close

Вход

Забыли?

вход по аккаунту

?

Courrier_International_1391_2017

код для вставкиСкачать
CANADA
Afrique CFA 3 200 FCFA Algérie 480 DA
Allemagne 4,50 € Andorre 4,50 €
Autriche 4,50 € Canada 6,95 $CAN
DOM 4,90 € Espagne 4,50 €
É-U 7,50 $US G-B 3,80 £ Grèce 4,50 €
Irlande 4,50 € Italie 4,50 € Japon 800 ¥
Maroc 38 DH Pays-Bas 4,50 €
Portugal cont. 4,50 € Suisse 6,20 CHF
TOM 850 XPF Tunisie 6,50 DTU
No 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
courrierinternational.com
France : 3,90 €
LE NOUVEAU
MONDE
Un rêve multiculturel ; les lacs
du Manitoba ; Drake, roi de Toronto…
Plongée dans la diversité d’un pays
d’exceptions qui fête ses 150 ans
20 pages spéciales
M 03183 - 1391 - F: 3,90 E
3’:HIKNLI=XUX^U\:?b@d@j@l@k";
LA BÊTE
OU LA BELLE?
MONOSPACES D’EXCEPTION BMW SURÉQUIPÉS
À PARTIR DE 380 €/MOIS SANS APPORT *.
BMW SÉRIE 2 GRAN TOURER
FINITION M SPORT
Le plaisir
de conduire
BMW SÉRIE 2 ACTIVE TOURER
FINITION LUXURY
* CES DEUX MODÈLES PRÉSENTÉS COMPRENNENT LES ÉQUIPEMENTS SUIVANTS :
LUXURY
Jantes en alliage léger 17’’ (43 cm)
ou 18’’ (46 cm).
M SPORT
Système de manœuvres automatiques
« Park Assist ».
Projecteurs LED.
Navigation Multimédia Business.
www.bmw.fr/labeteoulabelle
* Exemple pour une BMW 216i Active Tourer à partir de 380 €/mois et Gran Tourer à partir de 390 €/mois suréquipées en Location Longue Durée sur 36 mois et pour 40 000 km intégrant l’entretien** et l’extension de
garantie. Offre réservée aux particuliers et aux professionnels (hors loueurs et flottes), valable pour toute commande jusqu’au 30/09/2017 dans les concessions BMW participantes. Sous réserve d’acceptation par BMW Financial Services Département de BMW Finance - SNC au capital de 87 000 000 € - RCS Versailles B 343 606 448 - TVA FR 65 343 606 448 - Immeuble Le Renaissance, 3 rond-point des Saules, 78280 Guyancourt. Courtier en Assurances immatriculé
à l’ORIAS n° 07 008 883 (www.orias.fr). ** Hors pièce d’usure. Modèles présentés : BMW 216i Active Tourer Luxury avec options. Consommations en cycle mixte : 5,4 l/100 km. CO2 : 123 g/km selon la norme NEDC. Loyer : 444,49 €/mois.
BMW 216i Gran Tourer M Sport avec options. Consommations en cycle mixte : 5,7 l/100 km. CO2 : 132 g/km selon la norme NEDC. Loyer : 455,97 €/mois.
BMW France, S.A. au capital de 2 805 000 € - 722 000 965 RCS Versailles - 3 avenue Ampère, 78180 Montigny-le-Bretonneux.
J. C. FRANCIS
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Sommaire
ÉDITORIAL
ÉRIC CHOL
Le coup
de pagaie
S
i les Européens imaginent que
l’océan qui les sépare des États-Unis
les met à l’abri des dernières
“trumpitudes”, leurs cousins éloignés
du Canada n’ont pas cette chance :
partager 8900 kilomètres de frontière
terrestre avec le pays de Donald place
les 35 millions de Canadiens aux premières
loges pour essuyer les provocations
de la Maison-Blanche. Or, loin de se
réfugier dans les bois en attendant que
l’orage populiste passe, artistes ou
responsables politiques canadiens font
preuve d’une étonnante pugnacité et d’un
sens de l’humour reconnus dans le monde
entier pour défendre les valeurs d’accueil
et de tolérance de leur jeune pays. La preuve par quatre :
– Come from Away. Depuis le 12 mars,
cette comédie musicale fait un carton
à Broadway : écrite par un couple torontois,
elle met en scène une petite ville de
Terre-Neuve juste après le 11 septembre
2001, qui reçoit avec beaucoup
de générosité les milliers de passagers
américains contraints de se poser
au Canada. Justin Trudeau a eu la bonne
idée d’emmener Ivanka, la fille de Donald
Trump, assister à la représentation.
– Kayak. Le 5 juin, Justin Trudeau (encore
lui) a pagayé sur la rivière Niagara, afin
de célébrer la Journée mondiale de
l’environnement. Mieux qu’un moulinet,
un pied de nez au locataire de la MaisonBlanche, quatre jours après l’annonce du
retrait des États-Unis de l’accord de Paris.
– La Servante écarlate. Depuis avril,
la télévision américaine diffuse la série
inspirée du livre de la Canadienne
Margaret Atwood publié il y a plus
de trente ans. Devenu un best-seller,
le roman fait figure de manifeste
féministe anti-Trump. À voir aussi
en France (sur OCS à partir du 27 juin).
– 11 provinces ? L’écrivain montréalais
Ken McGoogan a connu son heure
de gloire en proposant à l’Écosse de sortir
des affres du Brexit pour devenir une
nouvelle province du Canada. Loufoque,
l’idée de McGoogan ? Elle vient aussi
rappeler le rôle des Écossais dans
la construction du Canada : depuis John
Macdonald (le “père” du dominion
du Canada, créé le 1er juillet 1867),
13 des 22 Premiers ministres du Canada
étaient d’ascendance écossaise – même
Justin Trudeau a, par sa grand-mère,
du sang écossais.
En couverture :
Dessin d’Ale + Ale, Italie, pour Courrier
international.
3
p.22
à la u ne
CANADA
UN NOUVEAU MONDE
Qu’est-ce qu’être canadien ? À l’occasion des 150 ans de la Confédération, Courrier international
consacre 20 pages (dossier central, Courrier Expat, 360°) à un pays qui fascine par
son multiculturalisme et sa politique migratoire volontariste, à rebours des autres sociétés
occidentales, et qui réinvente (peut-être) le monde de demain. Du Globe and Mail au Toronto
Star, du magazine Nouveau Projet au Vancouver Sun, du Devoir à L’Actualité…
les médias anglophones et francophones questionnent leur identité nationale.
Voyage dans toute la diversité du Canada.
Reportage. La croisière des 150 ans s’amuse p.23
Analyse. Un rêve multiculturel p.24
Signaux. Quel âge a vraiment le Canada ? p.26
Photo. Cérémonies de citoyenneté p.28-29
Société . Un pays jeune et dynamique p.30
Expat. Vive les entreprises sans patron p.39
360°
Grands espaces. Et Dieu créa les lacs du Manitoba p.40-43
Musique. Drake, roi de Toronto p.44-45
Culture. Kent Monkman, une autre vision des mythes fondateurs p.46-47
Voyage. Vancouver, l’eldorado de la côte ouest p.48-49
Histoire. 1967, Vive le Québec moderne ! p.50
SUR NOTRE SITE
courrierinternational.com
Vidéo. Kelly Fraser, l’étoile polaire. Portrait de la star pop
inuit, en partenariat avec Spicee.
Quiz. Êtes-vous canadophile ?
Playlist. Leonard Cohen, Arcade Fire, Caribou…
La bande-son parfaite pour accompagner le numéro.
Les sources Chaque semaine, les journalistes de Courrier international sélectionnent
et traduisent des articles tirés de plus de 1 500 médias du monde entier. Voici la liste
exhaustive des journaux, sites et blogs utilisés cette semaine :
L’Actualité Montréal, bimensuel. Ha’Aretz Tel-Aviv, quotidien. Dawn Karachi, Lahore, Islamabad, quotidien. Le Devoir Montréal, quotidien.
Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung Francfort, hebdomadaire. Frankfurter Runschau Francfort, quotidien. The Globe and Mail
Toronto, quotidien. The Hindu Madras, quotidien. Ir Riga, hebdomadaire. Middle East Eye (middleeasteye.net) Londres, en ligne. Neues
Deutschland Berlin, quotidien. Nouveau Projet Montréal, bisannuel. L’Orient-Le Jour Beyrouth, quotidien. El País Madrid, quotidien. Roads
& Kingdoms (roadsandkingdoms.com) New York, en ligne. Der Spiegel Hambourg, hebdomadaire. Süddeutsche Zeitung Munich, quotidien.
Toronto Star Toronto, quotidien. The Washington Examiner Washington, hebdomadaire. The Washington Post Washington, quotidien.
Winnipeg Free Press Winnipeg, quotidien. Yediot Aharonot Tel-Aviv, quotidien.
4.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
SOMMAIRE
Édité par Courrier international SA, société anonyme
avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106400 €
Actionnaire : La Société éditrice du Monde
Président du directoire, directeur de la publication : Arnaud Aubron
Directeur de la rédaction, membre du directoire : Éric Chol
Conseil de surveillance : Louis Dreyfus, président
Dépôt légal juin 2017. Commission paritaire no 0717c82101.
ISSN no 1154-516X Imprimé en France/Printed in France
SUR NOTRE SITE
D’un continent à l’autre
12. Arabie Saoudite.
L’imprévisible prince héritier
Désigné pour succéder
à son père, Mohammed
Ben Salman pourrait accorder
quelques libertés à son peuple.
Le site Middle East Eye dresse
son portrait.
15. Corée du Nord. La Chine
n’a pas la solution miracle
16. Paris-Berlin. L’histoire
d’amour recommence
19. Focus. Quand la Baltique
fait des vagues
Après le débarquement de forces
terrestres, l’Alliance atlantique
se prépare à la guerre navale.
Une stratégie qui vise à isoler
la Russie. Reportages du journal
allemand Neues Deutschland
et de l’hebdomadaire letton Ir
dans un village à côté de Riga.
20. Afrique. Les pionniers
du skate rêvent de JO
Les jeunes Ougandais se voient
déjà aux Jeux olympiques de 2020,
où le skateboard intégrera les
disciplines officielles. Reportage
à Kampala du magazine en ligne
Roads & Kingdoms.
Transversales
36. Environnement. Et en dessous
coule une rivière
38. Économie. Le gourou japonais
de l’intelligence artificielle
courrierinternational.com
L’horoscope de Rob Brezsny
Le signe de la semaine
Cancer (21 juin – 22 juillet) :
Lorsqu’un Lion s’élève au-dessus
de son moi convenu et s’autorise à être
rigoureusement authentique,
je vois en lui ou en elle un Roi-Soleil
ou une Reine-Soleil. Lorsqu’un Cancer
fait la même chose – quand, triomphant
de son conditionnement, il reprend
la maîtrise de sa destinée –,
c’est un Roi-Lune ou une Reine-Lune
que je salue. Dans les semaines
à venir, je pense que tu accompliras
des progrès notables pour mériter ce titre,
Cancer. Tu es en effet sur le point
d’affirmer davantage ce pouvoir de velours
et cette puissante sensibilité
qui te permettent de te sentir à ta place
en ce monde, quoi que tu fasses
et où que tu te trouves.
Rédaction 6-8, rue Jean-Antoine-de-Baïf, 75212 Paris Cedex 13 Accueil 33 (0) 1 46
46 16 00 Fax général 33 (0) 1 46 46 16 01 Fax rédaction 33 (0) 1 46 46 16 02 Site
web www.courrierinternational.com Courriel lecteurs@courrierinternational.
com Directeur de la rédaction Éric Chol Directrice adjointe de la rédaction Claire
Carrard (16 58) Rédacteur en chef Jean-Hébert Armengaud (16 57) Rédacteurs
en chef adjoints Raymond Clarinard (16 77), Hamdam Mostafavi (17 33) Rédactrice
en chef technique Nathalie Pingaud (16 25) Direction artistique Sophie-Anne
Delhomme (16 31) Conception graphique Javier Errea Comunicación
DESSIN DE MIKEL CASAL POUR COURRIER INTERNATIONAL, ESPAGNE
7 jours dans le monde
6. La photo de la semaine
8. Italie. Un coup porté
à l’union bancaire européenne
10. France. Syrie : l’inquiétante
volte-face de Macron
11. Controverse. Téâtre : peut-on
mettre en scène la mort de Trump ?
Également sur notre site
Enquête. Quand la Thaïlande envisage
de dépénaliser l’usage du cannabis.
Un article d’investigation initialement paru
dans le grand quotidien de Hong Kong
South China Morning Post.
Diaporama. La semaine en images.
Suivez-nous aussi sur Facebook, Twitter, Instagram
CE NUMÉRO COMPORTE DES PAGES SPÉCIALES
La Corse vue par
la presse étrangère
(Pour les
départements
20, 13, 83)
En couverture :
Le vieux port
de Bastia.
Photo Rita Scaglia
L’Occitanie vue par
la presse étrangère
(Pour les départements
09, 11, 12, 15, 30, 31, 32, 34,
46, 47, 48, 64, 65, 66, 81, 82)
En couverture :
La Garonne, le pont
Saint-Pierre et l’hôpital
La Grave, Toulouse.
Photo Ulrich Lebeuf/MYOP
Bulletin à retourner à : Courrier international
Service Abonnements - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
Je m’abonne pour :
Monsieur
Avantage abonnés
RCO1700PBI003
Madame
NOM
PRÉNOM
ADRESSE
CP
VILLE
TÉLÉPHONE
e-mail
Plus simple et plus rapide
@
abonnez-vous sur
boutique.courrierinternational.com ou
par téléphone au 03 21 13 04 31 (non surtaxé)
Indiquez votre adresse mail pour créer votre compte et bénéficier de tous vos avantages
Je souhaite recevoir des offres de Courrier international :
□ oui
□ non
Je souhaite recevoir des offres des partenaires de Courrier international :
□ oui
□ non
Je choisis de régler par :
chèque à l’ordre de Courrier international
carte bancaire nº
Expire fin
Cryptogramme
Rendez-vous sur courrierinternational.com
■ La version numérique du magazine
dès le mercredi soir
■ L’édition abonnés du site Internet
■ Nos archives, soit plus de 100 000 articles
■ L’accès illimité sur tous vos supports
numériques
■ L’application
Votre abonnement à l’étranger :
date et signature obligatoires
* Prix de vente au numéro. En application de la loi du 6-1-1978, le droit d’accès et de rectification concernant les abonnés peut s’exercer auprès du service Abonnements.
Pour l’étranger, nous consulter. Ces informations pourront être cédées à des organismes extérieurs, sauf si vous cochez la case ci-contre.
Belgique :
(32) 2 744 44 33 - abonnements@saipm.com
USA-Canada :
(1) 800 363 1310 - expressmag@expressmag.com
Suisse :
(41) 022 860 84 01 - abonne@edigroup.ch
édition Virginie Lepetit (chef d’édition, 16 12), Fatima Rizki (17 30) 7 jours dans
le monde Paul Grisot (chef de rubrique, 17 48), Europe Gerry Feehily (chef de
service, 16 95), Danièle Renon (chef de service adjointe, Allemagne, Autriche,
Suisse alémanique, 16 22), Laurence Habay (chef de service adjointe, Russie,
est de l’Europe, 16 36), Judith Sinnige (Royaume-Uni, Irlande, Pays-Bas, 19 74),
Carole Lyon (Italie, Belgique 17 36), Ana Teruel (Espagne, 16 68), Marie-Line Darcy
(Portugal), Corentin Pennarguear (chef de rubrique, France, 16 93), Alexandre
Lévy (Bulgarie), Solveig Gram Jensen (Danemark, Norvège, Suède), Alexia Kefalas
(Grèce, Chypre), Joël Le Pavous (Hongrie), Pavel Bartusek (République tchèque,
Slovaquie), Kika Curovic (Serbie, Monténégro, Croatie, Bosnie-Herzégovine),
Marielle Vitureau (Lituanie), Alda Engoian (Caucase, Asie centrale), Larissa
Kotelevets (Ukraine) Amériques Bérangère Cagnat (chef de service, Amérique
du Nord, 16 14), Gabriel Hassan (États-Unis, 16 32), Sabine Grandadam (chef de
service, Amérique latine, 16 97), Paul Jurgens (Brésil), Martin Gauthier (Canada)
Asie Agnès Gaudu (chef de service, Chine, Singapour, Taïwan, 16 39), Christine
Chaumeau (Asie du Sud-Est, 16 24), Ysana Takino (Japon, 16 38), Zhang Zhulin
(Chine, 17 47), Guillaume Delacroix (Asie du Sud), Élisabeth D. Inandiak (Indonésie),
Jeong Eun-jin (Corées) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Ghazal
Golshiri (Iran), Pascal Fenaux (Israël), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe)
Afrique Ousmane Ndiaye (chef de rubrique, 16 29), Hoda Saliby (chef de rubrique,
Maghreb, 16 35) Transversales Pascale Boyen (chef des informations, Économie,
16 47), Catherine Guichard (Économie, 16 04), Carole Lembezat (chef de rubrique,
Courrier Sciences, 16 40), Virginie Lepetit (Signaux) Magazine 360° Marie Bélœil
(chef des informations, 17 32), Claire Pomarès (16 74), Delphine Veaudor (16 76),
Mélanie Liffschitz (Histoire, 16 96)
Site Internet Hamdam Mostafavi (responsable, 17 33), Carolin Lohrenz (chef
de service adjointe, 19 77), Clara Tellier Savary (chef d’édition), Carole Lyon
(rédactrice multimédia, 17 36), Hoda Saliby (rédactrice multimédia, 16 35),
Laura Geisswiller (vidéo, 16 65)
Courrier Expat Ingrid Therwath (16 51), Jean-Luc Majouret (16 42)
Développement web Jonathan Parienté (responsable, 16 87), Paul-Boris Bouzin
Traduction Raymond Clarinard (responsable, Courrier Histoire), Mélanie
Liffschitz (chef de service adjointe, anglais, espagnol), Julie Marcot (chef
de service adjointe, anglais, espagnol, portugais), Catherine Baron (anglais,
espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino
(japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise
Lemoine-Minaudier (chinois, anglais), Olivier Ragasol (anglais, espagnol),
Leslie Talaga (anglais, espagnol) Révision Jean-Baptiste Luciani (chef de
service, 17 35), Marianne Bonneau, Philippe Czerepak Pôle visuel Sophie-Anne
Delhomme (responsable), Jonnathan Renaud-Badet, Alexandre Errichiello,
Pierrick Van-Thé Iconographie Luc Briand (chef de service, 16 41), Lidwine
Kervella (16 10), Stéphanie Saindon (16 53), Céline Merrien (colorisation)
Maquette Bernadette Dremière (chef de service, 16 67), Alice Andersen,
Catherine Doutey, Gilles de Obaldia, Denis Scudeller Cartographie Thierry
Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66) Informatique Denis
Scudeller (16 84)
Directeur industriel Éric Carle Directrice de la fabrication Nathalie
Communeau, Nathalie Mounié (chef de fabrication, 45 35) Impression, brochage,
routage : Maury, 45330 Malesherbes
Ont participé à ce numéro Matthieu Beigbeder, Edwige Benoit, Gilles Berton,
Jean-Baptiste Bor, Aurélie Carrier, Xavier Colas, Pierre Delbosc, Aurore Delvigne,
Geneviève Deschamps, Ekaterina Dvinina, Benjamin Fernandez, Claire Gounon,
Marion Gronier, Lison Hasse, Alexandros Kottis, Julie Martin, Hannah Monjarret,
Valentine Morizot, Micaela Neustadt, Gabriel Panossian, Emmanuel Saal,
Isabelle Taudière, Sarah Zhiri.
Publicité MPublicité, 80, boulevard Blanqui, 75013 Paris, tél. : 0157282020
Directrice générale Laurence Bonicalzi Bridier Directeur délégué David
Eskenazy (david.eskenazy@mpublicite.fr, 38 63) Directrices de clientèle
Laëtitia de Clerck (laetitia.declerck@mpublicite.fr, 37 28), Marjorie Couderc
(marjorie.couderc@mpublicite.fr, 37 97) Assistante commerciale Carole
Fraschini (carole.fraschini@mpublicite.fr, 38 68) Partenariat et publicité
culturelle Guillaume Drouillet (guillaume.drouillet@mpublicite.fr, 10 29)
Régions Éric Langevin (eric.langevin @mpublicite.fr, 38 04) Annonces classées
Cyril Gardère (cyril.gardere@mpublicite.fr, 38 88) Site Internet Alexandre de
Montmarin (alexandre.demontmarin@mpublicite.fr, 38 07) Agence Courrier
Patricia Fernández Pérez (responsable, 17 37), Emmanuelle Cardea (16 08)
Gestion Administration Bénédicte Menault-Lenne (responsable, 16 13),
Étienne Waniart Droits Eleonora Pizzi (16 52) Comptabilité 0148884551
Directeur de la diffusion et de la production Hervé Bonnaud Responsable
des ventes France Christophe Chantrel Chef de produit Carole Merceron
(0 805 05 01 47, 0157283378) Diffusion internationale Saveria Colosimo
(0157283220) Communication et promotion Brigitte Billiard, Christiane
Montillet Marketing Sophie Gerbaud (directrice, 16 18), Véronique Lallemand
(16 91), Véronique Saudemont (17 39), Kevin Jolivet (16 89), Martine Prévot (16 49)
Modifications de services ventes au numéro, réassorts 0805 05 01 47
Service clients Abonnements Courrier international, Service abonnements, A2100 — 62066 Arras Cedex 9. Tél. 0321130431 Fax 0157674496
(du lundi au vendredi de 9 h à 18 h) Courriel abo@courrierinternational.com
Prix de l’abonnement annuel en France métropolitaine : 109 €. Autres destinations :
http://boutique.courrierinternational.com
Courrier international,
USPS number 013-465, is
published weekly 48 times
per year (triple issue
in Aug and in Dec), by
Courrier International SA
c/o Distribution Grid. at
900 Castle Rd Secaucus,
NJ 07094, USA. Periodicals
Postage paid at Secaucus,
NJ. and at additional mailing
Offices. POSTMASTER : Send
address changes to Courrier
International c/o Express
Mag, 8275, avenue MarcoPolo, Montréal, QC H1E 7K1,
Canada.
Origine du papier : Suède. 0 % de fibres recyclées.
Ce magazine est imprimé chez MAURY certifié PEFC.
Eutrophisations : PTot = 0,005 kg/tonne de papier
SHANGHAI ROYALTON
TOKYO GINZA
ROMA PIAZZA BOLOGNA
RODEZ CATHÉDRALE
AVIGNON CENTRE PALAIS DES PAPES
BORDEAUX LAC
MADRID PLAZA DE ESPANA
NOS HÔTELS CONNAISSENT LEUR TERROIR.
Ce n’est pas rien de déguster un vin. Dans tous nos hôtels, en Provence comme en Alsace, et de Saumur à Mâcon, nos
sommeliers sélectionnent leurs vins dans les vignobles et les chais voisins. Avec l’ofre Cave & Saveurs, nos terroirs se
dévoilent, de crus d’initiés en cuvées confdentielles.
L’ A B U S D ’ A L C O O L E S T D A N G E R E U X P O U R L A S A N T É .
6.
s
n
a
d
s
r
u
o
7 j
e
d
n
o
m
e
l
Frères
de larmes
Mossoul, le 24 juin. Zeid Ali,
12 ans, et Hodayfa Ali, 11 ans,
tentent de se réconforter :
la maison familiale
des deux cousins vient d’être
détruite lors de combats
entre les forces irakiennes
et l’État islamique, et des membres
de leur famille sont toujours
sous les décombres.
Dans la vieille ville de Mossoul,
les combats font rage depuis
le 18 juin, date à laquelle les forces
irakiennes ont lancé l’ofensive
pour reprendre les derniers
bastions tenus par Daech ;
le 21 juin, la mosquée historique
Al-Nouri avait ainsi été détruite
par les combattants de l’État
islamique. Et les djihadistes
ont mené une contre-attaque
meurtrière dans l’ouest
de Mossoul dans la nuit
du 25 au 26 juin.
Depuis le début de la bataille
de Mossoul, le 17 octobre 2016,
plus de 800 000 personnes
ont fui les combats,
précise le quotidien libanais
L’Orient-Le Jour.
Photo Felipe Dana/AP Photo/Sipa
sur notre site
courrierinternational.com
Retrouvez tous les vendredis
notre diaporama “La semaine
en images”. Et dans notre
édition imprimée, chaque jeudi,
la photo d’actualité la plus forte.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
8.
a ns
7 joursodnde
le m
↙ Dessin d’Arend,
Pays-Bas.
Le 25 juin, l’État italien a annoncé l’engagement
de 17 milliards d’euros pour un plan de sauvetage
de deux banques de Venise. Une décision
contraire aux nouvelles règles européennes.
d’obligations de la Veneto et de la Popolare
ne perdent tout.
En outre, le gouvernement va diviser
les actifs de ces deux banques entre ceux
qui sont sains et ceux qui sont malades. La
partie saine sera offerte à Intesa Sanpaolo
[autre établissement italien], avec des gardefous comme le paiement des préretraites,
pour ne pas avoir à effectuer une augmentation de capital. Ces garanties n’ont pas
existé dans le cas de la banque Santander,
qui, elle, a annoncé une augmentation de
capital de 7 milliards d’euros pour digérer l’acquisition de Banco Popular et assumer les risques futurs qui pourraient se
présenter.
Chemin douloureux. Après cette vente,
—El País Madrid
ébut juin, quand [la banque espagnole] Banco Popular a fait l’objet
d’une “résolution” – c’est-à-dire
d’une intervention préventive de la part des
autorités européennes – avant d’être revendue 1 euro symbolique à Banco Santander,
autre banque espagnole, tout le monde
s’est félicité du bon fonctionnement du
mécanisme européen d’union bancaire.
Que ce soit la Banque centrale européenne
(BCE), le Système unique de supervision
et le Mécanisme de résolution unique, ou
encore l’Eurogroupe, tout ce petit monde
s’est congratulé pour la rapidité et la netteté de la procédure.
Même si l’on pouvait regretter que les
actionnaires et les titulaires d’obligations
aient tout perdu, telle était la nouvelle règle
du jeu : ce n’était plus aux contribuables de
sauver les banques en Europe, mais bien
aux actionnaires et aux investisseurs. Le
risque bancaire était enfin dissocié de la
capacité financière de l’État pour celui qui
mettait l’établissement bancaire en faillite.
Deux semaines plus tard, l’Italie était
confrontée à la faillite de Veneto Banca et
de Banca Popolare di Vicenza, et là, changement de programme. On n’appliquerait plus les mêmes règles qu’avec Banco
Popular, sous prétexte que ce ne sont pas
D
des banques en “résolution”, mais en “liquidation” (car elles n’entraînent pas tout le
système bancaire dans leur chute), alors
que ces établissements possèdent 60 milliards d’euros d’actifs. L’Italie respecte non
pas la réglementation européenne, mais
italienne. Autrement dit, Rome va injecter quelque 17 milliards de dollars d’euros,
même si certains organismes européens
pensent qu’on pourrait arriver à 20 milliards, pour éviter que les gros détenteurs
les banques vénitiennes doivent rouvrir,
mais les contribuables italiens sont promis
à un avenir sombre : ce sont eux qui vont
éponger les dettes de la banque malade,
au mépris de certains principes de l’UE.
Moyennant quoi Rome évitera la confrontation avec les titulaires d’obligations.
Cinq ans après la crise bancaire espagnole (dont la facture provisoire s’élève à
60 milliards d’euros), l’Italie prend le même
chemin douloureux, comme si rien n’avait
changé en Europe. Après des années de
négociations sur ce problème, l’Italie ne
dispose plus de banques fortes qui puissent
acheter sans aides. Et Monte dei Paschi
ne tardera pas à être dans la tourmente.
Résultat, l’État se défausse de la facture
sur les contribuables, qui assument les
problèmes des banquiers.
Les toutes nouvelles règles européennes
font eau de toutes parts dans le pays même
de Mario Draghi, président de la BCE.
L’enseignement à en tirer est que les États
riches se paient leurs sauvetages bancaires,
s’ils le souhaitent. Désormais, il sera plus
difficile de convaincre les Allemands de
soutenir le fonds commun de résolution
des banques. La joie des autorités européennes aura à peine duré quinze jours.
—Íñigo de Barrón
Publié le 26 juin
Contexte
●●● Le conseil des
ministres italien
extraordinaire qui s’est
tenu dimanche 25 juin a
officialisé le sauvetage
de Banca Popolare di
Vicenza et de Veneto
Banca. Ces deux banques
mutualistes n’avaient
trouvé aucun repreneur
susceptible de leur éviter
la faillite. Intesa Sanpaolo,
première banque de détail
du pays, va pouvo
ir reprendre la part saine
de leurs activités, grâce
aux 4,785 milliards d’euros
que l’État met sur le tapis
pour lui permettre de
maintenir ses fonds
propres, explique La Repubblica. Au
lendemain de l’annonce,
“le titre d’Intesa était en
forte hausse à l’ouverture
des marchés”, note Milano
Finanza. Au total, le
gouvernement promet
des garanties publiques
à hauteur de 17 milliards
d’euros, dont 12 milliards
pour couvrir les créances
douteuses. Mais pour
La Stampa, “le véritable
coût de l’opération ne sera
connu que dans de
nombreuses années”.
Ce plan de sauvetage
“est une gifle aux
contribuables italiens”,
estime enfin le journaliste
Ferdinando Giugliano sur
le site de Bloomberg,
“mais c’est surtout est
une épée dans le cœur
de l’union bancaire
européenne”, l’une des
principales réponses
apportées par l’Europe
à la crise de la dette
souveraine.
Confusion sur
le décret Trump
ÉTATS-UNIS — La Cour suprême
a autorisé le 26 juin la restauration partielle du décret de Donald
Trump interdisant l’entrée sur le
territoire aux ressortissants de
certains pays musulmans, dont
l’application avait été suspendue
par plusieurs décisions de justice.
L’interdiction ne s’appliquera toutefois qu’aux étrangers n’ayant
aucun lien avec les États-Unis,
ont annoncé les juges. Pour USA
Today, la Cour suprême ne fait
qu’“ajouter de la confusion à la
décision entêtée de Donald Trump
d’interdire aux ressortissants de certains pays musulmans d’entrer sur
le territoire des États-Unis”.
Liu Xiaobo sort
de prison
KOMARNITSKI, BULGARIE
CAGLE CARTOONS
Italie. Un coup porté à
l’union bancaire de l’UE
CHINE — Le Prix Nobel de la paix
2010, Liu Xiaobo, condamné en
2009 à onze ans de prison pour
“incitation à la subversion de l’État”,
“est atteint d’un cancer en phase terminale et a été autorisé à sortir de
prison pour être soigné”, selon son
avocat, Mo Shaoping, cité par le
site Weiquan Wang. Son cancer
du foie aurait été diagnostiqué
le 23 mai. Il avait été condamné
en 2009 pour avoir participé à la
rédaction de la Charte 08, un projet
de réforme constitutionnelle pour
la Chine qui prévoyait la garantie
de la liberté d’expression et des
droits de l’homme.
Gouvernement
de survie
ROYAUME-UNI — Le Pa r ti
conservateur de Theresa May a
trouvé un accord lundi 26 juin
avec le Parti unioniste démocrate
(DUP) d’Irlande du Nord afin de
former un gouvernement. Mais cet
accord a un prix, note The Times,
car le DUP a obtenu un budget
supplémentaire de 1 milliard de
livres (1,1 milliard d’euros) pour
7 JOURS.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
9
PAKISTAN
les infrastructures, la santé et
l’éducation en Irlande du Nord, “ce
qui a suscité la colère des politiciens
écossais et gallois”. L’accord pour
ce gouvernement minoritaire est
donc “une recette de survie, mais
pas de stabilité”, conclut le journal.
L’enfer à Bahawalpur
37
—Dawn Karachi, Lahore, Islamabad
la valeur économique et sociale
de la Grande Barrière de corail,
d’après une estimation
du cabinet Deloitte publiée
le 26 juin. “La valeur de notre
icône australienne est douze
fois plus élevée que celle
de l’Opéra de Sydney”, écrit
The Sydney Morning Herald.
D’après Deloitte, la valeur
touristique du récif – dont
dépendent 64000 emplois –
équivaut à 20 milliards d’euros,
son “potentiel” pour le
tourisme futur étant estimé
à 17 milliards. Tandis que la
Grande Barrière est menacée
par le réchauffement
climatique, “beaucoup
d’Australiens considèrent
que le récif a une valeur
inestimable, note le journal.
Deloitte, lui, pense qu’on
peut la chiffrer”.
Une première
peu glorieuse
BRÉSIL — Lundi 26 juin, le pro-
cureur général du Brésil a lancé
une mise en accusation pour
corruption passive contre le
président Michel Temer, accusé
d’avoir perçu un pot-de-vin de
140 000 euros de l’industriel de la
viande JBS en échange d’un geste
pour réduire le prix du gaz fourni
à JBS par l’entreprise pétrolière
publique Petrobras. Michel Temer
“est le premier président en exercice
à devoir répondre d’un crime de droit
commun”, relève El País Brasil.
La mise en accusation doit être
approuvée par un vote à la majorité des deux tiers à la Chambre
des députés.
Amour et gaz
lacrymogène
TURQUIE — Dimanche 25 juin,
la marche de la Gay Pride a été
dispersée par la police turque à
Istanbul. Afin de préserver “la
tranquillité des touristes”, le préfet
de la ville avait décidé la veille
d’interdire le rassemblement, qui
devait se tenir sur la célèbre place
Taksim. Néanmoins, certains militants LGBT ont décidé de braver
l’interdiction et se sont rassemblés aux abords de la place aux cris
d’“amour, liberté, rejetons la haine”,
selon le quotidien d’opposition
Cumhuriyet. Ils ont été rapidement dispersés par la police, qui
a fait usage de gaz lacrymogène
et tiré des balles en caoutchouc.
régionales. Il n’y a pas de remède rapide.
Mais, après neuf années passées à la tête
’abominable tragédie qui a frappé de la province, le PML-N n’a manifestela région de Bahawalpur, au lende- ment pas engagé la région sur la bonne voie.
main d’attentats terroristes dévasLe plus scandaleux, c’est peut-être que certateurs à Parachinar et Quetta [qui ont tains aient osé insinuer que les gens pris au
fait 57 morts le 23 juin], a assombri un peu piège de l’incendie étaient les principaux couplus les célébrations de l’Aïd-el-Fitr. En ce pables. Ce ne sont ni la misère ni le désespoir
temps de recueillement religieux et de fes- qui ont poussé les gens à se ruer sur la fuite
tivités culturelles, trop de familles vont d’essence. C’est l’absence de conscience du
porter le deuil de leurs défunts
risque – une fois encore, un échec
ou prier pour les blessés. La trade l’État. Les victimes n’étaient
gédie de Bahawalpur a quelque
pas en mesure de comprendre
chose de tétanisant, non seulela menace que constituait cette
ment à cause du grand nombre
fuite pour leurs vies. Du fait de
de morts et de blessés, mais aussi
l’effondrement du système scoÉDITO
parce qu’elle était parfaitement
laire et parce que l’État n’invesévitable. Il reste à établir si l’intit pas dans la sensibilisation à
cendie a été accidentel, mais il semble déjà la sécurité sur les routes et à domicile, les
que plusieurs erreurs aient été commises. gens ne sont pas à même d’identifier aiséQuelles que soient les raisons de l’accident, ment les dangers auxquels ils s’exposent.
Et il y a bien sûr l’erreur à l’origine de la
le faible niveau de préparation des services
d’urgence locaux a été manifeste. À l’an- catastrophe : l’accident de la route à cause
nonce d’une fuite d’essence sur une auto- duquel le camion-citerne a déversé sa carroute très fréquentée, les autorités auraient gaison mortelle. Le chauffeur roulait-il trop
dû réagir immédiatement. La zone aurait vite ? L’entreprise propriétaire du camion
dû être circonscrite. Puis, dans la panique fournit-elle à ses chauffeurs une formation
qui a suivi l’explosion, l’incompétence des dans le domaine de la sécurité ? Le trafic
services d’urgence a été un peu plus mise lié à l’Aïd-el-Fitr ou la fatigue du chauffeur
en lumière. Bahawalpur, on s’en rend dou- ont-ils joué un rôle ? Le gouvernement du
loureusement compte aujourd’hui, est très Pendjab investit dans des gadgets, comme
loin de disposer des installations médicales les contraventions automatisées. Par contre,
d’urgence que l’on serait en droit d’attendre il n’a rien fait pour repenser le système d’obau bout de neuf ans de pouvoir du PML-N tention du permis de conduire.—
Publié le 26 juin
[Ligue musulmane du Pakistan - Nawaz,
du Premier ministre Nawaz Sharif], et qui
À la une
auraient dû être financées par les milliards
de roupies théoriquement injectés dans le
sud du Pendjab.
On ne saura peut-être jamais combien de
blessés auraient pu être sauvés si l’on avait
pu compter sur des services d’urgence plus
efficaces sur les lieux du drame et dans les
hôpitaux des environs. Cet enchaînement
de manquements – des autoroutes dépourvues de moyens de sécurité adéquats aux Cet article a été publié dans
services médicaux rapidement submergés – l’édition du 26 juin de Dawn,
représente un échec pour le gouvernement. l’un des journaux anglophones
Historiquement, le sud du Pendjab a tou- les plus lus du pays, qui titre en
jours été réduit à la portion congrue tant une : “Une terrible catastrophe
par le pouvoir central que par les autorités assombrit un peu plus l’Aïd”.
L
ARCADIO, COSTA RICA
MILLIARDS D’EUROS : c’est
L’explosion d’un camion d’essence accidenté sur une route
de l’est du pays a fait plus de 150 morts le 24 juin. Ce drame
montre que l’État a échoué à protéger les Pakistanais.
↓ Un policier
en civil
frappe un
militant
LGBT place
Taksim, à
Istanbul, le
25 juin 2017.
Photo Bulent
Kilic/AFP
Les informés de franceinfo
Jean-Mathieu Pernin, du lundi au vendredi de 20h à 21h
chaque vendredi avec
10.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
7 jours a nce
en fr
↙ Six ans après… “Toujours là, toujours
aux commandes.” Dessin de Schrank
paru dans The Independent, Londres.
ILS PARLENT
DE NOUS
BJØRN WILLUM, correspondant
de la radio publique danoise (DR).
“Les mailles du
filet se resserrent
sur les politiques
français”
Pour une affaire,
François Bayrou
a renoncé à son poste
de ministre. La vie
politique française
est-elle en train de changer?
Syrie. L’inquiétante
volte-face de Macron
Pour le président français, le départ de Bachar El-Assad n’est plus
un préalable indispensable à la résolution du conflit syrien. Un
changement diplomatique que déplore cet éditorialiste libanais.
—L’Orient-Le Jour Beyrouth
E
tincelant homme du renouveau,
Emmanuel Macron doit à sa très
honorable carrière de banquier d’affaires son goût de la logique ; il sait évaluer
actif et passif à leur juste valeur et gérer aussi
bien les pertes que les profits. C’est dès lors
sous le signe du pragmatisme qu’il vient de
reléguer au musée la ligne dure longtemps
prônée par la France au sujet de la Syrie :
ligne aux contours devenus toutefois bien
flous, François Hollande n’ayant jamais eu,
en réalité, les moyens de son intransigeance.
Pour peu que l’on sacrifie, à son tour, à la
règle de réalisme, il faut bien constater que
sur plus d’un des points abordés dans son
interview à un groupe de journaux européens, le nouveau patron de l’Élysée ne
manquera pas de convaincre. Que la lutte
contre le terrorisme figure désormais ainsi
en tête des priorités de la France, durement
frappée par ce fléau, est plus que normal,
et d’ailleurs pas nouveau. Que par voie de
conséquence le départ de Bachar El-Assad
ne soit plus une condition préalable à toute
solution en Syrie est tout aussi évident :
tout à ses divisions, l’opposition syrienne
se trouve incapable en effet d’aligner un
candidat légitime à la succession du chef
de l’État syrien.
Mais à quelle légitimité Assad lui-même
peut-il encore prétendre, après tant de
morts, d’exodes et de destructions ? C’est
précisément sur ce terrain, celui d’un cas
Assad dégarni désormais de tout caractère
d’urgence, que l’argumentaire d’Emmanuel
Macron montre des signes d’essoufflement.
Par le fait (et la faute !) d’une formulation
des plus maladroites, la logique macronienne est même susceptible d’en heurter plus d’un, et pas seulement parmi les
populations que s’est acharné à martyriser le régime baasiste. Car aux termes de
cette logique, et du moment que l’ennemi,
une fois de plus, est le terrorisme, Bachar
n’en est pas un : cela au motif qu’il est, lui,
l’ennemi de son propre peuple.
Le président français peut pourtant se voir
reprocher de soustraire péremptoirement
l’Hexagone, patrie des droits de l’homme
et des libertés publiques, d’une humanité
envers laquelle le raïs syrien s’est rendu
coupable de crimes qualifiés et abondamment répertoriés. Invoquant à juste titre
le désastreux précédent libyen, le président Macron plaide en outre pour la stabilité de la Syrie, car il ne veut pas d’un État
failli, un de plus. Or, prêcher pour la stabilité sans autre impératif, sans assortir ce
mot de la moindre astreinte ou condition,
c’est entretenir la chimère d’une Syrie enfin
en paix avec elle-même à l’ombre d’une dictature particulièrement sanguinaire. C’est
parler de corde dans la maison d’un pendu.
Car c’est bien une stabilité exemplaire,
troublée seulement par la sanglante insurrection de Hama, qu’avait assurée d’une
main de fer, trois décennies durant, Assad
père. Et c’est le même et sinistre type de
stabilité que prône son fils et successeur.
Qui, de surcroît, et fidèle à une longue tradition, ne s’est pas privé de faire violence
au Liban voisin, ce vieil ami de la France.
Stabilité, vraiment ?
—Issa Goraieb
Publié le 24 juin
Le régime applaudit
●●● “Le vrai aggiornamento que j’ai fait sur ce sujet, c’est que je n’ai pas énoncé
que la destitution de Bachar El-Assad était un préalable à tout. Car personne
ne m’a présenté son successeur légitime!” Dans un entretien à huit journaux européens,
publié le 22 juin, Emmanuel Macron a établi ses priorités pour le dossier syrien :
la lutte contre les groupes terroristes, la stabilité de l’État syrien, l’interdiction
des armes chimiques, la protection de l’aide humanitaire et le respect des minorités.
Dès le lendemain de la publication, le journal du parti Baas de Bachar El-Assad,
Al-Baath, titrait sur “la volte-face des pays occidentaux”. Le quotidien du régime
syrien salue cette évolution de la diplomatie française et affirme qu’“après l’échec
de tous les paris sur les mouvements terroristes pour porter atteinte à l’État patriotique
syrien, après l’échec du complot ourdi par les soutiens du terrorisme et ses initiateurs,
après que le terrorisme s’est retourné contre ses créateurs, les pays occidentaux
commencent à faire volte-face et à changer leur position sur la crise syrienne,
afin de trouver une nouvelle posture pour sauver la face.”
Celui qui portait la loi sur la moralisation
de la vie politique s’est fait prendre
la main dans le sac, avec son parti…
Cela en fait rigoler plus d’un au
Danemark, et cette situation en dit
long sur la vie politique française.
L’autre jour, une amie danoise m’a
demandé, sans rire, s’il existait encore
des hommes politiques suffisamment
propres pour être ministres en France.
Les témoignages dans cette affaire sont
concordants et accablants – ce ne sont
pas juste de petits soupçons –, ce qui
justifie cette démission. François Bayrou,
ou celui qui l’a décrétée, a pris la bonne
décision, car cela risquait de ressembler à
un vaudeville pendant encore longtemps.
Ce genre de décision augure-t-elle
une nouvelle ère de moralisation
politique en France?
J’ai bon espoir pour la France en ce qui
concerne les affaires et l’utilisation
des fonds publics. On vient de vivre
une campagne présidentielle qui a été
décidée par les révélations du Canard
enchaîné. L’affaire Fillon a marqué
l’élection, mais aussi la vie politique
française. La loi est devenue plus stricte
sous François Hollande, et les mailles
du filet se resserrent : on peut espérer
qu’il y aura moins d’affaires dans le futur,
pas parce que les hommes politiques
français seront de meilleures personnes,
mais parce qu’il sera plus risqué
pour eux de s’aventurer sur ce terrain.
Le renouvellement des députés
va-t-il dans ce sens?
Beaucoup des nouvelles têtes à
l’Assemblée nationale n’ont jamais fait
de politique avant cette élection et n’ont
pas été allaitées au principe qui veut
que les puissants magouillent sans
conséquences. On peut espérer qu’ils
apportent un nouvel état d’esprit, et donc
moins d’affaires et de malversations.
—Propos recueillis par
Courrier international
7 jours.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
11
Controverse
Téâtre : peut-on mettre en scène la mort de Trump ?
Une adaptation de la pièce Jules César de Shakespeare a été jouée au Public Teater de New York du 23 mai au 18 juin. La mise
en scène de l’assassinat du personnage principal, déguisé en Donald Trump, a suscité de nombreuses protestations.
oui
L’art ne doit pas
être censuré
—The Washington Post
(extraits) Washington
B
ank of America et Delta Air Lines ont
apporté leur triste contribution à la
cause de l’illettrisme. Delta a retiré
son soutien fnancier au Public Theater de
New York [le 11 juin] et Bank of America a
interrompu son fnancement du Jules César
de William Shakespeare, à cause de la mise
en scène, où le principal protagoniste est
déguisé en président Trump.
Depuis son investiture, Trump a régulièrement fait l’objet d’assassinats imaginaires,
tant dans la culture populaire que parmi les
intellectuels. Et si les grandes entreprises ne
tiennent pas à être associées à ces images,
le fait de les traiter comme si elles étaient
toutes les mêmes constitue un risque qui va
bien au-delà de la marque de ces sociétés.
Disons-le clairement, puisqu’il le faut : la
photo d’une tête tranchée et sanguinolente
qui ressemble à celle du président, un clip
vidéo où l’on voit un clown vêtu comme le
président et afublé d’une coupe de cheveux défant la gravité ou un Jules César
portant une perruque blonde et une longue
cravate démodée, tout cela ne nous dit pas
la même chose.
Cette tête coupée et sanglante, par
exemple, était brandie par la comédienne
Kathy Grifn pendant une séance de photos
[fn mai]. En se mettant en scène d’une façon
rappelant plus les bourreaux de Daech que
les activistes féministes, elle a accentué le
choc vécu par le spectateur – et n’a donc
absolument pas su faire passer le message
qu’elle souhaitait sur l’opinion qu’a Trump
des femmes. Par conséquent, les photos d’elle
prises par un photographe sont un ratage
artistique. Un avis que l’on peut partager
sans pour autant les trouver scandaleuses.
Le président transformé en clown vient
d’un clip du rappeur Snoop Dogg, qui se
passe dans un monde peuplé de clowns. Le
président n’était pas le seul à être présenté
de façon grotesque et à gesticuler exagérément. Si les métaphores du clip ne semblent
pas particulièrement sophistiquées, un message, au moins, est clair : ce président fctif
est ridicule, car il refète ce que l’on voit
partout ailleurs dans la société qui l’a élu.
Et venons-en enfin à Jules César. Il
est essentiel de rappeler que la pièce de
Shakespeare est une tragédie, et non une
célébration pure et simple du régicide. Les
Romains qui assassinent César le font pour
plusieurs raisons, toutes n’étant pas nobles.
Loin d’assurer leur triomphe, leur acte cause
la perte des assassins. Les deux principaux
conjurés se suicident. Vivant à Washington,
il ne m’a pas été donné d’assister à la toute
dernière production du Public Theater (du
reste, je suis prête à parier que les dirigeants de Bank of America et de Delta Air
Lines qui ont pris cette décision ne l’ont
pas vue non plus). Mais il semble peu probable que le directeur artistique du théâtre,
Oskar Eustis, dont les réalisations m’ont toujours paru empreintes de sensibilité et de
réfexion, ait mis Jules César en scène de cette
façon afn d’éradiquer toute la complexité
de la pièce. Une production de Jules César
qui fait allusion au gouvernement Trump
pourrait aisément être considérée comme
un avertissement quant aux gens qui réagissent au populisme par la violence plutôt
que comme l’afrmation que Trump serait
un dictateur en devenir.
Subtilité. Il importe, pour la bonne tenue
de notre débat public, que nous puissions
tous continuer à aborder l’art avec une
subtilité, une intelligence et une curiosité
dont les grandes entreprises sont apparemment incapables. L’élection présidentielle
de 2016 a été une leçon éprouvante sur ce
qu’il advient quand les citoyens ne s’informent qu’auprès des médias qui leur disent
ce qu’ils veulent entendre. Les mois écoulés depuis l’investiture de Trump nous rappellent que tout peut toujours être pire. On
peut rejeter l’art et les idées sans jamais y
être directement confronté, et prendre des
décisions en se fondant sur des informations
de seconde main. Et si l’on se confronte
efectivement à des sujets controversés, on
peut nier qu’ils aient un sens subtil – voire
qu’ils en aient seulement un – au proft
d’interprétations qui correspondent à des
idées politiques préétablies. Si vous pensez
que les Américains ont déjà du mal à dialoguer aujourd’hui, le refus brutal d’écouter ce que l’on nous dit et d’admettre ce
que l’on a sous le nez pourrait devenir la
norme, une norme inquiétante.
L’art politique mettant en scène le 45e président va se banaliser au fur et à mesure de
son mandat. Vous pouvez choisir de tout haïr
en bloc. Mais si vous comptez vous ofusquer pour des raisons artistiques, essayez
au moins d’abord de vous informer et de
développer votre propre opinion, au lieu de
laisser une grande entreprise ou un présentateur outré vous dire quoi penser.
—Alyssa Rosenberg
Publié le 12 juin
non
C’est un message
politique de
mauvais goût
—The Washington Examiner
Washington
D
ans une nouvelle mise en scène de
Jules César produite par le Public
Theater, institution new-yorkaise,
le dictateur prend l’apparence de Donald
Trump. Le tyran blond, en costume, subit le
sort sanglant que Shakespeare lui a réservé
– ce dont rêvent sans doute aussi certains
opposants à Trump.
À la mi-juin, ne voulant pas se mettre à dos
les clients qui soutiennent le président, Bank
of America et Delta Air Lines ont annoncé
qu’elles ne sponsoriseraient plus la pièce.
Résultat : les progressistes ont piqué une
crise. Le site Vox nous a évidemment gratifés d’une tragédie en 4 000 mots, tout ça
pour dire que les critiques de la pièce sont
peu cultivés. Le PDG de Time Warner, Jef
Bewkes, a qualifé les critiques de cinglés et
a afrmé son soutien à cette mise en scène.
Au Washington Post, Alyssa Rosenberg a mis
en garde [lire ci-contre] contre les benêts
moutonniers, une catégorie à laquelle elle
est persuadée de ne pas appartenir : “Quitte à
être scandalisé par une œuvre d’art, essayez au
moins de la voir pour vous faire une opinion.”
Le monde entier est un théâtre, veut nous
faire croire la gauche, et tous les sympathisants de Trump ne sont que des abrutis.
La gauche veut nous
faire croire que
les sympathisants
de Trump ne sont
que des abrutis.
Mais leur raisonnement est bancal. Si une
pièce est délibérément mise en scène pour
reféter la vie politique contemporaine – et
c’est le cas de Jules César, dont les membres
de la “résistance” collent des afches –, ses
créateurs ne peuvent échapper à la joute
politique. Autrement dit, les cabotins ne
peuvent nous servir une œuvre clairement
propagandiste puis, face aux critiques, relever leurs jupons et s’égosiller : “Mais nous
sommes des artistes !” C’était la marque de
fabrique de l’humoriste Jon Stewart. Il doit
son infuence, sa renommée et sa popularité
à son émission, The Daily Show, qu’il avait
transformée en commentaire politique de
gauche. Mais quand il était critiqué, il tentait de s’en sortir en disant : “Je ne suis qu’un
simple comique, comment pouvez-vous me
prendre au sérieux ?” C’est la méthode du
numéro “avec ou sans nez de clown”, particulièrement hypocrite et lassante.
La mise en scène polémique de Jules César
relève sans aucun doute du discours politique, c’est pourquoi une réaction politique
est justifée. Le hurlement cathartique des
progressistes face à la sinistrose que suscite l’Amérique de Trump doit anticiper la
réplique méprisante et agacée qu’il mérite.
Le New York Times l’a globalement admis
dans une critique parue le 9 juin (avant que
n’éclate l’ouragan de la polémique), en précisant qu’au moment de “la célèbre scène des
funérailles, quand Marc Antoine expose non
seulement le vêtement déchiré de César, comme
l’écrit Shakespeare, mais aussi sa chair nue et
blessée, même les spectateurs qui haïssent Trump
se demanderont peut-être si la pièce n’est pas
allée trop loin, un peu comme Kathy Grifn”.
C’est une référence à une photo où cette
humoriste, dont le mauvais goût est encore
plus ignoble, brandit la fausse tête sanguinolente d’un Trump décapité. Ces spectacles
incarnadins et indécents visent à satisfaire
une soif rebutante qui accompagne la folie
de la gauche depuis la victoire de Trump
et sa propre répudiation. Le Public Theater
connaît son public. Et tout comme les organisateurs d’un combat de gladiateurs, il sait
ce que la foule aux abois, qui a payé sa place,
désire plus que tout. Du sang.
Mais ni le théâtre ni le public ne peuvent
râler quand d’autres rejettent leurs
méthodes dramatiques, leurs messages
idéologiques et leur mauvais goût.
La protection de la liberté d’expression
est l’une des grandes beautés de notre république. C’est une garantie qui a une raison
d’être. Comme l’a noté John Roberts, juge
à la Cour suprême, en 2011, la Constitution
est conçue “pour protéger les discours sur
les questions publiques, même blessants, afn
de ne pas étoufer le débat public”.
Un théâtre a le droit de produire une
mise en scène blessante. Mais ceux qui
sont ofensés par la pièce ont le droit de
la critiquer et de ne pas la fnancer. Les
artistes ne sont pas une classe à part. Ils
bénéfcient des mêmes protections que les
autres citoyens.
Comme l’a appris Cinna le poète dans
Jules César, l’artiste doit accepter l’avis
de la foule. Elle est parfois bienveillante,
mais ça ne l’empêche pas de s’exclamer
de temps en temps : “Mettons-le en pièces
pour ses mauvais vers !”—
Publié le 18 juin
12.
d’un
continent
à l’aut r e.
moyenorient
France .......... 16
Europe .......... 18
Afrique ......... 20
Arabie Saoudite.
L’imprévisible
prince héritier
Mohammed Ben Salman, récemment désigné
pour succéder à son père, n’a rien d’un homme
d’État. Il pourrait accorder quelques libertés
son peuple, mais il risque d’allumer plusieurs
feux dans la région, afrme l’opposante
saoudienne Madawi Al-Rasheed.
—Middle East Eye (extraits)
Londres
e 21 juin, le roi Salman a promu son
jeune fls Mohammed prince héritier, après avoir évincé [son neveu]
Mohammed Ben Nayef, ce dernier ayant
ofciellement demandé à être relevé de ses
responsabilités de prince héritier pour “des
problèmes d’ordre privé”. Par ailleurs, le roi
a amendé certains articles de la Loi fondamentale de gouvernement, afn de passer à
la règle de succession verticale, en vertu de
laquelle le titre de roi sera désormais transmis de père en fls, et non plus d’un frère à
l’autre, comme l’exigeait le mode de succession horizontale mis en place par le fondateur du royaume, le roi Ibn Saoud, en 1933.
En outre, une question essentielle – le
roi abdiquera-t-il bientôt pour permettre à
son fls de devenir roi de son vivant ? – reste
sans réponse. Historiquement, aucun roi
saoudien n’a abdiqué de son plein gré. Sans
plus attendre, trente et un membres sur les
trente-quatre que compte la Commission
L
d’allégeance, instance royale à vocation
consultative, ont “voté” en faveur du nouveau rôle de Mohammed Ben Salman.
La Saudi News Agency a immédiatement publié une vidéo où l’on voit le jeune
Mohammed remercier son cousin Ben Nayef
de s’être retiré sans faire de vagues, et esquisser le geste de lui baiser le pied en signe de
gratitude. Or cette nouvelle nomination est
lourde de conséquences pour le royaume :
Mohammed est un personnage imprévisible, d’où un climat d’incertitude.
Premièrement, sur le plan intérieur, Ben
Salman va faire taire les voix dissidentes,
mais autorisera certaines libertés individuelles, mises en place par sa nouvelle commission des loisirs, chargée d’assurer aux
Saoudiens des “divertissements modérés”. Il
n’est pas rare pour les dictateurs de laisser
leurs sujets accéder à certaines formes de
divertissement contrôlées, afn d’éviter qu’ils
n’implosent. Les femmes seront aussi les
symboles de la nouvelle modernité consommatrice de l’Arabie Saoudite, et elles pourraient bientôt avoir le droit de conduire des
voitures. À l’avenir, les Saoudiens pourront
s’amuser jusqu’à un certain point sans être
harcelés par la police religieuse.
Ben Salman va continuer à ignorer l’establishment wahhabite [les ultraconservateurs], pléthorique, marginalisé et discrédité.
Mais il doit compter avec les Saoudiens qui
ont rejoint le califat de l’État islamique (EI)
et qui pourraient revenir de Syrie. Autant
dire que le prince héritier n’aura pas toujours la partie facile.
Courtiser Trump. Après 2001, quand
Al-Qaida a été chassée d’Afghanistan, de
nombreux Saoudiens qui avaient rallié cette
organisation terroriste sont revenus, provoquant la pire crise liée au terrorisme que le
pays ait jamais connue. L’EI a déjà revendiqué plusieurs attentats en Arabie Saoudite
depuis 2015, mais les conceptions religieuses
[la haine des chiites] de l’EI pourraient s’avérer utiles pour Mohammed Ben Salman, dans
le contexte de la crise actuelle avec l’Iran.
Deuxièmement, sur le plan économique,
les politiques incohérentes destinées à mettre
en place une économie néolibérale, comme
réduire la dépendance du pays à l’égard du
pétrole d’ici à 2010, tailler dans l’État providence, multiplier des privatisations ou encore
vendre 5 % de la compagnie saoudienne
Aramco sur les marchés internationaux
avant septembre 2017, vont se poursuivre.
Ben Salman peut donc annoncer un jour
que les Saoudiens doivent se serrer la ceinture puis les récompenser le lendemain de
leur docilité en dégelant les salaires des fonctionnaires et en leur accordant des jours de
congé supplémentaires. Mais il risque d’être
difcile, avec plus de jours de repos et une
productivité en berne, de faire de ce pays
un paradis néolibéral.
Troisièmement, Ben Salman va avoir du
mal à faire entendre son pays en tant que
puissance régionale quand la Turquie, l’Iran
et Israël cherchent actuellement à s’imposer en tant que médiateurs dans plusieurs
confits au sein du monde arabe. Il s’est déjà
aliéné la Turquie et l’Iran – ce dernier ayant
pris parti pour le Qatar lors de la dernière
crise. Il a également promis de transférer la
MOYEN-ORIENT.
13
← Dessin de Horsch, Allemagne
pour Courrier international.
guerre en Iran, ce qui a été perçu comme
une grave provocation.
Ben Salman n’a pas l’air de se rendre
compte des implications de ses propos à
l’emporte-pièce. Mais l’EI et lui pourraient
bien coopérer, surtout depuis que l’EI est
à cours de cibles en Syrie et en Irak. L’EI
pourrait bien recevoir l’ordre de déplacer sa campagne terroriste en Iran après
ses défaites à Mossoul et à Raqqa. Quant à
Israël, Ben Salman va continuer à coopérer
avec l’État hébreu en secret sur des questions militaires et commerciales, mais il ne
faut pas encore s’attendre à voir le drapeau
israélien flotter à Riyad.
Quatrièmement, le jeune prince va continuer à courtiser le président américain
Donald Trump et troquer des contrats d’armement et des investissements contre son
soutien – du moins en public. Trump est
tout aussi imprévisible que Ben Salman, et
les deux hommes peuvent se fâcher pour des
Difficile, avec plus
de jours de repos
et une productivité
en berne, de faire
de ce pays un paradis
néolibéral.
La famille royale saoudienne
Roi
DATES DE RÈGNE
ABDOULAZIZ IBN SAOUD
1932-1953
Premier roi d’Arabie Saoudite
Nayef
Saoud
1953-1964
Khalid
1975-1982
Déposé
par Fayçal
Prince héritier
2011-2012
Salman
Ben Abdoulaziz
Autres
fils
2015-
Mouqrin
Fayçal
1964-1975
Assassiné
par un neveu
Fahd
1982-2005
Abdallah
2005-2015
Mohammed
Ben Nayef
Prince héritier
Avril 2015-juin 2017
Prince héritier
Janvier-avril 2015
Mohammed
Ben Salman
Prince héritier
2017-
D’APRÈS “THE GUARDIAN” | SOURCES : “THE ECONOMIST”, WASHINGTON INSTITUTE FOR NEAR EAST POLICY
broutilles. Pourtant, ils devraient maintenir de bonnes relations de façade jusqu’à ce
qu’ils atteignent leurs objectifs dans leurs
pays respectifs et à l’étranger.
Le nouvel héritier n’a visiblement pas de
temps à consacrer à l’Europe en ce moment.
Elle restera une destination touristique privilégiée où il pourra essayer son nouveau
yacht [acheté en 2016 environ 500 millions
d’euros] et une source imparable d’approvisionnement en armes. Ce qui veut dire que
les marchands d’armes européens mais aussi
les gouvernements britannique et français
vont se battre pour obtenir les faveurs du
jeune prince.
Ces deux pays ont en effet perdu leur
prince saoudien préféré, Mohammed Ben
Nayef. La Première ministre Theresa May va
quant à elle avoir besoin du nouveau prince
pour des raisons économiques, puisque le
Royaume-Uni risque de ne plus peser bien
lourd politiquement et économiquement
après le Brexit.
Pour le moment, le royaume de Ben Salman
est en train de prendre une certaine direction
malgré l’ampleur des défis aussi bien sur le
plan intérieur que régional. Cette nouvelle
nomination ne sera sans doute pas remise
en question par d’autres princes ou tribus
au sein du pays, mais l’avenir n’est guère
brillant. Ce prince n’a rien d’un conciliateur
compétent ou d’un fin stratège. Il pense que
l’argent résout tous les problèmes même s’il
ne lui a servi à rien dans toutes les guerres
et les conflits [au Yémen comme au Qatar]
qu’il a commencés.
—Madawi Al-Rasheed
Publié le 21 juin
Bonne nouvelle
pour Israël
Le futur dirigeant saoudien
semble sur la même longueur
d’onde que l’État hébreu.
—Ha’Aretz (extraits) Tel-Aviv
L
’accession du prince Mohammed Ben
Salman au titre de prince héritier
d’Arabie Saoudite n’est pas une surprise. Âgé de 31 ans, il ne devrait pas tarder
à succéder à son père Salman, que l’on sait
malade. Cela fait deux ans et demi qu’il se
prépare à cette succession en prenant au
nom de son père des décisions capitales,
notamment en ce qui concerne la guerre
menée au Yémen, même si cette dernière
n’est pas une réussite pour l’Arabie Saoudite.
Depuis sa montée en puissance, Ben
Salman a toujours été une bonne nouvelle
pour Israël et les États-Unis. Ses prises de
position virulentes contre l’Iran en ont fait
un partenaire fiable, dans la lutte contre
les ambitions iraniennes, mais également
parce qu’il a la volonté de contrer l’influence
de la Russie dans la région, de renverser
le régime de Bachar El-Assad en Syrie et
d’agir de manière radicale contre Daech
et d’autres organisations extrémistes, des
Frères musulmans au Hezbollah.
“Coups de fouet”. Bien que le roi Salman
n’ait pas encore abdiqué, la détermination de Ben Salman à peser sur le MoyenOrient s’est déjà fait lourdement ressentir
par l’Égypte du président Abdel Fattah
Al-Sissi et la Jordanie du roi Abdallah. Leurs
pays ont dû subir les “coups de fouet” de
Ben Salman pour leurs “comportements”.
L’Arabie Saoudite a interrompu il y a six
mois ses fournitures en pétrole à l’Égypte
en représailles à l’adhésion du Caire à la
proposition russe de règlement de la guerre
syrienne. Quant à la Jordanie, elle a vu l’aide
saoudienne suspendue à cause du refus
d’Amman de laisser les forces du Conseil de
coopération du Golfe opérer contre l’armée
syrienne à partir du territoire jordanien.
Enfin, selon plusieurs médias arabes,
Ben Salman aurait rencontré à plusieurs
reprises de hauts responsables israéliens.
L’une de ces rencontres se serait déroulée en 2015 à Eilat, sur le sol israélien. De
même, il aurait participé à plusieurs réunions de coordination entre la Jordanie,
Israël et les États-Unis. La grande inconnue reste sa volonté de relancer le processus
de paix israélo-palestinien – et sa capacité
à le faire –, comme le voudrait le président
Donald Trump, sans parler de l’établissement de relations explicites avec Israël.
—Tzvi Barel
Publié le 21 juin
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
IRAN
En attaquant Daech,
Téhéran vise l’État hébreu
Témoignages, spectacles, ateliers, débats, projections... Plus de 120
L’Iran a réussi à frapper Daech avec des missiles d’une portée
de 700 kilomètres. Avec ces tirs, la République islamique
démontre à Israël, aux pays arabes et aux États-Unis qu’elle
détient une force balistique digne d’une grande puissance.
interventions animées par des journalistes du Groupe Le Monde
et d’ailleurs ! Venez les rencontrer et échanger avec eux, dans
l’atmosphère conviviale d’un village en bord de Garonne.
—Yediot Aharonot (extraits)
Tel-Aviv
L
Allain
Bougrain-Dubourg
Barbara Hendricks
Brigitte Gothière
Christian Clot
Claus Drexel
Iris Radisch
Jean-Claude Guillebaud
Jean-Charles
de Castelbajac
Julia Korbik
Nassira El Moaddem
Plantu
Ric O’Barry
Informations et réservations :
L ES- ATEL IE RS- DE -COUTH URES .FR
’attaque menée par l’Iran [tirs de
missiles] en Syrie, le 18 juin, devrait
sonner l’alarme non seulement en
Israël, mais aussi dans les États arabes du
Golfe et aux États-Unis. Cette frappe balistique marque une escalade significative dans
l’ingérence iranienne en Syrie. Le fait que les
missiles ont atteint leurs cibles à 600 kilomètres de distance montre que, désormais, l’Iran dispose d’autres options que le
Hezbollah pour affronter Israël.
Avec ces tirs, l’Iran s’est fixé plusieurs
objectifs. Il s’agissait d’abord de redorer
l’image du régime après les attentats menés
[le 7 juin] sur son territoire par les terroristes
de Daech qui, en parvenant à tuer 17 civils
iraniens, ont créé un climat d’insécurité
sans précédent dans la population et, surtout, ont sérieusement mis à mal l’image
d’invincibilité des Gardiens de la révolution
[ou pasdarans, milice au service du guide
suprême iranien]. Le régime a en outre été
déstabilisé par le fait que les assaillants, des
Iraniens sunnites, sont originaires de deux
de ses provinces, le Baloutchistan, dans l’Est,
et l’Ahvaz, dans l’Ouest, et se sont revendiqués de l’État islamique.
Ensuite, les tirs de missiles sol-sol visaient à
frapper mortellement des miliciens de Daech
dans leurs bastions et à leur montrer que
Téhéran a le bras long et peut atteindre les
villes syriennes de Deir Ez-Zor et Palmyre.
Et, qui sait ? bientôt Daraa, proche de la frontière jordanienne, que le régime syrien et les
Russes tentent de reprendre.
En tirant avec une relative précision des
missiles d’une portée de 700 kilomètres,
l’Iran vient de démontrer qu’il détenait
désormais une capacité de dissuasion régionale, voire mondiale. Jusqu’alors, seuls les
États-Unis et la Russie avaient eu recours à
des tirs d’une telle portée au Moyen-Orient.
Officiellement, les Iraniens ont déclaré
avoir lancé six missiles d’une portée de
700 kilomètres et ont qualifié ces tirs de
“réussite limitée”, sans plus de précisions. Les
engins tirés par l’Iran sont-ils de simples
missiles de croisière ou des missiles balistiques ? Cette question est importante,
dès lors que ces derniers peuvent porter
une ogive chargée de centaines de tonnes
d’explosif.
Comme nous ne connaissons pas le niveau
de précision des projectiles de l’Iran, tout
ce que nous pouvons supposer, c’est que
Téhéran a profité de l’occasion offerte par
les attentats commis par Daech sur le sol
iranien pour lancer plusieurs types de missiles de croisière et de missiles balistiques
et ainsi tester le degré de précision et de
fiabilité de ses armes de longue portée.
Tant que l’Iran n’aura pas fini d’évaluer les
résultats de ce test grandeur nature, il ne
livrera aucune information sur les types
d’engins tirés, leur précision et leur performance létale.
Cette nouvelle donne devrait néanmoins
susciter beaucoup d’inquiétude en Israël.
Désormais, il est raisonnable de conclure
que l’Iran est tout simplement en capacité
de frapper le plateau du Golan [territoire
syrien annexé par Israël], voire des cibles
plus centrales sur le territoire israélien. En
effet, les Iraniens n’essaient même plus de
cacher le fait qu’ils disposent de missiles
Mettre un coup d’arrêt
au programme balistique
iranien. Par les voies
diplomatique ou militaire.
Shahab-3 d’une portée de 1 400 kilomètres
et de missiles de croisière d’une portée de
plus de 2 000 kilomètres, même si leur précision est encore aléatoire.
Les tirs iraniens du 18 juin devraient
contraindre Israël à s’emparer de cette question vitale pour sa sécurité et à faire pression sur l’administration Trump pour qu’elle
mette un coup d’arrêt au programme balistique iranien. Par la voie diplomatique. Ou
par la voie militaire.
Ces tirs constituent un sérieux avertissement aux États arabes du Golfe, qui font
partie de la coalition sunnite proaméricaine
au Moyen-Orient. Les champs pétrolifères
et les installations militaires de ces pays sont
situés à seulement 400 kilomètres du territoire iranien et sont donc extrêmement
vulnérables. Quant aux États-Unis, ils ont
également du souci à se faire. Leurs bases
aériennes, leurs bases navales et leur commandement régional au Qatar sont désormais à portée des missiles iraniens.
—Ron Ben Yishay
Publié le 19 juin
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
D’UN CONTINENT À L’AUTRE.
↙ Dessin de Chappatte
paru dans International
New York Times, Paris.
asie
Corée du Nord. La Chine
n’a pas la solution miracle
Le président américain mise sur les pressions que Pékin exercerait sur
Pyongyang pour obtenir l’arrêt de son programme nucléaire. Or la Chine a
tout à perdre à lancer des initiatives qui rompraient un équilibre précaire.
De plus, les experts chinois
savent que la Corée du Nord considère l’arme nucléaire comme le seul
garant de la survie du régime, et
que de ce fait elle n’abandonnera
pour rien au monde ses bombes
nucléaires, même confrontée aux
pressions les plus fortes que l’on
puisse imaginer. C’est pourquoi
il est peu probable que le boycott
chinois de la Corée du Nord – que
le gouvernement Trump appelle de
ses vœux – produise l’efet désiré
(celui de la dénucléarisation du
pays) ; il a beaucoup plus de chances
de déclencher le genre de crise que
la Chine redoute. Le gouvernement américain fait donc fausse
route avec de telles attentes. Pékin
préférera subir les conséquences
d’une guerre commerciale avec
Washington plutôt que celle d’une
guerre réelle à sa porte.
Gagner du temps. Devons-nous
—The Washington Post
Washington
L
a Corée du Nord est devenue un sujet brûlant : le président américain Donald
Trump a indiqué qu’il entendait
régler enfin le “problème nordcoréen” – autrement dit, forcer la
Corée du Nord à se dénucléariser.
Rien d’exceptionnel : depuis
vingt-cinq ans, tout nouveau président des États-Unis promet de
faire quelque chose pour stopper
les ambitions nucléaires de ce pays.
Certains ont tenté de le faire par la
négociation, d’autres ont accentué
les pressions, mais aucune approche
n’a abouti à ce jour.
Le gouvernement Trump choisit d’adopter une ligne dure, à
une infexion près cependant : il
espère amadouer la Chine pour
la convaincre de se joindre à lui
dans l’adoption de sanctions vraiment sévères à l’encontre du régime
15
nord-coréen. La question a été abordée durant le sommet Trump-Xi
Jinping d’avril dernier. Le gouvernement américain aurait fait part
de sa volonté de revenir sur certaines dispositions antichinoises
prises par les États-Unis, y compris sur quelques points commerciaux sensibles, si la Chine “coopère
pleinement” en durcissant sa position vis-à-vis de la Corée du Nord.
Désastre économique. Le gou-
vernement américain part en efet
du principe que la Corée du Nord
pourrait se retrouver au bord du
désastre économique en cas de
sanctions chinoises à son encontre,
ce qui pourrait amener Pyongyang
à revoir ses ambitions nucléaires.
Tabler sur un tel scénario paraît raisonnable : la Chine contrôle environ 90 % du commerce extérieur
nord-coréen et fournit au pays une
aide vitale, notamment par l’envoi de carburants subventionnés.
Le problème est que Pékin a de
bonnes raisons de ne pas se montrer trop dur envers Pyongyang.
Même si les dirigeants chinois
n’apprécient pas le programme
nucléaire de la Corée du Nord, ils
craignent que des sanctions totales
ne mettent le pays à deux doigts
d’un efondrement économique,
prélude possible à une désintégration politique. De leur point de
vue, une Corée du Nord en état de
guerre civile constituerait une plus
grande menace qu’une Corée du
Nord possédant l’arme nucléaire
mais relativement stable comme
aujourd’hui. Plus grave encore,
une crise en Corée du Nord pourrait aboutir à une réunifcation à
l’allemande des deux Corées sous
le contrôle de Séoul, autrement dit
à l’émergence d’un État coréen
unifé, démocratique et nationaliste, vraisemblablement allié des
États-Unis. Ce n’est pas une issue
que Pékin verrait d’un bon œil.
regretter le fait que Trump semble
parti pour rester dans son rêve
chinois encore quelques mois ?
Peut-être pas, car les autres solutions sont bien pires.
La première des options de remplacement pourrait consister à
négocier, mais cela ne marcherait pas non plus. Kim Jong-un est
convaincu qu’avant toute négociation il lui faut développer et
déployer des missiles balistiques
intercontinentaux capables de frapper les États-Unis sur leur sol. Ses
ingénieurs, qui travaillent sur ce
projet à une vitesse remarquable,
pourraient bien y parvenir d’ici
quelques années, voire quelques
mois, même si Trump a tweeté en
janvier que “cela n’arrivera pas”.
Par conséquent, une fois qu’il
sera devenu évident (une fois de
plus !) que ni les sanctions ni les
négociations ne sont efcaces, et
que la Corée du Nord est tout près
de devenir le troisième pays du
monde capable en théorie d’efacer
San Francisco de la carte, comment
le président américain réagira-t-il ?
La possibilité de frappes militaires
peut être envisagée, du moins c’est
ce que certaines personnes occupant des postes-clés au gouvernement ont laissé entendre à maintes
reprises.
Cependant, la Corée du Nord est
capable de répliquer, et a d’ailleurs
de fortes chances de le faire, peutêtre en lançant des tirs de barrage
sur Séoul, la gigantesque capitale
située juste de l’autre côté de la
frontière entre le Nord et le Sud. En
pareil cas, les Sud-Coréens riposteraient, et en un rien de temps
les États-Unis se retrouveraient
Contexte
●●● La Chine et les
États-Unis ont tenu
le 21 juin leur première
session de “dialogue
diplomatique et de
sécurité”, au cours duquel
les deux pays ont réafrmé
leur objectif commun
de dénucléarisation
de la Corée du Nord, écrit
le site Politico. Pyongyang
représente aujourd’hui “la
menace la plus prononcée
dans la région”, a déclaré
le secrétaire d’État
américain, Rex Tillerson,
dans une conférence
de presse. Commentant
le décès le 19 juin de
l’étudiant américain Otto
Warmbier, rapatrié dans
le coma et mort six jours
après son retour de Corée
du Nord, le ministre
de la Défense, Jim Mattis,
a ajouté que cette afaire
“[allait] au-delà de toute
compréhension”. Le jeune
homme avait passé
dix-huit mois en détention,
accusé de vol d’une afche
de propagande lors
d’un séjour touristique
à Pyongyang.
engagés dans une guerre au sol
en Asie.
Aussi devons-nous peut-être
nous montrer reconnaissants à
l’égard des Chinois qui étudient en
ce moment une coopération avec
les États-Unis au sujet des sanctions, ce qui leur permet de gagner
du temps tout en arrachant des
concessions aux États-Unis dans
d’autres domaines. Une guerre
serait une option bien pire. On peut
peut-être également espérer que
Trump croie sufsamment longtemps au miracle chinois pour qu’il
ait le temps d’apprendre la leçon
que ses prédécesseurs ont dû accepter à contrecœur, à savoir que le
problème nucléaire nord-coréen
ne peut se résoudre facilement.
Dans le passé, il a fallu en général
à chaque nouvelle administration
américaine un ou deux ans avant
de fnir par accepter cette vérité
dérangeante.
—Andrei Lankov*
Publié le 15 juin
* Professeur d’histoire coréenne
à l’université Kookmin de Séoul
16.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
↙ Dessin de Ruben,
Pays-Bas.
france
Paris - Berlin. L’histoire
d’amour recommence
Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir,
le couple franco-allemand est de nouveau au
centre du jeu européen. De l’autre côté du Rhin, on
fOCUs ne regarde plus l’Hexagone de la même manière.
faire prendre conscience à l’Europe qu’elle devait prendre son
indépendance vis-à-vis des ÉtatsUnis. Elle travaille donc déjà à une
union de la défense, où Français
et Allemands comptent bien être à
l’avant-garde. Il faut surmonter la
crise des réfugiés, lutter contre le
terrorisme, sauver le libre-échange
et l’accord de Paris sur le climat.
En bref, il s’agit de s’afrmer et
d’assurer sa sécurité à l’heure de
Donald Trump et du Brexit.
Tout cela a déjà un titre : une
Europe qui protège. C’est la réaction positive à l’euroscepticisme et
à l’antimondialisation de droite et
de gauche. Macron vient de remporter triomphalement deux élections avec ce projet politique, et
Merkel le suit. Trois mois avant les
élections au Bundestag [le 24 septembre], elle est non seulement la
reine des sondages, mais aussi la
chancelière de l’Europe. Martin
Schulz (SPD), son adversaire socialdémocrate, ne parvient pas à imposer sa marque dans ce domaine,
comme dans tant d’autres, alors
qu’il a été président du Parlement
européen et chef du groupe parlementaire SPD pendant de nombreuses années, et à ce titre l’un
des hommes les plus infuents à
Bruxelles.
Paris se prépare d’ores et déjà
à travailler avec Merkel pendant
les prochaines années. Les gouvernements des deux pays se retrouveront mi-juillet pour discuter et
mettre au point de nouveaux pro-
L’Allemagne et
la France entendent
reprendre la
direction de l’Europe.
—Frankfurter
Rundschau Francfort
A
près chaque sommet européen, les participants se
livrent à une mise en scène
selon un rituel bien établi : chacun
explique aux caméras et aux micros
ce que le sommet a décidé et ce
qu’il a lui-même obtenu pour son
pays. Si on réunit toutes ces interventions, il y a toujours 28 vainqueurs en Europe.
En ce sens, c’est un signal inhabituel qu’ont émis le 23 juin la
chancelière Angela Merkel (CDU)
et le nouveau président français
Emmanuel Macron : ils sont apparus ensemble à la fn des délibérations pour exprimer fermement
leur intention de donner un nouvel
élan au projet européen.
Il ne saurait y avoir le moindre
doute : la France et l’Allemagne
entendent reprendre ensemble la
direction de l’Europe. Merkel en a
été pendant des années le numéro
un incontesté, ce qui était dû non
seulement à sa force, mais aussi
à la faiblesse de Nicolas Sarkozy
et de François Hollande. Ce n’est
que pendant la phase difcile de
la crise de l’euro que Merkel et
Sarkozy avaient constitué une
équipe solide, qui avait rapidement
été baptisée “Merkozy”. Nous voilà
aujourd’hui avec un nouveau duo,
“Mercron”, qui souhaite relancer
l’Europe. Il y a beaucoup à faire.
Il faut à nouveau stabiliser la zone
euro ; Berlin et Paris planchent déjà
sur des propositions communes en
ce sens. Les agissements perturbateurs du président américain,
Donald Trump, ont contribué à
jets. Le sommet du G-20 aura eu
lieu peu de temps auparavant [les
7 et 8 juillet] à Hambourg. Merkel
et Macron comptent ici aussi parler
d’une seule voix.
Emmanuel Macron confère un
nouvel éclat au projet européen,
et une partie de cet éclat rejaillit
sur Merkel. Il sera intéressant de
voir pendant combien de temps.
Macron a promis aux Européens
de réformer son pays. Il compte
commencer par le marché du travail, dans les semaines et mois à
venir. Il va devoir compter sur
une résistance farouche de la rue.
Le prochain sommet européen
aura lieu en octobre. On a hâte
de voir si Macron rayonne toujours autant d’ici là.
—Thorsten Knuf
Publié le 23 juin
Tous amis
de Macron
À l’approche des élections
au Bundestag, Angela
Merkel et Martin Schulz
rivalisent pour bénéfcier
de l’aura du nouveau
président français.
—Süddeutsche Zeitung
Munich
D
epuis quelques semaines,
il ne se passe pas une
journée sans qu’Angela
Merkel ne cite le nom d’Emmanuel Macron – un peu comme un
enfant ne peut lâcher son nouveau
doudou. Elle ne tarit pas d’éloges
sur sa “superbe campagne contre le
populisme”. Après le retrait américain des accords de Paris sur le
climat, elle n’a pas manqué de souligner qu’elle s’était déjà entendue
avec Macron sur le sujet. Face au
président ukrainien, elle a assuré
que Macron serait prêt à poursuivre le processus des accords
de Minsk. Macron par ci, Macron
par là, le président français est
omniprésent dans le discours de
la chancelière.
Concurrence. Elle n’est pas la
seule : la concurrence ne dort
pas. Ainsi, le ministre socialdémocrate des Afaires étrangères, Sigmar Gabriel (SPD),
a tenu à accueillir Emmanuel
Macron en personne – et avec
quelques journalistes – sur le
tarmac de l’aéroport de Berlin
le 15 mai. Pas question pour l’ancien ministre de l’Économie de
laisser une caméra repartir sans
avoir réafrmé l’étroitesse de ses
liens avec l’ancien conseiller économique de François Hollande.
Le patron du SPD [et candidat à la
chancellerie], Martin Schulz, n’est
pas en reste et ne perd pas une
occasion de mettre en avant son
amitié avec Macron. Prononcez
le nom du président français et
aussitôt Schulz vous confera qu’il
s’est justement entretenu longuement avec lui peu de temps
auparavant.
À l’approche des élections législatives allemandes, on s’arrache
le nouveau locataire de l’Élysée.
Les deux candidats, Merkel et
Schulz, tous deux sexagénaires,
cherchent manifestement à profter un peu de la fraîcheur de ce
FRANCE.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
17
↘ Dessin de Tom paru
dans Trouw, Amsterdam.
président à peine quadragénaire
et de redorer leur blason, quelque
peu terni. Lors de la visite de
Macron à la chancellerie, c’est
Angela Merkel qui a suggéré à son
hôte d’aller saluer la foule de ses
sympathisants depuis le balcon.
visite à Angela Merkel, le nouveau président a annoncé le
retour des classes bilingues, que
François Hollande avait supprimées. Ces classes existent aussi
en Allemagne : les élèves ont
davantage d’heures de français
et suivent au moins une matière
enseignée dans la langue de
Molière, comme l’histoire ou la
biologie – une ouverture sur la
culture et, plus concrètement,
une aide pour leur future vie
professionnelle.
Facilité. En tant que chance-
lière, Angela Merkel a évidemment la partie plus facile. Lors
des sommets internationaux,
une relation de confiance s’est
rapidement instaurée. Pas une
ombre au tableau : elle se félicite
de la facilité avec laquelle Paris et
Berlin se retrouvent sur la même
longueur d’onde. Elle a même été
jusqu’à faire fi de la traditionnelle
solidarité entre partis frères des
familles parlementaires européennes pour souhaiter publiquement à La République en marche
une large victoire aux élections
législatives – pas un mot pour
Les Républicains.
Jusqu’à présent, Emmanuel
Macron a su habilement jouer
de cette sympathie débordante.
Dans son programme, il a de quoi
satisfaire chacun des deux partis
allemands, mais aussi des projets
qui pourraient soulever des difficultés. De leur côté, conservateurs et sociaux-démocrates n’ont
aucune divergence sur l’urgente
nécessité de réformer la France.
Bien que le SPD n’aime guère
entendre Macron citer en exemple
Gerhard Schröder [ex-chancelier social-démocrate, instigateur de l’Agenda 2010 et des
réformes économiques radicales en Allemagne] , il apprécie
que Macron fasse de la politique
d’investissement un point fort
de son programme. Que cela
inclue une augmentation sub stantielle des dépenses militaires,
conformément aux objectifs de
l’Otan, répond à son tour parfaitement aux attentes d’Angela
Merkel. À l’inverse, l’équilibre de
Macron entre l’option du libreéchange et la défense de l’emploi va plutôt dans le sens des
sociaux-démocrates.
—Nico Fried
Publié le 19 juin
Élan. L’élection d’Emmanuel
Le français,
c’est l’avenir !
Le renforcement des liens franco-allemands
doit passer par l’apprentissage des langues
chez les plus jeunes, assure le journal de Francfort.
—Frankfurter
Allgemeine
Sonntagszeitung
Francfort
C
ours d’anglais, CE1. Les
élèves braillent “Head,
shoulders, knees and toes”
et désignent tête, épaules, genoux
et orteils avec l’enthousiasme
que seul un enfant de 7 ans peut
manifester. Bonne nouvelle :
aujourd’hui, presque tous les
enfants allemands apprennent
une langue étrangère dès l’école
primaire. Moins bonne nouvelle :
c’est presque toujours l’anglais.
L’anglais était au programme
de 1,7 million d’écoles primaires
en Allemagne l’année dernière.
Parler français, c’est
faire renaître l’idée
européenne, c’est
la liberté de penser.
Seules 100 000 écoles proposaient
le français – et le plus souvent
dans les régions frontalières de
la France. La plupart des élèves
commencent le français plus tard,
comme deuxième langue étrangère. Les méthodes sont donc différentes – moins de jeu, plus de
grammaire – et beaucoup d’entre
eux l’abandonnent au lycée.
Reprendre confiance. Ça doit
changer. Avec le Brexit, le français
est plus important que jamais,
pour les Allemands comme pour
les autres Européens. En 2017, la
France et l’Allemagne sont les
deux noyaux de l’Union européenne, qui ne peut fonctionner
sans elles : elles sont le moteur et
le centre de gravité. Il faut que les
Français connaissent l’allemand
et les Allemands le français pour
que l’Europe reprenne confiance.
Emmanuel Macron en est
conscient. Dès sa première
Macron donne des ailes aux
experts allemands, qui, avec leurs
collègues français, cherchent à
renforcer le “franco-allemand”,
c’est-à-dire les échanges culturels
et linguistiques. L’administration
entend “exploiter l’élan actuel”
pour promouvoir le français dans
les écoles allemandes.
Peu importe ce qu’il adviendra
de l’anglais dans l’UE. Seule une
minorité des élèves fera carrière
à Bruxelles – où, traditionnellement, le français prédomine de
toute façon et peut-être encore
plus à l’avenir. Depuis le Brexit,
Jean-Claude Juncker lui-même,
le président de la Commission
européenne, ne s’adresse plus
en anglais au Parlement, mais
à moitié en français et à moitié
en allemand. Et il n’y a pas que
l’administration européenne :
ce sont surtout les entreprises
qui fournissent des emplois. Or
le resserrement de la coopération politique devrait se traduire
par l’augmentation des échanges
économiques.
Autre environnement à tenir à
l’œil : l’enseignement professionnel, où le français n’est que très
rarement enseigné – vingt fois
moins que l’anglais et deux fois
moins que l’espagnol. L’année
dernière, seuls 70 000 élèves l’ont
étudié. On ne peut pas continuer ainsi. Réformer les programmes scolaires est difficile
mais, tant que ce ne sera pas le
cas, il faudra bombarder élèves
et professeurs d’offres d’apprentissage du français.
L’élection de Macron
donne des ailes
aux partisans des
échanges culturels.
Il ne s’agit pas de limiter la pratique de l’anglais. Ce ne serait
d’ailleurs pas possible : il y a trop
de livres, de films ou de chansons
dans la langue des Britanniques,
des Américains et des citoyens
du monde. Ce qui est bien dans
le multilinguisme, c’est qu’il ne
s’agit pas de faire un choix mais
de pouvoir choisir. Et c’est pour
cela qu’il faut renforcer le français
chez les plus jeunes, pour qu’ils
l’absorbent très tôt et se plaisent à
l’apprendre, et chez les collégiens,
qui passent des années à étudier sans joie. Le français, perçu
comme une langue difficile, est de
plus en plus concurrencé par l’espagnol, le russe et le chinois. De
nombreux élèves l’abandonnent
à la première occasion.
Antipopuliste. Il faut
donc maintenant rendre plus
attrayantes les nombreuses offres
de programmes, de concours, de
certificats et de diplômes que
propose l’enseignement général
pour redorer l’image du français.
Écoles, responsables politiques et
parents d’élèves ont tous un rôle
à jouer à cet égard. Et ce ne sont
pas les arguments qui manquent,
à chaque élève le sien. Parler français, c’est faire renaître l’idée
européenne, c’est le monde libre,
la liberté de penser. C’est aussi
une langue pour ceux qui souhaitent contrecarrer les courants
politiques qui prospèrent actuellement en Europe comme aux ÉtatsUnis. Le français est l’ambition, le
désir d’avoir un bon travail, bien
rémunéré. Et il peut même permettre de sauver le monde : il est
parlé dans de très nombreux États
d’Afrique, dont les populations
croissent rapidement. N’est-ce
pas assez de bonnes raisons ? Les
enfants, le français, c’est l’avenir.
N’abandonnez pas, lancez-vous !
—Florentine Fritzen
Publié le 21 mai
18.
D’UN CONTINENT À L’AUTRE
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
↙ Dessin de Tiounine
paru dans Kommersant, Moscou.
europe
Lettonie. Chouette, les
Américains débarquent !
Des canalisations en surrégime, une pénurie de mousse à raser…
Dans le village d’Adazi, près de Riga, où les troupes de l’Otan ont débarqué,
la population tente de s’adapter.
par exemple. Le soir venu, une
fourgonnette livre à la base militaire des pizzas qui viennent de
Riga ou de chez Mario, la pizzeria
locale. Les troupes ne tarissent pas
d’éloges sur les pizzas de Mario :
elles sont excellentes – bien meilleures que les pizzas américaines.
Pour l’heure, le district d’Adazi
arrive à gérer le fux de nouveaux
arrivants qui s’installent sur cette
base de Kadaga, à quelques kilomètres du centre d’Adazi. Maris
Sprindzuks, le chef de district,
considère qu’un efectif de 2 000
hommes n’est pas important au
point de poser des difcultés à
la localité. Que ce soit pour l’eau,
l’électricité et le gaz, et même la
gestion des déchets, tout se passe
bien. Le problème le plus délicat
qu’il ait eu à gérer s’est posé l’été
dernier, lors d’une manœuvre
internationale organisée sur la
base : environ 5 000 hommes
sont venus des pays voisins. En
quelques jours, la pression dans
les canalisations a été presque
doublée. Les installations prévues
pour les besoins de la population
du bourg ont été dangereusement
mises à l’épreuve. À la suite de discussions, les ministères concernés
se sont rangés à l’avis du district et
ont appuyé la demande de soutien
d’un projet de station d’épuration.
Steaks et burgers. D’autres
—Ir (extraits) Riga
M
atthew Buchanan a 20 ans
et garde sous son lit un
paquet de petits ours
Haribo. Le jeune Américain
venu de Floride se réveille à cinq
heures chaque matin, avale son
petit déjeuner et se met au travail sur la base militaire, où il
s’emploie à augmenter son endurance physique et à améliorer sa
maîtrise des techniques de guerre.
Il est l’un des 225 soldats américains arrivés en Lettonie au mois
de février (lire ci-contre). D’ici à la
fn du mois de juin, des renforts
vont arriver : des troupes sous
commandement canadien qui
devraient compter jusqu’à 1 200
hommes. Et il est prévu que des
troupes lettones s’y ajoutent. À
terme, l’efectif complet devrait
atteindre quelque 3 000 hommes.
“L’armée, ça donne une base solide
dans la vie. Le salaire et la couverture sociale ne sont pas mauvaises
non plus. Les études supérieures
sont payées. Et puis j’ai besoin de
faire quelque chose de bien pour
mon pays.” C’est en ces termes
que Matthew Buchanan explique
les raisons qui l’ont poussé à s’engager. Malgré son jeune âge, il est
déjà parti en mission en Afrique.
“En voyant avec quelle indiférence
les gens sont traités là-bas, j’ai
pris la mesure de tout ce que mon
pays m’avait donné.” Ce n’est pas
le premier séjour en Europe de
Matthew. Mais depuis son arrivée en Lettonie, il n’a eu l’occasion de se rendre à Riga qu’une
fois. “J’ai bien aimé la ville. Elle
ressemble un peu à l’Allemagne. Et
puis tout le monde parle anglais !”
Notre deuxième interlocuteur,
Jefrey Norburgh, 22 ans, s’est déjà
rendu en mission au Koweït, où les
tempêtes de sable vous rongent la
peau et où il faut supporter des
températures supérieures à 40 °C.
Il trouve donc le climat letton
idéal. Pour cet homme originaire
de Pennsylvanie, c’est le premier
séjour en Europe. Il a visité Riga,
et la ville lui a semblé “très européenne”. Chaque jour, il va faire
un tour au centre commercial
d’Adazi. D’après lui, les prix sont
corrects, les produits sont même
moins chers qu’aux États-Unis.
Ce qui lui manque le plus, c’est
prendre le volant, conduire sa voiture. Fréquenter sa salle de sport
aussi, vu l’état catastrophique de
celle qu’on leur propose ici.
Les deux militaires sont d’accord pour dire qu’un peu plus
de variété dans les repas qui leur
sont livrés ne leur déplairait pas.
Ils aimeraient bien des kebabs,
“J’aime Riga. Elle
ressemble un peu
à l’Allemagne. Et
puis tout le monde
parle anglais !”
Matthew Buchanan,
SOLDAt AmÉrICAIn
questions restent en suspens. Il
faudrait construire un nouveau
pont ou tracer une nouvelle route
permettant de contourner la base
militaire, ce qui, par la même occasion, faciliterait la vie des habitants
du petit village voisin d’Ilkene. Le
pont servirait aussi au transport
de matériel militaire. Mais ce qui
semble plus important encore que
le pont, c’est le développement des
services qui font défaut aux militaires. Il faudrait, par exemple,
construire un supermarché digne
de ce nom à Kadaga. Mais ce ne
sera pas pour cette année, car le
district ne dispose pas de terrain
adéquat. De même, il est assez peu
probable qu’une discothèque voie
le jour : d’abord parce que Riga est
relativement proche, ensuite parce
que les jeunes d’Adazi font leurs
études ailleurs et ne reviennent ici
que lorsqu’ils sont prêts à fonder
une famille. La génération en âge
de fréquenter les discothèques
est pour ainsi dire inexistante ici.
Le chef de district considère que
des entrepreneurs dynamiques
devraient proposer des services
susceptibles d’intéresser les militaires. “En ville nous avons la clinique
Contexte
●●● En février, 225 soldats
des États-Unis sont arrivés
à Adazi. Des groupes de
combat placés sous
commandement canadien
se sont installés depuis,
avec des troupes venues
d’Espagne, d’Albanie, d’Italie,
de Pologne, de Slovénie
et du Canada pour un efectif
de 1 200 hommes. L’envoi
de troupes supplémentaires
dans les trois pays Baltes
et en Pologne a été décidé
par l’Otan pour renforcer
la protection de la frontière
orientale et contenir une
éventuelle agression
russe. Le nombre des soldats
étrangers sur place s’élève
actuellement à 4 530. Comme
le constate le quotidien
The Independent, “c’est
le plus grand déploiement
des troupes occidentales
voisinant avec la sphère
d’infuence de Moscou
depuis la guerre froide”.
“Une
provocation”
●●● “La situation aux
frontières occidentales
de la Russie a tendance
à se dégrader à cause de
la hausse de l’activité militaire
des pays de l’Otan en Europe
de l’Est et dans les pays
Baltes”, a déploré lors d’un
récent conseil militaire
à Kaliningrad le ministre de
la Défense russe, Sergueï
Choïgou, cité par le quotidien
Nezavissimaïa Gazeta.
“Les agissements
de nos collègues occidentaux
conduisent à la destruction
du système de sécurité
mondial, augmentent la
défance mutuelle et nous
contraignent à prendre des
mesures stratégiques dans
le district militaire de
l’Ouest. Nous y renforçons
les efectifs de combat et
améliorons le système de
stationnement des troupes”,
a-t-il précisé. “L’Otan joue
un jeu dangereux et provoque
ouvertement la Russie”, a mis
en garde le député Andreï
Krassov, vice-président
de la commission chargée
de la défense à la Douma.
EUROPE.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
19
↙ Dessin de Hajo,
paru dans As-Safr, Beyrouth.
Riga, Lettonie
Hebdomadaire, 17 000 ex.
irlv.lv
Créé en 2010, Ir (“C’est”)
est un magazine d’analyses
sur la société, la culture
et la politique lettones très
lu parmi les décideurs.
États participant aux Baltops 17...
(+ les États-Unis hors du cadrage)
... et principales manœuvres
États membres de l’Otan
Alliance militaire Russie-Biélorussie
“Brèche de Suwalki”, corridor de l’Otan difficilement défendable
en cas d’attaque russe
FINLANDE
NORVÈGE
ue
L
a Semaine de Kiel, le plus
grand rassemblement
maritime en Europe du
Nord, attire des dizaines de milliers de visiteurs dans la capitale
du Schleswig-Holstein. Mais avant
le début des festivités et le départ
des régates [du 17 au 25 juin], les
amiraux, conformément à la tradition, se sont livrés à de grandes
manœuvres. Elles ont pour nom
“Baltops” [Baltic Operations], et
elles se déroulent depuis le début
du mois sous l’égide de l’US Navy.
L’exercice, qui se poursuit également à terre sous diverses formes,
s’inscrit dans le cadre de la stratégie
Readiness Action Plan [plan d’action “réactivité”] de l’Otan censée
jouer un rôle dissuasif vis-à-vis de
la Russie. Les grands axes en sont
bien connus. Il s’agit d’un entraînement à la guerre navale conventionnelle et aux opérations amphibies.
Et à la défense contre les menaces
asymétriques. On peut difcilement être plus clair : après avoir
renforcé ses troupes déployées sur
ses frontières orientales avec des
unités envoyées par d’autres États
membres, l’Otan compte maintenant dominer aussi la Baltique.
C’est la seule façon de sécuriser les
voies de ravitaillement maritimes
de ses forces terrestres, mais aussi
d’isoler les troupes russes stationnées dans l’enclave de Kaliningrad.
Ces jeux de stratégie comportent
de dangereux impondérables.
Avec une cinquantaine de
bâtiments de surface et de sousmarins, ainsi que plus de 50 aéronefs, 13 pays participent à Baltops 17
aux côtés des États-Unis : la
Belgique est là, le Danemark, l’Estonie, la Finlande, la France, la
Lettonie, la Lituanie, les Pays-Bas,
la Norvège, la Pologne, la Suède et
le Royaume-Uni aussi. La marine
allemande a déployé 5 unités qui
prennent part à l’exercice.
À l’origine, les manœuvres
Baltops étaient un événement uniquement réservé à l’Otan. Depuis
1993, tout se déroule dans le cadre
du Partenariat pour la paix mis
en place par l’Alliance atlantique,
d’où la présence de riverains de
la Baltique encore plus ou moins
neutres, comme la Finlande et la
Suède. Il y a même eu un temps
tiq
(extraits) Berlin
considère les grandes manœuvres
occidentales comme une nouvelle
tentative d’extension de la sphère
d’infuence de l’Otan. Le Kremlin
a donc annoncé son intention de
réagir en conséquence. Ce qui, dans
le détail, signife aussi qu’il refuse
de procéder à une réduction de ses
propres capacités et de développer
des relations de confance. On sait
d’ores et déjà que la Russie a prévu
près de 2 000 exercices pour cet
été. Il s’agira de tester des missiles divers, de faire décoller des
bombardiers et de faire la démonstration des compétences de ses
forces terrestres lors des grandes
manœuvres Zapad 2017. À l’occasion de ces dernières, dont le nom
signife “Ouest 2017”, des troupes
biélorusses seront également de la
partie. Un signal sans ambiguïté
adressé à l’Otan, laquelle a cantonné un bataillon de combat dans
chacun des États baltes.
Au début du mois, les principaux
bâtiments participant à Baltops se
sont rassemblés dans le port de
Szczecin, en Pologne. Puis c’est
dans l’ouest de la Baltique que les
choses se sont passées. Le grand
bâtiment amphibie américain USS
Arlington a mouillé au large de la
plage de Putlos, dans le Holstein, et
les marines ont procédé à des exercices de débarquement. Le viceamiral américain Christopher W.
Grady, enthousiaste, a déclaré que
SUÈDE
ESTONIE
al
—Neues Deutschland
Sphère d’influence. Moscou
les États-Unis étaient là “pour
empêcher les agressions” et prêts à
“défendre [leurs] partenaires et alliés
dans la région de la Baltique”. Les
mots de l’amiral sont plus clairs
que tout ce qu’a pu proférer le
président Donald Trump lors de
la dernière rencontre au sommet
de l’Alliance.
D’autres opérations amphibies
qu’il serait difcile de considérer
comme défensives ont suivi à Ustka
en Pologne, et en Lituanie. Des
bombardiers nucléaires ont même
été appelés à la rescousse. Depuis
le lancement de ces manœuvres
dans les années 1970, ces avions ont
entre autres pour mission de miner
les détroits. À partir du 20 juin, le
centre de gravité des exercices est
passé dans le centre de la Baltique,
et donc directement sous le nez
des Russes.
Il ne faut pas dissocier ces
manœuvres en mer Baltique
d’autres exercices qui auront
lieu dans le sud-est de l’Europe
[du 11 au 20 juillet]. Baptisées
“Saber Guardian 17”, elles seront
elles aussi placées sous commandement américain. Le transfert
de grandes formations américaines et britanniques a commencé
depuis l’Allemagne vers des terrains d’exercice en Hongrie, en
Roumanie et en Bulgarie. Plus
de 30 000 soldats y prendront
part. Et aussi des unités de missiles sol-air ukrainiennes. Le fait
que l’armée américaine implique
aussi directement l’Ukraine dans
ses opérations à la frontière de la
Russie est une provocation avérée.
Il y a deux ans, 800 militaires
ukrainiens avaient déjà participé
à “Saber Guardian 15”.
—René Heilig
Publié le 12 juin
DANEMARK
M Ka.
ROYAUMEUNI
LETTONIE
Base
de Kadaga
LITUANIE
FÉDÉRATION
DE RUSSIE
BIÉLORUSSIE
P-B
POLOGNE
ALLEMAGNE
BE.
UKRAINE
R. T.
FRANCE
500 km
Abréviations :
BE. Belgique,
Ka. Enclave russe
de Kaliningrad,
P-B Pays-Bas,
R. T. République tchèque,
SL. Slovaquie
SL.
HONGRIE
ROUMANIE
Zone tenue
par les
séparatistes
prorusses
Crimée, annexée par
la Russie en 2014
COURRIER INTERNATIONAL
Ir
Après le débarquement de forces terrestres,
l’Alliance atlantique se prépare à la guerre navale.
Une stratégie qui vise à isoler la Russie et qui va
se prolonger dans le Sud-Est européen.
où la Flotte russe de la Baltique
était impliquée. Mais depuis 2014,
de partenaire d’exercice, la Russie
est redevenue l’ennemi traditionnel, et un observateur intéressé.
Ce que l’on appelle la crise ukrainienne constitue l’arrière-plan politique de ce retournement durable.
B
SOURCE
Jeux dangereux
dans la mer Baltique
er
Zarzeckis, spécialisée en chirurgie
plastique, et qui est plutôt cotée, mais
je doute fort que cela intéresse les soldats”, fait remarquer le maire du village. Indra Muraska, la directrice du
supermarché Rimi, explique que les
produits qui disparaissent le plus
vite des rayons sont la mousse à
raser, les rasoirs et les cigarettes :
“Il faut apprendre à réagir rapidement, car aussitôt que de nouveaux
militaires arrivent, les cigarettes
disparaissent.”
Le premier hôtel-restaurant à
avoir fait un efort pour s’adapter
à l’arrivée massive de soldats est
le Port Hotel, qui se trouve entre
Riga et Adazi. Dès 2014, au début
de la guerre en Ukraine, lorsque
les premières troupes de l’Otan
sont arrivées au village, Kristina
Kirsa, la directrice, a revu sa carte :
salade César, club sandwich, saucisse polonaise, sandwich Reuben,
sandwich à la viande… Sans grand
succès. On n’a gardé que les steaks
et les burgers.
Au téléphone, le colonel Ilmars
Atis Lejins, commandant de la brigade d’infanterie lettone, semble
un peu inquiet : “Les nouvelles
casernes ressemblent à un immense
chantier, et il nous reste jusqu’au
mois de juin pour y recevoir deux
groupes de combat de Canadiens.
On aura fait ici en deux ans ce qui
n’avait pas pu l’être en vingt…” Le
colonel évalue à environ 2 000 le
nombre de militaires étrangers qui
seront cantonnés à Adazi en juin.
Alors que notre visite à la base
d’Adazi se termine et que nous
nous apprêtons à prendre congé,
Matthew s’adresse à nous avec
inquiétude : “On m’avait dit que
vous nous emmèneriez faire un tour
à Riga, pas vrai ? S’il vous plaît, ça
nous ferait tellement plaisir.”
—Ieva Alberte
Publié le 15 mars
20.
D’UN CoNtINeNt À L’aUtre
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
↙ Skatepark de Kitintale,
à Kampala. Photo Julian Hattem
afrique
Ouganda. Les pionniers
du skate rêvent
de Jeux olympiques
Pour les jeunes de Kampala, capitale ougandaise, la pratique du skateboard
est plus qu’un loisir. C’est un ascenseur social, qui pourrait les mener jusqu’aux
Jeux olympiques de 2020, où ce sport fera partie des disciplines ofcielles.
—Roads & Kingdoms
New York
L
e plus vieux skatepark
d’Afrique de l’Est est situé
au milieu d’un ancien
champ de canne à sucre dans un
quartier poussiéreux et délabré de
la capitale ougandaise, Kampala.
Si vous vous dirigez vers le pied de
la colline, que vous descendez les
rues de terre semées d’ornières et
que vous dépassez les femmes qui
vendent des fruits et qui font leur
lessive, vous fnirez par arriver à
l’espace dégagé où ont été installés
le quarter pipe [tremplin pour skateboard] et les rampes de béton.
Au moment de ma visite, un
mardi, environ une dizaine de personnes s’y trouvaient – des adolescents, mais aussi des bambins et
des adultes. Certains faisaient du
skateboard, d’autres étaient simplement assis là à les observer.
Au milieu des volutes de fumée
provenant d’un feu de déchets
allumé non loin de là, les riders tentaient de faire des grinds [fgures]
et de rentrer des fips [sauts] sur
la musique de Kendrick Lamar et
de Notorious B.I.G.
Le skatepark a été construit
en 2005 par Jackson Mubiru, un
jeune homme de 34 ans aux yeux
brillants qui a grandi dans le quartier de Kitintale, où se trouve le skatepark, et que l’on décrit souvent
comme le parrain du skateboard
en Afrique de l’Est. Il vit maintenant dans un quartier voisin et
assure la gestion de l’aire de glisse.
Après l’ouverture du skatepark à
Kampala, d’autres sont apparus en
Tanzanie, au Kenya et au Rwanda.
“C’est ici qu’est né le sport en
Afrique de l’Est”, dit fèrement
Mubiru en préparant un mélange
de ciment pour élargir l’étroite
bande de béton. D’ici dix ans,
“il y aura 20 ou 30 skateparks en
Ouganda. Il y en aura partout”,
prédit-il.
Malgré les eforts déployés par
Mubiru pour promouvoir la pratique du skateboard dans la région,
toutefois, il a fallu attendre dix ans
pour qu’un second skatepark soit
construit dans le pays. Celui-ci, terminé il y a quelques mois à peine,
se trouve à Mukono, à un peu plus
d’une heure en taxi minibus.
Mubiru n’est jamais allé au nouveau skatepark de Mukono et il n’a
pas l’intention d’y aller de sitôt.
Les deux frères qui l’ont construit
– David Kizza, 25 ans, et Gerald
“Ma vie a changé
quand j’ai rejoint
la grande famille
du skateboard.”
Gerald Gose,
skateur ougandais
skateboard dans la région. Après
celui de Kitintale, Skate-Aid a ainsi
contribué à la construction, dans
les pays voisins, de plusieurs autres
skateparks, tous plus grands et plus
élaborés que le premier.
En Afrique de l’Est comme aux
États-Unis, le skateboard a surtout
trouvé un écho auprès des jeunes
non conformistes, en particulier
auprès des garçons. L’Ouganda
connaît une urbanisation rapide
et deux tiers de ses habitants ont
moins de 24 ans. Plusieurs éléments
sont ainsi réunis pour favoriser
l’explosion d’une culture juvénile.
Néanmoins, le skateboard peine
à devenir un sport grand public.
En dépit de l’émergence d’une
classe moyenne, le pays est aux
prises avec des problèmes de pauvreté persistante. Presque tous les
équipements viennent de donateurs étrangers et les skateurs
doivent souvent se les partager.
Les routes goudronnées sont rares.
Pari audacieux. Après avoir vu “Les Américains ont de la chance
des skateurs à la télévision, il y a d’avoir autant de bitume à leur displus de dix ans, Mubiru a réussi à position”, m’a confé un skateur.
convaincre deux riders en visite,
Pour ceux qui sont prêts à relevenus du Canada et d’Afrique du ver le déf, le skateboard ofre la
Sud, de le prendre sous leur aile. possibilité de se démarquer au
Il a supervisé la construction de niveau individuel, contrairement
l’aire de glisse de Kitintale et tra- aux sports d’équipe. Les skateurs
vaillé avec Skate-Aid – une ONG ont aussi l’impression de partiallemande qui soutient des pro- ciper à un phénomène mondial
jets en lien avec le skateboard qui est entré dans la culture occisur quatre continents – pour la dentale il y a un certain temps
remettre en état
déjà et qu’ils voient
quand les structures
depuis des années en
initiales, de mauvaise
arrière-plan des flms
qualité, ont fni par
hollywoodiens et des
être trop abîmées.
clips vidéo. Avant, “on
reportage avait du mal à trou“Quand nous avons
commencé, personne
ver de l’argent pour
ne savait ce que nous construisions”, manger, pour survivre, raconte
raconte Mubiru. Il rigole encore le jeune skateur Gose. Les gens
en se rappelant les réactions des n’avaient aucune raison de m’admigens, à qui il avait pris l’habitude rer. Ma vie a changé quand j’ai rejoint
de dire qu’il s’agissait d’un enclos la grande famille du skateboard.”
pour crocodiles.
Les tensions entre les deux
Kizza, un jeune homme cos- frères et leur ancien mentor ne
taud qui avait de l’expérience dans datent pas d’hier, même s’ils
le domaine de la construction, a ont vécu beaucoup de choses
aidé Mubiru à bâtir le skatepark de ensemble. “David a toujours voulu
Kitintale. Il a appris à rider le soir, être son propre patron”, raconte
après sa journée de travail. “On Peter Kyomuhendo, 23 ans, l’un
devait dormir ici pour surveiller le des meilleurs élèves de Mubiru.
chantier et les matériaux, dit-il. On “Il a donc commencé à chercher quepouvait donc faire du skateboard à relle à Mubiru.” Les deux frères et
la lueur de la lune.” Son petit frère Mubiru avaient des avis divergents
Gose, qui est plus maigre et ner- sur l’accès aux quelques précieuses
veux et dont le ton de voix est plus planches et aux installations : falgrave, l’a rapidement rejoint. Ils lait-il les réserver aux skateurs
comptent aujourd’hui parmi les d’expérience ou permettre aux
meilleurs skateurs d’Ouganda.
plus jeunes d’en profter ?
Il est vrai que la concurrence est
Kizza et Gose ont également
faible. La construction du skate- exprimé très tôt un intérêt pour
park a cependant donné un coup les sponsors privés et ils ont comde fouet à la culture naissante du mencé à courtiser des entreprises
Gose, 23 ans, des pionniers du skateboard en Ouganda – ont longtemps été ses protégés. Ils se sont
cependant disputés avec Mubiru il
y a quelque temps et considèrent
maintenant leur ancien mentor
comme un adversaire.
La rivalité qui s’est développée
entre les deux bandes a fni par
défnir la communauté naissante
de skateurs ougandais. Chacune
accuse l’autre de manipuler les
bailleurs de fonds internationaux
pour servir ses propres intérêts
et de jouer dans le dos de l’autre
pour en tirer un proft. Les plus
jeunes accusent Mubiru de tenter
de contrôler la scène du skateboard. Il afrme pour sa part qu’ils
ont trahi sa confance en tentant
d’accaparer les rares ressources
disponibles. “Jack est maintenant
notre ennemi public”, dit Kizza, qui
n’est pas retourné au skatepark de
Kitintale depuis plusieurs années.
AFRIQUE.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
21
↘ Août 2016. Championnat
à Kampala. Photo Julian Hattem
Gose est sans doute
le seul Ougandais
capable de gagner
un salaire constant
en tant que sportif
comme Mountain Dew. La marque
de soda, dont les campagnes de
marketing en Occident sont résolument tournées vers le skateboard
et d’autres sports extrêmes, tente
de se donner la même image de jeunesse dans les pays en développement comme l’Ouganda.
Il y a trois ans, Gose est officiellement devenu un ambassadeur
pour le skateboard de la marque
Mountain Dew. Il est sans doute le
seul Ougandais capable de gagner
un salaire constant en travaillant
dans le domaine du sport.
Comme en Occident, toutefois,
les réactions face aux pressions
du secteur privé sont mitigées.
“Vous savez, nous ne sommes pas
en très bons termes avec Mountain
Dew”, dit Mubiru d’un ton sec. Il
croit que la relation entre l’entreprise et les skateurs ougandais
a seulement profité à Mountain
Dew. “Ils ont utilisé notre image.
Ils nous ont donné des sodas et c’est
tout”, ajoute-t-il.
Daniel Gluche, directeur régional de Skate-Aid pour l’Afrique de
l’Est, se méfie lui aussi des grandes
corporations. Il comprend cependant l’attrait qu’elles peuvent exercer sur les skateurs. “La plupart de
ces jeunes n’ont pas d’emploi, dit-il.
Certains d’entre eux tentent de gagner
leur vie en faisant du skateboard. Je
peux comprendre qu’ils soient tentés
d’accepter lorsqu’une grosse entreprise comme Coca-Cola ou Mountain
Dew leur off re un contrat qui leur
permet de payer leurs factures et de
faire leurs petites affaires.”
Peu après que Gose a commencé à représenter Mountain
Dew, Mubiru a obtenu une subvention de 5 000 euros de la part de
Skate-Aid pour promouvoir l’aide à
la jeunesse. Kizza voulait que l’argent soit distribué entre plusieurs
skateurs afin qu’ils puissent subvenir à leurs besoins en vieillissant et fonder des familles. Mais
Mubiru a promis à Skate-Aid que
l’argent servirait à la construction
d’un espace de rangement et d’un
petit bureau près du skatepark.
C’est à la suite de cette affaire
que les deux bandes se sont définitivement brouillées et que l’hostilité est devenue palpable. La
dernière fois que les deux frères
se sont rendus au skatepark de
Kitintale, la police est venue et
ils ont été expulsés.
Kizza et Gose ont alors décidé
de construire leur propre skatepark. Celui-ci est presque exclusivement utilisé par des nouveaux
skateurs de Mukono, qui, pour la
plupart, n’ont jamais fréquenté le
park de Kitintale. Les deux frères
rêvent d’en construire d’autres un
peu partout dans le pays dans les
années à venir.
Kizza accuse Mubiru de chercher à tout prix à conserver son
statut de parrain de la scène du
skateboard dans la région. “Nous
voulons développer le sport. Le skate
se pratique à Kitintale depuis presque
douze ans, mais, pendant tout ce
temps, le sport n’a pas progressé
du tout. La plupart des pionniers
du skateboard ont mon âge et ils
sont sur le point de raccrocher. Ils
deviennent pères ou ils font autre
chose, ce qui fait que l’avenir du skateboard est compromis”, expliquet-il. “Jack cherche à détruire notre
skatepark. Il ne veut pas qu’on fasse
du skateboard ici”, ajoute-t-il.
Compétition. Cette année, dans
le cadre de son travail d’ambassadeur de marque, Gose a participé
à une tournée nationale de skateboard et de BMX sponsorisée par
Mountain Dew. Arborant un teeshirt vert clair, il a fait des tricks
sur une rampe mobile ornée du
logo de Mountain Dew pour faire
de la publicité pour les bouteilles
de soda à 30 centimes. Parmi le
public des villes visitées, nombreux
étaient ceux qui voyaient pour la
première fois un skateur en action
ailleurs qu’à la télévision.
En août, la tournée s’est arrêtée à Kampala pour un championnat d’une journée – le premier du
genre dans le pays – sur le toit du
parking d’un centre commercial.
“On n’est pas seulement ici pour
vendre du soda ou pour faire la promotion du Mountain Dew : on est
là pour vous présenter un nouveau
genre de compet’”, a crié le présentateur devant les quelques centaines
d’adolescents réunis sous un soleil
de plomb ce samedi après-midi-là.
“Et pour montrer que le skateboard
est bien vivant en Ouganda.”
Malgré la méfiance qu’il éprouve
généralement envers les grandes
entreprises, Mubiru a assisté au
championnat Mountain Dew. Il
n’est pas monté sur son skateboard, comparant plutôt son rôle
actuel à celui des célèbres entraîneurs de football.
Gose a fait des figures tout
l’après-midi, mais, en tant que
porte-parole de Mountain Dew, il
ne pouvait pas participer à la compétition. Le gagnant, un timide
adolescent de 14 ans qui a fait
ses classes auprès de Mubiru, a
remporté un prix de 600 dollars.
Siraje Munyagwa portait encore
des couches quand le skatepark de
Kitintale a été construit : il représente aujourd’hui la nouvelle génération de skateurs. Kizza est arrivé
troisième et a obtenu un prix en
Les Jeux olympiques
leur permettraient
d’acquérir
une reconnaissance
nationale
argent d’environ 150 dollars. “Je
leur ai dit que j’étais très content,
dit Mubiru en parlant des deux
frères. Je n’ai rien contre eux. Si
je suis ici, c’est pour m’entraîner.”
Le véritable test aura lieu à l’approche des Jeux olympiques de
2020, à Tokyo. Pour la première
fois, le skateboard fera partie des
disciplines olympiques officielles.
Il s’agit d’une avancée importante
pour un sport qui, à ses débuts en
Californie, était dénigré et associé à un style de vie de rebelles.
Malgré les obstacles importants
qu’ils devront surmonter, les skateurs ougandais rêvent de participer aux Jeux olympiques. Ils y
voient une occasion de légitimer
leur sport et d’acquérir une reconnaissance nationale. Ils espèrent
même que la possibilité de présenter l’Ouganda sous un jour plus
positif incite le gouvernement à
construire un nouveau skatepark.
Ils devront d’abord trouver le
moyen de travailler les uns avec les
autres. “Nous devrons nous concerter pour former une équipe nationale,
dit Mubiru. Cette équipe ne sera pas
seulement composée des skateurs de
Kitintale. Nous devrons réunir des
athlètes des quatre coins du pays.”
—Julian Hattem
Publié le 2 janvier
SOURCE
ROADS & KINGDOMS
New York
roadsandkingdoms.com/
“Routes et Royaumes” est
un magazine en ligne qui publie
des reportages au long cours,
ainsi que de nombreux
portfolios. Lancé en 2012,
il a pour objectif “de réaliser
la fusion ultime entre
journalisme et voyage”. Il a été
élu meilleur site de journalisme
itinérant en 2013 par la société
des journalistes américains
de voyage. Il traite aussi
de gastronomie locale. Sa partie
football, appelée Far Post,
est également très fournie.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
Christine Ockrent
Samedi 11H
– 12H
Écoute, podcast: franceculture.fr/ @Franceculture
En partenariat avec
L’esprit
d’ouverture.
22.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
canada
le nouveau monde
à la une
Qu’est-ce qui défnit le Canada ? Quel âge
a-t-il vraiment (p. 26) ? Alors que la Confédération
canadienne s’apprête à fêter ses 150 ans en grande pompe
le 1er juillet, ces questions préoccupent tous les médias,
aussi bien anglophones que francophones.
Et si la véritable identité du Canada, c’était justement
une diversité de réponses, à l’image de la diversité
du pays (p. 30) ? Une chose est sûre :
“l’exceptionnalisme canadien” et son multiculturalisme
n’ont jamais autant fasciné (p. 24-25).
SPÉCIAL CANADA
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
La croisière des 150 ans
s’amuse
décalcomanies d’anguille, un agent de la sécurité frontalière amateur de whisky, un pilote de
zodiac qui nage avec les baleines et a conduit un
catamaran à travers le passage Nord-Ouest, une
pétillante enseignante de Calgary amoureuse de
la nature et un étudiant en développement international qui participe à un programme visant à
améliorer l’accès à l’eau potable au Yémen. Le personnel de bord – majoritairement originaire de
Terre-Neuve –, avec des surnoms comme “Truite
mouchetée”, “Oiseau en colère” et “Fleur”, tient
également de la galerie de personnages.
M. Green lui-même est un explorateur chevronné qui a réalisé 92 expéditions dans l’Antarctique, 40 dans l’Arctique, ainsi que d’autres périples
aux quatre coins du monde. Pour déterminer une
manière de célébrer le 150e anniversaire, lui et son
équipe ont accroché une carte au mur. Après un
rapide calcul, ils ont établi qu’il faudrait cent quarante-huit jours pour relier les trois côtes et ont
arrondi le chiffre à cent cinquante. “Il fallait une
initiative qui puisse témoigner de la manière dont les
gens perçoivent le pays”, dit-il. “Sa beauté, mais aussi
À la une
Pour commémorer la naissance de la Confédération canadienne,
un ancien brise-glace a été aff rété pour faire le tour du pays
par la mer. Une épopée aussi maritime que symbolique. Reportage.
—The Globe and Mail Toronto
U
ne nouvelle journée de l’expédition touche
à sa fin. En ce début du mois de juin, le
Canada C3 est au mouillage à Picton, un
port du comté du Prince Édouard, dans
la province d’Ontario. Le soleil brille, la
mer est calme et scintillante. Le pilote de
drones prépare le lancement d’un de ses engins
pour un vol nocturne. Les zodiacs reconduisent
au bateau les membres de l’expédition.
Dans la legacy room (“salon du patrimoine”),
un espace réservé aux initiatives en faveur de la
réconciliation avec les peuples autochtones, un
jeune entonne un chant mohawk, puis expose
les origines et les particularités du sport traditionnel de la crosse. Sur le pont arrière, une viticultrice locale remplit des verres de vin blanc. En
guise de participation, elle a fait don de 9 caisses
aux organisateurs.
L’expédition repose sur une idée simple : faire
le tour du Canada en 150 jours pour célébrer le
150e anniversaire de sa fondation. Un ancien briseglace va couvrir les 23 000 kilomètres qui séparent Toronto de Victoria en empruntant le passage
du Nord-Ouest et en reliant les trois côtes canadiennes (d’où le nom de “C3”). Mais le projet est
beaucoup plus qu’une simple aventure maritime
ou une commémoration. Le chef de l’expédition,
Geoff Green, 50 ans, souhaite qu’à travers lui les
Canadiens évoquent non seulement les merveilles
du pays, mais aussi ses carences et son avenir.
Trajet prévu
du “Canada C3”
Dt de
Béring
Un des thèmes du périple est la réconciliation
avec les peuples autochtones. Le salon du patrimoine aménagé sur le bateau a été béni par un
ancien de la communauté autochtone et la cheminée du navire est décorée d’une tortue, en
hommage à la croyance de certains peuples des
Premières Nations selon laquelle la Terre aurait
été bâtie sur le dos de cet animal.
Un autre thème est celui de la diversité. Des
Canadiens de différents milieux ont été invités
à prendre part à l’expédition. Le 3 juin, au cours
d’une randonnée sur la terre ferme, un slameur
d’origine philippine et un chanteur de country
de la côte ouest ont ainsi eu l’idée de demander à
un autochtone de se joindre à eux pour composer une chanson sur le projet.
Devant le refus initial des chefs autochtones
de participer à la célébration du 150e anniversaire
du pays, compte tenu des mauvais traitements
infligés par le Canada à ses premiers habitants,
“nous avons compris que nous ne pourrions pas
nous contenter de chanter nos propres louanges”,
explique M. Green. D’où la décision d’ouvrir plus
largement le projet. Près de 5 000 personnes
ont répondu à l’invitation de se joindre à l’une
des 15 étapes du voyage. M. Green et son équipe
en ont sélectionné 300 – artistes, scientifiques,
naturalistes, élus locaux, immigrés, historiens,
“ambassadeurs de la jeunesse” et membres de
la communauté autochtone.
Les participants de la première étape, TorontoMontréal, incluent un halieutiste qui distribue des
Océan
Arctique
NU
Mer
de Beaufort
Pond
Inlet
À l’occasion
de la célébration
des 150 ans
de la Confédération
canadienne,
le magazine Maclean’s
a décidé de voir
les choses en grand.
Dans un numéro
spécial intitulé
“Rêve du Canada”,
il publie le récit d’un
long roadtrip signé
par le journaliste Allen
Abel parti à la
recherche de l’âme
du pays. De le ville
fantôme d’Uranium,
dans la province
du Saskatchewan,
jusqu’à la frontière
entre les États-Unis
et le Québec,
le journaliste est allé
à la rencontre des
Canadiens dans toute
leur diversité pour
les interroger sur
l’image qu’ils se font
de leur pays et
de leur identité.
RÉCONCILIATION AVEC LES
PEUPLES AUTOCHTONES
ET DIVERSITÉ SONT DEUX
DES THÈMES DU PÉRIPLE.
ue
tiq
rc
A
e
rcl
Ce
Passage du
Nord-Ouest
Mer
de Baffin
Tuktoyaktuk
Tuktoyaktuk
L’ÂME
CANADIENNE
Qikiqtarjuaq
Qikiqtarjuaq
Kugluktuk
Cambridge Bay
(Ikaluktutiak)
Océan
Pacifique
BC
C
A
N
A
Iqaluit
SARAH BOUILLAUD/HANS LUCAS
Nain
D A
Prince Rupert
Saint-Jean
de TerreNeuve
NL
QC
Bella Bella
ON
Arrivée à Victoria
le 28 octobre
1 000 km
Mer
du Labrador
Baie-Comeau
PE
Charlottetown
Montréal
Départ de Toronto
le 1er juin 2017
Océan
Atlantique
Abréviations : BC ColombieBritannique, NL Terre-Neuve-et-Labrador, NT Territoires du Nord-Ouest, NU Nunavut, ON Ontario, PE Île-du-Prince-Édouard, QC Québec
ALE + ALE, ITALIE
NT
tout le reste : le peuple, la culture, la faune et la flore,
l’histoire, la science.” La mise sur pied de l’expédition a demandé des mois de collecte de fonds et
de lobbying. Son coût s’élèvera à 10 millions de
dollars : 60 % du montant est financé par l’État
et le reste par des bailleurs privés.
La première tâche pour M. Green a consisté à
trouver un navire assez solide pour franchir le
passage Nord-Ouest et assez gros pour transporter une soixantaine de personnes. Ce n’a pas été
facile. Les garde-côtes canadiens n’avaient aucun
bateau en réserve et naviguer sous pavillon étranger n’était pas une solution. M. Green a fini par
trouver un ancien brise-glace des garde-côtes qui
était utilisé en renfort dans les champs de pétrole
de Terre-Neuve. Véritable forteresse flottante,
le navire est parfaitement adapté à sa fonction.
Dans l’ancien hangar à hélicoptère, une salle de
réunion a été aménagée et un canoë a été suspendu au plafond. Un laboratoire mobile, aménagé dans un conteneur, permet aux scientifiques
de travailler à bord. Et grâce à l’antenne satellite
fixée à la superstructure, le navire peut retransmettre le voyage en vidéo, sur les réseaux sociaux
et en podcast. Six drones sont prêts à prendre
l’air pour filmer l’expédition et 2 000 crosses de
hockey ont été chargées à bord pour être distribuées aux populations du Nord.
Le C3 a quitté le port de Toronto le soir du 1er juin
sous les acclamations de la foule et avec les vœux
de réussite d’Elizabeth Dowdeswell, lieutenantgouverneur de l’Ontario. Avant d’entamer la traversée de dix jours jusqu’à Montréal, M. Green
s’est muni d’une sculpture en bois représentant
le canoë et le petit Indien du livre pour enfants
Paddle to the Sea, de Holling Clancy Holling. Dans
cet ouvrage, comme dans le film qui en a été tiré,
le jeune garçon part du lac Supérieur pour → 24
À LA UNE
23 ← rejoindre l’Atlantique en traversant les
Grands Lacs en canoë. M. Green s’est promis de
mettre à l’eau la figurine au large de chacune des
trois côtes qu’il longera.
À la tombée de la nuit, alors que Toronto commence à briller de mille feux, le C3 quitte le quai
et franchit lentement le passage Eastern Gap pour
pénétrer dans le lac Ontario. Le lendemain matin,
il navigue au large de l’île False Ducks, à l’extrémité orientale du lac, où des scientifiques prélèvent des échantillons d’eau. Le bateau emprunte
ensuite le passage Adolphus avant de parvenir à
la première halte de la première étape de son long
périple : Picton.
Là, les membres de l’expédition sont reçus au
Prince Edward Yacht Club. Un chef mohawk récite
une prière, le maire prononce un discours, et le
président du club offre son pavillon à M Green
pour qu’il le hisse sur le bateau.
Panser les blessures. Le programme du lende-
PHOTO : ROMAIN BOÉ / ABACA PRESS
main inclut une foire aux fromages, une randonnée au parc naturel de Sandbanks et une sortie en
compagnie du passionné d’anguilles pour assister à la pose de balises sur des spécimens américains menacés.
Si les objectifs de l’expédition – panser les blessures du passé, rassembler les communautés,
œuvrer pour le développement durable – sont
sérieux et sans nul doute du goût [du Premier
ministre] Justin Trudeau, ils ne sont pas pesants.
L’expédition ressemble souvent à une colonie de
vacances pour adultes, avec ses embrassades,
son entrain, ses petits-déjeuners en groupe et
son cortège de petits bobos.
À d’autres moments, l’émotion prend le dessus,
comme lorsqu’une femme de Yellowknife raconte
comment son père a été enlevé à sa famille pour
passer quatorze ans dans un pensionnat indien
et comment il a arrêté de boire quand elle est
née pour pouvoir l’élever correctement.
À Kingston, les membres de l’expédition ont
pris part à l’exercice des couvertures de Kairos.
Dans cet atelier de sensibilisation, les participants sont placés sur des couvertures représentant les territoires autochtones à l’époque
de l’arrivée des Européens. Ces couvertures
leur sont ensuite progressivement retirées,
comme les terres ont été enlevées à leurs premiers habitants.
Chanter les louanges d’un beau pays entouré
d’eau mais aussi réfléchir sur son passé complexe et douloureux : voilà ce que M. Green
souhaitait faire à travers son projet. Ce qui a
commencé comme un simple voyage d’aventure pourrait finalement s’avérer une exploration beaucoup plus profonde.
—Marcus Gee
Publié le 6 juin
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
UN RÊVE MULTICULTUREL
Pour son anniversaire, le Canada s’off re un moment
de reconnaissance internationale. L’“exceptionnalisme canadien”
fait fureur. Mais le pays doit se garder de toute suffisance.
—Nouveau Projet (extraits) Montréal
S
i vous pouviez monter à bord d’une machine à
remonter le temps pour vous rendre aux célébrations du centenaire de 1967, on vous dirait
certainement, d’un air étonné : “Comment ?
Vous arrivez du Canada de l’an 2017 ? Le pays
existe donc toujours ?” En effet, selon le thème
dominant des éditoriaux nationalistes canadiens
de 1945 à 2001, le pays était voué à l’échec.
Mais si vous pouviez régler votre engin pour
reculer d’un siècle supplémentaire, en 1867, afin
de vous entretenir avec quelques-uns des pères
de la Confédération, vous ne les verriez sûrement
pas sourciller en apprenant que le pays existe toujours, cent cinquante ans plus tard, et qu’il est un
modèle en matière de liberté et de diversité dans le
monde. Contrairement aux générations de nationalistes qui ont vécu après eux, les pères fondateurs savaient exactement pourquoi ils bâtissaient
cet État, et comment ses institutions pouvaient
lui permettre d’atteindre cet objectif.
L’été dernier, l’essayiste Stephen Marche affirmait que le Canada était “une lumière vive sur
une scène politique sombre”. Quelques mois plus
tard, à la fin d’octobre, on pouvait lire, en une du
magazine The Economist, “Liberty Moves North”
[“La liberté déménage au nord”]. Dans ce monde
qui devient fou, le Canada s’impose comme “le
dernier pays à faciliter l’immigration”
l’immigration”, déclarait
Charles Foran dans The Guardian, au début de
janvier 2017.
Le Canada vit un petit moment de gloire pour
son 150e anniversaire. La notion d’“exceptionnalisme canadien”,
canadien” évoquée dans une publication universitaire il y a quelques années, est devenue une
expression répandue. En se définissant comme
une société multiculturelle florissante qui n’a pas
peur de la diversité, le Canada s’inscrit en faux
contre les discours populistes, xénophobes et fascistes qui gagnent du terrain aux États-Unis, en
Grande-Bretagne, en France, dans les pays scandinaves et en Europe de l’Est.
Au cours de la seconde moitié du xxe siècle, cette
idée aurait été perçue par n’importe quel nationaliste canadien anglophone comme problématique,
voire utopique. Pour ce groupe de personnes, le
Canada, en tant que pays indépendant viable et
durable, était tout simplement incompatible avec
LA CURIOSITÉ EST
UN VILAIN DÉFAUT
Jeudi 29 juin
SIDONIE BONNEC & THOMAS HUGUES
Avec Éric Chol,
Directeur de la Rédaction de
LUNDI-JEUDI 20H-22H
la démocratie libérale et le capitalisme. L’essai
controversé de George Grant, Est-ce la fin du
Canada ?, publié en 1965, est typique de ce point de
vue ; selon cet ouvrage, sur le plan philosophique
et en raison de sa réalité politique, le Canada allait
inévitablement être englouti par l’empire continental américain.
Bassin nord-américain. Grant éprouvait du
dégoût à l’égard des membres de l’élite canadienne, en particulier les représentants du Parti
libéral, qui n’auraient pas hésité à vendre le pays
aux Américains s’ils avaient pu en tirer profit. Mais
son raisonnement témoigne aussi de l’évolution
de la modernité, qui peut se résumer comme suit :
1. Le monde moderne (technologique) évolue inexorablement vers un “État universel et homogène”, qui
rend les cultures locales superflues.
2. Le Canada, compte tenu de la proximité des
États-Unis (cette puissance technologique au
cœur de la modernité), est une culture locale.
3. Les Canadiens estiment que la modernité est
une bonne chose.
Par conséquent :
4. Le Canada, même aux yeux de ses propres
citoyens, est superflu.
Grant avait la profonde conviction qu’un État
devait reposer sur le partage de valeurs et une
vision commune du bien collectif. Cette vision
assez perfectionniste était comparable à celle
des nationalistes québécois, alors en plein essor.
Et comme ces derniers pouvaient plus solidement démontrer que leur société s’appuyait sur
un ensemble de valeurs partagées, ils ont posé
un véritable défi aux nationalistes anglophones.
Voilà pourquoi la quête d’une mythique identité
canadienne a duré des décennies au Canada anglais.
Avec l’espoir, pour ceux qui la poursuivaient,
de trouver des antécédents communs ou une
conception du bien qui auraient permis d’englober l’identité québécoise sans être englobés dans
l’immense bassin nord-américain. Cela semblait
voué à l’échec.
Tout a changé au début du nouveau millénaire,
lorsque des terroristes ont foncé sur les tours
jumelles et le Pentagone ; notre obsession pour
notre identité et pour notre souveraineté semblait
tout à coup futile. Selon un expert bien connu,
le Canada avait atteint sa phase de “souveraineté
“LE CANADA”
RTL.fr
ALE + ALE, ITALIE
24.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
SPÉCIAL CANADA
Contexte
ALE + ALE, ITALIE
Les souverainistes râlent
virtuelle”. Nous étions dès lors une “nation postmoderne”, c’est-à-dire un pays avec un nom et un
drapeau, sans plus.
Dans une sombre série d’essais publiés dans le
[quotidien conservateur canadien] National Post,
en 2003, l’historien Michael Bliss laissait entendre
que les Canadiens devaient peut-être envisager de
fermer boutique et de se joindre aux États-Unis
en créant une sorte d’union douanière, une association de souveraineté ou même en acceptant
l’annexion. L’indépendance canadienne n’était
qu’un simulacre, à tout le moins : nous ferions
semblant d’avoir un vrai pays, et les Américains
feraient semblant d’acquiescer.
Effectivement, ce jour-là marquait la fin de
quelque chose, mais ce n’était pas celle du Canada.
Ce fut plutôt la fin d’une certaine perception du
Canada (et, par le fait même, du Québec), qui était
fondée sur la recherche de “valeurs communes”
rassemblant le pays et le distinguant des autres.
Une des principales lacunes de cette perception était qu’elle nous empêchait de prendre au
sérieux les institutions politiques – et ce qui les
différenciait les unes des autres. Dans son essai
Est-ce la fin du Canada ?, George Grant écrivait
ainsi, non sans sarcasme : “Un certain nombre
de nos institutions politiques et juridiques nous
viennent de la tradition britannique et certaines
d’entre elles sont meilleures que leur équivalent
américain. Mais aucune des différences qui
existent entre les institutions des deux pays
ne justifie le maintien d’une culture distincte dans la partie nord du continent.”
Il est intéressant de noter à cet égard
que l’intérêt des loyalistes envers
le Canada était d’abord et avant tout motivé par
une préférence pour son régime parlementaire.
Ils voyaient le républicanisme et sa dépendance
à la souveraineté populaire comme une véritable
menace pour les libertés qui font partie intégrante
de la monarchie constitutionnelle britannique.
En outre, on a souvent soutenu que les différences
entre les cultures politiques du Canada et des
États-Unis découlaient, dans une large mesure,
du fonctionnement des différents types d’institutions et de leurs effets sur la société.
C’est la raison pour laquelle la situation actuelle
du Canada en tant que bastion de libertés dans un
continent battu par un vent de populisme n’aurait pas vraiment surpris les pères fondateurs de
l’État du Commonwealth.
Leur intention expresse était de protéger les
libertés du régime britannique au sein des institutions parlementaires, tout en défendant les
droits des minorités.
L’innovation déterminante ici fut le fédéralisme.
Comme on le sait, Sir John A. Macdonald [Premier
ministre de 1867 à 1873 puis de 1878 à 1891. Considéré
comme l’un des pères fondateurs du Canada et
comme le père de la nation canadienne] souhaitait que le nouveau pays soit un État unitaire et, bien qu’il ait consenti à l’adoption
du fédéralisme, il espérait que les provinces
s’érodent jusqu’à ce qu’elles ne deviennent
pas plus importantes que des municipalités.
Le contraire s’est produit. Les provinces
sont devenues des entités étatiques, responsables de toutes sortes de fonctions
de première nécessité pour leurs citoyens.
Et ce qui a fait une vraie différence, → 27
↑ Dessin de Sébastien
Thibault, Canada.
L’auteur
ANDREW POTTER
est directeur
de l’Institut d’études
canadiennes de
l’université McGill
et ancien rédacteur
en chef du quotidien
anglophone
Ottawa Citizen.
Il est l’auteur de
l’ouvrage Je suis vrai
(2011) et de Révolte
consommée (2004),
coécrit avec Joseph
Heath.
●●● ‘‘Au diable le 150e! Et vive le Québec
libre !’’ Ce cri du cœur du président du
mouvement militant québécois de la Société
Saint-Jean-Baptiste, Maxime Laporte, résume
la pensée des indépendantistes de la province
qui se sont fait un devoir, cette année,
de contrecarrer les célébrations du
sesquicentenaire. Ils comptent notamment,
comme l’a déclaré le chef du Parti québécois,
Jean-François Lisée, ‘‘faire des trous dans
la propagande” canadienne, rapporte le
quotidien québécois La Presse. Cela implique
d’abord, pour les souverainistes, de présenter
leur propre version de l’histoire du pays.
Chef de file de la campagne L’Autre 150e,
l’historien Gilles Laporte estime qu’on ne peut
aujourd’hui célébrer la naissance du Canada
‘‘puisque dès 1534 le navigateur français
Jacques Cartier nommait ainsi les berges du
fleuve [Saint-Laurent]’’. L’historien en profite,
sur son blog hébergé par le Huffington Post
Québec, pour accuser le Canada d’avoir
entravé l’épanouissement des Québécois :
‘‘S’il est une communauté pour qui la
Confédération n’a pas rempli ses promesses,
c’est bien celle à laquelle on accordait au
départ le titre de ‘peuple fondateur’ et qui,
progressivement, a vu son statut ravalé au
rang de simple fragment de la mosaïque
multiculturelle canadienne.”
Les Amérindiens
résistent
●●● “Le 150e anniversaire du Canada
est la célébration d’un génocide indigène.”
Pamela Palmater ne comprend pas
pourquoi le gouvernement fédéral s’apprête
à dépenser un demi-milliard de dollars
canadiens pour célébrer le sesquicentenaire
du pays alors que, pendant ce temps,
“les programmes sociaux qui permettraient
aux Premières Nations d’améliorer leur
condition souffrent de sous-financement
chronique”, écrit-elle dans l’hebdomadaire
Now. Pire, souligne cette militante micmac :
c’est en confinant les Amérindiens dans les
réserves, en stérilisant les femmes
autochtones et en plaçant leurs enfants
dans des pensionnats que le Canada
en est arrivé à défricher les terres pour
l’agriculture et l’exploration minière
et pétrolière.
“Une gifle au visage”, c’est ainsi que l’artiste
Christi Belcourt, issue de la nation métisse,
qualifie l’anniversaire. “Les Canadiens vont
célébrer leurs 150 ans, effaçant
complètement les milliers d’années
d’expérience autochtone.” Elle a donc lancé,
avec d’autres personnalités, le hashtag
#Resistance150 sur les réseaux sociaux afin
de faire entendre une voix discordante,
rapporte le site de Radio Canada.
26.
À LA UNE
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
sig n au x
Quel âge a vraiment le Canada ?
Tout dépend de la perspective. Suivant que l’on s’attache aux premiers peuplements, à la naissance de la Confédération
ou au débat constitutionnel, l’âge du pays varie. De quoi alimenter la polémique.
Les plus récentes études font
remonter la présence
des peuples autochtones
sur le continent à environ 15 000 ans.
Ils seraient arrivés de Sibérie après avoir
séjourné pendant 10 000 ans dans
l’isthme de Béring, un pont terrestre
entre les deux continents.
En 1982, une loi britannique approuve la loi
constitutionnelle canadienne et coupe ainsi les derniers
liens juridiques avec le Royaume-Uni. Le Québec (l’ancien
Bas-Canada) est écarté de ces négociations et n’a jamais
formellement approuvé cette loi. En 2017, la province
francophone tente de relancer les négociations pour obtenir
sa reconnaissance en tant que nation au sein
de la Confédération avec un statut distinct.
35
En 1840, le Parlement
britannique fusionne
le Bas-Canada et
le Haut-Canada
pour créer le Canada-Uni.
15 000
ans
177
150
“COURRIER INTERNATIONAL”
(CATHERINE DOUTEY,
MARTIN GAUTHIER)
PHOTO : VIRENS (LATIN
FOR GREENING) | ACER
SACCHARUM - SUGAR MAPLE
FALL LEAVES | CC
Les députés anglais
interviennent à nouveau
pour adopter une série de lois
– dont l’Acte de l’Amérique
du Nord britannique –
qui établissent la Constitution
de la Confédération canadienne.
Le dominion du Canada voit
le jour le 1er juillet 1867.
226
483
La Grande-Bretagne, qui prend possession
du territoire français après la conquête de 1763,
adopte en 1791 une loi qui scinde sa colonie
de la province de Québec en deux – le Bas-Canada
et le Haut-Canada –, pour accueillir des sujets
loyalistes fuyant les États-Unis après la guerre
d’indépendance américaine.
Le navigateur français
Jacques Cartier plante
le 24 juillet 1534 une croix
à Gaspé et prend
possession de la terre
au nom de François Ier.
L’année suivante,
il remonte le fleuve
Saint-Laurent et nomme
“pays de Canada”
le territoire autour de
la future ville de Québec,
qui sera fondée en 1608.
La Nouvelle-France, qui va
regrouper les colonies
du Canada, de l’Acadie et
de la Louisiane, voit le jour.
SPÉCIAL CANADA
COMMANDEZ
DÈS MAINTENANT
Frais de
port
oferts
Coffret DVD + livret
25 ← ce n’est pas seulement que les fondateurs
aient concédé au fédéralisme, mais qu’ils aient
aussi concédé au biculturalisme originel.
Malgré tous les débats déchirants qui ont eu lieu
au cours du xxe siècle, les fondateurs du Canada
n’ont jamais eu une vision de culture commune.
Cela signifie qu’un certain degré d’accommodement et d’abstention mutuelle est inscrit dans la
structure même du pays.
C’est pourquoi il y a relativement peu de dissensions en ce qui concerne l’immigration. Comme
nous n’avons jamais eu nous-mêmes à nous assimiler à une culture commune, nous nous contentons
d’aider les nouveaux entrants à se familiariser avec
nos institutions – ce qui a non seulement renforcé
le rôle de ces dernières en tant qu’agents unificateurs de ce pays, mais a également contribué
à faire des immigrants les troupes de choc d’un
nouveau nationalisme canadien.
Voilà donc où en est notre Confédération, en
cette année de 150e anniversaire : le Canada est
loué, ici et à l’étranger, comme un havre de bon
sens dans un océan de folie.
Nous pourrions être tentés par la suffisance.
Mais deux mises en garde s’imposent avant de
conclure. Tout d’abord, cette notion d’“exceptionnalisme” pourrait être de très courte durée.
Rien d’intrinsèquement canadien ne nous protège
contre la xénophobie et le populisme, et nos institutions seront de qualité aussi longtemps que
les gens les comprendront et y resteront loyaux.
En second lieu, et c’est le plus important, la nation
canadienne s’est bâtie en négligeant consciemment ses peuples autochtones. Leur marginalisation économique, politique et sociale incessante
est une honte pour notre pays. Si, lorsque nous
célèbrerons le 175e anniversaire du Canada, rien
n’a changé, ou si, au moment du bicentenaire, cette
relation de base n’est pas rétablie, nous aurons
failli à la tâche la plus importante qui nous attend.
La bonne nouvelle, c’est que cela ne tient qu’à
nous.
—Andrew Potter
Publié le 1er juin
SOURCE
ALE + ALE, ITALIE
NOUVEAU PROJET
Montréal, Canada
Bisannuel
edition.atelier10.ca/nouveau-projet
“Idées, récits et mode d’emploi
pour le xxie siècle”, telle est la devise
de Nouveau Projet, lancé
en mars 2012 à Montréal.
Ce magazine culture et
société, qui publie deux
numéros thématiques par an,
s’est donné pour ligne éditoriale
la publication de textes longs,
“nouveaux, soignés, susceptibles
de nous permettre de mieux
comprendre les enjeux de notre époque
et de mener une vie plus équilibrée”.
NI DIEU NI MAÎTRE
Une histoire de l’anarchisme
Revue
de presse
Une série historique
en terrain miné
● “Une série télévisée complètement biaisée”,
“un aff ront à l’histoire du Canada”, un projet “qui
a des allures d’infopub”. C’est peu dire que la série
documentaire The Story of Us (“L’Histoire qui est
la nôtre” ou, littéralement, “L’Histoire de nous”) a
déplu au chroniqueur de La Presse Mario Girard.
Produit par la chaîne publique anglophone CBC à
l’occasion des 150 ans du Canada, ce programme
en dix épisodes (la diffusion, commencée en mars,
s’est achevée en mai) s’est attiré les foudres des
journaux du Québec et de la Nouvelle-Écosse.
Le problème tient au sens de “us” dans le titre.
Ce “nous”, estiment les pourfendeurs de la série,
ne concerne que les seuls Canadiens anglais (les
descendants des immigrants venus d’Angleterre
et des loyalistes exilés dans les colonies anglaises
après la révolution américaine). Comme le rapporte
Le Devoir, “de vives protestations […] sont venues
notamment du côté des Acadiens. Car l’Acadie [la
première colonie française d’Amérique du Nord, qui
correspond à l’actuelle Nouvelle-Écosse] est pour ainsi
dire absente de cette série”. Une omission aggravée
par le fait que The Story of Us “représente systématiquement les figures historiques françaises de manière
désobligeante”. Samuel de Champlain, le fondateur
de Québec, apparaît sous les traits d’un “névrosé
paranoïaque”, relève Mario Girard. Ses compatriotes sont “crasseux et pouilleux”, alors que “les
Anglais sont impeccables dans leurs uniformes”. Pour
ajouter à la liste des griefs, quatre historiens ont
signé dans The Globe and Mail une tribune où ils
reprochent à la production de résumer “douze mille
ans d’histoire amérindienne en quelques minutes”.
L’indignation a été telle que le président du groupe
audiovisuel public CBC/Radio-Canada a dû présenter des excuses après la diffusion des premiers
épisodes. “Nous n’avions pas l’intention de blesser
qui que ce soit”, a assuré Hubert Lacroix, sans pour
autant suspendre la série. Qu’à cela ne tienne, des
sénateurs acadiens ont officiellement demandé des
“clarifications” à la chaîne. Ils souhaitent notamment “savoir si CBC compte traduire la production
en français et la diffuser dans les écoles des communautés francophones et acadiennes du pays”, lit-on
sur le site du quotidien Acadie Nouvelle.
The Story of Us n’a pas cependant que des adversaires. Dans un autre article du Globe and Mail, la
journaliste Margaret Wente constate que l’histoire est devenue “un terrain miné” au Canada. Le
programme était d’après elle “voué à l’échec” dès
sa conception. “Certes, c’est une série simpliste. […]
Mais elle est aussi captivante, divertissante et plutôt
conforme à la réalité. Surtout, elle rend son sujet
intéressant. […] On parle de télévision – de télévision grand public, destinée à des personnes qui
n’ont jamais entendu parler de Samuel de
Champlain. […] Étant donné les
limites du genre et l’obligation
de respecter les sensibilités, la
série est une admirable réussite.”
—Courrier international
Un film en deux parties de Tancrède Ramonet.
Né du capitalisme, frère ennemi du communisme
d’État, l’anarchisme n’a eu de cesse de souffler
son vent de justice et de liberté sur le monde.
Inclus : livret de la petite anthologie de textes
libertaires. Soixante pages.
35 €
• 2 DVD • Durée totale du coffret 3 h 41 min • Audio français •
Son Dolby Digital Stéréo • Écran 16/9 • PAL - Zone 2
LES ANNÉES
OBAMA 2009-2016
DVD
Une série documentaire en quatre épisodes de
Norma Percy, Paul Mitchell et Brian Lapping.
En s’appuyant sur un entretien exclusif
d’Obama et sur des interviews d’acteurs clés de
la scène politique américaine et étrangère,
cette série documentaire fait revivre les
moments historiques de ses deux mandats.
• 2 DVD • Durée totale du DVD 3 h 40 min • Audio français •
Son Dolby Digital Stéréo • Écran 16/9 • PAL - Zone 2
30 €
Films documentaires de
MARIE-MONIQUE ROBIN
La trilogie de l’agro-écologie par Marie-Monique
Robin. En trois documentaires chocs : Le Monde
selon Monsanto ; Les Moissons du futur ;
Notre poison quotidien.
30 €
PAL-Zone 2/ 16/9 /couleur/Son Dolby digital Stéréo
Langues audio : Anglais, Allemand, Français
BON DE COMMANDE
À retourner accompagné de votre règlement à : Courrier international
Service VPC - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
Coffret DVD Ni dieu ni maître
35 € x ....... exemplaire(s) =
€
DVD Les Années Obama
30 € x ....... exemplaire(s) =
€
Documentaires de M.-M. Robin 30 € x ....... exemplaire(s) =
€
Frais de port offerts
0€
Total =
€
VCO1700PBA391
Mes coordonnées :
□ Monsieur
□ Madame
PRÉNOM . .. .. . .. . .. .. . .. .. . .. . .
... .... .... .. .. .. . .. . .. .. . .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
CP
VILLE . .. .. . .. . .. .. . .. . .. .. . .. .. . .. . .. .. ..
Tel. : ... .... .... .... .. . .. . .. .. . .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
.. .. .. .. .. .. .. .. .. .. ..
E-MAIL : ... .... .... .. .. .. . .. . .. .. . .. .. . .. ..@
NOM ... .... .... .... .. .. .. . .. .. .
ADRESSE
Je souhaite recevoir les offres de Courrier international : □ oui □ non
Je souhaite recevoir les offres des partenaires de Courrier international : □ oui □ non
Je choisis de régler par :
• chèque bancaire à l’ordre de Courrier international
Date et signature
obligatoires :
• carte bancaire n° :
Expire fin :
Cryptogramme :
Offre valable dans la limite des stocks disponibles en France métropolitaine jusqu’au 31/08/2017. *Réception chez vous
environ 2 à 3 semaines après la prise en compte de votre commande. Pour l’étranger, nous consulter. En application
de la loi Informatique et libertés, vous disposez d’un droit d’accès et de modification des informations vous concernant.
Celles-ci sont indispensables à l’enregistrement de votre commande et peuvent être cédées aux partenaires de Courrier
international. Si vous ne le souhaitez pas, merci de contacter notre service abonnements. RCS Paris 344 761 861 000 48
28.
À LA UNE
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
CÉRÉMONIES DE
CITOYENNETÉ
→ De gauche à droite.
Prestation de
serment à la reine
lors d’une cérémonie
à l’École nationale
d’administration
publique, à Québec.
Le photographe ValŽrian
Mazataud documente
la ÒfabricationÓ des citoyens,
le moment o• les immigrants
pr•tent serment pour devenir
canadiens.
Un agent de sécurité
lors de cette
cérémonie.
Séance de photos à
l’issue d’une cérémonie
de citoyenneté au
château Ramezay,
à Montréal.
N
é en France, le photographe Valérian
Mazataud a acquis la nationalité canadienne en 2014. “Moi aussi j’ai prêté serment
à la reine Élisabeth II, même si je trouvais ça ridicule, témoigne-t-il. Des agents
de l’immigration étaient là pour vérifier
si on bougeait bien nos lèvres en récitant le serment. Ensuite, on s’est tous serré la main et j’ai
eu le sentiment qu’on avait partagé quelque chose,
au-delà de l’administration, des quotas d’immigration et des questionnaires. Moi qui me pensais audessus des reines, des drapeaux et des hymnes, voilà
que j’étais ému.”
Il en a tiré une série photographique intitulée La Fin de la terre, dans laquelle il documente
les cérémonies de citoyenneté canadienne, “des
lieux ouverts où chacun est libre de prendre des
photos des participants”, souligne-t-il.
À travers un double procédé de prise de vues
(vidéo, puis photo de l’écran de sa télévision), il
rend compte de son ambivalence face au processus de fabrication des nouveaux citoyens. Car les
nouveaux citoyens canadiens, triés sur le volet,
sont là pour faire tourner la machine dans le bon
sens et “permettre au Canada de retirer de l’immigration le maximum d’avantages sociaux, culturels
et économiques”, comme le dispose sa loi sur l’immigration et la protection des réfugiés.
Le photographe reste néanmoins impressionné par la diversité de son pays d’adoption. En
2014, plus de 260 000 immigrants sont devenus
citoyens du Canada. La même année, la France
a naturalisé 77 000 personnes, pour une population deux fois plus importante.
Qui plus est, 20 % de la population canadienne
est née à l’étranger, soit la plus forte proportion parmi les pays du G8, et le pays accueille
200 groupes ethniques différents.
—Courrier international
Un groupe de
nouveaux citoyens
écoute le discours
de la juge au Centre
communautaire
hellénique de Montréal.
Un nouveau citoyen
dans les bureaux de
Citoyenneté et
immigration Canada,
à Ottawa.
Serment de nouveaux
citoyens dans
les bureaux
de Citoyenneté et
immigration Canada,
à Ottawa.
Un agent de
la gendarmerie royale
du Canada
au château Ramezay,
à Montréal.
Serment de
citoyenneté à l’hôtel
Marriott de Montréal.
ALE + ALE, ITALIE
La juge Veronica
Johnson lors
d’une cérémonie
à l’École nationale
d’administration
publique, à Québec.
Photos Valérian
Mazataud/Hans Lucas
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
SPÉCIAL CANADA
30.
SPÉCIAL CANADA
À LA UNE
← Dessin de Côté
paru dans Le Soleil,
Québec.
SOURCE
THE GLOBE
AND MAIL
Jeune et dynamique
Contrairement aux pays européens et asiatiques, touchés par le déclin
démographique, le Canada va continuer de voir sa population
croître grâce à sa politique d’immigration volontariste, se félicite
ce chroniqueur du Globe and Mail.
—The Globe and Mail Toronto
ALE + ALE, ITALIE
C
omme le montrent les dernières statistiques, le Canada est un pays béni, avec une
population relativement jeune, dynamique
et d’une grande diversité. Et cette croissance démographique devrait lui permettre
de rivaliser, d’ici à la moitié du xxie siècle,
avec certains des pays d’Europe les plus peuplés.
Cette santé insolente est le fait de trois décennies de gouvernement éclairé – un fait à garder en
tête la prochaine fois que nous serons tentés de
critiquer nos dirigeants. Et cela ne ferait pas de
mal à ceux qui se montrent sceptiques vis-à-vis
du multiculturalisme de se plonger dans les données du recensement de 2016.
Pour la première fois dans l’histoire du Canada,
le nombre de personnes âgées dépasse le nombre
d’enfants. Et si tout le monde évoque principalement le vieillissement des baby-boomers, l’autre
raison, généralement passée sous silence, c’est que
le taux de fécondité du Canada (le nombre moyen
d’enfants par femme en âge de procréer) est de 1,6,
soit moitié moins que les 2,1 enfants nécessaires
pour assurer le renouvellement des générations.
Néanmoins, la population du Canada a augmenté de 5 % entre 2011 et 2016, et va continuer à
croître dans les décennies à venir, pour atteindre
50 millions d’ici à 2060, grâce à trois décennies de
politique d’immigration vigoureuse. En 1992, le
gouvernement du Premier ministre Brian Mulroney
s’était fixé un objectif de 250 000 nouveaux arrivants par an. Ses successeurs Jean Chrétien et
Paul Martin avaient plus ou moins maintenu ces
chiffres. Stephen Harper les a augmentés légèrement, et Justin Trudeau est allé encore plus loin
en proposant d’accueillir 300 000 immigrants et
réfugiés chaque année. Avec pour résultat, comme
tout le monde le sait, le fait qu’un Canadien sur
cinq n’est pas né au Canada.
Vieux Continent. Ce qui crée un décalage entre
nous et la plupart des pays développés ou en
voie de développement. D’ici à 2060, le Canada
aura le même nombre d’habitants que l’Italie,
dont la population sera passée de 60 millions
aujourd’hui à seulement 50 millions selon la
Division de la population de l’ONU. La réticence
des Européens à accepter des politiques d’immigration fortes, associée à de faibles taux de
fécondité, a des conséquences dramatiques sur
la démographie du Vieux Continent. Et certains
des pays d’Europe de l’Est les plus xénophobes
risquent de payer le prix fort. La Bulgarie devrait
ainsi voir sa population chuter de moitié entre
aujourd’hui et 2060.
Mais l’Europe n’est pas la seule. Le Japon,
qui compte actuellement près de 130 millions
Toronto, Canada
Quotidien, 336 000 ex
globeandmail.ca
Fondé en 1844, lu d’un
océan à l’autre, sérieux
et non engagé, ce titre
de Toronto est le
quotidien de référence
au Canada. Il exerce
une forte influence
auprès des milieux
politiques fédéraux.
L’aventure du quotidien
commence en 1843 avec
l’arrivée à Toronto
d’un jeune Écossais de
25 ans, George Brown,
qui publie le premier
numéro du Globe.
Il ne prendra le titre
de Globe and Mail qu’en
1936 après sa fusion
avec le journal
conservateur The Mail
and Empire, dont il n’a
pas conservé la ligne
éditoriale. Depuis l’été
2015, il appartient
à Woodbridge Company,
société d’investissement
de la famille Thomson,
qui contrôle également
Thomson Reuters.
d’habitants, va en perdre 30 millions d’ici à
2060, pour se retrouver avec une population de
seulement 80 millions de personnes d’ici à la
fin du xxie siècle. La Corée du Sud, Singapour
et la Thaïlande seront également touchés par
cette saignée démographique. En valeur absolue, la Chine va subir les pertes les plus sévères,
puisque sa population passera de 1,4 milliard aux
alentours de 2030 à 1,25 milliard en 2 060. Soit
la perte de 150 millions d’habitants.
De nombreux démographes pensent que cette
décroissance démographique arrivera bien plus
tôt et sera bien plus spectaculaire que ne le prédisent les projections des Nations unies.
Ce déficit de population est certes une chance
pour l’environnement. Mais en revanche elle pose
de sérieux défis économiques, puisque l’augmentation de l’espérance de vie et la baisse de
la fécondité vont fragiliser le système de santé
ainsi que celui des retraites. La pénurie de maind’œuvre va également s’aggraver, même si les
CE COCKTAIL MAGIQUE À BASE
DE FORTE IMMIGRATION ET DE
DIVERSITÉ CULTURELLE DOIT
TOUJOURS ÊTRE DÉFENDU.
gains de productivité doivent pouvoir compenser ce manque.
Selon certains, la solution serait d’encourager
les femmes à avoir plus d’enfants. Mais malgré
des campagnes agressives en Suède, à Singapour
et ailleurs, aucun gouvernement n’a réussi à restaurer le taux de fécondité de 2,1 enfants par
femme. Et, à la réflexion, inciter une femme à
avoir un troisième enfant au nom de l’intérêt du
pays est un peu choquant.
L’immigration n’est pas non plus la solution
miracle pour enrayer ce déclin. À moins que la
population locale soit vraiment prête à considérer le multiculturalisme comme une chance, les
immigrants risquent de ne pas s’intégrer, et d’être
confinés dans des poches de pauvreté ou règne le
ressentiment – comme c’est le cas dans certaines
régions d’Europe. Le Canada a réussi à éviter ce
piège en faisant venir des nouveaux Canadiens du
monde entier et non d’une seule et unique région,
ce qui engendre une diversité authentique.
Mais ce cocktail magique à base de forte immigration et de diversité culturelle doit toujours
être défendu et expliqué. Les États-Unis vont
sans doute accroître leur population dans les
décennies à venir. D’ici à la fin du xxie siècle,
le nombre de Chinois ne représentera plus que
le double de la population américaine – mais le
président Trump, en cherchant à ériger des barrières aux frontières de son pays et dans l’esprit de ses concitoyens, pourrait compromettre
cette projection.
Nous devons inlassablement plaider la cause
d’un Canada multiculturel. Et nous devons nous
y atteler ensemble. Sans quoi nous irons vers la
stagnation et le déclin.
—John Ibbitson
Publié le 3 mai
E N PA R T E N A R I AT AV E C
© MARKUS GREBER
En janvier 2017, Courrier international, en partenariat avec Suisse Tourisme
et Made in Bern, invitait ses lecteurs à participer au jeu-concours “À la découverte
du canton de Berne” pour tenter de remporter un voyage de 5 jours dans la région de Berne
et l’Oberland bernois ainsi qu’une formation au blogging encadrée par des professionnels.
Découvrez le carnet de voyage de Camille, gagnante du séjour
“entre lacs et montagnes” à Interlaken et la région de la Jungfrau.
Interlaken
Camille
Retrouvez le carnet de voyage de Camille ainsi que sa vidéo sur
www.courrierinternational.com/carnet/decouverte-berne/carnet-camille
© CAM
ILLE
Sur la te
rr
face à l’E asse ensoleillée
d
ig
du Jung er. Moment de e l’Eigergletsch
fraujoch
e
détente
.
sur la ro r,
ute
Jeu-concours
Tentez de remporter un séjour à Thoune
sur www.courrierinternational.com/carnet/decouverte-berne/jeu/un-sejour-berne
— R É A L I S É PA R L’AG E N C E C O U R R I E R I N T E R N AT I O N A L I N D É P E N DA M M E N T D E L A R É DAC T I O N —
I
© INTERLAKEN TOURISMUS
CONCEPTION GRAPHIQUE WWW.LILIKLIK.COM
Au cœur des
imposants
sommets de
Grindelwald.
Camille a 25 ans et vit à Paris. À 19 ans, l’argent amassé grâce à des
petits boulots d’étudiant lui permet d’acheter un billet de train Interrail
et de parcourir l’Europe pendant un mois. Elle repart ensuite dans le cadre
d’Erasmus, puis à droite à gauche pendant les vacances. En 2016, elle prend
un congé sabbatique pour traverser le Canada seule avec son sac à dos.
Au fil de ses voyages, elle développe un intérêt pour la photo et la vidéo
et commence à écrire ses impressions dans un carnet, puis sur un blog.
DE LA
FAYOLL
E
Camille : Globe-trotteuse au sommet
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
L’église
de Ber
Berthe
de Bourgogne
domine les
rives fleuries
de l’Aar
l’Aar,
à Thoune.
Au coeur de la nature bernoise
Voyage au pays de la marmotte qui met le chocolat dans le papier d’alu.
Parapente
Niederhorn
n moine nommé Harder poursuit une jeune
fille dans la montagne pour la tourmenter.
Efrayée, elle tombe des falaises et meurt
sur le coup. En guise de châtiment, le visage
de cet homme a été gravé dans le roc pour
qu’il soit condamné à contempler pour toujours le lieu de
son méfait. Aujourd’hui encore, on aperçoit son portrait
qui se détache sur ce massif qui surplombe Interlaken, le
Harder Kulm.
U
rayés, typiques de la région, se reflètent dans l’Aar, la rivière
qui traverse Interlaken en direction de Thoune.
La citadelle de Thoune donne sur les montagnes. L’eau de
l’Aar y jaillit turquoise, les toits de tuiles s’alignent dans des
tons safranés, les balcons se parent de jardinières fleuries.
L’étoile dorée des armoiries thounoises, récompense de
prouesses de bataille, orne les pavés.
Un téléphérique grimpe à 1 322 mètres sur le Harder Kulm.
Depuis ce point culminant, le paysage est poétique. Des
flocons de neige se posent doucement sur les épines des
sapins. Sur la passerelle au-dessus du vide, la vue sur la
ville et les lacs environnants est splendide. Des glaciers se
dévoilent en fond.
Au Moyen Âge, à la suite d’une apparition, Berthe de
Bourgogne reçoit l’ordre de construire douze églises
autour du lac de Thoune. Berthe a bien bossé : les clochers
des chapelles se distinguent dans la campagne au milieu
de petits châteaux, coteaux plantés de vignes et chalets
traditionnels. La meilleure façon de les observer est
d’embarquer sur un bateau qui glisse sur le lac.
Interlaken se laisse aussi admirer sous la voile d’un parapente,
en tandem avec un instructeur. Quelle sensation lorsque les
pieds quittent la terre et que la toile se gonfle ! On utilise les
courants d’air pour monter ou descendre. Le panorama est
superbe, les toits sont enneigés, c’est une vraie carte postale.
Le sentiment de liberté qui nous envahit est indescriptible.
Au sommet du Niederhorn qui surplombe cette étendue
d’eau, le spectacle est magnifique. Un chamois, fièrement
dressé sur son rocher, prête l’oreille à un joueur de cor des
Alpes. On aperçoit trois monts emblématiques qui se dessinent. Selon le folklore local, le Mönch (le moine) protège
la Jungfrau (la jeune fille) de l’Eiger (l’ogre).
En ville, les sabots des chevaux qui claquent sur le goudron
du Höheweg semblent désuets au milieu des boutiques
d’horlogerie de luxe. Les maisons blanches aux volets
De part et d’autre de l’Eiger se trouvent les vallées de Lauterbrunnen et de Grindelwald.
Surnommée capitale mondiale du base-jump, Lauterbrunnen
II
est bien connue des sportifs de l’extrême. Entre deux falaises,
une église se détache devant un glacier immaculé. Une chute
d’eau impressionnante, Staubbach, “la chute de poussière”,
donne un aspect irisé aux façades en bois des chalets.
Goethe lui-même y aurait trouvé l’inspiration…
Grindelwald est un village huppé situé au pied de la face nord
de l’Eiger, une paroi verticale bien connue des alpinistes car
réputée très difcile. Des sons de cloche et des meuglements
retentissent dans la vallée. Un concours pour choisir la plus
jolie vache se déroule sous l’œil attentif des habitants. Les
critères de sélection : fesses rondes et pis gonflés. Les hommes
ne se refont pas ! Le sentier qui fait le tour de la bourgade
serpente entre de belles villas et des troupeaux de brebis.
De ces deux vallées partent des trains qui arrivent à la Kleine
Scheidegg. C’est la station de départ de la voie ferrée qui
grimpe jusqu’au Jungfraujoch, gare la plus haute d’Europe,
à 3 454 mètres d’altitude. À l’arrivée, sur la plateforme du
Sphinx, la vue est saisissante. Les skieurs expérimentés
s’élancent sur le glacier d’Aletsch et rapetissent rapidement
dans cette immensité de blanc. Les montagnes enneigées
dominent la vallée de glace. Les courants d’air balaient le
visage des visiteurs : il fait -10 °C. Le froid est plus vigoureux
côté Nord, d’où la vue sur le Valais est vertigineuse. Des
grimpeurs rentrent de l’ascension de la Jungfrau, épuisés
mais heureux.
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
Prendre une pause nature au Niederhorn
Le Niederhorn est accessible avec deux téléphériques, de Beatenbucht à
Beatenberg puis de Beatenberg au sommet. En un peu moins de 20 minutes, on
franchit un dénivelé de presque 1 500 mètres ! La vue est impressionnante : d’un
côté le lac de Thoune, de l’autre la vallée de Justis (Justistal). C’est un endroit
idéal pour observer la faune, particulièrement à l’automne. Depuis le sommet, il
est possible de descendre en luge l’hiver ou en trotti-vélo l’été. Le must : passer la
nuit dans l’une des chambres de l’hôtel d’altitude tenu par Pierre, qui donne de
bons conseils en matière de randonnée.
Tickets A/R Beatenbucht - Niederhorn : adultes 53 CHF - tarif réduit 26.50 CHF.
Ouvert toute l’année, horaires disponibles sur www.niederhorn.ch.
Le van de Twin Paragliding récupère les élèves à leur hôtel et monte jusqu’à Beatenberg, lieu du décollage. En tandem avec un instructeur, solidement harnaché, on
s’élève doucement dans les airs, au-dessus des toits des chalets. Le vol ofre une
vue magnifique sur Interlaken entourée des lacs de Thoune et de Brienz. Les
sommets enneigés complètent le décor. On se laisse porter par le vent. L’instructeur propose aux plus aventuriers une version “rollercoaster” et la possibilité de
diriger soi-même la voile. Sensations garanties !
Twin Paragliding. En fonction du temps, réservation par courriel :
mail@twinparagliding.com ou sur le site www.twinparagliding.com.
Prévoir des lunettes de soleil et des gants. Tarif : 140 -160 CHF selon le vol.
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
Survoler Interlaken en parapente
Jungfraujoch
Prendre de la hauteur au Jungfraujoch - Top of Europe
Saint Béat aurait vécu dans des grottes sur les rives du lac de Thoune et terrassé
un terrible dragon. Ces grottes étaient un lieu de pèlerinage jusqu’à ce que le pays
devienne protestant et emmure l’entrée pour en interdire l’accès aux catholiques.
Un capitaine de bateau thounois a redécouvert cette grotte au début du XXe siècle.
Lors de la visite, on s’enfonce de un kilomètre dans les profondeurs de la montagne, entre stalactites et stalagmites. La température est constante (8 à 10 °C) :
prévoir de quoi se couvrir en été !
Les trains qui permettent d’accéder au Jungfraujoch partent de la station Kleine
Scheidegg. Pendant 50 minutes, le train chemine entre glaciers et tunnels, jusqu’à
3 454 mètres. Un ascenseur permet de grimper encore 108 mètres. Depuis
l’observatoire du Sphinx, la vue sur le glacier d’Aletsch est à couper le soufe.
Une promenade sur la crête jusqu’à la Mönchsjochhütte est accessible à tous et
dure entre 45 minutes et 1 h 30, selon le soufe et l’entraînement de chacun. À
l’intérieur de la montagne se trouve un palais des glaces avec de jolies sculptures.
Ouverture du 18 mars au 12 novembre 2017 de 09 h 45 à 17 h 00.
Tarifs : adultes 18 CHF - enfants 10 CHF. Visite libre ou guidée
en français sur demande. www.beatushoehlen.swiss/fr
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
Voyager au centre de la Terre à Saint-Béat
Ouvert toute l’année. Emporter des vêtements chauds même l’été. S’y rendre
par temps clair uniquement. Prévoir 3 heures au sommet. Ticket A/R depuis
Interlaken : 190 CHF, disponible dans les gares suisses ou sur www.jungfrau.ch.
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
Saint-Béat
À LA DÉCOUVERTE DU CANTON DE BERNE
Remonter le temps au musée suisse en plein air de Ballenberg
Le slogan de Funky Chocolate Club donne le ton : “Le chocolat est fait à partir de
cacao, qui est une graine, qui vient d’une plante. Donc manger du chocolat, c’est
comme manger des fruits et légumes !” Si la Suisse est aussi célèbre pour son
chocolat, ce n’est pas pour la qualité de ses cacaoyers, qui ne poussent qu’autour
de l’Équateur, mais pour son lait ! Ateliers d’une heure menés avec humour, au
cours desquels les apprentis chocolatiers réalisent des tablettes personnalisées au
son de yodels suisses. La dégustation est fortement encouragée.
On peut visiter une centaine de maisons traditionnelles suisses dans cet incroyable
musée à ciel ouvert. Dans une atmosphère qui sent bon le feu de bois, des artisans
(potiers, sculpteurs, fromagers, etc.) font des démonstrations de savoir-faire. Les
animaux font la joie des jeunes et moins jeunes qui parcourent le site ! On sirote un
chacheli dans les auberges devant les montagnes, on apporte de quoi faire un
pique-nique ou un barbecue. Il faut prévoir une journée pour avoir le temps de faire
le tour des diférents cantons représentés. Crème solaire, lunettes et chapeau impératifs !
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
Se faire des tablettes de chocolat au Funky Chocolate Club
Ouverture du 13 avril au 31 octobre 2017, de 10 à 17 h. Entrée : adultes 24 CHF,
enfants 12 CHF, gratuite avec le Passeport Musées suisses et Swiss Travel Pass.
Chiens en laisse autorisés. Visites guidées en français disponibles sur
réservation. Accessible avec le bus 151 depuis Brienz. www.ballenberg.ch
© CAMILLE DE LA FAYOLLE
Funky Chocolate Club, Jungfraustrasse 35, 3800 Interlaken.
Ateliers d’une heure en anglais : adultes 65 CHF - enfants 59 CHF.
Inscription à la boutique ou sur le site www.funkychocolateclub.com.
Funky Chocolate Club
Musée en plein air de Ballenberg
P R AT I Q U E
Y ALLER
● En TGV Lyria : 1 A/R quotidien entre Paris,
Dijon, Mulhouse et Interlaken (5 h 30 depuis
Paris). Autre option au même temps de
parcours : Paris/Bâle (jusqu’à 6 A/R par jour)
puis prendre un train InterCity Bâle/Interlaken.
À partir de 29 € l’aller simple en 2nde en
réservant jusqu’à trois mois avant le départ.
www.tgv-lyria.com.
● En avion : : depuis l’aéroport international
de Zurich, comptez 2 h 15 jusqu’à
Interlaken en train avec un changement
à Berne ou 1 h 45 en voiture, en dehors
des heures de pointe. Différentes
compagnies proposent
des vols entre la France et Zurich.
www.aeroport-de-zurich.com
● En voiture : comptez 6 h 45 depuis Paris.
Une fois en Suisse, n’oubliez pas
d’acheter la vignette si vous empruntez
les autoroutes et semi-autoroutes, 40 CHF.
POUR ALLER PLUS LOIN
● Admirer la vue depuis le Harder Kulm
Les courageux peuvent y grimper à pied,
mais le téléphérique arrive en 8 minutes
à ce point culminant, qui offre une vue
magnifique sur Interlaken et les lacs.
Les couchers de soleil y sont splendides.
Le restaurant géré par Dieter offre
de copieux plats montagnards.
Téléphérique ouvert tous les jours du
14 avril au 22 octobre 2017. Trajet simple
adulte 16 CHF - tarif réduit 8 CHF ; A/R
adulte 32 CHF - tarif réduit 12 CHF. Tickets
A/R incluant le déjeuner au restaurant :
adulte 36 CHF, tarif réduit 32 CHF.
● Naviguer sur le lac de Thoune
La navette à deux étages est le bateau-mouche
local. Déjeuner en admirant les églises
de Berthe de Bourgogne, les chalets, les
châteaux et les vignes, en naviguant sur
les eaux turquoise au cœur des glaciers.
Ticket de transport à partir de 35 CHF.
Accessible avec le Swiss Travel Pass.
Réservation et horaires sur www.thunersee.ch
ou achat direct à bord du bateau.
● Faire trempette aux chutes de Trümmelbach
Les eaux de l’Eiger, du Mönch et de la
Jungfrau se déversent à pleine puissance
dans la montagne. Une suite de dix cascades
glaciaires, classées au patrimoine mondial
de l’Unesco, est présentée dans un site
bien aménagé. Il y a beaucoup de marches,
attention les genoux !
Ouvert tous les jours 9 h-17 h, 8 h 30-18 h
en juillet et août. Entrée : 11 CHF - 4 CHF
pour les enfants. Espèces uniquement.
Accessible avec le bus 141 depuis
Lauterbrunnen. www.truemmelbachfaelle.ch
OÙ DORMIR
● Belvedere, Grindelwald. Hôtel de standing
à la vue imprenable sur les montagnes.
Admirer le coucher de soleil depuis
le jacuzzi en plein air ou la piscine
intérieure, what else ? Très bonne
cuisine du chef et personnel souriant.
Dorfstrasse 53, 3818 Grindelwald,
Tél. : +41 33 888 99 99. Chambres à partir
de 288 CHF pour 2 pers., petit déjeuner
inclus. www.belvedere-grindelwald.ch/fr
● Regina, Wengen. Situé sur les hauteurs
du village, très connu pour ses deux
restaurants classés au Gault & Millau
et Michelin 2017. Jolie vue sur
les montagnes depuis les chambres.
Le service à la réception est exceptionnel.
Hotel Regina, Zentrum, 3823 Wengen.
Tél. : +41 33 856 58 58. Chambres à partir
de 300 CHF pour 2 personnes, petit
déjeuner compris. www.hotelregina.ch.
OÙ MANGER
● Top O’Met, Interlaken. Situé au 18e étage
de l’hôtel Métropole. Produits de saison,
personnel aux petits soins et très beau
panorama. Le plus : dîner avec le soleil
couchant qui se reflète sur les glaciers !
Höheweg 37, 3800 Interlaken. Ouvert
jusqu’à 23 h en été. Tél. : +41 33 828 66 66.
Plats 25-45 CHF. www.metropole-interlaken.ch.
● Café 3692, Grindelwald. On sirote un
Mountain Twist sur la terrasse au soleil
et face à l’Eiger. La cuisine est de saison.
Le personnel, attentionné, parle français.
Terrassenweg 61, 3818 Grindelwald.
Tél. : +41 33 853 16 54. Plats 15-20 CHF,
café et pâtisseries maison. Ouvert de 8 h 30
à 18 h, fermé mercredi et jeudi. Vendredi et
samedi jusqu’à minuit. www.cafe3692.ch
LIENS UTILES
● www.madeinbern.com
Pour tout savoir sur Berne et sa région.
● www.myswitzerland.com
Le site de référence du tourisme suisse avec
de nombreuses suggestions et bon plans.
— R É A L I S É PA R L’AG E N C E C O U R R I E R I N T E R N AT I O N A L I N D É P E N DA M M E N T D E L A R É DAC T I O N —
IV
Abonnez-vous à Courrier international
Formule classique
1,90 €
pour
de plus par mois
Soit 10,90€ par mois au lieu de 18,77 €*
par mois
au lieu de 15,93 €*
MIGRANTS — CHAOS EN MÉDITERRANÉE ÉCONOMIE — DESTINS
CROISÉS DU LIBRE-ÉCHANGE VOYAGE — LES PILOTES, BEAUX PARLEURS
L’hebdo
chaque jeudi
+ tous les contenus
du site
No 1390 du 22 au 28 juin 2017
courrierinternational.com
France : 3,90 €
Afrique CFA 3 200 FCFA Algérie 480 DA
Allemagne 4,50 € Andorre 4,50 €
Autriche 4,50 € Canada 6,95 $CAN
DOM 4,90 € Espagne 4,50 €
É-U 7,50 $US G-B 3,80 £ Grèce 4,50 €
Irlande 4,50 € Italie 4,50 € Japon 800 ¥
Maroc 38 DH Pays-Bas 4,50 €
Portugal cont. 4,50 € Suisse 6,20 CHF
TOM 850 XPF Tunisie 6,50 DTU
9€
Choisissez la formule intégrale
MACRON
TOUT-PUISSANT
+
Inclus dans votre abonnement,
un accès à la version numérique
sur tous supports : l’édition abonnés
du site avec tous les suppléments
et articles exclusifs, le PDF du magazine
et les archives (plus de 100 000 articles).
L’hebdo chaque jeudi,
tous les contenus du site
et 4 hors-séries à paraître
La nouvelle
concentration des
pouvoirs en France
fascine autant
qu’elle inquiète
la presse étrangère
M 03183 - 1390 - F: 3,90 E
3’:HIKNLI=XUX^U\:?b@n@j@k@a";
1er CADEAU :
VOTRE CADEAU :
2ème CADEAU :
La sacoche
Courrier international
+
Cette sacoche pratique, solide et
molletonnée est conçue pour accueillir
un ordinateur 15 pouces. Elle protégera
vos documents et vous accompagnera
dans tous vos déplacements.
Ou payez votre abonnement en une seule fois, 1 an : 52 numéros, pour 109 €
au lieu de 191,20 € (prix kiosque), j’économise 82,20 €.
NT
BON D’ABONNEME
□ Monsieur
Pochette pour tablette
Fermeture à glissière. Doublure noir et gris.
Dimensions : 22 x 26 x 3 cm - Prix public : 14,90 €
Dimensions : 34 x 25 x 6,5 cm
Prix public : 19,90 €
Ou payez votre abonnement en une seule fois, 1 an : 52 numéros + 4 hors-séries
pour 131,80 € au lieu de 225,20 € (prix kiosque), j’économise 93,40 €.
A retourner accompagné de votre règlement ou de votre RIB à :
Courrier international – Service abonnements – A 2100 – 62066 ARRAS CEDEX 9
□ Madame
RCO1700PBA391
NOM ................................................................................................................ PRÉNOM ..............................................................................................................................................................
ADRESSE ..........................................................................................................................................................................................................................................................................................
CODE POSTAL sssss
VILLE....................................................................................... .......................................................................................................................................................................
TÉLÉPHONE ss ss ss ss ss
@ ...................................................................
E-MAIL ..................................................................................................................................................
Je souhaite recevoir des offres de Courrier international : □ oui □ non
Je souhaite recevoir des offres des partenaires de Courrier international : □ oui □ non
□ Je préfère régler en une seule fois, soit 109 € au lieu de 191,20 €* et je
reçois en cadeau la sacoche Courrier international.
□ Chèque bancaire à l’ordre de Courrier international
□ Carte bancaire n° : mmmmmmmmmmmmmmmm
□ Je préfère régler en une seule fois, soit 131,80 € au lieu de 225,20 €* (hebdos + 4 hors-
Expire fin : mmmm Cryptogramme : mmm
séries à paraître) et je reçois en cadeau la sacoche ET la pochette Courrier international.
□ Chèque bancaire à l’ordre de Courrier international
□ Carte bancaire n° : mmmmmmmmmmmmmmmm
Date et signature obligatoires
Expire fin : mmmm Cryptogramme : mmm
□ J’opte pour le prélèvement, je règle 9 € par mois au lieu de 15,93 €* (sans
engagement de durée), et je reçois en cadeau la sacoche Courrier international.
Je remplis le mandat de prélèvement SEPA ci-dessous et je joins un RIB.
□ J’opte pour le prélèvement, je règle 10,90 € par mois au lieu de 18,77€*
(hebdos + 4 hors-séries à paraître, sans engagement de durée), et je reçois
en cadeau la sacoche ET la pochette Courrier international.
MANDAT DE PRÉLÈVEMENT SEPA
IMPORTANT :
Joignez votre RIB
En signant ce formulaire de mandat, vous autorisez
Courrier international SA à envoyer des instructions à votre
banque pour débiter votre compte, et votre banque à débiter
votre compte conformément aux instructions de Courrier international SA. Vous bénéficiez du droit d’être remboursé par votre
banque selon les conditions décrites dans la convention que
vous avez passée avec celle-ci. Votre demande de remboursement doit être présentée dans les huit semaines suivant la date
de débit de votre compte pour un prélèvement autorisé.
TITULAIRE DU COMPTE À DÉBITER
RÉFÉRENCE UNIQUE DU MANDAT (RUM)
Nom : .................................................................................................................................................
.....................................................................................................................................................
Prénom :.............................................................................................................................................
Paiement répétitif
Signature obligatoire
Fait à : ..........................................................
DÉSIGNATION DU COMPTE À DÉBITER
qqqq qqqq qqqq qqqq qqqq qqqq qqqq
IBAN – Numéro d’identification international du compte bancaire
qqqqqqqqqqq
BIC – Code international d’identification de votre banque
Organisme créancier :
Courrier international
ICS : FR11ZZZ396542
80, boulevard Auguste-Blanqui
75013 Paris
NOTE : Vous acceptez que le prélèvement soit effectué à l’installation de votre abonnement.
Vos droits concernant le prélèvement sont expliqués dans un document que vous pouvez
obtenir auprès de votre banque. Les informations contenues dans le présent mandat, qui
doit être complété, sont destinées à n’être utilisées par le créancier que pour la gestion de sa
relation avec son client. Elles pourront donner lieu à l’exercice, par ce dernier, de ses droits
d’opposition, d’accès et de rectification tels que prévus aux articles 38 et suivants de la loi
n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés.
* Prix de vente kiosque. Offre valable jusqu’au 31/12/2017 pour un premier abonnement servi en France métropolitaine dans la limite des stocks disponibles. Les informations demandées ci-dessus sont nécessaires à l’enregistrement de votre commande. Elles peuvent être
communiquées à des sociétés partenaires de Courrier international. En application de la loi informatique et libertés, vous disposez d’un droit d’accès et de rectification en vous adressant au service Abonnements. RCS Paris 344 761 861 00048. Livraison sous deux à trois semaines.
36.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
tra n sversales.n nement
e nv ir o
Économie ........ 38
Expat ........... 39
Et en dessous coule
une rivière
Irrigation. Dans la région de Bidar, dans le sud de l’Inde,
un réseau oublié d’aqueducs souterrains et de puits vieux
de près de 600 ans a été découvert. Sa restauration permet
à cette zone aride de résister à la sécheresse.
—The Hindu (extraits)
Madras
L
es vastes plaines qui
s’étendent autour de Bidar,
dans l’État du Karnataka,
sont exposées aux assauts du soleil,
qui darde ses rayons sur des terres
peu peuplées et à la végétation
clairsemée. Mais quand on descend dans la bouche – de 6 mètres
de diamètre – de l’aqueduc médiéval construit au nord-ouest de la
ville, on note une agréable baisse de
température. À 7,5 mètres de profondeur, une eau fraîche s’écoule
lentement, claire comme du cristal jusqu’à ce que nos pieds soulèvent un épais nuage de sédiments
rouges en touchant le fond. Autour
des dépôts de kaolin [une variété
d’argile] blanc formés aux points
de contact entre la surface de l’eau
et les murs de latérite pousse une
fougère médicinale baptisée chamkora. Le jeu d’eau et de lumière
strie la paroi rocheuse d’une riche
palette de couleurs alliant le noir
du basalte au rose de la bauxite,
le brun du fer à l’ocre de l’argile.
D’inoffensives araignées d’eau
(Aquarius remigis), qui contribuent
à maintenir l’eau potable, s’agitent
en tous sens. À une quinzaine de
mètres de l’entrée du tunnel, la
lumière d’un puits à ciel ouvert
de 20 mètres de haut projette de
vagues lueurs dans l’obscurité
d’encre qui règne plus loin, là où
l’eau est assez profonde pour qu’on
puisse s’y noyer.
Dans les murs imposants, des
ouvertures indiquent les cavités
où, il y a près de six cents ans, des
lampes en osier éclairaient probablement les ouvriers au travail.
Quand Valliyil Govindankutty,
géographe à l’Université publique
de Chittur, dans l’État du Kerala,
a découvert voici cinq ans un flet
d’eau s’écoulant à cet endroit, il n’a
pas compris qu’il venait de mettre
au jour un ancien trésor d’ingénierie, composé de 57 puits disposés
en ligne droite et reliés à un tunnel
de 2,5 kilomètres de long qui avait
été creusé pour transporter l’eau
↙ Valliyil Govindankutty,
géographe, à l’entrée du karez de
Naubad. Photo KVS Giri/The Hindu
d’un puits principal pérenne situé
au début d’une ligne de faille [fracture géologique].
L’eau qui s’écoule aujourd’hui
dans le karez (aqueduc) du village de Naubad est le résultat de
plusieurs mois de recherches assidues et de méticuleux travaux de
restauration sur l’aqueduc et ses
puits, mais aussi sur les bawdis
(puits à ciel ouvert) et les kalyanis (réservoirs) des environs, qui
font partie du réseau hydrographique extrêmement sophistiqué de Bidar.
Dernièrement, les autorités du
Karnataka envisageaient de déclarer en état de sécheresse 26 des
30 districts de l’État, dont les 16
les plus septentrionaux – à commencer par celui de Bidar –, qui
soufraient d’un manque de précipitations. Une étude réalisée par
un sous-comité gouvernemental
a fait apparaître que, de l’avis des
restaurateurs de la ville de Bidar
et des responsables du district,
l’eau de l’aqueduc se maintiendrait à son niveau actuel pendant
encore deux à trois mois et qu’il
était trop tôt pour établir un plan
de sauvetage. Le karez de Naubad
sert à irriguer une cinquantaine
d’hectares de terres agricoles et
à alimenter en eau la population
locale. C’est le premier des aqueducs indiens à avoir bénéfcié d’une
restauration reposant sur des bases
scientifques.
Imperméable. La région semiaride de Bidar reçoit entre 600 et
1 000 millimètres de pluie par an
[il tombe en moyenne 750 mm
de pluie dans la ville voisine de
Hyderab chaque année, contre
plus de 1 500 à Calcutta]. Son sol
est composé de latérite concrétionnée en nid d’abeille – une roche
dure mais poreuse, pouvant absorber l’eau de pluie lorsqu’elle est
recouverte d’une végétation adéquate –, et en dessous se situe le
basalte imperméable des trapps
du Deccan [immenses accumulations de laves], qui empêche toute
infltration.
Depuis sa première excursion,
Valliyil Govindankutty a répertorié 814 bawdis et kalyanis le long
des trois aqueducs souterrains
qu’il a cartographiés autour de
Bidar : le karez de Naubad, le plus
accessible ; le Shukla Tirth, long
de 6 kilomètres, qui part du lac
de Gornalli et alimente le village
d’Agrahara par des canalisations
en terre cuite ; et le moins connu, le
Jamna Mori, long de 1,3 kilomètre,
qui s’étendait probablement de la
porte Fateh Darwaza du fort de
Bidar aux douves du palais royal
et qui a été enterré par une urbanisation rampante.
Grâce aux travaux de restauration, après les fortes pluies de septembre 2015, l’aqueduc de Naubad
est redevenu opérationnel pour la
première fois depuis des siècles : le
débit à la sortie de sa bouche atteignait 120 litres par minute. À la fn
de février 2016, l’aqueduc était à
nouveau à sec, mais les restaurateurs, encouragés par ces premiers
résultats, ont passé les mois suivants à poursuivre les travaux de
désenvasement.
Sensibilisation. La nature allait
leur réserver une surprise. Sous
l’efet de la sécheresse qui sévissait
depuis 2012, la plupart des puits et
des réservoirs de Bidar se sont trouvés à sec à l’été 2016, pour la première fois de mémoire d’homme.
“Quand cela s’est produit, les gens
ont pris la situation au sérieux et
il a été plus facile de les sensibiliser
au problème. En un sens, la crise est
devenue une opportunité”, confe
Vinay Malge, un entrepreneur de
35 ans qui a cofondé l’association
Bidar Yuvaa (Youth United for
Vigilance, Awareness and Action).
Ses militants ont poursuivi
l’œuvre de Govindankutty sur le
terrain en incitant les autorités
locales à procéder au désenvasement et au nettoyage des puits.
Ils ont engagé des actions en justice contre l’empiétement sur les
terres des bassins-versants et protesté contre la prolifération des
puits creusés en profondeur, qui
ont fait considérablement baisser le niveau de la nappe phréatique et nui au fonctionnement
de l’aqueduc, fondé sur des dénivellations. Enfn, ils ont planté
plus de 100 000 arbres d’essences
locales afn d’empêcher l’eau de
pluie de ruisseler avant d’avoir
pu être absorbée, et ils ont sensibilisé les habitants aux méfaits du
déversement des ordures et de la
défécation en plein air le long de
l’aqueduc.
Grâce aux abondantes chutes de
pluie de septembre 2016, le karez
de Naubad, plusieurs réservoirs
d’irrigation et de nombreux kalyanis ne se sont pas taris depuis.
Valliyil Govindankutty a cartographié à ce jour 28 puits servant à recueillir l’eau de pluie
dans l’aqueduc, mais ce nombre
est susceptible d’augmenter avec
la poursuite des travaux de restauration. Au départ, il avait peu
d’indices de présence d’eau en
TRANSVERSALES.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Un ouvrage
venu
de Perse
●●● “Le karez (‘canal’ en
persan) est un système
originaire de l’Iran ancien
qui permet de collecter,
transporter, stocker et
distribuer l’eau dans des
zones arides en limitant
au maximum les pertes
par évaporation”,
explique The Hindu.
En Inde, les premiers
aqueducs de ce type
auraient été construits à
Bidar, “vraisemblablement
avec l’aide d’ingénieurs
perses, poursuit le journal
indien, puisque le sultanat
de Bahmani fut le premier
royaume musulman
médiéval à avoir des liens
avec l’Empire perse.”
dehors des figuiers, des jamblons
[arbre à feuilles persistantes de
la famille des myrtacées] et d’arbustes. Cet universitaire de 43 ans
est souvent descendu seul, attaché à une corde, dans des puits à
quatre niveaux, et il lui est arrivé
d’être contusionné par la chute
de ronces ou de pierres et de se
retrouver nez à nez avec divers
animaux. Cobras, vipères, libellules, tisserins bayas, cratéropes
[deux espèces de passereaux], langurs [singes] et chauves-souris
frugivores ne sont, à l’en croire,
que quelques exemples de la biodiversité du karez. Durant ses
séjours à Bidar, pris sur ses weekends ou ses congés et financés
de sa poche, Govindankutty travaillait avec les images de Google
Earth et se servait d’un GPS et de
dispositifs de relevé comme un
niveau de géomètre et une boussole topographique pour enregistrer les coordonnées. Il a ainsi
créé un système de données géographiques du karez, qu’il rendra
public à la fin de ses recherches.
Soutenance de thèse. “L’en-
thousiasme avec lequel il s’est lancé
dans une étude approfondie et périlleuse des lieux est exemplaire”,
observe K. K. Muhammed, ancien
directeur régional de l’agence
gouvernementale Archaeological
Survey of India et actuel directeur de projet au Fonds Aga Khan
Principe de fonctionnement d’un karez
Bombay
(Mumbai)
Plateau
MAHARASHTRA
17° N
Deccan
PUITS VERTICAUX
pour l’entretien et l’aération
Pluie
et neige fondue
du
TELANGANA
Bidar
Hyderabad
KARNATAKA
GOA
37
I N D E
ANDHRA
PRADESH
200 km
CANAL
SOUTERRAIN
Roche
poreuse
Surface irriguée
Nappe
phréatique
Roche
imperméable
ZONE D’INFILTRATION
pour la culture à Hyderabad. Le
karez de Naubad est un réseau
particulièrement complexe qui
fonctionne dans le sens inverse
à celui de la gravité : alors que
l’inclinaison naturelle du plateau
monte du puits principal vers
la bouche, le tunnel a été conçu
pour en descendre. “Au début, ça
m’a surpris. Je me suis demandé
comment ils avaient fait”, note
Valliyil Govindankutty.
Le professeur, qui remettra prochainement sa thèse, “Préservation
d’un paysage historique”, à l’université du Kerala, se souvient
d’avoir rampé dans certains passages du tunnel en se fiant à ses
seules connaissances de la géologie de Bidar. “Je savais que le toit du
tunnel ne s’effondrerait pas, que seules
les parois pouvaient glisser”, dit-il
en riant. À ce jour, ses travaux et
ceux des bénévoles locaux, désormais subventionnés par l’État, ont
rendu 16 puits accessibles.
Mais l’équipe est confrontée à
de nombreux problèmes. Ainsi, au
sud-ouest de la ville, le talus de
Kamthana, long de 1,5 kilomètre
– un ovale parfait sur une carte –,
s’est écroulé sur l’ancienne route
reliant Bidar à Gulbarga. Le fossé
est en piteux état, les zones boisées
adjacentes sont entièrement desséchées, et le réservoir alimenté
par les canaux est en ruine. Par
ailleurs, le périphérique contournant Bidar et relié à l’autoroute
ZONE DE TRANSPORT
Naubad-Hyderabad passe par l’une
des deux zones agricoles irriguées
par l’aqueduc, ce qui menace la
viabilité du système. Quant aux
nouvelles routes reliant le périphérique à Bidar en passant par
les temples de Siddheshwar et de
Papanash, elles traversent les prai-
“Dès que nous avons
le dos tourné, les
gens se remettent
à déverser
des ordures.”
Vinay Malge, ENTREPRENEUR
ries environnantes, déjà menacées par la disparition d’arbres
comme le margousier, le tamarinier et le jujubier.
Le développement urbain
rapide est responsable de l’érosion d’un plateau de latérite
unique en son genre. La région
de Nanak Jira, considérée comme
un lieu sacré par les sikhs, est
très bétonnée : son puits est
cimenté sur tous les côtés et le
cours des canaux a été tellement
dévié qu’il est aujourd’hui méconnaissable. Autre menace, une voie
ferrée coupe la zone de captage
[ouvrage de prélèvement d’eau
d’une source] de Naubad, qui se
trouve juste au-dessus de fractures géologiques ou de voies où
l’eau peut s’écouler.
“Le comportement des gens constitue le plus gros problème, observe
Vinay Malge, de la Bidar Yuvaa.
Quand nous nettoyons et désenvasons, l’eau revient et tout le monde
en bénéficie. Mais dès que nous avons
le dos tourné, les gens se remettent à
déverser des ordures. Tout ce qu’on
peut espérer, c’est que le caractère
sacré de ces plans d’eau soit respecté.”
Mais les militants ne baissent
pas les bras. L’an dernier, le réservoir de Vilaspur, qui irrigue une
cinquantaine d’hectares au nordouest de Bidar, était complètement
à sec. Depuis qu’il a été désenvasé,
c’est une belle étendue d’eau qui
accueille des oiseaux migrateurs.
Dans la vieille ville, le puits à ciel
ouvert de Jahaz Ki, de 34 mètres
de profondeur, qui était bouché
sur 26 mètres de hauteur, est à
nouveau rempli d’eau depuis son
nettoyage.
Bénédiction. Les autori-
tés soutiennent aussi le projet.
Le département du tourisme a
financé certains travaux de restauration avec une première enveloppe de 30 millions de roupies
[420 000 euros], suivie d’une
seconde de 50 millions. L’agence
Karnataka Urban Infrastructure
Development Finance Corporation
a inclus la préservation de l’aqueduc de Naubad parmi les 17 projets devant faire l’objet d’une
étude pilote.
SOURCES : VIRASAT E HIND, WIKIMEDIA COMMONS
Sur le plateau, des traces de
charrettes sillonnent le sol jusqu’à
Bhalki, une ville située à 24 kilomètres, ponctué tous les kilomètres
par un puits plus ou moins désaffecté où des voyageurs et des animaux devaient jadis étancher leur
soif. À Naubad, il y a une vieille
ferme au toit partiellement détruit,
dont les murs sont de gros blocs
de latérite si épais que la bâtisse
semble fortifiée. La famille qui y
vit nous sert des mangues fraîchement cueillies avec une hospitalité chaleureuse. Le karez de
Naubad, qui passe sous ses terres,
est une bénédiction : quatre puits
sont situés sur la propriété, et ses
occupants ne sont que trop heureux de laisser l’équipe de restaurateurs [du karez] y accéder.
Au-dessus de nos têtes, la célèbre
équipe de voltige aérienne Surya
Kiran, qui décolle pratiquement
tous les matins de la base aérienne
de Bidar, exécute des figures audacieuses dans un ciel sans nuage.
Plus de 600 familles de militaires
utilisent l’eau pompée dans l’un
des multiples bawdis construits
à proximité du vieux temple
de Papanash. Entre les réalités
aérienne et souterraine s’insère
une autre réalité, précaire et menacée : pour le moment, Bidar et ses
environs ont de l’eau, malgré l’état
de sécheresse qui sévit dans le
Karnataka.—
Publié le 29 avril
38.
TRANSVERSALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
↓ Dessin de Mix et Remix paru dans
Le Matin Dimanche, Lausanne.
ÉCONOMIE
Le gourou japonais
de l’intelligence
artificielle
Technologie. À la tête de Softbank, Masayoshi Son
est l’homme le plus riche du Japon. Sa vision :
un monde piloté par les robots.
—Der Spiegel Hambourg
L
e visage rayonnant, Masa
se colle le plus étroitement
possible à Donald Trump,
qui le domine d’une tête et le présente avec ces mots : “Voici Masa,
de Softbank, au Japon, il vient d’accepter d’investir 50 milliards de dollars et de créer 50 000 emplois aux
États-Unis ; c’est l’un des grands
hommes de l’industrie.”
C’était début décembre à la
Trump Tower, à New York, peu
après l’élection du nouveau président américain. Cet accueil représentait un joli coup de plus dans
l’histoire de l’ascension foudroyante
de Masayoshi Son, 59 ans, le fondateur du groupe de télécommunications japonais Softbank.
Beaucoup de gens ne savaient
pas qui il était, il a dû épeler son
nom – “M-a-s-a” – aux journalistes. Il est apparu ensuite que
son groupe était propriétaire de
Sprint, le quatrième opérateur de
téléphonie mobile des États-Unis,
et avait récemment acheté ARM, la
société britannique qui développe
les puces qu’on retrouve dans plus
de 95 % des smartphones dans le
monde, pour 32 milliards de dollars – payés cash.
Son empire s’étend d’un fabricant de robots français [Aldebaran,
racheté en 2012] à un portail de
vente en ligne indien en passant
par une appli de taxis chinoise.
Le cœur en est Softbank, un des
trois grands opérateurs de téléphonie mobile japonais. Au cours du
dernier exercice, terminé fin mars,
Softbank a triplé son bénéfice net
par rapport à l’exercice précédent,
à 11,5 milliards d’euros. Et avec une
fortune personnelle supérieure à
20 milliards d’euros, Masayoshi Son
a accédé récemment à la première
place du classement des Japonais
les plus riches établi par le magazine Forbes.
L’entrepreneur souhaite constituer le plus grand empire high-tech
du monde et bouleverser le quotidien de l’humanité par l’intelligence artificielle. Il espère obtenir
du président américain l’assouplissement de réglementations qui
l’empêchent par exemple d’acheter
T-Mobile, la filiale américaine de
Deutsche Telekom, et de la fusionner avec Sprint pour en faire un
géant du secteur.
Son projet le plus ambitieux
actuellement est un fonds d’investissement high-tech d’une centaine
de milliards de dollars [SoftBank
Vision Fund] qu’il est en train de
monter avec des Saoudiens. Il chercherait à investir dans les fournisseurs de télécommunications
par satellite Intelsat et OneWeb.
Grâce à leurs réseaux, Masayoshi
Son ferait un grand pas vers son
objectif : contrôler une part considérable de la circulation des données dans le monde, connecter les
hommes et les machines de plus
en plus étroitement, et de plus en
plus vite. Il disposerait alors de la
matière première dont se nourrit
l’intelligence artificielle (AI).
Dans trente ans, prédit le milliardaire, l’AI dépassera toute l’intelligence humaine accumulée.
Il serait alors l’un des hommes
les plus puissants du monde de
la “singularité”, ce monde de
science-fiction piloté par ordinateur. Mais qui est donc Masayoshi
Son ? Comment son ascension
extraordinaire s’explique-t-elle ?
Hostilité. Tosu est une ville
de 70 000 habitants de Kyushu,
l’île la plus au sud du Japon. Le
jeune Masayoshi a grandi dans
une cabane de planches au toit
de tôle construite illégalement le
long d’une voie de chemin de fer.
Le site est aujourd’hui le parking
d’un restaurant, il n’y a plus trace
de la misère de jadis. Masayoshi Son
fait partie de la troisième génération d’une famille d’immigrés sudcoréens, qui, pour ne pas se faire
remarquer dans un environnement
souvent hostile, avait pris le nom
japonais de Yasumoto [Masayoshi
a préféré reprendre le nom coréen
de ses ancêtres, Son]. Ce qui n’empêchait pas les gamins du quartier
de jeter des pierres au jeune garçon.
Pour nourrir sa famille, le père
distillait de l’alcool et élevait
des cochons clandestinement.
Masayoshi Son, qui n’accorde pratiquement jamais d’entretiens, a
rapporté un jour à ses employés
qu’il trônait souvent sur la charrette
avec laquelle sa grand-mère faisait
le tour des restaurants pour récolter
des restes à donner aux cochons. Il
en pleurait encore. Malgré sa réussite, Masayoshi Son reste un marginal pour beaucoup de Japonais.
Les propos haineux à son égard
abondent sur Internet.
Quand Masayoshi Son avait
15 ans, son père est tombé gravement malade. Son frère aîné a dû
arrêter l’école et gagner de l’argent.
Contre la volonté de ses parents et
de ses professeurs, Masayoshi est
allé aux États-Unis, a appris l’anglais et fait des études. C’est un livre
sur Ryoma Sakamoto, le samouraï
qui voulait armer le Japon contre les
grandes puissances occidentales,
qui l’avait poussé à prendre cette
décision extraordinaire. Ce héros
l’inspire toujours : il conserve sa
photo et un modèle en bois de son
épée au siège de Softbank, à Tokyo.
Masayoshi Son se retrouve aux
États-Unis au début de la révolution des nouvelles technologies.
Il apprend à développer des programmes à l’université de Berkeley,
en Californie, et garde comme un
trésor sous son oreiller et dans ses
livres de cours, la photo, découpée
dans un magazine, de l’une des
premières puces. Regarder cette
merveille de la technique le bouleversait et le poussait à étudier.
Pepper, un robot
à roulettes, permet
à Softbank de
réunir de précieuses
données.
De retour au Japon, il fonde
Softbank en 1981, une sorte de
grossiste en programmes informatiques. C’est le début de son extraordinaire expansion. Masayoshi
Son investit dans des start-up alors
que personne ou presque n’imagine
l’importance qu’elles auront plus
tard. En 1995, il prend des parts
dans Yahoo, avec qui il crée une version japonais en 1996, qui est encore
le moteur de recherche préféré de
beaucoup de ses compatriotes.
L’entrepreneur réussit son plus
beau coup trois ans plus tard en
entrant au capital d’Alibaba, la
plateforme chinoise de commerce
en ligne, pratiquement inconnue
à l’époque. Quand Jack Ma, son
fondateur, lui a en soumis l’idée,
il s’est dit d’emblée prêt à acquérir
30 % des parts. Softbank détient
aujourd’hui 28 % d’Alibaba, dont la
valeur en Bourse a grimpé à 310 milliards de dollars. C’est cette participation qui fait en grande partie
la valeur de Softbank.
Masayoshi Son pourrait depuis
longtemps jouir de sa richesse, mais
son ambition le pousse plus loin.
Il cherche inlassablement à armer
Softbank mais aussi le Japon dans
son ensemble, pour un avenir où
l’intelligence artificielle marquera
le quotidien. Un vendredi soir de
février, l’homme d’affaires s’adresse
aux jeunes générations. Plusieurs
centaines d’élèves, qui ont acheté
leur billet en ligne, sont réunis dans
un hôtel de luxe de Tokyo pour voir
le gourou local des nouvelles technologies. Vêtu d’une veste grise et
d’une chemise rayée au col ouvert,
l’entrepreneur évoque une fois
de plus sa révélation, la photo de
cette puce qui l’impressionnait tant
quand il avait 19 ans. Puis il aborde
l’ère de la singularité, où les ordinateurs apprendront tout seuls et
dirigeront le monde. “Que feronsnous, nous les hommes ? demandet-il. S’il vous plaît, réfléchissez-y !”
De ses propos se dégagent une
certaine inquiétude, la crainte que le
Japon rate le train de l’avenir numérique – mais aussi que lui-même
SPÉCIAL CANADA
ne parvienne pas à atteindre les
objectifs qu’il s’est fixés. Après
avoir annoncé son intention de
passer la main, Masayoshi Son a
décidé l’année dernière de continuer un moment et s’est séparé
du manager qu’il avait choisi pour
lui succéder. Peut-être pourra-t-il
montrer au monde à quoi servent
toutes ses sociétés et ses participations. À promouvoir l’intelligence
artificielle ? Mais qu’est-ce que cela
veut dire concrètement ? Quel est
le lien entre toutes ces activités – à
part lui-même ? Pour le moment,
c’est un mystère.
Vive les entreprises
sans patron
Solidarité. L’autogestion n’est pas une utopie
du passé. Au Québec, l’économie sociale,
en plein développement, permet d’attirer des jeunes
dans des régions qui se dépeuplent.
Acquisitions. Les hommes com-
muniqueront-ils par l’intermédiaire
de Pepper, par exemple ? Ce robot à
roulettes [développé par Aldebaran
pour Softbank] qui ressemble à
un iPad avec une tête et des bras
réagit aux émotions humaines. Il
doit devenir l’emblème de Softbank
dans le monde entier. Il y en a déjà
10 000 au Japon, dans les boutiques Softbank ou les banques : ils
serrent la main des clients ou leur
montrent le chemin. Masayoshi
Son a passé beaucoup de temps à
superviser la mise au point de cet
homme artificiel. Pepper n’est pas
un gadget : employé par des millions de sociétés et de foyers dans
le monde, il permet à Softbank de
réunir de précieuses données car
il les transmet en permanence au
cloud où elles sont conservées.
Les géants américains, Google
par exemple, rêvent eux aussi de
régner sur les données mondiales
et sont souvent bien plus avancés que Softbank. Ceci vaut également pour l’Inde, qui est l’un des
derniers grands marchés de croissance : Masayoshi Son a annoncé en
2014 qu’il y investirait dix milliards
de dollars d’ici à 2024, essentiellement dans le commerce en ligne.
Il a cependant peu de chances de
gagner contre Amazon, le leader du
marché. La concurrence est tout
aussi rude sur le marché américain.
L’opérateur de téléphonie mobile
Sprint, qu’il a acheté 22 milliards de
dollars, perd des clients et est dans
le rouge. Si Softbank ne parvient
pas à devenir un géant par d’autres
acquisitions, il devra le revendre.
C’est entre autres pour cela que
Masayoshi Son a été l’un des premiers à solliciter les faveurs de
Donald Trump. “Les États-Unis
retrouveront leur grandeur”, a-t-il
déclaré après cette rencontre à
New York. Il devait penser à ses
affaires dans le pays.
—Wieland Wagner
Publié le 3 juin
39
↙ Dessin de Beppe
Giacobbe, Italie.
contexte, une entreprise d’économie sociale permet de se créer un
emploi sur mesure tout en participant à la vitalité d’une région.
Les coopératives affichent un
taux de survie deux fois supérieur
à celui des entreprises traditionnelles, “puisqu’elles s’inscrivent
d’emblée dans une logique durable
à partir des besoins concrets”.
De quoi remettre en question
l’hégémonie d’un modèle économique fondé sur l’exploitation des
ressources et des personnes. C’est
une des raisons qui participent à la
popularité de l’entreprise sociale.
D’autant que la gouvernance démocratique correspond aux aspirations
des plus jeunes qui “souhaitent avoir
droit de parole dans l’organisation
et s’identifient de moins en moins à
des rapports autoritaires”, poursuit
Martin Frappier.
effréné, surtout lorsque les entreprises privées bénéficient d’aides
publiques, souvent des crédits
d’impôt, desquels les coopératives et les OBNL sont par définition exclues, puisqu’elles ne
payent pas d’impôts sur le profit.
Le secteur social est donc défavorisé devant les aides de l’État,
et cela l’empêche d’autant plus
d’investir dans la recherche et
le développement, ce qui lui permettrait de rester concurrentiel.
Cependant, devant la multiplication d’initiatives de plus en
plus audacieuses, comme les coopératives de programmeurs de
jeux vidéo ou d’humoristes, on
ne peut que constater que l’économie sociale est loin d’avoir dit
son dernier mot.
—Nadia Koromyslova
Publié le 25 mars
Succès. L’autre raison du succès
—Le Devoir Montréal
U
ne entreprise qui part des
besoins concrets d’une
communauté, gérée démocratiquement par les travailleurs et
qui redistribue équitablement ses
profits : une utopie du passé ? C’est
pourtant un modèle qui a le vent en
poupe et qui conquiert des secteurs
économiques plus diversifiés que
jamais. Loin d’être un secteur marginal, l’économie sociale représente
aujourd’hui 7 000 entreprises au
Québec, quelque 210 000 emplois,
avec un chiffre d’affaires de 40 milliards de dollars [canadiens, environ 27 milliards d’euros].
À l’heure de la crise du modèle
économique traditionnel, les coopératives de travail et les organismes à buts non lucratifs (OBNL)
représentent une solution
de rechange pour tenter
de concilier valeurs et
travail, surtout pour
les jeunes générations. “Aujourd’hui, on
a affaire à des jeunes qui
savent qu’ils veulent avant tout
une entreprise sociale, et trouvent l’objet de l’entreprise ensuite”, explique
Martin Frappier, directeur des
communications et de la recherche
au Chantier de l’économie sociale
du Québec.
L’idée de transformer l’économie
par sa prise en charge collective
ne date pas d’hier. Les premières
coopératives agricoles et de caisses
d’épargne – dont est héritier le
Mouvement Desjardins – remontent à plus d’un siècle au Québec.
En 1996, le Sommet sur l’économie et l’emploi, conjugué à
la Marche du pain et des roses
[marche des femmes qui a duré
dix jours en 1995, et dont les revendications étaient avant tout économiques], remet la coopération
au goût du jour. Avec sa recommandation “Oser la solidarité”,
le Chantier de l’économie sociale
propose une logique différente
“où le profit n’est pas le principal
moteur, mais repose davantage sur les
besoins de la population”. L’économie
sociale apparaît désormais comme
un outil primordial pour l’insertion et la lutte contre la pauvreté.
Ainsi, les premières initiatives
issues du Chantier seront
les centres de la petite
enfance, les soins périnataux ou encore les
soins à domicile.
Mais le modèle social
n’est pas seulement réservé
au communautaire, plaide Martin
Frappier. Il a également fait ses
preuves pour le développement
des régions. Plusieurs territoires
voient les jeunes partir parce qu’ils
ne trouvent pas de travail intéressant, et des aînés qui restent
avec très peu de services. Dans ce
de l’entreprise sociale, c’est qu’on y
travaille différemment. La mission
sociale remplit pour certains le
besoin de se réaliser, au lieu de travailler simplement pour un salaire.
Les entreprises sociales sont également, en général, des milieux
plus soucieux des personnes et
de la conciliation famille-travail.
Enfin, le modèle de gestion démocratique permet une plus grande
diversité des tâches par la participation des travailleurs aux différents comités et aux réflexions
stratégiques.
Le grand défi des entreprises
sociales reste cependant la concurrence avec l’économie capitaliste.
Aujourd’hui, le secteur social doit
se repositionner face à la révolution du numérique et de la prétendue “économie du partage”.
Cette économie à la Uber ou
Airbnb n’a rien de collectif, “car
les profits, eux, ne sont pas partagés”, explique Martin Frappier.
L’économie sociale doit reprendre
l’initiative face à ces nouveaux
modèles économiques déroutants,
qui échappent au droit du travail
et aux cadres juridiques.
D’autant plus que l’époque est au
“social washing” : un nombre croissant de grandes entreprises font
valoir leur impact social, affichent
un volet “équitable”. Or, “il suffirait
d’une crise dans l’économie, d’un changement de dirigeant, et ce volet social
pourrait sauter”, prévient Martin
Frappier. Les entreprises sociales,
elles, n’ont pas le choix d’assurer
leur mission, puisqu’elle est inscrite dans leur constitution même.
Difficile donc de survivre
devant les avancées du capitalisme
SOURCE
LE DEVOIR
Montréal, Canada
Quotidien, 26 000 ex.
ledevoir.com
Henri Bourassa publie en 1910
le premier numéro du Devoir,
en promettant d’en faire
un journal “d’opinion”
et “d’échange d’idées”
pour raviver la fibre nationaliste
des Canadiens français.
Aujourd’hui, le dernier quotidien
indépendant du Québec jouit
d’une solide réputation,
même si sa diffusion est
restreinte. Plutôt souverainiste.
SUR NOTRE SITE
courrierinternational.com/expat
Courrier Expat, le site pour tout
savoir sur l’expatriation. Si vous
vivez à l’étranger ou comptez
vous y installer pour vos études,
pour votre travail ou pour des
raisons familiales, vous trouverez
sur notre site toutes les infos
pour vous aider.
Vous trouverez notamment
une fiche spéciale Canada,
des bons plans pour étudier,
se loger et travailler au Québec
et ailleurs dans le pays et
des témoignages de Français
qui sont partis y vivre.
40.
360
SPÉCIAL
CANADA
MAGAZINE
Drake, le roi de Toronto • Musique .............
Une autre vision des mythes fondateurs • Culture .
Vancouver, l’eldorado de la côte Ouest • Voyages .
Vive le Québec moderne ! • Histoire .............
44
46
48
50
ET DIEU CRÉA LES LACS
DU MANITOBA
Mais il n’a pas eu le temps de les nommer. Cette mission a donc échu
à un homme, le toponymiste Des Kappel, chargé par la province de baptiser
quelque 90 000 plans d’eau anonymes. Rencontre.
—Winnipeg Free Press (extraits) Winnipeg
→ Dessin de Ale + Ale pour
Courrier international
L
e toponymiste Des Kappel, chargé de nommer
les caractéristiques du paysage de la province
du Manitoba, reçoit de drôles de demandes. À
l’approche de la Saint-Valentin, des hommes
l’appellent pour savoir s’il serait possible de
baptiser un lac du nom de leur petite amie. Des
Kappel les éconduit gentiment et leur explique que les
choses ne fonctionnent pas ainsi. “Je pourrais le faire,
mais au détriment de ma principale source de revenus”,
plaisante-t-il.
L’homme dit pourtant vrai : les choses ne fonctionnent
pas ainsi. Quand il arrive au travail, il ne commence pas
la journée en se bandant les yeux pour envoyer une fléchette sur la grande carte du Manitoba affichée au mur.
Son bureau est encombré de nombreuses cartes topographiques, déroulées ou non. Mais ce n’est pas avec une
fléchette que l’on détermine le prochain lieu à baptiser.
Car nommer les lacs et autres sites géographiques est
une mission à la fois complexe et vitale.
Et il y a du pain sur la planche. Le Manitoba compte
environ 100 000 lacs de toutes tailles, selon un relevé provincial des années 1970. Environ 10 000 ont été nommés
jusqu’à présent. Il en reste donc à peu près 90 000. Des
Kappel progresse. Il a fait partie d’une équipe qui, en
1995 [à l’occasion du cinquantenaire de la capitulation
REPORTAGE
allemande], a donné à des lacs, îles et baies les noms de
plus de 4 000 habitants du Manitoba morts pendant la
Seconde Guerre mondiale. Il s’agissait en majorité de
lacs situés dans le nord de la province. Actuellement, il
est chargé d’associer des lieux à des noms de victimes
de la Première Guerre mondiale.
Des Kappel n’en veut à personne de se poser des questions sur son travail. En 1994, quand il a pris ce poste de
toponymiste (spécialiste des noms de lieux), il a eu la
même réaction. “J’étais le premier surpris que ce soit le boulot
de quelqu’un.” Il siège aussi à la Commission de toponymie du Canada, créée en 1897 pour veiller à l’application
de normes communes en la matière. “Pour éviter d’avoir
trois villages qui s’appellent Portage la Prairie”, résumet-il. Mais aussi pour imposer des critères stricts, afin
que la procédure ne perde pas de son prestige. Jusqu’en
1961, c’est le gouvernement fédéral qui avait le dernier
mot sur les noms attribués.
Le Manitoba a dès le départ été représenté au sein de
la commission, mais il a fallu attendre 1971 pour qu’un
poste soit exclusivement consacré aux noms géographiques. Des Kappel est la deuxième personne à occuper cette fonction. Tout comme Adam a été chargé par
Dieu de nommer tous les oiseaux et les bêtes sauvages, le
gouvernement provincial a assigné à Des Kappel la mission de nommer le reste : les caractéristiques du paysage.
Mais pourquoi tout devrait-il avoir un nom ? D’abord
pour aider les services d’urgence. Dernièrement, au lac
Rossman, au sud du parc national du Mont-Riding, une
ambulance s’est rendue à la mauvaise adresse. Tout s’est
heureusement bien terminé. Mais le lac a depuis été
divisé en trois zones : Rossman-Ouest, Rossman-Sud et
Rossman-Sunset Point. L’idée est aussi d’aider des secteurs d’activité tels que l’extraction minière, l’exploitation forestière et le bâtiment, pour lesquels les points
de repère et les dénominations sont cruciaux. Enfin, il
s’agit tout simplement d’être précis. “Si quelqu’un m’appelle pour me dire qu’il a pêché un gros poisson, explique Des
Kappel, c’est mieux s’il peut identifier l’endroit où il a attrapé
le poisson, au lieu de dire ‘Je l’ai capturé dans le lac qui se
trouve à trois kilomètres au nord de la cascade Smith’.”
C
ertains toponymes, comme Portage la Prairie,
évoquent avec nostalgie le commerce de la
fourrure [les portages désignent les sentiers
que les marchands empruntaient, leurs canoës
sur le dos, pour contourner un obstacle sur une
voie d’eau]. D’autres reflètent la nationalité
d’une population immigrée, comme Selkirk ou Brandon,
Steinbach ou Schanzenfeld, Gimli ou Baldur, Zhoda ou
Prawda et Saint-Pierre-Jolys ou Letellier. D’autres encore
rappellent les racines amérindiennes de la province,
comme Waywayseecappo ou Manigotagan. Tous ont
quelque chose à nous apprendre sur l’histoire du Canada.
Au total, il y a environ 16 200 noms enregistrés dans la
base de données provinciale, qui regroupe toutes sortes
de localités, depuis les villes, petites ou grandes, jusqu’à
des formations géologiques isolées telles que Young Hill
[la colline Young, dans l’ouest de la province], baptisée
en hommage à un soldat mort au combat.
Les lieux principaux avaient bien sûr été nommés
avant que Des Kappel ne prenne son poste. Tout ce qui
42.
360°
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
se trouve près d’une route ou d’une voie ferrée avait déjà
un nom quand il est arrivé. Quand on lui demande s’il a
baptisé quelque chose de connu, Des Kappel mentionne
néanmoins la plage Patricia.
Minute papillon ! Désolé de vous décevoir, Des, mais
cette plage était ainsi nommée bien avant votre naissance. Pas exactement, répond-il. Il y avait bien le parc
provincial de la plage Patricia, sur la rive sud-est du lac
Winnipeg, mais la dénomination de “plage Patricia”
n’avait jamais officiellement été attribuée en tant que telle,
d’après la base de données provinciale. Un bon connaisseur du patrimoine local a donc déposé une demande
pour veiller à ce que les savoirs séculaires ne se perdent
pas. Les noms de lieux sont des marqueurs historiques
essentiels, après tout. La demande a été appuyée par
les habitants des alentours et les élus, ce qui est généralement obligatoire. Il faut dire que, à titre public ou
privé, la plage en question est un lieu de loisirs depuis
1925, date à laquelle un certain George Allen s’y est fait
construire un pavillon de chasse. Avec le temps, le site est
devenu un lieu de villégiature populaire et a pris le nom
de la fille de George et Olive Allen, Patricia. Les habitants et les autorités locales le désignaient depuis longtemps ainsi, ce qui était une raison suffisante pour lui
accorder une dénomination officielle.
La plupart de ces lacs
sont accessibles
uniquement par avion.
COURRIER INTERNATIONAL
Les langues amérindiennes et inuites ont alimenté la premiere strate toponymique du pays
TERRITOIRES
DU NORDOUEST
C
NUNAVUT
(“Notre terre” en
langue inuktitut)
A
N A
D A
Baie
d’Hudson
Kangiqsualuk ilua
(“A l’intérieur
de la grande baie”
en langue inuktitut)
QUÉBEC
(“Là où
le fleuve
se rétrécit”
en langue
algonquine”)
(“Village” ou “colonie” en langue iroquoienne)
SASKATCHEWAN
(“Rapides”
en langue cree)
MANITOBA
(“Passage du Grand Esprit”
en langue cree)
ONTARIO
(“Grand lac” en
langue huronne/wendat)
50° N
Winnipeg (“Eaux boueuses”
en langue cree)
ALE + ALE, ITALIE
M
ais ce lieu ne désigne pas un peuplement.
Officiellement, il s’agit d’une “localité”, c’està-dire un “endroit dénommé, avec ou sans
population clairsemée”. Bref, un terme fourretout pour n’importe quel endroit auquel les
habitants ont donné un nom. Birds Hill [la
colline aux oiseaux] a la même histoire. Autrefois, tout le
monde appelait cet endroit Bird’s Hill, à la forme possessive, parce qu’une famille du nom de Bird y vivait. Dans
le Manitoba, de nombreuses “localités” ont ainsi un nom.
Harperville, un hameau de deux ou trois maisons si l’on
en croit une image floue sur Google Earth, n’a rien à voir
avec l’ancien Premier ministre canadien Stephen Harper
[au pouvoir de 2006 à 2015]. Il ne s’agit pas non plus une
communauté de fervents sympathisants dudit Harper. En
réalité, Harperville a été baptisé en 1906 d’après son postier, Peter Harper, qui a vécu là avant de partir s’installer
à Stonewall. La localité n’en mérite pas moins un panneau
le long de la route no 6.
Même chose pour Monominto, tout près de la route no 15,
à l’est de Winnipeg. D’après Google Earth, il n’y aurait qu’un
ou deux bâtiments à Monominto, mais ce lieu-dit a aussi
son panneau. C’est ce qu’on appelle un “aiguillage ferroviaire”, qui fait aussi office de voie de garage pour le Greater
Winnipeg Water District Railway, le chemin de fer qui dessert l’aqueduc transportant l’eau potable vers Winnipeg
depuis le lac Shoal, à la frontière entre le Manitoba et l’Ontario. Monominto a été baptisé d’après le quatrième comte
de Minto, Gilbert John Elliot-Murray-Kynynmound, qui a
été gouverneur général du Canada de 1898 à 1904, et d’après
le surnom de sa fille, Mono. Il y avait déjà assez de lieux
appelés Minto – la ville de Minto au sud de Brandon, la rue
Minto et le manège militaire Minto à Winnipeg. C’est pourquoi la “localité” a été nommée Monominto.
Même si les lieux les plus faciles d’accès ont un nom,
un nombre incroyable de sites plus reculés restent anonymes. Douze types de sites peuvent être associés à un
nom commémoratif : les lacs, les cours d’eau, les îles, les
baies, les pointes, les péninsules, les rapides, les ruisseaux,
Carte étymologique du Manitoba et des alentours
300 km
ÉTATS-UNIS
les collines, les défilés [passages resserrés entre deux montagnes], les eskers [étroites levées de terre, de sable et de
graviers, qui peuvent s’étendre sur des dizaines de kilomètres] et les cascades. D’après Des Kappel, au moins
500 000 d’entre eux sont encore aujourd’hui privés de nom.
Il estime à quinze le nombre de lieux qu’il nomme chaque
année. En 1995, du personnel avait été recruté pour accélérer le choix des noms en hommage aux victimes de la
Seconde Guerre mondiale. Deux mille sites ont ainsi été
baptisés en un an. Chacun doit faire l’objet de recherches
afin de s’assurer qu’aucune autre histoire ou aucun autre
nom local n’est prioritaire. Ce projet n’était pas seulement une question de dénomination. La province a aussi
demandé aux familles concernées de fournir des photos,
des informations biographiques et toute autre documentation pertinente. L’ensemble a ensuite été saisi dans une
base de données.
Des Kappel est resté en contact avec nombre de ces
familles tout au long de la procédure. “Certaines personnes
sont encore très émues. Même après cinquante ans, des familles
parlent du défunt en pleurs”, raconte-t-il. “L’attribution d’un
nom commémoratif permet parfois de tourner la page, poursuit-il, notamment si la personne est morte à l’étranger ou en
mer et qu’elle est enterrée dans un autre pays – si tant est que
son corps ait été retrouvé. Des familles vont à ces lacs pour
construire un cairn ou poser une plaque commémorative.”
D’autres demandent que les cendres de leur proche défunt
soient dispersées dans le lac qui porte son nom.
En 2005, la province a publié un livre sur les soldats
tombés au combat [et dont la mémoire a ainsi pu être
honorée]. L’ouvrage n’est plus réimprimé, mais la province le propose sous forme de CD sur le site Canada Map
Sales. Ce recueil d’histoires dit la folie de la guerre. Il comporte des noms, des photos, des biographies, les lieux baptisés en hommage aux victimes et des informations très
Lac Michigan
(“Grandes eaux”
en langue
Lac Supérieur
ojibwé)
Lac Huron
personnelles, comme leur correspondance. Prenez le soldat
Ralph Aandal, de Saint-Vital [un quartier de Winnipeg qui
formait autrefois une municipalité à part entière]. “J’ai
passé un agréable moment ici. Nous sommes restés longtemps
dans le train, avant de descendre pour faire du chameau pendant des kilomètres et des kilomètres.” Il plaisantait. Il était
en fait arrivé aux dunes de Carberry pour être formé à la
base militaire de Shilo, dans le sud-ouest du Manitoba.
L
e jeune homme est ensuite allé à Debert (NouvelleÉcosse) pour continuer son entraînement, puis au
Royaume-Uni, où il s’est, écrit-il, “beaucoup amusé…
J’ai visité toutes les grandes galeries d’art et le musée de
cire.” Il se plaint aussi des cigarettes européennes et
demande à ses parents de lui envoyer des Player’s
Mild. Son dernier courrier est daté du jour de sa mort :
“Nous sommes encore à la frontière allemande, raconte-t-il.
Je n’ai pas du tout été malade ici. C’est surprenant qu’on n’ait
pas tous fini à l’hôpital. On baigne dans l’eau jour et nuit… Je
vous embrasse, Ralph (14 décembre 1944).” Ce n’est là que la
première entrée de l’édition commémorative. Le lac Aandal,
au nord-est du lac Reindeer, dans le nord du Manitoba, a été
nommé en l’honneur de Ralph. “Comme nous n’avons pas
de tombe ici, dans le Manitoba, le lac Aandal revêt une grande
importance pour nous, sa famille”, confie sa sœur dans le livre.
Il y a plus de 4 000 histoires comme celle-ci. Le lieutenant Sidney A. Armstrong Adams, originaire du Pas, a
obtenu son diplôme d’architecte à l’université du Manitoba
en mai 1942. Trois mois plus tard, il avait intégré l’armée.
Tué par un tir de mortier le 17 juin 1944, à l’âge de 25 ans,
il est enterré dans le Calvados, en France. Au lac Dafoe, la
baie Sidney Adams lui est consacrée. Pour le besoin des
biographies, on a demandé aux familles de mentionner
l’activité favorite de leur proche disparu. Leurs passions
allaient de la nature au sport, en passant par l’aquarelle, les
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Il faut être mort pour qu’un
site porte votre nom.
Les gens ne sont pas prêts
àc
ce sacrifice.
valses de Strauss, les farces et “taquiner ses sœurs”, comme
c’était le cas du cavalier Cecil E. Switzer, de Fisher Branch,
mort à 23 ans. Le lac Switzer, au sud de la rivière Caribou,
porte son nom.
“Honorer la mémoire de ces hommes et femmes par la dénomination de sites géographiques n’est pas uniquement une
attention polie à l’égard de leurs familles”, écrit dans la préface Anthony Buckner, un archéologue qui a travaillé sur
le projet des noms commémoratifs. Par exemple, la sœur
de Frank Foord, disparu au combat, a écrit qu’en “l’absence
de tombe il a toujours été ‘disparu à Hong Kong’. Aujourd’hui,
grâce à ce lieu qui porte son nom au Canada, il aura enfin sa
demeure éternelle.”
ALE + ALE, ITALIE
TALIE
V
ingt-deux personnes ayant reçu la croix de
Victoria [la plus haute distinction militaire du
Commonwealth, attribuée au Canada jusqu’en
1972] ont aussi été honorées, dont environ la
moitié sont mortes au combat. D’autres lieux
rendent hommage à trente-sept victimes de la
guerre de Corée, sept victimes de la guerre en Afghanistan
et un casque bleu des Nations unies. La province a récemment commencé à baptiser des lieux d’après les noms de
policiers ou de secouristes morts dans l’exercice de leurs
fonctions. Parmi eux, Dennis Strongquill, un policier de
la gendarmerie royale du Canada qui a été abattu par
balles lors d’un contrôle routier près de Russell, en 2001.
Le lac Strongquill se trouve à 45 kilomètres au nord de la
ville minière de Flin Flon [à la frontière avec la province
de la Saskatchewan].
Mais attention, tous les lacs ne conviennent pas. “Ils
doivent être assez grands pour qu’un hydravion puisse y
amerrir (environ 1,6 kilomètre de large). Il ne peut s’agir
de trous d’eau pour rats musqués”, précise Des Kappel. La
plupart de ces lacs sont uniquement accessibles par avion.
Les formations géologiques sont associées à des défunts
de manière aléatoire : un général n’aura pas droit à un lac
plus grand qu’un simple soldat. Si tel est le cas, ce n’est
que pure coïncidence. Des Kappel entreprend désormais
de rendre hommage aux victimes de la Première Guerre
mondiale. Quand ce projet a été lancé en 2016, la province avait dans ses archives une liste comptant environ 1 500 personnes. La mission a été estimée à cinq ans.
Mais les autorités du Manitoba savaient que le décompte
des défunts était incomplet. Le gouvernement fédéral
conserve certes un registre des personnes tuées pendant la Première Guerre mondiale, mais sans mentionner d’où elles viennent au Canada. Darryl R.
Toews, instituteur à Morden et bénévole
à la Société historique du Manitoba, a
alors rejoint l’aventure. Il a étudié
les monuments aux morts de la
province, ainsi que les archives
des journaux, et a trouvé près de
7 000 noms supplémentaires.
La base de données des Manitobains tués pendant
la Première Guerre mondiale compte désormais environ
8 200 personnes. “J’ai voulu établir cette liste pour que nous
prenions toute la mesure du sacrifice de la population du
Manitoba”, explique Darryl Toews. Cela fait un nombre
considérable de noms commémoratifs. Les histoires de
ces gens datant de la génération précédente par rapport
à la Seconde Guerre mondiale, les informations sont plus
SPÉCIALCANADA
difficiles à trouver. Aucune échéance n’a été fi xée pour
terminer le projet. “C’est flexible”, résume Des Kappel.
Le bureau de toponymie reçoit aussi un autre type d’appel : celui de familles qui ont un chalet sur une île, près
d’un ruisseau ou d’un petit lac, ou dont la propriété a une
caractéristique physique particulière, et qui voudraient lui
donner leur nom. Hum, oui, répond Des Kappel en les écoutant. Il se montrera aussi dubitatif à la fin du coup de fil.
Tout d’abord, être propriétaire d’un lieu n’est pas un facteur pris en compte pour sa dénomination. La toponymie
ne se soucie pas de savoir si quelque chose est sur votre
propriété ou non. De plus, il faut être mort pour qu’un site
porte votre nom. La plupart des gens ne sont pas prêts à
faire ce sacrifice. Si, à tel ou tel endroit, les ancêtres d’une
famille avaient une importance particulière sur le plan
historique, comme les premiers colons, la requête pourra
alors être examinée.
Une rare exception a été faite lorsque l’ancien Premier
ministre de la province du Manitoba [de 2009 à 2016]
Greg Selinger a contourné la procédure habituelle pour
donner à un lac le nom de Jonathan Toews, la star bien
vivante des Blackhawks de Chicago – membre de la
Ligue nationale de hockey [qui regroupe des équipes du
Canada et des États-Unis]. Originaire de Winnipeg, celuici avait remporté en 2010 une médaille d’or olympique
avec l’équipe canadienne, avant de devenir le capitaine
des Blackhawks, qui ont remporté la Coupe Stanley, ce
pour quoi il a obtenu le titre de meilleur joueur.
Winnipeg prévoyait d’honorer Jonathan Toews de plusieurs manières, notamment en organisant une procession
et en donnant son nom à la patinoire de hockey du Dakota
Community Centre [le club de la ville où le joueur s’était
formé]. Greg Selinger, de son côté, a décidé que la province baptiserait un lac en l’honneur du sportif, qui avait
22 ans à l’époque. Le lac Toews se trouve à 120 kilomètres
au nord de Flin Flon. Cette décision a provoqué un petit
scandale, car certains ont fait valoir que Jonathan Toews
passait devant tout le monde, notamment des victimes
de la guerre en Afghanistan et des secouristes morts dans
l’exercice de leurs fonctions.
D
es Kappel ne souhaite pas s’attarder sur les
choix politiques qui ont abouti à cette désignation, mais il reconnaît que quasi tous les
noms commémoratifs sont attribués à titre
posthume, non seulement dans le Manitoba
mais aussi dans le reste du Canada. Il ajoute
que cette affaire a souffert d’un problème de timing.
La province était en train de nommer des lacs d’après
des soldats morts en Afghanistan mais attendait le Jour
du souvenir [le 11 novembre au Canada] pour
l’annoncer. “Nous aurions dû contacter ces
familles avant l’annonce faite pour le lac Toews”,
explique-t-il. Cela dit, quitte à
faire une exception, Des Kappel
ne conteste pas le choix de
Jonathan Toews. Le sportif est
un formidable ambassadeur du
Manitoba et il fait beaucoup pour
les associations caritatives, notamment par le biais de sa fondation qui
porte son nom. En 2016, il a fait un don
de 1 million de dollars [896 000 euros] au
Dakota Community Centre.
D’autres sites canadiens ont-ils fait l’objet
d’une exception et pris le nom d’une personne vivante ? “Pas que je sache, convient
Des Kappel. Les toponymistes des autres provinces m’embêtent toujours avec ça lors de nos
réunions.”
—Bill Redekop
Publié le 24 février
En bref
LA LANGUE RETROUVÉE DES HAIDAS
Sur le papier, le film de réalisateur inuit Zacharias
Kunuk a tout d’une gageure : tourner un longmétrage à Haida Gwaii, un archipel situé au nordouest de l’île de Vancouver, avec des acteurs non
professionnels et dans une langue amérindienne
– le haida – que ces derniers ne parlent plus. Réputé
pour sa complexité, l’idiome compte aujourd’hui
moins de 20 locuteurs, sur une population d’environ
2500 Haidas recensés dans l’archipel.
Une quasi-disparition causée par le système des
pensionnats où ont été enrôlés de force, pendant
des décennies, les enfants autochtones, auxquels
on interdisait de parler leur langue. Edge of the
Knife racontera l’histoire d’un homme qui perd
la raison et se coupe des siens après la mort
d’un enfant. Le tournage a débuté, mais il pourrait
durer plusieurs années, selon The New York Times.
Il se déroulera au rythme de l’apprentissage
par les acteurs de la langue de leurs ancêtres.
TOUCHE PAS À MA POUTINE !
Des frites, du cheddar en grains et de la “sauce
brune” constituée à partir de bouillon de poulet,
ce sont les ingrédients de la poutine. A priori
pas la spécialité culinaire la plus élaborée qui soit,
ce qui n’empêche pas le mets d’être une fierté
canadienne. Au point d’en nier les origines?
Créée dans le Québec rural des années 1950,
la poutine a longtemps été “moquée et ridiculisée”,
rappelle le chercheur Nicolas Fabien-Ouellet au site
de culture culinaire Munchies. Des temps anciens
puisque, en mars 2016, le plat a été servi à la
Maison-Blanche à Justin Trudeau lors de sa première
rencontre avec le président américain. “Nous
voulons faire en sorte que nos amis canadiens
se sentent chez eux”, a alors commenté Barack
Obama. “La poutine est devenue de facto une
spécialité canadienne”, mais “la labelliser comme
telle alors que c’est un plat québécois relève de
l’appropriation culturelle”, explique Munchies.
Le problème, pour Fabien-Ouellet, c’est que, “petit
à petit, la culture québécoise a été absorbée par
la culture canadienne”. Le faire remarquer à travers
“un sujet aussi léger que la poutine” est le meilleur
moyen selon lui de mettre en lumière l’importance
des cultures minoritaires.
SOURCE
WINNIPEG FREE PRESS
Winnipeg, Canada
Quotidien, 101 ooo ex.
par semaine (2015)
winnipegfreepress.com
Ce quotidien régional se targue
d’être le plus vieux journal de l’Ouest
canadien : il a été lancé en 1872,
deux ans seulement après que
la province du Manitoba a rejoint
la Confédération canadienne. Il est
donc aussi deux ans plus vieux que
la ville de Winnipeg, la capitale de
la province, où se trouve son siège.
Couvrant l’actualité locale, nationale
et internationale, c’est la lecture de
référence des habitants du Manitoba.
44.
360°
musique.
Le roi
de Toronto
Le rappeur Drake s’est imposé
en quelques années comme le meilleur
ambassadeur de la capitale de l’Ontario.
Sa plus grande prouesse : faire exister
sa ville natale à l’étranger.
—The Globe and Mail (extraits) Toronto
P
our descendre dans les entrailles du palais
omnisports de Toronto depuis la tribune de
presse après un match des Raptors [l’équipe
de basket-ball locale], il faut passer devant le vestiaire de l’équipe. C’est comme ça que je me suis
retrouvé, un soir, derrière trois coachs adjoints
qui marchaient au ralenti. Dans un angle, Drake
était là, en personne, faisant le pied de grue. Son
visage s’est éclairé comme s’il venait de faire une
heureuse rencontre. Il s’est penché en avant avec
déférence, offrant à chacun une solide poignée
de main façon Bay Street [quartier financier de
Toronto], et leur a lâché, le regard intense : “Joli
match. Joli match. Joli match.”
J’étais juste derrière. Drake savait que je ne faisais pas partie du staff ni des gens qui comptent.
Il aurait très bien pu se détourner sans que j’en
sois vexé. J’ai essayé de me faufiler en catimini
pour lui éviter d’avoir à me saluer, mais il a obliqué légèrement vers moi de sorte que je n’avais
pas d’autre choix que de marquer un arrêt complet. Il m’a tendu la main. A planté ses yeux
dans les miens. M’a serré vigoureusement la
main. “Joli match”, m’a-t-il. “Merci”, ai-je bêtement répondu. Puis, les yeux toujours rivés aux
miens, il a fait un pas de côté afin que je puisse
continuer mon chemin.
À l’époque, j’ai trouvé le geste très canadien.
Aujourd’hui, je pense que ça allait au-delà de ça.
Drake a passé le plus clair de sa carrière à prendre
possession de la ville de Toronto et de son style.
Il serait faux de dire qu’il a redoré le blason de
la ville dans le monde. Cela laisserait supposer
qu’elle avait déjà une image. Or avant que Drake
ne décide d’en faire une folle mission, Toronto
n’existait pas dans l’imaginaire du reste du monde.
Si la ville y a sa place aujourd’hui, c’est presque
Biographie
DRAKE,
L’ENFANT CHÉRI
DU RAP
Bien avant d’être
un célèbre rappeur,
Drake a fait
ses débuts
à la télévision
canadienne dans
la série culte pour
ados Degrassi, de
2002 à 2010. Né en
1986, l’enfant star
de Toronto sort son
premier album
de hip-hop, Thank
Me Later, en 2010.
Il se classe
directement numéro
un des ventes aux
États-Unis, tout
comme ses trois
albums suivants.
Avec son dernier
opus, More Life,
sorti en mars 2017,
Drake pulvérise
tous les records de
ventes et d’écoutes
en streaming,
selon le classement
de référence du
magazine américain
Billboard.
exclusivement en raison de la vision lyrique
qu’en offre le rappeur de Forest Hill [un quartier huppé de Toronto où il a déménagé avec sa
mère quand il avait 14 ans].
La première apparition de Drake sous la casquette de porte-parole quasi officiel de la ville
date de la mi-septembre 2013 – à l’époque où
l’on a appris que Toronto allait accueillir le NBA
All-Star Game de 2016 [match annuel opposant les meilleurs joueurs des conférences Est
et Ouest de la NBA]. Peu de temps auparavant,
les Raptors l’avaient choisi comme ambassadeur
mondial. Drake s’est retrouvé sur scène à côté
C’est à la fois une star
hollywoodienne,
un inspirateur de la jeunesse
et une entreprise citoyenne.
de [feu] Rob Ford, le maire de la ville [de 2010 à
2014]. On a vu compagnie plus flatteuse pour un
coup de com. Nous sommes quatre mois après
la diff usion de la vidéo montrant l’édile en train
de fumer du crack et Ford fait l’expérience de
la chute libre dans l’opinion. Et ça se voit : il se
liquéfie sous les projecteurs.
Drake s’en rend compte. Avant le coup d’envoi de la conférence de presse, sans rien dire, le
jeune homme donne des petites tapes amicales
à l’édile enfiévré. De petits gestes affectueux qui
produisent manifestement un effet apaisant sur
Ford. Quand la présentation démarre, le maire
aux abois semble même trouver du plaisir dans
l’exercice. La conférence de presse a tout du
charabia marketing habituel. Il n’y a pas grandchose à en tirer, sinon qu’on y a vu l’homme qui
tient la ville – et que ce n’est pas celui qui est
sorti vainqueur des urnes.
Faut-il vraiment dire pourquoi Drake aime autant
Toronto ? Parce qu’il n’y a pas de bonne réponse
à cette question. Drake s’y essaie. Il ne donne pas
souvent d’interviews, mais quand c’est le cas, il
n’échappe pas à la question : “Quand je pense à
moi, je pense à Toronto.” Au-delà de ses origines
géographiques, on a du mal à comprendre ce qui
rend ce lien si fort. Je suis moi-même de Toronto.
J’aime beaucoup la ville. Mais je n’ai jamais rencontré personne qui en pince autant pour elle.
Peut-être parce que la plupart des gens sont obligés de prendre le métro.
Si Drake a créé son propre sous-genre musical en s’inspirant de ses amours déçues, c’est la
ville, plus que quiconque, qui est sa Béatrice. Il
a fait sa rencontre enfant et n’a jamais pu l’oublier. “J’ai commencé à remarquer [son amour de
la ville] il y a quelques années”, témoigne Cameron
Bailey, directeur artistique du produit d’exportation culturelle local le plus connu avant l’arrivée
de Drake, le Festival international de cinéma de
Toronto. “Quand je vais à Los Angeles ou à un festival de cinéma n’importe où dans le monde et que je
suis à table avec quelqu’un, Toronto peut être un sujet
de conversation, maintenant. Les gens ont quelque
chose à dire dessus. Avant, les gens buggaient. C’est
grâce à Drake que ça a changé. Il a fait connaître la
ville plus qu’aucun autre avant lui.”
Par le passé, le hip-hop a souvent donné à des
zones une image de paradis à part. Grandmaster
Flash l’a fait pour le Bronx, Jay-Z pour les Marcy
Projects [un quartier de Brooklyn], OutKast pour
Atlanta – si vous y êtes déjà allé, vous savez que
la ville fait l’objet de travaux de modernisation
dignes du prix Pritzker. Ce que ces endroits ont
en commun, c’est qu’ils sont, ou qu’ils étaient, la
zone, mais une zone digne d’intérêt. Ils ont eu une
histoire contrariée, un passé d’outsider. Toronto
n’a pas ce passé. Ou en tout cas, si elle en a un,
SPÉCIAL CANADA
Courrier international — no 1390 du 22 au 28 juin 2017
PLAYLIST
À écouter sur notre site,
notre sélection
de morceaux
canadiens.
ALE + ALE, ITALIE
← Drake à Toronto
en 2016. Photo
Caitlin Cronenberg/
Universal
les habitants n’en parlent guère. Parce qu’il avait
besoin, au-delà de la musique, d’une porte d’entrée dans la diaspora de banlieue et ses mutations
démographiques, Drake a misé sur le basket. Sans
qu’on n’y voie jamais aucun calcul de sa part. En
2013, l’équipe locale faisait peine à voir. Drake était
la seule célébrité à la soutenir publiquement. En
quête d’un porte-parole du cru, le nouveau président de Maple Leaf Sports and Entertainment
[MLSE, le groupe propriétaire des Raptors],
l’Américain Tim Leiweke, est venu le trouver. Le fait que ce soit l’agent de Justin Bieber,
Scooter Braun, qui ait joué les entremetteurs
en dit long sur l’image de la ville à l’époque. Il a
fallu deux Américains pour comprendre ce que
le plus célèbre des enfants du pays représentait
vraiment pour la ville.
Il n’y avait pas le moindre calcul financier
dans cette relation naissante entre Drake et les
Raptors. “Il ne gagne pas un kopeck dans tout ça”,
confiait Tim Leiweke à l’époque. Depuis, Drake
a étoffé son rôle de représentant de facto de la
ligue. Il est bien plus qu’une mascotte – ce que
deviennent la plupart des people qui parrainent
une équipe. Il est un totem. C’est à la fois une
star hollywoodienne, un inspirateur de la jeunesse et une entreprise citoyenne. Leiweke voit
dans Drake un city greeter, celui qui souhaite la
bienvenue aux visiteurs. Vous l’imaginez penché
en avant, main tendue, les yeux plantés dans les
vôtres. Il a quelques obligations officielles, mais qui
se limitent à peu de chose. À l’approche
du NBA All-Star Game, la rumeur
prétend qu’il a loué une villa cossue
dans un quartier chic de la ville, servant de club olé olé aux joueurs de la
NBA. LeBron James [célèbre joueur de
basket-ball américain] aurait voulu prendre en
charge cette mission, mais Drake l’aurait remis
à sa place. C’est sa ville.
Et c’est le dernier stade de l’ascension du rappeur : surveiller le territoire dont il a tracé le périmètre. À l’été 2015, il a eu une prise de bec avec
Meek Mill, rappeur de Philadelphie avec qui il collabora jadis. Pendant que Mill faisait monter la
mayonnaise sur Internet, Drake gardait son sangfroid, héritant du soutien improbable de Norm
Kelly, conseiller municipal alors âgé de 74 ans.
Kelly a remonté les bretelles de Mill sur Twitter.
L’image du “vieil édile qui recadre le blanc-bec”
était si cocasse qu’elle a coupé le sifflet de Mill
bien avant que Drake ne lui réponde en chanson. Sur la pochette du titre Back to Back – la plus
cinglante de ses ripostes à Mill – on voit ainsi [le
joueur de baseball] Joe Carter sauter de joie au
moment où les Toronto Blue Jays remportent les
World Series de 1993 face à Philadelphie. Toutes
les passions de Drake réunies.
Norm Kelly est devenu une star. Drake et lui se
sont rencontrés avant un concert surprise à l’université Ryerson [à Toronto]. “La première chose que
Drake m’ait dite, je me souviens, c’est : ‘Vous êtes mon
héros.’” Kelly se penche en arrière sur sa chaise,
une fierté de gosse illuminant son visage. Nous
sommes dans son bureau de la mairie, et il y a là
suffisamment de babioles évoquant l’univers de
Drake pour dresser une chapelle en son nom. On
comprend qu’il boive du petit-lait. Cette relation
improbable fait de lui le parrain un peu ringard
du hip-hop. Le cadeau qu’on lui a fait, c’est qu’il
est dans la confidence. On comprend aussi par où
est passé Drake. Après avoir passé des années à
prendre la défense de la ville, c’est maintenant la
ville qui l’a défendu, par l’entremise d’une sommité de l’équipe municipale. Drake s’est empressé
d’aller étreindre cette personne. Cela vaut toutes
les clés de la ville…
Drake semble faire tous ces calculs en apparence
déroutants sans songer aux retombées marketing.
Et c’est sans doute pour ça que ça marche. Nous
laisserons le mot de la fin à Masai Ujiri [manageur général des Raptors]. Les deux hommes se
parlent souvent, généralement par textos. Drake
change souvent de téléphone. Les rares fois où il
appelle, l’écran de son interlocuteur affiche “Drake
New New New New Number” [le nouveau, nouveau, nouveau nouveau numéro de Drake]. Ujiri
raconte que Drake l’a appelé une fois au milieu
de la nuit après que le pivot des Raptors, Jonas
Valanciunas, s’est blessé pendant un match
sur la côte Ouest. Il se tortille sur sa chaise,
essayant de cerner l’homme en profondeur.
“C’est quelqu’un d’authentique, explique Ujiri.
Quelqu’un de vrai. Écrivez ça, s’il vous plaît.”
Peut-être est-ce là ce qui fait son charme –
le fait que, dans son rapport à la ville, Drake
donne quand il n’y a rien à prendre. C’est ce
que les gens veulent dire quand ils le trouvent
“authentique”. Pour en être, nul besoin de s’intéresser à la musique, au business de Drake ou
à ses (rares) apparitions dans la presse people.
Si vous vivez à Toronto, vous avez été touché
par son amour du lieu. Il a étoffé l’imaginaire
de la ville. A pris un endroit que vous connaissiez aussi bien que lui et vous l’a présenté sous
un jour nouveau qui vous donne l’impression
qu’il est, et que vous êtes, meilleur.
—Cathal Kelly
Publié le 13 février 2016
Céline Dion
nouvelle reine
du cool ?
En seulement quelques années,
la chanteuse est passée du statut de
star de variété un peu kitsch à celui
de véritable icône de la pop culture.
Une transformation révélatrice
d’une époque en mal de nostalgie.
A
ujourd’hui, en 2017, il semble impossible
d’imaginer que qui que ce soit ait pu un
jour la détester.” C’est ce qu’avance dans
le magazine Maclean’s l’auteur canadien Carl
Wilson à propos de Céline Dion. Dans un essai
publié en 2014, Let’s Talk About Love (traduit
en français aux éditions Le Mot et le Reste), il
s’interrogeait déjà sur le statut de la chanteuse
québécoise et sur les fondements du jugement
esthétique. Comment décide-t-on de ce qui relève
du “bon” et du “mauvais” goût, se demandait-il.
Trente-six ans après la sortie de son premier album au Québec, alors qu’elle n’avait que
13 ans, et vingt ans après la sortie de son tube
planétaire My Heart Will Go On (la chanson
du film Titanic), “Dion reste la chanteuse canadienne préférée de la nation”, insiste le critique
canadien. Y compris des moins de 25 ans. Carl
Wilson cite pour preuve les résultats du sondage
The Canada Project, mené pour les 150 ans du
Canada : Maclean’s a demandé à 1 500 Canadiens
ce qu’ils préféraient de leur pays.
“Cet amour pour Céline n’est pas juste un phénomène canadien”, ajoute Wilson, qui rappelle
que de nombreux journaux américains hype
l’adulent – depuis peu. Si le changement s’est
opéré progressivement au cours de ces dix dernières années, le moment décisif reste la mort
de son manager et mari de longue date, René
Angélil : “Maintenant qu’elle est sur le point d’avoir
50 ans, pour la première fois, plus personne n’est
le boss de Céline.”
Qu’elle porte un sweat-shirt extralarge à l’effigie du film Titanic dans la rue ou une robe en
cuir Versace à la célèbre soirée caritative du
Met Gala, les moindres faits et gestes de Céline
Dion sont considérés comme audacieux, voire
prescripteurs de cool. Aux antipodes de temps
pas très anciens, où ses choix vestimentaires
étaient plutôt jugés douteux par la presse people
internationale.
Alors qu’elle s’était toujours faite discrète sur
ses opinions politiques, Dion n’a pas caché dernièrement ses orientations libérales en refusant
d’abord de chanter à l’inauguration de Trump,
puis en écrivant une lettre de soutien sans équivoque à la communauté LGBT, à laquelle nombre
de ses fans les plus loyaux appartiennent. Une
nouvelle attitude qui agit comme un bouclier
contre la violence ambiante actuelle. Comme
le note Wilson dans l’hebdomadaire canadien :
“En tant que star des années 1990, Dion représente
une période d’innocence, ce qu’il y avait avant la
guerre contre le terrorisme et le trumpisme.”—
culture.
Une autre
vision des
mythes
fondateurs
Le peintre Kent Monkman revisite
l’histoire officielle pour attirer l’attention
sur le sort des Amérindiens. Une
exposition itinérante lui est consacrée
en cette année anniversaire.
—Toronto Star (extraits) Toronto
S
i le travail du célèbre artiste canadien
d’origine cree Kent Monkman vous est
un tant soit peu familier, vous connaissez
aussi obligatoirement Miss Chief Eagle Testickle
[Mlle Testicule Aigle en Chef], son avatar moitié
guerrière, moitié drag-queen. Avec son humour
décalé, celle-ci a toujours été la cuillerée de miel
qui aide à faire passer le remède qui nous sauvera
tous : l’intégration des Premières Nations amérindiennes [dont les Cree forment le plus grand
groupe] dans la version officielle, étriquée et bien
comme il faut, de l’histoire du Canada. Miss Chief
n’a jamais été à court de mots pour dire ce qu’elle
pensait. Jusqu’à aujourd’hui.
Avec l’exposition “Shame and Prejudice : A Story
of Resilience” [Honte et préjugés : une histoire
de résilience]*, Monkman révise cette histoire
à laquelle les honnêtes colons et la vertueuse
nation que nous formons nous cramponnons.
À mi-parcours, le visiteur arrive dans une petite
galerie aux murs peints en noir. Une collection de
porte-bébés traditionnels très simples, fabriqués
pour les enfants des réserves et abandonnés après
leur placement de force dans les “pensionnats
autochtones”, y est accrochée dans un silence
marmoréen, symbole fantomatique de tout ce
qui s’est perdu [on estime que 150 000 enfants
autochtones ont été arrachés à leurs familles de la
fin du xixe siècle jusqu’aux années 1970, pour être
envoyés dans ces établissements où les mauvais
traitements étaient fréquents].
À côté, sur un mur haut de deux mètres et large
de presque trois mètres et demi, la sombre histoire
qu’évoquent ces objets prend vie avec des couleurs
vives : des Mounties [agents de la gendarmerie
royale du Canada] en habit rouge, des prêtres en
soutane et des religieuses en robe arrachent des
enfants amérindiens de tous âges des bras de
leurs parents, désespérés et terrorisés. Des nuages
noirs se sont amoncelés au-dessus d’une maison
en préfabriqué. Dans le fond, d’autres enfants
s’enfuient vers la forêt. Le tableau a pour titre The
Scream [Le cri]. Et il n’y a rien de drôle à son sujet.
Miss Chief a abondamment exercé sa poésie
moqueuse sur les diverses calamités que les intrus
ont apportées à son peuple, comme l’extermination
des bisons et l’épidémie de violence urbaine. Mais
ici, elle se tait. “Je ne peux pas parler de cela, dit un
court texte accroché sur le mur. La douleur est trop
profonde. Nous n’avons plus jamais été les mêmes.”
Fin 2015, le rapport final de la Commission de
vérité et réconciliation sur les pensionnats indiens
a déchiré le voile du bienséant mythe fondateur de
la Confédération canadienne [et conduit le Premier
ministre Justin Trudeau à présenter des excuses
au nom de l’État]. Intentionnellement ou non, la
Commission a planté le décor pour un anniversaire
très différent de celui prévu pour les 150 ans du
Canada. Monkman juge le moment opportun.
“Notre pays se trouve à un tournant, déclare-t-il. Cette
partie de l’histoire a été occultée, laissant dans l’ombre
Moitié canadien anglais,
moitié Cree, l’artiste,
a grandi à cheval
entre deux mondes.
plusieurs générations de Canadiens. Comment une
société peut-elle progresser si le mythe sur lequel elle
s’est érigée est faux, exclusif et unilatéral ?”
Barbara Fischer, directrice du musée d’Art de
l’université de Toronto, a contacté Monkman
en 2014 pour lui demander s’il aurait envie de
participer à un projet pour le 150e anniversaire du
Canada. “Je ne voyais personne d’autre que lui pour
interroger l’histoire de cette façon, explique-t-elle.
Si quelqu’un devait faire quelque chose, c’était lui.”
Monkman a consacré sa carrière à défier la myopie
de l’histoire officielle. Il a accepté sans hésiter.
“Je me suis dit qu’il fallait produire un contre-récit,
SPÉCIAL CANADA
Courrier international — no 1390 du 22 au 28 juin 2017
raconte-t-il. L’image éclatante du Mountie canadien
avait besoin d’être quelque peu ternie.” La tâche était
d’envergure nationale, et il a consacré la majeure
partie de ces trois dernières années à parcourir
le pays d’un océan à l’autre.
Le résultat est une exposition en neuf chapitres
narrés par Miss Chief, dans laquelle des épisodes
historiques et des objets anciens côtoient
d’impressionnantes peintures de l’histoire révisée
par Monkman. L’absurde fait ça et là des apparitions.
Dans le chapitre consacré à la Confédération, une
Miss Chief complètement nue atterrit au milieu
du célèbre tableau de Robert Harris The Fathers of
Confederation [Les pères de la Confédération] et
exige de siéger à leur table pendant qu’ils découpent
en morceaux la terre de ses ancêtres [les pères de
la Confédération sont les 36 représentants, tous
des hommes, qui ont participé à au moins l’une
des conférences ayant abouti à l’union des colonies
britanniques d’Amérique du Nord].
À mesure que progresse l’exposition, l’absurde le
cède à un autre type de non-sens. Dans le chapitre
“Wards of the State/The Indian Problem” [Pupilles
de l’État/Le problème indien], Monkman montre les
chefs crees Big Bear et Poundmaker entravés par
des chaînes, qui signent un traité avec le Premier
ministre et père de la nation John A. Macdonald.
“L’histoire est un récit
approuvé par le pouvoir
en place.”
ALE + ALE, ITALIE
Kent Monkman
La raison (et les fers à leurs pieds) pousse à penser
qu’ils n’auraient jamais accepté cet accord de leur
plein gré. Monkman ne laisse ici aucune place au
doute : il a intitulé la toile Subjugation of the Truth
[Soumission de la vérité].
Le portrait officiel de Macdonald, accroché
non loin, se retrouve soudain dans un contexte
trouble. La fiction prend de plus en plus la forme
d’un fait : l’artiste a placé à proximité du tableau
les vrais mocassins de Poundmaker, empruntés
au musée canadien de l’Histoire à Ottawa. La
question s’impose : de qui racontent-ils l’histoire,
et pourquoi ? Elle hante toute l’exposition.
Monkman connaît bien ce type de fantômes.
Moitié canadien anglais [l’expression désigne les
descendants des immigrants venus d’Angleterre
et des loyalistes exilés dans les colonies anglaises
après la révolution américaine], moitié cree du nord
du Manitoba, l’artiste, âgé aujourd’hui de 52 ans, a
grandi à Winnipeg, à cheval entre deux mondes.
Un autre chapitre de l’exposition tourne autour
d’un tableau intitulé Le Petit Déjeuner sur l’herbe.
On y voit un hôtel sordide dans la rue principale
de Winnipeg, avec des corps d’Amérindiennes
disloqués, peints à la façon de Picasso. Le choix
du style est délibéré : Monkman reproche à
l’art moderne son empressement à effacer le
passé, et plus particulièrement les ravages de la
colonisation. Mais il répond aussi à des motivations
très personnelles. “Lorsque j’étais enfant, nous
allions au musée du Manitoba, où nous contemplions
de jolis dioramas sur les Indiens. Et en sortant nous
voyions ça, dit-il en montrant le tableau. Tous les
autres enfants de la classe me regardaient en pensant :
‘Qu’est-ce qui ne va pas chez vous ?’ Et je ne pouvais
pas le dire parce que je ne le savais simplement pas.”
Un long chemin nous a lentement rapprochés de
la vérité : on peut difficilement s’attendre à ce que
plusieurs générations d’enfants maltraités et ayant
grandi sans parents forment des communautés
saines. “Shame and Prejudice” veut transformer
ce chemin en autoroute. Pour Barbara Fischer,
les habiles juxtapositions de Monkman font plus
qu’ébranler cette histoire officielle contre laquelle
il se bat. “L’histoire que racontent nos musées est une
histoire chrétienne, européenne, qui ne prend pas
vraiment en compte ce qui s’est passé ici ces deux cents
dernières années, dit-elle. Kent pose les fondations
d’un nouveau type de musée.”
“Shame and Prejudice” comprend plusieurs
installations. Dans l’une d’elle, Nativity Scene
[Nativité], un couple d’Amérindiens regarde une
Miss Chief qui vient de naître, couchée dans une
vieille mangeoire. Une autre consiste en une
table de sept mètres de long richement dressée,
avec des assiettes en porcelaine ornées de scènes
représentant le triomphe colonial. Remplies de
nourriture à un bout de la table, elles sont de
moins en moins pleines, jusqu’à ne contenir que
des os à l’extrémité opposée : les Amérindiens
n’avaient que les restes.
Mais “Shame and Prejudice” est surtout une
exposition sur la peinture et sur la façon dont elle
a perpétué au fil des siècles une version officielle
héroïque, indélébile, du déferlement du progrès.
Monkman a peint en 2013 un magnifique paysage
où figure un lac étincelant au pied d’une montagne
couverte de neige. On y voit Miss Chief, un pinceau
à la main devant un chevalet, entourée de jeunes
hommes blancs, sveltes et nus. Contre-pied
queer et satirique à la fétichisation européenne
des Amérindiens, le tableau porte un titre qui dit
tout : History Is Painted by the Victors [“L’histoire
est peinte par les vainqueurs” ; une possible source
d’inspiration de cette œuvre pourrait être les
autoportraits de l’Américain George Catlin (17961872), plusieurs fois représenté au milieu de ses
sujets amérindiens].
L’histoire en question était très sélective. Les
artistes étaient employés par les puissants –
monarques, Premiers ministres, présidents et
autres capitaines d’industrie – pour raconter
leur vie comme ils voulaient qu’on la raconte.
Pour subjectives que soient ces œuvres, elles font
autorité. Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle
“peintures historiques” (Velázquez, David, Delacroix,
le Caravage et beaucoup d’autres en ont signé).
Mais en servant les puissants elles ont laissé
tomber sur le plancher de la salle de montage de
vastes pans d’une vérité qui dérange. Il en a été
ainsi dans le Canada colonial et partout ailleurs.
Avec “Shame and Prejudice”, Monkman a voulu
non seulement annoter ces contes héroïques, mais
aussi les affronter. “L’histoire est un récit, déclaret-il. Un recueil d’histoires approuvées par le pouvoir
en place et étayées par les mots et les images idoines.
Mon principal objectif, en m’attaquant à la peinture
historique, était de réhabiliter les épisodes restés
cachés sous le tapis pendant plusieurs générations.”
—Murray Whyte
Publié le 22 janvier
* Après Toronto en début d’année, l’exposition “Shame
and Prejudice” est présentée jusqu’au 10 septembre
au Glenbow Museum de Calgary. Elle circulera ensuite
dans tout le pays jusqu’en avril 2020. Tous les détails
sur le site de l’artiste : www.kentmonkman.com/events
← The Daddies,
2016, par Kent
Monkman.
Le tableau est
un détournement
de la célèbre toile
de Robert Harris
The Fathers of
Confederation.
Glenbow Museum
SOURCE
TORONTO STAR
Toronto, Canada
Quotidien, 300000 ex.
thestar.com
Fondé en 1893 lors
d’un conflit social,
le journal continue
de défendre
les intérêts des
travailleurs. Il défend
aussi une vision
du Canada fort,
uni et indépendant,
la justice sociale,
les libertés civiles
et individuelles, et
l’engagement civique.
C’est le quotidien
le plus vendu du pays.
Le groupe Torstar,
sa compagnie mère,
détient plusieurs
quotidiens régionaux
et Harlequin
Enterprises,
le plus grand éditeur
au monde de romans
à l’eau de rose.
Best-of
UNE TERRE D’INVENTIONS
Pour fêter les 150 ans
de la Confédération,
le mensuel canadien
The Walrus a publié
un hors-série spécial,
intitulé L’Histoire
du Canada en 150 objets.
Parmi tous les articles,
emblèmes ou idées qui cristallisent un pan
de l’identité canadienne, le magazine cite
bien évidemment la feuille d’érable (qui
s’étale sur le drapeau national depuis
1965), les mâts totémiques sculptés par
les Amérindiens, la tuque (le bonnet
québécois, avec pompon s’il vous plaît)
ou encore les beignets de la chaîne
Tim Hortons, fondée en 1964 par
un hockeyeur professionnel. Mais
The Walrus met également en valeur
la capacité d’innovation de la jeune nation
et énumère : le téléphone, inventé en 1876
par Graham Bell dans l’Ontario (et tant
pis si la paternité de cette invention
est contestée, ce que le magazine ne
mentionne pas); le format de pellicule
Imax, mis au point à Toronto en 1971
et qui a révolutionné le cinéma; le langage
de programmation Java, conçu en 1995
par James Gosling, natif de la province
de l’Alberta, ou encore le téléphone
BlackBerry, développé à partir de 1999
par une société de Waterloo, en Ontario.
Comme le rappelle le mensuel, “cela
semble incroyable aujourd’hui, mais
en 2009 un cinquième des propriétaires
de portables dans le monde avaient un
petit morceau de Canada dans la poche”.
Et qu’importe si l’aventure a été de courte
durée – la firme ayant depuis renoncé à
fabriquer des mobiles –,
“elle a contribué à faire
du Canada un pionnier
du high-tech”, assure
le mensuel.
48.
360°
voyage
Vancouver,
l’eldorado
de la côte ouest
Réputée pour sa qualité de vie et son dynamisme,
la ville a été récemment classée comme
l’une des plus accueillantes pour les millennials.
Mais ce succès a un prix.
L
a “ville de verre”, la “Hollywood du
Nord”, la “Silicon Valley du Canada” :
nombreux sont les surnoms attribués
à Vancouver. Tous reflètent le dynamisme
de cette ville cosmopolite de ColombieBritannique et de ses 631 000 habitants.
Dans une étude récente menée par le
site de recherche d’appartements Nestpick,
rapportée par Forbes, Vancouver se hisse
en dixième position des cités les plus
accueillantes du monde pour les millennials. “Cette génération pionnière recherche
des villes qui se caractérisent par des bassins
d’emplois prospères, un coût de la vie abordable, une bonne qualité de vie, des équipements
connectés et plus encore”, explique le magazine américain. Vancouver est familière
de tels classements. Elle est notamment
la quatrième ville la plus verte du monde,
selon le cabinet d’analyse
américain Dual Citizen
LLC, qui publie chaque
année le rapport “Global
Green Index Economy”.
Il suffit d’observer son
paysage de montagnes et de tours de verre
– qui lui vaut son premier surnom. Ces
façades réfléchissantes permettent une
plus grande luminosité pendant les saisons
grises et pluvieuses et font surtout office,
pour la majorité, de panneaux solaires.
Pour le Journal du Québec, Vancouver
est sans conteste “le plus grand succès
d’Amérique du Nord” en matière de développement durable. Elle a depuis longtemps “dit non à la domination de l’auto”.
En 2016, la moitié des déplacements s’y
faisaient à vélo, à pied ou en transports en
commun. Un taux qui était initialement
espéré pour 2020. Le quotidien relève
que même “le maire de Vancouver, Gregor
Robertson, est un cycliste et ne possède pas
de voiture”. Avec plus de 400 kilomètres
de pistes cyclables, tout est fait pour privilégier le déplacement écolo.
On peut le constater sur Main Street,
l’une des artères principales, qui est dans
le top 15 des rues les plus cool d’Amérique
du Nord. C’est une “avenue sous stéroïdes”,
assure Global News, qui explique que peu
d’endroits peuvent se targuer d’une telle
fusion de dynamismes en arts, musique,
gastronomie et sorties nocturnes, en plus
d’être totalement adaptée aux cyclistes.
Même si “l’attention mondiale peut être aussi
ce qu’il y a de pire”, prévient un Vancouvérois
interrogé par le site d’information canadien, car “c’est ainsi que les loyers augmentent encore”. Parmi
les nombreux classements dans lesquels la
Revue
de presse cité portuaire figure, il
y a en effet celui, moins
attractif, des villes les
plus chères du monde. Après Hong Kong
et Sydney, elle atteint la troisième place du
podium peu convoité, signale le Huffington
Post canadien, qui explique que “tandis
que les salaires ont augmenté d’environ 6,6 %
entre 2011 et 2015, les loyers ont augmenté
deux fois plus vite (11,5 %)”.
C’est la rançon du succès pour celle qui
attire notamment l’industrie hollywoodienne ou le secteur de la technologie. The
Hollywood Reporter conseillait récemment
aux paparazzis américains : “Déménagez
dans le Nord !” tant le nombre de productions télévisées délocalisées dans la métropole canadienne n’a cessé de croître. Le
magazine américain recense 44 séries américaines (toutes chaînes et plateformes de
VOD confondues) en tournage à Vancouver.
Le président de la chaîne CW leur confie :
“Il est plus facile de s’installer ici puisque
tout le monde est là. Il y a une vraie communauté créative.”
Un boom qui touche aussi le secteur
des nouvelles technologies. Avec l’élection
de Trump et les craintes qui entourent
les réglementations sur l’immigration,
Vancouver est devenue un nouvel eldorado pour la Silicon Valley, décrypte le
Financial Times. Si de nombreuses entreprises américaines avaient déjà un pied dans
la métropole, les choses se sont largement
accélérées. Amazon va y délocaliser plus
de 700 employés supplémentaires, tandis
que Microsoft vient d’y ouvrir de nouveaux
bureaux de 750 personnes. Sans compter
que de nombreuses jeunes entreprises,
telles que Slack (un outil de messagerie
collaboratif) ou Zenefits (une plateforme
de gestion des ressources humaines), s’y
développent. Pour le quotidien économique anglais, “grâce au plein essor du secteur des nouvelles technologies et du bâtiment,
Vancouver et sa région connaissent la croissance économique la plus rapide du pays”.—
SPÉCIAL CANADA
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
← Vue sur les gratte-ciel de Vancouver
depuis le pont de Granville. Photo Rick
Friedman/Corbis via Getty Images
Bois
d’œuvre
GASTRONOMIE — Après dixhuit mois de développement,
la société vancouvéroise Top
Tier Foods a commencé la mise
en vente de sa petite révolution
culinaire : le quinoa gluant,
spécialement conçu pour
élaborer des sushis. “Les gens
veulent pouvoir utiliser autre
chose que du riz blanc”,
déclarent au Vancouver Sun
les créateurs, qui parlent d’un
véritable engouement venu du
Japon, de la Corée et de la
Chine pour leur produit.
L’intérêt de ce quinoa spécial
est qu’il pourrait bien
“réinventer le sushi” et, grâce
à ses protéines et à ses fibres,
rendre plus digestes vos
prochains plateaux de
California makis.
JEFF WALL, MONOLOGUE, 2013, COURTESY VANCOUVER ART GALLERY
ALE + ALE, ITALIE
Sushis
modifiés
Un havre d’héritage
TOURISME — Traditionnellement, “Skwachàys” était le nom de la
zone qui surplombe la baie de False Creek. Aujourd’hui, c’est le nom
d’un hôtel conceptuel situé au croisement des quartiers de
Chinatown et de Downtown. Pensé comme un hommage à la culture
amérindienne, le Skwachàys Lodge est à la fois un hôtel cosy, une
galerie d’art autochtone et un restaurant de spécialités, détaille
le Toronto Star. Enthousiaste, le quotidien canadien ajoute : “Votre
budget voyage sera bien dépensé au Skwachàys Lodge, qui se
décrit fièrement comme le premier hôtel autochtone du Canada
et un endroit qui fait la différence.”
30
DÉMOGRAPHIE — C’est, en pourcentage, la part de la population chinoise dans
ALE + ALE, ITALIE
TOP TIER FOODS
ARCHI — Dans le quartier de
Downtown, donnant sur la mer,
trônera bientôt le plus haut
immeuble du monde constitué
majoritairement de bois.
Conçue par le Japonais Shigeru
Ban, à qui l’on doit
le Centre Pompidou-Metz,
la structure hybride, composée
de bois, de verre et de béton
(par ordre d’importance),
comptera 19 étages et mesurera
71 mètres de hauteur. Bien
que “construire la plus haute
structure en bois jamais créée
n’ait pas été le but premier
[de l’architecte], il existe
clairement, en ce moment,
une compétition pour ce titre”,
explique The Vancouver Sun.
EXPOSITION — C’est la première fois que Jeff Wall expose Monologue dans sa
ville natale. Cette œuvre réalisée en 2013 est à admirer jusqu’au 4 septembre
à la Vancouver Art Gallery, dans le cadre de “Pictures from Here” (“Des images
d’ici”), une exposition qui montre le rayonnement de la cité de ColombieBritannique dans le domaine de la photographie contemporaine. Car si Jeff Wall
est “à la fois un pionnier et une superstar du photoconceptualisme”, comme le
rappelle The Globe and Mail, il n’est pas le seul artiste local à s’être fait un nom.
Les travaux de Stan Douglas, Christos Dikeakos, Ian Wallace, Roy Arden ou
Rodney Graham sont ainsi à (re)découvrir.
SKWACHÀYS LODGE
SHIGERU BAN ARCHITECTS
Photographes d’ici
la métropole de Vancouver (185000 personnes). L’une des plus grosses vagues
d’immigration a eu lieu à la fin des années 1980. Elle s’est faite particulièrement
en provenance de Hong Kong. C’est ce qui vaut à Vancouver son surnom de
“Hongcouver”, le titre qu’a choisi le journaliste local Ian Young pour le blog qu’il
tient sur le site du South China Morning Post. Il y relate “l’actualité de la culture
hybride hongkongaise à Vancouver et les relations en pleine expansion
de la ville avec le continent chinois”.
Retrouvez chaque semaine
la chronique
Courrier d’ailleurs
sur OÜI FM
Jeudi à 11 h 30 et samedi à 17 h avec
50.
360°
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
histoire.
Vive le Québec
moderne !
1967 Montréal
L’Exposition universelle a servi
de vitrine aux transformations
qui secouaient alors la Belle Province.
Jusqu’à devenir un événement fondateur
de son identité actuelle.
—L’Actualité (extraits) Montréal
↗ Expo 67 : pavillons
de l’Ontario,
du Canada et des
provinces de l’Ouest.
Photo Laurent Bélanger/
Creative Commons
SOURCE
L’ACTUALITÉ
Montréal, Canada
Mensuel, 156000 ex.
lactualite.com
Fondé en 1976, le plus
grand magazine
d’information
francophone
du Canada, libéral
et international est
un grand vulgarisateur
qui tente de décrypter
le monde et de rester
à l’affût des nouvelles
tendances. Le titre
a été racheté en 2016
par Mishmash Média.
B
ien des Québécois sortiront leur vieux
passeport d’Expo 67 de leur boîte à souvenirs en cette année d’anniversaires [voir
infographie p. 26]. Ces “passeports pour la Terre
des hommes”, avec leurs pages émaillées de visas
multicolores – que des hôtesses estampillaient à
l’entrée des pavillons des différents pays –, rappellent les 185 jours magiques de 1967 où une petite
métropole est devenue capitale du monde. Expo 67
aura été le plus important événement international de son temps. Elle aura fait la une des grands
médias américains, européens et même asiatiques,
et aura enregistré 50 millions d’entrées, la moitié
américaines, un demi-million françaises. Près
de 80 chefs d’État et de gouvernement, ou leurs
représentants, sont également venus.
Pour les Québécois, Expo 67 aura été tout ça,
et beaucoup plus. Il est rare qu’à l’échelle d’un
peuple on assiste à un passage initiatique collectif, qui transforme l’idée que ce peuple a de luimême. C’est Expo 67 qui a introduit au Québec la
culture si particulière des festivals et des grands
concerts sur le mont Royal [à Montréal] ou les
plaines d’Abraham [à Québec], mais aussi la mode
des cafés-terrasses, l’intérêt pour la gastronomie, le design, l’aménagement paysager ou l’horticulture. Au Québec, quand on fait l’histoire de
l’entrepreneuriat, du vélo, du multimédia, du
design, du féminisme, du soccer [football], de
la mode, de la muséologie, de la francophonie, de l’architecture ou de l’urbanisme, tout
passe par Expo 67. Sous l’effet de toutes
ces nouveautés, une vaste métamorphose,
beaucoup plus profonde, s’est produite.
C’est l’identité collective des Québécois qui a
changé brusquement, comme une mue soudaine
après un hiver interminable et une trop grande
noirceur. “Le récit dominant était encore celui de la
survivance canadienne-française [soit une conception
du Québec comme peuplé principalement de descendants de colons français]. Mais à l’Expo, un autre récit
prend le dessus : celui d’un peuple moderne, capable
de réaliser des choses”, dit Pauline Curien, coordonnatrice du développement, de la recherche et des
communications à l’Institut québécois des hautes
études internationales de l’université Laval. Ce
sera d’ailleurs après Expo 67 que le mot “québécois” se substituera à “canadien-français” dans le
discours public. Même le Parti québécois, fondé
en 1968, se serait sans doute appelé autrement s’il
avait été créé avant l’Exposition.
Si Expo 67 fut si marquante, c’est parce que ses
organisateurs lui ont imprimé une véritable direction artistique, au lieu de simplement l’organiser.
Deux chiffres résument toute l’intensité de l’expérience. D’abord, on y a présenté 5 000 films (28 par
jour), dont un bon nombre expérimentaient de
nouveaux procédés, comme l’ancêtre de la technologie Imax [un format de pellicule, inventé au
Le public se déplace
à pied, en téléphérique,
en aéroglisseur
et même en gondole !
Canada, qui permettait de projeter des images de
plus grande taille et de meilleure résolution]. L’autre
chiffre, c’est 6 700. Voilà le nombre de spectacles
et de concerts donnés dans le cadre du Festival
mondial de la musique. En une journée, on pouvait aussi bien assister à des danses marocaines
ou se croire à la Scala de Milan, entendre Maurice
Chevalier ou Grateful Dead. “L’un des succès des
organisateurs de l’Expo est d’en avoir fait une destination”, dit Diana Nicholson, qui était adjointe aux
relations publiques. Une invitation au voyage vers
tous les pays, toutes les coutumes, toutes les cuisines. La plupart des pavillons nationaux avaient
leur propre restaurant, et c’est à l’Expo que les
Québécois ont découvert les bières anglaises, la
choucroute, les sushis, les tacos.
“Un voyage psychédélique sans LSD dans un monde
inconnu” : c’est en ces termes que le journaliste
Bill Bantey, du quotidien montréalais The Gazette,
présente l’événement. Il évoque ainsi cette grande
utopie architecturale et urbanistique qui a légué à
Montréal deux importantes signatures de sa silhouette urbaine : le dôme géodésique (connu sous
l’appellation de “Biosphère”), signé Buckminster
Fuller, et Habitat 67, le complexe résidentiel novateur de Moshe Safdie. Avec ses pavillons en forme
d’étoile, de pétale, de cube, d’escalier, d’échafaudage, de cône et même de tente de 15 étages, Expo
67 aura été l’expérience architecturale la plus
audacieuse de son temps. Fait inhabituel dans les
années 1960, les organisateurs sont allés jusqu’à
proscrire le transport automobile : le public allait
se déplacer à pied, en métro… mais aussi en monorail, en téléphérique, en aéroglisseur et même en
gondole vénitienne à moteur !
Très tôt, Expo 67 s’est placée à l’avant-garde du
design. Dès 1964, le designer torontois Paul Arthur
invente pour l’Expo une signalétique moderne avec
une vingtaine d’icônes, dont le pictogramme des
toilettes, compréhensible dans toutes les langues
et aujourd’hui universel. La même année, le designer industriel colombien établi à Philadelphie Luis
Villa et son associé Frank Macioge dessinent le
mobilier urbain d’Expo 67 : ses bancs et poubelles
basés sur la même forme triangulaire, mais aussi
ses lampadaires et ses cabines téléphoniques, dont
on dira qu’ils étaient les objets d’art les plus originaux d’Expo 67.
Au milieu d’une décennie tumultueuse, Terre
des hommes se veut un havre de paix et de sûreté
dans un monde inquiétant. C’était beaucoup
demander : l’année de l’Expo, Israël a déclenché
la guerre des Six-Jours et l’effort américain au
Vietnam a atteint son apogée.
Et pourtant, malgré ce climat politique et social
incertain, rien n’y paraîtra jamais sur les lieux de
l’exposition : pas une manif ! La principale turbulence viendra du fameux “Vive le Québec libre !” du
général de Gaulle, prononcé depuis le balcon de
l’hôtel de ville de Montréal – et donc hors de l’emplacement de l’Expo – la veille de sa visite officielle.
—Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau
Publié le 15 juin
DÉBATS - RENCONTRES - SPECTACLES
22-25
SEPTEMBRE 2017
PROGRAMME ET
Opéra Bastille - Palais Garnier
INSCRIPTION SUR
Théâtre des Bouffes du Nord
LeMonde.fr/festival
Cinéma Gaumont Opéra
Heineken Entreprise SAS RCS Nanterre 414 842 062
*Heineken 0.0 est une bière sans alcool qui peut se déguster à l’heure de l’apéritif, au moment du repas, ou à toute autre occasion de consommation sans alcool.
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ. À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
La capitale rose et violette se métamorphose .......... II
Le DJ du potager ...................................... IV
À Montolieu, où l’on réveille les livres endormis ...... VI
De purs moments de jazz .............................. VII
Pages
SPÉCIALES
L’Occitanie
vue par la presse étrangère
II.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
La capitale rose
et violette
se métamorphose
Un temps ignorée des touristes, Toulouse exerce désormais
son pouvoir de séduction bien au-delà du cercle des férus
d’aéronautique. La ville a entamé de grands travaux de réaménagement,
et il y fait bon vivre, constate ce journaliste espagnol.
—Eldiario.es Madrid
L
es couleurs de Toulouse sont le rose et le
violet. Fabriquées à partir de l’argile du
fond de la Garonne, les briques de ses bâtiments lui donnent ses tons rosés. Et sa feur
typique, la violette, se retrouve dans la décoration de ses boutiques, ainsi que dans les
glaces et les bonbons, ou fotte sous forme de
pétales dans les verres de vin pétillant.
Ce sont deux couleurs fortes, qui se marient
très bien entre elles. De même, la ville a su
marier harmonieusement ses diférents axes
de croissance, devenant une “marque” de plus
en plus afrmée.
En tant que destination touristique du midi
de la France, Toulouse grandit à pas lents mais
assurés. Presque au même rythme que l’occitan, deuxième langue de la région. Quand [en
Espagne] on évoque le sud de la France, on pense
à Carcassonne, centre névralgique des divers itinéraires à travers les territoires cathares, ou alors
on se représente de petits villages pittoresques
nichés entre montagnes et vallées.
Toulouse, pourtant très proche, passe souvent inaperçue. Mais depuis un certain temps la
ville incite le voyageur à reconfgurer son imaginaire géographique et à la rendre incontournable
chaque fois que l’on pense au midi de la France.
Les rives de la Garonne
forment la colonne
vertébrale du projet.
Toulouse a toutes les cartes en main pour
fgurer parmi les métropoles de France à plus
forte croissance. En tant que ville universitaire,
elle ofre une bonne qualité de vie et le tourisme
n’y perturbe en rien la vie quotidienne des habitants. Par-dessus le marché, elle héberge un pôle
industriel unique en Europe : l’un de ses principaux moteurs de croissance est le domaine de
700 hectares occupé par l’entreprise Airbus,
l’un des plus grands avionneurs de la planète.
Airbus est particulièrement connu pour avoir créé
l’avion supersonique Concorde, et plus récemment l’A380, seul avion à deux étages actuellement en service.
Toulouse a toujours connu une activité touristique à caractère plutôt professionnel, même
si cela semble paradoxal. Des techniciens et des
ingénieurs, pour la plupart anglais, allemands et
espagnols, venus s’y installer pendant quelques
mois pour travailler sur telle ou telle phase du
montage d’un avion, descendaient dans les hôtels,
mangeaient dans les restaurants, d’où des retombées importantes sur l’économie, comparables
à celles des touristes.
Mais la ville sait qu’elle peut viser encore
plus haut, grâce au secteur aéronautique luimême. C’est ainsi que depuis janvier 2015 on
peut visiter Aeroscopia, le musée ofciel d’Airbus, devenu l’une des principales attractions
touristiques de la ville.
→ L’avenue
Jean-Jaurès,
à Toulouse.
Page précédente :
La Garonne,
à Toulouse,
et la basilique
Notre-Damede-la-Daurade,
sur l’autre rive.
Trop peu de ponts. Aménagé dans l’un des
hangars de l’usine, à 10 kilomètres du centre de
Toulouse, ce musée présente des avions de différentes époques. On peut même visiter l’intérieur de certains appareils, depuis le mythique
Concorde jusqu’aux avions militaires, en passant par un A300B. Ce dernier comprend une
suite située à l’arrière de l’appareil avec un lit
double, une douche et une cuisine.
Ce musée est unique au monde et n’est que
la partie émergée de l’iceberg pour une entreprise qui emploie plus de 60 000 personnes.
À tel point que l’un des surnoms de Toulouse,
outre la Ville rose, est Airbus City : on dit que
tout le monde connaît au moins une personne
qui travaille pour Airbus.
D’importants travaux d’aménagement sont
en cours ici et là dans le centre-ville. Le projet
a été confé à l’architecte et urbaniste catalan
Joan Busquets. Objectif : améliorer les conditions d’accueil des touristes et ainsi éviter les
problèmes de coexistence avec les habitants
tels qu’ils se manifestent dans des villes comme
Barcelone ou Venise.
Les rives de la Garonne forment la colonne
vertébrale du projet, avec la mise en place de
promenades et de diférents accès permettant
de profter au maximum de cet espace pour des
activités récréatives. Parallèlement, il s’agit de
favoriser les passages d’une rive à l’autre par la
construction de ponts piétonniers et de nouveaux quais pour les embarcations.
Car bizarrement, à la différence d’autres
villes françaises comme Nantes ou même Paris,
Toulouse a négligé les échanges entre les deux
rives et n’a donc pas construit sufsamment de
Les photos
Ulrich Lebeuf
est photographe,
et membre de l’agence
Myop depuis janvier
2007.
Son travail, frontal
et documentaire,
qui l’a mené de
la Palestine à l’Alaska,
en passant par Dakar,
est publié dans
Le Monde, ELLE,
L’Équipe, Géo….
Il est aussi le directeur
artistique du festival
de photo MAP,
à Toulouse. Il s’est
consacré récemment
à des sujets plus
personnels, en utilisant
notamment le Polaroid.
ponts. Peut-être est-ce dû au fait que personne
ne voulait vivre sur la rive inondable.
Deux vieux bâtiments encore debout témoignent
du passage de la crue [de 1875]. Ce sont l’ancien
hôpital de La Grave, où est né Carlos Gardel [les
avis divergent sur le lieu et la date de naissance de
ce chanteur et compositeur argentin de tango : à
Toulouse en 1890 ou en Uruguay en 1883 ou 1884]
et le vieil Hôtel-Dieu, ancien hospice, qui hébergeait les mendiants, les prostituées, tous ceux
qu’au Moyen Âge on considérait comme “indésirables”. L’un et l’autre ont été inondés à plusieurs
reprises, mais aujourd’hui l’hôpital est restauré,
grâce à un projet qui en fera un centre culturel,
avec des restaurants et des bars. Quant à l’hospice,
l’oCCitanie. iii
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Dans les rues de Toulouse, les noms des rues
et les stations de métro sont en français et en
occitan. Cinq écoles primaires et un établissement secondaire dispensent un enseignement
bilingue via un système de coopératives fnancées par les parents d’élèves.
Pour l’instant, les autorités françaises persistent à ne pas reconnaître l’occitan comme
une langue. Autrement dit, au-delà de l’afchage
bilingue des rues de quelques villes, il n’existe
aucune initiative concrète des pouvoirs publics
destinée à la promotion de la langue.
Une nouvelle filière
d’insectes comestibles
est à l’étude.
il appartient aux laboratoires Pierre Fabre, qui
s’en servent pour la recherche pharmaceutique.
La croissance gastronomique. Depuis lors,
et grâce à des travaux de génie hydraulique réalisés dans cette zone, aucun de ces deux édifces n’a été inondé. Le mégaprojet architectural
de Busquets a pour but de redonner vie à cette
partie du cours du feuve, tout en redéfnissant
les axes de circulation de certaines rues, afn
de faciliter l’accès des piétons à la vieille ville.
Ces dernières années, dans la capitale de la
région Occitanie, les initiatives visant à enseigner et promouvoir l’occitan comme deuxième
langue ont le vent en poupe.
Comme dans toutes les villes de France, les
fromageries et les cavistes sont à Toulouse des
lieux incontournables. On en trouve toutes les
deux ou trois rues, décorés avec le même soin
qu’une bijouterie. On peut rester des heures à
goûter et à découvrir l’immense variété de ces
produits et leurs mariages à l’infni.
Le marché Victor-Hugo concentre le meilleur de l’ofre gastronomique de la ville. Outre
une palette sans fn de vins et de fromages, on
y trouve le délicieux cassoulet, le canard dans
ses différentes variétés de magret et de foie
gras, suivis par les lapins d’élevage, les poissons
frais, les saucissons, les bonbons et bien d’autres
choses encore.
D’ailleurs, un autre facteur essentiel de la
croissance économique de Toulouse est l’industrie agroalimentaire. En efet, la ville est entourée de nombreux hectares de champs cultivés,
ce qui est inhabituel pour les grandes agglomérations européennes. Une nouvelle flière d’insectes comestibles est ainsi à l’étude, suivant
en cela une tendance bien ancrée dans de nombreux pays du Sud-Est asiatique.
La basilique Saint-Sernin a pour particularité d’être romane et monumentale, plus grande
même que la cathédrale de Toulouse. La raison
en est qu’elle marque une étape sur le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle a
peut-être été construite en hommage au moine
Saturnin, qui en l’an 250 a été attaché vivant à
un taureau et traîné jusqu’à ce lieu, où l’église a
été édifée en son honneur.
La plus grande place de la ville doit son nom
au Capitole, bâtiment qui abrite dans ses murs
à la fois l’hôtel de ville et le prestigieux Opéra
de Toulouse. Sous les arcades du Capitole, on
trouve la “galerue” (jeu de mots entre “galerie” et “rue”), aux plafonds ornés de peintures
[de Raymond Moretti] représentant des personnages et des moments emblématiques de la ville.
Une manière assez originale de raconter l’histoire de Toulouse.
Carlos Gardel est né au 4 de la rue du Canond’Arcole, sous le nom de Charles Romuald Gardes,
ce qui dans la biographie de la voix universelle du
tango n’est pas le moindre des paradoxes : être né
dans la capitale européenne de l’industrie aéronautique et mourir [en 1935] dans un accident d’avion.
—Laureano Debat
Publié le 10 avril
Vu des
États-Unis
un gratte-ciel taquine les avions
D’ici à 2022, Toulouse disposera de sa première tour réalisée par
l’architecte Daniel Libeskind. Avec ses 150 mètres de haut, l’Occitanie
Tower taquinera le ciel de Toulouse comme aucun édifce de la ville
ne l’a fait jusque-là, souligne le magazine Architectural Digest.
Le gratte-ciel s’élèvera sur un ancien site de tri postal à proximité
de la gare de Matabiau et se dressera sur quarante étages, qui
accueilleront des bureaux, des appartements, un restaurant
panoramique et des commerces. C’est l’architecte américain Daniel
Libeskind, concepteur notamment de la reconstruction du World
Trade Center à Manhattan, qui a été retenu pour ce projet de tour
végétalisée hélicoïdale “aux jardins suspendus qui changeront de
couleur au fl des saisons et dont la façade [de verre] refétera la
palette chromatique de Toulouse”. Daniel Libeskind travaillera de
concert avec le cabinet toulousain d’architecture de Francis Cardete
et le paysagiste parisien Nicolas Gilsoul.
Vu d’
Inde
airbus fait les yeux doux aux start-up
Le constructeur aéronautique européen a ouvert des accélérateurs
de start-up dans trois pays pour accompagner les porteurs de projets
dans son univers. Airbus a décidé de soutenir les start-up dans
“l’écosystème aéronautique”, et ce soutien passe par une structure
baptisée Airbus BizLab, relate la version indienne du magazine Forbes.
Le constructeur a déjà créé depuis 2015 ces unités dans trois pays :
à Bangalore, en Inde, à Hambourg, en Allemagne, et à Toulouse,
en France, où se situe son siège mondial, pour repérer les projets issus
du monde entier. “Nous n’attendons pas de ces start-up qu’elles
nous aident à concevoir et fabriquer un avion, confe son directeur,
Bruno Gutierres. Nous attendons une valeur ajoutée sur tout sujet
lié à la fabrication d’un avion.” Chaque année, le BizLab sélectionne
plusieurs dossiers, dont les auteurs bénéfcient d’un programme
d’accompagnement de six mois. À ce jour, une trentaine de start-up
ont été ainsi chaperonnées par le BizLab.
Vu du
Royaume-Uni
Montpellier, la rivale
“Ses atouts sont évidents”, souligne le Financial Times,
qui se penche sur la frénésie immobilière qui a saisi Montpellier.
Le soleil de la Méditerranée, le bon-vivre du Sud, un centre
historique préservé, une prestigieuse fac de médecine, il n’en fallait
pas davantage pour que “la surdouée” connaisse le plus fort
développement démographique et urbain de ces dernières décennies
dans l’Hexagone. “Sa population a plus que doublé depuis 1962”,
pour atteindre 272 000 habitants, dont seuls 15 % sont originaires
de la région et 43 % ont moins de 30 ans, relève The Guardian.
Résultat, constatent ces médias britanniques, Montpellier
voit sortir de terre des constructions de prestige signées par
des stars de l’architecture mondiale. Comme L’Arbre blanc,
un feuilleté de dix-sept étages au bord du Lez, qui marie le “Japon
et la Méditerranée”, écrit The Guardian, se référant aux concepteurs
du projet, le Japonais Sou Fujimoto et les Français Nicolas Laisné
et Manal Rachdi. Ou encore La Folie divine, une tour de neuf étages
qui devrait être livrée à l’automne 2017, signée par l’architecte
londonien Farshid Moussavi. Reste une inconnue, souligne
le Financial Times : les “folies modernes” de Montpellier
parviendront-elles à créer de l’emploi dans une ville qui afche
“un taux de 37 % de chômage chez les jeunes” ?
IV.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Le DJ du potager
Le musicien et DJ britannique Andy Cato a troqué l’extase
de la scène et de la foule contre une vie de fermier dans le Gers.
Un parcours singulier, qu’il ne fait surtout pas en dilettante.
—Financial Times Londres
L
es personnalités qui ont choisi de changer radicalement de vie, que ce soit par choix ou par
nécessité, ne manquent pas. Après vingt ans
de carrière internationale, des tubes mondiaux
comme Superstylin’ ou I See You Baby, ainsi que
le record du plus grand nombre de concerts
complets dans un club de Londres, le musicien et
DJ britannique Andy Cato a décidé il y a neuf ans de
s’installer avec sa famille en Gascogne pour y planter des légumes. L’exploitation de Cato, modeste
au départ, s’épanouit désormais sur 100 hectares
grâce à des techniques bien diférentes de celles
de ses voisins agriculteurs.
Le paysage autour de la ferme de Cato est typique
du Gers : un territoire vallonné parsemé de forêts
et de haies sur des kilomètres de terres arables. Le
climat est sufsamment doux pour être propice
à la culture, mais les températures peuvent être
extrêmes. Les sommets enneigés des Pyrénées
ne sont pas bien loin, et l’hiver le mercure descend souvent au-dessous de zéro (parfois même
jusqu’à − 17 °C), tandis que les longues journées
d’été très chaudes transforment le moindre efort
physique en épreuve. La ferme principale où s’est
installée la famille se trouve en haut d’une colline
où poussent des cyprès.
Andy Cato est né à Barnsley il y a quarante-trois
ans, dans le cœur industriel et minier du sud du
↑ Paysage
du Gers.
Yorkshire, dans le nord de l’Angleterre. Sa quête
musicale a commencé très tôt. Il raconte qu’il a
essayé de jouer du blues au piano “dès qu’[il a] pu
monter sur le tabouret”. Avec un père musicien de
jazz amateur, Cato a poursuivi la tradition familiale en jouant du trombone. “J’étais trop petit pour
en jouer, alors mon père m’avait bricolé un système de
corde et de poulies pour que je puisse le tenir, expliquet-il. Il aurait dû le faire breveter.”
Adolescent, il commence à jouer dans les clubs
de Leeds grâce à du matériel emprunté au père
d’un ami. “Il avait un club de billard avec du matériel de sono à la cave dont il ne savait pas quoi faire.”
Armé de cassettes, d’un synthétiseur et d’une
volonté de percer sur la scène musicale de l’époque,
il écume les clubs de house underground du nord
du pays. “Les cassettes étaient jouées sur la sono, et
j’improvisais au piano par-dessus.”
C’est grâce à un professeur d’histoire que les
études de Caton n’ont pas eu à pâtir de ses expériences musicales. “Nous avions évoqué ensemble
la possibilité que j’étudie l’histoire à Oxford, et il s’est
mis en tête de tout faire pour que j’y parvienne.” A
Oxford, Cato croise l’ancien ministre des Finances
[de 2010 à juin 2016] George Osborne, un peu plus
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Un autre regard sur l’actualité
70 JOURNALISTES EN FRANCE
30 CORRESPONDANTS À TRAVERS LE MONDE
1 500 MAGAZINES ET SITES WEB EN 40 LANGUES
âgé que lui. Il acquiert la réputation d’être “ce type
du Nord avec la supercollection de disques” dans des
soirées où sont présents plusieurs futurs hommes
et femmes politiques. “J’ai vu plusieurs membres du
gouvernement dans des tenues bien moins strictes”,
précise-t-il.
C’est aussi à Oxford qu’il rencontre sa future
femme, Jo Dunn, qui distribue des flyers pour un
club rival. Et c’est elle qui lui présente son futur
partenaire musical, Tom Findlay, avec qui il crée
Groove Armada en 1996.
À l’époque, Cato tirait le diable par la queue dans
un appartement à Brixton, dans le sud de Londres,
mais il réussit – à sa grande stupéfaction – à obtenir un prêt de la banque pour s’acheter un sampler.
Cato et Findlay s’installent alors dans la région
du Lake District [nord-ouest de l’Angleterre] avec
leurs instruments. Grâce à un régime exclusivement composé de frites surgelées et de bières, ils
réussissent à “composer quelques airs”, notamment
At the River, où le trombone languissant de Cato
fait merveille. La chanson est devenue un tube et
un incontournable des compilations de chill-out.
Fini la vie de nomade. Ils enchaînent alors les
succès, et les concerts de Groove Armada, réputés pour être les meilleurs de la scène electro,
réussissent à afficher complet six soirs de suite
à la Carling Brixton Academy [un club au sud de
Londres].
Après des années de vie nomade – il a vécu
sur un bateau et un moment à Barcelone –, lui et
Dunn finissent par acheter leur première ferme
en Gascogne. Alors qu’il n’avait jamais planté une
graine, il se met en tête de faire un petit potager dans la propriété “parce que tous les voisins
en avaient un”. Il aurait pu en rester là quand, en
2009, il tombe sur un article concernant l’industrie agroalimentaire. “Il expliquait comment notre
nourriture est produite – l’agriculture intensive et les
ravages des pesticides. Je n’arrivais pas à croire que
cet article ne faisait pas la une de tous les journaux.”
Cato décide alors de “passer à l’action” en achetant une exploitation de 100 hectares en 2013. La
terre, avec une ferme et plusieurs dépendances,
avait été cultivée de manière classique sur quatre
Il a franchi l’étape ultime :
éliminer le moteur
à combustion.
L’agriculture intensive dopée aux produits chimiques
peut certes produire un grand volume de calories vides,
mais seulement sur quelques générations. En Asie, la
culture de variétés locales et le savoir-faire ont réussi
à produire de la vraie nourriture en exploitant les
mêmes champs pendant quatre mille ans.”
Ses expérimentations l’ont conduit à passer à
l’étape ultime du rejet de l’agriculture moderne :
éliminer le moteur à combustion au profit de la
puissance de l’animal. Les machines ont donc été
remplacées par quatre percherons, et deux autres
devraient les rejoindre. Mais Cato ne s’était pas
lancé sans réflexion préalable ; il avait passé du
temps auprès d’une famille amish dans le comté
de Lancaster, en Pennsylvanie. C’est là qu’il a pu
observer le rôle des animaux dans l’agriculture, et
la mentalité collective d’une communauté, dont
les exploitations offrent de très bons rendements
et se retrouvent parfois classées dans le palmarès des meilleures performances économiques.
Dans la maison d’Andy Cato, pas la peine de
chercher de disques d’or encadrés ou autres souvenirs de son passé musical, à part un piano
droit qui a beaucoup vécu. Cependant, même s’il
est désormais agriculteur à plein temps, il continue de trouver du temps pour sa passion, avec
des concerts au Royaume-Uni et à Ibiza et la diffusion de maquettes bricolées.Ñ
Publié le 5 janvier
vous offrent chaque semaine
le meilleur de la presse internationale
MIGRANTS — CHAOS EN MÉDITERRANÉE ÉCONOMIE — DESTINS
CROISÉS
S DU LIBRE-ÉCHANGE VOYAGE — LES PILOTES, BEAUX PARLEURS
No 1390 du 22 au 28 juin 2017
courrierinternational.com
France : 3,90 €
Portugal cont. 4,50 € Suisse 6,20 CHF
TOM 850 XPF Tunisiee 6,50 DTU
ANDY CATO est un musicien
britannique né en 1971. Son nom
de scène vient de Cato Road,
une rue de Clapham, à Londres.
Avant de se reconvertir
en maraîcher dans le Gers,
il a été dans les années 1990
et 2000 producteur et DJ. Il a été
l’un des membres du duo electro
Groove Armada et a collaboré
avec Rachel Foster au sein
du duo Weekend Players.
générations. Pour commencer, il a “tout fait de
travers – on aurait dit que pour chaque tâche il fallait être mécanicien, et le tsunami d’infos à digérer
était complètement dingue”. Au départ, il a suivi
les méthodes d’agriculture bio classiques, mais
il passait son temps à “se battre contre les mauvaises herbes. Au lieu de les tuer avec des pesticides,
je devais les éradiquer de manière mécanique en passant et repassant mon tracteur.”
Andy Cato a alors adopté des méthodes minimalistes moins intrusives, qui consistent à faire
pousser ensemble des plantes différentes [l’association de cultures] et à utiliser des variétés plus
anciennes de semences.
L’été dernier, les tâches quotidiennes à la ferme
et l’envie de vivre plus près des bêtes ont poussé
Cato, Dunn et leurs deux enfants à s’installer dans
l’ancienne ferme, quittant leur maison quelques
kilomètres plus bas. Les murs ont été blanchis à
la chaux et les parquets ont retrouvé leur lustre
d’origine. Un mobilier des années 1950 et Art déco
cohabite avec des pièces plus traditionnelles ainsi
qu’avec les nombreuses œuvres d’art accumulées
au cours des ans.
La cuisine – modernisée avec un poêle à bois
flambant neuf – est le cœur de la maison, d’autant plus que tout ce qui y est préparé et mangé
a été cultivé sur la parcelle.
Aujourd’hui, Cato est loin d’être un dilettante ;
ayant passé des années à potasser son sujet, il est
parfaitement conscient des éventuelles limites de
ses expérimentations. “La ferme rapporte environ
50 à 60 % de moins qu’une exploitation conventionnelle, mais il faut regarder sur le long terme, dit-il.
A 3 200 FCFA Algérie 480 DA
Afrique CFA
Allemagnee 4,50 € Andorree 4,50 €
Autrichee 4,50 € Canada 6,95 $CAN
DOM 4,90 € Espagne 4,50 €
É-U 7,50 $US G-B
B 3,80 £ Grècee 4,50 €
Irlandee 4,50 € Italiee 4,50 € Japon 800 ¥
Marocc 38 DH Pays-Bass 4,50 €
Portrait
MACRON
TOUT-PUISSANT
Offre
découv
6 mois, 2 ertoe
6n s
59 €
La nouvelle
concentration des
pouvoirs en France
fascine autant
qu’elle inquiète
la presse étrangère
M 03183 - 1390 - F:
3’:HIKNLI=XUX^U\:?b@n@j@k@a";
+
+
L’accès illimité à l’édition abonnés
du site Internet sur tous les supports numériques
La version numérique de tous les suppléments
(régionaux, éditoriaux...)
Bon d’abonnement
A retourner accompagné de votre règlement à :
Courrier international - Service abonnements - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
Oui, Je m’abonne pour 59 € (6 mois, 26 nos)
au lieu de 101,40 €*, soit plus de 41 % de remise
Mes coordonnées
RCO1700PBA491
❏ Madame ❏ Monsieur
Nom : .....................................................................................................................
Prénom : .................................................................................................................
Adresse : ................................................................................................................
..............................................................................................................................
Code postal : qqqqq
Téléphone : qq
Ville :..........................................................................
qq qq qq qq
e-mail : ........................................................... @ ...................................................
Indiquez votre adresse e-mail pour bénéficier de tous vos avantages et de la version
numérique en créant votre compte.
Je souhaite recevoir les offres de Courrier international ❏ Oui ❏ Non
Je souhaite recevoir les offres des partenaires de Courrier international ❏ Oui ❏ Non
Je règle :
□ par chèque à l’ordre de Courrier international
□ par CB n° qqqqqqqqqqqqqqqq
expire fin qq qqqq crytogramme qqq
* Prix de vente au numéro. Offre valable jusqu’au 30/06/2017 pour un premier abonnement servi en France métropolitaine dans la limite des stocks
disponibles. Les informations demandées ci-dessus sont nécessaires à
l’enregistrement de votre commande. Elles peuvent être communiquées à
des sociétés partenaires de Courrier international. En application de la loi
Informatique et libertés, vous disposez d’un droit d’accès et de rectification
en vous adressant au service Abonnements. RCS Paris 344 761 861 000 48
Date et signature obligatoires
VI.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
À Montolieu,
où l’on réveille
les livres endormis
Depuis 1989, ce village des pentes sud de la Montagne Noire,
dans l’Aude, a fait du livre et de ses métiers son caractère distinctif.
Une critique littéraire espagnole se rend sur place des rêves plein
la tête. Elle va se confronter à la réalité.
—Altaïr Magazine (extraits) Barcelone
J
e suis allée à Montolieu parce qu’il me fallait
démontrer qu’on peut vivre des livres. Depuis
que, à l’âge de 12 ans, j’ai commencé à lire pour
ne plus jamais m’arrêter, sans savoir “que je
m’enchaînais pour la vie à un maître très noble
mais sans merci”, comme l’écrit Truman Capote
dans Musique pour caméléons, j’avais été confrontée
à d’innombrables reprises à ce dilemme : comment
mettre ma vie sur les bons rails, économiquement
parlant, tout en consacrant des heures et des heures
à cet objet qui, m’a-t-on un jour fait remarquer,
“ne fait que prendre la poussière”. Être issue d’une
famille où le livre est présent aide à ne pas dérailler, certes, mais le risque demeure, et cela ne préserve en rien des acrobaties auxquelles, passé la
trentaine, il faut se livrer pour payer ses factures
et… continuer à acheter des livres.
Je me suis donc rendue à Montolieu, parce
qu’on m’avait dit que ce village vivait par et pour
le livre, et grâce à lui. J’y suis allée parce que je ne
croyais pas que cela puisse exister, parce que le
GPS de ma voiture ne trouvait même pas ce village – pardon, “c’est une ville !” devait me corriger
un habitant quelques jours plus tard – qui semblait tout droit sorti d’un roman de James Matthew
Barrie. Et surtout, j’y suis allée parce que ce village – pardon, cette ville – semblait faire taire le
refrain sur la mort du livre et les jérémiades sur
la raréfaction du lecteur. Autant dire que j’arrivais avec la même innocence, le même optimisme
aveugle que les personnages de Voltaire au pays
d’Eldorado : convaincue de trouver à Montolieu
le meilleur des mondes possibles, en tout cas pour
les amoureux du livre.
Je suis donc partie avec en tête l’image d’un petit
village, à 14 kilomètres de Carcassonne, avec une
librairie à chaque coin de rue, un village aux bancs
chargés de livres anciens autour desquels rôdent des
lecteurs en quête du prochain pavé qu’ils liraient
et où, comme je l’avais entendu raconter, on peut
voir un libraire remonter la rue en courant pour
rattraper un client à qui il n’a pas réussi à vendre
une première édition du Petit Prince.
Arrivée à Montolieu, et comme c’était prévisible,
je ne vois aucun libraire remonter en courant la
rue qui va de la place de l’Église à celle où je me
suis garée. Pire, je ne vois personne ne serait-ce
que marcher dans ces rues accidentées, pour beaucoup non goudronnées. Seul résonne le silence.
Remontant la rue Saint-André, je tombe sur les
premières librairies, à quelques mètres les unes
des autres : la librairie Abélard, L’Ambassade et
L’Anachronique, la bien nommée – c’est la seule
ouverte. Sur le seuil, le libraire, assis à gauche de la
porte à une table en bois, plongé dans sa lecture au
point de ne même pas lever la tête quand j’entre, a
installé plusieurs caisses contenant de vieilles éditions de poche de grands classiques français et des
romans de gare du début du xxe siècle. À l’intérieur
de la boutique, l’obscurité ne permet pas d’admirer
pleinement les reliures cuir des ouvrages les plus
précieux, rangés au fond, cachés, et parmi lesquels
je déniche une première édition du Journal d’André Gide, aux feuilles jaunies, collées les unes aux
autres, sous une couverture qu’obscurcit encore
plus une couche de poussière. Inutile de question-
→ Lonna
en pleine lecture.
Ici ne semble vivre
personne, hormis
les artistes et les libraires.
ner le libraire, le prix est indiqué, ne laissant guère
de doute sur le fait que ce livre restera encore longtemps dans son rayonnage. En partant, je l’interroge sur toutes ces librairies fermées. “Les gens sont
à table. À 16 heures, elles seront toutes ouvertes.” Je
quitte donc ce libraire sans appétit qui ne ferme
pas le midi et je fais passer l’heure du déjeuner
avec un livre et un verre de vin.
J’ai encore un peu de temps jusqu’à 16 heures,
heure à laquelle j’espère assister à un spectacle
à nul autre pareil, que je me suis imaginé dans
mes rêves voyageurs, de boutiques fourmillant
d’amateurs occupés à regarder et à acheter des
livres. J’apprendrai cependant que les rêves ne
sont pas faits pour être réalisés : à l’heure dite,
toutes les librairies sont ouvertes, mais les rues
restent vides. Les convives que j’ai vus attablés
au bistrot sur la place de l’Église sont repartis,
et on ne croise pas grand monde au village. Les
rares personnes que je retrouve dans les librairies sont des touristes, en majorité des Français,
venus à Montolieu pour déconnecter. Ces chalands entrent et sortent des librairies, le plus
souvent les mains vides. Les heures déflent et
les libraires examinent et classent des livres au
comptoir, fournissent des renseignements sans
que jamais tinte le bruit caractéristique du tiroircaisse. Ils ne sont pas les seuls à voir passer le
temps sans guère avoir de clients à servir, c’est
le cas aussi des propriétaires des sept ateliers
que compte le village, qui pour beaucoup sont
à la fois des écoles et de petites salles d’exposition : à l’étage, des artistes et artisans travaillent ensemble, tandis qu’au rez-de-chaussée
ils exposent leurs œuvres, que le visiteur peut
acheter. Le visiteur, non l’habitant : à Montolieu
ne semble vivre personne, hormis les artistes et
les libraires.
Le temps s’est arrêté. “Montolieu vit du livre
et des arts du livre”, m’assure le propriétaire de
ma chambre d’hôtes, qui tient aussi la librairie au
rez-de-chaussée de sa maison blanche au perron
feuri. “Montolieu vit du livre, mais elle ne peut pas
vivre que du livre”, nuance-t-il. Il ne prend la carte
bancaire qu’à la librairie, m’explique-t-il tandis que
je lui règle en liquide, et sans reçu, les 60 euros
pour ma chambre. Y a-t-il une banque à proximité ? lui demandé-je. “Dans le village d’à côté.” De
fait, à Montolieu, tout tourne autour du livre –
et tant pis si, comme l’a dit Maurice Blanchot, le
livre n’existe qu’à travers ses lecteurs mais qu’il
semble ne pas y avoir de lecteurs à Montolieu.
Il n’y a qu’au belvédère, d’où l’on voit la rivière
serpenter entre les montagnes qui enserrent la
ville, que je croise une femme en pleine lecture.
L’oCCitanie. Vii
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
de poche et aux livres d’occasion. Fouiller, voilà
la grande mission de tout bibliophile désireux de
débusquer un ouvrage qui en vaille la peine parmi
tout ce “menu fretin”, comme dirait un vieux
libraire. Les prix sont bas et ne dépassent guère
10 euros, et, entre les poches, les collections ven-
C’est seulement
à la nuit tombée
que le village se remplit.
dues en kiosque et quelques traductions dignes
d’intérêt, on peut espérer dénicher de premières
éditions de Georges Simenon. La bonne fortune
sourit ainsi à deux touristes qui ne se sentent plus
de joie en vérifant le prix : 2 euros le volume. Ils
feront partie des rares personnes que j’aurai vues,
durant toute cette journée à Montolieu, ressortir
d’une librairie un livre sous le bras.
Un démenti de Proust. Vers 19 heures, alors que
SourCe
AltAïr mAgAzine
Ça y est, les librairies ont rouvert. Comme le
résume l’enseigne de la plus grande boutique de
Montolieu, Au temps jadis, ces commerces sont des
conservatoires du passé. Ainsi, à la Librairie du
centre, je trouve des numéros du Petit Journal parfaitement rangés. À la librairie Alcyon, les marches
des escaliers grincent et les étagères ploient sous
le poids des livres. Au temps jadis, le temps, précisément, semble s’être arrêté : des journaux anciens
prennent la poussière sur les rayonnages aux côtés
d’un mélange hétéroclite de revues – Le Mercure de
France ou La Mode nationale y côtoient des numéros
plus récents de Charlie Hebdo et des exemplaires
disparates de Marianne. Le déf consiste à ne pas
éternuer. Une couche de poussière recouvre tout
ici, et dans ce tout on peine à trouver quoi que ce
soit qui ait vraiment de la valeur : des livres anciens
mais que la postérité n’a pas retenus, des romans
dont les auteurs sont oubliés, des ouvrages reconstituant les batailles les plus tristement mémorables qui ravagèrent l’Europe. Et beaucoup de
biographies, de Marilyn Monroe à Churchill, ou
de Frank Sinatra à Staline.
Tout est couvert de
poussière. Le défi consiste
à ne pas éternuer.
À La Manufacture, une librairie de trois étages
aux murs blancs et aux armoires vitrées impeccables, le tableau est bien diférent. Le libraire
garde sous clé des volumes inestimables : l’Ulysse
de James Joyce dans sa première édition française publiée par Adrienne Monnier [en 1929],
une première édition de Picasso et ses amis, écrit
par Fernande Olivier, compagne du peintre, lequel
ne parvint pas à en empêcher la publication. On
déniche aussi, au milieu de premières éditions
d’ouvrages de René Char et de Paul Claudel, un
original de la première traduction française (1938)
de Chant funèbre pour Ignacio Sanchez Mejias et
Ode à Walt Whitman, de Federico García Lorca.
Contrairement à son confrère d’Au temps jadis, le
libraire de La Manufacture n’hésite pas à ouvrir ses
vitrines pour mettre dans les mains des curieux
ses livres les plus précieux : l’amateur peut les toucher, en tourner les pages, car leur propriétaire sait
qu’il y aurait peu de mains indélicates capables de
les emporter. Certains prix sont à trois chifres
– c’est que “ce sont des livres uniques”, explique le
libraire. Et, pour cette raison, ils sont sans doute
voués à rester dans ces vitrines qui les rendent
aussi désirables qu’impossibles à obtenir.
À La Manufacture, comme à L’Ambassade, librairie aux fauteuils en cuir usé et aux rocking-chairs
en bois, l’étage est réservé aux vieilles éditions
Barcelone, Espagne
Hebdomadaire
altairmagazine.com
Altaïr Magazine est
une revue numérique
de qualité consacrée
au voyage, traité
de façon littéraire
et avec un angle
culturel. Ses
fondateurs ont
souhaité relancer
en 2014 sous forme
numérique une revue
d’anthologie, Altaïr,
éditée jusqu’en 2013
par la célèbre librairie
du même nom
à Barcelone,
spécialisée dans
le voyage. De fait,
l’éditeur du site
multimédia,
Pep Bernadas,
est le fondateur,
en 1979, de la librairie
Altaïr “dans un petit
local du quartier
Raval” à Barcelone.
toutes les librairies remballent, les clients continuent à entrer à La Massenie : c’est la plus visitée,
et la première où je croise des habitants du village,
en majorité des adolescents en quête d’une BD
dans les rayonnages surchargés. Ici, pas de romans
graphiques, rien que des comics et des albums.
Vingt heures, La Massenie a fermé. Des lumières
se sont allumées aux fenêtres comme autant de
signes d’une vie qui semblait absente. Qui “semblait” seulement. Car des voix résonnent sur la
place de l’Église : un groupe de retraités a entamé
une partie de pétanque, des enfants courent après
un ballon de foot. On a disposé sur un muret des
plateaux et des bouteilles de vin ; un homme, la
quarantaine, apporte plusieurs baguettes de pain.
Tout à coup, Montolieu devient le village que j’ai
cherché toute la journée : les rares touristes qui
passent la nuit ici sont partis dîner dans une ville
voisine, les librairies ont fermé, les ateliers ont
remisé leurs expositions, et c’est seulement maintenant, à la nuit tombée, que Montolieu se remplit.
Comme si la vie et les livres étaient incompatibles.
“La vraie vie, […] la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature.” Montolieu dément
Proust : ici, la vie réellement vécue est celle qui
a lieu en dehors des librairies, dont la beauté n’a
d’égale que la tristesse que m’évoque leur transformation en brochure touristique.
À Montolieu, on vient visiter le village des livres,
et non savourer les livres eux-mêmes. Dès lors, rien
d’étonnant à ce que le musée des Arts et métiers
du livre soit fermé toute la journée le samedi. C’est
pourtant ici que tout a commencé il y a vingt-six
ans, lorsque Michel Braibant a décidé de faire de
Montolieu un village consacré à la formation d’artisans et d’artistes du livre. Entre ces murs est
conservée sa collection privée, immobile, muette,
étrangère aux allées et venues de ces visiteurs qui,
cherchant la déconnexion, se déconnectent même
de la vocation de Montolieu, celle des livres. Le
rêve de Michel Braibant se résume à une mise en
scène à laquelle les habitants ne veulent plus participer. J’aurai compris la leçon : les rêves ne sont
pas faits pour être réalisés.
—Ana María Iglesia
Publié le 18 mai
VIII. PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
une eau-de-vie produite par distillation de vin
blanc et vieillie en fûts de chêne pendant au moins
deux ans pour devenir l’élixir des dieux du jazz.
Nous avons savouré plus que notre part de foie
gras et d’armagnac pendant notre séjour dans le
Sud-Ouest – deux péchés mignons dont j’ai encore
du mal à me sevrer.
La pluie de météores des Perséides a illuminé
le festival et quand, au petit matin, nous sommes
repartis vers notre hôtel dans la nuit noire, des
étoiles flantes zébraient encore le ciel. Pour la
saison 2017 du festival, ce phénomène sera à nouveau visible dans la nuit du 12 au 13 août. Je soupçonnerais presque les organisateurs de Jazz in
Marciac d’avoir mis ce spectacle au programme
pour faire de leur festival un événement encore
plus inoubliable.
Audience mondiale. Le jazz a débarqué en
De purs
moments
de jazz
Une programmation de qualité,
voire exceptionnelle, avec des
artistes internationaux, une
ambiance champêtre au cœur des
champs de tournesols, il n’en
fallait pas plus pour séduire cette
chroniqueuse de l’Ohio.
—The News Herald Willoughby
C
haque été, pendant quinze jours, la petite
bastide gersoise de Marciac devient la capitale internationale du jazz.
Pour les amateurs de musique live, rien
ne vaut un festival de jazz au cœur des
campagnes du sud-ouest de la France. Les
nombreux attraits qui entourent le festival Jazz
in Marciac ajoutent encore au plaisir du visiteur.
Depuis 1978, sous le ciel étoilé d’août, ce festival accueille pendant quinze jours des géants
du jazz, tels Wynton Marsalis, Dianne Reeves,
Jamie Cullum et Ahmad Jamal – qui [en 2016] a
choisi Marciac pour donner son concert unique
en exclusivité mondiale.
La 40e édition du festival se tiendra du 28 juillet
au 15 août. Si vous comptez vous y rendre, mieux
vaut préparer votre voyage dès maintenant.
Organiser un festival de jazz à Marciac était une
gageure, car en temps normal ce petit village du
Gers est un endroit paisible, qui ne compte pas
plus d’un millier d’habitants. Mais pendant le festival la bastide du xiiie siècle voit passer près de
250 000 mélomanes venus retrouver d’anciens
amis, s’en faire de nouveaux et côtoyer les musiciens de jazz. Ils ont réservé leurs dates pour voir
leurs artistes préférés se produire sous le chapiteau
devant 6 000 spectateurs, ou sur la scène de l’Astrada, une salle de spectacle de 500 places, mais
aussi pour aller écouter gratuitement les formations du festival of sur la place de l’Hôtel-de-Ville,
encadrée de cornières médiévales.
Lorsque j’y suis allée l’an dernier, une forte présence militaire gardait le village, rendu aux piétons
pour l’occasion, et des soldats en armes fouillaient
méticuleusement les visiteurs qui entraient ou sortaient des diférents sites du festival. C’était tout
juste un mois après le terrible attentat de Nice, où,
le 14 juillet 2016, un terroriste avait foncé avec un
gros camion dans la foule venue admirer les feux
d’artifce, fauchant plus de 80 personnes dans sa
course folle. De gros plots de bétons bloquaient
tous les accès des rues de Marciac. Les Français
prennent la menace terroriste très au sérieux.
Marciac est un village rural qui ne propose
que très peu d’hébergements. Comme beaucoup
d’autres festivaliers, notre petit groupe logeait à trois
quarts d’heure de route du festival. Nous avions
pris pension dans un charmant château de style
normand qui, outre ses dix chambres, a aménagé
un camping sur une partie de son immense parc.
Je me suis régalée à faire le trajet jusqu’à Marciac,
sur une route bordée de vastes champs de tournesols en feur et d’élevages de canards et d’oies.
Devant l’allée de certaines fermes, un panneau
annonçait des ventes de foies gras faits maison.
Le Gers est également le royaume de l’armagnac,
↑ Au festival
Jazz in Marciac
2014, concert de
Michel Portal,
Bojan Z et
Vincent Peirani.
SourCE
The News herald
Willoughby, États-Unis
news-herald.com
The News Herald est
un quotidien de l’Ohio
très ancien puisqu’il a
vu le jour en 1879 sous
le nom de Willoughby
Independent, avant
de changer de nom
plusieurs fois. Il couvre
spécifquement
le nord-est de l’État
de l’Ohio, dans
la région des Grands
Lacs. Ses articles
sont essentiellement
consacrés à la vie
locale
France dès la Première Guerre mondiale, importé
par les soldats afro-américains. Les Français l’ont
presque aussitôt adopté et le jazz est aujourd’hui
un élément essentiel du paysage musical du pays.
Le musée Les Territoires du jazz, installé dans
un ancien monastère augustin de Marciac, retrace
l’histoire du jazz et permet de mieux comprendre
l’attachement des Français à ce genre musical.
Le maire du village, Jean-Louis Guilhaumon, a
contribué à créer le festival et en est le président.
“En 1978, j’étais jeune enseignant et je trouvais que
la région était un désert culturel, raconte-t-il. L’idée
d’un festival suscitait énormément d’intérêt, mais nous
n’avions pas de salle pour le premier concert. Nous
avons donc investi la fabrique de meubles, qui fermait
pour le mois d’août, et le terrain de rugby. L’événement
a attiré 900 spectateurs et a eu un succès retentissant.”
En 1985, la venue de Dizzy Gillespie à Marciac
a achevé d’inscrire le festival dans les tablettes,
ajoute-t-il. Aujourd’hui, les visiteurs afuent de
toutes les régions de France et du monde entier. Le
trompettiste Wynton Marsalis s’est produit pour
la première fois sur la scène de Jazz in Marciac en
1992, et est désormais un habitué, précise le maire.
“Il donne deux concerts à chaque saison et anime des
master class, poursuit-il. Nous sommes devenus très
amis au fl des ans. Quand il m’a ofert une guitare, je
lui ai dit : ‘Je me mettrai à gratter quand tu te mettras au français.’” Lors de notre séjour à Marciac,
Wynton Marsalis, 54 ans, a accordé, avant son
concert, une interview exclusive à notre groupe
de journalistes.
Il a grandi à La Nouvelle-Orléans dans une
famille de musiciens : son père jouait et enseignait
la musique, et quatre de ses frères sont des musiciens à part entière. “À l’origine, je n’aimais pas le
jazz, avoue-t-il. C’est un art qui exige beaucoup de
travail.” Il a suivi une formation classique à l’école
Julliard [un établissement mondialement reconnu,
situé dans le Lincoln Center, à Manhattan, et spécialisé dans la musique, la danse et le théâtre]. Il vit
aujourd’hui à New York, où il est directeur artistique du jazz au Lincoln Center. Trompettiste,
compositeur et professeur de musique, Marsalis
s’est donné depuis longtemps pour mission de
sensibiliser le jeune public au classique et au jazz,
ce qu’il fait avec beaucoup de plaisir pendant le
festival de Marciac.
—Janet Podolak
Publié le 10 mars
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Pages
SPÉCIALES
La Corse
vue par la presse
étrangère
Ici la beauté est partout ..............II
L’île aux mille saveurs .................IV
Le faste des tombes corses ............ VI
SC Bastia, club de foot infernal ..... VII
Boswell, l’Écossais au cœur corse .... VIII
II.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Ici la beauté
est partout
Sur les traces de l’enfance de son époux, une journaliste new-yorkaise
découvre, émerveillée, la Corse. Le temps d’un bref séjour touristique,
elle tente de comprendre ses traditions et de mieux connaître ses habitants.
—The New York Times (extraits)
New York
U
ne des raisons pour laquelle la Corse peut
paraître si exaltante pour un visiteur est
que – et je le dis sans penser à mal – les
Corses ne se soucient guère de lui. Bien sûr,
ils veillent à ce qu’il se sente à l’aise et qu’il
soit bien traité, mais ils ne vont pas s’intéresser à son itinéraire au point de lui recommander un site plutôt qu’un autre.
Forts de la beauté sauvage de leur île – imaginez
des massifs alpins plongeant dans la Méditerranée –,
ils pensent que, même si les criques de granit rose,
les lacs de montagne ou les vallées jonchées de
galets que vous voyez ne sont pas les plus réputés, ils compteront parmi les plus beaux paysages
d’une vie qui, après cela, vous apparaîtra monotone et étriquée. Et ils n’ont pas tort.
Vaquant à leurs occupations, la plupart des
Corses vous laissent découvrir par vous-même
leur île, peuplée d’environ 322 000 habitants et
située à 170 kilomètres environ de la France continentale. L’expérience peut être grisante, mais elle
les rend eux-mêmes plus difciles à connaître
– même pour quelqu’un comme moi qui rendais
visite à la famille de mon mari.
Je n’étais jamais allée en Corse et cela faisait
dix-sept ans que mon conjoint, Fabrice, n’y avait
pas mis les pieds. Ayant grandi sur “le continent”,
comme disent les Corses, il avait passé plusieurs
semaines tous les étés de son enfance chez sa
grand-mère à Corrano, un petit village à l’intérieur des terres.
Rencontres surprenantes. Pour lui, la Corse
n’était ni la vallée de la Restonica, un ensemble de
gorges et de lacs glaciaires à plus de mille mètres
d’altitude très apprécié des randonneurs, ni les
étincelantes villes côtières de Calvi ou de PortoVecchio, où des yachts mouillent dans des eaux
turquoise. La Corse qu’il connaissait n’était pas
celle que vous recherchiez, mais celle que vous
découvriez par hasard : un sanglier sauvage croisant votre chemin dans un bois, le camion du boucher s’arrêtant pour vendre la viande du jour ou
l’eau d’une fontaine rompant le silence nocturne.
Le premier changement remarqué par Fabrice
à l’entrée de Corrano, village accroché au fanc
d’une montagne, à 589 mètres d’altitude, fut la
présence de lampadaires dans les rues. Le second
fut la fermeture du café où des villageois jouaient
aux cartes tous les matins. Le centre n’avait ni
hôtel, ni restaurant, ni marché – seulement des
maisons de granit vieilles de plusieurs siècles. En
roulant, Fabrice m’a montré le terrain sur lequel
il jouait au foot avec ses cousins. Mais où étaient
passés tous les enfants ?
Comme beaucoup de villages reculés de l’île,
l’histoire de Corrano, dont l’âge moyen des habitants atteignait 87 ans au dernier recensement, a
été marquée par une certaine usure, qui a commencé par des relations complexes et tendues
avec l’État français.
Quand la France a acheté l’île à Gênes, en 1768,
et mis fn à une lutte pour l’indépendance de près
de trente ans qui faisait suite à une succession d’occupations remontant à l’époque grecque, de nombreux Corses ont trouvé un poste dans l’armée et
l’administration coloniale françaises.
Le plus célèbre d’entre eux est bien sûr Napoléon
Bonaparte, né à Ajaccio. Au xxe siècle, la plupart
des Corses l’ont fait pour échapper à la pauvreté.
Selon les estimations des historiens, 10 000 à
Au xxe siècle, de nombreux
Corses se sont enrôlés
dans l’armée pour échapper
à la pauvreté.
12 000 Corses – un nombre disproportionné par
rapport à la population de l’île – sont morts sur
les champs de bataille au cours de la Première
Guerre mondiale.
Dans les années 1930, alors que les Corses ne
comptaient que pour 1 % de la population française,
ils représentaient 22 % de l’administration coloniale du pays, occupant des postes allant de président de tribunal à planteur d’hévéas en Afrique
du Nord, en Asie du Sud-Est ou aux Antilles.
L’arrière-grand-père de Fabrice s’est lui-même
expatrié. En 1931, ce cordonnier de Corrano est
parti au Maroc avec sa femme et ses enfants pour
devenir fonctionnaire. La grand-mère de Fabrice,
qui avait alors 3 ans, nous a expliqué que son père
tenait à envoyer ses enfants à l’école secondaire
mais que l’établissement le plus proche de Corrano
était situé à Ajaccio, à une cinquantaine de kilomètres du village, et que les loyers dans cette ville
étaient trop élevés pour ses revenus. Il avait donc
cherché un emploi à l’étranger. Le confortable
appartement que la famille occupait à Casablanca
contrastait nettement avec sa maison de Corrano,
dépourvue d’électricité et de sanitaires jusqu’au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Le matin qui a suivi notre arrivée, nous sommes
sortis, Fabrice et moi, pour nous rendre au feuve
Taravo, où sa grand-mère avait l’habitude de se
baigner. Jurant qu’il connaissait le chemin, mon
mari m’a fait descendre la montagne, passer devant
une maison de granit et des tombes en ruine, et
↑ Couvent
Saint-Dominique
à Corbara,
en Balagne.
↗ Vue sur le vieux
port de Bastia.
Page précédente :
baignade dans le
Rizzanese avant
la construction
du barrage.
longer un mur de pierres à moitié efondré. Ma jeunesse à Long Island m’avait habituée à regarder la
nature en faisant abstraction des parkings et des
passants, mais ici la beauté était partout. Après
une autre heure de marche, Fabrice a déclaré que
la rivière était introuvable. Mais sur le chemin du
retour, un sanglier a su, lui, nous trouver.
Le faible développement de la Corse – qui a
contribué à la préservation de sa nature – et la
réinstallation de 15 000 à 17 000 Français d’Algérie, après l’indépendance de ce pays en 1962, ont
exacerbé un ressentiment qui a ranimé le nationalisme. Depuis la fn des années 1960, le FLNC
(Front de libération nationale corse) et d’autres
nationalistes ont régulièrement commis des attentats contre des édifces publics et ont été impliqués
dans l’assassinat d’ofciers de police, de maires et
d’un préfet [Claude Érignac, assassiné en 1998].
LA Corse. III
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Point de vue
La Corse expLiquée
aux amériCains
Qu’est-ce que la Corse ? C’est la question
à laquelle tente de répondre l’édition
américaine du Hufngton Post. Attention,
clichés ! “La Corse est le lieu de naissance
de Napoléon Bonaparte, et, comme
le grand empereur, elle est petite
et compliquée.” Lovée entre la France et
l’Italie, elle “est française, mais en fait non.
Elle est corse”, tente le site d’information.
“Son langage, son histoire, sa gastronomie
sont un mélange des deux cultures.
Mais n’importe quel ‘vrai’ Corse vous dira
que ses racines sont à chercher vers
Gênes.” Preuve en est pour la journaliste
américaine : le corse “ressemble beaucoup
plus à l’italien qu’au français” et les
panneaux de signalisation sont “bilingues,
mais le français y est souvent barré”. Son conseil ? “Si vous voulez rester dans
le droit chemin, suivez celui des Corses.”
été la cible d’explosions, et si ces attentats n’ont
pas fait de morts, c’est parce que leurs propriétaires ne se trouvaient pas sur l’île. Depuis que
le FLNC a déclaré, en 2014, qu’il mettait fn à sa
résistance armée contre l’État français, la Corse
connaît une paix précaire.
Des parfums enivrants. Aujourd’hui, les appels à
Ces dernières années, ces violences sont devenues
difciles à distinguer de celles du crime organisé.
À Santa-Maria-Siché, un village proche de
Corrano, nous avons pris un café avec un habitant à la terrasse d’un établissement dont l’enseigne arborait la tête de Maure du drapeau corse.
Quand la conversation s’est portée sur le tourisme,
il a proposé une solution pour empêcher l’île de
devenir aussi bétonnée et envahie par les touristes
que la Côte d’Azur : n’autoriser que la construction de bâtiments en granit, selon les règles de
l’architecture traditionnelle. Et que deviendraient
les récentes maisons en stuc ? “Il faudrait les faire
sauter”, a-t-il répondu avec un humour pince-sansrire. J’ai ri parce qu’il s’agissait d’une plaisanterie,
mais j’étais un peu mal à l’aise car elle n’avait rien
d’une hyperbole. En décembre 2012, 31 résidences
secondaires appartenant à des non-Corses ont
la lutte armée sont plutôt dirigés contre les habitants
d’origine nord-africaine de l’île. Le 25 décembre
2016, au lendemain de violences qui avaient fait
trois blessés (deux pompiers et un policier) dans
un quartier d’Ajaccio à forte population maghrébine, plusieurs centaines de personnes y ont déflé
aux cris d’“Arabi fora” (Les Arabes dehors !).
Tous ces désordres n’ont pourtant pas nui au
boom touristique que connaît l’île, puisqu’en 2015
trois millions de touristes l’ont visitée. Ce phénomène s’explique peut-être par le fait qu’en dehors
des panneaux de signalisation bilingues sur lesquels les noms français sont criblés de balles,
aucun touriste ne semble n’avoir été visé à ce jour.
Pour poursuivre notre exploration de l’île,
j’avais réservé une chambre d’hôte à Olmeto, sur
la côte occidentale. Notre objectif était de voir les
falaises de Bonifacio au coucher du soleil. Nous
avons donc pris la nationale 196 [route territoriale 40] pour visiter l’intérieur des terres avant
de bifurquer vers le sud. La ville de Sartène, perchée au sommet d’une montagne, nous a permis
de satisfaire l’une de ces envies, celles de produits
régionaux comme la confture de châtaignes, les
gâteaux à la fgue et le fgatellu.
En poursuivant notre route vers le sud, nous
avons longé des forêts, puis des cimetières et des
vignes, et enfn le maquis, un enchevêtrement
d’arbustes et de plantes grasses. Son parfum a
Mon mari m’a décrit les Corses
comme “le dernier échantillon
de la virilité prolétarienne”.
Les photos
Née à Paris en 1959,
Rita Scaglia vit en
Corse. La photographe
a travaillé pour
le magazine Actuel
dans les années 1980
et l’agence Rapho
avant de rejoindre
l’agence coopérative
Picturetank. Elle est
aujourd’hui conseillère
éditoriale du mensuel
IN Corsica. Rita Scaglia
intervient aussi
régulièrement
auprès des étudiants
de l’université
de Corse, à Corte.
empli notre voiture jusqu’à ce que nous arrivions
en vue de la Méditerranée.
Nous avons atteint Bonifacio avant le coucher
du soleil. Depuis la citadelle, nous avons tendu le
cou pour voir les falaises blanches ondulant sur
les bouches bleues qui séparent la Corse de la
Sardaigne. En contrebas, on apercevait des grottes
obscures et des yachts entrant dans le port.
Durant notre séjour, j’ai visité plusieurs villages,
mangé des spécialités et contemplé les paysages
de l’île. Pourtant, même si des récits de voyage
m’avaient appris l’existence de traditions comme
la vendetta et que Fabrice m’avait décrit les Corses
comme “le dernier échantillon de la virilité prolétarienne” – comprenne qui pourra ! –, ma connaissance des Corses restait rudimentaire.
J’en eus un aperçu le dernier jour de notre voyage,
au moment le moins prévisible, alors que je tentais
frénétiquement de débarrasser ma flle des puces
qu’elle venait d’attraper. Nous avions dégusté un
excellent repas de charcuterie, de beignets de
courgettes et de sanglier sauvage à Zevaco, un
village voisin de Corrano. Notre flle d’un an et
demi était agitée, aussi l’avais-je amenée dehors
pour caresser le chien de la maison d’à côté, mais
il s’est avéré que l’animal avait des puces. Notre
serveuse, une femme joviale à la voix retentissante, m’a aperçue en train d’en écraser. Morte
de honte, je me suis excusée. “Venez”, m’a-t-elle
enjoint en faisant un signe de la main.
Je n’avais plus entendu ce ton autoritaire depuis
mon enfance, quand je rendais visite à ma grandmère à Brooklyn, qui, de son perron, réprimandait ses petits-enfants ainsi que ceux des autres.
Les mêmes principes semblaient prévaloir dans
ce village corse. Quand la serveuse a pris ma flle
à l’intérieur, lui a enlevé ses vêtements et l’a aspergée d’eau dans le lavabo des toilettes, j’ai retrouvé
la même familiarité immédiate, la même chaleur
directe, la même attente de votre retour.
—Emily Brennan
Publié le 26 juillet
IV.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Revue de presse
des crus d’exception
← Tartare
de daurades,
au restaurant
Morganti, à Albo,
dans le cap Corse.
L’île aux mille saveurs
Selon ce journaliste autrichien, la Corse est l’endroit parfait
pour les épicuriens. Ils s’y délecteront de sa cuisine et de ses paysages
à couper le soufe.
—Niederösterreichische
Nachrichten Sankt Pölten
P
ietra ambrée”, peut-on lire sur la bouteille
d’un blond doré posée à l’avant de l’étagère
de l’épicerie fne. Pietra ? Qu’est-ce que c’est ?
Une “bière à la châtaigne”, explique fèrement
Vanina, la commerçante. Une bière à la châtaigne ? “Oui, oui. Faite à partir de marrons
au goût de noix. On les récolte dans l’arrière-pays et
on les apporte à la brasserie à dos d’âne.”
La Corse est un lieu à part, une île comme aucune
autre. Capricieuse et authentique. Sauvage et belle.
Pour les amoureux de nature, c’est la plus belle île
de la Méditerranée : magnifquement verdoyante
et relativement peu fréquentée ; avec de merveilleux paysages de montagne autour des 2 710 mètres
du Monte Cinto ; des vallées romantiques et des
gorges escarpées dans lesquelles murmurent des
rivières indomptées ; de vastes forêts de pins et
de châtaigniers, parsemées de maquis feuris et
parfumés. Aussi pittoresques et romantiques que
le paysage, les villages ont conservé la trace de
l’histoire. Tout particulièrement en Balagne, dans
le nord-ouest de l’île, le “Jardin de la Corse”, où ils
se succèdent sur des collines fertiles.
Lumio, Montemaggiore, Zilia, Costa, Belgodère,
Sant’Antonino, et les autres. Tous ces villages ressemblent à des places fortes médiévales ornées
de somptueuses églises baroques. On se croirait presque en Toscane. “On y trouve partout de
riches plantations de noyers et d’amandiers et des
jardins d’orangers, de citronniers et d’oliviers”, s’extasiait Ferdinand Gregorovius, un spécialiste allemand d’histoire naturelle qui avait parcouru la
Balagne en 1852.
Un mot-clé : savourer. Car la cuisine corse fait
honneur à la France. Sur la table, rien que des
produits locaux et délicieux : ragoût de sanglier,
fgatellu et fromage de chèvre fgurent à la carte
de tous les restaurants. Le repas s’accompagne
bien sûr d’une (succulente !) bière à la châtaigne.
Et peut-être aussi d’un peu de musique. Eugène
Alfonsi, par exemple, du restaurant Cala di Sole, à
Costa, attrape volontiers sa guitare pour distraire
ses clients avec des chansons traditionnelles. La vie
“Pourquoi, plantée à un endroit, une vigne
donne-t-elle un vin insipide, alors que
récolté ailleurs, son raisin devient nectar ?
Est-ce cela qu’on appelle le terroir ?”
s’interroge The New York Times.
Importance du sol, de l’altitude
ou de l’ensoleillement, “mais aussi
de ceux qui font le vin” : le prestigieux
quotidien américain prend l’exemple
du sciaccarellu, un vin du sud de la Corse,
pour parler de terroir à ses lecteurs.
“Vous n’avez jamais entendu parler
de ce cépage ? s’amuse le journal.
Pas étonnant. En Toscane, on l’appelle
‘mammolo’ et il n’a pas grand intérêt. Mais, quand il pousse sur les sols arides
de granite de Corse, il transcende
sa médiocrité toscane pour donner
des parfums puissants de feurs,
de fruits rouges et de terres rocailleuses.”
Le quotidien mexicain Universal
est conquis lui aussi : “Toutes
les civilisations et les cultures qui ont
compté en Méditerranée ont laissé
une trace en Corse : les Phéniciens,
Grecs, Romains, Français… Et les vins
corses refètent cette diversité
qui en fait une terre unique dotée
d’une ancestrale tradition viticole.”
est presque aussi tranquille à Calvi, le chef-lieu de
la Balagne : la ville ne compte que 5 500 habitants.
La citadelle, symbole de la domination passée des
Génois, trône au-dessus du port rempli de yachts.
Les remparts ofrent une vue splendide sur les
longues plages en croissant de la baie, très appréciées des familles.
Calvi est le point de départ idéal pour de longues excursions. On peut ainsi se rendre, entre
autres, à Bastia, la turbulente métropole du nord
de la Corse. Autre destination à ne pas manquer :
Corte, dans les montagnes du centre de l’île.
Pour le randonneur, cette ancienne capitale est
la porte d’accès vers des destinations on ne peut
plus attrayantes : Paglia Orba, le “mont Cervin
corse”, par exemple, ou encore la superbe vallée
de la Restonica.
Mais c’est à l’ouest qu’on trouve les paysages
les plus photogéniques : le col de Vergio, le plus
haut col routier de l’île, les gorges de la Spelunca,
les plus profondes, sans oublier les calanques de
Piana, l’un des décors de cinéma les plus époustoufants, où ont été tournées des scènes de L’Île
au trésor [série télévisée franco-allemande, adaptée du livre de Robert Louis Stevenson, réalisée
par Wolfgang Liebeneiner et sortie en 1966]. La
côte de la région de Porto est tellement spectaculaire qu’elle est partiellement protégée. Il est
par exemple totalement interdit d’y construire
des complexes hôteliers. Pour que la Corse reste
comme elle est : belle et sauvage.
—Udo Sagl
Publié le 26 janvier
Courrier international
Un autre regard sur l’actualité
70 JOURNALISTES EN FRANCE
30 CORRESPONDANTS À TRAVERS LE MONDE
1 500 MAGAZINES ET SITES WEB EN 40 LANGUES
Ce plat de poisson a été importé par les immigrants.
“Surtout consommé dans l’État de Sucre, le corbullón
est arrivé dans notre pays avec l’immigration corse du début
du xixe siècle”, explique le site d’information vénézuélien
Noticias 24. Aujourd’hui, ce plat de poisson “dont le nom vient
du français ‘court-bouillon’ […] a été nationalisé vénézuélien”.
La version la plus commune de ce “legs corse à notre
gastronomie” se prépare avec du mérou, “mais il est tout aussi
bon avec de la daurade ou n’importe quel poisson à chair
ferme”, précise le site. En voici la recette.
vous offrent chaque semaine
le meilleur de la presse internationale
No 1390 du 22 au 28 juin 2017
courrierinternational.com
France : 3,90 €
59 €
MACRON
TOUT-PUISSANT
La nouvelle
concentration des
pouvoirs en France
fascine autant
qu’elle inquiète
la presse étrangère
POISSON ET COURT-BOUILLON
M 03183 - 1390 - F: 3,90 E
3’:HIKNLI=XUX^U\:?b@n@j@k@a";
1,5 kg de mérou, 1 oignon, 1 branche de céleri,
1 botte de cives, 2 ajíes dulces (petits piments doux),
1 poireau, 3 gousses d’ail, jus de citron, sel, poivre
Enlevez la peau et les arêtes du mérou, taillez-le en dés
de 2 cm, arrosez-le avec le jus de citron, salez et poivrez et
laissez mariner deux heures. Ensuite, mettez le poisson dans
une casserole avec 25 cl d’eau et les légumes. Couvrez,
portez à ébullition et laissez cuire à feu doux 15 min. À la fin
de la cuisson, enlevez le poisson et passez le liquide dans une
passoire. Réservez le poisson et le bouillon. Préparez la sauce.
SAUCE
Offre
découv
6 mois, 2 ertoe
6n s
MIGRANTS — CHAOS EN MÉDITERRANÉE ÉCONOMIE
CONOMIE — DESTINS
CROISÉS DU LIBRE-ÉCHANGE VOYAGE — LES PILOTES, BEAUX PARLEURS
A 3 200 FCFA Algérie 480 DA
Afrique CFA
Allemagnee 4,50 € Andorree 4,50 €
Autrichee 4,50 € Canada 6,95 $CAN
DOM 4,90 € Espagne 4,50 €
É-U 7,50 $US G-B
B 3,80 £ Grècee 4,50 €
Irlandee 4,50 € Italiee 4,50 € Japon 800 ¥
Marocc 38 DH Pays-Bass 4,50 €
Portugal cont. 4,50 € Suisse 6,20 CHF
TOM 850 XPF Tunisiee 6,50 DTU
Le “corbullón”,
un mets vénézuélien
à l’accent corse
+
+
L’accès illimité à l’édition abonnés
du site Internet sur tous les supports numériques
La version numérique de tous les suppléments
(régionaux, éditoriaux...)
Bon d’abonnement
3 cuillerées à soupe d’huile, 2 oignons, 2 gousses d’ail,
3 kg de tomates, 3 ajíes dulces coupés, thym, laurier, sel, poivre
A retourner accompagné de votre règlement à :
Hachez l’ail, émincez les oignons, pelez et concassez
les tomates et coupez les piments en petits morceaux.
Faites revenir l’ail et l’oignon dans un fait-tout avec de l’huile.
Ajoutez les piments, puis les tomates, le laurier et le thym.
Salez et poivrez, laissez cuire 10 min.
ACCOMPAGNEMENTS
– 1 kg de pommes de terre pelées, coupées en quatre
et cuites à l’eau.
– Boulettes de maïs à l’ají dulce : 225 g de farine de maïs,
25 cl d’eau, 1 cuillerée à soupe de beurre, 2 cuillerées à soupe
d’ajíes dulces finement émincés, 1 cuillerée à café de sel
Pour préparer les boulettes de maïs, mélangez la farine et
le sel et ajoutez l’eau petit à petit en pétrissant avec les doigts.
Ajoutez le beurre fondu et pétrissez cette fois avec la paume
de la main. Laissez reposer 5 min. Divisez la pâte en petites
portions et formez des boulettes de 2 cm de diamètre environ
en les roulant entre vos mains ou sur une surface lisse.
FINITIONS
12 olives, 25 cl de vin rouge, 1 cuillerée à soupe de câpres,
1/2 cuillerée à soupe de sucre
Versez le fumet de poisson sur la sauce tomate, laissez
cuire 3 min. Ajoutez le vin et laissez cuire 10 min de plus.
Ajoutez enfin les pommes de terre, le poisson, les câpres,
les olives, le sucre et les boulettes de maïs. Laissez cuire 10 min,
puis disposez dans un plat creux.
Courrier international - Service abonnements - A2100 - 62066 Arras Cedex 9
Oui, Je m’abonne pour 59 € (6 mois, 26 nos)
au lieu de 101,40 €*, soit plus de 41 % de remise
Mes coordonnées
RCO1700PBA591
❏ Madame ❏ Monsieur
Nom : ....................................................................................................................................................................
Prénom : ..................................................................................................................................................................
Adresse : .................................................................................................................................................................
Code postal : qqqqq
Téléphone : qq
Ville : ....................................................................................................................
qq qq qq qq
e-mail : ...................................................................................................................................................................
Indiquez votre adresse e-mail pour bénéficier de tous vos avantages et de la version numérique en créant votre compte.
Je souhaite recevoir les offres de Courrier international ❏ Oui ❏ Non
Je souhaite recevoir les offres des partenaires de Courrier international ❏ Oui ❏ Non
Je règle :
□ par chèque à l’ordre de Courrier international
□ par CB n° qqqqqqqqqqqqqqqq
expire fin qq qqqq crytogramme qqq
* Prix de vente au numéro. Offre valable jusqu’au 30/06/2017 pour un premier
abonnement servi en France métropolitaine dans la limite des stocks disponibles.
Les informations demandées ci-dessus sont nécessaires à l’enregistrement de votre
commande. Elles peuvent être communiquées à des sociétés partenaires de Courrier
international. En application de la loi Informatique et libertés, vous disposez d’un
droit d’accès et de rectification en vous adressant au service Abonnements. RCS Paris
344 761 861 000 48
Date et signature obligatoires
VI.
PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
—Oberösterreichische
Nachrichten Linz
P
our être exact, il y a quelques petites choses
inhabituelles en Corse : armes à feu et munitions s’achètent dans les magasins de jardinage, les fromages de chèvre et de brebis sont
une des spécialités de l’île mais on ne voit
pratiquement jamais les bêtes, et le légendaire Corse paresseux ne doit l’être qu’en dehors
de la saison parce que quand les touristes sont là,
les Corses sont hospitaliers et travailleurs. L’idéal
pour se mettre dans l’ambiance du pays et de ses
habitants, c’est le vingtième volume des aventures d’Astérix [Astérix en Corse, scénarisé par
René Goscinny et dessiné par Albert Uderzo].
Voilà pour les Corses en général. Passons maintenant aux cimetières. Les pompes funèbres locales
bâtissent pour l’éternité et ont tendance à l’opulence. On disait au xixe siècle : “On se construit
deux maisons : une pour la vie et une pour la mort.”
Les dimensions et les emplacements impressionnants des tombes corses relèvent d’une longue
tradition. À l’époque préhistorique déjà, on ne
mégotait pas, comme en témoigne le site de Cauria,
au sud de Sartène. On peut y voir le dolmen de
Fontanaccia, un tombeau qui fait partie des témoignages les plus beaux et les mieux conservés de la
culture des mégalithes. La pierre supérieure pèse
plus de 3 tonnes à elle seule, et l’ensemble fait plus
de 4 mètres carrés. On ne sait rien à son propos
mais les archéologues supposent qu’il a été érigé
pour une personnalité importante. Ce fut probablement le signal de départ, le coup d’envoi de
la magnificence. Ceux qui ont été enterrés par la
suite ne voulaient pas passer pour des pingres et
c’est ainsi qu’est né le faste des tombes corses.
Le dolmen de Fontanaccia est la tombe la plus
ancienne. Quelques pas plus loin, les menhirs de
Rinaiu se dressent dans une clairière au milieu
d’une forêt de chênes. Encore un peu de marche
et on trouve les statues de Stantari. Le circuit
prend environ une heure.
Le cimetière le plus époustouflant de France se
trouve à Bonifacio, à l’extrême sud de l’île. Il trône
au haut d’une falaise de calcaire. Si on ne sait pas
de quoi il s’agit, on voit juste une ville avec des
Les pompes funèbres locales
bâtissent pour l’éternité
et ont tendance à l’opulence.
Le faste des
tombeaux
Les Corses choisissent avec minutie le lieu de
leur repos éternel. Dans les cimetières, les mausolées
rivalisent de beauté et de grandeur, comme
le remarque une journaliste autrichienne qui tente
de comprendre l’origine de cette coutume.
petites ruelles qui ont toutes un nom, de magnifiques petites maisons de pierre claire, parfois avec
parvis, lanternes sur la façade et entrée somptueuse, dont on s’attendrait presque à voir sortir
une fée. Il abrite également le cimetière marin où
reposent quelques-unes des victimes du naufrage
de La Sémillante. Cette frégate a coulé dans les
bouches de Bonifacio [en février 1 855], et ce fut
le plus grand naufrage qu’ait subi un navire français en Méditerranée. La plus grande partie des
600 victimes est toutefois inhumée sur les îles
Lavezzi et dans le nord de la Sardaigne.
En haute saison, on ne peut pas dire que Bonifacio
soit un lieu de repos éternel. Entre juin et septembre, le cimetière voit défiler des centaines
de touristes qui passent en revue les mausolées
31
HEURES ET 6 PETITES MINUTES
C’est le temps qu’il aura fallu
au spécialiste de l’ultratrail
François D’Haene pour parcourir
le célèbre GR20 à l’été 2016.
Le coureur français “a été capable
d’affronter les 180 kilomètres
et les quelque 13 000 mètres
de dénivelé positif en un temps
magistral”, salue, épaté,
le magazine Runners. Souvent
qualifié de “plus difficile d’Europe”,
le chemin de grande randonnée
qui traverse la Corse du nord
au sud demande normalement…
seize jours à un randonneur moyen!
monumentaux et les tombes d’un blanc éclatant
et en étudient les inscriptions. Des centaines par
jour, notez bien.
La Dame de Bonifacio est le plus ancien squelette humain retrouvé sur l’île : il remonterait à
6570 av. J.-C. Il ne repose plus en ville mais au
musée de l’Alta Rocca, à Levie.
Vue sur la mer. Les cimetières corses ont tous
une chose en commun : la vue. Ils se trouvent soit
en bord de mer avec vue sur la baie et l’eau bleu
acier, soit dans la montagne, où on peut alors laisser flotter son regard sur les vallées couvertes de
forêts. Les Corses tiennent manifestement à la
vue, du moins après leur décès. Certains cimetières occupent des sites magnifiques. Ce n’est
pas surprenant : la tombe exprime entre autres
la position du défunt. Le cimetière de Solenzara,
une ville de la côte est, en est un autre exemple.
Situé directement au bord de la mer, sur un terrain
en pente de façon à ce que les rangées de tombes
situées loin derrière ne soient pas désavantagées,
il présente la caractéristique inhabituelle d’avoir
un escalier de pierre qui descend à la mer. À la
Toussaint et le Jour des morts, les parents des
défunts se mêlent aux rares touristes encore présents pour nettoyer et décorer les tombes. Tout
le monde n’est pas inhumé dans un cimetière en
Corse. On trouve souvent des mausolées monumentaux dans des propriétés privées ou sur les
terrains de camping. Certains ont l’air de faire
simplement partie du paysage.
Il y a ainsi un petit ensemble de tombes directement à côté de la route, avec escaliers somptueux et palmiers luxuriants près de Sotta, une
commune du Sud. L’île abonde de témoignages
d’un culte des morts onéreux dont on découvre
souvent les plus beaux exemples au hasard d’une
excursion pour un tout autre site. Et ce n’est pas
ce qui manque en Corse.
—Claudia Woitsch
Publié le 1er novembre 2016
LA CORSE. VII
Courrier international — 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
Le SC Bastia, club
de foot infernal
autres, avec une minorité de supporters malfaisants. Fondé en 1905, c’est le club le plus ancien de
Corse, ce qui en a fait un symbole footballistique
de la lutte historique de l’île pour obtenir l’indépendance. Les Corses ont leur propre langue, qui
ressemble davantage à l’italien qu’au français, et
leur drapeau national, “la tête de Maure”, arboré
au cours des siècles pour résister aux invasions
étrangères sur leurs plages.
Le stade Armand-Cesari a connu une année mouvementée, entre
incidents avec les supporters les plus radicaux et relégation sportive.
Une ambiance qui évoque davantage la guerre que le football
pour ce site d’information américain hispanophone.
—Univisión Noticias Doral
L
e plus grand génie militaire français, Napoléon
Bonaparte, n’est pas né en France mais en
Corse. En Méditerranée. On dit que son
courage et sa hardiesse s’expliquaient par
sa petite taille (la phrase “l’intelligence ne
se mesure pas des pieds à la tête, mais de la
tête au ciel” serait de lui) et que du feu coulait
dans ses veines.
L’invasion du terrain par des dizaines de supporters en colère du SC Bastia et la façon dont ils
ont agressé les joueurs de l’Olympique lyonnais
[le 16 avril], ce qui a entraîné l’arrêt du match,
ne sont que les dernières d’une série d’images
violentes très typiques du stade de Furiani, en
Corse. [L’Italien] Mario Balotelli a également
été la cible d’insultes racistes lors du traditionnel
duel explosif contre Nice [le 20 janvier]. “Est-ce
que le racisme est légal en France ? Ou seulement à
Bastia ?”, a-t-il demandé par la suite.
En fait, les radicaux bastiais voient rouge face
à tous les clubs français. Face à Nice et Marseille
parce que ce sont “les ennemis venus de la côte”.
Face au Paris Saint-Germain parce que c’est
“l’ennemi venu de la capitale”. Et face au Gazélec
Ajaccio et à l’AC Ajaccio (où l’ancien gardien de
but mexicain Guillermo Ochoa a fait ses meilleurs matchs en Europe) parce que ce sont “les
ennemis venus de l’île”.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le
SC Bastia n’est pas un club de football comme les
“Est-ce que le racisme
est légal en France ?
Ou seulement à Bastia ?”
L’île est devenue un terrain
mortel où les clubs français
ne sont pas les bienvenus.
SOURCE
UNIVISIÓN NOTICIAS
Doral, États-Unis
univision.com/noticias
Univisión Noticias
est un portail
d’information créé
en 2011 qui opère
depuis Doral, près
de Miami, en Floride.
Le site s’adresse
à la communauté
hispanophone
des États-Unis.
Mario Balotelli, JOUEUR ITALIEN
←↖ Tombeau dit
“des Américains”,
à Rogliano,
au Cap Corse.
←← Vue du bateau
à l’arrivée à Bastia.
← Lors d’une
manifestation de
soutien à des jeunes
détenus, en 2016.
↗ Les supporters
du SC Bastia sur
le terrain du stade
Furiani, en 2012.
Face à la récente vague d’attentats terroristes
commis en France, le Front de libération nationale de la Corse (FLNC), un autre groupe terroriste, a prévenu les islamistes radicaux qu’il
répondrait de la même façon mais en plus fort
s’ils attaquaient la Corse [en réalité le communiqué du FLNC dit que toute attaque déclencherait
une “réponse déterminée, sans aucun état d’âme”].
La précédente cible des attentats du FLNC était
la France, jusqu’au cessez-le-feu déclaré en 2014.
Les Corses continuent néanmoins à bouillir de
leur côté. Le SC Bastia a fait de la Corse un terrain mortel où les clubs français ne sont pas les
bienvenus. La Corse, petite comme un certain
génie militaire qui a conquis la France avant de
conquérir l’Europe, voit dans les matchs du SC
Bastia la seule façon de vaincre les ennemis qui
vivent de l’autre côté de la mer.
—César Martínez
Publié le 17 avril
UNE ANNÉE NOIRE EN LIGUE 1
Le SC Bastia a connu une polémique
dès le premier match de sa saison,
face au Paris Saint-Germain, un
projectile touchant le joueur parisien
Lucas Moura. Les cris racistes visant
Mario Balotelli, tout comme l’altercation
entre supporters bastiais et joueurs
lyonnais, ont terni lourdement l’image
du club, le quotidien britannique
The Guardian évoquant “l’appétit
pour l’autodestruction” du SC Bastia.
La dernière place en championnat
a conclu une terne saison et le club
est désormais menacé de rétrogradation
administrative en troisième division
pour raisons financières.
VIII. PAGES SPÉCIALES
Courrier international — no 1391 du 29 juin au 5 juillet 2017
la Corse m’est apparue comme un endroit que personne d’autre n’avait vu et où je pourrais trouver ce
que l’on ne voyait nulle part ailleurs”, a-t-il écrit.
Les Écossais peuvent aujourd’hui se rendre en
Corse pour beaucoup moins cher. Un vol rapide
d’Édimbourg à Nice suivi d’un autre encore plus
court les amènera à Ajaccio ou Figari. Cette île
à la beauté brute, dotée de cols de haute montagne, de forêts luxuriantes et de plages paradisiaques, a réussi à éviter le mercantilisme qui
règne ouvertement en Sardaigne ou sur la Côte
d’Azur tout en rivalisant avec elles.
Un charme naturel. Ses hôtels se sont bâti
Boswell, l’Écossais
au cœur corse
Il y a deux cent cinquante ans, armé de l’insolence de la jeunesse,
James Boswell entreprit un voyage initiatique sur l’île. L’écrivain en tira
un livre de voyage qui le transforma en spécialiste de la question corse
et en héraut de l’indépendance.
—The Times (extraits) Londres
A
l’automne 1765, James Boswell, alors âgé
de 25 ans, quitta le port italien de Livourne
pour la Corse. Le bateau était petit et la
mer forte ; la traversée dura deux jours.
Pour oublier le mal de mer qui le tourmentait, le jeune homme joua de la fûte
et raconta à deux marchands corses les aventures
amoureuses qui avaient émaillé son grand voyage.
À Sienne, il avait entretenu une liaison secrète
avec non pas une, mais deux femmes mariées, et
s’était procuré un nouveau préservatif en intestin de mouton en vue de ses futures conquêtes en
Corse. Mais, comme il l’écrit dans son journal, ses
compagnons de voyage lui frent vite comprendre
que s’il tentait de séduire l’une de leurs femmes, il
pouvait s’attendre à une mort instantanée.
La mission de Boswell était déjà sufsamment
dangereuse. Armé uniquement d’une lettre d’introduction de Rousseau, l’audacieux Écossais avait
l’intention de rencontrer le général Pasquale Paoli,
le Che Guevara de son temps. La Corse est demeurée sous la souveraineté de Gênes pendant cinq
siècles mais, las de l’insurrection armée menée
par Paoli, les Génois fnirent par céder l’île aux
Français par un traité secret [en 1768].
Son séjour ft de Boswell l’un des plus ardents
défenseurs de la Corse et de ses habitants. L’année
prochaine marquera le 250e anniversaire de la publication de Relation de l’isle de Corse, son journal de
voyage, qui se vendra de son vivant encore mieux
que sa Vie de Samuel Johnson et qui lui vaudra le
surnom de “Corsica Boswell”.
“J’aspirais à quelque chose de plus que le cours
typique de ce que l’on appelle le ‘tour de l’Europe’, et
← Le “dandy
des poubelles”,
Fabrice Murati.
Photo publiée
dans le mensuel
IN Corsica, en 2015.
une réputation de luxe chic auprès des voyageurs les plus exigeants, comme [l’actrice britannique] Keira Knightley, qui a passé sa lune de
miel à La Signoria, à Calvi, dans le Nord. Dans le
Sud, niché entre les montagnes et une mer d’un
bleu étincelant, se trouve le vaste Domaine de
Murtoli. Son terrain de golf privé, la qualité de
ses activités de chasse et de pêche, ses plages
désertes et ses demeures typiques et isolées se
sont attiré les faveurs de nombreux présidents,
Premiers ministres et vedettes du cinéma. Un
célèbre compositeur d’Hollywood passe même
ses étés au Pinarello, un hôtel familial aussi élégant que discret situé à Porto-Vecchio.
Aucun de ces délices n’attendait Boswell lorsqu’il
a enfn débarqué à Centuri, à la pointe la plus
septentrionale de l’île. Il a dû enchaîner avec un
voyage pénible à pied et à dos de mule le long
de la chaîne montagneuse jusqu’au minuscule
hameau de Sollacaro, au sud d’Ajaccio, où résidait Paoli. “Si la faim nous prenait, nous jetions des
pierres parmi les branches épaisses des châtaigniers
qui nous couvraient de leur ombre”, écrit Boswell.
Et, lorsque la soif se faisait sentir, “nous nous arrêtions près de la première source pour nous rafraîchir la bouche et nous buvions jusqu’à ce que nous
en eussions assez”.
Après s’être fortement méfé du jeune Écossais,
Paoli fut conquis par son charme naturel et son
enthousiasme pour la cause qu’il défendait. Une
semaine durant, ils marchèrent, parlèrent et
dînèrent ensemble. Le soir venu, dans le calme de
sa chambre, Boswell prenait des notes pour son
futur livre, dans lequel il citerait la déclaration
d’Arbroath [déclaration d’indépendance écossaise datant du 6 avril 1320] en première page :
“Nous ne nous battons ni pour la gloire, ni pour la
richesse, ni pour l’honneur mais pour la liberté et
pour elle seule, car aucun homme digne de ce nom
ne peut y renoncer si ce n’est en donnant sa vie.”
Le jeune homme se ft faire un habit corse
par des tailleurs locaux et le porta à son retour
à Londres pour rencontrer le roi George III et le
Premier ministre William Pitt, et s’appliqua à
les convaincre de soutenir la cause corse. Il parvint même à faire livrer 30 canons fabriqués par
la manufacture Carron de Falkirk, mais la campagne de Paoli échoua. Forcé de quitter son île,
il passa les dernières années de sa vie en exil à
Londres, où Boswell lui rendit fréquemment visite.
La Corse ne pouvait avoir d’ami plus dévoué que
l’Écossais, car, si celui-ci avait débarqué sur l’île
de Beauté muni de tout l’attirail du gentleman
pour l’amour, c’est fnalement lui qui fut séduit.
—Stephen McGinty
Publié le 7 mai
Документ
Категория
Журналы и газеты
Просмотров
21
Размер файла
44 711 Кб
Теги
Courrier International, journal
1/--страниц
Пожаловаться на содержимое документа