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Le Monde 22511 2017

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MARDI 30 MAI 2017
73EANNÉE– NO 22511
2,50 €– FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Législatives : la recomposition politique
s’accélère, PS et LR menacés
▶ A quinze jours du pre-
▶ Le PS ne résiste pas à la
▶ Les ministres candidats
▶ La loi sur le non-cumul
mier tour, Emmanuel Macron est en passe d’obtenir
une majorité à l’Assemblée, face à des formations
concurrentes résignées
lame de fond de La République en marche et risque
l’effacement. Les Républicains sont menacés d’explosion après le scrutin
jouent leur place au gouvernement. Reportages en
campagne avec Bruno Le
Maire, Christophe Castaner et Marielle de Sarnez
a contraint près de 170 députés et maires à choisir
entre leurs mandats,
souvent à contrecœur
PAGE S 8 - 1 1
POUTINE À PARIS
POUR DÉPASSER
LA « MÉFIANCE
MUTUELLE »
CANNES
LE PALMARÈS
COURONNE
UN CINÉMA
DU CHAOS
En attribuant la Palme
d’or à The Square, du
Suédois Ruben Ostlund,
le jury du 70e Festival
de Cannes a récompensé
un film à l’image de la
sélection, passionnante
mais inquiétante. Le film
français 120 battements
par minute, de Robin Campillo, reçoit le Grand Prix
PAGE S 1 5 - 1 8
Proche-Orient
Israël-Palestine,
cinquante ans
d’occupation
▶ Emmanuel Macron
Cinquante ans après la
guerre des Six-Jours, notre
correspondant en Israël,
Piotr Smolar, revient dans
une série en quatre volets
sur les conséquences de
l’occupation des territoires palestiniens. Premier
épisode : « Celles qui
disent non à Tsahal »
annonce un dialogue
« sans concession »
avec le président russe,
reçu lundi à Versailles
▶ Vladimir Poutine
espère la remise
à plat d’une relation
très dégradée par
les conflits en Ukraine
et en Syrie
PAGE 5
Au monastère
Sretensky,
à Moscou,
le 25 mai.
PAGE 2
1
ÉD ITO R IAL
SERGEI KARPUKHIN / AP
RÉPONDRE
À L’APPEL DE MERKEL
P A G E 23
Les données personnelles, un marché très convoité
P
références sportives ou
culinaires, achats, peines
de cœur, soucis de santé…
Les traces que l’on laisse sur le
Net sont légion. Et alimentent
une industrie très lucrative, celle
du marché des données person-
nelles, dominé à 95 % par Google,
Apple, Facebook et Amazon.
Comment rendre aux individus
la maîtrise de leurs données ?
C’est l’objectif du nouveau règlement général européen sur la
protection des données privées
qui entrera en vigueur dans un
an : il imposera une application
plus stricte des droits existants et
instaurera des sanctions allant
jusqu’à 4 % du chiffre d’affaires
pour les contrevenants.
Etats-Unis
De retour au pays,
Donald Trump
sur la défensive
PAGE 4
CAHIER ÉCO – PAGE S 6 - 7
Royaume-Uni
Fin de campagne
LE REGARD DE PLANTU tendue pour
Theresa May
PAGE 3
Portrait
Arthur Sadoun,
un enfant de la
pub pour diriger
Publicis
CAHIER ÉCO – PAGE 2
Roland-Garros
Le retour
à la réalité des
héros d’un jour
PAGE 1 4
Algérie 220 DA, Allemagne 3,00 €, Andorre 3,00 €, Autriche 3,10 €, Belgique 2,70 €, Cameroun 2 100 F CFA, Canada 5,20 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 100 F CFA, Danemark 33 KRD, Espagne 2,90 €, Finlande 4,50 €, Gabon 2 100 F CFA, Grande-Bretagne 2,40 £, Grèce 3,00 €, Guadeloupe-Martinique 2,90 €, Guyane 3,00 €,
Hongrie 990 HUF, Irlande 2,90 €, Italie 2,90 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,70 €, Malte 2,70 €, Maroc 17 DH, Pays-Bas 3,00 €, Portugal cont. 2,90 €, La Réunion 2,90 €, Sénégal 2 100 F CFA, Slovénie 2,90 €, Saint-Martin 3,00 €, Suisse 3,90 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,10 DT, Afrique CFA autres 2 100 F CFA
2|
INTERNATIONAL
Macron reçoit Poutine, « sans concession »
0123
MARDI 30 MAI 2017
Le dirigeant russe espère la remise à plat d’une relation très dégradée par les conflits en Ukraine et en Syrie
moscou - correspondante
D
e quelle nature sera
leur poignée de main ?
Après celle, vigoureuse et très commentée entre Donald Trump et Emmanuel Macron, l’échange entre
le nouveau président français et
son homologue russe, Vladimir
Poutine, attendu à Paris lundi
29 mai, ne sera pas moins scruté.
Les deux chefs d’Etat, qui se rencontrent pour la première fois,
doivent évoquer une longue liste
de sujets internationaux et relancer une relation bilatérale grippée
par une « méfiance mutuelle », selon la propre expression du chef
du Kremlin.
La visite de travail de M. Poutine,
invité à Versailles par M. Macron
dans le cadre d’une exposition
consacrée au tsar Pierre le Grand,
survient en effet dans un contexte
particulier. Ces deux dernières années, sous François Hollande, la
relation France-Russie s’est détériorée, en particulier sur le dossier
syrien, au point que la visite de
M. Poutine, envisagée en octobre 2016, avait été annulée
– même si le « dialogue » n’a jamais été vraiment rompu avec pas
moins de onze rencontres et quarante-quatre échanges téléphoniques bilatéraux et multilatéraux.
Et comme le fait remarquer Moscou, dans un document envoyé en
amont de la rencontre de lundi,
« aucune des quelque 500 entreprises françaises n’est partie de
Russie », malgré les sanctions.
Mais la réception de Marine Le
Pen au Kremlin en pleine campagne présidentielle française, les
commentaires peu amènes de
médias russes sur le candidat Macron, puis les accusations de piratage portées par son équipe contre des hackeurs russes ont aussi
laissé des traces.
« Un nouveau départ »
Tout ceci devrait être laissé de
côté. Un sondage publié le 25 mai
par l’institut public VTsIOM révèle qu’une proportion importante de Russes, 56 %, a suivi la
campagne présidentielle française et qu’un quart d’entre eux
s’attend – ou espère – une amélioration des relations avec la victoire de M. Macron. Malgré l’avalanche de critiques, la personnalité du jeune président français
séduit. Son succès, inattendu ici,
intrigue.
La réception de M. Poutine, au
Grand Trianon, comme Pierre le
Grand, qui a posé en 1717 les bases
des relations diplomatiques entre
les deux pays, n’est pas pour déplaire à Moscou, qui y voit l’occasion d’un « reset » à la française, un
redémarrage de la relation bilaté-
Des manifestants anti-Poutine
brandissent des drapeaux ukrainiens
et roumains, dimanche 28 mai
au Trocadéro, à Paris.
GEOFFROY VAN DER HASSELT/AFP
rale, comme il y en avait eu une, du
moins une tentative, avec les EtatsUnis, au début de l’administration
Obama. « C’est un nouveau départ
dans nos relations, a assuré l’ambassadeur russe à Paris, Alexandre
Orlov, cité par l’agence RIA Novosti. Il me semble qu’entre Macron
et Vladimir Vladimirovitch, il y a
beaucoup de points communs et ils
devraient bien se comprendre. »
« Cela nous donne une occasion
de parler franchement et d’avoir
une meilleure idée l’un de l’autre »,
a plus prosaïquement déclaré
Iouri Ouchakov, le conseiller diplomatique de M. Poutine, lors
d’un point presse vendredi.
Cette réunion avec le président
français, a-t-il ajouté, permettra
« de mieux sentir les nuances de la
position de l’autre ». La rencontre
devrait débuter par un « entretien
restreint » entre les deux chefs
d’Etat, suivi d’un déjeuner. La position très pro-européenne de
M. Macron tempère cependant
l’espoir de M. Poutine d’établir un
« canal unique » de négociations.
M. Macron est le premier chef
d’Etat occidental que va rencon-
trer le président russe après le
sommet de l’OTAN, à Bruxelles,
puis la réunion du G7 à Taormine,
qui s’est achevé, samedi, en Sicile
sur une note critique pour le
Kremlin.
Face aux atermoiements américains, le président du Conseil
européen, Donald Tusk, a en effet
appelé le club des pays occidentaux les plus riches à réaffirmer la
politique de sanctions appliquées
à la Russie depuis l’annexion de la
Crimée en 2014 et le conflit dans
l’est de l’Ukraine.
« J’aurai un dialogue exigeant
avec la Russie mais ça veut dire
avant tout avoir un dialogue »,
a commenté, à l’issue de cette réunion, M. Macron. Un dialogue
« sans concession », a-t-il insisté,
tout en ajoutant que « beaucoup
de problèmes internationaux ne
peuvent être résolus sans la Russie ». Une phrase relevée avec gourmandise par les agences russes,
qui ont préféré ignorer cette autre
remarque du président français :
« La Russie a envahi l’Ukraine. »
Le conflit ukrainien devait être
en effet au cœur des discussions.
Comme Kiev, mais pour d’autres
raisons, Moscou souhaite que le
successeur de M. Hollande s’engage à maintenir le « format Normandie », créé en 2014 par la
France, l’Allemagne, la Russie et
l’Ukraine en marge des cérémonies du 60e anniversaire du Débarquement en Normandie, qui
a abouti à la signature des accords de Minsk censés mettre un
terme au conflit. Sans doute la
Russie préfère-t-elle avoir affaire
à ce quatuor, plutôt qu’à un cadre
élargi,
pour
un
conflit
aujourd’hui enlisé. M. Poutine
vient chercher cette assurance.
« Rompre le cercle »
Soucieux de ne pas être oubliés si
le dialogue russo-occidental
reprend, les Ukrainiens ont pris
les devants, comme ils l’avaient
fait lors de la rencontre entre
Donald Trump et le ministre
russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Mercredi, juste
avant le sommet de l’OTAN, le
président Petro Porochenko s’est
donc entretenu par téléphone
avec M. Macron.
Une visite
de Vladimir
Poutine,
envisagée en
octobre 2016,
avait été
annulée
La Syrie constitue l’autre point
fort de la rencontre, préparée par
un échange en amont entre
M. Lavrov et son homologue
français Jean-Yves Le Drian, exministre de la défense sous François Hollande. La conversation
devrait être « franche », estime
M. Ouchakov, selon lequel « la
France fait partie de ces pays qui
ont l’attitude la plus dure envers le
régime Assad », le président syrien allié de Moscou.
M. Poutine devrait surtout appeler de nouveau à une coalition
internationale pour lutter contre
le terrorisme qui lui permettrait,
tout en épargnant son partenaire
de Damas, de sortir de son isolement vis-à-vis de l’Occident.
Le continent africain, et notamment la Libye, figure aussi au
menu des discussions. Le contexte, après l’attentat sanglant de
Manchester – perpétré par un kamikaze d’origine libyenne –, s’y
prête. Konstantin Kossachev, président de la commission des affaires étrangères du Conseil de la
fédération, le Sénat russe, a rappelé que la proposition de la Russie en matière de coopération et
de formation d’une coalition
antiterroriste est « opportune et à
durée indéterminée ».
« Pierre le Grand, dans un effort
pour rompre le cercle où il se trouvait emprisonné, fut donc amené à
se tourner vers la France. Son but
devait être de l’éloigner des voisins
importuns qui obstruaient sa
route », écrivait en 1908 le vicomte de Guichen à propos de la
visite du tsar. Trois cents ans
après celle-ci, la « visite de travail »
de M. Poutine à Paris entre étrangement en résonance avec cette
analyse. p
isabelle mandraud
L’affaire Ioukos, une épine dans la relation franco-russe
Les ex-actionnaires du groupe pétrolier recourent à des saisies d’actifs russes en France, menaçant les intérêts stratégiques de Moscou
M
oins en vue que les
dossiers syrien ou
ukrainien, une autre
affaire empoisonne depuis plusieurs années les relations entre
Moscou et Paris. Commencée
sous le quinquennat de François
Hollande, l’affaire Ioukos, du
nom de l’ancien groupe pétrolier
de Mikhaïl Khodorkovski, dissous
en 2003, atterrit désormais entre
les mains d’Emmanuel Macron.
Elle est de nature à gêner un éventuel réchauffement entre les deux
pays, après la visite de Vladimir
Poutine à Paris, le 29 mai.
L’affaire n’est à l’origine pas
spécifiquement française. En
juillet 2014, les anciens actionnaires de Ioukos, réunis au sein
d’une société basée à Gibraltar,
GML, se sont vu accorder par un
tribunal d’arbitrage néerlandais
une compensation de 50 milliards de dollars (45 milliards
d’euros), les arbitres estimant que
la mise en faillite de Ioukos onze
ans plus tôt avait été artificielle et
politiquement motivée. Une décision similaire de la Cour européenne des droits de l’homme,
condamnant la Russie à verser
1,9 milliard d’euros, avait poussé
Moscou à annoncer officiellement s’affranchir des décisions
de l’organe judiciaire européen.
En avril 2016, le tribunal de district de La Haye, équivalent d’un
tribunal d’instance français, a
estimé l’arbitrage néerlandais
invalide, jugeant que le traité sur la
charte de l’énergie sur lequel il se
basait n’était pas opérant. Mais la
procédure arbitrale est loin d’être
close et, surtout, ce jugement n’a
pas brisé la volonté des anciens
actionnaires d’obtenir des garanties sur leur capacité future à toucher les 50 milliards de dollars.
Pressions russes sur Paris
Dans ce combat-là, les anciens
actionnaires de Ioukos ont fait de
la France leur champ de bataille
privilégié. La législation française
est en effet particulièrement
favorable aux créanciers d’un Etat
souhaitant s’attaquer à ses actifs à
l’étranger. Depuis trois ans, les
actionnaires ont multiplié les sai-
sies d’actifs et gels de comptes en
banque liés à la Fédération de
Russie, pour des montants atteignant plus de 1 milliard d’euros.
L’affaire menace certains intérêts stratégiques russes en Occident. Des saisies ou des tentatives
de saisie ont ainsi concerné les
groupes de médias russes en
France ou le terrain de la cathédrale orthodoxe de Paris. En bloquant des paiements d’Arianespace à Roscosmos, le dossier a
aussi mis en péril la coopération
dans le domaine spatial, l’une des
seules à résister au climat de crise
entre les deux pays.
Une source française confirme
que le cas Ioukos fut « extrêmement présent » au cours du quin-
quennat Hollande et évoqué à plusieurs reprises par M. Poutine lors
de ses rencontres avec le président
français. « Les Russes voulaient
nous convaincre de trouver des
arrangements sous la table, indique cette source. On devait leur
réexpliquer le fonctionnement et
l’indépendance de nos tribunaux. »
En mars 2015, une note adressée à Paris par le ministère russe
des affaires étrangères, consultée
par Le Monde, évoquait ainsi
l’adoption possible par Moscou
de « mesures appropriées et proportionnées à l’égard de la République française ».
Les diplomates français assurent
avoir résisté à ces pressions, mais
le Quai d’Orsay a tout de même
obtenu que la loi Sapin 2, à
l’automne 2016, intègre des amendements rendant plus difficiles – à
l’avenir, et non dans le cas Ioukos –
les saisies de biens d’Etats étrangers, en demandant notamment
un accord préalable de la justice, ce
qui n’est pas le cas actuellement.
La tendance est aujourd’hui
favorable à la Russie. Mois après
mois, la plupart des saisies opérées ont été annulées par les différentes juridictions françaises.
Mais la Cour d’appel de Paris doit
rendre à l’automne un arrêt
concernant l’ensemble de la procédure d’exécution de l’arbitrage. Celui-ci peut donc encore
rebattre les cartes. p
benoît vitkine
international | 3
0123
MARDI 30 MAI 2017
Theresa May affronte une
fin de campagne tendue
L’avance des Tories se réduit avant le scrutin du 8 juin
londres - correspondant
T
heresa May va-t-elle regretter d’avoir déclenché
des élections législatives
anticipées le 8 juin ? Le
parcours triomphal qu’elle anticipait tourne à la course d’obstacles.
Au faîte de la popularité, opposée
au peu charismatique Jeremy Corbyn, le chef du Labour, la première
ministre britannique était certaine de transformer sa minuscule
majorité – cinq sièges – en domination totale des conservateurs.
Sa tactique visait à mettre en
avant son leadership « fort et
stable », seul apte à décrocher « le
meilleur accord pour la GrandeBretagne » lors des négociations
du Brexit, qui doivent débuter mijuin. En face, elle présentait M. Corbyn comme un extrémiste prêt à
brader le pays. Or le Brexit a disparu du débat alors que la campagne, interrompue par l’attentat de
Manchester, a repris ce week-end.
Avant même le carnage, qui a tué
22 personnes le 22 mai, Theresa
May avait été prise en faute par ses
électeurs, pour avoir inclus dans
son programme une mesure obligeant les classes moyennes à prélever sur leur succession les fonds
destinés à financer la dépendance
des personnes âgées. La mesure,
« bourde majeure » selon des députés conservateurs, devait traduire
le courage d’une première ministre prête à bousculer son public
pour payer à long terme une très
lourde facture sociale.
Volte-face
Quelques heures avant l’attentat,
Mme May a fait volte-face en catastrophe. Mais la « force et la stabilité » vantées par son slogan en ont
pris un coup. Les sondages, qui
prévoyaient la large réussite des
conservateurs, anticipent désormais une victoire de moyenne,
voire de faible amplitude.
Alors que, voici un mois, plus de
20 points de pourcentage séparaient les deux partis rivaux, les
cinq études publiées samedi
27 mai situent l’avance des Tories
entre 6 et 14 points. Elles attri-
Après l’attentat
de Manchester, la
première ministre
s’est posée en
rempart contre
le terrorisme,
mais l’enquête
tend à affaiblir
ses arguments
buent à ces derniers entre 43 et
46 % des suffrages, contre 32 à 38 %
au Labour. En termes de projection de sièges – très périlleuse
dans le système britannique à un
tour –, leurs pronostics oscillent
entre une courte majorité et un
tsunami conservateur. Mais tous
reflètent un tassement des Tories
et une remontée nette du Labour.
Même la cote personnelle de
M. Corbyn est à la hausse depuis
qu’il est parti en campagne pour la
fin de l’austérité, la nationalisation des chemins de fer, l’investissement dans l’école et les hôpitaux et l’interdiction des contrats à
zéro heure (sans temps de travail
ni salaire garantis). Le mépris que
lui témoigne Mme May en refusant
de débattre avec lui pourrait mobiliser ses partisans, notamment les
jeunes qui le plébiscitent.
La poigne de fer brandie par
Mme May depuis l’attaque ne
semble pas avoir arrêté le relatif
retour en grâce du Labour. Certes, 55 % des Britanniques font
confiance à la première ministre
pour les protéger du terrorisme,
contre 33 % à M. Corbyn. Mais ce
dernier semble avoir tapé juste
en liant le drame aux coupes
claires dans le budget de la police
et aux interventions militaires
en Irak, Afghanistan, Syrie et Libye. Tout en se défendant de
vouloir « d’aucune façon réduire
la culpabilité de ceux qui s’attaquent à nos enfants », le leader
travailliste a rapproché « le terrorisme ici chez nous » des « guerres
que notre gouvernement a soute-
nues ou conduites dans d’autres
pays ». Mme May s’est étranglée :
« Jeremy Corbyn prétend que les
attentats commis en Grande-Bretagne sont de notre faute ! »,
ajoutant qu’il « ne peut y avoir
d’excuse pour ce qui s’est passé à
Manchester » et laissant son entourage s’appesantir sur les anciens contacts du député avec
des nationalistes irlandais et des
responsables palestiniens.
La première ministre a placé l’attentat au centre de sa campagne,
et se pose en meilleur rempart
contre le terrorisme. Mais la tournure prise par l’enquête – qui a
conduit à l’interpellation de seize
personnes dont quatorze se trouvaient toujours en garde à vue
lundi – tend à affaiblir ses arguments, en mettant en lumière les
failles des services de renseignement et de sécurité. Selon des témoignages, plusieurs membres de
l’entourage du kamikaze, Salman
Abedi, avaient signalé en vain sa
radicalisation et le MI5 (renseignement intérieur) est mis en cause.
Islamistes libyens
En outre, le parcours du jeune
homme, tiraillé entre sa vie à Manchester où avaient trouvé asile ses
parents, et la Libye où son père l’a
enrôlé à 16 ans dans son combat
d’islamiste anti-Kadhafi, témoigne du fait qu’une partie des Libyens de Manchester ont continué de jouer un rôle dans la guerre
civile libyenne, en particulier lors
de l’intervention franco-britannique de 2011 qui a provoqué la chute
de Mouammar Kadhafi.
A cette époque, selon un témoignage publié par le Financial Times, les autorités britanniques
auraient facilité le retour en Libye
des islamistes de Manchester
comme le père du terroriste, estimant qu’ils constituaient une alternative plus crédible au dictateur que les laïcs. La protection
dont auraient alors bénéficié les
Libyens anti-kadhafistes pourrait
expliquer pourquoi la dérive radicale de Salman Abedi a échappé
aux radars du MI5. p
philippe bernard
Nouveau leader conservateur au Canada
Andrew Scheer sera le rival de Justin Trudeau lors des élections de 2019
PROFIL
québec - correspondance
C’
est à une petite surprise
qu’ont assisté les membres du Parti conservateur du Canada (PCC) réunis au
Centre des congrès de Toronto,
samedi 27 mai. Les conservateurs
élisaient leur nouveau chef et,
alors que le Québécois Maxime
Bernier faisait figure de favori,
c’est Andrew Scheer, député de la
Saskatchewa, qui a remporté le
poste à l’arraché avec 51 % des
voix. Il succède ainsi à Stephen
Harper, ancien premier ministre
fédéral (2006-2015).
Treize candidats étaient dans la
course pour désigner celui qui
affrontera le premier ministre actuel, le libéral Justin Trudeau,
aux élections fédérales de 2019.
Conscient de la diversité d’opinions au sein du PCC, mais aussi
de sa modeste victoire, M. Scheer a
tenu, samedi soir, un discours rassembleur : « Absolument tous les
types de conservateurs sont les
bienvenus dans ce parti. »
Alors que bon nombre de ses adversaires voulaient rompre avec
l’ère Harper, M. Scheer s’est posé
en digne successeur de l’ex-pre-
mier ministre. Mais « avec un sourire », tenait-il toujours à préciser.
Car pour espérer convaincre davantage d’électeurs canadiens
en 2019, le nouveau leader conservateur prône un changement de
forme. Il est en effet convaincu que
« les Canadiens partagent les principes conservateurs », mais pense
qu’il faut exprimer ceux-ci « de
manière plus positive ».
« Andrew qui ? »
M. Scheer est un fervent opposant
à l’avortement et milite contre le
mariage homosexuel. En matière
d’écologie, il a promis d’abolir
la taxe carbone que le gouvernement Trudeau veut mettre en
place en 2018. Sur le plan économique enfin, ce père de cinq
enfants prône la réduction des
dépenses publiques et l’élimination des déficits.
Sitôt sa victoire connue, samedi
soir, bon nombre d’observateurs
relevaient qu’Andrew Scheer la
devait en grande partie au soutien de l’Union des producteurs
agricoles du Québec, et à l’appui
de la droite conservatrice antiavortement. Alors que son adversaire déchu, Maxime Bernier, prônait la suppression du régime de
la gestion de l’offre – qui permet
aux producteurs de faire correspondre leur production à la demande canadienne –, M. Scheer
promettait le statu quo aux agriculteurs. Cette prise de position
lui a permis d’arriver en tête dans
les campagnes québécoises alors
que son principal adversaire l’emportait dans les centres urbains.
A seulement 38 ans, Andrew
Scheer est, malgré son âge, déjà
un vieux renard de la politique
canadienne. Député depuis l’âge
de 25 ans, il a été le plus jeune président de la Chambre des communes, entre 2011 et 2015. Cependant, M. Scheer demeure relativement méconnu du grand public.
Ce que le Toronto Star n’a pas
manqué de relever dans son édition de dimanche en titrant à la
« une » : « Andrew qui ? » M. Scheer
a d’ailleurs reconnu qu’il allait
faire le nécessaire au cours de l’été
pour gagner en notoriété. Il faut
dire que contrairement à Maxime
Bernier, surnommé « Mad Max »,
ou encore à Kevin O’Leary, que
certains comparaient à Donald
Trump, M. Scheer est loin d’avoir
défrayé la chronique au cours de
la campagne. p
olivier mougeot
4 | international
0123
MARDI 30 MAI 2017
Merkel veut renforcer l’Europe
pour contourner Trump
La Maison Blanche est
rattrapée par l’enquête
sur ses liens avec la Russie
Le sommet du G7 à Taormine a été jugé catastrophique par Berlin
Donald Trump est sur la défensive en raison
des soupçons pesant sur son gendre
berlin - correspondance
E
n politique allemande, il
ne faut jamais négliger
l’importance de la dimension
régionale.
L’histoire retiendra que c’est
sous une tente à bière à Munich,
devant 2 500 militants de l’Union
chrétienne-sociale (CSU), parti
conservateur bavarois allié de
l’Union chrétienne-démocrate
allemande (CDU), que la chancelière Angela Merkel a prononcé
l’une de ses déclarations de politique extérieure les plus remarquées et commentées dans la
presse internationale.
« Les temps où nous pouvions
totalement nous reposer sur
d’autres sont en partie révolus. Je
l’ai vécu ces derniers jours », a-telle lancé, dimanche 28 mai, au
lendemain du délicat sommet du
G7 à Taormine (Italie), miné par
les désaccords avec Donald
Trump : « Nous, les Européens,
nous devons vraiment prendre en
main notre propre destin. »
Ces mots ont largement été
compris comme une constatation pragmatique, presque
amère, d’une situation nouvelle :
Angela Merkel juge qu’il est
désormais difficile de compter
sur le traditionnel allié américain, ou sur le Royaume-Uni
post-Brexit, dans la coopération
internationale.
La déception
affichée par
Angela Merkel
marque un
moment délicat
dans les relations
germanoaméricaines
« Bien sûr, nous devons rester
amis avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni, en bons voisins, là où cela
est possible, ainsi qu’avec la Russie. Mais nous devons le savoir :
nous devons lutter nous-mêmes,
en tant qu’Européens, pour notre
avenir et notre destin », a insisté la
chancelière, tout en souhaitant,
sous les applaudissements, le
succès d’Emmanuel Macron : « Là
où l’Allemagne peut aider, elle
aidera, parce que l’Allemagne ne
peut aller bien que si l’Europe va
bien », a-t-elle précisé.
Le sommet du G7 à Taormine,
qui s’est achevé sans résultat tangible, a été jugé catastrophique
par les membres de la délégation
allemande. Sur le climat, Angela
Merkel a même reconnu que les
discussions s’étaient déroulées de
façon « très insatisfaisante ».
« Ce que nous avons vécu lors du
sommet ne correspond pas à ce
Le SPD critique l’échec de la « stratégie
d’enlacement » menée par la chancelière
En pleine campagne pour les législatives du 24 septembre, le sujet des relations à tenir avec les Etats-Unis est devenu un objet
de débat entre la chancelière et son adversaire SPD (social-démocrate), Martin Schulz, même si les deux partis sont plutôt
d’accord sur le fond. La déclaration de Mme Merkel sur le président américain arrive « trop tard » et elle est « aussi une
confession que sa stratégie d’enlacement de Trump est un
échec », a critiqué Niels Annen, le porte-parole pour les affaires
étrangères du groupe SPD au Bundestag. « Une coopération
renforcée des Etats européens à tous les niveaux est la réponse à
donner à Trump », a ajouté Martin Schulz.
que nous attendons d’un président
américain, ni sur le plan intellectuel ni sur le plan du potentiel de
l’Amérique », a déclaré, sans concession, Jürgen Hardt, député
membre de la CDU et coordinateur du ministère des affaires
étrangères pour les relations transatlantiques, qui juge que « le président américain a raté une grande
occasion de faire valoir son pouvoir d’orientation dans le monde. »
Durant son week-end très
chargé, Angela Merkel a pris la
pleine mesure du fossé qui sépare
les Etats-Unis de l’Europe depuis
l’élection de Donald Trump.
Jeudi 25 mai au matin, à l’occasion d’une grande manifestation
organisée à Berlin dans le cadre
du Kirchentag – les journées de
l’Eglise protestante allemande –,
Mme Merkel a célébré son amitié
avec son ancien partenaire Barack
Obama, devant plusieurs dizaines
de milliers de personnes, lors
d’une discussion sur les valeurs
de la démocratie.
Constat de désaccord
Mais quelques heures plus tard, la
chancelière se heurtait à un tout
autre visage de l’Amérique. Sur le
climat et les réfugiés, les discussions n’ont abouti qu’à un constat
de désaccord. A l’OTAN, le président américain a même sermonné ses alliés, sans confirmer,
en dépit des engagements transatlantiques, que les Etats-Unis feraient preuve de solidarité en cas
d’agression extérieure.
Pour conquérir Donald Trump,
Angela Merkel n’avait pourtant
pas ménagé ses efforts : outre son
voyage à Washington, à la mimars, elle avait invité, fin avril, la
fille du président des Etats-Unis
Ivanka Trump à participer à ses
côtés à une discussion à Berlin sur
le rôle des femmes dans l’économie dans le cadre du G20, en présence notamment de la directrice
générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde.
Peine perdue. Durant le sommet, Donald Trump s’en est une
fois de plus pris ouvertement aux
excédents commerciaux allemands, jugés « mauvais, très mauvais » (« bad, very bad »).
La déception affichée par Angela Merkel à l’issue du sommet
de Taormine marque un moment
délicat dans les relations germano-américaines. La droite allemande a toujours mis l’alliance
avec les Etats-Unis au cœur de sa
conception de la politique extérieure. En 2003, elle avait ainsi
plaidé en vain, contre l’avis du
chancelier Gerhard Schröder,
pour le soutien de Berlin à l’intervention américaine et britannique en Irak, au nom de l’alliance
avec Washington, et de leur
« communauté de valeurs ».
Cette alliance s’appuie traditionnellement sur des événements
historiques profondément marqués dans l’esprit des Allemands.
L’ami américain est celui du plan
Marshall, du pont aérien (19481949) ou de la défense des libertés
incarnée, notamment, par le fameux discours de John Fitzgerald
Kennedy à Berlin en 1963 (« Ich bin
ein Berliner »). Cette Amérique-là
semble désormais bien loin aux
yeux d’Angela Merkel.
Les conséquences sont multiples. Sur le plan de la défense, la
chancelière confirme ce qui est
clair depuis plusieurs années :
l’Union européenne – et notamment l’Allemagne – doit investir
davantage pour sa défense et ne
plus compter uniquement sur
l’aide militaire américaine pour
assurer sa sécurité.
Plus grave, la coopération sur
certains sujets ne va désormais
plus nécessairement de soi : la
« communauté de valeurs » est remise en cause ; jamais l’étendue
des désaccords entre Berlin et
Washington, sur le fond comme
sur la forme, n’avait été à ce point
présentée au grand jour. p
cécile boutelet
Bataille climatique entre les Etats-Unis et
leurs alliés occidentaux après un G7 houleux
Le président américain entend décider cette semaine de se retirer ou non de l’accord de Paris
L
es Etats-Unis sortiront-ils
ou non de l’accord de Paris
sur le climat ? Le feuilleton
devrait connaître son épilogue
dans la semaine du 29 mai. L’information, tweetée par Donald
Trump lui-même à l’issue du G7
de Taormine, en Italie, constitue
la principale annonce du sommet sur ce thème. Pour le reste,
les chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pas cherché à masquer leurs divergences en matière de lutte contre le réchauffement planétaire.
Bon indicateur de cette impossible entente, les sept dirigeants
n’ont accordé qu’une place restreinte au défi climatique dans
leur déclaration commune du
27 mai, résumant les débats en
trois paragraphes. En 2016, au Japon, le communiqué du G7
avait consacré deux pleines pages à la nécessité de mettre en
œuvre l’accord de Paris – scellé
lors de la COP21, en décembre 2015 – pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Le texte finalisé samedi explique que « les Etats-Unis d’Amérique sont en train de réévaluer leur
politique sur le changement climatique et sur l’accord de Paris et ne
sont donc pas en mesure de rejoin-
dre le consensus sur ce sujet ».
« Prenant acte de ce processus,
poursuit le communiqué, les
chefs d’Etat et de gouvernement
du Canada, de France, d’Allemagne, d’Italie, du Japon et du Royaume-Uni ainsi que la Commission
européenne réaffirment leur engagement à rapidement mettre en
œuvre l’accord de Paris. »
La formulation est un flagrant
constat de désaccord entre Donald Trump et ses six interlocuteurs. Depuis des semaines, le
nouveau locataire de la Maison
Blanche menace de sortir les
Etats-Unis de l’accord sur le climat sans parvenir à arrêter sa position, tiraillé entre l’argumentaire idéologique de son conseiller Steve Bannon et du chef de
l’agence américaine de l’environnement (EPA) Scott Pruitt, et les
positions pro-business de ses
proches et du secrétaire d’Etat
Rex Tillerson.
« Probable effet d’entraînement »
Car la promesse électorale de rejeter cet engagement international
au nom de la défense des intérêts
américains se heurte à la réalité
économique du pays. Comme
l’ont rappelé nombre d’entreprises, de villes et d’Etats confédérés,
« Oui, il y a eu
un désaccord,
en tout cas
à ce stade,
mais j’espère
qu’on va réduire
les écarts »
EMMANUEL MACRON
la transition vers une économie
moins carbonée représente un vivier d’emplois et un accélérateur
de croissance pour le deuxième
plus gros émetteur mondial de
gaz à effet de serre.
« Oui, il y a eu un désaccord, en
tout cas à ce stade, sur le climat (…),
mais j’espère qu’on va réduire les
écarts », a convenu Emmanuel
Macron, qui a joué la carte de
l’apaisement à Taormine. Le président américain est « un pragmatique, et j’ai bon espoir qu’il confirmera son engagement, à son
rythme », a ajouté le chef de l’Etat
français.
Angela Merkel a été plus virulente, jugeant la discussion sur le
climat du G7 « pas du tout satisfaisante ». La dirigeante allemande
refuse la porte de sortie que proposent certains négociateurs,
consistant à accepter une révision à la baisse des engagements
des Etats-Unis – qui sont actuellement d’une réduction de 26 à
28 % des émissions de gaz à effet
de serre d’ici à 2025 – pour s’assurer de leur maintien dans le cadre
multilatéral fixé à la COP21. Ces
objectifs chiffrés constituent une
« ligne rouge » pour la chancelière,
confesse un observateur de ces
tractations diplomatiques.
Le front commun affiché par les
dirigeants européens au G7 dissimule des stratégies distinctes.
« Nous ne souhaitons pas que les
Etats-Unis sortent de ces accords.
Ce serait une très mauvaise nouvelle avec aussi un probable effet
d’entraînement sur d’autres », confiait, avant le sommet, l’entourage
de M. Macron. Cette hypothèse de
sortie n’effraie pas Angela Merkel,
qui considère que la dynamique
de l’action climatique peut se
poursuivre sans l’appui américain. Pays hôte du sommet du
G20, en juillet, à Hambourg, l’Allemagne travaille depuis plusieurs
semaines sur un « plan d’action
du G20 sur le climat et l’énergie en
faveur de la croissance ». p
simon roger
washington - correspondant
L
e président américain n’a
pas attendu longtemps
avant de repasser à l’offensive contre la presse. Rentré à
Washington samedi 27 mai au
soir, au terme de son premier
voyage à l’étranger, il s’est répandu sur son compte Twitter
dès les premières heures de la
journée de dimanche. « Lorsque
vous voyez les mots “des sources
disent” dans la presse bidon, et
que les noms ne sont pas mentionnés, il est très possible que ces
sources n’existent pas et qu’elles
soient inventées par des journalistes bidons », a assuré M. Trump.
« La presse bidon est l’ennemi ! »,
a-t-il ajouté, en visant sans les citer les grands titres de la presse
quotidienne.
Cette avalanche de messages
ayant rappelé l’usage que
M. Trump a fait par le passé de
sources anonymes pour alimenter des théories du complot, notamment pour mettre en doute le
lieu de naissance de son prédécesseur, Barack Obama, le président
a repris la parole en fin de journée. « Les médias bidons font tout
ce qu’ils peuvent pour dénigrer et
dévaloriser mon utilisation des
médias sociaux, car ils ne veulent
pas que l’Amérique entende la véritable histoire », a-t-il grondé.
Dysfonctionnements
L’exaspération de M. Trump est
sans doute liée à l’avalanche de révélations concernant son administration, liées d’une manière ou
d’une autre à l’enquête du FBI sur
d’éventuelles complicités entre
des membres de son équipe et les
responsables de piratages informatiques visant le camp démocrate lors de campagne présidentielle. Ces piratages, suivis de publications par le site WikiLeaks,
ont été imputés à la Russie par le
renseignement américain.
Dimanche, des membres de
l’administration Trump, dont le
secrétaire à la sécurité intérieure,
John Kelly, ont pris publiquement
la défense de la dernière victime
en date, Jared Kushner, le gendre
et proche conseiller du milliardaire. Interrogé par le New York Times, l’occupant du bureau Ovale a
assuré que ce dernier avait « toute
[sa] confiance ». Selon le Washington Post, M. Kushner aurait attiré
l’attention de la police fédérale en
proposant à l’ambassadeur de
Russie à Washington de mettre
sur pied un canal secret de communication avec Moscou. Le projet aurait tourné court.
Les révélations à répétition ont
fait perdre à la Maison Blanche la
maîtrise du récit de la présidence
de Donald Trump, plaçant au
contraire l’administration sur la
défensive, en dépit de l’absence
pour l’instant d’éléments factuels
accréditant la thèse d’une complicité. Ces révélations ont
d’ailleurs surtout mis en évidence des dysfonctionnements
internes, notamment lorsque M.
Trump a démenti méthodiquement les explications fournies
par ses porte-parole sur des événements marquants, comme le
limogeage du directeur du FBI, James Comey, le 9 mai.
Besoin de résultats
Selon la presse américaine, les fils
aînés de M. Trump, Donald Jr. et
Eric, ainsi que l’épouse de ce dernier, auraient rencontré le 25 mai
des responsables du Parti républicain, ce qui a été interprété
comme la preuve d’une inquiétude grandissante. Très actifs
pendant la campagne, les deux
fils se sont concentrés depuis la
prestation de serment de leur
père, le 20 janvier, sur la gestion
de l’empire familial, tandis que
M. Kushner et son épouse Ivanka,
la fille aînée du président, le rejoignaient à la Maison Blanche.
Alors que M. Comey doit être
prochainement auditionné par le
Congrès, à une date qui n’a pas encore été fixée, le président pourrait prendre une série de décisions pour tenter de reprendre
l’initiative. La semaine à venir est
pour l’instant plutôt allégée, et
M. Trump a encore simplifié son
agenda en annulant abruptement une réunion publique prévue dans l’Iowa jeudi.
La présidence pourrait s’attacher les services d’avocats de renom pour décharger le conseiller
juridique de la Maison Blanche,
Don McGahn, du suivi des révélations de la presse. M. Trump pourrait également remanier ou renforcer des équipes, et revoir sa
communication. Le porte-parole
Sean Spicer, devenu à son corps
défendant une icône de l’émission satirique « Saturday Night
Live », pourrait en faire les frais. Il
a d’ailleurs été privé de visite au
Vatican, mardi 23 mai, en dépit de
sa foi catholique, et est resté très
discret durant les huit jours du
voyage présidentiel.
M. Trump, qui envisagerait également de multiplier les meetings
pour mobiliser sa base, a aussi besoin de résultats au plus vite alors
que sa cote de popularité reste négative. La réforme de la protection
sociale censée remplacer celle
mise en œuvre par M. Obama est
cependant encalminée au Congrès, ce qui bloque pour l’instant
celle envisagée sur la fiscalité. p
gilles paris
ÉGY PT E
L’EI revendique l’attaque
contre des coptes
L’organisation Etat islamique
(EI) a revendiqué, samedi
27 mai, l’attaque armée contre
des coptes, qui a fait la veille
29 morts et 24 blessés, dans la
province de Minya, en Egypte.
L’aviation égyptienne a procédé à de nouvelles frappes de
représailles en Libye. – (AFP.)
RDC
Libération d’un Français
enlevé début mars
Le président Emmanuel Macron a annoncé, dimanche
28 mai, la libération d’un
Français qui avait été enlevé
le 1er mars en République démocratique du Congo (RDC).
Il figurait parmi cinq employés de la société minière
canadienne Banro enlevés
dans l’est de la RDC. Le chef
de l’Etat a félicité les acteurs
qui ont œuvré à sa libération,
« en particulier les autorités de
la République démocratique
du Congo pour leur mobilisation et l’efficacité de leur action ». – (AFP.)
BR ÉS I L
Nomination d’un nouveau
ministre de la justice
Le président brésilien Michel
Temer a nommé, dimanche
28 mai, un magistrat respecté
au poste de ministre de la justice, alors que lui-même est
visé par une enquête de la
Cour suprême pour corruption et entrave à la justice.
Torquato Jardim, qui était depuis le mois de mars ministre
de la transparence, remplace
Osmar Serraglio, un élu du
parti de M. Temer. – (AFP.)
international | 5
0123
MARDI 30 MAI 2017
I S R A Ë L- PA L E S T I N E , 5 0 A N S D ’ O C C U PAT I O N
Celles qui disent non à Tsahal
De jeunes Israéliennes refusent de servir dans l’armée, qu’elles considèrent comme une machine répressive
Il y a cinquante ans, le 10 juin 1967,
Israël remportait une victoire
éclair et spectaculaire sur les armées arabes, prenant le contrôle
de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie,
du plateau du Golan et de la
bande de Gaza, lors de la guerre
des Six-Jours. En un demi-siècle,
les colonies se sont multipliées
dans les territoires occupés.
Avec le temps, ce régime de domination a affecté les deux sociétés,
israélienne comme palestinienne.
Tair Kaminer
(au centre)
fait office de
modèle pour
la nouvelle
génération
d’objecteurs
de conscience,
comme Atalia
Ben-Abba
(à gauche)
et Tamar
Zeevi.
jérusalem - correspondant
L
e téléphone sonne. Moriah et Chen se tendent.
C’est leur fille, Tamar, si
jeune, si forte. Elle dort en
prison. Elle a défié la plus grande
institution d’Israël, son armée, en
refusant de servir pour une question de conscience. Les parents en
connaissent un rayon en matière
d’engagement à gauche. Devenue
récemment avocate, Moriah Shlomot fut la directrice de l’une des
plus célèbres ONG du pays, La Paix
maintenant. Lui, Chen Alon, professeur de théâtre, a servi pendant
la première Intifada, à la fin des années 1980. Puis il a refusé d’être déployé comme réserviste lorsque la
seconde a débuté. Il a fondé Combattants pour la paix, un mouvement regroupant des activistes palestiniens et israéliens.
Le téléphone sonne, en ce début
avril, et Tamar est au bout du fil,
tremblante, annonçant la bonne
nouvelle. La commission chargée
d’examiner une nouvelle fois son
dossier a décidé de la remettre en
liberté, après cent trente jours de
détention. Façon pour l’armée de
se débarrasser de ce moustique si
irritant. Moriah et Chen sont fiers.
« A 4 ans, Tamar m’a vu aller en prison pour refus de servir, explique
son père. La plupart de mes amis
sont des refuzniks. Mais longtemps,
le système lui a convenu. Ce n’est
pas une rebelle. Elle a été scoute. A
l’école, elle faisait du théâtre. Un
jour, j’ai critiqué la façon dont cette
activité était dépolitisée au lycée.
Elle m’a dit : “Arrête ! C’est de l’art. Je
ne suis pas comme vous”… »
Pourtant, Tamar Alon se trouva
tourmentée lorsque, au terme du
lycée, la perspective d’endosser
l’uniforme pour deux ans se précisa. Contrairement à bien des
jeunes de son âge, pour qui les territoires occupés sont une abstraction, l’adolescente connaissait
cette réalité. Pendant le ramadan,
elle a souvent accompagné ses parents en Cisjordanie, pour rendre
visite à des amis. L’idée de participer à cette machine répressive lui
a noué le ventre.
Divergence éthique
Mais le déclic est venu de Tair Kaminer. Agée de 19 ans, la jeune
femme a passé plus de cinq mois
en prison en 2016. Un record pour
une femme. C’est au cours de
l’une de ses sorties que Tamar la
contacte sur Facebook. Tair Kami-
TANYA HABJOUKA/
NOOR IMAGES
POUR « LE MONDE »
ner est un modèle pour la nouvelle génération d’objecteurs de
conscience. Dans la réalité, beaucoup de jeunes ne font pas leur
service parce qu’ils appartiennent à la communauté ultraorthodoxe ou à la minorité arabe,
ou bien parce qu’ils bénéficient
d’une exemption médicale plus
ou moins sérieuse.
Bien plus rares sont ceux qui assument une divergence éthique
ou politique. Ils se comptent en
dizaines et proviennent surtout
des milieux libéraux, notamment de Tel-Aviv. L’armée ne
donne pas de statistiques.
Petite-fille de communistes, Tair
Kaminer, 20 ans, a grandi dans un
foyer très politisé. Sa mère pos-
« Je suis sioniste,
mais je ne
souhaite pas
qu’un seul peuple
vive en Israël
et que le sang
coule »
TAMAR ZEEVI, 19 ANS
objecteur de conscience
sède une entreprise de vêtements. Piercing dans le nez, léger
cheveu sur la langue, elle parle de
façon réfléchie. L’un de ses cousins avait refusé de servir en 2001,
pendant la seconde Intifada, et
était resté deux ans en prison. Tair
Kaminer vit aujourd’hui à Nazareth, étudie l’arabe, fait du volontariat dans une école. Mais elle
garde un rôle de conseillère
auprès d’autres appelés.
« Depuis 2016, il y a clairement
une nouvelle vague de jeunes femmes devenant objecteurs de conscience, dit-elle. C’est en partie le résultat de l’action de notre ONG. »
Elle fait référence à Mesarvot, héritier de Yesh Gvul (« il y a une frontière »), fondé pendant la guerre
Les prisonniers palestiniens arrêtent leur grève de la faim
le mouvement des « prisonniers de sécurité » palestiniens détenus en Israël
s’est achevé dans la confusion, au bout de
quarante jours de jeûne. Samedi 27 mai à
l’aube, le terme de la grève de la faim a été
annoncé, après la conclusion d’un accord
entre le service pénitentiaire et les représentants des prisonniers, à la suite d’une
médiation du Comité international de la
Croix-Rouge (CICR).
Près de 800 Palestiniens participaient
encore à la grève, indiquait-on de source
israélienne. L’inquiétude augmentait au
sujet de leur santé, après l’hospitalisation
de dizaines d’entre eux, et de possibles répercussions sécuritaires à Jérusalem,
alors que le mois du ramadan débute.
Sans le reconnaître, le gouvernement israélien a accepté de négocier.
Les contacts entre les services de sécurité
israéliens et palestiniens s’étaient intensifiés depuis la mi-mai. Mais le gouvernement refusait de traiter avec le plus célèbre
des détenus, Marouane Barghouti, condamné à cinq fois la détention à perpétuité. Selon Kaddoura Farès, le président
du Club des prisonniers palestiniens, les Israéliens ont fini par plier. « L’administration pénitentiaire a transféré les treize
membres du comité des grévistes, dont Marouane, vers la prison d’Ashkelon, pour vraiment négocier », déclare-t-il au Monde.
Le contenu de l’accord reste flou. Selon le
Comité palestinien des affaires de prison-
niers, « 80 % des demandes » ont été satisfaites, ce qui conduirait à une nette amélioration des conditions de détention. Mais l’accord de principe obtenu sur certains points
doit encore faire l’objet de futures négociations. Les grévistes réclamaient un assouplissement des droits de visite : allongement de leur durée, élargissement à la famille éloignée, etc. Ils voulaient aussi des
cabines téléphoniques et une meilleure
prise en charge médicale des détenus gravement malades. De son côté, l’administration pénitentiaire minore l’accord. Elle se
contente de dire que les prisonniers auront
droit à deux visites mensuelles, comme ce
fut déjà le cas dans le passé. p
p. sm. (jérusalem, correspondant)
au Liban en 1982. La question des
objecteurs de conscience est réapparue pendant la seconde Intifada, en 2002-2003, lorsque plusieurs groupes de soldats et d’officiers de réserve refusèrent d’être
déployés en Cisjordanie.
« Risque social »
Mesarvot s’inscrit dans cette lignée. C’est un réseau mettant en
relation les objecteurs de conscience et organisant des réunions
d’information. Pas question d’appeler les jeunes à refuser de servir :
ce serait un délit.
Le porte-parole du réseau, Guy
Meyers, est un jeune homme de
18 ans à peine. L’année de sa naissance, Benyamin Nétanyahou
était déjà premier ministre. « Nous
nous attaquons à l’école de pensée
selon laquelle la sécurité d’Israël ne
peut passer que par l’exercice de
violences sur des gens innocents,
explique-t-il. C’est très difficile. Il
arrive que des jeunes refusant de
servir se fassent virer de chez eux
par les parents. Et puis, il y a un risque social. Beaucoup d’employeurs
cherchent, dans leur recrutement,
des personnes dotées du bagage
militaire. C’est vrai pour l’employé
du magasin de chaussures comme
pour le député à la Knesset. »
Moriah Shlomot, la mère de Tamar Alon, note que sa fille n’a pas
assumé son acte le cœur léger :
« Elle craint de manquer de quelque chose socialement. L’armée
est le rituel tribal, mythique, le
plus essentiel. » Mais Tamar la
rousse n’a pas été seule ; elle avait
Tamar la brune détenue à ses côtés. Tamar Zeevi, 19 ans, est une
femme enjouée aux cheveux
courts, habitant à Ein Karem, en
bordure de Jérusalem-Ouest. Sa
mère, psychologue, et son père,
qui gère un réseau caritatif, sont
engagés à gauche : ils participaient à toutes les manifestations pour la paix, à l’époque où
elle semblait encore possible.
Ses deux sœurs aînées ont fait
leur service sans hésiter. C’est au
lycée que Tamar Zeevi commence
à questionner cet engagement
sous les drapeaux. « C’était un immense poids moral pour moi. Je
stressais et culpabilisais. Je suis
sioniste car j’ai une relation spéciale à la terre d’Israël, mais je ne
souhaite pas qu’un seul peuple y
vive et que le sang coule. Il y a des
murs mentaux et physiques qui
nous permettent de ne pas ressentir les souffrances des Palestiniens.
C’est un problème d’empathie. »
En 2013, elle part en Inde pour
deux ans d’études. L’éloignement
la fait mûrir. A son retour, elle
franchit le pas : non au service.
Elle se rend au centre d’enrôlement avec Tamar Alon, à Ramat
Gan, près de Tel-Aviv. Elles se donnent du courage. Tamar et Tamar
effectuent leurs trois premières
peines ensemble, dans la prison
numéro 6, avant d’être séparées
par l’administration.
« Une fille de kibboutz »
Les conditions de détention sont
strictes, l’encadrement militaire.
Le sac de couchage doit être impeccablement roulé, les affaires
rangées au cordeau. On écrit au
crayon dans des cahiers sans spirale. Des livres, oui, mais pas romantiques ou politiques. A la cantine, pas de discussions. Même les
sourires sont considérés comme
de la communication. « La plupart
des autres prisonnières sont des
filles qui ont arrêté leur service pour
travailler et nourrir leur famille, explique Tamar Zeevi. Pour elles,
j’étais différente : une hippie, une
fille de kibboutz, une Ashkénaze. »
Bref, une privilégiée qui a le luxe
de ses convictions libérales.
Le plus dur est l’absence de visibilité. On ne sait pas quand la détention s’achèvera. Les jeunes
femmes ont placé l’institution devant un dilemme : les relâcher immédiatement risquait de banaliser leur geste ; les détenir trop
longtemps en ferait des martyrs
de la liberté de conscience.
Dans le cas de Tamar Zeevi, la
commission a pris une décision
rare, en acceptant sa libération en
tant qu’objecteur de conscience et
non comme pacifiste. La jeune
femme avait publiquement déclaré que sa motivation était l’occupation. Aujourd’hui libre, elle
pense à étudier les sciences environnementales. La politique ?
« Peut-être un jour. Mais j’ai beaucoup à apprendre. »
Atalia Ben-Abba, elle, est encore
derrière les barreaux. C’est la dernière jeune femme incarcérée
pour ces motifs. Le Monde la rencontre lors de l’une de ses courtes
sorties, dans un café de Jaffa. Elle a
le cœur lourd, l’épreuve est rude. A
19 ans, elle vit à Musrara, derrière
la mairie de Jérusalem, en lisière
de la partie palestinienne de la
ville. « Il est impossible d’y grandir
sans être conscient des arrestations, des fouilles, des contrôles, du
racisme », énumère-t-elle.
A côté d’elle est assise Tair Kaminer. Toutes les filles sont en contact et se soutiennent. « Tair a été
une grande inspiration, dit Atalia
Ben-Abba. Son courage m’a frappée. Je me suis dit qu’il fallait prolonger cette histoire. » Elle sort de la
salle pour qu’on ne prenne pas ses
larmes pour de la faiblesse. p
piotr smolar
6 | planète
0123
MARDI 30 MAI 2017
La sécheresse provoque une crise du maïs au Kenya
L’opposition appelle à une « r évolution de la farine » contre le pouvoir, accusé d’entretenir la flambée des prix
S
hem Andole l’affirme
sans détour : « Au Kenya,
le maïs c’est la vie. Le riz,
c’est bon pour les poules ! »
Lui-même originaire de Bungoma, comté agricole de l’ouest
du pays, il est fier d’avoir grandi
dans une région où « on cultive
le maïs, on mange le maïs, on vit et
on dort avec le maïs ! ».
C’est donc presque logiquement
que Shem Andole est devenu vendeur ambulant de maïs grillé, debout sous son petit parasol bleu le
long des routes embouteillées
de Nairobi. « Mais en ce moment,
les temps sont durs, regrette-t-il.
Les épis que j’achète au marché
sont trois fois plus chers que d’habitude. Et bien souvent, il n’y en a
plus du tout et je reste des jours
sans travailler… »
Victime de la sécheresse, qui a
dévasté une bonne partie des récoltes du pays, le Kenya fait face à
une pénurie de maïs sans précédent. Selon les chiffres compilés
par le Conseil céréalier est-africain (EAGC), le prix de vente au
détail de la céréale aurait explosé
depuis le début de l’année, augmentant de plus de 50 % en seulement cinq mois.
« Un bien de luxe »
Alors que près de 3 millions de
Kényans ont toujours besoin
d’une aide alimentaire et que l’inflation atteint des records (21 %
pour les denrées alimentaires au
mois d’avril comparé au même
mois l’année précédente), la
flambée des prix du maïs laisse la
majorité des Kényans désemparés. Car la précieuse céréale est à
la base de l’alimentation du pays,
qui en consomme chaque mois
288 000 tonnes. Une grande partie est transformée en farine par
les meuniers puis cuite et roulée
en boule pour constituer l’ugali,
une pâte blanche servie à chaque repas, accompagnée de
viande et de légumes.
« Mais aujourd’hui, c’est devenu
un bien de luxe ! », s’effare Shem
Andole. Le prix d’un paquet de
2 kg de cette farine (appelée
La précieuse
céréale
est à la base
de l’alimentation
du pays, qui
en consomme
chaque mois
288 000 tonnes
« unga ») est passé en quelques
mois de 80 centimes d’euros à
près d’1,30 euro (150 shillings).
« Pour la première fois dans l’histoire du Kenya, le prix de la farine
de maïs est plus élevé que celle du
blé ! », réagit Gerald Masila, directeur de l’EAGC.
Moins de trois mois avant les
élections générales, qui doivent
se tenir le 8 août, le gouvernement, d’ordinaire laxiste, n’avait
d’autre choix que d’intervenir.
Après avoir levé les droits de
douane sur les importations de la
céréale et délivré aux meuniers
du pays 750 000 sacs de celle-ci,
issus des réserves stratégiques de
l’Etat, il a lancé le 16 avril un vaste
plan de subvention du maïs importé. Un plan chiffré à 6 milliards de shillings kényans
(51,8 millions d’euros), afin
de faire redescendre le prix des
sacs de 2 kg à 90 shillings (77 centimes d’euros).
Mais les marges de manœuvre
restent limitées. Cette semaine,
les premiers sacs de farine subventionnés et estampillés « Gouvernement du Kenya » se sont arrachés en quelques heures. La
production de maïs devrait chuter de 11,5 % cette année, selon le
ministère de l’agriculture, et les
réserves stratégiques du pays seront quant à elles totalement
épuisées d’ici à la fin mai. La vallée du Rift, qui produit 60 % du
maïs du pays, subit par ailleurs
une invasion dévastatrice de chenilles légionnaires.
Le pays dépend donc désormais
de l’extérieur. Afin de faire face,
Réapprovisionnement d’un supermarché de Nairobi en farine de maïs, le 24 mai. BAZ RATNER/REUTERS
le gouvernement a d’ores et
déjà approuvé l’importation de
450 000 tonnes de céréale d’ici à
la fin juillet. Mais depuis plusieurs semaines, nombreux sont
les experts et responsables politiques qui pointent la responsabilité du pouvoir en place dans la
pénurie actuelle.
L’opposition, qui appelle déjà à
une « Unga Revolution » (« révolution de la farine ») contre le pouvoir, accuse ainsi le gouvernement d’entretenir artificiellement la hausse des prix et la rareté du maïs afin de garantir de
juteux profits aux grands propriétaires terriens et aux grands
meuniers du pays. Ces suspicions
sont exacerbées par le peu de
transparence du mécanisme de
subventions.
Incapacité à réformer
Le président Uhuru Kenyatta – qui
possède lui-même, selon le magazine Forbes, au moins 500 000
acres de terre de première qualité
dans le pays – s’était par ailleurs
engagé à mettre en culture un
million d’acres consacrées au
maïs grâce à un vaste plan d’irrigation dans les régions arides de l’est
du pays. Ce projet ambitieux,
lancé il y a trois ans et censé mettre fin aux cycles de pénuries dans
un pays où à peine 10 % de la terre
est arable, est resté largement let-
La France exporte un pesticide interdit
L’atrazine, fabriquée par Syngenta, a été bannie en Europe en 2004 en raison de sa toxicité
genève - correspondance
D
epuis le mois de janvier,
la France a autorisé l’exportation de sept cargaisons d’atrazine vers la Chine, la
Suisse, le Pakistan, le Soudan,
l’Ukraine et l’Azerbaïdjan, selon
les données de l’Agence européenne des produits chimiques
(ECHA). La quantité de produit
exporté n’est pas publique. Mais
cet herbicide, fabriqué majoritairement par la firme suisse Syngenta, est interdit en France
depuis 2001 ainsi qu’en Europe
depuis 2004 car il polluait les nappes phréatiques.
L’ONG helvétique Public Eye
vient de lancer une campagne
contre ces exportations, particulièrement celles à destination des
Etats signataires de la convention
de Bamako, qui applique en Afrique la convention de Bâle sur le
transport des déchets dangereux.
Ces pays en développement considèrent qu’ils ne devraient pas
recevoir un produit si celui-ci est
interdit dans son pays d’origine
en raison de sa toxicité.
Depuis 2004, la France a autorisé
142 exportations d’atrazine au total, dont 33 vers des pays africains
signataires de cette convention : le
Soudan, le Mali, le Burkina Faso,
l’Ethiopie, le Bénin et la Côte
d’Ivoire. « Ces exportations constituent à nos yeux une violation de la
convention de Bâle, estime Laurent
Gaberell, spécialiste du dossier au
sein de Public Eye. La France aurait
dû interdire ces exportations. »
Sur le site de l’ECHA, c’est le ministère de l’environnement qui
est mentionné comme responsable de ces autorisations. Celui-ci
n’a pas répondu aux questions du
Monde. « Nous pointons du doigt
la responsabilité des Etats qui permettent l’exportation de pesticides interdits, estime Laurent Gaberell. Mais les entreprises ont
également un devoir de diligence. » La convention de Bâle ne
prévoit pas de sanctions à l’égard
des pays membres qui ne respectent pas leurs engagements, mais
elle les soutient afin qu’ils modifient leurs pratiques.
« Très toxique »
La France n’est pas le seul Etat mis
en cause par l’ONG helvétique.
L’Italie, les Pays-Bas, la Belgique,
l’Espagne et la Suisse exportent
également ce pesticide controversé, utilisé pour désherber les
champs de maïs ou de canne à sucre. En 2011, une étude de l’Institut
national de la recherche et de la
santé médicale (Inserm) publiée
dans la revue médicale Environmental Health Perspectives estimait que l’atrazine pouvait avoir
des effets néfastes sur le développement des fœtus et sur le système neurologique des enfants.
Des exportations
étaient destinées à
des pays africains
signataires
de la convention
de Bâle sur
le transport
des déchets
dangereux
L’Agence européenne des produits chimiques estime qu’il
s’agit d’un produit « très toxique pour la vie aquatique avec
des effets de longue durée, qui
peut endommager des organes
suite à une exposition prolongée ou répétée et provoquer
des réactions allergiques de
l’épiderme ».
Syngenta est le principal producteur d’atrazine au niveau
mondial. Le groupe bâlois ne
donne pas d’indications sur les
quantités exportées ni sur l’emplacement de ses usines, dont
plusieurs se trouvent sur le sol
français. Mais Xavier Thévenot,
porte-parole de Syngenta en
France, s’oppose fermement aux
accusations de l’ONG Public Eye.
« L’atrazine est autorisée dans
60 pays, dont les Etats-Unis, ex-
plique-t-il. Nous avons tout à fait
le droit de l’exporter. »
En 2010, plusieurs villes des
Etats-Unis avaient porté plainte
contre Syngenta en l’accusant de
polluer leurs eaux souterraines
avec l’atrazine. La procédure s’est
soldée à l’automne 2012 par un accord, le groupe suisse acceptant
de payer 105 millions de dollars
afin que les communes en question se dotent d’un meilleur système d’épuration.
« L’atrazine joue un rôle important dans l’alimentation mondiale », note Syngenta sur son site,
qualifiant ce produit d’« efficace
et sûr ». L’entreprise conteste les
recherches menées sur des grenouilles par le professeur américain Tyrone Hayes, biologiste à
l’université de Berkeley, en Californie, qui établissent un lien entre l’atrazine et la formation de
cancers de la prostate et du sein.
Le problème des exportations
toxiques a été récemment abordé
par les rapporteurs spéciaux des
Nations unies sur le droit à l’alimentation et sur les déchets toxiques. Ils estiment que « le fait d’exposer la population d’autres pays
à des toxines dont il est avéré qu’elles provoquent de graves problèmes de santé et peuvent même entraîner la mort constitue de toute
évidence une violation des droits
de l’homme ». p
marie maurisse
tre morte : à ce jour 5 000 acres
seulement ont été ensemencées.
Les experts soulignent enfin le
manque de vision à long terme du
gouvernement, incapable de réformer un secteur en crise depuis
bien avant la sécheresse. « Les
taxes sur l’importation de maïs
sont énormes : jusqu’à 50 % en
droit de douane ! s’offusque Gerald Masila. C’est un secteur très
protégé. On empêche toute importation. Mais à cause de cela, les fermiers kényans ne sont pas encouragés à augmenter leurs rendements, et la productivité baisse depuis des années. »
Mais les fermiers, livrés à
eux-mêmes, sont de toute façon
bien incapables de se prendre en
main. Au Kenya, « les fermiers
manquent d’outils, de graines performantes, d’engrais respectueux
de l’environnement, d’accès au
prêt bancaire… », énumère Kiette
Tucker, responsable du Kenya
à l’organisation One Acre Fund,
qui aide 440 000 petits agriculteurs de six pays de la région
à améliorer leurs techniques
agricoles. « Dans un pays où la
quasi-totalité de l’agriculture est
dépendante des pluies, cela rend
les paysans encore plus vulnérables, conclut-elle. Ils sont les
premières victimes du changement climatique. » p
bruno meyerfeld
500 000
Sri-Lankais déplacés par de violentes inondations
Les secouristes étaient à pied d’œuvre, lundi 29 mai, pour distribuer
une aide à un demi-million de Sri-Lankais victimes des pires inondations enregistrées sur l’île en dix ans. Au moins 164 personnes ont péri,
en raison surtout de glissements de terrain, mais le Centre de gestion
des catastrophes, un organisme officiel sri-lankais, a indiqué que
104 personnes étaient toujours portées disparues lundi matin. Le Sri
Lanka a appelé à l’aide internationale. L’Inde a dépêché trois navires
militaires transportant, entre autres, du personnel médical.
AUST RALI E
C LI MAT
Blanchissement accéléré
de la Grande Barrière
Le Canada détaille
son plan climat
La Grande Barrière australienne a beaucoup plus souffert que ce que l’on craignait
de deux épisodes consécutifs
de blanchissement de ses coraux, ont averti, lundi 29 mai,
des scientifiques. Les premières estimations aériennes et
sous-marines avaient laissé
penser que 22 % des coraux
du récif de 2 300 kilomètres
inscrit en 1981 au Patrimoine
mondial de l’Unesco, avaient
été détruits à la suite de la
hausse des températures de
l’eau, en mars et avril 2016.
Cette estimation a été révisée
à 29 %. Et la situation risque
de s’aggraver avec l’épisode
de blanchissement en cours.
« Nous sommes très préoccupés par ce que cela signifie
pour la Grande Barrière », a
déclaré Russell Reichelt, président de l’Autorité gouvernementale de conservation de
la Grande Barrière. – (AFP.)
La ministre de l’environnement, Catherine McKenna,
a détaillé, jeudi 25 mai, le plan
d’Ottawa visant à réduire les
émissions de méthane issues
des activités du secteur pétrolier et gazier. Cette industrie compte pour 44 % des
émissions canadiennes de
méthane, soit 48 millions de
tonnes par année. Au total,
ce polluant représente un
quart des émissions de gaz
à effet de serre (GES) du pays.
Avec ce plan, le gouvernement libéral de Justin
Trudeau espère aboutir à
une diminution de 40 % à
45 % des rejets de ce gaz d’ici
à 2025 par rapport à 2012.
Si cet objectif est atteint,
les émissions totales de GES
devraient être réduites de
20 mégatonnes par an. Cela
équivaut à retirer 5 millions
de véhicules de la circulation
chaque année.
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ENGIE dispose de savoir-faire pour rendre les
villes du monde plus durables et attractives
L
Pour Olivier Biancarelli, Directeur Solutions décentralisées pour les villes et les territoires, « ce qui différencie ENGIE,
c’est sa capacité à intervenir sur l’ensemble des besoins urbains ».
e développement des
villes est un des vastes
déis de notre époque.
L’activité
urbaine
consomme des quantités gigantesques de
ressources et d’énergie
qui
sont
acheminées parfois de très loin. Encombrées et souvent polluées, les villes
concentrent 75 % de la consommation
d’énergie et 80 % des émissions de gaz à
effet de serre. Elles n’occupent que 2 % de
la surface du globe, mais regrouperont
bientôt 60 % de la population humaine.
Organiser leur croissance en améliorant le
cadre de vie impose une approche systémique qui implique un véritable
savoir-faire dans la recherche et l’application de solutions innovantes pour
combiner les services traditionnels avec
les nouvelles technologies.
Olivier Biancarelli, vous êtes Directeur
des Solutions décentralisées pour les
villes et les territoires. Que propose
ENGIE en la matière ?
Olivier Biancarelli : les mouvements de
décentralisation de l’énergie font des
villes et des territoires des acteurs clés de
la transition énergétique. Pour ENGIE, qui
est un des pionniers de cette transition, les
villes et territoires sont des interlocuteurs
privilégiés qu’il fallait mettre au cœur de
notre stratégie. Nos clients sont donc les
collectivités locales du monde entier, de
même que les acteurs gérant des « territoires » comme les aéroports, les campus,
etc. Leurs modes de fonctionnement spéciiques
exigent
des
solutions
« sur mesure ». Dans un monde complexe
où la ville ne peut plus s’appuyer sur des
services cloisonnés, ENGIE apporte sa
capacité à faire travailler ensemble les
équipes, à gérer la complexité et à rendre
accessibles les technologies les plus performantes. La digitalisation de multiples
secteurs amène les villes à capter et gérer
des volumes massifs de données. L’open
data gagne du terrain, c’est un levier
essentiel pour permettre l’innovation,
pour nourrir l’écosystème local. ENGIE
collabore avec les villes et les territoires
pour les aider à mieux exploiter toutes ces
données.
Quelle est la valeur ajoutée d’ENGIE
dans le développement d’une activité
avec les villes et les territoires ?
O. B. : nous accordons une grande place à
l’écoute des décideurs locaux pour
construire les solutions les plus adaptées
au service des habitants. Ce qui différencie ENGIE, c’est sa capacité à intervenir
sur l’ensemble des besoins urbains :
- la mobilité, pour luidiier les transports
et limiter les émissions de CO2 ;
- la protection de l’environnement et du
cadre de vie, notamment pour la qualité de
l’air ;
- la sécurité et la résilience face aux dificultés ;
- l’attractivité économique ;
- la réduction des coûts, en améliorant
l’eficacité énergétique avec, par exemple,
des contrats de performance.
Comment ENGIE, groupe mondial de
l’énergie, met-il en œuvre ses compétences au niveau local ?
O. B. : grâce à un positionnement compétitif unique, l’approche d’ENGIE reste
fondée sur les infrastructures que nous
construisons et exploitons pour les villes
et sur les services que nous fournissons
depuis cent cinquante ans. Aujourd’hui,
nous ajoutons une dimension digitale qui
permet à la fois d’être plus eficaces dans
nos activités historiques, et aussi d’inventer ensemble de nouveaux services. Notre
gamme d’offres s’appuie sur notre expertise dans l’eficacité énergétique,
l’éclairage, l’installation d’infrastructures
électriques, la sûreté-vidéoprotection, la
fourniture d’énergie… et sur l’innovation.
Au cœur de notre stratégie de développement, le digital fournit de nombreux outils
innovants d’aide à la décision : monitoring
des infrastructures et services urbains,
tableaux de bord interactifs, développement
d’applications
citoyennes,
simulateur 3D comme outil d’aide à la
décision pour les territoires.
« Notre force, c’est d’être en mesure d’apporter dès aujourd’hui des réponses
concrètes aux déis que rencontrent les
villes et les territoires, grâce à un panel de
compétences inégalé dans le monde »
Notre atout différenciant, c’est cette
capacité à aller de l’infrastructure
physique aux services associés. ENGIE
gère par exemple près de 700 caméras de
surveillance pour la ville de Rio. Alors que
beaucoup d’acteurs mondiaux ne vendent
que les caméras ou une plateforme d’intégration, ENGIE fournit et assure
l’installation, la maintenance, la plateforme d’exploitation et le centre de
commande-contrôle. Notre force, c’est
notre taille (cela nous permet par exemple
de dupliquer rapidement en Amérique
latine une expertise développée en
Olivier Biancarelli
© ENGIE / MIRO / ANTOINE
MEYSSONNIER
Europe) et notre expertise, grâce à une
présence ancrée dans les territoires et sur
le terrain : 100 000 collaborateurs du
Groupe travaillent dans les services ; et
ENGIE Cofely est leader mondial de l’eficacité énergétique.
Avez-vous des exemples concrets et
récents de projets que vous baptisez
« B2T » pour désigner le Business to territories ?
O. B. : nous venons de remporter, aux
côtés de notre partenaire Axium, un
contrat de plus de 1 milliard d’euros pour
assurer durant cinquante ans la gestion
durable de l’énergie de l’Université d’Etat
de l’Ohio, à Colombus, l’un des plus
grands campus américains avec 485 bâtiments. Le contrat prévoit d’optimiser la
production et la distribution d’énergie,
pour réduire la consommation de 25 % en
dix ans. Ce partenariat public-privé inédit
comprend aussi la construction d’un laboratoire dans les domaines des systèmes
intelligents d’énergie, les énergies renouvelables et la mobilité verte.
Observez-vous en France, comme le
député Luc Belot, auteur du rapport « De
la smart city au territoire d’intelligen
ce(s) », des freins réglementaires et économiques ?
O. B. : certes, il y a des lourdeurs administratives et juridiques propres à la France,
qui détonnent dans le paysage urbain
mondial. Mais elles n’empêchent pas des
initiatives riches et variées avec une
montée en puissance d’écosystèmes innovants, aussi bien dans les grandes villes
que dans celles de taille moyenne qui
boostent ainsi l’attractivité de leur territoire. La logique d’innovation gagne
également du terrain : des start-up côtoient
des
entreprises
plus
anciennes.
Aujourd’hui, la réussite d’une ville ou
d’une entreprise repose au moins autant
sur la vitesse d’exécution des décisions
que sur la stratégie. Il faut donc accélérer,
et la France est dotée de vrais atouts pour
rendre nos villes plus sûres et eficaces,
plus durables et attractives. Nous disposons maintenant de solutions techniques
éprouvées et pouvons donc sortir d’une
logique de simple « expérimentation ».
ENGIE, moteur de la transition énergétique
en Asie-Paciique
Au cours des vingt prochaines années, les besoins en
énergie devraient croître de plus de 80 % dans la région
Asie-Pacifique. La croissance économique aura pour
effet d’attirer une classe moyenne qui gonflera considérablement la taille des villes et leur impact énergétique
(et cela, dans une région où se trouvent déjà plusieurs
des plus grandes et des plus polluées mégalopoles au
monde). Chaque pays et même chaque agglomération
auront ainsi à mener une transition énergétique indispensable à la qualité de vie des habitants et à une croissance
durable des activités.
Acteur majeur du secteur et leader dans les énergies renouvelables, ENGIE s’est imposé comme un véritable
précurseur dans la co-innovation et dans les
partenariats visant à concevoir des nouveaux modèles
énergétiques décarbonés, digitalisés et décentralisés,
en particulier pour les villes. Le groupe est donc en
mesure de proposer des solutions « intelligentes » aux
gouvernements, aux consommateurs et aux acteurs
économiques. ENGIE a déjà mis en place plus de 250
réseaux de climatisation et de chauffage urbain dans le
monde. Son expérience des « microgrids », c’est-àdire de réseaux électriques locaux communicants,
interactifs et intelligents, a démontré le caractère
innovant de ses technologies vertes, par exemple, à
Cyberjaya, modèle de cité durable en Malaisie, ou
encore dans la cyberzone de Northgate, un quartier
« rafraîchi » depuis 2017 aux Philippines.
Aider les villes et les pays à réduire
leur empreinte carbone
A Singapour, ENGIE développe des activités depuis
trente ans et y emploie 1 600 salariés. En mars dernier, il
a signé un accord avec le producteur d’énergie Senoko,
dont il détient une participation de 30 %, et Bolloré pour
co-développer des solutions de stockage d’électricité et
de mobilité verte. Il inclut la mise en œuvre du fameux
Bluetram de Bolloré, véhicule équipé de batteries à rechargement rapide.
ENGIE travaille également avec diverses agences singapouriennes pour le développement de nouveaux quartiers
innovants dans la Cité-Etat.
En 2016, ENGIE avait ouvert son premier laboratoire de
R&D en Asie du Sud-Est, véritable plateforme d’innovation et de développement technologique dans le secteur de l’énergie. Cette unité est capable de conseiller
les pays, les villes et les acteurs industriels pour réduire
leur empreinte carbone. En outre, ENGIE a développé
avec l’opérateur Sigfox un réseau unique d’Internet des
objets sur la quasi-totalité du territoire de Singapour.
Réelle innovation dans l’économie numérique, ce réseau
devrait améliorer le rendement énergétique et fournir des
solutions iables et rentables, tant pour les professionnels
que pour les consommateurs.
8|
FRANCE
0123
MARDI 30 MAI 2017
Macron
recompose,
les partis
se décomposent
A deux semaines du premier tour des
législatives, le chef de l’Etat semble en passe
d’obtenir une majorité à l’Assemblée
face à des formations politiques résignées
S’
il n’y avait eu, mercredi
24 mai, les révélations gênantes du Canard enchaîné
concernant Richard Ferrand,
le ministre de la cohésion
des territoires, pilier du
mouvement La République en marche (LRM),
ce serait un sans-faute. La facilité avec laquelle Emmanuel Macron, élu à 39 ans plus
jeune président de la République française,
mène la recomposition politique dans un
pays décrit comme profondément déchiré
est déconcertante.
On disait le nouvel élu privé d’état de grâce ;
62 % des Français se déclarent satisfaits de
ses débuts, selon un sondage IFOP-Journal
du dimanche publié le 21 mai, soit à peine
5 points de moins que Charles de Gaulle
en 1958. Ses opposants lui déniaient de pouvoir emporter la majorité absolue des suffrages lors des élections législatives des 11 et
18 juin ; plus l’échéance approche, plus les
projections deviennent favorables au parti
du président.
Non seulement l’objectif d’obtenir au
moins 289 sièges dans la nouvelle Assemblée nationale n’apparaît pas hors de portée,
mais chaque jour qui passe témoigne de
la difficulté des deux partis qui avaient
structuré la vie politique durant des décen-
nies – le Parti socialiste et Les Républicains
(LR) – à résister à la lame de fond.
Le plus étonnant est le climat dans lequel se
déroule cette révolution : au lieu de la guerre
civile attendue, une sorte de résignation positive apparaît, qui fait dire à François Baroin,
censé conduire LR aux législatives, que son
parti « n’entend pas incarner une “droite scrogneugneu” » (Le Parisien du 28 mai). Malmené mais résigné.
PAS DE QUARTIER
Que s’est-il donc passé en France ? A l’origine,
une volonté implacable : « Refonder l’offre
politique autour du progressisme. » Formulée dès 2016, cette offre de recomposition autour d’un centre social-libéral est,
aux yeux d’Emmanuel Macron, la seule
façon d’endiguer l’extrême droite. Le combat est vécu comme celui de la dernière
chance, donc pas de quartier ni de compromission, les partis de gouvernement qui
ont failli doivent disparaître. La restructuration du système politique se fera avec des
complices d’un côté, des résistants de l’autre.
D’où un gouvernement gauche/droite/centre à la fois inédit et pourtant bien ancré
dans le décor.
Pour que l’opération réussisse, encore
fallait-il que le pari de départ soit le bon :
PRIS EN ÉTAU,
LES SOCIALISTES
PEINENT À RETENIR
LEURS LARMES.
LES ÉLUS LR, EUX,
SERRENT LES DENTS
faire du scrutin présidentiel le levier qui rebattra les cartes en profondeur, parce que
de lui tout découle, le rapport au peuple
mais aussi la majorité dans la future Assemblée nationale.
Bien plus que François Hollande qu’il a
servi, Emmanuel Macron est un adepte de la
Ve République. Il la voit comme une sorte de
monarchie républicaine nécessitant une incarnation forte pour combler le vide. « Il y a
dans le processus démocratique et dans son
fonctionnement un absent. Dans la politique
française, cet absent est la figure du roi,
dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort », confiait-il
à l’été 2015 dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1.
C’est pourquoi, élu sur la promesse du
coup de balai, le nouveau chef de l’Etat s’est
immédiatement attelé à resacraliser la fonction lors de sa prise de parole devant la pyramide du Louvre, le soir de sa victoire, puis
à l’occasion de ses premiers pas sur la scène
internationale. A ce jeu, tout compte, le
rythme de ses pas comme la densité de sa
poignée de main avec l’Américain Donald
Bruno Le Maire : « Je sais que je peux tout perdre »
Le député de l’Eure est l’un des six ministres qui se présentent au scrutin de juin. En cas de défaite, il devra quitter le gouvernement
pacy-sur-eure (eure) envoyé spécial
B
onjour M. le ministre ! » Un
couple de sexagénaire salue Bruno Le Maire, qui
vient d’arriver sur la place du
marché de Pacy-sur-Eure (Eure).
Tout sourire et en bras de chemise, le nouveau ministre de
l’économie engage la conversation de manière détendue devant
les étals de fruits et légumes.
« Où habitez-vous ? » Derrière
lui, un enfant l’attend pour prendre la pose. « Salut bonhomme !
Quel âge as-tu ? », le met à l’aise celui qui vient mener campagne
pour les élections législatives
dans la 1re circonscription de
l’Eure, où il a été élu à deux reprises depuis 2007 avec l’étiquette
UMP, à la suite du chiraquien
Jean-Louis Debré. « Ravi de vous
avoir revu ! », lance-t-il à un autre,
qui vient de lui serrer la main avec
entrain, sous un soleil de plomb.
Dans son fief, l’ex-candidat à la
primaire de la droite reçoit un accueil chaleureux, sans toutefois
faire l’unanimité. « Si elle est élue,
elle, au moins, sera députée à plein
temps et siégera à l’Assemblée ! »,
l’interpelle un militant écologiste, en désignant sa candidate,
Laetitia Sanchez, qui tracte quelques mètres plus loin. « Il aurait
dû rester chez Les Républicains au
lieu de se comporter comme une
girouette ! », fulmine André Langlois, 56 ans, le rôtisseur du marché, accusant le ministre d’être
« allé chez Macron pour avoir une
bonne place ».
Qu’importe ceux qu’il dépeint
comme des « grincheux ». Depuis
qu’il a rallié Emmanuel Macron et
fait son entrée au gouvernement,
Bruno Le Maire a totalement
coupé les ponts avec son ancienne famille politique. Initialement investi par LR, il se présente
finalement sous l’étiquette de
La République en marche (LRM),
le mouvement du chef de l’Etat.
« Fais gaffe quand même ! »
Un pari risqué pour l’ex-ministre
de l’agriculture de Nicolas Sarkozy,
qui doit absolument l’emporter
au scrutin des 11 et 18 juin s’il veut
rester à la tête de Bercy. La règle est
en effet stricte : les six membres
du gouvernement en lice aux législatives devront lâcher leur
poste en cas de défaite. Même s’il
se montre sûr de lui, ses partisans
le mettent en garde. « Fais gaffe
quand même, hein ! », lui lance un
homme barbu, arborant un chapeau de plage.
L’ex-protégé de Dominique de
Villepin dit avoir conscience de
pouvoir se retrouver sans mandat du jour au lendemain. « C’est
le combat le plus difficile de ma vie
politique. L’enjeu est énorme. Je
sais que je peux tout perdre », confie-t-il, un peu plus tard, lors d’un
barbecue réunissant une vingtaine de ses soutiens, à Ménilles.
« Beaucoup de mes amis m’appellent pour me dire : “Mais tu es
sûr de ton coup ? Tu ferais beaucoup mieux de rester au gouvernement et de ne surtout pas te présenter car le risque est trop important” », raconte-t-il, en mettant
en avant son « courage » : « Il
aurait été plus facile de rester à
Bercy sans me présenter à cette
élection législative. Mais je ne fuis
jamais le combat politique. J’ai décidé de remettre mon sort dans les
mains du peuple car sans les électeurs de l’Eure, je n’ai pas de légitimité. » Surtout après son échec
cuisant à la primaire de la droite –
le dernier scrutin auquel il s’est
présenté – où il n’a réalisé que
2,3 % des suffrages.
Le risque paraît toutefois calculé. Un premier sondage paru dimanche lui est très favorable : il
est crédité de 48 % des voix au
premier tour et est donné largement vainqueur au second, selon
une enquête IFOP pour Le Journal
du dimanche et Sud Radio.
Le FN et LR en embuscade
Le grand favori reste toutefois sur
ses gardes car cette circonscription de 160 000 habitants rassemble des territoires très hétérogènes. En dehors des zones rurales dans la vallée de l’Eure – qui
restent des bastions traditionnels
de la droite – les quartiers difficiles, comme celui de la Madeleine
à Evreux ou les espaces périurbains, tel le plateau Saint-André,
sont des territoires où le Front national (FN) réalise de gros scores.
Au premier tour de la présidentielle, Marine Le Pen a totalisé
29,22 % des voix dans la circonscription – plus de neuf points devant François Fillon et Emmanuel
Macron – et 45 % au second, soit
près de douze points de plus que
sa moyenne nationale. Un réser-
voir de voix sur lequel la candidate
FN, Fabienne Delacour, qui est
conseillère régionale, entend bien
capitaliser pour créer la surprise.
Investie par LR, Coumba
Dioukhané espère, elle, disposer
d’une prime grâce à son étiquette.
A 50 ans, cette adjointe au maire
d’Evreux, spécialisée sur les thématiques de l’enfance et de l’éducation, entend faire le plein chez
les électeurs de droite, qui n’ont
pas apprécié le ralliement de
M. Le Maire à M. Macron. « Moi,
je n’ai pas retourné ma veste pour
un poste. J’ai toujours été constante dans mon parcours, en défendant des valeurs de la droite et
du centre », se targue cette ex-professeur d’anglais, qui a été la conseillère de M. Le Maire au ministère des affaires européennes,
puis à l’agriculture.
Pas de quoi effrayer Bruno
Le Maire, qui affiche une confiance à toute épreuve. « Cette
élection législative, non seulement
nous allons la gagner mais nous
allons bien la gagner. Je n’ai aucun
doute, je suis très serein », assuret-il, en estimant être dans le sens
de l’histoire : « J’ai choisi de servir
la France plutôt que de rester dans
LES CANDIDATS
1re circonscription de l’Eure
Véronique Allo (écol.)
Fabienne Delacour (FN)
Michaël Desprès (LFI)
Coumba Dioukhané (LR)
Sid-Ali Ferrouk (div.)
Minatou Graibis (div.)
Maryata Konté (PCF)
Michaële Le Goff (div.)
Bruno Le Maire (LRM)
Frédérique Manley (UPR)
Nicolas Miguet (div.)
Fataumata Niakate (DLF)
Denis Panier (LO)
Wilfried Paris (div.)
Patricia Saint-Georges (div. g.)
Laetitia Sanchez (EELV)
Remzi Sekerci (div.)
les vieux clivages partisans. Cela
correspond profondément à ce
qu’attendent les Français, qui ont
envie que cela marche. Si je gagne,
je serai un symbole de la recomposition politique voulue par le président de la République dans une circonscription de droite. » p
alexandre lemarié
france | 9
0123
MARDI 30 MAI 2017
Christophe Castaner veut surfer sur la vague
Le porte-parole du gouvernement, candidat dans les Alpes-de-Haute-Provence, joue de son
implantation locale face à un FN et une France insoumise puissants et à une droite divisée
reillanne (alpes-de-hauteprovence) - envoyé spécial
S
Trump. Un homme, un peuple, dans cette
période troublée, la vision gaullienne domine, celle-là même qu’ont tentée eux aussi
d’incarner les deux autres personnages-clés
de cette présidentielle : Marine Le Pen (Front
national) et Jean-Luc Mélenchon (La France
insoumise).
Dans la décomposition en cours, ces
deux-là sont les alliés objectifs du nouvel
élu. Marine Le Pen parce qu’elle prétend incarner à elle seule l’opposition, du seul fait
de s’être qualifiée au second tour de la présidentielle alors que la droite n’y était pas ;
Jean-Luc Mélenchon parce qu’il a juré la
perte de la social-démocratie et juge le moment propice pour s’imposer comme le seul
résistant de gauche.
« CRISE AIGUË »
Pris en étau, les socialistes peinent à retenir
leurs larmes, à l’instar de Martine Aubry
qui, mercredi 24 mai, pleurait sur le lait
renversé en s’exclamant : « J’ai 66 ans et j’ai
l’impression que tout ce que j’ai fait dans ma
vie est abîmé, cassé. »
Les élus LR, eux, serrent les dents après le débauchage de trois des leurs parmi lesquels le
juppéiste Edouard Philippe, promu premier
ministre, sans se faire d’illusions sur la suite
car d’autres ralliements se profilent, assortis
d’autres déchirements. « Les partis sont confrontés à une crise aiguë », constatait dans un
euphémisme le secrétaire général de LR, Bernard Accoyer, dimanche sur BFM-TV.
Le monde ancien meurt. Trois semaines
auront suffi à l’achever. Enfin pas tout à fait
car, malgré la promesse d’une énième loi de
moralisation de la vie politique, les affaires
résistent, ou plutôt un cas, celui de Richard
Ferrand, mis en cause par Le Canard enchaîné
pour des transactions immobilières impliquant sa compagne lorsqu’il était directeur
général des Mutuelles de Bretagne.
A peine nommé ministre, aurait-il fallu sacrifier ce macroniste de la première heure
sur l’autel de l’exemplarité ? Son cas a fait
débat. Edouard Philippe a préféré s’en remettre aux électeurs bretons, parce qu’il n’y
avait rien d’illégal et que le parquet national
financier avait refusé de s’autosaisir. L’avenir dira si cette magnanimité fut la bonne
décision mais le fait est qu’en moins d’une
semaine le pilier de LRM est devenu son
maillon faible. p
françoise fressoz
Bruno Le Maire,
ministre de
l’économie, en
campagne pour
les législatives,
à Pacy-sur-Eure
(Eure), le 25 mai.
JULIEN DANIEL/MYOP
POUR « LE MONDE »
ur le marché de Reillanne
(Alpes-de-Haute-Provence),
ce dimanche 28 mai, on ne
sait plus comment saluer Christophe Castaner. Derrière son stand
de salaisons, canotier sur la tête,
Jean Ferrez lance au nouveau porte-parole du gouvernement un jovial : « Bonjour M. le maire de Forcalquier, bonjour M. le député… »
Puis, il se reprend : « Ah non, c’est
M. le ministre maintenant ! »
Christophe Castaner pique un
bout de jambon sur la planche
qu’on lui tend et, sourire charmeur, renvoie son message du
jour : « Attention, je ne resterai au
gouvernement que si vous me réélisez comme député ! »
Chemise blanche sur jean noir,
smartphone dans la poche arrière, barbe bien taillée, le secrétaire d’Etat chargé des relations
avec le Parlement ne cède rien de
son habituel look à ses nouvelles
attributions. Arrivé vendredi soir
de Paris, il exploite à fond son
court week-end de campagne
dans sa circonscription, la seconde des Alpes-de-Haute-Provence qui s’élève entre Durance et
Ubaye. Le matin à Forcalquier,
ville dont il devra abandonner la
mairie s’il reste au gouvernement,
l’ancien candidat socialiste aux
élections régionales 2015 a lancé
les 1 600 coureurs du trail de Haute-Provence, dont son épouse,
vers les pistes de montagne.
Samedi 27 mai, il a commémoré
la Résistance, avant de présider
un pique-nique avec 150 militants
et sympathisants. « Beaucoup de
gens de droite qui n’avaient jamais
voté pour moi », s’étonne-t-il
auprès du conseiller départemental PS du canton, Pierre Pourcin, qui l’accompagne ce dimanche. « C’est très bien ce que vous
faites avec M. Macron et le premier
ministre, là, coupe une retraitée,
cabas plein de légumes. On ne
veut plus de la droite et de la gauche, on veut des gens qui travaillent ensemble. »
« Oublier l’échec des régionales »
Dans ces paisibles villages de
Haute-Provence, Christophe Castaner joue à domicile. A la fin de
l’été 2016, il a marché « seul, en
short et sac à dos », 310 kilomètres
pour porter la parole du projet
Macron. « Une façon d’oublier
l’échec des régionales mais aussi
d’entendre les gens », assure-t-il.
Sur un stand, le député discute de
la mauvaise récolte de lavande,
des pénuries d’eau. « J’ai vachement peur d’être aspiré par Paris,
d’être coupé de mon territoire, s’inquiète-t-il. J’ai fait savoir que le
lundi matin je serais moins disponible, car je tiens d’abord à faire
mon marché à Forcalquier. »
En se représentant, le sortant,
élu sous étiquette PS, joue gros.
Battu, il quittera le cœur de
l’aventure Macron, dont il a été
l’un des pionniers. « Mais si des
gens que vous représentez depuis
cinq ans ne votent pas pour vous,
quelle est votre légitimité pour rester au gouvernement ? », interroge-t-il. Dans cette circonscription,
les derniers résultats électoraux
ne lui sont pas favorables. Au premier tour des régionales de 2015,
Marion Maréchal-Le Pen l’a battu
de 10 points (35 % contre 25 % des
voix). A la présidentielle, Jean-Luc
Mélenchon est arrivé en tête, cumulant même 27 % des voix à Forcalquier. Deux échecs qui ont inquiété jusqu’au sommet d’En
marche ! « Emmanuel Macron
m’en a parlé et on m’a proposé
deux investitures plus faciles, dans
une circonscription des Français
de l’étranger et à Paris, concède
Christophe Castaner, confirmant
une information de L’Express.
Mais j’ai refusé. » Lui croit « en une
vague Macron et à [son] implantation personnelle ».
A Reillanne, bastion Front de
gauche, l’accueil, malgré quelques critiques sur le cas Richard
Ferrand, semble lui donner raison
ce dimanche. Debout au milieu
d’un attroupement attentif, le
porte-parole rode sa pédagogie
sur les mesures ouvrant droit au
chômage après une démission,
démontre à une touriste lyonnaise, calcul à l’appui, comment
la différence entre augmentation
de la CSG sur les retraites et suppression de la taxe d’habitation
lui sera favorable. « Je vérifierai »,
promet-elle, presque convaincue.
« Un arriviste »
« La presse nationale dit que Castaner peut être battu. C’est n’importe quoi ! », s’agace, à quelques
pas, Raymond Bressand. L’ancien
maire communiste du village distribue les tracts de la candidate
soutenue par le PC, Isabelle Thibault, et n’apprécie guère le candidat LRM. « C’est un arriviste qui
n’est plus vraiment à gauche », cingle-t-il. Mais, derrière sa petite
moustache, il fait un rapide tour
LES CANDIDATS
2e circonscription des
Alpes-de-Haute-Provence
Christophe Bravard (UPR)
Christophe Castaner (LRM)
Jean-Claude Castel (div. d.)
Noël Chuisano (DLF)
Christine Cypriani-Mouton (div. g.)
Henri Cyvoct (LO)
Sébastien Ginet (UDI-LR)
Christian Girard (FN)
Nathalie Hue-Courtin (div.)
Claudine Razeau (écol.)
Isabelle Thibault (PCF)
Léo Walter (LFI)
d’horizon : « PC et France insoumise partent séparément, la droite
est divisée, il n’y a pas de candidat
socialiste… Dans cette configuration, Castaner passera au second
tour. » Face au sortant, le parti Les
Républicains a investi Sébastien
Ginet, qui, en 2014, a failli enlever
la mairie de Forcalquier. Mais il
voit partir sur la même ligne, l’ancien candidat UMP de 2012, JeanClaude Castel.
Le PS, lui, n’envoie personne
face à son ancien leader régional.
« Parce que la circonscription était
promise à EELV », croit savoir
Christophe Castaner. Reste le
Front national, promis, comme
souvent dans le Sud-Est, au second tour et La France insoumise,
qui fort de son résultat à l’élection
présidentielle, croit en ses chances. « Le seul danger pour moi, serait une triangulaire », conclut
Christophe Castaner. p
gilles rof
Climat tendu à Paris pour Marielle de Sarnez
Dans la 11e circonscription, l’arrivée de la ministre des affaires européennes a soulevé
un vent de fronde chez les militants d’En marche ! et suscité une candidature dissidente
C’
est la bataille à ne pas
perdre. Pour Marielle
de Sarnez, l’équation
électorale des 11 et 18 juin n’est pas
très compliquée à résoudre. Si la
candidate MoDem ne remporte
pas les prochaines élections législatives, la nouvelle ministre chargée des affaires européennes devra quitter le gouvernement. Et
jusqu’ici, le combat semble loin
d’être gagné d’avance.
Depuis plusieurs jours, un climat de défiance envers Marielle
de Sarnez règne en effet dans la
11e circonscription de Paris (une
partie du 6e et du 14e arrondissement). En première ligne du front
contestataire, les militants du
mouvement d’Emmanuel Macron pourtant censés soutenir la
ministre. Mais à la suite de l’annonce de l’investiture de la candidate MoDem sous la bannière En
marche !, une série de mails n’a
pas tardé à circuler en interne.
« Je trouve ça inadmissible qu’il y
ait un passe-droit alors qu’En marche ! a défini haut et fort les cinq
critères de choix des candidats et,
en particulier, le renouvellement,
s’indigne Catherine dans un mail
envoyé à son référent de quartier.
Cumul des mandats, quarante ans
de vie politique, de nombreux
mandats successifs. (…) Pour toutes ces raisons, je refuse de faire
campagne pour Mme de Sarnez
et je ne suis même pas sûre de voter pour elle au premier tour ! »,
conclut la militante En marche !.
Un autre explique que « les marcheurs issus du MoDem dans notre quartier n’en veulent pas ! »,
après avoir indiqué, lui aussi, son
refus de soutenir « cette candidate qui n’est pas implantée » dans
la circonscription – même si elle a
été élue conseillère de Paris dans
le 6e en 2014, après l’avoir été dans
le 14e en 2001 et 2008.
« Fort rejet »
Un climat tendu, donc, que la réunion organisée, jeudi 18 mai, sur
demande du MoDem, n’a pas
réussi à estomper. Au cours du
rendez-vous avec les référents de
quartier de la circonscription, Marielle de Sarnez se serait énervée
avant de partir quelques minutes
plus tard, indique un compte
rendu de l’entrevue rédigé par l’un
des participants. « Nous avons
souhaité évoquer les réticences de
certains militants et électeurs (…).
Cela a déclenché la colère de Mme de
Sarnez. Notre approche était, je
vous l’assure, très bienveillante, la
réponse l’a été beaucoup moins »,
évoque la note envoyée aux adhérents d’En marche !.
Dernier élément, non des moindres, qui met la ministre dans une
situation peu confortable, la candidature dissidente d’une adhérente d’En marche !. Après quelques hésitations, Armelle Malvoisin, ex-conseillère du MoDem, a
finalement déposé sa candida-
ture. « Je ne voulais pas me présenter, je n’avais même pas candidaté
lors des investitures. Sauf que sur le
terrain, les gens me disaient qu’ils
comptaient plutôt voter Cherki
que De Sarnez. C’est un petit village ici et elle n’est pas aimable, ne
dit pas bonjour, n’est pas impliquée localement et n’est donc pas
appréciée », explique l’habitante
du 14e arrondissement.
Coté PS et LR, les candidats sont
« loin de se plaindre » de cette situation. « Marielle de Sarnez fait
des ravages dans son camp. Pour
les gens sensibles au renouvellement, elle suscite un fort rejet. C’est
une candidature repoussoir, sa
campagne est sans dynamique »,
se satisfait le député socialiste sortant Pascal Cherki. « Les gens n’ont
pas voté Macron pour avoir le pire
du MoDem. Sarnez, c’est Bayrou en
jupon », renchérit le candidat de la
droite Francis Szpiner qui se voit
gagner « après des triangulaires ».
Depuis quelques jours, les deux
candidats sont davantage préoccupés par la candidate dissidente
d’En marche !. « Pascal Cherki et
Francis Szpiner ont tous deux essayé d’entrer en contact avec
moi », lâche Armelle Malvoisin.
Des approches pour lancer la traditionnelle course aux alliances
de second tour ? Une chose est
sûre, le premier reste à disputer.
Marielle de Sarnez ne dira sûrement pas le contraire. p
pierre steinmetz
LES CANDIDATS
11e circonscription de Paris
Marc Agenis-Nevers (UPR)
Elisabeth Baston (FN)
Anne Billoët (div.)
Marielle Blanc-Pernin (écol.)
Pascal Cherki (PS)
Luce Condamine (div.)
Jean-Pierre Coulomb (LFI)
Miron Cusa (écol.)
Bruno de Fromont (div. d.)
Anissa Ghaidi (PCF)
François de Grailly (DLF)
Christian Laurut (écol.)
Florentin Letissier (EELV)
Armelle Malvoisin (div.)
Cyrille Niol (div. d.)
Hippolyte Peters-Desteract (div.)
Marielle de Sarnez (MoDem)
Francis Szpiner (LR)
Jean-Roch Sergent (UDI)
Laurent Vinciguerra (LO)
10 | france
0123
MARDI 30 MAI 2017
La tempête se
lève sur le parti
Les Républicains
La formation de droite affronte
trois crises : absence de leadership,
désaccords idéologiques et
stratégiques, désunion de la famille
E
ANALYSE
n apparence, la situation
de la droite n’est pas si
alarmante : pour l’heure,
seules trois personnalités issues de ses rangs – Edouard
Philippe, Bruno Le Maire et Gérald
Darmanin – ont rejoint le gouvernement nommé par le président
de la République, Emmanuel Macron, et le parti devrait sauver au
moins une centaine de députés
lors des législatives.
Loin de l’hécatombe promise au
Parti socialiste, l’autre formation
de gouvernement fortement déstabilisée par le résultat de l’élection présidentielle. Loin, aussi, de
l’objectif – auquel personne ne
croît vraiment en interne – d’imposer une cohabitation au nouveau chef de l’Etat, en obtenant la
majorité absolue aux élections législatives des 11 et 18 juin. Mais
dans les faits, le mal est plus profond qu’il n’y paraît car l’ancienne UMP doit affronter une
triple crise, à l’instar de ce qu’elle a
vécu après la défaite de 2012.
D’abord une crise de leadership
car depuis les retraits de Nicolas
Sarkozy et d’Alain Juppé à la suite
de leur échec cuisant à la primaire
de la droite, puis de François
Fillon après sa déroute à la présidentielle, le parti Les Républicains (LR) ne dispose plus d’un
En privé,
les « modérés »
jugent inéluctable
la création
d’un nouveau
groupe à
l’Assemblée, voire
d’un autre parti
chef reconnu par tous, capable de
fédérer durablement les différentes sensibilités.
Ce n’est ni le cas de François Baroin, chargé de mener la campagne de LR pour les législatives
– qui sera en déplacement dans
les Pays de la Loire, lundi 29 mai,
puis en Normandie mercredi – ni
de Laurent Wauquiez, qui se positionne pour prendre la tête de
l’appareil, dont l’autorité reste
contestée en interne.
Orphelins, les sympathisants du
mouvement se tournent… vers le
passé. Ne sachant plus à quel saint
se vouer, ils désignent Nicolas
Sarkozy, Alain Juppé et François
Fillon comme leurs responsables
préférés, dans le baromètre Ipsos-Le Point, publié le 23 mai.
A cette crise de leadership s’en
ajoute une autre, d’ordre idéologique et stratégique, entre les partisans d’une droite modérée et les
tenants d’une droite dure. Les
premiers, représentés par Alain
Juppé, Jean-Pierre Raffarin ou Nathalie Kosciusko-Morizet, défendent une conception libérale de
l’économie et la construction
européenne, en étant tournés
vers le centre. A l’opposé de la ligne identitaire, sécuritaire et
eurosceptique prônée par les
sarkozystes Laurent Wauquiez,
Brice Hortefeux ou Eric Ciotti, qui
vise à séduire les électeurs tentés
par le Front national.
En l’absence d’un leader, cette
divergence doctrinale, ancienne,
éclate au grand jour. Au point de
menacer l’unité du parti, en opposant les élus disposés à travailler avec le nouvel exécutif au
sein d’un bloc central et ceux
qui campent sur une opposition
résolue au pouvoir, dans l’optique
d’incarner l’alternance… en 2022.
Les appels du pied d’Emmanuel
Macron aux « modérés » et le
contexte délétère d’après-dé-
Laurent Wauquiez (à gauche) et François Baroin, à Mions (Rhône), le 23 mai. OLIVIER LABAN-MATTEI/MYOP POUR « LE MONDE »
faite à la présidentielle creusent
un peu plus le fossé entre ces
deux courants.
« La droite se retrouve doublement affaiblie par l’offensive de
Macron car elle est à la fois décapitée, sans leader, et profondément divisée, faute d’avoir mené
un travail de reconstruction idéologique ces dernières années,
analyse Brice Teinturier, directeur délégué d’Ipsos. Depuis 2012,
le parti avait réussi à masquer ses
difficultés, en surfant sur le rejet
de François Hollande et en étant
tendu vers l’espoir de l’emporter à
la présidentielle. Mais la défaite
de François Fillon a fait voler en
éclats le couvercle de fonte, et tout
ce qui était supportable dans la
perspective d’une victoire explose aujourd’hui. »
La « main tendue » de Macron
De cette double crise en découle
une troisième, d’ordre organisationnelle : comment faire vivre
dans une seule et même famille
politique les différentes chapelles
de la droite ? Les tensions internes
suscitées par la perspective de demeurer cinq ans dans l’opposition et la recomposition provo-
quée par le nouveau président de
la République ont toutes les chances de mener à terme à l’implosion de l’ex-UMP, parti unique de
la droite et du centre créé par Jacques Chirac en 2002 pour résister
à l’émergence du FN.
La scission devrait avoir lieu à
l’Assemblée, après le second tour
des législatives. En privé, les « modérés » jugent inéluctable la création d’un nouveau groupe à l’Assemblée – voire d’un autre parti –
en marge de LR, afin d’avoir les
coudées franches pour travailler
en bonne intelligence avec le nouveau chef de l’Etat, en votant certaines de ses réformes au Parlement ou la confiance au gouvernement de M. Philippe, sans subir
la loi des partisans d’une opposition systématique.
Parmi eux figurent vingt candidats LR-UDI aux législatives, épargnés par M. Macron car ils
n’auront pas de représentants de
La République en marche (LRM)
face à eux. On y retrouve notamment Thierry Solère, Franck Riester ou Yves Jégo, qui ont signé un
appel de 173 élus de la droite et du
centre à saisir la « main tendue »
du président de la République.
« Depuis 2012,
le parti avait
réussi à masquer
ses difficultés,
en surfant sur le
rejet de François
Hollande »
BRICE TEINTURIER
directeur délégué d’Ipsos
Mardi, l’ex-premier ministre
Jean-Pierre Raffarin a même
plaidé pour la création d’un
groupe de droite à l’Assemblée
nommé « les constructifs » – en
marge de celui de LR – qui regrouperait les députés soutenant le
pouvoir « sur les bons projets ».
Des mesures de rétorsion ont
déjà été prises contre les élus
Macron-compatibles, désignés
comme des « traîtres » par la direction de LR. Candidate dans la 2e circonscription de Paris, « NKM » a
vu surgir la candidature de deux
rivaux internes – Jean-Pierre Lecoq et Henri Guaino –, tandis
que M. Solère a été contraint de
démissionner de la présidence du
groupe LR au conseil régional
d’Ile-de-France.
L’unité de la droite paraît
d’autant plus menacée qu’en face,
M. Wauquiez affiche sa volonté de
purger le parti des « modérés ».
« Comme disait le général de
Gaulle, “nos rangs se sont éclaircis,
mais la situation aussi” », s’est-il
réjoui dans une lettre aux adhérents publiée le 22 mai.
L’hémorragie risque de se poursuivre au sein d’un mouvement,
qui peine à résister aux sirènes
macronistes : outre les élus, l’électorat de droite se montre majoritairement bienveillant vis-à-vis
de ce président au positionnement libéral en économie – ses
premiers pas sont notamment salués par 71 % des sympathisants
de LR, selon une enquête IFOP.
Plus grave : selon une enquête
Harris Interactive, un quart des
électeurs de François Fillon dit
vouloir voter pour un candidat
LRM au scrutin législatif. Une
fuite de l’électorat de droite vers la
majorité présidentielle, qui pourrait aggraver un peu plus la situation, déjà précaire, de l’ex-UMP. p
alexandre lemarié
Député ou maire, ils ont dû choisir, souvent à contrecœur
La loi sur le non-cumul des mandats a contraint près de 170 députés et maires à choisir entre leur circonscription et leur ville
U
n renouvellement à
marche forcée. Adoptée
en janvier 2014, la loi sur
le non-cumul des mandats va
produire ses premiers effets à
l’occasion des élections législatives des 11 et 18 juin et participer
à la recomposition du paysage
politique. Il ne sera désormais
plus possible de siéger à l’Assemblée nationale tout en dirigeant
un exécutif local, que ce soit une
mairie, un conseil départemental ou régional.
Plus de 170 élus, selon un décompte du Monde, ont donc dû
choisir ces derniers mois entre
leur circonscription et leur ville.
Un crève-cœur pour Alain Marty,
71 ans, qui boucle son troisième
mandat au Palais-Bourbon. Edile
du parti Les Républicains de Sarrebourg (Moselle) depuis 1989, il a
fait le choix de ne pas se représenter aux législatives. Il dénonce un
« texte anti-maire » : « Il n’y aura
plus de maires présents au Parlement, il y a donc le risque d’avoir
des députés qui ne comprennent
pas la réalité du terrain. »
Après cinq années passées
dans l’opposition « où on ne servait pas à grand-chose », il a décidé, comme près de 80 de ses
collègues, de privilégier son
siège de maire, « un mandat bien
plus concret, en prise directe avec
les habitants ». « On apporte une
réponse à leurs attentes, poursuit-il. Et puis maire, vous êtes
dans un mandat collectif, il y a un
travail d’équipe avec vos adjoints,
c’est passionnant. »
C’est autant « l’engagement pris »
en 2014 lors des municipales que
cette impression d’être plus proche des citoyens en tant que maire
qui a poussé Alain Chrétien à ne
pas prétendre à un second mandat de député. « Le maire est l’élu
le plus respecté. On m’appelle
d’ailleurs tout le temps Monsieur
le maire, jamais Monsieur le député, explique l’élu et président de
la communauté d’agglomération
de Vesoul (Haute-Saône). Quand
on est député, on est un sur 577, il y
a beaucoup de concurrence, c’est
très frustrant. Alors que maire, on
est le premier de tous. »
« Quand
on est député,
on est un sur 577,
c’est frustrant.
Alors que maire,
on est le premier
de tous »
ALAIN CHRÉTIEN
le résultat de ce que vous avez
fait », abonde M. Chrétien.
Il prévient d’ailleurs les nombreux primo-députés qui vont
faire leur apparition à l’Assemblée
lors de la prochaine législature :
leurs pouvoirs seront restreints.
« Il faut une grosse dose d’humilité et bien connaître ses sujets,
conseille-t-il. Il ne faut pas qu’ils
croient qu’ils vont révolutionner la
France en quinze jours. »
député de la Haute-Saône
Et à l’heure du bilan, les souvenirs sont mitigés quant à ces années passées sur les bancs du Parlement. « A l’Assemblée nationale,
il faut se demander : est-ce que votre mandat de parlementaire vous
permet de changer fondamentalement les choses ?, questionne
M. Marty. C’est vrai qu’au final, ça
peut laisser un petit goût d’amertume, notre rôle est assez limité. »
« A l’Assemblée, même pour une loi
sur laquelle vous avez travaillé, le
temps que les décrets d’application soient pris, vous ne voyez pas
« A portée de baffe »
Mais malgré la « frustration » racontée par nombre de députés, ils
sont plus de 90 ayant la double
casquette de député et de maire à
avoir fait le choix inverse et à se
lancer dans une nouvelle bataille
législative. Quitte à abandonner
leur fauteuil de maire en cas de
réélection. « C’était un choix hyper
difficile, l’attachement à une mairie est viscéral », souligne Joël Giraud, député PRG depuis 2002 et
maire de L’Argentière-la-Bessée
(Hautes-Alpes) depuis 1989.
« Je suis maire d’une commune
détruite par le départ de l’usine
d’aluminium Pechiney [qui était le
premier employeur industriel du
département, fermée en 1988],
explique-t-il. Je me suis engagé
dans le redressement de cette ville
qui me tient à cœur, où mon père
aussi avait été maire. »
D’ailleurs, M. Giraud le reconnaît, il pensait d’abord rester
édile. Mais la candidature puis
l’élection d’Emmanuel Macron à
l’Elysée ont changé ses plans : « Il
y a un piment particulier, une
aventure nouvelle. » Le député radical fait partie de ces candidats
qui n’ont pas d’adversaire issu de
La République en marche.
Il sait déjà sur quels sujets il
compte plancher en cas de victoire et ce qu’il pourrait apporter
à son territoire, même en n’occupant plus le fauteuil de maire. « Il
y a des dossiers sur lesquels j’ai envie de continuer à peser, explique
l’élu des Hautes-Alpes, qui continuera à siéger au conseil municipal de L’Argentière-la-Bessée. Sur
la question de la couverture numérique des zones de montagne par
exemple, il faut aller plus loin. J’ai
aussi envie d’assurer “le service
après vote” de la loi montagne que
l’on a votée en fin d’année. »
Si M. Giraud compte travailler
sur ces thèmes montagnards,
dans la Creuse, son collègue socialiste Michel Vergnier – vingt ans
de députation – se représente
pour plancher sur la question des
territoires ruraux. Et ainsi influencer le gouvernement et les autres
parlementaires sur des sujets qui
concernent sa ville, Guéret. « Les
fragilités des territoires ruraux, on
les connaît. Il faut maintenir les
services publics et le tissu d’entreprises. C’est sur ces sujets que je
compte continuer à travailler à
l’Assemblée », précise le député.
Et alors que le premier tour des
législatives se profile, M. Vergnier regrette déjà de laisser son
siège de maire en cas de victoire :
« Là, je vis au milieu des gens, à
portée de baffe, il y a quelque
chose d’affectif avec les gens de
Guéret. Alors si je suis élu, tout de
la mairie va me manquer… » p
jérémie lamothe
et manon rescan
france | 11
0123
MARDI 30 MAI 2017
Prélude législatif en Nouvelle-Calédonie
J UST I C E
Prévu en novembre 2018, le référendum d’autodétermination sur l’avenir de l’archipel
est au cœur de la campagne électorale
Bernard Cazeneuve a annoncé, dimanche 28 mai, sa
décision de « porter plainte »
contre Jean-Luc Mélenchon
pour « diffamation ». Lors
d’une réunion publique à
Marseille, où il est candidat
aux législatives dans la 4e circonscription, le leader de La
France insoumise avait dit au
sujet de M. Cazeneuve qu’il est
« le gars qui s’est occupé de
l’assassinat de Rémi Fraisse »,
un jeune militant écologiste
tué en 2014 par le jet d’une
grenade de gendarmes près
de Sivens (Tarn) ; à l’époque,
M. Cazeneuve était ministre
de l’intérieur. – (AFP.)
nouméa - correspondante
E
n Nouvelle-Calédonie,
les élections législatives
constituent le dernier
scrutin avant le référendum d’autodétermination programmé en novembre 2018. Ce
rendez-vous historique, dans cet
archipel français depuis 1853, en
proie dans les années 1980 à une
quasi-guerre civile entre Kanaks
indépendantistes et loyalistes caldoches qui avait fait 80 morts,
marquera l’aboutissement d’un
long itinéraire de décolonisation
par étapes ouvert par les accords
de Matignon de 1988 puis prolongé pour vingt ans en 1998 par
l’accord de Nouméa.
Aussi le référendum est-il au
cœur de la campagne où s’affrontent, pour les deux circonscriptions, 21 candidats, un nombre record. Cet émiettement, qui intègre une poignée de parfaits inconnus, imprime une profonde
confusion au débat politique, en
dépit des enjeux. Publié le mois
dernier, un rapport d’information de l’Assemblée nationale sur
l’avenir institutionnel de l’archipel, rédigé par Dominique Bussereau (LR) et René Dosière (PS),
insistait sur la « grande inquiétude » dans la population, face à
laquelle « les responsables politiques locaux semblent évoluer sur
“une autre planète” ».
Stigmatisant les « querelles internes », les parlementaires jugeaient « dangereux » ce contexte
où à l’incertitude institutionnelle se greffent morosité écono-
Philippe Gomès
(UDI) craint que le
référendum « soit
un mur sur lequel
la NouvelleCalédonie »
pourrait
se fracasser
mique et hausse de la délinquance. Le vote massif des Européens en faveur de Marine Le Pen
lors de l’élection présidentielle a
d’ailleurs illustré la fragilité de la
« communauté de destin » prônée
par l’accord de Nouméa. La candidate frontiste, à laquelle plusieurs élus locaux LR avaient exprimé leur soutien, a obtenu
47,43 % le 7 mai, son meilleur
score outre-mer.
Bien implanté, Philippe Gomès
(UDI), candidat à sa succession
dans la seconde circonscription
(Grande-Terre sauf Nouméa),
craint que le référendum « soit un
mur sur lequel la Nouvelle-Calédonie pourrait se fracasser », s’il
n’est pas au préalable amorti par
des discussions qui acteraient
« un socle commun portant sur les
valeurs, l’organisation institutionnelle et l’économie ». La base de ce
document pourrait être le travail
des missions de réflexion et de
conseil menées, lors de la précédente mandature, par des experts pour explorer les hypothèses statutaires.
Alors que les équilibres politiques laissent présager une défaite
des indépendantistes en 2018,
M. Gomès estime que « l’arithmétique électorale ne constitue pas à
elle seule une solution politique ».
« Au lendemain du référendum, il
faut retrouver ce qui nous fédère, sinon ça va nous exploser à la figure », prévient-il. « Ambitieux »,
Bernard Deladrière, candidat investi par LR dans la première circonscription, espère, lui, grâce à
des « états généraux », négocier
« une solution durable dans la
France » avant le vote référendaire.
A l’inverse, plusieurs candidats,
issus du périmètre fragmenté des
Républicains, sont favorables au
rapport de force avec les indépendantistes et comptent bien sur ce
registre pour puiser dans l’électorat FN, dont les candidats locaux
n’ont qu’une pâle notoriété. « Il
faut que la question soit la plus
simple possible : “Est-ce que les Calédoniens veulent l’indépendance
ou pas” ? Et il faut gagner le plus
largement possible », assène Sonia Backès, en lice à Nouméa et
aux îles Loyauté.
« Relations nouvelles »
Clivant, Harold Martin, briscard
aux accents guerriers sur les
rangs « pour battre Gomès », agite
le spectre « de l’indépendance-association ficelée par la gauche
dans le dos des Calédoniens ». « Il
faut envoyer un signal fort et puissant au nouveau président de la
République pour qu’il comprenne
bien qu’il existe en Nouvelle-Calédonie une majorité qui veut dire
non à l’indépendance », martèlet-il. Selon Pierre-Christophe
Pantz, docteur en géopolitique,
cette droite incarne celle « qui
veut imposer sa majorité sur un
modèle un peu néocolonial alors
que cela fait vingt-cinq ans qu’on
prône le vivre-ensemble ».
Du côté des indépendantistes, la
moindre affluence de prétendants n’est pas synonyme d’unité.
L’Union calédonienne, l’une des
deux forces prépondérantes du
Front de libération nationale kanak socialiste, a en effet choisi de
ne prendre part à aucun des scrutins nationaux de 2017 « pour se
consacrer à la préparation de la
souveraineté du pays ». Plus
ouverts, les candidats du Palika
(Parti de libération kanak) entendent convaincre « que l’indépendance est viable et la seule option
prévue par l’accord de Nouméa »,
dont ils veulent le respect à la lettre. « Si le non l’emporte en 2018,
deux autres référendums sont prévus jusqu’en 2022. On jouera le jeu
jusqu’au bout », explique Charles
Washetine, comptant mettre ces
années à profit pour « établir avec
la France des relations nouvelles de
coopération ou de partenariat ».
Sur le « Caillou », l’agitation
électorale va se poursuivre jusqu’aux sénatoriales en septembre et dès mai 2018, le conseil des
ministres devra fixer par décret la
date et la question du référendum. La fenêtre de tir d’Emmanuel Macron et du gouvernement, pour assembler le puzzle
calédonien, est très étroite. p
LES CANDIDATS
1re circoncription
de Nouvelle-Calédonie
Sonia Backès (div. d.)
Lina Balmelli (FN)
Bernard Deladrière (LR)
Alain Descombels (div. d.)
Philippe Dunoyer (div. d.)
Philippe Gras (div. d.)
Michel Hanocque (div.)
Louis Manta (LFI)
Germaine Némia-Bishop (rég.)
Macate Wenehoua (rég.)
Charles Washetine (FLNKS)
Gaël Yanno (div. d.)
2e circonscription
Henry Bodeouarou (rég.)
Gil Brial (div. d.)
Oscar Diaz (div.)
Philippe Gomès (UDI)
Bianca Hénin (FN)
Louis Mapou (FLNKS)
Harold Martin (div. d.)
Manuel Millar (div.)
Pascal Vittori (div. d.)
M. Cazeneuve porte
plainte pour diffamation
contre M. Mélenchon
S OC I AL
L’opinion
majoritairement contre
un plafonnement des
indemnités prud’homales
Selon un sondage Elabe, pour
Les Echos, Radio Classique et
l’Institut Montaigne, 56 % des
personnes interrogées sont
opposées à un plafonnement
des indemnités prud’homales en cas de licenciement
abusif, une mesure envisagée
par le gouvernement. 44 %
des sondés sont favorables
à une réforme « en profondeur » du code du travail.
FAI T D I VERS
La tombe du général
de Gaulle vandalisée
La tombe du général de
Gaulle a fait l’objet de déprédations, a annoncé, samedi
27 mai, Pascal Babouot, le
maire de Colombey-les-DeuxEglises (Haute-Marne), où
l’ancien chef de l’Etat, mort
en 1970, est enterré. Emmanuel Macron a fait part de
son « émotion ». – (Reuters.)
claudine wéry
A Nantes, la cause animale a trouvé sa candidate
Le Parti animaliste, qui a investi 147 candidats, veut interdire la corrida, la chasse de loisir, et réduire la consommation de produits animaux
nantes - envoyée spéciale
I
ls sont tous là, bardés de leurs
tracts et de leurs affiches. Ce
samedi de mai, les partisans
de La République en marche ou
de La France insoumise abordent
les clients du marché de la PetiteHollande, dans le centre-ville de
Nantes, en quête de l’électeur indécis ou versatile. Aux côtés des
formations traditionnelles – ou
désormais incontournables dans
le paysage politique français –, un
petit nouveau tente de se frayer
un chemin vers les législatives : le
Parti animaliste, consacré à la défense des animaux.
« On va plutôt aller du côté de
l’habillement, éviter les stands de
viande et de poisson », s’amuse
Isabelle Dudouet-Bercegeay, candidate dans la 2e circonscription
de Loire-Atlantique. En novembre 2016, avec six autres fondateurs, cette militante de longue
date de la cause animale a créé
cette structure qu’elle copréside
aujourd’hui, la première du genre
en France. « C’était le bon moment, l’opinion publique est désormais réceptive », juge-t-elle, après
les scandales à répétition dans les
abattoirs ou les nombreux livres
d’intellectuels qui paraissent sur
la condition animale. L’objectif,
pour les scrutins des 11 et 18 juin,
n’est pas de décrocher un député
– « ce n’est pas possible sans proportionnelle » –, mais de « se faire
connaître » et de « se roder ».
En moins de six mois, le Parti
animaliste est parvenu à investir
147 candidats, soit 25 % du total
des circonscriptions. Les deux
tiers sont des femmes, et ils ont
42 ans en moyenne. Tous sont issus de la société civile, « ni de
droite ni de gauche ». Un « concept à la mode », s’amuse Isabelle
Dudouet-Bercegeay, salariée médicale et bénévole dans des
ONG (L214, l’Association végétarienne de France), et qui accueille de nombreux animaux
venus de refuges. Elle est également végétarienne, « mais ce
n’était pas une condition sine qua
non pour être investie ».
Avec un budget total de
75 000 euros, financé par 1 200
adhérents et des donateurs, le
parti vise un objectif de 1 % des
voix dans au moins 50 circonscriptions. « En obtenant un vote
sans ambiguïté pour les animaux,
« L’opinion
publique
est désormais
réceptive », juge
la candidate,
après
les scandales
à répétition
dans les abattoirs
nous voulons que les partis traditionnels se saisissent de cette question. Il y a actuellement un déni de
démocratie », expose Isabelle Dudouet-Bercegeay à Nelly, 35 ans,
venue au marché avec sa fille.
« Une cause bien définie »
La candidate déroule alors les mesures phares de son programme :
interdire la corrida, le gavage, la
fourrure et la chasse de loisir,
créer un ministère de la protection animale ou encore réduire la
consommation de produits animaux de 25 % d’ici à 2025 par rapport à 2015. Nelly n’avait jamais
entendu parler du Parti animaliste, mais le concept la séduit. « Ce
que l’on inflige aux animaux est affreux, cela doit cesser », reconnaîtelle. Reste qu’elle n’est pas sûre de
voter pour la nouvelle formation,
faute de « vision globale ».
Than, une retraitée de 63 ans,
pourrait en revanche lui donner
sa voix. Elle est « déçue » des partis traditionnels qui « ne proposent rien ou presque » sur ce qui
l’intéresse, la nature et les animaux. Alain, 55 ans, administrateur de biens, est lui aussi très enthousiaste. « J’ai adopté mes animaux à la SPA, lance-t-il avec
fierté. Ce genre de parti, qui défend
une cause bien définie, peut avoir
de l’avenir lorsqu’il y a 25 % d’abstentionnistes à l’élection présidentielle. » Pas de chance pour la candidate, il n’est pas inscrit sur les
listes électorales.
Manon Boucand et son compagnon, David Vigent, sont « satisfaits de l’accueil des gens », qui « ne
[les] prennent plus pour des illuminés ». Ces trentenaires, eux-mêmes candidats pour le Parti animaliste en Ille-et-Vilaine et dans
le Morbihan, sont venus épauler
Isabelle Dudouet-Bercegeay. Elle
est commerciale, lui courtier immobilier, et tous deux se frottent
pour la première fois à la politique. « Au bout d’un moment, on
s’aperçoit que l’action de rue ne
suffit pas car on se heurte aux lois
qui ne changent pas », indiquent
ces militants végans (c’est-à-dire
qu’ils bannissent tous les produits issus d’une exploitation animale). Ils prennent pour exemple
la castration à vif des porcelets,
« qui choque l’opinion », mais contre laquelle « on est impuissants ».
Pour la suite, ils ont en ligne de
mire les élections européennes,
en 2019. Et rêvent, cette fois,
d’obtenir un ou deux députés.
« Nous nous inscrivons dans un
large mouvement international,
rappelle Isabelle Dudouet-Bercegeay. Dans le monde, douze
pays sont dotés d’un parti animaliste. » Le Parti pour les animaux
des Pays-Bas, le plus célèbre d’entre eux, et le premier à avoir vu le
jour en 2002, dispose actuellement d’un eurodéputé, de cinq
sièges à la Chambre des représentants du royaume et de deux
sénateurs. Un exemple pour les
épigones français. p
audrey garric
LES CANDIDATS
2e circonscription
de Loire-Atlantique
Elhadi Azzi (PRG)
Nicolas Bazille (LO)
Aurélien Boulé (rég.)
François Chapron (div. g.)
Pascale Chiron (EELV)
Agnès Chrissement (FN)
Sophie Clocher (div. g.)
Sandra Cormier (NPA)
Laurent Cottereau (div. g.)
Isabelle Dudouet-Bercegeay
(Parti animaliste)
Béatrice Dumontet-Tarrius
(div. d.)
Mary Haway (div. g.)
Donatienne Jossic (rég.)
Oriane Lévêque (UPR)
Carole Malard (LFI)
Jean de Mascureau (DLF)
Valérie Oppelt (LRM)
Sébastien Pilard (LR)
Alain Robert (PS)
12 | france
0123
MARDI 30 MAI 2017
Etrangers: polémique sur la justice en bout de piste
Avocats et associations s’opposent à l’ouverture d’une salle d’audience à l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle
L
e dossier est sur le bureau
du nouveau garde des
sceaux. A peine six jours
après son arrivée place
Vendôme, François Bayrou recevait déjà un courrier du bâtonnier
de Seine-Saint-Denis, Valérie Grimaud, lui demandant de « renoncer expressément au projet d’ouverture » d’une salle d’audience « annexe du tribunal de grande instance de Bobigny, délocalisée sur la
zone aéroportuaire de Roissy, pour
y juger exclusivement les étrangers
en zone d’attente ».
Lundi 29 mai, la pression est
montée d’un cran avec une manifestation in situ des opposants à
ce déménagement prévu pour
septembre. Au bâtonnier se joignent des représentants du Conseil de l’ordre, du Conseil national
des barreaux, de la Conférence
des bâtonniers, du barreau de Paris et d’autres grands barreaux
français tous très opposés au jugement au pied des pistes et non
plus au tribunal de grande instance (TGI) de Bobigny (SeineSaint-Denis) des quelque 7 000
étrangers placés chaque année en
zone d’attente à Roissy.
Il faut remonter à 2003 pour
comprendre la genèse de l’affaire. A
l’époque, Nicolas Sarkozy, ministre
de l’intérieur, rêve d’accélérer le
renvoi des étrangers non admis sur
le territoire à leur descente d’avion
à cause d’un défaut de visa, de
preuve d’hébergement, parce qu’ils
justifient de trop faibles moyens financiers ou font l’objet d’une interdiction de territoire. Pour cela, il
imagine donc un prétoire sur le tarmac afin que les étrangers enfermés dans la zone d’attente au bout
de l’aérogare 2 n’aient que quelques dizaines de mètres à faire
pour être présentés à un juge.
Loin des regards
Depuis, le feuilleton va de rebondissement en rebondissement.
D’abord, comme la place Beauvau avait fait l’impasse sur quelques règles élémentaires, dont la
nécessaire séparation entre le
lieu de rétention et l’espace de jugement, il a fallu tout réaména-
M. Urvoas
a demandé au
président du TGI
de Bobigny de
mettre en service
cette salle qui a
coûté 2,7 millions
d’euros à l’Etat
ger. Ensuite, les gardes des sceaux
successifs ont réagi différemment à cette volonté du ministère de l’intérieur. Christiane
Taubira avait, elle, sursis à cette
ouverture, lorsqu’elle était ministre de la justice, convaincue que
« le lieu où l’on rend la justice n’est
pas anodin ». Elle avait même déclaré le 11 septembre 2013 qu’« à
titre personnel », elle « n’approuv[ait] pas ce projet ».
Son successeur, Jean-Jacques
Urvoas a, lui, décidé ce transfert
en décembre 2016 et demandé au
président du TGI de Bobigny, Renaud Le Breton de Vannoise, de
mettre en service cette salle qui a
coûté 2,7 millions d’euros à l’Etat.
Ce dernier a donc programmé
quelques audiences en juin avant
un fonctionnement à plein régime en septembre.
Passée en mode sourdine, la
contestation redémarre. Les avocats, le Syndicat de la magistrature et une longue liste d’associations d’aide aux étrangers refusent cette justice qu’ils estiment
« confinée » et un peu trop « soustraite aux yeux du public ».
Pour l’avocat Stéphane Maugendre, en effet, « personne ne
viendra dans ce prétoire difficile à
trouver, à 35 kilomètres de Paris »
qu’on « rejoint à pied sur une zone
sans trottoir, après avoir pris un
RER et un bus ». Dans le Landerneau des avocats, on se gausse
d’ailleurs du chauffeur de Renaud Le Breton de Vannoise, qui
s’est lui-même perdu tant cette
zone d’attente surveillée par la
police de l’air et des frontières
(PAF) a en effet été installée loin
Une salle d’audience de l’antenne délocalisée du TGI de Bobigny dans l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle. LAURENT HAZGUI/DIVERGENCE
des regards. Tous craignent donc
que cette justice rendue de fait
loin du public ne devienne rapidement « un simulacre de justice »
comme le formule Laure Blondel,
la coordinatrice générale de l’Association nationale d’assistance
aux frontières pour les étrangers
(Anafé). C’est bien là, le nœud de
la contestation.
Si le sujet fait peur, c’est que certains avocats ont déjà expérimenté les plaidoiries dans les salles délocalisées jouxtant des centres de rétention administrative
(où l’on place les étrangers avant
leur expulsion).
Flor Tercero, la présidente de l’association Avocats pour la défense
des droits des étrangers, reconnaît
même ne jamais avoir « ressenti
aussi vivement l’injustice judiciaire
qu’à l’occasion de ces audiences délocalisées » un moment organisées en bout des pistes de l’aéroport de Toulouse. Là-bas, un
seul juge avait accepté de se déplacer « et il n’avait aucun scrupule à
juger collectivement le sort de centaines de personnes puisque aucun
public ne venait jamais », se souvient celle qui a été marquée par
ces audiences à la chaîne.
Grands principes
Vannina Vincensini, avocate à
Marseille, partage les mêmes souvenirs sur sa zone et répète elle
aussi qu’« une justice rendue loin
des yeux du citoyen finit toujours
par dériver ». Un argument que le
président du TGI de Bobigny balaie d’un revers de main. « Je suis
magistrat du siège et formaté aux
grands principes », pose-t-il d’emblée. « Si j’avais senti qu’on violait le
droit des personnes, je me serais
opposé à cette demande. Mais ce
n’est pas le cas et ce serait faire injure à mes collègues de penser
qu’ils pourraient rendre une justice
différente en fonction du lieu. »
M. Le Breton de Vannoise se réjouit que la nouvelle salle permette d’éviter « le transfert en bus
des trente à quarante personnes
qui, chaque jour, doivent être jugés et la longue attente dans de
mauvaises conditions matérielles
au rez-de-chaussée du tribunal ».
Quand le banditisme lyonnais s’exporte en Suisse
S
ept hommes âgés de 32 à
50 ans, suspectés d’avoir
participé, dans la nuit de
mardi à mercredi 24 mai en Suisse,
au braquage d’un fourgon blindé
transportant billets, lingots et diamants, pour une valeur estimée à
38,8 millions de francs suisses
(35,6 millions d’euros) par la société de transport de fonds Loomis, ont été écroués dimanche
28 mai, à Lyon. Ils ont été mis en
examen pour vol à main armée en
bande organisée, séquestration,
association de malfaiteurs, destruction de véhicules par incendie.
Cette affaire hors norme entrera
sans aucun doute dans les anna-
Master 2
Management
du Tourisme
Maîtriser les enjeux d’un
secteur à dimension
internationale
www.em-strasbourg.eu
les de la police judiciaire, autant
par le flagrant délit de la brigade
antigang de Lyon, qui a réussi à récupérer l’intégralité du butin quatre heures après l’attaque, que par
l’audace d’un gang à l’organisation minutieuse. Mais elle illustre
aussi les fréquentes incursions
du banditisme lyonnais dans les
cantons suisses.
Le phénomène n’est pas nouveau. Dès les années 1970, le célèbre « gang des Lyonnais » était à
l’origine de l’attaque d’une
bijouterie à Genève. Vols de voitures, casses, braquages, souvent
violents, la délinquance lyonnaise s’exporte volontiers dans
une région prisée pour ses richesses supposées.
Sur les sept membres présumés
du gang mis en examen dimanche, quatre ont sévi à plusieurs reprises en Suisse. A commencer par
Farid Aichour, 32 ans, surnommé
« Far Chopard », et considéré
comme le cerveau. Il doit son surnom au hold-up au préjudice de
6 millions d’euros, jamais retrouvés, commis en décembre 2006
dans la célèbre bijouterie de luxe
genevoise. Acquitté pour le vol,
condamné pour recel, « Far Chopard » a refait parler de lui en décembre 2011 et en janvier 2012,
dans une tentative de braquage
dans le canton de Vaud, en compagnie de Mehde Kerras, 34 ans, de
nouveau impliqué avec lui.
Farid A., 32 ans,
surnommé
« Far Chopard »
doit son surnom
au hold-up de la
célèbre bijouterie
genevoise,
en 2006
Quant à Jonathan Ferrero,
33 ans, il a été condamné à sept
ans de prison pour deux méfaits
perpétrés en mars et en octobre 2011 à Nyon, dans le canton de
Vaud. Enfin, Khamel Djeziri,
50 ans, chez qui le gang a été interpellé, dans un village situé près
d’Annecy, a été incriminé dans un
braquage commis en juin 2003
sur les rives du Léman.
Plusieurs suspects sont en état
de récidive, certains étaient en
conditionnelle lorsqu’ils ont été
arrêtés par la brigade de recherche et d’intervention (BRI) de
Lyon. Les enquêteurs s’interrogent sur la genèse de ce gang présumé qui rassemble quatre hommes originaires de la région lyonnaise et trois de la région d’Annecy. En retraçant leurs parcours
judiciaires, marqués par des séjours pénitentiaires aux mêmes
dates, les policiers émettent l’hy-
pothèse que le gang a pu se constituer par des rencontres dans les
prisons suisses. « C’est une possibilité à prendre au sérieux, ils ont
en commun un passé en Suisse, on
ne voit pas d’autres connexions
pour l’instant », estime un enquêteur de la PJ de Lyon.
En tout cas, quatre des sept suspects connaissaient bien la géographie suisse. Et ils étaient bien
renseignés, pour savoir que le
fourgon Fiat Ducato, blindé et banalisé, de la société Loomis, passerait dans la nuit du mardi au
mercredi 24 mai, sur l’autoroute
A1 entre Lausanne et Genève.
Pain d’explosif sur le pare-brise
Selon les surveillances policières,
les gangsters sont entrés en Suisse
à 2 h 41 du matin. Ils sont revenus
en France, à Divonne-les-Bains
(Ain), à 3 h 01. Il ne leur a suffi que
vingt minutes chrono pour stopper le fourgon avec trois voitures
munies de gyrophares, sous la
menace de fusils d’assaut ; neutraliser deux convoyeurs, en plaquant un pain d’explosif sur le pare-brise. C’était une ruse. Il s’agissait en réalité d’une pâte inoffensive, de type époxy, trouvée lors
de la perquisition. Mais ils avaient
placé dessus une petite lumière
rouge, qui pouvait faire croire à
une explosion imminente !
Ils ont emmené les convoyeurs
dans des coffres de voitures. Une
maryline baumard
I MMI GRAT I ON
Quatre des sept braqueurs écroués dimanche 28 mai ont signé plusieurs hold-up dans ce pays ces dernières années
lyon - correspondant
« Je suis pragmatique, ajoute-t-il,
le traitement des étrangers
aujourd’hui ne me satisfait pas et
je ne pourrai pas faire mieux au
palais de justice de Bobigny. »
Ces arguments ne convainquent
pas les opposants au projet qui
s’étonnent qu’on se soucie tout à
coup du confort des étrangers et
estiment que cet argument ne fait
pas le poids face au risque d’une
justice « un peu trop favorable à
l’administration ». Et de rappeler
qu’à Toulouse durant les vingt
mois de fonctionnement de la
salle jouxtant l’aéroport, 97,6 %
des étrangers jugés n’ont pas recouvré la liberté, contre 93,7 % en
moyenne avant cette ouverture. p
fois dans l’Ain, ils ont raflé le butin
composé de billets en différentes
devises (francs suisses, euros, dollars, yens, livres), des lingots d’or
et des diamants. Ils ont abandonné les convoyeurs ligotés en
les aspergeant de lacrymogène,
pour retarder l’alerte. Le gang a
disposé de sa fortune moins de
quatre heures, avant que la BRI
n’investisse leur base de repli,
dans une maison de Chavanod
(Haute-Savoie).
L’équipe était en train de compter les billets, avec des gants, dans
une petite pièce sombre. Les policiers ont trouvé dans un cellier les
armes et le matériel utilisés, dont
un brouilleur d’ondes. Au cours
des perquisitions, en région lyonnaise et à Annecy, dans l’enquête
désormais menée par la brigade
criminelle et de répression du
banditisme, les policiers ont
trouvé d’autres véhicules volés,
répartis dans différents garages.
Dimanche 29 mai, les braqueurs présumés ont défilé la
mine défaite à l’audience du juge
des libertés et de la détention, au
palais de justice de Lyon. Ironie
du sort, David Allam, 47 ans, portait un tee-shirt jaune au sigle de
« Bayahibé », du nom d’une plage
en République dominicaine. Une
bosse au front et son regard
perdu en disaient long sur le rêve
de tropiques évaporé. p
richard schittly
Polémique autour d’un
festival « afroféministe
européen »
La maire (PS) de Paris, Anne
Hidalgo a demandé, dimanche 28 mai, l’interdiction d’un
festival « afroféministe européen » au motif qu’il est « interdit aux blancs ». Prévu du
28 au 30 juillet à la Générale,
une salle parisienne, le Nyansapo se présente comme une
manifestation organisée en
plusieurs espaces, l’un étant
« non mixte femmes noires
(80 % du festival) », un autre
« non mixte personnes noires »
et un troisième « ouvert à
tou.te.s ». – (AFP.)
BAN LI EU ES
Dix agents de sécurité
d’une base de loisirs en
Ile-de-France agressés
Dix agents de sécurité de la
base de loisirs de Vaires-Torcy
(Seine-et-Marne) ont été
agressés, vendredi 26 mai,
par une vingtaine de jeunes.
Ils ont été frappés avec « des
barres de fer, des battes cloutées et des matraques télescopiques », selon Patrick Karam,
vice-président (LR) du conseil
régional d’Ile-de-France
chargé des sports et de la jeunesse, qui s’est rendu sur
place samedi. Cinq agents
ont été conduits à l’hôpital.
La rixe serait liée au fait que
certains des agresseurs
avaient été refoulés du site,
quelques heures plus tôt, refusant de payer les droits
d’entrée.
LETTRE OUVERTE
AU PARLEMENT EUROPÉEN ET
AU CONSEIL DE L’UNION
Confiance dans l’univers numérique, protection de la vie privée et presse :
Le projet
de Règlement
ePrivacy
doit être revu
Nous soutenons l’objectif poursuivi par le
projet de Règlement ePrivacy (vie privée
et communications électroniques) proposé par la Commission européenne en
ce qu’il vise à renforcer la confiance des
citoyens européens dans l’économie numérique et à établir des règles de transparence pour le traitement de leurs données personnelles.
L’utilisation des données personnelles
sans que les internautes en aient connaissance et sans qu’ils puissent en comprendre
l’utilité pour leurs navigations dans l‘univers
digital est une source d’inquiétude légitime.
Parce que la presse dépend de la confiance
que lui accordent ses lecteurs, nous soutenons tout projet susceptible de redonner
confiance et d’assainir l’environnement numérique.
Cependant, la presse a besoin des données
numériques générées par les lecteurs pour
améliorer ses offres éditoriales et de services : seules ces données permettent de
proposer des contenus journalistiques pertinents et des publicités adaptées permettant ainsi de mieux satisfaire les attentes de
chaque lecteur internaute.
Le développement de la presse en ligne a
permis d’accroître le nombre de citoyens
ayant accès à une information de qualité,
produite par des journalistes professionnels.


Ainsi le nombre de nos lecteurs est plus
élevé que jamais.
Cependant les citoyens européens passent
de plus en plus par un portail tiers tel que
Google News, Facebook, Yahoo, Apple
News, MSN (Microsoft) ou Amazon Alexa
quand ils désirent s’informer. Ce bouleversement des usages1 entraîne une dépendance toujours plus forte des éditeurs de
presse vis-à-vis d’un nombre réduit de plateformes mondiales.
La Commission européenne propose, avec
le projet ePrivacy, que les internautes donnent leur consentement pour le recueil de
leurs comportements de navigation, non
plus sur chaque site qu’ils visitent, mais
d’une manière globale, dès leurs premières
connexions à internet, par les portes d’entrées générales que sont les interfaces de
navigation. Étant donné que 90 % de l’accès
à Internet sur le territoire européen est
contrôlé par quatre entreprises seulement
– Google, Apple, Microsoft and Mozilla–
l’orientation prise par la Commission aboutira à renforcer l’asymétrie du rapport entre
les éditeurs de presse et les portails numériques mondiaux.
Le projet ePrivacy s’écarte ainsi des principes par ailleurs arrêtés par l’Europe dans
son Règlement général sur la protection des
données qui s’appliquera en mai 2018. Pour
renforcer la protection des données privées,
le règlement général obligera en effet chaque
site web à s’assurer que les internautes comprennent comment les données relatives à
leur navigation sont recueillies et donnera
aux internautes les moyens de contrôler ce
processus. La création d’un consentement
global unique au niveau de chaque navigateur, tel qu’envisagé dans le projet ePrivacy,
va à l’encontre de la mise en œuvre concrète
de ce renforcement du contrôle par les internautes et d’une garantie de transparence.


ePrivacy prive les éditeurs de presse de la
capacité d’informer chacun des lecteurs
sur les raisons pour lesquelles leur consentement est sollicité, d’expliquer les avan-
Selon la plus récente enquête Reuters News Report, menée auprès de citoyens
du monde entier, “la moitié des personnes consultées (51%) déclarent utiliser les réseaux
sociaux comme source d’information hebdomadaire. Plus d’un quart de la classe
d’âge 18-24 ans (28%) indique que les réseaux sociaux constituent leur source d’information
principale ; pour la première fois ce pourcentage est supérieur à celui des personnes
pour qui c’est la télévision (24%).” En conséquence de cette évolution, l’enquête
de Reuters constate que “l’augmentation de l’accès aux actualités sur les réseaux sociaux,
1
tages de contenus journalistiques et marketing personnalisés, et de rappeler l’importance de l’abonnement et de la publicité dans le modèle économique d’une
presse de qualité.
Le ciblage des publicités en fonction des
lecteurs est essentiel pour les annonceurs.
C’est également une condition pour permettre à la presse d’être compétitive face à
Google et Facebook qui en 2017 drainent
20 % des dépenses publicitaires mondiales.
En privant les éditeurs de presse de proposer des publicités ciblées à leurs lecteurs,
ePrivacy favorise la réorientation des annonceurs publicitaires de la presse vers les
plateformes numériques dominantes, et
diminue donc l’investissement possible
dans le journalisme de qualité, partout en
Europe.
Par ailleurs, en l’état, ePrivacy entraînera
une concentration des données des citoyens
numériques européens aux mains de quelques entreprises mondiales, renforcera les
positions dominantes de ces dernières, et
donc la vulnérabilité des internautes, tout en
instaurant un environnement digital d’une
complexité encore accrue pour la presse.
Le passage d’un consentement pour la collecte de données sollicité par chaque éditeur
de presse en ligne lorsque son site est
consulté à un consentement global recueilli
par quelques puissantes plateformes, est une
mauvaise solution pour l’avenir de la presse.


Nous invitons en conséquence le Parlement européen et le Conseil à se saisir de
cette question importante, en concertation avec les éditeurs de presse, afin d’améliorer la proposition de la Commission, et
d’élaborer les dispositifs, en phase avec
les objectifs de confiance dans l’univers
numérique, et susceptibles de renforcer
– et non d’affaiblir – la relation directe entre les internautes et chaque site de presse
de qualité qu’ils décident de visiter.
SIGNATAIRES
Athesia Druck :
Bernhard Paris, Manager Medien
Class Editori : Davide Fumagalli, CDO
DER SPIEGEL :
Thomas Hass, Managing Director
Jesper Doub, Managing Director
SPIEGEL Online
Die Zeit : Dr. Rainer Esser, Managing Director
Zeitverlag Gerd Bucerius GmbH & Co. KG
Christian Röpke, Managing Director
ZEIT ONLINE GmbH
Enrique Tarragona, Managing Director
ZEIT ONLINE GmbH
DMG Media : Kevin Beatty, CEO
Editoriale Bresciana :
Laura Airaghi, Marketing Director
EPC : Angela Mills Wade, Executive Director
Financial Times : John Ridding, CEO
Frankfurter Allgemeine :
Thomas Lindner, CEO
Gazzetta di Parma : Mario De Stefano, CDO
GEDI Gruppo Editoriale :
Monica Mondardini, CEO
Groupe Bayard / La Croix :
Georges Sanerot, Président du Directoire
Groupe Figaro CCM Benchmark :
Marc Feuillée, Directeur général
Groupe L’Equipe :
Cyril Linette, Directeur général
Groupe Le Monde :
Louis Dreyfus, Président du Directoire
Groupe Les Echos / Le Parisien :
Francis Morel, CEO
Gruner + Jahr : Julia Jaekel, CEO
Arne Wolter, CDO
Grupa Wirtualna Polska : Michal Branski, Board
Member and VP Product Strategy
Gruppo 24 Ore : Franco Moscetti, CEO
Guardian Media Group : David Pemsel, CEO
IMPRESA : Francisco Pinto Balsemão, Chairman
L'Humanité : Patrick Le Hyaric,
President du directoire et directeur
Libération : François Dieulesaint, Gérant
MEDIAHUIS : Gert Ysebaert, CEO
NRC : Rien van Beemen, CEO
Persgroup : Christian Van Thillo, CEO
PRISA : José Luis Sainz, CEO
Sanoma : Susan Duinhoven, President & CEO
Schibsted Media Group :
Rolv Erik Ryssdal, CEO
SETA : Gianluigi Campari, CEO
Suddeutsche Zeitung : Stefan Hilscher, Managing
Director Suddeutscher Verlag GmbH
Johannes Vogel, Managing Director Suddeutsche
Zeitung Digitale Medien GmbH
Telegraph Media Group :
Murdoch MacLennan, CEO
Unidad Editorial :
Javier Cabrerizo, Managing Director
les portails et les applications mobiles, ainsi que leur consommation accrue sur ces mêmes
médias, entraînent une moindre reconnaissance de la marque éditoriale à l’origine
de l’information : celle-ci n’est perçue consciemment que dans moins de la moitié des cas
au Royaume-Uni et au Canada. Dans des pays comme le Japon et la Corée du Sud,
où l’agrégation des sources éditoriales et la distribution groupée sont déjà plus répandues,
la marque éditoriale n’est reconnue qu’une fois sur quatre environ quand l’accès
à l’information se fait sur un portail d’information.”
14 | sports
0123
MARDI 30 MAI 2017
Roland-Garros : les lendemains des héros d’un jour
Après un exploit porte d’Auteuil, le retour à la réalité pour des joueurs jusqu’alors inconnus peut être brutal
O
TENNIS
n pourrait appeler
cela le « quart d’heure
garossien ». A chaque
printemps, les premiers jours de Roland-Garros
sont le théâtre d’une cacophonie
de matchs accouchant, presque
immanquablement, de coups
d’éclat dont des joueurs français
venus de nulle part, notamment,
sont les auteurs.
Jusqu’alors inconnus du grand
public, ils sortent alors de l’anonymat des tournois Challengers
ou Futures – respectivement les
deuxième et troisième divisions
du tennis professionnel – à la faveur d’une invitation pour les
qualifications ou pour le grand tableau du tournoi. En quelques minutes, ils deviennent les nouvelles coqueluches du Grand Chelem
parisien.
Il y a un an, la sensation du début de tournoi s’appelait Mathias
Bourgue. Le 164e joueur mondial,
qui participait pour la première
fois à la phase finale d’un majeur,
avait fait vaciller le Britannique
Andy Murray, en menant deux
sets à zéro au deuxième tour.
L’Avignonnais de 22 ans avait tenu
tête au numéro 2 mondial pendant trois heures trente-quatre
sur le Central, avant, finalement,
de s’incliner en cinq sets.
« C’est peut-être à la fois le
meilleur et le pire moment que j’aie
vécu jusqu’à présent dans ma carrière », lâche spontanément Mathias Bourgue à l’évocation de ce
match, lui qui est à nouveau invité à disputer le tableau principal
cette année. L’euphorie a été de
courte durée et les certitudes accumulées se sont rapidement
évaporées. « Ça m’a fait mal derrière, parce que je n’ai pas réussi à
repartir. J’ai eu beaucoup de mal
à digérer ce qui s’était passé et à
me remettre au travail », assuret-il. Pendant deux mois, il raconte
avoir enchaîné les mauvais choix
et les mauvais matchs. « Je me demandais comment c’était possible
après avoir aussi bien joué. »
Ce passage à vide, Laurent Lokoli l’a lui aussi traversé après son
parcours héroïque lors de l’édition 2014. Sorti des qualifications, ce Corse de 19 ans se hisse
dans le tableau final, auréolé du
statut de « joueur le moins bien
classé » du tournoi masculin
(406e mondial à cette époque). Il
s’inclinera au premier tour, en
cinq sets, défait par l’Américain
Steve Johnson, après avoir eu l’occasion de conclure le match, disputé sur deux jours.
« Il y a la théorie et la pratique »
Le retour à la normale « a été plus
difficile que je croyais. Je m’étais
protégé en me disant : “Lolo, c’est
éphémère ce que tu viens de vivre”,
mais il y a la théorie et la pratique.
D’un coup, je revenais au circuit
Challengers et ça me faisait moins
vibrer. Quand tu te retrouves sur
un court qui est vide, ça fait tout
drôle. » Puis est venu le temps de
la remise en question.
Avec le recul, Laurent Lokoli ne
retient « que le positif », et notamment l’expérience emmagasinée.
Cette année-là, deux mois avant
Roland-Garros, il disputait un
tournoi Futures en Croatie avec
son entraîneur pour unique spectateur, des balles et des conditions « pourries » – et un niveau de
jeu tout aussi médiocre.
« Là, sur ma semaine, j’ai réussi à
me transcender comme si j’étais
quelqu’un d’autre », se remémoret-il, conscient que beaucoup de
joueurs qui écument comme lui
La numéro un mondiale battue d’entrée
Défaite par la Russe Ekaterina Makarova, 40e mondiale, l’Allemande Angelique Kerber a signé, dimanche 28 mai, une première dont elle se serait bien passée : jamais une tête de série
n° 1 du tournoi féminin n’avait été éliminée dès le premier tour à
Roland-Garros. Sous une chaleur écrasante, la première journée
du tournoi aura en revanche vu trois Tricolores accéder au
deuxième tour : Océane Dodin, victorieuse de l’Italienne Camila
Giorgi, le jeune Benjamin Bonzi et Lucas Pouille, qui a dû s’employer pour éliminer, au terme de cinq sets, son compatriote Julien Benneteau. Le programme de ce lundi s’annonce chargé,
avec l’entrée en lice du tenant du titre, Novak Djokovic, de Rafael
Nadal (face à Benoît Paire), mais aussi de Kristina Mladenovic,
Richard Gasquet et Paul-Henri Mathieu.
Mathias Bourgue, à Roland-Garros, en 2016, lors de son match face à Andy Murray. YE PINGFAN/NURPHOTO
les circuits secondaires « ne vivront jamais ce qu’[il] a vécu ».
Pour d’autres, le retour sur terre
se fait sans heurt. Son parcours de
2009 porte d’Auteuil, Guillaume
Rufin en parle sans forfanterie
comme « un des meilleurs souvenirs de [sa] carrière ». A 19 ans, il
n’avait encore jamais joué sur le
grand circuit et pointait au
599e rang mondial. « J’étais tout
jeune et très loin au classement,
personne ne m’attendait. »
« Rufin se fait un nom », titreront les journaux après qu’il eut
éliminé en trois sets l’Argentin
Eduardo Schwank (81e) au premier tour. Logiquement, les sollicitations médiatiques pleuvent
aussitôt, « mais avec [son] coach
[Emmanuel Planque, qui entraîne
aujourd’hui Lucas Pouille], [ils
ont] voulu rester dans [leur] bulle
et ne pas tomber dans une sorte
d’emballement médiatique. [Ils
avaient] donné très peu d’interviews », se rappelle-t-il.
« La belle histoire » prendra fin
au match suivant, mais qu’importe : « Ça m’a servi de tremplin,
assure le 70e joueur français, que
les blessures à répétition ont finalement contraint à quitter le circuit professionnel il y a deux ans.
Tout l’été, j’ai pu disputer des qualifications en Challengers et ne plus
jouer de Futures. » Son exploit parisien ne lui a pas fait perdre sa lucidité. Le lendemain, il repartait
s’entraîner. « J’étais certes sur un
nuage, mais je savais que ce n’était
qu’un match et que le chemin était
encore long », dit-il.
« J’étais vraiment aux oubliettes »
Ce n’était pas le cas de Mathias
Bourgue, qui admet avoir pensé
qu’à partir de son match contre
Andy Murray « il n’y avait plus
qu’à dérouler et que ça allait arriver facilement ». « Malgré ma défaite, j’avais le sentiment d’avoir
accompli quelque chose et d’être
un peu reconnu, se repent-il
« C’est à la fois
le meilleur
et le pire moment
que j’ai vécu dans
ma carrière »
MATHIAS BOURGUE
battu par Andy Murray
en cinq sets en 2016
aujourd’hui. Alors que mon quotidien, ce n’était pas celui-là, c’était
les Challengers. » Depuis le début
de saison, le Français – qui affronte le jeune Croate Borna Coric
(40e) au premier tour de RolandGarros, lundi 29 mai – a retrouvé
son jeu et sa confiance. Il s’est fixé
pour objectif d’intégrer le Top 100
(il est aujourd’hui 156e) d’ici à la
fin d’année.
Un cap que n’a jamais franchi
Guillaume Rufin, qui peut toutefois se targuer d’avoir signé la plus
Tom Dumoulin se voit en rival de Christopher Froome
Le Néerlandais a remporté le 100e Tour d’Italie. Il compte défier le Britannique sur le Tour de France, mais en 2018
I
CYCLISME
l n’y a pas loin de Milan à Monaco : il y a donc de bonnes
chances pour que le message
envoyé par Tom Dumoulin après
sa victoire sur le 100e Tour d’Italie,
dimanche 28 mai, ait été entendu
par le Britannique Christopher
Froome, de retour en sa principauté détaxée après un stage
d’entraînement à Tenerife, aux
Canaries. « Maintenant, je vais essayer de gagner le Tour de
France », a lancé le Néerlandais.
Devant le Duomo de Milan, hérissé de ses 135 flèches dorant au
soleil, Tom Dumoulin venait de
célébrer sa première victoire dans
une course de trois semaines.
Dans l’étape contre la montre finale, il avait vite éteint le suspense dans le match à quatre qui
l’opposait à au Colombien Nairo
Quintana, à l’Italien Vincenzo Nibali et au Français Thibaut Pinot,
enroulant avec fluidité un braquet de taureau sur les lignes
droites du circuit automobile de
Monza.
A mi-chemin, il avait refait son
retard sur l’impassible Colombien, porteur du maillot rose de
leader au départ, si bien que, lorsque Nairo Quintana avait passé la
flamme rouge avec l’impossible
devoir de boucler le dernier kilomètre en moins d’une minute, la
tension sur le visage de jeune premier de Tom Dumoulin avait fait
place à une joie sincère.
Seulement quatrième du classement général trois quarts d’heure
plus tôt, il devenait le premier
Néerlandais vainqueur du Tour
d’Italie. Surtout, il comblait un
vide de trente-sept années depuis
la victoire de Joop Zoetemelk sur
le Tour de France 1980. Disette insupportable pour cette nation de
cyclisme et dont le terme permettra aux Pays-Bas d’en remontrer
au voisin belge, fanny depuis 1978
sur les grands tours.
« Je crois que j’ai gagné le Giro
aujourd’hui !!! WTF !!!! », a tweetté
Tom Dumoulin après avoir levé le
trophée, exprimant dans une
abréviation anglaise (« what the
fuck » ou « qu’est-ce que c’est que
Il comble un vide
de trente-sept
ans pour les
Pays-Bas, depuis
la victoire de
Joop Zoetemelk
sur le Tour
de France 1980
tours, horizon a priori plus lointain mais promesse d’une gloire
plus grande ?
Jusqu’au Tour d’Espagne 2015, il
n’avait pas encore tranché. Mais
là-bas, il était passé à deux doigts
de la victoire finale, estourbi près
de Madrid par l’équipe Astana de
l’Italien Fabio Aru. Dès lors, ce
jeune homme, isolé dans son
équipe dévouée aux sprinteurs, a
suscité bien des convoitises.
ce bordel ») sa surprise d’avoir devancé deux spécialistes chevronnés, et même Thibaut Pinot, quatrième du classement final.
Le coureur néerlandais était jusqu’alors de moindre condition :
un prodige n’ayant, à 26 ans seulement, pas encore trouvé le domaine où imposer sa force. Serait-ce sur les épreuves contre la
montre, où il excellait déjà ? Sur
les classiques vallonnées, comme
son Amstel Gold Race nationale,
au bord de laquelle, sur le pas de la
maison, il s’était imaginé cycliste
professionnel ? Ou sur les grands
Un style à la Miguel Indurain
L’équipe Sky de Christophe
Froome a tenté, sans succès, de le
recruter, mais Tom Dumoulin est
resté fidèle à sa formation Giant,
devenue Sunweb cette année,
pour parvenir à ses fins. Depuis
cette Vuelta 2015, son nom est cité
par plusieurs dirigeants d’équipe
comme le seul pouvant mettre un
terme à la domination du Britannique sur le Tour de France.
Il s’y attellera en 2018 seulement, dans le droit fil d’une carrière construite patiemment.
Tom Dumoulin est grand, rieur et
brun, le teint hâlé qui plaît aux da-
mes et le verbe haut qui attire la
presse. Dans une dernière semaine mouvementée du Giro, il
est parvenu à mettre de l’humour
sur la pause naturelle qu’il avait
dû observer, mardi 23 mai, au
pied de la montée décisive du
Stelvio, les intestins tourneboulés
sans doute par un abus de gels sucrés.
Jeudi, il avait pesté contre l’attitude de Nairo Quintana et de Vincenzo Nibali, qui l’avaient forcé à
rouler seul derrière Thibaut Pinot. Bien que son style de course,
qui rappelle celui de Miguel Indurain, ne soit pas de nature à ravir
les foules, les dirigeants du Tour
rêvent sans doute de le voir concurrencer Froome dans un peu
plus d’un an. D’autant plus que,
chef de file d’une équipe réputée
pour son sérieux, Dumoulin présente un CV sans tache sur le plan
éthique. Même si les taquins feront observer que, avant de vouloir faire carrière sur deux roues,
le jeune Tom s’imaginait médecin. p
clément guillou
forte progression de la saison
2009, passant de la 1 100e à la
170e place. Désormais étudiant en
kinésithérapie, il n’a pas tout à fait
rompu les liens avec le tournoi parisien. Depuis 2016, il se tient à la
disposition des joueurs comme
partenaire d’entraînement.
Trois ans après son épopée sur
le court numéro 7, Laurent Lokoli,
lui, espère honorer à nouveau l’invitation des organisateurs. Après
deux saisons à enchaîner les blessures (huit au total), il était redescendu en avril 2016 autour de la
1 000e place mondiale. « J’étais
vraiment aux oubliettes », résume-t-il. Aujourd’hui revenu au
281e rang, il est bien décidé à refaire parler de lui : « Je joue mardi
au premier tour contre un
50e mondial [le Slovaque Martin
Klizan], comme il y a trois ans. Je
n’ai rien à perdre… sauf mes jambes. S’il faut aller jusqu’aux crampes, alors j’irai. » p
élisabeth pineau
FOOT BALL
Le PSG remporte
la Coupe de France
Le Paris-Saint-Germain
a remporté sa troisième
Coupe de France de football
d’affilée en battant Angers 1-0,
samedi 27 mai, au Stade de
France. Le but a été marqué
par l’Angevin Issa Cissokho
contre son camp à la 91e minute. Ce onzième succès dans
l’épreuve, qui fêtait ses
100 ans, permet aux Parisiens
d’établir un nouveau record
de victoires. A l’issue de la rencontre, le président parisien,
Nasser Al-Khelaïfi, a affirmé
que l’Espagnol Unai Emery
serait toujours l’entraîneur
du club la saison prochaine.
R U GBY
Clermont et Toulon
en finale du Top 14
Les équipes de Clermont et
de Toulon s’affronteront pour
la première fois en finale
du championnat de France
de rugby, dimanche 4 juin,
au Stade de France. Elles ont
respectivement éliminé le
Racing 92, tenant du titre, et
La Rochelle, en demi-finales.
Les Varois ont défait à deux
reprises les Auvergnats
en finale de la Coupe
d’Europe, en 2013 et 2015.
0123
F E S T I VA L D E C A N N E S
MARDI 30 MAI 2017
| 15
Un palmarès en œuvre d’art
Le jury a su extraire de la sélection une image passionnante mais inquiétante d’une des versions du cinéma
U
n conservateur de
musée qui collectionne les erreurs,
un chirurgien qui
doit donner la
mort, un bon samaritain exterminateur, une victime vengeresse du terrorisme, des parents qui ne veillent pas sur
leur enfant : les figures centrales
des films récompensés dimanche 28 mai à Cannes par le jury
que présidait le réalisateur espagnol Pedro Almodovar sont celles d’un monde plongé dans
le chaos. Et pourtant, ce palmarès a récompensé presque uniquement des œuvres régies par
une mise en scène tirée au cordeau, pensées par des réalisateurs/trices – car le Festival de
Cannes a fait cette année quelques pas de plus vers la parité –
qui semblent d’abord mus par
le désir de donner une forme à
ce qui les entoure.
Bref, le palmarès du 70e Festival
de Cannes est aussi une œuvre
d’art, qui a extrait d’une sélection loin des sommets de l’année précédente une image passionnante, mais peut-être un
peu inquiétante, d’une des versions du cinéma contemporain.
A cet égard, la Palme d’or est
exemplaire : The Square, de Ruben Ostlund, parcourt méthodiquement, en près de deux heures et demie, l’arborescence des
éventualités qui peuvent mener
un homme dominateur et séduisant à sa chute. A l’annonce de
sa récompense, le réalisateur
suédois a bondi sur scène et a invité, avec succès, la salle à hurler
de joie avec lui.
Mais s’il est drôle, son film
n’est pas joyeux. Pas plus que le
portrait terrible de ce couple
sans âme qui ne voit plus l’enfant qu’il a engendré dans
Faute d’amour (Nelyubov/Loveless), d’Andreï Zviaguintsev, prix
du jury ; ou que les médecins
aux mains sales de la Mise à
mort du cerf sacré (The Killing of
a Sacred Deer), de Yorgos Lanthimos (prix du scénario ex æquo)
ou le redresseur de torts assassin
de You Were Never Really Here
(prix du scénario ex æquo à
Lynne Ramsay, la réalisatrice, et
d’interprétation masculine pour
Joaquin Phoenix). Le film peut
être vu comme le reflet américain de ce personnage de mère et
épouse de victimes du terrorisme, incapable de trouver réparation, qui a valu à Diane Kruger le prix d’interprétation féminine pour le premier rôle qu’elle
ait jamais interprété en allemand, dans Aus dem Nichts/In
the Fade, de Fatih Akin.
Sofia Coppola est devenue la
deuxième lauréate (après la
Soviétique Yuliya Solntseva
en 1961) du prix de la mise en
scène pour Les Proies (The Beguiled). Lors de la conférence de
presse qui a suivi la cérémonie
Le réalisateur
suédois Ruben
Ostlund,
lauréat
de la Palme d’or
pour
son film
« The Square »,
à Cannes,
le 28 mai.
STEPHAN VANFLETEREN
POUR « LE MONDE »
de clôture, les jurées Maren Ade,
Agnès Jaoui, Jessica Chastain et
Fang Bingbing ont expliqué,
d’une part, que les lauréates (Sofia Coppola et Lynne Ramsay)
avaient été récompensées pour
la valeur de leur travail, d’autre
part, qu’il restait un long chemin
à parcourir avant que la représentation du monde qu’offre le
cinéma s’affranchisse de la domination masculine.
La sombre humeur dominante
Jessica Chastain a avoué qu’en regardant pour la première fois de
sa vie « vingt films en douze
jours », elle s’est aperçue « comment le monde utilise les femmes », estimant que seuls des
films dirigés par des femmes
pouvaient générer d’autres personnages féminins. Ce à quoi
Will Smith a ajouté : « Et ce ne serait pas plus mal si on pouvait
ajouter quelques Noirs. »
Sofia Coppola, dont le MarieAntoinette avait été hué à Cannes
lors de sa projection de presse
en 2006, se voit enfin reconnue
comme une cinéaste majeure.
Dans le texte qu’elle a fait lire lors
de la cérémonie dont elle était
absente, elle a rendu hommage à
Jane Campion, qui restera donc
une année de plus la seule
femme à avoir reçu la Palme d’or.
Dans le paysage désolé que dessinent la quasi-totalité des films
primés, celui de Sofia Coppola,
éclairé par les touches très discrètes d’humour propres à la réalisatrice, n’est pas le plus sombre et
sa mise en scène gracieuse est
plus déliée que les géométries
d’Ostlund, de Ramsay ou de
Lanthimos. Mais l’atmosphère
gothique de son récit n’était pas
propre à briser la sombre humeur dominante.
Cette tâche est revenue au seul
film récompensé à aller à l’encontre de celle-ci, 120 battements par minute, de Robin Campillo, lauréat du Grand Prix,
auquel l’excellent metteur en
scène qu’est Almodovar a assigné le rôle d’étranger dont la présence souligne par son contraste
l’homogénéité du reste de la
composition.
Aussi déchirant que soit le récit
de la lutte de militants d’Act UpParis pendant les années 1990, il
est empreint d’une force vitale
qui semblait ailleurs s’étioler.
Une impression encore plus
forte si l’on prend dans leur ensemble les longs-métrages qui
concouraient pour la Palme d’or :
Le réalisateur
suédois a bondi
sur scène
et a invité,
avec succès,
la salle à hurler
de joie avec lui
cauchemars étouffants privé
(L’Amant double, de François
Ozon) ou politique (Une femme
douce (Krotkaya/A Gentle Creature), de Sergei Loznitsa), paraboles pessimistes (La Lune de Jupiter (Jupiter’s Moon), du Hongrois Kornel Mundruczo, Happy
End, de Michael Haneke, ignoré
par le jury pour la première fois
depuis bien longtemps), tout
participait à cette sensation
d’enfermement.
Comme, à la sortie des salles les
lourdes mesures de sécurité mises en place pendant le Festival
ne faisaient rien pour la dissiper,
cette 70e édition n’a pas été tout à
fait la fête annoncée. D’autant
que, du début à la fin de la manifestation, la polémique susci-
tée par la présence en compétition de deux films diffusés par la
plate-forme de vidéo à la demande sur abonnement Netflix
est venue rappeler au cinéma
que, dans la forme qu’il connaît
depuis la première projection au
Grand Café (des spectateurs
paient pour être ensemble plongés dans le noir pendant que l’on
projette des images sur l’écran
tendu devant eux), il était désormais mortel.
Continuer à se réinventer
L’absence au palmarès d’Okja, de
Bong Joon-ho, et de The Meyerowitz Stories, de Noah Baumbach, les deux « films Netflix »,
n’est sans doute pas une sanction
– ces longs-métrages ne pouvaient pas entrer dans la construction d’Almodovar et ses comparses. Elle ne fait que reporter
des ajustements qui seront probablement très violents.
Pendant le Festival, la plateforme a mis en ligne War Machine, un film à gros budget réalisé par un réalisateur en vue
(l’Australien David Michôd) avec
Brad Pitt pour vedette, inspiré
du destin du commandant en
chef des troupes américaines en
Afghanistan, Stanley McChrystal.
En d’autres temps, on n’aurait
pas imaginé que pareille production commence sa carrière
ailleurs que dans un festival, Cannes, Toronto, Venise ou Berlin.
Pour parer au plus pressé, le
Festival de Cannes a annoncé
que, pour la 71e édition, les films
candidats à la compétition devraient « s’engager à être distribués dans les salles françaises ».
Mais le problème ne peut se résumer à quelques lignes de règlement. Pour continuer, comme il
le fait, bon an, mal an (et, on
l’aura compris, 2017 n’était pas
tout à fait un bon an), à refléter
tout le cinéma du monde, le Festival de Cannes devra aussi continuer à se réinventer, au gré des
mutations qui secouent aussi
bien l’exploitation des salles obscures que le métier de cinéaste.
Deux des plus grands, des Palmes d’or, pas moins, David Lynch
et Jane Campion, ont été accueillis cette année avec leurs enfants bâtards qu’on n’aurait jamais laissés à la table familiale
par le passé : des séries faites
pour la télévision. Une manière
de montrer que la taille des
écrans n’est pas forcée d’aller toujours en diminuant. p
thomas sotinel
16 |
F E S T I VA L D E C A N N E S
0123
MARDI 30 MAI 2017
Au revoir les enfants
Un nombre impressionnant de films présentés
à Cannes, toutes sections confondues, dénoncent
la rupture du contrat entre les générations
Andreï Zviaguintsev, le 28 mai, à Cannes. STEPHAN VANFLETEREN POUR « LE MONDE ».
C’
ANALYSE
est l’une des rares
questions qui comptent vraiment. Quel
avenir envisageonsnous pour nos enfants ? Quelle
place leur réservons-nous ? Quel
monde leur léguons-nous ? Quelles valeurs leur transmettonsnous pour qu’à leur tour ils se
sentent un jour redevables envers leurs propres enfants ? La réponse que notre époque apporte
à cette question, nous feignons
de l’oublier mais ne le savons
que trop, est angoissante à tous
égards. L’humanisme est chancelant, les pouvoirs avides, irresponsables et féroces, la planète
exsangue.
Cette angoisse, au milieu de l’effervescence futile et béate qu’encourage le Festival de Cannes,
n’aura cessé de bourdonner, tel
un glas, dans l’obscurité des salles. Il ne fallait pas être grand clerc
pour s’en apercevoir : un nombre
incalculable, déraisonnable sans
doute, de films ont mis à mal des
personnages d’enfant, se sont
acharnés sur eux avec plus ou
moins de miséricorde. Disséminé
dans toutes les sections, le phénomène fut massif en Sélection officielle. Ce faisant, et se renforçant
chaque jour un peu plus, l’idée
d’une fin probable, et pourquoi
pas souhaitable, de l’humanité
empoisonnait l’âme des spectateurs. En toute logique, si notre
espèce était sensible à cette catégorie, le champagne qui coulait
alentour à flots aurait dû avoir un
goût de cendres.
Idée substantielle de l’horreur
Il faut, pour cette raison même,
donner une idée substantielle de
l’horreur, faire subsumer l’assommoir. Voici donc un « filage »
des séances concernées, par ordre
d’apparition.
Mercredi 17 mai, 19 h 30 : Sans
amour, du Russe Andreï Zviaguintsev, fait disparaître, à jamais,
l’enfant d’un couple qui se déchire. Jeudi 18, 8 h 30 : Wonderstruck, de l’Américain Todd Haynes, fait se rencontrer deux enfants sourds mal-aimés par leurs
parents. Jeudi 18, 17 heures :
La Lune de Jupiter, du Hongrois
Kornel Mundruczo, destine le fils
d’un immigré assassiné à un destin christique. Vendredi 19, 8 h 30 :
Sicilian Ghost Story, des Italiens
Fabio Grassadonia et Antonio
Piazza, plonge un enfant dans
un bain d’acide en raison d’une
sombre lutte mafieuse. Vendredi 19, 11 h 30 : Ava, de la Fran-
Tous s’accordent
à stigmatiser,
sous
les malheurs
de l’enfance,
le vice,
la corruption,
l’impuissance
des adultes
carcère une fillette soupçonnée
de sorcellerie. Vendredi 26, 8 h 30 :
In the Fade, de Fatih Akin, lance
une mère sur la voie de la vengeance après que sa fille a été tuée
dans un attentat terroriste. Vendredi 26, 19 heures : You Were Never Really Here, de l’Anglaise
Lynne Ramsay, ultime film de la
compétition, rime avec Sans
amour, qui l’a ouverte, en faisant
de nouveau disparaître un enfant, ici la fillette d’un sénateur
victime d’un réseau de politiciens
pédophiles.
çaise Léa Mysius, afflige, sur fond
de fascisme municipal et au plus
grand désintérêt de sa mère, une
jeune adolescente de cécité. Vendredi 19, 14 heures : La Belle et la
Meute, de la Tunisienne Kaouther
Ben Hania, voit sa toute jeune héroïne se faire violer par des policiers et réclamer en vain justice.
Samedi 20, 11 h 30 : Passage par le
futur, de Li Ruijin, met en scène
une jeune fille qui, voulant racheter l’échec de ses parents, se détruit à leur suite dans son projet de
revanche sociale. Dimanche 21,
14 h 30 : Carré 35, du Français Eric
Caravaca, documente l’histoire intime d’une sœur aînée trisomique, morte à 3 ans, rayée de la mémoire familiale. Dimanche 21,
19 heures : Happy End, de Michael
Haneke, transforme des enfants
de la haute bourgeoisie en monstres vitupérateurs. Lundi 22,
8 h 30 : La Mort du cerf sacré, du
Grec Yorgos Lanthimos, se donne
pour programme, hérité de la tragédie classique, de mettre à mort
des enfants sous les yeux de leurs
parents, sommés d’en sacrifier un.
Lundi 22, 11 heures : En attendant
les hirondelles, de l’Algérien Karim
Moussaoui, montre un enfant
profondément handicapé, né du
viol collectif de sa mère sous les
yeux d’un homme qui n’intervient pas. Lundi 22, 20 h 15 : The Florida Project, de l’Américain Sean
Baker, fait grandir une fillette du
quart-monde sous la garde d’une
mère droguée et prostituée.
Mardi 23, 11 h 30 : La Familia,
du Vénézuélien Gustavo Rondon
Cordova, pour mieux dénoncer
l’ultra-violence de l’underworld
de Caracas, fait trucider un enfant
par un autre enfant, à coups de
tesson. Mercredi 24, 14 heures : La
Cordillera, de l’Argentin Santiago
Mitre, explique la fragilité psychique d’une jeune femme par le
meurtre dont son père s’est
rendu coupable sous ses yeux
lorsqu’elle était enfant. Jeudi 25,
8 h 45 : I Am Not a Witch, de la
Zambienne Rungano Nyoni, in-
D’Isaac à Iphigénie
Puisse le lecteur nous pardonner
cette liste monstrueusement
énumérative, qui lui permet du
moins de prendre la mesure du
phénomène. Nuançons, cependant. Les événements décrits plus
haut ne sont pas nécessairement,
même si c’est le cas dans la grande
majorité, au centre des films. Le
seraient-ils que l’exposition des
œuvres se révèle nécessairement
plus riche que ce qu’en laissent
augurer ces quelques lignes qui
les résument. Ils nourrissent enfin des expériences esthétiques
très diverses, qui infléchissent
fortement la manière qu’on a de
les percevoir, et partant de les apprécier (ou pas).
La colère froide d’un Andreï
Zviaguintsev se distingue de la
chaude empathie d’un Todd Haynes. La tentation mystique d’un
Kornel Mundruczo contraste avec
le matérialisme d’un Gustavo
Rondon Cordova. De même y at-il loin de la fable politique distanciée de Rungano Nyoni au
film de vengeance battant de
Fatih Akin. Aussi loin que l’épanchement intime d’un Eric Caravaca peut l’être de la maîtrise sardonique d’un Michael Haneke ou
de l’allégorie tragique d’un Yorgos
Lanthimos.
Mais les modalités et les genres
importent finalement assez peu,
du point de vue qui nous retient.
A travers les personnages d’enfants martyrs qui peuplent leurs
films, ces artistes partagent à
l’évidence le désarroi qui accompagne la rupture du contrat intergénérationnel, et un pas plus loin
la continuité du monde. Tous
s’accordent à stigmatiser, sous les
malheurs de l’enfance, le vice, la
corruption, l’impuissance des
adultes. Tous semblent enfin regarder l’avenir depuis la bouche
d’ombre des anciennes mythologies qui, d’Isaac à Iphigénie, brandissent l’inexplicable scandale du
sacrifice des enfants. p
jacques mandelbaum
0123
MARDI 30 MAI 2017
F E S T I VA L D E C A N N E S
| 17
Le carré joliment barré
du producteur Nicolas Anthomé
Le fondateur de Bathysphere a présenté quatre films aventureux sur
la Croisette, dont « Makala » et « Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête »
Nicolas Anthomé, le 26 mai à Cannes. STEPHAN VANFLETEREN POUR « LE MONDE ».
L
PORTRAIT
ors d’une promenade,
vendredi 26 mai au matin,
dans l’hypermarché cannois, on tombe, rayon « jeunes
producteurs », sur Nicolas Anthomé. Vent en poupe, l’heureux
homme dispose de quatre films
à Cannes, ce qui n’est pas peu.
Wallay, de Berni Goldblat, à Cannes Ecrans Juniors (comédie enfantine entre la France et le Burkina Faso) ; Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête, d’Ilan Klipper, à
l’ACID (comédie névropathique
ashkénaze) ; Makala, d’Emmanuel Gras, Grand Prix de la Semaine de la critique (road-movie
documentaire et prolétarien au
Congo) ; Alive in France, d’Abel
Ferrara, à la Quinzaine des réalisateurs (journal d’une tournée
musicale entre potes). Le voyage,
physique et mental, semble
être le trait d’union entre ces
films. Le voyage, comme expérimentation, recherche de nouvelles voies, découverte de choses
jamais faites ni jamais vues, est
ce qui anime Nicolas Anthomé
comme producteur.
Le flash-back ne démontre
pourtant rien d’inquiétant. Nais-
LE PALMARÈS
SÉLECTION OFFICIELLE
Palme d’or
The Square, du Suédois Ruben
Ostlund
Prix du 70e anniversaire
L’Australienne Nicole Kidman
Grand Prix
120 battements par minute,
du Français Robin Campillo
Prix de la mise en scène
L’Américaine Sofia Coppola,
pour Les Proies
Prix du scénario
Mise à mort du cerf sacré,
du Grec Yorgos Lanthimos
et You Were Never Really Here,
de la Britannique Lynne Ramsay
Prix du jury
Faute d’amour,
du Russe Andreï Zviaguintsev
Prix d’interprétation féminine
Diane Kruger, pour son rôle
dans Aus dem Nichts,
de l’Allemand Fatih Akin
Prix d’interprétation
masculine
Joaquin Phoenix pour son rôle
dans You Were Never Really Here,
de l’Américaine Lynne Ramsay
Caméra d’or
Jeune femme,
de la Française Léonor Serraille
La cinéphilie
lui tombe dessus
d’un coup,
très tôt, en vrac
sance il y a trente-huit ans à
Aix-en-Provence. Famille de la
moyenne bourgeoisie, mère médecin, père employé de mairie.
Un itinéraire tranquille et provincial, pour un lycéen féru
d’histoire, qui songe à faire
de cette belle matière son métier.
Le grand basculement relève,
comme de juste, du mystère. La
cinéphilie lui tombe dessus d’un
coup, très tôt, en vrac. A mesure
qu’il raconte, la folie transparaît.
« Plus créatif que le réalisateur »
Se persuader à 20 ans que « le métier de producteur est plus intéressant, plus intense, je dirais presque plus créatif que celui de réalisateur ». Enchaîner les stages
dans les sociétés de production parisiennes pour se former.
Etudier « l’histoire méconnue de
la production », révérer Pierre
Braunberger et Anatole Dauman.
Créer sa boîte à 26 ans, l’appeler
Palme d’or du court-métrage
Une nuit douce, du Chinois
Qiu Yang
PRIX UN CERTAIN REGARD
Un homme intègre, de
l’Iranien Mohammad Rasoulof
Prix de la mise en scène
Wind River, de l’Américain
Taylor Sheridan
Prix d’interprétation féminine
Jasmine Trinca, dans Fortunata
de l’Italien Sergio Castellitto
Prix de la poésie au cinéma
Barbara, du Français
Mathieu Amalric
Prix du jury
Les Filles d’Avril, du Mexicain
Michel Franco
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
Un beau soleil intérieur,
de la Française Claire Denis
et L’Amant du jour, du Français
Philippe Garrel, récompensés
par le prix SACD ex-aequo
Art Cinema Award
The Rider, de la Chinoise
Chloé Zhao
Label Europa Cinemas
A Ciambra, de l’Italo-Américain
Jonas Carpignano
PRIX DE LA SEMAINE
DE LA CRITIQUE
Bathysphere et comprendre
d’emblée que seul le volume de
production lui permettra de ne
pas couler.
Douze ans, quarante-cinq
courts et sept longs-métrages
plus tard, Anthomé peut se targuer d’avoir accompagné des
gens aussi remarquables et originaux que Virgil Vernier (Chroniques de 2005), Arthur Harari
(Peine perdue), Emilie Brisavoine
(Pauline s’arrache), Emmanuel
Gras (Bovines) ou Guillaume Brac
(Le Repos des braves). La plupart
sont venus par connaissance.
Amis puis amis d’amis, par cercles concentriques.
La définition même du cinéma
selon Anthomé : « Produire du réseau. » Proche en cela de certains
producteurs de sa génération,
tels Emmanuel Chaumet ou
Charlotte Vincent, il tient que
l’école du court-métrage apprend l’art de produire avec mesure. Son cap est orgueilleux
(« Eviter l’embourgeoisement du
cinéma français »), sa navigation
périlleuse (« Je travaille à un film
de guerre japonais avec Arthur
Harari »). Confiance, le garçon est
solidement barré. p
jacques mandelbaum
Grand Prix de la Semaine
de la critique
Makala,
du Français Emmanuel Gras
Prix Révélation France 4
Gabriel et la montagne,
du Brésilien Fellipe Gamarano
Barbosa
L’ŒIL D’OR
DU MEILLEUR DOCUMENTAIRE
Visages, villages,
des Français Agnès Varda et JR
PRIX FIPRESCI
120 battements par minute,
du Français Robin Campillo
Les autres prix Fipresci
ont été remis à Une vie à l’étroit,
du Russe Kantemir Balagov
et à L’Usine de rien, du Portugais
Pedro Pinho
QUEER PALM
120 battements par minute,
du Français Robin Campillo
CANNES SOUNDTRACK
Good Time, des Américains Josh
et Benny Safdie
PALM DOG
Bruno, le grand caniche blanc de
The Meyerowitz Stories (New and
Selected), de Noah Baumbach.
18 |
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MARDI 30 MAI 2017
Le vertige de l’écran blanc, selon Roman Polanski
Le cinéaste adapte avec légèreté le roman de Delphine de Vigan, sur une écrivaine en panne d’inspiration
D’APRÈS
UNE HISTOIRE VRAIE
hors compétition
O
n ne peut plus compter sur les narrateurs.
Cette année, à Cannes,
ils ont été particulièrement incertains, forçant le spectateur à douter de ses sens, tirant le
tapis du récit sous le pied d’un
public en plein désarroi. C’est un
jeu dans lequel Roman Polanski
est depuis longtemps passé maître, et son adaptation de D’après
une histoire vraie, le roman de Delphine de Vigan, est une nouvelle
variation, légère, amusante sans
être dépourvue de tension, sur ce
thème favori.
Après les effusions sanguines
de You Were Never Really Here, de
Lynne Ramsay (qui, comme son
titre l’indique, navigue aussi dans
les eaux troubles de l’incertitude), la projection de D’après une
histoire vraie, qui vient conclure,
hors compétition, cette 70e édition, a apporté un répit bienvenu.
Les tribulations de Delphine Dayrieux, romancière tenaillée par
l’angoisse de l’écran blanc, ne peuvent se prendre tout à fait au
sérieux. Mais, à l’écran, Emmanuelle Seigner la fait souffrir avec
assez de conviction pour qu’on se
laisse embarquer.
Comme s’en souviennent sans
doute les lecteurs de Delphine de
Vigan, l’héroïne vient de connaître
un succès massif avec un livre qui
relève de l’autofiction dont l’écriture l’a laissée vidée de toute énergie créatrice. La romancière fait,
au hasard d’une soirée, la connais-
Dans le récit,
Elle (Eva Green)
occupe la place
que tenait
Norman Bates
dans « Pyschose »
ou les gentils
voisins de
« Rosemary’s
Baby »
sance d’une jeune femme qui se
présente sous le simple nom
d’Elle, diminutif d’Elisabeth. Elle
(Eva Green) est belle et pas tout à
fait normale. Elle parle comme un
livre, avec des phrases plus jolies
sur le papier que vraisemblables
quand on les entend, avec une diction étudiée et artificielle. Ce qui
oblige l’actrice à des acrobaties.
Assurer l’étanchéité du huis clos
Dans le récit, Elle occupe la place
que tenait Norman Bates dans
Psychose, ou les gentils voisins de
Rosemary’s Baby : des inconnus
dont l’apparente bonne volonté
cache les plus noirs desseins. De
Dark Shadows (le film de Tim Burton) en Penny Dreadful (la série de
John Logan), Eva Green a accumulé une certaine expérience du
malaise au cinéma ; elle la distille
très habilement ici.
Elle s’insinue dans chacune des
fissures de la vie de Delphine, ses
doutes d’écrivaine, son angoisse
de mère face au nid vide, la culpabilité née du succès d’un dernier li-
Roman Polanski, le 27 mai à Cannes, STEPHAN VANFLETEREN POUR « LE MONDE »
vre, nourri d’une tragédie familiale. Le scénario d’Olivier Assayas
et de Roman Polanski utilise chacun de ces troubles pour assurer
l’étanchéité du huis clos dans lequel s’enferment l’auteure et la lectrice. Comme souvent dans les
films de son mari, Emmanuelle
Seigner finit par payer le prix fort
pour sa complaisance initiale,
bientôt pervertie par un intérêt
vampirique. L’actrice ne s’économise pas face à sa bizarre et très
froide partenaire. Roman Polanski
se contente d’effleurer le courant
érotique qui passe entre les deux
femmes, préférant se concentrer
sur leur affrontement.
Car D’après une histoire vraie a
beau assumer son statut de réflexion ludique sur la vérité et la
« Je n’avais jamais filmé un affrontement entre deux femmes »
pendant plus d’une décennie, il a
été impossible d’oublier Roman Polanski en se promenant sur la Croisette.
Le galion construit pour Pirates, présenté à Cannes en 1987, mouillait au
large, rappelant à la fois la stature du réalisateur – le producteur tunisien Tarak
Ben Ammar avait fait construire pour lui
un vrai vaisseau de ligne espagnol – et
ses infortunes : le film avait été un échec
commercial et critique.
Depuis, Roman Polanski a remporté la
Palme d’or, pour Le Pianiste, en 2002, et
présenté deux films hors compétition,
La Vénus à la fourrure, en 2013, et – ce fut
le dernier film de la sélection officielle
de cette 70e édition – D’après une histoire
vraie, basé sur un roman de Delphine de
Vigan. Sur la terrasse d’un hôtel de la
Croisette, on a installé l’une de ces machines à relations publiques où réalisateur et actrices – en l’occurrence Eva
Green et Emmanuelle Seigner – enchaînent les interviews et les séances photo-
graphiques. On croise aussi Olivier Assayas, coauteur du scénario avec Polanski, venu dire bonjour.
Roman Polanski est détendu, pas très
loquace. On n’en veut pas vraiment à un
cinéaste de 83 ans de réserver son énergie à la réalisation de ses films plutôt
qu’à leur exégèse. Il répète ce qu’il a expliqué dans le dossier de presse, puis à
la conférence de presse du matin : sa
femme, Emmanuelle Seigner, lui a fait
lire le livre de Delphine de Vigan ; il y a
trouvé des thèmes « qui m’ont rappelé
des choses que j’ai faites à mes débuts »,
comme cette confusion entre l’imaginaire du personnage principal et la
réalité qui l’entoure (voir Le Locataire,
1976), ou la présence d’un livre comme
« McGuffin » (terme hitchcockien qui désigne l’objet qui met en mouvement le
récit), déjà utilisé dans La Neuvième
Porte (1999) ou The Ghost Writer (2010).
Ce n’est pas parce qu’on est octogénaire qu’on veut parcourir toujours les
mêmes chemins : « Je n’avais jamais
filmé un affrontement entre deux femmes. C’est ce qui m’a attiré avant tout.
Quand j’ai fait La Vénus à la fourrure
(avec Emmanuelle Seigner et Mathieu
Amalric), c’est parce que je n’avais jamais
réalisé de film avec seulement deux personnages. Trois, oui. C’était Le Couteau
dans l’eau (son premier film, tourné en
Pologne en 1962), mais pas deux. »
Avec un soupçon de méchanceté
S’il a demandé à Olivier Assayas d’adapter le roman, c’est parce qu’il était le
réalisateur de Sils Maria, qu’il savait
« écrire des histoires dont les protagonistes sont des femmes ». Cet affrontement situé dans les milieux littéraires
est aussi pour lui l’occasion de les mettre en scène avec un soupçon de méchanceté : « Ce sont des bobos, oui.
Mais il ne faut pas oublier que nous
aussi nous sommes des bobos », s’empresse-t-il d’ajouter.
Voilà trois films – deux adaptations de
pièces de théâtre (Carnage, d’après Yasmina Reza, et La Vénus à la fourrure,
d’après David Ives) et une autre de roman
– qui naissent de propositions venues de
l’extérieur, d’une lecture de son épouse.
« Je n’ai jamais vraiment planifié à
l’avance, assure le réalisateur, sauf au
début de ma carrière, où les projets s’enchaînaient. Mais aujourd’hui, qui financerait Chinatown ? Une histoire qui ne finit pas bien, dont la star passe le film avec
un pansement sur le nez ? » Pour lui, la réponse est évidente. En 2016, il a dû reporter sine die le tournage de son film
sur l’affaire Dreyfus, à l’époque intitulé
« D ». Mais, à l’image du galion de Pirates,
qui n’a quitté la baie de Cannes que pour
trouver un mouillage à Gênes, Roman
Polanski est insubmersible, et il attend
patiemment les résultats d’une nouvelle
campagne de financement pour relancer son projet. p
t. s.
fiction, on sent que le cinéaste y a
trouvé des échos aux thèmes les
plus profonds qui traversent son
œuvre. Ici aussi, l’imagination sert
à penser l’horreur de la réalité ; ici
aussi, cette réalité est d’autant plus
cruelle qu’elle est incertaine.
Le vertige sera de courte durée.
D’abord parce que, à l’instar de Polanski, on ne prendra pas tout à fait
au sérieux les affres de la créatrice,
et qu’il se refuse à faire monter la
tension jusqu’aux sommets qu’il a
pratiqués par le passé. Ensuite
parce que D’après une histoire vraie
honore son titre en se moquant
avec beaucoup de précision des
mœurs de l’intelligentsia. Voyez ce
triptyque fugace que composent
l’éditrice (Josée Dayan), la galeriste
(Noémie Lvovsky) et la bibliothécaire (Brigitte Roüan), ou encore le
personnage gentiment fat de journaliste littéraire que compose Vincent Perez. Ils sont amusants et
vraisemblables, mais un peu ennuyeux. Alors qu’Elle est inquiétante et peu réaliste, mais aussi excitante. Ils ne peuvent coexister
que chez Roman Polanski. p
thomas sotinel
Film français de Roman
Polanski. Avec Emmanuelle
Seigner, Eva Green, Vincent Perez,
Josée Dayan (1 h 50). Sortie en
salle le 1er novembre.
Fouler le tapis rouge, pour mieux passer sur le billard
De « L’Amant double » aux « Proies », la Sélection officielle s’est transformée en table d’opération chirurgicale
U
ANALYSE
n cœur qui palpite sous
les doigts des médecins en salle d’opération.
C’est la première image du film
de Yorgos Lanthimos, Mise à mort
du cerf sacré. Avec Colin Farrell et
Nicole Kidman que l’on retrouve
dans Les Proies, signé Sofia Coppola, où l’actrice ampute la jambe
de l’acteur. L’intérieur d’un vagin
dont on s’extrait dans L’Amant
double de François Ozon. Les cathéters, les perfusions, les images
du rétrovirus du sida qui rythment 120 battements par minute,
de Robin Campillo. Et si, par malheur, dans Carne y Arena, le
court-métrage en réalité virtuelle
proposé par Alejandro Iñarritu,
vous entrez dans l’un des personnages (invité que vous êtes à vous
promener dans l’image), c’est à
nouveau le battement d’un cœur
qui d’un seul coup vous assaille,
bruyant, effrayant.
Que raconte de notre société
cette succession d’images, à déconseiller aux hypocondriaques,
présentées en Sélection officielle
au Festival de Cannes ? Comment
ne pas voir une conjonction
étonnante dans cette imagerie
concrète, médicale, scientifique
qui s’est répandue dans les fictions de cinéastes du monde entier ? L’humain réduit à son expression la plus brute – sa version
clinique. Tripes et boyaux.
Chez Lanthimos, on imagine à
l’œuvre le médecin légiste d’une
Le monde a mal
au ventre, comme
l’héroïne d’Ozon ;
il a le cœur
qui saigne,
comme les héros
d’Iñarritu
société montrée dans son glaçant linceul ; chez Ozon, la dissection du désir ; chez Coppola, la
castration d’un machisme dont
Don Siegel et Clint Eastwood
– qui adaptèrent une première
fois, en 1971, le roman de Thomas
Cullinan dont s’inspire la réali-
satrice – firent figures d’archétypes ; chez Iñarritu, la recherche
d’une surcharge d’émotion dont
le réalisateur est friand, comme
pour donner une « surhumanité » à ces migrants tentant de
passer la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis.
La même inquiétude
Tous ramènent à la même inquiétude : dans un monde qui
se délite à mesure qu’il s’accroît,
qui se détruit à mesure qu’il
se développe, le diagnostic de
notre fragilité d’humain est
aujourd’hui posé. Je ne suis
qu’un corps bruyant et menacé.
Ce n’est pas seulement l’électrocardiogramme anxiogène de la
planète qui est ici mis en avant,
l’hypertension d’un monde en
guerre, mais l’homme lui-même
attaqué dans sa chair. La vie n’est
plus montrée comme une métaphore, une pensée, un concept
poétique ou philosophique :
c’est un organe à nu, qui palpite,
des cellules…
Le monde a mal au ventre,
comme l’héroïne d’Ozon ; il a le
cœur qui saigne, comme les héros
d’Iñarritu ; il claudique, il branle…
« Tu crois que c’est irréversible,
même si la science progresse ? »
demande-t-on au photographe
en train de devenir aveugle
dans Vers la lumière, de Naomi
Kawase ? Au-delà, c’est la toute-puissance du progrès – ce dieu
païen de notre civilisation –
qu’aujourd’hui le cinéma inter-
roge. Montrant le grand écart entre le rêve de l’éternité, qui est celui de l’art, et l’incapacité de l’hyperscience, en dépit de tous ses
exploits, à s’y hisser.
Et il n’est pas innocent que cela
se passe au moment même où
grâce aux effets spéciaux – sans
parler de la réalité virtuelle –,
tout ou presque est désormais
imaginable sur l’écran. Comment aller plus loin, une fois
qu’on a ouvert les entrailles ? Si
elle est terriblement actuelle, la
question n’est pas nouvelle : le cinéma n’est-il pas, par essence, un
art chirurgical et tout film, un
précis d’anatomie ? Dans la salle
de montage, l’humanité coupée,
mise bout à bout. p
laurent carpentier
télévisions | 19
0123
MARDI 30 MAI 2017
Steve Bannon, le mauvais génie de Trump
Un documentaire retrace l’irrésistible ascension du conseiller stratégique du président
M AR D I 30 M AI
ARTE
MARDI 30 – 21 H 50
DOCUMENTAIRE
TF1
21.00 L’Arme fatale
Série (2016, saison 1, ép. 11 et 12/18).
22.40 Rush Hour
Série (EU, 2016, S1, ép. 10 et 11/13).
C’
France 2
20.55 Retour en terre inconnue
Présenté par Frédéric Lopez.
23.30 Rendez-vous
en terre inconnue
Clovis Cornillac chez les Miao
(Fr., 2016, 55 min).
France 3
20.55 Meurtres
à l’abbaye de Rouen
Téléfilm de Christian Bonnet.
Avec Isabel Otero, Frédéric Diefenthal
(Fr., 2013, 95 min).
22.30 La Comédie-Française
chante Boris Vian
Concert enregistré à Paris en 2016
(65 min).
Steve Bannon a grandi au sein
d’une famille irlandaise, travailleuse, traditionaliste et catholique. Son père est un grand admirateur de John F. Kennedy. Le jeune
Steve suit des cours dans une académie militaire. Il a la réputation
d’être un « bagarreur ». A l’université, il est élu au conseil des étudiants en accusant ses opposants
d’être des « candidats de la bureaucratie de Washington ». Puis il s’engage dans la Navy. C’est l’époque
de la crise iranienne et des otages
américains retenus à Téhéran.
Après des mois de tensions, le président Jimmy Carter annonce qu’il
a échoué à les faire libérer. Bannon
dira plus tard que l’événement a
été son tournant politique.
Après la Navy, Bannon entre à
Harvard et décroche un poste
chez Goldman Sachs. Mais au lieu
de rester à Wall Street, il décide de
faire du business à Hollywood,
non sans succès. Survient le
11-Septembre. Son autre « grand »
tournant politique, fondateur de
sa matrice idéologique : un
monde réduit à un combat entre
les terroristes et les Etats-Unis.
A Hollywood, dans le petit cercle
conservateur de la ville, il croise
Andrew Breitbart, un ancien du
site Drudge Report et fondateur de
Breitbart News. Bannon comprend
l’intérêt de se rapprocher de ce
provocateur, issu de la droite dure,
pour mener à bien sa lutte contre
l’islam et l’establishment américain. A sa mort, Bannon reprend le
titre. Il obtient 10 millions de dollars de la famille Mercer, mécènes
ultradroitiers, et change l’orientation du site pour en faire une
machine de guerre politique.
« Guerrier politique »
Les « unes » sur les affaires criminelles impliquant des Afro-Américains, le terrorisme islamiste, les
immigrés, les élites corrompues se
multiplient. Les controverses
génèrent du trafic, et Bannon gagne en notoriété. Mais lui veut aller encore plus loin. Lorsque les ré-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 17 - 126
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
Canal+
21.00 Florence Foster Jenkins
Comédie dramatique
de Stephen Frears.
Avec Meryl Streep
(GB, 2016, 110 min).
22.50 Elle
Thriller de Paul Verhoeven.
Avec Isabelle Huppert, Laurent
Lafitte (Fr.-All.-Bel., 2016, 125 min).
Steve Bannon s’apprête à accueillir Donald Trump à l’aéroport de Lynchburg (Virginie), le samedi 13 mai. BRENDAN SMIALOWSKI/AFP
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
I. Jugement tout à fait personnel.
II. S’appuie sur la détente pour faire
tomber la tension. III. Mince et délicat. Ministre prussien de la guerre.
IV. Quelqu’un qui gardera l’anonymat. S’attrapent amoureusement.
Possessif. V. Au cœur des miches. Sortie d’une reine et de sa suite. VI. Mise
à nu comme une noix. Cédât aux
ordres. VII. Unie en désunion. Fera
sauter au piano. VIII. Pour tracer
droit. Plein jusqu’à l’encombrement.
Le titane. IX. Fils de Robert le Fort. Pas
facile à trouver. X. Polype ou
pannicule.
VERTICALEMENT
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 17 - 125
HORIZONTALEMENT I. Obsessionnel. II. Pruniers. Ubu. III. Perte. Red. Ex.
IV. Odoacre. Ion. V. Soi. Lasagnes. VI. IUT. Omet. VII. Ti. Isolas. Ru. VIII. Ille.
Bustier. IX. Olivaies. Lia. X. Nantissement.
VERTICALEMENT 1. Opposition. 2. Bredouilla. 3. Suroît. Lin. 4. Enta. Ievt
(vite). 5. Siècles. Aï. 6. SE. Râ. Obis. 7. Irrésolues. 8. Osé. Amasse. 9. Digest. 10. Nu. Ont. Ile. 11. Ebène. Rein. 12. Lux. Seurat.
1. Bien défendue pendant la présentation. 2. Dangereux pour le moral et
la santé. 3. Entraîne chaîne et pignons. Encadre le déclic. 4. A belle allure. Créer un préjudice. 5. Vit à
l’écart. Fume toujours chez les Japonais. 6. Dans la paume du travailleur.
Bon nombre de Merveilles et de péchés. 7. Dans l’ensemble. Qui fait
quoi au journal. 8. Paresse sous les
tropiques. Attaqueras les assises.
9. Manipulera nerveusement.
10. A nourri son neveu Dionysos.
Tendrement aimée. Préposition.
11. Travaille en usine. Deviendrait
noble sous les coups. 12. Un bel âge
chez nos voisins francophones.
Ses mots, repris
à la lettre par
Donald Trump
ou relayés par
ses proches,
en disent long
sur l’homme
publicains et les démocrates se
rapprochent, en 2013, sur une
réforme de l’immigration, son site
redouble d’attaques et cible les
républicains qui envisageraient de
signer le texte. La loi sera finalement enterrée, faute de soutien.
A New York, un certain Donald
Trump lit avec assiduité Breitbart
News. La rencontre entre les
deux hommes aura lieu en 2014,
à la Trump Tower. Ils ne se quitteront plus. Pour Bannon, Donald
Trump est « le guerrier politique »
qu’il cherchait. Pour Ben Shapiro,
ancien rédacteur en chef de
Breitbart News, le socle qui lie
Bannon à Trump repose sur une
conviction commune, celle de
« détruire les ennemis » : « C’est
leur fond, c’est ce qu’ils sont, deux
hommes à la recherche de la destruction d’ennemis. »
La suite est racontée dans le
documentaire. Toujours avec
autant d’habileté. Même lorsque
le président décide de ne plus
faire siéger Bannon au Conseil de
sécurité nationale – un signe de
déclin pour nombre d’analystes –,
le film de Michael Kirk rappelle
que c’est lui qui accompagnait
Donald Trump à Harrisburg pour
célébrer ses cent jours à la Maison
Blanche. Le discours portait sa
marque. A ses amis, il a simplement dit qu’il resterait bien en
poste afin de continuer sa guerre
pour changer l’Amérique. p
nicolas bourcier
L’Homme qui murmure à
l’oreille de Trump, de Michael
Kirk (EU, 2017, 55 min).
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France 5
20.50 Enquête de santé
Lyme : épidémie ou psychose ?
Présenté par Michel Cymes,
Marina Carrère d’Encausse
et Benoît Thévenet.
22.30 C dans l’air
Présenté par Caroline Roux.
Arte
20.50 Thema : Les 100 premiers
jours de Donald Trump
Trump, mon nouveau président
Documentaire de David Muntaner
(Fr., 2017, 60 min).
L’Homme qui murmure à l’oreille
de Donald Trump
de Michael Kirk (EU, 2017, 55 min).
22.55 Identités douloureuses
Documentaire de Manuel Gogos
et Jakob Kneser (All., 2016, 55 min).
M6
21.00 Mort de Diana,
l’incroyable révélation
Documentaire de Manuel Laigre
(Fr., 2017, 120 min).
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°17-126
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Très facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
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colonne et par
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carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (http://yangeorget.net)
9
& CIVILISA TIONS
est un film terrifiant. Non qu’il
abuse d’effets horrifiques, mais parce
qu’il distille l’effroi et le malaise
avec une cruauté et une violence
verbale implacables : celles d’un
idéologue incendiaire à l’ambition effrénée, arrivé au cœur du
pouvoir de la première puissance
mondiale. Le documentaire de
Michael Kirk pourrait être un
conte aux allures de cauchemar
tant son personnage central,
Steve Bannon, l’ex-rédacteur en
chef du site complotiste, misogyne et ultranationaliste Breitbart News devenu le principal
« conseiller stratégique » à la Maison Blanche, révèle une capacité
de nuisance hors du commun.
Avec une minutie implacable,
nourrie de récits de proches, d’excollaborateurs et de journalistes
de renom, Michael Kirk retrace l’irrésistible ascension de ce propagandiste, guerrier de l’ombre, vite
surnommé « Dark Vador ». Luimême parle peu en public. Mais
son influence, ses directives, ses
mots, repris à la lettre par Donald
Trump ou relayés par ses proches,
en disent long sur l’homme, sa
mission et le mouvement qu’il a
créé en vue de transformer le pays.
Le coup de théâtre provoqué par
Donald Trump lorsqu’il se présenta, quelques minutes avant le
débat avec la candidate démocrate, Hillary Clinton, devant les
caméras de télévision entouré de
six femmes accusant l’ex-président Bill Clinton de les avoir agressées sexuellement ? C’est lui. Le
discours d’investiture à Washington, violente diatribe où Trump
parle de « carnage » pour évoquer
la situation des Etats-Unis ? Encore lui. Le décret anti-immigration visant certains pays musulmans ? Toujours lui. « Il sait que ces
initiatives dérangent, il sait qu’elles
entraîneront des réactions, mais
Bannon veut provoquer ce genre de
chocs, pour lui, perturber et être
disruptif, c’est le pouvoir », résume
un des protagonistes du film.
Pour le comprendre, Michael
Kirk est remonté au Richmond des
années 1950, cette capitale de la
Virginie et du « vieux Sud », là où
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
2
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 94.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
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paritaire des publications et agences de presse
n° 0717 C 81975 ISSN 0395-2037
N° 29
JUIN 2017
NS
& CIVILISATIO
LE CLIMAT
COMMENT
IL A CHANGÉ
LE COURS
DE L’HISTOIRE
ROME
E
UNE MARINE DE GUERR
REDOUTABLE
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
FRANKENSTEIN
NAISSANCE
D’UN MONSTRE
ALEXANDRE
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OÙ EST DONC
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PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
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93290 Tremblay-en-France
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Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
20 | disparitions & carnet
Zbigniew
Brzezinski
/H &DUQHW
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Ancien conseiller
de Jimmy Carter
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AU CARNET DU «MONDE»
Décès
En juillet 2014.
PABLO MARTINEZ MONSIVAIS/AP
A
ncien conseiller à la
sécurité nationale du
président démocrate
Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski s’est éteint le
26 mai à Falls Church (Virginie), il
était âgé de 89 ans. Il n’aura pas eu
besoin d’un exercice du pouvoir
durable pour peser durablement
sur la politique étrangère américaine. Le passage aux affaires
de Zbigniew Brzezinski coïncida
avec le mandat de Jimmy Carter,
de 1977 à 1981. Mais, l’influence du
stratège n’avait pas attendu cette
élection pour se manifester. Et
elle s’exerça tout autant pendant
les décennies qui s’ensuivirent.
Fils d’un diplomate polonais, il
naît le 28 mars 1928 à Varsovie, et
voyage très tôt au gré des affectations de son père, passé par la
France, puis l’Allemagne pendant
l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler,
l’Ukraine soviétique et enfin le Canada où la famille s’installe lorsque la Wehrmacht envahit la Pologne. Zbigniew Brzezinski étudie à
Montréal, puis à Harvard, et consacre sa thèse, en 1956, au totalitarisme soviétique, l’un de ses marqueurs qui lui vaudra durablement, et souvent à tort, une réputation de « faucon ».
L’enseignement à Harvard, puis
à Columbia, ne le comble guère.
Auteur prolifique, il compte parmi
les conseillers de John Kennedy
pendant la campagne de 1960, un
rôle qu’il reprend au profit de Lyndon Johnson, quatre ans plus tard.
Il est nommé en 1966 au Conseil
de planification politique du département d’Etat, mais s’en écarte
rapidement avec l’enlisement
américain au Vietnam.
Des intuitions majeures
Avec le philanthrope David Rockefeller, il crée en 1973 la Commission trilatérale, pour entretenir
un dialogue stratégique entre les
Etats-Unis, l’Europe et le Japon.
Elle lui permet de mettre en avant
un gouverneur peu connu de
Géorgie, Jimmy Carter. La victoire
de ce dernier à la présidentielle
propulse Zbigniew Brzezinski à
la Maison Blanche. Il prend la suite
d’un autre stratège né à l’étranger,
Henry Kissinger, avec lequel il ne
cessera d’entretenir une conversation féconde.
L’éclipse
démocrate,
jusqu’en 1992, l’écarte durablement
du pouvoir. D’autant qu’il ne
compte pas parmi les proches de
Bill Clinton. En 2008, Zbigniew
Brzezinski apporte son soutien à
un inconnu, Barack Obama, qui
triomphe d’un « faucon » républicain classique, John McCain,.
28 MARS 1928 Naissance
à Varsovie
1973 Crée avec David Rockefeller la Commission trilatérale
1977 Conseiller à la sécurité
nationale deJimmy Carter
2008 Soutient Barack Obama
26 MAI 2017 Mort à Falls
Church (Virginie)
Le soutien au candidat démocrate
ne vaudra pas blanc-seing, et Zbigniew Brzezinski n’hésitera pas à
la critiquer lorsqu’il le jugera par
exemple pas assez ferme avec les
autorités israéliennes.
Ce n’est pas faire injure aux derniers conseillers à la sécurité nationale que de noter qu’aucun, depuis le républicain Brent Scowcroft, passé à deux reprises par ce
poste, n’a eu l’envergure de Zbigniew Brzezinski. Son bilan fut
certes obscurci par la crise des otages américains en Iran, ponctuée
par le fiasco d’une opération visant leur libération, mais les années Carter furent aussi celles de
l’engagement américain au Proche-Orient, de la normalisation totale avec la Chine, à laquelle il s’employa, et d’une fermeté accrue face
à l’Union soviétique, qui amorça
un rapport de force mortel.
Malgré quelques erreurs de jugement sur le bloc communiste,
dont le manque d’anticipation de
la fracture entre l’URSS et la Chine,
ce « penseur du changement », selon la formule de son biographe
français, Justin Vaïsse, a eu des intuitions majeures. La fin programmée du soviétisme, gangrené par
un nationalisme de substitution
en fut une, tout comme l’avènement de la « technétronique », néologisme de son invention, une révolution technologique qui annonce selon lui, dès le début des
années 1970, un monde globalisé.
Zbigniew Brzezinski fut aussi clairvoyant sur l’invasion américaine
de l’Irak, en 2003, à laquelle il s’opposa, à une époque où les stratèges
lucides n’étaient pas si nombreux.
Excédé par le néoconservatisme
de George W. Bush, souvent sceptique face au néoréalisme de Barack Obama, ce penseur prompt à
échapper aux catégories n’était
pas convaincu, c’est le moins que
l’on puisse dire, par Donald
Trump. Son dernier message publié sur Twitter le 4 mai, dressait
un constat implacable : « Un leadership américain sophistiqué est
la condition sine qua non d’un ordre mondial stable. Nous manquons cependant du premier alors
que le second s’aggrave ». p
gilles paris
Chantal et Henri Rouilleault,
Emmanuel et Delphine Brochier,
Jean-Christophe Brochier
et Julie Gazier,
ses frères et sœur, ses beau-frère
et belles-soeurs,
Delphine, Nicolas Rouilleault,
Matthieu, Julie, Augustin Brochier,
Miléna, Pauline Brochier,
ses neveux et nièces,
Judith, Lou, Gabriel,
leurs enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Anne-Claire BROCHIER.
L’inhumation a lieu ce lundi 29 mai
2017, à 15 h 30, au cimetière de Vaugines
(Vaucluse).
Jurançon.
Mireille Combes, née Motard,
son épouse,
David Combes,
son ils,
Parents
Et amis,
font part du décès de
M. Daniel COMBES,
retraité de l’UPPA
en biologie végétale et génétique,
survenu à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Un hommage lui sera rendu le mardi
30 mai 2017, à 16 heures, en la salle
de cérémonie du crématorium de Pau.
Daniel et Christine,
son ils et sa belle-ille,
Aurélia et Émilie,
ses petites-illes,
Sibylle,
son arrière-petite-ille,
Jean et Anne-Marie Lubrano,
Jacqueline Albano,
Jacques-Henri et Anne Kinne,
ses neveux et nièces
et leurs enfants,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Fernande COUTY,
née LUBRANO,
dans sa cent unième année.
Conformément à son vœu, ses cendres
reposent auprès des siens, à Saint-Martind’Ardèche.
Tours, Saint-Epain (Indre-et-Loire).
Mme Andrée Dürr,
son épouse,
Nicolas et Mike,
Jérôme et Véronique,
Céline,
ses enfants et leurs conjoints,
Adèle et Baptiste,
ses petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
M. Jack DÜRR,
homme d’images,
survenu le 24 mai 2017,
à l’âge de quatre-vingt-six ans.
Un hommage lui sera rendu lors de la
cérémonie civile qui aura lieu le jeudi
er
1 juin, à 14 h 30, au 268, rue du Général
Renault, à Tours, suivi de l’inhumation
au cimetière de Saint-Epain, à 16 heures.
Condoléances sur registres.
Vous pourrez apporter une rose.
Cet avis tient lieu de faire-part
et de remerciements.
0123
MARDI 30 MAI 2017
Mme Bernard Faure,
son épouse,
Emmanuelle et Craig Burk,
Christophe et Sophie Faure,
Nathalie Faure et Christian Jacquemart,
ses enfants et beaux-enfants,
Alexandre et Charlotte, Zachary,
Timothé, Zelda, Clémentine, Gaspar,
ses petits-enfants,
Anne et Antonin,
Georges Pilot,
son époux,
Colloque
Sylvie Pilot,
Hélène Canovas et Patrick Andrieu,
ses illes,
Eloi, Baptiste, Léna, Tristan et Mathis,
ses petits-enfants
Et toute la famille,
ont l’immense tristesse d’annoncer
le départ de
ont la profonde tristesse de faire part
du décès de
Bernard FAURE,
née COTRON,
le jeudi 25 mai 2017, à Lyon,
dans sa quatre-vingt-troisième année.
Les obsèques auront lieu le mardi
30 mai, à 10 heures, en l’église de
Montmerle-sur-Saône, suivies de
l’inhumation dans le caveau de famille.
Antoine-Simon MILLELIRI,
compagnon de la 2e DB,
chevalier de la Légion d’honneur
à titre militaire,
réfractaire au STO,
croix de guerre 1944,
Palmes académiques,
maître d’école,
ancien maître d’application
des normaliens de Corse,
ancien secrétaire général adjoint
du Syndicat national des instituteurs
pour la Corse,
inspecteur principal (h.)
de la DDASS,
a quitté les siens le 21 mai 2017,
dans sa quatre-vingt-seizième année.
Antoine et sa femme, Marie-Thérèse
Milleliri ont créé et fait fonctionner
bénévolement et gratuitement la première
cantine scolaire de Corse, à Mezzavia,
quartier d’Ajaccio.
Nicole Milleliri,
Marie-Flora et Charles HakounMilleliri,
20218 Lama.
cmf.hakoun@orange.fr
Mme Michèle PILOT,
survenu le 19 mai 2017,
à l’âge de quatre-vingts ans.
L’Association française de psychiatrie
propose un colloque sur
L’expertise en Psychiatrie
le 9 juin 2017,
à Paris.
Un hommage lui a été rendu ce lundi
29 mai, à 11 heures, au crématorium du
Parc de Clamart, 104, rue de la Porte de
Trivaux (Hauts-de-Seine).
Programme et inscription :
http://psychiatrie-francaise.com
Thierry Poincenot,
Lionel et Lissa Poincenot,
Jane et Jean Christophe de Watteville,
Jeremy, Julie, Caroline, Eric, Alix,
Mona, Frédéric,
Spectacle de Flamenco
aux Théâtre des Bouffes Parisiens
les 14, 15 et 16 juin 2017, à 21 heures.
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Régine POINCENOT,
née LERIGNER,
survenu le 11 mai 2017,
à Salon-de-Provence.
Une cérémonie aura lieu au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e,
le 10 juin, à 9 heures.
Guy STOQUART
est entré en paix dans la lumière de Dieu,
le jeudi 25 mai 2017, fête de l’Ascension.
Josée,
son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants,
Sa famille
Et ses amis,
le célébreront le mardi 30 mai, à 14 h 30,
en l’église de Taponnat-Fleurignac
(Charente).
Concerts
Musiciens, chanteurs, danseurs, poésie.
La saveur de l’Espagne
dans le cœur d’un français.
De Baudelaire à Lorca, de Barbara
à Serrat et de Erik Satie à Paco de Lucia.
Création, chorégraphie et mise en scène,
Patricio Martin,
avec Jorge Castaneda (guitare),
Jose Palomo (cajón),
Cécile Evrot (chant),
Sarah Dupont d’Iisigny (chant),
Yoko Egger (chant),
Christophe Lomenech (comédien),
Antoine Lafon (acrobate),
Vivien Letarnec (danse),
Lucie Gravier de Oliveira (danse)
et Ballet Flamenco Patricio Martin.
Tarifs de 16 € à 23 €
(hors frais de réservation).
Informations et réservations sur
www.mobilebouffesparisiens.fr
et www.fnac.com - 01 42 96 92 42.
Anniversaires de décès
Paris 16e.
Colette,
son épouse,
Jean, Charlotte, Alexandre,
ses enfants,
Juhee, Natalia,
ses belles-illes,
Paloma, Clothilde,
ses petites-illes très chéries,
ont la tristesse de faire part du rappel
à Dieu, le jeudi de l’Ascension,
dans sa quatre-vingt-troisième année, de
Jean-Loup MONTIGNY,
avocat honoraire.
La cérémonie religieuse sera célébrée
en l’église Notre-Dame de l’Assomption,
90, rue de l’Assomption, Paris 16e, mardi
30 mai 2017, à 14 h 30, suivie de
l’inhumation dans le caveau familial, au
cimetière de Moigny-sur-Ecole (Essonne)
En union de prière avec son ils,
Julien
(† 1992).
Fleurs blanches.
Contact : contact@montigny.org
Jacques Pericchi,
son époux,
Isabelle et Anne Pericchi,
ses illes,
Mathilde, Jeanne et Alma Draeger,
ses petites-illes,
Sa famille,
ont la tristesse de faire part du décès
soudain de
Colette PERICCHI,
Il y a dix ans,
Fabian-Cyril BOISSON
Musée d’Orsay
nous quittait.
Il a rejoint
Chaim et Sarah KERBER,
ses grands-parents
et je pense à sa tante,
Nathalie KERBER.
Je t’aime et je te pleure tous les jours.
Ta maman.
Marie BRANDOLINI,
Neuilly, 7 avril 1963,
Villejuif, 30 mai 2013.
La célébration religieuse aura lieu
le mardi 30 mai, à 10 h 30, en l’église
Saint-Pierre-du-Gros-Caillou, 92, rue
Saint-Dominique, Paris 7e.
Fred, Valentine, Isabelle, Guillaume,
ses enfants,
Clément, Diego, Justine, Solal, Basile,
Juliette et Alice,
ses petits-enfants,
Roman,
son arrière-petit-ils,
Ses brues et gendres,
ont la douleur de faire part du décès de
Claude PERRIN,
survenu le 17 mai 2017,
dans sa quatre-vingt-cinquième année.
La cérémonie d’adieu a eu lieu
au crématorium de Méru, le 23 mai,
dans la plus stricte intimité.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Fred Perrin,
30, rue du Docteur Finlay,
75015 Paris.
Ian Bostridge,
Œuvres de Benjamin Britten,
Winterreise livre 1 de Franz Schubert,
Ian Bostridge, tenor,
Julius Drake, piano.
Auditorium
musee-orsay.fr
Tarifs : 35 € - 26 € - 8 € - 4,50 €.
Communications diverses
« Je ne veux jamais l’oublier. »
Guillaume Apollinaire,
La chanson du mal aimé.
De la part
Des Familles Angliviel
de la Beaumelle, Brandolini, Rosenberg,
Rothschild
Et de ses amis.
Il y a quinze ans, le 30 mai 2002,
disparaissait
Aline MUNNICH,
née ZAGUEDOUN
(Bagheera).
Ses enfants, ses petits-enfants, ses amis
se souviennent. Ils n’oublieront jamais.
Laurent, Olivier et Arnold Munnich,
Nathanaël, Camille, Benjamin, Gabriel,
Raphaël et David Munnich.
née LEFEVRE.
survenu le 24 mai 2017.
Concert
Jeudi 1er juin 2017, à 20 heures
Souvenir
Il y a dix ans mourait
Angèle NEMET,
« Mimi »
(1914 - 2007).
Son cœur intelligent nous manque.
À son souvenir est associé celui de
André NEMET,
« Daddy »
(1901 - 1994)
et de sa bonté.
Journée de l’EPhEP
en partenariat avec la revue artpress
Lacan rappeur.
La violence du réel
est-elle soluble sur le divan ?
Samedi 10 juin 2017, 9 h 30 - 18 h 30.
Intervenants :
O. Cachin, Solo Dicko, Ch. Melman,
M. Rebotini, C. Tyszler,
M. Morali, A. Pasquiou, A. Rebotini.
Centre Sèvres,
35 bis, rue de Sèvres, Paris 6e.
Entrée : 18 €. Etudiants : 10 €.
ISF :
déduisez 75 % du montant de votre don
à la Fondation du patrimoine Juif
de France, pour préserver, construire
et entretenir le patrimoine
des communautés juives de France
(Synagogues, Mikvé, ...)
Tél. : 01 49 70 88 02.
consistoire@consistoirecentral.fr
Sous l’égide
de la Fondation du Judaïsme Français.
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DÉBATS & ANALYSES
0123
MARDI 30 MAI 2017
| 21
Terrorisme : les défis de la future « task force »
Selon Viviane Seigneur,
chercheuse et consultante
pour le ministère de la
défense, les informations
partagées doivent gagner en
pertinence, sinon le dispositif
voulu par Emmanuel Macron
risque d’être peu productif
Par VIVIANE SEIGNEUR
L
e président Macron a annoncé la
création d’un groupe de travail
fort d’une centaine de personnes
à l’Elysée pour lutter contre le djihadisme. Pour que cette task force, « force
opérationnelle », relève efficacement
les grands défis de l’antiterrorisme, un
bilan des expériences et un état de l’art
sont requis. Deux enjeux prioritaires se
présentent pour la task force : la coordination du dispositif et le partage d’informations pertinentes.
Actuellement, les points forts de la
coordination sont les groupes départementaux d’évaluation (GED) animés
par les préfets et qui rassemblent l’ensemble des acteurs du dispositif au plan
départemental. Il s’agit d’une courroie
de transmission précieuse car elle organise une sorte d’« obligation de partage » de l’information là où la culture
du renseignement est cloisonnée par le
« droit d’en connaître ». Indépendamment des compétitions souvent mises
en avant, les services de renseignement
sont conçus pour capter de l’information, pas pour la partager. De ce fait,
l’aménagement formel d’une « obligation de partage » dans le dispositif est
vital pour contrebalancer l’effet de silo
induit par une culture du secret.
Les informations traitées par les GED
sont en principe rassemblées dans une
base de données créée par l’état-major
opérationnel de la prévention du terrorisme (Emopt). Cependant, cette mise
en commun nécessite de sérieux réaménagements. D’une part, pour éviter
le risque important d’informations erronées (par exemple, ne pas mettre l’âge
de l’individu, mais sa date de naissance
L’AMÉNAGEMENT
FORMEL D’UNE
« OBLIGATION
DE PARTAGE »
ENTRE SERVICES
EST VITAL
car, au bout de six mois, la moitié des
données sont fausses) et, d’autre part,
pour optimiser le traitement des données en sélectionnant des critères
moins nombreux et plus pertinents.
La pertinence des informations est un
important défi. Les préjugés, les biais
cognitifs prolifèrent toujours en temps
de crise, et la faible rigueur due aux nécessités de réponses rapides explique
des errements de l’état d’urgence. Il est
néanmoins regrettable que de hauts
responsables aient agi en fonction de
leurs présupposés et se soient souvent
entourés de conseillers flattant ces
présupposés, par incompétence ou par
opportunisme.
Ainsi, l’imam de Brest fut présenté
comme « marchand de haine », et on a
déclaré la fermeture de sa mosquée,
alors que celle-ci n’a jamais connu de
procédure de fermeture et que l’imam
en question a, depuis lors, renoncé à ses
activités après que le groupe Etat islamique l’a menacé de mort. Cet exemple illustre le risque majeur d’agir en fonction
d’informations erronées et met en garde
les décideurs contre les biais de confirmation qui les amènent à écouter les experts qui vont dans leur sens, indépendamment du sérieux des arguments.
CLARIFIER LES CONNAISSANCES
Un appui scientifique reposant sur des
travaux et non pas sur des arguments
d’autorité est à ce titre salvateur pour se
prémunir contre ces dérives. Il serait
fructueux que les institutions en
charge de la recherche scientifique
poursuivent leur effort en produisant
un état de l’art par discipline plutôt que
de s’en tenir à un simple catalogue de
chercheurs de qualité scientifique très
variable. Clarifier ce que l’on sait et ce
que l’on ne sait pas est un b.a.-ba qu’il
est urgent de réaliser. D’ores et déjà,
trois points peuvent être précisés : les
amalgames entre fondamentalistes et
terroristes, les initiatives hasardeuses
de « psychologisation » et de « déradicalisation » ou encore le rôle réel des réseaux sociaux.
Premièrement, la politique de lutte
contre le terrorisme ne peut s’élaborer
sur des préjugés, sous peine de mettre
à mal nos principes démocratiques
autant que notre machine judiciaire. A
ce titre, la faible judiciarisation des perquisitions administratives des milieux
fondamentalistes montre les limites de
celles-ci et atteste des différences notables entre salafistes quiétistes et salafistes djihadistes. Ils possèdent un socle
commun, mais sont des frères ennemis.
Le rapport à la violence et à la clandestinité ne concerne que les terroristes.
Dans le bas du spectre, ceux-ci développent une tolérance passive à la violence
et des comportements pour échapper à
la vigilance de leur entourage. Dans le
haut du spectre, ils ont des savoir-faire
similaires à ceux du grand banditisme,
à cela près qu’ils sont convaincus de participer à une cause politique sacrée.
Deuxièmement, la psychopathologie
occupe un espace inédit dans la lutte
contre le terrorisme. Les pathologies
mentales d’un certain nombre d’individus amènent à penser que la propagande de masse des djihadistes touche
aujourd’hui tout le monde, y compris
des personnes souffrant de maladie
mentale. Cependant, commettre un attentat n’a pas grand-chose à voir avec la
violence pathologique, qui a un caractère impulsif, non planifié. Le (faible)
risque d’agression d’un malade mental
concerne surtout son entourage ou une
personne rencontrée par hasard plutôt
que les cibles du djihadisme. Faire des
terroristes des malades mentaux est un
écueil tout autant que le fait de traiter
des activistes comme des personnes
fragiles sous emprise.
Nous construisons tous nos opinions
sous l’influence de notre entourage, cela
n’est pas le propre de personnes psychologiquement fragiles. Qui plus est, rappelons que la « fragilité psychologique »
si souvent invoquée ne désigne rien en
psychopathologie. De ce fait, un traitement psychiatrique de ce qui relève
principalement d’une idéologie est absurde. D’autant que la plupart des terroristes qui « raccrochent les gants » le
CARTE BLANCHE – SELÇUK
font par usure ou déception et gardent
généralement une idéologie radicale. La
plupart des ex-terroristes ne se déradicalisent pas, ils se désaffilient.
LES MULTIPLES RÉALITÉS DU DJIHAD
Troisièmement, le rôle d’Internet et des
réseaux sociaux doit également être clarifié. Si Internet est un élément majeur
de la propagande de masse, son rôle doit
être précisé : un individu qui y serait démarché par un inconnu aurait peu de
chances d’adhérer spontanément à la
cause du propagandiste. En effet, l’adhésion à une cause terroriste requiert le
plus souvent qu’un proche initie la personne, d’où l’importance des fratries et
des amis dans ces réseaux. Lorsque les
liens ne sont pas aussi forts, il faut alors
une multiplicité de contacts pour qu’un
individu se rallie. De ce fait, Internet potentialise surtout des réseaux physiques
existants faits de liens forts ou d’une
multiplicité de liens faibles. La cartographie de la radicalisation illustre parfaitement cet ancrage territorial, qui n’évolue
guère au cours du temps, avec des zones
très actives et d’autres non.
Ces trois exemples pointent l’absolue
nécessité de recadrer et d’affiner les critères utilisés dans la lutte contre le djihadisme. Le fichier des signalements
autant que les organismes en charge de
la diffusion des critères de radicalisa-
tion doivent approfondir leur approche
et entrer dans le détail des multiples
réalités du djihad. Par exemple, les recruteurs sont souvent extravertis, ce qui
n’est pas le cas des assaillants. Or, tant
que nous travaillons sur une base de
données générale, ce type de connaissance reste hors champ. Mais cela va
bien au-delà d’un simple approfondissement. Il s’agit, aussi et surtout, de hiérarchiser la pertinence des critères. Au
cœur du dispositif se situent des informations critiques : la sympathie pour le
djihad, la faisabilité du projet djihadiste
ou encore un entourage favorable (bien
loin du cliché du loup solitaire).
In fine, la hiérarchisation des critères
renforce la rigueur des investigations,
mais elle offre aussi une méthodologie
et un langage communs aux acteurs si
hétérogènes du dispositif. C’est par une
approche structurée, apportant des références et des modes opératoires communs, que l’on pourra raisonnablement
renforcer la coordination des services. p
¶
Viviane Seigneur est membre
du conseil scientifique du Centre
de la formation et de la recherche
stratégiques, officier spécialiste
de réserve active
| Innocents
Pour lutter contre la barbarie, l’Etat a besoin de la société !
Pour Eric Delbecque, expert en intelligence
stratégique, il faut procéder à une mobilisation
générale, non sur le mode de l’hystérie sécuritaire
mais sur celui de la responsabilité
des citoyens, en s’inspirant du modèle israélien
Par ÉRIC DELBECQUE
M
anchester fait écho au Bataclan. Un concert, un jeune
homme qui donne la mort à
des enfants… Le salafisme djihadiste
nous montre une nouvelle fois son opportunisme : toutes les méthodes sont
utilisées à tour de rôle, dans une sorte de
cycle macabre. Tantôt un fou furieux qui
attaque des policiers ou des militaires
avec n’importe quelle arme de fortune,
par exemple un couteau, ou bien qui
fonce dans la foule avec une voiture ou
un camion, tantôt un kamikaze qui se
fait exploser au milieu de civils lors d’un
événement festif. Le terrorisme low cost
a de multiples visages.
Prenons acte de la plasticité de la barbarie djihadiste à l’ère des réseaux et de la
cyber-propagande, et examinons la révolution mentale – et culturelle – à laquelle
nous devons procéder. Ce qu’il faut dé-
sormais affirmer avec beaucoup de force
et de clarté, c’est que l’Etat ne peut plus
faire face seul… Le nouveau ministre de
l’intérieur demande aux préfets de renforcer la présence policière à proximité
des salles de spectacle, mais il faut redire
que nos policiers, gendarmes et militaires sont sollicités à l’extrême et que ce
dispositif se retrouve en tension permanente, aux limites de ses possibilités.
Les pouvoirs publics doivent articuler
une chaîne de sécurité qui compte
quatre catégories d’acteurs : l’Etat (les
services de sécurité), les entreprises
(notamment les salles de spectacle, les
structures qui gèrent des festivals et
aussi les grands groupes), les sociétés de
sécurité privée et les citoyens. Il convient
désormais de procéder à une véritable
mobilisation générale, non pas sur le
mode de l’hystérie sécuritaire, de la peur,
de la panique qui génère la bunkerisation, mais sur celui de la responsabilité
et de la prévention.
De ce point de vue, la réalité israélienne
se révèle instructive, même sous réserve
d’inventaire : tout n’est pas exportable
pour des raisons variées. Ce que l’on doit
retenir, c’est que les citoyens s’imposent
comme les premiers remparts de la démocratie. Repérer un comportement suspect, prévenir les autorités, alerter les
gens qui nous entourent, voire désarmer
un homme comme dans le Thalys, voici
des exemples de la résistance à la barbarie au quotidien. Et aussi la démonstration de notre résilience, ce qui se définit
aussi comme un combat moral contre les
djihadistes, une façon de leur signifier
que leur stratégie de terreur psychologique et médiatique est en train d’échouer.
PRINCIPE DE SUBSIDIARITÉ
Plus que jamais, les entreprises doivent
former massivement à la sécurité, débloquer des budgets pour maximiser le niveau de prévention et de protection. Parallèlement, le concept et la réalité de la
garde nationale doivent monter en puissance. La réserve opérationnelle et citoyenne de la gendarmerie opérationnelle sont à, cet égard, une excellente
illustration du chaînage entre une institution de sécurité et les citoyens : des
hommes et des femmes travaillant le
reste du temps dans des entreprises, dans
le tissu associatif, dans la fonction publique, et aussi dans les médias, donnent
plusieurs jours par mois à leur pays, au
service des autres, pour rassurer et protéger… Ce chemin est prometteur : ne cessons pas de l’explorer.
Il est, par ailleurs, urgent de retravailler
l’idée de la police de proximité pour en
faire un outil de renseignement de terrain. Il faut appliquer en cette matière le
principe de subsidiarité. Les services centraux de renseignement ne peuvent pas
tout voir et tout empêcher : humainement et matériellement, ce n’est pas pensable. Le travail qu’ils accomplissent est
long, difficile, ingrat et incertain. Ils le
font avec dévouement et efficacité. Lorsque l’irréparable se produit, il importe de
savoir comment améliorer ce qui peut
l’être mais se garder de la tentation de désigner des boucs émissaires. Cela n’a
aucun sens. En revanche, poursuivre le
développement du renseignement territorial policier et utiliser le fantastique
maillage de la gendarmerie nationale
pour recueillir des informations en utilisant la proximité précieuse avec la population, voici ce qui est de nature à nous
faire accomplir d’immenses progrès.
Au bout du compte, le projet de task
force d’Emmanuel Macron aura à consacrer cette logique de partenariat public-
privé, cette implication de la société civile
dans sa propre défense et dans celle de la
démocratie, de la République laïque et indivisible, refusant tous les communautarismes. Si cet organe ne réunit que les
hauts fonctionnaires habituels, les policiers et les gendarmes, les magistrats et
les militaires, il deviendra vite une
énième structure de coordination
comme il en existe tant dans le millefeuille administratif.
Si cette task force s’ouvre à d’autres
compétences venues de l’entreprise et de
la société civile, si elle accueille en son
sein des experts de ces domaines piochés
ailleurs que dans l’Etat, elle pourra peutêtre accoucher de cette conversion du regard, de cette solidarité et de cette union
nationale que le nouveau chef de l’Etat
appelle de ses vœux depuis qu’il a été
candidat. Osez monsieur le président,
nous ne demandons que ça ! C’est un très
beau défi et nombreux seront alors les
citoyens à entamer à vos côtés cette
marche de la volonté… p
¶
Eric Delbecque est directeur du département intelligence stratégique de Sifaris. Il
est l’auteur du livre « Le Bluff sécuritaire »
(Editions du Cerf, 272 p., 19 €)
22 | débats & analyses
0123
MARDI 30 MAI 2017
L’armée allemande et le démon de la Wehrmacht
Analyse
thomas wieder
Berlin - correspondant
LA MINISTRE DE LA
DÉFENSE A ANNONCÉ
DES MESURES VISANT
À PURGER L’ARMÉE
DE TOUT CE QUI
POURRAIT
S’APPARENTER À DE
LA COMPLAISANCE
OU DE LA NOSTALGIE
VIS-À-VIS
DU IIIE REICH
I
l suffit quelquefois d’un fait divers
pour qu’une institution se retrouve
confrontée à ses vieux démons. L’armée allemande en fait aujourd’hui
l’expérience. Tout commence le
26 avril. Ce jour-là, le lieutenant Franco
Albrecht, âgé de 28 ans, est arrêté car soupçonné de préparer des attentats contre plusieurs personnalités politiques. Très vite, on
apprend que cet officier a mené une double
vie en se faisant enregistrer auprès des autorités allemandes comme un faux réfugié syrien
et ce, avec la diabolique intention d’utiliser
cette seconde identité pour signer ses futurs
attentats. On apprend aussi qu’il était connu
depuis des années pour ses idées d’extrême
droite. Au point d’avoir décoré sa chambre
d’une affiche représentant un soldat de la
Wehrmacht ainsi que d’un fusil sur le canon
duquel était gravée une croix gammée. Le
tout sans avoir été inquiété par sa hiérarchie.
Après cette arrestation, la ministre allemande de la défense, Ursula von der Leyen
(CDU), a décidé de frapper fort, en annonçant
des mesures visant à purger l’armée de tout ce
qui, en son sein, pourrait s’apparenter à de la
complaisance ou à de la nostalgie vis-à-vis du
IIIe Reich. « La culture de la Wehrmacht n’a rien
à voir avec celle de la Bundeswehr. La seule ex-
ception concerne les quelques personnalités remarquables qui se sont illustrées dans la Résistance, mais, sinon, la Wehrmacht n’a rien en
commun avec la Bundeswehr », a-t-elle déclaré, le 2 mai, au moment de lancer cette
« opération mains propres » pour restaurer
l’honneur de l’armée allemande, entaché par
d’autres affaires liées à des cas de harcèlement
moral et sexuel concernant de jeunes recrues.
Ce faisant, Mme von der Leyen a pris un gros
risque politique. Au lieu de purger le passé,
elle a, pour l’heure, surtout contribué à le réveiller. Depuis un mois, de nombreux articles
ont ainsi rappelé que, contrairement à ce
qu’elle affirme, la continuité est profonde entre la Wehrmacht, dissoute en 1946, et la Bundeswehr, l’armée de la République fédérale
d’Allemagne, créée en 1955, six ans après la
fondation de l’Etat ouest-allemand. Ne serait-ce que parce que la grande majorité des
officiers qui ont fondé la Bundeswehr avaient
servi dans la Wehrmacht et, pour certains,
avec un zèle sans limite, à l’instar d’Adolf Heusinger. Promu premier inspecteur général de
la Bundeswehr en 1957, ce général avait servi
le régime nazi jusqu’au bout, au point de
faillir mourir aux côtés du Führer, le
20 juillet 1944, quand d’autres hauts gradés
voulurent faire exploser une bombe dans la
« tanière du loup », où se trouvait Hitler.
Depuis, la Bundeswehr s’est peu à peu
émancipée de son encombrante parenté.
En 1982, une nouvelle « directive sur les traditions » a remplacé celle de 1965, jugée si ambiguë que les rédacteurs de la nouvelle version
estimèrent utile de préciser qu’« un régime de
non-droit comme le IIIe Reich ne peut servir de
référence ». Mais cette prise de distance n’est
jamais allée jusqu’à la rupture totale. Il fallut
attendre les années 1990, en particulier une
retentissante exposition organisée outreRhin en 1995, pour que commence à s’écorner
la légende dorée d’une « Wehrmacht aux
mains propres », mythe fondateur qui permit
à beaucoup d’Allemands ayant combattu pendant la guerre de se racheter une conscience
après 1945 en attribuant les pires crimes du
régime nazi aux seuls SS.
« OPERATION MAINS PROPRES »
Mme von der Leyen a-t-elle raison de vouloir
une fois pour toutes extraire la Bundeswehr
de sa filiation avec la Wehrmacht ? Pour ses
défenseurs, la ministre a le courage de faire ce
que ses prédécesseurs n’ont pu ou voulu faire.
Aux yeux de ses détracteurs, en revanche, son
« opération mains propres » est dangereuse
en ceci qu’elle ouvre la voie à des discussions
houleuses qui risquent de déstabiliser une
institution qui, compte tenu de l’histoire de
l’Allemagne au XXe siècle, continue de s’interroger sur son rôle et son identité.
De telles discussions ont déjà commencé.
Dix jours après les annonces de Mme von der
Leyen, l’université militaire Helmut-Schmidt
de Hambourg a décidé de décrocher une
photo de 1940 montrant le futur chancelier
social-démocrate (1974-1981), alors âgé de
21 ans, en uniforme de la Wehrmacht. Une initiative qui a suscité des réactions tranchées.
L’Iran n’a rien à voir avec le terrorisme
djihadiste qui frappe l’Occident depuis 2001
Donald Trump accuse la République islamique d’être le
« principal organisateur du terrorisme international ». Pure
désinformation alors que de profonds changements sont
intervenus dans le pays, déclare un collectif de chercheurs
Collectif
A
u moment où l’ouverture internationale de l’Iran semble irréversible
après la réélection d’Hassan Rohani, le président américain vient de décrire
l’Iran comme le « principal financeur et organisateur du terrorisme international »…
Comment l’Europe et la France, qui sont directement touchées par le terrorisme islamiste radical, peuvent-elles réagir face à
cette « vérité alternative » – en français, ces
mensonges – dont est coutumier le président américain ? Certes, l’Iran a mauvaise
presse, mais à se tromper dans l’analyse des
changements au sein de la République islamique, on risque de laisser agir ceux qui rêvent de déstabiliser ce pays et d’étendre le
chaos, après l’avoir fait ou laissé faire en
Afghanistan, en Irak, en Libye ou en Syrie.
Plus que la victoire de la « modération »,
la réélection en Iran d’Hassan Rohani est
celle de la « république ». Certes, l’Iran n’est
pas une démocratie, mais ce pays est devenu, à force de luttes, une république où la
volonté de la majorité finit par l’emporter.
C’est une preuve de la maturité politique
de la majorité écrasante des Iraniens qui,
sans renier son riche héritage, se sent assez
forte pour relever les nombreux défis auxquels doit faire face son pays durement affecté par quatre décennies de conflits internes et internationaux.
Il est de bon ton de répéter que cette dynamique de la société iranienne est bien sympathique, mais ne pèse pas lourd face au
pouvoir omnipotent du Guide suprême Ali
Khamenei et des nombreuses institutions
politiques, policières, religieuses et économiques qu’il contrôle. La réélection
d’Hassan Rohani impose de constater la
réalité finalement assez banale, mais unique dans le Moyen-Orient, d’une vie politique où les rapports de force sont nuancés et
s’imposent sans violence, par les élections.
Depuis l’accord de 2015 sur le nucléaire signé avec les six grandes puissances, le logiciel politique de l’Iran a profondément
changé, rendant possible une dynamique
vertueuse qui peut concourir à stabiliser
l’ensemble de la région et à résoudre les
aspects contestables ou condamnables de
la politique intérieure ou extérieure menée
par la République islamique.
Ces faits sont des évidences pour tous
ceux qui s’efforcent de connaître en profon-
deur l’Iran d’aujourd’hui. Dans ce contexte
nouveau et désormais durable, quel rôle
peut jouer l’Iran dans la région, et notamment dans la lutte contre le terrorisme de
l’islamisme radical qui est la priorité absolue de la politique française au MoyenOrient ? La politique iranienne en Syrie, Liban, Irak ou Yémen peut, certes, être discutée ou contestée, mais elle ne saurait être rejetée par de simples condamnations qui
tiennent plus du discours populiste sur
« l’impérialisme historique » de l’Iran ou ses
ambitions de « domination chiite ».
Une réalité vraie s’impose : ce n’est pas
l’Iran qui occupe Rakka ou Mossoul, qui est
derrière les attentats du 11 septembre 2001,
de Charlie Hebdo ou de Manchester ou qui
bombarde le Yémen tuant la population civile. D’autre part, en Syrie comme en Irak,
l’Iran est, avec les Kurdes, la seule force militaire régionale combattant l’organisation
Etat islamique avec ses gardiens de la révolution et ses milices. On peut préférer la politique saoudienne à celle de l’Iran, mais il
ne semble plus possible d’accepter que se
prolonge le conflit entre les deux nouvelles
puissances émergentes du Moyen-Orient.
DÉTRUIRE LA DYNAMIQUE PACIFIQUE
L’urgence de la situation et les changements
politiques récents aux Etats-Unis, en Iran
comme en France, imposent de faire des
analyses fondées sur la réalité et de prendre
des décisions courageuses, quand Donald
Trump associe l’organisation Etat islamique
et l’Iran dans un nouvel « axe du Mal » et appelle au conflit sinon à la guerre. Cela nous
rappelle le début des années 2000, quand
George W. Bush, après s’être rapproché
en 2001 du président réformateur Mohammad Khatami, après les attentats du 11 septembre et la lutte contre les talibans d’Afghanistan, avait, à la surprise générale, placé
l’Iran dans « l’axe du Mal » avec l’Irak et la Corée du Nord. La question irakienne a été « réglée » en 2003 avec le « succès » que l’on connaît, la Corée du Nord est revenue sur
l’agenda américain. Il restait l’Iran. C’est fait.
La France s’était courageusement opposée,
en vain, à l’invasion de l’Irak en 2003. La politique proposée aujourd’hui par le président
américain, en concertation avec l’Arabie saoudite et Israël, ne se traduira probablement
pas par une guerre ouverte contre l’Iran,
mais pourrait aboutir à détruire la dynamique pacifique en cours en Iran en déstabilisant le pays : blocage de la reprise économi-
que en menaçant de sanctions les sociétés internationales qui investiraient en Iran, notamment les banques, soutien financier,
militaire et politique à divers groupes terroristes liés aux djihadistes à l’intérieur du
pays, isolement international et diplomatique de l’Iran. Autant d’actions de nature à
faire échouer la politique de reconstruction
et d’ouverture mise en œuvre par Hassan Rohani, à soutenir l’opposition des forces politiques iraniennes conservatrices et islamistes,
hostiles à l’Occident et à justifier ainsi les
craintes de l’Arabie saoudite face à leur puissant voisin devenu hostile.
Que peut faire la France ? Toutes proportions gardées, Paris se trouve dans la même
situation qu’en 2003 quand Jacques Chirac
avait refusé d’entrer en guerre contre l’Irak.
Le nouveau gouvernement d’Emmanuel
Macron a clairement donné la priorité à la
lutte contre le djihadisme et à une recherche de solutions réalistes et durables des
conflits. Les nominations dans les divers
cabinets ministériels semblent confirmer
cette nouvelle politique. On constate cependant, dans cette période, le regain d’activité
de puissants lobbys, à l’œuvre depuis près
de vingt ans, qui rejettent toute solution
équilibrée qui donnerait à l’Iran, fût-il démocratique, un rôle pour contribuer à la stabilité d’un Moyen-Orient au bord du chaos
et dominé par l’émergence et la prospérité
des monarchies pétrolières.
L’hostilité de Donald Trump et du gouvernement de Benyamin Nétanyahou à l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien a ravivé
l’activisme et les espoirs de ces nostalgiques
de la politique des néoconservateurs de
George W. Bush, dans les partis politiques,
les administrations, les médias, les think
tanks et même les milieux universitaires
français. Derrière un discours policé et savant, ils refusent de constater la réalité des
transformations irréversibles qui ont marqué l’Iran. Ils légitiment ainsi des décisions
aux effets dramatiques. Espérons seulement que ces lobbys ne réussiront pas à entraver les initiatives que l’on attend de la
France pour construire une paix durable au
Moyen-Orient, en prenant en compte les vérités vraies et non pas « alternatives ». p
¶
Thierry Coville est économiste,
chercheur à l’IRIS ; Bernard Hourcade
est géographe, directeur de recherche
émérite au CNRS ; Azadeh Kian est
sociologue, professeure de sociologie
à l’université Paris-Diderot.
Pour les uns, à commencer par la ministre de
la défense elle-même, l’université a fait le bon
choix. Selon elle, Helmut Schmidt mérite de
figurer dans le panthéon de l’armée allemande. Mais, pour lui rendre hommage, elle
estime qu’une autre photo aurait dû être choisie. Par exemple, une photo prise quand il
était ministre de la défense (1969-1972), à un
moment de sa vie où il contribua à faire de la
Bundeswehr « une armée démocratique ».
Pour d’autres, en revanche, une telle initiative est contre-productive. Tel est l’avis de Rainer Arnold, spécialiste des questions de défense au groupe social-démocrate du Bundestag. Pour lui, la photo décrochée a au contraire
une vertu pédagogique. A condition d’être intelligemment légendée, elle a le mérite de rappeler, estime ce député, « comment de jeunes
hommes ont été pervertis par l’armée d’Hitler
et, souvent, sont devenus des criminels ».
Est-ce en tenant à distance son histoire
qu’on peut le mieux l’exorciser ? Ou bien
est-ce au contraire en l’assumant qu’on est le
mieux armé pour la dépasser ? Ces questions
ne sont pas nouvelles. Toute la difficulté, pour
la Bundeswehr, est qu’elles ramènent celle-ci à
son passé, et ce au moment même où le gouvernement d’Angela Merkel, qui a décidé
d’augmenter fortement le budget de la défense, entend faire de l’Allemagne une puissance diplomatique et militaire de premier
plan en Europe, et ainsi la libérer de ses complexes hérités de la période 1933-1945. p
Wieder@lemonde.fr
Leçon de bonheur
des arbres
LA VIE SECRÈTE DES ARBRES
de Peter Wohlleben,
Les Arènes,
272 pages, 20,90 euros
Le livre
E
patante leçon de vivre-ensemble que nous propose
ici Peter Wohlleben. Véritable best-seller en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus, son
livre vient enfin d’être traduit en français, après
l’avoir déjà été dans une trentaine de langues. Le narrateur
nous invite, avec des mots simples mais avec la rigueur
scientifique de son métier de forestier, à partager « le bonheur » de la fréquentation des forêts, source vivifiante de réflexion non seulement sur la place de la nature, mais aussi
sur les sociétés humaines. Pour peu, bien sûr, que l’on accepte de changer son regard, comme il l’a fait lui-même en
se transformant de coupeur de bois – « J’en savais à peu près
autant sur la vie secrète des arbres qu’un boucher sur la vie affective des animaux », confesse-t-il – en gardien éclairé d’une
hêtraie de la région de l’Eifel, à l’ouest de la Rhénanie.
Comme un semeur de graines, il nous révèle le langage des
arbres, capables de communiquer entre eux par les odeurs
et par les signaux électriques qu’ils émettent, mais aussi par
un étonnant réseau racinaire comparable à un « Wood Wide
Web », toile souterraine où s’échangent des informations
sur les insectes environnants ou la sécheresse du sol. On y
apprend comment les populations sylvestres mettent en
place des stratégies collectives de défense contre leurs agresseurs, à l’image des acacias de la savane africaine dont les
feuilles se gorgent de substances toxiques pour éloigner les
girafes qui les broutent, en même temps que la libération
d’un gaz avertisseur alerte leurs congénères du danger.
ENTRAIDE ET SOLIDARITÉ
Les arbres sont régis par une véritable organisation sociale,
fondée sur l’entraide et la solidarité. Ils échangent des éléments nutritifs par leurs systèmes racinaires. Les « parentsarbres » veillent à la bonne santé de leurs rejetons. Le groupe
prend soin de ses individus faibles ou malades. « A plusieurs,
décrit Peter Wohlleben, la vie est plus facile. (…) Les arbres forment un écosystème qui modère les températures extrêmes,
froides ou chaudes, emmagasine de grandes quantités d’eau
et augmente l’humidité atmosphérique. (…) Dans un tel environnement, les arbres peuvent vivre en sécurité et connaître
une grande longévité. Pour maintenir cet idéal, la communauté doit à tout prix perdurer. » Adepte d’une gestion forestière respectueuse d’un monde végétal qui « est sensible à la
douleur et a une mémoire », et auquel il convient d’épargner
« des souffrances inutiles », l’homme aux arbres rappelle les
bienfaits d’une « forêt heureuse », qu’il s’agisse de la régulation du climat et du cycle de l’eau, du maintien de la biodiversité ou de la pureté de l’air. Dans cet ouvrage aux allures
de classe buissonnière, le lecteur trouvera une revigorante
école d’altruisme, pour ne pas dire d’humanité. p
pierre le hir
0123 | 23
0123
MARDI 30 MAI 2017
PLANÈTE | CHRONIQUE
par sté p hane fo ucart
Le crépuscule
des insectes
L
a revue Science a publié en
mai un article au titre surprenant. « Mais où sont
passés tous les insectes ? »,
s’interroge le périodique. Cette
question inquiétante effleure parfois les automobilistes de plus de
40 ans, ceux qui se souviennent
que, jusque dans les années 1990,
au moindre déplacement, leur pare-brise était constellé d’impacts
de bestioles. Il est aujourd’hui, le
plus souvent, immaculé.
« J’ai tendance à ne me fier qu’aux
données scientifiques, mais quand
vous réalisez que vous ne voyez
plus tout ce bazar [sur votre parebrise], ça vous prend aux tripes »,
dit l’entomologiste Scott Black, directeur de la Xerces Society for Invertebrate Conservation, cité par
la revue.
De fait, qu’on soit sensible ou
non à la préservation de l’environnement, être frappé par la révélation de ce crépuscule des insectes
laisse un puissant sentiment d’inconfort. On cherche à se rassurer
comme on peut : peut-être les
automobiles d’aujourd’hui sontelles simplement plus aérodynamiques. Hélas ! Scott Black s’est
aussi posé la question et s’est souvenu qu’adolescent, en 1969, il
conduisait une superbe Ford Mustang qui, malgré sa ligne effilée
« devait être tout le temps nettoyée ». A l’inverse, l’un de ses collègues possède aujourd’hui « une
Land Rover à l’aérodynamique de
réfrigérateur » dont le pare-brise
demeure désespérément vierge…
La science a toutes les peines du
monde à quantifier cette discrète
disparition. Au cours des dernières décennies, seules de très rares
mesures de l’abondance des invertébrés ont été conduites. Probablement parce que l’intérêt
scientifique de telles expériences
était jugé faible, nul ne pouvant
imaginer que ce vaste monde
grouillant et bourdonnant puisse
un jour connaître un effondrement aussi radical et rapide que
celui observé aujourd’hui, sur
tous les continents.
Un suspect principal
Effondrement : le mot n’est-il pas
un peu fort ? Les maigres données
disponibles permettent d’en juger. En 1989, raconte Science, des
entomologistes de la Krefeld Entomological Society posaient une
série de pièges dans une zone humide, la réserve naturelle d’Orbroich Bruch (Allemagne), et mesuraient la quantité de bestioles
récupérées. En 2013, le même dispositif expérimental indiquait
une réduction de 80 % de la biomasse d’insectes piégés. En vingtcinq ans, les quatre cinquièmes
des insectes de la zone s’étaient
volatilisés.
Les scientifiques étant par nature très conservateurs, tout résultat trop spectaculaire est soupçonné de biais ou d’erreur. Aussi
les entomologistes allemands
ont-ils suspecté que l’année 2013
était inhabituellement catastrophique. Ils sont donc revenus avec
leurs pièges, sur la même zone,
l’année suivante. Et ils ont trouvé
des résultats semblables…
Que s’est-il passé, pour qu’un tel
désastre se produise en si peu de
temps ? Le principal suspect, note
Science, est cette famille d’insecticides – les néonicotinoïdes – utilisés directement sur les semences
et déployés de manière préventive
CETTE RARÉFACTION
DE L’ENTOMOFAUNE
EST AUSSI UN
PROBLÈME POUR
LES AGRICULTEURS
EN VINGT-CINQ ANS,
LES QUATRE
CINQUIÈMES DES
INSECTES D’UNE
RÉSERVE NATURELLE
ALLEMANDE SE
SONT VOLATILISÉS
et systématique sur des millions
d’hectares de grandes cultures depuis le milieu des années 1990.
Leur usage est restreint en Europe depuis quelques années,
mais certains de ces produits persistent longtemps dans les terres
agricoles, imprègnent désormais
aussi les cultures non traitées, la
flore sauvage… Le déclin des
abeilles n’est, de toute évidence,
que la (petite) partie émergée d’un
grand iceberg.
Mais, disent les agrochimistes
qui commercialisent ces produits,
il faut bien nourrir l’humanité. Ces
produits font-ils vraiment grimper la production agricole autant
qu’ils sont censés le faire ? C’est la
partie la plus tristement comique
de cette histoire. Car cette raréfaction silencieuse de l’entomofaune
n’est pas seulement une perte
pour les écologistes et les amoureux de systématique. C’est aussi
un problème pour les agriculteurs.
Ce fait est illustré par une étude
publiée fin avril par la revue
Arthropod-Plant Interactions, et
passée inaperçue.
Heikki Hokkanen, Ingeborg
Menzler-Hokkanen et Maaria
Keva, de l’université d’Helsinki,
ont examiné l’évolution de long
terme des rendements de cultures
entomophiles (dépendant des insectes pollinisateurs) dans les régions finlandaises. Ce qu’ils montrent est qu’une culture comme
celle de la navette – un oléagineux
proche du colza – voit ses rendements décroître depuis 1993. Au
milieu des années 1990, soit au
moment où étaient déployés ces
« néonics », on en récoltait en Finlande une moyenne de 1,7 tonne à
l’hectare, contre 1,2 aujourd’hui.
En analysant ces variations région par région, les trois chercheurs observent que c’est dans
les zones où l’usage des néonicotinoïdes a été le plus intense que le
déclin des rendements est le plus
important. Quant aux cultures insensibles à la raréfaction des insectes (orge, blé, etc.), elles ne
souffrent pas de telles chutes de
productivité…
Sollicités par Le Monde, Vincent
Bretagnolle (CNRS) et Bernard
Vaissière (Institut national de la
recherche agronomique), deux
spécialistes de ces sujets, saluent
ces travaux mais préviennent
qu’ils ne sont que corrélatifs : ils
n’apportent pas la preuve définitive de la causalité. Reste que, de
toutes les variables examinées,
écrivent les agronomes finlandais, « seule l’adoption des insecticides néonicotinoïdes en traitement de semences peut expliquer
la baisse de rendements dans plusieurs provinces [finlandaises], et
au niveau national pour la navette, par le biais d’une perturbation des services de pollinisation
par les insectes sauvages ».
Malgré un dossier de plus en
plus indéfendable, les fabricants
de ces substances sont bien décidés à les défendre bec et ongles devant le régulateur européen, pour
les maintenir à toute force sur le
marché. Une intense campagne de
lobbying est en cours à Bruxelles
et au parlement de Strasbourg –
son issue sera très intéressante. p
foucart@lemonde.fr
Tirage du Monde daté dimanche 28-lundi 29 mai : 268 453 exemplaires
RÉPONDRE
À L’APPEL
DE MERKEL
A
rebours du communiqué lénifiant
du G7, dont la portée ne saurait
être décryptée que par les exégètes, Angela Merkel a eu le mérite de la franchise. De retour en Allemagne, dimanche
28 mai, elle a tiré publiquement, à la tribune d’une réunion électorale à Munich,
un bilan calamiteux de la tournée européenne de Donald Trump, à Bruxelles et au
sommet du G7 de Taormine (Sicile), où le
président américain faisait — comme Emmanuel Macron — ses premiers pas. « Le
temps où nous pouvions totalement nous
reposer sur d’autres est en partie révolu. Je
l’ai expérimenté ces derniers jours. C’est
pourquoi, nous, les Européens, nous devons
vraiment prendre en main notre propre destin », a lancé la chancelière, avant d’ajouter,
comme pour s’excuser de tant d’audace :
« Naturellement en amitié avec les EtatsUnis, en amitié avec la Grande-Bretagne et
aussi autant que faire se peut en bon voisinage avec les Russes. »
Plus encore que pour les autres Européens, en effet, la semaine passée a été très
négative pour l’Allemagne. Sur la politique
de défense, le président Trump a refusé de
mentionner explicitement l’article 5 de la
charte de l’Atlantique Nord, qui fait obligation à ses membres de porter secours à l’un
d’eux s’il est attaqué. Dépourvue de dissuasion nucléaire, l’Allemagne s’est toujours
sentie vulnérable, en première ligne face
aux Russes. Sur le climat, sujet majeur pour
les Allemands, le président américain a bloqué toute allusion dans le communiqué final et Angela Merkel a dénoncé « une situation à six contre un » : « Il n’y a encore aucun
signe quant à savoir si les Etats-Unis resteront ou non dans l’accord de Paris. » Sur le
commerce, le G7 évoque bien la lutte contre le protectionnisme, mais c’est après que
Donald Trump a qualifié dans son langage
si littéraire les Allemands de « bad, very
bad » (« mauvais, très mauvais »), en raison
de leurs excédents commerciaux excessifs.
Enfin, pas un mot sur les réfugiés, deux ans
après que l’Allemagne en a accueilli généreusement un million.
On peut voir dans le propos de la chancelière une dramatisation délibérée : elle
veut se présenter en pôle de stabilité, alors
qu’elle brigue aux élections générales
de septembre un quatrième mandat. En
réalité, l’Allemagne connaît un profond
désarroi, elle qui a toujours compté sur
les Anglo-Saxons pour ne pas se trouver
trop seule et trop puissante sur le Vieux
Continent. D’un côté, les Américains
garantissaient la paix et la sécurité, de
l’autre les Britanniques défendaient le libre commerce face aux tentations protectionnistes françaises.
Le Brexit et l’éloignement américain, engagé en réalité dès la guerre en Irak de
2003, ont bouleversé cet équilibre. Les
Allemands, on l’a vu, ne veulent pas être
seule puissance continentale : quand Angela Merkel dit « nous, les Européens », c’est
un appel à la France qu’elle lance, seul recours au cas où les Américains et les Britanniques choisiraient inéluctablement le
grand large.
Alors que Vladimir Poutine devait être
reçu ce lundi 29 mai sous les ors du château
de Versailles, le président Macron doit répondre à l’éloignement anglo-saxon et à
l’appel de l’Allemagne, le premier depuis
bien longtemps. Le nouveau chef de l’Etat
doit veiller à ne pas s’engager dans un cavalier seul, qui fleurerait bon l’hubris et le
gaullisme de grand-papa mais serait inefficace, voire contre-productif. La réponse est
effectivement européenne. p
Pendant 4 jours, un village en bord de Garonne se transforme en une grande fête du journalisme vivant.
Témoignages, spectacles, ateliers, débats, projections… Plus de 100 interventions pour mieux comprendre notre monde.
Alfred
Allain
Bougrain-Dubourg
Gérard Davet
Barbara Hendricks
Brigitte Gothière
Christian Clot
Claus Drexel
Fabienne Pascaud
Fabrice Lhomme
Jean-Claude Guillebaud
Jean-Charles
de Castelbajac
Julia Korbik
Plantu
Nassira El Moaddem
Pierre Haski
Ric O’Barry
Rost
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CHAQUE LUNDI
PAGE 9
L’irruption des satellites «tout
électrique» change la donne spatiale
▶ Le 1er juin, une fusée
▶ Commandé par Eutelsat
▶ Avec cette technologie
▶ Principal handicap de
Ariane doit envoyer dans
l’espace depuis Kourou
le premier satellite
européen à propulsion
totalement électrique
à Airbus Defence and
Space, l’appareil sera utilisé
par le japonais Panasonic
pour les connexions
Internet en avion
« tout électrique »,
plus besoin de carburant
chimique. Les coûts de
lancement s’en trouvent
abaissés
cette technologie : l’arrivée
en orbite prendra huit fois
plus de temps qu’avec
une propulsion classique
PAGE 3
Dans le Sud-Ouest, la filière foie gras repart
▶ Après une
deuxième crise liée
à la grippe aviaire,
les canards
de la région ont
retrouvé lundi
leurs « parcours »
en plein air
▶ La filière,
qui représente
100 000 emplois,
redémarre avec
une certaine
anxiété
▶ Les aides de l’Etat
se font attendre
Dans les
avions, Thales
joue la carte du
divertissement
irvine (californie)
T
hales n’est pas qu’un marchand de canons. Le
groupe d’électronique et
de défense est également l’un des
grands acteurs du divertissement
à bord des avions (in-flight entertainment, IFE), celui-ci concevant
et produisant les systèmes qui
diffusent vidéos et musique aux
passagers.
« Nous voulons devenir le leader
mondial du secteur d’ici cinq
ans », prévoit Dominique Giannoni, président de Thales InFlyt
Experience. Pour tenir cet engagement, l’équipementier aéronautique a mis la main à la poche.
Le groupe a investi 50 millions de
dollars
(44,7 millions d’euros)
dans un nouvel et imposant immeuble flambant neuf de près de
7 000 mètres carrés à Irvine (Californie). Inauguré début 2017, l’endroit, situé au cœur de la Silicon
Valley et à un jet de bouchon de
champagne des studios d’Hollywood, est stratégique.
Thales veut en faire un
showroom, une vitrine pour exposer tout son savoir-faire en
matière de divertissement à
bord. A Irvine, les désormais quatre bâtiments et les 1 200 employés de la filiale américaine du
groupe composent un « écosystème complet de l’IFE », explique
M. Giannoni.
guy dutheil
LIR E L A S U IT E PAGE 4
PAGE 5
10
Elevage à BourriotBergonce (Landes), en
janvier. Plus de 4,5 millions
de palmipèdes ont été
euthanasiés depuis
le début de l’année.
C’EST, EN MILLIARDS D’EUROS, LE
POIDS QUE DEVRAIT REPRÉSENTER,
EN 2024, LE MARCHÉ DU DIVERTISSEMENT À BORD DES AVIONS
RÉGIS DUVIGNAU/REUTERS
PORTRAIT
ARTHUR SADOUN
SUCCÈDE À MAURICE LÉVY
À LA TÊTE
DE PUBLICIS GROUPE
PAGE 2
AUTOMOBILE
LE CHINOIS GEELY
MULTIPLIE
LES ACQUISITIONS
PAGE 4
J CAC 40 | 5 320,65 PTS – 0,30 %
K DOW JONES | 21 080,28 PTS – 0,01 %
J EURO-DOLLAR | 1,1175
j PÉTROLE | 52,20 $ LE BARIL
j TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,77 %
VALEURS AU 29 MAI À 9 H 45
PERTES & PROFITS | BRITISH AIRWAYS
Gros bug à Heathrow
N’
allez pas à l’aéroport et, s’il vous
plaît, ne cherchez pas à joindre
notre service clients… » Quand
un patron lance un appel aussi
désespéré aux personnes qui le font vivre, il y a
de quoi sérieusement s’inquiéter pour l’avenir
de la firme qu’il dirige. Alex Cruz, le PDG de British Airways, avait revêtu un gilet fluo de travailleur pour délivrer son message vidéo. Histoire de bien faire comprendre qu’il s’impliquait sur le terrain pour réparer le plus gros
bug informatique de l’histoire de la compagnie aérienne britannique. Durant deux jours,
samedi 27 et dimanche 28 mai, une panne générale a cloué au sol les avions de la compagnie et semé le chaos dans les aéroports londoniens d’Heathrow et Gatwick.
La limite de la course au low cost
Avare de détails, la direction s’est contentée
d’évoquer un problème d’alimentation électrique, excluant une cyberattaque. Quelles qu’en
soient les raisons, cet accident industriel de
grande ampleur aura des conséquences lourdes
sur l’image de British Airways, qui représente à
lui seul la moitié des vols de l’aéroport international d’Heathrow, à un moment où la concurrence fait rage, à la fois sur le court-courrier avec
les compagnies low cost et sur le long-courrier
avec les compagnies du Golfe qui font de la qualité du service leur angle d’attaque.
Deux leçons peuvent d’ores et déjà être tirées
de ce désastre et elles ne concernent pas le seul
transport aérien. La première est l’importance
Cahier du « Monde » No 22511 daté Mardi 30 mai 2017 - Ne peut être vendu séparément
HORS-SÉRIE
UNE VIE, UNE ŒUVRE
stratégique de l’informatique dans ce métier. Ce
n’est pas nouveau, mais on a souvent tendance
à considérer cette activité comme une fonction
support, facile à délocaliser. Elle est pourtant au
cœur de la réussite ou de l’échec du modèle
d’une compagnie, qui repose sur la délivrance
du meilleur prix pour la meilleure régularité de
service. Les compagnies aériennes doivent garder en leur cœur la compétence qui permet de
gérer cette équation complexe et résister à la
tentation de sous-traiter ces services à l’extérieur, comme le fait largement la compagnie
britannique. C’est aussi important que de posséder ses propres avions et ses équipages. Imagine-t-on Apple sous-traiter en Inde la conception et le design de ses smartphones ?
La deuxième leçon touche à la limite de la
course au low cost. Pour accélérer sa mutation,
British Airways a fait appel à l’ancien patron du spécialiste espagnol du petit prix aérien,
Vueling, qu’il a acheté en 2012. Celui-ci a appliqué sa recette d’économies à tous les étages.
Mais il est très différent de gérer une entreprise neuve, sans héritage matériel et organisationnel, et une compagnie historique qui ne
peut se défaire de son passé, que ce soit des systèmes informatiques hétérogènes et complexes, ou une qualité de service qui constitue
son image et contribue à la fidélité de ses
clients. Un succès de long terme se construit
toujours sur une identité forte et sur la maîtrise de ses compétences de base. Alex Cruz a
encore du pain sur la planche. p
philippe escande
Stefan
Zweig
L’Européen
La voix d’une époque vaincue, par Laurent Seksik
STEFAN ZWEIG
L’EUROPÉEN
Un hors-série du « Monde »
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2 | portrait
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MARDI 30 MAI 2017
Arthur Sadoun
Le séducteur
A 46 ans, le publicitaire va devenir,
jeudi 1er juin, le troisième patron
de Publicis Groupe. Il succède à
une figure de la publicité mondiale
et du milieu des affaires parisien,
Maurice Lévy, dont la présidence
aura duré trente ans
L
e premier, Marcel BleusteinBlanchet, fondateur de l’agence
Publicis en 1926, était un poulbot
du Faubourg-Montmartre. Le
deuxième, Maurice Lévy, bâtisseur d’un groupe d’envergure internationale, un ingénieur en partie autodidacte. A 46 ans, Arthur Sadoun succède à ces
deux figures tutélaires pour devenir, jeudi
1er juin, le troisième patron de l’histoire de
Publicis Groupe, désormais un géant mondial de la communication pesant 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel.
C’est dire le caractère exceptionnel de la nomination à laquelle doit procéder, mercredi
31 mai, le conseil de surveillance présidé par
Elisabeth Badinter. En désignant M. Sadoun
comme président du directoire, il mettra fin à
trente années de présidence de Maurice Lévy
et ouvrira une ère nouvelle, et potentiellement longue, au vu des habitudes du groupe.
La succession de M. Lévy, figure-clé des affaires parisiennes, s’est révélée un long
feuilleton, qui a nourri la chronique plusieurs années durant. Arthur Sadoun a toujours fait partie des favoris, notamment
pour avoir reproduit le parcours de son mentor depuis son arrivée à Publicis, au point
d’en prendre la présidence quasiment au
même âge – M. Lévy avait 45 ans quand il a
pris la tête du groupe en 1987.
Entre ces deux personnalités, la filiation est
ancienne. Un ami commun, le dirigeant de
L’Oréal Marc Menesguen, les a présentés à la
fin des années 1990, convaincu que le jeune
homme intéresserait le patron. Mais ce dernier attendra qu’Arthur Sadoun fasse ses
preuves chez TBWA, l’agence de publicité
qu’il rejoint en 1998 et qu’il préside cinq ans
plus tard, à peine trentenaire. En 2006,
M. Lévy débauche le talentueux publicitaire.
« UNE DIMENSION TRÈS PRAGMATIQUE »
Confident de nombreux PDG et « CEO » porteur d’un style mêlant classicisme et ironie,
Maurice Lévy cède la place – et son bureau – à
un authentique enfant de la pub. Longue silhouette, une taille qui l’oblige à se pencher
pour parler à son interlocuteur et planter ses
yeux bleu profond dans les siens, tignasse
grisonnante légèrement hérissée, Arthur Sadoun travaille dans ce secteur depuis près de
vingt-cinq ans. Il aime parler, convaincre, séduire. Il sait aussi écouter. « Arthur mêle une
très bonne puissance d’analyse des marques
et une dimension très pragmatique, décrit
son ami Alexandre Bompard, président de la
Fnac. Cela le rend capable de concevoir et d’accompagner des stratégies d’entreprise. »
L’art de convaincre est un point essentiel
dans un métier qui consiste à conquérir des
clients et dans une fonction qui demande de
« raconter une histoire » aux salariés, aux analystes financiers et aux investisseurs. Maurice
Lévy y excellait, Arthur Sadoun devra apprendre. Il devrait s’adresser aux salariés dans une
vidéo le 1er juin, puis rencontrer les principaux
cadres du groupe, avant de s’envoler pour
l’Inde, où travaillent 10 000 des 80 000 salariés de Publicis, devenu, après l’acquisition de
Sapient, une entreprise technologique autant
que de création et d’achat d’espaces.
Comme tous les secteurs, la publicité est
bousculée par la révolution numérique. Il
faut renouveler les méthodes, intégrer les apports de la « data », amener des métiers différents (ingénieurs, concepteurs, stratèges,
etc.) à travailler ensemble. Ces changements
réclament des pilotes habiles et Arthur Sadoun a été choisi, notamment, pour sa capacité à entraîner les autres. « Il a un charisme
naturel et une énergie débordante », décrit Valérie Hénaff, une proche, qui travaille à ses
côtés depuis une vingtaine d’années. C’est
un chef de bande, qui sait user de son charme
et de sa force de persuasion pour s’entourer
Au siège de Publicis, à Paris, le 27 janvier.
PHILIPPE WOJAZER/REUTERS
des bonnes personnes. Tout récemment, il a
ainsi recruté Agathe Bousquet, une protégée
des Bolloré, promise au meilleur avenir chez
Havas. « Arthur se montre enthousiaste avec
les équipes, dans un style ouvert et décontracté, relève Maurice Lévy. Je n’ai jamais su
faire un compliment, lui si. »
Dans la subtile ingénierie humaine sur laquelle repose la publicité, Arthur Sadoun
peut compter sur une aisance qui est en
partie un héritage familial. Il grandit dans le
7e arrondissement de Paris, issu d’une famille qui compte plusieurs grands noms, tel
son arrière-grand-père Gabriel Cordier, pionnier de l’électricité, son grand-père Ernest
Cordier, qui fut patron de Thomson, ou son
père, Roland Sadoun, engagé dans la Résistance à 17 ans et ancien dirigeant de l’IFOP.
Arthur Sadoun fréquente la chic Ecole alsacienne mais n’atterrit pas dans les filières
d’excellence. Son bac D en poche, il entre à
l’European Business School (EBS) et en profite pour partir étudier en Grande-Bretagne
et en Espagne et devenir trilingue. Il achève
ses études en 1992, dans une France sur la
voie d’une récession, mais dans un monde
qui s’ouvre. A 21 ans, cet admirateur de Richard Branson veut tracer sa propre route,
créer son entreprise et, peut-être, montrer
qu’il ne doit rien à personne. Il choisit le
Chili, qu’il ne connaît pas, et s’envole pour
Santiago avec une douzaine d’idées, allant de
la distribution du jacquard français à l’installation de publicités sur les Caddie.
Sur place, il parvient à lancer deux activités.
Pour l’une, il acquiert en France des vêtements Kookaï de fin de série qu’il revend sur
place, avec une confortable marge. Pour
l’autre, il achète en Chine des objets destinés à
des opérations commerciales, comme des
ballons de football, qu’il revend à des enseignes locales. Ce sont ses premiers pas dans la
publicité. Et deux activités qui font aussi de lui
un enfant de la mondialisation.
Aujourd’hui encore, il se rend une ou deux
fois par mois aux Etats-Unis, tous les deux
mois en Asie et se déplace chaque semaine
en Europe. Après six années au Chili, l’entre-
« ARTHUR SE MONTRE
ENTHOUSIASTE
AVEC LES ÉQUIPES,
DANS UN STYLE
OUVERT ET
DÉCONTRACTÉ.
JE N’AI JAMAIS SU
FAIRE UN COMPLIMENT,
LUI SI. »
MAURICE LÉVY
président sortant
du directoire
de Publicis Groupe
1971
1998
2006
JUIN 2017
Naissance à
Dourdan (Essonne)
Entrée chez TBWA
Recrutement
par Publicis
Président du directoire
de Publicis Groupe
preneur junior décide qu’il est temps de rentrer et de conquérir Paris. Direction le très réputé Institut européen d’administration des
affaires (Insead) de Fontainebleau. A sa sortie,
il a l’occasion d’intégrer le cabinet McKinsey,
comme nombre de ses condisciples. Mais une
bonne fée se penche sur lui : en achetant une
pizza, il croise le fils de Jean-Marie Dru, patron
de TBWA. Un rendez-vous plus tard, ce dernier
embauche le jeune homme, désireux de se
lancer sur un terrain plus créatif que le conseil
en stratégie. L’anecdote est emblématique
d’un parcours qui mêle prises de risque et protections bienveillantes.
Sous sa présidence, TBWA est couronnée,
quatre fois de suite, agence de l’année, et incarne un certain réveil créatif du secteur. Arthur Sadoun y rencontre deux soutiens, Valérie Hénaff et Jérôme Martel, qui resteront à
ses côtés quand, en 2006, il rejoint Publicis.
UN “WORKAHOLIC”
Là, le jeune homme parvient à redresser Publicis Conseil, alors en berne. « Il a marqué
dès ce moment-là des points décisifs qui l’ont
aidé pour la suite de son parcours : une capacité à fédérer autour de lui, une vision de l’avenir du métier, et une relation forte, empreinte
de respect mutuel avec Maurice Lévy », se souvient Jérôme Batout, alors directeur du cabinet de M. Lévy et aujourd’hui directeur général de Publicis Media.
La France, puis l’Europe, puis le monde : son
ascension est rectiligne. Mais il veille à ne pas
bousculer la figure du « commandeur ». Au
contraire, ce « workaholic » qui travaille dix-
huit heures par jour, en dort cinq et en consacre une au sport, travaille notamment à mettre en œuvre « The Power of one », la nouvelle
stratégie maison destinée renforcer la coopération au sein du groupe et casser l’organisation en silos. Et en 2016, il remporte plusieurs
gros contrats aux Etats-Unis.
« Il a su attendre son heure », relève un observateur. « C’est un cas d’école de succession
programmée, ce qui n’est pas si fréquent »,
souligne M. Bompard. Maurice Lévy, qui s’apprête à prendre la présidence du conseil de
surveillance, ne part pas vraiment, même si
son bureau sera situé à bonne distance de celui de M. Sadoun. « Arthur devra décider de la
relation qu’il veut avoir, éclaire M. Lévy. Je
l’aiderai en répondant à ses demandes. »
La capacité des deux hommes à trouver
leurs rôles respectifs et à communiquer de façon fluide tout en gardant la bonne distance
sera décisive dans la réussite de ce schéma. Un
autre défi pour M. Sadoun sera d’acquérir une
envergure et une surface relationnelle aussi
fortes que celles qu’a construites M. Lévy, devenu l’un des trois « grands » de la publicité
mondiale aux côtés de Martin Sorrell (WPP) et
John Wren (Omnicom). Il lui faudra reprendre, peu à peu, les liens personnels noués par
M. Lévy avec tant de grands patrons.
Arthur Sadoun devra aussi préserver une
vie privée qu’il a toujours tenter de protéger.
Son épouse, la journaliste Anne-Sophie Lapix,
présentera le « 20 heures » de France 2 à la rentrée. Un surcroît de curiosité envers ce couple
qui se montre peu n’est pas à exclure. p
alexis delcambre
économie & entreprise | 3
0123
MARDI 30 MAI 2017
La bataille de
l’espace se joue
aussi avec
les satellites
Arianespace doit lancer le 1er juin
Eutelsat 172 B, qui innove par
sa technologie « tout électrique »
D
e l’électricité dans l’air.
Jeudi 1er juin, sauf en
cas de report de dernière minute, une fusée Ariane 5 décollera du centre
spatial de Kourou en Guyane, emportant dans sa coiffe Eutelsat 172
B, le premier gros satellite de télécommunication tout électrique.
Une petite révolution dans la propulsion spatiale menée par Airbus
Defence and Space, qui allège de
40 % le poids de l’engin et induit
une réduction des coûts de lancement. Cette avancée permet surtout aux européens de combler
leur retard face à Boeing, et même
de doubler le constructeur américain qui ne l’a développée au départ que pour des petites charges.
L’idée n’est pas neuve. Depuis le
début des années 2000, cette technique est utilisée pour le maintien
à poste du satellite, une fois qu’il
évolue sur son orbite géostationnaire à 36 000 kilomètres de la
Terre. De petites poussées lui permettent de rectifier sa position
pour rester dans le bon angle durant ses quinze années de vie.
La nouveauté réside dans l’utilisation de l’électricité, qui se substitue au carburant chimique pour
acheminer le satellite largué par
la fusée vers sa position définitive. Petit inconvénient, il faudra
beaucoup plus de temps pour effectuer ce parcours de plusieurs
dizaines de milliers de kilomètres : près de quatre mois au lieu
de quinze jours. Mais la poussée
sera constante et non plus ponctuelle sur quelques heures.
Pour cela, le satellite dispose de
panneaux solaires et de batteries
au lithium accumulant l’énergie.
Deux moteurs à plasma, orientés
pour offrir la meilleure poussée,
Menée par Airbus
Defence and
Space, cette
petite révolution
allège de 40 % le
poids de l’engin
et réduit les coûts
de lancement
ont été placés au bout de chacun
des deux bras articulés. Un cinquième moteur a été installé sur la
structure. Au sol, un système de
suivi, constitué de relais basés en
Californie, en Australie et en
France à Toulouse, a été développé
pour cette phase de quatre mois.
SpaceX a changé la donne
Le français Eutelsat, numéro trois
mondial du secteur, est le premier
acquéreur de ce satellite tout électrique. L’opérateur a choisi Airbus
à Toulouse et Arianespace à Kourou pour ce satellite de 3,5 tonnes.
Equipé d’une charge utile d’une
puissance de 12 kilowatts, il permettra au japonais Panasonic d’effectuer les liaisons Internet à bord
des avions sur les routes aériennes
du Pacifique.
« Nous voulions une offre technologique robuste et économiquement irrésistible », affirmait en
août 2014, le patron d’Eutelsat de
l’époque, Michel de Rosen, à la signature du projet. Une manière
pour lui de réfuter les critiques
sous-jacentes de favoritisme au
sein de la filière française.
« Nous avons six satellites à propulsion électrique en cours de
construction, dont un qui sera livré
Eutelsat 172 B, premier satellite européen tout électrique, au siège d’Airbus Defence and Space à Toulouse, le 15 mars. REMY GABALDA / AFP
au luxembourgeois SES en fin d’année », souligne Arnaud de Rosnay,
directeur des satellites télécoms
chez Airbus Defence and Space. Le
gain de masse, procuré par la disparition du carburant chimique,
peut conduire à deux stratégies.
« Soit l’opérateur décide de profiter
de ce poids ramené à 3 à 4 tonnes
pour avoir accès à un lanceur au
prix le plus bas possible, soit il décide, pour le même poids de 5,5
tonnes, de se doter d’un satellite
plus puissant. » Le numéro deux
mondial SES a choisi cette
deuxième option.
Cette révolution aurait sans
doute été moins rapide si le marché des lanceurs n’avait été sévèrement bousculé par Elon
Musk, le fondateur de SpaceX.
Jusqu’en 2012, la question de la
différence des coûts de lancement entre les petits satellites de
3 tonnes et les plus gros satellites
de 6 tonnes n’était pas primordiale. Elle entrait peu dans l’équation économique, les prix proposés par le duopole européanorusse, Ariane et Proton, ne faisaient pas de distinction. Le tarif
évoluait selon le moment choisi
pour le lancement et en fonction
de la demande. Il était même plus
élevé pour la fusée européenne,
qui faisait payer ainsi sa fiabilité.
Mais l’irruption de SpaceX voici
quatre ans, a totalement changé
la donne. La jeune société californienne a imposé de nouvelles règles, en cassant les prix de lancement de 30 %, les ramenant à
60 millions de dollars (53,5 millions d’euros). Arianespace a très
vite réagi en modulant les tarifs
de son lanceur selon les poids.
Mais ce changement de para-
D
éjà bien implanté en
Chine, Airbus Helicopters renforce sa présence
dans le pays devenu le premier
marché mondial du secteur depuis deux ans. Avec la pose samedi
27 mai de la première pierre d’une
usine d’assemblage de son produit phare, le H135, qui sortira désormais d’un site de Qingdao, ville
côtière entre Shanghaï et Pékin,
l’entreprise européenne espère
bénéficier de la croissance du
marché dans ce pays encore très
peu équipé en hélicoptères civils.
L’usine, qui devrait être opérationnelle fin 2018, devrait livrer 18
appareils par an dès la mi-2019.
En 2015, lors d’une visite en Chine
de la chancelière allemande, Angela Merkel, Airbus Helicopters
avait signé une lettre d’intention
prévoyant sur dix ans la construction de 100 appareils H135 : un bimoteur léger, vendu environ
7 millions d’euros l’unité, utilisé
principalement par les forces de
Un énorme marché potentiel
En cause, l’armée chinoise, qui
contrôle l’espace aérien de basse
altitude et rechigne à en ouvrir
l’accès. Mais les choses changent,
doucement. Le treizième plan
quinquennal, qui couvre la période 2016-2020, prévoit une accélération du développement du
marché des hélicoptères. La police
prévoit de doubler ses capacités
pour atteindre 100 appareils d’ici à
2020. « Pour les services d’urgence,
à titre de comparaison, un marché
mature compte 2 à 3 hélicoptères
pour 1 million d’habitants. En
Chine, il y a 30 appareils, pour
1,4 milliard d’habitants, ça donne
une idée du marché potentiel », a
précisé Vincent Dufour, directeur
commercial d’Airbus en Chine.
Ces dernières années, le marché
a crû de 20 % dans le pays. Une
aubaine, alors qu’au niveau mondial c’est l’inverse qui se produit,
notamment en raison de la crise
du secteur pétrolier, l’un des
grands acheteurs d’appareils pour
relier les plates-formes pétrolières
en mer. Les commandes des EtatsUnis ont été divisées par quatre depuis la chute des cours du brut. Au
point qu’en 2016 c’est de Chine
qu’est venue la majorité des commandes avec 48 appareils. Dans
ces conditions, le chiffre d’affaires
d’Airbus a baissé de 2 % en 2016.
Interrogé au sujet du risque de
vol de technologie, alors que plusieurs modèles Airbus ont servi de
modèle à l’armée chinoise,
Guillaume Faury, PDG d’Airbus
Helicopters, a assuré que la
meilleure défense pour le groupe
européen était de continuer à innover et à investir, pour garder
une longueur d’avance. Pour l’instant, la Chine ne produit pas d’hélicoptères civils. p
simon leplâtre
dominique gallois
PRIX ÉRIK IZRAELEWICZ
DE L’ENQUÊTE ÉCONOMIQUE
2017
CATÉGORIES « PROFESSIONNEL » & « ÉTUDIANT »
SUJET
Enquêtes et investigations publiées ou diffusées entre le 30 juin 2016 et
le 13 juillet 2017, traitant d’un sujet économique, en France, en Europe
ou dans les pays francophones, révélant une tendance économique
émergente forte.
La Chine est devenue, en 2016, le premier acheteur mondial
police et les services d’urgence. Le
potentiel de développement est
énorme. Alors qu’on compte
12 000 hélicoptères aux EtatsUnis, et 8 000 en Europe, il n’y a
que 800 hélicoptères civils en activité en Chine.
Portés par cet environnement,
les européens entendent bien
conserver leur avance technologique en décrochant le maximum
de contrats de satellites de haute
puissance tout électriques. Pour
l’instant, ils font largement la
course en tête. Sur les quinze
commandés dans le monde, neuf
sont construits par Airbus et Thales Alenia Space, et six par les
américains Boeing et Loral. p
APPEL À CANDIDATURES
Airbus Helicopters construit
sa première usine chinoise
shanghaï - correspondance
digme a obligé les Européens à revoir leur stratégie et envisager un
successeur à Ariane 5, plus compétitif et plus disponible : ce sera
Ariane 6 et ses deux versions, prévues pour 2020.
De ce fait, l’investissement dans
la propulsion électrique, supérieur
de quelques millions d’euros comparé à la technologie traditionnelle, n’est plus un handicap, étant
compensé par une réduction plus
forte des tarifs de lancement.
DOTATION DU PRIX PROFESSIONNEL
7 000 €
DOTATION DU PRIX ÉTUDIANT
JURY
 Emmanuel Chain (Elephant)
 Sabine Delanglade (Les Echos)
 Louis Dreyfus (Le Monde)
 Jérôme Fenoglio (Le Monde)
 Julie Joly (CFJ)
 Augustin Landier, économiste
5 000 €
DATE LIMITE DE CANDIDATURE
13 juillet 2017
RÈGLEMENT ET INSCRIPTION
www.cfjparis.com
AVEC LE SOUTIEN DE
4 | économie & entreprise
0123
MARDI 30 MAI 2017
Geely, le privé chinois qui monte dans l’automobile
Après avoir racheté Volvo à Ford, le groupe créé par Li Shufu vient de mettre la main sur Proton et Lotus
C’
est le petit groupe
qui monte, qui
monte dans le
monde automobile.
Zhejiang Geely Holding, le groupe
privé créé par l’entrepreneur chinois charismatique Li Shufu, a
mis la main le 24 mai sur 49,9 %
du constructeur malaisien Proton et sur 51 % du britannique Lotus. Pour ce faire, Geely, qui a fabriqué ses premières voitures
en 1996, a damé le pion au français PSA et au japonais Suzuki.
Avec moins de 1,5 million de véhicules écoulés en 2016 et un chiffre d’affaires de quelque 25 milliards d’euros, Geely est encore
très loin des poids lourds mondiaux (les Toyota, Volkswagen,
General Motors ou l’alliance Renault-Nissan), qui tutoient tous
les 10 millions de véhicules et les
200 milliards de chiffre d’affaires.
Le constructeur privé chinois
n’a pas non plus les moyens de rivaliser avec les majors publiques
chinoises que sont SAIC, Dongfeng ou FAW. Ces dernières n’ont
cependant que très rarement
réussi à l’international. Li Shufu,
lui, creuse son sillon avec méthode et détermination. Son objectif ? Diriger le premier groupe
automobile chinois à dimension
mondiale.
« Créer des synergies »
Avant Proton et Lotus, son premier coup d’éclat a été le rachat
en 2010 de Volvo à l’américain
Ford pour 1,8 milliard de dollars
(1,6 milliard d’euros). A l’époque,
les observateurs craignent le dépeçage pur et simple d’une ancienne gloire automobile, à
l’image de la descente aux enfers
de Saab. En fait, Li Shufu voit les
choses autrement.
L’ingénieur de formation
change le management et
nomme Hakan Samuelsson à la
tête du groupe pour relancer la
marque. Afin de financer les in-
L’objectif de
Li Shufu ? Diriger
le premier groupe
automobile
chinois
à dimension
mondiale
Li Shufu, fondateur de Zhejiang Geely Holding, en novembre 2016 à Shanghaï. AP
vestissements nécessaires, le
constructeur suédois lèvera près
de 1 milliard d’euros auprès d’établissements financiers chinois,
grâce à l’entremise de son actionnaire. Enfin, ce dernier lui ouvre
les portes du marché chinois où
Volvo se dote de plusieurs sites de
production.
Sept ans plus tard, le bilan est
positif. Le groupe de Göteborg
trace sa route. En 2016, il a écoulé
530 000 véhicules pour un chiffre d’affaires de 8,5 milliards
d’euros et une marge opération-
nelle de plus de 7 %. En 2020, le
suédois vise 800 000 ventes dans
le monde.
En parallèle, Li Shufu reprend de
fond en comble la stratégie de
Geely. En lieu et place des marques Emgrand, Gleagle ou Englon, développées depuis vingt
ans, le groupe décide de se concentrer sur une seule gamme siglée Geely et dessinée par Peter
Horbury, un ancien de Volvo. Surtout, les ingénieurs de Volvo et
Geely sont invités à codévelopper
une nouvelle plate-forme de véhi-
Thales : un pied au Pentagone,
l’autre à Hollywood
Le français multiplie investissements et acquisitions pour s’imposer
sur le marché porteur du divertissement à bord des avions
cule (soubassement technique). A
l’horizon 2020, elle devrait équiper 1 million de véhicules des
deux marques.
Pour Geely, c’est un coup de maître. Les premiers véhicules issus
de cette coopération, la berline
GC9 et le SUV Boyue, font partie
des meilleures ventes du constructeur en Chine qui, depuis le
début de l’année 2016, se sont envolées de 50 % pour atteindre
766 000 unités. En 2017, la marque chinoise entend atteindre le
million d’unités.
Test des écrans, reconstitution de
cabines d’avions, démonstration
grandeur nature pour les compagnies aériennes clientes. Rien n’est
laissé au hasard.
Car la bataille commerciale
promet d’être féroce. A l’image
des enjeux financiers. Le marché
de l’IFE et de la connectivité à
bord devrait représenter un marché de 5,8 milliards d’euros d’ici à
2020 et de 10 milliards en 2024,
selon Thales. Leader, le japonais
Panasonic en détient 60 %, loin
devant le français, bon deuxième
avec 30 %. Ce n’est pas la première fois que le groupe présidé
par Patrice Caine affiche de telles
ambitions. En 2012, alors que le
rapport de force était de 55/35 en
faveur de Panasonic, l’objectif
était plus modeste. Les dirigeants
voulaient porter le chiffre d’affaires annuel de l’activité divertissement à 1 milliard d’euros
en 2017. Pour y parvenir, le
groupe misait sur le négoce des
droits cinématographiques. Le
succès n’a pas été totalement au
rendez-vous, avec un chiffre d’affaires de l’IFE de seulement
800 millions en 2016.
Aujourd’hui, Thales a abandonné l’idée de s’imposer comme
un intermédiaire entre Hollywood et les compagnies aériennes. Son atout, c’est la connecti-
vité, c’est-à-dire diffuser à bord
l’accès à Internet.
Pour le coup, le français s’estime
mieux armé que son concurrent
japonais. « L’avantage est à Thales,
car nous maîtrisons toute la chaîne
de l’Internet à bord, depuis l’IFE jusqu’au satellite de diffusion, grâce à
notre filiale Thales Alenia Space,
qui fabrique des satellites », indique M. Giannoni. Or, ajoute-t-il :
« Si Panasonic est présent dans les
téléviseurs et les rasoirs, il est absent des satellites. » Pour diffuser
Internet à haut débit en plein vol,
Thales a noué un partenariat avec
SES, l’opérateur luxembourgeois
de satellites. Surtout, le groupe a
engrangé beaucoup d’expérience.
Depuis trois ans, il équipe 600 avions des compagnies américaines
JetBlue et United Airlines en accès
à Internet à haut débit.
Pépites américaines acquises
Cette deuxième offensive de Thales contre Panasonic pourrait
bien être la bonne. En tout cas, le
groupe se donne les moyens de
ses ambitions : coup sur coup, le
groupe a acquis deux pépites
américaines. En 2016, Vormetric,
le numéro un mondial de la protection des données, tombait
dans son escarcelle pour 400 millions de dollars. Et, en avril, Thales
a mis la main sur Guavus, un spécialiste du traitement de données,
pour 215 millions.
Thales veut ainsi « personnaliser
l’expérience en vol des passagers et
aider les compagnies aériennes à
augmenter leurs revenus annexes
en connaissant mieux leurs
clients ». Il a développé un outil,
baptisé « InFlyt Cloud », qui permet d’analyser les films visionnés
et les musiques écoutées par les
passagers. A charge pour les transporteurs aériens d’obtenir par
avance leur consentement afin de
pouvoir partager et monétiser ces
données. Avec Guavus et Vormetric, Thales peut proposer aux
compagnies clientes de mettre en
œuvre l’« analyse prédictive » de
leurs activités aériennes. L’idéal,
selon l’entreprise, pour réduire les
opérations de maintenance des
avions, le plus important centre de
coûts des compagnies.
Eternel challenger de Panasonic,
Thales aurait déjà commencé à inverser le rapport de force. Depuis
deux ans, « nous gagnons plus
d’appels d’offres auprès de compagnies aériennes que nos concurrents », se félicite M. Giannoni.
Soixante-quinze seraient déjà
clientes de Thales pour leurs IFE et
leur connectivité à bord. Le français sait soigner son image. Il est
devenu l’équipementier de Singapore Airlines, Emirates et Qatar
Airways, trois des compagnies aériennes les plus primées pour la
qualité de leurs services à bord. p
guy dutheil
philippe jacqué
Les édifiantes minutes du dernier
Eurogroupe sur la Grèce
A en croire le site grec d’informations Euro2day, Athènes est l’otage
du bras de fer entre le FMI et les « faucons » européens
bruxelles - bureau européen
suite de la première page
Le patron de Zhejiang Geely a
poursuivi sa stratégie de rachat et
de rétablissement d’entreprises
en 2013. Au Royaume-Uni, il a mis
la main sur le constructeur des
black cabs londoniens, London
Taxi Company, alors en faillite, et
de la start-up Emerald Automotive, un spécialiste des véhicules
électriques. Trois ans plus tard, la
London Taxi Company a connu
son premier exercice positif et
inauguré, début 2017, une usine à
Coventry, berceau de l’automobile britannique. Le groupe y pro-
duira des taxis hybrides rechargeables.
Le rachat de Proton va permettre d’élargir le territoire de jeu du
groupe chinois. « Geely veut non
seulement conquérir de nouveaux
marchés, notamment en Asie du
Sud-Est où est bien implantée la
marque malaisienne, mais il va
sans doute créer des synergies industrielles avec ses marques Volvo
et Geely », juge Namrita Chow, du
cabinet IHS Markit.
Dans la corbeille, Geely récupère
en effet un réseau de concessions
dans toute l’Asie et deux usines capables de produire près de
350 000 véhicules par an, alors
que Proton n’a écoulé en 2016 que
75 000 voitures. Outre la relance
de la marque locale, Geely utilisera
cette plate-forme pour déployer sa
marque chinoise historique.
Enfin, avec Lotus, Li Shufu va
réaliser un vieux rêve, détenir
une marque sportive, mais pas
seulement. Car le britannique est
spécialiste des châssis ultralégers.
Geely pourrait s’en inspirer pour
respecter les nouvelles normes
antipollution très sévères mises
en place par Pékin.
Désormais, Geely va offrir des
véhicules d’entrée de gamme
(Proton), de milieu de gamme
(Geely et Link & Go) et premium
(Volvo) et une offre sportive de
niche, Lotus. Bref, le groupe
n’aura bientôt plus rien à envier à
ses grands rivaux chinois et internationaux. p
L
e site grec d’informations financières Euro2day a réussi
un joli scoop ces derniers
jours, avec la mise en ligne des minutes de l’Eurogroupe, la réunion
des ministres des finances de la
zone euro, du lundi 22 mai. Une
réunion cruciale, censée déboucher sur le feu vert pour un nouveau prêt à la Grèce et des mesures
d’allégement de l’énorme dette
publique hellène. L’Eurogroupe
s’est soldé par un échec, malgré
dix heures de discussions à huis
clos. Les grands argentiers européens doivent trouver un accord
le 15 juin, sinon Athènes se retrouvera à nouveau au bord du défaut
de paiement (le pays doit plus de
7 milliards d’euros à ses créanciers début juillet).
Les minutes sont très éclairantes. Elles montrent à quel point la
Grèce est prise en otage par l’affrontement entre le Fonds monétaire international (FMI) et une série de « faucons » européens (Allemagne en tête), qui n’a plus grandchose à voir avec la crise traversée
par le pays depuis 2010.
La séance du 22 mai débute par
un état des lieux dressé par Pierre
Moscovici, le commissaire à l’économie. La Grèce, dit-il, a accompli
« 104 » des 140 « actions prioritaires » exigées par ses créanciers
dans le cadre du troisième plan
d’aide au pays (déclenché à l’été
2015), elle a réalisé « des efforts considérables ». Thomas Wieser, président des réunions préparatoires
de l’Eurogroupe, précise le calendrier. Si les ministres trouvent un
accord ce lundi, le prêt pourrait
être validé le 15 juin et le chèque
versé « dans la deuxième partie de
juin ».
Douche froide
Mais la conversation dévie très
vite. Le FMI va-t-il enfin se décider
à participer au troisième plan
d’aide ? Il hésite depuis deux ans.
En face, les Allemands, représentés par le très écouté ministre des
finances Wolfgang Schäuble, exigent sa présence, mais renâclent
sur l’allégement de la dette grecque réclamée par le Fonds.
Mais la déclaration de Poul
Thomsen, le responsable Europe
du FMI, fait l’effet d’une douche
froide. « Je suis très loin d’être en
mesure de dire à mon conseil d’administration que l’on s’approche
d’une stratégie que nous pouvons
soutenir. » Il juge encore les scénarios grecs de croissance élaborés
par la Commission trop optimistes, et les efforts des Européens sur
la dette, pas assez conséquents.
M. Schäuble insiste : « La présence du FMI est constitutive des
plans d’aide à la Grèce. Sans cela, je
devrais demander un nouveau
mandat [au Bundestag] pour un
nouveau plan d’aide et cela ne marchera pas. » Jeroen Dijsselbloem, le
président de l’Eurogroupe, tente
un compromis : « Je demande au
FMI […] de proposer un plan d’aide
à la Grèce devant son conseil d’administration. Même si les prêts [du
Fonds] ne peuvent pas avoir lieu
avant que la question de la dette
soit réglée. » M. Thomsen ne ferme
pas la porte. Mais les autres se rebiffent.
Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie, aurait préféré
de la « clarté » de la part du FMI.
« Tant que [le Fonds] n’est pas à
bord, la BCE ne pourra pas faire bénéficier [la Grèce] de sa politique de
“quantitative easing” [rachat massif de bons du Trésor]. » C’est pour
cette raison qu’Euclide Tsakalotos
refuse le compromis. Se disant
« déçu », le ministre grec des finances lance : « C’est le manque d’investissement qui explique la stagnation de l’économie grecque et, pour
changer cela, nous devons envoyer
un signal fort aux marchés. »
Les minutes démontrent que
l’Eurogroupe dispose d’un pouvoir exorbitant sur le destin de certains pays membres. On apprend
qu’il table sur une croissance grecque de 1 % sur les quarante prochaines années, qu’on y négocie
un surplus primaire (excédent public hors paiement des dettes) de
3,5 % jusqu’en 2022, puis de 2 %
après. Qu’on y organise la mise
sous tutelle budgétaire d’un pays
de 10 millions d’habitants… p
cécile ducourtieux
économie & entreprise | 5
0123
MARDI 30 MAI 2017
16 %
C’est l’ampleur de la hausse des ventes de billets de train pendant
les quatre week-ends prolongés du printemps – 1er et 8 mai, Ascension
et Pentecôte – par rapport à la même période de 2016, selon la SNCF.
Le seul « pont » de l’Ascension a vu passer 1,4 million de voyageurs
dans les gares. Un record. Ce printemps se compare toutefois
à une saison 2016 pluvieuse, ponctuée de grèves et pendant laquelle
les 1er et 8 mai tombaient un dimanche.
T RAN S PORTS
Mobilisation
des conducteurs
de camions-citernes
Les conducteurs de camions
transportant des matières
dangereuses ont repris, lundi
29 mai, leur grève déclenchée
vendredi pour réclamer une
amélioration de leurs conditions de travail. En Ile-deFrance, de « 70 % à 80 % » des
stations-service sont « en
risque de rupture de stock,
contrairement au discours
rassurant de l’Union française
des industries pétrolières »,
a affirmé Fabrice Michaud de
la CGT-Transports.
ÉN ER GI E
Total en procès pour
une explosion dans
une raffinerie en 2009
Des foies de canard dans une ferme d’Eugénie-les-Bains (Landes), le 24 janvier. REGIS DUVIGNAU / REUTERS
Dans le Sud-Ouest, la filière
foie gras redémarre
Après une deuxième crise de grippe aviaire, les éleveurs de canards
reprennent leurs activités avec anxiété. Et attendent les aides de l’Etat
gers – envoyé spécial
L
undi 29 mai, les canards
doivent retrouver leurs
« parcours », un terme
qui désigne les élevages
en plein air. Après six mois de
crise dus à la propagation du virus de la grippe aviaire, dit H5N8,
qui a conduit l’Etat à quasiment
stopper la production dans plusieurs départements (Gers, Landes, Hautes-Pyrénées, Tarn, Lotet-Garonne), la filière et ses
100 000 emplois vont donc pouvoir reprendre leurs activités.
Mais le virus, non transmissible
à l’homme et qui est porté par les
oiseaux migrateurs, a laissé de
lourdes traces. Déjà, en 2016, l’Etat
avait dû débourser 180 millions
d’euros pour combler le manque
à gagner face à l’apparition d’une
variante de l’épizootie, dénommée H5N1.
Entre l’abattage préventif des
animaux sur plus de 1 000 communes – on dénombrerait plus de
4,5 millions de palmipèdes eutha-
LES CHIFFRES
72 %
C’est la part des canards gras élevés dans le Sud-Ouest. Leur élevage est plus facile dans des régions au climat doux, à proximité
des cultures de maïs, dont ils se
nourrissent.
26 %
C’est la part de la production
nationale venant du Grand Ouest
(Bretagne, Pays de la Loire et exPoitou-Charentes). 2 % viennent
d’Alsace, où la tradition du foie
gras est ancienne.
2 MILLIARDS
C’est, en euros, le chiffre d’affaires généré par la filière en 2016.
Production et transformation
du foie gras représentent
100 000 emplois directs et indirects, selon le Cifog.
nasiés depuis le début de l’année
2017 – et les quelque 7,5 millions
d’autres qui n’ont pas été mis sur
le marché, la facture va s’élever
cette fois-ci à 350 millions d’euros.
La France, seul pays d’Europe à
opérer ces abattages préventifs,
est au chevet de la filière, mais de
nouvelles normes de biosécurité,
lors des transports ou pour le confinement des animaux en hiver,
vont être exigées.
« On vient de subir deux énormes
crises, on ne passera pas une troisième année dans ces conditions »,
résume un éleveur du Gers, qui
souhaite garder l’anonymat. Le
ton se veut plus rassurant du côté
du Comité interprofessionnel des
palmipèdes à foie gras (Cifog), le
puissant syndicat interprofessionnel qui a participé aux négociations avec le gouvernement, et
qui se fait surtout le porte-parole
des grands groupements.
Premier producteur mondial
avec plus de 35 millions de canards abattus chaque année,
l’Hexagone, en effet, s’appuie surtout sur trois grandes coopératives qui se répartissent environ
70 % du marché français et à l’exportation : Maïsadour (et ses
marques Delpeyrat et Comtesse
du Barry), Lur Berri (Labeyrie) et
Euralis (Rougié et Montfort).
De nouvelles normes
Elles fonctionnent dans un système intégré, de la naissance et
du couvage des canetons à la
commercialisation. « Nous étions
confrontés à un virus très agressif.
Les nouvelles mesures devraient
permettre de surmonter ce moment un peu difficile », veut croire
Marie-Pierre Pé, déléguée générale du Cifog.
Ces nouvelles normes et mesures, conclues après la signature
d’un « pacte » avec Stéphane Le
Foll, alors ministre de l’agriculture, viennent renforcer celles
qui avaient été prises en 2016 :
sas sanitaires sur les exploitations, zones bétonnées aménagées pour les chargements et
obligation pour les camions
d’être équipés de carnets de désinfection et d’atomiseurs pour
les nettoyer… Mais avec deux
« On en est
à 160 000 euros
de prêts bancaires
depuis 2016. On ne
survivra pas à une
troisième crise »
PIERRE PÉRÈS
éleveur dans le Gers
« nouveautés » qui ne font pas
l’unanimité dans la profession.
La première incite les éleveurs
et gaveurs à s’orienter vers la
« bande unique », c’est-à-dire vers
le regroupement en une seule
période de production, alors
qu’auparavant plusieurs bandes
pouvaient s’étaler sur une année.
La seconde imposera un confinement, ou claustration, des animaux pendant la période du
15 novembre au 15 janvier, cela
pour les préserver des oiseaux
migrateurs, pour les élevages de
plus de 3 200 animaux. En outre,
des analyses vétérinaires avant
chaque chargement des animaux
en cage devront être réalisées par
des vétérinaires.
« Une rationalisation nécessaire
comme cela se fait en Vendée par
exemple, une zone peu touchée par
le virus », pour Mme Pé ; « une pression énorme mise sur les petits éleveurs et la fin programmée des élevages en plein air », pour Sylvie Girard, de la Coordination rurale 47.
Car le H5N8 a également fissuré
l’entente cordiale qui régnait jusqu’alors entre les grandes coopératives, qui vendent à majorité à
bas prix aux grandes surfaces, et
les petites exploitations et leurs
produits de qualité destinés aux
circuits courts..
Les petits éleveurs reprochant
aux grandes coopératives d’être à
l’origine, avec la multiplication
des transports, de la propagation
du virus.
Des plaintes contre X ont été
déposées par la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne et
une quinzaine d’éleveurs afin de
savoir si ce sont seulement des
oiseaux migrateurs sauvages
qui ont importé le virus ou si
des erreurs humaines ont été
commises. Un camion de la
coopérative Vivadour aurait
transporté des animaux contaminés en provenance du Tarn
au début de décembre 2016, l’enquête suit son cours.
Sur le terrain, le redémarrage
s’opère avec anxiété. Près de Gimont (Gers), au Touget, Jacques
Candelon dit « crouler sous la paperasse des banques, des avances,
des imprimés des nouvelles normes à appliquer ». A la tête d’une
SARL qui fait travailler éleveurs et
gaveurs, il possède un abattoir et
maîtrise la commercialisation, le
tout pour environ 200 000 canards par an.
L’attente d’un vaccin
« Aujourd’hui, je dois investir plus
de 100 000 euros dans les stations
de lavage des camions, auxquels
se rajoute l’achat de nouveaux camions, d’un hangar adapté pour
les sas sanitaires, se désole-t-il.
Mais surtout on attend de l’Etat
que l’avance faite pour cette crise
soit transformée en subventions
européennes. Sinon, pour ma part,
je ne peux pas rembourser pour
l’instant. »
Autour de chez lui, « 15 à 20 %
des petits éleveurs vont arrêter »,
insiste-t-il. Les aides, c’est bien,
mais dans le milieu, c’est la nécessité de commercialiser un vaccin
qui s’impose. Un laboratoire bordelais affirme être prêt ».
Des aides qui devaient être versées avant fin mai, mais, pour certains, la dernière tranche de 30 %
de 2016 n’est pas encore tombée.
C’est le cas pour Pierre Pérès, et
ses neuf équivalents temps plein,
qui va remettre en place ses canetons mardi 30 mai, dans ses parcours vers Mirande, dans le sudest du Gers.
« Ici, on en est à 160 000 euros de
prêts bancaires depuis 2016. On ne
survivra pas à une troisième crise…
On va sécuriser à 95 %, mais on se
pose toujours autant de questions. » A commencer par celle, essentielle, de savoir si H5N8 fera
son retour l’hiver prochain. Et
sous quelle forme. p
philippe gagnebet
Le groupe pétrolier Total et
l’un de ses sous-traitants, Ortec, comparaissent à partir de
lundi 29 mai devant le tribunal correctionnel de Dunkerque après le décès accidentel
d’un salarié à la raffinerie de
Mardyck (Nord) à la suite
d’une explosion en 2009.
AÉR ON AU T I QU E
Premier vol du moyencourrier russe MC-21
Le premier prototype du futur moyen-courrier russe
Irkout MC-21, destiné à concurrencer Airbus et Boeing, a
effectué, dimanche 28 mai,
son premier vol d’essai dans
le ciel d’Irkoutsk (Sibérie).
Irkout affirme avoir enregistré
175 commandes de compagnies russes et d’une compagnie kirghize, pour cet appareil qui devrait être mis en
service en 2019. – (AFP.)
S OC I AL
Manifestation massive
à Madrid pour « la
dignité » de l’emploi
Des dizaines de milliers d’Espagnols ont participé samedi
27 mai à une « marche de la
dignité » à Madrid pour rejeter
la politique du gouvernement
conservateur, notamment la
réforme du code du travail
adoptée en 2012. – (AFP.)
Grève tournante
dans les magasins Ikea
Pour la cinquième fois en une
semaine, des salariés d’un
magasin Ikea ont fait grève
samedi 27 mai à l’appel de la
CGT pour réclamer des augmentations de salaire et un
intéressement. Après les magasins franciliens de Velizy,
Paris-Nord et Villiers-surMarne, et celui de Saint-Priest,
près de Lyon, le mouvement a
gagné l’enseigne de Thiais
(Val-de-Marne). La direction
propose une augmentation
moyenne de 1,1 %, ainsi que
1 % de prime d’ancienneté.
Artcurial et les lampes murales
de Le Corbusier
C
ent trente appliques en métal signées Le Corbusier et
provenant du site de Firminy (Loire) seront mises aux
enchères chez Artcurial, mardi 30 mai. Après Chandigarh en Inde, cette « unité d’habitation », à quelques kilomètres
de Saint-Etienne, a permis à l’architecte, comme dans la Cité
radieuse de Marseille ou celle de Rezé (Loire-Atlantique), de déployer sa volonté d’utopie. La première pierre de cet immeuble
avait été posée en mai 1965, quelques mois avant sa disparition. Le bâtiment, terminé par son adjoint, André Wogenscky,
fut livré deux ans plus tard.
Les petites appliques, en tôle de métal cintrée et laquée en gris
à l’extérieur, étaient placées au-dessus de la porte d’entrée de
chaque appartement. Elles éclairaient chaque porte de couleur
différente en réfléchissant un halo lumineux de la même
teinte. L’actuel gérant du bâtiment, l’Office public d’habitation
(OPH) de Firminy, a remplacé dans les années 2000 ces 160 appliques originales par des répliques respectant les dernières normes de sécurité.
Pour valoriser son patrimoine, l’OPH de
130 APPLIQUES
Firminy met donc en vente les appliques
Le Corbusier – il en garde une trentaine –
DE L’IMMEUBLE DE
pour financer une partie des travaux de
FIRMINY SONT
restauration et de conservation de l’immeuble du célèbre architecte. L’estimation
MISES À L’ENCAN.
est fixée de 2 000 à 4 000 euros la paire, selon les lots. L’engouement pour le design a
L’ESTIMATION VA
fait flamber les prix. Les ventes de Le CorDE 2 000 À 4 000
busier ont ainsi atteint 4,4 millions d’euros
en 2016, selon l’indice Artprice. Un peu
EUROS LA PAIRE
plus donc que Jean Prouvé (4,04 millions),
dont une dizaine de meubles (chaises, fauteuils, guéridons ainsi qu’un bureau et un bahut) seront également proposés lors de cette vente consacrée au design.
Le taux d’invendus des Le Corbusier, toutefois, s’est avéré particulièrement élevé l’an dernier (30,4 %). La maison d’enchères
tient donc à rassurer ses clients sur la provenance des lampes
murales jusqu’à présent conservées sur le site par l’OPH de Firminy. La question des faux dans le design reste un problème redoutable. Après le scandale des six faux sièges XVIIIe siècle acquis par le Château de Versailles pour 2,7 millions d’euros,
l’authenticité de plusieurs meubles de Jean Prouvé, vendus chez
Artcurial le 15 avril 2008, empoisonne toujours le marché.
Début mai, la juge d’instruction Aude Buresi a mis en examen
le marchand Eric Touchaleaume « pour contrefaçon par diffusion ». Trois confrères, François Laffanour, Patrick Seguin et Philippe Jousse, l’accusaient d’avoir mis en vente du mobilier
Prouvé de fabrication contrefaite. Une charge moins lourde a été
retenue par la magistrate. Artcurial s’est porté partie civile dans
cette affaire dès 2008. « Si nous avons été trompés par les uns ou
par les autres, alors nous voulons connaître la vérité. A ce jour, la
justice ne s’est pas prononcée sur ce dossier », déplorait le 6 avril
Nicolas Orlowski, le PDG d’Artcurial, dans un communiqué. p
nicole vulser
6 | dossier
0123
MARDI 30 MAI 2017
ISABEL ESPANOL
Des données très convoitées
T
ous surveillés. Les traces que
l’on laisse derrière soi sur le Net
– préférences idéologiques, culinaires ou sportives, achats, peines de cœur, soucis de santé… –
sont devenues une industrie
extrêmement lucrative. Selon le cabinet IDC,
le marché des données des citoyens de l’Europe des Vingt-Huit s’élevait à 60 milliards
d’euros en 2016, et devrait atteindre 80 milliards en 2020. Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Indirectement, c’est-à-dire
en tenant compte du chiffre d’affaires supplémentaire et des emplois générés par les
utilisateurs de ces informations, la valeur
de « l’économie européenne des données »
s’élèverait à quelque 300 milliards d’euros
en 2016, et pourrait atteindre 430 milliards
en 2020. C’est le pétrole du XXIe siècle, assurent les plus enthousiastes. Mais un pétrole
qui connaît ses premières marées noires.
Quelques condamnations viennent de rappeler la part d’ombre des données : celle de
WhatsApp pour avoir tenté de forcer ses utilisateurs à partager leurs données avec sa
maison mère, Facebook. Dans la foulée, celle
de Facebook pour avoir juré à la Commission
européenne, en 2014, que ce partage de
données serait techniquement impossible.
Et le 17 mai, c’est la Commission nationale de
l’informatique et des libertés (CNIL) qui
condamne Facebook pour atteinte à la vie
privée, à travers six manquements graves à
la loi Informatique et libertés, dont « la combinaison potentiellement illimitée de toutes
les données des utilisateurs… sans qu’ils puissent mettre fin au suivi massif dont ils sont
l’objet ». Les mises en cause des géants du Net
ne sont certes pas nouvelles, et les sanctions
bien modestes. Mais elles se multiplient, et
touchent aujourd’hui au cœur du système :
la collecte de ces données personnelles et
leur traitement. Les risques que Google,
Apple, Facebook ou Amazon font courir à notre société sont jugés tels qu’ils suscitent une
volonté de remise à plat musclée des règles
par les autorités. Avec pour objectif de redonner aux individus la maîtrise de leurs données personnelles, afin qu’ils sachent enfin
ce qui en est fait et qu’ils puissent donner, ou
non, leur accord de manière libre et éclairée.
Cette révision met en émoi tous les acteurs
qui vivent de cette collecte massive, souvent
à l’insu des individus, et qui suivent à la trace
leur moindre requête, like et autres partages,
pour réaliser un profilage commercial de
plus en plus fin, dans le but de personnaliser
les messages qui leur sont adressés par tous
Le business des données personnelles sur Internet
est en plein boom, mais les GAFA (Google, Apple,
Facebook, Amazon) trustent 95 % de ce marché.
Comment réguler le secteur pour protéger la vie
privée des citoyens sans tuer la poule aux œufs d’or ?
les commerçants et fournisseurs de services pullulant sur la Toile. A commencer par
les acteurs de la publicité en ligne, le plus
gros consommateur de données personnelles à ce jour. Dans un an, le nouveau règlement général européen sur la protection
des données privées, RGDP, entre en vigueur. Il impose une application beaucoup
plus stricte des droits existants, avec des
sanctions très lourdes, jusqu’à 20 millions
d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires.
UN MÉTIER QUI SENT LE SOUFRE
« Voilà qui commence à être dissuasif et va
contraindre chacun à respecter des règles
qui ne l’étaient que rarement », reconnaît
Me Alain Bensoussan, spécialiste du droit des
technologies. Et le texte apporte quelques
changements majeurs : la notion de « donnée
personnelle » est élargie à « tout ce qui permet
d’identifier directement ou indirectement les
personnes », y compris l’adresse IP de l’ordinateur et les cookies, ces petits fichiers posés par les collecteurs de données sur le navigateur des internautes pour enregistrer
leur activité. Et ces données ne pourront
plus être collectées qu’avec le consentement « libre, éclairé, explicite et univoque »
des individus. En clair, la collecte massive
opérée en douce avec un accord donné une
fois pour toutes par une case précochée,
dite d’« opt-out », et pour des finalités très
générales, c’est fini ! Désormais, l’accord devra être acquis par une case « à cocher », dite
d’« opt-in », pour des finalités précises et
claires, y compris quand les données sont
combinées avec d’autres. Il devra être révocable d’un clic, et à tout instant. Et si l’internaute n’y consent pas, l’accès au service ne
pourra pas lui être refusé.
L’inquiétude des acteurs est d’autant plus
forte que ces obligations s’imposeront à
l’avenir à toute la chaîne : du collecteur à
l’annonceur, en passant par tous ceux qui
manipulent des données personnelles pour
« toucher le bon consommateur au bon moment », dans une chaîne ultracomplexe qui
comprend aussi des e-mailers, des acheteurs
d’espace automatisés, des éditeurs de logiciels de CRM (gestion de la relation client), etc.
Cela concerne bien sûr les collecteurs de
données à l’ancienne, éditeurs, sociétés de
VPC, sociétés d’annuaires, enseignes émettant des cartes de fidélité, qui tous louent
leurs fichiers – comme Orange avec ses
19 millions d’adresses de particuliers, ou la
Fnac avec son fichier de 6 millions de clients.
Mais aussi les data brokers, ces courtiers en
données qui agrègent des fichiers et des bases
disparates pour vendre des profils à des sociétés. Comme Mediaprism, filiale de La Poste,
qui héberge les données de quelque 300 collecteurs et les croise avec ceux de l’Insee, de
sites d’e-commerce et de comparateurs Web ;
ce qui lui permet d’afficher une base de données portant sur 36 millions de consommateurs dessinés par 150 critères. Mais, surtout,
de beaucoup plus gros joueurs, comme les
américains eXelate et Acxiom ou le français
Weborama, qui créent des audiences cibles en
analysant par algorithmes les traces aspirées
sur Internet et les réseaux sociaux.
Ces data brokers sont déjà dans le viseur
de la CNIL, qui a mené 50 contrôles en 2016.
D’abord parce que les internautes ne savent
souvent rien des données utilisées par les
entreprises et de l’usage qui en sera fait. Ils
ignorent qu’ils font en réalité l’objet d’un
profilage qui n’est plus seulement sociologique, mais de plus en plus comportemental
– distinguer par exemple les bons et les
mauvais payeurs –, et qui peut être à l’origine d’une discrimination invisible. Ensuite
parce que la CNIL a pu constater « la difficulté à apporter la preuve d’un consentement éclairé, des finalités initiales de collecte
détournées lors de la combinaison avec
d’autres bases de données, ou des durées
de conservation des données beaucoup trop
longues ». Bref, le métier sent le soufre.
LE NOUVEAU
RÈGLEMENT
EUROPÉEN SUR
LA PROTECTION
DE LA VIE PRIVÉE
IMPOSERA
UNE APPLICATION
BEAUCOUP PLUS
STRICTE DES
DROITS EXISTANTS
La principale source d’inquiétude des régulateurs concerne les GAFA (Google, Apple,
Facebook, Amazon), qui dominent de la tête
et des épaules le monde du numérique.
L’effet de réseau, par lequel plus un service
est utilisé plus il a de valeur pour l’utilisateur,
a fini par tuer toute concurrence. Les GAFA
verrouillent la collecte, les algorithmes de
ciblage comportemental en temps réel et
l’espace publicitaire. Ils captent ainsi 68 % du
marché de la pub en ligne en France (77 % au
Royaume-Uni), et toute sa croissance, selon
l’Interactive Advertising Bureau (IAB), qui
fédère les acteurs de la publicité sur Internet.
Cette intégration verticale totale et fermée
aux tiers leur donne une puissance absolue.
« Le marché du data est dominé à 95 % par
les GAFA, tous les autres acteurs réunis n’en
détiennent pas plus de 5 % », confirme Alain
Lévy, PDG de Weborama, membre de l’IAB
France. « Google peut voir ce que les gens cherchent, Facebook ce qu’ils aiment, Amazon ce
qu’ils achètent », écrivait en mai The Economist, pointant cet « œil divin » sur toute l’économie mondiale. « Qu’un produit marche, et
ils piocheront dans leurs ressources quasi illimitées pour le racheter. » L’autorité française
de la concurrence doit proposer cet été une
réforme des règles de la publicité en ligne.
Mais cela suffira-t-il à ouvrir le secteur ?
Quant à la taille de ces bases de données,
est-elle encore compatible avec la protection de la vie privée ? Avec l’explosion des
traces laissées sur Internet et les réseaux
sociaux, et la combinaison des données
pratiquée par toutes les plates-formes, les
mégabases dominent le marché. « Le croisement massif de données » a un « caractère
particulièrement intrusif », souligne la CNIL
dans sa condamnation de Facebook. Et elle
poursuit : « La combinaison potentiellement
illimitée de toutes les données des utilisateurs collectées non seulement sur Facebook
mais sur des sites et applications tiers (…) est
de nature à porter atteinte à leur vie privée. »
Même des data brokers modestes sont
contraints de se lancer dans la course au
gigantisme des bases pour affiner leur profilage. La trajectoire du français Weborama
est symptomatique de la transformation du
métier. Créée en 1998, l’entreprise était à
l’origine spécialisée dans la mesure d’audience des sites, puis s’est développée dans
l’achat d’espaces. Rachetée par Alain Lévy
en 2005, elle a opéré un recentrage radical
sur l’analyse des données : « Avant, on vendait le profil avec le média, commente le
PDG. Mais le marché a évolué, et la valeur
dossier | 7
0123
MARDI 30 MAI 2017
L’Europe ayant perdu la bataille des bases de
données, c’est dans les algorithmes que de
nombreuses start-up cherchent leur voie, en
particulier en France, pays de mathématiciens et de data scientists. Ainsi de Zettafox,
créée en 2008, qui construit des profils à partir de l’historique des données personnelles
de ses clients. Point de mégabases, juste du
calcul. La start-up vend, comme d’autres
acteurs, son modèle d’« analyse prédictive »
qui « score les profils ». Mais Zettafox a aussi
développé une « analyse prescriptive », bâtie
sur des scénarios, visant à comprendre la
logique interne du comportement des clients.
« Notre objectif est d’arriver à fournir une analyse en temps réel du comportement des individus pour permettre à nos clients de changer
de stratégie aussi vite que le marché », déclare
Marc Attalah chez Zettafox.
Une stratégie qui n’efface pas toutes les
inquiétudes. Car la course à la collecte est si
stratégique pour bâtir des algorithmes et
nourrir l’intelligence artificielle que l’affaire
a pris une dimension géopolitique : « Si on
nous bloque aujourd’hui en Europe avec un
RGDP trop strict, dit Marc Attalah, on ne
pourra plus accéder à la masse de données
nécessaire pour bâtir cette nouvelle génération de services bâtis sur l’intelligence artificielle et espérer concurrencer un jour Google
et Facebook. Ils auront alors construit
une avance irrattrapable, sauf peut-être
par WeChat et Baidu, car la Chine est moins
regardante sur les questions de vie privée. »
Aussi la gestion du consentement des utilisateurs est-elle devenue de la plus haute importance. Dans ce domaine aussi, des
start-up se développent, comme la française
Crystalchain qui, selon un de ses fondateurs,
Pierre Achach, « doit permettre au consommateur de reprendre le contrôle de ses données sur un tableau de bord hébergé sur une
plate-forme en marque blanche de gestion
des consentements reposant sur la technologie sécurisée de la blockchain ». Le salut des
utilisateurs viendra autant de la technologie
que de la réglementation. p
valérie segond
#1
#2
#3
#4
@
000011010
011001001
UNE DIMENSION GÉOPOLITIQUE
Le parcours des données
000011011
010001011
ajoutée s’est concentrée dans le traitement
des données. Désormais, on vend des profils
sans le média pour aider nos clients à faire
évoluer leur stratégie autour de la compréhension scientifique du consommateur. »
Weborama crée ainsi des profils à partir de
l’analyse sémantique des mots utilisés sur
les réseaux sociaux. Il a répertorié 200 segments sur pas moins de 850 millions d’internautes (dont 300 millions aux Etats-Unis).
Son métier : vendre des profils construits
par algorithmes. Ce positionnement, qui lui
a permis de retrouver de la croissance mais
qui est très coûteux en investissements, est
le reflet d’un métier contraint de se déplacer vers toujours plus de technologie et de
plonger dans le big data.
Et ce n’est pas fini. Car les acteurs les plus en
pointe sont en passe de franchir une nouvelle
frontière : suivre les consommateurs non
plus seulement sur Internet, mais aussi dans
leurs déplacements physiques en magasins
ou quand ils interrogent des opérateurs de
centres d’appels. Et ce, en reliant toutes leurs
données à un identifiant unique, comme
l’explique Julien Hirth dans Le Data marketing (Eyrolles, 294 p., 25 €). Dans le métier,
on appelle cela du « CRM onboarding », un
service vendu par l’américain Acxiom, qui
revendique une base de plusieurs dizaines de
millions d’internautes français. Son premier
client en France ? Carrefour, qui cherchait à
compléter la connaissance de ses clients pour
mieux cibler ses offres promotionnelles et
permettre aux marques de s’adresser à eux
par son intermédiaire.
Jusqu’où ces data companies iront-elles
dans la course au gigantisme et au perfectionnement du traçage ? Parmi les internautes, beaucoup ne croient que modérément
aux promesses de respect de l’anonymat.
« Quand on dispose de tant d’informations
sur les individus, retirer les identifiants ne
suffit plus à garantir leur anonymat, considère Yves-Alexandre de Montjoye, spécialiste de la question au Data Science Institute
de l’Imperial College de Londres. Il suffit de
quelques points pour les réidentifier. Et cela,
les personnes concernées ne le savent pas.
Seules des données agrégées permettent de
garantir l’anonymat. »
Les données, matière première d’un business florissant
011001001
PARMI LES
INTERNAUTES,
BEAUCOUP
NE CROIENT QUE
MODÉRÉMENT
AUX PROMESSES
DE RESPECT
DE L’ANONYMAT
COLLECTE ET VENTE
STOCKAGE ET STRUCTURATION
ANALYSE ET INTELLIGENCE
DIFFUSION ET CIBLAGE
Données privées récoltées principalement sur Internet via des connexions
sur les sites (e-commerce et autres),
des applications, des publications sur
les réseaux sociaux et des campagnes
d'e-mailing, etc.
Intégration, hébergement et
gestion de bases de données.
Exploration (datamining)
et traitement des données
(data science) afin d'en
extraire des informations
exploitables.
Utilisation des informations
compilées pour augmenter
l'efficacité du ciblage
publicitaire, des logiciels
d'intelligence artificielle et
autres services commerciaux.
Un marché en expansion
Des compétences recherchées
CHIFFRE D'AFFAIRES DES ENTREPRISES SPÉCIALISÉES DANS
LES SOLUTIONS BIG DATA, EN MILLIARDS D'EUROS
NOMBRE D'EMPLOIS SPÉCIALISÉS EN SOLUTIONS BIG DATA, EN MILLIONS
2013
12,7
2016
9,9
6,2
5,8
3,7
3,4
129
97
2013
59,5
47,4
23
Etats-Unis
Union européenne
2016
2013
Etats-Unis
25,5
2016
2013
Union européenne
2016
Japon
NOMBRE D'EMPLOIS SPÉCIALISÉS EN SOLUTIONS BIG DATA, EN FRANCE
Japon
POSTES POURVUS
POSTES NON POURVUS
(écart entre l'offre et la demande)
NOMBRE D'ENTREPRISES PRÉSENTES SUR LE MARCHÉ, EN MILLIERS
739 000
2016
Entreprises spécialisées dans les solutions big data
154,6 146,7
23 000
A titre de comparaison, nombre d’emplois dans l’agriculture
170,4
2015
120,5
108,2
30,8
25,5
2020
77,8
2020
Le big data au service de la publicité
14,8
12,3
2016
Royaume-Uni
642 000
118,4
71,3
2016
821 000
2020
Entreprises utilisant des informations obtenues via des solutions big data
40 000
2016
Allemagne
INVESTISSEMENTS EN PUBLICITÉ PROGRAMMATIQUE*, EN MILLIONS D'EUROS, EN 2015
2020
France
1 010
6 877
513
290
12 680
Allemagne
France
Monde
POIDS DE L'ÉCONOMIE DES DONNÉES*, EN % DU PIB
Etats-Unis
3,2
2,8
2,06
2,61
2,31
2,19
1,76
Royaume-Uni
* Adaptation de la publicité au public grâce à
des algorithmes et l'analyse de big data
1,51
PART DE LA PROGRAMMATIQUE DANS L'ENSEMBLE
DES INVESTISSEMENTS PUBLICITAIRES MONDIAUX
2016
2020
Royaume-Uni
2016
2020
Allemagne
2016
2020
Union européenne
31 %
2020
2016
France
2015
50 %
2019
* Impacts économiques directs, indirects et induits
Note : Les solutions big data
englobent la production et
l'offre de produits, services
et technologies permettant
la collecte, la structuration,
le stockage, l'exploitation et
l'analyse de grands
ensembles de données
brutes pour en extraire
des informations
SOURCES « EUROPEAN DATA MARKET », IDC ET OPEN EVIDENCE POUR LA COMMISSION EUROPÉENNE, MAI 2017 ; « DATA DRIVEN INNOVATION. BIG DATA FOR GROWTH AND WELL BEING », OCDE, 2015 ; LE MARKETING
DES DATAS, JULIEN HIRTH, EYROLLES, 2017 ; LIMELIGHT CONSULTING ET MEDIAPOST COMMUNICATION ; MAGNA GLOBAL - INFOGRAPHIE ÉLISA BELLANGER, MARIANNE BOYER, LÉA DESRAYAUD, VALÉRIE SEGOND
Isabelle Falque-Pierrotin : « La fin du chèque en blanc »
présidente de la cnil et du G29, qui réunit tous
les régulateurs européens, Isabelle Falque-Pierrotin
explique les enjeux du cadre européen de protection
des données qui entrera en vigueur en mai 2018.
Que signifie ce nouveau règlement pour
les particuliers ?
C’est la fin du chèque en blanc sur les données.
Les consommateurs ne veulent plus que leurs
données soient pillées. Aujourd’hui, la dissymétrie est trop grande entre les GAFA [Google, Apple,
Facebook, Amazon] et les citoyens. Ce règlement
permet de renforcer les droits des individus par rapport aux grands acteurs économiques de l’Internet.
L’esprit, c’est de créer un marché européen des données, de donner une vision commune de la protection des données personnelles. Ce règlement s’inscrit dans une double inspiration : alléger considérablement le contrôle a priori et responsabiliser les
responsables de traitement, qui doivent prouver
qu’ils protègent correctement les données.
Mais le ciblage, qui sera plus encadré,
permet de rendre la publicité moins intrusive
et donc plus utile pour les utilisateurs…
Il y aura un équilibre à trouver entre les besoins des
acteurs et le désir des consommateurs de reprendre
la main sur leurs données. Ce n’est pas pour rien que
l’on a vu les bloqueurs de publicité se développer
fortement. Demain, nous aurons la capacité d’aller
voir ces moissonneuses de données et d’ouvrir leur
capot pour comprendre comment cela fonctionne.
Cette réglementation ne risque-t-elle pas
de nuire à la compétitivité des entreprises
européennes ?
Je ne le crois pas. Depuis l’affaire Snowden, il y a
un déficit de confiance vis-à-vis de certains services numériques. Nous sommes tous consommateurs de ces services, mais les individus demandent de plus en plus à maîtriser leurs données, toutes les enquêtes le montrent. L’Europe a fait le
choix de s’inscrire dans cette tendance et d’anticiper un mouvement qui sera mondial. Elle se donne
les moyens d’une innovation plus durable. Depuis
deux ou trois ans, on assiste au développement de
dashboards [tableaux de bord], qui permettent de
mieux paramétrer et contrôler ses données. Certaines start-up intègrent la protection de la vie privée dès la conception de leur produit ou en font un
argument de vente.
Les géants du Net n’en sortiront-ils pas favorisés par rapport aux entreprises européennes ?
Au contraire. Ce règlement remet les acteurs internationaux à égalité : même s’ils ne sont pas établis
en Europe, dès lors qu’ils ciblent un utilisateur européen, la loi européenne s’applique. D’autant que le
règlement prévoit des sanctions allant jusqu’à 4 %
du chiffre d’affaires. C’est bien plus élevé que ce qui
existe actuellement. Aujourd’hui, les amendes sont
ridicules et nous avons des discussions sans fin avec
Facebook ou Google pour savoir quelle réglementation – nationale ou américaine – doit s’appliquer.
C’est un énorme sujet de contentieux.
Les entreprises sont-elles prêtes ?
Les entreprises ne sont pas préparées. Pour l’instant, elles ont simplement identifié qu’il s’agissait
d’un coût. Elles ne se rendent pas compte que ce coût
est aussi un investissement. C’est un changement de
culture : elles doivent considérer que la protection
des données n’est plus une contrainte juridique,
mais un élément consubstantiel à leur activité. C’est
une dimension à intégrer au niveau du marketing,
des ressources humaines, de la recherche-développement, de la relation client. Elles doivent repenser
leur gouvernance, savoir si elles ont les compétences
en interne, le bon système d’information… Et, enfin,
articuler la protection des données avec la cybersécurité. Les enjeux de protection des données doivent remonter au niveau des décisions stratégiques,
être arbitrés au niveau des comités de direction.
Cela va coûter cher pour les PME-PMI…
Elles sont aujourd’hui très loin de ces problématiques. Nous réfléchissons à un outil clés en main,
un pack de conformité pour les aider.
Ce règlement signe-t-il la mort des autorités
de régulation locales ?
Pas du tout. Il vise plutôt à renforcer les autorités
nationales, qui vont pouvoir coopérer et mettre en
place des investigations communes sur certains sujets. Ce type de fonctionnement sera très nouveau
en Europe. p
propos recueillis par sandrine cassini
et martin untersinger
8 | management
0123
MARDI 30 MAI 2017
Des cadres dirigeantes mieux préparées
Pour un autre
code du travail
« Mentoring », coaching… Les entreprises accompagnent les femmes dans leur ascension
C’
est en discutant avec
la direction des ressources humaines
(DRH) que Séverine
Chaury-Dorazio a découvert le
programme « Leadership au féminin », lancé par le groupe Solvay
en 2016. Responsable juridique de
Solvay Aroma Performance, une
division du chimiste belge, elle a
participé à la deuxième session
au mois de mars, qui a rassemblé
douze femmes cadres issues de
différentes entités du groupe
pendant deux jours.
La formation porte sur l’origine
et la théorie des comportements,
comprendre leurs fonctionnements et la manière de les influencer, avec des présentations
d’outils et de techniques, et surtout des échanges et du partage
d’expériences. « J’ai pris conscience
que l’on se met soi-même beaucoup de barrières. Ces deux jours
m’ont aidée à sortir des schémas
préconçus. J’ai appris à assumer
ma position de leader en tant que
femme, à mieux gérer mes émotions, à être positive, comme les
sportifs avant un match ! » Plus
confiante, Séverine Chaury-Dorazio s’est fixé de nouveaux objectifs. « On ne change pas en deux
jours, mais cela m’a donné envie
d’évoluer, de prendre de nouvelles
responsabilités et de faire avancer
les choses avec l’équipe. »
Un quota imposé par la loi
Mentoring, coaching ou tutorat,
ces modules d’accompagnement
des cadres et des dirigeants existent depuis longtemps. Mais depuis que des cabinets de conseil
et des économistes ont constaté
que les sociétés dont l’encadrement est plus féminisé réalisent
de meilleures performances et
surtout depuis que la loi CopéZimmermann de janvier 2011 a
fixé un quota de 40 % de femmes
au sein des conseils d’administration, les entreprises adaptent leurs
programmes d’accompagnement
aux femmes ou en créent de nouveaux pour faciliter l’ascension de
cadres dirigeantes.
Axa a ainsi mis en place son
« sponsorship tandem », dans lequel un membre du comité exécutif ou du comité de management devient le mentor d’une fu-
Q
ui peut prétendre
avoir lu l’intégralité
ne serait-ce que de la
partie législative du
code du travail ? La
question, provocatrice, est posée
par une vingtaine d’universitaires issus de treize universités qui
reconnaissent ne pas avoir une
connaissance complète de cette
partie du code. « Le droit du travail en est à un stade tel que nul ne
peut le connaître, alors que chacun est tenu de le respecter », regrettent les membres du Groupe
de recherche pour un autre code
du travail (GR-PACT) qui proposent, avec l’ouvrage Proposition
de code du travail, une refonte
complète du texte.
« EMPILEMENT CHAOTIQUE »
OLIVIER BALEZ
ture cadre dirigeante pendant un
an. Lancé en 2014 au niveau mondial, le projet a été appliqué par
Axa France l’année suivante.
Trente et une « mentorees » ont
participé à la première session,
qui s’est déroulée sous forme de
rencontres régulières avec le mentor dans le cadre d’un programme
de développement de plusieurs
journées. « Ces femmes, issues du
vivier de talents d’Axa, sont proches
d’être nommées cadres dirigeantes.
Ce programme les aide à franchir
la dernière marche, à gagner en assertivité, en confiance, en exposition, en vision sur leur avenir possible. Il leur permet d’oser plus », explique Karima Silvent, DRH d’Axa
France. Alors qu’une deuxième
session s’apprête à démarrer pour
une vingtaine de femmes, 70 %
des « mentorées » de la première
ont déjà changé de poste.
Le constat est aussi positif chez
Janssen, la division pharmacie du
groupe Johnson & Johnson, qui
confie à un membre du comité de
direction le mentorat d’une vingtaine de personnes chaque semestre. Résultat : « Les mentorés
sont promus, ils changent de filia-
les ou de pays », constate Valérie
Perruchot Garcia, directrice des affaires publiques et de Janssen
France. « Pour les femmes, c’est un
accélérateur, car il les aide à avoir
confiance, à envisager leur carrière
autrement. » Là où souvent elles
hésitent à se porter candidates car
elles n’ont pas 100 % des compétences requises pour un poste, le
mentoring leur donne les moyens
de prendre un travail à responsabilités et, surtout, de l’assumer.
Pour beaucoup d’entreprises, le
problème ne porte pas tant sur
l’accélération de la carrière des cadres supérieures que sur leur recrutement en nombre suffisant
pour assurer la mixité.
« Ce qui nous aidera vraiment à
porter la part des cadres et dirigeantes à 35 % en 2020, c’est d’en
recruter assez pour alimenter le
vivier de talents, affirme Line Pélissier, directrice de la diversité
au sein du groupe Orange. Les
femmes qui sont dans ce vivier
ont déjà fait du chemin, mais il
faut les amener jusque-là et, donc,
travailler en amont. Nous devons
détecter très tôt celles qui ont envie de faire carrière et les accom-
Prud’hommes : les conseillers seront formés
L
¶
Jean-Emmanuel Ray
est professeur
à l’école de droit
de Paris-I Panthéon-Sorbonne
Chercher à concilier les parties
Au début du XXe siècle, les règles de l’art
et les usages locaux constituaient l’essentiel des règles applicables : ces magistrats
non professionnels devaient faire preuve
d’équité et de discernement (« prudentia »),
chercher à concilier les parties plutôt qu’à
trancher en désignant un vainqueur et un
vaincu, qui auraient ensuite du mal à travailler ensemble (70 % de conciliations
en 1920, contre 5 % aujourd’hui). La complexité actuelle de notre droit du travail, qui
avec les normes supranationales (Organisa-
sophy caulier
dirigé par
Emmanuel Dockès
(Dalloz, 418 pages,
32 euros)
quelques dizaines ou même de
quelques centaines d’articles »,
tout comme il s’oppose aux projets souhaitant remplacer l’essentiel de la loi par la négociation
collective d’entreprise.
En proposant une version du
code comptant 1 390 articles et environ 370 000 caractères – soit
quatre fois plus court que le texte
qu’il remplace –, les auteurs souhaitent consolider un édifice fragilisé. Ils opèrent une réduction
drastique sans porter atteinte à la
précision et la prévisibilité du
droit ni à la protection des salariés.
Ce nouveau code est également
pour eux l’occasion de proposer
les innovations nécessaires dans
un contexte économique, social et
technologique changeant, marqué
par le chômage, la précarité, l’ubérisation, la mondialisation, l’éclatement des collectivités de travail… Et peut-être que les réactions
suscitées par ce texte permettront
de faire émerger de nouvelles
idées. « Rien n’interdit d’imaginer
qu’enrichie des débats à venir une
nouvelle édition de ce projet puisse
voir le jour, plus claire et plus complète encore. » p
margherita nasi
Un rendez-vous mensuel de débats
et d’échanges sur les grandes
mutations économiques.
QUESTION DE DROIT SOCIAL
es 14 512 conseillers des 210 conseils
de prud’hommes paritaires ont un
rôle de juge de proximité. Saisi d’un
conflit individuel de travail (majoritairement un licenciement personnel), chaque
bureau de jugement compte quatre juges
non professionnels. Relevant de la section
Commerce, une vendeuse de grand magasin licenciée a par exemple en face d’elle une
autre vendeuse et une caissière (retraitée),
et côté employeurs un commerçant et un
DRH connaissant sa vie quotidienne.
Fin 2017, ces juges seront désignés pour
quatre ans, et non plus élus, par les syndicats patronaux et de salariés « en fonction de
leurs audiences respectives au niveau départemental, par organisation, section, collège
et conseil de prud’hommes ». Délicat travail
pour la CFDT qui, avec sa première place
dans le privé selon les résultats de représentativité de mars, devrait gagner environ
550 postes, et la CGT en perdre 800.
pagner. » Outre un programme de
développement individuel conçu
pour l’ensemble des manageurs,
Orange propose plusieurs accompagnements internes ou externes, destinés aux femmes
comme, par exemple, « Women
in Leadership », qui porte sur le
développement de son réseau et
l’échange de meilleures pratiques, ou les séminaires de leadership EVE, initiés par les femmes de Danone en 2009. p
Constitué en décembre 2015 en
réaction aux rapports annonçant
une modification d’ampleur du
droit du travail, le groupe d’universitaires critique les remaniements qui ont eu lieu dans ce domaine au cours des trente dernières années : « Aucune remise à
plat digne de ce nom n’a jamais
été réalisée », les lois s’ajoutant
aux lois dans « un empilement
inexorable et chaotique ».
Face à cette situation, il ne
s’agit pourtant pas d’éradiquer le
droit du travail, puisque le code
cache encore quelques-unes des
protections essentielles sans lesquelles les inégalités exploseraient. Le projet s’oppose à ceux
« qui veulent réduire le code à un
texte minimaliste, composé de
PROPOSITION
DE CODE
DU TRAVAIL,
tion internationale du travail, droit communautaire) dépasse de loin notre seul
code, exigeait de profondes évolutions.
Car, selon le rapport Rostand publié en
avril, malgré une stagnation du nombre
d’affaires nouvelles (184 096 en 2015, dont
33 277 en référé), les délais de jugement
augmentent régulièrement (vingt et un
mois en 2016, hors référé), avec des pics inquiétants dans les conseils surchargés :
trente et un mois en 2016 à Nanterre, dont
relèvent les entreprises de La Défense. Sachant que le taux d’appel a été de 68 %
en 2016 (contre 21 % pour les décisions de
tribunal de grande instance, et 15 % pour
les tribunaux de commerce), il était urgent
de professionnaliser les futurs conseillers
nommés par arrêté en décembre 2017.
La loi du 6 août 2015 est donc carrée : « Les
conseillers suivent une formation initiale à
l’exercice de leur fonction juridictionnelle (…).
Tout conseiller qui n’a pas satisfait à cette
obligation est réputé démissionnaire. »
Commune aux employeurs et salariés
pour parler la même langue (juridique),
cette formation obligatoire sera organisée
par l’Ecole nationale de la magistrature, qui
prévoit 10 000 stagiaires pour l’année 2018.
Elle comprendra cinq jours alternant
théorie et pratique : trois d’e-formation à
distance et deux dans des ateliers en régions. Au programme : organisation judiciaire, règles de déontologie (impartialité,
interdiction du mandat impératif), principes directeurs du procès, processus de
conciliation et rédaction des jugements. p
Retrouvez le compte rendu
des interventions des invités
de la séance du 24 mai.
LAURENT BERGER
Secrétaire général de la CFDT
STÉPHANE RICHARD
Pdg d’Orange
sur lemonde.fr/le-club-de-l-economie
REPRODUCTION INTERDITE
MARDI 30 MAI 2017/LE MONDE/9
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10 | dossier spécial
0123
MARDI 30 MAI 2017
F O R U M E X PAT
Choisir un pays, les ressorts d’une décision
Malgré les dénégations de certains, le contexte politique a fait baisser le nombre de candidats au départ
C
ap sur l’étranger. Sept
mille personnes sont attendues les 30 et 31 mai à
la Cité de la mode et du
design, à Paris, à l’occasion du Forum Expat, organisé par Le
Monde depuis 2013. Les bouleversements politiques ou économiques vont-ils orienter leurs choix ?
Le Brexit ou l’arrivée de Donald
Trump à la tête des Etats-Unis, par
exemple, ont-ils eu un impact ?
Sur quelque 2,5 millions de Français expatriés, 50 % le sont en Europe. C’est la destination favorite
pour réussir sa carrière à l’étranger, indique l’étude mondiale annuelle « Expat Explorer » publiée
par HSBC en janvier. Professionnellement, c’est la Suisse qui attire
le plus d’expatriés, suivie par l’Allemagne et la Suède. La Norvège,
l’Autriche et le Royaume-Uni sont
aussi dans le top 10 du palmarès
de HSBC, pour d’autres raisons.
Oslo et Vienne sont appréciés
pour l’équilibre qu’ils offrent entre la vie privée et la vie professionnelle, Londres pour ses opportunités d’acquérir de nouvelles compétences.
Mais les 26 871 expatriés interrogés pour l’étude de HSBC l’avaient
été avant le référendum du 24 juin
sur la sortie de l’Union européenne. Depuis le Brexit, l’image
du Royaume-Uni comme pays
d’expatriation s’est dégradée. L’inquiétude des 2,26 millions d’Européens, dont 300 000 Français expatriés au Royaume-Uni, s’est diffusée. Les candidats au départ ne
se bousculent plus depuis
juin 2016. De juin à septembre,
leur nombre a augmenté de
30 000, contre plus de 60 000 sur
les trois mois précédents, indique
l’institut économique Chartered
Institute of Personnel and Development (CIPD).
« C’est un défi pour les secteurs
qui ont toujours dépendu de la
main-d’œuvre non britannique et
qui sont particulièrement vulnérables au changement de politique d’immigration », commentait alors Gerwyn Davies, conseiller chargé du marché de l’emploi dans cet institut britannique.
L’étude du CIPD « Labor Market
Outlook, Views From Employers », publiée en février indique que les employeurs dépendant de la main-d’œuvre européenne rencontrent déjà des dif-
Vue sur le quartier financier de Londres Canary Wharf. BEN STANSALL/AFP
ficultés dans le commerce de
gros et de détail, dans le secteur
manufacturier, la santé, l’hôtellerie et la restauration. Les derniers
chiffres du moteur de recherche
d’emploi mondial Indeed indiquent que, depuis janvier 2017, le
nombre d’Européens cherchant
en ligne un travail au RoyaumeUni a chuté de 18 %. C’est la plus
forte baisse enregistrée depuis le
scrutin de juin 2016.
Capital confiance
Aux Etats-Unis, au cours des heures qui ont suivi l’annonce de la
victoire de Donald Trump, le
nombre de recherches effectuées
par les Américains sur Indeed
pour trouver un emploi au Canada a été multiplié par dix par
rapport aux nuits précédentes.
« Le résultat des élections a été un
tel choc que leur principale réaction a été de chercher une échappatoire », explique Jed Kolko, économiste chez Indeed. Dans les
jours suivants, sur Indeed, les recherches d’emploi aux Etats-Unis
ont baissé de 7 % à 15 % pour la
France, la Suisse, l’Italie, l’Autriche
et la Suède.
Le contexte du pays n’est pas
neutre dans le choix de la destination d’expatriation. « Mais plutôt
qu’un changement politique, c’est
l’économie et de plus en plus l’environnement qui guident le choix de
la destination d’expatriation. Face
au risque de pollution, de moins en
moins de salariés acceptent d’aller
à Pékin, par exemple », constate
Alix Carnot, directrice Expat Intelligence pour Expat Communica-
« Face au risque
de pollution,
de moins en
moins de salariés
acceptent d’aller
à Pékin »
ALIX CARNOT
directrice Expat Intelligence
Expat Communication
tion, qui ne croit ni à l’impact du
Brexit ni à celui de l’élection de
Trump sur l’expatriation.
Le désamour pour Londres est
loin d’être évident. Les Français
expatriés restent fidèles à leur
choix : « Ils sont de plus en plus
nombreux à demander la nationalité britannique », note Alix
Carnot. Quant à l’attractivité des
Etats-Unis, « on ne peut pas parler
d’impact sur l’expatriation, tout
au plus d’attentisme, car le capital
confiance des Etats-Unis n’a pas
été affecté. L’impact d’un changement économique reste marginal
par rapport à la réputation du
pays », affirme-t-elle. Quant aux
choix de l’employeur, quand l’entreprise a un besoin, elle doit le
couvrir. « Le choix de l’employeur
est guidé par le business et le coût
de l’expatriation », rappelle Olivier Angotti, avocat associé au cabinet Jeantet.
Enfin, les motivations pour partir travailler à l’étranger ne sont
pas uniquement liées à des perspectives professionnelles. Dans sa
dernière étude sur la mobilité internationale (« Decoding Global
Talent », 2014), réalisée en interrogeant près de 204 000 personnes,
le Boston Consulting Group avait
établi que la première raison d’aller travailler à l’étranger était de
« vivre une expérience personnelle ». S’imprégner d’une atmosphère internationale, voir le
monde autrement, toujours apprendre sont autant des motivations au départ qu’« acquérir une
expérience de travail ». Les PaysBas, qui, comme la Suisse, séduisent les sièges des entreprises
« pour des raisons juridiques et fiscales », rappelle M. Angotti, sont
devenus la nouvelle destination
en vogue. En 2017, les jeunes mettent le cap sur Amsterdam. p
anne rodier
Les Français de Londres dans le brouillard
Les négociations sur le Brexit dureront jusqu’en 2019. Les expatriés hexagonaux sont dans l’incertitude la plus totale
E
n interne, les institutions financières présentes à Londres abordent rarement le
sujet de manière directe. Mais tous
leurs employés le savent : elles travaillent activement sur différents
scénarios dans l’hypothèse d’un
« hard Brexit », d’un divorce qui
aurait de lourdes conséquences
sur les relations entre le RoyaumeUni et l’Union européenne. « Elles
ne peuvent pas attendre deux ans
sans rien faire, explique une manageuse bancaire. Des plans sont sur
la table. On entend ainsi parler
d’achats immobiliers dans d’autres
capitales européennes. »
Les expatriés de Londres spécialisés dans la finance devront-ils
faire leur valise ? L’incertitude domine. « Il y a beaucoup de flou,
note Nathalie, une Française âgée
de 39 ans installée à Londres. Mon
mari et moi travaillons dans ce secteur et nous ne savons pas où sera
notre emploi dans les années qui
viennent. Francfort ? Paris ? Cela
peut devenir très compliqué si l’on
nous demande de rejoindre des
capitales différentes. »
Sur la table des négociations
jusqu’en 2019, le Brexit est
aujourd’hui une réalité insaisissable pour les 300 000 expatriés
français, financiers ou non, vivant au Royaume-Uni. L’heure est
à l’attente. Si beaucoup disent
adopter le flegme britannique et
un certain fatalisme, on devine
aussi une part d’inquiétude.
« C’est très désagréable, nous ne
pouvons plus nous projeter sur le
long terme », confirme Nathalie.
Dans la communauté des expatriés, outre le départ de certaines entreprises, c’est la crainte
d’un système de visa contraignant qui alimente les discussions. « Parmi les possibilités figure l’introduction d’autorisations de travail et de titres de séjour », confirme Sophie Fischel,
juriste au cabinet Fidal.
« Le droit de rester »
De quoi voir sa présence outreManche « conditionnée à la détention d’un emploi, note Aurore, expatriée à Londres depuis une dizaine d’années. Ce serait quelque
chose de très contraignant. Cela signifierait que le jour où je n’aurais
plus de travail, mon avenir ici serait
très incertain. » « La plus grosse préoccupation des expatriés, c’est
d’avoir le droit de rester », confirme
Carole Rogers, présidente de
l’Union des Français de l’étranger
(UFE) de Grande-Bretagne.
Une préoccupation qui en
amène bien d’autres. Face à cette
incertitude, ils s’interrogent sur
l’éducation à donner à leurs enfants. Ecole française ou britannique, quelle est la meilleure stratégie pour préserver l’avenir et un
hypothétique retour en France ?
La question immobilière est également posée : « Nous venons
d’avoir un second enfant, ce serait
le moment d’acheter plus grand,
explique une expatriée travaillant
dans la finance. Mais on évoque un
risque d’effondrement des prix lié
au Brexit alors, comme beaucoup,
nous attendons. » Les plus âgés des
expatriés s’inquiètent, quant à
eux, pour leurs futures retraites.
« C’est un problème important,
pointe Mme Rogers. Un accord permet pour l’instant de changer de
pays sans perdre d’argent. Si le sys-
tème actuel était remis en cause, les
retraités seraient perdants. »
Pour tenter de « donner plus de
certitudes à un avenir incertain »,
comme le résume Aurore, un
nombre croissant d’expatriés
français se tournent aujourd’hui
vers la demande de nationalité britannique (ou, dans un premier
temps, après cinq années de présence, vers un certificat de résident permanent). « Les demandes
sont nombreuses », explique une
Française « en train de devenir britannique ». « Beaucoup d’expatriés
ayant fait leur vie à Londres ont l’espoir que les Européens déjà présents auront le droit de rester. Mais,
dans le même temps, ils restent
prudents et veulent mettre toutes
les chances de leur côté. »
L’attachement au royaume n’est
toutefois pas une règle absolue
parmi les expatriés. Jean Meyer,
par exemple, assure être à Londres
« uniquement pour le business ». Le
fondateur de l’application de rencontres Once a choisi la capitale
britannique en 2015 pour l’accès
privilégié au capital-risque qu’elle
offrait et la « présence sur place de
talents de toutes nationalités ».
Le risque, pour lui, du Brexit ?
Que la dynamique nécessaire à sa
société, notamment en termes de
ressources humaines, s’affaisse.
« Alors on partira, à Paris, Barcelone ou ailleurs, sans états d’âme,
explique l’entrepreneur âgé de
35 ans. Mais pour l’instant, on
avance à Londres, parce que, dans
une start-up, on vit au jour le jour.
Et parce que, comme tout semble
pouvoir arriver, il ne sert à rien de
faire des plans sur la comète. » p
françois desnoyers
dossier spécial | 11
0123
MARDI 30 MAI 2017
Amsterdam,
la destination
qui monte
Déjà prisés par les grandes entreprises
pour y implanter leur siège, les
Pays-Bas ont désormais les faveurs
des jeunes qui souhaitent s’expatrier
M
oins connue que
Londres ou Barcelone, Amsterdam
est pourtant en
train de se tailler une belle réputation auprès des candidats français à l’expatriation. A trois heures de Paris en train, elle dispose
de nombreux atouts pour séduire les jeunes. « Vivre à Amsterdam, c’est avoir les avantages
d’une capitale sans les inconvénients, affirme Adrien Lepert, un
Français de 30 ans qui y vit depuis sept ans. A savoir le dynamisme économique, la culture, la
vie sociale… sans la pollution, le
trafic ou le stress. J’ai l’impression
que les Amstellodamois sont vaccinés contre le stress ! »
Il a découvert cette ville par hasard, lors d’un stage en cinquième année d’école de commerce, et en est tombé rapidement amoureux. Son stage chez
Xanox, une entreprise spécialisée dans le marketing de l’affiliation, s’est transformé en contrat
à durée indéterminée. Il y restera
trois ans. Parallèlement, il crée
Keewee Media, éditeur de comparateurs de services bancaires
en ligne. Puis il travaille chez
Criteo et pour la start-up Crobox.
Depuis quelques mois, il s’est
lancé dans un nouveau projet
entrepreneurial : un software
pour site marchand.
Amsterdam favorise et soutient l’entrepreneuriat. Un écosystème dynamique s’est mis en
place pour le stimuler : espaces
de coworking, incubateurs, accélérateurs, sans oublier StartupDelta, un ambitieux partenariat
public-privé visant à faire d’Amsterdam « la capitale des start-up
de la côte ouest de l’Europe ».
Par ailleurs, « la capitale néerlandaise est très attractive pour
les entreprises en raison du coût
et de la qualité de la
main-d’œuvre, mais également
d’un taux général d’imposition
sur les sociétés réduit (25,5 %) »,
rappelle Adrien. D’autres incitations fiscales font débat, Amsterdam étant souvent considérée
comme une porte d’entrée des
paradis fiscaux en Europe. De
nombreux sièges européens
d’entreprises internationales se
sont installés à Amsterdam, tels
que TomTom, WeTransfer, Cisco
ou encore Netflix et Uber.
« Multiculturelle et tolérante »
Clara Michel, une Française de
23 ans qui s’est installée en 2015 à
Amsterdam, témoigne d’une
« ville multiculturelle et tolérante ». Après un BTS de management d’unités commerciales à
Paris, la jeune femme ne sait pas
encore si elle souhaite poursuivre ses études. A l’occasion de
vacances aux Pays-Bas, elle est
tombée sous le charme d’Amsterdam. Par Internet, elle s’est
trouvé un stage de six mois chez
Incentive Europe, une entreprise spécialisée dans l’événementiel. Son stage se transforme en CDD, puis en CDI
comme junior account manager
France et Espagne.
« Le marché de l’emploi à Amsterdam est plus accessible pour
les jeunes qu’à Paris, estime
Clara. Les employeurs sont plus
avenants. Ils jugent sur la personnalité plus que sur le diplôme. Ils
rangent moins dans des catégories qu’en France. Avec mon BTS,
je n’aurais pas eu ce poste et ce salaire à Paris », conclut-elle.
A Amsterdam.
RON HEFLIN/AP
Adrien Lepert a également
réussi à convaincre quatre ou
cinq proches de venir s’installer
dans la capitale néerlandaise, et
parmi eux son frère. « Il a trouvé
très rapidement le poste de data
scientist qu’il souhaitait. Et les
autres ont trouvé un travail en
moins de deux mois avec des salaires dans la moyenne haute,
alors qu’à Paris les salaires sont
souvent tirés vers le bas. »
Seul prérequis : avoir un bon niveau d’anglais et oser le parler.
« Au départ, j’avais quelques complexes à l’oral, mais c’est vite
passé », confirme Clara. Les PaysBas ont fait de la pratique de l’anglais une priorité. « Il n’est quasiment jamais nécessaire de connaître le néerlandais, poursuitelle. Et, si on le souhaite, la mairie
propose des cours gratuits pendant six mois, une bonne occasion de rencontrer des gens. »
Autre point fort d’Amsterdam
selon les deux expatriés : une
très bonne qualité de vie à un
coût abordable. « Les horaires de
travail sont agréables (8 h 3017 heures, avec une courte pause
déjeuner), ce qui laisse la possibilité d’avoir un bon équilibre vie
perso-vie pro », témoigne Adrien.
Par ailleurs, le temps partiel est
très répandu et sans impact sur
la carrière.
Côté transports, tout se fait à
vélo : aller au travail, faire ses
courses, sortir boire un verre. Le
logement est également plus facile d’accès qu’à Paris. Pour une
colocation, il faut compter entre
500 et 650 euros. A l’achat, le
coût du mètre carré varie entre
5 000 et 7 000 euros, contre
8 000 à 10 000 à Paris. « Même si
les prix ont bien augmenté depuis
deux ans, il est toujours plus intéressant d’acheter que de louer,
surtout qu’il existe des facilités
pour obtenir des prêts », expliquet-il. Clara, elle, espère bien acheter son appartement en 2018.
Autre avantage pour les expatriés : le 30 % « tax ruling », un
abattement qui permet, sous certaines conditions, de ne pas être
imposé sur 30 % de son salaire.
Seuls petits bémols : une météo
un peu austère, une assurance
santé assez chère, une nourriture
peu variée, des Néerlandais plus
« froids » et moins démonstratifs
que les Français… mais rien d’insurmontable et, en tout cas, pas
de quoi les faire revenir ! p
gaëlle picut
Percer la bulle de l’entre-soi
S’intégrer hors du microcosme des expatriés s’avère une riche expérience
B
arrière de la langue, différences culturelles, durée
de séjour limitée… Il n’est
pas évident de s’intégrer dans un
pays où seul un employeur vous
attend. Se retrouver entre semblables est un réflexe quasi naturel, rassurant, facilité par des associations d’expats, les réseaux
sociaux et les ambassades.
Pourtant, hors de ces cercles,
l’immersion au sein de la population locale donne une autre ampleur à l’expérience : meilleure
compréhension de l’humour, des
sensibilités, des politesses, autrement dit de la culture locale.
« Cela permet aussi d’être autonome et de ne pas toujours faire les
mêmes choses en allant là où vont
les autres expats », dit Raphaëlle
Brin. Expatriée en NouvelleZélande puis au Canada, elle enseigne le français depuis un an et
demi à Saint-Pétersbourg. « L’immersion a apporté une ouverture
d’esprit extraordinaire à mes enfants », ajoute Frédéric Domaschowski, après quatre ans à Rio de
Janeiro avec son épouse et ses
cinq enfants.
Choix stratégiques
Pour s’intégrer, il faut sortir de sa
zone de confort, s’intéresser, s’investir, à force de volonté et de patience. Mais des choix stratégiques facilitent l’intégration.
Question logement, Frédéric
aurait pu installer sa famille à
Rio, dans le condominium hypersécurisé où l’aiguillait son entreprise, mais il n’aurait été entouré que d’expats (et de barbelés). « En habitant ailleurs, avec
des Brésiliens, nous avons pu les
inviter chez nous et l’être chez
eux », témoigne-t-il.
Raphaëlle, en Russie, a noué ses
premières relations en partageant son logement. La colocation lui a permis de découvrir le
quotidien russe. « Même si je ne
parlais pas la langue, mes colocataires m’ont invitée à leurs fêtes, à
leurs anniversaires. Ça m’a permis
de rencontrer des gens que je
n’aurais pas connus autrement.
J’ai aussi appris les bases du russe,
explique-t-elle. Mais j’ai dû prendre de vrais cours pour construire
des amitiés durables. »
Le principal vecteur d’intégration, sans surprise, c’est la langue. « Dans les soirées, par exemple, je sens les gens plus intéressés
pour me parler car ils ne me considèrent plus comme “un autre
anglophone” », décrit Raji (son
prénom a été modifié), jeune architecte libanais installé aux
Pays-Bas depuis un an. Cet ap-
prentissage lui a demandé du
temps : deux cours du soir hebdomadaires, plus les devoirs,
pour atteindre le niveau B1 (utilisateur indépendant de la langue)
en une vingtaine de semaines.
Les locaux sont plus avenants
lorsqu’ils voient un étranger apprendre leur langue.
Cet effort linguistique facilite
d’autres moyens de socialisation
tels que l’engagement associatif.
Raji participe désormais au travail d’une ONG qui aide des migrants LGBT à obtenir le droit
d’asile. De son côté, l’épouse de
Frédéric s’est impliquée dans
une ONG d’éducation pour les
enfants déscolarisés des favelas.
Des expériences qui permettent
de renforcer les liens locaux et de
s’immerger pleinement dans
l’expatriation. p
théau monnet
Ils ont décidé
de ne jamais revenir
Près de deux expatriés sur trois n’envisagent
pas de rentrer dans les cinq ans
R
éalisateur de métier,
Franck Beugniet a quitté la
France en 1988. Direction
le Maroc. Au départ, il ne devait
rester qu’un an. Il n’est jamais revenu. « Le Maroc est un pays jeune,
dynamique, où il n’y a pas d’étiquettes, se félicite-t-il. Cela m’a permis d’entreprendre plein de choses
et de porter plusieurs casquettes. »
Rentrer au bercail, il n’y songe pas.
« Passé un certain temps, c’est quasiment impossible de revenir en arrière. On a perdu tous nos repères,
on est déconnecté du réel. »
Beaucoup de Français de l’étranger sont sur la même longueur
d’onde. D’après une enquête réalisée en février 2016 par My Expat,
spécialiste des transactions immobilières à distance, 46 % d’entre
eux disent ne pas envisager un retour dans l’Hexagone prochainement. Dans le baromètre publié
en 2016 par Humanis sur « Les expatriés et la protection sociale », la
part des Français qui n’envisagent
pas de revenir dans les cinq ans atteint même 64 %.
La faute à l’emploi
La faute d’abord à la situation économique actuelle. « En effet, le
marché de l’emploi est moins dynamique en France que dans la plupart des pays développés, indique
Arnaud Vaissié, PDG d’International SOS et président des chambres
de commerce françaises à l’international. Les opportunités professionnelles s’avèrent donc plus nombreuses hors de nos frontières. »
Derrière les facteurs conjoncturels se cachent aussi de vraies tendances de fond. A commencer par
l’évolution du statut des expatriés
français. « Avec l’élévation du niveau d’éducation partout dans le
monde, l’accroissement de la
concurrence et la pression des
coûts, les contrats d’expatriés et les
détachements se sont raréfiés,
constate ainsi François Barry
Delongchamps, président de
l’Union des Français de l’étranger.
Aujourd’hui, la plupart de ceux qui
partent travaillent sous contrat lo-
« Aujourd’hui,
la plupart de
ceux qui partent
sont sous contrat
local ; ils n’ont
plus d’obligation
de retour »
FRANÇOIS BARRY
DELONGCHAMPS
président de l’Union
des Français de l’étranger
cal, ce qui signifie qu’ils n’ont plus
d’obligation de retour. »
Il en va de même pour les créateurs d’entreprise qui se font de
plus en plus nombreux : ils représentaient 18 % des expatriés
en 2013, contre à peine 10 %
en 2003. David Fouré, 44 ans, fait
partie du lot. « Après avoir migré
pendant trois ans en Tunisie et en
Suisse, j’ai voulu ouvrir un centre
d’appels en France en 2007 », explique-t-il. Une réunion d’information à la chambre de commerce a
suffi à calmer ses ardeurs. « On m’a
expliqué qu’il ne fallait pas compter
se verser un salaire les cinq premières années. Un discours sûrement
réaliste mais très démotivant pour
un jeune entrepreneur. » Il s’est rabattu sur la Tunisie, le pays d’origine de sa femme. « J’ai 130 salariés,
je gagne très bien ma vie, mais à
force, je m’ennuie un peu », témoigne-t-il. Son objectif à terme ? Aller
s’installer aux Etats-Unis.
Une course à l’exotisme que tentent de réfréner de plus en plus de
grands groupes, comme la Société
générale ou Leroy Merlin. « Pour
permettre aux expatriés de se remettre dans la culture du siège et de
partager leur expérience avec les
autres salariés, il faut les obliger, à
un moment donné, à se poser. » Encore faut-il qu’ils soient prêts à
faire le deuil de leur statut d’étranger et à sortir de l’illusion que tout
est mieux ailleurs. p
élodie chermann
12 | MÉDIAS&PIXELS
0123
MARDI 30 MAI 2017
Bouygues
Telecom lance
aussi la fin des
frais d’itinérance
A partir du 15 juin, les opérateurs
ne pourront plus surfacturer
les communications en Europe
D
epuis lundi 29 mai, les
abonnés de Bouygues
Telecom peuvent enfin téléphoner partout
en Europe, envoyer des SMS et surfer sur Internet sans surcoût supplémentaire. En fonction du forfait auquel ils ont souscrit, la filiale
du groupe de BTP met à leur disposition entre 20 et 25 gigas de données chaque mois à utiliser dans
l’Union européenne (UE). Les détenteurs des forfaits Sensation
peuvent même appeler ou surfer
sur le Net depuis les Etats-Unis.
Avec ces nouvelles offres intégrant le « roaming », les frais d’itinérance facturés lorsqu’un client
téléphone ou est appelé depuis un
pays européen, Bouygues Telecom
emboîte le pas de ses concurrents.
Free (dont le fondateur, Xavier
Niel, est actionnaire du Monde à titre personnel) avait frappé un
grand coup en mars, en offrant à
ses clients voyageant dans 35 pays,
en Europe, aux Etats-Unis, au Canada, en Israël ou en Australie toutes les communications téléphoniques et 5 gigas de données.
SFR a aussi lancé des offres roaming destinées à ses clients RED,
sa marque d’entrée de gamme. Et
devrait bientôt les décliner pour
ses clients classiques.
Enfin, Orange permet à tous ses
abonnés de surfer et de téléphoner indifféremment, partout en
Europe, depuis le 18 mai. En supprimant les surfacturations des
communications en Europe, les
opérateurs se mettent avant
l’heure en conformité avec la législation européenne, qui les
oblige à supprimer à partir du
15 juin les frais de roaming.
Un processus long
Pour la Commission européenne,
c’est l’aboutissement d’un processus long de plus d’une décennie,
dont l’origine remonte à 2006
quand Viviane Reding, à l’époque
commissaire européenne de la
société de l’information, voulait
réglementer les coûts exorbitants
des communications à l’étranger.
Progressivement, les tarifs ont été
encadrés, et en juillet 2015 le Parlement européen a décidé de supprimer définitivement les frais
d’itinérance.
Les opérateurs ont bien tenté de
s’y opposer en plafonnant la mesure. En vain. « Ils sont obligés d’aller assez loin dans ce qu’ils proposent au consommateur », explique
Sylvain Chevallier, expert télécoms chez BearingPoint. La Commission s’est fixé une seule limite,
Un Club Bouygues Telecom, à Dunkerque (Nord), en avril 2016. PHILIPPE HUGUEN/AFP
celle d’éviter les abus, en empêchant un opérateur de commercialiser des forfaits à prix cassés
ailleurs que sur son propre territoire.
Pour les acteurs français, c’est un
nouveau manque à gagner. Jusque-là, « les prix avaient beaucoup
baissé, mais les usages avaient
également augmenté, ce qui leur
avait permis de maintenir les recettes », indique M. Chevallier. Si ce
dernier estime la part du roaming
à « 5 % du chiffre d’affaires mobile
grand public et entreprises des opérateurs », il n’est pas facile de connaître l’impact réel de la nouvelle
législation européenne.
Depuis longtemps, les opérateurs ne communiquent plus sur
ces recettes. « C’est tabou, car cela
permettrait de percevoir les mar-
Snap cherche déjà de nouveaux
relais de croissance
ges que cela génère », indique Dexter Thillien, de BMI Research. Seul
Orange a rendu une estimation
publique admettant qu’il perdra
130 millions d’euros de chiffre
d’affaires cette année, soit 1,8 % de
son ebidta (équivalent du résultat
brut d’exploitation) 2016.
Les conséquences varient d’un
groupe à l’autre. « Ce sont surtout
les clients entreprises qui utilisent
le roaming, moins le grand public », explique M. Chevallier. Peu
présent sur le marché entreprise,
Free a beau jeu d’offrir du roa-
ming hors UE, choisissant ainsi
d’assumer le coût de la « terminaison d’appel » auprès des opérateurs locaux. En réalité, le risque
est contrôlé dans la mesure où ses
clients voyagent moins que les
autres.
Outre les revenus générés par
les clients à l’étranger, les opérateurs français perdent aussi les recettes prélevées sur les voyageurs
venus téléphoner sur le territoire.
« Les opérateurs du sud de l’Europe, où le tourisme est important,
se sont beaucoup battus contre
cette mesure », rappelle M.
Thillien. Orange, SFR, Bouygues
Telecom et Free espèrent se rattraper en créant de nouveaux
usages. Aujourd’hui, nombreux
sont les consommateurs qui bloquent leurs données à l’étranger,
craignant une explosion de leur
facture. « Les usages sont
meilleurs quand les opérateurs intègrent une part de roaming dans
leurs offres », dit M. Thillien. Peutêtre de nouvelles perspectives en
vue pour les industriels. p
sandrine cassini
Et si votre santé devenait
un art de vivre ?
NOUVEAU
Le groupe aurait racheté une start-up spécialisée dans les drones
san francisco - correspondance
A
près les lunettes équipées d’une caméra, place
aux drones ? Selon la
presse américaine, Snap, la maison mère de Snapchat, a racheté
fin 2016 Crtl Me Robotics, une petite start-up californienne spécialisée dans le domaine. Cette acquisition, jusqu’alors restée secrète, s’inscrit dans sa stratégie de
diversification, au-delà de sa populaire application mobile, qui
permet de partager des photos et
des vidéos qui disparaissent.
Ces derniers mois, les spéculations vont bon train sur la volonté
de Snap de concevoir son propre
drone pour permettre à ses utilisateurs de prendre des clichés et de
se filmer depuis les airs. Le marché
est jugé prometteur. Selon le cabinet Gartner, les ventes de drones
destinés au grand public ont augmenté de 60 % en 2016, avec plus
de 2 millions d’unités écoulées
dans le monde. Elles devraient encore progresser de 40 % en 2017.
Mais la concurrence est déjà
forte. La société chinoise DJI, leader du marché, propose plusieurs
appareils équipés d’une caméra.
La semaine dernière, elle a présenté un nouveau modèle capable
de filmer en haute définition et
pouvant être contrôlé depuis le sol
par des mouvements de la main.
En février, le fabricant américain
de minicaméras GoPro a relancé
les ventes de son drone Karma,
après trois mois d’interruption en
raison d’un défaut de fabrication.
Réaliser des acquisitions, doit
permettre à Snap d’aller plus vite.
Avec Crtl Me Robotics, la société
met la main sur des technologies
et des ingénieurs. Selon Buzzfeed,
le montant de l’opération serait inférieur à 1 million de dollars
(895 000 euros). Fin 2016, Snap
aurait aussi mené des discussions
avec une autre entreprise américaine du secteur, Lily Robotics. Depuis, cette petite société fondée
par Français a fait faillite et fait
l’objet d’une enquête pour fraude.
Se démarquer de Facebook
En lançant un drone, Snap poursuivrait un double objectif.
D’abord, offrir à ses utilisateurs de
nouveaux types de contenus à
partager facilement sur son application, et ainsi se démarquer de
Facebook et de sa filiale Instagram,
qui ont copié son concept. Puis,
trouver un nouveau relais de croissance. « Snap est une entreprise de
photo », et non pas une simple application de messagerie, assuraitelle lors de son processus d’introduction en Bourse, début 2017.
Depuis l’automne 2016, la société commercialise un premier
produit électronique : des lunettes
de soleil intégrant une petite caméra et permettant de filmer de
courtes vidéos. Uniquement disponibles aux Etats-Unis, les ventes
des Spectacles restent faibles. Au
premier trimestre, 60 000 exemplaires ont trouvé preneur. Cela représente 8,3 millions de dollars de
recettes, soit à peine 5 % du chiffre
d’affaires de Snap.
Interrogé début mai en marge de
la publication des résultats trimestriels, Evan Spiegel, son fondateur
et patron, n’a pas souhaité fournir
d’indices sur les prochaines étapes
de cette stratégie. Outre les drones,
le groupe, qui entretient une culture du secret, s’intéresserait à la
réalité virtuelle et à la réalité augmentée. Deux domaines sur lesquels parie également Facebook.
Ce processus de diversification
est capital pour Snap, qui doit encore justifier sa capitalisation
boursière de 24 milliards de dollars. Au premier trimestre, l’entreprise a fait état de performances
décevantes, accusant une baisse
de 10 % de son chiffre d’affaires
par rapport aux trois mois précédents. De quoi susciter des doutes
sur sa capacité à grappiller du terrain sur le marché publicitaire,
face à la domination de Google et
de Facebook. A Wall Street, son action avait plongé de plus de 20 %.
Pour éviter de connaître pareille
mésaventure sur le trimestre en
cours, Snap proposerait depuis
quelques semaines des rabais et
des bonus aux annonceurs, rapporte le site Digiday. La société
chercherait en particulier à encourager les marques à utiliser sa nouvelle plate-forme automatisée, qui
ne représente pour le moment
que 20 % des impressions publicitaires. Elle mise aussi sur le récent
lancement d’émissions vidéo, en
partenariat avec des chaînes
comme NBC, ABC et ESPN. Mais
Snap a encore tout à prouver. p
jérôme marin
Vous aider à prendre soin de vous et de vos proches,
à respecter la nature et vos rythmes biologiques, à concilier médecine conventionnelle
et méthodes alternatives, tel est le pari que fait Sens & santé.
EN V ENTE CHEZ VOTRE M A RCH A ND DE JOURN AUX
remise des prix
internationaux
« le monde »smart cities,
le 2 juin,
à singapour
Villes intelligentes
La piscine
à débordement
perchée au 57e étage
du Marina Bay Sands,
à Singapour,
en juin 2014.
VIVEK PRAKASH/REUTERS
Quand l’Asie réinvente les mégapoles
Des villes-mondes jaillissent et transforment la vie quotidienne de centaines de millions de citadins
L’
Amérique est la version originale
de la modernité, nous en sommes
la version doublée ou sous-titrée »,
affirmait, avec malice, le philosophe Jean Baudrillard, dans un
essai fulgurant, L’Amérique (Grasset), publié en 1986. Le théoricien de la société
contemporaine avait sans doute sous-estimé le
grand basculement du monde qui s’amorçait
alors. Nous sommes entrés depuis dans l’ère des
« global cities » : des villes-mondes ont jailli.
Elles rivalisent d’audace sur les cinq continents,
aimantent les richesses comme les talents,
imposent leur puissance et s’affichent comme
les hérauts de la mondialisation et d’une modernité triomphante.
De New York à Singapour, de Londres à Shanghaï, de Melbourne à Bombay, de Lagos à Sao
Paulo, un chapelet de mégapoles incarne déjà
une nouvelle « société du spectacle », celle d’une
« grande transformation » à l’œuvre. Elles ont fait
des multiples mutations – démographiques,
technologiques, environnementales et parfois
même démocratiques – un grand terrain d’innovations et d’expérimentations, tous azimuts et
sans limites, qui ont commencé à bouleverser
notre vie quotidienne de citadins.
En vingt ans, les métropoles se sont davantage
transformées qu’en plusieurs siècles. « Nous
sommes seulement à l’aube d’une révolution technologique, affirme Carlo Ratti, qui dirige le plus
prestigieux des laboratoires urbains, le Senseable City Lab, à Boston, au sein du Massachusetts
Institute of Technology (MIT) ; l’Internet se
déploie désormais dans l’espace physique, réservé
autrefois aux architectes et aux urbanistes, et il va
nous permettre d’interagir avec des objets tout
autour de nous, de mille manières. Ce mouvement
puissant est en train de faire émerger de véritables
smart cities : de l’énergie à la gestion des déchets,
de la mobilité à la distribution de l’eau, de l’urbanisme à la participation citoyenne ».
Big data et intelligence artificielle
A l’appui de sa démonstration, Carlo Ratti
prend l’exemple de la voiture autonome. L’idée
avait germé à la fin du XXe siècle, elle est en
passe de se concrétiser. L’expérimentation la
plus audacieuse vient même de commencer à
Singapour. Les véhicules ont un champ de
vision égal ou même supérieur à l’homme et ils
vont transformer la vie dans la ville : « Votre voiture pourra vous conduire au travail, puis, au
lieu de dormir au garage, servira à d’autres
membres de la famille, à des voisins, ou même à
une communauté sociale avec laquelle vous la
partagerez », s’emballe Carlo Ratti, qui précise
qu’« une étude du MIT prévoit qu’entre 30 et
40 % des véhicules privés disparaîtront ». Moins
de voitures signifie des temps de transport plus
courts, des routes moins embouteillées, un
environnement plus protégé…
Cahier du « Monde » N 22511 daté Mardi 30 mai 2017 - Ne peut être vendu séparément
o
Les big data combinées à l’intelligence artificielle sont le carburant de cette transformation urbaine. Toutes ces villes se sont couvertes de capteurs. Dans un rapport sur les grandes tendances urbaines de l’année, présenté
lors du Forum Netexplo à Paris, en avril, Julien
Lévy, professeur à HEC, résumait ainsi le mouvement à l’œuvre : « Nous sommes passés d’une
phase où l’enjeu était de tout transformer en
données, à une nouvelle phase où il s’agit de
tout transformer par les données. »
Tous les champs de la vie urbaine sont
concernés. Les lauréats des prix mondiaux de
l’innovation urbaine lancés par Le Monde en
donnent la mesure. Au Nigeria, la start-up
WeCyclers (Grand Prix) a inventé un système à
la demande de collecte des déchets, grâce à une
validation par SMS et à des vélos sophistiqués.
A Singapour, la ville a conçu et développé un
système révolutionnaire de transports en
commun, fondé sur des véhicules autonomes
à propulsion électrique.
A Pittsburgh, aux Etats-Unis, l’institut de
robotique de l’université Carnegie-Mellon a mis
au point un système ultra-performant, et truffé
d’intelligence artificielle, de régulation du trafic
urbain (Surtrac, Prix Mobilité). En Inde, à Chandigarh, une start-up a lancé une plate-forme de
mise en relation de chauffeurs de cyclopousse
et de clients pour des déplacements ou des
livraisons. A Grenoble, une entreprise française,
Sylfen (Prix Energie), a réalisé une première
mondiale avec une solution innovante de stockage hybride d’énergie… Il ne s’agit pas que de
technologies. Les villes adoptent de plus en plus
volontiers des stratégies de développement
durable et elles font une place croissante à la
participation citoyenne.
Pour prendre le pouls de ces bouleversements et débattre de leurs impacts sur nos
sociétés, Le Monde organise pour la première
fois un événement prestigieux à Singapour,
laboratoire mondial des smart cities, à la Lee
Kuan Yew School of Public Policy, le 2 juin.
Une trentaine d’intervenants venus du monde
entier, ainsi que tous nos partenaires, L’Atelier
BNP Paribas, Engie, la Caisse des dépôts, SaintGobain, Keolis, Veolia et Enedis, participeront
à ces échanges ainsi qu’à la remise des Prix de
l’innovation Smart Cities.
La ville de demain s’inventera dans la
confrontation intelligente de toutes les parties
prenantes. Et en premier lieu, ses habitants : la
demande d’inclusion, de participation, d’engagement des citadins dans la coconstruction de
leur cadre de vie s’impose comme l’une des
clés de la réussite de cette transformation
urbaine. « Si une société ne construit pas de sol
sous les pieds de ses membres, remarquait
l’essayiste américain Thomas Friedman, ils
seront nombreux à vouloir élever des murs. » p
vincent giret et francis pisani
2 | villes intelligentes
0123
MARDI 30 MAI 2017
Hongkong entend rester dans la course
Supplantée par d’autres villes chinoises, la cité ultramoderne a replacé l’innovation au cœur de sa stratégie de développement
P
ionnière en modernité urbaine,
bien avant que le concept de
« smart city » ne soit même
inventé, Hongkong doit encore une
partie de sa réputation de cité ultramoderne, verticale et électrique à
son audace passée. Quand elle cassait les codes,
affichait son ambition effrénée de ville monde,
et commençait à aimanter la jeunesse mondiale
sur la rivière des Perles. D’autres villes phares
l’ont désormais supplantée. Selon l’indice mondial de l’innovation 2016, Hongkong perd
même encore trois places, chutant au 14e rang
mondial. Dans le South China Morning Post, la
députée Regina Ip y a vu un affront, une blessure d’orgueil, et la preuve ultime que « Hong
Kong avait perdu son savoir-faire ».
Ce déclassement manifeste depuis plusieurs
années a fini par susciter un sursaut politique.
Le gouvernement de la région administrative
spéciale de la République populaire de Chine a
mis les bouchées doubles et replacé l’innovation au cœur de sa stratégie de développement.
Un grand plan « smart city » est en cours d’élaboration et sera dévoilé dans le courant de l’été,
fondé sur les résultats d’une consultation publique. Plusieurs chantiers de grande ampleur ont
déjà été lancés.
Quand, dans les années 1990, Hongkong a
imaginé équiper 800 mètres de ruelles très pentues d’escalators publics et de tapis roulants,
l’idée folle a été saluée dans le monde entier. Le
matin, les escaliers et tapis roulants descendent
les travailleurs vers les bureaux en bas de la ville
et, à partir de 10 heures, ils s’inversent et remontent les piétons sans le moindre essoufflement
jusque 135 mètres au-dessus du niveau de la mer
(environ l’altitude de Montmartre).
C’est aussi à 1997 que remonte la carte Octopus : premier prototype au monde d’argent plastique, copié un peu partout depuis, cette petite
carte magnétique permit d’abord à ses détenteurs de circuler dans tous les transports publics.
Et ses applications se sont multipliées. Octopus
domine désormais le réseau des micropaiements : achats dans les 7-Eleven, les cafés, la
poste, les pressings, les chaînes de fast-food. Elle
permet d’entrer dans les parkings, les piscines
publiques ou même au champ de courses le mer-
La ville devrait disposer,
d’ici à 2019,
de 34 000 « hotspots Wi-Fi »
pour satisfaire l’appétit
insatiable des Hongkongais
pour leur téléphone
credi soir ou le samedi matin. La carte Octopus se
recharge en liquide ou automatiquement si elle
est liée à un compte en banque et peut être intégrée à une carte SIM, auquel cas ce n’est plus sa
carte mais simplement son téléphone portable
qu’il faut présenter à proximité des petits boîtiers orange Octopus pour régler ses opérations.
Le quartier de Kowloon City vu de l’International Commerce Center, à Hongkong, le 16 mai. ANTHONY WALLACE/AFP
« Conformément à nos principes d’économie
ouverte, le gouvernement a récemment permis à
treize opérateurs de “e-wallet” [paiements électroniques par le biais de son téléphone portable]
d’offrir leurs services aux Hongkongais », souligne
David Chung, vice-ministre chargée de l’innovation et de la technologie. C’est ainsi qu’à Central
(le quartier des affaires), on peut déjà acheter le
journal avec son téléphone. David Chung rappelle qu’un nouveau câble sous-marin transpacifique, d’une capacité de 120 terabytes, reliera
Los Angeles à Hongkong dès 2018. Hongkong
ambitionne de s’afficher en hub régional de télécommunications et de devenir la capitale de la
« blockchain » (un type de grand livre de comptes
dématérialisé), technologie importante des « fintech » (services financiers). La ville devrait en
outre disposer, d’ici à 2019, de 34 000 « hotspots
Wi-Fi » pour satisfaire l’appétit insatiable des
Hongkongais, qui sont, dès leur plus jeune âge,
des utilisateurs compulsifs de leur téléphone. La
plupart des opérateurs fournissent déjà de la 4G
et préparent le passage à la 5G.
Le relief très accidenté de Hongkong et son
climat subtropical ajoutent des contraintes
majeures à la gestion de cette ville qui est, en
outre, l’une des plus denses de la planète. Avec
7,3 millions d’habitants répartis entre quatre
principales îles – sur 260 au total – et une partie
continentale appelée les « nouveaux territoires », la ville-fourmilière a privilégié de longue
date l’architecture verticale – 50 000 immeubles dont près de 350 de plus de 150 mètres – et
les transports publics, utilisés par plus de
90 % de la population. Hongkong est ainsi
devenu un modèle d’efficacité en la matière.
« L’entreprise MTR [la RATP locale] n’a rien à
envier à personne en matière de performance »,
relève Ludovic Lang, le directeur des ventes et
des offres de Thales Hongkong, qui fournit
notamment à MTR ses systèmes de signalisation et de contrôle automatisé des trains.
Mécontentement de la population
« Pour être adaptées à Hongkong, nombre
d’innovations technologiques doivent être poussées à l’extrême. C’est pour cela que nous sommes
un excellent terreau pour les start-up », affirme
Charles Ng, directeur adjoint du bureau de
promotion de Hongkong auprès des investisseurs étrangers, Invest Hongkong. Il estime
qu’aucune autre grande ville de la planète n’est
embarquée simultanément dans autant de
grands projets « intelligents ». Et de citer notamment le troisième terminal de l’aéroport, qui a
l’ambition d’être le plus écologique du monde,
l’immense ensemble culturel de Kowloon, composé de plusieurs musées et salles de spectacles,
en gestation depuis vingt ans mais en train de
sortir de terre, et le projet de création d’un
second centre-ville, « CBD2 », qui devrait être
livré en 2025. CBD2 devrait doubler la capacité
actuelle de « Central », le quartier historique des
banques et des bureaux sur l’île de Hongkong,
totalement saturé. Tous ces projets, selon Charles Ng, seront truffés de nouvelles technologies.
« Etant donné notre proximité avec la provinceusine chinoise du Guandong et notre propre tradition comme centre financier et commercial,
Hongkong va mettre l’accent sur les nouvelles
technologies dans les secteurs de l’Internet des
objets, de la finance, de la santé, de la logistique et
du commerce », explique Jayne Chan, chef du
programme « Startmeup » chez InvestHK.
« Les possibilités offertes par les nouvelles technologies sont presque illimitées », observe pour
sa part Christine Loh, ministre adjointe à l’environnement, qui cite, entre autres exemples, la
mise en place de capteurs antipollution pour
verbaliser les véhicules polluants. La ministre
étudie aussi la possibilité d’utiliser des drones
pour contrôler la toxicité des fumées des
bateaux qui entrent et sortent dans le port de
Hongkong… Mais Christine Loh rappelle que
toutes ces nouvelles technologies n’ont de sens
que si elles sont tournées vers l’amélioration
du bien-être des citoyens. Or le niveau de
mécontentement et d’insatisfaction de la population envers le gouvernement s’est dangereusement élevé à Hongkong. Qui inventera une
« smart app » pour gérer la grogne populaire ? p
florence de changy
(hongkong, correspondance)
Singapour, laboratoire mondial grandeur nature
Le pays se pose en modèle du développement urbain intelligent et exporte son savoir-faire chez les géants chinois et indien
A
vec ses 4,7 millions d’habitants, la « petite » Singapour
s’est imposée comme l’un des
modèles de la smart city dans
le monde. La cité-Etat joue un rôle décisif
dans le fulgurant développement urbain
des deux géants de l’Asie, la Chine
(1,4 milliard d’habitants) et l’Inde
(1,3 milliard). Elle expérimente sur tous
les fronts, aimante les innovations et les
entreprises, séduit les clients venus du
monde entier.
Jouant en partie de sa communauté
d’origine chinoise (75 % de la population), Singapour a passé plusieurs
accords de partenariat avec la Chine pour
l’expérimentation et le développement
de villes intelligentes. C’est le cas, entre
autres, du parc industriel de Suzhou et de
l’île éco high-tech de Nanjing, l’ancienne
capitale qui compte aujourd’hui plus de
8 millions d’habitants. Les expériences
sont ensuite répliquées dans d’autres
agglomérations dont l’éco-cité de Tianjin
et la Cité du savoir de Guangzhou. Cette
méthodologie fournit une « plate-forme
permettant aux entreprises singapouriennes et chinoises de démontrer leurs
capacités en matière de technologie de
manière holistique », explique l’agence
singapourienne Infocomm.
La marque sait se vendre
Et il n’y a pas que la Chine. Pour développer son projet prioritaire de création
de 100 smart cities d’ici à 2020, le premier ministre indien, Narendra Modi,
s’est, lui aussi, tourné vers le savoir-faire
et la capacité d’investissement des Singapouriens (dont plus de 7 % sont d’origine
indienne). Singapour marque des points
quand Hongkong piétine. Géographiquement plus distante, elle s’appuie sur
le pari – fait depuis longtemps – de miser
gros sur les technologies de l’information et de la communication (TIC).
Dans des domaines plus précis, l’Etatnation se positionne comme une sorte
de laboratoire mondial grandeur nature
de la ville de demain avec des expériences avancées sur les véhicules autonomes ou la mixité ethnique par quartier
et même par immeuble. Et surtout la collecte massive des données combinée à
l’intelligence prédictive du big data est
utilisée dans tous les domaines pour
modéliser les projets, planifier les transformations et tenter d’offrir les services
les plus novateurs, qu’il s’agisse de la
fluidité, de la sécurité, du confort des
autobus ou de la localisation des crèches.
Mesure qui fait souvent peur ailleurs,
la municipalité a mis en pratique un système sophistiqué de circulation payante
dont le prix varie en fonction du trafic,
du quartier, des heures et des jours.
Fort de ce positionnement, Singapour
organise chaque année un World Cities
Summit qui a réuni, en 2016, les maires
et dirigeants de 103 villes venus de
63 pays. Autant de clients actuels ou
potentiels. La marque sait se vendre et se
vend bien. Elle sait s’appuyer sur sa communauté financière puissante et, pour la
partie mise en œuvre, sur différentes
sociétés privées dont Surbana Jurong,
présente dans le monde entier.
En 2014, le premier ministre a lancé le
programme Smart Nation placé sous la
responsabilité du ministre des affaires
étrangères, Vivian Balakrishnan, affichant l’ambition de se projeter vers l’extérieur. Vertu cardinale, le gouvernement a compris l’importance d’une
vision systémique de l’amélioration des
villes au moyen de la technologie.
A l’intérieur comme au dehors, les
Singapouriens mettent l’accent sur le
développement durable et l’attention
portée aux citoyens sous la forme de
services de qualité. Mais, au total, leur
« modèle » penche davantage du côté
« datapolis » que du côté « participolis » :
il privilégie la collection et le traitement
de données plus que la participation
effective des citoyens.
Ce modèle a une limite, soulignée par
Anthony Townsend, chercheur à l’université de New York. Dans un article
publié par la Technology Review, il défend que « l’utopie parfaitement contrôlée et efficiente d’une ville sécurisée et
intelligente peut fonctionner dans un lieu
comme Singapour. Mais elle ne fonctionnerait probablement pas à New York ou
à Sao Paulo, où les attentes en termes
de conception et de ce qui fait la vitalité d’une communauté sont complètement différentes ».
Anthony Townsend confirme ainsi
qu’il n’y a pas de modèle unique de ville
intelligente. Ce qui n’empêche pas ce
petit Etat-nation d’innover, ni de trouver
des clients dans le monde entier. p
francis pisani
villes intelligentes | 3
0123
MARDI 30 MAI 2017
En Inde, des projets
urbains gérés
par des manageurs
Le gouvernement veut construire ou réhabiliter
109 « villes intelligentes » pour améliorer la qualité de vie
L
e rêve n’a jamais été aussi éloigné de
la réalité. L’Inde veut construire ou
réaménager 109 « villes intelligentes » dans un pays géant à l’urbanisation galopante et cauchemardesque.
La moitié des 20 villes les plus polluées du monde sont indiennes et le tiers de la
population urbaine n’a pas accès à l’eau du robinet. A Delhi, seuls 17 % des foyers sont connectés au réseau d’assainissement.
Autant dire que la mission « villes intelligentes » lancée par le gouvernement indien en 2015
ne manque pas d’ambition. Objectif : « Promouvoir des villes équipées d’infrastructures de base
offrant à tous les citoyens une qualité de vie
décente, un environnement propre et un usage
de solutions intelligentes. » Le gouvernement
s’est engagé à verser un total de 6,9 milliards
d’euros aux projets sélectionnés, mais s’est bien
gardé de donner une définition précise des
« solutions intelligentes ». Les municipalités
sont mieux placées pour décider, en fonction
de leur tissu économique, de leur singularité et
de leur situation géographique. Chacune « doit
formuler son propre concept, sa propre vision, et
sa proposition d’une ville intelligente adaptée au
contexte local, à ses ressources, à ses ambitions »,
peut-on lire dans le document fixant les grandes orientations du programme.
Un immense marché
La ville d’Agra, qui abrite le Taj Mahal, veut par
exemple construire un musée consacré à l’histoire moghole pour renforcer son industrie du
tourisme. Jalandhar, d’où sont originaires de
nombreux athlètes indiens, souhaite bâtir une
cité du sport. A Jaipur, située aux portes du
désert, le plan d’urbanisme met l’accent sur la
construction de bâtiments verts, économes en
énergie et récoltant l’eau de pluie, tandis qu’à
Surate, ville côtière, la priorité est à la lutte contre
les risques d’inondation. Il n’existe pas en Inde
de modèle standard de ville intelligente.
Les projets sont sélectionnés dans le cadre
d’une compétition nationale, inspirée du
modèle de « fédéralisme compétitif et coopératif » cher au premier ministre indien, Narendra
Modi. De nombreux critères ont été retenus
pour la sélection des projets urbains, comme la
part de la production d’énergie solaire, de
10 % au minimum, l’attention portée à la mixité
sociale, la viabilité du plan de financement ou
encore le niveau de participation des riverains.
Chaque municipalité doit présenter un projet de
rénovation, de reconstruction ou de création
d’un quartier, tout en proposant la mise en place
d’au moins une solution « intelligente » pour
l’ensemble de la ville, comme un système de gestion du trafic ou le recyclage d’eau usée.
Soixante des 109 villes soutenues par le programme ont déjà été choisies. En mars, seuls
10 % des 731 projets qui ont reçu le feu vert du
gouvernement central avaient démarré ou
étaient terminés. Ces projets urbains représentent un immense marché. Une note de la Direction du trésor, publiée en juin 2015, évalue à
680 milliards d’euros les besoins indiens d’investissements en infrastructures urbaines sur
les vingt prochaines années. Tous les secteurs
sont concernés : de la mobilité urbaine à la
construction de réseaux d’assainissements en
passant par l’éclairage public ou le traitement
des déchets. De quoi aiguiser les appétits des
Les besoins indiens
d’investissements en
infrastructures urbaines
sur les vingt prochaines
années sont évalués
à 689 milliards d’euros
entreprises… à condition qu’elles investissent.
Car le gouvernement veut promouvoir les
partenariats publics-privés, une formule qui
permet d’économiser les deniers publics et de
confier la maîtrise d’œuvre à un special purpose
vehicle, un organisme à l’abri des lenteurs et
des méandres de l’administration indienne,
composé des représentants de la municipalité
et des investisseurs.
« La ville indienne manque d’objectifs. L’initiative d’un corridor Delhi-Mumbai [Bombay], où le
gouvernement a voulu développer sept villes intelligentes dans six Etats, a progressé parce qu’elle est
pilotée comme une entreprise où les projets sont
supervisés par un PDG », estimait Anil Menon,
chargé des communautés intelligentes et connectées chez le géant américain des télécommunications Cisco, dans le quotidien Times of India.
Des villes ou des quartiers gérés comme des
entreprises par des manageurs ? L’argument fait
mouche auprès des urbanistes. « Les projets se
sont développés au prix de l’exclusion, les
migrants pauvres des zones rurales y sont mal
accueillis, les villes sont sous la férule d’une élite
locale et le développement urbain est concentré
sur les agglomérations urbaines géantes », note
Anil Kumar Vaddiraju, chercheur à l’Institut du
changement économique et social de Bangalore.
Confier la gestion des projets urbains à des partenariats public-privé pourrait accélérer le processus de discrimination vis-à-vis des plus pauvres
en transformant la ville en de gigantesques centres de production économiques. A Indore ou
Bhubaneswar, plusieurs bidonvilles ont été rasés
et les familles n’ont pas toutes été relogées.
Immeubles en construction dans la ville nouvelle de Greater Noida, censée décongestionner
New Delhi et ses 17 millions d’habitants, à 25 kilomètres de là. CHANDAN KHANNA/AFP
Même si les 109 villes nouvelles doivent
inclure dans leurs projets la réhabilitation de
bidonvilles ou l’inclusion de familles pauvres,
les budgets alloués à cette ambition sont souvent minimes. Le projet de création des villes
nouvelles « ne prend pas en compte tous ceux
qui composent un espace urbain, dénonce
Bhanu Joshi, chercheur au Center for Policy
Research de Delhi. Rentabiliser les terrains en y
construisant des enclaves chics ne suffit pas à
faire une ville inclusive, viable ou intelligente ».
En matière d’urbanisme, l’intelligence consiste
en Inde à concevoir des villes consommant le
minimum de ressources environnementales. Le
nombre de citadins pourrait augmenter de
500 millions d’ici à 2050, ce qui signifie que
l’Inde devra construire l’équivalent de deux Singapour chaque année. Or plusieurs mégapoles
comme Bangalore ou Chennai (Madras) sont
déjà menacées par un épuisement des nappes
phréatiques. Nombre de leurs habitants sont
ravitaillés par des camions-citernes qui vont
chercher l’eau dans les zones rurales avoisinantes. Les entreprises technologiques se positionnent sur ce marché dans l’espoir d’y vendre une
« intelligence » des données qui permettrait un
usage optimal de ces ressources. Des capteurs
pourraient par exemple alerter les autorités sur
les fuites de canalisations d’eau, ou allumer les
éclairages publics seulement en cas de passage
de piétons ou de véhicules.
Et si la ville intelligente du XXIe siècle ne devait
pas être « naturelle » ? A rebours du modèle des
mégapoles énergivores, le célèbre architecte et
urbaniste Indien Romi Khosla plaide pour la
création de milliers de « villes naturelles » autonomes, « abritant une multiplicité de cultures
locales, possédant chacune une identité et un
mode de fonctionnement unique qui les protègent de l’homogénéisation de la mondialisation
et du changement climatique ». Ces nombreuses
villes de taille modeste seraient une alternative
aux mégapoles pour répondre aux défis de l’urbanisation. Un idéal qui n’est pas si éloigné de
celui de Gandhi, lequel proclamait que l’Inde
« existait dans ses villages ».
Quel que soit le chemin emprunté, l’Inde ne
va pas échapper à l’impératif de planification.
Or il est fréquent que les routes soient tracées et
construites après que les bâtiments soient sortis de terre, que les urbanistes arrivent après les
promoteurs. Les optimistes font le pari que la
planification supplantera un jour le développement anarchique. p
julien bouissou
(new delhi, correspondance)
Les villes chinoises font le ménage
Pour lutter contre la surpopulation urbaine et la pollution, la République populaire veut faire émerger des cités satellites
A
cculées par leur croissance
rapide et des défis à la hauteur
de leur population, les villes
chinoises tentent de faire le
ménage. L’urbanisation accélérée a été,
au côté des exportations, le moteur du
développement du pays depuis l’avènement de l’ouverture économique au
tournant des années 1980.
Les zones urbaines n’occupaient que
7 000 km2 du territoire chinois en 1981
mais couvraient 49 000 km2 en 2015. Leur
nombre a bondi de 193 à 653 sur ce même
laps de temps. Attirés par les offres d’emploi, les Chinois ont massivement quitté
les campagnes. En 1978, alors que le père
des réformes, Deng Xiaoping, s’installait
au pouvoir, seuls 170 millions de Chinois
vivaient en ville, contre plus de 750 millions en 2015, soit plus de 56 % de la population. Le Parti communiste entend poursuivre ce mouvement pour que la population urbaine dépasse les 60 % dès 2020.
Les résidents de ces agglomérations tentaculaires en subissent les maux : pollution de l’air et de l’eau, quartiers mal
connectés au réseau de transports en
commun, embouteillages interminables.
Ce sont autant de citoyens exigeant de
leurs responsables politiques des réponses à leurs préoccupations. Dès 2014, le
premier ministre, Li Keqiang, déclarait
ouverte une « guerre contre la pollution ».
Projets peu rationnels
Cette émulation nourrit une concurrence entre dirigeants locaux : ils veulent
être ceux qui auront su faire émerger
leurs villes du smog, sous l’œil impatient
de l’Etat-parti, qui craint, avec ces nappes
de pollution, de s’aliéner les nouvelles
classes moyennes. Sous Xi Jinping, la direction du Parti s’est engagée à mettre en
place avant 2020 une « urbanisation d’un
nouveau type », centrée sur l’humain et ne
mettant pas en péril l’environnement.
Cet effort débute autour de Pékin. Avec
pour objectif affiché d’endiguer la croissance de la population de la capitale. Elle
devra être stabilisée à 23 millions d’habitants en 2030, contre déjà 21 millions
aujourd’hui, pour améliorer l’air que
respirent ses habitants et désengorger la
ville. Pour y parvenir, la République populaire veut faire émerger de nouvelles cités
satellites. Ainsi, une partie des services
administratifs de la capitale déménageront bientôt à Tongzhou, à 23 km à l’est de
la Cité interdite. Au même moment, le
président Xi Jinping prévoit de créer une
ville nouvelle, Xiongan, à deux heures de
route au sud de Pékin, dans une région de
mines et de métallurgie.
Les initiatives précédentes ont accouché de projets peu rationnels. En 2006, le
président d’alors, Hu Jintao, qualifiait
d’« aussi précieux que l’or » un projet
d’éco-cité dans le nord-est du pays, à Caofeidian, sur les rives du golfe de Bohai.
Projet qui, malgré 83 milliards d’euros
dépensés pour bâtir un port en eau profonde et gagner des zones constructibles
sur la mer, se traduit aujourd’hui par des
usines à l’abandon, des tours d’habitation vides et une montagne de dettes.
De même, un projet d’éco-cité conçu en
collaboration avec le Royaume-Uni au
nord de Shanghaï, Dongtan, n’est jamais
sorti de terre. Une autre à Tianjin (nordest), pensée avec l’appui de Singapour,
peine à se remplir.
Les Français s’y essayent à leur tour
dans le centre de la Chine, à Wuhan,
grosse métropole de plus de dix millions
d’habitants sur le fleuve Yangzi, où sont
installés les principaux sites de production des constructeurs automobiles
issus de l’Hexagone dans l’empire du
Milieu. Le quartier de Caidian doit y être
bâti comme un modèle de « ville durable », avec une architecture à taille
humaine, des voies de circulation auto-
routières et ferroviaires développées,
mais, à l’échelon inférieur, des ruelles
adaptées aux piétons et aux cyclistes.
Keolis, EDF, Suez et d’autres grandes entreprises françaises espèrent être du projet. Si celui-ci aboutit, ils le voient déjà en
modèle pour d’autres villes émergentes.
Autre tendance, peut-être plus prometteuse que la planification risquée de
nouveaux districts dont il est difficile de
prédire s’ils sauront attirer la population
ou resteront vides, celle de la rationalisation de l’existant. La ville chinoise de demain se veut « intelligente ». Un exemple
improbable se trouve dans la poussiéreuse Yinchuan, ville de deux millions
d’habitants entre le fleuve Jaune et le
désert de Gobi, qui s’est dotée de poubelles munies de panneaux solaires fournissant l’énergie permettant de compacter les déchets et d’informer les
éboueurs de leur remplissage. p
harold thibault
4 | villes intelligentes
0123
MARDI 30 MAI 2017
Songdo, la mégalo
Aseptisée, cette première smart city sud-coréenne n’a pas connu le succès
espéré et attire surtout des familles aisées, séduites par la qualité des services
Sept prix mondiaux
de l’innovation urbaine
Le Monde décerne sept prix mondiaux de l’innovation urbaine
Smart Cities. Un jury international
de 17 personnes – experts, urbanistes, sociologues, journalistes,
spécialistes de l’innovation et de la
ville – a récompensé les meilleurs
projets parmi plus de 200 candidatures venues des cinq continents. Ces prix seront remis
à Singapour, le 2 juin, à l’occasion
d’un événement international
organisé par Le Monde à la Lee
Kuan Yew School of Public Policy.
GRAND PRIX LE MONDE
- L’ATELIER BNP PARIBAS
WeCyclers, Lagos (Nigeria).
Ce projet, développé par l’entreprise WeCyclers, vise à améliorer la
collecte des ordures ménagères au
Nigeria, grâce à des vélos modifiés,
adaptés au transport et à la collecte
des déchets, et à un système de
demande et de validation par SMS.
Le projet répond ainsi à des enjeux
écologiques et sanitaires majeurs.
Songdo, en Corée du Sud, a été bâtie sur un polder de 600 hectares gagné sur la mer Jaune.
CHRISTIAN SCIENCE MONITOR/GETTY IMAGES
N
ous sommes venus ici parce que
c’est neuf et propre. » Park
Seon-mi, mère de famille rencontrée à la terrasse d’un petit
restaurant dans l’un des cinq
shopping malls de Songdo, première smart city de Corée du Sud installée à une
soixantaine de kilomètres à l’ouest de Séoul sur
la commune d’Incheon, ne semble pas déçue de
son choix. « Ici, les prix de l’immobilier sont
40 % moins chers qu’à Gangnam [quartier branché du cœur de Séoul] », confirme Kim Songjoo, autre mère de famille venue habiter,
en 2015, au 48e étage d’une des tours « parce que
la vue est belle et que la ville est moins dense que
Séoul ». Les activités de loisirs au bord de la mer
l’attiraient également.
La satisfaction affichée peine pourtant à
masquer les limites d’un projet lancé en 2003
au travers d’un partenariat public-privé avec le
géant de la sidérurgie Posco et l’américain Gale
International, dans la première zone économique spéciale de Corée du Sud (il y en a
aujourd’hui une quarantaine). Il s’agissait de
créer un véritable « centre d’affaires en Asie du
Nord-Est », attirant des investissements du
monde entier et offrant une qualité de vie inégalée, servant de modèle à exporter. Le président Lee Myung-bak (2008-2103) l’a intégré
Souffrant d’être à près de deux
heures de transport de Séoul
– même si un projet de ligne
à grande vitesse est dans
les cartons –, Songdo n’a attiré
que 58 entreprises étrangères
comme concept de ville durable dans son projet de croissance verte. Songdo abrite d’ailleurs
le siège de l’Institut global de la croissance
verte, un organisme onusien.
Bâtie sur un polder de 600 hectares gagné sur
la mer Jaune et qui aura coûté 40 milliards de
dollars (36 milliards d’euros) en 2022, la ville
offre un tableau contrasté, ses buildings de
verre et d’acier dominés par la North East Asia
Trade Tower de 305 mètres se dressant au
milieu d’une vaste friche en attente de nouvelles constructions.
Au fil des travaux, deux autres zones ont été
intégrées, Yeongjong, autour de l’aéroport
international d’Incheon, et Cheongna. Avec
250 000 habitants (dont 120 000 à Songdo), ce
« triangle d’or » compte moins de la moitié du
nombre d’habitants espéré au lancement du
projet. Les larges avenues qui le traversent sont
globalement vides. Les 25 km de piste cyclable
également. Il n’y a ni musée ni cinéma.
Souffrant d’être à une heure quarante-cinq de
transport de Séoul – même si un projet de ligne
à grande vitesse est dans les cartons –, Songdo
n’a attiré que 58 entreprises étrangères. Il y a
également des sociétés coréennes, comme
Samsung Biologics, qui profitent d’une partie
des avantages fiscaux initialement réservés
aux groupes étrangers.
Pour autant, Songdo attire essentiellement de
jeunes couples aisés avec enfants. C’est moins
cher que le cœur de Séoul, mais inaccessible au
Coréen moyen. Les employés de l’Incheon Free
Economic Zone (IFEZ, organisme gérant les
investissements et les services) travaillant à
Songdo avouent ne pas pouvoir y résider.
Aseptisée et sans âme, la ville présente un
visage différent des villes coréennes. Pas de
pauvres, pas de vendeurs de rue, pas de personnes âgées. Des stars, comme l’actrice Kim
Nam-joo, ont quitté Séoul pour s’y installer.
Car Songdo attire par l’éducation. Internet est
partout et le quartier abrite plusieurs écoles
internationales, principalement Chadwick
International, établissement américain proposant des cursus à près de 35 000 dollars l’année.
Des universités comme Yonsei (privée) à Séoul
ou celle de Gand (Belgique) y ont ouvert un
campus. L’université de Normandie s’y intéresserait. Un projet mené par SparkLabs, qui
finance des innovations liées au développement de l’Internet des objets, est en cours.
Songdo, c’est aussi une ville sous étroite surveillance : 500 caméras assurent un quadrillage
total pour réguler la circulation, détecter les
comportements « suspects ». Même l’ouverture
d’une plaque d’égout est immédiatement
signalée au centre de gestion de l’IFEZ, dans
l’une des tours de Songdo. « Nous travaillons en
étroite collaboration avec la police, mais les données ne sont pas conservées plus de trente
jours », assure Kim Jong-won, de l’IFEZ.
Sur l’aspect environnement, la ville, dont le
nom signifie « île des pins » et qui se dresse sur
le littoral autrefois connu pour la richesse de sa
faune ornithologique, compte 32 % d’espaces
verts, contre 21 % à Séoul. Un système de
collecte des déchets ménagers a permis de supprimer les poubelles et les camions-bennes,
76 % des déchets seraient ainsi retraités. Les
réseaux permettent de gérer au mieux la
consommation d’électricité.
Mais l’électricité vient de l’extérieur, comme
pour toutes les villes de Corée, c’est-à-dire principalement de centrales à charbon. « Il y a des
odeurs bizarres parfois, qui viennent des usines
des villes voisines, note Park Seon-mi. Et on n’est
pas à l’abri de la pollution venue de Chine. » « Les
bâtiments sont tout en transparence et il est
impossible d’ouvrir les fenêtres, observe son
amie Hong Ji-hyeon. L’été et l’hiver, la clim fonctionne à fond. Je me demande si je ne consomme
pas plus qu’avant. » Elle-même n’avait pas vu le
lien entre smart city et environnement. « Pour
moi, c’est juste numérique et, sur ce point, ce n’est
pas très différent de Séoul ». p
philippe mesmer (songdo, envoyé spécial)
PRIX MOBILITÉ
Surtrac Intelligent Traffic,
Pittsburgh (Etats-Unis).
Surtrac est un système de régulation de trafic pour la ville de
Pittsburgh conçu par l’institut
robotique de l’université
Carnegie-Mellon. Ce système doté
d’une intelligence artificielle
produit des données prédictives
et permet ainsi de coordonner
les feux rouges. Il fluidifie le trafic
et réduit en moyenne de 25 %
les temps de déplacement, et de
20 % la pollution.
1er accessit : The Ultimate Public
Transport System, Singapour.
Système de transport en commun
révolutionnaire, fondé sur des
véhicules autonomes à propulsion
électrique.
2e accessit : Niteroi Urban Mobility
Operation Center, Niteroi (Brésil).
Projet développé par l’entreprise
française Engie et la ville de Niteroi
pour fluidifier la circulation
à travers un centre de régulation
innovant.
PRIX ÉNERGIE
Sylfen pour les « smart energy
hubs », Grenoble.
Cette entreprise a développé une
solution innovante de stockage
hybride d’énergie. Une première
mondiale qui permet de stocker,
sous forme d’hydrogène, l’électricité produite localement, puis de
la restituer. Sylfen a déjà remporté
cette année le prix européen
Le Monde - Smart Cities dans cette
catégorie.
Deux accessits ex aequo :
The MEU Project, Lausanne
(Suisse).
Cette plate-forme développée par
l’Ecole polytechnique de Lausanne,
permettant de visualiser la
consommation énergétique
d’une ville, dans sa globalité, par
quartier, ou même par bâtiment.
BeeBryte’s App, Singapour.
Application visant à réduire de
40 % la facture d’électricité des
usagers, par un système de régulation en temps réel et de stockage
de l’énergie.
PRIX INNOVATION URBAINE
Jugnoo, Chandigarh (Inde).
Cette application, développée par
la start-up Jugnoo, met en relation
chauffeurs de cyclopousse et
clients, pour des déplacements
ou des livraisons dans 40 villes
indiennes. Elle compte déjà plus
de cinq millions d’utilisateurs.
1er accessit : Vehicle Crowed-Sourced Infrastructure and Weather
Monitoring Pittsburgh (Etats-Unis).
Dispositif mis au point par l’université Carnegie-Mellon permettant une inspection optimale des
routes grâce à une caméra embarquée sur les camions-poubelles.
2e accessit : Lyon Living Lab
Confluence, Lyon.
Ce projet développé par la Métropole
de Lyon permet d’enregistrer en
temps réel de nombreuses données :
température, CO2, présence de personnes dans une pièce, éclairage, etc.,
dans le but de réguler la consommation énergétique. Déjà lauréat cette
année du prix européen Le Monde Smart Cities dans cette catégorie.
PRIX PARTICIPATION CITOYENNE
Le projet pédestre,
Curridabat (Costa Rica).
Développée par la municipalité de
Curridabat dans le cadre d’un projet
citoyen, cette application recense les
obstacles rencontrés dans la rue par
les personnes handicapées : trottoirs
mal agencés, rampes d’accès
manquantes, etc.
1er accessit : myResponder mobile
application on a cardiac arrest
strategy, Singapour.
Application mobile permettant
aux utilisateurs de signaler à un
centre hospitalier une victime d’un
malaise cardiaque et la localisation
du défibrillateur le plus proche.
2e accessit : Ileau (Interventions locales en environnement et aménagement urbain, Montréal (Canada).
Projet de coopération entre plus de
40 partenaires environnementaux,
sociaux, régionaux, publics ou
privés visant à réduire les îlots de
chaleur urbains et à verdir certains
espaces.
PRIX HABITAT
Récipro-Cité, Lyon.
Entreprise d’ingénierie du lien
social, Récipro-Cité a inventé un dispositif qui permet le développement
d’activités collaboratives, la mutualisation de matériels et l’échange
de services entre les habitants d’un
immeuble ou d’un quartier, à travers
l’association Chers voisins et une
Maison des projets. Récipro-Cité
a déjà remporté cette année le prix
européen Le Monde - Smart Cities
dans cette catégorie.
1er accessit : Habiter l’infini, Paris.
Ce projet, développé par le cabinet
d’architecte Arkhenspaces, propose
un nouveau modèle d’habitat, avec
un grand nombre d’espaces mutualisés et une sphère intime modulable.
Déjà lauréat cette année du prix
européen Le Monde - Smart Cities
dans cette catégorie.
2e accessit : Vivienda social con
subsidio techo, Yanamayo (Pérou).
Projet visant à impliquer les communautés paysannes du Yanamayo
dans la construction de leurs
nouveaux logements.
PRIX ACTION CULTURELLE
Salon 1861, Montréal (Canada).
Projet de restauration de l’église
Saint-Joseph de Montréal, porté par
la société de gestion immobilière
Quo Vadis, en partenariat avec trois
universités, les habitants du quartier
et des ONG. L’église a été transformée
en espaces amovibles à l’usage des
habitants : espaces de coworking, restaurants, salles de conférence ou de
spectacle, entrepreneuriat social, etc.
1er accessit : iDiscover App & Map,
Hongkong (Chine).
Application développée par la société
Urban Discovery destinée aux touristes en quête d’authenticité.
2e accessit : La Cité du vin, Bordeaux.
Nouveau musée permettant l’immersion du visiteur dans le monde
viticole, à l’aide notamment d’un
boîtier intelligent et multimédia.
Membres du jury : Francis Pisani
(président), Benjamin Blandin, Pilar
Conesa, Karine Dognin-Sauze,
Véronique Fournier, Vincent Giret,
Martine Jacot, Francis Jutand, Claire
Legros, Lydia Lim, Bruno Marzloff,
Marion Moreau, John Rossant,
Gwendolyn Regina, Saskia Sassen,
Michel Sudarkis, Louis Treussard.
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