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Liberation 11267 2017

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2,00 € Première édition. No 11267
LUNDI 14 ET MARDI 15 AOÛT 2017
www.liberation.fr
Kourou
Le nouveau
chemin
des étoiles
Promenade le long des travées du futur
pas de tir d’Ariane 6. Un chantier titanesque : c’est l’immeuble qui se déplace et
non la fusée. REPORTAGE, PAGES 14-15
Locarno
Bing bang
La monobloc,
un succès
intersidéral
Hideux symbole d’une mondialisation cauchemardesque ou incarnation de la perfection plastique, retour sur la genèse d’une chaise
indétronable. CAHIER CENTRAL
CHARLOTTESVILLE
LA MAISON BLANCHE
Décomplexée par les sorties outrancières de Trump
et de son entourage, l’extrême droite défile la tête haute.
Jusqu’au drame meurtrier de samedi en Virginie.
PAGES 2-5
À NOS LECTEURS «LIBÉ» NE PARAÎTRA
PAS CE MARDI 15 AOÛT
(PUBLICITÉ)
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
Des membres de l’alt-right devant l’université de Virginie, vendredi.
A. SÜTTERLIN
ÉTÉ
PHOTO ANDREW SHURTLEFF.
La 70e édition du festival suisse, parcourue
par la question de la porosité entre le réel
et les inframondes, a récompensé le grand
documentariste chinois Wang Bing pour
«Mrs Fang».
BILAN, PAGES 20-21
ÉVÉNEMENT
ÉTATS-UNIS
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
On a beaucoup ricané sur
le départ en vacances de
Donald Trump qui avait
juré, avant d’être élu, qu’il
ne se comporterait pas
comme ce glandeur
d’Obama qui ne dérogeait
jamais à son break estival.
Finalement, on aurait
préféré que le président
américain aille au bout du
concept et décroche vraiment. Car en une semaine
de conférences de presse
et de tweets sur son lieu de
villégiature, il vient de
mettre sur le pied de guerre
non seulement l’Asie (il s’est
dit prêt, mercredi, à bombarder la Corée du Nord) et
l’Amérique du Sud (il a menacé samedi d’intervenir
militairement au Venezuela), mais aussi les
Etats-Unis d’où des images
de haine, d’un autre âge,
nous sont parvenues
ce week-end. Des scènes
de guerre civile qu’il a
condamnées tardivement et
de façon ambiguë. Certes,
Trump a été élu en montant
une moitié de l’Amérique
contre l’autre, appuyé par
certains conseillers proches
de la droite la plus radicale
et des suprémacistes blancs
(lire ci-contre), mais l’on
n’imaginait pas voir un jour
le président des Etats-Unis
renvoyer dos à dos manifestants antiracistes et
néonazis. Si Donald Trump
s’obstinait dans son ambiguïté, cela donnerait carte
blanche à tous ces fous
furieux qui rêvent d’en
découdre avec les minorités
et de restaurer le règne des
Blancs. Signe qu’il s’agit
sans doute d’une des
grandes peurs du moment,
la guerre civile américaine
est au programme de cette
rentrée littéraire avec un
formidable premier roman,
American War, d’un jeune
canado-égyptien, Omar
El Akkad, en librairie la
semaine prochaine. Les
ressorts de cette deuxième
guerre de Sécession
(l’intrigue se déroule
en 2075) sont davantage
liés au réchauffement
climatique mais ils portent
en germe cette fracture
fratricide dont on a eu ce
week-end un avant-goût à
Charlottesville. Le retour
des Sudistes contre les
Nordistes. Un récit
doublement glaçant au vu
de l’actualité. •
L’extrême
droite à visage
découvert
Partisans de la suprématie blanche,
nostalgiques du Sud confédéré et néonazis
ont défilé dans les rues de Charlottesville,
en Virginie, vendredi et samedi.
Les participants de cette démonstration
de force ne craignent plus de s’afficher.
Par
GUILLAUME GENDRON
Q
uarante ans après que la
Cour suprême a autorisé,
sous couvert de la liberté de
rassemblement, le parti nazi américain à défiler dans la petite ville de
Skokie (Illinois), le pire de l’extrême
droite américaine a remis ça. Et ce,
à moins de 200 km de Washington,
la capitale fédérale, dans la petite
ville de Charlottesville (Virginie), où
ont défilé, dans un rassemblement
d’une ampleur inédite depuis au
moins une décennie, diverses phalanges extrémistes, protégées par
des milices surarmées et entourées
par des centaines de contre-manifestants antiracistes, dont les sections locales du mouvement Black
Lives Matter. Le bilan, tant humain
que symbolique, est lourd: une voiture a foncé dans la foule, tuant une
femme et faisant une vingtaine de
blessés parmi les opposants, dont
cinq dans un état critique, et le président américain a peiné à choisir
un camp, condamnant dans un premier temps les violences «des diver-
ses parties» (lire ci-contre). Il y a
deux semaines, la chaîne HBO
annonçait sa prochaine série transgressive, mitonnée par David
Benioff and D.B. Weiss, le duo derrière Game of Thrones. Le titre ?
Confederate. Le concept : à quoi
l’Amérique moderne ressembleraitelle si le Sud esclavagiste avait gagné la guerre de Sécession? Polémique instantanée. Pourquoi donner
chair aux fantasmes des suprémacistes, revigorés par l’élection de
Donald Trump, demandaient plusieurs figures de l’intelligentsia
noire, dont l’écrivain Ta-Nehisi Coates. Dans une tribune très relayée
en ligne, l’auteur du best-seller Une
colère noire mettait la chaîne câblée
en garde : dans l’Amérique trumpiste, la «cause perdue», comme
l’appellent les nostalgiques de la
Confédération, ne l’est pas pour
tout le monde. Les événements du
week-end lui ont donné raison.
Baptisé «Unite The Right», le rassemblement avait pour but de faire
fusionner la myriade de factions
composant le «nationalisme blanc»
autour d’un même symbole: le gé-
néral Lee (lire page 5). Depuis le gne sur les réseaux sociaux pour
meurtre de neuf paroissiens noirs Donald Trump durant l’élection
dans leur église de Charleston par de 2016, a décidé d’en faire son comDylan Roof, un suprémaciste bat. En mai, Richard Spencer, inde 21 ans obnubilé par la quincail- venteur autoproclamé de l’alt-right,
lerie confédérée, de nombreuses a mené une première parade nocbourgades sudistes
turne, torches en main,
ont décidé de
au pied du monument.
CANADA
NEW YORK
se défaire des
Le 8 juillet, cinsymboles du
quante membres
PENNSYLVANIE
vieux Sud dans
du Ku Klux Klan
l’espace public.
faisaient de
OHIO
C’est ainsi qu’en
même, repousCharlottesville MARYLAND
février, le consés par la police
VIRGINIE
OCCIDENTALE
seil municipal
et un millier de
Washington
de Charlottescontre-manifesKENTUCKY
VIRGINIE
ville a voté le détants. Pas de quoi
CAROLINE
montage et la vente
décourager les suDU NORD
de la statue équestre
prémacistes,
décidés
100 km
du général, ainsi que
à revenir en force et en
le changement de nom du
armes, comme ils l’ont monsquare du centre-ville où celle-ci tré ce week-end. Le tout, légaletrônait, le Lee Park, rebaptisé ment, du moins jusqu’aux premiers
Emancipation Park.
affrontements. Dans son texte,
Coates rappelle que s’il est interdit
CLIQUE NÉONAZIE
de faire un salut nazi ou de brandir
Depuis cette décision, l’alt-right, ex- un drapeau frappé du swastika en
croissance juvénile et décomplexée Allemagne, le drapeau des confédédu suprémacisme blanc qui a cons- rés est, lui, intégré à celui du Missistruit sa notoriété en faisant campa- sippi. «Ces symboles pointent vers
At Océ
lan an
tiq
ue
Sécession
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
INDIANA
2 u
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A Charlottesville, samedi.
Un militant d’extrême
droite menace d’égorger
les contre-manifestants
qui lui font face.
PHOTO CHIP SOMODEVILLA.
AFP. GETTY IMAGES
quelque chose que les créateurs de
Confederate ne comprennent pas:
la guerre est terminée pour eux, mais
pas pour nous.» Citant Faulkner
en 2008, Barack Obama, alors candidat à la présidentielle, ne disait
pas autre chose: «Le passé n’est pas
mort. Il n’est même pas passé.» Pour
les centaines d’extrémistes réunis à
Charlottesville, il est même le futur
promis par le «Make America Great
Again» de Trump.
Ce qui frappe dans le Who’s Who du
racisme présent ce week-end, c’est
autant sa radicalité –amalgamant
tous les courants idéologiques et esthétiques de la suprématie raciale,
des confédérés aux nazis en passant
par les fascistes italiens de l’entredeux-guerres– que sa jeunesse. Si
les vieux routiers du suprémacisme,
comme le KKK et autres «ligues du
Sud» néo-confédérées, étaient bien
représentées, la marche est l’aboutissement des efforts propagandistes de groupes bien plus récents.
L’organisateur de l’événement, le
blogueur Jason Kessler, a 34 ans,
membre du groupe pro-Trump des
«Proud Boys», créé Suite page 4
Trump renvoie racistes
et antifascistes dos à dos
En évitant de dénoncer
directement la
mouvance suprémaciste,
le Président s’est attiré
les foudres d’opposants
qui l’accusent de
ménager sa base.
D
onald Trump a décidément le tweet et l’indignation sélectifs. Prompt ces
derniers jours à promettre «le feu
et la fureur» à la Corée du Nord
ou à menacer le Venezuela d’une
«possible intervention militaire»,
le bouillant président américain
s’est montré bien plus frileux ce
week-end, au moment de s’exprimer sur les violents affrontements
à Charlottesville. «Nous devons
tous nous unir et condamner tout
ce qui représente la haine. Il n’y a
pas de place en Amérique pour ce
type de violences», a-t-il d’abord
tweeté samedi. Avant d’ajouter, un
peu plus tard, de son golf du New
Jersey: «Nous condamnons dans
les termes les plus forts possibles
cette énorme démonstration de
haine, de sectarisme et de violence
venant de diverses parties.»
SOUPÇONS D’INDULGENCE
Comme il le fait souvent en fin de
phrase, pour insister sur l’idée qui
lui semble importante, Trump a
répété les mots «diverses parties»
(«many sides»). L’expression a suscité l’indignation de nombreux
Américains, outrés de voir leur
Président renvoyer dos à dos le
camp des suprémacistes blancs,
néonazis et autres nostalgiques de
la ségrégation, et celui des contremanifestants, constitué pour
l’essentiel de militants antifascistes et membres du mouvement
Black Lives Matter.
En évitant soigneusement, dans
un premier temps, de mentionner
– et donc de dénoncer – les groupuscules et milices d’extrême
droite à l’origine du rassemblement, Trump a alimenté un peu
plus les soupçons d’indulgence,
voire de bienveillance, dont lui et
une partie de son entourage feraient preuve à leur égard. A la
Maison Blanche, au moins trois
conseillers du Président –le sulfureux stratège Steve Bannon, le
speechwriter Stephen Miller et le
conseiller diplomatique Sebastian
u 3
Gorka – sont réputés proches du
mouvement suprémaciste de l’altright. Dont les membres, généralement hostiles à la classe politique, ont massivement soutenu
Trump lors de la campagne présidentielle. En retour, ce dernier n’a
eu de cesse de leur donner des gages, du mur au muslim ban, en
passant par son obsession du terrorisme islamiste.
L’élection de Trump a donné des
ailes et l’envie de se montrer à
cette mouvance aux multiples facettes, dont les principales figures
–comme le jeune Richard Spencer
et le vétéran David Duke– avaient
fait le déplacement en Virginie.
Signe que l’aura de Trump ne faiblit pas au sein de l’alt-right, l’un
des sites emblématiques de la
mouvance, The Daily Stormer, a
salué samedi soir ses propos: «Les
commentaires de Trump ont été
bons. Il ne nous a pas attaqués. Il
a juste dit que la nation devait serassembler. Rien de spécifique contre nous […]. Que Dieu le bénisse.»
TROP PEU, TROP TARD
L’ambiguïté présidentielle a
suscité une vague d’indignation.
Dans une allusion claire au ton
de la campagne qui l’a opposée à
Trump, Hillary Clinton a estimé
que «l’incitation à la haine qui
nous a amenés où nous en sommes
est aussi réelle et condamnable que
les suprémacistes blancs dans nos
rues». Et d’ajouter : «Chaque minute où nous permettons à cela de
se poursuivre, par un encouragement tacite ou par inaction, est
une honte et un danger pour nos
valeurs.» Quant à Barack Obama,
dont les prises de parole publiques sont très rares depuis son départ de la Maison Blanche, il s’est
contenté de citer Nelson Mandela
sur Twitter: «Personne ne naît en
haïssant une autre personne à
cause de la couleur de sa peau, ou
de ses origines, ou de sa religion.»
Les critiques sont aussi venues
du camp républicain, notamment
des sénateurs Marco Rubio, Lindsay Graham ou Ted Cruz. «Il s’agissait de suprémacistes blancs et de
terrorisme intérieur», a dénoncé
un autre sénateur, Cory Gardner,
exhortant Trump à «appeler le mal
par son nom». Un pas que la fille
du président, Ivanka Trump, a
franchi dimanche matin, martelant sur Twitter qu’il n’y avait «pas
de place dans notre société pour le
racisme, la suprématie blanche et
les néonazis».
Face à cette colère, la Maison Blanche a finalement tenté de rectifier
le tir, par la voix d’un de ses porteparole, qui a souligné que les propos tenus la veille par Trump, condamnant toute forme de «haine,
sectarisme et violence», incluaient
«bien entendu les suprémacistes
blancs, le KKK, les néonazis et tous
les groupes extrémistes». Trop peu,
trop tard, dénoncent en chœur les
opposants du milliardaire, accusé
d’avoir soufflé, quand il était candidat, sur les braises de l’extrême
droite américaine. Et de ne rien
faire, désormais président, pour
éteindre l’incendie.
FRÉDÉRIC AUTRAN
4 u
ÉVÉNEMENT
en 2016 par le
fondateur disgracié du magazine
Vice, Gavin McInnes (qui a refusé de
participer à la marche). Les deux têtes de gondole de l’alt-right présentes à Charlottesville, Richard B.
Spencer et Mike Peinovich, dit
«Enoch» (en référence à la figure britannique xénophobe Enoch Powell),
flirtent avec la quarantaine. Nathan
Benjamin Damigo, fondateur du
groupe nationaliste Identity Evropa,
modelé sur les identitaires européens, est un ancien marine
de 31 ans, radicalisé en prison. Enfin, l’homme arrêté pour avoir foncé
en voiture dans la foule antiraciste
est un Blanc de 20 ans du nom de James Alex Fields Jr. Selon le Southern
Poverty Law Center, un groupe de
surveillance des mouvements extrémistes, il avait été photographié plus
tôt lors du défilé avec à la main un
bouclier du groupuscule Vanguard
America, clique néonazie lancée
en 2011. Cette plateforme, qui se
targue d’être «le Facebook des fachos» et édite un fanzine intitulé
Noose («nœud coulant», allusion à la
corde utilisée pour les lynchages),
entend forger «le fascisme du XXIe».
Le site ne recule devant rien, comme
l’indique son slogan en page
d’accueil : «Gazons les youpins, la
guerre raciale maintenant, les bottes
du 1488 sur le terrain !» Avant de
préciser: «Pour nous rejoindre, il suffit de cliquer sur le swastika.»
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Suite de la page 3
«
Donald Trump s’exprimant samedi sur les violences de Charlottesville. PHOTO JONATHAN ERNST. REUTERS
«A la racine, il y a la peur
que la nation américaine
ne favorise plus les Blancs»
Historien du racisme aux
Etats-Unis, David Billings
explique que le suprémacisme
structurel a toujours été
présent dans le pays. De plus
en plus décomplexé, il se base
sur un déni profond et un
parti pris révisionniste.
P
rêtre méthodiste, activiste des droits civiques et historien du racisme aux EtatsUnis, David Billings a publié en 2016
Deep Denial, The Persistence of White Supremacy in United States History and Life. Né
en 1946 dans le Mississippi, il a été très marqué
par l’histoire de cet Etat du Sud esclavagiste.
Quelle est votre définition du suprémacisme blanc, dont se réclament les manifestants à Charlottesville ?
C’est la croyance que la nation américaine a été
façonnée par les Blancs, pour les Blancs. Une
présomption qui conduit ceux qui y adhèrent
à penser que n’importe quelle personne de
couleur est une menace pour notre place, en
tant que Blancs, dans la société. Ce récit, qui
génère beaucoup de haine et de mépris, se
construit autour d’une révision de l’histoire et
de la condition sociale des Blancs aujourd’hui
aux Etats-Unis, qui se voient désavantagés,
marginalisés. C’est faux, toutes les statistiques
le montrent : ici, les Blancs vivent beaucoup
mieux que les personnes de couleur, plus longtemps, gagnent plus d’argent, contrôlent les
institutions. Je parle de «déni profond» dans
mon livre pour désigner le fait que les Blancs
ne réalisent pas comment ce suprémacisme se manifeste, combien il est structurel, et combien
il était présent lors de la fondation
des institutions du pays. Ce n’est
pas simplement quelque chose
prôné par ces groupes racistes vus
à Charlottesville, même si ce type
d’événements donne à ces groupes, marginaux, l’occasion de se
montrer et de faire entendre leur voix.
Que révèlent ces événements de la société
américaine ?
Ils racontent les Etats-Unis d’aujourd’hui. Ces
gens qui manifestent leur «fierté d’être Blancs»,
qui se réclament de la droite radicale ou de
l’alt-right, montrent leur frustration face à une
société profondément multiculturelle. Vous
pouvez évoquer des motivations économiques,
le déclassement social, et ce sont des raisons
valables. Mais les racines de cette réaction,
c’est la peur que la nation américaine ne favorise plus les Blancs. Cette frustration est nourrie par des révisionnistes qu’on entend sur certains médias de droite ou de l’alt-right, qui les
font passer pour des victimes. Les Blancs qui
se sentent rejetés par la société sont manipulés
par ces forces révisionnistes, qui s’efforcent de
les convaincre que leur histoire
ou leur héritage sont attaqués. Et
cela alimente le ressentiment et
les désirs de vengeance.
Peut-on parler de résurgence
du nationalisme blanc ?
Oui, sans hésitation. Surtout de
son visage public. Il a toujours été
là, mais pendant cinquante ans il
est resté caché. La parole semble
s’être libérée. Il y a ce sentiment de permission:
nous autres, Blancs, avons le droit de dire publiquement que nous n’aimons pas la direction
prise par notre société. Le tout encouragé par
Trump, incapable de nommer ce suprémacisme
blanc, ni de désavouer publiquement David
Duke [ex-leader du KKK] ou Richard Spencer
[un organisateur de la manifestation]. Et qui renvoie dos à dos ces groupes radicaux, suprémacistes et néonazis, et les contre-manifestants.
DR
«GÉNOCIDE BLANC»
Une rhétorique typique du double
langage de l’alt-right, qui prétend
utiliser les pires symboles fascistes
pour choquer et tester les limites de
la liberté d’expression, mais cache
de plus en plus mal la sincérité de
ses convictions. Depuis plusieurs
mois, des experts pointent la «nazification» de l’alt-right. Dans les rues
de Charlottesville, pas de capuches
pointues mais le slogan aryen «Sang
et Sol» et des «Heil» nazis, au milieu
des «Vous ne nous remplacerez pas»,
en référence au fantasme du «génocide blanc», calqué sur la théorie du
«grand remplacement» du Français
Renaud Camus. Une approche presque à rebours de celle de David
Duke qui, après avoir dirigé le KKK
dans les années 70, s’est voulu le parangon d’un suprémacisme toujours
aussi radical mais plus présentable,
se cachant (mal) derrière des arguments racialistes pseudo-scientifiques et un costard-cravate d’élu
en Louisiane. Ce dernier a tracé,
en marge du défilé, le plus vibrant
parallèle entre les événements
de Charlottesville et la présidence
Trump : «Ce qui se passe ici est un
tournant pour ce pays. Nous sommes
déterminés à reprendre notre pays.
Nous allons remplir les promesses de
Donald Trump. C’est ce que nous
croyons et c’est pour cela que nous
avons voté pour lui.» Si Trump a
beau se cacher derrière le lourd passif racial américain, c’est bien lui qui
a demandé aux services de renseignement, deux semaines après sa
prise de fonctions, de se concentrer
sur les groupes islamiques. Même
si depuis le 11 septembre 2001, sur
85 attaques terroristes recensées
dans le pays, 62 sont le fait de suprémacistes blancs. •
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le sigle du Ku Klux Klan tracé au sol de l’Emancipation Park, ex-Lee Park, dimanche à Charlottesville. PHOTO CHIP SOMODEVILLA. AFP. GETTY IMAGES
Robert E. Lee, mythe à déboulonner
Le général sudiste fait
l’objet d’un culte parmi
les nostalgiques des Etats
confédérés, qui aiment
à le présenter comme
un fin stratège bienveillant.
Une thèse mise à mal
par des historiens.
S
ur sa statue équestre qui domine
Emancipation Park, à Charlottesville
(Virginie), là où l’extrême droite américaine vient de violemment s’illustrer contre le démontage de cette sculpture, le général Lee est représenté digne, paisible,
humble avec son chapeau à la main, une
barbe généreuse qui lui donne l’air bon. La
mémoire de Robert Edward Lee (1807-1870)
reste un enjeu politique. Selon ses partisans, néonazis ou nostalgiques du Sud colonial, le commandant des armées confédérées pendant la guerre de Sécession
(1861-1865) est une figure chevaleresque, un
modéré, un génie militaire. Voire un adversaire déclaré de l’esclavage. Un révisionnisme historique qui permet de restaurer
l’honneur des Etats traditionnellement
racistes des Etats-Unis.
Or, Lee n’était même pas un grand stratège. En 2006, deux chercheurs rattachés
au département américain de la Défense
déboulonnent le héros dans une note de
recherche: «A la bataille de Gettysburg [en
Pennsylvanie en 1863, ndlr], Robert E. Lee
a commis une erreur qui a condamné les es-
poirs des Etats confédérés d’inciter les
Etats-Unis à demander la paix.» L’erreur
en question est survenue au troisième jour
du conflit, lorsque le commandant fit attaquer ses troupes à découvert. Bilan :
7500 morts et blessés, soit 60% de pertes.
Les adorateurs de Lee feront porter le
chapeau à un autre
officier, James Longstreet, alors que Robert E. Lee reconnaissait en privé avoir
échoué dans cette bataille décisive.
Ce n’était pas non plus
un protecteur des
esclaves. Il en possédait d’ailleurs plusieurs dizaines dans sa
propriété d’Arlington,
en Virginie. Lorsque
trois d’entre eux s’enfuirent et furent repris, il exigea qu’on les
fouette en sa présence.
Comme le gardien refusait, il fit venir un
dénommé
Dick
Williams pour exécuter le châtiment. Wesley Norris, l’une des victimes, racontait
en 1859: «Lee ordonna ensuite au gardien de
répandre de la saumure sur nos dos, ce qui
fut fait.» Le général nia ce témoignage, mais
l’historienne Elizabeth Brown Pryor a retrouvé, au début des années 2000, la facture
qu’il régla à Williams pour ses coups de
fouet. Dès lors, les propos de Robert E. Lee
en décembre 1856, dans une lettre adressée
à sa femme, semblent intrigants: l’esclavage
«est un mal moral et politique dans n’importe
quel pays», écrit-il. Ses admirateurs s’appuient sur cette sentence pour faire de Lee
un quasi-abolitionniste. Oubliant de citer la
suite du courrier : «Les Noirs sont
incomparablement
mieux lotis ici qu’en
Afrique, moralement,
socialement et physiquement. […] L’instruction douloureuse
qu’ils subissent est
nécessaire pour
leur éducation en tant
que race…»
Huit ans plus tard,
le général Lee refuse
d’échanger des Noirs
parmi les prisonniers
de guerre, arguant
que «les Nègres qui
appartiennent à nos
citoyens ne sont pas
des objets d’échange».
Une preuve fondamentale que les
Sudistes ne se battaient pas seulement
pour la souveraineté de leurs Etats vis-à-vis
du gouvernement fédéral mais aussi pour
la préservation de l’esclavage et d’un
système de domination raciale qui se poursuivra près d’un siècle après la mort du
général Lee et entame encore l’unité de
la nation américaine.
PIERRE CARREY
AFP. GETTY
Quelle responsabilité porte Trump dans
cette libération de la parole suprémaciste?
On pense notamment au «birther movement», largement diffusé pendant des années par Trump, qui affirmait que Barack
Obama n’était pas né aux Etats-Unis…
La politique américaine autorise aujourd’hui
l’expression publique de ce racisme, qui a été
bien amorcé pendant les années Obama. Le
simple fait qu’un président noir soit élu a conduit des millions d’Américains blancs à penser
que le contrat social qui existait entre eux et
leur pays avait été rompu. Tout le vitriol jeté au
visage des Obama pendant huit ans, toutes ces
théories ridicules et sans fondement trouvaient
leurs racines dans les idées suprémacistes.
A l’instar de la statue du général Lee à
Charlottesville, que représente la Confédération dans l’imaginaire américain ?
Il reste des centaines de monuments confédérés dans les Etats du Sud, qui suscitent la
controverse. Et si vous traversez le pays, vous
verrez des drapeaux confédérés dans de nombreux Etats, dans l’Idaho, les deux Dakotas…
C’est devenu un symbole de la «résistance
blanche». La présence de ces symboles, pourtant évocateurs de notre passé esclavagiste et
du Ku Klux Klan, souligne à quel point la société américaine est profondément divisée. Et
à quel point l’histoire est vue comme quelque
chose qu’on peut réécrire pour mieux appuyer
sa propre compréhension du monde. Ce n’est
pas nouveau, mais c’est de plus en plus assumé. Et ça pousse certains Américains à penser que, quand on déboulonne la statue d’un
général confédéré, c’est notre héritage qu’on
désavoue, notre histoire qu’on attaque. Oui,
l’esclavage et la guerre de Sécession font partie
de notre histoire, une histoire très laide. Mais
on n’est pas obligé de lui dédier des statues.
Recueilli par ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
6 u
MONDE
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Mystère Une journaliste suédoise, Kim
Wall, est portée disparue après être montée
à bord d’un sous-marin artisanal danois, afin
de dresser le portrait de son créateur, Peter
Madsen. L’appareil a coulé vendredi. Aucun
corps n’a été retrouvé à bord. Soupçonné
d’homicide involontaire, Madsen a été placé
samedi en détention provisoire. Il nie les accusations portées contre lui. PHOTO AFP
retrouvée entourée de garçons.
L’un d’eux m’a agrippé les fesses. Maintenant, je ne vais pas
à la plage s’il n’y a pas un garçon dans le groupe.» En veutelle aux islamistes? «Je ne me
sens pas en sécurité en tant
que femme. Ni à pied dans la
rue ni à la plage. La religion
n’a rien à voir. Je suis musulmane.» Son amie Amira renchérit: «Les filles qui le peuvent achètent une voiture.
Juste pour se sentir tranquilles quand elles se déplacent. Se
regrouper sur Facebook pour
aller à la plage, c’est pareil.»
«Harcèlement». Narimen,
La plage d’Annaba (en 2013), en centre-ville, n’a jamais eu les faveurs des femmes qui lui préfèrent celle de Seraïdi. PHOTO NICK HANNES. COSMOS
Polémique sur le bikini en Algérie:
des femmes veulent tourner la plage
Des membres
du groupe
Facebook créé pour
permettre à des
jeunes filles de
profiter de la mer
en maillot de bain
dénoncent
la déformation
de leur initiative
par les médias.
Par
ZOHRA ZIANI
Correspondante en Algérie
«J’
aurais préféré
faire ça calmement.» Nouria (1)
hausse les épaules. A 24 ans,
cette habitante d’Annaba,
à 400 kilomètres à l’est d’Alger, fait partie du groupe dit
des «bikinis». L’idée de ces
jeunes femmes, qui se réunis-
sent pour aller à la plage conséquence, il y a davantage
le même jour via un groupe de groupes de jeunes garFacebook que l’on ne peut çons», explique Nouria. «Des
rejoindre à congens ne vouL’HISTOIRE laient plus venir
dition d’être parrainée par une
à Seraïdi, ajoute
DU JOUR
membre, l’enSarah, 33 ans,
thousiasmait. Mais les derniè- qui a rejoint le groupe lors de
res semaines de polémique la sa création, au début de l’été.
rendent amère.
On a dit: “Allez, venez toutes
Au fond d’une crique, la à Seraïdi!” On a pris ça presplage de Seraïdi, en périphé- que comme un jeu. Peut-être
rie d’Annaba, était le lieu de que le groupe, c’était égaleprédilection de nombreuses ment pour qu’il y ait plus de
femmes. «A partir du mo- femmes et pas uniquement
ment où on est devenues ado- des petits voyous.» Le prinlescentes, raconte Kenza, cipe de leur initiative est sim30 ans, on n’arrivait plus à se ple: celles qui vont à la plage
baigner sur les plages du cen- l’annoncent sur Facebook.
tre-ville, on allait à Seraïdi.» Ce jour-là, un rendez-vous a
Eloignée, au bout d’une piste été donné pour 8 heures.
escarpée, cette plage était Aucun regroupement n’a
réservée aux familles qui lieu. Mais on trouve bien sur
possédaient une bonne voi- la plage des femmes memture. Depuis, la route a été bres de ce groupe Facebook,
goudronnée et quelques bus venues de leur côté, avec
font le déplacement. «En amis et famille.
Un déroulé très différent
de ce qu’ont rapporté des
médias français qui évoquent des «manifestations
féministes», «plus de
3 600» filles réunies sur la
plage, pour s’opposer à des
«islamistes» qui les «menaceraient». L’histoire enfle.
Les faits sont déformés et
amplifiés. De la fameuse
«baignade républicaine» annoncée à Tichy, aucune
trace. De la présence de forces de l’ordre qui viendraient
protéger les filles, aucune
trace non plus. De la création
de groupes similaires dans
«chaque grande ville balnéaire» du pays, aucune
trace du tout.
«Burkini». Au départ, dans
le groupe, des femmes se félicitaient de la médiatisation
de leur initiative, mais rapidement elles se sont senties
mal à l’aise. «Ils se sont mis à
utiliser des mots qu’on n’utilisait jamais, comme “islamisme” ou “obscurantisme”»,
raconte Nouria. «On ne dénonçait ni les agressions physiques, qu’on n’a pas subies
sur cette plage, ni les femmes
en burkini, qui ne nous posent pas de problème», renchérit Sarah. Son mari, Djaffar, s’emporte : «Ne pensez
pas que ce groupe est la seule
manière pour les femmes
d’être en maillot de bain sur
la plage. Elles l’ont toujours
été.»
Pourtant, il y a bien des problèmes sur les plages et Annaba est loin d’être la seule
concernée. A Alger, Leïla affirme qu’elle choisit soigneusement les endroits où elle se
baigne: «Il y a quatre ans, je
suis allée à la plage avec trois
amies. Au moment où j’ai mis
le pied dans l’eau, je me suis
vêtue d’un burkini noir et
gris, énumère les situations
de harcèlement dans sa vie
quotidienne : «Tu es voilée,
couverte, accompagnée de ta
mère, mais ils s’en foutent. Les
garçons dans la rue viennent
te dire des choses sales dans
l’oreille.» Sa mère renchérit:
«Ce sont des adolescents, mais
on ne peut rien leur dire. Ils
sont drogués et violents, ils
peuvent se battre.» Narimen
et sa mère n’ont pas aimé
l’initiative du groupe Facebook: «Les Algériens sont musulmans. On ne peut pas se
mettre nus sur les plages
comme en Europe.»
En répétant que les femmes
voulaient s’affranchir des
islamistes, les médias français ont provoqué un retour
de bâton inattendu. «Les gens
croient qu’on exige des
maillots de bain pour toutes
les filles, qu’on dénonce le burkini, le hijab, ils nous traitent
d’athées, et ici, c’est une insulte», témoigne l’une d’elles
qui demande à rester anonyme. «La déformation des
propos par les journalistes
français aura raison du
groupe. Les filles sont très divisées. Et pire, des journalistes algériens, pour s’opposer
aux journalistes français, en
viennent à nier l’existence du
harcèlement», regrette Nouria. Djaffar, le mari de Sarah
est en colère : «Au départ,
les filles voulaient juste être
plus nombreuses à la plage,
elles n’attaquaient personne.
Maintenant, il y a des centaines d’Algériens qui se sentent
attaqués par cette initiative,
et qui répondent violemment
sur les réseaux sociaux.
Vous savez ce que vous avez
fait ? Vous avez créé la confrontation.» •
(1)Certains prénoms ont été modifiés à la demande des intéressées.
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Allemagne Angela Merkel a lancé
ce week-end sa campagne pour les
législatives du 24 septembre. Elle a
entamé sa tournée à Dortmund, bastion du Parti social-démocrate (SPD).
La CDU de la chancelière est créditée
de 37 à 40% des intentions de vote,
le SPD recueillerait entre 23 et 25%.
PHOTO INA FASSBENDER. DPA.AP
Venezuela Les menaces de Trump,
une bénédiction pour Maduro
Les propos tenus vendredi
par Donald Trump («Nous
avons de nombreuses options
pour le Venezuela, y compris
une possible option militaire»), loin d’effrayer le président Nicolás Maduro, risquent plutôt de renforcer son
pouvoir, contesté par 80% de
ses compatriotes. Les menaces du milliardaire de la Maison Blanche légitiment en effet un discours répété depuis
des lustres par le régime bolivarien, depuis le temps de
Hugo Chávez: les Etats-Unis
préparent un coup d’Etat
contre le Venezuela pour
faire main basse sur ses réserves de pétrole et le punir de son
orientation anti-impérialiste. La perspective d’une intervention militaire américaine dans la région a suscité malaise et
rejet chez plusieurs pays latino-américains, tant ceux qui soutiennent le gouvernement socialiste (Equateur, Nicaragua,
Bolivie) que ceux qui le critiquent ouvertement (Brésil, Colombie, Pérou, Chili et Mexique). F.-X.G. PHOTO AP
Migrants en Méditerranée:
des ONG restent au port
Dimanche, les ONG allemande et britannique Sea
Eye et Save the Children
ont emboîté le pas à Médecins sans frontières en
mettant provisoirement
un terme à leurs activités
en Méditerranée. Le fondateur de Sea Eye, Michael
Buschheuer, a déploré
cette décision contrainte.
«Nous laissons un vide
mortel», a-t-il estimé,
alors que l’association a
secouru 12 000 personnes
jusqu’alors.
Le 25 juillet, les autorités
italiennes ont présenté
treize mesures à destination
des ONG pour réglementer
l’assistance en mer au large
de ses côtes. Depuis, les
trois associations en contestent les termes, alléguant
que l’objectif n’est pas
d’organiser mais d’entraver
leur action auprès des
migrants.
Mego Terzian, le président
de MSF France, estime que
«ces mesures sont uniquement destinées à rassurer
l’opinion publique italienne
et les pays de l’Union européenne et compromettent l’efficacité de nos interventions». Samedi, Médecins
sans frontières avait déjà
pris la décision de suspendre
ses activités de recherche
et de sauvetage dans la zone
pour marquer sa désappro-
Iran Téhéran
renforce son
programme
balistique
INDE
Des inconnus ont tué samedi sept Casques blancs
dans le nord-ouest de la Syrie. L’attaque s’est produite à
Sarmine, dans la province
d’Idlib, a précisé l’organisation de secouristes qui opère
dans des régions échappant
au contrôle du régime: «Des
inconnus ont fait irruption à
l’aube dans le centre de la défense civile et ouvert le feu […]
Deux minibus, des casques
et des talkies-walkies ont été
volés.» Il n’était pas clair si
le motif du meurtre était lié
au vol ou s’il était à caractère
politique. «Les sept secouristes ont été abattus d’une balle
dans la tête, a précisé à l’AFP
Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien
des droits de l’homme
(OSDH). Leurs collègues sont
venus le matin pour prendre
la relève et les ont trouvés
morts.» La province d’Idlib
est en grande partie contrôlée depuis juillet par Tahrir
al-Cham, une coalition dominée par les jihadistes
de l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaeda.
La colère monte après la
mort d’au moins 64 enfants
dans un hôpital public du
nord de l’Inde, qui a connu
une pénurie d’oxygène. Yogi
Adityanath, ministre en chef
de l’Uttar Pradesh, Etat dans
lequel a eu lieu la catastrophe, s’est rendu sur place
dimanche, alors que les proches des victimes réclamaient des réponses. Les
partis d’opposition et les critiques du gouvernement ont
demandé la démission de ce
prêtre hindou, qui avait remporté les élections en mars
dans cet Etat, le plus peuplé
de l’Inde. Le bilan est provisoire et pourrait s’aggraver.
Selon des médias indiens, la
société fournissant les bonbonnes d’oxygène aurait mis
fin à ses services en raison du
non-paiement de factures,
certaines remontant au mois
de novembre. Les responsables locaux ont concédé qu’il
y avait eu une interruption de
l’approvisionnement à l’hôpital, mais refusent d’en faire
la cause des décès. Une
enquête a été ouverte.
L’été,
le monde
continue
de tourner.
Le Parlement iranien a
voté dimanche l’allocation de 440 millions
d’euros pour développer
le programme balistique
du pays et renforcer les
activités régionales des
Gardiens de la révolution,
armée d’élite du régime.
Le vote a été adopté à une
majorité écrasante (240
sur 244 présents). Il intervient après de nouvelles
sanctions américaines
annoncées en juillet contre le programme de missiles balistiques iranien.
>Retrouvez
chaque jour à 8h15
un journaliste de
Libération sur la
Une du cahier été
Hongkong
Le fipronil
contamine l’Asie
La crise des œufs contaminés dépasse les frontières de l’Europe avec
des produits identifiés à
Hongkong. Le commissaire européen à la Santé
a convoqué les ministres
et les représentants
d’agences de sécurité alimentaires des pays impliqués pour une réunion.
La Commission a aussi
demandé aux pays de
l’UE d’arrêter de se rejeter
la faute de ce scandale.
res des organisations humanitaires, il n’y aura pas
assez de capacités pour sauver les gens de la noyade.
Ceux qui ne se noieront pas
seront interceptés et ramenés
en Libye». MSF assure cependant qu’elle continuera
à prodiguer des soins médicaux sur le navire SOS Méditerranée.
En dépit de ces protestations, la plupart des associations qui travaillent au sauvetage des réfugiés ont
accepté de signer le code de
conduite qui leur est désormais imposé par l’Italie et
d’observer la réglementation de la Libye.
CÉCILE BRAJEUL
franceculture.fr/
@Franceculture
LES
MATINS
D’ÉTÉ
7H -9H
DU LUNDI
AU VENDREDI
Lucas
Menget
© Radio France/Ch. Abramowitz
SYRIE
bation. Le navire Prudence
restera donc, lui aussi, à
quai. L’association refuse
de faire le jeu de mesures
répressives qui tendent à
criminaliser les activités
humanitaires. Médecins
sans frontières a justifié
l’arrêt de ses activités par
le changement de réglementation qui limite l’accès
des bateaux aux eaux internationales au large des côtes
libyennes et contraint les
migrants à rester dans le
pays, où ils subissent privations et violences. Dans un
communiqué de l’ONG,
Annemarie Loof, directrice
des opérations de MSF,
explique que «sans les navi-
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
8 u
MONDE
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Kenya
«Si Odinga
nous dit d’aller
au combat,
on fonce»
REPORTAGE
Devant ses partisans, dans le bidonville
de Kibera à Nairobi, le leader battu de l’opposition
a réaffirmé dimanche qu’il n’acceptait pas
la victoire du président sortant, Uhuru Kenyatta.
Une sortie incendiaire alors que des dizaines
de personnes auraient déjà perdu la vie
sous les balles de la police.
Par
BASTIEN RENOUIL
Correspondant à Nairobi
D
BARRICADES
Raila Odinga éructe: «Une force de
police spéciale était prévue pour
nous mater, car ils savaient bien
qu’ils perdraient!» Selon son parti,
les forces de l’ordre auraient tué
plus de 100 personnes (24 selon la
Commission kényane des droits de
l’homme). L’opposant compare la
situation du pays à celle de Haïti
sous le règne de «Papa Doc», ou de
l’Iran à l’époque du chah. Le peuple doit se lever, leur intime-t-il, affirmant que lui n’abandonnera le
combat sous aucun prétexte.
Odinga annoncera la marche à
suivre mardi. En attendant, il pierres de Kibera n’ont pas tenu
appelle ses soutiens à ne pas se face aux forces de l’ordre venues en
rendre au travail lundi: «Observons nombre. C’est ici qu’avait démarré
le deuil pour ceux qui ont été tués la contestation de l’élection présipar les escadrons de la mort du dentielle en 2007, déjà menée par
parti Jubilee [coalition menée leur leader, et qui avait entraîné
par Kenyatta, ndlr], et pleurons ces le pays dans une grave crise faipatriotes.»
sant plus de 1 100 morts
Pour la foule acet 600000 déplacés (LiSOUDAN
ÉTHIOPIE
compagnant le
bération du 8 août).
leader sous les viLance-pierres imvats, les chiffres
provisés et bouofficiels importeilles en verre
OUGANDA
KENYA
tent peu. Une
ne font pas le
Kisumu
centaine de perpoids face aux
Lac
sonnes défilent
forces antiémeuVictoria
Nairobi
alors dans les rues
tes. Et les troupes
étroites qui mènent
ont
rapidement
Mombasa
TANZANIE
au bidonville, affiremplacé le gaz laches d’Odinga ou plancrymogène par des tirs
150 km
ches cloutées dans les
à balles réelles.
mains. Ils se préparent de nouveau Toute la journée, la police a fermé
au combat.
l’accès à cette partie du bidonville,
La veille, police et manifestants essayant de repousser les manifesse sont affrontés. Les pneus en- tants chez eux pour les empêcher
flammés et autre barricades en de rallier le centre-ville. Impossible
SOMALIE
imanche, une armada
de 4 x 4 traverse en trombe
la rue qui mène au bidonville de Kibera, suivie par des centaines de jeunes hurlant «baba,
baba !» («papa»), le surnom du leader de l’opposition, Raila Odinga,
perdant de la présidentielle face au
dirigeant sortant, Uhuru Kenyatta
(lire ci-contre). La rumeur enfle :
celui que le quartier considère malgré tout comme son chef d’Etat serait dans l’une des voitures. Bloqué
par une tranchée empêchant le passage des camions antiémeutes,
le véhicule s’arrête. Odinga sort et
salue la foule.
La petite place Kamukunji se
remplit en quelques minutes,
des supporteurs montent sur les
toits, d’autres aux arbres. Rien n’a
été prévu pour l’arrivée d’Odinga,
pas même un générateur pour
le micro. Ses partisans prennent
celui du restaurant voisin, les
clients attendront : il n’a pas parlé
depuis jeudi. Un homme s’approche : «S’il nous demande de rester
chez nous, on s’enferme. Et s’il
nous dit d’aller au combat, on fonce.
C’est notre père.»
de connaître le bilan précis des
échauffourées. Les ambulances de
la Croix-Rouge ont multiplié les allers-retours en direction des zones
de combat.
VIEUX DÉMON
Comme Kibera, plusieurs bidonvilles sont en ébullition depuis l’annonce de la réélection d’Uhuru
Kenyatta. Dans celui de Mathare,
où les combats ont repris dimanche
soir, au moins neuf personnes sont
mortes depuis vendredi, dont une
enfant touchée au cœur par une
balle perdue. Selon les autorités,
elle aurait été tuée «par des individus non identifiés» : les forces de
l’ordre démentent tirer sur les manifestants malgré des preuves évidentes. Depuis trois jours, elles
auraient «seulement» abattu
«six criminels qui avaient l’intention d’attaquer».
A la clinique de Médecins sans
frontières, les blessés affluent en
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
u 9
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Manifestation des
partisans du leader
de l’opposition, Raila
Odinga, samedi
à Nairobi. PHOTO
GORAN TOMASEVIC.
REUTERS
est autant responsable des morts
que les autorités», ajoute-t-il.
Pourtant, après l’assassinat
en juillet du numéro 2 de la commission électorale, Christopher
Msando, qui représentait une
figure consensuelle entre les deux
principaux partis, il était impossible pour l’opposition d’accorder
du crédit à l’organisme et d’entériner les résultats du scrutin.
Surtout que les sondages laissaient entrevoir un scrutin incertain. L’écart final important entre
les deux candidats a contribué à
jeter un peu plus le doute sur le
résultat.
Libéral. L’exaspération sociale,
continu. Allongé sur un matelas
à même le sol, un patient reçoit des
antidouleurs. Il tente de se relever.
Impossible. «Ils m’ont frappé à la
jambe avec leurs bâtons alors que
je n’étais même pas armé», explique-t-il. «Samedi, nous avons
reçu 54 personnes blessées pendant
les affrontements, dont sept par
balles», ajoute le responsable de la
clinique, Nicolas Pelarus.
La plupart des patients disent être
victimes de la police, «mais il y a
aussi des règlements de comptes entre habitants», témoigne un blessé:
«Ils ont brûlé des maisons appartenant à des Kikuyus [l’ethnie du Président].» Les violences ethniques:
un vieux démon que le Kenya
espérait avoir exorcisé depuis 2007.
A l’époque, Kikuyus et Kalenjins
s’étaient violemment affrontés.
Dix ans plus tard, la majeure partie du territoire reste calme, mais
les poches de contestation inquiètent le pays tout entier. •
Conflit ethnique
ou lutte sociale?
L’opposant Raila
Odinga semble être
massivement soutenu
par la jeunesse
défavorisée, déçue
par le premier mandat
d’Uhuru Kenyatta.
I
l a renoncé au recours judiciaire après sa quatrième
défaite à la présidentielle,
le 8 août, et s’en est remis à la rue.
Le scrutin est sans appel : 54,3 %
des voix pour l’Alliance Jubilee
du dirigeant sortant, contre 44,7%
pour l’opposition. Mais Raila
Odinga persiste, malgré la répression dont ses partisans font l’objet,
et a appelé la population à ne pas
se rendre au travail lundi.
Exaspération. Les observateurs
internationaux ont pourtant reconnu unanimement la validité
des scrutins de ces élections générales (présidentielle, parlementaires, et locales). Mais la contestation des résultats par Odinga a
provoqué des manifestations dans
les bidonvilles de Kibera et Mathare (lire ci-contre) et dans la ville
de Kisumu, bastions de l’opposition. Les violences ont déjà fait au
moins 24 morts (une centaine
selon les opposants), les forces
de l’ordre ayant utilisé des balles
réelles pour disperser la foule.
Des membres de la coalition
d’Odinga (la Super Alliance nationale) ont pourtant arpenté les
rues, appelant au calme parmi
leurs militants. Mais Benoît Hazard, anthropologue au CNRS, estime que «l’opposition a multiplié
les erreurs depuis les élections et la
parution des résultats», en dénonçant un scrutin sans apporter de
preuves des éventuelles fraudes et
en misant sur la population pour
revendiquer la victoire. «Odinga
accentuée par la hausse des prix
des denrées alimentaires, avait reporté une frange de l’électorat (dévolue antérieurement à Kenyatta)
sur le parti de l’opposition. A la différence des élections passées, «le
scrutin s’est fondé davantage sur un
clivage social que sur de l’antagonisme ethnique», affirme Benoît
Hazard. La jeunesse, qui avait voté
massivement pour Kenyatta
en 2013, s’est cette fois fortement
mobilisée en faveur de l’opposition. Les quartiers populaires
aussi. Le vote était motivé par une
volonté de rompre avec les cinq
dernières années de gouvernance
libérale de Kenyatta, qui ont encore
fragilisé les plus démunis.
Reste à savoir si la virulente
contestation d’Odinga n’est pas
destinée, in fine, à faire pression
pour participer au nouveau pouvoir. «S’il choisit d’intégrer le futur
gouvernement, ce serait un désaveu de son programme de justice
pour le pays, relativise Benoît
Hazard. Kenyatta, jugé inféodé au
milieu des affaires par l’opposition, est honni.»
D’autant plus que les deux hommes représentent des visions
différentes du développement du
pays. Celle de Kenyatta est basée
sur l’industrialisation massive,
alors que le programme d’Odinga
soutient des objectifs plus sociaux.
Malgré ces divergences, Kenyatta
devrait être obligé de «s’allier à
l’opposition», car le renouvellement «des élus locaux ne devrait
lui octroyer qu’un pouvoir relatif»,
estime le chercheur du CNRS.
CÉCILE BRAJEUL
10 u
FRANCE
A
Ici, le GPS ne fonctionne plus, il faut se fier
aux petits écriteaux rouges et jaunes pour repérer le bon chemin. Trouver Les Bure’lesques, le rassemblement estival des opposants au site d’enfouissement des déchets
nucléaires (baptisé Cigéo, «Centre industriel
de stockage géologique») à Bure, petit village
de la Meuse, relève du défi. Les militants ont
choisi de se rassembler durant trois jours à
une dizaine de kilomètres au nord du site, en
périphérie de la bourgade de Biencourt-surOrge, histoire de renforcer les liens et faire
masse. Habitants historiques, militants
antinucléaires de France et d’Europe, associatifs et jeunes occupants du bois profitent
de ce répit et tentent de se projeter dans
l’avenir avec cet événement à mi-chemin entre moments festifs et efforts d’information
et de sensibilisation.
Aux Bure’lesques,
une résistance
radieuse
BELGIQUE
LUX.
ARDENNES
MARNE
MOSELLE
Samedi 9 heures
Bure’lesques en vue
Antinucléaires
MEUSE
Bar-le-Duc
Bure
HAUTEMARNE
MEURTHEET-MOSELLE
Bure, la mobilisation ne faiblit pas
contre le projet de site d’enfouissement des déchets nucléaires les plus
radioactifs. Ce week-end, et avant une manifestation prévue sur place mardi, plus de
1200 personnes se sont réunies dans le cadre
du festival Les Bure’lesques pour réaffirmer
leur opposition, à coup de conférences et de
spectacles. Le tout alors qu’en mai, le conseil
municipal de Mandres-en-Barrois a confirmé
lors d’un vote sous très haute tension la
cession à l’Agence nationale pour la gestion
des déchets radioactifs (Andra) d’une forêt
de 220 hectares dans le bois Lejuc, un emplacement stratégique largement occupé par les
opposants. Depuis ce revers pour les antiBure, Nicolas Hulot, qui en a toujours appelé
à la «transparence», la «concertation» et la
«démocratie participative», est devenu ministre de la Transition écologique et solidaire.
Mais surtout, au début du mois, l’Autorité de
sûreté nucléaire (ASN), jugeant certes que le
projet avait atteint une «maturité technologique satisfaisante», a pointé des «incertitudes»
concernant les déchets bitumineux, très inflammables. L’ASN a aussi demandé à l’Andra
d’étudier un renforcement du «confinement
de l’installation», et regretté le manque d’éléments sur le plan de surveillance du site. Pas
de quoi rassurer les anti-Bure, mobilisés ces
jours-ci et bien décidés à mettre la pression
sur le gouvernement. Lequel se passerait bien
d’un nouveau Notre-Dame-des-Landes.
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
20 km
Dans la Meuse, les opposants au projet d’enfouissement
des déchets radioactifs, que les doutes récemment émis par
l’Autorité de sûreté ont remotivés, étaient réunis ce week-end
à quelques encablures du site. «Libération» a effectué une
plongée dans ce festival militant, où sont programmés débats,
conférences, théâtre, concerts…
REPORTAGE
ParRAPHAËL GOUMENT Envoyé spécial à Biencourt-sur-Orge (Meuse)
Photos STÉPHANE LAGOUTTE . MYOP
9 h 30 «C’est démesuré»
A l’accueil, une dame d’un certain âge s’affaire
à présenter mécaniquement aux arrivants le
site et ses chapiteaux, autant de «points de
vie» qui accueillent conférences, projections,
débats mais aussi du spectacle vivant et des
concerts. Au total, trois vastes structures se
dressent sur le champ qui longe la route départementale, «prêté par un agriculteur», précise-t-on. La forêt est proche, l’herbe est encore humide et le soleil n’est pas attendu pour
aujourd’hui. Les derniers arrivés échangent
sur leur rencontre avec la police ou la gendarmerie, les contrôles et les fouilles de véhicule.
«C’est démesuré», s’indigne-t-on. Un dépliant
basique est proposé aux festivaliers avec le
programme des différents espaces, le prix est
libre. Un couple dégaine 20 euros.
10 heures Une lutte,
plusieurs générations
Un peu plus loin, un groupe de six anciens qui
squatte des bancs, chaussures de randonnée
aux pieds, n’a pas attendu pour lancer les
débats. Ils s’écharpent sur l’année du premier
rassemblement d’opposants. «Philippe, c’était
il y a dix ans, la première ?» «Mais non, ça
fait bien quinze ans maintenant», coupe
Marie-Neige. Une seule chose est sûre, la date
est symbolique. Il y a presque un an, le 14 août
Des barricades sur la «ZAD», le futur site d’enfouissement des déchets nucléaires, dans le bois Lejuc.
2016, le mur de béton installé par l’Andra pour
fortifier le site d’enfouissement (Cigéo) était
détruit par les opposants, marquant le retour
de l’occupation du bois. La petite équipe, elle,
a fait le trajet depuis la Meurthe-et-Moselle
voisine. «Entre Nancy et Lunéville, précise
l’un. De toute façon, avec le nucléaire, on est
tous voisins.» «On est antinucléaire depuis
toujours», enchaîne une autre. Les désaccords
glissent de sujet en sujet : les évolutions des
luttes depuis 1968, l’ampleur de la mobilisation, l’usage de la violence, les différences
entre générations, à nouveau le premier rassemblement. Le ton est donné.
14 heures La petite histoire
dans la grande histoire
«Je voulais parler un peu du nucléaire, mais
je ne suis pas scientifique du tout», lance Marie
Beduneau dans un sourire contagieux au début de sa «conférence gesticulée» sous un
chapiteau bleu bien rempli. Avec humour,
elle partage sa petite histoire pour expliquer
son engagement. Loin des grands arguments
scientifiques, c’est un récit d’auto-stop et de
rencontres. Lyon, «maison de résistance»
(lieu de vie des opposants) de Bure, Niger,
Avignon… Sur de petites pancartes en carton,
elle égraine les lieux forts de son engagement
et réussit à mêler «ce qui nous dépasse à ce qui
est vécu». Elle évoque le défi de la cohérence
dans la lutte, celui de la légitimité… Le public
lui est acquis et se laisse conter cette histoire,
qui est aussi la sienne. Jeunes et moins jeunes
se mélangent dans les gradins, silencieux et
attentifs. Moment de communion alors que
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
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u 11
qui s’est fait interpeller lors de l’évacuation
du bois, en juillet, et condamner à une interdiction de territoire de deux ans en Moselle.
Florent est pourtant là, tout sourire, à vendre
ses bières La Morsure (il est accusé d’avoir
mordu un gendarme) pour financer une
caisse antirépression, destinée notamment
à couvrir des frais juridiques. Il s’était soustrait publiquement à sa mise à l’épreuve en
mars, expliquant sa démarche sur Mediapart.
Treillis sur chemise à carreau, cheveux ras,
le militant est conscient que son geste fera
du bruit et profitera à la mobilisation. «Cette
carte postale permet de matérialiser la solidarité et d’engager un rapport de forces médiatique avec les autorités.» Sans oublier les risques. La détention ? «Je m’y suis préparé, ça
servira aux copains, admet-il. C’est la première fois que je peux m’afficher publiquement, la police ne peut pas intervenir ici, ce
serait un désastre.»
17 h 30 Caution scientifique
Sa conférence «Les failles technologiques du
projet Cigéo, décryptage du rapport de l’IRSN
[Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, ndlr]» vient de se terminer. Veste surannée sur les épaules, l’ingénieur Bertrand
Thuillier, qui incarne la caution scientifique
de l’opposition, se réjouit des derniers rebondissements, notamment l’avis de l’IRSN sur
les dangers du site, un coup dur porté à l’Andra, encouragement inattendu pour les opposants. «En terme de conception, Cigéo ne peut
accepter en l’état les combustibles usés. Que ce
soit pour la surveillance ou le risque d’incendies, la conception de Cigéo ne va pas. La
phase pilote n’y changera rien, c’est structurel,
il faut le courage de dire ce qui est», résume
l’ingénieur, pointant l’impasse de la composition des sols, de l’argile principalement. «On
s’est arrêté à ses propriétés de rétention des radioéléments, mais il y a d’autres enjeux.» Puis
de conclure, enthousiaste: «Vous voyez bien
que l’opposition s’organise, se crédibilise. En
fait, c’est la crédibilité de l’Andra qui commence à vaciller, pas du fait des opposants
mais du fait de l’IRSN qui confirme les questions que nous posions déjà en 2012. Cela montre bien que notre combat est juste et justifié.»
21 heures Une opposition
historique
La nuit commence à tomber, les opposants se
bousculent avec leur assiette pour assister à
la projection de Tous n’ont pas dit oui, film dédié aux militants depuis 1994, histoire aussi
de grappiller un peu de la chaleur du chapiteau, plein à craquer. A la fin, nouveaux occupants et opposants historiques sont assis côte
à côte pour échanger et débattre. Un moyen
symbolique de rappeler que l’opposition
est bien plus vieille que l’occupation du bois,
très médiatisée depuis l’année dernière. Un
des anciens attrape le micro, prend le temps
de choisir ses mots. «Ce film, je suis bien
content de le revoir, ça prouve aux jeunes
qu’on a fait ce qu’on a pu.»
Dimanche 12 h 10 A suivre :
une coordination nationale
Plus de 1 200 personnes se sont réunies aux Bure’lesques, ce week-end.
dehors les contacts entre les différentes générations de militants ne sont pas si nombreux.
15 h 40 Hulot ?
«On attend de voir»
Sur l’herbe ou sur les bancs, de petits groupes
commencent à se former. Ça discute sec.
Certains évoquent le grand absent du festival,
Nicolas Hulot. Deux courriers – restés sans
suite– lui ont été envoyés depuis qu’il est devenu ministre de l’Ecologie. Dans la bouche
des militants, de la perplexité et de la pru-
dence. «On attend de voir», revient plusieurs
fois. A quelques pas de là, sur le mur des opposants, les photos de ceux qui refusent le site
Cigéo et qui ont pris la pose avec la pancarte
«Cigéo Bure, je dis non». Le visage de Hulot
est pourtant bien visible, au milieu de ceux
de Mélenchon, Renaud, Duflot ou Mamère.
16 h 30 Carte postale
préremplie
Certaines tentes ne désemplissent pas :
Greenpeace, la Confédération paysanne, Stop
Linky mais aussi les médias Reporterre ou la
Décroissance. Un moyen d’être visible et de
sensibiliser à d’autres causes que Bure. Tout
l’attirail du militant est là, en libre-service,
disposé sur de longues tables. Un objet a plus
de succès que les autres, les jeunes se pressent pour l’attraper. Il s’agit d’une carte postale préremplie et adressée au juge d’application des peines du tribunal de grande
instance de Metz. Chacun est invité à compléter la sienne. Une opération bien huilée
pour soutenir Florent, un militant de 34 ans
Le soleil est de la partie. Des jeunes profitent
de l’ombre des chapiteaux pour poursuivre
leur nuit. L’«assemblée de lutte» se termine
à peine. Résultat ? Les opposants veulent
créer des comités de soutien à travers le pays.
Rendez-vous est pris le week-end du 23 septembre pour lancer la coordination nationale,
mais aussi débuter la construction d’une cabane dans le bois occupé pour les associations
locales. «C’est très positif, une complémentarité se forme, en bonne intelligence», se satisfait Rose, une opposante chargée des questions juridiques. En attendant, la prochaine
manif a lieu mardi, au départ de la salle
des fêtes de Bure. •
12 u
FRANCE
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Retour sur... L’affaire de Creil. En
1989, l’exclusion de trois collégiennes
refusant d’enlever leur foulard en classe
provoque deux mois d’hystérie médiatique et de débats. Plus qu’une polémique appartenant au passé, «l’affaire de
Creil» a posé les jalons d’un débat sur
l’islam et la laïcité qui se poursuit encore aujourd’hui. PHOTO AFP
Moralisation: LR joue de recours
Après le vote à l’Assemblée
nationale le 9 août de la loi
visant à restaurer «la confiance dans la vie politique»,
des députés Les Républicains ont déposé un recours
auprès du Conseil constitutionnel. Si ce dernier est
politiquement peu assumé,
il est juridiquement très
bien motivé. L’essentiel
tourne en effet autour de la
séparation des pouvoirs,
une notion qui ne saurait
laisser insensible le Conseil
constitutionnel.
Les députés LR s’attaquent
d’abord à la question du futur «registre des déports»,
contraignant les parlementaires à s’abstenir de voter
ou amender la loi en cas
de conflit d’intérêts lié à
leurs anciennes fonctions.
En premier lieu, les dépu-
tés LR s’insurgent contre le Au mieux peut-il inciter à
principe même de ce regis- la mise en place de règles
tre : «Veut-on fabriquer des déontologiques dont la déparlementaires
termination ne
hors-sol ? Sepeut que relever
ANALYSE
raient-ils empêdes assemblées
chés de prendre position sur elles-mêmes : tel n’est pas
un dossier concernant leur le cas lorsque la tenue d’un
profession antérieure ou registre est imposée par la
actuelle, ou concernant leur loi.»
circonscription?» Mais cette Le raisonnement vaut égaleinterrogation, certes légi- ment en matière de supprestime, étant plus politique sion des emplois familiaux.
que constitutionnelle, les Vu la longueur des argurequérants choisissent d’in- ments consacrés (quatre
voquer la séparation des des sept pages), il semble
pouvoirs. Ce dispositif ver- que le sujet est essentiel.
tueux relèverait non pas Après avoir listé diverses
de la loi mais du règlement entorses au droit, «discrimiintérieur des Assemblées : nation à l’embauche», «en«Rien ne permet au légis- trave à la liberté du malateur d’imposer de telles riage», qu’entraînerait
règles aux assemblées, ni l’interdiction d’embaucher
la tenue d’un tel registre à épouse, enfant ou parent
disposition des électeurs. d’un élu sous forme d’assis-
tant parlementaire, le recours souligne que «seules
des règles internes aux assemblées pourraient déroger
au code du travail».
Le gouvernement, qui avait
initialement concentré cette
exigence de transparence
sur les parlementaires, avait
dû, au cours des débats,
l’élargir un poil à l’exécutif.
Mais l’intrusion de l’exécutif
dans le législatif n’en demeure pas moins manifeste,
du moins au plan politique.
Début septembre, le Conseil
constitutionnel devra dire si
c’est également le cas au
plan juridique. Au risque de
détricoter complètement la
réforme, votée comme un
seul homme par le groupe
La République en marche à
l’Assemblée.
RENAUD LECADRE
«Deliveroo t’es foutu,
les livreurs sont
dans la rue.»
UN SLOGAN entendu lors
de la manifestation des livreurs
à bicyclette, vendredi, à Paris
Vendredi soir, place de la République à Paris, une cinquantaine de livreurs à vélo et des syndicalistes de la CGT et
SUD Commerce protestaient contre le nouveau système
de rémunération de l’entreprise de livraison de repas à domicile. Car si aujourd’hui certains «forçats du bitume», des
«anciens», bénéficient encore d’un salaire mixte de 7,5 euros
de l’heure, auxquels s’ajoute un complément de 2 à 4 euros
par livraison, d’autres sont d’ores et déjà payés 5,75 euros
la course à Paris et 5 euros en région. Deliveroo souhaite
uniformiser cette rémunération, par le bas, naturellement,
dès le 28 août. Une date à laquelle les bikers espèrent se
réunir de nouveau et en plus grand nombre. D’une manière
générale, les pratiques sociales de l’entreprise sont de
plus en plus contestées en interne, notamment les créneaux
de livraison avec des places trop limitées.
Un protagoniste
de l’affaire Ranucci
accusé de meurtre
Vendredi à Toulouse, l’affaire
du «pull-over rouge», l’enlèvement suivi du meurtre
le 3 juin 1974 à Marseille de
Marie-Dolorès Rambla, 8 ans,
a resurgi avec la mise en examen d’un homme pour le
meurtre de Cintia Lunimbu,
une femme de 21 ans découverte gisant dans une mare de
sang le 27 juillet dans son appartement du quartier Arnaud-Bernard. Trahi par son
ADN trouvé sur les lieux du
crime, Jean-Baptiste Rambla,
l’homme de 49 ans qui aurait
avoué en garde à vue, n’est
autre que le frère cadet de Marie-Dolorès. Agé de 6 ans, il
jouait avec sa sœur lorsqu’elle
fut enlevée sous ses yeux par
un homme disant avoir perdu
son chien. Pour ce crime,
Christian Ranucci sera guillotiné le 28 juillet 1976.
«Hanté par la disparition de
sa sœur», Jean-Baptiste Rambla défraye la chronique judiciaire en 2005. Après sept
mois de recherches, le corps
de Corinne Beidl, son ex-employeuse, est retrouvé, dissimulé dans un cabanon près
de Marseille. Il avoue alors le
meurtre, expliquant avoir agi
sous le coup de la colère. Jugé
aux assises, il est condamné
à dix-huit ans de réclusion.
Détenu depuis 2009 à Muret
(Haute-Garonne), il bénéficie
d’une libération conditionnelle pour bonne conduite
le 16 février 2015.
Cintia Lunimbu connaissaitelle le passé criminel de JeanBaptiste Rambla ? C’est le
père de la victime qui a alerté
la police, inquiet d’être sans
nouvelles de sa fille. A leur arrivée sur les lieux en début de
soirée le 27 juillet, les policiers découvrent une scène
de crime «hyper violente». Le
tueur a tenté de maquiller la
scène de crime. Le corps de la
victime a été déplacé. L’ADN
masculin retrouvé dans l’appartement et sous les ongles
de Cintia qui se serait défendue, «matche»: il s’agit de celui de Jean-Baptiste Rambla.
Interpellé jeudi dans le Var,
ce dernier a été présenté au
juge au terme de sa garde à
vue. Mis en examen pour
«meurtre en récidive», il a été
placé en détention.
J.-M.E. (à Toulouse)
Corse: rassemblement contre les villas Ferracci
EN IMAGE
Environ 150 personnes se
sont rassemblées dimanche
devant les deux villas construites sur le site protégé de
la plage de Rondinara, près de
Bonifacio (Corse-du-Sud), par
Pierre Ferracci. Le PDG du
groupe Alpha avait été condamné à un million d’euros
d’amende pour avoir fait
construire ces deux bâtisses
dans l’illégalité, dans une
zone inconstructible (lire Libération du 11 août). «Le préfet, le procureur, le tribunal,
l’opinion ont déclaré illégales
ces constructions, pourtant elles sont encore là [...], comme
une injure à tous les Corses»,
a déclaré Maxime Susini, de
l’association écologiste U Levante. Le 5 juillet, la cour
d’appel de Bastia a confirmé
une condamnation, à l’encontre de la société Tour de
Sponsaglia, dont est gérant
Ferracci, proche d’Emmanuel Macron. Mais elle n’a pas
ordonné la démolition. Les
associations ont saisi la Cour
de cassation.
PHOTO PIERRE POCHARD-CASABIANCA. AFP
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
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(spéciaux et futurs).
LUNDI 14
MARDI 15
L'amélioration se confirme en ce début de
semaine avec le retour de conditions
estivales sur la France. Quelques nuages
circulent au nord de la Loire.
L’APRÈS-MIDI Le temps reste peu nuageux
avec des températures en hausse par
rapport à la veille. Il fera très chaud en
Aquitaine avec 36°C à Arcachon.
0,3 m/20º
Un temps instable et orageux s'étendra des
Pyrénées aux Hauts-de-France. Le soleil
résistera à l'est du Rhône et de la Saône dans
une ambiance qui deviendra très lourde.
L’APRÈS-MIDI Les averses orageuse se
poursuivront des Pyrénées au nord-est.
Soleil et fortes chaleurs résisteront de
l'Auvergne Rhône-Alpes à l'Alsace.
0,3 m/18º
Lille
0,1 m/21º
Caen
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Strasbourg
Brest
Paris
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1 m/20º
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Montpellier
Toulouse
Marseille
Nice
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1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Feuilles d’un pot II. Va
vers aval III. Géorgie ; Elle
prend le pouls de la planète
IV. Avec Arthaud à la barre ;
Sud de l’Amérique V. Il est
fait en Angleterre ou aux
Pays-Bas selon le sens ; Il
coule en Afrique VI. Fera en
sorte que le contenu quitte le
contenant ; Pour le sportif, il
vaut le cou VII. Avant Meiji ;
Si vous placez de vieilles
habitudes dans la continuité
de ce verbe, vous aurez un
problème de continuité
VIII. Avant le monde sur
un planisphère ; Terre de
Clairette IX. Elle repousse les
limites X. Fit opposition ; Avec
douceur XI. Sans douceur
9
III
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
Grille n°682
VERTICALEMENT
1. Feuille d’impôt 2. L’art de suivre son propre cours 3. Huit mille habitants
près de Perpignan ; Fis mien 4. Un peu de terre ; Religieux avec le premier
6. 5. Marque pour éviter la panne ; Allemand de l’Ouest 6. Avec un miroir
au-dessus, est en marche, sans but ; Mis le cavalier en danger ; Il a ondulé
en CEE 7. Copie qu’on forme ; Mot de départ 8. Il a un petit moteur ;
Elles collent à la peau 9. Empêcher l’ascension ; Il est allé en Créuse
Solutions de la grille de samedi
Horizontalement I. SCAPHOÏDE. II. CYCLISTES. III. UNCINÉ. VS.
IV. LOU. NIE. V. PRÉSIDENT. VI. TRIC. ÉMET. VII. UHLANS. RE.
VIII. ROLLEUSES. IX. ADAPTÉES. X. LONE. TUSK. XI. ENTRISMES.
Verticalement 1. SCULPTURALE. 2. CYNORRHODON. 3. ACCUEILLANT.
4. PLI. SCALPER. 5. HINDI. NET. 6. OSÉ. DÉSUETS. 7. IT. NEM. SEUM.
8. DEVINERESSE. 9. ESSETTES. KS.
libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3438 MOYEN
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grilles d’hier
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80064. ISSN 0335-1793.
Bordeaux
1 m/22º
Marseille
Origine du papier: France
Calme
Fort
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Taux de fibres recyclées :
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Neige
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
Faible
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PAGES 12-15
PAGES 8-9
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PAGES
2-11
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LE LIBÉ DES
PHOTOGRAPHES
Avec : n Reportage au cœur de la
bataille de Mossoul
n Le plan
climat de Nicolas Hulot
n Pierre
Henry, mort du pionnier de la musique
concrète
PAGES 2-9
PAGES 14-15
GOODBYE
ENQUÊTE
SUR UN MEURTRE
DE MASSE
BAYROU OUT
PAS DE QUARTIERS
«Libération» a épluché trois ans d’articles de presse
et documenté les cas de 220 femmes tuées dans la plus grande
indifférence par leur compagnon ou leur ex-conjoint.
PAGES 2-7
Malgré les mises en garde, Donald Trump a choisi de
sortir les Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat.
PAGES 30-31
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En juin 1974, tout juste nommée ministre de la Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac. PHOTO KEYSTONE. GAMMA. GETTY IMAGES
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Emmanuel Macron se déleste des trois poids lourds Modem mis en cause
par «Libération» et constitue un gouvernement de techniciens à sa main.
PAGES 2-5
LA COMBATTANTE
Simone Veil est morte à 89 ans. PAGES 2-11
PAGES 2-7
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SCIENCES
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Par
CAMILLE GÉVAUDAN
Envoyée spéciale à Kourou
C’
Kourou
SURINAME
Cayenne
GUYANE
BRÉSIL
70 m
Taille
d’Ariane 6
4
PORTIQUE
MOBILE
3
CARNEAUX
La fusée est relevée, les
quatre propulseurs sont
avec les satellites.
MASSIF
DE LANCEMENT
50 km
Vers l'ensemble
de lancement
de Soyouz
Ariane 5
2,8 km
ED
Ensemble
de lancement
Ariane 6
2
La fusée
est acheminée
jusqu'au massif
de lancement.
CE
PA
S
'E
EL
CRACHEURS DE FEU
«On a injecté du béton pour faire une
paroi rocheuse, mais il n’y a pas une
étanchéité parfaite dans le trou. On
a eu des problèmes d’infiltration»,
nous raconte Henri Brunet-Lavigne,
responsable de l’infrastructure au
Centre spatial guyanais (CSG), qui
nous fait en ce début août visiter le
chantier du futur lanceur européen.
Le site a été choisi pour ses affleurements rocheux, précieux dans cette
zone globalement marécageuse,
non loin de la mer, au bord de la
mythique «route de l’espace» qui
parcourt le centre spatial sur toute
sa longueur. A 6 kilomètres au nordouest, on trouve les dernières installations astronautiques avant le
village de Sinnamary, avec le pas de
CHÂTEAU
D'EAU
Le portique
mobile recule,
découvrant
la fusée.
UT
RO
était un chantier presque
anonyme depuis deux ans,
n’offrant aux observateurs
que la vue d’un terrain déboisé et remodelé par le ballet des bulldozers.
Une vaste étendue de 140 hectares
sillonnée de pistes, droites ou courbes, délimitant des espaces qu’il
était encore impossible d’identifier.
Mais cet été, la zone qu’on appelle
«ELA-4» (Ensemble de lancement 4)
commence à dévoiler son visage :
là-bas, à droite, trois grues érigent
la charpente d’un bâtiment allongé.
Ici, à gauche, des plots marquent
l’emplacement des futurs rails.
Et devant nos yeux, au centre, des
bâches en plastique noir reflètent
le soleil de Guyane dans une monumentale cuvette, profonde de
28,5 mètres. On essaye d’imaginer,
le long des rampes inclinées qui
la coupent en deux, les jets de flammes et de fumée qui jailliront quand
Ariane 6 s’élèvera dans le ciel.
100 m
Océan
Atlantique
Ariane 6
0,8 km
Distance parcourue
entre le bâtiment
d’assemblage
de la fusée et son
massif de lancement
tir de la fusée russe Soyouz. A 3,5 kilomètres au sud-est sont installées
la zone de lancement de la petite fusée Vega, celle de la grosse Ariane 5
et la tour désaffectée qui côtoyait
Ariane 4. Plus au sud sont répartis
l’Ensemble de préparation des
charges utiles, où l’on mitonne les
satellites avant leur départ dans
l’espace, la zone des fusées-sondes,
et tout au bout, juste avant Kourou,
le centre technique. Il regroupe des
bureaux, le musée de l’Espace, et la
Vers l'ensemble
de lancement
d'Ariane 5 et de Vega
BÂTIMENT
D'ASSEMBLAGE
LANCEUR
La fusée est construite
en position couchée.
photogénique salle de contrôle «Jupiter», où des rangées de spécialistes en chemise blanche supervisent
les lancements devant un mur
d’images géant.
Henri Brunet-Lavigne jargonne un
peu. Il faut apprécier les gros vaisseaux cracheurs de feu et s’y connaître en décollages pour identifier
tous les recoins qu’il commente,
doigt tendu: «On a les premiers mètres du radier [la plateforme horizontale qui sert de base, ndlr] et on
KOUROU
Un grand pas...
En Guyane, le chantier de la future zone de lancement
d’Ariane 6 impressionne par son gigantisme.
D’ici deux ans, ce projet d’intérêt scientifique, mais
aussi social, devrait être totalement achevé.
1
Sources : Cnes, OpenStreetMap, Libération
14 u
commence à mettre les voiles [couler
les murs en béton –ça, c’est juste de
la maçonnerie]. D’ici la fin de l’année
on aura les carneaux du massif et
tout sera rebouché au niveau des
plastiques noirs.» Le massif de lancement désigne cette cuvette qui,
une fois comblée, supportera le
poids de la fusée au décollage. Les
rampes inclinées seront agrémentées de murs verticaux qui les transformeront en tranchées, chargées de
séparer les jets de gaz brûlé échappés des moteurs-fusées: «A la fin, ça
donnera un tunnel de 300 mètres de
long.» Le tout sera arrosé d’eau par
mètres cubes à la seconde, pour refroidir le massif mais surtout absorber les vibrations au moyen d’un
château d’eau.
CENTRALE À BÉTON
Au bout du chemin partant du massif de lancement en ligne droite, la
charpente appartient au futur Bâtiment d’assemblage lanceur (BAL):
c’est là que le corps de la fusée sera
assemblé horizontalement. On le
fera ensuite rouler jusqu’au pas de
tir, où on le redressera en position
verticale avant de l’envelopper du
portique mobile, une tour de 90 mètres. Là, on ajoutera à la fusée sa
coiffe avec son chargement (les satellites) et deux ou quatre propulseurs –puisqu’Ariane 6 se décline en
deux versions, la «légère» Ariane 62
de 500 tonnes, et la lourde Ariane 64
de 835 tonnes. Quelques heures
avant le lancement, le portique mobile reculera de 150 mètres pour laisser la fusée seule sur sa table de lancement… où elle sait ce qu’il lui reste
à faire. C’est là une nouveauté dans
la séquence de préparation des fusées Ariane –ou plutôt un retour aux
sources : alors que les vieilles
Ariane 2, 3 et 4, et les actuelles Vega
et Soyouz sont montées sous porti-
Les deux rampes inclinées, ici face
que mobile, Ariane 5 sort aujourd’hui d’un Bâtiment d’assemblage
final (BAF) situé à quasi 3 kilomètres
du pas de tir, et parcourt cette distance debout sur une voie ferrée
pour rejoindre la zone de lancement. Une procession majestueuse
mais très complexe.
L’érection de ce portique promet
d’être aussi impressionnante que
la construction des carneaux. Il y a
plus de 6000 tonnes à dresser sur
des rails… «On le monte d’abord sur
des vérins hydrauliques, détaille
Henri Brunet-Lavigne. Puis ils sont
remplacés par des bogies», les chariots qui déplaceront le bâtiment sur
le rail. Confié à Eiffage, comme le
reste de ce chantier à 650 millions
d’euros, le portique sera fini en 2018.
Ah, il va en falloir, du béton…
50000 mètres cubes seront produits
au total, grâce à une centrale à béton
toute neuve capable d’en sortir
4,5 mètres cubes toutes les 47 se-
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
à face, seront transformées en tunnels (carneaux) pour évacuer les jets de gaz brûlé échappés des moteurs de la fusée.
condes. Les chiffres pleuvent; le patron du chantier est fier. Si tout
roule, les travaux d’infrastructure
seront bouclés en juillet 2019 –«Le
délai devrait être tenu, on avance
bien. Notre chantier progresse
d’ailleurs bien plus vite que la fusée»… malgré quelques aléas,
comme la rupture de ferraille qui se
profile à court terme en raison d’une
grève des dockers. La crise sociale
en Guyane a déjà fragilisé l’économie spatiale cette année: un lancement d’Ariane 5 prévu fin mars a été
reporté sine die jusqu’à début mai,
bloqué par des manifestants sur
le rond-point qui mène au centre
spatial. Pour le collectif «Pou
La Gwiyann dékolé», qui réclamait
un engagement solide de l’Etat français pour le développement de
la Guyane, le CSG est un symbole
des inégalités sociales. Il est l’heure
de passer la vitesse supérieure à
l’Ensemble de lancement numéro 4.
u 15
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«Il y a actuellement 46 entreprises
métropolitaines et locales qui travaillent sur l’infrastructure, et
d’autres vont venir. 250 personnes
doivent arriver sur le chantier d’ici
octobre.» Dont une soixantaine de
jeunes en insertion professionnelle,
qui rejoindront la vingtaine déjà au
travail sur le chantier. «Ce sont des
postadolescents et de jeunes adultes
en situation de grande précarité»,
nous explique Jean-Yves Le Gall,
président du Centre national d’études spatiales (Cnes), qui était à Kourou le 1er août pour voir décoller le
satellite de surveillance climatique
Venµs : «On ne peut pas dire qu’ils
ont quitté l’école puisqu’ils n’y sont
jamais allés. On part de très loin…»
INSERTION PRO
Le Centre spatial guyanais, poumon
économique et vitrine d’une ville
constellée de panneaux publicitaires pour Airbus et Arianespace,
emploie des centaines de cadres,
d’ingénieurs et de techniciens et
accueille des brochettes de VIP à
chaque lancement de fusée, mais
il reste mystérieux pour la jeunesse
locale. L’accès à la route de l’espace
est très réglementé; c’est seulement
armé de laissez-passer, d’accréditations et de badges que l’on peut
franchir les barrières barbelées et
les postes de contrôles.
«Pour le jeune Guyanais sans formation et sans emploi à Kourou, estime
Jean-Yves Le Gall, le centre spatial,
c’est la clôture. Il n’y est jamais entré. Et il a souvent la vision caricaturale d’une sorte d’eldorado où les
nantis font la fête entre eux…
Les gens se montent la tête, on raconte de ces trucs… Les insérer sur
le chantier d’Ariane 6 leur permet
d’être un peu les ambassadeurs
du spatial en Guyane, pour expliquer la réalité des choses, et bien sûr
comprendre comment se passe le
PHOTO ESA. CNES. ARIANESPACE. CSG
monde du travail et acquérir une
formation.» Depuis trois ans que
le système est en place, les jeunes
en insertion professionnelle ont
d’abord été affectés à la réhabilitation des îles du Salut –trois cailloux
volcaniques au large de Kourou,
dangereux car balayés par de forts
courants et survolés par les fusées.
Le Cnes en est propriétaire depuis
son arrivée en 1965 et a lancé la rénovation des édifices historiques
du bagne, la maison d’Alfred
Dreyfus, la chapelle de l’île Royale…
Aujourd’hui, les efforts du Cnes
pour créer des emplois locaux et
développer l’économie guyanaise
se concentrent sur le chantier
d’Ariane 6 : «En leur donnant une
qualification et la possibilité de
trouver un emploi ici, on offre un
avenir à des jeunes qui n’en ont pas
et les retombées sont extrêmement
positives pour la Guyane.» A l’heure
où l’on pose les premières pierres du
Bâtiment d’assemblage lanceur à
Kourou, une autre charpente sort
de terre aux Mureaux, dans les Yvelines : le site de construction
d’Ariane 5 se double d’une nouvelle
usine de plus de 20000m², qui fabriquera le corps d’Ariane 6. Le premier lancement de la fusée –dont
la coiffe élargie sera particulièrement adaptée au largage de deux ou
quatre gros satellites à la fois (pour
Galileo, le système de GPS européen), voire des grappes entières de
microsatellites – est programmé
pour 2020.
D’ici là, certains ingénieurs planchent déjà sur le projet Ariane Next,
la génération suivante de fusées
européennes. Elles devront suivre
une cadence de lancement encore
plus élevée, et baisser les coûts en
récupérant l’étage principal, comme
y travaille aujourd’hui l’entreprise
américaine privée SpaceX grâce au
«réatterrissage». •
16 u
SPORT
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Par
RAMSÈS KEFI
JOHN SIBLEY. REUTERS
ANDREJ ISAKOVIC. AFP
Athlé Les revers
des médaillés
Ils devaient tout
rafler ou finir en
beauté, mais
les Mondiaux
de Londres ont
terni leur gloire.
Tour d’horizon
des chutes,
blessures, victoires
en clair-obscur
ou adieux gâchés.
Bosse, Diniz
et Mayer:
la nouvelle
vitrine en or
des tricolores
Avec trois
médailles d’or
au 800 m, au
décathlon
et au 50km
marche,
la France réalise
un beau bilan.
Et voit émerger
des figures
de proue qui
savent se
raconter,
au micro ou
sur les réseaux
sociaux.
D
imanche
matin,
Yohann Diniz a été sacré à 39 ans champion
du monde sur 50 km marche,
pour la première fois de sa
carrière, un an après les Jeux
olympiques de Rio où le
Français était allé au bout de
la souffrance et des soucis
gastriques pour finir huitième, avant de s’écrouler et
d’être hospitalisé. Sa jeunesse agitée, son job de facteur, ses opinions politiques
(à gauche), ses victoires sportives, sa longévité sur une
discipline qui ressemble à un
sacerdoce : Diniz a une histoire à dérouler d’une dizaine
de façons, par toutes les portes d’entrée imaginables.
Mais, nous assurait l’une
de ses anciennes proches,
l’athlète médaillé n’a pas le
talent qui donne la touche de
magie: celui de se raconter et
de décliner ses aventures sur
les réseaux sociaux pour
transcender sa discipline
et s’institutionnaliser pour
de bon.
Binouze. A Londres, la
France réalise l’un de ses plus
beaux bilans à des Mondiaux:
trois médailles d’or (Diniz,
Bosse sur le 800 m, Mayer au
décathlon), une de bronze
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
S
qu’on en oublie ceux qui restent debout. En plus de se payer l’or et les
rois (les Américains et les Jamaïcains, quadruples tenants du titre),
l’équipe de relais britannique a
battu le record d’Europe, tout ça
à domicile. Une semaine plus tôt,
Sebastian Coe, le patron de l’athlétisme mondial, admettait à des confrères anglais ne pas avoir apprécié
«le scénario» (sic) du 100m: Justin
Gatlin, pincé deux fois pour dopage,
avait bousillé le vrai jubilé d’Usain
Bolt. L’Américain de 35 ans qui fait
la moue a remporté l’or, le Jamaïcain qui fait des gags, le bronze.
Comme si Eli Wallach, alias le
Truand, mettait la corde au cou de
Clint Eastwood, le Bon, à la fin du
film culte de Sergio Leone.
La question en filigrane: est-ce que
Gatlin, le mauvais génie, méritait
d’être là ? Après sa victoire, ce dernier, conspué comme d’habitude, a
mis le doigt sur sa bouche, comme
si ça pouvait changer quelque
chose. Et il s’est agenouillé devant
Bolt, roi du sprint depuis 2008,
en sous-entendant dans la foulée
qu’il n’était pas fermé à l’idée de
courir jusqu’en 2020, pour les JO de
Tokyo. Coe, à la BBC : «Ce n’est pas
la journée la plus excitante en perspective pour moi, mais on doit lui
accorder un peu de respect.» L’agent
de Gatlin parlera de traitement
«inhumain» à l’endroit de son poulain. Le mérite, la seconde chance
(ou la troisième, dans le cas de
l’Américain), le respect, le soupçon,
la justice, l’humanité, le destin,
la fin : ces Mondiaux d’athlé
pourraient faire une jolie dissertation de philo.
GASTRO ET «SABOTAGE»
A l’issue de sa finale perdue sur
200m, Wayde Van Niekerk, 25 ans,
déjà sacré sur 400, a craqué. Le SudAfricain, médaillé d’argent, en détresse à la télévision anglaise: «Je ne
crois pas avoir eu le respect que je
méritais à l’issue du 400m. Après la
finale, le public a dit que le résultat
aurait été différent [si Makwala
avait été là, ndlr]. C’est injuste.»
Mauvais timing: Bolt raccrochant,
il échoue (en partie) alors qu’il est
désigné comme la potentielle future
égérie de l’athlétisme, gagnant devant personne sur 400 m, et perdant face au Turc Ramil Guliyev à
la surprise générale sur 200 m.
Cette année, il s’est fait voler l’empathie, soit une partie non négligeable de la gloire, par Isaac Makwala,
30 ans, un Botswanais au cœur
d’une affaire où le mot «complotisme» a commencé à clignoter. En
début de semaine, ce dernier a été
privé de la finale du 400m à cause
d’une gastro-entérite, alors qu’il
GLYN KIRK. AFP
amedi soir, Usain Bolt, 30 ans,
a refusé de s’asseoir sur la
chaise roulante en fer. Le Jamaïcain, roi du sprint et vitrine de
l’athlétisme depuis une dizaine
d’années, était étalé sur la piste.
Blessé, incapable de terminer le
relais 4×100m, sa dernière course
officielle. Il s’est levé, a boité jusqu’à
une petite porte et il a disparu.
A chaud, les consultants et les journalistes étaient raccords sur l’analyse: l’octuple champion olympique
(pour 11 titres mondiaux) ne méritait pas ça. Puis une présentatrice
de JT a demandé à son invité,
un réalisateur, si la fin de Bolt ne
renvoyait pas à la tragédie, au sens
artistique du terme. Celui-ci a répondu qu’il trouvait ça «beau»,
parce qu’une chute humanise celui
qui en est victime.
N’empêche, un super-héros qui
tombe fait tellement de boucan
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(Lavillenie à la perche),
compte non tenu de la performance au disque de Mélina
Robert-Michon dimanche
soir (résultat non parvenu).
Sacré sur une distance jusque-là intouchable pour les
tricolores, Pierre-Ambroise
Bosse, 25 ans, a été la bonne
surprise. Samedi matin, il
a posté sur Facebook une
photo au réveil, dans son
pieu, avec sa médaille et a
donné rendez-vous aux Français à la gare du Nord pour
son retour, promettant une
tournée de pintes à ceux qui
l’y accueilleraient. Son chat
sur Instagram avec une bi-
nouze, une blague grivoise
au micro de Nelson Monfort
sur France Télévisions et son
application de rencontres
amoureuses: la quintessence
du bon client pour un journaliste, qui rend presque le
sport accessoire. Bosse avait
néanmoins tenu à préciser, il
y a quelques années: «Je suis
un mec sympa mais je ne suis
pas un guignol, laissez-moi
vivre.» Il était alors accusé de
trop forcer sur le houblon. En
septembre, il s’était confié à
Clicanoo (site d’infos réunionnais) sur son rapport
aux réseaux sociaux : «Ma
seule crainte est de dénoncer
certains dopés. Faut faire
gaffe. J’ai mon mot à dire
car je connais bien le milieu.
Je sais qui prend quoi. On
ne boit pas tous de l’Evian.
C’est pour ça que mon sport
me désole.»
Comment faisaient les athlètes quand Facebook, Twitter
et Instagram n’existaient
pas? Ils se déguisaient en empereur romain et posaient sur
un char comme Christian
Plaziat, ex-champion d’Europe du décathlon, désormais éclipsé par Kevin Mayer.
Le Drômois de 25 ans, nouvelle vitrine de l’athlé français, a été raccord avec le pro-
nostic : l’Américain Ashton
Eaton à la retraite depuis Rio,
il récupérait le sceptre.
«J’ai fini». Après son sacre,
Mayer confiait : «J’ai été
stressé comme pas possible depuis un mois et je n’avais
qu’une envie, c’était d’en finir
tellement c’était dur. J’en
peux plus. Je n’arrive pas du
tout à réaliser que je suis
champion du monde, limite je
m’en fous, c’est juste que j’ai
fini, en fait.» A Libération cet
hiver, il décrivait son sport
comme «une véritable mise à
mort». Une mise à mort en or.
R.K.
Van Niekerk
battu sur 200m,
Bolt qui termine
sa carrière KO,
Farah qui doit
se contenter
de l’argent…
Débandade
générale
à Londres.
u 17
était candidat à une médaille et que
Van Niekerk n’était pas au mieux.
L’épidémie ayant touché l’hôtel
où il résidait, on lui a imposé une
quarantaine de quarante-huit heures, décrétées par les instances
internationales.
Makwala l’a martelé sur son compte
Facebook, puis en interview: il n’est
pas malade (il a simplement vomi)
et donc, quelque chose de louche
est en train de se passer : «J’ai le
sentiment d’un sabotage.» Avant
d’interroger : et si Bolt avait été
dans son cas, l’aurait-on empêché
de participer? L’Américain Michael
Johnson, ancienne superstar du
400 m, a été plus direct encore :
Van Niekerk est tout simplement
protégé par les instances internationales. A chacun d’imaginer
pourquoi.
Initialement interdit de 200 m
à cause de ce pépin médical,
Makwala, auteur du meilleur temps
de la saison sur la distance, a finalement été autorisé à revenir sur la
piste. Pour se qualifier en finale,
il a dû passer par un rattrapage à
l’arrache : courir en solo contre le
chrono, au 7e couloir, sous la pluie,
avec la perspective d’enchaîner
dans la soirée pour une médaille. A
l’arrivée, il a fait des pompes pour
célébrer sa qualification. Et le
public a retiré des mains de
Van Niekerk le totem de chouchou
pour le refiler à Makwala. Le
Botswanais est finalement reparti
bredouille (6e), «le cœur brisé». Plus
de Bolt, pas encore de Van Niekerk:
il reste qui ?
DOSSARD ET GIMMICK
Il reste une Serbe de 27 ans, Ivana
Spanovic, qui a manqué l’or de la
longueur à cause de… son dossard.
Détaché, il a laissé une marque derrière elle sur le sable. Elle termine 4e. Et des secondes chances:
la Russie étant suspendue par la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) depuis l’automne 2015
en raison des révélations quant à un
dopage institutionnalisé, certains
de ses athlètes ont néanmoins été
autorisés à concourir sous drapeau
neutre. En saut en hauteur, Mariya
Lasitskene, 24 ans, a été sacrée samedi. Pas d’hymne de son pays, pas
de tour d’honneur avec ses couleurs : un fantôme revenu du pays
des morts.
Au-delà toujours, le Britannique Mo
Farah, qui devait faire ses adieux en
beauté à domicile, a dû se contenter
de l’argent sur 5 000 m. Depuis les
Jeux de Londres (2012), il écrasait le
5000 et le 10000m avec une facilité
déconcertante, sur fond de soupçons de triche –son entraîneur a été
visé par une enquête de l’agence antidopage américaine, entre autres.
La belle histoire: commencer et terminer son règne chez lui, en Angleterre. Les Ethiopiens ont fini par
chiffonner le scénario, en fignolant
une stratégie diabolique. Muktar
Edris, le grand gagnant, s’est permis
de chambrer Farah en lui empruntant son gimmick de célébration,
les eux mains sur la tête pour
former un grand «M». Puis, il est
parti le consoler. Et le relever. Le
train de l’athlétisme a déraillé. C’est
la pagaille. •
18 u
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
IDÉES/
CONNECTÉS, PIONNIERS :
10 HYPER-LIEUX DE LA PLANÈTE
Times Square, Ipanema, Istanbul, Tombouctou : loin de s’uniformiser, les villes de
la mondialisation se démarquent les unes des autres pour des raisons politiques,
touristiques, culturelles ou historiques. Autant de facettes pour ces hyper lieux,
d’après le concept théorisé par le géographe Michel Lussault. Demain : Tianjin
Dubaï, hub et urbi
Troisième aéroport
du monde,
gigantesque appât
pour l’émirat
et supermarché
géant, le hub
de la compagnie
Emirates voit
se croiser magnats
du pétrole,
touristes et
travailleurs
pauvres.
Par
JEAN-BAPTISTE
FRÉTIGNY
Maître de conférences en
géographie à l’université de
Cergy-Pontoise
N
ul doute que l’aéroport international de
Dubaï s’impose désormais comme un lieu de
dimension mondiale. Ses
84 millions de passagers annuels projettent une ville de
taille somme toute modeste,
de population comparable à
celle de Lyon, au premier
plan du théâtre du monde.
Par son aéroport, Dubaï se
place au troisième rang, peu
après Atlanta et Pékin et loin
devant Roissy-Charles-deGaulle, alors même que son
apparition dans le classement des trente premiers
aéroports ne remonte qu’à
dix ans.
On retrouve ici la course
éperdue de l’émirat pour figurer en tête des classements
afin de frapper l’imagination
des investisseurs. Les images
publicitaires des rues de Dubaï se font largement l’écho
de cette ambition, à grand
renfort de «#1» pour qualifier
tel ou tel projet urbain. La
compagnie aérienne Emirates, porte-drapeau de la ville
et ayant connu une croissance fulgurante, a pleinement contribué à cette stratégie. Elle a fait de l’aéroport
le premier site d’accueil des
Airbus A380 et y exploite
la plus grande aérogare au
monde qu’est le terminal 3.
La quête de classement se
traduit ainsi dans l’expérience que font les passagers
du gigantisme des infrastructures et des équipements. Il
est possible de marcher sous
un même toit, du satellite B
au satellite C, 1,8 kilomètre.
C’est plus de deux fois la tour
la plus élevée de Dubaï et au
monde, Burj Khalifa.
Ce qui distingue encore davantage l’aéroport de Dubaï
de ses homologues est sa fréquentation particulièrement
cosmopolite. Dubai International, le premier aéroport au
monde en nombre de passagers internationaux, a
détrôné Londres Heathrow
en 2014. Ce cosmopolitisme
doit beaucoup au hub d’Emirates, qui consiste à organiser
la correspondance des passagers entre deux vols. Dubaï
est, plus souvent qu’ailleurs,
un lieu de passage entre des
lieux de départs et d’arrivées
lointains. S’y croisent travailleurs pauvres d’Afghanistan ou du Pakistan, magnats
du pétrole, travailleuses
domestiques philippines,
touristes ou expatriés occidentaux, réfugiés, ou encore
émiratis en sandales et revêtus de la robe blanche au col
Terminal 3 de l’aéroport de Dubaï. En 2016, 3 millions de flacons de parfum et 2700 kilos d’or ont été vendus dans ce hub qui est également l’un des plus grands mall de la
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u 19
L'ŒIL DE WILLEM
rond. Dans le prolongement
des étroites relations commerciales entretenues par les
négociants dubaïotes avec le
reste du golfe Arabo-Persique
et la côte ouest de l’Inde, le
hub d’Emirates s’est progressivement affirmé comme une
plaque tournante des échanges à l’échelle régionale.
Alcool, or et
lessives
Il s’insère aussi dans les mobilités touristiques et d’affaires entre les métropoles
européennes et une Asie en
plein essor: de Nice ou Manchester en direction de l’Asie
ou de l’Australie, changer
d’avion à Dubaï ou Doha,
plutôt qu’à Roissy ou Amsterdam, est une possibilité à
laquelle les passagers recou-
planète. PHOTO JON ARNOLD
rent de plus en plus. Emirates renforce la fréquentation
de Dubaï en reliant aussi une
grande variété de villes des
pays émergents, asiatiques
et africains tout spécialement, dont les échanges
s’intensifient fortement.
L’enjeu pour Dubaï est d’inciter les passagers à prolonger l’escale pour visiter la
ville et diversifier ainsi ses
activités économiques audelà du transport et du commerce. Le fort soutien du
régime à l’aéroport et à Emirates contribue aussi puissamment à renforcer la position du hub, comme le faible
coût d’une main-d’œuvre
migrante dépourvue de
droits syndicaux, sous menace d’expulsion en cas de
grève.
L’aéroport incarne les contrastes du cosmopolitisme
sous tension de cette ville migrante à plus de 90 %. Des
ouvriers des chantiers, aux
passeports confisqués et aux
très dures conditions de travail, aux riches expatriés, la
population est attentivement
encadrée par les émiratis
dans le cadre d’un régime
autocratique.
Au cœur de leur architecture
moderne, les terminaux cultivent un imaginaire d’oasis
et d’escale d’abondance.
L’arabité affichée et l’exotisme appuyé des palmiers
artificiels et des décors de
souk ont une forte valeur
marchande.
Les vendeurs et vendeuses,
d’origine bien souvent philippine, ont prodigué l’an
dernier 3 millions de flacons
de parfum et 2700 kilos d’or,
rappelant combien Dubaï est
un des grands supermarchés
de la planète. La vente d’alcool est prohibée dans l’émirat. Pourtant 9 millions de
cannettes de bière et 7 millions de bouteilles d’autres
boissons alcoolisées y ont été
vendues. Une part non négligeable est achetée aux arrivées, juste avant de franchir
la douane : d’imposants
packs d’alcool attendent les
passagers.
Les rayonnages au fond des
duty free contrastent avec le
luxe des produits les plus en
vue. De nombreux migrants
dubaïotes, de retour au pays,
y achètent en grande quantité de la lessive, du lait en
poudre ou de l’ice tea lyophilisé. C’est l’occasion de transporter davantage, après avoir
enregistré un volume consi-
dérable de bagages, souvent
empaquetés avec des couvertures ou de la toile tissée et
maintenus par un filet de
cordes.
Réfugiés
et limousines
Tranchant sur le décor hightech de l’aéroport, ces paquetages, comme les passagers
assis en tailleur à même le sol
au milieu des boutiques, se
retrouvent particulièrement
au terminal 2. Consacré aux
compagnies à bas prix, il
jouxte la zone franche de l’aéroport, l’une des plus grandes
de cet émirat où les régimes
fiscaux d’exception abondent. A distance des autres
terminaux, c’est par cet espace de moindre visibilité
que sont passés bien des militaires et des mercenaires
des compagnies de sécurité
des Etats-Unis en direction
de l’Irak ou de l’Afghanistan.
Il fait figure de terminal com-
mercial le plus impliqué dans
ces conflits. Il incarne bien
les bénéfices tirés par l’émirat de sa fonction d’espace
tampon privilégié en direction de pays en guerre ou
sous embargo. Dubaï est
d’ailleurs un lieu de passage
clé pour de nombreux réfugiés. Mais les Emirats arabes
unis, non-signataires de la
convention internationale
de 1951, n’en reconnaissent
pas le statut.
De l’autre côté des pistes,
marquant le séparatisme des
plus riches dans ces espaces
publics fragmentés que sont
les grands aéroports, les passagers de première classe et
business d’Emirates atteignent le terminal par une
boucle routière exclusive.
Suivent les espaces privatifs
d’enregistrement, de contrôles et les salons, d’où ils accèdent au pont supérieur des
A380 qui leur est réservé, par
des passerelles qui surplom-
bent les autres passagers.
Non loin de là, le salon AlMajlis forme un microterminal payant ou réservé aux délégations officielles, avec son
espace duty free. Et l’Executive Flight Terminal, consacré
aux jets privés, dépose ses
passagers en limousine.
S’adaptant au décalage horaire des passagers en correspondance et aux horaires de
leurs vols long-courriers, l’aéroport connaît des pics intenses de fréquentation noc-
L’aéroport
incarne les
contrastes du
cosmopolitisme
sous tension
de cette ville
migrante à plus
de 90%.
turne. Situé à Al-Garhoud,
proche du centre, l’aéroport
expose les habitants des
quartiers populaires à proximité à des nuisances sonores
importantes. Mais c’est pour
amplifier encore le trafic aérien que les autorités, depuis
plus de dix ans, planifient le
transfert de l’activité en direction d’un nouvel aéroport au
sud de l’agglomération. Inauguré en 2010, il voisine le
grand port franc en eaux profondes de Dubaï et le site de
l’Exposition universelle de
2020. Nommé Al Maktoum
International, il est la pièce
maîtresse d’un quartier, Dubai World Central, qui vise à
asseoir la puissance de Dubaï.
Comme pour bien des projets
de l’émirat depuis la crise de
2008, la prise de relais est régulièrement repoussée. Un signe de plus de l’étroite symbiose entre l’aéroport et une
ville toute entière plongée
dans la mondialisation. •
20 u
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
Locarno,
la mort
sur le vif
Par
LUC CHESSEL
Envoyé spécial à Locarno
De «Mrs Fang» du Chinois Wang Bing, lauréat
du léopard d’or, à «Good Luck» de l’Américain
Ben Russell en passant par «9 Doigts» du Français
F.J. Ossang, le festival a regorgé de passerelles
marquantes entre monde réel et au-delà fantasmé.
«O
n pourrait exploser un
monde après l’autre»,
remarque un personnage de 9 Doigts, de F.J. Ossang
– qui a reçu samedi au festival de
Locarno le prix de la meilleure réalisation. La matière dangereuse que
transporte sa bande de gangsters en
noir et blanc, sur un cargo à la dérive à travers un archipel fantôme
nommé Nowhereland, n’est peutêtre qu’un pur prétexte donné à la
fiction: un morceau de fantaisie radioactive circulant entre les mains
de ses pantins de celluloïd. Elle n’en
fait pas moins des ravages, troue le
film et nous perce la tête, confond
les temps, brouille les trajectoires,
menace de nous faire disparaître les
uns après les autres. Un péril guette,
dont personne n’est exempté: personnages, acteurs, spectateurs, cinéaste et jusqu’au film lui-même,
à mesure que vacillent tous les
garde-fous qui séparaient la salle de
l’écran, le bateau des vagues, et
notre monde d’un autre, plus inquiétant encore.
«All my fucking friends are fucking
dead», rugit l’ultime morceau du
punk Ossang sur le générique de
fin. Le 70e festival de Locarno n’était
pas placé pour rien sous le signe de
Jacques Tourneur, à travers une rétrospective qui devait contaminer
tous les autres films présentés sur
ses rivages tessinois, occuper les
conversations, agiter les esprits et
les corps. L’œuvre de Tourneur,
astre obscur étendant son ombre
sur une bonne partie du cinéma
contemporain, sous forme d’influence directe ou plus secrète, offre
à notre époque (comme aux précédentes) tout ce dont elle a besoin
pour se voir, c’est-à-dire pour s’inquiéter et s’horrifier d’elle-même.
Dans un célèbre entretien de 1966
qui aura marqué des générations
de cinéastes, Tourneur en donnait
lui-même la clé, en des termes où
le fantastique et le politique devenaient confondus, identiques: «Je
suis absolument sûr qu’il existe deux
ou trois mondes parallèles qui
sont là et qui ont des vibrations
différentes. Le passé est là et le futur
est là. Nous, les vivants, dans le
monde d’aujourd’hui, nous parlons
des minorités, des Noirs, des juifs,
mais les morts, l’armée des morts,
combien sont-ils depuis que le
monde existe ? Nous sommes une
minorité infime à côté d’eux. Et si
cette armée des morts pouvait se
mettre en rapport avec nous, elle
pourrait nous être très utile.»
DURE VÉRITÉ DU TEMPS
Dans les vibrations des mondes parallèles tourneuriens, Locarno 70
prenait bien ces jours-ci des airs de
veillée funèbre. Dans Cocote du
jeune cinéaste dominicain Nelson
Carlo de Los Santos Arias, qu’on
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
CINÉMA/
Ci-contre, Mrs Fang
de Wang Bing. PHOTO WIL PROD.
Ci-dessous, 9 Doigts
de F.J. Ossang. CAPRICCI FILMS
En bas, Good Luck
de Ben Russell. PHOTO CASK FILMS
Bing filme l’agonie de Madame
Fang, dans sa maison près de la
rivière, entourée de toute sa famille
réunie à son chevet dans l’attente de
son dernier souffle. En dehors de la
chambre, en contrepoint au visage
de cette femme qui vit ses derniers
moments, des hommes pêchent,
piégeant les carpes par décharges
électriques : ce sont trois scènes
d’extérieur, de longueur décroissante, dont la première, avec ses
lampes torches balayant l’eau noire
dans la nuit, frappe à jamais le spectateur qui guettait un instant auparavant un signe de vie dans les yeux
écarquillés de Mrs Fang. Cette alternance, qui saisit, se refuse à l’interprétation, tout comme le film qui
l’abrite – tout comme la mort, qui
l’interrompt. Il n’y a qu’une seule
vie, et il n’y a qu’un seul monde
dont les vibrations, captées par une
caméra légère, passent d’œil en œil,
et de cette femme qui s’en va à nous,
en traversant la matière d’un présent absolu et perpétuel: dure vérité
du temps, que seul le cinéma et
la mort peuvent regarder en face.
Fang Xiuying (1948-2016), paysanne
de Huzhou, dans le Fujian, là où les
hommes sortent la nuit pêcher la
carpe à l’électricité, sur le fleuve.
HUPPERT RADIOACTIVE
évoquait ici il y a quelques jours
(lire Libération du 10 août) et qui a
reçu le prix principal de la compétition intitulée «Signs of Life», les
transes et les rituels de deuil entourant l’enterrement du père, dans un
village côtier des alentours de Santo
Domingo, emportent les soubresauts de sa fine intrigue de film noir
vers tout autre chose : non pas un
au-delà ni un en deçà de ce monde,
auquel le cinéma donnerait un
quelconque accès, mais le mouvement inverse –l’invasion de chacun
de ses plans par une forme d’obscurité ou d’opacité, illisible et convulsive, comme l’intrusion d’un regard
autre, le point de vue de la foule
des morts sur le petit nombre des
vivants. Et Phantasiesätze du Serbe
Dane Komljen, récompensé dans la
même section, cherche lui aussi les
vibrations d’un monde passé ou futur, en s’enfonçant dans une forêt
où s’élèvent les habitations désertées d’une population disparue,
dont les images et les feuillages fredonnent encore le souvenir.
Mais c’est dans Mrs Fang de Wang
Bing –qui remporte le léopard d’or
de la compétition cette année,
étrangement la première récompense de premier plan pour le grand
documentariste chinois– que le cinéma affronte ses propres limites,
en regardant la mort en face. Wang
Des bateaux, des films: le cargo inter-mondes de 9 Doigts, la barque
nocturne de Wang Bing, le chalutier
de Milla de Valérie Massadian (qui
reçoit le prix du jury de la compétition «Cinéastes du présent»), le
vaisseau spatial du génial film de
science-fiction politique Era uma
vez Brasília, du Brésilien Adirley
Queirós, honoré d’une mention, et
qu’on espère voir projeté dans toute
la France un de ces jours (lire Libération du 10 août) – partout l’armée
des morts fendait les flots pour
nous donner des nouvelles des
vivants. De Mrs Fang à Madame
u 21
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Hyde : de la campagne chinoise
réelle, une seule vie, à la banlieue
française fictive, une deuxième vie.
Isabelle Huppert reçoit le prix d’interprétation pour son rôle de mauvaise prof, une certaine Mme Géquil,
dans le nouveau film de Serge Bozon (lire Libération du 10 août),
sa version fantastico-pédagogique
du Docteur Jekyll de Stevenson.
Si Huppert brûle l’écran, c’est ce
coup-ci parce qu’elle a pris la foudre, qui la transforme en femme de
feu, et la fait renaître à elle-même.
De mémoire et parmi maints rôles
destructifs, c’est la première fois
qu’on la voit en négatif : littéralement retournée, inversée sur la
pellicule incendiée. Une scène, déjà
promise aux anthologies, la regarde
faiblir et pâlir en temps réel alors
qu’elle donne son ultime cours de
physique, se vider de son sang à
l’écran, devenir, cette fois sans trucage, presque invisible : passer de
l’autre côté. Un corps pousse la logique jusqu’au néant, une actrice joue
jusqu’à disparaître, jusqu’à rejoindre son propre négatif. Si Huppert
a souvent rayonné, elle est désormais radioactive. Elle ne fait pas
que renvoyer la lumière, elle émet.
REGARD MOUVANT
Good Luck de Ben Russell – qui ne
figure pas au palmarès – est une
descente et une traversée. L’artiste
et cinéaste américain filme d’une
part les travailleurs d’une mine de
cuivre de Serbie, d’autre part ceux
d’un gisement d’or au Suriname, et
se coule parmi eux au moyen d’une
caméra fluide qui accompagne
leurs mouvements et leurs trajets.
D’un côté de la planète à l’autre –et
le passage entre les deux, brutal
comme le cinéma sait l’être quand
il se cherche un point de vue limpide sur les vies humaines. Good
Luck impressionne – et intimide –
par son alliance d’un dispositif
formaliste parfait (un pur schéma,
surimprimé à notre usage sur ses
images 16 mm, comme une rune
diabolique de Jacques Tourneur,
mais aussi comme un mode d’emploi: c’est un cercle coupé en deux)
et d’une recherche documentaire
plus concrète, presque humaine,
sur le travail de ceux qu’il filme ici
et là. Son point de vue est lui aussi
des deux côtés du monde –non pas
cette fois les deux côtés géographiques qu’il sillonne de part et d’autre,
mais les deux camps que l’ordre du
monde distingue et qu’on appellera,
un peu vite, les riches et les pauvres.
Good Luck est sans doute du côté de
ces hommes auxquels son titre semble souhaiter bonne chance, mais le
regard mouvant qui les traque ressemble, au royaume de l’analogie,
au point de vue de l’économie sur
les choses. L’argent te filme. Où la
steadycam ultracontemporaine de
Ben Russell rejoint quelque chose
de l’ambiguïté générale du cinéma
américain, y compris classique, où
libération et exploitation des corps
marchent ensemble dans une
même pulsion du voir.
Deux autres films états-uniens de la
compétition, Did You Wonder Who
Fired the Gun? de Travis Wilkerson
et En el séptimo día de Jim McKay,
scrutaient les contradictions criminelles de leur pays, et son racisme
structurel. Le premier enquête sur
l’assassinat d’un certain Bill Spann,
tué par l’arrière-grand-père blanc
du cinéaste, en Alabama, au cours
de ce qui ressemble fort à un crime
raciste, et cherche les racines de sa
propre culpabilité sur la terre suprématiste de son enfance. Le second,
dont le réalisme social se rapproche
de celui d’un David Simon (The
Wire, dont McKay a réalisé certains
épisodes), décrit les vies d’un
groupe de travailleurs –et footballeurs – mexicains sans-papiers à
New York, dans un Brooklyn tenu
sous la coupe de hipsters capitalistes. Le cinéma fait ce qu’il peut
pour se survivre à lui-même dans
les mondes parallèles. «On pourrait
exploser un monde après l’autre»,
remarque un voyageur d’Ossang
dans le Nowhereland… •
22 u
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
CULTURE/
ARTS
Arles: Michael Wolf
et les méfaits du logis
Les Rencontres exposent
une large partie de l’œuvre
du photographe allemand
installé à Hongkong, qui a
saisi l’âpreté de la vie au cœur
des mégapoles saturées.
D
epuis que la Suissesse Maja
Hoffmann a entrepris de racheter
Arles, les Rencontres de la
photographie doivent composer avec les
desseins personnels de cette richissime
alliée. L’immense espace des Ateliers, qui a
permis au festival d’étendre son envergure,
se rétrécissant sans cesse, de nouvelles
friches contribuent à redynamiser
l’événement, à l’exemple de l’ancien
garage, Croisière, cet été. Et puis il y a ces
glorieux vestiges, qui demeurent des
points d’ancrage, du cloître SaintTrophime à l’ancien palais de l’archevêché.
L’église dominicaine des Frères prêcheurs
appartient à cette catégorie, bâtiment
désaffecté de style gothique qui offre un
magnifique terrain de jeu scénographique,
comme on peut le vérifier avec l’exposition
des travaux de Michael Wolf. Présenté
dans les collections de grands musées de
par le monde, Wolf ne concourt certes par
dans la catégorie «découverte». Mais le
parcours provençal qui lui est consacré
arrive à point nommé pour célébrer la
méticulosité obsessive avec laquelle
l’artiste allemand inventorie le quotidien
citadin, tout en adaptant sa démarche à
l’évolution du médium. Que de chemin
couvert, en effet, du noir et blanc humble
d’une maisonnette de la Ruhr où une
baignoire de fortune trône dans la cuisine,
aux récentes captations d’images
pixelisées de Google Street View où, signe
des temps, le photographe devenu plus
inquisiteur dans l’espace public que dans
la sphère privée, traque des attitudes
équivoques.
Originaire de Munich, Wolf a vu du pays
avant de poser son baluchon à Hongkong
en 1994. Longtemps, cependant, il ne prête
aucune attention à l’ancienne colonie
britannique, qui ne lui sert que de base
arrière pour les reportages qu’il effectue
en Chine, à la demande du magazine Stern.
Mais, en 2003, l’épidémie de Sras, qui sème
la panique sur le territoire, a une incidence
inattendue: alors que bon nombre de
ressortissants étrangers (dont sa femme)
prennent la poudre d’escampette, Michael
Michael Wolf, Architecture of Density, PHOTO COURTESY OF THE ARTIST
Wolf, lui, décide non seulement de rester,
mais aussi d’embrasser sous un angle à la
fois architectural et sociologique cet
environnement familier qui avait fini par
lui paraître insignifiant. «La différence
entre le voyeurisme et la photographie»
relève alors de la «coquetterie sémantique»
pour ce disciple d’Eugene Smith. Objectif:
du lieu de travail aux ruelles mornes et
intérieurs spartiates, documenter
l’existence de ces prolos auxquels on n’a
pas coutume de prêter attention. Accroché
dans la nef de l’église, son projet au long
cours (2003-2014), Architecture of Density,
se focalise sur des façades de gratte-ciel
qui, saturant le cadre, se caractérisent de
loin par de chatoyantes bandes de
couleurs, verticales ou horizontales, avant
de révéler, à mesure qu’on s’approche, la
réalité d’existences compressées dans ce
qu’on nommait jadis des cages à poules.
Car s’il lui arrive de succomber au charme
intemporel des toits de Paris, le Bavarois
expatrié, déjà récompensé par deux prix
Gicquel et Dewar,
la nouvelle vasque
«Le Nu et la Roche», à la galerie HAB, à Nantes. MARTIN ARGYROGLO
Avec «les Nus» et «le Nu
et la Roche», les deux
artistes présentent
à Nantes des œuvres
croisant ready-made
et sculptures, corps et
mobiliers domestiques.
S
ur le parcours du Voyage à
Nantes, les yeux rivés sur la ligne verte dessinée au sol, il est
tout à fait naturel de tomber, en
plein jardin public, sur des salles de
bain. Cours Cambronne, lavabos, bidet et cuvettes de WC émergent à
moitié d’imposants blocs de marbre
rose du Portugal. Taillés à la main,
les objets sanitaires sont en cours de
finition. Ils paraissent vouloir se détacher de leur matrice originelle
mais les artistes Daniel Dewar et
Grégory Gicquel les ont abandonnés
en l’état, trouvant visiblement à leur
goût cet état d’esquisse.
World Press, n’a pas son pareil pour cerner
la rudesse plébéienne des mégapoles,
où il s’agira tantôt de se raccrocher au
système D (voir sa collection de chaises
rafistolées, partiellement montrée à Arles),
tantôt de subir une promiscuité effarante,
à l’instar de ces visages écrasés sur les
vitres de rames de métros bondées. Un
propos qui culmine dans l’installation
The Real Toy Story, constituée de milliers
de jouets en plastique agglomérés sur un
mur, au milieu desquels s’incrustent les
portraits inexpressifs d’ouvriers chinois
qui les fabriquent. Une dénonciation
virulente, cependant qu’ambiguë, puisqu’à
travers l’achat compulsif de tous ces objets
cheap –dont enfant, dit-on, il fut privé–,
Michael Wolf contribue implicitement à
nourrir le système qu’il dénonce.
GILLES RENAULT Envoyé spécial à Arles
LA VIE DANS LES VILLES de MICHAEL
WOLF, église des Frères prêcheurs,
Rencontres d’Arles (13), jusqu’au 27 août.
Cet ensemble de trois sculptures,
nommé les Nus, propositions esthétiques incongrues en pleine rue,
peuvent être caressées, comme les
médiateurs invitent à le faire : le
marbre poli est doux. Sur l’un d’entre eux, une jambe musclée surgit
du bloc rocheux. La vasque du lavabo vaudrait-elle tout autant,
sculpturalement parlant, que le
morceau de gisant? Parfaitement,
semble dire le duo d’espiègles
sculpteurs. A l’entrée de la HAB galerie, sur la pointe de l’île de Nantes, ils ont d’ailleurs posé un mocassin à gland totalement
démesuré.
Pour Daniel Dewar et Grégory Gicquel (nés en 1976 et 1975, ils se sont
rencontrés aux beaux-arts de Rennes), il n’y a pas de mauvais sujet.
Il n’y a que des manières d’arriver
à un résultat: kaolin, marbre, tapisserie, bois, céramique sont des
matériaux à explorer, comme des
répertoires de formes. Et tout
objet manufacturé vaut la peine
d’être modelé.
Pourtant, il faut un certain culot
pour ériger le mocassin à gland, ce
symbole BCBG ringard, en œuvre
d’art. Dans l’ancien hangar à bananes, le duo franco-britannique,
prix Marcel Duchamp 2012, semble
faire un clin d’œil à Fontaine, le
ready-made de Marcel Duchamp
justement. Partout, le mobilier sanitaire rappelle vaguement la pissotière. Là, une douche, ailleurs
une baignoire, plus loin, un bidet.
Des détails clochent : que fait cet
homme sous la douche la main sur
le sexe ? Et l’autre allongé avec ses
bottes dans sa baignoire ?
Les plus belles pièces sont accrochées aux murs : des tableaux en
marqueterie de marbre, pierre, calcaire, granit et onyx dessinent des
natures mortes pastel avec théières, coquillages, robinetteries,
moules à gâteaux, pipes, distributeur de savon et fessiers d’hommes
nus. En passant devant les hilarantes vidéos en gifs animés où des
statues en argile dansent des menuets comme des poupées désarticulées, on se dit que décidément,
ces sculpteurs à quatre mains pétrissent sujets, matières et canons
esthétiques comme autant de pâtes
à modeler.
Cl.M. (à Nantes)
LES NUS
et LE NU ET LA ROCHE
de DANIEL DEWAR
et GRÉGORY GICQUEL
Cours Cambronne et HAB Galerie,
dans le cadre du Voyage à Nantes.
Jusqu’au 27 août.
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u 23
Ed Van der Elsken, Couple s’embrassant, Japon, vers 1974. PHOTO ED VAN DER ELSKEN. NEDERLANDS FOTOMUSEUM
Ed Van der Elsken, coquin ressort
Le Jeu de paume
présente quatre
décennies de périples
planétaires du
photographe
néerlandais, depuis
le Paris bohème des
années 50 jusqu’aux
bars philippins. L’œuvre
d’un œil insatiable de
rencontres et de désirs.
P
aris célèbre les Néerlandais:
le peintre Karel Appel est
au musée d’Art moderne de
la Ville de Paris tandis que son ami
photographe, Ed Van der Elsken,
fait l’objet d’une rétrospective au
Jeu de paume: un portrait du peintre, dévoré par une grosse moustache et cadré serré, orne un mur de
l’exposition des Tuileries. Les deux
étaient très amis. Van der Elsken
réalisera plusieurs films sur Karel
Appel tandis que ce dernier peint
les chambres d’enfant de l’appartement de Van der Elsken.
Emigrés en France dans les années 50, ils y échappèrent à la sclérose des Pays-Bas de l’après-guerre.
Et ils plongèrent leur regard dans la
bohème de la capitale française.
«La Vie folle», l’exposition consacrée à Van der Elsken, revient sur
un Paris mythique: fiévreux, jazzy,
à fleur de peau, carrefour des talents les plus flamboyants et des
âmes perdues. Mais pas que. La rétrospective révèle d’autres aspects
du photographe, également cinéaste, grand voyageur, coquin des
rues et hippie romantique.
Jeunes paumés. Né en 1925 à
Amsterdam, Ed Van der Elsken voulait devenir sculpteur ou cameraman. Il opte pour la photographie
tout en échouant à ses diplômes.
Après un échec amoureux, il quitte
les Pays-Bas pour Paris. A Saint-Germain-des-Prés, il rencontre Vali
Myers, une danseuse rousse australienne, et une bande de jeunes paumés qui traînent dans les bars et les
clubs. De cette période restent les
photographies les plus célèbres. Vali
Myers et sa beauté sauvage flamboient dans la première salle de l’exposition. Au plus près de son visage,
Van der Elsken la sublime en icône
noir et blanc. Et lorsqu’il la photographie en couleur, crinière rouge
et col roulé bleu canard, la princesse
fauve perd de sa superbe, redevient
plus humaine.
Dans une lettre éloquente, datée
de 1979, la muse raconte cette vie
d’errance, ce «monde sans illusions,
sans rêves», où des «gamins déracinés» passent leur temps dans les cafés «comme une meute de chiens bâtards». «Il y avait toujours de l’alcool
bon marché et du haschisch algérien
pour s’en sortir», écrit-elle. Sur les
photos, il y a Kiki qui meurt défenestrée à 19 ans (son père avait col-
laboré avec les nazis), Fred qui pisse
dans la rue et meurt d’une overdose,
et Pierre qui finit à l’asile. C’est la
faune du livre Une histoire d’amour
à Saint-Germain-des-Prés, que Van
der Elsken publiera en 1956, un
roman-photo de clichés documentaires transformés en fiction. Vali
Myers y campe «Ann» par exemple.
En s’intéressant aux gens qui lui
ressemblent et en maquillant le
documentaire en fiction, Van der
Elsken se fait «régisseur de sa propre
vie et de la vie des autres», analyse
la commissaire Hripsimé Visser. Il
est un des premiers à entrelacer art
et document. C’est ce qui plaira tant
à Nan Goldin, qui voit en lui un
précurseur, un «frère» de photogra-
A Amsterdam,
Van der Elsken
interpelle les filles
en minijupe.
Dans des petits
films, on perçoit
sa méthode.
Certaines
répondent par un
poing levé ou un
doigt d’honneur.
phie. «Comme Ed, je me revendique
comme l’amoureuse […]. Cette
pratique de la photographie permet
de sublimer le sexe», écrit-elle à son
propos.
Cette facette d’Elsken l’amoureux se
retrouve au fil de l’accrochage. Il y
a d’abord le magnifique autoportrait dans un miroir avec Ata
Kando, sa première femme. Celui
ensuite avec l’impudique Anneke
Hilhorst, sa troisième épouse, en
déshabillé transparent au premier
plan. Lui est complètement hirsute
derrière son appareil photo. On
croise ensuite tous ces portraits de
femmes, captés dans les rues, aux
Pays-Bas, en Afrique, au Japon : la
jeune fille blonde avec coiffure
choucroute à Amsterdam, la brunette punk américaine à la terrasse
d’un café, les mystérieuses jumelles, les serveuses à la taille de guêpe
aux Philippines. Et toutes ces fillettes lors d’un rituel d’excision en
Afrique.
Genoux fins. Dans les rues
d’Amsterdam, il interpelle les filles
en minijupe qui lui répondent avec
un sourire. Dans des petits films, on
perçoit sa méthode de chasseur urbain. Il s’attarde sur les jambes féminines à vélo, sur les genoux fins.
Certaines répondent par un poing
levé ou par un doigt d’honneur.
Pour Van der Elsken, photographier, c’est interagir avec ses modèles, être soi-même un sujet et s’im-
merger dans la vie : la photo est
libido. Proche du cinéma vérité, il
filme le processus de sa maladie
quand il se sait atteint d’un cancer.
La rétrospective insiste sur le voyageur. Avec sa seconde épouse, il
quitte les Pays-Bas en 1959 et parcourt le monde dans une épopée
photographique : Sénégal, Sierra
Leone, Afrique du Sud, Malaisie,
Hongkong, Philippines, Mexique.
Mais des quarante ans de photographie, c’est le Van der Elsken fleur
bleue qui persiste, le hippie à la caméra amoureuse. L’étonnant diaporama baba cool Eye Love You complète le regard humaniste et engagé.
Issues de son premier livre en couleur, les photographies décrivent un
monde d’amour et de combats politiques. De cette ahurissante photographie de vieilles touristes américaines autour de deux mini-enfants
zoulous à des travestis indiens, en
passant par des plages nudistes, on
retient la vue d’un couple nu s’enlaçant dans un jardin pris depuis un
toit. Van der Elsken, dont Edward
Steichen avait retenu les clichés
pour sa grande exposition au MoMa
«The Family of Man» en 1955, est
bien un humaniste, mais un humaniste amoureux.
CLÉMENTINE MERCIER
ED VAN DER ELSKEN,
LA VIE FOLLE Jeu de paume,
75008. Jusqu’au 24 septembre.
Rens. : www.jeudepaume.org
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LES CHAMPIONS INSOLITES (7/8)
A bobards toute
Pierre Gallio Ce retraité a longtemps été
le roi des menteurs, mais peut-on vraiment
croire tout ce qu’il nous raconte ?
D
epuis sa retraite du service des eaux de la mairie de
Nérac (Lot-et-Garonne), Pierre Gallio, 75 ans, travaille
bénévolement pour le ministère du Commerce et de
l’Industrie dans le secteur des métiers disparus. En fouillant
dans les archives départementales, il est tombé sur un drôle
de travail pratiqué sous le règne de Henri IV. «A cette époque,
explique-t-il documents à l’appui, la vache folle, le sida, la
grippe aviaire n’existaient pas. Les maladies étaient dues aux
parasites. Les plus terribles étaient les puces. Les années de
canicule, les gens se grattaient nuit et jour, dormaient très mal,
s’énervaient, et cela finissait parfois par des disputes, voire des
bagarres et des crimes! Jusqu’à une nuit d’été où un habitant
de Nérac trouva par hasard la solution. Alors qu’il prenait le
frais après une journée des plus torrides, il se déshabilla dans
l’herbe auprès de ses vêtements remplis de puces. Apercevant
un vers luisant, il le prit et le posa sur son ventre. A sa grande
surprise, il vit alors les puces attirées par la lumière du vers
luisant, se mettre à sauter sur son ventre, et notre homme, dans
un réflexe naturel, les tua toutes les unes après les autres. Dès
le lendemain, il renouvela l’expérience avec succès sur les membres de sa famille, les amis et les voisins. La nouvelle se répandit
comme une traînée de poudre au point qu’il ne faisait plus que
ça, l’obligeant même à embaucher! C’était devenu un métier
reconnu et inscrit dans les registres du travail sous le nom de
“dépuceleur”. Jusqu’au jour où un riche vigneron bordelais lui
amena sa fille promise à un seigneur de la région. La nuit
venue, Jeannot, l’un de ses ouvriers, déposa les vers luisants
sur le corps dénudé de la future mariée. Et ce qui devait arriver
arriva ! Lors de la nuit de noces, se rendant compte que son
épouse n’était plus vierge, le marié fit un scandale épouvantable. La malheureuse finit par avouer! On arrêta le pauvre Jeannot. On ferma l’entreprise, et le métier fut interdit! Condamné
à être brûlé vif pour sorcellerie, Jeannot ne dût sa vie sauve
qu’au Bon Roi Henri IV qu’il avait débarrassé lui aussi de ses
puces. Jamais plus, on n’entendit parler du métier de dépuceleur mais par contre au fil des siècles, lorsqu’une jeune fille perdait sa virginité, quelques mauvaises langues disaient: “Te, elle
a dû aller voir le type là-bas du côté de Nérac”.»
C’est avec cette histoire et d’autres de la même veine, que
Pierre Gallio a été sacré cinq fois roi des menteurs, un record,
par l’académie des menteurs de Moncrabeau, «la colline aux
chèvres» en patois, commune rurale du Lot-et-Garonne.
Depuis quarante-cinq ans, chaque premier dimanche d’août,
la trentaine d’académiciens et d’académiciennes –les femmes
sont plus nombreuses que les hommes– se réunit sur la place
du village pour y désigner celui ou celle qui méritera le titre.
Tous habillés de pourpre à la mode des bourgeois
du XVIIIe siècle, date à laquelle la tradition des menteurs est
apparue dans ce gros bourg du pays gascon.
Au départ, c’étaient de simples bavassages de marchands, les
travaux des champs, sur la vie locale, du cul de la voisine aux
exploits du curé du village, jusqu’à ce que certains se mettent
à broder pour prolonger la partie de rigolade. Puis à éditer des
«lettres patentes», diplômes loufoques délivrés aux gens de
passage acceptant de s’asseoir sur le fauteuil des menteurs,
une chaise en pierre adossée à un mur de la place. Ainsi, «tous
les hâbleurs, menteurs, nouvellistes et autres personnes qui
s’exercent dans le bel art de mentir finement, sans porter préjudice à autre qu’à la Vérité dont ils font profession d’être ennemis
jurés» devenaient membres de l’académie. Auxquels s’ajoutent
aujourd’hui, «les hommes politiques, les avocats, les chirurgiens-dentistes, les météorologues et les journalistes», attributaires de droit du diplôme de menteur à condition de venir
le valider le premier dimanche d’août sur le fameux fauteuil.
Dans sa maison à l’entrée de Nérac, commune voisine de Moncrabeau, Pierre Gallio a posé sur la table de la salle à manger
les sacs de sel attestant de ses titres de roi des menteurs. Voix
chaude et rocailleuse, mains
burinées de paysan, sourire
de blagueur. «Le jour du con18 mars 1942
cours, les académiciens évaNaissance à Nérac
luent la qualité des histoires
(Lot-et-Garonne).
en mettant des cuillerées de
Août 2000 Premier
sel dans un sac attribué à
titre de roi des
chacun des candidats, raconmenteurs.
te-t-il. Il faut que ça soit à la
Août 2015 Dernier titre
fois drôle et crédible avec pour
à Moncrabeau
seul interdit de ne parler ni de
(Lot-et-Garonne).
politique ni de religion.» Il a
fini par arrêter de concourir
après un dernier titre en 2015, «pour laisser la place aux jeunes». «C’est un conteur hors pair, alliant vérité, menterie et
humour. C’est aussi un modeste, un type sur qui on peut compter, qui aime faire plaisir», le décrit Gilles Capot, 70 ans, le
vice-président de l’académie.
Bien mentir est un art. «Avoir la voix claire sans trop de gestes,
être sûr de soi, sentir et observer le public au point d’improviser
sur le moment si ça s’allume là-dedans», précise Pierre Gallio
en pointant deux doigts dans ses yeux. Chez les politiques, Mélenchon, son choix à la présidentielle, a «tout ça» et Macron «du
potentiel». Mais, lui, le fait pour «le plaisir de raconter des histoires» et la bouteille d’armagnac offerte aux vainqueurs.
Sur la table de la salle à manger, il y a aussi des articles découpés dans Sud-Ouest, et la photo d’une bande de mômes. «Le petit brun avec le béret, c’est moi»: enfant du hameau de Limon
aujourd’hui en ruines, le roi des menteurs a obtenu le certificat
d’études à l’école communale. Famille nombreuse: deux frères
et trois sœurs. Des parents, immigrés italiens fuyant le fascisme, qui travaillaient comme métayers sur la propriété du
baron Pierre de Batz, descendant de la famille de d’Artagnan.
La baronne faisait le catéchisme en perruque blanche tenue
par des épingles. A Noël, elle achetait les cadeaux déposés sous
un genévrier dans la salle à manger des anciennes selleries
transformées en dépendances. «On avait les travaux de la
ferme, la chasse à la fronde. On n’était pas malheureux.»
A 21 ans, CAP d’ajusteur en poche, il évite de peu la guerre d’Algérie grâce au «président du football de Feugarolles»: «Il m’avait
sauvé la mise en me faisant transférer à Libourne au 24e Bataillon du Génie car il fallait un gardien.»
Marié «sur le tard» à 27 ans, deux fils. Vingt-deux ans au service des eaux de la mairie de Nérac avant d’y être élu comme
conseiller municipal. Il a perdu sa femme, il y a huit ans et
pour lui remonter le moral, des copains, membres d’une
banda locale lui ont proposé de venir jouer dans les apéros
de mariage et les fêtes de village. Il s’est mis au saxo sur les
conseils de l’un d’entre eux, ex-musicien de Francis Cabrel.
Dernière histoire pour la route : cinq ans plus tôt au festival
de Marciac (Gers), Pierre Gallio a offert une bouteille d’armagnac au saxophoniste Sonny Rollins après l’avoir vu jouer. L’an
dernier, ce dernier s’est pointé chez lui à Nérac pour boire un
coup avant de souffler quelques notes dans le jardin. Le saxophoniste a composé un morceau, le swing des menteurs… et
ça fait sourire Pierre Gallio .•
Par JEAN-MANUEL ESCARNOT
Photo PHILIPPE GUIONIE. MYOP
Lundi
14 août 2017
Et aussi
n 2 pages BD n des
photos n le
Beautoscope n les
recettes de l’été n les
inavouables…
Succès fous (1/5)
La chaise «monobloc»
LA
MASCOTTE
DU
PLASTOC
IMAGE LIBÉRATION D’APRÈS UNE PHOTO D’ANDREA SÜTTERLIN
ÉTÉ
II u
ÉTÉ / SÉRIE
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
La claque
«monobloc»
Succès fous (1/4)
Par CATHERINE MALLAVAL
N’en déplaise
à ceux qui la
trouvent moche,
l’incontournable
chaise en plastique
blanche avec ses
rainures et ses
accoudoirs se
retrouve partout.
Cette pépite
du design se décline
en milliards
d’exemplaires.
I
l est de bon ton de la snober, voire d’éviter
d’y poser ses fesses en lui préférant du
métal ou du bois. Il s’en trouve même, tel
le magazine Vice, pour s’envoler dans la
stratosphère du chichi et voir en elle un «très
mauvais signe de notre culture mondiale». Il
y a mépris et méprise sur cet objet vieux d’un
demi-siècle sur lequel tout un chacun a un
jour posé son séant: l’incontournable chaise
en plastique en blanc avec ses petites rainures
et ses accoudoirs. Soit le fameux «monobloc»,
ainsi nommé car moulé d’un seul bloc dans
des sortes d’énormes gaufriers en quelques
secondes à peine. Oui, on parle bien de cette
chaise que l’on voit absolument partout. Dans
les jardins, les maisons de retraite, aux terrasses des cafés du monde entier (sauf à Munich,
Düsseldorf, Francfort, Bern ou encore Bratislava, qui l’ont bannie de leurs centres car jugée pas assez chic); en Inde où elle est un tantinet plus «raffinée» dans un plastique moiré,
en Asie couverte de fleurs, au Canada avec des
versions faux bois, en Haïti où un collectif
l’a transformée en chaise roulante, au Liberia
avec un god bless you sculpté dans le dossier…
C’est encore sans compter avec l’immarcescible propension de cette icône pas chère
à se glisser dans les photos d’actualité. Arafat
l’a brandie en version enfant en plastique rose
pendant le siège de Ramallah, en signe d’indignation, en 2002; Saddam Hussein l’a exhibée broyée après un bombardement américain ; elle a aussi flotté parmi les débris de
l’ouragan Katrina ; elle s’est faufilée sur des
clichés de la prison d’Abu Ghraib; elle s’est retrouvée en juillet 2016 dans le viseur du photographe Karam al-Masri, à Alep en Syrie,
accueillant un enfant entre ses accoudoirs …
«Libre de tout contexte»
«C’est un objet social planétaire humble», s’enthousiasme Franck Dujoux, directeur artistique free-lance. «Il y a du darwinisme en elle.
Elle s’adapte à tous les pays, toutes les situations», enchérit son compère le publicitaire
Michel Kowalski (agence Marcel). Le duo est
formel, il est plus que temps de «rendre hommage» à la chaise monobloc. Ce qu’ils ont
commencé à faire début 2017 au Centre culturel Arcade (1), à Sainte-Colombe-en-Auxois
(Côte-d’Or), d’ordinaire plus enclin à exposer
des objets de designers pointus (et chers).
Kowalski: «Elle est tellement partout qu’on finit par ne plus la voir. Nous voulions montrer
ses différentes facettes de vie: rafistolée de par-
tout, transformée en balançoire… Sachant
qu’elle a aussi la particularité d’être libre de
tout contexte: quand on la voit seule sur une
photo dans sa version de base, on ne peut ni
situer le lieu ni l’époque à laquelle le cliché a
été pris. Elle est aussi une sorte de must indépassable, au-delà duquel il est impossible de
faire plus avec moins.» Dujoux: «C’est un objet
dont on ne parle pas. Elle est regardée de haut
par la sphère du design, qui pourtant aime
beaucoup les chaises et se dit sans cesse en
quête d’universel. On a voulu faire de la provocation gentille.» Les deux quadragénaires,
passionnés «par les phénomènes de globalisation», ne comptent pas en rester là. Une nouvelle expo (avec photos et monoblocs revues
par des artistes) est prévue à Paris, tandis
qu’ils poursuivent leurs recherches sur leur
icône et «son côté sociétal»: «Nous voulons la
documenter le plus possible, faire toute sa
carte d’identité», lancent-ils, profitant de cet
article pour lancer un… appel à chaises (monobloc, s’entend) et à photos (2).
Ces deux garçons n’auraient-ils pas un peu
trop inhalé du polypropylène? Que nenni. Un
courant souterrain d’une poignée de fans de
cet objet commence à émerger. Et à porter ses
fruits: la monobloc, meuble le plus répandu
au monde –la population l’utilisant est estimée à plus d’un milliard – s’est payé le luxe
d’une petite expo au Vitra Design Museum
à Weil am Rhein, en Allemagne, de mars
à juillet. Elle pointe aussi de plus en plus son
nez dans les galeries, grâce à des artistes qui
l’ont redécouverte et détournée il y a dix ans,
lors du revival des années 70-80. Parmi eux,
le Barcelonais Martí Guixé, qui dès 2004 s’est
mis en défense de la monobloc : «Beaucoup
de gens voient dans cette chaise un vilain symbole de la production de masse, moche et pas
recyclable, alors qu’elle a beaucoup de qualités : pas chère, fonctionnelle, robuste…» Bilan? L’artiste en a fait une première série, badigeonnée à la main de ce slogan: «Non à la
discrimination du mobilier bon marché.»
Mille fois déclinée
Le designer allemand Volker Albus, enseignant à la faculté de Karlsruhe et collaborateur du Fonds régional d’art contemporain
du Nord-Pas-de-Calais, est sur la même ligne: «Je les collectionne depuis les années 80.
J’ai une passion pour cet objet démocratique
qu’on peut trouver en Europe pour 8
à 12 euros, et dans les 6 à 7 euros en Inde ou
Egypte. Je la repère partout. Des improvisées,
des réparées, des rescapées. Je découpe aussi
les photos de monoblocs dans la presse. J’ai
récemment ajouté un cliché avec Theresa
May. J’en expose aussi dès que je peux à
l’étranger avec le German Institute. Car certains en ont fait de belles séries limitées ou des
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
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u III
Photos du Vitra Design
Musem à Weil am Rhein
(Allemagne).
En bas à gauche : Respect
Cheap Furniture de Martí
Guixé, 2009. PHOTO
JÜRGEN HANS
Ci-contre, à gauche :
40 Monoblocs.
PHOTO JÜRGEN LINDENMANN
A droite : New Order
de Jerszy Seymour, 2007.
PHOTO JÜRGEN HANS
En bas : l’installation
White Billion Chairs
de Tina Roeder,
2002-2009.
PHOTO CHRISTOPH SAGEL
clins d’œil en la recouvrant par exemple de
–fausse– toile Louis Vuitton, avec des lettres
en chinois, pour moquer l’utilisation par ce
pays de fausses matières.» Volker Albus a
aussi donné sa propre version de la monobloc en la recouvrant de toile de jute, bien camouflée sous cette matière écolo pour mieux
survivre face aux dubitatifs du «plastique
c’est fantastique», et qui ne jurent que par le
mot «recyclable».
L’argument fait bondir le PDG de Grosfillex,
société mastodonte de la plasturgie et notamment du mobilier de jardin, sise dans l’Ain.
Laurent Blum: «Mais elle est totalement recyclable. A condition qu’on se préoccupe de le
faire. C’est le même problème avec les bouteilles d’eau. Il y a eu une grande mode des bois
exotiques comme le teck. Sans parler de déforestation, c’est vraiment peu écologique de
faire traverser l’océan à ce genre de bois. En
outre, nos monoblocs [entre 40 et 50 euros]
durent vingt à trente ans : nous sommes à
contre-courant de l’obsolescence programmée.» Dont acte. L’homme défend bec et ongle la monobloc que la société Grosfillex a largement contribué à faire exploser : «On a
lancé le premier modèle en 1981. Elle est devenue un succès mondial, notamment grâce à
son “empilabilité”, pratique pour les usagers
mais aussi quand il s’agit de la transporter
pour l’exporter.» 1985: les ventes de la mono-
«Beaucoup voient
dans cette chaise
un vilain symbole
de la production
de masse, alors
qu’elle a beaucoup
de qualités.»
Martí Guixé designer
bloc Grosfillex atteignent 1 million d’exemplaires; 5 millions en 1990. «Nous en écoulons
encore quasi 1 million tous les ans. Nous en
avons vendu 37 millions en France et dans le
monde entier depuis le début.»
La monobloc originelle, mille fois déclinée
en versions bon marché dans les grandes
surfaces, est-elle sortie des usines de Grosfillex? «Ah non! s’exclame Sacha Cohen, directeur marketing de la société Stamp, elle
aussi sise dans la Plastics Vallée de l’Ain. La
première chaise monobloc injectée en polypropylène a été inventée et mise au point par
notre société en 1973, alors dirigée par Henry
Massonnet. Un brevet a alors été déposé. La
première monobloc, elle-même inspirée de la
chaise Bridge de Xavier Pauchard, créateur
de la marque de mobilier Tolix, s’est appelée
“modèle 300”, puis Java. Elle a reçu “l’oscar
du meuble” en 1974. D’autres fabricants français comme Grosfillex et Allibert, à la recherche du graal industriel – “peu de matière et
peu de temps de cycle pour une production
optimisée”– ont suivi. Puis il y a eu des groupes européens. Les moules et le procédé industriel pour les fabriquer ont enfin essaimé dans
le monde. Avec comme revers une profusion
de produits de faible qualité qui nous fait du
tort, alors que dans les années 80-90, Stamp
stockait à l’extérieur de l’usine l’équivalent
d’un aérodrome empli de chaises en prévision
de la nouvelle saison.»
«Ironique»
Mais alors, cette chaise dont on raconte souvent qu’elle n’a pas d’origine claire a donc
un père? Ce fameux Henry Massonnet, plus
connu pour avoir enfanté le fameux tabouret
Tam Tam ? L’Allemand Jens Thiel, curateur
mordu de la monobloc depuis le début des
années 2000, confirme: «La première fois que
je l’ai vue exposée c’était à Francfort, au milieu
de très belles pièces. J’ai trouvé ça tellement
ironique que j’ai décidé de mener une enquête
sur elle. Ça a été un long chemin au bout duquel je suis effectivement tombé sur Henry
Massonnet. C’était en 1973. Il l’a d’abord faite
en plastique ABS, puis en 1976, en polypropylène: c’est à ce moment-là qu’elle est vraiment
devenue monobloc, avec une surface bien lisse.
Au début, ça a été un échec commercial. Alors
qu’au début des années 70 tout le monde pensait que le plastique était le matériau moderne
et “cool”, d’un seul coup, après le choc pétrolier,
on l’a considéré comme “pas sympa”. En plus,
elle coûtait alors 300 francs. C’était un produit
de luxe. Elle n’a décollé qu’après, quand la
technique dite “par injection” a permis de fabriquer des milliers de pièces en une journée,
fin des années 70, début 80. Là, tout le monde
s’y est mis, les coûts ont baissé et c’est devenu
un gros business.»
En 2004, Jens Thiel finit par contacter Maia,
la femme d’Henry Massonnet atteint d’un
cancer. Il parvient à rencontrer l’inventeur,
un an avant son décès: «Quand j’ai demandé
à ce gentleman charmant ce que rétrospectivement il pensait de sa chaise, il a souri et m’a dit
“j’aimerais plutôt voir une belle jeune femme”.
Moi, je pense que sa chaise est le symbole de
toutes ces choses de l’ère industrielle ou postindustrielle qui ont rendu nos vies plus simples
et plus sûres. C’est un artefact pragmatique.
Un basique, comme un tee-shirt blanc, qui acquiert du style quand on le porte.» •
(1) www.arcade-designalacampagne.fr.
(2) www.facebook.com/monoblocproject
et www.instagram.com/monoblocproject.
IV u
ÉTÉ / PHOTO
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
R
épublique de Kiribati, îles
Gilbert, atoll de Tawara.
Longitude: 1°25’04’’N; latitude: 173°2’0’’E. A quelques centimètres au-dessus du
niveau de la mer, au cœur du Pacifique, ces îles semblent être issues
d’un monde paradisiaque. Mais à y
regarder de plus près, la réalité est
tout autre. Un lagon jonché de carcasses de voitures, une mangrove où
s’agrippent les déchets transportés
par la marée, des digues offrant une
protection dérisoire face à la montée inexorable des eaux. On se rend
alors compte de l’ampleur de la catastrophe : la mer entame inlassablement ce petit bout de territoire
de Micronésie, jusqu’au jour où il
n’en restera plus rien. Le temps est
comme figé dans cet espace où
l’homme semble contempler avec
détachement la fin de son monde.
A travers cette série douce et vaporeuse, Aline Diépois et Thomas Gizolme nous font prendre conscience
de la fragilité de cet univers à la
beauté éphémère.
BENJAMIN ACHOUR
Diaporama sur Liberation.fr
ALINE DIÉPOIS
née en Suisse en 1973
et THOMAS GIZOLME
né en France en 1967 sont deux
photographes et directeurs artistiques
basés à Paris. La série «White Isles of
the South Sea» réalisée en 2015 va faire
l’objet d’un livre à paraître chez Steidl.
www.diepoisgizolme.com
Belles îles
amères
Océanie (2/5) Tout l’été, «Libé» décline le thème du
continent à travers le regard de 30 photographes émergents.
Ce lundi, les travaux d’Aline Diépois et Thomas Gizolme sur
les îles de Micronésie mangées par l’océan et les déchets.
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
FRAÎCHEURS /
ÉTÉ
u V
C’EST QUOI
LE BONHEUR ?
(7/15)
MERCI
DE L’AVOIR
POSÉE
Tout l’été, ils se relaient
pour nous donner leur
définition. Ce lundi
Peyo Lizarazu reprend
le flambeau de Richard
Leydier avant de le
transmettre à Pierre Frolla.
Les pieuvres
pourraient-elles
vraiment devenir
l’espèce
dominante ?
En dessert, tentez la «crème brûlée
à la lavande», recette empruntée à
Cuisiner les herbes médicinales (3)
de Franck Schmitt. Pour six personnes, il vous faut 25 cl de lait ;
1 cuillère à soupe de fleurs de lavande fraîche ; 50 cl de crème liquide ; 180 g de sucre ; 6 jaunes
d’œufs; 6 grosses cuillères à soupe
de sucre roux. Faites bouillir le lait
avec la lavande dans une casserole.
Hors du feu, ajoutez la crème, le
sucre, puis les jaunes d’œufs en
battant rapidement. Faites chauffer deux minutes à feu doux, sans
ébullition. Filtrez la crème pour
éliminer les fleurs, puis versez-la
dans des ramequins. Enfournez au
bain-marie à 180 °C durant dix minutes. Faites refroidir les crèmes.
Saupoudrez-les de sucre et caramélisez-les avec un chalumeau de
cuisine ou sous le gril du four et
servez sans tarder.
JACKY DURAND
PHOTO CARMEN MITROTTA
Le scientifique français
Théodore Monod l’a dit :
l’espèce humaine pourrait
être remplacée par les descendants des céphalopodes (1). Pieuvres et calmars
possèdent des capacités
cognitives sidérantes et
s’adaptent facilement à
leur environnement. «Ils
apprennent par la vision.
Ce sont les seuls invertébrés
à faire ça, et c’est peut-être
grâce à leur cerveau condensé et leurs gros yeux»,
indique Laure BonnaudPonticelli, professeure au
Muséum national d’histoire naturelle (labo Borea).
Ces mollusques ont la capacité de changer en un
millième de seconde de
motif et de couleur pour
échapper aux prédateurs.
«Ils n’ont aucun mal à imiter des algues, à prendre la
forme d’une raie ou d’une
sole», précise la spécialiste.
Autre avantage, et non des
moindres, ils se déplacent
extrêmement vite. Un seul
énorme nerf permet de
contracter tous les muscles en même temps
pour atteindre jusqu’à
60 km/heure. Leurs bras,
au nombre de huit, plus
deux tentacules chez les
calmars et les seiches, leur
offrent une grande agilité,
notamment pour se nourrir. Certains scientifiques
ont aussi émis l’hypothèse
que les céphalopodes
échangeraient des signaux
particuliers par l’émission
de lumière polarisée. Toutefois, leur durée de vie est
courte (trois ans maximum) et ils n’ont qu’une
unique saison de reproduction. Sans parler de leur incapacité à coloniser
d’autres milieux, terrestre
et d’eau douce. Pas de quoi
s’alarmer, pour le moment.
AURORE COULAUD
(1) Solar éditions, 14,90 €.
(2) Ed. Les Quatre Chemins, 14,20 €.
(3) Ed. Ulmer, 14,95 €.
(1) Dans Chroniques d’écologie
politique, tome IV, de José Nosel
(éd. Publibook).
«L
e surf est-il sport ou art ?
C’est un débat que nous
évitons soigneusement,
avec Richard Leydier,
chacun étant instinctivement
convaincu du point de vue de l’autre.
Lui, le critique d’art, ressent à chaque passage dans les vagues cette
énergie éprouvante dans tout son
corps. Il m’a fallu quasiment trois décennies de pratique assidue pour apprécier la dimension spirituelle et artistique du surf, et du simple fait de
se mouvoir dans l’eau. L’eau et
l’homme entretiennent des relations
multiples. Environnement indispensable au développement du fœtus,
l’eau suscite les sensations les plus
opposées : de la peur et la souffrance
au bonheur et au plaisir. Un apprentissage long et patient m’a permis
d’apprivoiser l’élément liquide. J’ai
pu, dès mon plus jeune âge, découvrir les plaisirs de l’eau en solitaire.
Je ne remercierai jamais assez les
élus de ma ville d’Hendaye d’avoir
fait construire, l’année de ma naissance, une de ces piscines Tournesol
qui fleurissaient alors en France.
La «soucoupe volante» devint ma
deuxième maison, et je me transformai très jeune en petit poisson. On
ne peut pas apprendre le bonheur,
mais apprendre à se mouvoir dans
l’eau fut, et demeure toujours, une
vraie source de félicité. La plage a
aussi facilité la découverte de la mer.
Liberté totale, apprentissage inconscient de la prise de responsabilité
dans la nature, école de vie simple et
efficace. Le surf deviendra aussi passion pour les grosses vagues. Ces
masses d’eau font peur tout en stimulant vos sens : le flirt avec le danger transporte ainsi du bonheur à la
plénitude. Mon terrain de jeu se cantonne à la couche supérieure de la
colonne d’eau, loin des abysses, ces
lieux où la pression extrême de l’eau
et le manque d’air rendent toute
survie difficile. On attribue à Aristote
cette sentence : «Il y a trois sortes
d’hommes : les vivants, les morts et
ceux qui vont sur la mer.» J’ajouterai
une quatrième catégorie : les apnéistes, et je laisse à mon ami Pierre
Frolla le soin d’expliquer de quelle
manière les profondeurs constituent
pour lui une source de bonheur.» •
ON DÎNERAIT LE SUD…
Points cardinaux (2/5)
Cette semaine, «Libé»
vous donne des idées
venues de tous
les coins du pays.
C’
trée peut être dégustée chaude ou
froide.
Les recettes. Pour quatre personnes, il vous faut six beaux fenouils ; deux oignons moyens
émincés ; deux cuillères à soupe
d’huile d’olive; 200 g d’olives vertes ou d’olives noires dénoyautées;
du poivre. Versez l’huile d’olive
dans une cocotte et faites fondre à
feu doux les oignons. Quand ils
sont devenus transparents, ajoutez
les fenouils émincés et laissez
cuire dix minutes. Ajoutez les olives et poursuivez la cuisson
cinq minutes de plus. Poivrez.
est un parfum, juste
un parfum au cœur de
l’été mais qui vous
poursuit jusqu’au bout
des jours gris avec vue sur le périph. Celui du fenouil sauvage, insolent et rebelle. On l’a débusqué
une fois pour toutes dans un nulle
part que l’on a annexé. C’est une
sente sauvage qui méprise toutes
les cartes humaines. On n’a aucun
mal à s’y sentir bienheureusement Avec le romarin ramassé au bord
seul. C’est notre Sud à nous, gravé du sentier, on cuisine les «spaghetdans le caillou bouillant de la cani- tini saporiti d’Anna Bini» dénichés
cule. On l’arpente de préfédans 61 Recettes de pâtes de
rence après la sieste quand I FEEL Monica Luciani (2). Cette
le soleil a blanchi le maquis, FOOD
recette peut aussi être réaliécrasé les reliefs. Les cigales
sée avec des spaghetti, des
font un boucan infernal d’étau li- linguine, des pennette et des fumeur. L’air brûlant est saturé d’es- silli. Il vous faut 100 g d’olives noisences végétales. On redoute la res dénoyautées ; une poignée de
flamme qui ferait exploser ce cock- câpres ; un brin de romarin ; 3 totail incendiaire.
mates séchées; 6 filets d’anchois à
On cueille des tiges de fenouil mais l’huile; une gousse d’ail; 3 cuillères
aussi des brins de romarin et de à soupe de lait ; de l’huile d’olive
thym sauvages. C’est l’heure bénie vierge extra. Faites dessaler les câde songer à cette cuisine buisson- pres dix secondes sous un filet
nière de peu dans la cambuse mais d’eau courante, puis ajoutez-les
de beaucoup sur les papilles et aux olives, au romarin, et mixez radans le souvenir de l’été. Avec ce pidement. Il est préférable de con«confit de fenouil» aux olives déni- server de petits morceaux. Dans
ché dans la Cuisine algérienne de une poêle, faites dorer l’ail entier
Sherazade Laoudedj (1). Cette en- ou écrasé dans trois cuillères
d’huile d’olive. Retirez et jetez l’ail
une fois qu’il a doré et disposez les
filets d’anchois dans la poêle. Faites-les fondre à feu doux, puis
ajoutez délicatement la préparation mixée. Rajoutez le lait. Cuisez
les pâtes dans l’eau peu salée car la
sauce l’est déjà. Quand les pâtes
sont cuites, mélangez-les à la préparation et servez.
ÉTÉ / BD
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
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Levants de Nicolas Presl
Editions Atrabile
VI u
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
u VII
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
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8
ORIENT
EXPRESS
Sans un mot,
le Français Nicolas
Presl met en scène
l’odyssée d’un homme
qui craint de vieillir
sans avoir vu le monde.
Au fil des rencontres
se télescopent
mythes et affaires
sentimentales sur fond
de pays en guerre.
LEVANTS
de NICOLAS PRESL
Editions Atrabile, 330 pp.,
en librairie le 24 octobre.
VIII u
Libération Lundi 14 et Mardi 15 Août 2017
CONCOURS
INAVOUABLES
P !
ZU
Z
L
E
Chaque jour de la semaine, les passions et les haines
honteuses de la rédaction de «Libération».
Par EMMANUÈLE LAVINAS
rum d’échange… Mais le
plus ignoble (à part la délectation de soi-même ?) :
la mention «sponsorisé par
Parc Astérix : partagez plus
que des sensations».
Ignoble, on te dit.
Illégitime défense
faitsdivers.org,
mon orgie à moi
Légitime défonce
Woody Allen nouvelle
version bof
maine : «Bordeaux, il massacre sa femme et lui mange
les yeux», «Pour rejoindre
sa maman partie au travail, une fillette saute du
troisième étage», «Une
femme transportée à l’hôpital avec la main coincée
dans un hachoir à viande»,
«L’enfant qui s’était coincé
la tête dans un conteneur
est décédé», et des types qui
se suicident devant leurs
enfants, des petits garçons
qui tuent leur grande sœur
sans faire exprès et je t’en
passe. Il y a même un fo-
Règlement complet sur Libération.fr
L’humanité est ignoble, on
le savait, mais rien de plus
délicieux que d’aller le vérifier sur l’ignoble site faitsdivers.org, qui recense
d’ignobles crimes, agressions, viols, meurtres, disparitions par thématique
bien ignobles, qu’on lit en
se cachant (et en se sentant
absolument ignoble,
comme jadis en lisant
Détective au kiosque et en
cachette). Tiens, cette se-
LES 7 DIFFÉRENCES
Redécouvrez une archive de Willem et retrouvez les
différences.
Découpez chaque jour une pièce du puzzle,
reconstituez le dessin de Sophie Guerrive,
renvoyez-le complet, collé sur papier libre avant
le 9 septembre, à Libération-puzzle,
23 rue de Châteaudun, 75009 Paris,
avec vos coordonnées postales.
À GAGNER L’ORIGINAL DU DESSIN,
10 SÉJOURS (valeur 1 000 €)
ET 45 VOLS ALLER-RETOUR (valeur 350 €).
Woody, j’ai déjà honte de
ce que je vais écrire, toi
devant qui on se prosterne
de rire pour Bananas,
Tombe les filles et tais-toi,
Prends l’oseille et tire-toi.
Qu’on s’enchante d’intelligence freudo-yiddish face
à Annie Hall, dans Manhattan, en Intérieurs, avec
ce bouffon de Zelig. Woody,
quoi. Puis on commence à
s’emmerder un peu dans
les années 90, Maris et
Femmes, Maudite Aphrodite, Tout le monde dit
I Love You, ça bâille un
brin… Et j’ai encore plus
honte, mais alors le jazz de
Accords et Désaccords et de
ton Nœuvre en général, ça
me fèche, t’as pas idée. Elle
m’aveugle, la honte, car qui
suis-je pour juger ? Mais les
comédies romantiques
lourdingues limite nuches
dont tu nous gratifies
depuis la Grande-Bretagne,
la France, l’Espagne, c’est
trop : après Match Point et
Vicky Cristina Barcelona,
sans facturer le nuchissime
To Rome With Love, il a
fallu s’appuyer cette sorte
de bluette vaguement moraliste qu’est Magic in the
Moonlight. Allez, je remets
la scène où Bogart te
coache en drague, hein. •
SOLUTION D’HIER
Le dessin d’origine
paru le 24 avril 2002
dans Libération. WILLEM
BEAUTOSCOPE
«Libé» passe
en revue
le zodiaque.
Le lundi,
avec plein de
conseils pour
être les plus
beaux en
vacances
(ou pas).
Bélier. L’apérostep ? Tu t’achètes un
petit step pour galoper dessus façon je
monte des escaliers, en t’enfilant des godets
pour la souplesse du bras.
Taureau. Oui, le régime chewing,
c’est tentant et glam : on mâche les
aliments, et on les recrache pour garder juste les
nutriments. Hmm.
Gémeaux. Bientôt la rentrée, et ça te
stresse ? Alors tente le cloud yoga, qui
allie yoga, fitness, et, arts du cirque. Rien que ça,
ça prépare au bureau, non ?
Cancer. C’est la papaye, le fruit de
l’été, démerde-toi pour en trouver
à Trévou-Tréguignec. Personne ne t’a obligé(e)
à t’y tanker, assume tes responsabilités.
Lion. Quoi, la FBZ tu sais pas ce que
c’est ? On voit que l’été a été moyen
sportif, sauf côté cahouettes : c’est la Fat Burning
Zone, qu’on atteint en faisant du SPORT intensif.
Vierge. Blanc comme un cul, euh un
lavabo ? Il faut tenter le bronzage au
henné, c’est joli, pas cher, ethnique, tout ça
– et moins chimique que l’autobronzant.
Balance. Ah oui, tu es vegan jusqu’au
bout des ongles ? Direction New York,
un Nail salon total veggie vient d’ouvrir. Quoi, ça
veut rien dire, du vernis vegan ?
Scorpion. Fini les tranches de
concombre sur la face, on investit dans
une machine à faire des masques aux fruits gélatineux, marque EgoEra. Pittoresque.
Sagittaire. Ça t’angoisse la reprise ?
Pense plutôt à ça : 3,8 km de natation,
180 à vélo et 42,195 de course. C’est l’Ironman
triathlon. On n’est pas mieux à la cantine ?
Capricorne. Victime d’une rehab
capillaire foirée ? Fais donc comme
Kate Hudson, rase-toi le crâne, tu feras l’actu à la
rentrée.
Verseau. Rihanna bien en bouche ?
Bientôt avec sa glam ligne Fenty
Beauty, la sexytude n’est pas fournie avec,
paraît-il.
Poissons. Une étude me dit que
consommer entre 4 et 9 litres de bière
par semaine réduit le risque d’infarctus. En sus
du reste ?
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