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Liberation 11266 2017

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2,70 € Première édition. No 11266
SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 AOÛT 2017
VENEZUELA
ÉTÉ
IMPASSE À CARACAS
n La rue ou les urnes? Après
des mois de crise et l’adoption
de la Constituante, l’opposition
à Maduro cherche sa stratégie.
n En France, Mélenchon
et ses insoumis peinent
à prendre leurs distances.
PAGES 2-7
BLIND DATE
Clément
Bénech et
Oxmo Puccino,
histoires
d’amour
Lors d’une manifestation anti-Maduro à Caracas, le 15 mai. PHOTO FERNANDO LLANO. AP
RÉMY ARTIGES
www.liberation.fr
CAHIER CENTRAL
Asie
La grande
course à
l’armement
Face au feu d’artifice à répétition de la Corée du Nord et à un probable désengagement de l’armée américaine en Asie, le Japon et la Corée du Sud, seules grandes
puissances économiques de la région à ne
pas être dotées de la bombe atomique, revoient leur budget de défense à la hausse.
ANALYSE, PAGES 8-9
(PUBLICITÉ)
“Un road-movie drôle et attachant”
LE JOURNAL DU DIMANCHE
“Une comédie sociale décalée
et tendre”
LA CROIX
“Un film bourré de charme
et de poésie”
LE PARISIEN
INDIA
HAIR
JULIE
DEPARDIEU
YOLANDE
MOREAU
CRASH TEST
AGLAE
UN FI L M DE
ÉRIC GRAVEL
ACTUELLE
M
EN
AU C IN É M T
A
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
VENEZUELA
Une opposition
écrasée et divisée
Par
FRANÇOIS-XAVIER
GOMEZ
Longtemps unie, la coalition
des adversaires de Nicolás
Maduro ne parle même
plus d’une seule voix
face à un chef de l’Etat qui
détient les pleins pouvoirs
depuis la mise en place
de l’Assemblée constituante.
Le maire (sans pouvoirs réels depuis
que Chávez, en 2009, avait transféré
par décrets les attributions de la municipalité à un district fédéral créé
ex nihilo) s’exprimait en toute illégalité: arrêté en 2015 sous l’accusation
de participation à un «complot», il
était en résidence surveillée avec interdiction de toute apparition en public, même de se montrer à une fe-
5
km 49
2 0
87
Mer des Caraïbes
FRANCE
66 808 385
Caracas
VENEZUELA
COLOMBIE
GUYANA
287
milliards
2 463
de $
milliards de $
FRANCE
31 108 080
FRANCE
BRÉSIL
200 km
365,3
Les effectifs
de l’armée
En milliers
PIB
2016
Inflation
En %
Population
2015
2010
2012
2014
2016
2008
2017
excellent
Venezuela
exécrable
0
Indice de développement humain 2015
100
17
très propre
très corrompu
0
Perception de la corruption 2016
42,94
22,24
0
bonne situation
+4,2 +5,6
-3,2 -1,5
Evolution du PIB
En %
113,5
France
0,767
situation très grave
100
Liberté de la presse 2017
720 %*
31,4 %
2008
0,897
1
Superficie
+5,3
194,7
117,4
L’élection de la Constituante, malgré
un chiffre de participation officiel
(8 millions de votants sur 19,5 millions d’inscrits), jugé invraisemblable, a permis à Maduro de reprendre
la main. Depuis le 1er avril, c’est l’opposition qui occupait le terrain, avec
des manifestations quasi quotidiennes, accompagnées de violences (des deux côtés), dont le bilan
s’élève aujourd’hui à 125 morts.
Les anti-Maduro ont suspendu les
défilés cette semaine et pris un virage stratégique en revenant dans le
jeu électoral: ils acceptent de lll
69
2008
163,4
Virage
nêtre. Mais une autre figure de
l’opposition, Leopoldo López, lourdement condamné pour avoir appelé à des manifestations ayant entraîné la mort de 43 personnes
en 2014, a lui aussi été assigné à résidence après avoir été emprisonné
pendant trois ans. Très médiatique,
il a occupé le devant de la scène malgré son incarcération grâce à l’éner-
9
km 12
2 050
D
ans la cascade de rebondissements qui accompagnent
la crise au Venezuela, certains faits majeurs passent quasiment inaperçus. Ce fut le cas
le 31 juillet, quand l’un des ténors
de l’opposition, Antonio Ledezma,
se livrait à une critique publique de
son propre camp, la MUD (Table de
l’Unité démocratique), coalition
de 28 partis opposés au gouvernement socialiste. Une première depuis 2012, quand les adversaires du
chavisme avaient désigné un candidat unique à l’élection présidentielle face à Hugo Chávez.
Maire du Grand Caracas et fondateur d’Alianza Bravo Pueblo, une
formation sociale-démocrate, Ledezma reprochait à ses alliés un
manque de sincérité et de dialogue,
et une absence de stratégie après
les élections législatives de décembre 2015, où la MUD est devenue majoritaire à l’Assemblée
nationale.
gie déployée par sa femme, Lilian
Tintori, une des premières personnalités étrangères reçues à la Maison
Blanche par Donald Trump. Sitôt
sorti de prison, López a appelé au
boycott de l’élection de l’Assemblée
constituante du 30 juillet. Les deux
hommes ont payé cher leur liberté
de parole: dans la nuit du 31 juillet
au 1er août, ils étaient tirés de leur lit
par la police politique et ramenés
derrière les barreaux. Tous deux
sont rentrés chez eux depuis.
+1,3
2018
-3,9
-6,2
-7,4*
-4,1*
-18,0
Sources : Banque mondiale, FMI (*prévisions), Pnud,
Transparency international, RSF, Resdal, Control Cuidadano, AFP
Un manifestant anti-Maduro en train
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
lll présenter des candidats à
l’élection des gouverneurs des
vingt-trois Etats du pays, le 10 décembre. La réponse à ce geste de
bonne volonté a été brutale: par le
biais du Conseil national électoral,
qu’il contrôle, le gouvernement a
interdit les candidatures de la MUD
dans sept des Etats (dont les plus
peuplés) sous prétexte de fraudes
passées. Autre déconvenue jeudi:
dans son émission télévisée, l’ancien
vice-président Diosdado Cabello,
fraîchement élu à la Constituante,
édictait une nouvelle règle du jeu.
Les candidats de l’opposition devront recevoir un certificat de bonne
conduite décerné par… l’Assemblée
constituante, à 100% chaviste (puisque la MUD a boycotté le vote). Lequel sera refusé à ceux qui ont «mis
le feu au Venezuela», en d’autres termes qui ont soutenu les manifestations. Cabello confirme ainsi que les
autorisations délivrées par la nouvelle Assemblée le seront par les
durs du régime.
Oxygène
de bloquer une rue de Caracas, mardi. PHOTO MARCO BELLO. REUTERS
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A quoi bon présenter des candidats
si le chavisme tout puissant les récuse ? Deux partis de la MUD ont
déjà refusé d’aller aux urnes en décembre : l’Alianza Bravo Pueblo
d’Antonio Ledezma, et la formation
libérale de María Corina Machado,
Vente Venezuela. Et les manifestations, qui avaient cessé pendant
une semaine après le bain de sang
de la journée électorale du 30 juillet
(au moins dix morts), devraient reprendre ce samedi, à l’appel de
Freddy Guevara, porte-parole de
Primero Justicia, le parti de Leopoldo López.
L’opposition souhaite ainsi prendre
le monde à témoin du déni de démocratie en cours et acculer Nicolás
Maduro, sinon par la rue, du moins
par la pression internationale.
Si l’Assemblée constituante vide de
leur sens les élections de décembre,
rien ne l’empêchera de faire de
même un an plus tard, à l’heure de
la présidentielle. Dont la donne est
déjà faussée. Henrique Capriles,
candidat battu en 2012 et 2013
(après la mort de Chávez), ne pourra
pas se présenter car il est frappé de
quinze ans d’inéligibilité. Leopoldo
López, condamné à près de quatorze ans de prison, ne pourra pas
davantage être candidat.
Dans ses rêves, le chavisme mise sur
une hausse des prix du brut qui apporterait de l’oxygène au pays en
permettant d’importer les aliments
et médicaments qui font défaut
aujourd’hui. Scénario qui profiterait en 2018 au candidat socialiste,
Maduro ou un autre, mais auquel
aucun analyste ne croit.
Dans cette situation bloquée, la clé
est peut-être dans la capacité de résistance des Vénézuéliens, dont
beaucoup rejettent le chavisme en
faillite sans pour autant adhérer à
une opposition sans autre projet
que de renverser son ennemi. Dans
ce pays jadis richissime (richesse
qui ne profitait qu’à une petite
élite), une étude menée en 2016 par
plusieurs universités montrait
que 93 % des habitants ne disposaient plus de revenus suffisants
pour se nourrir correctement. •
ÉDITORIAL
Par
CHRISTIAN LOSSON
Logique
incendiaire
«Un autre monde est possible.» Ce slogan
au cœur de l’ADN de l’altermondialisme
et étandard des forums sociaux mondiaux
lancés en 2001 peut s’adresser au Venezuela.
Pour qu’il trouve une issue loin de l’impasse
autoritaire et des dérives liberticides qui
l’ont miné au fur et à mesure que la révolution bolivarienne s’est fracturée. Celle-ci a
perdu ce qui faisait sa force: un réel soutien
populaire, un désir de redistribution, un
changement démocratique par les urnes.
Certes, la gauche s’est déchirée depuis la
rupture portée, en 1998, par Hugo Chávez
et son projet de société radical, alternatif et
tiers-mondiste. Par son réformisme soft,
le métallo brésilien Lula, porté au pouvoir
fin 2002, s’est vite distancié du militaire
populiste et de son hyperpersonnalisation
du pouvoir. A défaut de changer le système
(à l’image de leurs timides réformes agraires), les deux ont néanmoins incarné la
résistance au néolibéralisme et aux corsets
du FMI qui ont saigné le continent. Mais
difficile de comparer leurs destins comme
celui de leurs successeurs. Si Dilma Rousseff
a été l’objet l’an passé d’un putsch institutionnel d’une droite revancharde et corrompue, Nicolás Maduro n’est pas la victime
mais l’instigateur d’un braquage démocratique: le contournement du Parlement
aux mains d’une opposition –revancharde,
stérile et hétéroclite (lire ci contre)– via une
Assemblée constituante qui s’est arrogée
tous les pouvoirs. Si le Venezuela de Chávez
a jeté les bases d’un réel Etat-providence
(santé, logement, éducation, retraites,
culture), il a commis l’erreur de conserver
le même logiciel que l’oligarchie qu’il a combattue: la manne pétrolière. Une pomme
empoisonnée et dévaluée que Maduro a
croquée à pleines dents. Le post-chavisme a
désinvesti dans le capital humain et zappé la
nécessaire diversification de son économie.
Il a concentré les pouvoirs, militarisé la démocratie, nourri le clientélisme, miné les
libertés publiques, jugulé l’opposition. Et si
les Etats-Unis rêvent de saper les bases d’un
régime chancelant, l’anti-impérialisme ne
peut plus nourrir une partie de la population
gagnée par la malnutrition. Pourtant, alors
que les Nations unies viennent de dénoncer
«la criminalisation des manifestations» par
des tribunaux non civils, le pouvoir accélère
sa fuite en avant. Ne lui reste en guise de
soutiens que le Nicaragua d’Ortega (qui nie
la révolution sandiniste), le Cuba de Castro
(qui nie l’émancipation humaine), l’Equateur et la Bolivie, et le frêle appui intéressé
de Moscou, Pékin ou Téhéran. Il lui reste
aussi une partie de cette gauche radicale qui
peine à dénoncer l’arbitraire comme si cela
revenait à ne faire que le jeu d’une oligarchie
de droite. Le faire, ce n’est pas mettre un
mouchoir sur les mouvements et les luttes
d’un continent marqué au fer rouge par
les inégalités, la violence et l’exclusion des
plus démunis. Prendre ses distances avec
un pouvoir qui bafoue les fondamentaux
démocratiques n’est pas renier l’idée de progrès, de redistribution et d’équité. Dénoncer
la logique incendiaire de Maduro, c’est au
contraire un impératif pour qui milite pour
le respect des droits humains et pense qu’un
autre monde est vraiment possible. •
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Un manifestant retenu par des policiers antiémeute à Caracas, le 28 juillet. Sur le mur est inscrit : «A bas la dictature.» PHOTO CARLOS GARCIA. REUTERS
Des représailles contre les absentionnistes
L’Etat, principal
employeur du
Venezuela, licencie
certains salariés
qui ont refusé
de voter pour
la Constituante.
J
avier Hernández se doutait depuis plusieurs
semaines qu’il serait
congédié. Cela n’a pas
manqué. Dans le mois qui
a précédé l’élection de
l’Assemblée constituante,
le 30 juillet, des fonctionnaires vénézuéliens ont subi de
multiples pressions de la part
de leur hiérarchie pour s’assurer qu’ils allaient bien vo-
ter en faveur du projet pro- Le 16 juillet, lors d’une répétiposé par le président, Nicolás tion générale du vote pour la
Maduro. Après avoir reçu des Constituante, Javier Hernánmenaces, Hernández, chef dez a reçu un appel de son
de production de 38 ans dans patron. «Javier, avez-vous
une cimenterie
voté ?» Javier a
publique, a été
REPORTAGE répondu «non».
remercié avec
«Vous savez que
quinze autres employés pour c’est obligatoire, n’est-ce
avoir désobéi. Selon l’ONG pas?» «Oui, je le sais, et je suis
Provea, la pression sur les prêt à en assumer les conséfonctionnaires est plus forte quences», a-t-il réaffirmé.
que jamais. Du 17 juillet Le jour suivant, il est convoau 4 août, Provea a reçu plus qué par le vice-président de la
de 250 plaintes concernant cimenterie, un colonel. Lui et
des menaces de licencie- une dizaine d’autres emment. «Ces pressions ont tou- ployés ont été informés que
jours existé, note l’avocat Car- s’ils ne prévoyaient pas de se
los Patiño, qui travaille pour déplacer pour le vrai vote, ils
Provea. Mais cette fois, le gou- devraient démissionner ou
vernement est beaucoup plus seraient licenciés après le
frontal, et la coercition plus scrutin. De quoi en faire cradirecte.»
quer certains, selon Hernán-
dez, qui ont préféré partir plutôt que d’attendre le
licenciement. Une de ses collègues a ainsi quitté l’usine
après sept années d’anciennenté. Le 30 juillet, jour de
l’élection, le chef de production a de nouveau été interpellé par son patron. Sa ré-
Les
employés
qui ont voté
pour leur
régime sont
nombreux
malgré leur
désaccord.
ponse est restée la même :
«Non, je n’ai pas voté.» Trois
jours plus tard, Javier Hernández n’était plus autorisé à
entrer dans l’usine. L’agent de
sécurité lui a clairement signifié qu’il avait l’ordre de ne
pas le laisser passer. Il a donc
été emmené à l’extérieur du
bâtiment et son chef lui a
annoncé, en pleine rue, qu’il
était viré.
Selon Javier Hernández, le
gouvernement Maduro règle
leur compte aux fonctionnaires qui ne se montrent pas
«aveuglément obéissants». Il
dit avoir de la chance : sa famille dispose d’autres revenus et peut survivre sans son
salaire. Mais la plupart de ses
collègues ne peuvent pas
prendre un tel risque, ajoute-
t-il. Dans un pays plongé
dans la récession pour la quatrième année consécutive,
nombreux sont les employés
qui ont voté pour leur régime
malgré leur désaccord. «Dans
le secteur public, la plupart
des travailleurs s’opposent au
gouvernement, mais dans une
crise économique d’une telle
ampleur, perdre son emploi
est une décision difficile à
assumer», souligne Javier
Hernández. Qui ne regrette
rien : «A chaque heure qui
passe, je me sens plus fier de
mon choix», déclare le chef de
production, qui a travaillé
plus de cinq ans dans la cimenterie.
Comme lui, ils seraient nombreux à s’être abstenus, selon
l’opposition et plusieurs ex-
«
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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«Les hauts gradés
maintiennent
leur soutien au
président Maduro»
LA CRISE VUE PAR WILLEM
Directrice de l’ONG
Control Ciudadano,
Rocío San Miguel
revient sur le rôle
de l’armée, dont
les chefs sont choyés
par le pouvoir.
brigade Rodolfo Marco Torres. Et
son homologue de la Défense a des
attributions spéciales en matière
de distribution alimentaire. En
outre 16 généraux et amiraux sont
chargés, chacun pour une catégorie
de produits, d’agir sur les insuffisances dans l’approvisionnement.
Quel est le résultat ?
Le problème structurel de la distribution alimentaire n’a pas été rée poids de l’armée dans l’ap- glé par ces mesures. Le pays est
pareil d’Etat s’est accru de- extrêment dépendant de l’extépuis l’arrivée au pouvoir rieur : 97 % des aliments que nous
de Nicolás Maduro, en 2013. consommons sont importés. Et
Sur 29 ministres, 10 sont galonnés. l’achat à l’étranger de ces denrées
D’après les données du Réseau de alimentaires a favorisé un vaste
sécurité et de défense en Amérique système de corruption.
latine (Resdal), ses effectifs s’éle- Cuba est-elle présente dans
vaient en 2015 à 365000 personnes, l’armée vénézuélienne ?
chiffre qui englobe la Garde natio- La coopération militaire avec Cuba
nale bolivarienne, un corps de po- a été instaurée très rapidement par
lice très actif dans la répression des Hugo Chávez, qui ne s’en est jamais
manifestations. L’ONG Control Ciu- caché. Cuba a inspiré la nouvelle
dadano («contrôle citoyen») est un doctrine de défense, la réorganisaobservatoire privé de la défense et tion administrative des troupes…
du monde militaire.
L’île a aussi activement
Depuis Caracas, sa diparticipé à l’introrectrice, Rocío San Miduction des cartes
guel, analyse l’état acd’identité informatituel des forces armées.
sées, en 2007.
L’armée soutenait
Dimanche dernier,
Hugo Chávez, un
un fort militaire
président issu de
était attaqué. Comses rangs. Cet apment interprétezpui s’est-il reporté
vous cet acte?
INTERVIEW L’assaut visait la base
sur son successeur?
Les paramètres sont
de Paramacay, unités
très différents. Chávez avait une possédant l’une des puissances de
aura et d’énormes ressources tirées feu les plus importantes du pays.
du pétrole. Maduro n’est pas charis- C’est une action de type militaire
matique et affronte une situation effectuée en majorité par des civils
économique désastreuse. Mais la habillés en soldats. Elle a été diriprincipale différence, c’est la proli- gée par un capitaine qui avait défération actuelle de groupes de pou- serté des forces armées en 2014. On
voir à l’intérieur des forces armées. accuse le commando d’avoir sousDans quelle intention le gouver- trait 93 fusils. Mais tant la version
nement a-t-il confié aux militai- du gouvernement que celle du cares une compagnie énergétique? pitaine apparaissent peu crédibles.
En février 2016 a été créée la Compa- Le groupe ne peut être considéré
gnie anonyme militaire des indus- comme appartenant aux forces artries minière, pétrolière et gazière mées nationales puisqu’il n’y avait
(Camimpeg). Sa mission est d’explo- qu’un officier en activité impliqué,
rer et d’exploiter les ressources éner- celui chargé de la surveillance de
gétiques pour une période de cin- l’armurerie de la base. Les restants
quante ans. Une telle entreprise est sont donc des civils et deux anciens
problématique car la loi confie à l’ar- militaires, un premier lieutenant
mée un rôle de protection de l’envi- et un capitaine, éloignés de l’armée
ronnement. Une institution chargée depuis plusieurs années.
à la fois de protéger et d’exploiter les Les casernes restent donc fidèles
ressources naturelles, c’est une fla- au régime ?
grante contradiction.
Les hauts gradés, ceux qui contrôC’est un cadeau aux militaires? lent la puissance de feu, conservent
Je parlerais plutôt d’un stimulant leur soutien à Maduro. Mais l’enpour s’assurer de leur loyauté.
semble du monde militaire est marL’armée est aussi chargée de qué par la triple crise sociale, écoveiller à l’approvisionnement nomique et politique. Les militaires
alimentaire, dans un contexte de ne sont pas isolés du reste des Vénépénuries dramatiques.
zuéliens et de leurs souffrances.
Le ministre de l’Alimentation est un
Recueilli par
militaire en activité, le général de
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
Dessin du 30 juillet.
DR
L
perts. Si le gouvernement a
affirmé que plus de 8 millions
sur 19,5 millions d’inscrits
avaient voté lors de l’élection
de la Constituante, ces derniers ont estimé que la participation avait été deux fois
moins importante.
Le harcèlement politique
n’est pas une nouveauté au
Venezuela. L’Etat y est en position de force, puisqu’il est
le plus grand employeur,
avec près de 3 millions de salariés dans le secteur public.
En 2003 et 2004, une pétition demandant la révocation de l’ex-président Hugo
Chávez avait servi de liste
noire pour discriminer, voire
licencier des employés. Visé
à son tour par une pétition
l’an dernier, Nicolás Maduro
s’était également vengé sur
les fonctionnaires.
MARIANA ZUÑIGA
Correspondance à Caracas
Dessin du 7 août.
Dessin du 8 août.
u 5
6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Venezuela
en crise,
embarras
de La France
insoumise
La situation à Caracas met mal
à l’aise les mélenchonistes,
dont le leader considère
la révolution bolivarienne
de Hugo Chávez comme
une «source d’inspiration»
pour son combat politique.
«J
e m’en remets aux réponses de mes
amis sur le sujet.» Laissant cette
phrase sur son blog, Jean-Luc Mélenchon est parti en vacances sans expression
publique sur la situation à Caracas. Le nouveau député des Bouches-du-Rhône n’a pas
envie d’alimenter le «bashing utilisé contre»
La France insoumise au sujet d’un Venezuela
dont il a fait depuis quinze ans une «source
d’inspiration». Reprenons donc les «réponses
de [s]es amis». Ces dernières semaines, à chaque interview, on leur a demandé s’il y avait
un «malaise» dans les rangs des insoumis, «s’il
est encore possible de défendre» le successeur
de Hugo Chávez et s’ils «condamnent» les arrestations d’opposants politiques. Leur ligne:
les médias français font preuve de «manichéisme», voire de «désinformation». Leur version: «Les Etats-Unis sont derrière» cette crise
qui vient avant tout de la chute brutale des
cours du pétrole, une partie de l’opposition «de
droite dure et d’extrême droite» est «armée»,
des chavistes (dont des députés) ont aussi été
assassinés et le Venezuela «n’est pas une dictature» puisque «Maduro a été élu». Ils en appellent à une «solution politique».
Cette position est partagée par leurs camarades communistes, qui dénoncent eux aussi
la «caricature» médiatique d’une «opposition
démocratique face à un gouvernement dictatorial», fait valoir Lydia Samarbakhsh, responsable de l’international au PCF. Dans ce
contexte, «il est très difficile de dire “Attention,
ce n’est peut-être pas la réalité”», explique-telle. Et pour éviter toute polémique, la communiste précise : «Nous dénonçons et nous
condamnons les assassinats, les meurtres, les
violences. La seule solution pour sortir de cette
crise violente est le dialogue national.»
Mais dans cette gauche radicale, d’autres
prennent clairement leurs distances avec les
événements au Venezuela. «Le gouvernement
Maduro a choisi la fuite en avant dans le seul
objectif de se maintenir au pouvoir», peut-on
lire dans un communiqué du mouvement
Ensemble. Qui dénonce également la «pseudo-Assemblée constituante» mise en place
après une «farce électorale». Le texte pointe
enfin la «répression des opposants politiques»:
«Le Venezuela n’est plus aujourd’hui un Etat
de droit.» Signe du malaise qui parcourt cette
gauche, le Nouveau Parti anticapitaliste
(NPA) n’a pas pris de position récente. Dans
un article de son hebdomadaire l’Anticapitaliste daté du 25 juillet, la formation d’Olivier
Besancenot et de Philippe Poutou s’accorde
seulement sur le fait que «les classes populaires vénézuéliennes n’ont rien à gagner dans
cette polarisation réactionnaire» entre
Maduro et l’opposition.
«DROITE DURE BIBERONNÉE
À L’IMPÉRIALISTE AMÉRICAIN»
Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, Chávez
et le Venezuela font l’objet de rudes débats au
sein de la gauche anticapitaliste française. Et
avec Maduro, ce n’est pas près de s’arrêter. Les
«amis» insoumis de Jean-Luc Mélenchon interrogent pourtant, comme l’a fait la semaine
dernière Eric Coquerel, «la manière dont se
fait la répression» ou bien «la manière dont
[Maduro] essaie de sortir de l’ornière». Auprès
de Libération, le député de Seine-Saint-Denis
insiste sur la «différence» à faire entre «le régime de Maduro et Chávez». Alexis Corbière,
son collègue à l’Assemblée nationale, admet
également que «le régime est dans un moment
de durcissement». Mais ces bémols restent
inaudibles tant ils sont enrobés de mises en
garde. «Ce qui nous est demandé, c’est de renier
un régime de gauche en disant qu’il a sombré
dans la dictature, justifie Coquerel. Dans un
contexte où les Etats-Unis sont à la manœuvre
pour déstabiliser ce pays et que la droite libérale est à l’offensive, on n’a pas envie d’exprimer de réserve sur Maduro.» «On attend de
nous une délégitimation totale de Maduro, de
Chávez et, derrière cela, de toutes les expériences sociales en Amérique du Sud», ajoute Clémentine Autain, élue elle aussi en SeineSaint-Denis. Jugeant le communiqué de son
parti, Ensemble, «déséquilibré», elle donne sa
propre position: «Je ne soutiens pas cette opposition de droite dure biberonnée à l’impérialisme américain, mais je ne soutiens pas non
plus l’attitude de Maduro engagé dans un processus de raidissement autoritaire.» Mélenchon, lui, répète souvent qu’il a «une règle de
base dans la lutte»: ne «jamais reculer» ou «céder». Application au cas vénézuélien: émettre
aujourd’hui un doute public sur Maduro, ce
serait concéder à ses adversaires une part de
terrain idéologique et cela favoriserait ensuite
leur offensive pour tailler en pièce le programme entier de La France insoumise.
«Mélenchon a fait près de 20% à l’élection présidentielle et il a un groupe actif de députés.
Pour ses adversaires, le Venezuela est un bon
moyen de lui accrocher quelques casseroles,
observe à distance l’altermondialiste Christo-
phe Aguiton. Mais il faut faire les deux à la
fois: critiquer l’interventionnisme américain,
mais dire aussi que ce que fait Maduro n’est
pas acceptable. Ce n’est pas la faute de la CIA,
mais ce n’est pas non plus la faute de la politique de Maduro. La crise vénézuélienne est
avant tout liée à l’effondrement des cours du
pétrole.» «La question du chavisme n’est jamais neutre lorsqu’elle est traitée dans les médias, fait remarquer pour sa part Christophe
Ventura, chercheur, rédacteur en chef du site
Mémoire des luttes et ancien responsable des
questions internationales au Parti de gauche
de Mélenchon. C’est fait pour disqualifier ce
que vous êtes, pour mettre en échec toute autre
idée de progrès social et démocratique.»
«JE N’AI JAMAIS PRÉTENDU
QUE C’ÉTAIT UN MODÈLE»
Ce n’est pas la première fois que Jean-Luc
Mélenchon est embêté en France par le Venezuela. En avril, dans la dernière ligne droite
présidentielle, alors que les sondages le don-
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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Jean-Luc Mélenchon,
le 6 mars 2013 à Paris,
lors d’un rassemblement
en hommage à Hugo Chávez
au lendemain de sa mort.
PHOTO PIERRE ANDRIEU. AFP
les sur le plan théorique» : le clivage peupleoligarchie, la Constituante comme premier
pilier de la révolution citoyenne, la proposition d’un référendum révocatoire… C’est
grâce au Venezuela qu’«émerge» chez lui
«l’idée qu’il y a cet acteur spécifique dans l’histoire de notre temps qu’on appelle “le peuple”».
La révolution bolivarienne, ajoute le leader
des insoumis, «présente une lutte qui propose
une ligne stratégique complète […] contre l’oligarchie». Ligne fondamentale qui constitue
aujourd’hui le cœur d’une doctrine politique
détaillée dans un autre ouvrage qu’il porte en
référence, l’Ere du peuple (Fayard).
«PAS DE PACTE
AVEC LES FASCISTES»
naient proche du second tour et que les premiers reportages sur Caracas étaient diffusés
dans les journaux télévisés français, il avait
dû se justifier sur sa proposition de faire
adhérer la France à l’Alliance bolivarienne
pour les Amériques (Alba), créée par le Venezuela et Cuba afin de favoriser les échanges
avec la Guyane. «En 1981, Mitterrand avait les
chars russes qui allaient débarquer à Paris.
Nous, nous avons le modèle vénézuélien qui va
ruiner la France», ironise Coquerel.
Le leader de La France insoumise ne fait
pourtant pas du Venezuela un paradis. «Je
n’ai jamais prétendu que c’était un modèle»,
écrivait déjà Mélenchon en 2007 (1). C’est
pour lui et les siens une «source d’inspiration». Hispanophone, sensibilisé à la lutte
contre les dictatures latinos dans sa jeunesse
au contact d’exilés installés à Massy (Essonne), Mélenchon a retrouvé un intérêt au
continent sud-américain dans les années 90.
«Ce que nous voyons en Europe aujourd’hui
s’est déjà joué là-bas», expliquait-il il y a
«Pour les adversaires
de Mélenchon,
le Venezuela est
un bon moyen de lui
accrocher quelques
casseroles. Mais
il faut faire les deux
à la fois: critiquer
l’interventionnisme
américain mais dire
aussi que ce que fait
Maduro n’est pas
acceptable.»
Christophe Aguiton
altermondialiste
dix ans. «L’Amérique latine a été le lieu d’émergence de la lutte contre les politiques que l’on
disait “d’ajustement structurel”, rappelle-t-il
dans un autre livre d’entretien, le Choix de
l’insoumission (Seuil), publié l’an dernier. La
proximité des structures culturelles, juridiques
et institutionnelles des sociétés sud-américaines avec l’Europe permet d’y lire beaucoup de
notre futur face aux politiques d’ajustement
structurel en cours en Europe.»
Il s’est d’abord intéressé au Brésil de Lula
avant la révolution bolivarienne de Chávez,
qu’il ne découvre qu’après le coup d’Etat
manqué de 2002. Il fait son premier «voyage
d’étude» à Caracas en 2006 en tant qu’observateur électoral. Sénateur socialiste à l’époque, il en revient avec du «concret» pour «régénérer […] le corpus idéologique et pratique»
de son «courant révolutionnaire». «Il y a la volonté de partager les richesses nationales, le
pétrole, et d’asseoir son gouvernement et son
régime sur le vote», souligne Coquerel. Mélenchon puise chez Chávez des «leçons essentiel-
L’ancien socialiste a toutefois été un temps
plus discret sur son attachement au Venezuela. En 2012, lorsqu’il fait référence
à l’Amérique du Sud pendant sa première
campagne présidentielle, il parle plus volontiers de l’Equateur de Rafael Correa –à qui il
emprunte le concept de «révolution citoyenne»–, de l’Argentine de Néstor et Cristina Kirchner ou encore de la Bolivie d’Evo
Morales, plus soucieuse d’environnement que
la société de consommation vénézuélienne
dopée au pétrole. Les sympathies de Chávez
avec l’Iranien Ahmadinejad ou le Libyen Kadhafi lui font prendre ses distances. «Je leur ai
dit mille fois, on ne fait pas de pacte avec les
fascistes», confiait-il en 2011.
Mais après la présidentielle, Mélenchon reparle plus volontiers du président vénézuélien. En 2012, avant de passer son été à Cuba,
il est à Caracas pour participer à un forum
altermondialiste. Invité ensuite à suivre
la campagne présidentielle avec l’équipe de
Chávez, il repousse son vol pour La Havane.
«Jamais je n’ai vu telle ferveur politique se
concentrer de telle façon dans les corps et les
visages. A mi-chemin, je m’aperçus que j’avais
le visage en larmes», écrit-il alors sur son blog
après avoir traversé, juché sur un bus, une
foule de partisans du Président, tous de rouge
vêtus, dans la ville de Barquisimeto.
Le 6 mars 2013, au lendemain de la mort du
président vénézuélien, «en deuil», les yeux
gonflés de tristesse, le député européen
convoque la presse au siège du Parti de gauche
pour une déclaration solennelle. «Ce qu’est
Chávez ne meurt jamais, lance-t-il. C’est l’idéal
inépuisable de l’espérance humaniste, de la révolution.» «Le Venezuela, c’était un Mai 68
permanent», fait valoir le politologue Gaël
Brustier. Actif au sein d’un petit groupe de militants de gauche parisiens pro-Chávez
de 2002 à 2007, ce dernier avait accompagné
Mélenchon à Caracas en 2006. «Ce pays offrait
alors un débouché politique à l’altermondialisme et permettait, pour toute une génération,
d’exorciser le 11 septembre 1973 et le coup d’Etat
de Pinochet contre Allende, analyse-t-il. C’est
pour ça qu’en France il a parlé à beaucoup de
gens de gauche.» D’où cette difficulté pour certains, aujourd’hui, de prendre quelques distances avec un pays qui reste une référence.
LILIAN ALEMAGNA
(1) En quête de gauche, Editions Balland.
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MONDE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Un soldat sud-coréen dans la zone démilitarisée à la frontière avec la Corée du Nord, le 27 juillet. PHOTO BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES
Face à Pyongyang,
l’Asie sur le pied de
guerre nucléaire
Dans la région
ultramilitarisée
abritant quatre
des neuf
puissances
atomiques,
la menace
nord-coréenne
pousse ses voisins
à revoir à la hausse
leur budget
militaire et ravive
le débat sur la
dissuasion.
ANALYSE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
L'arsenal nucléaire de l'Asie
En nombre d'armes
RUSSIE
7 000
CHINE
PAKISTAN
130-140
270
CORÉE
DU NORD
10-20
ÉTATSUNIS
6 800
INDE
120-130
Source : Sipri
exécutés sous la férule de Kim
Jong-un. Dans cette région sous
tension, le Japon et la Corée du
Sud sont les seules grandes puissances économiques à ne pas être
dotées de la bombe atomique. Elles
doivent s’en remettre à l’allié américain qui leur offre son parapluie
nucléaire. Depuis 1951 (pour le
Japon) et 1953 (pour la Corée du
Sud), Tokyo et Séoul sont protégés
par la dissuasion américaine
qui reste donc plus que jamais
d’actualité.
Mais avec le feu d’artifice à répétition de la Corée du Nord et la probabilité d’un désengagement de l’armée américaine en Asie évoquée
par Donald Trump pendant la présidentielle, les Japonais et les SudCoréens redoutent de se retrouver
privés de bouclier. Ces dernières
années, ils ont investi dans la modernisation de leurs armées. Si l’effort déployé n’est plus comparable
à celui des années 90, le budget
sud-coréen augmentera tout de
même de 4 % cette année par rapport à celui de 2016. Il sera consacré
en partie au perfectionnement des
systèmes de missiles pour tenter de
faire face à la menace du Nord.
Par ARNAUD VAULERIN
L
e poker nucléaire dans la
péninsule coréenne va-t-il
accélérer la course aux armements en Asie ? La région est déjà
la plus militarisée et la plus nucléarisée au monde avec quatre des
neuf puissances atomiques. Toutes
sont lancées dans des programmes
de modernisation qualitative ou
quantitative de leurs arsenaux, rappelait en juillet le Sipri, institut de
recherche basé en Suède qui fait
autorité en matière d’armement et
de prolifération.
Sur les 14 935 têtes nucléaires
déployées sur la planète, au
moins 400 sont aux mains de la
Chine, du Pakistan, de l’Inde et de
la Corée du Nord. La dynastie des
Kim est le dernier Etat en date à
avoir rejoint en 2006 le club très
fermé de ceux dotés de la bombe.
Depuis, elle a procédé à plusieurs
dizaines de tirs de missiles et à
cinq essais nucléaires, dont trois
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UN DANGER
«MAJEUR ET IMMINENT»
De son côté, le Japon multiplie également les dépenses, en hausse pour
la cinquième année consécutive
en 2017. S’il déplore un «nouveau degré de menace» causé par le programme balistique nord-coréen, Tokyo s’alarme aussi des ambitions
militaires de Pékin en mer de Chine
méridionale et près de l’archipel des
Senkaku. Dans un livre blanc publié
mardi, le nouveau ministre de la Défense japonais, Itsunori Onodera,
qualifie la Corée du Nord de danger
«majeur et imminent». «Il est probable qu’au fil du temps augmente le
risque du déploiement de missiles
balistiques dotés d’ogives nucléaires
capables d’atteindre notre pays»,
insiste le document.
Publié tous les ans par le ministère
japonais de la Défense, ce texte
s’alarme pour la première fois de
l’amélioration et de la précision des
capacités opérationnelles de la Corée du Nord. Il évoque le scénario
d’«attaque de saturation», au cours
de laquelle un grand nombre de
missiles seraient lancés simultané-
ment pour traverser un bouclier de
défense d’un pays ou d’une zone ciblée. Ces derniers mois, les autorités
japonaises ont entrepris des exercices de simulation pour évacuer les
populations et envisagent de construire des abris antinucléaires.
Ce livre blanc est dans la droite lignée d’un rapport d’experts et de
parlementaires japonais, qui amorçait un tournant dans la politique
sécuritaire de l’archipel. En mars,
un groupe d’anciens ministres et
d’élus du puissant Parti libéral-démocrate (PLD) avait remis au Premier ministre, Shinzo Abe, une série
de «propositions urgentes» visant à
renforcer la défense antimissile du
pays et à muscler sa politique sécuritaire en passant clairement à l’offensive. Ils recommandaient au gouvernement de se procurer des
missiles de croisière à longue portée, capables de frapper les engins
et les sites nord-coréens. «La première attaque [de l’ennemi] peut être
contrée avec notre défense antimissile [actuelle]. Pour ce qui est des
frappes répétitives, il est important
de mettre hors d’état de nuire les sites
de lancement de l’adversaire et d’éviter d’autres tirs», expliquait en début d’année Itsunori Onodera.
Si cette recommandation ne fait pas
franchement débat, il en va autrement de la question de l’arme nucléaire qui relève quasiment du tabou. A Séoul, et dans une moindre
mesure à Tokyo, l’idée a refait
surface ces derniers mois. Elle n’a
jamais été absente des débats politiques. Les conservateurs sud-coréens, comme l’ancien candidat à
la présidentielle Chung Mong-joon
ou l’ex-leader du parti Saenuri Won
Yoo-chul, martèlent depuis plusieurs années cette possibilité pour
contrer la menace nord-coréenne.
A en croire le Miami Herald, plusieurs dizaines d’élus du Liberty
Korea Party soutiendraient le projet d’une Corée du Sud dotée
de l’arme nucléaire. En septembre 2016, après le cinquième essai
de Pyongyang, un sondage indiquait que le scénario du réarmement nucléaire était soutenu
par 58 % des Sud-Coréens. Mais
en 1975, sous pression américaine,
Séoul a signé le Traité de non-prolifération (TNP). La ratification
n’a pas empêché le dictateur Park
Chung-hee de poursuivre un programme clandestin jusqu’à son
assassinat, en 1979. Depuis, le président élu en mai, Moon Jae-in,
s’est positionné sans ambiguïté
comme un antinucléaire civil et
militaire. Mais avec ses 25 réacteurs
nucléaires, la Corée du Sud peut
assez facilement s’engager dans un
programme militaire.
BALLON D’ESSAI
OU MALADRESSE ?
C’est du reste l’argument que les
Etats-Unis avaient avancé l’année
dernière au sujet de leur allié japonais, qui a pourtant subi leur feu nucléaire à deux reprises en août 1945.
«Que se passerait-il si le Japon devenait une puissance nucléaire demain? Ils ont la capacité de le faire
pratiquement du jour au lendemain», avait dit l’ex-vice-président
Joe Biden, lors d’une rencontre avec
le président chinois, Xi Jinping, en
juin 2016. Tokyo, qui n’a jamais ratifié le Traité de non-prolifération,
avait répondu que «le Japon ne
pourra jamais détenir des armes
nucléaires».
Mais les Américains n’ont cessé
d’alimenter ce débat tabou. Durant
sa campagne, Trump avait soupesé
l’idée que le Japon et la Corée
du Sud se dotent de l’arme atomique. Surtout si les 80000 GI présents dans la péninsule coréenne et
l’archipel nippon devaient plier
bagage. En mars, lors d’une de ses
visites en Asie, c’est le secrétaire
d’Etat, Rex Tillerson, qui est revenu
à la charge (ballon d’essai ou maladresse?) pour évoquer la possibilité
d’un Japon armé de l’atome. «Nous
disons que toutes les options sont sur
la table, expliquait-il alors que la
crise avec Pyongyang s’envenimait,
mais nous ne pouvons pas prédire
l’avenir. Nous pensons donc qu’il est
important que chacun dans la région comprenne bien que les circonstances pourraient évoluer jusqu’au
point où, pour des raisons de dissuasion mutuelle, nous pourrions envisager cela.» «Cela» ne serait certainement pas en phase avec la très
pacifiste Constitution japonaise. •
Trump fait dans la surenchère
Alors que les appels au calme se multiplient à travers le monde,
Donald Trump a de nouveau menacé vendredi d’intervenir
contre la Corée du Nord. «Les solutions militaires sont maintenant complètement en place, et prêtes à l’emploi, si la Corée
du Nord se comporte imprudemment», a tweeté le président
américain. Un peu plus tôt, la Chine avait enjoint Washington
et Pyongyang à «faire preuve de prudence dans leurs mots
et leurs actions, et à agir davantage pour apaiser les tensions».
La Russie s’est dite, elle, «très inquiète». «Les risques sont très
élevés, surtout en prenant en compte la rhétorique employée»,
a déclaré le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov.
Carnet
SOUVENIRS
Lula Plagnet-Lot
18 octobre 1990 - 13 août 2010
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10 u
MONDE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
RETOUR DE KARMA Une ONG pro-réfugiés
à la rescousse du bateau anti-migrants «C-Star»
L’expédition des xénophobes de Defend Europe en mer Méditerranée vire
à la farce. L’ONG Sea Eye, qui secoure les migrants en mer, a été mandatée
vendredi pour porter assistance au C-Star, le bateau des identitaires, en rade
au large des côtes tunisiennes, où il se trouve depuis six jours. «L’aide à ceux
qui sont en détresse est le devoir de tous ceux qui sont en mer», explique
Sea Eye, qualifiant le C-Star de «bateau nazi». Finalement, l’équipage du
C-Star a refusé l’aide, ayant réglé son «problème technique». PHOTO AP
Un bateau pneumatique avec 129 migrants à bord, en mer Méditerranée, le 1er août. PHOTO ANNA SURINYACH. AP
Du golfe d’Aden à la Méditerranée, des
migrants assassinés et des ONG entravées
Mis sous pression,
les passeurs
n’hésitent plus
à jeter leurs
passagers à la mer,
tandis que les
associations qui
les aident font face
à la défiance
grandissante
des Etats.
Par
CÉCILE BRAJEUL
T
oujours plus de morts
sur les routes de l’exil.
3 501 personnes ont
déjà perdu la vie en 2017 en
fuyant leur pays selon l’Organisation internationale pour
les migrations (OIM).
Mercredi et jeudi, des passeurs, craignant de se faire
intercepter par les autorités,
ont jeté 300 Somaliens et plus enviables. Mais cela
Erythréens à la mer, à l’ap- n’empêche pas l’Europe de
proche des côtes yéménites, multiplier les actions de disdans le golfe d’Aden, rap- suasion au sauvetage. Le
porte l’organisation qui dé- gouvernement italien a érigé
pend des Nations unies. Ces un code de conduite à destimeurtres de masse perpétrés nation des ONG, présenté
sur deux jours sont
le 25 juillet. Officielleles premiers dans la
RÉCIT ment, ces mesures
zone, selon l’agence.
ont été mises en place
Les victimes sont des mi- pour encadrer l’action humaneurs pour la plupart –dont nitaire et éviter toute entente
un tiers de jeunes filles– qui entre ONG et passeurs. Un
n’avaient en moyenne que dernier argument irrecevable
16 ans, selon les premières pour Mego Terzian, présiestimations. Des adolescents dent de Médecins sans fronprêts à risquer leur vie en tières (MSF), qui rejette toute
mer malgré les vents particu- collusion avec les trafiquants
lièrement violents en cette d’êtres humains.
saison. Qui plus est, pour traverser le Yémen, un pays en «Inhumain». L’ONG estime
guerre où sévit la plus grande que ce code de conduite
épidémie de choléra jamais n’a été mis en œuvre que
enregistrée, afin de rejoindre «pour satisfaire l’opinion pules pays du Golfe.
blique italienne et rassurer
En Méditerranée, les condi- les autres membres de l’Union
tions de passage ne sont pas européenne». Deux mesures
sont particulièrement décriées par l’association française : l’impossibilité de
transférer les migrants d’une
embarcation à une autre et
l’obligation d’obtenir l’agrément de plusieurs centres de
coordination de secours, au
lieu d’un seul, comme c’était
avant le cas. Des dispositions
qui pourraient entraver l’action de secours, en augmentant les délais de prise en
charge. Et ce, alors que le
dispositif antérieur auquel
souscrivaient les ONG suivait
toutes les réglementations.
«Nous respections les lois maritimes internationales et
n’agissions qu’avec l’autorisation, voire à la demande, du
centre de gestion de Rome»,
ajoute Mego Terzian.
«La stratégie actuelle est de
refouler les migrants vers la
Libye. Les dispositifs de surveillance aux abords de son
littoral ont été intensifiés.
Et les autorités libyennes
pourraient obtenir un soutien
logistique de la part de l’UE,
en matériel et formation»,
assure le président de l’ONG.
Mais, «refouler les migrants
vers la Libye est inhumain.
Nous travaillons dans les centres de détention là-bas et les
conditions de vie et d’hygiène
y sont déplorables. Les migrants ne reçoivent que peu
de nourriture et sont souvent
victimes de violences et
d’abus», déplore Mego Terzian.
Itinéraire. Alors, plutôt que
traverser la Libye et risquer
de subir des violences et
d’être réduit en esclavage, les
réfugiés sont de plus en plus
nombreux à changer leur
route. Les migrants reprennent un ancien itinéraire, celui du Maroc et de l’Espagne.
Ils affluent sur les côtes ibériques, alors que leur nombre
décline à l’Est. En 23 jours, le
nombre de migrants secourus en mer par les équipes de
MSF a baissé de manière sensible. Seules 129 personnes
ont été récupérées. «Nous ne
disposons pas des chiffres de
l’armée italienne, qui prend
en charge 70 % des migrants
au large de ses côtes et n’avons
donc pas une vue exhaustive
de la situation, mais nos activités régressent», nuance
Mego Terzian.
Le président de MSF estime
cependant que les mesures
présentées par le gouvernement français pour réduire la
durée des procédures administratives et augmenter le
nombre de places en centre
d’accueil étaient encourageantes. «Quant à savoir si
elles seront réellement appliquées, c’est autre chose.» •
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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LIBÉ.FR
Le burger 100 % vegan qui fait tousser
les écolos Il ressemble à un steak saignant, il en
a même le goût grâce à la protéine leghémoglobine de soja (SLH). C’était l’argument ultime des inventeurs de
l’Impossible Burger, pour abattre les ultimes réticences des viandards pur jus, et ainsi sauver des milliers de vache et limiter les
dégâts de l’élevage sur l’environnement. Sauf que l’administration américaine doute de la non-dangerosité de la SLH et que des
associations exigent le retrait du produit. PHOTO IMPOSSIBLE FOOD. DR
NIGERIA
En Angleterre, la police a
payé un homme condamné
pour viol pour infiltrer un
gang de violeurs. L’affaire
fait la une des journaux britanniques : «Les flics paient
un violeur 10000 livres» titre
le tabloïd The Sun. Il faut dire
que le procès qui a secoué
la ville de Newcastle ces derniers jours s’est achevé sur
une révélation embarrassante. L’informateur qui a
permis l’arrestation de
18 personnes était lui-même
un violeur condamné, et qui
plus est, il a été rémunéré
pour sa mission. La police
cherchait à démanteler un
gang d’une vingtaine de personnes qui droguaient et faisaient boire de l’alcool à
des jeunes femmes, âgées
de 13 à 25 ans, avant de les
violer. Après avoir longtemps
échoué, l’enquête a abouti
grâce aux informations de cet
homme. L’association National Society for the Prevention
of Cruelty to Children, qui
lutte contre la cruauté envers
les enfants a dénoncé un
geste «immoral» des forces de
police.
Les Nations unies se sont
dites «extrêmement inquiètes» d’une «fouille illégale»
menée vendredi par les forces de sécurité nigérianes,
dans leur camp de base de la
ville de Maiduguri (nord-est
du Nigeria), épicentre de
la lutte contre le groupe jihadiste Boko Haram. «Cela
peut mettre en danger le travail que nous réalisons», a
déclaré la cheffe de la communication de l’organisation
dans le pays, Samantha
Newport. Elle dénonce une
intrusion dans le camp du
Red Roof, où sont basés une
grande partie des employés
de l’ONU et d’ONG internationales. Selon un mémo interne de l’ONU obtenu par
l’AFP, cette fouille fait suite à
«des rumeurs qui se sont propagées hier sur les réseaux sociaux concernant la présence
supposée d’Abubakar Shekau
[chef du groupe jihadiste
nigérian Boko Haram, ndlr]
dans le camp». Aucun commentaire au sujet de la
fouille n’a pu être obtenu
dans l’immédiat auprès des
autorités nigérianes.
Le, ministre de la Transition
écologique et solidaire, Nicolas Hulot, a annoncé mercredi un plan de gestion de
l’eau, mais on parle encore
peu d’une autre ressource en
voie d’épuisement: le sable,
dont l’exploitation exponentielle a des conséquences
écologiques et économiques
de plus en plus inquiétantes.
Dans le Livre noir de la mer,
publié en 2015, Christian Buchet abordait le «défi du sable», ce matériau granulaire
constitué de fragments de
roches désagrégées. Directeur du Centre d’études et de
recherche de la mer de l’Institut catholique de Paris et
membre de l’Académie marine, il appelle à une prise de
conscience politique.
Le sable est la deuxième
ressource la plus utilisée
de la planète après l’eau. A
quoi sert-il exactement ?
Le champ d’utilisation du
sable est stupéfiant : il est
présent en grande quantité
dans les microprocesseurs, la
construction des bâtiments,
mais aussi dans le verre et
même dans les pneus… Nous
avons tendance à considérer
que le sable est, comme l’air,
inépuisable. En dépit des ap-
Extraction de sable au Sri Lanka. D. LIYANAWATTE. REUTERS
parences, c’est une ressource
rare. Il est difficile d’imaginer une pénurie de sable
parce qu’il y en a à profusion
dans les déserts. Mais il a tellement été tourneboulé pendant des siècles qu’il est trop
lisse et ne s’agrège pas, contrairement à celui qui est
dans la mer. A Dubaï, les
montagnes de sable fin sont
totalement impropres à la
construction des bâtiments
et des îles artificielles. Tout
est donc à base de sable marin, qu’il faut extraire et laver
pour que le béton tienne, ce
qui implique qu’on a aussi
besoin d’eau douce pour enlever le sel.
Doit-on mieux penser la
Des porcelets pourraient révolutionner
les greffes d’organes
Une équipe scientifique internationale est parvenue à
modifier génétiquement des
porcelets pour que leurs organes soient compatibles
avec des transplantations
sur l’homme, selon un article publié dans la revue
américaine Science. Cette
avancée pourrait révolutionner les greffes d’organes
(cœur, foie, poumons…) en
permettant de les prélever
sur des porcs, plutôt que sur
de rares donneurs humains.
Jusqu’à présent, ces greffes
porcines se heurtent à des
risques de transmissions de
virus qui peuvent infecter
les humains. Selon Science,
l’équipe dirigée par deux généticiens de l’université de
Havard, George Lurch et Luhan Yang, ont utilisé la méthode du clonage pour retirer les gènes responsables
de ces virus dans l’ADN porcin avant de développer les
embryons.
La société privée eGenesis,
fondée par les deux hommes, est ainsi parvenue à obtenir la naissance de 37 porcelets dont les organes
seront potentiellement adéquats pour une xénotrans-
plantation (une greffe à partir de donneurs animaux).
La pénurie d’organes humains est telle qu’environ
22 personnes meurent chaque jour aux Etats-Unis en
attente d’un organe vital,
«tandis que les organes porcins peuvent atteindre une
taille idéale pour les humains», note encore Science.
Les porcs sont déjà utilisés
dans la xénotransplantation
de valves cardiaques ou de
pancréas. Mais cette nouvelle avancée doit permettre
de transplanter des organes
porcins plus volumineux et
qui posent un risque de
transmission de virus plus
important.
PHOTO EGENESIS
gestion du sable marin ?
C’est le défi du XXIe siècle.
La difficulté actuelle concerne avant tout le prélèvement de sable, et plus largement de granulats [d’une
taille inférieure à 125 mm,
ndlr]. Pour répondre à l’augmentation de nos besoins,
après avoir pris du sable sur
terre et exploité nos plages,
on le prend de plus en plus
en mer. Et cela va s’accentuer. Nous sommes actuellement 7,2 milliards de Terriens et il y aura plus de
2 milliards de personnes
supplémentaires sur la planète d’ici à 2050. Cela implique que les constructions et
la production de verre vont
encore augmenter. Or, l’extraction du sable marin est
problématique, notamment
parce qu’elle s’opère trop
près des côtes. Cela est plus
économique pour les compagnies : c’est moins profond et le retour à terre des
bateaux est plus rapide. Les
récents travaux scientifiques
ont prouvé que les prélèvements à proximité du rivage
avaient des conséquences
néfastes. Lorsque l’on prélève du sable en mer, cela
crée un trou dans le fond
marin. La mer le comble
avec du sable, ce qui accélère le retrait des plages et
accentue le phénomène
d’érosion du littoral. Avec la
montée des eaux, l’érosion
marine, est l’un des enjeux
majeurs liés au réchauffement climatique. Or la prise
de conscience est récente.
Demain, quand nous voudrons lutter contre ce
phénomène d’érosion, nous
irons à nouveau extraire
du sable pour protéger les
habitations menacées, alors
même que cette érosion aura
été aggravée par des prélèvements trop près des côtes.
Recueilli par M.La.
A lire en intégralité sur Libé.fr
«[Sur les œufs contaminés] nous
devons travailler ensemble […]
plutôt que perdre de l’énergie
à désigner des coupables.»
VYTENIS
ANDRIUKAITIS
commissaire
européen
à la Santé
AP
ROYAUME-UNI
«En dépit des apparences,
le sable est une ressource rare»
La crise des œufs contaminés au fipronil dépasse désormais
les frontières de l’Europe, avec des produits identifiés à Hongkong. La Commission européenne a convoqué les pays de l’UE
concernés et leur demande d’arrêter de se rejeter mutuellement
la faute. L’Allemagne et la France ont vertement tancé la Belgique et les Pays-Bas. Dans ces deux pays, plus de 200 élevages
de poules pondeuses ont été contaminés après la désinfection
des lieux avec des produits contenant du fipronil, un insecticide dont l’usage est pourtant strictement interdit dans le secteur avicole. La Belgique a accusé les Pays-Bas d’avoir traité
avec légèreté une information anonyme reçue en novembre 2016 sur l’utilisation de fipronil dans les élevages néerlandais. Au total, 17 pays, dont 15 membres de l’UE, sont touchés.
12 u
FRANCE
Par
LAURE BRETTON
E
tait-ce la nostalgie du temps
bénit où, avant de se constituer prisonnier volontaire
à Matignon, il montait trois fois par
semaine sur un ring ? Ou bien
une mise en garde toute politique à
l’orée d’un quinquennat compliqué
sur le plan des finances publiques?
«Mesdames et messieurs, la France
est dans les cordes et aucune esquive
ne nous sauvera», glissait Edouard
Philippe au mitan de sa déclaration
de politique générale, début juillet.
Juste après un clin d’œil à Bob Dylan, qui consacra l’une de ses protest
songs au boxeur Rubin «Hurricane»
Carter dans les années 70, le «noble
art» est appelé à la rescousse pour
légitimer les choix budgétaires de
l’exécutif, scellant la preuve d’une
infusion des codes de la boxe dans
le petit monde des décideurs.
Si les Jeux olympiques de Rio l’an
dernier et leurs six médailles pour la
France en boxe ont démultiplié l’engouement pour ce sport, cela fait
quelques années que les hautes
sphères du pouvoir s’y convertissent. Décalquant avec trois décennies de retard le phénomène du
«white collar boxing» né dans les années 90 à New York, quand courtiers
et banquiers de Wall Street ont
abandonné le lénifiant fitness pour
l’engageant combat. Tout (ou presque) a ainsi été écrit sur un Jérôme
Cahuzac, aussi suicidaire politiquement que physiquement, qui colportait la légende de sa mâchoire
cassée lors d’un match homérique
(et gagné, clamait-il) entre les
deux tours de la présidentielle
de 2012. Trois ans plus tard, en se
lançant dans la bataille des régionales en Ile-de-France, c’est Valérie Pécresse qui avait habilement distillé
sa nouvelle passion pour la boxe
dans les médias. Mi-mai, rebelote:
les images du nouveau chef du gouvernement, qui a appris ce sport
dans une salle du Havre, se sont déversées sur les réseaux sociaux.
Edouard en garde, Edouard et ses
gants noirs, Edouard le «BGB», beau
gosse boxeur… On est plus près de
«Gentleman Jim», le surnom de
James Corbett, considéré comme le
père de la boxe moderne au tournant du XXe siècle, que de Rocky
Balboa, mais les messages sont limpides: bien dans sa peau, bien dans
sa tête, prêt au combat.
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Valérie Pécresse,
Edouard
Philippe,
Manuel Valls…
Après le tennis
et le jogging,
monter
sur un ring est
devenu
la nouvelle
passion
des gens
de pouvoir.
Un moyen de
rester en forme
et de soigner
son image.
ANALYSE
EN COSTUME
SAVATE
«GROS BIDE»
La vogue de la boxe (anglaise, thaï
ou française) dans les couloirs du
pouvoir a pourtant des racines bien
plus profondes. Jusqu’au milieu des
années 90, les politiques sont des
cérébraux. Crâne d’œuf et teint
blafard font partie de la panoplie.
«Grosses lunettes, gros bide : leur
image n’était pas importante», se
souvient l’un des pionniers de la
boxe thaï en France, André Zeitoun,
coach depuis trente ans ayant vu
défiler des chefs d’entreprise, des
politiques et des acteurs dans ses
salles d’entraînement.
Sous l’influence, déjà, du monde
anglo-saxon, les politiques français
se mettent au sport. Reflet de
la bourgeoisie politique qui lll
Valérie Pécresse lors d’un entraînement de boxe, dans une salle de sport de Vélizy-Villacoublay, dans les Yvelines. PHOTO ÉLODIE GRÉGOIRE. REA
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
lll
dirige le pays, les élus commencent par le tennis. Polo immaculé et pull noué sur les épaules.
Ils s’engouffrent ensuite dans le
jogging, sport individuel par excellence. Dominique de Villepin court
sur une plage torse nu, les mouettes
et les autres tentent de suivre. Nicolas Sarkozy, adepte de course à pied
sous le cagnard et l’objectif des
photographes, réhabilitera surtout
la petite reine. On se muscle et on
repousse ses limites. Petit à petit
– incorrigibles hommes politiques –, la recherche de la performance grignote tout. Vous courez?
Bien, mais avez-vous déjà tenté un
marathon ? Si oui, en combien de
temps? Plus de quatre heures, vous
êtes out… Avec le vélo, pareil : à
moins d’avoir enquillé dix ascensions du Ventoux, difficile d’intéresser vos pairs.
Dans cet océan d’égocentrisme, la
boxe s’impose peu à peu comme le
sport engageant et valorisant, une
discipline de partenaires et non
solitaire. Tractions, pompes, étirements: la boxe est une grosse mangeuse de calories et une grande affineuse de silhouette. Mais pas que.
«Les grandes villes et les métiers modernes te font perdre tes relations sociales, analyse André Zeitoun. Les
gens qui viennent à la boxe veulent
revenir à la réalité: on se frotte aux
autres. Mais soyons honnêtes, le côté
u 13
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dominant-dominé de la boxe fait
aussi partie de ce que recherchent les
nouveaux venus.» Sans oublier un
fort coefficient d’encanaillement.
La boxe a un parfum de voyous, très
enivrant pour des politiques corsetés toute la journée. L’espace d’une
séance, ils peuvent être Marcel Cerdan ou Mike Tyson, Georges Carpentier ou Floyd Mayweather. C’est
au choix. Et s’encanailler va vite
avoir du succès.
«HOMME MODERNE»
Dans les années 2000, Zeitoun a
commencé à enseigner le muay-thaï
(le vrai nom de la boxe thaï) à Sciences-Po où le sport est obligatoire.
En deux ans, le coach assèche les
cours d’escrime et de boxe française.
Cette dernière reste, par tradition,
la plus pratiquée à Polytechnique,
autre grande pouponnière de futurs
dirigeants.
Anglaise ou française, la boxe est
une centrifugeuse sociale quand sa
version thaï joue plutôt le rôle d’extracteur. Fils de cheminots et futur
énarque, Sébastien Proto s’est immergé dans le muay-thaï dès son
adolescence. A l’Essec, il demande
à faire son stage de fin d’études à
Bangkok pour parfaire sa pratique.
Après l’ENA, où il côtoie Macron,
Proto s’installe de nouveau en
Thaïlande. Conseiller à l’ambassade
le jour, apprenti boxeur la nuit.
«Quand vous faites du foot, c’est souvent au sein d’un groupe issu du
même milieu, alors que dans la boxe
thaï, le brassage social est total. C’est
le seul sport qui le fasse», estime
l’ancien directeur de cabinet d’Eric
Woerth. Aujourd’hui associé-gérant
chez Rothschild, Sébastien Proto n’a
jamais vu la boxe comme «une reproduction du combat politique,
c’est un combat contre soi-même».
Adepte de la boxe pieds-poings
depuis quelques années, initiée par
son officier de sécurité quand elle
présidait le Medef, Laurence Parisot
trouve dans ce sport de nombreux
bénéfices pour les futurs leaders. «Il
faut élargir le regard pour parer et
préparer les coups, en face, de côté,
en haut, en bas, décrit la présidente
de l’Ifop. C’est une vision à 360 °.
Un peu comme quand vous conduisez
une entreprise.» Voire un parti, un
département ou un ministère…
Flairant ce début d’emballement
pour la boxe de gentlemen, initiée
au XIXe siècle par le marquis de
Queensberry, Cyril Durand a ouvert
le Temple Noble Art en 2014 à Paris,
en s’associant à l’homme d’affaires
Henry Hermand, ami et conseiller
d’Emmanuel Macron. A la manière
d’un club anglais, sa salle, située à
un jet de pierre de la Comédie-Française, brasse des avocats, des politiques, des patrons du CAC 40 et
des «people». Pour Durand, luimême boxeur, ce sport «est devenu
une pratique de l’homme moderne.
Nos membres ont de l’argent, du
pouvoir, des réseaux, mais l’homme
nouveau doit savoir se battre. Il y a
une quête d’authenticité partout»,
raconte le trentenaire, sac à dos de
vacances à ses pieds. «On se met à la
cuisine, au bricolage… Ceux qui sont
dans un artifice relationnel toute la
journée se disent: “Bon alors, moi et
mes poings, on sait faire quoi?” Du
Le président Macron à Paris, le 24 juin. PHOTO JEAN-PAUL PELISSIER. REUTERS
Le Premier ministre, Edouard Philippe, à l’entraînement. CAPTURE YOUTUBE
coup, tout le monde s’y met. Il y a
même “une petite mode” parmi les
conseillers de l’exécutif et les députés», confirme une ancienne du
quinquennat Hollande.
Des journées pleines à ras bord, une
sédentarité forcée, des menus trop
caloriques, voire des doubles dîners
quand la soirée de travail déborde
sur la nuit, et des envies de se défouler autrement qu’en courant sur
un tapis: la boxe a ceci de précieux
qu’elle permet de lâcher prise. En
nageant, courant, pédalant, on
ressasse. Mais si l’esprit vagabonde
sur le ring, une seconde d’inattention et c’est le crochet du gauche.
«La boxe, tu n’es pas seul et ça
te vide totalement», explique un
conseiller ministériel. Comme lui,
trois membres du cabinet Cazeneuve ont goûté à la boxe pendant
leur court passage à Matignon, prenant le relais du cabinet Valls, luimême croyant et pratiquant.
«COUP MORTEL»
Loin de la boxe anglaise ou du
muay-thaï, qui recrute en nombre
en banlieue parisienne, l’ex-chef du
gouvernement est l’un des rares politiques, voire le seul, à faire de
la boxe française. Valls ne pouvait
choisir autre chose que la savate,
sport fétiche des brigades du Tigre.
Les flics vedettes de Clemenceau,
l’autre amour de Valls. «La boxe,
c’est le moment où j’évacue la pression», confiait l’ex-Premier ministre
en 2014 au magazine GQ, racontant
s’être converti grâce à son conseiller
de toujours, Christian Gravel, ancien champion de France de viet vo
dao et passionné de boxe thaï. Pour
l’ex-monsieur communication du
gouvernement, «la boxe permet de
canaliser l’animalité en soi. Et qui,
plus qu’un politique, a besoin de se
maîtriser?» De toute façon, ajoutet-il dans un sourire, «il est toujours
plus opportun de taper dans un sac
que sur ton adversaire». La boxe
apprend aussi à gérer l’afflux d’émo-
La boxe a un
parfum de voyous,
très enivrant pour
des politiques
corsetés toute
la journée. L’espace
d’une séance,
ils peuvent être
Marcel Cerdan
ou Mike Tyson.
tions sans perdre le contrôle, initie
aux changements de rythmes qui
peuvent déstabiliser un adversaire
et enseigne la maîtrise du souffle
et du corps. Tellement mordu,
Valls fera installer un sac de frappe
dans l’immense salle de sport
de Matignon, dont vient d’hériter
Edouard Philippe. «Mais on ne vous
dira pas quelle photo il a collé
dessus», se marre le conseiller du
Premier ministre Gilles Boyer.
La légende voudrait que Philippe
ait converti tous les juppéistes à
la boxe. En réalité, seul Charles
Hufnagel s’y est risqué. Au début de
l’été, le directeur de la communication du Premier ministre baladait
sa main bandée après un mauvais
coup à l’entraînement. Même Emmanuel Macron, quand il était secrétaire général de l’Elysée, s’est surpris à taper dans un sac. Son jeune
conseiller politique Ismaël Emelien
pratique en revanche régulièrement. Secouée sur la scène politique
et boxeuse à ses heures, Marlène
Schiappa rêve d’installer un
punching-ball dans son secrétariat
d’Etat aux Droits des femmes quand
Annick Girardin, elle, s’essaie au
taekwondo. «Pour apprendre le coup
mortel», s’esclaffe la ministre des
Outre-Mer. Sur un ring ou dans l’hémicycle, ça peut servir. •
14 u
FRANCE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
LIBÉ.FR
Insoumeetic Derrière ce jeu de mots, contrac-
tion des Insoumis et du célèbre site de rencontres
Meetic, se cachent en fait de nombreux sympathisants de La France insoumise à la recherche de l’amour. Le
groupe Facebook, qui compte plus de 1 500 membres, a été créé
lors des législatives après une plaisanterie entre copains mélenchonistes. Le but, faire connaissance avec des membres qui partagent les mêmes idées politiques, échanger, et pourquoi pas se
rencontrer, si affinités. PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
K13 à Paris:
le street art mis
à la rue
dernier coup d’œil. Le lieu del». Il tient à faire bonne imaurait tout d’un musée. Mais pression. Ça sent fort la peinle K13, squat artistique ture. Par endroits, les bombes
du XIIIe arrondissement jonchent le parquet ancien.
(sud-est de Paris), ouvert en Sur cinq étages, des ateliers
janvier, vit ses
de collage, de
REPORTAGE pochoir, de
derniers jours.
Le 19 juillet, la
graffiti, et tout
justice a autorisé son expul- ce qui compose la palette des
sion à partir du 10 août, artistes de rue. Mais aussi un
afin qu’Enedis (ex-ERDF) re- salon de tatouage, un studio
Par
couvre son bâtiment, conces- d’enregistrement ou des esRAPHAËL GOUMENT sion de la mairie de Paris paces partagés. «C’est une
Photos MARGUERITE
jusqu’en 2027.
pépinière dingue, avec une
BORNHAUSER
Un coup dur pour Brice Cou- énergie et une dynamique ardin et Wilfried Devaux, deux tistiques hallucinantes», réans chaque pièce, des trentenaires à l’origine du sume l’auteur du livre Etat
œuvres par dizaines. projet, qui ont fait partie, plus des lieux du graffiti au street
Comer, Lady K, Crey, jeunes, des gamins du quar- art (ed. Carpentier), Cédric
Jover, Pesca ou Kome: les si- tier. En quelques mois, ils ont Naimi.
gnatures d’artistes s’enchaî- réussi, avec leur association
nent, depuis les pointures Village 13, à faire pousser «Trafic». Cinq étages mais
des années 90 jusqu’à un au 148 rue de Tolbiac un lieu surtout un projet de cohésion
représentant japonais, sans de création dédié aux cultu- sociale: «On ouvre les portes à
oublier le gratin francilien. res urbaines. Pendant la tous ceux qui veulent apprenDes curieux se pressent, visite, Brice Coudin n’arrête dre, aux jeunes du coin qui zohistoire de pouvoir jeter un pas de s’excuser pour «le bor- nent», explique simplement
Brice Coudin. Lui-même dit
s’en être sorti grâce au graffiti. La vente de casquettes
personnalisées lui permet
aujourd’hui d’en vivre. Les
deux amis n’en sont pas à leur
coup d’essai. Ils sont aussi
présents à Saint-Denis, où
ils organisent chaque année
Plan B, un festival gratuit qui
met à l’honneur les cultures
urbaines.
Même recette pour le K13. Le
lieu est resté ouvert aux habitants du quartier, attirant jusqu’à 70 personnes les bonnes
journées, sans compter les
ateliers d’initiation chaque
samedi. «On voulait en faire
un lieu culturel et le pérenniser. Les autorités ont eu peur
d’un point de trafic, lâche
Wilfried Devaux, dépité. Des
conneries, on en a fait, on essaye de proposer autre chose
aux jeunes. Ici, ils faisaient le
ménage et participaient aux
travaux. Dehors, ils jouaient
les voyous.» L’équipe a aussi
profité du bâtiment pour
héberger des personnes dans
le besoin, des réfugiés et
deux familles à la rue, pourAu K13, mardi. Pesca est un des habitués.
tant éligibles au droit au
Dans le XIIIe,
ce squat artistique
propose des
initiations au rap et
au graffiti. Depuis
jeudi, les occupants
sont sommés de
quitter les lieux.
D
logement opposable (Dalo).
Des arguments qui n’ont pas
suffi à convaincre la justice.
Car le K13 fait partie d’un ensemble plus vaste qui abrite
des équipements et des bureaux d’Enedis. Son directeur délégué à Paris, Pascal
Dassonville, insiste sur l’argument de la sécurité :
«Il s’agit d’un site industriel,
intégré à un ensemble de bâtiments électriques. Nous voulons éviter tout incident qui
pourrait être mortel. Nous
ne pouvons pas prendre de risque.» En cause, la présence
d’un poste électrique dans
l’immeuble adjacent qu’occupe toujours l’opérateur. Un
danger qui explique le délai
très court accordé par la justice pour évacuer les lieux :
quelques semaines à peine.
Les gestionnaires du squat
ont aujourd’hui un regret: ne
pas pouvoir organiser un événement en forme de baroud
d’honneur pour les riverains.
«C’est mort». Ils ont bien
tenté de mobiliser les élus,
dans un XIIIe arrondissement qui a pourtant laissé la
part belle au street art, autorisant des fresques monumentales sur ses tours…
en vain. Jérôme Coumet,
maire de l’arrondissement, se
dédouane: «Je suis favorable
à ce que des lieux d’expression
existent pour tous, mais le bâtiment est un squat, c’est donc
à la justice de se prononcer.
La propriété reste un droit
constitutionnel.» D’autres,
à l’image du communiste
Jean-Noël Aqua, se montrent
moins évasifs: «J’ai soutenu
ce projet, c’est dommage, ces
gens font un vrai travail artistique, ils contribuent à l’offre
culturelle et au tissu social.»
«Le XIIIe sponsorise le street
art, mais juste quand ça l’arrange. Ça fait des années
qu’on fait tout nous-mêmes
sans recevoir d’aide», s’agace
Wilfried Devaux. Difficile
pour lui de positiver. «C’est
fini, mort, enterré. Faire les
choses, c’est bien, mais il faut
des moyens. J’ai perdu un
an sur ce projet.» Juste à côté,
Brice Coudin se concentre sur
deux préadolescents venus
apprendre à manier la
bombe. «Il faut y aller en
finesse, les couleurs claires
puis les couleurs sombres.»
Couche après couche, les jeunes prennent la relève. •
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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FOOT Neymar du Nou Camp au Roudourou
La recrue star du Paris-SG pourra faire ses débuts
sous ses nouvelles couleurs à Guingamp dimanche
(à 21 heures). La Fédération française de football a reçu
vendredi le Certificat international de transfert (CIT)
émis par son homologue espagnole, et nécessaire pour
que le Brésilien de 25 ans puisse évoluer sous le maillot
parisien. Le stade breton, 18 645 places, devrait être
plein comme un œuf. PHOTO AP
«Il est interdit
de stationner devant
son propre garage.»
SUR SERVICEPUBLIC.FR
après une décision
de la Cour de cassation
La Cour de cassation a tranché: laisser sa voiture devant
son propre garage constitue une infraction passible d’une
amende de 135 euros, contre 35 auparavant. Le code de la
route ne prévoit aucune dérogation pour les propriétaires.
Plusieurs députés avaient adressé des questions à ce propos au ministère de l’Intérieur, qui avait répondu que stationner devant son garage, même si cela ne gêne pas la circulation ni les piétons, équivaut à une privatisation de
l’espace public et contrevient au principe de l’égalité de
tous les citoyens devant la loi. Ni la réglementation belge
(qui autorise ce stationnement) ni le manque de places de
parking en ville, n’ont convaincu la justice.
Fin des emplois familiaux: les députés LR
dénoncent une discrimination à l’embauche
L’interdiction pour les parlementaires d’employer des
membres de leur famille? De
la «discrimination à l’embauche» pour une soixantaine de
députés du groupe Les Républicains (LR) qui ont saisi
le Conseil constitutionnel
contre cette mesure phare de
la loi sur la moralisation de la
vie politique. Un recours déposé jeudi en toute discrétion,
aucun ténor de la droite
n’ayant annoncé pareille intention la veille, au moment
de l’adoption définitive de
la loi. Depuis, silence radio
ou presque. Rare exception:
jeudi matin, sur France Inter,
le néodéputé LR Pierre-Henri
Dumont montait prudemment au créneau, invoquant
un «doute sur la constitution-
615000
liaux «ne constitue qu’une mesure symbolique, alors qu’elle
va créer une discrimination à
l’emploi» qui ne se justifie
selon eux «par aucun motif
d’intérêt général». «On ne voit
d’ailleurs pas pourquoi la défiance s’exercerait de manière
privilégiée à l’encontre d’un
époux, d’une épouse, d’un enfant ou d’un ascendant et non
à l’égard d’autres “liens sentimentaux”.» Les députés évoquent par ailleurs l’obligation
de licenciement que la mesure
entraînerait en cas d’union
entre un ou une élu(e) et son
collaborateur ou sa collaboratrice, évoquant une entrave à
la liberté du mariage. Le Conseil constitutionnel rendra sa
décision début septembre.
GUILLAUME GENDRON
La PME des Mercier s’élargit
un peu plus
Justice Un incendiaire présumé
interpellé dans le Sud
Un homme de 19 ans soupçonné d’avoir provoqué
16 incendies dans les communes d’Istres et Fos-sur-Mer
(Bouches-du-Rhône) a été mis en examen vendredi.
L’homme n’était pas connu des services de police. Originaire de Fos-sur-Mer, il a reconnu avoir provoqué 16 départs de feu en garde à vue. Il a été mis en examen et
placé en détention provisoire au centre pénitentiaire
de Luynes. Il encourt une peine de quinze ans de prison. PHOTO B. LANGLOIS. AFP
Economie Hausse des créations
d’emploi
Au deuxième trimestre, le secteur privé a généré
91700 postes de travail, après 57700 au premier trimestre (+291900 sur un an). Il s’agit de la onzième hausse
trimestrielle d’affilée, signe d’un redressement lent,
mais régulier de l’économie. Au deuxième trimestre,
c’est encore le secteur des services qui enregistre l’essentiel des créations d’emplois (+80000, dont 27700 dans
l’intérim), alors que la construction redémarre timidement et que l’industrie stagne (après avoir longtemps
dégringolé). L’Insee peut réviser cette première estimation, dans un sens comme dans l’autre.
Et de quatre: après ses deux
filles et son fils, la femme de
Michel Mercier aurait également été recrutée par l’ancien garde des Sceaux (sous
Sarkozy), qui vient de renoncer à rejoindre les rangs
du Conseil constitutionnel,
acculé par la polémique sur
ces emplois familiaux. Le
Canard enchaîné avait déjà
révélé l’emploi de Véronique, entre 2003 et 2012,
comme attachée parlementaire, puis de Delphine, à
mi-temps d’août 2012 à
avril 2014. Il y a aussi Bruno,
son troisième enfant, qui relève d’un cas particulier : il
fut embauché en 2007 par le
Conseil général du Rhône,
alors présidé par Michel
Mercier. Il y a désormais
Joëlle, son épouse, qui
aurait été rémunérée entre 1995 et 2009 comme
assistante au Sénat, comme
l’a révélé vendredi matin
le Parisien-Aujourd’hui en
France.
Des détails sur cette PME
familiale ont été livrés mercredi aux enquêteurs de
l’Office anticorruption de
la police judiciaire (Oclciff),
saisi par le Parquet national financier (PNF) d’une
MARC CHAUMEIL
euros, c’est le montant
des amendes pour location illégale de meublés
touristiques type Airbnb
dressées à Paris sur les six
premiers mois de 2017. Un
chiffre en très forte hausse:
au premier semestre 2016,
il s’élevait à 45000 euros, atteignant 200000 euros pour
toute l’année. Le tort des
31 propriétaires épinglés ?
Ne pas avoir déclaré leur location à la ville et avoir dépassé les 120 jours de location par an autorisés par la
loi. «Ces chiffres ne reflètent
pas une explosion du nombre des locations proposées,
mais l’efficacité des contrôles», selon Ian Brossat, adjoint au logement à la mairie
de Paris. Les amendes sont
de plus en plus élevées : à
Paris, la moyenne est passée
de 10 000 euros en 2016 à
20000 euros pour cette année.
nalité, dans les respects des tant en cause les dispositions
institutions» de la loi, et non contre les conflits d’intérêts,
«pas une défense des emplois les peines d’inéligibilité autofamiliaux». Le pormatique et le prote-parole du gouANALYSE jet de création
vernement, Chrisd’une «banque de
tophe Castaner, ne s’est pas la démocratie». Néanmoins,
privé de fustiger sur Twitter c’est le démontage de l’article
une «saisine honteuse, en interdisant l’emploi d’un concatimini». Il est vrai que la loi joint ou membre de la famille
avait été mise en chantier en qui est le plus longuement
réaction à l’affaire Fillon, sou- étayé, les élus LR allant jusvenir douloureux à droite.
qu’à citer six fois la DéclaraLa saisine des députés LR tion des droits de l’homme,
vaut le coup d’œil. Le texte qui dispose que tous les cis’attaque tous azimuts à la «loi toyens sont égaux et «admisrelative à la confiance dans la sibles à toutes dignités, places
vie politique», son appellation et emplois publics, selon leur
officielle. Sur la procédure, ar- capacité, et sans autre distincguant de «la totale confusion» tion que celle de leurs vertus et
dans l’hémicycle au moment de leurs talents».
du vote de ses amendements, Pour ces parlementaires, l’inmais aussi sur le fond, remet- terdiction des emplois fami-
enquête préliminaire pour
détournement de fonds publics. Michel Mercier et ses
deux filles étaient entendus
ce jour-là, le cas de Delphine
paraissant le plus problématique, car elle résidait à
Londres au moment de son
embauche au Sénat par son
père. Pour circonscrire ce
premier incendie, André
Soulier, avocat de l’ex-futur
membre du Conseil constitutionnel, a promis de délivrer des traces écrites afin
de «démontrer l’effectivité
de son travail», tout comme
ses billets de TGV entre Paris et Londres.
Quant au cas de Joëlle Mercier, nouvelle venue dans
cette galère, Me Soulier s’est
contenté de plaider ce que
l’on avait déjà entendu en
défense dans l’affaire Fillon:
une femme épousant également la carrière politique
de son mari, répondant au
téléphone, aux courriers,
assurant sa représentation
dans sa circonscription
comme une sorte de première dame locale. Divers
coups de (petite) main méritant assurément une rémunération…
Le 2 août, lors de son audition devant la Commission
des lois du Sénat, entérinant
sa nomination rue Montpensier, Michel Mercier
s’était défendu en affirmant
que «pour l’instant, ce n’est
pas interdit», allusion à la
toute récente loi pour «la
confiance dans la vie publique» prohibant pour l’avenir
les emplois familiaux, depuis définitivement adoptée
(lire ci-dessus). Sous l’approbation, entre autres, de la
sénatrice socialiste Catherine Tasca, se disant «très
attachée à la non-rétroactivité du droit». Mais là n’est
pas la question: au plan pénal, peu importe qu’un emploi présumé fictif soit familial ou pas pour nourrir
l’accusation de détournement de fonds publics.
RENAUD LECADRE
16 u
SPORTS
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
LIBÉ.FR
Premier League :
25 ans en 25 chiffres
Sous sa forme actuelle, le championnat
de football anglais fête ce week-end son quart de siècle.
Des 13 titres d’Alex Ferguson (photo) avec Manchester United,
aux 162 passes décisives de Ryan Giggs, en passant par
les 149 clean sheets de Cech ou le 1,3 million d’euros de salaire
mensuel de Paul Pogba : 25 chiffres qui racontent la folie
du championnat le plus riche de la planète foot. PHOTO AFP
L’athlète français
de 25 ans est
le principal
prétendant au
titre de champion
du monde de
décathlon. Portrait
d’un sportif (pas)
très discipliné.
Par
ANTOINE LEBRETON
Photo OLIVIER
CULMANN.
TENDANCE FLOUE
Heinrich en 1948. Il a aussi
explosé de plus de 250 points
le record de France de Christian Plaziat, qui datait de
1990, avec 8834 points. Plaziat, ex-champion d’Europe
en 1990, qui posait peint en or
sur un char romain avec une
couronne de lauriers suspendue au-dessus de sa tête par
une jeune fille en toge.
Pression. Le vice-champion olympique explique
prendre l’interview comme
un jeu. Et s’étonne à la télévision que les
personnes qui
l’arrêtent pour
une photo ne
prennent
même plus la
peine de dire
«bonjour».
Sur son image
et sa nouvelle
cote : «Je fais
plus attention
à ce que je dis.
Mais j’en profite aussi pour
faire passer les
messages que
je veux.» Au
B ré s i l ,
le
Français ne concourrait pas
seulement pour une médaille: Nike, son sponsor, attendait sa performance pour
lui proposer un nouveau
contrat. A nos confrères de
la Voix du Nord, il confie :
«Ça m’a mis énormément de
pression, je jouais ma vie à
Rio. Si je n’avais pas fait de résultat, ma vie serait très différente aujourd’hui. Mais, du
coup, ils ont fait ce qu’il fallait
pour me reprendre après. Je
pense être l’un des rares à
avoir un contrat de huit ans
avec Nike.»
Sur l’argent: «Après les Jeux,
je devais faire le décathlon de
Talence… J’en avais déjà fait
deux dans l’année. Il me suffisait de faire 1 000 points de
moins par rapport à ma performance aux Jeux et je
gagnais 30 000 euros, ce qui
constitue une somme pour
un décathlonien. Mais quand
j’ai commencé le décathlon,
j’étais fatigué par les Jeux,
j’étais au bout de ma vie et je
ne prenais pas de plaisir,
j’avais envie de chialer, limite.
Je n’avais plus envie d’en
faire et j’ai dit à mon coach :
“Mais c’est quoi la motivation que j’ai là?”» Ce jour-là,
Kevin Mayer a renoncé, refusant de faire de la figuration.
Même pour 30000 euros. •
«J’ai toujours
trouvé les
décathloniens
bourrins:
puissants,
mais sans
technique.
C’est
clairement
là que je
les fume.»
«E
tre prêt pour un
décathlon, c’est
impossible, assène Kevin Mayer. C’est une
véritable mise à mort.» Aux
Jeux olympiques de Rio, l’an
dernier, il s’était confessé
dans les couloirs du stade :
quand le public le regardait
sourire sur grand écran,
il était en fait en train de
se «chier» dessus (sic). C’était
juste avant la dernière
épreuve, le 1500 mètres, qui
lui laissait encore une chance
de décrocher l’or. Mais Ashton Eaton avait été plus fort
et Mayer avait dû se contenter de l’argent. Depuis, l’Américain, intouchable, a raccroché, ce qui met le Français
tout en haut de la liste des favoris à sa succession. La réponse est attendue ce samedi
soir, à l’issue du décathlon
des Mondiaux d’athlétisme
qu’il a attaqués tambour battant, vendredi.
Le décathlonien à l’Insep, à Paris, en février.
Vitrine. Mayer: un athlète
de 25 ans à la chevelure dorée,
aux yeux bleus et à la silhouette parfaite, engagé dans
une discipline méconnue
mais respectée. On l’a croisé
cet hiver, dans un hôtel chic,
à l’aise dans son nouveau rôle
de vitrine de l’athlétisme
français. L’archétype du sportif moderne: un potentiel (vice-champion olympique en
progression constante), une
gueule et un talent pour se raconter, qui donne envie de
prendre une licence, ou un
pot avec lui. Ghani Yalouz, exdirecteur technique national
de l’athlétisme et directeur de
l’Institut national du sport, de
l’expertise et de la performance (Insep): «C’est le sportif intelligent qui manquait
aux épreuves combinées.»
A priori, le Drômois,
deuxième meilleur performeur en salle de tous les
Dans un entretien à l’Equipe
Magazine, il dit: «Le décathlonien travaille neuf disciplines de plus que les autres. Eux
progressent forcément beaucoup plus dans la leur. Pour
nous, c’est une course contre
la montre, on prend donc des
raccourcis pour s’approcher
de la maîtrise. Avec dix fois
plus de chances de se blesser.»
Et pique : «J’ai toujours
trouvé les décathloniens bourrins. Puissants, mais sans
technique. Ça se voit aux lancers, à la perche ou sur les
haies. C’est
clairement là
que je les fume.
Ma réflexion
technique est
plus poussée.»
Après avoir
tout raflé chez
les jeunes, successivement
champion du
monde cadets
et juniors et
champion
d’Europe juniors, le natif
d’Argenteuil
(Val-d’Oise)
s’est très peu
raté chez les grands, hormis
une 15e place aux Jeux de
Londres. Une régularité qu’il
tire, assure-t-il, d’un entraînement allégé: «Il faut savoir
que peu importent les efforts
que l’on fera à l’entraînement, ils ne seront jamais
aussi intenses que pendant le
décathlon. Pendant la compétition, il y aura toujours un
moment de fatigue que l’on
n’aura pas connu en préparation. Si on s’entraînait au
point d’être prêt à faire un
décathlon sans souffrir, on se
blesserait sans arrêt. C’est
impossible. Moi, je sais que je
m’entraîne peut-être moins
que les autres décathloniens.
Cela peut expliquer pourquoi
j’arrive à être en forme les
jours de championnat.»
Une heure après la fin de son
décathlon aux Jeux de Rio,
Eaton, le roi, est passé derrière le Français alors en
pleine interview : «[Le journaliste] est en train de me demander si je peux battre ton
record du monde.» Eaton, hilare: «Dis oui!» Et il est parti
en lui tapant l’épaule et en
disant: «Merci de me pousser
à être meilleur.»
Kevin Mayer est le second
médaillé olympique de l’histoire de l’athlétisme français
en décathlon, après Ignace
Kevin Mayer,
fort de déca
temps, est prêt. En juillet, au
triathlon (un mini-déca) du
meeting de Paris, il améliore
ses performances au javelot
et au 110 mètres haies, tout
cela après avoir battu quatre
de ses records personnels au
Brésil (au 100 m, saut à la
perche, 400 m, lancer du
poids). Bertrand Valcin, son
entraîneur depuis plus de
neuf ans : «Une semaine
avant Rio, plus d’un aurait
été inquiet. Souvent, les dix
jours précédant un grand
championnat, il est ailleurs.»
Mayer répond : «Pour être
bon sur les pistes, les sautoirs
ou dans les aires de lancer, j’ai
besoin de moisir avant.
J’aime ces moments de léthargie totale. Tu es dans un autre
univers.»
Né d’un père éducateur sportif et d’une mère prof d’EPS,
il développe un côté toucheà-tout, très vite. «J’ai grandi
dans une grande maison avec
un grand jardin. Je faisais des
balades à vélo, je me baignais
dans la Drôme, l’Ardèche, le
Rhône… En sport, il n’y avait
rien qui me plaisait. J’ai tout
essayé: la natation, le handball, le tennis… J’adorais la
compétition, je m’ennuyais
à l’entraînement. Il fallait
répéter la même chose tout
le temps. Au décathlon, au
moins, je pouvais travailler
une épreuve différente chaque
jour. J’ai trouvé la recherche
de la perfection technique
dans dix disciplines au lieu
d’une seule ludique.»
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
SAMEDI 12
DIMANCHE 13
Un temps ensoleillé domine sur la moitié sud,
au prix d'un vent assez fort dans les régions
méditerranéennes. Du Nord-Ouest aux
frontières du Bénélux, couvert et pluvieux.
L’APRÈS-MIDI La perturbation progresse peu
dans les terres et donne de la pluie éparse sur
le quart nord-ouest du pays et vers les frontières belges et allemandes. En se dirigeant
vers le Sud, le soleil prend l'avantage.
1 m/17º
Début de journée assez nuageux sur les trois
quarts du pays tandis que le soleil s'impose
en bord de Méditerranée. Les éclaircies se
font plus larges par les côtes de la Manche.
L’APRÈS-MIDI Le ciel hésite entre nuages et
éclaircies au nord de la Loire tandis que le
ciel est bien dégagé dans les régions méridionales. Risque orageux sur les Alpes et les
Pyrénées. Températures en hausse partout.
0,6 m/17º
Lille
0,6 m/17º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
IP 04 91 27 01 16
0,6 m/19º
Dijon
Nantes
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IDÉES/
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
QUE CHERCHEZ-VOUS ? (4/5)
Les théorèmes, les nazis, l’homme de Néandertal, les pirates,
l’esprit des lois ont occupé et changé leur vie. Pourquoi ?
Un mathématicien, deux historiens, une préhistorienne et une
juriste racontent les moments décisifs ou, au contraire, cette
lente maturation qui les a amenés à une vie de chercheur.
Recueilli par
SONYA FAURE
Dessin SIMON BAILLY
DR
D
ans son bureau de l’Institut
de paléontologie, à deux pas
du Jardin des plantes à Paris, les vitrines sont remplies de
dents de mammouths. Dans les fins
tiroirs de ses meubles présentoirs,
chaque os, chaque touffe de poils
est étiqueté, classé. Un peu plus
loin, une photo d’elle en femme
de Néandertal : du morphing. La
préhistorienne Marylène Patou-Mathis, qui prépare une grande exposition sur les Néandertaliens au Muséum d’histoire naturelle, en 2018,
se sent intimement liée à ces êtres
qui ont foulé notre sol il y a quelques centaines de milliers d’années.
Directrice de recherche au CNRS,
spécialiste des comportements de
ces hominidés, elle revient sur son
rapport aux hommes préhistoriques, pas si primaires que ça.
On dit souvent que vous avez
«réhabilité» l’homme de Néandertal. Pourquoi ?
Je me suis longtemps battue pour
que cet homme préhistorique, qui
a commencé à peupler l’Europe il y
a 350 000 ans environ, revienne
dans une certaine humanité (1).
Quel lien avons-nous avec lui ?
Est-on vraiment si différents ?
Néandertal a longtemps été considéré comme un être inférieur, notamment par rapport à Cro-Magnon. Or ce qui m’intéresse, c’est de
déconstruire les mythes. Il traîne
une mauvaise image depuis la découverte, en 1856, du premier fossile de Néandertal dans une grotte
de la vallée de Néander, près de
Düsseldorf en Allemagne. Trois ans
avant la parution, en 1859, du livre
de Darwin De l’origine des espèces.
Le paradigme alors en cours est le
créationnisme: Dieu a tout créé, les
animaux comme les hommes. On
débat de la «théorie du déluge» ou
de la «théorie des catastrophes»: les
scientifiques de l’époque font se
succéder des apparitions et disparitions soudaines d’êtres et d’animaux, mais ils ne peuvent concevoir que les espèces évoluent.
C’est dans ce contexte qu’est découvert Néandertal…
Et comment voulez-vous qu’en
trouvant ces ossements, les scientifiques imaginent qu’il s’agit d’un
homme ancien, qui existait avant
nous ? Ils vont conclure qu’il s’agit
des restes d’un homme pathologique : un homme moderne mais
rachitique, déformé. Et l’image de
Néandertal en pâtira définitivement. Il est victime d’un délit de
sale gueule. L’homme de Néandertal n’a pas besoin de moi pour être
réhabilité. Depuis une dizaine d’années, de nombreuses découvertes
ont montré que ses outils n’étaient
De sa famille
tchécoslovaque à son
expérience parmi les
chasseurs-cueilleurs
au Botswana,
la préhistorienne revient
sur son parcours lié à cet
hominidé longtemps
jugé inférieur
à Cro-Magnon.
pas si grossiers, qu’il avait lui aussi
des rites funéraires, une pensée
symbolique… J’avoue que je bois du
petit lait.
Dans vos ouvrages, vous rapprochez de manière un peu iconoclaste deux réprouvés : le «préhistorique» et le «sauvage».
Ce sont deux figures de l’«autre», du
«lointain» – l’un dans le temps,
l’autre dans l’espace– qui apparaissent au XIXe siècle. Elles sont le miroir dans lequel l’homme occidental
aime se contempler pour s’assurer
de sa supériorité. Le «préhistorique»
et le «sauvage» ont eu le même traitement: lors des premières expositions, on montrait des racloirs
moustériens [néandertaliens, ndlr]
à côté de ceux des Aborigènes d’Australie. Le «sauvage», le «non-civilisé», est ainsi devenu un «primitif».
Et le préhistorique, primitif d’essence, est devenu «non civilisé». Ces
cheminements croisés viennent
d’un même processus : la mission
classificatoire des êtres et des cultures que s’était alors fixée la science
occidentale. Un désastre. Les hommes anciens n’échappent pas à cette
frénésie du classement: Néandertal
se retrouve tout en bas de l’échelle,
alors que Cro-Magnon est au sommet. Je suis une naturaliste et pour
moi la classification est importante.
Mais en revanche, à quoi bon hiérarchiser ? Ça n’a ni sens ni intérêt :
comment voulez-vous hiérarchiser
la société des abeilles et la nôtre? Un
second paradigme du XIXe siècle
aura lui aussi un rôle décisif: l’évolution de l’homme serait unilinéaire
et progressive.
Ce qui va soutenir l’idée de
progrès industriel et technologique…
Ce qu’on appelle aujourd’hui la
Marylène
Patou-Mathis
«Je me suis attachée
à Néandertal parce
qu’il était victime d’un
délit de sale gueule»
croissance ! En sciences préhistoriques, on sait pourtant aujourd’hui
que l’évolution des sociétés et des
êtres est «buissonnante». Il existe
plusieurs branches en même temps
à l’échelle du monde, chacune
avec son propre parcours. La vision
linéaire de la marche du monde,
qui persiste aujourd’hui, n’a pas de
sens.
Chaque époque plaque donc ses
préoccupations sur l’homme
préhistorique… Mais n’est-ce pas
ce que vous faites à votre tour
quand vous défendez Néandertal au nom d’une humanité plurielle? Ou quand vous soutenez
que le paléolithique était moins
violent qu’on le dit, la guerre
n’étant donc pas une fatalité ?
Faire le lien entre mes recherches et
le présent est justement ce qui
m’intéresse. Je ne me suis jamais
fixé pour objectif de «réhabiliter»
Néandertal. Mais j’ai voulu comprendre pourquoi il avait été si important de le dépeindre en inférieur. Déconstruire les mythes
permet d’ouvrir de nouvelles possibilités. Pourquoi change-t-on
aujourd’hui notre regard sur
l’homme préhistorique ?
Parce que nos esprits de scientifiques y sont désormais préparés.
Auparavant, on ne cherchait pas, on
n’aurait donc pas pu découvrir que
les Néandertaliens ornaient leurs
parures de plumes d’oiseaux. Nous
sommes aujourd’hui à une période
formidable : non seulement nous
avons beaucoup de faits archéologiques – des outils silex, des os
d’animaux, des squelettes humains – mais nous sommes à la
convergence de techniques extrêmement poussées : les datations
radiométriques, l’ADN ancien, les
méthodes biogéochimiques…
Nous sommes tout de même capables de lire dans le tartre des dents
du Néandertal de Spy (Belgique)
qu’il a mangé des rhizomes de nénuphar il y a 50 000 ans ! Depuis
une quinzaine d’années, la place de
l’interprétation et de l’imaginaire
s’est réduite. Il n’y a pas de vérité
en sciences humaines, mais on se
sait aujourd’hui plus proche d’une
certaine réalité. Pourtant, arrive un
moment où vous devez faire une
synthèse de toutes ces données.
C’est là que l’individualité du chercheur entre en jeu. Même en étant
conscient de ce risque, vous mettez
quelque chose de vous dans votre
interprétation.
Et que mettez-vous de vousmême dans vos recherches ?
A 30 ans, à l’issue de ma thèse, je
suis partie au Bostwana vivre trois
mois avec les Bushmen [aussi appelés Boshimans ou Sans] du Kalahari.
J’y suis allée pour m’imprégner de
cette vie de chasseur-cueilleur sur
laquelle j’écrivais à propos de Néandertal confortablement assise sur
ma chaise à Paris. J’ai vécu, j’ai touché, j’ai senti… Par la suite, je me
suis évertuée à faire reconnaître la
richesse des civilisations de culture
orale. Mais cette fois, je me suis battue contre des moulins à vent. Les
gens s’en moquent, les Bushmen
peuvent bien mourir. [Elle montre
les photos de son livre Une mort annoncée, à la rencontre des Bushmen, Perrin, 2007]. Vous voyez ces
hommes et ces femmes que j’ai
connus: ils sont tous morts. Je sais
que je suis touchée, intimement,
par ces peuples qui, selon certains,
ne seraient pas entrés «dans la modernité» et qui ont en réalité un patrimoine passionnant. Je dois me
dire parfois: «Attention, ne bascule
pas. Ne tombe pas dans le manichéisme et ne sois pas moins critique à leur égard.»
Alors pourquoi Néandertal? Si je me
suis attachée à lui, c’est sans doute
aussi parce qu’il était dévalorisé. Je
dois parfois me défendre d’une accusation : je serais «bisounours»
parce que je réhabilite cette «brute
de Néandertal» ou parce que je pose
comme hypothèse qu’il y avait peu
de violence à l’époque des chasseurs-cueilleurs du paléolithique.
Mais je ne pense évidemment pas
que les hommes anciens étaient
meilleurs et plus doux que nous! Je
suis tout simplement convaincue
que les conditions qui créent la violence n’étaient pas réunies à l’époque. La «violence primordiale» des
hommes est un fantasme, la guerre
n’est pas dans notre ADN, même si
cela a souvent permis de justifier
des conflits nationaux et des haines
politiques.
Qu’est-ce qui vous a amené à être
préhistorienne ?
La vie, elle aussi, est «buissonnante»! On prend parfois des chemins de traverse. Ma mère était fillemère et j’ai d’abord été élevée par ma
grand-mère, une ouvrière agricole.
Toute ma lignée maternelle vient
de ce qu’on appelait la Tchécoslovaquie. Mes oncles, mes tantes
vivaient avec ma grand-mère en
communauté et dans la pauvreté.
Pour moi, ça a été le bonheur total.
On partageait le peu qu’on avait, et
c’est ce que j’aime encore dans les
chantiers de fouilles : je suis grégaire ! Nous étions les «sales Polacks», même si nous n’étions pas
polonais. J’étais déjà imprégné de ce
que c’est d’être considéré comme
quelqu’un de «différent». J’enten-
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
dais parler hongrois, polonais, slovaque, et à 6 ans, je parlais mal français. Franchement à cet âge, on
n’aurait pas misé un kopeck sur
moi! Enfant, j’ai ramassé une ammonite. On m’a dit que c’était un
animal marin qui vivait là il y a bien
longtemps. Quoi? La mer à Paris?
Depuis, je n’ai cessé de ramasser des
fossiles. J’avais l’œil naturaliste, je
me suis orientée vers la géologie. J’ai
fait ma thèse, un peu par hasard sur
la grotte du Lazaret [Alpes-Maritimes], occupée par des Néanderta-
liens.
Vous dites que vous vous sentez parfois «femme préhistorique»…
J’ai écrit le Journal intime de madame de Néandertal (2) car quelque
chose m’agaçait : quand on représente les activités des préhistoriques, c’est toujours un homme qui
taille la pierre, un homme qui peint
Lascaux… La femme, elle, fait la cuisine dans la grotte, garde les enfants. Cette imagerie-là vient encore
du XIXe siècle. Qui nous dit qu’à
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l’époque ce ne sont pas les femmes
qui taillaient les outils? Nous n’en
savons rien. C’est vrai, je ne me sens
pas différente de ces femmes anciennes. Je me sens venir de loin.
Nous sommes issus de cette longue
lignée. Je ne me sens pas appartenir
à une époque particulière et je ne
vois pas pourquoi on refuserait par
principe de donner la possibilité de
telle parole ou tel acte à un homme
préhistorique. Sans doute parce que
fondamentalement, je ne partage
pas la croyance dans le progrès et la
modernité triomphante.
Votre souhait le plus fou ?
Je plaisante souvent avec Bernard
Buigues, qui a découvert des corps
congelés de mammouths en Sibérie.
Mon fantasme, ce serait qu’on
trouve un homme de Néanderthal
congelé. Pourquoi pas ? On sait
qu’ils ont été jusqu’en Sibérie. Un
grand, tatoué !
Tatoué ?
Le débat se poursuit aujourd’hui :
Néandertal était-il capable de faire
de l’art ? Longtemps évidemment,
u 19
ce n’était même pas imaginable.
Mais si on avait la preuve qu’il s’ornait le corps de dessins, la question
serait tranchée ! •
(1) Néanderthal, une autre humanité,
Perrin, Tempus, 2006-2010.
(2) Madame de Néandertal: journal intime,
avec Pascale Leroy, Nil, 2014.
Marylène Patou-Mathys est aussi l’auteure
de : le Sauvage et le Préhistorique (Odile
Jacob, 2011) et Préhistoire de la violence
et de la guerre (Odile Jacob, 2013).
20 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Nusrat Fateh Ali Khan lors de l’émission de télé Big World Cafe, sur la chaîne britannique Channel 4, en février 1989. PHOTO TIM HALL. REDFERNS. GETTY
Depuis Nusrat, le Pakistan
reste sans voix
Par
JACQUES DENIS
E
té 1997. Deux semaines après avoir vu
partir Fela, Richter et Burroughs le
temps d’un week-end meurtrier, c’est
au tour de Nusrat Fateh Ali Khan de quitter,
le 16 août, son enveloppe corporelle, qui avait
fini par lui peser. Un diabète mal soigné aura
eu raison de celui qui eut droit à toutes sortes
de surnoms: le «Pavarotti d’Orient», la «voix
de l’extase», le «messager de paix», le «rossignol pendjabi», ou encore le «Bouddha chantant», en allusion à son surpoids. Coïncidence, il meurt un jour après les festivités du
Issu d’une dynastie de musiciens de
qawwali, Nusrat Fateh Ali Khan avait
porté ce style aux sommets.
Peter Gabriel, Björk, Massive Attack,
Shahram Nazeri et beaucoup d’autres
l’admiraient. Depuis sa mort
il y a vingt ans exactement,
son pays attend toujours un successeur.
cinquantième anniversaire de la déclaration
d’indépendance du Pakistan, le pays où il est
né en 1948. Et comme par hasard, Nusrat disparaît vingt ans après Elvis, jour pour jour.
Avec l’Américain, le Pakistanais partage une
voix d’exception, mais aussi le privilège d’être
connu de son simple prénom.
VIEUX SAGE
Pour ce mystique, il faudra y voir l’ultime signe d’un destin hors du commun. Le premier
est apparu alors qu’il n’avait pas encore 1 an,
lorsqu’un vieux sage de passage dans la maison familiale dit à son père de changer le prénom de cet enfant béni, selon Ahmed Aqil
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u 21
CULTURE/
Rubi, auteur de A Living Legend (biographie
parue en 1992 chez Words of Wisdom).
«Quelqu’un qui se nomme Pervez ne peut
chanter les louanges du Prophète !» Le petit
deviendra dès lors Nusrat, un prénom qui
signifie «la voie vers le succès». Pourtant, rien
n’est encore gagné pour le bambin, dernier-né d’une dynastie de bel canto dont on
prétend qu’elle remonte à plus de six siècles.
Son père n’est autre qu’Ustad Fateh Ali Khan,
qui domine alors la musique qawwali avec
son frère Mubarak. Il ne voulait pas que
son fils suive son chemin, mais qu’il devienne
médecin. Jusqu’à ce que Nusrat, adepte en
secret des préceptes paternels, le convainque
de ses talents.
Tant et si bien que ce dernier le confie aux
bons soins de Pandit Dina Nath. «Avec les
quatre ragas que je lui ai appris, cet enfant
conquerra la planète», prédira ce grand maître indien. Nusrat doit encore s’imposer,
d’autant que son père meurt en 1964.
Dix jours plus tard, le jeune homme a une
révélation, qu’il résumera ainsi : «Mon père
m’a rendu visite en rêve. Il m’a touché la gorge,
puis j’ai commencé à chanter, une heure durant. Dans ce rêve, je savais que je chanterais
sur le mausolée d’Ajmer Sharif en Inde.»
Cinq ans plus tard, la prophétie se réalise.
Nusrat Fateh Ali Khan chante sur le tombeau
de ce saint soufi.
Fondant son «party» (groupe) en 1971, celui
qui fut longtemps raillé pour son physique
entame dès lors une irrésistible ascension.
En 1975, lors d’un grand festival qui réunit ses
pairs mais aussi les dignitaires du régime, il
fera un triomphe avec un répertoire des plus
osés, tout à la fois ancré dans le rigorisme textuel et prompt à toutes les hérésies formelles.
La légende est en route.
paroxystique atteignit son comble lorsque
Nusrat déboula sur scène. On évacua les plus
touchés par la grâce de ce visionnaire réformateur d’une tradition née au XIIIe siècle,
quand le poète Amir Khusrau avait apporté
la bonne parole islamique – le qawwali – au
futur «pays des purs», histoire d’y séduire les
hindouistes rompus aux vertus des ragas.
«J’ai accéléré les tempos et accordé davantage
de place à l’improvisation.» Tout comme
Charlie Parker, l’oiseau délire du be-bop
auquel on peut mesurer ses envolées vocales.
«Les gens dansent depuis peu à mes concerts»,
nous avait confié le musicien après sa performance. Avant de se dire «heureux» de cette
ferveur d’un peuple qui saluait régulièrement
ce médium en l’arrosant de roupies. Ce
soir-là, ce fut une pluie qui l’inonda pour le
remercier et l’inviter à continuer ces sérénades mystiques.
BANDES ORIGINALES
C’était déjà ce qui avait frappé les Parisiens,
lors de son premier concert au Théâtre de la
Ville. En 1985, les Pakistanais du nord de Paris
débarquaient endimanchés, les poches pleines de billets, pour honorer celui qui fut gratifié du titre de «shahinshah» : roi des rois du
qawwali… Quand on sait que le qawwali est
celui qui porte la parole divine, on peut mesurer la stature de Nusrat. Parus sur Ocora, ses
deux premiers volumes, suivis de trois autres
en 1988, sont devenus des classiques, tant les
poésies extatiques, prières oniriques et solos
frénétiques surent conquérir même un public
néophyte, établissant un durable crossover
sans rompre avec l’orthodoxie de ce souffle
soufi pour qui la voie à suivre demeure Ali,
gendre du Prophète. Ce pont entre le sacré et
le profane, entre le savant et le populaire, entre le sanctuaire pakistanais et le reste du
ANCIEN CINÉMA
monde, sera le fil sur lequel il évoluera consNusrat fut, plus qu’un prénom, un son. Celui tamment, sans jamais faillir.
d’une voix qui s’envole, cheminant à sa main Au début des années 90, l’heure a sonné.
parmi les octaves, cette main qu’il dresse vers L’enfant de Faisalabad écume les scènes du
le ciel dès qu’il entame une louange dévotion- monde entier, conquérant à chaque office de
nelle. Du plus profond dans les graves au plus nouveaux adeptes. La France, l’Angleterre,
haut perché dans les aigus, son chant irradie le Japon, puis les Etats-Unis succombent au
à tout moment. Comme à l’occasion de la fête charme de sa magnificence, qui manie
du printemps, en 1997 à Lahore, dans un an- comme peu l’art de la dramaturgie. Bandes
cien cinéma des faubourgs de la bruyante ca- originales de films kitsch hindis ou remix
pitale du Pendjab, son fief. Quelques mois saccadés du bhangra, le Pakistanais est le faavant sa mort, «l’humble serviteur d’Allah», vori de sa diaspora. Peter Gabriel, qui l’a sicomme il se définissait, était déjà bien
gné sur son label Real World, va lui
fatigué, nécessitant une impression- RÉCIT permettre de toucher un autre public.
nante traction pour l’élever sur la
Pour l’ex-Genesis, Nusrat Fateh Ali
scène. Mais une fois posé en tailleur là-haut, Khan est «l’un des plus grands chanteurs de
ce jour-là, il entama un récital de deux heu- notre temps». Très vite Björk déclare sa
res, boosté par son Qawwali Party. Chœur flamme, Mick Jagger s’affiche à Londres avec
battant des mains, joueurs d’harmonium, celui qu’il considère comme un «performeur
percutants tablaistes (du «tabla», instrument hors norme», Eddie Vedder de Pearl Jam parde percussion indien) : en tout, une dizaine tage le micro, Jeff Buckley veut même aller
de disciples dont deux autres chanteurs, le interviewer sur place celui qu’il considère
frère cadet de Nusrat, Faruk, et le fils de ce comme son «Elvis».
dernier, Rahat Ali Khan, chargé de le secon- La liste est longue, si l’on y ajoute la plupart
der. Les autres se contentaient de suivre et des musiciens de jazz conquis, les plus grands
ponctuer les cascades harmoniques et sur- noms des musiques traditionnelles, du Tuniprenantes métriques du leader. Il en fut en- sien Anouar Brahem au Kurde Shahram Nacore ainsi, deux jours plus tard, lorsque Nus- zeri. Lorsque Massive Attack, au pic de sa porat se produisit dans un vaste stade à pularité, s’empare de sa musique, Nusrat
l’occasion de la Coupe du monde de cricket. assoit définitivement son aura planétaire. La
Le Pakistan, tenant du titre, venait tout juste voix du maître apparaît même sur les bandes
de croquer menu les Néerlandais. L’excitation originales de Dead Man Walking (la Dernière
Marche), la Dernière Tentation du Christ ou
Tueurs nés, non sans provoquer des remous.
«Si ces gens veulent travailler avec moi, tant
mieux. Le message de ma musique est ouvert.
Quiconque peut se délecter de mes poésies à la
gloire de Dieu et entrer dans cette phase spirituelle pour s’élever», affirma-t-il au crépuscule
de sa vie.
VERTIGES VOCAUX
Impassible, Nusrat demeurera en fait fidèle
à sa ligne de conduite: un évangéliste guidé
par la musique, instrument de son prosélytisme. «La principale différence est que ma
musique a été allégée. Elle est plus facile d’accès», ajoutera-t-il lorsqu’on insista pour savoir
ce qu’il pensait de ces fusions. Comprenne
qui pourra. Dans cette stratégie de conquête
des cœurs et âmes, il ira même jusqu’à s’acclimater avec une rythmique rock. Toujours
est-il qu’il faut remonter à Ravi Shankar pour
trouver une musique orientale d’obédience
religieuse qui a autant marqué le grand public
occidental.
Vingt ans plus tard, que reste-t-il de cette
étoile éteinte aux premières lueurs d’Internet? Plus de 120 disques gravés en guère plus
de deux décennies, des remix et compilations
en tous sens, des disques hommages à la
pelle, et même un duo post mortem avec Alanis Morissette! Malgré tout, l’écho de son iconique chant n’est pourtant pas parvenu à se
démultiplier à l’heure du numérique.
En Europe, son nom ne résonne guère chez
les jeunes générations, et au Pakistan, nul
prétendant au trône n’est parvenu à lui succéder. L’imposant chanteur Faiz Ali Faiz fut
pressenti, tout en admettant qu’il était impossible d’atteindre un tel degré de perfection et de raffinement. Ses petits cousins,
Rizwan et Muazzam Ali Khan, malgré un
embonpoint qui permit d’établir une stratégie de communication visant à les placer
dans son sillon, ne parvinrent jamais à la hauteur de tels vertiges vocaux. Quant à Rahat,
son neveu et plus fidèle disciple, il ne fait pas
le poids : trop mince pour que l’aventure
perdure, malgré une voix solide et un statut
de successeur officiel. Pour lui qui fut au côté
du maître pour ses dernières sessions studio,
à Los Angeles sous la direction de Rick Rubin,
cela ne faisait pas de doute: «Personne n’égale
Nusrat. D’ailleurs, une telle voix ne se reproduira pas de sitôt.» Ite missa est. •
22 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Sorti le week-end dernier
aux Etats-Unis, Detroit,
voit ses résultats sabordés
par la polémique. Le film
sera sur les écrans français
le 11 octobre.
PHOTO MARS FILMS
veau». Interrogé par Vanity Fair, le scénariste
fétiche (et ex-compagnon) de Bigelow, Mark
Boal, a balayé la critique d’un revers de main
en assurant que cette dernière provenait surtout… des «journalistes blancs» comme lui.
Avant d’expliquer avoir fait relire ses
brouillons par l’historien noir Jelani Cobb,
notamment pour s’assurer que ses dialogues
sonnaient justes.
Amérique uchronique. Ces justifications
Cause noire: Bigelow bute sur
les nouveaux tabous américains
Le dernier film de la cinéaste,
«Detroit», revient sur
les émeutes raciales de 1967.
Dans la foulée d’autres
controverses, elle se voit
accusée d’illégitimité.
A
qui appartient la «douleur noire» ?
Cette question, formulée en juillet
par l’écrivaine Zadie Smith dans un
exhaustif exposé pour Harper’s Magazine,
secoue désormais les fondements de l’industrie culturelle américaine, en témoignent les
récentes et récurrentes polémiques à ce sujet.
L’analyse de l’auteure britannique partait de
la violente controverse suscitée par l’exposition au printemps du tableau Open Casket
de Dana Schutz lors de la biennale du Whitney Museum, à New York. L’œuvre est une
reproduction dans un style cubiste de la
célèbre photo du visage défiguré d’Emmett
Till, adolescent victime d’un lynchage
en 1955. La peintre, une Américaine «blanche», s’était vu reprocher par plusieurs
groupes d’activistes afro-américains d’exploiter le «spectacle» de leur souffrance transgénérationnelle, sans avoir jamais eu à en
faire l’expérience personnelle. Après avoir
appelé à la destruction de l’œuvre dans un
communiqué, ces derniers s’étaient relayés
devant le tableau pour en obstruer la vue durant l’exposition.
Sorti le week-end dernier aux Etats-Unis,
Detroit, reconstitution musclée des émeutes
raciales de l’été 1967 dans la ville nord-américaine par la cinéaste oscarisée Kathryn Bigelow (Point Break, Démineurs, Zero Dark
Thirty), fait face, dans des termes quasi similaires, aux mêmes reproches. Produit à hauteur d’une trentaine de millions d’euros par
Annapurna Pictures, la fabrique à «films de
prestige» de l’héritière Megan Ellison, Detroit
a vu ses premiers résultats au box-office sabordés par ce backlash. Et, sauf rebond à l’international, la production pourrait ne pas rentrer dans ses frais.
Regain de radicalité. Une issue si prévisible que Variety, la gazette des décideurs hollywoodiens, y avait avant même la sortie du
film consacré sa couverture. «Comment Bigelow – une femme blanche qui a grandi à
San Francisco dans une famille bourgeoise et
fait ses études à Columbia [une des facs les
plus select des Etats-Unis, ndlr] peut-elle comprendre et faire la lumière sur une expérience
aussi viscérale?» posait en préambule le magazine. Ces dernières années, le regain de radicalité de l’intelligentsia noire contingent au
mouvement Black Lives Matter éclos en réac-
tion aux violences policières a mis sur le devant de la scène les explosifs concepts de «privilège blanc» et d’appropriation culturelle,
oscillant entre le besoin d’éthique de représentation et la tentation d’une chasse gardée
identitaire.
Malgré sa réputation étincelante et ses
meilleures intentions –montrer que la maltraitance des Noirs par les forces de police
américaines est un problème à la fois historique et systémique en écho à la situation actuelle–, Bigelow n’a pu échapper au procès en
légitimité. «Suis-je la meilleure personne pour
[raconter] cette histoire ? Non, a-t-elle convenu. Cependant, je suis en position de le faire,
alors que cela fait cinquante ans que l’on attend.» John Boyega, la vedette du film, s’est
vu contraint de monter au créneau, le cul entre deux chaises, en admettant que dans un
premier temps, il ne voyait pas Bigelow à la
tête d’un tel projet: «J’étais même choqué [que
ce soit elle], en fait», a-t-il commenté dans une
interview au site IndieWire.
Pour la star du dernier Star Wars, le fait que
Bigelow soit blanche aurait pu créer un «détachement source de controverse». Mais la réalisatrice aurait, d’après lui, compensé cela par
un dialogue permanent avec ses acteurs noirs
et par l’ampleur de ses propres recherches sur
la matière historique traitée. Au point «qu’à
la fin, c’était à nous de nous mettre à son ni-
n’y ont rien fait. Car au cœur de la polémique
se trouve une très longue séquence de huisclos où les protagonistes noirs, enfermés dans
un hôtel, subissent les sévices répétés d’un
trio de policiers racistes. Richard Brody, du
New Yorker, n’y est pas allé de main morte,
parlant de «faillite morale». Pour ce dernier,
la recréation des violences en constitue une
nouvelle, établissant un parallèle avec la Liste
de Schindler de Spielberg («un autre film sur
des atrocités qui est en lui-même une atrocité»)
et la représentation de l’Holocauste, tabou cinématographique encore sensible, comme l’a
montré la réception du Fils de Saul de László
Nemes. Brody reproche au style pseudo documentaire de Bigelow une absence de recul et
des transformations esthétiques aux effets
«pornographiques». Même écho du côté du
critique et programmateur Ashley Clark, spécialiste des questions raciales sur grand
écran, pour qui «la nature détaillée et incessante de l’horreur montrée […] pourrait être
une source de divertissement pour un suprémaciste blanc».
Une crainte suscitée par l’annonce concomitante à la sortie de Detroit de la nouvelle série
HBO du duo derrière Game of Thrones. Intitulé Confederate, le projet entend présenter
une Amérique uchronique où les Confédérés
auraient gagné la guerre civile et fait perdurer
la servitude des Noirs jusqu’à nos jours. Ce
simple pitch a déjà provoqué son avalanche
de tribunes. Dont celle de l’influent écrivain
Ta-Nehisi Coates (auteur du best-seller Une
colère noire), qui pose la question qui fâche:
«Si des auteurs noirs avaient accès aux ressources et au soutien éditorial d’un groupe
comme HBO, pensez-vous que le premier
monde alternatif qu’ils recréeraient serait
celui dont rêvaient les progéniteurs du Ku Klux
Klan?» Avec Trump à la Maison Blanche et sa
clique de conseillers aux références historiques sulfureuses se pose en effet la question
de l’opportunité de donner chair aux fantasmes révisionnistes de l’alt-right, sous la houlette d’un tandem créatif qui n’a jamais brillé
par son progressisme et son souci de la représentation des minorités.
GUILLAUME GENDRON
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
CULTURE/
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u 23
IMAGES
«Billy Lynn»,
beau soldat perdu
sur le front intérieur
Rattrapage obligatoire
en vidéo pour le chefd’œuvre mélancolique
d’Ang Lee. Tourné en très
haute fréquence, il avait
fait un flop à sa sortie.
O
n ne voit pas aussi bien
dans la «vraie» vie
qu’avec Billy Lynn. A ses
côtés, on discerne à l’excès – on
avale 120 images par seconde
pour être précis. A contre-pied
d’un réveil difficile où chaque
paupière peinerait à se décoller
complètement, on se trouve passager d’une fiction aux mirettes
écarquillées à jamais. Au fond
de l’œil, réalité et songeries se
touchent alors. Expériences
du présent et réminiscences
du passé présentent une texture
semblable, un épiderme si net
qu’il désarçonne. Chaque détail
est distinct, tout se contamine.
«Je fais plus confiance aux films
qu’à la vie elle-même», avouait le
cinéaste taïwanais Ang Lee lors
d’une conférence en 2016 dans le
Nevada, comme s’il cherchait à
préciser qu’en poursuivant sa
quête d’une image nec plus ultra,
il tendait au cœur d’une vérité encore jamais atteinte dans l’histoire des images, une sincérité encore jamais égalée. Mais laquelle?
Avec Un jour dans la vie de Billy
Lynn, il décrit l’histoire d’un
régiment américain (de retour
d’Irak en 2005) qui a assisté, et
même participé, le temps
d’une courte permission, à
la fameuse mi-temps du Super
Bowl (finale du championnat de
football américain et événement
sportif le plus scruté en Amérique, accueillant cette année-là
les Destiny’s Child).
Le film, adapté de faits réels, est
donc tourné en 4K 3D Ultra HFR :
au lieu des 24 coutumières, les
séquences ont été ici filmées à
120 images/seconde par une caméra dernier cri. Le couac majeur de cet Ang Lee qui va plus
Billy Lynn, le jeune soldat aux iris d’acier, ne sait plus où il habite. PHOTO SONY PICTURES. CTMG
vite que le cinéma est que seules
quelques salles sur notre planète
étaient alors équipées de la logistique capable de le diffuser dans
son hyperdéfinition.
L’expérience dans son intégrité
n’a donc été ressentie que par
quelques chanceux. Les autres
ont boudé ou ignoré le film à sa
sortie, soit par conscience de
l’impossibilité de le voir pour ce
qu’il est (une insurrection
visuelle), soit par refus de payer
leur place pour se voir administrer une livre d’antiaméricanisme
cinglant. Pourtant, même
sans 3D et avec moins d’images
par seconde, Billy Lynn, ce Texan
de 18 ans, et ses compagnons
d’armes ont bien des choses à
révéler de leur plongée dans l’entertainment américain. Les gar-
çons se retrouvent captifs d’un
guet-apens étonnant censé célébrer leur héroïsme : les exigences
du spectacle les assujettissent à
n’être que des actes de présence,
sans égarements possibles.
En place, soldat, encore et encore. Face à cela, la violence
émerge, les iris d’acier de Billy
–deux puits sans fond qui
s’ouvrent grand, face caméra–
constatent, avalent des émotions,
des lumières, des feux d’artifices,
ou nous recrachent des strates de
guerre. On le regarde droit dans
les yeux, déconcerté. La profondeur est tout de même là, les
plans sont souvent frontaux. On
se sent pris à part. La technique
employée, même maltraitée par la
conversion de qualité, nourrit un
vertige, une netteté ultraréaliste
Netflix s’offre un serial scénariste
La plateforme a acquis
la société du prolifique
Mark Millar, auteur
de comics taillés
pour le ciné, mais à
l’inspiration déclinante.
«W
arner Bros a racheté
DC Comics en 1968. Disney
a racheté Marvel en 2009.
Et aujourd’hui, Netflix vient d’acquérir
Millarworld.» En quelques mots, postés
sur son site, Mark Millar, scénariste de
comics aux airs de start-upper macroniste, expose son melon, comparant la
vente de sa société (pour un montant
resté secret) à l’opération qui a rapporté
4 milliards de dollars à Marvel. De là à
penser que l’Ecossais s’imagine en Stan
Lee des temps modernes…
En réussissant à céder son label fondé
en 2004, l’auteur connu pour Kick-Ass
et Kingsman (qui ne font pas partie du
deal puisque ces BD ont déjà eu le droit
à plusieurs adaptations ciné) réalise tout
de même plusieurs petites révolutions
dans le monde de la BD américaine :
d’abord, il montre qu’on peut traiter avec
les grands studios sans être un géant. Par
le passé, des scénaristes en creator
owned(1) avaient certes décroché une série télé, mais Millar, lui, parvient à revendre un univers entier pour le décliner
«en films, séries télé et programmes pour
enfants», selon Netflix. Le deal passé en
début de semaine matérialise aussi en
dollars le triomphe des scénaristes américains sur les dessinateurs, qui après
avoir été les divas des années 90 sont relégués au rang de simples metteurs en
images, moins «bankables» que des pondeurs de scripts pour Hollywood.
Mark Millar semble incarner à la perfection ce nouvel archétype. Sympathique
bonhomme au bagout de vendeur de tapis, l’Ecossais est obsédé par le cinéma
depuis toujours et a transposé sa grammaire et son rythme au comic book, qu’il
a largement contribué à moderniser, le
sortant de l’alternative nineties héros
dark ou montagne de muscles décérébrée
en y ajoutant de la dérision et un style
coup-de-poing terriblement efficace. Car
malgré tous ses talents de businessman,
Millar fut aussi un sacré bon auteur. Son
Red Son réécrivait l’histoire de Superman
en imaginant l’atterrissage originel de ce
symbole américain en Union soviétique;
Ultimates a secoué des Avengers qui sentaient la naphtaline et leur a donné un cachet qui a permis, quelques années plus
tard, à Marvel Studios d’en faire le porteétendard de son offensive cinématographique; et le dernier film consacré à Wolverine (l’honnête Logan) doit tout au Old
Man Logan de Millar.
Depuis ses débuts, il se préparait à un tel
deal. On pourrait se réjouir de voir un
auteur marquant ainsi aux commandes
de son destin… sauf que Millar tourne
à vide depuis quelques années, enchaînant les scripts qui ne reposent que sur
de pseudo-renversements de perspectives. Mais c’est peut-être ce qu’attend
Netflix: un fournisseur survolté de contenus modulables et tout public dans le
grand bazar ultracalibré des super-héros, où chaque niche doit pouvoir trouver son film ou sa série : de l’action bas
de plafond et kids friendly (Avengers), de
la comédie à l’impertinence sous contrôle (Guardians of the Galaxy), du trash
pétomane (Deadpool) et même des
prods destinées aux hipsters (Legion).
MARIUS CHAPUIS
(1) Ne dépendant pas d’une major et conservant
ainsi les droits sur leurs personnages.
qui fait faux. Mais de tout ce faux
surgit une certaine mise à nu, une
autre sorte d’acuité qui gratte
l’horreur cachée dans les recoins.
Les soldats avouent: ils ne savent
plus s’ils se sentent mieux à la
maison ou en Irak. Nous non plus.
Elle se trouve peut-être là la sincérité inégalée d’Ang Lee, dans
ces images HD en toc invivables
au dehors et qui au cinéma, par
l’expérience d’un autre «vrai» plus
que parfait, nous amènent à voir
que derrière l’étrangeté de ses
aplats factices, se tient au garde à
vous une profondeur de vue presque impossible à supporter.
JÉRÉMY PIETTE
UN JOUR DANS LA VIE DE BILLY
LYNN de ANG LEE, 1 h 53.
En DVD et Blu-ray (Sony Pictures).
24 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
VOYAGES/
Route de l’absinthe
Le destin alambiqué de la fée verte
De Val-de-Travers, en Suisse,
à Pontarlier, rando enivrante sur les
traces de la liqueur sulfureuse très
prisée au XIXe siècle avant d’être
interdite puis réhabilitée.
DOUBS
Noiraigue
Verrières
1
Couvet
2
3
Pontarlier
4
Môtiers
La Cluseet-Mijoux
JURA
SUISSE
Lausanne
10 km
LES PLANS B
DE L’ÉTÉ (5/7)
Tout le monde connaît Rome, Hambourg
ou Marseille… Mais qui s’est arrêté à Castel
Gandolfo, Brême ou sur les bords de l’étang
de Berre ? Pendant tout l’été, Libération part
à la découverte de ces petits bijoux
méconnus.
Par
CÉLIA HÉRON
Photos
RAPHAËL HELLE. SIGNATURES
O
ubliez Genève et son lac, la
route des fromages et la viande
des Grisons. Laissez un temps
les montagnes et, plus dur, le
chocolat. Ce que l’on vous propose, c’est une
randonnée, mais en mieux. Quarante-huit kilomètres, deux pays, quinze heures de marche, huit dégustations d’absinthe, quelques
moments d’absence. Bref, c’est l’histoire d’un
conte de fée.
Il était une fois une fée dite «verte», bien
qu’elle soit grise. Tirant vers le jaune, le blanc,
ce qui ne l’empêchait pas d’être aussi surnommée «la Bleue». L’absinthe, née en Suisse
au XVIIIe siècle, puis expatriée en France voisine pour des raisons fiscales (eh oui, ça arrive)
oscille, selon son humeur, entre 45 et 72 degrés, changeant d’éclat avec la luminosité. Sulfureuse muse des artistes dans sa jeunesse,
toute la société du XIXe siècle en était éprise.
Un sombre jour pourtant, le mépris découla
d’une méprise. Accusée (à tort!) de rendre fous
ceux qui l’aimaient d’un peu trop près, on
la chassa sans ménagement au début
du XXe siècle. Insoumise, rien ne put effacer
son nom de la mémoire collective. Tapie dans
l’anfractuosité d’un rocher, à l’ombre d’une
fontaine d’eau glacée, ou tout au fond d’un
alambic dissimulé aux autorités, elle prit son
mal en patience. Après des années de résistance, la voilà aujourd’hui libre, un brin revancharde, toujours exquise. Exigeant désormais
que justice lui soit rendue –et sa région franco-suisse, reconquise.
Depuis son rétablissement à la fin du XXe siècle, un territoire revit. Pour valoriser savoirfaire et identité régionale, les autorités suisses
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
u 25
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VOYAGE EN TERRE
D’OUTRE-MER
Kanaks de Nouvelle-Calédonie, Amérindiens de
Guyane, Insulaires de Polynésie, Mahorais de
Mayotte… Ces citoyens français se battent encore
pour gagner leur place au sein de la République.
Tout l’été, France Inter part à la rencontre de ces
oubliés. Ce dimanche, l’art de la parole.
«Voyage en Terre
d’outre-mer», tous
les dimanches à 14h
sur France Inter
et sur le site Voyages
de Libération.
Distilleries en série
SE DÉPLACER
Par amour de la lenteur, nous avons choisi
la randonnée, mais les pèlerins assoiffés
trouveront des itinéraires propres à chaque
mode de déplacement (voiture ou VTT).
Plusieurs cartes du parcours existent,
selon le mode de transport : attention
à se munir de la bonne. La route de
l’absinthe peut s’effectuer indifféremment
dans les deux sens (Suisse-France ou
France-Suisse).
Rens. : www.routedelabsinthe.com ou sur
le site de l’office de tourisme de Pontarlier.
Y DORMIR
Des hébergements sont disponibles
tout au long du parcours, selon le mode
de transport et le rythme de marche.
A gauche, un champ d’absinthe à Fleurier, en Suisse. Ci-dessus, les cuves de la distillerie
Les Fils d’Emile Pernot, à LaCluse-et-Mijoux, dans le Doubs.
et françaises ont imaginé «la route de l’absinthe». Celle-ci traverse le Val-de-Travers de
Noiraigue (Suisse) à Pontarlier (France),
en passant par moult distilleries. Les villages
s’enchaînent comme des perles au fil du
sentier.
Depuis la gare de Noiraigue, le chemin longe
les jardins fleuris et les panneaux «Attention
chien méchant» auxquels personne n’a jamais
cru. «Si la balade de la vallée est un peu uniforme, elle est en revanche extrêmement commode. Tout y est du niveau le plus parfait»,
écrivait Rousseau en 1763, exilé dans la région
après la parution de l’Emile. Voilà qui est bien
résumé. Dans les prés, les queues de vaches
indifférentes fouettent les mouches en métronomes désaccordés. Quelques hérons droits
comme des bouteilles côtoient des pêcheurs
le long de l’Areuse.
1 La distillerie Bugnon,
première dégustation
Le village de Couvet, berceau de la boisson,
est rapidement relié. C’est ici même
qu’en 1797, une recette d’extraits d’absinthe,
mise au point par Dame Henriod avec les
plantes de la région, est rachetée par les hommes d’affaires Pernod et Dubied. L’absinthe
tue les vers au corps ! Soigne la jaunisse !
Freine la chute des cheveux ! On prête mille
vertus à leur élixir. Forts de son succès commercial, le duo choisit de délocaliser une partie de la production à Pontarlier, en 1805, afin
d’échapper au droit de douane helvétique sur
l’alcool. A la distillerie Bugnon, une première
dégustation d’absinthe nous tend les bras :
nous tendons les lèvres. Le liquide trouble,
glacé, étonnement doux et parfumé, enchante nos papilles.
2 La Maison de l’absinthe,
retour sur un mythe
Quelques kilomètres plus loin, à Môtiers, la
fée verte nous attend chez elle. La Maison de
l’absinthe y fut inaugurée en 2013 pour
accueillir deux cents ans d’histoire : à la fin
du XIXe siècle, l’absinthe, moins chère que le
vin, gagne en popularité, au grand dam des
vignerons. Parallèlement, des boissons frelatées qui prétendent être de l’absinthe, réalisées à base d’alcool de bois, se vendent sous
le manteau et font des ravages parmi les
buveurs pauvres. La thuyone, molécule
contenue en très faible dose dans l’absinthe,
est accusée de rendre vicieux et criminel. La
boisson finit par être interdite par les autorités, suisses d’abord (en 1910) puis françaises
(en 1915). S’ensuit une partie de cache-cache
de près d’un siècle, qui a largement contribué
au mythe. Aujourd’hui, on sait que c’est la
VISITER
De nombreuses distilleries proposent
des visites de groupe, sur réservation
uniquement : mieux vaut donc prévoir
les déplacements en amont, et appeler
pour confirmer les réservations.
quantité d’alcool ingérée et sa faible dilution
qui rendaient soûl, et non la thuyone qui rendait fou.
3 La Fontaine à Louis,
petite boîte dissimulée
On ne peut quitter Môtiers sans un petit détour par La Fontaine à Louis. Pendant les années dites de «résistance», les initiés dissimulaient près d’une source une bouteille
d’absinthe en libre-service. On la trouve désormais nichée dans une petite boîte en bois,
prête à désaltérer les fins connaisseurs des
lieux.
La balade se poursuit vers Fleurier. Pierre-André Matthey nous accueille à l’absintherie
Celle à Guilloud, et nous présente les vieux
alambics de la minuscule maison, tel un
druide ses chaudrons. Et vous, vous êtes plutôt absinthe aromatisée au chanvre, ou bien
traditionnelle? On ne sait plus trop, alors on
goûte tout.
Bercés par les grillons, nous remontons
l’Areuse dans la fraîcheur d’une forêt moussue, et passons la nuit à Verrières, tout près
de la frontière. Dans l’écrin de bois d’un petit
hôtel-restaurant, on ne s’agace bientôt plus
de grand-chose; ni de la ténacité des mouches
ni de la rengaine de Claude François et ses
tout petits riens, qui s’en va et qui revient.
L’épuisement trouve refuge dans une croûte
aux morilles.
4 Les Fils d’Emile Pernot,
douceur mentholée
Le lendemain, nous sommes réveillés par les
cloches (des vaches). Un peu plus loin, entre
deux arbres, un panneau annonce «France»:
on range les cartes d’identité. Soudain se
dresse le fort de Joux et en contrebas, le joli
village de La Cluse-et-Mijoux. Nous restons
concentrés sur notre mission, direction la distillerie Les Fils d’Emile Pernot. Des passionnés
nous content l’histoire de la fée à grands renforts d’anecdotes croustillantes. Nous cédons
à la douceur mentholée d’une «Berthe de
Joux», puis notre palais se prend une gifle avec
l’absinthe sauvage, puissante et indomptable.
Déjà, on aperçoit les portes de Pontarlier. La
faim nous guide jusqu’à La Pinte comtoise,
restaurant au cœur de la vieille ville. Nous
prenons place face à une assiette de Saint-Jacques poêlées à la fée verte, suivie d’un suprême de pintade au comté. Un saut à l’expo
permanente du musée communal consacrée
à l’absinthe, et il est l’heure de monter dans
le train. Les champs de grande et petite absinthes, hysopes, mélisse citronnée et menthe
poivrée ont beau avoir disparu, la culture du
mythe a de beaux jours devant elle. •
26 u
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LES CHAMPIONS INSOLITES (6/8)
Coup de balai
Boris Martin Ce Toulonnais est l’un des meilleurs
joueurs français de quidditch, le sport de «Harry Potter».
«L
a situation est mal embarquée, Jean-Michel.
— Oui Thierry, alors que les Français avaient
le match en main… —Dix points d’avance, ça ne suffit pas et notre attrapeur, Boris Martin, n’arrive pas à approcher
du vif d’or. —Il est bien bombardé par les batteurs adverses.
—Ah c’est sûr qu’ils ne sont pas très sympathiques. On ne partagerait pas une bièraubeurre au Chaudron baveur avec eux…
Mais… L’Anglais se faufile derrière le vif d’or, il tend la main…
Oh non, il saisit la queue… C’est terminé!» Si, début juillet, la
finale du championnat d’Europe de quidditch à Oslo avait été
retransmise en direct sur TF1, voilà ce que les commentateurs
auraient pu raconter. Avec, malheureusement, une défaite en
finale de la France, championne en titre. Dix jours plus tard,
Boris Martin, 27 ans, joueur émérite de l’équipe, ressasse encore la défaite, dans un restaurant de la rade de Toulon. Frustrant de perdre contre la perfide Albion. Tout de même, était-ce
vraiment une bonne idée d’accepter que le vif d’or soit lui aussi
britannique, malgré son fair-play apparent? Allez… Ça ne sert
à rien de refaire le match indéfiniment.
Pour les non-spécialistes, le quidditch est un sport collectif
très ancien. Ses origines remontent au XIe siècle, selon les
écrits de Gertie Keddle, une sorcière de Grande-Bretagne qui
vivait en bordure des marais de Queerditch. Dans le journal
qu’elle tenait, elle pestait régulièrement contre «ces gros rustres» avec «leur jeu stupide sur des balais volants» (1). Bien sûr,
il fallut plusieurs siècles pour fixer définitivement les règles.
Lors de la première Coupe du Monde, en 1473, la finale entre
la Transylvanie et la Flandre fut d’une violence absolue: tentative de décapitation à la hache, transformation des adversaires
en putois, lâcher de chauve-souris vampires. Si certains sorciers regrettent cette époque où «on savait rigoler», les rencontres sont aujourd’hui beaucoup moins dangereuses.
Les moldus (les non-sorciers) ont découvert ce sport beaucoup
plus tard, grâce à J.K. Rowling qui l’a popularisé dans sa saga
Harry Potter. Une version pour personnes sans pouvoirs magiques a été mise au point en 2005 dans une université américaine. Très vite, des équipes ont essaimé à travers le monde.
Gênés par la gravité et les limites technologiques actuelles,
nos balais ne sont pas volants et le jeu se déroule au sol. Pour
le reste, les principes restent les mêmes: il faut mettre un ballon dans un cerceau afin de marquer des points et, pour mettre fin à la partie, attraper le vif d’or, symbolisé par une balle
de tennis dans une chaussette dorée à détacher de l’arrièretrain d’un arbitre déguisé en jaune et qui n’attend pas. Mélange de basket, de rugby, de balle au prisonnier et d’épervier,
c’est plus physique que ça en a l’air. «Si tu ne t’entraînes pas,
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
très vite tu n’es plus au niveau, raconte Boris Martin. Il y a
beaucoup d’allers-retours qui font travailler le cardio et les plaquages peuvent être très violents.» L’ancien mannequin, grand,
svelte et musclé sec, a découvert le quidditch en 2012 lorsqu’un de ses amis en licence de Staps (sciences et techniques
des activités physiques et sportives) à Paris lui a proposé de
participer à un événement en marge des JO de Londres. «Je
ne suis pas chauvin mais, bon, c’était pour représenter la
France, alors c’était tentant.»
Sportif actif, dans l’antichambre du haut niveau en saut en
hauteur avec un record à 2,02 m, il y voit une opportunité unique de gagner des titres. Et ça marche. Entre amis, ils montent
une équipe parisienne, les Phénix, rebaptisée les Titans, qui
devient vite championne d’Europe des clubs et constitue le
gros du groupe France. Le jeu en lui-même les attire au départ
plus que la série, même si Boris Martin apprécie Harry Potter
où les univers fantastiques comme Narnia et Hunger Games.
«Il y a une sportivisation de plus en plus forte. Les geeks qui
étaient là au début n’ont plus aucune chance», explique-t-il
en mangeant une salade de saumon. «C’est un vieux de la
vieille, il apporte son expérience, ajoute Denis Jourdan, entraîneur joueur de l’équipe de
France. Il donne toujours tout
ce qu’il a et il fait partie de
2 mai 1990 Naissance
ceux qui se sont entraînés à
à Coulommiers
côté dès le début pour avoir
(Seine-et-Marne).
un gros niveau physique.»
Mai 2012 Commence
La particularité de ce sport
le quidditch.
pratiqué par quelques centaiOctobre 2013
nes de personnes en France
1re victoire en Coupe
est d’être mixte, très ouvert
d’Europe des clubs.
aux questions féministes
2015 Champion
et LGBT, comme l’écrivaine
d’Europe avec la
J.K. Rowling. Au moins trois
France. 2017 Vicejoueurs sur sept doivent
Champion d’Europe.
être des filles, des trans ou
des agender, des personnes
se définissant comme ni homme ni femme. «Il y a des mecs qui
se disent agender, mais quand on voit les plaquages qu’ils font
aux filles sur le terrain, ça sent la triche, regrette Boris Martin.
Parfois on se retrouve face à des équipes sans filles, c’est un peu
dommage. Nous, les nôtres envoient du pâté. Avant, on était
un peu macho, on ne leur faisait pas forcément confiance. Ça
a changé, elles ont vraiment progressé.» Encore en gestation,
les règles sont amendées régulièrement (et les Anglais tentent
toujours de tricher, évidemment). Le vif d’or n’a plus le droit
de sortir du terrain et d’aller prendre le métro pour échapper
aux attrapeurs, par exemple. Même la présence du balai entre
les jambes, désormais souvent un tube de plexi, a été discutée.
L’objet est phallique et comique pour les observateurs extérieurs mais, pour Boris Martin, très sérieux, «sans balai, est-ce
que ça serait toujours du quidditch? C’est un élément handicapant qui pousse à une dextérité particulière». S’il continue
d’être sélectionné, le sympathique attrapeur (comme Harry
Potter ou Cédric Diggory) et poursuiveur (celui qui doit marquer des buts) a moins le temps de s’entraîner depuis qu’il a
quitté Paris pour commencer un master d’ergonomie à Toulon,
jamais terminé.
Avec sa femme, elle aussi joueuse, ils ont eu l’année dernière
un garçon et ils font construire une maison en banlieue de la
préfecture du Var. Pour gagner sa vie, cette activité rapportant
peau de zob, le Francilien d’origine, d’une mère travaillant
dans une bijouterie et d’un père disparu lorsqu’il était enfant,
est manager d’une boutique Häagen-Dazs sur le port. Il s’occupe aussi en autoentrepreneur d’un escape game, ces jeux
d’évasion grandeur nature où il faut résoudre à plusieurs des
énigmes dans une pièce fermée comme à Fort Boyard. Dans
un mois, Boris Martin va ouvrir un «archery tag», sorte de
paintball avec des flèches en mousse. «Des “hunger games”,
en vrai», dit-il, tentant de continuer de surfer sur ces modes
mêlant réalité et univers geeks.
Pour l’instant, la Gazette des sorciers parle encore peu de notre
quidditch et les Tapesouafles de Quiberon, les meilleurs magiciens français, connus pour leur style flamboyant, n’ont toujours pas accepté la confrontation proposée par les Titans. Qui
sait, si ce sport devient un jour vraiment populaire et olympique chez les moldus, comme le rêve Boris Martin, alors on sera
fiers des premières victoires de ces pionniers. •
(1) Le Quidditch à travers les âges, J.K. Rowling, Gallimard
Par QUENTIN GIRARD
Photo OLIVIER MONGE . MYOP
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 5
NT1
21h00. Vendredi, tout est
permis avec Arthur. Div.
23h15. Vendredi, tout est
permis avec Arthur. Div.
20h55. Échappées belles.
Magazine. Un été en Algérie.
22h25. Échappées belles.
Magazine.
La route Napoléon.
21h00. Chroniques
criminelles. Magazine. Affaire
Weber / Meurtre en sous-sol.
Affaire de l’Ordre du Temple
Solaire : massacre dans le Vercors / Adolescence brisée.
22h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
20h50. Fort Boyard.
Jeu. 23h20. On n’est pas
couché. Magazine.
Les plus belles nuits.
FRANCE 3
20h00. Championnats
du monde d’athlétisme 2017.
Sport. En direct de Londres.
23h10. Soir/3. 23h40.
Louis la Brocante. Série.
CANAL +
20h55. Acquitted. Série.
Père contre fils. La traque.
22h25. Invisible. 22h55.
Jour de foot. Magazine.
ARTE
21h00. Festival de Salzbourg
2017. Spectacle. “Aïda” avec
Anna Netrebko et Francesco
Meli. 23h40. Square artiste.
Magazine. Carte blanche
à Peters Sellars.
M6
21h00. NCIS : NouvelleOrléans. Série. Rapide,
silencieux, mortel. Un passé
encombrant. 22h40. NCIS :
Nouvelle-Orléans. Série.
FRANCE 4
20h55. Ali Baba et les
40 voleurs. Téléfilm. 1re partie.
Avec : Gérard Jugnot, Leïla
Bekhti. 22h30. Ali Baba et les
40 voleurs. Téléfilm. 2e partie.
PARIS PREMIÈRE
20h50. On ne se mentira
jamais !. Spectacle. Avec :
Jean-Luc Moreau, Fanny
Cottençon. 22h35. Stéphane
Rousseau brise la glace.
Spectacle.
CSTAR
20h50. Sacrés Français !.
Documentaire. 22h40.
La story des enfants stars.
TMC
HD1
21h00. Hercule Poirot.
Série. Hercule Poirot quitte
la scène. Avec : David Suchet,
Helen Baxendale.
22h45. Hercule Poirot. Série.
Les pendules.
21h00. Stalker. Série. L’amour
blesse. L’amour tue.
22h35. The Unit. Série.
W9
21h00. Les 30 ans du top 50.
Divertissement. Les reines
du Top 50. 22h50. Top 50.
Divertissement. Les tubes
qui font danser ! - Volume 2.
NRJ12
20h55. Paris enquêtes
criminelles. Série. Blessure
secrète. Redemption.
23h10. Paris enquêtes
criminelles. Série. Suite
funéraire. Complot.
Requiem pour un assassin.
6 TER
21h00. Rénovation impossible. Documentaire. Page
blanche. 3x7. 22h30.
Rénovation impossible.
Documentaire. Entrer en lice.
CHÉRIE 25
20h55. Qui mange quoi ?.
Téléfilm. Avec : Catherine
Jacob, Julien Guiomar. 22h50.
Qui mange qui ?. Téléfilm.
NUMÉRO 23
20h55. L’ombre d’un doute.
Série. Venise, la cité des
mystères. 23h10. Sociétés
Secrètes. Série.
C8
LCP
21h00. Inspecteur Barnaby.
Série. La malédiction du
tumulus. Avec : John Nettles,
Barry Jackson. 22h35.
Que justice soit faite !.
Magazine.
21h30. Le dessous de la
mondialisation.
Documentaire. Grèce, le prix
d’un enfant. 22h00. Les
enfants de la Réunion, un
scandale d’État oublié.
FRANCE 4
21h00. 16 ans ou presque.
Comédie. Avec : Laurent
Lafitte, Jonathan Cohen.
22h40. Esprits criminels.
Série. Course contre la mort.
Une soirée presque parfaite.
Représailles.
20h35. Rugby féminin :
France / Australie. Sport.
Coupe du monde de rugby.
22h40. Michou d’Auber.
Comédie dramatique. Avec :
Gérard Depardieu, Nathalie
Baye.
FRANCE 2
FRANCE 5
20h50. Athlétisme :
Championnats du monde.
Sport. 23h55. Mud sur les rives du Mississippi.
Drame. Avec : Matthew
McConaughey, Reese
Witherspoon.
20h50. Les 100 lieux qu’il faut
voir. Documentaire. Le BasRhin, du Mont Sainte-Odile
aux Vosges du Nord. Le Tarn.
22h40. Une maison,
un artiste. Documentaire.
FRANCE 3
20h55. Le grand spectacle
du festival interceltique
de Lorient 2017. Spectacle.
23h10. Écosse, terres de
légendes. Documentaire.
CANAL +
21h00. Football :
Guingamp / PSG. Sport.
2e journée - Ligue 1.
22h55. Canal football club
le débrief. Sport.
ARTE
20h55. Aux frontières
des Indes. Aventure. Avec :
Kenneth More, Lauren Bacall.
23h00. Le casse du siècle 1 & 2/2. Documentaire.
M6
21h00. Capital. Magazine.
Le business des vacances
insolites. 23h05. Enquête
exclusive. Magazine. Un été
à Monaco : dans les secrets
de la principauté.
PARIS PREMIÈRE
C8
21h00. Perfect mothers.
Drame. Avec : Naomi Watts,
Robin Wright. 22h55. Petits
meurtres entre riches.
NT1
20h50. Le grand bazar.
Comédie. Avec : Gérard
Rinaldi, Jean Sarrus. 22h25.
Tout doit disparaître. Film.
CSTAR
20h50. Chicago Fire. Série.
Adversités. Fais ton boulot
et tais-toi !. 22h40. Contact
brûlant. Téléfilm.
HD1
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
23, rue de Châteaudun
75009 Paris
RCS Paris: 382.028.199
Principal actionnaire
SFR Presse
Cogérants
Laurent Joffrin,
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des Editions
Johan Hufnagel
Directeurs adjoints
de la rédaction
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David Carzon,
Alexandra Schwartzbrod
2 5
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3
Origine du papier: France
21h00. Les experts : Miami.
Série. Retour sur le passé.
Collision. 22h25. Les
aventures extraordinaires
d’Adèle Blanc-Sec. Film.
21h00. Tintin et le lac aux
requins. Animation. 22h20.
Tintin et le temple du soleil.
Animation.
20h55. Femmes de loi.
Téléfilm. Cœur de lion. 22h00.
Femmes de loi. Téléfilm.
NUMÉRO 23
20h55. Sunshine. Sciencefiction. Avec : Cillian Murphy,
Chris Evans. 22h50.
Racines. Série.
LCP
20h35. Cuba, l’histoire
secrète. Documentaire.
22h00. Débat. 22h40.
Sois juge... Et tais toi ?.
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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PTot 0.009 kg/t de papier
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Taux de fibres recyclées :
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Team Media
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93405 Saint-Ouen cedex
tél.: 01 40 10 53 04
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20h55. Tellement vrai les
grandes histoires. Documentaire. Devenir parent : le combat d’une vie. 22h45.
Tellement vrai les grandes
histoires. Documentaire.
Devenir parent : le combat
d’une vie.
◗ SUDOKU 3437 MOYEN
Rédacteurs en chef
adjoints
Michel Becquembois
(édition),
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon
(spéciaux et futurs).
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP: 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
NRJ12
Solution de la semaine dernière : a6 ! démolit l’aile dame et donne
un avantage décisif aux Blancs.
Directeur artistique
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21h00. De la part des copains.
Film d'action. Avec : Charles
Bronson, Liv Ullmann. 22h45.
Papillon noir. Téléfilm.
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Comment Maxime, avec les noirs, prend-il l’avantage
contre le champion du monde ?
Rédacteurs en chef
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois,
Guillaume Launay (web).
20h50. Cauchemar à l’hôtel.
Divertissement. Le Murphys
Hotel. Le Curtis House Inn.
L’Hôtel Chester. 22h55.
Cauchemar à l’hôtel.
21h00. Le saint. Aventure.
Avec : Val Kilmer, Elisabeth
Shue. 22h55. Jamais sans
ma fille. Film.
Par PIERRE
Les Français sont en forme. Etienne Bacrot termine 2e du
très fort tournoi de grands maîtres de Vienne. Le 2ejoueur
français a mené le tournoi jusqu’à la dernière ronde qu’il
perd contre la championne du monde, la Chinoise Yifan Hou
qui l’emporte en solitaire. L’Indien Pentala Harikrishna termine troisième. Mais l’exploit de la semaine revient à
Maxime Vachier-Lagrave. Il mène dans la Sinquefield Cup
qui se déroule à Saint-Louis, Missouri. Tournoi qui fait partie
du Grand Chess Tour avec les meilleurs de la planète, dont
évidemment Magnus Carlsen. Sans complexe, le Français
s’est offert le scalp du champion du monde, avec les noirs
de surcroît ! Une partie mouvementée qui a vu les deux
camps prendre l’avantage
chacun à leur tour. Mais,
comme l’expliquait l’exchampion de France Xavier
Tartakover, «la victoire appartient au joueur qui commet l’avant-dernière erreur…» Le grand maître
français (2789) l’emporte
contre Wesley So, pourtant
2e Elo du tournoi avec le
stratosphérique 2810 !
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Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Sous le pouce II. Quand
ils perdent les pédales, ils
risquent de se casser le I.
III. Avec un crochet ; Lettres
d’opposition IV. Un prénom
qui fait le bruit d’un animal ;
Fais opposition V. CDD
renouvelable récemment
pourvu VI. Levée ; Crée son
ou lumière VII. Ils furent fers
de lance à l’est de l’Europe ;
Le pied de guerre VIII. Elles
roulent en patins IX. Ad
hoc X. Bras du Rhône loin
du lit ; Actuel chef de chefs
d’Etat et de gouvernement
XI. Tactiques où l’on place
des pions chez l’adversaire
XI
Grille n°681
VERTICALEMENT
1. Belle comme une statue 2. Fruit entouré d’épines 3. Amène 4. Synonyme
du premier VI. ; Prendre le dessus 5. Langue d’Asie ; Brut désépaissi 6. Cru ;
A la mode de quand ? D’il y a longtemps ! 7. Assemblez ces lettres avec
celles du dernier 9. et il faudra assembler ceux que vous aurez assemblés ;
Avec lui, vous serez vite au bout du rouleau ; Dégoût de jeune 8. Elle a des
visions 9. Marteaux de couvreurs ; Seize minutes et quarante secondes
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. DIASCOPIE. II. PUR. III. CAPPADOCE.
IV. USA. MELON. V. RIBLERA. VI. OPINE. TT. VII. TRAC. PAIR.
VIII. TO. AVERSE. IX. ATTRITION. X. GOINFRENT. XI. ENRÉSINÉE.
Verticalement 1. DÉCULOTTAGE. 2. AS. PROTON. 3. APPARIA. TIR.
4. SUP. INCARNE. 5. CRAMBE. VIFS. 6. DEL. PÉTRI. 7. PROLÉTARIEN.
8. CORTISONE. 9. ÉLÉNA. RENTE.
libemots@gmail.com
Irrésistible
Blue Monday Productions
présente
Fanny
Ardant
Tewfik
Jallab
Lola
Pater
un film de
Nadir Moknèche
avec la participation de
Nadia Kaci
BLUE MONDAY PRODUCTIONS PRÉSENTE FANNY ARDANT TEWFIK JALLAB “LOLA PATER” UN FILM DE NADIR MOKNÈCHE AVECMUSIQUENADIA KACI VÉRONIQUE DUMONT BRUNO SANCHES LUCIE DEBAY LA PARTICIPATIONAVECDE LUBNA AZABALASSISTANATBAPTISTE MOULART LAWRENCE
VALIN
DIRECTION DE
RÉGIE
SCÉNARIO NADIR MOKNÈCHE IMAGE JEANNE LAPOIRIE SON MARC ENGELS BENOÎT HILLEBRANT EMMANUEL DE BOISSIEU MONTAGE CHANTAL HYMANS ORIGINALE PIERRE BASTAROLI DÉCORS JOHANN GEORGE COSTUMES PAULE MANGENOT SCRIPTE SYLVIE KOECHLIN RÉALISATION RAPHAËLLE PIANI PRODUCTION THOMAS PATUREL GÉNÉRALE SARAH MOREL
UNE
EN CO-PRODUCTION
AVEC
EN PARTENARIAT
AVEC LA
AVEC VERSUS PRODUCTION LE SOUTIEN DE RÉGION ÎLE-DE-FRANCE RÉGION PROVENCE-ALPES-CÔTE D’AZUR
AVEC LE CNC MÉTROPOLE AIX-MARSEILLE PROVENCE CONSEIL DE TERRITOIRE ISTRES OUEST PROVENCE PARTICIPATION DE FONDS IMAGES DE LA DIVERSITÉ
PRODUCTEURS BERTRAND GORE NATHALIE MESURET CO-PRODUCTEURS JACQUES-HENRI ET OLIVIER BRONCKART PRODUCTION BLUE MONDAY PRODUCTIONS
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ACTUELLEMENT AU CINÉMA
ÉTÉ
BÉNECH
CŒUR À CŒUR
AVEC PUCCINO
Et aussi
n 2 pages BD n une
uchronie n de
la photo n un premier
chapitre n le P’tit Libé
n l’enquête food…
BLIND DATE
L’amour pour la vie, l’amour avec qui,
l’amour et puis quoi ? L’écrivain et le rappeur,
réunis par «Libé», évoquent ce vertige universel.
RÉMY ARTIGES
Samedi 5
et dimanche 6 août
2017
«
II u
ÉTÉ / ENTRETIEN CROISÉ
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Blind date (5/7)
Clément Bénech et Oxmo Puccino
«Personne n’a envie d’être
un prince charmant !»
L’un préfère le romanesque, l’autre
désacralise l’amour avec un grand A.
L’écrivain et le rappeur ont échangé
pendant plus d’une heure, autour d’une
tarte, sur ce qui fait battre leur cœur.
Recueilli par
BALLA FOFANA,
CATHERINE MALLAVAL
et ANAÏS MORAN
Photos RÉMY ARTIGES
U
n café modeste du XIe arrondissement, à Paris.
Le 3 août, au fond du troquet, le rappeur à la voix
de miel Oxmo Puccino et l’écrivain
à la plume malicieuse Clément
Bénech ont croisé le verbe pendant
une bonne heure sur l’amour,
thème a priori aussi casse-gueule
que tarte à la crème. Comme c’était
l’anniversaire d’Oxmo Puccino, on
est venus avec un gâteau. Une tarte
justement, qu’il a acceptée (et
boulottée avec entrain) avant de
préciser tout content de sa bonne
farce : «Alors… Oui, aujourd’hui
c’est mon anniversaire Wikipedia,
mais en vrai c’est demain.» Total :
43 ans. De son côté, Clément
Bénech (prononcer «Bénèche»),
26 ans, est arrivé un peu en avance
au rendez-vous. Dans l’attente, manifestement impatiente, de rencontrer «Oxmo», qu’il «adore», il s’est
replongé dans le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Salut cordial
entre les deux affables bonhommes.
«Elle est pas belle la vie ?» lance le
rappeur.
«Merci pour ce moment magique»,
conclura Clément Bénech à la fin de
l’entretien. Entre-temps, chacun a
joué sa partition. Oxmo Puccino,
poète et mec qui a vécu, aime
l’amour sans le faire commencer
par un grand A. Clément Bénech,
lui, amateur de belles histoires romanesques, trouve ce grand A aussi
inatteignable qu’inspirant. Si les
deux ont du mal à piffer le modèle
du prince charmant, ils n’ont pas
réussi à cacher leur romantisme
derrière leurs éclats de rire. D’autres
points communs? Oui, un de taille,
les deux revendiquent d’appartenir
à la catégorie «losers». Intrigant de
la part de deux beaux parleurs qui
ont tout pour jouer les tombeurs.
Libération: Comment avez-vous
pu accepter de parler d’amour?
Oxmo Puccino : Oui, en plus à
Libération… J’avais très soif de
ce rendez-vous parce qu’on parle
très très peu d’amour directement.
Pourtant, je ne vois pas d’autre sujet
de conversation. Quelle que soit la
chose dont on parle, on en revient
toujours à l’amour. Je pense que
c’est pour ça que la parole a été
donnée à l’homme. Et puis, je voulais rencontrer Clément. Il m’a
fait cadeau de son premier roman,
l’Eté slovène, avec une dédicace il
y a quelques années. Je l’avais
conservé, j’avais commencé à le lire
et puis j’ai déménagé. Il était dans
les cartons et, enfin, je l’ai retrouvé.
Je me suis dit que j’avais beaucoup
de raisons de rencontrer Clément.
Clément Bénech : Moi c’est clair,
j’adore Oxmo. Après, sur l’amour,
je ne voudrais pas me faire passer
pour un spécialiste que je ne suis
pas. Quand on écrit des romans, on
n’essaie pas forcément d’avoir un
propos sur l’amour. Mais on s’en
sert pour créer des péripéties. Ce
qui m’intéresse, c’est comment
l’amour crée des situations de vie
qui peuvent être romanesques.
Libération : Clément Bénech,
à votre avis quel genre d’amou-
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u III
Clément Bénech
et Oxmo Puccino
au square Gardette
à Paris, le 3 août.
Libération : Oxmo, vous avez
parlé d’amour de soi, d’amour
en général, mais où est passée
maman? Vous commencez votre
chanson Mama Lova par cette
phrase : «Dis-moi combien de
femmes es-tu sûr d’aimer toute
ta vie»…
Oxmo Puccino : Voilà c’est dit.
C’est une certitude qui en dit long
sur le lien qu’il y a entre un fils et sa
mère. On ne coupe jamais le cordon.
J’ai un projet
de livre. Il y a un
chapitre intitulé
«Le Dialogue impossible». Le dialogue impossible
pour un homme,
il commence à la
naissance avec
cette personne
qui l’a mis au
monde et qui est
indiscutable, qui
est la vérité suprême, le centre
de l’univers,
Dieu! On grandit
avec cette image,
dans cette idée.
Ensuite, tu renOxmo Puccino contres ton
deuxième dieu,
cette femme
avec qui tu vas passer le reste de ta
vie qui ne va pas forcément s’entendre avec ton premier dieu. Le dialogue reste impossible parce que le
cordon ombilical, tu ne peux pas le
couper, tu peux essayer de le couper
pour le rattacher ailleurs mais ça ne
sert à rien. Qu’il y ait entente ou pas,
le lien reste très fort.
Libération : Quand paraîtra ce
livre ?
Oxmo Puccino: J’adore en parler
parce que je ne l’ai pas écrit…
Clément Bénech: C’est le meilleur
moment ! Moi, pour en revenir à
l’amour filial, j’aime ma mère
autant que mon père. Je les admire
beaucoup, mes parents. J’ai pas mal
de gratitude envers eux. Ils forment
un couple très uni. Mais l’un de mes
livres préférés est le Livre de ma
mère, d’Albert Cohen. Le risque,
c’est de tomber dans un amour exclusif à la Roland Barthes qui était
amoureux de sa mère et qui a passé
toute sa vie avec elle. J’appelle tout
le temps ma mère, mais j’espère
pouvoir vivre sans elle un certain
temps.
Oxmo Puccino : J’ai également
cette chance-là, d’avoir été élevé par
mes deux parents. Ma mère était
mère au foyer. J’ai été chouchouté.
Libération : Mais il n’y a pas de
«Papa lova»…
Oxmo Puccino: Parce qu’il y a des
choses qu’on met du temps à comprendre. J’avais un rapport plus distant avec mon père. J’ai mis beaucoup plus de temps à comprendre
«L’amour,
c’est quelque
chose en forme
sphérique, ou
cylindrique
composé d’éléments
interdépendants
comme ton héritage,
ta culture, ton
expérience,
tes rencontres,
tes failles… »
reux est Oxmo Puccino ?
Clément Bénech : Drôle de
question. Je dirai que c’est un
passionné. On sent que c’est très
important pour lui. On part tout de
suite sur l’amour amoureux, mais il
évoque aussi l’amour maternel dans
Mama Lova. Et en même temps, il
a fait cet album l’Amour est mort,
qui m’intrigue beaucoup.
Oxmo Puccino : Moi, je vois
Clément comme un spectateur de
l’amour. Dans ce que j’ai lu de lui,
il accompagne, il observe, avec
humour, avec détachement, ce qui
rend le propos moins lourd. C’est là
où on se rejoint.
Libération: Vous êtes amoureux
en ce moment ?
Oxmo Puccino : Oh oui, bien sûr.
Il faut être amoureux. Mais c’est
privé, j’ai une certaine notoriété…
Mais on ne peut pas ne pas être
amoureux. On l’est toujours, même
si on ne le sait pas encore.
Clément Bénech : Oui, je suis
amoureux.
Libération: Qui est votre grand
amour?
Oxmo Puccino: Mon grand amour,
c’est moi. Je pense que c’est très
compliqué d’avancer si on ne s’aime
pas soi-même. C’est impossible
même. Donc j’ai trouvé une manière
de m’accorder avec moi-même, de
m’entendre avec moi-même, pour
avoir un minimum d’harmonie.
Donc voilà, je ne me déteste pas. Je
suis bien en ma propre compagnie.
Je n’ai pas peur de me retrouver tout
seul. Je me pose des questions
auxquelles je n’ai pas peur de répondre du genre «est-ce que je l’aime encore» ou «est-ce que j’ai bien fait?».
Je ne suis pas dans le déni. Je ne suis
pas en porte-à-faux avec moi-même.
Je suis conscient de mes défauts, de
ce que je dois améliorer. Je travaille
avec mon amour. J’essaie d’atteindre une certaine sérénité.
Libération : Si votre premier
amour c’est vous, qui est en
deuxième position ?
Oxmo Puccino : N’importe qui
aurait répondu ma mère, mon père,
ma fille, ma sœur… Comme si une
personne suffisait à combler son
amour, alors que ce format d’amour
unique et indivisible imprimé dans
nos mémoires est complètement
faux. C’est un ensemble de tout,
l’amour. Pour moi, c’est quelque
chose en forme sphérique, ou cylindrique (il mime) composé d’éléments interdépendants comme ton
héritage, ta culture, ton expérience,
tes rencontres, tes failles… L’amour
n’a rien demandé à personne. C’est
une essence puissante qui nous
anime. A partir du moment où l’on
commence à faire des plans, à lui
donner des définitions, lui reprocher des choses, on est à côté de la
plaque. C’est pour ça que quand je
chante l’Amour est mort, c’est pour
dire: «Votre définition de l’amour elle
est morte et complètement fausse.»
Clément Bénech : Moi, j’aime
énormément mes amis, j’aime
beaucoup passer du temps avec
eux, mais je suis incapable de
hiérarchiser. C’est très problématique quand j’organise une soirée.
Je n’habite pas dans un endroit gigantesque. Quand je dois décider
qui j’invite et qui je n’invite pas,
c’est toujours un moment cornélien. J’ai vraiment du mal à me dire
«celui-là, je l’aime plus que l’autre».
Après, je vous l’ai dit, j’ai la chance
d’être amoureux. Alors si on devait
hiérarchiser, oui y a quand même
un amour amoureux.
et traduire tous les silences. Autant
avec une mère il peut y avoir trop de
mots, autant il peut ne pas y en
avoir assez avec un père. Je dirai
que c’est en devenant père que j’ai
compris certaines choses. Il m’arrive de reproduire les mêmes silences que mon père, mais j’essaie de
les atténuer. Je suis justement en
train d’essayer d’écrire un morceau
sur les papas d’aujourd’hui. Des papas poules et cool.
Libération: Bon, on laisse tomber les parents. Au fond, quelle
est votre vision de l’amour ?
Clément Bénech: C’est compliqué.
Moi, j’écris des romans parce que je
ne suis pas sûr de comprendre ce
que c’est que l’amour. Dans mon
dernier roman, Amour d’espion, qui
va sortir dans trois semaines, je
raconte l’histoire d’un Roumain et
d’une Française qui se rencontrent
sur Tinder à New York. La particularité de cette application mobile, par
rapport aux autres moyens de
rencontre qu’on a eus aux siècles
précédents, c’est qu’on flirte avec
quelqu’un dont on ne sait rien et qui
peut tout inventer sur son passé.
L’utopie que dessine Tinder, c’est
qu’elle nous dirige vers une forme
d’amour immédiate, sans latence
entre le désir et son accomplissement. Alors que justement, c’est
dans le récit, dans la durée, dans la
façon de narrer l’amour que l’amour
existe. L’amour avec un grand A,
c’est d’ailleurs un sentiment qui a
été inventé par la littérature. Donc
si on n’est plus capable de le raconter, effectivement, il y aura quelque
chose de très dangereux pour
l’amour.
Oxmo Puccino : Le grand A,
c’est une invention, comme l’a dit
Clément. Un concept. D’ailleurs,
pour moi, c’est l’une des raisons
principales de pourquoi tout se
casse la gueule. Parce que le dessin,
le plan, le format est faux. Quand on
rencontre quelqu’un qui correspond à nos codes, tout de suite on
dessine un grand A, et le temps
passe, et on se rend compte de
certaines choses qui font que le A
s’est modifié, et c’est toujours
comme ça. Ce n’est pas de la faute
de l’amour, c’est notre faute. Donc
le grand A…
Clément Bénech : Mais moi je
trouve ça bien d’avoir un truc qui
est comme l’étoile du Berger, qui est
inatteignable et en même temps
guide une forme de vie. Tu vois,
moi j’adore les livres d’André Breton, par exemple. Nadja, l’Amour
fou… Récemment, je relisais ses lettres à Simone Kahn qui était son
amoureuse pendant toute sa vie.
C’est quelqu’un qui a une vision
magique de l’amour. Je trouve que
ça apporte un «plus» à la vie réelle
et au premier degré.
Oxmo Puccino: Ça Suite page IV
IV u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Clément Bénech
et Oxmo Puccino,
à Paris le 3 août.
fait rêver, c’est
une belle histoire, on est d’accord.
Mais pourquoi on ne pourrait pas
essayer de se contenter d’une forme
d’amour qu’on a inventée, qui correspond à notre nature, à notre façon d’aimer à chacun ?
Libération: Et le sexe dans tout
ça ?
Oxmo Puccino : Aujourd’hui, on
peut rencontrer quelqu’un en tapotant sur son téléphone. C’est magique, c’est extraordinaire, c’est
impensable. On peut se dire, ce soir
j’ai pas envie de dormir tout seul…
Mais pour moi, ça ne facilite rien.
On ne peut pas confondre la baise
et l’amour. Et ça, aujourd’hui, on
le sait. Les gens baisent beaucoup
plus. On baise plus jeune. On baise
quand on veut. Et? On n’est pas plus
heureux pour autant. Le plus
important, ce n’est pas de se
demander avec qui on va dormir,
mais avec qui on va vieillir. C’est
pour ça que je ne place pas l’amour
et le sexe au même niveau. Je me situe dans une démarche plus spirituelle aujourd’hui, parce que le sexe
n’a plus de valeur.
Libération : Clément Bénech,
dans vos romans, vous vous
contentez du laconique «On a
fait l’amour»…
Clément Bénech: Mais dans mon
deuxième livre, Lève-toi et charme,
il y a une scène de sexe. Certes sous
l’angle du comique, mais je trouve
cela très difficile de réussir une
scène de sexe dans un livre. Et de
toute manière, ça ne m’intéresse
pas vraiment d’un point de vue
littéraire. Julien Gracq, un écrivain
que j’aime beaucoup, dit que le
problème dans la littérature
érotique, c’est qu’elle n’est intéressante que jusqu’au premier regard…
Après, je concède volontiers qu’il y
a des écrivains qui ont très bien
réussi dans ce genre : Sade par
exemple, si je sors l’artillerie lourde.
Quand j’étais ado je lisais un peu les
SAS aussi, c’était pas mal.
Libération : Oxmo, vous avez
fait ce morceau qui s’appelle
la Danse couchée. Ce n’est pas
casse-gueule d’écrire une chanson sur l’amour physique ?
Oxmo Puccino: Cette chanson, ce
n’est pas l’amour physique, c’est
tout ce qui se passe autour. Tout à
l’heure, Clément parlait des étapes
d’une rencontre que l’on saute avec
Tinder. Justement, je pense que ce
sont ces moments qui rendent la
rencontre plus forte. Moi, je raconte
tout ce qui se passe autour du
«point clé», qui n’est pas le plus
important au fond. Sa description
laconique, «on a fait l’amour»,
pour moi c’est très bien. «On a fait
l’amour», c’est tout! Il n’y a pas mort
d’homme, la Terre ne s’est pas arrêtée de tourner. C’est tout ce qu’on
s’imagine avant ce moment excepSuite de la page III
tionnel qui est le plus intéressant à
raconter. L’acte sexuel en soi… il n’y
a plus de mystère aujourd’hui. C’est
devenu compétitif, c’est devenu
sportif. C’est désespérant.
Clément Bénech : Il y a une telle
injonction au sexe aujourd’hui
que je trouve que l’abstinence est
presque plus rock’n’roll que le sexe
frénétique. C’est plus transgressif.
Au Japon, ils ne baisent plus hein!
Ou alors ils se marient avec des
poupées gonflables. Cette liberté
sexuelle dont on nous parle est en
fait une injonction, parce qu’elle ne
s’accompagne pas de la liberté d’y
renoncer.
Pour vous donner un exemple
personnel, il y a quelques années,
j’ai voulu m’engager avec une fille de
manière assez significative. Je voulais vraiment construire quelque
chose d’important. J’étais assez excité par cette idée de m’engager et
donc de renoncer à
d’autres possibilités. Et j’en ai parlé à
une de mes amies,
qui était plus âgée
de quelques années. Elle était atterrée. Elle m’a dit:
«Pourquoi tu renonces à toutes les
possibilités de la
jeunesse ?» Pour
elle, renoncer aux
possibilités, ça veut
dire arrêter de coucher partout. Mais
pour moi, le fait de
s’engager était une
possibilité à part
entière. Et en plus,
c’est quand même
un choix de vie qui
a déjà fait ses preu- Clément
ves par le passé. Je Bénech
veux dire qu’il y a
des gens qui ont été heureux ainsi.
Libération : Oxmo Puccino,
parmi ces deux phrases de votre
chanson le Jour où tu partiras,
«L’amour c’est faussement beau
et même moche» et «Quand
je pense à mes ex, rien d’affection
hormis le sexuel». Où vous
situez-vous aujourd’hui ?
Oxmo Puccino: L’Oxmo d’aujourd’hui, il a quelques années de plus,
mais il reste toujours sur la même
base. Lorsque tu ne t’entends pas
avec une personne, ce qui retient,
c’est ce qui se passe sur le plan
sexuel. Si on ne s’entend pas et qu’il
ne se passe plus rien au plan sexuel,
y a plus aucune raison d’exister ensemble. Donc c’est toujours valable.
Ma chanson Je te connaissais pas,
c’est l’étape d’après. «Je te connaissais pas», c’est: t’as aimé, t’as plus
aimé, t’as juré de ne plus aimer, et
tout d’un coup, y a quelqu’un qui revient mettre tout ça en question. Ça
va au-delà du cul.
«Je suis assez
romantique
mais je crois que
quand on écrit des
romans, il y a des
choses qui nous
obligent à l’être.
J’aime beaucoup
le narratif,
le romanesque.
J’aime qu’on me
raconte de belles
histoires d’amour.»
Clément Bénech : Justement je
relisais le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, que j’adore, en préparant cet entretien. Et il y a une scène
qui m’a fait beaucoup réfléchir. C’est
l’histoire d’un type qui s’appelle
Bernard, qui est un peu plus petit
que la moyenne parce qu’il a eu un
problème à sa conception en éprouvette, donc il est conditionné mais
il reste quand même chez lui un
fond de civilisation. A un moment,
il rencontre une fille qui s’appelle
Lénina. Ils commencent à flirter, et
très vite ils se retrouvent l’un chez
l’autre et ils couchent ensemble. Le
lendemain matin, il se rend compte
qu’il a peut-être raté quelque chose.
Il se dit qu’il «aurai[t] voulu que ça
ne se passe pas comme ça», qu’il
aurait voulu «essayer l’effet qu’aurait
produit la répression de ses désirs».
C’est-à-dire que pour un temps,
ne pas aller directement à son but,
à son désir, mais essayer d’être
un peu plus sinueux, un peu plus
indirect.
Libération : Vous ne seriez pas
de grands romantiques tous les
deux ?
Oxmo Puccino: Je ne sais pas. Ça
dépend des moments. J’ai grandi
dans la culture africaine et on a un
rapport à la tendresse qui est assez
particulier. L’expression de l’affection est beaucoup moins démonstrative. Jusqu’à tard dans ma vie,
il a fallu que je compose avec le
manque d’outils entre ce que je voulais exprimer et ce que je ressentais
au fond de moi. Je ne savais pas
faire. Je m’estime aujourd’hui en
apprentissage… de tendresse harmonique.
Clément Bénech: Oui, je suis assez
romantique mais je crois que quand
on écrit des romans, il y a des choses
qui nous obligent à l’être. J’aime
beaucoup le narratif, le romanesque.
J’aime qu’on me raconte de belles
histoires d’amour. On est façonné
par la littérature mais aussi par le
cinéma aujourd’hui. Je pense que
La La Land, c’est le genre de film qui
marque l’imaginaire d’une génération et dicte des comportements.
La La Land, ça donne envie de faire
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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u V
n CLÉMENT BÉNECH c’est, dixit une presse unanimement
sous le charme, une «prose désinvolte», une «élégance
appréciable», un «charme subtilement acidulé». Lecteur
de Modiano, féru de Chevillard et disciple de Breton,
Clément Bénech esquive encore son talent derrière une
pudeur quasi enfantine. Pourtant, le Parisien de 26 ans
compte déjà trois romans à son actif, un blog à succès
(«Humoétique») et 11 300 followers sur Twitter (il est du
genre geek cérébral et hyperactif). Diplômé d’un master
en littérature et d’un second en édition, après des
passages éclairs en étude de commerce-langues
germaniques-journalisme, l’étudiant intello débarque
dans les librairies en 2013 avec l’Eté slovène (Flammarion),
récit d’un jeune couple et de son naufrage amoureux.
Avec Lève-toi et charme (2015), roman d’apprentissage
qui entremêle les destins berlinois d’un héros égaré et
de l’inatteignable Dora, Bénech confirme son piquant
et son entrée en littérature. Son nouveau roman, Un amour
d’espion (Flammarion), paraîtra le 28 août.
n OXMO PUCCINO qui travaille ces temps-ci à son
prochain album (label Derrière les planches), c’est
l’osmose entre les bons mots, l’autodérision et les rimes
aigres-douces. L’auteur de l’Enfant seul (son plus grand
tube) traverse depuis vingt ans, avec nonchalance,
l’histoire du rap français. A ses débuts, sa carrure, son
embonpoint et son talent de conteur font de lui le
«Notorious B.I.G. français». Son écriture est alors sous
influence cinématographique (le Parrain). Celui que
l’on nommait le «Black Mafioso» a depuis fait sa mue,
on l’appelle désormais «Black Jacques Brel» ou encore
«griot du rap»… Abdoulaye Diarra (de son vrai nom)
collectionne les sobriquets et réussit toujours à s’en
défaire, tant il a su faire évoluer sa musique, au prix de
nombreuses incompréhensions des fans d’Opera Puccino
(1998), son premier album certifié classique et disque d’or.
Jazz, blues, funk, chanson française, musique
traditionnelle malienne… les airs défilent. Sa plume
raconte avec la même obsession l’amour et le temps
que l’on ne pourra jamais saisir. Du haut de ses 43 piges,
Ox a plus d’une «fleur à [son] arbalète».
que l’on peut faire sur une autre
personne qui pourrait être perçue
comme la solution ou la clé. Et dont
l’abandon pourrait signifier la fin du
monde entier. C’est un miroir de nos
peurs et de nos angoisses. La peur
de ne pas être aimé, d’être moins
aimé. C’est avant tout un problème
d’amour-propre, ça n’a rien à voir
avec l’autre. D’ailleurs, la jalousie
s’exprime avec n’importe qui.
Clément Bénech : Pour moi, la
jalousie est étroitement liée à
l’amour. Ça rime presque, enfin,
dans mon esprit. Dans les formes
d’amour passionnel que j’ai rencontrées, c’est étroitement corrélé. J’ai
l’impression qu’aujourd’hui avec les
réseaux sociaux, c’est un sentiment
qui est exacerbé par l’imagination
(même si elle existait avant les réseaux sociaux) qui carbure à 200 à
l’heure. Il suffit de voir une personne liker une photo, pour aller sur
le profil et regarder les photos aussi.
Il me semble que ça peut devenir un
puits sans fond. Dans l’amour-passion il y a une envie d’appartenance
et un désir d’exclusivité que je comprends très bien. Je comprends que
ça existe encore aujourd’hui. Dans
le Meilleur des mondes, il y a une fille
qui est avec un type depuis quatre
mois. Sa copine lui dit : «Mais t’es
folle?! Quatre mois et t’as couché avec
aucun autre homme?! Mais ton copain va t’en vouloir parce qu’il faut
varier les expériences, etc.» (il rigole).
ringard, non ?
Oxmo Puccino : C’est plus que
jamais d’actualité !
Clément Bénech: Il y a un livre de
Hervé Le Tellier qui s’appelle Assez
parlé d’amour. J’aime beaucoup
le titre mais je ne suis pas d’accord
du tout. Parce que l’amour est
une question intemporelle qui a été
un peu sous-traitée et même un
peu frelatée. L’amour est une des
plus grandes problématiques de
l’humanité. Il ne faut surtout pas
l’abandonner.
Oxmo Puccino: Celui qui prétend
que l’amour est ringard, il veut juste
amuser la galerie. •
«
des claquettes sur les trottoirs!
Oxmo Pucino: Mais le romantisme
fait mal à cause de l’idée de prince
charmant…
Clément Bénech : Les filles ont
envie d’être des princesses, c’est un
beau rôle. Mais personne n’a envie
d’être un prince charmant ! Le
prince charmant est niais, il est
inintéressant et en plus, il n’apparaît que deux minutes dans le film.
Il ne fait plus rêver personne.
Libération: Quid de la jalousie?
Oxmo Puccino: La jalousie, ça n’a
rien à voir avec l’amour. C’est même
un obstacle qui empêche de l’atteindre. En fait, la jalousie, c’est la traduction d’une mauvaise image que
l’on a de soi-même et du transfert
Oxmo Puccino : Il faut vraiment
que je le lise !
Libération : Dans la vie de tous
les jours, vous êtes plutôt séducteur ou loser ?
Oxmo Puccino : Je suis un gros
loser parce que je ne drague pas. Je
suis très vite mal à l’aise. Je gère mal
les situations de conflit. Je suis
silencieux. Le mélange de tout ça
fait que c’est un peu la lose. C’est
l’inverse du héros de roman ou de
Cary Grant.
Clément Bénech: Moi je suis dans
une grosse phase de «déloserisation» (il rigole).
Oxmo Puccino: En voilà une belle
démarche !
Clément Bénech : Disons que
quand j’étais adolescent, j’étais
tellement sensible que lorsque je
sortais avec une fille, je n’osais pas
la toucher, l’embrasser, ni même lui
prendre la main. Et ce jusqu’à assez
tard dans ma vie quand même… Je
ne sais pas si je suis un loser ou si
c’est mignon, mais en tout cas, on
ne peut pas parler de séducteur.
Libération : Voilà une heure
qu’on parle d’amour. Un peu
VI u
ÉTÉ / PHOTO
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Un concentré
A
d’Australie
Océanie (1/5) Tout l’été, «Libé» décline
le thème du continent à travers
le regard de 30 photographes émergents.
Ce week-end, focus sur le National Gallery
of Victoria Festival, à Melbourne.
Melbourne, la National Gallery of Victoria (NGV) a
ouvert le premier département photographique
d’Australie, il y a cinquante ans. Depuis le 10 mars,
le NGV Festival fête cet anniversaire avec une sélection d’expositions de photographes locaux. Bill Henson est le
doyen de l’événement. Il a été exposé au NGV pour la première
fois en 1975, à seulement 19 ans. Sa rétrospective, composée
de 23 photographies en clair-obscur, aborde les thèmes qui lui
sont chers: paysages au crépuscule évoquant la fugacité du
temps, statues de marbre introspectives au cœur d’un monde
mouvant, portraits pris à l’opéra confrontant différentes générations. «Les photographies de Bill Henson ont un sens palpable
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
de la cinématographie qui forme sa puissante et énigmatique
écriture artistique», dit Tony Ellwood, directeur du NGV.
Cette édition a également inclus un ensemble de 400 photographies en noir et blanc, prises dans des galeries et centres
d’art de Melbourne par Ross Coulter, entre 2013 et 2016. Leur
sujet: un public qui observe. Particularité: il n’y a rien à voir,
les lieux n’exposent rien à ce moment-là.
Zoë Croggon présentait pour sa part des photocollages audacieux juxtaposant habilement détails de photos de sportifs
avec des motifs d’architecture. Quant à Patrick Pound, avide
collectionneur d’origine néo-zélandaise, il a consacré une vaste
exposition à ses cinquante collections (obsessions) composées
d’images et d’objets en tous genres. Telle la série «Damaged»,
des photographies vandalisées au niveau du visage. Le festival
a également exposé de récentes acquisitions de la NGV, comme
le portrait de Polly Borland du chanteur Nick Cave, méconnaissable sous une perruque bleue.
LAURE TROUSSIÈRE
Diaporama sur Libération.fr
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NGV FESTIVAL
L’exposition de Bill Henson est en cours
jusqu’au 23 août.
Rens : ngv.vic.gov.au
u VII
Ci-dessus : Untitled,
2009-2010 de Bill Henson
VICTORIAN FOUNDATION FOR LIVING
AUSTRALIAN ARTISTS, 2012
En haut à g., Kink, 2015
de Zoë Croggon COURTESY
DE L’ARTISTE ET DAINE SINGER,
MELBOURNE
En bas à g., Damaged,
2008–2017 de Patrick Pound
COURTESY OF STATION, MELBOURNE,
STILLS GAL., SYDNEY, HAMISH MCKAY
GAL., WELLINGTON AND MELANIE
ROGER GAL., AUCKLAND
En bas à d., Untitled
(Nick Cave in a Blue Wig), 2010
de Polly Borland NATIONAL
GALLERY OF VICTORIA, MELBOURNE.
NGV FOUNDATION, 2012
VIII u
ÉTÉ / ENQUÊTE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
TOMATE
le rouge
et le noir
Les pieds dans le plat (5/6) La star des supermarchés, produite
en masse et toute l’année, est devenue, à son détriment, un automatisme
de nos repas. Des producteurs tentent de lui redonner toute sa saveur.
Par
KIM HULLOT-GUIOT
Envoyée spéciale dans le Vaucluse
Photo EMMANUEL PIERROT
«S
i France Bleu Vaucluse parle d’une
variété, tout l’été les
gens en demandent!»
Sur le marché paysan de Coustellet
(Vaucluse), derrière son modeste
stand de tomates, Daphné se marre.
«Il y a beaucoup de modes. Pendant
deux ou trois ans, on ne nous
demandait que de la côtelée à cause
de la télé. Cette année, c’est plutôt
l’ananas et la cœur de bœuf»,
détaille cette cultivatrice qui
a repris il y a une vingtaine d’années
la production de tomates de
ses grands-parents. Sa préférence à
elle va au mélange des variétés :
quelques noires de Crimée, de
la cœur de bœuf dont elle apprécie
«le côté charnu», de la green zebra
(les vertes zébrées de vert clair
tirant sur le blanc) pour son «côté
acidulé», et un peu de rose de
Berne, en réalité d’un rouge plutôt
vif, «plus sucrée». Le tout peut être
découpé en fines tranches façon
carpaccio, une version très «Instagram-compatible», ou en quartiers
pour une salade bigarrée.
Chez Daphné, on travaille en
culture raisonnée : «On traite
le moins possible. Bien sûr, il y a de
l’herbe dans nos champs, ce n’est pas
net.» Et surtout pas sous serre :
«C’est le plein champ qui donne
le goût. Il faut savoir attendre.»
Résultat, ses tomates, qu’elle a
commencé à cueillir autour du
10 juillet, ont la peau plus épaisse
mais quand elles arrivent dans la
bouche, elles déploient tous leurs
arômes. Cela a un coût: 3,50 euros
le petit panier de tomates «bonbons», un mélange hétéroclite de
variétés colorées à croquer en
une ou deux bouchées.
Dans les supermarchés, c’est une
autre affaire. Pour confectionner la
sempiternelle tomate mozza estivale et autres salades grecques, la
marge de manœuvre du consommateur est souvent réduite à une
peau de chagrin. Pas ou peu de
diversité, des tomates rouges dans
leur grande majorité – si elles
semblent parfois orangées, ce n’est
pas une question de variété mais
de cueillette trop précoce – et des
formes et des tailles toutes semblables. Le porte-monnaie y gagne, pas
les papilles. Les tomates se tiennent
là été comme hiver, alors qu’elles ne
devraient plus être consommées
après les premières gelées, soit
entre fin septembre et novembre selon la clémence de la météo.
Fonction décorative
«La tomate est devenue un produit
pratique, disponible, joli, calibré,
éloigné des concepts de fraîcheur et
de naturalité», résume Catherine
Baros dans son étude qualitative sur
la consommation de la tomate réalisée en 2015 pour le Centre technique interprofessionnel des fruits
et légumes (CTIFL). Le consommateur, lui, se retrouve souvent pressé
de choisir entre des tomates rondes
et fades et des tomates en grappe
peu goûteuses. Si peu d’ailleurs,
qu’on retrouve dans certains bistrots et à n’importe quelle époque
de l’année des tomates cerise
comme élément de décoration, rien
de plus. Qui n’a jamais vu en déjeunant dans une brasserie débarquer
son suprême de volaille-purée surplombé d’une inutile tomate cerise?
Son œuf mayo orné d’une pâlotte
tranche de tomate posée sur une
feuille de salade fatiguée, en plein
mois de janvier ?
Certes, cette fonction décorative
la rapproche de ses origines. Selon
l’Institut national de la recherche
agronomique (Inra), la tomate est
vieille de 60 millions d’années… du
moins sous sa forme sauvage (le Solanum pimpinellifolium). Mais dans
l’Hexagone, il a fallu attendre la fin
du XVIIIe siècle pour commencer
à consommer ce fruit, auparavant
considéré comme suspect, voire
un peu magique. Dans le Théâtre
d’agriculture et mesnage des champs
publié au début du XVIIe siècle,
l’agronome Olivier de Serres écrit:
«Les pommes d’amour, de merveille,
et dorées [autres façons de nommer
les tomates après que Christophe
Colomb les a rapportées d’Amérique du Sud au XVIe siècle, ndlr],
servent-elles à couvrir cabinets et
tonnelles, grimpant gaiement
par-dessus, s’agrafant fermement
aux appuis. La diversité de leur
feuillage, rend le lieu auquel l’on les
assemble fort plaisant. […] Leurs
fruits ne sont bons à manger: seulement sont-ils utiles en la médecine,
et plaisants à manier et flairer.» (1)
Une poignée de siècles plus tard,
la tomate a perdu tout son mystère.
Elle est le légume –oui, techniquement c’est un fruit mais il est classé
avec les légumes dans les statisti-
ques du ministère de l’Agriculture
tout comme dans l’intégralité des
livres de recettes – le plus produit
sur le territoire français :
786 000 tonnes sur la campagne 2015. En 2016, la production
«portée par l’ensemble des régions à
l’exception du Sud-Est» a même
progressé de 4%, selon FranceAgriMer et le Réseau des nouvelles
des marchés (RNM).
Fadeur et carton-pâte
Contrairement aux idées reçues, ce
n’est pas le Sud qui fait la course
en tête: c’est désormais en Bretagne
qu’on fait pousser le plus de tomates. Installée à Plougastel-Daoulas
(Finistère), la coopérative Savéol
fait aujourd’hui tourner 260 hectares de serre dans les environs
de Brest et commercialise une trentaine de variétés (il en existe des
milliers). Numéro 1 français de la tomate, elle revendique 81000 tonnes
produites et 60 millions de barquettes vendues en supermarché
chaque année.
Mais globalement, alors que depuis
les années 2000 la consommation
de tomates fraîches a augmenté
pour atteindre selon l’Inra 14 kilos
par an et par Français (sans compter
les quasi 16 kilos consommés en
produits transformés comme les
sauces industrielles ou les surgelés),
la production a, elle, pris un coup
dans l’aile. La France en récoltait
846 000 tonnes en 2010, soit
80 000 tonnes de plus qu’en 2015,
selon les chiffres du ministère de
l’Agriculture. Et comme la tomate
est le légume le plus récolté dans
la communauté européenne (deux
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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fois plus que les choux, qui arrivent
deuxièmes), les étals des supermarchés se retrouvent trustés par les tomates d’Espagne, d’Italie ou des
Pays-Bas. Lesquelles sont souvent
cueillies trop tôt : «En Espagne, au
Maroc ou aux Pays-Bas, on récolte
les tomates à des stades de maturité
très clairs. Sur un code de coloration
qui va de 1 à 10, on les cueille souvent
à 2, alors qu’il faudrait être à
6 ou 7 en lumière naturelle», expliquait à Ouest-France le producteur
nantais Laurent Bergé, président
de l’AOP Tomates et concombres
de France.
Autre cause de la fadeur de
nombreuses tomates: la réfrigération. Pour Xavier, producteur à
Cabrières-d’Avignon (Vaucluse),
«les tomates des supermarchés ne
sont pas bonnes parce qu’elles poussent hors-sol et qu’elles sont réfrigérées. On peut les mettre à 10 degrés
quelques jours, mais pas à 5 degrés
pendant trois semaines!» Plus facile
quand on dispose d’une chambre
froide à température positive que
d’un réfrigérateur classique, qui
tourne en général à 4 degrés. Sur
l’étal de Xavier, des green zebra et
des ananas tutoient des oranges
queen (reines oranges), parfaites
«crues avec juste du sel» et des tomates roma, à privilégier pour les sauces ou les préparations cuites.
Rien à voir avec les tomates hybrides conçues pour résister aux longs
voyages (bien pleines et dures pour
ne pas s’abîmer en route) et qui ont
à peu près toutes la même taille,
comme la Daniela, une création des
années 90 qui se conservait jusqu’à
trois semaines et qui aurait aussi
bien pu être faite de carton-pâte
tant elle était insipide.
Le plaisir des copains
Dans notre quête du vrai goût de
la tomate, on a atterri à Ballancourtsur-Essonne, un village de campagne doucement grignoté par les
lotissements pavillonnaires, situé
Pour confectionner
la sempiternelle
tomate mozza
estivale, la marge
de manœuvre
du consommateur
est souvent
réduite à une peau
de chagrin.
Pas ou peu de
diversité: en
majorité des
tomates rouges.
u IX
à une bonne heure de RER au sud
de Paris, chez Gérard Bouché. Cet
agriculteur, que des problèmes de
dos ont contraint à lever le pied, est
un «fêlé, un amoureux de la
tomate», qu’il cultive depuis
vingt ans pour son plaisir et celui
des copains. Là, on a visité son impressionnant potager, et on les a
écoutés, lui et son épouse Dominique, dérouler leur amour de la tomate – cœur de pigeon, petites tomates quasiment noires et
ultra-juteuses, noire de Crimée,
cœur de bœuf, ananas, andine cornue dont la forme rappelle un gros
piment… Gérard réalise la plupart
de ses graines tout seul, en épépinant des fruits mûrs et en laissant
sécher les pépins sur un buvard ou
une feuille de papier journal posée
une dizaine de jours sur le poêle –si
vous voulez essayer, un simple
radiateur devrait faire la blague.
Les graines doivent ensuite grandir
dans du terreau, avant d’être plantées dans le sol bêché, recouvert de
paille pour garder l’humidité (du
gazon ou des copeaux de bois fonctionnent aussi) et alimenté par un
système de goutte à goutte («Dix minutes par jour !») pour faire boire
les plants sans les noyer. Au-dessus,
une grande bâche en plastique, traitée contre les UV pour éviter qu’elle
ne craquelle et se déchire, recouvre
l’ensemble façon serre. Pour Gérard, le secret, c’est la chaleur, et
surtout la patience : «Ça met un
sacré temps à grandir !»
Chaque plant doit être surveillé et
soigné, surtout au printemps où
le temps est capricieux («Un coup de
gelée, les feuilles noircissent, et c’est
mort»). Les petites branches, appelées les «gourmands», doivent être
taillées afin d’éviter qu’elles n’absorbent toute la sève au détriment
des branches qui portent des fruits.
Plus important, il faut les consommer quasiment après la cueillette,
si elles sont à point. Hors de question d’en manger en hiver. Prévoyante, son épouse prépare en été
des bocaux entiers de tomates séchées, à déguster à l’apéro sur une
tranche de pain de campagne avec
du jambon fumé, ou dans des pâtes
avec quelques feuilles de basilic.
Elle épépine d’abord des andines
cornues (rouges, assez sombres, très
goûteuses et qui présentent peu de
pépins). Elle prévient : il faut juste
les couper en deux, et surtout pas
en tranches. Après les avoir fait
égoutter une demi-heure, il faut les
passer quatre heures à 100 degrés
au four, juste agrémentées de sel et
de sucre, et basta. Conservées dans
de l’huile d’olive, elles tiendront
tout l’hiver. Si le pot n’est pas terminé avant. •
(1) La langue a été modernisée
pour plus de clarté.
X u
ÉTÉ / LE P’TIT LIBÉ
Jeu n°1
Comment dessiner des insectes ?
Rien de plus simple !
Il suffit de respecter les 5 étapes.
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Quels insectes c
pendant les vac
Par
ELSA MAUDET
Illustrations
ÉMILIE COQUARD
Q
ui sont les insectes
de l’été ? Ils reviennent
chaque année avec le
soleil et la chaleur : les
insectes, ces petites bêtes à six
pattes qui représentent 8 animaux
sur 10 dans le monde, sont de
retour. Le P’tit Libé t’en présente
cinq que tu as de grandes chances
de voir pendant tes vacances.
Le lucane cerf-volant
C’est un des plus gros insectes
d’Europe. C’est un coléoptère, un
gros scarabée. Il a deux paires
d’ailes: une qui lui permet de voler
et une autre par-dessus, très
costaude, qui protège de la première et s’ouvre comme un capot
de voiture ! Le mâle a aussi une
énorme paire de mandibules super
développées à l’avant, qui ressem-
Jeu n°2
Mais où
est-il ?
Un lucane
cerf-volant
s’est caché parmi
les coccinelles
et les abeilles.
Retrouve-le !
Pour t’aider, voici
à quoi il ressemble :
blent aux bois des cerfs et il fait
souvent des duels avec d’autres
mâles pour conquérir le cœur des
femelles. Le lucane cerf-volant fait
un sacré bruit d’hélicoptère quand
il vole à la nuit tombée.
Le frelon
Il impressionne, mais c’est une
guêpe assez discrète si on ne
l’embête pas. Les frelons se régalent des nectars de fleurs et des
fruits. Quand ces derniers sont
trop mûrs, ils produisent de
l’alcool. Du coup, les frelons
sont parfois saouls et zigzaguent
en vol ! Ces dernières années,
on parle beaucoup de leur cousin,
le frelon asiatique, parce qu’il
y en a de plus en plus en France.
Son venin n’est pas plus dangereux que celui de son cousin européen, mais il cause de gros
problèmes dans les ruches parce
qu’il attrape les abeilles pour
nourrir ses larves.
Indice
Regarde bien en haut
à gauche de l’image.
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
croise-t-on
cances ?
Le machaon
C’est un papillon jaune et noir de
toute beauté, qui peut mesurer
9 cm d’envergure. Comme tous les
papillons, le machaon est d’abord
une très jolie chenille de couleur
verte avec des traits noirs et des
points orange. On la voit beaucoup
dans les potagers, notamment sur
les carottes ou le fenouil. Au bout
d’un mois environ, elle devient papillon après s’être transformée en
chrysalide. Ensuite, ce papillon vit
de quelques jours à quelques
semaines.
Le moustique
Ah, ils nous embête souvent, celui-là, avec son bruit agaçant et les
boutons qu’il nous donne ! C’est la
femelle qui nous pique parce qu’elle
a besoin de son repas de sang pour
pondre ses œufs. Elle nous repère
grâce à son odorat. Une étude a
montré qu’elle aime particulièrement l’odeur des pieds. Le mousti-
u XI
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Jeu n°3
As-tu bien lu l’article ?
Retrouve le quiz
sur les insectes sur
liberation.fr/apps/ptit-libe/
que transmet des maladies, dont le
paludisme, qui est dangereux mais
n’existe pas en France. Mais le
moustique n’est pas là que pour
nous embêter, il est la base de la
nourriture de dizaines d’animaux.
Qui est qui ?
Aide-toi de l’article pour retrouver le nom
des insectes dessinés ci-dessous.
1
La coccinelle
Elle est adorable avec sa forme arrondie, ses belles couleurs vives et
ses points noirs dont le nombre varie selon les espèces. C’est la
meilleure amie du jardinier parce
qu’elle mange les pucerons, qui
grignotent les plantes. La coccinelle que l’on voit le plus est celle à
7 points. Tu l’as sans doute déjà vu,
quand on en prend une dans les
mains, elle nous laisse un drôle de
liquide jaune : ce n’est pas du pipi
mais un produit qu’elle fabrique
pour ne pas se faire manger. Les
oiseaux qui ont le malheur d’y
goûter passent un sale quart
d’heure. •
2
3
Merci à Mathieu de Flores, de l’Office pour les insectes et leur environnement (www.insectes.org).
INVENTAIRE ILLUSTRÉ DES INSECTES
de VIRGINIE ALADJIDI et EMMANUELLE
TCHOUKRIEL. Albin Michel jeunesse, 15 €.
Dès 7 ans. La rosalie des Alpes, la mégère, le goliath
géant mais aussi les classiques fourmis, libellules, abeilles
ou termites… Ce très joli livre te propose de découvrir
65 insectes dessinés dans de très belles aquarelles.
Un inventaire à conserver dans sa bibliothèque !
5
Envoie ton histoire de l’été, vraie ou inventée, en 3 à 5 photos avant
le 15 septembre à leptitlibe@liberation.fr. N’oublie pas d’accompagner
chaque photo d’un texte décrivant ce que l’on voit, avec le lieu et la date.
Un jury composé de membres de la rédaction choisira les meilleurs
envois. A gagner: 3 appareils photo Polaroid Cube, cinq livres Mission
photo pour les 8-12 ans d’Anne-Laure Jacquart (Eyrolles, 140 pp.,
16,90 €) pour devenir un vrai petit photographe, et des objets le P’tit
Libé. Retrouve le règlement du concours organisé par Libération
sur notre site et demande à tes parents de signer une autorisation pour
pouvoir participer.
4
Réponses
1. moustique ; 2. lucane cerf-volant ; 3. machaon ; 4.coccinelle ; 5. frelon.
JEU CONCOURS
POUR LES 7-12 ANS
XII u
ÉTÉ / UCHRONIE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
François Fillon, le 1er décembre,
à Chantenay-Villedieu (72),
après sa victoire à la primaire de
la droite. PHOTO DENIS ALLARD. REA
Le monde
à l’envers (5/7)
Chaque weekend, Mathieu
Lindon réécrit
l’histoire telle
qu’elle aurait
pu se dérouler.
Fillon,
le président
Harpagon
«F
aites-moi confiance, je
ne vais rien dépenser.
La France et moi, nous
aurons compte commun»: tels furent les premiers mots
que prononça en direct sur toutes
les chaînes le nouveau président
François Fillon, le soir du 7 mai,
pour expliquer que les finances du
pays étaient désormais entre de
bonnes mains. Justice avait donc
été rendue. Les calomniateurs et
autres comploteurs en ont été pour
leurs frais: en portant triomphalement à la présidence le candidat
qu’on avait voulu salir, les électrices et les électeurs ont d’ailleurs
également rendu public le mépris
dans lequel ils tenaient les médias
déchaînés contre lui. Un homme
d’argent, le nouveau président ?
Bien au contraire : un homme
d’économies.
La rigueur, au meilleur sens du
terme, ne se fit pas attendre. François Fillon nomma immédiatement
comme Première ministre sa plus
fidèle collaboratrice, à savoir son
épouse, et les malveillants les plus
fieffés auraient fait preuve d’une
mauvaise foi évidente à continuer
à affubler du nom d’emploi fictif
le travail de celle qui se coltinait
l’enfer de Matignon. Dans un gouvernement resserré, c’est-à-dire
limité aux proches, les cinq enfants
du couple au pouvoir trouvèrent
chacun ministère à leur pied, l’aîné,
avocat, prenant tout naturellement
la Justice tandis que le cadet,
lycéen, héritait de l’Education
nationale. A chacun selon ses
compétences fut également la règle
pour les autres postes : le boucher
de Sablé-sur-Sarthe, chez lequel il
se murmurait que François Fillon
avait une ardoise, prit en charge le
ministère du Commerce et de l’Artisanat, tandis que Robert Bourgi,
expert en costumes Arnys, se trouva
propulsé au tout nouveau ministère
du Textile et de l’Habillement.
Nicolas Sarkozy accepta de différer
son retrait de toute vie politique
pour devenir, en accord avec le
garde des Sceaux, ministre de la
Libye et des Sondages de l’Elysée.
Couverts en plastique
Comme on pouvait s’y attendre,
c’est le Président lui-même qui
donna l’exemple de la rectitude et
de la vraie austérité, celle qui commence par soi-même. A l’Elysée,
l’électricité est désormais coupée
à 8 heures. Lors des réceptions, les
invités sont tenus de venir avec leur
bouteille. Les couverts en argent
sont remplacés par d’autres en
plastique, même si les mauvaises
langues – elles sont éternellement
vivaces – prétendent que cette
mesure ne provient nullement du
Président mais de l’intendant du
Château, inquiet de voir avec quelle
rapidité l’argenterie avait disparu
lors du premier dîner, qui avait
pourtant eu lieu dans la plus stricte
intimité familiale.
Et tout le monde a en mémoire
le coup d’éclat du 14 Juillet. Après
la garden-party de la mi-journée,
François Fillon était repu quand il se
rendit à la réception que le président
Donald Trump donnait à l’ambassade des Etats-Unis. Des observateurs furent d’abord surpris de voir
apparaître le nouveau maître de la
France encombré d’une besace.
C’était pour le bien public. Le président Fillon l’emplit de sandwichs et
petits fours qui seraient encore tout
à fait mangeables le lendemain, facteur d’économie pour les cantines
de la République. Malheureusement, il s’était trop dévoué à sa
tâche et, quand il prit congé au
sommet de l’escalier, la besace céda
sous le poids, laissant se répandre
toutes ses conquêtes alimentaires
du jour, de telle sorte que lorsque
Melania Trump, surprise, fit un pas
en avant, elle glissa dans d’exquis
canapés au caviar et dévala toutes
les marches sur les fesses. «Ils sont
encore mangeables ?» demanda
François Fillon, tout dévoué aux
affaires de la France, avant même de
prendre des nouvelles de la First
Lady, ce que certains malveillants
n’hésitèrent pas à tenir pour une
bévue diplomatique.
«Penelope Flouze»
C’est cependant sur le plan international qu’il connut son premier succès. Au cœur de la crise turque,
quand Recep Tayyip Erdogan refusait de parler à aucun Européen
d’envergure, François Fillon sut
tenir avec lui une conversation de
plus de trois heures –sur les méfaits
de la presse et les moyens d’y remédier, semble-t-il. Quant à la Première ministre, elle passe souvent
au-dessus de son ministre des Affaires étrangères de fils (celui qui a
toujours aimé voyager) pour dénouer elle-même les situations. Il
s’est ainsi révélé qu’elle avait écrit
dans la Revue des deux mondes, sur
un livre de Bill Gates, une note qui
avait tout pour satisfaire le prodigue
milliardaire, note précieuse que
ladite revue tenait absolument à
publier, à en juger par le prix qu’elle
l’a payée. La Première ministre déverse également à foison les Légions d’honneur sur d’argentées
actrices de diverses nationalités,
l’ensemble de ses activités lui valant
le surnom de «Penelope Flouze».
Comme première mission, le président Fillon a voulu s’intéresser
enfin à une population délaissée du
pays, victime jusqu’à présent d’une
sorte d’apartheid social de la part
de trop nombreux gouvernements:
les riches. En refusant de les aider,
ce sont des friches considérables du
territoire humain de la France qu’on
laisserait de côté. «Quel exemple
aurions-nous sans les riches ?
De quel espoir nous berceraient-ils?
D’autant que, quoi qu’on prétende,
ils sont généreux si on sait bien les
prendre, je peux vous l’assurer», déclara-t-il dans son fameux discours
du Bourget où, sous les applaudissements d’électrices et d’électeurs
en délire, il proposa de puiser dans
les trop répandues aides au logement pour adoucir l’impôt de solidarité sur la fortune qui frappe
l’élite de la population. •
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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FRAÎCHEURS /
MERCI
DE L’AVOIR
POSÉE
C’EST QUOI
LE BONHEUR ?
(6/15)
Tout l’été, ils se relaient
pour nous donner leur
définition. Ce samedi,
Richard Leydier
reprend le flambeau de
Marc Desgrandchamps
avant de le transmettre
à Peyo Lizarazu.
Pourquoi met-on
deux pailles dans
le mojito ?
«S
ur une plage de Méditerranée, une femme
promène sa silhouette
longiligne parmi une
forêt de parasols bariolés. Des enfants érigent de précaires châteaux
de sable, les baigneurs s’ébrouent
dans l’eau. Le soleil de midi tape dur
sur la foule anesthésiée. Le temps
semble suspendu aux lèvres d’une
sentence à venir. Les signes d’une catastrophe sont là. Les corps se délitent, des tombeaux se dressent dans
le paysage… Les tableaux de Marc
Desgrandchamps figent ces instants
de bonheur fugaces, qui pourraient
basculer dans l’horreur. D’un tsunami, d’une attaque terroriste. Ses
œuvres réactivent l’antique memento mori, et le carpe diem qui permet d’éviter l’«à quoi bon?» d’une vie
de dépression. Je souscris à cette vision de l’existence. Le bonheur est
chose fragile, et souvent au premier
abord insignifiante. Plus jeune,
j’étais convaincu que le secret de la
félicité résidait dans un accomplissement intellectuel et professionnel.
J’ai ainsi éprouvé une ivresse juvénile à publier certains textes et inaugurer quelques expos. Qu’on vous célèbre comme le roi de la fête peut
être grisant, mais lorsqu’on se méfie
de son ego, on a vite fait de se tourner vers la suite des opérations. Le
jeu de la vie consiste à occuper le
temps qui nous reste de la meilleure
façon qui soit. Le bonheur, en partie,
peut-être décelé dans le sentiment
de la tâche accomplie, et dans la possibilité de se regarder dans le miroir.
Toutefois, l’âge avançant, je réalise
qu’il s’abreuve surtout au fleuve
amour, qui baigne des contrées familiales et amicales. Un cercle protégé.
Peu m’importe finalement un futur
de l’humanité sur lequel j’ai peu de
prise, il demeurera toujours en moi
le souvenir vivace du soir qui tombe
sur une plage de l’Atlantique. Mes
enfants, mon épouse, quelques amis
et moi-même contemplons la sphère
orange plongeant dans l’océan. Juste
devant, une jolie vague se brise. C’est
pourquoi je transmets la parole à
mon ami Peyo Lizarazu, surfeur
émérite qui en sait plus long sur les
ondes et leurs vertus euphorisantes.»
ÉTÉ
u XIII
AU NORD,
C’ÉTAIT LES POISSONS
gine tout le temps sous la pluie.
Donc avec le Nord, c’est pareil, on
leur attribue des tombereaux de
chicons et de frites alors qu’ils
peuvent faire des merveilles de
plaisirs de bouche évoquant le
grand air, la cambrousse paisible
Allez, cette semaine, il est temps et les embruns.
de sortir votre boussole et de la Nous, là, on songe à une balade sur
placer bien en vue sur votre four- la côte d’Opale dans la baie de Wisneau. Car on va fricasser avec les sant avec le copain Jean-Louis. On
quatre points cardinaux, plus Pa- causerait de tout, et surtout de rien
name. C’est pas qu’on est chauvin parce que le rien, c’est l’essentiel,
mais les vacances, ce n’est pas que en contemplant les caps Gris-Nez
le grand Flunch du Sud avec sa et Blanc-Nez. Même qu’on casseronde de tomate mozzarella, de rait la croûte avec une binouze, un
salade niçoise et de rosé
potjevleesch, un morceau
bodybuildé. Il y a aussi le I FEEL de fromage de Bergues et
clair de lune à Maubeuge, FOOD
puis on irait taquiner le «pila ligne bleue des Vosges, la
chon». Et puis comme on
rade de Cherbourg et Paris au reviendrait bredouille, on irait
mois d’août. Tiens, Paname en l’acheter sur le port de Boulogneaoût dans la solitude matinale sur-Mer. Pour faire quoi? Une caud’un rade avec petit café et crois- dière bien sûr. «Chelle caudière,
sant, elle est pas belle la vie? Allez ch’t un peu notre bouillabaiss’ à
aujourd’hui, à tout seigneur, tout nous», écrit Hélène Demaretz dans
honneur avec le Ch’Nord qui nous sa jubilatoire Eul Cuisine Ch’ti (1).
épate de janvier à décembre, Et voilà un vrai plat de vacances
d’Arras à Roubaix et qu’on chérit puisqu’il se cuisine traditionnellecomme une fricadelle à minuit en ment à l’eau de mer.
face de la gare de Lille-Flandres.
Parce que vous savez pourquoi ? La recette. Pour quatre à six perOn l’aime le Nord, en vacances, en sonnes, il vous faut un kilo de
week-end. Parce qu’il fait la nique poissons mélangés: petites soles,
aux préjugés en produisant l’in- tranches de cabillaud, grondins,
verse de nos a priori. C’est un peu merlans, vives, tronçons de
comme nos amis anglais qui congre…; quatre pommes de terre
font les plus belles décapotables de type bintje; deux oignons; deux
(voir la MG B) alors qu’on les ima- carottes ; deux gousses d’ail ; un
Points cardinaux (1/5)
Cette semaine, «Libé»
vous donne des idées
venues de tous les
coins du pays.
bouquet garni ; un verre de vin
blanc ; un œuf de beurre ; 25 cl
de crème épaisse; de l’eau de mer;
du sel et du poivre.
Epluchez et coupez les pommes
de terre en rondelles. Grattez et
coupez les carottes en petits carrés. Pelez et émincez les oignons.
Ecrasez les gousses d’ail. Hachez
le persil. Dans la cocotte, mettez
les oignons à fondre dans la moitié du beurre chaud pendant
2 à 3 minutes. Ajoutez les carottes,
les pommes de terre, l’ail, le bouquet garni et déposez le poisson
sur ce lit de légumes. Arrosez de
vin blanc, puis couvrez d’eau de
mer à hauteur. A feu vif, laissez
monter l’ébullition, poivrez, couvrez, baissez largement le feu et
laissez mijoter 20 à 25 minutes.
Sortez le poisson, maintenez-le au
chaud. Otez le bouquet garni. A
feu vif, faites réduire le liquide de
cuisson de moitié. Ajoutez la
crème et le reste de beurre. Rectifiez l’assaisonnement, replongez
les poissons dans votre préparation et maintenez au chaud sans
faire bouillir, jusqu’au moment
de servir : le bouillon en entrée,
puis le poisson généreusement
saupoudré de persil ciselé
et entouré des légumes, plat
principal.
JACKY DURAND
Photo CARMEN MITROTTA
(1) Editions IP, 2008, 7 €.
27 degrés, l’appel du rhum,
de la menthe, du citron et
du sucre de canne. Une terrasse en plein soleil, le serveur qui apporte le mojito
tant attendu. Avec deux
pailles. Et comme chaque
fois, on ne sait que foutre
de ce duo d’aspirateurs.
Boire alternativement avec
chacune? Recourir aux
deux simultanément?
Prendre la décision, certes
audacieuse mais moins angoissante, de n’avoir recours qu’à une seule et unique paille jusqu’à la
dernière goulée? A La Havane, on boit le breuvage
avec une seule paille, nous
informe Henri Di Nola, président de l’Association des
professeurs enseignants en
bar (Apeb). Pourquoi diable
nous embarrasse-t-on donc
d’un binôme de plastique?
«Il n’y a pas d’explication
fondée, tangible, à la présence de deux pailles, tranche le pro du pilon. Je pense
que c’est pour entretenir un
moment de convivialité et
pour partager.» Une paille
pour moi, l’autre pour faire
goûter au voisin, et chacun
ses miasmes. Autre hypothèse: si une feuille de
menthe vient à se coincer
dans le conduit, on est bien
content d’avoir une solution de repli. OK, mais si les
deux sont bouchés, on fait
quoi? Bah on souffle un
bon coup et on repart…
Faux problème, donc. Sinon, les deux pailles seraient une astuce de ces
malicieux patrons de bar
pour nous faire boire plus
vite. Une aspiration, double
ration. Why not. «L’obligation quand on sert un cocktail “long drink”, c’est
d’avoir un truc pour mélanger ou pour boire, précise
Henri Di Nola. Qu’on en
mette une ou deux, il faut
prendre des pailles assez
larges spéciales mojitos.»
Finalement, on a moins de
problèmes avec les shots de
tequila.
ELSA MAUDET
XIV u
ÉTÉ / PREMIER CHAPITRE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
Chaque week-end, les premières
pages d’un roman de la rentrée (5/7)
«Et puis, il y avait
l’isolement»
A
une époque, cela remonte à plusieurs années, j’ai été hospitalisée
pendant presque neuf semaines.
Ça se passait à New York et, la nuit,
de mon lit, j’avais une vue imprenable sur
le Chrysler Building, les scintillements géométriques de ses lumières. De jour, la beauté
de l’édifice s’estompait, il se réduisait à une
simple structure massive dressée parmi
d’autres sur fond de ciel bleu. Tous les immeubles paraissaient lointains, silencieux,
inaccessibles. Mai s’est terminé, puis ç’a été
juin. Je me rappelle: par la fenêtre, je regardais les jeunes femmes de mon âge en tenue
printanière arpenter les trottoirs à la pause
déjeuner. Je voyais leurs têtes dodeliner pendant qu’elles discutaient, leurs chemisiers
frémir sous le vent. Et je me promettais
qu’une fois sortie de l’hôpital, je ne marcherais plus jamais dans la rue sans être emplie
de reconnaissance à l’idée de faire partie de
ces gens. De fait, pendant des années, en repensant à la vue depuis la fenêtre de ma
chambre d’hôpital, je me sentirais reconnaissante de fouler ces trottoirs.
Au début, l’histoire était très simple : je devais me faire opérer de l’appendice. Deux
jours après l’intervention, j’ai recommencé
à m’alimenter, mais impossible de garder la
nourriture. Ensuite, la fièvre est apparue.
Personne n’arrivait à identifier une bactérie
ou à comprendre l’origine du problème. Personne n’y arriverait, d’ailleurs. On m’a posé
une perfusion pour m’hydrater, une autre
pour les antibiotiques. Elles étaient reliées
à un mât métallique aux roulettes branlantes, afin que je puisse l’emporter partout avec
moi. Mais je me fatiguais vite. Et puis, début
juillet, sans qu’on ait réussi à mettre un nom
dessus, mon problème de santé a disparu du
jour au lendemain. Jusqu’alors, j’étais restée
dans un état très bizarre – une attente fiévreuse, au sens propre du terme–, et je souffrais affreusement. Mon mari et mes deux
filles, encore petites, étaient à la maison. Elles me manquaient terriblement et je me faisais du souci pour elles… J’avais peur que ça
ne m’affaiblisse encore plus. Mon médecin,
auquel j’étais particulièrement attachée
– c’était un juif au visage flasque dont
les épaules semblaient ployer sous le fardeau
d’une douce tristesse, qui avait perdu
ses grands-parents ainsi que trois tantes
dans les camps, comme il l’avait raconté à
une infirmière, et qui vivait à New York avec
sa femme et quatre grands enfants – mon
médecin, donc, a dû s’émouvoir de mon sort.
Il a fait en sorte que mes filles – cinq et six
ans– puissent me rendre visite, à condition
qu’elles ne soient pas malades. Une amie
à moi les accompagnait. Dès qu’elles sont
entrées dans ma chambre, j’ai remarqué
leurs visages et leurs cheveux crasseux. […]
Elles parlaient très peu, surtout la plus jeune,
qui semblait incapable de dire un mot.
Quand je l’ai prise dans mes bras, j’ai vu sa
lèvre inférieure s’allonger et son menton
trembler ; une petite créature qui faisait de
son mieux pour être courageuse. Après leur
départ, je ne suis pas allée à la fenêtre pour
les regarder s’éloigner avec mon amie qui, elle-même, n’avait pas d’enfant.
Naturellement, mon mari était très pris : il
devait s’occuper de la maison, il avait aussi
Nous habitions
la région de Sauk
Valley, où on peut
marcher longtemps
sans rien croiser
d’autre qu’une ou
deux maisons parmi
les champs. Comme
je l’ai dit, il n’y avait
pas de maisons
autour de la nôtre.
Les champs de maïs
et de soja qui nous
entouraient
s’étendaient jusqu’à
l’horizon; au-delà
de l’horizon, c’était
la ferme des Pederson
et leur élevage de
porcs. Au milieu
des champs de maïs
se dressait un arbre
austère,
impressionnant.
Pendant des années,
j’ai cru que cet arbre
était mon ami.
un travail. Difficile pour lui de venir me voir.
A l’époque de notre rencontre, il m’avait raconté qu’il avait les hôpitaux en horreur
–son père était mort dans un hôpital quand
il avait quatorze ans – et je me rendais
compte à présent qu’il ne plaisantait pas. Au
début de mon hospitalisation, je partageais
une chambre avec une vieille femme à l’agonie. Elle n’arrêtait pas d’appeler les infirmières et j’avais été frappée par leur insensibilité
à ses lamentations. Pour mon mari, c’était
insupportable – je veux dire, insupportable
de me rendre visite dans ces conditions – et
il s’est arrangé pour me faire transférer dans
une chambre individuelle. Un luxe que notre
assurance-maladie ne couvrait pas, de sorte
que chaque nouveau jour d’hospitalisation
faisait fondre nos économies. Bien sûr,
j’aimais mieux ne plus entendre les cris de
cette pauvre femme, mais si on avait deviné
à quel point je me sentais seule, j’aurais été
gênée. Chaque fois qu’une infirmière venait
me prendre la température, j’essayais de la
retenir quelques minutes de plus, mais elles
étaient toutes très occupées, pas question
pour elles de rester là à bavarder.
Un après-midi, trois semaines environ après
mon admission, j’ai tourné les yeux vers la fenêtre et découvert ma mère assise sur une
chaise au pied de mon lit.
— Maman ?
— Bonjour, Lucy.
Il y avait de la timidité dans sa voix, mais
aussi quelque chose de pressant. Elle s’est
penchée vers moi et a serré mon pied à travers le drap.
— Salut, ma Lulu.
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
JE M’APPELLE
LUCY BARTON
ELIZABETH STROUT
Fayard, 200 pp., 19 €. Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Pierre Brévignon.
En librairie le 30 août.
C’est l’histoire d’un écrivain qui décide de
raconter sa vie «par fragments». On ne
Je ne l’avais pas revue depuis des années. Je
l’ai longuement dévisagée. Je ne comprenais
pas ce qui avait tellement changé en elle.
— Maman… comment es-tu arrivée ici ?
— Oh, j’ai pris l’avion.
Elle agitait les doigts et j’ai compris que nous
étions trop émues, elle et moi. J’ai fait un
geste de la main et je me suis étendue.
— Je suis sûre que tu vas t’en sortir, a-t-elle
ajouté de cette même voix timide mais
insistante. Je n’ai fait aucun rêve.
A la voir ainsi devant moi, à l’entendre utiliser ce surnom que je n’avais plus entendu
prononcer depuis une éternité, je me sentais
envahie d’une sorte de chaleur liquide.
Comme si toute la tension accumulée en
moi avait formé un bloc compact, et que
ce bloc n’existait plus. En temps normal, je
me réveillais à minuit, puis sommeillais par
intermittence, ou bien je restais les yeux
ouverts, à regarder les lumières de la ville
par la fenêtre. Mais, cette nuit-là, j’ai dormi
sans interruption et, au matin, ma mère était
assise au même endroit que la veille.
— Ça n’a aucune importance. Tu sais bien
que je ne dors pas beaucoup, m’a-t-elle expliqué.
Les infirmières ont proposé de lui installer
un lit de camp, mais elle a secoué la tête.
Chaque fois qu’une infirmière lui proposait
un lit de camp, elle secouait la tête. Au bout
d’un moment, les infirmières n’ont même
plus pris la peine de lui en parler. Ma mère
est restée auprès de moi cinq nuits durant,
et jamais elle n’a dormi ailleurs que sur
sa chaise.
Pendant notre première journée passée
ensemble, ma mère et moi parlions de temps
en temps. Je crois qu’aucune de nous ne
savait quoi faire au juste. Elle me posait
quelques questions à propos des filles et je
lui répondais, le visage de plus en plus
chaud :
— Elles sont formidables. Oh, oui, formidables.
Aucune question sur mon mari, même si
–comme il me l’expliquerait au téléphone–
c’était par lui qu’elle avait appris mon
hospitalisation. Il lui avait demandé de venir
me tenir compagnie, il avait payé son billet
d’avion, proposé d’aller la chercher à
l’aéroport – ma mère n’avait jamais mis les
pieds dans un avion auparavant… Elle avait
eu beau lui dire qu’elle prendrait un taxi
et qu’elle refusait de le voir, mon mari lui avait
quand même donné de l’argent et les
indications pour parvenir jusqu’à moi.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
connaît pas la teneur en autobiographie
de ce roman de la grande Elizabeth Strout,
née en 1956, prix Pulitzer 2009 pour Olive
Kitteridge, mais cela n’a aucune importance,
on sent simplement que l’auteur est d’accord
avec ce que pense son personnage, et c’est
très beau. Une femme hospitalisée de longues
semaines – une banale appendicectomie qui
a mal tourné – reçoit la visite de sa mère, qui
reste auprès d’elle. Rien que de très naturel,
A présent elle était là, sur cette chaise au pied
de mon lit. Elle ne parlait pas davantage de
mon père, et je n’en parlais pas non plus.
J’espérais qu’elle finirait par me dire : «Ton
père te souhaite un prompt rétablissement»,
mais rien.
— Ça ne t’a pas fait trop peur de prendre un
taxi, maman ?
Elle a hésité. J’ai cru voir en elle la terreur
qu’elle avait ressentie à sa descente d’avion.
— J’ai une langue dans la bouche. Je m’en
suis servie.
Après un moment, je lui ai dit :
— Je suis vraiment contente que tu sois là.
Elle a eu un bref sourire, puis a regardé vers
la fenêtre.
On était au milieu des années quatre-vingt,
bien avant les portables. Quand le téléphone
beige sur ma table de chevet sonnait et que
je décrochais – ma mère savait que c’était
mon mari, j’en suis sûre, à ma façon pathétique de dire «salut», comme si j’allais me mettre à pleurer –, elle se levait sans bruit pour
sortir de la chambre. J’imagine que, pendant
nos conversations, elle descendait à la cafétéria ou passait un coup de fil à mon père depuis une cabine dans le hall, car à aucun moment je ne l’ai vue manger, et mon père
devait se faire du souci pour elle. Pour autant
que je sache, il n’y avait pas de problème entre eux. Après avoir parlé à chacune de mes
filles et embrassé le combiné une bonne dizaine de fois, je m’étendais, adossée à
l’oreiller, en fermant les yeux. Ma mère
se glissait alors de nouveau dans ma chambre car, quand je rouvrais les paupières, elle
était là.
En cette première journée, nous avons parlé
de mon frère, l’aîné des trois enfants, qui
n’était toujours pas marié et vivait encore, à
trente-six ans, chez mes parents, puis de ma
grande sœur, trente-quatre ans, qui habitait
à quinze kilomètres de chez eux avec ses cinq
enfants et son mari. J’ai demandé à ma mère
si mon frère avait un travail.
—Il n’a aucun travail. Il dort avec les animaux
qui seront tués le lendemain.
Je lui ai demandé de répéter ce qu’elle venait
de dire. Elle a répété sa phrase, en ajoutant:
— Il va dans la grange des Pederson et dort
près des cochons qui seront emmenés à
l’abattoir.
Cette nouvelle m’a surprise. Quand je l’ai dit
à ma mère, elle s’est contentée de hausser
les épaules.
[…] Comme j’étais fatiguée, ma mère a
commencé à me raconter les histoires de
u XV
sauf qu’elles ne se sont pas vues depuis
des années et que la mère est un modèle
de dureté. Peu à peu, le puzzle se met en
place : l’enfance très pauvre, le traumatisme
de «choses» qu’on ne nomme pas, la fragilité
de l’existence, la force d’un lien mis à nu,
le mariage, les enfants, le désamour.
Et quelques certitudes, par exemple que
le sentiment de supériorité est «ce qu’il y a
de plus vil en nous». Cl.D.
On était au milieu
des années quatrevingt, bien avant
les portables.
Quand le téléphone
beige sur ma table
de chevet sonnait
et que je décrochais
–ma mère savait
que c’était mon
mari, j’en suis sûre,
à ma façon
pathétique de dire
«salut», comme
si j’allais me mettre
à pleurer–, elle se
levait sans bruit
pour sortir
de la chambre.
gens qu’elle avait rencontrés des années
auparavant. Elle me parlait d’une façon que je
ne lui connaissais pas, comme si, depuis tout
ce temps, elle avait gardé enfouies en elle
ses émotions, ses paroles et ses observations.
Spontanément, avec des intonations voilées.
Parfois le sommeil me gagnait et, à mon
réveil, je la suppliais de continuer.
— Oh, ma Lulu, repose-toi, tu en as besoin.
— Mais je me repose ! S’il te plaît, maman.
Dis-moi quelque chose. N’importe quoi.
Parle-moi de Kathie Nicely. J’ai toujours aimé
son nom.
—Ah, oui. Kathie Nicely. Mon Dieu, elle a fini
tristement…
Nous passions vraiment pour une drôle
de famille, même pour la petite ville rurale
d’Amgash, dans l’Illinois, où d’autres maisons étaient délabrées, auraient eu besoin
d’une couche de peinture, de nouveaux volets ou de jardins mieux entretenus. Nulle
beauté où l’œil aurait pu se reposer. Ces maisons étaient regroupées dans ce qui constituait la ville, mais la nôtre se trouvait à
l’écart. On prétend que les enfants considèrent toujours leur mode de vie comme la
norme, mais Vicky et moi sentions bien que
nous menions une existence différente. Les
gamins de l’aire de jeu nous le répétaient :
«Ça pue, chez vous !», et ils s’éloignaient en
se pinçant le nez ; en CE1, la maîtresse avait
dit à ma sœur – devant toute la classe – que
la pauvreté n’était pas une excuse pour avoir
les oreilles sales, que même pauvre on pouvait s’acheter du savon. Mon père travaillait
sur des machines agricoles et, s’il était souvent viré à cause de désaccords avec son
chef, il se faisait vite réembaucher, sans
doute parce qu’il était efficace et qu’on avait
besoin de lui. Ma mère s’était mise à la couture : à l’endroit où le long chemin menant
chez nous débouchait sur la route, un écriteau peint à la main annonçait: «COUTURE
& REPRISAGE». Et bien que, dans nos prières
du soir, mon père nous fasse rendre grâces
à Dieu pour la nourriture qu’Il mettait dans
nos assiettes, le fait est que j’étais souvent affamée et que nos dîners se résumaient la plupart du temps à des tartines de mélasse.
Mentir et gaspiller de la nourriture étaient
toujours synonymes de punition. Sinon, au
hasard et sans prévenir, mes parents –en général ma mère, en général devant mon père–
nous frappaient vigoureusement, comme
pris d’une envie subite. Certaines personnes
devaient s’en douter, je crois, quand elles
voyaient les marbrures sur notre peau et notre air maussade.
Et puis, il y avait l’isolement.
Nous habitions la région de Sauk Valley, où
on peut marcher longtemps sans rien croiser
d’autre qu’une ou deux maisons parmi les
champs. Comme je l’ai dit, il n’y avait pas de
maisons autour de la nôtre. Les champs de
maïs et de soja qui nous entouraient
s’étendaient jusqu’à l’horizon ; au-delà de
l’horizon, c’était la ferme des Pederson et
leur élevage de porcs. Au milieu des champs
de maïs se dressait un arbre austère,
impressionnant. Pendant des années, j’ai cru
que cet arbre était mon ami. Oui, mon ami.
Notre maison se trouvait au bout d’un très
long chemin de terre, non loin de Rock River,
à côté d’une rangée d’arbres qui servaient
de brise-vent pour les champs. Aussi
n’avions-nous aucun voisin à proximité. A la
maison, nous n’avions ni télévision, ni
journaux, ni magazines, ni livres. […] •
LE WEEK-END PROCHAIN :
«DE L’ARDEUR», DE JUSTINE AUGIER
ÉTÉ / BD
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
1
2
3
4
Levants de Nicolas Presl
Editions Atrabile
XVI u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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5
6
7
8
u XVII
ÉTÉ / BD
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
9
10
11
12
Levants de Nicolas Presl
Editions Atrabile
XVIII u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
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13
14
15
16
u XIX
ORIENT
EXPRESS
Sans un mot,
le Français Nicolas
Presl met en scène
l’odyssée d’un homme
qui craint de vieillir
sans avoir vu le monde.
Au fil des rencontres
se télescopent
mythes et affaires
sentimentales sur fond
de pays en guerre.
LEVANTS
de NICOLAS PRESL
Editions Atrabile, 330 pp.,
en librairie le 24 octobre.
XX u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Août 2017
P
ZU !
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CONCOURS
Découpez chaque jour une pièce du puzzle,
reconstituez le dessin de Sophie Guerrive,
renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 9 septembre, à Libération-puzzle,
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10 SÉJOURS (valeur 1 000 €)
ET 45 VOLS ALLER-RETOUR (valeur 350 €).
Règlement complet sur Libération.fr
INAVOUABLES
«Bonjour monsieur Dany…
Ça a pas l’air d’aller bien
fort ce soir… Encore une
femme? —Ouais… Je crois
que je suis amoureux, là.»
Ma vie.
Chaque jour de la semaine, les passions et les haines
honteuses de la rédaction de «Libération».
remis. Tu nous entends
Fauve? Tu nous entends?
Si tu nous entends, va te
faire enculer. Tu pensais
que tu allais nous avoir
hein? Tu croyais qu’on
n’avait rien vu avec tes paroles pour midinettes bourgeoises de 14 ans et papas
rockeurs versaillais nostalgiques de leurs vacances
à Quiberon? Surprise! Tu
nous entends Fauve? Tu
nous entends? Si tu nous
entends fais gaffe quand tu
rentres seul chez toi le soir.
On pourrait avoir envie de
te refaire la mâchoire avec
des objets en métal. T’en
dis quoi? Si tu nous
entends, c’est que tu as
enfin fait ton sac. Nique sa
mère Fauve. Nique sa mère
Fauve. Tout ça c’est fini,
merci d’avoir arrêté. •
Par QUENTIN GIRARD
Illégitime défense
Dany Brillant d’amour
Légitime défonce
Fauve qui peut
[insérez le prénom de votre
choix], que lorsque je vois
tes yeux je suis amoureux
et quand j’entends ta voix,
je suis fou de toi. Evidemment que l’amour et la
vérité, l’ivresse et puis la
beauté, tout ce qu’en vain
j’ai cherché, dans ses yeux
je l’ai trouvé. Les puristes
diront que musicalement
c’est de la merde mais ils
refusent le romantisme.
Le début du clip de Suzette
mérite à lui seul un oscar.
Brillant entre dans un bar.
Le serveur le regarde:
L’amour, c’est con. Mais
vraiment con. On croise
une fille dans une soirée,
le métro ou sur Tinder, on
ne la connaît ni d’Eve ni
d’Adam, si ça se trouve elle
a des pustules, mais on ne
peut s’empêcher de penser
à elle tout le temps. Pourquoi alors mettre des mots
compliqués sur un sentiment évident? Le crooner
Dany Brillant ne fait pas
semblant, toujours sensible
et joyeux. Evidemment,
Oh oh oh, qu’est-ce que tu
fais? Arrête! Qu’est-ce qu’il
te prend de faire des trucs
pareils? Pourquoi tu nous
fais du mal comme ça?
Qu’est-ce qui ne va pas?
Parle-moi, tu sais que tu
peux tout me dire. Mais nan
mais c’est des conneries
tout ça tu le sais. Regardemoi dans les yeux. On s’en
branle, c’est pas important.
Je t’ai toujours détesté.
Depuis la première fois que
je t’ai entendu. D’ailleurs, je
ne m’en suis toujours pas
EROSCOPE
ALLEZ AU P’TIT POINT
«Libé» passe le zodiaque en revue.
Le week-end, censément acmé de la
détente, on vous dit si vous êtes bon(ne).
Redécouvrez une archive de Willem grâce à ce jeu de
point à point
Bélier. La reprise se profile à l’horizon?
Passé un petit coup de blues, tu décides
de profiter au maximum des opportunités
restantes, quitte à emballer n’importe quoi.
Taureau. Les batteries complètement
rechargées, détendu à souhait et
en même temps pas fâché de reprendre bientôt
du collier, tu irradies le contentement. Sexy.
Gémeaux. Pas de prise de tête,
et on réserve les vagues à la mer :
ton programme fonctionne à merveille, et
tout le monde t’adore (même, et surtout, toi).
Cancer. Pour une fois, tu as laissé
tomber la carapace, et à ta grande
surprise, aucune catastrophe ne s’est produite,
tout le contraire même : tu aimantes.
Lion. Euh, il va peut-être falloir
calmer le jeu là, parce que le coup
de l’amant(e) planqué(e) dans la penderie,
c’est du boulevard, pas du tout 2017.
Vierge. Cet été est si parfait que
le bloc de béton armé que tu es se
fendille : te voilà prêt à envisager l’inconcevable,
emménager avec chéri(e), voire plus si affinités.
Balance. Ah, crapahuter dans la
montagne, quel pied ! Au vert, le mollet
affûté, tu respires à pleins poumons, et la sève de
courir follement dans tes veines…
Scorpion. La chaleur de plomb alanguit les corps, mais les rend aussi
collants, et ça, tu n’aimes pas. Mais pas grave, tu
sais que tu te rattraperas bientôt et en majesté.
Sagittaire. A trop s’agiter, on se
retrouve à terre, HS. Bah, l’infirmier(e)
est charmant(e) et vient souvent prendre des
nouvelles, ça compense.
Capricorne. Décrocher (de Twitter et
Instagram) a été coton mais ça y est, la
détox est amorcée. Tu redécouvres les joies du
contact direct avec un plaisir non virtuel.
Verseau. Oh là là, ça faisait longtemps que tu n’avais pas autant bougé
ton corps. Du coup, te voilà à plat. Vivement
le métro-boulot-dodo pour se refaire une santé.
Poissons. Tu barbotes dans le bonheur, la félicité, cette fusion des esprits
et des corps est un nirvana insoupçonné. Sauf
quand tu te réveilles et constates le mirage.
SOLUTION D’HIER
Le dessin d’origine paru
dans Libération,
le 30 novembre 2016 WILLEM
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