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Le Monde 22701 2018

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SAMEDI 6 JANVIER 2018
74E ANNÉE- NO 22701
4,30 € - FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
IDÉES
UNIQUEMENT EN FRANCE
2018
ANNÉE OPTIMISTE ?
ET AU LUXEMBOURG
MAGAZINE
MACRON, DERNIÈRE TOCADE
DU SOIXANTE-HUITARD
MÉTROPOLITAINE, EN BELGIQUE
WEEK•END
Alerte sur la sécurité informatique mondiale
▶ Des chercheurs ont conçu
▶ Meltdown et Spectre
▶ Une très large majorité
▶ Si Meltdown peut être
▶ Le patron d’Intel a vendu
deux cyberattaques
efficaces contre un grand
nombre de modèles
de processeurs, dont
ceux fabriqués par Intel
– ainsi les ont baptisées les
scientifiques – permettent
d’obtenir copie des données traitées par les puces
et supposées inaccessibles
des appareils informatiques (smartphones,
ordinateurs, serveurs de
cloud...) apparaît vulnérable à l’une ou à l’autre
repoussée, l’attaque Spectre inquiète plus. « Difficile à contrecarrer, elle va
nous hanter longtemps »,
jugent ses concepteurs
ses actions pour 39 millions
de dollars en novembre,
alors qu’il était informé, à titre confidentiel, de ces failles
Diplomatie
Pour renouer
avec l’Europe,
Erdogan passe
par Paris
La visite à Paris, vendredi
5 janvier, de Recep Tayyip
Erdogan – la première dans
une grande capitale européenne depuis le putsch
manqué de juillet 2016 –
fait polémique, alors que
les atteintes à l’Etat de
droit et aux libertés fondamentales s’aggravent en
Turquie. La question sera
abordée par M. Macron,
lorsqu’il rencontrera son
homologue. Des cas très
concrets seront examinés
à cette occasion.
Pourquoi l’hostilité
s’attise entre
jeunes des cités
et policiers
FORAGES EN MER
TRUMP OUVRE TOUTES LES VANNES
Les images d’une gardienne de la
paix se faisant rouer de coups, le
soir du 31 décembre à Champignysur-Marne, ont choqué. La haine
antiflic a-t-elle franchi un cap ? Les
experts soulignent tous la crispation des rapports entre jeunes et
policiers. Cette hostilité, ancienne
et réciproque, est nourrie par une
confrontation quotidienne et
l’utilisation massive de la vidéo.
▶ L’exploitation pétrolière
et gazière devrait être
autorisée dans presque
toutes les eaux américaines
▶ Sept ans après la catastrophe
de Deepwater Horizon,
le président américain achève
ainsi de défaire l’héritage
de Barack Obama
PAGE 9
PAG E 6
La plate-forme
pétrolière Mars,
au large de La
Nouvelle-Orléans,
en décembre 2016.
WILLIAM RIDMER/REA
PAGE 2
Disparition Aharon Appelfeld,
romancier de l’expérience humaine
Cinéma
Steven Spielberg,
Clint Eastwood…
prochainement
sur vos écrans
PAGE 1 6
Politique
Sécurité routière :
sujet miné pour
le gouvernement
1
ÉD ITO R IAL
DISCRIMINATIONS,
LES MURS À ABATTRE
P A G E 26
Iran :
Cette révolte
est celle des
« va-nu-pieds »
Sports
Les deux Corées
prêtes à se côtoyer,
le temps des JO
Pour le sociologue
Farhad Khosrokhavar,
l’écart en Iran entre
le régime et la société
se creuse de manière
inexorable.
Trois autres spécialistes
de la République islamique reviennent, pour
« Le Monde », sur les
récentes manifestations
qui s’y sont tenues
PAGE 1 3
DÉBATS – PAGE S 2 4 - 2 5
Habillement
Eric Bompard
s’apprête à céder
son groupe
Enquête
Les flammes
fatales de la rue
Fondary
PAGE 1 2
PAGE S 1 4 - 1 5
PAGE 1 0
PAGE 1 1
En 2011. PATRICE NORMAND/OPALE
L’
écrivain israélien est
mort dans son pays, dans
la nuit du mercredi 3 au
jeudi 4 janvier, à l’âge de 85 ans.
Comme Primo Levi ou Elie Wiesel, il avait fait passer dans l’écriture l’expérience, incommunicable pour beaucoup, du génocide.
Ses textes sont capables de ramener la Shoah à un niveau d’épure
et d’individualisation tel qu’il
échappe aux généralisations et
aux slogans. Un acte de rébellion
contre l’effacement qu’a voulu
provoquer l’extermination.
PAGE 2 3
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 4,60 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 4,60 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Recep Tayyip Erdogan
à Düzce, en Turquie,
le 31 décembre 2017.
YASIN BULBUL/AP
Erdogan tente de sortir de son isolement
Macron devait évoquer les droits de l’homme lors de la visite controversée du président turc à Paris, vendredi
T
oujours plus isolé diplomatiquement, le président turc doit impérativement renouer avec les
pays de l’Union européenne. Il
veut se poser comme un partenaire incontournable des VingtHuit sur la question migratoire et
les crises régionales. « Nous voulons augmenter le nombre de nos
amis et réduire celui de nos ennemis », déclarait récemment Recep
Tayyip Erdogan. La visite du chef
d’Etat à Paris, vendredi 5 janvier
pour une demi-journée – la première dans une grande capitale
européenne depuis le putsch
manqué de juillet 2016, à l’exception de Bruxelles –, n’en suscite
pas moins nombre d’interrogations alors que les atteintes à
l’Etat de droit et aux libertés fondamentales s’aggravent de jour
en jour en Turquie.
La question sera ouvertement
abordée par le président français
lors de leur rencontre. Emmanuel
Macron revendique le fait de
« parler à tout le monde et de dire
clairement les choses », même celles qui fâchent. « Je le ferai dans le
respect mais avec le souci de défendre en même temps nos valeurs et
nos intérêts », expliquait-il en début de semaine avant d’évoquer,
le 3 janvier, lors de ses vœux à la
presse, la triste situation des médias en Turquie. « Ce n’est pas
parce qu’ils sont journalistes qu’ils
ne vont pas commettre un crime »,
avait rétorqué Ibrahim Kalin, le
porte-parole du président turc.
A l’Elysée, on insiste sur le souci
du président « de maintenir le fil
du dialogue sans cacher les divergences ». Les autorités françaises
rappellent qu’Ankara devra faire
des « gestes très concrets » sur les
droits de l’homme si elle veut
donner un nouvel élan à un processus d’adhésion à l’UE engagé
en octobre 2005 et au point mort
depuis le coup d’Etat raté. « Ce processus est gelé parce qu’il y a un
certain nombre d’attentes des pays
européens sur les libertés fondamentales », déclarait à Sud Radio
Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d’Etat auprès du ministre
des affaires étrangères.
« Nouveau sultan »
Des cas très concrets seront abordés lors des entretiens, dont celui
du mécène Osman Kavala, figure
de proue de la société civile et de
l’intelligentsia stambouliote, arrêté en novembre 2017 et accusé
contre toute vraisemblance
d’avoir financé le coup d’Etat et
« La rencontre
ne fera en rien
dévier Erdogan
d’une trajectoire
toujours plus
autoritaire »
MARC PIERINI
ex-ambassadeur de l’UE
à Ankara, chercheur
à la fondation Carnegie
même la révolte de Gezi, au cœur
d’Istanbul, au printemps 2013.
Quelque 50 000 personnes sont
actuellement détenues en Turquie pour leurs liens supposés
avec la confrérie islamiste de Fetullah Gülen, accusée par les autorités d’avoir organisé le putsch
raté, ou pour complicité avec la rébellion kurde.
Au moins 140 000 fonctionnaires ont été limogés pour les mêmes raisons. La répression contre les ONG de défense des droits
de l’homme et la presse a aussi
visé des ressortissants européens, notamment allemands, et
des binationaux. Les deux journalistes français arrêtés au cours
des derniers mois, Mathias Depardon et Loup Bureau, ont certes été libérés – un geste à l’égard
de Paris. Mais Deniz Yücel, le correspondant turco-allemand de
Die Welt, est incarcéré depuis
bientôt un an sans qu’aient été
rendues publiques les charges
pesant contre lui.
Même si l’économie tourne à
plein régime, avec une croissance
de 7 % en 2017, une bonne partie
des classes moyennes urbaines
commence à se détourner de
l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002, et
s’inquiètent des dérives autoritaires de celui que beaucoup surnomment le « nouveau sultan ».
Lors du référendum d’avril 2017
visant à élargir encore les pouvoirs du chef de l’Etat, les grandes
villes comme Ankara et Istanbul
avaient voté pour le non.
Les relations avec le traditionnel
allié américain sont de plus en
plus mauvaises. Celles avec l’OTAN
sont devenues exécrables. La carte
russe de l’alliance avec Vladimir
Poutine, qui avait permis à Ankara
de revenir dans le jeu en Syrie,
montre toutes ses limites.
D’où ce retour vers l’Europe, et
c’est avec Paris que les relations
sont les moins mauvaises. Au
Journalistes et avocats dénoncent les purges d’Ankara
la visite de recep tayyip erdogan irrite les organisations de défense des droits
de l’homme, les associations professionnelles des avocats comme des journalistes, et
les partis de gauche. Basile Ader, vice-bâtonnier du barreau de Paris, demande au
chef de l’Etat d’« interférer avec fermeté
auprès du président turc pour la libération
sans condition des soixante et onze avocats
condamnés à de longues peines d’emprisonnement, et l’abandon des poursuites qui visent au total 1 486 avocats ». Le barreau de
Paris rappelle aussi que la « situation des
avocats turcs et des magistrats n’a cessé de
s’aggraver depuis un an, victimes d’une
purge de grande ampleur, au mépris de toutes les conventions internationales et des
droits les plus élémentaires ».
« Arrestations arbitraires »
Dans un communiqué, Reporters sans
frontières, la Société civile des auteurs
multimedia, l’équipe du prix Albert-Londres et Informer n’est pas un délit, un collectif de journalistes, appellent Emmanuel
Macron « à dénoncer avec fermeté l’injustice qui frappe les journalistes turcs et qui
aboutit à ce que plus d’une centaine d’entre
eux soient emprisonnés, déjà condamnés
ou dans l’attente d’un jugement ».
Sur le plan politique, La France insoumise et le Parti communiste français ont
l’un et l’autre condamné la visite. La Ville
de Paris, dirigée par la socialiste Anne Hidalgo, a notamment fait part de sa « préoccupation quant au respect des droits humains et de la démocratie locale en Turquie » et de « son soutien aux élus locaux »
face à des « arrestations arbitraires ». Dans
le sud-est de la Turquie, à majorité kurde,
des dizaines de maires du Parti démocratique des peuples (HDP, prokurde) ont été
remplacés par des fonctionnaires nommés par Ankara. p
m. se.
printemps 2017, les autorités turques n’avaient pas hésité à accuser les dirigeants allemands de
« pratiques nazies » pour avoir interdit à des ministres de l’AKP de
venir mener campagne auprès
des immigrés turcs. La chancelière allemande Angela Merkel
avait annoncé, début septembre,
être favorable à l’arrêt des négociations d’adhésion avec Ankara.
Emmanuel Macron veut, lui, « éviter les ruptures » avec un partenaire qu’il juge essentiel.
Intérêts stratégiques communs
« Sur les questions régionales et
dans le domaine bilatéral, les pas
que nous avons faits avec Emmanuel Macron vont dans le bon
sens », a affirmé Recep Tayyip Erdogan mercredi sur LCI. Les deux
chefs d’Etat se sont déjà plusieurs
fois rencontrés en marge de sommets internationaux. « Les discussions ont été directes et denses »,
souligne-t-on à Paris. Si les personnalités et les visions du
monde des deux dirigeants sont
opposées à bien des égards, il
existe aussi des intérêts stratégiques communs et des convergences sur nombre de dossiers régionaux, à commencer par la Syrie.
Longtemps principal soutien de
la rébellion avant de se rapprocher de Moscou et de Téhéran
en 2016, Recep Tayyip Erdogan
n’en estime pas moins, comme la
diplomatie française, que Bachar
Al-Assad ne peut incarner à terme
l’avenir de son pays.
Les deux hommes s’entretiendront aussi de la situation dans le
Golfe et en Libye, et de l’instabilité née de la reconnaissance par
les Etats-Unis de Jérusalem
comme capitale d’Israël. « La Turquie reste un partenaire stratégique à de nombreux égards : en
matière de migrations, de lutte
contre le terrorisme, de résolution
de crises régionales », expliquait
jeudi le ministre des affaires
étrangères, Jean-Yves Le Drian,
soulignant que ce dialogue « exigeant et constructif » doit être
« fondé sur des engagements que
la Turquie a elle-même pris en matière de droits de l’homme ».
Cela ne dissipe pas les doutes
sur l’opportunité de cette visite
alors même que le président turc,
depuis le coup d’Etat raté, n’avait
été reçu que dans la Pologne des
ultranationalistes conservateurs
du parti PiS et chez le voisin grec,
où la visite a été houleuse.
« La rencontre à l’Elysée représente un succès d’image pour Recep Tayyip Erdogan, mais elle ne le
fera en rien dévier d’une trajectoire
politique toujours plus autoritaire
au fur et à mesure qu’il sent son
pouvoir menacé », relève Marc
Pierini, ancien ambassadeur de
l’UE à Ankara et chercheur à la
fondation Carnegie à Bruxelles,
soulignant qu’en revanche Emmanuel Macron n’a rien à y gagner. « Qu’il s’agisse des accords
migratoires ou de la lutte contre le
terrorisme, la coopération fonctionne au niveau technique sans
qu’il soit besoin de lui donner un
tel adoubement politique », s’inquiète l’ex-diplomate.
Nombre d’intellectuels turcs
partagent ce point de vue. « Si la
visite parisienne pouvait freiner
la dérive autocratique d’Erdogan,
ce serait une bonne chose, mais
cette dernière est irréversible »,
analyse Ahmet Insel, auteur notamment de La Nouvelle Turquie
d’Erdogan (La Découverte). Nul
ne croit plus vraiment, y compris
à Ankara, à une future adhésion
pleine et entière à l’UE. « Les relations de la Turquie avec l’UE se situent désormais dans la logique
d’une politique de bon voisinage,
ce qui donne à Bruxelles comme à
Paris ou Berlin toujours moins de
prises sur Ankara », insiste l’universitaire. Recep Tayyip Erdogan
le sait et en joue, même s’il assure « vouloir avoir de bonnes relations avec l’UE ». p
marc semo
international | 3
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Les réfugiés syriens au Liban hésitent à revenir
Beaucoup d’exilés craignent d’être inquiétés pour leur soutien à la rébellion s’ils franchissent la frontière
REPORTAGE
qaa (liban) - envoyée spéciale
D
ans le froid, à pied, un
homme en costumecravate pousse sa valise à roulettes sur le
bitume vers les bureaux des forces
de sécurité libanaises. Sourire aux
lèvres, il s’apprête, après plusieurs
années d’exil, à entrer en Syrie par
le passage frontalier de Qaa, fraîchement rouvert, qui relie le nord
de la plaine de la Bekaa libanaise à
la région d’Homs. Entre les deux
postes-frontières, bordés par des
murets de terre, deux fillettes se
jettent dans les bras de leur père ;
elles reviennent d’Homs avec leur
mère, partie recevoir des soins,
moins coûteux en Syrie. Pour Ziad,
le père de famille, âgé de 35 ans, la
réouverture de cette frontière va
« simplifier la vie des Syriens » installés dans les zones libanaises
voisines. Lui ne se risque toutefois
Mer
Méditerranée
Passage
Joussié-Qaa Homs
Beyrouth
LIBAN
50 km
PL
A
INE
DE
LA
BE
KA
A
Tripoli
SYRIE
Damas
ISRAËL
pas à la franchir, par refus d’être
enrôlé comme réserviste.
Avec la remise en activité de ce
point de passage, à la mi-décembre 2017, tous les postes-frontières
entre le Liban et la Syrie sont désormais opérationnels. Un retour
à des « conditions normales », selon le ministre de l’intérieur syrien, Mohammed Al-Chaar. Une
page est définitivement tournée
de part et d’autre : le passage de
Joussié-Qaa avait été fermé
en 2012 par les autorités syriennes
quand des localités alentour
étaient gagnées par de violents
combats ou basculaient sous le
contrôle de la rébellion. A la même
période, sur les terres libanaises
voisines, un climat quasi insurrectionnel porté par les combattants
anti-Assad et leurs soutiens agitait
la vaste zone agricole proche de la
frontière ; il n’en reste plus rien.
Langage prudent
A l’entrée du territoire syrien, on
trouve les mêmes symboles
qu’en 2011 : « Bienvenue dans la Syrie des Assad », annonce un écriteau, près d’un portrait du chef de
l’Etat. En territoire libanais, l’axe
qui part de la frontière s’appelle
toujours la « route du président
Hafez Al-Assad ».
Les deux points de contrôle ont
été rapprochés : quelques dizaines de mètres les séparent,
quand autrefois il fallait parcourir 10 kilomètres sur le sol du Liban avant d’accomplir les formalités. Le but est évident : empêcher qu’un no man’s land réapparaisse aux portes de la Syrie.
A l’entrée de la
Syrie, comme en
2011, un écriteau
annonce :
« Bienvenue
dans la Syrie
des Assad »
Les autorités libanaises invoquent, pour expliquer la réouverture de la frontière, le retour de la
sécurité, après le départ, durant
l’été 2017, au terme d’une offensive
militaire, des derniers djihadistes
de la région. C’est un signe de plus
que le vent a tourné, depuis la bataille d’Alep, fin 2016, en faveur du
régime syrien. Celui-ci a engrangé
depuis d’autres gains militaires, et
l’Etat étend son autorité. Parmi les
réfugiés, les avis sont partagés.
« Cela veut dire plus de stabilité »,
juge Ziad, même s’il concède que
« des gens ont peur ». Ceux, nombreux dans la région de Qaa, à
avoir soutenu l’insurrection, renouent avec un langage prudent,
celui de l’incertitude lors des premiers mois de la révolte en 2011.
« On n’exprime plus nos opinions
politiques », confirme Salah, dans
son magasin de vêtements, le long
de la route entre Qaa et Baalbek,
parcourue par des Syriens à pied
ou à moto. On comprend, à demimot, qu’il a porté les armes à Yabroud, une localité syrienne à l’est
de la Bekaa ; il en a été évacué lors
de la défaite des insurgés. Par le
passé, la participation aux combats était évoquée avec fierté par
les jeunes Syriens prorébellion. Salah se montre désormais rétif à
donner des détails. Il ne sait pas ce
que l’avenir lui réserve.
Le ministre de l’intérieur syrien a
fait de 2018 un horizon pour le retour « sécurisé » des réfugiés dans
la région d’Homs. Mais Mohammed, 22 ans, les joues rougies par
le froid, n’y songe pas encore.
Comme beaucoup des 30 000 déplacés syriens qui vivent dans les
environs de Qaa, il vient de cette
province d’Homs, un foyer de la
révolte très tôt converti à la rébellion armée. La répression et les
combats y ont été féroces. « Notre
village, Joussié, est classé zone militaire. La plupart des maisons sont
détruites. Il n’y a pas d’infrastructures. Rentrer, c’est repartir de zéro »,
estime-t-il. Il dit d’abord « ne pas
avoir choisi un camp », mais déteste en fait le régime : « Ses forces
ont semé la mort à Joussié. » Selon
lui, seuls franchiront la frontière
« ceux qui ne risquent d’être ni arrêtés ni envoyés à l’armée ».
Des vaches broutent près de tentes installées sur un terrain agricole proche de la frontière. La famille de Mohammed, un agriculteur de 39 ans, y vit dans la pauvreté. Une femme rassemble des
morceaux de bois pour préparer
un repas à même le sol. Ici, de 2011
à 2013, transitait de l’aide destinée
aux rebelles, en Syrie ou dans leur
base arrière libanaise.
« Il faut une amnistie »
Mohammed refuse d’évoquer
cette époque, ou de parler des événements chez lui depuis 2011. On
aperçoit la silhouette de son village, Nazariyah, « à moins de deux
kilomètres ». Il a conservé de la famille sur place. Confusément, il affirme attendre qu’une « bonne
partie des habitants reviennent »
pour leur emboîter le pas. Comme
d’autres, il guette les nouvelles :
qui a passé la frontière, et dans
quelles conditions ?
Offensive du régime à la Ghouta
L’armée syrienne a lancé, jeudi 4 janvier, une offensive pour briser le siège d’une de ses bases dans la Ghouta orientale, à l’est
de Damas, où 250 soldats sont encerclés par des djihadistes depuis le début de la semaine. De violents combats l’ont opposée
aux groupes qui contrôlent cette région qu’elle assiège depuis
2013, le groupe djihadiste Fatah Al-Cham, l’ex-branche syrienne
d’Al-Qaida, et les groupes rebelles islamistes Ahrar Al-Cham et
Jaich Al-Islam. La veille, 29 civils avaient péri, la plupart dans des
raids de l’aviation russe qui soutient le régime de Bachar Al-Assad, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. En représailles, Jaich Al-Islam a tué jeudi 14 soldats dans des attaques
contre des barrages militaires près de la Ghouta.
Beaucoup des réfugiés, au Liban, ont fui avant tout la guerre et
les destructions. Mais quelle solution sera trouvée pour ceux qui
ont soutenu la révolte ? « Il faut
que les autorités syriennes décrètent une amnistie, affirme Bachir
Matar, le président de la municipalité de Qaa. Sans cela, c’est
comme dire à ces réfugiés : “Venez,
mais ne rentrez pas.” » Lui aimerait voir les Syriens repartir
« aujourd’hui plutôt que demain »,
mais il ne les « chassera pas ».
Au poste-frontière, le trafic reste
limité, mais une hausse progressive du transit de Libanais et de Syriens, et de l’activité économique,
est attendue avant peut-être un retour de réfugiés. Un jeune ouvrier
revient de son village natal, près
d’Hama, où vit sa famille. Auparavant, le voyage, par la route de Damas, lui prenait douze heures ; il
ne lui en faut plus que quatre, via
Qaa. « Entre Homs et le Liban, on
voit des villages en ruine », dit-il.
Gouverneur de Baalbek-Hermel,
Bachir Khodr souhaite que le
point de passage contribue à faire
de sa région une « plate-forme
pour la reconstruction en Syrie ».
Evoquant la lassitude face à la présence massive de déplacés, il estime qu’on « ne peut pas placer la
reconstruction avant le retour des
réfugiés. Ce sont les Syriens qui doivent jouer un rôle dans la reconstruction de leur pays ». Reste à en
convaincre les Syriens les plus inquiets ou les plus amers, et à savoir
quels fonds internationaux permettront de rebâtir. p
laure stephan
L’administration Trump s’en prend
à la vente libre de marijuana
Le ministre de la justice, Jeff Sessions, a annulé les circulaires
qui protégeaient les Etats légalisateurs des poursuites de Washington
D
epuis quatre ans, la législation sur la marijuana
vivait dans le flou aux
Etats-Unis. La substance était à la
fois illégale sur le plan fédéral, et
autorisée, à des fins médicinales
ou récréatives, dans une trentaine
d’Etats, à la suite de référendums
populaires. Barack Obama avait
décidé de laisser les Etats mener
leurs propres « expériences » démocratiques, comme les y autorise la Constitution. Trois jours
après l’ouverture des magasins de
vente libre de cannabis en Californie, décidée lors des élections de
novembre 2016, l’administration
Trump a donné jeudi 4 janvier un
coup d’arrêt à cette ambiguïté.
Dans un texte adressé aux
93 procureurs fédéraux, le ministre de la justice, Jeff Sessions, a annoncé que les circulaires de 2013 et
2014, signées de James Cole, alors
attorney général adjoint, étaient
abrogées. Elles leur demandaient
de ne pas s’opposer à la volonté
des électeurs de mettre en place
dans leur Etat un marché réglementé du cannabis, pour autant
que la santé des mineurs soit protégée et qu’il ne déborde pas dans
les Etats ne le souhaitant pas.
M. Sessions a insisté sur l’importance du retour à l’application
intégrale de la loi de 1970 sur le
contrôle des stupéfiants. Loi qui
reflète, a-t-il souligné, « la détermination faite par le Congrès que la
marijuana est une drogue dangereuse et que l’activité liée à la marijuana est un crime grave ». Sa circulaire ne met pas directement en
danger le secteur de la marijuana
médicale, légal dans 29 Etats et en
partie protégé par une loi.
L’abrogation du « Cole Memo » a
plongé les partisans du cannabis
dans la consternation, alors que la
légalisation en Californie, l’Etat le
plus peuplé du pays, devenu le
1er janvier le sixième où tout adulte
de plus de 21 ans peut acheter légalement une once (28 grammes) de
marijuana, leur donnait l’espoir
d’un mouvement irréversible. Le
texte représentait le bouclier qui a
protégé le secteur des poursuites
fédérales et permis l’édification
d’un secteur économique qui représente plus de 200 000 emplois
et un chiffre d’affaires de près de
7 milliards de dollars (5,8 milliards
d’euros) en 2016.
Aaron Smith, le président de
l’Association nationale de l’industrie du cannabis, qui représente
plus de 1 500 entreprises du secteur, temporise : « C’est une décision inquiétante. Mais pas forcément un changement majeur.
L’application des textes a été et restera à la discrétion des procureurs ». Il espère que les fonctionnaires de la justice « continueront
à respecter la promesse de campagne » de Donald Trump de ne pas
interférer dans les décisions des
Etats sur cette question.
Dans les Etats concernés, les
autorités ont vivement condamné la décision de M. Sessions.
Le sénateur Cory Gardner (Colorado), un républicain, s’est dit
d’autant plus mécontent qu’il
croyait avoir obtenu personnellement l’assurance de M. Sessions
Haut-lieu de
la « résistance »
anti-Trump,
la Californie
se sent visée
par Washington
Un grand film.
Un polar vénéneux.
Un thriller hypnotique.
Darín impressionnant.
Un polar haletant.
Darín est fascinant.
Intrigant
et passionnant.
L’OBS
qu’il respecterait le droit des Etats.
Il s’est dit prêt à s’opposer à toutes
les confirmations de juges désignés par M. Sessions. Le représentant Mike Coffman, républicain
lui aussi et qui s’était opposé à la
légalisation de 2012 dans cet Etat,
s’est demandé si le ministre
« comprenait la Constitution ».
Marché noir
En Californie, l’attorney général
Xavier Becerra a ajouté un motif
de lutte contre l’administration
Trump. « Nous avons décidé qu’il
était mieux de réglementer plutôt
que de criminaliser le cannabis. ».
Mais les recours sont maigres : la
Cour suprême a déjà statué en
faveur de l’échelon fédéral.
Haut-lieu de la « résistance » à la
politique du président Trump, la
Californie se sent une nouvelle
fois particulièrement visée par
Washington. M. Sessions lui a rappelé récemment qu’elle alimentait
plus de la moitié du marché noir
dans les autres Etats. Et la question
de la transition vers le marché légal n’est pas réglée : rien ne dit que
toutes les plantations du « triangle
d’Emeraude » dans les forêts du
nord de l’Etat, vont sortir de la
clandestinité pour payer des frais
d’enregistrement et 15 % d’impôts.
Selon les experts, la décision de
M. Sessions a peu de chances d’interrompre le mouvement de légalisation aux Etats-Unis. Mais elle
fait perdre espoir aux producteurs
de voir la question du crédit et des
dépôts bancaires réglée rapidement. En Californie, elle va sans
doute aussi faire réfléchir les investisseurs qui étaient prêts, à la
suite de plusieurs célébrités de
Hollywood, à entrer sur le plus
gros marché du monde pour le
commerce légal. p
corine lesnes
LE JDD
LE FIGARO
PREMIÈRE
SUD OUEST
TÉLÉRAMA
LA CROIX
RICARDO DARĺN
EL PRESIDENTE
AN IA O
san francisco - correspondante
ACTUELLEMENT
I R
4 | international
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Les affaires opaques de l’Eglise orthodoxe en Israël
Les chrétiens palestiniens protestent contre des transactions immobilières qui favoriseraient l’Etat juif
jérusalem - correspondance
« Le patriarcat
grec-orthodoxe
n’est pas
une agence
immobilière.
Nous voulons
plus de
transparence »
A
l’occasion du Noël orthodoxe à Bethléem,
en Cisjordanie, samedi 6 janvier, les fidèles
entendent manifester contre la
corruption de leur clergé. Et particulièrement contre celle de leur
chef spirituel, le patriarche grecorthodoxe de Jérusalem, Théophile III. Celui-ci est soupçonné
de dilapider les biens de son
Eglise, à Jérusalem comme en Israël. La revendication prend des
allures nationalistes, en mobilisant les Palestiniens chrétiens
orthodoxes à Jérusalem, en Israël
comme en Cisjordanie occupée.
Tout a commencé en 2005, lorsque la presse israélienne a dévoilé
l’étrange transaction immobilière
passée, une année auparavant,
entre l’Eglise grecque-orthodoxe
et trois sociétés privées. Moyennant la somme de 1,5 million de
dollars, ces dernières auraient acquis deux hôtels situés près de
la porte de Jaffa ainsi qu’un bâtiment jouxtant l’esplanade des
mosquées, dans la vieille ville de
Jérusalem. Basées à l’étranger, ces
sociétés auraient servi les intérêts
de l’organisation Ateret Cohanim,
qui œuvre depuis 1978 pour la colonisation juive dans la vieille
ville et à Jérusalem-Est.
L’affaire suscite alors la colère
des chrétiens palestiniens qui dénoncent la perte de leur patrimoine au profit de l’occupant israélien. Le patriarche de l’époque, Irénéos 1er, doit démissionner. Pour regagner la confiance
des fidèles, son successeur, Théophile III, s’engage à faire annuler
les transactions. Le 30 juillet 2017,
au terme d’une longue procédure judiciaire, la cour de justice
israélienne a donné raison aux
sociétés mandées par Ateret Cohanim. Jugeant la décision « politique », le patriarche Théophile
III a fait appel de la décision
auprès de la Cour suprême israélienne. Celle-ci ne s’est toujours
pas prononcée.
Mais alors qu’il défend l’affaire
de la porte de Jaffa, Théophile III
dilapide le patrimoine de l’Eglise
grecque-orthodoxe, second propriétaire terrien en Israël. Depuis
ÉTATS- U N I S
Mise en vente anticipée
du livre-choc sur Trump
La mise en vente du livre
explosif de Michael Wolff sur
la Maison Blanche de Donald
Trump, Fire and Fury, prévue
mardi 9 janvier, a été avancée au vendredi 5 par son
éditeur, Henry Holt. L’avocat
du président américain avait
tenté jeudi de faire interdire
la publication de cet ouvrage
dressant le sombre tableau
d’une Maison Blanche
dysfonctionnelle. « Et voilà.
Vous pouvez l’acheter (et le
lire) demain. Merci, monsieur
le Président », a lancé
Michael Wolff dans un
Tweet, à la suite de l’annonce
de la requête. – (AFP.)
PAKI STAN
Les Etats-Unis
suspendent leur
assistance sécuritaire
Les Etats-Unis ont annoncé
jeudi 4 janvier la suspension
de leur assistance sécuritaire
aux forces pakistanaises
en leur réclamant une « action
décisive » contre les factions
talibanes établies dans ce pays
théoriquement allié de l’Amérique dans sa lutte contre le
terrorisme. Cette décision intervient quelques jours après
les menaces de Donald Trump,
qui avait évoqué la possibilité
de couper les financements
en la matière, provoquant
la colère d’Islamabad. – (AFP.)
HANI BOULLATA
membre de l’Union
des chrétiens arabes
orthodoxes à Jérusalem
Des Palestiniens orthodoxes manifestent à Jérusalem, en septembre 2017. MAHMOUD ILLEAN/AP
son arrivée en 2005, ce sont au total des centaines d’hectares qui
ont été cédés, principalement à Jérusalem-Ouest mais aussi à Jaffa,
à Césarée, à Ramla, à Nazareth ou
encore à Tibériade.
Sociétés-écrans
Le patriarche grec se refuse à
prendre la parole pour justifier
ces transactions à répétition. Selon certains experts, il aurait dû
rembourser les dettes héritées de
son prédécesseur, qui s’élèveraient à plusieurs dizaines de
millions d’euros. Cependant, le
montant des gains obtenus est
trop faible pour ne pas éveiller de
soupçon. Les acquéreurs, quant à
eux, sont des sociétés écrans, enregistrées à l’étranger, sur des îles
connues comme paradis fiscaux.
Depuis 2005,
ce sont des
centaines
d’hectares qui
ont été cédés, à
Jérusalem-Ouest,
Jaffa, Nazareth…
Celles-ci pourraient ensuite décider du prix de cession des terres, en cas de revente, ou du renouvellement des baux vis-à-vis
des propriétaires d’habitations
déjà existantes, ce qui risquerait
de bouleverser le marché de
l’immobilier israélien. C’est à ce
titre qu’en juillet 2017 la députée
Rachel Azaria, du parti Kulanu, a
présenté au Parlement un projet
de loi qui permettrait à l’Etat
d’Israël de réquisitionner tout terrain qui aurait été vendu par une
Eglise à des investisseurs privés.
Le texte a été critiqué par les
treize Eglises chrétiennes de Jérusalem qui, dans un communiqué
publié le 4 septembre 2017, ont
dénoncé les « tentatives systématiques » d’Israël pour « affaiblir la
présence chrétienne » dans la Ville
sainte. Un mois plus tard, le patriarche Théophile III a profité
d’une tournée diplomatique
pour s’assurer de soutiens dans la
région et en Europe.
« Il concentre toute l’attention
sur la vieille ville de Jérusalem
pour mieux étouffer les critiques
sur les ventes en Israël, note Wadie
Abunassar, universitaire arabe
israélien et spécialiste des questions chrétiennes. La porte de
Jaffa est un lieu identitaire pour
les Palestiniens. La Jordanie [gardienne des lieux saints à Jérusalem] et l’Autorité palestinienne
ferment les yeux sur les ventes
en Israël : or, c’est ce qui fragilise
la présence des Arabes chrétiens
en Israël. »
Train de vie
Les fidèles, eux, ne sont pas dupes. Dès l’automne 2017, des
manifestations anticorruption
ont eu lieu à Jérusalem, en Israël
et en Cisjordanie. « Nous nous
opposons à toute transaction. Le
patriarcat grec-orthodoxe n’est
pas une agence immobilière.
Nous voulons donc plus de trans-
parence dans la gestion des
biens ecclésiaux », explique Hani
Boullata, membre de l’Union
des chrétiens arabes orthodoxes
à Jérusalem. Les fidèles ignorent,
en effet, où aboutit l’argent
reçu des transactions. Certains
pensent qu’il finance le train
de vie du patriarche ou qu’il est
envoyé aux familles des prêtres,
en Grèce.
Car si les chrétiens orthodoxes
en Israël (environ 45 000 personnes) et en Cisjordanie (25 000)
sont presque tous Palestiniens,
le clergé est, depuis le XVIe siècle,
principalement d’origine grecque. Des fidèles réclament la
démission de Théophile III au
profit d’un patriarche arabe. « La
revendication nationale s’observe
dans l’Eglise, entre Arabes et
Grecs, et dans le contexte du
conflit israélo-palestinien », résume M. Abunassar.
En octobre 2017, lors d’une réunion à Bethléem qui a rassemblé
des centaines de Palestiniens
chrétiens orthodoxes, la vente
des biens de l’Eglise a d’ailleurs
été déclarée « question d’ordre
national ». Les participants ont
aussi décidé de boycotter les visites de leur patriarche, notamment pour Noël. Aussi, le 6 janvier à Bethléem, « il ne sera pas
accueilli par les fidèles à l’entrée
de la ville, comme le veut la tradition, prévient Hani Boullata.
Nous l’attendrons à l’entrée de la
basilique de la Nativité avec nos
réclamations ». p
claire bastier
Pour Blair, le Brexit est « danger eux » pour les Européens
L’ancien premier ministre britannique assure que Londres pourrait changer d’avis si l’UE assouplit sa position
londres - correspondant
Q
ue chacune de ses interventions sur l’Europe
soit utilisée comme repoussoir par les partisans du Brexit n’empêche nullement Tony Blair de clamer haut et
fort son point de vue. En guise de
vœux pour 2018, l’ancien premier ministre britannique, impopulaire dans son pays à cause de
ses mensonges sur la guerre en
Irak, espère que l’année nouvelle
sera celle du ressaisissement des
Britanniques et d’une « nouvelle
réflexion » de leur part, remettant
en cause le divorce avec l’Union
européenne (UE).
Dans un entretien accordé à
plusieurs journaux « continentaux », dont Le Monde, mercredi
3 janvier à Londres, l’ancien chef
de gouvernement met aussi en
garde les Européens : « L’Europe
sera considérablement affaiblie si
le Royaume-Uni quitte l’UE », avertit-il, non seulement en termes
de défense et de sécurité, mais
parce qu’elle « perdrait un pilier
important du pont qui relie les
deux rives de l’Atlantique ».
Alors que le gouvernement de
Theresa May a été contraint à
d’importantes concessions et
que les négociations sur les futures relations commerciales entre
Londres et Bruxelles sont programmées de mars à octobre,
pour un départ effectif le
29 mars 2019, M. Blair s’inquiète
« du danger que représente un certain fatalisme, chez les Européens,
à propos du Brexit ».
Selon lui, les Vingt-Sept doivent prendre conscience que « le
Brexit est aussi très dangereux
pour eux » et que ce serait « une
erreur » pour l’Europe « si elle
prenait une décision de cette
ampleur par lassitude ».
« Le débat n’est pas clos »
Les Européens doivent comprendre que « le débat n’est pas clos au
Royaume-Uni » et « garder l’esprit
ouvert pour le cas où les Britanniques changeraient d’avis », estime M. Blair, installé dans les
luxueux locaux de sa Fondation
pour le changement global.
« Les dégâts que causerait le
Brexit dans toute l’Europe devraient conduire les Européens à
répéter que les portes de l’UE
restent ouvertes, ajoute-t-il. Ils
devraient négocier avec le sentiment profond qu’il en va de l’avenir de l’Europe, pas seulement de
celui du Royaume-Uni. »
D’Emmanuel Macron, qui a précisément déclaré, en juin 2017,
que « la porte est toujours ouverte », Tony Blair affirme que
c’est « un allié au sens où il défend
une politique centriste de progrès
qui peut permettre de trouver
une voie entre les populismes de
gauche et de droite ». Mais, sur le
Brexit, il attend prudemment de
« connaître ses positions ». Alors
que M. Macron est parfois qualifié de « Tony Blair français »,
l’ancien dirigeant britannique
n’est « pas sûr que la comparaison
plairait » au président.
Pour le fondateur du New
Labour, l’affaiblissement de l’UE
consécutif au Brexit serait particulièrement sensible en matières de défense et de sécurité.
L’idée d’une défense européenne
« est plus forte aujourd’hui que
jamais » dans le contexte de la
présidence Trump. Interrogé sur
les avances faites par Mme May au
régime polonais en dépit de ses
entorses à l’Etat de droit, dénoncées par l’UE, M. Blair affirme que
cette démarche est dans la logique du Brexit. « En cas de tension
en Europe, prévient-il, le Royaume-Uni n’aura pas la même attitude [de solidarité] que lorsqu’il
était dans l’UE. »
Loin de se résigner au divorce, il
estime qu’« il faut tirer parti du
choc du Brexit pour répondre
aux inquiétudes, notamment sur
l’immigration ». Le divorce fournit
l’occasion d’« engager les réformes
destinées à réconcilier le RoyaumeUni avec l’Europe et à rapprocher
l’UE de ses populations », dit-il.
Les Britanniques n’ont pas nettement changé d’avis sur le
Brexit : 49 % estiment toujours
que c’est une bonne décision.
Mais M. Blair défend pour eux « le
droit de reconsidérer » leur décision, une fois connus les termes
de l’accord final avec les VingtSept. Il ne cache pas son souhait
personnel : « Un réexamen conduisant à demeurer » dans « une UE
réformée grâce à l’élan donné par
le Brexit ». Pareil revirement pour-
Selon les
sondages, 49 %
des Britanniques
estiment toujours
que le Brexit
est une bonne
décision
rait, selon lui, s’opérer « soit par
un vote au Parlement, soit par de
nouvelles élections, soit encore par
un nouveau référendum ».
Pour lui, la question irlandaise
est « une métaphore du dilemme
posé au pays tout entier : choisir
entre le maintien dans le marché
unique européen et le retour des
frontières ». Il admet que la décision de Theresa May de quitter
le marché unique ne laisse aux
Britanniques que le choix d’un accord de libre-échange avec l’UE du
type de celui signé récemment
par le Canada, qui exclut le secteur
des services, représentant 70 % de
l’économie britannique.
Si Tony Blair intervient aujourd’hui, c’est aussi pour tenter de peser sur la politique des travaillistes. Alors que le Labour cultive
l’ambiguïté sur l’Europe pour ne
pas s’aliéner les 37 % de ses électeurs qui ont voté pour le divorce
d’avec l’UE, l’ancien dirigeant estime que le parti devrait « expliquer aux gens que le Brexit ne résoudra pas leurs problèmes et que
l’appartenance à l’UE est bonne
par principe ». Pour l’instant, le
parti semble plus engagé dans
une démarche de petits pas pour
contester le Brexit de Mme May. p
philippe bernard
international | 5
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SAMEDI 6 JANVIER 2018
Dans le bidonville sud-africain
de Diepsloot, « le viol
fait partie du quotidien »
Plus de la moitié des hommes du township admettent
avoir récemment « violé ou battu » une femme
johannesburg - correspondance
D
ans une taverne de
Diepsloot, l’un des
townships les plus
pauvres de Johannesburg, le ton est à la plaisanterie.
Lydia et Rose font face à Steeve et
discutent de la violence contre
les femmes. Un véritable fléau
en Afrique du Sud, qui a recensé
49 660 agressions sexuelles en
un an, d’après les statistiques criminelles officielles publiées à
l’automne.
A la suite d’une plainte de son
ex-femme, Steeve, 31 ans, a été
condamné à une semaine de travaux d’intérêt général. « Tu aurais
dû prendre au minimum cinq ou
six mois », le rabroue Rose, 26 ans,
enjouée dans son sweat à capuche
aux couleurs de l’ANC, le parti de
Nelson Mandela. « En même
temps, elle s’est permis de me tenir
tête. Elle m’a pointé du doigt, j’aime
pas ça », tente-t-il de justifier.
La discussion embraye sur la répartition des tâches ménagères.
« Il faut que ce soit 50-50 », annonce Lydia, 29 ans, les cheveux
rouges mal décolorés. Il amorce :
« Oui, mais si on est le seul à
trava… » « C’est 50-50, c’est comme
ça ! », le coupe Rose. Cette mère
célibataire sans emploi est avec
son fils de 6 ans qui se tient derrière elle. « Lorsqu’il est mauvais,
je le frappe juste un peu, mais jamais avec les pieds », dit-elle, en
claquant des doigts.
Le bidonville s’étend à perte de
vue et les rues sont pleines de
gens qui traînent, le regard suspicieux. Le recensement affiche
165 000 habitants, dont une
bonne moitié est au chômage.
Mais les associations estiment
qu’y vivraient quatre fois plus de
personnes, dont 40 % d’étrangers,
en grande partie sans papiers.
Diepsloot (« gros trou » en afrikaans) est l’un des épicentres de la
violence contre les femmes. Une
étude réalisée dans ce township et
« Ici tout le
monde se bat
tout le temps. Et
l’alcool, ça nous
excite », lâche
Steeve, 31 ans
publiée en octobre 2016 montre
que sur 2 600 hommes interrogés,
56 % reconnaissent avoir « violé
ou battu » des femmes au cours
des douze derniers mois, parmi
lesquels 38 % admettent des viols.
Lorsqu’on leur demande si elles
aussi, elles ont été victimes de
violence domestique, Lydia et
Rose rient avec gêne. « Plus maintenant », lâche Rose, avant de
changer de sujet. « On est nés làdedans, justifie Steeve. Ici tout le
monde se bat tout le temps ». Il
agite les poings. « Et l’alcool, ça
nous excite. »
En retrait, assis sur le billard,
Brown Lekekela, la quarantaine,
laisse la conversation couler. Il est
animateur pour Sonke Gender
Justice, une organisation qui travaille à changer les hommes
comme Steeve. Il tient des ateliers
dans des lieux publics, comme
cette taverne, pour convaincre les
hommes de modifier leur comportement. « Certains y arrivent,
commente Lydia. Mais d’autres,
qui viennent à l’atelier dire que l’alcool, c’est mal, on les retrouve le
soir complètement saouls se bagarrant avec tout le monde. »
Nonchalant et un peu bedonnant, Brown n’a pas la tête de
l’emploi. Il a pourtant aménagé,
dans son jardin, l’unique refuge
du township. Depuis 2013, il accueille chaque mois une trentaine de victimes de violences
physiques ou sexuelles. C’est sa
femme qui ouvre la grille de leur
propriété, un bébé de 1 an dans les
bras. Le refuge est installé dans un
chalet de bois. Dans l’entrée sont
posées, en vrac sur le canapé, des
affaires qu’on vient de lui donner.
Suit une deuxième pièce avec
quatre lits superposés.
L’animateur vient d’accueillir
deux femmes d’une trentaine
d’années. « L’une a été violée par
son petit ami, donc on est allés porter plainte à la police. L’autre a été
battue par son mari et a été chassée
de chez elle. On a réussi à le
convaincre de s’excuser et de la reprendre », explique-t-il, sans trop
s’étendre. Que dit-on à une femme
victime de viol, qui arrive blessée,
en portant encore sur elle l’odeur
de transpiration de son agresseur ?
« Je la laisse surtout parler, poursuit-il, ce n’est pas à moi de dire
quoi que ce soit, donc j’écoute. »
« Ça faisait partie d’un jeu »
Ses ateliers ont lieu deux fois par
semaine dans des gargotes, dans
les églises ou dans la rue, où les
hommes aiment jouer aux dés et
parier. Sa tâche est colossale. La
plupart des hommes ne se rendent même pas compte de leurs
agissements criminels. « Beaucoup d’enfants victimes de viol ne
portent même pas plainte car ils
pensent que c’est comme ça que les
hommes traitent les enfants. Ici, le
viol fait partie du quotidien », explique-t-il. Dans les enquêtes, tous
ceux qui ont violé une fille de
moins de 15 ans disent l’avoir fait
« pour s’amuser », parce que « ça
faisait partie d’un jeu », parce que
« c’est un hobby ». L’ennui est une
justification avancée pour un tiers
des viols, tous âges confondus.
Les femmes sont surtout exposées la nuit. « C’est parfois un
voisin, un cousin, qu’elles ne reconnaissent pas forcément dans
le noir », détaille Brown. La police,
débordée, avec moins de dix
agents pour plus de 600 000 habitants, ne peut pas grand-chose.
Depuis 2013, seule une plainte,
sur 500 cas, a mené à une
condamnation effective. p
adrien barbier
Bombay paralysée par les
manifestations des « intouchables »
Les dalits dénoncent les violences de communautés supérieures,
enhardies depuis l’arrivée des nationalistes hindous au pouvoir
bombay - correspondance
B
ombay, « ville morte ».
Sous la pression des dalits, anciennement appelés « intouchables », la communauté la plus basse dans le système des castes, tous les transports de la capitale financière du
pays ont été paralysés, mercredi
3 janvier. Trains, bus, taxis privés,
mais aussi avions, ont été bloqués toute la journée par des milliers de manifestants qui avaient
également réussi à imposer aux
autorités la fermeture des écoles
et des commerces.
Spectacle à peine croyable dans
cette agglomération de 21 millions d’habitants sur la côte
Ouest de l’Inde, habituellement
grouillante de monde, les rues
sont demeurées désertes et silencieuses, sauf à l’endroit des
défilés, comme dans la plupart
des autres villes du Maharashtra. Mercredi, mais également la
veille, des autobus ont été endommagés et des rickshaws retournés sur la chaussée, tandis
que des voies ferrées étaient
prises d’assaut.
Les dalits souhaitaient dénoncer les violences qui ont eu lieu
lundi 1er janvier, alors qu’ils commémoraient le 200e anniversaire
de la bataille de Bhima-Koregaon, un village proche de la cité
industrielle de Pune.
« Vision fasciste de l’Inde »
A l’époque, la principale ethnie
locale relevant du groupe des
dalits, les Mahars, avait rallié les
Britanniques. Elle s’estimait maltraitée par des gouvernants hindous membres de la communauté des Marathes, dont les leaders étaient brahmanes, le sommet de la hiérarchie des castes. La
légende veut que 28 000 soldats
marathes échouèrent à battre les
500 Mahars venus défendre les
Britanniques.
Deux siècles plus tard, les Marathes gardent en mémoire cette humiliation, et certains d’entre eux,
versés dans le nationalisme hindou en vogue depuis l’arrivée de
Narendra Modi au pouvoir, sont
accusés d’avoir jeté des pierres
sur les 400 000 dalits rassemblés
lundi à Bhima-Koregaon, et d’être
à l’origine de la mort d’un Mahar
de 28 ans présent dans la foule.
L’affaire a pris une tournure politique nationale, le nouveau président du Parti du Congrès, principale formation d’opposition, accusant le gouvernement Modi d’être
responsable de ces violences.
Rahul Gandhi a notamment dénoncé « la vision fasciste de l’Inde »
que nourrit d’après lui le Parti du
peuple indien (BJP), au pouvoir.
Les Marathes, comme d’autres
castes dominantes, se sentent
floués par les quotas réservés aux
dalits dans le système éducatif. Ils
se plaignent de ne pas accéder, à
due proportion de leur place dans
la société, aux formations qualifiantes ouvrant accès aux emplois
du secteur des services qui constitue aujourd’hui la locomotive de
l’économie indienne. Un ressentiment auquel M. Modi et les nationalistes hindous devront répondre avant les élections générales
du printemps 2019. – (Intérim.) p
MINI
MATT
DAMON,
GRANDE
COMEDIE!
LCI
6 | planète
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Trump ouvre
toutes les vannes
du forage en mer
Les autorités
envisagent
d’accorder
47 autorisations
de forage sur
cinq ans, dont
19 en Alaska
Washington veut autoriser
l’exploitation d’hydrocarbures
dans la quasi-totalité de ses eaux
new york - correspondant
C’
était le 20 avril 2010.
La plate-forme de
forage
pétrolier
Deepwater Horizon,
exploitée pour le compte de BP, explosait dans le golfe du Mexique,
faisant onze morts et provoquant
la pire marée noire que les EtatsUnis aient jamais connue. Après ce
désastre écologique, Barack
Obama avait renforcé la réglementation et les mesures de sécurité.
Près de huit ans plus tard, marche arrière toute : l’administration
Trump veut relancer tous azimuts
les forages pétroliers et gaziers en
mer, qui représentent le sixième
de la production d’hydrocarbures
américains. L’annonce, qui couvait, en a été faite par le secrétaire à
l’intérieur, Ryan Zinke, jeudi 4 janvier. « Nous nous engageons de
nouveau dans la voie de la dominance énergétique en Amérique, en
particulier offshore », a-t-il déclaré
lors d’une conférence téléphonique : « Il y a une claire différence
entre la faiblesse et la domination
énergétiques. Nous allons devenir
la superpuissance de l’énergie. »
Pour cela, Washington compte,
progressivement à partir de 2019,
ouvrir à l’exploration pétrolière
90 % des zones maritimes américaines. La mesure, qui sera mise
en œuvre sur plusieurs trimestres, s’accompagne de deux autres
décisions importantes : l’autorisation des forages dans un sanctuaire de l’Alaska, l’Arctic National
Wildlife Refuge – surprenant cavalier inclus dans la réforme fiscale
adoptée en décembre 2017 – ainsi
que l’assouplissement des régulations techniques sur le forage en
mer adoptées après la catastrophe
Deepwater Horizon.
rante-sept autorisations de forage
sur cinq ans – les eaux fédérales
s’étendent de 3 milles à 200 milles
nautiques des côtes. Le plan de
M. Trump prévoit d’octroyer
sept concessions sur la côte Pacifique, douze dans le golfe du Mexique et dix-neuf en Alaska.
Ces trois mesures défont l’héritage environnemental de Barack
Obama. L’ancien président américain a prêté le flanc à ses détracteurs en protégeant les côtes américaines pendant l’interrègne,
alors que le président élu, Donald
Trump, n’était pas encore investi.
Le 20 décembre 2016, M. Obama
avait interdit les forages de manière permanente au large de
l’Alaska et dans l’Atlantique, du
Maine à la Virginie.
Démantèlement consciencieux
« M. Obama a invoqué une obscure
disposition d’une loi de 1953 qui lui
donne le droit d’agir unilatéralement », écrivait le New York Times,
qui notait à l’époque que cette
manœuvre était « qualifiée de
créative par ses soutiens, d’abusive
par ses opposants ». Ces dispositions avaient déjà été utilisées,
mais avec une ampleur moindre.
Donald Trump démantèle consciencieusement ces décisions.
Parallèlement, les réglementations sont en voie d’assouplissement. Dès avril 2017, M. Trump
avait signé un décret demandant
de réexaminer ces mesures accusées de « priver [le] pays de milliers
et de milliers d’emplois potentiels et
de milliards de dollars de richesse ».
A l’avenir, le gouvernement fédéral s’impliquerait moins dans
le contrôle des puits, laissant
aux entreprises le soin de se réguler. Il appartiendrait aux industries pétrolières et non pas à l’Etat
de déterminer si une installation
est sécurisée ou non. Le Bureau de
mise en œuvre de la réglementation environnementale (BSEE) estime que l’industrie pétrolière
pourrait économiser des centaines de millions de dollars sur
dix ans. « En réduisant le fardeau
I N T EMPÉR I ES
Le coût des catastrophes
naturelles bondit en 2017
Ouragans dans les Caraïbes
et aux Etats-Unis, séisme au
Mexique, mousson en Asie…
En 2017, les catastrophes
naturelles ont causé 330 milliards de dollars (274 milliards
d’euros) de dégâts, soit près
du double du bilan de 2016
(175 milliards de dollars) et un
record après l’année 2011,
a annoncé, jeudi 4 janvier, le
réassureur allemand Munich
Re. Au total, 710 événements
climatiques ou géologiques
extrêmes ont été recensés,
entraînant la mort de
10 000 personnes, à peine
plus qu’en 2016 (9 650), mais
bien en deçà de la moyenne
des dix dernières années
(60 000 par an). – (AFP)
Un pélican survole une marée noire près de la Californie, le 19 mai 2015. ROBYN BECK/AFP
réglementaire sur l’industrie, nous
encourageons l’augmentation de
la production nationale de pétrole
et de gaz tout en maintenant un
niveau élevé de sécurité et de durabilité environnementale », déclarait, le 28 décembre 2017, Scott Angelle, le directeur du BSEE, en présentant la future réglementation.
L’idée générale est que l’industrie peut s’autoréguler, qu’elle a
tiré les leçons de la catastrophe
qui a coûté à BP 18,7 milliards de
dollars (15,5 milliards d’euros) en
pénalités et dommages et intérêts, et qu’au fond, la nature est
plus résiliente qu’on ne le croit.
Chaque dimanche
16H – 17H
© Radio France/Ch. Abramowitz
Aurélie
Luneau
franceculture.fr/
@Franceculture
En
partenariat
avec
L’esprit
d’ouverture.
les microbes avancée dans une
étude financée par BP. Elles soulignent au contraire les malformations constatées sur les espèces
marines et estiment qu’il faudra
au moins une décennie pour réellement évaluer les dégâts de
Deepwater sur les écosystèmes.
Logiquement, l’industrie du pétrole se réjouit, alors que les cours
du brut remontent. « Ce sont nos
terres, elles appartiennent au
contribuable et doivent être disponibles », a déclaré Thomas Pyle, le
président de l’Alliance américaine
de l’énergie. Les autorités américaines envisagent d’accorder qua-
Climat : les ONG perdent leur procès
contre la « pétromonarchie » norvégienne
La justice estime que l’Etat n’a pas violé le droit en autorisant la prospection en Arctique
stockholm - correspondance
L
DE CAUSE
À EFFETS.
C’est le propos que tenait, en décembre 2017, l’universitaire Kelvin
Droegemeier, secrétaire d’Etat à la
science et à la technologie de
l’Oklahoma. Interrogé sur l’irréversibilité ou non du réchauffement climatique, il citait en exemple l’affaire Deepwater Horizon :
« Ce fut un désastre environnemental massif, et pourtant, grâce à la digestion microbienne d’une grande
partie de la nappe, les impacts sont
bien moindres que ce qui était
craint. Il n’empêche, il n’est pas sage
de tester Mère Nature. » Les associations écologistes contestent
cette théorie de « nettoyage » par
Inquiétude en Floride
A court terme, la relance de l’offshore devrait surtout être favorable au golfe du Mexique, où les
infrastructures pétrolières sont
très développées. L’exploration
du plateau continental atlantique
est beaucoup moins avancée, et
les industriels sont loin d’être en
mesure d’extraire des hydrocarbures. Les gouverneurs des
Etats des côtes Pacifique et Atlantique sont globalement opposés à
ces nouveaux forages.
L’affaire suscite la vive inquiétude de la Floride, qui est à la fois
sur l’Atlantique et sur le golfe du
Mexique et qui vit largement du
tourisme et entend protéger ses
ressources naturelles. « Ma priorité absolue est de protéger les ressources naturelles de la Floride », a
déclaré Rick Scott, le gouverneur
républicain de l’Etat.
Sur la côte Pacifique, à majorité
démocrate, l’annonce suscite un
tollé : « Ils ont choisi d’oublier les
dégâts des marées noires passées
sur la faune, la vie aquatique et les
industries du tourisme dans nos
Etats. Ils ont choisi d’ignorer la
science, qui nous dit que notre climat change et que nous devons réduire notre dépendance aux énergies fossiles », ont accusé les gouverneurs de la Californie, de l’Oregon et de l’Etat de Washington. Il
existe près d’une trentaine de plates-formes pétrolières sur le plateau continental pacifique, mais
un gel des nouvelles concessions
est observé depuis 1984.
« Personne n’est meilleur que les
Etats-Unis pour produire une
énergie propre, de qualité et responsable », a pour sa part assuré
Ryan Zinke. p
arnaud leparmentier
a « pétromonarchie » norvégienne a évité l’humiliation en gagnant, jeudi
4 janvier, le procès l’opposant à
des organisations environnementales qui contestent l’exploitation pétrolière dans l’Arctique.
Mais cette affaire marque peutêtre le début de la fin pour les tenants du tout-pétrole qui dirigent
actuellement la Norvège.
Greenpeace et Natur og ungdom (« Nature et jeunesse »)
avaient porté plainte devant le tribunal d’Oslo contre le ministère
du pétrole, en raison de l’attribution, en 2016, de licences d’exploration en mer de Barents, une décision qui, selon les plaignants,
contrevient à l’accord de Paris sur
le climat et au droit constitutionnel des Norvégiens à un environnement sain et sûr pour les générations actuelles et à venir (article 112 de la Constitution).
C’était la première fois qu’un procès se tenait sur la base de cet article adopté dans les années 1990
puis amendé en 2014 et intégré au
chapitre des droits de l’homme. Il
dispose que « toute personne a
droit à un environnement salubre
ainsi qu’à un milieu naturel dont
soient préservées la capacité de production et la diversité ».
Une des principales questions
posées portait sur l’utilisation du
mot « droit » : devait-elle être comprise au sens strict et impliquer
une responsabilité devant les tribunaux, ou bien au sens large,
comme un principe général ?
« Le côté positif du verdict est que
la Cour nous a donné raison sur
l’interprétation de cet article 112,
en considérant qu’il s’agit d’un vrai
droit, qui implique la possibilité de
porter une affaire devant un tribunal, et non pas seulement d’un joli
principe, explique au Monde Truls
Gulowsen, responsable de
Greenpeace Norvège. C’est important pour l’avenir, pour les procès
qui ne manqueront pas de suivre. »
Pour le reste, le tribunal a considéré que les autorités ont pris des
mesures appropriées pour remédier aux impacts environnementaux et climatiques négatifs des
activités pétrolières en mer de Barents, de sorte qu’il n’y a pas de
violation constitutionnelle, et
qu’en outre, le rejet à l’étranger de
gaz à effet de serre du pétrole pro-
duit en Norvège ne doit pas être
pris en compte dans l’évaluation
du risque.
Cet été, l’organisation Oil Change
International avait rapporté
qu’« en 2016, les émissions liées à la
combustion du gaz et du pétrole
produits en Norvège et exportées à
l’étranger étaient dix fois plus élevées [plus de 500 millions de tonnes] que les émissions sur le sol norvégien ». Une interprétation contestée par le gouvernement, qui
estime ne pas être responsable de
la consommation du pétrole et de
son impact hors de ses frontières.
Vague porteuse
« Nous estimons que le juge a mal
compris la nature du problème climatique, explique Ingrid Skjoldvaer, présidente de l’organisation
Natur og Ungdom, car l’exportation d’émissions par la Norvège a
un impact à l’étranger, et en Norvège aussi. »
Les deux organisations environnementales, condamnées à payer
60 000 euros de frais de procès de
l’Etat, réfléchissent à la suite. Faire
appel, ou garder leurs forces pour
les procès qu’ouvre l’interprétation de l’article 112 pour d’autres
affaires ? Les écologistes norvégiens sentent qu’ils sont sur une
vague porteuse.
Si l’actuelle doctrine norvégienne demeure d’extraire le plus
vite possible le maximum d’hydrocarbures en mer de Barents,
l’opinion évolue. L’été 2017, pour la
première fois, une majorité de
Norvégiens s’est dit prête à limiter
les activités pétrolières norvégiennes pour contenir les émissions de
gaz à effet de serre.
Puis à l’automne, le fonds du pétrole norvégien, plus gros fonds
souverain au monde, a recommandé au gouvernement de se
désengager des secteurs du pétrole et du gaz, comme il l’a déjà
fait du charbon, estimant devoir
« désormais tenir compte, dans la
gestion du fonds, des menaces à
long terme qu’implique le changement climatique ».
Le 24e cycle d’attribution de licences d’exploration, quasi exclusivement situées en mer de Barents, a attiré moins de compagnies que la précédente, et aucun
des grands majors du secteur
n’était présent sur la liste révélée
le mois dernier. p
olivier truc
FRANCE
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
|7
La journée « Toujours
Charlie » relance
le débat sur la laïcité
Organisé notamment par le Printemps républicain,
l’événement en faveur de la liberté d’expression
est vu par ses détracteurs comme une tentative
de récupération
« Des personnes
[à la gauche de la
gauche] refusent
de voir qu’il y a
une continuité
entre islamisme
politique
et djihadisme »
LAURENT BOUVET
cofondateur
du Printemps républicain
Causeur, qui séduit la droite extrême, et par Marianne, hebdo de
la gauche laïque.
A l’origine, on retrouvait, outre
Laurent Bouvet, le haut fonctionnaire Gilles Clavreul, délégué interministériel à la lutte contre le
racisme et l’antisémitisme de
2015 à 2017 ; la philosophe Elisabeth Badinter ; Lunise Marquis,
adjointe au maire PS du 12e arrondissement de Paris ; Amine ElKhatmi, élu PS à Avignon, ou encore Frédérique Calandra, maire
PS du 20e arrondissement de Paris. Leur conception intransigeante de la laïcité rejoint celle de
Manuel Valls, que beaucoup d’entre eux soutiennent à titre personnel. La journée du 6 janvier
est-elle une manière pour eux de
préempter le thème de la laïcité
au profit de leur champion ? « Je ne
réponds pas aux gens qui ont des
spasmes dès que Manuel Valls est
cité. Nous sommes les seuls à avoir
proposé quelque chose à Charlie
Hebdo. Si nos détracteurs savent
mieux que nous ce que le journal
pense, ils sont libres de le faire », répond Amine El-Khatmi, président
du Printemps républicain.
« Nous ne sommes pas vallsistes,
nous n’avons pas créé le Printemps
républicain pour ou à l’initiative
de Manuel Valls, et nous n’avons
soutenu personne pendant les primaires ou la présidentielle. Plusieurs sensibilités sont représentées chez nous », abonde Laurent
Bouvet, qui participera au think
tank lancé par Gilles Clavreul,
L’Aurore, la future boîte à idées du
député de l’Essonne.
L’objectif du Printemps républicain est clair : remettre la laïcité au
cœur du débat politique et défendre une position « dure » sur la
question. Les initiateurs du texte
revendiquent un droit de critique
de « l’islamisme politique », sans
être taxés d’islamophobie. « La laï-
Macron veut un dialogue « dépassionné »
Lors de ses vœux aux représentants des six principaux cultes présents en France (catholique, protestant, orthodoxe, musulman, juif,
bouddhiste), jeudi 4 janvier, Emmanuel Macron a livré sa vision de
la laïcité, souhaitant un dialogue « dépassionné » sur le sujet. « Mon
vœu pour 2018 est que la France devienne avec vous ce modèle de
laïcité sachant écouter les voix du pays dans leur diversité, capable
de construire sur cette diversité une grande nation réconciliée et
ouverte sur l’avenir », leur a-t-il lancé.
Le président de la République a vu une « erreur funeste » dans le fait
de vouloir, « en parlant de la laïcité, parler du seul sujet de l’islam ».
Mais il a plaidé, à l’adresse des représentants musulmans, pour « un
travail sur la structuration de l’islam en France, qui est la condition
même pour que vous ne tombiez pas dans les rets des divisions de votre propre religion et de la crise qu’elle est en train de vivre sur le plan
international ». Ce travail « moral, philosophique » mais aussi « d’organisation » est « indispensable et je vous y aiderai », a-t-il enchaîné.
cité est attaquée à la gauche de la
gauche, pour des raisons politiques
et non pas religieuses, par des personnes imprégnées d’une idéologie
postcolonialiste, qui voient les musulmans comme les nouveaux
damnés de la Terre, et qui refusent
de voir qu’il y a une continuité entre
islamisme politique et djihadisme », expliquait M. Bouvet au
moment du lancement de son association. Une vision qu’il a réitérée récemment dans un entretien
au FigaroVox, le 29 décembre 2017,
dans lequel il déclare qu’une « partie de la gauche n’accepte pas que la
liberté d’expression, la liberté de caricature, et finalement la liberté de
la presse, se fassent à l’encontre de
la religion musulmane – tout en acceptant d’ailleurs très bien l’exercice
de ces libertés à l’encontre des
autres religions ».
« Galaxie très active sur Internet »
Cette association s’est aussi fait
connaître par une activité intense
sur les réseaux sociaux. Ses militants n’hésitent pas à s’en prendre
aux personnes qu’ils classent
comme leurs ennemis. Parmi
leurs cibles favorites, on peut citer, entre autres, Jean-Louis
Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité (commission
consultative transpartisane rattachée au premier ministre), Edwy
Plenel, patron de Mediapart, et la
militante féministe et antiraciste
Rokhaya Diallo. Tous sont considérés par le Printemps républicain comme trop accommodants
avec « l’islam politique » et « ses représentants », comme le théologien Tariq Ramadan ou Marwan
Muhammad, qui dirige le Collectif contre l’islamophobie en
France (CCIF). Autant dire que leur
initiative pro-Charlie Hebdo fait
tousser leurs adversaires. « C’est
une petite galaxie très active sur
Internet, c’est une vraie police de la
pensée », dénonce l’un d’eux sous
le couvert de l’anonymat.
Une chose est sûre en tout cas :
le plateau des invités du 6 janvier
sera monochrome. Aucun contradicteur n’a été invité. « Nous assumons. C’est un choix qui a été pris
après en avoir débattu. Trois ans
après, les gens, les familles de victimes, ne veulent pas de contradiction, assure Amine El-Khatmi.
C’est une journée d’hommage. Il
n’y aura pas de débat avec Edwy
Plenel, Jean-Louis Bianco ou Rokhaya Diallo. »
Pas de personnalité politique au
programme non plus, même si
certains ont reçu une invitation.
« Ils n’interviendront pas », assure
M. Bouvet. Il s’agit notamment de
François Hollande, Manuel Valls
et Bernard Cazeneuve – qui
étaient respectivement président
de la République, premier ministre et ministre de l’intérieur lors
des attentats −, et des responsables locaux (maires, élus régionaux) touchés par les attaques
terroristes de janvier 2015. La secrétaire d’Etat chargée de l’égalité
entre les femmes et les hommes,
Marlène Schiappa, a aussi été conviée. Cette dernière publiera, le
4 janvier Laïcité, point ! (Ed. de
l’Aube, 68 p., 9,90 euros), un livre
coécrit avec Jérémie Peltier, directeur des études de la Fondation
Jean Jaurès (proche du PS).
Dans le déroulé du 6 janvier, qui
alternera tables rondes, concerts
et lectures de textes, un débat fait
polémique : « Etre toujours Charlie
en Seine-Saint-Denis ». Beaucoup
de militants associatifs ont dénoncé cet atelier comme stigmatisant le département de la petite
couronne, où les Français de confession musulmane sont nombreux. Un argument balayé par
M. El-Khatmi. « La réalité est que
c’est en Seine-Saint-Denis que l’éducation nationale a recensé le plus
d’incidents anti-Charlie. On peut
sauter sur sa chaise, c’est comme
Si
la néphronophtise
n’ était qu’un
joli papier peint,
on n’aurait pas
besoin de vous.
Ce papier peint représente
les cellules altérées de Jérémie,
atteint de néphronophtise,
une maladie génétique grave
qui entraîne une insuffisance
rénale irréversible.
Cette maladie prend beaucoup
de place dans la vie de Jérémie
et de sa famille.
Faites un don
sur institutimagine.org
Photo : Elsa & Johanna / FURY
C’
est un début d’année
agité pour le petit
monde des associations laïques. En
cause : un événement organisé, le
samedi 6 janvier aux Folies-Bergère à Paris, pour « rendre hommage aux victimes des attentats de
janvier 2015 », trois ans après les attaques terroristes qui ont tué dixsept personnes, dont onze dans les
locaux du journal. Intitulée « Toujours Charlie, de la mémoire au
combat », cette journée de mobilisation, pour laquelle 1 700 personnes sont attendues, veut mettre en
avant le combat de Charlie Hebdo
pour la liberté d’expression.
Mais ce qui est critiqué n’est pas
tant le thème choisi que les organisateurs. Ils sont trois : le Printemps républicain, le Comité Laïcité République et la Ligue internationale contre le racisme et
l’antisémitisme (Licra). Trois acteurs de cette mouvance qui sont
loin de faire l’unanimité. Certains, comme les militants du
Printemps républicain ou le Comité Laïcité République, se voient
reprocher leurs positions radicales et leur proximité avec Manuel
Valls. Et d’aucuns les soupçonnent de vouloir « récupérer » le
combat de l’hebdomadaire satirique et de la charge symbolique
qui l’accompagne au profit de
l’ancien premier ministre.
L’idée de cette journée a germé
« l’été dernier, autour de discussions avec des gens de Charlie », se
souvient le politologue Laurent
Bouvet, cofondateur du Printemps républicain et ancien du
Parti socialiste. « On voulait faire
quelque chose à côté des commémorations officielles, qui témoigne de l’esprit Charlie et de la liberté d’expression », ajoute-t-il.
L’équipe de l’hebdomadaire satirique semble se tenir plus ou
moins à l’écart de cette initiative.
Seuls le rédacteur en chef, Gérard
Biard, et Marika Bret, directrice
des ressources humaines de Charlie, sont prévus comme intervenants lors d’une table ronde sur
les médias, aux côtés d’une dizaine d’intervenants. « Nous ne
sommes pas les organisateurs. Il
n’y a aucune raison que toute la rédaction soit présente dans son entier », précise ainsi Gérard Biard.
Cette prudence peut aussi s’expliquer par l’image clivante du
Printemps républicain. Créée en
mars 2016 par des personnalités
issues de la gauche, l’association
fut patronnée, lors de son lancement, à la fois par l’hebdomadaire
ça. Il y en a eu plus que dans la
Creuse ou en Corrèze », assure le
jeune élu. Ce dernier tient à préciser que la table ronde va justement
« donner la parole à des gens sur le
terrain, qui agissent pour la laïcité
et aiment leur département ». p
abel mestre
8 | france
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Macron joue les prolongations
pour ses vœux
L’
Le porteparole du
gouvernement,
Benjamin
Griveaux,
le 3 janvier,
à l’Elysée.
ancien monde résiste encore. Vieille tradition républicaine, les cérémonies de vœux du chef de l’Etat aux
différents corps constitués devaient être allégées
cette année, avait fait savoir l’entourage d’Emmanuel Macron.
Pas question que le président de la République, occupé à
« transformer » le pays, perde son mois de janvier à recevoir
autour de petits fours à l’Elysée et à « faire des discours dans
l’entre-soi », avait pointé Christophe
Castaner, délégué général de La Ré« LES AMICALES
publique en marche. Tout devait être
plié avant le départ en Chine de
PRESSIONS ONT
M. Macron dimanche 7 janvier.
Las ! Après avoir adressé ses vœux
ÉTÉ NOMBREUSES »,
au gouvernement, au Conseil constitutionnel et à la presse le 3 janvier,
RECONNAÎT
puis aux autorités religieuses et au
UN PROCHE
corps diplomatique le lendemain,
Emmanuel Macron devrait finaleDU CHEF DE L’ÉTAT
ment poursuivre le marathon des réceptions à son retour de Pékin, prévu
jeudi 11 janvier, après un arrêt à Rome pour y rencontrer Paolo
Gentiloni, le président du conseil italien. « Les amicales pressions ont été nombreuses », reconnaît un proche du chef de
l’Etat pour justifier ce changement de pied.
JEAN-CLAUDE
COUTAUSSE
Français arrêtés en Syrie :
l’exercice d’équilibriste de Paris
Des propos de M. Griveaux sur le sort de djihadistes sèment la confusion
Q
uelle est la position
de Paris concernant
le sort des djihadistes
français arrêtés dans
la zone irako-syrienne ? Le dossier est très complexe,
leur situation variant du tout au
tout selon qu’ils sont détenus par
les autorités irakiennes, les autorités syriennes ou les forces kurdes. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a encore ajouté à la confusion, jeudi
4 janvier sur BFM-TV, en expliquant que les Françaises qui sont
aux mains des Kurdes de Syrie seraient « jugées là-bas » si les « institutions judiciaires sont en capacité
d’assurer un procès équitable ».
Sa déclaration a semé le trouble
jusqu’au sein de l’appareil étatique. Et pour cause : le Rojava
(nom du Kurdistan syrien)
n’étant pas un Etat, il ne dispose
pas d’institutions judiciaires souveraines. « Je ne vois même pas
comment ce serait possible juridiquement, explique au Monde un
fonctionnaire travaillant sur le
sujet. Ça ne correspond pas aux
pistes évoquées jusqu’ici. » M. Griveaux a-t-il exprimé la position
officielle de Paris ou a-t-il commis une bourde ? Sollicité, il n’a
pas répondu au Monde.
Le porte-parole du gouvernement réagissait à l’arrestation
d’une figure du djihad français,
Emilie König, détenue en Syrie par
les forces kurdes avec ses trois enfants et une dizaine d’autres Françaises. Son avocat, Bruno Vinay, a
demandé mercredi qu’elle soit remise à la France pour y être jugée.
Marie Dosé, le conseil d’une de ses
codétenues, a aussi demandé mercredi le rapatriement de sa cliente
et de ses enfants, dans un courrier
adressé à Emmanuel Macron.
Invitée à réagir à la déclaration
du porte-parole du gouvernement, l’avocate ne comprend pas
la position de la France : « J’ai le
sentiment que ce gouvernement
ne prend pas la mesure des enjeux
judiciaires et diplomatiques auxquels il est confronté. Il joue la carte
de l’improvisation et de la communication, plus sensible à la réaction
épidermique de l’opinion qu’au
respect du droit international. »
A la veille d’une visite à Paris du
président turc Erdogan, hostile
aux forces kurdes en Syrie qui sont
proches du PKK, la position exprimée par le gouvernement, qui revient à reconnaître implicitement
la légitimité du Kurdistan syrien,
interroge. « On prend le risque de
mettre à mal le protocole passé
en 2014 avec les autorités turques
facilitant l’expulsion des djihadistes français arrêtés en Turquie »,
déplore un autre fonctionnaire.
Trois cas de figure
Peu lisible pour l’opinion publique, la doctrine de Paris concernant les détenus français se décline en trois volets. Le cas de figure le moins complexe concerne
les djihadistes arrêtés en Irak. En
théorie, ils seront jugés sur place
à la condition qu’ils ne subissent
aucun traitement dégradant et
que la peine de mort, prévue par le
système judiciaire de ce pays, ne
leur soit pas applicable. Seuls les
mineurs et leur mère sont susceptibles d’être remis à la France. Un
seul cas est répertorié à ce jour :
une femme détenue en Irak, dont
les trois enfants sont revenus dans
l’Hexagone le 18 décembre 2017.
Pour les Français susceptibles
d’être arrêtés par les forces syriennes, la situation se complique. Paris ne reconnaît pas l’Etat syrien et
n’entretient aucune relation diplomatique avec Damas : il est théoriquement prévu d’engager des discussions par le biais d’un Etat tiers
pour obtenir leur expulsion administrative. Selon nos informations,
la question ne s’est pas encore
posée, aucun Français n’ayant été
arrêté par les autorités syriennes.
Le troisième cas de figure, celui
évoqué par M. Griveaux, est le plus
complexe : il concerne les Français
détenus par les forces kurdes en
Syrie, qui seraient entre dix et
vingt. Officiellement, Paris ne discute pas avec le Parti de l’union démocratique (PYD) syrien, considéré comme une organisation terroriste par la Turquie. « C’est un
casse-tête juridique et politique. Le
Rojava n’est pas un Etat et ne prétend pas l’être », résume-t-on au
Quai d’Orsay, tout en relevant l’impossibilité de faire juger ces Français par les autorités syriennes.
Une des pistes envisagées jusqu’ici consiste donc à discuter au
« cas par cas », selon la formule du
président Macron, de leur remise à
la France par un Etat tiers. Les Kurdes, qui espèrent en retour un soutien de Paris à leurs revendications
politiques, ont déjà conclu des accords de remise de djihadistes avec
l’Indonésie et la Russie. Mais en
France, on estime qu’il est urgent
d’attendre : « Il n’y a pas de risque
de peine de mort du côté des Kurdes, et ils traitent relativement bien
leurs prisonniers », relève une
source diplomatique.
Si la piste évoquée par Benjamin
Griveaux n’est aujourd’hui pas te-
questions politiques
votre rendez-vous politique du dimanche
nable juridiquement, elle lève sans
doute le voile sur les intentions cachées de Paris : attendre que la situation se décante en Syrie en espérant qu’émergent des solutions
post-conflit. Il sera alors temps de
considérer les possibilités qui s’offrent : laisser le Rojava, en tant que
partie de la Syrie, juger ses prisonniers, mettre en place un tribunal
international ad hoc sur place, ou
encore rapatrier les ressortissants
français pour les juger à Paris.
« Rien n’a été décidé »
La France se trouve aujourd’hui
dans une impasse : elle souhaite
éviter le retour sur son sol de ses
ressortissants, mais ne peut s’appuyer sur la légitimité du système
judiciaire d’une entité politique
qu’elle ne reconnaît pas. Par
ailleurs, les responsables des forces antiterroristes des Forces démocratiques syriennes (FDS), l’alliance arabo-kurde qui combat en
Syrie, rencontrés par Le Monde à
l’automne 2017, excluaient que
des djihadistes non syriens soient
jugés par leurs tribunaux.
Telle qu’elle s’exerce dans les territoires contrôlés par les FDS, la
justice post-conflit est en effet largement dominée par des arbitrages qui permettent à des chefs tribaux arabes de se porter garant
de certains djihadistes syriens
pour les réintégrer à la société. Il
n’est évidemment pas question
de cela pour les étrangers. Selon
Khaled Issa, représentant à Paris
du Rojava, « il est encore trop tôt
pour savoir comment les Français
seront jugés, rien n’a été décidé par
les deux parties à ce stade ». p
soren seelow, marc semo
et allan kaval (à erbil)
Un oubli pourrait être mal interprété
« Ce n’est certes pas un événement essentiel, mais ce serait tout
de même curieux qu’il n’y en ait pas » pour les partenaires sociaux, confie au Monde Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de Force ouvrière. Selon lui, un tel oubli pourrait être mal
interprété par les organisations syndicales et patronales, occupées depuis l’élection présidentielle à discuter des réformes
sociales voulues par le chef de l’Etat : « On pourrait penser que
le président n’accorde pas assez d’importance aux partenaires
sociaux et au dialogue social… »
Selon nos informations, l’Elysée réfléchirait néanmoins à regrouper les différentes cérémonies et à réunir en une seule fois
les oubliés de la première semaine. « Ce qui est certain, c’est qu’il
n’y aura pas une cérémonie réservée aux seuls partenaires sociaux », assure-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron. Pas
sûr, néanmoins, que la salle des fêtes du Château suffise dans
ces conditions à contenir tout le monde. Lors de ses premiers
vœux en tant que président de la République, en janvier 2013,
François Hollande avait organisé pas moins de… douze cérémonies : huit à l’Elysée et quatre à Grenoble, à Marseille, dans le
Loiret et à Tulle. Autre temps, autre monde. p
sarah belouezzane
et cédric pietralunga
CORS E
Les dirigeants
nationalistes reçus
à Matignon
Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, élus mardi à la tête de
la nouvelle Collectivité territoriale unique corse, seront reçus le 22 janvier à Matignon
par Edouard Philippe. Ce rendez-vous fait suite à un
échange aigre-doux sur les revendications – coofficialité de
la langue corse, amnistie des
« prisonniers politiques » et statut de résident corse – portées
par le président du Conseil
exécutif de Corse et celui de
l’Assemblée de l’île. Au lendemain de la victoire des nationalistes, le premier ministre
avait assuré que toutes les réformes à venir devraient être
« conformes au cadre constitutionnel ». M. Simeoni a jugé
cette réponse « pas à la hauteur ». – (AFP.)
T ER R OR I S ME
« Mediapart » dénonce un
raté des renseignements
Selon le site « Mediapart », la
direction du renseignement
de la préfecture de police était
au courant qu’une menace
d’attaque planait sur l’église
de Saint-Etienne-du Rouvray
en juillet 2016. Elle avait intercepté des messages sur Telegram de l’un des tueurs dix
jours avant l’assassinat du
père Hamel le 26 juillet. La
note blanche à l’intention de
la DGSI aurait été bloquée
pour cause de vacances et ensuite postdatée pour masquer
le ratage des services.
FAI T D I VERS
Deux parents mis en
examen pour « acte de
torture » sur une fillette
La mère d’une fillette de six
ans, hospitalisée dans le
coma, ainsi que son compagnon ont été mis en examen,
jeudi 4 janvier, à Bourges,
pour « actes de torture et de
barbarie commis de manière
habituelle » sur une mineure
de moins de quinze ans. Ils
ont été placés en détention
provisoire. La fillette avait été
amenée « sous une fausse
identité », le 30 décembre, au
centre hospitalier de Bourges
avec de multiples ecchymoses
et des traces de brûlure et de
morsure. La fillette était jeudi
entre la vie et la mort. – (AFP.)
dimanche 7 janvier à 12h
JULIEN DRAY
membre du Bureau national du PS
par Ali Baddou, Françoise Fressoz, Jeff Wittenberg et Carine Bécard
réagissez sur twitter
#questionspol franceinter.fr
en direct sur France Inter et sur franceinfo (TV canal 27)
TV canal 27
france | 9
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Jeunes des cités et police : pourquoi tant de haine ?
De chaque côté, un sentiment d’impunité domine. L’agression de fonctionnaires à Champigny relance le débat
L
es images ont provoqué
des réactions indignées
jusqu’au sommet de
l’Etat. Largement relayées sur Internet, elles montrent une gardienne de la paix à
terre, se faisant rouer de coups
par un groupe de jeunes. La scène
s’est déroulée le soir du Réveillon, à Champigny-sur-Marne
(Val-de-Marne). Deux fonctionnaires de police ont été frappés
ce soir-là. Dès le lendemain, Emmanuel Macron est monté au
créneau : « Les coupables du lynchage lâche et criminel des policiers faisant leur devoir une nuit
de 31 décembre seront retrouvés et
punis », a-t-il écrit sur Twitter.
La haine « antiflic » a-t-elle franchi un palier ? « En France, on est
dans une séquence de violence qui
n’a jamais été refermée depuis les
années 1970 entre les jeunes urbains pauvres et la police », estime
Jérémie Gauthier, sociologue à
l’IRIS-EHESS et coauteur de Police
(PUF, 108 pages, 9,50 euros, à paraître le 24 janvier).
Les statistiques publiques sont
peu bavardes en la matière. Entre
2011 et 2015, les procédures enregistrées pour des faits de violences à l’encontre des policiers ou
gendarmes ont augmenté de
16,1 %. Mais ce chiffre est à prendre avec précaution car il est uniquement basé sur du déclaratif.
De plus, il est impossible de connaître la nature exacte des faits
qu’il recouvre, ni le lieu ni le cadre dans lequel ces violences se
sont déroulées.
« Personne chez nous ne découvre que des jeunes exultent en tapant des policiers », commente
toutefois un cadre de la Préfecture de police de Paris. Pour Almamy Kanouté, 38 ans, militant
contre les injustices et les inégalités et cofondateur du mouvement politique citoyen Emergence, « cette haine de l’uniforme
n’est pas nouvelle » et signe « une
accumulation de rancœurs » qui
peut parfois se traduire par des
passages à l’acte de quelques « têtes brûlées ».
Pratiques vexatoires
Des jeunes âgés de 16 ans à 23 ans
le plus souvent, qui pensent
n’avoir « rien à perdre », contrairement à leurs aînés qui ont un
travail ou des enfants. « Leurs
conditions de vie fabriquent du
ressentiment, analyse le sociologue Sebastian Roché, spécialiste
de la police. Il s’y mêle une mémoire collective des quartiers qui
contribue à créer une identité
antipolice, avant même d’être
confronté à elle. »
« On a grandi dans cette mentalité que les policiers sont des enfoirés, confirme Hadama Traoré,
33 ans, fondateur du collectif citoyen La révolution est en marche, à Aulnay-sous-Bois (SeineSaint-Denis). Même si on sait qu’il
y en a des corrects. »
LE CHIFFRE
18 000
condamnations par an
Chaque année, entre 18 000
et 19 000 condamnations
sont prononcées en répression
d’infractions commises à
l’encontre des personnes dépositaires de l’autorité publique,
selon un rapport de novembre 2016 de l’Institut national des
hautes études de la sécurité et
de la justice. En 2015, plus de la
moitié de ces délits étaient des
outrages et 16 % des violences.
Chaque année, entre 1 200 et
1 400 personnes dépositaires
de l’autorité publique sont mises
en cause dans des affaires de
violences transmises à la justice.
Un peu moins de 500 seraient
susceptibles d’être poursuivies.
A Aulnay-sous-Bois, le 6 février 2017, quelques jours après le viol présumé du jeune Théo L. par des policiers. FRANCOIS GUILLOT/AFP
Les représentations qui prévalent chez les jeunes des cités trouvent leur équivalent côté policiers. « Chez une partie des mecs
des cités, il y a de la haine. Et parmi
nous aussi, dit ce gardien de la
paix d’une brigade anticriminalité (BAC) de Paris. Certains jeunes,
je les hais parce qu’ils n’apportent
rien à la communauté. Ils veulent
se la jouer à l’américaine : l’argent,
les stups, les meufs et les grosses
voitures. »
Cette hostilité ancienne et réciproque est nourrie par une confrontation quotidienne. Elle se
joue notamment à l’occasion des
contrôles d’identité. Outil privilégié des forces de l’ordre pour lutter contre la délinquance, ils sont
ressentis comme des pratiques
vexatoires et discriminatoires par
ceux qui les subissent.
Début 2017, une enquête du Défenseur des droits montrait
qu’un jeune homme perçu
comme noir ou arabe a vingt fois
plus de probabilités d’être contrôlé que le reste de la population.
En novembre 2016, la France a
d’ailleurs été condamnée pour la
première fois, suite à un arrêt de
la Cour de cassation, pour avoir
pratiqué des contrôles discriminatoires. « Ce ne sont pas des contrôles au faciès, se défend le policier de la BAC parisienne. C’est en
fonction de leur façon d’être, de
s’habiller et de marcher. » Un policier du Val-d’Oise justifie à son
tour : « Ils sont dehors, ils squattent dans les bagnoles et ils fument, alors on les contrôle. Comment on peut deviner s’ils sont ou
pas dans le business ? »
Sentiment d’injustice
« Dealer ou pas, dès qu’on est en
groupe, ils nous tombent dessus »,
dénonce Jordan, 23 ans. Habitant
un quartier populaire du nord de
Paris, il juge les méthodes de certains fonctionnaires « brutales,
injurieuses et humiliantes ». Il y a
quelques semaines encore, il dit
s’être fait traiter de « fils de pute »
par un policier du quartier qui
l’avait vu cracher à terre après un
match de foot. « Ensuite, il m’a fait
une clé de bras, raconte-t-il. Lorsqu’il a sorti sa matraque, je lui ai
demandé s’il comptait me la mettre dans le cul comme à Théo. Ça
l’a mis très en colère, il a appelé
des renforts. »
Comme lors de l’« affaire
Théo », du nom de ce jeune
homme de 22 ans victime d’un
viol présumé lors d’une interpellation en février 2017, à Aulnaysous-Bois, les récits et les images
des violences policières abreuvent les réseaux sociaux. Connectés en permanence, les jeunes des quartiers les partagent
de façon virale. « Surtout via
Snapchat, on en reçoit tout le
temps, raconte Jordan. Les policiers se comportent comme des
délinquants ! Mais ils s’en tirent
toujours. C’est pas réglo. Alors oui,
il y a un moment où on peut être
tenté de taper en retour. »
L’indignation de la classe politique suscitée par l’agression de
la policière à Champigny scelle
chez lui un sentiment d’injustice.
« Ils condamnent les jeunes, mais
jamais les policiers qui nous font
la même chose », s’insurge-t-il.
« Aucun politique n’a le courage
de condamner publiquement
les mauvaises graines de la police
« Les policiers
se comportent
comme
des délinquants,
mais ils s’en tirent
toujours »,
dénonce Jordan,
23 ans
et d’affronter leur corporatisme »,
déplore à son tour Almamy
Kanouté.
Des griefs qui entrent en résonance avec ceux formulés par les
policiers. Cette semaine, le premier syndicat de gardiens de la
paix, Alliance, a ainsi fustigé le
« sentiment d’impunité » des
auteurs d’agressions contre les
policiers et réclamé le rétablissement des peines planchers. Les
chiffres montrent pourtant que
les violences sont plus sévèrement réprimées lorsqu’elles visent des personnes dépositaires
de l’autorité publique. Selon l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales,
des peines de prison ferme ont été
prononcées dans 57 % des cas entre 2011 et 2015, contre 19,4 % pour
les violences ne visant pas des
agents publics.
Haine « légitime » et « illégitime »
Au-delà des atteintes qu’ils subissent, c’est une justice « laxiste »
vis-à-vis des délinquants en général que de nombreux policiers dénoncent. « S’il y avait une réponse
pénale, ça irait bien mieux », assure le gardien de la paix parisien.
Son collègue du Val-d’Oise
abonde : « Si la machine était bien
huilée, ils iraient en prison. Mais
comme il n’y a pas de sanction, on
est dur avec eux. » Le fonctionnaire tient toutefois à distinguer
la « haine légitime » de certains
jeunes envers des policiers qui
« pètent un câble, en attrapent un
et le déboîtent » et, celle, « illégitime » de ceux qui « ne nous
aiment pas, parce qu’on met le nez
dans leurs trafics ».
Face à des agents qui se vivent
souvent comme le « dernier rempart » contre la violence, les habitants de quartiers dénoncent, au
contraire, le traitement exclusivement répressif qui leur est fait.
« Même les parents ont souvent le
sentiment que la police n’est là que
pour interpeller leurs enfants, rapporte Younès (le prénom a été
modifié), 30 ans, à Aulnay-sousBois. Il n’y a plus de petites interventions du quotidien qui créent
du lien, comme pour les tapages
nocturnes ou les problèmes de stationnement. Les services se limitent à la délinquance. »
Une réflexion qui renvoie à la
question de la doctrine policière.
« Alors qu’en Allemagne, on a fait le
choix d’une police plus préventive,
qui exerce une forme de surveillance douce, avec des méthodes
moins coercitives, rappelle le sociologue Jérémie Gauthier, la France
valorise un modèle plutôt répressif
du policier qui chasse le “voyou” et
cherche le flagrant délit. » p
louise couvelaire
et julia pascual
A Aulnay-sous-Bois, deux versions pour une interpellation
une interpellation dans une cité, des
jeunes qui s’interposent et agressent des
policiers, suivie par la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo montrant un policier frappant un jeune à terre. Dès lors le
soupçon s’installe et les versions s’affrontent sur ce qui s’est déroulé, lundi 1er janvier,
à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis).
Deux agents, d’une brigade anticriminalité (BAC), ont reçu des coups de plusieurs
personnes à la cité de la Rose-des-Vents,
aussi appelée « cité des 3 000 ». Interpellés
le lendemain, cinq jeunes de 14 à 24 ans devaient comparaître jeudi 4 janvier devant
le tribunal de Bobigny. Mais après la diffusion d’une vidéo dévoilant une partie de la
scène, le parquet a décidé d’ouvrir une information judiciaire pour mener « des investigations supplémentaires ».
Les images, publiées sur Internet, notamment par des réseaux militant contre les
violences policières, ont appelé à approfondir l’enquête. D’une durée d’une vingtaine
de secondes, elles montrent un jeune
homme maintenu à terre, casqué, poussant
des cris et se débattant, alors qu’il est frappé
par un policier en civil, assis à califourchon
sur lui, qui brandit ensuite son arme. Mais
elles s’arrêtent là et ne révèlent rien de ce
qui précède ni de ce qui suit.
L’adolescent au sol est un mineur de
14 ans que les policiers avaient tenté de contrôler quelques minutes avant, alors qu’il
était sur un scooter. « L’immatriculation
était incomplète et le conducteur avait récupéré un sac dans un véhicule épave, ce qui a
semblé bizarre aux policiers, qui se sont dit
qu’il s’agissait potentiellement d’un deal »,
rapporte une source proche du dossier.
Coup de crosse
Le jeune a pris la fuite à la vue des policiers.
Et c’est lorsqu’il est rattrapé que la situation
dérape. Pour les policiers, il aurait frappé
l’un d’eux alors qu’ils procédaient à son interpellation. Celui-ci aurait alors riposté en
lui assénant un coup de crosse sur le casque.
Concomitamment, les deux fonctionnaires
auraient été pris à partie par une vingtaine
de personnes. L’un des policiers a fait usage
de son arme, en tirant deux fois en l’air.
Pour les jeunes, les policiers auraient « tamponné » le scooter du mineur avec leur véhicule, le faisant tomber à terre, et l’auraient
frappé une fois rattrapé. Deux jeunes seulement, seraient ensuite intervenus.
La vidéo ne montre pas l’agression des
agents mais ceux-ci se sont vus prescrire
des interruptions totales de travail (ITT) de
sept et deux jours. Le mineur, mis en examen jeudi soir pour rébellion et provocation à la rébellion, ne s’est vu prescrire
aucun jour d’ITT. Deux majeurs ont aussi
été mis en examen pour violences en réunion sur personne dépositaire de l’autorité
publique. Les deux autres ne sont pas poursuivis pour les violences mais, de façon incidente, l’un pour trafic de stupéfiants et
l’autre pour refus de prise d’empreinte. L’information judiciaire vise notamment à
identifier d’autres auteurs de violences.
A l’image de ce qui est ressenti à la cité des
3000, Hadama Traoré, 33 ans, fondateur du
collectif citoyen « La révolution est en marche », à Aulnay, dénonce « une interpellation
d’une extrême violence » et met en cause « la
brutalité » des policiers. Il y a presqu’un an,
dans cette même cité, les images d’une
autre interpellation avaient connu un retentissement considérable. Alors que des
policiers intervenaient sur un point de deal,
le jeune Théo, 22 ans, avait été victime d’un
viol présumé au moyen d’une matraque. p
l. ce et j. pa.
10 | france
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Sécurité routière :
plusieurs leviers
pour baisser
la mortalité
Des mesures sur ce sujet sensible
sont attendues le 9 janvier
L’
affaire est délicate :
comment imposer de
nouvelles contraintes
aux
automobilistes,
afin de sauver des vies, sans être
accusé de vouloir remplir les caisses de l’Etat ? Le premier ministre,
Edouard Philippe, devrait néanmoins annoncer une baisse de la
vitesse sur les routes secondaires,
dont les deux voies ne sont pas séparées par une barrière, à l’issue
d’un comité interministériel de la
sécurité routière (CISR) qu’il réunira mardi 9 janvier. Les voitures
devraient alors rouler à 80 km/h,
au lieu de 90 actuellement, sur ce
réseau où se produisent les deux
tiers des accidents.
A Matignon, on reconnaît que la
mesure « va susciter les débats
parce qu’elle aura un impact sur le
quotidien des Français ». Ils devront lever le pied, faute de quoi ils
seront flashés par des radars.
« C’est épidermique, chez nos adhérents ! », proteste Daniel Quero, le
président de 40 millions d’automobilistes, qui a été reçu poliment
par deux conseillers, jeudi 4 janvier. Un certain nombre d’élus locaux ont d’ailleurs alerté l’exécutif
des risques de mécontentement
qu’elle pourrait provoquer. Mais
Edouard Philippe y tient. Dès la
mi-décembre, il s’y est déclaré « favorable (…) à titre personnel ».
La solution pour éviter que le
mécontentement ne se cristallise ?
« De la pédagogie, de la pédagogie,
de la pédagogie », répond-on en
chœur, au sein de l’exécutif. Et
pour cause : « Les automobilistes
ne comprennent pas cette mesure », répète M. Quero, qui lui dénie tout fondement. « Nous devons
réussir à convaincre que cela a un
lien direct avec la baisse de la mortalité sur les routes. C’est comme les
vaccins, c’est fait pour sauver des
vies ! », explique un conseiller à
Matignon. Benjamin Griveaux, le
porte-parole du gouvernement,
interrogé jeudi sur BFM-TV/RMC, a
ainsi rappelé que « l’abaissement
de 10 km/h permettrait d’éviter 300
à 400 morts par an ».
Mais il existe encore d’autres leviers pour épargner des vies, sur la
table de longue date. La Ligue contre la violence routière (LCVR),
bête noire des associations d’automobilistes, en dénombre principalement trois : « Multiplication
Le passage de la limitation de la vitesse de 90 km/h à 80 km/h, souhaitée par le gouvernement, a été expérimentée en 2015
sur ce tronçon de la RN7, aux abords de Valence (Drôme). PHILIPPE DESMAZES / AFP
des radars embarqués, interdiction
des avertisseurs de radar et retrait
effectif des points de permis, en cas
d’infraction. » Cumulés, « ils permettraient de mieux faire respecter
la baisse de la vitesse et de sauver
600 vies par an », précise la présidente, Chantal Perrichon, qui ne
cesse de les réclamer au gouvernement. Elle aimerait les voir au
menu du 9 janvier, les CISR permettant traditionnellement d’annoncer un ensemble de mesures
– celui-ci pourrait notamment revenir sur la question des objets qui
détournent l’attention des conducteurs (téléphones, GPS…).
Les radars « embarqués » dans
des voitures banalisées sont une
arme fatale contre les excès de vitesse. En effet, ils ne sont pas détectables par les « avertisseurs de
képi » que sont les applications
d’aide à la conduite comme
Coyote, TomTom ou Waze. Chaque automobiliste peut donc
craindre qu’il y en ait un derrière
lui, ce qui le dissuade d’appuyer
sur l’accélérateur.
L’annonce de leur déploiement,
au début de l’année 2013, avait fortement contribué à la diminution
de la mortalité. Mais le public avait
bientôt appris que, faute de personnel disponible chez les forces
de l’ordre, les 383 voitures de la
flotte n’étaient utilisées… qu’une
heure et treize minutes par jour.
Les femmes moins dangereuses que les hommes
comment expliquer que les femmes
soient plus favorables que les hommes à la
baisse de la vitesse ? Alors que le gouvernement pourrait annoncer, mardi 9 janvier,
un abaissement de la vitesse de 90 km/h à
80 km/h sur les routes dont les deux voies
ne sont pas séparées par une barrière, 54 %
des femmes disent être d’accord avec une
telle mesure, selon une étude réalisée par
l’IFOP pour le Service d’information du
gouvernement, les 1er et 2 décembre 2017,
auprès de 978 personnes représentatives.
Seules 46 % des femmes y sont opposées,
alors que, chez les hommes, la proportion
est inverse (33 % pour et 67 % contre).
« Lorsque les femmes conduisent, elles
prennent moins de risques, et respectent
mieux les règles que les hommes, elles manifestent notamment moins d’appétence
pour la vitesse », indique Jean-Pascal Assailly, chercheur à l’Institut français des
sciences et technologies des transports, de
l’aménagement et des réseaux.
En 2016, elles ont commis moins d’infractions de vitesse que les hommes : 2,7 millions, contre 4,8 millions, selon le Bilan statistique des infractions au code de la route
et au code des transports, publié mercredi
3 janvier par l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière (Onisr). La
vitesse n’était présente que dans 22 % des
accidents mortels dont elles étaient responsables entre septembre 2014 et décembre 2016, au lieu de 33 % chez les hommes.
« Enorme écart »
Les femmes font, en revanche, plus d’erreurs de conduite. En 2016, elles ont totalisé
40 % des infractions liées aux règles de priorité. « Il y a plus de tôle froissée que d’accidents graves chez les femmes », constate
M. Assailly. L’Onisr indique ainsi qu’en 2016,
les hommes ont été « responsables de 82 %
des accidents mortels, et les femmes de
18 % », toutes catégories de véhicules confondues – y compris les motos. Si l’on s’en
tient aux automobilistes, « le ratio est plus
probablement de 70-30 », selon le chercheur.
Certains objecteront que les femmes
sont moins souvent au volant que les
hommes. « C’était vrai pour les générations
précédentes, mais les différences de mobilité et d’exposition au risque qui subsistent
encore aujourd’hui n’expliquent pas cet
énorme écart, estime M. Assailly. Les hommes sont plus exposés au risque parce qu’ils
utilisent leur voiture pour travailler, sur
tous types de route. Les femmes l’utilisent
dans un environnement plus urbain donc
moins dangereux – pour aller au bureau, ou
pour chercher les enfants. »
A kilométrage égal, les femmes avaient
3,7 fois moins de risques que les hommes
d’être tuées, indiquait l’Onisr en 2008.
C’est sur les routes départementales sans
séparateur au milieu que se tuent le plus
souvent les hommes (49,7 %), comme les
femmes (55,1 %). p
r. rs
La peur du gendarme avait disparu, et la mortalité était remontée en 2014. L’utilisation des radars embarqués, trop lourde, mobilisait en effet un conducteur
ainsi qu’un passager chargé de régler l’appareil sur les différentes
vitesses autorisées.
« Recherche de rendement »
Lors du CISR du 2 octobre 2015, le
premier ministre, Manuel Valls,
avait en conséquence annoncé
qu’il confierait cette tâche à des
« prestataires agréés ». Les associations d’automobilistes étaient
alors montées au créneau contre
cette « privatisation », qu’elles jugeaient annonciatrice de « recherche de rendement » et de
multiplication des PV. Et la Sécurité routière avait répondu que
les prestataires seraient rémunérés en fonction du nombre
d’heures passées à conduire, et
non du nombre de flashs produits. A partir de février 2017, l’organisme a expérimenté avec la
société Challancin l’utilisation de
voitures capables de lire les panneaux de signalisation et ne nécessitant qu’une personne à
bord. Il indique au Monde que
« plusieurs régions seront équipées de cette façon d’ici à la fin
2018 ». Mme Perrichon espère que
le CISR fera des annonces plus
précises le 9 janvier.
Autre levier pouvant sauver des
vies, selon la LCVR, l’interdiction
des applications permettant de signaler aux autres conducteurs la
présence des forces de l’ordre sur
le bord de la route. « Les gendarmes nous disent qu’au bout de
9 minutes ils doivent changer de
place », déplore Mme Perrichon. Le
« L’abaissement
de 10 km/h
permettrait
d’éviter 300
à 400 morts
par an »
BENJAMIN GRIVEAUX
porte-parole
du gouvernement
24 avril 2017, le ministère de l’intérieur, invoquant le risque terroriste, a rédigé un projet de décret
visant à interdire périodiquement toute possibilité de signalement dans « dans certains périmètres », dont les coordonnées seraient communiquées aux exploitants. La Ligue de défense des
conducteurs, qui en a eu connaissance, a lancé une pétition contre
cette mesure. Compte tenu de
cette opposition, il n’est pas garanti que le CISR l’évoque.
Troisième levier : le retrait effectif de points sur le permis, en
cas d’infraction. Deux inspecteurs généraux de l’administration, Jean Colin et Jean-Yves Le
Gallou, ont indiqué, dans un rapport produit en 2012, mais longtemps resté confidentiel, que
nombre d’infractions n’étaient
pas sanctionnées. L’accidentologue Claude Got a constaté qu’en
2014, c’était le cas pour la moitié
de celles liées à l’alcool. La LCVR
ne cesse, depuis, de réclamer une
étude sur la manière dont ces
points s’évaporent. p
cédric pietralunga
et rafaële rivais
Un « tribunal des peuples » pour juger les politiques migratoires
Des associations organisaient, jeudi et vendredi, un procès contre la France et l’Union européenne pour les morts de la migration
L
es accusés ne se sont pas levés. Ils n’étaient pas à la
barre, jeudi 4 janvier, et n’y
seront pas plus vendredi, au
deuxième jour du procès. En dépit
des convocations qui leur ont été
par deux fois adressées, fin 2017,
Emmanuel Macron et le président
de Commission européenne, JeanClaude Juncker, ne sont pas venus
défendre leur politique migratoire. Commis d’office, deux avocats ont donc assuré la défense de
la France et de l’Europe jugées devant le Tribunal permanent des
peuples (TPP) pour la politique « irrespectueuse des droits de
l’homme et meurtrière ».
Ces derniers n’ont pas eu la partie facile après la lecture des 24 pages d’un acte d’accusation sans
concession rédigé par le Groupe
d’information et de soutien des
immigrés (Gisti). D’autant que,
pour étayer ces violations en tout
genre, une dizaine des témoins a
défilé à la barre, racontant chacun
de son point de vue les défaillances globales qui ont conduit
40 000 personnes à trouver la
mort sur la route de l’Europe, depuis le début des années 2000,
comme l’a rappelé l’universitaire
Claude Calame. Il s’agit bien de
prouver le lien entre les politiques
à l’œuvre pour barrer la route vers
l’Europe et cette hécatombe silencieuse. Dimanche à 11 heures, le jugement tombera de la bouche de
Philippe Texier, conseiller à la
Cour de cassation, expert auprès
de l’ONU, et président du jury. Si la
sentence reste sans effet concret,
elle vise surtout à marquer les esprits, à faire comprendre que les
Etats sont responsables des morts
de la migration. « C’est ainsi qu’il
faut entendre le rôle du TPP », observe M. Texier.
Personnalités reconnues
Pariant que « les utopies d’un jour
deviennent les réalités du lendemain », puisque « la Cour pénale internationale a vu le jour contre les
gouvernements », la professeur de
droit émérite, Monique Chemillier-Gendreau, a proposé durant
sa déposition, la mise en place
d’« une cour mondiale des droits de
l’homme, qui aurait compétence à
faire respecter tous les textes sur les
droits de l’homme, que tout citoyen
pourrait saisir », ajoutant qu’il
n’est pas une fatalité que « le droit
n’existe que par volonté des États ».
Imaginé au lendemain de la
guerre du Vietnam, le premier tribunal d’opinion fut le Tribunal
Russel, cofondé par Jean-Paul Sartre, en 1966, pour juger les crimes
de guerre des Etats-Unis au Vietnam. Le Tribunal permanent des
peuples, créé en 1979 par le parlementaire italien Lelio Basso, en est
l’héritier. Il se réunit, sur demande
d’associations représentatives,
après avoir étudié les dossiers. Durant les procès, des personnalités
reconnues dénoncent juridiquement des actes qu’elles estiment
répréhensibles. Et si de nombreux
procès ont concerné les affaires
Polémique en région PACA
L’agence régionale de santé (ARS) de Provence-Alpes-Côte-d’Azur
a annulé, jeudi 4 janvier, une instruction envoyée à sept établissements psychiatriques des Bouches-du-Rhône un mois plus tôt.
« Quelques patients se trouvent en situation irrégulière et ont vocation à quitter le territoire national », indiquait ce courrier, daté
du 7 décembre 2017, tout en demandant aux équipes des hôpitaux de faire signer aux migrants leur notification d’obligation de
quitter le territoire. Le 29 décembre, deux syndicats de psychiatres avaient fait part de leur indignation. L’ARS a annoncé jeudi
avoir retiré la procédure, sans plus d’explications. « Il s’agissait
d’une initiative locale. La ministre a demandé à ce que le texte soit
retiré, ce qui a été fait », indique une porte-parole du ministère.
économiques, la migration est au
programme d’une session ouverte
à Barcelone en juillet 2017, prolongée en décembre à Palerme avant
d’arriver, aujourd’hui, à Paris et de,
peut-être, continuer à Bruxelles
« parce que le sujet est complexe »,
comme l’observe le secrétaire général du TPP, Gianni Tognoni.
L’Italien espère que cette session
fera bouger les lignes, et rêve qu’on
commence à parler de « mobilité »
plutôt que de « migrations » ; une
manière de « changer le narratif »
sur le sujet, pour le dédramatiser.
« Migrer est devenu structurel dans
notre monde, et pourtant ce sujet
n’a toujours pas de place au sein du
droit international », observait-il
en ouverture de la première journée du procès. L’aveu est aisé, le
corriger un peu moins. p
maryline baumard
ÉCONOMIE & ENTREPRISE
Alerte majeure sur la sécurité informatique
| 11
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Smartphones, serveurs de cloud ou ordinateurs sont concernés par la découverte de failles dans les puces
L
a nouvelle a jeté un froid
dans le monde de la sécurité informatique : des
chercheurs ont annoncé,
mercredi 3 janvier, avoir mis au
point deux cyberattaques permettant la captation de données
efficaces contre un très grand
nombre de modèles de processeurs, en particulier ceux fabriqués par l’américain Intel. Surnommées Meltdown (« effondrement ») et Spectre par leurs
concepteurs, elles exploitent des
défauts présents dans quasiment
toutes les puces Intel construites
ces vingt dernières années et de
nombreuses autres provenant de
différents fabricants.
Une très large majorité des machines informatiques (téléphones portables, tablettes, ordinateurs, serveurs…) sont donc vulnérables à l’une ou à l’autre. Et
comme ces attaques s’en prennent à un composant physique
de l’ordinateur, tous les systèmes
d’exploitation – les logiciels faisant fonctionner un appareil
électronique, comme Windows,
Android, iOS – sont touchés.
Le processeur – une des pièces
maîtresse de tout système informatique – est le composant qui
effectue les calculs nécessaires au
fonctionnement de l’appareil et
des programmes qui y sont installés. Toutes les données gérées par
un système informatique s’y
trouvent en transit à un moment
ou à un autre. Lorsqu’elles sont
traitées par le processeur, elles
sont censées être cantonnées à
des zones étanches. Or les chercheurs ont démontré qu’il était
possible de contourner ces protections et d’obtenir copie de données traitées par le processeur et
supposées inaccessibles.
Un pirate peut donc en théorie
utiliser ces attaques pour dérober
des informations sensibles, notamment des mots de passe.
L’une d’elles, Meltdown, donne
même accès à des données issues
d’une zone critique au fonctionnement d’un ordinateur – et normalement ultraprotégée – le
« kernel », ou noyau, qui fait le lien
entre le matériel et les logiciels.
Ce problème se révèle particulièrement inquiétant pour les sociétés du secteur du cloud pour
« Difficile
à contrecarrer,
l’attaque Spectre
va nous hanter
un long
moment », disent
ses concepteurs
En attendant, les particuliers
doivent impérativement installer
les mises à jour proposées par
leurs ordinateurs ou téléphones.
Certaines des mesures prises par
les développeurs des systèmes
d’exploitation sont toutefois susceptibles de provoquer un ralentissement du fonctionnement des
processeurs, même si les experts
divergent sur son ampleur. Intel
assure qu’il sera minime.
La publication, mercredi 3 janvier, des détails concernant Meltdown et Spectre, par des chercheurs de Google et de l’université de Graz en Autriche notamment, a mis fin à plusieurs heures
d’une forte confusion.
La rumeur d’une faille dans les
processeurs Intel circulait depuis
quelques semaines, et pour cause : les chercheurs travaillaient
sur ces attaques depuis des mois
et avaient averti dans le plus
grand secret certains fabricants,
une pratique courante en la matière. Pour éviter de donner des
idées à tous types de pirates, il
faut en effet que l’annonce des
failles soit postérieure ou simultanée à leur correction.
lesquelles la confidentialité des
données est un impératif. Elles
hébergent fréquemment sur une
seule machine les données – site
Internet ou intranet, messagerie – de plusieurs clients. Ces derniers partagent donc un même
Samsung double Intel
Le sud-coréen Samsung est devenu le numéro un mondial
du marché des semi-conducteurs en 2017, dépassant, par son
chiffre d’affaires sur le secteur, son concurrent américain Intel,
selon une étude du cabinet Gartner, publiée jeudi 4 janvier.
Samsung a réalisé un chiffre d’affaires de 61,2 milliards de dollars
(50 milliards d’euros) en hausse de 52,6 %, contre 57,7 milliards
de dollars pour Intel (+ 6,7 %). Il détient 14,6 % de parts
de marché, contre 13,8 % pour Intel. Un autre sud-coréen,
SK Hynix, monte sur le podium, doublant l’américain
Qualcomm, avec 26,3 milliards de dollars de vente (+ 79 %).
processeur. En mobilisant Spectre, des pirates présents sur un
serveur pourraient donc accéder
à des données normalement protégées de leurs « colocataires ».
Avertis en amont par les chercheurs, la plupart des grands acteurs du secteur ont déjà corrigé
leurs infrastructures ou s’apprêtent à le faire. « Microsoft a publié
plusieurs mises à jour pour limiter
l’impact de ces vulnérabilités.
Nous avons aussi pris des mesures
pour sécuriser nos services de
cloud », a fait savoir la firme de
Redmond (Etat de Washington)
sur son site Web. Google a aussi
annoncé avoir « mis à jour » ses
systèmes « contre ce nouveau type
d’attaque » ; tout comme Amazon,
très gros fournisseur de cloud.
Octave Klaba, le fondateur et dirigeant d’OVH, le géant de l’hébergement, a détaillé sur Twitter les
mesures prises par son entreprise
pour protéger ses clients.
Confusion
Si Meltdown – qui concerne en
très grande majorité les processeurs Intel – peut être repoussée,
il en va différemment pour sa petite sœur Spectre. Cette dernière
présente des racines plus profondes et les constructeurs devront
modifier l’architecture même de
leurs puces pour s’en prémunir.
Cela signifie que certains appareils demeureront vulnérables
pendant des mois, voire des années. Cette persistance a même
donné son nom à l’attaque :
« Comme elle est difficile à contrecarrer, cette attaque va nous
hanter pour un bon moment »,
préviennent les chercheurs.
Pour l’heure, les conséquences
pour les utilisateurs lambda devraient être limitées. Mais il est
difficile d’anticiper les multiples
façons dont ces attaques pourront
être utilisées à moyen terme par
des pirates. Les chercheurs ont
déjà précisé qu’il était possible
d’activer Spectre directement depuis un navigateur Web, via un
site contenant du code conçu à cet
effet. Une analyse préliminaire
menée par Mozilla, qui édite le navigateur Firefox, l’a confirmé. La
possibilité est loin d’être anodine,
car elle facilite la diffusion et la
mise en œuvre de l’attaque.
L’action Intel chute
Le secret, qui devait prendre fin
le 9 janvier, a été éventé par une
enquête du site spécialisé The
Register. Afin qu’un maximum
d’experts puisse prendre des mesures, les chercheurs ont décidé
de précipiter la publication officielle de leurs trouvailles.
Dans un communiqué publié le
3 janvier, Intel a tenté de minimiser les effets de ces attaques sur ses
produits, une stratégie moquée et
critiquée dans le milieu de la sécurité informatique. En deux jours,
l’action d’Intel a perdu environ 5 %
de sa valeur. Par ailleurs, la presse
américaine a remarqué que le PDG
de l’entreprise, Brian Krzanich,
avait vendu, en novembre 2017,
pour 39 millions de dollars
(32 millions d’euros) de parts de la
société alors qu’Intel était déjà au
courant des failles touchant ses
produits. Il pourrait devoir s’en
expliquer très prochainement :
hasard du calendrier, il est censé
s’exprimer lundi en ouverture du
CES, le Salon des nouvelles technologies à Las Vegas (Nevada). p
martin untersinger
Spotify, une entrée en Bourse inhabituelle
Le leader du streaming musical, qui a déposé une demande confidentielle d’introduction aux Etats-Unis, procéderait à une cotation directe
san francisco - correspondance
S
potify se rapproche encore
de Wall Street. Selon la
presse américaine, la plateforme suédoise de streaming (lecture sans téléchargement) musical a lancé, fin décembre, une
procédure confidentielle d’introduction en Bourse auprès des
autorités américaines. L’opération est attendue au cours du premier trimestre. Pour ses débuts
boursiers, Spotify a opté pour une
méthode très inhabituelle. La société prévoit en effet de procéder à
une cotation directe. Elle n’émettra pas de nouvelles actions à un
prix déterminé à l’avance, mais
permettra simplement à ses actionnaires de revendre leurs titres. Cela signifie qu’elle ne lèvera
de capitaux, car elle estime ne pas
avoir besoin de fonds additionnels. Cette option va lui permettre
d’économiser plusieurs millions
de dollars de commissions, mais
aussi de ne pas être soumise à diverses obligations et restrictions.
L’accueil réservé par les marchés sera très surveillé. Occasion
de tester l’appétit des investisseurs après plusieurs introductions décevantes – comme celle
de Snap, la maison mère de l’application de partage de photos et
de vidéos Snapchat –, l’opération
pourrait donner des idées à
d’autres entreprises. Selon le Wall
Street Journal, la plate-forme de location Airbnb penserait suivre la
même voie pour son introduction
en Bourse, attendue en 2018.
« Envolée des pertes »
Spotify pensait avoir levé les derniers obstacles en 2017, en signant
des accords avec les principales
maisons de disques. C’était compter sans la procédure judiciaire
lancée fin décembre par Wixen
Music, qui lui reproche de ne pas
avoir réglé les droits de plus de
10 000 morceaux et lui réclame
1,6 milliard de dollars (1,3 milliard
d’euros). « Cette plainte pourrait
effrayer les investisseurs », estime
Mark Mulligan, directeur du cabinet MIDiA Research.
Fondé en 2006, le groupe de
Stockholm a surfé sur l’essor rapide du streaming, devenu le premier mode d’écoute musicale. Il
s’est imposé comme le leader du
marché, aussi bien sur la partie
gratuite que payante. En 2015,
sa dernière levée de fonds s’était
effectuée sur la base d’une valorisation de 8,5 milliards de dollars.
Depuis, cette valorisation a grimpé, atteignant, selon l’agence Reuters, jusqu’à 19 milliards de dollars
sur le marché secondaire. L’entreprise n’a pas vraiment souffert
de la concurrence d’Apple, qui a
lancé sa propre plate-forme en
juin 2015. Jeudi 4 janvier, Spotify a
précisé avoir dépassé la barre des
70 millions d’abonnés payants,
soit un gain de 10 millions de
clients en cinq mois. Son rythme
de croissance est deux fois supérieur à celui d’Apple Music, qui revendiquait en septembre plus de
30 millions d’abonnés.
La réussite n’est pas totale. Spotify a accusé, en 2016, une perte
nette de 539 millions d’euros, en
forte hausse malgré un bond de
52 % de son chiffre d’affaires, à
2,9 milliards d’euros. « L’envolée
des pertes s’explique principalement par les coûts de la dette »,
note M. Mulligan. L’introduction
en Bourse doit permettre de
convertir une partie de cette dette
en actions. Au-delà, l’entreprise
doit encore prouver la pertinence
de son modèle économique. La
tâche est compliquée, car elle reverse plus de 80 % de son chiffre
d’affaires sous forme de royalties
aux ayants droit. Spotify cherche
donc de nouvelles sources de recettes, en investissant dans la vidéo. Mais ses efforts n’ont pas
encore porté leurs fruits. p
jérôme marin
12 | économie & entreprise
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Donald Trump ou la tentation
du protectionnisme
Gaz naturel : les puits
gèlent dans l’Alberta,
et les prix grimpent
Le président des Etats-Unis va devoir décider, au cours des prochaines
semaines, s’il livre ou non les guerres commerciales annoncées
cette flambée profite momentanément
aux producteurs canadiens en difficulté
québec - correspondance
new york - correspondant
L’
année 2018 sera-t-elle
celle du protectionnisme américain ? L’hiver a commencé en
fanfare avec le blocage, par les
autorités américaines, du rachat
de MoneyGram, spécialiste des
échanges de fonds sécurisés, par
Alibaba, géant chinois du commerce en ligne. Cette acquisition
aurait servi de tête de pont à Alibaba sur le marché américain et
l’aurait aidé à concurrencer Amazon. Le Comité pour l’investissement étranger aux Etats-Unis
(CFIUS) a argué de la protection
des données des consommateurs
américains pour refuser, mercredi 3 janvier, cet investissement
de 1,2 milliard de dollars (environ
1 milliard d’euros).
Ce rejet s’inscrit dans le cadre
d’une série de refus d’acquisitions chinoises, intervenus depuis l’été, sans qu’il ait été nécessaire que M. Trump mette son
veto, les entreprises ayant renoncé d’elles-mêmes. Le rachat
de la société de semi-conducteurs
à applications militaires Lattice a
échoué, tout comme la reprise
d’Aleris, groupe d’aluminium de
Cleveland (Ohio). Dans chaque
cas, des explications raisonnables
peuvent être avancées.
Il n’empêche : la notion de sécurité nationale est désormais utilisée de manière de plus en plus extensive. Surtout, un projet de loi
déposé par le sénateur républicain du Texas, John Cornyn, prévoit d’étendre officiellement les
prérogatives du CFIUS pour qu’il
examine toutes les conséquences
d’acquisitions, y compris sur le
plan économique. L’étau se resserre donc, tandis que le prési-
La notion
de sécurité
nationale
est désormais
utilisée de
manière de plus
en plus extensive
dent Trump va devoir décider, au
cours des prochaines semaines,
s’il livre ou non les guerres commerciales annoncées.
La première année de son mandat a été plus tempérée que ne laissaient augurer ses promesses électorales. Il a retiré sa signature du
Traité transpacifique (TPP), dont
Hillary Clinton ne voulait pas non
plus, mais il a renoncé à imposer
des droits de douane unilatéraux
à la frontière et n’est pas sorti unilatéralement de l’Accord de libreéchange nord-américain (Alena)
avec le Canada et le Mexique.
Reste que le gouvernement a
armé plusieurs fusils. Le président
doit dorénavant décider ou non de
passer à l’acte. Ceux qui misaient
sur une modération de Donald
Trump une fois au pouvoir ont pu
constater qu’il tenait ses promesses, y compris les plus contestées –
sur le climat, les mineurs sans papiers, l’Iran, etc. Nul ne doute qu’en
pleine campagne pour les élections de mi-mandat, en novembre 2018, il juge utile de prendre
des mesures commerciales unilatérales pour séduire les électeurs
des Etats désindustrialisés.
La Chine reste dans le collimateur, en dépit de l’accueil chaleureux réservé à M. Trump lors de
son voyage à Pékin, en novem-
bre 2017. Le président américain a
atténué ses attaques, espérant un
soutien chinois dans la crise nordcoréenne. Mais il l’a répété lors
d’un entretien impromptu au New
York Times : « S’ils ne nous aident
pas sur la Corée du Nord, je ferai ce
que j’ai toujours dit que je ferais . »
Sous la pression de ses
conseillers, il a renoncé, dès le
printemps 2017, à accuser la Chine
de manipuler sa monnaie, mais il
a ouvert plusieurs contentieux
potentiels. Le premier concerne la
manière dont Pékin a contraint
les entreprises américaines à consentir à des transferts de technologie pour s’implanter en Chine.
Jeu de cache-cache
L’enquête lancée en août pourrait
arriver à son terme plus tôt que
prévu – dans les prochaines semaines, à en croire le New York Times.
M. Trump devra décider s’il prend
des sanctions. L’enjeu est de savoir
s’il agirait unilatéralement ou porterait le cas devant l’Organisation
mondiale du commerce. Pour ce
faire, il faudrait que les Etats-Unis
cessent de bloquer la nomination
des juges dans les panels d’arbitrage de l’institution, que M.
Trump tente d’étouffer.
Le second dossier chinois concerne les panneaux solaires. Saisi
par des entreprises en faillite, un
panel a recommandé, fin octobre,
que les Etats-Unis imposent des
droits allant jusqu’à 35 %, en vertu
d’une clause de sauvegarde qui
n’a pas été utilisée depuis 2002.
Une décision devra être prise
avant le 26 janvier. Elle échoit dorénavant au seul président.
Le troisième sujet concerne les
importations d’acier et d’aluminium, pour lequel l’argument
stratégique est brandi. Les indus-
triels américains estiment que la
concurrence étrangère menace la
capacité des Etats-Unis à produire
sur leur sol des armes ou d’autres
matériaux stratégiques. Le département du commerce est censé remettre son rapport avant le 15 janvier. Le chef de l’Etat aura ensuite
trois mois pour faire ses choix.
S’ajoute à cela le jeu de cache-cache auquel se livrent les coréens
Samsung et LG pour contourner
les droits antidumping en changeant sans cesse la localisation de
leur production de lave-linge.
Whirlpool a déposé une plainte, et
des experts ont recommandé
l’imposition de barrières douanières. En attendant la décision présidentielle, qui doit intervenir d’ici
au 2 février, LG et Samsung multiplient les exportations de précaution sur le sol américain, afin d’éviter des droits de douane.
Enfin reste la renégociation de
l’Alena, l’Accord de libre-échange
nord-américain. Celle-ci est très
mal engagée, alors que la campagne pour la présidentielle mexicaine du 1er juillet est lancée.
M. Trump veut imposer un taux
plus élevé de composants nordaméricains dans les automobiles
et exige de ses partenaires qu’ils
taxent plus fortement le commerce en ligne. A l’automne 2017,
M. Trump a réitéré sa menace de
sortir de l’accord. Le propos n’a pas
été pris à la légère par les entreprises et les groupes de pression américains, qui ont fait le siège de la
Maison Blanche pour le dissuader
d’emprunter cette voie. Une
sixième séance de négociations –
à très haut risque – se tiendra du 23
au 28 janvier à Montréal. La balle
est dorénavant dans le camp de
Donald Trump. p
arnaud leparmentier
Eric Bompard s’apprête à céder son groupe
Le numéro un européen du cachemire serait repris par le fondateur de Maisons du monde
U
n vieux pull, c’est confortable, mais, parfois, il est
préférable d’en tricoter
un nouveau. Selon nos informations, Eric Bompard, 70 ans, créateur de la marque de vestes et de
cardigans du même nom, s’apprête à céder son groupe. Il vient
d’entrer en négociations exclusives avec un consortium d’investisseurs réunissant Xavier Marie,
le fondateur de Maisons du
monde, le fonds d’investissement
Apax Partners et la banque publique Bpifrance.
La famille Bompard a prévu de
réinvestir au côté de ses nouveaux partenaires, qui détiendront la majorité des parts. La valorisation du numéro un européen du cachemire, qui emploie
250 salariés pour un chiffre d’affaires (TTC) de 90 millions
d’euros, avoisinerait les 100 millions d’euros, d’après un proche
du dossier. Un montant que les
parties concernées se refusent à
commenter.
« Mon père a souhaité trouver de
nouveaux investisseurs pour accélérer le développement de la marque, à la fois à l’international et sur
le numérique », explique Lorraine
de Gournay, directrice générale
du groupe Eric Bompard et fille
du fondateur. Un mandat avait
été confié à Transaction R,
l’équipe de David de Rothschild
qui se consacre aux entreprises
de taille moyenne.
« Compte tenu de la forte notoriété de la marque et de son excel-
lente réputation, il y a eu beaucoup d’intérêt. Mais nous n’avons
pas voulu entrer dans un processus compétitif où l’objectif aurait
été de voir un maximum de prétendants. Nous avons privilégié
des rencontres. Il fallait que le courant passe. Avec Xavier Marie,
nous avons eu un excellent “fit”.
Nous parlons le même langage »,
souligne Mme de Gournay.
« Le consortium formé par Xavier Marie, Apax et Bpifrance devrait être majoritaire au capital.
Xavier Marie aurait une part plus
importante que les autres actionnaires », précise Caroline Rémus,
directrice générale d’Apax Partners Développement.
« Vraie puissance de feu »
Le Brestois avait lancé l’enseigne
de décoration Maisons du Monde
en 1996, onze ans après l’ouverture de la première boutique Eric
Bompard, à Neuilly-sur-Seine
(Hauts-de-Seine). Il en a fait un
poids lourd européen, employant
plus de 6 700 salariés (à fin 2016),
avant de lâcher les rênes en 2015.
Quelques mois plus tard, l’introduction en Bourse de l’ancien
« bazar du monde » lui a permis
de céder ses parts et de réaliser
une coquette plus-value, qu’il
réinvestit depuis dans des pépites
du secteur de la mode.
Sa holding d’investissement
Marco Polo porte, en tout cas, un
nom prédestiné pour entrer au
capital du groupe Eric Bompard.
En effet, l’histoire dit qu’à l’occa-
sion d’un voyage en Chine le roi
de la maille a entrevu une réorganisation de la filière du cachemire, dont l’essentiel de la matière première provient de chèvres élevées en Mongolie.
Par le biais de cette holding,
M. Marie a déjà racheté ces derniers mois les vêtements pour enfants Bonton, la griffe de prêt-àporter Paule Ka ou encore Le petit
Souk, spécialiste de la décoration
pour enfants. Il a également repris
le fabricant de chaussures de luxe
vendéen Rautureau, déjà avec
Apax, fonds d’investissement que
M. Marie connaît bien puisqu’il
fut actionnaire de Maisons du
monde entre 2008 et 2013.
« Nous avons une longue histoire
commune avec Xavier Marie. C’est
lui qui nous a proposé de l’accompagner sur ce projet », témoigne
Mme Rémus. Quant à Bpifrance,
elle a prévu de participer à travers
deux enveloppes, un fonds régional Ile-de-France et un autre centré sur les industries culturelles et
créatives.
La valorisation
de l’entreprise
avoisinerait
les 100 millions
d’euros, d’après
un proche
du dossier
S’il se concrétisait, l’investissement dans le groupe Eric Bompard devrait représenter la mise
la plus importante réalisée jusqu’ici par M. Marie. L’homme
d’affaires discret devrait appliquer les recettes qu’il a déjà utilisées chez Maisons du monde
pour internationaliser l’enseigne
de bibelots et meubles et, dans le
même temps, développer l’ecommerce.
« Maisons du monde et le groupe
Eric Bompard ont comme point
commun de s’appuyer sur un trépied très solide, entre un réseau
physique, un site Internet et une
tradition de catalogue. Cela
amène une vraie puissance de feu
quand on se développe à l’étranger », note Mme Rémus.
L’ambition a toutefois un coût.
« Il y aurait peu de dette dans la
structure d’acquisition. Notre projet est tourné avant tout vers le développement », insiste toutefois
Mme Rémus.
Aujourd’hui, le groupe Eric
Bompard, dont le siège est établi
à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis),
réalise environ 12 % de son chiffre
d’affaires hors de France, grâce
notamment à dix boutiques sur
un réseau de 56 points de vente
implantés en Belgique, en Suisse
ou en Allemagne. De même, plus
de 12 % des ventes sont réalisées
en ligne. Si l’opération se poursuit jusqu’à son terme, elle devrait être bouclée au premier trimestre. p
isabelle chaperon
OCÉAN
ARCTIQUE
L
es températures glaciales
qui frappent une grande
partie de l’Amérique du
Nord depuis Noël auront au moins
fait des heureux : les producteurs
de gaz naturel canadiens. Entre le
25 décembre 2017 et le Jour de l’an,
l’indice de référence du prix du gaz
naturel en Alberta, AECO, a augmenté de 72 %, passant de
2,50 dollars canadiens (1,65 euro)
pour mille pieds cubes (un peu
plus de 28 m3) à 4,30 dollars.
La baisse des températures dans
cette province de l’Ouest canadien
a été si intense, avec un mercure
descendant parfois sous les –
40 °C, que certains puits de gaz
ont gelé. Au même moment, la demande en gaz naturel augmentait
en raison du froid extrême qui
touchait le Canada et les EtatsUnis, entraînant, de fait, une augmentation des prix.
Mais, selon plusieurs observateurs, comme Martin King, de la
firme d’investissement GMP FirstEnergy, cité dans le Financial
Post, il faudrait que le froid persiste encore plusieurs semaines
pour que les prix continuent
d’augmenter et bénéficient durablement aux producteurs albertains qui en ont bien besoin. Début octobre 2017, le prix du gaz naturel est tombé à zéro et même
devenu parfois négatif, obligeant
des entreprises à payer pour se
débarrasser de leur production.
Si les producteurs de l’Ouest canadien connaissent des difficultés, c’est que la donne a changé au
sud de la frontière. Traditionnellement, les Etats-Unis constituent le
premier marché d’exportation,
principalement grâce aux pipelines reliant les deux pays. Mais depuis le début des années 2010, le
perfectionnement des technologies de forage horizontal et de fracturation hydraulique a entraîné
l’essor de l’exploitation des réserves de gaz étanches et de schiste.
Ces dernières, auparavant jugées
non rentables, représentent maintenant plus de la moitié de la production canadienne de gaz naturel et devraient encore augmenter.
Or, ces mêmes technologies ont
aussi permis la mise en valeur du
gaz de schiste au pays de l’Oncle
Sam, dont les réserves sont encore plus imposantes que celles
du Canada. L’agence américaine
d’information sur l’énergie
(Energy Information Administration) prévoit que la production
américaine de gaz naturel augmentera de 40 % d’ici à 2040.
Si l’industrie canadienne veut
ALASKA
(EU)
CANADA
COLOMBIEBRITANNIQUE
OCÉAN
PACIFIQUE
750 km
ALBERTA
ÉTATS-UNIS
devenir leader dans ce secteur,
elle va devoir se tourner vers
d’autres marchés, et ce avant que
les pays du golfe Persique, l’Australie et les Etats de la Côte ouest
américaine ne saturent le marché
avec leurs exportations. D’après
l’Office national de l’énergie
(ONE), le marché du gaz naturel
est en hausse, avec une demande
croissante en Asie et dans certaines parties d’Europe.
Pour atteindre ces nouveaux
marchés, le pays doit se doter d’infrastructures adéquates, notamment des usines et des terminaux
maritimes qui permettront la liquéfaction du gaz naturel puis son
transport. Là encore, le Canada est
en compétition avec les EtatsUnis, qui cherchent à exporter du
gaz naturel liquéfié (GNL). Depuis
2010, l’ONE a approuvé 35 licences
d’exportation de GNL pour un total de 24 projets, dont 18 sur le littoral de la Colombie-Britannique.
Des projets à l’état d’ébauche
Mais, pour l’heure, malgré d’importants investissements, un seul
projet est en construction sur la
côte ouest canadienne : celui de
Woodfibre LNG, près de Squamish, en Colombie-Britannique.
D’autres projets ont, eux, été
abandonnés, dont celui du terminal Pacific NorthWest LNG, près
de Prince Rupert. Le groupe Petronas y a mis fin en juillet 2017, invoquant la chute des prix du GNL sur
le marché asiatique. L’argument
est repris par nombre d’entreprises pour justifier que leurs projets
en restent à l’état d’ébauche.
Aux Etats-Unis, aucun projet
n’est en cours de construction sur
la côte Pacifique. Mais ils dominent la côte Atlantique avec un
terminal en activité, celui de Sabine Pass LNG, dont la mise en
service a commencé en février 2016 dans le golfe du Mexique. Le port de Cove Point LNG,
dans le Maryland, devrait suivre
dans le courant de cette année. p
olivier mougeot
CON J ON CT U R E
La confiance des
ménages au plus haut
La confiance des ménages a
accentué, en décembre 2017,
son rebond amorcé en novembre, sous l’effet, pour l’essentiel, d’une amélioration
de leur évaluation de leur niveau de vie passé, selon les
données publiées vendredi
5 janvier par l’Insee. L’indicateur synthétisant cette confiance a gagné 2 points, à 105
points. – (Reuters.)
le groupe s’était mis sous la
protection de la loi des faillites en mars 2017. – (AFP.)
T ÉLÉCOMMU N I C AT I ON S
Michel Combes arrive
chez Sprint
Michel Combes, 55 ans, deviendra, le 6 janvier, directeur
financier de l’opérateur téléphonique américain Sprint,
moins de deux mois après
son départ surprise d’Altice, le
groupe des médias et télécoms de Patrick Drahi. – (AFP.)
ÉN ER GI E
T RAN S PORT
Un fonds rachète
Westinghouse Electric
L’ex-patron d’Uber veut
céder le tiers de ses parts
Le constructeur de centrales
nucléaires Westinghouse
Electric, jusqu’ici propriété du
japonais Toshiba, a annoncé,
jeudi 4 janvier, avoir été racheté par le fonds Brookfield
Business Partners pour
3,8 milliards d’euros. Malmené par la crise de l’atome,
Travis Kalanick, l’ancien patron et cofondateur d’Uber,
parti en juin 2017, veut céder
29 % de sa participation (de
10 %) dans l’entreprise, valorisé à 1,4 milliard de dollars,
selon Bloomberg. Il veut profiter de l’entrée au capital
d’Uber de Softbank. – (AFP.)
sports | 13
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Les JO de la réconciliation entre les deux Corées ?
Le leader Nord-Coréen Kim Jong-un va discuter de l’envoi d’athlètes aux Jeux de Pyeongchang, en février
J’
espère sincèrement que
les Jeux olympiques d’hiver seront menés avec
succès. Nous sommes disposés à prendre les mesures nécessaires, y compris à envoyer notre délégation à Pyeongchang. » Dans son allocution du
Nouvel An, le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, a pour la première fois ouvert la porte à une
participation de son pays aux
23es Jeux olympiques d’hiver, qui
se dérouleront du 9 au 25 février, à
80 kilomètres de la zone démilitarisée (DMZ) entre les deux Corées. Puis, dans un fax transmis
vendredi, le pays a accepté la proposition de Séoul de tenir des discussions mardi 9 janvier dans le
village de Panmunjom, dans la
DMZ, sur les modalités de l’envoi
d’une délégation aux Jeux.
La participation de la Corée du
Nord, absente des précédents JO
d’hiver et qui avait refusé de prendre part aux Jeux olympiques de
Séoul, en 1988, est, cette fois,
espérée par les Sud-Coréens et le
Comité international olympique (CIO), pour ce qu’ils ont érigé
en « Jeux olympiques de la paix ».
Et les villes organisatrices, Pyeongchang, Gangneung et Jeongseon, se disent prêtes à accueillir
la délégation du Nord.
Puissance invitante, le CIO dispose de toute latitude pour
convier un pays. « La charte olympique énonce qu’aux JO, c’est le
CIO qui invite les athlètes à participer, pas le pays organisateur, ni les
fédérations internationales », précise l’historien du sport Patrick
Clastres, professeur à l’université
de Lausanne (Suisse). Une fois les
délégations nationales établies
en fonction des minima sportifs,
« le CIO se réserve le droit de les accepter ou non ». C’est grâce à cela
que l’instance internationale a pu
exclure certains athlètes – russes
notamment – ayant contrevenu
aux règles olympiques.
Le CIO satisfait
Ici, une telle décision dépend
aussi, et surtout, des négociations
politiques entre Séoul et Pyongyang. « Tant que nous serons
dans une situation instable qui
n’est ni la guerre ni la paix, le Nord
et le Sud ne peuvent garantir le succès de leurs événements programmés, y compris des JO », a martelé
Kim Jong-un dans son message de
nouvelle année, appelant à
« l’apaisement des fortes tensions
militaires » entre les deux pays.
L’environnement politique sudcoréen est en tout cas favorable.
Elu en mai 2017, le président
Moon Jae-in n’a jamais caché son
Ryom Tae-ok
et Kim Ju-sik
sont les seuls
athlètes
nord-coréens
qualifiés
sportivement
pour les Jeux
olympiques de
Pyeongchang.
ALEXANDER
HASSENSTEIN/GETTY
IMAGES/AFP
souhait de renouer le dialogue
avec Pyongyang, et a toujours
plaidé pour une participation de
la Corée du Nord aux JO. Son annonce, jeudi 4 janvier, du report
des manœuvres militaires annuelles prévues entre la Corée du
Sud et les Etats-Unis lors les JO,
« dans l’hypothèse où le Nord ne se
livre pas à de nouvelles provocations », est une nouvelle main tendue au régime de Kim Jong-un.
Chaque année, ces opérations entraînent le mécontentement de
Pyongyang, qui les considère
comme des préparatifs d’une invasion future.
« Le CIO se félicite de l’intention
des gouvernements de Corée du
Sud et du Nord d’entamer des
conversations directes à propos de
la participation d’athlètes nordcoréens aux Jeux olympiques »,
avait annoncé l’organisme international dans un communiqué
tout début janvier, précisant
« poursuivre ses discussions avec le
Comité olympique nord-coréen »
et « maintenir leur invitation jusqu’à leur décision finale ».
Seuls Nord-Coréens qualifiés
sportivement pour les Jeux olympiques, les patineurs Ryom Tae-ok
et Kim Ju-sik ne sont pas encore
assurés franchir la frontière en février. Pourtant, le couple a obtenu
son sésame, le 29 septembre à
Oberstdorf, en Allemagne, suite à
une performance remarquée en
programme libre, sur l’air de Je ne
suis qu’une chanson, de la chanteuse québécoise Ginette Reno.
Issus du club sportif Taesongsan
de Pyongyang mais s’étant entraîné tout l’été à Montréal, la patineuse de 18 ans et son partenaire
de 25 ans se sont directement qualifiés pour la compétition, là où,
en 2014, aucun athlète nord-coréen n’avait réalisé les minima
pour les Jeux de Sotchi (Russie).
Mais le Comité olympique
nord-coréen a omis de confirmer
à temps la participation de ses
athlètes auprès de Fédération internationale de patinage (ISU),
les disqualifiant à moins d’une
invitation du CIO. Ryom Tae-ok et
Kim Ju-sik restent tributaires
de la décision du régime nord-
Le président
de Corée du Sud,
Moon Jae-in,
a toujours plaidé
pour une
participation
de la Corée
du Nord aux JO
coréen et de son leader de laisser
– ou non – ses athlètes traverser la
zone démilitarisée.
Si d’aventure les négociations
aboutissaient à la venue d’une
délégation nord-coréenne – pouvant inclure des athlètes non qualifiés sur le plan sportif –, des mesures exceptionnelles pourraient
être mises en place. Traditionnellement, les athlètes du Nord se
rendent au Sud par avion via Pékin. Mais en août, le président du
comité organisateur, Lee Heebeom, a évoqué un trajet par la
route. « S’il y a des groupes de
supporteurs, le gouvernement
sud-coréen pourrait les laisser venir par bateaux. » Un bateau de
croisière a également été envisagé pour acheminer les athlètes,
entraîneurs et supporteurs de la
délégation venue du Nord.
« Drapeau de l’unification »
La question du financement est
aussi posée. En 2014, lors des Jeux
asiatiques (Asiad) organisés à
Incheon, cité portuaire non loin
de Séoul, 150 athlètes du Nord
étaient présents. La Corée du Sud,
qui avait pris en charge leur venue
– comme lors de plusieurs éditions précédentes –, avait néanmoins refusé de financer celle des
350 pom-pom girls nord-coréennes, au grand mécontentement de
Pyongyang.
Au tournant du XXIe siècle, les
compétitions impliquant les deux
pays se déroulaient dans une atmosphère de réconciliation. A
l’instar de ce qu’il avait fait avec les
deux Allemagnes dans les années
1960, le CIO a lancé des négociations en 1998 pour qu’une seule
équipe de Corée participe aux Jeux
de Sydney en 2000. Si les sportifs
du Nord et du Sud ont finalement
formé deux délégations, ils ont défilé lors de la cérémonie d’ouverture derrière le « drapeau de l’unification coréenne » représentant
leur péninsule sans frontière en
bleu ciel sur fond blanc. Pareille
unité fut également affichée à
Athènes en 2004, ainsi qu’aux
Jeux d’hiver de 2006, à Turin.
La Corée du Sud était alors dirigée par des présidents progressistes, Kim Dae-jung de 1998 à 2003,
puis Roh Moo-hyun jusqu’en 2008
ayant promu la politique dite « du
rayon de soleil » de rapprochement avec le Nord. Entre 2008 et
2017, les présidents Lee Myungbak et Park Geun-hye, du camp
conservateur, avaient adopté une
politique bien plus ferme envers
Pyongyang. Le nouveau président,
Moon Jae-in, aimerait profiter des
Jeux pour sortir de la profonde
crise actuelle. p
clément martel
et philippe mesmer
(tokyo, correspondance)
Le futur du XV de France se dessine dans l’urgence
Le nouveau sélectionneur et le président de la fédération de rugby n’ont pas réussi à rassembler la fine fleur des entraîneurs français
I
l en va du rugby comme de
l’œnologie. « Il faut avoir de la
patience, il faut du temps »
pour que les premiers résultats décantent. Jacques Brunel parle à
double titre : le nouveau sélectionneur du XV de France a exercé le
métier de viticulteur dans une vie
très antérieure. Depuis sa nomination, le Gersois doit pourtant travailler à l’opposé de ses préceptes
agraires. Dans un climat d’urgence
et d’impréparation.
Ainsi en a décidé son ami
Bernard Laporte. Mercredi 27 décembre 2017, le président de la Fédération française de rugby (FFR)
officialisait l’arrivée de Jacques
Brunel en remplacement de Guy
Novès, congédié sans autre
forme de procès. Une semaine
plus tard, mercredi 3 janvier, la
FFR annonçait l’identité des entraîneurs adjoints qui intégre-
ront le nouveau staff pour préparer le Tournoi des six nations.
Du moins pour essayer de le
préparer : le XV de France affronte
l’Irlande dans moins de quatre semaines, le 3 février. Jean-Baptiste
Elissalde s’occupera en particulier
des arrières ; Julien Bonnaire de
la touche ; Sébastien Bruno de la
mêlée. Trois hommes d’une
même génération. Tous jouaient
en équipe de France lorsque Bernard Laporte l’entraînait (19992007), avec comme adjoint un
nommé… Jacques Brunel.
Ils ont donc accepté de réembarquer dans cette galère bleue ayant
fait couler Guy Novès comme ses
adjoints Yannick Bru et Jean-Frédéric Dubois. (seulement 7 victoires en 21 matchs). « Dieu merci, ils
ont dit oui tout de suite, se félicite
Jacques Brunel. Ils savent toute
l’importance qu’a cette équipe
pour le rugby français. » Dans son
communiqué, la FFR entend
« maintenir » ce staff jusqu’à la
Coupe du monde 2019 au Japon.
L’assemblage tient pourtant du
bricolage. Ancien du Stade toulousain, « Jean-Ba » Elissalde venait
déjà de rejoindre la « fédé » avant
sa nomination au XV de France ; il
devait être chargé de l’équipe de
France des moins de 18 ans. Julien
Bonnaire, novice total de l’entraînement, avait arrêté sa carrière de
joueur en mai 2017.
« On s’est tapé dans la main »
Quant à Sébastien Bruno, son régime social est encore plus intrigant. Pour l’instant, le voilà simplement en période de prêt !
Après les Six Nations, il réintégrera le staff du Lyon olympique
universitaire (LOU), formation
avec laquelle il est sous contrat
jusqu’en 2021. « On fera un bilan à
l’issue du tournoi, la fédé aura
sans doute affiné son schéma, ses
volontés », précise Yann Roubert,
président du club rhônalpin.
La FFR s’est engagée à défrayer le
LOU durant les huit semaines de
compétition. Yann Roubert a accepté, dit-il, pour « regarder audelà de [sa] paroisse » et « contribuer au renouveau du XV de
France ». « On s’est tapé dans la
main, on s’est mis d’accord sur le
court terme pour répondre à l’urgence : que l’équipe de France ait
un staff pendant le tournoi. »
Bonnaire, Elissalde, Bruno :
équilibre instable, donc. Avant
eux, des noms de profils plus expérimentés avaient circulé, en
vain. « Je suis encore sous contrat
avec Clermont jusqu’en 2020… », a
objecté Franck Azéma, champion
de France en titre, dans La Monta-
gne. Les manageurs Fabien Galthié (Toulon) et Patrice Collazo
(La Rochelle) auraient également
fait savoir leur refus d’intégrer le
staff du XV de France, selon les informations respectives du bihebdomadaire Midi olympique et du
quotidien Var matin.
A leur décharge, le projet initial,
dont on ne sait encore s’il a réellement été abandonné, est encore
flou. Pour ne pas dire fou. La direction de la FFR privilégiait d’abord
l’idée de constituer un symposium d’entraîneurs censés rejoindre l’encadrement de façon ponctuelle comme consultants avant
les matchs, sans pour autant
abandonner leurs clubs.
« J’avoue que je vois mal comment ça pourrait être possible,
nous savons tous combien est
grande la charge de travail d’un
manageur, d’un entraîneur princi-
pal à l’intérieur d’un club », prévient Alain Gaillard, représentant
de Tech XV, le syndicat national
des entraîneurs.
Même scepticisme chez Fabrice
Landreau. L’entraîneur des avants
de Toulon se verrait mal effectuer
« une pige » avec la France dans de
telles conditions : « Si un staff est
déjà en place et qu’un consultant
vient en renfort, ça reviendrait à
remettre en question les compétences du staff. » Autant d’éléments que Jacques Brunel et ses
adjoints pourront éclaircir lundi
8 janvier à Marcoussis (Essonne) :
le staff du XV de France a convié
au siège fédéral les entraîneurs
des clubs du championnat de
France, souvent réticents à libérer
leurs joueurs, pour une première
séance de casse-tête. Et sans
doute pas la dernière. p
adrien pécout
14 | enquête
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Les flammes
fatales de
la rue Fondary
Dans l’incendie d’un immeuble parisien,
la police découvre le corps carbonisé d’une
« escort girl ». Puis le cadavre d’une autre jeune
femme, sept semaines plus tard, dans la cave
d’un bâtiment squatté. Qui les a tuées ?
L
e ciel était encore lourd, ce mercredi 3 août 2016, quand l’assassin
a été rattrapé par son destin. A
18 h 13 précisément, une violente
explosion retentit au 42 rue
Fondary, dans le 15e arrondissement de Paris. Le troisième étage est balayé
par le souffle. Le voisinage accourt aussitôt
pour observer les trois épaisses langues de
fumée noire qui jaillissent des fenêtres
au-dessus des jardinières. Parmi la pluie de
débris retombés sur la chaussée, une paire de
chaussures calcinées.
L’immeuble menaçant de s’effondrer, les
enquêteurs du troisième district de police
judiciaire (DPJ) n’investiront les lieux que
tard dans la nuit. Sur le palier du troisième
étage, ils découvrent un corps carbonisé en
position fœtale. Un tatouage est encore visible sur le ventre de la victime : les lettres
« MP », écrites en gothique. Maria Paz Gallardo Gonzales, une Espagnole de 26 ans,
faisait profession d’escort girl et de mère
maquerelle avant de périr dans cet appartement loué une semaine plus tôt sur Airbnb.
Maria Paz est la seule occupante de l’immeuble à y avoir perdu la vie. Mais plusieurs
témoins disent avoir aperçu un blessé,
quelques minutes après l’explosion : un
homme, momie vivante surgie des flammes
en bermuda, serait sorti dans la rue en
courant, la peau des bras et des jambes « en
lambeaux ». Sonné « comme s’il avait pris un
gros coup sur la gueule », raconte un passant,
il aurait articulé quelques mots incompréhensibles avant de « continuer à trottiner
sans s’arrêter ».
Le grand brûlé de la rue Fondary est-il un
suspect ou une victime ? L’enquête que mène
le troisième DPJ se nourrit de faux-semblants
et de rebondissements. Elle plonge ses racines dans le milieu de la prostitution en ligne
et moissonne ses suspects au sein d’une
bande de malfrats égarés par leur cupidité.
Un cadavre en cachant un autre, elle s’achève
par une cruelle ironie du sort, dans un implacable retour de flamme.
Les enquêteurs ne tardent pas à retrouver la
trace du mystérieux brûlé. Quatre minutes
après l’explosion, il a été filmé par la vidéosurveillance de la RATP en train de sauter un portique à la station de métro La Motte-Picquet-Grenelle. Des prélèvements sont
effectués sur le portique pour analyse : il s’agit
d’un Algérien de 24 ans, Mourad B., connu
pour des faits de vol et une affaire d’incendie
dans un lycée de Malakoff (Hauts-de-Seine),
six ans plus tôt. Son compte Facebook sonne
comme un présage : « Bilka le feu ».
Au Laboratoire central de la Préfecture de
police, les experts confirment ce que chacun
pressent : l’incendie n’était pas accidentel. De
l’essence répandue sur le sol de l’appartement s’est évaporée avant la mise à feu, provoquant la déflagration fatale à Maria Paz.
Mourad B. a justement été filmé onze minutes avant l’explosion marchant, un récipient
à la main, en direction de l’immeuble.
Les soupçons autour de « Bilka le feu »
vont bientôt s’étoffer. La veille de l’incendie,
un riverain a aperçu une femme « blond
platine » en pleurs à la fenêtre de l’appartement. Sa description ne correspond pas à
Maria Paz, qui est brune. Mais, selon lui, la
jeune femme était accompagnée dans la
pièce par un homme et une autre femme :
« Elle criait et elle pleurait. Elle parlait dans
une langue étrangère. Elle était hystérique,
elle tremblait… » Après trois semaines de
recherches, les enquêteurs localisent Mou-
rad B. dans un hôtel du 17e arrondissement.
A la vue des policiers, le jeune homme,
étendu en slip sur son lit dans la moiteur de
l’été, se jette au sol en hurlant. Brûlé au troisième degré, il porte des bandages ensanglantés aux bras et aux jambes. Ses plaies
surinfectées dégagent une odeur pestilentielle. Les pompiers dépêchés sur place
jugent impérieux de le transporter aux
urgences. Placé en garde à vue à l’HôtelDieu, le suspect se montre peu coopératif :
– « Quel était votre emploi du temps le
3 août 2016 ?, demande l’officier de police
judiciaire.
– Ahhh ! Monsieur, je ne peux pas répondre à
vos questions, j’ai super mal, répond le blessé.
– Comment vous êtes-vous infligé ces brûlures ?
– Non, c’est bon, je ne réponds plus.
– S’agit-il de questions qui vous gênent ?
– Non, je n’arrive pas à parler, monsieur, j’ai
super mal !
– Avez-vous autre chose à déclarer ou mettons-nous fin à ce sketch ?, s’enquiert l’enquêteur.
– Fin du sketch ! », lâche Mourad B.
SUR ÉCOUTE À FLEURY-MÉROGIS
Cambrioleur réputé du 17e arrondissement,
Mourad B. est connu dans le quartier sous
les sobriquets de « Kabile », « Bilka » ou
encore sous le diminutif de « Kaka ». Ses
mésaventures font vite le tour de la place de
Clichy. Elles reviennent aux oreilles d’un
petit dealeur détenu à Fleury-Mérogis, un
certain Sofiane, qui figure parmi ses
contacts téléphoniques privilégiés. Les policiers ont la riche idée de le placer sur écoute
en prison. Ils ne seront pas déçus.
Grâce à ses relations hors les murs, Sofiane
a eu un avant-goût des déboires de son ami le
« Kabile ». Le lendemain de son arrestation,
un jeune du quartier l’appelle. Depuis sa
cellule, le détenu fulmine, persuadé que le
« Kabile » a été balancé. Il ignore qu’il est luimême sur le point de confirmer bien involontairement l’implication de ce dernier
dans l’incendie et de conter aux policiers une
intrigue aux développements insoupçonnés.
– « Wallah, il s’est fait péter, l’autre !, annonce
son interlocuteur.
– Ben… qui ?, demande Sofiane.
– Euh… Le Kabile, frère.
– Ben je sais, wallah, j’ai le seum [je suis
dégoûté], là, je suis en train de péter un câble
que j’insulte les mères aux gens, là ! Le Coran
de La Mecque, je suis en train de péter un
câble ! (…) Vraiment ils sont trop forts les
keufs, wallah, j’te parle sérieux. J’t’explique,
c’est comme dans les films : si l’acteur principal il s’est pas fait péter, c’est mort, c’est lui, il
va tout prendre. »
Emporté par le flot de ses indignations, le
détenu partage, trois jours plus tard, une
série de révélations qui font basculer l’enquête : ses conversations révèlent que
Mourad B. a voulu faire « le M. Propre » dans
une histoire de « murder » (meurtre), une
« racli » (femme) s’étant fait « uét » (tuer). Il y
aurait un deuxième « cané » (mort) dans la
« ve-ca » (cave) d’un « bendo » (squat), et que
tout a fini en « barbecue ».
– « Le Coran, au tié-kar [quartier], au bendo
en bas, dans la ve-ca, y a un keumé [mec], il est
cané, frère, lui annonce un nouvel interlocuteur.
– Mais c’est une dinguerie, c’est qui qu’a fait
ça ?
– C’est Bilka et l’autre, là-haut.
– Mais t’es un ouf, toi, tu vas m’dire, ils ont
LA PROXÉNÈTE
NE CHERCHE
PLUS DE TUEUR :
IL LUI FAUT
DÉSORMAIS UN
« NETTOYEUR »
ramené ça ? T’es sérieux, là ? Le baille [le plan]
qu’ils ont fait le soir même ?
– Ouais, y en a deux, y en a pas un, y en a
deux, frère.
– Mais non ?
– Le Coran de La Mecque, c’est une dinguerie
internationale. J’suis passé, et même y a des
voisins ils ont dit : “Ça pue, tout ça.” Une racli,
elle a cané sur place, elle a lé-bru [brûlé], la
deuxième, juste elle s’est mangé des coups de
schlasse [couteau] et ça y est, hop…
– Ah ouais, non, c’est chaud, là…
– Non, mais là, c’est… Non mais là, c’est toute
ta vie en zon-pri [prison] !
– Ah ouais, chaud chaud chaud.
– A ce qu’il paraît, c’est Bilka qui a cherché.
– Ouais, là il est pas frais, la vie de ma mère, il
a fait n’importe quoi ! »
LES TREMBLEMENTS D’ALIXON
Le bouche-à-oreille continue les jours suivants. Au fil des conversations, l’histoire s’enrichit de nouveaux détails venus de l’extérieur de la prison, que Sofiane relate à ses
interlocuteurs :
– « Vas-y ma gueule, dans la ve-ca du bendo…
– Ouais ?
– Y a un murder…
– Mais non ? C’est la même story [histoire] ?
– Wallah, en fait y en avait pas une, y en avait
deux.
– Le Coran, il est con !
– Non mais là, c’est une dinguerie intergalactique. Il est parti faire le nettoyeur pour une
racli.
– Pour une racli ?
– Ouais… Et la racli, ils l’ont uét après.
– Qui l’ont uét ?
– En fait, la racli qui les a envoyés pour faire
le nettoyage, là… eh bah, elle les a payés, et
après, vas-y, ils ont fumé la racli. (…) Il a
explosé l’appart, wesh. Il s’est cramé au
deuxième degré les jambes…
– Lui, Kaka, y avait quelqu’un qui voulait le
tuer ?
– Mais non ! Il est parti… Regarde, en fait, y
avait une meuf, une racli, elle a fumé une autre
meuf, t’as capté ?
– Ouais.
– Dans le ze-quin [le 15e arrondissement].
Elle a pété Kaka, elle lui a dit : “Vas-y, nettoiemoi ça, faut pas que je me fasse tacler.” T’as
capté ? Il est parti là-bas pour faire le nettoyeur, M. Propre, il a fait un barbeuc là-bas, ça
a explosé, ça a fait retour de flamme sur lui. »
Après avoir visité plusieurs dizaines
d’adresses dans le 17e arrondissement, les
policiers découvrent, le 23 septembre, un
corps putréfié enroulé dans un drap blanc,
un ours en peluche dans les bras, au fond
d’une cave de la rue Sauffroy. La victime a
été tuée de trente coups de couteau. Alixon
Julietta Ortega Cano, une Colombienne de
26 ans, était portée disparue depuis le
2 août. Abandonnée dans ce sous-sol depuis
cinquante jours, sa frêle silhouette aux
cheveux ondulés blond platine n’est plus
qu’un squelette noirci.
Les enquêteurs apprennent bientôt que la
jeune femme travaillait depuis la mi-juillet
comme escort girl pour Maria Paz, la victime
de l’incendie de la rue Fondary. Son avatar en
ligne lui a survécu sur les sites de prostitution Sexemodel et 6annonce, où des clients
enquête | 15
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
LE SANG A SÉCHÉ
SUR LES MURS.
LA MAQUERELLE
DEMANDE ALORS
À SON ACOLYTE
DE DESCENDRE
ACHETER UN BIDON
D’ESSENCE POUR
METTRE LE FEU
À L’APPARTEMENT
LAURINDO FELICIANO D’APRÈS LES PHOTOS DE MARIA PAZ (EN HAUT) ET ALIXON CANO
consciencieux ont commenté ses prestations. Ce cruel mémorial dressé deux semaines avant sa mort se résume à quelques photos de circonstance, un pseudonyme, « Karen
la Colombienne », et des mensurations :
« 100/62/90 », « 166 cm » pour « 49 kg ».
Le portrait dressé devant les enquêteurs par
ses collègues de travail n’est guère plus éloquent. Elles se souviennent confusément
d’une femme fragile, un peu « étrange »,
sujette à des trémulations. « Les clients se
plaignaient d’elle, car elle fumait des joints et
était toujours tremblante », dit l’une. « C’était
une fille très très tranquille. La seule chose
dont je me souvienne, c’est qu’elle tremblait
beaucoup. Je crois que sa nervosité venait de la
drogue », suppose une autre.
Alixon Julietta Ortega Cano est morte
incomprise. Née en Colombie, elle avait
suivi sa mère en Espagne à l’âge de 9 ans, où
elle avait été violée un an plus tard par son
oncle maternel. Sa mère avait préféré retirer
sa plainte pour faire sortir l’agresseur de
prison. C’est à cette époque que les premiers spasmes sont arrivés : « Depuis ce
moment-là, Alixon a commencé à avoir des
tremblements, se souvient sa mère dans sa
déposition. Elle a commencé à prendre des
médicaments contre la dépression. »
La jeune fille devient mère à 17 ans. Elle travaille en Espagne comme femme de ménage
et occasionnellement comme prostituée.
Quelques années plus tard, elle fait la
connaissance, à Barcelone, de Maria Paz, qui
lui propose de travailler pour elle en France.
Alixon a deux enfants de 2 et 9 ans. Elle a
besoin d’argent. Mi-juillet 2016, elle emmé-
nage avec une autre fille dans un coquet
appartement parisien, loué par sa proxénète.
Voilà près d’un an que Maria Paz, belle
brune à l’allure sportive, aussi ambitieuse
qu’irritable, s’éloigne peu à peu du métier
d’escort pour s’essayer au proxénétisme. Elle
a fait venir à Paris quelques filles originaires
d’Espagne et d’Amérique latine qu’elle
régente avec autorité. La jeune maquerelle
s’occupe de tout : elle loue les appartements,
rédige les annonces en ligne, répond aux
clients en se faisant passer pour ses filles et
empoche la moitié du prix des passes, facturées 200 euros de l’heure.
« BLABLABLA… POLICIA… FINISH ! »
Entre les « marcheuses » des grands boulevards et la prostitution de luxe, un proxénétisme « milieu de gamme » s’est développé
sur Internet. Après consultation des catalogues en ligne, les rendez-vous se prennent
par SMS. Logées par paires dans trois appartements parisiens, les filles de Maria Paz passent donc le plus clair de leur temps à dormir
et à manger en attendant que leur maquerelle leur envoie des clients. Elles possèdent
chacune plusieurs pseudonymes, « parce que
les hommes aiment bien changer de fille »,
indique l’une d’elles aux policiers.
Dès son arrivée à Paris, Alixon fait part de
ses premières désillusions à sa mère sur la
messagerie WhatsApp. Elle se désole d’avoir
moins de clients que la prostituée qui
partage son appartement : « Elle n’arrête pas
de travailler. Trop de magie noire. Ils arrivent
les uns après les autres. » La jeune femme
cherche un soutien dans le regard de sa
mère restée en Espagne. Elle lui envoie son
annonce d’escort girl, et quelques photos :
« Regarde, comme elle est belle, celle que j’ai
faite, là. – Tu es magnifique ! Moi, je te trouve
belle, ma fille. Sois patiente. Tu es très belle »,
l’encourage la mère.
La beauté n’y étant pour rien, l’horizon
d’Alixon s’obscurcit. La jeune Colombienne
n’est autorisée à sortir dans la rue que trente
minutes par jour et ne dort guère la nuit, sa
proxénète lui réservant les clients nocturnes : « En fait, s’ils l’appellent et si elle se
repose la nuit, moi, je travaille. C’est une
connasse », résume-t-elle. La relation entre
les deux femmes s’envenime rapidement à
cause de l’argent : Maria Paz a pour règle de
collecter les gains des passes, et ne paye ses
filles qu’en fin de semaine pour s’assurer
qu’elles ne s’enfuient pas.
« Maman, je n’en peux plus. Quand tu peux,
appelle-moi, écrit Alixon dix jours après son
arrivée. La patronne m’a insultée, on était en
train de faire les comptes, et elle a sorti un
autre prix et m’a retiré une grande quantité
d’argent. Je lui ai dit que ça ne m’intéresse pas
de travailler pour elle, et elle me dit que je ne
peux pas partir, qu’elle a mon argent et qu’elle
ne va rien me donner. » Sa mère tente de la
réconforter : « Je m’inquiète, et je veux que
tout se passe bien pour toi, ma fille. Essaye de
te reposer. Je te mettrai une bougie blanche. »
Après deux semaines à Paris, la captive
envisage déjà de rentrer en Espagne. Le
28 juillet, elle demande à sa mère de se renseigner sur le prix des billets d’avion : « On
va voir jusqu’à quand je vais supporter ça. Si
ça ne va pas mieux, je reviens dans une
semaine. » A compter du 2 août, elle ne
donne plus signe de vie : « Salut, ma fille, pardon de te déranger. Mais si je ne m’inquiète
pas pour toi, toi qui es mon soleil, qui le
fera ? », « Ma fille, ma reine, je t’aime. Tu ne dis
rien, parle-moi, s’il te plaît », « Je suis inquiète,
ma fille, pour l’amour de Dieu, réponds »…
Le temps était humide, ce mardi 2 août en
début d’après-midi, quand un employé de
bureau a aperçu une femme « blond platine »
pleurer à la fenêtre du troisième étage du
42 rue Fondary. Dans l’appartement, une violente dispute vient d’éclater entre Maria Paz
et Alixon. Cette dernière veut rentrer en Espagne et menace d’aller voir la « policia » si la
maquerelle ne lui rend pas les 4 000 euros
qu’elle lui doit.
Maria Paz appelle son petit copain occasionnel, Moncef, alias « Basic », chauffeur
épisodique de VTC. Elle lui demande de passer pour l’aider à résoudre « un problème
avec une fille ». Moncef se présente à l’appartement. Il y restera près d’une heure, suffisamment longtemps pour que les enquêteurs s’interrogent sur son rôle exact dans
les événements qui vont suivre. Voici le récit
qu’il en a fait : « Là, en clair, Maria m’a dit :
“S’il te plaît, débarrasse-moi de cette fille !” Je
l’ai regardée. J’ai rigolé. Je me suis dit : “Cette
fille [Maria Paz], elle est pas nette.” Et je suis
redescendu sur le trottoir. »
Sur le trottoir, Moncef a une idée. Il appelle
son ami Kamel, alias « l’Escroc », livreur et
cambrioleur à ses heures, et lui fait miroiter
un plan. Appâté par la perspective d’un
billet facile, Kamel déboule à son tour rue
Fondary. Il raconte la suite : « Basic m’a dit :
“Il y a deux meufs là-haut, y en a une qui veut
caner l’autre.” Il me disait que la fille, elle voulait arrêter de faire la pute, et que la mac elle
voulait pas. Je lui ai dit : “T’es sérieux, là ? Tu
veux que je tue quelqu’un ?” Il m’a dit : “Mais
non, Kamel, je te connais, toi, tu es un escroc,
on va trouver une combine pour pas faire ce
qu’elle nous demande.” »
« L’Escroc » est rapidement convaincu :
« Basic voulait qu’on emmène la fille au métro
d’à côté, et qu’on fasse croire à la mac qu’on
l’avait éliminée. Le but était de la lui faire à l’envers. Pour moi, on n’allait rien faire de grave.
Même, dans mon délire, on allait plus la sauver qu’autre chose. J’avais une petite appréhension quand même, on ne sait jamais dans
quoi on se lance, mais bon… Il m’a dit que la
mac pouvait nous donner 20 000 euros. J’ai
dit : “C’est bien, on va la voir.” Et nous sommes
montés à l’appartement… »
Le duo se présente sur le palier du troisième étage. Derrière la porte, la musique est
assourdissante. « Basic » toque. La porte
s’entrouvre. Maria Paz apparaît dans l’embrasure en mini-short. « Et là, c’était ouch…
La mac, on était choqués, elle était recouverte
de sang », poursuit Kamel. « Elle avait des
taches de sang sur son visage, ses mains, sur
sa poitrine, abonde Moncef. Derrière elle, je
voyais un truc par terre qui bougeait pas, qui
parlait pas… C’était un drap, ou un rideau,
une forme, une silhouette. »
Durant le laps de temps que « Basic » a
passé sur le trottoir à attendre Kamel, Maria
Paz a sauvagement tué Alixon de trente
coups de couteau, ulcérée que cette dernière
ait menacé de la dénoncer à la « policia ». Les
deux hommes restent interdits sur le pas de
la porte. « La maquerelle, elle nous a dit :
“Blablabla… Policia… Finish !” Elle s’est retournée à 180 degrés, et elle a mis un coup de
pied dans le truc qui était par terre, raconte
“l’Escroc”. Elle a dit : “Voilà !”, et a mis un gros
coup de pied, comme si c’était un sac-poubelle. » Moncef et Kamel se regardent, livides, et dévalent l’escalier.
En fin d’après-midi, les deux amis ont regagné le 17e arrondissement. Maria Paz ne cherche plus de tueur : il lui faut désormais un
« nettoyeur ». Elle appelle Moncef, qui rappelle Kamel. Remis de ses émotions, « l’Escroc » perçoit dans ce drame une occasion de
se faire un peu d’argent. Il persuade deux
complices d’entrer dans son « film » : son
frère Nasser et le fameux Mourad, alias
« Bilka le feu ». A 2 heures du matin, les trois
hommes ont rendez-vous avec Maria Paz
dans le quartier du Marais.
« Je leur ai expliqué que, quand la maquerelle
arriverait en taxi, ils devaient rester assis sur
un banc, car ils allaient me servir de tableau
dans mon baratin, raconte Kamel. J’ai dit à la
mac que Mourad était nettoyeur. Mourad lui a
alors dit que, genre, il allait mettre le corps
dans une valise. Il était en train de la baratiner,
pour la disquetter [l’arnaquer]. C’était une
mise en scène, tout ça. »
Convaincue par le tableau de « l’Escroc »,
Maria Paz remet aux trois acolytes une enveloppe contenant 11 000 euros, et leur en promet 4 000 de plus une fois le corps disparu.
« Dès qu’elle s’est barrée dans son taxi, on a été
dans une petite rue, on a sorti l’enveloppe et on
a explosé de joie, se souvient Kamel. Mourad,
tout content, mon frère, tout content aussi. Ils
me prennent dans les bras en me disant : “Tu es
le meilleur !” » L’histoire aurait pu s’arrêter là.
« LA LOI DE DIEU TOMBERA SUR TOI »
Aux yeux de « l’Escroc », l’arnaque est terminée. Mais Mourad et Nasser voient plus
grand. Ils veulent récupérer le reste de la
somme promise par Maria Paz. Au cours de la
nuit, au bar d’un hôtel Ibis du 17e arrondissement où la bande a ses habitudes, ils
convainquent deux connaissances de les
aider à transporter le corps, moyennant
1 000 euros chacun. Vers 6 h 30, le 3 août,
Nasser, Mourad, « Chems », serveur chez Hippopotamus, et Hamza, un sans-papiers surnommé « le Blédard », garent une Mini
Cooper de location devant le 42 rue Fondary.
« Chems », qui a passé la soirée à descendre
des vodkas-Red Bull et des whiskys-miel, reste
assis au volant. Ses trois comparses montent
chercher le corps. « Quand j’ai pris le sac pour le
mettre dans la voiture, j’ai senti que c’était un
truc mou, comme une éponge, se remémore
“le Blédard”. Puis j’ai senti comme un pied, ça
me dégoûte même d’en parler. » Faisant fi de
leur répulsion, les quatre apprentis nettoyeurs traversent Paris avec le cadavre
d’Alixon dans le coffre de la Mini Cooper. Faute
d’une meilleure idée, ils le déposent dans la
cave d’un squat du 17e, tout près de chez eux.
Quelques heures plus tard, Mourad et
Nasser retournent rue Fondary avec Maria
Paz pour récupérer l’argent promis. La
maquerelle est prête à monter jusqu’à
20 000 euros s’ils l’aident à nettoyer le sang
qui macule les murs et le sol de l’appartement. La tueuse et ses deux comparses, équipés d’éponges et de produits ménagers, frottent tout l’après-midi. Mais le sang a séché. Le
meurtre ne veut pas s’effacer.
La maquerelle demande alors à Mourad de
descendre acheter un bidon d’essence pour
mettre le feu à l’appartement. « Le Kabile »
s’exécute et asperge le plancher. Une partie du
carburant s’évapore dans l’espace confiné du
salon : à peine a-t-il allumé son briquet que la
pièce s’embrase en une soudaine déflagration. Maria Paz est carbonisée sur place.
Gravement brûlé, Mourad sera retrouvé trois
semaines plus tard agonisant dans une chambre d’hôtel. L’engrenage infernal s’est refermé
sur la meurtrière et son âme damnée.
Chaque jour, pendant un mois, la mère
d’Alixon continue à envoyer des messages à
sa fille, sans jamais recevoir de réponse. Elle
se résout finalement à approcher sa tourmenteuse. Le 2 septembre, un mois après le
double homicide, elle supplie Maria Paz de
lui répondre, puis la maudit en invoquant le
feu du ciel : « S’il te plaît, réponds. Mes petitsenfants ont 2 et 9 ans. Ne les laisse pas sans
leur maman. Si tu fais ce mal à ces deux innocents, la loi de Dieu tombera sur toi. »
Maria Paz Gallardo Gonzales ne comparaîtra jamais devant la justice des hommes.
Neuf suspects ont, en revanche, été mis en
examen dans ce dossier pour « assassinat en
bande organisée », « recel de cadavre » ou
« non-dénonciation de crime » : une prostituée vénézuélienne, soupçonnée d’avoir
aidé la maquerelle à laver des draps tachés de
sang après le meurtre d’Alixon, ainsi que
huit membres de la bande du 17e, consumés
par leur vénalité. p
soren seelow
CULTURE
Prochainement sur vos écrans
16 |
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Steven Spielberg, Greta Gerwig, Clint Eastwood font partie des réalisateurs qui marqueront le début d’année
CINÉMA
A
égrener la liste des
films
programmés
dans les salles françaises dans les prochains
mois, on se croirait dans une
réunion de famille : de vieilles
connaissances qui ne peuvent
s’empêcher de refaire un tour de
piste pour amuser petits et
grands, des chevaux de retour forcés de reprendre du service. Le
premier trimestre est aussi le moment où les productions américaines candidates aux Oscars se
pressent dans les salles, du premier long-métrage en tant que
réalisatrice de Greta Gerwig au
dernier Steven Spielberg, qui, à
71 ans, proposera deux films (un
pour les trophées, l’autre pour la
famille) en trois mois. Enfin, les
distributeurs proposeront un florilège de films non moins attendus par les cinéphiles, découverts
ou non dans les festivals.
Frappées d’un label tricolore
orné d’un coq gaulois, les confections traditionnelles déplaceront
les foules, c’est en tout cas l’espoir
des maisons qui les produisent :
La Ch’tite Famille, de Danny Boon
(23 février), Les Tuche (qui tentent
le hat trick), d’Olivier Barroux
(31 janvier), Taxi à la mode Besson,
qui pour sa cinquième course reprend la route sous la conduite de
Franck Gastambide (11 avril). Toujours tricolore, mais noir, jaune et
rouge (puisque Franquin était
belge), on est invité à découvrir
les avatars cinématographiques
de Spirou et Fantasio (par Alexandre Coffre, 21 février) et de Gaston
Lagaffe (par Pierre-François
Martin-Laval, 4 avril).
Le premier film de l’ère Trump
Au rayon grandes personnes en
collants, on attend l’arrivée du
premier super-héros afrodescendant, Black Panther, dirigé par
Ryan Coogler (14 février), le retour
des Avengers, pour Infinity War,
des frères Russo (25 avril) et – ce
n’est pas le même type de sousvêtements – de Christian Grey et
Anastasia Steele (50 nuances plus
claires, de James Foley, 7 février).
Quant aux remakes, sequels et
réincarnations, Bradley Cooper et
Lady Gaga prendront la suite de
Fredric March et Janet Gaynor,
James Mason et Judy Garland, Kris
Kristofferson et Barbra Streisand
dans une nouvelle version de A
Star Is Born, réalisé par l’acteur
(16 mai). Citons également les
aventures exotiques de Lara Croft,
de Roar Uthaug, avec Alicia
Vikander (14 mars) ; les dinosaures
de Jurassic Park (Fallen Kingdom,
Tom Hanks et Meryl Streep, dans « The Pentagon Papers », de Steven Spielberg, qui sort en salle le 24 janvier. NIKO TAVERNISE
de Juan Antonio Bayona, 6 juin).
Les robots pilotés de Pacific Rim
(Uprising, de Stephen S. DeKnight,
21 mars) reprendront eux leur besogne destructrice pendant que
Han Solo connaîtra une nouvelle
jeunesse sous les traits d’Alden
Ehrenreich et la direction de Ron
Howard (Solo. A Star Wars Story,
23 mai). Il y a quand même une
idée inédite sur le marché des
blockbusters : Ready Player One,
dystopie adolescente née du roman d’Ernest Cline, adaptée par
Steven Spielberg (28 mars).
Le même Spielberg a battu de
vitesse tous les cinéastes américains pour réaliser, entre janvier et
septembre 2017, le premier film de
l’ère Trump, récit de l’affrontement entre le Washington Post et
la Maison Blanche de Richard
Nixon. The Pentagon Papers, avec
Meryl Streep et Tom Hanks,
(24 janvier), est bien placé dans la
course aux trophées. Cette année,
les films politiques y sont minoritaires : on peut y compter Three
Billboards, fable américaine sur le
crime et le pardon, de l’Anglo-Irlandais Martin McDonagh (17 jan-
vier), et Stronger, de David Gordon
Green, dans lequel Jake Gyllenhaal
joue une victime de l’attentat de
Boston de 2013 (le 7 février). A la
même date, on saura si Le 15 :17
pour Paris de Clint Eastwood, sur
l’attentat dans le Thalys en 2015,
prolonge la veine patriotique et
isolationniste d’American Sniper.
La Forme de l’eau, de Guillermo
del Toro, parle de politique, certes,
mais aussi d’amour et de cinéma
(21 février), Phantom Thread, de
Paul Thomas Anderson (14 février), offre à Daniel Day-Lewis son
ultime rôle (c’est l’acteur qui l’a annoncé), celui d’un couturier londonien pris dans les mailles de la
création et du désir. Le même jour
– le 28 février – on découvrira Lady
Bird, de Greta Gerwig, avec Saoirse
Ronan en lycéenne californienne
des années 1980, et Call Me by
Your Name, dans lequel Luca Guadagnino met en scène le plus beau
couple de cinéma de ces derniers
mois : Armie Hammer et Timothée Chalamet. Enfin, pour rire de
toutes
ces
histoires
de
chefs-d’œuvre qui marquent l’histoire du cinéma, il y aura
The Disaster Artist, de et avec
James Franco (le 7 mars), qui
met en scène la mise en scène
de l’un des pires navets jamais vus
sur un écran, The Room, de
Tommy Wiseau.
La Croisette, le Lido, etc.
L’un des derniers films de la compétition cannoise 2017 à sortir sur
les écrans français, In the Fade, de
Fatih Akin, qui a valu le prix d’interprétation à Diane Kruger pour
son portrait de vengeresse, est
annoncé pour le 17 janvier. On attend également, le 28 février, la formidable révélation qu’a constitué
Tesnota, du jeune réalisateur russe
Kantemir Balagov. Découvert à la
Quinzaine des réalisateurs, The Rider, le beau western contemporain
de Chloé Zhao tourné sur une
réserve du Montana, sort le 4 avril.
La fin de l’hiver et le début du printemps sont plutôt favorables à
l’éclosion de la sélection vénitienne : se succéderont L’Insulte,
qui a valu au réalisateur Ziad
Doueri des ennuis dans son pays,
le Liban (31 janvier) ; l’étonnant
premier film de Xavier Legrand
Au rayon grandes
personnes
en collants, on
attend l’arrivée
du premier
super-héros
afrodescendant
Jusqu’à la garde (le 7 février), qui a
reçu le Lion d’argent du meilleur
réalisateur, et Mektoub My Love
(Canto 1) d’Abdellatif Kechiche
(14 février). Passés par Locarno,
l’un en 2016, l’autre en 2017, voici le
très beau Cœurs cicatrisés, de Radu
Jude (7 mars), et le Madame Hyde,
de Serge Bozon (28 mars), qui offre
une nouvelle nuance à l’infinie
palette d’Isabelle Huppert.
Enfin, sans lire l’avenir avec certitude, on peut tabler sur la présence de certains films dans les
grands festivals de l’année. Il est
ainsi assuré que L’Ile aux chiens,
nouveau film d’animation, canin
celui-ci après l’extraordinaire Fan-
tastic Mr Fox (2009), de Wes Anderson ouvrira la Berlinale le 15 février. Le 9 mai, on annonce la sortie de Todos lo saben/Everybody
Knows, qu’Asghar Fahradi a tourné
en Espagne. Ce n’est sans doute
pas une coïncidence, la date est
celle de l’ouverture du 71e Festival
de Cannes, dont le jury sera présidé par Cate Blanchett.
Quel amateur de cinéma ne rêverait, par ailleurs, d’y découvrir,
actuellement sur table de montage, High life film anglophone
de Claire Denis avec Robert
Pattinson, Coin Coin et les Z’inhumains, suite du sublime P’tit
Quinquin de Bruno Dumont, Paul
Sanchez est revenu ! qui marque le
retour aux affaires de la trop rare
Patricia Mazuy, Un Couteau dans
le cœur de Yann Gonzalez, avec
Vanessa Paradis dans le rôle d’une
productrice de porno gay des années 1970, The House That Jack
Built du banni cannois Lars von
Trier, ou encore le film, tourné cet
automne en France, du surdoué
israélien Nadav Lapid ? p
jacques mandelbaum, isabelle
regnier et thomas sotinel
Le « J’accuse » d’Abel Gance resurgit d’entre les morts
Près de cent ans après la sortie du chef-dœuvre du cinéma muet, Gaumont propose un superbe coffret comprenant les trois versions du film
DVD
P
erfectionniste maladif,
Abel Gance (1889-1981) ne
cessa tout au long de sa
carrière de remonter et de transformer ses films. Notamment
J’accuse, chef-d’œuvre du cinéma
muet, sorti en France en 1919,
dont il fit une deuxième version
parlante et sonore en 1938, puis
une troisième en Magirama,
en 1956. Ces trois films n’étaient
quasiment plus visibles. Jamais
éditée en vidéo VHS, la version de 1919 ne fut numérisée
qu’en 2008. Il fallut attendre
2014 pour qu’elle soit de nouveau
projetée en France.
Près de cent ans après la sortie
du premier J’accuse, Gaumont
lance un coffret prestigieux com-
prenant ces trois versions restaurées. S’y ajoutent les fac-similés
des scénarios de 1917 et de 1937, un
ouvrage (Abel Gance et la Grande
Guerre. Le Visionnaire contrarié,
de l’historien Laurent Véray),
ainsi que deux autres films de ce
monstre sacré du cinéma muet,
Les Gaz mortels (1916) et La Fin du
monde (1931).
Ecrit et réalisé pendant les derniers mois de la Grande Guerre, le
premier J’accuse met en scène avec
compassion la souffrance des poilus. Ce film, qui emprunte son titre
à la célèbre lettre ouverte publiée
en 1898 par Emile Zola au cours
de l’affaire Dreyfus, pose les jalons
d’une représentation de la guerre
jusqu’alors inconnue à l’écran.
Réformé, Abel Gance ne voit rien
du front, ce qui ne l’empêche pas
d’être marqué à vie par la brutalité
inédite de ce conflit.
Il raconte le calvaire subi par
Edith, étouffée entre un père nationaliste et revanchard et son
mari, François, un homme brutal
et jaloux. Son amoureux, le poète
Jean Diaz (Romuald Joubé en 1919),
part au front, où il se retrouve
dans la même compagnie que son
mari, tandis qu’elle est capturée et
violée par des Allemands. Après
la guerre, Jean Diaz décide d’éduquer l’enfant du viol et d’en faire
une citoyenne européenne de
demain qui aura la capacité d’empêcher la guerre. Une vision très
progressiste pour l’époque.
A sa sortie, le film rencontre un
succès international. Une scène
reste gravée dans la mémoire
des spectateurs : la résurrection
des soldats français morts au
champ d’honneur. Cette séquence, Abel Gance la rend plus terrifiante encore dans la version
écrite en 1937 : cette fois, il fait appel, pour incarner les morts, à
d’authentiques anciens combattants, dont de nombreuses gueules cassées. Leurs visages mutilés
défilent à l’écran.
Effrayer les vivants
Désormais, la levée des morts a
lieu au pied de l’ossuaire de
Douaumont. Ce ne sont plus seulement les poilus, mais tous les
morts de 14-18, y compris les Allemands, qui sortent de leur tombe
à l’appel de Jean Diaz (double
du réalisateur) pour effrayer les
vivants afin de les dissuader de
se battre de nouveau. Dans cette
version, le poète, interprété par
Victor Francen, se lance après la
guerre dans l’invention d’un verre
indestructible, mais sombre dans
la folie. Il ne redevient lucide que
vingt ans plus tard, au moment
où une nouvelle guerre éclate.
Spécialiste du cinéma de l’entre-deux-guerres, Laurent Véray
s’est plongé dans les notes et les
projets du cinéaste pour comprendre ses intentions d’un film
à l’autre. « On oublie trop souvent
ce qui sépare les deux J’accuse,
écrit l’historien. En 1919, les morts
du champ d’honneur sont joués
par des permissionnaires qui viennent à l’arrière vérifier que leur sacrifice n’a pas été inutile. En 1937,
quand Gance reprend l’idée, la période historique est très différente
et le ton adopté n’est plus le même.
Le cinéaste, devenu un ardent pacifiste, est persuadé que les populations des pays belligérants ont
oublié les innombrables victimes
du conflit. »
Obsédé par les innovations techniques, Abel Gance continuera
longtemps à jouer avec les limites
de ce film. En témoigne la version
polyvisée de 1956 dans laquelle
trois images se conjuguent dans
une géométrie rigoureuse. Ce triptyque permet au cinéaste de donner un aspect totalitaire à la levée
des morts. Une vision troublante
qui vient nous rappeler le désespoir engendré par la guerre. p
antoine flandrin
J’accuse, d’Abel Gance. 6 DVD,
2 Blu-ray, 1 livre, 2 scénarios en facsimilé. Gaumont, 109,99 euros.
culture | 17
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SAMEDI 6 JANVIER 2018
Avec Jean
Echenoz dans
son labyrinthe
me dis jamais : “Tiens, je vais faire
une petite métonymie ou un
zeugme !” Ça s’impose ou pas
dans le rythme du texte. » Il retrouve sa bonne humeur pour
évoquer, dans la même pièce, la
(délicieuse) lecture de Ravel par
Olivier Cadiot, qu’on peut écouter au casque. « Je voulais absolument qu’il soit présent dans
l’exposition, c’est un ami. »
L’amitié est du reste ce qui domine la dernière partie de l’exposition, « sur la scène du roman »,
dont il n’est pas sûr d’avoir compris l’angle exact, et nous non
plus. Au côté de photos avec des
écrivains proches (Pierre Michon,
Jean et Olivier Rolin, Patrick
Deville…), on trouve une lettre de
Jean-Patrick Manchette, ainsi que
la feuille de papier jaune sur laquelle Echenoz jeta ses souvenirs
en apprenant la mort de son éditeur, Jérôme Lindon, le 9 avril 2001
– cette ébauche deviendra le texte
Jérôme Lindon (2001).
A l’issue de ce riche parcours circulaire, jalonné d’interviews vidéo de l’auteur, le visiteur revient, comme un personnage
d’Echenoz, au point de départ. Il a
saisi quelque chose du fonctionnement des « machines » que
l’écrivain élabore depuis près de
quarante ans. Mais la magie demeure intacte. Le voilà bien, oui,
ramené au point de départ : au
désir de lire et relire Echenoz. p
« Roman, rotor, stator », le Centre
Pompidou consacre une riche
exposition au Prix Goncourt 1999
EXPOSITION
J
ean Echenoz Imperator. C’est
presque une impression de
triomphe romain que le visiteur éprouve aux abords
de l’exposition donnée à la
Bibliothèque publique d’information (BPI), avec son mystérieux titre, « Roman, rotor, stator », et sa
promotion à travers le Centre
Pompidou, qui abrite la BPI. On
retrouve le portrait, signé Roland
Allard, affiche de la manifestation,
placardé un peu partout à travers
le Centre, ainsi qu’en fond d’écran
des ordinateurs de la bibliothèque. En faisant le trajet jusqu’à
l’exposition avec Jean Echenoz
pour aller la visiter en sa compagnie, on voit celui-ci gagné par l’effarement, à mesure qu’il réalise
sa propre omniprésence. « C’est si
étrange, murmure-t-il, bizarrement narcissique. En principe, on
fait ça avec les écrivains morts. »
Mais il se trouve que, en plus
d’être, à 69 ans, un écrivain majeur, l’auteur de Cherokee (Minuit, comme tous ses livres, prix
Femina 1983) et de Je m’en vais
(Goncourt 1999), objet d’une quarantaine de thèses, Jean Echenoz
est aussi le premier à avoir confié
de son vivant ses archives à la
Bibliothèque Jacques-Doucet, partenaire de l’exposition. Lui décrit
ce legs comme une espèce d’opération logistique : « En 2011, je
m’apprêtais à quitter un appartement comprenant une pièce dans
laquelle je mettais tous les vieux
papiers – manuscrits, documentation – que je n’arrivais pas à jeter…
Je partais pour un endroit où il y
aurait moins de place. C’est à ce
moment-là que la bibliothèque
Jacques-Doucet m’a proposé de
prendre mes archives. En quelque sorte, ça tombait bien. » Les
tapuscrits amendés, cahiers de
notes, photos et autres éléments
de documentation qui se trouvaient dans ces quarante cartons
nourrissent cette exposition,
même si elle ne s’y cantonne pas
– la richesse du matériau et des
approches proposées rappelle
qu’Emmanuèle Payen, l’une des
commissaires (avec Isabelle Bastian-Dupleix, Gérard Berthomieu
et Isabelle Diu), a codirigé le livre
Exposer la littérature (Cercles de la
librairie, 2015), s’interrogeant sur
les pistes à explorer pour sortir de
la seule exhibition de manuscrits.
L’exposition s’ouvre sur l’élément favori de l’écrivain, réalisé
pour l’occasion : un planisphère
restituant les voyages de ses personnages. Allers, détours et retours. « Rotor, stator », les deux
termes empruntés au vocabulaire
de la mécanique qui donnent son
titre à l’événement, renvoient à un
passage du Méridien de Greenwich,
son premier roman (1979), dont
les protagonistes ont fait moult
voyages, et puis, note le narrateur :
« Au double, triple jeu, succéda l’absence de jeu, à l’effervescence, la
répétition, au rotor, le stator. »
Problématisée autour du mouvement, et se penchant sur l’œuvre
échenozienne comme sur le moteur d’une voiture, la manifestation est conçue comme un petit
labyrinthe circulaire.
Pratique du zeugme
La première partie, la plus classique, autour de « la fiction et ses
rouages », expose les documents
de travail d’Echenoz. Des images
de lieux qui l’ont inspiré, comme
la photo d’un tunnel parisien
(« C’était pour L’Equipée malaise
« J’adore
l’étape de
documentation !
On sait qu’on
travaille,
mais sans avoir
besoin d’écrire »
JEAN ECHENOZ
écrivain
Portrait de Jean Echenoz, à Paris en juillet 1992, visible lors de l’exposition. ROLAND ALLARD
(1986) »). Des livres qui l’ont
nourri, à l’image de la biographie
de Maurice Ravel signée Maurice
Marnat (Fayard, 1986), « fondamentale » pour l’écriture de son
Ravel (2006). Les carnets dans lesquels, pour retracer la vie du coureur Emil Zatopek dans Courir
(2008), il a recopié des articles entiers de L’Equipe : « J’ai recopié les
performances, les temps, les épreuves… Je savais que ça ne me servirait à rien, mais j’ai tout noté, à
chaque fois qu’il apparaissait dans
L’Equipe. C’est sans doute un truc
maniaque, mais j’en ai besoin. »
On trouve aussi les carnets de
guerre de Constant Oheix, grandoncle de son épouse, dont la découverte a fini par l’amener à
écrire 14 (2013).
Où l’on constate, chez cet artiste
du minimalisme, un goût certain
pour l’accumulation d’informations. « J’adore l’étape de documentation ! On sait qu’on travaille,
mais sans avoir besoin d’écrire. On
a sa conscience pour soi ! », glisset-il dans un rire nicotinique, avant
d’ajouter : « Au-delà de la maniaquerie, il y a le plaisir d’apprendre
des choses, même quand on sait
qu’on se servira de très peu. »
La deuxième partie, « la diction
et ses jeux », se penche sur son
goût pour les paires et pour le jeu.
Y est notamment explorée la récurrence du strabisme chez ses
personnages (« Je ne m’en étais
pas aperçu, commente Echenoz.
Mais j’ai réalisé que, dans un projet
en cours, un personnage louchait.
J’ai corrigé ça. ») Il y est aussi question de sa pratique du zeugme,
cette figure de style ludique dont
on trouve un merveilleux exem-
ple, entre autres, dans Je m’en vais
(1999) : « (…) un vaste complexe
commercial et hôtelier chinois
dresse son architecture mandchoue au bord du fleuve et de la
faillite ». Peut-être inquiet d’une
analyse de ses procédés qui en
écraserait l’humour et la légèreté,
Jean Echenoz fait la moue quand
on lui demande de commenter
ce rapport à la rhétorique : « Je ne
raphaëlle leyris
Jean Echenoz. Roman, rotor,
stator, BPI du Centre Pompidou.
Jusqu’au 5 mars.
En marge de l’exposition,
plusieurs événements : lectures
par les élèves du Conservatoire
national supérieur d’art
dramatique de « Lac », de
« Courir » et d’« Envoyée spéciale »
(les 11, 18 et 25 janvier) ; une
master class « Jean Echenoz et les
figures de style » (le 14 février).
CLANDESTINE FILMS ET PYRAMIDE PRÉSENTENT
‘‘ UNE PARABOLE MAGIQUE CONTRE L’INJUSTICE ’’
Les Inrockuptibles
‘‘ UN CONTE AFRICAIN FOLLEMENT ORIGINAL ’’
The Guardian ★★★
Béjart, la révolution du ballet
L’ouvrage d’Ariane Dollfus retrace la vie et la carrière du chorégraphe
LIVRE
M
aurice Béjart (19272007) rayonne toujours. Populaire ? Celui
qui réalisa son rêve d’une danse
grand public rassemblant les foules dans des palais des sports a
réussi son affaire. Il est devenu le
porte-étendard d’une certaine
idée du spectacle de danse métissé
avant l’heure, théâtral et philosophique, ouvert sur les cultures et
les musiques du monde. Dans la
biographie intitulée Béjart. Le démiurge, Ariane Dollfus trace, avec
une foule de détails glanés auprès
de dizaines de danseurs et collaborateurs, les grandes étapes et motifs esthétiques de la carrière du
chorégraphe dont la vie et l’œuvre
se sont entremêlées.
Celui qui fila un sérieux coup de
pied dans les codes classiques, en
mettant les hommes en jean et en
imposant des femmes athlétiques, est né en 1927, à Marseille.
Du sang noir coule dans ses veines : celui de son arrière-grandmère paternelle, Fatou Diagne, sé-
négalaise. Son père est le philosophe Gaston Berger, ce qui explique
sans doute l’esprit d’ouverture et
de curiosité de Béjart qui, tout
jeune, lit Shakespeare, mais aussi
les pièces de Sacha Guitry. Dès
l’âge de 8 ans, celui qui allait convertir, quelques années plus tard,
des textes signés Nietzsche ou
Faust à la cause de la danse met en
scène de petits spectacles de marionnettes avant de faire répéter
sa première troupe, composée de
sa sœur et de deux cousins.
Phénomène mondial
Ses débuts d’interprète ont lieu
en 1945 dans le ballet de l’Opéra de
Marseille, avant qu’il poursuive
ses apprentissages à Paris. Béjart
n’a pas le physique de l’emploi,
mais il saute bien et bosse beaucoup. Il s’essaie vite à la chorégraphie et explose en 1955 avec Symphonie pour un homme seul, qu’il
considère comme une « naissance
chorégraphique », sur la musique
de Pierre Henry et Pierre Schaeffer. La suite file. A Bruxelles, à partir de 1959, Béjart fait grimper la
danse en haut de l’affiche avec sa
version, qui fit scandale à l’époque, du Sacre du printemps, sur la
musique de Stravinsky, ou du Boléro, de Maurice Ravel. Sa compagnie, le Ballet du XXe siècle, devient un phénomène mondial. La
France ne saura pas garder cette
personnalité qui finira par s’installer à Lausanne, en Suisse.
Entre propos artistiques, anecdotes, confidences intimes,
Ariane Dollfus donne un riche
portrait de Béjart, personnage
complexe et insaisissable. Elle valorise le voyageur érudit qu’était le
chorégraphe, sa passion pour la
littérature, ses collaborations, son
penchant pour la spiritualité…
Nombre de chorégraphes contemporains comme Maguy Marin ou
Anne Teresa De Keersmaeker, formées à Mudra, son école, dans les
années 1970, à Bruxelles, et le Béjart Ballet Lausanne, entretiennent un mythe très vivant. p
rosita boisseau
Béjart. Le démiurge, d’Ariane
Dollfus. Arthaud, 21,50 euros.
RUNGANO N ONI
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
18 | culture
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Michel Sardou en piste pour « La Dernière Danse »
La tournée d’adieux du chanteur s’achèvera le 24 mars à La Seine musicale, à Boulogne-Billancourt
RENCONTRE
C
ommencée en juillet 2017, la tournée de
Michel Sardou s’intitule
La Dernière Danse, titre
d’une chanson de 2006. Un spectacle avec une trentaine de musiciennes et musiciens, dont un
ensemble à cordes, une section
de vents, des choristes, pour près
de 80 concerts dans des grandes salles généralement de type
Zénith. Elle se terminera les 23 et
24 mars, avec un retour à La
Seine musicale, sur l’île Seguin, à
Boulogne-Billancourt. Comme
un peu partout, le chanteur y
affiche complet depuis le 26 décembre 2017 et jusqu’au 7 janvier.
Une tournée de « remerciements » à son public, précise le
programme, qui présente quelques extraits d’un nouvel album,
Le Choix du fou, sorti fin octobre 2017 et vendu à près de
150 000 exemplaires en quelques
semaines. Ensuite, Michel Sardou, plus de cinquante ans de carrière – premiers enregistrements
en 1965 –, arrêtera la chanson.
Mais pas la scène. Il reviendra au
théâtre, cette fois à plein-temps,
lui qui, depuis le milieu des années 1990, a été comédien dans
six pièces, dont L’Homme en question, de Félicien Marceau,
en 2001-2002, et récemment Représailles, d’Eric Assous.
A son domicile parisien, fin décembre 2017, quelques heures
avant de se rendre à La Seine musicale, Michel Sardou revient sur
les raisons de cette décision. « J’ai
70 ans, la voix est toujours là, un
peu plus grave, je suis passé de la
tessiture ténor à baryton. Je peux
assurer un spectacle de deux heures qui se tient, mais je sens aussi
qu’après je suis un peu plus fatigué
que dans le passé. » Autant partir
« en pleine force ». Et une carrière
qui s’éterniserait à chanter des romances à 80 ou 90 ans, il trouverait cela un peu saugrenu.
Par ailleurs, auteur de la plupart
de ses textes, seul ou en collaboration avec d’autres, dont Vline
Buggy, Pierre Delanoë, Yves
Descca, Claude Lemesle, JeanLoup Dabadie, Didier Barbelivien…, Michel Sardou s’est vu ces
derniers temps « plus dans la recopie que dans la nouveauté ». Et fait
donc sien un conseil de son ami
Jacques Brel. « Il m’avait dit : “le jour
où tu vas te répéter, arrête, c’est le
signe, le feu rouge”. Il y a le feu
orange juste avant, où l’on arrive à
retourner encore un peu le même
sujet autrement, mais après… »
Au Zénith
de Limoges,
le 30 septembre
2017.
A. JOURNOIS/
LE PARISIEN/MAXPPP
Dans Le Choix du fou, Sardou a
cosigné deux chansons avec
Claude Lemesle. Les huit autres
sont dues à Lemesle (notamment
La Colline de la soif, sur les conséquences des pollutions des eaux)
et des nouveaux venus dans
l’univers Sardou, dont Benoît
Carré (Le Figurant, hommage aux
comédiens de l’ombre), Fred
Blondin ou Gérard Duguet-Grasser (Le Médecin de campagne et
San Lorenzo, à propos du pape
François – « un sujet auquel je
n’aurais pas pensé, quelqu’un de
très important pour les chrétiens,
mais moi je ne suis pas un croyant
véritable »). Pierre Billon a aussi
coécrit une chanson avec Jean
Mora, tous deux à la réalisation
de l’album et à la composition de
la plupart des mélodies.
Si Michel Sardou n’a pas envisagé le déroulé du spectacle pour
se raconter, certaines chansons
rappellent en tout cas son histoire. Pour Les Ricains (1967),
Pierre Billon, qui joue des percussions durant le spectacle, vient le
rejoindre à la guitare. Sardou fait
applaudir celui qui a été à ses débuts, « son seul musicien » dans
les cabarets. Arrangement country sobre qui vire au jazz. Des genres que Sardou aime bien, façon
Johnny Cash ou Frank Sinatra –
dont des chansons sont diffusées avant le concert.
Près de 400 titres
« J’ai eu le bonheur de rencontrer
une grande dame », dit-il avant de
reprendre L’Aigle noir, de Barbara.
Une amitié qui remonte au début
des années 1980, quand elle venait l’encourager lors de concerts
au Palais des congrès, à Paris, ou
en tournée. Il évoque sa mère, Jackie Sardou, avec La Fille aux yeux
clairs (1974) et c’est la voix de cette
dernière qui se fait entendre pour
lui reprocher de ne pas assez sourire et de rester trop figé lors de
ses concerts. De fait, sur scène,
cela a toujours été la marque de
Sardou, qui s’en amuse. Le souvenir de son père, Fernand, passe
dans l’album Il était là (Le Fauteuil) (1982). Souvenirs des premiers succès, avec la combinai-
son des Bals populaires (1970) et
Le Rire du sergent (1971). « C’était
gentil, c’était léger », estime-t-il.
Le spectacle débute par Salut
(1997), coécrite avec Dabadie. Un
salut à son public, dans lequel
Sardou dit aussi « Je ne suis pas
l’homme de mes chansons ». Des
près de 400 titres de son répertoire, majoritairement composés, jusqu’à la fin des années
1990, par Jacques Revaux, nombreux sont ceux qui relèvent de
thèmes classiques, l’amour, l’enfance, le temps qui passe… Ici et
là, des sujets de société. Une dizaine ont suscité des polémiques, surtout dans les années
1970, comme Je suis pour,
en 1976, qui traite de l’envie de
vengeance d’un parent dont l’enfant a été assassiné. « J’aime écrire
à la première personne, je trouve
que l’on y met plus d’interprétation. Une chanson, c’est une petite
histoire dont je suis le comédien.
Certaines correspondaient à une
époque et à des débats alors. Ce
que je suis, ce que je pense, cela
reste du domaine personnel. »
« Jacques Brel
m’avait dit :
“le jour
où tu vas
te répéter, arrête,
c’est le signe,
le feu rouge” »
Il se révèle un peu à propos de
Qui m’aime me tue, de Fred Blondin et Anse Lazio, qui traite de
l’euthanasie. L’une de ses préférées sur le nouvel album. « On a
tout à fait le droit de ne pas être
d’accord, mais ça, je le défends
comme une bête. J’ai hésité à la
mettre sur scène. Mais la maladie,
la mort, le public ne vient pas
pour ça. » Lequel, avec ce spectacle de fière allure, a tout son content de tubes, reprend en chœur
La Maladie d’amour (1973), En
chantant (1978), musique de Toto
Cutugno, fête La Java de Broadway (1977), se lève durant Afrique
adieu (1982) pour ne plus se rasseoir jusqu’au final et Les Lacs du
Connemara (1981). « Un truc de
plus de sept minutes sur un mariage irlandais, je n’y croyais pas.
J’ai eu tort. »
Et une fois envolée sa dernière
note, lors du dernier concert, vers
quoi ira Michel Sardou au théâtre ? « Je souhaite faire des créations, des nouveaux auteurs. Je
dois me décider. Retourner au boulevard, que j’adore, parce que le
rire porte, aide le comédien, ou
prendre un texte qui relève de ce
que l’on appelle la comédie dramatique. Avec celle que j’ai lue, j’ai
trouvé un sujet très original. On ne
s’y attend pas et on ne m’y attend
peut-être pas. » p
sylvain siclier
Le Choix du fou, 1 CD Mercury
Music Group/Universal Music ;
Intégrale des enregistrements
studio 1965-2012, 1 coffret
de 20 CD Mercury Music
Group/Universal Music.
Réservations de la tournée :
Michelsardou.fr.
« Wormwood », un cauchemar surgi de la guerre froide
Le film d’Errol Morris plonge dans l’abîme de mystères entourant la mort d’un chercheur américain spécialisé dans les armes biologiques
CINÉMA
E
n 1988, après la sortie du
Dossier Adams – le film qui
a fait la gloire d’Errol Morris –, le sujet de ce documentaire,
Randall Dale Adams, condamné à
la détention à perpétuité pour
un meurtre, a été innocenté. Ancien détective privé, le réalisateur
était arrivé, à travers son enquête
cinématographique, jusqu’à la
vérité, en l’occurrence l’innocence d’Adams.
Avec Wormwood, film monstrueux – et pas seulement pour sa
durée de quatre heures, Errol Morris se lance une fois encore à l’assaut de la vérité. Celle qui se cache
derrière la mort par défenestration (volontaire ou forcée), le
28 novembre 1953, de Frank Olson,
scientifique travaillant pour la CIA
dans le cadre du programme d’armes biologiques des Etats-Unis.
Peut-être est-ce l’âge (il est presque septuagénaire) – ou la sagesse,
cette fois –, c’est l’incertitude qui
l’emporte. Wormwood est un documentaire historique qui jette
une lumière inquiétante sur le
système militaire américain au
temps de la guerre froide. C’est
aussi un labyrinthe peuplé de cauchemars où l’on entrevoit Hamlet
et le président Gerald Ford, un exécuteur des basses œuvres de la CIA
devenu hippie et un légiste spécialisé dans les exhumations de cadavres qui ont passé des décennies
six pieds sous terre. Qu’on le
consomme à petites doses (pour
sa diffusion sur Netflix, après sa
présentation au festival de Telluride, le film a été découpé en six
épisodes) ou d’une traite, l’effet
sera puissant : une vision infernale du monde, faite d’hallucinations et de grands morceaux de
réalité, jusqu’à ce qu’on désespère
de l’existence même de la vérité.
Le 28 novembre 1953, Frank Olson tombait de la fenêtre d’une
chambre située au 13e étage de
Le film jette
une lumière
inquiétante sur le
système militaire
américain
au temps de
la guerre froide
l’hôtel Statler, à Manhattan. Son
épouse et ses trois enfants, qui résidaient aux abords de Fort Detrick, site de recherche sur les armes biologiques, dans le Maryland, furent informés de son
suicide. Vingt-deux ans plus tard,
l’administration Ford apportait
les précisions suivantes : quelques
jours avant sa mort, des collègues
avaient administré au défunt, à
son insu, une dose de LSD, produit
sur lequel la CIA menait des recherches, dans l’espoir de s’en ser-
vir comme instrument d’interrogatoire. Le suicide d’Olson était la
conséquence de ce que – quinze
ans plus tard – les ennemis de
l’Etat américain, hippies et autres
yippies, appelleraient un bad trip.
Poses volontairement théâtrales
Ces premiers chapitres, Errol Morris les raconte à sa manière habituelle. Il mêle les images d’archives, les entretiens et les séquences
jouées. Celles-ci ne peuvent tomber dans la catégorie des reenactments, ces scènes dont l’histoire a
gardé la trace interprétées par des
acteurs qui égaient les « docudrama ». Personne ne sait ce qui
s’est passé lors du week-end entre
agents pendant lequel le LSD a été
administré à Olson, pas plus
qu’on est certain de l’attitude de
l’homme qui partageait sa chambre au Statler. Ce que propose
Morris, ce sont des séquences qui
semblent arrachées à un film noir
oublié, jouées par des acteurs de
premier rang (Peter Sarsgaard joue
Olson, l’excellent Christian Camargo le seul témoin de sa mort).
A la mise en scène spectaculaire
de ces moments répondent les
entretiens entre Morris et Eric Olson, le fils de Frank, enfant lors de
la mort de son père, qui a consacré sa vie à une quête de la vérité
qui l’a coupé de la plupart de ses
amis et privé de la carrière universitaire que ses débuts brillants lui
promettaient. Le réalisateur se
filme face à son sujet, dans des
poses volontairement théâtrales.
Le discours obsessionnel (ce qui
ne veut pas dire qu’il n’est pas
convaincant) de cet orphelin est
aussi matière à mise en scène.
Wormwood (« absinthe ») emprunte son titre au verset de l’Apocalypse de Jean qui prédit la contamination des eaux lors des
temps derniers. Ce qu’Errol Morris filme, c’est la contamination
des certitudes par le mensonge
d’Etat, mais aussi l’empoisonne-
ment d’une vie par une quête qui
n’a aucune chance d’aboutir. Le
LSD n’est peut-être pas la raison
de la mort de Frank Olson, qui
aurait pu être impliqué dans l’emploi d’armes chimiques pendant
la guerre de Corée. La CIA aurait
conduit un programme d’assassinats de citoyens américains sur
le sol national. Plus Eric Olson
avance dans le temps, plus ses hypothèses les plus fantasques semblent approcher de la réalité, sans
que celle-ci se laisse saisir.
Le réalisateur a parsemé son film
d’extraits du Hamlet de Laurence
Olivier. A la fin de cette expérience
cinématographique hors du commun, on ne distingue presque plus
Eric Olson, vengeur impuissant,
de la figure du prince danois. p
thomas sotinel
Film américain d’Errol Morris,
avec Peter Sarsgaard, Christian
Camargo, Molly Parker, Bob
Balaban, disponible sur Netflix.
télévisions | 19
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Karen Blixen, l’échappée belle
Dans le cadre d’une soirée spéciale, Elisabeth Kapnist restitue avec éclat et poésie le destin de la romancière danoise
ARTE
DIMANCHE 7 – 23 H 30
DOCUMENTAIRE
L
a rediffusion, en première
partie de soirée, d’Out of
Africa, de Sydney Pollack,
classique sublimé par les
compositions de Meryl Streep et
Robert Redford, poussera peutêtre les plus jeunes téléspectateurs
à se plonger dans La Ferme africaine (1937), le roman de Karen
Blixen dont s’empara, avec succès,
le cinéaste américain.
Reste que pour approcher
l’œuvre de « la Shéhérazade
danoise », qui ensorcela Carson
McCullers et Ernest Hemingway,
on ne saurait trop conseiller la
lecture des Sept Contes gothiques
(1934). Ou encore, ainsi que le
recommande Judith Thurman, sa
biographe, les Contes d’hiver
(1942), « livre très ombrageux et
froid par ses paysages ».
Echappée belle en Afrique
Même si les premières minutes du
documentaire qu’Elisabeth Kapnist consacre à l’écrivaine s’offrent
comme un prolongement au film
de Sydney Pollack – dont il
emprunte certaines scènes –, très
vite, celui-ci se pare, par ses
reconstitutions oniriques, des
atours du conte fantastique.
A l’égal de l’existence de
l’auteure, marquée, dès le plus
L’écrivaine Karen Blixen en 1930, au Kenya. FOTOGRAFISK ATELIER. DKB./KAREN BLIXEN/ROYAL DANISH LIBRARY
jeune âge, par un drame : le suicide
de son père adoré. Esthète et aventurier, épris de liberté, il sensibilise
sa fille, dans le beau domaine de
Rungstedlung, près de Copenhague, aux beautés de la nature. Il lui
fait entrevoir ses richesses et ses
mystères, la pousse à cultiver son
imaginaire et sa différence. Toutes
choses auxquelles la fillette
demeurera fidèle, en dépit d’une
mère prude et d’un milieu familial
bourgeois, rigoriste, qui l’étouffe.
Si la lecture, l’écriture et la peinture s’offrent déjà comme un
refuge, l’Afrique, cet « Eden rêvé par
son père », selon Elisabeth Kapnist,
se présente en 1913 comme une
échappée belle et amoureuse pour
la jeune femme, qui croit en son
destin. Invitée par son cousin et
futur époux à exploiter une ferme
au Kenya, la romancière voit cette
aventure africaine qui s’ouvre à
elle lui faire endosser tous les
rôles : celui de baronne Blixen,
après son mariage avec Bror, qui
lui transmet la syphilis dont elle
souffrira toute sa vie ; d’administratrice de Ngong et de sa plantation de café ; de médecin et protectrice des familles kikuyu et massaï
qui travaillent pour elle. Mais aussi
celui de Diane chasseresse dans la
savane ou d’amoureuse passionnée auprès de son amant, l’aventurier nomade Denys Finch Hatton.
Dans ce « vaste univers de poésie », où elle s’initie à la beauté et à
la sagesse africaines, Karen Blixen
tente de surmonter les coups du
sort : la sécheresse, le gel, les invasions de sauterelles, auxquels
s’ajoute le krach de 1929. Après la
vente aux enchères de sa ferme,
qu’elle assortit de la restitution des
terres aux familles autochtones, la
mort de Denys dans un accident
d’avion en 1931 parachève dramatiquement cette odyssée africaine.
« Rêver, c’est le suicide que se permettent les gens biens élevés », écrivait cette flamboyante aventurière, qui, de retour au Danemark,
sous le masque de personnages
tourmentés, d’êtres déchirés,
trouve enfin son unité dans l’écriture. Avant les Danois, les Américains seront les premiers à festoyer à la table de Babette, reconnaissant en cette conteuse d’une
étonnante modernité l’un des
grands écrivains du XXe siècle. Une
voix qu’Elisabeth Kapnist, dans le
tissu des songes et des textes
auréolés de splendides images,
restitue ici avec éclat. p
christine rousseau
Karen Blixen, le songe d’une nuit
africaine, d’Elisabeth Kapnist
(Fr, 2017, 55 min).
Le comédien Martin Lamotte s’approprie avec pudeur et malice le rôle du lieutenant immortalisé par Peter Falk
Autant dire qu’il fallait du culot
et du courage pour passer derrière
celui sans qui le fameux lieutenant de police n’aurait pas été
doté de tous les attributs auxquels
se sont attachés les téléspectateurs. C’est en effet Peter Falk qui
apporta à Columbo sa tignasse en
pétard, son œil de verre, son allure
fripée, son étourderie prononcée.
Martin Lamotte n’a pas minimisé le danger, qui a commencé
par refuser la proposition de Didier Caron, avant de se laisser convaincre par le metteur en scène et
le texte. Il a bien fait. Son interpré-
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 005
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
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4
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12
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 004
HORIZONTALEMENT I. Chaufe-plats. II. Ruiner. Audit. III. Am. Erablière.
IV. Yen. Mira. RER. V. Orale. Eco. Ri. VI. NATO. Plein. VII. Ni. Rhéa. Titi.
VIII. Aérienne. OAS. IX. Gniole. Salie. X. Etatisations.
VERTICALEMENT 1. Crayonnage. 2. Humeraient. 3. Aï. Nat. Ria. 4. Une.
Loriot. 5. Ferme. Héli. 6. Frai. Pênes. 7. Brelan. 8. Palace. Est. 9. Lui. Oit.
Ai. 10. Ader. Niolo. 11. Tirer. Tain. 12. Stérilisés.
I. Fin brutale. II. Epousai les formes.
Inscrivis dans le temps. III. Réservoir
de science et d’essence. Abri protecteur. IV. Bien moins aisé que la critique. Chassent le sang dans les artères. V. S’est brûlé les ailes au soleil.
Partie dans la partie. Possessif.
VI. Lettres de Lhassa. Bloquées dans
leur développement. VII. Assure la
stabilité. Travaille en usine. Née dans
la terreur, défaite dans la paix.
VIII. Grecque. Doit supporter les
poussées. Fin de partie. IX. N’ont pas
de grands rôles sur les planches. Dans
la bourse du Nippon. X. Remettraient
en bonne forme.
VERTICALEMENT
1. Redonne un semblant de vie à
ceux qui sont partis. 2. Son coup peut
faire plus de mal aux yeux qu’à l’estomac. 3. Ne respecta pas le secret. A dû
apprendre. 4. Cours de Roumanie. Jamais le dernier au départ. Donné
avant exécution. 5. Grand Egyptien
qui fait aujourd’hui barrage. Signal
sonore. 6. Romains. Sa sortie est souvent dangereuse. 7. Apporter aide et
secours. 8. Mise en circulation. Entraîne l’Europe dans l’espace.
9. Mule, née sous une mauvaise
étoile. 10. Station du Morbihan. En
pierre. Personnel. 11. Jeune propos.
Revient régulièrement par le Nord.
12. Organisassent en réseaux.
tation n’imite pas. Elle ne renie
pas non plus le jeu de Peter Falk,
mais en donne une épure solide.
Rusé, malicieux, le comédien
plante son personnage avec conviction et finesse. Pierre Azéma,
dans le rôle du psychiatre assassin, et Karine Belly, dans celui de la
maîtresse, sont tout aussi convaincants dans cette mécanique
immuable où l’assassin est révélé
dès le début – le suspense reposant dans la manière dont Columbo va réussir à le confondre.
La mise en scène, quant à elle, assume un parti pris nostalgique
qui rend hommage – en les modernisant – aux années 1970. Malgré quelques longueurs, cette captation réalisée par Antoine Galey
au Théâtre Michel, à Paris, en
mars 2017, est un petit régal. p
véronique cauhapé
Columbo : meurtre sous
prescription, pièce de William
Link et Richard Levinson,
enregistrée au Théâtre Michel,
à Paris, le 17 mars 2017. Réalisé
par Antoine Galey. Avec Martin
Lamotte, Pierre Azéma, Karine
Belly, Augustin de Monts (110 min).
TF1
21.00 Johnny, toute la musique
qu’ils aiment
Divertissement avec Florent Pagny,
Louane, Nolwenn Leroy, Garou…
23.15 Johnny Hallyday,
les plus grands duos
(110 min).
France 2
20.55 N’oubliez pas les paroles,
les 10 ans
Jeu présenté par Nagui.
Avec Pauline Lefèvre, Michaël Youn…
23.30 On n’est pas couché
Talk-show animé par
Laurent Ruquier.
France 3
20.55 Péril blanc
Téléfilm d’Alain Berliner.
Avec Armelle Deutsch, Christophe
Malavoy (Fr., 2016, 100 min).
22.35 La Disparue du Pyla
Téléfilm de Didier Albert.
Avec Lucie Jeanne, Véronique Genest
(Fr., 2013, 100 min).
Canal+
20.55 Iris
Thriller de Jalil Lespert.
Avec Romain Duris, Charlotte Le Bon
(Fr., 2016, 95 min).
22.30 xXx : Reactived
Film d’action de D.J. Caruso.
Avec Vin Diesel, Samuel L. Jackson
(EU-Ch., 2017, 105 min).
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Très difficile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
6
1
2 Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
4 5
7
1 seule fois par ligne,
par colonne et par
8 1
9 7
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
8
Arte
20.50 La Cité interdite révélée
Documentaire de Ian Bremner
(GB, 2017, 90 min).
22.20 Le Char chinois,
à l’origine du Ier empire
Documentaire de Giulia Clark
(GB., 2016, 55 min).
M6
21.00 Salvation
Série. (EU, 2017, saison 1,
épisodes 5 à 7/13).
23.25 Frankenstein Code
Série créée par Rand Ravich.
Avec Robert Kazinsky,
Dilshad Vadsaria, Adhir Kalyan
(EU, 2016, saison 1,
épisodes 3 et 4/11).
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-005
& CIVILISA TIONS
L
a pièce Columbo : meurtre
sous prescription que diffuse Paris Première célèbre
une sorte de retour aux sources
pour le lieutenant à l’imper défraîchi, puisque ce dernier, avant de
devenir une star du petit écran,
fut d’abord un héros des planches.
Et le spectacle que met en scène
Didier Caron n’est autre que la version française de la pièce américaine écrite en 1962 par William
Link et Richard Levinson, les créateurs du personnage. Personnage
qu’incarne à l’époque, au Curran
Theatre de San Francisco, le
brillant acteur de seconds rôles
Thomas Mitchell (alors âgé de
70 ans).
Ce n’est qu’en 1968, dans un téléfilm de la chaîne américaine NBC,
qu’apparaît pour la première fois
Peter Falk dans le rôle de Columbo, dont les aventures se prolongeront, sous la forme d’une série, à partir de 1971. Elles s’arrêteront en 2003, avec 18 saisons et
69 épisodes au compteur.
SAM E D I 6 JAN VIE R
France 5
20.55 Echappées belles
Magazine animé par Tiga.
Polynésie : un goût de paradis.
Dublin, l’Irlande au cœur.
Columbo sur les planches
PARIS PREMIÈRE
SAMEDI 6 – 22 H 35
THÉÂTRE
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
6
5
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
Abonnements par téléphone : de France 3289
(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
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Courrier des lecteurs
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n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
N° 35
JANVIER 2018
NS
& CIVILISATIO
MYSTÈRES
D’ÉGYPTE
QUOI DE NEUF
APRÈS
?
TOUTANKHAMON
ION
PROHIBIT
UNIS
Chaque mois,
un voyage à travers
le temps et les grandes
civilisations à l’origine
de notre monde
LES ÉTATSEN GUERRE
CONTRE L’ALCOOL
LA DAME
D’ELCHE
POLÉMIQUE SUR E
UN CHEF-D’ŒUVR
L
HANNIBA
AL QUI FIT
LE GÉNÉR
TREMBLER ROME
E
BARCELON
IE
L’ARCHÉOLOG
RÉVÈLE
SA GRANDEUR PASSÉE
CHEZ VOTRE
MARCHAND DE JOURNAUX
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
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93290 Tremblay-en-France
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Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
20 | styles
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SAMEDI 6 JANVIER 2018
les 20 destinations
à découvrir en 2018
Le Cap et sa baie majestueuse, La Valette
désignée Capitale européenne de la culture,
La Nouvelle-Orléans qui fête ses 300 ans
ou les discrètes Charentes… « Le Monde »
a établi, avec un panel de professionnels,
sa sélection de voyages de l’année
Dans la réserve
naturelle du cap
de Bonne-Espérance.
RENÉ MATTES/HEMIS.FR
VOYAGE
U
ne envie de voyage est
toujours de son
temps. Avant de déci­
der où partir, nom­
breux sont ceux qui savent com­
ment ils veulent partir, et surtout
les conditions qu’ils ne veulent
pas, ou plus. De ce point de vue,
Philippe Gloaguen, le fondateur
du Routard, relève une tendance
lourde avec « l’arrêt progressif des
voyages en groupe, à l’exception
des voyages dit “d’aventures”, en
randonnées ou destinés au troisième âge ». En couple, entre amis,
en famille avec trois générations,
un voyage devient le projet du cer­
cle restreint. Où partiront ces nou­
veaux voyageurs en 2018 ? Entre
les grands événements sportifs,
les manifestations culturelles, les
ouvertures de lignes aériennes,
d’hôtels et le bouche­à­oreille, des
tendances se dessinent.
Destination phare de l’année, Le
Cap, en Afrique du Sud, s’impose
en numéro un. Le dynamisme
tous azimuts de la capitale de la
province du Cap­Occidental attire
de plus en plus d’Européens. Pour
déguster des vins sud­africains,
pour jouer dans les vagues de l’At­
lantique, pour découvrir le Zeitz
MOCAA (le nouveau musée d’art
contemporain) ou visiter la prison
de Roben Island, Cape Town peut
se vivre comme un lointain city­
break… d’une semaine. Qui ne
rêve pas de cette balade à la pointe
de la péninsule pour admirer
l’océan depuis le légendaire Cap de
Bonne­Espérance ? Côté pratique,
l’absence de jet­lag (Le Cap est en
avance d’une heure seulement sur
Paris) est un immense confort. En­
fin, les vols de plus en plus nom­
breux sont aussi de moins en
moins chers. En avril, la nouvelle
compagnie low­cost d’Air France,
Joon, lancera sa liaison vers Le Cap
avec un tarif d’appel canon à 279 €.
L’Afrique du Sud a beaucoup à of­
frir : la route des jardins, en direc­
tion de Port Elizabeth, des safaris à
dos d’éléphant dans la région du
Cap­Oriental, les fameux Big Five
du Parc national Kruger ou encore
le pays Venda pour ses forêts, ses
lacs et ses cascades.
La Méditerranée reine
L’espace méditerranéen est une
nouvelle fois à l’honneur dans no­
tre classement avec pas moins de
cinq destinations. Malte est pres­
que naturellement numéro deux.
Non seulement La Valette a été dé­
signée Capitale européenne de la
culture, mais l’essor touristique de
l’archipel est impressionnant.
Avec une augmentation de plus
500 000 visiteurs en quatre ans,
Malte a désormais largement dé­
passé les 2 millions de touristes
par an, ce qui encourage à y aller
avant le trop­plein, qui n’est plus
très loin. Le soleil et la mer n’expli­
quent pas tout. Les vols réguliers
pour La Valette, l’engouement
pour l’île de Gozo – un confetti
sauvage au nord de l’archipel –, et
des formules de séjour à tous les
prix y ont attiré beaucoup de Fran­
çais. La Valette, capitale du plus pe­
tit Etat de l’Union européenne, est
une ville chargée d’histoire. Fon­
dée en 1566, inscrite au Patrimoine
mondial de l’Unesco, elle doit son
nom à son fondateur français, Jean
de Valette, grand maître de l’ordre
de Saint­Jean de Jérusalem, com­
munément appelé l’ordre de
Malte. L’hôtel le plus iconique de la
ville, le Phoenicia, est un 5­étoiles
qui domine le port. En janvier, il
propose des « soldes » sur toutes
les réservations pour un séjour au
cours de l’année 2018. Valletta 2018
débutera officiellement le week­
end des 20 et 21 janvier. L’ouver­
ture du MUŻA, le nouveau Musée
des arts de Malte, est prévue avant
la fin de l’année.
Nous avons classé Nîmes à la
troisième place de ce classement.
Chaude et très ensoleillée, la pré­
fecture du Gard devrait attirer
beaucoup de visiteurs à l’occasion
de l’ouverture, le 2 juin, de son nou­
veau Musée de la romanité, si long­
temps attendu. Conçu par Eliza­
beth de Portzamparc, installé juste
à côté des célèbres arènes, le bâti­
ment est « entièrement drapé d’une
toge en verre plissé ». Le musée pré­
sentera les collections archéologi­
ques de la ville. Nîmes vaut aussi
par ses férias, quelques vraies bon­
nes adresses, les merveilleux jar­
Une liste subjective
Comme tous les ans depuis 2016, Le Monde a interrogé des professionnels français du voyage pour établir une liste subjective
de 20 destinations pour l’année 2018. S’ajoute à cette expertise
notre volonté de choisir des destinations à la fois proches (en
France ou en Europe) et lointaines, économiques ou plus luxueuses, en n’oubliant pas la diversité des expériences (ville, mer,
montagne, culture, nature). Cette liste prend aussi en compte
l’actualité des événements sportifs ou culturels, le contexte géopolitique et l’accessibilité des destinations depuis la France.
L’ALLEMAGNE DES VILLES
ÉTANT DÉSORMAIS
TRÈS COURUE,
NOUS IRONS
CHEZ NOS VOISINS
POUR RESPIRER
L’AIR DU LARGE
À KAMPEN,
SUR L’ÎLE DE SYLT
dins de la Fontaine et le Carré d’art,
qui accueillera une exposition très
attendue de Wolfgang Tillmans à
partir du 4 mai. Destination d’un
long week­end, Nîmes est aussi
une porte d’entrée vers Uzès et les
Cévennes au nord, ou pour la Ca­
margue et les plages au sud.
Toujours en France, Cargèse est
le village qui bouge en Corse. Au
Cargèse Sound System, un festival
rock électro en plein air qui se tient
chaque année en août depuis huit
ans, va venir s’ajouter une nou­
velle salle, le Spaziu culturale Na­
tale Rochiccioli, qui promet une
programmation de spectacle vi­
vant assez pointue. Cargèse a tout :
outre le golfe de Porto et les subli­
mes calanques de Piana au nord, le
village compte cinq plages. L’UCPA
et le Club Méditerranée en occu­
pent chacun une, mais les autres
hébergements sont nombreux,
du plus abordable au plus sophis­
tiqué. Le village lui­même a un
charme fou. La communauté grec­
que y célèbre Pâques chaque an­
née selon le rite orthodoxe. Une
rareté sur l’île.
Pas question d’oublier l’Italie :
Pise, la ville qui monte dans la
Péninsule, est classée vingtième.
« En Europe, les Français sont à la
recherche d’alternatives aux grandes villes classiques comme Lisbonne ou Berlin, observe John­Lee
Saez, directeur général de Kayak
Europe. Au top de cette tendance,
les recherches sur Pise sont en augmentation de 234 % d’une année
sur l’autre sur notre site. » Toujours
plus accessible en vol charter, Pise
offre désormais bien plus que sa
célèbre tour pour un week­end
abordable entre patrimoine et
trattorias. « De manière globale,
les city-break ont la cote ! On va cependant préférer des villes à taille
humaine », confirme Pascale Ro­
que, directrice générale de Pierre
& Vacances Tourisme. 2018 sera
aussi l’année de la gastronomie
en Italie. A l’initiative du minis­
tère de la culture, « l’anno del
cibo » veut faire connaître toutes
les cuisines de l’Italie.
Enfin, l’Egypte est la destination
reine de l’Orient méditerranéen.
Le tourisme y affiche une vraie re­
prise, après plusieurs années som­
bres : de janvier à octobre 2017,
46,9 % d’augmentation des touris­
tes français par rapport à la même
période de 2016. La meilleure fa­
çon de découvrir le pays, surtout
pour une première visite, c’est sa
colonne vertébrale, le Nil, loin du
tumulte du Caire. La croisière sur
le fleuve entre Assouan et Louxor
donne accès aux sites les plus im­
portants, comme le temple de Kar­
nak. Le Steam Ship Sudan de Voya­
geurs du monde est le plus beau
bateau du fleuve, accessible dans
une formule sept jours, dont trois
au Caire, à partir de 2 200 €.
Il fallait faire des choix, mais
nous aurions pu ajouter à ces des­
tinations la belle région du delta
de l’Ebre, en Espagne, entre Barce­
lone et Valence, ou Beyrouth, la capitale du Liban, qui attire encore
peu les vacanciers, mais de plus en
plus les amateurs de design ou
d’art contemporain.
Horizons lointains
Le sport de haut niveau sera un
grand vecteur d’attention pour
deux destinations singulières cette
année, la Corée du Sud et la Russie.
Nous avons classé la Corée en septième position. Les Jeux olympiques d’hiver se tiendront à Pyeongchang, dans la province de Gangwon, du 9 au 25 février. L’occasion
de découvrir une autre facette du
pays, celle des montagnes, à l’est de
Séoul. Malgré le voisin nord-coréen, le pays est sûr, et facilement
accessible depuis la France. Aux
confins de l’Europe, la Russie orga­
nisera la Coupe du monde de foot­
ball masculin du 14 juin au 15 juillet.
Seuls les amateurs de ballon rond
choisiront ces dates pour s’y ren­
dre ; pour les autres, elles sont assez
contre­indiquées, pour cause d’agi­
tation et de prix en hausse. Pour­
quoi ne pas découvrir Saint-Pétersbourg et Moscou au début du prin­
temps ou à la fin de l’année, en
plein hiver ? Nous les avons clas­
sées en 13e position. Musées d’ex­
ception, nouveaux hôtels, prémi­
ces d’une scène gastronomique, les
deux villes, si différentes, ont beau­
coup d’atouts en commun.
La capitale des Emirats Arabes
Unis, Abou Dhabi, a tout naturelle­
ment sa place dans ce classement,
grâce au Louvre qui attire déjà à lui
seul un grand nombre de visiteurs.
L’île de Zanzibar, en Tanzanie, fait
toujours rêver, à juste titre. Coco­
tiers, plages de sable blanc à perte
de vue, villages de pêcheurs, archi­
tecture coloniale et saveurs de
l’Inde, on est déjà plus tout à fait en
styles | 21
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Le futur Musée
de la romanité, voisin
des arènes, à Nîmes.
A La NouvelleOrléans.
STÉPHANE RAMILLON/SERVICE
COMMUNICATION
ZACK SMITH PHOTOGRAPHY
A Assouan,
sur les bords
du Nil.
ZOÉ FIDJI
La Valette,
capitale maltaise.
JEAN-CHRISTOPHE MILHET/
NATURIMAGES
Afrique sur cette perle de l’océan
Indien. Et si l’omniprésence d’un
islam radical peut-être pesante, le
dépaysement est total.
Les professionnels du tourisme
plébiscitent la Jordanie. « Elle fait
une entrée remarquée parmi les
destinations de plus en plus appréciées par les utilisateurs de Kayak.fr, selon John-Lee Saez, le directeur général Europe du site. Elle
bénéficie d’une bonne réputation et
reste une destination méconnue,
qui propose des sites culturels majeurs à quelques heures de vol de la
France. » En effet, les Tombeaux
royaux et la célèbre façade du Trésor, à Pétra, sont aussi éblouissants que la citadelle et le théâtre
antique d’Amman. Jacques Judéaux, le président du groupe Travel & Co, observe, quant à lui, « une
reprise nette de la Jordanie en lien
direct avec une situation géopolitique plus propice ».
Ajoutons que le Sahara est de
nouveau accessible via la Mauritanie après des années d’interdiction. Avec son circuit randonnée
de huit jours intitulé « Les Oasis de
l’Adrar », Terres d’aventures ouvre
la voie dès ce mois-ci, avec un tarif
d’entrée à 1 145 €.
En Asie, si les villes chinoises
n’attirent pas massivement les
touristes français qui craignent à
la fois l’hyperactivité ambiante et
la pollution, la province du Sichuan échappe à ces réserves et
elle est quatrième de notre liste. A
plus de 1 800 km au sud-ouest de
Pékin, la région est à la fois connue
pour sa gastronomie, ses pandas
géants, le célèbre Grand Bouddha
de Leshan et sa capitale, Chengdu.
L’Amérique, je veux la voir…
Du côté des Amériques, La Nouvelle-Orléans, cinquième de cette
liste, sera sans conteste la ville de
l’année. A l’occasion de son 300e
anniversaire, la plus grande cité de
Louisiane a prévu des événements
nombreux et un grand « lifting »
de la célèbre Bourbon Street. Un
peu à l’écart de la foule, des adresses vraiment chics comme l’Hôtel
Henry-Howard proposent des
chambres à moins de 180 €. Quid
du reste du pays ? « Pour les EtatsUnis, l’effet Trump tant redouté
n’aura pas eu lieu, selon Corinne
Louison, directrice générale de Directours. La destination se maintient, avec un fort phénomène de
“repeaters”, des voyageurs “addict”
qui y font plusieurs voyages. »
La Basse-Californie du Sud, au
Mexique, est vraiment à découvrir. Entre le golfe de Californie et
les baleines du Pacifique, les villes
coloniales rivalisent avec les paysages pour une expérience unique
entre nature et culture. Aventurons nous aussi dans la province
de Guanacaste, au Costa Rica,
pour ses plages idylliques baignées par l’eau turquoise de
l’océan Pacifique, pour sa capitale,
Liberia, une petite ville très
authentique, et pourquoi pas pour
une nuit folle à l’Hôtel Four
CARGÈSE,
EN CORSE, A TOUT :
OUTRE LE GOLFE
DE PORTO
ET LES SUBLIMES
CALANQUES DE PIANA
AU NORD, LE VILLAGE
COMPTE CINQ PLAGES
Seasons Peninsula Papagayo, qui
remporte tant de lauriers.
Beautés européennes
En Europe, Vienne, la capitale
autrichienne, commémore le modernisme et ses représentants les
plus éminents, notamment les
peintres Gustav Klimt et Egon
Schiele, avec une série de manifestations très ambitieuses. L’Allemagne des villes étant désormais très
courue, nous irons chez nos voisins pour respirer l’air du large à
Kampen, sur l’île de Sylt. La plus
belle des îles Frisonnes septentrionales éblouit par le charme de ses
cabines de plage mobiles à rayures
bleues, ses balades à vélo et sa douceur de vivre en été.
La chute de la livre sterling encourage à voyager en Grande-Bretagne à prix doux, par exemple le
temps d’un long week-end à Cambridge. Nous avons classé dix-huitième la ville universitaire célèbre
dans le monde entier. Proche de
Londres, elle incarne l’Angleterre
éternelle et l’excellence britannique. La réouverture de Kettle’s
Yard, un centre d’art étonnant,
fera l’événement en février.
En France, enfin, outre Nîmes et
Cargèse, toute la région des Charentes, de ses îles (Ré, Oléron,
Aix…) à Cognac, et de Royan à Angoulême, séduit de plus en plus.
Gastronomie prodigieuse, soleil,
tarifs assez abordables encore
dans de nombreux endroits, les
Charentes sont aussi riches de leur
patrimoine. « On ira notamment
dans l’intérieur des terres pour les
églises romanes sur les chemins de
Compostelle », parie Philippe Gloaguen. Sans doute en revenant de
Malte, du Cap ou du Sichuan, si
vous suivez nos conseils. p
thomas doustaly
C A R N E T
1 Le Cap
La ville la plus dynamique d’Afrique du Sud a
tout : arts, nature, histoire. Pour un city-break
long et lointain ou en
point d’orgue d’un
voyage au pays de Nelson Mandela.
2 Malte
Une des plus belles îles
de la Méditerranée,
La Valette désignée
Capitale européenne
de la culture et des
séjours à tous les prix.
3 Nîmes
Entre soleil de plomb
et ferias, Nîmes, dans
le Gard, fait vivre son
patrimoine antique
avec son nouveau
Musée de la romanité
(ouverture le 2 juin).
4 Le Sichuan
Gastronomie, engouement pour les pandas,
trésors culturels :
la province et sa
capitale, Chengdu,
sont idéales pour
un premier voyage
en Chine.
5 La Nouvelle-Orléans
La plus grande ville de
Louisiane, aux EtatsUnis, célèbre ses 300 ans.
6 Vienne
Outre les commémorations de la naissance
du modernisme en 1918,
Vienne reste l’une
des plus belles capitales
européennes.
D E
R O U T E
7 La Corée du Sud
Les Jeux olympiques d’hiver
vont mettre en lumière
une autre Corée, moins
urbaine, plus nature.
8 Cargèse
Entre Ajaccio et le golfe
de Porto, le plus grec
des villages corses fait
bouger l’île de Beauté.
9 Le Sahara en Mauritanie
Après dix ans de fermeture
au tourisme, le Sahara est à
nouveau accessible pour les
marcheurs. Avec la Mauritanie en porte d’entrée.
10 L’Egypte du Nil
Le tourisme a beaucoup
souffert du contexte
intérieur. Pour les croisières
sur le Nil, c’est l’heure
de la reprise.
11 Les Charentes
Les îles de Ré, d’Oléron,
d’Aix, les villes de Cognac et
d’Angoulême, une gastronomie prodigieuse, du soleil et
des prix doux : à (re)découvrir dès les beaux jours.
12 La province
de Guanacaste
Au nord-ouest du Costa
Rica, le Guanacaste est
un petit paradis ensoleillé,
entre plages, nature et villes
coloniales.
13 Saint-Pétersbourg
et Moscou
Avant ou après la Coupe
du monde de football
masculin, les amoureux
des musées et de l’âme
russe ne trancheront pas
entre les deux.
14 Kampen (île de Sylt)
A la frontière du Danemark,
Kampen est un des plus
jolis spots nature
d’Allemagne. Une belle
destination d’été.
15 La Jordanie
La reprise est très nette
en Jordanie, essentiellement parce que l’envie
de visiter Pétra ne faiblit
pas. Et c’est justifié !
16 Abou Dhabi
La capitale des Emirats
arabes unis est la nouvelle
ville star du Golfe. Le Louvre
et le développement
de l’île de Saadiyat
y sont pour beaucoup.
17 La Basse-Californie
du Sud
Pour San José del Cabo et
son architecture coloniale
ou pour observer
les baleines, cette
péninsule du Mexique
vaut tous les Yucatan !
18 Cambridge
La réouverture de Kettle’s
Yard, un centre d’art
important, mettra en
lumière la ville britannique
mondialement célèbre
pour son université.
19 Zanzibar
Cocotiers, plages de sable
blanc… : l’île de Zanzibar,
en Tanzanie, est la perle
africaine de l’océan Indien.
20 Pise
Parfaite pour un city-break,
la plus modeste des cités
toscanes a bien plus que
sa tour penchée à offrir.
22 | carnet
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Grenoble,
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AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Ady Barbé,
son épouse,
Anne Barbé,
sa ille,
Jules Roussel,
son petit-ils,
Maguy Ader,
sa sœur,
Jacques Barbé,
son frère et sa belle-sœur,
Sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Jean BARBÉ,
inspecteur départemental
de l’Education Nationale,
survenu à Versailles,
le 30 décembre 2017,
à l’âge de quatre-vingt-quinze ans.
Sylvie Franchet d’Espèrey,
Claire et Pierre Evesque,
Frédéric et Pascale Bompaire,
Marc et Louise Bompaire,
Evelyne et Claude Micheli,
Jenny et Philippe Grand d’Esnon,
ses enfants,
Ses quinze petits-enfants,
Ses neuf arrière-petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès,
le 24 décembre 2017, de
M Jacques BOMPAIRE,
me
née Marianne SILHOL.
Un culte d’action de grâces aura lieu
le mardi 9 janvier 2018, à 10 h 30,
au temple protestant, 14, rue du Bassin,
à Meudon.
16, rue Auguste-Rodin,
92310 Sèvres.
Béatrice Bulard,
son épouse,
Cécile, Renaud et Marine,
ses enfants,
Quentin, Justine, Mathieu, Charlotte
et Margaux,
ses petits-enfants,
Marion et Françoise,
ses sœurs,
Parents et amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
M. Alain BULARD,
professeur d’histoire-géographie,
survenu le 2 janvier 2018, à Grenoble,
à l’âge de soixante-seize ans.
Mme Patrick Combette de Rymon,
née Paule Haour,
Isabelle et Jean-Pierre Ernoult
et leurs enfants,
Emmanuel et Marie-Claire
Combette de Rymon
et leurs enfants
Et toute leur famille
En union avec François
Combette de Rymon (†),
recommandent à vos prières,
Patrick
COMBETTE de RYMON,
mort le 4 janvier 2018,
dans sa quatre-vingtième année.
La messe de funérailles sera célébrée
le samedi 6 janvier, à 15 h 30, en l’église
Saint-Jean-Baptiste de Sceaux (Hauts-deSeine).
Les Editions de Fallois
ont la grande tristesse de faire part
du décès de leur président et fondateur,
Bernard de FALLOIS,
le 2 janvier 2018.
La célébration religieuse sera célébrée
le lundi 8 janvier, à 10 h 30, en l’église
Notre-Dame-de-Grâce de Passy, 10, rue de
l’Annonciation, Paris 16e.
(Le Monde du 5 janvier.)
Thérèse Garnier,
son épouse,
Isabelle et Daniel Lauré,
Sylvie et Bertrand Ducrocq,
Bruno et Anne Garnier,
Catherine et Philippe Candela,
Bertrand et Julia Garnier,
ses enfants et leurs conjoints,
Ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Roger GARNIER,
le 1 janvier 2018,
dans sa quatre-vingt-huitième année.
er
La cérémonie religieuse aura lieu
samedi 6 janvier, à 10 heures, en l’église
Saint-Denys d’Arcueil, suivie de
l’incinération, à 12 heures, au crématorium
du Val-de-Bièvre.
Ni leurs ni couronnes.
15, rue Decamps,
75116 Paris.
Société éditrice du « Monde » SA
Président du directoire, directeur de la publication Louis Dreyfus
Directeur du « Monde », directeur délégué de la publication, membre du directoire Jérôme Fenoglio
Directeur de la rédaction Luc Bronner
Directrice déléguée à l’organisation des rédactions Françoise Tovo
Directeur adjoint de la rédaction, chargé de la transformation numérique Alexis Delcambre
Directeurs adjoints de la rédaction Philippe Broussard, Benoît Hopquin, Marie-Pierre Lannelongue,
Virginie Malingre, Cécile Prieur
Direction éditoriale Gérard Courtois, Alain Frachon, Sylvie Kauffmann
Rédaction en chef numérique Philippe Lecœur, Michael Szadkowski
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Directeur artistique Aris Papathéodorou
Photographie Nicolas Jimenez
Infographie Delphine Papin
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Secrétaire générale du groupe Marguerite Moleux
Secrétaire générale de la rédaction Christine Laget
Conseil de surveillance Jean-Louis Beffa, président, Sébastien Carganico, vice-président
Marie-Claude,
sa femme,
David,
son ils,
Ariane et Axel,
sa ille et son compagnon,
Judith, Gabriel et Esther,
ses petits-enfants,
Giulietta et Pete Chaumont,
Christine et Yves Tournois,
Etienne et Elena Palle,
Caterina Fusco,
Mariella Fusco,
Bruno et Isabelle Fusco,
ses frères, sœurs, beaux-frères
et belles-sœurs,
François et Maria-Elena Jullien,
son ils et sa belle-ille,
Delphine Matthieussent-Yeivin
et Barak, Sarah Matthieussent-Romain
et Jackson, Mathieu Jullien et Cinzia,
ses petits-enfants,
Anna, Yaïr, Tamar, Nora et Ella,
ses arrière-petits-enfants,
Ses amis et en particulier,
Marion Abélès et Françoise Coblence,
qui l’ont si bien entourée depuis la mort
accidentelle, le 1er juin 2010, de sa ille,
Michèle JULLIEN,
dont nous rappelons la mémoire,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
ont la grande tristesse de faire part
du décès,
en sa quatre-vingt-dix-huitième année de
Humbert FUSCO-VIGNÉ,
Denise JULLIEN-BLOCH,
survenu le 29 décembre 2017,
dans sa quatre-vingt-deuxième année.
le 28 décembre 2017, à son domicile.
La cérémonie d’adieu sera célébrée
le samedi 6 janvier 2018, à 11 heures,
en l’église d’Omerville.
25, rue des Fontaines,
95420 Omerville.
mcfuscovigne@yahoo.fr
Mme Annie Gotheil,
son épouse,
Raphaël, Noémie, Jonathan,
ses enfants,
Léo, Nathan, Iris, Eliott, Lia, Idan,
ses petits-enfants adorés,
Toute sa famille,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Henri GOTHEIL,
le 31 décembre 2017.
Les obsèques ont eu lieu le mardi
2 janvier 2018, à Tel-Aviv.
François Jakob, Prune Jakob
et Geneviève Moulin,
Gisèle Klein, Jean-Pierre
et Katia Klein
et leurs familles,
ont la tristesse de faire part du décès de
Edwige JAKOB,
directeur de recherche honoraire
au CNRS,
survenu samedi 30 décembre 2017,
à Paris,
dans sa quatre-vingt-quatorzième année.
Un hommage lui sera rendu mardi
9 janvier 2018, à 11 h 15, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Ni leurs ni couronnes.
Dons à GAS, 17, place Maurice-Thorez,
94800 Villejuif.
francois.jakob@wanadoo.fr
Paule Jégo,
son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
René JÉGO,
président honoraire
de tribunal administratif,
chevalier de l’ordre national du Mérite,
survenu le 31 décembre 2017, à Nantes,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Une cérémonie religieuse sera célébrée
la samedi 6 janvier 2018, à 10 heures,
en l’église de Saint-Clair.
L’inhumation aura lieu au cimetière
Saint-Samson-en-Rohan (Morbihan).
Cet avis tient lieu de faire-part et
de remerciements.
Saint-Flour. Paris.
Monique JOUVE,
institutrice des lycées français d’Helsinki,
Valence, Londres,
documentaliste au lycée Buffon,
est décédée le 31 décembre 2017,
à l’âge de quatre-vingt-huit ans.
Les obsèques sont célébrées ce vendredi
5 janvier 2018, à 15 heures, en l’église
Saint-François-Xavier, Paris 7e, suivies
de l’inhumation au cimetière du
Montparnasse, Paris 14e, (métro Raspail)
auprès de ses parents,
Pierre et Jeanne JOUVE.
De la part de
Bernard Jouve (†)
et Bernadette Bouttier (†),
Odile Jouve (†),
veuve Georges et Robert Le Fur (†),
Paul Jouve (†) et Nicole Doynel (†),
Simone Jouve,
Daniel Jouve et Alice Higgins,
Blandine Jouve et Jean-Charles Colin,
ses frères et sœurs, beaux-frères
et belles-sœurs,
Ses neveux et nièces,
Jouve, Daude, Baron, Brunhes, Halkin,
ses cousins
Et ses illeuls.
Famille Jouve
louisjouve@wanadoo.fr
Selon ses vœux, les obsèques auront
lieu au cimetière du Montparnasse,
Paris 14e, le mercredi 10 janvier 2018,
à 10 heures (entrée principale) pour
l’inhumation des cendres dans le tombeau
familial.
Nous rappelons la mémoire de son
époux,
Claude JULLIEN-BLOCH,
décédé brutalement le 10 janvier 1986.
Active jusqu’à ses derniers jours,
Denise était une grande dame, attentionnée
et généreuse pour ses proches et très
nombreux amis.
Ni leurs ni couronnes.
Docteur Masum Burak,
président du conseil d’administration
du Centre international
des hautes études agronomiques
méditerranéennes (CIHEAM)
a la tristesse de faire part du décès de
Cosimo LACIRIGNOLA,
secrétaire général du CIHEAM,
survenu dans sa soixantième année,
le 2 janvier 2018, à Bari (Italie).
Militant infatigable du dialogue
méditerranéen, Cosimo Lacirignola était
un artisan de la paix, au service du
développement agricole et de la sécurité
alimentaire en Méditerranée.
Nos pensées vont à son épouse et à ses
trois enfants.
CIHEAM,
11, rue Newton,
75016 Paris.
Bruno Lassalle et Laure Jubert,
Antoine Lassalle
et Alessandra Chiarella,
ses enfants,
Maxime, Benjamin, Giacomo, Luna,
ses petits-enfants
Et toute la famille,
ont l’immense douleur de faire part
du décès de
M. Jacques LASSALLE,
survenu le 2 janvier 2018.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le samedi 6 janvier, à 14 h 30, en l’église
de Saint-Beauzile (Tarn).
L’inhumation aura lieu le même jour,
à 15 h 15, au cimetière de Saint-Beauzile.
(Le Monde du 4 janvier.)
Son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants
Ainsi que toute la famille et amis,
ont l’immense tristesse de faire part
du décès de
M. Michel POIX,
artiste sculpteur,
survenu le 3 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Libertaire et engagé, il laisse une œuvre
forte et singulière.
Les obsèques civiles auront lieu le lundi
8 janvier, à 14 h 30 au cimetière
de Villemoiron-en-Othe (Aube).
Geneviève Sotinel,
son épouse,
Thomas Sotinel, Claire Sotinel,
Denis et Isabelle Sotinel-Camps,
Odile Sotinel, Marie Sotinel-Ducamin,
ses enfants,
Timothée, Joseph, Pablo, Leïla,
Suzanne, Clément, Ariane, Nathan,
Philippe,
ses petits-enfants,
Frédéric Sotinel,
son frère
Et toute la famille,
ont la douleur de faire part du décès de
M. Gilles SOTINEL,
le 2 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
Les obsèques religieuses seront
célébrées le lundi 8 janvier, à 14 h 15,
en l’église Saint-Martin de l’Isle-Adam
(Val-d’Oise) où l’on se réunira, suivies
de l’inhumation dans le caveau de famille,
au cimetière local.
Les familles Vautrin, Chancel et
Mascomère
font part du décès de
Annie VAUTRIN,
née LE FUR,
survenu le 26 décembre 2017,
à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
La cérémonie a eu lieu le 29 décembre,
en l’église Saint-Léonard de l’Haÿ-lesRoses.
M. Vautrin,
2, allée Farman,
94550 Chevilly-Larue.
Mme Jacqueline Wild,
sa sœur,
vous prie d’annoncer le décès de
Mme Nicole WILD,
survenu le 29 décembre 2017.
Un r e c u e i l le m e n t a u r a l i e u a u
crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e, le mardi 9 janvier
2018, à 11 heures.
Mme Wild,
36, rue de Picpus,
75012 Paris.
Elisabeth Wilmers,
son épouse,
Christopher et Serena Wilmers,
son ils et sa belle-ille,
Mary-Kay Wilmers,
sa sœur,
Camille et Antoine van Couter,
Juliette et Jérôme Chevalier,
Guillaume et Marta de Wouters,
Charlotte et Alexandre de Coupigny,
ses belles-illes, son beau-ils
et leurs conjoints,
Dylan et Theo,
ses petits-enfants,
Nora Perrin,
sa mère,
Philippe Perrin,
son père,
Thomas Perrin,
son ils,
Julien Perrin,
son frère
et sa compagne, Anne-Claire,
Pierre Perrin,
son frère
et sa femme, Fairouz,
Ima Berchiche,
sa grand-mère,
Françoise Frémiot,
son ex-compagne,
Nouria, Nadia, Malika, Pierre, Jacques,
ses tantes et oncles,
Hugo et Chloé,
son neveu et sa nièce
Et tous les cousins et cousines
Berchiche, Cattiaux, Lefebvre,
Guillermin,
Julien, Miguel, Zoé, Laetitia, Emma,
Charles, Adèle, Céleste, Gabriel, Colombe,
Cosima,
ses beaux-petits-enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Michel TOUBIN,
Nicolas PERRIN,
sera célébrée le samedi 13 janvier 2018,
à 11 heures, en l’église Saint-FrançoisXavier, place du Président-Mithouard,
Paris 7e.
à l’âge de trente-sept ans.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le samedi 6 janvier 2018, à 10 h 30,
en l’église Saint-Léon, place du CardinalAmette, Paris 15e.
La crémation aura lieu dans l’intimité
familiale.
66, rue Desnouettes,
75015 Paris.
Conférences
ont l’immense tristesse de faire part
du décès de
Robert G. WILMERS,
oficier de la Légion d’honneur,
survenu le 16 décembre 2017,
à New York.
La cérémonie religieuse aura lieu
le jeudi 11 janvier 2018, à 10 heures,
en l’église Saint-Martin de Léognan
(Gironde).
Château Haut-Bailly,
33850 Léognan.
Avis de messe
Une messe à la mémoire de
Hommage
Massimo Turchetta
Avec la maison d’Edition Rizzoli,
souhaite rendre hommage à
Bernard de FALLOIS,
homme et éditeur extraordinaire.
Chaire
Grands enjeux
stratégiques contemporains
L’Empire du Milieu au cœur du monde
Leçon inaugurale,
Stratégie d’inluence
et afirmation de la puissance chinoise
Dominique de Villepin,
ancien Premier ministre,
Lundi 15 janvier 2018,
de 18 heures à 20 heures,
Centre Sorbonne,
amphithéâtre Richelieu,
17, rue de la Sorbonne, Paris 5e.
Inscription obligatoire sur le site :
Chairestrategique.univ-paris1.fr
Programme des conférences 2018,
de 18 heures à 20 heures,
amphithéâtre Oury,
14, rue Cujas, Paris 5e.
Inscription obligatoire sur le site :
Chairestrategique.univ-paris1.fr
22 janvier,
Anne Cheng,
professeur au Collège de France,
Paris (France),
« De la “Chine-monde”
à la Chine du nouvel ordre mondial »
29 janvier,
François Godement,
directeur Programme Asie,
ECFR - Conseil Européen
des Relations Internationales,
Paris (France),
« Les ambivalences chinoises
sur l’ordre international »
5 février,
Zhimin Chen,
professeur, Center for European Studies,
Fudan University Shanghai (Chine),
« Le retour de la Chine
sur le devant de la scène :
un nouveau chef de ile à l’horizon ? »
12 février,
Chung Min Lee,
Graduate School of International Studies,
Yonsei University, Seoul (Corée du Sud),
« L’ascension de la Chine :
comment est-elle perçue
par la Corée du Nord, la Corée du Sud,
le Japon, le Vietnam et l’Inde.
Quelles sont leurs réponses
stratégiques ? »
19 février,
Tai Ming Cheung,
Director, UC Institute on Global Conlict
& Cooperation,
Associate Professor, School of Global
Policy and Strategy University of
California, San Diego (Etats-Unis),
« L’émergence de la Chine
comme puissance militaire
et technologique de niveau mondial :
implications géostratégiques
et géopolitiques »
26 février,
Alexander Lukin,
Head, Department of International
Relations Moscow State Institute
of International Relations
(MGIMO-University) (Russie),
« Le nouveau rapprochement
sino-russe
et la in du monde unipolaire »
5 mars,
Ken Jimbo,
Associate Professor,
Faculty of Policy Management,
Keio University SFC (Japon),
« Le déi stratégique chinois :
une puissance
ou un ordre en transition ? »
12 mars,
Rory Medcalf,
Professor and Head of College,
National Security College,
Australian National University
(Australie),
« La Chine et “l’Indo-Paciique” :
Multipolarité, Solidarité
et “Patience Stratégique” »
Effets stratégiques de la multiplication
des défenses anti-missiles
19 mars,
Bruno Tertrais,
directeur adjoint de la Fondation
pour la recherche stratégique,
« Défenses anti-missiles et dissuasion »
26 mars,
Antoine Bouvier,
président de MBDA France,
Philippe Errera,
directeur général,
direction des relations internationales
et de la stratégie, ministère des Armées,
« Les enjeux de la défense antimissile
aujourd’hui ».
disparitions | 23
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Aharon
Appelfeld
Ecrivain israélien
L’
écrivain israélien Aharon Appelfeld est mort
à Petah Tikva, en Israël,
dans la nuit du mercredi 3 au jeudi 4 janvier, à l’âge de
85 ans. Avec cet homme modeste
en dépit de sa renommée mondiale – lauréat du prix d’Israël
en 1983 et du Médicis étranger
en 2004, on lui doit plus d’une
quarantaine de livres traduits en
35 langues – disparaît, après
Primo Levi ou Elie Wiesel, l’un des
derniers survivants à avoir fait
passer dans l’écriture l’expérience
restée pour beaucoup incommunicable du génocide. Lui-même
n’en récusait pas moins l’étiquette d’« écrivain de la Shoah »
parce qu’elle était loin d’épuiser,
pensait-il, les sources poétiques,
religieuses et surtout musicales
qui ont alimenté son œuvre.
Ce qui lui importait était d’arracher la littérature à la gangue de
la sociologie, de l’histoire et de la
politique où se perdent les destins et les tragédies des individus.
Ecrire contre l’histoire se confondait avec un acte de rébellion
contre l’effacement provoqué par
l’oppression et l’extermination.
Sa méfiance vis-à-vis des pensées
toutes faites, de la politique et des
« paroles gelées » s’exprimait
aussi par sa réticence à s’exprimer sur le conflit israélo-palestinien ou sur la politique en général, contrairement à bon nombre
de ses collègues. Il était luimême, et par son milieu, pourtant progressiste et comptait
même quelques oncles communistes évoqués dans L’Amour, soudain (L’Olivier, 2004).
Il n’entendait pas non plus renforcer la mémoire officielle de la
Shoah. Dans un dialogue avec le
journaliste israélien Dan Margalit, que l’on peut trouver sur le
site du quotidien Haaretz, il opposait, il y a deux ans, la « mémoire » (zikaron) – objet pour les
spécialistes des sciences sociales
ou pour les commémorations –
et l’« acte de se souvenir » (hizakrout), la réminiscence dynamique, vivante, palpable, à laquelle il adhérait. Son amour
du sensible s’étendait jusqu’au
refus de posséder un ordinateur
chez lui, tant le contact physique
de la plume et du papier lui était
précieux pour écrire.
L’écriture et la vie d’Aharon
Appelfeld sont demeurées marquées par la souffrance et les ruptures cauchemardesques que le
XXe siècle a imposées à tant de
juifs d’Europe ; notamment ceux
qui, comme les siens, résidaient
dans les « terres de sang » qu’allaient devenir les confins orientaux du continent.
L’écrivain naît en 1932 dans une
famille bourgeoise – le père est
un petit industriel –, non loin
de Czernowitz, en Bucovine
(aujourd’hui Tchernivtsi, en
Ukraine). Le futur romancier est
un compatriote du poète Paul Celan (1920-1970), qu’il rencontrera
plus tard. Comme Celan, sa langue maternelle est celle qui, pour
les juifs de ce temps-là, symbolise
la civilisation par excellence :
l’allemand. Histoire d’une vie
(L’Olivier, 2004) démasque discrètement les enjeux culturels et générationnels que sous-tendent
les affrontements linguistiques à
l’intérieur des communautés et
des familles juives d’alors : « Maman et moi parlons allemand.
Parfois il me semble que la langue
de Grand-mère et de Grand-père
[le yiddish] met Maman mal à
l’aise et qu’elle préférerait que je ne
l’entende pas. (…) Il me semble
qu’autrefois elle savait parler à
Dieu dans sa langue (…) mais que,
suite à un malentendu entre Lui et
elle, elle a oublié cette langue. »
De la langue à l’écriture
Bien plus tard, dans le premier volet d’une trilogie documentaire
consacrée au langage, due à la cinéaste israélienne Nurith Aviv
(D’une langue à l’autre, 2006), Aharon Appelfeld expliquera comment son enfance fut immergée
dans un plurilinguisme (ruthène,
une langue slave, yiddish, polonais, allemand, mais aussi français) que la guerre et la transplantation transformèrent chez lui
en quasi-aphasie. Arrivé presque
muet en Israël en 1946, il découvre
et subit le volontarisme avec lequel
on inculque l’hébreu moderne aux
immigrants, censés se métamorphoser en « hommes nouveaux ».
Ce handicap d’avoir à réapprendre à parler à l’adolescence, ces
langues européennes qui lui
échappent malgré les échos qui
retentissent encore en lui, est
pourtant à l’origine de sa vocation
d’écrivain. Mais s’il aime et choisit
l’hébreu, c’est du fait de l’archaïsme biblique que cette langue
a, selon lui, conservé et pour sa
tendance à la brièveté. La retenue,
la sobriété, le vide se révèlent chez
lui nécessaire, autant que les
phrases et la musique. Le silence
autant que les mots lui permettent seuls d’affronter « cette disproportion entre l’expérience que
En 2004. PHILIPPE GROLLIER/PASCO
nous avions vécue et le récit qu’il
était possible d’en faire », comme
le remarque un autre rescapé, Robert Antelme, au début de L’Espèce humaine (Gallimard, 1957).
La guerre et la persécution le
séparent de sa mère et il entend,
dit-il, la détonation du coup de
feu qui la tue. L’enfant, qui ne reverra son père qu’en 1957, est déporté dans un camp de travail en
Transnistrie dont il s’évade, vaticinant seul dans les forêts ukrainiennes et rencontrant au cours
de cette errance toutes sortes de
personnages qui nourriront ses livres, comme la prostituée qui le
recueille dans les bois (elle est décrite dans La Chambre de Mariana, L’Olivier, 2008, ou dans
Katerina, Gallimard, 1996). Par la
suite, il rejoint une bande de résistants juifs armés dont il relatera
avec des accents quasi mystiques
l’épopée dans l’un de ses derniers
romans, Les Partisans (L’Olivier,
2015). Parvenu en Italie, il gagne la
Palestine mandataire, en 1946.
C’est là qu’il vivra désormais,
pour l’essentiel à Jérusalem et
dans ses alentours, tout en enseignant la littérature à l’université
de Beer Sheva.
Appelfeld a voulu demeurer un
« écrivain juif » en Israël, plutôt
que se transformer en romancier
israélien. Il a cherché à sauvegarder un lien charnel, voire sensuel, avec l’univers perdu de son
enfance. Cet univers, tel que ses
« Un écrivain de l’enfance, des sensations et des sentiments »
valérie zénatti est romancière et scénariste, mais aussi, depuis le début des années
2000, la traductrice d’Aharon Appelfeld.
Dans « Mensonges » (L’Olivier, 2011),
vous avez évoqué l’influence d’Aharon
Appelfeld sur votre propre travail
romanesque. Y a-t-il une réception
particulière de cet écrivain en France ?
Cette réception s’est faite en deux
temps. Dans les années 1980, on commence à le traduire, chez Belfond puis
chez Gallimard. Puis les publications cessent parce qu’on s’intéresse avant tout
aux écrivains israéliens, alors qu’Appelfeld est un écrivain juif européen. Pour ma
part, après les grands procès pour crime
contre l’humanité (Paul Touvier, Maurice
Papon, etc.), j’avais lu Le Temps des prodiges (Belfond, 1985), qui était au programme de l’agrégation d’hébreu. Cette
lecture a provoqué en moi un vrai choc littéraire. En 2004, la renaissance éditoriale
a eu lieu grâce à Olivier Cohen et les éditions de L’Olivier, qu’il dirige, où
Appelfeld est désormais publié. Ce regain
d’intérêt doit beaucoup, aussi, au dialo-
gue que Philip Roth a établi avec lui dans
Parlons travail (Gallimard, 2004). L’œuvre
d’Appelfeld était à ce moment susceptible
de toucher un public plus large, cherchant
à entendre sur cette période une voix plus
pudique, évitant le lyrisme ou le pathos et
proposant de l’événement – la Shoah –
une vision plus métaphysique qu’historique. Proust et Camus ont été, en outre, des
auteurs qui ont compté pour lui.
La situation est-elle différente en Israël ?
En Israël, Aharon Appelfeld est, certes,
considéré comme un grand écrivain, mais
seulement auprès d’un cercle de fidèles appartenant plus ou moins à sa génération,
et chez les anciens du kibboutz. On lui
reproche de ne jamais parler de la réalité
israélienne actuelle, en particulier politique. En revanche, en France, où la Shoah
demeure un sujet, ses lecteurs juifs
comme non juifs ont été vivement touchés par sa puissance d’évocation de la seconde guerre mondiale, sa faculté de raconter, de redonner vie à un monde avec
une grande économie de mots. Il y a aussi
d’autres aspects de son écriture, moins
mis en lumière, qui peuvent expliquer son
succès. Par exemple, son rapport aux femmes, l’érotisme des corps… Aharon Appelfeld est un écrivain de l’enfance, des sensations, des sentiments et, à ce titre, ses romans renvoient à l’expérience humaine en
général. Le dépouillement de son écriture
a la douceur d’un bandage sur une plaie.
Comment une jeune femme dont la
famille originaire d’Afrique du Nord
s’est-elle liée d’amitié avec Aharon
Appelfeld, qui, lui, appartenait à une
tout autre génération et à un autre
horizon, celui de l’Europe centrale ?
Ce qui a créé des liens fraternels plus que
« paternels » entre nous tient à ce que
nous sommes tous deux arrivés à l’adolescence en Israël, et que nous avons tous
deux été désorientés par ce pays et sa langue. L’hébreu est entré en moi au même
âge que lui. Maintenant qu’il a disparu, il
reste une bonne trentaine de ses livres
à mettre en français. Pour ma part, je
n’imagine pas ma vie d’écrivain sans
continuer à le traduire. p
propos recueillis par n.w.
romans le décrivent, rappelle celui du Journal de Kafka, avec ses
villes d’eau, ses pensions et son
insouciance face à la catastrophe imminente (telle est l’atmosphère de Badenheim 1939,
Belfond, 1985, le deuxième de
ses ouvrages traduits en français). Ses récits, en grande partie
autobiographiques, semblent
creuser sans cesse le sillon de la
catastrophe. Ils mettent également en scène le choc entre la
tradition juive et la modernité,
comme son aîné Samuel Joseph
Agnon (1888-1970, Prix Nobel
de littérature 1966) qui l’encouragea à écrire. Ce dernier fut le
témoin d’Aharon Appelfeld
lors de son mariage avec Yehoudit, sa femme, avec laquelle il a
eu trois enfants.
Exil et transmission
Comme Agnon, Aharon Appelfeld recourt au style de la naïveté
feinte, qui découvre d’autant plus
d’abîmes qu’il sait se montrer
économe d’effets. Aharon Appelfeld n’a cependant pas le même
attachement qu’Agnon à la pratique religieuse, même si des thématiques messianiques ont apparu dans ses dernières œuvres
et s’il s’est intéressé toute sa vie
au judaïsme fervent du hassidisme et à l’un de ses rabbins charismatiques, le rav Nahman de
Bratslav (1772-1810).
Un autre maître, qu’il découvre
dans les années 1950, est l’écrivain
et poète israélien yiddishisant
Leïb Rochman (1918-1978), auteur
d’écrits puisant au genre du fantastique ou de l’expressionnisme
pour parler de la Shoah et de ses
suites (A pas aveugles de par le
monde, Denoël, 2012). Aharon
Appelfeld renoncera au yiddish,
même si sa thématique « diasporique » se tient résolument à
contre-courant de la production
16 FÉVRIER 1932 Naissance près de Czernowitz,
alors en Roumanie
1983 Reçoit le prix Israël
2004 Reçoit le prix
Médicis étranger
4 JANVIER 2018 Mort
à Petah Tikva (Israël)
littéraire israélienne des années
1950. Face à des auteurs qui exaltent la vie au kibboutz ou
« l’homme nouveau » venu en Israël pour « construire et être construit » et « oublier » les racines
d’une diaspora honnie, il réaffirme les droits d’une littérature
juive, c’est-à-dire nourrie d’exil.
Une littérature capable aussi de
transmettre la Shoah à un niveau
d’épure et d’individualisation tel
qu’il échappe aux généralisations
et aux slogans. Le seul à même de
restaurer l’humanité de ceux que
l’histoire a voulu effacer.
Dans son dernier roman, Des
jours d’une stupéfiante clarté (à
paraître le 1er février aux éditions
de L’Olivier), le héros, Theo Kornfeld, un jeune juif autrichien,
quitte le camp de concentration,
désormais vidé de ses gardiens,
pour se mettre en quête, après
l’effondrement d’un avenir possible, délivré de la haine, y compris
envers les bourreaux. « A partir de
maintenant, proclame un des personnages, tout acte sera sondé,
tout acte qui n’est pas en faveur de
l’homme, tout acte dans lequel il
n’y a pas de compassion sera combattu. Malgré ce que nous avons
éprouvé dans notre chair, nous
nous battrons pour garder l’esprit
lucide et la foi dans le bien. Et malgré la mort cruelle qui a voulu
nous séparer de nos parents et
grands-parents, nous continuerons de vivre avec eux. » Un message qui vaut testament. p
nicolas weill
DÉBATS & ANALYSES
24 |
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
L E S M A N I F E S TAT I O N S E N I R A N
Le pouvoir iranien a perdu toute légitimité
Pour le sociologue Farhad
Khosrokhavar, l’écart
entre le régime et la société
iranienne se creuse de manière
inexorable. L’issue de la crise
actuelle est imprévisible
Par FARHAD KHOSROKHAVAR
L’
Iran est l’incarnation de ce paradoxe : au moment précis
où les analystes occidentaux
font le constat, mi-désabusé, miémerveillé, du succès de sa politique
étrangère, c’est sur le front intérieur
que la contestation se manifeste. Le
pays traverse une période de turbulences dont la nature est fort différente de celles d’avant.
L’élection présidentielle de juin
2009, les manifestations des étudiants en 1999 ou encore les protestations ouvrières de ces dernières années ont toutes été sectorielles et
n’ont pas mobilisé la société dans son
ensemble. Surtout, elles n’ont pas
contesté frontalement le régime. La
majeure partie des protestations de
ces deux dernières décennies ont été
menées par les nouvelles classes
moyennes, notamment les étudiants, pour l’ouverture du système
politique. Il en est ainsi des élections
présidentielles, qui sont devenues un
enjeu de contestation des réformistes
contre les partisans purs et durs de
la théocratie : Khatami en 1997 et
en 2001, Ahmadinejad en 2005, Rohani en 2013. Ces mouvements ont eu
des enjeux politiques beaucoup plus
qu’économiques. Si Ahmadinejad a
gagné les élections en 2005 et
en 2009, c’est qu’en plus de la fraude,
il a su mobiliser les « déshérités » que
ne touchaient pas les réformistes
dans leur soif de liberté politique.
Les troubles actuels ont plusieurs
caractéristiques nouvelles. D’abord, il
s’agit avant tout de « la révolte du
pain » (en fait, des œufs, dont le prix a
doublé après la levée des subsides), la
dimension économique étant très
importante et la revendication politique surdéterminée par la revendication de justice sociale. On demande
désormais la fin du régime, non pas
tant pour davantage de démocratie,
mais par désespoir sur la capacité de
la théocratie à satisfaire aux demandes des catégories fragiles.
Ensuite, il s’agit d’une révolte qui
touche presque simultanément les
grandes villes et les petites et moyennes villes. Les mouvements de protestation des deux dernières décennies se déroulaient surtout à Téhéran
et dans quelques grandes villes.
En outre, la révolte est beaucoup
plus celle des « va-nu-pieds » que des
classes moyennes : elle témoigne de
la misère, de la baisse du niveau de vie
dans une société où la rente pétrolière enrichit indûment, et par la corruption, les élites du régime. Par
ailleurs, c’est un mouvement sans
leader, d’autant plus difficile à réprimer ; contrairement à 2009, où les
leaders étaient Moussavi et Karroubi,
personne n’est à la tête de cette vague
de protestation susceptible de se généraliser au pays entier.
CONTESTATION GÉNÉRALE
Enfin, le mouvement serait parti ironiquement à l’instigation de l’aile
dure du régime, dirigé par l’ayatollah
Alamolhoda, l’imam du vendredi de
Machhad, nommé par le Guide suprême et à la tête du groupe de pression informel Ammariyoun : deux
cents femmes en tchador ont manifesté contre la vie chère. Mais rapidement, des gens sont venus les rejoindre et les ont submergés sous leur
nombre. Ils lançaient des slogans contre le président Rohani ; la foule a commencé à entonner des slogans contre
le régime, le Guide suprême et l’aide à
l’étranger, soulignant que les Iraniens
étaient dans la misère et que le budget
de l’Etat en faveur des étrangers devrait d’abord servir à soulager le mal
des plus fragiles. Un mouvement artificiel contre le président, monté de
toutes pièces par l’un des suppôts de
l’aile dure du régime, s’est transformé
en une contestation générale, en raison de la situation matérielle, mais
aussi mentale, de la société.
L’un des facteurs de l’extension du
mouvement est la délégitimation du
régime par l’étalement de sa corruption et de son arbitraire sur la Toile.
Facteur auquel s’ajoutent l’incurie générale, l’impunité des dirigeants et
leur vénalité, avec, en toile de fond, la
vie de plus en plus chère et des promesses de développement économi-
que non tenues. Le discrédit du pouvoir en place n’a pas eu d’équivalent
avant 2009, où la corruption était sectorielle. A présent, l’appareil d’Etat est
atteint dans sa totalité, et les fonctionnaires corrompus jouent cartes
sur table dans une économie où l’on
ne peut plus vivre décemment avec
un salaire, ou même deux, et où les
dessous-de-table sont nécessaires
pour la survie des plus petits.
Le régime n’a plus de légitimité,
même chez les déshérités, qui avaient
été son appui majeur contre les classes moyennes en 2009. Ces dernières
n’ont pas su les mobiliser pour pousser vers la réforme du régime. Celle-ci
s’est produite sur le front culturel, pas
politique : la culture dominante en
Iran est pour l’ouverture du système
politique et la remise en cause des
principes « islamiques », comme l’exclusion des femmes et le puritanisme
de façade des institutions. Mais le
pouvoir théocratique n’en a cure.
Au moins trois types d’acteurs sont
en place dans le pouvoir actuel, discrédités à des degrés divers. D’abord,
l’armée des pasdarans. Celle-ci n’est
plus une simple armée, elle est un
mastodonte économique, qui tient
sous sa coupe une part très importante (entre 30 % et 40 %) de l’économie, ne serait-ce que par ses succursales économiques. Le secteur privé, exsangue, ne peut lui faire de la concurrence, dans la mesure où elle dispose
de ses ports privés, soustraits aux lois
du pays pour leurs importations, de
leviers de pouvoir au niveau local et
d’une impunité en pratique. Paradoxalement, l’armée des pasdarans est
l’institution la moins discréditée au
sein de l’Etat : elle a assuré l’intégrité
territoriale et elle a donné un sentiment de suprématie régionale à
l’Iran. On dénonce volontiers ses privilèges exorbitants, mais on ne la perçoit pas comme inutile ou nuisible.
CETTE RÉVOLTE
EST BEAUCOUP
PLUS CELLE DES
« VA-NU-PIEDS »
QUE DES CLASSES
MOYENNES
On déplore ses passe-droits, mais on
ne lui dénie pas sa légitimité.
L’appareil judiciaire, quant à lui,
échappe au gouvernement. Cette
autonomie n’est pas garante de démocratie, mais plutôt l’effet d’un système oligarchique qui agit contre le
gouvernement et qui, par sa corruption, discrédite la justice et empêche
la mise en œuvre des réformes.
Le troisième pôle du pouvoir, le plus
important, est le Guide suprême et
son appareil d’Etat parallèle, son
« Deep State ». Celui-ci domine les
fondations révolutionnaires, qui manient de manière arbitraire des sommes colossales, et la fondation pieuse
d’Astan-e Qods, à Machhad. Il a sous
sa tutelle les forces armées et, par un
système complexe, assure son hégémonie sur l’appareil judiciaire du
pays. L’ayatollah Khamenei a su survivre à plusieurs crises depuis sa nomination comme Guide suprême, à
la mort de l’ayatollah Khomeyni,
en 1989. Il est censé être malade, mais
il a su maintenir son pouvoir par une
distribution dosée des postes au sein
de l’armée des pasdarans et des appareils sécuritaires du régime.
RÉGIME IRRÉFORMABLE
Les réformistes n’ont pas de chef charismatique depuis la mise en résidence surveillée des candidats à
l’élection de 2009. Rohani assure la
direction formelle, le leadership moral revenant à Khatami, l’ex-président, dont le caractère est considéré
comme « mou » et peu approprié
pour affronter les tenants du régime.
Le rôle de Rohani est ambivalent dans
la situation actuelle : il réclame la liberté de manifestation, mais rejette
la violence, qui naît en partie du comportement des sbires du régime, faisant semblant de croire que l’essentiel des voies de fait proviendrait de
manifestants. Quant aux conservateurs, ils dénoncent le complot étranger et refusent de prêter l’oreille aux
revendications populaires.
Le régime a montré ses limites à
plusieurs reprises, comme en 2009,
avec le mouvement vert. Il refuse de
remettre en cause sa structure théocratique bloquée, la seule alternative
étant la répression. Le mouvement
actuel n’a pas de direction politique ;
il est éparpillé entre plusieurs villes et
il n’existe pas de lien entre les jeunes
déshérités en bas de l’échelle sociale
et les classes moyennes, avides de
réforme politique.
La crise, si elle s’étend, risque d’emporter le pouvoir, avec des conséquences imprévisibles. Si elle est matée, le régime n’en sortira indemne
que pour une période limitée, car les
causes de la révolte demeurent : un
système économique verrouillé par
le pouvoir, corrompu et inégalitaire ;
des réformistes réduits à un rôle de
comparses, tant le pouvoir politique
leur échappe ; et, surtout, le discrédit
du pouvoir, dans sa structure théocratique, est total. Le régime s’est révélé irréformable, le Guide suprême
matant l’opposition réformiste, la réduisant à l’insignifiance.
Le mouvement actuel, qu’il réussisse ou qu’il échoue dans son but ultime de renverser le pouvoir, est un signal d’alarme pour un régime désormais en dissonance totale avec l’évolution de la société. Là où elle
demande la justice économique, il
conserve une structure clientéliste et
népotiste, qui rend encore plus insultante l’inégalité. Là où les femmes et
les hommes de la nouvelle génération demandent l’égalité des genres,
le régime continue à agir de manière
patriarcale. Là où la société civile entend se réconcilier avec le monde,
surtout avec l’Occident, le pouvoir
poursuit une politique qui suscite la
défiance des Etats occidentaux.
Le blocage est total, et le régime
mise sur les faiblesses de la société civile et l’absence de leadership dans le
mouvement actuel, beaucoup plus
que sur sa capacité d’adaptation à la
nouvelle donne. C’est aussi le chant
du cygne de l’opposition entre réformistes et conservateurs – emportés
par le même discrédit au sein d’une
structure du pouvoir qui a réduit à
néant la marge de manœuvre des premiers, en laissant les coudées franches à l’arbitraire des seconds. Ce Janus qui a accumulé les succès dans sa
politique étrangère régionale est un
colosse aux pieds d’argile, qui
s’écroulera ou finira par un coup
d’Etat de l’armée des pasdarans, une
fois le guide suprême disparu. p
¶
Farhad Khosrokhavar est directeur
d’études à l’EHESS
La politique régionale de Téhéran échappe à Rohani
Ce sont les gardiens de la révolution qui conduisent
la politique militaire et diplomatique de Téhéran
au Proche-Orient, et non le président Hassan Rohani,
estime le professeur Mohammad-Reza Djalili
Par MOHAMMAD-REZA DJALILI
E
n dépit de quelques succès, la politique régionale de Téhéran rencontre des limites importantes.
La première est d’ordre géopolitique :
Téhéran, contrairement à Riyad, n’a pas
de véritables alliés étrangers qui puissent lui offrir aide et assistance. Il est indéniable que la République islamique
s’est très fortement rapprochée de la
Russie, surtout depuis 2015 sur le terrain
syrien, mais il s’agit d’une alliance de
circonstance, fragile surtout du fait que
précisément en Syrie, et plus généralement au Moyen-Orient, les objectifs des
deux pays ne coïncident pas. Les Russes
veulent garder de bonnes relations à la
fois avec Israël et avec l’Arabie saoudite.
Avec ce dernier pays, ils se rapprochent
sur le plan politique et pétrolier ; quant
aux Israéliens, ils leur ont promis de ne
pas permettre à l’Iran de menacer leurs
positions à partir du territoire syrien.
La deuxième limite est d’ordre économique. L’Iran ne dispose pas de moyens
financiers comparables à ceux de l’Arabie saoudite ni même des Emirats arabes
unis pour mener à bien ses interventions extérieures et pour financer les milices qui lui sont inféodées en Irak, en Syrie et au Liban. En fait, l’Iran se voit contraint de faire d’importants prélèvements sur les réserves de l’Etat, ce qui
crée de graves difficultés pour ses dépenses intérieures. A cela vient s’ajouter la
corruption généralisée qui gangrène
l’économie du pays. Par ailleurs, la dimension économique est en grande partie à l’origine de l’impopularité grandissante de la politique régionale du régime.
En effet, durant les troubles récents
comme dans les mouvements de contestation populaire précédents, qui ont
toujours été une occasion de dire ce
qu’en temps normal on n’osait pas dire,
des slogans comme « Ni Gaza ni Liban, je
sacrifie ma vie pour l’Iran », ou « Laisse
tomber la Syrie, occupe-toi de nos problè-
mes » ont été scandés. A l’occasion des
catastrophes naturelles, comme le tremblement de terre récent dans la région
de Kermanshah, lorsque l’on pose aux
gens la question de savoir s’ils sont satisfaits de l’aide que l’Etat leur apporte, ils
répondent généralement : « Le problème
de notre région est qu’elle est située en
Iran, pas au Liban, ni en Syrie. » En effet,
les victimes estiment que pour aider ces
pays, le gouvernement islamique aurait
débloqué des moyens financiers plus
importants et plus rapidement que
pour aider ses propres citoyens.
Il est cependant intéressant de noter
que l’aide et le soutien à l’Irak font moins
l’objet de critiques. Sans doute les Iraniens sont-ils conscients, depuis la
guerre Iran-Irak (1980-1988), que la sécurité de leur pays dépend plus directement de la situation dans ce pays
qu’ailleurs au Moyen-Orient. Tout autre
est la perception de la politique iranienne à l’égard du Hezbollah libanais,
que l’opinion publique considère
comme le grand bénéficiaire des largesses iraniennes. Les gens accusent les gardiens de la révolution de favoriser le Hezbollah dans toutes ses activités sociales,
comme l’aide au logement des victimes
des bombardements israéliens ou la
construction d’hôpitaux publics bien
mieux dotés en général que les hôpitaux
iraniens. Quant à Bachar Al-Assad, le
grand allié régional de l’Iran, il ne jouit
d’aucune sympathie particulière en Iran.
VASTE CAMPAGNE MÉDIATIQUE
BACHAR AL-ASSAD,
LE GRAND ALLIÉ
RÉGIONAL
DE L’IRAN, NE JOUIT
EN IRAN D’AUCUNE
SYMPATHIE
PARTICULIÈRE
Afin de lutter contre cette impopularité
de la politique régionale, le pouvoir iranien utilise de plus en plus des combattants étrangers (Afghans, Pakistanais,
Irakiens) pour former les milices qu’il
soutient. En même temps, il impulse une
vaste campagne médiatique afin de présenter les pasdarans [les gardiens de la révolution] comme des combattants héroïques de la cause nationale. Ce nouveau
nationalisme étatique n’a jusqu’à présent rencontré que peu de succès auprès
de l’opinion publique iranienne. De fait,
pour les Iraniens, la politique interventionniste du régime est sans doute bénéfique pour ses ambitions géopolitiques,
mais elle ne constitue pas une cause nationale pour laquelle la population serait
prête à se mobiliser, comme cela avait été
le cas lors de la guerre Iran-Irak.
Peut-on espérer un changement dans
cette politique ? En réalité, la politique régionale de l’Iran n’est pas vraiment le fait
du gouvernement Rohani. Certes, les aspects diplomatiques à Genève et à Astana sont gérés par le ministère des affaires étrangères, mais sur le terrain en Irak,
en Syrie comme au Liban, ce sont les gardiens de la révolution qui conduisent la
politique militaire et diplomatique de
Téhéran. On a pu penser, au moment de
la signature de l’accord sur le nucléaire
en juillet 2015, que le président Rohani
était favorable à un geste d’apaisement
au moins symbolique dans ce domaine,
mais le Guide suprême, Ali Khamenei,
s’est opposé à toute modification de la
politique régionale du pays. p
¶
Mohammad-Reza Djalili est professeur
émérite à l’Institut de hautes études internationales et du développement, à Genève
débats & analyses | 25
0123
SAMEDI 6 JANVIER 2018
L’échec d’un
régime qui se
voulait populaire
La sociologue Firouzeh Nahavandi estime
que le pouvoir iranien paie ses promesses
économiques non tenues autant que la chape
morale pesant sur les citoyens depuis 1979
Par FIROUZEH NAHAVANDI
A
L’Union européenne a raison
de se démarquer des Etats-Unis
Selon l’analyste Ellie
Geranmayeh, l’accord
nucléaire de 2015 a permis
à la société iranienne de
ne plus rejeter sur les seules
sanctions la responsabilité
de la stagnation économique
Par ELLIE GERANMAYEH
L
e défi intérieur lancé au président
Hassan Rohani par les manifestants
a braqué les projecteurs sur les profondes frustrations économiques et politiques de la population, et ce à un moment
délicat de la politique étrangère du président liée à l’accord nucléaire. Le président
Donald Trump a remis en question le
maintien de cet accord et dénoncé les dirigeants iraniens. Il devra décider dès la mijanvier s’il donne son accord à la poursuite du processus de levée des sanctions,
condition sine qua non pour que l’Iran
puisse réintégrer l’économie mondiale.
L’administration américaine n’a pas encore arrêté sa position et certains signes
indiquent que les manifestations en Iran
pourraient peser dans la décision finale.
Les Etats-Unis ont été l’un des premiers
pays à publier une déclaration accusant
les dirigeants iraniens de transformer
leur pays en un « Etat voyou économiquement affaibli ». La remarque se situait
dans le droit fil d’une déclaration du secrétaire d’Etat, Rex Tillerson, en juin 2017,
dans laquelle il exprimait son soutien
« aux éléments qui, en Iran, permettraient
de parvenir à une transition pacifique du
pouvoir ». Le président Trump a utilisé le
canal de Twitter pour émettre une série
de commentaires sur les manifestations,
dont l’un exprimait son « respect au peuple iranien qui tente de se débarrasser de
son gouvernement corrompu ». Ajoutant :
« Vous verrez un grand soutien des EtatsUnis au moment opportun ! » Ces messages apportent de l’eau au moulin des officiels iraniens qui accusent les manifestants d’être soutenus par des ennemis de
l’étranger. Les Tweet de Trump sont du
pain bénit pour l’aile la plus dure du régime iranien : ils légitiment la sécurisation toujours plus grande du pays,
dissuadant par là la société civile de s’organiser et réduisant l’espace de futurs
mouvements de contestation.
Les Européens se sont abstenus d’utiliser
ce type de rhétorique dangereuse et ont
préféré insister sur le fait que l’Iran devait
autoriser les manifestations pacifiques et
procéder à une désescalade de la violence.
Une déclaration de l’Union européenne
(UE) déplore « la perte inacceptable de vies
humaines » et espère « que les parties
concernées s’abstiendront de tout recours à
la violence et que, comme s’y est engagé le
gouvernement iranien, le droit à la liberté
d’expression sera garanti ». Ce communiqué
reprend la position de plusieurs gouvernements européens dont ceux de l’Allemagne,
de la France et du Royaume-Uni.
Au lieu d’emboîter le pas à Trump et de dénoncer l’ensemble des dirigeants iraniens
comme des « voyous » et des « corrompus »,
la déclaration de l’UE souligne que l’Europe
et l’Iran doivent engager le dialogue avec
« franchise et respect ». Les gouvernements
européens semblent recourir aux canaux
diplomatiques avec l’Iran pour faire toute
la lumière sur les récents événements et exposer leurs attentes. Le président Macron
est resté en contact direct avec Rohani,
auprès duquel il a insisté pour que les autorités fassent preuve de retenue dans leur
riposte aux manifestations.
UN DIALOGUE FRANC AVEC L’IRAN
Face aux événements en cours en Iran, les
acteurs européens doivent continuer à défendre toutes les initiatives susceptibles de
renforcer, et non d’affaiblir, le processus de
réformes démocratiques que réclame la
population. En premier lieu, les dirigeants
européens devraient exhorter de manière
insistante et publique le gouvernement iranien à faire respecter le droit de se rassembler de manière pacifique, prévu dans la
Constitution, et demander à Rohani d’honorer sa promesse d’assouplir les conditions d’organisation de manifestations.
En deuxième lieu, les dirigeants européens doivent utiliser les canaux diplomatiques existant avec l’Iran pour s’adresser à
Rohani. Ils doivent exhorter le gouvernement iranien à faire preuve de retenue
dans le recours à la force contre les manifestants et souligner qu’une augmentation
du nombre des morts et des emprisonnements ne pourra que porter tort aux relations économiques, politiques et culturelles avec l’Iran. Ils doivent également montrer qu’ils sont conscients de la complexité
de la situation politique et sécuritaire de
l’Iran dans un contexte de tension régionale croissante. Comme l’a souligné Emmanuel Macron, il est important de maintenir un dialogue franc avec l’Iran car le discours actuel des Etats-Unis et de l’Arabie
saoudite à propos de ce pays revient à
« subrepticement reconstruire un “axe du
Mal” », qui risque de conduire à la guerre.
Enfin, les gouvernements européens doivent continuer à manifester leur soutien
entier à l’accord nucléaire. Dans les jours
qui viennent, alors que Trump débattra de
l’opportunité de poursuivre la levée des
sanctions, il pourrait bien envisager d’utiliser les manifestations en Iran comme un
prétexte pour choisir la solution qui a sa
préférence, à savoir la sortie de l’accord avec
ce pays. Tant que l’Iran respecte ses engagements nucléaires, les pays européens devraient tout faire pour éviter l’émergence
d’une nouvelle crise mondiale.
Par ailleurs, les dirigeants européens devraient faire comprendre au gouvernement
et au Congrès américains que la résolution
diplomatique du dossier nucléaire a permis
au débat intérieur iranien de ne plus rejeter
sur les sanctions et acteurs internationaux
la principale responsabilité de la stagnation
économique. Le discours intérieur iranien
dispose à présent d’un plus grand espace
pour dénoncer la mauvaise gestion, la corruption et l’injustice sociale, et les Iraniens
peuvent plus facilement demander des
comptes à leurs dirigeants et exiger des initiatives de leur part. Une dénonciation de
l’accord nucléaire détournerait le débat public et les priorités gouvernementales vers
des questions de politique étrangère, au détriment des priorités intérieures. Cela porterait un coup d’arrêt extrêmement dommageable aux réformes indispensables
auxquelles, un jour ou l’autre, les Iraniens
devront eux-mêmes procéder. p
LES TWEET
DE DONALD TRUMP
SONT DU PAIN
(Traduit de l’anglais par Gilles Berton.)
BÉNIT POUR L’AILE
¶
LA PLUS DURE
Ellie Geranmayeh est analyste au Conseil
DU RÉGIME IRANIEN européen des relations internationales
l’image des manifestations
de 2009, les jeunes sont
très présents dans celles qui
secouent simultanément plusieurs
villes du pays, même si, aujourd’hui,
la contestation est comparativement plus généralisée et touche
toutes les catégories d’Iraniens
désespérés, pris à la gorge et ne
voyant aucune perspective d’avenir,
en particulier la classe moyenne. En
Iran, même si la part des moins de
30 ans diminue, les jeunes restent
numériquement importants, constituant toujours un peu plus de 50 %
de la population (contre 70 % au
début des années 1990).
Cette catégorie, qui n’a connu,
rappelons-le, que la République
islamique aspire, en priorité, à
l’amélioration de sa situation économique et à l’accès à un travail
décent et en concordance avec
son niveau de formation. En effet,
l’éducation est le domaine où la
République islamique a le mieux
réussi, avec un taux d’alphabétisation de 85 % et avec, comparativement aux autres pays de la région,
un accès important tant des hommes que des femmes à un enseignement primaire, secondaire et
universitaire, même si la qualité de
l’enseignement reste très inégale.
Pourtant, dans ce pays dont la jeunesse est l’une des mieux éduquées
du Moyen-Orient, avec ses 62,2 % de
femmes et 67,7 % d’hommes âgés de
25 ans ayant suivi une formation
secondaire et ses 60 % d’étudiantes
dans les universités, se pose de
manière exacerbée et dramatique la
question des opportunités d’emploi. Le baby-boom des années 1980
a mis un grand nombre de personnes sur le marché du travail, alors
que la situation économique s’est
dégradée et que le taux de chômage
des jeunes, souvent très diplômés,
se situe entre 30 % et 50 %. Situation
aggravante, dans le système iranien,
les postes disponibles ou les meilleurs sont accaparés par les proches
du régime, « le cercle des intimes » et
leurs enfants, les « fils de… » : signe
de l’un des échecs les plus importants de la révolution, qui se voulait
populaire et qui a abouti à une croissance des inégalités. Le sous-emploi
chronique pousse les jeunes à travailler bien en dessous de leurs qualifications. Ceux qui ont la chance
de trouver un travail alimentaire
doivent aussi les multiplier pour
survivre. C’est ainsi qu’une majorité
de jeunes ne peuvent accéder à leur
indépendance, se payer un logement et vivent encore chez leurs
parents ou ne peuvent se marier et
fonder leur propre famille, à cause
de l’absence de moyens.
Dans un deuxième temps, la jeunesse iranienne espère la disparition de la chape morale qui l’étouffe
au quotidien à travers l’application
des codes religieux. Ils désirent pouvoir exprimer leur individualité.
Ils sont en phase avec la mondialisation et veulent pouvoir disposer
librement de ce à quoi ont accès
d’autres jeunes : musique, cinéma,
sorties, fréquentations… Dans ce
cadre de contraintes et d’obligations, les jeunes ont appris à détourner les règles et à s’en accommoder
de manière subversive. Ils rivalisent
d’ingéniosité pour défier le régime
et ses valeurs, dès que l’occasion se
présente. Les stratégies mises en
œuvre démontrent le fossé qui les
sépare des autorités : détournement
des codes vestimentaires, rendezvous dans les parcs, fêtes privées,
concerts et spectacles clandestins,
dor dor (« rendez-vous en voiture »),
relations sexuelles hors mariage,
cohabitation entre personnes non
mariées (appelée « mariage blanc »),
croissance du célibat, consommation d’alcool et de drogues… Si une
partie des jeunes reste attachée aux
traditions, les valeurs prônées par la
République islamique sont aussi
ouvertement défiées par l’autre partie, dont une majorité dans les villes.
Globalement, les aspirations des
jeunes femmes sont les mêmes que
celles des jeunes hommes, auxquelles il faut ajouter celle de l’amélioration de leur situation en tant
que femmes. Dans ce cadre, elles
luttent comme elles peuvent dans
les sphères privées et publiques
contre les contraintes qui leur sont
imposées. Elles mettent en place
des stratégies diverses afin d’optimiser les formes de résistance passive ou active face à l’oppression.
Ainsi, pour elles, le sport, les campagnes d’opinion, la loi ou Internet
deviennent des terrains de lutte.
FRUSTRATION ET DÉSESPOIR
De manière générale, confrontés à
la répression du régime, les jeunes
ont surtout fait le choix de défier le
pouvoir non pour demander de
changement politique de grande envergure, mais des réformes concrètes. Néanmoins, certains slogans des
manifestations actuelles reflètent
une possibilité de radicalisation.
Les mécontentements ont parallèlement entraîné la mise en place
d’une culture de l’émigration alimentée par des stratégies de départ
qui ne semblent pas se tarir.
Enfin, les aspirations au changement se sont aussi exprimées à
maintes reprises dans le cadre de ce
qui était permis par le régime, en
particulier les élections. Cela s’est
traduit, entre autres, par un soutien
et un vote massifs, à la présidentielle
de 1997, pour le candidat Khatami
qui incarnait le changement et qui
avait promis plus de liberté et une
amélioration de la situation des
femmes. La relative abstention des
jeunes à l’élection de 2005 qui a
mené Ahmadinejad au pouvoir
était une autre manière de s’exprimer. Sa réélection en 2009 a, quant à
elle, suscité une grande protestation
cristallisée dans le Mouvement vert.
L’élection de Rohani, en 2013, et sa
reconduction au pouvoir, en 2017,
ont de nouveau suscité l’espoir des
jeunes, mais, encore une fois, les
attentes n’ont pas été comblées.
Aujourd’hui, les jeunes sont dans la
rue, au péril de leur vie, pour exprimer leur frustration et leur désespoir, car beaucoup n’ont plus rien à
espérer ou à perdre. p
¶
Firouzeh Nahavandi est directrice
de l’Institut de sociologie à l’Université
libre de Bruxelles et du Centre d’études
de la coopération internationale
et du développement (Cecid)
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SAMEDI 6 JANVIER 2018
p a r m iche l gue r r in
Passons des
diktats au débat
P
our 2018, demandons
l’impossible. Que les artistes dérangent et que
le public réagisse, mais
que les deux camps débattent.
Vœux illusoires, tant les vents
sont contraires. Ce qui tourne à
plein régime, ce n’est plus la création, ce sont les diktats. En décembre 2017, une pétition demandait que le Metropolitan
Museum of Art de New York retire de ses murs un tableau de
Balthus, Thérèse rêvant (1938), où
l’on voit une gamine montrant
sa culotte – le musée a tenu bon.
Toujours en décembre, plusieurs
affiches de nus du peintre Egon
Schiele étaient à Londres et en
Allemagne pour annoncer une
exposition à Vienne en 2018.
Mais avec le sexe masqué d’un
carré blanc où on peut lire : « Désolé, cent ans mais toujours aussi
scandaleux aujourd’hui. »
Cent ans ? Oui et non. Des dizaines d’œuvres, anciennes comme
contemporaines, ont fait depuis
des lustres l’objet de scandales et
de censures. Mais les nus de Balthus et de Schiele résonnent avec
deux éléments nouveaux. Le premier est large : vivre dans un
monde toujours plus multiculturel devrait ouvrir les esprits, et
c’est le contraire qui se produit
– chaque communauté agressée
par une œuvre appelle au boycottage ou à la censure. Et puis il y a le
tsunami Harvey Weinstein. Depuis que le scandale a éclaté, le regard sur la culture a changé, il s’est
déplacé de la création à son créateur, amplifié par les réseaux sociaux : toute œuvre, outre qu’elle
est disqualifiée si son auteur n’est
pas irréprochable, a perdu de son
aura pour devenir un produit de
consommation comme un autre.
« Effacer » les harceleurs
La conséquence la plus commentée est celle de l’« effacement » de
créateurs-harceleurs, au nom de la
morale dit-on, du commerce surtout, ce que notre confrère Jacques
Mandelbaum, dans Le Monde du
27 décembre, qualifie de « tentation hygiéniste ». Effacé, l’acteur
Kevin Spacey de films et séries.
Effacé le metteur en scène
Louis C.K., dont le film I Love You,
Daddy, qui pourtant en dit long (et
bien) sur le sexisme, a vu sa sortie
repoussée aux calendes grecques.
Des voix appellent aussi à ne pas
aller voir le prochain Woody Allen,
Wonder Wheel, qui sort le 31 janvier, au motif que le cinéaste fut
accusé d’attouchements sexuels
sur sa fille adoptive.
Chemin faisant, jetons à la poubelle cinéastes ou écrivains, de
Hitchcock à Jean Genet, qui ne furent pas des saints – les meilleurs
sont rarement des saints, tout
comme une belle œuvre repose
rarement sur de bons sentiments.
Il est contestable de vouloir nettoyer l’art de ses enfants indignes.
Mais l’attitude de gardiens du
temple culturel est tout autant
contestable. Par exemple quand
la Cinémathèque française moque et ignore, comme si rien ne
s’était passé, les opposants à la tenue de la rétrospective Polanski
en novembre.
Il n’y a pas encore eu de débat
entre les deux camps. Or ce débat
doit avoir lieu. Il se déroule aux
Etats-Unis dans un climat disons
orienté – « que faire de l’art des
CHAQUE
COMMUNAUTÉ
AGRESSÉE PAR UNE
ŒUVRE APPELLE
AU BOYCOTTAGE
OU À LA CENSURE
DEPUIS LE SCANDALE
WEINSTEIN,
LE REGARD S’EST
DÉPLACÉ
DE LA CRÉATION
À SON CRÉATEUR
hommes monstrueux ? » Certains tiennent déjà la réponse,
en passant au peigne fin des
chefs-d’œuvre du cinéma afin de
cerner les scènes jugées sexistes,
par exemple dans A bout de
souffle, de Godard, quand JeanPaul Belmondo met la pression
sur Jean Seberg pour coucher
avec elle. On peut trouver cela affolant, se dire qu’art et pureté ne
font pas bon ménage. Mais on
peut se dire aussi que ce genre
d’initiatives est la rançon d’un regard masculin écrasant dans les
arts visuels et jusqu’à la publicité.
Refuser de débattre, c’est refuser
le jugement nuancé. L’acteur
américain Matt Damon en a fait
les frais quand il a dit, le 14 décembre, que mettre la main aux fesses
d’une fille n’est pas la même
chose que de violer une mineure.
Bien qu’il ait ajouté que tout harcèlement sexiste doit être « éradiqué », il a été accusé de perpétuer
la culture du viol, une pétition appelant même à son « effacement »
du film à venir Ocean’s 8.
Bref, il faut choisir son camp. Si
vous ne le faites pas, on le fait
pour vous. L’hebdomadaire Marianne, le 15 décembre, voit dans
l’humoriste Yassine Belattar un
antisémite caché. D’autres lui ont
demandé s’il était plutôt islamogauchiste ou pourfendeur de l’islam. Comme il a botté en touche,
il ne serait pas net. Il fut obligé de
se défendre, notamment dans
nos colonnes, pour dire qu’il n’est
pas un nouveau Dieudonné.
Un créateur génial, par exemple
Pierre Desproges, dont une biographie vient de sortir signée Philippe Durant (First, 2017), n’a pas à
être là où on l’attend ni à caresser
son public. Il manie le contrepied ou le non-dit. Il est complexe. Il fuit les discours nappés
de bons sentiments. Parce qu’elle
n’a pas vraiment goûté la formule « balance ton porc », Catherine Deneuve, dont le parcours
n’a rien à envier aux combats féministes, est devenue une « traîtresse » à la cause. Quand Juliette
Binoche, dans nos colonnes, disait qu’une actrice doit « savoir où
elle met les pieds » et surtout pas
dans une chambre d’hôtel avec
Weinstein, elle a déçu tous ceux
qui voulaient la voir pleurer avec
les actrices harcelées ou violées.
Le décalage était vertigineux
sur France Inter, le 15 décembre,
où l’artiste Sophie Calle évoquait
son exposition au Musée de la
chasse. Le journaliste Ali Baddou
voulait l’amener sur un autre terrain. Que pense-t-elle de la parole
libérée des femmes ? « Bien sûr,
c’est bien, qu’est-ce que vous
voulez que je vous dise de plus. »
Féministe alors ? Son oui fut
froid, avant d’ajouter : « Par la vie
que je mène, oui. »
Pour finir, ceci. Les deux derniers
livres que nous avons lus, Il est
avantageux d’avoir où aller (2016),
d’Emmanuel Carrère, et Le Traquet
kurde, de Jean Rolin (176 p., 15 €),
qui arrive en librairie, sont édités
chez P.O.L, initiales du grand Paul
Otchakovsky-Laurens, qui vient
de mourir. Peu nous importe de
savoir si ces deux écrivains sont
aimables, et ce qu’ils pensent de
Weinstein. Disons juste que ces
deux livres sont des bijoux. p
guerrin@lemonde.fr
Tirage du Monde daté vendredi 5 janvier : 213 941 exemplaires
DISCRIMINATIONS,
LES MURS
À ABATTRE
E
n France, il y a encore des murs à
abattre. Prenons deux jeunes ayant
le même diplôme, le même âge, le
même parcours, qui postulent pour le
même emploi. L’un a deux ou trois fois
moins de chances d’être recruté que
l’autre. Pour les recalés, les compétences
ne sont pas en cause, ce sont les origines :
les diplômés de l’enseignement supérieur
issus de l’immigration et des quartiers populaires figurent parmi les profils les plus
discriminés.
Selon un rapport publié en 2016 par l’Observatoire national de la politique de la
ville, « un diplômé bac + 5 de plus de 30 ans a
22 % de chances de moins d’occuper un emploi de cadre lorsqu’il est issu des quartiers
prioritaires ». Une enquête de l’Institut na-
tional d’études démographiques (INED) va
dans le même sens et révèle un écart de
taux de chômage pour les enfants d’immigrés non européens de 4 à 5 points par rapport aux jeunes nés en France métropolitaine de parents français.
Ces inégalités ne sont pas nouvelles, mais
elles ont tendance à s’accentuer. Trop souvent les entreprises cultivent l’entre-soi et
privilégient des profils de diplômés de
grandes écoles de commerce ou d’universités de renom, c’est-à-dire d’établissements
auxquels la plupart des jeunes issus des
quartiers populaires ont difficilement accès. Emmanuel Macron l’avait relevé, en
novembre 2017, lors d’un discours à Tourcoing sur la politique de la ville : dans
1 514 quartiers prioritaires où habitent cinq
millions de personnes, le chômage est
2,5 fois plus élevé que la moyenne nationale. Cette injustice sociale se double d’une
aberration économique. En prenant en
compte le surchômage, la perte d’activité,
la mauvaise allocation de la main-d’œuvre
et le gâchis de talents, France Stratégie a
chiffré, en 2016, le coût de ces inégalités à
près de 150 milliards d’euros.
Si le Medef se mure dans la discrétion, un
certain nombre d’entreprises s’en préoccupent. En 2013, François Hollande avait mis
en place une mesure antidicrimination à
travers les emplois « francs ». Il ne s’agissait
pas d’imposer des quotas de jeunes des
quartiers ou de généraliser des CV anonymes, mais d’inciter les entreprises à
s’ouvrir à la diversité. Pour celles qui embauchaient en CDI à temps plein un jeune
de moins de 30 ans, en recherche d’emploi
depuis au moins un an et résidant dans
une zone urbaine sensible, une « prime » de
5 000 euros leur était accordée. L’expérience a fait chou blanc : le gouvernement
espérait faire signer 5 000 contrats en 2013
et 10 000 en trois ans, mais il n’en a récolté
que 250…
A l’opposé de sa démarche sur les emplois
aidés, qu’il a entrepris de détricoter, le président de la République va ressusciter les
emplois francs abandonnés par son prédécesseur. M. Macron a attribué l’échec du
premier essai au fait qu’il y avait « trop de
règles, trop de contraintes, trop de critères
qui étaient inatteignables ».
Pour être efficace, le dispositif qui va être
expérimenté en 2018 dans une dizaine de
territoires sera simplifié : toute entreprise
qui embauchera un habitant issu des quartiers prioritaires bénéficiera d’une prime
de 15 000 euros étalée sur trois ans pour un
CDI et de 5 000 euros sur deux ans pour un
CDD de plus de six mois. Cette décision est
positive, mais elle ne sera utile que si l’Etat
se donne les moyens d’assurer sur le terrain l’accompagnement des jeunes des
quartiers, qui, souvent, n’ont pas les codes
d’accès à l’emploi. p
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CULTURE | CHRONIQUE
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ENQUÊTE
6
La guerre des WC
gagne l’Europe
« Untitled #10 », photomontage tiré de la série « Traces ». WERONIKA GESICKA
Malgré le réchauffement climatique,
la flambée des populismes, les actes
terroristes ou la menace nucléaire,
des personnalités de tous horizons
nous assurent que l’humanité
progresse vers un mieux-être
général. Enquête sur les raisons
de se réjouir en 2018
PA G E S 2 - 3
Samedi 6 janvier 2018
7
Que peut la géographie
pour notre sécurité ?
·
C a h i e r d u « M o n d e » N o 2 270 1
P O RT RA I T
Graham Allison
et les leçons de Thucydide
Y a d’la joie
5
C H RO N I Q U E
·
Ne peut être vendu séparément
EN TÊTE
LE MONDE
·
SAMEDI 6 JANVIER 2018
2
2018, année
optimiste ?
F R ÉDÉR IC JOIGN OT
I
l n’y en a pas un sur cent, et pourtant ils
existent… », chantait Léo Ferré en 1969. Il
parlait des anarchistes. Nous pourrions
dire la même chose des optimistes
aujourd’hui. Ils sont une poignée à se
faire entendre, philosophes, scientifiques,
économistes, journalistes, associatifs, entrepreneurs, principalement anglo-saxons ou
d’Europe du Nord, assurant que l’humanité
progresse vers un mieux-être général en dépit
du réchauffement climatique, de la flambée
des populismes, de la persistance des violences islamistes et des menaces nucléaires que
se lancent le dirigeant nord-coréen, Kim
Jong-un, et le président américain Donald
Trump. En août 2017, le quotidien britannique
The Guardian qualifiait de « nouveaux optimistes » ce « groupe de commentateurs de plus
en plus éminents qui semblent exceptionnellement immunisés contre la morosité », avançant que l’esprit des Lumières et la raison l’emportent toujours dans l’histoire. Etes-vous
l’un de ces derniers progressistes ? Voici quatre grands arguments qui pourraient vous
convaincre de le devenir en 2018.
Vous devenez optimiste quand vous
comprenez que vous sous-évaluez
le bonheur des autres
De nombreux biais d’interprétation exagèrent
la gravité de ce qui se produit autour de nous.
En décembre 2017, une étude Ipsos, Perils of Perception, menée dans 38 pays des 5 continents,
souligne combien nous « surévaluons » le nombre de drames qui nous frappent, tant à domicile que dans les autres pays. Ainsi, la grande
majorité des sondés pensent que les meurtres
augmentent sans arrêt – 7 % seulement estiment qu’ils baissent –, alors qu’ils décroissent
de 29 % en moyenne dans le monde, n’augmentant qu’au Pérou, au Mexique et au Canada. La majorité jure encore que les mœurs
dérapent et que, chaque année, 20 % des adolescentes ont un enfant – or c’est 2 %. Cette
surévaluation est très forte sur tous les sujets
labourés par les populistes. La plupart des testés surestiment ainsi la proportion de détenus
immigrés (et donc leur délinquance) : 28 % de la
population carcérale, disent-ils, quand elle est
de 15 %. Pareil pour la population musulmane :
en France, nous l’estimons à 31 % : elle est en
réalité autour de 7 %, selon l’Institut national
d’études démographiques (INED).
Max Roser, économiste à Oxford, fondateur
du site Our World in Data, de l’université britannique, travaille à partir des enquêtes de
perception du malheur et du bonheur réalisées dans le monde. Il constate que, dans les
pays occidentaux, les gens se déclarent généralement « optimistes individuellement », tout
en affichant un « pessimisme social » : les Français sont 83 % à se déclarer heureux, mais affirment que seulement 42 % le sont – une dévaluation de moitié. Un autre jeune économiste
à Oxford, Esteban Ortiz-Ospina, s’est aperçu
que dans tous les pays nous avons tous tendance « à sous-évaluer le bonheur des gens des
autres pays ». Les Sud-Coréens pensent, par
exemple, que seulement 24 % des habitants de
l’Asie du Sud-Est sont heureux, quand les premiers intéressés déclarent l’être à plus de 80 %.
Comment expliquer que nous imaginions,
chacun dans notre coin, un monde plongé
dans le malheur ? Pour Paul Dolan, professeur
de science comportementale à la London
School of Economics et auteur du best-seller
prônant l’optimisme Happiness by Design
(Penguin, 2015, non traduit), nous réagissons
avec un point de vue non réfléchi et obsolète
dès que nous parlons globalement. A quoi
s’ajoute ce qu’il nomme le « biais de disponibilité » : les dernières informations disponibles,
brûlantes et souvent alarmantes, influencent
notre avis. Sans compter notre méconnaissance de maints sujets.
Un statisticien suédois, Hans Rosling, a mis
en graphiques l’ignorance publique sur toutes
sortes de thèmes – sida, âge du premier mariage, causes de mortalité, etc. Elle s’est révélée
crasse, et favorisant une vision très pessimiste.
Le chercheur a aussi constaté le rôle biaisé des
médias : en ne s’intéressant qu’aux événements inhabituels et dramatiques, ils n’informent pas sur les tendances lourdes et rassurantes. Avec l’outil d’analyse Gapminder, Ola Rosling, son fils, se démène pour rétablir la vérité
statistique des faits et la rendre accessible à
tous. Pour lui, prendre conscience des biais et
du décalage entre nos perceptions défaitistes
et le réel est un premier pas vers l’optimisme.
Cesser de sous-évaluer le bonheur des
autres, découvrir que le monde va de
mieux en mieux, voir que la situation
des femmes progresse, comprendre que
le changement climatique provoque
une prise de conscience : autant de
raisons de se réjouir et d’espérer
Vous devenez optimiste quand vous
découvrez que le monde va de mieux
en mieux
Le 21 janvier 2017, le journaliste politique du
New York Times Nicholas Kristof, deux fois
Prix Pulitzer, publie une liste résolument
optimiste des grandes nouvelles pour l’humanité survenues en 2016. Depuis 1990, la
mortalité infantile a été réduite de moitié. Des
maladies endémiques reculent, tel le palu-
59 %
C’est le nombre de Français qui se disent optimistes pour 2018.
Le baromètre Harris Interactive Bilan & Perspectives du 2 janvier a posé
la question : « Comment les Français ont-ils vécu l’année 2017, et avec
quel état d’esprit abordent-ils 2018 ? » Plus d’un Français sur deux, 51 %,
considèrent 2017 comme une année positive : une hausse de 8 points en
un an. Et 59 % se montrent « plutôt optimistes » pour eux-mêmes et leurs
proches pour l’année à venir (+ 15 points en six ans).
Parallèlement, la revue Oblik, publiée par le mensuel Alternatives économiques, publie, en janvier, un Manuel de survie contre les idées reçues,
qui casse les clichés désespérants sur la France, avec des infographies
très informées : « C’était mieux avant », « Les jeunes sont sacrifiés »,
« Les Français ne lisent plus », etc.
disme (– 47 % depuis 2000). L’analphabétisme
touchait 44 % de la population mondiale
en 1957, 85 % des adultes lisent et écrivent
aujourd’hui. Or, quand les gens savent lire,
leur qualification augmente, la santé s’améliore, l’économie locale va mieux… D’autres
données massives rassurent Nicholas Kristof.
D’après la Banque mondiale, 12,7 % de la population mondiale vivait avec 1,90 dollar par
jour (ou moins) en 2012. C’est une amélioration par rapport aux 37 % mesurés en 1990 et
aux 44 %, presque la moitié, en 1981. « C’est une
transformation stupéfiante, écrit-il, la chose la
plus importante qui a lieu dans le monde
aujourd’hui. » Optimiste, Kristof reprend à
son compte l’idée défendue par Michael
Elliott, ancien patron de l’ONG One : nous
vivons un « âge des miracles ».
Deux Prix Nobel d’économie, Edmund
Phelps (2006) et Angus Deaton (2015), développent eux aussi des analyses encourageantes, proposant une défense critique des avantages du libéralisme et de la mondialisation.
Dans La Prospérité de masse (Odile Jacob,
2017), le premier se félicite de l’enrichissement général des populations et du mieuxêtre général, qu’il attribue à la libération de
l’esprit d’innovation et à la volonté d’épanouissement personnel héritées des Lumières. Pour favoriser la créativité de tous, dit-il, il
faut taxer les plus riches, entreprises comprises, et augmenter les petits salaires. Dans
La Grande Evasion (PUF, 2016), le second
rappelle que « la vie est aujourd’hui meilleure
qu’à aucune autre époque de l’histoire ». S’il
dénonce la montée des inégalités de revenus
et l’entre-soi des plus riches depuis les années
1980, qu’il faut à tout prix combattre par
des politiques de protection sociale, il n’en
demeure pas moins optimiste.
De son côté, Steven Pinker, professeur de
psychologie à Harvard, auteur de La Part
d’ange en nous (Les Arènes, 2017), défend une
thèse radicale : la violence recule partout
dans le monde. Esclavage, sacrifices humains,
génocides, féminicides, infanticides, pogroms, exécutions capitales, flagellations,
chasse aux homosexuels, crimes d’honneur,
viols, criminalité décroissent fortement. Les
guerres aussi. Depuis soixante-dix ans, une
grande partie du monde vit une « longue
paix » exceptionnelle : la guerre froide entre
les USA et l’URSS n’a pas tourné en affrontement militaire direct ; l’Europe, en conflit
perpétuel depuis le XVe siècle, est devenue
une communauté politique ; et le terrorisme
djihadiste reste très marginal comparé aux
guerres chroniques d’hier. Pinker estime que
le « processus de civilisation » de l’humanité
décrit par le sociologue Norbert Elias poursuit bon an mal an son cours.
Vous devenez optimiste quand vous savez
que la situation des femmes progresse
partout
Le monde « se féminise », affirme encore
Steven Pinker, et c’est la meilleure assurance
que nous progressions vers une civilisation
planétaire. Car le niveau de sécurité, d’égalité
et de respect des femmes a un impact direct
sur la pacification et le mieux-être d’une
société, comme le confirment les travaux
de l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo
(PRIO) comme de la politologue américaine
Valerie M. Hudson (Sex and World Peace,
Columbia University Press, 2014, collectif,
non traduit). Etudiant le comportement des
collectivités majoritairement masculines,
Mme Hudson en a tiré ce principe : « Surplus
d’hommes, déficit de paix. »
En Chine, en Inde, au Pakistan, le fait de tuer
par tradition les jeunes filles à la naissance ou
d’avorter les fœtus féminins provoque l’apparition de bandes de jeunes hommes, toujours
source de violence. A l’inverse, là où les femmes sont aussi nombreuses que les hommes,
alphabétisées et éduquées, là où elles contrôlent les naissances et défendent leurs droits, la
violence recule. Comme le rappelle le Suédois
Johan Norberg, historien des idées et auteur
de Non, ce n’était pas mieux avant (Plon, 2017),
les femmes civilisent les hommes. Or, c’est
patent, l’émancipation et la marche vers
l’égalité des femmes connaissent, depuis les
années 1970, un essor jamais vu. Dans le
monde entier, et dans tous les domaines.
Les violences et les rapports de pouvoir ? Fin
2017, on a assisté à une mobilisation sans précédent contre le harcèlement sexuel et le viol,
non seulement en Occident mais aussi en
Asie. L’éducation ? D’après les comparaisons
Unesco 2000-2012, le taux de scolarisation
des filles dans le secondaire est passé de 53 % à
80 % en Asie du Sud, de 74 % à 97 % en Asie de
l’Est, de 27 % à 46 % en Afrique subsaharienne.
Le travail ? Le rapport 2017 de L’Organisation
de coopération et de développement économiques (OCDE) sur l’égalité femmes-hommes
se félicite que « le taux d’activité des femmes se
soit rapproché de celui des hommes » dans les
35 pays affiliés. Et si le salaire médian féminin
reste de 15 % inférieur à celui des hommes,
l’égalité, note l’institution, est à l’agenda de
tous les Etats membres.
Quant aux pays en voie de développement,
ils voient l’empowerment des femmes progresser. Partout, l’essor des technologies
portables décloisonne les régions isolées, facilite l’éducation, le commerce, la banque en
ligne… Et quand les femmes s’en emparent,
constatent l’Unesco et l’« optimiste impatiente » Fondation Gates, la vie locale change.
Elles éduquent les filles et créent des entreprises, souvent basées sur le microcrédit.
LE MONDE
·
SAMEDI 6 JANVIER 2018
3
Pour les
« collapsologues »,
la messe est dite
depuis… 1972
« Untitled #5 »,
de la série « Traces »,
photomontages
créés par Weronika
Gesicka sur la base
de photographies
américaines datant des
années 1950 et 1960.
Weronika Gęsicka, née
en 1984 en Pologne,
est diplômée de
l’Académie des beauxarts de Varsovie.
Elle est notamment
la lauréate de Foam
Talent (2017), Spotlight
Award (2017, Belfast
Photo Festival) et
LensCulture Emerging
Talent Awards (2016).
WERONIKA GESICKA
En 2012, 63 % ont été accordés à des femmes
en Afrique, 68 % en Amérique latine, 92 % en
Asie du Sud. C’est une vague de fond.
Dernier paramètre et non des moindres : la
natalité. Là encore, les chiffres sont encourageants – y compris dans les pays musulmans
où la résistance à l’autonomie des femmes
reste forte. En Algérie, en Iran, au Maroc, en
Tunisie, pays où l’alphabétisation est massive,
les femmes ont pris en main leur fécondité :
deux enfants en moyenne. En conséquence,
elles travaillent, changent de statut et résistent mieux au traditionalisme religieux. Dans
tous ces pays, des mouvements féministes
– parfois laïques, parfois islamiques – gagnent
en force et militent pour l’égalité citoyenne
– acquise en Tunisie en 2014. Certaines intellectuelles écoutées proposent une réinterprétation des textes sacrés concernant les
femmes et commencent à penser la grande
réforme théologique dont l’islam a besoin.
Vous devenez optimiste quand vous
comprenez que le changement climatique
provoque un ressaisissement général
Le philosophe allemand Peter Sloterdijk
assure que la bombe atomique est le « vrai
bouddha » de l’Occident. Sa puissance de destruction est telle qu’elle a obligé les grandes
puissances à regarder en face cette effroyable
possibilité : la disparition d’une grande partie
de l’humanité. C’est la dissuasion nucléaire : il
faut désormais que les ennemis négocient,
discutent à l’ONU, pactisent. Aujourd’hui, le
changement climatique, du fait des risques
irréversibles qu’il fait courir à la planète
comme aux humains, est devenu le bouddha
du XXIe siècle. Il nous oblige à changer radicalement nos stratégies économiques et énergétiques. A cesser d’épuiser les ressources
terrestres. A reconsidérer notre relation à la
biosphère. A penser écosystèmes. Long
terme. Durabilité.
Tout autour de la planète, déjà, des chercheurs, des leaders politiques, des figures
religieuses, des artistes célèbres, des ONG
appellent à une sérieuse inflexion du libéralisme et de l’industrialisation. Le 13 novembre 2017, 15 000 scientifiques de 184 pays
publient un manifeste « pour éviter une misère
généralisée et une perte catastrophique de biodiversité ». Dans Le Monde du 12 décembre,
Emmanuel Macron invite à un « choc dans nos
modes de production ». Dans son encyclique
Laudato si’ du 18 juin 2015, le pape François
parle de la « sauvegarde de la maison commune »… Impossible de reproduire ici toutes
les déclarations solennelles récentes appelant
à changer le cours de notre destin. Ni de rappeler les innombrables actions innovantes,
petites et colossales, qui se mènent partout.
Quelques exemples stratégiques. Des chercheurs américains du Woods Hole Research
Center (Massachusetts) ont révélé qu’un coup
d’arrêt donné à la déforestation permettrait
aux arbres de capter, à court terme, 100 milliards de tonnes de CO2 – moyennant quoi
fondations et citoyens lancent un peu partout des opérations de reboisement et de
végétalisation des villes ou sanctuarisent des
forêts, comme le Canada et la Chine.
Autre exemple, les Pays-Bas ont décidé de
sortir du charbon – 40 % du CO2 terrestre – et
de passer aux énergies renouvelables à la
suite d’une mobilisation sans précédent :
900 citoyens ont attaqué en justice le gouvernement, l’enjoignant de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici à
2020. Ils ont gagné. Les juges ont rappelé à
l’Etat « son devoir de protection de l’environne-
ment », ouvrant la voie à des actions en justice
dans tous les pays, comme le préconise l’avocat néerlandais Roger Cox dans Revolution
Justified (Planet Prosperity Foundation, 2012,
non traduit).
Bien sûr, le fait que Donald Trump ait signé,
en août 2017, le retrait des Etats-Unis des
accords de Paris ne peut pas être considéré
comme une bonne nouvelle. Mais qui sait ?
Cela semble accélérer une prise de conscience
collective mondiale. Aux Etats-Unis, le collectif America’s Pledge on Climate Change, qui
regroupe 1 700 entreprises, 282 villes, 213 Eglises et congrégations, s’est ainsi engagé, le
11 novembre 2017, « à aider l’Amérique à atteindre ses objectifs climatiques de Paris ».
Ces mobilisations vont-elles se multiplier ?
Arrêter la logique destructrice du capitalisme ? La grande masse des pessimistes en
doute, ou se complaît dans l’attentisme. Le
sociologue américain George Marshall a enquêté sur ce Syndrome de l’autruche (Actes
Sud, 2017) : il l’explique par la force d’inertie
de l’habitude et du confort qui nous fait vivre
dans un déni du réel. Mais, comme le dit Cyril
Dion, l’un des rares optimistes français,
coréalisateur du documentaire Demain
(2015), ces positions reculent quand « les propositions de changement deviennent capables
de rassurer en même temps que de montrer
des solutions concrètes, de faire rêver ».
Notons enfin que tous les projets entrepris
aujourd’hui sont bien souvent l’œuvre des
millennials, nés entre 1980 et 2000 – plus
nombreux que les baby-boomeurs d’après le
Pew Research Center. A 65 %, cette classe d’âge
n’a pas voté pour les populistes du Brexit ni
pour Donald Trump, elle a été le fer de lance
des « printemps arabes »… Et elle prépare un
grand remplacement générationnel. h
Ils se font appeler les « collapsologues ». Ils étudient le collapsus de nos sociétés industrielles, un
terme d’origine médicale (du latin lapsus : chute)
désignant l’effondrement brutal d’une fonction
vitale. En France, l’ingénieur agronome Pablo
Servigne est l’un d’entre eux. Avec l’écoconseiller
belge Raphaël Stevens, il a publié Comment tout
peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie
à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015).
Après avoir compilé une impressionnante quantité
de méta-analyses portant sur l’aggravation du
réchauffement, l’épuisement des ressources énergétiques, alimentaires, forestières, halieutiques et
métallifères, leur thèse est claire : les écosystèmes
s’écroulent, la catastrophe a commencé pour
l’humanité. Elle va s’accélérer. Et la « collapsologie »
est la nouvelle science interdisciplinaire qui
regroupe les études, faits, données, prospectives,
scénarios qui le démontrent.
« Etre catastrophiste, ce n’est pas être pessimiste
ou optimiste, c’est être lucide », dit Servigne. Les
collapsologue ne se font pas d’illusions sur les
possibilités de ressaisissement du capitalisme,
qui nous a menés à l’abîme, ni sur le réformisme
« vert ». C’est trop tard. Nous sommes arrivés au
point de non-retour. Nous devons affronter la
« grande descente énergétique », la fin du pétrole qui
va paralyser nos sociétés, avertit Agnès Sinaï, journaliste environnementale et fondatrice, en 2011, de
l’Institut Momentum. Nous avons dépassé quatre
des neuf « seuils critiques » climatiques et biochimiques définis par la revue Nature en 2009 au-delà
desquels la vie sur Terre se dérègle gravement.
COMPORTEMENT DESTRUCTEUR
Ce passage aux limites génère déjà des effets
d’engrenage, des réactions en chaîne, des processus d’accélération entropique que nous sommes
incapables de prévoir et de penser. Notre rationalité scientifique est défiée par ces processus
« chaotiques » imprévisibles, assure Pablo Servigne,
qui prédit une « mosaïque d’effondrements » et des
« risques systémiques globaux », tant écologiques
qu’économiques. Nous serions menacés à tout
moment par ce que l’urbaniste et philosophe Paul
Virilio appelle l’« accident intégral » – dont la fonte
des glaces polaires et la multiplication des inondations, des pluies torrentielles et des cyclones
donne un avant-goût.
Pour les collapsologues, la messe de notre monde
thermo-industriel fonctionnant grâce aux énergies
fossiles a été dite dès 1972, par le rapport Meadows
« Halte à la croissance ? », qui annonçait un écroulement de nos ressources et nos économies pour les
années 2030 si nous continuions à suivre le même
mode de vie. Nous avons continué. Près d’un
demi-siècle plus tard, les sites de collapsologie
se multiplient (Adrastia, Peakprosperity, 350.org,
ClubOrlov, Cassandralegacy), accumulant les études alarmistes. « L’utopie a changé de camp, résume
Servigne. Est utopiste celui qui croit que tout peut
continuer comme avant. L’effondrement est l’horizon
de notre génération, et c’est notre avenir. »
La collapsologie a un précurseur célèbre, le géographe Jared Diamond, auteur d’Effondrement (Gallimard, 2006). En étudiant l’histoire de l’environnement, il s’étonne du comportement destructeur
chronique d’Homo sapiens. Partout, celui-ci anéantit les espèces, détériore les écosystèmes, ruine
la base de sa propre alimentation et commet des
massacres – celui de Neandertal pour commencer.
Cette agressivité et cette avidité viennent-elles de
sa condition de primate et de ses mœurs de chasseur, comme le pense l’éthologue Konrad Lorenz
(1903-1989) ? Diamond se contente de constater :
depuis l’âge de la pierre, l’homme s’est toujours
comporté de façon dévastatrice dans ses relations
avec tout ce qui vit. Les collapsologues nous
auront prévenus.h F. JO.
EN ÉVIDENCE
LE MONDE
·
SAMEDI 6 JANVIER 2018
4
TRIBUNE
L’écologie aux portes du Capitole
PA R D O M I N I Q U E B O U R G
S
ans récit il n’y aurait ni religions, ni nations, ni
partis, ni identités individuelles et collectives,
autrement dit rien qui fasse sens. Nos esprits
erreraient entre calculs et raisons, sans même
pouvoir appréhender le temps qui passe. Il
nous est impossible de ne pas nous projeter dans le temps,
avec d’autres et vis-à-vis d’autres, en agissant les uns à
l’égard des autres. La mise en forme de ces actions qui
entrelacent nos existences constitue un récit. Rien de
grand ne s’est accompli sans récit.
L’histoire occidentale elle-même est celle des variations
du grand récit chrétien. Après avoir imposé l’idée d’un
cours linéaire de l’histoire, l’espérance en un âge d’or
au-devant de nous et non plus derrière, l’idée chrétienne
de salut n’a cessé de connaître de multiples métamorphoses. Mais ces différents récits de mise en scène du
salut – ceux des rois, des moines et des saints, du marchand calviniste, celui du progrès et des Lumières, un
temps concurrencé par la saga marxiste du prolétariat
sauveur de l’humanité – ont tous fini par s’échouer sur les
rivages du changement climatique et de l’anéantissement des espèces vivantes.
Face à ces sinistres constats, quel nouveau récit imaginer ? Le transhumanisme et les GAFA [Google, Apple, Facebook et Amazon] leur tournent le dos – sans proposer de
solutions – et s’emploient à ressusciter le progrès, mais ils
ne parviennent pas à démêler le paradis de l’enfer : le désir
d’immortalité y est inséparable de la crainte d’un déclassement, voire d’un asservissement par les machines.
Reste l’écologie, qui cherche à recommencer l’histoire.
A l’instar du christianisme des premiers temps – resté
longtemps inaudible, tapi dans l’obscurité des bas quartiers de Rome, avant de gagner la lumière du Capitole et
de s’emparer de l’empire –, cette pensée peine toutefois
à s’imposer. Le récit écologique est encore trop tendu
vers la catastrophe pour faire naître une Eglise, pour
renouveler notre vision de l’âge d’or et devenir le levain
d’une société nouvelle.
REFUSER LA COURSE À L’ABÎME
Le monde futur que nous proposent les sciences de l’environnement est plus proche du cauchemar que du rêve : les
températures s’affolent, il a plu en Antarctique, l’Arctique
peut connaître des températures de 20° C au-dessus des
normales saisonnières, les populations d’insectes volants
ont été anéanties, le coût d’extraction énergétique des
métaux explose… Constats qui nous tétanisent plus qu’ils
ne nous incitent à changer de cap. C’est un tout autre récit
dont nous avons besoin pour nous arracher à ces perspectives apocalyptiques et réduire les menaces.
Or, ce récit existe, même s’il peine encore à se faire entendre. C’est celui du Laudato si’ du pape François, encyclique
publiée en juin 2015 ayant pour sous-titre « Sur la sauvegarde de la maison commune ». C’est aussi celui de l’écolo-
gie sociale, qui renvoie au combat pour notre santé, contre
l’empoisonnement agricole et industriel de notre environnement. C’est encore la lutte pour nos libertés démocratiques contre les manigances des grands groupes et de leurs
tribunaux arbitraux, qui réclament aux Etats, au nom de la
protection de leurs investissements, des sommes folles
quand ceux-ci ont le courage de défendre les intérêts ou la
santé de leurs citoyens. C’est l’aspiration à une démocratie
plus authentique. C’est le désir de revenir autant que possible aux circuits courts, à la production locale – à une échelle
qui fasse sens et permette de connaître et de comprendre.
C’est le désir d’inventer de nouvelles techniques, qui ne
prétendent plus construire des paradis d’acier, de béton et
de silicium – et donc de répandre la mort –, mais jouer avec
la complexité du vivant, à l’instar de la permaculture.
Ce récit, pour résumer, est celui d’une société qui comprend que les mêmes causes finissent, dans de nouvelles
circonstances, par ne plus produire les mêmes effets.
L’accumulation compulsive de productions matérielles et
de techniques, mantra des sociétés occidentales, a en effet
fini par ne plus augmenter notre bien-être, ni créer nos
emplois, ni réduire nos inégalités, tout en menaçant nos
conditions planétaires d’existence. Le récit écologique n’est
pas seulement le refus grandissant de la course à l’abîme :
c’est l’aspiration encore minoritaire à une vie simple,
comme aurait dit Bergson, sans esclaves ni maîtres, sans
disettes ni pénuries, enrichie de tous nos progrès. h
DO M I N I QU E BO U RG
Philosophe à l’université
de Lausanne (Suisse).
Il est notamment l’auteur,
avec Alain Papaux,
du Dictionnaire
de la pensée écologique
(PUF, « Quadrige dicos
poche », 2015).
secret
sémantiqu
LE LEXIQUE TROMPEUR
DES PARADIS FISCAUX
P
our dissimuler des opérations inavouables,
les paradis fiscaux ont une arme efficace – le
secret bancaire –, qui en cache une autre, non
moins redoutable : le secret sémantique. Sur le
papier, aucune anomalie économique n’est à
signaler. Les termes employés pour décrire l’activité des
Bahamas, du Lichtenstein ou du Luxembourg sont des
plus standards. Dans ces « Etats » gouvernés par des « lois
permissives », les sociétés peuvent faire des « investissements directs à l’étranger », comme partout ailleurs. On y
trouve aussi des « trusts », des « fondations caritatives » et
des « filiales d’entreprises ».
Pourtant, « ce lexique emprunté à l’économie réelle ne permet ni de comprendre ni de décrire ce qui a effectivement
cours offshore. Il donne aux paradis fiscaux tous les dehors
d’une législation normale, sans jamais laisser paraître qu’il
s’agit de pays crapuleux qui permettent le blanchiment d’argent », souligne le philosophe canadien Alain Deneault,
qui a publié Une escroquerie légalisée, précis sur les « paradis fiscaux » (Ecosociété, 2016).
Pour n’en donner qu’un exemple, c’est à une « association
caritative » des Iles Caïmans qui lui appartient qu’Airbus a
cédé sa flotte. A l’évidence, un tel montage ayant pour seul
but d’échapper à une taxation n’a de « caritatif » que le
nom. De même, peut-on vraiment parler de « société » à
propos d’une structure sans employés ni production, qui
s’apparente dans les faits à une simple « boîte aux lettres » ?
Est-il pertinent d’utiliser le terme de « trust » pour qualifier
une entreprise dont le fondateur, le gestionnaire et le bénéficiaire sont une seule et même personne ? Ou encore
d’« investissement direct à l’étranger » quand il ne s’agit en
aucun cas d’un placement destiné à financer un projet de
développement, mais d’un transfert de fonds vers un paradis fiscal pour contourner les règles de son propre pays ?
BROUILLER LES PISTES
Et que dire des prétendues « lois » des Bermudes ou du
Panama qui ne régulent pas la vie sociale sur ces îles, mais
neutralisent le droit en vigueur dans les différents Etats du
monde ? Au XVIIIe siècle, observe Alain Deneault, « Montesquieu fait de l’Etat et de la loi l’instance autorisée qui permet de surseoir à l’état de violence caractérisant la vie des
peuples. Une loi est une interruption et un encadrement des
libertés qu’offre la nature aux plus forts. Dans les législations de complaisance, ce qu’on appelle “loi” cherche précisément à neutraliser ce droit-là ».
Une chose est sûre, la nomenclature des paradis fiscaux
vide les mots de leur sens historique – quand elle n’invente
pas des expressions aussi opaques que special purpose
vehicles. Une manière, là encore, de camoufler la vraie
nature de ces « véhicules à fins particulières », qui permettent de hisser une simple transaction commerciale au
rang d’entreprise.
C’est qu’en brouillant les pistes, le langage agit l’air de
rien : « Parce que le vocabulaire est le même d’une sphère à
l’autre, on conçoit aisément que les fonds puissent et doivent transiter d’un univers à l’autre », suggère en effet
Alain Deneault. Plus concrètement, ses effets se mesurent à la manière dont il autorise la justice à statuer sur la
validité d’opérations d’évasion fiscale parce que celles-ci
sont – dans leurs termes – en tout point conformes au
droit des affaires.
Surtout, son efficacité est proportionnelle à sa
popularité. « Des fiscalistes et juristes d’entreprise ont développé, les premiers, ce vocabulaire visant à l’habillage d’activités illicites ou controversées. Ces mots ont ensuite été
repris tels quels par les institutions publiques et aujourd’hui,
journalistes, militants et citoyens y recourent également,
soit inconsciemment, soit par souci de se faire comprendre », résume le philosophe. Autrement dit, il ne reste plus
qu’à faire évoluer le dictionnaire. h
M AR ION ROU SSET
LE MONDE
TROIS
QUESTIONS À
LES ANIMAUX
CONSENTENT-ILS
À TRAVAILLER ?
DANS
LES
RE V U E S
J O C E LY N E
P O RC H E R ,
SOCIOLOGUE
1.
A R T S E T L I T T É R AT U R E
L’URSS DANS LA FICTION
En quoi la question du travail animal intéresse-t-elle
les sciences sociales ?
Il faudrait plutôt se demander pourquoi cela les intéresse si
peu ! Le travail est le grand absent de la question animale, un
fait social impensé. Cela peut se comprendre : du point de vue
des sciences sociales, les bêtes appartiennent à la nature. Mais
les animaux domestiques ne sont pas des loups ou des renards :
ils vivent avec nous depuis dix mille ans, ils ont construit avec
nous les sociétés humaines. Et, oui, ils travaillent.
Je n’aurais probablement pas exploré cette question si je
n’avais pas moi-même côtoyé les animaux en tant qu’éleveuse :
à l’époque, je me demandais déjà comment eux et nous arrivions à œuvrer ensemble. Devenue chercheuse, j’ai mené des
travaux sur la souffrance des humains en système industriel.
En croisant ces deux expériences, j’ai compris qu’il était possible d’étudier les contributions des animaux au travail avec les
outils des sciences sociales.
Une de mes étudiantes a d’abord passé plusieurs mois dans
un troupeau de laitières, restant « au cul des vaches » du matin
au soir en suivant un protocole d’observation très rigoureux.
Des travaux similaires ont ensuite été conduits sur des cochons de plein air, des rapaces participant à un spectacle, les
sangliers d’un parc animalier : quelle que soit l’espèce, il apparaissait que les animaux collaboraient au-delà de ce qu’on leur
demandait. Ce premier constat a débouché sur un programme
de l’Agence nationale de la recherche (ANR) que j’ai coordonné
pendant quatre ans, afin de mieux explorer le rapport au travail qu’ont les bêtes dans différents terrains professionnels.
2.
ue
Comment cette collaboration entre humains et animaux
se construit-elle ?
Qui dit travail suppose quelqu’un qui travaille : c’est ce « quelqu’un » qu’il faut chercher chez l’animal. Le chien militaire, le
chien d’aveugle, le cheval que l’on monte s’intéressent-ils à la
tâche qu’on leur demande ? Essayent-ils de bien faire ? Leur
investissement est-il motivé par autre chose que la récompense ? A toutes ces questions, la réponse est oui. Il existe un
« travailler » animal, c’est-à-dire une subjectivité engagée dans
le travail avec les humains.
Cet investissement n’a rien de spontané : il est construit par
des apprentissages, de la communication et par la mobilisation
des compétences des bêtes. Mais, au-delà des règles bien comprises, le meilleur ciment d’une relation de travail efficace avec
les animaux se révèle être la confiance et l’affection. Il y a là
une différence forte avec le travail entre humains – qui, certes,
nécessite une confiance mutuelle mais pas forcément de
l’affection. Bien sûr, il existe des éleveurs très durs, des dresseurs cruels, qui obtiennent tout de même de leurs bêtes ce
qu’ils désirent. Mais il s’agit alors d’un travail aliéné, non d’un
travail consenti.
3.
J O C ELY NE PO RC HER
Sociologue à l’Institut
national de la recherche
agronomique (INRA) au
sein de l’UMR Innovation,
Montpellier. Auteure
de Vivre avec les
animaux. Une utopie
pour le XXIe siècle
(La Découverte, 2011).
Coordinatrice du numéro
« Travail animal, l’autre
champ du social » de
la revue Ecologie
& Politique (n° 54, 2017).
Ce travail, dans divers domaines, pourrait demain être
concurrencé par celui des robots. Qu’a-t-on à y perdre ?
Le premier secteur du travail animal concerné par la robotisation est celui du service à la personne. Dans certaines maisons
de retraite, les animaux de compagnie commencent déjà à être
remplacés par des robots thérapeutiques en peluche – l’idée
étant de fournir de l’affection aux personnes âgées sans les
frais de litière ou de vétérinaire. De même, il y aura sans doute
un jour des robots pour remplacer les chiens d’aveugle, voire
les chiens de berger.
Qu’a-t-on à y perdre ? De l’intelligence. Lorsqu’un chien guide
des brebis, il obéit à des consignes précises, mais il organise les
choses à sa façon : on mise sur son intelligence tandis qu’il
mise sur la confiance qu’on a en lui, et cette relation elle-même
nous rend plus intelligents. Rien de tel avec les robots ! Le problème du robot, c’est qu’il n’a pas de corps. Lorsqu’on travaille
avec un animal, on est confronté à sa fragilité corporelle, à sa
dangerosité parfois, à ses mouvements, à ses odeurs… C’est ce
corps-à-corps qui risque de disparaître. L’homme qui advient
sera augmenté de la machine, mais diminué des animaux. h
PROPOS R ECU EILLIS PAR CATHER IN E VIN CEN T
Un homme se réveille dans un train
près de la centrale de Tchernobyl, en
Ukraine : le convoi est à l’arrêt, faute
de rails pour continuer. Dans la
séquence suivante, située à Kiev en
avril 1986, le même homme discute
avec sa femme à l’arrière d’une voiture ; un contrechamp sur la chaussée
montre alors le carambolage de trois
voitures, dont on comprend vite que
ce n’est en réalité qu’une cascade
de cinéma. La conversation du couple
reprend, insensiblement. Le réalisateur
de Raspad (1990), Mikhaïl Belikov,
cherche-t-il à souligner que plus rien
ne surprend dans une URSS à bout de
souffle ? A révéler que tout ceci n’est
qu’une mascarade dont plus personne
n’est dupe ? Dans l’article « Eisenstein
et après. Images sacrées et liquidation », le réalisateur et critique Pierre
Léon décrypte pour le lecteur de la
revue Critique la façon dont le cinéma,
soviétique et postsoviétique, traite la
désintégration de l’URSS. A ses yeux, à
la déliquescence du monde soviétique
– incarnée par la catastrophe nucléaire
survenue au printemps 1986, symbole
de la rupture de confiance entre l’Etat
et ses citoyens – répond l’explosion
de la forme fictionnelle soviétique.
Le numéro de décembre 2017, « Il était
une fois l’URSS », boucle en effet cette
année de (non ?) commémoration en
analysant les réécritures de la Russie
soviétique qui peuplent la fiction et les
arts en général. C’est un nouvel imaginaire de l’URSS qui émerge, construit à
la faveur d’une oscillation entre curiosité et fascination. h MARION DUPONT
Critique n° 847, « CCCP. Il était une fois
l’URSS » (Editions de Minuit, 96 p., 12 €).
C U LT U R E
FAIM DE FOI
Alors que nous ouvrons 2018 avec une
enquête consacrée à l’optimisme, la
revue Papiers, de France Culture, attaque ce premier trimestre avec un
dossier spécial intitulé « Les nouveaux
marchés de la croyance ». Foi en l’avenir, foi en la transcendance : qu’est-ce
qui, dans le monde contemporain,
pousse à ce besoin de confiance ?
Quels systèmes – idéologiques, économiques, politiques – les favorisent,
ou en profitent ? Olivier Abel nous rappelle que l’optimisme caractéristique
de la culture américaine puise sa
source dans ses origines calvinistes : le
protestantisme pense la grâce comme
un recommencement toujours possible
– d’où le Thanksgiving Day comme
premier geste de commémoration des
Pères pèlerins arrivés au Cap Cod
(Massachusetts) en 1620. Autre pépite,
un article de l’épistémologue Telmo
Pievani tente d’analyser la coexistence
entre l’avancée des connaissances
scientifiques et l’attrait toujours plus
puissant du fondamentalisme – qui voit
par exemple des dictatures théocratiques financer la recherche scientifique
et technique d’avant-garde. h MA. DU.
Papiers, la revue de France Culture, n° 23
(Exils, 176 p., 15,90 €).
·
SAMEDI 6 JANVIER 2018
5
R APPORT
D’ÉTONNEMENT
PAR FRÉDÉRIC JOIGNOT
Guerre des WC,
saison 2
A
près les Etats-Unis, la « guerre des toilettes »
gagne l’Europe. Le maire de Londres, Sadiq
Khan, a présenté en décembre 2017 son
« plan pour la ville » où il annonce la construction de
toilettes mixtes, dites « non sexistes ». Déjà, les esprits
forts du royaume se mobilisent pour les dénoncer,
affirmant qu’elles renient la différence sexuelle naturelle – encore un coup des défenseurs de « la théorie
du genre », disent-ils.
Cette rude bataille d’idées sur les lieux d’aisance a
démarré en Amérique en février 2016, quand la ville
de Charlotte (Caroline du Nord) a autorisé les personnes
transgenres à utiliser les toilettes qu’elles désirent
– selon le genre auquel elles s’identifient, au-delà de leur
sexe biologique. Aussitôt, le gouverneur républicain
de l’Etat, Patrick McCrory, l’annule, assurant que cette
mesure « défie le bon sens », et fait voter la loi HB2
(House Bill 2) selon laquelle seul le « sexe de naissance »
définit l’identité de genre de quelqu’un – et donc son
usage des toilettes.
MESURE DE RÉTORSION
L’apprenant, le chanteur Bruce Springsteen suspend son
concert du 10 avril 2016 à Greensboro, proclamant :
« Certaines choses importent plus qu’un concert de rock,
et ce combat contre les préjugés et l’intolérance est l’une
d’elles. » D’autres stars, comme Bryan Adams, Pearl Jam,
Ringo Starr l’imitent. Puis, en mesure de rétorsion, le
premier groupe bancaire allemand, Deutsche Bank,
annonce qu’il gèle la création de 250 emplois en Caroline
du Nord, soutenu par les plus grandes entreprises : Apple,
Amazon, Coca-Cola, Google, Microsoft, etc. C’est dire
l’importance de la mobilisation.
Le gouverneur McCrory doit faire machine arrière. Il
restreint la « loi des toilettes » aux écoles et aux administrations, et laisse le secteur privé réglementer à sa guise.
Mais ce recul ne satisfait personne. D’un côté, les associations LGBT exigent que la loi soit retirée pour tout lieu.
De l’autre, le Texas et dix Etats conservateurs attaquent
en justice le gouvernement Obama pour ses circulaires
fédérales protégeant les transgenres, qui ont inspiré la
décision de la mairie de Charlotte. L’Amérique se déchire
sur ses toilettes, conservateurs chrétiens contre libéraux
et associations LGBT. Le 5 octobre 2017, Donald Trump
tranche : il fait annuler la règle introduite par Obama
dans les droits civils reconnaissant l’identité transgenre.
Celle-ci perd toute existence légale.
Il faut savoir ce qu’endurent les personnes transgenres
pour comprendre la véhémence de cette bataille. En
avril 2011, Chrissy Lee Polis est violemment expulsé des
toilettes des filles d’un MacDonald à Rosedale (Maryland)
par deux adolescentes. Sur YouTube, la vidéo a été vue
par 30 000 internautes. Cette haine est contagieuse : en
mai 2016, Aimee Toms, une femme de 22 ans aux cheveux très courts, est agressée dans les WC d’un magasin
Walmart de Danbury (Connecticut) par une femme qui
lui crie : « Tu es dégoûtant, tu n’as rien à faire ici ! » Elle
l’avait prise pour une personne transgenre. Ce genre
d’incident s’est répété plusieurs fois.
De manière plus générale, les toilettes sont des lieux
stratégiques, très sensibles, pour les problèmes de genre.
L’architecte Kathryn H. Anthony le montre bien dans son
essai Defined by Design. The Surprising Power of Hidden
Gender, Age, and Body Bias in Everyday Products and
Places (Prometheus, 2017, non traduit). Ainsi, les femmes
passent en moyenne deux fois plus de temps aux toilettes que les hommes, pour diverses raisons : elles doivent
en partie se déshabiller, utilisent plus souvent du papier
et le lavabo, il y a les règles et les enfants, etc.
Or, la plupart des lieux publics prévoient le même nombre de toilettes pour les hommes que pour les femmes.
Qui les prennent donc d’assaut et attendent deux fois
plus que les hommes. « Jusqu’à récemment, assure
Kathryn H. Anthony, la plupart des architectes, entrepreneurs, ingénieurs, responsables du code du bâtiment
n’étaient pas concernés par ce problème. Ce sont des
professions très dominées par les hommes. »
Sadiq Khan veut résoudre tous les problèmes en fournissant un « service public » capable de satisfaire « la diversité
des habitants ». Il y aura donc davantage de toilettes
pour les femmes, davantage d’urinoirs pour les hommes
et des espaces neutres pour les transgenres. Dans
The Guardian du 1er décembre 2017, deux chercheurs
de la London School of Economics estiment que l’arrivée
de toilettes non sexistes va satisfaire les transgenres,
ainsi que les handicapés assistés par des personnes
d’un genre différent du leur, et multiplier les lieux
d’aisance pour les femmes. h
EN LUMIÈRE
LE MONDE
·
SAMEDI 6 JANVIER 2018
6
RÉSONANCES
PA R M I C H E L N A E P E L S ,
A N T H RO P O LO G U E
Surveiller
et
Afin de repérer dans
quels lieux les crimes
et délits risquent de
se produire, les forces
de sécurité s’emparent
des outils de la géographie.
L’approche a ses limites
THIBAU T S AR DIER
GÉOGRA PH E ET COLLA BORAT EUR
D U « MOND E D ES LI VRES »
L
a boule glisse lentement le long du
tube. Elle dévoilera bientôt le nom
du coupable. Sur les écrans apparaissent les images du crime qu’il n’a pas
encore commis. La division « précrime » observe : elle doit identifier les lieux et
s’y rendre pour appréhender l’individu avant
son passage à l’acte. Cette scène du film Minority Report n’est pas si irréaliste. Prévoir le
crime, un objectif que poursuivent des polices
du monde entier depuis les années 1980, est
devenu envisageable grâce aux outils fournis
par la géographie. Mais alors que le film de
Steven Spielberg met en scène des enquêteurs
qui connaissent le malfaiteur et ignorent le
lieu de son forfait, la géographie propose l’inverse : cerner les « lieux du crime » pour éviter
qu’il se produise ou pour mieux appréhender
ses auteurs.
A cette fin, des logiciels géolocalisent les délits et crimes passés, confirmant au passage
un constat empirique simple : le crime est
géographiquement concentré. Pour rappel,
parmi les premières études menées sur cette
question, on apprenait qu’en Australie, moins
de 2 % des boutiques regroupent 70 % des vols
à l’étalage ; et qu’aux Etats-Unis, 65 % des vols
de magasins ouverts la nuit touchent seulement 6,5 % des établissements.
La géolocalisation de toutes les infractions
permet d’identifier des points où l’on pourra
intensifier le travail de police : c’est la naissance de la technique du hotspot (« point
chaud »). Elle se heurte toutefois à quelques
écueils : bâtie uniquement à partir de statistiques du crime, elle n’en recherche pas les causes et peine à anticiper son déplacement vers
d’autres zones.
prédire
Malgré ces failles, ce principe sert de base à
PredPol, un logiciel très utilisé par les polices
locales américaines. Son algorithme, tenu
secret, prétend identifier au fil de la journée
les zones à risques où la police doit patrouiller.
Si la criminalité semble baisser dans les villes
qui l’utilisent, il est cependant critiqué par
certains universitaires.
Le géographe Boris Beaude montre qu’il est
logiquement difficile de lui imputer une
erreur d’analyse : « Imaginons que PredPol
informe d’un risque. Un officier de police se
rend sur place. Si l’incident a lieu, cela valide le
modèle. S’il n’a pas lieu, l’approche est aussi
validée, puisque la présence de l’officier aurait
supposément évité l’incident… » Quant au
sociologue Bilel Benbouzid, il considère que
« PredPol n’est pas un outil prédictif, mais productiviste. Il dit à la police où patrouiller, et
pour combien de temps. On est à l’opposé d’une
conception sociale, de proximité ». Ce type de
faiblesses explique pourquoi PredPol n’a pas
la faveur des autorités françaises.
« ENVIRONNEMENT FAVORABLE »
A l’Observatoire national de la délinquance et
des réponses pénales, Jean-Luc Besson, chef
de projet géostatistique, s’intéresse plutôt à
Risk Terrain Modeling (RTM). Cet autre logiciel, qui se glorifie lui aussi d’un effet réel sur
le taux de criminalité, permet de faire ressortir les liens entre les crimes et les caractéristiques des lieux : « Le principe, c’est de dire que si
on a des concentrations de faits à tel endroit,
c’est parce qu’il y a un environnement favorable, et de chercher ce qui explique cette prédisposition », explique Jean-Luc Besson.
RTM offre ainsi de vérifier quelles caractéristiques d’un espace – éclairage, présence d’arbres ou de bancs, commerces, etc. – constituent des facteurs de vulnérabilité. « Si on
prend les vols à la tire près des distributeurs, on
va se demander : les plus concernés sont-ils
ouverts le jour et la nuit ? Sont-ils près d’un
carrefour ou d’une gare ?, etc. » RTM porte ainsi
une plus grande attention à l’environnement.
« Dans certains cas, la présence de bars constitue un facteur de vulnérabilité, illustre Alejandro Gimenez-Santana, chef de projet pour
RTM aux Etats-Unis. Il est possible que RTM
cible des quartiers défavorisés ou “ethniques”
dans lesquels les bars seraient nombreux. Dans
le même temps, des quartiers riches avec la
même présence de bars seront ciblés aussi. »
Dès lors, quelles limites à la « prédiction » ?
« Ce n’est que de la statistique », répond M. Gimenez-Santana : les facteurs de risques
n’identifient pas à coup sûr des lieux de criminalité. Par ailleurs, la question de l’efficacité de ces méthodes se pose dans les crimes
où les faits sont rares, ou qui visent des lieux
aux caractéristiques très différentes. C’est le
cas du terrorisme.
En ce qui concerne les crimes comme les
agressions sexuelles, le « profilage géogra-
La question
de l’efficacité de ces
méthodes se pose
notamment pour
le terrorisme
phique » est en revanche une méthode prometteuse, note Marie Trotta, spécialiste des
systèmes d’information géographiques (SIG),
notamment dans le cas d’actes en série : « En
géolocalisant les lieux des passages à l’acte, et
en les croisant avec des données comme le
temps de transport, on peut fournir une délimitation précise aux enquêteurs. Celle-ci permet
de hiérarchiser la liste des suspects en fonction
de leur adresse. »
Mais en matière de prédiction comme de
résolution d’enquêtes, les outils géographiques restent tributaires de la façon dont ils
sont utilisés. « Les données et leur analyse
constituent sans aucun doute une voie intéressante, mais il faut rappeler que les données ne
sont pas données, elles sont obtenues », rappelle Boris Beaudre. En somme, les perspectives sont séduisantes, mais encore faut-il rester vigilant sur l’utilisation de ces outils de
police prédictive et s’assurer qu’ils permettront, eux aussi, de protéger et servir. h
En France, la carte et le territoire
La cartographie criminelle est restée longtemps
confidentielle en France, à la différence de pays
comme les Etats-Unis ou le Canada. Trente ans
après son arrivée, des expérimentations comptent
tirer profit des outils géographiques contre le vol
de voiture (Oise), les vols avec violences (Toulouse)
ou les vols à la tire aux distributeurs de billets
(Paris). Pourtant, les forces de sécurité intérieure
butent encore sur des difficultés structurelles.
Face au modèle américain – des polices locales qui
peuvent chacune développer leurs propres outils –,
la centralisation à la française impose le développement des mêmes instruments pour tous. Ce fonctionnement, lent et coûteux, pose problème à
l’heure où s’imposent des changements technologiques rapides. De plus, la collecte et la mise en
forme des données se heurtent à la séparation entre
police et gendarmerie : certaines analyses géographiques doivent se limiter aux statistiques de l’une
des deux institutions, ce qui empêche une approche
globale de la criminalité. « On attend un logiciel de
dépôt de plainte commun à la police, la gendarmerie
et la Préfecture de police de Paris », rappelle Alain
Bauer, professeur de criminologie appliquée au
Conservatoire national des arts et métiers. « Celui-ci
devra prendre en compte le lieu de commission
du délit, et pas le lieu du dépôt de plainte, afin que
la géolocalisation des infractions soit possible. »
CENTRIFUGE ET CENTRIPÈTE
Quant à la sectorisation excessive, selon laquelle
chaque service a son propre espace d’action, elle
empêche d’appréhender le fait criminel dans sa
globalité : « La notion de territoire n’est pas toujours
comprise. Pour moi, il s’agit du territoire de l’infraction, pas du découpage administratif. Pour traiter,
par exemple, les vols à la roulotte, il faut analyser le
phénomène à l’échelle de Paris, puis se focaliser sur
des zones plus locales. Or, c’est souvent l’inverse qui
est fait », explique Jean-Luc Besson, chef de projet
géostatistique à l’Observatoire national de la
délinquance et des réponses pénales. Alain Bauer
confirme : « Tout le monde sait que le territoire de
la criminalité, c’est le territoire du transport, car le
crime est centrifuge et centripète. »
La nouvelle police de sécurité du quotidien annoncée par le ministre de l’intérieur, Gérard Collomb,
parviendra-t-elle à appréhender ces dynamiques ?
Il est encore tôt pour le dire, selon les deux hommes. Mais ce sera l’une des clés de sa réussite. h
T. S A .
CONGO,
UNE VIOLENCE
SANS NOMBRES
D
ans Qu’est-ce qu’une vie bonne ? (Payot, 2014),
la philosophe Judith Butler demande : « Y a-t-il
des genres de vie qu’on considère déjà comme
des non-vies, ou comme partiellement en vie, ou comme
déjà mortes et perdues d’avance, avant même toute forme
de destruction ou d’abandon ? » Cette question ne cesse de
m’accompagner dans le travail d’anthropologue que je
mène sur les effets sociaux de la violence en République
démocratique du Congo (RDC).
Le 12 mars 2017, Zaida Catalan et Michael Sharp ont été
assassinés au Kasaï. Membres du groupe des experts
sur la RDC auprès du Conseil de sécurité de l’ONU, ils
étaient chargés d’enquêter sur les groupes armés, les
réseaux criminels et les violations des droits humains.
Le 7 décembre 2017, quinze casques bleus tanzaniens
de la mission des Nations unies en RDC ont été tués
dans une attaque de leur base, au Kivu. En raison
des jeux complexes d’alliance entre les groupes armés
locaux et de la stratégie du chaos que développe le
président Joseph Kabila pour se maintenir au pouvoir,
d’importantes incertitudes demeurent sur les auteurs
de ces crimes. Ceux-ci s’inscrivent plus largement dans
un contexte de violences : au cours de l’année écoulée,
plusieurs centaines de morts ont été comptabilisées
au Kivu, des milliers au Kasaï, où des dizaines de fosses
communes ont été recensées. Les déplacements de
population pour fuir ces zones concernent des centaines
de milliers de personnes dans ces deux régions – autant
de vies bouleversées. La violence se poursuit dans l’est
du Congo, de manière durable, sous des formes variées
et dans un silence effrayant, depuis 1996.
200 000 MORTS OU 5,4 MILLIONS ?
Son ampleur est toutefois difficile à mesurer. Elle a
donné lieu à une polémique scientifique après la mise en
circulation par l’ONG International Rescue Committee
(IRC), puis dans un article du Lancet, de chiffres impressionnants de surmortalité : la guerre du Congo aurait
causé près de 4 millions de morts entre 1998 et 2004.
Ce chiffre a été réactualisé à 5,4 millions dans une étude
d’l’International Rescue Committee (IRC) en 2008, et
circule sous la forme de 6 millions de morts. Doutant de
ces chiffres aux résonances historiques extrêmement
fortes, deux démographes belges, André Lambert et
Louis Lohlé-Tart, ont proposé des hypothèses très différentes de celles d’IRC (mais également contestées), qui
leur permettent d’estimer à 200 000 le nombre de morts
imputables à la guerre pour la même période.
Cet immense écart mesure surtout l’étendue de notre
ignorance. Ces décomptes de la surmortalité englobent
à la fois les personnes qui ont été directement tuées dans
la guerre et celles qui ont été victimes d’une situation
politique et sociale très dégradée (et donc de l’impossibilité
de poursuivre un travail agricole, de la détérioration des
infrastructures routières et médicales, ou des épidémies
apparues dans des camps de déplacés et de réfugiés).
Tuer, faire mourir, laisser mourir : un continuum. Ces
estimations supposent de définir un échantillon fiable
pour comparer la mortalité dans les zones exposées à la
violence (l’est du Congo) par opposition à celles qui ne le
sont pas (l’ouest), à partir d’hypothèses sur la population
initiale des différentes régions. Elles reposent aussi
sur une série d’hypothèses sur la population du pays,
la mortalité et l’espérance de vie avant la guerre, et leur
évolution, alors que le dernier recensement au Congo
date de 1984. Ainsi, les démographes belges font remonter à la période mobutiste le déclin de l’espérance de vie
et la dégradation importante de la situation sanitaire
congolaise, avant la guerre.
Les chiffres sont politiques. Un historien de l’économie,
Morten Jerven, a récemment étendu la controverse sur
ce point. Son ouvrage Poor Numbers (Cornell University
Press, 2013, non traduit), portant sur l’Afrique en général,
met en avant la mauvaise qualité des données statistiques
(démographiques et économiques), qu’il s’agisse de mesurer la population, le PIB, la croissance, ou la pauvreté.
Il est ainsi difficile de compter les morts, en premier lieu
parce qu’il est difficile de compter les vivants. Nous
ignorons celles et ceux qui ne comptent pour rien. h
M I C HE L N AE PE L S
Anthropologue, historien, directeur d’études
à l’Ecole des hautes études en sciences sociales
(EHESS), directeur de recherche au CNRS.
E N FA C E
LE MONDE
Graham
Allison
N EW YORK · CORRESP ON DAN T
L
e premier à avoir évoqué cette éventualité tragique est le milliardaire
new-yorkais Stephen Schwarzman,
inquiet des tensions grandissantes
entre la Chine et les Etats-Unis : telles
Athènes et Sparte pendant la guerre du Péloponnèse (431-404 avant J.-C.), les deux puissances risquent de courir à un conflit destructeur
sans vraiment l’avoir voulu. Elles sont prêtes à
tomber dans le « piège de Thucydide ».
« Piège de Thucydide », l’expression intrigue… Elle a été forgée par Graham Allison. Ce
professeur émérite à Harvard, âgé de 77 ans, a
publié un essai sur les guerres qui éclatent
lorsqu’une puissance ascendante conteste
l’hégémonie d’une puissance jusque-là dominante, Destined for War. Can America and
China escape Thucydide’s Trap ? (« Vouées à la
guerre : l’Amérique et la Chine peuvent-elles
échapper au piège de Thucydide ? », Houghton
Mifflin Harcourt, 2017, non traduit). « Ce qui
rendit la guerre inévitable fut la montée en
puissance du pouvoir d’Athènes et la peur
qu’elle inspira à Sparte », écrivit en son temps
l’historien grec Thucydide. L’hubris d’Athènes
suscita la paranoïa de Sparte.
Depuis la Renaissance, ce phénomène s’est
répété, selon Graham Allison, à seize reprises,
et a conduit douze fois à la guerre. Or, la Chine
et les Etats-Unis sont pris dans cette mécanique infernale, même si, estime-t-il, « la guerre
n’est pas inévitable ». Son livre, qui s’est vendu
à 50 000 exemplaires aux Etats-Unis, va paraître au Royaume-Uni, au Japon, mais aussi en
Chine, où, prudemment, Allison a attendu
que passe le congrès du Parti communiste, en
octobre 2017, pour éviter la censure.
Si les spécialistes de géopolitique se sont entichés de Thucydide, c’est notamment qu’il
flatte l’ego des anciens hellénistes. Graham
Allison est l’un d’eux. « Notre professeur de grec
ancien nous avait dit que, si nous travaillions
assidûment, en fin de première année, nous
pourrions traduire l’Anabase de Xénophon [qui
raconte l’épopée de 10 000 mercenaires grecs
pour échapper à l’Empire perse en 401]. Et que,
en seconde année, ce serait Thucydide », se rappelle-t-il avec gourmandise. Voilà qui introduit
la dignité antique dans les relations internationales, même si le face-à-face des présidents
Donald Trump et Xi Jinping n’est
pas celui de Périclès et des Spartiates.
L’ouvrage a ce côté messianique
qu’aiment les Américains. On le placerait
volontiers à la suite de trois essais qui ont
marqué les esprits : La Fin de l’histoire et le dernier homme (Flammarion, 1992), écrit par le
professeur d’Harvard Francis Fukuyama, au
lendemain de l’effondrement de l’URSS, décrivait le rêve – un peu « naïf », selon le jugement
d’Allison – d’un modèle occidental généralisé
à la planète entière ; Le Choc des civilisations
(Odile Jacob, 1996), de Samuel Huntington (lui
aussi d’Harvard) prédisait à l’opposé un affrontement culturel entre Islam et Occident
qui peut aussi s’appliquer à la rivalité entre la
Chine et les Etats-Unis. Quant aux Somnambules (Flammarion, 2012), de l’historien australien Christopher Clark, il raconte l’inexorable marche de l’Europe vers la boucherie de
1914. Cette mise en garde marqua Angela Mer-
TINA BERNING
« Allison décrit une trajectoire
essentielle qu’il faut étudier pour
éviter une collision catastrophique »
KEVIN RUDD
sinologue et ex-premier ministre australien
kel lors de la crise grecque mais vaut
aujourd’hui pour le rapport Chine-Etats-Unis.
« Je serais honoré d’être cité dans cette liste »,
confie Allison. Il y figurera, si l’on en croit le sinologue et ancien premier ministre australien Kevin Rudd : « Allison décrit une trajectoire
essentielle qu’il faut étudier pour éviter une collision catastrophique. Son livre sera étudié et
débattu pendant des décennies. »
VOYAGE À TRAVERS LE TEMPS
Au début de l’ouvrage, Graham Allison nous
fait voyager à travers le temps, narrant des
conflits révolus : la montée en puissance de
Charles Quint contre François Ier ; la domination de l’Angleterre lors du déclin français engagé sous Louis XIV ; celle de la Prusse bismarckienne contre la France de Napoléon III
ou encore les guerres du Japon menées contre
la Russie et la Chine au tournant du XXe siècle.
SAMEDI 6 JANVIER 2018
7
Helléniste et stratège
Dans un essai récent, best-seller
outre-Atlantique, ce politologue, professeur
émérite à Harvard, éclaire la rivalité entre
la Chine et les Etats-Unis à la lumière
de l’Histoire : les deux puissances peuventelles échapper au « piège de Thucydide » ?
AR N AU D LEPAR M EN TIER
·
Il nous enjoint d’examiner surtout les quatre
exemples de guerres évitées. On y trouve
deux cas où une autorité supérieure a
contourné le conflit : le plus ancien, le traité de
Tordesillas (1494), sous l’égide du pape
Alexandre VI Borgia, sépara le monde entre
les Portugais, longtemps maîtres des mers, et
les Espagnols, qui venaient de découvrir le
Nouveau Monde avec Christophe Colomb ; le
plus récent, la montée en puissance de l’Allemagne réunifiée après la chute du mur de Berlin, fut contenue grâce à l’Union européenne.
Mais, précisément, les Etats-Unis n’ont pas
d’autorité supérieure. Ils n’en avaient pas face à
la montée de l’URSS dans les années 1950
– seule la terreur nucléaire évita le conflit
direct. Ils n’en avaient pas non plus dans le cas,
plus ancien, de l’essor de la domination américaine face aux Britanniques, sous l’égide du
président Theodore Roosevelt (1901-1909).
« Teddy Roosevelt, précise Allison, que ce cas
passionne, était mon héros pendant mes études. » Pressentant que le nouveau siècle serait
américain, cet ancien étudiant d’Harvard, cowboy dans le Dakota et engagé volontaire dans
l’armée pour ravir Cuba aux Espagnols en 1898,
mit en œuvre la doctrine Monroe – non-interférence des Européens dans les affaires des
Amériques et réciproquement – et surtout
l’élargit en transformant les Etats-Unis en gendarme du Nouveau Monde. Allison énumère
ses faits d’armes : coup d’Etat en Colombie
pour créer le Panama et son canal, menaces de
guerre à l’Allemagne et à l’Angleterre s’ils ne
reculaient pas en Amérique latine, négociation
sur le tracé de la frontière de l’Alaska, qui priva
de facto le Canada de son accès au Pacifique.
Décrivant cet impérialisme
américain, Allison formule une
hypothèse à l’adresse de ses
concitoyens : « Imaginez que la
Chine soit comme nous… » Celle-ci, heureusement, table surtout sur un temps long, et le
récent voyage de Donald Trump
en Chine atteste la mesure de
Pékin. « Xi n’est pas le Roosevelt
d’aujourd’hui, car sinon nous
irions à la guerre. Les Etats-Unis ne
seront pas aussi accommodants
que le fut l’Angleterre face à la
montée en puissance américaine.
La leçon à en tirer fut la manière
dont les Britanniques se sont
adaptés très intelligemment. Ils
ont su distinguer ce qui était vital
de ce qui était secondaire. » Dans
cette affaire, Allison est un pragmatique, partisan de la realpolitik
– celle qui mena Richard Nixon à
reconnaître la Chine populaire
en 1972, avec son conseiller Henry
Kissinger. « J’ai été étudiant, professeur associé d’Henry Kissinger :
je suis ses principes. »
Il invite donc les Etats-Unis à « clarifier leurs
intérêts vitaux », à essayer de comprendre ce
que veut faire la Chine et exhorte la Chine ellemême à la modération. Il sait que personne ne
désire la guerre, ni aux Etats-Unis – « Je connais
bien le Pentagone » – ni à Pékin. « Mais cela ne
veut pas dire que nous ne basculerons pas… » Ce
spécialiste des décisions bureaucratiques en
temps de crise décrit alors toute une série d’incidents susceptibles de provoquer un engrenage fatal, comme une collision de navires de
guerre chinois et américain. Il s’inquiète surtout de guerres amorcées par un tiers :
aujourd’hui la Corée du Nord, demain la provocation de nationalistes japonais en mer de
Chine ou, surtout, une déclaration d’indépendance de Taïwan. Il sera trop tard pour dire, tel
l’ex-chancelier allemand Hollweg (1909-1917) :
« Ah, si nous avions su. »
Allison connaît son sujet : ancien doyen de la
Kennedy School of Government, l’école d’affaires publiques d’Harvard, il raconte volontiers ses moments de confidences avec le
président-fondateur de Singapour, Lee Kuan
Yew (1923-2015), excellent connaisseur de la
Chine, ou celles de 2011 avec le patron de CIA,
le général David Petraeus. Car ce démocrate
n’est pas qu’un académicien : il fut conseiller
spécial du ministre de la défense sous Ronald
Reagan et vice-ministre de la défense sous Bill
Clinton lors des négociations stratégiques et
nucléaires avec l’ex-URSS. Le propos de Graham Allison a la force de ceux qui savent – et
espèrent se tromper. h
E N I M AG E S
LE MONDE
·
SAMEDI 6 JANVIER 2018
Erreur
de com
DR
Une affiche publicitaire pour des préservatifs placardée dans le métro parisien
suscite la polémique : des internautes la jugent raciste
M AR ION DU PON T
L’
image a fait réagir de nombreux internautes, qui argumentent sur Twitter de
leur sentiment de malaise ou d’indignation. Au cœur du débat, une campagne
pour les préservatifs Manix Zero affichée
dans le métro parisien depuis décembre 2017, dont
l’une des photographies est jugée raciste. On y voit
une jeune femme blanche posant sa main sur la tête
d’un jeune homme noir, l’image incluant le slogan
« Osez être plus proches » et le produit vanté.
« Osez être plus proches » est une déclinaison de la
campagne au long cours « Smart = sexy », qui couvre
un éventail de marques de préservatifs appartenant
au groupe Ansell. L’agence de communication
+Knauss, qui en est à l’origine, explique viser les
jeunes urbains, public dont elle cherche à doper la
confiance en soi – notamment en représentant des
couples mixtes ou LGBT. Objectif raté en ce qui
concerne cette image, les critiques se focalisant sur la
relation apparemment déséquilibrée que semble
entretenir ce couple mixte.
Pourquoi cette lecture raciste et/ou sexiste ? Du
fait, d’une part, de la composition de l’image.
« Publicité #manix : “Osez être plus proches”. 100 %
raciste : l’homme noir, trophée (sauvage mais plein
de joie de vivre) pour femme blanche. Nous devons
TOUS ( femmes, hommes, toutes couleurs de peau)
lutter contre le racisme », note ainsi un internaute.
Autre raison invoquée : la relation du texte à l’image,
qui associe à la scène une injonction ambiguë. « Traduction de cette pub raciste : “Avec #manix, on peut
enfin faire l’amour avec un Noir sans attraper le sida”.
Bravo #manix, vous avez tapé fort ! », écrit un autre
indigné. Comme le fait remarquer sur son blog le
militant João Gabriell, la sexualité des Noirs fait l’objet d’associations négatives « qui ne renvoient pas
uniquement au plaisir et à la procréation, mais à la
maladie » – ce qui rend, selon lui, cette publicité
extrêmement maladroite.
CONTEXTE INITIAL
Erreur de communication ? Si cette image est si peu
lisible, c’est en partie parce qu’elle ne témoigne pas
de son contexte initial. Contactée par Le Monde,
l’agence +Knauss apporte en effet une précision
essentielle : cette photographie a été prise durant le
tournage d’une série de vidéos prévue pour être diffusée en 2018 sur les réseaux sociaux. Ces clips font
intervenir des jeunes gens deux par deux (de sexe
différent ou non), s’amusant à composer un profil
sur une appli de rencontre. L’image seule ne restitue pas la nature de cette relation, plus amicale que
séductrice. A la question que soulèvent plusieurs
internautes – comment une telle image peut-elle
passer sous le contrôle de tant d’acteurs, graphiste,
éditeur, directeur de création… sans provoquer la
moindre remarque ? –, la réponse est donc que les
équipes avaient connaissance de la narration globale de la campagne et du contexte de prise de vue.
Cette mésaventure n’est pas sans rappeler celle qu’a
connue, en octobre 2017, une publicité pour le savon
de douche Dove. Un montage de quatre images insinuant qu’avec le savon une peau noire devenait
blanche avait suscité l’indignation sur les réseaux
sociaux. La polémique était née du passage d’un clip
à l’image fixe, réduisant la quantité d’informations à
disposition. Mais avec une différence de taille. Le
montage tronqué de la publicité Dove avait été posté
en ligne par un particulier, alors que la campagne
d’affichage pour Manix fait partie intégrante de la
stratégie de communication pensée par la marque
et son agence. Le manque de contexte, cette fois-ci,
est à leur charge. h
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