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Le Monde 22465 2017

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ARGENT
& PLACEMENTS
MERCREDI 5 AVRIL 2017
73EANNÉE– NO 22465
2,50 €– FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
SPÉCIAL
IMMOBILIER
SUPPLÉMENT
Entretien
Un patron juge
« désastreux » le
programme du FN
L’élection présidentielle française
inquiète l’Union européenne
▶ Officiellement les res-
▶ Le scrutin hexagonal
▶ En Allemagne, même
▶ Le Royaume-Uni, obsédé
ponsables des institutions
européennes n’envisagent
pas la victoire de Le Pen,
pas plus que le « Frexit »
qu’elle pourrait entraîner
est constamment évoqué
à Bruxelles. Il fait naître
chez certains l’espoir d’une
relance européenne dont
Macron serait l’artisan
l’extrême droite hésite à
soutenir la candidate frontiste. Certains membres de
l’AfD jugent son projet économique trop « socialiste »
par les suites du Brexit,
se passionne pour
la promesse de sortie
de l’UE de Marine Le Pen
Jean-Luc Petithuguenin, le
PDG de Paprec, spécialiste
du recyclage des déchets,
a écrit à ses 4 500 salariés
pour « les mettre en garde »
contre le vote Le Pen.
Il explique au « Monde »
le sens de sa démarche
PAGE S 2 - 3
CAHIER ÉCO – PAGE 3
UN ATTENTAT
AU CŒUR
DE SAINTPÉTERSBOURG
SCIENCE
& MÉDECINE
Rome,
éternel chantier
archéologique
▶ L’explosion
dans le métro de la
deuxième ville russe,
qui a fait quatorze
morts, n’a pas encore
été revendiquée
▶ Les services de sécurité du Kirghizistan
affirment avoir identifié le terroriste comme
étant un ressortissant
russe d’origine kirghize
Le chantier de la ligne C du métro de Rome,
à proximité du Colisée, le 15 juillet 2015.
ALBERTO PIZZOLI/AFP
A Rome, impossible de donner
un coup de pioche sans remuer
le passé. Une armée d’archéologues
accompagne chaque projet
d’aménagement. Le chantier de ligne C
du métro, qui devait être achevé
en 2000, est emblématique du poids
de l’héritage sur la ville
jérôme gautheret
rome - correspondant
L
es tombes ont été trouvées à 8 mètres
de profondeur, alors que des ouvriers
travaillaient au chantier de restauration d’un immeuble du quartier de
Trastevere, censé devenir le siège
d’une compagnie d’assurances. Trente-huit
sépultures sans signe distinctif – hormis celles
de deux femmes inhumées avec un anneau en
or –, que le Carbone 14 a permis de dater entre le
milieu du XIVe et le milieu du XVIe siècle. Une
pierre sur laquelle figuraient des inscriptions
hébraïques a dissipé les derniers doutes des
archéologues. Tout concordait, et la découverte
a été rendue publique le 20 mars, au Palazzo
Massimo, siège du Musée national romain : le
site du Campus iudeorum, ancien cimetière
médiéval de la communauté juive, abandonné
à la création du ghetto de Rome, au XVIe siècle,
puis rasé par les papes au XVIIe, au moment de
la construction d’une nouvelle enceinte de la
ville, venait d’être retrouvé.
La nouvelle a été saluée avec enthousiasme
par de nombreux titres de la presse internationale, dont le New York Times, mais elle a été
accueillie en Italie dans une relative discrétion.
Hormis le quotidien romain Il Messaggero,
aucun grand titre n’a consacré un véritable
article à l’information. La force de l’habitude,
sans doute… Il faut dire que les découvertes
archéologiques à Rome sont tout sauf exceptionnelles. Elles rythment depuis des siècles le
quotidien des habitants.
La première de toutes a pris, au fil du temps,
des airs de légende. A la fin du XVe siècle, sur la
colline de l’Oppius, alors plantée de vignes et de
vergers, un jeune homme tombe dans un trou,
et révolutionne, ce faisant, tout l’art occidental.
Il vient en effet d’atterrir dans une cavité ornée
d’étranges peintures, qu’il prend de prime
abord pour une grotte. Bientôt, d’autres salles
enterrées sont découvertes, qui deviennent
vite des curiosités. Toute la ville s’y presse, les
plus grands artistes du temps, de Raphaël à
Michel-Ange, viennent admirer ce décor surnaturel, et s’en inspirent pour des créations qu’on
appellera grottesche (en français « grotesques »). Ces motifs orneront bientôt les plus
riches demeures d’Italie et seront copiés sous
forme d’estampes dans toute l’Europe.
Baclofène :
gare aux
intoxications
Un site exceptionnel
Nul ne savait à l’époque que les Romains
venaient par accident de tomber sur le site de
la Domus aurea, un complexe d’une taille
extraordinaire, construit par Néron après le
grand incendie de Rome, en 64 ap. J.-C., qui
s’étendait sur 80 hectares, et dont la trace avait
été perdue après la chute du dernier empereur
julio-claudien, condamné après sa mort, en 68,
à la damnatio memoriae (littéralement « damnation de la mémoire », une condamnation à
l’oubli). La Domus aurea avait été progressivement démantelée et son lac artificiel asséché
pour la construction d’un amphithéâtre qu’on
appellerait bientôt Colisée, tandis que d’autres
bâtiments furent ensevelis sous les remblais
lors de l’édification des thermes de Trajan, au
début du IIe siècle. C’est là qu’un banal accident
avait fait sortir ce site exceptionnel de l’oubli.
Plus de cinq siècles après cette découverte fortuite, le chantier de fouilles de la demeure de
Néron n’est toujours pas achevé.
Deux études soulignent
les risques de surdose de
ce médicament contre la
dépendance alcoolique.
→ L IR E L A S U ITE PAGE S 4 - 5
LIRE PAGE 2
Une synapse
artificielle
Des électroniciens
français ont créé un
élément-clé des réseaux
neuronaux du futur.
LIRE PAGE 3
Cahier du « Monde » No 22465 daté Mercredi 5 avril 2017 - Ne peut être vendu séparément
▶ A Rome, impossible
de donner un
coup de pioche sans
remuer le passé
▶ Au Musée de
l’Homme, une exposition permet de
passer le racisme
au crible scientifique
PAGE 4
Vladimir Poutine rend
hommage aux victimes
de l’attentat à SaintPétersbourg, le 3 avril.
SUPPLÉMENT
ALEXEI DANICHEV/SPUTNIK/AFP
Cannabis
La campagne
électorale signe
la fin d’un tabou
D’habitude, le sujet est
évoqué par les petits candidats. Cette fois, quatre des
cinq principaux postulants
à l’Elysée veulent faire évoluer la loi de 1970 sur la
consommation de stupéfiants, constatant son inefficacité dans la lutte contre
le cannabis. Seul le FN
prône le statu quo
Cinémathèque
Une rétrospective
Jacques Becker
pour célébrer l’élan
vital du cinéaste
Automobile
Tesla ne fait
toujours pas de
profits mais double
Ford en Bourse
Banque
BNP Paribas
rachète
Compte-Nickel et
ses 540 000 clients
PAGE 1 6
CAHIER ÉCO – PAGE 5
CAHIER ÉCO – PAGE 5
LIRE
L’OBS
LE REGARD DE PLANTU
CARTAS DA GUERRA
UN FILM DE IVO M. FERREIRA
D’APRÈS LE LIVRE
D’ANTÓNIO LOBO ANTUNES
(ÉDITIONS CHRISTIAN BOURGOIS)
PAGES 1 2 - 1 3
1
ÉD ITO R IAL
LES PARADIS
FISCAUX
HORS JEU
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ET CA HI ER ÉCO – P A GE 4
www.histoir e.presse.fr
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Algérie 200 DA, Allemagne 3,00 €, Andorre 3,00 €, Autriche 3,10 €, Belgique 2,70 €, Cameroun 2 100 F CFA, Canada 5,20 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 100 F CFA, Danemark 33 KRD, Espagne 2,90 €, Finlande 4,50 €, Gabon 2 100 F CFA, Grande-Bretagne 2,40 £, Grèce 3,00 €, Guadeloupe-Martinique 2,90 €, Guyane 3,00 €,
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2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
LE SCRUTIN FRANÇAIS VU D’EUROPE
L’élection
présidentielle
fait peur à l’Union
Les institutions européennes
assurent qu’elles ne prévoient
pas de « plan B » en cas de victoire
de Marine Le Pen. Certains rêvent
déjà d’une relance européenne
si Emmanuel Macron l’emportait
bruxelles - bureau européen
P
as de « plan B », ni à Bruxelles,
siège de la Commission et du
Conseil, ni à Francfort, celui de
la Banque centrale. Officiellement, du moins. Les responsables des institutions européennes n’envisagent pas – ne veulent pas envisager ? – une victoire de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, ni ses possibles
conséquences : un « Frexit », la sortie de la
France de l’Union et de la monnaie unique.
Certains, instruits par les récentes leçons
américaine et britannique se veulent toutefois attentifs. « Une telle victoire serait bien
pire que celle de Donald Trump, parce que
le président français dispose de beaucoup
plus de pouvoirs », s’alarme un diplomate
qui, comme beaucoup d’autres, suit de près
cette campagne.
Dans l’entourage du président du Conseil
européen, le Polonais Donald Tusk, on évite
les questions sur ce scénario catastrophe,
alors que les débuts de la discussion sur le
Brexit confirment que celle-ci sera à très haut
risque. « Nous devons défier les populistes, dire
haut et fort qu’ils sont le contraire d’un patriotisme moderne », a affirmé M. Tusk, jeudi
30 mars, à Malte. Les europhobes accréditent
l’idée que l’UE et Bruxelles veulent abolir le
patriotisme, a poursuivi le président, mais
« c’est une vision stupide et dangereuse. Notre
mission devrait être de faire comprendre aux
Européens que c’est exactement le contraire ».
A la Commission, on juge la discussion « peu
glorieuse, peu enrichissante ». Si son prési-
dent, Jean-Claude Juncker, a livré son message
avant la présidentielle autrichienne de
mai 2016 en indiquant qu’il n’« aimait pas »
l’extrême droite, avec laquelle il n’existe « ni
débat ni dialogue possible », disait-il au Monde
(du 21 mai 2016), il devrait, cette fois, s’abstenir
de toute intervention publique. « La campagne semble assez compliquée comme cela »,
ironise un proche du Luxembourgeois. Il a cependant indiqué, par l’intermédiaire de la
presse allemande, il y a quelques semaines,
qu’une éventuelle victoire de la candidate
d’extrême droite, à laquelle il disait ne pas
croire, ne signifierait pas la fin de l’Union. « Le
rôle de la France est central dans la construction européenne et il doit continuer à l’être », at-il par ailleurs précisé à Rome, le 25 mars.
« CE N’EST PLUS IMPENSABLE »
« Après la présidentielle, il y aura des législatives et, après encore, un référendum sur la sortie de l’Union qu’il faudrait gagner », souligne
un conseiller de M. Juncker, qui se veut donc
« réaliste » quant à un éventuel « Frexit ». En
tout cas, les « éléments de langage » sont prêts
à la Commission : une défaite de Marine
Le Pen au second tour, quel que soit son score,
signifiera « 3 pour l’Europe, 0 pour les populistes ». Une allusion à l’échec de Norbert Hofer,
le candidat du FPÖ à la présidentielle autrichienne en 2016, et de Geert Wilders, le dirigeant du Parti pour la liberté, aux législatives
néerlandaises en mars.
Symboliquement, le sommet des VingtSept sur le Brexit – sans le Royaume-Uni donc
–, au cours duquel les capitales devront s’accorder sur une position commune vis-à-vis
JEAN-CLAUDE
JUNCKER A ESTIMÉ
IL Y A PEU QU’UNE
ÉVENTUELLE VICTOIRE
DE MME LE PEN NE
SIGNIFIERAIT PAS
LA FIN DE L’UNION
de Londres, a été programmé pour le 29 avril,
entre les deux tours du scrutin.
« La victoire de Mme Le Pen reste improbable,
voire hautement improbable. Mais n’est plus
impensable. Et étant donné son possible impact, à savoir une remise en cause de la raison
d’être de l’Europe elle-même, mieux vaut donc
la prendre en considération », juge, pour sa
part, le Néerlandais Luuk Van Middelaar, professeur de philosophie politique à l’Université catholique de Louvain. « Je ne pense pas
que le débat sur une victoire du Front national
soit totalement structuré à Bruxelles. Mais il
existe bel et bien, explique Charles de Marcilly,
responsable du bureau bruxellois de la Fondation Robert-Schuman. Ce serait d’ailleurs
une faute de ne pas analyser les conséquences
possibles d’un tel événement. »
Parler du Brexit avant le vote des Britanniques – finalement favorables à la sortie de
leur pays de l’Union – était un tabou dans la
capitale des institutions, même si l’on avait
très tôt commencé à examiner toutes les possibles implications d’une victoire du « Leave ».
Aujourd’hui, l’élection française est constamment évoquée. Elle suscite de nombreuses
réflexions inquiètes sur l’état de la France
mais fait aussi naître, chez les plus optimistes,
L’Allemagne prend au sérieux le risque Le Pen
Angela Merkel s’est dite prête à recevoir tous les candidats français qui en feraient la demande, à l’exception de la présidente du Front national
berlin - correspondant
C’
est un constat que peut
faire tout lecteur de la
presse allemande : depuis plusieurs mois, la campagne
présidentielle française y est suivie de près, et parmi les nombreux
articles qui lui sont consacrés, Marine Le Pen occupe une place considérable. Outre-Rhin, l’hypothèse
d’une victoire de la présidente du
Front national est d’ailleurs envisagée de façon si sérieuse que plusieurs journaux se sont déjà interrogés sur les conséquences d’un
tel scénario, tant sur le plan économique que géopolitique. A l’instar
du quotidien de centre gauche
Süddeutsche Zeitung qui, le 8 mars,
a publié une longue analyse sous
le titre « Le risque Le Pen ».
En Allemagne, dire que la candidate frontiste fait figure de repoussoir relève de l’euphémisme. Pour
Angela Merkel, elle est infréquentable : fin janvier, le porte-parole
de la chancelière a expliqué que
celle-ci était prête à recevoir tous
les candidats à la présidentielle qui
lui en feraient la demande, à l’exception toutefois de la présidente
du FN. Pour le social-démocrate
Martin Schulz, que Mme Le Pen accuse de « persécution judiciaire »
dans l’enquête qui la vise au sujet
des emplois présumés fictifs de
deux de ses proches au Parlement
européen, celle-ci est une adversaire déclarée : le 19 mars, à Berlin,
le président du SPD s’en est pris directement au FN, expliquant que
ce parti défendait des idées « dont
nous savons tous où elles ont mené
notre pays et notre continent ».
Même au sein du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), la figure de la candidate française est controversée.
Plusieurs de ses dirigeants ont
ainsi désapprouvé l’invitation qui
lui a été faite par la porte-parole du
mouvement, Frauke Petry, de
venir participer, fin janvier, à
Coblence (Rhénanie-Palatinat), à
une rencontre des chefs de file de
l’extrême droite européenne, estimant que le FN défendait un programme économique dangereux
car d’inspiration « socialiste ».
Dans une Allemagne qui, par
ailleurs, reste majoritairement attachée à l’Union européenne,
toute une partie de l’AfD hésite à
afficher son soutien à une candidate qui a soutenu le Brexit.
« La “dédiabolisation” qu’a en
partie réussie Marine Le Pen en
France n’existe pas en Allemagne,
où elle reste une figure démoniaque, confirme Claire Demesmay,
responsable du programme
franco-allemand à la DGAP, un
think tank berlinois spécialisé
dans l’étude des relations interna-
tionales. Pour la grande majorité
des Allemands, la présidente du FN
incarne une contre-image de la
France. A leurs yeux, les Français,
malgré leur côté râleur, restent un
peuple fondamentalement ouvert
et proeuropéen. En Allemagne, le
nationalisme de Le Pen fait très
peur, compte tenu de la place particulière qu’occupe cette valeur dans
la culture politique du pays. »
Rassurés par les Pays-Bas
Correspondante à Paris du quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung, Michaela
Wiegel partage ce point de vue.
« J’ai le sentiment que le phénomène Le Pen est pris davantage au
sérieux en Allemagne qu’en
France. La presse allemande s’est
très tôt focalisée sur elle, y voyant
comme le troisième morceau d’un
triptyque dont les deux premiers
seraient le Brexit et l’élection de
Donald Trump aux Etats-Unis »,
explique la journaliste.
Les Allemands plus inquiets car
plus lucides que les Français ?
Michaela Wiegel ne va pas jusque-là. Au contraire. « En Allemagne, le fait de considérer comme
peut-être plus probable qu’en
France une victoire de Le Pen vient
aussi d’une certaine méconnaissance du système électoral français », estime-t-elle. A Berlin, Claire
Demesmay fait la même observation. « Les Allemands ont tendance
à lire les sondages français à partir
de leur propre cadre de référence,
qui est celui d’un scrutin proportionnel à un tour. Quand on voit les
choses ainsi, étant donné que Le
Pen est actuellement donnée en
tête au premier tour, on comprend
pourquoi sa victoire peut sembler
quasiment acquise en Allemagne. »
Le nombre d’articles consacrés à
la possible victoire de Mme Le Pen a
toutefois eu tendance à diminuer
depuis la mi-mars. Le score du populiste xénophobe Geert Wilders,
moins élevé qu’attendu, aux législatives néerlandaises du 15 mars, a
rassuré. Autre explication : la progression dans les sondages d’Emmanuel Macron, qui jouit outreRhin d’une presse très favorable.
« En Allemagne, la percée de Macron a quelque peu atténué la
crainte d’une victoire de Le Pen »,
observe Claire Demesmay. Signe,
parmi d’autres, de cette évolution :
l’entretien accordé par Jérôme
Fourquet, de l’IFOP, au quotidien
berlinois Der Tagesspiegel, dimanche 2 avril, dans lequel le politologue français explique que, compte
tenu du mode de scrutin français,
la « forte dynamique » dont jouit
Marine Le Pen risque de ne pas
« suffire » pour lui permettre de
l’emporter au second tour. p
thomas wieder
international | 3
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Le pays du Brexit se passionne
pour les promesses du « Frexit »
La presse britannique se focalise sur la campagne de Marine Le Pen
et ses conséquences pour l’avenir de l’Union européenne
londres - correspondant
A
Marine Le Pen
en meeting
à Bordeaux,
dimanche 2 avril.
LAURENCE GEAI
POUR « LE MONDE »
l’espoir d’une relance européenne, dont
Emmanuel Macron serait l’animateur.
« Le Pen, c’est la fermeture de la France à ses
voisins et au monde ; Macron, c’est l’ouverture », estime l’eurodéputé social-démocrate
allemand Jo Leinen. Comme d’autres, il rêve
d’un tandem Martin Schulz-Emmanuel
Macron, gage d’une relance du fameux moteur franco-allemand. « La gauche française
est dans un état absolument désastreux et la
culture politique du pays me semble totalement démodée, avec cette gauche et la droite
qu’aucun pont ne relie. La question qui fait
peur à toute l’Europe aujourd’hui est donc de
savoir où s’arrêtera la frustration protestataire », poursuit l’élu du SPD.
« EXPLIQUER AU MIEUX LE DANGER »
« Les Français doivent être conscients de leur
responsabilité, pour eux, pour leur pays et pour
l’Europe », explique un autre eurodéputé allemand, Manfred Weber. Président du groupe
conservateur, le Parti populaire européen, à
Strasbourg, il a regardé attentivement le débat des candidats français le 20 mars et espère
que, comme lui, les téléspectateurs-électeurs
jugeront que « Mme Le Pen a été incapable de
défendre son programme économique protectionniste ». Une bonne partie de la droite
européenne mise donc désormais, elle aussi
(et « faute de mieux », nuance un élu nordique)
sur le chef de file d’En marche !
« Je n’ai jamais vu un tel intérêt chez nos partenaires et, pour certains, une telle inquiétude
avant une élection », explique Nathalie Griesbeck, élue du MoDem et membre de l’Alliance
des libéraux et démocrates. Le chef de son
groupe, l’ancien premier ministre belge Guy
Verhofstadt, est l’un de ceux qui insistent sur
les risques d’une victoire frontiste. « Il faut expliquer au mieux le danger pour la position de
la France, l’euro, la dette, l’épargne des Français », approuve Mme Griesbeck.
D’autres, en revanche, prônent la prudence,
afin d’éviter d’apporter de l’eau au moulin
des populistes. « Il est difficile d’être audible
dans la défense de l’idée européenne lorsqu’un
courant politique tape tous les jours sur
“Bruxelles” dans son ensemble », souligne
M. de Marcilly. Au fil des jours, c’est surtout
« LA QUESTION
AUJOURD’HUI (…)
EST DE SAVOIR
OÙ S’ARRÊTERA
LA FRUSTRATION
PROTESTATAIRE »
ucune visite de Marine Le
Pen n’est programmée au
Royaume-Uni, mais les
médias britanniques ont les yeux
rivés sur elle. Aucun lecteur ou
auditeur attentif du Telegraph ou
de la BBC n’ignore que la mère de
la leader du FN a posé pour Playboy, ni que le doberman de son
père ne supporte pas ses chats.
Jour après jour, chacune de ses déclarations est disséquée sur fond
de reportages sur une France en
détresse, voire en panne. Mais ce
sont surtout ses promesses de
« Frexit » et de retour au franc qui
retiennent l’attention.
Après le Brexit et l’élection de
Donald Trump, l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en
France est couramment présentée comme une sérieuse possibilité au titre d’un « effet domino »
actionné par le nationalisme, la
xénophobie et la peur de la mondialisation. Encore traumatisés
par le choc du Brexit qu’ils
n’avaient pas anticipé, la presse et
de nombreux observateurs ne
veulent pas, cette fois, être pris en
défaut. « Le Pen a plus de chance
que vous ne le pensez, avertit dans
le Financial Times Sudhir Hazareesingh, politologue spécialiste
de la France. L’idée prévalait jusqu’à présent que la France ne pouvait pas élire un président FN. Nous
avons déjà entendu ce genre de
chose chez nous. » De fait, les Britanniques s’intéressent à Marine
Le Pen presque uniquement à travers leur obsession du moment :
le lien avec l’Union européenne.
l’incertitude qui gagne du terrain à Bruxelles.
« Le Pen, ce serait la fin de l’Union, qui survivra
pourtant au Brexit », dit un haut responsable
des institutions. Un autre nuance : « Si elle gagnait, forcément, on serait obligés de travailler
avec elle car comment faire autrement, c’est
quand même la France… »
L’unanimité se fait, en toute hypothèse,
autour de l’idée que le vote des Autrichiens,
des Néerlandais et des Français, sensibles au
message des populistes europhobes, ne
pourra être totalement négligé. « Si l’UE continue d’être identifiée seulement à ce que ces
dirigeants appellent les élites cosmopolites,
elle finira par perdre la bataille », estime
M. Van Middelaar.
Message apparemment compris à la Commission qui, mardi 4 avril, devait débattre
sur deux sujets-clés : la dimension sociale du
projet européen et l’approfondissement de
l’union économique et monétaire. « Il faut
distinguer les populistes qui promettent tout
de ceux qui posent des questions légitimes sur
le fonctionnement de l’Union », soulignait récemment M. Juncker. Son entourage compte
bien, dès lors, insister sur les « bonnes solutions » qu’une Europe redynamisée pourrait
apporter en matière d’emploi, d’énergie ou
d’économie numérique. Le clairon des
populistes aurait-il réveillé Bruxelles, assommée par les diverses crises qu’elle a connues
ces dernières années ? p
jean-pierre stroobants
(avec cécile ducourtieux)
Photos avantageuses
A l’inverse, la presse pro-Brexit,
dominante, n’est pourtant pas
loin de présenter le succès de
Mme Le Pen comme une justification a posteriori du vote des Britanniques. Plus les journaux haïssent l’UE, plus ils accordent de
place à la campagne du FN. La
palme revient au tabloïd Daily
Express qui, quotidiennement, diffuse photos avantageuses et titres
flatteurs pour la candidate d’extrême droite. « Marine Le Pen va
tordre le cou à l’UE qui ne peut survivre au “Frexit” », exultait ce quotidien le 30 mars.
Les autres journaux populaires
entonnent le même credo. Proeuropéen, Emmanuel Macron les intéresse moins. Selon le site américain BuzzFeed, « la presse britannique prête une attention disproportionnée à la candidate de l’extrême
droite ». En trois mois, 602 titres
d’articles lui ont été consacrés, soit
4,5 fois plus que pour Emmanuel
Macron, a recensé BuzzFeed.
Le parallèle avec le Brexit a atteint son comble lorsque Nigel Farage, ancien chef du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni
(UKIP), a interviewé Mme Le Pen à
Paris, le 15 mars, lors de son émission pour la station de radio LBC.
Lui qui refusait de s’allier avec le
FN au Parlement européen en l’accusant d’antisémitisme a diffusé
largement la photo de sa chaleureuse poignée de main avec la dirigeante frontiste. Pour le plus grand
plaisir de son hôte, Marine Le Pen a
assuré que le Royaume-Uni « engrange déjà les bénéfices du Brexit »
et elle a promis d’être une alliée
des Britanniques dans les négociations avec l’UE.
De là à imaginer qu’un succès du
FN à la présidentielle constituerait une « divine surprise » pour
les brexiters, il y a un pas
qu’aucune personnalité politique,
hormis M. Farage, ne franchit publiquement. Theresa May a même
exclu de rencontrer Mme Le Pen.
Pour Charles Bremner, correspondant du Times à Paris, une victoire
de Mme Le Pen est « peu probable ».
Mais, ajoute-t-il, « si elle faisait
mentir les sondages et gagnait,
son arrivée à la présidence pourrait aider la Grande-Bretagne car,
en tant que partisane du Brexit, elle
n’appuierait pas de demandes dures » de l’UE à l’égard de Londres.
Mais d’autres observateurs soulignent qu’une victoire de l’extrême droite produirait d’abord
des effets délétères en France. La
BBC anticipe « une explosion de
violence ». Quant à Robert Tombs,
historien spécialiste de la France,
il prévoit « des grèves et des manifestations violentes de la part de
ceux qui entendraient défendre la
République contre le fascisme ». p
philippe bernard
Les Scandinaves craignent
un « baiser de la mort » pour l’UE
Seule l’extrême droite suédoise apporte son soutien à Marine Le Pen
JO LEINEN
eurodéputé socialdémocrate allemand
Qu’il tétanise ou fascine, le parallèle avec le Brexit est omniprésent. Si cette « candidate fasciste »
devenait présidente, « cela rendrait théorique la question de savoir quel deal [post-Brexit] obtiendrait [Londres], parce que cela déclencherait presque certainement
la désintégration de l’Union européenne », redoute Stephen Bush,
chroniqueur à l’hebdomadaire de
gauche The New Statesman.
malmö (suède) correspondante régionale
L
a presse suédoise en frissonne d’inquiétude depuis
des mois. « Et si Marine Le
Pen devenait la prochaine présidente de la France ? » Le quotidien
Dagens Nyheter évoquait encore
l’hypothèse, dans son édition du
23 mars. Pour illustrer l’article,
une photo de la patronne du Front
national et du leader d’En marche ! : les deux seuls candidats qui
comptent encore, pour les médias
du royaume, dans une campagne
qui laisse les Suédois pantois.
Le maintien de la candidature de
François Fillon est incompréhensible dans un pays où un député
conservateur s’est récemment fait
rappeler à l’ordre pour avoir acheté
du vin et voyagé avec les miles de
sa carte de train délivrée par le Parlement. Le journal Svenska Dagbladet se demandait, début mars,
« ce que les Français avaient bien pu
faire pour mériter de pareils candidats à la présidence ».
Les Suédois, comme leurs voisins scandinaves d’ailleurs, craignent avant tout une victoire de
Marine Le Pen. A ceux qui la comparent au président américain
Donald Trump, le quotidien économique Dagens Industri répond :
« La Française est une politicienne
née (…). Elle sait comment fonctionne le système, que dire et à quel
moment. Contrairement à Trump,
rien n’a lieu par hasard avec
Marine Le Pen, ce qui la rend plus
dangereuse comme présidente. »
Fervents défenseurs du libreéchange et de la mondialisation,
les Suédois s’inquiètent notamment des conséquences économiques de sa politique, ainsi que
de son projet de « Frexit » – le « baiser de la mort » pour l’UE, constate
Dagens Nyheter.
« Leader compétente »
Pour le royaume, dont trois quarts
des exportations visent le marché
européen, les répercussions pourraient être douloureuses, constate Robert Bergqvist, chef économiste de la banque SEB. « Les patrons et les investisseurs nous appellent. Ils veulent connaître les
différences entre les programmes
des deux favoris. On se base sur
une probable victoire de Macron,
mais on ne peut ignorer la possibilité d’un autre scénario. »
Le retour des frontières et la mise
en place d’un protectionnisme
économique affecteraient lourdement les exportations du pays,
souligne Robert Bergqvist. Les
doutes pesant sur la monnaie unique pourraient aussi « conduire à
un afflux de capitaux vers la Suède
et à l’appréciation de la couronne,
réduisant l’inflation déjà faible et
portant un nouveau coup aux exportations », précise l’économiste.
Marine Le Pen dispose cependant d’un allié en Suède. Contrairement aux autres formations populistes d’Europe du Nord, qui refusent d’être associées au FN, les
Démocrates de Suède (SD) espèrent sa victoire. En 2014, l’extrême
droite suédoise avait pourtant
coupé les ponts avec le FN, s’alliant au Parti pour l’indépendance
du Royaume-Uni (UKIP) de Nigel
Farage au Parlement européen.
Le député Mattias Karlsson justifie la prise de distance de son
parti – issu de la mouvance néonazie – par la présence, au sein du
FN, de « phalanges radicales, qui
refusent le jeu démocratique ». Ce
qui ne l’empêche pas de faire
l’éloge de Marine Le Pen, « une leader compétente », et surtout qui
porte des idées communes aux
deux formations : « Le droit à
l’autodétermination des peuples,
le contrôle de l’immigration et des
frontières, le retour de l’ordre… »
Il reconnaît toutefois des divergences. Sur la Russie, par exemple : « Nous sommes beaucoup plus
critiques à l’encontre de Vladimir
Poutine. » Les SD s’opposent aussi
au protectionnisme économique. Mais Mattias Karlsson veut
croire qu’élue présidente, la chef
de file du FN aura à cœur de négocier des accords bilatéraux de
libre-échange avantageux avec
Stockholm. p
anne-françoise hivert
4 | international
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Un attentat terroriste frappe Saint-Pétersbourg
L’explosion dans le métro de la deuxième ville russe, qui a fait quatorze morts, n’a pas encore été revendiquée
saint-pétersbourg (russie) envoyée spéciale
P
LES DATES
29 MARS 2010
Le métro de Moscou est visé par
un double attentat-suicide attribué à deux femmes kamikazes
du Daghestan, faisant 40 morts.
24 JANVIER 2011
Un attentat-suicide à l’aéroport
de Moscou-Domodedovo tue
37 personnes. Il est revendiqué
par le chef de la rébellion
islamiste, le Tchétchène
Dokou Oumarov.
21 OCTOBRE 2013
Une kamikaze originaire
du Daghestan tue 6 personnes
à Volgograd en actionnant
sa ceinture d’explosifs dans
un autobus rempli d’étudiants.
29-30 DÉCEMBRE 2013
Toujours à Volgograd, deux
attentats-suicides à la gare
centrale et dans un trolleybus
font 34 morts.
31 OCTOBRE 2015
Un avion reliant l’Egypte et
la Russie avec 224 personnes
à bord explose au-dessus
du Sinaï, un attentat revendiqué
par l’organisation Etat islamique.
Des victimes
de l’attentat à
la station InstitutTechnologique,
à SaintPetersbourg,
lundi 3 avril. AP
Pétersbourg sur le lieu de rassemblement improvisé à la station
Place-Sennaïa, et Tamara sanglote. « Jamais je n’aurai pensé
qu’une telle chose puisse se produire. » Nikolaï, un grand gaillard,
s’est agenouillé. Il a un peu bu,
comme d’autres.
Une seule explosion
« Aujourd’hui, à 14 h 52, je suis passée devant la station Institut-Technologique et j’ai vu le visage des
gens qui sortaient, la terreur dans
leurs yeux, puis les voitures de
pompiers, les ambulances qui arrivaient, raconte Lena, 27 ans, la
voix étranglée par l’émotion. Plusieurs de mes amis prennent le
métro à cette heure sur cette ligne.
J’ai commencé à écrire tout de
suite à tout le monde et Dieu
merci, aucun n’a été touché. » Le
choc est immense pour les habitants de la deuxième plus grande
ville de Russie. Sur les panneaux
municipaux, le même message
tourne en boucle : « Aujourd’hui,
Saint-Pétersbourg a été touché
par une tragédie… »
La tragédie a eu lieu en plein
centre touristique, non loin du
Théâtre Marinski et de la cathédrale Saint-Isaac, mais pas à une
heure de pointe, lorsque le métro,
fréquenté quotidiennement par
près de 2 millions de personnes,
est saturé. L’explosion s’est produite sous terre, peu après le franchissement du canal Fontanka, et
la rame ne s’est immobilisée
qu’après son arrivée à la station
suivante : « Le conducteur a pris la
bonne décision en n’arrêtant pas le
train, mais en poursuivant sa trajectoire, cela a permis d’évacuer
immédiatement les blessés », a
souligné Svetlana Petrenko,
porte-parole du Comité d’enquête, l’organisme chargé des investigations les plus sensibles en
Russie. Les premières images terrifiantes des portes éventrées du
troisième wagon ont aussitôt circulé. Des hommes et des femmes
étaient allongés sur le quai, en
sang, sous les yeux de passagers
hagards.
A ce moment précis, Andreï
Chourchev était dans la rame en
circulation. « J’ai entendu un bruit
très fort, a-t-il témoigné au journal Boumaga, puis j’ai senti une
brusque poussée et une odeur de
poudre à canon s’est répandue. Les
lumières dans la voiture suivante
se sont éteintes. Le train ne s’est
pas arrêté. Quand nous sommes
Un jeune homme
originaire d’Asie
centrale aurait
été identifié
mais rien,
à ce stade, ne
permet d’étayer
cette piste
arrivés à la gare et qu’il s’est
stoppé, les gens sont sortis par les
fenêtres brisées et le personnel du
métro tirait les blessés. J’ai vu au
moins quatre blessés ou tués. Le
quai était rempli de fumée, les
gens étaient en état de choc. »
Une seule explosion, et non
deux, comme l’ont cru dans un
premier temps les autorités, a dévasté le métro. Moins d’une
heure après, les enquêteurs ont
trouvé dans une autre station
éloignée, Place-Vosstania, un
engin explosif artisanal dissimulé dans un petit extincteur de
fumée. Le dispositif a été désamorcé sans faire de dégâts.
Vladimir Poutine était présent
ce même jour dans la ville et,
pour nombre de personnes qui
se sont recueillies devant la station Place-Sennaïa, il ne pouvait
s’agir d’une coïncidence. Tamara
en est convaincue : « Cette boucherie a été commise parce qu’il
RUSSIE
SaintPétersbourg
e2
Lign
eu de gens franchissent
les portes, et la voix qui
sort du haut-parleur,
indiquant que le métro
fonctionne de nouveau – hormis
la ligne 2 –, paraît plus lugubre
encore sous le porche de la station Place-Sennaïa. D’ici est
partie, à 14 h 40, lundi 3 avril, la
rame qui devait exploser quelques mètres plus loin. Hébétés,
des hommes et des femmes viennent y déposer des fleurs et allumer une bougie. Tard, dans la soirée, le président russe, Vladimir
Poutine, s’incline lui aussi brièvement, un gros bouquet de roses à
la main, devant la station suivante, Institut-Technologique,
où tout s’est arrêté.
Pour la première fois, Saint-Pétersbourg a été la cible d’un attentat sur son sol, qui a fait quatorze morts et une quarantaine
de blessés toujours hospitalisés,
selon le dernier bilan communiqué par le ministère de la santé
russe mardi matin. Quatre personnes seraient dans un état critique. Jamais, jusqu’ici, à la différence d’autres villes russes
comme Moscou, ce haut lieu du
tourisme, ancienne capitale impériale et ville natale de Vladimir
Poutine, n’avait connu pareil
drame. Trois jours de deuil ont
été décrétés. Depuis mardi, le
drapeau est mis en berne dans la
« Venise du Nord ».
Aucune revendication n’avait
encore été émise, mardi matin,
mais selon l’agence Interfax, qui
citait une source proche de l’enquête, il pourrait s’agir d’une action kamikaze. Les investigateurs
s’intéressent à des restes humains retrouvés sur le lieu de l’explosion, et un homme de 23 ans,
originaire d’Asie centrale aurait
été identifié. Les services de sécurité le soupçonnent d’avoir transporté des explosifs dans un sac à
dos. Rien, à ce stade, ne permet
cependant d’étayer cette piste. De
leur côté, les services de sécurité
kirghiz ont évoqué le nom, et l’année de naissance, 1995, d’un ressortissant de cette petite ancienne république soviétique
voisine, qui correspondrait au
profil donné par les Russes.
Il fait déjà nuit et froid à Saint-
Moscou
Forteresse
Pierre-et-Paul
Palais d’hiver
Place-Sennaïa
Intersection de 3 lignes de métro
Golfe
de Finlande
Place-Vosstania
Découverte d’une bombe
désamorcée sur place
a
Nev
Persp
ectiv
e
Ne
vsk
i
Institut-Technologique
SAINTPÉTERSBOURG
2 km
était là. » Très vite, le chef du
Kremlin a présenté ses condoléances aux familles des victimes
en évoquant la piste « avant tout
terroriste ». « Les services de sécurité et les services spéciaux sont
déjà au travail (…) L’enquête va
tout éclairer », a-t-il promis. Mais
il n’a pas dérogé à son emploi du
temps, en recevant longuement,
comme prévu, le président biélorusse, Alexandre Loukachenko,
en visite sur place. Pas un mot de
plus devant la presse à l’issue de
cet entretien. Ce n’est que dans la
soirée que le président russe a
réuni les principaux chefs des
services de sécurité.
Tristesse et colère
Déjà ciblée par l’attentat revendiqué par l’organisation Etat islamique (EI), le 31 octobre 2015, contre un charter russe qui reliait
l’Egypte à Saint-Pétersbourg avec
à son bord 224 passagers et membres d’équipage – soit un mois à
peine après le début de son intervention militaire en Syrie aux côtés de Bachar Al-Assad –, la Russie
redoutait un attentat d’ampleur
sur son territoire. Depuis quelques mois, la présence policière a
ainsi été renforcée dans le métro
de Moscou et les portiques de sécurité à l’entrée des stations se
sont multipliés.
Il y a peu, le Comité national
antiterroriste (NAK) avait diffusé
devant la presse les aveux ou le repentir de jeunes, en majorité issus
d’Asie centrale ou du Caucase, qui
projetaient de commettre des
attentats ou des actions martyres.
Rarissime, cette réunion à laquelle
avait assisté Le Monde s’était conclue par un appel à la « collaboration des médias » pour informer et
« faire de la prévention ».
Lundi soir, parmi la petite foule
rassemblée devant la station
Place-Sennaïa, la tristesse le disputait à la colère. Un peu à l’écart, Sergueï, 34 ans, traducteur littéraire,
exprimait sa pensée dans un français hésitant. « Je ne suis pas conspirationniste mais il faudra qu’un
jour, on nous explique pourquoi depuis que ce régime est au pouvoir,
on nous tue, on nous explose… »
Dans son dos, les panneaux de la
municipalité promettaient que
tout rentrerait dans l’ordre au plus
vite. Hormis la ligne 2, où s’activaient encore des équipes de recherche scientifique, le métro reprenait son rythme et la ville s’empressait de faire disparaître toutes
traces physiques du drame. p
isabelle mandraud
Donald Trump affirme son « soutien total » à Vladimir Poutine
au cours d’un entretien téléphonique,
dans la soirée, le président américain Donald Trump a présenté à son homologue
russe Vladimir Poutine ses condoléances,
après l’attentat qui a frappé, lundi 3 avril, le
métro de Saint-Pétersbourg, selon un
communiqué de la Maison Blanche.
M. Trump, dont les déclarations sur la
Russie sont très scrutées depuis son élection à la présidence, a surtout assuré
M. Poutine du « soutien total du gouvernement américain à la réponse qu’apportera
Moscou à l’attentat meurtrier » et qu’il
aidera « à poursuivre en justice les responsables ». « Le président Trump et le président
Poutine ont convenu que le terrorisme devait être définitivement et rapidement
vaincu », indique encore le communiqué.
Cet attentat, qui n’a pas été revendiqué,
intervient alors que l’organisation Etat islamique avait appelé à frapper la Russie
après son intervention en soutien aux forces de Bachar Al-Assad en Syrie, fin sep-
tembre 2015. Mardi, les autorités russes
ont diffusé l’identité d’un suspect d’origine kirghize, que les services de sécurité
kirghiz ont par la suite identifié comme citoyen russe.
Un « attentat terroriste barbare et lâche »
Dès lundi, les messages de solidarité sont
arrivés du monde entier. La chef de la diplomatie de l’Union européenne, Federica
Mogherini, a envoyé ses condoléances à
« tous les Russes, en particulier ceux qui ont
perdu leurs proches ». A l’unisson de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement, le
président français François Hollande a exprimé sa « solidarité avec le peuple russe »,
tandis que la chancelière allemande Angela Merkel a fait part de son « effroi » face à
cet « acte barbare ». Boris Johnson, ministre britannique des affaires étrangères,
s’est lui aussi dit « horrifié ». Le premier ministre turc, Binali Yildirim, a exprimé ses
condoléances, tout comme le secrétaire
général de l’OTAN, Jens Stoltenberg. Le
Conseil de sécurité des Nations unies a lui
aussi condamné fermement un « attentat
terroriste barbare et lâche ».
Les médias russes ont aussi relevé des
gestes de solidarité avec les victimes – au
moins 14 morts et une quarantaine de
blessés. Des fleurs ont été déposées devant
le consulat russe à New York et dans
d’autres villes. Quelques fleurs et bougies
étaient également visibles devant l’ambassade russe à Kiev, pendant que les services
de sécurité ukrainiens proposaient leur
coopération à leurs homologues russes.
La mairie de Tel-Aviv s’est illuminée
lundi soir aux couleurs du drapeau russe.
Le geste, très apprécié, a aussi provoqué
une certaine amertume sur les réseaux sociaux russes, où des utilisateurs se demandaient pourquoi la tour Eiffel et la porte de
Brandebourg, par exemple, n’étaient pas
elles aussi illuminées. p
service international
international | 5
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
La Chine veut tailler la barbe des Ouïgours
Pékin édicte de nouvelles règles dans le Xinjiang contre le « radicalisme » musulman
pékin - correspondant
L
a Chine a doté la région
autonome ouïgoure du
Xinjiang, aux confins de
l’Asie centrale, d’une nouvelle
panoplie de règles pour combattre le « radicalisme » musulman.
Celles-ci vont de la forme de la
barbe à la désignation de ce qui
est halal. Quinze nouvelles règles
sont entrées en vigueur le
29 mars après leur adoption
par le Comité permanent du
Parlement régional. Elles ciblent
des comportements de « radicalisme » – compris comme un
appel à la discrimination, ou
des conduites la favorisant –
ainsi que « l’apologie de la violence au nom de doctrines religieuses déformées ».
Les quelque 10 millions de
Ouïgours, turcophones et de religion musulmane, vivent mal
l’emprise de l’Etat-parti chinois
et l’afflux de Hans sur leur territoire historique, notamment la
ceinture des oasis au sud du
désert du Taklamakan.
Certaines de ces règles en recoupent d’autres qui existent
déjà et ont par le passé été expérimentées à l’échelle de localités.
Par exemple, dans la région de
Kashgar, des patrouilles de fonctionnaires ouïgours accompagnées de policiers se livrent
déjà régulièrement à des inspections vestimentaires à domicile ou dans la rue. De même,
elles peuvent vérifier le contenu
des bibliothèques, des ordinateurs ou des téléphones porta-
RUSSIE
KAZAKH.
MONGOLIE
Urumqi
XINJIANG
Hotan
CHINE
INDE
CHINE
500 km
bles en quête de tout contenu
jugé « illicite ».
Cette nouvelle législation s’appliquera désormais dans l’ensemble de la région autonome.
La qualification reste floue d’une
barbe « anormalement longue »
ou d’un voile trop couvrant
ou intégral – les veuves ouïgoures en portent un en laine qui recouvre traditionnellement l’ensemble du visage – qui atteste-
raient d’un « comportement radical ». La décision est laissée
à l’appréciation d’un système judiciaire sous contrôle. Une autre
règle désigne également comme
radical le « refus de regarder la télévision d’Etat ou d’écouter la radio d’Etat ». Enfin, ne pas réduire
le champ du halal à la seule nourriture, ou encore s’en servir pour
intervenir dans la vie des gens,
revient à un acte de radicalisme.
Pour les ONG de défense des
droits de l’homme, ces nouvelles
mesures parachèvent un arsenal
qui encadre déjà la pratique de
l’islam et place les Ouïgours sous
surveillance policière permanente. Une nouvelle loi antiterroriste, adoptée début 2016, avait
largement élargi les prérogatives
de la police et des juges.
Cette approche n’est possible
que parce que la Chine évolue
dans un système où elle n’est pas
contrainte par la défense des libertés fondamentales ou de sa
propre Constitution, encore
Un sommet « capital » entre Trump et Xi
Le premier sommet, prévu jeudi 6 avril aux Etats-Unis, entre le
président américain, Donald Trump, et le président chinois,
Xi Jinping, est « d’une importance capitale » pour l’avenir des relations bilatérales, ont convenu les deux pays, après la défiance
affichée par la Maison Blanche. Le conseiller d’Etat chinois Yang
Jiechi, véritable chef de la diplomatie chinoise, s’est entretenu
dimanche au téléphone avec le secrétaire d’Etat américain,
Rex Tillerson, a précisé lundi le ministère des affaires étrangères
chinois. « C’est la priorité des deux pays, c’est d’une importance
capitale pour le développement des relations bilatérales, ainsi que
pour la paix, la stabilité et la prospérité en Asie et dans le monde »,
a martelé M. Yang, selon un communiqué du ministère.
moins au Xinjiang que dans le
reste du pays. « Si refuser de regarder la télévision d’Etat devient
un signe de radicalisme et que le
radicalisme est associé au terrorisme, c’est placer la barre très bas
et risquer d’inclure une très vaste
partie de la population », estime
Nicholas Bequelin, directeur du
département de l’Asie de l’Est à
Amnesty International
Retour de bâton
La tentation de l’islam radical a
certes gagné, ces dernières années, la ceinture des oasis, où des
familles entières sont parties rejoindre le Parti islamique du Turkestan (TIP), la franchise djihadiste ouïgoure affiliée à Al-Qaida,
ou bien l’organisation Etat islamique (EI). Depuis la vague d’attentats kamikazes de 2013 et
2014, le Xinjiang a renoué avec sa
routine d’actes « anticoloniaux »
de plastiquage et de vendetta
contre des intérêts chinois, mais
aussi d’assassinats d’inspiration
djihadiste contre des migrants
hans, sans aller à des attaques terroristes d’ampleur.
Avec le délitement des forces djihadistes sur le théâtre irako-syrien, Pékin craint un retour de bâton. Les autorités sont déterminées à éviter tout incident,
d’autant plus que doit être célébré,
les 14 et 15 mai, le grand projet chinois des nouvelles routes de la
Soie, avec un sommet de chefs
d’Etat du monde entier à Pékin. A
l’automne doit également se tenir
un rendez-vous politique d’importance, le 19e congrès du Parti
Pour les ONG,
ces mesures
parachèvent un
arsenal qui place
les Ouïgours
sous surveillance
policière
permanente
communiste. D’où la montée en
puissance sécuritaire au Xinjiang,
avec la mise en place récemment
d’un « maillage » sécuritaire, sous
forme notamment de postes mobiles de police.
Chen Quanguo, chef du parti
dans la région autonome depuis
août 2016, a fait de la sécurité sa
priorité. Dans un rapport publié
en mars par la Jamestown Foundation, évoquant le Xinjiang
comme « Etat policier en évolution rapide », les chercheurs James Leibold et Adrian Zenz,
spécialistes des politiques ethniques chinoises, détaillent l’augmentation spectaculaire des recrutements dans le domaine de
la sécurité en 2016. Cette approche a pu limiter, écrivent les
auteurs, le nombre d’attaques
identifiées comme telles, mais
elle « crée également une atmosphère d’insécurité en légitimant
des mesures de surveillance
de plus en plus intrusives et
essentiellement concentrées sur
la minorité ouïgoure ». p
brice pedroletti
I RAK
Le gendre de Donald
Trump en visite à Bagdad
Jared Kushner, gendre et
proche collaborateur du
président américain, Donald
Trump, est allé à Bagdad
lundi 3 avril. Il a évoqué avec
le premier ministre, Haïder
Al-Abadi, la lutte contre l’organisation Etat islamique,
que les forces irakiennes tentent de chasser de Mossoul.
M. Kushner, époux d’Ivanka
Trump, fille et conseillère du
président, était notamment
accompagné du général
Joseph Dunford, le plus haut
gradé américain, et d’un
conseiller de la Maison Blanche chargé de la sécurité
et de la lutte contre le terrorisme. Ce déplacement illustre son influence grandissante. – (AFP.)
POLOGN E
Des contrôleurs aériens
russes accusés dans
le crash de Smolensk
Le parquet polonais a déclaré,
lundi 3 avril, qu’il allait inculper des contrôleurs aériens
russes pour avoir « volontairement » provoqué le crash
de Smolensk en 2010, qui
avait fait 96 morts dont le
président, Lech Kaczynski.
Le Kremlin a immédiatement
fait savoir qu’il « ne pouvait
être d’accord » avec une telle
hypothèse. Le gouvernement
du parti nationaliste polonais
Droit et Justice, qui soutient
la version d’un attentat,
mène sa propre enquête sur
cette catastrophe, qui, selon
l’ancien gouvernement libéral dirigé par Donald Tusk,
l’actuel président du Conseil
européen, était due à des
erreurs humaines et aux
conditions météo. – (AFP.)
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6 | international & planète
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Colombie : le drame de Mocoa ravive les rivalités
La gestion de la catastrophe du 1er avril par le président Juan Manuel Santos fait l’objet de vives critiques
bogota - correspondante
L
e bilan humain de la coulée de boue qui a dévasté,
samedi 1er avril, la ville
colombienne de Mocoa,
dans le sud du pays, continue de
s’alourdir. Lundi, les chiffres officiels faisaient état de 262 morts,
dont 43 enfants. Plus de 200 personnes sont encore portées disparues, et l’espoir de les retrouver
vivantes s’amenuise. Militaires
et secouristes s’occupent désormais des survivants. Ingénieurs
et ouvriers travaillent à la reconstruction du système d’adduction
d’eau et du réseau électrique,
alors que démarre une campagne
de vaccination.
Lundi, après avoir déclaré « l’état
d’urgence économique, sociale et
écologique » dans toute la région,
le président Juan Manuel Santos
est retourné pour la troisième fois
sur la zone du sinistre. La veille, à
la télévision, le chef de l’Etat s’est
engagé à « reconstruire Mocoa et
lui rendre son futur ». Mais, crédité
de moins de 20 % d’opinions favorables dans les sondages, il est la
cible de critiques sur les réseaux
sociaux. « L’argent des donations
va-t-il finir dans la poche des politiciens corrompus ? », interroge un
internaute sceptique. « De l’argent
pour Mocoa, pas pour la guérilla »,
écrit un autre.
La politique de paix engagée
par M. Santos avec les guérilleros
des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) s’invite
dans le drame. En voie de démobilisation, l’organisation armée
a proposé d’envoyer à Mocoa
400 guérilleros cantonnés dans
la région pour aider aux secours
et à la reconstruction. Depuis fin
janvier, les quelque 7 000 combattants des FARC sont regroupés
dans 28 zones sur l’ensemble du
pays. Le président s’est abstenu
de répondre à la proposition des
chefs guérilleros.
Samedi, un sénateur du Centre
démocratique (CD), le parti de
l’ex-président Alvaro Uribe très
opposé au processus de paix,
avait soulevé un tollé en déclarant
« détenir des informations » prouvant que la coulée de boue avait
été causée par des explosifs laissés par les FARC. Il s’est rétracté
ensuite. Les « uribistes » ont aussi
été critiqués pour avoir maintenu
samedi matin une manifestation
contre le gouvernement de
M. Santos, à l’heure ou le pays
prenait conscience de l’ampleur
de la catastrophe. M. Uribe a depuis pris la tête d’une « donation
marathon » à travers tout le pays.
Sols fragilisés
Généreuses ou calculées, les initiatives se multiplient. L’entreprise de boisson Postobon propose aux consommateurs d’acheter de l’eau sur Internet pour l’envoyer aux sinistrés. Les grandes
compagnies de téléphone ont
crédité de 10 000 pesos (3 euros)
toutes les lignes de téléphones
portables de la municipalité de
Mocoa. Des blogs d’information
ont surgi, notamment pour faire
circuler les listes des enfants qui
cherchent leurs parents.
La tragédie aurait-elle pu être
évitée ? Les coulées de boue meurtrières sont généralement issues
d’une combinaison de facteurs :
planification urbaine défaillante,
sols fragilisés par la déforestation,
précipitations extrêmes. Selon
l’Institut d’hydrologie, de météorologie et d’études environnementales de Colombie (Ideam),
plus de 500 municipalités sont
actuellement confrontées à des
A Mocoa, dans le sud de la Colombie, le 2 avril. FERNANDO VERGARA/AP
risques, 182 d’entre elles étant classées en alerte rouge. Selon l’Ideam,
le mois de mars a été le plus pluvieux depuis six ans, des circonstances comparables au Pérou
voisin où des pluies diluviennes
ont entraîné, dans les deux dernières semaines de mars, des glissements de terrain responsables
de près de 80 morts.
Au Pérou, les autorités ont attribué cette situation exceptionnelle
à un « El Niño côtier », déclinaison
locale du phénomène El Niño. Celui-ci, qui intervient tous les trois à
sept ans, est en effet réputé accroître les risques de précipitations
intenses dans la région. « Cependant, nous ne sommes plus
dans des conditions El Niño, corrige le climatologue Eric Guilyardi
(CNRS, université de Reading,
Royaume-Uni). Le Niño 2015-2016
a culminé voilà plus d’un an et
Lenin Voltaire Moreno, un président
équatorien ouvert au dialogue
quito - envoyée spéciale
I
l a 64 ans, une chaise roulante
et un drôle de prénom. Il a été
élu président de l’Equateur
dimanche 2 avril, au second tour
du scrutin. Le 24 mai, Lenin (prononcer Lénine) Voltaire Moreno
prendra la succession du charismatique Rafael Correa. Vice-président de celui-ci de 2007 à 2013,
M. Moreno a promis de « construire sur ce qui a été construit ». Il
va poursuivre « et améliorer » la
révolution citoyenne engagée par
son prédécesseur.
En dix ans de pouvoir, M. Correa
a transformé son pays. Il lui a
rendu la stabilité politique. Il a
modernisé l’administration publique, la fiscalité et les infrastructures. Il a réduit la pauvreté.
Mais ses adversaires, à droite
comme à gauche, dénoncent ses
déviances autoritaires et populistes. Et s’agacent de son arrogance.
« Très ponctuel »
Lenin Moreno, lui, est un homme
affable. Toujours de bonne humeur « en public comme en privé »,
précisent ses proches collaborateurs. Sa chef de campagne, l’exministre des relations extérieures
Maria Fernanda Espinosa, le dit
« exigeant mais ouvert à la critique,
attentif aux autres, très ponctuel »
– qualité rare en Amérique latine.
Au soir de la victoire, M. Moreno
a tendu la main « à tous les Equatoriens ». « Nous devons ramener
à nous ceux qui se sont éloignés »,
a poursuivi M. Moreno, en citant
nommément les écologistes, les
indigènes, les professeurs. Tous
ont été vilipendés par Rafael
Correa, comme l’ont été les nantis,
les journalistes, les multinationales, les Américains, les défenseurs
des droits de l’homme et tous les
adversaires du pouvoir en place.
A la question de savoir si la main
tendue incluait son adversaire, le
banquier libéral Guillermo Lasso,
qui n’a pas reconnu les résultats
du scrutin présidentiel, M. Moreno a répondu : « Je suis chrétien
et je crois aux vertus du dialogue. »
Personne ne doute que M. Moreno va imposer un style de gouvernement plus conciliant que
celui de son prédécesseur.
Le nouveau président a grandi
dans le Sud amazonien du pays.
Ses parents, instituteurs, le déclarent sous le nom de « Lenin Boltaire » (en espagnol, « b » et « v »
se prononcent de la même manière). M. Moreno a fait corriger, il
y a peu, l’erreur d’orthographe de
son acte de naissance.
Etudiant à Quito, Lenin « Boltaire » touche à la médecine et à la
psychologie avant d’obtenir un
diplôme en administration publique. Et de s’engager dans le secteur privé. Il monte une agence de
tourisme. En 1998, sa vie bascule.
Victime d’une agression en pleine
rue, il prend une balle dans le dos
et devient paraplégique. Pendant
des mois, la douleur est incessante. M. Moreno fait de l’humour une thérapie et une philosophie de vie. Il devient « motivateur professionnel » – coach,
dirait-on aujourd’hui –, donne
« Il n’est pas fait
pour ce poste,
il n’a pas d’idées.
C’est l’équipe
de Correa
qui va continuer
à gouverner »
JORGE LEON
politologue
des conférences et publie des livres aux titres évocateurs : « Etre
heureux est facile et amusant »,
« Ne soyez pas malade, riez » ou
encore « Les Meilleures Blagues
du monde ». Sa femme, ses trois
filles et, aujourd’hui, ses petitsenfants sont « son soutien le plus
précieux », explique-t-il.
« De la compassion »
Quand Rafael Correa lui propose
la vice-présidence de la République, Lenin Moreno est un inconnu. « En termes de marketing,
l’idée était d’inspirer aux électeurs
de la compassion », raconte le politologue Jorge Leon. Une fois au
pouvoir, M. Moreno se consacre
aux handicapés, « la minorité la
plus oubliée ». Sa politique lui vaudra de devenir plus populaire que
Rafael Correa. Et d’être nommé, à
la fin de son mandat, envoyé spécial pour le handicap et la mobilité par le secrétaire général des
Nations unies, Ban Ki-moon.
M. Moreno part vivre à Genève.
S’il dément avoir des ambitions
avril 1925. Ces manifestations
locales le long des côtes occidentales de l’Amérique centrale
avaient alors précédé de plusieurs mois l’irruption d’un véritable El Niño. Celui-ci va-t-il
se développer dans les prochains
mois ? « Certains modèles le
suggèrent », dit-on à l’OMM. p
marie delcas et
stéphane foucart
(à paris)
M. Trump affiche son
entente avec M. Al-Sissi
Les deux hommes ont réaffirmé leur volonté
de lutter contre le radicalisme islamique
Handicapé, le successeur de Rafael Correa pratique l’humour comme philosophie de vie
PROFIL
nous sommes revenus à une situation neutre. Mais il est vrai qu’on
constate une accumulation d’eaux
chaudes le long des côtes de ces
pays, qui évoque les manifestations d’un Niño, bien que celui-ci
soit absent… »
Une situation très rare, selon
l’Organisation météorologique
mondiale (OMM), le dernier
épisode analogue remontant à
près d’un siècle, entre février et
politiques, il finit par déposer sa
candidature en octobre 2016.
L’opposition soupçonne une
manœuvre politique de Rafael
Correa. « M. Moreno ne va pas finir
son mandat. Dans six mois, il
donne sa démission. C’est Jorge
Glas, l’actuel vice-président et
homme de confiance de Correa,
qui va prendre sa place », expliquent les partisans de Guillermo
Lasso. Associé à plusieurs scandales de népotisme et de corruption,
M. Glas, 47 ans, est peu apprécié
des électeurs.
Selon Jorge Leon, Lenin Moreno
n’a pas « l’étoffe d’un président ».
« Il n’est pas fait pour ce poste. Il n’a
pas d’idées sur la politique, l’Etat,
la société ou l’économie, explique
le chercheur. C’est pour cela qu’il a
refusé un débat télévisé avec
Lasso. » M. Moreno en avait accepté le principe avant de faire
marche arrière. « C’est l’équipe de
Correa qui va continuer à gouverner. Et Glas qui va prendre sa
place », prédit M. Leon.
L’opposition propage des rumeurs sur l’état de santé de Lenin
Moreno. Mme Espinosa les dément.
« Au cours de la campagne, Lenin
Moreno a multiplié les déplacements et les réunions sans jamais
se plaindre. En fin de journée, c’est
moi qui étais épuisée », ironise-telle. Et de rappeler que Franklin D.
Roosevelt a lui aussi gouverné en
chaise roulante. Dimanche soir
sur l’estrade de la victoire, M. Moreno arborait un sourire rayonnant. Le pouvoir serait-il, comme
l’humour, une thérapie ? p
m. ds
washington - correspondant
D
onald Trump a offert à
son homologue égyptien
Abdel Fattah Al-Sissi,
lundi 3 avril, ce que son prédécesseur, Barack Obama, lui avait refusé. Ce dernier n’avait en effet jamais invité à la Maison Blanche
le militaire arrivé au pouvoir à
la suite d’un coup d’Etat dirigé
contre le président islamiste
Mohamed Morsi. Les deux dirigeants ont pu faire assaut de compliments dans le bureau Ovale,
pendant un bref échange devant
les médias, sans conférence de
presse en bonne et due forme.
Les deux hommes ont mentionné leur cause commune : la
lutte contre le radicalisme islamique. Cette priorité s’est imposée
sur toutes les autres, notamment
les questions liées aux droits de
l’homme, dans une Egypte où la
contestation, d’où qu’elle vienne,
est sévèrement réprimée.
« Travail fantastique »
« Les droits de l’homme sont toujours un sujet de préoccupation
pour les Etats-Unis », avaient assuré vendredi des conseillers de
l’administration américaine, ajoutant cependant que « notre approche consiste à traiter ces types de
problèmes sensibles de manière
privée et plus discrète ». De fait,
M. Trump ne les a pas mentionnés devant la presse. « Je veux que
tout le monde sache que nous
sommes clairement derrière le président Sissi », a-t-il assuré, louant
« le travail fantastique » effectué
par son visiteur en Egypte. En retour, le président égyptien a fait
part de son « admiration » pour
son homologue.
La prise en compte de la nécessité de la lutte contre ce radicalisme islamique avait déjà contraint l’administration Obama à
reprendre sa coopération militaire
après un gel consécutif au coup
d’Etat. S’il peut espérer conserver
le soutien financier américain à la
suite de sa visite à Washington,
alors que M. Trump souhaite des
coupes drastiques dans l’aide extérieure, surtout civile, M. Sissi n’a
pourtant pas grand-chose à offrir
en échange, selon Robert Satloff, le
directeur du Washington Institute
for Near East Policy.
L’Egypte est sortie affaiblie de
son épreuve de force avec les Frères musulmans et ne peut guère
appuyer les Etats-Unis hors de ses
frontières, pour lutter contre l’organisation Etat islamique, ou bien
pour contenir les prétentions régionales de l’Iran, rappelle M. Satloff. Son influence sur le camp palestinien reste relative, alors que
M. Trump aimerait être l’homme
de la paix israélo-palestinienne.
De son côté, l’administration
Trump semble faire machine arrière sur la tentation qui lui était
prêtée d’inscrire les Frères musulmans sur la liste noire américaine
des organisations terroristes. En
amont de la visite, les conseillers
du président avaient indiqué que
ce dernier souhaitait recueillir
l’avis égyptien, écartant toute
annonce prochaine. p
gilles paris
8|
FRANCE
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
ENQUÊTE ÉLECTORALE FRANÇAISE 2017
Présidentielle : des électeurs toujours indécis
A trois semaines du premier tour, un tiers des personnes sondées ne sont pas certaines d’aller voter le 23 avril
ANALYSE
S
eulement deux tiers des
Français se disent tout à
fait certains d’aller voter
le 23 avril. Ce degré d’indécision reste le fait dominant de
l’enquête électorale du Centre de
recherches de Sciences Po (Cevipof), réalisée par Ipsos-Sopra Steria du 31 mars au 2 avril, en partenariat avec la Fondation JeanJaurès et Le Monde.
A 66 %, le pourcentage – qui
tombe à 58 % chez les moins de
35 ans – n’a pas varié depuis la
précédente vague des 14 et
15 mars. Si l’intérêt des électeurs
ne faiblit pas (79 % se disent intéressés, un niveau quasiment stable depuis plus de trois mois),
cette forte hésitation, et les répercussions qu’elle peut avoir sur le
degré d’abstention, doit inciter
plus que jamais à la prudence.
La plupart des quelques enseignements et données qui suivent
ne concernent, sur un vaste
échantillon total de 14 300 personnes interrogées, « que » les
9 460 qui se sont dit certaines
d’aller voter. Ils n’ont, rappelons-le, aucune valeur prédictive.
La sûreté du choix progresse
Dans ce sous-échantillon des
« certains d’aller voter », 64 % affirment que leur choix est définitif, soit une progression de
5 points par rapport à la précédente vague. Cette sûreté de choix
reste nettement plus élevée (82 %,
+ 4 points) chez les électeurs
ayant l’intention de voter pour
Marine Le Pen (Front national).
François Fillon (Les Républicains)
consolide son socle (75 %, + 7). En
raison de l’impact probable des
sondages sur le vote dit « utile »,
Emmanuel Macron enregistre
une forte progression (61 %, + 9).
Suivent Jean-Luc Mélenchon
(60 %, inchangé) et Benoît
Hamon (52 %, + 5).
Percée de Jean-Luc Mélenchon
Le candidat de La France insoumise enregistre, et de loin, la plus
forte progression dans cette enquête. Jean-Luc Mélenchon y est
crédité de 15 % d’intentions de
vote, soit 3,5 points de mieux que
lors de la précédente vague. Cette
percée s’explique à la fois par des
transferts de vote entre candidats (pour 3 points) et par une
mobilisation d’électeurs qui
n’étaient pas certains d’aller
Mélenchon monte, Hamon dévisse, Le Pen et Macron se maintiennent
Intentions de vote au premier tour
Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, quel serait le candidat pour lequel il y aurait le plus de chances que vous votiez ?
EN % DES PERSONNES CERTAINES D’ALLER VOTER ET EXPRIMANT UNE INTENTION DE VOTE (ÉVOLUTION PAR RAPPORT À LA VAGUE DU 14-15 MARS, EN POINTS)
25 % (– 1)
25 % (– 2)
39 %
18 %
Votre choix de vote...
Indécision
du vote
... peut encore changer
... est définitif
17,5 % (=)
61 %
15 % (+ 3,5)
82 %
48 %
25 %
40 %
52 %
75 %
10 % (– 2,5)
63 %
60 %
50 %
62 %
38 %
72 %
37 %
**
4 % (+ 0,5)
50 %
38 %
1 % (=)
1 % (+ 0,5)
NATHALIE
ARTHAUD
PHILIPPE
POUTOU
62 %
28 %
1 % (*)
JEAN-LUC
MÉLENCHON
BENOÎT
HAMON
EMMANUEL
MACRON
JEAN
LASSALLE
FRANÇOIS
FILLON
MARINE
LE PEN
NICOLAS
DUPONT-AIGNAN
< 0,5 % (=)
0,5 % (=)
JACQUES
CHEMINADE
FRANÇOIS
ASSELINEAU
* Candidature non testée lors de la dernière vague ** Non disponible
SOURCE : CEVIPOF, IPSOS SOPRA STERIA, LA FONDATION
JEAN-JAURÈS ET LE MONDE
INFOGRAPHIE LE MONDE
Echantillon de
14 300 personnes inscrites
sur les listes électorales,
constituant un échantillon
national représentatif de la
population française âgée
de 18 ans et plus dont
9 460 personnes certaines
d’aller voter à la présidentielle.
Sondage effectué du 31 mars
au 2 avril.
Hypothèse Macron face à Le Pen
Intentions de vote au second tour
(20 % des personnes certaines d’aller voter n’ont pas exprimé d’intention de vote)
Si le second tour de l’élection présidentielle
avait lieu dimanche prochain, quel serait
le candidat pour lequel il y aurait le plus
de chances que vous votiez ?
EN % DES PERSONNES CERTAINES D’ALLER VOTER
ET EXPRIMANT UNE INTENTION DE VOTE
voter (pour 0,5 point). S’agissant
des transferts, ils s’effectuent au
détriment de Benoît Hamon
(pour 1,5 point), d’Emmanuel
Macron (1 point) et de Marine Le Pen (0,5 point).
Dans le match à gauche en vue
d’une possible recomposition de
ce camp, Jean-Luc Mélenchon
creuse l’écart avec le candidat
socialiste. Benoît Hamon n’est
plus crédité que de 10 % d’intentions de vote, en baisse de
2,5 points par rapport à la mimars. Jean-Luc Mélenchon est
également le candidat dont
l’image a le plus fortement progressé : 23 % (+ 6 points) disent
apprécier sa personnalité.
61 % Macron
Macron-Le Pen restent en tête
En dépit d’une légère baisse des
deux protagonistes, cette nouvelle vague dessine toujours, à ce
stade, un duel entre le leader d’En
marche ! et la candidate d’extrême
droite. Ils sont ici ex aequo, crédités chacun de 25 % d’intentions de
vote. M. Fillon est en troisième position à 17,5 % (inchangé). Mme Le
Pen est en baisse de deux points
par rapport à la mi-mars, tandis
que M. Macron perd un point.
Contrepartie du vote « utile » en
sa faveur, Emmanuel Macron est,
parmi les « principaux » candidats, celui qui enregistre le plus
faible taux de vote « par adhésion » : 48 % (52 % « par défaut »),
39 % Le Pen
Macron est,
parmi les
« principaux »
candidats, celui
qui enregistre
le plus faible
taux de vote
« par adhésion »
contre 61 % à Marine Le Pen, 69 %
à Jean-Luc Mélenchon, 71 % à
Benoît Hamon et 72 % à François
Fillon. Dans l’hypothèse d’un
second tour entre M. Macron et
Mme Le Pen, le rapport des forces
est inchangé : le premier est crédité de 61 % d’intentions de vote,
contre 39 % en faveur de la présidente du Front national.
Les « petits » candidats loin
derrière Crédité de 4 % d’intentions de vote (+ 0,5 point), Nicolas
Dupont-Aignan est en tête du peloton de queue. Aucun autre
ne dépasse 1 % : ce score est celui
de Nathalie Arthaud, Philippe
Poutou et Jean Lassalle. François
Asselineau et Jacques Cheminade
ferment la marche, avec 0,5 %.
Une demande contrainte par
l’offre électorale Interrogés sur
« les qualités les plus importantes pour un président de la République », les Français qui ont répondu à cette enquête ont cité en
premier lieu « la compétence »
(53 %), devant « l’honnêteté »
(35 %). Tenant compte, sans
doute, des démêlés de leur candidat avec la justice, les électeurs de
droite sont 70 % à invoquer la
compétence, et seulement 17 %
l’honnêteté.
Dans un bel ensemble, cette fois,
73 % des personnes interrogées
jugent que le débat politique est
« plutôt en train de s’appauvrir ».
Léger mieux sur ce point : ils
étaient 78 % début mars. p
jean-baptiste de montvalon
Comment le Front national est-il sondé aujourd’hui ?
Benoît HAMON
Invité de
Mercredi 5 avril à 20h30
Emission politique présentée par Frédéric HAZIZA
Avec :
Françoise FRESSOZ, Frédéric DUMOULIN et Yaël GOOSZ
sur le canal 13 de la TNT, le câble, le satellite, l’ADSL, la téléphonie mobile, sur iPhone
et iPad. En vidéo à la demande sur www.lcpan.fr et sur Free TV Replay.
www.lcpan.fr
en france comme à l’étranger, nombre d’observateurs affirment que la candidate du FN, Marine Le Pen, serait sous-estimée dans les enquêtes d’opinion. Ces personnes se fonderaient sur une intuition ou
des croyances non démontrées davantage
que sur une argumentation étayée. Ce discours, qui prend son origine dans le « péché
originel » du 21 avril 2002 et qui mélange la
victoire de Donald Trump et du Brexit avec
l’élection présidentielle française, imprègne les esprits et les commentaires.
Que dire, dans ces conditions, de la mesure du FN ? D’abord qu’il est arrivé aux
instituts de sondage tout autant de le sousestimer que de le surestimer – et dans la
plupart des cas, de l’évaluer correctement.
Lors des élections régionales de 2015, le
parti d’extrême droite a été surestimé de
deux à trois points, tout comme, en 2007, à
l’occasion du face-à-face entre Jean-Marie
Le Pen et Nicolas Sarkozy. Lors des européennes de 2014, en revanche, sa mesure a
été très correcte.
Ensuite, le niveau actuel de Marine Le
Pen constitue déjà une très grande perfor-
mance : 25 % ou 26 % d’intentions de vote,
c’est sept ou huit points de plus que le
score de 2012 (18 %). Dans une élection où
l’abstention s’établirait à 30 % environ, cela
signifierait plus de 7 millions de suffrages,
contre les 6 millions obtenus en 2012 ou
lors des régionales de 2015. Soit une progression de plus de 20 %.
Peu de risques d’insincérité
Si Marine Le Pen fait mieux encore le
23 avril, c’est que d’autres candidats auront
baissé, alors que François Fillon ou Nicolas
Dupont-Aignan sont à des niveaux faibles
– respectivement 18 % et 4 % – et pourraient plutôt progresser. Rien n’est impossible mais la tâche, on le voit, est ardue.
Enfin, les enquêtes électorales sont
aujourd’hui réalisées en ligne par questionnaires autoadministrés. Il n’y a pas d’enquêteurs posant des intentions de vote et
donc peu de risques d’insincérité : on peut
mentir à quelqu’un si l’on n’assume pas
son vote FN, on ne voit pas pourquoi on le
ferait face à un ordinateur ou une tablette.
Quand on demande aujourd’hui aux inter-
viewés leur vote lors de la dernière élection
présidentielle, on retrouve assez exactement le résultat de 2012 pour chaque candidat. Cela témoigne d’une meilleure représentativité politique des échantillons en ligne que par téléphone.
Si des biais restent possibles dans les enquêtes par sondage, c’est l’histoire de notre
métier que de les corriger. Mais si biais il y
a, ils ne portent pas forcément que sur le
FN. A ce jour, lors des élections nationales
et dans la limite des marges d’erreurs, les
enquêtes par sondage ont plutôt bien fonctionné et la récente prévision du vote populiste aux Pays-Bas a été excellente.
La fluidité électorale accrue, l’abstention
potentiellement forte, le désir profond des
Français de changer la donne, les événements imprévisibles de campagne, imposent néanmoins d’être rigoureux et de suivre le film jusqu’au bout. Mais on ne peut
affirmer de manière péremptoire que le
FN, à trois semaines du premier tour, serait
sous-estimé. p
brice teinturier (directeur général
délégué d’ipsos france)
france | 9
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Les sympathisants socialistes se sont dispersés
Les électeurs revendiqués n’ont pas disparu, mais ils ne votent plus en majorité pour le PS
E
t si nous changions d’angle d’analyse ? Depuis des
semaines, et davantage
encore depuis que JeanYves Le Drian puis Manuel Valls
ont apporté leur soutien à Emmanuel Macron, nous concentrons
notre attention sur les fissures
qui ébranlent l’édifice socialiste
en son sommet. Ce faisant, nous
ne voyons pas les failles qui traversent la base socialiste. Or,
au risque du paradoxe, ce qui devrait frapper les observateurs,
c’est que le sommet résiste moins
mal que la base. Le panel électoral
réalisé par Ipsos-Sopra Steria
pour le Cevipof, Le Monde et la
Fondation Jean-Jaurès permet, en
effet, à la fois de mesurer le problème de Benoît Hamon et d’en
comprendre les causes, pour peu
que l’on analyse dans le détail les
réponses des 1 500 sympathisants
socialistes.
Premier enseignement, et peutêtre première surprise, le problème n’est pas du tout que les socialistes ont disparu. A moins
d’un mois de l’élection présidentielle, 14 % des Français déclarent
que le parti « dont ils se sentent le
plus proche ou le moins éloigné »
est le Parti socialiste. C’est peu,
c’est 10 points en dessous de 2012,
mais le Parti socialiste se situe
ainsi au niveau des plus grands
partis, 1 point derrière le Front national et 2,5 points derrière Les Républicains, très loin devant l’ensemble constitué par le Parti communiste français et le Front de
gauche ou devant le mouvement
naissant En marche ! De surcroît,
depuis que le panel du Cevipof a
été lancé en novembre 2015, et en
dépit de la création d’En marche !
en avril 2016, le pourcentage de
sympathisants socialistes n’a plus
guère bougé.
Cohérence idéologique
Le problème, alors, est simple à
résumer : les sympathisants
socialistes ne sont pas majoritairement des électeurs socialistes.
Si les sympathisants socialistes
votaient pour leur candidat dans
les mêmes proportions que ne le
font les sympathisants des autres
partis pour leur propre candidat,
Benoît Hamon obtiendrait en
effet entre… 5 et 7,5 points supplémentaires.
La raison de cette situation atypique est, elle aussi, très claire :
après avoir rassemblé largement
les sympathisants socialistes aux
lendemains de la primaire, Benoît
Hamon n’en rassemble plus
aujourd’hui que 38 %. Pis, il est
désormais devancé, dans ce qui
Une partie des
électeurs s’éloigne
pour un vote plus
efficace (version
Macron), ou
plus symbolique
(version
Mélenchon)
constitue le cœur de son électorat,
par Emmanuel Macron (42 %) et
même concurrencé par Jean-Luc
Mélenchon (15 %).
Mais l’analyse des résultats permet d’aller plus loin et d’approcher non seulement les causes qui
expliquent ces difficultés mais
aussi les enchaînements à l’œuvre.
La première explication, à la
fois chronologiquement et numériquement, réside dans la cohérence idéologique : une partie
des sympathisants socialistes ne
vote pas pour le candidat socialiste parce que ce n’est pas de lui
qu’ils se sentent le plus proche
sur le fond. Pour s’en convaincre,
il suffit de rapprocher deux éléments. D’un côté, interrogés sur
leur auto-positionnement sur
l’axe gauche-droite (sur une
« Je vote Le Pen pour leur montrer
que la France n’est pas contente »
Dans les Corbières, le choix du Front national est « un vote
de protestation contre l’abandon de la ruralité »
REPORTAGE
fontiès-d’aude, comigne (aude) -
envoyée spéciale
L
e dégoût est omniprésent.
Comme un haut-le-cœur
général. Dans le vignoble de
l’Aude, les « tripatouillages » politiques qui minent la présidentielle
font au mieux lever les yeux au
ciel. Au pire, ils viennent alimenter une colère déjà bien ancrée et
récupérée, ici, par le Front national. De nombreux villages viticoles ont vu une percée du parti
d’extrême droite aux départementales et régionales de 2015.
Fontiès-d’Aude et Comigne lui ont
même donné une majorité.
Ici, on est pourtant en plein Midi
rouge, des terres où les socialistes
tiennent leurs fiefs. Mais la crise
de la vigne est passée par là. Entre
arrachage et concurrence espagnole, elle ne fait plus vivre. Beaucoup d’exploitations familiales
sont passées en friche et les jeunes
sont partis chercher du travail à
Carcassonne ou sont au chômage.
Dans ces villages aux couleurs
ocre, on vit chichement, avec de
plus en plus de rancœur.
Au détour d’une petite route,
Fontiès-d’Aude affiche encore fièrement son agence postale et son
école, des services publics devenus rares dans ces zones rurales
du Languedoc. De la campagne
présidentielle, on ne voit pas
grand-chose mais le maire, Alain
Garino, ex-communiste, sent ses
électeurs chavirer. « Je vois beaucoup de jeunes qui sont convaincus par les solutions de Marine
Le Pen parce qu’ils ont peur du lendemain », dit ce quinquagénaire.
Aux régionales, ce village de
420 habitants, qui avait voté à
58 % pour François Hollande
en 2012, a donné la majorité de ses
voix à la liste de Louis Aliot.
A Fontiès, la vie est pourtant
tranquille mais plusieurs cambriolages et deux voitures brûlées
dans les vignes durant l’été 2016
ont alimenté la peur. La rumeur a
couru que ça venait d’une cité
HLM du bourg d’à côté. Michel,
fonctionnaire de police à la retraite, y croit. « On n’est pas racistes,
les trafiquants de drogue ne sont
pas tous arabes mais… Il y a trop de
délinquance là-bas. Moi, j’ai voté
FN aux régionales et je ne m’en cache pas », dit ce sexagénaire athlétique. Cette fois-ci, Michel hésite. Il
est persuadé qu’avec les « magouilles », il « faut mettre un coup
de pied au Parlement parce qu’ils
ont tous trempé ». Mais sortir de
l’euro, comme le propose le FN, là,
il ne suit plus.
« La place est bonne là-haut ! »
Un peu plus loin, Nathalie
Gimeno, auxiliaire médicale, est
elle aussi séduite par Mme Le Pen.
Cette fille de syndicaliste CGT, qui
vote toujours communiste aux
municipales, est convaincue par la
préférence nationale : « Elle s’occupe des gens comme nous. C’est
normal que les Français aient plus
de droits », assure la quadragénaire. Mais elle aussi hésite à cause
de la sortie de l’euro. « Avec ce qui
se passe, j’aurais tendance à voter
pour elle, mais j’aime bien Poutou
aussi, avec son discours en défense
des travailleurs. »
Plus haut dans l’arrière-pays
cathare, Comigne somnole. Il ne
reste plus grand vie dans ce village
de 320 habitants : plus d’école, plus
de café. « Ici il y a toujours eu deux
familles : l’une, ouvrière de gauche,
toujours en tête ; l’autre de droite,
constituée par les propriétaires
aisés des domaines viticoles. Ces
derniers sont partis et, depuis 2012,
on sent la poussée du FN », explique Jean-Louis Galibert, maire di-
vers gauche. Aux régionales, le FN
a presque atteint les 50 %. « C’est un
vote de protestation contre l’abandon de la ruralité », juge l’élu.
Clément Donate, dépanneur
autoroutier, est de ceux-là. « Gauche ou droite, c’est pareil. Alors je
vote Le Pen depuis les régionales
pour leur montrer que la France
n’est pas contente. Qu’ils apprennent ! », dit ce moustachu de
53 ans. « Ils », ce sont les hommes
et femmes politiques, qu’il englobe d’un même geste rageur.
Son ami Claude, ancien chef
d’équipe chez Michelin, approuve
bruyamment : « La place est bonne
pour eux là-haut ! Mais, pour nous,
on nous augmente les impôts et
nos retraites, elles ne bougent pas !
A côté de ça, on donne 1 200 euros
aux étrangers dès qu’ils rentrent »,
lance le retraité qui ajoute : « J’ai la
colère. Moi qui ai toujours voté socialiste, c’est fini. Le Pen n’a jamais
été au pouvoir, alors essayons. »
Ce rejet, Isabelle Brison le partage complètement. Elle est même
passée au stade du dégoût : « Ce
n’est plus de la politique, c’est du
théâtre, quand on voit l’argent
qu’ils prennent ! Et ils osent nous
parler de se serrer la ceinture ? Mais
ils n’ont pas de figure ces gens-là »,
raconte cette femme toute fine qui
dit avoir « toujours voté FN ». « Par
racisme social », précise-t-elle.
Elle en veut à tous ceux « qui vivent avec le RMI et le loyer offert et
qui roulent en Audi ». « Avec mes
1 600 euros, seule à élever ma fille,
j’ai pas de quoi remplacer ma vieille
Twingo. Si je m’appelais Aïcha au
lieu d’Isabelle… » Cette fois-ci, la
quinquagénaire ne votera pourtant pas FN : les soupçons de détournement d’argent qui éclaboussent le parti d’extrême droite
sont passés par là. « Même elle, j’y
crois plus. Ils sont tous pareils. » p
sylvia zappi
échelle de 0 à 10, 0 signifiant très
à gauche et 10 très à droite), un
peu plus de 60 % des sympathisants socialistes se placent dans
un ensemble « de gauche » (0 à 3)
et un peu moins de 40 % dans un
groupe de « modérés » (4 à 6).
D’un autre côté, à l’instar du reste
des électeurs, et exactement
dans les mêmes proportions,
71 % des sympathisants socialistes placent Benoît Hamon à gauche et 67 % Emmanuel Macron
chez les modérés. Mis ensemble,
ces deux éléments expliquent
une bonne partie des difficultés
de Benoît Hamon.
Cercle vicieux
Mais, et c’est la deuxième explication, à la cohérence idéologique
des uns s’ajoute le calcul électoral
des autres. Une partie des électeurs potentiels de Benoît Hamon, ne comprenant pas l’utilité
d’un vote en sa faveur, choisit en
effet de voter pour Emmanuel
Macron au premier tour simplement pour ne pas avoir à choisir
entre François Fillon et Marine
Le Pen au second tour.
Telle était la situation de Benoît
Hamon non pas après mais avant
le débat du 20 mars et les annonces de Jean-Yves Le Drian et
Manuel Valls – lesquels ont davan-
tage suivi qu’entraîné leurs électeurs. Depuis lors, troisième explication, c’est encore un autre mécanisme qui s’est mis en œuvre.
En l’espace de quinze jours, Benoît
Hamon a perdu de nouveau du
terrain mais au profit cette fois de
Jean-Luc Mélenchon – qui est
passé de 7,5 % à 15 % chez les sympathisants socialistes.
On voit dès lors plus clairement
le cercle vicieux dans lequel est
enfermé aujourd’hui le candidat
socialiste : son positionnement
l’a affaibli en l’éloignant d’une
partie substantielle des sympathisants socialistes ; cet affaiblissement, en retour, l’écarte
d’une partie supplémentaire
d’électeurs pourtant plus proches
de lui – soit pour un vote plus efficace (version Macron), soit pour
un vote plus symbolique (version
Mélenchon).
A court terme, pour Benoît
Hamon, la question est de réussir
à sortir de ce cercle vicieux – c’est
loin d’être acquis. L’opinion, en
effet, n’est pas cristallisée mais
elle est en train de se former. Et
son positionnement, tel qu’il est
en tout cas perçu par les Français,
ne peut s’infléchir ni rapidement
ni facilement. A moyen terme,
pour le Parti socialiste, la question est de savoir si cette élection
MÉTHODOLOGIE
L’ENQUÊTE
L’enquête électorale du Centre
de recherches politiques
de Sciences Po (Cevipof) a été
réalisée par Ipsos-Sopra Steria
en partenariat avec la Fondation
Jean-Jaurès et Le Monde.
Le panel de 14 300 personnes
inscrites sur les listes électorales, représentatif de la population française âgée de 18 ans
et plus, dont 9 460 personnes
certaines d’aller voter à
l’élection présidentielle,
a été interrogé par Internet
du 31 mars au 2 avril.
présidentielle constitue un
moment – lié à une offre donnée –
ou un tournant – prélude à une
recomposition plus large. Dans
un cas, il s’agirait d’un enjeu
d’orientation et d’incarnation ;
dans l’autre cas, ce n’est rien
moins que l’unité du PS reconstitué à partir d’Epinay par François
Mitterrand qui serait en cause. p
gilles finchelstein
(directeur général de la
fondation jean-jaurès)
10 | france
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Stratégique, au feeling… à quoi ça tient, un vote ?
Des électeurs racontent ce qui les incite à choisir un candidat plutôt qu’un autre
I
TÉMOIGNAGES
l fait un froid à brûler les
phalanges sur le marché
Jeanne-d’Arc de Toulouse ce
samedi matin de janvier. Un
homme passe en trombe, bonnet
jusqu’aux sourcils et le vert des
poireaux qui s’échappe de son cabas. Nous sommes à quelques semaines de la primaire à gauche
mais lui s’en moque. A la présidentielle, il votera « Macron ou Le
Pen ». Qu’est-ce qui peut bien rassembler, dans la tête d’un électeur, l’ancien haut fonctionnaire
et l’héritière de l’extrême droite,
si éloignés dans leurs valeurs et
leurs programmes ? Eux se diraient « antisystème ». Lui aime
juste qu’ils soient « nouveaux
tous les deux ». Presque comme
face à une collection de prêt-àporter. On se laisserait bien tenter
par un nouveau modèle.
A quoi ça tient, un vote ? De
moins en moins à un héritage.
C’est la leçon de ces quelques
mois que nous avons passés à
sillonner la France à l’approche de
l’élection présidentielle. On ne
vote plus par esprit de classe ou
tradition familiale. On ne se dit
plus socialiste, gaulliste ou communiste. A l’image de ces sept
ouvrières licenciées à HéninBeaumont (Pas-de-Calais), dont
les intentions de vote couvrent
désormais l’ensemble de l’échiquier politique.
Dénervés, les idéaux politiques.
Enterrés, les promesses de campagne et les espoirs de changement,
« maintenant ». C’est devenu un
classique de reportage. « On a vu la
gauche, on a vu la droite, y’a rien
qui change… » La victoire du FN ne
fait même plus peur dans certains
quartiers à forte population immigrée. « Si elle est élue, qu’est-ce
que ça peut me faire, à moi, petit intérimaire ? », lâche Sofiane Bensalem, un Roubaisien de 24 ans.
« Qu’elle passe ou non, ça risque de
ne rien changer. » « Les programmes font 100 pages et à peine une
seule mesure est appliquée », constate encore Cédric (le prénom a été
changé), policier marseillais de
49 ans.
Aussi perdus soient-ils, beaucoup n’ont pas renoncé à leur « devoir citoyen ». Mais s’il existe un
vote surinformé, précis et argumenté, combien nous ont confié
choisir sur un détail, un coup de
nerfs. La saison 2016-2017 leur a
déjà donné moult occasions de
s’exprimer. Deux euros la primaire à droite, un euro la primaire
à gauche. « Pour dégager Valls, c’est
pas cher ! », lâchait, presque sans
plaisanter, un habitant du quartier du Mirail à Toulouse ce même
week-end de janvier. La démocratie comme un jeu télévisé.
Quitte à ne pas savoir qui est
« l’autre » en face. Comme
Fadia M., 25 ans, qui ne parvenait
pas à mettre un nom sur le visage
de Benoît Hamon, alors qu’elle
s’apprêtait à voter pour lui à SaintOuen (Seine-Saint-Denis). Après
avoir voté (Fillon puis Juppé) à la
primaire de la droite à Pontivy,
Pierre L., ancien infirmier, 67 ans,
se dit prêt à voter Marine Le Pen
au second tour de la présidentielle en cas de duel face à la droite.
Lui, l’électeur de gauche. « Elle
n’aura jamais la majorité à l’Assemblée, elle n’aura pas vraiment
le pouvoir », croit-il savoir.
« Mâchoires serrées »
Luc D., agriculteur en Seine-etMarne, a, lui, voté à la primaire à
gauche « pour s’amuser ». Et
gagné dix caisses de champagne
en pariant sur la victoire de
Benoît Hamon. Jackpot ! « Mais je
l’aime pas », précise-t-il. A la présidentielle, il votera « Le Pen ou
Dupont-Aignan ».
Vote stratégique, vote utile, vote
au feeling ? A quoi ça tient, un
vote ? A bien peu de chose, parfois. A L’Haÿ-les-Roses (Val-deMarne), lors de la primaire à
gauche, hors de question pour
Monique, retraitée de l’éducation
nationale, de voter Arnaud
Montebourg, qu’elle trouvait « arrogant, sexiste ». Ni pour les « mâchoires serrées » de Manuel Valls.
Ce fut donc Benoît Hamon, « plus
ouvert, plus généreux, c’est ça, les
valeurs de la gauche ».
A l’arrière des meetings
d’Emmanuel Macron, combien
A l’arrière
des meetings de
Macron, combien
de commentaires
sur les
« beaux yeux »
du candidat ?
agent polyvalent dans un collège,
est tentée par Emmanuel Macron.
« Ma fille passe son bac cette année », explique-t-elle, et le candidat d’En marche !, croit-elle savoir,
soutient les associations qui
aident les élèves dans leurs études. Fonctionnaire, elle a bien
compris qu’il prévoit aussi d’en
supprimer 120 000. Mais elle
hausse les épaules, comme si elle
ne se sentait pas concernée.
de commentaires sur les « beaux
yeux » du candidat ? A la table des
repas familiaux, un dilemme : qui
présentera mieux à l’Elysée ?
Brigitte ou Penelope ? Qui « fera
président » ? Hamon ou Fillon ?
A Guéret, Geneviève hésite. Elle
pensait à Jean-Luc Mélenchon
mais Nicolas Dupont-Aignan l’a
séduite quand il a « quitté le plateau du journal de 20 heures de TF1
car il n’était pas invité au débat »
du 20 mars.
A Narbonne (Aude), un élu PS se
désespère : « Les maires FN se
contentent de maintenir les rues
propres et de replanter les bacs à
fleurs. Et les électeurs vont les
réélire pour ça, parce qu’ils ont
l’impression qu’on s’occupe d’eux.
Ce n’est pourtant pas ça qui leur
redonnera du travail. »
A quoi ça tient, un vote ? Une
seule mesure prend parfois le pas
sur l’ensemble d’un programme.
Après vingt-deux ans dans la po-
lice, Cédric décidera sur un critère
essentiel : la retraite, qu’il lui
tarde de prendre. Ce ne sera donc
ni François Fillon – « s’il est élu, il
me met trois ans dans la tête » – ni
Emmanuel Macron – « il veut une
retraite à points pour tout le
monde, comme si toutes les professions étaient les mêmes ! »
Alors pourquoi pas Marine Le
Pen ? Ou Jean-Luc Mélenchon ?
Rencontrée à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), Boudoure, 52 ans,
Un revers de la main
A quoi ça tient, un vote ? A un revers de la main. Jean-Pierre Rosak
fait le décompte des charges qui
pèsent sur son bar-tabac à Amiens
et prévient : à 70 ans, il votera Marine Le Pen pour la première fois
au printemps. Pas vraiment pour
qu’elle soit élue. Encore moins
parce qu’il serait raciste. Non.
« Juste pour faire chier. »
Toute l’année, nous avons aussi
demandé aux électeurs ce qui les
mettait en colère. Les médias ne
sont pas épargnés, mais les hommes politiques arrivent en tête,
de loin. Nous leur avons également demandé ce qui les rendait
optimistes. Aucun n’a évoqué
l’élection présidentielle. Ils ont répondu « la jeunesse », « mes enfants », « mon travail ».
Beaucoup ont vanté le modèle
français. « On a plein de droits, on
a la liberté d’expression, la liberté
de pensée, l’égalité », s’est réjoui
Manel, 21 ans, à la recherche de
son premier emploi à ClermontFerrand. Autant de domaines sur
lesquels le politique pèse. Mais où
les électeurs ne voient plus le
poids du politique. p
manon rescan
(avec le service france)
Les chiraquiens, estafettes entre la droite et la Macronie
OU T R E- MER
Les ralliements successifs d’anciens ministres au candidat d’En marche ! soulignent les fractures chez Les Républicains
Bernard Cazeneuve a qualifié,
lundi 3 avril, d’« irréaliste » le
montant de l’aide réclamée
par le collectif guyanais impliqué dans le conflit social
en cours. Le premier ministre
a appelé à « poursuivre le dialogue » mais sans promesses
« irréalistes », à l’issue d’une
réunion. Le collectif des
« 500 frères » a appelé à durcir la mobilisation. – (AFP.)
C
e n’est pas encore une hémorragie. Plutôt des prises
symboliques, à ne pas négliger dans cette présidentielle où
les vieux partis s’interrogent sur
leur avenir et leurs lignes de fracture. Depuis trois mois, une dizaine d’anciens ministres ou secrétaires d’Etat de Jacques Chirac
ont rejoint Emmanuel Macron.
Ministre de la justice entre 2002
et 2005, Dominique Perben a fait
l’éloge du programme du candidat
d’En marche !, dans une tribune
publiée par Le Figaro, le 22 mars.
Philippe Douste-Blazy, ministre de
la santé entre 2004 et 2005 puis
ministre des affaires étrangères
entre 2005 et 2007, a annoncé qu’il
voterait pour M. Macron, le
23 mars. Idem pour Marie-Anne
Montchamp, secrétaire d’Etat aux
personnes handicapés en 2004,
qui a franchi le Rubicon le 28 mars.
Ils rejoignent, entre autres, le
pionnier Renaud Dutreil, ministre
de la fonction publique en 2004,
mais aussi Jean-Paul Delevoye, ministre de la fonction publique
en 2002, Jean-Jacques Aillagon,
ministre de la culture en 2002,
Serge Lepeltier, ministre de l’écologie en 2004, Anne-Marie Idrac, secrétaire d’Etat aux transports
en 1995, qui avaient déjà amorcé le
mouvement. Des ralliements balayés d’un revers de la main par les
proches de François Fillon. « Ce
n’est pas vraiment une source d’inquiétude, assure son porte-parole
Damien Abad. Ce sont tous des anciens couteaux, qui ont compté à
un moment donné mais qui ne font
plus partie du paysage politique
français. »
Ces personnalités sont en majorité issues du second quinquennat
de Jacques Chirac, un mandat où le
Corrézien affichait un tempérament « rad-soc », bien loin de son
néolibéralisme thatchérien des
années 1980. De quoi peut-être faciliter cette convergence vers le « et
de gauche et de droite » prôné par
M. Macron. « Il y a quelque chose de
l’esprit de 2002 dans ce que fait
Macron. Il a une approche néogaulliste au-dessus des partis qui est
plus proche du chiraquisme et du
juppéisme que le thatchérisme de
« Je rêve d’un
gouvernement à
la fois humaniste,
social mais aussi
économiquement
libéral »
PHILIPPE DOUSTE-BLAZY
ex-ministre de Jacques Chirac
François Fillon », estime M. Dutreil.
Parmi ces ralliés, certains sont des
nostalgiques de l’esprit originel de
l’UMP. « Depuis la fin des années
1980, dans le sillage de Simone Veil,
je rêve d’un gouvernement progressiste, à la fois humaniste, social
mais aussi libéral économiquement, résume Philippe DousteBlazy. L’UMP du début, qui allait du
centre à la droite, a représenté ça,
avant qu’il ne redevienne le RPR à
cause de la droitisation opérée par
Nicolas Sarkozy puis maintenant
François Fillon. »
Pour le reste, difficile de voir une
cohérence à ce mouvement car
chacun a ses raisons. Certains ont
été irrités par M. Fillon. M. Perben,
concepteur du projet régalien
d’Alain Juppé pendant la primaire,
n’a pas vraiment apprécié les attaques contre la justice du candidat
de la droite. « Le déclic, pour moi, ça
a été quand M. Fillon a évoqué ses
convictions chrétiennes pour défendre la sécurité sociale, ce n’est
pas acceptable », confie Jérôme
Grand d’Esnon, ex-apparatchik du
RPR, devenu conseiller officieux
de M. Macron, après avoir chuchoté à l’oreille de Bruno Le Maire
pendant la primaire de la droite.
D’autres ont été charmés par le
discours attrape-tout de l’ex-ministre de M. Hollande. « Emmanuel
Macron m’a interpellé quand il s’est
mis à évoquer les gaullistes sociaux. Quand il rend hommage à
Philippe Séguin, ça me parle »,
glisse Mme Montchamp. Certains
sont plus opportunistes, comme
Jean-Jacques de Peretti, ministre
de l’outre-mer en 1995, dont le rapprochement s’explique notamment parce qu’il n’a pas obtenu
l’investiture du parti Les Républicains pour les législatives.
Clins d’œil à l’électorat de droite
Ces œillades lancées à la droite ne
doivent rien au hasard. Pour l’emporter le 7 mai, M. Macron doit
mordre à la fois sur l’électorat progressiste et conservateur. A gauche, cela s’est fait naturellement, la
victoire de Benoît Hamon poussant dans les bras de l’ex-ministre
la frange réformiste du PS. A
droite, c’est plus compliqué. La
large victoire de François Fillon lui
avait permis de rassembler dans
un premier temps sa famille politique. La dérive droitière de sa
campagne change la donne.
L’ancien ministre de l’économie
met les bouchées doubles pour attirer ses électeurs. Lors de ses meetings, il n’est pas rare qu’il mette en
avant des figures de la droite. Le
4 février à Lyon, il a multiplié les
références à Philippe Séguin, ce
« pupille de la nation devenu président de l’Assemblée nationale », à
Jacques Chirac, dont le discours du
Vel’d’Hiv lui a fait « éprouver de la
fierté », au général de Gaulle, à
Simone Veil, à Lucien Neuwirth…
Le 17 mars, à Reims, il a donné la
parole à M. Aillagon. Le candidat a
aussi parsemé son programme de
mesures en forme de clins d’œil
adressés à l’électorat de droite
comme la suppression du RSI ou la
modulation des 35 heures au sein
des entreprises.
Pour autant, ces débauchages ne
font pas craindre à l’équipe de
M. Fillon une recomposition
massive avant le premier tour. Les
figures du centre droit n’ont pas
bougé. Jean-Pierre Raffarin est investi dans la campagne. Malgré
ses critiques, Alain Juppé a affirmé qu’il voterait pour le candidat de la droite. Ce qui n’empêche
pas l’équipe de l’ex-ministre de
l’économie de démarcher les
juppéistes, en envoyant les anciens chiraquiens tâter le terrain.
« Nous facilitons la venue de personnalités de droite, nous passons
des coups de fil, sans brusquer personne », confie Mme Montchamp.
Les députés Edouard Philippe
(Seine-Maritime) et Franck Riester (Seine-et-Marne) ont été contactés. Ils n’ont pas donné suite.
En tout cas pas encore. p
matthieu goar
et cédric pietralunga
Guyane : Cazeneuve
juge « irréalistes »
les revendications
J UST I C E
Des amendes pour un
concert de casseroles
Une quinzaine de personnes
ont reçu à leur domicile, samedi 1er avril, une amende de
68 euros pour avoir participé
à un concert de casseroles devant une salle de meeting de
soutien à François Fillon, le
21 mars à Calais. Ils voulaient
ainsi dénoncer les « affaires »
dans lesquelles le candidat de
la droite est empêtré. – (AFP.)
L AÏ C I T É
L’Observatoire
de la laïcité déplore
la « culture du clash »
L’Observatoire a appelé dans
son rapport annuel, mardi
4 avril, médias et élus à se détacher du « culte de l’immédiateté » et du « clash » dans
un contexte de « sensibilité
toujours très forte » autour
du fait religieux en période
préélectorale. – (AFP.)
france | 11
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
CHRONIQUE
PAR JEAN-BAPTISTE DE MONTVALON
Rempart et adversaire
T
otalement inédite, cette
campagne présidentielle
regorge de paradoxes. En
voici deux, et non des moindres :
primo, jamais la menace d’une
victoire du Front national n’a été
aussi forte – mais jamais ce risque
n’a été à ce point banalisé ; secundo, le candidat présenté
comme le mieux à même de faire
barrage à l’extrême droite est également son adversaire rêvé.
Depuis quelque temps, tous les
instituts placent Emmanuel
Macron au coude-à-coude avec
Marine Le Pen. Le fondateur d’En
marche ! profite de la frénésie de
sondages pour engranger des intentions de « vote utile » en sa faveur, qui génèrent elles-mêmes
des ralliements en cascade. Cette
mécanique en spirale accrédite,
jour après jour, l’idée selon laquelle il serait le plus solide rempart face à l’extrême droite. Par
une de ces (inquiétantes) étrangetés qui caractérisent cette campagne, M. Macron apparaît pourtant
comme une sorte d’adversaire
« idéal » pour la présidente du FN,
tant il incarne ce sur quoi l’extrême droite s’est construite depuis des décennies.
Sa volonté d’en finir avec le clivage gauche-droite, qu’il juge dépassé, rejoint une bataille similaire menée de longue date par le
FN. Et le vaste rassemblement hétéroclite que conduit M. Macron
risque fort de lui faire rendosser le
costume du « système » dont il a
cherché tant bien que mal à se défaire. Mme Le Pen a déjà commencé
à décocher ses flèches.
A Bordeaux, le 2 avril, elle s’est
présentée comme la candidate du
« peuple » contre le « système »,
afin de transformer le second tour
en un référendum opposant « patriotes » contre « mondialistes ». A
Lille, le 26 mars, Mme Le Pen s’en
était prise au « filandreux » M. Macron. Un candidat autour duquel
« s’agglutinent les éclopés du hollandisme et les vieilles gloires d’un
système qui s’effondre sur luimême, de Madelin à Cohn-Bendit,
de Hue à Douste-Blazy ».
« Entre elle et moi »
Le candidat d’En marche ! a manifestement senti le danger. Et se défend sur les deux fronts. Le
17 mars, à Villers-Cotterêts (Aisne),
puis à Reims, M. Macron a fait plusieurs fois référence au « patriotisme » – « ouvert », a-t-il précisé –
pour ne pas laisser l’apanage de ce
terme à Mme Le Pen. Le 28 mars,
l’ex-ministre s’est aussi efforcé de
resserrer les contours de son rassemblement, en indiquant qu’il
fixerait lui-même les conditions
pour exercer le pouvoir à ses côtés.
Une campagne de second tour
est déjà lancée. Dans l’intérêt bien
compris de ces deux virtuels protagonistes, qui cherchent à conforter l’idée selon laquelle l’issue du
scrutin ne saurait que les départager. « Le débat principal se joue entre elle et moi », a insisté M. Macron dans un entretien au Monde
(du 4 avril), en se disant « convaincu que la raison d’être du FN
sera très affaiblie » s’il l’emporte.
Ce qui, dans cette hypothèse, restera pleinement à démontrer. p
Trois à cinq ans de prison pour
des rackets de chantiers à Marseille
Les prévenus forçaient des entreprises à engager leur société de sécurité
marseille - correspondant
I
ls se sont présentés comme
des Robin des Bois des quartiers nord de Marseille, voulant apporter du travail dans
des cités où le chômage sévit plus
fort qu’ailleurs. Le tribunal correctionnel de Marseille les a reconnus, lundi 3 avril, coupables de
chantage à l’emploi, de racket de
contrats de gardiennage, des extorsions commises en 2014 et 2015
sur des entreprises en charge de la
construction de la L2, une rocade
autoroutière, et de la réhabilitation des cités Picon et Busserine.
Rafik Zeroual, gérant d’une
société de sécurité opaque, Hadj
Abdelkrim Bensaci, un homme
de main aux méthodes fortes,
Halid Compaoré, chauffeur de
bus, médiateur autoproclamé au
sein de la cité, ainsi que Karim
Ziani, l’incontournable responsable de l’association sportive de la
Busserine, ont été condamnés à
des peines allant de trois à cinq
ans de prison et à des amendes de
30 000 euros à 50 000 euros.
L’accusation avait souhaité des
condamnations exemplaires, à
l’image d’un dossier que les professionnels du BTP et la justice
ont présenté comme le fer de
lance d’une nouvelle politique
contre cette criminalité auparavant rarement dénoncée. La procureure Sophie Mercier l’a décrite
comme « une gangrène, un sys-
Un responsable
de chantier s’était
entendu lancer :
« Ou tu nous
embauches ou
tu nous donnes
une enveloppe »
tème reposant sur des sociétés de
sécurité recourant massivement
au travail dissimulé ».
La loi du silence avait été brisée
par les responsables de la société
L2 Construction, victime le 26 janvier 2015 de l’incendie criminel
d’une foreuse et de deux pelleteuses, aussitôt suivi de la présentation d’un devis pour assurer le
gardiennage du chantier.
Les parties civiles, cadres des
majors du BTP cités comme témoins ne se sont pas présentés à
l’audience. « Le contexte du procès,
la confrontation avec des personnes auxquelles sont reprochés des
faits douteux m’expose bien audelà des fonctions que j’assume », a
écrit au tribunal le responsable
d’une société d’économie mixte.
Il avait été confronté à « une absence de choix » au moment de recruter Télésurveillance gardiennage intervention, la société de
Rafik Zeroual pour assurer la sécurité d’un de ses chantiers.
Ce même responsable avait rapporté qu’en janvier 2014, « un chef
de chantier avait été pointé avec
une arme à feu ». En toile de fond
des témoignages lus à l’audience,
les violences. Sur le chantier de
démolition d’un immeuble bloqué par un groupe de personnes,
un responsable s’était entendu
lancer : « Ou tu nous embauches
ou tu nous donnes des enveloppes. » Ailleurs à la Busserine, un
individu avait menacé : « Je ferme
le chantier, personne ne travaille. Si
j’en vois un travailler, je le fume. »
« Population instrumentalisée »
Soupçonnés d’aller jusqu’à incendier des engins pour convaincre
les entrepreneurs de recourir aux
services de leur société de sécurité,
les prévenus se sont défendus
d’avoir monétisé cette peur pour
se voir attribuer des marchés de sécurité à même de garantir la paix
sociale. « Les gens du quartier, on ne
les prend pas en considération, c’est
des Arabes des quartiers Nord, il y a
des grands travaux devant chez eux
mais pas d’emplois pour eux », a
ainsi glissé Karim Ziani.
Et Hadj Abdelkrim Bensaci d’enchérir : « Les promoteurs s’amusent avec nous, les gens des quartiers Nord. » C’est lui qui, au téléphone, promettait des recouvrements de créances musclés,
d’aller menacer les chefs d’entreprise. Encouragé par son patron
Rafik Zeroual : « Tant que le cou-
teau, il est chaud… tu vas, tu tapes. » De la simple « tchatche marseillaise », « des bobards dits au
téléphone », selon eux.
Se voyant opposer les procédures d’embauche mises en place
par Pôle emploi et les entreprises
travaillant au pied des immeubles
de la Busserine et de Picon, ainsi
que les clauses d’insertion à l’emploi dans les marchés de l’Agence
nationale de rénovation urbaine,
les prévenus n’ont pas convaincu
de leur volonté d’aider les jeunes
à décrocher du travail.
« Ils se gargarisent avec hypocrisie de leurs origines pour instrumentaliser une population en difficulté », s’est élevée la procureure
Sophie Mercier. Soulignant que
Halid Compaoré était invité à des
réunions de concertation en préfecture et à la fédération du BTP, la
magistrate a estimé qu’il voulait
« gagner de l’argent en se drapant
dans un habillage de médiation
sociale ». La paix sociale, a-t-elle
ajouté, « ne s’achète pas, elle se
construit en sanctionnant les actes
qui lui portent atteinte ».
En juin 2016, un an après l’interpellation des prévenus, le responsable de la L2 affirmait que « toutes les pressions [avaient] cessé du
jour au lendemain ». Et selon lui,
« la population était plutôt mécontente de la mauvaise image
que ces individus avaient donnée
du quartier ». p
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mensuels de 135 € HT après un 1er loyer majoré de 3 500 € HT, chaque loyer incluant la prestation facultative PEUGEOT Contrat Service Maintenance 60 mois / 50 000 km(2). Option d’achat finale en cas d’acquisition 2 921 € HT. (2) Selon les
conditions générales du PEUGEOT Contrat Service Maintenance, disponibles dans les points de vente PEUGEOT. Offre non cumulable, réservée aux professionnels, valable du 1er au 30/04/2017 pour un PEUGEOT Partner Standard Premium
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mandataire d’assurance no ORIAS 07 004 921 (www.orias.fr).
12 | france
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
LUTTE CONTRE LA DROGUE
A Marseille,
le face-à-face
quotidien entre
policiers et dealers
La brigade spécialisée de terrain, dans un jeu
du chat et de la souris, gêne le trafic de cannabis
sans pouvoir le stopper
REPORTAGE
marseille - correspondant
L
a voiture s’engage
dans la cité de la Maurelette, à Marseille.
Aussitôt, des jeunes
plantés devant un bar
lancent de stridents
« Ara ! Ara ! » destinés à alerter de
l’entrée de la police dans ce groupe
d’immeubles du 14e arrondissement. Les policiers s’amusent de
cet accueil habituel et accompagnent les cris des « choufs » (guetteurs) de leurs propres « Les képis !
Ah ! ». Deux silhouettes détalent,
la voiture les piste jusque dans le
garage d’un bâtiment. Les policiers jaillissent du véhicule et piquent un sprint derrière un polo
fluo jaune et une veste de survêtement noire avec une bande claire
dans le dos. L’un d’eux est sûrement le « charbonneur », le vendeur du jour porteur de la sacoche
contenant la drogue et la recette.
Des scooters vrombissent devant
la voiture de police, d’autres tournent à la recherche du vendeur
pour l’exfiltrer… Une scène qui
n’étonne plus les habitants des
cités où le trafic se tient à ciel
ouvert. De mai 2015 à aujourd’hui,
ce sont 71 réseaux de revente qui
ont été démantelés à Marseille,
entraînant 246 placements en détention et la saisie de 900 kg de
cannabis, 25 kg de cocaïne et 73 kg
de drogue de synthèse.
A la Maurelette, les policiers n’attraperont personne cette fois,
mais l’opération répond aux missions de la brigade spécialisée de
terrain (BST) des 13e et 14e arrondissements : « On est là pour harceler
- CESSATIONS DE GARANTIE
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET
D’APPLICATION N° 72-678 DU 20
JUILLET 1972 - ARTICLES 44
QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS
NANTERRE 414 108 708), succursale
de QBE Insurance (Europe) Limited,
Plantation Place dont le siège social est à
30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD,
fait savoir que, la garantie financière dont
bénéficiait la :
SAS AGENCE LE BIHAN
3 Avenue Marceau
92400 COURBEVOIE
RCS: 509 417 416
depuis le 1er Janvier 2009 pour ses activités
de : TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES
ET FONDS DE COMMERCE cessera
de porter effet trois jours francs après
publication du présent avis. Les créances
éventuelles se rapportant à ces opérations
devront être produites dans les trois mois
de cette insertion à l’adresse de l’Établissement garant sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et
que le présent avis ne préjuge en rien du
paiement ou du non-paiement des sommes
dues et ne peut en aucune façon mettre en
cause la solvabilité ou l’honorabilité de la
SAS AGENCE LE BIHAN.
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET
D’APPLICATION N° 72-678 DU 20
JUILLET 1972 - ARTICLES 44
QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS
NANTERRE 414 108 708), succursale
de QBE Insurance (Europe) Limited,
Plantation Place dont le siège social est à
30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD,
fait savoir que, la garantie financière dont
bénéficiait la :
EURL GOURDON IMMOBILIER
4 Place Maréchal Joffre
86170 NEUVILLE DE POITOU
RCS: 479 906 901
depuis le 12 Mai 2005 pour ses activités de
: TRANSACTIONS SUR IMMEUBLES
ET FONDS DE COMMERCE cessera
de porter effet trois jours francs après
publication du présent avis. Les créances
éventuelles se rapportant à ces opérations
devront être produites dans les trois mois
de cette insertion à l’adresse de l’Établissement garant sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et
que le présent avis ne préjuge en rien du
paiement ou du non-paiement des sommes
dues et ne peut en aucune façon mettre en
cause la solvabilité ou l’honorabilité de
l’EURL GOURDON IMMOBILIER.
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET
D’APPLICATION N° 72-678 DU 20
JUILLET 1972 - ARTICLES 44
QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS
NANTERRE 414 108 708), succursale
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Plantation Place dont le siège social est à
30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD,
fait savoir que, la garantie financière dont
bénéficiait la :
SARL LEF
10 rue Maréchal Foch
54150 BRIEY
RCS: 449 822 105
depuis le 1er août 2007 pour ses activités de : GESTION IMMOBILIERE cessera de porter effet trois jours francs après
publication du présent avis. Les créances
éventuelles se rapportant à ces opérations
devront être produites dans les trois mois
de cette insertion à l’adresse de l’Établissement garant sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
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que le présent avis ne préjuge en rien du
paiement ou du non-paiement des sommes
dues et ne peut en aucune façon mettre en
cause la solvabilité ou l’honorabilité de la
SARL LEF.
LOI DU 2 JANVIER 1970 - DECRET
D’APPLICATION N° 72-678 DU 20
JUILLET 1972 - ARTICLES 44
QBE FRANCE, sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX (RCS
NANTERRE 414 108 708), succursale
de QBE Insurance (Europe) Limited,
Plantation Place dont le siège social est à
30 Fenchurch Street, London EC3M 3BD,
fait savoir que, la garantie financière dont
bénéficiait la :
SARL IMMOB.EST OF THE BEST
48 avenue Charles Floquet
75007 PARIS
RCS: 529 039 844
depuis le 1er Janvier 2011 pour ses activités de : GESTION IMMOBILIERE cessera de porter effet trois jours francs après
publication du présent avis. Les créances
éventuelles se rapportant à ces opérations
devront être produites dans les trois mois
de cette insertion à l’adresse de l’Établissement garant sis Cœur Défense – Tour
A – 110 esplanade du Général de Gaulle
– 92931 LA DEFENSE CEDEX Il est précisé qu’il s’agit de créances éventuelles et
que le présent avis ne préjuge en rien du
paiement ou du non-paiement des sommes
dues et ne peut en aucune façon mettre en
cause la solvabilité ou l’honorabilité de la
SARL IMMOB.EST OF THE BEST.
les trafiquants, gêner les réseaux.
Les collègues ne font que du flagrant délit, du saute-dessus, dit Eric
Wolek, le major qui encadre la
vingtaine de policiers. On met la
pression aux trafiquants pour qu’ils
n’aient pas un sentiment de sécurité. » La patrouille passe par toutes
les cités où se vend la drogue.
Les « charbonneurs » s’attrapent parfois au sprint, mais plus
sûrement grâce aux stratagèmes
des policiers. Ce jour-là, c’est un
fonctionnaire habillé en semiclochard, porteur d’un cabas tout
fripé, qui va réussir à s’infiltrer
dans une cage d’escalier de la cité
Jean-Jaurès, où se déroule le trafic. Il va se faire enfermer par un
collègue dans un local des parties
communes si exigu qu’il ne
pourra bouger que la main gauche pour se libérer.
Trois véhicules de la BST se sont
regroupés devant un McDonald’s
dans l’attente du top départ. « Les
trafiquants connaissent nos voitures, ils comprennent vite qu’on
prépare une action, explique un
gardien de la paix. Quand les
scooters commencent à nous
tourner autour, il n’y a pas de
temps à perdre. » La radio annonce que « le clochard » infiltré
pense être « cramé ». Les trafiquants ont procédé à un « coup de
sécurité », passant la cage d’escalier au peigne fin mais n’ont au final pas découvert l’intrus.
Subitement dans la radio : « Top !
Top ! Top ! » Gyrophares en marche, les équipages entrent en
trombe dans la cité. Deux fonctionnaires pointent leur Flash-Ball
vers les immeubles d’où peuvent
tomber toutes sortes de projectiles. Le matin même, c’était des
oignons congelés. Leurs collègues
se ruent vers une entrée d’immeuble, avalent les quatre étages d’escalier. Sur le palier, sur le ventre,
un jeune homme qui vient d’être
arrêté a les mains menottées. Son
sac à dos laisse apparaître quelques billets et des pochons en
plastique. « Bingo », lâche un policier avant d’annoncer dans la
radio : « Jean-Jaurès positif ».
Quatre étages plus haut, dans
un appartement abandonné, les
policiers perquisitionnent. Dans
un meuble déglingué, ils découvrent une caisse en métal qui
sent le shit à plein nez. Elle contient le réapprovisionnement de
la journée. Au commissariat nord
où Wicem D., 27 ans, est placé en
garde à vue, la balance alimen-
« Des fois,
dit un policier,
[les dealers] n’ont
rien sur eux, mais
courent pour
nous faire courir »
Dans la cité Frais-Vallon
à Marseille (13e), en mai 2016.
VALLAURI NICOLAS/MAXPPP
taire livre le résultat : le « charbonneur » avait sur lui 74 grammes d’herbe, 238 grammes de résine et 120 euros. La caisse en métal contient 690 autres grammes.
Beau perdant, le dealer discute
paisiblement avec ceux qui l’ont
interpellé, reconnaît que le gérant lui a confié pour 1 700 euros
de marchandise conditionnée en
« coupes à 10 euros », en barrettes
à 50 euros… Et se lamente : « C’est
un quartier pourri. Hier, j’ai fait le
“chouf” pour 35 euros. »
Aujourd’hui, il aurait dû gagner
100 euros comme « charbonneur », moins les 50 centimes par
cigarette et un euro par cannette
fournies, que le réseau soustrait.
« COMME À LA SÉCU »
Le lendemain, Wicem D. a comparu devant le tribunal correctionnel. Condamné à dix-huit mois de
prison dont six avec sursis, il a été
placé sous mandat de dépôt. Evoquant les 30 morts à Marseille
en 2016 dans des règlements de
comptes liés aux trafics de stupéfiants, la procureure l’a mis en
garde : « L’issue de votre activité,
c’est au mieux finir entre quatre
murs aux Baumettes, au pire entre
quatre planches. »
Au jeu du chat et de la souris
auquel ils se livrent quotidiennement, policiers et trafiquants analysent mutuellement leurs techniques. Côté réseaux, les « gérants »
ont cherché des parades. Les
points de vente sont désormais
gardés 24 heures sur 24 pour éviter
qu’un policier ne se cache en dehors des heures d’ouverture. Des
habitants peuvent être payés
(200 euros la semaine) pour laisser
leur porte ouverte, offrant ainsi
des appartements de repli dans les
étages. Lorsqu’un équipage envahit une cage d’escalier, un « chouf »
a pour mission de compter le
nombre de policiers qui entrent et
celui de ceux qui ressortent…
Côté policiers, on rivalise aussi
d’ingéniosité. Cité des Flamants,
les trafiquants avaient placé des
cadenas sur des trappes leur permettant de s’échapper par les
toits, pour barrer la route aux po-
« On met
la pression
aux trafiquants
pour qu’ils
n’aient pas
un sentiment
de sécurité »
ÉRIC WOLEK
major de la brigade
liciers lancés à leurs trousses ; la
BST les a, une nuit, tous changés,
les remplaçant par des modèles
identiques. Il a fallu plusieurs
jours aux trafiquants pour comprendre le subterfuge.
Lorsque la BST s’en va, le trafic
reprend. « L’autre jour, à la Busserine, assure un jeune gardien de la
paix, on a interpellé le “charbonneur” et, une heure plus tard, le remplaçant que le gérant avait mis à sa
place. Il n’est pas rare qu’en partant,
on croise des acheteurs qui, comme
à la Sécu, attendent à la queue leu
leu que le plan rouvre. » Avec un
chiffre d’affaires quotidien de
10 000 euros à 15 000 euros, le
temps est précieux.
Dans la voiture de police, ça discute de la question de la légalisation du cannabis. En janvier,
150 Marseillais l’ont réclamée
dans une tribune signée notamment par les députés PS Patrick
Mennucci et Marie-Arlette Carlotti. Même si elle a le sentiment
de « donner des coups d’épée dans
l’eau », Claire, gardien de la paix,
ne pense pas que cela réglerait le
problème. Idem pour ses collègues. « Imaginons qu’au tabac ou
dans le coffee-shop la barrette sera
vendue 10 euros, dans les quartiers,
ils la vendront 5 euros, donc avec
encore plus de pneu et de saloperies dedans, dit-elle. Sans compter
que sur tous les trafics, on trouve
maintenant de la cocaïne. Les jeunes nous le disent : si c’est légalisé,
on fera autre chose. S’ils ne peuvent
plus vendre du shit, il y aura plus de
violences commises, car leur but
c’est de faire de l’argent facile. »
Nouvel arrêt cité des Lauriers,
« un point de vente historique où
les clients sont accueillis par un
“Bienvenue” alors qu’ailleurs, ils
sont palpés pour vérifier qu’ils ne
sont pas policiers ». Les acheteurs
sont rarement interpellés, sauf si
les policiers ont besoin de vérifier
une information sur le trafic. Il a
repris après avoir cessé au lendemain d’un triple assassinat, en
octobre 2015, dans lequel deux
adolescents de 15 ans avaient été
froidement exécutés.
LE TRAFIC BAT SON PLEIN
Au parc Corot, l’une des cités des
quartiers nord les plus délabrées,
un homme en tee-shirt orange
part en courant vers un immeuble. Les policiers ne tentent pas de
le courser : « Des fois, ils n’ont rien
sur eux, mais courent pour nous
faire courir. » A Font-Vert, dans le
concert des « Ara », un jeune se
précipite vers le véhicule sérigraphié pour faire un selfie. « C’est de
la provoc pure », peste un membre
de l’équipage. La police ne fait plus
peur aux acheteurs.
Aux Oliviers, où les voies sont
réduites par des conteneurs à
poubelle, les CRS sont en poste
aux entrées de la cité mais, à l’intérieur, le trafic bat son plein avec
ces silhouettes encapuchonnées
devant les entrées d’immeuble.
Aux Micocouliers, deux jeunes
aux yeux vitreux sont contrôlés.
Dans leur poche, une croquette de
shit. La saisie d’une aussi petite
quantité nécessiterait des heures
de procédure. Alors le policier
l’écrase de son ranger…
Si les réseaux n’ont pas intérêt à
braquer la BST, les interpellations
sont parfois violentes dans des cages d’escalier barricadées par des
barrières de chantier, des caddies
pour empêcher la progression des
policiers. Les habitants y assistent
blasés. « Par peur des représailles,
au mieux, ils ne nous aident pas. Au
pire, certains cachent les fuyards
ou nous vident leur frigo sur la tête,
raconte un policier. Mais, à voix
basse, on entend aussi : “Merci, c’est
bien que vous soyez là.” » p
luc leroux
france | 13
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Rue Jules-Guesde, à Lille,
le trafic fait fuir les commerçants
La ville vient d’obtenir le retour de deux compagnies de CRS
REPORTAGE
lille - envoyées spéciales
R
ue Jules-Guesde à Lille, les
vendeurs de shit ne se cachent plus. Par petits groupes, appuyés aux murs des boutiques de téléphonie et de kebabs, ils
attendent les clients. « Les plus anciens disent bonjour », dit Philippe
Su, le patron du Bol d’or, restaurant vietnamien bien connu. De
l’intérieur de son établissement,
on en aperçoit d’ailleurs trois. Les
conséquences se font sentir. Dernièrement encore, il n’a fait qu’un
couvert un samedi soir ; deuxtrois fois, sa vitrine a été cassée.
Dans cette petite rue située à
dix minutes à pied du centreville, et à deux pas du marché de
Wazemmes et de ses bars fréquentés par les bobos, il n’y a plus
grand monde qui passe. Beaucoup de rideaux de commerçants
sont baissés, parfois définitivement. Philippe Su n’a toujours
pas eu d’offre : en décembre 2016,
il a installé une pancarte « A vendre » sur la façade du restaurant,
ouvert en 1986. En avril, il avait
déjà mis Le Bol d’or sur un site
d’annonces immobilières. Il dit
avoir pris sa décision « pour les
mêmes raisons que Félix ».
Le célèbre magasin de chaussures lillois a déménagé il y a tout
juste un an. Pourtant, son patron, Thierry Wainstein – représentant de la troisième génération –, était très attaché au quartier : « Je suis parti à 150 mètres
pour bosser comme il y a dix ans.
Les gens ne veulent plus aller dans
cette rue. C’était devenu impossible. » « Le deal, il y en a toujours eu
à Wazemmes, mais c’était discret,
raconte-t-il. Plus maintenant, car
ils sont cinq à dix fois plus, et la délinquance s’est greffée là-dessus. »
Ils ? Des dizaines de « gamins »,
désormais organisés en bandes
rivales. Des jeunes qui se tournent vers le vol (de portables, de
bijoux…), quand ils n’arrivent
pas à vendre. « Ils n’ont peur de
rien ni de personne, et ils ont pris
en otage un quartier entier, qu’ils
ont foutu en l’air sans que personne ne réagisse. »
Plaque tournante
Personne ? Après les coups de
gueule et des pétitions de riverains et de commerçants, Martine
Aubry a accepté, il y a un an, d’installer dans la rue huit caméras de
surveillance. La maire de Lille est
pourtant loin d’être convaincue
par le dispositif. Dans La Voix du
Nord, elle a souligné, il y a quelques jours, « l’absence d’efficacité
probante de la vidéosurveillance
sur le secteur ».
La solution pour Martine
Aubry ? Des renforts policiers. Le
22 mars, l’élue PS a écrit au premier
ministre pour l’alerter sur l’insécurité à Lille, « alors que quatre affaires d’agressions par armes à feu
ont eu lieu en moins d’un mois, sur
fond de trafics de stupéfiants qui
continuent de prospérer ». Lille est
devenue une plaque tournante,
notamment pour l’héroïne, de
qualité et moins chère qu’ailleurs.
La lettre adressée à Bernard Cazeneuve a permis le retour de deux
compagnies de CRS, soit environ
150 agents de police pour intervenir prioritairement sur Wazemmes, Fives et Moulins.
« La police est plus présente depuis quelques jours », confirme la
présidente du quartier Wazemmes, la socialiste Charlotte Brun.
Cette fidèle de Benoît Hamon espère que le programme lancé il y a
deux ans autour de trois axes (sécurisation, plan de propreté et
d’éclairage, réappropriation publique de l’espace) va porter ses
fruits. L’adjointe lilloise avait indiqué fin janvier dans la presse locale être convaincue par la nécessité de légaliser le cannabis pour
tuer les réseaux. Une déclaration
qui avait suscité un certain embarras dans l’entourage de Martine Aubry. Dès le lendemain, son
premier adjoint avait fait savoir
que « la ville de Lille n’a jamais pris
position sur la question de la légalisation du cannabis ».
Rue Jules-Guesde, un commerçant quinquagénaire implanté depuis une dizaine d’années est persuadé que légaliser le cannabis serait « pire, car on passerait aux drogues dures ». Ce fils d’Algériens, qui
préfère garder l’anonymat, est l’un
des derniers à tenir tête aux dealers. Pour combien de temps encore ? « Je suis né ici, je me suis toujours battu pour mon quartier
mais là, on n’a plus de soutiens de la
ville, lâche-t-il. Je vais partir. » p
laetitia clavreul
et laurie moniez
LES CHIFFRES
Cannabis : la fin d’un tabou de campagne électorale
227 300
Quatre des cinq principaux candidats sont pour la légalisation ou de simples amendes. Les acteurs de terrain sont divisés
personnes ont été
présentées à la justice
en 2015 pour
une infraction relative
aux produits stupéfiants,
selon le Bulletin d’information statistique du ministère de la justice publié
en mars. Parmi elles,
100 900 l’ont été pour
usage illicite de stupéfiants.
La moitié d’entre elles a fait
l’objet d’une procédure
alternative aux poursuites
(rappel à la loi, orientation
vers une structure sanitaire
ou sociale…) ; 15 % ont fait
l’objet d’une composition
pénale (amende, obligation
de suivre un stage) et 30 %
ont été poursuivis devant
le tribunal correctionnel,
avec, au final, le plus souvent une amende.
150
personnes – récidivistes –
purgent actuellement une
peine d’emprisonnement
pour la seule infraction
d’usage de stupéfiants.
C’
est la fin d’un tabou
français. Pour la première fois dans une
campagne présidentielle, quatre
des cinq principaux candidats à
l’Elysée proposent de faire évoluer
la loi du 31 décembre 1970 punissant théoriquement d’un an de
prison et de 3 750 euros d’amende
la consommation de stupéfiants,
quels qu’ils soient. Emmanuel
Macron (En marche !) et François
Fillon (Les Républicains) veulent
sanctionner par des contraventions le simple usage de cannabis,
quand Jean-Luc Mélenchon (La
France insoumise) et Benoît Hamon (Parti socialiste) vont beaucoup plus loin et prônent sa légalisation encadrée.
Jusqu’à présent, seuls les « petits
partis », comme le Parti radical de
gauche ou les écologistes, s’étaient
aventurés sur ce terrain. Les candidats issus des partis dits « de gouvernement » jugeaient eux qu’il
n’y avait que des coups – et des accusations de laxisme – à prendre.
Mais en cinq ans, les esprits semblent avoir mûri. De nombreux
pays, dont les Etats-Unis – au niveau des Etats fédérés, puisque la
prohibition reste la règle à l’échelon fédéral – et bientôt le Canada,
ont engagé des réformes majeures
sur le sujet. Aujourd’hui, en
France, sauf pour Marine Le Pen
(Front national), le statu quo ne
paraît plus tenable.
Il faut dire que la loi de 1970 affiche un piètre bilan. Des quartiers
sont ravagés par le trafic de cannabis. Malgré l’extrême sévérité du
texte, en un peu plus de quarante
ans, le produit s’est banalisé. Sa
disponibilité sur le marché s’est
accrue, et sa consommation est
devenue massive. Près de 700 000
Français fument chaque jour des
joints. En 2014, 11 % de ceux âgés
entre 18 et 64 ans déclaraient avoir
consommé du cannabis au moins
une fois au cours de l’année écoulée, selon une étude de Santé publique France parue en avril 2015.
Un niveau de consommation
parmi les plus élevés d’Europe, qui
sonne comme un échec pour les
policiers, gendarmes et douaniers
chargés de lutter contre le trafic.
« C’est un combat perdu d’avance »,
considère, résigné, un officier de
police judiciaire. Alors que
77,6 tonnes de résine et d’herbe
ont été interceptées en 2015, selon
l’Office central pour la répression
du trafic illicite des stupéfiants, un
douanier estime « n’intercepter
qu’une petite partie de ce qui passe.
On court après quelque chose
qu’on ne rattrapera jamais ».
Certains tribunaux frôlent l’embolie à cause du « shit ». Selon les
chiffres du ministère de la justice
publiés en mars, 227 300 personnes ont été présentées à la justice
en 2015 pour des infractions à la législation sur les stupéfiants. Soit
10 % du total des affaires traitées
par la justice dans l’année, un niveau record. Un peu moins de la
moitié de ces cas (100 900 personnes) ne concerne que l’usage illicite de produits stupéfiants, essentiellement du cannabis.
Dès lors, comment faire évoluer
la loi pour réduire l’usage d’un
produit dont la consommation
précoce est dangereuse ? Deux
scénarios sont en balance. Aucun
ne fait consensus sur le terrain.
Les contraventions : dans l’air
du temps C’est le scénario sans
doute le plus consensuel aux yeux
du grand public, même s’il a été catégoriquement rejeté tout au long
du quinquennat Hollande, au
nom de la « nécessité de l’interdit ».
Partisan d’une « dissuasion proportionnée, immédiate et efficace », Emmanuel Macron pro-
Le produit s’est
banalisé malgré
la sévérité de
la loi de 1970 ;
700 000 Français
fument chaque
jour des joints
pose de sanctionner l’usage et la
détention de cannabis par une
amende « d’au moins 100 euros ».
Ce qui signifie de fait une dépénalisation (ou décriminalisation) de
la consommation. « L’individu interpellé pourra payer immédiatement, ou sera conduit au poste de
police pour établir une contravention », détaille son équipe.
M. Fillon restreint davantage la
mesure. Dans son programme, il
dit vouloir « punir systématiquement par ordonnance pénale
[amende] l’usage de stupéfiants »
pour une première interpellation.
« Quand il y a récidive, c’est un délit,
et je suis pour la criminalisation du
trafic », avait-il fait valoir lors de la
primaire de la droite.
La « contraventionnalisation »
est le scénario qui séduit le plus les
policiers. « Ça ne sert à rien d’encombrer les services avec un contentieux de masse et des procédures chronophages, estime Patrice
Ribeiro, du syndicat Synergie Officiers. Ces infractions terminent en
outre dans les poubelles des magistrats. Du coup, neuf fois sur dix,
quand un policier croise un consommateur, il lui fait jeter son joint
et l’enjoint de quitter les lieux. »
La contravention pour usage
simple est vue comme un outil efficace, car immédiat et dissuasif.
« Il faut gagner du temps et de la
disponibilité opérationnelle, tout
en développant davantage les actions de prévention », appuie Philippe Capon, du syndicat de gardiens de la paix UNSA-Police, pour
qui « le tout-répressif a montré ses
limites et sa relative inefficacité ».
« En redonnant du pouvoir à la
police, la contraventionnalisation
serait paradoxalement plus répressive que la loi de 1970 », analyse
Ivana Obradovic, chercheuse à
l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies. « Ce ne
sera pas une nouvelle politique des
drogues, car cela fait toujours passer le gros de l’action par la procédure policière, ajoute Jean-Pierre
Couteron, le président de la Fédération Addiction, une structure
qui regroupe des professionnels
de la prévention et de la réduction
des risques. C’est une demi-mesure
qui ne mettra pas fin à l’hyperusage de cannabis en France. »
Les magistrats se montrent eux
aussi réservés, voire réticents. « Si
l’usage est passible d’une simple
contravention, cela priverait l’autorité judiciaire d’un outil dans la
lutte contre les trafics », affirme
Jacky Coulon, le secrétaire national de l’Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire). Selon
lui, dès lors que la police ne pourra
plus mettre des consommateurs
en garde à vue – acte réservé à un
délit passible de prison – il craint
« une déperdition d’informations
utiles pour remonter les filières ».
La légalisation : option audacieuse L’autre scénario, plus radical, c’est la légalisation contrôlée et
encadrée du cannabis, qui deviendrait un bien marchand comme le
tabac. Ce qu’a fait l’Uruguay. Pour
faire diminuer la consommation
de drogue, Benoît Hamon propose
de légaliser l’usage du cannabis
pour les majeurs, d’encadrer sa
distribution, en passant par des
points de vente d’Etat pour « tarir
les trafics à la source », et de réaffecter les 568 millions d’euros économisés sur la répression vers la
prévention. C’est, peu ou prou, ce
que propose aussi Jean-Luc
Mélenchon. Un scénario qui rapporterait plus de 2 milliards
d’euros à l’Etat, avait estimé le
think tank Terra Nova en 2014,
mais dans lequel, à prix inchangé,
le nombre d’usagers quotidiens
augmenterait de plus de 47 %.
Les magistrats sont très divisés.
Si l’USM est opposée à la légalisation, le Syndicat de la magistrature
(classé à gauche) y est favorable.
Pour Katia Dubreuil, sa secrétaire
nationale, c’est d’ailleurs « le seul
moyen de tenir une politique publique de prévention efficace ». Quant
aux policiers, ils se montrent réticents, craignant que les réseaux se
reportent sur d’autres trafics ou
développent une offre de contrebande. « Les enjeux financiers sont
tels qu’ils maintiendront les trafics
en proposant, par exemple, des
taux de THC [le principe actif] plus
élevés », redoute Céline Berthon,
du Syndicat des commissaires de
la police nationale.
« Légaliser permettra de diminuer le risque de nocivité du cannabis », avance pour sa part Amine
Benyamina, chef du département
de psychiatrie-addictologie de
l’hôpital Paul-Brousse (Val-deMarne). Si l’Académie de médecine reste opposée à tout ce qui
conduirait à « inciter à la banalisation de l’usage de cette drogue »,
des médecins, comme le pneumologue Bertrand Dautzenberg, assurent aujourd’hui qu’à tout prendre, en termes sanitaires, la légalisation encadrée a plus de vertus
qu’une prohibition inefficace. p
françois béguin,
jean-baptiste jacquin
et julia pascual
14 | enquête
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Erica Bejarano, 43 ans, sans papiers,
avec sa fille Guadalupe, 11 ans, citoyenne
américaine. Si le décret anti-immigration
venait à être appliqué, elles pourraient
être séparées. DARCY PADILLA/VU POUR « LE MONDE »
Le décret qui sème
la zizanie en Californie
corine lesnes
modesto - envoyée spéciale
C
LES ASSOCIATIONS S’ATTENDENT AU PIRE
Les associations de défense des immigrants
s’attendent au pire. « Je n’ai jamais vu autant
d’anxiété », remarque le père Misael Avila, de
l’église Saint Francis of Rome, à Riverbank, la
commune voisine. Le prêtre, qui exerce
depuis dix-huit ans, a participé au premier Forum régional des mouvements populaires
mondiaux, qui s’est tenu mi-février à
Modesto, sous l’égide du Vatican. Le pape
François y a envoyé un message rappelant que
défendre les migrants est un « impératif moral ». « L’élection de ce président m’a ouvert les
yeux, confie le père Avila. Jusqu’ici, je me con-
S
Pour Maria Garcia, 40 ans, mère de quatre
enfants, remplir la procuration est un crève-cœur autant qu’un dilemme. Deux de ses
fils ont été admis dans un programme pour
écoliers doués, à Modesto. Si elle les ramène
au Mexique, ils n’auront pas la même éducation, se désole-t-elle, et elle devra payer pour
l’école. Mais comment pourrait-elle se résoudre à les laisser ? « J’ai perdu mon père
quand j’avais 3 ans. Il me manque encore. Je
ne me séparerai pas de mes enfants avant très
longtemps. »
Maria est arrivée aux Etats-Unis il y a près de
seize ans. Son mari travaille « dans les
champs ». Ils n’ont jamais eu de permis de
séjour. Depuis que Trump est président, elle
ne sort plus qu’un minimum, pour les courses
alimentaires ou les rendez-vous médicaux
avec Juan, le petit dernier qui crayonne à ses
côtés. Le dimanche, quand les garçons demandent à aller au parc ou au McDonald’s, elle détourne la conversation : « Pourquoi pas regarder un film à la maison ? » Il y a quinze jours, le
couple a décidé d’expliquer la situation aux
enfants. Le fils de 9 ans n’a rien dit – « Lui, il rigole tout le temps », admire la mère –, mais son
frère, 12 ans, s’est mis à pleurer. Et depuis, il
n’arrête pas de demander : « Pourquoi ? »
centrais sur la charité. Maintenant, je réalise
que ça va de pair avec la justice sociale. » Dans
tout le diocèse, les églises étudient les conditions à satisfaire (assurances, équipements sanitaires…) pour se déclarer « sanctuaire » et se
préparer à accueillir des réfugiés si besoin.
« Avant Trump, je ne connaissais même pas le
nom du maire de Modesto, dit le prêtre en souriant. Je vivais dans une bulle, moi aussi. »
Le soir du 2 mars, ils sont plusieurs centaines dans la cafétéria du lycée de Modesto,
venus assister au forum « Connaissez vos
droits », organisé par Faith in The Valley, une
association affiliée au mouvement pour la
justice sociale PICO, proche de l’Eglise
catholique. Il y a parmi eux des ouvriers agricoles avec leur chapeau de paille, des grandsmères, comme Sylvia Negrete, qui vit en
Californie depuis vingt-six ans et a pu acheter une maison sans jamais avoir de papiers
en règle, des lycéens, comme Jennifer
Arellano, 17 ans, dont quinze aux Etats-Unis.
Vallée centrale
Comme beaucoup, elle a peur de demander
le renouvellement de son autorisation de
séjour aux services de l’immigration. « Ils ont
toutes mes coordonnées, mon adresse, tout !
NEVADA
Mais je ne partirai pas. Il faudra qu’ils
Echo Summit
viennent m’arrêter », lance-t-elle.
L’avocat Patrick Kolasinski, de Modesto,
Modesto appelle au calme et à la raison. Il réussit
San
Francisco
même à faire rire l’assemblée en parlant de
l’affolement qui règne à « la migra » (le surCALIFORNIE
nom donné par les Latinos à l’ICE, la police de
l’immigration et des douanes), débordée par
Los Angeles
Palm les nouvelles consignes de Washington. « Ils
OCÉAN
Springs
ne sont que huit agents de l’immigration pour
PACIFIQUE
trois comtés, souligne l’avocat. Ils n’ont pas as300 km
MEXIQUE sez d’argent pour s’occuper de tout le monde.
Ils vont d’abord cibler les criminels et ceux qui
ont déjà été expulsés dans le passé, 98 % d’entre vous n’ont pas de raison d’avoir peur ! »
Cela dit, il recommande aux sans-papiers
de se tenir sous le radar : être des non-citoyens modèles, des maris non violents, des
conducteurs exemplaires. Et surtout ne pas
vendre, ou même consommer de drogue,
bien que la marijuana ait été légalisée en Californie. Dans la Vallée, les polices municipales
n’ont pas le droit de contrôler le statut migratoire des individus. Mais les shérifs qui exercent sur le territoire des comtés, et sont en
majorité républicains, ne demandent qu’à
coopérer avec les « fédéraux » et à leur signaler les clandestins. Les démocrates, majoritaires à l’assemblée de Californie, ont déposé un
projet de loi interdisant spécifiquement aux
shérifs de se mêler d’immigration, mais le
texte n’a pas encore été adopté.
Sac
e sont les mamans qui sont
aujourd’hui à l’école. Dans la
salle de classe, une quinzaine de
femmes écoutent l’intervenante, le petit dernier sagement
assis sur les genoux. Les plus
grands – 6 ans au plus – ont l’air pensif. Sans
doute comprennent-ils que les adultes parlent
d’eux et que c’est leur avenir qui est en jeu.
Que vont-ils devenir si leurs parents sont
expulsés des Etats-Unis et renvoyés au
Mexique ? C’est l’objet de la discussion matinale dans cette école primaire de Modesto,
bourgade californienne entourée d’amandiers et de conserveries de tomates. Depuis
que Donald Trump a publié la première
mouture de son décret sur l’immigration, le
27 janvier, la Vallée centrale est plongée dans
la peur : 70 % des ouvriers agricoles y sont en
situation illégale, selon une enquête de l’université de Californie. Les rumeurs ajoutent à
l’anxiété. Mi-février, certains ont cru avoir vu
des agents de l’immigration en maraude
dans les environs. La police a démenti toute
présence renforcée, mais les associations ont
conseillé aux familles de se préparer.
Des formulaires sont disposés sur les tables.
Il s’agit de procurations visant à confier la
garde des enfants à des proches au cas où les
parents seraient placés en détention ou reconduits à la frontière. La notaire Cecilia Flores
explique les formules : laisser temporairement
les enfants, en attendant de pouvoir les faire
venir au Mexique. Ou définitivement pour
leur éviter le choc d’un déménagement dans
un pays qu’ils connaissent à peine.
Les mères craignent que le gouvernement
américain ne « prenne » leurs enfants en leur
absence. Elles posent question sur question.
« Et si on ne connaît personne qui a des papiers ? », murmure une jeune femme. Cecilia
répond doucement mais fermement que les
parents doivent faire des choix. Elle-même a
été ballottée toute son enfance de part et
d’autre de la frontière. Son père était ouvrier
agricole saisonnier avec le programme « Bracero », dans les années 1960. La famille le suivait au fil des récoltes : la pêche en Californie,
le raisin dans l’Oregon, la cerise dans l’Etat de
Washington. Avant de retourner pour l’hiver
au Mexique. C’est la philosophie que l’administration Trump propose de rétablir : l’immigration « choisie ».
Dans la Vallée centrale, 70 % des
travailleurs agricoles sont illégaux.
Si les clandestins sont expulsés
par l’administration Trump, qui
va s’occuper des récoltes ? Et des
enfants nés sur le sol américain ?
Homero Mejia, de l’association Faith in the
Valley, fait répéter les consignes à observer en
cas de descente de police. La salle entière
reprend en chœur. Ne pas ouvrir la porte,
déjà. « No abra la puerta », s’enthousiasme
l’assistance. Garder le silence, à tout
moment. Si les agents viennent avec un
mandat, leur demander de glisser le document sous la porte et vérifier qu’il est signé
par un juge. S’il ne l’est pas, l’immigrant peut
légalement continuer à leur refuser l’entrée.
Chaque participant se voit remettre une
petite carte rouge à porter en permanence
dans sa poche ou son portefeuille. Et à faire
lire en cas de besoin aux policiers. Elle stipule
que la Constitution s’applique non seulement aux citoyens, mais à tous ceux qui
vivent sur le sol américain. En vertu de quoi
les sans-papiers ont, comme tout le monde,
le droit d’exiger un processus judiciaire s’ils
sont arrêtés. « Je veux voir un juge de l’immigration », s’époumone la salle en anglais. Le
but est d’engorger les tribunaux et de freiner
les expulsions, explique sans détour l’avocate Solange Altman, de l’association El
Concilio, qui fournit des cours gratuits de
préparation à l’examen de naturalisation.
« Le Congrès sera obligé d’intervenir. »
Kim Martinez, 22 ans, a copié sur son portable le texte du décret de Donald Trump qui
étend la liste des immigrants ciblés pour
expulsion. « Dans le langage du président,
mes parents sont considérés comme des
criminels », note-t-elle, incrédule. L’affaire
remonte au début des années 2000. Ses
parents ont été victimes de faux avocats
spécialisés dans l’immigration et leur
demande de régularisation a été rejetée,
faute de représentation adéquate. Comme
environ 960 000 personnes aux Etats-Unis
(dont moins de 20 % ont été condamnées
pour activité criminelle), ils font l’objet d’un
« ordre d’expulsion » et comptent maintenant
parmi les cibles prioritaires de l’administration Trump. Les voilà menacés d’arrestation
après plus de vingt-cinq ans à Los Angeles, où
sa mère possède un atelier de photo et où son
père est jardinier. « Ils se sentaient en sécurité
sous Obama. Ils avaient pratiquement oublié
le mandat d’expulsion », dit-elle.
LE CAUCHEMAR D’UN ÉTAT SANS LATINOS
Kim avait 6 ans quand ses parents lui ont
appris à sortir par la porte de derrière si la
police sonnait à la porte de devant, et à courir
« se réfugier chez “grand-ma” ». Depuis ce
moment, elle s’est préparée à les défendre. A
l’université, elle a commencé à étudier le
droit, et elle a trouvé sa vocation : « Etre une
voix pour tous ceux qui sont dans l’ombre. »
Quand elle s’emporte un peu, la militante
montre sa peau, qui est brune, et dit que c’est
là que réside le problème dans l’Amérique de
Trump. Mais comme elle est fière, elle rigole à
la pensée de ces Blancs qui vont se retrouver à
devoir nettoyer leurs villas eux-mêmes si le
président met ses menaces à exécution. Ces
exploitations agricoles où plus personne ne
voudra faire un travail harassant, dont on ressort les yeux brûlés par les pesticides. La situation lui rappelle le film A Day Without a
Mexican (2004), qui montre une Californie
soudainement privée de ses Latinos. Elle
l’avait pris au sérieux, trop jeune pour
comprendre qu’il s’agissait d’une parodie. Et
aujourd’hui, ce serait une perspective
d’actualité…
Longue de 600 km, la Vallée centrale est
l’une des terres les plus fertiles du monde.
Elle produit près de la moitié des fruits, des
légumes et des noix des Etats-Unis, et
« pèse » 35 milliards de dollars. L’expulsion
de dizaines de milliers de sans-papiers aurait
des conséquences dramatiques sur l’économie, bien au-delà des exploitations agricoles : des commerces aux écoles, en passant
par les restaurants, les assurances et le bâtiment, nombre de secteurs seraient affectés.
Même les ranchers qui ont voté Trump
commencent à avoir des inquiétudes. Juan
Vazquez, un fils d’ouvrier agricole qui prépare un MBA de dirigeant d’entreprise agroalimentaire, a une vision très réaliste de la
Vallée centrale privée de ses ouvriers agricoles : certaines cultures devront être mécanisées. En prévision de la pénurie de
main-d’œuvre, plusieurs exploitants ont
d’ailleurs déjà commandé des machines
supplémentaires, notamment des balayeuses à amandes. Les tâches qui exigent une intervention humaine devront être nettement
mieux payées. Quant aux récoltes dont
aucun Américain ne voudra s’occuper, dit-il
avec une pointe de mépris, elles « pourriront
sur pied ». p
disparitions & carnet | 15
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Evgueni
Evtouchenko
Poète russe
Odile et Claire Boniface,
ses illes
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T OH GLPDQFKH GH KHXUHV j K En 1984.
M. MENCARINI/LEEMAGE
I
ncarnation du « dégel intellectuel » après la mort de Staline, il était l’une des premières voix humanistes à s’être
élevées en Union soviétique. Le
poète russe Evgueni Alexandrovitch Evtouchenko, qui fut aussi
acteur et réalisateur de cinéma,
est mort le 1er avril aux Etats-Unis,
à Tulsa (Oklahoma). Il avait 84 ans.
« Non, Babi Yar n’a pas de monument./ Le bord du ravin, en dalle
grossière./ L’effroi me prend./ J’ai
l’âge en ce moment/Du peuple juif »
(traduction tirée de Poésie russe.
Anthologie du XVIIIe au XXe siècle,
Maspero/La Découverte, 1983)…
Lorsque, en 1961, Evgueni Evtouchenko, alors âgé de 29 ans, lit en
public le poème Babi Yar, requiem
aux victimes juives du massacre
perpétré par les nazis en Ukraine
pendant la seconde guerre mondiale, c’est un séisme dans un pays
où le mot « juif » est banni du vocabulaire officiel. Le poème suscite la
polémique : ses détracteurs accusent l’auteur d’oublier les souffrances du peuple russe, en pleurant le sort des victimes juives.
Mais l’écrivain n’en est pas à son
premier coup d’éclat.
Rôle de tribun
La carrière littéraire de cet enfant
prodige, né le 18 juillet 1932, a débuté dans les années 1950. Sa jeunesse coïncide avec le réveil de
tout un peuple : plongés dans la
léthargie durant l’ère stalinienne,
les citoyens soviétiques découvrent soudain la liberté de penser
par eux-mêmes, de parler et
même d’écrire – c’est le fameux
« dégel ». La liberté octroyée à la
population est en réalité très limitée, dérisoire même, comme le
montreront bientôt les procès
des dissidents, la persécution de
l’écrivain Boris Pasternak, le renforcement de la censure. Mais
cette brève parenthèse permet
l’éclosion d’une pléiade de poètes : Andreï Voznessenski, Robert
Rojdestvenski, Bella Akhmadoulina… Et Evgueni Evtouchenko,
porte-drapeau du mouvement.
Leurs lectures publiques, qui attirent des foules – surtout des étudiants, mais aussi des ouvriers et
des intellectuels –, renouent avec
les pratiques de l’avant-garde du
début du XXe siècle, incarnée par
Maïakovski, visant à porter la culture aux masses. Le jeune et charismatique Evtouchenko est fait
pour le rôle de tribun : doté d’une
prodigieuse facilité d’écriture, il
possède en outre un flair qui lui
fait repérer les points névralgiques, les questions brûlantes, qu’il
revêt de vers harmonieux. Un troisième don, tout aussi précieux, lui
3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
AU CARNET DU «MONDE»
18 JUILLET 1932 Naissance
à Zima, en Sibérie
1952 Publie son premier
recueil de poésie
1961 Ecrit « Babi Yar »
1963 « Autobiographie
précoce » (Julliard)
1991 S’installe aux Etats-Unis
1ER AVRIL 2017 Mort à Tulsa
(Etats-Unis)
permet de savoir jusqu’où il est
possible d’aller. Fin tacticien, il fait,
malgré ses prises de position, une
belle carrière, occupant des postes
importants dans les instances culturelles soviétiques. Ses livres sont
publiés à gros tirages, il est l’un des
rares écrivains à pouvoir voyager
librement à l’étranger.
Cela lui a nui gravement aux
yeux des intellectuels critiques du
régime. En Russie, disait-il luimême, « le poète est plus qu’un
poète » – c’est même, le plus souvent, un martyr, comme le furent,
à la génération précédente, Goumilev, Akhmatova, Mandelstam.
D’autres critiques visent son
œuvre : la facilité et la plasticité de
son talent, l’accumulation de recueils de poèmes (une cinquantaine !), de romans, de scénarios
de film, d’essais, de Mémoires, lui
valent d’être accusé de superficialité et de conformisme. On lui a reproché sa versatilité, son manque
de principes. C’est oublier qu’il a
pris à plusieurs occasions la défense des dissidents, notamment
de Soljenitsyne et du poète Joseph
Brodsky, qu’il avait eu une position courageuse lors de l’invasion
de la Tchécoslovaquie par l’Armée
rouge en 1968 – « Vous avez bafoué
l’honneur », lance-t-il à l’époque,
aux dirigeants de son pays dans
un poème qu’il signe : « Ecrivain
russe, écrasé par les chars russes, à
Prague » ; on se retrouvait en
prison pour moins que cela.
On lui doit également le poème
intitulé Les Héritiers de Staline
(1962) : « On me dit : Calme-toi !/
Impossible :/ Tant que ses héritiers
seront là,/ Staline, pour moi,/ reste
toujours dans son Mausolée. »
Quant à Babi Yar, il fut mis en musique par Chostakovitch dans sa
Symphonie n° 13.
Après la chute du régime soviétique, quand les poètes redevinrent
simplement des poètes, comme
partout ailleurs, son étoile, qui
avait éclairé le ciel pour toute une
génération, pâlit, inévitablement.
Reste qu’un astéroïde découvert
en 1978 porte le nom d’Evtouchenko. On n’aurait su trouver
hommage plus emblématique. p
elena balzamo, collaboratrice du « monde des livres »
Naissance
Sylviane ROCHE
ont la tristesse de faire part du décès de
Jeannine BONIFACE.
Une cérémonie religieuse aura lieu le
jeudi 6 avril 2017, à 10 heures, en l’église
Saint-François-de-Sales, 340, avenue
du Général de Gaulle, à Clamart (Hautsde-Seine).
L’inhumation aura lieu après la
cérémonie, au cimetière situé près de
l’église.
9, quai Saint-Michel,
75005 Paris.
claire.boniface@wanadoo.fr
Grenoble.
Viviane Caput,
épouse de Jean-Jacques,
Anne Bourgarit-Durand, David,
Mathieu, Gilles Bourgarit,
ses enfants
et leurs familles,
Anne-Marie Long, Agnès Legardeur,
ses sœurs
et leurs familles,
font part que
Jean-Jacques BOURGARIT,
a quitté cette vie,
dans la soirée du 30 mars 2017.
Nous nous retrouverons autour de lui,
le jeudi 6 avril, à 10 heures, au centre
funéraire de La Tronche.
Michèle Crance
Et ses enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Philippe CRANCE,
X 64,
a la joie de faire part de la naissance de
Esteban, Abraham,
son petit-ils, petit frère de
Max et d’Abel,
le 26 mars 2017,
chez
Elodie FRENCK et Hervé RUET.
Mariage
Marie-Hélène et Jean-Pierre
BABELON,
Catherine et Martin BABELON,
sont heureux d’annoncer le mariage
de leur petit-ils et ils,
Octave BABELON
avec
Ashley Mary JENKINS,
qui sera célébré à Chicago,
le 8 avril 2017.
68, boulevard Saint-Marcel,
75005 Paris.
survenu le 7 mars 2017.
Nadia Devinoy,
Aude, Eve et Michel, Inès et Paul,
Ses neuf petits-enfants
Et ses six arrière-petits-enfants,
La famille Devinoy,
La famille Coutrot,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Pierre DEVINOY,
Bruno BARRILLOT
nous a quittés, le samedi 25 mars 2017,
à Papeete, quelques jours avant
ses soixante-dix-sept ans.
Très entouré par ses amis polynésiens
avec qui il a partagé depuis trente ans
son engagement pour la vérité et la justice
des victimes des essais nucléaires français,
il a été enterré à Tahiti.
Ses frères
et leur familles,
Son ils,
Ses amis de France, d’Algérie
et de Polynésie,
L’Observatoire des armements,
vous invitent à partager leur peine.
pourbruno@obsarm.info
Noir. Rideau.
Paul BERGER,
homme de théâtre,
s’est éteint le 30 mars 2017.
Notre peine est immense...
Elsa,
son épouse,
Évelyne et Samuel,
ses enfants,
Sa famille
Et ses amis.
« Rien n’est mort
que ce qui n’existe pas encore »
G. Apollinaire.
M. Carlo Gervasoni,
son époux,
Mme Madeleine Cebeillac,
sa maman,
M. Claude Cebeillac,
son frère,
Ses neveux et petits-neveux
Ainsi que toute sa famille,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Mireille GERVASONI,
née CEBEILLAC.
La cérémonie aura lieu le jeudi 6 avril
2017, à 11 heures, au crématorium
(Crouel) de Clermont-Ferrand, suivie de
l’inhumation au cimetière de Chamalières,
à 16 h 30.
Fleurs naturelles ou un don peut être
effectué au proit de l’APRAT.
Une pensée est demandée pour son ils,
David,
décédé en janvier 2015.
Espirat.
Mme Paula Bélot,
son épouse,
Mélodie et Alexandre,
ses beaux-enfants,
Céline et Jean-Philippe Tissot,
Benjamin Marol et Gaëlle Lorvellec,
ses enfants
et leur mère, Françoise
Ainsi que ses petits-enfants,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
M. Christian MAROL,
survenu le 2 avril 2017,
à Clermont-Ferrand,
à l’âge de soixante-six ans.
L’inhumation aura lieu le lundi 10 avril,
à 15 h 30, au cimetière d’Espirat (Puy-deDôme).
L’Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres
a le très profond regret de faire part du
décès, survenu à Paris, le 2 avril 2017, de
M. Alain MICHEL,
membre de l’Institut,
ancien élève
de l’École normale supérieure,
professeur émérite
à l’université de Paris-Sorbonne,
chevalier de l’ordre national du Mérite,
commandeur
dans l’ordre des Palmes académiques.
survenu pendant son sommeil,
dans sa quatre-vingt-quinzième année,
le 30 mars 2017, au matin.
Une messe de funérailles sera célébrée
en l’église Saint-Louis de Fontainebleau,
le jeudi 6 avril, à 15 heures.
Une messe sera célébrée jeudi 6 avril,
à 10 h 30, en l’église Notre-Dame-desChamps, Paris 6e (chapelle de la Vierge,
derrière l’Autel).
Yves Lévy,
président-directeur général,
Alain Tedgui,
président du Conseil scientiique,
Et l’ensemble des personnels
de l’Inserm,
Claude Feldschuh
et Michel Field,
Jérémie, Anaëlle, Manon, Léopold
et Armand,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Décès
Clermont-Ferrand.
Marianne « Maya »
FELDSCHUH-FIELD,
survenu le 22 mars 2017, à Avignon.
Sa famille et ses amis se retrouveront
lundi matin 10 avril, au Jardin du Souvenir,
à Saint-Saturnin-lès-Apt (Vaucluse).
Merci au personnel du centre hospitalier
Henri-Duffaut pour son dévouement
et son humanité.
Francis Fèvre,
Claude Fèvre et Didier Chassot,
Pierre-Philippe Fèvre
et Gisèle Augoyat,
ses enfants et leurs conjoints,
Jean-Fabrice, François-André, Aymeric,
Tristan et Anne-Hélène,
ses petits-enfants,
Samuel et Aurélien,
ses arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Suzanne FÈVRE,
née SALIN,
survenu le 28 mars 2017, au Chesnay,
dans sa quatre-vingt neuvième année.
Ses cendres iront rejoindre celles de
son mari
Jean FÈVRE,
ancien ambassadeur de France.
Les obsèques auront lieu le 5 avril,
à 10 heures, en l’église Notre-Dame-de-laRésurrection, au Chesnay.
ierpilippe@gmail.com
ont eu la tristesse d’apprendre la disparition
du professeur
M. et Mme Bernard Sullerot,
Mlle Claire Sullerot (†),
M. et Mme Laurent Sullerot,
M. David Sullerot,
ses enfants et beaux-enfants,
Ses petits-enfants,
Sa sœur,
Son frère
et leurs familles,
Les familles Hammel, Geer, Rioux,
Watier, Xardel, Galmiche,
ont le regret de faire part du décès,
le 31 mars 2017,
à l’âge de quatre-vingt-douze ans, de
Mme Evelyne SULLEROT,
née HAMMEL,
sociologue,
écrivain,
correspondant de l’Institut,
cofondatrice du Planning familial,
fondatrice des centres Retravailler,
grand oficier de la Légion d’honneur,
grand oficier
dans l’ordre national du Mérite.
Les obsèques seront célébrées
dans l’intimité familiale.
Jacqueline Brosse, née Teyssandier,
Frédéric Brosse,
Ivar et Catherine Ekeland,
Paul et Lilianne Ekeland,
leurs enfants, Elisa et Stella,
Marie Ekeland-Roulleau
et Philippe Roulleau,
leurs enfants, Pascal et Nils,
Les familles Ridès, Amoretti
et Leonelli,
ont la tristesse de faire part du décès de
Hubert TEYSSANDIER,
(1931-2017),
professeur des Universités,
ancien élève
de l’École normale supérieure.
Il a été incinéré dans l’intimité, le lundi
3 avril.
In memoriam,
Léone
FELDMAN-TEYSSANDIER,
(15 décembre 2012).
55, boulevard de Charonne,
75011 Paris.
Remerciements
Son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants
Et toute sa famille,
très touchés des marques de sympathie
qui leur ont été témoignées lors du décès
de
M. Jean-Michel HENRY
vous prient de trouver ici, leurs sincères
remerciements.
Hommage
La Fondation de France
salue la mémoire de
Mme Marie-Madeleine QUERVET,
décédée le 31 juillet 2016, à Paris
et exprime toute sa reconnaissance
pour son généreux legs.
Prix
Serge POIRAUDEAU.
Ils s’associent à la douleur de ses
proches, de ses collaborateurs et de
tous ceux qui l’ont connu.
Personnalité hors du commun, Serge
Poiraudeau, professeur des Universitéspraticien hospitalier (PU-PH) à ParisDescartes, était chef du service
de rééducation et de réadaptation
de l’appareil locomoteur et des pathologies
du rachis de l’hôpital Cochin. Il dirigeait
également l’Institut fédératif de recherche
Inserm/CNRS sur le handicap, ainsi
que l’équipe de recherche ECaMO
en épidémiologie clinique appliquée
aux maladies ostéo-articulaires, au sein
du Centre de recherche Épidémiologie
et statistique Sorbonne Paris Cité.
Le professeur Serge Poiraudeau
était unanimement reconnu par l’ensemble
de la communauté médicale pour la
remarquable exigence de ses travaux
de clinicien et de recherche, son
enthousiasme, et ses grandes qualités
humaines.
Cécile Hamon,
son épouse,
Léo et Mathieu Savidan,
ses enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Pierre-Yves SAVIDAN,
consultant,
survenu le 29 mars 2017,
dans sa quarante-neuvième année,
des suites d’une terrible maladie.
Ses obsèques ont eu lieu à Pierrefonds,
dans la plus stricte intimité, ce mardi
4 avril.
Cet avis tient lieu de faire-part.
APPEL A CANDIDATURES
Prix Leica Oskar Barnack Award
Créé en 1979, le prix Leica Oskar
Barnack est un concours photographique
international qui récompense
un photographe professionnel s’exprimant
sur la relation entre l’homme et son
environnement. 2 catégories : Leica Oskar
Barnack Award et New comer
(-25 ans). Dotations : 25.000 € / 10.000 €
et un équipement Leica M.
Les inalistes reçoivent chacun 2.500 €.
Conditions de participation
et inscriptions sur le site
www.leica-oskar-barnack-award.com
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16 |
CULTURE
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Simone Signoret
(au centre) dans
« Casque d’or » (1952),
de Jacques Becker.
TAMASA DISTRIBUTION
Jacques Becker, l’élan vital à l’écran
La Cinémathèque française consacre une rétrospective à l’auteur de « Casque d’or » et du « Trou »
Q
uelle meilleure manière de fêter le printemps qu’une rétrospective Jacques Becker ? Foisonnante
comme un bouquet de fleurs sauvages, miroitant de mille reflets
comme les rayons du soleil diffractés dans une goutte de rosée,
l’œuvre de ce cinéaste qui, plus de
cinquante ans après sa mort, reste
difficilement situable tant il s’est
illustré dans des genres différents,
se donne à voir comme une célébration du mouvement de la vie.
La recension froide de ses films
les plus célèbres pourrait donner
une impression contraire : Goupi
Mains rouges, drame paysan satirique tourné sous le régime de Vichy ; Touchez pas au grisbi, film de
gangsters qui solde la fin de carrière d’un truand magnifique et le
crépuscule d’un âge d’or ; Casque
d’or, drame passionnel chez les
malfrats du Paris de la Belle Epoque ; Le Trou, fable morale au cordeau située dans le cadre austère
de la prison de la Santé qui dialogue avec le film de Robert Bresson, Un condamné à mort s’est
échappé…
Mais il suffit de s’y plonger,
comme la Cinémathèque française y invite tout au long du mois
d’avril, pour constater à quel point,
en dépit de leur dimension tragique, ou de leur noirceur, ces films
ont en partage un même élan fougueux qui emporte leurs personnages tandis que le regard amoureux qui les enveloppe, le sens du
détail et la fantaisie avec laquelle
ils s’inscrivent dans l’espace, investissent leurs moindres gestes d’un
relief sensible, d’une vitalité vibrante. Sans poser d’autres limites
à son art que celles de la grande liberté que lui donnait sa maîtrise
de la technique et du langage du ci-
néma, et d’un sens moral qu’il
avait chevillé au corps, ce grand
passionné de musique – de jazz en
particulier –, de danse, de peinture
mettait un point d’honneur à
changer régulièrement de registre,
quitte à dérouter, à force, les critiques qui s’étaient enthousiasmés
pour ses débuts.
Né à Paris en 1906 d’un père administrateur de société et d’une
mère directrice d’une maison de
couture de la rue Cambon, Jacques Becker fut pendant six ans,
de 1932 à 1938, l’assistant de Jean
Renoir, pour qui il tournera notamment certaines parties de La
vie est à nous, ce film commandé
par le Parti communiste en 1936
dans le cadre de la campagne du
Front populaire. S’il est considéré,
à raison, comme un grand cinéaste classique – transparence
de la mise en scène, du découpage, mouvements de caméra
fluides et amples, lyrisme échevelé des gros plans de visage… –,
on est surtout frappé par l’incroyable modernité de ses films
d’après-guerre, qui semblent contenir en germe le souffle décapant
de la Nouvelle Vague à venir.
Rapport ludique à la mise en scène
François Truffaut, qui s’inspirera
de ses comédies de couples (Antoine et Antoinette, Edouard et Caroline, Rue de L’Estrapade) pour sa
saga d’Antoine Doinel, l’a choisi
dès 1954, alors qu’il était encore
critique aux Cahiers du cinéma,
pour incarner, dans un de ces articles polémiques dont il avait le secret, l’idée de l’auteur avec un
grand A. Défendant Ali Baba et les
quarante voleurs (1954), film de
commande empesé s’il en est,
dont Fernandel tenait le rôle-titre,
il écrivait alors : « En dépit de son
scénario trituré par dix ou douze
Ses films
d’après-guerre
semblent
contenir en
germe le souffle
décapant de la
Nouvelle Vague
à venir
personnes de trop excepté Becker,
Ali Baba est le film d’un auteur, un
auteur parvenu à une maîtrise exceptionnelle, un auteur de films.
(…) Eût-il été raté que je l’eusse
quand même défendu, en vertu de
la politique des auteurs. »
Cette adaptation des Mille et Une
nuits en technicolor a beau flirter
avec le ridicule, on n’y retrouve pas
moins un élan familier qui, entre
la générosité des scènes de danse
et la malice des scènes de poursuites et de combat, entre le rapport
ludique aux animaux et le soustexte communiste du récit, résonne avec le reste de son œuvre,
validant pleinement, rétrospectivement, les intuitions de Truffaut.
Dans le même genre, on préférera toutefois le savoureux Arsène Lupin, tourné trois ans plus
tard avec Robert Lamoureux
dans le rôle du monte-en-l’air raffiné et brillant, insolent et charmeur, aussi calé en peinture que
doué pour le clavecin. Une comédie qui galope de scènes de bal en
chambres d’hôtel de luxe, dans
laquelle le cinéaste laisse libre
cours à un art fantasque du détail
qui culmine dans ce moment
« méliésien » : le temps d’une
scène tournée dans un bureau du
palais
de
l’empereur
Guillaume II, le verre d’une loupe
utilisée pour scruter une petite
photo imprimée dans le journal
se transforme en un écran aux allures de boule de cristal où se fondent, passant du noir et blanc à la
couleur, les différents masques
du gentleman cambrioleur.
Ostensible dans cette adaptation littéraire, ce rapport ludique
à la mise en scène s’exprime à des
degrés moindres dans le reste de
son œuvre. Dans Goupi Mains
rouges, par exemple, mordante
critique de l’idéologie vichyssoise
du retour à la terre assise sur l’histoire d’un clan de villageois consanguin mauvais comme la gale.
Ou encore dans le sublime Falbalas, où avec une licence poétique
qui le rattache à Jean Vigo le cinéaste insuffle la vie à des objets
inertes – notamment dans cette
scène poignante où le personnage principal, grand couturier
passé de l’état de prédateur
sexuel, considérant ses conquêtes
comme des trophées tout juste
bons à accrocher sur un cintre, à
celui d’amoureux éconduit ayant
perdu le goût de vivre, projette
sur un mannequin de bois
l’image de la femme qui le rejette.
Souvenirs personnels
De la mode, de la musique, de la
danse, de l’art, de la littérature
même, Becker se plaît à faire une
matière narrative vivante. Cette
propension qu’il avait à filmer les
milieux artistiques, les personnages d’artistes (le cinéaste ethnologue, sorte d’avatar de Jean Rouch,
qu’interprète Daniel Gélin dans
Les Rendez-vous de juillet, les musiciens qu’il incarne dans Edouard
et Caroline et Rue de l’Estrapade, le
peintre Modigliani que joue Gérard Philippe dans Les Amants du
Montparnasse…) reflète avant
tout une tendance qu’il avait à
s’inspirer de sa propre vie. Si
aucun de ses films n’est proprement autobiographique, ils s’inspirent tous plus ou moins de souvenirs personnels : la vie dans le
magasin de sa mère pour le milieu de la mode où se déroule Falbalas, qui imprègne aussi, moins
directement, Rue de L’Estrapade
ou Edouard et Caroline ; sa propre
jeunesse, les conflits qui opposaient sa génération à celle de ses
parents pour Les Rendez-vous de
juillet ; son compagnonnage avec
Renoir dans Casque d’or, dont certaines scènes citent directement
Une partie de campagne ; son expérience de prisonnier de guerre
dans Le Trou, son treizième et dernier long-métrage – il meurt
en 1960, à 53 ans, des suites d’une
maladie génétique.
Jacques Becker n’aimait rien
tant que plonger ses personnages
dans des foules en mouvement,
ouvrir ses récits à des langues
étrangères (l’américain dans
Edouard et Caroline, l’allemand
dans Arsène Lupin…), travailler un
tissu de petites intrigues en faisant la part belle aux temps faibles, aux détails en apparence gratuits (Jeanne Moreau qui prend de
la coke dans la voiture au début de
Touchez pas au grisbi…). Il créait
ainsi des atmosphères riches,
complexes, qui donnaient à ses
films leur texture tout en nuan-
De la mode,
de la musique,
de la danse, de la
littérature même,
Becker se plaît à
faire une matière
narrative vivante
ces, en reliefs émouvants. Avec
Antoine et Antoinette, trépidante
tranche de vie d’un jeune couple
de la classe ouvrière qui lui vaut la
Palme d’or à Cannes en 1949, et
ses films suivants, il se donne
comme projet de peindre le quotidien de son époque, avec des personnages épris de liberté qui découvrent en même temps le prix
auquel elle se paye, avec des corps
neufs emblématiques de la jeunesse de l’époque. La manière
qu’il a de les faire évoluer, dans Les
Rendez-vous de juillet par exemple, où ils doivent jouer des coudes dans les espaces confinés des
clubs de jazz, des coulisses de
théâtre, pour arriver à leurs fins,
contribue à intensifier les intrigues amoureuses, aussi bien que
les défis existentiels qui pouvaient se poser à la jeunesse de
l’après-guerre.
Même lorsqu’il s’inscrit, comme
dans Casque d’or, dans une époque révolue, ou lorsqu’il injecte
dans ses récits des éléments parfaitement fantaisistes (la voiturebateau avec laquelle la bande des
garçons se déplace dans Les Rendez-vous de juillet), l’impression
domine d’être plongé dans un
présent pur, consumé par l’urgence. Et c’est sans doute à ce sentiment très fort de toucher une
vérité à vif, prélevée dans la chair
du contemporain, que l’on reconnaît la touche de Jacques Becker. p
isabelle regnier
Rétrospective Jacques Becker
à la Cinémathèque française,
51, rue de Bercy. Plein tarif : 6,50
euros ; tarif réduit : 5,50 euros ;
moins de 18 ans : 4 euros.
Ressortie en salle de trois films
à partir du 19 avril : « Le Trou »,
« Casque d’or », « Touchez pas
au grisbi »,
culture | 17
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Dans la salle
des machines
du navire Opéra
Jean-Stéphane Bron a filmé
l’institution parisienne pendant
plusieurs mois, sans réussir
à en dévoiler toute la mécanique
L’OPÉRA
ppvv
O
bservateur aguerri
des institutions, fin
analyste de leur(s)
(dys)
fonctionnement(s), Jean-Stéphane Bron est
l’auteur d’une poignée de documentaires passionnants. Ceux-ci
l’ont conduit à s’inviter dans le
secret des débats portant sur l’élaboration d’une loi suisse sur la
génétique (Le Génie helvétique,
2003), au cœur du champ de ruines de la crise des subprimes, dans
la ville de Cleveland, qui assignait
un consortium de banques en
justice en espérant lui faire payer
la facture (Cleveland contre Wall
Street, 2010), dans l’intimité d’un
homme politique d’extrême droite en pleine campagne électorale
(L’Expérience Blocher, 2013). A l’initiative de Philippe Martin, son
producteur, passionné d’opéra, le
voilà qui revient avec un documentaire sur l’Opéra de Paris.
Filmée à répétition ces dernières
années (notamment par Frederick
Wiseman, dans La Danse. Le ballet
de l’Opéra de Paris, 2009, puis
par Thierry Demaizière et Alban
Teurlai dans Relève : histoire d’une
création, 2016), l’institution parisienne n’avait pas encore livré
grand-chose de ses secrets au cinéma. Aussi pouvait-on s’attendre, de la part de ce Suisse opiniâtre – qui n’a pas hésité à organiser
lui-même, pour les besoins de son
Cleveland contre Wall Street, le
procès que les avocats de Wall
Street s’ingéniaient méthodiquement à repousser aux calendes
grecques –, qu’il lève le voile sur la
cuisine interne de la maison.
Mais, comme celle de ses prédécesseurs, sa caméra est restée à la
lisière du chaudron. Dans ce documentaire qui s’ouvre par un briefing préconférence de presse où
ceux qui s’apprêtent à présenter
aux journalistes la nouvelle saison
de l’Opéra rodent leurs derniers
éléments de langage, tout se déroule comme s’il avait été soigneusement maintenu à l’écart de
tous les débats brûlants. Comme si
les portes ne s’étaient ouvertes à
lui qu’une fois les problèmes réglés, quand ne restaient plus qu’à
ajuster les derniers détails de présentation. On voit bien Stéphane
Lissner, le directeur de l’Opéra,
négocier au téléphone avec un
syndicaliste pour faire lever un
préavis de grève, mais l’enjeu du
conflit en question reste nébuleux. Quant au départ du directeur
de la danse Benjamin Millepied,
grand moment de crise qu’a affronté l’Opéra en février 2016, il
n’est évoqué qu’incidemment, à la
faveur de quelques images filmées
pendant la conférence de presse,
qui se fondent dans l’ensemble
sans faire de vagues.
Faisant contre mauvaise fortune
bon cœur, Jean-Stéphane Bron a
accepté de se soumettre au pouvoir de cette machine de guerre, et
a pris le parti d’en célébrer le
Le film plonge dans les coulisses de l’Opéra, ici avec la danseuse Fanny Gorse.
génie. C’est ce qui fait, finalement,
la beauté de son film.
Furetant dans tous les recoins
du navire amiral de la Bastille,
L’Opéra se présente comme le tableau impressionniste d’une ruche bourdonnant de chant, de
musique, de danse… Une usine
de sons et de lumière qui tend
entièrement à faire rayonner la
perfection de ses productions.
Forme kaléidoscopique
Entre les répétitions, les essais,
les spectacles eux-mêmes, toutes
ces petites séquences que le film
assemble dans une forme kaléidoscopique, la musique prend en
charge la dynamique d’ensemble,
invitant le spectateur à se laisser
séduire par le charme radieux de
Micha Timoshenko, jeune baryton-basse tout droit sorti d’un
petit village de l’Oural, qu’on voit
intégrer l’Académie de l’Opéra, et
s’y épanouir au fil des mois ; à se
laisser émouvoir par les collégiens de quartiers défavorisés
Tout se déroule
comme si le
réalisateur avait
été maintenu
à l’écart de tous
les débats
brûlants
LES FILMS DU LOSANGE/FIDELIO POUR LE CERCLE NOIR
qui s’entraînent tout au long de
l’année pour donner, à la fin, devant une salle comble, un véritable concert ; à se laisser distraire par les caprices de ce taureau qu’on entraîne pour figurer
dans la mise en scène de Moïse et
Aaron, de Schoenberg…
En contrepoint, le grand mandarin Stéphane Lissner déploie,
tout en rondeur, son art de la
guerre, absorbant les chocs telluriques que le film n’évoque qu’en
sourdine – réduction des financements publics, pression pour augmenter le nombre de spectacles,
pour élargir le public en réduisant le prix des billets… Protéger
sa maison des intrusions extérieures, y compris celles des
documentaristes curieux, telle
est la mission de cet homme que
Micha Timoshenko n’hésite pas à
désigner du nom de « Dieu ».
Afin que soir après soir, le miracle se reproduise, les artistes donnent le meilleur d’eux-mêmes, le
spectacle soit parfait. p
isabelle regnier
Documentaire franco-suisse
de Jean-Stéphane Bron (1 h 50).
Un face-à-face
jubilatoire et émouvant.
CURIOSA FILMS
PRÉSENTE
TÉLÉRAMA
Trente ans de dub et de pastis,
à Marseille et sur la route
Drôleetémouvant. Deuxactricesd’exception.
LesdeuxCatherinesontimpériales.
Une pépite.
LES ECHOS
ELLE
Un documentaire de Christian Philibert célèbre le plus résilient
des groupes issus de la scène alternative française des années 1980
PREMIÈRE
LE PARISIEN
ppvv
A
la fin de la décennie 1980,
la scène musicale alternative française s’est
cristallisée en une multitude de
factions, entre rock, hip-hop,
reggae et chanson revisitée. Dans
ce paysage, Massilia Sound
System a trouvé sa place, celle
d’une tribu – comme les Négresses
vertes ou la Mano Negra – autant
que celle de l’incarnation d’un
territoire – comme les Fabulous
Trobadors, à Toulouse.
Trente ans plus tard, alors que la
plupart de leurs contemporains
ont été emportés par les séparations, l’échec commercial ou tout
simplement le passage du temps,
Massilia Sound System continue
d’écumer les festivals, les salles
de concerts et les studios d’enregistrement. Le documentariste
Christian Philibert (réalisateur
des Quatre Saisons d’Espigoule,
en 1999) a suivi la tournée célébrant ces trois décennies passées
en grande partie sur la route. En y
ajoutant des images d’archives et
des interviews saisies à la volée, il
offre le portrait d’un groupe de
quinquagénaires à qui leur profession a permis de traverser
autrement les désillusions d’une
Manque au
tableau le
processus créatif
qui aboutit à la
naissance de
nouveaux titres
génération. Il s’agit autant ici des
effets délétères du Front national
sur la psyché publique que de
ceux du pastis et du cannabis sur
la constitution de ses consommateurs réguliers.
Verve revendicative
Christian Philibert traite consciencieusement chacune des
questions que la vie et la survie du
groupe peuvent susciter. Mais,
curieusement, pour un film aussi
long, il ne s’attarde jamais – à l’exception d’une discussion approfondie autour d’un des titres
emblématiques du groupe, Tout
le monde ment, qui sert utilement
de point de départ à un débat de
fond sur le populisme. Le reste
– les relations avec l’industrie
musicale, le poids de la vie sur la
route, les relations avec les
fans… – est abordé brièvement.
C’est bien sûr pour faire plus
de place à la musique. Massilia
Sound System n’est pas de ces
films musicaux qui ne donnent
rien à entendre. Sur scène ou en
répétition, on voit ces plus ou
moins vieux complices (le
groupe a accueilli de nouveaux
membres au fil des ans) mixer les
ingrédients de leur recette :
rythmes jamaïcains, ambiances
provençales, verve revendicative
et pastis, que le groupe continue
de servir presque religieusement
à ses spectateurs.
Manque au tableau le processus
créatif qui aboutit à la naissance
de nouveaux titres. Peut-être
parce qu’il est trop tard. On ne sait
si cette dimension échappe au
réalisateur ou si – plus probablement – il a voulu la camoufler
sous la bonne humeur. Si Massilia
Sound System a survécu et prospéré là où d’autres sombraient,
ses musiciens sont aujourd’hui
les chantres d’une ville qui a profondément changé, dans laquelle
leurs idées de métissage et de
tolérance sont regardées avec
moins de bienveillance que du
temps où Gaston Deferre siégeait
à l’hôtel de ville. Sur les murs de
Marseille, le dub rigolard du
groupe résonne moins fort que
les sons violents d’une jeunesse
qui n’est plus la leur. p
thomas sotinel
Documentaire français
de Christian Philibert (1 h 46).
CATHERINE FROT
CATHERINE DENEUVE
SAGE FEMME
AVEC
UN FILM DE
OLIVIER GOURMET
MARTIN PROVOST
© CURIOSA FILMS – VERSUS PRODUCTION – FRANCE 3 CINÉMA
© PHOTOS MICHAEL CROTTO
MASSILIA
SOUND SYSTEM
ACTUELLEMENT
18 | culture
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
A Beaune, crime
et politique font
bon ménage
Les œuvres présentées au Festival
international du film policier confrontent
souvent l’horreur à l’indifférence du monde
I
l fallait se plonger dans la
neuvième édition du Festival
international du film policier
de Beaune, qui s’est achevée le
2 avril, pour évaluer les tendances
contemporaines du polar au
cinéma. Pour constater, aussi, que
la notion de genre cinématographique est décidément en crise,
sujette à diverses mutations prenant acte d’une transformation
des systèmes industriels qui ont
précisément déterminé la division du cinéma de divertissement en diverses catégories. La
sélection de cette année a aussi
confirmé un passionnant éclatement géographique, une appropriation de ce qui fut majoritairement des histoires d’enquêtes policières, les fameux police
procedurals du roman noir américain, par diverses cinématographies. Les meilleurs films
de la sélection furent égyptiens,
chinois, espagnols, autrichiens.
Il est assez frappant de constater
l’hybridation dont est l’objet le
film policier contemporain. La
violence graphique, venue souvent du cinéma d’horreur moderne, ponctue les récits d’investigation. Viols, mutilations, éviscérations, égorgements perturbent
le confort d’un spectateur désormais soumis aux stimulations
morbides du gore dans des films
comme Strangled, du Hongrois
Arpad Sopsits, Cold Hell, de l’Autrichien Stefan Ruzowitzky, Le Caire
confidentiel, du Suédois d’origine
égyptienne Tarik Saleh, qui alternent avec le récit discursif de la
recherche policière de la vérité.
Dans le film espagnol qui a
obtenu le prix Sang neuf, Que Dios
La sélection
de cette année
a confirmé
un passionnant
éclatement
géographique
nos perdone, les deux policiers
menant l’enquête sur une série de
viols suivis de meurtres traversent
régulièrement les rues de Madrid,
encombrées par les fidèles venus
du monde entier accueillir le pape
et par les manifestants du mouvement des « indignés ». L’histoire
criminelle et l’histoire politique se
croisent ainsi sans véritablement
se rencontrer. Mais on devine que
cet arrière-fond politique, loin de
n’être qu’une illustration contextuelle, est une manière de confronter l’horreur à l’indifférence
du monde.
Rapport dialectique
Ce choix, pourtant, de situer l’action du film en 2011 indique une
volonté de relier l’itinéraire des
personnages avec une réalité politique en train de se construire. La
recherche d’une jonction entre les
passions privées et les pulsions individuelles qui nourrissent les intrigues criminelles et un récit collectif dévoile ainsi un rapport dialectique. Dans Strangled, dont le
récit se déroule entre 1957 et 1968
en Hongrie, la quête d’un tueur en
série est entravée par un système
bureaucratique, métaphore du
durcissement politique après l’insurrection de 1956. Dans Angle
mort, du Belge Nabil Ben Yadir, le
personnage principal est un commissaire de police démissionnaire
qui se lance dans une carrière politique au sein d’un parti d’extrême
droite. Mais c’est sans doute dans
le film lauréat du Grand Prix que
cette dialectique est la plus subtile.
Le Caire confidentiel met en scène
un officier de police, qui, confronté
à un crime mystérieux impliquant
un notable, va assister à la montée
de la révolution égyptienne. En
prenant de plus en plus d’importance dans les péripéties, les manifestations de la place Tahrir vont
accompagner le basculement progressif du héros. Jusqu’à quel point
la corruption est-elle acceptable ?
Un itinéraire moral typique du
film noir, finalement. p
jean-françois rauger
Un des
compagnons
d’Abou Bakar
Sidibé.
WIDE -FINAL CUT FOR REAL
Une caméra pour passeport
Les réalisateurs ont laissé à un jeune Malien le soin de filmer son
quotidien. Ses images proposent un regard nouveau sur les migrants
LES SAUTEURS
ppvv
S’
il est un reproche que
l’on ne peut adresser
au
cinéma
du
XXIe siècle, c’est
d’avoir ignoré le sort des migrants, des réfugiés, des populations déplacées par les crises qui
convulsent la planète. Qu’ils arpentent une planète de fiction
(les Afghans d’In This World, de
Michael Winterbottom en 2002,
le Syrien de L’Autre Côté de l’espoir, d’Aki Kaurismäki, quinze
ans plus tard) ou que le cinéma
les ait arrachés à la réalité (les
wetbacks mexicains de De l’autre
côté, de Chantal Akerman, les
naufragés de Fuocoammare, de
Gianfranco Rosi), leur figure et
leur sort sont devenus familiers à
qui fréquente régulièrement les
salles d’art et essai ou les festivals
de cinéma.
Au risque de la lassitude, de l’indifférence. Pourquoi donc ajouter
un titre à cette longue liste ? Moritz
Siebert et Estephan Wagner, les
initiateurs allemand et chilien des
Sauteurs, présentent un argument
imparable : ce qu’ils nous donnent
à voir est tout à fait inédit. Cette
fois, la caméra n’est pas tenue par
un observateur plein de compassion ou de fureur mais par le protagoniste même de cette odyssée répétée à l’infini, qui vire parfois au
conte de fées, souvent à la tragédie.
Les documentaristes ont confié
une caméra à Abou Bakar Sidibé,
jeune Malien qui a traversé le Sahara et se trouve bloqué dans le
nord du Maroc sur la montagne
de Gourougou, qui surplombe
l’enclave espagnole de Melilla.
C’est à lui que va incomber de filmer la communauté d’émigrés
ouest-africains qui veut franchir
les clôtures imposantes et les fossés qui entourent ce petit morceau d’Europe.
Cette démission délibérée des
cinéastes produit un film forcément approximatif, mais aussi
des images neuves, nées d’un
autre regard, celui que porte un
homme qui a mis sa vie en jeu sur
l’épreuve qu’il traverse. Celle-ci est
la dernière d’une longue série. On
ne saura pas exactement ce par
quoi est passé Abou Bakar Sidibé
avant de s’arrêter sur les pentes de
la montagne de Gourougou. On
comprend qu’il lui a fallu travailler longtemps au Mali pour
économiser l’argent destiné au
passeur et au marabout qui doit
garantir par la magie la réussite de
l’expédition, que la traversée du
désert a été périlleuse et a coûté la
vie à plusieurs de ses compagnons de voyage.
Ce que l’on voit à l’écran, c’est
l’existence extraordinairement
précaire et pourtant très organisée des centaines d’Africains
venus du Mali, de Côte d’Ivoire,
du Sénégal, du Cameroun, et qui
espèrent sauter la frontière. Pour
Abou Bakar Sidibé
a traversé le Sahara
et se trouve bloqué
au nord du Maroc
sur la montagne
de Gourougou,
qui surplombe
l’enclave espagnole
de Melilla
se nourrir, il faut faire les poubelles de la ville marocaine voisine,
trafiquer un peu de riz, d’huile,
avec les commerçants locaux
pour les revendre très cher dans
l’enceinte du camp.
Chronique de tous les jours
Enceinte qui n’existe pas tout à
fait, parce que ces abris de fortune faits de morceaux de toile
sont régulièrement détruits par
la police marocaine qui brûle
les maigres effets des migrants
dans l’espoir de les convaincre de
faire demi-tour. Au bout de plusieurs semaines à dormir à la
belle étoile, certains renoncent,
d’autres espèrent trouver un passe-droit en collaborant avec les
autorités locales, et l’une des séquences les plus marquantes des
Sauteurs montre l’étrange procès
fait à l’un de ces traîtres.
Ces séquences tournées sur la
montagne sont entrecoupées de
plans pris par les caméras de
surveillance qui surveillent la
frontière entre le Maroc et
Melilla. Ces appareils thermiques transforment les corps humains en spectres qui se déplacent sur un territoire grisâtre.
Siebert et Wagner ont également
demandé à Abou Bakar Sidibé
d’enregistrer un commentaire
dont la forme très lisse contraste
avec le désordre des images
(cadre instable, plans interrompus avant terme…), afin de donner à leur film une forme plus
conventionnelle.
Le jeune homme explique comment la familiarité croissante
avec la caméra lui a permis de
donner un sens aux moments les
plus absurdes de sa longue attente aux portes de l’Europe. Et,
de fait, au fur et à mesure qu’approche la conclusion de ce film,
on sent poindre une espèce de
maîtrise dans la façon dont Sidibé chronique sa vie de tous les
jours. Cette normalisation s’accorde avec la fin du film, elle ne
fait pas oublier non plus les
coups de zoom désespérés par
lesquels le cameraman tente,
plus tôt dans le film, de s’approcher d’une terre qui lui reste si
longtemps interdite. p
thomas sotinel
Documentaire danois et
français de Moritz Siebert,
Estephan Wagner et Abou Bakar
Sidibé (1 h 22).
L’Amérique détraquée croquée avec verve
Humour et ambiance pop pour le film d’animation pour adultes signé Bill Plympton et Jim Lujan
LA VENGERESSE
ppvv
A
mateurs de Disney, passez votre route. En Bill
Plympton, vous ne trouverez rien qui ressemble au
monde du merveilleux et de l’enfance tel que le décline le célèbre
studio. Représentant de longue
date d’une animation pour adultes marginalisée aux Etats-Unis, ce
fulminant septuagénaire décline
depuis plus de trente ans un univers résolument artisanal, résolument antinational, résolument
surréaliste, loufoque, parfois inquiétant, toujours provocateur.
Plus que le cinéma ou que la télévision, c’est Internet qui a fait sa ré-
putation. Héritier de la contre-culture des années 1960, dessinateur
de presse et musicien avant de
plonger dans l’animation, Plympton s’est fait une spécialité, dans
ses longs-métrages, de la parodie
des grands genres cinématographiques. Son style, instable, évolue
dans les eaux d’un Robert Crumb
et d’un Roland Topor.
Après le film d’adolescents, la
comédie musicale ou la sciencefiction, il s’essaie aujourd’hui au
film d’action en immersion dans
l’Amérique profonde, inaugurant
en même temps une collaboration
avec son cadet, l’autodidacte intégral Jim Lujan. Voici le pitch. « Face
de mort », ex-biker et ex-catcheur
devenu sénateur plus que pourri,
cherche à récupérer des docu-
ments compromettants pour sa
carrière, dérobés par une jeune
femme résolue dénommée Lana.
Il engage pour ce faire quatre des
meilleurs chasseurs de primes du
pays, parmi lesquels se détache la
figure d’un sosie de Woody Allen,
qui passe son temps à répondre
par téléphone à sa mère. Leur enquête, concurrentielle et donc riche en coups tordus, les mènera
du côté d’un gang de motards bas
du front et ultraviolents, les Inland
Emperors, dont le chef n’est autre
que le père de Lana…
S’ensuit une course tarantinesque où l’avidité, l’appât du gain, la
bêtise crasse, la violence et la vengeance, l’humour et l’atrocité,
l’ambiance pop et la musique
rock se donnent joyeusement la
main. Tout ce que l’Amérique
compte de détraqués apparaît ici
– ploutocrates corrompus, néonazis énervés, show-business dégénéré, et mention spéciale à la
secte des virulents illuminés de
Zornatopia –, nous envoyant un
signe opportunément sournois,
agressif et renfrogné de l’ère
Trump. Si l’on ne retrouve pas ici
la poésie insolite qui fait tout le
sel de son univers, cette collaboration de Plympton avec Jim Lujan
fournit manifestement au réalisateur une occasion de toucher plus
largement qu’à l’ordinaire. p
jacques mandelbaum
Film d’animation américain
de Bill Plympton et Jim Lujan
(1 h 16).
culture | 19
0123
K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr
(édition abonnés)
ppvv À VOIR
Les P’tits Explorateurs
Programme de quatre films d’animation
Programme de quatre courts-métrages, Les P’tits Explorateurs
est un projet mis en œuvre par des créateurs-dessinateurs
de programmes pour le jeune public. Chaque film travaille
son univers et une technique d’animation différente (marionnettes, dessins…), avec la particularité d’être, pour les trois
premiers, sans dialogues. Jo et la clé à mollette, le dernier court
et le seul dialogué, rappelle à bien des égards le scénario
d’E.T. l’extra-terrestre : l’histoire de Jo, un enfant sourd
et solitaire, qui rencontre un robot tombé du ciel avec qui
il se liera d’amitié. p m. j.
Avec son bûcheron qui tente la culture du chanvre, le cinéaste
Louis Bélanger signe un film aussi astucieux qu’efficace
LES MAUVAISES HERBES
Les Sauteurs
Documentaire danois et français de Moritz Siebert, Estephan
Wagner et Abou Bakar Sidibe (1 h 22).
La Vengeresse
Film d’animation américain de Bill Plympton et Jim Lujan (1 h 16).
L’Opéra
Documentaire franco-suisse de Jean-Stéphane Bron (1 h 40).
Massilia Sound System
Documentaire français de Christian Philibert (1 h 38).
L E S
Une comédie québécoise
shootée au cannabis
pvvv POURQUOI PAS
Corporate
Film français de Nicolas Silhol (1 h 34).
S’appuyant sur de récentes campagnes de réduction d’effectifs
et sur leurs dommages collatéraux, Nicolas Silhol veut peindre
le management moderne des ressources humaines. Il le fait
à travers la figure d’une cadre progressivement touchée par
la grâce, à laquelle Céline Sallette prête trop d’empathie pour
qu’on la croie capable des vilenies qu’elle accomplit au début
du film. Cette distance entre l’interprète et le rôle, et le conformisme croissant du scénario ne font pourtant pas oublier la
finesse d’observation des premières séquences. p t. s.
Les Mauvaises Herbes
Film canadien (Québec) de Louis Bélanger (1 h 47).
Parfaites
Documentaire canadien de Jérémie Battaglia (1 h 18).
En immersion dans le quotidien de l’équipe nationale canadienne de natation synchronisée, Jérémie Battaglia a réalisé
un documentaire séduisant à la gloire de ces jeunes athlètes.
En laissant affleurer leurs personnalités, leurs rêves, leurs
angoisses, en mettant en valeur, surtout, la dureté de leur
entraînement, le réalisateur canadien a voulu changer le regard porté sur elles. Arrimé à la trame de la préparation des
Jeux olympiques (de Rio, en 2016), le film touche aux enjeux
cruels, et à vrai dire assez inquiétants, de la discipline. p i. r.
vvvv ON PEUT ÉVITER
La Consolation
Film français de Cyril Mennegun (1 h 20).
Révélé avec le formidable Louise Wimmer, l’auteur a le mérite
de vouloir revenir sans se ressembler. Dans cette histoire
de filiation contrariée et d’enterrement étiré en longueur,
il s’éloigne, hélas, au point de paraître soudain caricaturalement ampoulé. Une déconvenue qui fera attendre, avec
d’autant plus d’espoir, le prochain. p j. ma.
L’Ecole des lapins
Film d’animation allemand d’Ute von Münchow-Pohl (1 h 16).
Max, lapin des villes, se retrouve propulsé à la campagne
et enfermé dans une école formant à la distribution des œufs
de Pâques. Ce dessin animé pour enfants revisite la tradition
pascale à travers un graphisme de synthèse approximatif et
un jeunisme opportuniste qui ne justifient pas franchement
le détour. p m. ma.
Le Serpent aux mille coupures
Film français d’Eric Valette (1 h 44).
Ce triste édifice repose sur une invraisemblable accumulation
de coïncidences, qui placent au même endroit un terroriste
en cavale, une bande de narcotrafiquants et une horde
de paysans xénophobes. Il fut un temps (les années 1980)
où cette recette faisait fureur, mais il manque un Jean-Patrick
Manchette ou un Claude Chabrol pour lui donner vie. Et
ce n’est pas en la parsemant de séquences de torture que
le réalisateur y parviendra. p t.s.
Power Rangers
Film américain de Dean Israelite (2 h 04).
Espérant rééditer le succès de la série Transformers en jouant
sur la même nostalgie, celle des ex-enfants des années 1980,
le producteur hollywoodien Haim Saban a ressuscité l’escouade bariolée de héros casqués qui illuminait alors les tubes
cathodiques. Il n’y a là rien d’autre qu’un projet industriel
qui dissimule mal son cynisme derrière les clichés du film
pour adolescents (réunion d’une bande d’exclus, réintégration
dans une société que l’on finit par sauver). p t. s.
United States of Love
Film polonais de Tomasz Wasilewski (1 h 46).
Quatre femmes polonaises lors de la chute du Mur, dans une
société où le machisme et la morale religieuse refont violemment surface. Le film a pour lui la belle image travaillée
et désaturée signée du chef-opérateur de la nouvelle vague
roumaine Oleg Mutu. Pour le reste, c’est plus compliqué.
Personnages tantôt vils (les hommes), tantôt victimisés (les
femmes), récit statique dépourvu d’horizon et de profondeur,
chair tristement exhibée et répétition des situations d’échec,
ambiance unanimement sordide. Rien, de cette époque,
n’est par surcroît véritablement compréhensible. p j. ma.
NOUS N’AVONS PAS PU VOIR
A bras ouverts
Film français de Philippe de Chauveron (1 h 33).
Les Schtroumpfs : le village perdu
Film d’animation américain de Kelly Asbury (1 h 34).
pvvv
I
l ne faut pas dissimuler
au public français la part
d’exotisme que recèlent ces
Mauvaises Herbes. Alors
qu’à Paris les arbres n’ont pas attendu le 20 mars pour verdir, le
film de Louis Bélanger procure
une dose d’hiver, le vrai, qui gèle
les lacs et accumule des mètres
de neige. Celle-ci tombe sur la forêt, loin de Montréal ou de Québec, mais au lieu de recouvrir,
comme souvent, une tragédie familiale ou un drame sentimental, elle enveloppe une comédie.
C’est la deuxième dimension
exotique, inhabituelle, de ce
long-métrage qui a remporté au
Québec un gros succès populaire
et critique : c’est un film drôle, astucieusement fait – même s’il ne
brille pas par son originalité.
Pour un spectateur habitué aux
longs-métrages bâclés qui occupent une semaine la tête du boxoffice avant de laisser leur place
au suivant, c’est un plaisir rare.
Avant que le film ne s’installe
pour quelques mois dans les bois,
un prologue met en scène la déchéance de Jacques Sauvageau
(Alexis Martin), comédien urbain
forcé de fuir un recouvreur de dettes (les ignorants apprendront à
La mécanique
est bien huilée,
servie par
des acteurs
qui jouent sur
les attentes
du spectateur
l’occasion qu’en joual, le dialecte
québécois, on dit « shylock ») mis
en fureur par la mort accidentelle
d’un de ses gros bras.
Revêtu de son costume de scène
Louis XV, l’histrion s’échappe et se
retrouve dans une grande forêt où
un vieillard charitable le fait monter sur sa motoneige. Simon Boulerice (Gilles Renaud) habite une
maison isolée, flanquée d’une
grange. Il n’est pas si charitable que
ça, et l’hospitalité qu’il offre a un
prix. La grange abrite des dizaines
de plans de cannabis, que le paysan égrotant n’a plus la force de
cultiver seul. En échange d’une retraite discrète et forcée, il disposera de la force de travail du fugitif
jusqu’à la récolte, qu’il doit livrer à
un gang de bikers de la région.
Pour une fois, on se permettra de
révéler un élément de l’intrigue : à
aucun moment Louis Bélanger ne
succombe à la tentation de faire
BOX- OF F I C E
Qui, de Baby Boss, de Tom
McGrath, ou de Ghost in the
Shell, de Rupert Sanders, allait
l’emporter ? Les paris étaient
ouverts. D’un côté, un dessin
animé original destiné à tous
les publics et plutôt bien accueilli par la critique, qui a vu
une évolution positive de
la maison DreamWorks dans
cette histoire abracadabrante
de gros bébé propulsé chef
d’entreprise et dans le coqà-l’âne en roue libre, totalement outrancier, sur lequel
elle repose. De l’autre,
un blockbuster reprenant
un film culte de l’animation
japonaise, également bien accueilli par la critique, dont les
réserves se sont globalement
dissoutes dans la plastique
sublime de la femme cyborg
Scarlett Johansson. Le résultat est sans appel : le bébé
en costard en qui certains
ont voulu voir un avatar
de Donald Trump n’a pas fait
de quartier. Avec près
de 900 000 entrées, et
1 500 spectateurs par copie, il
s’installe à la tête du tableau,
laissant à son concurrent la
troisième place, derrière La
Belle et la Bête de Disney sorti
la semaine précédente.
Une évolution similaire dans
les salles américaines, où le
conte de fées à succès, qui approche le milliard de dollars
de recettes, fait désormais
moins d’entrées que le bébé
de DreamWorks. En France,
arrachant péniblement la
quatrième place, Gangsterdam, la comédie de Romain
Levy avec Kev Adams, rassemble à peine 360 spectateurs par copie, soit beaucoup moins que Pris de court,
d’Emmanuelle Cuau, et Félicité, d’Alain Gomis. Distribués
sur des combinaisons de
copies dix fois plus modestes,
ces films d’auteur singuliers
ont touché le public
qu’ils visaient.
brûler une partie de la plantation
et de laisser ses personnages rire
bêtement. C’est inattendu.
Le huis clos est interrompu à
plusieurs reprises, d’abord, par
l’irruption d’une employée de la
compagnie d’électricité, Francesca
(Emmanuelle Lussier-Martinez),
que les deux hommes retiennent
contre son gré. Le trio se veut sans
doute un échantillon représentatif de la société québécoise :
la bourgeoisie bohème urbaine, la
paysannerie enracinée dans la tradition mais en voie d’extinction,
la jeunesse contrainte de réduire
ses rêves à des jobs sans intérêt.
Réalisme de bon aloi
La mécanique est évidente, mais
elle est bien huilée et servie par
des interprètes qui jouent habilement sur les attentes du spectateur, en particulier Emmanuelle
Lussier-Martinez, drôle sans sortir son personnage d’un réalisme
de bon aloi.
Ce réalisme se retrouve aussi au
gré de notations glanées lors de
rares sorties dans le village voisin,
qui évoquent la désertification,
l’abandon de ces contrées excentrées. Mais il n’est pas vraiment ici
question de chronique sociale. Le
film repose sur des oppositions
très simples : la rouerie du citadin
contre l’honnêteté du paysan
contraint à la délinquance ; les
désillusions des vieux contre les
aspirations de la jeunesse.
Le tout est irrigué par les grands
sentiments qui coulent si librement sur les grandes étendues
du Nouveau Monde. Si le vieux
Simon s’est mis au cannabis, c’est
pour assurer l’avenir de son fils
unique, avec qui il s’est fâché. Et
pas question de lui laisser le produit de la récolte sur un compte
en banque, c’est en acres de bois
que le bien se compte ici et les
dialogues ne se font pas faute de
rappeler la vocation sylvicole de
la communauté québécoise.
C’est un peu facile, mais tellement plus convaincant lorsque
l’argument est servi à coups de
plans sur la forêt blanchie qui
ondule jusqu’à l’horizon. Il suffit
d’être un peu tolérant, de s’installer dans le paysage en compagnie
du trio et de laisser arriver les péripéties (retour inopiné du shylock,
difficultés agricoles, mise sur le
marché) en faisant confiance à un
réalisateur qui semble convaincu
qu’il va vous aider à passer l’hiver.
Et, de fait, en sortant de la salle, le
printemps est déjà là. p
thomas sotinel
Film canadien (Québec)
de Louis Bélanger. Avec
Alexis Martin, Gilles Renaud,
Emmanuelle Lussier-Martinez,
Luc Picard (1 h 47).
« VIRGINIE EFIRA EST FORMIDABLE ! » TÉLÉRAMA
« UN THRILLER PALPITANT ! » ELLE
Le dessin animé « Baby
Boss » en tête des
entrées de la semaine
CHRISTMAS IN JULY PRÉSENTE
VIRGINIE
EFIRA
GILBERT
MELKI
PHOTO © CAROLE BETHUEL - AFFICHE : MARION DOREL - CHRISTMAS IN JULY – AD VITAM
F I L M S
D E
L A
S E M A I N E
MERCREDI 5 AVRIL 2017
avec
RENAN PREVOT, JEAN-BAPTISTE BLANC, MARILYNE CANTO, ZACHARIE CHASSERIAUD, MIREILLE PERRIER
ACTUELLEMENT
20 | télévisions
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
« Moi, candidat » : ils racontent leur campagne
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Espoirs, coups bas, coups d’éclat, amertume : dix-huit prétendants à l’Elysée relatent sans fard leur expérience
CANAL+
MERCREDI 5 – 21 HEURES
DOCUMENTAIRE
T
out commence par un
décor. Des boiseries collées sur de grands panneaux, des dorures en
stuc, et il y a quelque chose de surprenant, parfois même un brin de
comédie, à voir ces hommes et ces
femmes prendre place dans ce
bureau présidentiel reconstitué.
Ils sont dix-huit, anciens ou
actuels candidats, leaders de premier plan ou abonnés aux « petits » scores à se raconter dans ce
faux Elysée si longtemps convoité.
Et c’est comme si on pénétrait au
cœur de leurs espoirs, de leurs
défaites et parfois de leurs folies.
François Bayrou s’y montre solennel, comme si ce rêve d’être président l’avait toujours habité,
quand Arlette Laguiller avoue
n’être jamais entrée dans ce palais,
« même pour les Journées du patrimoine ». Mais qu’ont-ils de commun, tous ces candidats qui y ont
cru un instant ou ont fait semblant d’y croire ? Une expérience
semblable des nuits rognées et des
attaques venues de leur propre
camp. Le souvenir de milliers de
mains qui vous touchent et des
équipes qui vous trimballent de
marché en meeting. Du plaisir,
parfois. « Le plus proche de ce qu’on
peut ressentir est la rencontre
Corinne Lepage raconte sa candidature avortée à la présidentielle de 2012. JEAN-FRANCOIS LANET/CANAL+
amoureuse », assure ainsi François
Bayrou. Mais on doute, souvent,
en les voyant éreintés par les critiques. « C’est une mission, pas une
jouissance… Plutôt un calvaire », reconnaît Nicolas Dupont-Aignan.
Pourquoi, alors ?
Parce que rien ne leur a procuré
la même excitation, disent-ils
presque tous. Il faut voir Valéry
Giscard d’Estaing, 91 ans, se souvenir les yeux brillants de cette
« marche menée debout » dont il ne
retient que la victoire de 1974. Il
faut entendre François Hollande
se remémorer son débat d’entredeux-tours face à Nicolas Sarkozy,
pour comprendre que ces campagnes présidentielles restent la
grande aventure de leur vie.
L’une se souvient des exigences
de ses communicants. L’autre de
sa vanité mêlée de gêne en découvrant son visage collé sur tous les
murs de France. Un troisième
avoue son calcul à provoquer un
incident sur un plateau de télévision pour relancer une campagne
qui marquait le pas. « On est un peu
comme les artistes, on sent le public », confie Christine Boutin.
Il y a pourtant une différence
éclatante entre les « grands » candidats, ceux qui peuvent croire à
leur élection, et les « petits », que
personne ne prend tout à fait au
sérieux. Les femmes, surtout,
paraissent se débattre sans cesse.
Dominique Voynet contre les critiques de son propre parti ; Eva Joly
face aux moqueries que suscite
son accent ; Christiane Taubira devant un journaliste qui persiste à la
voir comme une candidate « d’une
minorité ». Les candidats trotskistes jouent d’emblée dans une
autre cour, moins narcissique.
On s’inquiète pourtant devant
l’épuisement qui les guette tous.
On rit souvent des gaffes aussi. Et
puis vient l’après. Le moment où
l’acteur retire ses oripeaux et se
met à haïr son personnage. Noël
Mamère reconnaît alors sans fard
sa lassitude devant des électeurs
plongés dans un problème de trottoir qu’il ne résoudra jamais. JeanLuc Mélenchon, tout plein de ses
discours à la Bastille, « ne parvient
plus à descendre du ring », au point
que ses amis l’expédieront, en
juin 2012, faire la campagne
d’Hugo Chavez au Venezuela pour
qu’il se déshabitue de la drogue
dure des meetings. Il y a parfois
des dépressions, comme le décrit
la communiste Marie-George Buffet, seule à reconnaître qu’elle a dû
« consulter ». Et souvent le regret
des lumières qui s’éteignent. p
raphaëlle bacqué
Moi, candidat, de Jean-Baptiste
Pérétié et Ludovic Vigogne
(Fr., 2017, 100 min).
Steinbeck au bout de la désillusion
En 1960, l’auteur des « Raisins de la colère » a entrepris un périple à travers les Etats-Unis pour prendre le pouls du pays
ARTE
MERCREDI 5 – 23 H 10
DOCUMENTAIRE
E
n 1960, John Steinbeck
(1902-1968) a 58 ans. Son
succès en littérature, la vie
mondaine à New York, la paix de sa
maison de Sag Harbor, dans la région des Hamptons, ne lui permettent plus, estime-t-il, de comprendre les Etats-Unis : « Je n’avais
pas senti le pays depuis vingt-cinq
ans. » Alors il décide d’entreprendre un périple à travers le pays :
onze semaines et 16 000 kilomè-
tres. C’est à cette aventure qu’est
consacré le premier volet du
Grand Tour des littératures.
Steinbeck transforme un
pick-up en camping-car, le baptise
« Rossinante », du nom du cheval
de Don Quichotte, et se met en
route avec Charley, son caniche.
On lui a fortement déconseillé ce
voyage, en raison de ses problèmes de santé, mais il n’en a cure :
« Je ne peux pas abandonner toute
ardeur pour tenir le ballon un peu
plus longtemps. »
Cette traversée, qui le mène jusqu’à sa Californie natale, puis au
Texas, d’où est originaire sa
femme et à La Nouvelle-Orléans,
vaut au spectateur du documentaire de magnifiques images. Mais
pour Steinbeck, en dépit du bonheur de se reposer, en Californie,
sous les séquoias « qui imposent le
silence et le respect », c’est un
voyage au bout de la désillusion. A
la fin, il écrira à son éditeur : « Je me
creuse la tête pour savoir comment
décrire cette déchéance. Tout pourrit de l’intérieur. »
La prospérité des années de
l’après-guerre, le développement
du tourisme, la frénésie de con-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 17 - 081
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
I. Mieux vaut qu’elle ne réponde pas
à vos attentes. II. Massacrés pour leur
graisse et leur ivoire. A quitté la terre
ferme avec Ader. III. Leurs fonds cachent des richesses. S’exprimât haut
et fort. IV. Interpelle une vierge. Le soleil ne brille jamais pour lui. V. Piéger
comme un faucon. Gave et vallée des
Pyrénées. VI. Plus beaux au jardin et
au théâtre quand ils sont bien garnis.
Planté droit. VII. Vaut de l’or. Garnir
dans la descente. Bâtisseur de pyramides. VIII. Rapproche Mitterrand de
Richelieu. Renouvelle le bail. IX. Personnel. A retrouvé son éclat.
X. Donneraient de l’importance.
VERTICALEMENT
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 17 - 080
HORIZONTALEMENT I. Déhanchement. II. Elaborera. Eh. III. Maïs. Amorcée.
IV. OGM. Si. Sir. V. Nuement. Niel. VI. Tes. Ptôse. No. VII. Ar. Etiriez.
VIII. Gencives. Uni. IX. En. Ode. Sinue. X. Statisticien.
VERTICALEMENT 1. Démontages. 2. Elaguèrent. 3. Haïmes. 4. ABS. Ecot.
5. Nô. Septidi. 6. Craintives. 7. Hem. Tore. 8. Eros. Sissi. 9. Marinée. IC.
10. Cri. Zuni. 11. Née. En. Nue. 12. Théologien.
1. Impossible à approcher et à toucher. 2. Ne dépassent pas les quatre
semaines. 3. A longtemps vendu Le
Monde et ses confrères. Réserve en
cave. 4. Service à l’ancienne. Leurs
jours sont comptés. Bout de rime.
5. Donne la bonne dose. 6. A eu tous
les pouvoirs en main. Kabyle ou
Touareg. 7. Préparer le passage du
dessin à la toile. 8. Ne convient plus
aux fessiers délicats. Dégrada lentement. 9. Belle des Maîtres chanteurs.
Font de beaux carrés. Pourquoi à la
in. 10. Belle de la Gaule romaine. Dab
ou daron. 11. Supprima n’importe
comment. Rossini l’a fait entrer à
l’opéra. Préposition. 12. Doit attirer
l’œil du lecteur.
sommation, tout lui paraît source
de gaspillage. Les villes qu’il a connues, Chicago, Monterey, sont méconnaissables : « Je me demande
pourquoi le progrès ressemble tellement à la destruction. »
Et quand il arrive dans le Sud, on
est au plus fort des émeutes raciales. A La Nouvelle-Orléans, il voit
une petite fille noire entrer sous
bonne garde dans une école blanche, tandis que devant le bâtiment
des mères blanches hurlent leur
colère, le visage déformé par la
haine. Ces cris le rendent malade.
Tout comme la réflexion d’un
chauffeur de taxi – il a délaissé sa
voiture car elle a des plaques minéralogiques de New York : « Ce sont
ces salauds de juifs de New York qui
excitent les Noirs, il faudrait les faire
disparaître. » En arrivant en Virginie, il n’aspire qu’à retrouver sa
maison et son lit. Et même son
prix Nobel, en 1962, ne le guérira
pas de l’Amérique. p
Le Grand Tour des littératures :
Les Etats-Unis de John Steinbeck,
d’André Schäfer et Jascha
Hannover (All., 2015, 55 min).
France 2
20.55 Les Témoins
Série créée par Hervé Hadmar
et Marc Herpoux. Avec Marie
Dompnier, Audrey Fleurot,
Anne Benoît, Judith Henry
(Fr., 2017, S2, ép. 7 et 8/6).
23.00 Les Dames
Série adaptée des romans d’Alexis
Lecaye. Avec Thierry Godard
Valérie Decobert (Fr., 2012, 95 min).
France 3
20.45 Football
Avranches - PSG
Quart de finale de Coupe de France
23.00 Le Plein de buts
Canal+
21.00 Moi, candidat
Documentaire de Jean-Baptiste
Péretié et Ludovic Vigogne
(Fr., 2017, 100 min).
22.40 Hanounight Show
Présenté par Cyril Hanouna.
France 5
20.50 Conquérir les océans
Documentaire de Marina Boyenval et
Emmanuel Sudre (Fr., 2017, 90 min).
23.55 Déserts
Le Désert de Gobi
Documentaire de Raquel Toniono
(GB, 2012, 50 min).
Arte
20.55 Babel
Drame d’Alejandro Gonzalez Iñarritu.
Avec Brad Pitt, Cate Blanchett
(EU - Mex - Fr., 2006, 135 min).
23.10 Le Grand Tour
des littératures
Les Etats-Unis de John Steinbeck
Documentaire d’André Schäfer et
Jascha Hannover (All., 2015, 55 min).
M6
21.00 Top Chef
Présenté par Stéphane Rotenberg.
23.20 Top Chef, les secrets
des grands chefs
0123 est édité par la Société éditrice
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2 7 par
carré de neuf cases.
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20.55 Grey’s Anatomy
Série créée par Shonda Rhimes.
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22.40 Night Shift
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L’HISTOIRE
DE L’HOMME
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styles | 21
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
SI LE TRAFIC EST TRÈS
FLUIDE, LE CONDUCTEUR
POURRA LÂCHER
LE VOLANT PENDANT
UNE BONNE MINUTE
AVANT D’ÊTRE RAPPELÉ À
L’ORDRE PAR UN SIGNAL
LUMINEUX PUIS SONORE
Les huit caméras
de la Tesla Model X
permettent
une surveillance
à 360 degrés.
JAMES LIPMAN
P
AUTOMOBILE
ionnier de la voiture de
luxe 100 % électrique,
Tesla veut aussi s’imposer comme le constructeur qui aura ouvert la voie au véhicule autonome à destination du
grand public. Un mouvement conduit en mode accéléré. Depuis octobre 2016, tous les modèles fabriqués par la marque californienne
sont équipés non plus d’une mais
de huit caméras d’une portée de
250 mètres permettant une surveillance à 360 degrés.
On compte désormais douze
capteurs à ultrasons et le radar installé à l’avant a lui aussi été perfectionné. A bord des nouvelles Tesla
Model S (berline) et Model X (SUV),
la puissance de calcul de l’ordinateur a été multipliée par quarante.
De quoi constituer une base suffisante pour rendre, à une échéance
non précisée, la voiture intégralement autonome. En attendant,
tous les modèles bénéficiant de
l’Autopilot – introduit en octobre 2015 – sont d’ores et déjà capables de se diriger tout seuls sur une
autoroute ou une quatre-voies.
Pour actionner l’Autopilot, il faut
utiliser un petit levier situé sur la
colonne de direction, à gauche du
volant. Si le marquage au sol est insuffisant ou si la voiture se trouve
tesla en pilotage
(presque) automatique
Après s’être imposé dans l’électrique haut de gamme, le californien
a pris une longueur d’avance sur la conduite autonome
sur une chaussée non adaptée
(sans séparation centrale, par
exemple), le système ne se déclenchera pas. Si toutes les conditions
sont réunies, l’Autopilot annonce
la couleur : le conducteur doit s’engager à rester maître du véhicule
et à garder les mains sur le volant.
Dans la réalité, si le trafic est très
fluide, ou si l’on avance tout doucement dans les encombrements,
il pourra le lâcher pendant une
bonne minute avant d’être rappelé
à l’ordre par un signal lumineux
puis sonore. Si vraiment rien ne se
passe, la voiture ralentira avant de
s’immobiliser.
L’Autopilot, que nous avons
testé sur autoroute, est un bon
conducteur. Il ralentit lorsque le
véhicule qui précède roule moins
vite et, si l’on actionne le clignotant gauche, déboîte et exécute
un dépassement. On a volontairement lancé la manœuvre alors
qu’une autre voiture s’apprêtait à
nous dépasser sur la gauche ; la
Tesla a sagement attendu que le
danger ait disparu pour s’engager.
Ces prestations, auxquelles
d’autres s’ajoutent – la voiture
sait se garer toute seule ou sortir
de sa place de parking guidée par
son conducteur qui, resté à l’extérieur, utilisera l’application Tesla
sur son smartphone –, ne sont
pas disponibles en série. L’Autopilot est facturé 5 700 euros, et une
autre option (3 400 euros) donne
accès à toutes les futures mises à
jour afin d’intégrer progressivement les assistances qui, in fine,
permettront de disposer d’une
voiture 100 % autonome. Un tarif
qu’il faut rapprocher de celui des
modèles Tesla, qui commence,
prime écologique de 2 000 euros
déduite, à 73 400 euros pour le
Model S et à 97 300 euros pour le
Model X. En 2016, près d’un millier de ces voitures ont trouvé preneur sur le marché français.
Des appels à la prudence
Le constructeur américain n’est
pas le seul à vendre des voitures
capables de se mouvoir toutes
seules dans certaines situations.
C’est aussi le cas de Mercedes,
Audi et BMW, notamment, mais
Tesla apparaît comme celui qui
s’est engagé le plus loin dans cette
voie. D’autant que sa procédure
de mises à jour à distance lui permet de faire de ses voitures des
véhicules évolutifs, en constante
mutation. Toutes les Tesla viennent ainsi de recevoir la dernière
version de leur logiciel, bapti-
sée 8.1. Inutile de se rendre chez
un concessionnaire : les améliorations ont été intégrées automatiquement, à distance, selon le
même mode opératoire qu’un
smartphone actualisé à intervalles réguliers. La principale nouveauté étant la possibilité d’utiliser l’Autopilot jusqu’à 128 km/h
contre 88 km/h auparavant.
Sur le grand écran, de nombreuses fonctions – dont l’assistance au maintien de cap, qui
gère la direction en mode de conduite autonome – apparaissent
sous un statut « Bêta ». Ce qui signifie que ces prestations sont
mises en test auprès des utilisateurs afin de collecter des données qui permettront de les
peaufiner lors des prochaines
mises à jour. « Il s’agit de fonctions sûres et parfaitement homo-
loguées. Outre la possibilité de les
améliorer, les classer en mode
Bêta permet aussi de faire œuvre
de pédagogie en incitant les utilisateurs à rester vigilants », souligne Charles Delaville, porte-parole de Tesla en France.
Le chemin vers la voiture autonome ne ressemble pas à un long
fleuve tranquille. Après l’accident
mortel dont fut victime en 2016
en Floride le propriétaire d’un
Model S alors que l’Autopilot était
engagé, le constructeur sait qu’il
n’a pas droit à l’erreur. Finalement mis hors de cause par les
autorités américaines – qui admettent que les Model S fonctionnant en mode semi-autonome
subissent 40 % d’accidents en
moins –, Tesla a reconfiguré certains systèmes de sécurité passive
et multiplie les mises en garde.
« Soyez très prudents », a lancé
Elon Musk, le président et fondateur de Tesla.
Reste l’ambiguïté qui entoure le
concept d’Autopilot. Tous les
constructeurs, et pas seulement
Tesla, invoquent en effet la notion de pilotage automatique
dans leur terminologie commerciale. Avec le risque que le conducteur surestime les capacités
de voitures qui ne disposent encore que d’assistances – certes sophistiquées – à la conduite. « Juridiquement, il n’y a rien à redire
mais l’argument marketing pose
problème car il ne s’agit pas d’un
pilote automatique : celui d’un
avion gère tout, ce qui n’est pas le
cas de la conduite automobile
semi-autonome », fait remarquer
Jonas Gouraud, spécialiste des
systèmes critiques à l’Onera, le
centre français de recherche aérospatiale. p
jean-michel normand
Retrouvez l’actualité automobile
sur Lemonde.fr/m-voiture
O bella Ciao ! La « mob » à l’italienne
Le vélomoteur de Piaggio, né il y a cinquante ans, a longtemps fait le bonheur de la jeunesse transalpine, en particulier des filles
L
DEUX-ROUES
a jeunesse française avait la
Mobylette ou le Peugeot 103
(104 aussi, à la rigueur…). La
jeunesse italienne, elle, chevauchait un Ciao. Lancé par Piaggio il y
a cinquante ans, ce vélomoteur a
rempli de l’autre côté des Alpes la
même fonction que chez nous :
permettre aux adolescents des années 1970 et 1980 de concrétiser
leurs velléités d’autonomie. Mais
avec des spécificités qui en faisaient un engin très italien.
Le Ciao – en voila, un nom qui
claque ! – est présenté le 11 octobre 1967 sous la grande coupole du
Palais des sports de la Foire
maritime de Gênes par Umberto
Agnelli. Frère cadet de l’Avvocato
Giovanni Agnelli qui préside aux
destinées du groupe Fiat, il dirige
depuis deux ans la société Piaggio,
grand spécialiste du deux-roues
à l’italienne, autrement dit, de la
Vespa. Un cortège exclusivement
féminin défile sur la piste installée
pour l’occasion. A la manière de
celui qui avait été organisé dix ans
plus tôt avec des mannequins
debout à bord de la toute nouvelle
Fiat 500 pour saluer la foule.
Le Ciao, pourtant, n’a rien à voir
avec un scooter. C’est un cyclomoteur de 49 cc, donc utilisable dès
l’âge de 14 ans, destiné à motoriser
toute la famille jusque dans l’Italie
profonde, là où la route n’est pas
forcément goudronnée. Moins
cher, moins lourd et plus stable
grâce à ses grandes roues que le
scooter mais pas très puissant, il
convient aussi aux urbains.
Léger et pétaradant
Ses performances se situent à michemin entre le Solex et la Mobylette. Son concept aussi. La petite
pétrolette de Piaggio a droit à un
monocylindre de 49,9 cm3 mais
celui-ci est anémique quoique certains le soumettent à une cure de
gonflette. C’est bien suffisant pour
convenir à la partie cycle qui fait
dans le poids-plume.
Pas cher, l’engin présente une
première série équipée d’un frein
de bicyclette à l’étrier. Suivra un
embourgeoisement grandissant
Le Ciao, produit
à 3,5 millions
d’exemplaires,
peut être conduit
dès l’âge de 14 ans.
PIAGGIO
avec le Ciao P (sans amortisseur à
l’arrière), puis le Ciao PX (avec un
amortisseur sous le porte-bagages) et le Ciaomix (avec graissage
d’huile séparé). Le pétaradant petit
Piaggio met à profit sa légèreté
pour permettre aux citadins de
slalomer dans les rues étroites du
centro città et, surtout, aux adolescents de conquérir leur indépendance. Avec un Piaggio, on peut
sortir le soir et monter à deux,
malgré la selle monoplace. A l’approche de ses 14 ans, on commence à en réclamer un aux parents. Air connu…
Accessible, économique et facile
à piloter (soit on ferme les gaz
parce qu’on est à l’arrêt, soit on
« dévisse » la poignée droite pour
aller tangenter les 40 km/h), le
Ciao a aussi été conçu pour les
filles. Elles vont se l’approprier et
largement contribuer au succès de
ce cyclomoteur qui sera produit à
plus de 3,5 millions d’exemplaires
entre 1967 et 2006. Dont une version utilitaire Ape (« Abeille ») à
destination des coursiers ou artisans, équipée de deux roues arrière portant une remorque.
En France, le Ciao est parvenu à
se faire une petite place entre les
gammes Motobécane et Peugeot.
On le trouve davantage au sud de
la Loire et son allure fluette ne
plaît pas forcément aux garçons
de ces années-là qui ne le trouvent
pas assez viril. Comme en Italie, ce
sont surtout les filles qui l’adoptent. Elles se moquent bien de
l’absence de compteur de vitesse
et que le Piaggio fasse moins
« moto » que les Mobylettes ou les
Peugeot. Ce qu’elles aiment, c’est le
joli petit phare haut perché et la
position de conduite reposante.
Vaincu par le retour du scooter
dans les années 1980, le petit Piaggio a laissé un legs derrière lui. Il
est sans doute à l’origine du penchant particulier des Italiens pour
les scooters à grandes roues. p
j.-m. n.
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DÉBATS & ANALYSES
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Focalisés sur la montée du populisme, l’élection de Donald Trump
et le Brexit, les analystes minimisent les motifs d’optimisme, pourtant
réels, que sont la reprise de la croissance et des créations de postes
La crise économique est-elle finie ?
L’embellie ne durera que si l’on Le plein-emploi est un idéal
prend le tournant du numérique à double tranchant
Pour l’économiste Laurence
Boone, la reprise repose sur
des mesures ponctuelles, et
seules des réformes structurelles
doperont la croissance
Par LAURENCE BOONE
L’
effervescence politique mondiale a dominé les marchés au point d’étouffer
les bonnes nouvelles économiques.
Pourtant, cela fait maintenant presque deux
ans que la croissance a repris de façon quasi
continue dans la zone euro ; les Etats-Unis semblent au pic de leur cycle ; même les pays émergents ont renoué avec des taux de croissance
supérieurs à 4 % en moyenne. Mais la reprise
est essentiellement le fait de politiques cycliques, monétaires et budgétaires, suivant les
pays. Elle reste donc modeste, dans l’attente de
changements plus structurels, comme ceux
apportés par le bouleversement numérique.
La vague de montée du populisme s’est cristallisée autour du rejet de l’Union européenne par le
Royaume-Uni, le Brexit, et par l’élection de
Donald Trump à la présidence des Etats-Unis,
sans réel effet économique. Mais le RoyaumeUni dispose d’une monnaie nationale qui permet d’amortir les chocs à court terme… Les
conséquences à long terme du Brexit sont inconnues, puisqu’on ne sait de quel accord ils bénéficieront à moyen terme, avec l’Europe comme
avec les autres partenaires commerciaux.
Différemment, les marchés se sont focalisés
sur une seule partie du programme américain,
le stimulus budgétaire, en ignorant délibérément – rationnellement ? – les politiques qui
auraient des conséquences négatives à court
terme, notamment la restriction des échanges
avec le Mexique, qui remettrait en cause la
chaîne de production de pans entiers du secteur
manufacturier américain.
LA PEUR DES EXTRÊMES
Les élections européennes, et notamment françaises, ont soulevé un problème différent : l’anxiété des marchés reflète plus la crainte d’une
destruction de la zone euro qui suivrait la demande de sortie de l’euro en cas d’arrivée de l’extrême droite ou de l’extrême gauche au pouvoir.
La probabilité d’un tel scénario peut certes apparaître faible aujourd’hui, pour des raisons variées, mais aurait des conséquences substantielles puisqu’elle s’étendrait à l’ensemble de l’union
économique et monétaire, et aurait des conséquences bien au-delà du cadre économique,
politiques et géopolitiques.
Parmi ces conséquences, les bonnes nouvelles
économiques sont passées sous le radar des analystes, à peu près jusqu’à ce que ces peurs commencent à reculer, en même temps que la dynamique électorale penchait davantage en faveur
du « nouveau » candidat Emmanuel Macron
qu’en faveur des candidats de l’extrême gauche
ou droite. Pourtant, quelques chiffres sont
spectaculairement convaincants :
– Le taux de croissance du PIB aux Etats-Unis
affiche plus de 2 % en moyenne chaque trimestre
depuis 2015, l’Europe plus de 1,8 %, et les émergents 4,2 %, depuis que le Brésil et la Russie sont
sortis de récession. Même la Chine continue
d’afficher des taux de croissance insolents.
– Le chômage a baissé de plus de 13 % en deux
ans dans les économies avancées, 14.5 % aux
Etats-Unis, 15 % en zone euro et 3 % en France
sur les deux dernières années.
– L’inflation repart à la hausse : Etats-Unis, zone
euro, pays émergents affichent des taux de croissance autour des 2 %, tournant le dos aux craintes déflationnistes d’il y a à peine encore un an.
C’est précisément la faiblesse de l’inflation qui
a maintenu longtemps une pression à la baisse
sur les espoirs d’une reprise consolidée, ainsi que
la moindre ampleur du cycle aux Etats-Unis, stigmatisée par Larry Summers dans ses discours
sur la stagnation séculaire… Pour être juste, on ne
peut nier que les taux de croissance tendanciels
soient encore faibles et que des doutes persistent
sur la capacité des nouvelles technologies à soutenir une croissance plus élevée, comme par le
passé, alors que les bénéfices de l’ouverture des
échanges et de la déréglementation financière
pré-2007 appartiennent à la période précrise.
Il faut aussi reconnaître que la croissance européenne n’est vraiment repartie que bien après
l’été 2014 : le discours marquant de Mario Draghi,
président de la Banque centrale européenne, cet
été-là, appelant à combiner soutien budgétaire
européen et réformes structurelles nationales à
sa politique monétaire accommodante n’aura eu
que peu d’effets chez les dirigeants politiques,
laissant la BCE seule avec la politique d’achats
d’actifs et les taux négatifs (fin 2014 pour la première) pour faire déprécier le taux de change,
bon vieux catalyseur des coups d’accélérateur
pour sortir de la crise.
Les effets de telles politiques se font généralement sentir un an plus tard… ce qui s’est effectivement passé. Mais cela fonctionne à plein :
tous les pays de la zone euro affichent des taux
de croissance ou des taux d’inflation de 1 % à
2 %. La différence entre les pays tient essentiellement à leur ouverture commerciale, qui permet, ou non, d’apporter de la demande et, donc,
de la croissance supplémentaire.
L’essai ne sera transformé qu’en s’attaquant
au prochain grand défi, celui du bouleversement numérique. L’analogie avec les technologies d’information et de communication (TIC)
est frappante : le numérique fait peur mais peut
aussi être la source d’une croissance bien supérieure dans les pays qui sauront produire du digital et l’utiliser. L’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques]
montre ainsi que les entreprises à la frontière
technologique sont déjà plus productives et
sources de croissance que les autres et que les
pays qui ont produit et su utiliser les TIC ont
connu un taux de croissance supérieur de
1 point de PIB à ce qu’il aurait été autrement… et
seulement de 0,3 point pour les autres. Plus un
pays est agile à se restructurer et faire naître et
croître les entreprises, plus il saura prendre ce
tournant du numérique !
La croissance est de retour, mais boostée par
des politiques économiques cycliques et principalement monétaires ; sans transformation de
structures de nos économies, pour saisir les opportunités, non seulement la croissance restera
faible, mais l’ombre de politiques de fermeture
continuera de peser sur la prospérité. p
¶
Laurence Boone est chef économiste
du groupe Axa. Elle a été conseillère
de François Hollande à l’Elysée
de 2014 à 2016.
CARTE BLANCHE – SERGUEI
| Guyane
La baisse du chômage n’est pas
hors de portée, affirme Eric
Heyer, de l’OFCE. Mais elle induit
précarité et inégalités dont il
faut se prémunir
Par ÉRIC HEYER
A
u cours de la période 2008-2014, près de
400 000 emplois salariés ont été détruits dans le secteur marchand français.
Ce résultat est sans précédent dans l’histoire de
l’économie française depuis les années 1970 et
est révélateur de l’intensité de la « grande dépression économique » commencée début 2008 et
qui a secoué les économies mondiale et hexagonale. Depuis deux ans, l’hémorragie semble
s’être arrêtée et les entreprises françaises recommencent enfin à embaucher : près de 86 000 emplois créés en 2015 et 210 000 en 2016. Peut-on
dès lors siffler la fin de la « crise de l’emploi » ?
Remarquons, tout d’abord, que la question de la
fin de la crise de l’emploi dans son assertion
« quantité » ressurgit à la suite d’un regain de
croissance économique dans le pays. Après avoir
connu un rythme annuel moyen de croissance
du PIB de 0,4 % au cours de la période 2008-2014,
l’économie française a recommencé à croître depuis deux ans à un rythme de 1,1 %, niveau supérieur à sa tendance de productivité (0,8 % par an),
seuil autorisant les créations d’emplois.
Cela nous rappelle, comme n’ont de cesse de
l’indiquer les chefs d’entreprise au travers des
enquêtes de l’Insee, que ce sont avant tout les
carnets de commandes dégarnis – et donc la faiblesse de la croissance économique – qui bloquent leurs décisions d’embaucher plus que la
« rigidité » des règles de rupture du contrat de
travail. Or, l’absence de reprise durable au cours
des sept années qui ont suivi la crise tranche
singulièrement avec l’évolution du PIB observée après les diverses crises qui ont ponctué
l’histoire de l’économie française.
La récession de 2008-2009 a certes entraîné un
recul de la production bien plus ample qu’en 1975
ou en 1993, ce qui contribue à expliquer le retard
actuel de l’activité. Il tient aussi et surtout à
l’étouffement rapide de la reprise qui s’était
amorcée dans le courant de l’année 2009 et que
les politiques de rigueur mises en place en France
et en Europe ont interrompue début 2011.
Celles-ci ont pesé sur la croissance européenne et
française et sont responsables d’une partie de la
« crise de l’emploi » observée depuis 2011 : cette
orientation a exercé des effets d’autant plus récessifs qu’elle a été appliquée alors que l’économie portait encore les stigmates de la récession et qu’elle a été conduite simultanément
chez les partenaires européens de la France.
Face à ce choc macroéconomique commun, les
pays européens, du Sud principalement, se
sont lancés dans une stratégie de « dévaluation
compétitive » à l’image de celle menée en Allemagne quinze ans plus tôt, pesant à leur tour
directement sur les performances françaises.
Par ailleurs, l’amélioration récente de l’activité
en France ne permet pas à elle seule d’expliquer
le rebond de l’emploi au cours des deux dernières années. Celui-ci est dû également à la politique de ce gouvernement, qui, dans la lignée des
gouvernements successifs depuis 1993, a instauré une politique d’exonération de charges sociales sur les bas salaires. Le crédit d’impôt pour
la compétitivité et l’emploi (CICE) et le pacte de
responsabilité s’inscrivent en effet dans cette
stratégie. Cette politique favorise la demande de
travail des non-qualifiés et aurait permis, selon
nos évaluations, de créer ou de sauvegarder près
de 160 000 emplois depuis sa mise en place.
Mais cette volonté doctrinaire d’enrichissement de la croissance en emploi couplée à une
baisse tendancielle des gains de productivité
pose la question des caractéristiques des emplois créés. La notion de crise de l’emploi ne
peut se résumer uniquement au nombre d’emplois créés mais doit être complétée par l’observation de la « qualité » de ces derniers. Or, au
cours de crises, certains pays développés ont
réussi à retrouver le plein-emploi alors que leurs
performances économiques restaient somme
toute décevantes, voire médiocres. Les entreprises de ces pays ont eu recours à la flexibilité interne : soit en limitant la hausse des coûts salariaux en ajustant leurs volumes horaires, soit
par une baisse ou un gel des salaires distribués,
soit en utilisant les deux simultanément.
« MINIJOBS » ET SALAIRES D’APPOINT
En période de crise, les entreprises essaient généralement d’attendre la confirmation du ralentissement conjoncturel avant de procéder à
des suppressions d’emplois. Elles préfèrent
jouer sur le temps de travail – directement dans
certains pays comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni, et par la baisse des heures supplémentaires ou le recours au chômage partiel dans les
autres (notamment en Allemagne et en Italie)
– et sur des baisses de salaire lorsqu’elles en ont
la possibilité – c’est le cas au Japon, et dans une
moindre mesure au Royaume-Uni.
Si le plein-emploi est donc statistiquement
atteignable – y compris en période de faible
croissance – et doit rester un objectif de politique économique, il est important de rappeler
qu’il ne garantit pas la qualité de l’emploi et
comporte une face cachée : celle-ci prend la
forme d’un effondrement de la productivité du
travail (Royaume-Uni), d’un découragement
accru des chômeurs provoquant la baisse du
taux d’emploi (Etats-Unis), d’une insertion partielle pour les femmes et les jeunes sur le marché du travail (pays européens), d’un durcissement des conditions de travail, du développement des horaires atypiques et d’une montée
des inégalités (notamment intergénérationnelles au Japon) et de la précarité.
Ainsi, la hausse du taux d’emploi n’est pas synonyme de progrès s’il est dû au développement
d’emplois à temps partiel qui s’apparentent à
des « minijobs » pour les jeunes ou à des salaires
d’appoint pour les femmes. Afin de sortir de la
crise de l’emploi par le haut, deux pistes doivent
être menées : la première est de consolider la reprise en orientant la gouvernance en zone euro
vers des politiques macroéconomiques plus
coopératives, mieux adaptées à la conjoncture
et prenant en compte les contraintes environnementales. La seconde en améliorant la qualité de
l’emploi dans toutes ses assertions, que ce soit la
santé, la sécurité au travail et les conditions de
travail, les rémunérations, le temps de travail et
l’accès à un logement de qualité. p
¶
Eric Heyer est directeur du département analyse et
prévision de l’Observatoire français des conjonctures
économiques et enseignant à Sciences Po Paris
débats & analyses | 23
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MERCREDI 5 AVRIL 2017
Le travail de mémoire du génocide des Tutsi reste inachevé
Livres
L
e 6 avril 2017 marquera le 23e anniversaire du début du génocide de cent
jours des Tutsi au Rwanda. Près d’un
quart de siècle après, le « crime des
crimes » commis dans la région africaine des
Grands Lacs continue de ronger la conscience
de ceux qui l’ont touché du doigt : témoins,
victimes, bourreaux, chercheurs, militaires,
humanitaires…
D’autres drames ont jalonné d’horreur les
années de l’immédiat après-guerre froide :
conflits en Tchétchénie, effondrement de la
Yougoslavie, Darfour, pour ne citer qu’eux.
D’autres massacres s’écrivent encore au
présent en Irak, au Yémen ou en Syrie. Mais le
génocide rwandais est d’une autre nature, une
fulgurance dans l’horreur, « exceptionnelle par
son envergure, sa rapidité, son mode opératoire », écrit Filip Reyntjens, ancien expert
devant le Tribunal pénal international pour le
Rwanda. Plus d’un demi-million de Tutsi ainsi
que des Hutu modérés ont été exterminés en
cent jours, emportés par un tsunami de haine
qui a impliqué presque toute la population – le
Rwanda comptait 7 millions d’habitants
en 1991 –, bourreaux ou victimes massacrées à
la machette, traqués par leurs anciens voisins,
amis, proches jusque sur le moindre versant
du pays aux Mille Collines.
Le Que sais-je ? du constitutionnaliste belge
Filip Reyntjens, fin connaisseur de la région
des Grands Lacs, décrit cette mécanique, sa genèse, son déroulé, ses traumatismes qui hantent toujours le pays. Car la fin de ce « génocide
de cent jours » est loin d’avoir mis un terme
aux débats ni refermé toutes les cicatrices.
Au contraire, Filip Reyntjens rappelle que la
communauté internationale est loin d’avoir
accompli son examen de conscience. La
France, en particulier, qui entretint pendant
longtemps des relations coupables avec un régime qui se préparait alors au pire des actes.
Puis ce fut l’opération française « Turquoise »,
qui protégea les génocidaires dans leur fuite
vers le Zaïre – actuelle République démocratique du Congo ou RDC – après la victoire militaire des hommes de Paul Kagamé, toujours
au pouvoir à Kigali. Une fuite suivie d’un regroupement qui annonçait d’autres guerres
aux frontières du Rwanda.
Les grandes puissances sont aussi responsables d’une œuvre de justice imparfaitement
menée, source de nouvelles fractures, alors
qu’elle aurait dû participer entièrement à la réconciliation rwandaise. S’il y eut bien un
Tribunal pénal international pour le Rwanda
ou des procès dans des pays tiers (France, Belgique, Suisse…), il fut toujours question d’une
justice de vainqueurs. Jamais aucun membre
important du Front patriotique rwandais de
Paul Kagamé ne fut jugé pour ce qu’une riche
documentation assimile pourtant à des
crimes de guerre ou contre l’humanité commis sur le sol rwandais ou, après, en RDC.
La faute en revient également au président
rwandais, qui dans son pays appliqua une
Prétendre qu’il faudrait
plus d’incarcération relève
d’une imposture
Noël Mamère, Nancy Huston,
Eric Dupond-Moretti… Un
collectif de personnalités appelle
les candidats à la présidentielle à
améliorer l’état des prisons en
France, à l’heure où le directeur
de l’administration pénitentiaire
démissionne de ses fonctions
Collectif
A
urélie, mère de famille, six mois
de prison pour conduite sans
permis ; Ahmed, atteint de troubles psychiatriques, cinq ans de prison
pour des vols de téléphones portables ;
Jérôme, SDF, deux mois de prison pour
avoir dérobé des pâtes et du riz ; Gilbert,
kleptomane, 61 condamnations, zéro
violence, vingt ans de prison cumulés…
Autant de personnes condamnées à l’issue d’une justice expéditive et qui viendront grossir les rangs de celles qui peuplent déjà les prisons. Car, avec
69 430 personnes détenues au 1er mars
2017, la population carcérale n’a jamais
été aussi importante en France.
Pourtant, à moins d’un mois de l’élection présidentielle, peu semblent s’en
soucier, oubliant au passage que les prisons sont un concentré des maux de notre société. Et si ce triste record vient signer l’échec de quinze ans de politiques
répressives – que le quinquennat Hollande n’a pas su inverser –, il vient aussi
illustrer l’incapacité des gouvernements
successifs à prévenir et lutter contre la
délinquance faute d’une véritable prise
en charge des personnes en amont de
leur condamnation puis tout au long de la
chaîne pénale.
TRAVAIL D’INTÉRÊT GÉNÉRAL
Face à cela, que proposent les candidats
au mandat présidentiel ? Pour la plupart,
la construction de nouvelles prisons,
pour tenter, dans une course folle et sans
fin, d’absorber l’incarcération galopante.
Mais pour quelle utilité ? Et à quel coût,
financier, humain et social ? L’incarcération d’Aurélie, Ahmed et Gilbert permettra-t-elle de protéger davantage la société ? Personne, même parmi les candidats, ne peut encore faire semblant d’y
croire. Prétendre qu’il faudrait plus d’incarcérations pour répondre à la délinquance relève désormais d’une posture
intenable, voire d’une imposture. On sait,
GÉNOCIDE ET CRIMES
DE MASSE. L’EXPÉRIENCE
RWANDAISE DE MSF
1982-1997
de Jean-Hervé Bradol
et Marc Le Pape
(CNRS Editions,
280 pages, 25 euros)
LE GÉNOCIDE DES TUTSI
AU RWANDA
de Filip Reyntjens.
(Que sais-je ?,
128 pages, 9 euros)
justice partisane et s’opposa constamment et
efficacement à ce que les dossiers judiciaires
ouverts contre ses compagnons d’armes
aboutissent. De la même façon, Paul Kagamé
a décrété qu’il n’y avait plus au Rwanda que
des Rwandais, plus de Hutu ni de Tutsi, tout
en imposant sa vision de l’histoire qui drape
les Hutu dans la honte d’une responsabilité
collective. Comme si l’effacement de ces mentions ethniques sur les cartes d’identité suffisait à effacer les mémoires.
PLUS D’UN DEMI-MILLION DE MORTS
La mémoire de ce même drame, Jean-Hervé
Bradol et Marc Le Pape sont allés la chercher
dans les archives de Médecins sans frontières,
une ONG présente dans la région dès 1982. A la
différence du livre de Filip Reyntjens, qui
adopte une approche d’historien embrassant
l’ensemble du drame, les auteurs de cet
ouvrage décrivent, de l’intérieur, l’expérience
traumatisante vécue par MSF, confrontée pour
la première fois à des tueries de masse se déroulant sous les yeux des humanitaires et non
dans un camp éloigné des violences.
C’est à cette aune que les auteurs questionnent le rôle des ONG dans un drame d’une ampleur rarement vue sur une si courte période :
plus d’un demi-million de morts, l’afflux de dizaines de milliers de victimes dans des centres
de santé, la fuite de millions d’autres cherchant refuge dans des camps et des épidémies
mortelles. Pas plus que d’autres qui alertaient
sur la mise en place d’une entreprise génocidaire, les cris d’alarmes de MSF ne parvinrent à
¶
Pierre Arditi, comédien ;
Evelyne Bouix, comédienne;
Rachida Brakni, comédienne ;
Costa-Gavras, réalisateur ;
Eric Dupond-Moretti, avocat ;
Nancy Huston, écrivaine ;
Noël Mamère, député écologiste ;
Bruno Solo, comédien
christophe châtelot
La victoire du SPD est incertaine
Analyse
thomas wieder
données statistiques et études à l’appui,
que la prison renforce les facteurs de délinquance et accroît la récidive. Soixante
et un pour cent des personnes qui sortent
de prison sont recondamnées dans les
cinq ans. En incarcérant massivement,
pour des courtes peines, des personnes
précaires, sans emploi, parfois sans logis,
souffrant souvent d’addictions ou de
troubles psychiatriques, on ne peut raisonnablement espérer qu’elles ressortiront mieux insérées dans la société…
Au-delà de la nécessaire prévention
sociale, des réponses pénales autres que
la prison existent et ont fait la preuve
d’une plus grande efficacité : ainsi, le taux
de récidive tombe à 34 % ou 32 % après
une alternative à l’emprisonnement
comme le travail d’intérêt général ou le
sursis avec mise à l’épreuve, par ailleurs
beaucoup moins coûteux que la prison.
A l’ère du diktat de la sécurité, ces chiffres
devraient convaincre jusqu’à ses plus
fervents défenseurs.
Mais, en ces temps électoraux, il est
parfois plus facile de faire croire qu’on
tient une solution facile, aussi inadaptée
soit-elle, que d’informer, d’expliquer et de
faire œuvre de pédagogie… Et pendant
que l’on construit de nouvelles prisons,
les structures chargées de la prise en
charge des personnes en milieu ouvert
sont exsangues. En 2017, la part du budget
consacrée au développement des alternatives à la prison correspond à 3 % du
budget prévu pour l’accroissement du
parc carcéral.
Il est temps que les responsables politiques cessent de se voiler la face. Un appel,
porté par l’Observatoire international des
prisons et relayé par de nombreuses organisations de la société civile, invite les
candidats à l’élection présidentielle à
s’engager résolument en faveur du renforcement des alternatives à l’emprisonnement, un engagement à traduire par
une réorientation des priorités budgétaires et une politique pénale courageuse.
Les prisons débordent : il y a aujourd’hui
urgence à ce que cet appel soit entendu. p
enrayer la machine à tuer. Au contraire, MSF a
aussi payé le prix du sang avec plus de 200 de
ses employés rwandais tués durant les massacres où l’appartenance ethnique valait droit de
vie ou de mort.
Jean-Hervé Bradol, ancien président de la
section française de MSF, et le sociologue Marc
Le Pape, tous les deux membres du Centre de
réflexion sur l’action et les savoirs humanitaires (Crash), rappellent les choix cornéliens
posés aux humanitaires sur le terrain qui devaient aussi apporter aide et soins aux anciens
génocidaires devenus réfugiés après la défaite
des extrémistes du Hutu Power. L’ouvrage
relate aussi les débats internes qui tiraillaient
MSF, les tensions entre les agences humanitaires internationales, les négociations cruciales
menées aux niveaux local, national, international, ainsi que les campagnes médiatiques.
Au sortir de ce drame, le travail des ONG ne
fut plus jamais le même sur d’autres théâtres
d’opération. C’est aussi ce que décrivent les
auteurs du Crash qui, à l’instar de Filip Reyntjens, dessinent quelques pistes au cri de « Plus
jamais ça ! ». Sans illusions. Les leçons rwandaises tirées du dernier génocide du XXe siècle
ne rendent pas le monde plus sûr, alors que,
rappelle le constitutionnaliste belge, « les
Tamouls du Sri Lanka en 2009, aujourd’hui les
shiites, sunnites et yézidis au Moyen-Orient (…)
ont été ou sont la cible de violences génocidaires ». Ce qui n’enlève en rien au nécessaire
travail de mémoire auquel ces deux ouvrages
apportent leurs pierres. p
berlin - correspondant
E
EN GAUCHISSANT
SON DISCOURS,
MARTIN SCHULZ
RISQUE
DE DÉROUTER
SON CAMP,
PLUS PROCHE
DU CENTRE DROIT
QUE DE LA
GAUCHE RADICALE
n se déclarant candidate à un quatrième mandat de chancelière, le
20 novembre 2016, Angela Merkel
avait averti ses partisans : pour
elle et son parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la prochaine campagne serait « plus difficile que toutes celles qui ont eu lieu depuis la réunification
allemande », avait-elle déclaré. Les quatre mois
qui se sont écoulés depuis lui ont donné raison, sans doute plus qu’elle ne l’imaginait. A
l’époque, Mme Merkel savait en effet qu’elle
aurait fort à faire pour amadouer les « frondeurs » de sa majorité, en particulier la très
conservatrice Union chrétienne-sociale (CSU)
bavaroise, très critique à l’égard de sa politique
d’accueil des réfugiés. Elle savait aussi que,
pour la première fois depuis la seconde guerre
mondiale, la CDU aurait à combattre un parti
d’extrême droite – Alternative pour l’Allemagne (AfD) – susceptible d’entrer au Bundestag.
Ce qu’elle ignorait, en revanche, c’est qu’à
ces deux défis s’en ajouterait un troisième : la
perspective de voir la victoire lui échapper au
profit des sociaux-démocrates du SPD à l’occasion des élections législatives du 24 septembre. Une hypothèse encore improbable à
l’automne 2016 mais devenue possible depuis la désignation de Martin Schulz, fin janvier, comme candidat à la chancellerie. Désormais, le SPD et la CDU sont au coude-àcoude dans les intentions de vote. Selon un
sondage Emnid publié dimanche 2 avril dans
le quotidien Bild, les deux partis obtiendraient chacun 33 % des voix aux législatives.
Début janvier, le même institut plaçait la CDU
seize points devant le SPD.
Cette spectaculaire remontée a redonné aux
sociaux-démocrates allemands un espoir
qu’ils avaient perdu depuis la défaite de l’ancien chancelier Gerhard Schröder, en 2005 : celui de voir à nouveau l’un des siens devenir
chancelier fédéral. Un espoir auquel ils avaient
renoncé lors des législatives de 2009 et de
2013, prenant conscience que Mme Merkel était
alors indétrônable. Les élections régionales
dans la Sarre, le 26 mars, ont cependant rappelé que la partie était loin d’être gagnée pour
le SPD. Moins d’une semaine avant le scrutin,
la CDU était donnée à 37 % et le SPD à 32 %. Au
final, les conservateurs ont obtenu 40,7 % des
voix, onze points de plus que les sociaux-démocrates. Depuis, le SPD s’interroge sur la réalité de l’« effet Schulz » mesuré dans les enquêtes d’opinion. Et il a compris que la victoire aux
législatives, devenue possible, était encore loin
d’être acquise. Et ce pour deux raisons.
La première est stratégique. Dans la Sarre, le
SPD avait laissé entendre qu’il pourrait gouverner avec le parti de gauche radicale
Die Linke et les écologistes. Or cette perspec-
tive lui a coûté cher car elle a permis à la CDU
de mobiliser ses troupes en agitant la peur
d’une
coalition
« rouge-rouge-verte ».
Mme Merkel a décidé d’utiliser cet argument
pour combattre M. Schulz. Venue, samedi
1er avril, apporter son soutien à la CDU de
Rhénanie-du-Nord-Westphalie en campagne
pour les élections régionales du 14 mai, la
chancelière a dénoncé l’infléchissement vers
la gauche opéré par le SPD, ironisant sur ceux
qui « parlent de justice » mais « oublient qu’il n’y
a pas de justice sans innovation ».
Pour M. Schulz, la partie est donc compliquée. En gauchissant son discours, il peut
certes espérer courtiser des électeurs déçus
par un SPD devenu trop centriste et gestionnaire à force de gouverner avec la CDU au sein
de la « grande coalition » de Mme Merkel. Mais il
sait qu’il prend un double risque : remobiliser
un électorat conservateur effrayé par la perspective d’une coalition de gauche, et dérouter
une partie de sa propre famille politique qui,
au fond, se sent plus proche du centre droit
que de la gauche radicale.
« DOUZE ANS, ÇA SUFFIT »
La seconde difficulté à laquelle doit faire face
M. Schulz est personnelle. Pour l’emporter,
celui-ci fait le pari qu’il existe dans le pays une
forme de « Merkel-Müdigkeit », un terme utilisé ces temps-ci dans la presse allemande et
qui désigne, littéralement, un sentiment de
« fatigue » à l’égard de la chancelière. Un sentiment résumé par Gerhard Schröder dans une
interview à l’hebdomadaire Der Spiegel,
samedi 1er avril : « Douze ans, ça suffit », affirme l’ex-chancelier, comparant la situation
de Mme Merkel aujourd’hui à celle d’Helmut
Kohl en 1998.
Le problème pour les sociaux-démocrates est
qu’une telle comparaison a ses limites. Six
mois avant les législatives de 1998, le SPD devançait la CDU-CSU de cinq points dans les
sondages, une avance confirmée le jour du
vote, où les sociaux-démocrates l’emportèrent
avec 40,9 % des voix contre 35,1 % pour les conservateurs. Par ailleurs, l’image de M. Kohl
dans l’opinion seize ans après son accession à
la chancellerie était autrement plus dégradée
que ne l’est celle de Mme Merkel après douze
ans à la tête de l’Allemagne.
Pour M. Schulz, sans doute est-ce là le défi
majeur de ces prochains mois : parvenir à convaincre les Allemands qu’il ferait un meilleur
chef de gouvernement que Mme Merkel. Pour
l’heure, ce n’est pas clairement le cas. A la question « Pour qui voteriez-vous si vous aviez la
possibilité d’élire directement le chancelier ? »,
les électeurs semblent encore beaucoup hésiter, comme le montrent les résultats contradictoires des dernières enquêtes d’opinion.
Des enquêtes qui, même pour celles qui
placent M. Schulz en tête, notent que la cote de
Mme Merkel est plutôt en progression par
rapport au début de l’année. p
wieder@lemonde.fr
24 | 0123
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
FRANCE | CHRONIQUE
par m iche l nob l e co urt
Onze candidats
sur le ring
C’
est une drôle de
première à laquelle
les téléspectateurs
sont conviés, mardi
4 avril, à 20 h 40, sur BFM-TV et
CNews. Un grand débat réunira
les onze candidats à l’élection présidentielle, soit par ordre alphabétique : Nathalie Arthaud (Lutte
ouvrière), François Asselineau
(Union populaire républicaine),
Jacques Cheminade (Solidarité et
progrès), Nicolas Dupont-Aignan
(Debout la France), François Fillon
(Les Républicains), Benoît Hamon
(Parti socialiste), Jean Lassalle
(Résistons !), Marine Le Pen (Front
national), Emmanuel Macron (En
marche !), Jean-Luc Mélenchon
(La France insoumise), et Philippe
Poutou (Nouveau Parti anticapitaliste). Chaque postulant à l’Elysée disposera au total de quatorze
minutes pour exposer sa singularité. Un « grand débat » qui a toutes les chances de virer à la cacophonie et à la foire d’empoigne,
dans une mise en scène qui fera
penser à la fois à l’émission populaire « Au théâtre ce soir », diffusée par l’ORTF dans les années
1960 à 1980, et à un combat où
tous les coups seront permis.
Le trio de tête des sondages – Marine Le Pen, Emmanuel Macron et
François Fillon – risque de servir
de punching-ball pour des « petits » candidats qui n’ont rien à
perdre, aucun d’entre eux n’ayant
la moindre chance de devenir président. Jean-Luc Mélenchon tentera de continuer de creuser l’écart
avec Benoît Hamon. Et Nicolas
Dupont-Aignan, qui avait vu dans
sa non-participation au débat à
cinq du 20 mars un « déni de démocratie », essaiera de grappiller
des voix au candidat de LR. Mais ce
qui retiendra aussi l’attention sera
le comportement des « petits »
candidats, ceux qui atteignent
0,5 % à 1 % dans les différentes enquêtes d’opinion et qui vont saisir
la chance d’une notoriété fugitive
mais inespérée dans un exercice
qui n’avait jamais eu lieu avant le
premier tour d’une présidentielle.
« Industrialiser la Lune »
François Asselineau (59 ans), diplômé de HEC et de l’ENA, aussi
inconnu que son parti, l’UPR
– fondé en 2007 –, a inondé les
murs du pays de ses affiches
avant même d’avoir ses parrainages et est un champion du « cybermilitantisme » sur Internet.
« Euro-athée », selon sa formule, il
préconise le « Frexit », la sortie de
l’Union européenne. La main sur
le cœur, il n’hésite pas à se présenter comme un nouveau de Gaulle
et assure que son souverainisme
radical n’a rien à voir avec l’extrême droite. Jacques Cheminade
(75 ans) en est à sa troisième candidature. Il avait obtenu 0,28 %
en 1995 et 0,25 % en 2012. Lui aussi
diplômé de HEC et de l’ENA, il a
été attaché commercial à l’ambassade de France aux Etats-Unis.
C’est là qu’il est tombé sous l’influence du sulfureux Lyndon
LaRouche, un conspirationniste
d’extrême droite. Son dada, c’est
la lutte contre le « cancer spéculatif » créé par la City de Londres et
Wall Street. Mais il rêve aussi
d’« industrialiser la Lune » et, à
long terme, de « coloniser Mars »…
Avec Nathalie Arthaud (47 ans)
et Philippe Poutou (50 ans), on est
LES « PETITS »
CANDIDATS VONT
SAISIR LA CHANCE
D’UNE NOTORIÉTÉ
FUGITIVE
MAIS INESPÉRÉE
LE « GRAND DÉBAT »
A TOUTES LES
CHANCES DE VIRER
À LA CACOPHONIE
ET À LA FOIRE
D’EMPOIGNE
dans le registre classique des candidats trotskistes qui récusent
l’idée de concourir pour être élus
mais qui veulent utiliser le scrutin comme caisse de résonance
à la popularisation de la lutte des
classes. L’une et l’autre en sont à
leur deuxième candidature. La
première est une agrégée d’économie qui a la particularité de
continuer d’enseigner à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) pendant la campagne. Héritière
d’Arlette Laguiller – six fois candidate –, elle est aussi la seule à se
présenter comme « communiste ». Réputé pour son francparler, le second est le seul à mettre en avant – ce que ne goûte pas
trop la centrale – son appartenance à la CGT. Ouvrier à l’usine
Ford de Blanquefort (Gironde),
exclu de Lutte ouvrière avant de
rallier le NPA, il répète en boucle
que c’est « aux capitalistes de
payer leurs crises ».
« La voix des sans-voix »
Au milieu de cet aréopage, Jean
Lassalle (61 ans) est sûrement le
plus atypique. Cet ex-centriste,
qui a rompu avec le MoDem et
siège comme député des Pyrénées-Atlantiques chez les noninscrits, se veut « la voix des sansvoix » et s’est composé un personnage de révolutionnaire. Maire
de Lourdios-Ichère, il a souvent
défrayé la chronique. Grand défenseur des services publics de
proximité, il interrompt à l’Assemblée, en 2003, le ministre de
l’intérieur, qui est alors Nicolas
Sarkozy, en entonnant un chant
béarnais, Aqueros Mountagnos,
pour défendre le maintien d’une
gendarmerie. En 2006, dans ce
même Palais-Bourbon, il entame
une grève de la faim pour s’opposer au départ de l’usine Toyal de
la vallée d’Aspe. Au bout de cinq
semaines, ayant perdu 21 kg, il est
hospitalisé en urgence. Mais il
obtient gain de cause. D’avril à
décembre 2013, il effectue une
marche de 5 000 kilomètres à travers la France pour écouter les
revendications des « oubliés ».
Jean Lassalle ne doute pas de sa
bonne étoile, sans qu’on sache s’il
pratique l’humour au troisième
degré ou s’il se situe dans un
autre univers. « L’affiche du second tour est quasiment connue,
a-t-il proclamé très sérieusement
le 21 mars sur LCI, ce sera certainement Mme Le Pen, puisqu’elle s’est
installée d’office, contre moi. » « Je
sais, a encore assuré celui qui a
rencontré par deux fois Bachar
Al-Assad, que je tiendrai tête à
M. Trump, à M. Poutine et à quelques autres qui ne se présentent
pas sous un regard forcément
sympathique, parce que moi j’ai eu
affaire aux ours et aux loups et
aux cavernes. »
Si chaque « petit » candidat y va
de sa petite musique, le « grand
débat » du 4 avril sera peut-être
divertissant mais a peu de chances de nourrir les débats qu’attendent toujours les électeurs. François Hollande jugeait récemment
« épouvantable et dangereuse »
l’organisation de tels débats
avant le premier tour, craignant
un « nivellement par le bas ». Le
président non candidat n’avait
peut-être pas tort. p
noblecourt@lemonde.fr
Tirage du Monde daté mardi 4 avril : 218 648 exemplaires
LES PARADIS
FISCAUX
HORS JEU
C’
était il y a un an, le 3 avril 2016,
autant dire hier. La vague des « Panama papers » déferlait sur le
monde, jetant une lumière crue sur les
212 000 sociétés-écrans immatriculées dans
des paradis fiscaux opaques par un cabinet
d’avocats panaméen alors parfaitement inconnu, Mossack Fonseca, pour le compte de
hauts responsables politiques et de grandes
fortunes mais aussi de réseaux criminels et
de dirigeants de pays corrompus.
C’était hier, et pourtant que de chemin
parcouru. Grâce aux révélations de cette
enquête sur l’argent noir du Panama, coordonnée par le consortium de journalisme
d’investigation indépendant ICIJ, à laquelle
a contribué Le Monde, la lutte contre le
blanchiment d’argent a connu un énorme
coup d’accélérateur. Le processus, engagé
après la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, fut amorcé dès 2009 par l’administration Obama qui fit, de facto, tomber le secret bancaire suisse. Il n’a pas été
interrompu depuis.
Les fraudeurs pensaient avoir gagné l’impunité en quittant la Suisse pour des caches exotiques ? Ils ont été rattrapés par le
fisc et la justice de leurs pays d’origine, qui
ont lancé des enquêtes tous azimuts, avec
notamment plus de 500 contrôles fiscaux
engagés en France, dont 415 pourraient
aboutir à des redressements.
Les paradis fiscaux se rêvaient en zones
de non-droit et se pensaient intouchables ?
Ils ont eux aussi été rattrapés par la patrouille du G20. Les ministres des finances
des vingt économies les plus puissantes de
la planète ont voté comme un seul homme,
dans la foulée des « Panama papers », le rétablissement d’une liste noire mondiale
des Etats et des territoires non coopératifs
en matière fiscale, avec sanctions à la clé
pour les contrevenants.
Nul doute que cette liste noire, en cours
de préparation à l’OCDE (Organisation de
coopération et de développement économiques), sera approuvée à l’unanimité des
chefs d’Etat et de gouvernement du G20,
lors du sommet de Hambourg, en Allemagne, les 7 et 8 juillet prochains. Y compris par Donald Trump, qui ne voudra pas
remettre pas en cause le processus, au nom
de la lutte contre le terrorisme.
La pression internationale sur les Etats et
les territoires non coopératifs est telle
qu’elle fait progresser la régulation
comme jamais jusqu’ici. De fait, pour éviter le fichage sur liste noire et la mise au
ban de leur économie, les dernières places
fortes du secret bancaire tombent une à
une. Jusqu’au Panama, qui vient lui aussi
de signer l’accord sur l’échange automatique de données financières entre Etats
(comptes bancaires, parts de sociétés…),
l’outil le plus efficace pour enrayer la
fraude et l’évasion fiscales, comme plus
d’une centaine de juridictions avant lui.
L’étape d’après, déjà lancée elle aussi, verra
la mise en place de registres de bénéficiaires
réels des sociétés offshore, un peu partout
dans le monde. Une réforme qui permettra
en fait d’ouvrir ces boîtes noires de la finance, dans lesquelles vient se cacher l’argent issu de la fraude fiscale et du crime organisé. Le sujet est à l’agenda du G20
comme à celui de l’Union européenne, et le
fait qu’il suscite un consensus politique est
suffisamment rare pour être souligné.
Certes, il s’agit d’un processus de long
terme, et les engagements des paradis fiscaux à coopérer devront être suivis d’effet et
contrôlés. Mais la reddition sur le papier de
ces centres offshore toxiques pour la marche
du monde constitue déjà une victoire. p
UN JOURNAL MORDANT,
SOUVENT DROLE,
D’UNE LIBERTE
REVIGORANTE.
Marine de Tilly, Le Point
«Ce journal est une réussite par
ses prises de risque, ses aspérités,
ses changements de focus.
Portraits à vif, vifs, sur le vif.»
Marie-Laure Delorme, Le Journal du dimanche
«Parce que l’on y apprend beaucoup
sur ceux qui nous gouvernent,
Chronique d’une France blessée
pourrait faire écho à La Comédie
du pouvoir, écrite il y a quarante ans
par Françoise Giroud. L’étendue
de la culture d’Anne Sinclair lui permet
souvent des échappées brillantes
sur l’art, la littérature ou le cinéma.»
Joseph Macé-Scaron, Marianne
«Une réflexion d’une acuité salvatrice
sur un monde en plein bouleversement.»
Nathalie Dupuis, Elle
«Tous, elle les a connus. Jamais elle
n’avait dit ce qu’elle pensait d’eux
vraiment. Dans Chronique d’une
France blessée, elle se livre enfin.»
Lise Martin, Grazia
«Un captivant document sur les arcanes
d’un quinquennat en ballotage. »
Alexis Lacroix, L’Express
«Un journal de bord dans les tourbillons
de l’actualité. Elle les connaît si bien,
ces bêtes de pouvoir!»
Sophie des Déserts, Vanity Fair
www.grasset.fr
www.facebook.com/editionsgrasset
www.twitter.com/editionsgrasset
Grasset
Rome,
éternel chantier
archéologique
Le chantier de la ligne C du métro de Rome,
à proximité du Colisée, le 15 juillet 2015.
ALBERTO PIZZOLI/AFP
A Rome, impossible de donner
un coup de pioche sans remuer
le passé. Une armée d’archéologues
accompagne chaque projet
d’aménagement. Le chantier de ligne C
du métro, qui devait être achevé
en 2000, est emblématique du poids
de l’héritage sur la ville
jérôme gautheret
rome - correspondant
L
es tombes ont été trouvées à 8 mètres
de profondeur, alors que des ouvriers
travaillaient au chantier de restauration d’un immeuble du quartier de
Trastevere, censé devenir le siège
d’une compagnie d’assurances. Trente-huit
sépultures sans signe distinctif – hormis celles
de deux femmes inhumées avec un anneau en
or –, que le Carbone 14 a permis de dater entre le
milieu du XIVe et le milieu du XVIe siècle. Une
pierre sur laquelle figuraient des inscriptions
hébraïques a dissipé les derniers doutes des
archéologues. Tout concordait, et la découverte
a été rendue publique le 20 mars, au Palazzo
Massimo, siège du Musée national romain : le
site du Campus iudeorum, ancien cimetière
médiéval de la communauté juive, abandonné
à la création du ghetto de Rome, au XVIe siècle,
puis rasé par les papes au XVIIe, au moment de
la construction d’une nouvelle enceinte de la
ville, venait d’être retrouvé.
La nouvelle a été saluée avec enthousiasme
par de nombreux titres de la presse internationale, dont le New York Times, mais elle a été
accueillie en Italie dans une relative discrétion.
Hormis le quotidien romain Il Messaggero,
aucun grand titre n’a consacré un véritable
article à l’information. La force de l’habitude,
sans doute… Il faut dire que les découvertes
archéologiques à Rome sont tout sauf exceptionnelles. Elles rythment depuis des siècles le
quotidien des habitants.
La première de toutes a pris, au fil du temps,
des airs de légende. A la fin du XVe siècle, sur la
colline de l’Oppius, alors plantée de vignes et de
vergers, un jeune homme tombe dans un trou,
et révolutionne, ce faisant, tout l’art occidental.
Il vient en effet d’atterrir dans une cavité ornée
d’étranges peintures, qu’il prend de prime
abord pour une grotte. Bientôt, d’autres salles
enterrées sont découvertes, qui deviennent
vite des curiosités. Toute la ville s’y presse, les
Cahier du « Monde » No 22465 daté Mercredi 5 avril 2017 - Ne peut être vendu séparément
plus grands artistes du temps, de Raphaël à
Michel-Ange, viennent admirer ce décor surnaturel, et s’en inspirent pour des créations qu’on
appellera grottesche (en français « grotesques »). Ces motifs orneront bientôt les plus
riches demeures d’Italie et seront copiés sous
forme d’estampes dans toute l’Europe.
Baclofène :
gare aux
intoxications
Un site exceptionnel
Nul ne savait à l’époque que les Romains
venaient par accident de tomber sur le site de
la Domus aurea, un complexe d’une taille
extraordinaire, construit par Néron après le
grand incendie de Rome, en 64 ap. J.-C., qui
s’étendait sur 80 hectares, et dont la trace avait
été perdue après la chute du dernier empereur
julio-claudien, condamné après sa mort, en 68,
à la damnatio memoriae (littéralement « damnation de la mémoire », une condamnation à
l’oubli). La Domus aurea avait été progressivement démantelée et son lac artificiel asséché
pour la construction d’un amphithéâtre qu’on
appellerait bientôt Colisée, tandis que d’autres
bâtiments furent ensevelis sous les remblais
lors de l’édification des thermes de Trajan, au
début du IIe siècle. C’est là qu’un banal accident
avait fait sortir ce site exceptionnel de l’oubli.
Plus de cinq siècles après cette découverte fortuite, le chantier de fouilles de la demeure de
Néron n’est toujours pas achevé.
Deux études soulignent
les risques de surdose de
ce médicament contre la
dépendance alcoolique.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4- 5
LIR E PAGE 2
Une synapse
artificielle
Des électroniciens
français ont créé un
élément-clé des réseaux
neuronaux du futur.
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ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Risque d’intoxication
au baclofène dans le
traitement de l’alcoolisme
MÉDECINE - Alors qu’une demande d’autorisation
de mise sur le marché vient d’être déposée, un nombre
croissant d’intoxications volontaires est constaté avec
ce médicament, utilisé par 100 000 personnes en France
P
arallèlement aux interrogations sur
ses bénéfices chez les patients
alcoolodépendants, c’est la question
des risques du baclofène qui est
aujourd’hui posée. Ce médicament
est à l’origine d’un nombre croissant d’intoxications potentiellement sévères, le plus souvent
volontaires, selon deux études de toxicovigilance récemment publiées, l’une nationale,
l’autre régionale. En six ans, neuf décès ont été
recensés par les neuf centres antipoison (CAP)
français, sans que la responsabilité du baclofène
soit toujours formellement établie.
La situation actuelle du baclofène est inédite, et
le sujet d’une sensibilité extrême. Voilà un médicament que prennent environ 100 000 patients
en France pour réduire leur consommation d’alcool ou rester abstinents, alors même qu’il n’a
pas d’autorisation de mise sur le marché (AMM)
dans cette indication. Une demande d’AMM
pour l’alcoolodépendance vient juste d’être
déposée, le 31 mars, auprès de l’Agence nationale
de sécurité du médicament et des produits de
santé (ANSM) par un laboratoire, Ethypharm.
La molécule est déjà commercialisée depuis 1974
pour le traitement des contractures musculaires
involontaires. L’engouement a commencé
en 2008, après la publication d’un livre dans lequel
le cardiologue Olivier Ameisen (décédé depuis)
racontait comment le baclofène l’avait libéré de
son addiction à l’alcool. Il agit en particulier sur le
« craving » (envie irrésistible de boire). Les prescriptions se sont multipliées, portées par des associations de malades et de médecins, tandis qu’une
partie de la communauté médicale restait sceptique sur un médicament supposé miracle mais
non validé par des essais cliniques.
En mars 2014, l’ANSM a instauré un dispositif de
recommandation temporaire d’utilisation (RTU)
pour encadrer les prescriptions hors AMM. Mais
le portail Internet a été faiblement utilisé par les
prescripteurs qui le jugeaient trop contraignant et
trop restrictif (environ 7 000 déclarations). La RTU
vient d’être prolongée jusque mars 2018, sous une
forme assouplie.
L’étude nationale de toxicovigilance, publiée en
février dans la revue Clinical Toxicology, a recensé
rétrospectivement les cas d’intoxication au
baclofène traités par les neuf CAP français entre
2008 et 2013, c’est-à-dire avant la RTU. 294 ont été
identifiés, 220 volontaires, et 74 involontaires. Il
s’agissait le plus souvent d’hommes, âgés en
moyenne de 41,7 ans. Environ un sur deux avait
un trouble psychiatrique. Dans sept cas sur dix,
L’efficacité du baclofène, dans le traitement de l’alcoolisme, continue de diviser. MICHAEL ZUMSTEIN/AGENCE VU
l’intoxication au baclofène s’est accompagnée
d’une prise d’alcool et/ou de benzodiazépines. La
dose supposée ingérée dans le cadre des tentatives de suicide était nettement plus élevée (480 mg
en moyenne) que lors d’une intoxication involontaire : 192 mg – la posologie maximale autorisée
par la RTU est 300 mg/j. L’intoxication a été classée sévère chez 60 % des patients. « Ce premier travail, qui est quasi exhaustif, a posé des fondations,
mais il faut affiner, souligne le professeur Nicolas
Franchitto, chef du service d’addictologie clinique
et du CAP du CHU de Toulouse. Depuis, nous avons
conduit une étude prospective entre 2014 et 2016,
dont les données sont en cours d’analyse. »
Les résultats d’une étude régionale, publiée le
19 mars en ligne dans la revue Basic and Clinical
Pharmacology and Toxicology, vont dans le
même sens. Le docteur David Boels, responsable
du CAP d’Angers, et ses collègues ont recensé les
dossiers d’intoxication volontaire au baclofène
traités par ce CAP, qui couvre un bassin de 12 millions d’habitants, de janvier 2008 à mars 2014. Le
nombre de cas (111 au total) a été croissant au
cours du temps. Près de la moitié étaient sévères,
et quatre fatals. Les symptômes les plus fréquents étaient neurologiques (notamment
coma), devant des troubles cardiaques. L’existence de troubles psychiatriques multipliait par
trois le risque d’intoxication sévère. « Dans l’alcoolodépendance, la dose quotidienne de
baclofène peut atteindre 300 mg, soit une boîte de
trente comprimés à 10 mg. Les patients ont donc
potentiellement un stock de trente boîtes pour le
mois. C’est trop. Vu le risque d’intoxication grave,
il faudrait réfléchir à fractionner la délivrance de
ce produit », estime David Boels.
« La prescription pourrait être limitée à une
durée de sept jours, comme pour la méthadone ou
le Subutex », propose le professeur Franchitto. Il
insiste aussi sur l’importance d’une évaluation
rigoureuse du profil médical et psychiatrique qui
soit pluriprofessionnelle.
« Ces études confirment la potentialité de suicide avec le baclofène, mais il faut la mettre en ba-
lance avec les bénéfices potentiels de ce médicament, qui permet à environ la moitié des patients
traités de repasser sous le seuil de la zone à risque
pour leur santé », commente le professeur
Michel Reynaud, président du fonds Actions
Addictions, investigateur d’Alpadir, un des essais
contrôlés avec le baclofène. Les alcoolodépendants, soit plus de 2 millions de personnes en
France, sont une population à haut risque suicidaire, ajoute Michel Reynaud.
Effets indésirables recherchés
Pour mieux connaître et maîtriser les effets indésirables du baclofène chez les patients alcoolodépendants, Benjamin Rolland, psychiatre et addictologue au CHU de Lille, a mis sur pied un protocole prospectif, et proactif. « Des données de
pharmacovigilance et de toxicovigilance sont disponibles, mais elles sont souvent délicates à interpréter. Le baclofène est en effet volontiers associé
à d’autres médicaments ou de l’alcool, ce qui complique l’imputabilité en cas d’événement indésirable », justifie-t-il. Lancée il y a un an, dans la
région des Hauts-de-France, son étude, appelée
Baclophone, consiste en un suivi téléphonique
mensuel des patients. Des effets indésirables
sont recherchés systématiquement, et leur
contexte est précisé. L’étude, qui a déjà inclus
130 personnes, sera nationale à partir de mai.
Quid des bénéfices ? Les résultats définitifs de
deux essais cliniques français importants, l’un
conduit en milieu hospitalier (Alpadir), l’autre en
médecine libérale (Bacloville), portant chacun sur
environ 300 patients traités par baclofène ou placebo, ne sont pas encore publiés. Mais les données d’efficacité présentées dans des congrès, en
septembre 2016 puis mi-mars, continuent à diviser : spectaculaires ou du moins concluantes
selon certains, elles sont jugées peu convaincantes par d’autres. L’essai Alpadir a, en tout cas,
échoué sur son critère principal d’évaluation :
l’abstinence complète pendant vingt semaines.
L’ANSM, qui vient de recevoir la demande
d’AMM du laboratoire Etypharm, va accéder à
l’intégralité des informations sur ces deux
essais. L’Agence disposera aussi bientôt des
résultats d’une vaste étude de sécurité, à partir
des bases de données de l’Assurance-maladie.
« Ce seront des documents essentiels pour analyser le rapport bénéfice/risque du baclofène et
accorder ou non l’AMM. Jusqu’ici, les données
étaient très parcellaires, estime Dominique
Martin, son directeur général. Actuellement,
nous sommes très préoccupés par la pression
autour de ce médicament, qui a conduit à son utilisation massive hors AMM. D’autant que nous
avons été alertés sur son profil de sécurité. »
La décision de l’ANSM, attendue a priori d’ici
mars 2018, apaisera-t-elle le climat de plus en
plus tendu autour du baclofène ? Dans ses dernières recommandations sur la prise en charge
de l’alcoolodépendance, fin 2014, la Société
française d’alcoologie (SFA) a recommandé
cette molécule seulement en deuxième intention. Cette société savante et plusieurs de ses
membres sont accusés par des « pro-baclofène » de conflit d’intérêts avec Lundbeck, un
laboratoire danois qui commercialise un autre
médicament contre l’alcoolodépendance, le
nalméfène (Selincro). Selon un article de La Tribune du 20 mars, la SFA a ainsi reçu
70 000 euros de Lundbeck en 2013. Le professeur Mickael Naasila (Amiens), président de la
SFA depuis 2015, et auteur d’un communiqué
tempérant l’enthousiasme sur les résultats du
baclofène en septembre 2016, se voit, lui, reprocher quelque 15 000 euros de prestations
payées par le laboratoire danois, qui sont
détaillées dans sa déclaration publique d’intérêts. « Les liens d’intérêts de la SFA sont transparents et concernent plusieurs laboratoires dont
Ethypharm, qui lui a accordé 33 000 euros
en 2014 », précise Mickael Naassila.
Le document de recommandation de la SFA
mentionne un « soutien institutionnel » de quatre laboratoires : Lundbeck, D & A Pharma, Merck
Serono et Ethypharm. p
sandrine cabut
Des pistes pour améliorer les recommandations nutritionnelles
ALIMENTATION - Dix experts de l’Inserm proposent de s’inspirer du marketing de l’agroalimentaire pour mieux défendre la santé publique
Q
uelle est l’efficacité des
messages nutritionnels
qui figurent sous forme
de bandeaux dans les
publicités ? Bien connus de tous,
tels que « manger cinq fruits et
légumes par jour », « éviter de grignoter entre les repas », etc, ils
sont compris, mais pas forcément
appliqués. Comment doivent-ils
être formulés ou reformulés ?
Dans une expertise collective,
l’Inserm donne des pistes.
En France, faire figurer des messages sur les publicités était l’une
des mesures de la politique nutritionnelle mise en place en 2001,
avec le programme national nutrition santé (PNNS). Une mauvaise
alimentation tout comme le manque d’activité physique, associés à
la sédentarité, constituent l’un des
principaux facteurs conduisant au
surpoids. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) tire depuis
des années la sonnette d’alarme
sur l’obésité, qui a doublé depuis
1980. Plus de 1,9 milliard d’adultes
étaient en surpoids en 2014 dans le
monde, dont 600 millions obèses.
En France, un tiers sont en
surpoids et 15 % obèses, soit environ 7 millions de personnes. Si la
France n’est pas trop mal placée,
les inégalités sociales de santé y
sont très fortes.
Mesurer l’impact
Fruit de deux ans de travaux, l’expertise collective de l’Inserm,
saisi par l’agence Santé publique
France, a porté sur l’analyse de
700 documents scientifiques, effectuée par dix chercheurs dans
des disciplines différentes. Le but
étant de mesurer l’impact des
messages sur les comportements, mais également de trouver des moyens de les améliorer
et de formuler des recommanda-
tions efficaces. Les techniques
marketing conseillées par les
experts ont beaucoup en commun avec celles que l’industrie
excelle à mettre en œuvre.
Pour changer les comportements, plusieurs outils ont été passés en revue, notamment dans le
domaine de la psychologie, des
neurosciences… Les recherches en
psychologie, en publicité et en
communication persuasive montrent que les effets du message
peuvent être conscients (explicites) ou non conscients (implicites).
Les experts recommandent de
mieux cibler les slogans, afin qu’ils
puissent solliciter les cinq niveaux
d’attention qu’ils ont dénombré.
« Il apparaît en outre que l’aspect
émotionnel compte, l’humour semblant efficace pour mémoriser »,
souligne Fabien Girandola, professeur de psychologie sociale à l’université Aix-Marseille, l’un des dix
experts mobilisés.
Ils préconisent aussi de placer
les messages publicitaires en
plein écran, avec des images, en
début et/ou en fin de publicité.
« La littérature montre que la première et la dernière information
perçues sont généralement plus
facilement mémorisées à long
terme », explique Didier Courbet,
professeur ès sciences de l’information et de la communication à
l’université Aix-Marseille.
Orienter la bonne décision
Modifier l’environnement pour
changer des habitudes est aussi
une des recommandations des
experts. Les Anglo-Saxons parlent
de nudge, cette méthode douce
pour orienter la bonne décision,
dont l’exemple emblématique est
une mouche peinte dans le fond
d’un urinoir : sa présence réduit les
éclaboussures… Côté santé, mettre
en avant les desserts les plus
« sains » dans les cantines, peindre
les marches d’un escalier en couleur, lorsqu’il est en concurrence
avec un Escalator… « S’il y a bien un
domaine où nos travers comportementaux s’expriment, c’est l’alimentation, notamment parce qu’il
s’agit de décisions extrêmement fréquentes – deux cents décisions alimentaires quotidiennes pour un
individu », note le rapport.
Parmi les autres recommandations des dix experts de l’Inserm :
réduire l’exposition des enfants
au marketing pour des produits
de mauvaise qualité nutritionnelle ; interdire les publicités pour
certains produits dans les plages
horaires de grande écoute pour
les enfants ; interdire le recours à
des porte-parole de marque
(sportif, chanteur)…
Alors que la publicité est réglementée dans les médias tradition-
nels, il n’y a pas de régulation sur
les médias numériques. La voie est
donc libre pour les industriels d’investir les réseaux sociaux, la Toile…
Ils en profitent « pour imposer leurs
produits en ciblant les enfants, le
marketing en ligne étant potentiellement beaucoup plus puissant que
toute autre forme de publicité »,
alertait un rapport de l’OMS en
novembre 2016. Celui de l’Inserm
conseille d’encadrer et de limiter
ces communications.
Les experts insistent sur l’importance de prétester les messages. Le but est d’« atténuer les
effets néfastes du marketing des
industriels sur les produits de
mauvaise qualité nutritionnelle.
Mais on ne se bat pas à armes
égales avec l’industrie », constate
Didier Courbet. Il est, selon lui,
nécessaire d’amplifier les recherches dans ce domaine.
Ces conseils seront utiles à
Santé publique France, qui
doit concevoir les nouveaux
repères nutritionnels que vient
de définir le Haut Conseil de la
santé publique. p
ACTUALITÉ
·
LE MONDE
Surdité : la clé du succès des implants
SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
|3
TÉLESCOPE
b
S AN T É
NEUROSCIENCES - Chez des adultes devenus sourds, l’efficacité de ces dispositifs dépend
Un représentant des patients
au collège de la HAS
du remodelage cérébral intervenu en réponse au déficit auditif, selon une étude franco-suisse
Christian Saout, secrétaire général délégué du Collectif interassociatif sur la santé
– devenu le 21 mars l’Union nationale des
associations agréées du système de santé –,
a été nommé au collège de la Haute Autorité de santé, comme annoncé dans Libération le 31 mars. Il remplace l’économiste de
la santé Gérard de Pouvourville. Celui-ci
figurait parmi les membres nommés par
le ministère de la santé il y a dix jours, mais
il n’a pas souhaité conserver cette fonction
pour des raisons familiales. Les membres
du collège de la HAS avaient été renouvelés
il y a une dizaine de jours mais sans représentant des usagers, ce qui avait provoqué
l’ire des associations de patients.
C
haque année, 45 000 implants cochléaires sont
posés dans le monde,
dont 1 400 en France. Au total,
600 000 patients – la moitié sont
des enfants – ont bénéficié de ces
dispositifs, selon les données des
fabricants.
Leurs indications ? Des surdités
sévères à profondes, bilatérales.
Ces implants transforment les
signaux sonores, enregistrés par
un microphone placé derrière
l’oreille externe, en signaux numériques qui stimulent directement le nerf auditif. Cela, grâce à
des électrodes insérées dans la
cochlée, cette structure en spirale
de l’oreille interne. La première génération d’implants multi-électrodes apparaît vers 1985. Des dispositifs miniaturisés sont commercialisés à partir de 1995.
En janvier 2012, la Haute Autorité de santé a jugé que ces implants sont « un progrès thérapeutique ». Pour autant, ils restent
inefficaces chez 1 % à 10 % des
patients. Pourquoi ?
Une étude publiée dans la revue
Nature Communications, le
28 mars, livre une piste fascinante,
à propos d’adultes devenus sourds
après avoir acquis le langage. Elle
illustre d’abord les formidables capacités de remodelage de notre
cerveau – sa fameuse « plasticité ».
« Notre cerveau s’adapte aux circonstances inhabituelles : à un déficit sensoriel, par exemple. Il se
débrouille pour trouver dans son
environnement les informations
qui lui sont nécessaires, recyclant
les aires dédiées au système sensoriel défaillant. C’est ainsi que des
enfants sourds ou aveugles ont
souvent un développement cognitif
normal », relève le professeur
Laurent Cohen, chercheur à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière à la Pitié-Salpêtrière (Paris),
qui n’a pas participé à l’étude. Mais
surtout cette étude montre que
certains adultes se sont adaptés à
leur surdité « grâce à » une plus
grande plasticité cérébrale, privilégiant alors l’écrit sur l’oral. Ce sont
ceux chez qui les implants sont les
moins efficaces, six mois après
l’opération.
L’analyse a été conduite chez
18 adultes âgés de 49 ans en
moyenne, devenus sourds après
avoir acquis le langage. Ils ont été
comparés à 17 personnes normo-
S AN T É PU BLI QU E
La leptospirose en hausse en France
L’incidence de la leptospirose a atteint un cas
pour 100 000 habitants en France métropolitaine en 2014 et 2015. C’est l’« incidence la plus
élevée depuis 1920 », souligne un éditorial du
Bulletin épidémiologique hebdomadaire du
4 avril, entièrement consacré à cette maladie
bactérienne dont les hôtes principaux sont
des animaux, notamment des rats. Elle peut
engendrer méningites, atteintes rénales,
hépatiques et pulmonaires, avec des taux de
mortalité supérieurs à 10 %. Les facteurs de
risque étaient la fréquentation d’un environnement rural et/ou la pratique de loisirs en
plein air, notamment d’activités aquatiques
(baignade, kayaking…). Des cas sont aussi
recensés chez des personnes possédant des
rats de compagnie. Malgré une vaccination
pour les personnes exposées de par leur
métier (égoutiers, vétérinaires…), les leptospiroses professionnelles n’ont pas disparu.
Cette zoonose est endémique dans de nombreux départements et collectivités d’outremer, où son incidence peut être 50 fois
plus élevée qu’en métropole. La leptospirose
est aussi considérée comme une maladie
émergente en raison du changement climatique et de l’urbanisation croissante.
Destinés aux surdités sévères à profondes, 45 000 implants cochléaires sont posés dans le monde chaque année.
AMÉLIE BENOIST/BSIP
entendantes, âgées de 42 ans en
moyenne. Ces deux groupes, de
langue française, ont été soumis à
une tâche phonologique, quelques mois avant la pose des
implants chez le premier groupe.
Ils devaient comparer 66 paires
de « pseudo-mots » s’affichant sur
un écran : par exemple, « afrikenne » et « meccicaine ». Ces
« mots » rimaient-ils ou non ?
Résultat : « A notre surprise, les
performances du groupe malentendant étaient en moyenne aussi
bonnes, mais plus rapides que celles du groupe normo-entendant »,
indique Diane Lazard, chirurgienne ORL à l’Institut Vernes, à
Paris, première auteure de ce travail, mené avec le CNRS, l’Inserm,
l’université Pierre-et-Marie-Curie
(Paris-VI) et l’université de Genève.
Parmi les 18 adultes malentendants, 12 « super-lecteurs » ont été
identifiés : ils répondaient plus
vite que les normo-entendants.
Que se passait-il dans leur cerveau ? Chez 11 adultes de chaque
groupe, l’imagerie par résonance
magnétique fonctionnelle a permis de visualiser les aires du cer-
veau activées durant la reconnaissance des rimes. Résultat : les
super-lecteurs, avant la pose de
l’implant, présentaient un remodelage cérébral très particulier.
« Isolés dans l’écrit »
« En principe, le langage, même
écrit, est traité dans l’hémisphère
gauche. Mais, chez nos super-lecteurs, la tâche phonologique activait le cortex visuel droit, connecté
au lobe temporal droit », explique
Anne-Lise Giraud, de l’université
de Genève, dernière auteure. Par
contraste, les 6 malentendants qui
n’étaient pas de super-lecteurs
conservaient une représentation
habituelle des sons des mots, dans
l’hémisphère cérébral gauche.
Six mois après la pose des implants, les performances auditives
des 18 sujets malentendants ont
été évaluées. Les super-lecteurs
montraient les moins bons résultats. « Tout se passe comme s’ils
s’étaient adaptés à leur surdité en
s’isolant dans l’écrit », analyse
Anne-Lise Giraud. Une adaptation
qui gênera le traitement cérébral
des sons, une fois l’implant posé.
Quelles retombées attendre de
ce travail ? Tout d’abord, peut-être,
conseiller aux sujets malentendants, candidats aux implants, de
rester dans une certaine forme
d’oralité. « Ils peuvent essayer de
faire correspondre le peu de sons
qu’ils entendent aux mouvements
des lèvres des locuteurs », recommande Anne-Lise Giraud.
« Le remodelage observé chez nos
super-lecteurs sera-t-il réversible ?
s’interroge Diane Lazard. On juge
la réussite d’un implant après un
an. » Si ces résultats sont confirmés, « un simple test clinique,
fondé sur la reconnaissance de rimes », pourrait aider à orienter certains patients vers des stratégies
de rééducation. Une perspective
qui séduit la professeure Natalie
Loundon, ORL à l’hôpital NeckerEnfants malades (Paris), qui n’a
pas participé à l’étude. « Ce travail
est un premier pas vers la prise en
charge future des surdités profondes. Avec un double enjeu : mieux
déterminer les indications des
implants, et proposer des stratégies
de rééducation “à la carte”. » p
ÉCOLOGI E
Sauver les chauves-souris géantes
Les roussettes sont en danger. Sur les
soixante-cinq espèces de ces chauves-souris
géantes (jusqu’à 1,70m d’envergure) répertoriées à travers le globe, 31 sont « menacées
d’extinction » selon l’Union internationale
de conservation de la nature (UICN). Les îles
tropicales d’Asie, Afrique et Océanie, où
quatre espèces ont déjà disparu au cours
des deux derniers siècles, sont en première
ligne. Chassés pour leur chair, privés
d’habitat, ces « renards volants » subissent
aussi la traque des exploitants agricoles,
dont ils ravagent les vergers. L’enquête
publiée par Science met pourtant ces derniers en garde : sur nombre d’îles, la disparition des abeilles et bourdons fait des roussettes les principaux pollinisateurs. Les
scientifiques réclament un plan d’urgence.
florence rosier
> Vincenot et al., « Science » du 31 mars
Une synapse artificielle apprend seule
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE - Un pas prometteur vient d’être fait dans l’apprentissage automatique
renforcer ou de s’affaiblir en fonction des stimuli qu’elle reçoit de
« neurones » (de simples émetteurs d’impulsions électriques).
C’est le maillon essentiel pour espérer programmer des processus
d’apprentissage analogues à ceux
qui sont à l’œuvre dans le cerveau.
Un grand nombre d’algorithmes
actuels d’intelligence artificielle
sont des méthodes d’apprentissage consistant à trouver par tâtonnements la bonne combinaison de paramètres, un peu
comme un peintre rechercherait
les proportions de couleurs à mélanger. Ces combinaisons correspondent en fait aux synapses. Et
en termes électroniques, les paramètres qui varient sont la résistance électrique : faible, la synapse
entre deux neurones est renforcée ; forte, elle s’affaiblit. On parle
alors de « memristor ».
Ce dernier est une très fine couche de ferrite de bismuth, qui pos-
sède des dipôles électriques (l’analogue d’aimants mais pour le
champ électrique) pris en sandwich entre deux électrodes.
L’orientation de ces dipôles, liée à
la tension appliquée, conditionne
le passage du courant. D’autres
memristors reposent sur des changements de phase (passage d’une
forme de cristal à du verre) ou bien
sur le « claquage » réversible plus
ou moins fort de matériaux entre
deux électrodes. « Mais c’est le premier qu’on comprend complètement », résume Damien Querlioz,
chercheur CNRS, qui n’a pas pris
part à ce travail.
Modélisation
Les autres techniques ont en effet
le défaut de déplacer des atomes et
donc de compliquer l’interprétation de ce qui se passe. Or pouvoir
modéliser parfaitement le comportement du composant est bien
sûr la clé pour le programmer.
Les chercheurs démontrent
qu’ils savent le faire pour une seule
synapse artificielle. Ils se servent
alors de cette connaissance pour
simuler, sur un ordinateur classique, un réseau de 45 synapses qui
apprend à reconnaître des formes
sur des images de 9 pixels. « Simplement » en laissant évoluer la
valeur des synapses selon la fréquence et l’ordre des impulsions
électriques reçues (un processus
mis en évidence dans le cerveau
en 1997). On parle d’apprentissage
non supervisé, c’est-à-dire sans
intervention du programmeur.
« La suite consistera à fabriquer
un réseau de 810 synapses susceptibles de reconnaître le dessin des dix
chiffres », prévoient Julie Grollier et
Manuel Bibes, responsables du
projet. Ce qui serait une première
démonstration d’apprentissage
automatique non supervisé par un
composant neuromorphique. p
david larousserie
Dans l’
êt de
la science
mathieu vidard
arré
la tête au c
0- 15 :00
00
14 :0
Crédit photo : Christophe Abramowitz-RF
C
ertes, la victoire d’un ordinateur contre un joueur
de Go il y a un an a consacré la suprématie de la machine
sur l’homme, mais le cerveau,
même humilié, consomme dix
mille fois moins d’énergie que les
processeurs intelligents de l’entreprise Deepmind. Intenable si
l’on veut embarquer ce type de
programmes dans des mobiles,
sans recourir à de gigantesques
fermes de serveurs.
D’où une compétition pour inventer des composants électroniques inspirés des vrais neurones
du cerveau et de leurs milliards de
connexions (ou synapses). Dans
cette course, une équipe du laboratoire mixte CNRS-Thales associée à
l’université de Bordeaux vient de
faire un grand pas prometteur,
comme elle l’explique dans Nature
Communications du 3 avril.
Elle a construit une synapse électronique artificielle capable de se
4|
ÉVÉNEMENT
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
CITÉ DU VATICAN
e
Tibr
Domus aurea
ROME
Gabies
San Giovanni
Ligne C
Colisée
Rome, otage de son passé
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
Bien sûr, aujourd’hui, on ne fait plus les découvertes en tombant dans des trous. Il arrive cependant
encore qu’on retrouve par hasard des vestiges qui
éclairent d’un jour nouveau l’histoire de Rome.
Comme lors de ces fouilles préventives réalisées
en 2015 dans les fondations de l’ancien Institut
géologique, non loin de la gare de Termini, qui
avaient révélé l’existence d’un temple du Ve siècle
avant notre ère, puis, alors que les chercheurs
continuaient à creuser, des traces d’habitations
datant de l’époque royale (début du VIe siècle
avant J.-C.). Jusqu’à présent, les historiens s’en
tenaient à ce que disaient les sources latines, qui
assuraient qu’avant l’époque républicaine, le quartier n’était pas urbanisé. « Ce genre de découverte
n’est pas rare, souligne le surintendant spécial
pour les biens archéologiques de Rome, Francesco
Prosperetti, qui a la haute main sur les chantiers
de fouille de l’agglomération romaine. Ces trente
dernières années, l’archéologie a changé en profondeur notre perception de l’histoire de la ville. »
Une tâche titanesque
Une vingtaine d’archéologues dépendant directement de l’Etat opèrent à Rome et dans ses environs, tandis que des centaines travaillent ponctuellement sur les chantiers de l’agglomération
(en Italie, les fouilles préventives sont à la charge
des maîtres d’œuvre). Et leur tâche est titanesque,
presque infinie. « N’oubliez pas que la ville, au plus
fort de son expansion, au IIe siècle de notre ère,
comptait sans doute 1,5 million d’habitants, et
devait s’étendre bien au-delà des limites qui seront
celles des murs auréliens, sur une superficie très
proche de l’agglomération actuelle, poursuit Francesco Prosperetti. Cela explique que, dans de très
nombreuses situations, la présence de l’archéologue soit indispensable. Il faut aussi tenir compte du
fait que les grands axes d’aujourd’hui épousent
souvent le tracé des anciennes routes consulaires
qui sortaient de la ville, donc, quand on les rénove,
on trouve souvent quelque chose. Et si on veut les
élargir, comme les élites romaines avaient coutume d’enterrer leurs morts aux bords des voies…
eh bien, naturellement, on tombe sur des sépultures, à des profondeurs relativement modestes. »
Ainsi donc, dans l’agglomération romaine,
même loin du centre, à chaque fois qu’on creuse le
sol pour intervenir sur des canalisations ou
même lorsqu’un opérateur téléphonique intervient pour installer la fibre, il y a de très fortes
chances que le chantier soit interrompu par une
découverte. S’il ne s’agit que d’un bout de mur ou
de fragments d’objet, le résultat est seulement
enregistré, inventorié, ajouté à la base de données
du site informatique (www.archeositarproject.it)
et le chantier peut se poursuivre. Si les fouilles, en
revanche, mettent en lumière l’existence de quelque chose dont le caractère unique ou l’état de
conservation conduisent à la nécessité de préserver et mettre en valeur ce qui vient d’être découvert… les ennuis commencent. Et au moment du
choix, l’intérêt scientifique n’est pas toujours le
seul critère d’appréciation.
Très éclairante à cet égard est l’histoire du chantier romain le plus ambitieux − et le plus cauchemardesque – des dernières années : celui de la
ligne C du métro, censée à terme raccorder la périphérie est de la ville au nord-ouest de l’agglomération, à travers le centre-ville, et qui accumule les
retards depuis des décennies, pour des raisons
qui ne tiennent pas uniquement à l’archéologie
– corruption, mauvaise gestion.
Le plus périlleux du projet, naturellement, est sa
partie centrale : il s’agit de rien de moins, en effet,
que de connecter la basilique Saint-Jean de Latran
L’ENJEU PRINCIPAL
SERAIT DE FAIRE MIEUX
COMMUNIQUER
CES DEUX MONDES,
L’ANCIEN ET LE NOUVEAU
Cimetière médieval juif
5 km
au Vatican, à travers le cœur historique de la ville.
La ligne doit s’arrêter au Colisée, puis sur la Piazza
Venezia, au pied du Capitole, et enfin devant la
Chiesa Nuova, à quelques centaines de mètres de
la place Navone. Autrement dit, elle traversera de
nombreuses zones très anciennement urbanisées et riches en traces monumentales. Le chantier est d’une difficulté absolue, donc, mais il revêt
également une importance vitale pour le développement d’une capitale structurellement inadaptée à la voiture et au système de transports
publics vétuste et sous-développé.
Les premières études, dans les années 1990,
tablent sur une ouverture à l’occasion du jubilé de
l’an 2000, mais ce n’est qu’en 2007 que le chantier
commence véritablement, sur la partie orientale,
plus « facile » car plus périphérique. Un premier
tronçon est ouvert en 2014, un second l’année suivante, et la station San Giovanni de la ligne C est
censée entrer en fonction à l’automne. Mais après
quelles difficultés… « A San Giovanni, nous avons
trouvé de très nombreuses traces, que nous avons
pris le temps d’examiner, mais qui n’ont pas paru
indispensables. Nous avons fait le choix de déplacer
ces vestiges, et d’expliquer à l’intérieur de la station
le sens de ce que nous avons trouvé lors des travaux », explique le surintendant, qui suit jour
après jour l’avancée du chantier. La future station,
qui comportera un petit musée archéologique, a
été présentée à la maire Virginia Raggi et à la
presse, vendredi 31 mars, et a été ouverte quelques
heures au public le lendemain.
Les choses se sont corsées à quelques centaines
de mètres de là, à la hauteur de la future station
Amba Aradan, située entre San Giovanni et le Colisée. C’est là qu’à la fin 2015 a été retrouvé, à 9 mètres de profondeur, le site d’une caserne du IIe siècle de notre ère, parfaitement conservé. Un ensemble de 1 750 m² sans équivalent connu, et donc
à l’intérêt scientifique immense. « Nous avons été
obligés de demander que soit modifié le projet architectural, poursuit le surintendant. Et une solution a été trouvée : la caserne va être démontée puis
remontée à l’identique, à l’intérieur de la station, et
elle sera ouverte au public. » Entre-temps, pour arri-
Sur le site
du palais impérial
de Rome (Domus
Augustana),
qui occupe toute
la partie orientale
de la colline
du Palatin.
PASQUALE SORRENTINO/
LOOKATSCIENCES
ver à ce résultat, les travaux auront été arrêtés plus
de huit mois, jusqu’à parvenir à une solution qui
satisfasse tous les interlocuteurs. Sauf contretemps ou nouvelle surprise, la ligne C du métro
doit atteindre le Colisée en 2021, et rien n’assure
que le chantier se poursuivra au-delà. D’ici là, les
millions de touristes se promenant aux environs
de l’amphithéâtre continueront à subir les désagréments d’un paysage enlaidi par des baraques
de chantier et les parois jaunes de préfabriqués. Et
une fois de plus, Rome aura donné l’image d’une
ville impossible, où le présent est l’otage du passé.
« Aujourd’hui, ces désagréments sont mieux acceptés par les associations et les acteurs politiques,
assure pourtant Francesco Prosperetti. D’abord
parce que dans les zones périphériques, les acteurs
locaux ont compris que l’archéologie pouvait contribuer à redonner une fierté et un sentiment d’appartenance aux populations. Et puis, notre logique n’est
plus de déplacer les objets pour les entreposer dans
des musées, mais plutôt de créer des pôles d’attraction sur les lieux de la découverte, ce qui contribue à
aménager le territoire. Pensez à ce que nous avons
réalisé sur la via Appia antica (la plus célèbre des
voies romaines, reliant Rome à Capoue, puis prolongée jusqu’à Brindisi, dans les Pouilles). Ces dernières années, nous avons ouvert au public de nombreux lieux comme la Villa des Quintilii, le mausolée
de Cecilia Metella ou le site de Santa-Maria Nova. »
Cette politique de mise en valeur, naturellement, a un prix. D’autant plus que les tremblements de terre ayant frappé l’Italie centrale
en 2016, et particulièrement celui du dimanche 30 octobre 2016, d’une magnitude de 6,6, ont
mis en lumière les fragilités de nombreux monuments romains, dont l’entretien représente lui
aussi un coût considérable. « J’ai toujours pensé
qu’on pouvait sortir de ce problème très complexe
de façon autonome, en affectant à l’entretien de
tout le patrimoine de la ville les ressources générées
par la billetterie des sites les plus visités, confie
Francesco Prosperetti. Mais, ces dernières semaines, nous avons vu que le ministère des biens culturels envisageait les choses autrement. »
Au début de l’année, le ministre des biens culturels et du tourisme, Dario Franceschini, a en effet
annoncé la naissance d’un « Parc archéologique »
unifié, regroupant les forums, le Colisée et la
Domus aurea, et administré selon un principe
d’autonomie spéciale, déjà expérimenté dans une
trentaine de lieux publics en Italie, comme la galerie des Offices, à Florence. Une mesure prise au
nom de l’efficacité économique (un concours
international sera lancé mi-avril pour le choix
d’un directeur au profil de « manageur »), mais qui
aura pour effet d’affaiblir terriblement la surintendance aux biens archéologiques. En effet, elle
reviendrait en pratique à lui retirer une grande
partie des ressources générées par la billetterie du
Colisée et des forums (60 millions d’euros par an),
qui finançaient de nombreuses campagnes de
fouilles moins immédiatement profitables.
Dans la vie de la cité
La décision a été violemment critiquée par l’adjoint à la culture et bras droit de la maire 5 étoiles
de Rome, Luca Bergamo. Pour lui, l’enjeu ne
devrait pas être la maximisation des rentrées d’argent, mais plutôt d’imaginer une meilleure insertion de l’archéologie dans la ville. « Nous ne parlons pas de Pompéi ou de Venise, nous sommes au
centre d’une capitale. Si nous transformons cet
espace en lieu séparé et consacré uniquement au
tourisme, nous l’enlevons à la vie de la cité. » Alors
que l’enjeu principal, justement, serait de faire
mieux communiquer ces deux mondes, l’ancien
et le nouveau. « Imaginez qu’au lieu d’un parc
archéologique, même superbe, on puisse cheminer
librement du quartier de Monti au Circo Massimo,
à travers le parc, sans avoir à payer un billet ? Nous
pourrions faire un vrai lieu à la disposition des
citoyens, au centre de la ville. Un “central park” à
l’intérieur duquel il y aurait le forum romain. »
Comment compenser la perte de recettes qu’induirait cette gratuité ? « Il suffit de mettre un billet
d’entrée uniquement pour l’entrée du Colisée,
assure Luca Bergamo. Les touristes paieraient pour
y entrer, même si le reste du site était gratuit. »
A cette révolution intellectuelle, même les
archéologues, aujourd’hui, semblent prêts. Dans
le grand concours d’urbanisme sur le devenir de
la Via dei Fori Imperiali lancé en 2016, aucun des
vainqueurs n’entendait faire disparaître cet axe
percé par Mussolini, qui relie la Piazza Venezia au
Colisée, et éventre la zone archéologique. On le
réinvente, on le sublime, mais on le conserve,
parce qu’il est vital. Comme si l’archéologie, à
Rome, ne pouvait plus se dissocier de la vie. p
jérôme gautheret
(rome, correspondant)
ÉVÉNEMENT
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LE MONDE
SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
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EXPLORER
LES SOUS-SOLS
EN UN CLIC
À GABIES, DANS LES VESTIGES
D’UNE RIVALE ANTIQUE OUBLIÉE
V
ous vous promenez dans le centre de Rome, un œil sur le paysage et l’autre sur votre smartphone. En même temps que vous tentez
de vous frayer un chemin entre les
camions de livraison et la foule des touristes – tout en surveillant les trous de la
chaussée –, vous ne quittez pas des yeux
le plan interactif qui s’affiche sur l’écran
et tentez de suivre votre parcours.
L’exercice n’est pas de tout repos, mais
il en vaut la peine. Car ce que vous avez
sous les yeux n’est rien de moins que le
résultat de près d’un demi-siècle d’exploration du sous-sol romain, rassemblé sur
une carte interactive et consultable gratuitement (Archeositarproject.it). Tronçons de voies romaines, restes de céramiques, murs d’habitations ordinaires ou
d’enceintes plus monumentales : en un
clic, vous êtes renseigné sur ce qui se
trouve sous vos pieds.
A l’usage, cet outil, baptisé Sitar (pour
système informatique territorial archéologique de Rome), dont une version simplifiée et plus ludique doit être mise en
ligne au mois d’avril, est proprement
hypnotisant.
A l’origine de la création du site,
en 2007, il y avait le besoin d’établir un
cadastre archéologique de la ville, à
l’usage du grand public, mais surtout des
professionnels du bâtiment. « L’idée était
de permettre à celui qui avait un projet
impliquant de creuser de se renseigner au
préalable – et gratuitement – sur le résultat de toutes les fouilles réalisées à proximité. Ainsi, il mesurerait mieux le risque
de tomber sur quelque chose », explique
Mirella Serlorenzi, archéologue et maître d’œuvre du projet. Il ne s’agit donc
pas de répertorier ce qui a été découvert,
mais de rendre compte de toutes les fois
où le sol a été creusé. Même quand cela
n’a rien donné.
Temple dédié à Junon Gabina, achevé vers 160 avant J.-C. à Gabies, à une vingtaine de kilomètres à l’est de Rome.
ROBERTO GALASSO/SOPRINTENDENZA
C
et après-midi de fin d’hiver,
quand on s’est retrouvés
dans ce coin perdu de la
campagne romaine, devant une station-service située aux abords de
l’autoroute Rome-L’Aquila, on s’est
demandé un instant ce qu’on était
venus faire ici. Puis les voitures ont
contourné le bâtiment, un employé
a ouvert le portail rudimentaire
barrant l’entrée du site et nous sommes arrivés sur le champ de fouilles
de Gabies, une ancienne ville sœur
de Rome, totalement abandonnée
depuis le XVe siècle, dont des archéologues exhument patiemment
les vestiges depuis un demi-siècle.
C’est ici que, en 1792, un antiquaire
écossais nommé Gavin Hamilton a
découvert une grande quantité de
statues antiques de l’époque impériale, en très bon état. Celles-ci sont
allées enrichir la collection romaine
des princes Borghese, propriétaires
du terrain et commanditaires des
fouilles, et ont été restaurées par les
meilleurs experts de l’époque. Puis
la collection a été vendue à Napoléon pour une fortune (13 millions
de francs). Le solde ne sera jamais
payé, les Bourbons ayant refusé à la
Restauration d’honorer les dettes
de l’empereur déchu. Mais les
œuvres n’ont pas été rendues pour
autant, si bien que les statues de
Gabies constituent aujourd’hui
encore le cœur de la collection d’antiquités romaines du Louvre.
Nous parlons là de la préhistoire de
l’archéologie, et les lointains successeurs de Gavin Hamilton n’ont ni les
mêmes méthodes ni les mêmes préoccupations. L’archéologue Stefano
Musco connaît les moindres secrets
de ce chantier monumental, qu’il a
commencé à explorer dans les années 1970. « Gabies (Gabii, en latin)
était située à l’intersection de la Via
Praenestina, qui allait d’ouest en est,
de Rome aux Apennins, et d’un axe
qui reliait l’Etrurie, au nord, et la
Campanie grecque, au sud. Elle se tenait autour d’un lac volcanique que
les Borghese assécheront au XIXe siècle. Le site s’est urbanisé au même
moment que Rome, dont elle n’est distante que de 20 kilomètres. On y
observe le même phénomène d’habitats, à l’origine disparates, qui tendent, au cours du VIIIe siècle av. J.-C., à
se rassembler autour d’un centre.
C’est sur ce site qu’on a trouvé la plus
vieille inscription grecque de la
région, ainsi que la plus vieille inscription latine que nous connaissions,
qui date du VIIIe siècle av. J.-C. Mais,
par la suite, la ville a connu un développement beaucoup plus modeste,
si bien que les traces de la première
Antiquité [VIIIe-VIIe siècle av. J.-C.] y
sont beaucoup plus visibles. A Rome,
il faut creuser 10 mètres pour remonter à la naissance de la ville… Ce que
vous voyez ici, c’est une image de la
Rome des origines ! »
Magnifique sanctuaire de Junon
Les premières fouilles scientifiques
ont été réalisées par des Espagnols,
dans les années 1960-1970, près de la
zone du forum, explorée deux siècles
plus tôt par Hamilton. C’est ici qu’ont
été découverts les restes d’un magnifique sanctuaire de Junon. Mais les
fouilles s’arrêtent bientôt, faute de
fonds. Lors de travaux d’adduction
d’eau, en 1974-1975, des ouvriers trouvent accidentellement de petits
objets votifs. La surintendance intervient et fait des fouilles plus poussées, mais elles cessent bientôt.
En 1986, les descendants des Borghese vendent un terrain situé sur
le site, pour une bouchée de pain
(un peu plus de 860 millions de
lires, soit environ 430 000 euros,
pour 70 hectares), et l’Etat exerce
son droit de préemption. Depuis, les
recherches progressent lentement,
au gré des restrictions budgétaires
et des initiatives d’institutions
étrangères. De fait, le site est immense et, selon Stefano Musco, « on
n’en a vraiment fouillé que 1 % ».
En détaillant les travaux des diverses campagnes en cours, l’archéologue nous conduit vers une construction de taille assez modeste,
mais d’une importance historique
considérable. Et confie : « Vous
savez, les bons archéologues, ça
n’existe pas vraiment. Ce qui existe,
c’est les archéologues qui ont de la
chance. » Sous nos yeux, une structure rectangulaire, une pièce centrale flanquée de deux autres latérales… Le bâtiment a toutes les caractéristiques d’une regia, ou maison
royale, des VIIe et VIe siècles av. J.-C.,
et son état de conservation est bien
meilleur que celui des autres exemples contemporains dont on dispose actuellement.
« Quand nous l’avons trouvée, un
peu par hasard, elle était scellée sous
un tumulus de pierres. L’opération a
été faite à la fin du VIe siècle av. J.-C.,
c’est-à-dire au moment où, partout
dans la région, s’établissent des répu-
bliques oligarchiques à la place des
rois archaïques. Tout indique donc
qu’il s’agit de la demeure de Sextus
Tarquin. » Selon les dires de l’historien antique Denys d’Halicarnasse,
ce fils du dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe, avait réussi à se
porter à la tête de la cité de Gabies.
Après la chute de son père, en 509
av. J.-C., il aurait été renversé et tué
par les habitants.
Marginalisation de la ville
L’épisode raconté par Denys d’Halicarnasse, et que corrobore la découverte de la regia de Gabies, suggère
que Rome avait déjà pris l’ascendant sur sa voisine à la fin du VIe siècle. Et les traces archéologiques ultérieures témoignent d’une marginalisation progressive de la ville.
« Dans les sites funéraires de l’époque impériale que nous trouvons ici,
les squelettes présentent des traces
de lésions qui témoignent d’un travail physique très intense et les tombes aristocratiques ont disparu »,
souligne ainsi le Français Daniel
Roger, conservateur en chef du
département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du
Musée du Louvre et habitué des
lieux. Gabies est devenu un site
industriel, relativement prospère,
avec des carrières très actives.
La ville accueille bien un évêché
au début du Moyen Age, mais son
importance est déjà devenue
négligeable. Bientôt, plus personne ne se souviendra de Gabies,
qui un temps avait été la voisine et
l’égale de Rome. p
j. g.
250 000 documents numérisés
Sur la carte interactive, des numéros et
des formes apparaissent en surimpression. Chaque nombre fait référence à une
excavation. Toutes les informations (description de ce qui a été trouvé, analyse et
synthèse du résultat) sont disponibles en
un clic. Le matériel photographique réalisé lors des fouilles a lui aussi été numérisé, mais il n’est accessible que sur
demande. Quant aux formes, ce sont celles de l’ancien bâti, murs ou routes, tel
qu’il est apparu lors du chantier – la technologie ne le permet pas encore, mais
l’idée est, à terme, de parvenir à réaliser
une carte en trois dimensions.
Pour arriver à ce résultat, 250 000 documents ont été numérisés un à un. Il en
reste encore plus de 100 000 avant que le
projet ne soit complètement abouti, mais
cela ne veut pas dire qu’il sera terminé
pour autant : le fonds s’enrichit du résultat des travaux qui se font chaque jour et
les cartons qui s’amoncellent au siège
romain de la surintendance des biens
archéologiques, dans le Palazzo Massimo,
donnent une idée assez précise – et vertigineuse – de l’ampleur de la tâche. p
j. g.
Carte interactive de l’application Sitar. SITAR
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RENDEZ-VOUS
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
L’EXPOSITION
Dans la fabrique
du racisme
La première exposition
temporaire du nouveau
Musée de l’homme
soumet le rejet de l’autre
au décryptage scientifique
L
e Musée de l’Homme affiche la couleur. Pour la première exposition temporaire organisée depuis sa réouverture, fin 2015, l’établissement du Trocadéro a
décidé d’affirmer clairement sa vocation,
celle d’un « musée de société ». L’expressionvalise a longtemps caché un grand vide de la
planète muséale française. Mais nul doute
que cette fois, on y est. Baptisé « Nous et les
autres » et sous-titré « Des préjugés au
racisme », l’événement prend à bras-le-corps
un phénomène on ne peut plus contemporain : celui de la formation de ce mécanisme
qui conduit à haïr et exclure un être humain
supposé biologiquement différent.
Vocation scientifique oblige, les organisateurs ont plongé les mains dans les travaux
les plus récents. « Depuis vingt ans, la psychologie sociale, la génétique, les sciences sociales,
l’histoire ont beaucoup investi les questions
relatives à l’altérité et au racisme, souligne
Evelyne Heyer, professeure d’anthropologie
génétique au Muséum national d’histoire
naturelle et cocommissaire de l’exposition.
Nous avons voulu les faire connaître et en présenter une synthèse originale. »
Originale et pédagogique. Pour mettre en
scène les trois grandes étapes de la formation
du racisme, Evelyne Heyer et sa cocommissaire, l’historienne Carole Reynaud-Paligot,
ont choisi une approche ludique. Dès l’accueil, le visiteur, plongé dans un hall d’aéroport, voit défiler sur des écrans une flopée de
personnages. Faut-il les qualifier en fonction
de leur sexe, de leur religion, de leur origine
géographique, de leur statut social, ou plutôt
de ce que l’on pense en savoir ? « La catégorisation est presque naturelle mais souvent
trompeuse », insiste Evelyne Heyer. Comme le
sont la hiérarchisation et l’essentialisation. Là
encore, des bornes interactives ou des dispositifs sonores testent nos préjugés et nos pratiques, ou nous en font subir l’arbitraire.
Désormais averti, mis en situation, le visiteur est mûr pour une plongée dans l’Histoire. Celle d’une longue pratique de racialisation de la société, où juristes et scientifiques
apportent leur pierre à l’édifice. On découvre
ainsi la construction juridique de la catégorie
« noire » aux Antilles, absente du Code noir
de 1685, mais activée en 1733 pour exclure les
Noirs libres de l’accès à la terre. Colonisation
française, ségrégation aux Etats-Unis, obsession de la pureté raciale dans l’Allemagne nazie ou encore délire nationaliste au Rwanda :
si les organisateurs ont choisi de proposer
quatre gros plans assez classiques, ils offrent
des échappées vers des situations moins
connues – les Pygmées en Afrique ou les Aïno
au Japon. « Le racisme n’est pas l’apanage des
Blancs envers les Noirs. Noirs envers Noirs,
Blancs envers Blancs, l’Histoire est riche. »
Le présent, tout autant. Intégration, discrimination, communautarisme, tolérance…
L’exposition tente de mettre à plat les discours et les faits. Pas un peu militant, en
pleine campagne électorale ? « Non, scientifique… et engagé », tranche Evelyne Heyer. p
nathaniel herzberg
« Nous et les autres. Des préjugés
au racisme », Musée de l’Homme,
jusqu’au 8 janvier 2018.
LES VORTEX
VROMBISSANTS
DU MOUSTIQUE
Le vol du moustique est un défi à
l’aérodynamique. Ses ailes fines et
allongées battent environ 800 fois
par seconde, une fréquence
quatre fois plus élevée que celle
des insectes de même taille.
L’amplitude des battements
n’est que de 40 degrés (la moitié
de celle des abeilles, le quart de
certaines mouches). Pour mieux
comprendre comment il parvient
à prendre l’air, une équipe du
Royal Veterinary College d’Hatfield
(Angleterre) a filmé Culex quinquefasciatus simultanément avec huit
caméras, à haute vitesse, pour
décomposer les mouvements des
ailes et modéliser les flux d’air
engendrés. Les battements font
bien naître des vortex sur le bord
d’attaque des ailes, qui contribuent à la portance. Mais l’équipe
de Richard Bomphrey décrit,
dans Nature du 30 mars, deux
autres phénomènes spécifiques
au moustique, engendrés par
la rotation de ses battoirs : l’animal
crée aussi des vortex sur le bord
de fuite et récupère une partie
de l’énergie engendrée par le
battement précédent.
(PHOTO : BOMPHREY/NAKATA/PHILLIPS/WALKER)
IMPROBABLOLOGIE
LA GUEULE DE BOIS PAR INTRAVEINEUSE
Par PIERRE BARTHÉLÉMY
T
ous ceux qui ont vu Les Tontons flingueurs,
de Georges Lautner – dialogues de Michel
Audiard –, se remémorent la scène culte et
fort arrosée de la cuisine : « Tu sais pas ce qu’il me
rappelle ? C’t’espèce de drôlerie qu’on buvait dans
une petite taule de Biên Hoa, pas tellement loin de
Saïgon… » Mais ils se souviennent moins que, dans
la scène suivante, celle du réveil après la cuite, l’oncle Fernand, interprété par Lino Ventura, a les petits
yeux et mal au cresson.
La science est pareille à ces cinéphiles : elle s’intéresse volontiers à l’ivresse – au point que certains
chercheurs n’ont pas hésité à jeter des « cobayes »
dans le trou noir de la biture –, mais bien moins à
son corollaire, la gueule de bois, ou « xylostomiase »,
pour les chichiteux qui ont fait grec ancien première
langue. C’est pour combler, au moins en partie, cette
déplorable lacune qu’une équipe américaine de
l’Institut national sur l’alcoolisme a lancé une singulière étude, publiée en 2016 dans Addiction Biology.
Singulière parce qu’il s’agissait d’évaluer la gueule de
bois consécutive à l’alcoolisation par… intraveineuse.
Non pas que l’on connaisse beaucoup de monde qui
se pochetronne par piquouse interposée, mais parce
que c’est un mode d’administration prisé des chercheurs travaillant sur les troubles liés à la bibine. Il
cumule plusieurs avantages : on dose avec exactitude
la quantité d’éthanol qu’on injecte dans le coco des
volontaires ; on va directement dans le sang en sautant la case « système digestif » ; on évite les éventuels
effets des composés annexes que l’on trouve dans les
boissons fermentées (« Vous avez beau dire, y a pas
seulement que de la pomme, y a aut’chose. Ça serait
pas des fois de la betterave, hein ? »).
Les auteurs de l’étude ont donc convié à leur test
24 alcooliques mondains – qui carburaient à deuxtrois godets par jour – avec obligation d’être à jeun, de
ne pas avoir de problèmes hépatiques ni cardio-vasculaires et de ne pas attendre de bébé. Et on a fait glouglouter le goutte-à-goutte planté dans le bras, de façon
à obtenir une alcoolémie de 0,6 gramme d’alcool par
litre de sang, un niveau que l’on a ensuite maintenu
pendant deux heures. Pour mémoire, en France, il est
interdit de conduire avec plus de 0,5 g/l de sang. On a
attendu que le taux redescende à 0,2 g/l et on a renvoyé tout ce beau monde au bercail. En taxi.
AFFAIRE DE LOGIQUE – N° 1003
Tours de carte
Solution du problème 1001
Devant la carte de ce restaurant gastronomique (tous les prix sont des nombres entiers d’euros), Alice, qui souhaite
commander deux plats, hésite. Elle calcule ce que coûterait chacune des six combinaisons de deux plats parmi les
quatre qu’elle préfère, et décide de choisir entre les quatre combinaisons les moins chères, dont les prix sont :
59 €, 65 €, 66 € et 69 €.
1A à 1D. Quels sont, dans l’ordre croissant, les prix des 4 plats ?
Bob, quant à lui, hésite entre cinq plats, pas forcément les mêmes qu’Alice. Il calcule les montants des dix combinaisons de deux plats parmi ceux qu’il préfère. Les cinq montants les plus bas sont : 56 €, 64 €, 66 €, 69 € et 70 €.
2A à 2D. Quels sont, dans l’ordre croissant, les prix des 4 plats les moins chers ?
• Le pic maximal de la grille 3 × 3 est 8.
S’il y a plusieurs solutions, remplir une ligne par solution en ordonnant les nombres de la colonne A par valeurs croissantes.
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Combiner urbanisme et agronomie,
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L’université de Lorraine présente, dans
un opuscule court mais percutant, onze
travaux de thèse en BD, tirés d’un travail
de vulgarisation des finalistes lorrains
du concours Ma thèse en 180 secondes.
> Collectif, dessins de Peb & Fox
(Editions du potager moderne, 54 pages.)
Téléchargement libre : tinyurl.com/11thbd17
ou sur demande à cst-contact@univ-lorraine.fr
Dans les deux jours qui ont suivi, chaque sujet a
été recontacté au téléphone pour savoir, dans le cas
où il se souviendrait de l’expérience, quelles en
avaient été les conséquences. Maux de tête, de
ventre, vertige, fatigue, tachycardie, perte d’appétit,
envie de boire ? Les cobayes estimaient leur état sur
une échelle allant de 0 (tout est OK, vous passerez
bien prendre l’apéro ?) à 7 (vite, le seau à vomi).
Résultat : 19 des 24 participants avaient éprouvé,
de manière modérée, quelques symptômes, plus
chez les femmes que chez les messieurs (« J’ai connu
une Polonaise qu’en prenait au petit déjeuner…
Faut quand même admettre que c’est plutôt une
boisson d’homme. »).
Sans grande surprise, l’article conclut que la
gueule de bois est indépendante de la manière dont
l’alcool accède au sang. Les auteurs soulignent
cependant que leur échantillon est réduit et qu’il ne
s’agit que d’une étude préliminaire. La prochaine
fois, tournée générale ! Jo le Trembleur, qui avait
« décimé toute une division de panzers » avec sa
limonade maison (« 50 kilos de patates, un sac de
sciure de bois, il te sortait 25 litres de 3 étoiles à
l’alambic »), n’a qu’à bien se tenir. p
Participez au concours « Dans le 1000 » chaque semaine du mercredi au lundi
suivant, du problème 1001 au 1025, sur le site www.affairedelogique.com
Commencez quand vous voulez. La première fois, inscrivez-vous. Il suffira ensuite de vous
identifier. Vous pouvez modifier votre réponse jusqu’au dernier moment.
40 points sont attribués à chaque problème. Votre score se cumule de semaine en semaine.
Il suffit d’obtenir 400 points sur 1000 pour gagner un prix.
« LE TEMPS DES ALGORITHMES »
LE 6 AVRIL AUX ARTS ET MÉTIERS
6 ET 13 AVRIL À BEAUMONT-DELOMAGNE : VACANCES CHEZ FERMAT
Faut-il s’inquiéter de la présence grandissante des algorithmes dans nos vies ? Fautil s’en réjouir ? Il faut en tout cas cesser de
les subir en cherchant à les comprendre,
nous diront Serge Abiteboul et Gilles
Dowek, qui viennent de sortir un livre sur
le sujet (Le Pommier).
www.arts-et-metiers.net
Les jeunes seront les bienvenus pendant les
vacances d’avril à la maison natale de
Fermat. L’exposition Expérimaths y décline
la géométrie sous tous ses angles, avec jeux
et casse-tête en libre service et on pourra
même s’entraîner au speedcubing. Des
visites, accompagnées des médiateurs
scientifiques, seront organisées sur simple
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2017
demande. Enfin, signalons des ateliers
mathématiques pour les 6-15 ans :
« Mosaïques » le jeudi 6 et « Mobiles géométriques » le 13 avril, de 10 h 30 à 12 h.
www.fermat-science.com
7 AVRIL : PARI ÉLECTORAL (RAPPEL)
Pariez sur les pourcentages des candidats.
http://tangente-mag.com
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L’unique solution :
A
B
C
1 3 1 2
2 4 8 1
3 1 4 3
• Le pic maximal d’une grille 4 × 4 est 48.
On remarque d’abord qu’il doit y avoir au moins un
1 sur chaque ligne et sur chaque colonne.
Deuxième remarque : l’ordre des lignes et des
colonnes est indifférent.
Pour obtenir le pic maximal, on itère l’algorithme suivant, qui optimise la génération du tableau. On écrit :
• 1 quatre fois, un par ligne et par colonne, par
exemple sur une diagonale ;
24 22 11 1
• 2 deux fois (1 + 1) ;
• 4 à l’intersection d’une ligne et 48 24 1 2
d’une colonne des 2 ;
2 1 5 4
• 5 deux fois (en ajoutant à 4, la plus
1 11 10 5
grande valeur déjà inscrite, 1) ;
• 10 à l’intersection d’une ligne et d’une colonne des 5 ;
• 11 deux fois (en ajoutant chaque fois 1 au 10);
• 22 à l’intersection disponible ligne/colonne des 11 ;
• 24 deux fois (en ajoutant des 2);
• 48 enfin à l’intersection de leur ligne et colonne.
Questions ouvertes :
Quel est le plus grand pic possible d’une grille 5 × 5 ?
D’une grille 6 × 6 ?
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE
CARTE
BLANCHE
Elon Musk
et l’augmentation
cérébrale
SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
|7
Candidats à l’élection présidentielle,
mobilisez-vous contre l’alcoolisation fœtale
TRIBUNE - En France, 8 000 enfants par an naissent avec des troubles du développement du cerveau
dus à une exposition prénatale à l’alcool. Des handicaps évitables d’après un collectif d’experts
Par LAURENT ALEXANDRE
N
i Emmanuel Macron, ni Marine
Le Pen, ni François Fillon n’en ont
parlé. Et pourtant, l’humanité est au
commencement d’une nouvelle ère : celle
des neurotechnologies qui ont vocation à
manipuler notre cerveau. Le 28 mars 2017
marque le début de la fusion entre les cerveaux biologiques et l’intelligence artificielle
(IA). Elon Musk, l’industriel le plus médiatique au monde, fondateur de PayPal, Tesla,
SolarCity, Hyperloop, The Boring Company
et SpaceX, a annoncé sur Twitter le lancement de Neuralink, une société destinée à
augmenter nos capacités cérébrales grâce à
de minuscules composants électroniques
entrelacés entre nos 86 milliards de neurones, ce qui nous transformerait en cyborgs.
Elon Musk se donne cinq ans pour sortir
les premiers prototypes Neuralink.
Cette course au neuroenhancement (l’augmentation cérébrale) est motivée par sa
hantise d’un dépassement de l’homme par
l’IA, qui nous transformerait en animaux
domestiques dans le meilleur des cas. Il
pense que l’interdiction de l’IA à l’échelle
mondiale est illusoire, même s’il a créé
Open AI, une structure destinée à encadrer,
surveiller et policer l’IA.
« Nous ferons des machines qui raisonnent,
pensent, et font les choses mieux que nous le
pouvons », avait déclaré Sergey Brin, le cofondateur de Google, il y a deux ans déjà ; il a
confessé cette année à Davos qu’il avait sousestimé la révolution de l’IA. Musk s’est
d’ailleurs fâché avec Larry Page, le président
de Google, à qui il reproche de prendre le risque d’être la fabrique d’une IA hostile à tout
moment, même sans qu’il s’en rende compte.
Des chercheurs dubitatifs
Elon Musk est très influencé par Nick Bostrom, le théoricien des IA hostiles, qui
défend l’idée qu’il ne peut y avoir qu’une
seule espèce intelligente (biologique ou artificielle) dans une région de l’Univers. Ayant
comme premier objectif sa survie, toute IA
forte se prémunira contre notre volonté de
la museler en cachant ses intentions agressives et en attaquant préventivement. L’augmentation de nos capacités intellectuelles
semble à Elon Musk la seule issue raisonnable, avec le développement de colonies sur
Mars, pour éviter que l’humanité tout
entière soit exterminée d’un coup.
L’augmentation cérébrale ne peut se faire
que de deux façons : par sélection et manipulation génétique des embryons, ou par
action électronique sur notre cerveau. Musk
se refuse à toucher à l’ADN ; il ne reste donc
que les implants intracérébraux. Ce projet
suscite de la moquerie de la part de beaucoup de neuroscientifiques, qui le jugent
irréaliste. Les chercheurs académiques ont
sans doute raison d’être dubitatifs, mais ils
oublient deux choses. La première est que
Musk délivre toujours ce qu’il promet,
même si c’est parfois avec retard ; la seconde
est que ce n’est pas parce que des chercheurs
sous-payés au CNRS et dotés de budgets
faméliques ne peuvent atteindre un objectif
ambitieux que Musk ne le pourra pas : il
peut mobiliser des dizaines de milliards de
dollars et recruter les meilleurs spécialistes
mondiaux payés en millions de dollars.
Les projets révolutionnaires d’Elon Musk
posent de multiples questions politiques.
Serait-il éthique de ne pas augmenter les
capacités cognitives des gens peu doués ?
Ces implants augmenteront-ils le QI de tout
le monde de façon homogène ou les gens les
plus intelligents bénéficieront-ils de facto
d’un gain plus élevé, ce qui créerait un
monde ultra-inégalitaire ? Les stupéfiants
progrès des neurotechnologies vont bouleverser nos institutions : nous sommes à la
veille d’une révolution de l’école dont le rôle
va devenir la programmation, sous le
contrôle de la CNIL, des prothèses cérébrales. La présidentielle n’aborde pas ce sujet et
les discours sur l’enseignement sont une
succession de poncifs touchants de niaiserie, à l’heure des manipulations cérébrales
made in Californie. p
Laurent Alexandre
Chirurgien urologue, président de DNAVision
l.alexandre@dnavision.be
PHOTO : JEAN CHISCANO
L
es enjeux liés au syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF) sont
considérables. Ce syndrome, et
plus largement l’ensemble des troubles causés par l’alcoolisation fœtale
(TCAF) décrits depuis 1968, en France,
constituent la première cause de handicap évitable.
L’alcool, même à dose modérée, est
un redoutable toxique pour le cerveau en formation pendant la grossesse, provoquant troubles intellectuels et comportementaux chez au
moins 8 000 nouveaux enfants chaque année (1 % des naissances), et
peut-être chez bien plus selon les dernières études réalisées en Italie et aux
Etats-Unis (entre 2 % et 4 %). Ces troubles sont à l’origine de décrochage
scolaire, de non-insertion professionnelle et de délinquance. Les économistes estiment leur coût annuel à
10 milliards d’euros pour la France.
Il s’agit d’un fléau mondial, mais la
France, contrairement à de nombreux pays, dont le Canada, gère très
mal ce grave problème sanitaire et
social. Dans notre pays, les risques de
l’alcool pendant la grossesse sont méconnus du public et souvent négligés
par les autorités de santé publique.
A La Réunion, en 2001, une dynamique collective innovante avait permis
la création d’un réseau de prévention
et de soins de proximité sous le nom
de Reunisaf. Il avait bénéficié du soutien de Mme Simone Veil et reçu,
en 2005, le Prix de l’Académie de
médecine pour la lutte contre l’alcoo-
lisme. Grâce à la collaboration des
acteurs de la santé, du social, de l’éducation nationale, de la justice et des
agents de proximité, plus de 75 % des
femmes dépendantes avaient amélioré leur santé et des dizaines d’enfants étaient nés sans trouble. Les
3 millions d’euros dépensés en
onze ans pour ce programme avaient
permis de faire au moins 30 millions
d’euros d’économie. Cette action a été
suspendue en 2012, alors qu’elle aurait
mérité d’être pérennisée et généralisée à toutes les régions françaises.
L’association SAF France est néanmoins parvenue à obtenir de la Mission interministérielle de lutte contre
les drogues et les conduites addictives
(Mildeca) la création, en 2016, de
deux centres de ressources expérimentaux pour la prévention de l’alcoolisation fœtale, à La Réunion et en
Nouvelle-Aquitaine.
Le centre de ressources de La Réunion, ouvert début 2016, est la première structure publique consacrée à
la prévention et aux soins relatifs à
l’alcoolisation fœtale. Son approche,
beaucoup trop sanitaire, devra être
complétée par une forte implication
du secteur social.
Même si ces efforts récents sont
louables, ils sont très insuffisants.
Face aux enjeux sanitaires, sociaux,
scolaires, judiciaires et économiques
de ce fléau, la France peut-elle perdre
chaque heure 1,3 million d’euros et
rester indifférente à la destruction de
8 000 cerveaux d’enfants, faute d’une
LA FRANCE NE PEUT
CONTINUER À
IGNORER LES DÉGÂTS
DE CE FLÉAU,
LES SOUFFRANCES
ENGENDRÉES DANS
LES FAMILLES
ET CHEZ LES ENFANTS
ATTEINTS À VIE
PAR CE HANDICAP
politique sanitaire et sociale adaptée
pour prévenir ce syndrome ?
Mesdames, messieurs les candidats
à la présidentielle, la France ne peut
continuer à ignorer les dégâts de ce
fléau, les souffrances engendrées
dans les familles et chez les enfants
atteints à vie par ce handicap. Les
connaissances et les acteurs existent,
des résultats probants ont été
démontrés dans les centres de ressources à l’étranger proposant diagnostic, accompagnement, formation et recherche. Seule manque une
réelle volonté politique.
A cet effet, êtes-vous disposé-e, en
tant que candidat-e, à :
Reconnaître publiquement l’importance de ce fléau évitable en dépit des
groupes de pression économiques ?
Favoriser prioritairement les actions
de prévention et d’information avant
la grossesse, dont un logo beaucoup
plus visible sur les bouteilles d’alcool
pour rappeler aux femmes enceintes
le danger de la consommation d’alcool pendant la grossesse ?
Créer dans toutes les régions françaises des centres de ressources performants s’appuyant sur l’expertise des
acteurs de terrain en lien direct avec
les besoins des populations ?
Renforcer la formation aux spécificités de ce handicap pour tous les
personnels de santé, le personnel des
services de soutien aux personnes
handicapées, les travailleurs sociaux,
les personnels de police et de justice,
les enseignants… ?
Suivre les recommandations de l’Académie nationale de médecine en date
du 22 mars 2016 en déclarant l’alcoolisation fœtale « grande cause nationale », avec pour ambition de protéger la jeunesse et son avenir, et un
seul mot d’ordre : « Tolérance zéro
alcool pendant la grossesse ».
Nous combattons au quotidien les
TCAF et espérons que vous prendrez
en compte l’urgence sanitaire, sociale
et économique d’agir en amont pour
que ce handicap évitable disparaisse
de notre pays. p
¶
Le collectif de SAF France
Retrouvez la liste complète des soutiens
sur Lemonde.fr
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
UN SMARTPHONE POUR TESTER LA FERTILITÉ MASCULINE
Sous l’œil du smartphone
18 % À 24 %
DES COUPLES NE
PEUVENT AVOIR
D’ENFANT APRÈS
12 MOIS SANS
CONTRACEPTION
≈
40 %
PART D’INFERTILITÉ
ATTRIBUÉE AUX
HOMMES DANS LES
COUPLES NE
PARVENANT PAS À
AVOIR D’ENFANT
Du sperme
en pipette
L’échantillon est inséré dans une structure imprimée en 3D, dotée
d’un jeu de lentilles tirées de lecteurs DVD et d’une lampe diode
alimentée par une pile de 3 volts. Le dispositif est conçu pour
coïncider avec la caméra arrière du smartphone (dans ce cas, un
Motorola Moto X). Le coût de revient est de 4,45 dollars (4,14 €).
L’analyse de la
qualité du sperme
débute après le recueil
de l’échantillon, laissé
à température ambiante
pendant vingt minutes pour
qu’il se liquéfie. Une pipette
permet d’en aspirer
35 microlitres (μl) dans un
petit réservoir transparent,
sans qu’il soit nécessaire de
le traiter préalablement.
Pipette
Echantillon de sperme
Support produit
en impression 3D
Concentration
Une analyse instantanée
Une application développée sous
Android automatise le test :
la caméra du smartphone filme
les spermatozoïdes pendant
une seconde, obtenant 30 images
qui permettent d’évaluer
leur concentration et leur motilité
et de déterminer si ces paramètres
sont inférieurs aux seuils fixés par
l’Organisation mondiale de la santé.
Le résultat est livré en 4,48 secondes
avec une précision de 98 %.
Concentration
Motilité
Votre résultat
Moyenne
Votre résultat
Moyenne
33 M/mL
15 M/mL
28%
40%
La densité de vos
spermatozoides est
bonne.
La motilité de vos
spermatozoide est
insuffisante.
Analyse
INFOGRAPHIE : VICTORIA DENYS
Environ 45 millions de couples dans le
monde ont des difficultés pour avoir
des enfants, et dans 40 % des cas, elles
sont liées à une infertilité masculine.
L’analyse classique de la qualité du
sperme repose sur des mesures de
Motilité
SOURCE : KUMAR KANAKASABAPATHY ET AL., SCIENCE TRANSLATIONAL MEDICINE
concentration et de motilité des spermatozoïdes qui mobilisent des moyens
coûteux (microscopie) et des compétences techniques avancées. Une
équipe de l’école de médecine de Harvard a eu l’idée de la simplifier et de
l’automatiser, grâce à un smartphone
couplé à un support imprimé en 3D qui
coûte moins de 5 dollars. Manoj Kumar
Kanakasabapathy et ses collègues décrivent le dispositif dans Science Translational Medicine du 22 mars. Ils le desti-
nent aux pays en développement, et
aux hommes qui souhaitent surveiller
l’évolution de leur fertilité après une vasectomie, sans avoir à subir des procédures laborieuses et embarrassantes. p
hervé morin
8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Le dilemme de Magdalena Zernicka-Goetz,
mère et cultivatrice d’embryons
PORTRAIT - La patronne de l’imposant laboratoire de biologie moléculaire de l’université
de Cambridge marche à l’intuition. Ce qui lui a valu des découvertes majeures en embryologie
cambridge (royaume-uni) - envoyé spécial
P
endant neuf ans, Magdalena Zernicka-Goetz a gardé pour elle son
secret. Et puis, soudain, l’évidence
s’est imposée : entre sa vie scientifique et son expérience de mère,
l’écho était trop puissant, trop plein de sens. Au
moment où, en mai 2016, était rendue publique la percée scientifique réalisée par son laboratoire – la culture d’embryons humains in
vitro pendant treize jours –, la patronne du
laboratoire de biologie moléculaire de l’université de Cambridge a révélé publiquement d’où
lui était venue l’intuition ayant conduit à cette
avancée saluée dans le monde entier. « Je voulais m’adresser non seulement à la communauté
scientifique, mais aux gens, aux parents. Je
savais que mon histoire allait les toucher », prévient la scientifique, dont les roulements de
« r » renforcent le charme indéniable. C’était
en 2007, elle avait 44 ans et une vie professionnelle si remplie qu’un deuxième enfant n’était
pas au programme. Pourtant, il s’est annoncé.
La photo d’un petit Simon souriant rayonne
aujourd’hui dans le bureau de la professeure,
dont la décoration n’est pas banale. Non loin du
tableau blanc recouvert de croquis scientifiques, le portrait d’une femme à la robe constellée d’embryons se détache sur une pluie de
spermatozoïdes. Près de la fenêtre trône une
déesse ghanéenne de la fertilité sculptée.
Pourtant, l’attente de Simon avait mal commencé. Le test CVS pratiqué au troisième mois
avait décelé de graves anomalies chromosomiques dans 30 % des cellules du placenta.
« Quand vous recevez une aussi mauvaise nouvelle, votre cerveau travaille en accéléré, témoigne Magdalena Zernicka-Goetz. J’ai voulu
positiver, formuler une hypothèse scientifique
plausible pour pouvoir continuer ma grossesse. » Les cellules anormales allaient-elles
participer à la formation du futur bébé ou uniquement du placenta ?
« Une incroyable coïncidence »
Alors que sa grossesse reste encore inconnue
de son équipe, elle remplit une demande de
financement pour étudier cette question.
Quelques semaines plus tard, l’amniocentèse
révèle un fœtus parfaitement normal. « Par
une incroyable coïncidence, explique-t-elle, j’ai
vécu cet épisode horrible et j’ai été en mesure de
le canaliser vers une recherche qui peut finalement rassurer beaucoup de couples. »
Dans son laboratoire, elle construit un
modèle comportant des embryons de souris
dotés de cellules pour moitié normales et pour
moitié anormales. Tandis que les seules cellules anormales se retrouvent dans le placenta,
les cellules normales, elles, tuent les anormales dans la partie de l’embryon qui générera le
corps du fœtus. D’où un souriceau en pleine
forme, comme si l’embryon s’était lui-même
réparé. Cette heureuse issue n’est pas systématique et dépend de la proportion des unes et
des autres, tempère-t-elle. « Lorsque j’ai établi
cela après plusieurs années de recherches,
c’était trop tard pour moi, précise-t-elle. Mais,
par bonheur, Simon est absolument normal.
J’imagine que c’est ce qui s’est passé pour lui
lorsqu’il était un embryon. » La découverte permet de mieux comprendre les mécanismes de
développement de l’embryon et de prévenir
les échecs lors des fécondations in vitro.
Pourquoi avoir rendu publique cette histoire
intime ? « Parce qu’elle ne concerne pas uniquement les scientifiques, et pour que les femmes
ne soient pas traumatisées à l’issue d’un test
CVS anormal », dit la chercheuse, tout en insistant sur le fait que « toutes les anomalies décelées à ce stade ne se guérissent pas ».
Des années plus tard, la découverte a permis
l’autre percée réalisée par le laboratoire de
Cambridge : repousser de neuf à treize jours la
culture in vitro des embryons humains, cette
fois. Publiée en mai 2016 dans les revues britanniques Nature et Nature Cell Biology, cette
recherche va encore plus loin dans la compréhension des anomalies du développement, bases de futurs traitements médicaux. Elle ouvre
la « boîte noire » scientifique que constitue la
deuxième semaine, celle de l’implantation de
l’embryon dans l’utérus. « Que se passe-t-il à ce
moment crucial où la grossesse se met en place ?,
interroge la biologiste. C’est une énigme scientifique qui a toujours attisé ma curiosité, comme
s’il s’agissait de découvrir une nouvelle planète. »
Ce grand pas en avant conduit à remettre en
cause la limite légale de quatorze jours posée
Magdalena Zernicka-Goetz, à Cambridge en 2016.
SIMON AND DAVID ZERNICKI-GLOVER
en matière de recherche sur l’embryon aux
Etats-Unis et au Royaume-Uni. La professeure
Zernicka-Goetz plaide pour prolonger « de
quelques jours » cette échéance, mais pas davantage. « Il a fallu quarante ans pour comprendre les sept premiers jours, et la possibilité de
continuer n’a été ouverte que l’an dernier. Nous
avons tant à faire ! argumente-t-elle. Pour l’instant, nous nous concentrons sur la période du 7e
au 14e jour à partir de cellules souches de souris. »
« Garder les yeux ouverts »
L’extraordinaire lien entre l’aventure de sa
grossesse et son expertise scientifique conduit
logiquement à interroger l’embryologiste de
Cambridge sur le rôle du hasard et de l’intuition dans la recherche. Surgit alors immédiatement la figure de son père, Boguslaw Zernicki,
une sommité scientifique polonaise dans le
domaine du cerveau, disparu en 2002. « Mon
père était un pur rationnel. Il me disait que, pour
résoudre un dilemme, il fallait faire un tableau
comparé des avantages et des inconvénients,
puis décider. Moi, j’utilise souvent mon cœur,
mon intuition, c’est-à-dire un savoir basé sur une
série de choses dont on ignore les racines,
comme les expériences de la vie. Les idées me
viennent parfois au cinéma, ou au réveil. Au
labo, lorsqu’on teste deux hypothèses alternatives, je demande toujours à mes collaborateurs
de garder les yeux ouverts, car un troisième événement auquel on n’avait pas pensé peut se produire. J’aime les découvertes dues au hasard. »
La vocation scientifique de Magdalena
Zernicka-Goetz, née dans la Pologne socialiste, n’est évidemment pas étrangère à ce
père humaniste et courageux qui comparait la
recherche à une œuvre d’art et lui a appris à
« dire tout haut ce qu’[elle] pense ». Ce qui, admet-elle, lui joue des tours en Angleterre. A
16 ans, la jeune fille passe pour la première fois
le rideau de fer pour accompagner son père à
une conférence à Bruxelles. Attirée un temps
par la biologie du cerveau, elle opte pour l’embryologie « pour ne pas être comparée à lui
dont le niveau était inatteignable ». Doctorante
de 27 ans, elle décroche « la chance de [s]a vie » :
une bourse de la Fondation Soros pour l’université d’Oxford. Son patron polonais ne veut
pas la lâcher, mais Martin Evans et John
Gurdon, futurs Prix Nobel, la recrutent finalement à Cambridge en 1995.
La Marie Curie britannique y est aujourd’hui
à la tête d’un imposant laboratoire implanté
dans le bâtiment même où Robert Edwards,
autre Prix Nobel, mit au point la fécondation
in vitro. Le nom des salles, ordonnées autour
de sept rangées de paillasses, fait rêver : « injection d’embryon », « culture cellulaire ». Protégé
par un panneau « entrée interdite », un microscope confocal porte un caisson à embryons
maintenu à 37 °C – « la température de la
mère », appuie Magdalena Zernicka-Goetz.
Quinze chercheurs s’activent. Ils sont italiens,
espagnols, polonais, néerlandais, allemands,
chinois, indiens, sud-africains et turcs. « Il y a
aussi quelques Anglais », sourit leur patronne,
qui se dit « autant britannique que polonaise ».
Tout irait pour le mieux sans le Brexit, qui
compromet le substantiel financement par
l’UE – 2 millions d’euros pour 2016-2020 – et
ronge le moral de cette tour de Babel scientifique. Célébrée au Royaume-Uni – elle vient,
nouvelle première, de créer des embryons de
souris à partir de cellules souches –, la chercheuse née à Varsovie s’est sentie atteinte lorsque les immigrés polonais ont été jetés en
pâture pendant la campagne du référendum.
Elle craint que ne disparaisse « ce mélange de
nationalités et de points de vue qui nourrit [s]a
vie » et n’exclut pas de s’exiler à nouveau si le
Brexit compromet ses travaux. En Californie et
en Allemagne, des labos n’attendent qu’elle. p
philippe bernard
ZOOLOGIE
Un papillon
au jaune singulier
C
omment résister au charme des
papillons Heliconius ? Depuis 1758 et le
grand Carl von Linné, les naturalistes
se délectent de son vol délicat et de ses ailes
impressionnantes par la taille, la profondeur
de leur noir, mais surtout les couleurs et les
motifs d’une richesse étourdissante qu’elles
arborent. A elle seule, l’espèce Heliconius
erato présenterait 29 formes géographiques
distinctes. Quand on sait que le genre
regroupe 39 espèces, on imagine la palette.
Les chercheurs les adorent, mais les
oiseaux, eux, les détestent. La faute aux passiflores, sur lesquelles ils pondent et dont se
nourrissent leurs chenilles. Ces douces plantes ont la particularité de renfermer des glycosides cyanogènes, toxines parfaitement
métabolisées par les lépidoptères, qui les
intègrent à leur organisme, mais tout à fait
toxiques – et d’une amertume repoussante,
paraît-il – pour les volatiles, prédateurs naturels des papillons.
Prudent et bon camarade, Heliconius prend
pourtant soin d’avertir ses ennemis héréditaires. Regardez bien ces couleurs, mais ne
vous en approchez pas ! Une stratégie
d’autant plus efficace que d’autres papillons,
toxiques eux aussi, présentent des signaux similaires. C’est ce que les biologistes nomment
le mimétisme mullérien : un phénomène par
lequel différentes espèces développent des
phénotypes communs qui renforcent leur
protection contre un même ennemi.
L’affaire paraissait donc entendue. Dans les
forêts profondes du Panama, Heliconius erato
et ses cousins Eueides avaient joint leurs
efforts pour mieux éduquer les oiseaux.
Pourtant, en examinant de près les couleurs
arborées par les deux espèces, l’équipe
d’Adriana Briscoe, à l’université de Californie à
Irvine, a fait deux constats. D’abord, que le
pigment servait aussi à appâter ses partenaires sexuels. Surtout, que les deux jaunes différaient chimiquement. La teinte contenue
dans les écailles d’Heliconius erato, baptisée
« 3-OHK », présentait une composante ultraviolette et fluorescente absente du « jaune
ancestral » porté par Eueides.
Les questions ont alors surgi. « Les Heliconius peuvent-ils faire la différence ? En tiennent-ils compte avant l’accouplement ? Et les
oiseaux reçoivent-ils les deux couleurs de la
même façon ? », interroge Adriana Briscoe.
Pour y répondre, les scientifiques ont analysé
comment les deux jaunes étaient perçus par
un papillon et un oiseau (qui tous deux, et
contrairement à nous, voient dans l’UV). Ils
en ont conclu que tous pouvaient faire la différence. Restait la vérification expérimentale.
Susan Finkbeiner, première auteure de l’article publié dans le Journal of Experimental
Biology, a donc conçu des modèles « high-tech
et complexes » de papillons en papier, avec des
couleurs soigneusement imprimées sur les
ailes. Les leurres à oiseaux ont été munis d’un
abdomen en pâte à modeler, afin de marquer
les attaques ; ceux destinés aux papillons ont
été reliés à un simulateur de vol. En tout, pas
moins de 1 847 modèles ont ainsi été réalisés
et transportés à la station de Gamboa, au
Panama, au cœur de la zone de l’Heliconius.
Jaune de Manille ou jaune 3-OHK, avec ou
sans composante UV, fluorescents ou pas…
Le jaune des ailes du papillon « Heliconius »,
ici révélé en bleu clair sous ultraviolets.
ADRIANA BRISCOE
Le résultat est sans appel : les papillons préfèrent clairement le jaune 3-OHK et ses propriétés UV. Les oiseaux, en revanche, trouvent
les deux pigments aussi peu attrayants l’un
que l’autre. « En changeant de type de jaune,
les Heliconius réalisent donc deux fonctions
au lieu d’une », résume Adriana Briscoe. Une
conclusion remarquable, mais finalement
assez logique pour des biologistes de l’évolution, pour qui tout changement porte a priori
un avantage compétitif. Moins prévisible : ni
les papillons ni les oiseaux n’ont réagi à la
fluorescence. « Ça, ça nous a vraiment surpris », admet l’entomologiste. A quoi pourrait
bien servir cette propriété ? Nul doute que des
chercheurs vont se pencher sur la question. p
nathaniel herzberg
«Panama papers»: un an après, le fisc
a identifié 415 fraudeurs potentiels
▶ Les révélations sur l’argent dissimulé par le biais du cabinet Mossack Fonseca ont déclenché une vague de contrôles
I
l y a un an, jour pour jour, les révélations des « Panama papers » sur l’argent noir de 210 000 sociétés-écrans,
toutes immatriculées par le cabinet
d’avocats panaméen Mossack Fonseca
dans des paradis fiscaux opaques, provoquaient une onde de choc mondiale. La
publication de l’enquête coordonnée par
le consortium de journalisme d’investigation indépendant ICIJ, à laquelle Le
Monde a contribué, déclenchait aussitôt
une vague de contrôles fiscaux dans la
plupart des pays concernés par la fraude,
dont la France, où 560 vérifications de situations fiscales de contribuables français étaient formellement lancées, à
compter d’août 2016.
Or, qu’en est-il aujourd’hui ? Selon nos
informations, confirmées par Bercy, sur
ces 560 contribuables visés, à qui des let-
tres ont été envoyées, un total de 415 seraient susceptibles d’être en délicatesse
avec l’administration fiscale. Des vérifications ont été effectuées par les services
fiscaux, qui ont conduit à rayer plus
d’une centaine de noms de la liste initiale, pour cause de décès ou de doublons (plusieurs comptes pour un même
foyer fiscal). Ou parce que des démarches de régularisation spontanées
avaient été entreprises par ces résidents
fiscaux français, avant réception de la
lettre du fisc, auprès de la fameuse cellule de régularisation des avoirs non déclarés détenus à l’étranger, mise sur pied
par la France en juin 2013 et baptisée
STDR (pour « Service de traitement des
déclarations rectificatives »).
anne michel
LIR E L A S U IT E PAGE 4
BNP Paribas signe un gros chèque pour Compte-Nickel
▶ La banque
a dépensé plus
de 200 millions
d’euros pour
mettre la main
sur la start-up, qui
permet d’ouvrir
un compte bancaire
en cinq minutes
dans un tabac
▶ Il s’agit du
chèque le plus
important jamais
signé en France
pour l’acquisition
d’une « fintech »,
ces sociétés qui
révolutionnent
la banque grâce
aux nouvelles
technologies
Un patron
s’engage
contre
Marine Le Pen
L
es chefs d’entreprise préfèrent rester discrets en matière politique. Surtout à
trois semaines du premier tour
de l’élection présidentielle.
Très inquiet d’une possible élection de Marine Le Pen, Jean-Luc
Petithuguenin, le PDG fondateur
de Paprec, un groupe spécialisé
dans le recyclage des déchets, a,
lui, décidé de prendre publiquement position, en écrivant à ses
salariés pour « les mettre en
garde », contre le programme du
Front national.
Ce militant de la laïcité et de la
diversité explique au Monde en
quoi l’arrivée du FN au pouvoir
pourrait, selon lui, ruiner la
France. « S’il était appliqué, ce programme constituerait la plus
grave menace que puisse connaître notre groupe, souligne-t-il.
Dans mes entreprises, je vois trop
de personnes tentées par le FN en
pensant que son programme ne
sera pas appliqué, donc que ce
n’est pas grave. Si, c’est grave ! »
Cette prise de position rappelle
celle de Bruno Bonduelle, lors des
élections régionales de 2015. Face
à la poussée du FN dans les Hautsde-France, l’ex-patron du géant alimentaire du même nom avait publié une tribune intitulée « No pasaran ». En plus des menaces et
des insultes sur les réseaux sociaux, des internautes avaient appelé au boycott de la marque. p
PAGE 3
8 000
C’EST LE NOMBRE DE SALARIÉS QUE
COMPTERA LE GROUPE PAPREC
APRÈS LE RACHAT DE LA SOCIÉTÉ
COVED BOUCLÉ MERCREDI 5 AVRIL
PAGE 5
Dans un bar-tabac
de Saint-Etienne.
CLAUDE ESSERTEL/PHOTOPQR/« LE PROGRÈS »
AUTOMOBILE
À WALL STREET,
TESLA PÈSE PLUS LOURD
QUE FORD
PAGE 5
PLEIN CADRE
LES AIDES D’ÉTAT,
DERNIER SECOURS POUR
LES PAUVRES AU BRÉSIL
PAGE 2
j CAC 40 | 5 098,91 PTS + 0,26 %
J DOW JONES | 20 650,21 PTS – O,06 %
J EURO-DOLLAR | 1,0655
J PÉTROLE | 52,95 $ LE BARIL
J TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,932 %
VALEURS AU 4 AVRIL À 9 H 30
PERTES & PROFITS | APPLE
Le Roi-Soleil et ses obligés
A
Versailles, il ne faisait pas bon faire
de l’ombre au Roi-Soleil. Le chemin
est si court de la fortune à la disgrâce. Apple, dans son palais de Cupertino, en Californie, use de la même poigne
pour traiter ses obligés.
Ce lundi 3 avril, la petite PME britannique
Imagination Technologies s’est brûlé les ailes
en l’espace d’un communiqué. Elle a reconnu
devant les marchés que son principal client,
Apple, avait décidé de ne plus lui acheter les puces graphiques qu’il utilise dans les iPhone. En
un instant, son cours de Bourse s’est effondré
de 70 %. Apple représente en effet la moitié de
son chiffre d’affaires, et sa survie est désormais
en jeu. Comble de la cruauté, la firme américaine, qui avait acquis 8 % du capital de la jeune
société anglaise pour signifier sa confiance
dans l’entreprise, va finalement fabriquer ellemême ces puces et Imagination la soupçonne
de vouloir le faire en utilisant sa technologie.
Situation inédite
Imagination n’est bien sûr pas la première victime de l’absolutisme des grands groupes, si
prompts à jeter aux orties les fournisseurs
dont ils n’ont plus besoin. Comme d’autres, la
société n’a pas réussi à diversifier suffisamment la base de ses clients. Mais était-ce possible sans se heurter au courroux du Roi ?
A l’autre extrémité de la planète, dans la banlieue de Séoul, en voilà un qui profite à plein de
la bonne disposition d’Apple à son égard, c’est la
branche composants électroniques de Sam-
Cahier du « Monde » No 22465 daté Mercredi 5 avril 2017 - Ne peut être vendu séparément
sung. Ce même lundi 3 avril, le journal japonais
Nikkei révélait que le groupe américain venait
de passer commande de 70 millions d’écrans
de smartphones pour équiper son futur
iPhone 8 qui sera dévoilé en septembre prochain. Samsung, le premier concurrent d’Apple
sur le marché des téléphones mobiles, se renforce dans le même temps comme le premier
fournisseur de son adversaire, à qui il fournit
également des puces. Situation inédite. On
imagine la rage contenue des dirigeants californiens, contraints d’enrichir leur ennemi en
lui achetant les armes destinées à le combattre.
Mais Apple ne peut faire autrement. Le coréen est aujourd’hui le seul à produire en quantité industrielle des écrans à la technologie de
pointe Oled et aux bords incurvés. Et pour
cause, ils équipent déjà ses smartphones actuels Galaxy 7 et ceux de son tout nouveau Galaxy 8, dont l’écran est justement le premier argument de vente. Pour rattraper son retard, Apple doit donc cajoler son fournisseur, et déploie
en même temps des efforts considérables pour
tenter de faire émerger une nouvelle concurrence du côté de Taïwan et des Etats-Unis.
Samsung est évidemment protégé par la barrière des investissements colossaux nécessaires dans les métiers de l’électronique, mais il
l’est surtout par sa frénésie d’innovation, qui
lui permet de maintenir à distance ses adversaires et d’en faire ses obligés. Finalement, le
Roi-Soleil a trouvé monarque plus puissant
que lui. Pour l’instant. p
philippe escande
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0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Dans la favela
de Maré,
à Rio de Janeiro,
où de nombreuses
familles bénéficient
des aides du
gouvernement.
MARIO TAMA/GETTY IMAGES
Au Brésil, un bien fragile
rempart contre la pauvreté
sao paulo - correspondance
P
endant longtemps, Silvana
Costa Moreira a cru en son avenir, à une vie si ce n’est prospère, pour le moins confortable. Débarquée seule à 17 ans
dans la favela de Paraisopolis,
dans le sud de Sao Paulo, pour fuir la misère
du Nordeste brésilien, la jeune femme originaire de l’Etat du Pernambouc a franchi progressivement les étapes qui lui ont permis de
sortir de l’extrême pauvreté.
Ce furent d’abord des petits boulots au
noir, dans les échoppes de son bidonville, les
boulangeries, les supermarchés, jusqu’à, enfin, décrocher un travail déclaré de vendeuse
dans une boutique de revente de chemises
Lacoste de la rue Oscar-Freire, le « Rodeo
drive » bordé de commerces de luxe de Sao
Paulo. « C’était la belle vie, raconte Silvana,
29 ans aujourd’hui. J’étais fière. »
La crise économique qui ravage le Brésil depuis 2015 a obligé la jeune épouse, mariée à
un homme de ménage, à ravaler son orgueil.
En septembre 2016, la boutique a mis la clé
sous la porte, licenciant tous les employés.
Fin mars, la presque trentenaire touchera
son dernier mois d’assurance-chômage de
quelque 900 reais (270 euros).
Ne parvenant à trouver aucun autre emploi
malgré ses recherches, elle a déposé un dossier pour obtenir la Bolsa familia (la bourse
famille), un petit pécule d’une centaine de
reais distribué par le gouvernement aux plus
miséreux. « Pas de quoi vivre, mais assez pour
aider », dit-elle, mi-honteuse, mi-résignée.
UNE SORTE DE BAROMÈTRE DE L’INDIGENCE
Ils sont près de 1 million, comme elle, à avoir
été contraints de demander l’aide de l’Etat
pour survivre au cours de ces deux dernières
années. Accordée aux Brésiliens dont les revenus mensuels ne dépassent pas 170 reais
(51 euros) par mois, la Bolsa familia, programme modèle qui, selon la Banque mondiale, a contribué à sortir 28 millions de Brésiliens de la misère entre 2004 et 2014, est octroyée aux mères de famille en contrepartie
de la scolarisation des enfants du foyer ou
d’engagements dans le domaine de la santé.
Pensée dans les années 1990, la mesure,
qui fut sensiblement amplifiée sous le
mandat du président Luiz Inacio Lula da
Silva (2003-2010), est devenue une sorte
La brutale récession de 2015
a fait grossir de 2,3 millions
le nombre de pauvres. Près
d’un quart de la population s’en
sort grâce à la « Bolsa familia »,
une aide de l’Etat. En attendant
une hypothétique reprise…
de baromètre de l’indigence. La hausse du
nombre des demandeurs donne ainsi une
idée de l’ampleur de la tragédie économique subie par le géant d’Amérique latine,
hier superstar des pays émergents.
Selon un rapport publié par la Banque
mondiale, daté de décembre 2016, le taux
de pauvreté (personnes touchant moins
de 140 reais, soit 42 euros, par mois) au
Brésil a augmenté, entre 2015 et 2016, de
8,7 % à 9,6 % de la population, affectant
19,6 millions de Brésiliens. Soit 2,3 millions de « nouveaux pauvres ».
La récession, brutale, qui a privé de travail
plus de 12 millions d’actifs en réduisant le
produit intérieur brut brésilien de 3,8 %
en 2015 et d’encore 3,6 % en 2016, est la principale responsable du fléau. Dévoré par une
inflation à deux chiffres, le revenu par habitant des Brésiliens s’est écroulé en deux ans
de plus de 9 %. Une chute historique, inédite
depuis les années 1980, qui alarme l’institution basée à Washington. « Etant donné que
le revenu du travail est la principale source des
familles les plus pauvres et les plus vulnérables, la crise actuelle est une menace sérieuse
à la préservation des récentes avancées sociales du pays », signale le rapport.
Et la Banque mondiale de brandir des prévisions effrayantes. Selon ses calculs, cette
année, le taux de pauvreté pourrait augmenter encore à 9,8 %, voire à 10,3 % de la population, selon les scénarios les plus pessimistes.
Pour amortir ces effets délétères, l’institution plaide pour une augmentation du budget consacré à la Bolsa familia. « Nous ne faisons pas de commentaires concernant la politique menée par le gouvernement brésilien,
LA BANQUE
MONDIALE PLAIDE
POUR UNE HAUSSE
DU BUDGET
CONSACRÉ À LA
« BOURSE FAMILLE »,
LA CRISE MENAÇANT
« LA PRÉSERVATION
DES RÉCENTES
AVANCÉES SOCIALES
DU PAYS »
mais, si cela est possible, il faut le faire », explique Emmanuel Skoufias, chef économiste à
la Banque mondiale et auteur du rapport.
Une recommandation qui résonne
comme une mise en garde, alors que le
pays s’est engagé dans une sévère cure
d’austérité. Chef d’Etat depuis la destitution de la présidente de gauche Dilma
Rousseff en août 2016, Michel Temer, assumant son impopularité, s’est lancé dans un
vaste plan de rigueur et de réformes structurelles pour réduire la dette publique.
Dans ce cadre a été voté, fin 2016, le gel,
pendant vingt ans, des dépenses de l’Etat.
Un tel dispositif effraye dans un pays où la
santé et l’éducation manquent cruellement
de moyens, tandis que la crise accentue les
inégalités sociales. Entre autres dispositifs,
la Bolsa familia, mesure emblématique, fera-t-elle les frais du plafonnement des dépenses publiques ? « La Bolsa familia est un
engagement de Michel Temer », tente de rassurer Alberto Beltrame, secrétaire exécutif
au ministère du développement social et
agraire, en charge de ce dispositif. « On est
préparé à l’éventualité d’une augmentation
de la pauvreté. La situation est sous contrôle », insiste-t-il.
LA TIMIDE EMBELLIE RESTE À CONFIRMER
Le ministère, qui a mis en place une surveillance scrupuleuse des règles d’attribution du revenu minimum, se félicite d’avoir
ainsi été en mesure de verser la Bolsa familia
à ceux qui en avaient réellement besoin en
supprimant les présumés « fraudeurs ».
Aujourd’hui, la Bolsa familia bénéficie à
13,1 millions de familles, soit 50 millions de
Brésiliens, en leur offrant en moyenne
179 reais (53 euros) par mois.
Et M. Beltrame de souligner que le budget
alloué à cette dépense sociale, de 29,3 milliards de reais (8,8 milliards d’euros), est en
légère augmentation par rapport à 2016. A
l’écouter, y consacrer davantage d’argent public ne sera pas nécessaire dans un avenir
proche. « La Banque mondiale fonde ses prévisions sur des chiffres datés. 2015 et 2016
étaient des années de récession extrême,
alors que 2017 signe le début de la récupération », assure-t-il.
Un optimisme partagé par une partie des
économistes. Felipe Salles, économiste à la
banque Itau, prévoit une croissance de 1 %
cette année et de quelque 4 % l’année pro-
chaine. « L’inflation qui a entamé le pouvoir
d’achat des Brésiliens s’apaise. En conséquence, les taux d’intérêt de la Banque centrale, qui avaient grimpé jusqu’à plus de 14 %
pendant la crise, sont en train de baisser, faisant reculer le coût du crédit. Si les prix ne
s’emballent pas, les taux vont continuer sur
cette tendance permettant de relancer l’investissement », explique-t-il.
Témoin de ce changement d’humeur,
l’agence de notation Moody’s a révisé, le
15 mars, la perspective de la note du Brésil de
négative à stable, envoyant un léger signal
positif aux investisseurs étrangers.
Cette reprise encore naissante doit toutefois se confirmer. Pour cela, le pays doit, selon l’expert d’Itau, poursuivre ses efforts :
respecter la rigueur budgétaire et concrétiser les réformes, en particulier celle des retraites, projet d’envergure envisagé par le
gouvernement Temer. Le régime des retraites brésilien, généreux, est considéré
comme un gouffre financier pour l’Etat et
présenté comme un système qui profiterait
en grande partie aux privilégiés. En réduisant les dépenses allouées aux retraites, le
pays aurait davantage de marge de
manœuvre pour augmenter les dépenses
sociales comme la Bolsa familia, « un programme efficace et peu coûteux », défend Felipe Salles.
Reste que l’embellie esquissée par les experts pourrait être contrariée par un nouvel
épisode d’instabilité politique provoqué par
un énième rebondissement du scandale Petrobras-BTP, cette affaire de corruption historique qui éclabousse toute la classe politique
et a déjà mis à mal une partie de la classe dirigeante de Brasilia. S’ajoute à cela la grogne
populaire face aux réformes proposées par
M. Temer, principal sujet d’inquiétude des
économistes, à juste titre : le 15 mars, des manifestations contre la modification du régime des retraites ont agité une vingtaine de
grandes villes brésiliennes, notamment à
Sao Paulo, poumon économique du pays. Le
danger serait que le retour de la croissance ne
soit qu’un voo de galinha (« un vol de
poule »). Un faux départ.
Et quand bien même la reprise serait au
rendez-vous dès 2018, les Brésiliens pourraient n’en percevoir les effets positifs que
beaucoup plus tard. Car le pays se remettra
difficilement de cette crise, que certains
comparent à la Grande Dépression des années 1930. Selon les calculs du quotidien
Folha de Sao Paulo, il faudra attendre 2023
pour que les Brésiliens retrouvent un niveau
de vie comparable à celui de 2013. « Ce n’est
pas une crise, c’est un crime », a réagi Clovis
Rossi, éditorialiste du journal, fustigeant la
responsabilité de l’ancienne présidente
Dilma Rousseff et la complicité de celui qui
fut son vice-président, Michel Temer, dans
cette tragédie économique et sociale. p
claire gatinois
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
« Le programme du FN va détruire des entreprises »
M. Petithuguenin, le patron de Paprec, est un des rares PDG à prendre publiquement position contre Mme Le Pen
L
ENTRETIEN
es chefs d’entreprise préfèrent généralement rester discrets en matière
politique. Jean-Luc Petithuguenin, le PDG fondateur de
Paprec, un groupe de 4 500 personnes spécialisé dans le recyclage des déchets, a décidé, lui, de
prendre publiquement position.
Très inquiet d’une possible élection de Marine Le Pen, ce militant
de la laïcité et de la diversité explique au Monde en quoi l’arrivée du
Front national au pouvoir pourrait, selon lui, ruiner la France. Et
pénaliser très directement sa
propre entreprise.
L’élection présidentielle a lieu
dans moins de trois semaines.
Est-ce un enjeu pour un PDG
comme vous ?
Ce scrutin a une importance
considérable pour moi, à partir
du moment où certains sondages
placent Mme Le Pen en position de
diriger le pays, alors que son programme aberrant a de quoi ruiner
la France. Je suis si préoccupé que,
le 23 mars, j’ai écrit aux 4 500 salariés de mon groupe pour les
mettre en garde.
Que leur dites-vous ?
L’application des propositions
du Front national aurait, je le pressens, des conséquences catastrophiques pour toute l’industrie
française. Mais, dans mon courrier, je me concentre sur l’impact
direct sur Paprec. Car s’il était appliqué, ce programme constituerait la plus grave menace que
puisse connaître notre groupe
dans les mois et les années à venir.
Vous n’exagérez pas ?
Pas du tout ! Nous avons beaucoup développé Paprec, avec 25 %
de croissance par an pendant plus
de vingt ans, et nous sommes pas-
« Si la France
lâche l’euro (...) et
que le nouveau
franc se dévalue
(...) par rapport
à la devise
européenne,
cela alourdira
notre dette »
sés de 3 millions d’euros à bientôt
1,5 milliard de chiffre d’affaires. Or
une partie de cette expansion a
été financée par endettement.
Notre dette nette, cotée sur les
marchés, est aujourd’hui un peu
supérieure à 500 millions d’euros.
Si, demain, la France abandonne
l’euro, je doute que nos créanciers
comme Allianz ou BlackRock
acceptent d’être remboursés en
francs. Et si le nouveau franc se
dévalue de 15 % ou 25 % par rapport à l’euro, comme l’envisage
Mme Le Pen, soi-disant pour redonner de la compétitivité à l’économie française, cela alourdira mécaniquement notre dette d’autant.
J’ai moins peur de mes concurrents que de ce programme désastreux, qui va détruire des entreprises, et obliger ceux qui créent de
l’emploi à licencier…
Donner une consigne de vote
à vos salariés, c’est du paternalisme un peu daté, non ?
Je ne donne aucune consigne,
mais il me semblait important
d’informer le personnel et de
prendre position publiquement,
avec le soutien de mon comité
exécutif. Dans mes entreprises, je
vois trop de personnes tentées par
le Front national en pensant que,
de toute façon, son programme
ne sera pas appliqué, donc que ce
Dans son bureau parisien, le 12 mai 2015. BRUNO LEVY/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
n’est pas grave. Si, c’est grave !
Quand trop de gens soufflent sur
les braises, le feu finit par prendre.
Que voulez-vous dire ?
Si, demain, on présente le travailleur immigré comme l’ennemi, on verra de nouveau des ratonnades et ce genre de choses.
Au-delà des entreprises qui seraient pénalisées, je suis inquiet
par tout ce que l’hypothèse d’une
élection de Mme Le Pen fait resurgir
comme souvenirs, ceux des années de guerre. Je n’ai pas quitté la
France pour des raisons fiscales,
comme d’autres, mais je ne sais
pas si je resterai dans un pays dirigé par l’extrême droite. A l’époque où les huguenots étaient
pourchassés, mes ancêtres ont fui
la France…
Qu’attendez-vous du prochain
président de la République ?
D’abord de rester dans l’Union
européenne et dans l’euro, c’est
cela l’enjeu principal. Le reste, on
s’en arrangera. Evidemment, je
souhaiterais un cadre favorable,
Un patron champion de la croissance et de la laïcité
jean-luc petithuguenin ne fait jamais
rien comme les autres. Les grands patrons
se gardent de prendre parti dans la campagne présidentielle ? Lui prend la plume
pour dire à ses salariés le mal qu’il pense de
Marine Le Pen. Les entreprises ne savent
pas comment s’y prendre en matière de
laïcité ? La sienne, Paprec, adopte une
charte qui prohibe clairement le port de
tout signe religieux à l’intérieur de la société. Quitte à être hors la loi. Une façon de
la faire évoluer, assure ce militant. Tout le
monde s’envoie des mails et des SMS ? Il
impose l’utilisation de petits papiers
préimprimés pour transmettre les messages entre les cadres…
Vingt-deux ans que cela dure. En 1994,
Jean-Luc Petithuguenin était l’un des cadres de la Générale des eaux. Plutôt que de
poursuivre une carrière toute tracée dans
les grandes compagnies, il a alors choisi de
devenir entrepreneur, en commençant
par reprendre une PME de 45 personnes
spécialisée dans le recyclage de vieux papiers. Porté par l’essor de l’économie verte
et une série d’acquisitions, Paprec est
aujourd’hui devenu un groupe de 4 500
personnes. Et de 8 000 dès mercredi, avec
la signature définitive de l’achat de la société Coved, c’est-à-dire des activités de la
Saur dans les déchets.
« Ne pas perdre notre âme »
La plus importante transaction de l’histoire
de Paprec, annoncée le 8 décembre 2016, a
été validée par l’Autorité de la concurrence
le 29 mars. Et elle est déjà financée : le
groupe vient de lever des obligations vertes
pour un montant de 225 millions d’euros.
« Le taux d’intérêt est de seulement 4,2 % »,
se réjouit le PDG. L’opération a, par ailleurs,
reçu le soutien de l’Etat, au travers de Bpifrance, qui détient 30 % du capital.
Petit-fils d’ouvrier horloger, Jean-Luc
Petithuguenin franchit ainsi un cap : de
950 millions d’euros en 2016, le chiffre d’af-
faires devrait bondir à 1,4 milliard voire
1,5 milliard d’euros cette année, en intégrant Coved. De quoi faire de Paprec un acteur de poids face à ses deux grands concurrents historiques, Veolia et Suez, les ex-Générale et Lyonnaise des eaux. Le PDG espère
ne pas abandonner au passage l’agilité qui a
fait la force de sa société. « On m’a souvent
promis qu’en grandissant l’entreprise allait
devenir inhumaine. Pour le moment, nous
avons réussi à ne pas perdre notre âme. »
Avec un patron aussi charismatique,
l’étape la plus délicate risque d’être celle de
la succession. « Je la prépare tous les jours »,
assure le fondateur. Ses trois fils sont déjà
dans la place, et l’aîné, Sébastien, directeur
général, paraît bien placé pour prendre, à
terme, la présidence du groupe. Le père
promet : « Un jour, je m’effacerai. Mais, pour
le moment, j’ai 60 ans, et je considère que
c’est un atout pour le groupe d’avoir une vedette à sa tête », ironise-t-il. p
de. c.
avec une fiscalité qui ne décourage
pas les entrepreneurs. Il y a cinq
ans, 100 cadres du groupe étaient
associés au capital. Quand François Hollande est arrivé, 92 d’entre
eux se sont pressés de vendre leurs
parts pour ne pas être soumis à la
nouvelle fiscalité sur les plus-values. C’est ce qu’il faut éviter.
Et sur la fiscalité verte ?
L’alliance entre les socialistes et
les écologistes aurait pu être positive pour le recyclage, le métier
principal de Paprec. En triplant les
taxes, le taux de recyclage des matériaux aurait pu être nettement
amélioré en un quinquennat.
Mais s’il y a eu beaucoup de bonnes idées et de discours, les actions n’ont pas été à la hauteur.
Après avoir été accusé de matraquage fiscal, le gouvernement a
été tétanisé. Au bout du compte,
les signaux envoyés en matière de
croissance verte ont été les plus
faibles depuis trente ans. La taxe
générale sur les activités polluantes a peu augmenté, l’écotaxe sur
les poids lourds a été abandonnée, les portiques démontés…
Aujourd’hui, dans les programmes, c’est de façon inattendue,
François Fillon qui me paraît le
candidat le plus écolo !
Vous êtes un chaud partisan de
la laïcité dans l’entreprise.
Comment réagissez-vous aux
décisions prises en mars par la
Cour de justice européenne ?
Elles valident la possibilité d’interdire le port de signes religieux
dans l’entreprise, dès lors que cela
s’inscrit dans un programme de
lutte contre les discriminations,
ce qui conforte la charte que nous
avons adoptée chez Paprec.
Encore faut-il que cela
se justifie par une « exigence
professionnelle essentielle
et déterminante », précise
la Cour. Cela ne colle pas
à ce que vous pratiquez…
Si ! L’interdiction des signes religieux que nous avons édictée
me semble justifiée par le fait
que Paprec est depuis toujours
une entreprise militante, qui entend lutter contre le fanatisme,
quitte à faire évoluer la législation. Cette charte a été validée
par référendum par l’intégralité
de notre personnel ! Nous
n’allons pas la changer.
Benoît Hamon prévoit de créer
un corps d’inspecteurs antidiscriminations dans les entreprises. Est-ce une bonne idée ?
C’est une idée hallucinante.
Exactement ce qu’il ne faut pas
faire ! Si cela ressemble à des inspecteurs du fisc, le taux d’adhésion va être faible. On peut difficilement imposer la diversité.
Mieux vaut convaincre les gens,
et qu’ils prennent conscience
que, pour donner un exemple,
l’égalité femmes-hommes fait
partie des valeurs cardinales de la
République. p
propos recueillis par
denis cosnard
et guillaume fraissard
Dans le Nord, s’attaquer au parti dirigé par Marine Le Pen a un prix
Lors des élections régionales de 2015, l’attaque de l’ex-patron de Bonduelle contre le Front national avait provoqué une campagne de boycott
lille - correspondance
B
usiness et politique ne
font pas bon ménage.
Dans le Nord, terre d’entrepreneuriat familial, les patrons se
sont toujours bien gardés de prendre position. Les Mulliez (Auchan,
Decathlon…), Holder (Paul, Ladurée…) ou Rabot-Dutilleul (groupe
de BTP) ont toujours distingué
leurs affaires et la politique. Mais,
en 2015, la crainte de voir Marine
Le Pen arriver à la tête des Hautsde-France a poussé quelques figures patronales à se positionner
contre le Front national (FN).
Le premier à avoir sorti sa plume
pour crier son inquiétude a été
Bruno Bonduelle. L’ancien patron
du géant alimentaire du même
nom, aujourd’hui retiré des affaires, a publié, début novembre 2015, une tribune intitulée
« No Pasaran », dans le journal
économique régional Eco 121. Une
protestation pour rappeler que la
première région de France en matière d’investissements étrangers
(hors Ile-de-France) ne pouvait pas
laisser le FN la gouverner. « Le problème, si le [parti d’extrême droite]
passe, c’est l’image de la région à
l’égard des investisseurs étrangers,
nous expliquait alors M. Bonduelle. Tous les médias du monde
vont titrer sur “Une région massacrée par la désindustrialisation”. »
C’est finalement Xavier Bertrand (LR) qui a été élu président
de la région Hauts-de-France face
à Marine Le Pen. De son côté,
Bruno
Bonduelle
refuse
aujourd’hui de s’exprimer sur le
sujet. Sa prise de position, il y a un
an et demi, est mal passée. Même
si cet Européen convaincu âgé de
83 ans est retiré des affaires, de
nombreux consommateurs ont
assimilé à tort sa position à celle
du groupe Bonduelle. Résultat, en
plus des menaces et des insultes
sur les réseaux sociaux, des internautes ont appelé au boycott des
produits du premier producteur
de légumes prêts à l’emploi. Christophe Bonduelle, PDG du groupe
et neveu de Bruno Bonduelle, a
fait savoir à son oncle qu’il devait
assurer un devoir de réserve sur
les questions politiques.
« Extraordinaire bénéfice »
Inutile, donc, aujourd’hui, de tenter de discuter avec le fondateur de
l’empire des légumes en boîtes :
cette grande voix du Nord ne s’exprime plus qu’à travers quelques
tribunes dans Eco 121. Dans quelques jours, il y dira ainsi « l’extraordinaire bénéfice dont la région a
profité grâce aux immigrés ».
Le débat autour du FN a réussi à
faire taire l’un des plus grands agitateurs du milieu économique
nordiste. D’autres chefs d’entre-
prise avaient pris position à la
suite de Bruno Bonduelle en décembre 2015. Autour de Karine
Charbonnier, élue sur la liste de
M. Bertrand, (la patronne du
groupe international Beck-Crespel qui s’était opposée, en 2014, à
François Hollande dans l’émission « Face aux Français »), un
manifeste avait été lancé par
« l’appel des 100 » (chefs d’entreprise, syndicalistes, associatifs…).
Quant au quotidien régional La
Voix du Nord, remarqué en décembre 2015 pour ses deux « unes » intitulées « Pourquoi une victoire du
FN nous inquiète », il n’a pas eu
économiquement à souffrir de sa
prise de position. Entre 250 et
300 lecteurs se sont désabonnés
contre une trentaine de nouveaux
abonnés « militants » (sur les
210 000 exemplaires vendus chaque jour).
Et, pour sa première campagne
de communication de 2017, La
Voix du Nord n’a pas perdu son humour. Dans les jours qui viennent,
les Nordistes découvriront un
nouveau slogan pour générer de
nouveaux abonnements et promouvoir les dossiers de la rédaction sur les élections : « Donnezvous 30 jours pour éviter de regretter les 1 826 suivants. » Un
message que chacun pourra librement interpréter. p
laurie moniez
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
« Panama papers » :
Bercy a identifié
415 fraudeurs
potentiels
Après les révélations, il y a un an, sur
l’argent caché par le cabinet panaméen
Mossack Fonseca, la France a lancé
une vague de contrôles fiscaux
suite de la première page
Parmi ces 415 contribuables, 316
ont fourni au fisc, à ce jour, des réponses jugées « exploitables » par
les services fiscaux. Et, sur ce nombre de 316, seulement 45 d’entre
eux (14 %) ont reconnu les faits en
totalité. Les autres, soit la grande
majorité, n’ont reconnu les faits
que partiellement ou les nient.
Il faudra donc compter sur le travail des enquêteurs pour remonter la piste des trésors dissimulés
offshore par l’entremise de Mossack Fonseca et des intermédiaires
financiers associés au cabinet panaméen, grandes banques internationales et avocats d’affaires
suisses ou luxembourgeois… Un
travail qui s’annonce long et fastidieux et dont la bonne fin dépendra de la qualité de la coopération
internationale.
« L’administration fiscale fait son
travail et je puis vous dire qu’elle le
fait bien, même si je ne suis pas
averti des procédures en cours, déclare au Monde le ministre de
l’économie et des finances, Michel
Sapin. La seule chose que je lui ai
demandée, c’est d’être efficace dans
cette détermination que nous
avons à poursuivre les fraudeurs. »
« Je souhaite que nous allions le
plus vite possible dans les investigations liées aux “Panama papers” »,
ajoute le ministre socialiste.
De fait, si la France a choisi d’aller
vite pour rattraper les fraudeurs,
l’examen de ces dossiers, qui comportent parfois plusieurs sociétés
offshore empilées comme des
poupées russes dans différents paradis fiscaux (Panama, îles Vierges
britanniques, Bahamas, Seychelles…), pour brouiller les pistes,
s’avère complexe.
« Redressements non finalisés »
Une équipe spéciale « Panama
papers » a donc été créée pour accélérer l’enquête et coordonner
les actions du fisc et de la justice,
constituée de magistrats du Parquet national financier (PNF), de
la police fiscale (la Brigade nationale de répression de la délinquance fiscale [BNRDF]) et de la
direction générale des finances
publiques, soit plus spécifiquement des services ad hoc du contrôle fiscal. Elle a lancé, dans ce cadre, depuis janvier, pas moins de
345 demandes d’assistance administrative internationale, en direction des pays d’implantation
des structures offshore. La plupart de ces demandes attendent
encore des réponses…
Panama n’est pas le seul pays
concerné, d’autres territoires
étant susceptibles de détenir plus
d’informations sur les montages
réalisés sur leur sol par Mossack
Fonseca. De la volonté de coopérer de ces Etats et territoires dépendra l’issue de l’enquête. Car,
insiste-t-on à Bercy, « pour tenir
devant le juge, un redressement à
Action de l’association Attac devant la Société générale, le 17 avril, sur les Champs-Elysées, à Paris. FRANCK GUILLOT/AFP
Une équipe
spéciale « Panama
papers » a été
créée pour
renforcer l’enquête
et coordonner
les actions du fisc
et de la justice
l’international doit reposer sur des
pièces solides, soumises au contradictoire ». « C’est parce que l’administration fiscale est rigoureuse
que les redressements ne sont pas
encore finalisés », ajoute l’entourage du ministre de l’économie et
des finances.
Par ailleurs, des discussions
sont engagées, entre le sommet
de l’Etat et Panama, pour tenter
de jeter les bases d’une coopération efficace contre la fraude fis-
cale, le blanchiment d’argent et le
financement du terrorisme. Elles
pourraient aboutir, en cas de
réussite, à la sortie de Panama de
la liste noire française des Etats et
territoires non coopératifs (ETCN)
en matière fiscale, où le petit Etat
du sud de l’Amérique centrale
s’est retrouvé fiché, dès le 8 avril
2016, à la suite de la publication
des « Panama papers ».
Il reste que les négociations
tournent au bras de fer. Leur issue
est incertaine. « A ce jour, l’option
qui prévaut, c’est le maintien de
Panama sur la liste noire française », indique-t-on à Bercy. Ce
que confirme Michel Sapin : « Objectivement, les choses ont changé
et le Panama a voté des lois qui témoignent de sa volonté de se réformer. Mais il reste une grande question à régler avec la France, c’est
l’accord sur l’échange automatique de données financières, qui
n’est pas signé à ce jour. » p
a. mi.
Mossack Fonseca en perdition
Les principaux dirigeants du cabinet au cœur des « Panama papers » sont incarcérés
C
e n’est pas le scandale « Panama papers », mais l’affaire « Lava Jato » qui a conduit Jürgen Mossack et Ramon
Fonseca en prison. Ils ont été placés en détention provisoire, le
9 février 2017, au Panama dans le
cadre de ce scandale de corruption
autour du groupe Petrobras qui secoue le Brésil depuis 2014. La justice a refusé leur remise en liberté
sous caution en raison des risques
de fuite et de destruction de preuves. Deux employés de la firme
Le décryptage
éco
du lundi au vendredi à 7h51
avec Vincent Giret,
du journal
– un avocat et la directrice juridique – ont aussi été emprisonnés.
Les autorités panaméennes et
brésiliennes qualifient le cabinet
d’« organisation criminelle dévolue
à la dissimulation d’actifs et d’argent d’origine douteuse », qui
aurait servi de courroie de transmission pour des pots-de-vin versés par des grands groupes industriels à des responsables politiques
– ce que contestent les deux fondateurs. Ramon Fonseca avait déjà
démissionné de son poste de conseiller spécial du président panaméen quelques jours avant les
« Panama papers ».
Au cours de l’année qui a suivi le
scandale, le cabinet Mossack Fonseca s’est sensiblement affaibli. Il
a successivement fermé une dizaine de bureaux sur les 40 implantations dont il disposait à travers le monde : en NouvelleZélande, au Luxembourg, dans
les territoires britanniques de Jersey, à Gibraltar et sur l’île de Man,
au Pérou, au Brésil, aux Pays-Bas,
Au cours de
l’année qui a suivi
le scandale, le
cabinet a fermé
une dizaine
de bureaux
en Suisse et au Nevada (EtatsUnis). Au total, pas moins de
250 employés ont été limogés. Le
cabinet panaméen explique en
creux que ces fermetures sont la
résultante de la « violation de données de son siège principal », au
Panama, même si, officiellement,
elles sont dues à la consolidation
de ses filiales.
Au Panama, la branche « services
financiers » de Mossack Fonseca
(Mamsa), qui gérait plus de 1,2 milliard de dollars (plus de 1,12 milliard d’euros) d’actifs financiers
pour le compte de ses clients, a
aussi été fermée. Mamsa travaillait avec de nombreux établissements bancaires, dont certains
ont fait l’objet d’enquêtes pour
blanchiment d’argent.
Le 11 novembre 2016, une
amende de 440 000 dollars a, par
ailleurs, été infligée au cabinet par
les autorités des îles Vierges britanniques (BVI), en raison de
« nombreuses infractions sur les
lois antiblanchiment et du financement du terrorisme ». C’est une
amende record pour ce petit pays
des Caraïbes, qui constitue l’une
des pierres angulaires du monde
opaque de l’offshore. Elle fait suite
à une enquête de plus de six mois
dans les bureaux de Mossack Fonseca aux BVI. p
jérémie baruch,
anne michel,
et maxime vaudano
Création d’un parquet
européen antifraude
Seize pays s’attaquent aux infractions au
budget de l’Union et à la TVA transfrontalière
bruxelles - bureau européen
L’
Europe à deux vitesses
existe bel et bien : seize
Etats membres de l’Union
européenne (UE) sur vingt-huit
ont décidé, lundi 3 avril, de coopérer pour créer un parquet européen, spécialisé dans la lutte contre les fraudes aux intérêts financiers de l’UE. La procédure dite de
« coopération renforcée » utilisée
pour mener à bien ce projet permettra de surmonter l’opposition
de certaines capitales. Elle autorise le lancement d’une initiative,
si neuf pays au moins adoptent
des décisions qui ne s’appliquent
qu’à eux. Quitte à ce que d’autres
décident de les rejoindre plus tard.
La France figure parmi les pays
concernés, avec l’Allemagne, la
Belgique, la Bulgarie, la Croatie,
Chypre, l’Espagne, la Grèce, la Finlande, la Lituanie, le Luxembourg,
le Portugal, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie, la
Slovénie. La Suède, la Pologne, les
Pays-Bas – où les députés ont voté
non – et la Hongrie conduisaient
le peloton des récalcitrants à ce
projet, rendu possible par le traité
de Lisbonne, adopté en 2009.
Le Danemark a invoqué une
clause d’exemption (opt-out), l’Irlande et le Royaume-Uni, qui ne
participeront pas non plus, ont
toutefois soutenu le Conseil en admettant que la protection des intérêts financiers de l’UE devait être
aussi importante que la protection
des intérêts financiers nationaux.
La question de l’indépendance
Il aura fallu de longues négociations et un projet de départ revu à
la baisse – l’objectif était un « FBI
européen » chargé de la lutte contre toute la criminalité transfrontalière – pour parvenir à la décision annoncée officiellement par
le Conseil européen, mardi 4 avril.
Une ultime tentative pour trouver
un accord entre tous les Etats
membres avait échoué, il y a quelques semaines.
Le futur parquet européen –
dont le principe devra être approuvé par le Parlement de Strasbourg – est censé être un organe
indépendant, chargé de combattre
toutes les infractions contrevenant aux intérêts financiers de
l’UE et les fraudes transfrontalières à la TVA, qui, selon la Commission, se chiffrent à 50 milliards
d’euros par an. La Cour des comptes européenne estime que le
manque à gagner global lié aux infractions financières atteint le
chiffre de 168 milliards d’euros. Les
fraudes au budget de l’Union avoisineraient, elles, 3 milliards.
Le parquet sera responsable devant le Conseil, le Parlement européen et les Parlements nationaux.
Il se composera d’un procureur
européen, chargé de veiller à une
approche uniforme dans les différents pays, et de procureurs européens délégués dans les Etats
membres. Ces derniers instruiront
les dossiers avec l’aide de personnels nationaux. Les poursuites seront engagées devant les juridictions nationales, qui conservent la
compétence de jugement.
La question de l’indépendance
effective du procureur européen
reste toutefois posée, puisqu’il
sera flanqué d’un collège composé
d’un procureur du parquet de chaque pays. Ils auront leur mot à dire
lorsque leur pays sera concerné.
« La structure tout entière étant
fondée sur des ressources existantes, elle ne devrait entraîner
aucune dépense supplémentaire
importante », insistait la Commission dans son texte initial,
en 2013. La question des moyens
du futur parquet et du partage
des charges entre l’Union et les
Etats a suscité des discussions
très ardues et doit encore être précisée. De quoi inquiéter certains
spécialistes, qui redoutent déjà
les complications administratives pour un projet par ailleurs
très complexe à mettre en œuvre.
La décision annoncée mardi est
toutefois vue comme une réelle
avancée vers la constitution d’un
espace pénal communautaire,
même si l’on est loin du projet de
départ et si certains espéraient
que le parquet soit opérationnel
dès 2016. L’action d’Eurojust, un
organe de coopération judiciaire
situé à La Haye et présenté
comme l’« embryon » d’un parquet européen, est jugée intéressante mais trop lente, comme
l’ont écrit les représentants de divers parquets, à la fin de 2016. p
jean-pierre stroobants
économie & entreprise | 5
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Le compte sans banque racheté
par une… banque
Les industriels
de l’alimentation
nourrissent l’emploi
BNP Paribas acquiert pour plus de 200 millions d’euros Compte-Nickel,
ce compte bancaire qui s’ouvre en cinq minutes chez un buraliste
Le secteur agroalimentaire a créé plus de
4 300 postes en 2016, et 10 800 sur trois ans
C
oup de tabac dans la
banque. BNP Paribas a
annoncé mardi 4 avril le
rachat du Compte-Nickel. Ce compte « sans banque » qui
s’ouvre en cinq minutes sur une
borne installée chez les buralistes
avait été lancé en février 2014 en
rébellion contre le système bancaire. Il revendique désormais plus
de 540 000 clients, avec une dynamique de 26 000 comptes ouverts
par mois. Le prix de la transaction
n’a pas été communiqué, mais,
selon nos informations, BNP Paribas rachète la Financière des paiements électroniques, qui gère le
Compte-Nickel, pour plus de
200 millions d’euros. Il s’agit du
plus important chèque jamais signé en France pour l’acquisition
d’une fintech, ces start-up qui révolutionnent la banque grâce aux
nouvelles technologies.
De quoi faire oublier les vieilles
querelles. Ironie de l’histoire, on
retrouve, en effet, au cœur de cette
jeune pousse deux anciens de la
Société générale ayant appartenu
à l’équipe qui avait bataillé
en 2009 pour empêcher le rachat
de la banque de la Défense par la
BNP : Hugues Le Bret (le président
de Compte-Nickel) et Alain Clot
(administrateur-actionnaire et actuel président de France Fintech, le
lobby des néobanques).
Comme nombre de belles histoires entrepreneuriales, celle de
Compte-Nickel débute sur un revers. En 2010, M. Le Bret, alors
chargé de Boursorama, la banque
en ligne de la Société générale, est
sommé par son PDG Frédéric
Oudéa de renoncer à publier son
journal de bord de l’affaire Kerviel,
La semaine où Jérôme Kerviel a
failli faire sauter le système financier mondial (Les Arènes). M. Le
AU TOMOBI LE
Ferdinand Piëch
se désengage
de Volkswagen
L’ex-homme fort de Volkswagen, Ferdinand Piëch, va vendre l’essentiel de ses 15 % dans
Porsche SE, la structure qui
contrôle le géant automobile
allemand, a-t-il annoncé lundi
3 avril. Ses actions seront
reprises par des membres
des familles Porsche et Piëch,
ce qui évite une entrée au sein
de Porsche SE d’investisseurs
n’appartenant pas au « clan ».
I N GÉN I ER I E
SNC-Lavalin veut
acquérir le britannique
WS Atkins
Le groupe d’ingénierie canadien SNC-Lavalin a indiqué,
lundi 3 avril, négocier l’acquisition de son rival britannique WS Atkins pour 3,5 milliards de dollars canadiens
(2,4 milliards d’euros). L’opération permettrait à SNC-Lavalin de renforcer sa présence
en Europe, tout en réduisant
son exposition au secteur
pétrolier et gazier.
LUXE
Coty fabriquera
les parfums Burberry
La marque britannique de
luxe a vendu ses licences de
produits de beauté et de parfums au groupe américain
Coty pour un montant de
180 millions de livres sterling
(210 millions d’euros), ont annoncé les deux firmes, lundi
3 avril. Burberry gérait ces
gammes en interne depuis
2013, date à laquelle il avait
retiré à Interparfums son
contrat exclusif de licences.
Bret préfère démissionner. Le troc
d’un job contre un succès d’édition
n’est pas forcément gagnant mais
le banquier retombe vite sur ses
pieds grâce à un « petit génie » de
l’informatique, Ryad Boulanouar
qui rêve de vendre des RIB comme
des paquets de chewing-gum.
En 2013, dans son livre No Bank
(Les Arènes), M. Le Bret relatera
leur rencontre improbable, celle
de Vaucresson (Hauts-de-Seine)
croisant Alfortville (Val-deMarne), du banquier avec l’ingénieur. Leur projet vise à réintégrer
les exclus du système bancaire,
grâce à une technologie en temps
réel – unique en France – permettant au titulaire du compte de
mieux surveiller ses dépenses,
sans découvert possible. Pour
autant, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution ne leur
fera pas de cadeau, exigeant
d’agréer chaque bureau de tabac
accueillant le Compte-Nickel.
Capacité à conquérir des clients
Depuis sa création, la start-up
avait levé 39 millions d’euros à l’occasion de plusieurs tours de table.
Les fondateurs détenaient 35 % du
capital aux côtés du banquier Philippe Oddo (10 %), de la Confédération des buralistes (6 %), du fonds
Partech (5 % environ) et de quelque 140 personnes physiques dont
Pierre Le Tanneur (ex-Spotless) ou
Laurent Gerbi (Gérard Darel).
La Financière des paiements
électroniques devrait être rentable
à la fin du premier semestre. La
force de son modèle réside dans sa
capacité de conquérir des clients
bien au-delà de la cible initiale avec
un coût très bas, quand les banques en ligne jouent la surenchère
sur les offres promotionnelles.
D’où l’intérêt que le Compte-Nic-
« Compte tenu de
l’investissement
réalisé, BNP
Paribas ne va pas
casser le joujou »
RYAD BOULANOUAR
cofondateur de Compte-Nickel
kel a suscité auprès des réseaux
bancaires. Selon nos informations, BNP Paribas a coiffé au poteau plusieurs banques européennes. Ce rachat au prix fort témoigne d’un nouveau positionnement des banques traditionnelles
à l’égard des start-up de la finance.
Il y a encore trois ou quatre ans,
les plans stratégiques publiés par
BNP Paribas, Crédit agricole et
autre BPCE faisaient fi de l’effervescence de ces petites sociétés innovantes surfant sur le numérique, en proposant des services financiers plus astucieux, moins
coûteux. Puis, les grandes institutions financières ont un temps redouté d’être court-circuitées par la
stratégie de niche des fintechs.
Une tactique qui consiste à s’immiscer dans la relation bancaire en
ciblant les zones d’insatisfaction
pour les clients et de rentabilité
élevée pour les banques (du transfert d’argent au crédit à la consommation en passant par le compte
courant low-cost). Désormais, les
grandes banques sont prêtes à casser leur tirelire pour racheter les
jeunes pousses qui ont su capter
un flux important de clientèle et
installer un modèle économique
en un temps record.
Longtemps le Crédit mutuel
Arkéa a fait figure d’exception en
prenant pied dans une myriade de
fintechs. Le groupe bancaire breton a misé dès 2011 sur Prêt
d’Union (rebaptisé depuis « Younited Credit »). Il est aussi le premier
à avoir réalisé un investissement
de poids, en déboursant plus de
50 millions d’euros pour l’acquisition de 86 % de la cagnotte en ligne
Leetchi, en septembre 2015.
Depuis, l’appétit des banques
pour les fintechs ne se dément pas.
BPCE a racheté LePotCommun.fr
puis la néobanque allemande Fidor. Le Crédit agricole a de son côté
investi dans l’agrégateur de comptes Linxo. Et vendredi 31 mars, Banque Edel, la filiale du groupe de distribution E. Leclerc, a pris une participation de 79 % dans le capital
de la fintech toulousaine Morning.
Avec le Compte-Nickel, BNP Paribas réalise le tour de force de s’emparer d’une start-up qui s’est construite en opposition à la banque
traditionnelle. « Nous ne sommes
pas dans le monde de Oui-Oui. Il y a
l’arrivée d’Orange Bank, de la carte
C-zam de Carrefour… ils vont se battre entre gros. Maintenant je sais
que le Compte-Nickel existera à vie,
et compte tenu de l’investissement
réalisé, BNP Paribas ne va pas casser le joujou », explique M. Boulanouar. Le prix est certes élevé,
mais le rythme d’acquisition de
clients de la fintech s’avère supérieur à celui d’Hello bank !, son établissement en ligne, qui ne rassemblait que 284 000 clients en
France à la fin de 2016. L’institution de la rue d’Antin avait prévenu, lors de la publication de ses
résultats annuels, qu’elle était désormais ouverte à des acquisitions
ciblées, porteuses d’innovations
ou de nature à optimiser la donnée de ses clients. p
isabelle chaperon
et véronique chocron
Tesla double Ford en Bourse
Les perspectives du fabricant de voitures électriques tranchent avec
celles du secteur automobile, qui montre des signes d’essoufflement
new york - correspondant
C
ertains diront qu’il s’agit
d’une énième bulle spéculative, d’autres d’une
étape symbolique qui illustre la
métamorphose en cours de l’industrie automobile. Lundi 3 avril,
la valeur de Tesla à la Bourse de
New York a dépassé celle de Ford.
Avec une capitalisation de
48,68 milliards de dollars
(45,7 milliards d’euros), le constructeur de voitures électriques
créé il y a seulement treize ans par
Elon Musk est désormais la
deuxième capitalisation boursière du secteur automobile américain devant Ford, qui est à
45,55 milliards. General Motors
(GM), qui pèse 50,96 milliards, est
désormais en ligne de mire.
Au regard des fondamentaux de
chacun des deux constructeurs, la
performance a de quoi étonner.
Tesla n’a vendu que 76 000 voitures en 2016, contre plus de 6 millions pour Ford. Le premier réalise un chiffre d’affaires vingt fois
moins important que le second.
Enfin, tandis que la firme d’Elon
Musk n’a jamais gagné un seul
dollar jusqu’à présent, Ford, créé
en 1903, a engrangé plus de
10 milliards de profits en 2016.
« Je ne sais pourquoi des gens intelligents ne sont pas capables de
voir ce qui se passe. Tesla perd de
l’argent sur chaque voiture, ils accusent des pertes d’exploitation de
façon continue et, pourtant, tout le
monde en parle comme si c’était le
constructeur automobile le plus
miraculeux de tous les temps »,
s’étonne l’ancien dirigeant de GM
Bob Lutz, dans une interview accordée lundi au Los Angeles Times.
Mais les investisseurs ne regardent pas dans le rétroviseur. Ce
qui les intéresse, ce sont les perspectives de croissance. De ce
point de vue, le passage de témoin observé lundi ne doit rien
au hasard. Tesla a annoncé la
veille que ses ventes ont progressé de 69 % au premier trimestre et qu’il était bien parti pour
réaliser son objectif de vendre
50 000 voitures d’ici à la fin juin.
En revanche, le temps se gâte
pour Ford. Ses ventes pour le
mois de mars ont baissé de 7,2 %, à
236 250 unités. Plus globalement,
le marché montre des signes évidents d’essoufflement.
Prix cassés
Pour empêcher le recul de leurs
ventes, la plupart des constructeurs sont en effet obligés de proposer à leurs clients de généreuses ristournes. Celles-ci atteignent actuellement 10,3 % du prix
moyen d’un véhicule, selon le cabinet JD Power. Il s’agit du niveau
le plus élevé depuis 2009, alors
que le secteur était en pleine crise.
Par ailleurs, les concessionnaires ont actuellement plus de
soixante-dix jours de stocks sur
leurs parkings. Là encore, il s’agit
d’un record depuis la crise finan-
L’
industrie agroalimentaire reste le plus gros
pourvoyeur d’emplois en
France. Ce statut, revendiqué par
l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA), est encore conforté en 2016, avec
4 333 emplois nets créés, selon le
bilan annuel publié mardi 4 avril.
Et sur trois ans, entre 2014 et 2016,
le solde net positif dépasse les
10 800 créations de postes.
Cette dynamique s’explique par
un tissu formé essentiellement
de TPE et de PME, c’est-à-dire de
petites structures, qui représentent 98 % des 17 647 entreprises
recensées dans l’agroalimentaire
et sont réparties sur l’ensemble
du territoire. Le secteur emploie
au total 427 213 salariés, pour un
chiffre d’affaires consolidé qui affiche une légère progression de
1,1 %, à 172 milliards d’euros.
Guerre des prix
Des indicateurs plutôt positifs,
même s’il ne faut pas oublier des
situations délicates. A l’instar du
groupe de charcuterie et de conserves William Saurin, plombé
par sa dette, dont les 3 200 salariés
attendent de savoir à quelle sauce
ils vont être mangés.
Mais l’ANIA agite surtout le chiffon rouge de la baisse de marge
dont souffrirait l’industrie agroalimentaire. Elle estime qu’elle est
en recul de 3,1 % en 2016. Et ce
malgré une conjonction d’événements favorables, comme le prix
bas du pétrole, le faible niveau des
taux d’intérêt ou le crédit d’impôt
pour la compétitivité et l’emploi
(CICE).
L’ANIA affirme que le secteur a
pâti en 2016 d’une hausse des prix
des matières premières agricoles.
Elle l’estime à 14 %, en citant quelques exemples emblématiques,
La dynamique
s’explique
par un tissu
formé surtout
de TPE et de PME
comme l’explosion du prix du
saumon ou de celui du jus
d’orange, qui ont bondi respectivement sur un an de 60 % et 50 %.
Elle affirme également que le prix
du lait a progressé de 30 % et celui
du porc de 20 %.
Mais elle oublie de dire que les
tarifs du lait ont été au plus bas
en 2015 et n’ont affiché une
hausse qu’en fin d’année. Pour le
porc, les cours, eux aussi laminés
en 2014 et 2015, ont repris progressivement de la hauteur à partir du printemps 2016.
L’industrie agroalimentaire fustige également les négociations
commerciales avec la grande distribution. Elle chiffre la déflation
des prix alimentaires à 1,1 %
en 2016 et à un total cumulé de 4 %
ces trois dernières années. Selon
l’ANIA, la guerre des prix que se livrent les enseignes de distribution
se double depuis deux ans d’une
guerre des promotions, le tout
sans stimuler la consommation.
Enfin, l’ANIA se plaint de la pression fiscale qui pèse sur les marges des entreprises. Sans surprise, la baisse du coût du travail
est donc une de ses revendications auprès des candidats à la
présidentielle. Comme la suppression des taxes et un moratoire sur la fiscalité comportementale. Les fabricants de sodas
et les promoteurs de l’huile de
palme pèsent de tout leur poids
au sein de l’ANIA… p
laurence girard
Les dirigeants de Bombardier
plient devant la polémique
B
cière. Selon le site Wardsauto.com, sur l’ensemble des
Etats-Unis, plus de 4 millions de
voitures neuves attendent ainsi
un client, ce qui représente près
d’un quart de la production.
Enfin, cela fait plusieurs mois
que le taux de défaut sur les remboursements de crédits auto
grimpe en flèche. Selon les chiffres de la Réserve fédérale de New
York publiés en décembre 2016,
plus de six millions d’Américains
ayant souscrit un crédit auto accusent un retard dans le paiement de leurs traites. Le montant
des subprimes, ces prêts accordés
aux ménages les moins solvables,
atteint le record de 179 milliards
de dollars.
Pendant ce temps, la croissance
de Tesla devrait accélérer avec le
lancement en juillet de son Model
3, beaucoup plus abordable que
les deux précédents, le Model S et
le Model X. Vendue aux alentours
de 35 000 dollars, cette nouvelle
voiture a déjà fait l’objet de
400 000 précommandes. Tesla
s’est fixé comme objectif de vendre 500 000 voitures par an à partir de 2018.
C’est cette histoire qu’achètent
actuellement les investisseurs et
qui explique l’envolée spectaculaire du titre en Bourse. Inutile de
dire qu’au moindre accroc dans le
plan de marche d’Elon Musk tout
ce beau château de cartes pourrait
s’effondrer. p
ombardier a plié face à la controverse. Les six plus hauts
dirigeants du groupe canadien, critiqués depuis plusieurs jours pour avoir décidé de s’octroyer des hausses
de 50 % de leurs rémunérations, ont dû reculer. Ils ont annoncé
dimanche 2 avril ne vouloir recevoir « que la moitié » de l’enveloppe prévue pour 2016, reportant à 2020 le versement de l’autre
moitié. Il s’agit pour la direction d’éteindre une polémique commencée le 29 mars. Le constructeur d’avions et de trains annonçait que les plus hauts membres de sa direction allaient percevoir pour l’année écoulée des rémunérations en hausse de 48 %
en moyenne par rapport à 2015, allant de 5,3 millions à 12,5 millions de dollars canadiens (8,75 millions d’euros).
Des voix se sont élevées dans l’opinion publique et parmi les
actionnaires pour dénoncer de tels bonus, et ce alors que Bombardier prévoit 14 500 suppressions de
postes d’ici à 2018. La nouvelle est
d’autant plus difficile à digérer que son
SIX MEMBRES DE LA
PDG, Alain Bellemare, reconnaissait en
DIRECTION SOUHAInovembre 2016 que son groupe avait
échappé de peu à la faillite et qu’il ne
TAIENT S’OCTROYER
devait sa survie qu’à l’injection de
1,3 milliard de dollars canadiens par le
DES HAUSSES DE
gouvernement québécois. Le gouver50 % DE LEURS
nement canadien s’est lui aussi porté à
son chevet en lui accordant, en février,
RÉMUNÉRATIONS
une aide de 372 millions.
Les gouvernements canadien et québécois se sont livrés à une critique feutrée. Le premier ministre
Trudeau a fait savoir lundi qu’il n’est pas « satisfait » de ces hausses alors que son homologue québécois, Philippe Couillard, reconnaissait, jeudi 30 mars, que, du point de vue des travailleurs,
on peut se demander si « le moment est bien choisi » et si « le message est bien choisi », tout en admettant que « fondamentalement, c’est une décision qui regarde l’entreprise et ses actionnaires ». Dès samedi, ce fleuron de l’industrie canadienne voulait
déjà faire amende honorable : l’entreprise publiait une lettre
ouverte dans laquelle elle tente de se justifier. Elle explique que la
politique de rémunération de la haute direction reflète la « nature internationale » de Bombardier. Mais il n’est pas certain que
ces justifications suffisent pour retrouver les bonnes grâces de
l’opinion. Un sondage publié samedi révélait que 93 % des Québécois sont contre ces hausses et regrettent les aides publiques.
stéphane lauer
olivier mougeot (québec, correspondance)
6 | campus
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Eviter la souffrance en classe préparatoire
Les prépas testent les limites, comme en témoignent des élèves et des profs. Pour certains, douloureusement
C
ette année, 61 863 élèves de terminale sur
plus de 486 000 bacheliers généraux et technologiques en 2016 ont placé en
premier vœu sur APB une classe
préparatoire aux grandes écoles.
Un choix de raison, mais qui méconnaît parfois les répercussions
psychologiques sur les élèves : la
cadence et la charge de travail, le
rythme des évaluations, la notation souvent très rugueuse ou les
critiques tranchantes de certains
enseignants produisent inévitablement un fort stress. De même
que la pression familiale, réelle
ou supposée, et l’intériorisation
par les élèves de ces attentes.
Sollicités par un appel à témoignages publié sur Lemonde.fr,
élèves mais aussi enseignants
préviennent : le choix de la classe
préparatoire ne doit pas être envisagé à la légère – il est même déconseillé aux anxieux – et les élèves de prépa doivent impérativement être entourés et aidés.
Deux mois avant ses concours,
Guillaume (à sa demande, son
prénom a été modifié, comme
celui de la plupart des élèves interrogés dans cet article),
aujourd’hui élève ingénieur,
s’était ainsi « tout bonnement arrêté de travailler » face à la pression : « Je me serais replié sur moi
si mon meilleur ami, qui étudiait
dans une prépa voisine, n’était pas
venu me voir au moment où j’ai
craqué. C’est lui et ma famille qui
m’ont aidé à traverser ce passage
à vide et à me remettre en course
avant le début des concours. »
.. . E N BR E F
Une aide rassurante
De même, Camille, qui a passé
trois ans en prépa scientifique, a
fini par atteindre ses limites : perdant 6 kilos en un mois, elle « craque » aussi psychologiquement.
« Etant dans une prépa soudée,
l’aide des personnes de ma classe
m’a permis d’aller mieux, témoigne-t-elle cependant. J’ai aussi eu
la chance d’avoir des professeurs
attentifs qui ont su apercevoir ma
détresse. Ils ont pris le temps de
m’écouter et ont allégé mon emploi du temps sur une semaine, en
ne tenant pas compte de mes DS
[devoirs surveillés] et colles [interrogations orales ou écrites] sur
une semaine », rapporte-t-elle. Ce
qui lui a permis de rebondir.
« Heureusement que mes professeurs sont là, témoigne aussi Baptiste Parsys, en prépa scientifique
au lycée Saint-Louis, à Paris. Ce
sont eux qui sont le plus aptes à
nous aider, ils ont une attention
très particulière à l’ensemble de la
classe. » C’est cette aide rassurante et les conseils de ses enseignants, ajoutés au soutien mutuel entre camarades, qui l’aident
à continuer.
« Il y a autant de cas que de prépas », insiste Sophie Quief, professeure prépa commerciale en
Ile-de-France . Ancienne élève à
Lakanal (Sceaux), elle exerce ce
métier depuis dix ans et a connu
trois établissements dans trois
régions. « En prépa, on est stressé
car on prépare un concours, et
non pas un examen, explique-telle. C’est renforcé par le fossé qui
se creuse entre les modes d’évalua-
74
avoir envie de me faire du mal
pour finir à l’hôpital et ne pas
pouvoir aller en cours, raconte-telle. Je n’osais pas en parler, de
peur d’être vue comme faible ou
flemmarde, parce qu’après tout,
avec un 17 en maths au bac, il n’y
avait pas de raison que je ne sois
pas à la hauteur ». Elle devra finalement arrêter au second semestre, une fois la cote d’alerte atteinte : « J’ai mis plus d’un an à
me relever et j’ai encore
aujourd’hui des séquelles de cette
dépression », témoigne la jeune
femme de 25 ans.
MAGOZ
tion au lycée, de plus en plus limités à la restitution des connaissances plutôt que centrés sur
l’analyse et la réflexion personnelle, et la prépa. Depuis trois ans,
j’ai donc changé totalement ma
pédagogie. »
A côté de ce stress inhérent à
l’exercice, Sophie Quief est aussi
consciente que certains élèves
sont fragilisés par la distance
avec leur famille. Et qu’il faut
combattre le stress gratuit : « Sur
trente élèves, on en a deux, ou au
maximum trois, trop stressés
pour avoir encore envie d’apprendre, et surangoissés. Dans ma
prépa de proximité, on ne met pas
de stress supplémentaire aux élèves : l’atmosphère compte beau-
« En prépa,
on est stressé
car on prépare
un concours,
et non pas
un examen »
SOPHIE QUIEF
professeure en prépa
commerciale en Ile-de-France
coup », explique l’enseignante.
Ses conseils aux élèves : continuer à se faire plaisir, ne pas
abandonner le sport – son lycée
organise des soirées volleypizza –, savoir décompresser – un
atelier de shiatsu est proposé
dans l’établissement – ou garder
un esprit de groupe : « Nous
contre le reste du monde ! »
Sophie Quief bondit parfois en lisant certaines appréciations sur
des dossiers d’élèves issus de prépas parisiennes plus élitistes.
« Mais ce n’est pas une généralité : il
y a des cas individuels et une tradition de certains collègues élevés
dans la culture de l’obéissance, voire
de l’humiliation, mais qui est en
train de disparaître », estime-t-elle.
Avant de déposer un dossier
pour une prépa, elle recommande de tester l’ambiance de
l’établissement,
notamment
lors des journées portes ouvertes. Et d’être vigilant aux premières alertes. Pour certains élèves,
la souffrance apparaît en effet
dès le début. Comme cette jeune
femme embarquée en première
année de prépa scientifique à Paris, qui n’avait « pas fait prépa
par choix : dans la famille, c’était
simple, il fallait faire “grande
école ou médecine”, point ». Elle a
très mal supporté l’accumulation de travail, les nuits blanches
à réviser et le classement des élèves. Dès la fin des vacances de la
Toussaint, « j’ai commencé à
Nerfs mis à rude épreuve
C’est lors du passage en
deuxième année que d’autres
voient leurs nerfs mis à trop rude
épreuve. En prépa littéraire à
Paris, Clara souffrait ainsi d’une
ambiance qui se dégradait car
« environ une personne sur deux
est acceptée en seconde année, la
khâgne » et « la comparaison entre camarades était constante :
qui va passer ? qui ne passera pas ?
T’as vu il/elle est sorti(e) en larmes
de la colle. Tant mieux, ça fera une
place de plus pour moi ». Elle s’est
inscrite ailleurs en deuxième année, et dit s’être « sentie très
seule » face à cette démarche.
Enfin, certains élèves cèdent
dans la dernière ligne droite.
Comme Elisabeth, qui a « surtout
souffert en seconde année de
classe préparatoire : cela s’est traduit par des problèmes de digestion et une explosion de [s]on anxiété, ce qui a toujours un impact
sur [elle] aujourd’hui ».
« La seule fois où nous avons été
prévenus du risque, ajoute-t-elle,
c’était lors d’une réunion de début
année, de celles où personne
n’écoute vraiment, parce qu’on ne
pense pas que cela nous concernera. J’ai donc souffert en silence
pendant des mois, sans le montrer, et personne ne s’en est
aperçu. » Jusqu’à ce qu’elle craque, une semaine avant les résultats des écrits, et qu’elle s’arrête, à
deux doigts de l’objectif. p
adrien de tricornot
« La douleur psychologique, lorsqu’elle s’installe, est contre-productive »
%
dominique monchablon est psychiatre à la Fondation santé des étudiants de France, chef de service du
Relais étudiants lycéens à Paris et chef de service de
Fil Harmonie, une ligne téléphonique qui conseille les
professionnels de l’éducation lorsqu’ils repèrent des
troubles anxieux chez les élèves.
homosexualité peut être difficile à vivre dans des lieux
de grande proximité. Surtout, ils doivent surinvestir
dans les études, au détriment des autres dimensions de
leur vie. Or, arrêter le sport ou l’art peut les mettre en
très grande difficulté, comme distendre les liens amicaux ou espacer les week-ends en famille…
Faut-il s’inquiéter pour la santé psychologique
des élèves de prépa ?
S’inquiéter non, être vigilant assurément. Les classes
prépa ont pour particularité de cumuler les facteurs de
stress. La forte exigence de l’enseignement supérieur
est majorée en prépa par la rapidité d’acquisition
demandée, l’enseignement encore généraliste qui
oblige à se perfectionner dans quatre ou cinq matières,
ainsi que les évaluations permanentes, surtout dans
certaines prépas assorties d’un classement interne. De
très bons élèves qui ont tout misé sur le travail peuvent
souffrir de l’évaluation qui porte atteinte à l’image
qu’ils se font d’eux-mêmes.
Mais il existe d’autres sources de stress, comme la
mobilité. Certains élèves sont éloignés de familles
généralement très « soutenantes » et de leurs relations.
Pendant la période de la prépa, les jeunes vivent aussi la
fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte : par
exemple, la révélation ou la confirmation de leur
Que se passe-t-il lorsqu’un élève est en difficulté ?
Les élèves appellent d’abord au secours leurs parents,
qui se tournent vers des professionnels. Mais la situation se complique parfois : lorsque ces élèves pensent
devoir assumer seuls leur choix, car ils se disent qu’ils
ont été portés par leur lycée d’origine, choisis par leur
lycée d’accueil et qu’ils ont aussi une « dette » vis-à-vis
de leur famille… L’expérience de groupe, avec le soutien des enseignants, est un élément fort qui permet au
jeune de tenir de bout en bout, pendant cette expérience particulière. Certains vont néanmoins rester en
marge. Ou bien subir la rupture de liens amicaux ou
amoureux qui sera extrêmement délétère pour ceux
qui la subissent : la résolution est assez difficile et, parfois, ils quittent la prépa…
C’est la proportion de diplômés
de l’Ecole normale supérieure de Paris
qui ont poursuivi leur cursus en thèse
de doctorat, selon une récente enquête
d’insertion réalisée auprès des élèves sortis
en 2003. Parmi eux, 6 % sont devenus professeurs en classe préparatoire, 11 % hauts fonctionnaires, tandis que 9 % sont partis dans le
secteur privé.
En 2013, après la fin de leur « engagement
décennal », ils n’étaient plus que 66 % dans
l’enseignement supérieur ou la recherche,
10 % en classe préparatoire, 4 % hauts fonctionnaires, et désormais 20 % dans le privé.
Comment repérer ces problèmes et y répondre ?
Il faudrait d’abord développer les actions préventives,
qui manquent, pour empêcher les élèves de glisser vers
la dépression : une sensibilisation collective des étudiants à ces thématiques en cours d’année, une vigilance renforcée des professionnels et une valorisation
du service de santé scolaire dans l’évaluation des difficultés. Faciliter l’accès de ces jeunes à une première
consultation, souvent entravé par des délais d’attente
importants, tant dans les bureaux d’aide psychologique universitaire [BAPU], surchargés, que dans les centres médico-psychologiques de secteur, à vocation plus
généraliste. Développer également des approches cognitivo-comportementales pour répondre aux problématiques de stress et d’anxiété.
D’autre part, nous essayons de faire passer le message que la douleur psychologique, lorsqu’elle s’installe, est contre-productive. Le parallèle est souvent
fait, en prépa, avec les sportifs de haut niveau. Mais
ces derniers sont entourés d’une équipe pluridisciplinaire qui est à même de tester ce qui est possible de
supporter ou pas. Les élèves de prépa, eux, n’en ont
pas et doivent tous marcher uniformément au même
rythme. Il y a sans doute du travail à faire dans la
relation maître-élève, qui est souvent très bonne,
mais parfois disqualifiante. Or, les élèves donnent
beaucoup d’eux-mêmes. p
propos recueillis par
a. de t.
« Une injure faite à soixante ans
au service des étudiants »
31 MAI
AHMED HEGAZY, président d’Emevia, réseau national
des mutuelles étudiantes régionales, le 27 mars
Il ne mâche pas ses mots pour qualifier le projet de réforme
de la sécurité sociale étudiante présenté par Emmanuel
Macron. Le candidat d’En marche ! à la présidentielle
prévoit le rattachement complet des mutuelles étudiantes
nationales (la LMDE) et régionales au régime général de la
« sécu ». Ahmed Hegazy loue « l’expertise des problématiques
étudiantes » que n’aurait pas la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) selon lui.
Fin des vœux Admission post-bac
Les élèves de terminale et les étudiants en réorientation souhaitant s’inscrire dans l’enseignement supérieur ont validé leurs vœux sur le portail Admission
post-bac (APB) le 2 avril. Ils ont dorénavant
jusqu’au 31 mai pour les classer, avant de se voir
proposer une formation une semaine plus tard.
Selon les chiffres du ministère de l’éducation nationale, ils étaient 853 262 à avoir formulé au moins
un vœu d’orientation fin mars, soit 39 700 candidats
de plus qu’en 2016.
idées | 7
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
LETTRE DE WALL STREET | par st ép hane l auer
L’arnaque et le goupillon
L
e proverbe dit que l’argent va à l’argent. Mais, à Flint, on peut légitimement avoir le sentiment que le malheur attire le malheur. Après les fermetures d’usines, le chômage, la quasi-faillite
de la municipalité, une affaire retentissante
d’empoisonnement de l’eau potable, voici
que la ville du Michigan est de nouveau sur le
devant de la scène à cause d’un Madoff local,
une escroquerie financière, qui a laissé sur le
carreau des pauvres gens, qui pensaient
pourtant n’avoir plus grand-chose à perdre.
La notoriété de Flint n’est plus à faire. C’est
le cinéaste Michael Moore, un enfant du pays,
qui avait pour la première fois braqué les projecteurs sur la ville avec son film, Roger et
moi, une chronique grinçante sur les milliers
de suppressions d’emplois décidées dans les
années 1980 par General Motors.
Plus récemment, en 2015, c’est le cynisme
des élus locaux, qui faisaient la « une » de
l’actualité en s’étant rendu complices d’un
empoisonnement collectif. Pour des raisons
de gros sous, les canalisations de la ville ont
distillé pendant des mois leur plomb. Dans
l’indifférence générale, des centaines d’enfants parmi les familles les plus pauvres de
l’agglomération ont été exposés au saturnisme jusqu’à ce qu’un lanceur d’alerte
dénonce ce scandale.
Beaucoup à Flint se disaient que le salut ne
pourrait venir que du ciel. C’est sans doute
aussi le calcul cynique qu’avait fait le pasteur Larry Holley. Le révérend de 59 ans prêchait les enseignements de la Vie abondante, une doctrine basée sur la façon d’atteindre la plénitude au cours de l’existence.
On ne pouvait rêver mieux comme slogan
marketing. Car ces dernières années, Larry
Holley ne s’est pas contenté d’entretenir
l’espoir spirituel de ses ouailles. Le pasteur
s’est mis à leur promettre l’abondance au
sens propre du terme en se transformant en
gestionnaire de fortune.
« DES MILLIONNAIRES EN PUISSANCE »
Avec sa complice, Patricia Enright Gray, il
avait créé Treasure Enterprise LLC, la bien
nommée, un véhicule d’investissement dans
l’immobilier qui promettait des rendements
mirobolants. Tous deux viennent de faire
l’objet d’une plainte déposée par la Securities
Exchange Commission (SEC), le gendarme
des marchés financiers américains pour escroquerie. Paroissiens, retraités, anciens salariés de l’automobile qui venaient de toucher leur chèque de licenciement : ils ont été
des dizaines à leur confier leurs dernières
économies dans l’espoir qu’enfin le destin
allait leur laisser un peu de répit.
L’ÉCLAIRAGE
Brexit : et maintenant ?
par jean-pierre petit
T
heresa May a eu beau déclarer à plusieurs reprises
qu’elle préférait l’absence
d’accord d’ici deux ans à un
mauvais accord, le premier scénario
n’est pas crédible. Les exportations
de biens et services britanniques
vers les Vingt-Sept représentent 12,6 %
du PIB britannique. Les échanges de
marchandises sont surtout le fait de
transactions intra-groupe (entre les
centres de production et de distribution), et des ruptures significatives
des flux, dues aux droits de douane
ou à des normes techniques, perturberaient nettement les chaînes de
production dans de nombreuses
branches. Dans les échanges de services (finance, conseil, transports
aériens), la fluidité est également
largement liée au respect des multiples normes qui encadrent ces secteurs, ce qui suppose ici aussi un minimum de convergence.
Le Royaume-Uni a aujourd’hui
plusieurs atouts dans la négociation
avec l’Union européenne (UE) : son
poids politique et militaire, la résilience de l’économie britannique depuis le vote du Brexit il y a neuf mois
(exclusivement grâce à la consommation privée), l’unité (affichée) du Parti
conservateur. Il peut aussi utiliser (au
moins transitoirement) le chantage
au dumping fiscal et réglementaire en
cas de difficultés.
Mais, d’un autre côté, il ne peut
adopter une position jusqu’au-boutiste. Pourquoi ? D’abord du fait des
pressions des lobbys d’affaires britanniques eux-mêmes. Ensuite en raison
du risque d’isolement dans lequel le
pays se trouverait. Le gouvernement
britannique peut prétendre qu’il
pourrait négocier avec les zones tierces pour compenser le recul des
échanges avec l’UE. En fait, cela n’est
pas réaliste. Les Vingt-Sept représen-
¶
Jean-Pierre Petit
est économiste et
président de la société
de conseil Les Cahiers
verts de l’économie.
tent encore la moitié de son commerce extérieur. Les négociations
commerciales internationales prennent de nombreuses années, et il y a
53 accords commerciaux à renégocier.
Ajoutons que la Grande-Bretagne
ne pourra valablement négocier concrètement avec les zones tierces que
lorsqu’une certaine clarification aura
eu lieu avec l’UE.
En outre, la probabilité d’une sortie
de l’Ecosse du Royaume-Uni sera
étroitement liée à la qualité des négociations avec la Commission.
Du côté de l’UE, l’attitude « idéale »
est impossible à définir, indépendamment même des divergences entre ses
membres. D’abord parce que ce processus est sans précédent. Ensuite
parce qu’une approche trop conciliante avec la Grande-Bretagne risquerait d’encourager d’autres pays éventuellement candidats à un départ de
l’UE. A l’inverse, une approche trop rigoureuse pourrait conduire à un raidissement généralisé des eurosceptiques et à un impact macroéconomique plus marqué.
UN PROCESSUS SUR CINQ À DIX ANS
On en saura plus sur la position européenne lors du sommet du 29 avril.
Mais, d’ores et déjà, le séquençage
proposé par le négociateur de l’UE
Michel Barnier, en particulier l’idée
d’obtenir un accord préalable sur les
conditions de retrait, notamment
sur les questions budgétaires (l’UE a
évoqué 60 milliards d’euros de solde
de tout compte), avant d’aborder les
relations commerciales futures, ne
paraît guère réaliste.
Quid des conséquences macroéconomiques ? Elles seront moins graves
que ne l’aurait été un « Grexit » ou que
ne le serait un « Frexit ». D’abord, nous
ne serons pas pressés par le temps
comme nous l’avons été lors des multiples épisodes de la crise grecque et,
plus généralement, de la crise de la
dette souveraine au début de la décennie. La puissance de contagion financière des crises de liquidité de la Grèce
dans une union monétaire très intégrée sur le plan bancaire et financier
contraignait à improviser des sommets européens à répétition, de façon
à enrayer la puissance autoréalisatrice
des marchés. Ici, le processus complet
du Brexit pourrait bien s’étaler sur
cinq à dix ans, voire plus.
De plus, la capacité d’ajustement
de la livre sterling sera une soupape
de sécurité efficace lors des inévitables difficultés futures des négociations. Ce qui ne serait bien sûr pas
le cas dans le cadre d’une sortie de
l’union monétaire. p
Instaurer la confiance a été un jeu d’enfant.
Les futurs clients étaient recrutés au cours
de conférences organisées dans les églises du
pays autour du thème de la « vie bénie ». Holley, qui prétendait « prier pour les enfants », se
présentait comme quelqu’un de plus fiable
qu’un banquier, est-il détaillé dans la plainte
de la SEC. « Holley et Gray ont ciblé l’épargneretraite des fidèles, en établissant un lien de
confiance basé supposément sur la foi, mais il
s’agissait en fait de fausses promesses », explique David Glockner, le directeur du bureau
régional de Chicago de la SEC. Au cours des
réunions, le pasteur faisait remplir aux paroissiens des formulaires sur lesquels ils
étaient invités à détailler la composition de
leurs économies, puis il promettait de prier
pour ceux qu’il appelait « des millionnaires
en puissance ».
Et quand les conférences ne suffisaient pas,
Patricia Enright Gray n’hésitait pas à lancer
des messages sur une radio religieuse locale
pour que les chômeurs de l’automobile lui
confient leurs indemnités de licenciement.
Elle promettait que ces sommes feraient à
coup sûr des petits en les reversant dans un
fonds de pension bénéficiant d’avantages fiscaux. Treasure Enterprise a ainsi amassé plus
de 6,7 millions de dollars auprès de 80 paroissiens trop crédules.
Car si le pasteur était bien un messager de
Dieu, il ne possédait aucune licence auprès
de la SEC lui permettant de se présenter
comme intermédiaire financier. De fait, les
rendements se sont rapidement transformés
en vœux pieux, tandis qu’aucune prière n’a
pu permettre de récupérer les fonds investis.
La SEC affirme qu’aucun fonds de pension
n’a jamais été créé et que Treasure Enterprise
aurait eu du mal à générer suffisamment de
revenus grâce à ses investissements immobiliers. Larry Holley et Patricia Enright Gray
sont ainsi aujourd’hui redevables de 1,9 million de dollars d’arriérés.
Flint n’avait sûrement pas besoin de ce
nouveau scandale, et beaucoup se demandent encore ce qui, dans cette histoire, est le
plus odieux. Est-ce le fait qu’un homme
d’Eglise profite de son magistère pour manipuler les croyants ? Est-ce plutôt l’idée de s’en
prendre aux indemnités de licenciement de
gens que la vie n’avait déjà pas épargnés ? En
tout cas, après tant d’épreuves, les victimes
pourront s’interroger sur ce qu’elles ont fait
au ciel pour mériter autant d’infélicité.
Comme chantait Coluche : « Misère, Misère !
C’est toujours sur les pauvres gens Que tu
t’acharnes obstinément » p
LE PASTEUR
S’EST MIS
À PROMETTRE
AUX PAROISSIENS
L’ABONDANCE
AU SENS PROPRE
DU TERME EN SE
TRANSFORMANT
EN GESTIONNAIRE
DE FORTUNE
lauer@lemonde.fr
Les outils de l’insertion professionnelle
existent, mobilisons-les !
Pour lutter contre le chômage, il faut sortir des
idées toutes faites et s’appuyer sur des dispositifs
qui ont déjà fait la preuve de leur efficacité
par heric quettelart
C
haque échéance électorale
majeure est l’occasion de
débattre collectivement des
enjeux et des priorités pour
le pays. Les questions d’insertion professionnelle sont, depuis plus de
trente ans, au cœur des préoccupations. Dans ce domaine, les changements en cours et à venir sont profonds. Le contenu et la forme des
emplois évoluent, suivant les transformations des modes de production
et de consommation des biens et des
services. De même, le rapport et les attentes des nouvelles générations visà-vis du travail ne sont plus les mêmes que ceux de leurs aînés.
Il faut accompagner ces changements majeurs en inventant de nouveaux statuts et de nouvelles protections sociales, mais aussi par des
politiques volontaristes de formation,
de qualification et d’insertion professionnelle. Les employeurs ont besoin
de personnels capables de s’adapter à
leurs besoins en constante évolution,
et la société ne peut pas continuer à
laisser sur le bord de la route autant
d’énergie et de potentiels inemployés.
Il est temps de sortir des discours et
des idées toutes faites et de s’engager
sur une politique de formation et d’insertion professionnelles qui s’appuie
sur des dispositifs qui ont prouvé leur
efficacité et sur quelques priorités
claires. Nous en proposons quatre.
Premièrement, ce sont les employeurs privés, entreprises et associations, qui insèrent durablement les
personnes éloignées de l’emploi. Cependant, de nombreuses entreprises
se sont désinvesties de la formation
de leurs nouveaux embauchés. Elles
ont considéré que le système de for-
DE NOMBREUSES
ENTREPRISES ONT
CONSIDÉRÉ QUE LE
SYSTÈME DE FORMATION
DEVAIT LEUR FOURNIR
DU PERSONNEL
« PRÊT À L’EMPLOI »
mation devait leur fournir du personnel « prêt à l’emploi ». Or, si la formation initiale et continue doit apporter
les savoirs théoriques et pratiques
nécessaires, les compétences liées à
un poste de travail ne peuvent s’acquérir qu’en situation de travail.
Il est donc indispensable de tenir un
discours clair et réaliste sur ce sujet
aux employeurs. L’adéquation entre
l’offre et la demande d’emploi et l’effort d’adaptation ne peuvent pas reposer uniquement sur les candidats et
donc sur les pouvoirs publics. L’ajustement doit être mutuel. Il faut ensuite
favoriser et financer des dispositifs
qui aident les entreprises dans le recrutement, l’intégration, le tutorat et
plus globalement dans l’accompagnement socioprofessionnel des personnes éloignées de l’emploi, tout en leur
permettant de choisir les organismes
sur lesquels elles s’appuieront.
DE L’IMPORTANCE DU CONTRAT
Deuxièmement, les contrats de travail en alternance, apprentissage et
professionnalisation sont les meilleurs supports pour une insertion durable. La forme contractuelle est déterminante dans ce succès. Pour des
jeunes ou des personnes éloignées de
l’emploi, la signature d’un contrat de
travail n’est pas équivalente à la signature d’une convention de stage. Le
contrat est valorisant, il engage et instaure une relation hiérarchique claire
et structurante. Il permet d’être rémunéré pour le travail accompli plutôt
que de percevoir une indemnité. Du
côté de l’employeur, il constitue également un réel engagement et il lui
donne des responsabilités plus fortes
vis-à-vis de celui qui est son salarié.
L’alternance permet de partir du
réel, de l’expérience, pour aller vers la
généralisation et la théorie. Or c’est là
le mode d’apprentissage privilégié de
50 % de la population et de la quasi-totalité des personnes qui ont connu des
échecs scolaires. Enfin, les contrats en
alternance visent la qualification des
salariés. L’obtention d’une qualification est un gage de qualité de la formation. Elle constitue aussi un passeport
professionnel qui facilite les mobilités
et que les personnes peuvent valoriser
tout au long de leur parcours.
Il s’agit de faire de ces deux formes complémentaires de contrats,
apprentissage et professionnalisa-
tion, une priorité réellement partagée par tous les financeurs et les acteurs de la formation professionnelle
et de l’insertion.
Troisièmement, l’Etat et les collectivités territoriales utilisent depuis de
nombreuses années la commande publique comme levier de leur politique
d’insertion professionnelle. Concrètement, ces marchés comportent des
clauses par lesquelles les entreprises
doivent s’engager à employer des personnes éloignées de l’emploi pour un
certain volume de leur activité. Quelques évolutions permettraient de rendre ces dispositions réellement utiles
et efficaces. Il faut privilégier les offres
qui présentent les meilleures garanties d’emploi pérenne et, pour cela,
inciter aux réponses conjointes entre
des entreprises classiques et des organismes d’insertion par l’activité économique afin de construire des passerelles. Il faut ensuite que ces clauses
permettent la réalisation de véritables
parcours et de favoriser concrètement
l’utilisation de contrats en alternance.
Quatrièmement, les actions efficientes se construisent sur les territoires,
au plus près des entreprises et des personnes. Elles sont le fruit d’une collaboration étroite entre des acteurs qui,
malgré les réticences fréquentes de
leurs organisations respectives, créent
des dynamiques vertueuses. Cela n’est
possible que s’ils parviennent à s’extraire de la logique de leur structure
pour chercher un objectif plus large de
développement économique et social
du territoire. Or, chaque modification,
chaque nouveau plan pour l’emploi ou
la formation déstabilise l’ensemble.
Chaque nouvelle disposition qui se
traduit par un objectif de moyens et
par une pression sur l’opérateur de
terrain met à mal ou freine le développement des synergies locales.
Le rôle des politiques, nationale et
régionale, est de créer les conditions
favorables aux dynamiques territoriales qui relèvent, pour les questions
d’emploi et d’insertion, de l’échelle
du bassin d’emploi. Ces conditions
passent par la simplicité, la clarté, la
stabilité des dispositifs et une évaluation méthodologiquement rigoureuse
de leur impact. p
¶
Heric Quettelart est président de
la Fédération française des groupements
d’employeurs pour l’insertion et la qualification (GEIQ), réseau de 6 000 entreprises qui s’engagent pour l’insertion
professionnelle et la qualification
8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
MERCREDI 5 AVRIL 2017
Le récit « alternatif » de la présidentielle
Les trolls de l’extrême droite 4|4 Des sites militants déforment la réalité et alimentent les rumeurs
Lancement d’un fonds
contre les « fake news »
Facebook va financer un programme
de recherche sur la désinformation
san francisco - correspondance
F
acebook cherche de l’aide
dans la lutte contre les fausses informations. Le réseau
social s’est associé à plusieurs universités, organisations caritatives
et entreprises pour lancer un
fonds de recherche dans le domaine. « C’est un problème de société que nous ne pouvons pas régler seuls », justifie Campbell
Brown, une ancienne présentatrice vedette de CNN recrutée début 2017 par la société de Menlo
Park (Californie) pour gérer les
partenariats avec les médias.
Baptisé « News Integrity Initiative », ce programme sera initialement doté d’une enveloppe de
14 millions de dollars (13,1 millions
d’euros). En plus de Facebook, la
Fondation Ford, le fonds philanthropique de Craig Newmark, le fondateur du site de petites annonces
Craiglist, ou Mozilla, le concepteur
du navigateur Internet Firefox,
participent également au financement. Le projet sera dirigé par Jeff
Jarvis, un professeur réputé de
l’école de journalisme de l’université publique de New York.
« De notre responsabilité »
« L’une des missions principales
sera de financer des recherches
pour mieux comprendre les conversations qui ont lieu sur les réseaux sociaux, pourquoi les gens
partagent, pourquoi ils ne croient
parfois pas aux faits, explique
M. Jarvis. Avant de chercher des solutions au problème, nous devons
le définir avec pertinence. » Ces recherches seront notamment menées par plusieurs établissements
universitaires, comme l’école de
journalisme de Sciences Po Paris
et la London School of Economics.
Pour atteindre son objectif,
M. Jarvis ne compte pas seulement sur le soutien financier de
Facebook. « Je souhaite que [celui-ci] apporte aussi [son] expertise pour aider les journalistes à
mieux appréhender les réseaux sociaux ou encore des données pour
faciliter le travail de recherche »,
explique-t-il. « C’est le début d’une
longue collaboration », promet
Mme Brown.
Accusée d’avoir participé à la
victoire de Donald Trump en novembre 2016, l’entreprise fondée
par Mark Zuckerberg avait
d’abord choisi de minimiser son
Accusé d’avoir
participé à
l’élection de
Donald Trump,
Facebook avait
d’abord choisi de
minimiser son
influence, avant
de faire volte-face
influence sur le sort de l’élection
présidentielle américaine. Elle
avait cependant rapidement fait
volte-face. Depuis, elle multiplie
les initiatives contre la désinformation. « Nos utilisateurs veulent
voir des contenus authentiques »,
justifie Mme Brown. Selon une
étude publiée en mai 2016 par le
Pew Research Center, deux tiers
des utilisateurs américains s’informent sur Facebook.
En 2016, le réseau social a
d’abord exclu les faux sites d’actualités, qui se font passer pour
des médias reconnus, de sa plateforme publicitaire, dans l’espoir
de limiter leurs recettes. Il s’est
par ailleurs associé avec des médias et des organismes spécialisés
dans la vérification d’informations (fact-checking). Ses utilisateurs peuvent ainsi signaler des
articles qu’ils soupçonnent d’être
mensongers. Ces derniers sont
alors accompagnés d’un message
d’alerte, mais ils peuvent continuer à être partagés. En France,
Facebook participe également à
l’initiative CrossCheck, aux côtés
de Google et de dix-sept médias,
dont Le Monde, en vue de l’élection présidentielle.
En janvier, la société a aussi lancé
The Facebook Journalism Project,
une initiative d’aide et de collaboration avec des organismes de
presse. Elle travaille depuis avec
plusieurs groupes, comme le
Washington Post, Fox News et El
Pais, pour développer de nouvelles formes de consommation de
l’information et de nouveaux modèles économiques. Et elle a rendu
gratuits des outils d’analyse de
l’activité sur les réseaux sociaux,
autrefois payants. « Nous pensons
que soutenir le journalisme fait
partie de notre responsabilité », assure Mme Brown. p
jérôme marin
seiller spécial d’Emmanuel Macron en octobre 2016.
Si les partisans d’Emmanuel
Macron jugent ces éléments anecdotiques, ses détracteurs, comme
le député (LR) Eric Ciotti, y voient
des preuves de la collusion entre
les médias et le candidat. Et les
militants faussaires comme
M. Borowski donnent une nouvelle dimension à ces soupçons
en transformant ce dossier en
une « punchline » choc pour le
Web, pourtant complètement erronée : « Emmanuel Macron a fait
un cadeau fiscal de 14 milliards
d’euros à Patrick Drahi. »
De supposées connivences
L’internaute qui tente de remonter le fil est en revanche bien en
peine pour y voir clair. S’il cherche à s’informer sur Google, il
trouvera des dizaines d’articles
évoquant, à des degrés divers, les
supposées connivences entre
Emmanuel Macron et le groupe
Altice. Partie de sites profession-
0123
14 milliards » n’existe pas. Vérification faite, l’assertion est complètement fausse, ce qui n’empêche pas
de nombreux sites connus pour
leur goût de la désinformation (le
« Bulletin de réinformation » de
Radio Courtoisie, les sites Novopress. info, Les moutons enragés,
WikiStrike.com ou encore zejournal.mobi) de la mentionner.
M. Macron a-t-il pu tout de
même, au moment du rachat de
SFR par le milliardaire, favoriser
ce dernier, ou au moins faire
preuve de complaisance ? Les
deux intéressés le contestent.
L’entourage de l’ex-ministre fait
d’ailleurs valoir que le candidat à
la présidentielle s’est opposé publiquement au rachat de Bouygues par le même Drahi en 2015.
Reste la trajectoire de Bernard
Mourad : banquier chez Morgan
Stanley, il a piloté la fusion entre
Numericable et SFR en 2015 avant
de devenir directeur de la branche médias du groupe Altice
auprès de Patrick Drahi, puis con-
HORS-SÉRIE
S
ourire forcé, sur fond de
musique
d’ascenseur,
Mike Borowski lance le
27 mars, sur YouTube, sa
charge contre Emmanuel Macron.
L’ancien ministre aurait offert
« 14 milliards d’euros de cadeaux
fiscaux » au milliardaire Patrick
Drahi, patron de SFR et Numericable. « Au moins avec Monsieur Macron, lorsque vous êtes son ami,
vous êtes bien traité », ajoute le fondateur du site La gauche m’a tuer.
Cet ancien collaborateur de l’exdéputé Christian Vanneste, écarté
de l’UMP après une énième remarque sur les homosexuels, se montre très actif depuis le début de la
campagne et attaque les candidats
qui lui déplaisent, Benoît Hamon
et Emmanuel Macron en tête.
Son site, ses profils Facebook et
Twitter ainsi que sa chaîne YouTube regorgent de diatribes acerbes. Les prétendues « informations », distillées comme autant
d’évidences, y défilent à toute vitesse. Or ce « cadeau fiscal de
nels comme Russia Today, financé par le pouvoir russe, qui se
contentent de la mentionner sur
un ton interrogatif, la rumeur est
triturée, déformée, amplifiée… Et
une fois enclenchée, la machine
ne s’arrête plus. Les militants
inondent les réseaux sociaux de
la fausse information : le chiffre
de « 14 milliards » a été partagé
plus de 20 000 fois sur Facebook
et Twitter au mois de mars 2017.
Emmanuel Macron n’est pas la
seule victime de ce procédé. En
mars, de nombreux sites d’extrême droite s’en sont pris à JeanLuc Mélenchon. « Après les filles Le
Roux, la fille Mélenchon ! », attaque ainsi Boulevard Voltaire, le
site fondé par Robert Ménard, le
maire de Béziers soutenu par le
FN. « Jean-Luc Mélenchon ne lave
pas si blanc qu’il le dit, il a pistonné
sa fille à un job fictif », renchérit La
gauche m’a tuer.
L’accusation provient, là encore,
d’une source unique : il s’agit
d’une interview vidéo du maire
Une fois triturés,
et amplifiés
par les faussaires,
les soupçons
prennent une
nouvelle
dimension sur
le Web et les
réseaux sociaux
(UDI) de Janvry (Essonne), Christian Schoettl, à Agence info libre,
un site proche de l’extrême droite.
Maryline Mélenchon conteste ces
accusations et a déposé plainte
contre l’élu.
De nombreux sites ont aussi
brandi une « affaire Hamon ». Certes, le candidat du PS a bien été
mis en examen en décembre 2016,
mais dans le cadre d’une plainte
en diffamation de l’homme d’af-
faires libéral Nicolas Miguet. La
comparaison faite par les sites militants entre ce dossier – dans lequel il est reproché à l’ex-ministre
d’avoir qualifié le plaignant « d’escroc » – et les affaires Fillon ou Le
Pen, relève de la mauvaise foi.
François Fillon n’est pas épargné. Selon de nombreux groupuscules d’extrême droite,
comme le site anti-islam Résistance Républicaine, le candidat LR
aurait déclaré que les membres
du groupe Bilderberg « nous gouvernent », à propos de cette réunion annuelle de 130 personnalités influentes débattant des
grands dossiers économiques et
géopolitiques. Sauf que cette allégation se base uniquement sur
des propos prêtés à François Fillon par Philippe de Villiers
dans une interview à la Web TV
d’extrême droite TV Libertés. Suffisant pour en faire de gros titres,
sur fond de complotisme, au pays
des faits « alternatifs ». p
adrien sénécat
Réviser son bac
avec
TOUTES LES CLÉS
POUR DÉCROCHER
LA MENTION
A Les sujets détaillés
A Les articles du Monde
NOUVEA
U
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Un cahier de 16 pages
pour tester ses connaissances
En coédition avec
En partenariat avec
CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX ET SUR WWW.LEMONDE.FR/BOUTIQUE
Les sirènes du Grand Paris
Focus sur cinq villes d’Ile-de-France
qui vont être transfigurées par l’arrivée
du métro rapide. PA G E S 2 - 3
DOSSIER
SPÉCIAL
Nos régions font peau neuve
« Chéri(e), et si on achetait à l’étranger ? »
Les métropoles régionales s’étendent
et se modernisent pour accueillir
de nouveaux habitants. PA G E S 4 - 5
Avantages fiscaux ou cycles immobiliers
décalés… Les pays du sud de l’Europe recèlent
des opportunités pour investisseurs. PAG E S 6 -7
Immobilier
Les villes qui bougent
« Le Monde Argent » a sélectionné les territoires qui offrent
les meilleures perspectives d’investissement.
PAGES 2 À 7
Dans le cadre des travaux du Grand Paris, un pont habité, reliant le Stade de France et le carrefour Pleyel, va être construit à Saint-Denis. AGENCE MIMRAM
Cahier du « Monde » No 22465 daté Mercredi 5 avril 2017 - Ne peut être vendu séparément
Viser juste
éditorial
U
ne fois n’est pas coutume,
« Le Monde Argent »
a décidé de proposer à
ses lecteurs un second numéro
consacré à l’achat immobilier en
six mois. Un choix qui s’explique
par le niveau des taux d’intérêt,
qui offre à de nombreux ménages
une occasion unique de devenir
propriétaires. En septembre, le
taux moyen d’un crédit immobilier sur vingt ans était de 1,50 %.
Un semestre plus tard, il ressort
à 1,65 %. Pour les emprunteurs,
cela représente une augmentation de 14 euros des mensualités
de remboursement pour un
crédit de 200 000 euros sur vingt
ans. Pas de quoi fouetter un chat,
mais le rebond est enclenché,
et ceux qui ont un projet immobilier en tête doivent se dire
que le temps ne joue plus en leur
faveur. D’autant que les prix sont
repartis à la hausse. Selon Guy
Hoquet, ils auraient augmenté
de plus de 5 % à Bordeaux, à Lyon
et à Paris au premier trimestre
en rythme annuel.
« Mais où acheter ? » Telle est la
question que « Le Monde Argent »
a posée à ses journalistes, qui,
pour certains, suivent le marché
immobilier depuis trente ans.
Leurs réponses nous emmènent
à la découverte de ces villes de
banlieue parisienne qui vont
changer de visage avec l’arrivée
du métro rapide, dans les métropoles régionales qui s’agrandissent pour accueillir de nouveaux
habitants, comme Bordeaux,
Nantes, Lille ou Lyon. Dans ces
villes, il est possible de dégager un
rendement locatif supérieur à 5 %.
A méditer en consultant les relevés de compte de son Livret A ou
de son assurance-vie… D’autant
que les programmes neufs en
Pinel y sont nombreux. Ils permettent à ceux qui veulent réaliser un investissement locatif d’obtenir une réduction d’impôt allant
jusqu’à 21 % du montant dépensé.
A l’ère d’Airbnb, la location de
courte durée est aussi un bon
moyen de rentabiliser une acquisition. Malin, mais attention à
l’évolution des réglementations.
A l’image de New York, Barcelone
et Berlin, plusieurs grandes villes
ont pris des arrêtés pour limiter
le phénomène. D’autres devraient
suivre. A ce détail près, les
correspondants du Monde sont
convaincus que ceux qui investissent aujourd’hui au Portugal, en
Espagne ou en Italie ont toutes
les chances de faire une bonne
affaire. A Berlin, en revanche, la
fenêtre de tir se referme. Quant
à Londres, à moins d’y vivre et
de ne pas pouvoir se passer du
Sunday roast à la sauce gravy, on
ne voit pas très bien ce qui pousserait un investisseur français
à s’aventurer sur un marché aussi
fou, où le propriétaire d’une boîte
à chaussures à une heure du centre-ville en réclame le prix d’une
aile du palais de Buckingham. p
2|
0123
Mercredi 5 avril 2017
| ARGENT & PLACEMENTS |
SPÉCIAL IMMOBILIER
Avec Meilleursagents, « Le Monde » explore les opportunités immobilières du grand chantier du XXIe siècle
L’appel du Grand Paris
A
des logements évoluent de la même façon que
dans le reste de l’Ile-de-France, il n’y a pas de
différence », note Didier Camandona, président de la Fnaim du Grand Paris. La plupart
des gares ne sont pas encore sorties de terre, si
bien qu’elles ne constituent pas encore un critère de valorisation pour des Franciliens qui
ont du mal à se projeter. Dans certaines villes,
on devrait cependant rapidement voir les premiers frémissements de prix. »
vec ses 68 gares et ses 200 kilomètres de réseau, le Grand
Paris Express deviendra dans
quinze ans la colonne vertébrale des transports publics en
Ile-de-France. « Ce sera probablement le plus grand chantier du XXIe siècle en
France, le levier de la troisième révolution
urbaine de Paris après Haussmann au XIXe et la
construction du RER et des villes nouvelles dans
les années 1960 et 1970 », déclare Philippe Yvin,
président de la Société du Grand Paris (SGP).
Cette fois, promis, les urbanistes ne referont
pas les erreurs de leurs aînés.
Fini les grands ensembles, les quartiers qui
vont naître autour des gares mélangeront de
façon homogène logements, bureaux, commerces et équipements publics. « Les vastes
programmes immobiliers vont contribuer à
bouleverser le marché francilien, anticipent les
auteurs d’une enquête commandée par le
promoteur Atland sur les stratégies d’investissement immobilier. Le désenclavement et
l’hyperconnexion de certaines villes favoriseront un dynamisme économique nouveau
avec l’installation d’entreprises et, in fine, la
création d’emplois. »
Autant de caractéristiques qui devraient
stimuler les prix. Mais ce « changement
de paradigme » n’est pas encore perçu par
la majorité des Français. « Dans les villes
situées sur le tracé du métro rapide, les prix
Gagner en qualité de vie
Pour l’instant, le prix des terrains reste également sage, selon les communiqués de l’Observatoire des prix du foncier et de l’immobilier
aux abords des gares du Grand Paris. Pour
aider les investisseurs, la Fnaim a créé un
indice d’attractivité pour 278 villes du Grand
Paris repris sur les cartes interactives de son
site Lamaisondelimmobilier.org, permettant
de faire une recherche fondée sur 12 critères
(éducation, emploi, logement, santé, transports, sécurité, fiscalité…).
Pour minimiser les risques, les professionnels de l’immobilier recommandent de ne pas
s’éloigner de plus de 800 mètres des gares, soit
dix minutes à pied. Autour des 68 stations du
métro rapide, les programmes neufs seront
nombreux. « Environ 20 % des 70 000 logements à construire chaque année en Ile-deFrance, objectif fixé par la loi Grand Paris
de 2010, seront autour des nouvelles gares »,
MASSY deux gares, nouveau départ
Mairied’Aubervilliers
Saint-Denis-Pleyel
PRIX EN EURO PAR M2
DES LOGEMENTS ANCIENS,
AU 1ER MARS 2017, PAR IRIS
14
De 2 500 à 3 000
PARIS
15
De 3 500 à 4 000
De 4 000 à 4 500
Bagneux M4
Villejuif-InstitutGustave-Roussy
De 4 500 à 4 717
Massy-Opéra
18
Villejuif-Louis-Aragon
14
5 km
Massy-Palaiseau TGV
cinq plus prometteuses dans les dix prochaines années. Si les travaux ont démarré en
janvier sur la ligne 15 sud, qui reliera Pont-deSèvres à Noisy-Champs dans cinq ans, les derniers chantiers devraient s’achever à l’horizon
2030, voire au-delà. Un horizon encore trop
lointain pour la plupart des investisseurs, mais
les Jeux olympiques de 2024 pourraient être
un formidable coup d’accélérateur si Paris
l’emporte face à Los Angeles. Le verdict est
attendu pour le 13 septembre. p
précise M. Yvin. Pour les familles vivant à
l’étroit près du cœur de la capitale, la construction de nouveaux quartiers sera l’opportunité
de gagner en qualité de vie sans trop allonger
leur temps de transport. Pour les investisseurs,
les opportunités seront nombreuses.
Alors que la rentabilité brute d’un investissement locatif plafonne à 3,7 % dans Paris, le site
Meilleursagents estime qu’elle atteint 4,9 % à
Villejuif (94), 5,7 % à Saint-Denis (93) et même
6,5 % à Aubervilliers (93). « Le Monde argent » a
d’ailleurs sélectionné ces trois villes parmi les
jérôme porier
SAINT-DENIS carrefour incontournable
Pierrefittesur-Seine
2 500€
Villetaneuse
2 541 €
Stains
2 476 €
T5
RER D
Villeneuvela-Garenne
2 646€
Antony
4 818 €
La Courneuve
2 934 €
L’ÎleSaintDenis
3 254 €
T1
RE
RC
Saint-Denis-Pleyel
RER
ss
pre
Ex
s
i
4
ar
e1
d P lign
n
a
Gr
Massy-Palaiseau
Aubervilliers
3 189 €
Longjumeau
2 892 €
mercial (« Les Franciades ») et une
réorganisation spatiale des commerces. « Nous cherchons plus de
mixité sociale dans ce cœur de ville
à forte dominante de logements
sociaux. Face à l’Opéra, l’ancien
parking a été enfoui et nous y
avons créé un parvis et construit
200 logements avec des boutiques », explique Vincent Delahaye, sénateur, maire de Massy.
Des lots à 3 100 le m
Cette première tranche d’habitations sera livrée entre avril et septembre. « Dans ce programme
situé dans une zone avec une TVA à
5,5 %, 90 % des appartements ont
été achetés par des propriétaires
occupants », souligne Yann Doublier, président immobilier résidentiel d’Apollonia (groupe
Nexity), copromoteur de l’opération avec la Sodes. Ici, les prix se
sont négociés autour de
3 100 euros le m2, parking inclus.
Plus à l’ouest de la commune sur
la ZAC Atlantis, la nouvelle place
2
1 km
Nombre d’habitants
48 000
Grand Paris Express
Massy-Palaiseau et
Massy-Opéra (2023-2024)
Prix moyen
3 926 euros
Rentabilité locative
4,6 %
du Grand-Ouest aborde la dernière phase de travaux.
A deux pas de la gare de MassyPalaiseau, qui compte déjà le TGV
et deux lignes RER (B et C), un centre de congrès, un hôtel 4 étoiles,
un cinéma et des commerces ont
été construits. 650 logements réalisés par Altarea Cogedim sont
encore à venir. p
laurence boccara
L.7
Mé
tro
Villebon-sur-Yvette
3 424 €
Paris
8 529 €
A
3 511 euros le m² en
moyenne, les prix restent sages à Saint-Denis. Le caractère cosmopolite de la ville et un taux de
délinquance élevé ont tendance à
refroidir les investisseurs. Mais
peu de communes en France se
transforment aussi vite. La construction du Stade de France, à
partir de 1993, lui a permis de
faire le deuil de son passé
ouvrier. Même s’il reste encore
beaucoup de friches industrielles
et de sols à dépolluer.
Depuis quelques années, le
cœur historique de la ville, près de
la basilique, commence à se gentrifier. En bordure de Seine, dans
le nouvel écoquartier de Néaucité,
l’établissement culturel 6B est devenu un repaire pour les fêtards
parisiens. A proximité du stade, le
quartier d’affaires du Landy s’est
installé, en deux décennies,
comme le troisième pôle tertiaire
en Ile-de France. Surtout, c’est à
Saint-Denis que va être créé le plus
Métro
L.12
Clichy
5 625 €
RER B
Métro
L.13
Champlan
3 286 €
B
Grand P
aris Expres
s ligne 15
Saint-Ouen
4 498 €
Chilly-Mazarin
2 650 €
ligne 16
press
Stade
de France
Wissous
3 712 €
Massy-Opéra
is Ex
d Par
Gran
T1
Gennevilliers
3 492 €
Igny
3 897 €
M
11
15
TCSP
Verrières-le-Buisson
4 717 €
assy-Opéra et Massy-Palaiseau : la future ligne 18 du
Grand Paris Express
(GPE) passera par les deux gares
de la ville d’ici à 2024. Au départ
de la première, 7 minutes suffiront pour rejoindre le plateau de
Saclay et 24 pour se rendre à Versailles. La seconde ne sera plus
qu’à 9 minutes d’Orly et à 16 de
Saint-Quentin-en-Yvelines.
Autour, la commune a déjà
engagé de grands développements urbains qui bouleversent
sa physionomie. En attendant le
début de la construction de la station Massy-Opéra, prévu mi-2018,
la municipalité a lancé un programme de rénovation urbaine
dans ce quartier qui a vu pousser,
en plus de l’Opéra, un hôpital, une
médiathèque et un centre omnisports. Au menu des aménagements à venir : une place publique
restructurée, 400 nouveaux logements en accession libre, la démolition du vieillissant centre com-
16
De 3 000 à 3 500
T8
Palaiseau
3 768 €
17
De 2 050 à 2 500
Epinay-sur-Seine
2 384 €
8
ligne 1
press
x
E
s
ri
d Pa
Gran
Fortd’Aubervilliers
Pantin
4 687 €
1 km
Périphérique
important nœud de connexion
du Grand Paris Express. Dessinée
par la star japonaise Kengo Kuma,
la gare de Saint-Denis-Pleyel connectera en 2023 les lignes 13, 15, 16,
17 et le RER D, le tout à proximité
des autoroutes A1 et A86. « Ce sera
l’équivalent de la gare du Châtelet
ou de la Défense », annonce Patrick Braouzec, président de Plaine-Commune. A mi-chemin entre
la Défense et l’aéroport de Roissy,
elle verra passer quotidiennement 250 000 voyageurs, la plus
forte fréquentation des gares du
Grand Paris Express.
Dans l’attente des JO
Entre le Stade de France et le
carrefour Pleyel, un pont habité,
conçu par l’architecte Marc
Mimram, enjambant un faisceau
ferroviaire de 287 mètres va être
construit. Cette zone hétérogène,
qui mélange espaces de fret,
entrepôts et le campus ultramoderne de Valeo, va connaître
une transformation spectaculaire,
RER E
Nombre d’habitants
110 000
Grand Paris Express
Saint-Denis Pleyel (2024)
Prix moyen
3 511 euros
Rentabilité locative
5,7 %
pensée par l’architecte et urbaniste Djamel Klouche. Il y a imaginé un « méta-îlot » connecté à la
gare mêlant bureaux, logements,
commerces et activité culturelles.
Et si Paris obtient l’organisation
des JO en 2024, la mutation pourrait être plus rapide avec un village olympique qui s’étendrait
sur 46 hectares en bord de Seine,
à deux pas de la Cité du cinéma
de Luc Besson. p
j. po.
SPÉCIAL IMMOBILIER
| ARGENT & PLACEMENTS |
Métro
L.4
BAGNEUX enfin désenclavé
Métro L.12
L.1
3
Malakoff
5 651 €
Paris
8 529 €
Montrouge
6 475 €
Gentilly
5 821 €
Arcueil
4 775 €
Le KremlinBicêtre
5 064 €
Bagneux
4 110 €
Gra
nd
P
lig aris E
R
ne xp
RE
15 ress
B
Villejuif
4 364 €
L’Haÿ-les-Roses
3 917 €
RER
B
Villejuif Louis-Aragon
ss
ne 1
ss lig
Expre
L’Haÿ-les-Roses
3 917 €
Sceaux
5 436 €
Bourgla-Reine
5 572 €
re
Ex p
Paris 4
Grand ligne 1
ris
Grand Pa
Bourgla-Reine
5 572 €
Vitry-sur-Seine
3 578 €
Cachan
4 437 €
Cachan
4 437 €
Fontenayaux-Roses
4 380€
Villejuif - InstitutGustave-Roussy
D5
Clamart
5 376 €
yR
wa
Châtillon
5 541 €
m
Tra
Arcueil
4 775 €
Chevilly-Larue
3 342 €
4
Chatenay-Malabry
3 889 €
Ivry-sur-Seine
4 508 €
RD
Le KremlinBicêtre
5 064 €
Bagneux
Le PlessisRobinson
4 947 €
RE
Montrouge
6 475 €
Gentilly
5 821 €
Grand Paris E
xp
ligne 15 ress
RER C
VILLEJUIF idéalement situé
Paris
8 529 €
Mé
tro
Issy-lesMoulineaux
6 840 €
T7
Thiais
3 495 €
1 km
1 km
A
4 kilomètres au sud de
la capitale, Bagneux
sort de sa léthargie
grâce au Grand Paris,
qui va la doter de transports performants. Attendue depuis des
décennies, la ligne 4 du métro, qui
s’arrête pour l’heure à Montrouge,
va enfin desservir le sud de son
territoire et le connecter directement à Paris à l’horizon 2020.
Et comme un bonheur n’arrive
jamais seul, la ligne 15 sud du
Grand Paris Express y fera aussi
halte vers 2022, permettant aux
habitants d’aller à Pont-de-Sèvres
en 9 minutes ou à Orly en 15. « Au
niveau du rond-point des Martyrsde-Châteaubriant, deux gares
distinctes seront créées et une
place centrale les reliera », précise
Yasmine Boudjenah, première
adjointe au maire chargée de
l’aménagement et du développement durable.
La ville entend bien en tirer profit, et les chantiers se développent notamment dans un périmètre comprenant la rue de
Verdun, ainsi que les avenues
Victor-Hugo et Aristide-Briand.
Là s’inscrit la ZAC Victor-Hugo
(19,5 hectares), et ses 1 800 logements mixtes (social et privé), ses
25 000 m2 de commerces et ses
39 000
Grand Paris Express
Station Bagneux (2022)
Prix moyen
4 110 euros
Rentabilité locative
4,8 %
Charte pour promoteurs
D’ici à 2022-2023 sont attendus
4 000 habitants supplémentaires
et 9 000 emplois. Le secteur de la
Pierre-Plate, qui jouxte l’écoquartier, sera, lui aussi, remodelé
pour mieux s’ouvrir sur le pôle
gare. Côté immobilier, cette nouvelle influe forcément sur les
prix. Selon les notaires, fin 2016,
ils ont grimpé de 6 % en un an,
portant le m2 médian à
4 130 euros. « Bagneux, qui reste
une des villes les moins chères des
Hauts-de-Seine, attire les primoaccédants, mais les abords
de la ZAC restent difficiles à vendre pour le moment avec les travaux en cours et les nuisances
qu’ils entraînent », note Michel
Mendès, gérant d’une agence
Guy Hoquet. Dans l’ancien, les
deux et trois-pièces des années
1960-1970 se négocient entre
150 000 et 230 000 euros.
Dans le neuf, la ZAC attend les
nouveaux lancements, mais à
500 mètres des futures gares, un
programme propose des deuxpièces de 45 m2 à 260 000 euros.
« Pour éviter que l’arrivée du métro
ne fasse flamber les prix, nous faisons signer une charte aux promoteurs les incitant à respecter un
plafond de prix au m2 oscillant
entre 4 150 et 4 300 euros hors
taxes », indique Mme Boudjenah.
Une politique diversement appréciée par les professionnels. p
colette sabarly
T5
T8
AUBERVILLIERS calme les prix
Dugny
2 922 €
La Courneuve
2 934 €
T1
Grand
ne 16
ess lig
is Expr
Par
T1
Le Bourget
2 823 €
RER D
Fort-d’Aubervilliers
Grand Paris Expre
ss li
gn
e1
5
RB
RE
Mairie-d’Aubervilliers
Saint-Ouen
4 498 €
Bobigny
2 910 €
Pantin
4 687 €
Métro L.4
RER E
L.7
T4
Mé
tro
Métro L.12
Périphérique
Paris
8 529 €
D
Nombre d’habitants
110 000 m2 de bureaux, des équipements publics, ainsi qu’une
coulée verte… « Deux programmes de logements en accession
ont déjà été livrés, de même que
Résonance : un immeuble de bureaux de 25 000 m2, explique
Mme Boudjenah. Comme sur la
Vache-Noire [quartier d’affaires et
centre commercial], les bureaux
seront implantés en bordure de la
RD 920 et les logements à l’arrière
pour éviter les nuisances. »
Saint-Denis
3 392 €
|3
L.7
tro
Mé
Vanves
5 986 €
0123
Mercredi 5 avril 2017
o L.5
Métr
1 km
eux gares du Grand
Paris, des programmes
immobiliers d’envergure et un grand pôle
de santé, Villejuif va connaître
une profonde mutation. La commune, déjà desservie par la ligne 7
et le tramway T7 à destination
d’Orly, accueillera aussi le prolongement de la ligne 14.
Elle verra surtout la construction, d’ici à 2022, d’une seconde
gare, l’une des plus importantes
de la future ligne 15 : Villejuif-Institut-Gustave-Roussy. « Les Parisiens sont d’ailleurs en nombre
significatif parmi les acheteurs des
programmes immobiliers en cours.
Ils achètent surtout de grandes surfaces », souligne Franck Le Bohellec, maire de Villejuif, où une cinquantaine de projets immobiliers
ont été signés.
Les deux plus grandes opérations se concentrent autour de
l’Institut Gustave-Roussy et dans
le quartier Louis-Aragon. La première occupe la partie ouest des
80 hectares de la ZAC Campus
Grand Parc. Quelque 3 300 logements (27,2 % de logements
sociaux et 72,8 % en accession à la
propriété) vont sortir de terre. En
face, sur la partie est de la ZAC, le
plus grand pôle français de recher-
B
ienvenue à « Icadeland ». En 2007, lorsque
le promoteur Icade s’est
installé porte d’Aubervilliers, beaucoup doutaient de
la réussite de son ambitieux
projet. La filiale de la Caisse
des dépôts annonçait rien de
moins que la création d’un parc
d’affaires de 110 000 m2. Dix
ans plus tard, la foncière a remporté son pari. Le secteur du
bassin d’Aubervilliers a changé
de visage.
Près de 250 000 m² sont finalement sortis de terre, dont le
nouveau siège de Veolia et
l’agence régionale de santé. L’arrivée de la ligne 12 du métro a été
un catalyseur pour ce quartier
délaissé qui s’est métamorphosé, avec ses espaces verts, sa
promenade piétonne le long du
canal Saint-Denis, ses navettes
fluviales gratuites… Le Millénaire, un gigantesque centre
commercial (65 000 m²), a
ouvert ses portes en 2011 à
proximité du périphérique.
Et si Icade a annoncé en 2016 le
déménagement de son siège à
Issy-les-Moulineaux, la dynamique enclenchée à Aubervilliers
ne faiblit pas. A la station FrontPopulaire, l’actuel terminus de la
ligne 12, le campus Condorcet
accueillera 18 000 étudiants à
che et développement autour de
la santé et des biotechnologies
doit voir le jour sur 160 000 m²,
dans le prolongement de l’Institut
Gustave-Roussy. Une dynamique
qui devrait fortement soutenir le
marché immobilier de Villejuif,
dont les prix tournent en
moyenne autour de 4 350 euros le
m². Les loyers, eux, se situent
autour de 17,80 euros le m² pour
une rentabilité locative de 4,9 %
selon le site MeilleursAgents. com.
Nombre d’habitants
Le prix du foncier a doublé
D’autant que, jusqu’ici, le quartier n’a compté qu’une proportion assez faible de logements ;
les studios et deux-pièces représentent des denrées rares, très
recherchées par les 4 600 étudiants qui vivent à Villejuif. Il est
également prévu d’aménager
30 000 m2 de commerces et
d’équipements publics (groupe
scolaire, crèches, terrains de tennis, etc.). « Nous souhaitons un
développement maîtrisé de l’urbanisation, avec une prise en
compte des préoccupations environnementales », insiste M. Le
Bohellec. Le second chantier se
déroule sur la ZAC Beau Quartier
Louis-Aragon. Situés juste en
face des sorties de la future gare
4,9 %
58 000
Grand Paris Express
Villejuif – Institut Gustave-Roussy et VillejuifLouis-Aragon (2022)
Prix moyen
4 364 euros
Rentabilité locative
Louis-Aragon du Grand Paris, les
immeubles offriront 700 logements et 27 000 m² de bureaux.
La commercialisation a démarré
début 2017 et, selon le promoteur
Promo Gerim, 210 logements ont
déjà été réservés.
Celui-ci note que le prix du foncier a été multiplié par deux en
deux ans. « Quant au prix des
logements du quartier, il se situe
autour de 5 500 euros le m²… et
devrait probablement atteindre
6 500 euros dans an et demi », estime Yves Jouitteau, PDG de
Promo Gerim. p
alain piffaretti
partir de fin 2018. D’ici à 2020, la
manufacture de la maison Chanel, dessinée par l’architecte star
Rudy Ricciotti, sera inaugurée
porte d’Aubervilliers sur l’emplacement actuel du cirque Bormann-Moreno.
Nombre d’habitants
Deux stations en 2025
« C’est un territoire qui est en
train de prendre son envol, se réjouit Olivier Wigniolle, directeur
général d’Icade. D’ici dix ans, il
bénéficiera aussi de l’extension de
la ligne 8 du tramway et de l’arrivée des deux gares du Grand Paris Express. » Reliant Villetaneuse
à Saint-Denis, la ligne de tram
sera prolongée jusqu’à la station
Rosa-Parks du RER E. En 2019, la
ligne 12 sera prolongée de deux
stations : Aimé-Césaire au niveau du pont de Stains et Mairie-d’Aubervilliers. En 2025, deux
stations de la ligne 15 du futur
métro rapide seront inaugurées
en interconnexion avec la ligne 12 à Mairie-d’Aubervilliers et
avec le terminus de la ligne 7 au
Fort-d’Aubervilliers.
Les Albertvillariens ne seront
ainsi plus qu’à vingt minutes de
la Défense. Ces nouvelles infrastructures de transport attirent
les acheteurs, et les biens situés à
proximité de la mairie constituent les investissements les
Prix moyen
80 000
Grand Paris Express
Mairie et Fort
d’Aubervilliers (2025)
3 189 euros
Rentabilité locative
6,5 %
plus sûrs. « Environ 70 % des
transactions sont réalisées à des
fins locatives », affirme César
Daluz, de l’agence Immotop. Les
prix à l’achat restent pourtant
sages à Aubervilliers, car la politique intercommunale favorise
l’accession de familles modestes
sur les programmes neufs en
empêchant l’envol des prix.
Altarea Cogedim, qui commercialise actuellement deux programmes sur la commune, propose des lots à 4 100 euros du m²
près du pont de Stains et à
4 250 euros à proximité de l’hôtel de ville. Tandis que, dans
l’ancien, les prix avoisinent les
3 000 euros du m². p
nina le clerre
4|
0123
Mercredi 5 avril 2017
| ARGENT & PLACEMENTS |
SPÉCIAL IMMOBILIER
Des programmes neufs à saisir dans les métropoles régionales
Grandes manœuvres
dans nos régions
A Bordeaux,
le futur Pôle régional
de la culture et
de l’économie créative
en Aquitaine
se construit dans le
quartier Euratlantique.
BIG (BJARKE INGELS GROUP –
DANEMARK) & FREAKS
FREEARCHITECTS (FRANCE)
I
nvestir, oui, mais où ? « La
meilleure façon de ne pas se tromper est d’acheter dans une ville et
dans un quartier que l’on connaît
bien », répond sans hésiter JeanFrançois Buet, président de la
Fnaim. Pour ceux qui achètent leur résidence principale, la question ne se pose
pas vraiment : ils chercheront en priorité
à ne pas trop s’éloigner de leur travail,
voire de l’école des enfants. Pour ceux qui
achètent pour louer, les critères sont différents. « La priorité est de s’assurer de la
réalité de la demande locative », recommande Laurent Vimont, président de
Century 21 en France. Cibler les villes qui
gagnent des habitants, où il existe un bas-
« Investir dans ces
villes vous assure
de pouvoir revendre
facilement, car
ce sont les marchés
les plus fluides »
laurent vimont
président de Century 21 en France
sin d’emploi dynamique et où le taux de
vacance des logements est faible, constitue un premier filtre. « Il faut aussi regarder si la ville développe des projets structurants comme un nouveau stade, une université, le prolongement d’une ligne de
transport… », ajoute Sébastien de Lafond,
président de Meilleursagents. Les villes
les plus riches étant les plus à même de
lancer de grands projets d’aménagement,
l’investisseur a tout intérêt à les privilégier. A l’aune de ces critères, investir dans
une métropole régionale s’impose
comme une évidence. Car les flux de
population en France convergent vers
une dizaine de villes qui concentrent
emplois, transports collectifs, centres
administratifs, offre éducative, culturelle,
médicale… « Investir dans ces villes vous
assure de pouvoir revendre facilement, car
ce sont les marchés les plus fluides », note
M. Vimont. Pour ses lecteurs, Le Monde a
sélectionné six « quartiers d’avenir »
situés dans ces métropoles.
Cibler ces zones donne la possibilité
d’investir dans des programmes neufs,
avec une réduction d’impôt pouvant aller
jusqu’à 21 % pour ceux qui opteront pour
un Pinel en version longue (12 ans). Le
succès de ce dispositif défiscalisant ne se
dément pas depuis deux ans, mais gare à
la surchauffe ! Certains promoteurs ont,
en effet, la fâcheuse habitude de gonfler
les tarifs des logements bénéficiant d’une
carotte fiscale. Pour autant, même sans
réduction d’impôt, réaliser un investissement locatif dans une métropole régionale est plus rentable qu’à Paris. Quand le
rendement locatif (brut) plafonne à 3,7 %
dans la capitale, il oscille entre 5 % et 6 %
dans des villes comme Nantes, Toulouse,
Montpellier, Lille, Strasbourg, Rennes,
Marseille… « L’investissement locatif est la
meilleure façon de se constituer un patrimoine immobilier à crédit. Les intérêts de
l’emprunt font partie des charges qui peuvent être déduites des revenus locatifs »,
rappelle M. Buet.
Une étude réalisée par Meilleursagents
révèle que les prix ont augmenté en
moyenne de 134 % en quinze ans dans les
11 premières villes françaises. Dans le
sillage de Paris (155 %), ils ont flambé à
Bordeaux (207 %), Lyon (162 %), Lille
(142 %) et Nice (140 %). Et le mouvement
s’est encore accéléré depuis un an : la plus
forte progression a été observée à Bordeaux (9 %), devant Lyon (5,4 %). Est-il
trop tard pour acheter ? Non, car les taux,
s’ils ont commencé à remonter, restent à
des niveaux très attractifs. Depuis leur
plancher de septembre-octobre, le taux
moyen des crédits sur vingt ans est passé
de 1,50 % à 1,65 %. Ce n’est pas neutre,
mais l’impact sur le coût des crédits reste
marginal. Pour un emprunt de
200 000 euros sur 20 ans, cela correspond à une augmentation de seulement
14 euros des mensualités, à 979 euros par
mois, soit une augmentation du coût
total du crédit de 3 326 euros selon
Meilleurtaux. com. p
jérôme porier
Emprunter coûte un peu plus cher
Fin mars, les taux des crédits immobiliers sur 20 ans s’établissaient en
moyenne à 1,65 %, contre 1,50 % lors du point bas d’octobre 2016. Cette légère
remontée est due à la forte hausse de l’OAT 10 ans, l’emprunt d’Etat servant
de référence aux banques pour fixer le taux de leurs crédits immobiliers,
passé de 0,30 % fin octobre à 1,15 % aujourd’hui.
Pour les emprunteurs, la perte de pouvoir d’achat reste limitée : le coût total
d’un crédit de 200 000 euros sur 20 ans pour un crédit à 1,50 % (hors assurance)
est passé de 31 622 euros en octobre 2016 à 34 948 euros en mars 2017, à 1,65 %
d’après le courtier en crédit Meilleurtaux.com. Soit une hausse totale
de 3 326 euros et une mensualité qui passe de 965 euros à 979 euros.
« Les banques n’ont pas répercuté l’intégralité de la hausse de l’OAT dans les taux
de leurs crédits. Elles rognent leurs marges pour continuer à proposer des taux bas
avant l‘élection présidentielle », indique Maël Bernier, porte-parole de
Meilleurtaux.com. Les taux des crédits devraient donc rester relativement stables
jusqu’au 7 mai. Ensuite, tout dépendra de l’identité du nouveau président.
« Si le Front national l’emportait, les investisseurs internationaux se détourneraient
de la France ce qui provoquerait une forte hausse de l’OAT, qui pourrait alors se
répercuter sur les taux des crédits », explique Mme Bernier.
Si Emmanuel Macron ou François Fillon s’installent à l’Elysée, la lente
remontée des taux des crédits devrait se poursuivre et ils « pourraient atteindre
2 % sur 20 ans en juin », pronostique Philippe Taboret, le directeur général
adjoint du courtier Cafpi.
Montpellier s’étend vers la mer
Pour faire face à la forte croissance de sa population, la ville
a lancé de nombreux projets à Port Marianne
A
vec ses 400 hectares et
une multitude de ZAC,
Port Marianne est indéniablement le secteur
d’avenir de Montpellier. D’autant
que la métropole et sa démographie galopante ont de gros besoins
en logements. Selon l’Insee, la
population y a augmenté de 7,9 %
en cinq ans, pour atteindre
275 300 habitants.
Et de ce point de vue, Port Marianne offre d’importantes réserves foncières se déclinant en plusieurs ZAC. En lisière du parc Charpak, non loin du bassin JacquesCœur et relié par deux lignes de
tramway, l’écoquartier Parc Marianne, avec ses 2 500 logements,
est déjà bien avancé. Plus de 5 000
habitants ont déjà investi le quartier sur les 7 000 prévus au terme
des travaux en 2020. Rive gauche,
une autre ZAC a débuté entre
les bords du Lez et la place Pablo-Picasso, redéployant la ville vers l’est
et le sud. « Notre objectif est de rapprocher Montpellier de la mer »,
martèle Philippe Saurel, le maire de
la ville et président de Montpellier
Méditerranée Métropole. Sur 9 hectares, 1 200 logements sont prévus,
desservis par la ligne 3 du tramway.
Plus à l’est, la ZAC République
(21 hectares et 1 800 logements)
devrait démarrer d’ici à 2018.
Gare à la mauvaise surprise
« Autour du bassin Jacques-Cœur,
se sont greffés des restaurants, des
commerces, qui donnent de la vie
au quartier, ce qu’apprécient les
cadres célibataires ou les jeunes
couples », note Guillaume Verbizier, gérant d’une agence Guy Hoquet AVB Immobilier.
Les familles et les seniors le trouvent en revanche trop dense et
jugent les prix trop élevés. Un
argument que réfute le maire.
« Sur Port Marianne, nous assurons
le parcours résidentiel des Montpelliérains en programmant un tiers
de logements sociaux, un tiers de
logements abordables et un tiers de
logements libres. » A l’achat, comp-
ter 3 500 à 4 000 euros le m² pour
des immeubles récents. Près du
bassin Jacques-Cœur, un trois-pièces de 73 m² avec terrasse s’est
d’ailleurs vendu à 4 200 euros le
m². « Les acquéreurs cherchent la
proximité du tram, un espace extérieur et un parking », confie de son
côté Martine Fourcat, gérante
d’une agence Orpi.
Dans le neuf, les prix sur les ZAC
en cours oscillent entre 4 700 et
5 500 euros le m² et n’effraient pas
les investisseurs, attirés par le dispositif Pinel (qui permet aux
investisseurs locatifs de bénéficier
d’une défiscalisation) et la zone A
de Montpellier.
Sur Parc Marianne, rue Jean-Ferrat (Cogedim), un studio de 30 m2
acquis 171 000 euros rapporte 3,1 %
hors réduction d’impôt et un
deux-pièces de 44 m2 acquis
204 000 euros, 3,6 %. Mais attention : un logement payé trop cher
peut réserver de mauvaises surprises à la revente. p
colette sabarly
Bordeaux ne faiblit pas
En 2016, la cité girondine a connu la plus forte flambée des prix
de l’immobilier parmi les grandes métropoles françaises
A
la fin des années 2000, le
démarrage de la construction de la LGV (ligne
à grande vitesse) qui
reliera Paris et Bordeaux en deux
heures à partir de juillet, a entraîné
une vaste rénovation urbaine
autour de la gare Saint-Jean. Le projet Euratlantique, lancé en 2010,
englobe un périmètre de 738 hectares, dont 386 sont situés à Bordeaux, 217 à Bègles et 135 à Floirac.
« Sur l’ensemble de la zone, plus de
3 millions de m² vont sortir de terre
d’ici à 2030, année de l’aboutissement d’Euratlantique », confie
Michel Duchène, vice-président de
Bordeaux Métropole chargé des
projets urbains.
Cette immense ZAC a été découpée en plusieurs îlots, l’aménagement de chacun devant respecter
un triple objectif. D’abord, rénover
les quartiers de friches laissés à
l’abandon depuis des décennies,
pour effacer les ruptures entre Bordeaux, Bègles et Floirac. Ensuite,
mettre en valeur les quais de la
Garonne dans leur partie sud, en y
implantant à la fois des nouveaux
logements,
afin
d’accueillir
40 000 habitants, mais aussi des
pôles économiques pour créer
près de 30 000 emplois.
Chercher dans l’ancien
Enfin, fabriquer des nouveaux
quartiers autonomes, disposant
chacun de services publics (crèches, écoles, bibliothèques, etc.), de
petits commerces et d’un accès
facile aux transports en commun.
« Le futur pont Bosc, qui franchira
la Garonne en 2020 entre le sud de
la gare Saint-Jean et Floirac, permettra de relier plus facilement les
nouveaux quartiers construits de
part et d’autre du fleuve », explique
M. Duchène.
Tous ces projets, ainsi que ceux
du nord de la Garonne, ont rendu
Bordeaux très attrayante et les prix
de l’immobilier y flambent.
En 2016, la ville a connu la plus
forte progression des grandes
métropoles françaises, et la ten-
dance perdure, « les hausses de tarifs sont de l’ordre de 5 % en
moyenne depuis septembre », note
Jean-Claude Boyer, directeur de
l’agence Guy Hoquet Nansouty.
Autour de la gare, les appartements en bon état se négocient
3 200 euros le m² et les petites
échoppes près de 20 % de plus.
Dans le neuf, le mètre carré se
vend entre 3 500 à 4 200 euros à
Bègles et de futurs programmes
sont prévus dans le bas Floirac
d’ici à deux ans.
Pour doper leur rentabilité, les
investisseurs ont donc intérêt à
chercher moins cher dans l’ancien,
à proximité d’une station de tramway pour rallier la gare en moins
de quinze minutes. A l’horizon
2030, Euratlantique aura contribué
à implanter dans la métropole
20 000 nouveaux logements, dont
25 % aidés, 550 000 m² de bureaux,
locaux commerciaux et d’artisanat, ainsi que deux parcs urbains
de 40 hectares. p
marie pellefigue
SPÉCIAL IMMOBILIER
| ARGENT & PLACEMENTS |
0123
Mercredi 5 avril 2017
|5
Rentabilité élevée à Lille
Marseille toujours en travaux
Avec des prix très accessibles, l’agglomération lilloise
offre de belles opportunités aux investisseurs
Près du Vieux Port, la première phase du réaménagement
des anciennes friches portuaires touche à sa fin
D
émarré il y a un peu moins de
dix ans, le projet urbain d’EuraTechnologies est l’un des plus
aboutis de la capitale des Hautsde-France. Il vise à créer un nouveau quartier sur la grande emprise industrielle de
l’ouest de Lille, en bordure de la Deûle. « La
ZAC (zone d’aménagement concerté) s’étend
sur 25 hectares, à la fois sur Lille et Lomme »,
précise Stanislas Dendeviel, conseiller
municipal élu à l’urbanisme et à l’habitat.
Un écoquartier de logements, avec des
petits commerces en pied d’immeubles,
est en train de sortir de terre. Le tout vise à
mettre en valeur le patrimoine industriel
et fluvial de ce secteur et à améliorer les
espaces publics avoisinants. Environ
500 logements ont déjà été livrés. Certains
sont vendus à un tarif abordable, entre
2 050 et 2 400 euros/m², à des ménages
sous conditions de ressources, d’autres en
accession simple de 3 000 à 3 500 euros le
m². En parallèle, 10 000 emplois seront
créés sur le site. Grâce à l’implantation de
bâtiments neufs, le quartier des Bois
Blancs est en pleine transformation. Il
attire les célibataires à la recherche d’un
appartement confortable. Les résidences
des années 2000 s’y vendent entre 2 700 et
2 900 euros le m², avec balcon et parking. « Les
deux-pièces avec vue dégagée y sont très
recherchés par les locataires munis de bons
dossiers », précise Philippe Descampiaux, directeur des agences Descampiaux-Dudicourt.
Autre piste, les investisseurs plus aguerris
peuvent miser sur les grandes résidences des
années 1960 et 1970, boudées par les acheteurs en raison du niveau élevé de charges.
Ecosystème des technologies
Le prix moyen d’un appartement tourne
autour de 1 600 euros le m², 10 % à 15 % de
moins pour un bien défraîchi. En parfait état,
le logement intéressera des locataires et affichera une rentabilité supérieure à 6 % brut.
A Lomme, les familles à la recherche d’une
maison typique de 90 m² des années 1930
trouveront leur bonheur entre 180 000 et
240 000 euros. D’ici à la fin de l’année, les
contours du projet d’extension d’EuraTechnologies vont être définis. Et pour M. Dendeviel,
ils consisteront à « poursuivre le développement économique autour de l’écosystème des
technologies numériques et à continuer à créer
de nouveaux logements ». p
m. pe.
D
ans la ZAC de la Cité de
la Méditerranée, qui accueille déjà dans sa partie
sud l’Hôpital européen,
de grands travaux sont en cours
dans le « parc habité ». Tous les promoteurs (Bouygues, Vinci Immobilier, Constructa, Nexity, Pitch Promotion, BNP Paribas Immobilier) y
sont présents pour participer à l’urbanisation de cette zone de 35 hectares qui abritait d’anciennes friches
portuaires et industrielles.
Lancée en 1995, l’opération d’intérêt national (OIN) Euroméditerranée, portant sur l’aménagement
urbain de la façade maritime de
Marseille, s’apprête à clôturer sa
première phase (baptisée Euromed 1) qui a porté sur 310 hectares.
« Avec la création du quartier du
parc habité d’Arenc, cette séquence
urbaine sera quasi terminée d’ici à
trente-six mois », indique Paul
Colombani, directeur général
adjoint de l’établissement public
d’aménagement (EPA) d’Euroméditerranée. Sur un secteur délimité
par la rue d’Anthoine, le boulevard
de Paris et les avenues Camille-Pelletan et Roger-Salengro, Euromed a
décidé de créer une douzaine
d’îlots, chacun comportant trois à
quatre programmes neufs. « Nous
souhaitons réaliser ce projet d’ensemble en livrant toutes les réalisations en même temps », ambitionne M. Colombani.
Vingt ans d’attente
Déjà irrigué par le métro et le
tram, ce morceau de ville comprendra à terme 130 000 m² de bureaux, dont la tour La Marseillaise
de Jean Nouvel, 21 000 m² de commerces, 75 000 m² d’équipements
publics et près de 1 500 biens, divisés en trois types : des logements
sociaux (20 %) aux logements
libres (parfois en TVA réduite à
5,5 %), en passant par les résidences
seniors et étudiants et de l’habitat
intergénérationnel. A quelques encablures de la tour CMA CGM et du
lieu culturel le Silo d’Arenc, les prix
moyens au m2 des programmes du
parc habité se situent aujourd’hui
entre 3 000 et 4 000 euros, hors
stationnement. « De nombreux immeubles pourront atteindre jusqu’à
18 étages. Les appartements seront
dotés de terrasse avec, pour certains, des vues imprenables sur les
collines environnantes, la mer et
Notre-Dame-de-la-Garde », indique
Alban Chabreyrie, directeur opérationnel chez Vinci Immobilier.
« Attractif en termes de prix, ce
quartier attire des Marseillais qui
cherchent à acheter leur résidence
principale [70 % des acquéreurs de
logement neuf] et des investisseurs
dans le cadre de la loi Pinel [investissement locatif défiscalisé] »,
indique Christian Terrassoux, président de Pitch Promotion.
Sans attendre la fin de la première
phase, l’EPA a déjà lancé la seconde,
baptisée Euromed 2 et située au
nord de la première. Mais avant de
voir ce territoire de 170 hectares
s’urbaniser, il faudra patienter une
vingtaine d’années. p
laurence boccara
Nantes mise sur la Loire
A Lyon, Gerland prend son élan
Après l’Ile de Nantes, la métropole s’attaque
à la transformation de la rive sud de son fleuve
Les cols blancs s’installent dans cet ancien quartier
manufacturier où les équipements publics se multiplient
T
andis que les grues continuent de
refaçonner les anciennes friches
industrielles de l’île de Nantes, au sud
de l’agglomération, la métropole s’attaque à un nouveau chantier : les Isles de Rezé.
Sur deux kilomètres au bord de la Loire, entre
Trentemoult et Pirmil, un vaste parc aménagé, baptisé Pirmil-les-Isles, va voir le jour le
long des berges.
Il sera desservi par une nouvelle ligne de
tramway à l’horizon 2025. « Il s’agit d’une opération d’envergure couvrant 150 hectares », précise Johanna Rolland, maire de Nantes et présidente de Nantes Métropole. « Sur la première
phase opérationnelle des Isles de Rezé, 2 300 logements sortiront de terre, et 25 000 m2 seront
consacrés à de nouvelles activités tertiaires »,
précise Frédéric Bonnet, l’architecte désigné
pour imaginer ce nouveau secteur.
Au cœur du projet, un parc sera aménagé le
long des bords de Loire et rendra la vue du
fleuve aux habitants. « Cet ancien site industriel représente le chaînon manquant d’une
grande continuité verte reliant la prairie de
Bouguenais à la vallée de la Sèvre », poursuit
M. Bonnet. De l’autre côté du bras de Pirmil,
la portion nantaise du projet sera enrichie
de 1 000 nouveaux logements, de commer-
ces de proximité et de 25 000 m2 de bureaux.
« Avec cette opération, l’arrivée du CHU sur
l’île de Nantes et le déplacement du marché
d’intérêt national [MIN] à Rezé, nous allons
rééquilibrer le nord et le sud de la métropole
d’un point de vue économique », insiste
Mme Rolland.
Anciens abattoirs
Renforçant encore l’attractivité de ce territoire, une autre ligne de tramway rattachera
les Isles de Rezé au centre historique de Nantes à l’horizon 2025. Elle reliera les bords de
Loire rezéens à l’île de Nantes en passant par
le pont des Trois-Continents et le quai de la
Fosse par le pont Anne-de-Bretagne.
En traversant la friche des anciens abattoirs, le nouveau tramway ainsi que le projet
de Pirmil-les-Isles redonneront de l’éclat à
une zone industrielle où les logements se
vendent difficilement. « Si Trentemoult est la
“carte postale” de Rezé, il existe des biens de
qualité à saisir à Basse-Ile », assure David
Auffray, de l’agence AJP Immo, à Rezé. Le
prix des rares habitations proposées à la
vente dans ce secteur avoisine les
2 000 euros du m2. p
nina le clerre
C
oincé entre le Rhône et
les voies ferrés, à l’entrée
sud de Lyon, Gerland
forme un énorme territoire (700 hectares), à l’origine industriel et enclavé, mais qui s’est
déjà beaucoup transformé. « Jusqu’aux années 1950, Gerland avait
mauvaise réputation car on y trouvait diverses activités industrielles
et des abattoirs », explique Arnaud
Boyer, gérant d’une agence Orpi.
Mais, aujourd’hui, ils ont quitté
les lieux ou ont été reconvertis, à
l’image de la Halle Tony-Garnier
ou encore du stade Gerland.
Non loin, une multitude de laboratoires de renom (Sanofi-Pasteur, Mérial, Genzyme…), des PME
innovantes dans le domaine des
biotechnologies, ainsi que des
pôles d’enseignement (Ecole normale supérieure, université
Claude-Bernard-Lyon-I…) ont élu
domicile à Gerland. Reste que
l’ambition de la métropole est
aussi d’en faire un quartier agréable à vivre au quotidien. Au centre
de Gerland, près de la ZAC du Bon
Lait quasiment achevée, c’est la
ZAC des Girondins (17,5 hectares)
qui mobilise l’attention.
Acquéreurs extérieurs
Au programme : 65 500 m2
de bureaux, 10 000 m2 de commerces et d’activités, 17 000 m2
d’équipements publics (écoles,
crèches…) et 2 900 logements
dont 30 % de locatif social, 15 %
d’accession sociale à la propriété,
15 % d’accession à prix maîtrisé et
40 % d’accession libre. « Nous
considérons qu’il faut répondre
aux besoins de toutes les populations », indique Michel Le Faou,
vice-président de la Métropole de
Lyon, chargé de l’urbanisme, de
l’habitat et du cadre de vie. Déjà,
800 logements sont en construction ou déjà livrés.
Plus à l’est, d’autres projets sont
dans les cartons : reconversion
d’un parc d’activités par Gecina et
construction d’immeubles de
bureaux sur l’ancien site industriel
de Fagor-Brandt. Bref, Gerland
apparaît comme un secteur d’avenir, d’autant qu’il est bien desservi :
gare Jean-Macé, métro (ligne B),
tramway T2 et T6 à partir de 2019
(reliant les hôpitaux Est). La
demande émane surtout d’acquéreurs non originaires de Lyon.
« Avec les laboratoires, le lycée international, beaucoup de cols blancs
s’y installent, remarque Gaël Fluchaire, gérant d’une agence Guy
Hoquet. Mais le quartier manque
encore de vie le soir .» Compter
3 000 à 4 000 euros le m2 : dans la
ZAC du Bon Lait, un 86 m2 de 2011
vient ainsi de se vendre à
330 000 euros.
Dans le neuf, les deux-pièces se
vendent fréquemment autour de
5 500 à 5 900 euros le m2. En Pinel,
la rentabilité atteint 3 % (hors avantage fiscal). « Reste à savoir si l’économie d’impôt n’est pas engloutie
dans un prix trop élevé ou si l’on
peut espérer une plus-value dans
neuf ans », conclut Gaël Fluchaire. p
co.s.
A Lyon, le pont
Raymond-Barre,
achevé fin 2013,
dessert le quartier
de Gerland, qui
connaît de
nombreux
bouleversements.
MÉTROPOLE DE LYON
6|
0123
Mercredi 5 avril 2017
| ARGENT & PLACEMENTS |
SPÉCIAL IMMOBILIER
Grâce au décalage des cycles immobiliers, des opportunités sont à saisir dans le sud de l’Europe
Et si on achetait à l’étranger ?
D
e plus en plus de Français
sont tentés d’acheter à
l’étranger. Un signe : l’émission de Stéphane Plaza,
« Recherche appartement
ou maison » sur M6, s’internationalise. Un tournage aura lieu prochainement à Lisbonne, où de nombreux retraités français ont élu domicile. Avec Berlin,
Londres, d’autres grandes villes européennes, et toujours Miami ou l’île Maurice pour
le soleil, le golf et les marinas, Lisbonne fait
partie des destinations les plus prisées par
nos ressortissants.
Mais quelles sont les motivations d’un
achat immobilier hors de nos frontières ?
Elles sont triples : profiter d’un marché immobilier en bas de cycle, donc anticiper une
plus-value à la revente ; s’offrir une destination agréable pour de courts séjours ou pour
sa retraite ; et réaliser un investissement
locatif. Thibault de Saint-Vincent, président
du réseau immobilier Barnes, pointe une
raison supplémentaire : « échapper à la fiscalité et aux lois françaises qui n’encouragent
pas le bailleur privé ». Une allusion directe à
la loi ALUR (Accès au logement et à un urbanisme rénové) de mars 2014, perçue par
nombre de propriétaires comme trop favorable aux locataires. En misant sur un marché immobilier à contre-cycle, il est relativement facile de réaliser une bonne affaire.
En misant sur un
marché immobilier
à contre-cycle,
il est relativement
facile de réaliser
une bonne affaire
Un Français ayant acheté une maison aux
Etats-Unis 80 000 dollars en 2012, alors que
le marché était en bas de cycle et que l’euro
valait 1,35 dollar, peut la revendre actuellement à 130 000 dollars, avec un cours à
1,07 dollar. Grâce à la remontée des prix et
du billet vert, il a purement et simplement
doublé sa mise en euros.
Au
chapitre
des
opportunités
patrimoniales, « l’Italie est encore très bon
marché », souligne Laurent Demeure, président de la filiale du groupe américain Coldwell Bankers en France. De fait, une étude
du Crédit foncier souligne que « les prix de
l’immobilier en Italie ont baissé de 7 % entre
2008 et 2015, sur fond de dégradation du
contexte économique ».
Constat similaire en Espagne, pays qui
« commence à peine à sortir de la crise immobilière des années 2008-2013 durant lesquelles les prix ont baissé de près de 30 % ». A
Londres, en revanche, devenir propriétaire
est exclu, même si la livre sterling a reculé
de 12 % depuis l’annonce du Brexit.
Sur le Vieux Continent, Berlin rassure en
tant que figure de proue de la première
économie d’Europe. La ville présente un
marché immobilier très liquide, avec une
grande diversité d’investisseurs étrangers.
« C’est le nouveau Barcelone ! », s’exclame
Cédric Dujardin, responsable de l’immobilier France et Belgique à Deutsche Asset
Management. Après une hausse des prix
de 55 % depuis 2012, Berlin est cependant
rentré dans le rang : les investisseurs ne
peuvent plus tabler sur des rentabilités
locatives exceptionnelles.
A Lisbonne, où beaucoup de Français
achètent avec l’idée d’effectuer de courts
séjours touristiques, la rentabilité de l’acquisition passe grandement par la mise en
location du bien sur Internet. Mais gare à la
fronde des grandes villes contre Airbnb !
Après Berlin interdisant la location d’un
logement entier pour la nuitée, New York
votant une loi prévoyant de punir d’amendes les utilisateurs de la plate-forme, c’est
Barcelone qui s’en prend au site de location
temporaire depuis novembre.
S’agissant de l’acquisition elle-même, prenez garde à ne pas négliger le volet juridique.
Attention aux particularismes locaux ! « Si
vous souhaitez acheter à Londres, il faut savoir que, contrairement à la France, où force
reste à la loi, en Grande-Bretagne, force reste
au contrat : il peut y avoir gros à perdre dans
la rédaction [de celui-ci] », prévient M. Dujardin. C’est pourquoi il est fortement conseillé
de solliciter un expert du marché local. A
Londres, un avocat spécialisé qui s’assurera
de la faisabilité de l’opération et de la validité
de votre titre de propriété coûte « entre
2 000 et 5 000 euros », dit Alexandra Plain,
avocate associée du cabinet Gowling.
A savoir : il existe des agences immobilières spécialisées dans les transactions à
l’étranger, comme Aden Immo, à Paris, qui
explore le marché berlinois depuis 2008.
Une flopée de sites Internet ont également
été montés par des Français expatriés. Pour
l’Espagne, les plus actifs sont Expat City
Services, Mer & Golf Immobilier… De la
pédagogie concernant le marché d’une ville
donnée à la signature et au suivi du contrat,
en passant par des visites de biens, virtuelles
ou non, ces prestataires vous accompagnent
durant toute la procédure. Ils se rémunèrent
parfois au forfait (quelques centaines
d’euros), le plus souvent, en partageant les
honoraires de transaction avec l’agence qui
propose le bien à la vente. p
gilles lockaert
Le grand écart
PRIX DES MAISONS ANCIENNES, ÉVOLUTION TRIMESTRIELLE, BASE 100 EN 2010
Allemagne
Royaume-Uni
France
Portugal
Italie
Espagne
127,40
130
125
126,21
120
115
108,06
110
105
102,14
100
100
100,57
95
90
85
80,58
82,81
80
75
74,67
70
67,76
65
60
2010
2011
2012
2013
2014
2015
2016
SOURCE : EUROSTAT
« Miami plutôt que New York »
VICTOR PAGÈS, fondateur d’Altitude
International Realty, accompagne
les acheteurs français aux EtatsUnis et au Canada. Et leur conseille
de regarder du côté de Miami.
Pourquoi investir dans l’immobilier en Amérique du Nord ?
Le marché immobilier américain
n’est pas en bas de cycle comme
fin 2012 ou début 2013, mais il
existe encore une marge de progression par rapport aux années
2003-2005. Il est extrêmement
fluide et les droits de mutation
sont de l’ordre de 2 % contre 8 % en
France. Le marché de la location
est très dynamique. La fiscalité sur
le rendement locatif est également
favorable. La vigueur de l’économie,
la stabilité réglementaire, la
démographie et la consommation
interne permettent de « cocher »
beaucoup de cases.
Que conseilleriez-vous
à une personne disposant
de 200 000 euros ?
Je lui suggérerais, par exemple, un
appartement de 70 m2 à 120 m² (une
à trois chambres) dans une résidence
avec services du nord de Miami,
desservie par la Highway 95. Coût
actuel : entre 130 000 et 170 000 dollars, contre 200 000 au milieu
des années 2000. Rendement avant
impôt : 5,5 % à 6 % net de charges.
Et pour investir à New York ?
Il faut passer le braquet supérieur.
Pour un 50 m² près de Wall Street
avec une bedroom [chambre],
compter 500 000-700 000 dollars.
Sachant que le prix médian
d’un appartement à New York est
de 1,12 million de dollars. p
propos recueillis par
g. lo.
Vents porteurs à Valence
Lisbonne prend l’accent français
Durement touchée par l’explosion de la bulle immobilière,
la troisième ville espagnole regorge d’opportunités
Dans la capitale portugaise, la fiscalité douce et le soleil
toute l’année attirent les acheteurs étrangers
MADRID - correspondance
T
roisième ville la plus
peuplée d’Espagne, Valence, située à 350 km au
sud de Barcelone sur la
côte méditerranéenne, a le vent
en poupe. Selon la principale
société d’évaluation des prix de
l’immobilier en Espagne, Tinsa,
les prix y ont augmenté de 3,5 %
en 2016. Mais ils demeurent inférieurs de moitié au maximum
enregistré au plus fort de la bulle
immobilière, à 1 152 euros en
moyenne le m2 et environ
4 000 euros le m2 carré dans les
quartiers chics.
« C’est une alternative intéressante à Madrid et Barcelone, où le
rebond des prix a été plus précoce », tranche José Antonio
Lopez, directeur territorial de
Tinsa à Valence. « Les prix augmentent du fait de la baisse progressive de l’offre et de la hausse
du tourisme », ajoute la responsable de la chambre de commerce
franco-espagnole à Valence, Sandrine Gil. La région de Valence a
été durement touchée par l’explosion de la bulle immobilière
en 2008, du fait d’une construction effrénée dans les années
2000 sur toute la Costa del Azahar et la Costa Blanca, mais aussi
d’une politique, parfois qualifiée
de « mégalomane », d’accueil de
grands événements (America’s
Cup, circuit urbain de F1…).
Quotas de location
Valence a ainsi hérité de grandes
infrastructures de transport
(aéroport international, station de
trains à grande vitesse et port de
plaisance et commercial) et culturelles (la Cité des arts et des sciences, l’opéra…). Les investisseurs
privilégient les achats dans les
lotissements de luxe El Bosque,
Santa Barbara ou Campolivar et
surtout les quartiers prisés
comme Ciutat Vella, l’Ensanche et
la plage de Patacona. Mais
d’autres quartiers, moins connus,
offrent de bonnes affaires à prix
plus modérés, comme El Campanar, Benimaclet et Patraix.
Pour acheter un logement en
Espagne, il est nécessaire de s’acquitter de l’impôt sur la transmission hypothécaire, qui varie de
6 % à 8 % de la valeur du bien, de
passer devant le notaire et d’enregistrer le bien sur un registre de la
propriété. Au total, le coût des différentes démarches administratives représente entre 8 % et 13 % de
la valeur du bien immobilier
acheté. En cas de revente, une taxe
sur la plus-value est appliquée.
Pour le moment, la ville de
Valence n’a pas encore limité,
comme l’a fait Barcelone, les
appartements touristiques sur
des plates-formes de location entre particuliers comme Airbnb,
mais une loi est à l’étude pour établir des quotas en fonction des
besoins des différents quartiers. p
sandrine morel
MADRID - correspondance
I
l ne faut plus tarder pour
acheter à Lisbonne. Les
prix ont augmenté de 11 %
en deux ans et les prévisions des experts tablent sur
« une croissance des prix de 4 %
par an durant les cinq prochaines années », souligne Pedro
Mestre, responsable de la société d’évaluation des prix de
l’immobilier Tinsa à Lisbonne.
« De nouvelles lois ont favorisé
la rénovation des vieux édifices
de la ville, grâce à une TVA
réduite de 6 % au lieu de 23 %, et
l’augmentation des loyers jusque-là gelés. Résultat : en 2016,
plus de 32 500 logements ont été
vendus à Lisbonne, soit 28 % de
plus qu’en 2015 », ajoute-t-il.
Et pour investir, mieux vaut
se tourner vers « le Baixa, le
Bairro Alto, ou encore Santos
et l’Intendente où il existe de
très bonnes opportunités entre 3 000 à 5 000 euros/m2 »,
conseille Carlota Pelikan,
consultante pour la société
immobilière Athena Advisers à
Lisbonne, qui parie aussi sur le
quartier de San Vicente.
Rentabilité locative assurée
Malgré la hausse des prix et la
réduction de l’offre, Lisbonne
bénéficie d’avantages non négligeables pour les investisseurs
étrangers, dont les Français, seconds acheteurs derrière les Brésiliens. En premier lieu, l’existence d’un statut de résident
non habituel (RNH), qui permet
aux étrangers d’être exonérés
d’impôt pendant dix ans.
Principales conditions : ne
pas avoir été résident fiscal
portugais au cours des cinq
dernières années, être locataire
ou propriétaire d’un logement
sur place au moment de la
demande et, enfin, ne pas être
retraité de la fonction publique. Egalement accessible aux
actifs, le statut de RNH leur permet d’être exonérés d’impôt
sur les revenus de source étrangère (incluant dividendes,
intérêts et plus-values) et de
bénéficier d’une imposition
forfaitaire de 20 % sur leurs
revenus au Portugal.
D’autre part, les impôts associés à l’achat d’un logement représentent entre 7 % et 8 % de la
valeur du bien (impôt municipal de transmission et taxe sur
les contrats), dont les résidents
fiscaux étrangers au Portugal
peuvent être en partie exonérés
s’ils achètent directement leur
bien auprès d’un promoteur et
effectuent des travaux de rénovation. Il est d’autant plus facile
de rentabiliser son achat en le
louant sur des plates-formes
comme Airbnb que le gouvernement a baissé les impôts sur les
locations de courte durée de
15 % à 10 %. p
s.m.
SPÉCIAL IMMOBILIER
| ARGENT & PLACEMENTS |
0123
Mercredi 5 avril 2017
|7
A Berlin, le rêve prend fin
Venise, pour louer toute l’année
Dans la capitale allemande, la hausse des prix commence à
peser sur la rentabilité locative, malgré une fiscalité clémente
Dans la cité des Doges, la durée de la saison touristique
permet de rentabiliser facilement une location
BERLIN - correspondance
E
st-ce la fin programmée
de la ruée vers l’immobilier berlinois ? Après des
années de forte hausse,
un changement de tendance s’y
est amorcé. Selon le rapport de la
grande fédération immobilière
ZIA, les prix à Berlin sont désormais si élevés que l’achat ne se justifie plus que si les loyers continuent à augmenter. Or cette
hausse devrait ralentir, jugent les
experts : Berlin voit peu à peu
s’éroder son pouvoir d’attraction.
« La fête est finie, ceux qui arrivent
maintenant doivent aider à ranger », estime Harald Simons, directeur de l’institut de recherche Empirica et membre du ZIA.
Si elle devait se confirmer, cette
prévision mettrait fin à une décennie de hausse des prix d’achat
dans la capitale allemande,
influée par les faibles tarifs du
parc immobilier, la faiblesse des
taux d’intérêt et les nouvelles installations à Berlin. Depuis 2005, la
population berlinoise a augmenté
de 270 000 personnes.
Cette tendance atteint ses limites, observent les auteurs de
l’étude, qui notent un ralentissement des installations dans les
grandes villes allemandes. Ces dernières années, les grandes villes
avaient assisté à un découplage
des prix d’achat et des prix des
loyers. A Berlin, où les prix d’achat
ont augmenté de 55 % depuis 2012,
les loyers n’ont progressé que de
22 %. Bien que de nombreux Allemands, encouragés par les faibles
taux d’intérêt, aient fait le pas
d’acheter leur logement, presque
Les prix d’achat
ont augmenté
de 55 %, quand
les loyers n’ont
progressé
que de 22 %
un sur deux (47,5 %) préfère encore
la location, selon Eurostat. C’est le
taux le plus élevé en Europe.
Mesures spécifiques
Cela s’explique à la fois par des
raisons historiques et par une législation très protectrice du locataire. La hausse des loyers est
réglementée. A Berlin, le gouvernement a mis en place des mesures spécifiques pour enrayer
l’inflation : la « protection du
milieu », qui réglemente, dans
certains quartiers, la transformation d’immeubles de location en
appartements destinés à l’achat,
ainsi que « le frein au loyer », qui
encadre l’augmentation des prix
A Londres, des prix
toujours plus fous
Acheter dans la capitale anglaise est devenu
mission impossible. Même en banlieue
LONDRES - correspondance
U
n coup de frein, enfin.
Les prix du logement à
Londres n’ont augmenté « que » de 6 %
en 2016. Depuis quatre ans, c’est
leur rythme le plus lent ! Pourtant ce ralentissement est surtout virtuel et jamais le logement n’a été aussi inabordable. Il
faut verser dix fois le salaire médian pour acheter dans la capitale britannique.
Résultat : il est devenu impossible d’accéder à la propriété, sauf à
avoir un héritage immobilier ou
un salaire nettement au-dessus de
la moyenne. Depuis une quinzaine d’années, le taux de propriétaires s’est effondré de 72 % à 58 %.
Les causes sont bien identifiées.
Refuge des oligarques
D’un côté, la population est en
forte croissance, la ville étant victime de son succès économique.
De l’autre, la construction de
nouveaux logements est beaucoup trop faible, entravée par un
système de permis de construire
lent et compliqué. A cela s’ajouter un autre paramètre : le centre
de Londres sert de refuge aux
riches oligarques russes, aux
princes du pétrole ou aux Grecs
et Italiens fuyant la crise de
l’euro : tous ont mis leur argent
dans les appartements de luxe de
Kensington, Chelsea, Fulham et
Westminster, souvent à travers
des structures opaques enregistrées dans les paradis fiscaux.
Comme un caillou jeté au
milieu d’une mare, les répercussions se font sentir en cercles concentriques. Alléchés par les prix
offerts, les propriétaires du centre-ville ont vendu pour déménager en « zone 2 », la proche banlieue, ce qui y a augmenté les prix.
L’effet est ensuite arrivé à la
« zone 3 », et ainsi de suite. Désormais, la flambée atteint la très
grande banlieue : en 2016, la plus
forte hausse des prix de GrandeBretagne, de presque 20 %, était à
Luton, à une heure de train au
nord de Londres. Le gouvernement a fini par agir. En avril 2016,
il a fortement augmenté le droit
de timbre sur les ventes.
Deux mois plus tard, le Brexit a
également provoqué une chute
des prix dans l’hyper-centre.
L’affaissement est déjà terminé,
mais les volumes de transaction
demeurent très faibles. La bulle
semble avoir cessé de se gonfler.
Jusqu’à son explosion ? Presque
personne n’y croit tant que
la pression démographique se
conjuguera au manque de constructions. p
éric albert
pour les nouveaux contrats de
location. L’efficacité de ces mesures est controversée.
Ceux qui souhaitent acheter à
Berlin ne peuvent plus compter
sur les taux de rentabilité d’antan.
Les prix sont aujourd’hui comparables à ceux des autres grandes
villes allemandes, comme Cologne. La plupart des zones centrales affichent des rendements
bruts inférieurs à 4 %, voire à 3 %
pour les quartiers les plus cotés,
comme à Mitte, dans certaines
zones de Kreuzberg-Friedrichshain, ou à Zehlendorf, dans le
sud-ouest de la ville.
On peut encore acheter peu cher
à Berlin, mais il faut prospecter
dans les quartiers périphériques, à
l’est (par exemple à Marzahn-Hellersdorf) et au nord-ouest (Spandau). A Marzahn-Hellersdorf, le
parc immobilier est essentiellement constitué de grands ensembles construits par la RDA juste
après la guerre. p
cécile boutelet
ROME - correspondant
B
ien sûr il y a les flots de touristes (près
de 30 millions en 2016) qui rendent la
circulation dans le centre, certains
jours, franchement désagréable. Naturellement, faire des travaux est plus difficile
qu’ailleurs, et la moindre livraison s’apparente à
un enfer logistique. Et puis l’hiver, il y a l’acqua
alta (montée des eaux) qui peut paralyser la
ville plusieurs heures. Sans oublier la peur que
la ville soit, un jour, engloutie…
Toutes ces raisons ont de quoi légitimement
refroidir l’enthousiasme d’un investisseur.
Mais voilà, vous êtes à Venise ! Et le plaisir de
remonter le Grand Canal un matin d’hiver en
se disant que l’on est chez soi pourrait bien
vous faire oublier tous ces inconvénients.
D’autant plus que, financièrement, acheter un
appartement à Venise est tout sauf une folie.
Car la durée exceptionnelle de la saison touristique (la ville ne se vide que de la mi-novembre
aux fêtes de Noël, et du Nouvel An au carnaval)
rend la location de courte durée particulièrement attractive. Chaque année, des centaines de
Français sautent d’ailleurs le pas. Chercher un
appartement ici implique d’avoir bien en tête la
géographie de la ville. Les endroits les plus recherchés (hormis le cœur du Grand Canal) sont
la zone entre la place Saint-Marc, l’Académie et
la Fenice, dans le centre, ainsi que les abords de
la Salute et de la promenade ensoleillée des
Zattere, dans le sud de la ville. Ici, un appartement sans gros défaut peut se vendre à des prix
parisiens (parfois plus de 10 000 euros du m²).
Des agences gèrent tout pour vous
Mais certains quartiers centraux comme les
abords de l’hôpital ou de l’Arsenal offrent des
biens à prix nettement plus raisonnables
(moins de 5 000 euros le m², si des travaux sont
à prévoir). De nombreuses agences immobilières ont développé des services de location touristique en parallèle de leurs activités traditionnelles. Elles se chargent de tout : plannings d’occupation des appartements, check in, ménage
et réparations, ainsi que du paiement de la taxe
de séjour, moyennant des frais importants, qui
peuvent aller jusqu’à la moitié des loyers. Mais
c’est le prix de la tranquillité, et même avec de
tels frais, un appartement bien situé rapportera
largement de quoi couvrir toutes les dépenses.
Et si Venise ne vous plaît plus, il est possible de
faire machine arrière : en Italie, cinq ans après
une acquisition, il n’y a plus d’imposition sur
les plus-values immobilières. p
jérôme gautheret
LE SAVIEZ-VOUS ?
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quartier proche du centre financier, et sur Dublin 7, moins cher
et qui se loue au même prix.
Tel-Aviv Le boom est tel que les prix rattrapent ceux de Paris.
Miser sur les quartiers Neve Tzedek, un « Saint-Germain-des-Préssur-mer », et sur Rothschild, nid de start-up, pour ses immeubles Bauhaus. Plus au sud, Fiorentino est le quartier qui monte.
AVEC VOUS QUAND LA VIE BOUGE
* Source : délai moyen de parution d’une annonce de location de type habitation constaté sur T4 2016 sur les 10 plus grosses villes de France sur SeLoger.com
LIBEREZ
– Boursorama, SA au capital de 35 548 451,20 € – RCS Nanterre 351 058 151 – TVA FR 69 351 058 151 – 44, rue Traversière – CS 80134 – 92772 Boulogne-Billancourt Cedex.
VOUS
DE L’ATTENTE
DÉCOUVREZ
LE CRÉDIT
IMMOBILIER
À RÉPONSE*
IMMÉDIATE
* Obtention d’une réponse de principe immédiate suivie d’un accord définitif après étude du dossier.
Montant minimum pour réaliser un dossier de financement fixé à 80 000 €.
L’emprunteur dispose d’un délai de réflexion de 10 jours et l’achat est subordonné à l’obtention
du crédit. Si celui-ci n’est pas obtenu, le vendeur remboursera les sommes perçues.
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