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Le Monde 22442 2017

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Voyage dans le
COSMOS
Le Big Bang et
l’origine de l’Univers
JEUDI 9 MARS 2017
73EANNÉE– NO 22442
2,50 €– FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
La théorie la plus ambitieuse
jamais pensée
LE BIG BANG ET L’ORIGINE
DE L’UNIVERS N°11
UNE COLLECTION PRÉSENTÉE PAR HUBERT REEVES
Ecole primaire : les projets
des candidats passés au crible
EN VENTE UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE
Politique
Macron recrute
ses représentants
aux législatives
▶ L’extrême droite,
▶ François Fillon et
▶ Emmanuel Macron,
▶ Des spécialistes
la droite et la gauche
ont des projets radicalement différents mais
qui restent classiques
Marine Le Pen proposent
un retour aux apprentissages fondamentaux :
lire-écrire-compter
Benoît Hamon et JeanLuc Mélenchon prônent
la diminution du nombre
d’élèves par classe
analysent ces deux visions
de l’école, qui, à leur sens,
manquent d’originalité
PAGE 1 2
Le président d’En marche !
souhaite avoir des candidats dans les 577 circonscriptions, les 11 et 18 juin
prochain. Il doit se livrer
à un exercice d’équilibre,
tant ses supporteurs
viennent d’horizons
différents, et à un subtil
dosage entre députés
sortants et nouvelles têtes
PAGE 1 0
Etats-Unis
Smartphones,
télés : comment
la CIA espionne
LES VISAGES
DE FRANÇOIS FILLON
WikiLeaks a mis
en ligne, mardi 7 mars,
8 761 documents qui
détaillent plusieurs
dizaines de programmes
d’espionnage industriel
de la CIA
▶ Portrait du candidat
de la droite sorti vainqueur,
ce week-end, de l’affrontement avec son propre parti
CAHIER ÉCO – PAGE 8
▶ Ses proches décrivent
un homme à la vie
compartimentée,
un personnage aux
multiples facettes et secrets
1
ÉD ITO R IAL
PAG ES 18-19
Lors de son meeting
à Aubervilliers,
le 4 mars.
PHILIPPE WOJAZER/REUTERS
Energie
Vers un nouveau
choc pétrolier
après 2020 ?
Irak
Les yézidis
de Sinjar, otages
des factions kurdes
Présidentielle
Le logement au
cœur des fractures
françaises
CAHIER ÉCO – PAGE 4
PAGE 6
PAGE S 1 6 - 1 7
Culture
LVMH s’offre
un nouveau
musée à Paris
Bernard Arnault a obtenu
LE REGARD DE PLANTU de la Ville la concession
du Musée des arts et traditions populaires, fermé
depuis douze ans.
L’architecte Frank Gehry
va rénover le bâtiment,
qui devrait rouvrir en 2020
CULTURE – PAGE 2 1
Fait divers
Affaire Pastor,
un vénal
assassinat
CORÉES :
ATTENTION
DANGER !
LI R E P . 28 ET N OS
I N F OR M A T I ON S P .4
ÊTRE
AMOUREUX
C’EST BIEN,
ÊTRE
ACCOMPAGNÉ
C’EST
MIEUX.
Pourquoi Hélène Pastor
a-t-elle été tuée ?
« Le Monde » a obtenu
l’ordonnance de renvoi
aux assises
PAGE 1 4
Algérie 200 DA, Allemagne 3,00 €, Andorre 3,00 €, Autriche 3,10 €, Belgique 2,70 €, Cameroun 2 100 F CFA, Canada 5,20 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 100 F CFA, Danemark 33 KRD, Espagne 2,90 €, Finlande 4,50 €, Gabon 2 100 F CFA, Grande-Bretagne 2,40 £, Grèce 3,00 €, Guadeloupe-Martinique 2,90 €, Guyane 3,00 €,
Hongrie 990 HUF, Irlande 2,90 €, Italie 2,90 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,70 €, Malte 2,70 €, Maroc 17 DH, Pays-Bas 3,00 €, Portugal cont. 2,90 €, La Réunion 2,90 €, Sénégal 2 100 F CFA, Slovénie 2,90 €, Saint-Martin 3,00 €, Suisse 3,90 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,10 DT, Turquie 11,50 TL, Afrique CFA autres 2 100 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Des Pakistanais attendent de pouvoir faire leur demande d’asile dans la « zone de transit » de Röszke, en Hongrie, en mars 2016. GREGOR MAYER/DPA PICTURE-ALLIANCE/AFP
La Hongrie veut enfermer tous les migrants
Le cas d’Ahmed H., Syrien condamné à dix ans de prison, symbolise la dérive sécuritaire de Viktor Orban
REPORTAGE
L
budapest - envoyé spécial
es chiens ne cessent
d’aboyer dans la cour enneigée. A l’intérieur d’une
cellule de la prison de Budapest, Ahmed H. demande à son
gardien de desserrer les menottes
qui lui scient les poignets. Ce quadragénaire syrien est décorateur
de métier. Il jouit du statut de réfugié depuis neuf ans à Limassol,
sur l’île de Chypre, où il s’est marié
et a eu deux filles, âgées de 6 et
7 ans et demi.
Le 13 novembre 2016, un tribunal hongrois a fait de lui l’unique
migrant jamais condamné en première instance pour terrorisme
dans le pays. Il a écopé de dix ans
de prison ferme pour avoir jeté
trois projectiles en direction de la
LE CONTEXTE
INQUIÉTUDES
Le Haut-Commissariat des
Nations unies pour les réfugiés
estime que l’établissement par
la Hongrie de la détention systématique des demandeurs d’asile
viole ses obligations vis-à-vis du
droit international. Toutes les
personnes entrées légalement
dans le pays, y compris les enfants, seront incarcérées dans
des conteneurs entourés de
barbelés le temps que leur demande de protection soit étudiée. L’ONG Human Rights Watch
a demandé à la Commission
européenne de se saisir de cette
provocation, dont Viktor Orban
se sert pour tester la réaction
de Bruxelles à la suite de l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, que le premier
ministre hongrois avait saluée.
police, participé à une émeute et
traversé illégalement la frontière,
devenant le symbole d’un pays en
train de se barricader.
Alors que les personnes entrées
clandestinement comme lui sont
déjà massivement condamnées à
l’enfermement, Viktor Orban, le
premier ministre souverainiste,
vient de faire adopter par le Parlement, mardi 7 mars, la mise en détention systématique de tous les
demandeurs d’asile entrés, eux,
légalement en Hongrie dans des
« zones de transit » aux frontières
serbe et croate. Cette mesure avait
été supprimée en 2013 sous la
pression de l’Union européenne
et du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
Si, officiellement, cette surenchère vise à empêcher les migrants de gagner l’Allemagne ou
l’Autriche une fois leur demande
d’asile déposée, elle va surtout
conduire à la désertion progressive des requérants. Seules
345 personnes ont osé se présenter en Hongrie depuis le 1er janvier.
Cul-de-sac
Concernant Ahmed H., le tribunal
semble avoir rendu son verdict en
fonction de la culture de naissance et de la religion de l’accusé.
Dans son jugement, il a estimé
par exemple « qu’en conséquence
de ses origines, [sa] socialisation
s’était déroulée dans un système
de normes différentes » et que
donc, son comportement pouvait
représenter « des caractéristiques
autres que celles acceptées socialement par nous ». Il a aussi vu l’accusé comme étant un « dangereux fanatique religieux, un fidèle
sincère des enseignements du Coran » parce qu’il avait « approfondi
ses études » du livre sacré des musulmans et était « membre de l’organisation religieuse Tablighi Jamaat », un mouvement sunnite
ayant pignon sur rue.
Les demandeurs
d’asile entrés
légalement dans
le pays seront
désormais mis
en détention
dans des « zones
de transit »
Avoir été au mauvais endroit au
mauvais moment : voilà peutêtre le seul crime commis par ce
Syrien pratiquant, qui a nommé
sa fille aînée Maria pour faire
plaisir à son épouse chypriote,
également citoyenne britannique et chrétienne. Avoir voulu
prêter main-forte aussi : c’est
pour sortir ses parents sexagénaires, son frère et des neveux de
l’enfer d’Alep qu’Ahmed H. a
vendu sa voiture afin d’amasser
de l’argent et de prendre la route
empruntée par des centaines de
milliers d’autres.
« Ma famille avait entendu l’appel d’Angela Merkel [à l’été 2015, la
chancelière allemande a déclaré
que Berlin accueillerait les Syriens se présentant sur son territoire] », explique-t-il. « Ma mère
est presque aveugle et diabétique,
elle voulait que je l’aide. Sur les téléphones, on disait que l’Allemagne allait envoyer des bateaux sur
les côtes turques pour sauver les
réfugiés. J’ai donc retrouvé mes
proches à Istanbul. Mais un papier scotché sur la porte du consulat allemand y attendait les migrants. Dessus, il était écrit en
arabe : “Tout ce que vous avez entendu est faux”. »
Déçu, Ahmed H. décide alors
d’accompagner les siens dans le
périlleux voyage jusqu’à la « terre
promise ». Personne ne sait nager.
Il faut payer les passeurs pour re-
joindre la Grèce et crapahuter
une quinzaine de jours sur la
route des Balkans. A aucun moment, le groupe n’entend dire
qu’un petit pays, appelé la Hongrie, est sur le point de fermer sa
frontière. Lorsqu’il se présente
enfin au poste de Röszke, côté
serbe, face aux barbelés de l’espace Schengen, Budapest vient
de changer de politique. Le
16 septembre 2015, des centaines
de migrants se retrouvent coincés dans un cul-de-sac. Ils implorent les forces de l’ordre de les
laisser passer. Au bout de quelques heures, des affrontements
éclatent. La police hongroise emploie des gaz lacrymogènes. Ahmed H., comme des dizaines
d’autres personnes, lance ce qu’il
trouve sur le sol : des bouteilles
en plastique vides, des pierres et
du matériel de camping.
« Comme j’étais l’un des rares à savoir parler anglais, des réfugiés
m’ont demandé de faire la médiation, se remémore-t-il. On m’a
donné un petit haut-parleur. On
était épuisés, après avoir marché
aussi longtemps. »
Au bout de quelques heures, les
migrants forcent le passage, malgré la décision toute fraîche de
Budapest de pénaliser toute traversée sauvage de la clôture. Les
parents d’Ahmed H. compteront
parmi les premiers Syriens condamnés au titre de ces changements législatifs. Ils resteront eux
aussi plusieurs mois en prison.
Leur fils, matraqué comme le
reste de la foule, sera le seul à être
inculpé pour terrorisme.
Un « privilège » justifié par son
rôle de leader, selon György
Bakondi, le conseiller gouvernemental pour la sécurité nationale. « Ce Syrien a affirmé que si
l’on n’ouvrait pas la frontière pour
laisser passer les migrants, alors
ces derniers allaient s’attaquer
aux forces de l’ordre. Il a encou-
ragé les autres et menacé les autorités hongroises au travers de son
haut-parleur. Puis l’attaque a eu
lieu et certains policiers ont été
blessés. » Pour le gouvernement
hongrois, le jugement rendu
dans la petite ville de Szeged est
donc proportionné. L’article 314
du code pénal, très vague, selon
lequel toute personne qui tente
de « forcer une institution étatique à faire ou ne pas faire quelque
chose » se rend « responsable d’un
acte de terrorisme », n’a pas été
abusivement interprété.
« Des cas tranchés à la chaîne »
Ce n’est pas l’avis de l’avocat
d’Ahmed H., Balazs Sebok. « J’espère qu’en appel, la justice reviendra sur la notion de terrorisme,
énonce-t-il. Car mon client nie
avoir voulu s’en prendre aux forces de l’ordre. Lors du procès, il n’a
pas été prouvé qu’un seul des ustensiles qu’il a lancés ait pu toucher un policier. »
Aron Demeter, observateur au
procès pour Amnesty International, affirme que la sentence a été
prononcée après cinq jours
d’audience et sur la base du témoignage d’une vingtaine de policiers. « Leurs déclarations étaient
floues et contradictoires, soutient-il. Des images de télévisions
montrent qu’Ahmed H. a essayé de
calmer les migrants et s’est interposé entre les forces de l’ordre et la
foule. Mais elles ont été refusées
Entré
illégalement
en Hongrie en
septembre 2015,
Ahmed H. a été
condamné pour
terrorisme
par le tribunal, malgré l’insistance
de l’avocat. »
Théoriquement, l’article 314
pourrait s’appliquer aux hooligans éméchés qui commettent régulièrement des actes de violence
après les soirs de match. Mais cela
n’a jamais été le cas. « Pour nous,
ce qui arrive à cet homme est donc
le meilleur exemple d’une mauvaise application de la lutte antiterroriste, dénonce Julia Ivan, la
directrice d’Amnesty International en Hongrie. Sur le papier, la
justice est bien sûr indépendante.
Mais concernant la crise des réfugiés, on peut constater une application extrêmement stricte du
code pénal, qui colle au discours de
fermeté du gouvernement, car ce
dernier parlait justement d’actes
de terrorisme pour qualifier la volonté des migrants d’entrer sur le
territoire, à l’été 2015, donc avant
que plus de 3 000 procédures ne
soient enclenchées pour des gens
qui ont traversé illégalement la
frontière. Des cas sont tranchés à
la chaîne, en quarante-huit ou
soixante-douze heures. C’est contraire à la convention de Genève et
au droit européen. »
Contrairement aux demandeurs
d’asile qui sont encore présents en
Hongrie, les parents d’Ahmed H.
ont pu filer à temps vers l’Allemagne, après avoir effectué leur peine
de prison. A Hanovre, ils se sentent coupables d’avoir dû appeler
au secours. Mais ils ont obtenu la
protection à laquelle ils ont droit.
C’est au moins une source de réconfort pour leur fils oublié en
chemin. Maintenant que les armes se sont tues à Alep, que tous
les siens sont désormais en sécurité, Ahmed H. voudrait revoir la
mer. Ne pas rester le dernier Syrien
en Hongrie. Car quand il pose les
yeux sur les murs trop proches de
sa cellule, il dit ressentir le besoin
vital de scruter l’horizon. p
blaise gauquelin
international | 3
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Vladimir Poutine amorce une phase de « dégel »
La libération anticipée de prisonniers politiques permet au chef du Kremlin de soigner son image
moscou - correspondante
C
es derniers jours en Russie, le mot « dégel » s’est
répandu à la vitesse de
l’éclair sur les radios et
sur Internet, non pour célébrer
l’arrivée prochaine du printemps,
mais la libération anticipée de prisonniers. Pour « raisons humanitaires », Vladimir Poutine a signé,
mardi 7 mars, un décret graciant
Oksana Sevadisti, 46 ans, condamnée pour « haute trahison » à
sept ans de colonie pénitentiaire.
En 2008, juste avant le début de la
guerre russo-géorgienne, cette
vendeuse résidant à Sotchi avait
envoyé un SMS pour décrire ce
qu’elle voyait passer, comme tout
le monde, sous ses yeux : un train
de blindés faisant route vers
l’Abkhazie, territoire proclamé
autonome depuis.
La partie n’est pas finie pour son
avocat, Evgueni Smirnov, qui réclame l’acquittement et la réhabilitation de sa cliente, poursuivie
des années après le maudit message, destiné à l’un de ses amis
géorgiens par ailleurs membre
des services de sécurité – ce qu’elle
ignorait. Jugée en mars 2016, elle
fut expédiée derrière les barreaux
dans la région d’Ivanovo, à 250 kilomètres au nord-est de Moscou,
avant d’échouer à la prison de Lefortovo, dans la capitale russe. Du
moins, l’espoir est-il permis. Car le
pardon présidentiel, rarissime, intervient après d’autres libérations
dont celle d’Ildar Dadine, qui figurait, comme Oksana Sevadisti, sur
la (longue) liste des prisonniers
politiques en Russie établie par
l’ONG russe de défense des droits
de l’homme Memorial.
En parallèle, Dmitri Boutchenkov, le dernier détenu de Bolotnaïa – lieu de rassemblement à
Moscou des grands défilés de protestation contre M. Poutine à l’hiver 2011-2012 –, a quitté sa cellule
le 2 mars pour être placé en résidence surveillée. Rouslan Sokolovski, « chasseur » de Pokémon
dans une église accusé « d’extrémisme et d’outrage » et incarcéré
depuis le 28 octobre, l’avait précédé de peu, le 13 février, dans
cette voie. « A la veille de l’élection
présidentielle de 2018, les autorités
se débarrassent de ces injustices
évidentes », soulignait, mardi,
dans son éditorial le quotidien
économique Vedomosti.
« Signaux envoyés à l’étranger »
Le premier signal d’un vent libérateur a été perçu le 26 février avec
la remise en liberté d’Ildar Dadine,
premier citoyen russe condamné
en vertu de la loi de l’été 2014 punissant sévèrement toute manifestation non autorisée. L’opposant s’était posté tout seul avec
une pancarte, à plusieurs reprises,
non loin du Kremlin. Condamné
après appel à deux ans et demi de
colonie pénitentiaire en Carélie
(nord-ouest), cet homme de
32 ans sans casier judiciaire avait
pu informer sa femme de la maltraitance dont il faisait l’objet. De-
« On ne peut
pas parler
d’amélioration,
mais plutôt
d’un changement
de tactique
du pouvoir »
PAVEL CHIKOV
président de l’ONG Agora
vant l’émoi soulevé par ces révélations, il avait ensuite été transféré
dans une autre prison.
La Cour suprême a fini par statuer sur le fait que le jugement
avait été abusif et a ordonné sa réhabilitation, ainsi que le droit de
percevoir des dommages et intérêts. Une décision exceptionnelle
dont vient aussi de bénéficier
Evguenia Tchoudnovets, incarcérée en colonie pénitentiaire à Nijni Taguil, dans l’Oural. Libérée
lundi 6 mars, trente jours avant la
fin de sa peine, cette jeune institutrice de maternelle âgée de
32 ans avait été condamnée à cinq
mois de prison par un tribunal de
la région de Kourgan, en Sibérie,
pour avoir posté sur son compte
VKontakte (l’équivalent russe de
Facebook) une vidéo de trois secondes considérée par les juges
comme de la « pornographie infantile ». Mme Tchoudnovets avait
en réalité voulu témoigner de
son indignation après avoir découvert cette vidéo dans laquelle
des éducateurs d’un camp d’été
se moquaient d’un enfant nu.
« Le nombre d’affaires pénales
politiques a cessé d’augmenter, cependant on ne peut pas parler
d’amélioration, mais plutôt d’un
changement de tactique du pouvoir sur fond d’affaiblissement des
protestations »,
note
Pavel
Chikov, président d’Agora, une association russe de juristes et
d’avocats, très engagée dans les
procès à connotation politique.
Dans une longue tribune publiée, mardi, par le site d’information RBK, ce dernier relève
que ces libérations interviennent
avant l’élection présidentielle de
2018, tout comme celles de l’opposant Mikhaïl Khodorkovski,
des membres du groupe Pussy
Riot ou des militants de
Greenpeace avaient eu lieu
en 2013 avant les Jeux olympiques de Sotchi. « Les destinataires
de ces signaux, poursuit Pavel
Chikov, ne sont pas forcément à
l’intérieur du pays, mais à l’étranger. » Dans le contexte de turbulence internationale, ajoute-t-il,
« les pas soudains vers la démocratisation vont ajouter à l’incertitude et, par conséquent, le
Kremlin obtiendra un avantage
tactique (…). Le nombre de partisans du président russe ne fera
qu’augmenter ». Il reste cependant cent deux prisonniers politiques sur la liste de Memorial en
attente du dégel. p
isabelle mandraud
L’Ukraine attaque
la Russie devant la Cour
internationale de justice
Kiev accuse Moscou de persécuter les Tatars
de Crimée et de soutenir le « terrorisme »
la haye - correspondance
L’
affrontement entre la Russie et l’Ukraine s’est déplacé, lundi 6 mars, devant la Cour internationale de justice de La Haye. Ni Moscou ni Kiev
ne reconnaissant la juridiction
obligatoire de la Cour (qui prévoit
sa compétence automatique pour
tout conflit les opposant),
l’Ukraine a lancé, mi-janvier, une
double procédure visant à accuser
la Russie de violer les conventions
– dont elle est signataire – sur le financement du terrorisme et sur
l’élimination des discriminations
raciales.
Les débats sur le fond pourraient
prendre des années, mais, dans
l’immédiat, l’Ukraine demande
aux juges de prendre des mesures
d’urgence : ordonner à la Russie de
stopper son soutien aux séparatistes du Donbass, et cesser les discriminations, notamment à l’égard
des Tatars de Crimée. « La Russie
met en œuvre sa politique étrangère sans égard pour la vie humaine », a dénoncé Olena Zerkal,
vice-ministre des affaires étrangères de l’Ukraine, selon laquelle l’intensification récente des bombardements dans l’est du pays prolonge une situation « dangereuse
et imprévisible ». Depuis le printemps 2014, la guerre s’enlise dans
l’est du pays et a déjà fait plus de
10 000 morts.
Conflit « tragique »
Pour Mme Zerkal, les tactiques russes « comprennent le soutien au
terrorisme et aux actes de discrimination raciale, ainsi que la propagande, la subversion, l’intimidation, la corruption politique et les
cyberattaques ». Et, assure Harold
Koh, l’un des avocats de Kiev, l’approvisionnement en fonds et en
armes de « groupes illicites » se
poursuit durant les audiences.
En face, le directeur juridique du
ministère des affaires étrangères
russe, Roman Kolodkine, dénonce
une procédure politique, visant à
« stigmatiser une partie importante de la population ukrainienne » et « à qualifier la Russie de
terroriste et persécutrice ». Kiev
évoque un soutien aux terroristes,
Moscou parle de rebelles qui, « face
à la haine antirusse, ont demandé
l’autonomie » et affirme que la convention sur le financement du terrorisme n’a pas été violée, qu’elle
ne peut s’appliquer « au seul motif
qu’un Etat a décidé de qualifier certains groupes de “terroristes” ».
La Russie assure également que
les armes viennent « des arsenaux
hérités par l’Ukraine de l’armée soviétique en 1991 » et seraient tombées aux mains des rebelles. Le
conflit est « tragique », fait valoir
un autre représentant du ministère des affaires étrangères russe,
et il y a eu « des violations du droit
humanitaire de part et d’autre ».
Autre argument avancé par la
partie ukrainienne : le drame du
MH17 est bien un acte terroriste et
« une attaque contre l’humanité »,
selon son représentant, qui prévient que des lance-missiles
comme celui qui a permis d’abattre l’avion de ligne de la Malaysia
Airlines en juillet 2014, au-dessus
du Donbass, entraînant la mort de
ses 298 passagers, pourraient de
nouveau entrer en action. En face,
Moscou marche sur des œufs.
L’enquête pénale est toujours en
cours, et la Russie en rejette les premières conclusions selon lesquelles le lance-missiles a été acheminé depuis son territoire. « Si on
doit prendre en compte ces preuves,
dit Ilia Rogatchev, un diplomate
russe, on ne peut prouver qu’il y
avait l’intention de financer un acte
intentionnel contre un avion civil. »
Si l’Ukraine ne demande pas à la
Cour de se prononcer sur sa souveraineté sur la Crimée, elle dénonce
les discriminations contre les Tatars, dont certains « ont disparu,
ont été enlevés », tandis que des
élus « ont été exilés ». Et le professeur Koh de rappeler que les Tatars
ont déjà subi « des exils de masse
du régime stalinien » en 1941. La
Russie y répond par des statistiques, affirmant qu’ils n’ont pas fui
la péninsule en masse. Pour ses
avocats, jusqu’à février 2014, date
du retour de la Crimée dans le giron russe, la minorité a toujours
été discriminée, même après l’indépendance de l’Ukraine, en 1991.
Les juges commenceront à délibérer à partir de jeudi, et leur décision sur d’éventuelles mesures
d’urgence devrait être rendue
dans les prochaines semaines. p
stéphanie maupas
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4 | international
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Brexit : les Lords
infligent un nouveau
revers à Theresa May
Les Etats-Unis tentent d’apaiser
les inquiétudes chinoises
La Chambre haute veut donner son avis
sur le résultat des négociations avec l’UE
Pékin appelle de nouveau à l’abandon du système antimissile en Corée du Sud
washington, pékin -
londres - correspondant
A
prendre ou à laisser. La
Chambre des lords britannique a refusé, mardi
7 mars, d’être réduite à ce dilemme
lorsque, dans deux ans, un accord
sur la sortie de l’UE aura été négocié. Ses membres ont infligé un
nouveau camouflet à Theresa
May, qui veut minimiser le droit
de regard du Parlement pour garder les mains libres, alors qu’elle
s’apprête à engager la procédure
de divorce avec les Vingt-Sept. La
première ministre a accepté que
Westminster soit consulté en fin
de négociation, mais dans le cadre
d’un vote couperet : si le Parlement venait à refuser l’accord conclu avec Bruxelles, le Brexit aurait
lieu sans filet, dans les pires conditions pour les Britanniques.
L’amendement des Lords prévoit un « véritable vote », autrement dit un droit de veto sur le résultat de la négociation. En cas de
vote négatif, le gouvernement devrait retourner discuter à Bruxelles pour parfaire l’accord. Cette disposition, défendue par des travaillistes, des libéraux-démocrates
et plusieurs lords conservateurs, a
été approuvée par 366 voix contre
268 à la Chambre haute, composée
de membres non élus. Ce vote ne
devrait pas empêcher Mme May de
respecter son calendrier et d’activer, d’ici à la fin mars, l’article 50
du traité de Lisbonne qui engage la
procédure de sortie de l’UE. Mais
venant après un autre vote hostile,
le 1er mars, sur un amendement
exigeant des garanties pour le
droit au séjour des 3 millions
d’Européens expatriés au Royaume-Uni, le coup de sang des paisibles lords confirme le refus de certains parlementaires d’abdiquer
leur pouvoir de contrôle.
Les 48 % d’électeurs qui ont voté
contre le Brexit, le 23 juin 2016,
« ont le droit d’être entendus », a
plaidé Michael Heseltine, ancien
vice-premier ministre conservateur, présentant le vote des Lords
comme « le début de la contre-offensive ». En face, David Davis, le
ministre chargé du Brexit, a qualifié de « décevant » l’approbation
de l’amendement, accusant certains lords de vouloir « mettre en
échec » le résultat du référendum.
Division des conservateurs
Selon le gouvernement, un veto
parlementaire sur l’accord avec
l’UE « compromet l’intérêt national » en liant les mains de Mme May
et en affaiblissant sa position. Il
l’empêcherait de menacer de quitter la table des négociations. En
outre, selon Downing Street, l’immixtion de Westminster inciterait
les Vingt-Sept à proposer un accord défavorable, dans l’espoir de
saboter au final le Brexit. La première ministre assure que « pas
d’accord est mieux pour le Royaume-Uni qu’un mauvais accord »,
rhétorique parfois interprétée
comme du bluff et qui semble laisser ses concitoyens sceptiques. Selon un sondage du quotidien The
Independent, seuls 25 % des Britanniques soutiendraient une sortie
de l’UE « sans relations futures établies » avec le bloc continental.
Le projet de loi doit revenir le
13 mars devant la Chambre des
communes qui, en première lecture, l’avait adopté sans ces réserves. Les députés devraient refuser
de voter les modifications et avoir
le dernier mot. Mais le vote risque
de mettre en lumière la division
des conservateurs. Une vingtaine
de députés tories menacent de
soutenir les amendements des
lords. Theresa May, qui ne dispose
que d’une mince majorité, devrait
être sauvée par les travaillistes qui,
en majorité élus dans des circonscriptions pro-Brexit, ne veulent
pas contrarier leurs électeurs. p
philippe bernard
AFGHAN I STAN
Un hôpital militaire
attaqué à Kaboul
Des hommes armés, dont l’un
au moins était déguisé en médecin, ont attaqué, le 8 mars,
un hôpital militaire proche de
l’ambassade des Etats-Unis à
Kaboul. Selon les autorités, les
insurgés se sont retranchés,
dans la matinée, à l’intérieur
de l’hôpital Sardar Moham-
mad Daud Khan, un établissement de 400 lits qui reçoit
des soldats afghans blessés
au combat. Alors que l’assaut
durait encore et avait déjà fait
plusieurs morts, un porte-parole taliban affirmait « ne pas
avoir d’informations », laissant
ouverte la possibilité d’une
revendication par un groupe
rattaché à l’organisation
Etat islamique. – (Reuters.)
correspondants
L
e déploiement dans la
nuit du lundi 6 au mardi
7 mars par les Etats-Unis
du système de défense antimissile Thaad (Terminal High Altitude Aera Defense) en Corée du
Sud marque une nouvelle étape
dans la crise sur la péninsule coréenne. Cette mise en œuvre anticipée répond aux nouveaux tirs
de missiles auxquels a procédé
Pyongyang dans la matinée de
lundi. Quatre engins ont été lancés vers la mer du Japon en violation des résolutions de l’ONU, et
trois se sont abîmés dans la zone
économique exclusive nippone.
La Corée du Nord a prétexté des
tirs d’entraînement. Le Conseil de
sécurité des Nations unies a stigmatisé, mardi dans un communiqué, un « comportement de plus en
plus déstabilisant ». Une réunion
d’urgence était prévue mercredi
matin à New York.
A Pékin, tôt dans la journée de
mercredi, lors de la grande conférence de presse qu’il tient une fois
par an en marge de la session parlementaire chinoise, le ministre
des affaires étrangères chinois,
Wang Yi, a proposé, comme première étape pour une sortie de
crise, que la « Corée du Nord suspende ses activités nucléaires et
tirs de missiles en échange d’une
cessation des manœuvres militaires entre la Corée du Sud et les
Etats-Unis ». Ces manœuvres
« Foal Eagle », qui ont lieu chaque
année, ont débuté le 1er mars et
durent jusqu’au 30 avril. « Notre
priorité », a insisté le chef de la di-
Le porte-parole
du secrétaire
d’Etat a souligné
la vocation
« défensive »
du système
Thaad face
à Pyongyang
plomatie chinoise, est d’« allumer
un signal rouge et de forcer ces
deux trains [Corée du Sud et EtatsUnis d’un côté, Corée du Nord de
l’autre] à freiner » afin d’éviter une
« collision frontale ».
Cette proposition, toutefois,
reste peu crédible en l’absence de
garanties apportées par Pékin sur
tout engagement hypothétique
de la Corée du Nord à abandonner
aussi subitement ses ambitions
nucléaires.
Radars
M. Wang a bien reçu à Pékin, le
28 février, à la suite des précédents
essais balistiques de Pyongyang, le
vice-ministre des affaires étrangères nord-coréen, Ri Kil-song, mais
la teneur réelle de cet entretien n’a
pas été dévoilée. Il doit accueillir
dans la capitale chinoise Rex
Tillerson le 18 mars, après les étapes de ce dernier à Tokyo et à
Séoul, pour le premier déplacement du nouveau secrétaire d’Etat
américain en Asie du Nord-est.
M. Wang s’est montré très ferme
sur le Thaad. Celui-ci est le « plus
grave problème » pour les relations entre la Corée du Sud et la
Chine, a-t-il expliqué, car il « sape
la sécurité stratégique » chinoise
en raison des capacités de détection de ses radars, qui vont audelà de la Corée du Nord. Son déploiement est un « mauvais
choix », et la Corée du Sud pourrait bien se retrouver « moins en
sécurité » qu’auparavant. M. Wang
a appelé Séoul à « cesser ce déploiement » et à « l’abandonner ».
La Chine mène une campagne de
rétorsion contre Séoul. Celle-ci a
culminé le week-end des 4 et
5 mars avec des manifestations et
de multiples actions de boycott de
produits sud-coréens – aussi bien
par des consommateurs chinois,
encouragés par les médias officiels, que par toutes sortes d’acteurs économiques agissant par
zèle ou sur l’instruction d’autorités supérieures. Les télévisions, les
plates-formes Internet et les salles
de concert ont cessé de diffuser la
pop culture sud-coréenne, très prisée en Chine, tandis que les agences de tourisme annulent les voyages organisés en Corée du Sud. Des
magasins du géant Lotte, dont un
terrain cédé à l’armée accueille les
batteries du Thaad en Corée du
Sud, ont dû fermer en Chine.
Le département d’Etat américain a tenté d’apaiser les inquiétudes chinoises, mardi 7 mars. Son
porte-parole, Mark Toner, a assuré que le dispositif antimissile
en cours d’installation en Corée
du Sud était à vocation « défensive » face au « comportement provocateur » de Pyongyang. « Nous
insistons pour que soit mis en
œuvre un régime de sanctions déjà
très sévère (…) mais les sanctions
ne sont valables que dans la me-
sure où elles entrent en fonction »,
a-t-il ajouté. « Jusqu’à ce que nous
ayons une mise en œuvre complète des sanctions, nous n’allons
pas pouvoir appliquer la pression
que nous estimons nécessaire
pour faire face à la Corée du
Nord », a reconnu le porte-parole.
Epreuve de vérité
Un mois et demi seulement après
son arrivée à la Maison Blanche, le
20 janvier, la tension induite par
l’accélération des tests nord-coréens semble pour l’instant prendre de court la présidence américaine. Les propos ambigus tenus
par Donald Trump pendant la
campagne à propos de l’alliance
militaire avec le Japon et la Corée
du Sud avaient incité le secrétaire
à la défense, James Mattis, à leur
consacrer son premier déplacement à l’étranger début février
pour la réaffirmer.
En décembre 2016, pendant la
transition présidentielle, Donald
Trump avait heurté les autorités
chinoises avec une fugace remise
en cause de la politique d’« une
seule Chine », et ne s’était ainsi
pas placé dans la meilleure des situations pour affronter une crise
avec Pyongyang. Selon un article
publié par le New York Times le
5 mars, Barack Obama lui aurait
confié, lors de la passation de
pouvoirs, que ce dossier pourrait
constituer sa première épreuve
de vérité. Le quotidien a aussi révélé que les Etats-Unis avaient
mené une campagne de piratage
informatique contre les tirs de
missiles de la Corée du Nord,
d’une efficacité discutée. p
gilles paris et brice pedroletti
Pyongyang retient les citoyens malaisiens
Kuala Lumpur a réagi en empêchant de partir les Nord-Coréens résidant sur son sol
tokyo, bangkok - correspondants
L
e processus de dégradation
des relations entre la Malaisie et la Corée du Nord, conséquence de l’assassinat de Kim
Jong-nam, demi-frère du dictateur nord-coréen Kim Jong-un, à
l’aéroport de Kuala Lumpur, est
entré depuis le début de la semaine dans une phase spectaculaire : lundi 6 mars, le gouverne-
ment malaisien expulsait l’ambassadeur nord-coréen, Kang
Chol, décision suivie par la Corée
du Nord, qui annonçait dans la
foulée un traitement similaire
pour l’ambassadeur malaisien à
Pyongyang, Mohammed Nizan
Mohammad. Mardi, l’escalade
s’est poursuivie de manière plus
dramatique encore : le régime
nordiste a annoncé que les ressortissants malaisiens résidant ou
voyageant en Corée du Nord seraient « temporairement » empêchés de quitter le pays. Et cela jusqu’à ce que soit résolu, « de manière équitable », l’imbroglio entre les deux pays.
Le 13 février, Kim Jong-nam a été
empoisonné au gaz VX, selon les
enquêteurs malaisiens. Il s’agit
d’un poison classé par l’ONU sur
la liste des armes de destruction
massive. La victime allait embarquer pour Macao à l’aéroport de
Kuala Lumpur. Deux femmes,
une Indonésienne et une Vietnamienne, qui l’avaient agressé en
lui aspergeant le gaz mortel sur le
visage, ont été arrêtées.
Des excuses exigées
Selon l’agence de presse officielle
nord-coréenne KCNA, l’interdiction de sortie du territoire pour
les citoyens malaisiens sera levée
quand « la sécurité des diplomates
et des citoyens de la RPDC [République populaire démocratique
de Corée, le nom officiel de la Corée du Nord] en Malaisie sera garantie ». Onze Malaisiens, dont
trois diplomates, deux employés
de l’ONU et leurs familles, résideraient à Pyongyang. Les autorités
les ont appelés à « continuer à travailler et à vivre normalement ».
Les relations
entre la Corée
du Nord et
la Malaisie se
dégradent depuis
l’assassinat de
Kim Jong-nam
Œil pour œil, dent pour dent, la
Malaisie a aussitôt réagi, décidant
elle aussi d’empêcher de partir les
citoyens nord-coréens résidant
dans le royaume. Environ un millier de Coréens du Nord seraient
présents en Malaisie. Le premier
ministre malaisien, Najib Razak, a
dénoncé la dernière décision
nord-coréenne comme un « acte
odieux, qui équivaut à une prise
d’otage de nos citoyens, et cela
dans le non-respect total des lois
internationales ».
Le 2 mars, la Malaisie a décidé de
mettre fin au système permettant
aux ressortissants nord-coréens
d’entrer sans visa sur son territoire. Jusque-là, ce pays était une
des rares destinations à accès libre pour les Coréens du Nord qui
pouvaient y travailler ou étudier.
La Malaisie veut aussi renforcer
l’application des sanctions imposées par l’ONU à la RPDC, en s’attaquant aux activités menées par
des Coréens du Nord sur son sol,
notamment pour le commerce de
matériel à usage militaire.
Pendant ce temps, l’enquête sur
la mort de Kim Jong-nam se poursuit. Sept Coréens du Nord sont
recherchés, dont un second secrétaire de l’ambassade à Kuala Lum-
pur, Hyon Kwang-song, et un employé de la compagnie aérienne
Air Koryo, Kim Uk-il. Trois seraient toujours en Malaisie, vraisemblablement dans l’ambassade nord-coréenne. Selon les services sud-coréens, le second secrétaire serait un membre du
ministère de la sécurité d’Etat de
Corée du Nord. Il aurait pu superviser les modalités de l’assassinat.
Pour Kang Chol, qui a regagné
Pyongyang mardi, l’enquête diligentée par la Malaisie est partiale
et menée uniquement à charge
contre la Corée du Nord, même si
les autorités malaisiennes n’ont
jamais directement accusé Pyongyang. Kuala Lumpur a exigé des
excuses mais n’en a pas obtenu.
Mardi, le secrétaire d’Etat adjoint américain, Daniel Russel, a
estimé que le meurtre avait été
probablement commis « par ou
au nom de la Corée du Nord au
moyen d’un produit chimique interdit par une convention internationale ». Ses propos seraient les
premiers d’un officiel américain à
cibler publiquement Pyongyang
dans l’affaire du meurtre.
D’après M. Russel, ces soupçons
auraient incité Washington à refuser d’accorder des visas à des
responsables nord-coréens, dont
Choe Son-hui, directeur du bureau des affaires nord-américaines au ministère nord-coréen des
affaires étrangères. Ce dernier devait se rendre bientôt aux EtatsUnis pour des entretiens avec des
officiels américains. Daniel Russell a toutefois précisé que
Washington n’a pas fermé la
porte au dialogue. p
philippe mesmer
et bruno philip
6 | international
0123
JEUDI 9 MARS 2017
A Sinjar, les yézidis otages des rivalités interkurdes
Le PDK irakien et le PKK turc s’affrontent pour le contrôle de la région arrachée à l’organisation Etat islamique
REPORTAGE
sinoni (irak) - envoyé spécial
D
ans les quelques
échoppes qui occupent la principale intersection de la petite
ville de Sinoni, on vend des légumes fatigués, des aliments conditionnés par petites quantités, des
vêtements de fabrication chinoise et quelques perruches en
cage. Les clients sont arrivés à
bord de voitures et de pick-up
poussiéreux depuis les localités
yézidies dépeuplées au pied du
mont Sinjar, dont la ligne de crête
barre l’horizon d’est en ouest,
comme la silhouette d’une île au
milieu des steppes. Quelque part
au nord, dans ces plaines qui
commencent au bord des quartiers silencieux de Sinoni, passe la
frontière irako-syrienne.
Les marchandises sont rares.
On compte toutefois plusieurs revendeurs d’accessoires militaires, auprès desquels les hommes
armés qui passent dans les rues
abîmées peuvent parfaire leur panoplie de milicien : bottes,
maillot couleur sable, porte-chargeurs, ceinturon. Parmi les pères,
les frères et les fils de la région de
Sinjar, se vêtir d’un vague uniforme et porter une antique kalachnikov le long des routes est une
façon commune de gagner sa vie.
Tous les treillis, cependant, n’arborent pas les mêmes insignes.
Les habitants de Sinjar sont des
revenants, des survivants des
massacres de masse, des rescapées de l’esclavage sexuel imposé
aux femmes yézidies par l’organisation Etat islamique (EI). Pourtant, ceux qui ont retrouvé leur
région d’origine, et ont ainsi défié
l’entreprise de destruction systé-
Point de contrôle
de Saheila
TURQUIE
Khana-Sor
IRAN
Sinjar
SYRIE
Mossoul
Sinoni
Kurdist
Kurdistan
autonome
aut
ir
irakien
IRAK
100 km
Bagdad
matique de leur communauté
par les djihadistes, sont
aujourd’hui confrontés au conflit
larvé qui oppose les nouveaux
maîtres de Sinjar.
Quand les djihadistes ont pris la
région d’assaut, en août 2014, les
peshmergas kurdes irakiens du
Parti démocratique du Kurdistan
(PDK), qui contrôlaient la zone, se
sont retirés massivement et sans
combattre, laissant les yézidis à la
merci de l’EI. C’est l’intervention
du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), depuis les zones
kurdes de la Syrie voisine où il est
implanté, qui a permis de secourir les survivants réfugiés sur les
hauteurs du mont Sinjar. Depuis
la libération de la région et le retour du PDK fin 2015, les deux factions kurdes et les milices yézidies placées sous leurs commandements respectifs s’en disputent
le contrôle.
Véhicules vidés
Pour inciter la population à rejeter le PKK, le PDK, qui contrôle la
principale route menant à Sinjar,
a choisi la contrainte en plaçant la
région sous embargo. « On ne
peut apporter avec nous qu’une
quantité limitée de marchandises,
une fois par semaine, et seulement
dans des véhicules de faible contenance », explique Kassim Mourad
(tous les noms ont été modifiés),
employé d’un grossiste à Sinoni,
en montrant un laissez-passer délivré par les autorités kurdes où
sont indiqués les maigres quotas
hebdomadaires de cigarettes, de
boîtes de conserve ou de sacs de
riz. Au point de contrôle de Saheila, qui barre la route reliant
Sinjar au Kurdistan irakien, les véhicules sont systématiquement
vidés et leurs chargements inspectés par les forces de sécurité
du PDK, avec une minutie confinant à la volonté d’humilier.
Malgré ces restrictions, le PDK
conserve des appuis à Sinjar où il
a obtenu le soutien de certains
notables et autres personnalités
tribales. « Le parti a rassemblé des
chefs et leur a donné des armes et
des véhicules pour qu’ils rallient à
eux des membres de leurs familles
et des proches. On est avec eux
parce qu’on n’a pas le choix. Mais
on n’oubliera jamais leur trahison », explique un milicien yézidi.
Dans
un camp
de réfugiés
yézidis,
à Sharya,
dans le nord
de l’Irak,
en décembre
2016.
CHRIS MCGRATH/
GETTY IMAGES/AFP
Face à ce système clientéliste, le
PKK a imposé son propre modèle, expérimenté depuis 2011
dans les régions de Syrie dont ses
alliés locaux ont pris le contrôle
à la faveur de la guerre civile, et
auxquelles l’ouest de la région de
Sinjar, même si celle-ci est située
en territoire irakien, se trouve associé de fait.
C’est le cas de la localité de Khana-Sor, dont l’entrée est marquée
par un imposant portrait d’Abdullah Öcalan, le fondateur et
chef historique du PKK, incarcéré
au large d’Istanbul sur l’île-prison d’Imrali. En guerre contre
l’Etat turc depuis 1984, le PKK,
qui a pris un rôle de premier plan
dans la lutte contre les djihadistes, prétend porter un projet révolutionnaire dont Sinjar est devenue une terre de mission, et
Khana-Sor une vitrine. Sous le
couvert d’une « assemblée populaire de Sinjar » et d’un chapelet
d’organisations locales censées
poser les fondements d’un terri-
Pour inciter
la population
à rejeter le PKK,
le PDK a choisi
la contrainte en
plaçant la région
sous embargo
toire autonome pour les yézidis,
le PKK y construit une enclave
politique régie selon son idéologie, semant partout les portraits
de ses « martyrs ».
L’action du PKK contre l’EI lui
vaut la reconnaissance durable
de nombreux yézidis de Sinjar,
mais l’inflexibilité de ses méthodes leur pèse. « Les cadres du PKK
sont des Kurdes venus de Turquie,
de Syrie et d’Iran. Ils prennent toutes les décisions et mettent en
place leur système, les yézidis ne
comptent pas à Sinjar », regrette
une personnalité locale pourtant
associée aux institutions du
PKK. Plus récemment, le recrutement par l’organisation kurde de
combattants yézidis mineurs,
selon un procédé qu’elle emploie
communément en Turquie et en
Syrie, suscite le rejet de la population. « Nous leur avons dit qu’ils
allaient perdre leur popularité en
continuant, raconte la même
source. Mais ils ont la tête dure, ils
ne pensent qu’à appliquer leur
programme. »
Quatre combattants tués
Au cours des derniers mois, le
PDK de Massoud Barzani, le président du Kurdistan irakien autonome, a menacé de chasser le
PKK de Sinjar par la force, faisant
écho aux préoccupations de son
allié turc. Vendredi 3 mars, une
milice kurde syrienne affiliée au
PDK est arrivée aux abords de
Khana-Sor, provoquant les premiers affrontements directs entre les deux forces. Les accrocha-
ges ont duré deux heures et ont
provoqué la mort de quatre combattants.
Si de tels affrontements devaient se reproduire, les yézidis de
Sinjar ayant survécu à l’EI se trouveraient entraînés dans une
guerre interkurde dont ils sortiraient nécessairement perdants.
Bien que les chefs locaux yézidis
ralliés à la bannière de M. Barzani
ne manquent pas de reproduire
son discours martial, les combattants placés sous leurs ordres
s’en distinguent. « Jamais on ne
combattra d’autres yézidis. Si Barzani veut la guerre, nous ne la ferons pas pour lui », prévient l’un
d’entre eux.
« Il n’y a plus de loi, plus d’ordre,
plus d’avenir pour les yézidis ici,
déplore l’habitant d’une maison
abandonné dans un quartier en
ruine de Sinjar, au sud de la montagne. Ceux qui portent les armes
ont tous les droits. Les autres baissent la tête. » p
allan kaval
La détention d’un haut magistrat en Turquie JO 2024: démission à la
d’évaluation
portée devant le Conseil de sécurité de l’ONU commission
« Le Monde » avait révélé des soupçons de
Le juge est accusé d’avoir utilisé la même messagerie cryptée que les putschistes de 2016
la haye - correspondance
A
près cinq mois de procédure, la détention du juge
turc Aydin Sefa Akay devrait être portée devant le Conseil
de sécurité de l’ONU. Le Mécanisme pour les tribunaux internationaux (MPTI), un organisme
chargé des derniers dossiers des
tribunaux pour l’ex-Yougoslavie
et le Rwanda, a décidé, lundi
6 mars, de renvoyer la question à
New York.
La Turquie « n’a pas respecté son
obligation de coopérer » et son action « menace l’indépendance du
mécanisme », a affirmé son président, Theodor Meron. Ancien diplomate, le juge Akay – qui bénéficie de l’immunité diplomatique – est détenu à la prison de
Sincan, à Ankara, depuis le
21 septembre 2016, à la suite des
purges massives organisées par
le régime après la tentative de
coup d’Etat de juillet 2016. Les
autorités lui reprochent d’avoir
téléchargé et utilisé une application de messagerie cryptée, la
même qu’auraient utilisée les
putschistes.
Nommé en 2012 pour siéger au
sein du Mécanisme, le juge Akay
avait été désigné dans l’affaire
Ngirabatware, un ancien ministre
du gouvernement en place durant le génocide de 1994 au
Rwanda. Condamné à trente ans
de prison, Augustin Ngirabatware
demande la révision de son affaire. Or, depuis l’arrestation du
juge turc, la procédure a été suspendue. Pour son avocat, Peter
Robinson, la situation empêche
son client de recouvrer la liberté.
Retour à l’envoyeur
Le président du Mécanisme,
Theodor Meron, avait déjà évoqué la situation du juge devant
l’Assemblée générale de l’ONU, en
novembre 2016, soulignant qu’il
bénéficie de l’immunité diplomatique. Mais la réponse d’Ankara
fut cinglante. « L’immunité fonctionnelle de l’ONU ne peut être utilisée comme prétexte pour développer ou promouvoir une culture
d’impunité », avait rétorqué le dé-
Aydin Sefa Akay
avait été désigné
dans une
procédure
liée au génocide
rwandais
légué turc, ajoutant que « personne n’est au-dessus des lois ». Il
avait suggéré ensuite d’assigner
un autre juge à l’affaire Ngirabatware, reprochant à M. Meron
d’« avoir choisi la solidarité avec
un collègue ». La question avait de
nouveau été évoquée devant le
Conseil de sécurité début décembre 2016. Plusieurs Etats avaient
demandé à Ankara de coopérer.
La Turquie avait aussi été convoquée par les juges le 17 janvier,
mais avait frappé d’un simple retour à l’envoyeur les convocations
adressées par le Mécanisme. Au
matin de l’audience, l’avocat Peter
Robinson avait même enfourché
son vélo pour se rendre à l’ambas-
sade de Turquie et y remettre en
main propre la convocation, mais
s’était vu opposer une fin de nonrecevoir. L’avocat avait invité les
juges à se tourner vers le Conseil
de sécurité et demandé, en attendant que la question soit réglée,
« la mise en liberté provisoire »
d’Augustin Ngirabatware. Sans
demander le remplacement du
juge détenu.
« Si un Etat peut arrêter un juge et
le faire remplacer à cause de cette
arrestation, lançait-il, alors les juges seront soumis à des restrictions
émanant d’un Etat. Les juges doivent être complètement indépendants, c’est la raison pour laquelle
ils bénéficient de l’immunité. » Le
juge Meron avait finalement ordonné à la Turquie de clore le dossier intenté contre son collègue, et
demandé qu’il soit libéré au plus
tard le 14 février, ne recueillant
que le silence d’Ankara. L’affaire
est désormais entre les mains du
Conseil de sécurité, à New York. La
Turquie risque, tout au plus, une
condamnation diplomatique. p
stéphanie maupas
corruption contre le président, M. Fredericks
I
l n’aura pas tardé à réagir.
Quatre jours après les révélations du Monde sur des
soupçons de corruption, Frankie
Fredericks a annoncé, mardi
7 mars, sa démission de son
poste de président de la commission d’évaluation des Jeux olympiques 2024. « Il est essentiel que
le travail important fait par mes
collègues soit considéré comme
mené de façon juste et impartiale », a justifié l’ex-sprinteur namibien dans un communiqué
transmis à l’AFP. Il a ajouté qu’il
ne prendrait pas part à l’élection,
le 13 septembre, à Lima, de la ville
hôte des Jeux 2024.
Les visites du multiple médaillé
olympique aux villes candidates,
Los Angeles fin avril et Paris mimai, étaient très attendues. Mais,
vendredi 3 mars, Le Monde a révélé que Yemi Limited, une société domiciliée aux Seychelles et
liée à M. Fredericks, avait reçu
299 300 dollars de la part de Pamodzi Consulting, une entreprise
de Papa Massata Diack, le jour
même de l’élection de la ville hôte
des Jeux 2016, le 2 octobre 2009.
Fils de Lamine Diack, l’ancien
président de la Fédération internationale d’athlétisme et membre influent du Comité international olympique (CIO), Papa Massata Diack est visé par un mandat
d’arrêt international, soupçonné
d’être au cœur de plusieurs affaires de corruption dans le sport.
Trois jours avant le vote du 2 octobre 2009, il avait reçu 1,5 million
de dollars (1,4 million d’euros) de
la part d’une société appartenant
à un homme d’affaires brésilien.
« Le paiement n’a rien à voir avec
les JO », avait assuré au Monde
Frankie Fredericks.
Si la commission d’éthique du
CIO s’est saisie de son cas, M. Fredericks reste membre de l’institution. Le Suisse Patrick Baumann,
secrétaire général de la Fédération internationale de basketball, le remplacera à la présidence
de la commission d’évaluation
des Jeux 2024. p
yann bouchez
planète | 7
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Un rhinocéros braconné au zoo de Thoiry
L’animal a été tué pour sa corne, dont la valeur excède celle de l’or sur le marché chinois
L
e fait est inédit en France,
et même en Europe. Un
rhinocéros blanc a été
abattu de trois balles
dans le parc zoologique de Thoiry
(Yvelines) dans la nuit du lundi 6
au mardi 7 mars. Sa plus grande
corne a été sciée, probablement à
l’aide d’une tronçonneuse, et volée. « Notre soigneuse a découvert
la dépouille de l’animal ce matin
vers 9 heures lorsqu’elle a voulu le
faire sortir dans le parc, explique
Thierry Duguet, directeur général
du groupe Thoiry. Tout le personnel est extrêmement choqué. C’est
sidérant. »
L’animal tué, prénommé Vince,
était un jeune mâle de deux tonnes, âgé de 4 ans, né aux Pays-Bas
et arrivé à Thoiry en mars 2015.
« Seule la corne principale, longue
de 20 cm, a été volée », détaille Melisandre Durier, la commandante
de la compagnie de gendarmerie
de Mantes-la-Jolie, chargée de l’enquête et interrogée par l’Agence
France-Presse, estimant sa valeur
marchande de « 30 000 à 40 000
euros ». La seconde corne n’a été
que partiellement tranchée, « ce
qui laisse imaginer que les criminels ont été dérangés ou que leur
matériel s’est révélé défectueux »,
selon un responsable du parc animalier.
Les braconniers ont forcé l’une
des grilles extérieures du zoo,
avant de faire sauter le verrou du
bâtiment des rhinocéros blancs,
puis celui de leur box, où ils passaient la nuit. Et ce, malgré la présence de cinq personnels qui dorment sur place et de caméras de
vidéosurveillance – qui ne filment toutefois pas la loge des animaux. Les deux autres rhinocéros
blancs de Thoiry, Gracie, âgée de
37 ans, et Bruno, 5 ans, ont été
épargnés. La gendarmerie de
Mantes-la-Jolie a diligenté une
enquête et le vaste parc animalier
va porter plainte. La ministre de
l’environnement, Ségolène Royal,
quant à elle, a saisi le procureur de
la République de Versailles.
Vince appartenait à la sous-espèce rhinocéros blanc du Sud,
dont il ne reste que 20 000 spécimens, à 80 % en Afrique du Sud.
Ces animaux sont victimes d’un
intense braconnage en raison des
vertus thérapeutiques et aphrodisiaques – infondées – dont sont
parées leurs cornes, principalement en Chine et au Vietnam. De
même que l’ivoire ou les os de tigre, elles sont réduites en poudre
ou sculptées comme objets d’art.
Sur le marché noir, le kilo de
corne oscille aujourd’hui entre
40 000 et 60 000 euros, un prix
bien plus élevé que celui de l’or
(38 000 euros) ou du platine
(43 000 euros).
« Tout le
personnel est
extrêmement
choqué.
C’est sidérant »
THIERRY DUGUET
directeur général
du groupe Thoiry
La demande explose tellement
que les braconniers multiplient
les terrains de chasse : outre des
parcs
nationaux
africains,
comme le Kruger en Afrique du
Sud, ils frappent également en Europe et aux Etats-Unis, dans les
zoos, les musées, les salles de
vente aux enchères ou chez les
collectionneurs privés.
En 2011, une corne de rhinocéros noir avait été dérobée au Muséum d’histoire naturelle de
Rouen, tandis qu’en juillet de la
même année, le Muséum de Blois
perdait une tête du mammifère.
Depuis 2013, ce trafic s’est tari, notamment après l’arrestation par
Interpol de membres du réseau irlandais des Rathkeale Rovers, qui
écumait l’Europe.
« Des zoos plutôt mal gardés »
« Quatre ou cinq musées français
ont fait les frais de voleurs ces cinq
dernières années, mais c’est la première fois qu’un animal vivant est
braconné sur le sol européen en
vue de prélever ses organes, souligne Céline Sissler-Bienvenu, la directrice du Fonds international
pour la protection des animaux
(IFAW) France et Afrique francophone. Personne ne pouvait être
préparé car l’Europe était jusqu’à
présent une zone de transit pour le
trafic de cornes ou d’ivoire et non
de braconnage. »
« Le prix des cornes de rhinocéros
est très attrayant et les zoos plutôt
mal gardés, ce qui en fait des profits à peu de frais. Ce qui est étonnant, c’est que ce type de braconnage ne soit pas déjà arrivé », juge
La loi prévoit
jusqu’à
sept ans
de prison et
750 000 euros
d’amende pour
le trafic illicite
d’espèces
sauvages
un spécialiste de criminalité environnementale.
En 2016, 1 054 rhinocéros blancs
ont été tués en Afrique du Sud,
selon le ministère de l’environnement, soit près de trois par jour.
Un chiffre toutefois en baisse depuis 2014 (1 215 individus avaient
alors été abattus), après une forte
hausse au cours de ces dix dernières années (13 animaux
avaient été tués en 2007, 448
en 2011).
« Cette amélioration est le résultat de la lutte contre le braconnage
menée sur le terrain par l’Afrique
du Sud, notamment avec l’augmentation du nombre de rangers,
le renforcement des sanctions et la
mise à l’abri de certains animaux
dans d’autres pays, explique Céline Sissler-Bienvenu. Mais ce
n’est pas suffisant : nous demandons la fermeture de tous les marchés domestiques. »
Actuellement, le commerce des
rhinocéros est interdit à l’international au titre de sa protection par
la Convention sur le commerce
international des espèces menacées d’extinction (Cites). Mais il
reste autorisé au sein de nombreux pays.
En France, un arrêté du
16 août 2016, en cours de révision,
a considérablement restreint le
commerce des attributs de rhinocéros (et d’éléphant), mais autorise toujours la vente des cornes
travaillées considérées comme
des antiquités (antérieures à 1947)
ou datant d’après mars 1947 et
d’avant le 1er juillet 1975, sous certaines conditions. Le commerce
des cornes brutes, lui, est totalement interdit.
« Le commerce d’antiquités alimente le trafic dans la mesure où
les malfaiteurs peuvent écouler
des cornes fraîchement braconnées sur ce marché, en falsifiant les
documentations ou en maquillant
les cornes pour les vieillir, détaille
Céline Sissler-Bienvenu. La datation carbone, qui pourrait éviter
ces fraudes, est coûteuse et non
obligatoire. »
L’IFAW pousse également à l’application rapide de nouvelles réglementations visant à sanctionner plus sévèrement les coupables. En France, la loi pour la reconquête de la biodiversité,
d’août 2016, prévoit jusqu’à sept
ans de prison et 750 000 euros
d’amende pour le trafic illicite
d’espèces sauvages, commis en
bande organisée. De nouvelles
peines que pourraient expérimenter les braconniers de
Thoiry. p
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C LI MAT
Le Canada ne respectera
pas ses engagements
L’objectif de réduction de
30 % de ses émissions de gaz
à effet de serre d’ici à 2030
pris par le Canada dans le cadre de l’accord de Paris est
hors d’atteinte sans un coup
d’arrêt à la production pétrolière, une hypothèse non envisagée. C’est ce que conclut
un rapport du Sénat canadien publié mardi 7 mars.
Pour respecter ses engagements, le pays devrait limiter
ses rejets carbonés à 523 mégatonnes en 2030, contre
732 mégatonnes en 2014. Or,
selon le Sénat, ils devraient
grimper à 742 mégatonnes.
Le Canada est le sixième producteur mondial de pétrole.
Son secteur pétrolier et gazier
est responsable du quart de
ses émissions. – (AFP.)
POLLU T I ON S
Marine Le Pen contre
la taxation du diesel
La présidente du Front national s’est déclarée, mercredi
8 mars sur RTL, opposée à
une taxation du diesel, qui
pénaliserait selon elle les classes modestes. « Qu’on mette
en place des incitations fiscales pour permettre aux Français de changer de véhicule,
bien, mais qu’on les condamne pour quelque chose
sur lequel ils n’ont aucune responsabilité, alors même qu’ils
ont suivi des exigences de
l’Etat, cela me paraît un scandale », a-t-elle déclaré. Par
ailleurs, Mme Le Pen s’est dite
favorable au nucléaire, « une
énergie pour l’instant objectivement propre », assurant que
si elle était élue, elle maintiendrait la centrale de Fessenheim en activité. – (AFP.)
8|
FRANCE
Benoît Hamon, une campagne encalminée
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Le candidat du PS est étouffé médiatiquement par ses adversaires et critiqué dans son camp
A
vis d’alerte sur la campagne de Benoît Hamon. Cinq semaines
après son triomphe à
la primaire à gauche, le candidat
du PS à la présidentielle semble
avoir disparu des radars. Inaudible, alors que les feux sont braqués sur les convulsions de la
droite et le duel entre Emmanuel
Macron et Marine Le Pen dans les
sondages, il voit ses orientations
critiquées dans son propre camp.
Le député des Yvelines en convient lui-même, agacé. « Je n’en
peux plus ! Chaque fois que je veux
parler des services publics, ou de
lutte contre les inégalités, on me
ramène au feuilleton interminable de François Fillon et de ses
amis. Ça suffit ! », s’est-il emporté
lundi 6 mars.
Mais cette mauvaise passe n’est
pas seulement liée à ses adversaires. Le candidat peine à donner
un élan à sa campagne et à tourner la page de la primaire. S’il ne
dévisse pas, il reste enlisé à la quatrième place dans les sondages. Et
son accord avec les écologistes –
qui l’a occupé à quasi-temps plein
au cours des dernières semaines –
ne lui a pas permis de creuser
l’écart avec Jean-Luc Mélenchon.
Ce mariage politique avec l’écologiste Yannick Jadot ne lui a apporté qu’une faible dynamique,
bien cher payée par rapport aux
concessions faites à EELV sur le
programme et les investitures
aux législatives.
Parmi les plus critiques, les amis
de François Hollande et de Manuel Valls reprochent notamment à l’ancien frondeur de ne
pas faire les gestes nécessaires au
rassemblement de la famille socialiste. « On s’est beaucoup fâchés, il nous a fait beaucoup de
procès. Aujourd’hui, nous attendons des gestes pour ressouder la
famille. Mais Benoît manque
d’empathie », estime un ministre
de haut rang.
« Hémorragie des poids lourds »
Y compris parmi ses soutiens, les
langues se délient. « La campagne
est désorganisée, Hamon ne travaille qu’avec son clan, s’agace un
parlementaire, pourtant membre
de l’aile gauche du PS. Il parle à des
catégories de Français, mais il ne
parle pas à la France. Les perturbateurs endocriniens et les robots,
c’est très intéressant, mais on ne
gagne pas une présidentielle làdessus. » Plusieurs poids lourds de
sa campagne en conviennent, la
musique peine à trouver son
rythme. « On a perdu un mois,
concède un responsable. Benoît
avait un coup à jouer, mais il a été
saisi de vertige en gagnant la primaire et en se disant qu’il pouvait
gagner la présidentielle. »
Benoît Hamon, à Marseille, le 7 mars. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/FRENCH-POLITICS POUR « LE MONDE »
Sous pression, l’ancien ministre de l’éducation sait qu’il ne lui
reste que quelques semaines –
deux tout au plus, selon un proche – pour faire mentir les pronostics. Sinon, le risque est grand
d’une hémorragie des responsables socialistes vers son rival Emmanuel Macron, qui apparaît
pour l’instant comme un
meilleur vote utile que lui face au
Front national. Mercredi, sur
France Inter, l’ancien maire de
Paris Bertrand Delanoë a franchi
le Rubicon.
« Hamon parle
à des catégories
de Français, mais
il ne parle pas
à la France »,
s’agace un
parlementaire PS
Selon plusieurs sources, M. Valls
devrait finir, lui aussi, par faire un
signe en direction du chef de file
d’En marche !. A un proche, l’ancien premier ministre a glissé que
ce n’était « pas possible » de soutenir M. Hamon. « Le parti, c’est fini,
nous y serons durablement minoritaires », a-t-il ajouté, en expliquant qu’il souhaitait être une
« composante essentielle de la recomposition » dans la future majorité. Mais depuis le Parlement,
et non plus au PS.
Réunis tous les lundis soir au
ministère de l’agriculture chez
Stéphane Le Foll, les hollandais
restent sur la réserve. Mais plusieurs d’entre eux ne cachent pas
qu’ils se sentent bien plus proches de la ligne défendue par M.
Macron, seul héritier de M. Hollande. S’ils laissent encore un peu
de temps à M. Hamon pour tenter
de rassembler la famille, ils n’hésiteront pas à rallier le chef de file
d’En marche ! le moment venu, si
celui-ci est toujours le mieux
placé pour accéder au deuxième
tour et battre Marine Le Pen.
« Il y aura une hémorragie des
poids lourds socialistes d’ici à la fin
mars, prédit le député (PS, Paris)
Christophe Caresche, qui a rallié
M. Macron. Hamon a fait une erreur en négligeant les sociaux-démocrates du parti… Il a ouvert un
fossé, créé une scission de fait. »
« On va faire de l’anti-Macron »
En privé, l’équipe de M. Hamon
s’inquiète de ces possibles ralliements. « Si Jean-Yves Le Drian ou
Ségolène Royal soutenaient Macron dans les prochaines semaines, on serait très mal », concède
un proche. Même si officiellement, les proches du candidat assurent que les critiques récentes
des ministres Jean-Marie Le Guen
et Patrick Kanner, ou encore du
président de l’Assemblée nationale Claude Bartolone, tous proches de M. Valls, sont sans effet.
« Mais quels signaux attendentils ?, s’agace ainsi la députée Auré-
Cinq candidats disposent désormais des 500 signatures
après la dernière publication des parrainages par le Conseil constitutionnel,
mardi 7 mars, cinq candidats à l’élection
présidentielle disposent désormais des
500 signatures d’élus requises. A François
Fillon, qui les avait obtenues dès le 1er mars
et en a désormais recueilli 1 789, se sont
ajoutés Emmanuel Macron, Benoît Hamon, Nicolas Dupont-Aignan et Nathalie
Arthaud. En tout, 7 781 formulaires de parrainage ont été validés.
Le candidat d’En marche ! dispose de
1 074 parrainages, un peu plus que celui du
Parti socialiste, qui en a obtenu 1 039. Le
président de Debout la France, quant à lui,
a recueilli 559 signatures d’élus, tandis que
557 formulaires en faveur de la porte-parole de Lutte ouvrière ont été validés par le
Conseil constitutionnel.
Une nouvelle liste actualisée sera mise en
ligne vendredi 10 mars. D’ores et déjà, plusieurs candidats s’approchent du seuil des
500 signatures et pourraient l’atteindre
dès la prochaine publication. C’est le cas,
notamment, de la présidente du Front national, Marine Le Pen, qui en dispose à ce
jour de 483, et de François Asselineau, représentant de l’Union populaire républicaine, un mouvement souverainiste fondé
en 2007 militant pour la sortie de l’Union
européenne, qui en à obtenu 480.
D’autres candidats ont recueilli un nombre significatif de parrainages. Ainsi, 370
formulaires ont été validés en faveur de
Jacques Cheminade, fondateur de Solidarité & Progrès, qui avait déjà réussi à concourir à l’élection présidentielle en 1995,
pour laquelle il avait obtenu 0,27 % des suffrages, puis de nouveau, en 2012, en recueillant cette fois 0,25 %. Tandis que le
candidat de La France insoumise, Jean-Luc
Mélenchon, en dispose de 356.
Vérifications
Les autres candidats sont à la peine pour
parvenir au seuil nécessaire. Le député
des Pyrénées-Atlantiques Jean Lassalle,
qui se présente sans structure partidaire,
en obtient 233. Le représentant du Nouveau Parti anticapitaliste, Philippe Poutou, qui avait réussi à se qualifier à l’élection présidentielle de 2012, où il avait ob-
tenu 1,15 % des voix, n’en dispose à ce jour
que de 197.
Alors que, ces derniers jours, la candidature de M. Fillon était contestée et que plusieurs responsables de la droite et du centre militaient pour une candidature d’Alain
Juppé, 242 parrainages en faveur du maire
de Bordeaux sont parvenus au Conseil
constitutionnel. Celui-ci, cependant, a annoncé, lundi, qu’il renonçait « une bonne
fois pour toutes » à être candidat.
Le recueil des parrainages sera clos vendredi 17 mars, à 18 heures. Toutefois, il ne
suffit pas d’avoir obtenu 500 présentations
pour être autorisé à concourir. Le Conseil
constitutionnel ne validera la candidature
que si les parrainages proviennent d’au
moins trente départements ou collectivités d’outre-mer, sans dépasser le seuil de
50 signatures dans l’un ou l’une. Si un candidat en recueille plus, même valides, dans
un département ou une collectivité, seules
50 seront prises en compte. Ce n’est qu’une
fois ces vérifications faites que la liste définitive des candidats sera publiée. p
patrick roger
Des figures
populaires
à gauche, comme
Martine Aubry,
sont sorties
de leur silence
pour critiquer
M. Macron
lie Filippetti, porte-parole de M.
Hamon. Qu’on propose de mener
la même politique européenne et
économique que pendant le quinquennat ? Celle qui nous a conduits à ce beau résultat ? C’est eux
qui ont tout raté ! Le désaccord entre nous, il a été tranché pendant la
primaire. Ils veulent refaire le
match. C’est non. »
Mais, signe de l’agitation qui saisit l’entourage du député, des figures populaires à gauche,
comme Martine Aubry, Anne Hidalgo ou Najat Vallaud-Belkacem,
sont sorties de leur silence ces
derniers jours pour critiquer le
leader d’En marche !.
Sentant le danger, M. Hamon a
revu sa partition, par petites touches. Changer, sans se renier. Dans
les mots, il se dit toujours « fidèle »
à ses engagements de la primaire
et refuse d’ouvrir « le robinet d’eau
tiède » de propositions plus consensuelles. Mais, dans ses discours, le candidat rend de plus en
plus souvent hommage au bilan
social et éducatif du quinquennat.
Il va même jusqu’à saluer la
hausse du nombre de policiers et
gendarmes depuis 2012, si chère à
Manuel Valls. Mardi à Marseille, il
a fait longuement applaudir Ségolène Royal, qui a « tenu bon » face
aux lobbys et « éclairé le chemin »
de l’écologie, rien de moins.
Surtout, le député des Yvelines a
décidé d’accélérer. Après une
tournée dans les Antilles le weekend de mars, il avance la présentation de son programme en fin de
semaine prochaine. Le 9 mars paraît son livre-manifeste Pour la
génération qui vient (Equateurs,
9 euros). Avant un grand meeting
le 19 mars à Bercy, censé mettre en
scène sa « présidentialité ».
Le candidat du PS doit également détailler dans les prochains
jours son projet pour l’Europe. Et
redéfinir les contours de son revenu universel, en y ajoutant une
hausse des aides en direction des
bas salaires proches du smic. Une
manière de gommer son image
de candidat des électeurs de gauche aisés.
« On va montrer comment la réforme fiscale s’articule avec le revenu universel, afin de donner du
pouvoir d’achat aux salariés. On
va faire de l’anti-Macron », promet
un cadre de son équipe. A Marseille, mardi soir, Benoît Hamon a
d’ailleurs ciblé le candidat d’En
marche !, l’accusant de manquer
du « plus élémentaire sens de la
justice sociale », et de défendre « le
projet qui en France comme
ailleurs peut accélérer la montée
en puissance du Front national ».
« Patiemment, pierre par pierre »
En déplacement lundi 6 mars en
Corse pour parler de la « paupérisation » des populations rurales, et à
Marseille mardi pour évoquer les
enjeux liés au « vieillissement »,
après avoir dénoncé les « déserts
médicaux » et défendu les « services publics » mercredi 1er en Bretagne, M. Hamon s’efforce de parler à
la France qui se vit comme oubliée,
loin des métropoles qui ont voté
en masse pour lui à la primaire.
M. Hamon mise aussi sur sa participation à « L’Emission politique », jeudi soir sur France 2, pour
rebondir. Le 8 décembre 2016, c’est
cette même émission qui avait
lancé sa candidature à la primaire,
révélant aux Français une personnalité et des idées alors méconnues. Les hamonistes font mine
de ne pas s’alarmer. « On a déjà
connu ça pendant la primaire. Tout
le monde disait que ça ne décollait
pas, mais Hamon construisait patiemment, pierre par pierre », minimise l’ex-ministre de l’environnement Philippe Martin. p
bastien bonnefous
et solenn de royer
france | 9
0123
JEUDI 9 MARS 2017
L’abandon de Juppé laisse ses proches déboussolés
Les partisans du maire de Bordeaux peinent à retrouver leur place dans la campagne de François Fillon
I
ls ont pris une grosse claque,
encore une. Les partisans
d’Alain Juppé ont accusé le
coup quand leur champion a
annoncé son renoncement définitif, lundi 6 mars. Après avoir
longuement hésité, le finaliste de
la primaire a finalement renoncé
à se porter candidat à la présidentielle, à la place d’un François
Fillon extrêmement affaibli par
ses ennuis judiciaires. Un véritable crève-cœur pour ses fidèles.
« Triste fierté », a écrit son ancien
directeur de campagne, Gilles
Boyer, sur Twitter. « Je suis très
triste pour la France », a abondé le
député Dominique Bussereau.
La plupart des juppéistes
avaient beaucoup misé sur le retour du maire de Bordeaux. Une
collecte de parrainages avait été
lancée – 242 ont été reçues –, les
équipes de la primaire avaient été
remobilisées… Alors, quand le patron a annoncé « une bonne fois
pour toutes » son retrait définitif,
certains sont tombés de haut.
« On est sur le cul car on y croyait
vraiment. Tout était organisé en
coulisses pour relancer la campagne », explique l’un d’eux. Un
autre ne cache pas son désarroi :
« C’est dur à vivre car on s’est chauffés pendant quatre jours et d’un
coup, patatras ! tout s’écroule… »
« Casse-pipe »
Pourtant, vingt-quatre heures
avant l’annonce de M. Juppé, tous
les feux semblaient au vert. Dimanche matin, l’ex-premier ministre a indiqué à l’un de ses plus
proches collaborateurs qu’il était
décidé à y aller. Le bruit se propage
chez les juppéistes, qui y croient
dur comme fer, tout en misant en
parallèle sur la capacité de Nicolas
Sarkozy à « débrancher » M. Fillon.
Mais, en quelques heures, tout
change : François Fillon parvient à
rassembler des milliers de personnes au Trocadéro et s’affiche
aux côtés des sarkozystes Christian Jacob, Luc Chatel, Eric Ciotti et
François Baroin, ennemi juré de
« Je vais faire
vivre le courant
de pensée
de la droite
et du centre »
BENOIST APPARU
député de la Marne
M. Juppé. Ce dernier comprend
alors que la résistance sera forte
s’il décide de replonger.
Au « 20 heures » de France 2,
M. Fillon ne cède pas un pouce de
terrain et assure qu’il ne renoncera pas. M. Juppé constate que
ses deux conditions (être adoubé
par M. Fillon et obtenir un large
rassemblement derrière lui) ne
sont pas remplies. Immédiatement après, il envoie ce court
message sur Twitter : « Je ferai une
déclaration à la presse demain à
Bordeaux à 10 h 30. »
Ses fidèles comprennent le
message : le chef va renoncer. Ne
pouvant se résigner à un tel scénario, Gilles Boyer et le député de
la Marne, Benoist Apparu, se passent un coup de fil vers 23 heures.
Ils conviennent de se rendre à
Bordeaux pour tenter de faire
changer d’avis leur champion
avant qu’il ne prenne la parole.
Les deux hommes se retrouvent à
3 heures du matin pour faire voiture commune. Ils roulent toute
la nuit et arrivent à temps. Sans
succès. Alain Juppé ne veut rien
savoir. Sa décision est prise.
Après coup, un de ses partisans
se demande si les soutiens
n’étaient pas davantage enthousiastes que le chef lui-même : « On
a beaucoup espéré en voyant qu’il
hésitait mais au final, Juppé laissait
davantage faire ses lieutenants
qu’il ne faisait lui-même. » Un élu
ne cache pas son amertume : « Il
nous a envoyés au casse-pipe car
on est allés au front pour lui, avant
qu’il ne renonce sans même nous
avertir ! » Certains juppéistes ont
en effet brûlé leurs vaisseaux, en
se mettant publiquement en retrait de la campagne de M. Fillon.
C’est notamment le cas de Gilles
Boyer, ex-trésorier de la campagne
Fillon, Edouard Philippe, Benoist
Apparu, Christophe Béchu, JeanBaptiste Lemoyne ou Fabienne
Keller. Dès lors, comment revenir
dans le giron filloniste, après avoir
déserté ? « En ayant assassiné, il est
compliqué de revenir sans le couteau… », observe un juppéiste. La
situation la plus inconfortable
concerne ceux qui seront candidats aux législatives, en juin, sous
la bannière Les Républicains (LR).
« Vide total »
Encore sonnés, la quarantaine
d’élus ayant soutenu M. Juppé à la
primaire se sont retrouvés le
7 mars pour un petit déjeuner au
Sénat, organisé par Jean-Pierre
Raffarin. La réunion avait des airs
de thérapie de groupe. M. Raffarin
et Valérie Pécresse ont incité les
participants à revenir faire cam-
pagne pour M. Fillon. Tous se sont
dit d’accord pour soutenir le projet présenté par le candidat samedi, à Aubervilliers. Sans forcément soutenir l’homme, dont
beaucoup ont regretté le ton populiste. « Chacun est déterminé à
faire vivre le courant politique humaniste, social et européen d’Alain
Juppé. Mais pour le soutien au
candidat, chacun fera comme il le
sent », explique un juppéiste.
En dehors de M. Raffarin et
Mme Pécresse, engagés dans la
campagne, la majorité des troupes a décidé d’adopter une position passive. Aucun ne mettra des
bâtons dans les roues de M. Fillon
mais aucun ne mouillera le
maillot pour lui… « Je ferai campagne avec mon silence », explique
un député, résumant la position
adoptée par le plus grand nombre.
Sans faire campagne au niveau
Les 50 000 euros « oubliés » de Fillon
François Fillon a obtenu de l’homme d’affaires Marc Ladreit
de Lacharrière un prêt de 50 000 euros, sans intérêts et non
déclaré, a révélé Le Canard enchaîné mercredi 8 mars. Le 30 janvier, devant les policiers de l’OCLCIFF, M. Fillon a, selon Me Antonin Lévy, son avocat, dit qu’il avait « oublié » de mentionner ces
50 000 euros dans sa déclaration de patrimoine à la Haute
Autorité pour la transparence de la vie publique. Selon l’avocat
de M. Ladreit de Lacharrière, Me Emmanuel Brochier, ce prêt
consenti en 2013 a été remboursé. Le code général des impôts
dispose que tout prêt supérieur à 760 euros doit être déclaré
par l’emprunteur. De même que toute possession de sommes
de plus de 10 000 euros.
national, certains, comme M. Apparu ou M. Philippe, la mèneront
au niveau local. « Je vais faire vivre
le courant de pensée de la droite et
du centre, explique M. Apparu. On
ne peut pas laisser un vide total entre Macron et Le Pen ! » « Désappointé », Dominique Bussereau,
lui, a déjà annoncé qu’il ne participerait plus à la campagne.
Alain Juppé laisse derrière lui
des troupes en plein désarroi. Des
orphelins sans candidat. Mais,
malgré leur prise de distance visà-vis de M. Fillon, pas question de
soutenir Emmanuel Macron. « On
est dans le ni-ni : ni Fillon ni Macron ! », explique un élu juppéiste,
estimant que le fondateur d’En
marche ! constitue un chiffon
rouge à droite, où il reste perçu
comme l’héritier de François Hollande. Désormais, les fidèles de
M. Juppé espèrent peser sur la
ligne de M. Fillon, en voie de droitisation, en le poussant à se recentrer. Sans trop y croire… p
L’UDI se rabiboche avec Fillon
au prix d’un accord électoral
après les invectives, voici
venu le temps des retrouvailles
entre François Fillon et l’Union
des démocrates et indépendants
(UDI), mais ce n’est pas encore la
saison des amours. « J’invite solennellement et amicalement nos
partenaires centristes à rejoindre
ma campagne », a lancé le candidat Les Républicains (LR), en meeting mardi 7 mars à Orléans.
A la même heure, se réunissait
le bureau exécutif de la coalition
présidée par Jean-Christophe Lagarde. Après plus de deux heures
de débat, il a accouché d’une motion « [prenant] acte du souhait
de François Fillon, candidat légitime issu de la primaire, de poursuivre sa campagne et de la volonté qu’il a exprimée de prendre
des initiatives de rassemblement
en direction de l’UDI ».
96 circonscriptions
« Nous sommes en attente de ces
initiatives annoncées », précise le
texte adopté par la direction de
l’UDI pour justifier que, pour
l’instant, elle reste en retrait de la
campagne du candidat. Cependant, elle approuve l’accord électoral conclu avec LR, qui octroie à
l’UDI 96 circonscriptions législatives, dont les 28 où elle a un député sortant et une quarantaine
jugées « gagnables ». L’accord prévoit également 48 primaires entre des candidats LR et UDI.
A l’« aventure » Macron, selon
l’expression de M. Lagarde, les
centristes de l’UDI ont donc préféré la sécurité des postes. L’arrimage à droite leur garantit des accords électoraux en bonne et due
forme aux niveaux municipal, dé-
partemental, régional, national et
européen. Les plus virulents vis-àvis de M. Fillon ont mis un bémol
à leurs critiques. Le ton a baissé de
plusieurs crans. La semaine dernière, ils jugeaient la campagne
du candidat « contraire à [leurs]
valeurs ». A présent, « son projet
nous convient, il y a des différences
mais pas d’opposition fondamentale », explique la porte-parole de
l’UDI, Chantal Jouanno.
Cette position bien centriste permet surtout à la coalition de préserver son unité de façade, alors
que depuis que son fondateur,
Jean-Louis Borloo, a pris ses distances, la « guerre des chefs » ne
cesse de faire rage entre M. Lagarde, qui a remporté la présidence de l’UDI en novembre 2014,
et son rival Hervé Morin. Un rapprochement avec Emmanuel Macron aurait signifié une rupture
inéluctable. Certes, il y aura de la
déperdition mais, selon M. Lagarde, « pas plus de 10 % des militants seront tentés par Macron ».
Le prix à payer pour préserver le
fragile équilibre de l’édifice.
« Désormais, il n’y a qu’un seul
candidat pour porter l’alternance
que souhaite l’UDI », a insisté le
député de Seine-Saint-Denis à l’issue du bureau exécutif. « Cette alternance, seul François Fillon doit
la porter », renchérit M. Morin,
qui avait réuni ses troupes de son
côté avant de se rendre au bureau
exécutif. Il reviendra au candidat,
pour finir de se rapapilloter, de
faire des « gestes » en direction de
ses alliés. Ce qu’il devrait faire
dans les prochains jours. p
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10 | france
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JEUDI 9 MARS 2017
Macron est-il capable d’avoir une majorité ?
L’objectif de présenter des candidats crédibles dans les 577 circonscriptions est une gageure pour En marche !
C’
est l’autre pari d’Emmanuel Macron. Désormais présenté
comme l’un des favoris de l’élection présidentielle,
au coude-à-coude avec Marine
Le Pen dans les sondages, l’ancien
ministre de l’économie s’est mis
en quête d’une majorité parlementaire pour soutenir son projet de « transformation ». Son objectif : présenter des candidats capables de l’emporter dans chacune des 577 circonscriptions du
scrutin législatif, prévu les 11 et
18 juin. « Ce qu’on veut, c’est la
majorité absolue à l’Assemblée »,
assure l’entourage du champion
d’En marche !.
Sur le papier, l’affaire est loin
d’être gagnée. En créant son propre mouvement, M. Macron est
parti de zéro. Pas d’élus, pas de
subventions publiques, peu de relais locaux. « Tout est à construire », a reconnu le candidat lors
du lancement d’En marche !, en
avril 2016. Certes, le parti s’est
structuré depuis : il revendique
aujourd’hui plus de 214 000 adhérents – non payants – et 3 755 comités locaux. Des maires et conseillers régionaux ou départementaux se rallient chaque jour.
Mais viser la majorité à l’Assemblée nationale après un an d’existence relève de la gageure.
Le défi est d’autant plus grand
que l’ex-protégé de François Hollande a fixé des critères contraignants pour les candidats qui le
représenteront aux législatives : il
entend respecter une stricte parité et un sur deux devra être issu
de la société civile. Autrement dit,
les députés sortants n’auront
droit qu’à la moitié des investitures. « Quand la politique n’est plus
une mission mais une profession,
les responsables politiques ne sont
plus des engagés mais des intéressés », explique M. Macron pour
justifier ce coup de balai, rappelant que « 40 % des députés français le sont depuis plus de dix ans. »
A l’origine, l’ex-locataire de Bercy
voulait exiger de ses candidats la
promesse de voter une douzaine
de réformes essentielles. Mais il y a
renoncé, le mandat impératif
étant interdit par la Constitution.
Désormais, il ne leur demande
qu’un engagement « moral » à soutenir « six chantiers » aux contours
relativement généraux, comme
« renforcer la sécurité de la nation »
ou « moderniser notre économie ».
Pour susciter les vocations, le
candidat de 39 ans a lancé un appel
en janvier, notamment à destina-
« Quand la
politique devient
une profession,
les responsables
ne sont plus
des engagés mais
des intéressés »
Le président de
la commission
d’investiture
des candidats
d’En marche !
aux législatives,
Jean-Paul
Delevoye,
à Paris,
le 25 février.
EMMANUEL MACRON
candidat d’En marche !
tion des femmes, et une commission d’investiture a été créée. Composée de neuf membres dont une
minorité d’élus, elle a déjà reçu
« plus de 13 000 candidatures »,
assure son président, l’ancien
UMP Jean-Paul Delevoye. « On sent
un engagement citoyen », se réjouit l’ex-ministre de Jacques Chirac, même s’il reconnaît que nombre de prétendants n’ont pas conscience de ce qu’est une campagne.
« C’est du sept jours sur sept et il y a
un engagement financier », rappelle-t-il. Faute de moyens, En marche ! n’a pas prévu de payer la campagne de ses candidats.
Malgré ces contraintes, plusieurs élus macronistes se disent
persuadés que la majorité absolue est à portée de main. « Emmanuel dira le soir de son élection
qu’il a besoin d’une majorité et ce
sera le grand chelem, estime François Patriat, sénateur (PS) de la Côte-d’Or. En 1981, je me suis présenté
à la députation contre Jean-Philippe Lecat, qui était pourtant le
ministre de la culture sortant de
Giscard d’Estaing. Il a suffi que je
mette une photo de Mitterrand sur
mes affiches et c’était plié. »
« Si Macron gagne la présidentielle, il y aura une telle dynamique
qu’il aura une majorité, abonde
Christophe Castaner, député (PS)
des
Alpes-de-Haute-Provence.
Les parlementaires ne gagnent pas
que sur leur nom. » De fait, le scrutin uninominal majoritaire à deux
THOMAS SAMSON/AFP
tours, utilisé lors de toutes les élections depuis 1958 (sauf en 1986, où
la proportionnelle intégrale avait
été adoptée) est un catalyseur
d’une efficacité redoutable.
Excès de confiance
Pour autant, d’autres élus s’inquiètent et fustigent l’excès de
confiance qui entoure Emmanuel
Macron, alimenté selon eux par
une équipe « en adoration » et qui
manque d’expérience électorale.
« Dire qu’il y aura une vague proMacron, c’est un peu de la méthode
Coué, assure l’un d’eux. Si on ne
présente que des néophytes, on
prend le risque qu’ils soient battus
par des députés déjà bien implantés, qui vont jouer la carte locale. »
Le soutien de Bertrand Delanoë
L’ancien maire (PS) de Paris Bertrand Delanoë a apporté, mercredi 8 mars, son soutien à Emmanuel Macron dans la course à la
présidentielle. « Le candidat qui se rapproche le plus de mes
convictions de socialiste, réformiste, européen, réaliste, c’est Emmanuel Macron », a déclaré M. Delanoë sur France Inter, ajoutant
qu’il fallait « donner le maximum de force au premier tour au candidat qui peut battre Marine Le Pen ». Aujourd’hui sans mandat
politique, l’ancien sénateur estime que le programme de Benoît
Hamon est « dangereux parce qu’il ne rassemble pas la gauche
et parce qu’il est philosophiquement, dans le rapport au travail,
à l’Europe (…), pas en mesure de produire du progrès social ».
Preuve de cette inquiétude, un
débat agite l’entourage de l’ex-ministre sur le calendrier des investitures. A l’origine, une première
salve d’une centaine de noms devait être révélée en mars. Mais
pour certains, il est urgent d’attendre. « Il y a une telle évolution
des plaques tectoniques de la politique qu’il faut se donner du temps,
plaide M. Delevoye. Toute une série de gens vont vouloir nous rejoindre entre le premier et le second
tour de la présidentielle. Je ne souhaite pas m’enfermer dans trop de
contraintes, car nous aurons aussi
besoin d’élus avec de l’expérience. »
D’autres estiment qu’il ne faut
pas fermer la porte à des alliances,
même si Emmanuel Macron a réfuté par avance tout « accord d’appareil ». « On doit pouvoir s’entendre avec des députés autour d’un
projet, même s’ils n’ont pas été élus
sous l’étiquette En marche ! », estime un parlementaire. « Ce sera
difficile pour tout le monde d’avoir
la majorité absolue, reconnaît Arnaud Leroy, député (PS) des Français de l’étranger et l’un des porteparole d’En marche !. Mais Emmanuel Macron s’évertue depuis le début à rassembler, cela ne va pas
s’arrêter le 23 avril au soir. » p
cédric pietralunga
CHRONIQUE
PAR FRANÇOISE FRESSOZ
Alain Juppé, obstacle écarté
U
n homme pouvait gêner
Emmanuel Macron dans
sa marche vers l’Elysée.
Il y a renoncé lundi 6 mars, validant a posteriori l’analyse sur laquelle l’ancien ministre de l’économie a fondé sa conquête.
A 71 ans, Alain Juppé était le gros
obstacle sur lequel pouvait buter
l’ambitieux jeune homme.
Non seulement parce que le positionnement libéral et européen
des deux hommes est très proche, mais aussi parce que l’âge du
maire de Bordeaux contraste avec
celui du candidat qui, à 39 ans,
prétend exercer la plus haute
fonction de la République sans jamais avoir été élu.
D’un côté, l’expérience. De
l’autre, l’immaturité politique.
Aux yeux de nombreux électeurs,
l’hypothèse Juppé pouvait apparaître plus sérieuse ou moins risquée que la solution Macron. Seulement voilà, malgré toute l’expérience qu’il a accumulée et en dé-
pit de la maturité du projet qu’il
porte depuis deux ans, le maire de
Bordeaux a renoncé à se porter
candidat en prenant acte de son
incapacité à rassembler son camp.
La manifestation, dimanche
5 mars, des partisans de François
Fillon l’a convaincu que les militants LR s’étaient radicalisés et
qu’ils ne voteraient pas pour lui.
A sa façon triste et directe, l’ancien premier ministre de Jacques
Chirac a acté l’éclatement d’une
droite désormais profondément
divisée, non seulement sur la
stratégie mais aussi sur les
valeurs : la mise en cause de l’institution judiciaire par un François
Fillon prêt à tout pour se maintenir a été, aux yeux du camp
Juppé, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Si naguère les deux hommes
entretenaient de bonnes relations, faites d’estime réciproque,
la folle campagne a tout dégradé
jusqu’à un point de non-retour.
François Fillon peut bien tenter
de ressouder son camp et recoller les morceaux avec les centristes de l’UDI, Alain Juppé ne lui
serrera pas la main. Quant à
Jean-Louis Borloo, il doute désormais ouvertement qu’il puisse y
avoir demain « une majorité de
droite et du centre » pour gouverner le pays.
Le sujet, c’est Le Pen
A quarante-sept jours du premier tour de l’élection présidentielle, la droite est en miettes,
comme le centre, comme la gauche. Or, c’est précisément sur
l’implosion du système qu’Emmanuel Macron progresse depuis qu’il s’est déclaré candidat.
Il a très tôt fait le diagnostic que
la primaire organisée dans chacun des deux camps radicaliserait l’électorat et créerait des fractures insurmontables.
Chaque épisode de la décomposition vient conforter sa pré-
diction et amoindrir la portée du
procès du « ni gauche ni droite »
instruit dès le début contre lui,
car aujourd’hui, ce n’est plus
le sujet. Le sujet, c’est Le Pen.
Dans les sondages, il est actuellement le seul à pouvoir affronter Marine Le Pen et à la battre.
Tous les autres se sont disqualifiés, et cette avance crée une
dynamique qui accentue l’implosion du système.
D’éminentes personnalités du
Parti socialiste, peu suspectes de
centrisme, sont désormais prêtes
à le rejoindre, parmi lesquels Bertrand Delanoë et Claude Bartolone. Pour le contrer, il faudrait
que François Fillon et Benoît Hamon rallument vite le clivage
gauche-droite mais ils sont, pour
l’heure, trop faibles, et, d’une certaine façon, trop éloignés l’un de
l’autre. Emmanuel Macron n’a
pas gagné mais les failles du système l’ont propulsé là où aucun
novice n’aurait pu se hisser. p
Conflit d’intérêts : un
conseiller démissionne
Jean-Jacques Mourad, l’un des experts santé
d’En marche !, est lié au laboratoire Servier
L
a décision rapide de se séparer d’un conseiller devenu
encombrant suffira-t-elle à
éteindre la polémique ? Jean-Jacques Mourad, médecin interniste
à l’hôpital Avicenne de Bobigny
(Seine-Saint-Denis) et membre
de l’équipe santé d’Emmanuel Macron, a annoncé, mardi 7 mars,
qu’il mettait « un terme » à son engagement auprès du candidat
« dans le but de ne pas jeter un
soupçon illégitime sur le mouvement En marche ! », après la mise à
jour de ses liens d’intérêts avec le
laboratoire Servier.
« Qui parle ? Le porte-parole de
Macron ou le speaker de Servier ? »,
avait demandé, dimanche 5 mars
sur Twitter, le Formindep, l’association pour une information médicale indépendante, après la participation, la veille à Paris, du praticien aux Rencontres de l’officine, où il représentait M. Macron.
Le Formindep renvoyait alors vers
les liens déclarés par le médecin
sur la base gouvernementale
Transparence Santé.
Entre le 1er janvier 2013 et fin
juin 2016, on recense plus de
66 interventions (dont plusieurs
cycles de conférences à l’étranger)
de M. Mourad payées par le
groupe pharmaceutique. Plus de
80 000 euros de frais de restaurant et de transport sur cette période sont également déclarés.
« Je reconnais ne pas avoir fait état
de mes liens avec le laboratoire
Servier, ni au moment d’intégrer ce
groupe ni au cours de nos travaux », écrit dans son communiqué Jean-Jacques Mourad, par
ailleurs frère de Bernard Mourad,
l’un des plus proches conseillers
du candidat d’En marche !
La fréquence des conventions et
les montants déclarés sont jugés
« hors normes » par Irène Frachon,
la pneumologue qui a mis au jour
le scandale du Mediator. « C’est du
jamais-vu ! Je suis sidérée par le niveau d’avantages, de cadeaux et
de conventions menées quasi exclusivement avec Servier, dit-elle.
Ce serait bien que les candidats à la
présidentielle sachent que la transparence est en marche. »
Du côté d’En marche !, on minimise le rôle de M. Mourad : « C’est
une vraie ruche, on est quarante à
cinquante à collaborer rien que
pour la partie santé », assure Olivier Véran, porte-parole sur ce
thème. Selon lui, M. Mourad « n’a
pas une influence particulière ». Interrogé sur le fait qu’Emmanuel
Macron ait proposé, lors de son
discours de Nevers, le 6 janvier, de
mieux rembourser les médicaments contre l’hypertension artérielle sévère, spécialité de M. Mourad et marché important pour Servier, M. Véran juge qu’une telle
prise en charge serait une « mesure
de bon sens pour les malades ».
« Cette mesure va être revue à la lumière des nouveaux éléments », estime cependant Sylvain Fort, directeur de la communication
d’En marche !, pour qui, dans cette
affaire, « il y a au moins les apparences d’un conflit d’intérêts ».
« Eléments de langage du lobby »
« Imaginer qu’il y ait une collusion
entre mes liens et cette mesure très
précise, c’est vraiment méconnaître
l’histoire du médicament et de son
remboursement », déclare JeanJacques Mourad au Monde, en rappelant que 80 % des médicaments
du secteur sont génériques et
qu’un taux de remboursement
par l’Assurance-maladie ne change
rien au chiffre d’affaires des laboratoires. « J’ai été un des premiers à
comprendre l’intérêt du non-mélange des genres, dit-il, considérant n’avoir aucune influence dans
la vie des médicaments de Servier. »
Au-delà de cette mesure, c’est le
programme même de M. Macron
qui inquiète Anne Chailleu, la présidente du Formindep. « Dans son
discours de Nevers, on retrouve
tous les éléments de langage du
lobby de l’industrie pharmaceutique, la similitude est vraiment
frappante, dit-elle. M. Macron reprend à son compte notamment les
justifications apportées par l’industrie pour ses prix devenus très élevés, et son plaidoyer pour un allégement de la procédure d’autorisation de mise sur le marché. »
Mardi, aux Mureaux (Yvelines),
Emmanuel Macron a annoncé à la
presse et à l’AFP qu’il avait « décidé
de saisir [son] comité d’éthique,
pour demander à chacun des
contributeurs dans les groupes de
travail de faire part d’éventuels
conflits d’intérêts ». p
françois béguin
france | 11
0123
JEUDI 9 MARS 2017
J UST I C E
Antisémitisme et
musulmans : Bensoussan
relaxé après ses propos
L’historien Georges Bensoussan a été relaxé mardi 7 mars
pour avoir déclaré que « dans
les familles arabes en France,
(…) l’antisémitisme, on le tète
avec le lait de sa mère », le tribunal ne voyant pas dans ces
propos une « provocation à la
haine ». La 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris
a estimé dans son jugement
qu’il ne « saurait être fait
grief » à l’intellectuel « d’avoir
suscité ou voulu susciter un
sentiment d’hostilité ou de
rejet à l’encontre d’un groupe
de personnes ». – (AFP.)
Enquête préliminaire
contre l’Institut Pasteur
L’Institut Pasteur fait l’objet
d’une enquête préliminaire
sur les conditions dans lesquelles de dangereux virus
ont pu y arriver en octobre 2015, de Corée du Sud, sans
que les autorités sanitaires
soient au courant, confirmant
une information du Parisien.
L’enquête a été ouverte après
un signalement de l’Agence
nationale de sécurité du médicament en octobre 2016.
POLI C E
Cinquante-cinq jeunes
interpellés après des
heurts devant un lycée
Fonction publique : fortes
inégalités selon le sexe
Patronat et syndicats n’avaient pas trouvé d’accord en juin 2016
L’écart de rémunération entre les femmes
et les hommes est de 19 %
B
Q
eaucoup estimaient que
rien ne reprendrait avant
mi-2017. Que les partenaires sociaux laisseraient passer
l’élection présidentielle, une période de campagne étant peu
propice aux discussions, avant
de se remettre autour de la table.
Et pourtant : mardi 7 mars, représentants du patronat et des
syndicats ont bel et bien entamé
le premier tour de leurs négociations pour la signature d’une
nouvelle convention régissant l’assurance-chômage, huit
mois après l’échec des premières
discussions.
Tous les deux ans, patronat et
syndicats doivent en effet décider
des règles d’indemnisation des
demandeurs d’emploi. Réunis
pour plusieurs séances de travail
en juin 2016, ils n’étaient pas parvenus à trouver un accord, laissant l’Etat reprendre la main et
proroger la convention signée
en 2014. Le point d’achoppement :
la surtaxation des contrats
courts, ardemment souhaitée par
les syndicats et tout aussi violemment rejetée par le patronat.
Aujourd’hui, l’ambiance semble tout autre. Certes, la réunion
de mardi, première d’une série
de quatre séances, n’a pas encore
donné de résultats tangibles.
Mais elle a permis aux uns et aux
autres de présenter leurs idées et
leurs revendications. Surtout,
elle leur a permis d’apprécier le
niveau d’engagement et d’ouverture de chacun. Tous sont ressor-
tis satisfaits, considérant que le
climat des discussions était
« plus apaisé » qu’en juin.
« On a senti que plusieurs voies
de passage s’étaient libérées.
Nous avons l’espoir d’y arriver
cette fois », s’est réjoui Michel
Beaugas, négociateur pour FO.
« Tout le monde était plus ouvert
qu’en juin, ça donne l’impression
que des voies sont possibles pour
trouver un accord », a abondé
pour sa part Véronique Descacq,
négociatrice pour la CFDT et numéro deux de la centrale.
4 milliards d’euros de déficit
Reste aujourd’hui à trouver des
points d’accord. Car il y a péril en
la demeure : l’Unédic, l’organisme responsable de la gestion
de l’assurance-chômage, affiche
un déficit de 4,2 milliards
d’euros. Abyssale, sa dette dépasse les 30 milliards. Pour assurer la pérennité du régime, les
partenaires sociaux doivent
ajuster les paramètres de l’indemnisation ou alors trouver de
nouvelles recettes.
Or, les propositions de l’organisation patronale, envoyées quelques jours avant la première
séance de négociations, sont
aujourd’hui, selon les syndicats,
loin de permettre un consensus.
Le Medef considère que sur les
4 milliards d’euros de déficit, un
milliard est conjoncturel, soumis aux aléas de la crise et au
taux de chômage encore élevé.
Deux autres seraient liés à des
contingences qui dépassent les
modalités de gestion de l’assurance-chômage par les partenaires sociaux. Il en serait ainsi de
l’indemnisation des salariés
frontaliers (cotisant en Suisse à
un régime « moins généreux, explique le Medef, et indemnisés
dans l’Hexagone ») mais aussi
des frais de gestion de Pôle emploi auxquels l’Unédic contribue
à hauteur de 10 % de ses recettes.
Reste un dernier milliard de déficit, sur lequel le patronat pense
que les partenaires sociaux peuvent avoir prise. Pour le résorber,
ils proposent entre autres d’augmenter l’âge à partir duquel une
personne, considérée comme senior, a droit à trois ans d’indemnités. Le Medef souhaitant le
faire passer de 50 à 57. Si la CFDT
est d’accord pour le relever à 52,
FO est, elle, plus mitigée. « Ça
n’empêchera pas les employeurs
de licencier à 50 ans », explique
M. Beaugas.
Les syndicats qui ont mis sur la
table des contre-propositions attendent maintenant des chiffrages de l’Unédic. Ils pourraient se
mettre d’accord sur un contreprojet commun avant la prochaine séance, prévue le 14 mars.
S’ils ne produisent pas de texte
commun, les partenaires sociaux risquent de ne plus jamais
signer de convention. Que ce soit
chez François Fillon ou Emmanuel Macron, le paritarisme n’est
plus en odeur de sainteté. p
sarah belouezzane
u’il s’agisse de la paie ou
du déroulement de carrière, les femmes employées dans la fonction
publique sont moins bien traitées
que leurs collègues masculins. Le
phénomène, déjà révélé par plusieurs études, est décortiqué avec
minutie dans un rapport remis,
mercredi 8 mars, à Bernard Cazeneuve. Rédigé par la députée (PS,
Yvelines) Françoise DescampsCrosnier, il formule cinquantecinq préconisations pour réduire
ces « inégalités », dont l’ampleur
est à peine inférieure à celle prévalant dans le privé.
Bien que disparates, les données
sur les discriminations hommesfemmes dans la fonction publique
aboutissent à des constats éloquents : « L’écart global de rémunération » selon le sexe s’élève à 19 %,
avec des variations importantes
suivant les secteurs (6,6 % dans
les hôpitaux contre près de 23 %
pour les personnels de l’Etat). Le
fossé reste profond (jusqu’à quasi
20 % dans certains cas), même en
retirant « le facteur » durée du travail – les temps partiels, notamment, qui concernent davantage
les femmes que les hommes.
Une telle situation s’explique par
de « multiples » raisons. Bien qu’elles soient « plus souvent diplômées
de l’enseignement supérieur », les
femmes n’intègrent pas « les filières les plus rémunératrices ». En
outre, certaines professions, très
féminisées, sont dévalorisées, par
exemple les auxiliaires de puéri-
culture (des femmes à « 99,5 % »)
qui « n’offrent aucune possibilité de
promotion interne ». De même,
« l’avancement » des agentes dépend largement de leur ancienneté ; or, celle-ci est ralentie par les
congés parentaux, qui sont pris
presque systématiquement par les
femmes. Du coup, elles sont promues « plus tardivement ».
« Effet réseaux »
Et « les modes de management »
propres à la fonction publique aggravent le problème : « culture de la
“présence” au travail » dans certains milieux (administration centrale, grandes collectivités), qui pénalise les femmes dès l’instant où
elles ont des enfants ; « effet réseaux » dans une haute fonction
publique très masculine qui permet aux hommes « d’accélérer »
leur carrière ; « opacité des appréciations et évaluations »…
Les pouvoirs publics se sont certes mobilisés depuis quelques années. La loi Sauvadet de mars 2012,
entre autres, promeut le mécanisme des « nominations équilibrées » sur des postes haut placés.
Un protocole d’accord « relatif à
l’égalité professionnelle » a été signé en mars 2013. Mais il convient
d’« aller plus loin », insiste Mme Descamps-Crosnier : au-delà des « mesures de correction », la question de
l’égalité réelle entre les femmes et
les hommes doit devenir « un élément constitutif de notre système
de fonction publique ». p
bertrand bissuel
© Nathalie Guyon / FTV
Cinquante-cinq jeunes, dont
44 mineurs, étaient toujours
en garde à vue, mercredi
8 mars au matin, après avoir
participé à des heurts avec des
policiers et incendié des poubelles à proximité du lycée
Suger de Saint-Denis (SeineSaint-Denis) que le proviseur
venait d’évacuer après des jets
de fumigènes. – (AFP.)
La négociation sur l’assurancechômage démarre doucement
Animé par David Pujadas
et Karim Rissouli
L’éMISSION POLITIQUE
invité : BEnOÎt HAMOn
JEUDI 9 MARS à 20h55
12 | france
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Les fondamentaux à l’école au cœur du débat
Plus de lire-écrire-compter ou moins d’élèves par classe, deux visions opposent les candidats à la présidentielle
Q
uand tels candidats, à
gauche, proposent de
réduire le nombre
d’élèves par classe, tels
autres, à droite, prônent le retour aux « fondamentaux » à l’école primaire. Mis en
sourdine, ces dernières semaines,
par l’affaire Fillon, le débat sur
l’éducation dans la campagne présidentielle n’en demeure pas
moins intense, traversé par des
propositions contradictoires et largement focalisées sur le « lire-écrire-compter » – ces savoirs de base
sur lesquels butent plus de 20 %
des élèves à l’entrée au collège.
Dans leurs meetings, dans leurs
programmes, les candidats s’accordent sur la nécessité de « donner la priorité » aux premières années d’apprentissage afin de réduire ce noyau dur d’échec scolaire. Mais chacun à sa manière. En
organisant, mardi 7 et mercredi
8 mars, une conférence de consensus sur le thème de la « différenciation pédagogique », le Conseil national d’évaluation du système
scolaire (Cnesco) vient, indirectement, porter un éclairage scientifique sur ces idées de campagne.
A droite et à l’extrême droite,
c’est une vieille antienne qui refait surface : l’école primaire n’enseignerait plus suffisamment le
« lire-écrire-compter » ; elle se serait éparpillée dans trop de savoirs secondaires : histoire des
arts, découverte du monde, sport,
informatique… François Fillon
propose de « consacrer les trois
quarts du temps de classe à l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, du calcul ». Le candidat du
parti Les Républicains y ajoute le
« récit national » en histoire, enseigné au nom de « l’unité républicaine ». La candidate du FN est sur
une ligne semblable : Marine Le
Pen souhaite « réserver, à l’école
primaire, la moitié du temps d’enseignement au français, à l’écrit
comme à l’oral ».
La rhétorique est prompte à alimenter la nostalgie d’une école
d’antan. Pourtant, il y a là une vision erronée de l’histoire et de
l’école de Jules Ferry, comme le
rappelle l’historien de l’éducation
Claude Lelièvre : « Ce n’est pas le
moindre des paradoxes que cette
légende qui attribue au père fondateur de l’école républicaine une
fixation sur le lire-écrire-compter,
alors qu’il n’a cessé de lutter dans
prentissage et les résultats des élèves, compte tenu du nombre d’heures données en France, on aurait de
meilleurs résultats, ce qui n’est pas
le cas », en déduit Eric Charbonnier, expert éducation à l’OCDE.
Du côté du Cnesco, le même
constat est posé. « La recherche a
du mal à faire le lien entre les heures
de cours et les résultats des élèves,
car, moins que la quantité, c’est la
qualité du temps d’enseignement
qui compte », souligne Nathalie
Mons, la présidente du Cnesco.
En organisant une conférence
sur la « différenciation pédagogique », l’instance indépendante
d’évaluation entend encourager
un enseignement plus individualisé, au plus près de chaque élève.
« L’idée est de sortir du schéma traditionnel où le maître enseigne face
aux élèves, poursuit Mme Mons. La
recherche montre qu’il y a différentes façons d’apprendre. Aux enseignants de différencier leurs méthodes en fonction de chaque élève.
Mais encore faut-il qu’ils aient acquis un haut niveau de formation. »
le sens contraire !, s’étonne-t-il.
Pour Jules Ferry, il était clair que
l’école primaire ne pouvait s’en tenir aux rudiments ; ce sont les
autres disciplines qui, pour lui, la
différenciaient de celle de l’Ancien
Régime. »
Aujourd’hui, les écoliers bénéficient, en CP, CE1 et CE2, de dix heures de français et cinq heures de
mathématiques en moyenne chaque semaine. C’est précisément le
même volume horaire qu’en 1969
La France est
championne des
fondamentaux,
avec 37 %
du temps
d’instruction
consacré
à la lecture
– date à laquelle il y eut, effectivement, une baisse du nombre
d’heures en français.
En comparaison avec d’autres
pays, la France reste championne
des fondamentaux. Selon l’OCDE,
37 % du temps d’instruction est
consacré à la lecture, l’expression
écrite et la littérature au primaire
(contre 22 % en moyenne dans
l’OCDE), 21 % aux mathématiques
– contre 15 % ailleurs. « S’il y avait
un lien avéré entre le temps d’ap-
« Pédagogie coopérative »
Des effectifs de classe réduits
pourraient-ils aider les professeurs à individualiser davantage
leur enseignement ? La proposition, coûteuse, se retrouve à gauche de l’échiquier politique, mais
aussi au centre.
Le candidat socialiste, Benoît
Hamon, s’engage à créer 20 000
postes pour qu’il n’y ait « pas plus
de 25 élèves par classe en CP, CE1,
CE2, et pas plus de 20 élèves dans
les réseaux d’éducation prioritaire,
les territoires ruraux et les outremer ». Les enchères montent avec
Emmanuel Macron, le candidat
du mouvement En marche !, qui
veut « limiter à 12 élèves la taille des
classes de CP et CE1 en zone prioritaire ». Jean-Luc Mélenchon mise
sur ce même levier et promet de
recruter « au moins » 60 000 enseignants supplémentaires.
Mais, là encore, les spécialistes
sont prudents. « Après trente ans
de recherche, nous n’avons pas assez d’éléments convergents entre
la taille des classes et les résultats
des élèves, rapporte Nathalie
Mons. Réduire les effectifs peut
être nécessaire, mais sous certaines conditions : il faut cibler les élèves socialement défavorisés, changer la pédagogie et réduire les classes de façon tout à fait significa-
« Aux enseignants
de différencier
leurs méthodes.
Mais encore
faut-il qu’ils aient
un haut niveau
de formation »
NATHALIE MONS
présidente du Cnesco
tive, en deçà d’un seuil de 20
élèves. »
Parmi les mesures abordées
lors de la conférence de consensus, plusieurs dispositifs sont
avancés pour prévenir les difficultés, inspirés de recettes efficaces testées à l’étranger. Dans les
pays nordiques et en Australie,
c’est l’idée d’un « professeur des
apprentissages fondamentaux »
qui a été développée : un enseignant, spécialement formé, suit
une même classe sur plusieurs
années de façon à mieux connaître ses élèves et mieux s’adapter
au rythme de chacun.
Autre dispositif, mis en place
notamment au Japon : le tutorat
entre pairs. La classe est divisée
en groupes d’élèves de niveaux
hétérogènes. « Cette pédagogie
coopérative permet de faire progresser les élèves fragiles comme
les élèves tuteurs », souligne
Mme Mons.
S’agissant du dispositif « plus
de maîtres que de classes » (co-intervention de deux enseignants
en classe), mis en place sous le
quinquennat de François Hollande et que souhaite maintenir
M. Hamon, il peut être très efficace, à condition que l’enseignant supplémentaire soit spécialement formé et intervienne
sur un nombre important d’heures, indique le Cnesco.
Au-delà de ces mesures, c’est
bien sur la formation continue
des enseignants – réduite, en
France, à la portion congrue –,
que le Conseil met l’accent. Manière de dire que, plus que les
heures ou les postes, c’est bien
dans les compétences des professeurs que la nation doit investir
pour que 100 % des enfants maîtrisent le « lire-écrire-compter » à
la fin du primaire. p
aurélie collas
La réforme des rythmes scolaires soumise à l’incertitude de l’élection
A six mois de la rentrée, peu de maires envisagent, à brève échéance, un bouleversement de l’organisation
A
ppliquera ? N’appliquera
pas ? » On se souvient du
questionnement qui résonnait parmi les collectivités
quand, en 2013, il était question
soit d’appliquer la réforme des
rythmes scolaires sans tarder, soit
de la reporter d’un an. Trois années sont passées et, à l’heure où
les candidats à la présidentielle
ont fait du devenir de cette mesure
– l’une des plus polémiques du
quinquennat – un point fort de
leur programme éducatif, le refrain a changé. « Détricotera ? Ne
détricotera pas ? », s’interrogent
les villes à six mois de la rentrée
2017. A cette date, suivant l’issue
du scrutin, la semaine d’école des
petits Français pourrait bien, de
nouveau, être soumise à un changement de tempo. Le troisième
en dix ans.
« On ne sait pas à quelle sauce on
va être mangé, mais on veut être
prêt », fait valoir Lauriano Azinheirinha, adjoint éducation (UDI) à la
mairie de Nice, où l’on a anticipé,
pour septembre, trois organisations différentes en fonction des
trois scénarios plausibles : le maintien du « décret Peillon », son re-
trait pur et simple ou la liberté de
choix laissée aux édiles. « On avisera en fonction du président élu,
mais on préférerait, et de loin, revenir à la semaine d’école de quatre jours », confie-t-il.
Parmi les candidats à l’Elysée,
seuls Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen promettent d’abroger
cette réforme à laquelle Vincent
Peillon a laissé son nom… et son
poste au ministère de l’éducation.
Tout aussi tranchée est la position
de Benoît Hamon : lui s’est engagé
à maintenir une mesure qu’il a finalisée (et en partie assouplie) lors
de son bref passage rue de Grenelle, en 2014, et dont il défend
toujours les « bénéfices pédagogiques ». Rien à voir avec les positions, convergentes même s’ils ne
le disent pas comme ça, de François Fillon et d’Emmanuel
Macron : tous deux entendent laisser les collectivités trancher.
Cette « troisième voie » peutelle trouver un écho parmi des
communes qui, selon la dernière
enquête de l’Association des maires de France (AMF), étaient encore 70 %, au printemps, à faire
face à des « difficultés persistan-
tes » ? Côté édiles, où l’addition
moyenne atteint 231 euros par enfant et par an, l’appréciation des
effets de la réforme demeure
pour le moins nuancée : plus de 6
sur 10 les jugent « peu ou pas satisfaisants » à l’école élémentaire,
et même 7 sur 10 en maternelle.
En dépit des aides de l’Etat – que
M. Macron maintiendrait deux
ans –, le « reste à charge » s’élève à
70 %, selon l’AMF.
« Désordre partout »
Rue de Grenelle, on en appelle au
bon sens. « Détricoter la réforme,
c’est toucher une nouvelle fois à l’organisation de la vie de l’école et des
familles. Autrement dit, s’exposer
exactement aux mêmes difficultés
qu’il y a trois ans, plaide-t-on dans
l’entourage de Najat Vallaud-Belkacem. Quant à supprimer la demijournée en plus, comme l’avait fait
la droite en 2008, ce serait une
grave erreur. » Sur ce point précis,
un flou demeure. « Il n’est pas question d’un abandon par principe,
comme s’il fallait passer l’essuieglace politique », fait valoir Annie
Genevard, maire (LR) de Morteau
(Doubs) et conseillère éducation
de M. Fillon, en reconnaissant que
celui-ci « n’a pas eu d’expression sur
ce point précis ». Dans l’entourage
d’Emmanuel Macron, on défend le
principe de « concertations tripartites » entre inspections, équipes
enseignantes et collectivités, sur
un aspect de la réforme qui relève
pourtant de l’Etat.
Le sujet demeure sensible : on le
voit ces jours-ci à Lille, où Martine
Aubry (PS) n’en finit pas de devoir
justifier, à une frange de la communauté éducative, son choix
d’un retour en classe le samedi
plutôt que le mercredi. Face à l’incertitude du scrutin, certains maires prévoient de jouer la montre.
« A Lyon, on ne bougera rien pendant un an, prévient Gérard Collomb (PS), dont la ville a regroupé
les ateliers périscolaires, payants,
le vendredi. Les gros bateaux requièrent du temps. Peut-être que
pour les plus petits, un saut en arrière se fera plus rapidement ? »
Ce n’est pas l’avis de la sénatrice
Françoise Cartron (PS), missionnée par Matignon pour enquêter
sur les rythmes en milieu rural.
Cette ancienne directrice d’école
ne voit pas comment revenir en
arrière sans « mettre du désordre
partout ». « Ce serait une prime aux
mauvais élèves, ces villes qui, souvent pour des raisons partisanes,
ont freiné des quatre fers, et pas un
encouragement aux maires ruraux
qui, en dépit des difficultés, ont su
s’adapter. » Une implication qui,
dit-elle, a dépassé les clivages politiques : « Il en allait du maintien de
l’école ; donc, souvent, de la survie
du village. »
Dans sa commune de 357 habitants, Jean-Paul Carteret, maire
(PS) de Lavoncourt (Haute-Saône)
et vice-président de l’Association
des maires ruraux de France, s’interroge : « Peut-on reculer sans relancer les inégalités d’une commune à l’autre ? » – et favoriser
« Peut-on reculer
sans relancer
les inégalités
d’une commune
à l’autre ? »
JEAN-PAUL CARTERET
maire (PS) de Lavoncourt
cette « école à plusieurs vitesses »
que dénoncent les parents. « Que
les candidats aient le courage de
parler vrai !, s’énerve Jean-Claude
Deyres, maire (PS) de Morcenx
(Landes). Cette réforme, soit on la
supprime partout, soit on la garde,
mais dire que chacun peut faire ce
qu’il veut chez lui, c’est se moquer
de la réalité des territoires ! »
Si, d’un maire à l’autre, d’une famille politique à l’autre, les pronostics diffèrent, personne ne se
risque à prédire une révolution
pour septembre. « Les maires font
les frais des facilités de langage,
alors qu’ils ont déjà la latitude de
proposer, ou pas, du périscolaire,
rappelle André Laignel, vice-président de l’AMF et élu (PS) à Issoudun
(Indre). Etiquetée à droite, Agnès
Le Brun, elle aussi porte-parole de
l’AMF, n’exclut pas que les collectivités aient « à faire de la dentelle ».
« Mon hypothèse, c’est que si on leur
laisse le choix, certaines pourraient
abroger la réforme en maternelle
mais continuer à l’élémentaire. »
C’est ce qu’elle envisage de faire à
Morlaix (Finistère), ville dont elle
est la maire. p
mattea battaglia
14 | france
0123
JEUDI 9 MARS 2017
L’argent
au cœur
du meurtre
d’Hélène Pastor
Dix personnes sont renvoyées
devant la cour d’assises,
dont le gendre de la richissime
femme d’affaires monégasque
marseille - correspondant
J’
ai peur, je veux vous revoir,
car j’ai d’autres choses à
dire. » Le 17 mai 2014, Hélène Pastor, sur son lit
dans un service de réanimation, annonce aux policiers
qu’elle a des révélations à leur
faire. Onze jours plus tôt, la femme
d’affaires de 77 ans, une des plus
grosses fortunes de Monaco, à la
tête d’un empire immobilier, et
son
chauffeur,
Mohamed
Darwich, ont été la cible d’un tireur
posté à la sortie de l’hôpital L’Archet, à Nice, où, comme chaque
soir, Mme Pastor rendait visite à
son fils, Gildo. Le chauffeur a survécu quatre jours. Hélène Pastor
ne fera jamais lesdites révélations :
elle est décédée le 21 mai.
Ces « choses à dire », le juge d’instruction marseillais Christophe
Perruaux les a vraisemblablement
reconstituées une à une dans un
dossier de 22 000 pages qu’il a refermé, le 20 février, en renvoyant
devant la cour d’assises des Bouches-du-Rhône neuf hommes et
une femme. Dix accusés pour un
futur procès, probablement
en 2018, où se côtoieront tueurs à
gages marseillais et société monégasque dorée. En haut de la pyramide, le magistrat place Wojciech
Janowski, 67 ans, consul honoraire
de Pologne à Monaco et gendre de
la victime, soupçonné d’avoir
commandité cet assassinat ourdi
pour un mobile d’argent.
A partir des vidéos captées par
les caméras de la ville de Nice,
deux hommes sont rapidement
soupçonnés d’être le tireur et le
guetteur, lors du guet-apens tendu
à la sortie de l’hôpital. Image par
image, les enquêteurs remontent
jusqu’à un hôtel où l’un d’eux a
oublié son flacon de gel douche
portant son ADN. Les policiers
rembobinent le film : l’arrivée à la
gare de Nice, le départ de la gare
Saint-Charles, à Marseille, l’achat,
sur la Canebière, de cartes téléphoniques anonymes. Les policiers
mettent vite un nom sur le visage
des deux Marseillais. Le guetteur,
c’est Al Haïr Hamadi. Il le reconnaît. L’ADN sur le flacon de gel douche livre celui de Samine Said Ahmed, qui conteste être le tireur.
L’entourage des deux Marseillais, leurs contacts téléphoniques les semaines ayant précédé
les faits, conduisent à Abdelkader
Belkhatir, leur recruteur présumé,
« un brave mec, gentil, serviable,
naïf au point de croire qu’aux Baumettes il y a une piscine pour les détenus », raconte un proche. Ce « Kader » va renvoyer les enquêteurs à
Monaco, car son beau-frère Pascal
Dauriac n’est autre que le coach
sportif de Wojciech Janowski, et de
sa compagne depuis vingt-huit
ans, Sylvia Ratkowski, la fille d’Hélène Pastor, qu’à Monaco tout le
monde appelle « Sissi ».
Protection fantôme
Le 23 juin 2014, un coup de filet policier transforme l’affaire Pastor en
dossier Janowski. Le consul de Pologne, bien installé dans la bonne
société monégasque, l’homme,
qui multiplie les actions de bienfaisance pour les enfants autistes
ou pour les ressortissants polonais de la Côte d’Azur, devient le
principal suspect.
« Oui, j’ai commandité ce meurtre… » En garde à vue, Wojciech Janowski évoque un prétendu harcèlement d’Hélène sur sa fille : « Il
n’y a pas eu un jour, vous imaginez
le nombre de jours, trente ans multipliés par 360 jours, combien de
fois j’ai ramassé Sylvia à la petite
cuillère. C’était pour que les souffrances de ma femme s’arrêtent. »
Immédiate volte-face en fin de
garde à vue. Wojciech Janowski se
rétracte, son mauvais français lui
aurait fait avouer, à tort, le fait
d’avoir commandité ce meurtre
« altruiste ». Il ne va plus cesser de
clamer son innocence.
La voiture d’Hélène Pastor, lors de la reconstitution des faits, devant l’hôpital L’Archet de Nice, le 22 avril 2015. J.-C. MAGNENET/AFP
Lorsque la police vient le chercher, Pascal Dauriac détaille le lent
« endoctrinement » qu’il dit avoir
subi de la part du consul, ce qui
l’aurait conduit à solliciter son
beau-frère pour recruter le commando qui va « liquider la bellemère », selon les termes de M. Janowski. Billets d’opéra, voyages à
Londres et vols en classe affaires
pour la Thaïlande, sa Twingo
rouge rachetée 10 000 euros par le
consul tout en la laissant à sa disposition…
Le coach se dépeint « sous emprise psychologique ». Aux
100 000 euros, mis sur la table
pour assassiner Hélène Pastor, le
consul ajoute 20 000 euros pour
exécuter le chauffeur « afin de
brouiller les pistes », selon l’un des
exécutants du contrat. Et
20 000 euros de plus pour le vol
du sac à main. « Il disait que les
Arabes de Nice sont prêts à tuer
deux personnes pour piquer un
sac supposé plein dans une voiture monégasque », a rapporté le
coach.
Deux ans et demi d’enquête concluent comme « improbable » le
scénario avancé par Wojciech Janowski, selon lequel il aurait été
victime d’un chantage de Pascal
Dauriac, lui imposant le versement de plusieurs centaines de
milliers d’euros pour une protection fantôme de sa famille contre
le kidnapping. Sylvia Ratkowski
n’imagine pas un tel ascendant du
coach sur son compagnon. Selon
L’enquête
démontre que
l’empire industriel
de M. Janowski,
principal suspect,
est un champ de
ruines financier
elle, Wojciech Janowski n’est pas
homme à se faire menacer sans
réagir : « Il l’aurait envoyé bouler en
lui disant “espèce de sale con” ! »
Prétendument fils de parents
chimistes, spoliés pendant la
guerre de leurs usines en Pologne,
soi-disant diplômé de Cambridge
– aucune trace de lui dans la célèbre université britannique –, Wojciech Janowski s’affiche comme
président de la société canadienne Hudson Oil, propriétaire
en Pologne d’une raffinerie à l’arrêt. L’enquête démontre, aux
yeux des juges, que son empire industriel est un champ de ruines financier. Il annonce un salaire annuel de 2,5 millions d’euros, mais
l’analyse des comptes du couple
fera tomber des nues Sylvia Ratkowski-Pastor.
Comme à son frère, Gildo, sa
mère lui signait chaque mois un
chèque de 500 000 euros. Sur les
neuf millions perçus en dix-huit
mois, 7,5 millions sont passés sur
les comptes de son compagnon
chargé de régler les frais du ménage. Pour le juge, « Hélène Pastor
se trouvait à financer involontairement des affaires montées par Wojciech Janowski, toutes marquées
par l’échec et qui constituaient un
véritable gouffre financier ».
Derrière la déroute de ses affaires polonaises, Sylvia RatkowskiPastor découvre que son compagnon a hypothéqué leur maison
de Londres, lui a fait payer deux
fois le prix pour leur bateau. Jusqu’à l’assurance de sa petite voiture qui n’était pas réglée… « Toutes les années où il m’a menti et où
il m’a abusée en volant mon argent. J’avais une confiance aveugle
en lui et c’était l’homme de ma
vie », se lamente-t-elle.
L’argent, pour le juge d’instruction, est au cœur de ce dossier. Le
projet d’assassinat de sa bellemère fomenté par Wojciech Janowski naît peu après l’annonce,
en janvier 2012, du cancer de sa
compagne.
Cela, écrit Christophe Perruaux,
« a rappelé à Janowski qu’en cas de
décès de sa compagne il allait se retrouver à la rue, lui le Polonais
venu sans le sou en Principauté,
qui travaillait depuis des années à
se donner une image d’homme
d’affaires. En provoquant le décès
prématuré d’Hélène Pastor, il permettait à sa fille d’hériter d’une
part importante de la fortune de sa
mère dont il pouvait alors espérer
prendre le contrôle ». p
LES DATES
2014
6 mai Alors qu’elle rend visite
à son fils Gildo, hospitalisé
à l’hôpital de Nice pour un AVC,
Hélène Pastor et son chauffeur,
Mohamed Darwich, sont
les cibles d’une fusillade.
10 mai Mort du chauffeur.
21 mai Mort d’Hélène Pastor.
23 juin Le gendre d’Hélène
Pastor, Wojciech Janowski,
avoue en garde à vue avoir
commandité l’assassinat de sa
belle-mère, avant de se rétracter.
27 juin Mise en examen
de Wojciech Janowski
pour complicité d’assassinat en
bande organisée et association
de malfaiteurs.
20 FÉVRIER 2017
Dix personnes sont renvoyées
devant la cour d’assises
des Bouches-du-Rhône.
luc leroux
Procès Bentounsi : l’audition de l’équipier de l’accusé qui n’a rien vu
L’agent de police Ghislain Boursier avait affirmé avoir vu Amine Bentounsi pointer une arme sur son collègue juste avant que celui-ci ne tire sur lui
I
l a gardé son manteau à la
barre, comme pour montrer
qu’il n’est que de passage dans
cette cour d’assises parisienne,
mardi 7 mars, que ce n’est pas lui
qu’elle doit juger en appel pour
avoir abattu Amine Bentounsi
d’une balle dans le dos, en 2012,
lors d’une course-poursuite à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Lui
n’est que l’ancien équipier de l’accusé, Damien Saboundjian.
Seulement voilà. L’agent de police Ghislain Boursier avait affirmé avoir vu la victime pointer
une arme sur son collègue juste
avant que celui-ci ne tire. Seul témoin à accréditer la thèse de la légitime défense, en dehors du policier accusé, acquitté en première instance.
Face à la reconstitution démontrant qu’il ne pouvait pas voir « la
scène finale » d’où il se tenait et
confronté aux versions des
autres témoins, Ghislain Boursier avait fini par avouer au cours
de l’enquête que non, il n’avait
pas « vu de ses yeux vu » Amine
Bentounsi braquer Damien Saboundjian. Du moins pas au moment crucial : celui où son coéquipier a tiré, à quatre reprises,
sur le fuyard recherché pour
s’être fait la belle en permission.
« Vous êtes un menteur »
Alors pourquoi le gardien de la
paix de 40 ans, dont treize ans
d’ancienneté dans la police nationale, a-t-il menti ? « Je ne sais pas »,
répète-t-il à la barre. Le président,
Régis de Jorna, le sermonne. « On
pourrait penser que vous vouliez le
couvrir. Seulement, en disant que
vous étiez là où vous n’étiez pas, ça
devient suspect, et ça se retourne
contre la personne [accusée]. »
L’avocat de la partie civile tonne et
lâche sa sentence : « Vous êtes un
menteur », avant de déplorer qu’il
n’ait même pas été sanctionné.
Une main cramponnée à l’autre
à la barre, la voix à peine audible,
Ghislain Boursier attend que le
savon passe. Vient le tour de l’intransigeant avocat général, garant des intérêts de la société. Son
intervention claque comme une
gifle. « Ce n’est tout simplement
pas digne de la police nationale »,
lâche Rémi Crosson du Cormier.
Durant près de trois heures, le
président de la cour d’assises avait
« Ce n’est tout
simplement pas
digne de la police
nationale »
RÉMI CROSSON DU CORMIER
avocat général
repris méticuleusement les auditions de Ghislain Boursier : devant
l’Inspection générale des services ; devant le juge d’instruction.
Aucune ne se ressemble. Alors,
mensonge ? Le fonctionnaire secoue la tête. Il préfère parler de
« logique » et de « déductions » faites d’un mélange entre ce qu’il a
vraiment vu et des discussions
entre collègues. « Et voilà, on y revient… », soupire le président.
Plus tôt au cours de cette
deuxième journée d’audience,
un autre membre de l’équipe
avait déjà fait face à la cour, et
évoqué ses « déductions ». Ce soir
du 21 avril 2012, après avoir jeté
une grenade factice sur les policiers, le suspect pris en chasse
avait également laissé tomber un
étui de pistolet vide. Lui, le chef
de bord, avait donc compris « de
lui-même » pourquoi Damien Saboundjian avait tiré. Ou serait-ce
Ghislain Boursier qui lui avait
rapporté avoir vu l’individu braquer son coéquipier. Ou peutêtre encore d’autres collègues arrivés sur place en renfort qui
l’auraient appris d’autres collègues… « Autrement dit, c’est l’ours
qui a vu l’ours qui a vu l’ours »
(sic), résume le président.
« La gloire de la France »
Et sur place, pourquoi la crainte
majeure de l’équipe après les tirs,
selon le commissaire de nuit entendu lundi, se résumait en un
leitmotiv : « On va perdre notre
boulot » ? « Parce que la parole des
policiers n’a plus beaucoup de valeur, on est remis en cause sans arrêt », ose le chef de bord.
Dans une écoute téléphonique
datant de 2012, il avait même
lancé – agacé par l’enquête de
l’IGS qui « cherchait la petite
bête » – qu’il était « plus facile
d’être délinquant que policier ».
« Vous le pensez toujours ? », lui
demande l’avocat général, prêt à
bondir au premier mouvement
d’acquiescement. Le policier répond oui. « Vous ne pouvez pas
dire ça, la police nationale est la
gloire de la France !, s’emporte
l’avocat général. Ce n’est pas parce
qu’on vous demande des comptes
dans cette affaire que l’on ne fait
pas confiance à la police. »
D’autant que, poursuit le président, si chercher à comprendre
les circonstances de la mort d’un
homme tué par un policier, « c’est
chercher la petite bête… » Mardi,
l’audience s’était ouverte sur le
schéma glaçant du médecin légiste, représentant les blessures
d’Amine Bentounsi. En plein milieu du dos, un point noir dessiné
au stylo. L’impact de la balle. Verdict attendu vendredi. p
lucie soullier
france | 15
0123
JEUDI 9 MARS 2017
L’artificier en chef des attentats
de Paris et de Bruxelles a été identifié
Vol de cocaïne au « 36 » :
les vidéos diffusées
Au premier jour du procès, mardi, le principal
Ahmad Alkhald, qui a regagné la Syrie, est le seul acteur majeur des commandos encore en fuite suspect a nié en bloc les accusations
bruxelles - correspondant
I
l s’agit d’un des acteurs les
moins médiatisés des attentats de Paris et Bruxelles. Les
enquêteurs le connaissent
sous plusieurs identités incertaines, celles qui figuraient sur
ses papiers contrefaits : Ahmad
Alkhald, né le 1er janvier 1992 à
Alep (Syrie) ; Yassine Noure, né
le 18 août 1993 à Bruxelles (Belgique) ; Mohammed N awar Mohammed Alqadhi, né le
21 juillet 1992 à Bagdad (Irak).
Arrivé en Europe par la route
des migrants, en même temps
que plusieurs kamikazes, Ahmed
Alkhald est le seul acteur majeur
des commandos encore en fuite :
il a regagné la Syrie le 16 novembre 2015, trois jours après les attentats de Paris et de Saint-Denis,
comme l’avait révélé Le Monde en
novembre 2016. Son départ a longtemps intrigué les enquêteurs,
tout comme son rôle exact dans
la vague d’attaques coordonnées
qui a frappé l’Europe.
« Mahmoud » l’artificier
Les quotidiens bruxellois La Dernière Heure et La Libre Belgique révèlent, mardi 7 mars, qu’Ahmad
Alkhald n’était autre que l’artificier en chef de cette cellule terroriste. Ses empreintes ont été retrouvées sur la ceinture explosive
de Brahim Abdeslam, qui s’est fait
exploser au café Comptoir
Voltaire, à Paris, et sur celle de Salah Abdeslam. Son rôle a été
confirmé aux policiers belges par
Osama Krayem, mis en examen
dans ce même dossier, qui aurait
précisé qu’Alkhald était de nationalité syrienne.
Les médias belges révèlent
qu’Ahmad Alkhald a continué à
correspondre avec les terroristes
de Bruxelles après son retour en
Syrie – entre le 16 novembre 2015
et les attentats de Bruxelles
du 22 mars 2016. Sous le nom de
« Mahmoud », il a fourni des
conseils techniques à Najim Laachraoui, l’un des kamikazes de
l’aéroport de Zaventem, considéré
comme l’autre artificier de la cellule. Ces conversations ont été exhumées d’un ordinateur déposé
par les kamikazes dans une poubelle du quartier de Schaerbeek, le
matin des attentats. Des détails de
l’opération sont évoqués avec
deux hommes en Syrie : Abou
Ahmad, émir de l’organisation
Etat islamique, et Mahmoud, décrit par les enquêteurs comme un
« artificier » de l’organisation.
Najim Laachraoui interroge
Mahmoud sur la concentration
des précurseurs d’explosifs,
les commandes à distance ou de
possibles tests à mener, à Rakka,
sur des rails de chemins de fer.
Le Monde a eu accès au verbatim
de ces conversations : « Tu vois
pour ce qui est du nitroglycol ou
bien de la nitroglycérine ?, demande-t-il. Est-ce qu’il serait possible,
euh… d’en fabriquer à partir de
l’acide nitrique à 60 % seulement,
tu vois, sans… sans le purifier ? »
L’homme est
arrivé en Europe
par la route
des migrants,
en même temps
que plusieurs
kamikazes
Ahmad Alkhald, alias Mahmoud,
est arrivé en Europe par l’île grecque de Leros, le 20 septembre 2015.
Salah Abdeslam, qui a convoyé en
voiture une dizaine de kamikazes
arrivés en Europe par la route des
migrants, vient ensuite le chercher à Ulm, dans le sud de l’Allemagne, dans la nuit du 2 au 3 octobre.
Alkhald n’est pas seul à faire le
voyage d’Ulm vers Bruxelles : il est
accompagné par Sofiane Ayari
–qui sera interpellé le 18 mars 2016
à Bruxelles en compagnie de Salah
Abdeslam −, et Osama Krayem, qui
aurait renoncé in extremis à se
faire exploser dans le métro
bruxellois, et a été arrêté le 8 avril.
Entre septembre et octobre 2015, Alkhald, qui s’est vu remettre une fausse carte d’identité
belge au nom de Yassine Noure,
élabore, depuis la Belgique, les
attentats du 13-Novembre avec
Abdelhamid Abaaoud et les futurs kamikazes de Paris. Son empreinte ADN a été retrouvée dans
deux planques en Wallonie, à
Charleroi et à Auvelais, utilisées
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usque-là, on les avait seulement imaginées. Et les voilà
diffusées sur l’écran de la salle
d’audience, ces images du vol
de cocaïne au siège du mythique
36 quai des Orfèvres, à Paris. En
noir et blanc d’abord comme dans
un vieux polar des années 1960.
La nuit est tombée sur l’île de la
Cité, ce 24 juillet 2014, un homme
seul, vêtu d’un blouson sombre,
coiffé d’une casquette, deux
grands sacs de supermarché dans
une main, un troisième dans
l’autre, apparaît dans le champ de
la caméra de surveillance. Il marche jusqu’au premier poste de
contrôle, présente son badge
devant l’œil électronique. Le portail s’ouvre. Il entre. Image suivante, saisie de l’intérieur, en couleurs. Le planton de garde, une
femme en uniforme, se lève pour
accueillir le visiteur, qui passe devant elle, le visage ostensiblement
baissé sous sa casquette.
« Mais c’est John ! »
Une petite heure passe. Le revoilà
devant la même policière de garde,
les trois sacs semblent nettement
plus lourds au bout de ses bras,
il franchit le sas de sécurité, une
autre caméra de surveillance
prend le relais. Il est dans la rue, le
pas tranquille, il s’éloigne en direction du Pont-Neuf. Quarante-huit
kilos de pains de cocaïne viennent
de quitter l’armoire forte du siège
de la police judiciaire.
Ou peut-être un peu moins, car
la séance de cinéma offerte, mardi
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7 mars, au premier jour du procès
de Jonathan Guyot, ex-policier affecté à la brigade des stupéfiants,
et de ses huit coprévenus – dont
trois autres fonctionnaires de police – se poursuit.
Même lieu, deux jours plus tôt,
toujours de nuit. Cette fois, ils sont
deux, un homme à blouson et casquette dont la silhouette évoque
en tout point celle du visiteur du
24 juillet et un autre qui garde son
casque de moto intégral sur la tête.
Entrée, sortie, leurs sacs à dos sont
renflés. L’enquête n’a pas permis
de déterminer si, ce soir-là, quelques pains de cocaïne n’avaient
pas déjà été emportés. L’homme
au casque, un temps identifié
comme étant un autre policier du
« 36 », a bénéficié d’un non-lieu à la
fin de l’instruction.
Mais sur l’homme à casquette, la
policière de garde est formelle.
Lorsqu’on lui a présenté un « tapissage » de portraits, elle a désigné
celui de Jonathan Guyot comme
étant l’homme qui est passé devant elle avec ses sacs de supermarché. « Mais c’est John ! », se sont
exclamés ses collègues de la brigade des stup’ lorsqu’on leur a soumis à leur tour les images des caméras de surveillance.
La suite de l’enquête – téléphonie, mouvements suspects sur ses
comptes, aveux de complices, découvertes chez lui de fortes sommes en espèces – accable Jonathan
Guyot. Il nie tout. Poursuite des débats mercredi 8 mars. p
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juste avant leur départ vers la
France par les commandos.
L’artificier, qui aurait aidé les
kamikazes à confectionner leurs
ceintures, quitte la Belgique peu
avant les attentats de Paris. Le
1er novembre, il est interpellé par la
police hongroise sous l’identité
d’Alkhald à bord d’un train reliant
Vienne, en Autriche, à Belgrade, en
Serbie. Il affirme être réfugié et
faire route vers la Turquie pour
rendre visite à sa mère malade.
Détenu dans un centre pour demandeur d’asile jusqu’au 9 novembre, il est transféré le lendemain dans un centre ouvert pour
réfugiés à Bicske (Hongrie), près de
Budapest, d’où il disparaît le jour
même. Sa trace se perd définitivement le 16 novembre à Vienne,
d’où il prend un vol à destination
d’Ankara, en Turquie. Le suspect,
qui a probablement rejoint la Syrie, est visé depuis ce jour par un
mandat d’arrêt international.
L’enquête sur les attentats a démontré comment cette vaste cellule constituée en Syrie a su utiliser la crise migratoire pour se regrouper en Europe. En Hongrie
d’abord, où ses membres ont transité, puis à Bruxelles, où était établi
leur centre opérationnel. Le parcours d’Ahmad Alkhald souligne
également comment l’un des cadres de ce commando a su exploiter les mêmes failles pour regagner la Syrie, trois jours après les
attentats du 13 novembre 2015. p
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16 | france
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Logement : les raisons de la crise
Les fractures françaises. Prix très élevés à l’achat ou à la location dans certaines villes et saturation
du parc social expliquent les difficultés que rencontrent les Français pour trouver un habitat.
Premier volet de notre série sur les inégalités qui divisent le pays
Cherbourg
Le Havre
Le boom immobilier des années 2000 1
alourdit les dépenses de logement
Caen
Brest
Les conditions de crédit très favorables (baisse des taux et allongement
des prêts) tout comme la fiscalité (prêt à taux zéro par exemple) ont
alimenté la demande de logement alors que l’offre se raréfiait notamment dans les métropoles attractives. L’effondrement de la Bourse en
2000 a aussi accru l’attractivité de l’immobilier comme placement foncier.
Tous ces facteurs ont engendré une forte augmentation des prix.
Des territoires
sous tension
REVENU DISPONIBLE BRUT
DES MÉNAGES PAR UNITÉ
DE CONSOMMATION
220
INDICE GÉNÉRAL
DES LOYERS
180
Lorient
Le Mans
La métropolisation entraîne une augmentation
des prix dans les centres urbains, y compris dans
les quartiers populaires investis par les classes
moyennes supérieures. Ce phénomène repousse
dans les zones périurbaines les catégories les moins
aisées non logées en HLM et qui souhaitent devenir
propriétaires.
260
INDICE DES PRIX
DU LOGEMENT ANCIEN
Rennes
Nantes
Des demandes de logement
supérieures à l’offre
INDICE DES PRIX
À LA CONSOMMATION
Poitiers
Zone très tendue, loyers très élevés
140
Zone tendue, loyers élevés
1996
2000
2005
La Rochelle
Zone assez tendue, loyers assez élevés
100
2015
2010
BASE 100 EN 1996
Des difficultés concentrées dans les métropoles
Paris, métropole de rang mondial
Villes en voie de métropolisation
L’effort financier des ménages pour se loger s’accroît.
TAUX D’EFFORT NET*, EN % DU REVENU DES MÉNAGES
LOCATAIRES
SECTEUR LIBRE
LOCATAIRES
PARC SOCIAL
PROPRIÉTAIRES
SANS PRÊT EN COURS
Des villes confrontées à l’étalement urbain
30
30
23,9
25
20
ACCÉDANTS
À LA PROPRIÉTÉ
Augmentation de la population dans les couronnes
des aires urbaines entre 1999 et 2008
25,1
23
22,3
19,2
Bordeaux
Métropole : ville concentrant des fonctions décisionnelles
et exerçant des compétences d’organisation sur une région.
Métropolisation : mouvement de concentration de populations, d'activités,
de valeur dans des ensembles urbains de grande taille.
Agen
Plus de 50 %
15
Bayonne
De 0 à 50 %
10
Pau
Des territoires en déclin
7,1
7
5
Prix du m2 inférieur à 1 250 euros au 1er février
0
1992 02 06 2013
1992 02 06 2013
1992 02 06 2013
1992 02 06 2013
SOURCES : « MOBILITÉ RÉSIDENTIELLE ET CRISE DU LOGEMENT », DRIANT, 2016 ; INSEE,
ENQUÊTES NATIONALES LOGEMENT (ENL) ; MINISTÈRE DU LOGEMENT ET DE L’HABITAT DURABLE ;
RAPPORT FONDATION ABBÉ-PIERRE 2017 ; « TRAJECTOIRES RÉSIDENTIELLES, POLITIQUES
DU LOGEMENT : ANNÉES 2000 », M.BERTHOD-WURMSER, L.GONZALEZ, LA DOCUMENTATION
FRANÇAISE ; COMMISSARIAT GÉNÉRAL AU DÉVELOPPEMENT DURABLE ; MEILLEURSAGENTS.COM
* Rapport entre la somme des dépenses liées à l’habitation principale
(loyers et charges courantes) et les revenus des ménages
La demande de logement 2
social explose
Alors que les demandeurs de logement sont plus nombreux, ceux
qui y résident déjà peinent à en sortir, ce qui réduit les possibilités
de nouvelles attributions et allonge les temps d’attentes.
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE DEMANDEURS DE LOGEMENTS SOCIAUX
3 Un accès à la propriété difficile et un éloignement
ÉVOLUTION DU NOMBRE DE NOUVEAUX ENTRANTS DANS LE PARC SOCIAL
ENTRE 2002 ET 2013, EN POURCENTAGE
+ 49,7
+ 49
+ 39,5
+ 34,8
+ 9,7 + 6,9
géographique des plus modestes
Les catégories les plus modestes accèdent de moins
en moins à la propriété malgré une politique d'aides
financières de l'Etat aux primo-accédants.
Les moins aisés accédant à la propriété s’éloignent
des centres-villes pour des raisons budgétaires. Cependant, les
gains financiers sur le coût du logement en grande couronne sont en
partie contrebalancés par des coûts de transports plus importants.
TAUX DE PROPRIÉTAIRES PARMI LES 25-44 ANS, EN %
DÉPENSES ANNUELLES DES MÉNAGES
EN CARBURANT AUTOMOBILE, EN EUROS, EN 2006
LES 25 %
LES PLUS MODESTES
– 8,4
ENSEMBLE
LES 25 %
LES PLUS AISÉS
70
1 400
60
1 200
50
1 000
40
800
30
600
20
400
10
200
0
0
– 16,1
– 29,1
– 23
– 25,3
– 46,2
COMMUNES
RURALES
MOINS
DE 20 000
DE 20 000
À 100 000
HABITANTS* HABITANTS*
100 000
HABITANTS
ET PLUS*
PARIS*
ENSEMBLE
* Unité urbaine : zone de bâti continu qui compte au moins 2 000 habitants.
+ 24 %
DE DEMANDEURS HLM
EN ATTENTE DEPUIS PLUS D’UN AN
ENTRE 2006 ET 2013
SOIT 688 000 PERSONNES
1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015
DOMINANTE
RURALE
PÉRIURBAIN
BANLIEUE
DE PROVINCE
VILLE
CENTRE
PÔLE URBAIN
DE PARIS
| 17
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Dunkerque
Lille
C’
est « comme si, à la panne de
l’ascenseur social, se superposait celle de l’ascenseur résidentiel », note le rapport de la Fondation
Abbé Pierre, daté du 30 janvier. Depuis le
boom de l’immobilier des années 2000,
les ménages connaissent des difficultés
pour améliorer leur situation d’habitat.
La mobilité des locataires n’a cessé de
baisser : – 5 points entre 2002 et 2013 dans
le parc privé (– 11 dans le parc social). Et,
entre 2000 et 2016, les prix des logements anciens ont bondi de + 118 % et les
loyers de + 57 %, décrochant de l’évolution
des revenus, qui progressent lentement.
Une telle situation creuse les inégalités
entre propriétaires et locataires, l’immobilier devenant source d’enrichissement
pour les premiers et d’appauvrissement
pour les seconds. Autres conséquences :
l’accession devient très difficile, notamment pour les ménages les plus modestes, tandis que le don ou l’héritage, qui
jouent un rôle majeur dans la capacité à
devenir propriétaire, favorisent les classes moyennes et aisées.
Les inégalités ne sont pas que sociales
mais également territoriales. Dans les villes attractives, les ménages n’ont guère le
choix de leur statut résidentiel (location
ou propriété) et de leur lieu d’habitation.
« D’un côté, on regrette la perte d’attractivité de certaines villes mais on ne peut que
se réjouir que, là où la tension est moindre,
les habitants disposent de plus de marges
de manœuvre pour trouver à se loger pour
un budget raisonnable », note Jean-Claude
Driant, professeur, spécialiste du logement, à l’université Paris-Est-Créteil.
Ces difficultés entraînent une pression
sans précédent sur le logement social,
dont la capacité d’accueil se réduit dans
les grandes métropoles. La France est dotée d’un puissant parc HLM de 4,8 millions de logements, soit 18,7 % des résidences principales. Cette proportion situe l’Hexagone au troisième rang européen, derrière les Pays-Bas et l’Autriche,
suivi de près par le Royaume-Uni. Ce parc
joue son rôle social et accueille de plus en
plus de ménages modestes, puisque la
moitié des locataires ont un revenu les situant parmi les 25 % les plus pauvres de la
population (contre 21 % en 1973).
Amiens
Charleville-Mézières
Rouen
Compiègne
Reims
Forbach
Metz
Paris
Nancy
Strasbourg
Troyes
Mulhouse
Auxerre
Tours
Dijon
Besançon
Nevers
Bourges
Montluçon
Annemasse
Limoges
Lyon
Chambéry
Clermont-Ferrand
Saint-Etienne
Grenoble
Le Puy-en-Velay
Valence
Figeac
Gap
Rodez
Nice
Montpellier
Toulouse
Avignon
Bastia
Béziers
Fréjus
Carcassonne
Marseille
Toulon
Ajaccio
Perpignan
4 Le patrimoine et sa transmission
Une demande sur quatre satisfaite
Malgré ces performances, le parc HLM
peine à accueillir les personnes très défavorisées qui saturent encore les centres
d’hébergement d’urgence. La raison : l’accroissement du nombre de demandeurs
et, surtout, la baisse du nombre de sorties
– donc de logements libérés – liée à la
forte chute de l’accession à la propriété
des personnes issues du logement social
(– 44,5 % entre 2002 et 2013).
La liste des demandeurs s’allonge et atteignait, au 1er janvier 2016, 1,88 million de
dossiers au plan national. Seules
480 000 demandes par an sont satisfaites, soit une sur quatre, et moins encore
en Ile-de-France (une sur neuf) et à Paris
(une sur seize). Dans un rapport publié le
22 février, la Cour des comptes encourage
le mouvement HLM à jouer son rôle très
social. L’institution souhaite que les logements disponibles soient rendus aux publics prioritaires en stimulant la mobilité
des locataires en place voire en provoquant le départ des plus aisés d’entre eux.
« Ralentissement de la rotation »
Les magistrats estiment d’abord que, avec
une durée moyenne d’occupation des logements de neuf ans (et même quinze
ans en Ile-de-France) contre quatre ans
dans le parc privé, « le ralentissement de la
rotation du parc social est préoccupant ».
Ils suggèrent trois pistes de réforme : diminuer les plafonds de ressources permettant d’accéder à un logement HLM,
notamment dans les zones chères où
seule une demande de logement social
sur neuf est satisfaite ; augmenter le supplément de loyer de solidarité (ou surloyer) des locataires dont les ressources
dépassent de 20 % ces plafonds. Cette mesure déjà en vigueur est appliquée à seulement 114 000 ménages alors que
200 000 à 400 000 pourraient y être assujettis ; enfin, aller jusqu’à renoncer au
sacro-saint principe du maintien dans les
lieux assuré à tout locataire HLM. La Cour
des comptes escompte ainsi faire libérer
50 000 appartements chaque année et à
coût nul pour la collectivité.
« Nous sommes très attachés à la mixité
sociale et convaincus qu’il ne faut pas spécialiser le parc social dans l’accueil des plus
pauvres, rappelle Frédéric Paul, délégué général de l’Union sociale pour l’habitat, qui
fédère les 746 bailleurs sociaux de France.
Il faut aussi conserver le maintien dans les
lieux, une condition de la sécurité qu’offre ce
mode de logement. Mais l’opinion publique
n’admet plus que des personnes aisées occupent un HLM, et il faut trouver des solutions efficaces pour y remédier. »
Les associations de locataires tiennent
également au modèle français. « La
mixité sociale doit se faire dans chaque
immeuble, plaide Jean-Yves Mano, président de l’association Consommation, logement et cadre de vie. Et où iront loger
les locataires jugés trop riches pour rester,
puisqu’il n’y a pas d’offre privée accessible, qu’il s’agisse d’acheter ou de louer ? »,
s’interroge-t-il. p
texte et infographies :
mathilde costil,
sylvie gittus-pourrias
et isabelle rey-lefebvre
5 Une difficulté à déménager
augmentent les inégalités
Le don ou les héritages renforcent la probabilité d’achat d’une résidence principale.
PROBABILITÉ D’ACHETER SA PREMIÈRE RÉSIDENCE PRINCIPALE,
PAR NIVEAU DE VIE ET AVEC OU SANS AIDE FAMILIALE*
Revenus les plus modestes
6%
sans don
18 %
avec don
Revenus les plus élevés
17 %
sans don
36 %
avec don
27 %
44 %
sans don
avec don
36 %
sans don
50 %
avec don
L’accès compliqué au logement entraîne une baisse de la mobilité
résidentielle des ménages. Ils sont soit coincés dans des logements trop
petits voire insalubres, soit frileux à l’idée de déménager, de peur de ne
pas retrouver des conditions de logement décentes à prix abordable.
Ils renoncent alors parfois à un nouvel emploi ou à une formation,
notamment dans les métropoles attractives.
POURCENTAGE DE PERSONNES AYANT EMMÉNAGÉ AU COURS
DES QUATRE ANNÉES PRÉCÉDANT L’ENQUÊTE NATIONALE LOGEMENT
Locataires secteur libre
60,8
LES 25 % LES PLUS MODESTES
DEUXIÈME QUARTILE
TROISIÈME QUARTILE
56
LES 25 % LES PLUS AISÉS
* Personne de référence âgée de 25 à 44 ans et locataire quatre ans avant l’enquête (ENL 2013)
41,3
37,2
32,5
Le boom des prix du logement accroît les inégalités entre propriétaires et locataires.
des Français propriétaires du logement
qu’ils occupent s’enrichissent plus vite
58 % par leur patrimoine que par la progression
de leurs revenus.
65 %
du patrimoine
des Français
est constitué
d’actifs immobiliers.
2/3
des patrimoines
étaient composés
de patrimoines
hérités en 2010.
La valeur
du patrimoine
foncier des Français
a explosé
en seize ans du fait
d’une forte hausse
des prix.
Locataires
parc social
Accédant à la pr
opriété
Ensemble
255 % du PIB
31
30
26,8
en 2013
50 %
du PIB
en 1997
6,2
Enquête 2002
Propriétaires sans prêt en cours
4,4
Enquête 2013
18 | enquête
0123
JEUDI 9 MARS 2017
raphaëlle bacqué et ariane chemin
F
rançois Fillon est « agoraphobe ». C’est son ami et exconseiller, Jean de Boishue, qui
le dit. Les masses l’inquiètent. Il
se méfie du nombre. Dimanche
5 mars, ce n’est pas cette phobie
qui lui faisait tendre le visage au-dessus de
la marée bleu-blanc-rouge convoquée place
du Trocadéro, à Paris. Il guettait le « peuple »,
c’est-à-dire la rue, pour vérifier que sa stratégie était la bonne, qu’il y avait assez de
monde sur le parvis des Droits-de-l’Homme
pour sauver sa peau. « Si les rangs avaient été
clairsemés, a-t-il assuré, si la place avait été
vide, j’en aurais tiré les conséquences. » Joli
paradoxe : c’est une foule qui a préservé sa
candidature et modifié le cours de sa
campagne rocambolesque.
Avant les révélations du Canard enchaîné,
le 25 janvier, sur le présumé emploi fictif
d’attachée parlementaire de sa femme
Penelope, on décrivait le vainqueur de la primaire de la droite comme un homme solitaire, secret, modeste, réservé, en rien mondain. Un fils de notaire de province, épris de
sérieux et ennemi du bling-bling. Le maelström des « affaires » le dévoile désormais
sous un autre jour : plus proche des petits
arrangements financiers que ce « M. Propre »
paraissait mépriser, tacticien, combatif et retors. Davantage qu’à un personnage balzacien, François Fillon ressemble aujourd’hui à
un héros de ces séries politiques américaines dont il raffole. « Pourquoi les a-t-il toujours avant moi ? » A Matignon, il se plaignait
auprès de son cabinet de recevoir les épisodes inédits de The Wire après Nicolas Sarkozy
et réclamait qu’on les demande aux producteurs américains.
A la faveur du « Penelopegate », le second
rôle sans relief a pris une épaisseur romanesque. Qui est le candidat des Républicains, s’il
n’est pas ce libéral-conservateur, sobre, discret et sérieux ? En décembre 2016, les
Editions de l’Archipel avaient réédité, sous le
titre François Fillon, les coulisses d’une ascension, la seule biographie qu’une journaliste
avait eu l’idée de consacrer au député de la
Sarthe, dix ans plus tôt – François Fillon, le
secret et l’ambition, de Christine Kelly (Editions du Moment, 2007). « Vous n’imaginez
pas la somme de livres qui se préparent sur lui,
sur sa femme, sur son couple », raconte
aujourd’hui l’un de ses collaborateurs. Toute
la France s’interroge : est-il solitaire ou
misanthrope ? Homme de convictions ou
simple stratège ? Secret ou dissimulateur ?
PAS DE COURANT, PAS DE CONSEILLER
« Je ne l’avais jamais entendu parler de religion
en trente ans », relève l’ancien séguiniste
Henri Guaino. Dans Faire, publié chez Albin
Michel en septembre 2015, Fillon assurait :
« J’ai très tôt réservé ma foi à ma conscience, à
l’exercice de ma liberté la plus intime. (…) J’ai
souvent trépigné intérieurement en écoutant
des prêches qui se réduisaient à des slogans
convenus. » Le 5 mars, au Trocadéro, ce sont
pourtant les catholiques traditionnels et
conservateurs qui ont fourni les plus gros
bataillons de ses supporteurs de ce « rassemblement de soutien » organisé après l’annonce
de sa convocation devant les juges le 15 mars.
Magnifique tête-à-queue pour celui qui, en
mars 2016, ne trouvait « aucune excuse à
accorder à ceux qui pensent que la loi de la rue
est supérieure à celle de la République ».
Dans la foule du Trocadéro, peu de barons
des Républicains. « Ils pensent que je suis seul.
Ils veulent que je sois seul ! », a lancé François
Fillon à la tribune. C’est un message pour son
parti : il a gagné son pari. Depuis toujours,
cette solitude est son talon d’Achille, une folie
en politique. Le fillonisme n’existe pas : qua-
Les clairs-obscurs
de François Fillon
On le disait homme de convictions, secret et solitaire. Et si le candidat de la
droite républicaine était en réalité tacticien, misanthrope et dissimulateur ?
rante ans de vie parlementaire et ministérielle, sans interruption, n’ont pas permis au
candidat de la droite de s’offrir un courant.
Ses soutiens se sont d’ailleurs envolés à la
première bourrasque. Entre eux, les fidèles
du dernier carré se surnomment parfois « les
légionnaires ». C’est l’ami Henri de Castries,
officier de réserve de la Légion, qui a trouvé le
mot. L’oncle du patron d’Axa, Christian de La
Croix de Castries, fut le général commandant
les troupes françaises prises au piège de la
cuvette de Dien Bien Phu. Plutôt que de fuir
pendant qu’il était encore temps, il préféra
rester prisonnier des troupes vietminh.
« Quand, dans la cour de Matignon, je le
voyais s’engouffrer dans sa voiture aux vitres
fumées, raconte encore Boishue, je me disais : il
n’est jamais aussi bien qu’avec lui-même. » Lui
avec lui. Fillon avec Fillon, François en tête à
tête avec François. On n’a pas assez relevé cette
étrangeté : l’ancien premier ministre de
Nicolas Sarkozy n’a jamais eu de conseiller
politique. Sa « plume », Igor Mitrofanoff, et sa
chargée de presse, Myriam Lévy, jouaient à
eux deux un autre rôle. A noter aussi que la
plupart de ses conseillers n’ont jamais été
conviés dans le manoir sarthois de Beaucé,
près de l’abbaye de Solesmes. Ils ont découvert en 2010, dans Paris Match, ce petit château au milieu d’hectares de prés où
s’ébrouent des chevaux. Quelques miettes
d’intimité. « En l’appelant, on entendait parfois
de la musique classique », raconte l’un d’eux.
« IL JOUE SA VIE,
AU SENS PROPRE
DU MOT. RENONCER,
C’EST VOIR
SON MONDE
S’ÉCROULER »
BERNARD ACCOYER
secrétaire général
des Républicains
Il a fallu qu’on se penche sur les revenus de
François Fillon pour en savoir davantage sur
sa femme, Penelope. Une épouse d’une autre
époque. Une compagne d’une autre langue,
d’une autre culture, venue de l’autre côté de
la Manche, à la frontière du Pays de Galles. Si
secrète, elle aussi. Dans la Sarthe, on la voyait
de temps à autre s’échapper à l’aube avec son
van pour monter ses chevaux. Ou courir à
Paris avec Mathilde, la femme du député de
Corse-du-Sud, Camille de Rocca-Serra, une
amie aussi peu show off qu’elle.
Quand, le 23 février, Penelope Fillon disparaît en pleine tourmente, c’est pour se réfugier chez sa sœur, Jane. Fait peu banal, elle a
épousé Pierre, le frère de François, qui les a
lui-même mariés en 1984. Le huis clos familial est doublement verrouillé. Les Fillon,
c’est l’histoire d’un couple où l’un veille sur
l’autre. « Ils ont sauté dans l’eau froide en se
tenant par la main tous les deux », souffle la
communicante Anne Méaux, qui, comme
l’avocat de Penelope, Me Pierre CornutGentille, a dû démentir jusqu’à l’interview
dans Le Journal du dimanche, le 5 mars, les
rumeurs de garde à vue ou de suicide.
Rumeurs mises en scène par François Fillon
lui-même sur le plateau du journal télévisé
de France 2, le candidat affirmant : « On a
annoncé le suicide de ma femme mercredi
[1er mars] sur des chaînes de télévision. » Une
affirmation erronée qui lui vaudra une
volée de bois vert sur les réseaux sociaux.
Fouquet’s, 6 mai 2007. Nicolas Sarkozy fête
sa victoire dans le palace des ChampsElysées. En attendant Cécilia, son épouse
d’alors, qui ne venait pas, les invités s’observent, devinant que leur simple présence signifie qu’ils sont appelés à jouer un rôle dans
le quinquennat à venir. Pour François Fillon,
tout le monde le sait, c’est Matignon.
Penelope insiste pour être présentée au
patron du Figaro d’alors, Nicolas Beytout.
« Savez-vous qui était le dernier élu de la Sarthe nommé dans un gouvernement ? C’était le
président du Conseil, Joseph Caillaux », s’amuse-t-elle. Accablée par la campagne de diffamation menée par le quotidien contre son
mari, Henriette, l’épouse de Joseph, avait vidé
sur le patron du Figaro, Gaston Calmette, le
chargeur du pistolet automatique qu’elle
tenait caché dans son manchon. Dix ans
avant que l’affaire de ses emplois fictifs n’empoisonne la campagne de son époux,
Penelope avait involontairement donné le
ton : comme les Caillaux, son couple se serrerait les coudes et se bagarrerait de concert.
Ces deux-là ont longtemps semblé insensibles au luxe, aux honneurs et à l’argent facile.
Penelope, a remarqué le personnel ministériel, évite soigneusement de marcher sur les
tapis rouges des palais de la République, par
discrétion. Le « sybaritisme inavoué » de
François FIllon, écrit Frédéric Mitterrand dans
La Récréation (Robert Laffont, 2013), n’est
apparu que subrepticement, dans les intersti-
enquête | 19
0123
JEUDI 9 MARS 2017
François Fillon, à Paris, au soir
du premier tour de la primaire
de la droite et du centre,
le 20 novembre 2016.
JULIEN DANIEL/MYOP POUR « LE MONDE »
l’Elysée. Ils disaient « former une équipe soudée ». Mais, bientôt, les conseillers de Sarkozy
ont commencé à critiquer à haute voix le premier ministre. Georges-Marc Benamou s’en
souvient. « Matignon, c’est l’ennemi, Matignon
on s’en fout, Matignon n’existe pas ! », balayait
Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de
Sarkozy. « A quoi bon un premier ministre, puisque le secrétaire général fait son travail ? », ironisait Claude Guéant.
François Fillon se met rarement en colère.
Deux ans après la victoire de 2007, il enrageait encore devant ses interlocuteurs
qu’« il » – le président – lui ait piqué la
Lanterne, la résidence de week-end d’ordinaire réservée aux premiers ministres. Mal
de dos, sciatiques… François Fillon somatise.
Ses collaborateurs le voient souvent serrer
les dents. Contraint même, quand les antalgiques n’agissent pas, de faire un saut à l’hôpital. « Non, non, ça va très bien. Ne changez
rien », répond François Fillon à Frédéric
Mitterrand qui l’observe, « le visage décomposé par la douleur », lors d’une visite à la
Villa Médicis en 2008.
« Sa fierté rurale déteste l’humiliation des
antichambres, des salles d’attente ou les guichets aléatoires », dit l’un de ses amis. Lorsqu’il le faut, que son ambition est contrainte
ou sa carrière menacée, il sait se battre de manière sourde, sans coup d’éclat mais avec une
ténacité qui frappe, en pulvérisant tous les
scénarios échafaudés par d’autres. Bien avant
ces derniers jours où sa propre famille politique a failli le « débarquer » de la campagne
présidentielle, François Fillon s’était déjà
retrouvé dans une situation semblable. Et
l’avait retournée à son avantage.
COURSE ÉGOTIQUE ET OBSTINÉE
ces d’un reportage ou au hasard d’un accident.
Sans sa fracture de la cheville, à l’été 2012, qui
aurait su que François Fillon passait ses vacances à Capri chez le président de Ferrari, Luca di
Montezemolo, et pas dans son manoir de la
Sarthe ? En 2015, les éditeurs parisiens avaient
été amusés de découvrir que, pour écrire son
livre programme, Faire, l’ex-premier ministre
avait négocié pied à pied avec chacun. Et finalement cédé au plus offrant : 120 000 euros
accordés par Albin Michel. « J’ai une toiture à
entretenir », glisse le futur auteur.
CES STRATAGÈMES QUI ONT CHOQUÉ
En 2013, François Fillon n’avait mis aucune
objection à poser en famille devant ce manoir
acquis vingt ans plus tôt. Le photographe
Thierry Esch s’était pourtant habitué à
essuyer des refus polis, mais catégoriques,
des élus sollicités pour montrer leur chezeux. Ce jour-là, Fillon avait même sorti les
chaises longues et convoqué Penelope, en
chapeau de paille, avec ses enfants. « Je veux
qu’on me voie comme je suis. je n’ai pas besoin
de m’inventer une image. Je ne suis pas comme
ceux qui ont des villas sur la Côte d’Azur et
qu’on en voit jamais. » Le couple n’avait pas
deviné que le cliché, une double page dans
Paris Match, allait affoler l’opinion. Pour
tenter de calmer les esprits, l’ami Jean de
Boishue avait choisi, dans son livre Antisecrets (Plon, 2015), de décrire une « maison de
campagne (…) un peu de bric et de broc ».
Penelope l’avait gentiment grondé : sa belle
demeure de Sablé-sur-Sarthe, quatorze chambres et salles de bains, de bric et de broc ? Les
Fillon ont refermé les grilles du manoir à la
presse et ne les ont plus jamais ouvertes.
Penelope Filon était rentrée dans l’ombre.
Quand Le Canard enchaîné a interrogé le
candidat à la présidentielle sur les salaires de
sa femme, assistante parlementaire et « conseillère littéraire » à la Revue des deux mondes, François Fillon n’en a pas dit un mot à ses
proches. Ni à son équipe de campagne. Il n’a
pas davantage préparé sa défense. Très rares
étaient ceux qui savaient que Penelope était
sa salariée. Ils l’avaient bien vue accompagner des groupes de retraités de la Sarthe ou
paraître aux côtés de son mari dans des
dîners d’Etat, à l’Elysée. En mai 2009, elle
avait reçu l’International Business Wales, un
organisme gouvernemental du Pays de Galles, à Matignon. Mais, pour tout le monde, la
diplômée en droit de l’université de Bristol et
mère de cinq enfants n’avait jamais travaillé.
« François appartient à cette génération où
l’on pouvait tout faire, et c’est sans doute pour
ça qu’il n’a saisi qu’avec retard la gravité de ce
qui lui arrivait. D’ailleurs, s’il le verbalise, l’a-t-il
vraiment intégré ? », s’interroge le quadragénaire Benoist Apparu, ancien ministre de
François Fillon. Les stratagèmes élaborés par
l’ex-chef du gouvernement ne sont pas passés inaperçus. « Trente millions, les gens ne
savent pas très bien à quoi cela correspond. A
5 000 euros par mois, chacun se compare »,
relève le secrétaire général des Républicains,
Bernard Accoyer. Patrick Stefanini en est
choqué, comme le protestant Gérard Larcher.
C’est un autre Fillon qui se dessine tout à
coup sous leurs yeux, loin de l’image qu’il
leur avait laissée.
Il vivait l’enfer de Matignon, et Nicolas
Sarkozy le traitait de « collaborateur ». « Je me
souviens de l’avoir vu, à l’issue d’un des premiers conseils des ministres, porter le manteau
du président Sarkozy », se remémore Eric
Branca, l’auteur de L’Histoire secrète de la
droite (Plon, 2008). Au début du quinquennat,
les deux hommes faisaient leur jogging ensemble, remontant de concert les marches de
« QUAND
JE LE VOYAIS
S’ENGOUFFRER
DANS SA VOITURE,
JE ME DISAIS :
“IL N’EST JAMAIS
AUSSI BIEN
QU’AVEC LUIMÊME” »
JEAN DE BOISHUE
proche de François Fillon
C’était en novembre 2010 : presque une
répétition générale. A un an et demi de la présidentielle, Nicolas Sarkozy, à la recherche
d’un second souffle, s’était mis en tête de
changer de premier ministre. S’agissait-il
d’un jeu pervers ? Sans s’en ouvrir au chef du
gouvernement, le président de la République
laisse circuler quelques noms pour remplacer François Fillon à Matignon : celui de
Xavier Darcos, celui, surtout, de Jean-Louis
Borloo… « Tu vas être étonné… Je n’arrive pas à
le voir, pas à lui parler… (…) Si les Français
savaient… (…) Depuis des mois, Sarkozy a
annulé tous les tête-à-tête. (…) Il fuit son premier ministre, je te dis ! », confie François
Fillon à Georges-Marc Benamou. « Il n’y eut,
en cinq ans, pas le moindre huis clos, pas le
moindre tête-à-tête entre les deux hommes,
raconte Patrick Buisson dans La Cause du
peuple (Perrin, 2016). Une atmosphère digne
du Chat, de Georges Simenon, s’était installée,
les enfermant dans une haine inexpiable. »
« Je ne sais pas si Borloo sera à la hauteur,
mais, ce qui est sûr, c’est que Fillon est en train
de s’enterrer tout seul, répète Nicolas Sarkozy,
qui fait tout pour forcer son “collaborateur” à
quémander sa reconduction. Il ne dit rien, il
ne fait rien. Pas le moindre mot, pas le moindre geste. Il aura bien cherché ce qui va lui
tomber dessus. » Flairant le coup fourré, François Fillon manœuvre habilement, laissant
ses proches lâcher leurs « boules puantes »,
comme dira Borloo : le ministre de l’écologie
est dépensier, brouillon et amateur d’alcool,
susurre-t-on à Matignon. Fillon portera luimême le coup de grâce : « Borloo est un zozo. »
En cet hiver 2010, l’absence de plan B le sauve
une première fois.
« Je ne comprends pas pourquoi on le dit
insuffisant, alors qu’il est très habile »,
s’étonnait déjà Edouard Balladur lorsque
Fillon faisait partie de son gouvernement,
entre 1993 et 1995. Pas besoin de conseil. Il
est lui-même son propre stratège, comme
depuis quelques semaines. « Il joue sa vie,
au sens propre du mot », résume Bernard
Accoyer. « S’il se retire, comment gardera-
t-il cette circonscription parisienne que tout
le monde lorgne ?, interroge un autre. Comment conserver ses honoraires d’avocat et
les contrats de sa société de conseil, si sa carrière politique est fichue ? Renoncer, c’est
voir son monde s’écrouler. »
Juste après les premières révélations du
Canard enchaîné, François Fillon a envisagé de
jeter l’éponge, selon Patrick Stefanini, son directeur de campagne. Mais dès le lendemain,
sans consulter personne, il a lancé cette promesse aux Français : « Si j’étais mis en examen,
je ne serais pas candidat. » Puis, le mercredi
1er mars, annonce sa convocation devant les juges d’instruction, mais maintient sa candidature. Un reniement qui laisse tout le monde
abasourdi. Et si François Fillon n’était pas seulement un manipulateur, mais aussi un
« menteur », comme l’a toujours répété Nicolas Sarkozy ? « Ce type bien peigné a quelque
chose de faux », persiflait l’ancien chef de l’Etat.
Quelques jours plus tard, Stefanini, artisan
de la victoire à la primaire, remet sa lettre de
démission au candidat. « Depuis quarantehuit heures et du fait de la perspective de ta
mise en examen (…), ta défaite au soir du premier tour ne peut plus être exclue. » Un nouveau coup pour François Fillon. Stefanini
glisse dans son texte une référence à leur
ancien mentor, Philippe Séguin, qui, en 2001,
lui avait « demandé de ne pas être candidat
sur sa liste au motif qu’[il était] alors mis en
examen ». La référence est là, dans la lettre,
pour faire mal, comme un rappel à la morale.
A droite, personne n’a oublié que, dès l’arrivée d’Edouard Balladur à Matignon, en 1993,
Fillon avait lâché son père politique pour rallier son pire ennemi, celui que le président de
l’Assemblée nationale accusait de mettre en
œuvre un « Munich social ».
« Ma génération a ruiné ce pays, et je ne veux
pas terminer avec un sentiment de gâchis et
d’inutilité, sans avoir essayé », expliquait
Fillon à un ami avant de se lancer dans la
campagne de la primaire, au printemps dernier. L’idée de céder sa place à son aîné Juppé,
ces derniers jours, lui a paru insupportable.
« Alain a été battu à la primaire alors qu’il
avait bénéficié des voix de gauche. Il ne va pas
l’emporter alors que Macron est là ! » La
démonstration du Trocadéro a achevé de le
convaincre : il en est certain, il sera le dernier
rempart contre le Front national. « Je connais
cet électorat. Si je renonce, une grande partie
d’entre eux ira voter Le Pen », croit-il
orgueilleusement.
« Il a ce talent pour expliquer que, en dehors
de lui, il n’y a personne, soupire un de ses
anciens collaborateurs. C’est un animal à
sang froid, je ne l’ai jamais vu en colère. Lundi
6 mars, devant le comité politique des Républicains qui aurait dû le débarquer, rien ne transparaissait, et à la fin, ils l’ont unanimement
adoubé. » Du coup, certains se sont remis à y
croire : « Il y a une semaine, c’était le Roi Lear,
seul avec un cheval et une couronne dans la
lande, glisse Jean de Boishue. Aujourd’hui, il a
sauvé sa candidature. » Entraînant dans sa
course égotique et obstinée vers ce qu’il croit
être son destin sa famille, son parti, et, peutêtre, la démocratie et la Ve République.
En 2013, dans La Réforme de l’opéra de Pékin
(Payot-Rivages, 2013), Maël Renouard mettait en scène un homme chargé par un cadre
maoïste de réécrire, dans l’esprit de la Révolution culturelle chinoise, des livrets d’opéra
jugés trop bourgeois. Une sorte de double de
l’auteur qui, durant deux ans, a travaillé à
Matignon et observé de près François Fillon,
dont il était l’une des plumes. Maël Renouard avait-il deviné la part romanesque
du premier ministre ? Sa nouvelle commençait par ces lignes : « J’avais vu tant d’hommes célébrés puis déchus, et tant d’hommes
déchus puis réhabilités, que j’ai longtemps
gardé l’espoir d’être un jour tenu pour digne
de l’histoire de notre pays. » p
20 |
CULTURE
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Thomas
de Pourquery,
à tous les
souffles
Saxophoniste, chanteur,
compositeur et même
acteur à ses heures, l’artiste
emporte par sa générosité
PORTRAIT
V
endredi 3 mars, jour
de marché à la halle
ouverte de la Croix-deChavaux, à Montreuil
(Seine-Saint-Denis). Jour de sortie
aussi de Sons of Love, deuxième
album du groupe Supersonic et
Thomas de Pourquery. « Un
voyage dans lequel chacun verra
son propre paysage, explique,
dans un café à quelques mètres
des étals, le saxophoniste, chanteur, parolier et compositeur. De
planète en planète, en passant par
des galaxies, des nébuleuses… » Un
voyage à six musiciens, débordant de jazz, de rock, d’apports de
sonorités électroniques, en chansons et airs accrocheurs, lenteurs
étirées et cavalcades, qui enthousiasme dès la première écoute.
Sourire chaleureux, regard
brillant dès qu’il parle de musique, Thomas de Pourquery se dit
fier de cette nouvelle étape de
Supersonic. Le groupe a été
fondé en 2011 dans le but de jouer
« la musique d’un génie qui s’appelle Sun Ra ». Né, probablement,
en 1914, mort en 1993, le compositeur, chef d’orchestre et claviériste a été l’inventeur d’un univers cosmico-musical dans lequel se mêlaient la tradition du
grand orchestre swing et les envols free jazz, des mélopées
comme des chants rituels et des
expérimentations sonores.
Malgré de nombreux concerts,
un disque, Play Sun Ra, distingué
« album de l’année » aux Victoires
du jazz 2014, un accueil public et
critique plus que favorable, Supersonic a pourtant failli s’arrêter.
« J’ai toujours suivi mon instinct
dans mes choix musicaux. Avant
mon cerveau, c’est mon corps qui
parle. Mais là, j’étais bloqué. Début
2016, j’ai passé des semaines à me
demander si j’avais le droit de
continuer Supersonic sans que le
groupe joue Sun Ra. En même
temps, je ne me voyais pas faire
Sun Ra 2, Sun Ra 3, etc. Et puis, un
rêve a été une libération. » Thomas
de Pourquery, qui dit ne jamais
faire de rêve en lien avec la musique, se voit petite souris volante
au contact de Supersonic en train
de jouer, passant d’un instrument
à l’autre, peu à peu envahi « par
l’intérieur » par le son du groupe.
Comme dans un rêve
Fin des interrogations, du complexe d’arriver avec ses compositions après celles de Sun Ra. Pas
question que le groupe ne continue pas d’exister. Il écrit une quinzaine de partitions pour cette
unité que forment Supersonic et
ses musiciens. « Sans eux, cette
musique ne serait rien. » Il les cite
tous, un à un, le claviériste Arnaud
Roulin, le trompettiste Fabrice
Martinez, le saxophoniste Laurent
Bardainne, le bassiste Frederick
Galiay et le batteur Edward Per-
14 MARS – 9 AVRIL, 20H30
JE CROIS EN
UN SEUL DIEU
DE
STEFANO MASSINI
MISE EN SCÈNE
ARNAUD MEUNIER
AVEC
RACHIDA BRAKNI
RÉSERVATIONS 01 44 95 98 21 — WWW.THEATREDURONDPOINT.FR
Thomas de Pourquery, à Montreuil (Seine-Saint-Denis) en 2016. SYLVAIN GRIPOIX
raud. Avec eux et pour eux, Sons
of Love va de la miniature d’une
trentaine de secondes qu’est Titan
à la forme épique de Give the
Money Back, de la chanson pop
en entrelacs de vents et de voix
qui donne son titre à l’album à
une pièce pour piano, Diamond
Brown, sous inspiration Chopin et
Debussy… Lien avec l’album précédent, We Travel the Space Ways,
de Sun Ra. « Pour moi, Supersonic
est un groupe de rock déguisé en
jazz. On a tous des parcours différents, avec un socle jazz, l’amour
infini de l’improvisation et l’amour
de jouer des hymnes mélodiques. »
En déroulant le fil de son parcours, Thomas de Pourquery
prononcera à plusieurs reprises le
mot de « révélation ». Né le
7 juillet 1977 à Bondy, en SeineSaint-Denis – « mon territoire » –, il
y a d’abord la musique de son
enfance, Claude Nougaro, Georges
Brassens, Ella Fitzgerald, Sarah
Vaughan, les Double Six… « Je me
mets à fredonner, improviser des
paroles, des sons. C’est toujours
présent quand je chante aujourd’hui, un rapport à la naïveté de
l’enfance. » Ses parents divorcent
lorsqu’il est âgé de 10 ans. François, son père, organiste et pianiste jusqu’à ses 30 ans, avant de
reprendre des études pour devenir médecin, rachète un piano.
« Je le regardais jouer, j’écoutais
son impact rythmique. Je l’entends toujours » – son père, qui
souffrait d’une maladie neurodégénérative, est mort en 2012.
En première ligne
A 14 ans vient « l’envie de souffler
dans un tuyau ». Au magasin de
location d’instruments, Thomas
de Pourquery choisit le saxophone ténor qui est disponible,
l’approche en autodidacte et
prend quelques cours. Dans le
même temps, il y a le rugby. « Je
jouais à Vincennes, sans être un
génie du jeu, mais j’adorais ça. Première ligne, poste de talonneur. »
A 17 ans, lors d’un match, il se
casse le majeur de la main droite,
triple fracture à cheval sur les
deux phalanges. Trois mois avant
que le plâtre ne soit enlevé, trois
mois à faire le deuil de l’instrument. « Et là, pas une séquelle, les
médecins hallucinent, sourit celui
qui s’amuse d’avoir été qualifié
par Télérama de « Sébastien Chabal du jazz » pour sa carrure et sa
pilosité faciale. Ça a été une révélation, comme un torrent de lumière.
Donc la musique n’est pas finie. »
Peu après, c’est une autre révélation. Qui a pour nom Stefano Di
Battista. Le saxophoniste italien
est arrivé à Paris au début des
années 1990. On commençait à
parler de lui. « Je vais le voir au
Sunset. Et là, je suis happé par son
énergie, son implication, tout ce
qu’il transmet. Et j’ai la certitude
que ma vie, c’était d’être voué à
transmettre à mon tour la musique, faire circuler un peu de cette
énergie. » Il abandonne le ténor
pour l’alto, que joue Di Battista,
passe ses nuits à relever ses solos,
se plonge dans tous les
maîtres de l’instrument, Charlie
Parker (1920-1955), « Cannonball »
Adderley (1928-1975), Lee Konitz
(né en 1927), Art Pepper
(1925-1982), Massimo Urbani
(1957-1993), mentor direct de
Stefano Di Battista.
A fond dans le be-bop et le hard
bop, il monte, avec le tromboniste
Daniel Zimmermann, un quintette, passe ses jours et ses nuits au
squat Les Falaises, rue Germain-Pilon, au-dessus de Pigalle, où se rencontrent musiciens, comédiens,
plasticiens. « Un foisonnement
incroyable », se réjouit encore
aujourd’hui Thomas de Pourquery. Il y retrouve notamment le
Sa carrure et
sa pilosité faciale
lui valent
d’être qualifié
de « Sébastien
Chabal du jazz »
par « Télérama »
saxophoniste Laurent Bardainne
et le guitariste Maxime Delpierre,
avec qui il fondera, en 2015, le
groupe pop VKNG. Il prépare le
concours d’entrée au Conservatoire national supérieur de musique, est admis, rencontre le saxophoniste François Jeanneau, les
pianistes Laurent Cugny et Andy
Emler. Début 2000, le violoncelliste Paolo Damiani le recrute
au sein de l’Orchestre national de
jazz. Pour s’y consacrer, il demande un congé au conservatoire. Refus, alors que d’autres élèves avaient précédemment été
autorisés. « J’ai encore la rage. On
m’a dit : “Soit tu vas travailler, soit
tu restes étudier”. Je suis tombé
des nues, c’était violent, injuste. »
Choc esthétique
Au sein de l’ONJ de Damiani
durant les deux ans de son mandat, Thomas de Pourquery rejoint ensuite Emler au sein du
MegaOctet, de 2004 à 2012, continue l’aventure avec Zimmermann sous le nom de DPZ (le disque He’s Looking at You, Kid,
en 2009), tout en empruntant
aussi d’autres chemins. Dont le
groupe Rigolus, étiqueté fanfare
punk, avec Bardainne, où il lui est
demandé de chanter en plus de
jouer du saxophone, et The Endless Summer, qui en dérive, avec
trois chanteuses et des textes en
français. Une nouveauté d’écriture pour celui qui, dès son adolescence, a écrit en anglais une
« sorte de journal intime de mes
joies, de mes malheurs, mais aussi
de choses légères, comme ce que
m’inspire une poubelle ».
Il ne s’arrête ni aux catégories ni
aux styles. Le voici avec les indierockeurs François & the Atlas
Mountains, Metronomy ou
Jeanne Added, crooner au sein du
Red Star Orchestra, chanteur et
saxophoniste hurleur avec Insult
Reason en poussées techno, en
duo avec Emler… Acteur aussi pour
quelques apparitions au cinéma.
« Après une autre de mes “révélations”, un choc esthétique en allant
voir [en 2009] le spectacle Une ra-
« Pour moi,
Supersonic
est un groupe
de rock
déguisé en jazz »
THOMAS DE POURQUERY
saxophoniste et chanteur
clette, de la troupe de théâtre Les
Chiens de Navarre, dirigée par JeanChristophe Meurisse. Petit à petit,
on a tous fait connaissance. Pour
son premier moyen-métrage, Il est
des nôtres, en 2013, il [Meurisse]
cherchait quelqu’un qui n’était
pas acteur. J’ai d’abord refusé. »
D’autres demandes sont venues.
Dont, en 2016, Apnée, de Meurisse
à nouveau, et La Loi de la jungle,
d’Antonin Peretjatko, pour qui
Pourquery avait écrit la musique
du film La Fille du 14 juillet (2013).
« Le cinéma, c’est de l’image,
donc je pense que ce que l’on vient
chercher, c’est aussi mon allure de
jeune premier chauve avec la
barbe en broussaille, s’amuse-t-il.
Cela reste ponctuel, trois semaines dans une année au maximum, durant lesquelles je suis au
service d’un réalisateur. » S’étonnant aussi de cette perception de
trublion touche-à-tout qui « fait
12 000 trucs », soulignée dans des
articles de presse. Alors que
« c’est simple : je suis un musicien
qui travaille son saxophone, j’écris
des textes, je chante, j’écris de la
musique et j’en joue ». p
sylvain siclier
« Sons of Love », de Thomas
de Pourquery et Supersonic, 1 CD
Label bleu/L’Autre Distribution.
Concerts à la Maison de la
culture d’Amiens (Somme) pour le
festival Tendance jazz, mercredi
8 mars, à l’Aghja d’Ajaccio (Corsedu-Sud), vendredi 17 mars,
à l’Espace culturel de Ferrals-lesCorbières (Aude), samedi 25 mars,
à La Gaîté-Lyrique, Paris,
mardi 25 avril, à L’Aéronef
de Lille (Nord), jeudi 15 juin.
culture | 21
0123
JEUDI 9 MARS 2017
LVMH va transformer le Musée
des arts et traditions populaires
Un plan d’action
d’urgence pour protéger
le patrimoine irakien
Fermé depuis douze ans, le bâtiment, situé non loin de la Fondation
Louis Vuitton, à Paris, va être rénové par l’architecte Frank Gehry
Un comité conjoint Irak-Unesco est mis en
place pour coordonner l’aide internationale
L’
M
annonce devait être officielle mercredi 8 mars
en début d’après-midi.
L’ancien Musée des
arts et traditions populaires
(ATP), situé en lisière du bois de
Boulogne à Paris, fermé au public
depuis douze ans, va être transformé par Bernard Arnault, PDG
de LVMH, en un centre culturel
autour des métiers d’artisanat
d’art. Celui-ci devrait ouvrir
en 2020.
Pour célébrer le renouveau de ce
musée, François Hollande devait
être accompagné de la maire de
Paris, Anne Hidalgo, de la ministre de la culture et de la communication, Audrey Azoulay, du PDG
du principal groupe de luxe mondial, mais aussi de l’architecte
Frank Gehry, chargé de la rénovation de ce bâtiment. Thomas
Dubuisson, petit-fils de l’architecte Jean Dubuisson (1914-2011),
qui avait initialement dessiné ce
musée – en collaboration avec Michel Jausserand et Olivier Vaudou –, fait également partie des
invités d’honneur.
Le Musée des ATP, conçu par l’un
des inventeurs du concept de musée ethnographique, GeorgesHenri Rivière, se situe à quelques
centaines de mètres de la Fondation Louis Vuitton. Une manière
pour Bernard Arnault d’étendre
géographiquement son empire.
Aujourd’hui, le plus important
des deux bâtiments de ce musée
construit en 1972, un monolithe
aux lignes épurées et radicales de
huit étages – l’antithèse même de
l’architecture de Gehry pour la
Fondation Louis Vuitton –, est en
partie caché par des palissades.
Pour mieux le contraindre à
l’oubli, sans doute, depuis que
toutes ses collections (plus de
250 000 objets) ont été envoyées
au MuCEM de Marseille. Les
200 000 visiteurs que comptaient les ATP dans les années
1970 avaient progressivement
fondu, pour atteindre 20 000 la
dernière année d’ouverture au
public – d’où sa fermeture, au
printemps 2005.
Site classé
Les collections de ce musée d’ethnologie, qui donnaient à voir la
société française rurale et artisanale du XIXe siècle jusqu’en 1960,
n’attiraient plus les foules. La
forge du Queyras, la ferme de Basse-Bretagne et tous les ensembles
d’objets présentés dans des vitrines, comme des « unités écologiques » captées dans leur contexte, semblèrent rapidement datés. Faute de crédits ou de vo-
Vue d’artiste du projet de rénovation situé près du bois de Boulogne à Paris. FRANCK GEHRY/LVMH
lonté, les ATP n’ont pas su se
renouveler. La Cour des comptes
a eu beau jeu de critiquer le ministère de la culture, qui a conservé une centaine d’employés
« dont les activités étaient des plus
réduites » après la fermeture, et ce
jusqu’en 2011.
Sans lui donner de perspectives, l’Etat a tout simplement
abandonné ce musée. Le bâtiment, l’un des plus représentatifs des « trente glorieuses »,
tombe aujourd’hui en ruine. La
Ville de Paris en avait concédé
l’usage à l’Etat par une convention signée pour trente ans
en 1954, renouvelée une fois jusqu’en 2014. Pendant des années,
le montant des travaux nécessaires pour que le ministère restitue
les lieux à la Ville « en bon état
d’entretien » a suscité de violentes frictions.
La Ville estimait la facture à
15 millions d’euros, le ministère
se contentait de 3,8 millions. La
poire a finalement été coupée en
deux, et la Rue de Valois a accepté
de débourser 10 millions d’euros
pour les travaux de première urgence, dont un nécessaire désa-
théâtre
FRANÇOIS LANEL
Champs d’Appel
Dans ces Champs d’appel,
désordres, plaisirs et délires
règnent en maîtres.
Tels les Castors juniors,
deux acteurs inspirés
se lancent à la découverte
du monde avec un sérieux
loufoque et drolatique.
Théâtre de la Cité internationale — moins de 30 ans 13 €
Réservations 01 43 13 50 50 — www.theatredelacite.com
Envol d’une nacelle sous ballons auxiliaires
© Arnaud Deramecourt / CNES, 2007
13 > 26 mars 2017
Le nouveau lieu
mêlera
les disciplines
artistiques
et fera la part
belle aux métiers
d’artisanat d’art
miantage, avant de rendre le musée à la Ville de Paris.
Puisqu’il s’agit d’un site classé,
ce bâtiment ne pouvait être
vendu. Et la nature des activités,
culturelles et récréatives, qu’il
abritait ne pouvait pas non plus
être modifiée. C’est en raison de
ces contraintes que le recours à
un concessionnaire privé s’est imposé. Les discussions ont pu démarrer avec Bernard Arnault, qui
souhaitait, de longue date, s’adjoindre ce bâtiment. D’autant
plus qu’il est déjà concessionnaire de la Fondation Louis Vuitton et du Jardin d’acclimatation,
tout proches.
C’est donc chose faite, au moment précis où la Fondation Louis
Vuitton a franchi le cap historique
du 1,2 million de visiteurs pour
l’exposition consacrée à la collection Chtchoukine. Les ATP se métamorphoseront en un lieu qui
vise à contribuer au rayonnement culturel de Paris, en mêlant
différentes disciplines artistiques
mais en faisant la part belle aux
métiers d’artisanat d’art et aux
savoir-faire. Les 13 600 m2 seront
ainsi réorganisés entre une très
grande salle, capable d’accueillir
entre 2 000 et 4 000 personnes
(2 600 m2) et destinée aux événements ou aux concerts, et une
salle plus petite (700 m2).
S’ajouteront des ateliers d’artisans d’art, conçus en collaboration avec LVMH, une académie
des métiers d’art et des savoirfaire, qui sera constituée à partir
d’une documentation issue de
fonds privés (dont LVMH), et, enfin, un institut des métiers d’excellence, dont l’objet sera de susciter des vocations. Un des axes
du projet consiste en effet à
s’adresser à un large public,
jeune, pour lui faire découvrir
ces professions. Par ailleurs, un
restaurant est prévu au huitième
et dernier étage.
Frank Gehry a réfléchi à une
manière de réinterpréter le bâtiment, sans toutefois en altérer la
physionomie. Cette transformation a été imaginée en collaboration avec Thomas Dubuisson,
qui a travaillé pour lui dans son
agence de Los Angeles. L’aspect
extérieur du bâtiment sera peu
modifié ; le bâtiment, mis aux
normes et bénéficiant du label
HQE (haute qualité énergétique),
sera enveloppé d’un habillage de
verre d’apparence légère.
Les espaces intérieurs feront en
revanche l’objet de modifications beaucoup plus sensibles.
Un escalier monumental, non visible depuis l’avenue du Mahatma-Gandhi, qui longe la Fondation Louis Vuitton et le musée
des ATP, sera adossé au bâtiment,
côté Jardin d’acclimatation, de
manière à créer une nouvelle
connexion avec les espaces verts.
158 millions d’euros de travaux
Le montant des travaux est estimé à 158 millions d’euros – dont
une bonne partie sera défiscalisable au titre du mécénat. La totalité
de l’opération est financée par le
groupe de luxe et ne coûtera pas
un centime à la Ville. LVMH devra
s’acquitter d’une redevance annuelle de 150 000 euros, à laquelle
s’ajoutera une part variable (de
2 % à 10 %) selon les activités :
billetterie, concerts, restaurant,
produits dérivés… Finalisée vendredi 3 mars, la convention qui lie
la maison mère de Louis Vuitton à
la capitale durera cinquante ans
(hors travaux), alors que LVMH espérait une durée de soixantedix ans. Après quoi la Ville reprendra possession de son bien.
Dans l’incessante rivalité à laquelle se livrent les deux principaux patrons des groupes de luxe
français, Bernard Arnault n’oublie
pas que François Pinault, principal
actionnaire de Kering, doit inaugurer, fin 2018, à Paris, la Bourse
du commerce, rénovée par l’architecte Tadao Ando pour y présenter
ses collections d’art. Une concurrence qui fait la joie de la Ville de
Paris : « C’est, dit-on à l’Hôtel de
ville, à qui investira le plus… » p
nicole vulser
et jean-jacques larrochelle
ardi 7 mars, le Musée
de Mossoul, le plus riche d’Irak après celui
de Bagdad, situé dans la partie
ouest de la ville, comme les bâtiments publics et la vieille cité islamique, a été repris par les forces de
sécurité irakiennes aux djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI). « Aujourd’hui, le musée est
vide, se désole l’Irakien Hosham
Dawod, anthropologue au CNRS.
Tout ce qui pouvait alimenter le trafic illicite a disparu. En août 2014,
Daech [acronyme arabe de l’EI]
avait procédé à une destruction des
objets archéologiques. » Quatrevingt-dix œuvres monumentales
ont été cassées ou endommagées
– des originaux, pour la plupart.
Les djihadistes ont attendu début 2015 pour diffuser la vidéo où
ils mettaient en scène le massacre
à la masse et au marteau piqueur
des fameuses statues assyriennes
du musée, fait remarquer Hosham Dawod, « un délai savamment orchestré pour leur permettre
d’écouler les objets volés avant que
l’alerte ne soit donnée ». L’EI a aussi
détruit de nombreuses mosquées,
églises et lieux de culte yézidis.
Comme les taureaux androcéphales ailés, gardiens mythiques de
l’antique Ninive, attaqués eux
aussi au marteau piqueur. La muraille de la prestigieuse capitale
fut, en mai 2016, démolie au bulldozer. Enfin, une rue transversale,
percée du nord au sud, défigure à
jamais les vestiges millénaires.
La partie est de Mossoul, riche
en sites préislamiques, a également subi de très importants dégâts. Sous les décombres du mausolée du prophète Jonas, vénéré
par les trois religions du Livre, des
tunnels ont été ouverts, d’où
700 pièces ont été exhumées pour
être vendues illégalement sur Internet. Le père dominicain Michael Najeeb, réfugié à Erbil, rappelle que « Mossoul était connue
pour sa culture et ses quinze bibliothèques publiques et privées aux
milliers de manuscrits ; la majeure
partie a disparu, volée ou vendue à
des personnalités arabes pour des
sommes pharaoniques. Interpol
essaie d’agir. »
Au total, dans la province de
Mossoul, 76 sites archéologiques
sont partiellement ou totalement
détruits. « La situation est alarmante, souligne Qais Rasheed, vice-ministre irakien de la culture.
C’est difficile d’imaginer ce que
nous avons découvert. C’est un véritable séisme. Environ 70 % de Ninive et 80 % de Nimroud [capitales
assyriennes] sont détruits. »
Sécuriser les sites libérés
L’appel à l’aide internationale des
responsables irakiens, les 23 et
24 février à la tribune de l’Unesco,
à Paris, a été entendu. Un Joint
Steering Committee (JSC), comité
de pilotage conjoint Irak-Unesco,
a été créé. Codirigé, à Bagdad, par
la Danoise Louise Haxthausen,
pour l’Unesco, et par l’Irakien Qais
Rasheed, il est chargé du plan d’action d’urgence, dont la priorité
vise à sécuriser les sites archéologiques libérés du joug de l’EI – notamment Ninive et Nimroud. Le
territoire irakien recouvre l’antique Mésopotamie, berceau de la
civilisation où ont été inventés, il
y a cinq mille ans, l’écriture, l’agriculture, les premières villes, le
premier code de loi et l’architecture monumentale.
« Malgré ses efforts, Daech n’est
pas parvenue et ne parviendra jamais à effacer notre culture, notre
identité, notre histoire et les piliers
de notre civilisation », assure Mohamed Iqbal Omar, ministre irakien de l’éducation. Mais impossible d’être partout. « Il faut aller au
secours des sites éventrés, souvent
éparpillés, les sécuriser et en interdire l’accès, sinon il y aura des vols
et des pillages », insiste Qais
Rasheed. L’important reste de ne
rien déplacer pour permettre la
fouille scientifique. « Dès la libération d’un site, il faut d’abord envoyer des spécialistes sur place et
ne pas restaurer à la hâte, car on
risque une deuxième destruction »,
plaide Hosham Dawod. Le partage
international des archives s’impose aussi, comme le fait la France
avec le comité international de
coordination à Angkor, au Cambodge, depuis vingt-cinq ans. p
florence evin
La nouvelle sensation électro-rock
venue de Manchester !
NOUVEL
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22 | culture
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Western à la tchèque
Les frères Forman tiennent saloon au Théâtre-Sénart
RENCONTRE
prague
U
ne bonne odeur de
soupe remplit la voiture. Elle sera servie à
la troupe d’acteurs et
de marionnettistes des frères
Forman, qui répète jusqu’au soir
dans un hangar posé au bord
d’un champ gelé, près de Prague.
Là, pas de chauffage sauf un
énorme tuyau jaillissant du mur
entre les jambes d’un cow-boy
– en réalité, un pantin grandeur
nature – et débouchant dans la
salle avec un vrombissement de
turbo. Se poser juste devant garantit une température agréable.
Sinon, café à volonté et brioches
au pavot tiennent l’estomac au
chaud. Sinon, à cheval pour courser la bande des Forman occupés à
faire pétarader leurs flingues entre
trois cactus montés sur roulettes.
Chaud devant ! Deadtown, nouveau spectacle western des jumeaux praguois, fils du cinéaste
Milos Forman, sort les gros calibres. Le désert américain déroule
son tapis volant sur fond de saloons paumés, avec poupées
French cancan et lascars en goguette qui règlent l’addition en
trouant le barman, évidemment.
Mercredi 25 janvier, six semaines
avant la création, mardi 7 mars, au
Théâtre-Sénart, à Lieusaint (Seine-et-Marne), Petr Forman commente l’action, entre deux changements de plateaux, en laissant
tomber des phrases énigmatiques
comme des sous-titres en français. « Je suis un magicien tchèque
dans un cabaret paumé », préciset-il en courant de la scène à la régie, et inversement. Il réussira à
faire brûler en direct son portefeuille. « On attend le gros projecteur pour finaliser les images »,
glisse-t-il un peu plus tard. La tempête de sable sera pour demain.
Un skateboard fuse. « En 1976,
nous sommes allés aux Etats-Unis
fêter l’Oscar de notre père pour
Vol au-dessus d’un nid de coucou
et nous avons rapporté un skate,
s’amuse Petr Forman. Nous étions
les premiers à en avoir un ici. »
Fantasme amoureux et moqueur
Un western en République tchèque ? Une grande illusion entre
cinéma muet, Tex Avery, Sergio
Leone, Quentin Tarentino. Un fantasme amoureux et moqueur
avec erreurs volontaires de casting et de boussole que les bisons
projetés sur écran payent cash.
Pour les Forman, un hommage au
cinéma qui passe par l’animation
du début du XXe siècle, celle de
Karel Zeman (1910-1989) en particulier, pionnier tchèque du genre.
Ou encore, au personnage de Jo
Limonade, d’après le western
tchécoslovaque foutraque réalisé
par Oldrich Lipsky en 1964.
« Pour nous qui avons passé notre enfance à Prague, l’Amérique,
les cow-boys auxquels on jouait enfants, mais aussi le cabaret et dans
un autre registre la mer tout simplement, ont fait partie de nos rêves, poursuit Petr Forman. Et puis
on a toujours envie de s’amuser et
de créer un monde qu’on a imaginé
gamin. » D’où cette cavalcade fan-
faronne et faussement naïve accompagnée en direct par un band
(français) de country tchèque.
Chez les Forman, chacun assume sa partie. Ici, Petr est à
l’écriture, la mise en scène et fait
l’acteur ; Matej, à la scénographie
et à la construction. Les deux
s’articulent comme les doigts de
la main avec les tensions logiques d’une fraternité serrée collée. « Ils habitent l’un au-dessus de
l’autre et leurs chiens n’arrêtaient
pas de vouloir se battre », raconte
un de leurs proches.
Enfants, les jumeaux, nés
en 1964, ont vécu avec leur mère,
comédienne, leur père Milos
s’installant à Paris quatre ans plus
tard. Petr a étudié à l’Académie de
théâtre et de marionnettes ; Matej
a choisi les Beaux-Arts. Leurs débuts sous le régime communiste
dégagent illico leur voie singulière. En 1984, ils déboulent dans
la foire qui se tient l’été sur l’île des
Archets (Strelecky Ostrov) à Prague. Pour déjouer la censure qui
s’abat net sur les artistes trop téméraires, ils décident de monter
des spectacles de marionnettes.
« C’était une île de liberté incroyable, se souvient Matej. Nous avons
vite compris que les choses légères
passent plus facilement et avons
pu développer notre travail. » Souvenir de cette bulle de création, la
barge de 70 mètres transformée
en théâtre flottant où chaque été
des petits concerts et spectacles
sont proposés. Sinon ? Le hangar
en bois et tôle susceptible d’accueillir 350 spectateurs qu’ils
baladent au gré des tournées.
Les 18 et 19 mars
Entrées gratuites
250 musées /
500 activités
avec le Pass
dans Télérama
les 8 et 15 mars
WEEK-END
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M ÉE
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Toute la programmation
sur Télérama.fr
Croquis d’illustration du spectacle « Deadtown ». JOSEF SODOMKA
Envers et contre tout, depuis
1992, les Forman brandissent
l’étendard d’un théâtre forain
qu’on transporte sur son dos.
Dans un contexte porté aux textes
de répertoire – ils ont aussi mis en
scène des opéras pour le Théâtre
national –, avec une quinzaine de
productions à leur actif dont le fameux Obludarium (2007), ils s’accrochent à leur statut d’anomalie.
« La tradition des marionnettes se
perd ici », précisent-ils.
Economiquement, le budget de
Deadtown – 450 000 euros dont
150 000 de leur poche – a couvert
un an de répétitions avec dixhuit interprètes qui, pour la plupart, vont et viennent entre différents spectacles pour gagner
leur vie. « Il s’agit de les fidéliser
pour travailler tous ensemble »,
précise Petr Forman, qui propose
environ 1 500 euros par mois – le
salaire moyen en République
tchèque étant de 900 euros.
Artistiquement, ces héros modestes et acharnés d’un geste artisanal, proche d’Igor et Lily du
Théâtre Dromesko avec lesquels
ils ont créé La Baraque, cantine
musicale – vin, soupe, musique
(1996), enfoncent le clou d’un
théâtre de proximité au sens noble, avec cirque, chansons, danses, marionnettes. A la fin de chaque représentation de Deadtown,
le public est invité dans le saloon
à fêter la soirée. p
rosita boisseau
Deadtown, des frères Forman.
Théâtre-Sénart, Lieusaint (Seineet-Marne). Jusqu’au 18 mars. Tél. :
01-60-34-53-60. De 12 à 20 euros.
Karel Appel sous le signe de Cobra
Le Musée d’art moderne de la Ville de Paris consacre une exposition
au peintre surréaliste, cofondateur du mouvement artistique
L
ARTS
e programme du Musée
d’art moderne de la Ville de
Paris est décidément un
chef-d’œuvre d’éclectisme – incohérence serait un mot plus brutal.
Après avoir accueilli simultanément l’inutile rétrospective des
peintures de Bernard Buffet et une
exposition des sculptures et des
expériences avec le langage du minimaliste new-yorkais Carl Andre,
il s’ouvre au peintre néerlandais
Karel Appel (1921-2006). La raison
de l’exposition est simple et indiscutable : la Karel Appel Foundation, en la personne de la veuve de
l’artiste, a fait don au musée de
21 peintures et sculptures, commémorant ainsi les périodes au
cours desquelles Appel a vécu à Paris. Cette donation, qui constitue
la base de l’exposition, a été conçue de sorte que les différents moments de l’évolution d’Appel y
soient représentés.
De ces moments, c’est, sans surprise, le premier qui retient le plus
l’attention, étant placé sous le signe du groupe Cobra. A
Amsterdam, en 1942, à la Rijksakademie, l’élève Appel rencontre
l’élève Corneille (1922-2010), qui
vient de Liège. Ils deviennent
amis. En 1946, Appel fait la
connaissance de Constant (19202005), né à Amsterdam comme lui
sous le nom de Constant
Nieuwenhuys, qu’il abrège. Ils ont
en commun l’admiration des
grands – Matisse et Picasso principalement – et la conviction qu’il
leur faut un théâtre plus grand
que les Pays-Bas.
Donc, en 1947, Appel et Corneille
se rendent à Paris pour la première fois et y ont la révélation
de Dubuffet. Ayant entre-temps
fondé l’Experimentele groep et la
revue Reflex, ils y reviennent l’année suivante pour rencontrer les
Les premiers
Appel supportent
sans dommage
d’être comparés
à des Klee
ou des Miro
surréalistes et postsurréalistes
français et les « surréalistes révolutionnaires » belges – appellation
décidée par eux – pour une réunion des avant-gardes européennes. Les désaccords idéologiques
étant plus puissants que les proximités artistiques, quelques-uns
quittent l’assemblée : Appel, Constant, Corneille, le Danois Asger
Jorn (1914-1973), le poète belge
Christian Dotremont (1922-1979)
et le peintre, lui aussi belge, Joseph
Noiret (1927-2012). Dans un café, le
Notre-Dame, ils fondent Cobra :
« Co » comme Copenhague, « Br »
comme Bruxelles, « A » comme
Amsterdam. Suit la revue du
même nom.
« Savoir mal faire »
Un nom, une revue, l’internationalisme : ne manque à Cobra
qu’une doctrine pour avoir toutes
les caractéristiques d’une avantgarde. Celle-ci tient en une phrase
de Constant : « C’est notre désir qui
fait la révolution. » Ce désir aspire
à une expression immédiate, inscrite en des formes élémentaires,
un dessin qui schématise et synthétise, des couleurs qui claquent
fort et coulent un peu : un primitivisme donc. En 1947, l’idée n’est
plus si neuve. Elle a été réalisée
dans l’entre-deux-guerres par Picasso et Miro et, à partir de 1942,
par Dubuffet, noms familiers à
Cobra. On pense aux deux premiers devant Monde animal,
Oiseaux de nuit et Petit hip hip
hourra, toiles d’Appel de 1948 et
1949. On pense aux trois devant
ces assemblages de bois polychromes en forme de corps grotesques
à têtes comiques. L’éclat des rouges et des verts, l’usage efficace du
blanc et du noir pour rehausser le
chromatisme par opposition, les
disproportions et les abréviations
de formes donnent à ces créations
initiales une intensité qui ne s’est
pas épuisée depuis. Ces premiers
Appel, comme les Constant contemporains, supportent sans
dommage d’être comparés à des
Klee ou des Miro.
Cette impulsion s’est ensuite
peu à peu affaiblie, et le savoirfaire – un « savoir mal faire » qui
exige autant d’adresse et de métier – a commencé à peser. Le Nu
blessé de 1959, l’Enfant en flammes
avec un cerceau de 1961 sont
mieux que des démonstrations de
virtuosité, mais Appel a désormais un style dont il connaît
par cœur tous les tours, un style
qui est largement exposé dans des
galeries prestigieuses, à la Documenta de Cassel en 1959 et 1964,
dans des biennales et des musées.
Il est difficile, sans doute même
impossible, de demeurer longtemps un artiste d’instinct, entraîné par un automatisme psychique irrésistible, un expressionniste à l’état pur. L’expérience, l’accoutumance ne permettent pas de
rester « brut » ou « innocent ». Appel semble s’en être aperçu à partir
des années 1970 et a cherché à se
renouveler. Ses tentatives, telles
qu’elles sont retracées ici, ne convainquent guère. p
philippe dagen
« Karel Appel. L’art est une fête »,
Musée d’art moderne de la Ville
de Paris, 11, avenue du PrésidentWilson, Paris 16e. Du mardi
au dimanche, jusqu’au 20 août.
De 10 à 15 euros.
télévisions | 23
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Le dernier acte de Luc Bondy
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Au printemps 2015, le metteur en scène filmait « Les Fausses Confidences », avec Isabelle Huppert et Louis Garrel
ARTE
JEUDI 9 – 22 H 30
FILM
homme brun en manteau sombre, et une ombre fugace passe sur
le visage d’Isabelle Huppert : Dorante la trouble, plus qu’elle ne
veut le laisser paraître. « Vous avez
30 ans ? », lui demande-t-elle. « Pas
tout à fait encore », répond-il. « Ah,
vous avez le temps de devenir heureux, alors », lâche Araminte. Tout
Luc Bondy est dans cet échange, et
dans ce « devenir » qui en dit long :
la vie comme apprentissage, l’instant comme jouissance.
D
ifficile de ne pas penser à Luc Bondy en
voyant Les Fausses
Confidences : ce film
est l’œuvre ultime du metteur en
scène. Il l’a tourné au printemps
2015, dans le Théâtre de l’Odéon
qu’il dirigeait, puis il en a fait un
premier montage, avant de partir
se reposer en Suisse, où il est mort
le 28 novembre, à 67 ans. Nous
l’avions vu en mai. Il était épuisé,
au point de tomber à terre d’un
coup, mais l’instant d’après, il se
relevait, et on le retrouvait magnifiquement présent, vif, drôle : Luc
Bondy, c’était avant tout un sentiment de la vie, et ce sentiment
irradie Les Fausses Confidences,
qui revisite la pièce de Marivaux
d’une manière personnelle.
Cette pièce, Luc Bondy l’a créée à
L’Odéon-Théâtre de l’Europe en
janvier 2014, avec Isabelle Huppert et Louis Garrel dans les rôles
principaux : elle, Araminte, est
une riche veuve encore jeune que
sa mère voudrait voir épouser un
comte, ce qui lui permettrait de se
hisser dans la société, et de régler
par la même occasion une épineuse question d’argent – cet argent dont Marivaux montre
comme nul autre les liaisons
cruelles et dangereuses avec
Isabelle Huppert et Louis Garrel. JESS HOFFMAN
l’amour. Araminte n’est pas décidée à cette union, quand se présente chez elle un homme jeune,
beau et un peu mystérieux : Dorante. Il postule au rôle d’intendant, tout en cachant ses origines
– c’est un fils de bonne famille
ruiné – et la véritable raison de sa
venue – il est épris d’Araminte.
Sur le plateau de l’Odéon, le texte
de Marivaux était respecté. Dans
le film, il est réinterprété. Luc
Bondy a tourné en gardant les mêmes acteurs qui, le soir, jouaient la
pièce, et, dans la journée, le scénario inspiré de la pièce. Il n’a pas
été compliqué de transformer
l’Odéon en hôtel particulier : les
lieux s’y prêtent. Luc Bondy a su
filmer le théâtre, qu’il aimait
d’amour, comme un personnage
à part entière. Cet aspect compte
dans le plaisir que l’on prend à regarder Les Fausses Confidences : on
y voit ce que peut inspirer l’âme
d’un lieu à un metteur en scène.
Prenons la première entrevue
entre Araminte et Dorante. La
dame est sur la terrasse, où elle
vient de suivre un cours de « chi »,
le souffle, avec son professeur. Vêtue de satin blanc, fine et raffinée.
Son regard croise celui du jeune
L’amour des acteurs
L’action du film se passe
aujourd’hui, et non dans le
XVIIIe siècle de Marivaux, dont
Luc Bondy et son coscénariste
Geoffrey Layton conservent cependant souvent le langage. Le décalage qui en découle pourrait paraître affecté. Il n’en est rien : il
aiguise l’oreille, comme les lumières d’extérieur presque brûlées,
parfois, attirent l’œil. MarieLouise Bischofberger, l’épouse de
Luc Bondy, les a conservées dans
la version définitive de ces Fausses
Confidences qu’elle cosigne et qui
témoignent d’un autre amour,
inaltérable celui-ci, de Luc Bondy :
l’amour des acteurs. p
brigitte salino
Les Fausses Confidences, d’après
Marivaux, de Luc Bondy (Fr., 2015,
85 min). Avec Isabelle Huppert,
Louis Garrel, Bulle Ogier.
« Showrunner » : anatomie d’un métier
Dix-huit épisodes font le tour de ce travail, devenu essentiel dans le cadre des séries télévisées
SÉRIE CLUB
JEUDI 9 – 23 H 55
SÉRIE DOCUMENTAIRE
Q
u’est-ce qu’un showrunner ? Tom Fontana, qui
fut celui de la mémorable série carcérale Oz, définit son métier par une formule
assez plaisante : « Un showrunner
fait tout sauf le repassage. » L’Américain fait partie de ceux dont la
série documentaire Showrunner
dresse le portrait. Déjà diffusée
en 2011 par OCS, elle est à nouveau
proposée par la chaîne Série Club
depuis le 16 février, à raison d’un
épisode chaque jeudi vers minuit.
Tentons une définition de ce métier de créateur-producteur : chef
d’orchestre ? Directeur artistique,
plutôt. C’est-à-dire celui qui, de
l’atelier d’écriture, où s’activent les
auteurs, au plateau, où s’incarnent
l’ensemble des décisions artistiques, supervise le déroulement du
tournage et vise le résultat obtenu.
Le métier s’est même imposé en
France, avec le cas éminent du réalisateur Eric Rochant et de la série
Le Bureau des légendes. « Absolument tout repose sur ses épaules,
confiait au Monde Camille de Castelnau, qui seconde Rochant aussi
bien dans l’écriture que dans la
production. C’est une spécificité de
cette série. Comme aux Etats-Unis,
les réalisateurs eux-mêmes sont au
service de son scénario, de ses directives, ce qui correspond à une hiérarchie inverse de nos vieilles habitudes françaises. Sur cette série,
c’est l’écriture qui a le pouvoir. »
Audaces en série
« Une série est ce qu’il y a de plus dur
à faire, dit, dans l’un des épisodes,
Clyde Phillips, le showrunner de
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 17 - 058
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 17 - 057
HORIZONTALEMENT I. Sous-titrages. II. Urbaine. Ruai. III. Laudatrice. IV. Fi.
Ere. Lé. Pi. V. Asa. Ennéades. VI. Toit. Susurre. VII. Endémie. Xuor (roux).
VIII. Etuves. Eta. IX. Surate. Os. II. X. Etatisations.
VERTICALEMENT 1. Sulfateuse. 2. Oraison. Ut. 3. Ubu. Aidera. 4. Sade. Té-
tât. 5. Tiaré. Muti. 6. Intensives. 7. Ter. Nuée. 8. Iles. Sot. 9. Arceaux. Si.
10. Gué. Drue. 11. Ea. Pérotin. 12. Siniserais.
I. Lourdement handicapée pour parvenir à ses ins. II. Travaille plus pour
les couvertures que pour les crayons,
aujourd’hui. Dans le coin. III. Dieu
rayonnant. Le dernier de la famille.
IV. Photons et autres particules. Sillonne l’Ile-de-France. V. Peintre italien de La Bataille de San Romano.
Surréaliste espagnol. VI. Perdues à
l’arrivée. Facilitent la prise en main.
VII. Fait plier le dévot. En avant.
VIII. Auxiliaire. A la sortie du bois. Au
bout du stylo. IX. Belle italienne où
Pie IX trouva refuge. Travaille à toutes
pompes. X. Nettoyage du terrain en
profondeur.
VERTICALEMENT
1. Permet une reprise de l’ouvrage au
bon endroit. 2. Mettent les singes au
désespoir. 3. Dans les Landes. Aiguisent inesse et pénétration. 4. Très
proche. Demi tour. 5. Répété dans les
rires et les pleurs. Au cœur de Portland. Toujours bon, en principe.
6. Répartissais les cultures. 7. Négation. A 15 heures au couvent. Sur une
plaque en Helvétie. 8. Supports de
grappes. Diicilement endurée.
9. Découpage du temps. Personnel.
Image intérieure. 10. De plus en plus
nécessaires. A capitulé à Appomattox. 11. Avancer à coups de dents.
Fixe les teintures. 12. Ne laisse pas
passer grand-chose.
Dexter. Toute la gloire va aux gens
de cinéma, mais c’est facile de
filmer deux pages par jour. Nous,
c’est huit, et 22 épisodes par an, un
film de cinéma équivalant à 2 épisodes. » Près de sept ans après la
captation de ces propos, il ne fait
quasiment pas de doute qu’il ne
dirait plus tout à fait la même
chose, tant les séries sont devenues un lieu de créativité de premier plan, avec des audaces que ne
s’autorise pas toujours le cinéma.
D’ailleurs, les plus grands metteurs en scène réalisent
aujourd’hui des séries (Jane
Campion, Martin Scorsese et
même Woody Allen, qui n’a cependant pas caché qu’il avait accepté
de signer Crisis in Six Scenes pour
Amazon pour des questions d’argent). Et des acteurs comme Nicole
Kidman, Meryl Streep ou Kevin
Spacey acceptent eux aussi – pour
des cachets parfois colossaux – de
jouer pour le petit écran. p
renaud machart
TF1
20.55 Section de recherches
Série (Fr., saison 11, épisode 9/13 ;
S10, ép. 10/13 ; S9, ép. 6/12 ;
S7, ép. 8/16).
France 2
20.55 L’Emission politique
Magazine présenté par
David Pujadas et Léa Salamé.
23.10 Complément d’enquête
« Fillon, FN : candidats
sous surveillance ».
Magazine présenté par
Nicolas Poincaré.
France 3
20.55 Mesrine :
l’instinct de mort
Thriller de Jean-François Richet.
Avec Vincent Cassel, Cécile
de France, Gérard Depardieu
(Fr.-Can., 2008, 110 min).
23.30 Les Trésors cachés
des variétés
Documentaire de Mireille Dumas
et Philippe Rouget
(Fr., 2016, 115 min).
Canal+
21.00 Vikings
Série (Can.-Irl., 2016, S4, ép. 13
et 14/20).
22.30 L’Emission d’Antoine
Divertissement présenté par
Antoine de Caunes.
France 5
20.50 La Grande Librairie
Magazine animé par François Busnel.
Invités : Philippe Claudel
et Philippe Djian.
22.20 C dans l’air
Magazine présenté par
Caroline Roux.
23.25 Entrée libre
Magazine présenté par Claire Chazal.
23.55 Ma mère, mon poison
Documentaire d’Anne-Marie Avouac
(Fr., 2017, 70 min).
Arte
20.55 Beau séjour
Série (Bel., 2016, S1, ép. 3 et 4/10).
22.30 Les Fausses Confidences
Téléfilm de Luc Bondy.
Avec Isabelle Huppert, Louis Garrel,
Bulle Ogier (Fr., 2015, 85 min).
M6
21.00 Scorpion
Série (EU, S3, ép. 3 et 4/25 ;
S2, ép. 4 et 5/25 ; S1, ép. 8/22).
Showrunners, série
documentaire d’Anthony Dubé
et Virginia Vosgimorukian
(Fr., 2011-2013, 18 × 29 min).
0123 est édité par la Société éditrice
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Moyen
Complétez toute la
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être utilisé qu’une
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seule fois par ligne,
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carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (http://yangeorget.net)
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Préface de Françoise Fressoz
« Ce livre s’adresse à tous et plus particulièrement au citoyen
désabusé qui se croit abusé, à celui qui se rend aux urnes à
reculons… Qu’il le prenne, le feuillette, s’en empare. Qu’il
savoure chacune de ces 200 pensées comme autant de traits
d’esprit mais pas seulement... »
200 citations - 200 auteurs - 208 pages
EN VENTE EN LIBRAIRIE ET
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du « Monde » SA
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Montpellier (« Midi Libre »)
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recyclés.
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styles
0123
JEUDI 9 MARS 2017
PARIS | PRÊT-À-PORTER AUTOMNE-HIVER 2017-2018
Chanel.
PATRICK KOVARIK/AFP
Louis Vuitton. BERTRAND GUAY/AFP
échappées belles
Une station spatiale dans le Grand Palais ou le Musée
du Louvre pour décor… Lors du dernier jour de la fashion
week parisienne, les maisons ont orchestré des mises
en scène spectaculaires. Pour des collections à la hauteur
A
MODE
l’ère des réseaux sociaux, l’industrie de la
mode s’interroge sur
le rôle des défilés.
Pourquoi dépenser un budget
important pour un événement
de quelques minutes, quand les
images d’une collection peuvent
être immédiatement publiées ?
Justement, les mises en scène
vestimentaires sont là pour proposer une évasion visuelle,
même temporaire, et éviter l’effet
catalogue. Ainsi, pour les shows
qui ont clos mardi 7 mars la
fashion week parisienne, les
grandes maisons ont décidé de
mettre les moyens et d’emporter
dans un autre monde le spectateur, qu’il soit assis dans les rangs
des invités ou chez lui, face à son
smartphone.
Chanel n’a pas hésité à construire une station spatiale sous la
coupole du Grand Palais. Les gradins blancs immaculés entourent
une fusée aux armes à double C
de la maison. Le concept est très
bien vu : la conquête de l’espace
est un fantasme universel, récemment ravivé par l’astronaute
Thomas Pesquet, et, par les temps
qui courent, s’exiler sur la Lune
ne paraît pas déraisonnable.
Karl Lagerfeld invente pour ce
périple inédit une garde-robe qui
n’est ni bourgeoise ni trop futuriste. Robes courtes en tweed sur
des shorts longs portés avec des
collants blanc argent et des bottes plates à paillettes, col bijou en
métal évoquant la base d’un casque de cosmonaute, manteau trapèze en mouton retourné argent,
cuir effet carapace de scarabée,
sweat-shirt et foulards à motifs
cosmonautes croisent des néotailleurs en pied-de-poule noir et
blanc, de longs manteaux aux
épaules étroites et des pardessus
en laine peignée rose tendre.
Pour le soir, les robes marine ou
noires sont piquées de broderies
plus ou moins scintillantes qui
rappellent un vaste ciel nocturne
où se devinent des étoiles. Ce
spectacle, un mélange savant où
l’inventif côtoie l’intemporel, se
clôt par le vrai-faux décollage de
la fusée sur fond de Rocket Man,
d’Elton John. Comme à chaque
mise en scène gigantesque orchestrée par Chanel, les interprétations possibles sont multiples :
l’espace est le seul endroit où la
maison n’est pas connue, démontrant ainsi sa puissance terrestre ?
A moins que ce ne soit le signe
d’une forme d’immortalité de la
marque ? Ou, pour Lagerfeld, une
manière de lancer un signal à
tous ceux qui tournent autour
de son trône ? En tout cas, le
décollage est parfaitement réussi.
Chez Miu Miu, on entre dans un
univers parallèle et délicieux,
entièrement tapissé de fausse
fourrure mauve. A l’abri de cette
bulle surréaliste, on peut réaliser
tous ses fantasmes de gamine :
mettre la musique à fond (un mélange sautillant de hip-hop vintage et de funk), s’enrouler dans
les fausses fourrures aux couleurs de bonbons chimiques,
parader en manteaux de poupée
en mohair à boutons bijoux.
Grappes de strass fantaisie sur les
souliers, aux oreilles, au cou, sur
la tête, minirobes en maxipaillettes, grosses casquettes en « mou-
Miu Miu. FRANÇOIS MORI/AP
moute », imprimé « téléphone
fixe », bottes vernies à bouts
ronds, bottes-pattes d’oursonne
à poils longs… tout est possible.
Et il y a beaucoup de joie de vivre,
de fantaisie assumée et communicative dans cette allure aux accents psychédéliques et enfantins. On aurait envie de rester
dans ce monde-là. Mieux : de l’exporter vers la « vraie » vie.
Chez Moncler Gamme Rouge,
le défilé s’ouvre sur la musique
du film Le Secret de Brokeback
Mountain, dans un décor de forêt
CHEZ MONCLER GAMME
ROUGE, IL RÈGNE
UN JOLI FLOU : MINIROBES
À FLEURS, BOTTES
FOURRÉES, BALLERINES
DÉLICATES, MANTEAUX
EN MOSAÏQUES
DE MOUTON RETOURNÉ
automnale qui donne le tournis.
Le voyage est ici aussi physique
que mental : explorer l’immensité de la nature pour mettre de
l’ordre dans ses sentiments intimes. Avec ses minirobes à fleurs
façon Laura Ashley, ses bottes
fourrées, ses ballerines délicates
portées avec des grosses chaussettes en mohair, ses manteaux
en laine à carreaux ou en mosaïques de mouton retourné, la collection du directeur artistique
Giambattista Valli est plutôt faite
pour la ville. Il règne un joli flou :
on est très loin du bel esprit sport
originel, mais on flotte dans un
monde d’évasion illogique,
comme dans un rêve de demisommeil.
C’est au milieu des sculptures de
la cour Marly, au Musée du Louvre,
que Nicolas Ghesquière a choisi de
faire défiler Louis Vuitton. Un lieu
à la hauteur de ses ambitions pour
une marque à la puissance pharaonique ? Traverser les couloirs
déserts du musée (le défilé ayant
eu lieu un mardi, il était fermé
au public) est déjà une aventure
en soi, un dépaysement loin du
fracas de la mode et des cris des
fans à l’extérieur venus entrevoir
des célébrités invitées.
Dans cette maison étroitement
liée à l’univers du voyage, le créateur embarque les spectateurs
dans un monde à la fois très lointain et très proche : son propre
univers créatif.
Les pantalons 7/8e évasés se
portent avec des vestes courtes et
des ceinturées serrées en patchworks de cuirs et fourrures aux
volumes amples. Les hauts sans
manches rebrodés de motifs géométriques en tweed ou paillettes
de couleurs rencontrent des jupes en satin extrabrillant volanté
et des bottes à guêtres en Néoprène de couleur. Les jupes en
mouton retourné contrastent
avec les robes lingerie à rayures et
volants ou en marqueterie de
soies fleuries et cuir laqué, suturées de dentelles noires. C’est une
odyssée plus cérébrale que spatiale. Ce beau voyage dans des styles différents, Nicolas Ghesquière
le fait en solitaire, peu d’aventures créatives étant universelles. p
carine bizet
disparitions & carnet | 25
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Salomon Resnik
/H &DUQHW
9RV JUDQGV pYpQHPHQWV
Psychiatre et
psychanalyste
1DLVVDQFHV EDSWrPHV PDULDJHV
$YLV GH GpFqV UHPHUFLHPHQWV
PHVVHV DQQLYHUVDLUHV
&ROORTXHV FRQIpUHQFHV
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3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
AU CARNET DU «MONDE»
Naissances
Martine et Jean-Paul MIGEON
laisse à
Félix
la joie d’annoncer la naissance de
Basile
chez
à Corbeil, le 4 mars 2017.
M. et M
Alain Serge MESCHERIAKOFF
me
ont la joie de faire part de la naissance
de leur petit-ils,
Gauvain,
Emmanuelle,
chez
Mathilde et Sébastien DIMIER,
En 2015. PIERRETTE 13/CC BY-SA 4.0
le 16 février 2017.
N
é à Buenos Aires le
1er avril 1920, Salomon
Resnik est mort le
16 février à Paris, où il
s’était installé en 1968, tout en formant des élèves en Italie et notamment à Venise. Clinicien bienveillant et jovial, il aura consacré sa
vie à s’occuper passionnément des
malades mentaux avant et après
l’apparition des traitements chimiques qui dominent aujourd’hui
le savoir psychiatrique.
Fils d’immigrants juifs venus
d’Odessa, il s’engage à l’âge de
18 ans dans des études de médecine, puis évolue vers la psychiatrie. Il rencontre alors les pionniers de la psychanalyse en Argentine, et notamment Enrique
Pichon-Rivière (1907-1977), auprès
duquel il se forme. Ce maître mélancolique, fondateur avec quelques amis, en 1942, de l’Association
psychanalytique argentine (APA),
rattachée aussitôt à l’International
Psychoanalytical Association (IPA,
1910), l’initie à la clinique des psychoses et à différents types de pratiques de groupe. Par sa conception de la « maladie unique »,
Pichon-Rivière, clinicien éclectique de grande envergure, soutient
l’idée que la folie doit être traitée à
travers trois approches : sociale,
psychique, psychosomatique.
Compréhension innée
Resnik restera l’héritier de cette
tradition humaniste, dont il deviendra l’un des illustres représentants. Comme le souligne son
ami et collègue Pierre Delion,
professeur de pédopsychiatrie à
Lille, « Salomon connaissait de
nombreuses langues – espagnol,
français, italien, russe, ukrainien,
yiddish –, mais il parlait aussi le
psychotique » (Rencontre avec Salomon Resnik. Culture, fantasme
et folie, Erès, 2005).
Autant dire que Resnik avait
une compréhension innée de la
langue de la folie. Et c’est pourquoi, en 1957, comme de nombreux Argentins, il quitte Buenos
Aires pour se rendre en Europe, et
d’abord en France, pour y parfaire sa formation auprès des ténors de la psychothérapie institutionnelle. Inventé en 1952 par
le psychiatre Georges Daumezon
(1912-1979), ce terme désigne
une thérapeutique de la folie qui
vise à réformer l’institution asilaire en privilégiant une relation
dynamique entre les patients et
les soignants.
Déjà adepte de cette approche,
Resnik rencontre donc François
Tosquelles (1912-1994) et Jean
Oury (1924-2014). Cependant,
toujours curieux de nouvelles approches, il décide de partir pour
1ER AVRIL 1920 Naissance
à Buenos Aires
1968 S’installe à Paris
1999 « Temps des
glaciations. Voyage dans
le monde de la folie » (Erès)
2006 « Biographie
de l’inconscient » (Dunod)
16 FÉVRIER 2017 Mort
à Paris
Londres, afin de se former auprès
des plus prestigieux cliniciens de
l’école anglaise : Melanie Klein
(1882-1960), célèbre psychanalyste d’enfants, et Herbert Rosenfeld (1910-1986), sur le divan duquel il suit une nouvelle tranche
d’analyse tout en participant aux
travaux de la Tavistock Clinic.
Il s’initie alors à une pratique
différente de la folie – et surtout
de la schizophrénie – qui met l’accent sur la nature inconsciente de
l’identification projective dans le
traitement des psychoses, c’est-àdire sur un mode spécifique de
structuration psychique du patient consistant à introduire sa
propre personne dans celle
d’autrui pour lui nuire. Dans cette
perspective, Resnik se rapproche
également des thèses d’Esther
Bick (1902-1983) sur la genèse de
l’autisme et de Wilhelm Ruprecht
Bion (1897-1979), clinicien d’origine indienne, personnage flamboyant et turbulent, analyste de
Samuel Beckett, spécialiste des
états-limites (borderline states),
souvent comparé à Jacques Lacan
pour ses innovations.
Quand Resnik décide de s’installer de nouveau à Paris, il a donc acquis toute la culture psychiatropsychanalytique du XXe siècle :
école argentine (groupale), école
française (dynamique), école anglaise (intrapsychique). Autant
dire qu’il est déjà devenu, par ses
diverses migrations, un enseignant admiré. On retiendra deux
ouvrages majeurs, Temps des glaciations. Voyage dans le monde de
la folie (Erès, 1999), dans lequel il
montre comment des patients
psychotiques évitent les souffrances par une congélation de leur
être, et Biographie de l’inconscient
(Dunod, 2006), où il décrit, comme
dans un roman, les différentes
facettes de la vie intrapsychique.
Resnik expliquait volontiers que
son désir d’explorer le monde
scintillant de la déraison remontait à un souvenir d’enfance :
« Lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par une robe noire de ma
mère, avec des paillettes qui me
donnaient l’impression d’un univers étoilé et étonnant. Chaque
paillette était un petit soleil. » p
élisabeth roudinesco
Mme Christine DECHOSAL,
survenu le 3 mars 2017, à Paris.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le lundi 13 mars, à 10 h 45, en l’église
Notre-Dame de Vincennes, suivie de
l’inhumation dans la sépulture familiale.
Dominique, Fabrice, Cécile
et Jean-Luc,
ses enfants et conjoints,
Charlotte, Julie et Élisa,
ses petites-illes,
ont la tristesse de faire part du décès de
Denys DELTEIL,
inspecteur général,
chevalier de la Légion d’honneur,
survenu le 6 mars 2017,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
La cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 10 mars, à 15 heures, en
l’église d’Escamps, suivie de l’inhumation
au cimetière.
Didier et Marie-Palma Derigny,
ses parents,
Jérômine et Ludovic,
sa sœur et son frère,
Aladin Jouini
et Emilie Bringer-Derigny,
son beau-frère et sa belle-sœur,
Athéna, Indira et Vénus,
Tristan, Baptiste et Félix,
ses neveux et nièces,
sont dans la peine de la disparition de
Décès
Ses enfants,
Ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,
Les membres de sa famille,
ont la douleur de faire part du rappel
à Dieu, le 15 février 2017,
à l’âge de cent trois ans, de
M Noëlle BROUILLET,
me
ont la tristesse de faire part du décès de
Denys repose au funérarium de Cahors
(route de Paris).
Camille et Clément,
frère de
M. Pascal Séjourné,
son époux,
M. Jean-Michel Dechosal,
son frère
et sa compagne,
Mme Marie-Laure Fermon
Ainsi que toute la famille,
née DIBSKY,
qui a été inhumée dans l’intimité,
le 21 février, à Cleppé (Loire).
La famille rappelle le souvenir de son
époux,
René BROUILLET,
1909-1992.
Une messe sera célébrée à son intention
le mercredi 19 avril, à 17 h 30, en l’église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, 252, rue SaintJacques, Paris 5e.
77, rue Claude-Bernard,
75005 Paris.
Gilles Pierre Levy,
président
Et le conseil d’administration,
Victor Convert,
directeur général
Et le personnel
de la Fondation de la Résistance,
ont le grand regret de faire part du décès
de leur vice-président d’honneur,
M. Louis CORTOT,
grand oficier de la Légion d’honneur,
compagnon de la Libération.
Les honneurs militaires lui seront
rendus à l’Hôtel national des Invalides,
le vendredi 10 mars 2017, à 11 heures.
L’inhumation aura lieu dans l’intimité
familiale.
Nicolas DERIGNY.
Il a renoncé à la vie, ce 27 février 2017,
dans sa quarante-septième année.
La cérémonie religieuse sera célébrée
en l’église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou,
92, rue Saint-Dominique, Paris 7e, le jeudi
9 mars, à 16 heures.
L’inhumation aura lieu le vendredi
10 mars, à 11 heures, au cimetière de
Fontainebleau.
Le Centre international
de recherche, de formation
et d’intervention psychosociologique
Et la Nouvelle Revue
de Psychosociologie
ont la tristesse de faire part du décès de
Jean-Claude FILLOUX,
survenu à Paris, le vendredi 3 mars 2017.
Membre fondateur de l’ARIP et du
CIRFIP, professeur honoraire à l’université
Paris 10, il a participé à la création et au
développement des sciences de l’éducation
en France et à l’étranger.
Un dernier hommage lui sera rendu
le vendredi 10 mars, à 16 heures, au
crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e.
Hélène,
son épouse,
Ariel, Grégoire et Sandrine, Florent
et Margaret, Clémence, Sylvestre,
ses enfants et leurs conjoints,
Cyprien, Irène, Armand, Rémi, Lily,
Amélie, Adèle, Caroline, Bastien, Lise,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Xavier GOUT,
27 octobre 1940 - 3 mars 2017.
Cécile Rol-Tanguy,
Henriette Dubois et Pierre Martin,
ses présidents,
Les membres du bureau national
de l’Association nationale des anciens
combattants
Et ami(e)s de la Résistance (ANACR),
La cérémonie religieuse aura lieu
le vendredi 10 mars, à 10 heures, en
l’église Saint-Marcel, 82, boulevard de
l’Hôpital, Paris 13e.
ont la grande tristesse de faire part
de la disparition, le 5 mars 2017,
dans sa quatre-vingt-douzième année, de
Ni leurs ni couronnes. Dons à Médecins
Sans Frontières.
Louis CORTOT,
grand oficier de la Légion d’honneur,
compagnon de la Libération,
croix de guerre 1939-1945 (1 citation),
croix du combattant volontaire
de la Résistance (CVR),
depuis 2004 président de l’ANACR,
à laquelle il a consacré tant d’efforts.
Entré dans la Résistance début 1941,
à moins de 16 ans, grièvement blessé lors
des combats de la Libération, il fut toute
sa vie idèle aux idéaux de la Résistance.
Un hommage solennel lui sera rendu
le vendredi 10 mars, à 11 heures, dans la
cour d’honneur de l’hôtel national des
Invalides, Paris 7e.
Ni leurs ni couronnes.
Les obsèques auront lieu dans l’intimité
familiale.
ANACR,
79, rue Saint-Blaise,
75020 Paris.
Il sera inhumé à Larchant (Seine-etMarne).
7, place Pinel,
75013 Paris.
Denise Jastrzeb,
son épouse,
Irène et François Jastrzeb-Bossuroy,
Philippe et Isabelle Jastrzeb-Senelas,
ses enfants et leurs conjoints,
Thomas, Muriel, Manon, Zelda,
ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,
Sa famille,
Ses amis,
ont l’immense tristesse de faire part
du décès de
Maurice JASTRZEB,
survenu le 5 mars 2017,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
L’inhumation se déroulera au cimetière
parisien de Bagneux, le 9 mars, à 14 h 30.
Ni leurs ni couronnes.
Cet avis tient lieu de faire-part.
M. Laurent Hajlblum
a le regret d’annoncer le décès de
M. Daniel HAJLBLUM,
survenu le 1er mars 2017, à Vichy
et enterré à Jérusalem.
Adina Mares,
sa sœur,
André et Florence Klarsfeld,
Alain et Agnès Klarsfeld,
ses enfants,
Hélène,
sa nièce
et son conjoint, Claus,
Lucie et Marianne,
ses petites-illes
et leurs conjoints, Joseph et Ankit,
Nicolas et Anna,
ses petits-enfants,
Anthony Silvio,
son arrière-petit-ils,
Alice et Mathias
Ainsi que toute la famille,
ont la douleur de faire part du décès subit
de
Mme Gabriela KLARSFELD,
née MARES,
ingénieure de recherche au CNRS,
survenu le 4 mars 2017,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Les obsèques auront lieu le vendredi
10 mars, à 11 heures, au cimetière de
Montmartre, avenue Rachel, Paris 18e.
Myriam et Juliette Flochlay,
ses illes,
ont la douleur de faire part du décès de
Elisabeth
PENLAË-FLOCHLAY,
survenu le dimanche 26 février 2017.
Cet avis tient lieu de faire-part.
L’université Paris Diderot-Paris 7
Et l’UFR géographie, histoire, économie
et sociétés (GHES),
tiennent à saluer la mémoire de
Jean PIEL,
professeur
d’Histoire de l’Amérique latine
de 1984 à 2004.
Né le 23 août 1936, à Asnières et décédé
à Paris, le 20 février 2017, Jean Piel était
ancien élève de l’Ecole normale supérieure
de Saint-Cloud (1958-1964), agrégé
d’histoire (1964), docteur d’Etat en histoire
(1974).
Il fut directeur de l’antenne du CEMCA,
au Guatemala (1992-1995) et professeur
honoraire de l’Université nationale de
Salta (Argentine).
A l’u niversité Paris Diderot, il enseigna
notamment dans le DEA Tiers Mondes et
conduisit des recherches au Laboratoire
Tiers Mondes, puis au SEDET, devenu
aujourd’hui le CESSMA.
Pour ses collègues et nombreux
étudiants, ses éclairages et son engagement
intellectuel laissent un riche héritage.
Marie-José Rencki (†),
son épouse,
Jean et Julien Rencki,
ses ils,
Elise Rencki,
sa belle-ille,
Christina et Leszek Swierbutowicz,
sa sœur et son beau-frère,
François, Joseph, Martin, Jean et Paul,
ses petits-enfants,
Elisabeth Rivory et François Patris
et leur ils,
Catherine et Laurent Zivi
et leurs illes,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Josette RIVORY,
professeur émérite
à l’université Paris VI,
survenu à Paris, le 6 mars 2017,
à l’âge de soixante-treize ans,
des suites d’un cancer.
L’inhumation aura lieu le vendredi
10 mars, à 15 h 15, au cimetière de
Montmartre, 20, avenue Rachel, Paris 18e.
6, chemin de la Varenne,
69380 Chasselay.
Mme Monique Sage,
Ses enfants et leurs conjoints,
Ses petits-enfants
Et ses proches,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. André SAGE,
survenu le 4 mars 2017, à Montfermeil,
dans sa quatre-vingt-douzième année.
Les obsèques auront lieu à Dampmart
(Seine-et-Marne).
fsage76@gmail.com
Marie-José Toty, née Costantini,
sa femme,
Julien et Marc,
ses ils,
Christiana et Marie-Gaëlle,
ses belles-illes,
Léandre, Maxime, Valentina, Anouck
et Francesca,
ses petits-enfants,
L’ensemble de sa famille,
Ses proches et amis,
Tous ses compagnons de théâtre,
ont la profonde douleur de faire part
du décès de
Michel TOTY,
comédien et artiste,
survenu le 2 mars 2017.
Les obsèques auront lieu le jeudi
9 mars, à 16 heures, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, 71, rue des
Rondeaux, Paris 20e.
La famille remercie toute l’équipe des
soignants de la clinique Jeanne-Garnier,
pour leur dévouement exemplaire.
Mme Eliane Vienne,
son épouse,
Mme Monique Vienne,
sa mère,
Ses enfants
et leurs conjoints,
Ses petits-enfants,
Brigitte, Catherine, Jean-Luc,
ses sœurs et son frère
et leurs conjoints,
Toute sa famille
Et ses amis,
ont la douleur de faire part du décès de
M. Christian VIENNE,
ingénieur au CNES,
survenu à l’âge de soixante-six ans.
La crémation aura lieu le vendredi
10 mars 2017, à 15 heures, à Saint-Martinde-Valgalgues (Gard).
Cet avis tient lieu de faire-part et
de remerciements.
Mme Eliane Vienne,
Le Méliet,
07140 Chambonas.
Communication diverse
ont la tristesse de faire part du décès de
Georges RENCKI,
membre de la Résistance polonaise,
combattant de l’Insurrection de Varsovie,
militant fédéraliste européen,
directeur général honoraire
de la Commission européenne,
oficier de la Légion d’honneur,
oficier dans l’ordre Polonia Restituta,
croix des Vaillants (Krzyz Walecznych),
chevalier dans l’ordre du Mérite agricole,
survenu le dimanche 5 mars 2017,
dans sa quatre-vingt-onzième année.
SOS AMITIE
Envie d’être utile ? Venez nous rejoindre
dans un centre proche de chez vous !
Les bénévoles de SOS Amitié écoutent
par téléphone et par internet
ceux qui souffrent de solitude, mal-être
et pensées suicidaires.
La messe de funérailles sera célébrée
le jeudi 9 mars, à 11 heures, en l’église
Saint-Pierre de Neuilly.
Nous ne répondons qu’à 1 appel sur 7
et recherchons des écoutants bénévoles.
L’écoute peut sauver des vies
et enrichir la vôtre.
L’inhumation aura lieu sur la presqu’île
de Giens, dans l’intimité familiale.
Horaires lexibles, formation assurée.
RDV sur www.sosamitieidf.asso.fr
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26 |
DÉBATS & ANALYSES
0123
JEUDI 9 MARS 2017
La Russie et le mythe de la citadelle assiégée
Le récit national russe s’est
construit par l’évocation
des nombreuses invasions
subies par le pays. Cette
interprétation du passé
sert aujourd’hui à justifier
la politique étrangère
agressive du Kremlin
Par GREGORY CARLETON
U
ne puissance occidentale attaque. Le Kremlin tombe. Le chef
de l’Etat et le plus haut dignitaire de l’Eglise sont faits prisonniers.
La Russie est au bord de l’effondrement.
Paranoïa typique, devenue délirante ?
Non, cela s’est réellement produit, et
tout Russe connaît le fin mot de l’histoire. Une milice populaire, conduite
par un aristocrate et un boucher, marche sur Moscou et chasse les étrangers.
Voilà comment la Russie mit en
déroute les Polonais au début du
XVIIe siècle. Inconnue hors la Russie,
cette invasion, si elle occupe une place
centrale dans son histoire, n’en constitue pas pour autant un épisode sans
équivalent. Au XIIIe siècle, les Mongols,
déjà, avaient envahi la Russie, et régné
sur elle deux cents ans durant. Le
XVIe siècle avait vu les Tatars de Crimée
mettre à feu et à sang la Moscou d’Ivan
le Terrible. Et leur succédèrent donc les
Polonais, qui montrèrent alors de
mêmes penchants incendiaires. Un siècle après avoir chassé les Polonais, la
Russie écrasa une invasion suédoise. Un
siècle plus tard encore, ce fut au tour de
Napoléon de l’attaquer, à la tête de la
plus grande armée alors jamais vue.
Plus tard vint Hitler, à la tête d’une
armée plus gigantesque encore. Une
telle énumération n’est pourtant pas
exhaustive, tant sont nombreux ceux
qui ont pris pour cible la Russie.
de retourner toute accusation (d’agressivité congénitale, d’hyperparanoïa,
etc.) lui étant lancée. Si les acteurs
étrangers peuvent changer, l’action
principale, elle, reste la même.
Qu’est-ce que l’OTAN, peut-on ainsi
entendre, sinon la dernière coalition
occidentale en date hostile à la Russie ?
Lorsque les Polonais s’étaient emparés
du Kremlin, ils avaient reçu le soutien
de mercenaires venus des quatre coins
du continent. La grande armée de
Napoléon n’était qu’à moitié française :
elle comprenait dans ses rangs des
Autrichiens, des Prussiens, des Croates,
des Italiens, des Polonais… La leçon à
tirer d’une telle lecture de l’Histoire
s’impose alors : le seul point commun
que partageraient les pays occidentaux
serait donc une russophobie aiguë.
Dans cette histoire-là, le plus grand
fait d’arme est la seconde guerre mondiale, au cours de laquelle la Russie, à la
tête de l’Union soviétique entière, mit
en déroute Hitler. Le jour de la victoire
sur l’Allemagne nazie, devenu jour férié, est célébré en Russie comme aucun
autre, objet d’une fierté patriotique
sans pareille, dans la mesure où ce
triomphe militaire, dit-on de maintes
façons, enseigne aux Russes qui ils
sont en tant que peuple. Comme le déclara Vladimir Medinski peu avant de
devenir ministre de la culture, en 2012,
les Russes « font l’Histoire », rien moins
que cela – et s’ils la font, c’est parce
qu’ils ont sauvé le monde.
Ces propos de Medinski, qui ont été
repris à l’envi par des historiens et des
politiciens, se fondent sur un modèle
tiré de cette histoire mythique, selon
lequel la Russie se doit de se défendre
contre de prétendus conquérants aux
desseins globaux. A plus d’un siècle de
distance, Napoléon et Hitler partagèrent le même sort sur le sol russe.
Cette prétention-là n’est pas non plus
d’aujourd’hui puisqu’elle jouit de la
même popularité depuis le XIXe siècle.
Nikolaï Tchernychevski (1828-1889), le
révolutionnaire qui inspira les bolcheviks, prêtait voix à cette idée largement
partagée selon laquelle son pays assumait « un rôle de sauveur, servant de
rempart à l’Europe contre le joug mongol ». Au tournant du XXe siècle, cette
croyance était devenue doctrine au
plus haut niveau de l’état-major.
Cette histoire d’une Russie répondant
une énième fois à l’appel du destin semble plus que jamais vivace. C’est que le
fascisme, une fois de plus, revient à la
charge mais, cette fois-ci, sans swastikas
ni chemises brunes. Comme nous le
vend l’ouvrage russe Histoire officielle de
la seconde guerre mondiale, dans son
douzième et dernier tome intitulé La
Grande Guerre patriotique (2015), ce
nouveau fascisme caractérise plutôt
tout pays concevant un « ordre mondial
autoritaire unipolaire », tout particulièrement sous l’étendard du « développement de la démocratie » ou de la « protection des droits de l’homme ». Edité avec le
soutien officiel du ministère de la défense, et s’ouvrant sur une adresse aux
lecteurs signée du président Vladimir
Poutine, ce volume – et il n’est en rien le
seul à le faire – affirme explicitement
que c’est l’Amérique qui incarne désormais une telle menace, obligeant la
Russie à assumer une nouvelle fois son
ALEXANDRE III
AIMAIT RAPPELER
QUE LA RUSSIE
N’AVAIT QUE DEUX
ALLIÉES : SON ARMÉE
ET SA MARINE
rôle traditionnel de rempart. En conséquence, toute initiative prise par les
Etats-Unis ou leurs alliés de l’OTAN vient
confirmer ce grand récit-là et, du moins
à l’intérieur du pays, lustrer le brillant de
sa justesse historique. En effet, des détachements militaires étrangers n’avaient
plus stationné en Pologne, le regard
tourné vers l’est, depuis 1941.
UNE LOGIQUE PROPRE
Qui plus est, cette posture défensive
s’articule aisément aux initiatives
récentes de la Russie. L’annexion de la
Crimée et l’intervention en Ukraine
étaient, dit-on, les étapes qui s’imposaient pour protéger des populations
russophiles de l’hostilité manifeste des
gouvernements. De la même façon, la
mission officielle menée en Syrie a été
présentée dès ses débuts comme une
campagne militaire rendue nécessaire
par la destruction souhaitable de l’Etat
islamique – dont l’apparition, comme
on ne cesse de le répéter en Russie, ne
serait que la conséquence de l’invasion
de l’Irak par les Etats-Unis en 2003.
Mais il est possible de discerner, derrière cette mise en scène, une autre
Vladimir, le manipulateur | par serguei
L’APPEL DU DESTIN
Rien ne façonne plus la compréhension
qu’a la Russie du monde et de la place
qu’elle y occupe que ce legs de l’Histoire.
En fait, ce legs a permis à la nation de revendiquer sans état d’âme son exceptionnalité – son statut de cible perpétuelle de très diverses agressions étrangères. On se tromperait si l’on pensait
que tout cela constitue une invention récente du Kremlin et de son appareil propagandiste. Cela fait plus de deux siècles
que cette croyance sert de soubassement à l’identité nationale russe – une
identité en laquelle se sont retrouvés les
réactionnaires et les révolutionnaires.
Mais en liant aussi étroitement à l’invasion l’image que la nation se fait
d’elle-même, le grand récit national
russe met en scène la quasi-totalité de
ces conflits en les présentant comme
relevant d’une seule et même histoire :
celle des réponses de la Russie à ces menaces étrangères. Cette lecture de l’Histoire, qui, pour de nombreux Russes,
est celle de l’âme de leur nation, permet
tradition à l’œuvre. Si ce grand récit est
celui de la survie d’une nation devant
faire perpétuellement face à des agresseurs extérieurs, cette survie a été
néanmoins garantie par la puissance
militaire de cette nation. Mais la puissance, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas toujours liée à la
conquête, à l’expansion ou à l’envergure de l’armée. La puissance peut aussi
s’obtenir sur le front politique. Pour le
dire autrement, si la Russie ne peut rivaliser avec les Etats-Unis et l’OTAN
pour ce qui est de l’implantation militaire directe, elle peut se prévaloir d’un
avantage stratégique : c’est qu’elle est en
mesure de contribuer à déstabiliser
tout pays ou toute coalition susceptible
de s’opposer à elle. Comprendre cette
pratique consistant à sécuriser sa puissance par d’autres moyens permet
d’envisager sous une lumière différente
les récentes initiatives de la Russie.
Ses annexions de la Crimée et de l’est
de l’Ukraine lui assurent que cette dernière ne rejoindra jamais l’OTAN ; les
bombardements aveugles sur la Syrie
exacerbent la crise migratoire qui, à son
tour, menace la cohésion de l’Union
européenne ; et ce même objectif explique le soutien qu’apporte la Russie à de
nombreux partis d’extrême droite aux
quatre coins du continent. Bien évidemment, les cyberattaques visant à aider
l’élection de Donald Trump, qui était le
candidat préféré de la Russie (pour avoir
notamment déclaré l’OTAN « obsolète »),
constituent la dernière initiative en date
de ce type, qui est possiblement la plus
stupéfiante – et qui a été d’ailleurs vigoureusement démentie par le gouvernement. Ce qui vient aujourd’hui à nos
oreilles en provenance de Russie semble
effectivement venir d’un « autre monde »,
pour citer une épithète mémorable de
2014 de la chancelière Angela Merkel.
Mais ce monde-là a sa propre logique interne et s’y tient fermement – une logique selon laquelle les interventions armées peuvent être interprétées comme
des manœuvres défensives, où les ingérences dans la politique intérieure
des nations rivales font office de contremesures jugées nécessaires face aux
initiatives agressives de ces nations-là.
Ce dernier point éclaire un élément
corollaire tout à fait essentiel du mythe
de l’exceptionnalisme russe : l’idée
qu’en définitive, les Russes, dans un
monde hostile, ne peuvent que compter sur eux-mêmes. Alexandre III, devenu empereur en 1881, aimait plaisanter, rappelant à la moindre occasion
que la Russie n’avait en vérité que deux
alliées : son armée et sa marine. Et ce
n’est pas un hasard si ces mots font leur
grand retour aujourd’hui sur les billets
de banque et les publicités. p
(Traduit de l’anglais par Frédéric Joly)
¶
Gregory Carleton est historien
à l’université Tufts (Massachusetts).
Il publie, en avril, « Russia, the Story
of War » (« Russie, l’histoire de la
guerre », non traduit, Belknap Press of
Harvard University Press, 310 p., 28 €)
« Mme Le Pen, je refuserai de servir la diplomatie du Front national »
Thierry Dana, ambassadeur de France au Japon,
juge les positions du parti d’extrême droite
incompatibles avec les principes de la République
Par THIERRY DANA
L
es fonctionnaires « mettent en jeu
leur propre responsabilité » s’ils
prennent des positions contraires
à ce que le Front national estime être
son bon droit. On aura été averti ! Se
voyant déjà au seuil du pouvoir, la fille
de Jean-Marie Le Pen a sifflé la fin de la
récréation démocratique lors d’un discours prononcé à Nantes, le 26 février.
Juges, fonctionnaires, journalistes, il
faudra filer doux.
Qu’il me soit permis de rassurer la présidente du Front national. Si les éléments
de la tragédie française qui se mettent en
place devaient conduire à son élection, je
me placerais en réserve de toute fonction
diplomatique. Actuellement ambassadeur dans l’un des plus beaux postes de
notre réseau, je dois prendre une nouvelle affectation à l’été, mais je préférerais renoncer à occuper les fonctions qui
me seraient confiées plutôt que de servir
la diplomatie du Front national.
Ce sera la mort dans l’âme, car quel
plus beau métier que de défendre les
couleurs de la France à l’étranger, de prôner la force de ses valeurs, l’universalité
de son message ? Quelle tâche plus ambitieuse que de se battre sur le front des
négociations internationales pour y
affirmer nos intérêts, y soutenir nos
entreprises ou venir au secours de nos
compatriotes en danger ? Quelle exigence plus noble que de se battre pour
une France plus forte dans une Europe
en paix ? Plus que jamais, les enjeux
vitaux pour notre pays se situent en
dehors de ses frontières. Après de nombreuses années, j’éprouve toujours un
pincement au cœur lorsque je vois flotter nos couleurs dans un ciel étranger et
que retentit La Marseillaise.
UNE BOUTIQUE REPLIÉE SUR ELLE-MÊME
Et pourtant, ce métier, Mme Le Pen, je
choisirais de l’abandonner s’il s’agissait
de vous représenter ou de défendre vos
positions. Bien sûr, un ambassadeur
sert l’Etat et représente la France. L’un
et l’autre vous dépassent. Mais il lui
revient aussi de défendre loyalement
les positions de son gouvernement. Je
ne pourrais pas défendre loyalement
vos positions, qui sont contraires à tous
les principes portés par la France lors-
qu’elle est grande dans le monde. Chaque jour, des personnalités étrangères
m’interrogent, incrédules, sur les possibilités de votre victoire. Certains ont
connu la France du général de Gaulle, de
Pompidou, de Giscard, de Mitterrand,
de Chirac et de François Hollande. Les
tonalités ont varié mais les racines
étaient les mêmes : celles des principes
de René Cassin, qui ont fondé les
Nations unies, et de Robert Schuman,
qui ont assuré la paix en Europe.
La France est conquérante et vous
voulez en faire un pré carré. La France
est généreuse et vous voulez en faire
une boutique repliée sur elle-même. La
France est créative et votre vision sent
le rance. Et lorsque vous prétendez
restaurer notre grandeur, vous l’enfermez dans une cave peuplée de démons
que l’on croyait oubliés.
Vous traiterez ce message avec mépris,
en invoquant la souveraineté du peuple
que personne, et certainement pas les
fonctionnaires, ne voudra contester.
Mais il arrive au souverain de se tromper, en particulier lorsqu’il est en colère,
et je redoute plus que tout qu’il commette cette erreur. Qu’il me soit permis,
modestement, après une longue carrière, dont plusieurs années auprès du
président Chirac, qui a incarné le visage
d’une France rayonnante, ouverte à la
culture des autres et respectée de tous,
de vous dire que votre vision de la
France dans le monde n’est ni celle
d’hier ni celle de demain, elle est celle
d’en dessous. C’est pourquoi vous
n’aurez pas besoin de me sanctionner
pour vous avoir mal servi, car je refuserai simplement de vous servir. p
¶
Thierry Dana est ambassadeur
de France au Japon
débats & analyses | 27
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Quand le Japon flirte avec l’« illibéralisme »
Analyse
philippe pons
tokyo - correspondant
« LES PRATIQUES DU
GOUVERNEMENT ABE
ENTAMENT
LES LIBERTÉS
CONSTITUTIONNELLES
ET ENCOURAGENT
LE RÉVISIONNISME
HISTORIQUE »
KOICHI NAKANO
politologue
S
ymptôme du malaise des démocraties américaine et européennes, le populisme semble épargner le Japon. L’Archipel paraît
exempt de la méfiance à l’égard
des élites politiques : le premier
ministre, Shinzo Abe, descendant d’une dynastie de politiciens, bénéficie d’un taux de
soutien de plus de 50 %, et son Parti libéral-démocrate (PLD) contrôle les deux chambres. Le
populisme médiatique, dans la veine de l’ancien premier ministre Junichiro Koizumi
(2001-2006), s’exprime surtout au niveau local avec l’ancien maire d’Osaka, Toru Hashimoto, ou Yuriko Koike, gouverneure de Tokyo. En dépit de sa langueur économique, le
Japon ne connaît pas de rupture du lien social : absence de grèves, de quartiers sensibles,
manifestations sporadiques, faible criminalité, rapports sociaux apaisés…
Les causes qui engendrent ailleurs les dérives populistes – montée des inégalités sociales, sentiment d’isolement et de non-représentation d’une partie de la population – ne
sont pas absentes. « Mais le contexte est différent de l’Europe, estime le sociologue Eiji
Oguma. Le Japon ignore les problèmes de l’immigration et de l’appartenance à l’Union européenne, ce qui exclut deux boucs émissaires. »
L’Archipel compte peu de résidents étrangers
(un peu plus de 1 million sur une population
de 127 millions) et n’est guère généreux pour
l’accueil des réfugiés : en 2016, 28 ont été acceptés sur 10 900 demandeurs. Et il est épargné jusqu’à présent par le terrorisme.
Par son activisme diplomatique, M. Abe s’est
donné à l’étranger une stature d’homme
d’Etat. Au Japon, son soutien tient moins à
une approbation de sa politique qu’à la désillusion. M. Koizumi avait mobilisé les espoirs
de changement (briser « le triangle de fer »
gouvernement-bureaucratie-monde des affaires). Mais cet adepte de la démocratie plébiscitaire n’a pas tenu ses promesses. Puis,
en 2009, l’opposition démocrate est arrivée
au pouvoir pour la première fois depuis presque un demi-siècle. Nouvelle déconvenue. Depuis, les Japonais, las de l’instabilité des cabinets, votent pour le PLD de M. Abe « parce qu’il
n’y a pas d’autre choix », selon les sondages.
Un système électoral favorisant les circonscriptions rurales (dont les votes pèsent deux
fois plus que ceux des villes) accentue le retour en force du conservatisme.
A cette crise de la représentativité s’ajoute le
contrôle des médias depuis l’arrivée au pouvoir de M. Abe. Il se traduit par le matraquage
de la communication gouvernementale et la
rétractation des sources dans l’administration, par crainte de sanctions. Les virulentes
attaques par le gouvernement du quotidien
Asahi, en 2014, incitent à la prudence voire à
l’autocensure. Le dernier facteur contribuant
au verrouillage social tient à des structures
d’encadrement prélibérales : fiefs parlementaires, clientélisme favorisant les trafics d’influence, poids de lobbys de droite comme la
Conférence du Japon.
Plus qu’une montée du populisme, le Japon
souffre d’un « illibéralisme » disqualifiant la
vision libérale en politique, estime le politologue Koichi Nakano. « Les pratiques illibérales
du gouvernement Abe, souligne-t-il, entament
les libertés constitutionnelles, encouragent le
révisionnisme historique et cherchent à délégitimer les médias. En 2012, M. Abe a fait campagne sur le thème du “retour” du Japon préfigurant le slogan de Donald Trump “rendre sa
grandeur à l’Amérique”. Il n’a pas besoin
d’avoir recours au discours populiste pour s’en
prendre aux valeurs sur lesquelles le Japon s’est
reconstruit en 1945. »
DÉMOCRATIE TOURNANT À BAS RÉGIME
L’accident nucléaire de Fukushima de 2011 a
révélé l’étendue des carences et des mensonges à laquelle conduit la collusion Etat-secteur
privé. Mais faute d’un mouvement social
puissant, comme dans les années 1960-1970,
les résistances sont ponctuelles ou tissées de
solidarités locales sans relais politique. La société japonaise a profondément évolué depuis l’éclatement de la « bulle financière » de
la fin des années 1990. L’Archipel ne connaît
pas l’enrichissement outrancier d’une infime
minorité, mais les inégalités se sont creusées
avec le recul des emplois permanents et l’augmentation du travail temporaire et précaire,
qui touche près de la moitié de la population
Gérard Miller : « Est-il encore permis de voter
à gauche quand on est de gauche ? »
Tétanisés par les sondages, nombre d’électeurs
de gauche affirment qu’il faut voter Macron
dès le premier tour pour faire barrage à Le Pen.
Ne laissons pas la tactique remplacer les convictions
et la politique, soutient le psychanalyste
Par GÉRARD MILLER
A
insi donc, parmi d’autres
hommes de gauche insoupçonnables, Patrick Braouezec,
ancien député et maire communiste,
« mesurant les conséquences dramatiques d’un second tour droite-extrême
droite », vient d’annoncer dans Le
Monde daté du 8 mars qu’il votera pour
Emmanuel Macron dès le premier
tour. Et ceci après avoir commencé par
ces mots : « Chacun connaît mes convictions et mes engagements. » Je l’avoue :
les bras m’en tombent !
Jusque-là, l’élection présidentielle permettait d’appliquer un principe simple,
que d’aucuns avaient résumé par une
formule : « Au premier tour on choisit,
au second on élimine. » Sous-entendu :
si le candidat qu’on pense être le
meilleur n’est pas qualifié au terme du
premier tour, on peut éventuellement
voter au second pour celui qui semble
un moindre mal, mais après avoir commencé en tout cas par voter « selon ses
convictions et ses engagements ».
Comme beaucoup à gauche, c’est
ainsi que j’ai toujours procédé, soutenant au premier tour le candidat de
mon choix (Marie-George Buffet, JeanLuc Mélenchon…) et votant au second
pour le socialiste arrivé en tête (Ségolène Royal, François Hollande…)
Or voilà que cette conception démocratique du vote est désormais caduque pour un certain nombre d’électeurs de gauche, et qu’il leur paraît nécessaire d’en soutenir une autre, supposée plus réaliste parce que fondée
sur les sondages. Et tel vieux militant
du PS, approuvant Braouezec, de m’expliquer sans sourciller qu’il votera lui
aussi pour Macron qu’il n’apprécie
guère, et ce pour les mêmes raisons qui
l’ont conduit à voter à la primaire de
droite pour Alain Juppé, qu’il déteste.
Dans le passé, j’avais déjà entendu
brandir l’argument du vote utile pour
justifier quelques cabrioles électorales,
mais je dois dire que je n’avais jamais
été confronté à l’élaboration de stratagèmes aussi tortueux !
Tout cela n’est pourtant pas un hasard. Cette confusion des esprits ne si-
gne rien d’autre que l’actuelle victoire
idéologique de la droite, qui pousse désormais des hommes et des femmes
de gauche à cultiver la finasserie et le
paradoxe comme les formes ultimes
du pragmatisme.
J’ai par exemple sous les yeux la « lettre à Jean-Luc Mélenchon » que Raphaël Glucksmann a publiée le 4 mars
sur le site de L’Obs. Sur huit paragraphes, cinq sont dithyrambiques. Le leader de La France insoumise, écrit d’emblée Glucksmann, est tout bonnement
« le meilleur ». Et il ne mégote pas sur les
arguments pour justifier un tel éloge !
DIALECTIQUE INCROYABLE
Il explique que c’est « l’enfant chéri des
noces de la littérature et de l’histoire »,
de très loin le plus érudit de tous les
candidats. Il ajoute que c’est le plus politique, au sens le plus noble du terme,
« à mille lieues des arrangements d’appareils moribonds », et le « dernier héritier d’une grande et belle tradition ».
Et puis surtout, il rappelle que c’est
celui qui a eu raison avant les autres.
« Raison sur le rassemblement de notables passés en un siècle de Jaurès à Séguéla, incapables de transformer une
société qui, in fine, leur convient parfaitement », etc., etc. Bref, il se fait le plus
efficace des agents électoraux et dès
lors, s’il était une conclusion logique
qu’on pouvait attendre d’une telle
apologie, c’était bien celle de voter
pour Mélenchon !
Eh bien, pas du tout ! Rappelant le sacrifice de François Bayrou, voilà le
jeune essayiste qui évoque un « sortilège étrange » frappant cette élection,
ce sont les termes employés par le rationaliste qu’il est. Et que veut d’après
lui ledit sortilège ? Que les plus dignes
des candidats renoncent à se présenter. D’où cette adresse à Mélenchon
qu’on peut ainsi formuler : « Retirezvous, Jean-Luc, puisque vous êtes le
meilleur ».
On en conviendra : cette dialectique
est incroyable. En fait, tout repose sur
une affirmation dont je vois bien
qu’elle semble évidente à Glucksmann
comme à Braouezec : Mélenchon (et
pas davantage Hamon) ne peut pas
être élu président, alors autant qu’il
oublie son programme et ses électeurs
avec. A suivre un tel raisonnement, on
se demanderait même pourquoi continuent de se présenter à la présidentielle des candidats qui, d’après les
sondages, ne sont pas assurés d’être au
second tour.
Or il y a pourtant au moins une raison : c’est qu’une élection démocratique suppose la confrontation des
idées, et pas la prise en compte anticipée d’un résultat aléatoire. Il n’y a rien
de plus insupportable que les évidences qu’on veut nous faire gober : qu’il
n’y a pas d’autre système possible que
le libéralisme, pas d’autre Europe possible que celle d’Angela Merkel, et pas
d’autres candidats sérieux que ceux
dont les sondages nous disent qu’ils seront au second tour.
Que celui qui soutient en connaissance de cause le programme de Macron vote pour lui, quoi de plus normal ? Mais au nom de quoi les électeurs
potentiels de La France insoumise devraient-ils renoncer ainsi à soutenir le
candidat qui leur semble justement « le
meilleur » ? Au lieu de tympaniser les
oreilles de Mélenchon qui poursuit son
bonhomme de chemin sans rien cacher de ce qu’il est et veut, est-ce qu’il
ne serait pas plus juste de commencer
par demander à tous ceux qui ont accepté de participer à la primaire organisée par le Parti socialiste de soutenir
Hamon, sans lui tirer dans le dos ? Et je
ne parle même pas de la conduite indigne de ceux qui eux aussi ont filé chez
Macron, mais après avoir reproché tant
et plus à Mélenchon de ne pas jouer le
jeu de la primaire !
Bref, on l’aura compris, je suis résolument pour que les électeurs de gauche
ne votent pas sous la pression de certitudes qui n’en sont pas. Aux Etats-Unis,
les partisans d’Hillary Clinton eux
aussi n’ont cessé de vanter sa stature
présidentielle, reprochant à Bernie
Sanders de ne pas se rendre à l’évidence. Résultat : Trump a été élu et chacun s’est alors posé la question de savoir si Sanders n’aurait pas été un bien
meilleur candidat.
Voilà, pour que le meilleur gagne, encore faut-il qu’il se présente et que
ceux qui devraient le soutenir ne renient pas leurs « convictions et engagements ». En ce qui me concerne, pas
question en tout cas de laisser BVA et
l’IFOP guider ma main : au premier
tour, je voterai pour le candidat dont le
programme convient vraiment à
l’homme de gauche que je reste : JeanLuc Mélenchon. p
active. Bien que le chômage soit faible (3 %), les
conditions de vie de beaucoup se dégradent.
Les classes moyennes n’ont plus l’impression qu’elles vivent mieux que les précédentes. Quant aux jeunes précaires « qui ne peuvent se dégager de leur condition, ils acceptent des travaux qui reviendraient en Europe à
des immigrés », note Eiji Oguma. Fin 2016, le
magazine populaire Spa ! posait une question révélatrice d’un malaise social :
« Qu’est-ce qui est mieux, mourir seul ou par
excès de travail ? » faisant allusion aux personnes âgées abandonnées et à ceux qui
meurent au travail. Deux problèmes qui taraudent la société japonaise.
Inquiètes et insatisfaites, les couches sociales précarisées, hors du champ de la classe politique, se font entendre sporadiquement au
cours de manifestations – contre le nucléaire,
ou les secrets d’Etat – dont les médias rendent
rarement compte. Leur mécontentent s’exprime surtout sur les réseaux sociaux. Une
partie est sensible aux appels d’une droite populiste, minoritaire mais virulente, dont témoigne une recrudescence des « discours de
haine » visant les Coréens. La polarisation de
la vie politique sur le Parti libéral-démocrate
et l’incapacité de l’opposition à apparaître
comme une alternance crédible ou même
comme un contrepoids, se traduisent par une
démocratie tournant à bas régime. Epargné
par la fièvre populiste, le Japon est peut-être
simplement dans l’œil du cyclone. p
pons@lemonde.fr
Retour sur la
stratégie de Juppé
RASE CAMPAGNE
Gilles Boyer,
Ed. JC Lattès,
270 pages, 18 euros
Le livre
A
¶
Gérard Miller
est psychanalyste,
professeur
des universités
et réalisateur
de documentaires,
dont le dernier porte
sur le candidat
à la présidentielle
Jean-Luc Mélenchon
près chaque élection, les livres sur le vainqueur envahissent les libraires. Plus rares sont
ceux sur les défaites. Quand la chute est narrée par un homme de l’intérieur, l’ouvrage devient passionnant. Gilles Boyer, directeur de campagne
d’Alain Juppé pendant la primaire de la droite à
l’automne 2016, s’est plié à l’exercice dans son livre Rase
campagne : « J’ai passé 800 jours à attendre de savoir
quelle tuile allait nous tomber sur la figure (…). Puis, le dernier jour, j’ai traversé la rue en regardant à droite alors que
la voiture arrivait par la gauche. »
Avec des phrases que seul un juppéologue accompli
peut écrire – « Quand on me demandait si j’étais son plus
proche collaborateur, j’avais envie de répondre : je suis
peut-être le moins loin » –, Gilles Boyer analyse les deux
ans et trois mois de cette campagne qui a débuté un jour
d’août 2014 par l’annonce de candidature de son patron.
« Ce matin-là, le premier SMS vient de lui : “Vous verrez, j’ai
fait un petit blog. Je pars au Canada, bonne semaine !” Et
en plus, il me chambre », ironise-t-il.
ERREUR D’APPRÉCIATION
A posteriori, l’analyse de la primaire est simple. Nicolas
Sarkozy devait surgir de la droite, François Fillon a ressuscité des tréfonds des sondages et Alain Juppé a été submergé. Vue de l’intérieur, elle est plus compliquée. La
stratégie perdante d’Alain Juppé est disséquée au scalpel.
Le maire de Bordeaux et ses conseillers se sont trop concentrés sur un rival. « Il semble évident à tout le monde
que Nicolas Sarkozy sera notre compétiteur le plus dangereux. La stratégie est donc uniquement basée sur l’affrontement avec lui », explique M. Boyer. Mais cette erreur
d’appréciation aura des conséquences. Au soir d’un meeting à Rennes, le 19 octobre, le directeur de campagne
perçoit le peu d’enthousiasme : « Je vois que les troupes ne
sortent pas galvanisées (…). Je ne comprends pas que, déjà,
les esprits cherchent une alternative qu’ils n’auraient pas
cherchée si nous les avions enthousiasmés. »
Cette alternative aura pour nom François Fillon. Le soir
du premier tour, l’écart est rédhibitoire. « Cette semaine
d’entre-deux-tours, je n’ai plus de directeur de campagne
que le titre. J’erre comme un mort-vivant (…). Le 33 tonnes
m’est passé dessus à grande vitesse. Ce jour-là, comment
s’appelle mon ressenti ? Dans un univers où rien n’a de
nom, il serait surprenant que mon ressenti en ait un », écrit
M. Boyer, qui se chargera d’annoncer une semaine plus
tard sa défaite à Alain Juppé, un homme qu’il a servi pendant plus de quinze ans : « De cet instant et pour toujours,
pour lui et pour les autres, je serai le visage de cette défaite
et j’en serai la voix. » p
matthieu goar
28 | 0123
0123
JEUDI 9 MARS 2017
EUROPE | CHRONIQUE
par cé cil e duco urt ie ux
Enfin les bonnes
questions
L’
annonce est passée à
l’arrière-plan en France,
et pour cause : mercredi
1er mars, François Fillon
annonçait sa convocation par les
juges en vue de sa mise en examen. Dommage. Pour une fois
que la Commission européenne
avait quelque chose à dire d’assez
immédiatement compréhensible
par le grand public. Pour une fois
qu’elle levait la tête du guidon et
nous obligeait à nous projeter
en 2025. Pour une fois qu’elle posait les bonnes questions…
Reprenons rapidement les cinq
scénarios « pour le futur de l’Europe » que propose Jean-Claude
Juncker, son président, dans ce Livre blanc rendu public trois bonnes semaines avant l’anniversaire
des 60 ans du traité de Rome, fondateur de l’Europe communautaire. Histoire que les dirigeants
de l’Union à 27 (le Royaume-Uni
étant sur le départ) aient le temps
de s’en imprégner, avant de tenter
de relancer un projet commun
abîmé par le futur Brexit, déserté
par l’utopie des Pères fondateurs
et le soutien populaire.
L’ex-premier
ministre
du
Luxembourg, un des derniers « dinosaures » européens, qui invoque si souvent l’héritage et la manière de présider de Jacques Delors
(1985-1995), énumère. Le statu
quo ? Pourquoi pas. Le marché unique et rien d’autre ? Possible aussi.
Le « moins d’Europe » ? Idem,
tout comme a contrario le « plus
d’Europe ». Ou l’Europe à « plusieurs vitesses », que François Hollande, la chancelière allemande
Angela Merkel, le premier ministre espagnol Mariano Rajoy et son
collègue italien Paolo Gentiloni,
réunis à Versailles pour un minisommet lundi 6 mars, semblent
avoir déjà choisie.
Le pire n’est pas une fatalité
La Commission est longtemps restée dans le déni, ressassant jusqu’à
satiété le même héritage (la volonté des Pères fondateurs d’instaurer durablement la paix et la
prospérité). Un héritage qui ne
parle plus trop aux nouvelles générations et permet d’éluder les
errements récents de l’Union (elle
n’a pas su répondre aux préoccupations des Européens fragilisés
par la crise). Avec son Livre blanc,
M. Juncker, qui ne briguera pas de
second mandat en 2019, ose enfin
évoquer un tabou dans la « bulle »
bruxelloise : un avenir avec
« moins d’Europe ». Pas forcément
apocalyptique : avec ses avantages
et ses inconvénients.
Nombre de dirigeants avaient
pourtant demandé au Luxembourgeois, dont les propos à l’emporte-pièce se sont multipliés ces
derniers mois, de se faire discret.
Pas question pour Mark Rutte,
premier ministre néerlandais, que
Bruxelles joue sa partition habituelle en réclamant davantage de
compétences, alors que pour les
élections législatives du 15 mars, le
parti anti-migrants et europhobe
de Geert Wilders est au coude-àcoude avec son parti libéral.
Affaibli, cible régulière de rumeurs de démission, M. Juncker
s’en sort habilement en renvoyant
les gouvernements à leurs responsabilités. Le futur de l’Europe ?
C’est à eux de choisir. Pas à Bruxelles, qui propose mais n’a pas le
pouvoir de les contraindre – sauf
quand ils enfreignent les règles
communes, évidemment.
LE FUTUR DE
L’UNION ? C’EST AUX
GOUVERNEMENTS
DE CHOISIR.
PAS À BRUXELLES
LA COMMISSION OSE
ÉVOQUER UN TABOU
DANS LA « BULLE »
BRUXELLOISE :
UN AVENIR AVEC
« MOINS D’EUROPE »
Le dernier mot revient toujours
aux dirigeants, même s’ils ont
tous, à des degrés divers, fait « porter le chapeau » à Bruxelles pour
des raisons de politique intérieure. Cette mauvaise habitude a
largement contribué à la mauvaise image et à la perte de crédibilité des institutions communautaires. « L’Europe a toujours été et
reste aujourd’hui et pour toujours
un choix délibéré qu’il faut défendre », souligne M. Juncker.
Cela fait du bien aussi de constater que le président de la Commission évite le registre décourageant
de la « crise existentielle ». L’heure
est grave, mais le pire n’est pas une
fatalité. « L’Europe a son destin en
main », disait Mme Merkel en début
d’année, en réponse aux premières salves de Donald Trump, qui
avait jugé sa politique migratoire
« catastrophique » et qualifié le
Brexit de « chose formidable ».
Enfin, le Livre blanc a le mérite
de clarifier un peu le débat, alors
que se multiplient les prises de position, les tribunes, les conférences sur le futur de l’Europe. Il devient difficile de s’y retrouver : les
propositions avancées sont-elles
vraiment novatrices ou recyclentelles des solutions vues et entendues depuis des années ?
« Ce Livre blanc, c’est l’acte de
naissance de l’Europe à 27 », affirmait Pierre Moscovici, commissaire aux affaires économiques, le
3 mars. Très excessif tout de
même : car si les bonnes questions
sont posées, les bonnes réponses,
elles, risquent de se faire attendre.
Ce n’est certainement pas lors
du sommet anniversaire de Rome
le 25 mars, avec un François Hollande à quelques semaines de son
départ de l’Elysée, un Mark Rutte
peut-être déjà parti, une chancelière allemande en campagne et
un Paolo Gentiloni menacé par
des élections anticipées, que les
décisions lourdes sur le futur de
l’Union pourront être prises.
Les médias, les opinions publiques peut-être, attendent des réponses urgentes, alors qu’aucune
ne saurait être sérieusement formulée tant que le (la) futur(e) président(e) français(e) n’aura pas été
élu(e). Comment faire sans la
France ? Quel scénario, ou quel panaché de scénarii, le nouvel occupant de l’Elysée choisira-t-il ?
Pour l’instant, les seuls candidats à la présidentielle qui parlent
vraiment d’Europe sont Marine
Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et
Emmanuel Macron. Les deux premiers pour dire qu’ils veulent la
quitter ou quasiment : laisser tomber l’euro pour Le Pen, sortir des
traités pour Mélenchon. Macron, à
l’inverse, revendique son engagement pro-européen et réclame
une eurozone davantage intégrée.
Du nectar pour les « Bruxellois »
qui n’osent pas trop y croire : la
campagne française est tellement
folle qu’ils sont surtout tétanisés
par le risque Le Pen.
On parle si peu d’Europe en
France, ou en termes si caricaturaux, alors qu’à Bruxelles, en espérant désespérément le retour de
Paris sur le devant de la scène
européenne, on fantasme sur un
couple franco-allemand marchant
à nouveau sur ses deux jambes et
capable à lui seul de sauver l’Union
du naufrage. Drôle de décalage… p
ducourtieux@lemonde.fr
Tirage du Monde daté mercredi 8 mars : 226 412 exemplaires
CORÉES :
ATTENTION
DANGER !
C
ette fois-ci, Donald Trump va devoir
prendre de vraies décisions de politique étrangère, au-delà d’un Tweet.
La tension dans la péninsule coréenne
atteint depuis quelques jours la cote
d’alerte pour Pékin et Washington.
Lundi 6 mars, la Corée du Nord a procédé
au tir de quatre missiles balistiques vers la
mer du Japon, en violation flagrante des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
Ce ne sont pas les premiers tirs de ce type.
Ils illustrent la stratégie de Kim Jong-un,
le dictateur de Pyongyang, qui est devenue
évidente au cours de l’année écoulée :
intensifier les essais de missiles nucléaires
afin de placer la communauté internationale devant le fait accompli – l’arsenal dont
il dispose. La dernière batterie de tests vise
en particulier, selon les experts occidentaux, à montrer que la Corée du Nord a la
capacité de procéder à des salves de tirs
dans des délais rapides.
Les Etats-Unis, principaux alliés de Séoul,
ont réagi en accélérant le déploiement,
dans la nuit de lundi à mardi, du système
de défense antimissile Thaad (Terminal
High Altitude Area Defense) en Corée
du Sud. Ce déploiement a provoqué de vives mises en garde des autorités chinoises
contre une course aux armements qui risque de modifier l’équilibre stratégique
dans la région ; la Chine semble d’ailleurs
plus préoccupée par les desseins américains en Asie orientale que par le danger
posé par l’activisme militaire et nucléaire
de Kim Jong-un.
Parallèlement, le conflit ouvert entre la
Malaisie et la Corée du Nord par l’assassinat
à Kuala Lumpur de Kim Jong-nam, le demifrère du dictateur, s’envenime. Après l’expulsion par la Malaisie de l’ambassadeur
nord-coréen, Pyongyang a décidé d’interdire aux ressortissants malaisiens de quitter la Corée du Nord. Cet assassinat, réalisé
à l’aide d’agents neurologiques toxiques, a
augmenté les craintes de voir le régime
nord-coréen amasser des stocks d’armes
chimiques en plus de son arsenal nucléaire.
Cette brutale montée de fièvre dans une
région potentiellement explosive en raison
de l’irrationalité du régime de Pyongyang
arrive probablement plus tôt qu’on ne
l’aurait souhaité à Washington. Les équipes
diplomatiques et de sécurité de l’administration Trump ne sont pas encore au complet et le moins qu’on puisse dire est que les
lignes de politique étrangère du nouveau
président n’ont pas été clairement définies.
De son côté, la Chine a depuis longtemps
maintenu une savante ambiguïté sur ses
relations avec Pyongyang, dont elle condamne régulièrement les agissements sans
pour autant prendre les mesures susceptibles d’influer sur ces agissements.
Une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies était prévue mercredi à New York. Mais c’est à deux de ses
cinq membres permanents, Washington et
Pékin, qu’il revient d’agir en priorité et de
faire preuve de responsabilité dans cette
crise. Le moment est venu pour eux d’utiliser tous les leviers à leur disposition dans la
région pour faire baisser la tension.
A Pékin de sortir de l’ambiguïté et de se
concentrer sur la source du problème, qui
se trouve à Pyongyang. La Chine a là l’occasion de montrer que, puissance économique, elle peut aussi être une puissance
diplomatique qui agit. Au président
Trump de faire preuve de responsabilité
et d’initiative, de concert avec ses alliés japonais et sud-coréen. Le temps est venu,
pour lui, de se comporter en président
des Etats-Unis. p
Le scénario d’un nouveau
choc pétrolier se profile
WikiLeaks
livre le manuel
de piratage
de la CIA
▶ L’Agence
C’
internationale
de l’énergie
s’inquiète
d’une flambée
des prix du brut
après 2020
▶ L’industrie pétrolière a coupé
ses investissements ces dernières années
Or, la demande
va rester forte
▶ Pour éviter
la pénurie, les
groupes doivent
relancer « sans
délai » leurs dépenses, dit l’AIE
PAGE 4
Plate-forme pétrolière,
à Nordheim, au Texas,
en 2015. MICHAEL STRAVATO/
« THE NEW YORK TIMES »/REDUX/REA
Les constructeurs automobiles à l’assaut du haut de gamme
est comme une plongée au cœur de la boîte
à outils de la CIA.
Mardi 7 mars, WikiLeaks, le site
spécialisé dans la publication de
dossiers confidentiels, a mis en
ligne un ensemble de documents
baptisé « Vault 7 » : un gigaoctet
de fichiers datés de 2013 à 2016,
issus d’un réseau interne de
l’agence américaine.
Les quelque 8 761 documents
donnent des détails techniques
ou opérationnels sur plusieurs
dizaines de programmes de la CIA
– WikiLeaks affirme détenir des
informations sur 500 programmes différents au total et promet
de publier, dans les semaines à
venir, d’autres documents internes des services secrets américains. Les fichiers, d’ores et déjà
sortis, révèlent certaines méthodes étonnantes développées par
l’agence américaine.
Selon les documents, la CIA
aurait développé des logiciels espions pour iPhone et Android.
L’agence, en collaboration avec
son équivalent britannique, le
MI5, aurait aussi mis au point un
logiciel malveillant permettant
d’espionner des téléviseurs connectés, y compris quand ceux-ci
sont en apparence éteints. La CIA
aurait également développé un
logiciel qui permet d’accéder à un
ordinateur non connecté à un réseau informatique. p
PAGE 8
Audi, sa filiale Italdesign et Airbus ont fait sensation, au Salon de Genève, avec leur concept de voiture électrique volante
L
a bataille du premium se déchaîne
au Salon international de l’automobile de Genève, qui ouvre, jeudi
9 mars, ses portes au public. Dans un
pays – la Suisse – où la part de marché
des voitures haut de gamme dépasse
50 %, on ne s’étonnera pas de voir que les
modèles qui font le buzz relèvent pres-
que tous de ce segment : 4 × 4 urbains
XC60 de Volvo, hybrides rechargeables
BMW et Mini, Alpine A110… Le prix de ces
véhicules est souvent bien supérieur à
60 000 euros.
Sur le premium, qui représente 10 % du
chiffre d’affaires de l’automobile mondiale, mais 35 % de ses profits, trois
FINANCES PUBLIQUES
PERTES & PROFITS | ROSATOM
LA COUR DES COMPTES
SE PAIE
LA CAISSE DES DÉPÔTS
PAGE 5
PLEIN CADRE
LES GLOIRES PASSÉES
DE LA MODE FRANÇAISE
LANVIN ET SONIA RYKIEL
TENTENT DE REBONDIR
PAGE 2
J CAC 40 | 4 943 PTS – 0,24 %
J DOW JONES | 20 924 PTS – 0,14 %
J EURO-DOLLAR | 1,0557
J PÉTROLE | 55,58 $ LE BARIL
J TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,979 %
VALEURS AU 8 MARS A 9 H 30
géants détiennent ensemble 80 % du
marché : Mercedes, BMW et Audi. Mais
tous les constructeurs veulent participer à la fête.
Pour cela, ils doivent investir massivement et doter leurs véhicules de ce qui se
fait de mieux en matière de connectivité,
de conduite autonome ou de motorisa-
tion. C’est ce qu’a fait le groupe PSA, dans
l’euphorie d’un hiver 2016-2017 réussi,
avec sa DS7 Crossback. Ce 4 × 4 urbain est
le premier élément de la future gamme
renouvelée, modernisée et adaptée au
goût des clients. Il est censé faire de DS
« une marque premium française ». p
L’Europe atomisée
A
Budapest, c’est vodka pour tout le
monde ! Le « contrat du siècle »,
claironne-t-on dans la capitale
hongroise. Après avoir mené une
enquête approfondie et acquis l’assurance
que les règles de la concurrence sont respectées, la Commission européenne a donné,
lundi 6 mars, son feu vert à l’aide de 2,5 milliards d’euros que l’Etat apportera au projet de
deux réacteurs nucléaires construits près de
Budapest par le russe Rosatom… avec 10 milliards de prêts russes. Fin 2016, Bruxelles
n’avait déjà rien trouvé à redire à ce que ce
marché ait été attribué sans appel d’offres.
Le choix de la Hongrie a une logique industrielle que Margrethe Vestager, commissaire à la
concurrence, a validée : fournisseur depuis les
années 1960, le conglomérat russe était l’acteur
le mieux placé pour construire cette centrale de
2 400 mégawatts dans cet ex- « pays frère », où la
moitié de l’électricité est d’origine nucléaire. Rosatom confirme son rang de premier exportateur mondial de réacteurs et creuse un peu plus
l’écart avec le français EDF-Areva ou le japonais
Toshiba-Westinghouse, empêtrés dans des problèmes techniques et financiers.
Aux antipodes de la transparence
Jusque-là, il n’y a rien à redire. Mais le Parlement
a curieusement classé ce projet « secret » pendant trente ans, au nom de la sécurité nationale.
Une pratique aux antipodes de la transparence
prônée par Bruxelles, et qui ouvre toute grande
la porte à la corruption, s’indigne l’opposition
Cahier du « Monde » No 22442 daté Jeudi 9 mars 2017 - Ne peut être vendu séparément
hongroise. En outre, l’option russe de Budapest
est tout aussi politique qu’industrielle. L’accord
préliminaire a été signé entre Vladimir Poutine
et le premier ministre hongrois, Viktor Orban,
en janvier 2014, deux mois avant l’annexion de
la Crimée par la Russie. Et les sanctions occidentales qui ont suivi. Le projet n’a jamais été remis
en cause par les Hongrois. Il est vrai qu’il ne
tombe pas sous le coup de ces sanctions ; mais il
se concrétise au moment où les relations entre
la Russie et l’Europe – et entre la Hongrie et
l’Union européenne – sont au plus mal. Agacé
par l’enquête des services bruxellois de la concurrence, M. Poutine a tapé du poing sur la table, lors de son voyage à Budapest en février, se
disant « prêt à financer 100 % du projet ». Une
manière de défier cette Europe dont il souhaite
la désintégration. Le dessein du président russe
est clair et l’énergie est une de ses armes pour
recréer une sphère d’influence russe.
La politique de Bruxelles l’est moins, qui invite pourtant les Etat membres de l’Union à réduire leur dépendance énergétique à l’égard
de ce puissant voisin – déjà forte à travers les
contrats gaziers passés avec Gazprom, autre
bras armé du Kremlin. Cette dépendance n’est
pas du goût des Hongrois, dont une partie
garde le douloureux souvenir de l’envahisseur
soviétique et refuse de se retrouver pieds et
poings liés. Viktor Orban, qui milite pour la levée des sanctions frappant Moscou, n’en a
cure. Il est loin le temps où l’étudiant dissident
manifestait au cri de « Dehors les Russes ! ». p
jean-michel bezat
PAGE 3
8 761
C’EST LE NOMBRE DE DOCUMENTS
INTERNES À LA CIA QUE S’EST
PROCURÉ WIKILEAKS
Et si votre santé
devenait
un art de vivre ?
NOUVEAU
N°1 EN VENTE
CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX
2 | plein cadre
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Michèle Huiban,
la directrice générale
déléguée de Lanvin,
Bouchra Jarrar,
la styliste de la marque,
et Shaw-Lan Wang,
la propriétaire de la
maison de couture, en
septembre 2016, à Paris.
BERTRAND RINDOFF PETROFF/
GETTY IMAGES
Lanvin, Sonia Rykiel : le lustre
perdu des grandes griffes
L
es fastes de la fashion week parisienne, qui s’est achevée mardi
7 mars, ou la santé insolente des
Chanel, Dior, Vuitton, Saint Laurent ou Hermès ne peuvent occulter les difficultés rencontrées
par d’autres noms illustres de la mode française. Lanvin a ainsi du mal à sortir d’une
crise structurelle et existentielle qui semble
lui briser les ailes. En janvier, l’agence Reuters
révélait des résultats inquiétants pour la
plus ancienne maison de couture parisienne encore en activité : les ventes
auraient chuté de 20 % en 2016 pour passer
sous la barre des 170 millions d’euros et les
pertes atteindraient 10 millions…
La marque, qui appartient depuis 2001 à la
femme d’affaires taïwanaise Shaw-Lan Wang
(25 % du capital est aussi détenu par l’entrepreneur suisse Ralph Bartel), a refusé de commenter ces informations. Sa direction se fait
plutôt discrète depuis le retentissant départ
de son directeur artistique star, Alber Elbaz,
en 2015. A l’époque, l’affaire avait fait couler
beaucoup d’encre, tant les conditions de la séparation avaient été brutales. Artisan du succès international de la maison, Alber Elbaz a
œuvré pendant quatorze ans à faire de Lanvin
l’un des plus beaux noms de la scène mode
mondiale, identifiable entre tous grâce à ses
volants, ses couleurs, ses gros bijoux (créés
par Elie Top), ses ballerines, ses bords francs
effilochés, ses robes du soir de guerrières urbaines ou son vestiaire masculin infusé de
streetwear (dessiné par Lucas Ossendrijver).
Ses créations ont permis à la maison de renouer avec l’équilibre en 2007, puis de
connaître une période faste jusqu’à son apogée en 2012. Cette année-là, la marque fêtait
somptueusement dans une ambiance bon
enfant les dix ans d’Alber Elbaz à la tête de la
création. Le chiffre d’affaires atteignait
235 millions d’euros et la griffe surfait sur la
grande vague du glamour cool.
TRAHISON
Mais le charme qui opérait entre le créateur
adulé et la femme d’affaires s’est rompu.
Conscient du ralentissement de l’activité, Alber Elbaz a alors tenté d’alerter Mme Wang et sa
directrice générale déléguée, Michèle Huiban.
Sans réponse, il aurait décidé de chercher luimême de nouveaux investisseurs. Initiative
vécue comme une trahison par la propriétaire
Coincées entre les grands
groupes de luxe et les marques
grand public, ces gloires passées
de la mode française affrontent
une concurrence accrue
qui mit, en octobre 2015, un terme au contrat
qui les unissait, poussant quelque 300 salariés dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré et
incitant même l’ancien ministre de la culture
Jack Lang à écrire une lettre de soutien au
directeur artistique limogé.
En mars 2016, la direction de Lanvin a
nommé Bouchra Jarrar pour dessiner la
mode femme, mais, selon des sources internes, le flambeau n’est pas simple à reprendre.
Le style épuré et le « tailorisme » (la coupe
tailleur) radical de la créatrice sont en opposition avec la flamboyance sexy des années
Elbaz. En octobre de la même année, la première collection de la styliste, qui a fermé sa
maison pour se consacrer à Lanvin, n’a pas
reçu l’accueil escompté, notamment auprès
des acheteurs des grands magasins et des
multimarques (qui représentent 70 % des
ventes de Lanvin). « On nous dit que le contexte est très tendu pour tout le monde suite aux
attentats et à la situation économique de la
France, remarque un salarié sous couvert
d’anonymat. Mais depuis notre boutique de
la rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui reste
étonnamment calme, on voit bien que chez
Hermès, ça ne désemplit pas… »
Bouchra Jarrar avait mesuré la difficulté et
prévenu dès le début ses équipes que le défi
était de taille. Mais la création n’est pas la
seule en cause. La maison n’a pas consenti les
investissements nécessaires sur le numérique, la rénovation du réseau de boutiques ou
encore pour développer une division maroquinerie digne de ce nom et tenter de générer des bénéfices grâce aux sacs à main,
comme toutes les maisons de luxe à succès.
« Il semblerait que Mme Wang écoute un peu
plus ceux qui tapent à sa porte pour racheter
Lanvin. Ce n’était pas le cas jusque-là, révèle en
off un banquier d’affaires. Parmi les préten-
dants figurent des entrepreneurs qataris et
moyen-orientaux. Cela fait penser à la transaction Balmain. En juin 2016, la marque française a été vendue pour environ 500 millions
d’euros à la société d’investissement qatarie
Mayhoola, qui possède déjà la griffe italienne
Valentino. Lanvin n’atteindrait pas une telle valorisation, mais sa notoriété pourrait intéresser
les groupes qui sont en train de se constituer un
portefeuille de marques de mode fortes. »
En attendant, la maison pâtit aussi d’un
différend non résolu avec Alber Elbaz,
celui-ci réclamant 40 millions d’euros de
dommages et intérêts pour la brutalité
de son éviction et la réalisation de la clause
qui, à son départ, devait lui permettre de
transformer ses actions en cash.
SENTIMENT D’ABANDON
« QUAND ÇA VA MAL,
APPLIQUER
LES RÈGLES DE LA
RESTRUCTURATION
PURE ET DURE
OU COMPTER
SUR L’HOMME
PROVIDENTIEL N’EST
PAS SUFFISANT »
BERTRAND BIETTE
avocat du cabinet
d’affaires Fidal
Le secteur de l’habillement et de l’accessoire
reste extrêmement concurrentiel et souffre
d’une baisse de la consommation. « Dans ce
contexte, ceux qui ne sont pas innovants en
termes de création et de distribution ont du
mal à résister. Or, quand ça va mal, appliquer
les règles de la restructuration pure et dure ou
compter sur l’homme providentiel n’est pas
suffisant. Il faut décloisonner, fédérer les salariés pour aborder tous les aspects d’une
problématique », commente Bertrand Biette,
avocat spécialisé dans les restructurations au
sein du cabinet d’affaires Fidal.
Et celui-ci de prévenir. « Aujourd’hui, les très
grands groupes, qui ont les moyens financiers
d’absorber un échec, et les très petites structures, jeunes et souples, capables de s’adapter
pour rebondir, peuvent s’en sortir. En revanche, les structures de taille intermédiaire, qui
obéissent à une logique trop contraignante
et rationnelle, ne peuvent pas se permettre
de se tromper trop longtemps… »
C’est l’écueil que tente d’éviter actuellement Sonia Rykiel. En octobre 2016, moins
de deux mois après la mort de sa charismatique fondatrice, la marque a annoncé « un
plan de relance pour réorienter sa stratégie
afin d’assurer sa pérennité », rappelle Eric
Langon, le directeur général de Sonia Rykiel,
qui est aujourd’hui détenu par First Heritage Brands, la holding de la famille hongkongaise Fung, qui détient aussi Delvaux et
Robert Clergerie. En cause : la baisse des
ventes. Si jusqu’ici le Japon et les Etats-Unis
ont permis de compenser l’effondrement
du marché russe (le troisième pour la marque), ce n’est plus le cas. D’autant que l’Asie
et l’Europe de l’Est ralentissent aussi.
Depuis trois mois, les discussions sont menées en interne pour expliquer ce plan de
sauvegarde de l’emploi (PSE) : suppression de
Sonia by Sonia Rykiel (après la commercialisation de la collection automne-hiver 20172018) pour se recentrer sur la griffe principale,
recherche d’un partenaire pour développer
l’enfant, fermetures de magasins – cinq boutiques et deux corners (points de vente à l’intérieur d’un grand magasin) d’ici au 31 décembre –, élargissement de l’offre pour garantir des prix d’entrée de gamme, notamment sur la catégorie « maille » au cœur de
l’identité de la marque… Le PSE induit la suppression de 79 emplois sur 330. L’atelier, toujours sis au 175, boulevard Saint-Germain,
n’est pas touché. « Une trentaine de départs
sont considérés comme contraints, précise
Eric Langon, les autres se faisant sur la base
de départs en retraite ou de volontariat. »
« Quand je suis arrivé en 2012, les commandes étaient enregistrées sur disquette et la
sauvegarde informatique se faisait sur bandes
magnétiques, rappelle Eric Langon. Nous
avons créé une direction numérique et les ventes sur Internet, qui représentaient environ
65 000 euros en 2012, ont depuis été multipliées par 30 ou 40. Je crois que tout a toujours
été mis en œuvre pour faire briller le joli nom
de Sonia Rykiel. Mais dans cette industrie très
concurrentielle, entre l’agressivité de la fastfashion [enseignes de mode grand public] et
la puissance des grands groupes, être une
petite maison familiale n’est pas simple. »
En interne, l’annonce du PSE a fait dire aux
salariés que « Sonia Rykiel [était] morte deux
fois ». Depuis, la petite « famille » que forme le
personnel se sent abandonnée. « J’entends la
frustration liée aux difficultés économiques de
l’entreprise. Le succès du projet actuel doit cependant passer par l’adhésion de tous les collaborateurs, qui sont la première force de la maison », assure Eric Langon renouvelant toute
sa confiance à sa directrice de la création Julie
de Libran, qui sortira dans huit jours une collection de maille en hommage à Sonia Rykiel
issue des archives de Maglificio Miles, fabricant historique de la maison. En matière de
mode, le passé reste un merveilleux élixir
pour croire en l’avenir. p
caroline rousseau
économie & entreprise | 3
0123
JEUDI 9 MARS 2017
La bataille du
premium fait
rage au Salon
de Genève
Le haut de gamme représente 10 %
du chiffre d’affaires du secteur de
l’automobile et 35 % de ses profits
genève
L
a Suisse, pays des alpages,
du chocolat, des banques
feutrées et… des belles
voitures. Le Salon international de l’automobile de Genève, qui ouvre ses portes au
grand public jeudi 9 mars, confirme ce dernier cliché. De toutes
les grandes foires automobiles
professionnelles, Genève est celle
qui concentre le plus de marques
« première classe », y compris des
griffes hors de prix et exclusives
comme Bugatti, McLaren, RollsRoyce ou les très confidentielles
Spyker et Pagani. Sans surprise,
dans la Confédération helvétique,
la part de marché des voitures
haut de gamme dépasse les 50 %.
Un record mondial.
L’édition 2017 du Salon de Genève n’échappe pas à la règle. Les
modèles qui y font l’actualité relèvent presque tous du « segment
premium », pour reprendre la
novlangue des professionnels de
l’automobile : sorties des 4×4 ur-
bains XC60 de Volvo, DS7 Crossback de PSA, des hybrides rechargeables BMW et Mini, de la nouvelle Panamera familiale sportive
de Porsche, présentation des
concept-cars i-PACE de Jaguar, Q8
sport d’Audi, AMG grand tourisme de Mercedes… Sans compter la renaissance, sous l’égide de
Renault, de la petite sportive française l’Alpine 110. Le prix de ces
véhicules atteint, voire dépasse
allègrement les 60 000 euros, de
quoi s’acheter une charmante petite maison dans la Creuse.
Effet de rattrapage mondial
Il y a donc du monde sur cette
portion du marché et ce n’est pas
un hasard. « Selon nos estimations, entre 2015 et 2020, le segment du premium connaîtra une
croissance de 50 %, quand l’ensemble du secteur n’aura augmenté
que de 15 %, détaille Yves Bonnefont, directeur de la marque DS. La
prévision date de deux ans, mais
elle est d’ores et déjà confirmée par
les chiffres de 2015 et 2016. »
Airbus a dévoilé sa voiture
« volante » Pop. Up, au Salon
de Genève, le 7 mars.
DANIEL FORTMANN/AIRBUS
Il y a aussi un effet de rattrapage
mondial. En moyenne, le haut de
gamme représente 10 % du marché automobile global, mais si
certains pays comme l’Allemagne
flirtent avec les 25 %, d’autres
comme l’Argentine n’en sont qu’à
2 %, 3 %. « En Chine, la classe
moyenne supérieure est de plus
en plus nombreuse, et elle aime le
statut social conféré par nos produits, assure Harald Krüger, président de BMW. Le marché du premium y est très dynamique. Et
même si dans d’autres pays,
comme la Turquie, c’est plus difficile, notre business va continuer à
croître à l’échelle mondiale. »
Non content d’apporter l’expansion, le bénéfique marché du luxe
automobile fait accéder à une profitabilité à nulle autre pareille :
jusqu’à 10 % de marge opérationnelle (rapport entre le bénéfice
opérationnel et le chiffre d’affaires) quand, ailleurs, on se satisfait
souvent de 5 %. Autre chiffre parlant : le haut de gamme représente 10 % du chiffre d’affaires du
secteur automobile mondial mais
35 % de ses profits.
Tout le monde veut donc participer à la fête et rogner un peu
la part du lion que se taillent les
trois géants allemands : Mercedes, BMW et Audi, 80 % du gâteau
DS, « marque premium française », tente de se relancer
ligne sobre et élégante, habillage lumineux audacieux, intérieur cuir, écrans
larges… Place à la DS7 Crossback, présentée
pour la première fois au grand public à
l’occasion du Salon international de l’automobile de Genève, qui ouvre ses portes le
jeudi 9 mars.
L’événement fait figure de tournant pour
la jeune griffe du groupe PSA, créée en 2014
par la volonté du président Carlos Tavares
qui souhaitait ajouter une troisième
marque à son duo Peugeot-Citroën.
DS7 est le premier élément de la future
gamme renouvelée, modernisée et adaptée
au goût des clients de la marque : la voiture
est un 4 × 4 urbain qui manquait cruellement au catalogue de DS. Surtout, elle concrétise l’objectif de M. Tavares, réaffirmée
par le patron du groupe le mardi 7 mars, à
Genève, faire de DS « une marque premium
française ». Il était temps. Faute de modèles
récents, les ventes de DS étaient en chute
(–16 % en Europe en 2016), dans un marché
en hausse de plus de 6 %. « Nous sommes
une marque en construction, nous n’avons
pour le moment pas d’objectif de vente »,
tempère Arnaud Ribault, directeur marketing de la marque, et l’un des pionniers de
l’aventure qui a démarré en Chine en 2012
par une différenciation avec Citroën.
Audi pour modèle
Toute l’équipe croit dans l’avenir de sa griffe.
« Les marques françaises sont présentes sur
tous les marchés du luxe, sauf dans l’automobile, c’est une anomalie, observe Yves
Bonnefont, le patron de DS. L’idée est d’arriver à se différencier en valorisant les savoirfaire du luxe français. » D’où la mise en avant
d’anciennes techniques artisanales reprises
dans la production comme l’aluminium
guilloché, inventé en 1796 par Abraham
Bréguet, ou le lancement d’un partenariat
avec le Louvre, symbole des arts français.
Reste à convaincre le reste du monde
qu’une DS est une voiture de luxe et qu’elle
vaut d’être payée plus de 50 000 euros. Sans
le claironner, la petite tricolore prendrait
bien pour modèle Audi, marque moyen de
gamme dans les années 1980 et qui s’est
transformée pour devenir aujourd’hui un
des leaders du « segment premium ».
Si l’on en croit M. Bonnefont, les
85 000 DS vendues en 2016 ont fait gagner
de l’argent à PSA : « DS dégage une marge
opérationnelle supérieure à la moyenne
du groupe », soit plus de 6 % de rentabilité
en 2016. DS7 Crossback sera l’occasion
d’améliorer cette performance. « Il faut
maintenant réussir son industrialisation à
Mulhouse », rappelle M. Tavares. En effet, la
marque n’a pas d’usine spécifique et ses
modèles sont produits avec les Peugeot et
les Citroën. Premium d’accord, mais profitabilité d’abord. p
é. bé. (à genève)
« Si on n’est pas
assez cher,
on n’est pas
considéré »
YVES BONNEFONT
directeur de la marque DS
à eux trois. Relancées par des
actionnaires « exotiques », de
vieilles gloires du luxe automobile titillent ces leaders. Le suédois Volvo, par exemple, dans lequel le constructeur chinois Geely
a investi 10 milliards d’euros
depuis 2010, est le seul constructeur haut de gamme non allemand à percer outre-Rhin, où il
vend 30 000 voitures par an.
Jaguar et Land Rover, propriété
de l’indien Tata, sont aussi revenus dans la course. Sans compter
Alfa Romeo, Maserati, Lexus,
Infinity DS… Décidément, le créneau est très occupé. Même les
marques généralistes aiment présenter leur côté luxe. « Le nouveau
Qashqai, avec ses apports technologiques de conduite autonome,
navigue sur les territoires du
premium », expliquait au Salon de
Genève Bernard Loire, directeur
général pour l’Europe de l’Ouest
de la marque Nissan.
De façon triviale, ce « territoire
du premium » est un lieu où on
peut faire payer les clients. « Si on
n’est pas assez cher, on n’est pas
considéré », remarque M. Bonnefont. C’est le fameux pouvoir du
prix, clé de voûte de la rentabilité.
« Attention, le prix haut doit être lé-
gitime, avertit Yves Pasquier-Desvignes, président de Volvo France.
Il faut du contenu, une qualité intrinsèque du produit. En particulier
un haut niveau de technologie. »
Et c’est là que l’équation du
premium se complique. Désormais, une marque haut de gamme
doit apporter à son client le nec
plus ultra de la connectivité, de la
conduite autonome, des capteurs,
des caméras, des motorisations.
« Les champions du premium doivent investir plus que jamais, explique Rupert Stadler, président
d’Audi. Nous avons le devoir d’être
à la pointe des hautes technologies. C’est pourquoi chez Audi
nous avons défini un objectif de
marge opérationnelle compris entre 8 % et 10 %. Ce niveau est vital
pour maintenir notre capacité de
réinvestissement. »
Dans le groupe Volkswagen,
Audi a justement cette fonction
de tête chercheuse high-tech et
une certaine autonomie pour lancer des projets de pointe. « Nous
venons de créer il y a quelques semaines AID, une société spécialisée
dans l’intelligence artificielle appliquée à la conduite », se félicite
M. Stadler. De même, Audi possède 100 % du capital d’Italdesign,
société italienne d’ingénierie appliquée au transport. La petite entreprise turinoise a fait le buzz,
mardi 7 mars, lors des journées
presse du Salon de Genève, en dévoilant, en partenariat avec Airbus, un concept de voiture volante électrique et autonome.
Peut-être la nouvelle frontière de
l’automobile haut de gamme. p
éric béziat
Adidas muscle son jeu pour distancer Nike sur le marché européen
Les ventes de l’allemand, numéro deux mondial des articles de sport, ont bondi de 18 % en 2016. Le magasin des Champs-Elysées sera agrandi
K
asper Rorsted promet d’aller plus vite encore. Le
nouveau patron d’Adidas a
assigné, mercredi 8 mars, de nouveaux objectifs au numéro deux
mondial de la fabrication d’articles de sport. Nommé à la tête du
groupe allemand en janvier 2016,
ce Danois de 55 ans va profiter de
l’état de grâce que lui accordent les
résultats 2016 du groupe, héritage
de son prédécesseur, Herbert Hainer, 62 ans, débarqué sous la pression d’actionnaires activistes.
En 2016, année des Jeux olympiques de Rio et de l’Euro de football,
en France, le groupe allemand a vu
ses ventes bondir de 18 %, à taux de
change constant, pour atteindre le
niveau record de 19,3 milliards
d’euros. Le groupe allemand, fournisseur officiel de l’Euro, a profité à
plein de la tenue du championnat
sur le Vieux Continent.
Ses ventes de chaussures à
crampons et de maillots de football se sont envolées en fin d’année. Son chiffre d’affaires, en Europe de l’Ouest, a bondi de 20 %.
Et, aux Etats-Unis, premier marché au monde des articles de
sport, le groupe a redressé la
barre. Adidas a réussi à imposer
ses Stan Smith, Superstar et
autres Yeezy Boost aux pieds
des jeunes Américains. Kanye
West – le rappeur d’Atlanta a signé
un contrat avec Adidas en 2016 – a
fait des émules. Résultat : les ventes ont progressé de 24 % dans la
zone Amériques, l’an dernier.
Au passage, la rentabilité du
groupe s’est grandement améliorée. Pour « la première fois », souligne M. Rorsted, son résultat net a
franchi la barre du milliard
d’euros. Et sa marge opérationnelle a gagné 1,3 point, pour attein-
Londres et Paris
font partie des
villes-clés où
l’allemand entend
concentrer ses
investissements
et ses dépenses
marketing
dre 7,7 %. Mais l’allemand est toujours loin des performances
de son rival Nike, parangon de l’industrie des articles de sport.
L’américain affiche une marge de
l’ordre de 11,6 %.
Plusieurs fonds activistes entrés
au capital du groupe allemand
en 2015 le lui reprochent. M. Rorsted, qui a pris ses fonctions en oc-
tobre 2016, leur a répondu, mercredi 8 mars, à demi-mot, en leur
promettant de faire mieux et
d’atteindre une « marge de 8,3 % à
8, 5 % dès 2017 », au prix d’un sérieux toilettage. Le nouveau patron d’Adidas doit céder la marque
de golf, TaylorMade, toujours déficitaire, et CCM, sa marque de hockey. Il doit aussi redresser Reebok.
Rachetée en 2005, la marque américaine de fitness affiche une croissance de seulement 5,7 %, à 1,7 milliard d’euros en 2016. M. Rorsted
promet aussi de réduire les coûts
de fabrication, avec de nouveaux
procédés automatisés et un nombre plus réduit de gammes.
En Europe, son premier marché,
le groupe doit allonger sa foulée
pour distancer l’américain Nike,
son principal challenger sur le
marché des articles de football.
Londres et Paris font partie des ag-
glomérations-clés dans le monde
où le groupe entend concentrer
ses investissements et ses dépenses marketing « pour y doubler ses
revenus entre 2015 et 2020 ».
Offensive sur Internet
En France, où Nike, en 2010, lui a
soufflé le sponsoring de l’équipe
de France de football, cette stratégie se traduit par l’extension du
magasin Adidas de l’avenue des
Champs Elysées, à Paris. La marque aux trois bandes va doubler la
taille de son vaisseau amiral inauguré en 2001, en annexant la surface de son voisin, l’enseigne
américaine de mode Banana Republic. Fin 2017, il occupera trois
niveaux, soit plus de 3 700 m².
A quelques encablures de là, boulevard de la Madeleine, dans un
autre quartier très fréquenté
par les touristes, Reebok va, elle,
ouvrir un « point de vente inédit »,
à la place du musée privé la Pinacothèque, fermé en février 2016.
Le projet est géré par l’équipe internationale de Reebok.
Le groupe, gros fournisseur des
enseignes Decathlon, Intersport
et autres FootLocker, se construit
ainsi un réseau de vente à son
image. Déjà, il exploite plus de
2 700 magasins dans le monde.
Son offensive portera aussi sur le
Web, circuit de vente florissant et
plus rentable que ses magasins.
M. Rorsted estime être désormais
en mesure de réaliser 4 milliards
d’euros de chiffre d’affaires sur
Internet, soit quatre fois plus
qu’en 2016 et deux fois plus que
l’objectif fixé en 2015. Une offensive qui symbolise aussi le changement de culture à la tête du
groupe Adidas. p
juliette garnier
4 | économie & entreprise
0123
JEUDI 9 MARS 2017
L’AIE craint un nouveau choc pétrolier après 2020
Faute d’investissements suffisants, l’industrie de l’or noir pourrait avoir du mal à répondre à la demande
L’
Agence internationale
de l’énergie (AIE) a formalisé, dans son rapport annuel à moyen
terme (2017-2022), ce que son directeur exécutif, Fatih Birol, répète depuis des mois, à l’unisson
de patrons de grandes compagnies pétrolières : l’offre mondiale de brut restera abondante
d’ici à la fin de la décennie, mais la
production pourrait avoir du mal
à répondre à la demande peu
après 2020. C’est à cet horizon, en
effet, que la baisse des investissements (capex) dans l’explorationproduction, réduits de moitié depuis leur pic de 2014, pourrait entraîner un début de pénurie et
une nouvelle flambée des prix.
Depuis la chute des cours, tombés de 114 dollars (108 euros) mijuin 2014 à 55 dollars, les compagnies nationales ont légèrement
diminué leurs capex, alors que les
majors (ExxonMobil, Shell, BP, Total…) et les sociétés de taille
moyenne taillaient dans leurs investissements à la hache – en
priorité dans les projets les plus
coûteux (offshore profond, sables
bitumineux).
« Il y a un risque de forte hausse
des prix si de nouveaux projets ne
sont pas lancés rapidement », prévient l’agence, bras armé dans
l’énergie de l’Organisation de coopération et de développement
économiques (OCDE). « Il n’est pas
trop tard pour éviter une pénurie
d’offre, à condition que les entreprises commencent sans délai à
approuver des travaux de développement », ajoute-t-elle.
Les prix sont tombés si bas début 2016 qu’après avoir laissé
jouer les forces du marché, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est revenue à une « gestion du marché »,
note l’AIE. L’Arabie saoudite, les
autres pétromonarchies du golfe
et la Russie ont finalement décidé de resserrer les vannes pour
Selon l’Agence
internationale de
l’énergie, le baril
s’établira entre
50 et 60 dollars
dans les cinq
prochaines
années
faire remonter les cours : 1,8 million de barils par jour (sur
95 millions) doivent être retirés
du marché au cours du premier
semestre ; les prix sont remontés
et se stabilisent autour de 55 dollars. Même si l’agence rechigne à
prévoir les cours, elle estime que
le baril s’établira entre 50 et
60 dollars dans les cinq prochaines années, avec des périodes de
forte volatilité.
La donne a changé
Dans les années 1980-1990, après
les chocs pétroliers de 1973 et
1979, l’OPEP avait dû faire face au
développement accéléré de la
production pétrolière en mer du
Nord et en Alaska, une rude concurrence pour les pays arabes. Le
cartel doit aujourd’hui prendre
acte de son incapacité à faire plier
les producteurs américains de pétrole de schiste. Une centaine de
CON J ON CT U R E
Petite accélération
de la croissance
mondiale, selon l’OCDE
L’Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE) prévoit une légère accélération de la croissance mondiale en 2017 (3,3 %)
et en 2018 (3,6 %), tout en mettant en garde contre les risques liés à la montée du nationalisme et aux vulnérabilités
financières. Dans ses prévisions intérimaires publiées
mardi 7 mars, l’OCDE a révisé
à la marge ses projections
pour les Etats-Unis (2,4 % et
2,8 %). La croissance de la zone
petites sociétés ont fait faillite ou
ont été absorbées ; celles qui ont
résisté ces deux dernières années
sont ressorties plus fortes de la
crise et sont rentables avec un baril à 50 dollars, voire moins dans
certaines régions.
Organisateur du CeraWeek, le
Davos de l’énergie qui se tient
chaque année à Houston (Texas),
Daniel Yergin souligne que la
donne a changé en un an. « Ce
n’est plus vraiment nous contre
eux, mais plutôt une coexistence
pacifique » entre producteurs
américains et pays de l’OPEP, déclare-t-il dans une interview au
Wall Street Journal.
Le ministre saoudien du pétrole
se montre lui aussi conciliant. A
Houston, Khaled Al-Faleh s’est félicité du regain de l’industrie pétrolière américaine, signe d’une
renaissance de l’ensemble du secteur. Mais pour nuancer aussitôt
son propos : la remontée des prix
est fragile, l’Arabie saoudite n’est
pas prête à porter seule l’effort et
la production américaine ne doit
pas repartir trop vite.
Or l’évolution des cours dépendra largement de la reprise plus
ou moins forte de cette production de shale oil. En 2015-2016, il
n’y a pas eu de « guerre » du pétrole Etats-Unis-OPEP, a affirmé le
secrétaire général de l’OPEP au CeraWeek. Le pétrole de schiste a
même contribué à compenser la
La fiscalité sur les carburants inquiète
L’Union française des industries pétrolières (UFIP) a alerté, mardi
7 mars, le gouvernement sur l’impact de l’augmentation de la
fiscalité sur les carburants en France pour le pouvoir d’achat et
l’activité industrielle. Elle s’inquiète de l’effet d’une telle progression conjuguée à une possible hausse des prix du pétrole. « Il faut
réaliser quand même que 85 % des Français ont besoin de leur
voiture pour aller travailler en zone rurale (…) », dénonce le président de l’UFIP, Francis Duseux. La montée en puissance de la
contribution climat-énergie induit une augmentation de la fiscalité sur le gazole de 12,3 centimes par litre en 2017 depuis l’année
2015 incluse, selon l’UFIP.
euro serait de 1,6 % en 2017 et
en 2018, soit 0,2 point de
mieux qu’en France.
Déficit commercial
français historique
en janvier
Le déficit commercial de la
France s’est très fortement
creusé en janvier, pour s’établir au niveau « jamais atteint » de 7,9 milliards d’euros,
ont annoncé mercredi 8 mars
les Douanes, en soulignant
« le niveau extrêmement bas
des ventes d’Airbus » et l’« importation inhabituelle à cette
date de certains produits pharmaceutiques ».
Vers un début de pénurie
PRÉVISION DE LA PRODUCTION ET DE LA CONSOMMATION DE PÉTROLE, EN MILLIONS DE BARILS PAR JOUR
Consommation
100,5
103,8
102,8
101,7
99,2
98
98,7
96,5
97,2
98,3
97,8
96,1
93,5
94,2
Production
55,60
dollars
2016
c'est le prix du baril de brent de la mer du nord.
Un cours en hausse de 11 % en six mois,
mais en chute de près de 50 % en trois ans
2017
2018
2019
61 %
2020
c'est la part de la production
de pétrole réalisée par les pays
de l'OPEP en 2016
2021
2022
SOURCE : AGENCE INTERNATIONALE DE L’ÉNERGIE
baisse de production de l’Iran, du
Nigeria et de la Libye, a souligné
Mohammed Barkindo. Il a néanmoins souhaité que la reprise de
la production se fasse « de manière ordonnée » pour ne pas faire
replonger les prix.
Il est très difficile de demander à
l’industrie américaine, plus réactive que les autres aux signaux de
prix, de faire preuve de discipline.
« Nous assistons au départ d’une
deuxième vague de croissance de
l’offre américaine et son ampleur
dépendra de l’évolution des
cours », analyse M. Birol. Dans son
rapport, il estime qu’elle devrait
augmenter de 500 000 barils par
jour fin 2017 et de 1,4 million de
barils d’ici à 2022 si les prix restent autour de 60 dollars le baril.
Voire de 3 millions avec des cours
à 80 dollars. Outre-Atlantique, les
pétroliers sont de nouveau sur le
pied de guerre. Le nombre d’appareils de forage a quasiment doublé depuis juin, selon la société
parapétrolière Baker Hughes, et
cela commence à se faire sentir
sur la production.
ExxonMobil, la première major
mondiale, vient de décider de réorienter une partie de ses activités
de forage vers les shale oil et les
shale gas du Texas. Son nouveau
PDG, Darren Woods, a également
annoncé, lundi 6 mars, devant le
CeraWeek, 20 milliards de dollars
(18,9 milliards d’euros) d’investissements d’ici à 2022 pour transformer ces hydrocarbures dans
des raffineries installées sur les
côtes du golfe du Mexique, avant
d’exporter des produits chimi-
ques ou des carburants vers les
marchés asiatiques. Cela lui a valu
un Tweet louangeur du président
américain saluant « une grande
success-story américaine » ; Donald Trump a juste oublié de préciser qu’une partie de ces investissements créateurs d’emplois
avait été décidée il y a quelques
années.
Pour les Américains, le poids
de l’OPEP n’est plus vraiment un
enjeu stratégique. Sa part de la
production mondiale va légèrement s’accroître dans les cinq
ans à venir, mais la dépendance
des Etats-Unis devrait continuer
à se réduire grâce à leur production domestique. M. Trump a
prévenu qu’il ferait tout pour
cela. p
jean-michel bezat
Les services à la personne peinent
à répondre à l’augmentation des besoins
Malgré des perspectives d’emploi favorables, les métiers de la filière sont durs et attirent peu
P
lacée sous le signe de l’égalité professionnelle, la
Journée internationale
des droits des femmes, mercredi
8 mars, a fait, en France, l’objet de
peu d’initiatives en direction des
salariés des services à la personne. Eclatés sur les lieux de vie
des bénéficiaires, ces derniers
« sont difficiles à mobiliser » pour
les syndicats.
Le secteur est pourtant typique
de l’inégalité professionnelle : il
est féminin à 87 %, 95 % ou 98 %,
selon les métiers. Et en porte les
stigmates : cumul de temps partiels courts, salaires bas, pénibilité, mauvaise image…
Pour lutter contre ce manque de
visibilité, la secrétaire d’Etat aux
personnes âgées, Pascale Boistard, et la ministre des affaires sociales et de la santé, Marisol Touraine, ont lancé le 31 janvier une
campagne d’information sous le
slogan « Aider les autres, c’est mon
métier ». Un « contrat de filière » a
été signé, le 23 février, pour soutenir le développement et la structuration du secteur.
Ces initiatives s’inscrivent dans
la mise en œuvre de la loi du
28 décembre 2015 relative à l’adaptation de la société au vieillissement (ASV), qui revalorise l’aide
personnalisée à l’autonomie
(APA) et insiste sur la qualification
des intervenants. « D’ici à 2025, ce
sont 300 000 emplois supplémentaires qui seront créés dans ce sec-
teur très dynamique » de l’aide aux
personnes âgées, selon Mme Boistard.
Mais comment faire pour attirer plus de salariés vers ce « gisement d’emplois » familiaux, non
délocalisables, d’utilité sociale,
ouverts à tous avec ou sans diplôme ? Un Graal que le gouvernement tente de décrocher depuis
plus de vingt ans, à coups de réductions d’impôts et d’allégements de charges.
Travail au noir
Les difficultés de recrutement demeurent nombreuses. « Les salariés aiment les personnes dont elles s’occupent, mais cela n’efface
pas les contraintes », note Stéphane Fustec, responsable de la
Fédération CGT du commerce et
des services.
« Dans beaucoup de régions,
nous ne trouvons pas de candidats
pour ce métier pourtant tellement
enrichissant », déplore Brice
Alzon, le président de la Maison
des services à la personne
(MDSP), une coopérative de 450
agences et 2 400 salariés. « Pour
occuper les emplois d’assistantes
de vie, même en proposant à des
personnes qui font du ménage de
les former, on ne trouve personne.
Le métier n’attire pas : il est dur
physiquement. »
Selon la Dares, le service statistique du ministère du travail, l’activité dans les services à la per-
sonne a reculé de 1,2 % en 2014,
puis de 1,6 % en 2015.
Cette baisse résulte d’un double
mouvement : une diminution de
long terme du volume des heures
rémunérées par les particuliers
employeurs, qui faisaient travailler 915 000 personnes en 2015,
selon la Dares, et la hausse continue des heures rémunérées dans
les structures prestataires de services à la personne (entreprises,
associations, services publics),
qui employaient 415 000 intervenants la même année.
Pour ces différents acteurs, le
« principal concurrent reste le travail au noir », comme le souligne
Marie-Béatrice Levaux, présidente
de la Fédération des particuliers
employeurs de France (Fepem).
Ce travail dissimulé, qui plombe
aussi l’image du secteur, dépend
beaucoup des politiques publiques. Ainsi, la hausse de 5,5 % à 7 %
du taux réduit de la TVA en 2013
« nous a fait beaucoup de mal »,
assure Olivier Peraldi, directeur
général de la Fédération des entreprises de services à la personne
(FESP).
Depuis le 1er janvier 2017, le crédit d’impôt a été ouvert aux ménages non actifs (retraités, par
exemple). La Fepem, qui espère
ainsi « doubler le nombre d’emplois dans les dix ans », plaide
maintenant, avec la FESP et
l’Union nationale d’aide en milieu rural (ADMR), pour la men-
sualisation de cet avantage fiscal.
Toutes ces mesures permettront-elles de relever les salaires,
qui varient autour de 800 euros,
en temps partiel, et décollent rarement du SMIC horaire, de multiplier les formations, d’introduire des temps d’échanges entre
ces salariées isolées pour in fine
pouvoir recruter des personnels
stables ?
L’enjeu est aussi de diminuer
l’absentéisme pour maladie, qui
atteint les 15 % contre 4,5 % en
moyenne nationale. Un premier
pas a été fait par les partenaires
sociaux de la branche des particuliers employeurs, qui a signé
en 2016 un accord sur la santé au
travail.
Il faut dire que le secteur est
aussi le plus accidentogène de
tous, derrière le BTP ! « L’indice de
fréquence des accidents du travail
a atteint 96 en 2015, contre 64
dans le bâtiment, et 34 en
moyenne nationale, souligne Philippe Bielec, ingénieur conseil à la
direction des risques professionnels de l’Assurance-maladie. Il y a
énormément de chutes, de troubles musculo-squelettiques… »
Et dans ce milieu atomisé, peu
syndiqué, « beaucoup de petites
structures, notamment associatives, n’ont pas de démarche de prévention, relève-t-il. Or le problème
doit être pris à bras-le-corps, sinon
on va dans le mur. » p
francine aizicovici
économie & entreprise | 5
0123
JEUDI 9 MARS 2017
La Caisse des dépôts jugée trop dépensière
MÉD I AS
La Cour des comptes dénonce « des irrégularités en matière de rémunération »
Vivendi a annoncé, mardi
7 mars, le départ de son
conseil de surveillance de
trois administrateurs indépendants dont les mandats
arrivent à échéance et ne
seront pas renouvelés,
Yseulys Costes, Pascal Cagni
et Alexandre de Juniac. Ces
départs marquent un renforcement de la mainmise de
Vincent Bolloré sur Vivendi,
qui ne détient que 21 % du
capital, mais contrôle en pratique le groupe.
L
a Caisse des dépôts (CDC)
offrirait-elle à ses dirigeants et, plus largement,
à ses agents et aux membres de sa commission de surveillance un régime particulièrement avantageux ? En janvier, un
livre-enquête de Sophie Coignard
et Romain Gubert, La Caisse
(Seuil, 256 pages, 19,50 euros),
épinglait l’« opacité » et la « gabegie » du « coffre-fort des Français ».
Mardi 7 mars, la Cour des comptes
a, à son tour, publié un référé
d’une rare sévérité sur les dépenses de fonctionnement de la CDC.
La CDC, que l’on a coutume d’appeler « le bras armé financier de
l’Etat », est un groupe public, placé
sous la surveillance du Parlement,
qui brassait environ 133 milliards
d’euros et employait près de
6 000 agents en 2015. Durant la
période étudiée, entre 2007 et
2015, la Cour des comptes constate
« une progression anormalement
rapide » des dépenses de la caisse,
qui « ont été entachées d’irrégularités en matière de rémunération ».
Cette hausse des dépenses
(+ 23 %) est notamment due à l’expansion de la masse salariale, qui,
pendant cette période « caractérisée pour le pays par des difficultés
économiques et de fortes contraintes sur les finances publiques », a
connu une croissance de 35 %.
L’une des raisons tient au fait que
la proportion d’agents de droit
privé, dont la rémunération
moyenne est plus élevée, dans le
personnel de la CDC, s’est nettement accrue, passant de 26 % à
35 %. Cette pluralité au sein de la
Un référé
dénonce « une
progression
anormalement
rapide » des
dépenses
Caisse a aussi pour conséquence,
pour les agents, un cumul des
avantages des statuts public et
privé, note la Cour.
Depuis le décret du 16 janvier 2013, la rémunération du directeur général de la CDC a été plafonnée à 450 000 euros ; elle atteignait 547 972 euros l’année précédente. Cependant, les deux
directeurs généraux en poste depuis cette date, Jean-Pierre Jouyet
jusqu’à avril 2014 et Pierre-René
Lemas depuis, le premier ayant
succédé au second au secrétariat
général de l’Elysée, ont perçu une
rémunération inférieure à ce plafond, de 349 871 euros.
S’agissant des directeurs de l’établissement public, la moyenne
des rémunérations s’établit à
302 301 euros. Ce montant, note la
Cour, est « très sensiblement supérieur à la rémunération moyenne,
voisine de 200 000 euros brut, perçue par les directeurs des ministères économiques et financiers ».
Une réalité que ne conteste pas le
directeur général de la CDC, M. Lemas, mais, selon lui, « ces niveaux
tiennent nécessairement compte
de la réalité du marché dans lequel
la Caisse des dépôts intervient et
des conditions de rémunérations
de leurs homologues de droit
privé ». Autrement dit, pour attirer des cadres de haut niveau, la
caisse doit s’aligner sur les conditions du secteur bancaire.
Indemnités
Les écarts de salaires moyens entre la CDC et les ministères économiques et financiers se répercutent à tous les échelons : + 31 %
pour les fonctions de sous-directeur, + 66 % aux postes de chef de
service, + 38 % pour un attaché
principal. La Cour remarque, en
outre, que « le coût moyen de l’action sociale de la CDC est particulièrement élevé ». Il atteignait
5 380 euros par agent en 2015, soit
un montant équivalent au salaire
mensuel moyen. « Parmi les prestations dont elle fait bénéficier ses
personnels, la CDC octroie des
prêts immobiliers dans la limite de
300 000 euros à des taux infé-
rieurs aux conditions de marché.
Ces montants ne sont pas compatibles avec la notion de prêt à vocation sociale », relève l’institution.
La Cour des comptes pointe également des irrégularités en matière d’indemnités. Ainsi, si le versement d’indemnités de départ
en retraite est prévu par le code
du travail pour les salariés de
droit privé, il est irrégulier pour
les fonctionnaires. Or, à la CDC,
tous les agents publics remplissant les conditions d’âge légal ont
bénéficié d’une indemnité de départ d’un montant moyen de
36 000 euros, pour un coût total
de 45 millions d’euros. Le directeur général de la CDC s’est engagé à mettre un terme à cette
pratique « dans le cadre d’une approche progressive à l’issue d’une
concertation avec les représentants du personnel ».
Autre anomalie relevée par la
Cour : les indemnités versées aux
treize membres de la commission
de surveillance, présidée par
Henri Emmanuelli, député (PS)
des Landes. Le montant des indemnités perçues par les dix
membres bénéficiaires – les représentants de l’Etat et de la Banque
de France n’y ont pas droit – est
passé de 34 300 euros en 2007 à
274 500 euros en 2015, soit un
montant individuel moyen de
27 450 euros. Depuis, la commission de surveillance a adopté, le
8 février, une modification de son
règlement intérieur fixant une rémunération forfaitaire pour les
travaux de contrôle auxquels procèdent ses membres. L’enveloppe
prévisionnelle consacrée au versement des indemnités reste cependant plafonnée à 275 000 euros.
Certes, la Cour note que « des efforts récents dans le sens d’une gestion plus rigoureuse » ont été accomplis. Mais elle appelle à « mettre un terme sans délai aux irrégularités constatées ». Une semonce
qui risque de ne pas être prisée
dans l’institution bicentenaire. p
patrick roger
Trois départs au
conseil de surveillance
de Vivendi
ÉN ER GI E
Bourbon allonge
sa dette pour se donner
de l’air
Le groupe français de services maritimes à l’industrie
pétrolière Bourbon, a annoncé, mercredi 8 mars,
un accord avec ses créanciers
pour allonger le remboursement des deux tiers de
sa dette. Fragilisé par la faiblesse des prix du pétrole,
Bourbon a enregistré une
chute de 23 % de son chiffre
d’affaires en 2016, à 1 milliard d’euros.
L’Europe dénonce la grande
muraille protectionniste
D
simon leplâtre (shanghaï, correspondance)
L’orthographe peut éclaircir
bien des choses
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epuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux EtatsUnis, la Chine se pose en défenseur du libre-échange.
Un costume mal ajusté, tant le pays reste l’un de
ceux qui protègent le plus ses champions face à la concurrence étrangère. Mardi 7 mars, la Chambre de commerce de
l’Union européenne a dénoncé dans un rapport les subventions « colossales » dont bénéficient les entreprises chinoises
des nouvelles technologies.
Le lobby européen dénonce des « centaines de milliards de
dollars de subventions » allouées aux secteurs de la technologie : robotique, biopharmacie, télécommunications, aéronautique… La liste est longue et recouvre les secteurs visés par
le plan China Manufacturing 2025, qui vise à faire de la Chine
un acteur majeur dans ce domaine.
Le sujet est stratégique pour Pékin, qui espère réussir sa transition d’un modèle basé sur l’investissement et les exportations de produits à faible valeur ajoutée vers une croissance tirée par la consommation intérieure, les services et l’innovation. Pour y parvenir, la Chine utilise
les recettes qui ont permis à certains
de ses voisins asiatiques de réusPÉKIN ALLOUE DES
sir leur industrialisation : un bon
dosage entre ouverture aux capitaux
« CENTAINES DE MIL- et aux technologies étrangères et
protectionnisme pour faire émerger
LIARDS DE DOLLARS
des champions nationaux.
Mais cette politique inquiète les enDE SUBVENTIONS »
treprises européennes, car la Chine,
AUX SECTEURS
avec son immense marché en pleine
expansion, est en position de force
DE LA TECHNOLOGIE
pour imposer ses conditions. « Nous
voyons ces nouveaux acteurs chinois
faire irruption sur le marché mondial, pendant que nous, nous poireautons au pied de la Grande Muraille », en espérant une ouverture accrue de la Chine, a regretté le président de la Chambre,
Joerg Wuttke, cité par l’Agence France-Presse (AFP). L’organisation européenne fustige l’accélération des transferts de technologies : les constructeurs européens de voitures électriques, dont
la Chine est le premier marché mondial, « font face à d’intenses
pressions pour céder leurs technologies les plus avancées », en
contrepartie « d’un accès à court terme au marché chinois ».
Cette stratégie pourrait toutefois se retourner contre la Chine
en créant de nouvelles surcapacités : « Le pays se porterait
en réalité mieux s’il résistait à la tentation de choisir lui-même
les vainqueurs. Notre recommandation aux autorités, c’est :
“Laissez le marché sélectionner les entreprises qui réussissent” »,
renchérit M. Wuttke.
De fait, Pékin paie déjà les excès de ses politiques industrielles passées : les surcapacités dans les secteurs du charbon,
de l’acier, mais également du ciment, du verre, dues à des subventions généreuses, sont à l’origine de différends commerciaux avec les Etats-Unis et l’Union européenne et pèsent sur la
croissance du pays. p
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6 | management
Quand l’e-économie
crée de la valeur
C
omment les firmes
traditionnelles gèrentelles leur production ?
Comment fixent-elles
leurs prix pour maximiser les
profits ? Autant de questions auxquelles un simple manuel d’économie peut apporter des réponses. Mais appliquées aux platesformes de production, comme
Uber, Airbnb, Facebook et Google,
ces mêmes réponses deviennent
fausses. « Les manuels et les cours
d’économie ont longtemps tenu
des propos qui ne s’appliquaient
pas à une part importante et
croissante de l’économie et qui
auraient pu conduire un grand
nombre de ces nouveaux intermédiaires, s’ils les avaient suivis, à la
faillite – du moins pour ceux qui
avaient réussi à décoller », affirment David Evans et Richard Schmalensee. Le chef d’entreprise et le
professeur émérite d’économie et
de management au MIT (Massachusetts Institute of Technology)
ont donc décidé de consacrer un
ouvrage à ces entreprises.
David Evans et Richard Schmalensee se sont penchés, dès 2000,
sur la nouvelle économie des
plates-formes multifaces. Ils ont
écrit plusieurs livres sur le sujet et
ont travaillé en liaison étroite
avec plusieurs grandes plates-formes multifaces comme American Express, Google, Microsoft,
Paypal et Visa. Dans De précieux
intermédiaires, ils partagent leur
expérience et leurs découvertes.
« Ce n’est pas un livre d’affaires
classique, fondé sur un échantillon
DE PRÉCIEUX
INTERMÉDIAIRES
David Evans
et Richard
Schmalensee
éd. Odile Jacob,
352 p., 24,90 euros
non représentatif d’entrepreneurs
ayant réussi au-delà de toute espérance et dont la prescience est
exaltée. Au contraire, il traite aussi
des nombreux échecs car, dans ce
domaine comme dans d’autres,
nous pouvons apprendre autant
des échecs que des réussites », explique le Prix Nobel d’économie
Jean Tirole, dans sa préface à
l’ouvrage. L’essai s’appuie sur des
études de cas pour aider le lecteur
à comprendre un type d’entreprise
avec laquelle il interagit certainement en tant que consommateur,
investisseur, cadre d’entreprise,
entrepreneur ou régulateur.
Après avoir présenté un aperçu
de cette nouvelle économie qui a
pris son envol grâce aux technologies modernes en s’appuyant sur
des racines anciennes, les auteurs
examinent les concepts-clés de ces
intermédiaires d’un genre nouveau. Enfin, ils racontent comment les plates-formes multifaces
créent de nouveaux secteurs d’activité, détruisent les anciens et
obligent les entreprises existantes
à se réinventer. C’est un défi industriel et sociétal posé à l’économie
française, souligne Jean Tirole. p
margherita nasi
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Le recrutement numérique sur le fil de la loi
Candidatures aux enchères, offres d’emploi illégales : les zones d’ombre des « jobboards »
J
usqu’où les sites de recherche d’emploi en ligne peuvent-ils aller ? C’est la question que pose le portail de recrutement Ladiv.fr. Fin 2016,
le lancement de cette plate-forme
est venu chambouler le paysage
des sites d’offres d’emploi en ligne. A première vue, Ladiv ressemble à un site classique d’annonces d’emplois. Mais avec une
particularité : les candidats précisaient eux-mêmes la rémunération désirée et, surtout, avaient accès aux prétentions salariales des
autres postulants. En fonction de
quoi ils pouvaient revoir à la
hausse ou à la baisse leurs propres
exigences. Une sorte d’eBay du
recrutement, en somme.
Transparence
Cette forme de mise aux enchères des candidats a fait réagir. En
janvier, le site a suscité un début
de polémique, relayée par des représentants politiques et syndicaux. Dénonçant dans un communiqué « l’insupportable marchandisation des hommes », le
Front national a appelé à sa fermeture. Du côté des syndidats,
Force ouvrière s’est élevé contre
« les demandeurs d’emploi invités
à se vendre aux enchères ».
Face à la contestation, le site a
fait machine arrière. Désormais,
les prétentions salariales ne sont
visibles par les postulants qu’à la
clôture de l’offre, soit trente jours
après la parution de l’annonce.
« L’objectif du site n’est pas de
faire du dumping social, se défend
Jeremy Roffe-Vidal, président cofondateur de Ladiv. Nous voulions
BORIS SÉMÉNIAKO
rendre le processus de recrutement plus transparent, aussi bien
du côté des recruteurs que des
candidats. Ceux-ci doivent souvent indiquer leurs prétentions salariales lorsqu’ils répondent à une
annonce, mais sans savoir comment se situer. » Au demeurant, la
plate-forme propose d’autres
outils pour rendre le recrutement plus transparent. Le candidat comme le recruteur peuvent
faire des vidéos de présentation.
Le nombre de candidatures est
affiché pour chaque annonce.
Plusieurs sites de recherche
d’emploi, comme l’allemand
Jobdumping, ou le site français
Jobdealer, créé en 2005, ont déjà
tenté les enchères inversées. Mais
la législation a arrêté net cette
pratique. « La loi interdit les enchères inversées en matière de fixation du salaire, indique Etienne
Pujol, avocat en droit social associé du cabinet STC Partners. Le
contrat de travail qui en serait issu
est considéré comme nul. »
L’encadrement du recrutement
sur Internet se renforce progressivement. La loi sur la cohésion sociale de 2005 a interdit la vente
d’offres ou de demandes d’emploi.
Les offres à caractère discriminatoire sont encadrées par le code
du travail, mais les nouveaux
outils du recrutement 2.0 ont parfois des effets pervers, difficilement contrôlables. Ainsi, des enquêtes menées par le cabinet
Mosaik RH et l’université ParisDauphine montrent que le CV
vidéo, qui se banalise, augmente
le risque de discrimination pour
les personnes en surpoids ou au
physique peu attrayant.
Régulation difficile
« Les pratiques discriminatoires
ont toujours existé, même avec
les CV papier », relativise JeanChristophe Anna. Pour cet expert en e-recrutement, directeur
général de la société #rmstouch,
les réseaux sociaux et les nouveaux outils du recrutement,
comme les algorithmes des sites
d’offres d’emploi « affinitaires »,
permettent au contraire d’éviter
les dérives, en rendant les recrutements plus transparents.
Le Web a augmenté le nombre
d’annonces, ce qui rend leur régulation difficile. L’automatisation
du traitement des dépôts d’annonces sur les sites de recrutement facilite ainsi la diffusion
d’offres d’emploi illégales. Le quotidien Le Parisien a révélé en décembre 2016 que pas moins de
4 700 offres d’emploi frauduleuses ont été débusquées sur le site
même de Pôle emploi. Les systèmes de filtrage destinés à contrôler les annonces ne sont pas
fiables à 100 %.
Enfin, Internet héberge aussi
des sites de « jobbing », comme
Jemepropose.com ou YoupiJob.fr,
qui peuvent favoriser le travail au
noir. Des particuliers y proposent
leurs services contre une rémunération. Cette pratique « engage
seulement la responsabilité du
prestataire de services si celui-ci
n’a pas le statut adéquat, celui
d’autoentrepreneur par exemple »,
explique M. Pujol. L’hébergeur et
le bénéficiaire du service, en revanche, ne peuvent pas être mis
en cause. Lorsque le chômage incite les candidats eux-mêmes à
brader leurs compétences, les
zones d’ombre du recrutement
2.0 s’étendent. p
catherine quignon
QUESTION DE DROIT SOCIAL
Inversion de la hiérarchie des normes ?
A
u sein des programmes connus des
candidats à l’élection présidentielle, en droit du travail, le débat
porte essentiellement sur la « hiérarchie des
normes ». Mais de quoi s’agit-il ?
A la faveur de la croissance des « trente
glorieuses », « l’ordre public social » a créé
une hiérarchie des sources favorable au
salarié : loi - accord national interprofessionnel - convention de branche d’activité accord d’entreprise - contrat de travail.
La source inférieure doit être plus favorable que la source supérieure : « Plus on descend » dans les sources, « plus ça monte »
en avantages. Et si cette hiérarchie n’est pas
respectée, c’est le niveau le plus favorable
qui s’impose en application du « principe
de faveur ». Dans le discours politique, « le
retour de l’ordre public social » veut dire
revenir à cette hiérarchie, qui a déjà été remise en question en janvier 1982 et en
mai 2004. Confronté aux profondes restructurations de notre appareil productif et
soucieux de privilégier la flexibilité interne
plutôt qu’externe, Jean Auroux a, en effet,
permis, en janvier 1982, aux partenaires sociaux de « déroger », par accord collectif, à
la loi en matière de temps de travail. Ainsi
est née l’annualisation du temps de travail,
permettant de ne plus payer d’heures supplémentaires lorsque les pics d’activité
avaient été compensés par les creux.
Mais on ne peut opposer ordre public
social (en mieux) à la dérogation qui serait
forcément pire. Car « déroger », c’est simplement fixer une règle différente de la
norme. Ainsi le forfait en jours né en janvier 2000 est totalement dérogatoire aux
règles habituelles du calcul en heures :
mais les cadres autonomes ayant obtenu
cinq voire dix jours de congés n’ont pas le
sentiment d’être maltraités.
Enfin, la loi travail du 8 août 2016 a-t-elle
procédé à une « inversion de la hiérarchie
des normes du droit du travail » ? Non, dans
la mesure où elle n’a pas touché aux sources
imposées (Constitution - traités - loi - règlement). Et la loi du 4 mai 2004, qui a introduit la technique de la dérogation au sein
du champ conventionnel, permettait déjà
à un accord d’entreprise de déroger à sa
convention de branche. Commune à toute
l’Europe, cette décentralisation normative
voulant tenir compte de l’extrême diversité
des situations connaît des limites légales
pour éviter tout dumping social : la loi interdit toujours de déroger aux minima salariaux de la branche. L’ordre public social
n’est donc pas mort : aujourd’hui encore,
en matière de salaires minima, aucune convention collective ne peut déroger au smic,
aucun accord d’entreprise ne peut donc
prévoir des minima inférieurs à ceux de
la branche, et aucun contrat individuel
déroger à quoi que ce soit.
La vraie nouveauté de 2016 ? En matière
de durée du travail, laboratoire expérimental, l’accord d’entreprise n’a plus à déroger
à la convention de branche : il est devenu
prioritaire pour définir ses règles, celles de
la branche devenant subsidiaires. p
jean-emmanuel ray
¶
Jean-Emmanuel
Ray est professeur à l’école
de droit de
Paris-I-PanthéonSorbonne
idées | 7
0123
JEUDI 9 MARS 2017
VU D’AILLEURS | CHRONIQUE
par simon johns on
Le retour de la bulle financière
D
ébut 2007 apparaissait la plus
grave crise financière survenue en quatre-vingts ans,
avec en point culminant l’effondrement de Lehman Brothers dix-huit
mois plus tard, puis la propagation
d’ondes de choc ressenties dans le
monde entier. Des mesures gouvernementales désespérées ont permis
d’éviter une nouvelle version de la
Grande Dépression des années 1930,
et les dirigeants ont promis de ne
« plus jamais » avoir à affronter de tels
risques. Responsables politiques et
banques centrales ont donc amorcé
un vaste processus de réformes nationales et de coordination internationale visant à réduire le risque d’un effondrement des très grandes banques.
Dix ans plus tard et grâce à ces efforts, le système financier international est, à certains égards, plus sécurisé. Sur d’autres aspects, en revanche,
la structure n’a pas véritablement évolué – et pourrait même être devenue
plus fragile. Or, plutôt que de parfaire
le processus de réforme, les dirigeants
politiques des deux côtés de l’Atlantique semblent déterminés à défaire la
plupart des progrès accomplis.
La décennie passée a vu s’opérer
trois évolutions majeures. Tout
d’abord, un certain nombre de
sociétés financières ont fait faillite :
soit leur modèle financier était défaillant, soit les sociétés concernées
étaient mal gérées, voire une combinaison des deux. Dans le même
temps, les plus solides ont gagné
des parts de marché.
Deuxièmement, le financement
des banques s’est détourné de l’emprunt pour privilégier davantage les
capitaux. Avant la crise, nombre de
grandes banques ne se finançaient
qu’à hauteur de moins de 2 % par les
capitaux – et donc à plus de 98 % par
l’endettement. Ce n’est plus le cas.
Troisièmement, des restrictions
existent désormais sur les activités
des banques les plus importantes.
La fameuse règle Volcker empêche
aujourd’hui les banques basées aux
Etats-Unis de se livrer à des activités
de négociation pour compte propre.
Dans d’autres pays, les superviseurs
bancaires font preuve d’une plus
grande méfiance vis-à-vis du risque
spéculatif. La prudence est devenue
le mot d’ordre.
La Chine s’affirme sur
le marché de l’armement
L’industrie militaire
chinoise commence
à surmonter ses faiblesses
et à représenter
un concurrent redoutable
par christophe granier
S
elon le Stockholm International Peace Research Institute,
la Chine a été, sur la période
2011-2015, le deuxième client
des producteurs d’armement russes et français. Mais elle occupe aussi
la 3e place des exportateurs mondiaux d’armement avec 5,9 % du
marché mondial, derrière les EtatsUnis (33 %) et la Russie (25 %), et juste
devant la France (5,6 %).
Les principaux clients des armements chinois sont le Pakistan, le
Bangladesh et le Myanmar [la Birmanie]. Plus de deux tiers des pays africains utilisent des armes d’origine
chinoise. Depuis 2005, dix pays de ce
continent sont devenus de nouveaux
clients de la Chine.
Même si les experts militaires reconnaissent que la qualité des produits d’entrée de gamme s’est améliorée, les constructeurs chinois peinent
encore à s’imposer face à leurs compétiteurs. Durant le Salon de Pretoria,
en septembre 2016, à une période où
la compétition mondiale dans le domaine de l’armement pousse pourtant les prix à la baisse, la Chine n’a
pu trouver de clients, malgré ses efforts, pour finaliser les ventes de
l’avion d’entraînement l-15 Falcon et
du chasseur JF-17.
Les pays acheteurs, souvent en
situation financière difficile, sont en
effet plus prudents dans le processus
d’achat d’armes. La Chine continue à
pâtir d’une réputation mitigée dans
¶
Christophe Granier
est conseiller du commerce
extérieur de la France
le domaine des contrats de maintenance des matériels et de formation
des personnels, qui représentent une
part importante de ce processus.
Enfin, une série d’incidents récents a
entamé la crédibilité technique des
armes chinoises. L’un des quatre
hélicoptères Harbin Z-9 livrés
en 2015 au Cameroun s’est écrasé peu
après sa livraison, ce qui a amené ce
pays à stopper ses achats d’armes à la
Chine. Deux missiles mer-mer C-705
tirés par la marine indonésienne
ont manqué leurs cibles le 14 septembre 2016, retardant la signature
du contrat de licence qui devait permettre à l’Indonésie de produire ces
missiles localement.
CLIENTS D’ASIE ET D’AFRIQUE
Selon plusieurs experts, les principaux importateurs d’armement chinois manquent de confiance politique envers Pékin. Beaucoup de pays
décident en effet d’acheter leurs armes aux Etats-Unis ou à la Russie en
contrepartie de garanties de sécurité
similaires à une alliance, ce que la
Chine n’est pour l’instant pas en mesure de fournir à ses clients asiatiques
et africains. Conscient de cette faiblesse, la Chine espère que l’actuelle
construction d’une armée capable de
se projeter à l’extérieur aidera son
complexe militaro-industriel à s’imposer dans le secteur de l’armement.
Le 1er novembre 2016, le Salon aéronautique de Zhuhai a présenté 900 armes chinoises à des clients potentiels
venus d’Asie et d’Afrique. Parmi les
nouvelles armes présentées, le tank
léger V-5 est particulièrement adapté
aux pays qui ne peuvent investir dans
des engins comme le Leopard 2 allemand ou le M1 Abrams américain.
Des drones de qualité deviennent également des objets d’exportation. Norinco, principal constructeur d’armement chinois, met en avant sa capacité à répondre avec ses seuls produits
à tous les besoins d’une armée d’un
pays en développement.
Pour l’instant réservé à l’usage de l’armée nationale, la vedette du Salon de
Zhuhai, le chasseur furtif Chengdu
J-20, a fait une première brève apparition. Issus partiellement de transferts
de technologie parfois involontaires
et désormais améliorés par la société
publique spécialisée Aero Engine, les
moteurs d’avion de combat sont depuis de nombreuses années un objectif majeur de la politique industrielle
chinoise. Leur mise au point est un
enjeu capital pour la compétitivité de
l’industrie militaire chinoise. p
Mais tout cela pourrait malheureusement se révéler éphémère. Les puissants entendent aujourd’hui lever les
restrictions imposées aux banques basées aux Etats-Unis et au RoyaumeUni. Il faut, par exemple, s’attendre à
ce que la règle Volcker subisse d’importantes pressions de la part de
Goldman Sachs, à l’heure où plusieurs
de ses anciens dirigeants occupent
désormais des postes élevés au sein
de l’administration américaine.
MARCHE ARRIÈRE
Gary Cohn, ancien président et directeur de l’exploitation de Goldman
Sachs, est aujourd’hui à la tête du Conseil économique national du président Donald Trump, et entend assouplir les exigences liées aux capitaux
en permettant aux banques un financement plus important par l’endettement. C’est exactement ce qui a eu
lieu au début des années 2000. Si
Gary Cohn parvient à ses fins, les conséquences seront les mêmes : catastrophiques. Depuis 2008, la concentration du système financier mondial
s’est accentuée. Les plus grandes banques américaines ont affiché de
meilleurs résultats que leurs concurrentes, en particulier européennes.
Sur les principaux marchés, des banques telles que JPMorgan Chase demeurent trop importantes pour qu’on
les laisse mettre la clé sous la porte.
La vision des politiques à appliquer
est façonnée par l’expérience personnelle. Lorsqu’une personne a été affectée par une crise financière, il est peu
probable qu’elle aspire à connaître de
nouveau le même drame. En revanche, lorsqu’un individu en a tiré profit
– en achetant par exemple des actifs à
prix très intéressant au plus bas du cycle, ou en gagnant des parts de marché –, il ne faut pas s’attendre à ce qu’il
privilégie la prudence. Le sénateur démocrate Jack Reed l’a souligné en s’interrogeant sur la pertinence de la désignation de Steve Mnuchin – ancien
vice-président exécutif de Goldman
Sachs – au poste de secrétaire du Trésor : « Celui qui bâtit sa propre fortune
en procédant à des saisies immobilières
au détriment de ses compatriotes américains ne réunit pas selon moi les valeurs nécessaires pour être secrétaire
du Trésor. » Le Sénat a confirmé la nomination de M. Mnuchin.
La dérégulation financière des années 1980 et 1990 a conduit à un
boom de l’immobilier au début des
années 2000, lequel a posé les bases
de l’éclatement de la bulle financière
en 2008. Bien que les réformes menées depuis aient été sérieuses, elles
ne sont pas allées assez loin, et l’administration Trump s’emploie à faire
marche arrière. Les grandes banques
vont continuer à croître, les exigences
de niveau de capitaux à diminuer. Il
faut s’attendre à ce que les pratiques
raisonnables de gestion du risque retombent en désuétude, et à ce que les
puissants tirent à nouveau profit du
cycle bulle-krach. Nous pouvons
craindre un creusement des inégalités, et encore davantage de pauvreté
induite par la crise. p
Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright : Project Syndicate, 2017.
Project-syndicate.org
¶
Simon Johnson est professeur
à la Sloan School of Management du
Massachusetts Institute of Technology
Les Etats-Unis, prochain paradis fiscal
Selon le professeur d’économie Gabriel Zucman,
les pays de l’Europe doivent réformer leur fiscalité
s’ils ne veulent pas voir s’éroder la base
d’imposition de leurs entreprises multinationales
par gabriel zucman
Q
ue compte faire notre prochain président pour bâtir
une fiscalité moderne,
adaptée à la mondialisation ? Difficile de le savoir
à la lecture des programmes des candidats, qui rivalisent de flou sur la
question. Il y a pourtant urgence, à
l’heure où les Etats-Unis et la GrandeBretagne s’engagent sur la voie du
dumping fiscal. Sans orientation claire
et précise, le risque est réel que la
France subisse des pertes de recettes
publiques significatives.
Un bouleversement fiscal inédit se
prépare, à Washington, dont on n’a pas
pris la mesure à Paris. Adieu Irlande,
Luxembourg et Bermudes ; ces paradis
fiscaux sont sur le point d’être ringardisés par l’Amérique de Donald Trump.
Les républicains du Congrès souhaitent rendre l’impôt sur les sociétés des
Etats-Unis ajustable aux frontières,
c’est-à-dire détaxer les exportations
– qui sortiraient de la base imposable –
et surtaxer les importations – dont le
coût ne pourrait plus être déduit des
profits.
Si ce projet aboutit, les Etats-Unis siphonneront la base fiscale des pays du
monde entier, devenant de facto le
plus grand paradis fiscal de la planète.
Les multinationales auront intérêt à
manipuler leurs prix de transferts – les
prix auxquels elles se facturent les
biens et les services qu’elles s’échangent d’une filiale à l’autre – de façon à
déplacer artificiellement leurs profits
outre-Atlantique. Apple Californie, par
exemple, pourrait faire payer demain à
prix d’or le droit pour ses filiales étrangères d’utiliser sa marque et son logo,
réduisant d’autant les profits imposa-
L’OPTIMISATION FISCALE
ET LE DUMPING PEUVENT
ÊTRE CONTRECARRÉS EN
CHANGEANT LA FAÇON
DONT SONT CALCULÉS
LES PROFITS TAXABLES
DANS CHAQUE ÉTAT
bles en France, sans pour autant augmenter d’un iota ceux taxables aux
Etats-Unis, puisque les exportations
n’y seront pas imposées. Zéro pour
cent, voilà un taux modeste que même
l’Irlande, et ses 12,5 %, ne pourrait
guère concurrencer.
Certes, il n’est pas encore certain à ce
stade que cette réforme fiscale verra le
jour. Elle se heurte au lobby des importateurs – à la tête desquels se trouve le
géant de la distribution Walmart – qui
ne trouvent rien à y gagner.
Mais, même si ce projet radical
n’aboutit pas, les alternatives ne sont
pas plus rassurantes et leurs implications similaires. Trump et les parlementaires républicains sont unis dans
leur détestation des impôts sur le capital ; la réduction de l’impôt sur les sociétés – ajustement aux frontières ou
pas – est l’une de leurs priorités.
Trump souhaite un taux de 15 %, le
Congrès se contenterait de 20 % – loin,
dans les deux cas, du taux américain
actuel de 35 % et de celui applicable en
France (33 %).
CLÉ DE RÉPARTITION
Au Royaume-Uni, Theresa May s’est
lancée dans une malheureuse course
à l’échalote en promettant de maintenir outre-Manche le taux le plus bas
de tous les pays du G20. Aujourd’hui
imposés à 20 %, les bénéfices des sociétés anglaises ne seront plus taxés
qu’à 17 % en 2020, taux qui sera réduit
à 15 % ou moins si Trump applique son
programme.
Fort heureusement, la France et
l’Union européenne ne sont pas impuissantes. L’optimisation fiscale et le
dumping peuvent être contrecarrés : il
suffit de changer la façon dont sont calculés les profits taxables dans chaque
Etat. Concrètement, la bonne approche
consiste à partir des profits mondiaux
consolidés des sociétés et à les allouer
en utilisant une clé de répartition non
manipulable, à savoir le montant des
ventes réalisées dans chaque pays.
Si Apple, par exemple, réalise 10 % de
ses ventes mondiales en France, alors
10 % de ses profits mondiaux seraient
taxables dans l’Hexagone. Cette approche neutraliserait le dumping fiscal anglo-américain et rendrait entièrement caduque l’optimisation fiscale. Il deviendrait impossible
d’enregistrer des profits disproportionnés en Irlande ou aux Etats-Unis.
Car, si les entreprises peuvent
aujourd’hui choisir facilement la localisation de leurs bénéfices, elles ne
contrôlent pas celle de leurs clients,
qu’elles ne peuvent guère déplacer de
la France vers les îles Caïmans !
Cette solution est particulièrement
adaptée aux entreprises du numérique, qui sont devenues expertes dans
la délocalisation fictive des profits vers
les Bermudes (Google Alphabet), le
Luxembourg (Amazon) et même – absurdité suprême – vers des territoires
non existants (Apple). Bercy connaît la
valeur des ordinateurs, téléphones, tablettes et services numériques vendus
par Apple en France. Les clients finaux
des multinationales sont bien identifiés, car cette information est nécessaire pour collecter la TVA.
Cette réforme de l’impôt sur les sociétés est dans l’intérêt des principaux
pays européens – c’est-à-dire de près de
100 % de la population du continent.
Les seuls perdants seraient les paradis
fiscaux, comme le Luxembourg et l’Irlande, qui ont fait des manipulations
comptables des multinationales leur
fonds de commerce. Mais leur avis
n’est pas contraignant. Rien n’empêche les principaux pays membres de
l’UE – France, Allemagne, Italie et Espagne en tête – d’avancer seuls et de décréter qu’ils ventileront demain les
profits des sociétés proportionnellement aux ventes réalisées sur leurs territoires. L’imprimatur du Luxembourg
n’est pas requis.
Si la France ne parvenait malgré tout
pas à convaincre ses partenaires, elle
pourrait en dernier recours adopter
cette réforme unilatéralement. Bercy
exigerait des sociétés opérant en
France qu’elles lui communiquent
leurs profits mondiaux et la fraction de
leurs ventes réalisées dans l’Hexagone
– information suffisante pour calculer
l’impôt dû. L’accès au marché français
serait refusé aux entreprises qui refusent de fournir ces données comptables élémentaires.
Si elle veut éviter de voir ses recettes
fiscales dévorées par l’ogre Trump, il
est urgent que la France se dote d’un
impôt sur les sociétés moderne, immunisé contre les paradis fiscaux, à
même de redistribuer équitablement
les gains de la mondialisation. La coopération est toujours préférable. Mais,
à défaut d’accord européen rapide, préparons-nous à faire cavalier seul. p
¶
Gabriel Zucman est professeur
d’économie à l’université de Berkeley,
en Californie, et auteur de « La Richesse
cachée des nations : enquête sur
les paradis fiscaux » (Seuil, 2013)
8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
JEUDI 9 MARS 2017
IPhone, Android, télés : comment la CIA espionne
WikiLeaks a publié des documents confidentiels détaillant les outils électroniques utilisés par l’agence
W
ikiLeaks, le site spécialisé dans la publication de dossiers confidentiels,
a mis en ligne mardi 7 mars un ensemble de documents, baptisé
« Vault 7 » : un gigaoctet de fichiers
datés de 2013 à 2016, issus d’un réseau interne de la Central Intelligence Agency (CIA) américaine,
qui détaillent certains programmes d’espionnage électronique de
l’agence.
Les 8 761 documents donnent
des détails techniques ou opérationnels sur plusieurs dizaines de
programmes de la CIA – WikiLeaks
affirme détenir des informations
sur 500 programmes différents au
total, et promet de publier dans les
semaines à venir d’autres documents internes de la CIA. Les fichiers d’ores et déjà sortis lèvent le
voile sur certains outils étonnants
développés par l’agence américaine. Contrairement aux programmes secrets d’espionnage de
masse de la National Security
Agency (NSA), dont l’existence
avait été révélée par Edward
Snowden en 2013, ceux de la CIA
semblent se concentrer sur l’espionnage ciblé – mais vont parfois
très loin.
Les télés intelligentes pour
surveiller des cibles Les documents de WikiLeaks révèlent que
la CIA et le MI5, son équivalent britannique, ont développé ensemble un « malware » (logiciel malveillant) permettant d’espionner
des téléviseurs connectés de la
marque Samsung. Cet outil,
nommé « Weeping Angel », fonctionne quand la télévision est, en
apparence, éteinte : il est capable
d’enregistrer le son environnant et
de le transmettre à un serveur distant. Parmi les documents, figure
notamment le compte rendu
d’une réunion de travail entre la
CIA et le MI5 pour améliorer cet
outil, en « supprimant par exemple
les LED pour améliorer l’apparence
du mode fake-off » – le nom qu’ils
ont donné au mode « faussement
éteint ». Les deux agences ont également fait en sorte que la télévision ne puisse pas se mettre à jour,
et donc éventuellement colmater
certaines failles exploitées par
Weeping Angel.
Des logiciels-espions pour
iPhone, iPad et Android Deux
programmes décrits dans les documents visent spécifiquement
iOS, le système d’exploitation qui
équipe les iPhone et iPad d’Apple.
Le premier, baptisé « DrBOOM »,
est un logiciel-espion qui fonctionne sur les versions d’iOS jusqu’à iOS 8, « en une seule étape qui
ne devrait pas prendre plus d’une
minute ». L’installation nécessite
cependant d’avoir un accès physique au téléphone, et de pouvoir le
connecter à un Mac.
La CIA s’intéresse aussi de près
au système d’exploitation Android, qui équipe la plupart des
smartphones et tablettes dans le
monde. Un des documents répertorie une vingtaine de failles a
priori inconnues, que l’agence
peut utiliser. Certaines semblent
avoir été achetées à des tiers, ou
obtenues auprès du GCHQ
(« Quartier général des communications du gouvernement ») ou de
la NSA, les agences de renseignement britannique et américaine.
Certaines de ces failles ne s’appli-
La Switch de Nintendo
réussit son lancement
Le constructeur japonais a battu les records
de la Wii en Europe et aux Etats-Unis
C’
est un début commercial réussi pour la console Switch en France.
La filiale hexagonale du constructeur japonais a annoncé avoir
battu son record de vente sur un
week-end de lancement, à la fois
au niveau européen, où il était de
325 000 pièces avec la Wii
en 2006, et en France, où cette
même console s’était écoulée à
95 000 unités à sa sortie, et la
PlayStation 4 à 90 000 en 2013.
Selon les chiffres de Nintendo, la
Switch s’est écoulée à 105 000 pièces sur ses deux premiers jours de
mise en vente. Le succès de cette
« console de salon à emporter partout », comme la présente Nintendo, a aussi été celui du jeu The
Legend of Zelda : Breath of the
Wild, écoulé à 96 000 pièces sur la
Switch, achats en dématérialisé
non inclus, selon les chiffres obtenus par Le Figaro. Salué comme
l’un des jeux les plus marquants
de l’industrie, il a battu le record
de Wii Sports, et ses 95 000 acquéreurs de fait – il était livré avec la
console.
Nombreux retours
Le succès au lancement de la
Switch est d’autant plus remarquable que celle-ci est sortie en
dehors de la saison de Noël, à un
prix plus élevé que la Wii, et sans
jeu livré avec. Un bon démarrage
n’est toutefois pas la garantie
d’une carrière commerciale sur le
long terme, comme l’a montré la
précédente console de Nintendo,
la Wii U. En rupture de stock immédiatement après un lancement honnête à 45 000 pièces,
elle s’est rapidement effondrée et
n’a jamais atteint le cap du million en France. La Switch doit notamment faire face depuis sa sortie à de nombreux retours de
joueurs touchés par des dysfonctionnements de la partie gauche
de sa manette. La proportion de
modèles touchés n’est toutefois
pas connue.
Aux Etats-Unis, principal marché mondial, Nintendo a également annoncé avoir battu le record de son meilleur lancement,
sans toutefois donner de chiffres.
Le succès a aussi été au rendezvous au Japon, mais dans des proportions plus mesurées. Après
avoir évoqué 310 000 consoles
vendues, le magazine Famitsu,
qui fait autorité sur les ventes, a
réévalué son chiffre à 330 000,
soit au-delà des 322 000 de la
PlayStation 4 en 2013. Dans un
marché moribond, cela reste toutefois loin de la 3DS et la Wii, qui
avaient dépassé les 350 000, et
très loin de la Game Boy Advance
et ses 600 000 pièces.
Mais c’est surtout en GrandeBretagne que la Switch a connu le
lancement le plus contrasté, avec
80 000 machines écoulées sur
son premier week-end. C’est le
double de la Wii U à son époque,
mais moins que les 105 000 Wii de
2006, et surtout très loin des
250 000 PlayStation 4 de 2013.
Plusieurs distributeurs interrogés
par Game Industry ont toutefois
relevé que les quantités disponibles n’étaient pas aussi élevées
qu’attendu au Royaume-Uni, Nintendo semblant avoir privilégié le
marché français, traditionnellement plus « nintendophile ». p
william audureau
quent qu’à des modèles spécifiques de smartphones, et visent à
permettre à la CIA d’espionner les
terminaux concernés.
Contourner les antivirus commerciaux Parmi les nombreux logiciels d’espionnage développés
ou utilisés par la CIA, l’un d’eux,
baptisé « HammerDrill 2.0 »
(« perceuse », en anglais), sert à pénétrer un ordinateur coupé de
tout réseau informatique. Pour
cela, un logiciel d’intrusion est
placé sur un CD ou DVD vierge et
s’active au moment de la gravure.
Il contamine alors les fichiers exécutables. Il trompe par ailleurs le
logiciel de gravure – en l’occurrence, Nero, l’un des plus populaires – pour lui faire croire que les fichiers vérolés qu’il grave ont toujours été là.
HammerDrill est par ailleurs
conçu pour contourner la protection de Kaspersky Sandbox, un antivirus censé justement empêcher
Les programmes
de la CIA
semblent se
concentrer sur
l’espionnage
ciblé – et vont
parfois très loin
l’exécution de fichiers malicieux
en milieu critique. Le trojan peut
dès lors accéder à la racine des documents situés sur le disque et en
faire une copie, tout comme garder trace des dossiers ultérieurement ajoutés ou supprimés. Les
documents publiés par WikiLeaks
ne précisent pas comment le CD
ou DVD vierge est introduit dans
un lieu protégé ni comment les informations récoltées sont ensuite
récupérées. Plusieurs autres documents publiés par WikiLeaks dé-
taillent des méthodes pour contourner les protections offertes
par la plupart des antivirus du
commerce.
Une librairie de failles de sécurité La CIA tient à jour une vaste bibliothèque de failles de sécurité
qui peuvent être utilisées « clé en
main », baptisée « Umbrage ». Rassemblant des outils de piratage
déjà connus, « cette base de données a pour but de fournir des morceaux de code qui peuvent être facilement intégrés dans des solutions
personnalisées », explique l’agence
dans sa documentation interne.
La pratique est un peu surprenante, mais les documents laissent aussi comprendre que la CIA a
acheté, découvert et conservé des
failles de sécurité dites « zero day »
– des failles jamais répertoriées.
Officiellement, le gouvernement
américain a une politique à deux
niveaux concernant ces failles, et
doit répondre à une série de ques-
tions précises pour déterminer si
elles doivent être communiquées
au fabricant, ou si elles peuvent
être exploitées par les services de
renseignement. Mais la nature des
failles « zero day » évoquées dans
les documents laisse entendre que
cette politique n’a pas réellement
été mise en pratique.
Un faux lecteur multimédia
« Rain Maker v1.0 » est un logiciel
qui semble tout droit sorti d’un
film d’espionnage : il ressemble à
un simple fichier audio ou vidéo,
qui s’ouvre avec le lecteur VLC. Une
fois ouvert, le fichier contient bien
une vidéo… Mais aussi un programme qui collecte en tâche de
fond les données de la machine.
Ces dernières sont stockées dans
des fichiers cachés. Conçu pour
être utilisé sur une clé USB, le logiciel permet de dérober discrètement les données de la machine
utilisée pour lire la vidéo. p
service pixels
COLLECTION
Les Petits Guides
de LA LANGUE
FRANÇAISE
AGNÈS AUDRAS
Notre langue, un jeu semé d’embûches
et parsemé de trésors
L
e Monde publie, avec les éditions Garnier,
« Les Petits Guides de la langue française ». Parrainés par un passionné des
mots, Erik Orsenna, trente manuels, précis et glossaires rassemblent les subtilités
et les trésors à picorer ainsi que les pièges
et les embûches que notre langage semble éprouver
un malin plaisir à receler. Au fil des pages, l’esprit du
français s’y dessine en filigrane, éclairé par des spécialistes, grammairiens et linguistes. Sur le ton de la
connivence, Roland Eluerd, Pascale Cheminée,
Marie-Laurentine Caëtano, Jean-François Sablayrolles et Jean Pruvost décortiquent et expliquent l’orthographe savante, la grammaire pointilleuse, la ponctuation rigoriste, les figures de style ou la souche des
mots… qui parfois donnent des sueurs froides et font
monter le rouge aux joues. Sans jamais se départir du
caractère qui habite notre langue (et nous-mêmes),
embrassant Jean Racine comme les proverbes lointains, le verlan et Verlaine, « Les Petits Guides », illustrés avec humour par Thomas Teissier, ouvrent une
mine sans fin, aux innombrables pépites.
Miroir de notre culture
Pourquoi cette collection ? D’abord pour comprendre les étrangetés du français, rire de nos erreurs en
les corrigeant et feuilleter notre ignorance avec
gourmandise. Plus profondément, on est ce que l’on
dit. On est ce que l’on écrit. La langue porte notre
vision du monde. Partagée, elle traduit un esprit,
une logique, véhicule les ferments d’une identité.
Miroir sans tain d’une culture tout entière, ses mots
Cahier du « Monde » N 22442 daté Jeudi 9 mars 2017 - Ne peut être vendu séparément
o
constituent probablement, dans la vie, l’héritage
initial et affectueux de nos aînés. Le français
n’échappe pas à cette règle, la première d’une longue série. Bientôt on croit les maîtriser, mais elles
nous échappent, nous taclent dans un doute, un
oubli, un lapsus, pour nous rendre l’humilité qu’on
avait failli oublier. L’erreur, la faute seront le socle
des leçons à retenir jusqu’au… prochain faux pas.
Car la langue de Molière est ainsi faite. Merveilleusement complexe, nourrie de siècles d’évolution,
d’emprunts et d’inventions, elle ne s’apprivoise pas
sans effort et ne s’improvise guère. Si ses codes peuvent parfois nous sembler hermétiques, ils n’étouffent jamais sa beauté, sa musique ni son parfum.
Détenteurs et passeurs de ce précieux patrimoine,
nous sommes quelque 274 millions de francophones
à posséder en commun cette langue (à moins que ce
ne soit l’inverse), où tout ce qui est écrit n’est pas
nécessairement prononcé, où le « h » oscille entre
mutisme et aspiration.
Alors plus de complexes, nous sommes tous ignorants. Plus d’arrogance, il y a toujours plus savant.
Mais, surtout, plus de bête noire, l’idiome que nous
parlons ou écrivons nous dit qui nous sommes : il
nous crée, nous invente. L’écorcher revient à s’abîmer soi-même. « Le premier instrument du génie d’un
peuple, c’est sa langue », disait Stendhal. La nôtre sera
célébrée lors de la Semaine de la langue française et
de la francophonie, du 18 au 26 mars 2017. Partons à
sa redécouverte et aimons-la : elle nous donne les
mots pour le dire. p
christophe averty
2 | collection langue française
0123
JEUDI 9 MARS 2017
|
Ecrivain, académicien,
Erik Orsenna explique
pourquoi la langue
nous construit
et de quelle manière
sa complexité
nous nourrit et nous
ouvre à l’avenir
entretien
«Chaque mot est une histoire»
A
moureux et compagnon des mots, écrivain, voyageur et
académicien, Erik
Orsenna porte sur le
français un regard
nourri de passion.
Parrain des « Petits
Guides de la langue française », il dévoile
une complicité intime et enjouée, rigoureuse et omniprésente, qui, depuis l’enfance, le lie au langage, à ses formes, à
son sens et à son histoire. Exploration
des arcanes de l’écrit.
De romans en récits, de conférences
en ateliers d’écriture dans
les collèges, vous clamez votre
passion pour la langue française.
D’où vient cet attachement ?
Nous touchons là au cœur de ma vie.
Dans mon enfance, ma mère venait, le
soir, me raconter l’Histoire de France.
Mon père, lui, s’asseyait au bord de mon
lit pour m’embarquer en mer dans des
aventures de pirates, de frégates, de
remorqueurs. Leurs voix et leurs mots
m’ont bercé, nouant entre la langue française et l’enfant que j’étais un indéfectible
lien, affectif et affectueux, maternel et
paternel. Tous deux, bien que peu mélomanes, avaient une passion pour la chanson et m’y ont initié. Je connaissais par
cœur La Complainte du petit cheval blanc,
poème de Paul Fort, que Georges Brassens a mis en musique. Les premiers
titres de Léo Ferré, particulièrement « Ce
sont amis que vent emporte », reprenant
les vers de Rutebeuf, datant du XIIIe siècle,
résonnaient dans la maison. Poésie,
musique, sentiments se conjuguaient au
plaisir d’écouter des chansons, dans les
cabarets et les salles de spectacle où mes
parents m’emmenaient. A cette époque,
j’avais entre 8 et 10 ans, j’ai réalisé que
chaque mot est une histoire. Je commençais à écrire ; un moyen sûr pour continuer à me blottir dans les bras de ma
mère et de mon père. J’ai alors compris
que raconter, c’est se faire aimer.
Est-ce seule l’atmosphère du cocon
familial qui vous a ouvert à la poésie
et à la littérature ?
A mon entrée en sixième, deux mystères m’ont fasciné : la grammaire et le latin.
Comme Tintin, dont je dévorais les aventures, j’étais animé d’une curiosité gourmande. La langue se présentait à moi
comme une énigme à résoudre, une grille
de lecture souterraine à décoder, un
palimpseste vieux de treize siècles à
déchiffrer. Au fond, chaque phrase est une
version latine, dont il faut saisir le sens,
découvrir la relation établie entre les
mots. C’est une famille, avec ses parentés,
ses fratries, sa généalogie. Aussi, pour
moi, la langue détermine tout autant un
espace profondément personnel qu’un
lieu de savoirs, avec sa rigueur et sa structure. Avide de tout comprendre, au risque
de m’éparpiller, j’ai besoin, pour ne pas
perdre pied, de la rigueur stricte de règles
– en somme un outil de liberté. La gram-
« Les spécialistes des “Petits Guides”,
à l’inverse de simplifier, éclairent,
étonnent, soulignent, déplient, pour
expliquer la complexité du français »
maire, la comptabilité – objet de ma
thèse –, l’économie, les sciences en font
partie. Aussi, le squelette de la langue,
l’évolution du vocable m’ont conforté
enfant dans l’apprentissage du français.
Chaque fois que je me trompais, ma mère
me reprenait, m’expliquait le sens des
mots, sans flou, sans approximations.
Académicien depuis 1998, trouvezvous notre langue trop complexe ?
La complexité, c’est la précision ! De ce
point de vue, la cuisine est très compara-
ble à la langue. L’une comme l’autre peuvent être rustiques, raffinées, savantes,
minimales ou indigestes. On peut même
se nourrir de pilules et ne s’exprimer
qu’avec 200 mots. Mais que deviennent
les nuances, les subtilités, les saveurs ?
Parvenus au XXIe siècle, nous voudrions
vivre éternellement dans un monde totalement simplifié, au risque d’appauvrir,
voire d’effacer tout ce qui en fait l’intérêt
et la diversité. J’ai eu la chance que mes
parents soient mes premiers guides. Ils
m’ont directement inculqué ce que
d’autres – auteurs, grammairiens, lexicologues, linguistes – transmettent dans les
livres. L’intérêt d’une collection comme
celle des « Petits Guides de la langue française » du Monde est de réunir des spécialistes tels Roland Eluerd, Pascale Cheminée, Jean-François Sablayrolles ou MarieLaurentine Caëtano, qui, à l’inverse de
simplifier, éclairent, étonnent, soulignent, déplient, pour expliquer la complexité de la langue. Des pièges de l’orthographe aux règles de conjugaison, de
l’histoire des mots aux anglicismes… tous
nous disent que la langue, c’est la vie !
Les réformes de l’enseignement
et de l’orthographe étaient-elles
une nécessité ?
Je souscris à la vision logique des linguistes qui, au lieu de ne se référer qu’au
collection langue française | 3
0123
JEUDI 9 MARS 2017
Erik Orsenna,
en février.
JÉRÔME BONNET POUR « LE MONDE »
devenant ainsi « tête » et « hôpital » utilisés à l’heure actuelle. Perdre cette trace,
c’est amputer un mot de son histoire. Et
l’histoire est un être vivant !
Dans sa mission d’enrichissement
du dictionnaire, l’Académie française
est-elle en phase avec les mutations
de la langue ?
Contrairement à ce que l’on pense, l’élaboration du dictionnaire n’est jamais
terminée, c’est un travail circulaire et
continu. Dans le but de compléter le rôle
de l’Académie et d’instaurer une relation
plus directe et interactive avec le public,
un onglet sur le site Internet de l’Institut,
« Dire, ne pas dire », a été créé par Yves
Pouliquen. Les mots y sont précisés et
expliqués. Les internautes peuvent y
échanger avec les membres de l’Institut.
Quant au travail traditionnel de la commission du dictionnaire, je me souviens
d’un terme qui pendant trois séances a
tenu en haleine l’auditoire sous la Coupole. Nous évoquions le mot « race ».
Pierre Nora en a exprimé la vision historique que Jean-Denis Bredin a complétée
au regard du droit. François Jacob a développé un point de vue biologique, puis
Jacqueline de Romilly s’est penchée sur la
notion d’étranger. Après l’intervention de
Jean d’Ormesson, la conclusion fut
impartie à Claude Lévi-Strauss dans un
silence affectueux et respectueux. Chacun avait ainsi formalisé les différents
apports dont ce mot a bénéficié et j’avoue
que, pour rien au monde, je n’aurais cédé
ma place à cet instant. Un seul mot peut
engendrer de nombreux allers-retours et
séances de commission.
Il en va comme des chefs-d’œuvre, chaque génération en livre sa lecture. Récemment, lors de la visite du président d’Allemagne, la séance s’est articulée autour du
thème du romantisme décliné sous la
plupart de ses aspects en Allemagne, en
musique, en littérature, en politique.
Doit-on ou non le relier à l’Antiquité ?
Fut-il une lutte contre l’esprit des Lumières ? Tous ces débats sont traduits dans
chaque relecture du dictionnaire. Chaque
mot est donc bien une fenêtre, un roman.
D’ailleurs, si je devais partir sur une île
déserte et ne choisir qu’un livre, j’emporterais un dictionnaire, la matrice de toutes les histoires.
bon usage, abordent la langue comme
un « attrape-tout ». Cette approche est à
l’exact opposé d’une forte et néfaste tradition de l’inspection générale de l’éducation nationale qui veut retirer à la langue sa sensualité, son contexte, détaché
du savoir des parents. On y retrouve une
folle pensée de la Révolution française
qui voulait qu’on « libère » les enfants de
leur famille pour en faire des citoyens.
Dans l’enseignement du français, on a
« technicisé », desséché, disséqué la langue au détriment de la pratique, en privilégiant le commentaire. Alors que l’une
et l’autre sont nécessaires. Quel besoin
avait-on de remplacer le terme sujet-verbe-complément par le mot prédicat ?
Cette posture participe d’un puritanisme
dogmatique et d’une abstraction tant
sociale que politique.
Pour ce qui concerne la réforme de l’orthographe, le redoublement des consonnes ou la mutation d’accents graves en
aigus ne me pose aucun problème, mais il
faut s’accorder sur les règles. Un toilettage
raisonnable peut être bienvenu tant qu’il
n’altère ni le sens ni la grammaire. Par
exemple, le circonflexe peut parfois disparaître s’il n’est pas un vestige balisant le
sens d’un mot. En ancien français la lettre
« s » des mots « teste » ou « hospital » avait
une origine latine. Puis cette lettre a disparu, remplacée par l’accent circonflexe,
L’étendue et la maîtrise du vocabulaire
permettent-elles de policer la pensée,
de favoriser un regard plus affûté,
une compréhension plus aiguë
de ce qui nous entoure ?
Ce n’est pas tant l’étendue du vocabulaire qui nourrit la pensée mais plutôt sa
justesse et, une fois encore, sa précision.
A douze ans, je lisais Victor Hugo et
Alexandre Dumas, à treize, Jean Racine.
Je constatais qu’en peu de mots le théâtre racinien parvenait davantage à
m’émouvoir et à trouver écho en moi.
Ses vers tiennent de la marqueterie. La
place des mots y est primordiale. De
même, Aragon m’a confirmé qu’un mot,
une ponctuation, comme une touche de
couleur ou une note de piano, ne sont
jamais là par hasard. Dire par exemple :
« Au loin, un phare de voiture » est
banal, mais « Un phare, au loin, de voiture », c’est déjà une musique. Ou
« Venez manger les enfants ! » et « Venez
manger, les enfants ! » évoquent deux
« dîners » bien différents.
Nuances et subtilités de langage sontelles finalement notre propre reflet ?
« Les hommes ont inventé la littérature,
mais la littérature le leur a bien rendu »,
écrit Denis de Rougemont. Miroir de
nous-mêmes, les nuances sont notre
invention. Et quand Paul Valéry
demande : « Que serions-nous sans le
secours de ce qui n’existe pas ? », le poète
célèbre l’imaginaire, sans lequel amour,
science, politique ne sont rien. Car,
s’agrégeant de siècle en siècle, les subtili-
« La langue détermine
tout autant un espace
profondément
personnel
qu’un lieu de savoirs,
avec sa rigueur
et sa structure »
tés nous construisent. Chaque terme
appelle ses distinctions. Obstination et
volonté sont frères mais pas jumeaux.
De même l’amour n’est ni l’inclination ni
le penchant… Vladimir Jankélévitch,
dont j’ai suivi l’enseignement, reprenait
dans son cours son Traité des vertus, définissant les notions de courage, d’attention, de fidélité… Puisant dans une sorte
de magma général, le philosophe et musicologue partait de l’origine des mots et
de leurs variantes pour nous dire qui
nous sommes.
J’ai éprouvé la même fascination à la
lecture des premières pages de la Genèse,
pour la logique stupéfiante qu’elles portaient : en nommant, on distingue. En
distinguant, on crée. A partir du flou originel, nommer, c’est créer. Soudain surgit une phrase très simple et si mystérieuse : « Et le verbe s’est fait chair »… J’ai
essayé de la mettre à profit dans ma vie
sentimentale…
Si une langue véhicule une vision
du monde, traduit-elle l’identité
d’un peuple ?
Non seulement elle en dépeint l’identité, mais je pense qu’elle la forge. Une
langue se construit sur un socle, évolue
de rapprochements en règles, intégrant
aussi certaines libertés prises à leur
égard. Le français s’est formé au fil de
près de quatorze siècles, avec une base
latine et nombre d’apports réguliers,
puis au fil du temps tout le monde a
ajouté sa pierre à l’édifice, de François
Villon aux brèves de comptoir, des rois
aux chanteurs, des hauts fonctionnaires
aux écrivains… On dit que Cervantès a
fixé l’espagnol, Dante, l’italien, Luther,
l’allemand, mais le français s’est nourri
de contributions très diverses, notamment grâce à la Pléiade et à Rabelais.
Ainsi, La Fontaine et Racine, qui étaient
cousins, nous offrent une langue qui
tend à l’économie et, avec si peu de mots,
dit l’essentiel. En revanche, Chateaubriand, Hugo et Proust l’inscrivent
dans un flux généreux, expansif,
enthousiaste. Au panthéon des grands
stylistes, c’est-à-dire ceux dont l’expression est la plus riche et dit le plus, je placerais Racine, La Fontaine, Buffon, Stendhal, mais aussi Proust et Céline auxquels
j’ajouterais Marot, Verlaine et Aragon.
Ces grands auteurs illustrent la diversité
de la langue à l’intérieur d’une même
famille de regards. Je crois que la république (au sens latin de res publica, la chose
publique), c’est notre langue, cet usage
que nous avons en commun, en partage,
comme l’a si bien écrit Maurice Druon
dans sa Lettre aux Français sur leur langue et leur âme. A ce titre, les Français ne
sont pas propriétaires de leur langue. En
Suisse, en Belgique, au Québec, en Afrique… les apports de la francophonie la
nourrissent. Cette verbo-diversité, bien à
l’image de la langue et du peuple qui la
parle, dépasse l’idée de nation.
Comme la francophonie, le rap
et le slam participent-ils à
l’enrichissement du français ?
Par la musique et la chanson je me suis
ouvert à la poésie. Rap et slam en sont
des vecteurs évidents. J’ai collaboré avec
joie et fierté au dernier album de Grand
Corps Malade, Il nous restera ça, en écrivant L’Ours blanc. Et je forme également
le projet de travailler avec le rappeur
d’origine malienne Oxmo Puccino, qui
lui-même se définit comme un chansonnier. Dans la chanson comme dans la
poésie, n’oublions pas ce que nous
devons à l’étranger, aux Belges, de Brel à
Stromae, au continent africain, de Léopold Sédar Senghor à Amadou Hampâté
Bâ, aux Ultramarins, d’Aimé Césaire à
Joseph Zobel… Le français se nourrit de
leurs apports. Si la vitalité de la langue
est liée au dynamisme économique, la
francophonie est pour la France une
chance. Le danger réside dans l’effondrement éventuel du système éducatif africain. S’il s’écroule, la francophonie y perdra beaucoup.
La langue française est-elle polluée ?
Comme l’explique le linguiste Bernard
Cerquiglini, on n’a jamais autant parlé
français en France qu’aujourd’hui. Au
moment de la conscription de 1914, une
majorité d’hommes ne se comprenaient
pas. Ce qui me semble plus inquiétant
est le remplacement sans raison d’un
mot français par un terme anglais qui
sonne plus international, voire plus chic
(« smiley » pour « sourire », par exemple).
Contrairement à une vision mercantile,
on ne vient pas à Paris parce que la capitale est internationale mais parce qu’elle
est différente. Or, en utilisant un anglais
de remplacement, en tentant de faire du
différent, on fabrique de l’homogène bas
de gamme. C’est une erreur économique
en même temps qu’une stupidité, une
vulgarité et une paresse. Comme le
disait Segalen : « Le divers décroît. Là est le
grand péril terrestre. » La verbo-diversité
diminue au fur et à mesure que les langues disparaissent. Quant aux Anglais,
ils sont aussi inquiets que nous le sommes car ce qui émerge avec le globish
(anglais global simplifié) n’est qu’un
ersatz de leur langue, peu intelligible, y
compris pour eux.
Textos et courriels sont-ils des signes
d’une nouvelle ère de l’écrit ?
Il y a toutes sortes de modes d’écriture,
du verlan à l’argot, auxquels la collection
des « Petits Guide de la langue française »
consacre plusieurs chapitres. Cela signifie
que la maîtrise de la langue, voire des langues françaises est essentielle. Que les
SMS et courriers électroniques signalent
une permanence de la communication
écrite est indiscutable. Mais quel français
parle-t-on ? Un petit Français sur cinq ne
manie pas correctement la langue en
sixième. Face à cette urgence, l’obligation
de moyens a montré ses limites. J’attends
du prochain gouvernement qu’il ait une
obligation de résultat dans ce domaine. Il
est impensable qu’à 12 ans des enfants
soient exclus de la République. Un cinquième de la population des jeunes, c’est
un immense gâchis et une grande injustice. La cause républicaine est donc avant
tout linguistique. Et n’oublions pas la formule d’Alain Bentolila : « Les mots font
l’économie des poings. »
Quelle menace pourrait peser
sur le français dans le monde,
et comment la contrer ?
Aucune langue n’est à l’abri du préhumain ni du postlangage. Les fake
news, les faits alternatifs en témoignent.
Un président qui communique par
Tweet et pense en 140 signes en est l’indice. Quand on parle n’importe comment, on devient n’importe qui. Pourtant, il suffit d’explorer nos langues pour
s’en préserver, comme on monte au grenier chercher de vieux vêtements
oubliés, comme on se livre enfant à une
chasse au trésor. La langue est notre
patrimoine immatériel, celui que l’on
emporte toujours avec soi. p
propos recueillis
par christophe averty
Parole de
correcteur(s)
L
e Monde et la langue
française : une rencontre
obligée. Le « journal de
référence » se doit d’être (quasi)
irréprochable. Il est écrit dans la
langue de Molière, et la majorité
de ses lecteurs sont citoyens du
pays qui a vu naître Victor Hugo
(quand bien même certains,
ou leurs parents, seraient nés
à Varsovie, à Tunis ou à Erevan…).
Il est lu par des francophones
outre-Quiévrain, à Québec,
à Abidjan ou à Pondichéry.
Et ces lecteurs sont exigeants,
qu’ils soient bardés de diplômes
(certains sont même maîtres
d’école), appartiennent aux
catégories socioprofessionnelles
supérieures (il y a parmi eux
des… agrégés de grammaire) ou
aux milieux culturels (écrivains
ou… intermittents du spectacle).
Le Monde est parcouru avec
attention, scruté, analysé (parfois
avec agacement), commenté,
critiqué (principalement par
des confrères jaloux et quelques
abonnés, attentifs). Les erreurs
factuelles des rédacteurs et
les (rares, forcément rares)
inattentions des correcteurs
sont immanquablement
repérées. La noble « mission »
des correcteurs, bien sûr, c’est
de corriger les fautes. Lesquelles ?
Toutes. L’orthographe et
le vocabulaire, la ponctuation
et la versification, la grammaire
et la syntaxe, le latin et le verlan,
les synecdoques et les
anacoluthes, les proverbes
et les anglicismes, les répliques
de théâtre et la typographie,
les formules de politesse et
les néologismes, les citations
et les règles protocolaires. Et,
comme un fait exprès,
ce sont quelques-uns parmi
les trente sujets de la collection
sur la langue française présentée
ici. Autant dire que l’on se réjouit
des progrès de tous ordres
que vont pouvoir faire les
rédacteurs (forcément distraits)
qui constituent la rédaction
du Monde. Mais pas seulement
eux : les lecteurs ne manqueront
pas d’en faire leur profit, pour
leur propre usage, mais aussi
pour avoir le plaisir de rappeler
à l’ordre ceux d’entre nous
qui n’auraient fait qu’en survoler
le contenu. A bon entendeur… p
lucien jedwab,
ancien chef correcteur
4 | collection langue française
0123
JEUDI 9 MARS 2017
La francophonie
poursuit son odyssée
Globe-trotteur depuis mille ans, le français s’est forgé
au gré de ses périples, instrument de conquête
ou de partage, aimé ou dénigré. Il est aujourd’hui
le troisième idiome le plus appris dans le monde
L
a présence d’une langue hors
de son berceau concrétise la
diffusion d’une culture et de
son influence. Que véhicule
aujourd’hui le français hors
de l’Hexagone ? Tour d’horizon d’une francophilie séculaire.
La langue française est globe-trotteuse.
Depuis près de mille ans, au rythme de
conquêtes et de migrations, elle essaime
hors de ses frontières. En instrument
autoritaire ou bienveillant de sa transmission, missionnaires et colons, émissaires et marchands l’ont établie sur quatre continents. Depuis, elle vit sa vie du
Québec au Benelux, dans trente pays
d’Afrique et d’îles ensoleillées en comptoirs lointains. Parmi les francophones,
des générations d’auteurs, de traducteurs et d’enseignants entretiennent sa
constante exportation, et avec elle, une
vision du monde, une cohorte d’usages
et de savoirs. Mais un étrange paradoxe
veut que, dans l’Hexagone, on serve
moins la langue qu’on ne la dénigre, alors
que, hors de France, l’attitude inverse
prévaut. On la respecte, on l’éprouve,
on la nourrit en la confrontant aux réalités d’autres terres, d’autres vies. L’étranger francophone serait-il davantage à
l’écoute de notre langue, que nous,
autochtones de France ?
Tout commence par un acte de naissance. Celui du français. Les serments de
Strasbourg contiennent déjà tout un
symbole. En 842, deux petits-fils de
Charlemagne – Charles le Chauve et
Louis le Germanique – y scellent leur
alliance contre leur frère Lothaire, pour
se partager l’héritage de leur aïeul. Le
texte juridique, en deux versions, l’une
romanisée, l’autre germanisée, sera
consigné par Nithard, autre descendant
de l’empereur. Par son analyse, le linguiste Alain Rey indique que la langue
romane exprimée dans le célèbre serment est issue d’une sorte de créole
latin (fort dérivé de l’original) et d’une
hybridation de langages. Au fil des siècles, le français poursuivra sa mue tout
en s’expatriant. Des croisades aux victoires de Louis XV, il ira s’installer dans
les cours d’Europe, en levier d’échanges
et de diplomatie, culminant dans l’art
de la conversation. Les encyclopédistes
et la soif de connaissances des Lumières, emmenés par Diderot et D’Alembert, lui donnent un supplément d’âme,
l’instaurant, aux yeux du monde,
comme une langue de savoir, de culture.
De ses périples sur la planète, loin de sa
terre d’origine, un militaire et géographe
trouvera le nom « francophonie ». En 1871,
Onésime Reclus invente le mot. Ce fervent partisan de l’expansion coloniale,
qui déclarait « prenons l’Afrique, laissons
l’Asie », signale que la langue est aussi
l’étendard d’un pouvoir, la trace, l’indice
ou le marqueur d’une domination.
Certains ont vu dans son expansion
passée une forme d’universalité, voire de
supériorité. L’essayiste et pamphlétaire
Rivarol en sera le chantre, au XVIIIe siè-
cle, véhiculant du français une image
glorifiée, propice aux truismes dont se
nourrissent les extrêmes. Cette confusion entre réalité et symbole, teintée
d’accents idéologiques, présupposant la
pseudo-supériorité d’une langue, d’un
peuple ou d’un art participe d’une
incompréhension profonde de son évolution et de son partage. A l’inverse,
d’aucuns voient, dans le français
d’aujourd’hui, les signes patents de son
déclin. D’une exagération à l’autre, chacun fausse la réalité. Ni la vitalité de la
langue ni son partage ne sont pourtant
en cause. Aujourd’hui, on recenserait
quelque 274 millions de locuteurs francophones à travers le monde.
Malgré la prédominance de l’anglais et
du mandarin, en tête des langues les plus
parlées, le français, classé peu ou prou au
7e rang mondial, reste le 3e idiome le plus
appris. Parmi les institutions fortement
impliquées dans sa diffusion figurent
quelque 800 universités, 816 alliances
Les Chinois, lorgnant l’Afrique
occidentale, s’inscrivent
massivement aux cours ouverts
par l’Alliance française
dans leur pays
françaises, 96 instituts français ou
encore l’Organisation internationale de
la francophonie, qui regroupe 84 Etats
membres. Les Chinois, lorgnant l’Afrique
occidentale, s’inscrivent massivement
aux cours récemment ouverts par
l’Alliance française dans leur pays. Même
la révolution numérique ne semble pas
freiner le flux d’échanges de 180 millions
d’internautes.
Discrète mais active, la francophonie
poursuit son odyssée le soir, par exemple
dans les joutes de slam ou le concours
d’éloquence de la Conférence des avocats
du barreau de Paris et de France (ouverts
au public). Ses secrétaires plaideurs,
ambassadeurs de la langue, se rendent
aux cours de justice, de Bruxelles à Montréal, confortant la vigueur de l’art oratoire et de la rhétorique. De même, la
Nuit blanche, si parisienne et décriée à
ses débuts, a depuis longtemps franchi
les frontières de l’Hexagone pour s’immiscer, « en français dans le texte », dans
près de 200 villes étrangères. Et que dire
du tollé que le slogan anglais pour la candidature de Paris aux Jeux olympiques
de 2024 a récemment déclenché ?
Ainsi, maltraitant le français au quotidien, on n’hésite pourtant pas à sortir nos
griffes dès qu’il nous paraît méprisé.
Parlerions-nous la langue unique et complexe de la contradiction et du paradoxe ?
Inspirons-nous des francophones ! p
christophe averty
« L E S P E T I TS G U I D E S
DE LA LANGUE FRANÇAISE »
P R E M I E R S VO LU M E S D E L A C O L L EC T I O N
Pour que notre langue reste un jeu et un plaisir, « Le Monde » et les éditions
Garnier publient une collection consacrée à ses règles, usages et curiosités. Chaque volume, rédigé par un spécialiste, dont Roland Eluerd, Pascale Cheminée, Jean-François Sablayrolles et Jean Pruvost, en détaille les
subtilités, qu’illustrent de nombreux exemples puisés dans la littérature.
1 – « Les Difficultés de l’orthographe »,
volume I, de Roland Eluerd
Orthographe capricieuse, grammaire
absconse : le français est réputé difficile.
Pourtant, toutes ces règles dont on se fait
une montagne peuvent être apprivoisées.
Avec ce petit guide, vous saurez pourquoi
il faut écrire « ils se sont entraidés » mais
« ils se sont succédé » ; et quand il convient
de choisir « fatigant » plutôt que « fatiguant ».
1,90 €, en vente le 9 mars
2 – « Les Difficultés
de l’orthographe », volume 2,
de Roland Eluerd
L’orthographe est une passion
française. Certains la disent trop
compliquée ou élitiste ; d’autres
chantent au contraire ses finesses,
savourent ses bizarreries. L’auteur
en donne toutes les clés. Ainsi, plus
d’hésitation sur la manière d’écrire
« aggraver » ou « gaufre », et plus
de perplexité quant à la distinction
entre un « cuissot » de cerf et un
« cuisseau » de veau. Et on abolira
le règne des fautifs « Mr ». Déjouer
les pièges de la langue française
et connaître son bon usage
est un plaisir !
6,90 €, en vente le 16 mars
3 – « Des mots qui ont fait
souche », de Pascale Cheminée
Une langue, c’est une grammaire,
une orthographe, un usage, mais
ce sont aussi des mots. Connaître
leur histoire et leur étymologie,
c’est voyager dans le temps
et l’espace. C’est aussi revenir
aux sources de notre culture.
L’auteure mène l’enquête et guide
le lecteur dans les méandres
des familles de termes que l’on
appelle « mots héréditaires », dont
les enfants sont parfois surprenants.
6,90 €, en vente le 23 mars
4 – « La Ponctuation »,
de Roland Eluerd
Savoir ponctuer un texte est
un art et une nécessité. Car mettre
ou ne pas mettre tel ou tel signe
a un sens : une virgule mal placée
ou omise peut, par exemple, semer
la confusion (pensez au célèbre :
« venez manger[,] les enfants ! »).
Examinant l’emploi qu’en
ont fait les plus grands écrivains,
l’auteur nous invite à réfléchir
à ce que la ponctuation révèle
de l’individu et de son temps.
6,90 €, en vente le 30 mars
5 – « Rimes et vers français »,
de Sandrine Bédouret-Larraburu
Si chacun connaît un poème,
quelques vers, appris à l’école
ou lus par plaisir, il est plus délicat
de dire ce qu’est la poésie.
Qu’est-ce qu’un vers ?
Que sont les rimes « léonines »
ou « embrassées » ? Comment
distinguer un rondeau, démasquer
un poème en prose ? L’auteure
nous initie aux secrets de cet art
subtil à travers des textes poétiques,
du Moyen Age à nos jours.
6,90 €, en vente le 6 avril
6 – « Ce que nous devons
au latin », d’Olivier Bertrand
Dire que le français est issu
du latin, c’est enfoncer une
porte ouverte. Mais il ne s’agit
pas seulement de parler des
emprunts directs. On découvre
en effet que la grande majorité
de notre lexique est en réalité
l’héritière de deux latins : un latin
parlé, qui a évolué, et un latin
savant. C’est ainsi que « cheval »
et « équestre » sont tous
deux des mots venus du latin.
Mais pas du même latin.
6,90 €, en vente le 13 avril
7 – « Autour du verbe »,
de Roland Eluerd
Le verbe est un mot à part parce
qu’il se conjugue. Il dit l’action
ou l’événement, les situe dans le
temps. Il est aussi indéfectiblement
lié à son sujet. Dans ce volume,
l’auteur analyse et explique l’emploi
des divers modes et temps :
pourquoi « gésir » ne connaît pas
de futur, ce qu’il y a de désespéré
dans le conditionnel passé
ou encore comment démasquer
les ruses du subjonctif
et user à bon escient de l’infinitif.
6,90 €, en vente le 20 avril
8 – « Petit précis de conjugaison »,
de Roland Eluerd
Comment s’écrit « coudre » à la
3e personne du singulier au passé
simple ? Quelle forme prend
« vaincre » à la 1re personne
du singulier au subjonctif présent ?
Ici, on écrit « appelèrent », là, « interpellèrent ». Et « crussions » n’est pas
la même chose que « crûssions ».
Dans ce volume sont rassemblés
des tableaux détaillés présentant les
types de conjugaison que l’on trouve
en français, avec leurs particularités
et leurs difficultés.
6,90 €, en vente le 27 avril
BONNEC
LA CURIOSITÉ EST UN VILAIN DÉFAUT SIDONIE
THOMAS HUGUES
Romain Boé / Abaca press
JEUDI 9 MARS 20H-22H
Comment bien parler le français ?
Avec Erik Orsenna, académicien, écrivain et parrain de la collection
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