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Le Monde 22484 2017

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JEUDI 27 AVRIL 2017
73EANNÉE– NO 22484
2,50 €– FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Face à Le Pen, le front républicain
ne parvient pas à se mettre en place
Syrie
Gaz sarin :
le rapport
de la France qui
accuse Damas
▶ A droite et à gauche,
▶ Loin de la mobilisation
▶ Les électeurs de François
▶ Jugée peu convaincante
des voix se font entendre,
qui refusent d’appeler
à voter pour Emmanuel
Macron au second tour
de la présidentielle
immédiate qui avait pris
forme en 2002, nombre
d’électeurs se montrent
tentés par l’abstention ou
le vote blanc
Fillon, à l’image des catholiques pratiquants, sont
très divisés sur ce qu’ils
feront le 7 mai. Une partie
a déjà opté pour le FN
et semée de maladresses,
la campagne de Macron
inquiète jusque dans
son propre camp
PAGE S 2 À 8 E T C HR ONIQU E PAGE 2 2
Les leçons du
vote Mélenchon
LA GÉOGRAPHIE D’UN VOTE
Quatre spécialistes analysent les ressorts d’un scrutin hors norme
HERVÉ LE BRAS
« Le malaise social n’est pas
la seule cause du vote Le Pen »
PAGE 5
Les entourages
des candidats
CHRISTOPHE GUILLUY
« Macron, le candidat
de la France d’en haut »
Enquête sur les premiers
cercles autour de Le Pen
et de Macron
PAGE S 2 - 3
JACQUES LÉVY
« Maastricht a amorcé le recul
du clivage droite-gauche »
BÉATRICE GIBLIN
« Les nuances de la fracture
géographique »
DÉBATS – PAGE S 1 8 À 2 0
LE MONDE
DES VINS
Comment le candidat
de La France insoumise
est parvenu à récupérer
une partie du vote Le Pen
Deux projets
opposés
sur l’Europe
Les villes contre le périurbain : en violet,
les communes où Emmanuel Macron a obtenu un score
supérieur à sa moyenne nationale. En marron, celles
où Marine Le Pen a fait mieux qu’au niveau national.
Les services de renseignement français estiment
avoir les preuves de
l’implication du régime
de Bachar Al-Assad dans
le bombardement au gaz
sarin de la localité de
Khan Cheikhoun, qui a
fait 87 morts, le 4 avril.
L’analyse des composants
neurotoxiques utilisés
« porte la signature
du régime », indique le
rapport, qui émet des
doutes sérieux sur le
démantèlement de l’arsenal chimique syrien :
« La Syrie a maintenu une
capacité de production
ou de stockage de sarin. »
PAGE 9
Culture
A Venise, Damien
Hirst fait sensation
PAGE 1 5
Science
Un utérus artificiel
pour les extrêmes
prématurés
PAGE 1 3
Maintien ou non de la
monnaie unique, sortie
ou non de l’Union :
les candidats divergent
Espagne
Nouveau scandale
de corruption
au sein de la droite
PAGE 8
PAGE 1 0
Bruxelles défend une Europe plus sociale
La Commission présente un socle de principes non contraignants
La Commission européenne devait présenter, mercredi 26 avril,
un très attendu « socle des droits
sociaux » censé aiguillonner les
Etats membres et pousser les
plus réticents à renforcer les
droits et les protections de leurs
citoyens. Le « timing » n’a rien
d’innocent. La Commission entend prouver aux Français tentés
par le vote Le Pen que l’Europe se
préoccupe des « oubliés de la
mondialisation ». Le « socle social » énonce une vingtaine de
grands principes sur l’accès au
marché du travail, les conditions
de travail et la protection sociale.
CAHIER ÉCO – PAGE 2
FAITES UN DON
PARTICIPEZ
À LA RESTAURATION
DE NOTRE
PATRIMOINE NATIONAL
LE REGARD DE PLANTU
La politique
en bouteille :
29 élus racontent
un vin qui
les a marqués
1
ÉD ITO R IAL
« VOUS N’AUREZ
PAS MA HAINE »
P A G E 22
sauvez La FaBRIQue
Des CHevauX
De PRzeWaLsKI
DE LA NA ERIE
LE zOO DU JARDIN DES PLANTES
Rendez-vous sur
fondation-patrimoine.org/fabrique-menagerie
Les dons donnent droit à une déduction iscale.
Algérie 200 DA, Allemagne 3,00 €, Andorre 3,00 €, Autriche 3,10 €, Belgique 2,70 €, Cameroun 2 100 F CFA, Canada 5,20 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 100 F CFA, Danemark 33 KRD, Espagne 2,90 €, Finlande 4,50 €, Gabon 2 100 F CFA, Grande-Bretagne 2,40 £, Grèce 3,00 €, Guadeloupe-Martinique 2,90 €, Guyane 3,00 €,
Hongrie 990 HUF, Irlande 2,90 €, Italie 2,90 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,70 €, Malte 2,70 €, Maroc 17 DH, Pays-Bas 3,00 €, Portugal cont. 2,90 €, La Réunion 2,90 €, Sénégal 2 100 F CFA, Slovénie 2,90 €, Saint-Martin 3,00 €, Suisse 3,90 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,10 DT, Turquie 11,50 TL, Afrique CFA autres 2 100 F CFA
© M.N.H.N. - Jérôme Munier
PAGE
PRÉSIDENTIELLE 2017
2|
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
L’ambitieux réseau d’Emmanuel Macron
Technocrates trentenaires, jeunes loups ou vieux grognards : le candidat a une garde rapprochée dévouée
O
fficiellement, ils n’en
parlent pas entre eux.
Officieusement, tous
rêvent d’accompagner leur champion à l’Elysée.
Pour remporter la présidentielle,
Emmanuel Macron – arrivé en
tête du premier tour, dimanche
23 avril, à 39 ans et sans jamais
avoir été élu – s’est entouré d’une
équipe de fidèles.
Depuis près de deux ans, ils
consacrent leurs jours et leurs
nuits à préparer le Blitzkrieg du
candidat d’En marche !. Le fondateur du mouvement, qui se dit
« ni de droite ni de gauche », leur
impose un rythme d’enfer et
n’est pas toujours tendre avec
eux. « Il a la même exigence avec
les autres qu’avec lui-même »,
souffle l’un d’eux. Comprendre :
elle est très élevée.
La garde prétorienne des jeunes
technocrates Dès le lancement
d’En marche !, en avril 2016,
M. Macron s’est entouré de jeunes
technocrates, souvent d’anciens
strauss-kahniens, issus pour la
plupart de son cabinet au ministère de l’économie. Les plus importants, ceux qui disposent d’un bureau au 6e étage du QG, à côté du
candidat, se comptent sur les
doigts d’une main. On y trouve Ismaël Emelien, 30 ans, qui dissèque
l’opinion publique et établit la stratégie, même si le dernier mot revient toujours à M. Macron. Barbe
de trois jours et grosses lunettes,
cet ancien d’Havas a été le premier
à quitter Bercy, en avril 2016, pour
structurer le mouvement.
Dans sa valise, il a emmené Julien Denormandie, 36 ans, alors directeur de cabinet adjoint. Discret,
cet ingénieur agronome de formation, est devenu le secrétaire général adjoint d’En marche !. Lui aussi
venu de Bercy après un passage au
cabinet de Jean-Paul Huchon au
conseil régional d’Ile-de-France,
Stéphane Séjourné, 31 ans, s’occupe des relations avec les élus. Il
assiste notamment Jean-Paul Delevoye à la commission d’investiture pour les législatives.
Le nom de Julien Denormandie
a circulé pour se présenter dans la
circonscription du premier secrétaire du Parti socialiste (PS) et dé-
Richard Ferrand
et Emmanuel
Macron, à Paris,
le 10 décembre
2016. ALAIN GUILHOT/
DIVERGENCE POUR
« LE MONDE »
puté de Paris, Jean-Christophe
Cambadélis, mais c’est finalement Mounir Mahjoubi, 33 ans,
qui a été choisi. Ex-président du
Conseil national du numérique,
cet ancien de la campagne de
François Hollande en 2012 s’occupe aujourd’hui de la stratégie
numérique d’En marche !.
Pour s’occuper de son agenda et
de ses déplacements, M. Macron
dispose de trois chefs de cabinet :
l’avocate Sophie Ferracci, 40 ans,
le très discret Jean-Marie Girier,
32 ans, qui était le chef de cabinet
du maire de Lyon, Gérard Collomb, et joue le rôle de directeur
de campagne officieux, et PierreOlivier Costa, 49 ans, arrivé en janvier après avoir géré les affaires de
Bertrand Delanoë puis d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris.
M. Macron garde aussi sous la
main une cellule diplomatique,
dirigée par Aurélien Lechevallier,
40 ans. Ce diplomate a fréquenté
l’ex-ministre à Sciences Po, avant
de rejoindre le Quai d’Orsay puis
de conseiller l’écologiste Nicolas
Hulot. Clément Beaune, 35 ans,
qui fut le conseiller pour les affaires européennes de M. Macron à
Bercy, l’a suivi chez En marche ! et
fait le lien avec Berlin et Bruxelles.
En toute logique, en cas de victoire
le 7 mai, ils devraient intégrer la
cellule diplomatique de l’Elysée,
qui pourrait être dirigée par Gérard Araud, 64 ans, l’actuel ambassadeur de France à Washington.
Absent de l’organigramme d’En
marche !, Alexis Kohler, 44 ans, qui
fut directeur de cabinet de Pierre
Moscovici à Bercy avant d’être celui de M. Macron, pourrait rejoindre « le chef » en cas de victoire le
7 mai et devenir secrétaire général
de l’Elysée, fonction aujourd’hui
occupée par Jean-Pierre Jouyet. Actuellement directeur financier du
croisiériste italien MSC, « c’est le
seul que Macron traite d’égal à égal,
note un parlementaire. Il le rassure
et il lui fait confiance ».
Le personnel politique M. Macron l’a répété à plusieurs reprises.
Il aura toujours « plus de considération » pour ceux qui l’ont rejoint au
début de son aventure que pour les
Les époux Ferracci, stratèges de la campagne
chez les anglo-saxons, on appellerait
ça un « power couple ». Inconnus du grand
public, Sophie et Marc Ferracci font partie
du cercle très fermé des amis proches d’Emmanuel Macron, dont ils partagent l’intimité depuis plus de quinze ans. La première
est aujourd’hui chef de cabinet au sein d’En
marche !, poste stratégique puisqu’elle a la
main sur l’agenda du candidat. Son mari,
professeur à l’université Panthéon-Assas,
est l’un des économistes qui ont élaboré le
programme de l’ancien ministre.
C’est fin 1999 que Marc Ferracci rencontre
pour la première fois Emmanuel Macron,
tout juste âgé de 22 ans. Les deux préparent
le concours d’entrée à l’ENA et décident de
bachoter de concert. « On a commencé à travailler ensemble à Sciences Po et on ne s’est
plus jamais perdus de vue », explique celui
qui vient alors d’être diplômé de HEC, où il a
rencontré sa future femme. C’est Aurélien
Lechevallier, qui côtoie le futur chef de file
d’En marche ! rue Saint-Guillaume et deviendra son conseiller diplomatique à
Bercy, qui joue l’entremetteur. Leurs révisions auront un succès mitigé : M. Macron
devra s’y prendre à deux fois avant d’intégrer l’ENA et M. Ferracci n’y parviendra pas,
à chaque fois recalé à l’oral.
Après leurs études, les deux hommes,
nés la même année à deux jours d’inter-
valle, continuent de se voir. Même lorsque
Macron intègre la banque Rothschild, ils
trouvent le temps de faire footing commun, à 7 heures du matin, autour de la Cité
internationale, dans le 14e arrondissement
de Paris. « On a construit quelque chose de
solide, basé sur une complicité intellectuelle », apprécie le Corse. A chaque anniversaire, ils s’offrent des livres en tirage original. « Il y a quelques années, je lui ai trouvé
une édition rare d’Hernani de Victor Hugo,
où j’ai mis en exergue la phrase : “Je suis une
force qui va.” Je trouve que ça lui correspond
bien. » Lorsqu’ils se marient, ils sont chacun le témoin de l’autre.
« Loyauté indiscutable »
A l’automne 2015, Emmanuel Macron a en
tête de quitter Bercy pour se lancer dans la
course à l’Elysée. Personne ne le sait encore
mais, pour s’y préparer, il a besoin de rencontrer du monde, de trouver des alliés, et
donc de quelqu’un pour gérer discrètement ses rendez-vous. Tout naturellement, il se tourne vers Sophie Ferracci, à
qui il propose de devenir sa chef de cabinet. L’avocate, qui a notamment travaillé
chez Dassault Systèmes, accepte. « Elle est
arrivée à un moment où Macron avait besoin de quelqu’un en qui il avait une confiance absolue, d’une loyauté indiscutable :
un chef de cab’ est au courant des moindres
faits et gestes de son ministre », se souvient
un membre du cabinet.
Par superstition et par respect, le couple
dit ne pas savoir s’il suivra Emmanuel
Macron à l’Elysée en cas de victoire. Le
rôle de Marc Ferracci est pourtant essentiel dans la réussite du début de mandat :
c’est lui qui a inspiré la réforme du chômage et de la formation professionnelle,
que l’ex-ministre veut lancer très vite.
« Marc est un garçon brillant, très attaché
au bien commun. Et c’est l’un des meilleurs
spécialistes français du marché du travail », assure l’économiste Pierre Cahuc,
qui fut son directeur de thèse.
« Mais ce n’est pas quelqu’un qui connaît
bien le dialogue social, nuance un haut
fonctionnaire. Or, c’est un vrai métier, ça ne
s’apprend pas dans les livres. » Pas sûr que ce
soit rédhibitoire. Pour mettre du liant avec
les syndicats, l’économiste peut compter
sur son père, Pierre Ferracci, fondateur et
patron du groupe de conseil Alpha, proche
de la CGT. Surnommé le « Raymond Soubie
de la gauche », du nom de l’ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, le sexagénaire aurait déjà pris langue avec les syndicats afin de déminer le terrain pour M. Macron. Une affaire de famille, en somme. p
s. b. et c. pi.
ralliés de la dernière heure. Parmi
les premiers, Richard Ferrand,
54 ans, occupe une place à part. Député (PS) du Finistère, il a bataillé
des nuits durant à l’Assemblée
pour trouver une majorité qui permette d’adopter la loi Macron,
dont il était le rapporteur. Depuis,
c’est à la vie à la mort entre les
deux hommes. Certains murmurent qu’il pourrait aller à Matignon
en cas de victoire. De fait, il coche
les cases : nouveau venu en politique (il est député depuis 2012), il a
travaillé dans le privé (aux Mutuelles de Bretagne) et est compatible
avec la droite et la gauche.
Christophe Castaner, 51 ans, a
aussi un accès direct à M. Macron.
Député (PS) des Alpes-de-HauteProvence et maire de Forcalquier,
il est l’un des snipers du candidat,
chargé d’écumer les plateaux de
télévision. Il partage ce rôle avec
Benjamin Griveaux, 39 ans, porteparole d’En marche ! et ancien conseiller général (PS) de Saône-etLoire, à l’époque où Arnaud Montebourg dirigeait le département.
Ce diplômé de HEC travaillait chez
Unibail-Rodamco, le géant français des centres commerciaux,
avant de rejoindre le mouvement.
Parmi les proches qui comptent,
on trouve bien sûr Gérard Collomb, 69 ans, le maire (PS) de Lyon,
qui a mis son réseau au service de
M. Macron – c’est lui qui était
chargé de récolter les parrainages,
ainsi que Jean-Yves Le Drian,
69 ans, seul ministre de M. Hollande à avoir été ouvertement dragué. Le maire (MoDem) de Pau,
François Bayrou, 65 ans, parle tous
les jours avec le candidat, qu’il est
l’un des rares à vouvoyer. Malin, le
sénateur (PS) de la Côte-d’Or François Patriat, 74 ans, l’un des premiers à le rallier, utilise Brigitte
Macron, l’épouse du candidat,
pour lui faire passer ses messages.
Les « économistes » Pour élaborer son programme économique,
axe essentiel de son plan de
« transformation », M. Macron
M. Macron
dit qu’il aura
toujours « plus de
considération »
pour ceux qui
l’ont rejoint au
début que pour
les ralliés de la
dernière heure
s’est entouré d’une poignée d’économistes de confiance, au premier
rang desquels Jean Pisani-Ferry,
65 ans, ancien commissaire général de France Stratégie, un groupe
de réflexion rattaché à Matignon.
L’ex-conseiller à Bercy de Dominique Strauss-Kahn (1997-1999) puis
de Christian Sautter (1999-2000) a
rencontré M. Macron lorsque ce
dernier préparait la campagne
présidentielle de M. Hollande.
M. Pisani-Ferry faisait alors partie du groupe d’experts qui se retrouvaient autour de lui à La Rotonde, brasserie du quartier Montparnasse chère au candidat. C’est
lui qui chapeaute les questions
économiques et sociales, épaulé
par David Amiel, jeune normalien,
qui avait effectué un stage remarqué au cabinet Macron à Bercy.
Le fondateur d’En marche ! a
rameuté son ami Marc Ferracci,
39 ans. Professeur à l’université
Panthéon-Assas, l’époux de
Sophie Ferracci a élaboré le programme sur l’emploi et la formation. Chargé des questions macroéconomiques, Philippe Martin,
50 ans, a connu M. Macron quand
celui-ci était secrétaire général adjoint de l’Elysée. Le courant est
instantanément passé. Diplômé
de la prestigieuse université de
Georgetown, à Washington, il l’a
rejoint à Bercy en 2015 et ne l’a
plus quitté. p
sarah belouezzane
et cédric pietralunga
présidentielle 2017 | 3
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
L’entourage hétéroclite de Marine Le Pen
Souverainistes, élus, anciens du GUD : la candidate privilégie les contacts informels avec ses conseillers
M
arine Le Pen n’aime
pas les réunions.
Pas question de se
retrouver chaque
semaine à écouter ses conseillers
parler les uns après les autres dans
un fastidieux tour de table. Au FN,
les bureaux politiques sont convoqués de manière épisodique, une
ou deux fois par mois. Il en va de
même pour le conseil stratégique
qui dirige la campagne présidentielle de la candidate frontiste, qui
affrontera Emmanuel Macron (En
marche !), dimanche 7 mai.
Tout ou presque se passe dans le
huis clos du bureau de la présidente « en congé ». Car cette dernière fonctionne en « étoile » plus
qu’en « pyramide », racontent ses
proches. En clair, les relations bilatérales sont privilégiées par rapport à une hiérarchie plus définie.
Quelqu’un a un projet ou une
idée à soumettre ? Il frappe à la
porte de la députée européenne,
ou lui passe un coup de téléphone.
Certains louent ce mode de fonctionnement sans apprêt ; d’autres
se désolent de la mauvaise circulation de l’information qui en découle. « A ne sait pas ce que B sait, et
C ne parle pas à A et B, résume un
bon connaisseur de Marine Le Pen.
Beaucoup de dysfonctionnements
viennent de là. » A, B, C… Passage en
revue de l’alphabet lepéniste.
Florian Philippot, le bras droit
Le vice-président du FN et député
européen, 35 ans, conseille la responsable frontiste depuis 2009. Il
a œuvré au tournant « social-souverainiste » impulsé par Mme Le
Pen, dont il est très proche à la fois
humainement et politiquement.
Volontiers décrit comme exclusif,
il a vu son influence concurrencée
ces derniers mois au sein de l’entourage de la candidate, notamment par Philippe Olivier. « Le cercle s’élargit, la relation qui était
unique devient privilégiée. Il y a
des monopoles qui sont cassés,
mais il reste des canaux privilégiés », note-t-on dans l’équipe de
Tout ou presque
se passe dans
le huis clos
du bureau
de la présidente
« en congé »
Nicolas Bay,
photographié
par un militant
à Lyon,
le 5 février.
rangs du GUD, un groupuscule
étudiant d’extrême droite radicale
dont les anciens représentent un
groupe soudé et solidaire.
CYRIL BITTON/
Jean-Luc Schaffhauser, la tête
chercheuse Le député européen,
délégué général du Rassemblement Bleu Marine, est une des
principales têtes de pont du FN en
Russie. C’est lui qui a trouvé un
prêt de 9 millions d’euros pour le
parti auprès d’une banque
tchéco-russe en 2014. Il mène encore cette mission de recherche
de fonds à l’étranger, alors que
Mme Le Pen n’a pas bouclé le financement de la campagne. Membre
de l’Opus Dei – influente institution conservatrice de l’Eglise –, ancien consultant pour Dassault et
ex-collaborateur d’élus centristes,
Jean-Luc Schaffhauser se targue
de disposer d’un important réseau. Il participe aux travaux d’un
club discret, le cercle Normandie,
composé d’économistes, qui
tente d’orienter Mme Le Pen vers
une ligne plus libérale. L’eurodéputé FN Bernard Monot en
est aussi membre.
FRENCH-POLITICS
POUR « LE MONDE »
campagne. Son frère Damien Philippot, venu de l’institut de sondage IFOP, l’accompagne dans
cette tâche de conseiller.
David Rachline, l’élu Le maire de
Fréjus (Var), 29 ans, est le plus
jeune sénateur de France. En bons
termes avec tout le monde ou
presque au sein du FN, il dirige
l’équipe de campagne de Mme Le
Pen, dans laquelle il tente d’apporter du liant entre des personnalités très différentes. M. Philippot,
avec qui il entretient de bons rapports, et qui lui a donné des conseils pour ses interventions médiatiques, l’appuie dans l’organisation et la définition des grandes
orientations. M. Rachline s’occupe
aussi de coordonner la communication de la campagne. Dans un email, que Le Monde s’est procuré,
envoyé le 17 mars à tous les dépu-
tés européens frontistes, il écrit à
propos du tournage en cours d’un
documentaire sur Mme Le Pen : « Si
vous recevez une demande de la
chaîne C8 (…), merci de décliner. »
Nicolas Bay, l’homme d’appareil Le député européen de 39 ans,
président du groupe FN au conseil
régional de Normandie, a été désigné directeur de la campagne du
parti pour les législatives de juin.
Une récompense pour cet homme
d’appareil efficace, apprécié par
Mme Le Pen, mais qui se trouve parfois desservi par son statut d’ancien mégrétiste, suspecté de pouvoir trahir la cause à tout moment.
Plus proche de la ligne « nationale-catholique » de Marion Maréchal-Le Pen – sans pour autant appartenir à son écurie –, le secrétaire général du FN se montre volontiers pragmatique : dans une
Jean Messiha, profession énarque
certains au front national ont d’abord été
surpris par ses montres clinquantes, ses ceintures griffées, ses costumes trois-pièces et son air
volubile. Mais Jean Messiha a trouvé sa place
dans l’entourage de Marine Le Pen. Sur Twitter,
ce haut fonctionnaire au ministère de la défense,
âgé de 46 ans, a rédigé une biographie qui commence ainsi : « Sciences Po Paris - ENA - Docteur
ès sciences économiques. » Trois titres qui valent
tous les sésames dans un parti qui conspue la
« trahison » des élites, mais ne manque jamais de
mettre en avant les diplômes de ses cadres.
L’homme a rejoint l’équipe de la candidate début 2016, et n’a pris sa carte du FN qu’en février.
Mais il s’est vu confier dès l’automne la tâche
stratégique et politique de coordonner le projet
présidentiel de la députée européenne. En clair,
de faire la synthèse entre les travaux qui remontent des différents cercles conseillant Mme Le Pen
et de mettre en musique les arbitrages rendus
par la patronne. Il en est sorti 144 engagements,
qui se trouvent dans la droite ligne du programme présenté par la présidente du FN
en 2012, et évitent « de descendre à un niveau de
granularité extrêmement fin », comme dit Jean
Messiha dans un pur langage « techno ».
Service après-vente
La candidate l’a remercié pour son travail lors
d’un discours prononcé en clôture des assises
présidentielles de Lyon, début février, et l’a
même laissé prendre la parole devant les militants. L’énarque a aussi été investi candidat aux
élections législatives dans l’Aisne, dans une circonscription très favorable pour le parti. En attendant le mois de juin, il assure le service aprèsvente du projet. « Je fais de la pédagogie en interne, tourne dans les fédérations, donne des éléments de langage aux militants, explique-t-il. Et
je fais aussi de la pédagogie en externe, en répondant à la presse. » Une presse qu’il ne se prive pas
d’attaquer, l’accusant – à tort, bien souvent – de
taire certains faits, pour privilégier M. Macron.
« Hier, l’attentat a été commis à 21 heures. Aucune
info n’a filtré jusqu’à 22 heures, où Macron passait
sur France 2. Pour lui réserver la primeur… », a-t-il
écrit sur Twitter, contre toute vraisemblance, au
lendemain de l’attaque sur les Champs-Elysées
qui a coûté la vie au policier Xavier Jugelé.
Sa biographie sur le réseau social indique
aussi : « Français de souche par naturalisation. »
Né égyptien, arrivé en France à l’âge de 8 ans,
formé par les jésuites – « je leur dois l’érudition »,
assure-t-il –, Jean Messiha se présente comme un
modèle d’assimilation. Pour lui, « l’islam est incompatible avec la République » : « Les musulmans à titre individuel, c’est différent. » Il reprend
à son compte la théorie du « grand remplacement », qui postule que les populations européennes et blanches seraient supplantées par
d’autres originaires d’Afrique. Mais avec une lecture personnelle. « La France n’est pas une race,
on n’est pas comme en Allemagne, obnubilés par
la race, dit-il. Le remplacement, ce n’est pas des
noirs par des blancs. C’est le mode de vie français
qui est par endroits remplacés. Dans certains
quartiers du 95, on se croit au milieu du Caire. »
Porte-parole des « Horaces », un groupe de
hauts fonctionnaires qui travaille en « off » pour
Marine Le Pen, le conseiller a tenté une incursion
dans le secteur privé en 2013 et 2014. Il a préparé
pendant quelques mois l’implantation d’un bureau du vendeur d’armes Nexter à Doha, au Qatar. Un pays que Marine Le Pen n’a de cesse de vilipender pour son soutien supposé au « fondamentalisme islamiste ». On ne peut pas toujours
être raccord à 100 %. p
o. f.
note interne envoyée aux candidats aux législatives, il décrit le
duel entre M. Macron et Mme Le
Pen comme le match des « zélateurs de Mme Merkel contre [les] insoumis ». Une référence explicite à
Jean-Luc Mélenchon, arrivé en
quatrième position au premier
tour, dont le FN guigne les voix.
Philippe Olivier, le théoricien
Le beau-frère de la candidate, âgé
de 55 ans, est revenu au premier
plan depuis l’exclusion du Front
national en 2015 du père de Mme Le
Pen et fondateur du parti, JeanMarie Le Pen, avec lequel il est
brouillé de longue date : Philippe
Olivier avait accompagné Bruno
Mégret dans la scission du FN à la
fin des années 1990.
Partisan d’une union des droites
et défenseur d’une ligne identitaire, cet ancien disciple de Philippe de Villiers et de Nicolas Dupont-Aignan codirige avec Sébastien Chenu, un ex-responsable de
l’UMP, la cellule « idées-images »
de l’équipe de campagne de Mme Le
Pen. Marié à Marie-Caroline Le
Pen, l’aînée des sœurs Le Pen, il apprécie sa nièce Marion Maréchal-Le Pen, dont il loue le talent.
Frédéric
Chatillon,
Axel
Loustau et Nicolas Crochet, les
« prestataires » Selon Mme Le Pen,
les trois hommes ne seraient que
des « prestataires » techniques du
FN, mais ils sont en réalité des
amis et des interlocuteurs politiques. Frédéric Chatillon est salarié
de la campagne de Mme Le Pen, et
travaille sur la communication papier et numérique. Axel Loustau
imprime les affiches et les professions de foi de la candidate, par
l’intermédiaire de sa société Les
Presses de France. Et l’expertcomptable Nicolas Crochet n’occupe, dit-on, aucun rôle officiel,
malgré sa présence fréquente aux
meetings de l’eurodéputée.
M. Chatillon joue parfois le rôle
d’intermédiaire politique, en
France ou à l’étranger. M. Loustau
est conseiller régional d’Ile-deFrance et candidat aux législatives
dans les Hauts-de-Seine. Et M. Crochet avait été pressenti pour devenir directeur de campagne
en 2012 : il avait finalement occupé
la fonction de conseiller économique. MM. Chatillon et Loustau
sont accusés d’entretenir des sympathies néonazies. Comme
M. Crochet, ils sont passés dans les
Les visiteurs du soir La candidate du FN n’a pas institutionnalisé la pratique comme certains
hommes politiques, mais elle reçoit la visite de conseillers hors du
cadre partisan. C’est le cas notamment de Philippe Péninque, exavocat fiscaliste et patron du GUD
dans les années 1970, grand ami
d’Alain Soral. Il revendique une
proximité avec la ligne de M. Philippot : ce dernier le qualifie
d’« homme de la synthèse nationale-républicaine ». Mme Le Pen consulte également l’économiste
Hervé Juvin, défenseur du protectionnisme et opposé à l’Union
européenne, qui dispose d’un
rond de serviette aussi bien dans
les médias grand public que dans
ceux de la « fachosphère ». p
olivier faye
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L’abus d’alcool est dangereux pour la
santé, à consommer avec modération
4 | présidentielle 2017
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
La campagne de Macron peine à redémarrer
Des élus de gauche et d’En marche ! s’inquiètent, après le début d’entre-deux-tours en demi-teinte du candidat
Q
uand le maître tente
de se rappeler au bon
souvenir de l’élève.
Contraint d’assister à
cette présidentielle
sur le banc de touche, François
Hollande n’a pu s’empêcher,
mardi 25 avril, de délivrer conseils
et mises en garde à l’attention de
son ancien conseiller Emmanuel
Macron, dont la campagne d’entre-deux-tours semble patiner depuis sa qualification pour la finale. « Rien n’est fait », a averti le
chef de l’Etat en marge d’un déplacement à Laval (Mayenne).
Devant la presse, le président de
la République a déploré « qu’il n’y
ait pas eu de prise de conscience de
ce qui s’est passé » dimanche soir,
alors que Marine Le Pen a obtenu
un score historiquement haut,
ralliant plus de 7 millions d’électeurs. « Je pense qu’il convient
d’être extrêmement sérieux et mobilisé, a ajouté M. Hollande. Un
vote, ça se mérite, ça se conquiert,
ça se justifie, ça se porte. »
S’il s’est gardé de vouloir « donner des conseils » ou de jouer « le
rôle de tuteur », ces mots choisis
résonnent comme un avertissement lancé au candidat d’En marche ! qui, depuis son discours de la
porte de Versailles, jugé décevant,
suivi d’une fête controversée à La
Rotonde, semble agir comme si la
victoire le 7 mai était acquise. « Le
président voit avec inquiétude que
Marine Le Pen mène une campagne méthodique, appliquée et professionnelle, alors qu’Emmanuel
Macron semble être dans la jouissance de la victoire, note un ami
du président. Lui qui a vécu le
21 avril 2002 comme un traumatisme considère que l’heure est
grave. Il avait envie de dire : “Réveillez-vous !” »
« Un vote,
ça se mérite,
ça se conquiert,
ça se justifie,
ça se porte »
FRANÇOIS HOLLANDE
François Hollande n’est pas le
seul à s’interroger. Depuis dimanche, les critiques, en « on » ou en
« off », se multiplient dans la majorité. Attention au sentiment de
toute-puissance, qui pourrait
faire oublier qu’il y a encore un second tour, a mis en garde le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis. « Le Pen est en
marche, si je puis dire, donc il faut
peut-être s’en occuper et je n’ai pas
trouvé que les quarante-huit heures du candidat républicain
étaient à un niveau tel qu’il repoussait l’attaque », a-t-il déclaré
mardi 26 avril, sur RTL.
Ce n’est pourtant pas faute
d’avoir été prévenu. Alors qu’un
proche lui déconseillait, dimanche, de réunir ses soutiens dans
cette brasserie de Montparnasse,
sous le regard avide des caméras,
M. Macron s’est agacé : « Je disposerai », a-t-il répondu. Plus tard
dans la nuit, quand un journaliste
lui demandait si La Rotonde serait
son Fouquet’s, en référence à la
fête organisée par Nicolas
Sarkozy pour célébrer sa victoire
en 2007, il a évoqué son « plaisir ».
Un registre lexical pour le
moins troublant. « Ça lui arrive
d’être capricieux », reconnaît un
proche. Lui assume : « Aucun
regret », a affirmé M. Macron,
mardi soir, sur France 2. « J’assume totalement et j’assumerai
Valls pourrait chercher un accord
« Nous devons participer à cette majorité présidentielle, et soyons
plus clairs, à la majorité gouvernementale qu’il faudra construire »
et « soutenir un gouvernement qui, d’une manière ou d’une autre,
sera d’unité nationale ou d’entente républicaine », a déclaré
Manuel Valls devant ses partisans réunis mardi soir à Paris.
L’ex-premier ministre a ainsi fait un pas supplémentaire vers
Emmanuel Macron. Candidat aux législatives dans l’Essonne,
M. Valls pourrait donc chercher à passer un accord avec En
marche !, contre l’avis de son parti. « Nous sommes socialistes,
personne ne peut nous exclure », a-t-il prévenu, invitant le PS à
opérer « un changement de culture ».
0123
HORS-SÉRIE
Emmanuel Macron, le 25 avril, sur le plateau de France 2. LIONEL BONAVENTURE/AFP
toujours. Ce ne sera pas le diktat
d’une bien-pensance triste qui me
dira où je dois aller », a-t-il ajouté,
visiblement agacé. Mais, conscient de ses difficultés, l’ancien
ministre a aussi reconnu que
« rien n’est gagné ».
« Ligne kalach’»
Au lendemain du premier tour,
le candidat – qui n’avait pas
prévu de déplacement de terrain
lundi 24 avril – a donné le sentiment d’un retard à l’allumage.
Enfermé dans son QG, alors que
Mme Le Pen avait immédiatement
repris le chemin de la campagne,
il a passé une partie de sa journée
au téléphone. Avec des responsables politiques étrangers, notamment les allemands Angela Merkel et Martin Schulz. « Il se présidentialise en enchaînant des entretiens internationaux, analyse
un partisan. Il veut commencer
dans une présidence à parole
rare. » Sentant le danger, son allié
François Bayrou, vieux routier
des campagnes, a sonné l’alerte :
pas question de rester sur l’Aventin. « Pas une journée sans un événement de terrain ! », a fait valoir
le patron du MoDem lors d’une
réunion au QG.
M. Macron s’est également occupé de la composition de sa fu-
ture majorité. Il rêve de débaucher des ténors LR, afin de se
maintenir sur sa ligne de crête et
gêner la campagne des législatives des Républicains, qui espèrent lui imposer une cohabitation. Certains de ses proches plaident même pour la nomination
d’un premier ministre LR. « Après
avoir cassé le PS, on casserait la
droite », projette un de ses lieutenants, qui reste conscient des
difficultés.
Sur France 2 mardi soir, le candidat a d’ailleurs regretté la position « pas claire » de LR. « Hier, les
Républicains n’ont pas souhaité
apporter un soutien massif à ma
candidature, a-t-il relevé. Il y a eu
de longs débats, même pour savoir s’il fallait mettre mon nom
dans le communiqué de presse. »
« On a la classe politique que l’on
mérite », a-t-il conclu, ajoutant
qu’il n’avait pas l’intention
d’amender son programme puisqu’il était sorti en tête du premier tour. De la même façon,
M. Macron a réaffirmé que seuls
les élus qui quitteront leur parti
pourront se présenter sous l’étiquette d’En marche ! aux élections législatives.
Cette fermeté inquiète des élus
macronistes, pour qui le combat
sera difficile si LR reste uni et pré-
Sentant le danger,
François Bayrou,
vieux routier
des campagnes,
a sonné l’alerte :
pas question
de rester
sur l’Aventin
sente des candidats sérieux partout aux législatives. Certains
d’entre eux fustigent la « ligne
kalach’ » qui domine dans l’entourage de l’ex-ministre, où sa
garde rapprochée plaiderait pour
pousser la « logique d’épuration »
jusqu’au bout. « Si Macron n’arrive pas à recomposer l’échiquier
politique d’ici au second tour, il va
y aller seul et tenter l’effet “blast”
avec ses propres candidats. Il peut
y arriver, mais ce sera compliqué », estime un député.
Mardi, le candidat a semblé
prendre conscience des risques
de l’atermoiement et a repris sa
campagne de terrain, en se rendant dans un hôpital de Garches
(Hauts-de-Seine). Mercredi, il devait aller dans le bassin minier
nordiste, où le FN est fort dans les
urnes. D’abord dans sa ville natale d’Amiens (Somme) pour rencontrer les ouvriers en grève de
Whirlpool, puis à Arras (Pas-deCalais) où il devait tenir un meeting. Avant de terminer la semaine, vendredi, en HauteVienne, pour un déplacement
axé sur la ruralité, autre terrain
de chasse de l’extrême droite.
Selon nos informations, M. Macron préparerait aussi pour samedi un meeting retransmis en
multiplexe à Bordeaux, Marseille, Clermont-Ferrand et Rennes, lors duquel il répondrait aux
questions du public de chacune
des salles. Ce face-à-face à distance avec Mme Le Pen va continuer jusqu’au second tour.
Alors que la candidate du FN a
prévu un grand meeting à Villepinte, en région parisienne,
lundi 1er mai, en plus du défilé annuel traditionnel de son parti,
M. Macron ne sera pas en reste.
Lui aussi doit réunir ses partisans pour une démonstration de
force. Plusieurs sites sont à
l’étude, dont celui de Vincennes,
pour un meeting en plein air.
Comme François Hollande durant l’entre-deux-tours de 2012. p
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Le Parti socialiste coule, silence !
I
l y a un demi-siècle, la SFIO
avait signé son propre acte de
décès, cédant la place à un
nouveau Parti socialiste, né au
congrès
d’Alfortville
le
4 mai 1969. Gaston Defferre avait
vaillamment porté ses couleurs à
l’élection présidentielle et avait
obtenu, le 1er juin, 5 % des voix,
contre 21,3 % au candidat communiste, Jacques Duclos.
Le 23 avril 2017, avec 1 158 000
suffrages de plus que l’ancien
maire de Marseille, Benoît Hamon récolte 6,36 %. Le Parti socialiste s’est effondré. Pire encore,
alors qu’il avait réussi, sous l’impulsion de François Mitterrand, à
marginaliser électoralement le
Parti communiste, il perd son hégémonie sur la gauche. Et c’est un
ex-compagnon de route, Jean-Luc
Mélenchon, qui, sur les ruines du
PCF, hisse sa France insoumise à
19,58 %. C’est ce qu’on appelle « la
fin d’un cycle »…
Déjà quatre morceaux
Le PS se meurt, mais silence ! Son
premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, a reconnu « une
lourde défaite », marquant « la fin
d’une époque » et requérant « un
profond renouvellement ». « L’introspection viendra, a-t-il déclaré,
mais pas maintenant ». Attendons la fin des élections législatives. Silence, on coule, mais retenez les bouées ! Comme s’il ne
s’agissait que d’un accident dont
il pourrait se remettre. Et pourtant, au lendemain du premier
tour de la présidentielle, le PS
n’est pas au bord de l’implosion, il
a déjà implosé en au moins
quatre morceaux.
Il y a ceux qui de facto, autour
de Manuel Valls, ont déjà fait leur
deuil du PS. Pour l’ancien premier ministre, si on n’a pas les
mêmes idées sur l’Europe, l’économie, l’entreprise, la sécurité, on
ne peut plus être « dans la même
famille politique ». Et il fait déjà
des offres de service à Emmanuel
Macron pour « le soutenir » et
« participer » à sa majorité présidentielle s’il est élu. Il y a l’aile
gauche, autour du candidat défait, Benoît Hamon, partagée
entre l’envie de poursuivre
l’aventure avec des écologistes et
le saut dans la famille mélencho-
niste. Il y a le pôle hollandais qui,
autour de Stéphane Le Foll,
ministre de l’agriculture, récuse,
pour l’heure, les sirènes de la
macronie et veut rebâtir un PS
social-démocrate. Il y a enfin la
nouvelle génération, avec Najat
Vallaud-Belkacem, ministre de
l’éducation nationale, et Mathias
Fekl, ministre de l’intérieur, qui à
l’écart rêve d’une relève générationnelle.
Le congrès du PS est théoriquement prévu à l’automne. Déjà contesté, M. Cambadélis, qui n’est pas
sûr de vouloir rempiler, ne semble
pas pressé de le convoquer. Mais
jusqu’où devra aller la décomposition pour que vienne l’heure de
l’introspection ? Et d’une hypothétique reconstruction ? p
présidentielle 2017 | 5
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Mélenchon fédère la contestation de gauche
Le candidat de La France insoumise a réalisé ses meilleurs scores dans les anciens bastions communistes
L
e score est historique
pour sa famille politique.
Avec 19,6 % des suffrages,
soit 7 millions de voix,
Jean-Luc Mélenchon a réussi à redonner des couleurs à la gauche
radicale lors du premier tour de la
présidentielle le 23 avril. Le candidat de La France insoumise améliore son résultat de plus de
8 points par rapport à 2012 et enregistre une progression de plus
de 3 millions de voix.
Avec sa campagne visant à « fédérer le peuple contre l’oligarchie », le député européen a réussi
son pari de rassembler largement. « C’est un mix de vote protestataire et de personnes qui donnent traditionnellement leur voix
au PS », souligne Frédéric Dabi,
directeur général adjoint de
l’IFOP. Même si sa stratégie n’était
pas de se positionner ainsi,
M. Mélenchon est apparu pour de
nombreux électeurs comme le
vote de gauche, reléguant le
socialiste Benoît Hamon très loin
derrière (6,4 %). Manuel Bompard, son directeur, préfère souligner que « pour beaucoup, Mélenchon était celui qui était en capacité de répondre aux problématiques du quotidien ».
Grandes villes
En regardant la cartographie du
vote Mélenchon, plusieurs données frappent. S’il réalise des percées dans des zones rurales, c’est
dans les grandes villes que M. Mélenchon recueille ses meilleures
performances. A Lille, où Martine
Aubry s’était rangée derrière
M. Hamon, Montpellier ou Avignon – des villes PS ou divers gauche –, il est en tête, autour de 30 %
des voix. Plus surprenant, c’est
aussi vrai pour des communes de
droite. A Marseille, il devance d’un
VERBATIM
“
L’accession de Marine
Le Pen à l’Elysée est
un danger réel, il faut cesser
de le banaliser (...) D’un autre
côté comptez sur nous,
nous nous battrons contre
les politiques libérales
d’Emmanuel Macron, ce n’est
pas un chèque en blanc.”
Pierre Laurent, secrétaire
national du Parti communiste,
mercredi 26 avril, sur RMC
Dans les villes
dirigées par le FN,
il se place
systématiquement
deuxième,
derrière
Marine Le Pen
chon occupe la deuxième place
(19,6 %) derrière Mme Le Pen (31 %),
en Seine-Maritime et dans les
Bouches-du-Rhône.
Quant aux quartiers populaires,
même si l’abstention y reste élevée, ils ont très majoritairement
voté en faveur de M. Mélenchon
quand ils avaient donné leurs
voix à François Hollande en 2012.
A Mantes-la-Jolie (LR), qui avait
voté à 43,6 %, il y a cinq ans pour le
socialiste, le cofondateur du Parti
de gauche améliore son score de
presque vingt points (34,3 %) pour
terminer premier.
Meeting de Jean-Luc Mélenchon, à Marseille, le 9 avril. ARNOLD JEROCKI/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
cheveu Marine Le Pen (24,8 %
contre 23,7 %). Il s’impose aussi à
Toulouse, Saint-Etienne, Le Havre,
Tourcoing ou Roubaix.
L’ex-président de l’UMP, JeanFrançois Copé, a également dû
avoir quelques sueurs froides en
découvrant que ses administrés
ont choisi de faire de l’ancien socialiste le numéro un dans sa ville
de Meaux (Seine-et-Marne). A
Paris, il finit derrière Emmanuel
Macron et François Fillon mais
l’emporte dans les 19e et 20e arrondissements. Le cœur de son
programme, l’environnement, a
également séduit là où un maire
écologiste est implanté, comme
Grenoble – Eric Piolle avait appelé
à voter pour lui –, Grande-Synthe
(Nord), Sevran (Seine-Saint-Denis) ou Bègles (Gironde), le fief de
Noël Mamère, qui soutenait
M. Hamon.
Dans trois départements de métropole, dirigés par des socialistes,
il a pris la première place : SeineSaint-Denis, Dordogne et Ariège.
En Seine-SaintDenis, longtemps
détenue par
le PCF, c’est
un raz-de-marée
De même en Martinique, où il s’est
rendu en décembre 2016, à La Réunion et à Mayotte, où il fait la
course en tête. En Seine-Saint-Denis, longtemps détenu par le PCF,
c’est un véritable raz-de-marée. Il y
réalise 34 % des suffrages contre
38,7 % pour François Hollande
en 2012 ; soit près de 20 points de
plus qu’il y a cinq ans.
Là encore, des villes de gauche
comme de droite, dont plusieurs
ont connu un maire PCF par le
passé, l’ont placé devant. Parmi les
communes socialistes, on trouve
Clichy-sous-Bois, Les Lilas, Bagnolet, Pantin ou Le Pré-Saint-Gervais, où est implanté le président
de l’Assemblée nationale, Claude
Bartolone. A droite, on compte
Bobigny (UDI), Drancy, dont le
patron de l’UDI, Jean-Christophe
Lagarde, est maire, Aulnay-sousBois (LR), Le Blanc-Mesnil (LR),
Montfermeil (PCD) ou encore
Saint-Ouen (UDI).
Sans surprise, les communes
communistes en ont fait leur candidat préféré et lui ont donné bien
souvent des scores supérieurs à
40 % des voix. Les noms défilent :
Nanterre (Hauts-de-Seine), La
Courneuve, Montreuil ou SaintDenis, en Seine-Saint-Denis,
Champigny-sur-Marne ou Ivrysur-Seine (Val-de-Marne), Vénissieux (Rhône), Saint-Pierre-desCorps (Indre-et-Loire) ou encore
Dieppe (Seine-Maritime). La
palme revient à Gennevilliers,
dans les Hauts-de-Seine, où il réalise, avec 47,1 % des suffrages, sa
meilleure performance.
A noter cependant que certaines villes PCF ont choisi Marine
Le Pen avant Jean-Luc Mélenchon.
Législatives : l’accord avec le PCF en suspens
C’est notamment le cas de petites
communes du Nord et du Pas-deCalais mais aussi dans les Bouches-du-Rhône (Arles, Gardanne
et Martigues). Le Parti communiste, qui dirige le Val-de-Marne,
peut également s’inquiéter de la
forte poussée d’Emmanuel Macron dans ce département, le seul
qui lui reste. L’ex-ministre de
l’économie y termine premier,
devant leur candidat.
Autre enseignement : le leader
de La France insoumise a clairement réussi à contenir la poussée
électorale de Marine Le Pen en
captant une partie du vote protestataire. C’est particulièrement
frappant dans les villes dirigées
par le FN où il se place systématiquement deuxième, derrière la
candidate d’extrême droite,
même si cette dernière est loin
devant. Une exception : Mantesla-Ville, dans les Yvelines, où il bat
la présidente du FN. Le raisonnement vaut pour la région des
Hauts-de-France, où M. Mélen-
Trappes et Evry
A Trappes, la ville des Yvelines où
Benoît Hamon a été élu député,
M. Mélenchon réalise 32,6 % des
voix contre 24,2 % pour l’ex-frondeur. Ce dernier trouvera peutêtre une consolation en regardant
les résultats d’Evry, chez Manuel
Valls en Essonne, qui a donné le
point à M. Mélenchon devant ses
concurrents. La percée est tout
aussi notable dans les quartiers
nord de Marseille, à Vaulx-en-Velin (Rhône), à Clichy-sous-Bois
(Seine-Saint-Denis), Garges-lèsGonesse, Sarcelles et Villiers-leBel (Val-d’Oise), où il passe presque toujours la barre des 30 %
pour finir en tête.
L’ex-sénateur obtient ses moins
bonnes performances dans des
départements comme le BasRhin, le Haut-Rhin, l’Aube, les
Alpes-Maritimes et la Corse, où
ses scores sont sous la barre des
15 %. Des résultats à nuancer car
M. Mélenchon progresse partout
par rapport à 2012.
Pour compléter ce tableau, on
peut ajouter que plusieurs sondages, réalisés le jour du vote, le
donnent comme le candidat
des 18-24 ans, devant Marine
Le Pen et Emmanuel Macron.
Autant de succès qu’il faudra
maintenant réussir à transformer aux législatives. Le plus dur
est à venir. p
raphaëlle besse desmoulières
COMMUNIQUÉ
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La France insoumise et les communistes pourraient s’opposer dans les circonscriptions
AVIS DE CONCOURS
E
tudier la carte des circonscriptions où Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête
lors du premier tour de la présidentielle est riche d’enseignements. Elles sont 67 et ses
scores y sont supérieurs à 22 %
des voix. En Seine-Saint-Denis,
les candidats Front de gauche –
dont Marie-George Buffet et Clémentine Autain – pourront y voir
un bon point de départ pour leur
campagne.
Ce n’est pas le cas des socialistes,
qui ont du souci à se faire, notamment dans ce département. Dans
la circonscription du socialiste
Mathieu Hanotin, qui recouvre
partiellement la ville de SaintDenis, M. Mélenchon réalise sa
meilleure performance avec
43,2 % des voix. Il fait aussi de très
bons scores – entre 34 et 40 % des
voix – dans celles de Razzy Hammadi, Elisabeth Guigou, Bruno Le
Roux ou Claude Bartolone.
A Paris, la ministre du travail,
Myriam El Khomri, qui se présente
dans la circonscription de Daniel
Vaillant (18e et 19e arrondisse-
ments), peut légitimement montrer quelques signes d’inquiétudes, tout comme le patron du PS,
Jean-Christophe Cambadélis, dans
le 19e. M. Mélenchon obtient 34,2 %
chez la première et 30,5 % chez le
second. La première place de son
ex-camarade dans sa circonscription de Haute-Garonne (27,6 %)
n’aura pas non plus échappé au
« monsieur élections » du PS,
Christophe Borgel.
« Concurrence mortelle »
Jean-Luc Mélenchon et ses partenaires sauront-ils en tirer profit ?
Rien n’est moins sûr, vu l’état de
leurs rapports. Mardi 25 avril,
Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, a convoqué une conférence de presse pour parler des législatives, qui s’annoncent « cruciales », notamment pour son
parti. Jusqu’à présent, le PCF et La
France insoumise ne sont pas
parvenus à trouver un accord. Le
sujet a fini par empoisonner leurs
relations et M. Laurent indiquait
mardi qu’il n’avait pas réussi à
parler à son ex-candidat depuis
dimanche. Le score très élevé de
M. Mélenchon au premier tour de
la présidentielle (19,6 %) devrait
cependant lui donner l’avantage
dans le rapport de force.
M. Laurent ne semble pas l’entendre ainsi. Mardi, il a lancé un
appel au rassemblement, notamment à La France insoumise, mais
aussi « à toutes les forces de gauche qui sont prêtes à s’en saisir »
pour éviter « une concurrence qui
s’avérerait mortelle ». Si rien ne
bouge, les candidats communistes, notamment les députés sortants, affronteront des « insoumis » mais aussi des écologistes
et des socialistes.
« Le temps presse, a mis en garde
le sénateur de Paris. Si nous sommes ensemble, la victoire est possible dans des dizaines et des dizaines de circonscriptions. Divisés,
nous en gagnerons seulement une
poignée. » Pour M. Laurent, « les
communistes, notamment dans
les circonscriptions où ils sont sortants et où leurs positions sont
fortes, sont les mieux placés pour
conduire cette bataille ».
Manuel Bompard, directeur de
campagne de M. Mélenchon, se
dit « un peu surpris » par ces déclarations mais assure que des
contacts ont été pris avec le PCF.
« On avait fait une proposition
raisonnable de désistements réciproques dans une dizaine de circonscriptions chacun mais on
nous a toujours opposé un refus
catégorique », affirme-t-il. Parmi
ces dernières devaient se trouver
les circonscriptions des sept députés PCF sortants.
Désormais, M. Bompard prévient que ceux qui n’ont pas
donné leur parrainage au candidat de La France insoumise pour
la présidentielle pourraient bien
s’en voir exclus. « C’est une question de cohérence politique », souligne-t-il. Parmi les quatre qui se
devaient se représenter, André
Chassaigne (Puy-de-Dôme), président du groupe à l’Assemblée,
et Patrice Carvalho (Oise) seraient concernés. De quoi donner une idée de l’ambiance des
futures discussions. p
r. b. d.
▶ Vu les demandes exprimées par les Centres de Gestion de la Vendée, de
l’Aude, du Gard, du Rhône, du Doubs, de la Saône-et-Loire et du CIG de
la Grande Couronne, le Centre de Gestion de la Fonction Publique Territoriale des Ardennes organise le concours sur titres avec épreuves de Biologiste, Vétérinaire et Pharmacien de classe normale pour 8 postes.
Ce concours est ouvert aux candidats titulaires :
des diplômes d’Etat de docteur vétérinaire, de docteur en pharmacie ou de pharmacien et aux candidats titulaires d’un des diplômes, certiicats ou titres mentionnés à l’article L.241-2 du code rural et de la pêche maritime et aux articles
L.4221-2 à L.4221-5 du code de la santé publique et délivrés dans un autre
Etat membre de l’Union européenne ou dans un autre Etat partie à l’accord sur
l’Espace économique européen.
Dates à retenir :
- période de pré-inscription : du 16 mai au 21 juin 2017 inclus (uniquement sur internet)
- date limite de dépôt des dossiers : 29 juin 2017 minuit (le cachet de la poste faisant foi)
- date de l’épreuve : à partir du 23 novembre 2017
▶ Vu les demandes exprimées par les Centres de Gestion de la Seine-etMarne, du Gard et du CIG de la Grande Couronne, le Centre de Gestion
de la Fonction Publique Territoriale des Ardennes organise l’examen professionnel de Biologiste, Vétérinaire et Pharmacien de classe exceptionnelle.
Cet examen professionnel est ouvert aux biologistes, vétérinaires et pharmaciens de classe normale ayant atteint le 6ème échelon de leur grade ainsi qu’aux
biologistes, vétérinaires et pharmaciens hors classe qui justiient de 4 ans de
services effectifs dans le cadre d’emplois.
Dates à retenir :
- période de pré-inscription : du 16 mai au 21 juin 2017 inclus (uniquement sur internet)
- date limite de dépôt des dossiers : 29 juin 2017 minuit (le cachet de la poste faisant foi)
- date de l’épreuve : à partir du 23 novembre 2017
NOTA BENE :
L’épreuve du concours de Biologiste, Vétérinaire et Pharmacien de classe
normale ainsi que l’épreuve de l’examen professionnel de Biologiste,
Vétérinaire et Pharmacien de classe exceptionnelle se dérouleront dans
le département des Ardennes.
Les dossiers d’inscription devront être postés (le cachet de la poste
faisant foi), ou déposés exclusivement (aux horaires d’ouverture de
l’Etablissement, soit du lundi au jeudi de 9 h 00 à 11 h 30 et de 13 h 45 à 16
h 45 et le vendredi de 13h45 à 16h45), dans le respect de la date limite de
dépôt, au Centre de Gestion des Ardennes, 1 boulevard Louis Aragon 08000
CHARLEVILLE-MEZIERES.
6 | présidentielle 2017
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Les électeurs catholiques de droite écartelés
Entre Marine Le Pen ou Emmanuel Macron, voter blanc ou s’abstenir, toutes les options sont envisagées
P
our les catholiques pratiquants qui ont donné
leur voix à François
Fillon au premier tour
de l’élection présidentielle, dimanche 23 avril, le lendemain de
défaite est rude. « Chacun est
sonné, déçu », résume Arnaud
Bouthéon, l’un des fondateurs de
Sens commun, un groupe de militants issus de La Manif pour
tous entrés chez Les Républicains
(LR) pour peser de l’intérieur sur
le premier parti de droite.
Dans la presse catholique et sur
les réseaux sociaux, la discussion
– parfois vive – est désormais
ouverte de savoir que faire au second tour. Voter pour la candidate
du Front national (FN) Marine Le
Pen, pour le prétendant d’En marche ! à l’Elysée Emmanuel Macron,
voter blanc, s’abstenir : toutes les
options sont soupesées, confrontées. Beaucoup n’ont pas encore
pris leur décision. Mais, à les interroger, il semble déjà que l’ancien
ministre de l’économie aura du
mal à attirer nombre d’entre eux.
La désillusion est à la mesure de
l’intérêt qu’avait fait naître
M. Fillon. Mieux que ses concurrents à la primaire, il avait su séduire les militants de Sens commun, notamment en promettant
de réserver l’adoption plénière
aux couples hétérosexuels. « Il a
suscité un grand espoir, celui
d’une relégitimation de la parole
catholique dans le débat politique », analyse Laurent Dandrieu,
rédacteur en chef à Valeurs actuelles et auteur d’un essai sur la
question de l’identité chez les catholiques, Eglise et immigration,
le grand malaise (Presses de la Renaissance, 2017).
Aussi, lorsque les révélations
sur l’emploi de membres de sa famille avaient commencé à faire le
« Macron
est beaucoup
plus dangereux
que Le Pen
sur les questions
sociétales »
LUDOVINE DE LA ROCHÈRE
présidente
de La Manif pour tous
vide autour de M. Fillon, Sens
commun n’avait pas cillé et s’était
révélé un soutien efficace pour
une candidature chancelante.
Dans les urnes, les électeurs ont
suivi. Selon un sondage Harris
publié par La Croix le 25 avril (réalisé en ligne dimanche auprès de
7 191 électeurs), 44 % des catholiques pratiquants réguliers ont
voté pour le candidat de LR, contre 26 % des pratiquants occasionnels et 18 % des non-pratiquants.
Mme Le Pen a recueilli moins de
suffrages chez les plus pratiquants (16 %) que dans le reste de
la population, mais un peu plus
chez les pratiquants occasionnels
(24 %). Quant à M. Macron, son
succès était inversement proportionnel à la pratique religieuse :
16 % des plus pratiquants, 25 %
des pratiquants occasionnels et
30 % des non-pratiquants.
Contrairement à 2002, l’institution catholique semble bien en
retrait pour aider les fidèles dans
leur choix aujourd’hui. Il y a
quinze ans, l’épiscopat s’était nettement prononcé contre le programme du fondateur du FN JeanMarie Le Pen face au président
sortant Jacques Chirac.
Cette fois, la Conférence des évêques de France (CEF) a bien émis
Le CFCM, l’UOIF et le CRIF pour Macron
Le Conseil français du culte musulman (CFCM) a appelé, mardi
25 avril, à « faire échec aux démarches d’exclusion et de haine » au
second tour de l’élection présidentielle et a « invité » les électeurs
musulmans « à se mobiliser pour faire triompher les valeurs
d’ouverture, de fraternité et de solidarité ». Issue de la mouvance
des Frères musulmans, l’Union des organisations islamiques de
France (UOIF) a appelé « tous les musulmans de France (…) à aller
voter massivement pour faire barrage aux idées de xénophobie et
de haine et donner au candidat Emmanuel Macron le score le plus
large ». Lundi, la Grande Mosquée de Paris avait fait de même.
Dimanche, le Conseil représentatif des institutions juives de
France (CRIF) a lancé un « appel clair à voter pour Emmanuel Macron » face à Marine Le Pen. « Il faut appeler tous ceux qui croient
et qui espèrent en la France à voter pour Emmanuel Macron, parce
que c’est lui qui porte maintenant cette espérance de fraternité », a
déclaré mardi le grand rabbin de France, Haïm Korsia, à l’AFP.
Pendant le
rassemblement
de soutien à
François Fillon,
au Trocadéro, à
Paris, le 5 mars.
OLIVIER LABANMATTEI/MYOP
POUR « LE MONDE »
un communiqué au soir du premier tour, mais ce texte laisse tellement ouvert le champ des interprétations qu’il permet de légitimer toutes les options de vote.
« La référence à l’accueil des migrants et à l’Europe pourrait être
prise comme un encouragement à
voter Macron, celle au respect de la
vie, de la famille et des liens de filiation est plutôt favorable à Marine
Le Pen », relève Laurent Dandrieu.
Ces préoccupations nourrissent
les hésitations des sympathisants
de La Manif pour tous, nombreux à s’être retrouvés derrière
M. Fillon dimanche. « Je ne sais
pas quoi faire, c’est l’impasse, dit
Stéphane, 18 ans. Je suis totalement en contradiction avec les valeurs de Macron, il a une vision ultralibérale de la vie, je ne peux pas
voter pour lui. Mais j’ai beaucoup
de désaccords avec Le Pen, notamment sur l’accueil des réfugiés. » Il
hésite entre ne pas voter, voter
blanc et voter Le Pen.
Marie, 18 ans, est elle aussi sûre
qu’elle ne votera pas pour M. Macron, « l’héritier de Hollande ». Elle
lui reproche en particulier ses positions en faveur de l’ouverture de
la procréation médicalement assistée (PMA) à toutes les femmes,
sa promesse de régulariser les en-
fants nés par gestation pour autrui
(GPA) à l’étranger et son engagement à « s’attaquer au problème de
la GPA très peu payée et subie »,
alors que ses opposants réclament
une initiative en faveur de son
abolition totale et universelle.
« Un choix en conscience »
« C’est pour beaucoup de catholiques conservateurs un choix cornélien, un conflit de conscience, relève
Guillaume de Prémare, ancien
président de La Manif pour tous et
aujourd’hui délégué général d’Ichtus, un institut catholique conservateur qui dispense des formations à des catholiques désireux
de s’engager. Les questions sociétales jouent un rôle important pour
cette mouvance. La culture pro-vie
est importante chez ces jeunes, qui
nourrissent le débat sur les réseaux
sociaux. L’option d’un vote Le Pen
progresse chez eux. Ces dernières
années, Marion Maréchal-Le Pen a
eu un rôle important pour débloquer un vote en faveur du FN. »
La nièce de Mme Le Pen n’a pas attendu longtemps pour partir à la
pêche aux voix. Dans un entretien à Famille chrétienne, lundi,
elle a dit tout le bien qu’elle pensait de Sens commun, « jeune courant politique très prometteur »,
avec qui le parti d’extrême droite
partagerait « 90 % des constats ».
« Sur l’euthanasie, le mariage homosexuel ou la recherche sur l’embryon, il n’y a pas photo entre le
programme de Marine Le Pen et
celui d’Emmanuel Macron ! »
L’une des figures de la droite la
plus engagée en son temps dans
La Manif pour tous, Christine
Boutin, a la première appelé à voter pour la candidate du FN.
« Nos sympathisants n’ont pas
compris l’appel sans condition à
voter pour Macron lancé par François Fillon [le 23 avril], affirme la
présidente de La Manif pour tous,
Ludovine de La Rochère. Il est
beaucoup plus dangereux que Le
Pen sur les questions humaines et
sociétales qui pour nous passent
avant tout. Donc nous appelons à
ne pas voter pour lui. Après, chacun fera son choix en conscience,
entre abstention, vote blanc et
vote Le Pen. » L’enjeu est, selon
elle, que le candidat d’En marche !
ne soit pas élu trop largement.
Le rejet de M. Macron vu
comme un champion de la société de « l’individu roi » ne doit
pas conduire les électeurs catholiques de M. Fillon à être les « idiots
utiles » du FN, « une boutique qui
prospère sur l’aigreur et le ressenti-
ment, étatiste, sécuritaire, laïciste », met en garde Arnaud
Bouthéon, qui penche personnellement pour l’abstention.
D’autres, comme Théo, font un
autre calcul. « Macron est très éloigné de mes valeurs, témoigne ce
catholique de 18 ans. Mais je voterai pour lui malgré tout. Le Front
national a un héritage antisémite
et raciste. C’est une question de
hiérarchie. Pour moi, la préférence
nationale est plus grave que
l’ouverture de la PMA. »
Erwan Le Morhedec, blogueur
très lu (sous le nom de Koztoujours) de la cathosphère, a pu mesurer au « tombereau d’insultes »
récoltées après l’un de ses Tweet, à
quel point l’option Macron avait
des adversaires déterminés
parmi ses lecteurs. Il y annonçait
son intention de voter pour lui le
7 mai. « Les propositions en contradiction avec la doctrine sociale
de l’Eglise sont centrales dans le
programme du Front national »,
moins dans celui du candidat
d’En marche !, pour lequel il
n’aura pas un vote d’adhésion, insiste-t-il. Les catholiques fillonistes ont encore dix jours pour se
forger une ligne de conduite. p
cécile chambraud
et gaëlle dupont
A Sablé-sur-Sarthe, les fillonistes « écœurés » avant le second tour
Dans le fief de François Fillon, où il a obtenu 45,1 % des suffrages, les électeurs accusent la presse d’avoir « enfoncé » leur candidat
REPORTAGE
sablé-sur-sarthe (sarthe) -
envoyé spécial
B
onjour, au revoir. Le « au
revoir » étant en option. A
Sablé-sur-Sarthe, les interviews tournent parfois court.
« Ras la casquette ! », bougonne
un passant qui en porte justement une. Plus loin, dans un bar
du centre-ville : « Cher monsieur,
parce que j’ai un petit peu de vocabulaire, je vous dirai seulement
que vous n’avez pas bonne presse
vis-à-vis du citoyen lambda ! » De
la part de ce client, comme une
envie de faire trinquer « les journalistes » de la terre entière.
Entre colère, déception et perte
de repères, ces habitants reprochent à l’ensemble des médias
d’avoir « enfoncé » François Fillon,
éliminé dès le premier tour de la
présidentielle. Malgré sa mise en
examen pour détournement de
fonds publics, 45,1 % des électeurs
saboliens ont voté pour le candi-
dat du parti Les Républicains (LR),
sarthois de naissance, ancien
maire (1983-2001) de la commune, et toujours résident d’un
manoir à proximité. Bien au-dessus du score national (20 %) enregistré dimanche 23 avril.
Et maintenant ? Au moment de
faire leurs emplettes en ville, quelques fillonistes ont pris le temps
d’en dire plus. Une partie de ces
électeurs de droite ont déjà prévu
d’imiter M. Fillon au second tour,
le 7 mai. Comme lui, « frustrés »,
« dégoûtés, « écœurés », ils voteront pour cet Emmanuel Macron
(En marche !) qui se revendique ni
de droite ni de gauche et que leur
favori jugeait « mou » et « attrapetout ». « Il n’y a pas 36 000 solutions » pour empêcher l’extrême
droite et Marine Le Pen (Front national) d’accéder à la présidence de
la République, résume Florence
Gouard, 59 ans, dirigeante d’une
association d’aide à domicile.
Sous une légère pluie, Nicole et
Guy Boureau invoquent égale-
ment un « vote par défaut ». Dans
le programme frontiste, le couple
redoute par-dessus tout « une sortie de l’euro ». Egalement en cause,
les « antécédents » xénophobes du
FN. En cas de victoire macroniste
pour l’Elysée, les Boureau envisagent même de voter pour En marche ! aux législatives de juin. Un
« risque à prendre », justifie l’enseignante d’espagnol à la retraite. A la
fois pour favoriser l’arrivée « de
nouvelles pousses » et, surtout,
pour assurer une majorité parlementaire. « Faut être logique jusqu’au bout », soupire son époux,
autrefois cadre dans une banque.
Le Pen « plus ouverte qu’avant »
Ce discours-là, certains refusent
de le tenir. Au second tour de la
présidentielle, Eric Joubert préférera voter blanc ou s’abstenir.
Tout, plutôt que de donner une
voix à Emmanuel Macron, ministre de l’économie pendant le quinquennat de François Hollande. « Je
n’aime pas ses soutiens », justifie ce
peintre en bâtiment. Face à la mairie, le quinquagénaire à la barbe
poivre et sel décharge son matériel
d’une voiture. Il estime que l’ancien banquier chez Rothschild a
l’appui de « la grande finance ». Sur
le moment, un seul nom lui vient
à l’esprit. Celui de « [Patrick]
Drahi », actionnaire de Libération,
L’Express et BFM-TV, homme d’affaires que l’équipe de M. Fillon
avait déjà accusé de favoritisme.
Dans leur dépit, plusieurs sympathisants hésitent encore entre
un vote Macron, Le Pen ou blanc.
Pour sa part, Sophie Lailler a décidé : elle votera « Marine Le Pen
d’office ». « Faut que ça bouge. » A
24 ans, cette filloniste cherche un
travail comme auxiliaire de vie.
Selon elle, la candidate d’extrême droite « comprend les difficultés des Français » et n’aurait
« pas de sujet tabou ».
Cette adhérente LR se dit sensible aux thèmes de l’immigration
et de la sécurité, domaines où Marine Le Pen et François Fillon ont
« Nous,
les Français,
on est chez nous,
mais on n’a que
de petites aides »
SOPHIE LAILLER
adhérente de LR
à Sablé-sur-Sarthe
donné l’impression de se concurrencer. « Marine Le Pen dit qu’avec
elle, ils ne seraient jamais passés. »
Pour la jeune électrice sarthoise, ce
« ils » désigne les terroristes qui ont
franchi les frontières françaises.
Sophie Lailler apprécie aussi les
convergences des programmes
filloniste et lepéniste vers une réduction des aides sociales aux
« étrangers. » « Nous, les Français,
on est chez nous, mais on n’a que de
petites aides », considère-t-elle,
dans son manteau orange fluo
pour conduire un scooter.
Hélène Royer, elle, circule à l’aide
d’un déambulateur. A bientôt
79 ans, également résolue à voter
FN dans une semaine et demie,
l’ancienne employée de la Sécurité sociale croit observer chez la
dirigeante frontiste un « changement d’attitude en mieux ». Selon
elle, Le Pen passe pour « plus sociable, plus ouverte aux autres
qu’avant ». Un silence, puis cette
concession : « Je pense qu’elle fait
ça pour avoir la place… »
De son côté, agente administrative qui « s’approche de la cinquantaine », Christine se prend soudain
à rêver : « Que François Fillon se représente à la prochaine élection
présidentielle ! » En attendant, le
député de Paris et ex-député de la
Sarthe a déjà annoncé qu’il se retirerait des législatives à venir. Epilogue d’une campagne présidentielle qui avait commencé pour lui
par un discours, en août 2016,
dans cette même commune de
quelque 12 000 habitants. p
adrien pécout
présidentielle 2017 | 7
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
« Les outre-mer sont touchés
par la “lepénisation” des esprits »
PR ÉC I S I ON S
Cherbourg-en-Cotentin
Pierre-Yves Chicot analyse la poussée du FN, arrivé en tête dans plusieurs collectivités
ENTRETIEN
A
u premier tour de la
présidentielle, Marine Le Pen a obtenu
177 627 voix dans l’ensemble des collectivités d’outremer – un total multiplié par près
de 2,4 comparé à 2012, par neuf
rien qu’à Mayotte. Elle se classe
première, avec 21,9 % des suffrages, contre 7,38 % il y a cinq ans.
Maître de conférences à l’université des Antilles-Guyane, PierreYves Chicot décrypte les raisons
de cette progression du Front national dans des territoires qui
étaient jusqu’alors réputés peu
perméables aux idées d’extrême
droite.
Comment expliquez-vous que,
pour la première fois, l’extrême
droite arrive en tête d’un
scrutin dans les outre-mer ?
Vu de Paris, on a toujours le sentiment que les outre-mer sont une
autre France. Or, c’est bien la
France. Ces collectivités sont touchées, tout comme la France hexagonale, par la « lepénisation des
esprits ». Elles sont autant séduites
par un Front national qui a entrepris minutieusement son entreprise de « dédiabolisation ». Et elles sont tout autant lassées par l’alternance entre les deux grands
partis de gouvernement, sans
qu’il y ait de vrais changements
dans leur quotidien.
« Le Pen bénéficie
du soutien de
l’ancien homme
fort de Polynésie,
Gaston Flosse »
Y a-t-il des causes spécifiques
à chacun de ces territoires ?
Les collectivités d’outre-mer
[COM] connaissent des flux migratoires qui sont, pour une bonne
part, incontrôlés, notamment en
Guyane, à Saint-Martin, en Guadeloupe et à Mayotte. Il est reproché
au pouvoir central de ne pas prendre les mesures pour enrayer l’immigration clandestine massive.
En outre, on assiste à une extraordinaire montée de la violence
et de la délinquance, couplée à un
trafic d’armes – d’armes de
guerre, parfois –, notamment
dans les COM d’Amérique [Guadeloupe, Guyane, Martinique]. La visite successive de chefs de gouvernement et de ministres de l’intérieur n’a pas apporté de réponses
efficaces à ces atteintes permanentes à la tranquillité publique.
Jean-Marc Ayrault a lancé, lors de
son passage en Guadeloupe, en
juin 2013, que « le premier ministre
n’est pas un Père Noël ». Une
phrase mal vécue dans l’archipel.
Dans le Pacifique, d’autres paramètres jouent. En Nouvelle-Calé-
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donie, Marine Le Pen engrange des
voix de Caldoches [habitants d’origine européenne] qui se radicalisent à un an du référendum sur
l’autodétermination. S’agissant de
la Polynésie, elle bénéficie du soutien de l’ancien homme fort du
territoire, Gaston Flosse, adversaire résolu d’Oscar Temaru et de
son projet indépendantiste : elle
capte ainsi sur son nom les suffrages des personnes qui refusent
que ce territoire sorte de la République et soit touché par une sorte
de « contagion calédonienne ».
Le programme de Marine
Le Pen contient-il des mesures
qui répondent aux attentes
des ultramarins ?
Les populations d’outre-mer
trouvent leur compte dans un discours politique mettant l’accent
sur la lutte contre l’immigration
qui grève les budgets nationaux et
locaux. Même chose pour la rhétorique sur la préférence nationale,
notamment pour ce qui concerne
les droits sociaux (logement, prestations…) et sur la sécurité.
Sur le plan économique, son
programme tient compte de
grands enjeux qui concernent directement les problèmes auxquels sont confrontés les outremer. Par exemple quand elle
prend la défense du sucre français
ultramarin sur les marchés mondiaux. Ses propos font mouche
quand elle dénonce les dangers
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En quoi la vision de la France
de Marine Le Pen peut séduire
dans les outre-mer ?
Les populations ultramarines
sont nostalgiques des présidents
qui, jusqu’à Jacques Chirac, ne cultivaient pas une forme de distance.
Une nouvelle ère s’est ouverte avec
Nicolas Sarkozy. Les réformes institutionnelles engagées depuis
donnent aux COM un surcroît
d’autonomie qui a pu faire penser
que les outre-mer constituent une
France à part. Or les habitants des
outre-mer se sentent ontologiquement français. On n’efface pas
d’un trait de plume trois cents ans
d’histoire. Marine Le Pen, avec son
discours sur une communauté nationale complètement intégrée,
offre une image sécurisante aux
yeux d’une partie de l’électorat : il
vote pour elle afin d’exprimer son
attachement à la France.
A quoi tient l’engouement pour
Jean-Luc Mélenchon dans plusieurs collectivités – Guyane,
Martinique, La Réunion, SaintPierre-et-Miquelon ?
La gauche a toujours été considérée, à tort ou à raison, comme
étant plus proche des populations
d’outre-mer. Les élites politiques
dans ces collectivités sont souvent
encartées à gauche. La Réunion a
été, pendant très longtemps, un
bastion fort du Parti communiste.
C’est vrai pour la Guadeloupe. En
Martinique et en Guyane, il subsiste deux grands partis de gauche
d’obédience autonomiste [le Parti
progressiste martiniquais et le
Parti socialiste guyanais]. Les partis politiques endogènes y sont
majoritairement de gauche.
Il existe donc un terreau fertile
pour les idées de Jean-Luc Mélenchon. Son programme contient
des mesures séduisantes en termes de développement économique : défense de la production locale, lutte contre la défiscalisation,
recours aux énergies renouvelables… De plus, il estime que les régions ultrapériphériques doivent
être qualifiées de régions ultracentrales pour montrer l’importance des outre-mer dans la grandeur mondiale de la France. p
Ce vote est-il le fait des descendants des premiers colons européens et des métropolitains
établis dans ces territoires ?
Absolument pas. Si au départ les
scores obtenus par le FN, plutôt
faibles d’ailleurs, étaient le fruit de
« métropolitains » souvent de passage, le discours de ce parti s’est
enraciné, depuis quelques années,
dans la conviction des populations locales. Il est de plus en plus
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Baroin se dit prêt à
diriger un gouvernement
de cohabitation
François Baroin, qui devrait
mener la campagne des élections législatives pour Les
Républicains, s’est déclaré
prêt, mercredi 26 avril, à être
un premier ministre de cohabitation avec Emmanuel
Macron. « Je suis disponible
pour (…) diriger le gouvernement, sur la base de la volonté des Français », a-t-il
déclaré. – (Reuters.)
SY N D I C ATS
Pas de manifestation
unitaire le 1er mai
Contrairement à 2002,
les syndicats CGT et CFDT
ne défileront pas ensemble
le 1er mai pour appeler
à battre Marine Le Pen. FO
s’abstient de toute consigne
de vote. Avant le 23 avril,
la CGT et la CFDT étaient
pourtant d’accord pour
une mobilisation commune
en cas de qualification de la
candidate du Front national
pour le second tour. – (AFP.)
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du premier tour de l’élection
présidentielle (Le Monde du
25 avril), les résultats de Cherbourg-en-Cotentin n’ont pas
été publiés à la suite d’un problème technique. Nous les reproduisons donc ci-dessous :
Macron : 27,16 % des suffrages
exprimés, Mélenchon :
23,13 %, Le Pen : 17,65 %, Fillon :
14,45 %, Hamon : 9,54 %, Dupont-Aignan : 4,20 %, Poutou :
1,43 %, Arthaud : 0,81 %, Lassalle : 0,77 %, Asselineau :
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8 | présidentielle 2017
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Sur l’Europe, deux projets radicalement opposés
Les deux finalistes divergent totalement sur le diagnostic et les remèdes au sujet de l’Union et de l’euro
S
ANALYSE
ur le sujet, tout ou presque
les oppose. Fédéralisme
contre souveraineté. Solidarité contre chacun pour
soi. Europhilie contre euroscepticisme. Emmanuel Macron (En
marche !) et Marine Le Pen (Front
national), les deux candidats arrivés en tête du premier tour, dimanche 23 avril, offrent deux projets irréconciliables à propos de
l’euro et de l’Europe.
Ces questions sont, parmi
d’autres, au cœur des débats précédant le second tour, dimanche
7 mai. Et pour cause : quinze ans
après son introduction, la monnaie unique européenne ne va pas
très bien. « Elle n’a pas apporté la
prospérité promise en 2002 aux
pays membres », assure l’économiste Alberto Bagnai, de l’université Gabriele-d’Annunzio, en Italie.
« Disons plutôt qu’elle sert de bouc
émissaire facile : on lui attribue souvent des problèmes dont elle n’est
pas responsable », nuance MarieAnnick Barthe, économiste à l’université Paris-Descartes.
En France, la monnaie unique a
contribué à diminuer les taux
d’emprunt, à enrayer les coûts liés
à l’instabilité des changes et à resserrer les échanges avec nos voisins. Mais les institutions de
l’union monétaire, bancales, n’ont
pas évité la fonte de notre tissu
productif. Et les politiques d’austérité post-crise ont laissé de profondes séquelles en Espagne, au Portugal ou en Grèce. La faute aux erreurs des politiques économiques
nationales ? A l’euro ? Ou bien aux
chefs d’Etat, qui n’ont pas su l’accompagner des règles et mécanismes de solidarité adéquats ?
« Sentiment de distance »
Le diagnostic des deux prétendants à l’Elysée sur le sujet divergent. « Tous les Français ont constaté une explosion des prix au moment du passage à l’euro », a ainsi
martelé Mme Le Pen mardi 25 avril,
sur TF1, assurant que les chiffres de
l’Insee prouvant que ce n’est pas le
cas « mentent ».
Selon l’eurodéputée d’extrême
droite, qui se définit comme
« Européenne », le déclin de notre
industrie serait lié à la monnaie
unique, dont le cours trop élevé
aurait favorisé les délocalisations.
Elle oublie que la baisse de nos
parts de marché à l’international
vient surtout du positionnement
moyen de gamme de nos entreprises, dont les produits ne sont pas
assez innovants face à ceux de
leurs concurrents. Ou ne répondent plus à la demande mondiale.
« L’Europe nous rend plus grands,
l’Europe nous fait plus forts », assure de son côté M. Macron dans
son programme. Selon lui, l’euro a
Selon le dernier
baromètre de
la Commission,
les trois quarts
des Français
soutiennent l’euro
protégé notre économie des turbulences financières observées
après la crise. Mais s’il reconnaît
que « depuis 2005, un sentiment de
distance s’est développé à l’égard de
l’Union européenne », il semble
sous-estimer l’ampleur du fossé
qui s’est creusé entre Bruxelles et
les citoyens.
Sans surprise, les remèdes que
les deux prétendants à l’Elysée
proposent divergent tout autant.
M. Macron est convaincu que la
France serait plus forte au sein
d’une zone euro fédéraliste, disposant à terme d’un budget propre,
pilotée par un ministre de l’économie commun. Il promet en outre
que l’Union européenne « renforcera les droits sociaux », grâce à des
standards communs en matière
d’assurance-chômage, de couverture santé ou de salaire minimum. Et qu’il défendra un « Buy
European Act », qui réserverait les
marchés publics européens aux
entreprises localisant au moins la
moitié de leur production sur le
Vieux Continent.
Mais avant cela, il juge indispensable de ramener notre déficit public sous la barre des 3 % du produit intérieur brut, et ce afin de rétablir enfin un dialogue serein et la
confiance avec Berlin. Cela suffirait-il à convaincre nos voisins
d’adopter un budget commun ?
« Pas simple : les Allemands sont
terrorisés à l’idée de devoir payer
pour des pays incapables de maîtriser leurs finances publiques, confie
un eurodéputé. Il faudra plus que le
retour aux 3 % pour les rassurer. »
Le projet de M. Macron est-il utopique ? Peut-être. Une chose est
sûre : si l’union monétaire n’est
pas complétée par plus de solidarité et de mécanismes protégeant
des crises, elle échouera à produire
la croissance indispensable pour
réduire les inégalités et enrayer le
chômage des jeunes.
Voilà pourquoi il vaut mieux la
dissoudre, juge Mme Le Pen. Puisque nombre des mesures qu’elle
défend sont incompatibles avec
les règles européennes (taxer l’embauche de salariés étrangers, taxer
l’importation de produits étrangers…), elle projette d’entamer une
négociation de six mois avec nos
partenaires, suivie « d’un référendum sur notre appartenance à
l’UE », a-t-elle dit sur TF1, le 25 avril.
Pour ne pas trop effrayer l’électorat attaché à l’euro – selon le der-
LES
MATINS.
du lundi
au vendredi
7H
© Radio France/Ch. Abramowitz
Guillaume Erner
et la rédaction
franceculture.fr/
@Franceculture
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
nier baromètre de la Commission
européenne sur le sujet, réalisé en
octobre 2016, les trois quarts des
Français jugent que son apport à
l’UE est positif –, Mme Le Pen se
garde bien de développer comment se déroulerait, concrètement, un hypothétique retour au
franc. « Pourtant, celui-ci se révélerait très coûteux pour les ménages
les moins aisés et destructeur pour
l’économie hexagonale », explique
Grégory Claeys, économiste au
think tank Bruegel, à Bruxelles.
« Nostalgie des années 1960 »
Le franc se déprécierait aussitôt de
20 % à 30 % face aux autres devises
en raison de notre important déficit commercial. Les économistes
du FN affirment qu’une telle dévaluation aurait peu de conséquences sur l’inflation et regonflerait
notre compétitivité.
« Faux, tranche M. Claeys. Cela ferait flamber les prix des produits
importés, ce qui laminerait le pouvoir d’achat des ménages et coûterait cher aux entreprises tricolores,
qui importent une grande partie de
leurs composants intermédiaires. »
En outre, nos coûts d’emprunts
flamberaient, car les investisseurs
apprécieraient peu la conversion
forcée de la dette publique en franc
promise par le FN.
Au fond, deux visions de la place
de la France dans l’Europe et le
monde s’affrontent ici. Mme Le Pen
exalte l’image d’une nation tricolore puissante, qui s’en sortirait
mieux seule qu’au sein d’une UE
technocrate. « Elle joue sur la nostalgie des années 1960, pendant
lesquelles notre pays, profitant de
la forte croissance d’après-guerre, a
bâti sa puissance industrielle et nucléaire », remarque Ludovic Subran, économiste chez Euler Hermes. C’est oublier qu’à l’époque,
l’Hexagone était soumis à une instabilité monétaire aux effets très
déstabilisants pour nos exportateurs. Et que depuis, le visage de
l’économie mondiale a été transformé par la montée en puissance
de la Chine et des pays émergents,
face auxquels nous pesons peu.
Hors de la zone euro, la France serait isolée et incapable de défendre
son modèle social, juge pour sa
part M. Macron. Loin de nuire à notre souveraineté, l’Union européenne nous permet de l’exprimer
au sein d’un concert de pays aux
intérêts similaires, dit-il. En promettant d’agir afin que celle-ci
nous protège plus, et mieux que
ces dernières années. p
marie charrel
L’Allemagne, un partenaire pour
l’un, un concurrent pour l’autre
Emmanuel Macron souhaite rétablir la confiance avec Berlin, alors
que Marine Le Pen critique ouvertement la chancelière, Angela Merkel
S
oupires de soulagement.
Lundi 24 avril, les médias allemands ont presque unanimement salué le résultat d’Emmanuel Macron, le candidat d’En
marche !, au premier tour de l’élection présidentielle française. Pour
beaucoup, il incarne le rempart
contre le Front national de Marine
Le Pen. Bild, le premier quotidien
outre-Rhin, estime ainsi qu’il représente « l’espoir contre le repli,
plus d’Europe contre le moins possible, un ami de l’Allemagne contre
une germanophobe ».
Dès le 23 avril au soir, le porte-parole du gouvernement d’Angela
Merkel, Steffen Seibert, a qualifié
de « bonne nouvelle » le score de
M. Macron, tandis que le chef du
Parti social-démocrate (SPD),
Martin Schulz, a souhaité que celui-ci l’emporte face à « la candidate antieuropéenne et ouvertement raciste Marine Le Pen ».
Le Pen attaque aussi la BCE
C’est dire si l’ancien ministre de
l’économie français est le candidat favori de l’Allemagne. A l’inverse, le projet de sortie de la
monnaie unique défendu par
Mme Le Pen, dont les secousses
pourraient menacer l’ensemble
de la zone euro, effraie singulièrement nos voisins. Mais ce n’est
pas tout. « Les deux candidats ont
surtout une conception diamétralement opposée des relations avec
Berlin », explique Ludovic Subran,
chef économiste de l’assureurcrédit Euler Hermes. Le premier
considère l’Allemagne comme
une partenaire incontournable.
La seconde la juge comme une
concurrente plutôt encombrante.
Naturellement, cela ne manque
pas d’inquiéter les europhiles.
« Le couple franco-allemand est le
moteur de la construction européenne : rien n’avancera sans lui,
rappelle Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation
Robert Schuman, proeuropéenne. Il est urgent de progresser
par petits pas pour rétablir la confiance entre Paris et Berlin. »
Macron a une
priorité : rassurer
le prochain
gouvernement
allemand sur
notre capacité
à réformer
notre économie
C’est l’approche que privilégie
M. Macron. Avec une priorité : rassurer le prochain gouvernement
allemand sur notre capacité à réformer notre économie et à ramener notre déficit sous la barre
européenne des 3 % du produit
intérieur brut (PIB). « Même s’il
juge que ces règles devront évoluer, il est conscient que le préalable est de prouver à Berlin que
nous sommes capables de les respecter », décrypte Grégory Claeys,
du think tank Bruegel, à Bruxelles. « Il sait comment fonctionnent
les Allemands et quelles sont les erreurs à ne pas commettre avec
eux », ajoute un eurodéputé, proche du SPD.
Il est vrai que M. Macron a déjà
expérimenté – brièvement – le
dialogue entre les deux rives du
Rhin. En novembre 2014, à l’époque ministre de l’économie, il
avait commandé avec son homologue allemand, Sigmar Gabriel
(SPD), le fameux rapport « Réformes, investissement et croissance : un agenda pour la France,
l’Allemagne et l’Europe ». Rédigé
par les économistes Jean PisaniFerry (aujourd’hui coordinateur
du programme de M. Macron) et
Henrik Enderlein, il proposait des
pistes pour faire converger nos
deux économies.
Une fois la confiance rétablie, le
candidat d’En marche ! rêve de voir
le couple franco-allemand repartir
sur une nouvelle base. Et faire un
pas vers la création d’un budget
commun. Un pari difficile à relever, tant nos voisins sont réticents
à toute forme de transferts financiers entre Etats.
Mme Le Pen, elle, se méfie de l’Allemagne d’Angela Merkel et de son
parti, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). Le 21 janvier, juste
avant sa visite aux populistes d’Alternative pour l’Allemagne (AfD),
elle annonçait sur Twitter : « Je vais
en Allemagne rencontrer son avenir, l’AfD, pas son passé, la CDU. »
Mardi 25 avril, sur TF1, elle a de
nouveau attaqué la politique d’accueil des réfugiés de la chancelière : « Je n’ai rien contre Mme Merkel, sauf quand elle perd la trace de
500 000 migrants qui peuvent venir chez nous. »
Elle n’hésite pas non plus à s’en
prendre à la Banque centrale européenne (BCE), qu’elle définit
comme « un jouet aux mains de
l’Allemagne », tandis que l’euro serait « au service des puissances de
l’argent et de l’Allemagne ». Une
position plutôt étrange, lorsque
l’on songe que nombre d’économistes de Berlin ou Francfort jugent au contraire que la politique
de taux bas de la BCE est nuisible
aux intérêts allemands, et trop favorable à ceux des pays du Sud.
« En outre, le FN oublie qu’avant
l’euro la Banque de France était
contrainte d’aligner sa politique
monétaire sur celle de l’Allemagne
afin de maintenir le taux de change
du franc avec les autres devises
européennes, rappelle M. Claeys.
Contrairement aux idées reçues,
notre souveraineté monétaire était
plus limitée qu’aujourd’hui ! »
En cas de victoire, Mme Le Pen attendrait la fin des élections législatives allemandes du 24 septembre
avant d’entamer une négociation
de six mois avec nos partenaires
sur le fonctionnement de l’Union
européenne. Quel que soit le prochain chancelier – probablement
Angela Merkel ou Martin Schulz –,
le mépris que la frontiste affiche
envers les principes chers à nos
voisins (respect des règles, culture
du consensus…) rendrait toute
discussion impossible. p
m. c.
INTERNATIONAL
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JEUDI 27 AVRIL 2017
|9
Un enfant
inconscient
reçu à l’hôpital
de Khan
Cheikhoun,
après l’attaque
du 4 avril.
OMAR HAJ KADOUR/AFP
Gaz sarin : nouvelles preuves contre Damas
Un rapport du renseignement français attribue la responsabilité de l’attaque de Khan Cheikhoun au régime
L
es enquêteurs de l’Organisation pour l’interdiction
des armes chimiques
(OIAC) avaient déjà conclu, dans un rapport, à l’emploi « irréfutable » de gaz sarin, ou d’une
substance similaire, lors de l’attaque menée le 4 avril par un
Soukhoï 22 du régime syrien contre la localité contrôlée par la rébellion de Khan Cheikhoun (NordOuest), qui avait fait 87 morts. De
nouveaux éléments recueillis par
les services de renseignement
français montrent que le gaz neurotoxique utilisé provient bien
des stocks du régime de Damas,
censés avoir été détruits après l’accord d’octobre 2013 parrainé par
Moscou et Washington.
« Le recours au sarin ne fait
aucun doute. La responsabilité du
régime syrien ne fait pas de doute
non plus, compte tenu du procédé
de fabrication du sarin utilisé », affirme le ministre des affaires
étrangères français, Jean-Marc Ayrault, qui devait présenter ce dossier mercredi 26 avril, lors d’un
conseil de défense à l’Elysée. Cinq
jours plus tôt, il avait annoncé
« avoir des éléments permettant de
démontrer que le régime a sciemment utilisé l’arme chimique ».
« Signature »
Les preuves recueillies par les services français complètent celles
des Américains et des Britanniques. Elles sont accablantes pour
Bachar Al-Assad, même si elles ne
démontrent pas un ordre direct
du dictateur syrien, seul véritable
patron d’un arsenal chimique qui
n’a donc pas été totalement détruit malgré ses engagements. En
représailles à l’attaque de Khan
Cheikhoun, le président améri-
Les examens
révèlent
la présence
d’hexamine,
caractéristique
de la méthode
de fabrication du
pouvoir syrien
cain, Donald Trump, avait ordonné trois jours plus tard la première action militaire occidentale directe contre le régime, en
bombardant la base d’Al-Chayrat,
d’où étaient partis le ou les avions
responsables du massacre.
« Ces frappes du régime syrien
s’inscrivent dans un contexte
d’emploi continu, depuis 2013,
d’armes ou d’agents chimiques en
Syrie, notamment lors de frappes
aériennes (…). La France a pu confirmer en plusieurs occasions
l’emploi de chlore et de sarin »,
souligne la note fondée sur des
éléments déclassifiés du renseignement français. Le document
analyse en détail ce qui s’est
passé le 4 avril, à la fois à partir de
prélèvements effectués sur place
et d’examens biomédicaux des
victimes effectués dans les hôpitaux. Tout montre qu’il s’agit
bien de gaz sarin. Les composants utilisés dans le processus
de synthèse du gaz neurotoxique
de l’attaque accusent directement le régime de Damas, car ce
sont ceux mis au point par ses laboratoires, dont le Centre d’étude
et de recherches scientifiques.
Les examens révèlent en effet la
présence d’un produit secon-
Ankara frappe des cibles kurdes en Syrie et en Irak
la turquie a lancé, dans la nuit de
lundi 24 à mardi 25 avril, une série de raids
aériens visant, pour la première fois, des
cibles kurdes situées en Syrie et en Irak.
Cette offensive rappelle la volonté récurrente d’Ankara d’écarter de la lutte contre
l’organisation Etat islamique (EI) les forces
kurdes affiliées au Parti des travailleurs du
Kurdistan (PKK), une organisation armée
en guerre contre l’Etat turc depuis 1984.
La mort de plus de dix-huit combattants
kurdes et d’importantes destructions matérielles ont été signalées sur le mont Karachok, à la pointe nord-est de la Syrie. Les
forces kurdes visées, affiliées au PKK,
constituent les partenaires principaux de
la Coalition internationale contre l’EI dirigée par Washington. En Irak, c’est la région
majoritairement yézidie du mont Sinjar
qui a été visée. Le PKK y est présent depuis
août 2014, à proximité des territoires contrôlés par sa branche syrienne.
Intervenues après plusieurs jours de
bombardements des bases du PKK situées
dans les zones montagneuses de la frontière irako-turque, ces frappes sont inédites par la nature et la localisation des cibles. Dans un communiqué, l’état-major
turc les présente comme une mesure de riposte aux actions menées par le PKK en
Turquie, comme l’attentat meurtrier, survenu le 11 avril, contre un bâtiment des forces antiterroristes turques à Diyarbakir, la
grande ville kurde du sud-est du pays. La
Turquie a rappelé par ces frappes que le
conflit qui l’oppose au PKK dépasse son
seul territoire. Pourtant, cette attaque n’a
pas pour seul enjeu la sécurité intérieure.
Elle intervient après une série de revers diplomatiques et stratégiques en Syrie
comme en Irak, qui ont cantonné la Turquie à jouer les seconds rôles, voire à une
position de spectatrice passive des évolutions régionales.
« Inquiétudes » des Etats-Unis
En Irak, la Turquie a été exclue de l’offensive de Mossoul lancée à l’automne 2016,
et son influence s’étiole sur le terrain. Malgré les mises en garde du président Erdogan, les milices chiites encerclent Tal Afar,
un bastion djihadiste turkmène où la Turquie disposait de relais sunnites. Les alliés
kurdes irakiens d’Ankara, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani, n’ont pas été en mesure de chasser le
PKK de la région de Sinjar. Les frappes turques y auraient causé des dégâts importants, surtout matériels, sur les positions
du PKK, tandis que cinq membres du PDK
ont été tués par erreur. Le PDK a cependant condamné son allié turc a minima,
faisant porter la responsabilité de ces pertes humaines à ses rivaux kurdes du PKK.
En Syrie, le pire scénario s’est confirmé
pour Ankara en début d’année. L’administration Trump y a réaffirmé le rôle de partenaire exclusif des forces liées au PKK
dans l’offensive contre Rakka, au détriment de la Turquie et de ses alliés syriens,
affaiblis par le piétinement de leur opération militaire conjointe pour reprendre
Djarabulus. Les frappes de mardi ont été
menées au lendemain de l’annonce, par
les forces kurdes et leurs affiliés arabes, de
leur entrée dans Tabqa, une étape stratégique majeure sur la route de Rakka. Pour
l’heure, le département d’Etat américain a
fait part de ses « inquiétudes » concernant
l’action turque, menée « sans la coordination appropriée ».
Dans un contexte général qui lui est défavorable, Ankara n’a d’autre choix que de
faire pression sur les Etats-Unis. Si la stratégie de Washington ne s’infléchit pas
pour prendre en compte les intérêts turcs,
Ankara aura au moins prouvé par ces frappes qu’il peut user de ses puissantes capacités de nuisance dans la région. p
allan kaval (erbil, correspondance)
daire caractéristique de ce procédé de fabrication : l’hexamine.
« Cette méthode porte la signature du régime », assure la note du
renseignement, évoquant une totale similitude du produit utilisé
le 4 avril avec le contenu d’une
grenade chimique – qui n’avait
pas explosé – larguée par un hélicoptère lors d’une attaque aérienne, le 29 avril 2013, sur la ville
de Saraqeb, dans le nord-ouest du
pays. « Tout concorde pour accuser Damas, l’assemblage, le mélange, le vecteur », résume un diplomate français.
Seul le régime, en effet, dispose
d’hélicoptères comme ceux qui
ont bombardé Saraqeb. Et seul le
régime emploie des Soukhoï 22
comme celui qui a effectué les six
frappes sur Khan Cheikhoun en
partant de la base d’Al-Chayrat. Le
veto russe – le huitième sur le dossier syrien – mis à la résolution déposée au Conseil de sécurité de
l’ONU par la France, le RoyaumeUni et les Etats-Unis, pour condamner cette attaque chimique,
s’explique aussi par l’exigence
faite à Damas de rendre publics les
plans de vol et les noms des pilotes
partis ce jour-là de cette base.
« Sincérité »
L’attaque sur Khan Cheikhoun a
relancé la question du stock des
armes chimique syriennes, dont
1 300 tonnes ont été détruites selon l’accord américano-russe de
l’automne 2013, après que l’administration Obama avait renoncé à
mener des frappes aériennes
pour punir le régime d’avoir utilisé l’arme chimique contre sa
propre
population.
Le
21 août 2013, en effet, 1 500 personnes avaient été tuées dans une
attaque au sarin dans la Ghouta,
en périphérie de Damas, violant
ainsi la « ligne rouge » édictée par
le président américain.
Une partie des stocks syriens a
donc été dissimulée. Les enquêteurs de l’OIAC et son directeur,
Ahmet Uzümcü, ont régulièrement dénoncé, ces dernières années, « des écarts, des incohérences et des divergences » entre la dé-
Un geste de
Moscou sur la Syrie
L’accord de « déconfliction »
de 2015 entre les Russes et les
Américains pour la prévention
des incidents aériens en Syrie,
suspendu par Moscou après les
frappes aériennes décidées par
Washington, aurait été repris
dès le 13 avril à la demande du
secrétaire d’Etat américain, Rex
Tillerson, à la suite de sa visite à
Moscou, a affirmé, mardi 25 avril,
le quotidien russe Izvestia,
citant, sans le nommer,
un responsable du ministère
russe des affaires étrangères.
claration faite par Damas lors de
son adhésion à la convention sur
l’interdiction des armes chimiques et la réalité de son programme. C’est aussi ce que pointe
le renseignement français.
« D’importants doutes subsistent
sur l’exactitude, l’exhaustivité et la
sincérité du démantèlement de
l’arsenal chimique syrien », relève
la note, affirmant que « la Syrie a
maintenu une capacité de production ou de stockage de sarin » et
qu’elle n’a « jamais déclaré des
munitions tactiques, grenades et
roquettes, telles que celles utilisées
de façon répétée depuis 2013 ».
Au moins par trois fois ces deux
dernières années, comme l’ont
souligné les rapports de l’OIAC, le
régime a utilisé du chlore, interdit
comme arme de guerre mais dont
la possession n’est pas illégale, car
il est fabriqué à partir de produits
en vente libre. L’existence de
stocks de gaz sarin, une arme de
destruction massive totalement illégale, est d’une tout autre nature.
Que Damas ait violé ses engagements sur le chimique devrait
théoriquement ouvrir la voie à des
sanctions du Conseil de sécurité.
Mais Moscou veille à protéger son
allié. L’appel du ministre français,
en ce vingtième anniversaire de
l’OIAC, à « collectivement préserver
le régime de non-prolifération chimique », risque de rester vain. p
marc semo
10 | international
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Un nouveau
scandale frappe
le PP espagnol
Le premier
ministre
espagnol,
Mariano
Rajoy, au côté
d’Esperanza
Aguirre, exporte-parole
du PP
à la mairie
de Madrid,
en juillet 2015.
Le parti au pouvoir est au cœur
d’accusations de détournements
de fonds et de financement illégal
madrid - correspondance
P
eut-on encore, alors que
la justice espagnole enquête sur plus d’une
trentaine d’affaires impliquant des dizaines de cadres
du Parti populaire (PP, droite au
pouvoir), parler comme le font les
responsables du parti de « quelques fruits pourris » ou de « cas
isolés » ? La question secoue l’Es-
LE CONTEXTE
RAJOY EMBOURBÉ
Pour Mariano Rajoy, 2017 ne
pouvait pas plus mal commencer. Le chef du gouvernement
espagnol vient d’être convoqué
comme témoin dans le procès
Gürtel, un réseau de corruption
organisé autour de l’ex-trésorier
du Parti populaire (PP) Luis Barcenas. Début avril, il avait dû
faire face à la démission du président de la région de Murcie,
poursuivi dans une autre affaire.
Fin février, il a appris la condamnation à 4 ans de prison de l’exministre de l’économie (sous
José Maria Aznar) et ex-directeur
général du FMI, Rodrigo Rato,
dans l’affaire des « cartes black »,
des cartes de crédit de complaisance offertes aux dirigeants de
l’ancienne caisse d’épargne régionale Caja Madrid, ou encore
la réouverture de l’enquête sur
l’existence d’une comptabilité
parallèle présumée du PP.
pagne, alors qu’un nouveau scandale majeur vient d’éclater, l’affaire Lezo, soit le détournement
présumé de plusieurs millions
d’euros de fonds publics par le
truchement de l’entreprise publique régionale de gestion de l’eau
Canal de Isabel II.
Le 20 avril, le président de la région de Madrid entre 2012 et 2015,
Ignacio Gonzalez, à la tête de Canal de Isabel II entre 2003 et 2012,
a été arrêté et placé en détention
préventive pour le détournement
présumé de 23,5 millions d’euros
vers des paradis fiscaux. Sous son
mandat, Canal de Isabel II a acheté
plusieurs compagnies en Amérique latine à des prix gonflés.
« Un tissu de corruption »
En 2013, l’entreprise publique a
ainsi payé 21,5 millions d’euros la
compagnie brésilienne Emissao,
dont la valeur était estimée seulement un an plus tard à 5,1 millions d’euros. Selon l’enquête judiciaire, ces investissements
auraient pu servir à détourner
des fonds à des fins d’enrichissement d’Ignacio Gonzalez et de ses
proches et à financer illégalement le PP.
Sous pression de son parti et de
l’opposition, le 24 avril, Esperanza
Aguirre, sa marraine politique,
porte-parole du PP à la mairie de
Madrid et ex-présidente de la région (2003-2012), a démissionné.
« Ignacio Gonzalez a eu ma confiance totale. Je me sens trompée et
trahie. Je n’ai pas surveillé comme
je le devais [ses agissements] », a
expliqué devant la presse
Mme Aguirre, figure politique de
ANDREA COMAS/
REUTERS
premier plan en Espagne.
Son mea culpa n’a cependant
pas suffi à convaincre l’Espagne.
« Contrairement à ce que soutient
Aguirre, cette prolifération d’affaires de corruption n’obéit pas aux
conduites moralement répréhensibles de quelques personnes qui
cherchaient exclusivement leur
enrichissement personnel, mais à
l’existence d’un tissu de corruption dans lequel se mêlaient de
manière inextricable le financement des campagnes électorales
du PP, la corruption de ses principaux cadres et les luttes de pouvoir entre des factions rivales du
parti, écrit le quotidien El Pais
dans un éditorial sévère, intitulé
“Pacte du silence”. Nous exigeons
que le PP reconnaisse une fois
pour toutes l’existence de réseaux
de corruption et de financement
illégal dans son parti et en finisse
avec les pactes du silence qui ont
permis qu’ils perdurent, en passant d’accusé à dénonciateur des
délits poursuivis. Il le doit aux citoyens et à la démocratie. »
L’affaire Lezo n’est pas un scandale de plus. Elle a tous les ingré-
L’affaire Lezo
a tous les
ingrédients pour
devenir une
affaire d’Etat,
impliquant
cadres politiques,
ministres, médias
et juges
dients pour devenir une affaire
d’Etat, avec la mise en cause de
responsables politiques, de médias, de juges, de ministres et de
chefs de grandes entreprises.
Les écoutes judiciaires, diffusées par la presse espagnole, ont
ainsi révélé que le frère d’Ignacio
Gonzalez, Pablo Gonzalez, en détention préventive lui aussi, a obtenu en mars un rendez-vous
qu’il définit comme « très intéressant » avec le secrétaire d’Etat à la
sécurité, José Antonio Nieto,
après avoir appris par des fuites
qu’il était visé par une enquête judiciaire pour corruption. Ce dernier a reconnu l’existence de la
réunion, tout en assurant que la
question de l’enquête n’avait pas
été abordée.
La presse a aussi révélé le contenu d’un SMS envoyé par le ministre de la justice, Rafael Catala, à
M. Gonzalez, en novembre 2016,
souhaitant que « les embrouilles
soient bientôt closes ». Et des doutes pèsent sur l’impartialité du
chef du parquet anticorruption,
Manuel Moix, récemment
nommé par le gouvernement,
après qu’il a tenté de freiner la
perquisition au domicile d’Ignacio Gonzalez, provoquant une rébellion des procureurs.
« Alarme sociale »
La présence, parmi les inculpés,
d’Edmundo Rodriguez, président
d’Inassa, la filiale colombienne de
Canal de Isabel II, mais surtout directeur d’Audiovisual Española
2000, la société qui édite le journal ultraconservateur et proche
du gouvernement La Razon, a
aussi fait couler de l’encre. Selon
Nétanyahou annule une rencontre avec Sigmar Gabriel
En visite en Israël, le ministre allemand des affaires étrangères s’est entretenu avec deux ONG fustigées par la droite
jérusalem - correspondant
B
enyamin Nétanyahou a infligé une vexation diplomatique peu commune à
l’Allemagne. Le premier ministre
israélien a annulé une rencontre,
prévue mardi 25 avril, avec le ministre des affaires étrangères, Sigmar Gabriel, en visite officielle
dans le pays depuis la veille. Par le
biais des médias, M. Nétanyahou
a d’abord tenté, en vain, d’exercer
une pression sur le responsable
allemand, afin qu’il ne rencontre
pas les représentants de deux organisations non gouvernementales, B’Tselem et Rompre le silence
– ce qu’il a fait lundi 24. Ces deux
piliers de la société civile israélienne font l’objet d’attaques incessantes de la part de la coalition
de droite au pouvoir.
Tendance lourde
« Nous ne devons pas devenir un
instrument dans la politique intérieure israélienne, a déclaré Sigmar Gabriel. Il y aura d’autres occasions de se rencontrer. Je ne considère pas cela comme une catastrophe. » Le ministre allemand,
qui s’est refusé à envenimer la situation, n’a pas répondu à l’appel
téléphonique de M. Nétanyahou
pour s’expliquer, indique toutefois la presse israélienne.
De son côté, le cabinet du premier ministre a fait savoir que
M. Nétanyahou « ne rencontrera
Ce durcissement
traduit
le raidissement
de la diplomatie
israélienne
envers l’UE,
malgré les liens
économiques
pas ceux qui offrent une légitimité
à des organisations appelant à criminaliser les soldats israéliens ».
M. Gabriel a été reçu dans l’aprèsmidi par le chef de l’Etat, Reuven
Rivlin, dont les fonctions sont honorifiques. Dans la soirée, le chef
du gouvernement s’est vanté du
développement inédit des relations extérieures d’Israël sous
son autorité, obtenu « sans faiblesse ni tête baissée ».
Ce coup d’éclat de M. Nétanyahou à l’encontre de l’Allemagne
n’est pas une rupture, mais un degré supplémentaire dans une tendance lourde. Début février, l’ambassadeur belge avait été convoqué après la rencontre entre le
premier ministre Charles Michel
et ces deux mêmes ONG. Ce durcissement traduit le raidissement
grandissant de la diplomatie israélienne envers l’Union européenne, malgré les liens économiques importants. L’Allemagne
est considérée par Israël comme
un pays ami en Europe. Mais personne n’a oublié qu’en mars 2012,
après une visite à Hébron, Sigmar
Gabriel, qui n’était pas alors au
gouvernement, avait qualifié Israël de « régime d’apartheid » sur
sa page Facebook.
Le deuxième calcul de M. Nétanyahou est intérieur, alors que les
rumeurs sur des élections anticipées se sont intensifiées ces dernières semaines : il consiste à
électriser le débat sur une « cinquième colonne » fantasmée et à
apparaître comme le premier des
patriotes. Le ministre de l’éducation, Naftali Bennett, leader du
camp national religieux, lui a apporté son soutien contre Rompre
le silence. L’ancien ministre de la
défense, Moshe Yaalon, qui est
pourtant devenu un pourfendeur
vigoureux du premier ministre,
est sur la même ligne. « Le financement et l’implication de l’Eu-
rope » au bénéfice de Rompre le
silence « franchissent les lignes
rouges dans les relations entre
pays », assure-t-il. En revanche, le
leader travailliste Isaac Herzog a
regretté lundi soir que « l’ultimatum de Nétanyahou porte sérieusement atteinte aux liens d’Israël
avec la plus grande économie
d’Europe et un vrai ami d’Israël ».
Souplesse avec la Chine
Depuis plus de deux ans, la droite
israélienne a désigné plusieurs
ONG comme des ennemies de
l’Etat, qui œuvreraient à délégitimer Israël. Le camp national religieux a multiplié les attaques contre elles. Une loi adoptée en
juillet 2016 oblige les organisations recevant plus de la moitié de
leurs fonds de l’étranger à le déclarer dans toutes leurs publications.
Composé de vétérans de l’armée,
Rompre le silence recueille les témoignages de soldats de tous
Pas d’excuses de Londres
pour la déclaration Balfour de 1917
Les dirigeants palestiniens ont annoncé, mardi 25 avril, que
le Royaume-Uni avait rejeté leur demande d’excuses pour
la déclaration Balfour de 1917, qui a contribué à la création de
l’Etat d’Israël, et ont dit leur intention d’aller en justice. En septembre 2016, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud
Abbas, avait demandé que des excuses soient présentées. Mais la
première ministre britannique, Theresa May, a prévu d’organiser
une commémoration du centenaire de la déclaration en novembre, en invitant son homologue israélien, Benyamin Nétanyahou.
rangs, rapportant leur expérience
en service dans les territoires occupés, ou bien lors des guerres
successives dans la bande de Gaza.
B’Tselem, pour sa part, s’intéresse à la façon dont l’administration israélienne donne un vernis
de légalité aux délits ou crimes
des colons et des soldats. L’organisation documente également
les expropriations de terres palestiniennes ou encore le refus israélien de verser des compensations
pour des dommages humains ou
matériels commis par les soldats.
L’intransigeance de Benyamin
Nétanyahou vis-à-vis de l’Allemagne contraste avec la souplesse
dont il a fait preuve avec la Chine,
quelques jours plus tôt. Son gouvernement a finalisé un accord
avec Pékin pour faire venir
20 000 Chinois – dont 6 000 dès
cet été –, qui seront employés
pendant cinq ans dans le secteur
du bâtiment. Or la Chine a posé
comme condition que ces travailleurs ne soient pas déployés
dans les colonies israéliennes en
Cisjordanie. M. Nétanyahou a accepté sans broncher.
Lorsque, en novembre 2015, l’UE
avait adopté des recommandations d’étiquetage – et pas de boycott – pour les produits fabriqués
dans les colonies en Cisjordanie, à
Jérusalem-Est et sur le plateau du
Golan, le gouvernement israélien
avait crié au scandale. p
piotr smolar
des écoutes effectuées en novembre, Ignacio Gonzalez savait du
président du quotidien, Mauricio
Casals, qu’Edmundo Rodriguez
était « terrifié » car « une magistrate, amie de la maison », lui avait
révélé qu’ils étaient sur écoute.
Etant donné « l’alarme sociale »
provoquée par l’affaire Lezo, le
porte-parole du Parti socialiste
ouvrier espagnol (PSOE), Antonio
Hernando, a demandé à la Chambre basse que la commission
d’enquête parlementaire sur le financement présumé illégal du PP
soit constituée au cours des dix
prochains jours.
Proposée par le parti de la gauche radicale Podemos et soutenue par le PSOE et le parti centriste Ciudadanos, qui, à eux trois,
disposent de la majorité absolue
au Parlement, celle-ci a été votée
le 30 mars et prévoit notamment
la comparution du président du
PP et du gouvernement, Mariano
Rajoy, pour qu’il fournisse des explications. En tournée en Amérique latine, ce dernier a pour le
moment gardé le silence. p
sandrine morel
T U R QU I E
Le Conseil de l’Europe
ouvre une procédure
de suivi sur l’Etat de droit
L’Assemblée parlementaire du
Conseil de l’Europe a ouvert,
lundi 25 avril, par 113 voix contre 45, une procédure de suivi
concernant la Turquie, en raison des nombreuses violations de l’Etat de droit constatées dans le pays. Ankara a
déjà fait l’objet d’une procédure de suivi entre 1996 et
2004. Cette mesure soumet le
pays à un contrôle plus étroit
du respect des engagements
auxquels il a souscrit en adhérant à cet organisme, qui réunit 47 Etats dont les 28 membres de l’UE. Le ministère turc
des affaires étrangères a dénoncé une « décision injuste »
et estimé que la xénophobie
et l’islamophobie « se propageaient de façon violente »
en Europe. – (AFP.)
PHI LI PPI N ES
Opération anti-EI
sur l’île de Mindanao
Une quarantaine de militants
se réclamant de l’organisation
Etat islamique, dont trois Indonésiens et un Malaisien,
ont été tués lors d’une opération terrestre et aérienne d’envergure menée sur l’île de
Mindanao, dans le sud des
Philippines, a annoncé l’armée lundi 25 avril. Selon le général Ano, les ressortissants
étrangers appartenaient
au groupe de la Jemaah Islamiyah en Asie du Sud-Est,
qui avait conduit l’attentat de
2002 dans l’île indonésienne
de Bali. – (AFP.)
international | 11
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Compaoré jugé par contumace au Burkina Faso
L’ex-président est poursuivi avec son dernier gouvernement pour la mort de 7 manifestants en octobre 2014
L
a famille et les héritiers
politiques de Thomas
Sankara attendent de le
voir rendre des comptes
pour l’assassinat, en 1987, de l’ancien dirigeant du Burkina Faso ;
les supporteurs de Laurent
Gbagbo rêvent de le voir jugé pour
son implication dans la crise ivoirienne ; des victimes de la guerre
en Sierra Leone aimeraient qu’il
s’explique sur son soutien à la rébellion qui les a martyrisés. Tout
cela ne sera pas abordé devant la
Haute Cour de justice à Ouagadougou, au Burkina Faso, où doit
s’ouvrir, jeudi 27 avril, le procès de
Blaise Compaoré. Pour cette première séquence judiciaire le concernant, il ne sera question que de
sa chute sans gloire, et non des
mystères et controverses qui ont
jalonné sa présidence (1987-2014).
Blaise Compaoré est cité à comparaître, avec 31 membres de son
dernier gouvernement, pour la
répression de l’insurrection populaire qui emporta, à la fin octobre 2014, ses vingt-sept années à
la tête de l’Etat et ses ambitions de
s’éterniser au pouvoir. Exilé depuis en Côte d’Ivoire, pays dont il
a pris la nationalité, le chef de
l’Etat déchu ne sera pas dans le
box des accusés malgré le mandat d’arrêt international lancé à
son encontre. Poursuivi comme
ses ministres pour complicité
d’homicide volontaire et de
coups et blessures volontaires, il
ne sera pas jugé en tant qu’ex-président, mais en tant qu’ancien
ministre de la défense dont il assurait également les fonctions. Et
s’il risque, comme ses coaccusés,
la peine de mort, celle-ci n’est
plus appliquée au Burkina Faso.
Les mis en cause devront répondre de la mort de 7 manifes-
« C’est un
cataclysme,
ce qui s’est passé.
C’était la première
fois qu’on voyait
un acte aussi
barbare »
ARMAND OUÉDRAOGO
procureur
de la Haute Cour de justice
Blaise
Compaoré,
l’ancien
président
du Burkina
Faso, en
octobre 2016
en Côte
d’Ivoire.
ISSOUF SANOGO/
AFP
tants et des blessures sur
88 autres. D’après le bilan officiel, 33 personnes ont été tuées
durant ces jours de contestation
qui ont changé la face du « pays
des hommes intègres ». Pour l’accusation, la culpabilité du dernier gouvernement de Compaoré
est à chercher dans les deux jours
qui ont précédé les manifestations déclenchées le 30 octobre 2014, quand, pour bloquer la
modification de l’article 37 de la
Constitution permettant au président de briguer un nouveau
mandat, les protestataires
avaient incendié l’Assemblée nationale et mis à sac les domiciles
de personnalités du régime.
« Parodie de justice »
Le 28 octobre, pour empêcher la
rue de déferler sur les centres du
pouvoir, le premier ministre LucAdolphe Tiao réunit les responsables sécuritaires. « La principale
conclusion de cette rencontre a été
de solliciter le concours de l’armée
en soutien aux forces de l’ordre qui
étaient épuisées par plusieurs
jours de maintien de l’ordre lors
des précédentes manifestations »,
indique l’acte d’accusation. Le
lendemain, en conseil des ministres, personne ne conteste. Sur ordre présidentiel, M. Tiao réquisitionne l’armée et « fourni[t] aux
forces de défense et de sécurité les
instruments et moyens qui leur
ont permis de tirer à balles réelles
sur des manifestants ».
« C’est un cataclysme, ce qui s’est
passé. C’était la première fois qu’on
voyait un acte aussi barbare au
Burkina Faso », déclare Armand
Ouédraogo, le procureur de la
Haute Cour de justice, qui ne semble guère troublé par l’absence de
Un blogueur mauritanien condamné à mort
pour « mécréance » attend un nouveau verdict
M. Compaoré et de cinq autres accusés. « Plus on attend, plus on pénalise les victimes, car une condamnation devant la Haute Cour
leur permettra de demander des
réparations devant le tribunal de
grande instance », dit-il. Touché
par un tir à la jambe gauche le
30 octobre, Franck Sia, le président de l’Association des blessés
de l’insurrection populaire, aurait
souhaité que celui contre lequel il
s’est soulevé ait « le courage de
faire face ». Mais, au fond, le plus
important est « que justice soit
faite et que la vérité soit dite pour
permettre la réconciliation de tous
les fils de ce pays ».
« Il est prêt à assumer ses responsabilités, mais il faut lui garantir
un procès équitable », assure Pierre-Olivier Sur, l’avocat de M. Compaoré. « Le procès devrait être renvoyé, car il ne respecte pas les standards internationaux auxquels le
Burkina Faso a adhéré », dit-il,
protestant contre « un détournement de procédure pour permettre
de poursuivre un ex-chef d’Etat en
qualité d’ancien ministre, une
peine encourue disproportionnée
et une défense privée de la copie du
dossier d’accusation ».
Dans les rangs du Congrès pour
la démocratie et le progrès (CDP),
les accusations sont encore plus
franches. L’ex-parti au pouvoir
dénonce « un règlement de comptes politique, sous la forme d’une
parodie de justice ». Avec les procédures engagées sur l’assassinat
de M. Sankara ou sur le coup
d’Etat avorté de 2015, le CDP devrait avoir de nouvelles occasions
de s’insurger, et « le beau Blaise »
de constater, depuis Abidjan, le
démantèlement continu du système qu’il avait mis en place. p
cyril bensimon
Amnesty dénonce
la répression au Venezuela
L’affaire met en lumière la radicalisation des imams modérés face à la concurrence des salafistes Au moins 26 personnes ont été tuées
pendant les manifestations contre Maduro
L’
imbroglio politico-religieux qui a transformé en
cauchemar la vie du blogueur mauritanien Mohamed
Cheikh Ould Mohamed, connu
dans son pays et parmi les défenseurs des droits humains sous le
nom d’Ould Mkhaïtir, touche-t-il
à sa fin ? Le cas de cet homme de
35 ans, condamné à mort en 2014
pour des écrits jugés apostats, et
emprisonné depuis, devrait être
une nouvelle fois examiné « d’ici
la fin du mois », espère son avocat,
Mohamed Ould Moïne, qui veut
croire en sa libération.
Ould Mkhaïtir s’est attiré les foudres de pratiquement tout ce que
la République islamique de Mauritanie compte de savants religieux
après la publication d’un texte sur
son blog, en 2014. L’intention du
jeune Mauritanien – fils d’un fonctionnaire de Nouadhibou, une
ville côtière située dans le nordouest du pays – n’était pas d’attaquer l’islam. Sa cible était la société mauritanienne figée dans le
tribalisme, organisée selon un système de castes qui ne dit pas son
nom mais qui pèse considérablement sur le destin des Mauritaniens dès leur naissance. En l’occurrence, Ould Mkhaïtir est un
forgeron, l’une des plus basses castes d’une société dominée par les
Maures et traumatisée par les conséquences de l’esclavagisme, voire
de sa survivance malgré son abolition tardive en 1981.
Pour appuyer sa démonstration, le jeune homme contestait
des décisions prises par le prophète Mahomet et ses compagnons durant les guerres saintes.
Ce fut son erreur. « Mkhaïtir, jeune
La plupart
des partis
d’opposition se
sont joints, par
opportunisme,
aux détracteurs
du blogueur
pour déstabiliser
le pouvoir
forgeron spéculatif, cherchait
dans la contestation de l’ordre établi son remède, sans grand bagage
théologique », a ainsi plaidé son
avocat. « C’est un texte frivole [qui]
grouille d’allégations, voire de cynisme », résumait-il en 2016 devant les juges pour atténuer la
portée de ce document.
Pression de la rue
Alerté par la virulence des premiers échos qui ont suivi la publication sur son blog, l’auteur a
presque immédiatement exprimé son repentir – insuffisant
pour arrêter la machine infernale.
Dans les heures qui suivirent, il
fut arrêté et placé en détention.
Les organisations religieuses firent descendre dans les rues des
dizaines de milliers de personnes
exigeant « l’exécution immédiate du blasphémateur ».
La violence de la réaction fait
alors basculer le dossier Mkhaïtir
dans une dimension politique. Le
chef de l’Etat, Mohamed Ould Abdel Aziz, est un ancien militaire,
pas réputé pour sa religiosité.
Sauf qu’il préside une république
islamique et ne peut ignorer la démonstration de force des associations religieuses. A l’image de
Cheikh Ould Sidi Yahya, les
imams et oulémas dénoncent
« l’impiété qui gagne le pays ». On
entend cette accusation jusque
dans les mosquées des confréries
soufies modérées, « qui se sont radicalisées face à la concurrence des
salafistes », dénonce Aminetou
Mint El-Moctar, une figure mauritanienne des droits de l’homme
sur qui plane une fatwa depuis
qu’elle a pris la défense du blogueur. « La religion est instrumentalisée », ajoute-t-elle. Par opportunisme, la plupart des partis
d’opposition se sont en effet
joints aux manifestants antiMkhaïtir dans l’espoir de déstabiliser le pouvoir.
Pressé par la rue, Mohamed
Ould Abdel Aziz promet alors publiquement au jeune Mauritanien « la sanction la plus sévère »,
avant même son procès. Il est entendu par les juges : le 24 décembre 2014, le blogueur Mohamed
Cheikh Ould Mohamed, inculpé
« pour avoir parlé avec légèreté du
prophète Mahomet », est condamné à mort par un tribunal de
Nouadhibou. Son repentir, pourtant exprimé selon les règles de la
charia, n’a en rien atténué le verdict prononcé à l’issue d’une mascarade de procès pour lequel tous
les avocats de la défense, avant
l’arrivée de Me Moïne, s’étaient
défilés, parfois sous la menace.
La pression n’a jamais réellement cessé. La requalification à la
baisse du crime du blogueur –
« mécréant » à la place d’« apos-
tat » –, puis les recours des avocats
devant différentes cours ont remobilisé à chaque étape les partisans d’une justice expéditive fondée sur une interprétation intransigeante de la charia. En novembre 2016, le Forum des oulémas et
imams mauritaniens pour le soutien du Prophète réclamait ainsi
la tête du blogueur, dans ce pays
où aucun condamné à mort – on
en compte 25 dans les prisons
mauritaniennes – n’a été exécuté
depuis 1987.
« Patate chaude »
« La situation s’est apaisée, mais je
ne sais pas si ça va chauffer ou pas
à
Nouadhibou »,
explique
Me Moïne. Fin janvier, la Cour suprême a en effet refuser de statuer une bonne fois pour toutes.
L’affaire a été renvoyée devant
une « cour d’appel autrement
composée [celle de Nouadhibou]
pour corriger les erreurs commises », sans qu’il soit donné plus de
détail sur ces erreurs alléguées.
Mardi 18 avril, les juges ont été
nommés. « Ils pourront décider de
le libérer… ou non, explique
Me Moïne. Le pouvoir et l’institution judiciaire ne savent plus comment se sortir de cette histoire,
alors les juges se repassent la patate chaude. »
Dans sa cellule de Nouadhibou,
le jeune blogueur attend. « Il est en
bonne santé mais affligé par le sort
de ses proches », rapportait son
avocat après une visite à son
client en mars. Sous la pression,
son père a en effet dû fuir la Mauritanie et son épouse a été contrainte au divorce. p
christophe châtelot
D
epuis début avril, l’opposition vénézuélienne
multiplie les manifestations contre le président Nicolas
Maduro, à Caracas et en province.
La répression a provoqué la mort
d’au moins 26 personnes, la plupart tuées par balles, attribuée
aux « collectifs », des groupes paramilitaires partisans du régime.
« Au Venezuela, la dissidence est
interdite », dénonce Amnesty International dans un rapport sur
les détentions arbitraires publié
mercredi 26 avril, alors qu’une
nouvelle manifestation de l’opposition était prévue.
L’ONG critique les actions illégales commises par le gouvernement pour réprimer la liberté
d’expression et de manifestation.
« Au lieu de s’obstiner à faire taire
toute voix dissidente, les autorités
vénézuéliennes devraient se concentrer sur la recherche de solutions concrètes et durables à la
crise profonde à laquelle le pays est
confronté », estime Erika Guevara-Rosas, directrice d’Amnesty International pour les Amériques.
Les pénuries d’aliments et de médicaments sont aggravées par la
récession, l’hyperinflation et la
dévaluation des salaires.
150 prisonniers politiques
L’ONG dénonce les arrestations
sans mandat auxquelles procède
le Service bolivarien de renseignement (Sebin), la police politique. Yon Goicoechea, par exemple, est un ancien leader du mouvement étudiant et dirigeant du
parti Volonté populaire (VP,
membre de l’Internationale socialiste). Arrêté le 29 août 2016, il a
été emmené à El Helicoide, le
siège du Sebin à Caracas. Le parquet n’a pas trouvé d’éléments
pour engager des poursuites et a
donc demandé sa libération, le
20 octobre. Cependant, la police
politique refuse d’obtempérer.
Selon la procureure générale de la
République, Luisa Ortega, « le Sebin est devenu un Etat parallèle ».
Amnesty pointe aussi du doigt
le cas du député Gilber Caro (VP)
et de la militante Steicy Escalona,
arrêtés à Caracas, le 11 janvier, par
le Sebin. Le vice-président, Tareck
El Aissami, a prétendu qu’ils
étaient en possession d’une arme
à feu et d’explosifs. La militante a
été déférée devant un tribunal militaire. L’élu, lui, a été incarcéré
sans charges jusqu’à ce jour.
L’ONG estime que des civils ne devraient pas être jugés par la justice
militaire, qui n’est ni indépendante ni impartiale. Dans la plupart des cas, les accusés sont
poursuivis pour « trahison à la patrie », « terrorisme » ou « rébellion », qualifications qui permettent de recourir à la détention provisoire sans preuves recevables.
Le Forum pénal vénézuélien, un
réseau d’avocats, estime qu’il y a
environ 150 prisonniers politiques. Leopoldo Lopez, le fondateur de VP, est détenu depuis plus
de trois ans à la prison militaire
de Ramo Verde. A la suite des dernières manifestations, il a été
placé en isolement, sans visites
d’avocats ou de sa famille. p
paulo a. paranagua
12 | france
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Les assignations à résidence
de plus d’un an validées
Procès Francis Heaulme :
« Montigny, c’est pas
moi , c’est pas moi ! »
Le Conseil d’Etat a rejeté les recours de deux personnes assignées
à résidence depuis le 15 novembre 2015
Devant les assises de Moselle, le tueur
en série a nié avoir tué deux garçons de 8 ans
U
n mois après la censure partielle du Conseil constitutionnel
sur la loi du 19 décembre 2016 encadrant les assignations à résidence de plus d’un
an, le Conseil d’Etat a donné
mardi 25 avril son interprétation
de ce texte.
En rejetant les deux recours en
référé de Farouk Ben Abbes et Antho Bolamba-Digbo, assignés dès
les premières heures de l’état
d’urgence il y a maintenant plus
de dix-sept mois, la plus haute juridiction administrative fait droit
aux arguments du ministère de
l’intérieur et opte pour une lecture souple des réserves d’interprétations apportées par les gardiens de la Constitution.
Pour Bruno Vinay, avocat de
l’un des deux requérants, « le
Conseil d’Etat défait la décision
du Conseil constitutionnel ». Vincent Brengarth, l’autre avocat, estime que « le juge des référés la
vide de sa substance, en confirmant la plasticité du contrôle des
libertés ».
Lors de la cinquième loi de prorogation de l’état d’urgence, le législateur avait décidé de modifier
la loi de 1955 sur l’état d’urgence.
Désormais « une même personne
ne peut être assignée à résidence
pour une durée totale équivalant
à plus de douze mois ». Une dérogation était simultanément introduite à l’alinéa suivant : « Le
ministre de l’intérieur peut toutefois prolonger une assignation à
résidence au-delà », pour une durée qui « ne peut excéder trois
mois » renouvelables.
« Il est difficile de justifier le principe même d’une durée maximum
fixée par la loi si aucune exigence
supplémentaire de fond ne s’im-
« Le Conseil
d’Etat défait
la décision
du Conseil
constitutionnel »
BRUNO VINAY
avocat d’Antho
Bolamba-Digbo
pose lorsqu’il s’agit de déroger à
cette durée », commentait le Conseil constitutionnel le 16 mars
pour justifier sa décision de censure partielle.
L’institution présidée par Laurent Fabius a érigé trois conditions cumulatives pour éviter
que des assignations de plus de
douze mois portent « une atteinte excessive à la liberté d’aller
et venir » : « que le comportement
de la personne en cause constitue
une menace d’une particulière
gravité pour la sécurité et l’ordre
publics », que le ministère de l’intérieur « produise des éléments
nouveaux ou complémentaires »,
et « que soient prises en compte
(…) la durée totale de son placement sous assignation à résidence, les conditions de celle-ci »
et ses « obligations complémentaires ».
L’enjeu des référés était essentiellement de donner du contenu
à cette condition « d’éléments
nouveaux ou complémentaires ».
Dans le cas de M. Bolamba-Digbo,
ancien président de l’association
Sanabil dissoute en novembre 2016 pour avoir favorisé la radicalisation de détenus, les faits
« nouveaux ou complémentaires »
retenus par le Conseil d’Etat semblent ténus.
La formation collégiale présidée par Bernard Stirn, président
de la section de l’intérieur, retient
d’abord une décision ministérielle de gel de ses avoirs prise en
octobre, et la dissolution de Sanabil. Deux décisions de l’administration. Me Vinay a plaidé que les
considérer comme des éléments
nouveaux reviendrait à permettre à la Place Beauvau de « constituer ses propres preuves » pour
maintenir des personnes assignées plus d’un an.
Dix-sept mois d’état d’urgence
Dans une dernière note blanche,
les services de renseignement lui
reprochent « d’apporter assistance » à une ex-salariée de Sanabil également assignée à résidence et condamnée pour apologie du terrorisme. « L’assistance a
notamment consisté dans le prêt,
pendant plusieurs semaines, de la
voiture de M. Bolamba-Digbo à
Mme X pour permettre à celle-ci de
rendre visite à son mari incarcéré », écrivent les juges administratifs de dernier ressort. Une information qui ne paraît pas en soi
compromettante. Mais elle leur
permet de conclure que des « éléments nouveaux ou complémentaires survenus ou révélés au
cours des douze derniers mois (…)
sont ainsi réunis ».
Reste le principal grief des services de renseignement à l’égard
de cet homme « qui n’a manifesté
à aucun moment la volonté de
rompre avec l’islamisme radical »
et dont le comportement « constitue une menace d’une particulière gravité pour l’ordre et la sécurité publics ». En dépit de dix-sept
mois d’état d’urgence et de surveillance, aucun élément susceptible de justifier l’ouverture
d’une enquête judiciaire n’a
néanmoins été trouvé contre cet
homme au casier judiciaire
vierge et qui, à l’audience du
18 avril, a assuré qu’il condamnait les actes terroristes survenus
en France depuis 2015.
Il va donc continuer à devoir
pointer trois fois par jour à 8 heures, 12 heures et 19 heures à un
commissariat situé à 15 kilomètres de son domicile où il est confiné de 21 h 30 à 7 heures. Des obligations « qui n’imposent pas de
contraintes excessives par rapport
à l’intérêt qu’elles représentent »,
écrivent les conseillers d’Etat.
Dans le cas de M. Ben Abbes,
Belgo-Tunisien et figure de l’islamisme radical – il est proche de
Fabien Clain, la voix de la revendication des attentats du 13 novembre –, la même interprétation extensive de la décision du
Conseil constitutionnel est retenue. Le Conseil d’Etat balise
d’ailleurs son intervention à l’occasion de ces deux décisions. Il
affirme que « les éléments nouveaux ou complémentaires » que
le juge administratif doit apprécier ne doivent pas nécessairement résulter de faits intervenus
après la première assignation à
résidence ni au cours des douze
derniers mois. Il suffit qu’ils
soient « révélés postérieurement » à la première décision
d’assignation.
Il se trouve, comme le ministère
de l’intérieur l’a répété devant le
Conseil d’Etat, que les services de
renseignement ne donnent pas
toutes les informations à leur disposition. Ils sont maîtres du moment où ils estiment prudent,
opportun ou nécessaire de les
révéler. p
jean-baptiste jacquin
Romain et Mina H. sont passés du
« ça ne durera pas » à « ça ne finira jamais »
Soupçonné d’être radicalisé, un couple résidant à Maubeuge est assigné à résidence depuis
décembre 2015. Pour l’instant, aucune poursuite pénale n’a été engagée à son encontre
R
omain et Mina H. signent
tous les jours au commissariat de Maubeuge
(Nord), la ville où ils habitent, qui
les a vu grandir et dont ils n’ont
plus le droit de sortir. Lui émarge
trois fois. Elle, une fois, pour pouvoir s’occuper de leurs deux enfants, de six et dix-huit mois. Tous
les soirs, à 20 heures, le couple se
conforme à un « couvre-feu » et ne
quitte plus le domicile jusqu’au
lendemain, 6 heures. Romain et
Mina H. ont fait une croix sur le
cinéma, les dîners de famille ou le
restaurant « gastronomique halal » de Bruxelles. Ils sont assignés
à résidence depuis décembre 2015
et sont passés du sentiment que
« ça ne durerait pas » à celui que
« ça ne finira jamais ».
« Je vais leur dire quoi à mes enfants ?, se demande Mina H.,
27 ans. Quand ma fille aura 18 ans,
ils l’assigneront elle aussi ? » A chaque prolongation de l’état d’urgence, le ministère de l’intérieur a
renouvelé la mesure de police,
justifiée par une addition de
soupçons, de mauvaises fréquentations, de faits plus ou moins
étayés et qui dessineraient une
« menace d’une particulière gravité », sans pour autant déclencher des poursuites pénales.
Le couple partagerait une « fascination » pour le djihad. Eux
nient en bloc. Romain H., 24 ans,
est suivi par le renseignement
territorial depuis 2014 car il est
soupçonné de vouloir partir en
Syrie. Lui est persuadé d’avoir fait
l’objet d’une dénonciation de son
ancien patron alors qu’il s’était
converti et refusait de serrer la
main aux femmes. Il sait aussi
qu’avoir eu comme « meilleur
ami » Chaïb A. lui porte préjudice.
Cet homme aurait rejoint un
groupe terroriste en Libye.
La police
a découvert
de nombreux
« fichiers
suspects »
sur l’ordinateur
de Romain H.
Recours rejetés
D’autres éléments ont aussi été
réunis lors de la perquisition au
domicile du couple le 21 novembre 2015. Le ministère de l’intérieur rapporte par exemple que
Mina H. aurait crié ce jour-là « Allahou akbar ! » et déclaré vouloir
quitter la France. Elle s’étrangle :
« Je n’ai pas crié. Et j’ai dit que j’étais
contre Daech et que si on ne m’acceptait pas en France, je pouvais aller dans ma famille à Agadir. » Le
couple ne nie pas avoir nourri le
projet de s’installer dans un pays
musulman. Le ministère de l’intérieur y voit un « rejet de la société
française » qui pourrait déclencher un départ pour le djihad.
La police a surtout découvert de
nombreux « fichiers suspects » sur
l’ordinateur de Romain H., parmi
lesquels des vidéos de propagande de Daech. Lors d’une nouvelle perquisition, en septem-
bre 2016, la police a trouvé que Romain H. consultait régulièrement
des sites djihadistes. Des poursuites ont été déclenchées, abandonnées à la suite de la censure de l’infraction par le Conseil constitutionnel. « Je me suis renseigné sur
Daech d’une mauvaise façon mais
je n’ai pas adhéré à leurs idées, jure
Romain. Sur mon ordinateur, j’ai
aussi La Septième Compagnie. »
Alors que tous leurs recours ont
été rejetés, Mina et Romain H. ont
le sentiment d’être « poussés à
bout ». Certains rapports avec des
policiers de Maubeuge sont exécrables. Un capitaine aurait dit à
Romain que s’il se rasait et troquait son kamis pour un jogging,
il ne serait plus assigné. Une policière aurait palpé Mina en lui empoignant les fesses et les seins.
Son époux a voulu filmer la
scène. L’altercation qui s’en est
suivie devant le commissariat, et
d’autres du même genre, figurent
désormais au titre des griefs listés
pour justifier l’assignation du
couple. Romain reconnaît une
« nervosité » qu’il attribue au fait
de « devoir signer trois fois par jour
alors qu’[il] n’[a] rien fait ». Pour le
ministère de l’intérieur, ces incidents démontrent une « mentalité violente » et une « défiance visà-vis de l’autorité ».
Comme un circuit qui s’auto-alimente, ce sont les entorses aux assignations qui viennent constituer les « éléments nouveaux ou
complémentaires » nécessaires à
la poursuite de l’assignation audelà d’un an. Mina et Romain H.
ont été condamnés en février 2017
à 500 euros d’amende avec sursis
pour avoir déménagé dans
Maubeuge sans avoir au préalable
prévenu la préfecture. Ils ont fait
appel. Avant cela, fin janvier, Romain H. a été incarcéré trois semaines pour être arrivé en retard
de quarante minutes au commissariat pour un pointage.
Pour le ministère de l’intérieur,
« l’idéologie du couple reste inchangée ». Pour leurs avocates,
Ludivine Herdewyn et Aïnoha
Pascual, qui s’apprêtent à déposer
un recours de plus, « les nouveaux
éléments sont des prétextes et absolument pas des preuves d’une
menace persistante ». p
julia pascual
C’
est un de ces dimanches
ensoleillés comme on
les apprécie tant en
automne. Les enfants jouent au
foot, se rendent dans leur cabane
secrète, parcourent ces rues familières, rue Venizelos, rue des Lilas,
rue Saint-Victor, chemin des Sources. Il n’y a pas grand monde dans
les rues de ce quartier de pavillons
et de jardins. Cyril devait aller chez
sa grand-mère après le déjeuner. Il
rate le bus, revient chez lui, prend
son vélo pour faire un tour et retrouve son copain David. Les enfants se séparent le temps de rentrer goûter. David invite Alexandre
chez sa grand-mère. Elle lui donne
une pomme. Il repart (…) Les corps
de Cyril, 1 mètre 28, et d’Alexandre,
1 mètre 37, sont découverts par le
brigadier. Cyril porte un pull à
rayures bleu marine et bleu clair.
Un bermuda, des chaussettes
bleues, des tennis noires. Sa boîte
crânienne est écrasée. Alexandre
est vêtu d’un tee-shirt jaune pâle
avec un insigne de zèbre bleu, un
pantalon de jogging jaune et noir
avec une bande sur le côté, un
maillot de corps rayé blanc et
bleu, des chaussettes blanches,
des baskets. Le pantalon est descendu à mi-cuisse, le slip baissé ne
laisse pas apparaître le sexe.
Alexandre a les yeux ouverts. On
retrouve à côté des corps une
pierre portant des traces de sang
d’un poids de 5,9 kilos, qui est susceptible d’être celle avec laquelle
les enfants ont été frappés. Les
blessures sont les mêmes. Il n’y a
aucune trace d’agression sexuelle.
Ni aucune lésion de défense sur le
corps des enfants. Ils n’ont manifestement pas eu le temps. »
Ainsi s’est ouvert, mardi 25 avril,
le rapport du président Gabriel
Steffanus, devant la cour d’assises
de Moselle, qui juge Francis
Heaulme pour le double meurtre
de deux gamins de huit ans, en
septembre 1986 à Montigny-lèsMetz. La mort au présent de l’indicatif, comme pour conjurer le
temps, ces trente-et-une années
pendant lesquelles la police et la
justice sont allées de certitudes
en doutes, de doutes en renoncement, de renoncements en nouvelles convictions. Les années et
les errements, les accusés devenus témoins, les témoins devenus accusés, défilent dans le rapport du président.
Francis Heaulme écoute, attentif. Au public, il n’offre que son profil. Ses cheveux blancs et ses lunettes lui donnent l’allure ordinaire
J UST I C E
Robert Ménard
condamné pour
provocation à la haine
Le maire de Béziers Robert
Ménard, proche du Front
national, a été condamné
mardi 25 avril à 2 000 euros
d’amende pour « provocation
à la haine et la discrimination » pour avoir déclaré qu’il
y avait trop d’enfants musulmans dans les écoles de sa
ville. L’élu avait twitté le
1er septembre 2016 : « #rentrée
des classes : la preuve la plus
éclatante du #GrandRemplacement en cours. Il suffit de
regarder d’anciennes photos
de classe » et quelques jours
plus tard sur LCI : « Dans une
classe de centre-ville de chez
moi, 91 % d’enfants musulmans. Evidemment c’est un
problème. » – (AFP.)
Le clan Hornec visé
par des interpellations
Neuf personnes, dont un des
frères Hornec – Marc – présentés comme des figures du
D’autres citoyens
ont déjà jugé
cette affaire
à trois reprises,
avec un autre
accusé dans le
box, Patrick Dils
d’un vieux monsieur. Il n’a que
58 ans, il est détenu depuis 1992
pour neuf meurtres et a déjà été
condamné deux fois à la réclusion
criminelle à perpétuité. Dès qu’il
se tourne, s’impose l’image tristement familière de ce visage anguleux que déchire le trait de deux lèvres fines, comme cousues.
Demi-aveux et forfanteries
Le président évoque ces meurtres
justement, le déchaînement de
violence qui s’abat sur un vieux
monsieur tranquille qui avait eu
le malheur de s’asseoir à côté de
Francis Heaulme sur un banc et
qui a été tué de neuf coups de couteau, cette femme étranglée puis
égorgée, cette autre, étranglée et
frappée, cet enfant de 9 ans sur lequel il s’est acharné en le perçant
de 83 coups de tournevis parce
qu’il avait eu l’impudence de ne
pas répondre à ses questions. Le
président détaille aussi les demiaveux de l’accusé, ses dénégations, ses forfanteries – « Je suis le
plus grand serial killer de l’histoire » a-t-il dit un jour à un psychiatre qui l’examinait. Dans le
box, Francis Heaulme : « Eh ! Vous
racontez ma vie, là ! Montigny,
c’est pas moi, c’est pas moi ! »
Les jurés – quatre hommes,
deux femmes – prennent des notes. Avant eux, d’autres citoyens
ont déjà jugé cette affaire à trois
reprises, avec un autre accusé
dans le box, Patrick Dils. Ils ont
condamné le jeune homme à
deux reprises, la troisième fois, ils
l’ont acquitté et tout est à recommencer. La salle d’audience du palais de justice de Metz est l’une des
rares à avoir conservé la géographie de prétoire qui prévalait lorsque les jurés étaient seuls à délibérer, sans les magistrats. Ils ne sont
pas assis avec la cour en haut, sur
l’estrade, mais sur des bancs séparés, qui font face au box de l’accusé. Leur confrontation muette
avec Francis Heaulme va durer
quatre semaines. p
pascale robert-diard
grand banditisme de la région parisienne, ont été interpellées mardi 25 avril et placées en garde à vue dans le
cadre d’une enquête sur des
soupçons d’extorsion de
fonds en bande organisée,
association de malfaiteurs,
blanchiment en bande organisée et non-justification de
ressources. Les enquêteurs
s’interrogent sur le train de
vie de Marc Hornec. – (AFP.)
AVORT EMEN T
La RATP piratée
par un collectif anti-IVG
Mercredi 26 avril, des dizaines
d’affichettes hostiles à l’IVG
et utilisant l’image des candidats à la présidentielle sont
apparues dans les espaces
consacrés à la publicité à l’intérieur des rames du métro parisien. Elles sont accompagnées
d’un slogan « Nous sommes
les 220 00 voix qui vous manquent » et du sigle « Les Survivants », un groupe pro-vie. La
RATP a annoncé son intention
de porter plainte.
science | 13
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Un utérus artificiel pour l’extrême prématurité
Une équipe américaine a permis à des fœtus d’agneaux de se développer ex utero pendant quatre semaines
U
n incubateur qui
mime au plus près la
physiologie d’un utérus, pour offrir de
meilleures chances de survie en
bonne santé à de très grands prématurés : tel est l’objectif poursuivi par l’équipe dirigée par Alan
Flake, de l’hôpital pour enfants de
Philadelphie (Etats-Unis). Le chirurgien fœtal et son équipe présentent dans Nature Communications du 25 avril un dispositif qui
marque un pas significatif dans la
quête d’un tel « utérus artificiel ».
Testé sur le mouton, il a permis de
faire se développer des fœtus
d’agneaux dans un sac en plastique transparent relié à divers circuits sanguins et physiologiques,
pendant quatre semaines, apparemment sans séquelles.
« Le but est de répondre au défi
de l’extrême prématurité », explique Alan Flake. En deçà de vingttrois semaines de développement, les fœtus humains qui
naissent prématurément connaissent des niveaux de mortalité pouvant atteindre 90 %, et
ceux qui survivent présentent
des séquelles importantes dans
70 % à 90 % des cas, a-t-il rappelé
lors d’une conférence de presse
téléphonique. En particulier, le
développement des poumons subit l’impact du passage d’un milieu liquide dans le ventre de la
mère, à l’air libre pour lequel ils
ne sont pas encore adaptés – ce
qui se traduit par des détresses
respiratoires aiguës qui peuvent
avoir de graves conséquences sur
le développement cérébral.
L’idée de l’équipe américaine
est donc d’offrir un sas liquide entre l’utérus maternel et le monde
extérieur, pendant les quelques
semaines qui suffisent à garantir
la maturation des poumons. La
démonstration semble réussie
chez le mouton.
Imiter la physiologie naturelle
Cette tentative est loin d’être une
première, rappelle le spécialiste
de la reproduction humaine
Pierre Jouannet, même si elle apporte « quelques éléments supplémentaires sur les possibilités de
développement extra-utérin en fin
de grossesse » : il y a vingt ans, un
chercheur japonais, Yoshinori
Kuwabara (Juntendo University,
Tokyo) avait expérimenté sur des
fœtus de chèvres un système fait
d’un bac en plastique rempli d’un
fluide ressemblant au liquide amniotique et d’une pompe reliée au
cordon ombilical de l’animal. Cer-
Un support de vie extra-utérin
Un sac plastique isole
le fœtus du monde
extérieur : il baigne
dans un fluide nutritif
constamment
renouvelé.
C’est le cordon ombilical
qui sert d’interface vasculaire,
comme avec le placenta maternel.
Un circuit d’oxygénation, recouvert d’héparine
pour éviter la coagulation, permet au sang
de se régénérer. Il n’a pas de pompe :
c’est le cœur du fœtus qui assure la circulation.
tains chevreaux ont survécu jusqu’à terme, pendant trois semaines, mais ils présentaient des
malformations, notamment pulmonaires. Depuis, aucune tentative n’a semblé fructueuse.
La différence avec le système
d’Alan Flake et ses collègues ? « Les
autres approches sont bien plus
éloignées de la physiologie naturelle, explique-t-il. Nous avions
commencé avec un aquarium
ouvert, comme d’autres, avant de
passer à un sac fermé. » Leur utérus artificiel se compose de cette
enveloppe transparente, dans laquelle le fœtus, extrait par césarienne, est placé. Son cordon ombilical est relié à un circuit d’oxygénation du sang, qui permet
aussi de surveiller la teneur en
oxygène. Le fluide amniotique
nutritif est renouvelé en permanence : « Le fœtus l’ingère et urine
dans ce milieu », dit Alan Flake.
Le secret de la réussite est sans
doute l’absence de pompe : c’est le
cœur de l’animal lui-même qui
prend en charge la circulation
sanguine, ce qui évite des surpressions délétères. « Nous avons
été surpris par la qualité de la réponse physiologique des animaux,
témoigne Emily Partridge, premier auteur de l’article de Nature
Communications. Les fœtus régulent eux-mêmes ces échanges. »
L’histoire ne se termine pourtant pas au mieux pour eux.
Après un maximum de quatre semaines, ils ont été extraits du sac
protecteur, on a vérifié leur capacité à respirer dans l’air, avant
qu’ils ne soient « humainement
euthanasiés », pour que leurs organes, notamment les poumons
et le cerveau, soient analysés. Un
« survivant » a été épargné et
coule des jours heureux dans une
ferme américaine. Mais si les analyses n’ont pas révélé d’anomalies
de développement chez ses congénères moins chanceux, il sera
difficile d’évaluer sur lui de possibles effets à long terme, notamment cognitifs : « Il n’existe pas de
test d’intelligence pour les moutons », rappelle le chercheur.
CRÉDIT : CHILDREN’S HOSPITAL OF PHILADELPHIA
Le pionnier
de la fécondation
in vitro en France,
René Frydman,
salue « un pas
supplémentaire,
une étude
incontestablement
sérieuse »
Alan Flake envisage de demander de nouvelles autorisations
pour des recherches précliniques
plus poussées sur l’animal, qui
pourraient durer deux à trois ans,
avant d’envisager un éventuel
passage à l’homme. Le pionnier
de la fécondation in vitro en
France, René Frydman, quant à
lui, salue « un pas supplémentaire,
une étude incontestablement
sérieuse », mais soulève plusieurs
objections : le système n’est
adapté qu’aux naissances par cé-
sarienne, et non par voie naturelle « où l’exposition aux agents
pathogènes est plus élevée ». Les
césariennes à ce stade précoce de
la grossesse sont en outre plus risquées pour la mère.
Le médecin s’interroge sur la
faisabilité des connexions vasculaires chez l’humain : un fœtus
d’agneau est trois fois plus gros
qu’un fœtus humain de maturité
correspondant à la période-clé
des vingt-trois semaines de grossesse. Alan Flake en convient, « on
ne peut pas savoir à ce stade si les
vaisseaux ombilicaux du mouton
sont un modèle réaliste ». On sait
aussi que le petit ruminant n’est
pas un bon modèle pour la circulation sanguine intracrânienne
– alors que les risques d’hémorragie cérébrale sont élevés chez les
grands prématurés.
René Frydman estime que « la
question fondamentale est celle
du risque physiologique, mais
aussi psychologique pour l’enfant
à naître de séjourner dans un sac
sans présence humaine pendant
plusieurs semaines ». Comment
justifier ce risque auprès des premiers couples ? Avec quelles implications éthiques et légales ?
« Entre vingt-trois et vingt-cinq semaines, la mortalité et la morbidité sont élevées avec les systèmes
de prise en charge actuels, et ces
questions sont déjà posées, rappelle Alan Flake. Ce sera une option supplémentaire proposée aux
parents, et si notre système était
défaillant, on pourrait extraire immédiatement le fœtus pour revenir aux méthodes classiques. »
« Couveuse perfectionnée »
L’équipe américaine imagine un
sac amniotique plongé dans la pénombre, avec une caméra pour
voir le fœtus et des haut-parleurs
lui distillant des sons et voix familiers, afin que le lien avec les
parents ne soit pas trop distendu.
« Actuellement, l’environnement
des services de grands prématurés
est très angoissant pour les parents », souligne Alan Flake.
La mission de cet utérus artificiel s’arrêtera après la maturation
critique des poumons. « Il n’y a
aucune raison de poursuivre audelà, si l’on pèse les bénéfices et les
risques de chaque mode de prise
en charge. » Il n’y a pas lieu non
plus, selon lui, de tenter de remonter plus tôt dans la grossesse.
« On peut avoir des conversations
très sensationnalistes, mais il
n’existe pas de technique réaliste
qui permettrait de passer des premiers jours de l’embryon à la période de l’extrême prématurité »,
affirme-t-il. Et il serait « très inquiet » si des équipes tentaient ce
type d’expérience.
« Il ne s’agit pas d’un utérus artificiel au sens où toute la grossesse
serait conduite ex utero », confirme le médecin et philosophe
Henri Atlan, auteur d’un ouvrage
sur le sujet (L’Utérus artificiel,
Seuil, 2005). Il s’agit plutôt d’une
couveuse perfectionnée pour très
grands prématurés. » Pour lui,
faire référence à l’ouvrage Le
Meilleur des Mondes d’Aldous
Huxley (1932) serait aussi hors de
propos : « Ne sont concernées que
des grossesses qui sont parties
pour être naturelles, pas des
manipulations génétiques. » Pour
autant, il faut, selon lui, se garder
de tout « acharnement procréatique » et il lui semble urgent d’attendre d’avoir plus de recul sur
les animaux adultes avant de
passer à une éventuelle application à l’homme. p
hervé morin
Découverte d’une chenille capable de dévorer les plastiques résistants
La fausse teigne de la cire pourrait constituer une arme redoutable dans l’élimination du polyéthylène, très présent dans les emballages
C
hez les amoureux de la nature, la fausse teigne de la
cire n’a pas bonne réputation. Lorsqu’il entre dans une ruche pour y pondre ses œufs, ce papillon connu des scientifiques
sous le nom de Galleria mellonella opère un véritable carnage.
A peine écloses, les larves dévorent les alvéoles à grande vitesse
et ruinent la société des abeilles.
Pourtant, ces chenilles devraient
changer rapidement d’image.
Une équipe internationale
vient d’annoncer, dans la revue
scientifique Current Biology, que
les terribles vers pouvaient aussi
dévorer le plastique. Et pas n’importe lequel : le polyéthylène, un
produit particulièrement résistant, largement utilisé dans l’emballage, qui constitue à lui seul
40 % de la demande totale des
produits en plastique en Europe.
Apicultrice amatrice, Federica
Bertocchini, biologiste de l’institut IBBTEC de Santander, en Espa-
gne, redoutait la fausse teigne.
Aussi, quand elle a découvert des
chenilles dans ses ruches, elle n’a
pas hésité. Elle a placé les larves
dans un sac en plastique et nettoyé son matériel. Lorsqu’elle est
retournée vers les larves, le sac
était plein de trous. Intriguée, la
biologiste a décidé de faire une
courte pause dans ses recherches
en embryologie pour tenter de
percer ce mystère.
Une lourde question, en vérité.
Le polyéthylène – ses longues
chaînes d’atomes et ses liaisons
« Longtemps, on
a considéré que
la biodégradation
[du polyéthylène]
était impossible »
DES CHERCHEURS
dans la revue « Current Biology »
carbone-carbone particulièrement solides – se montre très difficile à dégrader. « Longtemps, on
a considéré que la biodégradation
était impossible », soulignent les
chercheurs dans leur article.
Début 2000, quelques portes
ont paru s’entrouvrir. Après traitement à l’acide nitrique et trois
mois d’incubation, un champignon a ainsi donné quelques espoirs. Puis ce fut le tour d’une
bactérie, apparemment active…
après quatre à sept mois d’attente. En 2014, enfin, une équipe
chinoise a affirmé que deux bactéries issues de l’intestin d’un papillon indien pouvaient venir à
bout du solide plastique. Mais, là
encore, à un rythme lent.
Federica Bertocchini, quant à
elle, a rapidement enregistré une
dégradation d’une ampleur plus
importante. Dans un sac en plastique contenant des chenilles, les
premiers trous apparaissent au
bout de quarante minutes, avec
un ou deux trous déjà réalisé par
chaque animal. En laissant
100 larves dans un sac pendant
douze heures, ce sont 92 mg de
plastique qui disparaissent.
Un enjeu de taille
Mais avaient-ils vraiment disparu ? Le ver avait-il véritablement digéré le plastique ou
s’était-il contenté de faire des
trous en « recrachant » de minuscules particules de plastique à
l’extérieur ? Les scientifiques ont
écrasé des chenilles, déposé la
pâte sur du polyéthylène… et
constaté qu’au bout de
douze heures, 13 % du plastique
avait disparu. Restait à comprendre le mécanisme chimique.
Avec l’aide de l’université de
Cambridge, Federica Bertocchini
a réalisé une analyse dite de
« spectroscopie infrarouge », qui
détecte les molécules présentes
grâce à leur absorption des
rayons lumineux. Elle a pu établir
que le polyéthylène se transformait en éthylène glycol, un composé potentiellement toxique
mais plus facile à dégrader. Selon
elle, ce ne serait pas des bactéries
présentes dans l’organisme de
l’animal mais bien l’animal luimême, grâce à ses enzymes, qui
opérerait la transformation.
Comment expliquer ce miracle ? Par des millions d’années de
vie passées dans les ruches, explique Mme Bertocchini. La fausse
teigne y a appris à digérer la cire.
« Or la cire est un polymère, une
sorte de plastique naturel. Sa
structure chimique est assez proche du polyéthylène », souligne la
biologiste. Si les fameux enzymes
n’ont pas encore été isolés ni
l’étude comparée de la digestion
de la cire et du plastique par la
chenille vraiment réalisée, les
mêmes liaisons chimiques semblent devoir être brisées.
La suite de l’histoire devrait se
raconter sur le terrain des bio-
technologies. Pas question, évidemment, de lâcher des millions
de chenilles sur les sacs usagés.
« Mais s’il s’agit d’un simple enzyme, on pourra alors le fabriquer
à une échelle industrielle, souligne
Paolo Bombelli, de Cambridge.
Cette découverte pourrait donc
être un outil important pour éliminer les déchets de plastique polyéthylène qui s’accumulent dans les
décharges et les océans. »
On considère que chaque année, mille milliards de sacs sont
utilisés dans le monde, soit environ 230 par individu, produisant
100 000 tonnes de déchets. Dans
la nature, il faut un siècle, davantage pour les plus résistants, pour
qu’ils se décomposent. L’enjeu est
donc de taille. Mais Federica Bertocchini avertit : « Ce n’est pas
parce que nous savons comment
biodégrader le polyéthylène que
ça nous autorise à le jeter dans notre environnement. » p
nathaniel herzberg
14 | disparitions & carnet
Miguel Abensour
Philosophe
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T OH GLPDQFKH GH KHXUHV j K 3RXU WRXWH LQIRUPDWLRQ FDUQHW#PSXEOLFLWHIU
OLIVIER DION
L
e philosophe Miguel
Abensour est mort à Paris, samedi 22 avril, à l’âge
de 78 ans. Intellectuel
libertaire, pédagogue libéral et
éditeur libre, il fait partie de ces
quelques figures de gauche qui
ont refusé tout à la fois le ralliement au monde tel qu’il est et la
complaisance à l’égard du socialisme autoritaire. Puisant dans la
tradition utopique, sa pensée politique veut maintenir vivante,
malgré les désastres du XXe siècle,
une espérance de justice et
d’émancipation.
Toute sa vie durant, Abensour
mena cette quête avec une sensibilité à vif, intransigeante, qui
était née très tôt, dans le village
des Pyrénées où sa mère était institutrice et où le jeune Miguel dut
vivre caché, sous l’Occupation, car
son père était juif. En 2014, dans le
livre d’entretien où cet homme si
discret consentit à évoquer sa vie,
Abensour mettait en relation son
tempérament pugnace avec ce
moment de l’enfance où il avait
déjà dû faire « l’expérience de cette
division entre “amis” et “ennemis” » (La Communauté politique
des « tous uns », Les Belles Lettres).
D’emblée, la question-clé fut
donc celle de l’oppression, et
Abensour n’allait pas tarder à l’affronter, plume en main. Contre
l’avis de son père, qui souhaitait le
voir devenir avocat comme lui, le
jeune homme se tourna vers la
philosophie politique. Bientôt, il
fut de cette poignée d’intellectuels qui structuraient la galaxie
« antitotalitaire », telle qu’elle
s’était formée, au milieu des années 1970, dans le sillage du
groupe Socialisme ou barbarie
(fondé après-guerre par Claude
Lefort et Cornelius Castoriadis),
autour de revues comme Utopie,
Textures ou Libre.
Maître libertaire
Abensour appartient à cette constellation née à la politique dans
une triple révolte : contre l’horreur nazie, contre la « sale guerre »
d’Algérie et contre la terreur stalinienne. Hanté par les despotismes passés ou présents, il ne
cessera de reposer une même
question, jadis formulée par
La Boétie dans son Discours de la
servitude volontaire (1576) : pourquoi les dominés acceptent-ils la
domination ?
Cette méditation, qui voulut
conjuguer désir de justice et
vigilance démocratique, Miguel
Abensour l’a bâtie en auteur, en
éditeur et en pédagogue. D’articles en livres, il a rompu avec un
marxisme vitrifié, qui réduit la
domination à l’exploitation économique, et il s’est tourné vers
des « guetteurs de rêves » tels que
13 FÉVRIER 1939 Naissance
à Paris
1974 Crée la collection
« Critique de la politique »
1997 « La Démocratie contre
l’Etat » (PUF, réédité en 2004
aux éditions Le Félin)
22 AVRIL 2017 Mort à Paris
Thomas More, Pierre Leroux, Walter Benjamin, André Breton.
Inscrivant la politique au cœur
de notre condition humaine,
Abensour affirme que toute conquête démocratique surgit d’une
« effervescence utopique », c’est-àdire non pas d’un futur illusoire,
mais d’un réveil authentique,
propre à inventer d’autres manières de vivre, ici et maintenant
(voir son maître ouvrage, La Démocratie contre l’Etat, Ed. du Félin, 2004). Chez lui, ce geste politique était inséparable d’une vocation éditoriale, ainsi qu’en témoigne la collection « Critique de la
politique », qu’il avait créée chez
Payot en 1974, et qui avait trouvé
refuge chez Klincksieck en 2016.
Son catalogue époustouflant a
notamment offert aux lecteurs
français les textes de l’Ecole de
Francfort (Theodor W. Adorno,
Max Horkheimer…), mais aussi
d’auteurs partageant le même
souci d’une utopie « pratique »
(Ernst Bloch, Bronislaw Baczko)
ou encore d’intellectuels contemporains aux prises avec l’actualité
– ainsi son élève Géraldine
Muhlmann y a-t-elle publié Du
journalisme en démocratie (2004).
Voici donc le troisième et dernier élan qui a frayé ce chemin
d’idées : celui du pédagogue. Depuis son premier poste d’assistant à l’université de Dijon,
en 1962, jusqu’à ses années de
professeur à Paris-Diderot en passant par l’expérience du Collège
international de philosophie,
Abensour a transmis sa puissante
exigence et sa discrète intransigeance. Ses élèves témoignent
qu’il a enseigné en maître libertaire, épris de transmission mais
rejetant les postures d’emprise.
En 2004, lors d’un colloque qui
lui fut consacré à l’Unesco, on put
constater que cet enseignement
avait porté bien au-delà de la
France, notamment en Amérique
latine. Peu connu du grand public
français, refusant souvent les sollicitations médiatiques, Miguel
Abensour nous a légué une
œuvre précieuse, ouverte, où
peuvent se croiser tous ceux qui
cherchent à relancer les combats
de la liberté. Comme le disait le
socialiste Auguste Blanqui dans
une formule qu’Abensour aimait
citer : « Seul le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. » p
jean birnbaum
AU CARNET DU «MONDE»
Naissances
M. Jean-Christian BERARDI
et M , née Liliane Dangélia GRASSIAS,
me
sont heureux de faire part de la naissance
de leur petit-ils
Arthur
M. Abbas Alipour,
son époux,
Alain et Aude,
son ils et sa belle-ille,
Ariane et Alice,
ses petites-illes,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Mme Eliane BEAUVILLARD,
épouse ABBAS ALIPOUR,
chez
Claire BERARDI, Nicolas LE MEST,
et Victoire,
Cet avis tient lieu de faire-part.
Catherine et Lucca Bernadou
ont la tristesse de faire part du décès de
Julio BERNADOU ZEBALLOS,
architecte designer.
Une bénédiction aura lieu en l’église
Saint-Germain-des-Près, Paris 6e, le jeudi
27 avril 2017, à 10 h 30.
Monique Bourrinet,
son épouse,
Isabelle, Agnès et Dominique,
ses illes et son ils
ainsi que leurs conjoints,
Régis, Manfred et Nelly,
Clément, Solveig, Judith et Nicolas,
ses petits-enfants,
Ses neveux et nièces,
ont la tristesse de faire part du décès de
Henri BOURRINET,
professeur de Lettres,
survenu le 20 avril 2017,
à l’âge de quatre-vingt-seize ans.
La cérémonie religieuse sera célébrée
ce mercredi 26 avril, à 15 heures,
à Vézelay (Yonne).
On nous prie d’annoncer le décès de
Pierre DESCLOS,
chevalier dans l’ordre national du Mérite,
ancien président de l’association
« Les Amis des Enfants de Paris »
devenue Fondation Robert Ardouvin,
ancien directeur commercial
de la diffusion-vente
du journal Le Monde,
La cérémonie religieuse sera célébrée
le jeudi 27 avril, à 10 h 30, en l’église
Notre-Dame de Chatou, où l’on se réunira,
suivie, dans l’inti mité famil iale,
de l’incinération au crématorium.
M. Albert DUJOL,
à Sisteron, à l’âge de quatre-vingt-six ans.
Henri,
duc de Lorraine.
Edme BALLIET-DION,
est né le 19 avril 2017,
en la capitale des ducs de Bourgogne.
Message
Anne et François,
j’ai perdu vos coordonnées et suis bien
triste.
Marie-Pierre Braudel.
mp.braudel@wanadoo.fr
Décès
Viviane Granboulan,
sa compagne,
Olivier et Laurence d’Agay,
Marc et Veronica Abensour,
Judith Abensour et Mathias Sabourdin,
ses enfants,
Gabriel, Alix, Bertille, David,
Nathanaël, Esther et Myriam,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Miguel ABENSOUR,
professeur émérite de philosophie,
politique à l’université Paris VII,
ancien président
du Collège international de philosophie,
directeur de la collection
« Critique de la politique »,
survenu à Paris, le 22 avril 2017.
Ses obsèques ont lieu à Paris, ce
mercredi 26 avril, à 14 h 45, au cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.
épouse HERON,
à l’âge de quatre-vingt-quinze ans,
au prieuré de Saint-Louans de Chinon
(Indre-et-Loire).
Une réunion de souvenir aura lieu
en l’abbaye de Seuilly, le 28 avril 2017,
à 16 heures.
a le regret de faire part du décès de
a donné un ils à
Etiennette JAILLAIS,
Les obsèques auront lieu le samedi
29 avril, à 14 heures, au cimetière
de Belbeuf (Seine-Maritime).
La famille Dujol
Emeline,
duchesse du Berry,
ont la tristesse de faire part du décès de
Selon ses vœux, son corps a été légué
à la science.
Paris. Roanne. Albertville.
Château-Chinon.
9, rue de Cadix,
75015 Paris.
Sa famille,
Ses amis proches,
survenu le 24 avril 2017, à Saint-Adrien,
à l’âge de quatre-vingts ans.
survenu le 21 avril 2017,
dans sa quatre-vingt-quinzième année.
le 18 avril 2017,
167, avenue Gambetta,
75020 Paris.
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Mme Suzanne Dujol,
9, rue Philibert Delorme,
75017 Paris.
Danièle Enoch-Maillard,
sa ille,
Christian Maillard,
son gendre,
Alexis Maillard,
son petit-ils,
Judith Maillard et Thierry Virolan,
ses petits-enfants,
Elie, Esther, Zacharie et Léa,
ses arrière-petits-enfants,
Edith Astruc,
sa belle-sœur,
Marie-Lorraine, Leslie et Laura Astruc,
ses nièces,
Akila,
son auxiliaire de vie,
Véronique Lavedan,
responsable du département musique
des Éditions Enoch,
ont la tristesse de faire part du décès de
Janine ENOCH,
née ASTRUC,
présidente d’honneur
des Éditions Enoch,
survenu le 22 avril 2017,
à son domicile, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-seize ans.
Les obsèques seront célébrées le jeudi
27 avril, à 14 h 30, au cimetière du PèreLachaise, en la chapelle de l’Est,
8, boulevard de Ménilmontant, Paris 20e,
suivies de l’inhumation au cimetière.
65, rue Jean de La Fontaine,
75016 Paris.
Meera,
son épouse,
Sa famille,
ont la douleur d’annoncer le décès de
Pierre-Marie HANNOYER,
Boris,
le 23 avril 2017,
dans sa soixante-quatorzième année.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Meeradayal@gmail.com
Mme Marie-Noelle de Cerou Lhermitte,
son épouse,
Mme Sylvia Lhermitte Hervier,
sa ille,
Julia et Anne-Laure Januel,
ses petites-illes,
ont la profonde tristesse d’annoncer
le départ dans la paix de
Pierre LHERMITTE,
Paris.
M. Eric Turmel,
son époux,
M. et Mme François Roy-Contancin,
ses parents,
Xavier et Lydie Roy-Contancin,
son frère,
Véronique et Frédéric Broutet
et leur ille, Pauline,
Sa sœur
Et toute sa famille,
ont la grande tristesse de faire part
du décès de
M. Philippe
ROY-CONTANCIN,
journaliste,
survenu le 19 avril 2017.
Une cérémonie de recueillement
sera célébrée au crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e, le vendredi
28 avril, à 15 h 30.
Cet avis tient lieu de faire-part.
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans,
le 22 avril 2017.
Catherine, Christophe, Arnaud
et Jeanne,
ses enfants,
Ses sept petits-enfants,
ont l’immense tristesse de faire part
du décès de
Me Philippe LOUIS,
le 20 avril 2017
dans sa quatre-vingtième année.
La cérémonie religieuse a été célébrée
le mardi 25 avril, à 15 heures, en la
cathédrale de Basse-Terre, Guadeloupe.
Il sera inhumé au cimetière de Trois
Rivières.
Paris 16e.
Isabelle Mandelkern,
son épouse,
Christophe Mandelkern,
Stanislas et Désirée Mandelkern,
Stéphane Mandelkern,
Edouard Mandelkern,
ses enfants,
Remerciements
Les familles Gournay
et Toulemonde
ont été très touchées par vos témoignages
de sympathie et de soutien lors du décès
du
professeur
Véronique GOURNAY,
née TOULEMONDE.
Elles vous en remercient sincèrement.
Souvenir
Il y a quarante ans, le 26 avril 1977,
Jean-Pierre HITIER
disparaissait.
Son souvenir est toujours présent.
Madeleine, Jeanne, Marguerite
et Simon Hitier
Et les cousins des Cévennes.
Débat
Noa, Sacha, Daniel et Swann,
ses petits-enfants,
Jean-Claude et Marie-Noële
Mandelkern,
Gaëlle Oger-Mandelkern,
ses frère, belle-sœur et nièce
Et la famille de Caix,
ont la tristesse de faire part du décès de
Dieudonné MANDELKERN,
président de section honoraire
au Conseil d’Etat,
grand oficier de la Légion d’honneur,
commandeur
de l’ordre national du Mérite,
survenu le 23 avril 2017,
à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le jeudi 27 avril, à 10 h 30, en l’église
Notre-Dame d’Auteuil, Paris 16e, suivie
de l’inhumation au cimetière de Picpus,
Paris 12e.
27, avenue Ferdinand Buisson,
75016 Paris.
Anne, Laurent, Geneviève, Timothée,
ses quatre enfants
et leurs familles,
Brigitte de Pury-Anselin, Micheline
Fontolliet-Honoré
et leurs familles,
Anne Westphal
et sa famille,
Dominique, Philippe, Blaise, Léonard,
Sylvain, Guillemette, Marjolaine,
ses frères et sœurs
et leurs familles,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Pascal de PURY,
le 20 avril 2017, à Genève,
à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
La cérémonie d’Adieu a lieu au temple
de Chêne-Bougerie (Genève), ce mercredi
26 avril, à 14 heures.
Un culte d’action de grâce aura lieu
au temple de la rue Villars, à Aix-enProvence, le jeudi 4 mai, à 18 heures.
Pas de leurs, il les a toujours préférées
dans la nature.
Fondation Louis Vuitton
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Etre là, Afrique du Sud,
une scène contemporaine
Evénement organisé dans le cadre
de l’exposition
Art Afrique. Le nouvel atelier.
Débat animé par Roxana Azimi,
avec Achille Mbembe, Sean O’Toole,
Rory Bester, Hlonipha Mokoena.
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jeudi 27 avril 2017, 17 h 30 - 19 h 30.
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CULTURE
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Damien Hirst
pirate
la Fondation
Pinault
A côté de cette
folie vénitienne,
Jeff Koons fait
désormais figure
de petit joueur
rêve en série B conceptuelle.
D’autant plus que Hirst fait beaucoup pour qu’on y croie, mais
aussi pas mal pour qu’on n’y croie
pas. Cif Amotan II ? On peut le lire
comme l’anagramme de « I am a
fiction », je suis une fiction. Au fil
des vitrines, l’artiste, lui-même
éminent collectionneur, sème des
indices qui révèlent sans honte le
mensonge, mêlant dans les cartels justesse historique et totale
fantasmagorie. C’est alors que la
visite tourne au vertige tendance
Space Mountain. Quand apparaissent Mowgli et Baloo ; une
épée superbement patinée, siglée
de la marque de parc à thèmes
SeaWorld ; un autoportrait vieilli,
où l’artiste se singe en Walt Disney
triomphant, Mickey à son bras…
A Venise, le plus hollywoodien
des artistes britanniques
monte une délirante chasse
au trésor sous-marine
ARTS
venise (italie)
P
our une fois, rien d’exagéré à dire que c’est du
jamais-vu. Le come-back
de Damien Hirst à la collection Pinault de Venise peut être
affublé de tous les superlatifs, ils
ne seront pas de trop. Délirant, mégalomane, abyssal, babylonien,
kitschissime, « über-expensive »…
Le vieil enfant terrible de la scène
des Young British Artists fait
d’ores et déjà exploser le standard
de la billetterie avec cette double
exposition blockbuster. Elle envahit chaque recoin de la Punta
della Dogana et du Palazzo Grassi,
et fera, à n’en pas douter, date.
Même si ce n’est pas forcément
pour les bonnes raisons.
Le plus célèbre des aquariophiles britanniques y fait définitivement entrer la sculpture dans
l’univers de la méga-superproduction hollywoodienne. Son
exposition se situe quelque part
entre Pirates des Caraïbes et
Indiana Jones, assaisonnée d’un
soupçon de frères Farrell pour
l’autodérision et d’une bonne
giclée de Da Vinci Code pour les
effets spéciaux volontairement
outrés. Bref, un retour tonitruant
après des années de silence.
Hirst s’était en effet fait discret
(autant que peut l’être celui qui
sculpta un crâne de platine serti
de 8 601 diamants), depuis sa
spectaculaire vente aux enchères
de 2008 chez Sotheby’s. Organisée par lui et son équipe en une
sorte de déstockage de luxe des
caves de son atelier londonien,
elle lui aurait rapporté plus de
100 millions de livres. Elle a aussi,
sans conditionnel cette fois,
magnifié sa réputation de diablotin cynique qui, d’un seul
geste, court-circuitait ses galeries
et moquait le marché de l’art tout
en en tirant le plus grand bénéfice. On comprend désormais que
ces années de semi-retraite aient
été mises à profit pour entamer
son projet le plus grandiloquent,
peut-être le plus fou qui se soit vu
dans le genre : « Les Trésors de
l’épave de l’Incroyable », si l’on traduit le titre de cette folie vénitienne. Jeff Koons, à côté, fait
désormais figure de petit joueur.
Entreprise de la démesure
Le pitch ? Il était une fois, il y a quelque deux mille ans, un immense
collectionneur du nom de Cif
Amotan II. Esclave affranchi, il
possédait toutes les merveilles du
monde, qu’il désira un jour abriter
sur une île. Hélas – est-ce punition
divine pour tant d’arrogance ou
juste la faute à pas de chance ? –, le
bateau coula. Il fallut attendre le
début du XXIe siècle pour qu’un
archéologue convainque Hirst
d’allouer toute sa fortune sothebysienne à la sortie des eaux de
l’antique magot. Voilà ce que raconte le livret offert à l’entrée,
ainsi qu’un « documentaire » consacré à l’expédition sous-marine,
dont de spectaculaires photos
émaillent le parcours.
La suite consiste en une accumulation absolument insensée
de « richesses ». Un codex aztèque,
des pépites d’or, le combat de la
déesse indienne Kali avec l’hydre
de Lerne, des sphinges et des masques de Bali, des pharaons et des
pieds géants d’Apollon, un Pégase
et une Amazone romaine, des
monnaies impériales, des bouddhas et des casques khmers… Ces
sculptures démesurées, dans tous
les sens du terme, apparaissent
rongées par les ans et la mer,
recouvertes de coraux multicolo-
| 15
« Proteus »,
un Protée à
moitié mangé
par le corail.
PRUDENCE CUMING
ASSOCIATES, DAMIEN
HIRST AND SCIENCE
LTD., DACS/SIAE 2017
res, de coquillages bienveillants,
de rouille bien placée, restaurées
parfois, en duplicata des « originaux ». On l’a compris, la vraisemblance historique n’entre pas dans
le scénario. Mais, pour ce qui est
de la réalisation technique, l’ensemble est bluffant : Hirst a en effet eu recours à des sculpteurs
d’agate et de lapis-lazuli, à des fondeurs à la cire perdue et à des patineurs de résine, à des experts de la
Mésopotamie et à des machines
Le problème,
c’est qu’on
n’y croit pas
un instant,
à ce péplum qui
se rêve en série B
conceptuelle
qu’on imagine dantesques. Il a
fallu, à lui et à ses dizaines d’assistants, des tonnes et des tonnes de
bronze, des trésors de patience et
un esprit bien tordu pour mener à
bien cette entreprise de la démesure. Puis, à Venise, cinquante
personnes et deux mois et demi
de montage pour redonner forme
aux œuvres, tronçonnées pour
rentrer par les portes trop petites.
Le problème, c’est qu’on n’y croit
pas un instant, à ce péplum qui se
Bustes de femmes pervers
Avant même d’anticiper les critiques, Hirst les digère et les incorpore à son système. C’est sans
doute la marque la plus flagrante
de son talent particulier d’entertainer qui se rêve métaphysique,
et s’amuse à perdre dans toutes
sortes d’abymes ces mille et une
nuits de l’héroic fantasy. Ainsi, de
cette salle du Palazzo Grassi, une
des plus réussies, qui rassemble
des dessins sur le thème du naufrage par des artistes de la Renaissance. Des sanguines belles à s’y
tromper, frappées du sceau de
prestigieuses bibliothèques ou…
de marques automobiles. Elles
sont toutes signées Is it Dream.
Soit, on l’a compris, un quasi-anagramme de Damien Hirst. Plus
pervers encore, ces bustes de femmes prétendument antiques, prétendument source d’inspiration
des mannequins de l’exposition
surréaliste de 1936. On découvre
ici leurs avatars, frappés du label
Mattel, fabricant de la poupée
Barbie. On peut être aussi saisi
devant quelques morceaux de
bravoure, comme cette silhouette
de Protée, divinité marine dotée
du pouvoir de se métamorphoser
sans cesse. Hirst la représente à
moitié mangée par le corail, défi
permanent au sculpteur démiurge autant qu’au collectionneur
d’œuvres d’art : ces deux êtres
rongés par un seul et même désir
d’arrêter le temps. p
emmanuelle lequeux
Treasures from the Wreck of the
Unbelievable, Palazzo Grassi,
Campo San Samuele, et Punta
della Dogana, Dorsoduro, 1.
Venise. Tél. : +39-041-523-16-80.
Tous les jours, de 10 heures
à 19 heures, sauf mardi.
De 15 euros à 18 euros.
Jusqu’au 3 décembre.
www.palazzograssi.it
Dans la meilleure Foire d’outre-Quiévrain, l’art en train de se faire
Réunissant 145 galeries, dont 36 nouveaux exposants, Art Brussels a réussi un bel équilibre entre découvertes et vieux briscards
ARTS
bruxelles
L
es Foires d’art contemporain de Bruxelles jouent
de malchance. En 2016,
elles ouvraient dans une ville
encore secouée par des attentats, lesquels rendaient les collectionneurs étrangers peu enclins à venir, et d’autant moins
que la principale de ces manifestations, Art Brussels, se tient à
proximité immédiate du quartier de Molenbeek, à la désormais désastreuse réputation.
Pour l’édition de 2017, qui s’est tenue du 20 au 23 avril, c’est l’attente des résultats du premier
tour de l’élection présidentielle
française qui plombait l’ambiance : on a les peurs qu’on peut.
Même les amateurs argentés rechignaient à dépenser leurs sous.
Pourtant, les occasions ne manquaient pas : 145 galeries à Art
Brussels, 70 chez le principal
concurrent, Independent, installé
pour la deuxième année dans un
immeuble du centre-ville. En y
ajoutant trois autres Foires satellites, cela fait de la capitale belge le
lieu le plus pertinent à cette époque de l’année pour découvrir
l’art en train de se faire, puisque
c’est là-dessus que se focalisent
nos voisins d’outre-Quiévrain :
« Nous avons 36 nouveaux exposants par rapport à 2016 », se
félicite Anne Vierstraete, la directrice d’Art Brussels, ce qui assure
selon elle de vraies surprises aux
visiteurs. Elle admet toutefois
que la concurrence est rude : « Il y
a désormais environ deux cent
soixante Foires par an. Rien qu’au
mois d’avril, dans le monde, il
s’en tient onze. »
En ce début de printemps, la
principale rivalité vient de Cologne, qui se tient du 26 au 29 avril.
C’est la plus ancienne de toutes
les Foires d’art en activité, et,
après avoir connu une sérieuse
désaffection, elle est en train de
reprendre du poil de la bête. Toutefois, si cette dernière peut
compter sur le très solide vivier
de collectionneurs de la riche région Rhénanie-du-Nord-Westphalie, leurs homologues belges
les valent bien. A condition cependant de ne pas être saisi par
l’esprit de clocher, qui semblait
inquiéter l’un d’entre eux, Alain
Servais, croisé au sortir d’Inde-
pendent, et soucieux de ce que
ses compatriotes boudent cette
Foire, perçue comme « américaine » (elle a été conçue à New
York avant de s’implanter à
Bruxelles) : « C’est une synergie
formidable pour la ville, il faut
l’encourager ! »
Une ambiance très sympathique
Il faut aussi encourager Art Brussels : elle est à taille humaine, dégage une ambiance très sympathique, aux antipodes de ces grandes machines à débiter des vedettes hors de prix. Certes, certains
galeristes ne résistent pas au plaisir de montrer qu’ils en ont : qui
voulait un tableau récent de David Hockney pouvait le trouver
chez Lelong. Un dessin de Louise
Bourgeois, de Tracey Emin, une
sculpture de Paul McCarthy ?
Voyez Xavier Hufkens. Mais l’esprit de Bruxelles n’est pas là :
peut en témoigner, par exemple,
Daniel Templon, qui a fait un carton avec sa présentation des
œuvres d’Omar Ba, un artiste sénégalais déjà bien repéré, mais
pas encore une star du même niveau que les précédents cités ; et
aussi la galerie Gowen Contemporary, où, selon The Art Newspaper, les œuvres du Pakistanais
Waseem Ahmed se sont arrachées. Waseem qui ? C’est ça, Art
Brussels, un presque inconnu,
pas trop cher (4 400 euros pièce
tout de même), qui affole soudain le cœur d’un collectionneur.
De plus, à l’art en train de se
faire (« discovery », comme s’intitule la section qui y est dévolue),
la Foire a ajouté un secteur baptisé « rediscovery ». Il s’agit en
fait d’une tendance forte du marché actuel : des galeries d’art contemporain intègrent à leurs jeunes artistes de vieux briscards,
un peu négligés.
Exemple chez Renos Xippas : à
côté d’un très hilarant Carré VIP
pour une personne, imaginé par
Philippe Ramette, on peut redécouvrir le travail de Joël Stein
(1926-2012) ou celui de Takis (né
en 1925), tous deux pionniers de
l’art cinétique. Des anciens à l’art
souvent aussi frais que celui des
plus jeunes, déjà inscrits, eux,
dans l’histoire, et à des prix qui, le
marché de l’art marchant sur la
tête, ne sont guère plus élevés que
ceux réclamés pour les gamins. p
harry bellet
16 | culture
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Toutes les femmes
Laurence Equilbey en maestra
et Annie Ernaux
de cérémonie à La Seine musicale
La chef d’orchestre a inauguré avec brio le lieu culturel francilien
Seule sur la scène du Studio de la ComédieFrançaise, Françoise Gillard interprète
à la perfection le récit d’un avortement
THÉÂTRE
I
l s’appelle Singulis, en référence à la devise de la Comédie-Française, « Simul et singulis » (« Ensemble et chacun en
particulier »). Créé en 2016, ce
festival propose d’écouter des
textes choisis par des comédiens,
seuls en scène. Françoise Gillard
clôt l’édition 2017 avec L’Evénement, d’Annie Ernaux, l’auteure
qui séduit le plus le théâtre en ce
moment. Non sans raison : son
style parle à l’oreille, elle dit « je »,
comme un personnage proche,
et les sujets qu’elle aborde sont
justes. Dans L’Evénement, il s’agit
de l’avortement.
Laurence Equilbey dirige l’Insula Orchestra lors d’une répétition générale, le 20 avril, à l’auditorium du centre culturel et musical de
La Seine musicale sur l’île Seguin, à Boulogne-Billancourt. FRANCOIS GUILLOT/AFP
I
MUSIQUE CLASSIQUE
l fait gris, froid, venteux, ce
22 avril, jour de la cérémonie officielle d’ouverture de
La Seine musicale. Le temps
clément de la veille, qui accueillait en avant-première le
concert pop de Bob Dylan and
His Band, prescrivait le plein air.
On en sera quitte pour fixer le super-écran géant de l’esplanade
où s’enchaînent les discours.
Exemplarités multiples. Le vaisseau des architectes Shigeru Ban
et Jean de Gastines a été livré en
temps et lieu, sans dépassement
budgétaire. Le modèle économique entend promouvoir, argent
public et fonds privés, un vis-àvis vertueux attaché à la maîtrise
des coûts.
Quant au projet culturel, il rassemble espoirs et enjeux d’avenir, tour à tour évoqués par le
maire de Boulogne-Billancourt,
Pierre-Christophe Baguet (Les Républicains), Thierry Roulet, président de Tempo Ile Seguin (le consortium directeur), Jean-Luc Choplin, ancien patron du Théâtre du
Châtelet et désormais programmateur du lieu pour STS Evénements, enfin le député et président du conseil départemental
des Hauts-de-Seine, Patrick Devedjian, à l’origine du projet.
Le véritable maître de cérémonie est cependant une maîtresse :
la chef d’orchestre Laurence Equilbey, fondatrice de l’Insula Or-
chestra (2014), des résidents en
l’île au même titre que le Chœur
d’enfants de l’Opéra de Paris, la
Maîtrise des Hauts-de-Seine, dirigée par Gaël Darchen, et le contre-ténor star Philippe Jaroussky,
qui doit animer une Académie
musicale.
Une quarantaine de concerts
Seule différence, Laurence Equilbey a aussi la responsabilité de
programmer une quarantaine de
concerts dans l’auditorium de
1 150 places, un bijou sylvestre
aux murs entrelacés de miel et de
bois, portant au front la résille
élégante d’un moucharabieh
composé d’un millier d’hexagones de bois flottant tel un mascaret. L’acoustique conçue par la
société Nagata, auteur ou signataire de l’Auditorium de la
Maison de la Radio et, avec le
Néo-zélandais Harold Marshall,
de la Philharmonie de Paris, propose un bel équilibre qui met en
valeur voix et instruments. Des
rangées de fauteuils rouges en
rondins couverts de velours parachèvent l’agréable impression
d’une intimité chaleureuse.
Laurence Equilbey a promis un
programme surprise. C’est aussi
un choix culotté : de longs extraits de La Finta Giardiniera, de
Mozart, dans la version du Singspiel allemand, Die Gärtnerin aus
Liebe (« La Jardinière par amour »)
avec une brillante brochette de
chanteurs français – le ténor
Une galerie
féministe
s’est invitée sur
la dizaine
d’écrans disposés
derrière
l’orchestre
Stanislas de Barbeyrac, le baryton
Florian Sempey, la mezzo Anaïk
Morel et la soprano Sandrine
Piau, dont la maîtrise et la musicalité forcent l’admiration. Actrice confirmée, elle interrompra
avec aisance l’air Ferne von ihrem
Neste (« Loin de son nid, la tourterelle gémit »), au prétexte que ces
présupposés d’un autre âge n’ont
plus cours.
Une galerie féministe s’invitera alors sur les écrans disposés
derrière l’orchestre, de Simone
de Beauvoir à Virginia Woolf,
d’Indira Gandhi à Simone Weil,
des suffragettes aux Femen. Laurence Equilbey enfonce le clou
avec humour, manière de promulguer quelques manifestes.
Pour le fond, la dénonciation de
la place subalterne et congrue
des femmes dans le spectacle vivant. Pour la forme, la mise en
œuvre de ce que l’on pourrait appeler « le concert augmenté » :
moyens visuels et technologiques, du surtitrage à la vidéo, du
travail sur les lumières à la
scénarisation théâtrale.
Les naïvetés affleurent. Ainsi, le
rôle de Monsieur Loyal joué par
le comédien Nicolas Charpentier
ne prendra ses marques qu’à
l’évocation des origines industrieuses du lieu, creuset des revendications sociales de la condition ouvrière. Ainsi, le trop-plein
de lumières flashant d’éclairs
verts les accords diaboliques de
la Gorge aux loups dans le Freischütz de Weber (version Berlioz),
ou rythmant de gerbes géométriques la Fantaisie chorale de
Beethoven, alors que piano (superbe Bertrand Chamayou sur
un ancien Pleyel), solistes, chœur
et orchestre entonnent la première mouture du fameux
Hymne à la joie, qui immortalisera la Neuvième Symphonie
quatorze ans plus tard.
Ovation pour ce coup d’envoi
aux perspectives généreuses.
Pendant condensé du Zénith et
de la Cité de la musique, La Seine
musicale devrait rebattre les cartes de l’Ouest parisien. Mais pas
de bataille navale prévue avec la
Philharmonie de Paris. p
marie-aude roux
La Seine musicale. 1, île Seguin,
Boulogne-Billancourt (92100).
Tél. : 01-74-34-53-53.
Laseinemusicale.com
Concert diffusé sur France 2
le 27 avril à 23 h 55, en streaming
sur Culturebox.
L’impur clair-obscur de « The Lighthouse »
Alain Patiès met en scène l’opéra iconoclaste de Peter Maxwell Davies, à l’Athénée
U
OPÉRA
n phare déserté par ses
gardiens : telle est l’étrange découverte effectuée
par des marins lors d’une inspection en 1900 au nord de l’Ecosse.
Cette disparition, jamais expliquée, sert de base à The Lighthouse
(Le Phare), l’opéra de chambre
(1980) de Peter Maxwell Davies
(1934-2016) que propose l’Athénée
Théâtre Louis-Jouvet, à Paris, jusqu’au 28 avril. Deux grandes parties – un prologue et un acte, intitulé Le Cri de la bête – invitent à
reconsidérer l’affaire sous un jour
de plus en plus trouble. Les flashback sont nombreux et les protagonistes de l’histoire sont soumis à de multiples distorsions.
D’abord censés camper les marins
appelés à rapporter les faits devant une cour de justice, les trois
uniques chanteurs en viennent à
incarner les gardiens dans le souvenir, dans la réalité, et même
dans la vision hallucinatoire.
Orfèvre de l’inouï
La musique est du plus pur
Maxwell Davies, c’est-à-dire de
l’impur (par exemple, par l’usage
d’un piano désaccordé), de la déviance (« arrangement » de chanson celtique), de l’iconoclaste à
tout-va, bien dans la veine sulfureuse des œuvres de la fin des années 1960 créées avec son ensemble, The Fires of London. Les vagues du récit vocal se brisent en
permanence sur les récifs instru-
mentaux d’un collectif réduit à
une douzaine d’unités, mais renouvelé (le guitariste jouant du
banjo, etc.). Pour en rendre la force
dramatique avec éclat et ne pas se
cantonner au coup par coup de
l’effet sonore, il fallait un chef tel
que Philippe Nahon, rompu à la
création, et un ensemble tel que
2e2m, orfèvre de l’inouï.
Impressionnante dans la fosse,
l’interprétation l’est aussi sur le
plateau avec un Christophe Crapez
égal à lui-même dans le rôle du
gentil Sandy (guignol polyvalent), un Nathanaël Kahn prometteur dans celui de l’inquiétant
Arthur (pénitent imprécatoire) et
un Paul-Alexandre Dubois comme on ne l’a jamais vu, sous les
traits du déjanté Blazes (roi de la
« provoc »). Leurs one-man-shows
successifs amorçant Le Cri de la
bête atteignent des sommets de
lyrisme dévoyé, et c’est à ce moment que le metteur en scène
Alain Patiès semble avoir trouvé
ses marques, entre naturalisme et
fantastique. Son travail témoigne
d’une intelligence musicale qui
joue habilement la carte de la variation. La correspondance entre
expression instrumentale et jeux
de lumière est, en revanche, souvent escamotée. Ce qui est, bien
sûr, dommage pour la dialectique
du Phare. p
pierre gervasoni
The Lighthouse, de Peter
Maxwell Davies, jusqu’au
28 avril. Athenee-theatre.com
Des mots réparateurs
Quand Annie Ernaux a écrit son
livre, en 2000, la loi Veil avait
25 ans. Le temps d’une génération,
dira-t-on. Oui, mais bien plus encore, le temps entre un après et un
avant qui semble aujourd’hui
presque impensable : ne pas pouvoir choisir d’avoir un enfant,
risquer gros pour sa santé entre
les mains des « faiseuses d’anges »
et gros pour son avenir au regard
de la loi interdisant d’avorter.
Au Studio de la Comédie-Française, ces interdictions sont énoncées par une voix masculine, en
off. Elles claquent comme un couperet qui tombe sur une femme
assise sur une chaise : Françoise
Gillard. La comédienne est seule,
mais une cohorte de femmes l’accompagnent : toutes celles qui,
comme Annie Ernaux, se sont retrouvées enceintes et privées de
la liberté de leur corps.
L’auteure parle des autres en
parlant d’elle, qui avait 23 ans,
en 1963, quand elle a vécu « l’événement ». Parfaitement dits par
Françoise Gillard, ses mots sont
là, si précis qu’on croit les voir
quand on les entend. Si nets qu’il
y a eu un râle, venant d’une spectatrice, le soir de la première, au
moment de la pose de la sonde
abortive. Si réparateurs que prévaut, à la fin, le corps libéré d’une
femme. Des femmes. p
brigitte salino
L’événement, de Annie Ernaux.
Studio de la Comédie-Française,
Carrousel du Louvre. A 20 h 30,
22 €. Tél. : 01-44-58-98-58.
Jusqu’au 30 avril.
Comedie-francaise.fr
L’ode au clubbing
du danseur Christian Rizzo
N
oir anthracite, texture velours, épaisseur fumée,
l’obscurité rassemble le spectacle Le Syndrome Ian,
soirée clubbing chorégraphiée par Christian Rizzo
(Jusqu’au 28 avril au Théâtre national de Chaillot). Douceur de
la nuit qui enveloppe comme un cocon, dissout les contours
des corps et des visages, ne laissant que les traces électriques
de l’énergie insubmersible de la danse. Paradoxe d’un bain
d’encre qui aspire les humeurs comme un buvard au risque de
sombrer lorsque le jour se lève sur les restes de la fête.
Ian, c’est Ian Curtis (1956-1890), chanteur-leader de Joy Division, le groupe post-punk aux éclats coupants, qui se suicida
en 1980. Rien que les titres de certains de ses tubes, comme Love
Will Tear Us Apart ou Epilepsy Dance – Curtis souffrait de crises
d’épilepsie –, font passer le message d’une mélancolie féroce, si
secouée soit-elle de boîtes à rythmes. Ses chansons ne composent pas la bande-son de la pièce de Rizzo, mais elles coulent dans
les veines du groupe Cercueil, composé de Pénélope Michel et Nicolas
Devos, qui a conçu la musique de
CHORÉGRAPHIER
cette nocturne.
UNE NUIT DE FÊTE
Chorégraphier une nuit de fête
exige
d’avoir un sens subtil du triEXIGE D’AVOIR
cot gestuel. De l’atmosphère aussi.
Ce que possède Christian Rizzo.
UN SENS SUBTIL
Clubbeur invétéré dont « la nuit a
DU TRICOT GESTUEL
duré de 1984 à 2008 » avant qu’il ne
ressorte à la lumière du jour, il entrelace un flow non stop de pas, de
figures et de rythmes d’ici, d’hier et de nulle part, comme jaillis
à l’improviste des évolutions des neuf interprètes. La solitude
du danseur en boîte lové dans sa bulle d’autojouissance se brise
dans des slows, des étreintes bienvenues comme des refuges
pour dérives existentielles. L’éphémère de la rencontre à deux, à
trois, est rattrapé par la party célibataire. Ce qui n’empêche pas
de tanguer à distance dans une fusion profonde. Retour de fièvre d’un madison ou suivi spontané d’une danse incubée par
l’un des participants, la fête s’arrache sans cesse à elle-même
dans une immense modulation.
Strié façon stroboscope, naviguant sur son plateau doré
comme un halo, Le Syndrome Ian profite des lumières sophistiquées de Caty Olive, complice depuis 1999 de Christian Rizzo,
directeur du Centre chorégraphique national de Montpellier.
Aussi replié dans sa bulle soit-il, le spectacle émet l’appel vibrant
et amoureux forever du clubbing comme mode d’être au monde
et matrice du désir de rester vivant encore une nuit. Entre exorcisme et jouissance de la mélancolie, il lance aussi un cri ardent :
celui de la danse envers et contre tout, urgence de soi qui remet
l’horloge interne à la bonne heure, celle du déchaînement et du
plaisir. Avec cette intense fragilité qui signe le style Rizzo. p
rosita boisseau
C I N ÉMA
Will Smith dans le jury
du Festival de Cannes
Pour la 70e édition du Festival
de Cannes, organisée du 17 au
28 mai, le président du jury,
Pedro Almodovar, sera entouré de la réalisatrice alle-
mande Maren Ade, de Jessica
Chastain, de l’actrice chinoise
Fan Bingbing, d’Agnès Jaoui,
du réalisateur coréen Park
Chan-wook, de Will Smith, du
réalisateur napolitain Paolo
Sorrentino et du compositeur
français Gabriel Yared.
télévisions | 17
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
L’« histoire vraie » de « Fargo »
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Troisième saison pour la série qui recrée l’univers des frères Coen et offre un double rôle à Ewan McGregor
NETFLIX
À LA DEMANDE
SÉRIE
timbres, et à l’autre, Emmit, une
Corvette. Ray n’avait alors que
15 ans et, plus attiré par les voitures de course que par de stupides timbres, avait fait un échange
avec son frère. Or ces derniers ont
permis à Emmit de se lancer et de
prospérer dans la finance, tandis
que la Corvette n’a duré qu’un
temps et a fini par rouiller…
Si bien que dès le premier épisode
leur mésentente va ensanglanter
la neige et faire apparaître dans le
paysage une policière locale (et
mère célibataire), tenace et pleine
de bon sens, interprétée par l’excellente Carrie Coon− révélée
dans The Leftovers.
Le pilote de Fargo 3 promet à
nouveau satire, suspense et humour, au vu de deux autres personnages hauts en couleur : V.
M. Vargas (David Thewlis), mafieux qui tiendrait Emmit entre
ses tenailles (par l’intermédiaire
d’un courtier dénommé… Ehrmantraut, patronyme du Mike des
séries Breaking Bad et Better Call
Saul), et Nikki Swango (Mary Elizabeth Winstead), petite amie de Ray,
délinquante en talons hauts et
grande joueuse de bridge… p
C’
est peu de dire que
l’on avait goûté la
recréation de l’univers des cinéastes et
frères Coen, proposée dans les
deux premières saisons de l’anthologie Fargo, osée par Noah
Hawley. Mais, en découvrant le pilote de la saison 3, prédomine pour
la première fois l’impression d’y
détecter les méthodes ou systématismes qui ont permis à Noah
Hawley de donner vie à une série
aussi « fargo-esques » : au lieu de
s’intéresser à l’intrigue, on entrerait presque dans un jeu intellectuel pour y faire le départ entre ironie et humour noir, entre quiproquo et grotesque, entre ratés et actes manqués. Tout ce qui emporte
les personnages dans une mécanique virant à l’absurde et laisse
le spectateur un peu indifférent
au bord de l’écran. Mais aucune
conclusion ne vaudra tant que
n’auront pas été diffusés les dix
épisodes de Fargo 3.
Une ère de « faits alternatifs »
Après une séquence d’ouverture
dont l’humour glaçant rappelle
aussi bien Kafka que Gogol, Fargo,
à son habitude, annonce, en grandes lettres sur fond noir, que
nous aurons affaire à une « his-
Ewan McGregor en Ray, le magouilleur, minable contrôleur judiciaire. NETFLIX
toire vraie » (« This is a true story »),
et poursuit : « A la demande
des survivants, les noms ont été
modifiés. Par respect pour les défunts, tout le reste a été raconté
exactement comme ça s’est produit »… A chacun de s’en amuser
ou d’y réfléchir, en cette nouvelle
ère de « faits alternatifs » ouverte
par le président Trump.
Soumise aux mêmes ambiances
de lumières sombres, de couleurs
passées s’harmonisant autour du
kaki et de neige tapissant tout en
silence, Fargo, toujours située
dans le Minnesota, nous ramène
cette fois-ci à une époque récente,
2010. Et a pour origine le ressentiment d’un minable contrôleur judiciaire, Ray le magouilleur (Ewan
McGregor, bedonnant et dégarni), à l’égard de son beau gosse
de frère Emmit (Ewan McGregor,
charmeur et svelte), important
homme d’affaires. Il faut avoir lu
au générique que les deux frères
sont interprétés par le même
acteur pour y croire (Ewan
McGregor ne pouvant interpréter
Ray qu’au terme d’une bonne
heure et demie de maquillage et
de pose de postiches).
Le nœud de l’histoire remonte à
l’époque où ces deux frères virent
leur père mourir et léguer en héritage à l’un, Ray, une collection de
martine delahaye
Fargo, saison 3, série créée
par Noah Hawley. Avec Ewan
McGregor (EU, 10 × 52 min, 2014).
Un épisode par semaine depuis
le 20 avril sur Netflix.
Guerre de gangs en pays nordique
Jarl Emsell Larsen délivre un thriller haletant dans la plus pure tradition scandinave
ARTE
JEUDI 27 – 20 H 55
SÉRIE
L
a nuit, dans une cabane au
fond des bois de l’arrièrepays d’Oslo, deux adolescents assistent à un quadruple
homicide. Echappant de peu à
l’assassin qui les a repérés, et craignant que leur relation amoureuse ne soit dévoilée, Philip
(Axel Boyum) et Henning (Odin
Waage) décident de taire leur
présence sur les lieux au moment
du meurtre. L’enquête – confiée
à Helen Sikkeland (Anneke von
der Lippe), ancienne inspectrice
talentueuse de la criminelle
désormais à la tête des forces de
l’ordre locales et… mère adoptive
de Philip – révèle assez vite que
les victimes étaient membres
d’un club de motards impliqué
dans divers trafics. L’un d’eux
était un informateur infiltré au
service de la police.
Parallèlement à cette histoire
s’en ajoute une autre qui nous
conduit à Oslo, où sévit un gang
venu d’Europe de l’Est, en guerre
avec les bikers. Témoin sous si-
lence avance sur cet aller-retour
entre deux intrigues, deux décors, deux univers esthétiquement très marqués. Ainsi que savent le faire les Scandinaves, avec
cette couleur (quasi sépia) spécifique à leurs fictions, les éclairages
soignés donnent tout son relief
à l’image et lui confèrent de belles
profondeurs de champ.
Chemins tortueux
Après Millenium, The Killing, The
Kingdom, Bron…, nous sommes en
terrain connu. Du polar nordique,
qui traîne ses personnages « bor-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 17 - 100
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
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12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 17 - 099
HORIZONTALEMENT I. Non-ingérence. II. Erosion. Caïn. III. Cenon. For. Rt.
IV. Ria. Agoniser. V. Ollé. Lutai. VI. Plissai. Trac. VII. Hégélien. Euh.
VIII. ARN. OE. IC. La. IX. Ecoulèrent. X. Exemplarités.
VERTICALEMENT 1. Nécrophage. 2. Oreiller. 3. Non-alignée. 4. ISO. Esé.
CM. 5. Niña. Sloop. 6. Go. Glaïeul. 7. Enfouie. La. 8. Ont. Nier. 9. Ecriât.
Cri. 10. Na. Sire. Et. 11. Cire. Aulne. 12. Entrechats.
I. Tout ira mieux si vous évitez de
l’avoir près de vous. II. Restée comme
deux ronds de lan. S’inscrit en faux.
III. Rétablirait les relations. IV. Personnel. Transports en commun.
V. Chez Donald Trump. Evitent au
mal de faire des dégâts. VI. Bonne
base pour faire le mur. S’ouvre sur le
large. VII. Sapajou. Se manifester
comme un bourrin. VIII. Queue de
babouin. Fait toujours plaisir à voir.
Fumeur sicilien. IX. A mis quatre
temps dans nos moteurs. Grande
partie du globe. Lettres de crédit.
X. Fisses disparaître.
VERTICALEMENT
1. Une force qui emploie la douceur.
2. Suit sans se poser trop de questions. 3. Le premier fut le Bon. Sur la
portée. Sur la table. 4. M’installai en
place d’honneur. Titre ou efet.
5. Choisi pour représenter. Grande
assemblée de cardinaux. 6. Condamnée à se taire. Bel chez Maupassant.
7. Apportai un peu de lisibilité. Très
mal accueillis. 8. Chez Molière et chez
Racine. Dieu à tête de faucon. 9. Qui
convient parfaitement. 10. Ne devraient pas vous lâcher. 11. L’afreux
Arturo. Personnel. République fédérale en Asie. 12. Couvrais et recouvrais encore mieux.
derline », malmenés par la vie,
usés, multidimensionnels et ancrés dans une réalité sociale
contemporaine. Les dialogues
collent au plus près des thématiques de société – rapports hommes-femmes, éducation des jeunes, homosexualité, drames de la
misère –, l’intrigue suit son cours,
empruntant des chemins tortueux et des fausses pistes qui se
plaisent à nous perdre jusqu’à
l’identification du coupable.
Entre-temps, les personnages
auront fait un bout de route qui les
aura changés, tandis que l’univers
dans lequel ils auront évolué se
sera imprimé dans l’esprit du téléspectateur avec la puissance d’un
marteau-piqueur. Une cadence assénée par le rythme d’une bandeson obsédante qui vrille les tympans et reste un moment tapie
dans le creux de la poitrine, une
fois l’histoire achevée. p
véronique cauhapé
Témoin sous silence, écrit et
réalisé par Jarl Emsell Larsen.
Avec Anneke von der Lippe, Axel
Boyum, Odin Waage, Tehilla Blad
(Norvège, 2014, 6 × 59 min).
TF1
20.55 Alice Nevers
Série créée d’après la trilogie
littéraire de Noëlle Loriot.
Avec Marine Delterme
(Fr., 2015, saison 14, épisodes 9
et 10/10 ; S12, ép. 2 et 3/10).
France 2
21.00 Envoyé spécial
Whirlpool, les oubliés
de la campagne
Présenté par Elise Lucet.
23.55 Concert d’inauguration
de l’auditorium de La Seine
musicale
Enregistré sur l’île Seguin, le 22 avril.
Par Insula Orchestra. Dir. Laurence
Equilbey. Avec Sandrine Piau,
Anaïk Morel, Stanislas de Barbeyrac,
Florian Sempey, Bertrand Chamayou
et Nicolas Carpentier.
France 3
20.55 The Missing
Série créée par Jack Williams et
Harry Williams. Avec Tchéky Karyo
(GB, 2016, 2 × 60 min).
23.45 1965, première campagne
pour l’Elysée
Documentaire de Cédric Tourbe
(Fr., 2015, 55 min).
Canal+
21.00 This Is Us
Série créée par Dan Fogelman.
Avec Mandy Moore, Justin Hartley,
Milo Ventimiglia, Sterling K. Brown
(EU, 2016, S1, ép. 7 et 8/18).
22.25 L’Emission d’Antoine
Présenté par Antoine de Caunes.
France 5
20.50 La Grande Librairie
Présenté par François Busnel.
23.55 Après la « jungle »
Documentaire de Julien Launay
(Fr., 2017, 60 min).
Arte
20.55 Témoin sous silence
Minisérie créée par Jarl Emsell.
Avec Anneke von der Lippe, Yngvild
Stoen (Norv., 2014, 3 × 60 min).
23.55 Scénario catastrophe
Téléfilm de Franz Müller
Avec Eva Löbau, Samuel Finzi
(All., 2014, 75 min).
M6
21.00 Scorpion
Série. Avec Elyes Gabel (EU, S3, ép.
17 et 18/25 ; S2, ép. 25, 16 et 17/25).
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
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Complétez toute la
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être utilisé qu’une
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seule fois par ligne,
colonne et par
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durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
DÉBATS & ANALYSES
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JEUDI 27 AVRIL 2017
LA GÉOGRAPHIE DU VOTE
Deux France face à face : les villes contre le périurbain
Lille
Strasbourg
Paris
Rennes
Nantes
Cartogramme différencié,
la surface représente...
SCORE DES DEUX CANDIDATS VAINQUEURS
AU PREMIER TOUR DE L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE,
ÉCART EN POINTS DE POURCENTAGE À LEUR MOYENNE
NATIONALE RESPECTIVE PAR COMMUNE
100 000 habitants
Lyon
250 000 habitants
Communes où Emmanuel Macron a obtenu un score supérieur
à sa moyenne nationale (24,01 %)
Espace non peuplé
(Marine Le Pen ayant obtenu un score inférieur à sa moyenne nationale)
de 0 à 5 points
de 5 à 10 points
plus de 10 points
Communes où Marine Le Pen a obtenu un score supérieur
à sa moyenne nationale (21,3 %)
Grenoble
Bordeaux
(Emmanuel Macron ayant obtenu un score inférieur à sa moyenne nationale)
de 0 à 5 points
de 5 à 10 points
plus de 10 points
Communes où Emmanuel Macron et Marine Le Pen
ont obtenu des scores supérieurs à leurs moyennes
nationales respectives
Communes où Emmanuel Macron et Marine Le Pen
ont obtenu des scores inférieurs à leurs moyennes
nationales respectives
Toulouse
Nice
Limites...
des aires urbaines (plus de 200 000 habitants)
des pôles urbains (des aires urbaines
de plus de 700 000 habitants)
des communes-centres (des aires urbaines
de plus de 400 000 habitants)
Marseille
CONCEPTION ET RÉALISATION PAR PÔLE CARTOGRAPHIE CHÔROS-EPFL :
OGIER MAITRE, ANA PÓVOAS, JEAN-NICOLAS FAUCHILLE, JACQUES LÉVY
SOURCES: MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR ; BASE DES AIRES URBAINES 2010 INSEE ; GEOFLA IGN 2015 ; WIKIPÉDIA
Hervé Le Bras Q
« Le malaise social
n’est pas la seule cause
du vote Le Pen »
Pour le démographe, l’exclusion n’est pas
le seul fait des zones rurales qui ont voté pour
Marine Le Pen. Elle existe aussi dans les villes
où Emmanuel Macron a fait de forts scores
uelle allait être la géographie du vote Macron ? Faute
de précédent et faute de
positionnement précis de ce
candidat sur le spectre politique, il
était malaisé de le prévoir. Une thèse
assez répandue voulait qu’il s’agisse
d’un vote utile. C’était dès lors définir
l’électorat de Macron par opposition
à celui du Front national.
Plusieurs raisons militaient en faveur
de cette explication. D’abord, le caractère particulier du FN qui saille sur un
paysage politique moins contrasté.
Effectivement, depuis l’origine, à l’élection européenne de 1984, les scores du
FN varient largement selon le territoire
considéré. Lors du premier tour, le
23 avril, le pourcentage de votes pour
Le Pen à l’échelon départemental s’est
échelonné de 5 % à Paris à 36 % dans
l’Aisne, tandis que les pourcentages
pour Macron se situent entre 18 % et
30 % selon le département, soit une
amplitude trois fois plus faible. Inévitablement, c’est le parti dont les résultats
sont les plus contrastés qui imprime
son style à la carte, les autres apparaissant peu ou prou en opposition. C’est
le cas pour la représentation des votes
en faveur de Hamon, de Mélenchon et
plus encore de Macron, comme on le
constate sur la carte dessinant les territoires électoraux des deux finalistes,
« deux France face à face : les villes
contre le périurbain ».
L’émergence géographique de l’extrême droite a d’autre part des raisons
objectives. Le Pen obtient ses meilleurs
résultats là où les problèmes économiques et sociaux sont les plus graves.
Que l’on cartographie le taux de chômage, la proportion de jeunes sans diplôme, la pauvreté (proportion de personnes sous le seuil de pauvreté), la
fréquence des ménages monoparentaux ou le niveau d’inégalité locale, on
obtient des répartitions très semblables : une grande zone au nord de la ligne Le Havre-Belfort, le rivage méditerranéen jusqu’à cent kilomètres de profondeur, la vallée de la Garonne entre
débats & analyses | 19
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
▶▶▶
Le oui à Maastricht
La France de l’exclusion
POURCENTAGE DE VOTES «OUI» AU RÉFÉRENDUM
DE MAASTRICHT, EN 1992
INTENSITÉ DES DIFFICULTÉS SOCIALES
ET ÉCONOMIQUES MESURÉES PAR LA SYNTHÈSE
DE CINQ INDICATEURS*, EN 2013
Grave
68 %
Assez grave
58 %
Moyen
51 %
Assez faible
44 %
Faible
35 %
* Taux de chômage, pourcentage
de jeunes sans diplôme, indice local
d’inégalité, proportion de familles
monoparentales, taux de pauvreté
CONCEPTION CARTOGRAPHIQUE : HERVÉ LE BRAS
À CEUX
QUI PARLENT
DE DISSOLUTION
DES PARTIS,
ON PEUT OPPOSER
LA RECOMPOSITION
ORDONNÉE
DES ÉLECTORATS
Toulouse et Bordeaux, soit presque
exactement les territoires où le FN enregistre ses meilleurs scores. La carte
intitulée « La France de l’exclusion »
représente la synthèse des cinq indicateurs qui viennent d’être cités. Dès
le premier coup d’œil, elle paraît très
voisine des résultats qu’a obtenus
Le Pen. Le vote en faveur de Macron
proviendrait alors des régions qui seraient moins atteintes par ces maux.
En quelque sorte, il serait défini par
son contraire.
Cependant, quand on regarde plus
précisément la carte, on voit une multitude de points où les cinq problèmes
sont plus aigus, dans les zones de fort
vote FN comme en dehors. Ce sont les
villes, en particulier les plus importantes. Effectivement, le chômage y est
plus élevé, les familles monoparentales plus fréquentes, les inégalités plus
fortes, etc. Dès lors, le FN devrait y récolter de nombreux suffrages. Or c’est
exactement l’inverse. Plus une ville ou
une agglomération est importante,
plus le vote frontiste y est faible. De
plus de 30 % dans les communes de
moins de mille habitants, il descend
au-dessous de 5 % à Paris. On peut parler de périphérie, de sentiment d’abandon, mais c’est mettre des mots à la
place d’une explication. Il vaut mieux
reconnaître que les causes socio-économiques ne suffisent pas à rendre
compte du vote Le Pen et par conséquent de son opposé, le vote Macron.
Or, il est possible de définir directement le vote en faveur de Macron. Il
suffit de prendre au sérieux le candidat quand il affirme rassembler un
centre droit et un centre gauche. Le
centre droit est incarné par François
Bayrou et son MoDem, le centre gauche par les sociaux-démocrates, de
Valls à Hollande. On connaît la distribution des forces de ces deux courants
sur le territoire : pour le centre droit,
les 9,1 % de voix obtenues par Bayrou à
la précédente élection présidentielle,
pour le centre gauche, la moitié des
28 % de votes pour Hollande à la même
élection. Les enquêtes par sondage qui
demandent pour quel candidat on a
voté en 2012 donnent effectivement
environ 50 % des anciens électeurs
de Hollande ralliant Macron.
Si l’on additionne les scores de Bayrou
et la moitié des scores de Hollande
en 2012, on obtient presque exactement la répartition des votes en faveur de Macron telle qu’elle est apparue dimanche dernier. A ceux qui parlent de dissolution ou d’éclatement
chaotique des partis, on peut donc opposer la recomposition ordonnée des
électorats. En politique, le neuf est
souvent fabriqué à partir du vieux.
Plus exactement, l’électorat change
moins vite que les états-majors.
Les votes frontistes sont d’autant
plus rares que l’agglomération est plus
importante, comme on l’a vu. Ici encore, les votes pour Macron leur sont
diamétralement opposés. Ils sont d’autant plus fréquents que la ville est de
plus grande taille. Paradoxalement,
plus les cinq problèmes évoqués plus
haut y sont graves, plus on vote Macron. Quel est donc le mystère du comportement urbain ? Certes, les professions supérieures s’y concentrent et le
niveau général de diplôme y est plus
élevé, mais cela ne suffit pas à rendre
compte des écarts de vote constatés.
LES VILLES, « GLOBAL CITIES »
Les villes, particulièrement les plus
puissantes, sont devenues des points
de contact et d’échange avec le monde.
Les plus importantes se rapprochent
des global cities selon le terme forgé
par la sociologue hollando-américaine
Saskia Sassen. Leurs habitants veulent
donc préserver l’ouverture de la France
au monde et particulièrement à l’Europe. Or, seul de tous les candidats,
Macron a pris la défense de l’Europe
sans poser des conditions peu réalistes
à son changement.
Déjà au référendum de Maastricht
en 1992, les villes, surtout les plus
grandes, avaient voté oui. Les zones rurales, pour leur part, s’étaient partagées en deux groupes. Celles où les
centristes héritiers du MRP et donc ancêtres du MoDem étaient bien implantés, soit la France de tradition catholique, ou plus exactement et plus originellement de tempérament anti-jacobin, avaient aussi voté oui comme on
le constate sur la carte « Le oui à Maastricht ». Les autres avaient choisi le
non, souvent à de fortes majorités.
Dans la mêlée des débats de la récente
campagne, l’Europe a parfois surgi
mais il se peut qu’elle ait joué un rôle
plus important qu’il n’y paraît, ne serait-ce qu’en plaçant Macron en tête. p
¶
Hervé Le Bras est directeur d’études
à l’Ecole des hautes études en sciences
sociales et chercheur émérite à l’Institut
national d’études démographiques
SOURCE : INSEE
CONCEPTION CARTOGRAPHIQUE : HERVÉ LE BRAS
SOURCE : MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
Jacques Lévy « Maastricht a amorcé
le recul du clivage droite-gauche »
A partir du référendum
sur le traité européen
de 1992, la ligne
de partage politique
a cédé la place peu à peu
à une opposition entre
notions d’ouverture et
de fermeture au monde
L
a carte « Deux France face à face :
les villes contre le périurbain » est
le point d’arrivée provisoire d’une
déjà longue histoire. Cette histoire commence en 1992 avec le référendum sur le
traité de Maastricht. En opposant les villes au reste du territoire, la géographie de
ce vote bouleversait l’image habituelle
de la France électorale. Ce qui, à l’époque,
portait seulement sur l’Europe, est devenu aujourd’hui le cœur de l’opposition
entre l’espace d’Emmanuel Macron et
celui de Marine Le Pen, et au-delà, entre
deux France qui se font face.
La carte du vote de 1992 donnait à voir
trois oppositions spatiales majeures.
Une division nord-ouest (favorable au
oui)/sud-est (favorable au non), une
forte prise de position en faveur du oui
des régions cherchant à s’affirmer face
au pouvoir central (Bretagne, Pays basque, Alsace…), et surtout une divergence entre les centres des grandes villes (votant clairement oui) et leurs espaces environnants (votant plutôt non).
Ces différenciations sont en décalage
avec les cartes habituelles du rapport
entre grands partis.
On commence alors à évoquer le clivage ouverture/fermeture, à propos de
l’Europe, mais aussi du monde et, plus
généralement, comme résumé de la vision d’une société désirable et de la place
que chacun souhaite y occuper. Le référendum de 2005 sur la Constitution
européenne donnera une image plus
brutale encore de ces deux France hostiles. Aujourd’hui, les trois clivages spatiaux continuent de faire sens : dans la
moitié sud-ouest, l’absence de crise industrielle rend l’avenir moins angoissant ; dans les régions en demande
d’autonomie, la perspective d’un contrepouvoir européen rassure ; dans les
grandes villes, l’ouverture à toutes les diversités présentes dans l’espace public
est partie intégrante de l’avantage comparatif de l’urbanité, d’autant plus que
les habitants choisissent davantage leur
lieu de résidence, reliant ainsi choix
d’habiter et choix politiques.
La montée en puissance du Front national (FN) depuis 1984 dessine, élection
après élection, une carte proche de celle
de Maastricht, avec quelques nuances :
sa percée dans l’Est grignote le oui au
référendum de 1992 tandis que, en difficulté dans les banlieues populaires, le
FN s’enracine avec force dans le périurbain. En 2017, dans le 3e arrondissement de Paris, Macron obtient 45 %, Le
Pen, 3 %, alors que c’est presque l’inverse
dans les franges de l’Ile-de-France.
Le 23 avril, un élément est venu perturber ce tableau : le partage de l’orientation tribunitienne anti-européenne
et hostile à la mondialisation entre
deux forces de poids comparable, incarnées par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Leurs programmes convergent largement et en renvoyant dos à
dos les deux vainqueurs du premier
tour, Mélenchon a institué le FN
comme rival plus que comme adversaire. Les zones vert foncé de la grande
carte montrent les « prises » de Mélenchon dans des secteurs qui ont été des
points forts socialistes ou communistes : des centres-villes comme Toulouse, Grenoble ou Montpellier ou des
banlieues ouvrières comme en SeineSaint-Denis, que chacun de ses rivaux
aurait bien voulu attirer.
POLARISATION GÉOGRAPHIQUE
S’agit-il d’une rivalité dans un populisme qui finira, comme ailleurs en Europe, par s’unifier sous la bannière de
l’extrême droite ou de l’extrême gauche ?
Les trois segments du vote Mélenchon
(électeurs socialistes radicalisés, jeunesse tentée par l’hyperbole et destinataires d’argent public demandant davantage d’Etat) auront-ils tôt fait de se
séparer ? Cette élection a activé une polarisation géographique, longtemps latente et cachée, aujourd’hui légitime,
mais qui poursuit ses mutations.
En choisissant d’affronter Le Pen sur le
terrain européen et d’en faire un enjeu
central de son projet, Emmanuel Macron
a joué un coup décisif. Il a rompu avec la
logique des « camps » hétéroclites qu’on
appelait par commodité « gauche » et
« droite ». Pour fonctionner, ce dispositif
supposait une complicité tacite entre ces
deux « camps », notamment en posant
comme fondatrice une incompatibilité
indépassable entre liberté et égalité (ou
entre protection sociale et liberté d’entreprendre), tout en traitant comme subalternes les divergences sur l’Europe et
la mondialisation. Cela laissait au seul
parti qui affichait des positions nationalistes radicales un avantage déterminant. Pourtant, en Suisse, au RoyaumeUni, en Autriche, aux Pays-Bas ou aux
Etats-Unis, les électeurs ont tranché : le
clivage entre un repli sur le national et
l’affirmation de pertinences géographiques multiples s’est imposé à tous
comme cardinal.
Le principal reproche fait aux électeurs des mouvements xénophobes a
été le racisme, sans grande efficacité.
En fait, le problème est plutôt de trouver une alternative à un puissant
« C’était mieux avant ! ». Convaincre
que s’ouvrir au monde extérieur à toutes les échelles peut constituer une ressource pour le développement des individus et de la société, telle est la question. A ceux qui regardent nostalgiquement vers le passé, cela suppose de
montrer que le futur peut être réapprivoisé. Se réconcilier avec l’avenir, c’est
inévitablement redonner une place
centrale à l’idée de progrès et ce n’est
pas par hasard que Macron se définit
comme « progressiste ».
Débordé de toutes parts, l’écran d’une
rhétorique « gauche »/«droite », qui
avait masqué les enjeux de société essentiels, a fini par se déchirer. Pendant
vingt-cinq ans, la configuration systémique « droite »/« gauche » était parvenue à se maintenir comme clivage principal et à laisser ces enjeux dans l’ombre.
La lente implosion de ce modèle, avec
une accélération finale, a ouvert la voie
à la réinvention désormais manifeste du
paysage politique.
La carte montre que cette révolution
est en marche. L’événement électoral
ponctue et cristallise de lentes évolutions
de la société politique. Nous nous trouvons à un moment de rencontre entre la
temporalité de la rupture et celle, plus
lente, qui l’a rendue possible. Ces deux
temporalités méritent d’être pensées
ensemble : « en même temps ». p
Le cartogramme « Deux France face
à face » et l’analyse ont été réalisés
avec l’équipe du laboratoire
interdisciplinaire Chôros de l’Ecole
polytechnique fédérale de Lausanne :
Ogier Maitre, Ana Póvoas,
Jean-Nicolas Fauchille.
¶
Jacques Lévy est professeur à l’Ecole
polytechnique fédérale de Lausanne
20 | débats & analyses
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
LA GÉOGRAPHIE DU VOTE
« Macron, le candidat
de la France d’en haut »
Le géographe Christophe Guilluy estime que le vote en faveur du candidat
du mouvement En marche ! est l’expression du repli des gagnants
de la mondialisation, insensibles aux difficultés des classes populaires
Entretien
A
travers Fractures françaises (François Bourin,
2010), ou Le Crépuscule de
la France d’en haut (Flammarion,
2016), le géographe Christophe
Guilluy analyse comment l’exclusion se concentre dans des territoires périurbains et ruraux de la
« France périphérique ». Une fracture entre gagnants et perdants de
la mondialisation dont les résultats du premier tour témoignent.
Comment interprétez-vous
les résultats du premier tour ?
La recomposition politique à laquelle nous assistons est le fruit
d’un temps long, celui de l’adaptation de la société française aux
normes d’un modèle économique et territorial mondialisé.
Comme dans tous les pays développés, elle révèle logiquement le
nouveau clivage entre gagnants
et perdants de la mondialisation
en faisant imploser le vieux clivage gauche-droite. Cette puissante recomposition, commencée en 1992 lors du référendum
de Maastricht, permet de rendre
visibles les véritables fractures
françaises. Ce retour d’une lutte
des classes invisibles et incons-
cientes s’illustre dans le duel du
second tour entre Macron et Le
Pen. On peut parler d’ailleurs d’un
affrontement chimiquement pur,
l’un étant le négatif de l’autre.
L’affrontement MacronLe Pen rejoue-t-il l’opposition
entre les grands centres
urbains et la périphérie ?
Macron est en effet le candidat
des métropoles mondialisées.
Inversement, de la même manière que l’Amérique périphérique a porté le vote Trump et l’Angleterre périphérique le Brexit, la
France périphérique, celle des petites villes, des villes moyennes
et des zones rurales, porte pour
partie la contestation populiste.
Partout, ce vote repose sur une
sociologie, celle des ouvriers,
des employés, d’une partie des
professions intermédiaires qui
constituaient hier le socle de la
classe moyenne occidentale. La
disparition de la classe moyenne
est en effet au cœur de la recomposition politique à laquelle
nous assistons.
Est-ce que vous associez
Emmanuel Macron
à la « France d’en haut » ?
Oui, la France d’en haut, celle de
la mondialisation heureuse, a
trouvé son candidat. Si son élection semble assurée, cette victoire
risque de se transformer en une
victoire à la Pyrrhus si la contestation des classes populaires n’est
pas prise en compte. La France
d’en haut a ainsi plus à redouter
de son mépris de classe, de son
grégarisme social, et plus généralement de son enfermement
intellectuel, que des élections.
Pourquoi la France est-elle
autant partagée entre l’Est,
où se concentre le vote
Le Pen, et l’Ouest, où Macron
obtient ses meilleurs scores ?
Il s’agit de l’opposition historique entre la France industrielle et
urbaine à l’est, et de la France tertiaire et rurale à l’ouest. Elle décrit
aussi depuis plusieurs décennies
les territoires de la désindustrialisation du Nord et de l’Est et,
inversement, à l’ouest, les territoires de la dynamique démographique et économique. Logiquement, on va retrouver à l’ouest les
lignes de force de Macron, à l’est
celles de Le Pen. Mais cette géographie héritée ne permet pas de
lire les nouvelles lignes de fractures sociales et politiques qui
traversent la société française. En
fait, quelles que soient les régions, la recomposition économique et sociale renforce les inégalités entre les grandes villes et
les espaces de la France périphérique. Quelle que soit la région (à
l’ouest ou à l’est), le vote Macron,
celui des gagnants de la mondialisation, est ainsi surreprésenté
dans toutes les métropoles et le
vote Le Pen surreprésenté dans
la France périphérique, celle des
petites villes et du rural. Ces dynamiques, perceptibles dans l’ensemble des pays développés, vont
se cristalliser et se renforcer au
second tour.
Y a-t-il eu une bataille
pour le vote ouvrier entre
Mélenchon et Le Pen ?
Oui. Et Mélenchon a su capter
une fraction de l’électorat populaire, essentiellement celui des
banlieues des grandes villes. De
son côté, Le Pen a attiré l’électorat
populaire de la France périphérique. Cette fracture politique au
sein des classes populaires révèle
en filigrane la fracture culturelle.
NRJ
1 RADIO
Quel est l’électorat le plus
mobilisé contre le FN ?
La France d’en haut, celle des
gagnants de la mondialisation,
ÈRE
DE
FRANCE
SUR LES AUDITEURS
La géographe
Béatrice Giblin
explique pourquoi
les représentations
graphiques sont
parfois réductrices
DeBonneville-Orlandini
Contact NRJ Global : Laurence BUCQUET - 01 40 71 44 06 - lbucquet@nrjglobal.fr - www.nrjglobal.com
Que signifie la percée des
mouvements politiques et le
recul des partis traditionnels ?
En France, comme dans tous les
pays développés, nous vivons le
temps de la lente (mais progressive) sortie de la classe moyenne
de catégories qui en constituaient
hier le socle. Les ouvriers d’abord,
puis les employés, les paysans, et
maintenant une partie des professions intermédiaires.
Cet affaissement de la classe
moyenne explique le processus
de désaffiliation politique et
culturelle des classes populaires
et d’une partie des professions
intermédiaires que l’on retrouve
aujourd’hui dans l’abstention, le
vote FN et pour partie chez
Mélenchon. C’est cette disparition de la classe moyenne qui
explique l’implosion des partis
traditionnels. Ces partis continuent à s’adresser à une classe
moyenne qui n’existe plus. Le
socle électoral de la droite se
restreint aux retraités, celui du
PS n’est plus que résiduel. Ce
processus long condamne mécaniquement le vieux clivage
gauche-droite.
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les candidats des primaires de la droite et de la gauche ne
sont pas au second tour. Inversement, les qualifiés du second
tour sont ceux qui se sont positionnés en dehors de ce clivage. p
propos recueillis par
marc-olivier bherer
Lire l’intégralité de l’entretien
sur Lemonde.fr
Ce que disent les
cartes de la « fracture »
Par BÉATRICE GIBLIN
Sources : Médiamétrie, 126 000, NRJ, Janvier-Mars 2017, LàV, 5h-24h, AC, 13-74 ans - 13-64 ans - 13-59 ans - 13-54 ans
13-49 ans - 13-44 ans - 13-39 ans - 13-34 ans - 13-29 ans - 13-24 ans - 13-19 ans - 13-14 ans
mais aussi l’électorat plus ou
moins protégé des effets de cette
mondialisation, sera la plus mobilisée. Mélenchon porte comme
Le Pen un discours antisystème
et contre la mondialisation qui
l’oppose frontalement à Macron.
Logiquement, une minorité de
l’électorat mélenchoniste peut se
reporter sur le FN.
D
epuis les résultats du premier tour, les journalistes comme les politologues sont unanimes : deux France
s’affrontent désormais, l’une, qui
a voté Macron, ouverte tant à l’Europe qu’au monde, l’autre, qui a
voté Le Pen, fermée, repliée sur elle-même. Cette fracture semble
d’autant plus crédible qu’elle est
très visible sur la carte des communes où les candidats sont arrivés en tête. A l’est d’une ligne
Le Havre-Paris-Marseille, bien
connue des géographes, Marine
Le Pen arrive en tête, tandis qu’à
l’ouest c’est Emmanuel Macron.
Mais une carte, quelle que soit la
rigueur avec laquelle elle est réalisée, est toujours une représentation partielle de la réalité.
Deux remarques donc pour atténuer l’affirmation sans nuances
de cette fracture géographique. La
première est qu’une observation
attentive de la carte montre que la
France n’est pas divisée en deux
parties homogènes. On trouve, à
l’ouest de cette ligne, des zones de
force du Front national, anciennes
comme dans la vallée de la Garonne et le littoral méditerranéen
de la région Occitanie, ou récentes,
comme, plus au nord, la région
Centre. De même, à l’est, bien que
plus difficilement repérables
parce que plus réduits, se trouvent
des territoires où Emmanuel Macron arrive en tête, par exemple le
long d’un axe Thionville-MetzNancy-Besançon, qui se prolonge
en Haute-Savoie et Savoie avec Annecy-Chambéry-Grenoble.
Ajoutons les zones de force du
vote Mélenchon, très majoritairement sur les terres traditionnellement socialistes du Sud-Ouest et
curieusement absentes du grand
quart nord-est, désindustrialisé,
où les bastions communistes et
socialistes furent nombreux et
que le leader de La France insoumise n’arrive pas à conquérir, ce
qui était déjà le cas au premier
tour des législatives de 2012 avec
son échec face à Marine Le Pen.
CORRIGER LES IMPRESSIONS
La seconde est que l’arrivée en
tête d’un candidat dans une commune ne fait pas disparaître pour
autant tous les électeurs qui
n’ont pas voté pour lui. La géographie électorale de la France est
donc beaucoup plus complexe
que la représentation qui en est
donnée. Mais cartographier cette
imbrication des votes rendrait la
carte difficilement lisible. Ce
n’est donc pas la qualité de la
carte qui est en cause, mais les
commentaires qui l’accompagnent qui devraient corriger cette
impression d’opposition binaire.
Ces représentations simplifiées
d’une France fracturée contribuent à alimenter l’impossible
compromis nécessaire pour affronter les difficultés du pays. p
¶
Béatrice Giblin
est géographe et directrice
de la revue « Hérodote »
débats & analyses | 21
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Etienne Cardiles : « Cette haine, Xavier, je ne l’ai pas,
parce qu’elle ne te ressemble pas »
« Le Monde » publie l’allocution du compagnon de Xavier Jugelé, le policier tué sur les Champs-Elysées, lors de la cérémonie d’hommage aux Invalides
Verbatim
Lors de l’hommage national qui a
été rendu, mardi 25 avril, à Xavier
Jugelé, le policier assassiné dans un
attentat djihadiste à Paris sur les
Champs-Elysées cinq jours plus tôt,
son compagnon, Etienne Cardiles, a
prononcé le discours ci-dessous.
Xavier, jeudi matin,
comme de coutume,
je suis parti travailler
et tu dormais encore. Nous avons
échangé au fil de la journée sur notre projet de vacances dans un pays
si lointain que tu m’avais dit très
impatient et que tu n’avais jamais
été aussi loin. Des détails de visas,
nos préoccupations d’hébergements envahissaient nos messages
d’une frénésie d’autant plus
joyeuse que nos billets d’avion
étaient réservés depuis mardi.
Tu as pris ton service à 14 heures,
dans cette tenue de maintien de
l’ordre dont tu prenais tant soin
parce que ta présentation devait
être irréprochable. Tes camarades
et toi aviez reçu la mission de rejoindre le commissariat du 8e arrondissement où vous deviez,
comme si souvent, assurer la
sécurité du public sur cette belle
avenue des Champs-Elysées. On t’a
désigné comme point de stationnement le 102, avenue des ChampsElysées, devant l’institut culturel de
Turquie. Ce type de mission, je le
sais, te plaisait, parce que c’était les
Champs et l’image de la France,
parce que c’était aussi la culture que
vous protégiez.
A cet instant, à cet endroit, le pire
est arrivé, pour toi et tes camarades. Un de ces événements que
chacun redoute et dont tous espèrent qu’il n’arrivera jamais. Tu as
été emporté sur le coup et j’en remercie ta bonne étoile. Tes camarades ont été blessés, l’un d’eux
gravement. Ils se remettent progressivement et nous en sommes
soulagés. Tous ont été choqués. Je
suis rentré le soir, sans toi, avec
une douleur extrême et profonde
qui s’apaisera peut-être un jour, je
l’ignore. Cette douleur m’a donné
le sentiment d’être plus proche que
jamais de tes camarades qui souffrent comme toi, silencieusement,
comme moi, silencieusement. Et,
pour ce qui me concerne, je souffre
sans haine. J’emprunte cette formule à Antoine Leiris dont l’immense sagesse face à la douleur a
tant fait mon admiration que
j’avais lu et relu ses lignes il y a
quelques mois. C’est une leçon de
vie qui m’avait fait tant grandir
qu’elle me protège aujourd’hui.
Lorsque sont parus les premiers
messages informant les Parisiens
qu’un événement grave était en
cours sur les Champs-Elysées et
qu’un policier avait perdu la vie,
une petite voix m’a dit que c’était
toi, et elle m’a rappelé cette
formule généreuse et guérisseuse :
« Vous n’aurez pas ma haine. »
Cette haine, Xavier, je ne l’ai pas
parce qu’elle ne te ressemble pas,
parce qu’elle ne correspond en
rien à ce qui faisait battre ton
cœur, ni à ce qui avait fait de toi un
gendarme, puis un gardien de la
paix. Parce que l’intérêt général, le
service des autres et la protection
de tous faisaient partie de ton éducation et de tes convictions, et que
la tolérance, le dialogue et la tempérance étaient tes meilleures armes. Parce que derrière le policier,
il y avait l’homme et qu’on ne devient policier ou gendarme que
par choix. Le choix d’aider les
autres, de protéger la société et de
lutter contre les injustices. Cette
mission noble, que la police et la
gendarmerie assurent, et qui est
régulièrement mise à mal.
Moi, en tant que citoyen, avant
même de te connaître, je l’admirais
déjà. Cette profession de policier
est la seule à laquelle la Déclaration
des droits de l’homme et du citoyen fasse allusion. Dans son article 12, elle édicte cette évidence :
« La garantie des droits de l’homme
et du citoyen nécessite une force publique », avec une précision utile en
cette période politiquement importante : « Cette force est instituée
pour l’avantage de tous, et non pour
l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » C’était la vision que nous partagions de cette
profession, mais une facette seulement de l’homme que tu étais.
D’IMMENSES SOURIRES
L’autre facette de l’homme était un
monde de culture et de joie, où le cinéma et la musique prenaient une
immense part. Cinq séances de cinéma dans une magnifique journée ensoleillée d’août ne te faisaient pas peur. Et bien entendu les
versions originales étaient privilégiées pour le puriste que tu étais et
pour cette langue, l’anglais, que tu
voulais parler à la perfection. Tu enchaînais les concerts, suivant parfois les artistes sur une tournée
complète. Céline Dion était ton
étoile, Zazie, Madonna ou Britney
Spears et tant d’autres faisaient vibrer nos fenêtres. Le théâtre te
transportait et tu le vivais pleine-
ment. Aucune expérience culturelle
ne te faisait reculer. Le pire des films
était vu le jour de sa sortie, jusqu’au
bout, quelle que soit sa qualité. Une
vie de joie et d’immenses sourires
où l’amour et la tolérance régnaient
en maîtres incontestés. Cette vie de
star, tu la quittes comme une star.
Je voudrais dire à tous tes camarades combien je suis proche d’eux. Je
voudrais dire à ta hiérarchie policière combien j’ai vu la sincérité
dans ses yeux et l’humanité dans
ses gestes. Je voudrais dire à tous
ceux qui luttent pour éviter que
cela se produise que ces événements se produisent, que je connais leur culpabilité et leur sentiment d’échec, et qu’ils doivent continuer à lutter pour la paix. Je voudrais dire à tous ceux qui nous ont
témoigné leur affection, à tes parents et à moi, que nous y avons été
profondément sensibles. Je voudrais dire à ta famille que nous
sommes unis. Et à tous les plus proches qui ont été si soucieux de moi,
qui ont été si soucieux de nous,
qu’ils sont magnifiquement dignes
de toi. A toi, je voudrais dire que tu
vas rester dans mon cœur pour toujours. Je t’aime. Restons tous dignes et
veillons à la paix. Et
gardons la paix. p
« DERRIÈRE LE
POLICIER, IL Y AVAIT
L’HOMME, ET
ON NE DEVIENT
POLICIER
OU GENDARME
QUE PAR CHOIX.
LE CHOIX D’AIDER
LES AUTRES,
DE PROTÉGER
LA SOCIÉTÉ, ET DE
LUTTER CONTRE
LES INJUSTICES »
Les sociaux-démocrates suédois résistent Finissons-en
avec le déclinisme
Analyse
anne-françoise hivert
malmö (suède) correspondante régionale
D
eux ans et demi
ont passé depuis
le retour des sociaux-démocrates
au pouvoir en
Suède, après huit
douloureuses années dans l’opposition. Pour les experts, la formation devrait être en crise. Absence
de renouvellement idéologique, de
grands projets de réforme sociétale,
chute du nombre de militants… Et
pourtant, l’heure est à l’optimisme
dans les rangs du parti, qui se prend
même à rêver d’une prochaine victoire électorale en 2018. Il oscille entre 27 % et 29 % dans les sondages.
Un résultat certes décevant pour
une formation qui rassemblait encore 39,9 % des votes en 2002. Mais
les temps ont changé. Et au petit jeu
des comparaisons européennes, les
sociaux-démocrates suédois se portent plutôt bien.
L’économie plutôt florissante du
royaume n’y est pas étrangère. La
ministre des finances, Magdalena
Andersson, qui présentait son budget mardi 18 avril, a égrené les bonnes nouvelles : un taux d’activité
record en Europe, le chômage des
jeunes à son niveau le plus bas depuis treize ans, un excédent budgétaire prévu de 0,3 % du PIB pour
cette année… « Les inégalités se
creusent, mais sans comparaison
avec ce qui se passe ailleurs en Europe », constate Göran von Sydow,
directeur adjoint de l’Institut suédois d’études européennes. Le modèle social suédois, bâti par les
sociaux-démocrates, et transformé
avec leur soutien, a donc mieux résisté. « Nous n’avons pas non plus
connu de gros scandales, ajoute
M. von Sydow. Il n’y a pas la même
défiance qu’ailleurs à l’égard du politique ou des autorités. »
Pas de mouvement de mécontentement à la gauche de la gauche
– juste le traditionnel parti de la
gauche, avec le soutien duquel les
sociaux-démocrates gouvernent, et
les Féministes (3,1 % en 2014). A l’ex-
trême droite, les Démocrates de
Suède (SD) se maintiennent autour
de 20 %, en deuxième place, et
sèment la zizanie à droite : conservateurs (qui s’effondrent dans les
sondages, à 16 %) et chrétiens-démocrates seraient favorables à un
rapprochement ; centristes et libéraux s’y opposent.
En face, les sociaux-démocrates
apparaissent plus soudés que jamais. Fini les crises intestines qui
ont miné le parti, accentuées par la
défaite électorale de 2006 et la valse
des leaders qui a suivi. Les sociauxdémocrates sont aujourd’hui alignés derrière leur chef, Stefan
Löfven. Homme de la négociation
et du compromis, l’ancien patron
de la centrale syndicale IF Metall a
grandi dans le rôle, prenant de
l’étoffe à la faveur des crises successives qui ont ponctué la première
moitié de son mandat, après les
élections médiocres de 2014, qui
l’ont forcé à former un gouvernement minoritaire avec les Verts.
« PÈRE DE LA NATION »
Instabilité parlementaire, crise
des réfugiés, menace terroriste.
C’est en « père de la nation » que
M. Löfven se présente, quelques
heures après l’attaque qui a fait
4 morts et 15 blessés en plein cœur
de Stockholm, le 8 avril. Et c’est un
discours aux accents sécuritaires
très prononcés qu’il livre deux
jours plus tard, devant les militants
de son parti, qui viennent de le réélire à leur tête : lutte contre le terrorisme, contre l’insécurité, renforcement de la défense…
La stratégie vise en partie à couper
l’herbe sous le pied de l’extrême
droite. Mais elle n’est pas nouvelle,
souligne le politologue Jonas Hinnfors, qui note un retour en force
des thématiques traditionnelles du
parti : « L’ordre et la bonne conduite ;
faites votre devoir et vous obtiendrez
votre dû ; ceux qui peuvent travailler,
doivent travailler. » Une politique
économique qui refuse de sacrifier
au sacro-saint principe de l’excédent budgétaire.
Sans ménager, pour autant, les accents à gauche : défense de l’Etatprovidence, limitation des gains
des acteurs privés dans le service
public, augmentation des impôts
sur les revenus les plus élevés…
M. Löfven défend la doctrine du
« bada och » – « les deux », en français –, rappelant singulièrement le
« en même temps » d’Emmanuel
Macron. Plus de répression, mais
aussi plus de prévention. Liberté de
choisir l’école de ses enfants ou
son médecin, mais réglementation
du marché. Défense du libreéchange et de la mondialisation,
mais présentation d’un « global
deal » visant à renforcer la protection des travailleurs dans les pays
en développement.
« Dans un paysage politique extrêmement polarisé, nous avons une
possibilité, une obligation, d’être
un point d’ancrage au centre de la
politique
suédoise »,
martèle
M. Löfven, qui revendique le label
de « grasosse » – un social-démocrate « gris », pragmatique, par opposition au rouge du cœur. Le politologue Stig-Björn Ljunggren rappelle que « cet équilibre, entre la
droite et la gauche, est une position
typique du parti, qui se retrouve souvent au milieu, expliquant pourquoi
il s’en tire finalement aussi bien ».
Elle est donc loin l’époque où
la Suède faisait encore figure de laboratoire de la social-démocratie.
« Désormais, le parti n’en est plus
qu’un administrateur, il en répare les
déficiences à la marge », constate
M. Hinnfors, qui souligne le dilemme : « Les grandes réformes coûtent cher. Sans l’arme fiscale qu’ils se
refusent à employer, impossible de
mener des transformations d’envergure. » Il verrait bien un grand projet
de société, axé sur l’intégration des
nouveaux arrivants sur le marché
du travail, alors que la Suède commence à manquer de main-d’œuvre
dans certains secteurs.
Mais à une époque de grande incertitude, revenir à une politique
traditionnelle a du bon, constate
Jesper Bengtsson, directeur du
think tank Tiden, proche du
parti social-démocrate, « notamment parce que la confiance dans le
modèle social est toujours grande et
que les sociaux-démocrates en sont
un pilier ». Il reste à voir si cela suffira pour conserver des électeurs de
plus en plus volatils. p
afhivert@yahoo.fr
LA FRANCE VA S’EN SORTIR
de Dominique Seux,
(Grasset,
256 pages, 19 euros)
Le livre
D
L’HEURE
EST À L’OPTIMISME
DANS LES RANGS
DU PARTI,
QUI SE PREND MÊME
À RÊVER
D’UNE PROCHAINE
VICTOIRE
ÉLECTORALE
EN 2018
ans le cortège éditorial qui accompagne chaque campagne présidentielle, les essais économiques tiennent
une place de choix. Economistes et éditorialistes résistent rarement à l’envie de présenter leur vision de la
France, tant pour peser dans le débat que pour bénéficier d’un regain d’attention lié à la campagne. L’essai de Dominique Seux présente une triple originalité. Loin de conforter le déclinisme ambiant, l’auteur se veut optimiste, même si le titre de l’essai,
La France va s’en sortir, résulte manifestement davantage d’une
stratégie marketing que d’une démonstration rigoureuse.
Surtout, Dominique Seux, directeur délégué du « média économique Les Echos », se définit comme un modéré. Je suis un « libéral qui
se soigne à France Inter ! », résume le journaliste, surtout connu des
Français depuis qu’il est éditorialiste économique, le matin, sur la
radio publique. C’est la troisième caractéristique de ce livre : l’auteur
ne se cache pas derrière un prétendu magistère mais abat ses cartes
et emploie à plusieurs reprises la première personne du singulier,
ce qui le rend, lui, plutôt sympathique, et son livre extrêmement facile d’accès. Se définissant comme un disciple de Raymond Aron et
de Jean Boissonnat, Dominique Seux est « raisonnable ». Une
phrase résume sa pensée : « Dans un certain nombre de domaines, il
y a trop de libéralisme dans le monde et pas assez en France. »
DES SOLUTIONS « RAISONNABLES »
Déplorant la montée des inégalités et le développement incontrôlé
du capitalisme financier, il reconnaît que les « élites », dont il fait
partie, n’ont pas suffisamment accordé d’attention aux souffrances de la classe moyenne. Mais Dominique Seux ne croit pas au
grand soir. La mondialisation n’est sans doute pas morale, mais elle
n’a pas à l’être. Elle est. Tout simplement. Sans oublier que, grâce à
elle, 500 millions de Chinois sont sortis de la misère et que les objectifs de réduction de la pauvreté que la communauté internationale
s’était fixés en 2000 ont été atteints avec plusieurs années d’avance.
Dans ce monde où la compétition est de plus en plus rude, « le problème de la France est celui des élèves moyens dans une classe », résume le professeur Seux. Un élève moyen avec de sacrées faiblesses : la France n’a aucun véritable champion numérique. Seules
cinq entreprises (Orange, Capgemini, Dassault Systèmes, Iliad et
Atos) figurent parmi les 1 000 premières mondiales du secteur. Et
alors que la population a augmenté de près de 7 millions d’habitants en quinze ans, le nombre d’emplois n’a crû, lui, que de 2 millions. Pédagogue, Dominique Seux passe en revue les principales
faiblesses de la France et présente des solutions « raisonnables ». Si
le diagnostic est convaincant, son optimisme l’est moins, tant les
« extrêmes » qu’il dénonce semblent tenir le haut du pavé. p
frédéric lemaître
22 | 0123
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
EUROPE | CHRONIQUE
par ar naud l e par m e nt ie r
« VOUS N’AUREZ
PAS MA HAINE »
Interrogations
sur Macron
MACRON VA-T-IL
LIVRER L’ÉTAT ET
LES MINISTÈRES
AUX
QUADRAGÉNAIRES
AMBITIEUX ?
écrite. Sarkozy prétendait incarner la rupture avec Chirac, Macron
se défend d’être l’héritier de Hollande. Face à Le Pen, il prétend incarner « l’alternance véritable ». A
lire son programme, tout cela
fleure bon le… strauss-kahnisme.
Lisons le petit livret de 32 pages
qui nous fut distribué. Il faut attendre la 30e page pour que le candidat commence à parler finance,
puis nous promette « sérieux et
responsabilité ». Il n’assume pas
qu’il réduira de 120 000 les effectifs de la fonction publique, et annonce « 60 milliards d’économies »
« en responsabilisant les ministres ». Macron, qui promet de
« faire des choix », n’identifie que
des dépenses (éducation, défense,
sécurité et justice), veut « renouer
avec l’excellence des services publics », propose d’« investir pour
transformer », mais nulle trace
d’économies dans cette page 30.
Comme dans la mythologie
strauss-kahnienne, on sort de la
crise par le haut et la croissance.
Bref, un irréductible fonds keynésien, pas de coupes claires et un
sentiment de supériorité qui est
l’apanage de la gauche française :
proposer des idées intelligentes,
trop ?, dont on rêverait qu’elles
soient appliquées.
Ses révolutions
Catalogue des révolutions Macron. D’abord, une mesure électoraliste, la suppression de la taxe
d’habitation, dont on espère
qu’elle aidera à asphyxier les collectivités locales. Ensuite, la retraite à points – « à chaque euro
cotisé, le même droit à pension
pour tous ! ». Bon courage pour la
négociation avec les fonctionnaires et bravo pour le premier geste,
la hausse de la CSG, qui fera enfin
payer un peu les seniors.
Troisième idée, le droit au chômage tous les cinq ans, utopie digne du revenu universel et dont la
dérive potentielle n’est pas évaluée. En contrepartie, Macron veut
priver d’allocation-chômage ceux
qui refusent deux offres raisonnables d’emploi. La mesure, jamais
appliquée, existe… depuis Sarkozy.
Quatrième axe, la formation
professionnelle, qui engloutit
32 milliards d’euros par an, dont
4,3 milliards seulement vont aux
chômeurs. Macron veut verser directement cette aide aux Français
sur leur compte personnel de formation. La mesure implique le
court-circuitage des associations
et partenaires sociaux qui profitent de cette gabegie.
Enfin, le droit à l’erreur, en cas
d’oubli ou de mauvaise déclaration à l’Urssaf ou à la Caisse d’allocations familiales. Tant qu’il ne
s’agit pas d’un droit à la fraude
« Pas vu, pas pris ». Pour finir, effacer la désastreuse suppression
des classes bilangues par Najat
Vallaud-Belkacem et diviser les
effectifs dans 12 000 classes de
CP-CE1 défavorisées. On aimerait
se voir rappeler que la France dépense plus que les autres pays
pour de plus mauvais résultats.
La flexisécurité, l’expérience l’a
montré, ne fonctionne que si elle
conjugue aides et exigence. C’est
carotte et bâton, merci monsieur
Macron de ne pas l’oublier. p
leparmentier@lemonde.fr
Tirage du Monde daté mercredi 26 avril : 244 789 exemplaires
D
ans notre volonté farouche d’essayer d’identifier et de comprendre les ressorts de la folie terroriste pour mieux nous en prémunir, il nous
arrive de consacrer plus d’énergie – et de
place – aux terroristes eux-mêmes qu’à
leurs victimes. Les mémoriaux que nous
avons publiés avec les portraits des victimes des attentats de Nice et du 13 novembre 2015 visaient, notamment, à réparer
cette injustice. Il nous faut aujourd’hui remercier Etienne Cardiles, le compagnon de
Xavier Jugelé, le policier assassiné dans l’attentat du 20 avril sur les Champs-Elysées,
pour avoir noblement et fermement replacé ces victimes dans le contexte d’un
0123
QU’IL SOIT
PERMIS DE POSER
QUELQUES
QUESTIONS
URTICANTES SUR
LE CANDIDAT...
HORS-SÉRIE
N
ous étions prêts à enjamber le deuxième
tour de la présidentielle, comme l’ont fait
les marchés financiers en saluant
l’arrivée en tête d’Emmanuel Macron le 23 avril. A nous réjouir de
voir la France redevenir à la mode,
trendy. Un président de la République de 39 ans, du jamais-vu. Déjà,
on l’imaginait faire la couverture
de Time ou de Vanity Fair : Macron,
le nouveau Kennedy, l’Européen
qui stoppe la vague populiste. Il a
su trouver les mots pour contrer
Marine Le Pen en se présentant en
« président des patriotes face à la
menace des nationalistes ».
Puis nous nous sommes ravisés.
Cet entre-deux-tours oppose la
France ouverte à celle tentée par le
repli. On connaît le destin des
consultations qui commencent
avec des sondages très favorables
et se remportent in extremis
(Maastricht) ou finissent en désastre (Constitution de 2005,
Brexit, Trump). Méfiance, donc,
d’autant que Macron a fait preuve
d’une imprudence coupable dimanche soir : à prononcer un discours de victoire prématuré, à
mettre en scène son épouse Brigitte et à aller célébrer l’affaire à La
Rotonde, fiesta qui rappela aux
esprits taquins la soirée du Fouquet’s de Sarkozy en 2007. Macron
s’est agacé, assurant avoir invité
ses secrétaires et officiers de sécurité : « C’était mon plaisir ce soir »,
« Je n’ai pas de leçons à recevoir du
petit milieu parisien », « Vous
n’avez rien compris à la vie. » Bigre,
déjà Napoléon perce sous Bonaparte, il y a chez ce jeune homme
pressé une once de Sarkozy.
Qu’il soit permis de poser quelques questions urticantes. Sur sa
personnalité d’abord. Fort d’une
conquête du pouvoir époustouflante, Macron n’est pas à l’abri
d’une dérive solitaire. Ses interlocuteurs, troublés par la profondeur de son regard, sont prompts
à croire qu’ils sont soudain devenus le cousin du roi. Beaucoup,
déjà, reprochent à cet homme sa
fidélité désinvolte. « Je ne suis pas
en marche, je suis en marge ! », soupire un éconduit du macronisme.
Sur son entourage, ensuite. Un
vent de jeunisme souffle sur Paris. Macron va-t-il livrer l’Etat et
les ministères aux quadragénaires ambitieux, tel Matteo Renzi
devenu premier ministre italien
en blue-jean, lui aussi à 39 ans. Le
candidat d’En marche ! est entouré d’une nuée de jeunes têtes
bien faites, passées par l’ENA ou
Normale Sup, qui croient incarner le renouveau, alors qu’ils sont
surtout la relève impatiente de la
méritocratie parisienne.
Ajoutons-y quelques vétérans –
l’économiste Jean Pisani-Ferry
(65 ans), compagnon de route du
centre gauche depuis Jospin, JeanPaul Delevoye (70 ans), ex-UMP et
ancien président du conseil économique et social –, l’équipe Macron rappelle la « Firme » qui
porta Sarkozy au pouvoir. Macron
a un atout : il est philosophe, mais
pas historien. Il jouira de la liberté
conférée par l’absence de mémoire et ne sera pas prisonnier
des « de-Gaulle-aurait-fait-cela-etMitterrand-pensé-ceci ».
Saut de génération ou vrai changement, la réponse n’est pas
combat crucial, celui des valeurs seules capables de résister à la campagne terroriste.
L’allocution prononcée par M. Cardiles au
cours de l’hommage national rendu au policier mardi 25 avril – nous en publions le
texte en page 21 – est une leçon de dignité et
de civisme. En reprenant les mots d’une
autre personne durement frappée par le
terrorisme, Antoine Leiris, le mari d’Hélène
Muyal-Leiris, tuée au Bataclan, il a fait le
lien entre les différents attentats qui, depuis 2012, cherchent à déstabiliser notre
pays et notre société. « Vous n’aurez pas ma
haine », disait Antoine Leiris : « Une leçon de
vie, reprend Etienne Cardiles, qui m’avait
fait tant grandir qu’elle me protège
aujourd’hui. »
Xavier Jugelé connaissait bien le Bataclan,
pour la musique et aussi parce qu’il y avait
été appelé en renfort, la nuit tragique du
13 novembre. Bon nombre de parents de
victimes, comme Georges Salines, le père
de Lola Salines, également tuée au Bataclan, présent lors de la cérémonie à la mémoire de Xavier Jugelé mardi, et de nombreux survivants de ces attaques, marqués
à jamais, sont aujourd’hui impliqués dans
diverses associations qui travaillent à la diffusion des valeurs de tolérance et de solidarité, en particulier dans les écoles. Non seulement ce travail est de la plus grande utilité, mais il est la meilleure riposte possible
à l’œuvre de destruction des terroristes.
Xavier Jugelé et son compagnon laissent
un héritage supplémentaire, celui d’avoir
offert une autre image de la police que celle
de la brutalité qui, parfois à juste titre ces
derniers mois, a suscité la réprobation,
voire l’indignation. Il n’est pas commun de
voir un président de la République remercier, devant un parterre de hauts responsables, le compagnon d’un policier tombé :
Xavier Jugelé et Etienne Cardiles ont aussi
permis de montrer que la police, à l’image
de la société, a considérablement évolué.
Enfin, la carrière exemplaire du capitaine
Jugelé et le portrait qu’en a dressé son compagnon ont le mérite de rappeler à ceux qui
en doutent la fonction essentielle des forces de sécurité : la protection des citoyens,
et non leur répression. Ce sont avant tout
des gardiens de la paix, au péril de leur vie.
Une force publique chargée de garantir les
droits de l’homme et du citoyen, comme l’a
utilement rappelé M. Cardiles, en citant la
Déclaration des droits de l’homme. En première ligne dans la lutte antiterroriste dont
ils sont des cibles évidentes, militaires, gendarmes et policiers sont mobilisés sans relâche depuis deux ans. Six policiers ont été
assassinés par des terroristes dans la même
période. Comme les autres victimes, ils méritent notre respect. « Gardons la paix »,
comme l’a si bien dit M. Cardiles. p
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Quand la Commission européenne
se découvre une fibre sociale
▶ Bruxelles devait présen-
▶ Il s’agit d’une vingtaine
▶ Le moment choisi
▶ Bémol : la Commission
ter, mercredi, un très
attendu « socle des droits
sociaux », censé renforcer
les droits et les protections
des citoyens européens
de principes organisés
autour du marché de
l’emploi, des conditions de
travail et d’une protection
sociale plus « inclusive »
n’a rien d’innocent.
Bruxelles entend prouver
que l’Europe se préoccupe
des « oubliés
de la mondialisation »
n’a pas de pouvoirs étendus en matière sociale,
et les Etats bloquent toute
tentative d’harmonisation
PAGE 2
Groupe Bertrand assouvit sa soif d’achat avec Flo
▶ Hippopotamus,
Bistro Romain ou
La Coupole rejoignent Burger King
dans l’escarcelle
du groupe dirigé
par Olivier Bertrand
▶ Le rachat
de Groupe Flo, en
grande difficulté
financière,
a été finalisé,
mardi 25 avril
▶ Groupe Bertrand
a réalisé 1,3 milliard
d’euros de chiffre
d’affaires en 2016
Le marché
de la musique
retrouve
la croissance
L
es clignotants repassent au
vert. Le marché mondial de
la musique a affiché une
croissance de 5,9 % en 2016, à
15,8 milliards de dollars (14,4 milliards d’euros), selon le rapport
mondial Global Music Report,
publié mardi 25 avril par la Fédération internationale de l’industrie phonographique (l’IFPI).
Après quinze années de sérieux
marasme, l’embellie se confirme
depuis deux ans. Grâce à l’explosion du streaming (+ 60,4 %), notamment dans des pays en développement comme la Chine,
l’Inde ou le Mexique, et avec
112 millions d’abonnés payants
dans le monde, les revenus du
numérique représentent désormais la moitié du chiffre d’affaires mondial de la musique. Cet
essor compense l’érosion inéluctable des téléchargements, mais
surtout des supports physiques
(– 7,6 %, à 5,4 milliards de dollars),
même si les CD restent encore
particulièrement
importants
dans certains marchés majeurs
comme le Japon ou l’Allemagne.
Ces chiffres ont de quoi redonner le sourire aux grands patrons
mondiaux de la musique. Ceux-ci
redoutent pourtant que cette dynamique de croissance soit bridée et n’ont jamais été aussi remontés contre YouTube. D’une
seule voix, les majors accusent la
filiale de Google de ne pas payer
la musique à son vrai prix.
nicole vulser
LIR E L A S U IT E PAGE 8
PAGE 4
1
C’EST, EN DOLLARS, CE QU’A
REVERSÉ EN 2015 YOUTUBE
AUX MAISONS DE DISQUES POUR
CHACUN DE SES UTILISATEURS,
CONTRE 20 DOLLARS POUR SPOTIFY
La brasserie Bofinger,
à Paris.
LESLIE WEST/PHOTONONSTOP
TRANSPORTS
LA COMPAGNIE AÉRIENNE
ALITALIA AU BORD
DE LA FAILLITE
PAGE 3
TECHNOLOGIES
UBER DÉVOILE
SON PROJET
DE TAXIS VOLANTS
PAGE 8
J CAC 40 | 5 277,56 PTS – 0,01 %
j DOW JONES | 20 996,12 PTS + 1,12 %
j EURO-DOLLAR | 1,0921
j PÉTROLE | 51,96 $ LE BARIL
j TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,893 %
VALEURS AU 26 AVRIL À 9 H 30
PERTES & PROFITS | LVMH-KERING
Empires du luxe
L
oin, très loin des obsessions de la campagne présidentielle française, les clientes se précipitent depuis le début de
cette année sur les petits sacs Gucci
multicolores, roses ou fleuris de la collection
2017. Et pas seulement sur les sacs. De janvier à
mars, les ventes de produits de la marque, de la
maroquinerie aux chaussures en passant par le
prêt-à-porter, ont bondi de plus de 50 %. Les analystes n’en reviennent pas. D’autant que la performance est presque aussi impressionnante
chez Saint Laurent, l’autre grande griffe du
groupe Kering, dont les ventes se sont accrues
de près de 35 %. Même la filiale en difficulté
Puma profite de l’embellie. Ces nouvelles spectaculaires viennent confirmer celle de l’année
2016 : comme l’ensemble de l’économie, le marché du luxe reprend une vigueur surprenante.
Après deux années de chute marquées par le
marasme européen et le fort ralentissement de
la Chine, les ventes mondiales se sont redressées à partir du troisième trimestre de l’an dernier. Les consommateurs chinois, qui représentent à eux seuls le tiers du marché mondial,
ont retrouvé le chemin des magasins et les
Européens celui du tourisme.
Toutes les marques n’en profitent pas de la
même manière. Les poids lourds, qui ont limité
l’expansion de leurs magasins, réduit les coûts
et mis le cap sur le numérique, en recueillent les
fruits. L’heure est au développement interne et
aux grands nettoyages de printemps.
Le plus visible est celui engagé par Bernard
Arnault, le patron de LVMH. Il a présenté cette
Cahier du « Monde » No 22484 daté Jeudi 27 avril 2017 - Ne peut être vendu séparément
semaine son projet de simplification de la
structure de contrôle de son groupe et acté la
fin de ses ambitions sur son rival Hermès. Il va
racheter les 25 % du capital qu’il ne détient pas
encore dans le groupe Dior, lui-même propriétaire de plus de 40 % de LVMH. Il paiera les minoritaires en actions Hermès et en numéraire
(cash). Puis il revendra à LVMH, pour près de
6,5 milliards d’euros, la société Dior Couture, le
plus bel actif de Dior.
Bonne conjoncture
L’opération permettra au fondateur de renforcer sa mainmise sur le numéro un mondial du
luxe en possédant près de 47 % du capital (contre 36 % aujourd’hui) et plus de 60 % des droits
de vote. Il profite ainsi de la bonne conjoncture
retrouvée pour parachever l’œuvre de sa vie,
entamée en 1984 par le rachat de la société
Boussac avec le soutien de l’Etat. Il en a vendu
l’essentiel et gardé deux pépites : le magasin Le
Bon Marché et Dior Couture. Sa fortune à l’époque ne dépassait pas les 100 millions de francs
(15 millions d’euros). Elle approche désormais
des 40 milliards d’euros et son groupe est la
deuxième capitalisation du CAC 40 derrière Total. Phénomène inédit, avec LVMH, Kering, Hermès et Chanel, la France dispose de quatre des
plus grands groupes mondiaux du luxe, et ils
sont tous aux mains de familles toutes-puissantes. Le capitalisme familial français, si critiqué sur son propre sol par une grande partie
des électeurs, a encore quelques ressources. p
philippe escande
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JEUDI 27 AVRIL 2017
La Commission défend une Europe plus sociale
Bruxelles présente un très attendu « socle des droits sociaux ». Une série de principes, mais non contraignants
bruxelles - bureau européen
C
es dernières années, le
mot « social » avait quasiment disparu du vocabulaire européen. Depuis la claque du vote en faveur
du Brexit et la montée des partis
europhobes se nourrissant du
sentiment de déclassement des
classes populaires, la Commission de Bruxelles a pris conscience qu’elle ne pouvait plus rester aphone sur le sujet.
Mercredi 26 avril, elle devait
présenter un très attendu « socle
des droits sociaux », censé
aiguillonner les Etats membres et
pousser les plus à la traîne à renforcer les droits et les protections
de leurs citoyens. Le « timing » n’a
rien d’innocent.
La Commission, dont le président Jean-Claude Juncker a jugé
utile de féliciter dimanche 23 avril
Emmanuel Macron pour sa sélection au second tour de l’élection
présidentielle, entend prouver
aux Français tentés par le vote Le
Pen que l’Europe se préoccupe des
« oubliés de la mondialisation ».
Le « socle social » énonce une
vingtaine de grands principes, organisés autour de trois thèmes :
mêmes opportunités d’accès
pour tous au marché du travail,
des conditions de travail équitables, et une protection sociale
plus « inclusive ».
Pour un salaire minimum
La Commission se prononce par
exemple – c’est nouveau – pour un
salaire minimum dans chaque
Etat membre, qui devrait tenir
compte des évolutions du niveau
de vie et des besoins élémentaires
des travailleurs. Et elle invite à
combattre le phénomène des travailleurs pauvres.
La commissaire belge aux affaires sociales Marianne Thyssen devait aussi annoncer une proposition de directive traitant de
« l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée ». Le texte fixe
un congé paternité d’au moins
dix jours partout dans l’Union, un
congé parental d’au moins quatre
mois (que chacun des deux parents pourrait prendre avant les
12 ans de son enfant). Et au moins
cinq jours de disponibilité par an
et par individu pour s’occuper
d’un proche (un parent malade).
Mme Thyssen veut par ailleurs
faire adopter une réécriture de la
directive sur le temps de travail,
dont la dernière mouture date de
2003 mais qui a fait l’objet de tant
de tractations et d’exceptions à la
règle d’une durée maximale hebdomadaire du travail de 48 heures en Europe, qu’elle est devenue
inopérante. « Plus personne ne
sait quelles sont les obligations
Les commissaires européens Pierre Moscovici (affaires économiques) et Marianne Thyssen (affaires sociales), à Bruxelles, en 2015. WIKTOR DABKOWSKI/ZUMA/REA
réelles des employeurs », relève la
commissaire.
Enfin, la Commission a annoncé le lancement de consultations avec les partenaires sociaux
européens, en vue d’une révision
de la directive sur les contrats de
travail datant d’il y a vingt-cinq
ans, à une époque où les platesformes du type Uber n’existaient
pas. « Pas question d’introduire
trop de normes, qui décourageraient la création de ces nouveaux
emplois », précise néanmoins
Mme Thyssen, ancienne patronne
des démocrates-chrétiens flamands, affiliés à la grande famille
des conservateurs européens.
« Pendant la crise financière, l’Europe s’est focalisée sur le sauvetage
des banques, les gens nous l’ont reproché. Mais si elles s’étaient effondrées, la crise aurait été encore plus
grave. L’économie va mieux, alors
nous essayons progressivement de
réorienter l’Union », explique la
commissaire, citant le plan d’investissement Juncker lancé
« L’économie
va mieux. Alors
nous essayons
progressivement
de réorienter
l’Union »
MARIANNE THYSSEN
commissaire européenne
aux affaires sociales
en 2015, l’application plus conciliante du pacte de stabilité et de
croissance (avec sa fameuse règle
d’un plafond maximum de 3 % de
déficit public) et ces nouvelles mesures sociales.
La prise de conscience « sociale » de Bruxelles serait plus
profonde. « Depuis les années
1990, les institutions européennes
semblent avoir placé leur totale
confiance dans la fable des marchés autorégulateurs censés pro-
céder par eux-mêmes à l’allocation
optimale des ressources », estime
Christophe Degryse, membre de
l’Institut syndical européen, un
centre de recherche bruxellois.
« Ce fut la principale erreur de conception de l’union économique et
monétaire dont, avec la crise, certains responsables politiques semblent revenir aujourd’hui », estime
encore le chercheur. Les chiffres
sont parlants : au lieu de converger, les économies de l’Union
n’ont cessé de diverger et les
écarts de salaire médian sont désormais de 1 à 10 entre la Bulgarie
et le Luxembourg.
Bruxelles ira-t-elle pour autant
au-delà d’une opération de communication rondement menée ?
Les citoyens de l’Union ont-ils une
chance de voir un jour ces propositions se concrétiser ? La question
se pose : la Commission n’a jamais
disposé de pouvoirs très étendus
en matière sociale, les Etats membres ayant jusqu’à présent refusé
de lui céder leurs prérogatives.
Chômage des jeunes, le fléau du Vieux Continent
c’est l’une des séquelles laissées par la
crise, et l’un des fléaux contre lesquels le
Vieux Continent a le plus de mal à lutter.
Selon Eurostat, le taux de chômage des actifs de moins de 25 ans (hors étudiants,
donc) s’élevait à 19,4 % en février dans la
zone euro et à 17,3 % dans l’ensemble de
l’Union européenne. Un an plus tôt, ces
taux s’élevaient respectivement à 21,6 % et
19,3 %. Mais ils restent bien supérieurs au
taux de chômage de l’ensemble de la population active (9,5 % en zone euro) ou des
plus de 25 ans (8,6 %).
Surtout, ces moyennes cachent des situations très disparates selon les pays. Sans
surprise, ceux du sud de la zone euro, où la
récession et les politiques d’austérité qui
ont suivi furent les plus dures, sont bien
plus affectés. En Grèce, 45,2 % des actifs de
moins de 25 ans sont sans emploi, 41,5 % en
Espagne, 35,2 % en Italie, 30,4 % à Chypre ou
encore 25,4 % au Portugal. Une situation qui
aurait été pire sans l’émigration. Pendant la
crise, nombre de jeunes Portugais sont partis pour les anciennes colonies du pays (Brésil, Angola), tandis que beaucoup de Grecs,
Chypriotes et Espagnols ont fait leurs valises pour Londres, Berlin ou New York.
Avec 23,6 % de jeunes actifs au chômage,
la France est au-dessus de la moyenne
européenne, et loin des niveaux affichés en
Allemagne (6,6 %), aux Pays-Bas (9,7 %) ou
au Danemark (12,8 %). Cet écart ne tient pas
seulement aux effets de la crise. Le système
éducatif est également responsable : trop
généralistes, pas assez professionnalisantes, les universités portugaises, italiennes
et, dans une moindre mesure, françaises
offrent un taux d’insertion dans l’emploi
moins bon que celles du nord de l’Europe.
« Lutte contre le décrochage scolaire »
Les non-diplômés sont plus mal lotis encore. Selon Eurostat, 27,3 % des jeunes de la
zone euro qui ne sont pas allés jusqu’au
bac étaient sans emploi en 2016. Ce pourcentage tombait à 18,3 % pour ceux détenant le bac ou équivalent. Et à 17,1 % pour
les diplômés de l’enseignement supérieur… Là encore, les pays du Sud sont en
difficulté : 53,8 % des jeunes espagnols
sans le bac n’ont pas de travail, et 47 % des
Grecs. Comment y remédier ? D’abord, en
déployant des solutions adaptées à chaque pays. « En France, la lutte contre le décrochage scolaire permettrait de traiter le
problème à la source », estime Eric Heyer,
spécialiste de l’emploi à l’Office français
des conjonctures économiques (OFCE).
Autre piste : les écoles de la deuxième
chance, qui offrent des formations longues et qualifiantes à ceux qui sont sortis
du système scolaire sans le bac.
Mais l’Union européenne a aussi un rôle
à jouer, soulignent nombre d’économistes. Par exemple, en renforçant la mobilité
des étudiants et apprentis entre pays et les
passerelles entre les différents cursus. Ou
en donnant plus de moyens aux mesures
telles que « l’initiative pour l’emploi des
jeunes ». Lancée en 2013 par la Commission européenne, celle-ci aide les Etats à financer des stages et formations qualifiantes pour les non ou peu diplômés. Mais le
budget, de 8,4 milliards d’euros pour la période 2014-2020, reste peu élevé au regard
des enjeux. p
marie charrel
Deux dispositifs déjà en place
A ce jour, les dispositifs les plus significatifs de l’Union européenne en matière sociale se résument d’abord au Fonds social
européen (FSE). Créée dès 1957, cette enveloppe vient en soutien à tous les plans nationaux d’aide au retour à l’emploi, de
lutte contre le chômage des jeunes, de formation tout au long de
la vie. Mais les montants alloués restent faibles au regard du produit intérieur brut européen (74 milliards d’euros sur la période
2014-2020). La « garantie pour la jeunesse » est l’autre grande
mesure adoptée à Bruxelles en 2013, visant à proposer à tous les
jeunes de moins de 25 ans une offre d’emploi ou de formation.
Dotée de 6,4 milliards d’euros à son lancement, elle devrait
disposer de 2 milliards de plus d’ici à 2020.
L’institution n’a pas autorité
pour imposer un revenu minimum dans un Etat membre ou
une assurance-chômage européenne. Son « socle social » n’a
rien de contraignant, même si
elle espère un engagement politique du Conseil (la réunion des
pays membres) à s’y conformer
dans les semaines qui viennent.
Blocage des Etats
Jusqu’à présent, les Etats ont bloqué toute tentative d’harmonisation. Les Britanniques se sont opposés avec constance à une réécriture de la directive sur le temps de
travail. Les pays du Nord (Danemark, Suède) n’ont cessé de freiner les velléités bruxelloises, redoutant un nivellement par le bas
et des atteintes à leur modèle social très protecteur. Et les pays de
l’Est rejettent toutes les mesures
susceptibles de remettre en cause
leur modèle économique, basé
sur leurs bas coûts salariaux.
Symptomatique des atermoiements européens : le fiasco de la
directive sur le congé de maternité. En 2008, la Commission propose de l’allonger à dix-huit semaines. Les gouvernements trouvent la mesure trop coûteuse.
En 2015, faute d’avancées, le projet
est abandonné.
La nouvelle directive sur l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle aura-t-elle plus de chances d’être adoptée ? La française
Anne Sander, députée européenne LR, membre de la commission emploi et affaires socia-
les du Parlement européen, reste
confiante. « Les sociétés ont
bougé, les esprits sont peut-être
plus ouverts. Mais il faut éviter les
propositions trop ambitieuses.
C’est ce qui avait tué la directive sur
le congé maternité. Je préfère des
mesures réalistes, pour se donner
une chance qu’un jour elles soient
adoptées par les Etats. »
Preuve que les lignes bougent :
« Il n’est pas question de laisser aux
sociaux-démocrates le monopole
de la parole sur les droits sociaux !
Nous devons aussi prouver aux
Européens que Bruxelles peut leur
servir à quelque chose », glisse une
source chez les conservateurs du
Parti populaire européen, majoritaire dans l’hémicycle strasbourgeois. D’autres estiment que le départ des Britanniques pourrait débloquer certains sujets sociaux.
L’Union aura cependant du mal
à convaincre (du moins les citoyens ouest-européens) qu’elle a
acquis la fibre sociale, tant qu’elle
n’aura pas révisé la directive sur le
travail détaché de 1996. Voilà plus
d’un an que la Commission a proposé un texte sanctuarisant le
principe d’un même revenu sur
un même chantier pour les travailleurs européens quelle que
soit leur nationalité. Le but ? Limiter la fraude et le dumping social.
Mais les négociations avec la dizaine de pays de l’est opposés à
cette révision, avancent à tout petit pas. « Les positions commencent à converger », assure
Mme Thyssen. p
cécile ducourtieux
économie & entreprise | 3
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
La compagnie aérienne Alitalia risque la liquidation
Après le refus des salariés d’approuver le plan de restructuration, le dépôt de bilan de l’italien paraît inéluctable
A
litalia se rapproche
chaque jour un peu
plus de la faillite. Le
projet de recapitalisation de la compagnie aérienne
italienne est tombé à l’eau. Le
conseil d’administration d’Alitalia, réuni mardi 25 avril, l’a jugé
caduc. En conséquence, il a « décidé d’ouvrir les procédures prévues par la loi ». En pratique, la
compagnie aérienne sera placée
sous « administration extraordinaire », avec, comme seule alternative, une hypothétique reprise
ou la liquidation pure et simple.
Le choix reviendra aux actionnaires d’Alitalia, qui ont été convoqués jeudi 27 avril.
Ce nouveau rebondissement
n’est pas une véritable surprise. Il
intervient après le rejet par les salariés du plan de relance proposé
par la direction de la compagnie.
Une opposition sans appel. A une
très large majorité, 6 816 salariés,
soit 67 % des votants, ont refusé
un nouveau plan social. Seuls
3 206 ont répondu oui.
Dans le détail, ce sont surtout
les pilotes et les hôtesses et
stewards qui ont exprimé une
opposition massive. De leur côté,
les personnels au sol étaient
prêts à faire de nouveaux sacrifices. De fait, le plan, présenté
comme celui de la dernière
chance par la direction, prévoyait
des coupes claires parmi les personnels : 1 700 emplois sur 12 500
devaient être supprimés et les
salariés auraient vu leurs rémunérations amputées de 8 %. En
contrepartie, une enveloppe de
2 milliards d’euros, dont
900 millions de financement
L’italien n’a pas
su réagir à la
concurrence des
compagnies à bas
coût, selon les
professionnels
du secteur
Des prises de participation tous azimuts
PART DU CAPITAL DÉTENUE PAR ETIHAD
DANS DES COMPAGNIES AÉRIENNES
Alitalia
Italie
49 %
Air Serbia
Serbie
49 %
Air Seychelles
Seychelles
40 %
Darwin Airline
Suisse
33,3 %
Air Berlin
Allemagne
29 %
Jet Airways
Inde
24 %
Virgin Australia
Australie
Aer Lingus
Irlande
19,9 %
3%
SOURCE : LE MONDE
nouveau, aurait été consacrée à
la recapitalisation d’Alitalia.
Mardi, le conseil d’administration « a pris acte, avec regret, des
décisions de ses employés de ne
pas approuver l’accord conclu le
14 avril entre l’entreprise et les représentants syndicaux ». Le gouvernement, qui avait beaucoup
poussé pour faire adopter le projet de la direction, a déploré le refus des salariés. Les ministres du
développement
économique,
Carlo Calenda, des infrastructures
et des transports, Graziano
Delrio, ainsi que du travail, Giuliano Poletti, ont exprimé « regret
et étonnement face au résultat du
référendum Alitalia, qui fait courir
des risques au plan de recapitalisation de la compagnie ».
Car l’avenir s’annonce sombre.
Les caisses de l’entreprise sont vides. Celle-ci a un besoin urgent
d’argent frais. Les actionnaires actuels d’Alitalia, la compagnie
d’Abou Dhabi Etihad (49 %) et les
banques UniCredit et Intesa
Sanpaolo, avaient fait savoir qu’ils
ne voulaient pas remettre une
fois de plus la main à la poche, si
les salariés refusaient le projet
d’accord présenté par la direction.
Lâchée par ses actionnaires, Alitalia a peu de chances de trouver
des financements en externe.
« Quel investisseur voudra y aller,
si les pilotes et les hôtesses sont
opposés » à un nouveau plan de
restructuration ?, s’interroge un
dirigeant d’une compagnie concurrente. « Cela va refroidir toutes
les bonnes volontés », ajoute-t-il.
A l’en croire, « le dépôt de bilan
n’est pas à exclure ». Les syndicats
semblent encore espérer une intervention des banques et des
autorités italiennes. Pour l’heure,
ils disent attendre « les évaluations et les décisions des actionnaires et du gouvernement ». Ils
veulent surtout « éviter des décisions qui seraient traumatisantes
et irréversibles ».
« Trop d’avions moyen-courriers »
Outre l’argent, Alitalia a besoin
d’une véritable stratégie pour
éventuellement se redresser.
C’est parce qu’elle n’a pas su réagir
à la concurrence des compagnies
à bas coûts qu’elle risque
aujourd’hui de faire faillite, selon
les professionnels du secteur.
« Elle a gardé trop longtemps trop
d’avions moyen-courriers face à la
concurrence des low cost » aux
coûts imbattables sur ce type de
destinations, estime un dirigeant
d’une grande compagnie.
L’opération séduction d’Angela Merkel
auprès d’Ivanka Trump
A
u premier abord, la ficelle paraissait
un peu grosse. Angela Merkel, en délicatesse avec le président Donald
Trump, invitait sa fille, Ivanka Trump, à parler
de son expérience d’entrepreneure, lors d’une
conférence internationale du G20 consacrée
aux femmes. Pour amadouer le père et continuer à vendre autant de voitures et de machines aux Etats-Unis, il suffisait de séduire la
fille, conseillère très influente du président
Trump. Alors que le G20 se tient en Allemagne, la pragmatique défense du libre-échange
et l’amélioration des relations diplomatiques
entre l’Allemagne et les Etats-Unis pouvaient
bien passer par des voies non orthodoxes.
Le résultat est sans doute allé au-delà de
toutes les espérances de la chancelière allemande. Mardi 25 avril, Angela Merkel avait
mis les petits plats dans les grands : pendant
plus d’une heure, la discussion a réuni la
« first daughter », la patronne du FMI, Christine Lagarde, la ministre des affaires étrangères canadienne Chrystia Freeland, la directrice adjointe de Bank of America, Anne Finucane, ou encore Nicola Leibinger-Kammüller,
PDG du constructeur de machines Trumpf,
l’une des dirigeantes les plus célèbres d’Allemagne. Sur cet impressionnant podium,
Ivanka Trump est apparue très à l’aise, bien
préparée et plutôt convaincante dans ses efforts en faveur des droits des femmes, même
si de sérieuses protestations ont émané de la
salle lorsqu’elle a défendu le bilan de Donald
Trump sur cette question.
Au fil des discussions, l’ambiance décontractée, encouragée par les femmes activistes
présentes dans la salle et le charisme de certaines participantes à la discussion, a fait
oublier l’objectif très politique de la rencon-
Lâchée par
ses actionnaires,
la compagnie a
peu de chances
de trouver
des financements
en externe
tre. On a ainsi vu la chancelière Angela Merkel
se prendre les pieds dans le tapis à la question
de savoir si elle se considérait comme « féministe ». « Je ne veux pas me parer d’un titre que
je n’ai pas », a-t-elle d’abord déclaré, gênée, devant Christine Lagarde et Ivanka Trump, hilares, qui se sont revendiquées comme telles.
Plus tard, Mme Merkel a expliqué avec une
inhabituelle véhémence combien elle avait
lutté, en vain, dans les années 1990, en tant que miL’OBJECTIF ÉTAIT
nistre des droits des femmes, pour que les femD’AMADOUER
mes obtiennent une plus
SON PRÉSIDENT
grande place dans les
conseils
d’administraDE PÈRE POUR
tion. Avant de déclarer
qu’elle allait réfléchir
CONTINUER À LUI
« plus profondément à la
VENDRE VOITURES
question de savoir si elle
était féministe ou non ».
ET MACHINES
Une Angela Merkel maladroite et accessible faisant une place de choix à la fille du président
américain : la stratégie s’est révélée payante.
Ivanka Trump a assuré sa détermination à
œuvrer pour les droits des femmes auprès de
« mon père, le président ». Un fonds de financement pour le microcrédit en faveur des
femmes dans les pays en développement
pourrait ainsi voir le jour. Si Ivanka convainc
Donald d’y participer, cela pourrait être une
coopération réussie entre Berlin et l’administration Trump. En attendant, Ivanka a visité,
après la rencontre, un centre de formation en
alternance de Siemens, un groupe qui détient
de très gros intérêts aux Etats-Unis. p
cécile boutelet
(berlin, correspondance)
Sur les 120 appareils qui composent la flotte d’Alitalia, plus de 90
sont des monocouloirs. Par comparaison, KLM opère seulement
80 moyen-courriers environ aux
côtés d’une soixantaine de longcourriers. « Alitalia a trop tardé à
restructurer son moyen-courrier »,
souligne ce dirigeant. De fait, la
compagnie italienne n’a annoncé
qu’en mars la réduction de sa
flotte de moyen-courriers d’une
vingtaine d’appareils.
Désormais, ce serait plutôt le
sauve-qui-peut qui prévaut
parmi les actionnaires de la compagnie italienne. Mardi, le quotidien italien La Stampa signalait
qu’Etihad pourrait chercher à
vendre ses parts dans Alitalia à sa
rivale allemande Lufthansa. Une
hypothèse peu crédible selon un
professionnel. Il n’empêche, ces
rumeurs de désengagement sonnent comme l’échec de la stratégie suivie par la compagnie du
Golfe.
Au contraire de ses deux grandes rivales, Emirates et Qatar
Airways, qui ont choisi la constitution de grandes flottes pour ali-
menter leurs hubs géants de Dubaï et de Doha, Etihad a pris des
participations minoritaires dans
une flottille de compagnies aériennes. Huit d’entre elles sont
tombées dans son escarcelle.
Mais il semble que cette stratégie, très gourmande en investissements, au moment où la baisse
des prix du pétrole et du gaz contraint les pays du Golfe à une certaine austérité, a fait long feu.
Pour l’heure, Etihad n’a pas
réussi à redresser les finances
des huit compagnies qu’elle contrôle. Comme Alitalia, Air Berlin
bat de l’aile. Au point que la compagnie allemande a passé un
accord avec Lufthansa pour lui
céder une partie de sa flotte :
38 avions avec leurs équipages
doivent passer sous le pavillon
de la concurrence.
Surtout, cette démarche est arrivée à contretemps. La sanction
de cet échec ne s’est pas fait attendre. En janvier, James Hogan,
le PDG d’Etihad, a été brutalement débarqué. La compagnie
lui cherche toujours un successeur. Lundi 24 avril, c’est le Français Bruno Matheu, ancien dirigeant d’Air France, chargé des
participations depuis deux ans et
demi, qui a été prié, à son tour, de
prendre la porte.
L’époque des poches profondes
des compagnies du Golfe est révolue. Fin 2016, Etihad a annoncé
un plan d’économies et de
suppressions de postes. Une première dans l’histoire de la compagnie. p
guy dutheil
LES CHIFFRES
500 000
C’est, en euros, le montant des
pertes quotidiennes d’Alitalia,
qui avait pourtant prévu un
retour aux bénéfices en 2017.
120
C’est le nombre d’avions de la
compagnie italienne. Une flotte
composée pour plus des
deux tiers par des appareils
moyen-courriers.
24 MILLIONS
C’est le nombre de passagers
transportés chaque année
par Alitalia.
1 700
C’est le nombre de suppressions
de postes inscrites dans le plan
social et refusées à 67 % par les
12 500 salariés de la compagnie
aérienne.
4 | économie & entreprise
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Hippopotamus et Bistro Romain
à la table de Groupe Bertrand
Axa interpellé
sur ses investissements
dans le charbon
Le spécialiste des enseignes de restauration (Burger King, Bert’s) a signé,
mardi 25 avril, un protocole d’accord avec Groupe Flo, son concurrent
L’ONG Les Amis de la Terre demande à
l’assureur de se désinvestir de cette énergie
Q
ue peut-on faire sans
le bac ? A ceux qui se
posent cette question
avec angoisse, Olivier
Bertrand apporte une
réponse en or massif. Fonder un
groupe puissant dans la restauration commerciale. Et le développer à marche forcée. L’entrepreneur autodidacte, qui revendique
ses racines auvergnates, vient de
frapper un nouveau coup dans ce
milieu, en s’emparant du Groupe
Flo. L’acquisition a été officialisée
mardi 25 avril.
De quoi ajouter à Groupe Bertrand des enseignes comme Hippopotamus, Bistro Romain ou
Maître Kanter, mais aussi quelques brasseries parisiennes historiques, à l’exemple de La Coupole,
du Vaudeville, de Bofinger ou de
Terminus Nord. Et, bien évidemment, la Brasserie Flo, qui a donné
son nom au groupe. Soit un ensemble de 270 restaurants pesant,
en 2016, un chiffre d’affaires de
246,8 millions d’euros.
Entre 70 % et 98 % du capital
Les comptes 2016 de Groupe Flo
ont tardé à être déposés. Il est vrai
que, depuis des mois, l’entreprise
se débat dans de grandes difficultés économiques. Elle souffre
d’asphyxie financière, avec une
dette nette estimée à près de
72 millions d’euros. La désertion
des touristes, avec la menace terroriste, a particulièrement affecté
les brasseries très prisées de cette
clientèle ces deux dernières années. La moindre fréquentation
des restaurants par des Français
touchés par la crise a aussi contribué au retrait du chiffre d’affaires.
A cela s’ajoutent des raisons plus
inhérentes à Groupe Flo luimême. Comme la chute de l’enseigne Bistro Romain, en décalage
Avec cette
opération, Olivier
Bertrand est
fidèle à son profil
d’« opportuniste
raisonné »
avec les attentes des clients ou la
baisse de régime de l’enseigne
Hippopotamus, qui n’a pas vu venir le tsunami du burger en
France. Résultat, en 2014, le chiffre
d’affaires a plongé de 9,6 %, puis
de 6,1 % en 2015, avant de reculer
encore de 9,9 % en 2016. Quant au
résultat opérationnel, il a viré au
rouge à partir de 2015. Et le résultat net affichait, en 2016, un déficit
de 65,5 millions d’euros.
Sous la pression de ses actionnaires, Groupe Flo a annoncé, en
novembre 2016, avoir obtenu
l’ouverture d’une procédure de
mandat ad hoc par le tribunal de
Nanterre pour mieux négocier
avec ses banques. Puis, ses actionnaires ont admis être prêts à céder
l’affaire. En l’occurrence Financière Flo, qui détient 70 % du capital du groupe de restauration et
dont l’un des principaux investisseurs est le milliardaire belge Albert Frère. Les créanciers avaient
fixé la date butoir à la fin avril.
Les discussions ont été intenses
avant la signature de l’accord définitif avec Groupe Bertrand, qui a
remporté la mise. A l’issue des négociations, Groupe Flo conservera
une dette bancaire de 15,4 millions d’euros. BNP Paribas et Banque Populaire Rives de Paris, qui
ont accepté une réduction de 50 %
de leur encours, seront les deux
banques du groupe. Les autres bénéficieront d’un remboursement
de 30 % de leurs encours, financé
par un emprunt obligataire de
12,2 millions d’euros souscrit par
Groupe Bertrand.
Enfin, les actionnaires de
Groupe Flo ont accepté de mettre
à sa disposition un financement
obligataire de 6,2 millions d’euros
pour accompagner la transition.
Une augmentation de capital d’un
montant maximal de 72,3 millions d’euros sera lancée. Elle sera
souscrite par Groupe Bertrand,
qui détiendra entre 70 % et 98 %
du capital. A condition que l’opération obtienne toutes les autorisations et en particulier le feu vert
de l’Autorité de la concurrence.
Toutefois, l’acquéreur ne souhaitait pas garder l’intégralité de
l’entreprise. Groupe Flo a annoncé être entré en négociations
exclusives en vue de céder son enseigne Tablapizza au groupe breton Le Duff, propriétaire entre
autres de Brioche Dorée et de
Pizza Del Arte.
Situation favorable
Avec cette opération, M. Bertrand
est fidèle à son profil d’« opportuniste raisonné ». Il profite, une fois
encore, d’une situation favorable à
ses appétits pour étendre son activité. Il y a un an à peine, il avait repris les brasseries des Frères Blanc,
avec ses célèbres restaurants parisiens comme Au Pied de cochon,
aux Halles, le Flora Danica, sur les
Champs-Elysées, ou Le Procope,
qui revendique le titre de plus ancien café. Un an plus tôt, il avait raflé les 400 fast-foods Quick qu’il
est en train de convertir en Burger
King. Une franchise qu’il a décrochée en 2013 pour la France pour
concurrencer le leader de la restauration rapide McDonald’s.
Résultat, Groupe Bertrand, qui
a créé la chaîne de sandwicheries
LES CHIFFRES
GROUPE BERTRAND
1,3 milliard
C’est, en euros, le chiffre d’affaires sous enseigne en 2016.
11 000
C’est le nombre d’employés
que compte l’entreprise.
650
C’est le nombre de restaurants
que détient Groupe Bertrand.
GROUPE FLO
246,8 millions
C’est, en euros, le chiffre d’affaires de l’entreprise en 2016.
4 600
C’est le nombre d’employés que
compte le groupe.
270
C’est le nombre de restaurants
que détient le Groupe Flo.
Bert’s, les brasseries Au Bureau et
possède aussi les salons de thé
Angelina ou la Brasserie Lipp, représente aujourd’hui un total
des ventes sous ses enseignes de
1,3 milliard d’euros. L’ensemble
regroupe 650 restaurants et emploie 11 000 salariés. Reste à
M. Bertrand à démontrer qu’il
saura redonner un nouveau
souffle à Hippopotamus et aux
brasseries de Groupe Flo. Et à ce
que sa boulimie ne se transforme
pas en indigestion. p
laurence girard
Les banques rechignent à financer les partis
La Fédération bancaire réfléchit à déléguer à la sphère publique les crédits aux politiques
L
es résultats du premier tour
de l’élection présidentielle,
dimanche 23 avril, ne vont
pas encourager les banques à assouplir leur politique de crédit à
l’égard des partis politiques et de
leurs candidats. « Je sais analyser
la capacité d’une entreprise à rembourser son crédit, mais pas celle
d’un candidat à une élection, alors
que désormais dans la vie politique l’improbable devient probable », résume le patron d’une banque régionale mutualiste. Nombre de banquiers ne se risquent
donc plus à s’appuyer sur le franchissement du score de 5 % des
suffrages exprimés au premier
tour, qui donne droit au remboursement par l’Etat de 47,5 % du plafond des dépenses de campagne.
D’autant que cette prise en
charge est conditionnée à l’approbation du compte de campagne du candidat. Le rejet par le
Conseil constitutionnel du
compte de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2013, invalidant la
subvention de l’Etat de près de
11 millions d’euros, a laissé des
traces dans la profession. « Auparavant, les banquiers de l’UMP
n’avaient pas trop peur de prêter.
Aujourd’hui, ils sont en droit de se
poser des questions. C’est comme
une entreprise en difficulté : après,
on fait plus attention », souligne
un banquier de la place.
Le secteur le reconnaît, cette frilosité liée au risque de crédit « ne
va pas sans poser de questions sur
le fonctionnement de la vie démocratique ». « Il n’y a aucune notion
d’idéologie dans nos prises de décision. Nous finançons les candidats
qui peuvent mettre un gage en garantie, par exemple un bien immobilier. Mais ceux qui n’ont pas de
biens personnels peuvent nous
dire : attention, déni de démocratie », relève le directeur général
d’une banque mutualiste rayonnant sur l’Ile-de-France.
« Trop risqué »
L’autre grande difficulté mise en
avant par les institutions concerne leurs obligations en matière de lutte contre le blanchiment et contre le terrorisme. « La
quatrième directive anti-blanchiment, transposée en France par
ordonnance le 1er décembre 2016,
demande aux banques une vigilance renforcée à l’égard des personnalités politiquement exposées, non plus seulement étrangères, mais également françaises »,
explique un expert.
« Concrètement, cela signifie
qu’il s’agit d’une catégorie de
clients qui coûte cher à gérer, explique un responsable bancaire. Il
faut mettre en place un dispositif
pour vérifier l’origine des fonds,
voir où va l’argent, si le niveau de
revenu est habituel… Les règles
sont complexes, la responsabilité
de la banque peut être engagée.
Bref, ces financements sont beaucoup trop risqués. » Une banque
précise ainsi qu’elle a dû bloquer
des flux en provenance de Russie
destinés à des clients proches
d’un grand parti politique.
En 2014, le parti de Marine Le
Pen a dénoncé ses difficultés à obtenir un financement en France,
pour justifier un prêt de 9 millions d’euros contracté auprès de
la banque tchéco-russe First
Czech Russian Bank – qui a, depuis, fait faillite. Plus récemment
encore, dans un courrier adressé
le 31 mai 2016 au président de la
Fédération bancaire française
(FBF), Marine Le Pen indiquait
s’être « adressée à cinquante établissements bancaires français ou
étrangers œuvrant en France afin
de solliciter un emprunt en vue du
financement des échéances électorales, présidentielle et législatives,
à venir en 2017 ». « La vraie raison
pour laquelle Marine Le Pen a du
mal à trouver des financements,
c’est pour un motif de conformité,
pas du tout pour une histoire
d’idéologie », souffle toutefois le
responsable d’une grande banque française.
« Il s’agit d’une
catégorie de
clients qui coûte
cher à gérer »,
explique
un responsable
bancaire
Dans ce nouvel environnement,
chaque banque se fixe une ligne
de conduite. « La démocratie, c’est
vivant, c’est nécessaire et ça doit
être financé, si l’origine des fonds
est parfaitement claire et les garanties suffisantes », déclare le
président d’un grand réseau mutualiste. Mais sa voix est
aujourd’hui isolée. La Société générale a officiellement précisé
que « sa politique de crédit ne permet plus le financement des partis
politiques quels qu’ils soient, à la
fois pour des questions économiques mais aussi de neutralité politique ». Et la majorité des établissements, sans l’afficher, reconnaissent « ne pas avoir beaucoup
d’appétit pour le financement des
partis politiques ».
Pour un banquier, « tous les ingrédients sont sur la table pour
que ça coince à un moment sur les
crédits aux partis comme aux candidats. C’est là que doivent intervenir les entités publiques ». Plusieurs patrons de banques indiquent que les instances de la Fédération bancaire française se
sont déjà emparées du sujet, évoquant un possible financement
par la Caisse des dépôts, Bpifrance, ou encore la création d’un
fonds de garantie ad hoc. « Le sujet a été évoqué avec le cabinet du
ministre des finances, ajoute une
source proche du dossier, pour
éviter que se constitue une faille
de marché. » p
véronique chocron
L
a société Axa a-t-elle réussi
à désamorcer la contestation ? Lors de l’assemblée
générale de ses actionnaires,
mercredi 26 avril, au Palais des
congrès, à Paris, le groupe français spécialisé dans l’assurance et dans la gestion d’actifs
devait se voir interpellé par l’un
de ses actionnaires, un peu particulier, puisqu’il s’agit des Amis
de la Terre.
Cette ONG, mobilisée sur les
questions climatiques, devait
donc demander à la société française de se désinvestir de tout
projet basé sur l’exploitation du
charbon, alors même que celle-ci
avait annoncé dès mai 2015 cette
intention, devenant alors l’un des
premiers assureurs à s’engager
dans cette voie. « Aujourd’hui,
Axa continue d’investir dans des
entreprises qui parient contre l’accord de Paris sur le climat [adopté
en décembre 2015] et ses objectifs
en construisant de nouvelles centrales à charbon… », dénonce Lucie Pinson, des Amis de la Terre.
La veille de l’assemblée générale consacrée à la gestion d’actifs, Axa IM a pris les devants.
Dans un communiqué publié
mardi, la société a annoncé
« qu’elle étendait sa politique de
désinvestissement du charbon
aux comptes de tiers qui l’ont accepté, après un long dialogue avec
eux ». Ce désinvestissement représente, selon la société, quelque 177 millions d’euros en dettes
et actions, qui s’ajoutent donc
aux 500 millions d’euros déjà retirés de l’industrie charbonnière
par Axa, sur ses fonds propres,
depuis mai 2015.
Ce « pas de plus contre le charbon » a été salué par les Amis de la
Terre, qui se félicitent que la politique de désinvestissement des
entreprises qui tirent plus de 50 %
de leur chiffre d’affaires à partir
du charbon soit étendue « aux actifs gérés pour compte de tiers ».
Pour autant, l’ONG estime que
l’assureur « continue d’assurer le
chaos climatique ». Elle déplore
que cette mesure « ne s’applique
qu’à Axa IM et non à AllianceBernstein, l’autre filiale de gestion
d’actifs d’Axa qui gère pourtant
41 % des encours du groupe ». Elle
voudrait aussi que ce seuil de
50 % soit abaissé à 30 %, expliquant qu’avec un charbon de
moins en moins rentable de
nombreuses entreprises produisent plus de 50 % de leur électricité à base de ce combustible,
sans que cela dépasse la moitié de
leur chiffre d’affaires.
Nouvelles centrales
La réponse d’Axa, qui dit entretenir de bons rapports avec l’organisation écologique sur ce point
notamment, sera donnée lors de
l’assemblée générale. « Nous
avons été les premiers à fixer ce
taux de 50 % du chiffre d’affaires,
ce qui nous semblait une bonne
base de départ, permettant le dialogue avec les entreprises puisqu’il
est obligatoire d’avoir leur consentement, explique Jean-Baptiste Mounier, chargé de la communication chez Axa. Fixer un
seuil plus bas risquerait de pénaliser des entreprises qui voudraient,
à terme, investir dans les énergies
renouvelables. »
Dans une note publiée mercredi, et rédigée avec l’aide du cabinet néerlandais Profundio, les
Amis de la Terre rappellent que les
coûts liés aux phénomènes météorologiques ont augmenté d’environ 9,1 milliards d’euros dans
les années 1980 à 45,7 milliards
dans la dernière décennie. « Plus
de 1 000 nouvelles centrales à
charbon sont toujours prévues
dans les prochaines années », écrit
l’ONG. Et Axa, selon cette étude,
arrive en deuxième place, dans
un classement international, derrière Allianz, s’agissant des investissements dans les énergies fossiles – comprenant aussi le gaz et
le pétrole –, avec environ 31 milliards d’euros. p
rémi barroux
6 025,49
C’est, en points, le niveau atteint par le Nasdaq, mardi 25 avril
Pour la première fois de son histoire, le Nasdaq a franchi, mardi,
la barre des 6 000 points. L’indice de la Bourse de New York,
composé en grande partie de valeurs technologiques, a profité
de la publication de bons résultats trimestriels pour terminer
la séance, à Wall Street, en hausse de 41,67 points. Le Nasdaq
affiche une progression de 12 % depuis le début de 2017.
AGR OALI MEN TAI R E
T EXT I LE
Cooperl veut acheter Paul
Prédault et Madrange
Kindy en redressement
judiciaire
La Financière Turenne Lafayette, maison mère de
William Saurin, a annoncé,
mardi 25 avril, avoir reçu une
offre ferme de reprise de son
pôle charcuterie par le
groupe coopératif breton
Cooperl. Ce pôle de 1 400 salariés compte notamment
les sociétés Paul Prédault, La
Lampaulaise de Salaisons,
Madrange, Montagne Noire
et Germanaud.
Le fabricant de chaussettes
Kindy a été placé en redressement judiciaire, mardi, par le
tribunal de commerce de
Beauvais. Les filiales The Socks
Legende et Apollo ont été mises en liquidation. Sept offres
ont été déposées pour reprendre des actifs : trois pour les
chaussettes, quatre pour les
chaussures pour enfant.
BAN QU E
Credit Suisse :
augmentation de capital
Crédit Suisse a annoncé, mercredi 26 avril, prévoir une
augmentation de capital d’environ 4 milliards de francs
suisses (3,7 milliards d’euros)
par un placement privé de titres, afin de renforcer ses
fonds propres. Elle renonce à
l’introduction en Bourse de
ses activités en Suisse.
COMMER C E
Le Canada veut
se défendre face
aux Etats-Unis
Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a assuré, mardi 25 avril, au président américain, Donald
Trump, que son gouvernement allait « défendre vigoureusement les intérêts de l’industrie canadienne du bois de
construction », après la décision américaine d’en taxer
les importations. – (AFP.)
management | 5
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
L’accès aux dossiers professionnels facilité
En 2018, un règlement européen sur la protection des données personnelles pour les entreprises
L
es entreprises devront
mettre en œuvre le nouveau règlement européen
sur la protection des données, le RGPD, dès mai 2018, qui
étend la responsabilité des entreprises quant au traitement des
données. Les employeurs devront
obtenir le consentement des
clients et salariés pour les conditions d’utilisation de leurs données personnelles, qui devront
être documentées et gérées par un
Data Officer ou « délégué à la protection des données ». Un autre
des objectifs du RGDP est de faciliter l’accès des salariés à leur dossier professionnel.
Constitué par la direction des
ressources humaines (DRH), le
dossier professionnel du salarié
réunit les informations sur son recrutement, sa rémunération, ses
évaluations, le cas échéant son
dossier disciplinaire, et aussi tout
élément ayant servi à justifier une
promotion, une augmentation ou
un changement d’affectation.
Jusqu’alors, peu de salariés pensaient à exercer leur droit d’accès à
leur dossier professionnel, sauf
pour rectifier une adresse ou une
situation matrimoniale. « Ce n’est
qu’en cas de litige qu’il peut être nécessaire d’accéder au dossier pour
avoir le détail des évaluations non
remises au salarié afin de négocier
au mieux sa sortie, estime Me Caroline Violas, avocate spécialisée
en droit du travail à Paris. Mais
c’est assez rare. »
« Dans les affaires de discrimination en matière de rémunérations
ou de carrière, il peut être utile
d’avoir accès aux éléments factuels
à l’origine des écarts de traitement », explique Me Yann Breban,
du cabinet Nexo Avocats à Paris.
Les cas sont cependant assez rares. Les salariés qui cherchent à savoir ce qu’il y a dans leur dossier
essuient parfois des résistances,
comme le montrent les plaintes
déposées à la Commission nationale informatique et liberté
(CNIL) : 140 plaintes en 2016, soit
14 % du total des plaintes reçues.
« Je voulais accéder à mon dossier
disciplinaire pour voir si les éléments cités dans mon courrier de
licenciement y sont présents, mais
mon employeur ne m’a pas répondu », dit un plaignant dans son
Dernières nouvelles
des entreprises
B
NINI LA CAILLE
courrier à la CNIL. « A ma demande, la RH m’a répondu que,
comme nous étions en procédure,
elle ne me donnerait rien », témoigne un autre.
« 8 000 euros de frais d’accès »
Des employeurs monnayent
même l’accès à l’information.
« Certaines entreprises font obstacle en demandant au salarié des
frais d’accès prohibitifs, en
moyenne 200 euros, indique Daniela Parrot, chef du service des
plaintes de la CNIL. L’une d’entre elles aurait même demandé
8 000 euros de frais d’accès. »
Il faut dire que certains dossiers
contiennent des éléments qui ne
devraient pas y figurer, comme
des commentaires subjectifs sur
le salarié : « grande gueule », « manipulateur »,
« lymphatique »,
« syndicaliste énervé », etc. Alors
même que des informations objectives sur la situation du salarié
sont interdites, comme son état
de santé, sa religion ou ses opinions politiques ou syndicales, si
elles ne disent rien de sa capacité
à assumer ses fonctions.
Reste que les DRH prudents ont
nettoyé les dossiers profession-
nels demandés avant la descente
de la CNIL, « ce n’est pas si fréquent
de trouver des commentaires excessifs, dit Daniela Parrot. Il y a
beaucoup de fantasmes. Néanmoins, le salarié est en droit de demander l’accès à son dossier, mais
aussi le retrait ou la rectification de
certaines informations ».
La loi du 6 janvier 1978 contraint
les entreprises à répondre immédiatement si la demande est effectuée sur place, ou dans un délai de
deux mois si elle est écrite (ramené à un mois en mai 2018). Le
site de la CNIL propose des modèles de courrier pour exercer son
droit. Ces droits se verront renforcés par le règlement européen.
« Le RGPD va donner aux salariés
une plus grande maîtrise de leurs
données, à commencer par un accès facilité par voie électronique,
explique Daniela Parrot. Ils devront être mieux informés sur l’utilisation et la conservation de leurs
données professionnelles, sur les
critères déterminants pour leur
carrière, et pourront faire des réclamations plus facilement. »
Le feront-ils pour autant ? « Ce
n’est pas sûr », estime Me Yann Breban. Sauf si la tendance liée à la
prolifération des données issues
des badgeuses, smartphones géolocalisés ou terminaux connectés
se développait : « La géolocalisation est de plus en plus utilisée
comme outil de mesure du temps
de travail effectif, et l’on voit une
augmentation des demandes d’accès à ces données comme la preuve
du travail effectif », remarque Daniela Parrot. L’élargissement de
l’accès aux données professionnelles personnelles rouvrira-t-il la
boîte noire du temps de travail ? p
valérie segond
rexit, élection de Donald
Trump… l’année 2016
aura été marquée par de
grandes surprises politiques. Le contexte de crise économique et sociale questionne aussi
la vie des entreprises, leurs modèles stratégiques, leurs arrangements organisationnels et leurs
outils de gestion.
Comment décrypter ces enjeux
complexes ? Quels outils d’innovation mobiliser pour faire face
à l’incertitude de notre société
contemporaine ? L’édition 2017 de
L’Etat des entreprises, réalisée par
une équipe de chercheurs du laboratoire Dauphine recherches en
management (DRM) dirigée par
Gwenaëlle Nogatchewsky et Véronique Perret, reflète les tensions et
identifie les innovations en cours
dans l’univers de l’entreprise. Ce
petit ouvrage, qui en est à sa neuvième édition, est organisé en
trois rubriques. Les chercheurs de
DRM commencent par analyser
les nouvelles tendances. Anthony
Hussenot se penche ainsi sur le
mouvement des « makers » et ses
incidences sur la conception du
travail, tandis que Fabrice Riva interroge le phénomène du trading
haute fréquence qui s’est imposé
sur de nombreux marchés.
La rubrique « les dossiers à suivre » est consacrée, cette année, à
une question centrale, les discriminations, abordées sous deux
angles : la discrimination raciale
au travers d’une étude menée
dans le secteur des chambres
d’hôte en France par Guillaume
L’ÉTAT DES
ENTREPRISES 2017
dirigé par
Gwenaëlle
Nogatchewsky et
Véronique Perret,
La Découverte,
128 p., 10 €
Johnson et Valérie Guillard ; puis la
discrimination de genre pour laquelle Gregor Bouville interroge
les travaux sur les facteurs de l’absentéisme féminin. Pierre-Emmanuel Arduin propose un bilan sur
la sécurité des systèmes d’information dans un contexte de cybercriminalité ; Alassane Ouattara
et Olivier Ramond s’interrogent
sur la possibilité de mesurer la
qualité de l’audit légal des sociétés.
Enfin, une annexe propose un
résumé de l’ensemble des thèses
soutenues au sein du laboratoire
Dauphine recherches en management de l’université Paris-Dauphine, offrant un panorama de la
diversité des thématiques traitées.
L’année 2016 des entreprises
s’inscrit à la fois dans des effets
de crise multiples et dans l’ouverture de nouvelles perspectives.
Un contexte dans lequel la recherche sur les organisations et
l’analyse des situations sont plus
que jamais indispensables. « C’est
aussi la vocation de ce petit volume que de diffuser auprès d’un
large public les éclairages qu’il peut
apporter pour mieux comprendre
et mieux anticiper. » p
margherita nasi
Cahier numéro un de l’édition n° 27 38 du 27 avril au 3 mai 2017
SPÉCIAL PRÉSIDENTIELLE 40 PAGES
QUESTION DE DROIT SOCIAL
Rupture conventionnelle et offre du CE
¶
Francis Kessler
est maître
de conférences
à l’université
Paris-IPanthéonSorbonne
Trois minima
L’employeur, qui n’a aucun pouvoir de
décision, ni sur le choix de ces activités,
ni sur leurs modalités d’attribution ou
de gestion, ni même sur leur suppression,
doit les financer.
Certaines conventions collectives de
branche d’activité ou d’entreprise fixent
le montant de ces rémunérations en
pourcentage de la masse salariale. A défaut d’un tel accord, le Code du travail,
qui trouve alors application de manière
subsidiaire, se contente d’imposer trois
minima. Ceux-ci s’expriment en fonction
de la masse salariale de l’entreprise. Mais
quelle est la somme réellement prise en
compte pour calculer le budget d’activités
sociales et culturelles ?
La Cour de cassation définit depuis un
arrêt de sa chambre sociale du 30 mars 2011
ladite masse salariale par référence au
droit comptable et, plus précisément, au
compte 641 du plan comptable et financier
de l’entreprise, dont elle exclut, depuis un
arrêt du 20 mai 2014, les remboursements
de frais professionnels, les rémunérations
des dirigeants sociaux et les sommes versées au salarié « qui, hormis les indemnités
légales et conventionnelles de licenciement,
de retraite et de préavis, sont dues au titre de
la rupture du contrat de travail ».
Concernant cette dernière exclusion, un
arrêt de la Chambre sociale de la Cour de
cassation daté du 22 mars 2017 vient confirmer que « les indemnités spécifiques de rupture conventionnelle, dans leur partie supérieure à celles correspondant aux indemnités légales et conventionnelles, n’entrent pas
dans le calcul de la masse salariale brute ».
Or, souvent, les entreprises calculent leur
subvention sur la déclaration annuelle des
données sociales comprenant ces indemnités (souvent transactionnelles) supralégales ou supra-conventionnelles : elles
pourront dorénavant se prévaloir d’une
masse salariale plus faible pour le calcul des
sommes à mettre à la disposition du comité d’entreprise, même pour l’application
des minima légaux. p
UN
CHOC
DEUX
FRANCE
EN VENTE CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
PHOTOMONTAGE:PAOLOVERZONE/AGENCEVU,LEACRESPIPOURLEMONDE/PASCO
L
e comité d’entreprise a un rôle original en Europe. L’institution représentative du personnel obligatoire
dans les entreprises de cinquante salariés
et plus, regroupant des élus du personnel,
des représentants syndicaux et présidé
par l’employeur, a en effet une fonction de
gestion des activités sociales et culturelles
de l’entreprise.
Créé en 1945, le CE, comme on l’appelle
dans les entreprises, dispose d’un monopole légal de la gestion ou du contrôle de ce
qu’on appelait autrefois les « œuvres sociales » et qui est défini par la jurisprudence
comme étant « toute activité, non obligatoire légalement, quels que soient sa dénomination, la date de sa création et son mode
de financement, exercée principalement au
bénéfice du personnel de l’entreprise, sans
discrimination, en vue d’améliorer les conditions collectives d’emploi, de travail et de vie
du personnel au sein de l’entreprise ».
6 | idées
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
VU D’AILLEURS | CHRONIQUE
par bar ry e iche ngr e e n
Donald Trump, le tigre de papier
L
es commentaires de Donald
Trump sur la Chine au cours
de la campagne présidentielle
américaine n’ont pas vraiment été
une source d’espoir pour le climat
des relations sino-américaines après
son élection. Le candidat a accusé
Pékin de « prendre [leurs] emplois » et
de « [voler] des centaines de milliards
de dollars de [leur] propriété intellectuelle ». Il a dénoncé une manipulation de la monnaie chinoise. En
mai 2016, il a même déclaré : « Nous
ne pouvons pas continuer à permettre
à la Chine de violer notre pays. C’est
ce qu’ils font. Il s’agit du plus grand
vol de l’histoire du monde. »
De nombreux observateurs étaient
très inquiets avant le sommet du
7 avril entre Trump et le président chinois Xi Jinping. Il n’était pas difficile
d’imaginer une poignée de main refusée, ou la présentation d’une addition
à payer, comme celle que Trump
aurait donnée à la chancelière allemande Angela Merkel (information
démentie par la Maison Blanche…).
Au lieu de cela, Trump a traité
Xi Jinping avec une grande déférence.
Une explication possible est peut-être
que le président américain était préoccupé par la frappe imminente
en Syrie. Une autre est qu’il est plus
facile d’imposer le respect à Trump
lorsque vous avez un porte-avions,
3 000 avions de guerre et 1,6 million
de soldats. Mais la meilleure explication est que les Etats-Unis dépendent
trop fortement de la Chine sur
les plans économique et politique.
Les Etats-Unis et la Chine ne sont pas
en mesure de rompre les liens que tissent les chaînes d’approvisionnement
mondiales. Les entreprises américaines ne sont pas seulement en concurrence avec les importations et les travailleurs chinois, elles comptent aussi
beaucoup sur ces derniers : Target
et Walmart pour approvisionner leurs
rayons, Apple pour assembler ses
produits. L’idée que les Etats-Unis
pourraient facilement se procurer
les mêmes intrants dans d’autres pays
est un fantasme. Bien que Trump
ait observé à plusieurs reprises que
la Chine vendait plus aux Etats-Unis
que les Etats-Unis en Chine, une
guerre commerciale destinée à corriger ce déséquilibre supposé coûterait
très cher aux entreprises américaines.
Or, s’il y a une voix que Trump
écoute en permanence, c’est bien celle
du « business ». Des sanctions commerciales agressives contre la Chine
feraient plonger les prix des actions,
alors que le président américain
mesure le succès de sa politique économique à l’aune du marché boursier.
DIRIGER « POUR DE VRAI »
Sur le plan politique, les Etats-Unis ne
peuvent pas se permettre un conflit
sérieux avec la Chine, compte tenu
de la crise coréenne, récemment mise
en évidence par les provocations de
la Corée du Nord et la réaction imprudente de Trump. Trump sera forcé
de reconnaître que la force militaire
n’est pas une option. Une frappe
chirurgicale contre les installations
nucléaires de la Corée du Nord serait
probablement vouée à l’échec, une
attaque massive provoquerait des représailles dévastatrices contre la Corée
du Sud. La seule stratégie possible,
ce sont des sanctions plus strictes et
des pressions politiques pour amener
la Corée du Nord à la table des négociations. Or la seule partie au conflit
capable de le faire est la Chine.
La volte-face de Trump sur la Chine
est du même acabit que le « recalibrage » de ses projets d’abrogation
de l’Obamacare, de réforme du code
fiscal, d’investissements d’infrastructure à grande échelle ou de
renégociation de l’accord de libreéchange nord-américain (Alena).
Dans chaque cas, ses slogans de campagne désinvoltes se sont heurtés
à la dure réalité de diriger un pays
« pour de vrai ». Trump est en train
d’apprendre qu’il est cerné par les
mêmes contraintes que celles qui
ont conduit Obama à faire les choix
qu’il a faits. Comme Obama, l’agent
du changement est en passe de
devenir l’agent de la continuité.
Certains des griefs économiques à
l’encontre de la Chine sont légitimes
– sur le traitement de la propriété
intellectuelle ou les exportations
de bœuf et de céréales. Mais le lieu
approprié pour statuer sur ces litiges
est l’Organisation mondiale du commerce. C’est là que l’administration
de Trump, comme celle d’Obama,
finira probablement.
Même l’accusation de manipulation
de devise est devenue contraire aux
faits : le renminbi est maintenant
correctement évalué, et la Chine est
intervenue récemment pour soutenir
son taux de change, et non pas pour
l’affaiblir. Mais, à Washington,
les faits ne sont plus ce qu’ils étaient
autrefois. Il est possible qu’un
président qui valorise le symbole
autant que Trump puisse encore
être séduit par l’idée de dénoncer
la Chine. Cela aurait néanmoins
peu de conséquences : les Etats-Unis
dépendent trop de la coopération
chinoise pour risquer d’indisposer
Pékin. Accuser la Chine de manipulation de devise reviendrait à lancer 59 missiles de croisière sur une
base aérienne en Syrie. Beaucoup
de bruit et de fureur pour rien. p
(Traduit de l’anglais par Timothée
Demont)
Copyright : Project Syndicate, 2017.
Project-syndicate.org
¶
Barry Eichengreen est professeur
à l’université de Californie à Berkeley
et à l’université de Cambridge
Le patrimoine immobilier, Emmanuel Macron veut supprimer
l’ISF, mais sans le dire clairement
totem de la campagne
Aucun gouvernement
passé, aucun candidat
actuel, n’ose aller à contrecourant du traditionnel
« tous propriétaires »
par hamza maata
A
u pays des clivages politiques, l’immobilier fait
consensus. Les majorités
en place, de droite comme
de gauche, ont systématiquement incité à l’accession immobilière. Et s’il
faut reconnaître que cette campagne
présidentielle a été porteuse d’un certain nombre d’idées novatrices (revenu universel, retraite à points…),
on peut regretter le relatif consensus
des candidats au sujet de la propriété
immobilière. Pourquoi ?
Il n’y a qu’à examiner leurs déclarations de patrimoine pour comprendre : l’investissement immobilier est
privilégié par la grande majorité
d’entre eux. Le choix de la pierre est
encore enraciné dans la culture économique des politiques.
Le patrimoine des Français s’élève à
10 000 milliards d’euros, soit quatre
fois et demie le PIB national. Ce capital
est avant tout immobilier. Six Français sur dix sont propriétaires de leur
résidence principale. Ces chiffres ne
sont que la retranscription dans le réel
d’un imaginaire collectif qui a fait de
l’accession à la propriété un idéal social en France. Acheter un bien immobilier est devenu un rite initiatique
que l’on perpétue d’une génération à
l’autre sans questionner ni son utilité
sociale ni sa pertinence économique.
La glorification de la propriété a été
amplifiée par les politiques publiques.
Si la IIIe République a fait de l’accession
à la propriété un gage d’indépendance
nationale et un rempart face au retour
de nouvelles féodalités, les mandatures récentes ont perpétré les dispositifs en faveur de la propriété.
Comme le montre une note du
Conseil d’analyse économique (Fiscalité des revenus du capital, Patrick Ar-
¶
Hamza Maata est directeur
adjoint du programme
Politiques économiques
de l’institut Open Diplomacy,
think tank spécialisé sur
les enjeux de la mondialisation
tus, Antoine Bozio et Cecilia GarcíaPeñalosa, septembre 2013), l’immobilier est la plus importante niche fiscale
en France. La résidence principale fait
l’objet d’un abattement de 30 % pour
le calcul de l’impôt sur la fortune (ISF),
la taxe foncière est une bizarrerie fiscale qui évalue les biens selon leur valeur locative de… 1978.
Si devenir propriétaire peut être un
choix parfaitement légitime, l’Etat
est-il vraiment légitime à inciter à ce
comportement, dont l’efficience
économique est loin d’être prouvée ?
Outre le détournement d’une masse
importante de capital de l’appareil
productif, le « tous propriétaires »
induit une sous-optimalité économique liée à une plus faible mobilité
des ménages.
FAVORISER LES PLUS JEUNES
Si la littérature économique est assez
peu consensuelle sur le niveau optimal de taxation du capital, elle permet
néanmoins de comprendre que les
distorsions d’imposition entre les
différentes classes d’actifs mènent à
une allocation non optimale de ce capital. Non seulement on crée une industrie de l’optimisation fiscale,
source d’inefficacité et de pertes de recettes fiscales, mais on risque en outre
d’induire une mauvaise allocation du
financement de l’économie. Si des
exceptions au principe de neutralité
peuvent être légitimes (l’écologie par
exemple), il est tout de même étonnant que le système fiscal français
oriente l’épargne vers la rente foncière
plutôt que l’investissement productif.
Taxer les loyers implicites serait un
moyen intelligent de rééquilibrer
notre fiscalité sur le capital. Le propriétaire serait considéré comme recevant un loyer de lui-même et ce « revenu » serait assujetti aux prélèvements sociaux et à l’impôt sur le revenu. Les intérêts d’emprunt seraient
déduits de ce loyer implicite pour mettre davantage à contribution les patrimoines nets les plus élevés et ainsi favoriser les plus jeunes.
Si cette mesure ne manque pas d’arguments économiques, elle se heurte
à une forte hostilité de tous les Français. La sagesse populaire qui dit
« Mieux vaut avoir un petit chez-soi
qu’un grand chez les autres » est tellement ancrée dans l’inconscient collectif qu’elle censure toute interrogation
sur l’intérêt économique réel que
pourrait avoir cette mesure. La pédagogie d’un candidat serait-elle à même
de convaincre les Français ? Encore
faudrait-il que lui-même y croie… p
En voulant orienter l’épargne vers « l’investissement
productif », le projet du candidat dissimule
un cadeau aux patrimoines les plus élevés
par stéphanie laguérodie
L
e 2 mars, en annonçant son programme, Emmanuel Macron a
proposé un aménagement de
l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) consistant à sortir le patrimoine financier de la base imposable
sur laquelle il est actuellement calculé.
Le 6 avril, dans une émission télévisée,
il a justifié cette mesure en distinguant
le capital investi « productivement »
dans les entreprises, qui servirait à
« faire tourner l’économie » et à créer
des emplois, et le capital qui ne serait
pas productif et produirait uniquement de la « rente ». Il range dans la première catégorie les titres financiers
(puisque les actifs professionnels sont
déjà exclus de l’ISF), tandis que les
biens immobiliers constituent la
seconde catégorie. Le but annoncé est
d’inciter les ménages aisés à arbitrer en
faveur des placements financiers par
rapport à l’immobilier. Si l’intention
paraît louable, on peut se demander si
la mesure produirait l’effet espéré.
Le patrimoine financier des 10 % des
ménages les plus dotés en patrimoine,
parmi lesquels se trouvent les assujettis à l’ISF, est composé principalement (à 80 %) d’assurance-vie et de
portefeuilles de valeurs mobilières (actions cotées ou non, sicav…) gérés par
des institutions financières (banques,
assurances, sociétés de capital-risque,
etc.). Les ménages ignorent souvent le
détail des titres qu’ils détiennent,
même s’ils peuvent choisir la catégorie
de risque de leurs titres. Ainsi, en fonction de l’arbitrage risque/rendement
choisi, leur portefeuille peut être composé majoritairement d’obligations
peu risquées (le plus souvent européennes), d’actions d’entreprises de
DEPUIS LA CRISE DE 2008,
LA PIERRE EST APPARUE
COMME UNE VALEUR
REFUGE, PARALLÈLEMENT
À LA BAISSE DE LA
DÉTENTION D’ACTIONS
ENTRE 2008 ET 2015
pays industrialisés ou, s’ils veulent du
rendement et acceptent plus de risque,
de titres issus des marchés émergents.
Dans certains cas, les ménages peuvent indiquer leur préférence pour des
actions françaises ou pour des placements « éthiques », mais ces derniers
représentent une partie très mineure
de l’épargne financière, et le projet
Macron ne distingue d’ailleurs pas l’investissement d’après sa destination.
L’épargne des ménages français se
trouve ainsi investie dans des titres à
l’échelle européenne, voire mondiale.
C’est un des résultats de la libéralisation des marchés de ces dernières
décennies que d’avoir produit une
explosion des flux financiers croisés.
Les acteurs économiques se financent
aujourd’hui beaucoup moins à partir
de l’épargne nationale.
UN IMPÔT VIDÉ DE SA SUBSTANCE
Et au niveau national, on ne constate
pas d’insuffisance de l’épargne des ménages en France ; leur taux d’épargne
équivaut à 14,8 % de leur revenu disponible, un des plus élevés des pays
européens, et leur taux d’épargne financière, c’est-à-dire l’épargne placée
sur des livrets ou en titres, est de 7 %. Si
la réforme proposée par Emmanuel
Macron a pour but d’augmenter le
taux d’épargne, elle ne semble donc
pas nécessaire. Si elle cherche à orienter cette épargne différemment en
modifiant les comportements individuels, on peut douter de son efficacité.
Les ménages qui détiennent le plus
de patrimoine net (dette déduite) ont
souvent plus de 60 ans : le seuil de
patrimoine net du dernier décile (les
10 % les plus riches) est le plus élevé
pour la tranche d’âge 60-70 ans, et le
patrimoine financier, moyen comme
médian, de ces mêmes 10 % est le plus
important pour les plus de 60 ans
(données Insee 2016). Il n’est pas sûr
qu’on puisse convaincre ces individus
de prendre plus de risques, leur préoccupation étant surtout de préparer
leurs vieux jours ou de transmettre
un patrimoine (intact) à leurs enfants.
Le projet de M. Macron, en l’état actuel, ne crée pas d’incitation à troquer
par exemple une rente obligataire
contre des actions. Au contraire, depuis la crise de 2008, la pierre est apparue comme une valeur refuge, parallèlement à la baisse de la détention
d’actions entre 2008 et 2015. Quant
aux ménages aisés plus jeunes, ils
n’ont souvent pas encore accumulé
assez pour être assujettis à l’ISF, car ils
ont encore des dettes. L’épargne de
ces ménages sert surtout à acquérir
une résidence principale, qui semble
rester un objectif pour ceux qui le
peuvent : la quasi-totalité des 10 % du
haut de la distribution de patrimoine
est propriétaire de son logement.
Enfin, la mesure s’accorde mal avec
les appels récurrents, à coups d’incitations fiscales, à investir dans l’immobilier locatif, cette orientation de
l’épargne étant considérée comme
une contribution à la résolution de la
pénurie de logements en France.
Les principaux assujettis à l’ISF qui
gagneraient à la réforme proposée par
M. Macron sont des ménages situés
dans les tout derniers centiles de la
distribution, car seuls ces ménages détiennent un patrimoine financier
significatif. En effet, le patrimoine
financier est croissant avec le niveau
de richesse : parmi les 10 % les plus
riches, le premier centile (P91) détient
15 % de son patrimoine sous forme
financière, contre 30 % pour le dernier
centile (P99, données Insee 2012). L’impôt actuel, légèrement progressif, le deviendrait encore moins et serait même
régressif pour le plus haut décile. De
plus, la recette pour l’Etat serait réduite. L’ISF serait grandement vidé de
sa substance, qui est de taxer la fortune
et d’amener une ressource à l’Etat.
On peut douter qu’une simple incitation fiscale suffise à modifier le
taux d’épargne des ménages, déjà largement suffisant, ou encore à diminuer la part consacrée à l’acquisition
de la résidence principale ou de la résidence secondaire, surtout déterminée par des facteurs sociologiques et
anthropologiques (outre les conditions de crédit et d’apport demandées
par les banques).
Si l’objectif est de résoudre les problèmes de financement des start-up,
des PME et de l’innovation en France,
ce sont d’autres paramètres – en particulier le fonctionnement des circuits de financement – qui doivent
être pris en compte. Ce projet de réforme apparaît donc comme une demi-mesure de rabotage de l’ISF visant
à éviter l’affichage politique de sa
complète suppression. p
¶
Stéphanie Laguérodie
est maître de conférences
en économie à l’université Paris-I
styles | 7
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
entrée
en matières
Halte à la platitude ! Avec du carrelage plissé
façon origami ou des surfaces tressées de raphia,
le relief a pris le pouvoir des sols aux murs
F
DESIGN
inies les surfaces lisses, uniformes et sans relief : les matériaux en 3 D sont partis à
l’assaut de nos intérieurs
comme pour mieux théâtraliser notre quotidien. Les murs et les sols gagnent un supplément d’âme, drapés
de préciosité ou de naturel, entre artisanat d’art et innovations technologiques. Des artistes, tel le peintre
en décor Pierre Bonnefille, avec ses
compositions murales polychromes
évoquant de la terre craquelée ou
de la poussière de soleil (galerie
L’Eclaireur), ou le plasticien Martin
Berger, créateur de textures singulières et sensuelles, ont donné le ton de
ce nouveau glamour.
Ce dernier, qui travaille pour de
grandes marques, d’Hermès à Van
Cleef & Arpels, en passant par
Ruinart ou le Ritz Carlton, dit inventer « une peau » pour chaque mur,
« autour d’une recherche sur la matière, la lumière, le mouvement ».
Dans son atelier de Grenoble, il
met au point des outils sur mesure
– spatules, brosses, couteaux, pinceaux… – pour obtenir l’effet désiré
à partir de pâtes denses et d’enduits
généreux. « La texture est devenue
l’élément-clé », confirme Sally Angharad, consultante pour le Salon professionnel Surface Design Show, qui
se tient, chaque année en février, à
Londres. La tendance est aux « surfaces qui s’adressent à tous les sens,
qui encouragent le toucher et donnent la perception d’être en symbiose
avec l’environnement alentour ».
Rythmer une pièce
Les fibres naturelles sont de retour
dans la maison, tissées en noir et
blanc dans des motifs pied-depoule, losange ou cinétique
« pour obtenir des dessins géométriques dans l’esprit du constructivisme », s’amuse la Parisienne Marianne Oudin. Sous sa marque, CMO,
elle propose des nattes de fibres de
bananier (abaca), raphia, jacinthe
d’eau ou rami (une ortie blanche). Et,
pour 2017, le cannage de rotin au mètre pour habiller des panneaux,
comme on peut en voir sur les murs
du Loulou, le nouveau restaurant du
Musée des arts décoratifs, aménagé
par Joseph Dirand. Chez Elitis, on
égaie les murs de mosaïques de noix
de coco, peintes à la main, tel un damier en Technicolor, de tresses de raphia coloré ou de papier dévoré posé
sur un fond métallisé, pour un effet
dentelle. La maison centenaire Lelièvre associe, sur ses nouveaux tissus,
les tracés géométriques des jardins à
la française et d’épaisses broderies
en relief des tribus kayapos, de la forêt amazonienne.
Les carrelages muraux fuient aussi
toute « platitude »… Taillés comme
des diamants, plissés façon origami,
ou ondulés façon vagues, ils permettent de donner du rythme et de la
personnalité à une pièce, sans plus
être réservés aux seules salles de
bains ou cuisines. Les frères Bouroullec proposent une œuvre graphique à part entière, avec ces formes (carrés, triangles ou losanges)
aux cinq couleurs et en relief, imaginées pour se chevaucher, se superposer ou s’aligner (collection Rombini chez l’italien Mutina). Marcel
Wanders offre une échappée belle
dans un paysage de neige avec ses
carreaux de grès en 3D évoquant
des cristaux, où fleurissent par endroits des roses de Noël stylisées
(Frozen Garden pour Bisazza).
Les frères
Bouroullec
ont créé
chez Mutina
la collection
Rombini
(à gauche), dont
les éléments
peuvent
se chevaucher,
se superposer
ou s’aligner.
Elitis propose
une mosaïque
de noix de coco
(ci-dessus).
STUDIO BOUROULLEC,
ERICK SAILLET
« Notre monde est constitué de surfaces, elles doivent donc être traitées
comme un élément essentiel de nos
intérieurs et faire l’objet d’une attention particulière, compte tenu de
l’impact émotionnel qu’elles peuvent
avoir sur nous », estime le designer
britannique Giles Miller, qui signe
avec Heliot & Co des carrelages scarifiés dans différentes couleurs, offrant la possibilité d’une création
graphique originale.
Sillons soyeux et microreliefs
Les tapis cèdent aussi à la mode des
pleins, des creux et des reflets de lumière. Les nouveaux modèles de la
collection Blur chez Tai Ping, noués
main, sont inspirés de la photographie vintage dont ils reprennent les
nuances délicatement délavées et
floutées. Pour la nouvelle collection
Texture moderne du tisseur américain Jakub Staron, le duo d’architectes français Gilles & Boissier trace des
sillons soyeux au cœur du tapis Empreinte : ils évoquent « la lumière
jouant au travers les branches des arbres du parc Monceau », expliquent
les créateurs. Pour Alcantara, spécialiste de revêtements synthétiques fa-
çon cuir (pour les sofas ou les murs),
c’est le designer allemand Sebastian
Herkner qui a inventé des motifs obtenus par microreliefs ou laminages
pour la nouvelle collection Wanderlust (« envie de voir le monde »).
L’architecte Jean Nouvel a quant à
lui dessiné, pour le spécialiste suédois Bolon, une collection de revêtements de sol à effet texturé, en vinyle
tissé, dans des combinaisons de noir,
gris, rouge et bleu. Il était tendu pour
la première fois sur les murs du Musée des arts décoratifs, à l’occasion de
la rétrospective qui lui a été consacrée, à Paris, en début d’année. Sur les
murs ? En effet, puisque son auteur
revendique avoir pensé à « un élément architectural à part entière ».
Il permet d’« amplifier la géométrie
spatiale », assure le lauréat du prix
Pritzker 2008, qui a conçu ce motif
rayé de façon à ce que, disposé en diagonale par rapport à une fenêtre, cela
laisse croire que des raies de soleil traversent la pièce. « Je suis un peu minimaliste, alors j’apprécie lorsque la représentation figurative disparaît pour
laisser place à l’essentiel : l’essence de
la texture », précise Jean Nouvel. p
véronique lorelle
Les nomades du luxe
Des designers de renom signent pour Louis Vuitton une collection d’objets « transportables »
milan
U
Fauteuil balancelle et chaise de bois en deux panneaux
indépendants de Patricia Urquiola. LOUIS VUITTON
ne soucoupe volante
jaune serin s’est posée
dans la cour du Palazzo
Bocconi, à Milan, lors du dernier
Salon du meuble. Rien de moins
qu’un rare exemplaire de la maison Futuro (1968), une architecture nomade du Finlandais Matti
Suuronen, à l’intérieur duquel
trônait un divan XXL : l’Ensemble Dune, de Pierre Paulin (édité
en 2014 par Louis Vuitton, d’après
les dessins du designer français
datant 1972).
De 4 000 à 5 000 visiteurs ont
fait la queue, chaque jour, pour
admirer l’ovni aux 20 fenêtres
ovales – vestige de l’âge d’or de la
conquête spatiale –, avant d’entrer dans le palais où les attendait la collection Objets nomades, créée depuis 2012 par Louis
Vuitton sur le thème du voyage.
Reconnue pour ses bagages puis
sa mode, la griffe française – inscrite pour la deuxième fois de son
histoire dans le calendrier du
Salon du meuble de Milan – est
résolue à faire connaître une
autre facette de son savoir-faire.
Un tabouret aux quatre pétales
Au-dessus de l’escalier monumental du Palazzo, accrochés
comme autant de suspensions
multicolores ? Des fauteuils œufs
Cocoon des frères brésiliens
Campana. Dans les appartements ? Un paravent en sangles
de cuir (signé Marcel Wanders),
un fauteuil balancelle et une
chaise de bois en deux panneaux
indépendants (Patricia Urquiola),
un sofa suspendu en lattes et
toile inspiré d’un petit canot des
années 1950 (Atelier Oï) ou une
table basse en marqueterie
de cuir dont le socle se ferme
comme un livre (India Mahdavi)… Au total, 25 objets précieux associant – pour de très petites séries – artisans d’exception
dans les ateliers bois et cuir de
Vuitton et designers de renom.
Facilement transportables, ils
s’inscrivent dans la lignée de la
malle-lit ou « malle Brazza », fabriquée en 1868 par la maison parisienne pour l’explorateur Pierre
Savorgnan de Brazza (1852-1905).
La collection 2017 compte toutefois quelques intrus, comme ce
sofa des frères Campana – un coquillage, dont la forme s’inspire
d’un tableau majeur de Botticelli,
La Naissance de Vénus – difficilement déplaçable… Ou ce poétique tabouret aux quatre pétales
(Blossom Stool) de Tokujin
Yoshioka, pesant ses 6 kilos de
laiton doré 24 carats ! Après un
nomadisme décliné au sens
propre, Louis Vuitton dit vouloir
cultiver un autre type de voyage,
plus onirique… Une manière de
ne pas se limiter aux articles pour
randonneurs chics.
Et pénétrer durablement le
monde du design, telle une autre
griffe du groupe LVMH, le romain
Fendi. Son premier magasin
entièrement consacré à la décoration vient d’ouvrir à Milan,
dans un palazzo de la via Montenapoleone, célèbre rue du quartier de la mode. Un total look
pour la maison, inspiré des collections de mode ? C’est aussi la
recette de Giorgio Armani qui a
inauguré, pendant le Salon du
meuble, sa plus grande boutique
du monde, Armani Casa (trois
étages de vente), sur le très prisé
corso Venezia. Le maestro vous
transporte dans un ailleurs bien
à lui. Dépouillé, sophistiqué et
japonisant. p
v. l.
8 | économie & entreprise
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Uber dévoile son projet de taxis volants
Comme d’autres, la société américaine a présenté ces derniers jours un véhicule futuriste
san francisco - correspondance
U
ber se donne trois ans
pour réaliser la première démonstration
publique de son projet
de taxis volants. Mardi 25 avril,
en ouverture d’une conférence
qu’elle organise cette semaine à
Dallas, la société américaine de
voitures avec chauffeur (VTC) a
annoncé plusieurs partenariats
pour lui permettre d’atteindre cet
objectif. « Les voitures volantes
nous sont promises depuis des
décennies, elles vont bientôt arriver », a assuré Jeff Holden, son
directeur des produits.
En octobre 2016, l’entreprise
avait publié un Livre blanc, détaillant sa vision pour le futur du
transport urbain. Celle-ci repose
sur un réseau de plusieurs centaines de véhicules électriques, à michemin entre l’avion et l’hélicoptère et capables de décoller et d’atterrir à la verticale. En février, Uber
a par ailleurs débauché Marc
Moore, ingénieur à la NASA pendant une trentaine d’années, où il
a notamment étudié la faisabilité
d’une telle idée.
Une demi-douzaine de concepts
Selon Uber, ces véhicules permettraient de parcourir les 80 kilomètres qui séparent San Francisco de
San Jose en quinze minutes. Par
l’autoroute, le trajet peut durer
jusqu’à deux heures en fonction
du trafic. « Les vols urbains vont
remplacer les longs trajets quotidiens pour se rendre au travail »,
prédit M. Holden. Dans un second
temps, le responsable entrevoit
aussi des vols intra-muros.
Au lancement, l’entreprise pense
pouvoir proposer des prix similaires à ceux d’UberX, son service de
transports entre particuliers. Mais
elle espère ensuite nettement réduire la facture pour ses clients.
Pour y parvenir, elle mise, comme
La voiture volante de l’entreprise allemande Lilium. LILIUM AVIATION
tretien d’un véhicule personnel.
Uber prévoit de réaliser les premiers vols en 2020, à Dallas et à
Dubaï, à l’occasion de la future Exposition universelle. Le groupe
n’a pas vocation à concevoir ces
appareils. Mardi, il a dévoilé cinq
premiers partenaires, dont le
constructeur brésilien d’avions
régionaux Embraer et le fabricant
américain de drones Aurora.
Deux autres accords ont été officialisés avec des promoteurs immobiliers afin d’aménager des
sur la route, sur des véhicules entièrement autonomes.
Ce projet de voitures volantes
est « la prochaine étape naturelle
pour Uber », souligne M. Holden.
En effet, il doit venir en complément de son offre actuelle, bon
marché en centre-ville mais
moins bien adaptée pour des distances plus importantes. Et ainsi
permettre à la plate-forme californienne de se rapprocher de son
objectif : proposer une alternative
plus abordable à l’achat et à l’en-
« vertiports », pour le décollage et
l’atterrissage.
Les annonces d’Uber illustrent
l’intérêt grandissant pour le secteur des véhicules volants, qui regroupe une demi-douzaine de concepts différents. Plus d’une dizaine
de sociétés travaillent d’ores et déjà
sur des prototypes. Lundi 24 avril,
la start-up américaine Kitty Hawk,
soutenue financièrement par
Larry Page, l’un des deux fondateurs de Google, a publié une première vidéo du Flyer, une sorte de
moto équipée de deux flotteurs et
capable de voler au-dessus de l’eau.
En fin de semaine dernière, l’entreprise allemande Lilium a diffusé des images de son premier
vol d’essai, réalisé début avril à
Munich. Et la société slovaque AeroMobil a ouvert les précommandes pour sa voiture convertible dotée d’ailes rétractables. Prix de
vente : 1,3 million d’euros. En
outre, Airbus, qui a lancé un laboratoire consacré à ces appareils
dans la Silicon Valley, travaille sur
au moins trois projets et compte
mener un premier vol test avant la
fin de l’année. Et le chinois E-Hang
promet de lancer des taxis volants
dès le mois de juillet.
De nombreux défis restent encore à relever. « Cela ne va pas être
facile », reconnaît M. Holden. « Il va
d’abord falloir démontrer la fiabilité de ces appareils pour obtenir
l’autorisation de voler », note François Chopard, fondateur de Starburst, un incubateur de start-up
dans le domaine de l’aéronautique. « C’est un processus long, qui
va demander de nombreux essais
pour atteindre le niveau de performance de l’avion ou de l’hélicoptère », poursuit-il.
Deuxième challenge : l’autonomie. La majorité des prototypes
sont en effet équipés de batteries
Lithium-ion, dont la capacité est
aujourd’hui « insuffisante pour les
longues distances », notait Uber
dans son Livre blanc. En outre, le
temps nécessaire pour recharger
ces batteries est « trop important
pour un service de transport à
haute fréquence ».
Le bruit constitue un obstacle
supplémentaire. S’il devrait être
moins élevé que pour un hélicoptère, le volume sonore au moment
du décollage et de l’atterrissage
pourrait représenter un frein pour
obtenir l’autorisation de voler en
milieu urbain. Uber a déjà entamé
des discussions avec la FAA, le gendarme américain des airs.
Enfin, toutes ces sociétés vont
devoir trouver leur modèle économique. « La plupart des projets sont
adaptés pour le loisir, qui demeure
un marché de niche, indique
M. Chopard. Cela entraîne des difficultés pour lever des fonds auprès
d’investisseurs. » « Il est difficile
d’imaginer que les voitures volantes puissent devenir une solution de
masse », disait en février Elon
Musk, patron de Tesla et SpaceX. p
jérôme marin
YouTube, bête noire de l’industrie musicale A Radio France, Frédéric
Le marché mondial de la musique a enregistré une nouvelle année de croissance en 2016,
grâce au streaming. La filiale de Google est accusée de ne verser qu’une obole au secteur
suite de la première page
Le groupe américain s’abrite derrière son statut d’hébergeur pour
assurer qu’il n’est pas responsable
de la musique distribuée sur son
site. YouTube, « qui a développé
des plates-formes musicales à la
demande sophistiquée, utilise
cette zone d’incertitude juridique
comme bouclier pour éviter de négocier des licences avec les producteurs dans des conditions équitables », déplore Frances Moore, la
directrice générale de l’IFPI.
Cette situation « détourne les revenus du marché de la musique
numérique et entrave son développement », poursuit-elle. Parallèlement, cela crée, selon elle, une
« concurrence déloyale » pour des
acteurs comme Spotify, Deezer
ou Apple Music.
Les chiffres du Global Music Report sont sans équivoque. Si plus
de 900 millions d’internautes
dans le monde écoutent de la musique sur YouTube, l’entreprise
n’a reversé aux ayants droit que
« On ne peut pas
attendre que le
marché continue
à croître grâce
au streaming »
STU BERGEN
PDG chargé de l’international
et des services commerciaux
de Warner Music Group
marché continue à croître grâce
au bond du streaming », tempère
de son côté Stu Bergen, PDG
chargé de l’international et des
services commerciaux de Warner Music Group.
Un retour à la croissance en 2015
CHIFFRE D’AFFAIRES MONDIAL DE LA MUSIQUE ENREGISTRÉE
EN MILLIARDS DE DOLLARS
1,0
2,1
1,2
16,3
2,9
14,1
Physique
1,3
3,7
1,3
4,1
11,9
Numérique
Autres
1,7
1,7
1,9
2,0
2,2
2,4
4,3
4,9
5,4
5,7
6,0
6,6
8,2
7,6
2,6
7,8
10,4
8,9
2006 2007
2008 2009
2010 2011
6,8
2012 2013
6,1
5,8
2014 2015
5,4
2016
SOURCE : IFPI
553 millions de dollars, issus de
recettes publicitaires.
Or, avec une base d’abonnés
bien plus réduite (272 millions),
les autres plates-formes de streaming audio (payant et financé
par la publicité) contribuent
pour 3,9 milliards de dollars de licences à l’écosystème musical.
Pour chacun de ses utilisateurs,
Spotify a ainsi reversé 20 dollars
aux maisons de disques en 2015,
là où YouTube a accordé moins
de 1 dollar.
L’avance européenne
Bon nombre d’artistes, comme
Katy Perry, Taylor Swift ou Carole
King, ont demandé en 2016 au
Congrès américain de réformer
le système de la loi Digital
Millennium Copyright Act, qui
permet à YouTube de payer
aussi peu. Paul McCartney, David
Guetta, Sting ou Coldplay ont demandé à l’Europe de corriger le
tir. Sur ce dossier, le Vieux Continent est en avance.
La Commission européenne a
déjà reconnu que cette « distorsion de marché » nécessite une
solution législative et a proposé
une réforme dans la révision de
la directive des droits d’auteur,
actuellement sur les bureaux du
Parlement et du Conseil de
l’Union européenne. « Le marché
regarde attentivement ce qui va
se passer à Bruxelles, ce sera un
modèle » pour le monde entier,
assure Michael Nash, responsable de la stratégie numérique
chez Universal Music Group.
« On ne peut pas attendre que le
Le pari de l’innovation
Pour assurer une croissance durable au secteur, les professionnels
parient plus que jamais sur l’innovation. Ces derniers évoquent
la réalité augmentée ou la technologie de commande vocale à partir des enceintes connectées pour
développer l’audience du streaming. Ceux-ci pensent aussi qu’il
est temps d’écouter de la musique
non plus seulement sur un téléphone portable, mais de la faire
revenir dans les salons ou encore
dans les voitures.
« Jusqu’à présent, l’essor du streaming n’a pas été homogène. Il s’est
surtout imposé dans certains genres et chez une population jeune »,
souligne le PDG de Concord
Music Group, Glen Barros, qui espère que le public plus âgé ne restera pas au bord du chemin.
« Nous rencontrons de nombreuses start-up qui réfléchissent aussi
à la meilleure façon d’intégrer la
musique ou la vidéo musicale
dans leurs applications ou messageries sociales, pour développer de
nouveaux usages », assure Ole
Obermann, directeur général numérique chez Warner Music.
Autant d’initiatives qui doivent
pérenniser la croissance retrouvée du secteur. p
nicole vulser
Schlesinger sur le départ
Le numéro deux du groupe public
pourrait rejoindre Europe 1
L
e directeur des antennes et
des programmes de Radio
France, Frédéric Schlesinger, est sur le départ, selon nos informations, confirmant celles du
Parisien-Aujourd’hui en France. A
la Maison de la radio, ce départ
était considéré comme acquis,
mardi 25 avril. M. Schlesinger
pourrait rejoindre Europe 1, dont
l’actionnaire et désormais président, Arnaud Lagardère, est à la
recherche d’un « directeur » pour
sa station en difficulté. Rien n’est
toutefois acté à ce stade.
Pour Radio France, le départ de
« Schles’», 64 ans, serait une
épreuve : revenu à la Maison ronde
dans le sillage de Mathieu Gallet,
désigné président en 2014 grâce à
un projet largement inspiré par
M. Schlesinger, il est depuis considéré comme l’un des artisans de la
bonne santé des antennes.
Son empreinte est plus particulièrement sensible à France Inter,
qu’il a dirigée de 2006 à 2009. La
station collectionne les bonnes
audiences en s’appuyant sur une
bande d’humoristes autour de
Charline Vanhoenacker et des figures comme les journalistes Patrick Cohen ou Nicolas Demorand.
Soit une « identité » claire, qui
manque à Europe 1.
A Radio France, on fait valoir que
la défection de Frédéric Schlesinger ne perturberait pas les antennes, qui ont des directeurs bien
installés, tels Laurence Bloch à Inter ou Laurent Guimier à France
Info. Depuis 2014, un travail de redéfinition des antennes a été
mené à bien, au point qu’il ne semble pas certain, à ce stade, que
M. Schlesinger soit remplacé.
Reste que certains redoutent en
interne qu’il n’entraîne avec lui
d’autres figures de Radio France.
Redresser l’audience
Si son arrivée à Europe 1 venait à se
confirmer, ce transfert serait un
gros coup. Il correspond à la définition donnée par Arnaud Lagardère, qui, dans Le Monde du
20 avril, a annoncé chercher « un
directeur qui incarne la station (…)
un professionnel de la radio ». Soucieux que ce nouveau patron
puisse « attirer des nouveaux talents », Arnaud Lagardère a aussi
pris la présidence d’Europe 1, afin
qu’il lui soit directement rattaché.
M. Schlesinger connaît le groupe
Lagardère : il a travaillé à RFM
avant de prendre la direction du
pôle des radios musicales, RFM et
Europe 2, puis de superviser les
chaînes musicales du groupe,
dont MCM. Le futur patron aura la
mission de redresser l’audience
d’Europe 1, qui atteint au premier
trimestre un plus bas historique,
avec 7,7 % d’audience cumulée.
Pour M. Lagardère, la station doit
retrouver des niveaux d’audience
cumulée comparables à ceux de sa
grande rivale, la radio généraliste
privée RTL, qui plane à 12,2 %. p
alexis delcambre
et alexandre piquard
29 élus
racontent
un vin
PAGES 2 À 4
EMMANUEL PIERROT/VU POUR « LE MONDE »
C’
est une première : les candidats
à l’élection présidentielle ont
défendu les mérites du vin
produit en France ! Ils ont évoqué une économie qui marche fort, un secteur qui
façonne notre patrimoine, nos paysages
et notre culture. Mais ils restent déchirés
entre une approche sanitaire et la défense
des terroirs, font attention à leur langage
et évoquent le vin avec modération.
On reste loin de pays comme l’Espagne
ou l’Italie, qui défendent résolument leur
production viticole. Il y a surtout un décalage entre les élus de terrain, qui plaident
facilement pour leurs productions locales
et en sont fiers – la vigne pousse dans
soixante-six des cent un départements –,
et les responsables nationaux qui, à Paris,
un peu tétanisés, évoquent surtout le vin
en termes de santé publique. Parlent
moins de dégustation que d’éducation.
Moins de plaisir que d’excès. Cette fracture désole de nombreux professionnels
de la filière, que nous avons interrogés,
qui néanmoins dénoncent les pratiques
dangereuses chez les jeunes.
C’est pour cela que nous avons
demandé à des personnalités politiques
– candidats à la présidentielle, maires,
présidents de région, etc. – de nous parler
du vin de façon affective. Nous ne leur
avons pas demandé de citer leur bouteille
préférée, la réponse pourrait les mettre
en délicatesse avec des producteurs. Mais
de nous raconter un souvenir de vin qui
les a marqués. Une belle histoire. Qu’elle
soit familiale, amicale ou liée à un événement public, une élection par exemple…
Beaucoup n’ont pas voulu répondre
parce qu’ils jugent le sujet trop sensible,
comme la ministre de la santé, Marisol
Touraine, ou François Hollande,
concentré, comme beaucoup de ceux
sollicités, sur le premier tour de l’élection
présidentielle du dimanche 23 avril.
Mais vingt-neuf responsables politiques,
de gauche comme de droite, possédant
souvent du vignoble sur la terre qui les
a élus, se sont prêtés au jeu. Leurs
témoignages se rejoignent sur un point :
on peut déguster avec gourmandise, avoir
ce moment gravé dans la mémoire, sans
pour autant faire l’apologie de l’alcool. p
rémi barroux et michel guerrin
LA CUVÉE
LORENZETTI
STING,
MESSAGE
IN A BOTTLE
ERIC RYAN ANDERSON/POLYDOR
Entretien avec le chanteur
britannique, propriétaire
du domaine viticole
Il Palagio en Italie
Page 5
RODOLPHE ESCHER POUR « LE MONDE »
Cahier du « Monde » No 22484 daté Jeudi 27 avril 2017 - Ne peut être vendu séparément
Portrait du fondateur
de Foncia, président
du club de rugby
Racing 92, à la tête
de trois vignobles
dans le Bordelais
Pages 6-7
WWW.CALON-SEGUR.FR
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ, À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.
2 | 0123 des vins
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Des élus se souviennent d’un vin
Vingt-neuf personnalités politiques, de Benoist Apparu à Jean-Guy Talamoni,
ont pris la plume pour « Le Monde » afin de raconter un vin qui les a marqués. Pas forcément
le meilleur, mais celui qui leur a laissé un merveilleux souvenir de partage
BENOIST APPARU
député (LR) de la Marne, maire
de Châlons-en-Champagne
« J’ai un penchant pour les vins de
la vallée du Rhône, notamment saintjoseph, côte-rôtie ou condrieu. Mais je
me souviens surtout d’un champagne,
plus précisément, une cuvée grande année Bollinger 1991 en magnum. C’est
un souvenir d’un dîner avec deux couples d’amis et ce champagne d’exception. C’était l’été 2001, la veille du
départ pour un tour du monde d’un des
deux couples, qui n’est toujours pas
rentré de ce fabuleux voyage. »
JEAN-MARC AYRAULT
ministre (PS) des affaires
étrangères
« C’est un excellent muscadet de chez
Sauvion, de qualité remarquable que je
ne m’attendais pas à trouver dans un
restaurant au Cameroun, le soir de
mon arrivée à Douala, en mangeant des
crevettes sautées. Ce souvenir remonte
à la fin des années 1990, j’y étais en tant
que maire de Nantes. J’ai aussi retrouvé
ce vin dans un excellent restaurant de
Canton, en Chine. »
SERGE BABARY
maire (LR) de Tours
« Octobre 2014, dans les salons d’honneur de la mairie, on fête les 100 ans du
professeur Leveel, historien de la Touraine. On lui offre une bouteille de vouvray, centenaire elle aussi, millésime
1914, l’année de sa naissance ! Le nectar
est ambre, on a l’habitude ici des très
vieux millésimes, c’est un vin de garde
comme on dit, de très longue garde ! Le
professeur prend la parole, ce cadeau
ravive son passé. Son père parti au front
dès 1914, tué dans les tout premiers combats, sa mère veuve très jeune, un enfant
orphelin avant même de naître… Il y en a
des souvenirs dans une bonne bouteille
du chenin, Domaine du Paradis ! »
GÉRARD COLLOMB
maire (PS) de Lyon
« Le festival Lumière à Lyon est toujours pour moi une magnifique
semaine. Je revois des films sublimes, et
j’ai le plaisir d’offrir, à l’occasion du
dîner officiel, lors de la remise du prix
Lumière, du côte-rôtie cru renommé,
situé sur la rive droite du Rhône, au sud
de Lyon. C’est aussi l’occasion de partager amour du cinéma et bonne bouteille. Cela me laisse des souvenirs
mémorables, notamment avec Quentin
Tarantino auquel la ville de Lyon a
offert un jéroboam (domaine Stéphane
Ogier 2009), lors du prix 2013. Le réalisateur américain nous a fait le plaisir de
revenir l’an dernier comme cinéphile,
mais aussi pour le côte-rôtie, a-t-il dit… »
JEAN-FRANÇOIS COPÉ
député-maire (LR) de Meaux
« En octobre 2015, j’ai eu l’honneur
d’être intronisé chevalier du Tastevin
lors d’une soirée au Clos de Vougeot,
survoltée par la bonne chère, les
grands crus et l’éclat des blancs bourguignons. Cette cérémonie rabelaisienne a été un moment de grande joie
dans une période où j’avais décidé de
me mettre en retrait de la vie politique, le temps que la justice confirme
mon innocence dans l’affaire Bygma-
lion. De cette soirée, je retiens un sentiment de fraternité retrouvée par la
grâce du vin, l’un ou l’autre des meursault, montrachet ou chambertin qui
se succédaient à un rythme fou. Dans
l’après-midi, j’avais déjà dégusté un
corton-charlemagne mémorable à Pernand-Vergelesses. Dans la fraîcheur de
la cave du Domaine Rapet, les propriétaires, Vincent et Sylvette, m’avaient
servi ce vin blanc à la robe dorée, venu
d’une terre où le silex affleure, d’une
minéralité sublime. »
CAROLE DELGA
présidente (PS)
de la région Occitanie/
Pyrénées-Méditerranée
« La bouteille que j’apprécie particulièrement est un Château de l’Engarran,
la Lionne rouge, issu du terroir de SaintGeorges-d’Orques, dans l’Hérault, non
loin de Montpellier. C’est un vin à boire
entre amis. Il illustre pour moi les belles réalisations de la viticulture languedocienne qui a gagné en qualité depuis
plus de trente ans. J’y suis particulièrement attachée. J’ai découvert ce
domaine, dirigé par des femmes de
caractère, en 2015. J’ai été surprise par
ses arômes qui sont le résultat d’un savoureux mélange de cépages classiques
qui le rendent unique. Ce que j’apprécie
tout spécialement, c’est qu’on peut le
boire au verre, en apéritif ou au cours
d’un bon repas. J’aime le servir avec un
bon magret de canard du Gers, grillé ou
au barbecue. »
MARIE-GUITE DUFAY
présidente (PS) de la région
Bourgogne-Franche-Comté
« Comme chaque année, nous avions
décidé, avec des amis, de prendre le
large et d’arpenter, à pied, de nouveaux chemins, à la découverte de
l’autre et de l’ailleurs. Cheminement
joyeux et festif, fait d’échanges, de
rires, de contemplation et de silences
qui nous a fait traverser les Cévennes
jusqu’au Languedoc, où, du pic SaintLoup, s’ouvrait devant nous la Méditerranée. Ce fut l’occasion, à la belle
étoile d’une douce nuit d’été, de savourer avec torpeur et délice un vin issu de
vignes situées entre mer et piémont.
Une syrah généreuse et florale. Un vin
qui s’accordait avec perfection à ce
moment de convivialité entre amis et
de partage avec la nature. »
CÉCILE DUFLOT
députée (EELV) de Paris
« Mon souvenir se rattache à une
bouteille sans étiquette qui contient
un chablis Fourchaume du début des
années 1990. Mon père, cheminot,
travaillait à Avallon. Le frère d’un de
ses collègues était viticulteur et gardait un petit bout de la production de
son domaine qu’il vinifiait très particulièrement pour lui et ses amis. Mon
père ne buvait que du vin rouge, surtout tannique, fitou, collioure, madiran et du bordeaux pour les grandes
occasions. Le vin blanc, c’était seulement du vin de Savoie, avec la fondue.
Mais un dimanche, je devais avoir
20 ans, il m’a dit : “Tiens, tu vas goûter,
c’est du blanc mais c’est très bon.” Je
me souviens encore de l’émerveillement du goût et je date très nettement
de ce dimanche le début de ma passion
pour le vin blanc. Jamais démentie. J’ai
diversifié mon goût, suis tombée
amoureuse du condrieu, ai un faible
pour le rully, j’aime le saint-pourçain,
mais le chablis Fourchaume me
rappelle toujours l’émotion de cette
première fois. »
NICOLAS DUPONT-AIGNAN
député (Debout la France)
de l’Essonne et maire d’Yerres
« Je me souviens d’une bouteille de
Clos Canarelli Figari, partagée avec
Charles Pasqua, lors de la campagne des
élections européennes de 1999. Pasqua
aimait ces moments de convivialité
autour de saucissons et de vins corses.
Ce vin était à son image, racé et fin :
Pasqua, le bretteur du gaullisme, mais
aussi le lecteur passionné de poésie. Ce
moment partagé autour de confidences personnelles est indissociable de ce
vin singulier qui est désormais l’un des
vins corses les plus reconnus. »
AURÉLIE FILIPPETTI
députée (PS) de la Moselle
« Pour célébrer ma nomination
comme ministre de la culture, mon
frère a voulu m’offrir une belle bouteille de vin. Un cadeau “viril” pour une
responsabilité qu’il pressentait ardue. Il
le choisit blanc parce que le blanc claque et stimule quand le rouge endort et
assouvit. Son nom sur la bouteille était
une échappée quasi proustienne vers
des horizons d’un luxe à nous autres interdit. C’était surtout un programme
poétique plutôt que politique : chassagne-montrachet. La magie de la Bourgogne. Cette bouteille m’était réservée
pour un moment décisif. C’est finalement le jour où j’ai pris la décision de
quitter le gouvernement que j’ai pris
aussi celle de la boire. Loin de me laisser
de l’amertume, cet instant est associé
aux arômes du meilleur des blancs. »
JEAN-CLAUDE GAUDIN
maire (LR) de Marseille,
vice-président du Sénat
« Pour la Saint-Marcellin, dans le village de Boulbon, au pied de la montagnette à côté de l’abbaye de Saint-Michel-de-Frigolet, près de 500 hommes
de tout le nord du département des
Bouches-du-Rhône se retrouvent pour
la procession des bouteilles. A cette
occasion, chacun apporte une bouteille
de bon vin. A l’intérieur de l’église, on
lit l’Evangile des noces de Cana, dans
lequel Marie se rend compte que les
participants à la noce manquent de vin.
Elle dit à Jésus : “Bicou (expression provençale), arrange-leur le coup !” Et,
comme il est écrit dans l’Evangile, Jésus
transforme l’eau en vin. C’est alors que
tous les participants débouchent les
bouteilles. J’ai souvent participé à cette
cérémonie où j’ai pour coutume d’apporter le savoureux rosé du Château de
Pibarnon [bandol]. Ainsi, personne ne
manque de bon vin ! »
BENOÎT HAMON
député (PS) des Yvelines
« Je me rappelle tout particulièrement un blanc, une bouteille de corton-charlemagne grand cru, bue avec
des amis de jeunesse, en Bourgogne, il
y a deux ans. »
YANNICK JADOT
député européen (EELV)
« J’ai eu la chance de travailler plusieurs années au Burkina Faso et au
Bangladesh dans les années 1990. A
chaque visite d’amis ou de la famille, je
demandais la même chose : un bon
saucisson et une bonne bouteille de
vin, difficiles à trouver sur place. C’est
loin de chez soi que l’on découvre ce qui
nous manque le plus, et le bon vin en
fait clairement partie ! Lors d’une visite,
un ami m’apporte un excellent nuitssaint-georges. Très impatients de le
boire, nous ouvrons religieusement la
bouteille, versons délicatement le vin,
l’oxygénons un peu… un cérémonial
bref pour nous préparer à le savourer. Je
porte le verre à mes lèvres, et là, patatras : madérisé ! Choc de température,
de pression, défaut à l’achat… le fabuleux nuits-saint-georges a fini en bœuf
bourguignon. Et la bière locale a accompagné le dîner. »
STÉPHANE LE FOLL
ministre (PS) de l’agriculture
« Je me souviens toujours de la première bouteille de jasnières que j’ai
ouverte au ministère, un soir de
juillet 2012. Il venait de La Cave de Dauvers, de Corinne Noury, viticultrice à
Ruillé-sur-Loir, dans la Sarthe. »
BRUNO LE MAIRE
député (LR) de l’Eure
« Je ne me souviens plus du millésime.
Je me rappelle juste le blason sur l’étiquette, une couronne ducale retenant
un drapé grenat avec deux animaux
l’un au-dessous de l’autre, des loups ou
des lions. Nous étions avec mon frère
aîné et ma grand-mère dans un restaurant du village de Sare, au Pays basque.
Je devais avoir une vingtaine d’années.
Ce vin dégageait une odeur de sousbois, d’écorce, de mousse, de terre
humide. Au palais, il avait la rugosité du
lichen accroché aux dalles de pierre des
chemins basques. Toutes les promenades en forêt, tout le repos sous les chênes tordus par le vent, tout le parfum
des fougères mouillées par la pluie se
dégageaient de chaque gorgée. A un
moment, le regard bleu de ma grandmère croisa le mien : “Alors, tu aimes ?”
C’était un madiran, Château Montus. Je
ne sais plus quelle année, je ne sais plus
quel jour, mais peu importe, le vin en a
gardé le souvenir. »
HERVÉ MARITON
député (LR) de la Drôme,
maire de Crest
« C’est une bouteille sans millésime,
un Chante-Alouette de Chapoutier, un
hermitage blanc. Au début des années
1990, Max Chapoutier, le père de
Michel, l’actuel directeur du domaine,
m’invite à déjeuner. Je pensais à une
rencontre classique entre un élu et un
chef d’entreprise, quand celui-ci me
compte ses difficultés. Max avait envie
d’un échange littéraire sur le sens du
monde. J’étais venu voir un viticulteur,
et j’ai rencontré un philosophe. Cet
hermitage blanc que nous avons bu
était sans millésime. Quand j’ai
demandé pourquoi, la réponse fut :
“Quand une jeune fille vous plaît, vous
ne lui demandez pas son âge.” Le vin
était somptueux, mais, comme sou-
vent, le délice du vin accompagne celui
de la conversation. »
ARNAUD MONTEBOURG
ancien ministre (PS)
du redressement productif,
puis de l’économie
« Je me rappelle n’avoir bu qu’une
seule fois le vin que j’avais vendangé.
C’était en 1980, j’avais 18 ans et venais de
décrocher mon bac. Mes parents habitaient à Fixin, l’un des premiers villages
de la côte de Nuits, dans une vieille maison coincée dans les vignes. Je m’étais
présenté à l’embauche pour les vendanges de mon voisin vigneron, Camille
Crusserey, payé 19 francs 64 centimes de
l’heure. Il y avait dans la troupe des vendangeurs une belle Américaine du
Maryland qui soutenait le candidat
Reagan… On se disputait dans les rangs
de vigne pendant qu’on coupait les raisins. Mal au dos, repas pris à trente, le
pressoir à la tombée de la nuit, joutes
politiques… Vingt ans plus tard,
en 2000, j’étais député de Saône-et-Loire
et, avec Vincent Peillon, nous nous attaquions aux gouvernements des paradisconfettis. Nous fîmes escale à Chypre,
l’un de ces territoires. A la table de l’ambassadeur de France, le maître d’hôtel
nous sert un fixin, Clos du Meix-Trouhans 1980 de chez Camille Crusserey.
Cette bouteille qui avait vieilli avec moi
symbolise toujours ce lien si secret et
intime que le vin avait noué de façon
imaginaire avec mon engagement politique, sa continuité et sa poursuite. »
JEAN-LUC MOUDENC
maire (LR) de Toulouse
« Ayant la chance d’avoir, dans mon
environnement amical, plusieurs passionnés de vin, au point d’être devenus,
pour certains, des spécialistes, sélectionner un souvenir parmi beaucoup
dans cette veine n’a pas été chose facile.
Mon choix se porte sur une soirée
mémorable, celle du 31 décembre 1999,
où mon épouse et moi avions partagé
avec un groupe d’amis ce moment symbolique du changement de millénaire.
Journaliste sportif, amoureux de la vie,
un participant avait eu l’heureuse idée
d’apporter une bouteille de Cheval
Blanc 1982 [grand cru de saint-émilion].
Un cru magnifique. Inoubliable ! »
VALÉRIE PÉCRESSE
présidente (LR) de la région
Ile-de-France
« J’ai un attachement particulier pour
le Château Canon Pécresse 1989. C’est
l’histoire de ma belle-famille, des Corréziens de Meymac, partis chercher fortune dans le Bordelais, devenus marchands de vin dans le nord de la France
et en Belgique, avant de racheter les
vignes à leurs propriétaires. Les
Pécresse, « Meymacois près Bordeaux »
comme on les appelait, ont possédé un
temps des châteaux renommés comme
Trotanoy (pomerol) ou Grand Corbin
(saint-émilion). Mes beaux-parents ont
gardé quelques hectares de vignes à
Saint-Michel-de- Fronsac qui produit
un canon-fronsac dénommé Canon
Pécresse. Ma première rencontre avec
ma belle-famille a eu lieu à Pâques 1994
dans leur maison surplombant la Dordogne au milieu des vignes, et j’ai bu ce
jour-là, pour la première fois, le vin
0123 des vins | 3
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
content des histoires de vignerons, de
paysans, de terroirs et de paysages. Je
sortirai du lot le vin biologique d’un
camarade viticulteur dans le Gard, dont
la propriété se trouve à Uzès : Carrément rouge, fabriqué en cave coopérative. Pour moi, c’est important de
consommer collectif ou solidaire, car il
n’y a pas que le bon goût ou la qualité
du produit, les conditions de travail et
de vie des paysans, le respect de l’environnement et de la santé publique sont
tout aussi importants. »
BRUNO RETAILLEAU
président (LR) de la région
Pays de la Loire
« Le vin m’a offert une victoire dont je
suis particulièrement fier : j’ai réussi à
faire inscrire à la carte du restaurant du
Sénat un vin rouge issu des terroirs
vendéens, les Silex 2012, produits au
Domaine de la Barbinière par la famille
Orion. Il m’a fallu plusieurs années
pour convaincre le Palais du Luxembourg d’ouvrir sa cave à la Vendée, à ce
vin à la fois puissant et fruité, généreux
et enraciné, une synthèse des qualités
vendéennes en somme ! »
PHILIPPE RICHERT
président (LR) de la région
Grand-Est
« J’ai une émotion particulière chaque
fois que je me rends à la Cave historique
des hospices de Strasbourg. La cave
existe depuis 1395, et on y trouve un
tonneau contenant le plus vieux vin du
monde, datant de 1492. En 1996, à l’occasion du 600e anniversaire du lieu,
quelques viticulteurs alsaciens ont
décidé de relancer l’utilisation en propre des chais et de restaurer des foudres
permettant d’y élever une sélection de
vins d’Alsace. J’avais alors été très sensible à cette initiative qui témoigne de
l’extraordinaire générosité des vignerons attachés à leur terroir et à leurs
cépages qui, à la différence d’autres
vignobles, donnent leur nom aux vins.
Si ma préférence va plutôt aux vins plus
minéraux comme le riesling, j’apprécie
également, en bon Alsacien, le moelleux des gewurztraminers. »
ROLAND RIES
maire (PS) de Strasbourg
familial. Un vin minéral et fruité, élégant, caractéristique des sols calcaires
de la rive droite. C’est le millésime 1989
qui sera servi pour notre dîner de
mariage quelques mois plus tard. »
ÉDOUARD PHILIPPE
maire (LR) du Havre
« C’était sur la place située en contrebas de la cathédrale de Raguse. La chaleur de l’été, la beauté du baroque, le
mélange unique de retenue et d’exubérance des Siciliens lorsqu’ils envahissent la place, les cris des enfants, les
odeurs montantes que le dallage de
marbre semblait produire : je devenais,
pour toujours, amoureux de la Sicile. Et
dans mon verre, le jaune presque trans-
parent et la légèreté d’un colomba
platino qui n’a d’autre prétention que le
bonheur et l’élégance. »
BARBARA POMPILI
secrétaire d’Etat (Ecologistes !)
chargée de la biodiversité
« C’était, m’a-t-on dit, la première fois
qu’un membre du gouvernement se
rendait, dans le cadre d’une visite officielle, chez un producteur de vin naturel. En novembre 2016, après avoir fait
interdire les pesticides tueurs d’abeilles
dans la loi biodiversité, je voulais
démontrer que préservation de la biodiversité et viticulture pouvaient aller
de pair. Et j’ai ainsi pu découvrir le
domaine de Jean Foillard, dans le Beau-
jolais, et son excellent “Côte du Py” 2014
[morgon]. L’occasion de constater qu’il
existe des modèles agricoles excellents
pour l’environnement, pour le commerce… et pour les papilles ! J’ai rencontré une jeune génération de vignerons talentueux et engagés, et très
doués pour faire partager leur passion,
au point qu’il m’a fallu faire preuve
d’une grande diplomatie pour échapper
aux dernières cuvées, car j’étais attendue pour une conférence. »
PHILIPPE POUTOU
Nouveau Parti anticapitaliste
(NPA)
« J’aime les vins authentiques, notamment les vins bio, faciles à boire, qui ra-
« Sur les routes encore cahoteuses de
la Grèce continentale des années 1980,
au volant de la R18 familiale, j’étais en
chemin vers l’Olympe des dieux. Dans la
fournaise de l’été hellène, que je découvrais pour la première fois, une modeste
taverna m’apparut comme une promesse de rafraîchissement proprement
céleste. Le retsina presque frappé que
nous servit l’aubergiste m’administra
un choc mémorable. Une révélation.
Passé le sentiment d’étrangeté provoqué sur un palais alsacien par l’amertume déconcertante de la résine de pin
(ajoutée au vin pendant la fermentation), les petites gorgées suivantes firent
entrer à flots, d’un coup, tous les parfums de la garrigue méditerranéenne.
Ah, tous ces effluves d’épices et d’herbes… Puis nous reprîmes la route, mais
le moteur nous abandonna un peu plus
loin. La belle humeur transmise par le
breuvage nous encouragea à ne pas
renoncer. Nous avons fait l’ascension du
mont Olympe, jusqu’au sommet, avec
une énergie mythologique. »
JOHANNA ROLLAND
maire (PS) de Nantes
« Plutôt qu’une bouteille, je pense à
un vin particulier, un vin local : le muscadet vieilles vignes. Il est fait à partir
de raisins de vignes âgées de 50 ou
60 ans. C’est un vin fin, presque sucré.
En boire me rappelle les souvenirs de
moments passés en famille, chez mon
oncle maternel, à Vertou, où nous buvions régulièrement ce vin à l’apéritif. »
ALAIN ROUSSET
président (PS) de la région
Nouvelle-Aquitaine
« Mon premier souvenir de vin est
parisien. Et c’est grâce au… Monde ! Je
tombe, dans le journal, sur une page
entière consacrée à Buzet-sur-Baïse,
dans le Lot-et-Garonne, et au buzet,
le Mouton Rothschild du pauvre ! C’est
un vignoble réinventé par des vignerons coopérateurs. On y retrouve les
mêmes cépages que dans le Médoc,
animé par un maître de chai de grand
cru. Il était vendu en vrac, à la fin des
années 1970, dans un entrepôt de la
porte de Versailles. Il fallait le mettre
en bouteilles soi-même, coller l’étiquette aussi ! Quand je suis arrivé
en Aquitaine, que j’ai été intronisé
dans le vignoble, je suis devenu ami
avec Jean-Marie Hébrard, le truculent
et dynamique directeur commercial
des Vignerons de Buzet. La région
accompagne toujours cette cave qui
travaille dans la biodynamie et l’excellence ! Une belle aventure humaine,
œnologique et de terroir ! »
GILLES SIMEONI
président (Inseme per a Corsica)
du conseil exécutif de Corse
« Chaque année, le 11 novembre, est
fêtée, à Patrimoniu, la San Martinu,
saint patron de la vigne. Chaque vigneron de l’appellation patrimoniu, la plus
ancienne de Corse, apporte son vin,
tous étant versés dans un même tonneau puis, en partie, dans une
amphore. Celle-ci, après avoir été
bénite, voit son contenu de nouveau
versé dans le tonneau, le vin bénit se
mélangeant au vin nouveau. Le temps
sacré se mêle au temps profane pour
devenir, tout simplement, le temps
de la divizia, le temps du partage. Comment mieux résumer ce qu’est un verre
de vin : le lien fusionnel entre les hommes et leur terre, la célébration de la
convivialité, l’invitation au voyage. »
JEAN-GUY TALAMONI
président (Corsica libera)
de l’Assemblée de Corse
« Mon souvenir date de décembre 2015, lorsque nous avons accédé aux
responsabilités territoriales. Au cours
de cette soirée mouvementée, nous
n’eûmes pas le temps de nous asseoir et
de simples sandwichs tinrent lieu de
dîner. Je me rappelle seulement le goût
du vin qui les accompagnait. Sans doute
le meilleur que j’aie jamais bu. Je ne suis
pas certain que cette saveur ait tenu uniquement à ses qualités intrinsèques. Ce
goût inoubliable était sans doute aussi,
et surtout, celui de la victoire… » p
pages réalisées par
rémi barroux et michel guerrin
EMMANUEL PIERROT/ VU POUR « LE MONDE »
4 | 0123 des vins
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Les politiques soutiennent
le vignoble avec modération
| Rarement les candidats à une élection présidentielle française auront autant loué la production vinicole
et défendu le travail des viticulteurs. Pourtant, les professionnels jugent leurs positions trop timorées
enquête
J
uste avant de monter sur scène, Benoît
Hamon sirote un verre de vin blanc. Il
ne s’en cache pas, c’est son rituel portebonheur avant chaque meeting. Du
pouilly-fuissé si possible, l’une de ses
appellations préférées. De son côté,
Emmanuel Macron avoue, au magazine
Terre de vins, son amour pour le pauillac,
reconnaît un faible pour le Château Roc de Cambes en côtes-de-bourg, et s’amuse à deviner à
l’aveugle un entre-deux-mers blanc. Marine
Le Pen rappelle volontiers qu’elle est petite-fille
de négociants en vin, et François Fillon, le jour
de la sortie du « Penelopegate », s’affichait avec
Alain Juppé à la Cité du vin de Bordeaux. Rarement les candidats à une élection présidentielle
française auront autant loué la production vinicole et défendu le travail des viticulteurs.
Depuis que Pierre Mendès France a interdit le
vin dans les écoles (pour les moins de 14 ans !)
en 1956, cet alcool s’est fait plus discret sur la
scène politique. La loi Evin, en 1991, a entériné le
silence. Prière de ne plus en parler. Jusqu’à son
assouplissement, le 24 novembre 2015, qui autorise la communication sur le vin en tant que
patrimoine. « Il y avait une autocensure sur
l’œnotourisme qui a pu se débloquer, se réjouit
Joël Forgeau, président de l’association Vin
& Société. Aujourd’hui, on parle publiquement
de beaux paysages de vignes. »
« Qu’attend-on de nos élus ?
Qu’ils soient fiers de
leur patrimoine viticole !
Nous sommes le deuxième
secteur d’exportation et
la première filière agricole »
didier petterman
président du Conseil interprofessionnel
des vins d’Alsace
Jean-Jacques Jarjanette, directeur du syndicat
Vignerons indépendants de France, complète :
« L’hygiénisme recule pour une position plus
équilibrée. » Soulagé ? Pas à ce point. Pour lui, la
parole est encore trop cadenassée : « Les élus
nous écoutent, mais ils sont timorés. Ils ont peur
du lobby antialcool. En “off”, ils nous disent comprendre ce que le vin représente pour l’économie,
la culture et l’aménagement du territoire. Mais la
parole officielle est limitée. »
Les Vignerons indépendants de France ont
adressé à chaque candidat un Livre blanc regroupant dix-huit propositions pour l’avenir de la filière viticole. Car ils ont besoin de soutien : « Quel
décalage par rapport à des pays concurrents
comme l’Italie et l’Espagne, où les campagnes promotionnelles se font sur les deniers de l’Etat ! », se
désole M. Jarjanette. La vigne pousse dans
soixante-six des cent un départements. Pour les
responsables locaux, elle est un sujet quotidien.
EMMANUEL PIERROT/VU POUR « LE MONDE »
« Les interprofessions viticoles ont de très bonnes
relations avec eux, reprend Joël Forgeau. Mais
c’est plus compliqué quand on arrive à Paris, on
parle de santé, pas d’éducation, d’agriculture, de
culture. Il faudrait pouvoir l’évoquer de façon globale. » Allan Sichel, président du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB),
enfonce le clou : « Plus on monte dans la hiérarchie nationale ou européenne, plus les problématiques s’opposent. Quand un responsable intervient au niveau national, il a peur d’en faire trop, il
parle de modération. »
Même son de cloche chez le président du
Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace,
Didier Petterman : « Qu’attend-on de nos élus ?
Qu’ils soient fiers de leur patrimoine viticole ! Nous
sommes le deuxième secteur d’exportation, derrière l’aéronautique. Et la première filière agricole.
Et on ne fait pas de bruit ! Nous sommes des
ambassadeurs : quand on vend du vin à l’étranger,
on vend un peu de la France. » Le propos se fait
même virulent chez certains producteurs :
« France, pays de tradition viticole, où es-tu ?, s’emporte Olivier Bernard, à la tête de l’Union des
grands crus de Bordeaux. Depuis Evin, ce qu’on
entend, c’est que le vin n’est qu’un alcool qui tue les
jeunes le week-end. Ce discours n’évolue pas ! »
Un avis que ne partagent pas tous les élus.
Pour le maire de Bordeaux (LR) Alain Juppé, « la
vigne et le vin ne se résument pas à une bouteille.
C’est une histoire millénaire, un patrimoine et
des emplois locaux. Je serai toujours solidaire des
viticulteurs bordelais. Il ne s’agit pas de faire
l’apologie de l’alcool, mais de parler éducation,
dégustation et modération, notamment en
direction des jeunes ». Alain Rousset, président
socialiste de la région Nouvelle-Aquitaine,
affirme lui aussi son parti pris : « Je n’ai ni
pudeur ni réticence à parler de vin. Depuis longtemps, ma région accompagne l’œnotourisme. »
Défendre la vigne mais sans froisser
Certains sont entre deux chaises : à la fois
politiques et professionnels du vin. C’est le cas
de Jacques Cattin, vigneron, conseiller régional
et maire de Voegtlinshoffen, dans le HautRhin, qui espère devenir député dans quelques
semaines : « J’ai hâte de pouvoir rejoindre l’Association nationale des élus de la vigne et du vin
(ANEV) ! Je suis révolté que nos vins de terroir
soient assimilés à n’importe quel alcool. Je prônerai une consommation modérée qui met en
valeur notre gastronomie. » Il faut défendre la
vigne mais sans froisser.
L’ANEV compte une centaine de parlementaires, quatre cents maires, des conseillers régionaux et généraux. « C’est une sorte de lobby »,
reconnaît Philippe Martin, député LR de la
Marne et coprésident de l’association. Pour montrer que le vin dépasse le clivage politique, l’ANEV
a une présidence à deux têtes : un représentant
de gauche et un de droite. Antoine Herth, député
LR du Bas-Rhin (un tiers du vignoble alsacien
dans sa circonscription), se définit comme un
« élu du vin » : « Pour moi, il est plus facile de parler
du vin que de la bière !, s’exclame celui qui a auparavant géré une brasserie. En trois mandats, j’ai le
sentiment que l’Assemblée suit la société : on boit
moins et mieux, et le premier liquide consommé
n’est plus le champagne mais le jus d’orange ! »
Dans le camp d’en face, le ton est tout autre.
Sur le site Securite-sanitaire.org, sept acteurs
de la santé publique ont proposé aux candidats
à la présidentielle des mesures pour lutter
contre le vin et l’alcool. Ils s’inquiètent du fait
que seul Jean-Luc Mélenchon s’engage sur la
totalité des mesures, le seul qui accepterait de
remplacer l’avertissement « l’abus d’alcool est
dangereux pour la santé » par « l’alcool est dangereux pour la santé ». p
ophélie neiman
Claude Evin : « La loi a perdu de sa force sur le volet alcool »
L’artisan de la loi relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcool regrette le poids des lobbys dans le débat
C
laude Evin, 67 ans, a été ministre
socialiste, notamment de la
santé, de 1988 à 1991. Durant son
mandat, il fut l’artisan de la
fameuse loi qui porte son nom, et qui
vise, entre autres, à interdire la promotion de l’alcool. Il revient sur cette mesure.
Rappelez-nous dans quel contexte est
intervenue cette loi en janvier 1991…
Durant la campagne présidentielle de
1988, les deux candidats, Jacques Chirac et
François Mitterrand, avaient été interpellés par des professeurs de santé publique
sur les effets du tabac et de l’alcool sur la
santé et la mortalité de la population. Ils
leur avaient demandé de réglementer la
publicité et de sortir ces deux produits de
l’indice des prix afin de pouvoir les augmenter sans incidence sur l’indice Insee.
Quelles en étaient les mesures
les plus importantes ?
Nous avons interdit la vente aux
mineurs, sur les lieux sportifs, et nous
avons fait une réforme du code des débits
de boisson. Un deuxième volet concernait la publicité avec une interdiction
pour le tabac et un encadrement pour
l’alcool. C’était très précis. La publicité
était autorisée uniquement dans la
presse professionnelle et les magazines.
Mais, progressivement, la loi a été amendée. La publicité par affichage a ainsi été
rétablie au milieu des années 1990.
qui vantent les productions viticoles,
et les élus nationaux, souvent plus
contraints par votre loi ?
Les élus sont très sensibles aux réalités
locales, aux interventions des viticulteurs. C’est vrai dans tous les secteurs
économiques, et c’est normal. Mais dans
le cas de l’alcool, c’est le secteur de la
publicité qui a été à la manœuvre, avec
un certain nombre de provocations,
comme une campagne d’affichage très
suggestive pour les bordeaux et les bourgognes, montrant de jolies femmes
dénudées et des bouteilles de vin. Cela a
fait l’objet de contentieux, et la justice a
considéré que c’était contraire à la loi.
Cet épisode a rouvert le débat.
Comment jugez-vous la différence
de discours entre des élus locaux,
Pour autant, il y a aussi la volonté
de la France de vanter le tourisme
Comme ministre de Mitterrand, j’ai
défendu une loi allant dans ce sens.
dans ses régions viticoles. Quel doit
être l’équilibre ?
Le débat sur l’œnotourisme a aussi été
manipulé. En réalité, il n’y a pas de sujet
de discussion. Faire un article pour vanter
les mérites de tel site en Champagne, par
ailleurs classé par l’Unesco, ne fait pas
question. Mais si l’article incite à la
consommation, il est alors interdit par la
loi. De mon point de vue, il n’y a pas de
problème à dire qu’un vin est bon dans le
cadre d’un dossier spécial. La loi n’est pas
imbécile, si on parle du vin de manière
raisonnée, il n’y a pas d’infraction. Je me
souviens d’une discussion au gouvernement : le ministre de l’agriculture défendait les viticulteurs, le secrétaire d’Etat au
sport la possibilité de maintenir les compétitions sponsorisées par des marques
d’alcool, etc. On a trouvé un équilibre.
La loi répond-elle à la consommation
d’alcool par les jeunes ?
Oui. On ne peut parler de l’alcool
comme on parle d’un parfum. Il faut
être cohérent. On peut vanter un
modèle de voiture, mais pas sa vitesse.
On ne peut avoir une politique de
sécurité routière et des arguments pour
aller de plus en plus vite. La loi a perdu
de sa force, notamment sur le volet
alcool, alors que sur le tabac, elle a plutôt
été renforcée. Mais il faut s’intéresser
aux nouvelles pratiques, comme les
« after work » dans les bars, ces moyens
pour attirer les jeunes et les inciter à
consommer. Le débat porte toujours
sur le vin, et on oublie totalement la
consommation de bière, très importante chez les jeunes. p
propos recueillis par rémi barroux
0123 des vins | 5
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
Sting : « La musique n’est pas
une détente. Un verre de vin, oui »
| En pleine tournée, l’interprète de « Roxanne » a pris le temps, avec son épouse Trudie,
de parler de leur passion commune : le vin. Et de leur domaine viticole en Italie
entretien
L
e chanteur Sting a donné deux
concerts à l’Olympia, à Paris, les
12 et 13 avril, dans le cadre du lancement de 57th & 9th (Polydor/
Universal Music), son premier disque rock depuis longtemps. La
dernière fois que l’ex-chanteur du groupe britannique Police s’est produit dans la capitale,
c’était il y a cinq mois pour la réouverture du
Bataclan, salle meurtrie par les attentats du
13 novembre 2015. Le bassiste de 65 ans nous
a reçus, avec son épouse, Trudie, pour évoquer un autre sujet qui les passionne : le vin.
Et d’abord celui qu’ils produisent dans leur
domaine italien Il Palagio, en Toscane. Assis
l’un à côté de l’autre dans un grand canapé
blanc d’un salon de l’Hôtel Royal Monceau, le
couple a répondu à nos questions, divergeant parfois sur les réponses, s’exprimant le
plus souvent d’une seule voix.
Le chanteur
donne
à ses vins
le nom de
ses chansons :
« When We
Dance »,
« Message in
a Bottle »…
Vous aimez le vin au point d’avoir
créé un domaine viticole : Il Palagio.
Pourquoi, alors que vous êtes tous
deux britanniques, avoir choisi l’Italie,
et en particulier la Toscane ?
Au départ, il s’agissait de trouver une maison de vacances pour la famille que nous
étions en train de former. Nous avons six
enfants et ils sont notre priorité. En réfléchissant à un lieu, nous avons spontanément
pensé à l’Italie, synonyme de joie de vivre,
d’été éternel. C’est en 1997 que nous avons
trouvé Il Palagio, près de Pise, après sept ans
de recherches !
DAVID LEVENE/
« THE GUARDIAN »
Quand l’idée du vignoble est-elle venue ?
Nous avions cette idée à l’esprit, mais il a
d’abord fallu rendre la maison habitable. Les
travaux ont duré deux ans. Nous avons ensuite commencé à replanter les vignes, cela
nous a pris cinq ans. Notre première cuvée
date de 2007. Nous possédons aujourd’hui un
domaine viticole de 26 hectares, surtout de
vins rouges issus de cépages autochtones, notamment de sangiovese. Il y a également un
peu de merlot et de cabernet-franc. Si nos
bouteilles sont en vente en France, nos plus
grands marchés sont la Russie et l’Angleterre.
Consommez-vous du vin chaque jour ?
Trudie : Oui, presque tous les jours, un
verre ou deux. Je préfère le vin blanc généralement, bien qu’en Toscane, on produise surtout du rouge !
Sting : Moi, je bois plutôt du rouge… Ensemble, on partage le rosé ! Nous privilégions les
vins bio, comme toute notre alimentation
d’ailleurs. Notre domaine comprend, en tout,
350 hectares, et tous nos produits (vin, huile
d’olive, miel…) sont bio.
Quelle bouteille marque votre histoire
à tous les deux ?
Sting : Pour notre mariage, nous avions
choisi un vin de chez Antinori, un cevaro.
C’était un chardonnay vraiment très beau,
riche, parfait pour notre célébration. Nous en
gardons un très bon souvenir.
Trudie : J’adore le chardonnay de Bourgogne aussi, et notamment les puligny-montrachet du domaine Leflaive. C’est d’ailleurs
Anne-Claude Leflaive qui m’a parlé la première, en 1997, de la culture en biodynamie,
lors d’une très bonne soirée. Elle avait tenu
un discours très émouvant sur la nature. J’ai
aussitôt souhaité appliquer ces méthodes
sur notre vignoble. Mon père était un bon
fermier, et il m’avait toujours dit que « tout
provient du sol ». Le travail du sol est la chose
la plus importante dans toutes les bonnes
pratiques agricoles. Nous respectons vraiment notre environnement, ce qui est la base
de notre philosophie de vie. Nous sommes
très fiers de nos vignes.
Vous possédez également des chevaux,
est-ce pour travailler vos vignes ?
Nous avons des chevaux d’équitation pour le
moment, pas encore pour labourer notre domaine. Peut-être un jour. De toute façon, ce
n’est pas le plus important. Ce qui compte,
c’est le style pur des vins que les gens apprécient. C’est un bonheur de pouvoir partager ça.
Songez-vous à planter des cépages blancs ?
Pour le moment, nous en sommes au stade
de l’expérimentation et de la recherche des
meilleurs terroirs. Le vermentino donne de
bons résultats.
Avez-vous constaté des effets du dérèglement climatique sur votre production ?
Il y a de plus en plus de différences d’une saison à l’autre. Chaque millésime est dorénavant plus marqué par les changements climatiques, on en prend conscience. Mais ce qui
compte finalement, c’est que le vin exprime à
chaque fois ces particularités, tout en cherchant l’excellence et l’authenticité. Cela nous
oblige parfois à réduire la production. Un domaine viticole se juge et s’analyse sur le
temps. Chaque année est différente. La biodiversité sur notre domaine est primordiale
pour nous. Tout est lié.
Quel message le vin peut-il apporter
dans le monde aujourd’hui ?
Le vin est une tradition ancienne, une
culture longue de plusieurs milliers d’années.
Je pense que, dans nos sociétés actuelles, il
permet un lien vital avec l’histoire. Avec les
autres aussi. Partager une bouteille est une
source d’unité, le vin nous met en relation les
uns avec les autres. C’est une source de détente et de stimulation. Il y a une meilleure
énergie entre les gens. Participer à cette
culture du partage est quelque chose que nous
n’avions jamais fait auparavant. Cette culture
du vin semble évidente en Europe, car elle est
ancienne, mais il ne faut pas oublier
qu’ailleurs, en Californie par exemple, elle est
très récente.
Sting, vous souvenez-vous de
votre premier verre de vin ?
Oui ! Et je peux vous dire que ce n’était pas un
grand vin ! Puis, avec Trudie, nous avons goûté
au chianti, cette fameuse bouteille ronde toujours enfermée dans un panier. C’était spécial…
Malgré tout, cela nous a donné envie d’avoir
un domaine et de produire du vin. Dans le
chianti, il y a du soleil, de l’été, c’est joyeux.
vrir. Comme j’écoute toutes sortes de musiques, j’aime goûter toutes sortes de vins. Je
reste très ouvert.
Collectionnez-vous les bouteilles ?
Notre cave contient des vins de nombreuses
régions parce que je fais le tour du monde et
que nous avons la chance aussi de recevoir de
très, très belles bouteilles. Je pense, bien sûr, à
des bordeaux, comme des petrus, lafite ou
margaux, mais aussi à bien d’autres.
Pourrait-il exister des accords entre
musique et vin ? Un style de musique
appelle-t-il un type de vin ?
Il existe, en effet, un parallèle entre la musique et le vin. La dégustation d’un vin complexe
se marie forcément à l’écoute d’une musique
complexe. Mais un vin complexe irait-il avec
une musique simple ? Ou l’inverse ? Je ne sais
pas, en réalité. En temps normal, je n’écoute
pas de musique pour me détendre. La musique,
pour moi, n’est pas une source de détente, c’est
mon travail. En revanche, un verre de vin, oui,
ça me détend, c’est même une sorte de méditation pour moi. Je n’arrive pas à boire un verre et
à écouter de la musique en même temps. Mais
attention, je ne bois pas tant que ça !
Quel est le vin que vous aimeriez recevoir
pour votre anniversaire ?
Si on est en Italie, un brunello di montalcino
bien sûr, ou un montepulciano. Sinon, en
France, un margaux.
Et celui que vous ouvririez pour l’anniversaire de votre femme ?
Pour ma femme, forcément le plus cher ! Je
sais bien qu’elle aime le puligny-montrachet
du domaine Leflaive, dont elle vous a parlé. Ce
qui revient quasiment au même…
Y a-t-il des moments particuliers
pour découvrir tel ou tel vin ?
Bien sûr ! En été, nous aimons partager une
bouteille de rosé sous la tonnelle. En hiver,
plutôt un vieux vin. En ce qui me concerne, je
n’ai pas d’habitude particulière. J’aime décou-
Buvez-vous des vins qui ne soient pas bio ?
Je préfère le vin biologique, mais je n’en fais
pas une religion.
La présence des vignes est-elle une source
d’inspiration pour composer ?
A Il Palagio, j’ai installé mon studio d’enregistrement au-dessus de la cuverie, face au
vignoble. Je pense qu’il y a un bon échange de
vibrations entre les deux. Je n’ai pas fait d’expériences précises sur l’influence de ma musique sur la qualité des vins, mais c’est amusant
de supposer que cette influence est réelle… p
propos recueillis par laure gasparotto
6 | 0123 des vins
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
La deuxième vie
de Jacky Lorenzetti
| L’immobilier, le rugby et… le vin. Derrière l’entrepreneur se cache un épicurien,
propriétaire de trois grands vignobles bordelais. Rencontre avec le fondateur de Foncia
portrait
Dans la cave du château Pédesclaux, avec le Bouclier de Brennus, titre obtenu par son club, le Racing 92, en 2016, lors du championnat de France de rugby. RODOLPHE ESCHER POUR « LE MONDE »
médoc - envoyé spécial
J
acky Lorenzetti en est à sa deuxième
vie. Et elle est animée ! Pour aller vite,
il a fait fortune dans l’ombre et il
dépense dans la lumière. L’ombre,
c’était la réussite phénoménale de son
groupe Foncia, qui cumule les métiers
dans la pierre et la gestion de biens. La
lumière, c’est à partir de 2006, quand
il va sur ses 60 ans, un âge où d’autres
vont au soleil : il vend Foncia aux Banques
populaires, empoche près de 800 millions
d’euros, achète le mythique club de rugby du
Racing 92, s’offre trois vignobles dans le Médoc,
et se lancera bientôt dans le spectacle. Celui qui
investit « pour rester en vie » est la 123e fortune
de France, en 2016, selon le magazine Challenges, avec 570 millions d’euros.
Jacky Lorenzetti est un entrepreneur. Pas le
genre à rester quinze heures par jour rivé sur
les comptes. Plutôt un homme qui délègue,
cherche le coup d’avance, adore concrétiser ses
idées. Le Racing 92, il le récupère à la dérive et le
hisse jusqu’au titre de champion de France
2016. Ses vins progressent. Mais parfois il
échoue. Comme avec la marque de vêtements
Racing 1882, dont il a vendu la licence. Mais,
surtout, il y a quelques semaines, quand il a
voulu fusionner le Racing 92 avec le Stade français, l’autre club phare de la capitale. Le tollé fut
tel qu’il a dû renoncer. Une erreur ? « On verra si
je n’ai pas eu raison trop tôt. J’ai sous-estimé les
réactions irrationnelles », concède-t-il.
L’homme a une belle gueule, le sourire charmeur, sans être excentrique. Il est né à Paris,
en 1948, mais il a un passeport suisse. Son
grand-père et son père étaient des maçons
originaires du Tessin. Lui a fait l’école hôtelière de Lausanne. « J’en ai gardé un goût pour
les fondations et le sens du détail », raconte-t-il.
Avant d’ajouter : « Mon pays, c’est la France, un
pays magnifique qui m’a tout donné. J’y paie
mes impôts, je ne me vois pas aller ailleurs. »
Son premier souvenir de travail, c’est dans
l’entreprise de son père : « Je grattais les radia-
Une salle de spectacle pour... le rugby
A
partir d’octobre, les rugbymen du Racing 92
ne joueront plus au Stade de Colombes mais
dans la U Arena à Nanterre (Hauts-de-Seine),
une salle couverte de 40 000 places qui accueillera
aussi des concerts et des événements divers, comme
des épreuves des JO en 2024 si Paris les organise.
Jacky Lorenzetti a acheté, en 2013, un terrain juste
derrière la Grande Arche de la Défense, et fait
construire l’édifice par l’architecte Christian de Portzamparc pour 350 millions d’euros, dont une moitié
financée avec ses deniers personnels, l’autre en vendant des bureaux logés dans l’enceinte. « Investir des
millions dans une équipe de rugby pour jouer seize
matchs par saison à domicile, ce n’est pas rentable,
explique M. Lorenzetti. Sauf si on attire plus de public.
L’Arena n’est donc pas un stade, mais une salle où le
rugby sera un spectacle comme un autre. A Colombes,
nous avons 8 000 spectateurs en moyenne. On vise
30 000 pour le rugby et des recettes qui passeraient
de 3 à 11 millions d’euros pour le Racing. »
Comment y arriver ? « Le rugby est un sport pratiqué
en hiver, il faut donc offrir plus de confort au public »,
avance le président du club. Un public qui sera au
chaud dans une salle fermée, et profitera, entre autres,
du plus grand écran du monde (2 400 m²). La pelouse
sera synthétique et protégée lors des concerts. Reste à
savoir quelle star de la musique inaugurera l’Arena... p
m. g.
teurs pour enlever la peinture. » C’est là qu’il se
passionne pour l’immobilier. Il crée la FrancoSuisse de gestion en 1972, qui devient Foncia
en 1993. « J’ai commencé par la gestion locative
de trois appartements, à Sceaux », raconte
l’homme d’affaires. Il finit avec 7 000 salariés,
un million de clients, une entreprise cotée en
Bourse et une présence dans quatre pays. La
clé du succès ? Le sens du contact. « Je sonnais
aux portes pour savoir si l’occupant était locataire ou propriétaire, se souvient-il. On a noué
des liens forts avec chaque client. »
Jacky Lorenzetti est aujourd’hui à la tête du
groupe Ovalto (400 salariés) et de quatre activités : immobilier, gestion financière, rugby et
vin. Deux pour le business, deux pour le plaisir ? Plus compliqué. Ovalto, un nom qui
sonne rugby, est installé au Plessis-Robinson
(Hauts-de-Seine), sur le site du centre d’entraînement du club ultramoderne, où l’on peut
aussi déguster ses vins. Sa passion du rugby
peut découler de celle du sport. Pendant dix
ans, il fut pilote de rallye. « J’étais un peu impulsif. J’en ai coupé, des arbres, avec mon bolide »,
s’amuse l’ancien sportif. Il a fait connaître
Foncia en faisant du sponsoring dans la voile,
notamment grâce à la victoire de Michel Desjoyeaux dans le Vendée Globe en 2008-2009.
Concernant le vin, il a acheté trois châteaux
de trois appellations différentes du Médoc :
Lilian Ladouys en 2008, en saint-estèphe ;
Pédesclaux en 2009, grand cru classé de
pauillac ; Issan, grand cru de margaux, dont il
possède 50 % depuis 2013 (il est associé avec
Emmanuel Cruse, qui le conseille). Jacky Lorenzetti avance quatre raisons pour expliquer
son investissement : « J’aime boire, surtout les
grands crus du Médoc – je suis sectaire. Le vin
ouvre des portes. C’est plus ludique que de s’occuper de copropriétés. Et puis il y a ma femme. »
Son entourage jure qu’après Foncia l’homme
a changé. Il est plus détendu, et ses virées dans
le vignoble n’y sont pas pour rien. Il portait la
cravate, était distant, parfois cassant. On le
découvre avec la chemise ouverte, une
écharpe et un téléphone portable aux couleurs
du Racing 92. Après un match gagné, il s’est
surpris à danser en solo sur une table. « J’aime
le sport, la bouffe, la rigolade, le partage, et boire
un bon vin. Je suis épicurien ! », commente-t-il.
Ce qui a changé surtout, c’est qu’il est devenu
un personnage public avec le vin et le rugby.
« Je dois m’exposer, même si ça ne m’enchante
pas », affirme-il. Mais il sait débrancher. A Porto-Vecchio, où il fait du bateau ; à Quiberon, où
il pêche la daurade avec ses copains. Un proche
souligne en riant : « Faut quand même le supporter tous les jours au bureau. » Ce qu’il ne nie
pas : « Je me lève à 6 h 30, je rentre à 20 heures.
Mais je trouve des plages de détente. »
610 000 bouteilles par an
Toujours à ses côtés, son épouse, Françoise.
« On s’engueule sur tout, mais on aime se retrouver », confesse-t-il. Même sur leur rencontre, ils ne sont pas d’accord. Lui : « Je la vois à
un feu rouge, à Sceaux. On était chacun en voiture, je la klaxonne, elle me dit oui tout de
suite. » Elle : « C’est faux ! Il m’a draguée longtemps. » Une chose est sûre, c’est Françoise qui
l’a mené au rugby et au vin – elle est originaire
du Sud-Ouest. Son épouse participe aux réunions, donne son avis. « Elle fait tout mieux
que moi, admet Jacky Lorenzetti. Elle a un
meilleur palais aussi ! » Et elle n’a pas sa langue
dans sa poche. Au journal Sud Ouest, elle n’hésite pas à dire : « Je ne suis pas que la blonde du
patron. » Quand on l’interroge sur le consensus que cherche son mari, Françoise rigole :
« Disons que c’est un consensus autoritaire. »
Au moment de l’achat de leurs domaines viticoles, certains ont cru à une danseuse. Pas le
genre. Du reste, les millions investis lèvent le
doute. Tous les quinze jours, le couple quitte
Le Plessis-Robinson pour le Bordelais, dans
leur avion privé, pour passer la nuit chez Lilian Ladouys, avec ses belles tours blanches,
puis démarrer la journée à Pédesclaux par une
0123 des vins | 7
0123
JEUDI 27 AVRIL 2017
C’est
l’architecte
Jean-Michel
Wilmotte
qui a rénové
le château
Pédesclaux
et son chai.
RODOLPHE ESCHER
POUR « LE MONDE »
Deux ailes
en verre
ont permis
d’agrandir
la bâtisse
d’origine.
RODOLPHE ESCHER
POUR « LE MONDE »
réunion de travail. C’est dans ce château que
l’investissement impressionne. Le critique
américain culte Robert Parker a eu la formule
assassine : « La vie est trop courte pour boire du
Pédesclaux. » Autrement dit, un vin cher et
mauvais. Jacky Lorenzetti a encaissé et bossé.
Il a arraché, replanté. Il a confié à l’architecte
Jean-Michel Wilmotte la rénovation du chai
en 2014 et du château l’année suivante. « Je
voulais un architecte français à l’écoute, mais je
lui ai dit aussi : “Etonnez-moi !” » Wilmotte y
est allé carrément. Le château était une bâtisse
trop étroite. Il lui a donné des ailes de verre de
chaque côté. Comme pour symboliser l’envol.
Commentaire de l’architecte : « Jacky Lorenzetti est pro, il voulait l’excellence, a mis les
moyens, il s’émerveille et il tranche. »
Le chai est encore plus impressionnant.
Jacky Lorenzetti le voulait « simple, ouvert,
transparent. » Simple, si on veut. Il fait 110 mètres de long, plus grand qu’un terrain de
rugby. Le bâtiment est surtout d’une élégance
folle. Des matériaux nobles – verre, acier, bois
de chêne – et 116 cuves en Inox visibles de l’extérieur – « des demoiselles », dit Wilmotte, que
l’on admire comme au spectacle. La lumière
descend jusqu’au caveau où sont alignées les
vieilles bouteilles comme dans une bibliothèque. « On ne voulait plus de ces caves sombres
avec des araignées. Vous avez vu, il n’y a pas
une poussière ! », se réjouit-il. Son côté suisse.
C’est aussi un chai sans pompe ni pressoir :
tout fonctionne par gravité. « On ne martyrise
pas le raisin, on le cajole », dit Jacky Lorenzetti.
C’est si grand qu’il y a de quoi accueillir bien
plus que les 180 000 bouteilles annuelles.
C’est le but. Au départ, Lorenzetti a acheté
21 hectares de Pédesclaux. Il en possède désormais 50. « On voudrait monter à 70. » Nous
avons assisté au 114e « copil » (comité de direction), avec six dirigeants des trois châteaux.
Jacky Lorenzetti, en bout de table, se montre
asticoteur, parfois charmeur. Ça va vite.
Quand une personne parle trop longtemps, il
regarde son téléphone. Quand un dossier est
réglé, il le jette à la poubelle. La question du
jour est l’achat de parcelles pour agrandir les
domaines. « On est acheteur, pas prédateur »,
nuance Jacky Lorenzetti. A Pauillac, l’hectare
se joue tout de même autour du prix fou de
2 millions ! « Pour parler aux gens, Jacky est le
meilleur, affirme Olivier Froc, président du
directoire d’Ovalto. C’est comme ça qu’à Foncia il a acheté 300 cabinets d’administrateur
de biens. Même chose dans la vigne. » Idem
dans le rugby. Mais attention, il n’est pas très
joueur. On lui avait proposé de recruter la star
vieillissante anglaise Jonny Wilkinson pour
le club. « On a regardé ses trois dernières
années, il avait joué six matchs, on n’y a pas
cru. Toulon, oui, et ils ont eu raison », reconnaît ce touche-à-tout.
Jacky Lorenzetti oriente son vin vers le bio, et
le veut abordable. « On cherche le top, pas le
sublime. Je veux un vin puissant et élégant, qui
nous ressemble, mais que le plus de gens possible puissent acheter, pas qu’il soit stocké à Singapour, et qu’on spécule dessus comme sur une
sicav. » Si les prix ont grimpé, ils restent raisonnables. Lilian Ladouys est passé de 12 à 18 euros,
Pédesclaux de 18 à 40 euros, Issan de 45 à
57 euros. L’essentiel des 610 000 bouteilles
produites part à l’étranger, par l’intermédiaire
du négoce de Bordeaux. Au moment de notre
rencontre, Jacky Lorenzetti venait de vendre
50 000 bouteilles de Lilian Ladouys à Air
France, et ses yeux ont pétillé. Il dit gagner un
peu d’argent avec le vin – « C’est un placement
plus difficile que dans l’immobilier ! »
On lui demande si le sport, la vigne, l’immobilier, la finance sont des passions qui le définissent. Il répond que, le matin même, il a vu
passer des immeubles à vendre, que c’est très
concret, comme la vigne ou le rugby. Additionner les activités serait une façon de rester
en prise sur le monde. Sa femme, Françoise, le
coupe : « Tu n’as pas répondu… » Alors il est
plus direct : « L’immobilier, je maîtrise, mais
ma première vie a été dingue. C’est ingrat, le
syndic… Même quand on fait notre AG en famille, on s’engueule un peu ! Alors que le vin et
le rugby, je suis moins à l’aise, il y a des impondérables, mais c’est du plaisir immédiat, et les
mêmes valeurs : la convivialité, la patience. »
L’impondérable, il connaît. Depuis l’automne 2015, il doit faire face à un enchaîne-
« Je veux un vin puissant et
élégant, que le plus de gens
possible puissent acheter,
pas qu’on spécule dessus
comme sur une sicav »
jacky lorenzetti
ment de problèmes dans le rugby. Des affaires
de dopage, des joueurs qui s’écartent des règles, des résultats moins bons et cette fusion
ratée. « C’était dur », avoue l’homme de 69 ans,
affirmant que la fin de saison ira mieux.
Reste que son impatience lui joue encore des
tours. Il peut se mettre en colère, décider trop
vite. « Dans la négociation, parfois, je n’arrive
pas à attendre », reconnaît-il. « Il a une telle capacité à croire que tout est possible… », assure
un observateur. Il lui arrive d’appliquer au
rugby ou au vin ce qu’il appelle sa déformation professionnelle immobilière. Sa fusion
Racing 92-Stade français serait liée à « sa vision entrepreneuriale du sport », comme l’a décrit son meilleur ennemi, le patron du Rugby
Club de Toulon, Mourad Boudjellal.
S’il fait tout ça, c’est au nom du père, mort le
25 décembre 2015, qui trimait pour ses enfants.
Au nom du père, il se démène pour sa tribu : un
frère, une sœur, une épouse, quatre enfants et
des petits-enfants. Beaucoup travaillent à ses
côtés. Il a fait sienne la devise de René Char :
« Sans tribu, pas d’issue. » « Je vois la société
comme je vois ma famille, des communautés où
on dialogue, commente-t-il. Je suis obsédé par
la transmission. » Il est pour la famille et pour la
mondialisation. Capitaliste, mais pas sauvage
– « Travailler rien que pour le fric n’a aucun intérêt. » Pas de gauche, pas au Medef non plus. « Je
crois beaucoup à la révélation par le travail,
apprendre qui on est et se faire plaisir. » p
michel guerrin
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