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Le Monde 22686 2017

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MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
74E ANNÉE– NO 22686
2,50 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Pourquoi le bitcoin inquiète la finance mondiale
▶ La devise électronique,
▶ Sa capitalisation – près
▶ Conçu au lendemain de
▶ Alors que cette crypto-
▶ Le débat est vif sur sa
dont le cours est l’objet
d’une spéculation effrénée
depuis un an, agite les
marchés et les institutions
de la planète
de 280 milliards d’euros –
reste marginale. Mais
l’essor de cette monnaie
virtuelle constitue un
contre-modèle financier
la crise de 2008, le bitcoin
s’est créé en réaction aux
défaillances des régulateurs. Il obéit à des règles
complexes et hybrides
monnaie commence
à inspirer des produits
financiers à risques, les
banques ou les autorités
alertent sur ses dangers
pérennité. Ses détracteurs
dénoncent l’absence de
contrôle qui permet le
blanchiment d’argent sale
CAHIER ÉCO – PAGE S 2 - 3
Conjoncture
De plus en plus
de postes vacants,
selon Pôle emploi
UNE FAMILLE
TROIS REGARDS
SUR LA PILULE
JAMES WOJCIK/
TRUNKARCHIVE.COM/
PHOTOSENSO
Selon des chiffres publiés
par Pôle emploi, mardi
19 décembre, chaque
année, 300 000 propositions de poste ne trouvent
pas preneur. Le secteur de
la construction a le plus
de difficultés à recruter
▶ La loi Neuwirth,
autorisant l’usage
de ce moyen de
contraception en
France, a cinquante
ans. « Le Monde »
a rencontré trois
femmes représentant
trois générations
▶ Instrument de libération ou contrainte
médicamenteuse,
chacune a son opinion
sur ce qui était considéré il y a cinquante
ans comme une révolution des mœurs
PAGE 9
Justice
Vers la création
d’un parquet
national
antiterroriste
AÏ BARREYRE POUR « LE MONDE »
PAGE 1 2
Afrique du Sud Cyril Ramaphosa, Débats
Quelle télévision
l’homme qui doit sauver l’ANC
publique ?
Le risque cardio-vasculaire féminin progresse
fortement en raison des évolution du style de vie,
stress et tabagisme en tête. Or, cette maladie reste
peu prise en compte, la prévention est défaillante
et les cas d’infarctus moins bien diagnostiqués
florence rosier
S
i l’on vous dit « cœur de femme », cela
vous inspire quoi ? Un de ces mots si
datés et sublimes, mêlant romantisme,
idolâtrie, paternalisme ou dédain
– c’est selon – pour ce sexe qu’on ne dit
plus faible ? « Le cœur d’une femme est une partie
des cieux, mais aussi, comme le firmament, il
change nuit et jour », aphorisme ciselé par Lord
Byron (Don Juan, 1819-1824) ? Ou encore : « Cœur
des femmes, abîme insondable ! », cette perle
d’Alexandre Pothey (La Muette, 1870) ?
A défaut d’être insondable, le cœur féminin est
longtemps resté insondé par le corps médical.
« L’infarctus du myocarde est sous-évalué chez les
femmes, car il est considéré comme une maladie
masculine, caractéristique des hommes stressés au
travail », relève le comité d’éthique de l’Inserm
dans une vidéo de la série, « Genre et santé : attention aux clichés ! », mise en ligne fin octobre. Cette
vidéo d’une minute trente met en scène un méde-
cin généraliste, face à une femme puis à un
homme d’une quarantaine d’années. « Docteur, je
ne me sens pas bien, je suis toujours fatigué(e), pas
en forme » : ce sont les mêmes symptômes.
Que répond l’homme de l’art ? « Avec votre travail et vos enfants, c’est normal ! Je vais vous prescrire des vitamines et un peu de repos, et ça ira
mieux », dit-il à sa patiente. Mais avec le patient, la
rupture de ton est totale : « Votre fatigue est à prendre au sérieux. Je vous envoie chez un cardiologue. »
« Il y a dans ces préjugés de genre une origine
Une thérapie génique
contre la maladie
de Huntington
Pour une nouvelle
classification des
états de conscience
Il y a vingt ans, l’informatique
« classique », avec Deep Blue,
surclassait l’homme aux échecs.
Elle est à son tour ratatinée
par l’apprentissage profond
d’AlphaZero de Google.
Un essai clinique portant
sur une molécule bloquant
la production d’une protéine
responsable de cette maladie
neuro-dégénérative héréditaire
est source d’espoir.
Lionel Naccache propose
de modifier la terminologie
décrivant les différents degrés
des troubles de la conscience,
pour prévenir des malentendus
chez les proches des patients.
PAG E 2
PAG E 2
PAG E 8
▶ La thérapie génique
contre la maladie de
Huntington
▶ Les lois de l’immigration chez la
mangouste naine
un ilm d’une rare beauté
TÉlÉrAmA
Après les propos d’Emmanuel Macron sur l’audiovisuel public, qu’il a qualifié
de « honte », les universitaires Olivier Bomsel et
François Jost reviennent
sur les défis que doit affronter France Télévisions
CAHIER ÉCO – PAGE 5
PAGE 2 2
PAGE 1 5
1
ÉD ITO R IAL
ÉTATS-UNIS :
UNE RÉFORME
FISCALE INIQUE
P A G E 24
Cyril Ramaphosa, au congrès de l’ANC, le 18 décembre. M. SAFODIEN/AFP
E
x-dauphin de Nelson Mandela, supplanté ensuite par
Jacob Zuma, Cyril Ramaphosa a été élu à la tête de l’African
National Congress (ANC) d’extrême justesse, selon des résultats
annoncés lundi 18 décembre. Il a
battu dans les urnes l’ex-femme
de Jacob Zuma, que l’actuel président du pays lui opposait. Le vain-
queur, syndicaliste devenu richissime homme d’affaires, devra redorer l’image d’un parti qui a
imposé son hégémonie sur la vie
politique sud-africaine depuis
1994 mais est discrédité par les affaires de corruption. Il a moins de
deux ans pour ce faire, avant les
élections de mai 2019.
PAGE 2
Bizutage
Des gadz’arts
tatoués à la
cuiller brûlante
Seize élèves de première
année à l’Ecole nationale
supérieure d’arts et
métiers d’Angers ont subi
des brûlures sur le bras,
en guise de tatouages
AnnA sAnders films
eT eVerGrAnde PiCTures
PresenTenT
fAn BinGBinG
melVil PouPAud
Afiche © Pierre Collier, 2017. Artwork, Jeff.
Brésil
Sous l’emprise
des lobbys
ultraconservateurs
un film de ChArles
→ LIR E L A SUITE PAGES 4 - 5
Echecs : la force
brute battue par
le « deep learning »
PAGE 8
Europe
Enquête sur les
impôts d’Ikea
aux Pays-Bas
sociétale et historique, analyse le professeur Xavier
Jouven, cardiologue à l’hôpital européen GeorgesPompidou (AP-HP, Paris). Avant la ménopause, les
femmes étaient considérées comme protégées des
maladies cardio-neuro-vasculaires par leurs hormones. Si bien que tout le monde – les femmes et
leur entourage, les standardistes du SAMU, le corps
médical… – se disait, face à des symptômes plus ou
moins évocateurs d’un infarctus : “ce ne peut pas
être ça !” » Mais le cœur des femmes, même jeunes, est devenu fragile. Au point que certains cardiologues parlent d’« épidémie » : « La progression
du nombre d’hospitalisations pour un infarctus du
myocarde chez les femmes de 45 à 54 ans est passée
de + 3 % par an entre 2002 et 2008 à + 4,8 % par an
entre 2009 et 2013 », résumait la professeure Claire
Mounier-Vehier, cardiologue au CHU de Lille,
présidente de la Fédération française de cardiologie (FFC), dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) du 8 mars 2016.
Chez les femmes de moins de 65 ans, cet essor a
été de 19 % entre 2008 et 2013, versus 9,9 % chez
les hommes de moins de 65 ans. Même s’il faut le
souligner, les femmes de moins de 65 ans restent
4,5 fois moins touchées que les hommes de même
âge : 4 756 infarctus hospitalisés en 2013 versus
21 552. « Alors que l’incidence de l’infarctus régresse
globalement, elle augmente chez les femmes
jeunes. Cela nous interpelle », dit Xavier Jouven.
▶ Le risque cardiovasculaire progresse
chez les femmes
beaucoup plus vite
que chez les hommes.
En cause, notamment, le stress
et le tabagisme
Emilie (à gauche), sa mère,
Chantal, et sa grand-mère
Christine, le 16 décembre.
PAGE 1 0
Le cœur
des femmes
mal protégé
Cahier du « Monde » No 22686 daté Mercredi 20 décembre 2017 - Ne peut être vendu séparément
La garde des sceaux a annoncé, lundi 18 décembre,
la création en 2018 d’une
structure spécialisée à
vocation nationale. François Molins est pressenti
pour en prendre la tête
Politique
Ferrand-Rugy,
duel au sommet
de la Macronie
SCIENCE
& MÉDECINE
de meAux
AVEC JIN SHI-JYE THIBAULT DE MONTALEMBERT WUYUE FEODORATKIN HUANG JUE SCENARIO CHARLES DE MEAUX MICHEL FESSLER ADAPTATION MIAN MIAN CONSULTANTAU SCRIPT LIU FALING IMAGE CHARLES DE MEAUX DONG JINSONG SON BRUNO EHLINGER MONTAGE CHARLES DE MEAUX CATHERINE LIBERT
DECORS FRANÇOIS RENAUD LABARTHE COSTUMES SANDRA BERREBI MAQUILLAGE BERNARD FLOCH 1ER ASSISTANT MICHAËL BERREBY / MAVIS CAI CONG PRODUCTEUR DE LA POST-PRODUCTION TIANA MILLE MANAGER DE LA POST-PRODUCTION JEAN-PHILIPPE BADOUI SUPERVISATION MUSICALE ARTISAN PRODUCTEUR FX CIRCUS SON 3D BUZZZ MANAGEMENT
PRODUIT PAR EVERGRANDE PICTURES CO.LtdANNA SANDERS FILMS SFDC ENASSOCIATIONAVEC BACK UP FILMS PRODUCTEURS HUANGTAO MA JUN TIMOTHY MOU LIM CHIN SIEW XAVIER DOUROUX CHARLES DE MEAUX JEAN PAUL ET JEAN-CHRISTOPHE LATTES JIANI QU
PRODUCTEURSASSOCIES JERSEY CHONG LEE YVEVONN PRODUCTEURS EXECUTIFS DU FENGQING ZHENG XIAOLANG ZHANGYI
AuJourd’hui Au CinÉmA
PAGE 1 3
Algérie 220 DA, Allemagne 3,00 €, Andorre 3,00 €, Autriche 3,10 €, Belgique 2,70 €, Cameroun 2 100 F CFA, Canada 5,20 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 100 F CFA, Danemark 33 KRD, Espagne 2,90 €, Finlande 4,50 €, Gabon 2 100 F CFA, Grande-Bretagne 2,40 £, Grèce 3,00 €, Guadeloupe-Martinique 2,90 €, Guyane 3,00 €,
Hongrie 990 HUF, Irlande 2,90 €, Italie 2,90 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,70 €, Malte 2,70 €, Maroc 17 DH, Pays-Bas 3,00 €, Portugal cont. 2,90 €, La Réunion 2,90 €, Sénégal 2 100 F CFA, Slovénie 2,90 €, Saint-Martin 3,00 €, Suisse 3,90 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,10 DT, Afrique CFA autres 2 100 F CFA
2|
INTERNATIONAL
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Cyril Ramaphosa,
au congrès
de l’ANC,
le 18 décembre,
à Johannesburg.
SIPHIWE SIBEKO/REUTERS
Ramaphosa à la tête d’un ANC contesté
L’ex-dauphin de Mandela a été élu président du parti qui dirige l’Afrique du Sud depuis la fin de l’apartheid
johannesburg - correspondance
I
ls ont chanté, dansé, transpiré, et soigneusement évité
de se bagarrer. Au terme
d’une attente interminable,
dans une salle chauffée à blanc où
5 000 délégués du parti au pouvoir attendaient le résultat le plus
déterminant de la vie politique
sud-africaine, Cyril Ramaphosa a
été proclamé président du Congrès national africain (ANC), lundi
18 décembre, à Johannesburg.
Actuel vice-président du pays et
jusque-là numéro deux du parti,
cet ancien syndicaliste de 65 ans,
reconverti avec succès dans les affaires, l’emporte d’une très courte
tête sur sa rivale, Nkosazana Dlamini-Zuma. Face à l’ex-femme du
président sortant, le très controversé Jacob Zuma, Cyril Ramaphosa s’est imposé avec moins de
200 voix d’avance, récoltant
2 440 votes sur 4 776.
L’ANC jouait sa survie lors de
cette élection. Confronté à des luttes intestines et à l’érosion de son
électorat, le parti s’est présenté divisé en deux camps irréconciliables, partagés sur la personne
même de Jacob Zuma. Au bout de
deux mandats, le septuagénaire
laisse une formation en lambeaux et doit faire face à une litanie de scandales de corruption.
Honni par la rue et ouvertement
contesté au sein de l’ANC, le chef de
l’Etat s’est aussi mis à dos les partenaires historiques du parti de
Mandela – les communistes et la
puissante alliance syndicale Cosatu – qui, ces derniers mois, appelaient ouvertement à sa démission. Cerné par la justice, M. Zuma
a propulsé la candidature de son
ex-femme, ancienne patronne de
l’Union africaine, au CV fourni et à
la forte expérience gouvernementale. Une manœuvre, d’après ses
adversaires, destinée à lui permettre de conserver des leviers de
pouvoir et d’échapper à la justice.
Le congrès s’est ouvert le 16 décembre dans la plus grande incer-
titude, avec plus de cinq heures de
retard sur le programme. En
cause, l’épineuse question de la
liste des délégués accrédités pour
voter. Ces derniers mois, la course
à la présidence s’était muée en bataille rangée au niveau des fédérations locales. Censées désigner
leurs représentants au congrès,
plusieurs d’entre elles ont échoué
à organiser convenablement
leurs scrutins locaux, qui se sont
parfois terminés par des jets de
chaises entre militants enragés.
Grand nettoyage en perspective
Or, à la veille de l’ouverture du congrès, la justice a invalidé la nomination de certains délégués à la
suite d’irrégularités. Heurts et
malversations étaient attendus de
la part de fédérations frustrées de
ne pas pouvoir voter. Finalement,
la liste de votants – expurgée de
500 personnes – a été adoptée dimanche matin, et l’ultime obstacle à la tenue de l’élection levé.
L’ANC a évité le pire. « Je tiens à
féliciter le congrès d’avoir déçu
tous ceux qui pariaient que cette
élection n’irait pas jusqu’au bout »,
a déclaré la maîtresse de cérémonie et présidente de l’Assemblée
nationale, Baleka Mbete, juste
avant l’annonce des résultats.
En adoubant celui que Nelson
Mandela avait, sans succès, choisi
comme dauphin dans les années
1990, le camp de M. Ramaphosa
espère un retour aux sources de
l’ANC et un grand nettoyage du
parti dans la perspective des prochaines élections générales de
mai 2019. En tant que chef de file,
Cyril Ramaphosa fait désormais
figure de favori pour succéder à
Jacob Zuma à la présidence.
Le parti au pouvoir s’y présente
en très mauvaise posture. En 2016,
l’alliance inédite entre la gauche
radicale et un parti de droite lui a
fait perdre plusieurs grandes villes, dont Johannesburg, Pretoria et
Port-Elizabeth. Pour l’instant, avec
62 % des sièges de députés, l’ANC
dispose d’une majorité conforta-
Depuis plusieurs
mois, la course
à la tête du parti
s’était muée
en bataille
rangée au niveau
des fédérations
locales
ble au Parlement, mais il pourrait
être contraint à une coalition. Et si
tous les partis d’opposition renouvellent leur alliance de circonstance, l’ANC pourrait perdre le
pouvoir pour la première fois depuis la fin de l’apartheid, en 1994.
Pour Cyril Ramaphosa, cette
nouvelle bataille s’annonce plus
difficile que prévu alors qu’il
échoue pour l’instant à contrôler
tous les leviers du parti. En plus du
président, l’intégralité de l’exécu-
tif du parti a été renouvelée à l’occasion du congrès. Or, dans le top
6 des plus hautes fonctions annoncé lundi, le nouveau président
devrait faire face à trois ténors
proches de M. Zuma. Dans un centre des congrès surchauffé et
dressé aux couleurs de l’ANC
– vert, jaune, noir –, l’annonce des
résultats a vite pris des allures de
match. Les supporteurs du camp
Zuma n’ont pas hésité à se précipiter dans les allées centrales pour
crier leur joie et se faire entendre,
parfois plus que le camp adverse.
« Cadeau empoisonné »
Cette situation inédite de cohabitation au sommet du parti, qui
institutionnalise la division en
deux camps, a toutes les chances
de faire perdurer l’incertitude.
« Pour Ramaphosa, cette victoire a
tout d’un cadeau empoisonné.
Cette équipe mixte va handicaper
toutes les décisions dans une année cruciale pour l’ANC, estime
l’analyste politique Richard Calland. Des choix stratégiques portant sur les réductions budgétaires
pour remédier à la crise économique jusqu’au fait de pouvoir démettre Zuma et poursuivre tous
ceux qui sont coupables de corruption, cela va être très difficile pour
lui de manœuvrer. »
Avec l’accession des barons locaux, Ace Magashule – dont l’élection était encore contestée mardi
matin – et David Mabuza, respectivement aux postes de directeur
général du parti et de vice-président, il risque de faire face à une
obstruction permanente. « Il lui
faudra utiliser de toutes sa science
de négociateur hors pair pour arriver à ses fins », prévoit Susan
Booysen, professeure de sciences
politiques à l’université Wits de
Johannesburg.
Sur l’économie, si le nouveau
chef de parti bénéficie de la faveur
des marchés financiers, auréolé de
son passé d’homme d’affaires, il
n’aura pas accès aux leviers lui permettant de relancer l’activité tant
qu’il ne prendra pas la place de Jacob Zuma à la présidence. Compte
tenu de la morosité ambiante, il y a
pourtant urgence : la croissance
est en berne depuis la chute des
cours des matières premières
en 2015 et deux années consécutives de forte sécheresse ; le taux de
chômage avoisine les 30 %.
Il reste néanmoins à Cyril Ramaphosa un espoir : le congrès doit
désigner, mercredi 20 décembre,
la nouvelle commission exécutive, organe le plus important du
parti, qui comprend 80 membres.
C’est elle qui fixe les grandes décisions, notamment le sort réservé à
son prédécesseur. Si M. Ramaphosa remporte la majorité, sa
marge de manœuvre s’en trouvera
facilitée. Au contraire, s’il est mis
en minorité, il lui sera impossible
de tourner la page Zuma, au grand
désespoir des Sud-Africains. p
adrien barbier
Jacob Zuma cherche à se protéger de la justice
en élisant cyril ramaphosa à la tête de
l’ANC, ses partisans espéraient refermer la
parenthèse ouverte lors de l’arrivée de Jacob
Zuma au pouvoir. Et retrouver l’euphorie
des années Mandela, marquées par la transition démocratique et le décollage économique, qui ont culminé avec l’organisation
de la Coupe du monde de football en 2010.
A l’ouverture de la conférence, les analystes prévoyaient que, quel que soit le vainqueur, le chef de l’Etat serait poussé dehors, comme son prédécesseur, Thabo
Mbeki. En 2008, dans un contexte similaire de divisions, ce dernier avait été contraint de quitter la présidence, neuf mois
avant la fin de son mandat, après une motion de défiance. « Un tel scénario est désormais mis entre parenthèses pour Zuma, explique l’analyste Susan Booysen. Pour l’instant, il garde un pied dans la place : Cyril
Ramaphosa se retrouve entouré de ses plus
fervents alliés au sommet du parti. »
Une fois encore, Jacob Zuma prouve qu’il
est impossible de se débarrasser de lui.
Pourtant, au fil des ans, ce ne sont pas les
raisons qui manquent. Avant d’être élu président, il était sorti indemne d’accusations
de viol et d’une affaire de pots-de-vin liée à
un contrat d’armement, pour laquelle
783 chefs d’inculpation avaient été retenus
contre lui. En 2016, la Cour constitutionnelle a estimé qu’il avait enfreint la loi pour
avoir fait financer les travaux de réparation
de sa maison sur les deniers publics.
Influence d’hommes d’affaires sulfureux
Dernier scandale en date, celui de la « capture de l’Etat » : le clan Zuma a été accusé
d’être sous l’emprise d’une richissime famille indienne, les Gupta. Choix de ministres, obtention de contrats publics, potsde-vin : l’influence de ces hommes d’affaires sulfureux sur le sommet de l’Etat,
révélée au grand jour par une série de fuites, a dominé l’actualité politique sud-africaine de ces derniers mois.
Fin connaisseur des équilibres du parti – il
se dit que son passage aux services secrets
lui a permis de conserver des informations
sensibles sur tous ses acolytes –, M. Zuma a
encore montré pendant le congrès qu’il
avait plus d’un tour dans son sac. Lors de
son dernier discours de chef de l’ANC, il a
déploré l’état de défiance qui règne dans le
parti, tout en évitant d’y prendre sa part de
responsabilité. Sans vergogne, il a pris le
temps de régler ses comptes avec tous ses
adversaires – membres du parti, juges,
ONG, médias –, et de préciser qu’il comptait
terminer son mandat à son terme officiel.
L’enjeu pour lui est de se maintenir le plus
longtemps au sommet afin de continuer à
influencer les procédures judiciaires. Car les
affaires le rattrapent. Trois jours avant le début du congrès, la justice lui a infligé un sérieux revers, en lui ordonnant de mettre en
place d’ici à mi-janvier 2018 une commission d’enquête sur la « capture de l’Etat ».
Alors que l’étau judiciaire se resserre, maintenir son influence semble pour lui le seul
moyen d’éviter une condamnation. p
a. ba.
international | 3
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Les Etats-Unis
isolés à l’ONU
sur Jérusalem
Washington a mis son veto à une
résolution contre la reconnaissance
de la ville comme capitale d’Israël
washington - correspondant
U
ne « insulte » que les
Etats-Unis n’oublieront pas. C’est en des
termes peu amènes
que la représentante américaine
aux Nations unies (ONU), Nikki
Haley, a décrit le projet de résolution égyptienne, présenté lundi
18 décembre au Conseil de sécurité, qui condamnait de manière
tacite la récente reconnaissance
par Donald Trump de Jérusalem
comme capitale d’Israël.
Ce texte – rappelant le consensus international selon lequel le
statut de la Ville sainte doit faire
l’objet de négociations entre Israéliens et Palestiniens, et évoquant le caractère illégal de l’occupation par l’Etat hébreu de la
partie orientale de Jérusalem,
conquise en 1967 – a été soumis
au vote moins de deux semaines
après l’annonce du président
américain. Les Palestiniens, pour
leur part, souhaitent installer la
capitale de leur futur Etat à Jérusalem-Est. Sans surprise, les
Etats-Unis ont rejeté le texte, tandis que les quatorze autres membres du Conseil, dont la France, le
Royaume-Uni, la Russie et la
Chine, l’ont soutenu.
Si la partition semblait jouée
d’avance pour cette résolution,
dont la formulation avait fait l’objet d’intenses tractations ces derniers jours, l’enjeu était ailleurs.
Pour les Palestiniens, soutenus
par le groupe arabe à l’ONU, il
s’agissait de souligner l’isolement
diplomatique américain sur la
question de Jérusalem en poussant Washington à utiliser son
droit de veto, une première en
plus de six ans.
« Les conséquences pratiques et
juridiques du veto américain sont
nulles, a souligné une source diplomatique, précisant qu’il existe
de nombreuses autres résolutions consacrées à Jérusalem.
Politiquement, l’exercice donne
une soupape aux Palestiniens, qui
peuvent s’assurer sur ce sujet du
soutien de l’ensemble du Conseil, à
l’exception des Etats-Unis. »
Côté américain, Nikki Haley s’en
est tenue à la ligne dictée par Donald Trump dans son allocution
du 6 décembre. Ce dernier avait
alors qualifié la reconnaissance de
Jérusalem comme capitale israélienne d’« évidence », et défendu le
choix souverain des Etats-Unis
d’y installer leur ambassade.
Critique contre Obama
Dans ses remarques préliminaires, Mme Haley a également
attaqué l’administration de
Barack Obama, coupable selon
elle d’avoir permis, il y a tout juste
un an, l’adoption de la résolution
2334 ; celle-ci condamnait la
colonisation israélienne à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Les
Etats-Unis s’étaient alors abstenus. Il s’agissait du dernier message politique adressé par le
président démocrate au premier
ministre israélien, Benyamin
Nétanyahou, avec lequel il était
en mauvais termes.
L’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki Haley, à New York, lundi 18 décembre. BRENDAN MCDERMID/REUTERS
Après le blocage américain au
Conseil de sécurité, un nouveau
texte, sans doute très proche de la
version égyptienne, va être proposé à l’Assemblée générale avant
la fin de la semaine lors d’une session extraordinaire d’urgence.
L’ambassadeur de Palestine à
l’ONU, Riyad Mansour, a dit s’attendre à « un soutien massif » de
ce texte par cette Assemblée générale, où le droit de veto ne s’applique pas. « Cela montrerait que
la communauté internationale refuse d’accepter la position unilatérale des Américains, qui est une
violation du droit international »,
a ajouté le diplomate palestinien.
Alors que l’administration de
Donald Trump promet de présenter prochainement un plan
de paix visant à mettre fin au
conflit israélo-palestinien, l’initiative prise par le président
à propos de Jérusalem a placé
Washington dans une position
inconfortable.
Elle a ainsi compliqué la préparation d’une visite dans la région
du vice-président, Mike Pence,
opportunément repoussée au début de l’année 2018 pour permettre à ce dernier d’apporter, le cas
échéant, une voix décisive au Sénat, dont il est aussi le président,
pour faire adopter cette semaine
une ambitieuse réforme fiscale.
Après l’annonce de M. Trump, le
président de l’Autorité palesti-
Un nouveau
texte, sans doute
très proche
de la version
égyptienne,
va être proposé
à l’Assemblée
générale
nienne, Mahmoud Abbas, avait refusé de recevoir le vice-président
des Etats-Unis, ainsi que l’avaient
fait, en Egypte, le grand imam d’AlAzhar et le patriarche copte Théodore II. Déterminé, M. Abbas a assuré lundi, à Ramallah, en Cisjordanie, que « quiconque permet aux
Etats-Unis de revenir dans le rôle de
partenaire ou de médiateur du processus de paix est un fou ». p
gilles paris
et intérim aux nations unies,
à new york
Donald Trump défend sa stratégie
en vue d’un « réveil américain »
Le président américain a décliné son slogan « L’Amérique d’abord »
en présentant sa « stratégie de sécurité nationale »
washington - correspondant
D
onald Trump a présenté
lui-même, lundi 18 décembre, la « stratégie de
sécurité nationale » de son administration. Cet exercice plutôt formel imposé par la loi a été l’occasion pour le président des EtatsUnis de magnifier la rupture provoquée, selon lui, par son élection
avec ses prédécesseurs, jugés avec
sévérité. Il en a aussi profité pour
dresser un bilan d’étape flatteur
de ses premiers mois au pouvoir.
Comme lors de ses précédentes
interventions en politique étrangère, Donald Trump a placé cette
stratégie, guidée par « un réalisme basé sur des principes »,
sous la bannière de « l’Amérique
d’abord ». Il a exalté – comme devant l’Assemblée générale des
Nations unies (ONU), en septembre – le principe de souveraineté
des nations, et rappelé aux alliés
de Washington la nécessité de
contribuer financièrement à l’effort de défense, assurant que les
plus prospères devraient « rembourser » aux Etats-Unis le coût
de leur protection.
Le président a assuré que son
pays devait affronter une ère
nouvelle de compétitions venant
d’une variété d’acteurs : « Etats
voyous » (Iran et Corée du Nord),
« organisations criminelles » et
« terroristes ».
Surtout, « nous faisons face à des
puissances rivales, la Russie et la
Chine, qui essayent de remettre en
cause l’influence, les valeurs et la richesse de l’Amérique », a-t-il poursuivi. « Nous essaierons de construire un excellent partenariat
avec ces pays, et d’autres encore,
mais d’une manière qui protège
toujours notre intérêt national », at-il cependant ajouté, en évoquant un échange d’informations
qui a permis de déjouer des projets d’attentats en Russie et d’éviter selon lui la mort de « peut-être
des milliers de personnes ».
« La paix par la force »
Le document d’une cinquantaine
de pages, publié lundi, se montre
toutefois bien plus alarmiste sur
le rôle de Moscou, notamment
ses tentatives « pour saper la légitimité des démocraties » par « la
désinformation et la propagande » disséminées par le truchement des réseaux sociaux. Le
texte ne mentionne cependant
pas les interférences dans l’élection présidentielle de novembre 2016, dénoncées il y a plus
d’un an par le renseignement
américain sans véritablement
convaincre M. Trump.
De même, le document dénonce clairement l’expansionnisme prêté à la Chine dans la région « indo-pacifique », la nouvelle référence de Washington
pour l’Asie, comme son influence
sur les marches des Etats-Unis, au
Venezuela.
Avec la défense du territoire, la
poursuite de « la paix par la force »
et l’extension de l’influence américaine, le président a placé au
cœur de sa stratégie « la protection
de la prospérité » pour mieux justifier sa politique économique, et
notamment le vaste mouvement
de dérégulation qu’il a engagé.
Dans le droit fil du retrait de l’accord de Paris pour lutter contre le
réchauffement climatique, le
texte publié lundi ne fait aucune
référence à cet effort international. Il présente au contraire
comme « indispensable » « le leadership des Etats-Unis (…) pour
contrer un programme d’énergie
anticroissance qui est préjudiciable à la sécurité économique et
énergétique » du pays, dans une
allusion aux initiatives engagées
pour réduire l’exploitation et
l’usage des énergies fossiles.
M. Trump a vanté un « réveil
américain » à venir. « L’Amérique
va diriger à nouveau », a-t-il promis. Comme l’a rappelé le jour
même l’isolement de Washington sur Jérusalem devant le Conseil de sécurité de l’ONU, les initiatives internationales prises par le
président sur le climat ou l’Iran
tardent pourtant à traduire dans
les faits cette ambition. p
g. p.
QUATRE
PREMIER JOAILLIER DE LA PLACE VENDÔME
En 1893, Frédéric Boucheron est le premier des grands joailliers contemporains à ouvrir une boutique Place Vendôme
4 | international
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Inde : le BJP conserve la
majorité dans le bastion
du premier ministre
En Catalogne, le dilemme des
nationalistes modérés de droite
Le vote dans l’Etat du Gujarat était un test
pour Modi, à un an des élections nationales
Le sécessionnisme du parti de Puigdemont désoriente certains électeurs
barcelone - envoyée spéciale
new delhi - correspondance
L
es deux grands partis indiens sont sortis gagnants
de la bataille électorale qui
les opposait dans l’Etat du Gujarat,
le fief du premier ministre, Narendra Modi. Le Parti du Congrès a
amélioré son score mais son rival,
le parti nationaliste hindou (BJP),
la formation de M. Modi, parvient
malgré tout à conserver une majorité au Parlement régional. C’est
la sixième élection de suite que
remporte le BJP dans cet Etat de
l’ouest de l’Inde.
Le BJP a par ailleurs ravi au Parti
du Congrès l’Himachal Pradesh,
situé sur les contreforts de l’Himalaya. Scrutin après scrutin, le
parti nationaliste hindou tisse sa
toile dans le pays. Le BJP ou ses
alliés gouvernent désormais dans
19 des 29 Etats indiens.
Le scrutin dans le Gujarat avait
une valeur symbolique importante, à seulement un an et demi
des prochaines élections nationales. M. Modi, qui fut ministre en
chef de cet Etat de 2001 à 2014, a
d’ailleurs multiplié les meetings à
l’approche du vote. Il y était si
populaire qu’une défaite, seulement trois ans et demi après un
raz de marée électoral, aurait été
perçue comme un désaveu de sa
politique à la tête du pays.
La campagne a été marquée par
le mécontentement populaire
face aux inégalités et au chômage. Les divisions traditionnelles entre castes ou les diatribes
des nationalistes hindous contre
les musulmans ont été reléguées
au second plan.
Hardik Patel, un leader charismatique de 24 ans, a mobilisé des
foules impressionnantes en s’attaquant à la politique économique de M. Modi. La caste des patidars, dont il est issu, est constituée de propriétaires terriens ou
de petits entrepreneurs qui ne
bénéficient ni du développement
économique ni des quotas réservés aux basses castes et aux
intouchables. Il y a deux ans, ils
avaient manifesté pour réclamer
des quotas d’emplois dans la
fonction publique et de places à
l’université dont bénéficient les
castes inférieures. A la tête de ce
mouvement, M. Patel s’est allié
au Parti du Congrès, privant ainsi
le BJP du soutien d’une partie de
cette caste influente qui jusqu’alors lui était fidèle.
Les divisions
traditionnelles,
notamment
contre les
musulmans,
ont été reléguées
au second plan
CHINE
NÉPAL
PAKISTAN
New Delhi
GUJARAT
Bombay
INDE
BANGLADESH
Dans leur opposition à M. Modi,
les patidars ont été rejoints par un
intouchable, Jignesh Mewani, qui
a lancé un mouvement après l’attaque de membres de sa communauté par des milices de protection de la vache sacrée, proches
du BJP, en 2016. Alpesh Thakor, un
jeune leader issu d’une autre
caste, dite « arriérée », avait aussi
rejoint ce front anti-Modi.
Alliances inattendues
L’opposition à un modèle de développement qui bénéficie surtout aux grandes entreprises a
jeté des ponts entre castes, et suscité des alliances inattendues. A
cela s’ajoute une polarisation
croissante du vote entre villes et
campagnes, où les paysans ont
souffert ces deux dernières années d’une baisse des cours des
produits agricoles.
Le Parti du Congrès a renforcé sa
présence dans les régions rurales
tandis que le BJP a confirmé son
ancrage dans les villes. « Plus un
électeur est urbain, aisé, plus il vote
pour le BJP, et, s’il est déçu, il ne se
tourne pas nécessairement vers le
Parti du Congrès mais s’abstient »,
observe Gilles Verniers, professeur de sciences politiques à l’université Ashoka de Delhi.
Le nouveau président du Parti
du Congrès, Rahul Gandhi, a mené
une campagne plus agressive,
sans commettre d’impair. L’héritier de la dynastie Nehru-Gandhi a
visité douze temples hindous
mais aucune mosquée pour corriger l’image d’un parti accusé de favoriser la minorité musulmane. Le
Parti du Congrès n’a présenté de
candidats musulmans que dans
6 des 182 circonscriptions du Gujarat, contre 7 lors des élections de
2012. Le BJP n’en a nommé aucun.
« Les musulmans ont été invisibles
pendant la campagne électorale »,
souligne Gilles Verniers.
Critiqué pour son autoritarisme, sa complicité dans les violences contre les musulmans et
ses réformes économiques controversées, Narendra Modi a démontré qu’il reste pour l’heure le
mieux placé pour remporter les
élections de 2019. « La compétition est ouverte », préfère souligner Priyanka Chaturvedi, porteparole du Parti du Congrès. p
julien bouissou
BI R MAN I E
ÉTATS- U N I S
L’ONU évoque
la « possibilité d’actes
de génocide »
Au moins trois morts
dans un accident
de train
La Birmanie a « planifié » les
attaques violentes visant la
minorité musulmane des
Rohingya, provoquant un
exode massif, a déclaré,
lundi 18 décembre, à l’Agence
France-Presse, le haut-commissaire de l’ONU aux droits
de l’homme. « Pour nous,
c’était clair (…) que ces opérations avaient été organisées
et planifiées », a déclaré Zeid
Ra’ad Al-Hussein. « Vous
ne pouvez pas exclure la possibilité d’actes de génocide »,
a-t-il dit.
Au moins trois personnes
sont mortes et une centaine
d’autres ont été blessées,
lundi 18 décembre, dans
l’accident spectaculaire
d’un train de passagers qui
a terminé sa course sur une
portion d’autoroute, au nord
d’Olympia, dans le nordouest des Etats-Unis. Le train
501, qui assurait la liaison
entre Seattle et Portland,
roulait à 128 km/h au lieu de
48 km/h, a indiqué mardi
matin l’autorité américaine
des transports. – (AFP.)
A
u siège de la liste Junts
per Catalunya, Ensemble pour la Catalogne, à Barcelone, une
vingtaine de démocrates-chrétiens, anciens membres de la
coalition Convergence et Union
(CiU), sont venus, lundi 18 décembre, apporter leur soutien
public à la campagne menée par
Carles Puigdemont.
Grâce à une connexion vidéo
avec la Belgique, où le président
catalan destitué s’est « exilé » pour
fuir les poursuites judiciaires
pour « rébellion, sédition et malversation de fonds publics » lancés par la justice espagnole, il apparaît soudain sur un grand
écran. Dans la salle, les sourires
s’impriment sur les visages. Certains le prennent en photo. Les applaudissements fusent. Cela fait
toujours son effet. Présent à tous
les grands meetings et réunions
importantes, M. Puigdemont participe ainsi à la campagne électorale des élections catalanes du
21 décembre. « L’exercice de la politique suppose un risque », lancet-il à la salle, avant d’encourager
ses soutiens : « Il faut persister. »
Les discours de M. Puigdemont
se résument en deux points : dénoncer la « répression » de l’Etat
espagnol et appeler à voter en faveur de sa liste, à la fois pour « restaurer le gouvernement » catalan
déchu, lui permettre de rentrer
« d’exil » et « envoyer un message à
Mariano Rajoy et à l’Europe. »
Dans leurs programmes, les
deux principales listes indépendantistes, Ensemble pour la
Catalogne et la Gauche républicaine (ERC), ne mentionnent pas
la sécession unilatérale de la
région, mais parlent de « construire la République » et défendent des négociations avec le
gouvernement espagnol.
« Je suis un orphelin »
Pour Joan Rigol, ex-président du
Parlement catalan et ancien dirigeant démocrate-chrétien de
l’Union démocratique de Catalogne (UDC), la formation qui a explosé du fait du virage indépendantiste de la coalition Convergence et Union, le temps est venu
de « récupérer les institutions et à
partir de là de travailler pour la réconciliation, assure-t-il au Monde.
Il nous faut du temps pour digérer
ces derniers mois, mais je sens que
l’Etat a tiré des leçons de ce qui s’est
passé. Et nous aussi. Il faudra
renouer le dialogue, mais avec
comme point de départ la reconnaissance que la Catalogne est un
sujet politique à part entière. »
Car la solution au conflit catalan
est-elle possible sans l’existence
d’une formation comme celle que
fut CiU ? Durant trente-sept ans,
cette coalition nationaliste modérée de centre droit a dominé la vie
politique catalane. Et pendant
vingt-huit ans elle a gouverné la
région, d’abord sous l’égide de
Jordi Pujol, puis sous celle d’Artur
Mas, avant d’éclater en 2015.
Plus qu’un parti, CiU représentait le centre de gravité politique
et social en Catalogne, capable de
s’allier à Madrid avec les socialistes ou les conservateurs. « C’était
un catalanisme politique qui revendiquait une position particulière pour la Catalogne dans l’Etat
espagnol, depuis laquelle il entendait moderniser l’Espagne, mais
en aucun cas demander l’indépen-
dance, résume l’historien Santos
Julia, avant de trancher : « Ce catalanisme politique n’existe plus. »
Où sont partis les électeurs de
CiU ? Beaucoup se sont ralliés à
l’indépendantisme, puis au séparatisme, par conviction ou par
dépit. Les uns ont suivi le parti
fondé par M. Mas, le Parti démocrate européen catalan (PDeCAT),
sans qu’il soit possible de les
quantifier, car cette formation ne
s’est encore jamais présentée
aux
élections
régionales.
D’autres sont partis gonfler les
rangs de la Gauche républicaine
de Catalogne (ERC). D’autres
enfin ont migré vers le reste des
formations politiques.
« Je suis un orphelin, reconnaît le
président d’une école de commerce catalane, sous couvert
d’anonymat. Les indépendantistes
ont mis en péril l’économie catalane. Ciudadanos et le Parti populaire sont des partis espagnolistes.
Et le Parti socialiste catalan (PSC)
dépend des socialistes espagnols
qui savent que, s’ils cèdent quelque
chose à la Catalogne, ils perdent
deux millions de voix dans le reste
de l’Espagne. Je ne sais pas pour
qui voter », conclut-il.
Convoitises
L’espace laissé vide par CiU suscite des convoitises. « En s’alliant
avec des anciens membres de
l’UDC, le Parti socialiste catalan
veut récupérer l’espace du catalanisme politique modéré, souligne
le politologue Pablo Simon.
Quant au PDeCAT, il est possible
qu’il ne suive pas la position de
rupture de Carles Puigdemont. Si
celui-ci obtient un mauvais résultat, il sera plus facile pour le secteur
critique et modéré du PDeCAT de
Plus qu’un parti,
Convergence
et Union
représentait le
centre de gravité
politique et social
en Catalogne
reprendre le contrôle du parti et de
revenir au pragmatisme d’antan. »
Car le PDeCAT est divisé. La secrétaire générale, Marta Pascal,
députée lors de la précédente
législature, opposée à la déclaration unilatérale d’indépendance
du 27 octobre, n’est pas candidate aux régionales. Le président de la formation, Artur Mas,
qui avait tenté de convaincre
M. Puigdemont de convoquer
des élections anticipées, n’a pas
eu son mot à dire sur la « liste du
président ». M. Puigdemont l’a
confectionnée lui-même, regroupant autour de son nom artistes, sportifs, écrivains…
Une stratégie qui semble
payante électoralement. L’ancien
président catalan remonte dans
les sondages publiés en Andorre
ces derniers jours. A 19 % d’intentions de vote, il talonne ERC, redescendu à 21,3 %.
« Si les indépendantistes ne parviennent pas à 50 % des voix, le
plus sensé pour eux est de ranger le
rêve indépendantiste un temps, affirme Jordi Alberich, directeur du
Cercle d’économie catalan. Beaucoup de gens votent par indignation, mais la société est épuisée par
la tension des derniers mois. » p
sandrine morel
Les Emirats arabes unis se rapprochent
des Frères musulmans au Yémen
Abou Dhabi compose avec les islamistes afin d’unifier les factions combattant les houthistes
Beyrouth - correspondant
S
ur les photographies de
leur rencontre, qui s’est tenue dans la nuit du mercredi 13 au jeudi 14 décembre à
Riyad avec le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman, et
l’homme fort des Emirats arabes
unis, Mohammed Ben Zayed, les
deux principaux dirigeants du
parti Al-Islah, la branche yéménite des Frères musulmans, se
tiennent cois devant leurs puissants interlocuteurs.
Le chef de la diplomatie émiratie, Anwar Gargash, annonçait
peu après cette entrevue que le
parti yéménite avait « rompu ses
liens avec l’organisation terroriste
des Frères musulmans. » Il donnait ainsi une chance à ses deux
dirigeants, le colonel Mohammed Abdallah Al-Yadoumi et son
secrétaire général, Abdel Wahab
Ahmad Al-Anasi, de rejoindre la
coalition arabe dans la guerre
que mènent Riyad et Abou Dhabi
depuis mars 2015 au Yémen contre la rébellion houthiste, d’obédience chiite et soutenue par
l’Iran. « Nous avons maintenant
une opportunité de tester leurs intentions, dans l’intérêt du Yémen
et de la région arabe », expliquait
le ministre.
Cette déclaration de rupture est
paradoxale : la confrérie, fondée
en Egypte à la fin des années 1920,
ne dispose pas d’une structure tutélaire internationale dont la
branche yéménite aurait pu se dis-
socier. L’ouverture de ce dialogue
avec Al-Islah marque donc plutôt
une rupture des Emirats avec leur
politique d’hostilité généralisée à
l’égard des formations islamistes,
en particulier celles apparentées
aux Frères musulmans.
Main tendue
Abou Dhabi et Riyad avaient décrété la confrérie « organisation
terroriste » en 2014, trois ans après
les soulèvements des printemps
arabes, dont les Frères et leurs excroissances au Moyen-Orient
avaient été les grands bénéficiaires. Arrivé au pouvoir en Arabie
saoudite en 2015, le roi Salman a
cependant infléchi la position de
la monarchie. Des dirigeants palestiniens, tunisiens et yéménites
de la confrérie avaient été reçus
cette année-là par Riyad, qui s’appuie au Yémen sur une figure militaire liée à Al-Islah, le vice-président Ali Mohsen Al-Ahmar.
Mohammed Ben Salman a probablement convaincu son homologue émirati, dont il est très proche, de prendre langue à son tour
avec le mouvement yéménite.
Que le chef de file des Emirats ait
consenti à faire une exception à
son principe de tolérance zéro
vis-à-vis des islamistes témoigne
des grandes difficultés que la
coalition anti-houthiste rencontre au Yémen.
L’entrevue de Riyad a eu lieu dix
jours après l’assassinat de l’exprésident yéménite Ali Abdallah
Saleh, le 4 décembre dans la capi-
tale yéménite, Sanaa, par les rebelles houthistes. M. Saleh venait
de renier ces alliés, avec lesquels il
contrôlait la capitale depuis septembre 2014 : ils y résistaient ensemble avec succès aux bombardements de la coalition. Depuis
lors, les houthistes se sont affirmés comme les maîtres exclusifs
du nord du Yémen, en menant
une purge sévère contre les anciens alliés de M. Saleh.
Avec la mort de M. Saleh, la coalition a perdu un allié potentiel et
se trouve désormais sans relais
dans les zones rebelles. Elle s’efforce, depuis le 4 décembre, de
rassembler les fidèles de l’ex-président, dispersés de part et
d’autre des fronts et à l’étranger,
et tâche de mettre en avant son
fils, Ahmad Ali Saleh, qui vit en résidence surveillée à Abou Dhabi.
La main tendue dans le même
temps par la coalition à Al-Islah,
s’inscrit dans cet effort pour rassembler les opposants au nouvel
ordre en place à Sanaa.
« Opportunité »
« C’est un geste désespéré. Ils n’ont
personne d’autre sur le terrain
dans le Nord, résume Moustafa
Noman, ancien diplomate yéménite proche de Riyad. Mais ça n’est
pas une alliance : les Emiratis donnent à Al-Islah une opportunité. Ils
attendent de voir ce qu’ils pourront offrir. Or, Al-Islah s’est beaucoup affaibli durant la guerre. »
Ce parti, une alliance lâche de
groupes islamistes et de réseaux
tribaux, pourrait au moins peser
dans la bataille de Taëz. Les houthistes ont concentré, depuis le
début 2015, dans cette ville du
centre une large part de leurs
troupes : ils pilonnent l’agglomération depuis les montagnes
alentours, tout en tirant des revenus significatifs de sa zone industrielle.
Face à eux, Al-Islah est représenté par une constellation de milices locales et au sein de corps
d’armée qui n’étaient pas passés à
la rébellion en 2014, aux côtés de
M. Saleh. Al-Islah s’est cependant
affaibli à Taëz, en affrontant à plusieurs reprises des milices financées par les Emirats, dont la brigade salafiste d’Abou Al-Abbas,
placé sous sanctions en octobre
par le Trésor américain pour ses
liens supposés avec Al-Qaida, et
qui combat également les houthistes à Taëz.
Pour les autorités de la province, les Emiratis craignaient
jusqu’ici autant une éventuelle
prise de Taëz par les houthistes
qu’une victoire d’Al-Islah. « Il est
possible qu’ils veuillent que les
parties en conflit s’épuisent les
unes les autres, afin de mieux contrôler la province », estimait en
octobre Ali Al-Mamari, le gouverneur de Taëz, lors d’une conférence à Beyrouth. Désormais,
Abou Dhabi a jugé que les Frères
musulmans yéménites étaient
un moindre mal. p
benjamin barthe
et louis imbert (à paris)
international | 5
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Le djihadiste, repéré, était considéré comme une
source potentielle de renseignements sur l’EI
Turquie: les réseaux de l’EI au cœur
du procès de l’attentat du Reina
Trente-neuf personnes avaient été tuées dans une discothèque le 1er janvier
istanbul - correspondante
berlin - correspondant
I
l n’avait pas fallu deux jours,
après l’attentat commis à Berlin, le 19 décembre 2016, pour
que soient révélées les failles des
services allemands de sécurité. Un
an plus tard, à la veille du premier
anniversaire de cette attaque au
camion qui a tué douze personnes
et en a blessé une cinquantaine
sur le marché de Noël de la Breitscheidplatz, plusieurs enquêtes publiées dans la presse – notamment
dans le Berliner Morgenpost et Die
Welt, dimanche 17 décembre – ont
fait apparaître des dysfonctionnements encore plus graves que
ceux mis en lumière jusque-là.
Qu’avait-on appris après l’attentat ? D’abord que son auteur, Anis
Amri, un Tunisien de 24 ans, qui
s’était fait enregistrer comme réfugié après son arrivée en Allemagne, au printemps 2015, figurait,
depuis mars 2016, sur une liste de
quelque 550 individus considérés
comme les plus dangereux du
pays. On sait aujourd’hui que la
police s’était inquiétée dès octobre 2015 de son « lien avec le soi-disant Etat islamique » (EI). En cause :
ses relations avec des membres du
réseau d’Abu Wala, un prédicateur
salafiste soupçonné de recruter
outre-Rhin des candidats au djihad souhaitant rejoindre l’EI en
Syrie et en Irak.
Après l’attaque de Berlin, on
avait aussi appris que le parquet
fédéral, compétent en matière de
terrorisme, avait été informé, dès
mars 2016, qu’Anis Amri préparait
un casse dans le but de disposer
d’un butin lui permettant d’acheter des armes en vue de commettre un attentat. On sait désormais
qu’il a été alerté de ses intentions
criminelles bien plus tôt.
« Quelqu’un de très radical »
A l’origine des soupçons : un rapport rédigé, fin novembre 2015,
par une taupe infiltrée dans le réseau d’Abu Wala. « Anis Amri me
donne l’impression d’être quelqu’un de très radical qui veut absolument combattre au nom de
sa foi », écrit l’agent « VP01 » –
« Murat » pour ceux qu’il est
censé espionner.
L’information est jugée suffisamment alarmante pour que la
police de Rhénanie-du-NordWestphalie, le Land où vit alors
Amri, la transmette au parquet fédéral. Le 3 décembre 2015, celui-ci
décide de mettre sous surveillance
le smartphone d’Anis Amri. Le 14,
une note signale que ce dernier a
cherché sur Internet des renseignements sur la fabrication de grenades artisanales et de bombes à
base de TNT. Le 12 février 2016,
l’agent « VP01 » rédige un nouveau
rapport : « Je sens qu’il a un projet
en tête et qu’il veut se mettre
au clair avec lui-même. On peut
penser qu’il veut s’assurer d’aller au
paradis », écrit-il à propos d’Amri.
Malgré cela, il n’est pas inquiété.
Il ne l’est pas davantage dans les semaines suivantes, alors qu’il a emménagé à Berlin, où la police repère ses allées et venues dans une
mosquée salafiste et l’observe
dans différents parcs en train de
vendre de la drogue. Pourtant, les
filatures cessent le 15 juin. Le
21 septembre, les enregistrements
Le renseignement
a été tenu
au courant
des activités
d’Anis Amri plus
précocement qu’il
ne l’avait prétendu
LE CONTEXTE
FÉDÉRALISME
L’attaque au camion menée par
Anis Amri dans un marché de
Noël à Berlin, le 19 décembre 2016, a fait douze morts.
L’attentat a aussitôt suscité un
vif débat sur l’organisation des
services allemands de renseignement, que le ministre de
l’intérieur, Thomas de Maizière,
a alors tenté de centraliser davantage. Deux semaines après
l’attaque, il plaidait en faveur
d’une « nouvelle architecture »,
afin de réduire les compétences
des Etats-régions en matière de
sécurité et de renforcer, à l’inverse, celles de l’Etat fédéral.
Lancé avant les élections du
24 septembre et très critiqué par
les partisans du fédéralisme,
ce projet est resté lettre morte.
systématiques visant son smartphone sont suspendus à leur tour.
Autre question : pourquoi Anis
Amri a-t-il été relâché au bout de
44 heures après avoir été arrêté par
la police dans le Bade-Wurtemberg, le 30 juillet 2016, alors qu’il
voyageait en bus vers Turin (Italie)
avec de faux passeports ? Compte
tenu de ce qu’elles savaient sur lui,
les autorités auraient pu décider
de le placer en centre de rétention,
en s’appuyant pour cela sur sa situation d’étranger en situation irrégulière, ce qui était son cas depuis le rejet, deux mois plus tôt, de
sa demande d’asile.
Dans un premier temps, une explication de nature structurelle a
été privilégiée : face à cet homme
qualifié par les autorités de « très
mobile » et ayant utilisé six identités différentes pendant ses dixsept mois en Allemagne, c’est
avant tout l’organisation des services de sécurité du pays qui aurait
été inadaptée.
Un an plus tard, Die Welt avance
une autre explication. Dans son
enquête de sept pages parue dimanche, le quotidien affirme que
l’Office fédéral de protection de la
Constitution, qui est chargé du
renseignement intérieur, a été
tenu au courant des activités
d’Anis Amri plus précocement et
plus précisément qu’il ne l’avait
prétendu jusqu’alors. Si ce dernier
n’a pas été arrêté, ce n’est donc pas
par manque de centralisation ou
de coordination de l’information,
mais par choix.
En l’occurrence, affirment les
auteurs, parce que les services ont
estimé qu’Anis Amri leur était plus
précieux en liberté en raison des
renseignements qu’il pouvait leur
fournir malgré lui sur les activités
de l’EI, notamment en Libye, sur
lesquelles il semble avoir été bien
informé. C’est également pour
cette raison qu’il aurait été arrêté
alors qu’il était en route vers Turin,
le 30 juillet 2016, les autorités préférant le garder sur le territoire allemand pour continuer à s’en servir comme source d’information.
Quelle est la part des facteurs
structurels et des négligences décisionnelles dans la chaîne de manquements ayant permis à Anis
Amri de foncer à bord d’un camion volé contre un marché de
Noël à Berlin, avant d’être tué quatre jours plus tard en Italie ? La
question sera au cœur de la commission d’enquête que les Verts et
Die Linke (gauche radicale) ont fini
par faire accepter, cet automne,
aux conservateurs et aux sociauxdémocrates, et qui devrait commencer ses travaux au Bundestag
dans les prochaines semaines. p
thomas wieder
A
ssis entre cinq gendarmes, Abdulkadir Macharipov, l’auteur de
l’attentat contre la discothèque Reina durant la nuit du
Nouvel An 2017 à Istanbul (Turquie), est resté de marbre pendant les cinq jours d’audience de
la première phase du procès, qui
s’est tenue du 11 au 15 décembre
dans l’immense salle du tribunal
de la prison de Silivri, à 70 kilomètres d’Istanbul. Le procès a été
suspendu depuis pour reprendre
le 26 mars 2018, mais il offre
d’ores et déjà une plongée inédite
dans les réseaux de l’Etat islamique en Turquie.
Les bancs des accusés sont bondés. Cinquante-sept personnes
comparaissent, dont 51 sont incarcérées. Pour la plupart, il s’agit
de ressortissants ouzbeks membres présumés d’une filière turque de l’EI en Turquie.
Accusé d’« homicides volontaires » et de « tentative de renversement de l’ordre constitutionnel »,
Macharipov, un Ouzbek âgé de
34 ans, préalablement entraîné au
Waziristan (Pakistan), a reconnu
pendant sa détention être
l’auteur de l’attentat qui a fait
39 morts le 1er janvier 2017. Le procureur a requis jusqu’à 2 397 années de prison.
Tout au long des audiences, le
tueur est resté impavide. Y compris lorsque ses deux femmes – la
ressortissante ouzbèke Zarina
Nurullaeva, épousée à Moscou
en 2011, et la Franco-Sénégalaise
Téné Traoré, épousée religieusement le 6 janvier 2017 à Istanbul –
ont déposé par visioconférence
depuis leur prison. Elles viennent l’une et l’autre d’accoucher
il y a quelques mois ; ce qui les
dispense d’être physiquement
présentes au tribunal.
Pendant sa garde à vue, l’Ouzbek
a reconnu son appartenance à
l’EI, se félicitant des « avantages
offerts » par cette organisation, en
premier lieu « le statut de sehit »
(martyr), pour ceux qui tuent les
mécréants. « Je suis allé là-bas
pour mourir », a-t-il dit aux enquêteurs lors de ses premiers interrogatoires. Il est ressorti indemne
de son équipée meurtrière.
Il est plus de minuit, le 1er janvier 2017, lorsque Macharipov fait
irruption dans la discothèque
Reina. Armé d’un fusil d’assaut, il
ouvre le feu sur les clients qui
dansent et boivent de l’alcool. Il
racontera avoir cherché à se tuer
en dégoupillant une grenade qu’il
imaginait explosive alors qu’elle
était assourdissante. Il descend
ensuite au sous-sol pour se changer. Puis il sort de la boîte au milieu des rescapés. Après avoir hélé
un taxi, il disparaît dans la nuit.
« Le juge de Daech »
Son arrestation a lieu deux semaines plus tard, le 16 janvier,
dans un appartement flambant
neuf du quartier d’Esenyurt, à la
périphérie d’Istanbul. Interpellée avec lui, sa deuxième femme,
la Franco-Sénégalaise Téné Traoré, est décrite par lui comme
« un cadeau » reçu de l’EI pour
services rendus.
Lors de sa déposition par écran
vidéo, jeudi 14 décembre, un biberon à la main, Téné Traoré a dit
qu’elle ignorait que Macharipov
venait de tuer 39 personnes et
d’en blesser une centaine d’autres
lorsqu’il a déboulé à l’appartement tard dans la nuit. « Jamais »
elle ne l’aurait épousé si elle avait
su. D’ailleurs, il s’est bien gardé de
lui révéler l’existence de sa première épouse. Elle l’a appris pendant la garde à vue. A la question
du président du tribunal, Abdurrahman Orkun Dag : « Pour quelle
raison êtes-vous venue en Turquie ? », elle dit qu’il lui était « difficile de vivre librement sa religion
en France ». Comme la plupart des
accusés, elle n’a rien vu, rien fait,
rien entendu.
Qui est le cerveau de l’attentat ?
Yasser Mohammed Salam Radown, un ressortissant égyptien
âgé de 65 ans, apparaît comme un
acteur de tout premier plan ; ce
qu’il nie. La valise saisie chez lui
lors de son arrestation à Istanbul,
le 28 décembre 2016, soit quatre
jours avant l’attentat, est bien la
sienne, mais il ne reconnaît pas
les deux téléphones portables
trouvés à l’intérieur. En revanche,
le troisième portable saisi par la
police lui appartenait forcément.
Il l’avait caché dans son anus.
« Pourquoi l’avoir mis là ? », demande le juge. « J’avais peur qu’on
me le prenne, j’ai fait usage de mon
droit », bredouille le petit homme
Libération conditionnelle pour
une journaliste allemande
Le tribunal d’Istanbul a ordonné, lundi 18 décembre, la remise en
liberté conditionnelle d’une journaliste et traductrice allemande,
Mesale Tolu, dont l’emprisonnement depuis huit mois pour
« appartenance à une organisation terroriste » a suscité des tensions avec Berlin. Mme Tolu a l’interdiction de quitter la Turquie et
doit se présenter au commissariat une fois par semaine, a indiqué Heike Hänsel, une députée allemande du parti de gauche radicale Die Linke, qui assistait à l’audience. Ecrouée en mai,
Mme Tolu est jugée depuis octobre pour appartenance au Parti
communiste marxiste-léniniste (MLKP), une formation interdite
en Turquie car considérée comme « terroriste ». Elle risque jusqu’à
quinze ans de prison. Cette citoyenne allemande d’origine
turque, âgée de 33 ans, est jugée avec 17 autres personnes.
à l’imposante barbe poivre et sel.
Eclats de rire dans la salle. L’accusé
est furieux. Sur la carte mémoire
de son téléphone, les policiers
vont découvrir les numéros de
pointures de l’EI, ainsi que des vidéos d’exécutions, entre autres
celle de deux soldats turcs brûlés
vifs, après avoir été capturés par
l’EI au nord de la Syrie.
C’est lui qui a appelé Macharipov pour l’inciter à y aller, selon
les écoutes téléphoniques. Autre
indice, les autres accusés disent
de lui qu’il est « le juge de Daech ».
C’est faux, affirme-t-il : « Il faut
avoir fait des études pour être
juge ! » Il nie son appartenance à
l’EI. Il est prothésiste, d’où sa présence sur les théâtres de guerre,
en Syrie surtout.
« Bientôt, on aura la charia »
Le dernier jour, vendredi 15 décembre, Celil Celik, un maçon
turc d’Istanbul, la soixantaine,
accusé d’avoir logé des membres
du réseau dans un appartement
dont il est propriétaire, arrive à la
barre. Il rend grâce au président
turc, Recep Tayyip Erdogan, qui
lui a donné la possibilité d’« exercer librement sa religion ». Il en
est sûr, « bientôt, on aura la charia ». Volubile et agressif, il raconte sa vie, ses mauvaises relations avec son père, ses appartements « reçus en héritage ». Les
quatre doigts de sa main gauche
sont coupés ? Il s’est infligé cette
blessure lui-même « avec une hache » sous l’effet de la colère. Il reconnaît être allé en Syrie. Il « croit
au djihad ».
Samedi 16 décembre, le tribunal
a ordonné sa remise en liberté
conditionnelle ainsi que celle de
six autres accusés. Tous les autres
ont été maintenus en détention,
dont Macharipov, et les deux
Français, Abdurrauf Sert, un Franco-Turc de 22 ans originaire de
Lyon, et Téné Traoré, 24 ans, la
deuxième épouse du tueur. p
marie jégo
LE LIVRE N °1 DES VENTES AUX ÉTATS-UNIS
LE DOCUMENT
EXPLOSIF
QUI PEUT FAIRE
TOMBER TRUMP
Un ouvrage magistral, une exécution
parfaite, une lecture essentielle.
John Le Carré
Photo © Carlos Barria / Reuters
Un an après l’attaque
de Berlin, les services
allemands sur la sellette
6 | international
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Vienne menace de réveiller le conflit du Haut-Adige
Rome qualifie d’« ethno-nationalisme » les promesses de la coalition aux germanophones de la région
rome - correspondant
B
as les pattes du HautAdige ! » Bien sûr, Giorgia
Meloni, dirigeante du
très droitier mouvement Fratelli d’Italia, héritier des
postfascistes d’Alliance nationale
et allié de Silvio Berlusconi, est
coutumière des déclarations peu
diplomatiques. Mais la voir saluer
ainsi la formation d’un gouvernement autrichien – qui allie droite
et extrême droite – avec lequel elle
a tant en commun a quelque
chose d’assez inattendu.
Il faut dire que vu d’Italie, l’annonce que le gouvernement de
Vienne offrirait dès 2018 des passeports autrichiens aux germanophones – et ladinophones – du
Haut-Adige qui en feraient la demande est une sorte de chiffon
rouge. Cette mesure, qui figure
dans l’accord de gouvernement
rendu public le 16 décembre, a fait
bondir Benedetto Della Vedova,
secrétaire d’Etat aux affaires
étrangères du gouvernement italien, dénonçant le retour en Europe de l’« ethno-nationalisme ».
Puis le gouvernement a surtout
semblé vouloir temporiser.
Dans un entretien au Corriere
della Sera, le vice-ministre des
affaires étrangères chargé de la
coopération, Mario Giro, a ainsi
déclaré : « La proposition de citoyenneté de la part de l’Autriche
pour les Italiens du Haut-Adige est
une vieille histoire. Il faut différencier les slogans des faits concrets.
ALLEMAGNE
Tyrol
AUTRICHE
Bolzano
Trentin
TrentinHaut-Adige
ITALIE
100 km
Haut-Adige
(Sud Tyrol)
Venise
L’Autriche est un pays ami avec lequel nous voulons maintenir de
très bons rapports. » Une déclaration qui se veut apaisante, mais
qui masque mal la préoccupation
de Rome à l’idée de voir rouvrir un
contentieux territorial qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux pays.
Incorporée au royaume d’Italie
en 1919, à la faveur de l’éclatement
de l’empire austro-hongrois et en
même temps que le Trentin
voisin, la province de Bolzano,
baptisée Haut-Adige par le gouvernement italien, est en effet un
sujet de tensions très fortes entre
les deux pays.
Statut spécial
Côté autrichien, la perte de cette
région, appelée Sud-Tyrol depuis
des siècles, est vue comme une entorse aux principes censés présider au redécoupage des frontières
de la région, au lendemain du premier conflit mondial. En effet, si
les populations italiennes étaient
majoritaires dans les environs de
Trente (l’empereur François-Joseph avait même proposé d’offrir
le Trentin à l’Italie dès 1915, pour la
dissuader d’entrer en guerre aux
côtés de la Triple-Entente), il n’en
était rien dans la province de Bolzano (Bozen en allemand), qui
compte encore aujourd’hui 70 %
de germanophones.
La politique d’italianisation menée par Mussolini ayant échoué, la
question du Sud-Tyrol s’est de
nouveau posée au sortir de la seconde guerre mondiale : les Alliés
décident finalement de laisser la
région à l’Italie, accompagnant ce
choix d’une obligation d’accorder
un statut spécial à la province de
Bolzano. Une disposition contournée par l’Italie, qui crée une région
autonome incorporant Trentin et
Haut-Adige, afin que l’élément italien soit majoritaire dans l’ensemble. La décision provoque de grandes frustrations dans la population germanophone, et même
l’émergence d’un mouvement terroriste armé, le Comité pour la défense du Tyrol du Sud (BAS), très
actif dans les années 1960.
HeinzChristian
Strache (FPÖ)
et Sebastian
Kurz (ÖVP),
nouveaux
vicechancelier et
chancelier
autrichiens,
et le
président
Alexander
Van der
Bellen, lundi
18 décembre
à Vienne.
ROLAND
SCHLAGER/AFP
Un compromis adopté en 1972 a
permis d’apaiser la situation, chacune des deux provinces obtenant une large autonomie, à la fois
fiscale, administrative et législative. Aujourd’hui, le Haut-Adige a
deux langues officielles, l’italien
et l’allemand, son propre système
électoral – le Parti populaire du
Sud-Tyrol (SVP, 4 députés et 2 sénateurs) est allié au Parti démocrate au pouvoir – et les postes
dans l’administration y sont répartis sur la base d’un régime de
« proportionnalité
ethnique »,
élargi à la minorité de langue
ladine, le tout assuré par des recensements réguliers. L’entrée de
l’Autriche dans l’UE, en 1995, et
dans l’espace Schengen semblait
avoir fini d’apaiser les tensions.
D’autant que la province de Bol-
zano, devenue la plus riche d’Italie, ne semble pas avoir à se plaindre de cette autonomie qui lui est
très avantageuse financièrement.
Pour le secrétaire d’Etat aux affaires européennes, Sandro Gozi,
interrogé par le quotidien Avvenire, cette revendication autrichienne, assimilée à de la « propagande électorale », est « inutile ».
« Le Haut-Adige est reconnu
comme un modèle de résolution de
conflit territorial », poursuit-il,
avant de rappeler au gouvernement autrichien ses obligations
dans un autre dossier qui empoisonne les relations entre les deux
pays : la question de l’accueil des
demandeurs d’asile, dans laquelle
Rome attend que l’Autriche
prenne toute sa part. p
jérôme gautheret
Extrême droite et
droite prêtent serment
Moins de 6 000 personnes ont manifesté
contre le gouvernement ÖVP-FPÖ
vienne - correspondant
L’
héritage des Habsbourg
offre au personnel politique autrichien un décorum à rendre jaloux tout locataire
français des palais de la République. C’est sous le portrait de
Marie-Thérèse d’Autriche que le
nouveau gouvernement a prêté
serment, lundi 18 décembre au
Palais Hofburg. Le président écologiste Alexander Van der Bellen a
fait rire l’assemblée en oubliant de
saluer le nouveau vice-chancelier
Heinz-Christian Strache. L’acte
manqué est savoureux, car le chef
de l’Etat ne laisse qu’à contrecœur
le chef du Parti de la liberté (FPÖ,
extrême droite) entrer dans le
gouvernement.
L’ambiance a été amicale. M. Van
der Bellen, élu en décembre 2016
contre un candidat d’extrême
droite, a tout de même rappelé la
chance du nouvel exécutif, qui entame une législature avec des indicatifs économiques tous au vert. Il
s’est aussi autorisé à donner quelques directives au conservateur
Sebastian Kurz (Parti populaire,
ÖVP), 31 ans, désormais chancelier
après les législatives du 15 octobre.
« Dans les bons moments comme
dans les plus sombres, nous sommes tous d’accord pour prendre
nos responsabilités face à l’Histoire », a-t-il lancé en direction des
nouveaux ministres, dont plusieurs ont été choisis par M. Strache, proche des milieux néonazis
durant sa jeunesse.
Environ 5 500 manifestants sont
venus dénoncer le retour au pouvoir du FPÖ en criant « nazis dehors ». Un chiffre à comparer aux
Il faudra
s’habituer au
retour, à Vienne,
d’un aigle à deux
têtes concernant
les dossiers
internationaux
250 000 personnes qui avaient accompagné de leurs sifflets l’intronisation de ministres d’extrême
droite il y a dix-sept ans, lors d’une
première coalition FPÖ-ÖVP.
Pour le reste, il faudra commencer à s’habituer au retour à Vienne
d’un aigle à deux têtes concernant
les grands dossiers internationaux. Car s’il est clair que le chancelier fait du maintien de relations
constructives avec Bruxelles et
Berlin ses priorités stratégiques, le
numéro deux du gouvernement
ne semble pas vouloir se priver
d’exprimer des positions à l’extrême opposé de celles de la Commission européenne et de Berlin,
notamment sur la levée des sanctions imposées à la Russie par l’UE.
« Autriche-Hongrie »
« Que ce soit humainement, économiquement, politiquement ou culturellement, nous avons beaucoup
de choses en commun avec l’Allemagne », a affirmé le nouveau
chancelier dans un entretien au
tabloïd Bild. Il sait que son alliance
n’est vue d’un œil bienveillant ni
par son homologue Angela Merkel
ni par les sociaux-démocrates.
« L’Autriche-Hongrie est de retour »,
a d’ailleurs ironisé le social-démocrate allemand Achim Post, soulignant un rapprochement avec
Viktor Orban, notamment sur la
question des migrants.
Interrogé par la radio publique
FM4, le constitutionnaliste Heinz
Mayer émet d’ailleurs des doutes
sur la capacité du nouveau gouvernement à mettre en œuvre plusieurs pans de son programme.
« Le droit d’asile dépend partiellement du droit européen, rappellet-il. Tout législateur est dans l’obligation de le transposer dans le
droit national. Retirer leur argent
de poche aux demandeurs d’asile,
je pense que ce n’est pas recevable.
Je crois que le Danemark a déjà essayé. » Ce spécialiste critique également le fait que le FPÖ ait hérité
des portefeuilles de l’intérieur et
de la défense et qu’il ait désormais
la main haute sur les trois services
de renseignement. p
blaise gauquelin
planète | 7
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Les femmes enceintes trop exposées aux métaux
La consommation élevée de produits de la mer peut expliquer la surimprégnation à l’arsenic et au mercure
L
e pictogramme qui préconise aux femmes de ne
pas boire la moindre
goutte d’alcool pendant
la grossesse, même pendant les
fêtes, doit-il également être
accolé sur les bourriches d’huîtres ou les plateaux de saumon et
de fruits de mer ?
On savait déjà que ces mets, consommés crus, étaient déconseillés en raison des risques de listériose. Une étude inédite publiée
mardi 19 décembre par Santé publique France (ex-Institut de veille
sanitaire), quelques jours avant
les agapes de fin d’année, montre
que les femmes enceintes françaises sont surexposées à l’arsenic et
au mercure, et que cette « surimprégnation » (par rapport notamment aux Américaines et aux Canadiennes) « trouverait une explication dans la consommation plus
élevée de produits de la mer ».
Ces résultats préoccupants
sont issus du volet périnatal du
programme national de biosurveillance que les ministères de
la santé et de l’environnement
ont demandé à Santé publique
France de mettre en œuvre, considérant que « la connaissance
des niveaux d’exposition des femmes enceintes [aux polluants de
l’environnement] et le mode
d’imprégnation sont des enjeux
majeurs de santé publique ».
L’exposition prénatale à ces polluants est soupçonnée d’avoir
des répercussions sur la grossesse
(prématurité, malformations congénitales, petit poids à la naissance) et sur le développement et
la santé de l’enfant (atteintes du
système reproducteur, du métabolisme, du développement psychomoteur et intellectuel ou augmentation du risque de cancer).
Cobalt et plomb
L’étude a été conduite sur un
échantillon représentatif de
4 145 femmes ayant accouché
en 2011 en France continentale
(hors Corse) à partir de prélèvements recueillis au moment de
l’accouchement : sang de cordon,
urines, cheveux et sérum. Une
première salve de résultats, publiée en décembre 2016, a déjà
montré la présence de polluants
organiques (bisphénol A, phtalates, pesticides, PCB ou composés perfluorés).
Le Programme
national nutrition
santé préconise
déjà de limiter
la consommation
de poisson
à deux portions
par semaine
Les résultats rendus publics
mardi concernent, eux, les métaux. Outre le mercure et l’arsenic, treize substances au total
ont été dosées. Il s’agit de l’aluminium, de l’antimoine, du cadmium, du césium, du chrome,
du cobalt, de l’étain, du nickel,
du plomb, de l’uranium et du
vanadium. La plupart sont classées cancérogènes certains (arsenic, cadmium, chrome, nickel),
probables (vanadium) ou possibles (mercure, antimoine, cobalt)
pour les humains par le Centre
international de recherche sur
le cancer.
A l’exception de l’uranium, tous
ces polluants ont été retrouvés
chez pratiquement toutes les
femmes. Avec des niveaux plus
ou moins importants. Ainsi, la
présence d’arsenic, de plomb et
de cobalt a été mise en évidence
dans 100 % des échantillons. Les
taux varient mais restent très
élevés pour le nickel (99 %), le
chrome (96 %), le vanadium
(96 %) ou le mercure (91 %). Les
deux principales sources d’imprégnation sont le tabac (antimoine, chrome, cobalt, nickel, vanadium) et l’alimentation.
S’agissant du plomb et du mercure, l’étude relève que les niveaux d’imprégnation s’inscrivent dans une tendance à la
baisse observée dans les études
précédentes. Pour Santé publique France, c’est le résultat de la
mise en place de réglementations plus strictes comme l’interdiction de l’essence au plomb
ou la limitation des rejets industriels de mercure.
Pour le mercure, toutefois, la
concentration capillaire moyenne
reste supérieure à celle mesurée
sur la même période (entre 2011 et
2012) en Europe centrale et de l’Est,
et aux Etats-Unis. Cet écart pourrait s’expliquer par la consomma-
tion de produits de la mer plus élevée en France que dans la plupart
des autres pays d’Europe et aux
Etats-Unis, suggère l’étude.
« Le principal contributeur de
l’exposition des femmes enceintes
françaises au mercure organique,
principale forme du mercure mesurée dans les cheveux, est la consommation de produits de la mer.
Plus précisément, la consommation de poisson, de coquillages et
de crustacés. »
« Répercussions sur l’enfant »
L’étude parvient au même constat
concernant l’arsenic, substance
très utilisée dans l’industrie (batteries électriques, conservateurs
du bois) ou l’agriculture (fongicides) et qui, comme le mercure,
pollue aussi les océans. « Les concentrations urinaires en arsenic
des femmes enceintes augmentent
avec la consommation de produits
de la mer », notent les auteurs, qui
ont soumis des questionnaires
sur les habitudes alimentaires.
Cette surimprégnation par le
mercure et l’arsenic par rapport
aux Etats-Unis, notamment, avait
déjà été observée pour la population française en général, dans
l’Etude nationale nutrition-santé
2006-2007. « L’exposition pendant
la grossesse pourrait avoir des répercussions sur la santé de l’enfant
et de la mère, confirme l’une des
auteurs, Clémence Fillol, responsable de l’unité surveillance biologique des expositions et des effets. Mais il est encore trop tôt
pour mesurer les effets sanitaires
sur les enfants. » Les 4 145 femmes
étant incluses à la cohorte pour
l’étude longitudinale française
depuis l’enfance, qui suit plus de
18 000 enfants nés en 2011, ils
pourront être mis en évidence
dans les prochaines années.
A l’Agence nationale de sécurité
sanitaire de l’alimentation, de l’en-
vironnement et du travail (Anses),
on rappelle que « les risques sont
bien connus » et que l’exposition
aux métaux contenus dans les
produits de la mer ne se résume
pas pour les enfants aux neuf
mois de grossesse mais aux habitudes alimentaires de la mère bien
avant la conception et après la
naissance pour celles qui allaitent.
L’agence prépare de nouvelles
recommandations pour 2018.
Mais déjà, depuis cette année, le
Programme national nutrition
santé préconise pour la population globale de limiter la consommation de poisson à deux portions par semaine dont un gras
(maquereau ou sardine).
Cette nouvelle étude risque de
troubler un peu plus le message
de santé publique répété pendant
des années selon lequel il fallait
privilégier le poisson à la viande.
« Le problème, c’est que, contrairement à la viande, le poisson apporte certains acides gras qui ne
sont pas substituables, mais ils
sont très contaminés », expliquet-on à l’Anses.
« C’est une question très difficile,
estime la biologiste Barbara
Demeneix (CNRS-Muséum national d’histoire naturelle), qui vient
de publier Cocktail toxique. Comment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau
(éd. Odile Jacob, 308 p., 24 euros).
On trouve beaucoup de mercure
dans les gros poissons en bout de
chaîne alimentaire comme le thon
et l’espadon, et en même temps, les
bienfaits du poisson sont très importants. Les poissons de mer
contiennent du sélénium [un élément], qui est utile pour activer
l’hormone thyroïdienne et neutraliser le mercure en le complexant
chimiquement. » Les huîtres, aussi,
sont riches en sélénium. p
stéphane mandard
L’association L214 dévoile les coulisses de la fourrure de luxe de lapin
L’organisation dénonce des mauvais traitements dans trois élevages de lapins Orylag, issus d’une sélection génétique opérée par l’INRA
D
es lapins forcés de vivre
dans des cages exiguës
toute leur vie, sans la
moindre lumière du jour, et avec
pour seul environnement, des
grilles métalliques dépouillées.
Certains animaux blessés, malades, développent des troubles du
comportement ou sont atteints
du « syndrome vestibulaire », qui
les force à rester la tête tordue vers
le sol. Mardi 19 décembre, l’association L214 dévoile, dans une
nouvelle enquête que Le Monde a
pu consulter, l’intérieur d’élevages de lapins en batterie situés en
Nouvelle-Aquitaine.
Cette fois, leur destination n’est
pas seulement l’assiette du
consommateur mais également
sa garde-robe : ces léporidés sont
élevés pour produire de la viande
haut de gamme (sous l’appellation Rex du Poitou, prisée des tables gastronomiques) et surtout
de la fourrure de luxe, dont les
manteaux, les écharpes, les sacs à
main ou les peluches se retrouvent chez Dior, Fendi et Dolce
& Gabbana. Ils sont issus d’une
souche bien particulière, Orylag,
mise au point par sélection géné-
tique par l’Institut national de la
recherche agronomique (INRA).
L214 a déposé plainte pour mauvais traitements contre les élevages et contre l’INRA devant les
procureurs de Niort et de La Rochelle. Dans une pétition, elle appelle les marques impliquées à
cesser d’utiliser de la fourrure.
« Derrière l’image du luxe, se cachent des élevages industriels dans
lesquels les lapins ne peuvent pas
exprimer leurs comportements naturels et ne connaissent ni l’herbe
ni les rayons de soleil. Cela va à l’encontre du discours de la filière, qui
présente cette race comme éthique », dénonce Sébastien Arsac. Le
porte-parole de L214, qui réclame
l’abolition de toute exploitation
animale, demande également
« que l’INRA cesse d’utiliser des
fonds publics pour l’entretien et le
développement d’une filière privée
très éloignée de l’intérêt général ».
En 1979, l’INRA se lance dans un
programme de sélection à partir
du lapin domestique Rex, au pelage particulièrement soyeux en
raison d’une mutation génétique
naturelle. Après dix ans de recherches, les chercheurs mettent au
« Pour préserver
leur fourrure,
les lapins sont
isolés la majeure
partie de leur vie »
SÉBASTIEN ARSAC
porte-parole de L214
point une nouvelle souche, nommée Oryctolagus cuniculus orylag,
des animaux ayant « une fourrure
d’une douceur comparable à celle
du chinchilla », un « pelage exceptionnel (léger, soyeux, fin, dense, lumineux et aux couleurs intenses) »,
selon l’institut. Après avoir breveté la marque Orylag en 1989,
l’INRA a concédé une licence d’exploitation exclusive à la Société
coopérative agricole des éleveurs
d’Orylag, en échange d’une redevance, jusqu’au 1er janvier 2017.
L’organisme public fournit encore, jusqu’à l’été 2018, la semence
destinée à l’insémination artificielle des femelles des douze élevages affiliés à la coopérative, les
seuls à produire des Orylag en
France et dans le monde. Ils élèvent en moyenne 1 200 lapins par
semaine, soit environ 60 000 par
an. Une filière restreinte, qui dégage 3 millions d’euros de chiffre
d’affaires par an, vantée comme
étant « d’exception ».
C’est pourquoi Jean Boutteaud,
le président de la coopérative, se
dit « extrêmement surpris et choqué de l’existence de telles images »
qui ne correspondent pas aux
« valeurs que nous défendons et
aux soins que nous apportons aux
animaux. Notre filière est conduite
de manière artisanale, sans rechercher la productivité », assure-t-il.
Réalité « sinistre »
Les vidéos de L214 ont été tournées entre septembre et novembre chez cet éleveur des Deux-Sèvres, dans un autre élevage situé
en Charente-Maritime, ainsi qu’au
sein, dans le même département,
de l’unité d’expérimentation de
l’INRA et de l’abattoir de la filière.
Si les images sont bien moins
choquantes que celles d’autres
élevages cunicoles dévoilées ces
dernières années – montrant des
cages jonchées par des cadavres
ou surplombant des kilos de déjections –, elles ne révèlent pas
moins une réalité « sinistre », selon Sébastien Arsac. Les lapins
Orylag ont deux fois plus d’espace
que les lapins domestiques et ils
vivent quatre mois et demi et non
deux mois et demi comme les
autres. Mais, « pour préserver leur
fourrure, ils sont isolés durant la
majeure partie de leur vie (de l’âge
de 7 semaines à entre 17 et 21 semaines) dans des cages individuelles ne comportant aucun aménagement et ils sont privés de tout
contact, même visuel, avec leurs
congénères », dénonce le militant.
Selon L214, qui cite les recommandations de la Fédération des
vétérinaires d’Europe, ce type
d’élevage entraîne d’importantes
restrictions comportementales,
notamment de leurs besoins les
plus élémentaires (tels que ronger
ou bondir). En découle du stress,
des stéréotypies, une prévalence
de maladies plus élevée que dans
d’autres élevages – les lapins en
cages sont les animaux les plus
exposés aux antibiotiques.
Les Orylag pâtissent par ailleurs
d’une fragilité accentuée par la
sélection génétique. Selon le président de la coopérative, ils ont un
taux de mortalité de 30 % à 32 %.
« Ce ne sont pas des lapins ordinaires : on les élève en bâtiment car ils
ne pourraient pas survivre dans la
nature en raison d’os plus fins que
les autres léporidés et d’un duvet
qui ne protège pas du froid ni de la
pluie, justifie Jean Boutteaud. Ces
lapins sont aussi plus craintifs et
agressifs entre eux, d’où le fait
qu’on les isole. »
« Les conditions de vie montrées
par ces images ne respectent pas le
bien-être animal, mais elles ne
nous paraissent pas représentatives de ce qui se passe chez nous »,
répond de son côté Denis Milan, le
chef du département de génétique
animale de l’INRA. Il assure que
« certains numéros de tatouages
observés sur les images [attribuées
à l’institut] ne correspondent pas à
des animaux INRA ». L’organisme
annonce qu’une mission d’inspection interne va être diligentée
sous quarante-huit heures « afin
d’évaluer la situation et de prendre
les mesures correctives immédiates
qui s’imposeraient ». p
audrey garric
FRANCE
Ferrand-Rugy : lutte intestine à l’Assemblée
8|
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Les deux hommes se livrent un bras de fer discret avec, en ligne de mire, la remise en jeu du perchoir en 2019
C’
est l’histoire d’un
duel souterrain au
sommet de la Macronie. Pas une guerre
ouverte mais une lutte d’influence, qui se joue en coulisse
depuis le début du quinquennat
entre le président de l’Assemblée,
François de Rugy, et le patron du
groupe La République en marche
(LRM), Richard Ferrand. Depuis
près de six mois, ces deux poids
lourds du dispositif d’Emmanuel
Macron au Parlement sont engagés dans un bras de fer, afin de
savoir qui sera le détenteur du
perchoir fin 2019.
La cause de leur rivalité est assez
classique en politique : le premier
suspecte le second de vouloir lui
prendre son poste. D’après plusieurs sources, aussi bien à l’Elysée
qu’au sein du groupe LRM, Richard
Ferrand – qui briguait la présidence de l’Assemblée après avoir
dû quitter son poste au gouvernement, le 19 juin – n’a pas renoncé à
un retour en grâce. Depuis que
l’enquête judiciaire sur l’affaire des
Mutuelles de Bretagne a été classée sans suite, le mettant hors de
cause, le député du Finistère cherche à être promu.
« Il ne se voit pas mener son boulot ingrat à la tête du groupe pendant cinq ans. Et en tant que marcheur historique, il espère être reconnu pour son œuvre auprès du
président », explique un macroniste du premier cercle. Comprendre : soit en revenant au gouvernement, soit en prenant le perchoir.
D’où la guerre froide qui s’est peu à
peu installée entre M. Ferrand et
M. de Rugy. « Tous les deux se regardent du coin de l’œil. Il y en a un
qui s’emmerde dans son poste et
l’autre qui a peur de se faire piquer
sa place », décrypte un député proche du président de l’Assemblée.
Un « engagement collectif »
Les racines de leur différend remontent aux premiers temps du
quinquennat. Le 27 juin, trois jours
après avoir été élu à la tête du
groupe LRM à l’Assemblée,
M. Ferrand avait annoncé qu’au
nom du « renouvellement », le perchoir et tous les autres postes à responsabilité détenus par la majorité à l’Assemblée seraient remis
en jeu à mi-mandat, au bout de
deux ans et demi. Il avait alors
précisé que les sortants ne pourraient pas « se représenter à ces
mêmes responsabilités ».
Message entendu par François
de Rugy, élu le jour même à la présidence de l’institution. Le lendemain, lors de l’émission « Questions d’info » (LCP-AFP-Le MondeFranceinfo), il avait affirmé qu’il
François de Rugy et Richard Ferrand, pendant la convention de La République en marche, à Paris, le 8 juillet. JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »
démissionnerait à mi-mandat :
« C’est un engagement qui a été pris
collectivement et individuellement,
je ne vais pas le remettre en cause. »
Il avait alors souligné l’avoir « dit
devant le groupe des députés de La
République en marche ». Surtout, il
était allé jusqu’à promettre de ne
pas être candidat à sa propre succession, afin de « permettre à de
nouveaux députés d’accéder à des
postes à responsabilité ». Un engagement réaffirmé dans un entretien au Monde, publié le 7 juillet :
« Dans deux ans et demi, je remettrai mon mandat en jeu. »
Mais cinq jours plus tard, marche arrière : le même avait finalement affirmé sa volonté d’aller au
terme de son mandat. « En ce qui
me concerne, je suis élu pour cinq
ans, ça c’est un fait », avait-il déclaré sur France Bleu. Un message
que l’ex-responsable écologiste
n’a cessé de répéter depuis, en
soulignant que M. Macron ne lui a
pas demandé de démissionner et
qu’il a avec lui la Constitution.
Celle-ci stipule en effet à l’article 32 que « le président de l’Assemblée nationale est élu pour la durée
de la législature ».
Une volte-face que M. Ferrand a
peu goûtée. L’enracinement du
député de Loire-Atlantique à l’hôtel de Lassay éloigne en effet la
perspective de voir le patron des
députés LRM s’installer à ce poste.
Plusieurs élus macronistes estiment pourtant que ce dernier serait le candidat « le plus légitime »
pour occuper le perchoir, en cas de
redistribution des postes. D’où la
volonté de pousser son rival vers la
sortie, en lui rappelant son engagement passé. « Lors de l’installation du groupe, je me suis engagé à
ce que nous remettions en jeu à mimandat toutes les responsabilités
(…) Quand il s’est présenté au suffrage du groupe LRM, François de
Rugy y a souscrit », a ainsi rappelé
M. Ferrand dans un entretien à
Libération, le 3 décembre.
De cette rivalité à distance a découlé une méfiance réciproque.
Un pilier de la Macronie raconte
que, en coulisse, il est arrivé à
M. Ferrand de critiquer les réformes menées par le président de
l’Assemblée, quand ce dernier s’est
déjà plaint d’un manque de soutien du groupe… Orageuses cet été,
leurs relations se seraient ensuite
quelque peu apaisées, avant de
s’envenimer de nouveau ces dernières semaines, à cause du questeur Florian Bachelier, membre de
la garde rapprochée du président
du groupe LRM.
Un jeu « dangereux »
Dans l’équipe de M. de Rugy, beaucoup ont interprété l’offensive médiatique du député d’Ille-et-Vilaine, début novembre, autour des
économies à réaliser sur le budget
de l’Assemblée, comme une opération téléguidée par M. Ferrand
pour l’atteindre. Mais certains
voient également dans les
manœuvres du locataire de Lassay
une manière de « miner le terrain »
pour le député du Finistère.
« Ferrand ne se
voit pas mener
son boulot ingrat
à la tête du
groupe pendant
cinq ans », selon
un macroniste du
premier cercle
Prudent, le président de l’Assemblée cherche en effet à s’assurer
des appuis dans le groupe majoritaire. Chaque semaine, il invite
une trentaine d’entre eux à déjeuner à l’hôtel de Lassay pour mieux
connaître les 313 élus macronistes.
Une opération séduction qui ne
dit pas son nom. « Bartolone le faisait aussi mais avec Rugy, c’est de
l’industriel », confie un participant
régulier. Au sein du groupe, certains députés jugent sa position
intenable. « C’est un bon président
de l’Assemblée mais je ne vois pas
comment il pourrait se soustraire à
la règle qu’il s’est fixée lui-même »,
juge l’un d’eux. « On l’a laissé prendre le perchoir justement parce qu’il
s’était engagé à laisser sa place à un
jeune au bout de deux ans et demi »,
souligne un autre. D’autres jugent
au contraire « dangereux » le jeu de
M. Ferrand, craignant que cela
puisse « fragiliser » les institutions.
Fins politiques, les deux hommes veillent toutefois à ne pas afficher leur différend en public. Le
24 novembre, ils avaient signé un
communiqué commun pour démentir toute « guerre du perchoir »
entre eux, en réaction à un article
du Parisien évoquant leur rivalité.
« Dès lors qu’on veut la réussite du
quinquennat, aucune guerre n’est
possible entre nous ! », avaient-ils
assuré. Pas question de trop afficher des jeux personnels en Macronie, où la « bienveillance » est
censée être de mise. p
alexandre lemarié
et manon rescan
Wauquiez profite des critiques de Macron pour s’ériger en opposant
Le patron du parti Les Républicains veut exister entre les deux figures installées que sont Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon
E
mmanuel Macron a offert
un joli cadeau de Noël, avec
quelques jours d’avance, à
Laurent Wauquiez. Au détour
d’un long entretien diffusé par
France 2, dimanche 17 décembre,
le président de la République s’en
est pris au tout nouveau président du parti Les Républicains
(LR), qui lui avait reproché au
mois d’octobre, dans une tribune
publiée par le JDD, d’éprouver une
« haine de la province ». « Ça n’apporte rien au pays, ça dit la haine
qu’il a pour votre serviteur, a réagi
le chef de l’Etat, sans citer le nom
de son adversaire. Je la lui laisse,
qu’il vive avec, ça fera son quotidien. Ça ne fera pas manger les
Françaises et les Français, ça ne
fera pas progresser le pays. » Et
M. Macron d’ajouter, toujours en
réponse à la charge du président
de la région Auvergne-Rhône-Alpes : « Je ne vais pas commenter
cela, ça ne dit rien, ce n’est pas un
projet. » Un commentaire « sans
commentaires », donc. Mais qui a
été reçu avec bonheur du côté de
LR, où M. Wauquiez espère remettre son parti en bonne place dans
le paysage de l’opposition et introduire l’idée d’un match avec le
locataire de l’Elysée.
L’interview dominicale du chef
de l’Etat a donc occupé une large
part du premier point presse,
lundi 18 décembre, donné par la
nouvelle équipe de porte-parole
qu’a nommés le patron de la rue
de Vaugirard. Les critiques contre
Laurent Wauquiez ont été vues
par ces derniers comme un signe
de nervosité face à l’expression
d’une opposition virulente.
« M. Macron n’aime pas qu’on ne
l’aime pas, a raillé Gilles Platret,
l’un des trois porte-parole, avec
Lydia Guirous et Laurence Sailliet.
S’il n’est pas plus préparé que cela
aux critiques de l’opposition, je
crains qu’il ne souffre dans les semaines et les mois qui viennent. »
« D’égal à égal »
Surtout, la déclaration du chef de
l’Etat signe à leurs yeux le fait que
M. Wauquiez jouerait dans la
même cour que l’ancien ministre
de François Hollande, et non pas
dans celle du délégué général de la
République en marche (LRM),
Christophe Castaner. « Le président
de la République a compris que
Laurent Wauquiez est un opposant
d’égal à égal. Laurent Wauquiez est
à son niveau de discussion, on sent
une forme d’appréhension »,
estime Laurence Sailliet.
Si le président du parti de droite
n’en est sans doute pas encore là
– l’homme reste méconnu des
Français et son parti n’est crédité
que de 12 % des intentions de vote
aux élections européennes de
2019, contre 26 % pour une éventuelle alliance LRM-MoDem,
selon un sondage IFOP publié
dans Le Figaro, lundi –, il peut
néanmoins se féliciter de commencer à exister aux côtés des
deux autres figures d’opposants
que sont Jean-Luc Mélenchon et
Marine Le Pen. Agé de 42 ans
– M. Macron aura, lui, 40 ans,
jeudi 21 décembre –, l’ancien ministre de Nicolas Sarkozy compte
aussi imposer l’image d’un duel
entre deux hommes jeunes, issus
de la même génération, mais qui
se trouvent aux antipodes : le
premier les pieds dans la glaise
des « territoires », le second perdu
dans la stratosphère du président
« paranormal », pour reprendre
un terme utilisé par le secrétaire
général adjoint de LR, Geoffroy
Didier. Pour appuyer l’idée de
renouvellement, ce dernier a promis, lundi, qu’avec Laurent
Wauquiez, « une nouvelle page de
l’histoire de la droite française »
se tourne, accompagnée d’« une
nouvelle manière de faire de la
politique ».
« Nicolas Sarkozy avait fait du
ministère de l’intérieur son tremplin pour la présidentielle de 2007.
Est-ce que Laurent Wauquiez va
faire de LR son tremplin pour
2022 ? C’est à lui de jouer, c’est
maintenant que tout commence »,
note un membre de sa garde rapprochée. En attendant, M. Wauquiez va déjà devoir s’occuper de
la situation interne de LR, où le
rassemblement des différents
courants de la « famille » autour
du chef ne va pas de soi, tout
comme la définition d’une ligne
cohérente, sur l’Europe notamment. Il doit présider, mardi, la
première réunion du bureau politique du parti depuis son élection,
le 10 décembre. Un rendez-vous à
l’occasion duquel devrait être discutée en priorité la question du
budget 2018 de LR, plombé par
une dette lourde de 55 millions
d’euros. Il ne sera, cette fois, pas
question de cadeaux de Noël. p
olivier faye
france | 9
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Le nombre
d’emplois
vacants en forte
augmentation
4,7 % des offres déposées à Pôle emploi
ne trouvent pas de candidats
Les petites entreprises et les postes d’employés
qualifiés sont les plus touchés
PART DES OFFRES DÉPOSÉES À PÔLE EMPLOI EN 2017, EN %
RÉPARTITION DES ABANDONS DE RECRUTEMENT, FAUTE DE CANDIDATS, EN %
3,2 millions
d’offres
d’emploi
3 % des offres ont été annulées
en raison de la disparition
du besoin
1,7 % des recrutements
sont toujours en cours
1à9
salariés
0 salarié
4,7 % des offres ont conduit
à un abandon, faute
de candidats
18 %
100 salariés
et plus
8%
50 à 99
salariés
6%
Manœuvre et
ouvrier spécialisé
Technicien, agent
de maîtrise
et cadre
45 %
13 %
19 %
Ouvrier
qualifié
15 %
SELON
LA TAILLE DE
L’ENTREPRISE
SELON
LA QUALIFICATION
DU POSTE
32 %
21 %
23 %
Selon Pôle emploi, sur une année,
quelque 300 000 propositions
de poste ne trouvent pas preneur
90,6 % des offres
ont été pourvues
10 à 49
salariés
Employé
non qualifié
Employé
qualifié
Le secteur de la construction est le plus en difficulté pour recruter
PART D’ÉTABLISSEMENTS DÉCLARANT DES DIFFICULTÉS DE RECRUTEMENT, EN %
J
usqu’à présent, il ne s’agissait que d’un ressenti du
monde patronal, exprimé
dans des discours ou à travers des données parcellaires. Désormais, il existe de nouveaux chiffres qui permettent
d’avoir une vision globale et de
cadrer un peu le débat. Selon une
étude diffusée, mardi 19 décembre, par Pôle emploi, le nombre de
projets d’embauche auxquels les
entreprises renoncent, faute
d’avoir trouvé un candidat, atteint des niveaux non négligeables : de l’ordre de 200 000 à
330 000, sur une année.
Le phénomène s’avère toutefois
modeste – voire résiduel – si on le
compare au volume total de contrats de travail. Autant de statistiques qui tombent à point
nommé, à l’heure où s’engage
une réforme de l’apprentissage et
de la formation professionnelle
qui vise précisément à mieux
ajuster l’offre de main-d’œuvre
aux besoins des employeurs.
L’enquête de Pôle emploi porte
« sur un échantillon d’établissements » ayant déposé une offre
« clôturée » au cours du premier
trimestre 2017 – soit un panel de
« réponses exploitables » émanant
de quelque 9 000 sites. Les informations recueillies sur cette base
LES CHIFFRES
2%
Emplois vacants dans l’UE
Le taux d’emplois vacants s’est
établi à 2 % au sein de l’Union
européenne au troisième trimestre 2017, soit 0,3 point de plus
par rapport au troisième trimestre 2016, selon les chiffres publiés, lundi 18 décembre, par
Eurostat, l’office statistique
de l’UE. Les ratios les plus élevés
ont été enregistrés en République Tchèque (4,1 %), en
Belgique (3,6 %), en Allemagne
(2,7 %), en Autriche et au
Royaume-Uni (2,6 % chacun).
1%
Emplois vacants en France
Pour la France (tout comme
pour l’Italie), les données ne
sont pas totalement comparables, car « seules les entités marchandes de 10 employés ou plus
sont interrogées », précise Eurostat. Cette réserve étant émise,
le taux d’emplois vacants dans
l’Hexagone a atteint 1 % au troisième trimestre (contre 0,8 %
pour la même période de 2016).
ont ensuite été extrapolées à l’ensemble des petites annonces remises à l’opérateur public, sur
douze mois.
Premier enseignement : parmi
les 3,2 millions d’offres déposées à
Pôle emploi en une année, 90 %
d’entre elles (soit 2,9 millions)
« ont été pourvues ». Dans la moitié des cas, le patron est parvenu à
ses fins « en moins de trente-huit
jours ». « Près de six mois après »
l’intégration du salarié, 92 % des
employeurs se déclarent « très satisfaits ou assez satisfaits ».
S’agissant
des
quelque
300 000 propositions de poste
qui n’ont pas trouvé preneur, près
d’un tiers correspondent à des
« annulations en raison de la disparition du besoin (perte d’un
marché ou d’une commande) ou
du manque de budget » ; on
compte par ailleurs 17 % d’offres
« pour lesquelles le recrutement se
poursuit ». Le solde (environ
150 000 offres) représente les projets d’embauche qui tombent à
l’eau « faute de candidat » – soit
4,7 % des petites annonces adressées à Pôle emploi ; les entreprises
ont pourtant reçu des candidatures, dans presque neuf cas sur dix,
mais bien souvent en quantité limitée (cinq au maximum).
« Manque d’attractivité »
Les raisons mises en avant par les
entreprises pour expliquer l’échec
de leur démarche sont diverses : la
première, « pour 77 % des recruteurs », tient « au manque d’attractivité du poste » (« déficit d’image »,
rémunération jugée trop faible).
Vient ensuite « la nature spécifique du poste », qui requiert une
« technicité pointue » ou des « habilitations particulières » (ce facteur est cité par 71 % des employeurs ayant renoncé à leur projet). Puis sont évoqués « le manque d’expérience » (70 %), « le
manque de motivation » (69 %),
« le manque de compétences »
(67 %), « le manque de diplôme ou
de formation » (45 %).
Les « abandons de recrutement
faute de candidats » se produisent, à une écrasante majorité,
dans le secteur des services (72 %).
Les autres secteurs touchés sont
le commerce (13 %), la construction (7 %) et l’industrie (6 %).
Ces ratios ont été calculés à partir des propositions de postes
transmises par des entreprises à
Pôle emploi. L’opérateur public a
cherché à aller plus loin, en évaluant le nombre total d’abandons
de recrutements faute de candidats, « qu’il y ait eu dépôt d’offre ou
non » auprès de ses services : ce
chiffre oscillerait entre 200 000 et
330 000 sur une année. En 2015,
PAR LEMEN T
Cagnotte du Sénat :
la mise en examen
de cinq élus confirmée
La cour d’appel de Paris a
confirmé, lundi 18 décembre,
les mises en examen de cinq
élus de droite poursuivis dans
l’enquête sur de possibles
détournements de fonds
publics au Sénat. Ces derniers,
dont le LR Jean-Claude Carle,
ex-trésorier du groupe UMP,
et l’ancien élu Henri de Raincourt, qui le présidait, avaient
saisi la cour d’appel d’une demande de nullité de leur mise
en examen. L’enquête porte
sur des compléments de revenus versés à des sénateurs
de l’UMP grâce à un système
présumé de détournement
des enveloppes d’assistants
parlementaires. – (AFP.)
LÉGI SL AT I VES
Deux élections annulées
Le Conseil constitutionnel a
annoncé, lundi 18 décembre,
l’annulation de l’élection du
SELON LE SECTEUR D’ACTIVITÉ
65,3
Construction
61,2
60,9
60,2
Services
Commerces
aux entreprises
SELON LA TAILLE DE L’ENTREPRISE
58,7
Industrie
56,9
61,9
62,8
De 1 à 9
salariés
De 10 à 49
salariés
56
Services
Agriculture
aux particuliers
0 salarié
63,6
55,4
De 50 à 99
salariés
100 salariés
et plus
SOURCE : PÔLE EMPLOI
c’était moins, lorsque cette recherche avait été conduite pour la première fois, mais les données ne
peuvent pas être comparées, indique-t-on à Pôle emploi, car les méthodes d’enquête ne sont pas les
mêmes. Tous ces ordres de grandeur doivent cependant être relativisés à l’aune de la masse imposante de contrats de travail conclus au cours d’une année (un peu
plus de 42 millions, en incluant les
missions d’intérim). En outre, une
partie des recherches infructueuses concerne des postes de courte,
voire de très courte durée, qui ne
se seraient pas convertis en emplois pérennes. Et « l’abandon
d’un recrutement, par une entreprise donnée, faute de candidat, ne
fait pas disparaître pour autant le
besoin économique, [si bien qu’]il
se peut qu’un concurrent puisse y
répondre », souligne l’enquête.
Mais les difficultés rencontrées
par les entreprises n’en sont pas
moins réelles et sont surtout plus
aiguës, depuis deux ans, du fait de
la reprise économique, qui a entraîné une hausse des embauches
(+ 9 % s’agissant des CDI et des
CDD, entre le premier semestre
2015 et le premier semestre 2017).
« Il y a des secteurs où l’on peine à
trouver le personnel qualifié, témoigne Alain Griset, président de
l’Union des entreprises de proximité (artisanat, commerce, professions libérales). L’alimentaire et
le bâtiment sont les plus touchés.
Ce n’est pas facile de trouver un bon
couvreur ou un bon charpentier. »
De son côté, l’Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM) a dressé le « top 10 des
métiers dont le recrutement est
jugé le plus difficile », en se fondant sur l’enquête « besoins de
main-d’œuvre » (BMO), qui, elle,
est réalisée tous les ans par Pôle
emploi. Arrivent au sommet de
cette hiérarchie les usineurs, les
soudeurs et les chaudronniers, si
l’on raisonne sur l’ensemble du
territoire – les tensions dans chaque région, prise isolément, pouvant affecter d’autres professions
(par exemple les ingénieurs et
cadres d’étude en Ile-de-France).
député (LR) du Loiret JeanPierre Door qui avait diffusé
sur Facebook un message de
« nature à altérer la sincérité
du scrutin » le jour du vote, et
de celle de Joël Aviragnet (PS,
Haute-Garonne) « du fait de
plusieurs irrégularités ». Les
juges ont en revanche rejeté
les requêtes formées contre
l’élection de Gilles Carrez (LR,
Val-de-Marne), Cathy RaconBouzon (LRM, Bouches-duRhône) et Boris Vallaud (PS,
Landes). – (AFP.)
Ex-délégué général à la formation professionnelle et ancien
conseiller social de Nicolas
Sarkozy à l’Elysée, Bertrand
Martinot considère que « la statistique inquiétante porte sur les près
de 40 % d’employeurs interrogés
par Pôle emploi, dans le cadre de
l’étude BMO, qui affirment avoir
des “difficultés de recrutement” ».
Ce pourcentage est atteint « alors
même que le chômage est de
9,4 % », déplore-t-il.
HHHH
« Ce n’est
pas facile
de trouver
un bon couvreur
ou un bon
charpentier »
ALAIN GRISET
président de l’Union
des entreprises de proximité
PUISSANT
ET PASSIONNEL
PREMIÈRE
PYRAMIDE présente
SUPERBE
TÉLÉRAMA
L’idée de résorber le stock d’emplois non pourvus est un vieux
serpent de mer dans les politiques publiques. Plusieurs gouvernements ont cherché à s’y attaquer – dont ceux de Jean-Marc
Ayrault (Le Monde du 21 juin 2013)
et de Manuel Valls. Ce dernier
en avait parlé lors de la conférence sociale d’octobre 2015.
Avec des résultats mitigés, manifestement. p
bertrand bissuel
HHHH
MAGNIFIQUE
ET BRÛLANT
LE PARISIEN
BRITISH INDEPENDANT FILM AWARDS
MEILLEUR FILM DE L’ANNÉE
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MEILLEUR ACTEUR
PRIX DE LA
MISE EN SCÈNE
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
10 | france
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Christine, sa fille Chantal et sa petite-fille Emilie, le 16 décembre. AÏ BARREYRE POUR « LE MONDE »
Trois générations, trois regards sur la pilule
Il y a cinquante ans, l’Assemblée nationale adoptait la loi Neuwirth autorisant l’usage de cette contraception
E
TÉMOIGNAGES
lles ont 74, 50, et 21 ans.
Christine, la grand-mère
(qui préfère taire son
nom de famille), Chantal
Pirot, sa fille, et Emilie Pirot, sa
petite-fille. Trois femmes d’une
même famille, trois générations
réunies dans le salon d’une petite
maison de la proche banlieue de
Paris, à l’occasion d’un anniversaire. Le 19 décembre 1967, l’Assemblée nationale adoptait la loi
Neuwirth autorisant l’usage de la
contraception, en particulier de
la pilule à base d’hormones de
synthèse, déjà utilisée dans les
pays anglo-saxons.
Avec franchise, avec sérieux et
avec humour, elles ont accepté de
raconter leur expérience du petit
comprimé rond devenu si familier des Françaises. Il reste
aujourd’hui leur premier mode
de contraception, malgré une désaffection depuis quelques années (un peu plus d’un tiers des
femmes en âge de procréer prend
la pilule aujourd’hui, contre 40 %
en 2010).
A travers leur récit, c’est la métamorphose d’une société qui apparaît. Car les trois femmes ont
beau bien s’entendre, leurs vies
ne se ressemblent pas. Christine
était femme au foyer. Elle a eu
pour unique amant son mari, Daniel – qui, de temps en temps,
passe une tête dans le salon mais
ne s’attarde pas.
Elle n’a pas de regrets. « On ne
vivait pas de la même façon, constate-t-elle simplement. Ça nous
allait. » A 21 ans, Emilie a déjà eu
plus de partenaires amoureux
que sa grand-mère et sa mère.
Elle est l’une des rares filles dans
son master de mécanique des
fluides à la fac de Jussieu, et elle
trouverait « aberrant » de ne pas
travailler plus tard.
« Pour nous, c’est acquis »
Entre-temps, une révolution a eu
lieu. Du fait de la diffusion massive de la contraception sur prescription médicale (à la fois de la
pilule mais aussi d’autres méthodes), tout ou presque a changé
pour elles, comme pour les
autres femmes : le rapport à la
sexualité, au couple, à la famille,
au travail. La conversation est
pour la plus jeune surtout l’occasion de le mesurer. « On ne voit
pas tout le chemin parcouru, reconnaît Emilie. On sait qu’on
n’aura pas d’enfants avant d’en
vouloir. Pour nous, c’est acquis. »
Tandis que sa grand-mère peut
raconter « l’avant ». L’époque des
méthodes artisanales pratiquées
dans une atmosphère de réproba-
tion. Depuis 1920, afin de repeupler la France après la première
guerre mondiale, la contraception est interdite. Pas de pilule,
pas de sexe ? « L’objectif, c’était
d’arriver vierge au mariage, confirme l’intéressée. Je n’envisageais
pas de me donner au premier
venu. » Un objectif théorique, car
Christine s’est tout de même installée un an avant ses noces chez
son futur mari, rencontré un dimanche de janvier au pied du Sacré-Cœur à Paris. Elle comptait les
jours pour éviter la période à risque. Et puis, « on sautait en marche ! », sourit-elle. L’expression,
bien que plus poétique, désigne la
méthode ancestrale du retrait.
Taboue, la sexualité des jeunes
femmes existait bel et bien. « C’est
comme ça que je suis née ! », s’exclame Christine. Elle est un « accident de parcours », « la bâtarde de
la famille », née en 1943 des
amours de sa mère et d’un soldat.
« Aujourd’hui, on peut le dire,
à l’époque, non », lâche-t-elle. La
grossesse fut cachée, le secret
gardé. Jusqu’à ses 11 ans. Christine
pensait être la fille du deuxième
conjoint de sa mère.
Une affaire de femmes
Parmi les trois femmes, elle seule
connaît le nom de Lucien
Neuwirth. Celui qui était surnommé « le père la pilule » semble avoir connu une postérité plus
discrète que Simone Veil et sa loi
sur l’avortement de 1975.
Il y a cinquante ans, Christine
venait d’accoucher de Chantal et
elle ne s’est pas tout de suite sentie « concernée ». « J’étais jeune
mariée, je voulais avoir des enfants, se souvient-elle. Mais je
pensais que la pilule allait apporter une liberté nécessaire. » Elle la
prendra plus tard, après son
deuxième enfant. « On s’est dit
que pour le confort de la famille,
deux enfants, c’était bien », explique-t-elle. Puis, ayant beaucoup
grossi, elle optera pour un stérilet.
La liberté dont Christine parle,
c’est sa fille Chantal qui en a vraiment profité la première. Elle fut
d’abord emmenée d’office chez le
« La pilule nous
a donné le choix :
de faire des
études, du mari,
de ne plus avoir
d’enfants si on
n’en voulait plus »
CHANTAL
50 ans
gynécologue à 18 ans. Chantal
passait le brevet d’aptitude aux
fonctions d’animateur (BAFA)
loin de la maison. Christine redoutait un « problème ». « Ça
aurait été dommage qu’elle gâche
sa vie », justifie-t-elle.
Des trois, c’est Chantal qui parle
de la pilule avec le plus d’enthousiasme. « Elle nous a donné le
choix : choix de faire des études,
choix du mari, choix de ne plus
avoir d’enfants si on n’en voulait
plus, résume-t-elle. Par contre, ce
sont des choix féminins. J’ai toujours pris les décisions seules. »
C’est toujours vrai. La contraception reste une affaire de femmes.
Alors que sa mère avait exercé
seulement quelques années
comme infirmière avant de se
consacrer complètement à ses enfants, Chantal veut travailler. Elle
s’oriente vers les maths et l’informatique. Nous sommes à la fin
des années 1980. « A la fac de
sciences, déjà au départ, il y avait
très peu de filles, se souvient-elle.
Plus le temps passait, moins il y en
avait. Elles se mettaient en couple
et avaient des enfants. Je me disais
que moi, je n’arrêterais pas. »
Les effets secondaires du cachet ? Elle n’en ressent aucun.
« Aujourd’hui, on entend dire : “je
ne prends pas la pilule parce que
j’ai peur des conséquences”, mais
moi je trouvais ça super !, s’exclame-t-elle. Je ne l’oubliais pas,
c’était simple et pratique. La seule
contrainte, c’était d’aller chez le
médecin régulièrement. »
Un discours méfiant
Chantal n’a pas besoin d’aller
bien loin pour entendre un discours méfiant sur la pilule. Elle
a emmené sa fille chez sa gynécologue quand Emilie avait 17 ans,
comme sa mère avant elle, la
même peur de la grossesse non
désirée à l’œuvre. « Elle voulait aller dormir chez son petit copain,
j’ai dit O.K. si tu prends la pilule »,
tranche Chantal.
Emilie a continué pendant un
an, puis s’est posé des questions.
C’était en pleine crise des pilules
de troisième et quatrième générations. Une jeune femme avait déposé plainte après un accident
vasculaire cérébral. « Le fait de
prendre tous les jours un médicament me mettait mal à l’aise, sou-
Parmi les trois
femmes, seule
Christine, 74 ans,
connaît le nom de
Lucien Neuwirth
surnommé « le
père la pilule »
ligne la jeune femme. Avec mes
amies, on en parlait beaucoup. »
La gynécologue de sa fac l’a orientée vers un praticien qui pose des
stérilets sur des jeunes femmes
sans enfant.
Arrêter la contraception est
plus compliqué qu’avec la pilule,
mais Emilie n’est pas pressée
d’avoir des enfants. Sa grandmère a eu le premier à 23 ans, sa
mère à 26 ans. Et elle ? « Je pense
continuer en thèse de mécanique
des fluides, réfléchit-elle, perplexe. Ensuite, il y a l’entrée dans la
vie active. » Une pause. « 35 ans ? »
« N’attends pas trop tout de
même ! », intervient sa grandmère. « On parle de contraception,
mais aujourd’hui, il y a des gens
qui font des calculs pour avoir des
enfants, renchérit sa mère. Une
procréation médicalement assistée, ça peut briser un couple. »
Emilie poursuit. « De toute façon, aujourd’hui, les relations
amoureuses changent. » Nouveaux signes d’inquiétude chez
les deux aînées. Christine vit depuis cinquante ans avec le même
homme, Chantal, vingt-cinq. « A
mon époque, le schéma c’était : on
rencontre quelqu’un, on s’installe,
on fonde une famille avant 30 ans,
relate la dernière. Si ça ne va pas
avec le mari, on s’accroche, l’herbe
n’est pas toujours plus verte
ailleurs. »
Mais cela aussi a changé. « Il n’y a
plus cette exclusivité, argumente
Emilie. On voit avec qui on est
bien, si ça dure ou pas. Le père de
mes enfants, je ne vais peut-être
pas rester avec lui toute ma vie. Je
pourrai rencontrer quelqu’un
d’autre après. » Elle ne craint pas
de mener une vie très différente
de sa grand-mère. Au contraire.
« Cela donne plus de liberté, c’est le
plus important. » p
gaëlle dupont
En1967, la crainte d’une «flambée d’érotisme»
Entre les partisans et les opposants de la pilule, les débats parlementaires furent houleux
U
n an. C’est le temps qu’il
a fallu pour convaincre le
Parlement d’adopter et
de promulguer la loi Neuwirth
autorisant la pilule contraceptive,
le 28 décembre 1967. Engagé dans
les Forces françaises libres au côté
du général de Gaulle, Lucien
Neuwirth (1924-2013) découvrit
pendant la guerre que la pilule
était en vente libre dans les parfumeries de Londres.
Conseiller municipal, siégeant à
partir de 1947 à la commission
des divorces de Saint-Etienne, il
réalise que de nombreux drames
conjugaux sont causés par l’arrivée d’un enfant non désiré. Il se
forge alors la conviction de la nécessaire abrogation de la loi de
1920 interdisant la diffusion et la
« propagande » pour tous les
moyens « anti-conceptionnels ».
Membre de l’Union démocratique pour la Ve République (UDR),
élu député de la Loire en 1958, il
tente de promouvoir la contraception, mais se heurte à l’hostilité de son camp politique.
De nombreuses femmes, dont la
gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé et la sociologue
Evelyne Sullerot, lui apporteront
leur soutien. Entre 1956 et 1967,
pas moins de onze propositions
de loi sont déposées par la gauche
pour modifier la loi de 1920. Lorsque François Mitterrand se prononce pour la pilule, pendant la
campagne présidentielle de 1965,
le général de Gaulle, fervent catholique, est d’abord choqué.
Le gaulliste Lucien Neuwirth
saura trouver les mots pour convaincre le président de la République. « Vous avez donné le droit de
vote aux femmes. Donnez-leur
maintenant le droit de maîtriser
leur fécondité », lui dit-il. Le général de Gaulle observe un long silence, avant de lui répondre :
« C’est vrai, transmettre la vie, c’est
important. Il faut que ce soit un
acte lucide. Continuez ! » Le
18 mai 1966, Lucien Neuwirth dépose sa proposition de loi. Il essuie
alors un feu de critiques. Le ministre de la justice, le gaulliste Jean
Foyer, le surnomme « Immaculée
contraception », tandis qu’un sénateur suggère de le traduire devant la Haute Cour de justice.
L’examen du texte en première
lecture à l’Assemblée commence
le 1er juillet 1967. « Le passage d’une
fécondité forcée à une fécondité
choisie se traduirait par une libération de la femme, une meilleure
éducation des enfants et un plus
grand équilibre de la société », défend Lucien Neuwirth. Jacqueline
Thome-Patenotre, députée radicale-socialiste des Yvelines, explique
que la pilule doit être un moyen de
lutter contre l’avortement clandestin pratiqué par 300 000 femmes chaque année. Le docteur Daniel Benoist, député SFIO de la Nièvre, relève, pour sa part, l’hypocrisie des débats : « Des médicaments
contraceptifs sont en vente, cent
cinquante mille femmes sont inscrites au Planning familial et des
médecins, bravant la loi, pratiquent le contrôle des naissances. »
Sujet tabou
Mais les oppositions sont fortes.
Le docteur Jacques Hébert, député
UDR de la Manche, s’inquiète des
effets nocifs que pourra avoir
l’usage des contraceptifs hormonaux sur les générations futures.
Et d’ajouter qu’une « flambée
d’érotisme » menace le pays. Glissant sur le terrain de la morale, les
discussions reflètent surtout
combien la contraception est
alors un sujet tabou.
Jean Coumaros, député de Moselle, juge « regrettable qu’un tel
projet ne puisse être discuté à huis
clos, comme aux assises quand il
s’agit d’affaires de mœurs ». « Les
maris ont-ils songé que, désormais, c’est la femme qui détiendra
le pouvoir absolu d’avoir ou de ne
pas avoir d’enfants en absorbant
la pilule, même à leur insu ?, s’interroge M. Coumaros. Les hommes perdront alors la fière conscience de leur virilité féconde et les
femmes ne seront plus qu’un objet
de volupté stérile. »
Le texte est voté en deuxième
lecture le 14 décembre 1967. Lucien Neuwirth doit encore guerroyer pour que les décrets d’application, longtemps restés bloqués
sous la pression, notamment, de
l’Eglise catholique et de ses représentants les plus actifs au sein du
gouvernement, n’en dénaturent
pas le sens. Et il faudra attendre
1974 pour que la pilule soit véritablement libéralisée et remboursée par la Sécurité sociale. p
antoine flandrin
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12 | france
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Un parquet
antiterroriste
verra le jour
en 2018
François Molins est pressenti pour
prendre la tête de cette structure
L
a garde des sceaux, Nicole
Belloubet, a annoncé,
lundi 18 décembre, la
réorganisation de la
justice antiterroriste. Trente et un
ans après la création de la section
antiterroriste du parquet de Paris,
dotée d’une compétence nationale, un parquet national antiterroriste (PNAT) devrait voir le
jour en 2018.
Alors que la ministre évoque
« une menace terroriste plus diffuse, moins lisible mais plus présente » qui devrait « vraisemblablement perdurer à un niveau
élevé », c’est au nom de « l’efficacité
LES DATES
1986
Création d’un corps spécialisé
de juges d’instruction et de
procureurs, d’une cour d’assises
et d’un service de lutte antiterroriste à la police judiciaire.
1996
Autorisation des perquisitions
de nuit.
2006
La garde à vue peut être portée
à six jours.
2011
L’accès à un avocat peut être
reporté pour un délai maximal
de soixante-douze heures.
2016
Les personnes condamnées
pour des délits ou des crimes
terroristes sont exclues du
régime de crédit de réduction de
peine et les conditions d’aménagement de peine sont durcies.
de la justice pénale antiterroriste »
qu’elle a fait cette annonce devant
les procureurs généraux et les référents en matière de terrorisme.
Le débat sur la création d’un tel
parquet avait surgi après les attentats de 2015 et 2016, à la veille de la
campagne pour l’élection présidentielle. L’idée était de bâtir une
structure spécialisée, sur le modèle du Parquet national financier,
mis en place en mars 2014. Mais,
contrairement à plusieurs candidats, comme Nicolas Sarkozy
(candidat à la primaire de la
droite), Emmanuel Macron n’avait
pas fait sienne cette proposition.
Changement de dimension
Pour justifier ce choix, la ministre
dit vouloir disposer d’une « force
de frappe judiciaire antiterroriste »
avec pour objectif de conduire
une « politique pénale autonome
et homogène ». Cette réforme
s’inscrit dans la volonté du président de la République de centraliser la lutte contre le terrorisme.
La « task force » élyséenne de
coordination du renseignement
aurait ainsi un interlocuteur
privilégié côté justice en la personne du procureur antiterroriste
de la République.
A la chancellerie, on se garde de
parler de justice d’exception. Mais
la création de ce PNAT serait une
étape supplémentaire dans la
mise en place d’une procédure pénale parallèle spécifique au terrorisme. Depuis la loi de 1986 créant
la cour d’assises spéciale et conférant à la section antiterroriste du
parquet de Paris, la C1, une compétence nationale, les spécificités et
autres dérogations au droit commun conférées à la justice antiterroriste se sont accumulées.
Un changement de dimension
est intervenu avec le terrorisme islamiste qui a provoqué
241 morts sur le territoire national
en moins de trois ans. Pendant
vingt-cinq ans, le gros des dossiers
suivis par la section C1 concernait
François Molins, lors de l’annonce de la création d’un parquet national antiterroriste, à Paris, le 18 décembre. CHRISTOPHE MORIN/IP3
les terrorismes basque et corse.
Elle suit aujourd’hui 457 dossiers
impliquant 1 453 personnes, dont
la plupart sont liées au terrorisme
islamiste.
Le parquet de Paris, malgré tout
le talent de François Molins, procureur de la République, n’aurait
pas la capacité d’assurer cette
charge dans la durée. S’il est désormais connu du grand public
pour ses conférences de presse riches et précises qui ont suivi les
attentats, le procureur de Paris est
aussi chargé du plus important parquet de France. Outre les
affaires ordinaires, nombreuses
compte tenu de la taille de la juridiction, il a aussi des compétences particulières en matière de
criminalité organisée, de santé
publique, d’accidents collectifs,
de pollutions maritimes, de crimes contre l’humanité, etc.
« Un spectre trop étendu », remarque un magistrat parisien, selon qui le scandale de l’Office central pour la répression du trafic
illicite des stupéfiants (Ocrtis)
– dont le patron a été mis en examen – « est peut-être dû à un manque de disponibilité du parquet de
Paris pour exercer sa mission de
contrôle alors qu’il a été absorbé
par les dossiers terroristes dont
l’ampleur est devenue considérable ». C’est donc pour, d’un côté,
décharger le parquet de Paris et,
de l’autre, disposer d’un procu-
Mme Belloubet
n’a pas précisé
le périmètre
de ce parquet,
ni sa place dans
l’organisation
judiciaire
reur exclusivement consacré au
terrorisme que cette nouvelle organisation devrait voir le jour.
François Molins avait vertement critiqué l’idée d’un PNAT,
s’inquiétant même dans un entretien au Monde de « l’ignorance ou de la mauvaise foi » de
ceux qui évoquaient une telle réforme. L’un des arguments du
procureur de Paris était qu’il dispose d’une souplesse de moyens,
ayant pu puiser dans les forces
vives du parquet pour renforcer
au pied levé la section antiterroriste lorsque des attentats de
masse sont survenus comme à
Paris ou à Nice. Il a changé d’avis.
L’une des raisons tient à l’évolution de la menace, notamment
dans ce que les magistrats appellent les « zones grises » ou le « bas
du spectre ». Dans cette optique, la
mobilisation des référents en matière de terrorisme présents dans
chaque parquet de France doit être
beaucoup plus forte et nécessite
donc une coordination que seul
un procureur national à pleintemps pourrait assurer.
Sans attendre, certains évoquent le nom de François Molins
pour être le premier procureur antiterroriste de la République. Il se
trouve qu’il devra quitter ses fonctions actuelles en novembre 2018,
au moment où devrait voir le jour
le PNAT. Pour lui succéder au
parquet de Paris, le nom de Marc
Cimamonti, actuel procureur de
Lyon et président de la Conférence
nationale des procureurs de la
République, est déjà cité.
Prise en charge des victimes
Nicole Belloubet n’a pas précisé le
périmètre de ce nouveau parquet,
ni sa place exacte dans l’organisation judiciaire. Elle a demandé au
directeur des affaires criminelles
et des grâces et au directeur des
services judiciaires de lui faire
prochainement des propositions.
« Il ne s’agit pas de créer une fonction pour un homme », se défend-on dans l’entourage de la
garde des sceaux.
Pour l’heure, les pistes de travail,
auxquelles M. Molins a contribué,
portent sur la création d’un parquet aux attributions plus larges
que la section antiterroriste
actuelle. Certaines infractions
connexes au terrorisme, comme
la cybercriminalité, pourraient
par exemple lui être rattachées.
Ses effectifs, de quatorze magistrats, sans compter les assistants,
seraient également renforcés.
Quant à la place du PNAT dans
l’organisation judiciaire, elle n’est
pas encore définie. Contrairement
au Parquet national financier,
qui est soumis dans la hiérarchie
judiciaire au parquet général de la
cour d’appel de Paris, le parquet
national antiterroriste pourrait en
être affranchi.
Cela devrait également être l’occasion de réformer la prise en
charge des victimes. La procédure confie actuellement au juge
d’instruction, en charge d’une
affaire, la gestion de ce volet particulièrement lourd quand les
victimes se comptent par centaines. Nicole Belloubet souhaite
ainsi clarifier les attributions du
juge pénal et du juge civil. Le premier pourra se concentrer sur les
investigations afin de réduire
les délais d’instruction, tandis
que l’indemnisation des victimes
serait coordonnée par un juge
distinct, uniquement chargé du
volet civil.
Toutes ces innovations de procédure et d’organisation devront
passer par une loi, voire une loi
organique. Les réformes judiciaires que prépare le gouvernement pour le printemps en seront
le support. p
jean-baptiste jacquin
La question des inégalités sociales au cœur de la réforme de l’université
Alors que le texte devait être voté mardi, l’opposition de gauche critique la « sélection sur dossier » des futurs étudiants
L
a démocratisation de l’enseignement supérieur n’est pas
encore achevée, loin s’en
faut », martelait, le 12 décembre, la
ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, devant les
députés, pour défendre l’urgence
de son projet de loi « orientation
et réussite des étudiants », qui devait être voté mardi 19 décembre
par l’Assemblée nationale.
Pour l’opposition de gauche, elle
risque encore moins de l’être. Lors
des débats, elle n’a cessé de mettre
en avant le risque de voir se « conforter les inégalités sociales » avec
cette « sélection sur dossier ». De
fait, la problématique de l’ouverture sociale monopolise une
grande partie des débats autour
de ces nouvelles règles d’accès en
licence, qui mettent fin au tirage
au sort au profit d’un examen des
profils des lycéens, pour les départager lorsque les places manquent, ou les orienter vers des parcours de remise à niveau.
Au ministère de l’enseignement
supérieur, on souligne avant tout
les faiblesses du système actuel,
« extrêmement inégalitaire, il
mène à la sélection par l’échec car
les “attendus” [compétences nécessaires pour réussir en licence]
existent de fait, mais ce sont
aujourd’hui des non-dits ». Si les
sociologues critiquent depuis
longtemps les limites du système
actuel, où les inégalités sociales ne
font que s’accroître du collège à
l’enseignement supérieur, celui
à venir est loin de faire l’unanimité. Particulièrement en ce qui
concerne l’étude des dossiers des
lycéens en fonction des compétences attendues, telle l’aptitude à
la logique et au raisonnement, le
niveau en langue vivante, l’intérêt
pour la démarche scientifique…
« Sur quels critères les universitaires vont-ils s’appuyer pour mesurer ces compétences très générales ?, interroge Annabelle Allouch, maître de conférences de
sociologie à l’université de Picardie Jules-Verne. Face au nombre de
candidatures [à examiner], au
manque de temps et de moyens, ce
sont les notes du lycée qui vont être
le plus simple à utiliser. Or, elles illustrent avant tout les origines sociales et l’inégalité des élèves dans
le rapport au savoir et dans le jugement scolaire. » Il existe pourtant
des critères moins discriminants,
observe Sophie Orange, sociologue à l’université de Nantes. « Plutôt que de chercher à vérifier qu’un
élève est brillant à partir d’une
note, certains jurys de BTS s’intéressent à son caractère sérieux durant sa scolarité, à partir des appréciations de ses enseignants et
de la progression de ses notes. »
« Marqueurs sociaux »
Sur la plate-forme Parcoursup, qui
succède à celle d’Admission post
bac (APB), les lycéens auront également la possibilité de faire valoir
leurs activités extrascolaires. Jobs
d’été, engagements humanitaires
ou associatifs, activités culturelles
ou sportives… sont autant de
« marqueurs sociaux », complète
la maître de conférences nantaise.
Une autre interrogation porte sur
l’orientation dès le lycée : la volonté de « responsabiliser » le
choix des candidats avec plus d’informations sur les attendus des filières, leurs taux de réussite ou
d’insertion professionnelle, présuppose que « les jeunes de
17-18 ans sont tous des êtres rationnels, capables de peser facilement
le pour et le contre, souligne Agnès
Van Zanten, directrice de recherche Sciences Po-CNRS. Or, c’est
dans les familles et dans les lycées
favorisés que les jeunes sont le plus
accompagnés pour décrypter ces
informations, être stratégique et
avoir une orientation ambitieuse ».
Pour François Vatin, professeur
de sociologie à Nanterre, les inquiétudes sur ce nouveau mode
d’accès à la fac ne doivent pas faire
oublier la « grande hypocrisie » du
système actuel. « Arrêtons d’expliquer que mettre un filtre nouveau
serait socialement excluant. »
Aujourd’hui, « la sélection sociale
est déjà là, selon lui. On encourage
un public qui n’a aucune chance
d’y réussir à rejoindre la fac et les
formations universitaires sont de
moins en moins valorisées par rapport aux filières sélectives (prépas,
IUT, écoles). Les jeunes d’origine
modeste sont donc orientés vers
des filières de second choix. »
Le sociologue craint que « les
inégalités entre établissements sur
le territoire, notamment entre Paris centre, sa périphérie et la province, ne [s’accroissent] ». En clair,
les établissements les plus demandés risquent d’effectuer une
sélection des meilleurs profils,
quand les autres n’auront pas le
choix de ceux qu’ils accueillent.
Mais selon François Vatin, le
problème est ailleurs : « On fait
jouer depuis trop longtemps un
rôle social à l’université qui ne peut
être le sien : plutôt que d’encourager un public qui n’a pas de désir
d’études immédiat à s’y inscrire,
par mimétisme ou pour des questions de statut et de bourse, il est
urgent de mener une véritable politique sociale pour la jeunesse. » p
séverin graveleau
et camille stromboni
LE CONTEXTE
ACCÈS À
L’UNIVERSITÉ
Le projet de loi « orientation
et réussite des étudiants » devait
être voté mardi 19 décembre
à l’Assemblée nationale, avant
d’arriver au Sénat en janvier.
Les attendus fixés à l’entrée de
chaque licence, c’est-à-dire les
compétences jugées nécessaires
pour y réussir, respecteront un
cadre national. Un amendement
Nouvelle Gauche prévoit que
l’autorité académique fixe un
pourcentage minimal de bacheliers boursiers à l’entrée des filières sélectives (classes préparatoires aux grandes écoles, BTS, IUT).
Pour « favoriser l’accompagnement social, sanitaire, culturel
et sportif », les étudiants devront
bientôt s’acquitter d’une contribution annuelle de 90 euros.
france | 13
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MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Des gadz’arts tatoués à la cuiller lors de l’intégration
A Angers, seize étudiants de l’Ecole des arts et métiers ont été brûlés lors d’un rituel « d’illusion de tatouage »
angers - correspondant
Le secret du
rituel restant
une condition
nécessaire pour
être coopté,
l’affaire est
restée confinée
L’
Ecole nationale supérieure d’arts et métiers
(Ensam),
régulièrement épinglée dans le
passé pour sa période d’intégration, refait parler d’elle. En cause,
des brûlures sur des bras et des
chiffres tatoués lors d’une soirée
sur le campus d’Angers.
« Il y a un mythe qui veut que
chaque gadz’art [surnom que se
donnent les étudiants de l’Ensam] a le numéro de sa famille tatoué sur la fesse. Normalement,
c’est une espèce de mise en scène
où on fait croire aux première année qu’on va les tatouer. On passe
un glaçon [pour simuler la brûlure] et après tout le monde rigole. Mais là, les choses ont été
mal maîtrisées. » A entendre le directeur général de l’Ensam, Laurent Champaney, cette épreuve
baptisée « illusion de tatouage »
ne serait qu’un rituel bon enfant.
Un classique au sein de cette
école qui vient de fêter son bicentenaire à Angers.
Difficile de comprendre dès
lors comment seize élèves ont pu
se retrouver avec des numéros
tatoués à vif sur le bras. « Ce
soir-là, ils [des élèves de
deuxième année] n’avaient pas
de glaçons pour simuler la brûlure, alors ils ont fait chauffer des
manches de cuiller. Ils ont testé
sur eux et ont dit que ça donnait
une sensation de chaud. Mais il
semble que l’opération ait été de
moins en moins maîtrisée au fil de
la nuit », explique encore
M. Champaney. L’alcool et l’effervescence n’ont manifestement
rien arrangé.
« Des faits graves »
Les photos qui circulent en interne (et dont Le Monde a eu connaissance) montrent en effet des
brûlures qui dépassent la simple
« sensation de chaleur ». On peut y
voir des chiffres tatoués sur un
bras – sans doute finalisés avec un
marqueur – qui peuvent évoquer
ceux des déportés dans les
camps. Le directeur reconnaît que
le symbole est plus que douteux.
« Nous, ça nous évoque quelque
chose, mais eux, ils ont mis un petit moment avant de comprendre
pourquoi. »
Ce que l’on appelait jadis l’« usinage », aujourd’hui rebaptisé
« période de transmission des valeurs », ressemble surtout à un bizutage qui ne dit pas son nom. Et
pour cause : cette pratique est interdite depuis la loi du 17 juin 1998
et passible de six mois de prison
et 7 500 euros d’amende. Ce que
Jean Quessada, directeur de l’Ensam Angers depuis septembre 2015, conteste : « On n’est pas
dans des actes dégradants, de harcèlement ou d’humiliation, on en
est bien loin. Et ça n’aurait pas dû
laisser de traces. » Il en veut pour
preuve que les élèves de
deuxième année sont venus
d’eux-mêmes le voir dès le lendemain pour lui expliquer qu’il y
avait eu « un problème ».
« C’est vrai que ce n’est pas la
meilleure idée qu’ils aient eue, reprend-il, et ce sont des actes qui
n’auraient pas dû se dérouler.
On est tout sauf laxistes face à des
faits comme ça. D’ailleurs on a
tout de suite saisi les autorités. »
Dès le 12 octobre, M. Champaney
indique avoir « envoyé sur place
un de [ses] adjoints pour mener
une enquête » et contacté
« le conseiller vie étudiante
auprès de la ministre, qui a luimême contacté le recteur de l’académie de Nantes ».
A la suite de cet incident, la « période de transmission des valeurs » a par ailleurs été immédiatement suspendue sur tous
les sites de l’Ensam puis de nouveau autorisé avec l’aval du cabinet de Frédérique Vidal, la ministre de l’enseignement supérieur.
« Le problème étant limité au
campus d’Angers et après accord
du cabinet de la ministre, j’ai décidé d’autoriser la poursuite de la
période de transmission des valeurs sur les autres campus en limitant au maximum les activités
et les horaires (…) », écrit ainsi
Laurent Champaney aux personnels de l’Ensam dans un mail du
23 octobre.
Le directeur de l’école a tout de
même jugé les faits suffisamment préoccupants pour qu’il
prenne soin de prévenir le conseil
régional et le maire d’Angers. « Je
me rappelle qu’il m’a appelé pour
me dire qu’il y avait eu des dysfonctionnements et des faits graves, qu’il venait de saisir la direction centrale de l’Ensam, que les
choses n’allaient certainement pas
en rester là et que j’en entendrai
certainement parler. Mais il ne
m’en a pas dit plus. Je découvre la
nature des faits », confirme Christophe Béchu, un peu éberlué.
Du côté du parquet d’Angers,
cette affaire n’évoque rien. Et
pour cause, aucune plainte n’a
été déposée. Ni par les élèves, ni
par leurs familles, ni par l’établis-
sement. Jean Quessada l’affirme,
les brûlures étaient superficielles et aucun des première année
concernés n’a dû être hospitalisé. Et comme, chez les gadz’arts, le secret du rituel reste
une condition nécessaire pour
être coopté par ses aînés, l’affaire
est restée confinée entre les
murs de l’établissement.
Deux mails internes des 18 et
23 octobre signés par Laurent
Champaney (dont Le Monde a
également eu copie) témoignent
de cette volonté de taire ces faits
qui pourraient nuire à la réputation d’une école qui traîne déjà
un lourd passif.
Elle a en effet connu des précédents douloureux : un étudiant
est mort dans une bagarre à Châlons-en-Champagne en 2013, un
autre grièvement blessé en tombant d’une fenêtre à Cluny
en 2014. D’autres incidents en février 2016 avaient déclenché des
enquêtes de l’administration.
« En attendant d’y voir clair sur
ce qui s’est réellement passé, il est
essentiel que nous observions collectivement une attitude responsable. Je vous demande en particulier d’éviter toute communication en interne ou externe et de
vous retourner vers vos directions
en cas de sollicitation », écrit alors
le directeur général dans son
mail.
« Aucune plainte d’élève »
Deux mois plus tard, alors que les
victimes sont identifiées et les
auteurs (une dizaine de
deuxième année) connus, et que
la direction est convaincue que
les étudiants « n’ont pas essayé de
cacher des choses », aucune décision ni sanction n’ont été prises.
« On en a discuté, justifie le directeur général, mais comme il
n’y a eu aucune plainte d’élève et
que nous n’avons pas décidé si
J UST I C E
L AÏ C I TÉ
ACC I D EN T
Le suspect dans l’affaire
Maëlys entendu dans un
second dossier
Robert Ménard
va déplacer sa crèche
de Noël, sans y renoncer
Autocar scolaire
à Millas : une sixième
victime décède
Nordahl Lelandais, mis en
examen pour le meurtre de
la petite Maëlys, a été extrait
lundi 18 décembre de sa
prison pour être entendu par
les gendarmes de la section
de recherche de Chambéry
sur la disparition du caporal
Arthur Noyer, disparu dans
la nuit du 11 au 12 avril après
une soirée entre amis, dans
une autre affaire, a révélé
Le Dauphiné libéré.
Le maire d’extrême droite de
Béziers (Hérault), Robert Ménard, a annoncé lundi 18 décembre qu’il allait enlever du
hall de sa mairie la crèche de
Noël, mais la réinstaller dans
un autre bâtiment. Saisi par
la préfecture, le tribunal administratif de Montpellier en
avait ordonné le retrait sous
48 heures sous peine d’une
astreinte de 2 000 euros par
jour de retard. – (AFP.)
Le bilan de la collision jeudi
14 décembre entre un autocar
scolaire et un train régional à
Millas s’est alourdi lundi 18 décembre à six enfants décédés,
après la mort d’un blessé
grave, a annoncé la préfecture
des Pyrénées-Orientales. Pour
cinq collégiens, le pronostic
vital est toujours engagé.
Cette catastrophe a fait aussi
dix-sept blessés, dont la conductrice du car. – (AFP.)
c’était de la malveillance ou de la
bêtise, nous ne l’avons pas fait.
Mais ce n’est pas exclu. Notre première priorité, c’était de protéger
les élèves. » Des élèves « qui ont
été un peu surpris de notre réaction et du côté potentiellement
choquant de ce qui s’est passé »,
ajoute Laurent Champaney, convaincu que « les deuxième année,
ce sont vraiment des gentils ».
Loin d’imaginer les conséquences de leurs actes, des élèves ont
pourtant réalisé un photomontage qu’ils diffusent où l’on peut
voir un gadz’art inviter un
recruteur à ne pas lui serrer la
main trop fort car il s’est « brûlé
avec une cuillère ». Et ce dernier
de lui répondre « bienvenue à
Boquette » – le surnom donné à
l’école.
Quant à l’enquête de l’inspection générale de l’administration
de l’éducation nationale et de la
recherche (IGAENR), elle avance…
doucement. « J’ai rencontré les inspecteurs jeudi [14 décembre], confirme le directeur général. Il a
fallu du temps pour les mobiliser et
ça commence simplement. »
Du côté du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, on indique qu’une commission disciplinaire est convoquée pour le 10 janvier et que la
durée de l’enquête n’est « pas
anormale ». Qu’il n’y a donc pas de
volonté de passer cette affaire
sous silence. « C’est quelque chose
qui nous préoccupe grandement.
Les choses sont assez claires : on ne
voit pas comment on pourrait cautionner ce genre de pratiques. Nous
les condamnons et le ministère
prendra ses responsabilités. » p
yves tréca-durand
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14 | disparitions & carnet
Les membres du GERPEN
Ed Lee
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Maire de San Francisco
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AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Julia et Audrey,
ses illes,
David Fonteneau,
Philippe Nepomiastchy,
ses gendres,
Anna, Victor, Joseph, Raphaël,
Andreas,
ses petits-enfants,
Marine Bartholin,
Hélène Halouchery,
ses sœurs,
Chantal Bartholin,
sa belle-sœur,
ont la profonde tristesse d’annoncer
le décès, le 12 décembre 2017, de
Catherine AURIAULT,
Le 30 août 2011.
née BARTHOLIN,
médecin psychiatre,
praticien hospitalier à l’hopital
et à l’UCSA de la prison de Meaux.
JUSTIN SULLIVAN/AFP
L
e maire démocrate de San
Francisco (Californie), Ed
Lee, est mort brutalement
mardi 12 décembre, à l’âge
de 65 ans, deux années avant la fin
de son mandat. Il avait été le premier Américain d’origine asiatique à occuper la fonction. Surnommé « Eddy le placide », il était
une figure populaire à San Francisco. Sous sa direction, la ville
est devenue la capitale mondiale
des technologies.
Le maire a eu une crise cardiaque
alors qu’il faisait ses courses dans
la soirée au supermarché de son
quartier. Il est mort quelques heures plus tard à l’hôpital Zuckerberg, le principal centre hospitalier de San Francisco, rénové grâce
à une donation de 75 millions de
dollars (63,6 millions d’euros) du
fondateur de Facebook et de sa
femme Priscilla Chan en 2015.
Allure bonhomme, fine moustache grise, Ed Lee était devenu
maire en 2011, presque sans le vouloir lorsque le sortant Gavin Newsom avait été élu au poste de lieutenant-gouverneur de la Californie. « Un homme comme tout le
monde », a résumé le San Francisco
Chronicle, mais qui a « transformé
la ville ». Aujourd’hui, des multinationales telles que Airbnb, Uber,
Twitter, etc., ont leur siège à San
Francisco. La ville compte une
start-up pour 1 000 habitants.
Défense des clandestins
Edwin Mah Lee incarnait le « rêve
américain » dans sa version asiatique. Ses parents étaient arrivés
d’un village rural de la province
chinoise du Guangdong dans les
années 1930 et s’étaient s’installés
à Seattle (Etat de Washington), où
il est né le 5 mai 1952. Son père était
cuisinier, sa mère couturière. Quatrième de six enfants, il avait été le
premier de sa famille à aller à l’université. Dans le Maine, puis à Berkeley, où il avait fait du droit.
Jeune avocat, il s’était engagé
dans la défense des clandestins de
Chinatown, exploités dans les
sweatshops (« ateliers de misère »)
et logés dans des conditions d’insalubrité extrême. Il y avait organisé la première grève des loyers
en 1978 après un viol particulièrement horrible dans le complexe de
logements sociaux de Ping Yuen.
Après plus de dix ans à l’Asian
Law Caucus, l’association de défense des droits de la minorité chinoise, Ed Lee était entré à la municipalité en 1991, comme directeur
de la commission des droits de
l’homme. Il avait rapidement demandé à s’occuper de développement économique, le meilleur remède selon lui à la discrimination.
Pendant vingt ans, il a occupé des
postes administratifs à la mairie.
Lorsque le conseil municipal,
perclus de divisions, l’a sollicité
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
5 MAI 1952 Naissance à
Seattle (Etat de Washington)
2011 Maire de San Francisco
2012 Lance son plan
pour attirer les entreprises
technologiques
12 DÉCEMBRE 2017 Mort
à San Francisco (Californie)
en 2011 pour assurer l’intérim
après le départ de Gavin Newsom,
il a accepté. La classe politique le
voyait comme un maire de transition. Il avait même promis de ne
pas se présenter. Mais la communauté chinoise l’a plébiscité.
Son élection a été une grande
source de fierté pour la communauté asiatique – 38 % des
870 000 habitants de San Francisco – et notamment pour les
Sino-Américains. « Cela leur rappelle qu’ils ne sont pas des citoyens
de seconde zone », disait Ed Lee. Les
Chinois se sont tenus longtemps
en retrait de la politique aux EtatsUnis. Beaucoup gardent en mémoire le souvenir des discriminations, de la loi sur l’exclusion des
Chinois de 1882 aux quotas d’immigration qui ont perduré jusqu’en 1965. A San Francisco, ils
n’avaient jamais accédé à la mairie
alors qu’un habitant sur cinq est
d’origine chinoise.
Elu maire, Ed Lee a été confronté
à l’emprise grandissante des entreprises de technologies sur la ville.
Beaucoup lui reprochent d’avoir
laissé entrer le « loup » dans la bergerie – en l’occurrence, les géants
des technologies, qui étaient cantonnés dans la Silicon Valley.
En 2012, alors que la ville se remettait lentement de la récession, Ed
Lee les a attirés en leur offrant des
allégements d’impôts, à condition
qu’ils s’installent dans les quartiers en friche. Le premier a été
Twitter, sur Market Street, suivi
d’une vingtaine d’autres. En cinq
ans, le taux de chômage a été ramené de 9,4 % à 2,7 %. Le budget de
la ville a augmenté d’un tiers (près
de 10 milliards de dollars en 2017).
Mais les retombées de la « Tech »
n’ont pas profité aux plus pauvres.
Les sans-abri sont toujours là, dans
le quartier de Tenderloin, en face
du siège de Twitter. Et la prospérité
a entraîné un quasi-triplement des
prix de l’immobilier, forçant nombre d’habitants de la petite classe
moyenne à quitter leur quartier
« gentrifié ». En entamant son
deuxième mandat, Ed Lee avait
promis de construire 30 000 nouveaux logements avant 2020.
Les prochaines élections sont
prévues pour juin 2018. D’ici là, la
présidente du conseil municipal,
London Breed, 43 ans, a été chargée de l’intérim. Elle est la première femme noire à la tête de la
ville de San Francisco. p
corine lesnes
La cérémonie aura lieu au Temple
protestant, 58, rue Madame, Paris 6 e,
le 20 décembre, à 10 h 30.
La crémation aura lieu à 16 heures,
au crématorium du cimetière du PèreLachaise, Paris 20e.
Massy (Essonne).
Jeanine,
son épouse,
Jean-Philippe et Émilie,
ses enfants,
Josette, Serge, Pierre et James,
sa soeur, ses frères
et leurs conjoints,
Ses nièces et neveux,
ont la tristesse de faire part du décès de
Roland BOUCHERON,
professeur de Lettres,
dans sa quatre-vingt-neuvième année.
La cérémonie religieuse aura lieu le
mercredi 20 décembre 2017, à 10 heures,
en l’église Saint-Paul de Massy.
Nous nous souvenons de son ils,
Dominique
et de son frère,
Max.
Sylvie Pierre-Brossolette
Et le professeur Philippe Meyer,
Le comte et la comtesse
Olivier de Dampierrre,
ses illes et leurs époux,
Philippine Pierre-Brossolette-Meyer,
Wladimir d’Ormesson,
Victoire d’Ormesson,
Olivia de Dampierre,
ses petits-enfants,
Esther et Xavier d’Ormesson,
ses arrière-petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Claude
PIERRE-BROSSOLETTE,
médaillé de la Résistance,
commandeur de la Légion d’honneur,
ancien directeur du Trésor,
ancien secrétaire général de l’Elysée,
ancien président du Crédit Lyonnais,
survenu le 17 décembre 2017.
Ses obsèques seront célébrées
dans la plus stricte intimité familiale.
Une cérémonie en sa mémoire aura lieu
ultérieurement.
Teri,
son épouse,
Toma,
son ils,
Maray Damisch,
sa belle-sœur,
Sa famille,
Ses amis,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Hubert DAMISCH,
philosophe, écrivain, historien de l’art,
professeur à l’École des hautes études,
survenu le 14 décembre 2017, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
La cérémonie aura lieu le mercredi
20 décembre, à 15 h 30, en la salle
de la Coupole du crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20e.
ont le chagrin d’annoncer la disparition,
le 16 décembre 2017, du
docteur James GAMMILL,
fondateur
et membre d’honneur de leur association.
Catherine Lemoine,
sa ille,
Sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse de faire part du décès de
Germaine HOUBRON,
docteur en médecine, gynécologue,
a participé à la création
du planning familial
avec le docteur
Hélène Michelle Wolf-Fromm,
survenu dans sa cent troisième année.
Une cérémonie aura lieu au funérarium
de Montreuil, le jeudi 21 décembre 2017,
à 10 h 30, 32, avenue Jean-Moulin,
à Montreuil (Seine-Saint-Denis).
45, rue d’Avron,
75020 Paris.
Anne, Yves, Diane, Armelle et Fanny
Kerouas,
ses enfants,
Guillaume, Nicolas et Virginie Chanuel,
Sarah Aru, Sébastien Dana, Alphonse
et Gwenaël Reboul, Gala Kerouas,
ses petits-enfants,
ses arrière-petits-enfants,
Les familles de Parade, Kerguistel,
Le Baut, Aru, Chanuel, Corniquet, Dana,
de Oliveira, Reboul, Vian
Et tous ses alliés,
ont la tristesse de faire part du décès de
Mme Andrée
KEROUAS de ROUSSAN,
survenu le 14 décembre 2017,
à Fécamp,
à l’âge de quatre-vingt-onze ans.
La cérémonie sera célébrée
le 21 décembre, à 10 heures, en l’église
de Saint-Pierre-en-Port.
L’inhumation aura lieu dans l’intimité
familiale au cimetière de Saint-Pierre-enPort. Andrée y rejoindra les siens.
Jean-Marc Sauvé,
vice-président du Conseil d’Etat,
président du conseil d’administration
de l’Ecole nationale d’administration,
Patrick Gérard,
directeur de l’Ecole nationale
d’administration,
Les personnels,
Les élèves et anciens élèves
de l’ENA,
ont le profond regret de faire part du décès
de
René LENOIR,
ancien élève de l’ENA
(promotion « Félix Eboué »)
ancien ministre,
directeur de l’Ecole nationale
d’administration (1988-1992).
René Lenoir mit en place le 3e concours
d’entrée et développa l’attractivité
internationale de l’ENA.
(Le Monde du 19 décembre.)
Muret (Haute-Garonne).
Richard, Eric et Laurence,
ses enfants,
Nina,
sa petite-ille,
Xavier MIGNOT,
ENS Ulm,
professeur de Linguistique
(UPV Montpellier),
oficier
dans l’ordre des Palmes académiques,
est entré dans la paix et l’amour de Dieu,
le 15 décembre 2017,
à l’âge de quatre-vingt-sept ans.
Claude Mignot-Ogliastri,
son épouse,
Isabelle, Laurence et Claude Ferrière,
Guillaume, Elisa, Blandine
et Fabrice Chomard, Pierrick, Cécilien,
Evaëlle, Gautier et Tatiana Ogliastri,
Marianne, Gabriela, Paolina,
ses enfants et ses petits-enfants,
Yves et Maria-Eugenia, Odile, Jacques
et Olga,
ses frères et sœur,
leurs conjoints
et leurs enfants et petits-enfants,
Sa belle-famille, ses cousins, parents,
illeuls et amis.
Tous partagent la douleur de son départ
et la joie de l’avoir aimé.
La messe d’action de grâces nous
réunira le 22 décembre, à 10 h 30,
en l’église Sainte-Jeanne-d’Arc
de Montpellier, suivie de l’inhumation,
le 23 décembre au cimetière familial,
Marine de Farinole (Corse).
546, avenue de Saint-Maur,
34000 Montpellier.
Michel et Dominique Moreau,
Elisabeth Zéboulon,
Jean et Marie Moreau,
Christian et Béatrice Moreau,
Pierre et Anne Moreau,
ses enfants,
Antoine et Élise, David et Pierre, Laure
et Arnaud,
Nicolas, Benoit et Pauline, Rosalie,
Charles et Louise,
Alice, Juliette, Adrien et Jacinte,
ses petits-enfants,
Ses dix arrière-petits-enfants,
Paulette Lefèbvre, Jeannette Tallendier,
Pierre et Jacqueline Grizel,
ses frères et sœurs,
Ses neveux et nièces,
ont la tristesse de faire part du décès de
Suzanne MOREAU,
survenu le 16 décembre 2017,
dans sa quatre-vingt-dix-huitième année.
Louis MOREAU,
Claude LÉVÊQUE,
artiste dramatique,
nous a quittés,
dans la nuit du 12 au 13 décembre 2017.
Evelyne Istria-Lévêque,
sa femme,
Guillaume et Raphaël,
ses ils
ainsi que leurs épouses,
Hippolyte, Jules et Malo,
ses petits-enfants,
Sa famille,
Ses amis,
se réuniront en la coupole du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20 e, le jeudi
21 décembre, à 10 h 30.
ancien élève de l’ENA,
conseiller maître honoraire
à la Cour des comptes,
survenu le 14 décembre 2017, à Paris,
le jour de ses quatre-vingt-sept ans.
La cérémonie civile aura lieu
le mercredi 20 décembre, à 13 h 30,
en la salle de la Coupole du crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, 71, rue
des Rondeaux, Paris 20 e, à proximité
de la place Gambetta.
L’inhumation aura lieu à 15 h 30, au
cimetière du Montparnasse, 3, boulevard
Edgar-Quinet, Paris 14e.
Il a vécu intensément, comme pour
combattre cette question lancinante :
« comment, avec mes parents, avons-nous
pu échapper à la déportation ? »
Ni fleurs ni couronnes. wDons à un
institut de cancérologie ou de cardiologie.
Marie-France Wuilleumier,
Anne, Claire et Arnaud,
ses enfants
et leurs conjoints,
Marion, Garance, Romane, Noémie,
Timothée, Damien, Sarah,
ses petits-enfants,
ont le regret de faire part du décès de
Henri WUILLEUMIER,
survenu le vendredi 15 décembre 2017,
dans sa quatre-vingt-septième année.
Une cérémonie religieuse en sa mémoire
sera célébrée le vendredi 22 décembre,
à 15 heures, en la chapelle de l’hôpital
Notre-Dame-de-Bon-Secours, 68, rue
des Plantes, Paris 14e.
L’inhumation aura lieu au cimetière
parisien de Bagneux, à l’issue de la
cérémonie.
Cet avis tient lieu de faire-part.
henriwuilleumier@gmail.com
Souvenir
Marius,
Les obsèques ont lieu en l’église
de Savignies (Oise), ce mardi 19 décembre,
à 15 heures.
« Ne cherche pas les limites de la mer.
Tu les détiens. »
René Char.
Cet avis tient lieu de faire-part.
Charly RABEUF,
preneur de son
à Radio Maroc, ORTF, SFP,
nous a quittés à l’aube de ses quatre-vingtquinze ans, le 14 décembre 2017.
docteur Alexandre SOLNICA,
Cet avis tient lieu de faire-part
et de remerciements.
M. Antoine VORMS,
10 juillet 1993 - 20 décembre 2016.
M. Roger LESUEUR,
Les obsèques religieuses seront
célébrées le jeudi 21 décembre 2017,
à 14 h 30, en l’église Saint-Jacques
de Muret, suivies de son inhumation
dans le caveau de famille, au cimetière
de la commune.
ont la tristesse de faire part du décès de
décédé le 9 août 1986.
Vous êtes priés d’assister au service
d’inhumation du
dans sa quatre-vingt-onzième année.
Les membres de sa famille
et de la famille de son épouse,
Cécile Vorms, née Jurie des Camiers,
Elle rejoint son époux,
ont la tristesse de faire part du décès de
professeur des Universités,
Corinne et Arnaud Latscha,
Bertrand et Sandrine Vorms,
Alain et Stéphanie Vorms,
ses enfants,
Samuel, Camille, Madeleine, Clément,
Noë, Etienne et Thomas,
ses petits-enfants,
chirurgien-dentiste,
lauréat de l’Académie dentaire,
auteur Saulnier,
qui s’est éteint à Paris, le 13 décembre
2017, à l’âge de quatre-vingt-onze ans
et qui aura lieu le 20 décembre. On se
réunira à la porte principale du cimetière
parisien de Bagneux, à 14 h 30.
De la part de
Odile Solnica,
sa ille,
Docteur Jacques Solnica et Mme,
Docteurs Liliane Ksensée
et Alain Ksensée,
Olivier Solnica,
Sabine Solnica,
Laurence Ksensée Sidhoum,
Familles Adamsbaum, Gincel, Haim,
Kouchel, Kouzmine, Kuszelewicz,
Lehrman, Rosenblum, Savitz, Segal,
Solnica, Tennenbaum et Vanry.
Ni leurs ni couronnes.
18, rue Louis Braille,
75012 Paris.
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ENS, salle Dussane, Paris 5e,
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Samedi 13 janvier 2018 :
« Moins de gestes, plus de regards :
le corps dévoilé »
Samedi 7 avril :
« La faillite de la pudeur »
Samedi 26 mai :
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enquête | 15
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Le Brésil sous
l’emprise
des « BBB »
Les groupes de pression ultra-conservateurs
représentant les propriétaires terriens
(« bœufs »), les Evangéliques (« Bible ») et les
partisans du port d’arme (« balles »), gagnent
en influence dans la société et auprès des élus
canarana (brésil), envoyée spéciale
M
arcos da Rosa vient de
semer son soja et, déjà,
la tristesse le gagne.
« C’est mauvais. Très
mauvais », soupire-t-il.
A 52 ans, dont près de
quarante à travailler aux champs, ce fermier
de l’Etat du Mato Grosso, une région agricole
du Brésil grande comme la France, l’Autriche,
la Suisse et la Grèce réunies, est un habitué
des terres tropicales et de ses parasites. En
cette matinée cuisante de la mi-novembre,
les doigts dans la terre, il montre la « trapueraba », cette herbe qui pollue ses pousses,
puis se résigne : il noiera son chagrin dans
l’herbicide. « Je vais remettre du glyphosate »,
prévient-il, provocateur. La peau rougie par le
soleil, le pantalon maculé d’une terre couleur
de braise, cet immense gaillard n’ignore rien
de l’image controversée du désherbant. Mais
il assume. « Pensez-vous que si c’était toxique
j’en mettrais ? Je serais le premier à en souffrir.
Pour me suicider, j’ai plus vite fait d’aller me
pendre à l’un de ces arbres ! Ici ce n’est pas
comme en Europe. Sans défenseur [pesticide]
on ne peut rien faire. »
A Canarana, petite ville aux faux airs de Far
West située à une douzaine d’heures de route
de Cuiaba, la capitale du Mato Grosso, on ne
vit que par et pour le soja. Des champs à perte
de vue, une culture intensive – et, bien souvent, transgénique – devenue l’un des piliers
de l’économie nationale… Ce monde à rebours des préoccupations environnementales connaît désormais sa traduction politique
à Brasilia, la capitale politique. Marcos da
Rosa, un fazendeiro (« propriétaire terrien ») à
la tête de 2 000 hectares – une « petite » propriété pour le coin –, y incarne le premier B
des « BBB » : un ensemble de lobbys influents
au Congrès, à savoir le boi (« bœuf », autrement dit les propriétaires terriens défenseurs de l’agronégoce), la Biblia (« Bible », les
évangéliques) et la bala (« balle », en référence aux partisans des armes à feu). Représentés par 347 députés sur les 513 du Congrès,
ces trois groupes de pression constituent, depuis les élections de 2014, une force incontournable. A en croire leurs détracteurs, ils
auraient même pris le Parlement en otage,
lui imposant des textes et des amendements
aux accents réactionnaires.
De tous les BBB, les ruralistes comme Marcos de Rosa sont les plus puissants, avec 239
députés recensés par le site Congresso em
Foco, qui scrute l’actualité parlementaire.
Suivent les évangéliques (87 députés) et les
défenseurs des armes à feu (21 députés). Chacun de ces lobbys milite pour ses sujets de
prédilection : les militants de l’agronégoce
plaident pour gagner de l’espace cultivable
sur les réserves naturelles protégées et les
terres indigènes ; les évangéliques se posent
en protecteurs de la famille traditionnelle
contre l’avortement ou le mariage gay ; les
pro-armes à feu tentent, désespérément, de
revenir sur la loi sur le désarmement qui,
en 2003, a interdit le port d’armes aux simples citoyens. « Chacun agit de façon distincte,
mais les députés appartiennent souvent à
deux, voire trois, de ces groupes et votent sou-
vent en bloc : les agriculteurs revendiquent le
droit de défendre leur ferme avec un fusil et les
pro-armes à feu soutiennent les valeurs des
évangéliques », souligne Silvio Costa, responsable de Congresso em Foco.
Les « ruralistes » sont, de loin, les mieux organisés politiquement. Président de l’association des producteurs de soja, Marcos da
Rosa qui, à titre personnel, ne croit pas à la
« thèse » du réchauffement climatique, estime que les ONG environnementalistes visent à détruire l’agriculture brésilienne au
profit des étrangers et reconnaît qu’il aimerait bien avoir un pistolet pour dissuader les
voleurs de s’attaquer à ses terres. Soldat dévoué de la cause agricole, il compte parmi les
cent personnalités les plus influentes du secteur. Au moins une fois par mois, il troque ses
bottes crottées pour des souliers cirés et
prend l’autocar en direction de Brasilia. Là, en
tant que membre actif de l’Institut Pensar
Agropecuaria (IPA, penser l’agroalimentaire)
regroupant 43 associations du monde agricole, il s’entretient avec les députés « amis »
pour les informer sur les dossiers techniques
et les priorités de leur groupe. Puis, accompagné de confrères de l’IPA, il déjeune avec des
politiciens en vue.
ISABELLE ESPANOL
FAIRE ET DÉFAIRE DES PRÉSIDENTS
Les prochaines agapes sont prévues avec Jair
Bolsonaro, candidat à la présidence de la République en 2018. Un ancien militaire d’extrême droite, friand d’armes à feu, phallocrate assumé, raciste éhonté, réputé pour ses
diatribes homophobes et sa nostalgie de la
dictature militaire (1964-1985). « On discute
avec tout le monde », tempère Marcos da
Rosa, tout en admettant avoir toujours évité
de parler à l’ancien président, figure du Parti
des travailleurs (PT, gauche), Luiz Inacio Lula
da Silva, pourtant lui aussi candidat présumé
à l’élection de 2018.
C’est en 2015, quelques mois après la prise de
pouvoir des nouveaux représentants du pouvoir législatif, qu’Erika Kokay, députée de gauche, a utilisé pour la première fois le terme de
« BBB ». « J’étais effrayée, raconte-t-elle. Le Parlement s’est soudain rempli d’intégristes religieux, de “punitivistes” et de “patrimonialistes”. Ces gens ont une conception binaire du
monde où s’affrontent Dieu et le diable, le bien
et le mal, les Blancs et les Noirs. » Pugnace, la
députée décide alors de porter le fer contre
leurs initiatives tantôt farfelues – comme
cette idée d’instaurer une Journée de la fierté
hétérosexuelle – tantôt inquiétantes.
En novembre, elle fut la seule, au sein d’une
commission parlementaire, à s’opposer à un
projet d’amendement visant à interdire totalement l’avortement, même en cas de viol. Le
texte a peu de chance de passer, mais elle se
bat. « Il ne faut pas mépriser cette forme d’obscurantisme, mais dialoguer avec elle pour
mieux l’affronter », estime la politicienne.
Dilma Rousseff, ex-présidente de gauche,
élue en 2010 et réélue en 2014, a, elle, commis
l’erreur de dédaigner cette poussée conservatrice. « Avec Dilma, nous étions toujours dans
l’affrontement. A compter de son second mandat, plus aucun dialogue n’était possible », atteste Sostenes Cavalcante, député évangélique. Ce mépris aura signé sa disgrâce :
en 2016, les députés « BBB » ont approuvé à
« CES GENS ONT
UNE CONCEPTION
BINAIRE DU MONDE
OÙ S’AFFRONTENT
DIEU ET LE DIABLE,
LE BIEN ET LE MAL,
LES BLANCS
ET LES NOIRS »
ERIKA KOKAY
députée de gauche
plus de 80 % l’impeachment (mise en accusation) de Dilma Rousseff, conduisant à sa destitution. L’événement a donné la mesure du
pouvoir des « BBB », capables de faire et de défaire des présidents.
Ces députés élus par le peuple révèlent une
facette ultra-conservatrice de la société, une
réalité longtemps masquée par la prospérité
économique et les avancées sociales du début des années 2000. La crise de 2015, les
scandales de corruption, le chômage et la
montée de la violence ont fait ressurgir les
vieux démons. « Les débats qui ont lieu au
Congrès ne sont que le reflet de ceux qui agitent la société. Les “BBB” sont trois forces qu’il
faut respecter », atteste Joao Henrique Hummel, directeur exécutif de l’IPA chargé des
liens avec le front parlementaire pour l’agronégoce. « Le monde globalisé est incertain, observe pour sa part Carlos Melo, politologue à
Sao Paulo. Quand on a peur du futur, on se réfugie dans le passé. Le Brésil, tout comme l’Europe ou les Etats-Unis, est tenté par les utopies
réactionnaires. »
« UN SENTIMENT D’IMPUNITÉ »
De fait, le pays a peur. De perdre son travail
ou de mourir. Sept personnes sont assassinées toutes les heures sur le territoire national, selon les données du Forum brésilien de
sécurité publique. Ce climat d’insécurité permet au lobby des armes à feu de prospérer.
Dans la coulisse, les députés tentent de rétablir le droit de port d’arme aux plus de 21 ans.
L’initiative a – encore – des allures de chimère, mais la bala profite du climat pour durcir la législation envers les criminels, soutenant sa thèse : « Un bon bandit est un bandit
mort. » A en croire Alberto Fraga, président
du front parlementaire en faveur des armes à
feu, « tout le monde a le droit de se défendre » :
« Ceux qui sont contre nous appartiennent
aux lobbys des criminels. »
Apprenant des erreurs de sa prédécesseure,
l’actuel président, Michel Temer, a vite saisi
l’enjeu des « BBB ». Cet expert en intrigues
parlementaires a, dès sa prise de fonctions
en 2016, entretenu des liens étroits avec ces
députés, multipliant déjeuners et réunions
de travail. Sa bienveillance s’est transformée
en complaisance lorsqu’il fut menacé, à deux
reprises, en milieu d’année, par une enquête
anticorruption riche en indices compromettants, vidéos d’échange de mallettes et enregistrements édifiants. Promettant de répondre aux doléances des « BBB », il a monnayé
leur soutien au Congrès afin d’éviter un procès infamant. « Michel est un homme de bien »,
assure encore Alberto Fraga, figure de la bala.
Les organisations non gouvernementales
(ONG) œuvrant dans le domaine de l’écologie
ou des droits de l’homme alertent sur les
conséquences de ce marchandage. « Dilma
Rousseff était une présidente déplorable pour
l’environnement, mais rien n’est comparable
au gouvernement Temer », se désole Marcio
Astrini, coordinateur des politiques publiques chez Greenpeace au Brésil. « Cet agenda
nourrit un sentiment d’impunité chez les “garimpeiros”, les chercheurs d’or clandestins qui
polluent les fleuves des terres indigènes, les
trafiquants de bois et toutes les petites mains
de la déforestation », alerte-t-il, s’affolant
d’une hausse impressionnante des crimes
liés aux conflits territoriaux.
La mobilisation de l’opinion internationale
et les Tweet outrés du top-modèle brésilien
Gisele Bündchen ont permis de revenir sur
les dispositions les plus polémiques comme
l’ouverture à l’exploitation minière de la réserve naturelle amazonienne de la Renca.
Mais d’autres mesures, plus discrètes, visant
notamment à régulariser les terres accaparées illégalement par les fazendeiros dans des
zones protégées sont avalisées. Elles contribuent aux tensions qui minent bien d’autres
aspects de la vie nationale.
Ainsi, le climat est-il de plus en plus irrespirable pour les militants LGBT, les féministes
ou les défenseurs des droits de l’homme.
« Les “BBB” ont toujours été présents au Brésil.
Mais l’image dégradée de l’Etat leur a permis
de se faire entendre, ils croient désormais pouvoir agir sans négocier avec le reste de la société », déplore le philosophe Vladimir Safatle. Et le penseur de souligner, inquiet : « Ils
sont là pour durer. » p
claire gatinois
CULTURE
Des ombres au pays des merveilles
16 |
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Avec « The Florida Project », le réalisateur Sean Baker tend un miroir déformant au rêve américain
THE FLORIDA PROJECT
pppv
B
ienvenue à Orlando (Floride), siège de Disney
World où l’Amérique se
presse pour rendre hommage au dieu Mickey. A quelques
miles à peine du saint des saints,
sur l’échangeur que borde l’avenue des Sept-Nains (sic), à l’ombre
des grandes enseignes qui font indifféremment la réclame pour des
pandas en peluche et des armes
automatiques, deux motels se
font face. D’un côté, The Future,
pavé de béton brut recouvert
d’une peinture jaune poussin. De
l’autre, le Magic Castle, dont l’insolente couleur mauve, les petites
tourelles d’angle et la piscine cerclée d’une mince bande de gazon
évoquent, au choix, le manoir de
Barbie ou le château de la princesse dans un jeu vidéo Mario.
Destinés à l’origine aux moins
fortunés des touristes Disney, ces
logements ont été investis par une
population ultra-pauvre qui s’y est
sédentarisée, important avec elle
son lot de fréquentations louches,
de trafics, de distribution de nourriture par les camions de la CroixRouge. C’est là que vivent Moonee,
Scooty et Jancey, trois sales gosses
qui magnétisent la caméra de Sean
Baker (jeune réalisateur américain
remarqué, en 2015, grâce au très
pop Tangerine), et nous guident
dans cette zone aseptisée aux allures de Toys’R’Us géant.
Poussent comme du chiendent
Vingt ans maximum à eux trois,
ils grandissent là, livrés à eux-mêmes, tandis que leurs parents abîment leur jeunesse derrière les
caisses d’un fast-food, devant leur
télé à téter jusqu’au coma leurs pipes à eau, quand ils n’ont pas une
seringue dans le bras. Cracher sur
les voitures des voisins pour le
plaisir de saloper les pare-brise,
racketter les touristes pour se
payer une glace, transformer le
moindre renfoncement en béton
Scooty,
Moonee
et Jancey,
les trois sales
gosses qui
magnétisent
la caméra
de Sean Baker
dans
« The Florida
Project ».
MARC SCHMIDT/
LE PACTELE PACTE
en grotte magique, jeter des poissons morts dans la piscine pour
voir si par hasard ils ne ressusciteraient pas… Interdits de séjour
dans le royaume Disney, ces enfants qui poussent comme du
chiendent s’inventent, dans son
ombre, un monde merveilleux
et grimaçant, qui en révèle l’étendue du mensonge.
Halley, la mère de Moonee, est
une jeune femme à la répartie claquante, qui a érigé son souverain
mépris des normes comme rempart à sa fragile dignité. Sans autre
horizon que celui de la consom-
“D’UNE HUMANITÉ DÉBORDANTE” “UN TRÈS BEAU FILM”
STUDIO CINÉ LIVE
LE MONDE
“UN GRAND FILM” “UNE ŒUVRE SALUTAIRE”
MARIANNE
LA CROIX
mation immédiate, elle ne sort de
sa chambre que pour faire la fête
ou gagner quelques billets quand
vient l’heure de régler son loyer.
Lorsque le bénéfice dépasse ses espérances, elle entraîne sa fille dans
une orgie de junk food. Halley est
drôle. Elle se prête à tous les jeux
des enfants, quand elle n’est pas
trop perchée. Elle est gentille, tant
que sa survie n’est pas menacée.
Halley est punk. Elle refuse d’intégrer un monde adulte qui ne lui
laisse espérer rien d’autre qu’une
vie d’esclave. Halley est une enfant. C’est bien pour cela que les
enfants l’aiment. C’est bien pour
cela qu’elle ne peut rien pour eux.
La tragédie qui se noue ici, baignée dans les couleurs pop des
panneaux d’affichage, trouve une
expression saisissante dans une
scène qui voit cette jeune mère
tourner les talons après que le
gérant du motel (Bobby, géniale-
ment interprété par Willem Dafoe)
la contraint à libérer sa chambre
pour vingt-quatre heures, le
temps de l’enregistrer comme une
nouvelle cliente. Furieuse, elle
mime alors l’attitude d’une enfant
qui boude, traînant les pieds,
bombant le ventre, attitude que
Moonee, lui emboîtant le pas,
imite aussitôt pour jouer. Le malaise diffus qu’inspirait depuis le
début du film cette inversion des
polarités entre enfant et adulte se
cristallise dans ce moment de vertige où une gamine s’amuse, du
haut de ses 6 ans, à singer une
adulte qui fait l’enfant.
En adoptant ainsi le point de vue
de ses jeunes personnages, Sean
Baker s’interdit d’en juger aucun,
et c’est là la beauté du film. Mère
indigne, sans doute, Halley incarne avant tout le peuple des
damnés de l’enfer néolibéral.
Chair à canon d’une société de
En adoptant
le point de vue
de ses jeunes
personnages,
Sean Baker
s’interdit d’en
juger aucun
consommation déchaînée, elle n’a
pour la protéger que ce brave
Bobby, bloc de solitude dont on ne
sait pas bien pourquoi il a échoué
là et qui se distingue par un sens
des responsabilités et de la solidarité, par un humanisme tendre, en
somme, semblant sorti d’un autre
âge. Pris entre le marteau de son
employeur, qui n’a pas renoncé à
faire venir les touristes au Motel,
et la solidarité qu’il ressent envers
les habitants, Bobby fait figure
d’ange gardien. Aussi bienveillante qu’irréaliste, sa présence
permet aux liens de se tisser entre
les personnages, et à la fiction de
prendre son envol.
C’est sur le visage de Moonee
que l’émotion finit par exploser,
libérant un océan de larmes que la
petite fille semblait avoir réprimé
toute sa vie, et avec lui cette enfance qu’elle œuvrait si vaillamment à étouffer. Aussi déchirant
que soit ce tableau, il n’étouffe pas
la foi glorieuse de son auteur dans
l’humanité. Sans doute Halley estelle perdue pour la cause, mais les
enfants, eux, ne le sont pas. La
puissance de leur désir est telle
qu’elle autorise tous les espoirs. p
isabelle regnier
Film américain de Sean Baker.
Avec Brooklynn Prince, Bria
Vinaite, Willem Dafoe (1 h 51).
Sean Baker ou la tactique du franc-tireur
Le cinéaste s’affranchit des règles hollywoodiennes pour jouer la carte de l’improvisation
S
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
ean Baker le reconnaît :
« C’est grâce à l’iPhone que je
suis ici. » Ici, à Paris, pour The
Florida Project, son cinquième
long-métrage, découvert à la
Quinzaine des réalisateurs en mai,
qui collectionne les récompenses
dont une nomination au Golden
Globe du second rôle pour Willem
Dafoe. C’est à l’étape précédente
que Sean Baker a contracté sa dette
à l’égard du smartphone d’Apple,
en le substituant à la caméra sur le
tournage de Tangerine, le film qui
l’a fait connaître hors des EtatsUnis, sur les traces de deux prostituées transgenres à Los Angeles.
The Florida Project, lui, a été
tourné en 35 mm. « J’aspirais à une
certaine esthétique, à cette qualité
organique du film qui ne fonctionne que grâce à la photochimie,
dit le cinéaste. Je dois beaucoup au
numérique, mais je voulais que ce
film donne l’impression que j’avais
passé l’été avec ces enfants. Je voulais qu’on les voie jouer la comédie
et je préférais de longues prises. »
The Florida Project est un projet
né de la curiosité du coscénariste
Chris Bergoch, dont la mère s’est
installée dans la région d’Orlando
il y a une dizaine d’années. Grâce
à elle, Bergoch a découvert l’existence de ces familles, souvent
monoparentales, qui vivent dans
la précarité aux environs des
parcs d’attractions de Floride centrale, dont Disney World, le
« Royaume enchanté ».
« Ça peut se passer n’importe où »
« Il y avait une ironie triste à voir ces
enfants vivre dans des motels à l’extérieur d’un endroit considéré
comme le summum du bonheur
pour les enfants dans le monde entier. Nous avons joué de cette ironie,
non pas sur le mode cynique, mais
pour dire au public que si c’est possible à cet endroit, ça peut se passer
n’importe où », dit Sean Baker, qui,
avec Chris Bergoch a multiplié les
voyages pour rencontrer les hôtes
de ces motels, leurs directeurs,
leur personnel…
Natif de New York, installé à Los
Angeles, le réalisateur a découvert
un paysage inédit pour lui, « une
portion de la route 192, qui n’est
densément habitée que sur 3 ou
4 kilomètres, de l’aéroport à travers
Kissimee en direction d’Orlando et
des parcs d’attractions ». C’est dans
le motel mauve où vivent ses personnages que Sean Baker a installé
son équipe, une chambre pour le
maquillage et la coiffure, une
autre pour la comptabilité, etc.
Le casting aussi s’est fait sur
place. A part Willem Dafoe et le
jeune Caleb Landry Jones (American Traffic), les acteurs sont de la
région. Les enfants, bien sûr – qui
parlent avec l’accent juste –, mais
aussi Bria Vinaite, qui joue Halley,
l’adolescente devenue mère
avant d’avoir fini de grandir. « Au
début, nous pensions prendre un
visage connu, se souvient Sean
Baker, mais plus le tournage approchait plus j’étais réticent à cette
idée. J’ai découvert Bria grâce à sa
page Instagram et je me suis dit
qu’avec elle le public n’aurait pas
besoin de se débarrasser de son
image de vedette. »
Le tournage a procédé du même
métissage entre les procédures
classiques du cinéma américain et
les tactiques de franc-tireur qui
ont été jusqu’ici celles de Sean Baker. A 46 ans, il a déjà un long par-
cours derrière lui. Il a fallu trois
longs-métrages restés inédits en
France (le troisième, Starlet, a été
présenté en 2012 à Locarno), une
série télévisée à succès sur Fox
(Greg the Bunny, diffusée sur Comédie) avant le succès de Tangerine, qui a permis de débloquer des
moyens plus importants pour The
Florida Project.
« Cela reste un petit budget [2 millions de dollars, selon le site Imdb],
mais c’était la première fois que je
tournais selon les règles syndicales,
explique le réalisateur. Là où je
pouvais gagner du temps en soulevant une caméra, il m’était interdit
de le faire sous peine d’être signalé
au syndicat. Mais j’étais content de
donner du travail à mes collègues et
le rythme était moins hystérique. »
Il arrivait quand même que l’on
sorte du carcan. La séquence qui
montre Moonee et sa mère vendant des parfums à la sauvette à
des touristes a ainsi été improvisée. Quant à la conclusion du film,
elle a été filmée clandestinement
avec un l’iPhone, pour des raisons
que les spectateurs devineront. p
thomas sotinel
culture | 17
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Dans la cité interdite, la subversion d’un portrait
Le plasticien et cinéaste Charles de Meaux nous transporte en 1768, à la cour de l’empereur de Chine
LE PORTRAIT INTERDIT
ppvv
éterritorialisé. S’il y a
un mot qui caractérise
Charles
de
Meaux, c’est celui-là.
Plasticien, cinéaste, producteur,
grand voyageur, l’homme fut
aussi, à une époque de sa vie, jockey. Né en 1967, à la veille d’une révolution qui visait à libérer les
corps et les esprits, il a grandi avec
l’idée que les frontières allaient se
dissoudre dans les brumes de
l’ère naissante et en a conçu un
rapport à la création polymorphe,
à la croisée des champs et des pratiques artistiques, de la fiction et
du documentaire.
Au sein d’Anna Sanders films,
société de production qu’il a créée
en 1997 avec les futures stars de
l’art contemporain qu’étaient
alors Philippe Pareno, Pierre
Huygye ou Dominique Gonzales
Foerster, entre autres, bientôt rejoints par le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, Charles de
Meaux a toujours placé les échanges – culturels, matériels, créatifs – au cœur de son travail.
D
Entre l’Orient et l’Occident
Célébré comme plasticien dans
les plus grands musées du
monde, du Centre Pompidou au
MoMA, il n’a pas la même reconnaissance dans le monde du cinéma, où ses films, récits énigmatiques, hantés par la perte, l’angoisse de la disparition, jettent
chacun à sa manière, singulière
et déroutante, des ponts entre
l’Orient et l’Occident. Le Portrait
interdit ne déroge pas au programme mais, à la différence des
précédents – Le Pont du trieur
(1999), Shimkent Hotel (2003) et
Stretch (2011) –, qui s’inscrivaient
dans le contemporain, celui-ci
nous transporte en 1768, à la cour
de l’empereur de Chine, au cœur
de la Cité interdite.
Complices de longue date du cinéaste, les Français Melvil Poupaud et Thibaud de Montalembert y jouent deux jésuites français officiant là comme peintres
officiels. Face à eux, Fan Bingbing,
pop star chinoise en passe de
Fan Bingbing
interprète
l’impératrice
Ulanara, dont
le portrait sera
peint par un
jésuite (Melvil
Poupaud).
EVERGRANDE
PICTURES CO.
LTD/ANNA SANDERS
FILMS SFDC/REZO
FILMS
devenir la nouvelle ambassadrice
de Chine dans le cinéma occidental, incarne Ulanara, jeune et sublime impératrice qui désespère
d’obtenir les faveurs de son puissant mari. L’empereur l’a épousée
en secondes noces, après le décès
de sa première femme dont le
fantôme erre encore entre les
murs de la Cité interdite, et lui
préfère manifestement certaines
de ses concubines.
Obsédée par le prestige de la
morte, Ulanara s’abîme dans un
étrange portrait qu’un peintre
français a réalisé d’elle. Cherchant
par tous les moyens à lui ressembler, elle obtient de l’empereur le
droit de se faire, elle aussi, faire un
portrait « à l’occidentale ». Le frère
Les événements
sont envisagés
sous l’angle fort
mélancolique
de la vanité de
toute entreprise
humaine
Attiret (Melvil Poupaud) s’en voit
confier l’exécution. Ce tableau qui
subvertit, par un usage très occidental du clair-obscur, notamment, les codes traditionnels de la
peinture chinoise, est à l’origine
du film. Charles de Meaux raconte qu’il l’a découvert par hasard, au Musée des beaux-arts de
Dole, dans le Jura, et l’on comprend aisément pourquoi cet artiste, qui a situé l’action de tous
ses films en Asie, a pu se passionner pour l’histoire oubliée de la
malheureuse impératrice et de
ces peintres jésuites.
Légitimée par l’acte de création
et le mystère des pratiques occidentales, la relation qui se noue
entre l’artiste et son modèle pendant les séances de pose, au vu et
au su de tous, n’en est pas moins
scandaleuse, ne serait-ce que par
la manière dont elle semble subvertir l’implacable hiérarchie de
la cour et défier le pouvoir de
l’empereur. Mais le désir d’un petit jésuite français et d’une impératrice désœuvrée peut-il vraiment peser face à la puissance de
l’empereur de Chine ?
Plongeant dans l’intimité du
peintre et de son modèle, captant
Le chant du cygne de Murnau
à même la peau les manifestations du trouble érotique qui les
saisit, de la transgression absolue
qu’il constitue, le cinéaste met en
scène autour d’eux toute une petite ruche de courtisans dont les
dialogues, les gestes, apportent à
ce conte tragique une touche de
comédie légère et savoureuse.
C’est toute l’élégance du film que
de ne jamais verser dans la martyrologie ou dans l’héroïsme. Les
événements sont envisagés, au
contraire, sous l’angle fort mélancolique de la vanité de toute entreprise humaine, à commencer
par celle des jésuites partis évangéliser la Chine.
Comme dans Vertigo, dont l’ombre plane sur le film, le tableau est
porteur d’une malédiction – une
puissance d’attraction hors de la
vie. Au fil de cette histoire qui
donne à Charles de Meaux l’occasion de faire une magnifique
peinture de la Cité interdite, irradié par la beauté de son actrice,
enveloppé dans une musique exquise, le cinéma devient un geste
de plasticien, et la peinture, qui se
met en mouvement dès l’ouverture du film dans une splendide
séquence animée, une forme
d’expression éminemment cinématographique. En sauvant de
l’oubli ces personnages devenus
poussières dans le vent, le cinéaste affirme sa foi dans les puissances de transsubstantiation de
l’art – dans sa capacité à sublimer
les éphémères instants de grâce
que dispense la vie. p
isabelle regnier
Film franco-chinois de Charles
de Meaux. Avec Fan Bingbing,
Melvil Poupaud, Thibaud
de Montalembert (1 h 43)
Un bouleversant portrait de femme.
Une belle rencontre
enpleindésertargentin.
TÉLÉRAMA
Un petit joyau. Un petit bijou.
POSITIF
PARIS MATCH
« Tabou », le dernier chef d’œuvre du cinéaste allemand, est réédité
E
DVD
n 1929, deux génies du cinéma se rencontrent à Hollywood. L’Allemand Friedrich Wilhelm Murnau (Nosferatu
le vampire, 1922 ; L’Aurore, 1927),
installé aux Etats-Unis, et l’Américain Robert Flaherty, père présumé du documentaire de création (Nanouk l’Esquimau, 1922 ;
L’Homme d’Aran, 1934). Rapprochement non fortuit, les deux
hommes s’accommodant aussi
mal l’un que l’autre des manières
hollywoodiennes, qui mettent les
artistes sous tutelle.
Forts de l’expérience polynésienne de Flaherty (le cinéaste a
passé un an à Samoa pour y tourner Moana), les deux hommes
s’associent dans la production et
la réalisation de Tabou, trouvent
une petite maison de production,
prennent le bateau et larguent les
amarres. Rien ne va se passer
comme prévu. Les deux auteurs
écrivent l’histoire ensemble, mais
divergent avec la maison de production, avant de diverger entre
eux. Murnau conduira seul ce
tournage, en y mettant ses économies et en le finissant essoré.
Quelques semaines après le
tournage et quelques jours avant
l’avant-première du film, Murnau, en Californie, se fait conduire
en voiture afin de rendre visite à
un ami, et meurt tragiquement
dans un accident. Une voyante
l’aurait dissuadé de prendre la voiture, et il se murmure que la transgression de sanctuaires polynésiens a trouvé là son tragique dénouement. Le cinéaste a 42 ans ;
Tabou sera son dernier film, c’est
un chef-d’œuvre.
Une élégie sur le paradis perdu
Sur l’île de Bora-Bora, étincelant
paradis primitif, un jeune couple
amoureux, Matahi et Reri, crée le
scandale. Reri, d’ascendance
royale, est destinée à la virginité et
aux dieux. La jeune vestale ne l’entend pas de cette oreille et fuit
avec son amant sur une autre île,
colonisée par les Français, cosmopolite et dégradée par les usages
du commerce, où Matahi gagne sa
vie comme pêcheur de perles.
Mais ils sont rattrapés par un
vieux guerrier qui les poursuit, et
la tradition finit par avoir cruellement raison de leur émancipation. Ultime image d’une corde de
bateau qui se coupe entre l’amant
qui nage et le bateau qui lui enlève
sa raison de vivre, mélodrame
muet en noir et blanc nacré, élégie
vibrante sur le paradis perdu,
éclat de romantisme allemand
planté dans le rivage polynésien,
chant du cygne d’un des plus for-
midables rêveurs éveillés du cinéma, Tabou est à tous égards
inoubliable.
La présente édition du DVD
ajoute à celle déjà existante la qualité Blu-ray, mais aussi, il convient
de le souligner tant ce précieux
travail se raréfie, un copieux appareillage critique. Au très beau
documentaire d’Yves de Peretti,
Tabou, dernier voyage, consacré à
la genèse du film s’ajoute un long
entretien avec Bernard Eisenschitz, fin connaisseur du cinéma
allemand, qui resitue Murnau
dans le contexte cinématographique de l’époque et précise les enjeux de Tabou ainsi qu’une partie
de pêche polynésienne extraite
des rushes non montés du film.
On y trouve, aussi, un livret, qui
produit plusieurs textes passionnants, parmi lesquels une lettre
écrite durant son voyage et son
tournage par Murnau à ses proches, ainsi qu’un texte d’Yves de
Peretti qui évoque les origines et
le destin singulier de Reri, fille
d’un Français et d’une Tahitienne,
vive adolescente polynésienne
fourvoyée à Hollywood. p
jacques mandelbaum
Tabou, une histoire des mers
du Sud (1931), de F. W. Murnau.
1 DVD, 1 livret de 48 pages,
Potemkine, 19,90 euros.
— LA NOVIA DEL DESIERTO —
UN FILM DE
CECILIA ATÁN & VALERIA PIVATO
ACTUELLEMENT
L’OBS
L A
S E M A I N E
18 | culture
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
K Retrouvez l’intégralité des critiques sur « Lemonde.fr »
(édition abonnés)
Menina
Film français de Cristina Pinheiro (1 h 37).
Pour son premier long-métrage, la comédienne Cristina Pinheiro tisse une chronique douce-amère sur une famille francoportugaise, à la fin des années 1970, vivant dans le sud de la
France après avoir fui la dictature de Salazar. Leur fille Luisa,
10 ans, perçoit à travers leurs dissensions les difficultés d’un
exil qu’elle ne peut pas nommer. D’inspiration autobiographique, le regard tourné vers un passé enjolivé, le film ne trouve
jamais la bonne distance pour traiter la question complexe de
la double culture. p ma. mt.
L E S
A U T R E S
F I L M S
D E
Jumanji : bienvenue dans la jungle
Film américain de Jake Kasdan (1 h 51).
Cette mise à niveau numérique du film de 1998 remplace le
jeu de salon par un jeu vidéo. La malédiction est la même, un
quatuor de joueurs – ici des lycéens – se retrouve prisonnier
d’un monde exotique. Par le jeu des avatars, Jack Black incarne
une reine des selfies et Dwayne Johnson, un bon élève malingre. C’est la seule idée originale de ce film qui joue sans risque
des effets numériques : elle suffit presque, en donnant aux acteurs de quoi s’amuser, à sortir le film de l’ordinaire. p t. s.
Andrea
Balestri
et Nino
Manfredi
dans « Les
Aventures de
Pinocchio ».
RAI/ORTF/
COLLECTION
CHRISTOPHEL
Ferdinand
Film d’animation américain de Chris Saldanha (1 h 46).
Déjà adaptée par Walt Disney en 1938, l’histoire du taureau andalou qui ne voulait pas combattre adapte la critique du machisme au monde contemporain sans lésiner sur les bons sentiments. Quelques séquences spectaculaires viennent relever
l’assaisonnement. p t. s.
vvvv ON PEUT ÉVITER
Lac noir
Film français de Jean-Baptiste Germain (1 h 06).
Face caméra, en format carré noir et blanc, diverses personnes
témoignent tour à tour sur des événements tragiques et disparates, tandis qu’on suit, par ailleurs, un jeune homme, accompagné d’une jeune fille, désireux de revoir pour la dernière fois
le lac de son enfance. Rien, sinon un coup de force conceptuel,
ne fait tenir ensemble, ni en eux-mêmes, ces discours hétéroclites et ce personnage chimérique. p j. ma.
NOUS N’AVONS PAS PU VOIR
Garde alternée
Film français d’Alexandra Leclère (1 h 44).
Le retour de Pinocchio, pantin
perdu dans un monde sans pitié
L’adaptation onirique de 1972 de Luigi Comencini, qui ressort en salle,
restitue fidèlement l’esprit du conte
La Promesse de l’aube
Film français d’Eric Barbier (2 h 11).
C’
Nuit de grève
Film français de Yoann Jean-Charles (1 h 15).
Tout là-haut
Film français de Serge Hazanavicius (1 h 39).
Wonder
Film américain de Stephen Chbosky (1 h 53).
C I N ÉMA
Le nouveau « Star Wars »
en tête du box-office
Avec 2,2 millions d’entrées
sur cinq jours, Star Wars :
les derniers Jedi, nouvel opus
d’une saga démarrée
en 1977, prend largement la
tête du box-office français.
Coco (436 000 entrées)
et Santa & Cie (299 000)
complètent le podium.
« Un diamant brut »
AVOIR ALIRE
« Visuellement impressionnant »
VARIETY
« Une émotion rare et contagieuse »
FILM DE CULTE
« La révélation de deux jeunes acteurs,
intenses et solaires »
LES ECHOS
un été islandais
UN FILM DE
GUÐMUNDUR ARNAR GUÐMUNDSSON
REPRISE
est l’histoire d’un
pantin de bois qui
ne veut pas aller à
l’école et que l’écrivain Italo Calvino évoquait en ces
termes : « Il nous est naturel de
penser que Pinocchio a toujours
existé, on ne s’imagine pas en effet
un monde sans Pinocchio. » Un
monde sans Pinocchio serait tout
simplement un monde sans enfance : un monde impossible.
Lorsque son créateur, l’écrivain
et journaliste Carlo Collodi, lui
donne vie en 1881, Les Aventures
de Pinocchio est un roman pour
enfants qui exalte les vertus de
l’obéissance, du travail et de la famille, à travers l’itinéraire terrifiant d’un petit pantin de bois qui
ne cesse de désobéir à son créateur, Geppetto. De ce conte pédagogique qu’on ne raconte même
plus surgiront d’innombrables
adaptations
cinématographiques : on peut citer celle de Walt
Disney en 1940 ou, plus récemment, sa version revisitée par Steven Spielberg dans A.I. Intelligence artificielle (2001).
Gageons que si Pinocchio n’était
qu’une fable didactique censée effrayer les enfants pour mieux les
assagir, la postérité du roman de
Collodi n’aurait pas été aussi co-
lossale. Car, avant qu’il ne bascule
vers la sagesse, l’itinéraire de Pinocchio est celui d’un enfant qui
ne cesse de remettre à plus tard le
moment d’obéir. Ce n’est
d’ailleurs pas un hasard si le pantin prend vie cinq ans après son
grand frère américain Tom
Sawyer (Les Aventures de Tom
Sawyer, 1876) : son père, Mark
Twain, dressait également le portrait d’une enfance définie
comme pur principe d’anarchie,
une véritable usine à bêtises qui
mène campagne contre l’école,
cette miniature de la société. Deux
héros impétueux, intempérants
et fieffés menteurs – chez Twain
comme chez Collodi, la fiction
s’inaugure au moment même où
un enfant se met à mentir.
Puissance onirique
C’est l’idée que poursuit Luigi
Comencini lorsqu’il adapte,
en 1972, Les Aventures de Pinocchio : si la dimension didactique
est un peu dépassée, reste la puissance onirique du héros, véritable machine à fictions, mais aussi
à images. D’abord diffusé en
feuilleton sur la télévision italienne, le film sortira en France
sous la forme d’un long-métrage
expurgé. Peut-être fallait-il un cinéaste italien pour réaliser la
version la plus proche de l’esprit
L’enfance
comencinienne
s’incarne dans
« Pinocchio » : loin
d’être choyée
ou épargnée, elle
est la période de
tous les traumas
du conte, qui plus est Comencini,
cinéaste dont les thématiques
sont exactement celles du roman
de Collodi : l’enfance et la relation
entre un père et son fils.
Adapter Pinocchio relève du
fantasme, tant l’œuvre regorge de
défis lancés à l’idée même
d’adaptation. Défi relevé avec
brio par Comencini, qui donne
corps aux fantasmagories les
plus folles de l’écrivain pédagogue. Tout n’est ici qu’affaire de
mise en scène : la magie se glisse
dans les plis du montage et dans
des effets spéciaux très artisanaux dès lors qu’il faut filmer un
bout de bois qui parle, un nez qui
s’allonge sous le poids des mensonges ou encore le ventre d’une
baleine où Geppetto, dans sa très
grande pauvreté, trouve un confort inespéré.
Bien loin d’avoir vieilli, la version
de Luigi Comencini, avec ses airs
de fête foraine, reste l’adaptation
la plus intimement fidèle à l’esprit du pantin de bois pour qui la
vie n’est finalement qu’un spectacle de marionnettes étiré aux
dimensions du monde, et l’école
buissonnière un univers parallèle guidé par l’imprévu et la rencontre. Quant à la cruauté du récit, bien loin de la contourner, le
réalisateur italien la restitue
scrupuleusement. Livré à luimême dans un monde sans pitié,
le pantin est pendu, transformé
en âne.
L’enfance comencinienne s’incarne dans Pinocchio : bien loin
d’être choyée ou épargnée, elle
est la période de tous les traumas. En 1966, dans L’Incompris,
le chef-d’œuvre du cinéaste, l’enfance était filmée comme un âge
sauvage, inconsolable et extralucide. Pour Pinocchio aussi, cet incompris, faire son entrée dans la
vie consiste à faire bien trop tôt
l’expérience de son incommensurable violence. p
murielle joudet
Les Aventures de Pinocchio,
de Luigi Comencini, 1972 (2 h 08).
Avec : Andrea Balestri, Nino
Manfredi, Gina Lollobrigida.
Reprise le 20 décembre 2017.
David Lowery dépoussière le film de fantôme
Trop soucieux de ses effets, « A Ghost Story » ne parvient pas à sortir du cadre hollywoodien
A GHOST STORY
pvvv
C
e nouveau long-métrage,
qui marque le retour à l’indépendance du réalisateur américain David Lowery (Les
Amants du Texas, 2013), après un
détour par une grosse production
Disney (Peter et Elliott le dragon,
2016), multiplie les signes de
démarcation du tout-venant hollywoodien : refus du spectaculaire, dialogues réduits au minimum, plans fixes sculptant des
durées extensives, expérimentations narratives, abandon de la
psychologie au bénéfice de la
métaphysique… Avec l’ambition
louable de dépoussiérer un sous-
genre moribond du récit fantastique, le film de fantôme, englué
depuis trop longtemps dans une
épaisse guimauve romantique.
Drap blanc folklorique
Un homme (Casey Affleck) et son
épouse (Rooney Mara) s’installent dans une maison de la campagne texane où surviennent
d’étranges manifestations. Peu
après, l’homme meurt dans un
accident de voiture et revient
hanter sa femme sous la forme
d’un spectre inoffensif et mutique. La veuve finit par faire son
deuil et quitte la maison, mais le
fantôme demeure, hante d’autres
propriétaires, puis assiste impuissant à la destruction du site, gagné par l’urbanisation.
Le film, distingué par le Prix du
jury au festival de Deauville, déroule une réflexion stimulante
sur le passage du temps et
parvient dans ses meilleurs
moments à figurer celui-ci selon
le point de vue impossible d’un
souvenir qui ne veut pas mourir.
On regrette toutefois que le
film se montre à la fois si conscient de ses effets et si soucieux
de virtuosité. A commencer par
la forme du fantôme, celle d’un
simple drap blanc troué au niveau des yeux, si folklorique
qu’elle vire à la désignation ironique. Lowery se montre ainsi
moins occupé à susciter la
croyance du spectateur qu’à lui
livrer du discours et des significations clés en main, sur la perte,
le deuil, la mémoire, la transcendance, etc. Ce fantôme n’est rien
d’autre, finalement, que le
regard omniscient de l’auteur.
Cette prétention « arty » ramène
paradoxalement le film à un cadre
de pensée très hollywoodien. Car
plutôt que de s’en remettre à la
vraie nature du temps, qui est de
tout effacer, et de frayer ainsi avec
le néant, le film en vient à tordre
sa temporalité par un effet de boucle, pour mieux se ménager une
confortable résolution scénaristique. Et nous jeter ainsi sa poudre
aux yeux. p
mathieu macheret
Film américain de David
Lowery. Avec Rooney Mara,
Casey Affleck (1 h 32).
culture | 19
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Noël en séries
lants de la haute société. Réalisation, acteurs, bande originale dopée par Nick
Cave et PJ Harvey : une belle réussite
dont la quatrième saison est attendue
en janvier 2018. p m. de.
8 DVD, Arte Editions. 75 €.
Pour cette nouvelle saison de fêtes, les chroniqueurs
du « Monde » ont sélectionné six coffrets DVD
« Sherlock »
Saisons 1 à 4 + « L’Effroyable
Mariée » (épisode spécial)
La première saison, en 2010, fut un choc :
une fois encore, la BBC, avec brio, réinterprétait une œuvre du patrimoine britannique. Qui plus est, cette transposition à
l’ère actuelle des romans d’Arthur Conan
Doyle bénéficiait d’une inventive mise
en scène et de deux phénomènes : les
interprètes principaux Benedict Cumberbatch et Martin Freeman. En cette
première saison, il y a sept ans, Sherlock
Holmes n’en était encore qu’à seconder
Scotland Yard en tant que détective débutant et était sur le point d’avoir pour
colocataire le docteur Watson, ancien
médecin militaire blessé en Afghanistan.
Mais tout en introduisant les téléphones
intelligents et une toile de fond contemporaine, les scénaristes, Steven Moffat et
Mark Gatiss, avaient préservé ce qui fait
jouissance dans toute enquête de Holmes : son don inouï d’observation et ses
capacités hors normes de déduction.
En 2017, après des retournements de situation rocambolesques et au terme de
douze épisodes de quatre-vingt-dix minutes – plus deux hors saison –, Holmes
et Watson ont sans doute livré leur dernière prestation, les agendas internationaux des deux comédiens ne permettant plus de les réunir. p m. de.
10 DVD, France Télévisions
Distribution. 40 €.
« Top of the Lake »
Saisons 1 et 2
« Chapeau melon et bottes
de cuir » (The Avengers)
Intégrale
Chapeau melon pour John Steed, et bottes
de cuir pour Emma Peel : voilà campés
deux agents d’anthologie travaillant pour
les services secrets britanniques. Il reste si
peu de traces de la première saison, créée
en 1961 par Sydney Newman et Leonard
White, que l’intégrale que sort Studiocanal débute avec un volume couvrant la
période 1962-1963 pour se clore, dans un
sixième volume, sur la tentative de redonner vie à la série, alors devenue culte, avec
The New Avengers (1976-1977). Parmi les
partenaires féminines ayant, au côté de
« chapeau melon » (Patrick Macnee), fait
face aux criminels les plus diaboliquement imaginatifs, la plus glamour aura
été l’athlétique et malicieuse Emma Peel
(interprétée par Diana Rigg, revue, plus de
cinquante ans après, dans Game of Thrones). En 1967, sa prestation bénéficiera de
l’apparition de la couleur, des costumes
signés Pierre Cardin et d’une toute nouvelle technique de combat, le kung-fu.
Composé de six volumes (161 épisodes,
138 heures), le coffret intégral inclut des
scènes coupées, des commentaires du
scénariste Brian Clemens et quatorze heures de bonus. p martine delahaye
49 DVD, Studiocanal. 59 €.
« Le Bureau des légendes »
Saisons 1 à 3
Guillaume Debailly (Mathieu Kassovitz)
est un agent secret de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) : un
service qui fabrique de fausses identités,
autrement dit des « légendes », pour les
agents partant espionner, sous couverture, à l’étranger. Au sein de son service, il
est surtout connu sous le nom de Malotru et on va le suivre dans ses rapports
doubles avec la CIA comme dans sa difficile rencontre avec Daech. Le cinéaste
Eric Rochant, qui avait déjà abordé le
monde de l’espionnage dans deux de ses
films (Les Patriotes, en 1994, et Möbius,
en 2013), avait imaginé Le Bureau des légendes autour de deux cycles de trois saisons. De fait, au terme de la troisième saison, diffusée en mai, il se consacre
dorénavant, avant tout, à un projet de
série sur les oligarques russes pour la
chaîne américaine HBO. Mais une quatrième salve des aventures de Malotru
pourrait néanmoins être tirée. p m. de.
12 DVD, Studiocanal. 55 €.
« Peaky Blinders »
Saisons 1 à 3
Les Peaky Blinders ont défrayé la chronique à Birmingham, d’où est originaire le
créateur de cette série, Steven Knight.
Malfrats nés du côté mafieux de l’économie, ils avaient pour particularité
leur « visière aveuglante » (peaky blinder) : « aveuglante », car leur cachant les
yeux ou en raison des lames de rasoir
qu’ils y plaçaient pour fendre et mettre
en sang le front d’un adversaire (deux
interprétations possibles, selon les experts). Transposant l’histoire des Peaky
Blinders en une saga familiale située
dans les années 1920, Steven Knight, tel
un enfant subjugué, dessine le parcours
chaotique d’un des leurs, Thomas Shelby, depuis la glaise des caves à whisky
clandestines jusqu’aux salons très bril-
« Vietnam », une magistrale leçon d’histoire
on pensait presque tout connaître
sur la guerre du Vietnam à travers les
nombreux livres, documentaires et
films produits depuis quarante ans.
Avec Vietnam, fresque de dix-huit
heures (réduite à neuf heures pour sa
diffusion sur Arte en septembre), Ken
Burns et Lynn Novick livrent une approche documentaire inédite de cette
guerre à travers le récit chronologique
de trente ans de soulèvements, de
mensonges et de massacres. Une immersion vertigineuse dans l’horreur
de la mécanique guerrière, où vainqueurs et vaincus racontent de manière intime les souffrances, les incompréhensions et les sacrifices. En
multipliant les points de vue des Vietnamiens du Nord et des soldats du
Sud, les deux réalisateurs rétablissent
un équilibre face à une certaine arrogance américaine. La parole est seulement donnée à ceux qui ont vécu et
subi ce conflit sur le terrain plutôt
qu’aux officiels, même si plusieurs
personnalités américaines comme
Henry Kissinger, John Kerry et John
McCain, parties prenantes, ont été
consultées.
Archives déclassifiées
Sur fond de films amateurs, archives
télévisées, enregistrements sonores,
documents de l’armée et photographies qui ont contribué à retourner
l’opinion américaine, ils sont une petite centaine à raconter « leur » guerre.
Qu’ils soient anciens combattants,
soldats, officiers, déserteurs, militants
antiguerre, espions, membres de familles endeuillées, femmes vietnamiennes ayant participé au conflit,
leurs témoignages souvent poignants
éclairent la mémoire collective. Plus
de quarante ans après, le film montre
que le temps a apaisé les passions.
Cette période est assez lointaine pour
ne plus être otage de la propagande et
assez proche pour que les derniers témoins puissent s’exprimer avec une
mémoire encore vive. Par ailleurs,
l’utilisation d’archives déclassifiées
(dont les enregistrements des conversations des présidents américains
avec leurs conseillers) jette un jour
nouveau sur leur obstination à poursuivre la guerre, malgré leurs doutes
et la défaite annoncée.
Avec ce film, Ken Burns et Lynn Novick donnent une leçon d’histoire et
de télévision, le tout sur une bandeson exceptionnelle (Beatles, Rolling
Stones, Bob Dylan, Jimi Hendrix, Jefferson Airplane, etc.) qui témoigne du
grand tumulte de cette époque. p
daniel psenny
Vietnam, de Ken Burns et Lynn Novick
(Arte Editions, 3 DVD, 40 €).
Avant même que ses six épisodes aient
été diffusés par Arte – près de six mois
après la BBC –, la saison 2 de Top of the
Lake (2017) est mise en vente par Arte
Editions, dans un coffret où figure également la saison 1 (2013). Ainsi que le dit
Jane Campion, la créatrice de cette série
de très haut vol, à son coréalisateur de la
saison 2, Ariel Kleiman, chaque saison
se suffit à elle-même. Mais le spectateur
gagnera beaucoup à voir ou à revoir les
épisodes tournés il y a cinq ans. Les bonus de la saison 2 sont moins substantiels que ceux de la saison 1, qui proposent un documentaire de Clare Young
filmant de manière passionnante et intime le cheminement artistique de Jane
Campion et de son coauteur – et compagnon – Gerard Lee. Les points de vue
d’Ariel Kleiman, Germain McMicking
(directeur de la photographie), Annie
Beauchamp (chef décoratrice), Alex de
Franceschi (monteur) et Mark Bradshaw
(compositeur) apportent un éclairage
instructif sur la saison 2, sans pour
autant déflorer le mystère si prenant qui
l’entoure. p renaud machart
6 DVD, Arte Editions. 35 €.
« Engrenages »
Saisons 1 à 6
Toute première création originale de
Canal +, en 2005, Engrenages fait partie
des quelques grandes réussites françaises, notamment grâce à ses comédiens.
Se bonifiant chaque saison, elle suit le
quotidien d’une équipe de policiers et
ses rapports avec la justice au travers de
plusieurs personnages-clés : un juge
d’instruction, un procureur, une capitaine de police, une avocate… Elle
est aujourd’hui diffusée dans plus de
soixante-dix pays. Même si la série n’est
pas terminée (une ou même deux
autres saisons sont prévues), les six premières saisons forment un tout cohérent, presque clos sur lui-même. La directrice artistique, Anne Landois, ayant
achevé un cycle et passé la main à une
nouvelle « showrunneuse » pour la saison 7, attendue en 2018. p m. de.
23 DVD, Studiocanal. 59 €.
20 | télévisions
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Le deuil, jeu de piste
ludique et sentimental
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Avec « Adieu Berthe », Bruno Podalydès
signe une comédie attachante, qui mêle
magie, humour et mélancolie
FRANCE 4
MERCREDI 20 – 22 H 50
FILM
Q
u’est-ce que vouloir ? » Ce n’est pas un
hasard si cette question a valu à son fils
un splendide 3/20 en
philo. Armand (Denis Podalydès)
est un garçon charmant, délicat.
Le genre d’homme qui aimerait,
s’il le pouvait, faire plaisir à tout le
monde. Mais il a un gros défaut : il
ne sait pas trancher.
Etre pharmacien, comme l’exige
la raison, ou magicien, comme le
lui dicte son âme ? Vivre avec sa
femme ou avec sa maîtresse ? Pique-niquer à la campagne, ou récupérer le corps de sa grand-mère
Berthe, décédée la veille dans sa
maison de retraite ? Assister à son
enterrement ou animer un goûter
d’anniversaire ? Incapable de choisir, il fait tout et son contraire en
même temps. Et il en paye le prix.
Servi par un casting du tonnerre, mené tambour battant
mais avec une finesse et une légèreté merveilleuses, un foisonnement de détails décoratifs, de
gags désopilants qui surgissent
MERCREDI 20 DÉCEMBRE
un peu partout, Adieu Berthe est
le film le plus enthousiasmant de
son auteur. A partir de l’événement fondateur qu’est la mort de
Berthe, il se déploie dans un tourbillon ludique et sentimental de
plus en plus émouvant à mesure
qu’on avance.
Comment se débat-on avec les
contraintes du quotidien ? Et avec
les contradictions de l’existence ?
Ces questions ont toujours été les
moteurs des films de Bruno Podalydès. Le scénario, coécrit avec son
frère Denis, lui sert de support
narratif tout autant que de boîte à
outils pour sa mise en scène.
Parmi ces outils, la magie, passion
secrète et viscérale d’Armand, fait
souffler un esprit fantastico-ludique de bout en bout.
Filiation secrète
Et puis il y a Berthe, que tout le
monde avait oubliée. Petite
grand-mère si gentille, tellement
discrète que personne ne pensait
plus à lui rendre visite. Berthe,
dont il aura fallu qu’elle meure,
comme le lui reproche son fils,
pour qu’Armand s’intéresse à elle,
et qu’il se retrouve acculé, avec sa
maîtresse, Alix (Valérie Lemer-
TF1
21.00 Esprits criminels
Série créée par Jeff Davis.
Avec Matthew Gray Gubler,
Kirsten Vangsness
(EU, 2017, s. 13, ép. 1/22 ; S11, ép. 7,
13/22 ; S8, ép. 8/24).
Valérie Lemercier et Denis Podalydès dans « Adieu Berthe ». WHY NOT PRODUCTIONS / FRANCE 3 CINÉMA
cier, parfaite en quadragénaire
dingo), à passer une nuit dans sa
maison de retraite et la chambre
qui était la sienne.
Celle-ci est un petit temple, une
caverne pleine de bibelots précieux, un vieux tourne-disque sur
lequel passait Comme un p’tit coquelicot, la chanson de Mouloudji, une mystérieuse malle des Indes, et, au mur, deux posters :
Le Roman d’un tricheur, de Sacha
Guitry, et Monsieur Kiff le magicien. Une histoire se cache dans
cette chambre, romanesque à
n’en pas douter. La curiosité en
alerte, Alix et Armand fouinent,
cherchent les signes qui leur permettraient d’y accéder et tom-
bent sur un paquet de lettres : la
correspondance que la jeune Berthe avait entretenue, avant son
mariage, avec le magicien de l’affiche, Monsieur Kiff.
La lecture leur prend la nuit. Ils
se lisent les lettres à haute voix,
exaltés, bouleversés par ce qu’ils
découvrent. Haletant, comme
l’esprit impatient des deux
amants, le montage restitue leur
lecture par bribes. Juste assez
pour comprendre l’histoire, pour
être saisi par la voix de Berthe surgie du passé, pour être chaviré par
ces fragments d’amour qui flottent dans la nuit des temps.
Cette aventure renvoie aux
jeux de piste qui fondaient
Le Mystère de la chambre jaune
(2003) ou Le Parfum de la dame
en noir (2005). Mais quelque
chose de plus intime, de plus secrètement douloureux, affleure,
donne au film une charge émotionnelle inédite. Quelque chose
qui a peut-être à voir avec la filiation secrète que se découvre Armand, qui lui permet, dans une
pirouette, de répondre à cette
question cruciale : « Qu’est-ce
que vouloir ? » p
isabelle regnier
Adieu Berthe. L’Enterrement
de mémé, de Bruno Podalydès.
Avec Denis Podalydès, Valérie
Lemercier (Fr., 2012, 100 min).
France 5
20.55 Le Champ des possibles
Documentaire de Marie-France
Barrier (Fr., 2017, 70 min).
22.45 C dans l’air
Magazine présenté
par Caroline Roux.
En quête d’une vie meilleure, la reconversion d’hommes et des femmes en maraîcher, forestier, bergère…
I
ls ne sont encore qu’une poignée d’hommes et de femmes accrochés à leurs rêves et
à leurs idéaux comme à leur terre,
en quête d’une vie meilleure, respectueuse de l’environnement.
Pourtant, et c’est l’une des forces
de ce documentaire, on a envie de
croire avec eux qu’un nouveau
« champ des possibles » s’ouvre au
sein d’un monde agricole enlisé
dans la crise depuis des décen-
nies. Afin de nous convaincre
qu’une « révolution » s’opère, Marie-France Barrier est allée à la
rencontre de ces néopaysans,
mais pas seulement, qui non seulement repeuplent les campagnes, mais en redessinent par petites touches les contours.
« Rendre la Terre plus belle »
A l’instar de Pierre, ancien pilote
de ligne. En pleine reconversion,
ce futur maraîcher bio a choisi de
s’installer dans le bocage normand pour y bâtir lui-même une
ferme de 3 hectares. « Je ne voulais
pas seulement arrêter d’abîmer la
planète, confie-t-il, je voulais en
plus faire quelque chose pour la
rendre plus belle. » Dans l’Eure,
Linda (ex-agent immobilier) et son
compagnon ont établi, en lisière
des grandes plaines céréalières,
leur petit « paradis ». Là, replantant
près de 300 arbres, le jeune couple
a fait le pari de « remettre la vie où
elle n’était plus » grâce à l’agroforesterie. Un pari exigeant et d’autant
plus difficile qu’il s’inscrit à contre-courant et, de ce fait, confie la
jeune maraîchère, suscite l’hostilité des acteurs historiques.
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 17 - 296
PAR PHILIPPE DUPUIS
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
I. Touche beaucoup de monde dans
tous les domaines. II. Fait du neuf.
Triompha de Zénobie, la reine de Palmyre. III. Nous transforme en citron.
Patrie de Constantin le Grand.
IV. Garde l’anonymat. Pompes américaines. V. Entraînée dans la chute du
Rideau. Station belge. A qui mieux
mieux dans sa locution. VI. Victoire
française sur les Prussiens. Fils de Robert le Fort. En rogne. VII. Le milieu
vu de la droite. Eau-de-vie de grain.
VIII. Ouverture de gamme. Amérindienne des Grands Lacs. IX. En attendant que le cochon passe à table. Refuse d’obéir. X. Causeraient des
douleurs aiguës.
VERTICALEMENT
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 17 - 295
HORIZONTALEMENT I. Maximisation. II. Apiculteur. III. Rome. Ou. Tong.
IV. Clé. Ptah. Nia. V. Honoreraient. VI. Egine. Tif. Ar. VII. Piaule. Psi.
VIII. Is. Agouti. IX. Etraves. Atre. X. Dessertirais.
VERTICALEMENT 1. Marchepied. 2. Apologiste. 3. Ximenia. Rs. 4. Ice.
ONU. As. 5. Mu. Prélavé. 6. Ilote. Eger. 7. Stuart. Ost. 8. Ae. Haïku. 9. Tut.
If. Tar. 10. Irone. Pita. 11. Niñas. Ri. 12. Négatrices.
1. Blessante à l’écrit comme à l’oral.
2. Notre cousin germain vient de làbas. 3. Rend le prix attractif. Donné
avant exécution. 4. Négation. Chargé
négativement. 5. Promenades publiques. Têtes couronnées de Suède et
du Danemark. 6. Déchet après inlammation. Chétive enlure chez le
fabuliste. 7. Maintient l’aviron en
place. 8. Plantés avant de frapper. Assemblée au Kremlin. 9. Bout de ciel. A
fait entrer les illes au lycée. Accord
parfait. 10. Belle dame de Lenclos.
Morceau de bœuf. 11. Moscou et ses
satellites. N’est jamais bien loin.
12. Transmettent.
Pour autant, parmi eux, certains
agriculteurs formés au rendement
intensif remettent en cause ce modèle dominant, soucieux de protéger l’environnement et de faire
fructifier la terre autrement.
Comme dans le pays de Caux, où
Olivier, céréalier à la tête de
300 hectares, a mis fin, après vingt
ans de pratique, au labour, après
s’être rendu compte que celui-ci
appauvrissait ses sols. Ou dans la
Sarthe, Frédéric, éleveur de vaches
laitières, qui, après avoir frôlé la
faillite, a remisé soja et maïs qu’il
cultivait pour ses bêtes, pour re-
prendre le chemin des pâturages,
redessinant du même coup son
horizon. A travers ces multiples
parcours – dont certains trop brièvement esquissés, tel celui des bergères d’Aubervilliers (Seine-SaintDenis) –, auréolés d’une mise en
image soignée, s’esquissent les
contours d’un autre paysage agricole à taille humaine, pourvoyeur
de sens et de lien social. p
christine rousseau
Le Champ des possibles,
de Marie-France Barrier
(Fr., 2017, 70 min).
Arte
20.55 La Femme du boulanger
Comédie dramatique
de Marcel Pagnol.
Avec Raimu, Ginette Leclerc
(Fr., 1938, 130 min).
23.05 Pelle le Conquérant
Drame de Bille August.
Avec Max von Sydow, Pelle
Hvenegaard (Da, 1987, 145 min).
M6
21.00 Nouvelle star
Divertissement présenté par Shy’m.
23.25 Nouvelle star, ça continue
Divertissement présenté
par Erika Moulet et Lola Dubini.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
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3
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4
1
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3
7
9
7
5
6
Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
9 1
6
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
2 3
4
seule fois par ligne,
par colonne et par
5 6
3
2 7
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
9
France 3
20.55 Sardou, le film de sa vie
Documentaire de Laurent Luyat
et Frédéric Bénudis
(Fr., 2017, 125 min).
23.35 In situ
Champions français,
les clés de la réussite
Magazine présenté
par Anne-Sophie Lacarrau.
Canal+
20.50 Football
19e journée de Ligue 1 : PSG-Caen
22.45 Jour de foot
Magazine.
Agriculteurs des villes et des champs
FRANCE 5
MERCREDI 20 – 20 H 55
DOCUMENTAIRE
France 2
20.55 On va s’aimer,
un peu, beaucoup
Série créée par Pascal Fontanille.
Avec Catherine Marchal, Ophélia
Kolb, Baptiste Cosson
(Fr., 2017, S1, ép. 7 et 8/8).
23.40 Nina
Série créée par Alain Robillard
et Thalia Rebinsky. Avec Annelise
Hesme, Thomas Jouannet
(Fr., S2, ép. 8, 5, 6/10).
8
6
4
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
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Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
styles | 21
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
skoda, le grand
bond en avant
L’ambitieux et élégant
Karoq renforce l’impact
du constructeur tchèque,
qui commence à faire
de l’ombre à sa maison
mère, Volkswagen
Le Karoq n’a rien à envier
à ses presque-jumeaux
que sont le Volkswagen
Tiguan et la Seat Ateca.
SKODA AUTO
P
AUTOMOBILE
ardon si l’on se répète :
Skoda est la marque qui
monte. Le constructeur
tchèque, filiale du
groupe Volkswagen, a fini par
avoir raison de son manque chronique de notoriété et a su disperser les fantômes de sa lointaine
histoire, au temps des démocraties populaires. Cette firme, qui
enchaîne les nouveaux modèles,
est l’une des plus en verve. En un
an, ses ventes ont augmenté de
35 % sur le marché français.
Deux changements se sont imposés dans l’idée que l’on se faisait de la marque de Mlada-Boleslav. Le premier est que désormais
les Skoda ne sont pas meilleur
marché que la concurrence. En
moyenne, les acheteurs consacrent 25 700 euros pour prendre
le volant d’un de ces modèles.
L’autre inflexion, encore plus
manifeste, est qu’une Skoda peut
être une jolie voiture.
Dernière nouveauté en date, le
SUV Karoq (de 27 700 à
37 790 euros) se laisse contempler. On peut s’attarder longtemps sur le travail orchestré par
le designer slovaque Jozef Kaban.
C’est ouvragé mais sans excès de
zèle, effilé sans être fluet. Rehaussé par la bande sombre qui
court le long des bas de caisse, ce
modèle présente des proportions
agréables et une silhouette plutôt
élégante. On sent une recherche
de fluidité bienvenue (en général,
les SUV actuels aspirent d’abord à
« faire solide ») et un autre louable parti pris : ne pas chercher à
en mettre plein la vue. La calandre en impose mais ne montre
par les crocs avec emphase.
Malgré les contraintes liées à la
plate-forme commune et aux impératifs d’industrialisation, le Karoq fait mieux que soutenir la
comparaison avec ses presque-jumeaux que sont le Volkswagen Tiguan et la Seat Ateca. On comprend aisément donc qu’en février, BMW ait débauché Jozef Kaban pour le placer à la tête de son
département design.
Le produit Skoda n’est pas seulement bien emballé. Dans la foulée du Kodiaq lancé en 2016, SUV
de gabarit supérieur, l’habitacle
du Karoq a été remanié. La présentation devient moins austère
et plus « techno » avec un écran
DÉSORMAIS,
LES SKODA NE SONT PAS
MEILLEUR MARCHÉ
QUE LA CONCURRENCE
ET PEUVENT MÊME
ÊTRE DE JOLIES
VOITURES...
central très lisible, sans oublier
un tableau de bord digital, selon
les versions. On est loin de l’originalité chic d’une Peugeot 3008
ou de la retenue distinguée d’un
Audi Q3, mais il se passe quelque
chose dans l’habitacle du Karoq.
A l’arrière, une fois le siège central ôté, les deux sièges latéraux
(coulissants) peuvent être recentrés pour offrir davantage d’espace à leurs occupants. Une configuration moins pratique qu’il y
paraît à cause de l’assise centrale
qu’il faudra laisser à la maison ou
dans le coffre qui, malgré son volume avantageux (521 dm3), s’en
trouvera fort encombré.
Le beurre et l’argent du beurre
Sur la route, le Karoq, bien maintenu par des suspensions fermes
sans être désagréables, ne délivre
pas de sensations inoubliables. Il
se conduit comme une berline
surélevée mais avec une consommation supérieure compte tenu
de sa masse. En ville, il se
manœuvre facilement malgré ses
4,38 mètres. Son équipement est
complet, avec les désormais incontournables assistances à la
conduite (maintien dans la voie,
régulateur de vitesse adaptatif,
notamment). Une version à quatre roues motrices est inscrite au
catalogue. Les moteurs, issus de la
banque du groupe allemand, font
place à un nouveau quatre-cylindres essence (1,5 litre, 150 ch) qui
donne toute satisfaction, mais le
petit trois-cylindres TSI (110 ch)
est épatant à bord de cette voiture
de près d’une tonne et demie.
« Que demande le peuple ? »
semble lancer Skoda, firme méritante qui aura su s’élever dans la
hiérarchie de l’automobile à la
force du poignet, sans rouler des
mécaniques. Sauf que ce storytelling commence à incommoder
les autres composantes d’un
groupe où les marques Volkswagen, Audi et Seat se trouvent contraintes de batailler ferme pour
garder leurs parts de marché.
En octobre, des voix se sont publiquement élevées en interne
pour pointer le favoritisme dont
bénéficierait Skoda, et considérer
que le modèle économique de
cette marque, c’est le beurre et
l’argent du beurre : la technologie, les moteurs et les équipements livrés à prix d’ami par un
groupe allemand avec, en plus,
les coûts de production très bas
de la Répulique tchèque pour
produire une voiture aussi sophistiquée qu’une Volkswagen
mais vendue moins cher. Le bond
effectué par la profitabilité du
constructeur – proche de celle de
Porsche ! – a achevé de libérer la
parole et fait monter au créneau
le syndicat IG-Metal, qui veille
étroitement à la pérennité de
l’emploi en Allemagne.
Pris à son propre piège, Volkswagen s’est forgé de toutes pièces une concurrence qui commence à devenir gênante. Il est
cependant des domaines où
Skoda a des progrès à réaliser.
Comme la dénomination de ses
nouveaux modèles. Le patronyme du Karoq se présente
comme une contraction entre les
mots « kaar » (pour voiture) et
« ruk » (pour flèche) venus de
l’alutiiq, une langue que l’on
parle sur la côte sud de l’Alaska.
Cette construction tirée par les
plumes est destinée à faire écho
au logo du constructeur, qui présente une tête d’indien ornée
d’une flèche. On est très « corporate », chez Skoda. p
jean-michel normand
Un million d’euros la Mercedes ? Adjugé !
Le constructeur allemand mais aussi Citroën ont vendu aux enchères une partie de leur collection. Un patrimoine à la valeur croissante
T
out amateur de voitures
anciennes se doit de respecter deux principes
complémentaires : faire vivre sa
collection en la renouvelant de
temps à autre et se séparer de voitures qu’il utilise trop rarement,
car le manque d’exercice fait
vieillir très vite une mécanique.
Au nom de cette double obligation – et de leur intérêt bien compris –, Citroën et Mercedes-Benz
France viennent de disperser aux
enchères quelques-uns des modèles, parfois parmi les plus emblématiques, de leur propre collection. Deux ventes qui ne sont
pas passées inaperçues.
Le 10 décembre, l’intégralité des
155 lots mis en vente sur Internet
par Citroën a trouvé preneur. Des
objets publicitaires, des enseignes, des établis de mécanicien et
des chariots de convoyage issus
de l’usine du quai de Javel, à Paris,
mais aussi 65 modèles en provenance du conservatoire de la marque, qui doit réduire son patri-
moine avant de quitter l’ancienne usine d’Aulnay-sous-Bois,
en Seine-Saint-Denis.
Réalisée par Leclere Motorcars,
cette vente destinée à « confier
quelques belles endormies aux
passionnés » a été suivie par 1 168
personnes et portait sur des véhicules constituant des doublons
ou « ne représentant pas un enjeu
stratégique ». Ce qui n’a pas empêché les enchères Citroën de totaliser 773 000 euros et de réserver
quelques surprises. Comme une
XM V6 de 2000, adjugée
33 600 euros alors qu’elle était estimée autour de 5 000 euros, ou
une BX GTI de 1990 partie à
11 200 euros, le double de l’évaluation dont elle avait fait l’objet. Les
Méhari mises en vente ont,
comme prévu, dépassé les
20 000 euros.
Cette vente, indique l’Aventure
Peugeot-Citroën-DS, le département qui gère le patrimoine, doit
permettre de préparer le déménagement des réserves de la mar-
1,4 million d’euros (pour un
roadster hard-top de 1961) et
1,1 million d’euros (pour une version papillon de 1955).
Cette MercedesBenz 300 SL
coupé « papillon »
de 1955 a été
adjugée à
1,1 million d’euros.
PHILIPPE
LOUZON/ARTCURIAL
que aux chevrons vers l’usine PSA
de Poissy, dans les Yvelines. Sur ce
site devrait être installé en 2019
– l’année du centenaire de la
firme fondée par André Citroën –
un musée qui regroupera les marques Citroën et DS mais présen-
tera aussi les modèles Simca et
Talbot, dont Poissy est le berceau.
De son côté, Artcurial Motorcars avait organisé le 15 octobre
la dispersion de 56 modèles Mercedes. 80 % des voitures ont
trouvé preneur pour une valeur
totale de 8,7 millions d’euros.
Particularité de cette vente, la
présence de dix-huit véhicules issus de la collection spéciale constituée par Mercedes-Benz-France
depuis une vingtaine d’années.
Dont deux 300 SL, adjugées
« Un objet vivant »
« C’est le cœur serré que MercedesBenz France a décidé de céder sa
collection de voitures. Entretenir
et faire rouler ce patrimoine est
devenu chaque jour plus difficile »,
expliquait, avant la mise aux enchères, Marc Langenbrinck alors
président de la filiale française.
Ces deux ventes prennent acte
du fait que « l’automobile est un
objet vivant », selon Marc Langenbrinck (désormais président
de Mercedes-Benz Suisse) mais
témoignent aussi du fait que les
constructeurs, conscient de la
valeur croissante de leur patrimoine et contraints de trouver
des espaces de stockage toujours
plus vastes, n’hésitent plus à gérer celui-ci comme un actif financier. p
j.-m. n.
22 |
DÉBATS & ANALYSES
Redéfinissons
la culture et ce qu’est
la qualité télévisuelle
François Jost, professeur en sciences de l’information
et de la communication, estime qu’avant d’imaginer la
télévision de demain, il faut savoir ce que l’on veut
transmettre aux téléspectateurs et déterminer la juste
manière d’évaluer un programme
Par FRANÇOIS JOST
S
i Emmanuel Macron affiche son ambition de faire de la politique autrement, il
est un point sur lequel il rejoint ses prédécesseurs : sa volonté de transformer l’audiovisuel public. De Valéry Giscard d’Estaing à
François Hollande, chaque président y est allé
de sa réforme, persuadé de trouver la recette
miracle pour le moderniser. En 1974, pour en
finir avec la lourdeur de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF), qui réunissait
en son sein télévision et radio, on décida de
donner aux chaînes leur autonomie.
Aujourd’hui, on parle de la création d’une
holding pilotant la radio publique et France Télévisions. Ainsi va la vie des institutions : dans
un premier temps, on fragmente pour,
croit-on, amener plus d’efficacité, dans un second, on réunit, on « mutualise » pour faire
des économies. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas
ce seul mouvement pendulaire qui motive
une nouvelle réforme.
Selon Télérama, le président de la République aurait déclaré début décembre : « L’audiovisuel public, c’est une honte pour nos concitoyens, c’est une honte en termes de gouvernance », ajoutant que Radio France et France
Télévisions ne cherchent pas à « éduquer des
gens qui sont loin de la culture (…), qui ne vont
jamais regarder ni Arte ni une chaîne de télévision publique ». Il aurait aussi dénoncé « la médiocrité des programmes et des contenus », et
l’absence de réflexion sur « le continent sur lequel nos gamins sont en train de s’éduquer »,
c’est-à-dire Internet.
Une fois de plus, c’est donc la question des
missions du service public qui est posée.
A cela près que, dans la bouche d’Emmanuel
Macron, la fameuse formule ternaire « informer, cultiver, distraire » subit une restriction
remarquable. Exit le divertissement : la télévision – car c’est bien la télévision que vise le
président – ne devrait avoir qu’une visée pédagogique. C’est oublier le troisième terme qui a
pourtant donné ses lettres de noblesse à l’art
télévisuel : que l’on pense aux magnifiques
programmes de Jean-Christophe Averty ou,
même, aux émissions de variétés de Maritie et
Gilbert Carpentier…
Plus étonnant encore : au terme « cultiver »
s’est substitué celui d’« éduquer ». Cette réduction n’est pas nouvelle. Elle date même des premières années de la télévision française.
En 1948, le député Robert Bichet, ancien soussecrétaire d’Etat à l’information, définissait les
fonctions de la télévision de la façon suivante :
« C’est donc depuis trois ans que la télévision ne
se contente plus d’informer ou de distraire ; elle
essaie aussi d’éduquer, d’orienter et d’instruire. »
Peut-on moderniser les médias audiovisuels en
revenant à une époque où n’existait pas la redevance et où la relation au téléspectateur était
d’abord conçue comme verticale ?
Outre le fait que le Web 2.0 nous a habitués à
des relations horizontales et interactives entre les internautes, permettant à tout un chacun de s’exprimer sur n’importe quel sujet,
que faut-il entendre par « la culture » au singulier ? Un répertoire qui devrait être connu
de tous, comme le souhaitait la politique culturelle prônée par Malraux, qui voyait dans la
télévision un vecteur de diffusion des grandes œuvres, de même que le livre de poche et
le Théâtre national populaire (TNP) ?
Mais l’époque a changé. Le problème n’est
plus de savoir s’il faut diffuser la culture, mais
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
de s’accorder sur ce que signifie ce terme.
L’idée même de culture cultivée (« la culture »)
a explosé sous la pression des sciences humaines et de sa définition ethnologique. Tout ce
qui est humain devenant culturel, les arts ou
les médias naguère simplement « légitimables », comme disait Bourdieu, se sont trouvés
d’un coup légitimés : chanson, rock, BD ou
mode. L’hommage à Johnny Hallyday, auquel
participait le président de la République, en a
donné une preuve incontestable. Une des tâches urgentes est donc de susciter un débat
public pour déterminer quel sens nous voulons donner aujourd’hui à la « culture », au lieu
de laisser à chaque président le soin d’adopter
sa propre définition, ce qui s’est traduit par des
changements de cap incessants ces quinze
dernières années.
On peut en dire autant du terme de « qualité », que tout contempteur du service public
dénie à la télévision actuelle. Après l’éclatement de l’ORTF, on avait introduit un indicateur pour contrebalancer la distribution de
la redevance entre les chaînes et pour éviter
que domine le seul critère de l’audience.
Aujourd’hui, celle-ci est devenue l’unique façon de juger les programmes, de sorte que
France Télévisions se trouve face à une injonction contradictoire : la publicité a été supprimée après 20 h 30 pour que ceux-ci échappent
à la quantification du public. Le seul effet tangible a été d’appauvrir France Télévisions. Et
l’on continue d’estimer leur réussite en fonction du nombre de téléspectateurs.
L’AUTRE INDICATEUR DE SATISFACTION
Pourtant, il existe, à côté des chiffres de Médiamétrie, un indicateur qui mesure la satisfaction des téléspectateurs : le Quali TV d’Harris
Interactive. Les médias rechignent à le diffuser
alors qu’il est instructif : non seulement les
émissions du service public sont très généralement en tête devant les programmes du privé,
mais les programmes qui font le plus
d’audience sont rarement ceux qui plaisent le
plus aux téléspectateurs. Cette identification
de la qualité à la satisfaction n’est pas suffisante. Si l’on exige des programmes de qualité,
il faut réunir tous les acteurs de l’audiovisuel
et des représentants des téléspectateurs pour
élaborer des indicateurs fiables qui permettent de les évaluer correctement. C’est d’autant
plus urgent que les recommandations et les
notes auront de plus en plus un rôle crucial
dans le choix des replays, ces programmes visionnables après leur diffusion.
Quand on aura donné du sens aux mots (culture, qualité), qu’on cessera de juger à l’emporte-pièce les programmes en fonction de son
LES PROGRAMMES
QUI FONT LE PLUS
D’AUDIENCE SONT
RAREMENT CEUX
QUI PLAISENT
LE PLUS AUX
TÉLÉSPECTATEURS
seul goût, on pourra commencer à imaginer la
télévision de demain. S’il est bien imprudent
de prédire sa mort, comme c’est la mode
aujourd’hui, une chose est sûre, la délinéarisation (c’est-à-dire le fait de pouvoir choisir les
programmes à la carte) ira en s’accentuant. Les
jeunes regardent de moins en moins la télévision, et pourtant 93 % des vidéos qu’ils visionnent en proviennent. Ce paradoxe témoigne
du fait qu’ils refusent d’être programmés par
des grilles qui les enferment mais qu’ils n’en
refusent pas forcément ses contenus.
Avant de savoir s’il faut réformer les structures et rapprocher telle ou telle chaîne de télévision de telle ou telle radio, il faut se demander comment satisfaire toutes les attentes du
consommateur d’images et de sons en même
temps que toutes les missions du service public, y compris divertir et informer, en jouant
sur les possibilités offertes par le transmédia
de créer un « média global », c’est-à-dire un
média où radio, télévision et Internet se renvoient, se complètent et créent un monde
dans lequel chacun peut construire son propre parcours. p
¶
François Jost est professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à l’université SorbonneNouvelle. Il est directeur de la revue « Télévision » (CNRS
Editions). Il est l’auteur de nombreux livres, dont « Pour
une télévision de qualité » (INA, 2014) et « La Méchanceté
en actes à l’ère numérique » (CNRS Editions), qui paraîtra
en janvier 2018
L’audiovisuel public paie aujourd’hui la passivité de l’Etat
Les diffuseurs ont longtemps été contraints
de déléguer la propriété des programmes
à des producteurs tiers. A l’heure d’Internet
et des GAFA tout-puissants, cet écosystème vole
en éclats, estime l’universitaire Olivier Bomsel
Par OLIVIER BOMSEL
C’
est arrivé par là. Une demande
d’économie de 50 millions
d’euros, soit 2 % de la dotation
publique de France Télévisions, 1,75 % de
son budget. Et tout s’est fissuré. La direction de France Télévisions a voulu rogner sur l’information, couper dans les
innombrables CDD dénoncés par la
Cour des comptes et sources de litiges
exorbitants : les journalistes l’ont défiée
et ont voté la grève. M. Macron a déclaré
que, de la gouvernance aux programmes, l’audiovisuel public était une
honte. La radio s’est sentie visée. La CGT
hurle à la casse. Entre le marteau du
pouvoir et l’enclume du personnel,
FACE AUX MUTATIONS
DU SECTEUR,
L’ÉTAT A LAISSÉ
COURIR COMME
UN CANARD SANS TÊTE
L’ENSEMBLE
DU SYSTÈME QU’IL
A LUI-MÊME CRÉÉ
l’audiovisuel public est officiellement
« en crise ».
Une pichenette budgétaire a suffi à
ébranler l’édifice. Les gouvernants, jusqu’alors, se gardaient bien d’y toucher,
tant les effets d’une fronde étaient redoutés. Car l’audiovisuel public n’est pas
le Titanic, mais l’iceberg. Du moins, la
partie émergée – exposée à la loi de finance – d’un continent moins visible
qu’est l’écosystème audiovisuel. Cet écosystème est né en 1984 à la faveur de la
création de Canal+ et n’a fait, depuis,
que s’étendre suivant sa matrice originelle : la distribution de fréquences contre des obligations de financement et de
diffusion de programmes. Sous l’égide
du Conseil supérieur de l’audiovisuel,
elle a, pendant trente ans, structuré le
paysage industriel du secteur. La numérisation a multiplié par 8 le nombre de
canaux terrestres, sans compter les canaux satellitaires ou câblés. A chaque
nouvelle offre de fréquences, France Télévisions a pu réclamer son lot et déployer son organisation.
Or, ce processus est devenu de plus en
plus absurde et coûteux à réformer. Car
sa logique était d’octroyer des offices,
des marchés dessinés et protégés par
l’Etat en échange d’obligations de production et de diffusion servant des objectifs culturels. Pour limiter le pouvoir
éditorial et financier des chaînes, l’Etat
a éparpillé les concessions, fixé des
seuils à la concentration des diffuseurs
tout en les contraignant à déléguer la
production et la propriété des programmes à des producteurs tiers. C’est cet ensemble de concessionnaires et de soustraitants (2 500 entreprises environ) qui
forment actuellement l’écosystème
audiovisuel.
Tant que le marché de la télévision a
crû (jusqu’en 2013), cet édifice s’est plus
ou moins équilibré, l’écosystème se partageant, avec des subventions croissantes, une quinzaine de milliards d’euros
par an. Pour stabiliser l’ensemble, l’Etat
a réduit les recettes publicitaires de
l’audiovisuel public et laissé les groupes
historiques de télévision racheter les
chaînes de TNT, permettant aux premiers obtenteurs d’engranger de solides
plus-values.
COMPORTEMENTS DÉFENSIFS
Les chaînes ont concentré leurs commandes sur une poignée de producteurs
de fiction et quelques producteurs de cinéma accumulant catalogues et fonds
propres. Le reste de l’écosystème survit
dans une économie de façonnier. Les
chaînes dont la valeur des concessions
diminue transfèrent une part croissante
de leurs recettes à quelques sociétés de
productions qui capitalisent les droits
des œuvres produites. A part ces sociétés, tous les autres acteurs perdent. Le
système est d’autant plus difficile à réformer que, cerné par le déploiement
d’Internet, le marché poursuit sa décrue,
amplifiant les comportements défensifs
(voir les travaux de la chaire Paris-Tech
d’économie des médias et des marques).
Internet bouleverse les écosystèmes
de médias, mais la télévision plus que
d’autres. Trois raisons à cela. La première, c’est que la télévision a toujours
diffusé des « programmes », autrement
dit des soirées clés en main faites de récits agrégés : jeux, news, variétés, sport,
documentaires, fictions… Or, cette agrégation vole en éclats du fait que chaque
format de récit se construit à présent
dans un écosystème spécifique : celui
des news qui diffusent sur les radios, les
tablettes, les téléphones portables, n’est
plus celui du sport ni celui de la fiction,
qui se regardent en temps choisi. Les
spectateurs, à commencer par les plus
jeunes, se réorientent vers les nouveaux
écosystèmes.
La deuxième est que la structuration
de l’écosystème audiovisuel français résulte du chemin réglementaire suivi depuis trente-cinq ans. Ce système industriel, bâti sur la concession des marchés
hertziens et la sous-traitance des programmes, est attaqué par des plates-formes mondiales n’ayant cure des contraintes
indigènes
d’un
média
déclinant. C’est leur modèle, celui des
studios verticalement intégrés comme,
dans le secteur de la mode, celui des
Zara ou H&M, qui s’impose désormais.
La course aux investissements des plates-formes (Netflix, Amazon, Apple…)
vient de provoquer la fusion de Disney
et de la Fox pour 52,4 milliards de dollars (44,3 milliards d’euros). Sale temps
pour les acheteurs de droits, dont les
diffuseurs français.
La troisième, enfin, est que l’écosystème de la publicité change aussi. La publicité migre vers Internet où les messages ont l’avantage d’être ciblés vers des
consommateurs concernés, ce qui décote d’autant les médias de masse traditionnels. Là encore, ce sont les GAFA qui
vont rafler la mise : ils contrôlent 85 %
de la publicité en ligne et toutes ses données. Le rachat d’Auféminin.com, valorisé à 365 millions d’euros par TF1, traduit cette tendance, diminuant au
passage les ressources du groupe consacrées à la télévision.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la crise de l’audiovisuel public. Face
aux mutations du secteur, l’Etat est resté
passif. Il a laissé courir comme un canard sans tête l’ensemble du système
qu’il a lui-même créé. La dérive de
l’audiovisuel public, sorte de vieil arsenal, sans bilan, sans fonds propres, sans
mission fixée par l’Etat-major, et qui
continuerait à construire des brigantins
à l’époque des porte-avions, est certes
un problème de gouvernance, mais de
gouvernance d’Etat sur la structure du
secteur. Dire que l’audiovisuel public est
une honte, c’est dire que le roi est nu. La
question de fond est de savoir comment
on peut passer d’un système féodal de
concessions locales et de diffuseurs exclus de la propriété des œuvres au
« monde d’après », c’est-à-dire au système où le producteur diffuse pour son
marché local et le reste du monde. Comment l’Europe peut-elle y aider en mutualisant des budgets et en ouvrant des
marchés ? Quel rôle l’Etat et son bras
médiatique peuvent-ils jouer dans ce
processus ? p
¶
Olivier Bomsel est directeur
de la chaire d’économie des
médias et des marques à Mines
ParisTech. Auteur de « La Nouvelle
Economie politique, une idéologie
du XXIe siècle » Folio, Gallimard,
448 pages, 8,20 euros
débats & analyses | 23
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Un rapprochement positif entre l’Arabie saoudite et l’Irak
Analyse
hélène sallon
Service international
L’
emphase avec laquelle l’Arabie
saoudite a félicité, dimanche
10 décembre, l’Irak pour « sa
grande victoire contre le terrorisme » et l’organisation Etat islamique, est un nouveau signe
du rapprochement opéré par les deux pays
depuis le début de l’année. Longtemps boudé
par Riyad, qui voyait comme un fait accompli
la domination iranienne sur Bagdad, l’Irak a
retrouvé une place dans la stratégie régionale
saoudienne, avec les encouragements des
Etats-Unis. En lieu et place de la confrontation
qu’il a choisie au Liban, le prince héritier
saoudien Mohammed Ben Salman privilégie
en Irak une diplomatie soft afin de limiter l’influence de son rival perse et chiite.
Depuis la visite du ministre des affaires
étrangères, Adel Al-Joubeir, à Bagdad en février, la première d’un haut responsable saoudien depuis vingt-sept ans, les rencontres, régulières, entre représentants politiques et délégations économiques ont débouché sur une
série d’annonces. En août, Riyad a rouvert le
poste-frontière d’Arar et fait un don de 10 millions de dollars pour les réfugiés irakiens.
Promesse a été faite de rouvrir l’oléoduc qui
relie l’Irak à la mer Rouge par l’Arabie saoudite.
Les compagnies saoudiennes ont repris, en
octobre, leurs liaisons aériennes avec Bagdad.
Le 22 octobre, le roi Salman et le premier
ministre irakien, Haïder Al-Abadi, ont inauguré à Riyad, en présence du secrétaire d’Etat
américain, Rex Tillerson, le Conseil de coordination conjoint pour les relations bilatérales, axé sur la lutte antiterroriste et la reconstruction de l’Irak. Des accords économiques ont été signés et des perspectives d’investissements saoudiens évoquées, tels que
la construction de ports et d’autoroutes. Un
nouvel ambassadeur saoudien a été envoyé à
Bagdad, en novembre.
Ces mesures mettent fin à vingt-sept ans de
rupture des relations bilatérales, à la suite de
l’invasion du Koweït par Saddam Hussein
en 1990. La chute du dictateur irakien, consécutive à l’invasion américaine en 2003,
n’avait pas amorcé de détente. Voyant d’un
œil inquiet l’Irak passer sous le giron de
l’Iran, avec la prise de pouvoir de la classe politique chiite et la marginalisation des sunnites, le roi Abdallah avait alors rejeté les demandes américaines d’investir en Irak. « S’engager en Irak aurait été pour l’Arabie saoudite
donner un cachet d’approbation et une légitimité à cet état de fait », estime Firas Maksad,
directeur de l’Arabia Foundation. Riyad a soutenu en sous-main des acteurs sunnites irakiens opposés au pouvoir central à Bagdad.
L’arrivée à la tête du gouvernement irakien de M. Abadi en août 2014, le réengagement américain en Irak à la faveur de la lutte
contre l’EI et l’accession du roi Salman en
janvier 2015 ont ouvert de nouvelles perspectives. Nationaliste, désireux de sortir
l’Irak de la tutelle exclusive de l’Iran et de lui
rendre sa place parmi les nations arabes,
M. Abadi a tendu la main aux nouveaux dirigeants saoudiens. L’aide de Riyad est indispensable pour réunir les 100 milliards de
dollars nécessaires à la reconstruction des
régions sunnites détruites dans la guerre
contre l’EI et réussir la réconciliation nationale. « Il y a plus que des motivations économiques, ajoute M. Maksad. L’Arabie saoudite
a une grande influence sur les tribus sunnites
en Irak et sur les guerres régionales. »
« SOFT POWER » ET BUSINESS
Pragmatiques, le roi Salman et le prince héritier Mohammed Ben Salman ont compris
que, à défaut de pouvoir contrer l’influence
iranienne en Irak, ils pourraient du moins la
contenir. L’Arabie saoudite s’est tournée vers
des leaders chiites moins inféodés à Téhéran,
comme le premier ministre Abadi ou le très
populaire Moqtada Al-Sadr. D’autant que
Riyad manque d’interlocuteurs sunnites
étant donné les divisions des leaders de cette
communauté en Irak. « Les Saoudiens ne s’opposent plus à ce que les chiites dirigent l’Irak.
Ils savent que leurs intérêts seront mieux servis en Irak en investissant dans le soft power
et le business avec des partenaires chiites,
d’Etat à Etat », analyse Fanar Haddad, chercheur au Middle East Institute. M. Tillerson et
ses émissaires n’ont ménagé aucun effort
pour convaincre les Saoudiens de formaliser
leur rapprochement avec Bagdad.
Une dynamique est enclenchée, mais la
prudence est de mise. « Les Saoudiens ont
fait des gestes peu coûteux. Ils ne devraient
Demander plus d’autonomie en Corse
n’est pas illégitime
Directeur de la revue « Commentaire », Jean-Claude
Casanova estime qu’avec le président Macron, favorable
à un « pacte girondin », la Corse, aux mains d’une
majorité nationaliste, peut obtenir plus d’autonomie
Par JEAN-CLAUDE CASANOVA
C
e n’est ni un drame ni une apothéose. C’est une élection destinée à
désigner les membres de l’Assemblée d’une collectivité territoriale : la Corse.
Cette élection se renouvellera dans trois
ans. Que peut-il se produire d’ici là ? Je ne
sais pas qui a inventé ce terme de « collectivité territoriale », sans doute pour ne pas
dire pays, province, région, nation, peuple ;
il est d’une abstraite nullité, mais il est
constitutionnel. Comme Paris, la Corse est
une « collectivité territoriale à statut particulier ». Comme la Sardaigne ou le Béarn,
elle fut un royaume, soumis à l’Aragon, à
Pise, puis à Gênes, bien que la donation de
Constantin en eût confié la souveraineté au
pape. Devenue française, après 1768, elle a
pris la forme d’un « pays d’états », comme le
Languedoc, plus libre, dans l’Ancien Régime, qu’un pays dit d’élection. En rédigeant en 1788 leurs cahiers pour les états
généraux, les Corses parlèrent au nom de la
« nation corse », les Provençaux au nom de
la « nation provençale ».
De la Révolution française à 2017, l’île a été
constituée d’un ou deux départements. Le
général de Gaulle a voulu une région et sortir le département d’un conglomérat où la
IVe République l’avait placée avec la Provence et le pays niçois. Quand les régions
sont advenues, MM. Deferre, Joxe, Rocard
et Jospin ont, chacun, contribué à lui donner un statut particulier. M. Mitterrand est
allé jusqu’à citer le « peuple corse » dans la
Constitution. Cela lui a valu un coup de règle sur les doigts de la part du Conseil constitutionnel. M. Hollande, le plus discret de
ses réformateurs, a supprimé les deux départements. Reste la « collectivité territoriale ». C’est dire que les Corses sont habitués à changer de statut et fertiles à en imaginer. Ce qui est le cas des nouveaux élus,
RENDRE LE DROIT
FRANÇAIS ET
EUROPÉEN MOINS
RIGIDES NE SERAIT UN
MAL POUR PERSONNE
qui, certes, devront administrer, mais qui
aimeraient aussi proposer, voire négocier
un autre statut. Avec le président Macron,
l’imagination est au pouvoir. Il propose un
« pacte girondin » ; la nouvelle majorité corse pense avoir trouvé l’interlocuteur rêvé.
Que demande-t-elle ? D’abord, comme les
Corses, les élus souhaitent que l’on rapproche les prisonniers dits politiques et qu’ils
soient amnistiés. Le même problème se pose pour les Basques. Rapprocher les prisonniers de leurs familles est juste. On l’a souvent promis, il suffirait de le faire sans tergiverser. L’amnistie, pour ceux ayant le pouvoir d’amnistier, est affaire de conscience
et de politique. On a amnistié les crimes et
le sang versé après la Commune, après les
rébellions de 1914-1918, après l’Occupation
et la Libération, après l’OAS et l’Algérie française. Le temps est venu pour la Corse, mais
l’ombre du préfet Erignac fera hésiter, malgré la paix que l’on espère définitive.
ÎLE DE SOUCIS
Vient ensuite la question de la langue. L’Assemblée précédente, dominée par la gauche, proposait d’officialiser le corse à l’égal
du français. Non pas avec conviction, mais
pour obtenir les votes nationalistes. La
nouvelle majorité est sincère, elle sera
pourtant difficile à satisfaire. Il faudrait réformer l’article 2 de la Constitution. Il serait
surprenant que le Parlement s’engage dans
cette voie. Les rois de France, candidats au
Saint-Empire, invoquaient la pluralité des
langues dans le royaume. Aujourd’hui
l’unicité l’emporte. Si l’on souhaite conserver la langue corse, qui n’est plus la langue
maternelle de tous les Corses, on devrait
plutôt se préoccuper de sa qualité. Sinon,
coupée de ses racines latines et toscanes,
elle deviendra un sabir.
Le problème des résidents est difficile à
résoudre. Dans l’esprit de ceux qui souhaitent les privilégier (l’idée vient aussi de l’ancienne Assemblée), il s’agit de rendre plus
difficile l’achat de biens immobiliers par les
non-résidents. Cette attrition de la demande extérieure empêcherait la spéculation et
la cherté excessive. Le droit européen, au
nom de la libre circulation, le droit français,
en sacralisant le droit de propriété, ne vont
pas dans ce sens. Ces difficultés n’empêchent pas un problème réel que connaissent les grandes villes et les régions dans
lesquelles la demande extérieure est plus
fortunée que la demande intérieure. Ce qui
conduit inexorablement les locaux à ne
plus pouvoir acheter là où ils sont nés.
Comment expliquer autrement que la Ville
de Paris veuille élever la fiscalité des résidences secondaires ? Il faut rechercher ce
qui est légitime dans cette revendication et,
comme les Suisses, trouver le moyen de
concilier la propriété privée et l’identité locale. Rendre le droit français et européen
moins rigides ne serait un mal ni pour la
Corse ni pour le pays tout entier.
Reste la question qui désormais domine
les débats : l’autonomie, c’est-à-dire le
transfert de nouvelles compétences à la
collectivité. Sur ce point, pacte girondin et
revendication insulaire se rejoignent. Le
président Macron s’est avancé lors de sa
campagne électorale. Il a promis la ratification de la Charte européenne des langues
régionales – de quoi irriter le Conseil d’Etat.
Il a affirmé que « la République est indivisible et en même temps plurielle, n’en déplaise
à certains ». Ce qui déplaît à beaucoup, comme de parler avec admiration du rapport
Carcassonne, rédigé du temps de Michel
Rocard, et qu’aucun nationaliste corse ne
désavouerait. Enfin, dit-il : « Est-ce qu’il faudra aller plus loin, modifier le cadre législatif
et réglementaire, réviser la Constitution
pour permettre de nouvelles adaptations ?
Cette question n’est pas spécifique à la Corse… » Le gouvernement et les pesanteurs
historiques freineront son enthousiasme.
Depuis trente ans, la Corse n’est plus populaire sur le continent : île de Beauté peutêtre, île de soucis surtout. On dira qu’elle
bénéficie déjà du statut le plus décentralisé
en métropole et qu’avant de réclamer plus
ou de se faufiler dans l’outre-mer, elle doit
prouver, dans ce nouveau cadre, sa capacité
à bien gérer. L’essentiel est que la réflexion
se poursuive et qu’un dialogue raisonnable
s’instaure, puisque, comme l’a dit le président, « si le cadre actuel ne permet pas à la
Corse de développer ses potentialités, alors
nous pourrons envisager… de réviser la
Constitution ». Puis-je ajouter que ce n’est
pas le mouvement qui compte mais la finalité. L’autonomie est-elle une étape ou une
fin ? L’ambiguïté sur la destination sert à
gagner des élections, mais avancer masqué
fait naître des doutes. Quand Gilles Simeoni déclare que l’indépendance de la Corse
n’a jamais été son objectif, il rassure. Mais
l’incertitude persiste, notamment dans ces
familles, largement majoritaires en Corse,
qui ont pour honneur d’être corse et française et de vouloir le demeurer. p
¶
Jean-Claude Casanova est
économiste et universitaire
pas investir des centaines de millions de dollars tant que des garanties concrètes
n’auront été données », estime M. Maksad.
Les élections législatives du 15 mai 2018 en
Irak donneront une idée du rapport de force
à l’intérieur du camp chiite irakien et de l’influence de l’Iran. Mais une victoire de
M. Abadi pourrait ne pas suffire. « Les Saoudiens veulent des assurances sur l’avenir des
milices chiites [liées à l’Iran], sans savoir ce
que cela doit être exactement : leur désarmement ? Leur marginalisation politique ? »,
pointe Kenneth Pollack, chercheur à l’American Enterprise Institute.
L’antagonisme grandissant entre l’Iran
d’une part, l’Arabie saoudite et les Etats-Unis
de l’autre, n’est pas sans risque pour Bagdad.
M. Abadi exhorte chaque camp à ne pas entraîner l’Irak dans leur rivalité. Pour le moment, Téhéran n’a montré aucun signe de
nervosité face au rapprochement irako-saoudien. « L’Iran ne voit pas l’Arabie saoudite
comme une menace en Irak. Riyad n’a pas les
moyens d’y rompre sa dynamique. Plus l’Irak
est normalisé, plus cela sert les intérêts de
l’Iran », juge M. Haddad. « L’Arabie saoudite
ne va pas adopter une approche de confrontation avec l’Iran en Irak, ajoute M. Pollack. Leur investissement vise à pousser les
Etats-Unis à rester présents dans le pays. »
Dans le débat sur le maintien des troupes
américaines en Irak, le soutien financier
saoudien pourrait convaincre Donald Trump
de voir les choses en grand. p
LES SAOUDIENS
ONT COMPRIS
QUE, À DÉFAUT DE
POUVOIR CONTRER
L’INFLUENCE
IRANIENNE
EN IRAK,
ILS POURRAIENT
DU MOINS
LA CONTENIR
sallon@lemonde.fr
Prière de défendre
la lutte des classes
Le livre
D
UN MONDE À GAGNER.
LA LUTTE
DES CLASSES
AU TRIBUNAL
de Marie-Laure
Dufresne-Castets,
éd. Don Quichotte,
288 p., 18,90 euros.
e quel progrès les lobbyistes patronaux sont-ils
devenus les partisans ? », lance l’avocate Marie-Laure Dufresne-Castets dans son essai.
Celle qui se revendique « au service des
salariés » ne décolère pas contre la transformation du
droit « en instrument de pouvoir… de la partie dominante ».
A travers les conflits sociaux emblématiques qu’elle a vécus de l’intérieur – Moulinex, Continental, la grève générale de 2009 aux Antilles, Renault et l’affaire Saft –, Me Dufresne-Castets décrit « des mécanismes de domination à
l’œuvre dans les rapports de travail ».
Son ouvrage est une invitation à la lutte, notamment à la
grève, l’instrument le plus efficace connu à ce jour, ditelle. Il permet, d’une part, des avancées sociales ; d’autre
part, des prises de conscience, comme en 2009, lors de la
grève générale aux Antilles. « La lutte des classes n’est pas
une formule surannée », assure l’auteure. « Il pourrait arriver, si les conditions économiques continuent à se durcir,
que resurgissent les réflexes de la lutte. » Elle souligne la
nécessité de continuer à se battre en s’appuyant sur le
droit et ses rituels, parce que « la symbolique permet
d’inverser la violence ». La ritualisation permet en effet
de mettre à nu la réalité de la violence au travail, d’établir
le lien entre une histoire particulière et la confrontation
de deux mondes antagonistes. Elle crée une caisse de
résonance au sujet abordé.
« ENTREPRISE DE DÉMOLITION SOCIALE »
Marie-Laure Dufresne-Castets critique l’évolution du
droit au cours des dix dernières années, sur une tonalité
militante assumée. « L’on assiste à une véritable entreprise
de démolition sociale », affirme-t-elle. Et de dénoncer,
dans les textes de la loi El Khomri et des ordonnances Macron, une philosophie qui « consiste à supprimer tout ce
qui fait obstacle à la mainmise des actionnaires sur les entreprises » et « révèle une conception de l’organisation sociale selon laquelle une oligarchie (…) exerce un pouvoir
sans partage au service de la classe économiquement dominante ». « Le temps n’est pas à un renforcement de la protection des droits des salariés », euphémise-t-elle. Un
monde à gagner est un brûlot contre les employeurs
qu’elle accuse de construire des scénarios à partir de mises en scène et d’attestations de complaisance pour justifier des licenciements infondés. Un brûlot contre la justice et les tribunaux qui « craignent d’entamer le pouvoir
patronal ». Un brûlot contre « les structures d’alibi que
sont devenus les syndicats » et, enfin, contre les instances
et les personnalités politiques qui perpétuent un « soutien inconditionnel au patronat ».
Alors pourquoi prôner la lutte des classes au tribunal ?
« Cette obstination à continuer pourrait paraître absurde à
certains », reconnaît-elle. Mais, le rôle du droit étant de
protéger le faible par rapport au fort, celui du défenseur
des salariés est de « tenir [les] adversaires en respect pour
qu’ils cessent de se croire tout permis », écrit Me DufresneCastets. Il lui importe avant tout de faire valoir un principe de justice, pour permettre à ceux qui se battent de retrouver le sens de ce qui a été accompli. p
anne rodier
24 | 0123
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
FRANCE | CHRONIQUE
par gé r ar d co urtois
Macron se joue
du toboggan
L
e jugement populaire
s’exprime par le suffrage,
la rue ou l’opinion. Le suffrage a rendu son verdict
au printemps en consacrant la
victoire d’Emmanuel Macron à
l’élection présidentielle et d’une
majorité à sa main lors des législatives. Au début de l’automne,
haranguée par La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, la
rue a tenté d’entraver la marche
en avant du chef de l’Etat ; elle a,
dans l’immédiat, perdu la partie.
Reste l’opinion, qui est en passe
de déjouer bien des pronostics.
Beaucoup, en effet, voulaient
croire que le mirage Macron se dissiperait aussi vite qu’il s’était
formé, et l’été leur donnait de sérieux motifs de le penser. Un président encore grisé par sa victoire
et comme perché sur son Olympe,
un gouvernement frais émoulu et
tâtonnant, une majorité évanescente, un mouvement présidentiel en apesanteur : il n’en fallut
pas plus pour dégriser les Français.
Les chiffres sont éloquents. Selon sept instituts de sondages
(Elabe, Harris Interactive, IFOP, Ipsos, Odoxa, Sofres et YouGov), le
président était crédité en
moyenne, en juin, de 52 % d’opinions favorables – avec une fourchette très large entre l’IFOP
(64 %) et YouGov (39 %). Trois
mois plus tard, en septembre, la
moyenne pour ces sept instituts
tombait à 40 % d’opinions favorables au chef de l’Etat, soit une
perte moyenne de 12 points, et
même une dégringolade de
19 points pour l’IFOP (45 %).
Quant au premier ministre,
Edouard Philippe, il enregistrait
une désaffection du même ordre.
L’affaire paraissait donc entendue : Emmanuel Macron était
condamné à subir, en accéléré, le
même sort que ses deux prédécesseurs, c’est-à-dire une glissade
sans fin sur le toboggan des sondages de popularité, ou plutôt
d’impopularité. François Hollande en avait fait la cruelle expérience dès l’automne 2012 et ne
s’en était jamais relevé (hormis,
de façon fugace, au lendemain
des attentats parisiens de janvier
et novembre 2015). Nicolas Sarkozy
avait résisté un peu plus longtemps, mais était irrémédiablement passé sous la barre des 40 %
de bonnes opinions à partir de février-mars 2008.
Regain de confiance
C’est l’inverse qui se produit depuis quelques semaines. Selon les
six instituts qui ont réalisé leur
baromètre mensuel de décembre,
le chef de l’Etat a au moins enrayé
la chute et au mieux remonté la
pente de manière significative.
Ainsi, il a regagné, cet automne,
3 points pour Elabe (40 % de bonnes opinions) et YouGov (35 %),
4 points pour la Sofres (42 %),
7 points pour Ipsos (39 %).
La dernière enquête de l’IFOP
pour Le Journal du dimanche, réalisée au lendemain du double hommage rendu par le président de la
République à Jean d’Ormesson et à
Johnny Hallyday, est encore plus
spectaculaire. Avec un rebond de
6 points en un mois et de 7 points
depuis septembre, les bonnes opinions sur Emmanuel Macron y redeviennent majoritaires, à 52 % ;
IL PARAÎT
AVOIR CONVAINCU
LES FRANÇAIS
DE LE JUGER SUR
SES RÉSULTATS
D’ICI DEUX ANS
LE CHEF DE L’ETAT
SEMBLAIT CONDAMNÉ
À SUBIR UNE
GLISSADE SANS FIN
DANS LES SONDAGES.
C’EST L’INVERSE
QUI SE PRODUIT
mieux, il retrouve les faveurs aussi
bien des sympathisants socialistes
que de ceux des Républicains. De
même, Odoxa crédite désormais
le président de 54 % de bonnes
opinions (+ 9 points en un mois) et
le premier ministre de 57 %.
Le phénomène n’est donc pas
anodin. L’amélioration des perspectives économiques du pays et
le retour d’une croissance robuste dans une conjoncture européenne et mondiale encourageante ne sont évidemment pas
pour rien dans ce – relatif – regain
de confiance. Mais il est indéniable qu’Emmanuel Macron et son
gouvernement y ont mis du leur.
Contraste saisissant
D’abord, comme le chef de l’Etat
s’est plu à le souligner lors de son
entretien télévisé diffusé dimanche 17 décembre sur France 2, il a
scrupuleusement mis en œuvre
les engagements qu’il avait pris
durant sa campagne. C’est, en effet, suffisamment rare pour que
les Français lui en fassent crédit,
quand bien même ils ne sont pas
d’accord avec les réformes en
question, qu’il s’agisse du droit du
travail ou des premiers choix budgétaires et fiscaux. Ensuite, en engageant ces premières réformes à
marche forcée et en ouvrant de
nouveaux chantiers tous azimuts,
il n’a pas seulement pris de vitesse
des oppositions encore traumatisées par le séisme du printemps ; il
a aussi, selon Brice Teinturier, d’Ipsos, « donné aux Français le sentiment qu’il est en train de débloquer
le pays », se démarquant de l’image
d’inaction ou d’impuissance des
gouvernants qui prévalait.
Enfin, après le flottement de
l’été, le pilotage rigoureux et exigeant de l’action gouvernementale depuis la rentrée a permis au
premier ministre d’installer
l’image d’une équipe de professionnels, sérieux et compétents.
Le contraste est saisissant, notamment, avec les gouvernements de François Hollande, très
tôt taxés d’amateurisme et sans
cesse affaiblis par les polémiques,
les indiscrétions et les bévues.
Au total, Emmanuel Macron
semble donc avoir convaincu les
Français d’avoir la patience de le
juger sur ses résultats – d’ici deux
ans. Ce bénéfice du doute explique, pour une large part, l’embellie que lui accorde l’opinion. Encore faut-il, pour la confirmer et la
consolider, remplir plusieurs conditions. D’une part, maintenir le
tempo du changement, sauf à
donner le sentiment que l’inertie
reprend le dessus. D’autre part,
s’attaquer à des chantiers aussi
soigneusement préparés que
l’avait été celui du droit du travail ;
à cet égard, par exemple, la réforme annoncée des retraites est
encore trop nébuleuse pour n’être
pas périlleuse. Enfin, le président
de la République doit prendre
garde de ne pas verser dans l’autosatisfaction dont il a fait montre
lors de son entretien télévisé du
week-end passé. Les Français sont
volontiers impitoyables avec ceux
qui se poussent du col, quels que
soient leurs talents. p
courtois@lemonde.fr
Tirage du Monde daté mardi 19 décembre : 192 279 exemplaires
ÉTATS-UNIS :
UNE RÉFORME
FISCALE INIQUE
T
out au long de sa campagne électorale, Donald Trump a su s’adresser
avec un talent certain aux « oubliés »
de l’Amérique, ceux qui se sentent délaissés
par les élites, les exclus d’un système « truqué » en faveur des plus riches. « Vous ne serez plus jamais oubliés ! », leur a encore répété M. Trump dans un récent meeting.
Pourtant, la réforme fiscale que s’apprête à
voter la Chambre des représentants, mardi
19 décembre, puis le Sénat, le lendemain,
menace de laisser sur le bord du chemin
une bonne partie de la classe moyenne et
des plus démunis.
L’essentiel des 1 500 milliards de dollars de
réductions d’impôts programmées concerne, en effet, les grandes entreprises et les
Américains les plus aisés. La mesure la plus
spectaculaire vise à faire passer l’impôt sur
les sociétés de 35 % à 21 %. La réforme prévoit également un dispositif incitatif pour
rapatrier aux Etats-Unis les bénéfices réalisés par les entreprises américaines à l’étranger. Celles-ci vont désormais bénéficier
d’un taux bonifié à 15,5 %. Quant aux particuliers, ils seront soumis à sept tranches
d’imposition allant de 10 % à 37 % pour les
plus riches, au lieu de 39,6 % actuellement.
Enfin, l’exonération sur les droits de succession est doublée, à 22 millions de dollars
pour un couple, alors qu’au taux actuel elle
ne concernait que 0,2 % des ménages.
Selon les premières estimations, les grandes entreprises vont voir leurs bénéfices
bondir en moyenne de 10 %, et même jusqu’à 30 % dans des secteurs comme l’aérien,
le raffinage ou la banque. Wall Street ne s’y
est pas trompé. Anticipant la réforme fiscale, l’indice S&P 500 a progressé de 18 % depuis le début de l’année.
La logique de la réforme est inspirée de
celle adoptée en 1986 sous Ronald Reagan.
Moins d’impôts pour les entreprises et les
plus riches est censé générer plus de croissance économique et, in fine, plus de recettes fiscales. Mais, contrairement aux années 1980, ce transfert de richesse intervient en fin de cycle de reprise économique,
après huit ans de croissance, alors que le
chômage est revenu à ses plus bas niveaux.
La plupart des économistes affirment que
ce stimulus n’aura qu’un effet limité sur la
croissance et les investissements, dans la
mesure où les profits des entreprises sont
déjà à leur zénith.
Si le surcroît de croissance n’est pas au
rendez-vous, le déficit budgétaire menace
de se creuser. La majorité républicaine en
est bien consciente et se dit déjà prête à
tailler dans les dépenses, à commencer par
les programmes sociaux. « Franchement, ce
sont les droits aux soins de santé qui sont les
grands moteurs de notre endettement », insiste le président de la Chambre des représentants, Paul Ryan. Les plus pauvres risquent d’en faire les frais.
Cette réforme fiscale ne s’attaque à aucun
des problèmes auxquels les Etats-Unis sont
confrontés aujourd’hui : creusement des
inégalités, faiblesse de la croissance de la
productivité, détérioration du système éducatif dans le primaire et le secondaire, insuffisance criante des investissements publics
dans les infrastructures…
M. Trump a beau affirmer que cette réforme fiscale constitue « l’un des plus
beaux cadeaux de Noël pour la classe
moyenne », les Américains ne croient plus
à Saint-Nicolas. Selon les derniers sondages, les deux tiers des électeurs se disent
opposés à la réforme. Certes, certains
« oubliés », par fidélité à celui qu’ils ont élu,
veulent encore y croire. Mais pour combien de temps encore ? p
PRIX
JAN MICHALSKI
DE LITTERATURE 2017
«Une contribution capitale.»
Edgar Morin, Ouest France
«Une grande œuvre qui fera date.»
Stéphane Courtois, Le Figaro Littéraire
«Un récit passionnant et méticuleux.»
Iegor Gran, Charlie Hebdo
«Quelle enquête ! Un modèle
du genre. Une œuvre utile.
Une œuvre importante.»
Maurice Szafran, Challenges
«Une somme exhaustive.»
William Bourton, Le Soir
www.grasset.fr
www.facebook.com/editionsgrasset
«Une monumentale Histoire,
une entreprise extraordinaire.»
Alain Besançon, Le Figaro Histoire
«Thierry Wolton entend
ne pas faire table rase du passé
et engage, à sa façon,
une lutte presque finale.»
Gilles Heuré, Télérama
«Il faut aimer les portraits
et les récits à hauteur
d’homme pour apprécier
ce travail colossal.»
Richard Werly, Le Temps
www.twitter.com/editionsgrasset
Grasset
JAMES WOJCIK/
TRUNKARCHIVE.COM/
PHOTOSENSO
Le cœur
des femmes
mal protégé
Le risque cardio-vasculaire féminin progresse
fortement en raison des évolution du style de vie,
stress et tabagisme en tête. Or, cette maladie reste
peu prise en compte, la prévention est défaillante
et les cas d’infarctus moins bien diagnostiqués
florence rosier
S
i l’on vous dit « cœur de femme », cela
vous inspire quoi ? Un de ces mots si
datés et sublimes, mêlant romantisme,
idolâtrie, paternalisme ou dédain
– c’est selon – pour ce sexe qu’on ne dit
plus faible ? « Le cœur d’une femme est une partie
des cieux, mais aussi, comme le firmament, il
change nuit et jour », aphorisme ciselé par Lord
Byron (Don Juan, 1819-1824) ? Ou encore : « Cœur
des femmes, abîme insondable ! », cette perle
d’Alexandre Pothey (La Muette, 1870) ?
A défaut d’être insondable, le cœur féminin est
longtemps resté insondé par le corps médical.
« L’infarctus du myocarde est sous-évalué chez les
femmes, car il est considéré comme une maladie
masculine, caractéristique des hommes stressés au
travail », relève le comité d’éthique de l’Inserm
dans une vidéo de la série, « Genre et santé : attention aux clichés ! », mise en ligne fin octobre. Cette
vidéo d’une minute trente met en scène un méde-
cin généraliste, face à une femme puis à un
homme d’une quarantaine d’années. « Docteur, je
ne me sens pas bien, je suis toujours fatigué(e), pas
en forme » : ce sont les mêmes symptômes.
Que répond l’homme de l’art ? « Avec votre travail et vos enfants, c’est normal ! Je vais vous prescrire des vitamines et un peu de repos, et ça ira
mieux », dit-il à sa patiente. Mais avec le patient, la
rupture de ton est totale : « Votre fatigue est à prendre au sérieux. Je vous envoie chez un cardiologue. »
« Il y a dans ces préjugés de genre une origine
sociétale et historique, analyse le professeur Xavier
Jouven, cardiologue à l’hôpital européen GeorgesPompidou (AP-HP, Paris). Avant la ménopause, les
femmes étaient considérées comme protégées des
maladies cardio-neuro-vasculaires par leurs hormones. Si bien que tout le monde – les femmes et
leur entourage, les standardistes du SAMU, le corps
médical… – se disait, face à des symptômes plus ou
moins évocateurs d’un infarctus : “ce ne peut pas
être ça !” » Mais le cœur des femmes, même jeunes, est devenu fragile. Au point que certains cardiologues parlent d’« épidémie » : « La progression
du nombre d’hospitalisations pour un infarctus du
myocarde chez les femmes de 45 à 54 ans est passée
de + 3 % par an entre 2002 et 2008 à + 4,8 % par an
entre 2009 et 2013 », résumait la professeure Claire
Mounier-Vehier, cardiologue au CHU de Lille,
présidente de la Fédération française de cardiologie (FFC), dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) du 8 mars 2016.
Chez les femmes de moins de 65 ans, cet essor a
été de 19 % entre 2008 et 2013, versus 9,9 % chez
les hommes de moins de 65 ans. Même s’il faut le
souligner, les femmes de moins de 65 ans restent
4,5 fois moins touchées que les hommes de même
âge : 4 756 infarctus hospitalisés en 2013 versus
21 552. « Alors que l’incidence de l’infarctus régresse
globalement, elle augmente chez les femmes
jeunes. Cela nous interpelle », dit Xavier Jouven.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4-5
Echecs : la force
brute battue par
le « deep learning »
Une thérapie génique
contre la maladie
de Huntington
Pour une nouvelle
classification des
états de conscience
Il y a vingt ans, l’informatique
« classique », avec Deep Blue,
surclassait l’homme aux échecs.
Elle est à son tour ratatinée
par l’apprentissage profond
d’AlphaZero de Google.
Un essai clinique portant
sur une molécule bloquant
la production d’une protéine
responsable de cette maladie
neuro-dégénérative héréditaire
est source d’espoir.
Lionel Naccache propose
de modifier la terminologie
décrivant les différents degrés
des troubles de la conscience,
pour prévenir des malentendus
chez les proches des patients.
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Cahier du « Monde » No 22686 daté Mercredi 20 décembre 2017 - Ne peut être vendu séparément
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ACTUALITÉ
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LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
AlphaZero, algorithme prodige de l’échiquier
INFORMATIQUE - Vingt ans après la défaite de l’homme face à la machine, le jeu d’échecs a donné lieu à un nouveau duel : Stockfish,
champion du monde 2016 des logiciels « classiques », a été battu à plate couture par l’intelligence artificielle d’une filiale de Google
L’
grande partie compensé par la puissance sans
cesse croissante des ordinateurs sur lesquels
les programmes tournent.
Par ailleurs, les informaticiens ont élaboré des
stratégies pour couper les branches de l’arbre
visiblement pourries. Ils ont également intégré
à leurs programmes des bases d’ouvertures et
de finales, nourries par les dernières découvertes des joueurs d’échecs. Enfin, ils ont affiné à
l’extrême la fonction qui leur sert à évaluer les
positions, pour tenir compte par exemple de la
bonne ou mauvaise santé de la structure de
pions, de la possession ou non de la paire de
fous, de la sécurité du roi, etc.
L’avantage de la force brute est que le logiciel
ne ratera aucune combinaison rapide, qu’il
verra instantanément ou presque un mat en
dix coups. L’inconvénient réside dans le fait
que, en raison des contraintes temporelles
d’une partie, les programmes du commerce
sont contraints de choisir une ligne sans jamais
en avoir fait une analyse complète et peuvent
être victimes de ce que l’on appelle « l’effet d’horizon ». Tout comme on ne peut voir ce qui est
au-delà de l’horizon, un logiciel basé sur la force
brute n’a pas l’assurance que, même si la ligne
qu’il sélectionne est la plus prometteuse sur les
20 coups qu’il a calculés, elle ne va pas se transformer en bourde au 21e.
annonce a été faite le 5 décembre,
en plein milieu du London Chess
Classic, un des tournois d’échecs les
plus relevés de la saison : l’algorithme d’intelligence artificielle
AlphaZero de la société britannique DeepMind
– rachetée en 2014 par Google – avait éreinté
Stockfish, champion du monde des programmes d’échecs 2016 et très supérieur à n’importe
quel champion humain. Non seulement
AlphaZero a remporté 28 victoires sur
100 parties sans concéder la moindre défaite
– les 72 autres rencontres s’étant soldées par la
nulle –, non seulement il n’évaluait que
80 000 coups par seconde contre 70 millions à
son adversaire, mais cette humiliation est intervenue alors que l’entité de DeepMind ne
connaissait rien aux échecs quelques heures
seulement avant cette confrontation.
Interrogés par Chess.com, les grands maîtres
présents à Londres semblaient pour le moins
éberlués par le ratatinage en règle subi par le
programme qui est leur compagnon quotidien
d’entraînement et de préparation. Le meilleur
joueur français (et n° 5 mondial) Maxime
Vachier-Lagrave déclarait ainsi : « C’est un résultat remarquable. Même en rêve, je serais incapable de battre Stockfish ne serait-ce qu’une seule
fois. Le score d’AlphaZero est particulièrement
impressionnant. » Futur vainqueur du London
Chess Classic, l’Américain Fabiano Caruana
(n°4 mondial), disait : « Je suis stupéfait. Je pense
que jamais un programme d’échecs n’avait
autant dominé les autres. » Son compatriote
Wesley So (n°6 mondial) renchérissait : « Je suis
choqué. C’est un gros événement, qui va changer
le visage du jeu. » Etc.
Apprentissage par renforcement
Même s’il débarque de manière spectaculaire
dans le monde des 64 cases, AlphaZero n’est pas
un parfait inconnu. Il s’agit de la version générique d’AlphaGo, l’algorithme qui, au cours des
deux dernières années, a établi la supériorité de
la machine sur l’Homo sapiens au go. Mais, alors
qu’AlphaGo s’était formé au jeu en « analysant »
une base de données contenant de nombreuses
parties jouées par des hommes, son héritier
s’est passé de cette étape : il a lui-même forgé sa
théorie des échecs à partir des seules règles du
jeu, comme l’explique l’équipe de DeepMind
dans un article mis en ligne sur le site de prépublications scientifiques arXiv.
Pour ce faire, AlphaZero a utilisé ce que les
informaticiens appellent l’« apprentissage par
renforcement ». L’algorithme a joué des millions de parties contre lui-même, tout d’abord
en choisissant ses coups au hasard – puisqu’on
ne lui avait rien appris de la stratégie, de la théorie des ouvertures, etc. Puis, au fur et à mesure
que les parties s’accumulaient, il engrangeait
des statistiques monumentales sur les positions rencontrées, les coups joués. Au bout d’un
moment, il a fini par savoir que, dans telle configuration, tel coup avait la meilleure probabilité
de conduire à la victoire.
Comme l’explique Tristan Cazenave, professeur d’intelligence artificielle au Laboratoire
d’analyse et modélisation de systèmes pour
l’aide à la décision (Lamsade, CNRS/université
Paris-Dauphine) et spécialiste des jeux, « cette
approche fournit une évaluation très précise et
permet d’explorer les coups les plus intéressants ».
Elle s’apparente à ce qui se passe dans la tête d’un
champion qui sait, de manière instinctive, en raison des milliers de parties qu’il a jouées ou analysées, quels sont les meilleurs « coups candidats » dans une position donnée. Ce filtre permet
de se concentrer sur eux uniquement et de les
étudier le plus loin possible.
Depuis des décennies, les programmateurs des
logiciels d’échecs – depuis Deep Blue, le supercalculateur d’IBM qui a battu en 1997 le champion du monde de l’époque, le Russe Garry
Kasparov, jusqu’à Stockfish – ont privilégié une
philosophie bien différente, celle dite de la
« force brute ». L’idée consiste à établir l’arborescence des coups possibles dans une position
donnée, de les analyser et de les évaluer tous,
puis de passer au coup suivant et ainsi de suite.
Le nombre de positions obtenues augmente de
façon exponentielle mais ce handicap a été en
Vieille version de Stockfish
Les dix parties fournies dans son article par
l’équipe d’AlphaZero montrent que le bébé de
DeepMind développe un jeu très positionnel
qui tente de restreindre au maximum les possibilités de Stockfish. Ainsi que l’a remarqué
Maxime Vachier-Lagrave, cité par Chess.com,
« son plus gros avantage, c’est la quasi-absence
d’effet d’horizon. Dans la plupart des parties, AlphaZero était gagnant et Stockfish a continué à
évaluer la position comme équilibrée sur près de
20 coups parfois ! (…) Mais à la fin de la séquence,
sa position se détériorait très rapidement ».
Stockfish s’est tout de même plaint des conditions de l’expérience en la personne d’un de ses
développeurs historiques, le Norvégien Tord
Romstad. Celui-ci a remarqué que « la version de
Stockfish utilisée était vieille d’un an, jouait avec
plus de tâches en arrière-plan qu’au cours de tous
les tests que nous avons effectués ». Il a aussi noté
que la cadence de jeu imposée – une minute
maximum par coup – réduisait à néant les
efforts des programmateurs pour que le logiciel
consacre plus de temps de réflexion dans les
positions complexes. Surtout, Tord Romstad a
souligné que, pour son apprentissage, AlphaZero avait tourné sur « un système dédié,
ultrapuissant » : 5 000 processeurs spécialement
conçus par Google pour le machine learning.
Tristan Cazenave regrette pour sa part que « le
programme ne soit pas disponible, qu’on ne
puisse pas jouer avec et que l’on n’ait que quelques parties ». Le chercheur rappelle que
« DeepMind a fourni, pour les joueurs de go,
plein d’ouvertures avec les différentes évaluations de la machine ». Peut-être en fera-t-il
autant pour les échecs ? p
pierre barthélémy
Une thérapie génique prometteuse contre Huntington
NEUROLOGIE - Le médicament administré à des patients à un stade précoce de la maladie a bloqué la production d’une protéine délétère
U
ne avancée formidable.
C’est ainsi que les spécialistes de la maladie de
Huntington (autrefois appelée
chorée) qualifient l’annonce faite
le 11 décembre concernant un essai de thérapie génique. Rare et
héréditaire, Huntington est la plus
fréquente des maladies neurodégénératives du système nerveux
central. Cette maladie génétique
se caractérise par la mutation du
gène codant responsable de la production d’une protéine toxique, la
huntingtine, qui entraîne la destruction progressive de neurones
dans le striatum, l’une des zonesclés du cerveau.
Révélé dans la presse britannique, cet essai de thérapie génique
a été mené sur 46 patients à un
stade précoce de la maladie, dans
neuf centres (Allemagne, Canada,
Royaume-Uni). Ils ont reçu le mé-
dicament, appelé Ionis-HTTRx, à
quatre reprises, espacées d’un
mois, ou un placebo pour un
quart d’entre eux, injecté dans le
liquide céphalo-rachidien au
niveau des lombaires. Résultat : la
molécule était bien tolérée, ce qui
permet de poursuivre les investigations sur son efficacité.
Lors de cet essai, le médicament
a réussi à empêcher l’expression
du gène de la huntingtine mutée,
en interceptant l’ARN messager,
une molécule qui permet sa fabrication. Un traitement basé sur un
procédé similaire avait été
approuvé fin 2016 aux Etats-Unis
pour l’amyotrophie spinale contre
laquelle il a montré son efficacité.
« C’est au-delà de ce que j’espérais.
Le médicament est sûr et bien
toléré, et, pour la première fois, la
concentration de la protéine
huntingtine a largement diminué
dans la moelle épinière de ces
patients, c’est une révolution », a
indiqué au Guardian la professeure Sarah Tabrizi, responsable
du centre de la maladie de
Huntington à l’University College
de Londres, qui mène l’étude,
financée par la société de biotech
américaine Ionis Pharmaceuticals, associée au laboratoire Roche.
« Avec cette thérapie qui attaque
la transcription des gènes, il ne
s’agit pas d’éteindre les gènes mais
de les empêcher de s’exprimer, décrit la professeure Anne-Catherine
Bachoud-Lévi, qui coordonne le
centre national de référence de la
maladie de Huntington (hôpital
Henri-Mondor, Inserm, ENS). La
thérapie génique ouvre la porte à
une guérison de la maladie. »
« Toute la communauté Huntington se réjouit (…). Bien sûr, on ne sait
pas encore s’il y aura un impact
thérapeutique mais le seul fait
d’être passé en phase 3 aussi vite est
une formidable nouvelle », constate
l’écrivaine Emilie Hermant, directrice du collectif Dingdingdong, un
institut de coproduction de savoirs
sur cette maladie. « C’est très encourageant, c’est la première fois qu’il y
a une avancée aussi importante »,
constate de son côté Alexandra
Durr, professeure de neurogénétique à l’Insitut du cerveau et de la
moelle épinière et à l’AP-HP.
D’autres pistes
Quelques bémols toutefois. L’essai
n’a pas été conçu pour montrer
une éventuelle amélioration des
symptômes cliniques, ce qui avait
déjà été constaté chez l’animal. Il
faut donc mener des recherches
plus larges afin de s’assurer que
cette molécule peut ralentir la
progression de la maladie.
La France espère bien inclure des
patients dans cet essai. En tout
cas, « la recherche de thérapies
contre la maladie de Huntington
n’a jamais été aussi active », souligne la professeure Durr. En effet,
la thérapie cellulaire, ou greffe de
neurones, a fait l’objet d’un essai
clinique coordonné par le Centre
national de référence de la maladie de Huntington, à Henri-Mondor (AP-HP, Créteil).
« Les résultats d’un essai auprès
de 45 patients avec une greffe de
cellules neuronales fœtales vont
être prochainement publiés, et
nous travaillons actuellement à
l’utilisation de cellules souches
compatibles », poursuit la professeure Bachoud-Lévi. Autre piste,
des molécules sont en cours d’évaluation clinique et pourraient
avoir une tendance à la neuroprotection, indique l’Inserm.
La prise en charge de la maladie de
Huntington a beaucoup évolué
ces dernières années. S’il n’existe
pas de traitement curatif, des
approches multidisciplinaires
symptomatiques permettent de
mieux appréhender la maladie et
d’améliorer le devenir des patients. Cette pathologie touche
généralement l’adulte jeune,
entre 30 et 50 ans, et affecte progressivement les moyens cognitifs et moteurs, ce qui peut provoquer des mouvements incontrôlés, entraîner une perte d’autonomie, des désordres psychiques.
La maladie de Huntington touche 18 000 personnes en France,
dont environ 6 000 ont déjà des
symptômes et 12 000 sont porteuses du gène responsable mais à ce
stade sans symptômes, selon des
données de l’Inserm en 2016. p
pascale santi
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Polémique sur la méthode
de Nicolas Guéguen
UNIVERSITÉ DE TECHNOLOGIE DE COMPIÈGNE
UTC
Recherche et innovation
Parution
UNIVERSITÉ - Les statistiques de ce psychologue « de rue »
mbre
le 15 déce
2017
ont intrigué deux limiers des sciences sociales
U
n prof de maths inspire-t-il plus
confiance s’il se nomme M. Py ?
N’a-t-on pas plus de chance de se
faire prendre en auto-stop par des
conducteurs si l’on est blonde, à forte
poitrine, vêtue de rouge ? Est-on plus
disposé à rendre service quand on est
enveloppé d’une bonne odeur de pâtisserie ? La présence d’une plante en pot
desséchée influence-t-elle notre jugement sur le réchauffement climatique ?
Ces questions, et les réponses qu’il y a
apportées, ont fait de Nicolas Guéguen,
enseignant-chercheur à l’université de
Bretagne-Sud, une figure de la psychologie sociale. Ses travaux, évoqués dans ces
colonnes, mais aussi dans les médias du
monde entier, s’intéressent à la façon
dont nos comportements peuvent être
influencés, à notre insu, y compris par des
indices très ténus. Mais ses résultats spectaculaires ont intrigué deux limiers des
sciences sociales, l’Australien James
Heathers et le Britannique Nick Brown.
Comme l’a récemment raconté la revue
américaine Ars Technica, ils ont entrepris
d’analyser par le menu plusieurs articles
scientifiques signés par Nicolas Guéguen,
et ont acquis la conviction que les conclusions étaient trop belles pour être vraies.
Tout a commencé en 2015 quand Nick
Brown est tombé sur un Tweet évoquant
une étude du Breton parue dans le
Scandinavian Journal of Psychology, qui
montrait que les hommes étaient moins
susceptibles d’aider une femme – lui dire
qu’elle avait laissé tomber un objet – si ses
cheveux étaient attachés en queue-decheval ou en chignon plutôt que laissés
libres. Intrigué, avec son compère James
Heathers, rencontré sur Facebook, il
décide de passer au peigne fin dix publications de Nicolas Guéguen.
Ce type d’enquête n’était pas totalement inédit pour Nick Brown, qui
prépare une thèse à l’université de
Groningue (Pays-Bas) sur les incohérences de la psychologie positive : ayant
entamé des études de psychologie la cinquantaine passée, après une carrière
dans l’informatique, il avait déjà épinglé
en 2014 les psychologues américains
Barbara Fredrickson et Marcial Losada,
des figures de proue de la « pensée positive », un avatar de la méthode Coué. Plus
récemment, avec d’autres collègues, il a
pointé des autoplagiats et des présentations de données potentiellement trompeuses dans des articles du psychologue
vedette américain Brian Wansink. L’université Cornell a depuis lancé une enquête interne sur les articles de celui-ci.
Avec James Heathers, actuellement en
postdoctorat à la Northeastern University
(Boston), il a aussi mis au point un test
statistique simple, qui permet de voir si
des données sont réalistes. Appliqué à
plusieurs articles de psychologie expérimentale, il a permis de mettre au jour des
problèmes dans plusieurs d’entre eux.
Eléments troublants
Mais revenons à Nicolas Guéguen. Il y a
deux ans, Brown et Heathers lui ont donc
adressé une série de questions portant
sur le recueil de ses données et leur analyse statistique. Sans réponse de l’intéressé, ils se sont tournés vers la Société
française de psychologie (SFP). « Nous
avons examiné les arguments fournis et
nous avons estimé que le dossier était
étayé », indique Raphaël Trouillet, président de la société savante, laquelle avait
décidé de jouer les intermédiaires pour
établir un dialogue entre les deux parties.
En 2016, Nicolas Guéguen envoie un
dossier que la SFP transmet aux deux
« enquêteurs ». « Ils ont considéré que ces
réponses n’étaient pas suffisamment précises, et ils ont posé d’autres questions », indique M. Trouillet. Nouvel échange en juin
de cette année, encore une fois jugé non
satisfaisant par Brown et Heathers
– même s’ils reconnaissent que, dans un
cas, l’erreur statistique était de leur côté.
Les deux « lanceurs d’alerte » décident
alors de porter l’affaire sur la place publique. Dans le mélange de faits et de
commentaires ironiques qu’autorisent
nouveau
les blogs – mais aussi dans un document
de 52 pages très détaillé –, ils pointent différents éléments troublants : pourquoi
Nicolas Guéguen est-il souvent le seul
auteur de travaux qui demandent la collaboration de nombreux participants ?
Peut-il faire si beau aussi souvent en
Bretagne-Sud, comme certains protocoles
décrits l’exigent ? Les jeunes Bretonnes
peuvent-elles vraiment être aussi disposées à donner leur numéro de téléphone à
des inconnus, même affables ? Mais
pourquoi surtout les données sont-elles si
bien ordonnées ? Sur ce volet statistique,
Avner Bar-Hen (université Paris-Descartes, CNAM), estime que les arguments
développés par Brown et Heathers sont
convaincants. « Cela interroge sur la qualité des données, où apparaissent parfois
des distorsions maladroites », dit-il.
Sollicité pour éclairer ces différents
points, Nicolas Guéguen qui se dit « terrifié » par ces soupçons, a fini par nous
répondre après l’intervention de Jean
Peeters, président de l’université de Bretagne-Sud. Dans un portrait que Le Monde
lui avait consacré (Science & Médecine du
9 septembre 2013), il exposait sa méthode :
chaque étudiant doit imaginer une expérience visant à tester les comportements
humains. « Bien sûr, j’oriente les idées, j’élabore avec eux les protocoles, mais je leur laisse
NICOLAS GUÉGUEN
réaliser le terrain, expliREVENDIQUE
quait-il. Je récupère
ensuite les données, les
CETTE
compile et les analyse
EXPLORATION
afin d’obtenir une étude
publiable. » Ce modus
TOUS AZIMUTS
operandi, formidable
DES RESSORTS
sur le plan pédagogique, a-t-il atteint ses
DE L’INFLUENCE
limites scientifiques ?
« Non », soutient l’intéressé. Nicolas
Guéguen ne s’en est jamais caché : c’est
cette armée de « petites mains » qui lui permet d’être aussi prolifique. Mais pourquoi
alors ne jamais la créditer ? « Ce n’est pas la
tradition française », affirme-t-il. Il admet
que lors d’études de terrain, « on n’a pas un
contrôle complet de toutes les variables »,
comme en laboratoire, mais affirme que
les effets qu’il met en évidence, répliqués à
de nombreuses reprises, sont réels.
Se pourrait-il que des « petites mains »
trop zélées embellissent les résultats ? S’il
ne les contrôle pas en permanence,
Nicolas Guéguen pense avoir pris les
précautions nécessaires pour éviter la triche. Et si les effets rapportés semblent
trop puissants, c’est parce qu’il ne publie
que les expériences les plus probantes.
Certains protocoles, portant sur la
séduction, sur des techniques de manipulation, à l’insu des personnes testées, ne
sont-ils pas à la limite sur le plan éthique ?
Ne faudrait-il pas les faire valider par des
instances externes ? Nicolas Guéguen
– qui n’est pas un « théoricien », dit-il –,
revendique cette exploration tous azimuts des ressorts de l’influence. Même s’il
reconnaît que le climat actuel, post-attentats et plus sensible aux questions de harcèlement, lui interdirait de lancer ses étudiants sur des pistes qui semblaient anodines il y a quelques années. Se pourrait-il
qu’une part des soupçons de Brown et
Heathers soit due à des différences de perception culturelle ? « Ce ne sont pas des
psychologues de terrain, note Guéguen. Il
faut venir voir comment nous travaillons. »
Pas sûr que les deux lanceurs d’alerte
soient convaincus par cette seule invitation. L’université de Bretagne-Sud va faire
examiner leur dossier, conjointement
avec celle de Rennes-2, qui a la cotutelle du
laboratoire de Nicolas Guéguen. « A priori,
je fais confiance à mon collègue, mais la
polémique est vive, il faut y répondre de
manière irréprochable, note Jean Peeters.
Cela passe par un avis extérieur que nous
allons solliciter pour que l’université se
fasse une opinion. » Certaines des revues
qui ont publié les travaux de Guéguen,
sans y trouver à redire, pourraient aussi
les réexaminer. « L’une d’entre elles nous a
contactés après la mise en ligne de nos
remarques », indique Nick Brown. p
hervé morin
À votre rythme et selon votre curiosité du moment,
découvrez cette deuxième version de
Il présente les champs de recherche émergents de l’UTC,
contribuant aux trois piliers du programme européen Horizon 2020 :
l’excellence scientiique, la primauté industrielle
et les déis sociétaux.
©EricNocher
Anticorps synthétiques I Big data I Comportement cellulaire I
DislocationsIEncapsulageacoustiqueIÉconomiedeFonctionnalité
I Gestion des actifs physiques I Milieux Hétérogènes I Interfaces et
milieux divisés I Jeu de formulations pour une alimentation saine
I Kinematics of the human body I Ludification I Microsystèmes
pour micro-usines I Résonance magnétique Nucléaire I Objets
biomédicaux connectés I Pathogénicité I Quatrième révolution
industrielle I Réseaux électriques intelligents I Sûreté de
fonctionnement I Thérapies vasculaires I Usages sociaux des
technologies I Vision par ordinateur I Wikipédiens I Structures XXL
en conditions extrêmes I HYdrogène I Z : une équation stochastique
Les ouvrages abécédaire de l’innovation #1 et #2
sont consultables en PDF ou feuilletables en ligne sur :
www.utc.fr
interactions.utc.fr • webtv.utc.fr
donnons un sens à l’innovation
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ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Les femmes face
à une « épidémie »
cardiaque
▶
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
« Le 4 octobre dernier, je marchais dans la
rue quand j’ai fait un arrêt cardiaque »,
raconte Isabelle Lionne, 47 ans. Aide-ménagère, cette femme sortait d’une réunion
avec son assistante sociale. « Je n’avais plus
de pouls, il paraît que j’étais toute bleue. Une
personne m’a fait un premier massage
cardiaque. » Au CHU de Lille, elle reste une
semaine en soins intensifs. Diagnostic :
infarctus. « Avant cet accident, je n’avais
aucun symptôme, sauf une immense fatigue
que je traînais depuis des mois. De nature
angoissée, j’avais aussi énormément de
stress, lié à des problèmes financiers. Je
n’avais pas d’hypertension, pas de diabète.
Mais je fumais 20 à 30 cigarettes par jour et
prenais une contraception orale. »
A son réveil, elle entame un sevrage tabagique efficace. Et suit désormais un traitement médicamenteux musclé (aspirine à
faible dose, antiagrégant plaquettaire, bêtabloquant, anxiolytique…). « J’essaie de marcher, mais je suis épuisée au bout d’un quart
d’heure. » En janvier, elle attaquera un programme de réhabilitation cardiaque pour
réentraîner son cœur à l’effort. « Si j’ai un
message à transmettre, c’est de dire aux femmes d’être à l’écoute de leur corps. Mon
intense fatigue était une sonnette d’alarme
que je n’ai pas su entendre. »
Tabac et précarité
D’où vient cette flambée d’infarctus chez
les femmes jeunes ? « Les deux plus grands
coupables sont le tabac et la précarité. L’isolement social est un facteur de stress, d’addiction au tabac, de malbouffe… », souligne
Claire Mounier-Vehier, qui a fait de cette
cause un combat sociétal. Toutes les catégories sociales sont touchées, notamment les
hyperactives. C’est que, depuis trente ans,
les femmes ont adopté les mêmes comportements à risque que les hommes.
« 80 % à 88 % des femmes et des hommes
de moins de 50 ans qui font un infarctus sont
fumeurs ! », insiste Stéphane Manzo-Silberman, cardiologue à l’hôpital Lariboisière
(AP-HP, Paris). « Il faut absolument casser
cette image du tabac associé à une femme
libérée, indépendante », estime la professeure Tabassome Simon, pharmacologue à
l’hôpital Saint-Antoine (AP-HP, Paris).
L’autre mal du siècle est le stress : « Son effet
apparaît plus puissant chez les femmes »,
prévient Claire Mounier-Vehier.
Louisa Stania avait 42 ans lorsqu’elle a été
vitcime un infarctus, en juin 2015. « J’ai un
caractère assez sanguin… et un ado qui n’en
fait qu’à sa tête. Un soir, je me suis énervée, il
a répliqué et le ton est monté. Je suis allée me
calmer dans ma chambre. Là, je me suis sentie mal, avec une grosse suée et beaucoup de
mal à respirer. Ma fille a appelé les secours. »
Au CHU de Lille, l’électrocardiogramme
(ECG) révèle l’infarctus. Mme Stania bénéficie alors de la pose d’un stent, ce mini-ressort implanté à l’intérieur d’une grosse
artère du cœur pour la maintenir ouverte.
Elle aussi se voit prescrire une large panoplie médicamenteuse et trois mois de réhabilitation cardiaque. « Aujourd’hui je vais
bien, j’ai repris mon travail d’entretien des
écoles. Et je marche beaucoup. »
Cette femme cumulait plusieurs facteurs
de risque. « Mon père avait fait un infarctus
au même âge. Je fumais, mais j’avais arrêté
EN CAS DE MAUVAISE
HYGIÈNE DE VIE,
LES FEMMES SEMBLENT
PLUS EXPOSÉES
QUE LES HOMMES
AUX ACCIDENTS
CARDIO-VASCULAIRES
depuis un an pour passer à la cigarette électronique. Surtout, j’avais une hypertension
artérielle silencieuse, non traitée. » Lors de sa
troisième grossesse, douze ans plus tôt, elle
avait pourtant fait une hypertension gravidique (prééclampsie). « On a longtemps
sous-estimé l’impact de l’hypertension
durant la grossesse, déplore la professeure
Charlotte Cordonnier, neurologue au CHU
de Lille, chercheuse à l’Inserm. Une femme
qui a fait une hypertension gravidique aura
un risque multiplié par deux de faire un accident vasculaire cérébral [AVC] plus tard, vers
l’âge de 50 ou 60 ans. » « La grossesse,
période médicalisée, offre une fenêtre d’opportunité pour identifier les femmes à très
haut risque d’AVC ultérieur et les avertir »,
estime Charlotte Cordonnier. Le 21 juillet,
la neurologue a copublié, dans Nature
Reviews, un article résumant les spécificités
de l’AVC chez la femme. Parce qu’elles vivent
plus longtemps, les femmes ont globalement plus d’hypertension et de fibrillation
auriculaire, un trouble du rythme cardiaque très fréquent avec l’âge.
« D’une façon générale, les femmes ont
tendance à faire plus de caillots que les hommes », explique Charlotte Cordonnier. Et
puis, les artères des femmes, plus étroites et
tortueuses, se boucheraient plus facilement. « Ce ne sont pas de grands boulevards
comme les artères des hommes ! », précise
Mélèze Hocini, cardiologue au CHU de
Bordeaux, spécialiste des troubles du
rythme cardiaque. Pour autant, jusqu’à la
ménopause, les œstrogènes ont une action
vasodilatatrice, d’où leur effet protecteur.
Mais ce rempart est érodé par les modes de
vie délétères. Les artères féminines, par
ailleurs, sont plus sujettes aux spasmes
(des contractions spontanées), ce qui peut
perturber le débit sanguin, donc créer des
caillots susceptibles de boucher une artère.
La maladie des artères semble aussi se
développer différemment selon le sexe.
Chez les hommes, les plaques d’athérome
(des amas de graisses, de cholestérol et de
cellules) se déposent sur la paroi des artères : elles en rétrécissent progressivement
la lumière. « Chez les femmes, la maladie est
encore plus sournoise, relève Claire Mounier-Vehier. Les plaques tendent à pousser à
l’extérieur des artères. » Si bien que l’examen
des artères du cœur (coronarographie)
peut paraître normal et rassurant, à tort.
En cas de mauvaise hygiène de vie, les
femmes semblent plus exposées que les
hommes aux accidents cardio-vasculaires.
« Les facteurs de risque classiques – le tabac,
la sédentarité, l’hypertension… – semblent
plus délétères sur les artères des femmes. A
l’inverse, le bénéfice d’une très bonne
hygiène de vie serait plus puissant chez les
femmes », indique Claire Mounier-Vehier.
Et la contraception hormonale ? On le sait
désormais : les pilules, surtout celles de
dernière génération, entraînent un risque
de thrombose accru, qui reste heureusement faible. « Les femmes doivent être plus
attentives à trois phases de leur vie hormonale : première contraception, grossesse et
ménopause », résume la cardiologue lilloise. Un stress mental intense ferait, lui,
bien plus souvent baisser le flux sanguin
dans le muscle cardiaque des femmes de
moins de 50 ans souffrant d’une maladie
cardiaque, comparées aux hommes de
même âge ou aux femmes plus âgées.
C’est ce que suggère une étude publiée le
24 août 2016 dans le Journal of the American
Heart Association.
Mais, sur la planète cardiologie, un ovni a
récemment atterri : c’est le « syndrome du
cœur brisé ». Egalement nommée « takotsubo », cette affection a été découverte au
Japon dans les années 1990. Pourquoi ce
nom ? Il désigne un vase à la forme étranglée, à l’image d’un cœur atteint. Ce trouble
touche huit femmes pour deux hommes,
essentiellement après la ménopause. Toutes les situations provoquant un stress
émotionnel intense peuvent le déclencher.
JAMES WOJCIK/TRUNKARCHIVE.COM/
PHOTOSENSO
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
|5
UN SUR-RISQUE INDUIT
PAR LA RADIOTHÉRAPIE
C
Chiffres
1re cause de décès chez
les femmes. Les maladies
cardio-vasculaires tuent 8 fois
plus que le cancer du sein
en France. Aujourd’hui, plus
de 11 % des femmes victimes
d’un infarctus ont moins
de 50 ans (4 % en 1995).
54 % des 147 000 personnes
décédées à cause d’une
maladie cardio-vasculaire
sont des femmes.
80 % des maladies cardiovasculaires sont liées au tabagisme, à un manque d’activité
physique, à une mauvaise
alimentation, à l’usage nocif
de l’alcool ou au stress.
+ 4,8 % par an. C’est
l’augmentation, entre 2008
et 2013, du taux de femmes
jeunes (de 45 à 54 ans)
hospitalisées pour un infarctus du myocarde en France.
Chez les hommes de 45 à
54 ans, ce taux a augmenté
de 2 % par an.
74,6 ans. C’est l’âge moyen
des femmes qui font un
infarctus, contre 64,6 ans pour
l’âge moyen chez les hommes.
10,8 % C’est le taux de
mortalité hospitalière chez les
femmes qui font un infarctus,
contre 5,6 % pour les hommes.
Ce stress entraîne une libération massive
d’hormones du stress, des catécholamines,
qui vont se fixer sur des récepteurs à la
surface des cellules du cœur.
Sidéré, le cœur ne se contracte quasiment
plus. Les symptômes évoquent un infarctus. « C’est une forme d’insuffisance cardiaque aiguë. Elle est a priori réversible, mais
une étude récente suggère qu’elle peut laisser
des séquelles. Dans de rares cas, ce trouble
peut créer des troubles du rythme, une
embolie, voire un décès », résume Claire
Mounier-Vehier. Il faut appeler immédiatement le 15. « Au congrès de l’American Heart
Association (AHA), en novembre, il est
apparu que les personnes ayant fait un
Tako-Tsubo avaient déjà des micro-lésions
des vaisseaux sanguins », indique Jean
Ferrières, cardiologue au CHU de Toulouse.
Symptômes atypiques
Autre méfait des préjugés de genre : ils allongent le délai d’un appel du 15, retardant
la prise en charge. « En moyenne, les femmes
appellent le 15 un quart d’heure plus tard
quand il s’agit d’elles-mêmes », relève
Stéphane Manzo-Silberman. C’est vrai pour
l’infarctus comme pour l’AVC. « Les femmes
connaissent mieux les signes d’un AVC et les
démarches à faire. Quand l’AVC survient
dans leur entourage, elles savent réagir.
Quand c’est pour elles-mêmes, elles attendent beaucoup plus », renchérit Charlotte
Cordonnier. Leurs symptômes sont aussi
plus atypiques. « Chez les plus jeunes, huit
femmes sur dix présentent ce symptôme
classique de l’infarctus : une douleur aiguë
dans la poitrine, qui irradie le bras gauche et
la mâchoire. Chez les plus de 75 ans, elles ne
sont que la moitié », précise Tabassome
Simon. Parmi les signes inhabituels d’infarctus : un essoufflement ou des palpitations à l’effort, un épuisement persistant,
des nausées, des vomissements, des
suées… Ces signes inhabituels vont passer
inaperçus ou faire errer le diagnostic.
Autre disparité de genre : dans la semaine
qui suit l’infarctus, la mortalité est deux
fois plus élevée chez les femmes. En 2012,
elle était de 10,8 % chez les femmes, contre
5,6 % chez les hommes, tous âges confondus. Mais il y a un gros biais : les femmes
qui font un infarctus sont, en moyenne, de
dix ans plus âgées que les hommes (74,6
ans, contre 64,6 ans en 2013 en France). Elles ont donc plus de comorbidités. Mais
l’âge ne fait pas tout. « Même une fois pris en
compte l’âge et les comorbidités, la mortalité
chez les femmes reste supérieure dans la semaine qui suit l’infarctus », déplore Stéphane Manzo-Silberman. Dans l’année qui
suit l’infarctus aussi, appuie une étude allemande publiée le 20 octobre dans PLOSOne. Les traitements post-infarctus révèlent des disparités. Pour les femmes, les
prescriptions médicamenteuses sont souvent moins étoffées. De plus, après l’accident, les femmes ont bien moins souvent
recours aux programmes de réhabilitation
cardiaque. Leur propose-t-on autant
qu’aux hommes ? « Elles refusent aussi plus
souvent », regrette Tabassome Simon.
Certains progrès sont à saluer. Avec
Nicolas Danchin (AP-HP), Tabassome
Simon coordonne un registre, FAST-MI, qui
depuis 1995 recense tous les cinq ans, durant un mois, les patients pris en charge
pour infarctus dans presque tous les hôpitaux français (il est financé par l’ensemble
des industriels du secteur). Ses derniers
résultats ont été présentés en novembre, au
congrès de l’American Heart Association.
Ils révèlent une prise en charge désormais
plus égalitaire dans les hôpitaux français.
Après un infarctus, « l’écart entre hommes et
femmes s’est notablement amélioré entre
1995 et 2015 », note Tabassome Simon.
En 2015, il n’y avait presque plus de différences entre sexes, une fois pris en compte
l’âge et les comorbidités, dans le recours
aux « traitements de reperfusion ». p
florence rosier
omment épargner une
« double peine » aux femmes atteintes d’un cancer
du sein ? Elles ont déjà souffert de
cette maladie, « mais en sus, certaines “payent” le prix du traitement
de leur cancer par la survenue
d’une seconde maladie : un accident cardio-vasculaire ou un cancer du poumon, qui peuvent être la
conséquence retardée d’une radiothérapie », déplore le professeur
Jean Ferrières, cardiologue au CHU
de Toulouse. Le cœur est un
organe à risque « en raison de sa
proximité avec le sein et de la radiosensibilité de ses structures ».
Les progrès des traitements des
cancers du sein ont été majeurs
au cours des dernières décennies.
Et les femmes sont de plus en plus
nombreuses à survivre à leur
cancer. Pour autant, les traitements du cancer peuvent avoir
des effets délétères. La toxicité de
la chimiothérapie est connue et
peut entraîner une nécrose des
cellules cardiaques. « Mais c’est un
risque que l’on sait surveiller », dit
Jean Ferrières. La toxicité de la
radiothérapie, en revanche, est
longtemps restée méconnue.
Or « en France, au moins les trois
quarts des femmes atteintes d’un
cancer du sein reçoivent une radiothérapie », précise le professeur
Philip Poortmans, chef du département de radiothérapie oncologique de l’Institut Curie à Paris. Des
études ont révélé la toxicité cardiaque et pulmonaire de la radiothérapie, surtout avec les techniques
utilisées jusqu’aux années 1990.
Le groupe EBCTCG analyse ainsi,
depuis les années 1980, le devenir
des patientes traitées pour un cancer du sein précoce. En mai 2017,
il a actualisé son travail dans
le Journal of Clinical Oncology.
Conclusion : dix ans après une
radiothérapie pour cancer du sein,
l’incidence du cancer du poumon
est multipliée par 2,1, celle de l’insuffisance cardiaque par 1,94 et
celle des maladies des valves aortiques par 1,97 ; la mortalité par accident cardiaque est accrue de 30 %.
Par ailleurs, le risque de décès
cardio-vasculaire est doublé pour
une radiothérapie du sein gauche,
montre une autre analyse publiée
en 2016. Cette étude révèle aussi
l’impact du tabagisme. Avec les
radiothérapies modernes, le risque absolu de cancer du poumon à
10 ans est d’environ 4 % pour les
fumeuses de longue date, contre
0,3 % pour les non-fumeuses. La
mortalité cardiaque est de 1 % pour
les fumeuses, contre 0,3 % chez les
non-fumeuses. « Pour les fumeuses
de longue date atteintes de cancer
de bas risque, les risques absolus liés
aux techniques modernes de radiothérapie outrepassent leurs bénéfices. Mais pour les non-fumeuses
(ou les ex-fumeuses), les bénéfices
surpassent de loin les risques »,
conclut l’étude. « L’arrêt du tabac
est très important pour limiter le
risque de complications pendant et
après les traitements », insiste l’Institut national du cancer (INCa).
Adaptation du dosage
Selon une étude parue en 2013
dans le New England Journal of
Medicine, le taux d’accident coronaire augmente de façon linéaire
avec la dose d’irradiation cumulée
du cœur : il s’accroît de 7,4 % par
Gray reçu. « Avec les anciennes techniques de radiothérapie, les rayonnements fuyaient derrière la
tumeur », regrette Jean Ferrières.
Mais depuis les années 1990, les
techniques de radiothérapie ont
bénéficié d‘avancées majeures. Les
irradiations s’atténuent plus rapidement après la tumeur et la
ciblent mieux. « On effectue désormais, avant la radiothérapie, des
scanners des tissus de chaque
patiente. Cela permet d’optimiser
les doses de rayons et de mieux
épargner le cœur et les poumons »,
indique le Pr Poortmans.
« Entre les années 1970 et 2000,
les doses d’irradiation reçues par le
cœur ont été divisées par cinq », se
réjouit Jean Ferrières. Un progrès
que confirme Philip Poortmans,
co-auteur d’une méta-analyse qui
sera présentée en 2018 : « Avec les
radiothérapies utilisées jusqu’aux
années 1990, nous retrouvons une
surmortalité liée à d’autres causes
que le cancer du sein, dix ans après
le traitement. Mais avec les techniques utilisées depuis les années
2000, cette surmortalité à dix ans
disparaît », dévoile-t-il.
Quid du risque, passé ce délai de
dix ans ? « Aujourd’hui encore, certaines régions du cœur comme les
artères coronaires peuvent recevoir
des doses dépassant 20 Grays, souligne Jean Ferrières. Ces doses peuvent induire des lésions. » Le cardiologue plaide donc pour un bilan
systématique complet du risque
cardio-vasculaire avant la prise en
charge du cancer. « Nous voyons
encore trop de femmes arriver dans
nos services pour un infarctus,
alors qu’on aurait pu dépister et
traiter en amont leurs lésions cardio-vasculaires. C’est choquant. »
Dans cet équilibre subtil entre
les bénéfices et les risques, un
autre facteur est à peser : le risque
d’évolution du cancer. Pour les
cancers à très faible risque d’évolution, les patientes tireront peu de
bénéfices de la radiothérapie ; en
revanche, elles en subiront les
risques. On recherche alors une
désescalade thérapeutique : les
séances de radiothérapie seront
moins nombreuses ou moins
lourdes. C’est le cas, par exemple,
de la radiothérapie peropératoire :
la technique consiste à délivrer,
pendant la chirurgie d’ablation de
la tumeur, une dose de rayons directement sur le lit tumoral. Mais
la procédure n’est aujourd’hui
« pas remboursée correctement »,
selon le radiothérapeute.
Philip Poortmans milite pour le
recours à une autre technique qui
protège le cœur : la respiration
contrôlée. « On demande à la
patiente de maintenir une inspiration modérée durant chaque cycle
d’irradiation, soit durant vingt
secondes, une séance comptant
trois à cinq cycles », explique-t-il.
Avec cette respiration contrôlée,
les scanners et la dosimétrie sont
certes plus complexes mais l’avantage se révèle énorme, selon le professeur Poortmans : « Cette inspiration déplace le cœur loin du
volume ciblé par les rayons. »
Aux Pays-Bas, cette respiration
contrôlée est proposée à toutes les
patientes traitées pour un cancer
du sein gauche. « Mais elle est peu
pratiquée en France, le remboursement de la procédure, plus complexe, n’étant pas prévu. » p
fl. r.
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Philips s’engage
avec le système de santé français pour
décupler le « pouvoir de santé » de tous !
Philips s’associe à la grande consultation
Stratégie Nationale de Santé lancée par
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Philips innove dans le domaine de la santé
depuis 100 ans pour améliorer la qualité de
vie au quotidien. Le Groupe poursuit sa mission
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Notre mission s’inscrit au cœur du besoin
premier exprimé par les Français : améliorer
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Philips, en privilégiant la prévention, un meilleur
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celle des patients en maximisant les échanges
avec des outils connectés performants, pour
dégager et optimiser du temps médical.
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RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
EXPOSITIONS
Pasteur
à l’honneur
Deux expositions, l’une à
Lille, l’autre à Paris, rendent
hommage aux découvertes
du célèbre savant
D
eux lieux, fréquentés par l’illustre
chimiste Louis Pasteur, lui rendent
hommage. A Lille, la rénovation
d’anciens appartements de l’Institut Pasteur
permet de découvrir l’univers de la recherche du savant et de son collègue Albert
Calmette, codécouvreur du vaccin contre la
tuberculose et fondateur de l’Institut
Pasteur à Saïgon. A Paris, le Palais de la
découverte célèbre l’expérimentateur en six
actes, un épilogue et autant de pièces.
Bien sûr, la visite parisienne est plus riche
que celle de Lille, mais cette dernière se distingue par une scénographie imaginative
cherchant à recréer une ambiance de laboratoire avec les ustensiles de l’époque (y compris des souches du microbe responsable de
la tuberculose !) et un mobilier d’origine. Les
films d’animation, réalisés par un collectif
d’artistes, sont également très réussis.
Mention spéciale aussi pour une installation qui, grâce à des UV, montre l’effet d’un
lavage de main sur la propreté de la peau.
A Paris, la visite est plus longue et
forcément plus riche. Comme à son habitude, le Palais de la découverte insiste sur
les expériences réalisables pendant la
visite, soit en manipulant des objets réels
(solution acide et lumière, cristaux géants,
microscope), soit avec l’aide d’écrans tactiles. La progression est chronologique. Il y a
d’abord la découverte de l’importance de la
géométrie et des symétries pour les propriétés des cristaux. Puis les apports de
Pasteur pour maîtriser la fermentation du
vin et de la bière (une des raisons qui
d’ailleurs le feront venir à Lille).
Ensuite, la controverse sur la génération
spontanée, enrichie d’une expérience sur
écran tactile réussie, permettant d’arbitrer
entre les différents arguments. Enfin, les
travaux les plus connus contre les maladies
infectieuses des vers à soie, des poules, des
moutons… et bien sûr la rage. Une dernière
salle, entièrement en vidéo et écran tactile,
informe avec pédagogie sur les méthodes
d’imagerie actuelle ou la génomique. Le
catalogue de ces découvertes majeures
s’accompagne évidemment d’informations
sur la vie du savant, peintre amateur dans
sa jeunesse, et qui a monté sa propre
brasserie, en plus des célèbres laboratoires
de recherche.
La promesse expérimentale est tenue
véritablement dans les trois premières
salles, avant d’être confrontée à la dure
réalité : comment jouer avec des microbes
mortels ? Néanmoins, pour comprendre
l’intérêt de travailler avec des souches
atténuées de virus, le visiteur pourra parier
sur le bon nombre d’injections à effectuer
et verra combien de poules il a sauvées. Une
manière aussi de comprendre le tâtonnement des chercheurs. p
DES TIQUES
CHEZ LES DINOSAURES
Voici 100 millions d’années, d’empoisonnantes bestioles suçaient
déjà le sang des dinosaures. C’est
ce qu’a pu déduire une équipe
internationale après la mise au
jour, dans un morceau d’ambre
de Birmanie datant de l’ère du
crétacé, d’un spécimen fossilisé
de tique dure (ixodae), accroché
à une plume de théropode
– un dinosaure carnivore. Dans la
revue Nature Communications du
12 décembre, Enrique Peñalver du
Spanish Geological Survey (IGME)
et ses collègues affirment que la
scène observée constitue le plus
ancien cas connu de parasitisme.
L’annonce apparaît d’autant
plus crédible que les chercheurs
ont découvert, dans le même
gisement birman, des exemplaires d’acariens gonflés de sang
ou collés à des poils de larves
de demerstidé, un petit
coléoptère se nourrissant, de nos
jours, des plumes et autres restes
de fourrure ou de peau laissés
dans les nids par leurs occupants.
(PHOTO : NATURE COMMUNICATIONS/
PEÑALVER ET AL.)
DIX MILLE PAS ET PLUS
BOUGEZ-VOUS, LES BÉBÉS !
Par SANDRINE CABUT
G
are aux séjours prolongés dans les transats,
vive les tapis d’éveil ! Au Canada, la lutte
contre les méfaits de l’inactivité physique et
de la sédentarité commence désormais dès les premiers mois de vie. La Société canadienne de physiologie de l’exercice (SCPE) vient de publier des recommandations pour les 0-4 ans. Elles complètent celles déjà
disponibles pour les 5-17 ans, 18-64 ans, 65 ans et plus.
Cette approche intégrée comprend des consignes
très concrètes sur 24 heures pour l’activité physique,
les comportements sédentaires et le sommeil,
adaptées à chaque période de la petite enfance. Ainsi,
les parents doivent veiller à ce que leur enfant de
moins d’un an soit physiquement actif plusieurs fois
par jour, en particulier par des jeux interactifs au sol.
« Pour ceux qui ne se déplacent pas encore, cela inclut
au moins 30 minutes réparties dans la journée de
temps passé sur le ventre lorsque éveillés », précise le
document. Côté sédentarité, ils « ne doivent pas être
immobilisés plus d’une heure à la fois », par exemple
dans une poussette ou une chaise haute. Les écrans ne
sont pas recommandés. Pendant les moments où ils
sont assis, il est préconisé de raconter aux bébés des
histoires ou de lire un livre avec eux. Pour le sommeil,
il faut viser 14 à 17 heures par jour de 0 à 3 mois, et 12 à
16 heures pour les 4 à 11 mois, siestes incluses.
Après un an, fini de rigoler. Pour les tout-petits
(1-2 ans) comme pour les enfants d’âge préscolaire
(3 à 4 ans), le temps d’activité physique conseillé passe
à 3 heures par jour, avec au moins 60 minutes de « jeu
énergique » à partir de 3 ans. « Bouger plus, c’est encore
mieux », ajoute la SCPE. Et comme pour les plus petits,
les parents sont priés de ne pas les laisser immobilisés
plus d’une heure en poussette, siège de voiture…
Quant aux écrans, ils sont déconseillés avant 2 ans, et
leur usage ne devrait pas dépasser une heure par jour
entre 2 et 4 ans. Ces directives s’appuient sur un
consensus d’experts et une série de données scientifiques, publiées le 20 novembre dans un numéro spécial de la revue BMC Public Health.
La situation est-elle si inquiétante ? Avant 4 ans, l’impact du temps total de sédentarité sur la santé (développement moteur et cognitif, adiposité) paraît
négligeable, selon une méta-analyse de 96 études.
L’aspect qualitatif est toutefois important avec des
effets potentiellement délétères des écrans et de la
position couchée sur le dos ou assise, et inversement
avec de possibles bénéfices d’activités comme la
lecture et le récit d’histoires.
Une chose est sûre, les petits Canadiens, comme
(presque) tous les enfants du monde, ont déjà pris de
mauvaises habitudes. Un tiers des 3-5 ans n’est pas
assez actif physiquement, et les trois quarts dépassent
les temps recommandés en matière d’écran, estime le
dernier portrait annuel des « tout-petits Québécois ».
« Cette approche canadienne est géniale, s’enthousiasme le pédiatre François-Marie Caron, de l’Association française de pédiatrie ambulatoire (AFPA). En
France aussi, nous nous battons pour limiter les temps
d’écran chez les tout-petits. Depuis quelques années,
nous conseillons de les faire jouer souvent sur le ventre,
de les mettre sur des tapis d’éveil, mais jusqu’ici c’était
surtout dans le but de développer leur motricité. »
Dans le même esprit, le programme national nutrition santé (PNNS) consacre un (court) chapitre aux
6 mois-5 ans. Il prône également trois heures quotidiennes d’activité, et d’éviter la position assise ou
allongée pendant plus d’une heure d’affilée en dehors
des heures de sommeil. Des recommandations hélas
restées plutôt confidentielles… p
AFFAIRE DE LOGIQUE – N° 1 035
david larousserie
Pasteur, l’expérimentateur, au Palais
de la découverte, tous les jours sauf le lundi,
de 10 heures à 18 heures, 9 euros.
Musée de l’Institut Pasteur à Lille,
vendredi et samedi, de 10 heures à 12 heures
et de 14 heures à 17 heures, 5 euros.
LIVRAISON
SAN T É
« Petite Philosophie du rhume »
Le froid provoque-t-il les rhumes ? Rend-il
malade ? Dans un ouvrage court, Maël
Lemoine, qui enseigne la philosophie des
sciences médicales à l’université de Tours,
répond à ces idées reçues sur le rhume.
Sur un ton léger, il décrit comment
l’organisme réagit au froid, et comment
le froid n’est pas la cause du rhume.
De même, la principale voie de contamination, ce sont les yeux et les narines que
l’on touche avec les mains non lavées.
Il montre aussi comment les opinions
fausses peuvent perdurer.
> De Maël Lemoine (éditions Hermann,
110 p., 9,90 euros)
Suffrages exprimés
N° 1035
Lors de la réunion du bureau de cette association, le président met aux voix cinq résolutions pour lesquelles il est possible
de voter « Oui », de voter « Non » ou de s’abstenir. Curieusement, si on considère trois membres du bureau,
n’importe lesquels, il existe toujours une résolution pour laquelle ils ont fait des réponses différentes.
1. Combien le bureau a-t-il de membres, au maximum ?
Le lendemain, c’est l’assemblée générale. Les 46 membres de l’association doivent désigner leur trésorier et leur
secrétaire. Chacun des membres écrit deux noms de candidats (un pour chaque poste) sur le bulletin de vote.
Une fois les bulletins dépouillés, le président annonce d’abord le nombre de voix recueillies par chacun des candidats
pour le poste de trésorier, puis le nombre de voix de chacun des candidats pour le poste de secrétaire.
Coïncidence, le président n’annonce que des nombres pairs compris entre 0 et 16, et tous le sont au moins une fois.
2. Est-il possible qu’aucun groupe de deux électeurs n’ait voté pour les deux mêmes candidats ?
VISITE-CONFÉRENCE LE 17 JANVIER
AU MUSÉE DES ARTS ET MÉTIERS
Le Musée des arts et métiers, où près de 3 000
personnes ont si bien fêté les 30 ans de Tangente, se montre toujours prêt à accueillir des
événements mathématiques. En partenariat
avec la Société de mathématiques appliquées
et industrielles, le cycle « Une invention, des
mathématiques » propose mercredi 17
janvier de 10 h à 12 h 30 la visite-conférence
« De la géométrie de Darboux à la mécanique
et l’optimisation des formes ». François Jouve
y suivra le fil qui relie la géométrie de la fin
du XIXe siècle à la mécanique du XXe et
à l’avion ou aux futurs véhicules de l’ère de
la transition énergétique.
Info sur www.arts-et-metiers.net/agenda
« ÉCHIQUIERS ET NOMBRES »
LE 24 JANVIER AU HAVRE
L’historienne des maths Catherine Goldstein évoquera, mercredi 24 janvier à 14h à
l’Université Havre-Normandie (amphi Normand), dans un exposé ouvert à tous, la
mathématisation de récréations ou de jeux
faite dans la deuxième moitié du XIXe
siècle. Ces mêmes objets ludiques sont parfois utilisés pour bâtir des modèles mathématiques plus classiques, en probabilités
par exemple. C’est de déplacements sur un
échiquier qu’il sera plus particulièrement
question ici, et de leurs ramifications allant
de la combinatoire à la linguistique et à la
biologie.
Informations sur normandie.math.cnrs.fr
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2017
IMPROVISATIONS MATHÉMATIQUES
À LUNÉVILLE DU 25 AU 27 JANVIER
Les journées « Théâtre et science », à la méridienne de Lunéville, s’intéressent cette
saison aux mathématiques. Quel est leur
impact sur notre quotidien ? Quelle place
est laissée à l’aléatoire et au hasard dans nos
sociétés ? Au programme, le 26 au soir, One
Math show, spectacle grand public d’improvisation mathématique de François Sauvageot, et, le 26 de 14 h à 17 h pour un public
étudiant, le 27 de 10 h à 13 h pour tout public,
Maths en Scène, un atelier de danse et de
mathématiques co-animé par David Rolland (chorégraphe, compagnie DRC) et
Denis Renault (dramaturge et mécanicien).
Informations sur lameridienne-luneville.fr
affairedelogique@poleditions.com
Solution du problème 1034
• 1. On appelle les émeraudes E et E’, les rubis R et R’, les
saphirs S et S’. On commence par comparer E + R à E’ + S.
- S’il y a égalité, c’est que les deux plateaux contiennent un
lourd et un léger. On compare alors E à E’ pour conclure.
- Si E + R (par exemple) est plus lourd, c’est que E > E’.
On compare alors R à S’.
Si R > S’, les trois plus lourdes sont E, R et S.
Si R = S’, les trois plus lourdes sont E, R et S’.
Si R < S’, les trois plus lourdes sont E, R’ et S’.
• 2. Aladin peut toujours sélectionner deux diamants
d’un total au moins 25 carats.
Aladin va faire cette sélection en deux étapes successives de
pesées où il va chaque fois jeter le diamant le plus léger.
Etape 1 : il jette le diamant 1, compare le 2 et le 3, jette le plus
léger et compare le plus lourd au diamant 4, jette le plus
léger et compare le plus lourd au diamant 5, et ainsi de suite
jusqu’à comparer, lors de la huitième pesée, le plus lourd
au diamant 9. Il sélectionne ainsi un diamant A.
Etape 2 : en jetant le plus léger de cette dernière pesée, il
compare alors les diamants 10 et 11. Il jette le plus léger et
compare le plus lourd au diamant 12, et ainsi de suite,
jusqu’à comparer, lors de la dernière pesée, le plus lourd au
diamant 18. Il sélectionne ainsi un diamant B.
A, le plus lourd des diamants 2 à 9, pèse au moins 8 carats.
B, le plus lourd des diamants 10 à 18, en pèse au moins 9.
Mais le plus lourd des deux est donc le plus lourd des diamants 2 à 18, il pèse au moins 17 carats.
Ainsi, le total A + B pèse au moins 17 + 8 = 25 carats.
On montre qu’Aladin peut, s’il n’a pas de chance, ne pas faire
mieux que cela.
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
|7
CARTE
BLANCHE
Les enfants, oubliés des traitements anticancéreux
Avec Durkheim,
la quête de vérité
se complique
TRIBUNE - Les jeunes patients ne bénéficient quasiment pas de protocoles innovants,
Par BAPTISTE COULMONT
E
mile Durkheim, « père fondateur » de
la sociologie française, né en 1858, est
mort il y a cent ans, en novembre 1917.
Il ne faut pas le cacher, même pour le lecteur
cultivé d’aujourd’hui, ses textes déroutent.
Des écrits antiféministes le montrent
combattant la libéralisation du divorce. Sa
foi dans le progrès l’incitait à qualifier de
« primitives » toutes les civilisations non
européennes et non contemporaines. Son
élitisme le poussait à mépriser les « agents
subalternes » du monde social. Et son œuvre
a connu des éclipses : au sortir de la seconde
guerre mondiale, aucun jeune sociologue ne
s’en réclamait. Son mot d’ordre, « il faut
considérer les faits sociaux comme des choses », était déconsidéré. Les faits sociaux ne
sont pas des « choses », clamait la nouvelle
génération, ce sont des états vécus, des phénomènes auxquels l’homme vient donner
sens. Et que penser de cette idée bizarre
selon laquelle « la société » serait dotée
d’une nature indépendante des individus
qui la composent ?
Ses textes conservent pourtant une actualité. Il faut les lire comme une réaction aux
disciplines scientifiques qui cherchaient la
vérité de l’humain dans son corps et nulle
part ailleurs. Durkheim a dû arracher les
sciences de l’homme à la médecine et à
l’anthropologie physique, qui avaient alors
le monopole des explications. Nous avons
oublié la force que représentaient les théories racistes basées sur la mesure des crânes,
et qui voyaient dans la taille de certains la
source de la paresse, de la violence ou de la
délinquance. D’où la radicalité des écrits de
combat durkheimiens. D’où aussi leur intérêt encore aujourd’hui, quand abondent les
explications individualistes, qui ont pour
elles l’évidence du sens commun. Explications qui ne reposent plus sur la physiognomonie (la science des traits du visage) pour
expliquer l’échec ou la réussite, mais sur le
« talent », la « volonté » ou l’« attitude ».
A contre-courant des sociologues
Une intention guide donc la plupart des textes du sociologue : trouver le principe des
actions en société en dehors de l’individu luimême. Pas dans la forme de sa tête ni dans
ses croyances, pas dans la couleur de sa peau
ou dans ses organes génitaux, mais dans la
structure des groupes dont il fait partie.
Durkheim s’intéresse principalement au
volume des liens qui nous entourent. Faire
partie de groupes « fortement intégrés »
nous protège par exemple du suicide, même
si, cet acte, on l’accomplit tout seul, sans les
autres. Pour Durkheim, la vérité du suicide se
trouve ailleurs que dans ceux qui se tuent.
Ce principe est éloigné de ce que les sociologues font habituellement. Les comportements sont souvent interprétés à partir
du volume de ressources que possède
quelqu’un. Son diplôme, son âge, son niveau
de revenu, sa profession. Nous avons
tendance à voir dans le diplôme une arme
utilisable dans les luttes sociales. Durkheim
y aurait vu un indicateur de l’insertion dans
un groupe particulier. Si le diplôme protège
(du chômage), c’est peut-être parce que les
personnes très diplômées ne vivent pas
dans les mêmes groupes que les personnes
peu diplômées. Un seul indice pourrait
suffire à montrer que les groupes diffèrent :
les conjoints des personnes sans diplômes
n’ont pas les mêmes caractéristiques que les
conjoints des personnes diplômées.
Durkheim oblige ainsi les sociologues à
faire, en permanence, un pas de côté, à
chercher à qui sont reliés les individus dont
on parle. Mais, le plus souvent, les chercheurs ne disposent pas de ces informations
« réticulaires », les informations sur le
réseau des relations dans lesquelles les
personnes sont inscrites. Il faut alors beaucoup d’efforts pour être durkheimien. Il est,
aujourd’hui comme hier, beaucoup plus
simple de ne pas l’être. p
Baptiste Coulmont
Sociologue et maître de conférences
à l’université Paris-VIII
http://coulmont.com
réservés aux adultes. Patricia Blanc, présidente de l’association Imagine for Margo, appelle
à revoir la réglementation européenne pour contraindre l’industrie pharmaceutique à agir
N
otre fille Margo nous a quittés à 14 ans, à la suite d’une
tumeur au cerveau qui n’a
pas pu être soignée. Lorsque son
cancer a été découvert, les médecins
nous ont dit : « Le pronostic est très
sombre, nous ne savons pas la guérir, il
ne lui reste que quelques mois à vivre. »
Comment accepter, en tant que
parents, que le cancer frappe votre
enfant, et que, en plus de cela, les
médecins n’aient pas les moyens de le
guérir ? Lorsqu’un adulte est atteint
d’un cancer, de nombreux traitements existent, adaptés à chaque
type de cancer. Pourquoi alors n’existe-il pas de traitements spécifiques
pour les enfants ?
Pourtant, le cancer est la première
cause de décès des enfants par maladie : un enfant sur 440 développe un
cancer avant l’âge de 15 ans. En Europe,
35 000 enfants et adolescents sont
diagnostiqués d’un cancer chaque
année, et 6 000 en meurent. Malheureusement, puisqu’il existe plus de
soixante types différents de cancers
d’enfants, chaque cancer pédiatrique
est considéré comme une maladie
rare, non prioritaire pour les industriels du médicament, qui n’auraient
pas de retour sur investissement s’ils
s’y intéressaient.
La grande majorité des chimiothérapies utilisées en pédiatrie sont en
fait des traitements développés pour
les adultes, dosés en fonction du
poids et de l’âge des enfants. Cette
façon de soigner les enfants est souvent peu efficace, surtout dans le
cas de certains cancers très agressifs,
et laisse de lourdes séquelles, provoquant parfois des handicaps à vie. La
cancérologie vit actuellement des
changements profonds avec plus de
mille molécules en développement, de
nouveaux traitements de médecine de
précision et d’immunothérapie qui
donnent beaucoup d’espoir. Pourtant,
ces progrès significatifs ne bénéficient
que très peu aux enfants, qui n’ont pas
suffisamment accès aux traitements
innovants contre le cancer.
C’est pourquoi l’association Imagine for Margo, depuis sa création
en 2011, avec d’autres grands acteurs
de la recherche contre le cancer
comme l’Institut national du cancer,
la fondation ARC, la Ligue contre le
cancer, et d’autres associations de
parents, finance des programmes de
recherche pour les enfants atteints
de cancer afin qu’ils puissent avoir
accès aux innovations comme la
médecine de précision et l’immunothérapie, dans le cadre d’essais cliniques pédiatriques sécurisés. Plus de
2 200 enfants vont bénéficier de ces
programmes qui permettront de
mieux adapter les traitements.
Pertes de chances
Cependant, cela n’est pas suffisant :
l’investissement des industriels en
oncologie pédiatrique est plus que
nécessaire pour vraiment changer
d’échelle. Or le règlement européen
sur les médicaments pédiatriques
(CE, n° 1901/2006), tel qu’il est rédigé
aujourd’hui, permet aux industriels
de développer des molécules anticancéreuses pour les adultes sans les
développer en parallèle pour la
pédiatrie, alors qu’elles pourraient
être efficaces pour certains cancers
d’enfants. Cela constitue des pertes de
CHAQUE CANCER
PÉDIATRIQUE
EST CONSIDÉRÉ
COMME UNE
MALADIE RARE,
NON PRIORITAIRE
POUR LES
INDUSTRIELS
DU MÉDICAMENT
chances considérables pour les
enfants atteints de cancer. En dix ans,
seulement trois nouveaux médicaments ont été développés en oncologie pédiatrique. Il est urgent de
modifier le règlement et de mieux
l’appliquer afin que les industriels
développent également leurs molécules en pédiatrie, si le mécanisme
d’action du médicament peut bénéficier aux enfants.
En 2016, ces lacunes du règlement
ont été dénoncées par les associations européennes de parents réunies sous l’alliance Unite2Cure, en
collaboration avec les chercheurs et
onco-pédiatres de la Siope (Société
européenne d’oncologie pédiatrique).
Une résolution avait été votée par le
Parlement européen en décembre 2016 afin d’améliorer le règlement pédiatrique.
Pourtant, dans son rapport d’évaluation du règlement pédiatrique
récemment publié, la Commission
européenne ne fait que reconnaître
les problèmes liés à l’oncologie
pédiatrique mais n’a pas souhaité
modifier le règlement et ne propose
aucune action concrète avant les
prochaines élections en 2019.
Aux Etats-Unis, le RACE for Children
Act a été voté par le Congrès en août
pour obliger les industriels à réaliser
des essais cliniques selon le mécanisme d’action du médicament, ce
qui va bénéficier aux enfants atteints
de cancer. Pourquoi ne faisons-nous
pas la même chose en Europe ?
Lundi 4 décembre 2017, 43 associations de parents de vingt pays
européens ont adressé une lettre
ouverte au commissaire européen à
la santé, Vytenis Andriukaitis, afin
de l’alerter sur l’urgence à agir,
concrètement et ensemble, en faveur
des enfants atteints de cancer. Cela
démontre que la mobilisation des
associations au niveau européen se
renforce pour faire bouger les lignes.
Nous ne pouvons pas laisser les
lenteurs administratives européennes freiner la recherche au détriment
des enfants.
Il est important de se mobiliser,
tous ensemble, pour que la recherche
en oncologie pédiatrique avance plus
vite et profite des investissements
dont elle a besoin, afin que les enfants
atteints de cancer soient mieux
soignés, avec des traitements plus
adaptés, et qu’un jour tous puissent
être guéris. p
¶
Patricia Blanc est présidente
fondatrice de l’association Imagine
for Margo et cofondatrice
de l’alliance Unite2Cure
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
UNE IMPRESSION 3D LASER EN SUSPENSION
Réservoir vidangé
Résine liquide
polyéthylène glycol diacrylate
Prisme 45°
Objet final
Laser 3
Laser 2
Laser 1
UNE INTERSECTION « SOLIDE »
Le procédé consiste à illuminer un volume de résine liquide
(du polyéthylène glycol diacrylate) simultanément avec trois faisceaux
lasers. Chacun des axes lumineux comporte une figure particulière
– dans l’exemple, un carré – prédéfinie, afin que leur intersection représente
l’objet à imprimer. L’énergie lumineuse combinée des trois fasceaux induit
en effet en quelques secondes la polymérisation de la résine. Il reste juste
à vider le réservoir pour récupérer l’objet imprimé.
Prisme 45°
Objets obtenus après cinq à dix secondes d’exposition
2 mm
INFOGRAPHIE : PHILIPPE DA SILVA
L’impression 3D est partout : elle met
en forme des prototypes industriels,
des tissus biologiques, des maisons, des
pièces microscopiques. Mais les principaux procédés, dits additifs, pâtissent
d’une contrainte qui les ralentit : mon-
SOURCES : SHUSTEFF ET AL. ; SCI. ADV.
ter l’objet couche après couche, en solidifiant un ruban de plastique, une poudre métallique ou une résine liquide.
Des chercheurs américains proposent,
dans Science Advances du 8 décembre,
un mode d’impression 3D en une seule
étape. Elle consiste à illuminer avec des
faisceaux lasers une résine photosensible simultanément selon trois axes :
les points d’intersection de ces pinceaux de lumière, où l’énergie est plus
concentrée, durcissent en quelques
secondes. Cette technique, encore à affiner, « se positionne bien dans le trio de
tête des meilleurs compromis résolution/vitesse », estime Patricia Krawczak
(Mines-Télécom Lille Douai). p
hervé morin
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RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
« Il est problématique de parler
de “conscience minimale” chez un patient »
ENTRETIEN - Le chercheur en neurosciences Lionel Naccache propose une classification des troubles
de la conscience, qu’il estime plus précise et plus claire, pour décrire des états neurologiques altérés
L
es catégories utilisées actuellement
pour décrire l’éventail allant d’une
conscience altérée au coma le plus
profond rendent-elles bien compte
des différents degrés de trouble de la
conscience ? Dans un article publié le 1er décembre dans la prestigieuse revue Brain, le professeur Lionel Naccache (département de neurologie, hôpital de la Pitié - AP-HP, Inserm
U1127, Institut du cerveau et de la moelle épinière) conteste la pertinence de la catégorie appelée état de conscience minimale et propose
une nouvelle classification plus fidèle à la réalité et aux données recueillies tant par l’examen clinique que par l’imagerie du cerveau.
Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer
une nouvelle classification des troubles
de la conscience ?
Le point de départ de l’article qu’a récemment publié Brain est une réflexion que
j’élabore depuis environ trois ans, initialement sous la forme de conférences données
dans différents congrès. J’y examine le
concept des pathologies et troubles de la
conscience. Au fil du temps, j’ai voulu mettre
sur papier cette réflexion.
Quels sont les différents degrés
classiquement utilisés dans la classification
des troubles de la conscience ?
Les trois principales catégories sont, par
ordre de sévérité décroissante : le coma – où
le patient n’est ni éveillé ni conscient –, l’état
végétatif, également appelé « état d’éveil non
répondant » car le malade est éveillé mais
inconscient, et l’état de conscience minimale. Introduit en 2002, ce dernier stade
s’appuie notamment sur une échelle
clinique faisant référence : la version révisée
de l’échelle de sortie du coma, appelée CRS-R
(Coma Recovery Scale).
La CRS initiale visait surtout à distinguer les
états végétatifs (EV) des états de conscience
minimale (ECM), ce qui est crucial. Sa version
révisée fournit un outil très pratique pour
établir la distinction entre EV, ECM et sortie
d’état de conscience minimale, c’est-à-dire
retour à une conscience et à une communication. C’est une très bonne échelle qui prend
en compte différentes fonctions : audition,
vision, motricité, motricité orale, communication et éveil. Par exemple le clignement des
yeux face à une menace est présent dans les
états végétatifs alors que la capacité à suivre
des yeux s’observe dans les états de conscience minimale.
Qu’est-ce qui pose problème
dans une telle classification ?
Reprenons l’exemple du suivi des yeux : ce
comportement ne nous renseigne pas directement sur la conscience du patient, car il ne
permet pas d’accéder à ce que ce dernier vit à la
première personne. Par contre, pour suivre des
yeux, on a besoin qu’un réseau spécifique du
cortex cérébral soit fonctionnel. Autrement
dit, ce signe, qui ne nous renseigne pas sur la
conscience, nous permet en revanche d’affirmer avec certitude que ce patient est capable de
comportements médiés par le cortex.
J’ai montré que ce résultat s’applique en
réalité à chacun des items de la CRS-R : autrement dit, lorsque l’on pose un diagnostic
d’ECM, la seule chose dont on soit certain,
c’est que des réseaux du cortex du patient
sont fonctionnels. Ce résultat est fondamental, car plus il y a de cortex fonctionnel, plus il
y a de chance que le patient soit conscient.
Pour autant, étant donné qu’il existe beaucoup de situations où le cortex est fonctionnel
mais sans conscience, parler de conscience
minimale est ici imprécis et très flou.
Qu’est-ce qui est minimal dans l’ECM : la
conscience du patient ? Sa stabilité ?… ou
plutôt notre connaissance de son état ? Il me
semble fondamental d’utiliser des mots qui
reflètent nos connaissances, et non des mots
susceptibles de donner lieu à de nombreux
malentendus. Parler de conscience minimale
alors que l’on ne sait rien de la conscience du
patient est problématique, quand bien même
on la qualifie de « minimale ».
Votre article dans « Brain » invite
à marcher sur deux jambes…
Oui. J’explique qu’un bon neurologue a
besoin de combiner deux approches : le
recueil expert du vécu subjectif conscient du
malade (sa jambe de « psychologue »), et l’exa-
Lionel
Naccache
à l’Institut
du cerveau et
de la moelle
épinière
(ICM).
ED ALCOCK/
M.Y.O.P. POUR
« LE MONDE »
men de ses comportements (sa jambe de
« comportementaliste »). La jambe psychologique est souvent la plus précieuse des deux :
sans elle, le neurologue ne peut accéder à ce
qui ressort de l’expérience subjective du
malade, à la manière dont il ressent les choses.
Certaines pathologies ne peuvent être diagnostiquées qu’à l’aide de la jambe psychologique : les hallucinations, l’asomatognosie (où
le malade ne reconnaît plus une partie de son
corps comme sienne) ou l’anosognosie (où il
méconnaît ou ignore sa maladie).
Or, précisément, chez les patients non communicants, nous devenons unijambistes : il
ne nous est plus possible, par définition, de
sonder le vécu conscient du malade. Nous ne
reposons plus que sur l’observation des comportements sans valeur communicationnelle.
Alors, comment avoir une idée du degré
de conscience ?
Pour déduire les états de conscience et les
contenus conscients chez les patients, le
médecin peut s’appuyer sur des examens
d’imagerie fonctionnelle du cerveau, tels que
l’électroencéphalogramme (EEG) et l’imagerie
par résonance magnétique fonctionnelle
(IMRf), combinés aux enregistrements d’activité cérébrale lors d’activités cognitives. Ce
sont des outils encore limités et imparfaits,
mais qui ont déjà fait la preuve de leur utilité.
Un patient non communicant peut
répondre par un schéma d’activité cérébrale
observé dans les états conscients lorsqu’on lui
demande d’imaginer qu’il accomplit une
tâche. Des études, dont les nôtres, ont montré
que l’on pouvait retrouver à l’EEG des marqueurs d’états de conscience chez un patient
atteint d’un syndrome locked-in et chez deux
patients classés en état végétatif, et cela
plusieurs jours avant l’examen clinique.
Autrement dit, l’utilisation de ces outils
permet de commencer à restaurer une approche de neurologie bipédale, et à sonder la
subjectivité d’un malade au-delà du simple
examen de son comportement.
Sur la base de cette approche combinée,
vous proposez une nouvelle terminologie
pour décrire les différents niveaux
de trouble de la conscience…
Une nouvelle terminologie est nécessaire
pour mieux refléter notre compréhension de
l’état d’un malade et combiner les deux approches. J’en soumets une à la discussion qui remplace « état de conscience minimale » (en
anglais MCS) par « état médié par le cortex » (en
anglais CMS), puisque c’est ce que permet de
déterminer l’échelle de sortie du coma révisée.
Il y aurait donc quatre niveaux : coma, état
végétatif (ou « état pauci-relationnel »), état
médié par le cortex et état conscient, chacun
de ces niveaux étant subdivisé en deux
selon les outils ayant permis la caractérisation (observation du comportement et/ou
imagerie fonctionnelle).
Les preuves comportementales occupent
cependant une place prépondérante car elles
s’appuient sur un outil de référence éprouvé et
peuvent aussi être constatées par un plus
grand nombre de personnes (soignants, entourage…) que pour l’imagerie fonctionnelle.
Certains termes que vous proposez
ne posent-ils pas eux aussi des problèmes
de bonne compréhension par l’entourage
du patient ?
Il est vrai, que pour les familles de malades
« comportement médié par le cortex » n’est
pas forcément très clair ! Mais il est très précis
et surtout la traduction exacte de ce que l’on
observe. Utiliser un vocabulaire très imprécis,
sans parler des difficultés à s’entendre sur une
définition de la conscience, me semble pire et
ouvre la porte à des interprétations inexactes
et faussement claires. Expliquer ces états
complexes est possible, c’est mon expérience
de clinicien, à condition de construire l’explication sur une base solide.
ZOOLOGIE
Les lois de
l’immigration chez
la mangouste naine
A
vouons-le, de la mangouste nous ne
connaissons qu’une chose : malgré
sa petite taille, elle sort généralement victorieuse de ses combats contre le
cobra d’Inde. Autant dire que nous ne savons
rien. D’autant que la mangouste qui nous
occupe aujourd’hui ne vit pas en Asie mais en
Afrique et que les serpents qu’elle croise ont
plutôt tendance à la dévorer. Il est vrai qu’avec
280 grammes et à peine plus de 20 cm du
bout du museau à la pointe de la queue,
Helogale parvula, ou mangouste naine, ne
fait pas peur à grand monde, si ce n’est aux
petits rongeurs et aux scorpions, dont elle
raffole. A l’inverse, le plus petit des carnivores
africains forme un mets de choix pour les
rapaces, gros reptiles et aux petits félins.
L’animal vit en groupes de 7 à 30 individus, à
la structure sociale pyramidale. Au sommet
trône un couple alpha, qui monopolise la reproduction. Les autres participent à l’alimentation des petits, au baby-sitting et à la surveillance du terrain. Mais pour ce qui est de
s’accoupler, ils attendent leur tour, autrement
dit la mort de leurs supérieurs. Ou ils émigrent. C’est précisément ce phénomène que
Julie Kern et Andrew Radford, de l’université
de Bristol (Royaume-Uni), ont voulu étudier.
La question semblait simple : lorsqu’ils
quittent un groupe et tentent de trouver une
communauté d’accueil − souvent plus réduite, ce qui augmente leurs chances d’atteindre le sommet −, comment sont-ils reçus ? Et
pour une fois, les résultats, publiés dans Current Biology, sont d’une aussi grande simpli-
Deux mangoustes naines d’Afrique du Sud
assurant le guet. SHANNON BENSON
cité : les nouveaux venus doivent attendre
quelque temps, plus exactement cinq mois,
avant de participer pleinement à l’activité
sociale du groupe. « Pas très surprenant, convient Julie Kern. Mais nous avons été ravis de
voir nos prévisions confirmées. » Il a fallu plus
de six ans pour y parvenir. D’abord s’installer
dans la réserve de Sorabi Rock Lodge, en Afrique du Sud, et se faire accepter des animaux.
Pouvoir observer de près quelque 165 individus, suivre la formation des groupes, les naissances, les départs, les arrivées. Et surtout
détailler l’attitude des 28 immigrés recensés.
Comment résoudre ce décalage entre
la terminologie médicale et les représentations du public ?
Avant tout, il s’agit de répondre correctement
aux familles. Cela implique de prendre le
temps de consultations spécifiquement consacrées à aider les proches à comprendre les
subtilités ou la complexité d’une situation.
C’est ce que nous faisons. Ces entretiens individualisés ne font pas disparaître la douleur des
gens. Ils contribuent à clarifier les choses, et à
minimiser la violence que représente la révélation d’une information qui ne correspond pas
à la perception ou la représentation qu’en a
l’entourage du malade.
C’est aussi l’occasion d’expliciter les dimensions distinctes de diagnostic et de pronostic,
ainsi que le degré de certitude de cette information. Selon l’origine du trouble de la conscience, les attentes diffèrent. Si un patient ne
peut communiquer en raison d’une anoxie
cérébrale, c’est-à-dire que le cerveau a été privé
d’oxygène pendant plus de quelques minutes,
les chances d’évolution favorable sont minimes passés trois mois. S’il s’agit d’un traumatisme crânien, l’évolution peut se produire sur
une période beaucoup plus longue. p
Exclues des tours de garde
Les scientifiques ont concentré leur observation sur le guet. Une activité essentielle pour
le groupe. Sur ces sentinelles repose en effet
la survie des fourrageurs. D’un type de cri,
elles signalent qu’elles occupent leur poste.
D’un autre, qu’une menace approche et qu’il
convient de regagner le terrier. Or, dans les
premiers mois, les nouveaux venus assurent
très peu de tours de garde. « La raison principale en est le coût élevé de l’immigration »,
explique la chercheuse. La perte de poids
enregistrée au cours du processus en témoigne. Quant à ceux qui tentent de participer à
cette veille collective, ils sont peu écoutés par
leurs hôtes. Les scientifiques ont enregistré
les cris de vigilance de ces guetteurs immigrés, puis les ont diffusés en playback aux
autres mangoustes. Au lieu de rester concentrés sur leur quête de nourriture, comme ils
le font quand des résidents connus veillent,
les chasseurs n’ont cessé de s’interrompre
pour contrôler la situation.
Des études avaient déjà montré que les singes étaient sensibles au statut social ou à l’âge
de l’individu qui transmet une information.
Mais ces résultats apportent une dimension
supplémentaire, en se focalisant sur la relation immigrant-résident. « C’est donc intéressant même si pour l’expérience de playback
l’échantillon reste faible [7 individus] », commente Alecia Carter, éthologue au CNRS. Ce
traitement spécifique des immigrés n’a pas
résisté au temps. Cinq mois après leur arrivée,
les fourrageurs ont cessé de distinguer la valeur des informations sociales transmises par
les deux types d’individus. Cinq mois, ça équivaut à combien d’années pour un humain ? p
propos recueillis par paul benkimoun
nathaniel herzberg
Derrière la « bulle », ce que révèle
la « bitcoinmania »
Fiscalité : Ikea
dans le viseur
de Bruxelles
bruxelles - bureau européen
▶ Les appels se
M
multiplient pour
réguler la devise
électronique,
dont le cours
a été multiplié
par 20 en un an
▶ Les financiers
spéculent sur
de nouveaux instruments permettant de parier sur
la cryptomonnaie
▶ A la fois système
de paiement, infrastructure et innovation technologique, le bitcoin
bouscule les schémas et interroge
sur le devenir
de nos monnaies
100 Airbus A321 Neo. Un contrat évalué à
12,7 milliards de dollars (10,8 milliards
d’euros) au prix du catalogue.
Conséquences, les compagnies américaines embauchent des pilotes à tour de
bras. Commencé « il y a deux ou trois ans
outre-Atlantique », comme s’en félicite
un navigant français, ce regain de forme
touche à son tour l’Europe.
argrethe Vestager, la
commissaire
européenne chargée de la
concurrence, ne quitte plus la
scène et, cette fois, c’est Ikea, le numéro un mondial de l’ameublement, qui est dans le collimateur
de ses services. Bruxelles a annoncé, lundi 18 décembre, l’ouverture d’une « enquête approfondie »
sur le traitement fiscal apparemment très avantageux accordé par
les Pays-Bas au suédois. Il y bénéficierait d’avantages aboutissant à
fausser la concurrence.
La Commission soupçonne l’octroi déguisé d’aides d’Etat par un
pays qui était déjà ciblé, début novembre, à la suite des révélations
des « Paradise Papers ». Et qui
avait promis de réexaminer 4 000
des généreux rescrits fiscaux qu’il
accorde à des entreprises pour les
attirer sur son territoire.
Bruxelles se soucie de deux décisions fiscales concernant Inter
Ikea, la structure juridique du
groupe, qui perçoit une redevance de franchise de 3 % sur le
chiffre d’affaires de l’ensemble
des magasins par le biais de sa filiale Inter Ikea Systems. Celle-ci
est établie aux Pays-Bas, devenus
le quartier général de la firme.
La première décision fiscale,
pour la période 2006-2011, a permis à la multinationale de transférer une large part des bénéfices tirés des franchises par Inter Ikea
Systems vers une filiale à Luxembourg, où ils n’étaient pas imposés. La Commission ayant jugé
cette procédure illégale en 2011,
les services fiscaux néerlandais
ont ensuite autorisé le transfert
vers une fondation au Liechtenstein, membre de l’Espace économique européen, mais pas de
l’Union européenne, qui ne peut,
dès lors, y exercer sa juridiction.
C’est la deuxième décision qui va
être scrutée par la Commission.
guy dutheil
LIR E L A S U IT E PAGE 4
jean-pierre stroobants
LIR E L A S U IT E PAGE 5
PAGES 2 - 3
DADO RUVIC/REUTERS
Les pilotes reviennent dans les grandes compagnies aériennes
▶ Malgré des contrats mirobolants, le Golfe, l’Asie et les low cost n’ont plus la cote auprès des navigants occidentaux
L’
annonce aurait été inconcevable
il y a encore quelques semaines.
Michael O’Leary, le directeur général ultralibéral de la compagnie irlandaise à bas coût Ryanair, a mangé son
chapeau. Il a pris la plume, vendredi 15 décembre, pour s’adresser aux syndicats de
pilotes en Irlande, au Royaume-Uni, en
Allemagne, en Italie, en Espagne et au
Portugal, les invitant à négocier « dans le
but de les reconnaître comme instances re-
présentatives des pilotes de Ryanair ». La
compagnie voulait éviter sa première
grève en trente-deux ans d’histoire.
Depuis quelques mois, le rapport de
force s’est inversé dans le transport aérien. Aux sureffectifs de pilotes a succédé
une pénurie de navigants. Après des années de vaches maigres, les grandes compagnies aériennes, dopées notamment
par un pétrole à bas prix, ont retrouvé des
marges de manœuvre financières. Ce
GRÈCE
PERTES & PROFITS | GEMALTO
APRÈS L’AUSTÉRITÉ,
LA PRÉCARITÉ
PAGE 5
AUTOMOBILE
FACE À TESLA
ET MERCEDES,
BMW ACCÉLÈRE
DANS L’ÉLECTRIQUE
PAGE 5
K CAC 40 | 5 418,55 PTS – 0,04 %
j DOW JONES | 24 792,20 PTS + 0,57 %
j EURO-DOLLAR | 1,1809
j PÉTROLE | 63,61 $ LE BARIL
K TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,63 %
VALEURS AU 19 DÉCEMBRE À 9 H 30
sont les américaines qui ont lancé le mouvement. « Aux Etats-Unis, les compagnies
font beaucoup de bénéfices. Les syndicats
ont obtenu de fortes augmentations de salaire », se réjouit Philippe Evain, président
du Syndicat national des pilotes de ligne
d’Air France. Redevenues riches à milliards, les Delta, United et consorts ont
entrepris de renouveler leurs flottes
vieillissantes à coup de contrats géants.
Delta a commandé, jeudi 14 décembre,
Le retour au bercail
L
a plus vieille start-up française retourne à la maison, après un très long
voyage. En 1988, six ingénieurs claquent la porte de Thomson-CSF pour se
lancer dans l’aventure de la carte à puce, une
technologie qui n’intéressait pas vraiment le
groupe de défense. Ils créent Gemplus, qui deviendra Gemalto, roi des cartes téléphoniques
(SIM) et de paiement bancaire. Trente ans plus
tard, Gemalto est racheté pour 4,8 milliards
d’euros par Thales, nouveau nom de ThomsonCSF. Trente ans à bourlinguer avant de retourner dans le giron de Thomson, entreprise fondée en 1893 pour exploiter en France les brevets d’un groupe électrique américain, d’où
son patronyme anglo-saxon. Comme Johnny
Hallyday, ce groupe a longtemps été le rêve
américain d’une certaine France profonde et
industrieuse. Et l’est peut-être encore, version
Silicon Valley, si l’on en juge par les commentaires enthousiastes qui entourent ce rachat
surprise. La France dispose enfin d’un leader
dans un domaine-clé de la révolution numérique, en l’occurrence celui de la cybersécurité.
On comprend que les ingénieurs de Gemalto
se sentent finalement plus à l’aise avec leurs
collègues de Thales, industriels de la défense
dans l’âme, qu’avec les informaticiens d’Atos et
leur culture de service. Surtout quand on leur
garantit une forme de continuité à l’intérieur
de la maison mère. Et l’Etat applaudit à cette
forme de « happy end » pour une entreprise tellement stratégique qu’elle a grandement intéressé les Américains à plusieurs reprises. Le
Cahier du « Monde » No 22686 daté Mercredi 20 décembre 2017 - Ne peut être vendu séparément
fonds Texas Pacific Group avait volé à son secours en 2000 et placé à sa tête un président
réputé proche du renseignement américain.
Et en 2011, les services des Etats-Unis et du
Royaume-Uni avaient allègrement piraté les
cartes SIM que Gemalto avait fournies à ses
centaines de clients opérateurs téléphoniques.
Une proie tentante
Gemalto ne sera donc pas Intel, l’entreprise
électronique californienne fondée dans les années 1970 par des ingénieurs de Fairchild, un
peu le Thomson-CSF américain. Trente ans plus
tard, Intel était devenu l’une des plus grandes
entreprises américaines. Pourtant, le groupe
français n’a pas démérité, brûlant les étapes
dans une frénésie d’acquisitions qui a abouti à
son mariage en 2006 avec son principal concurrent, également français, Axalto, une émanation du groupe pétrolier Schlumberger.
Mais ce sont justement ces changements
continuels de périmètre, répondant à l’évolution très rapide des technologies, qui ont fragilisé les finances de l’entreprise et absorbé une
part de son énergie. Depuis 2011, la croissance
et les profits étaient revenus fortement, mais
la rechute de ses deux premiers marchés, ceux
des cartes téléphoniques (SIM) et bancaires, a
affaibli son cours de Bourse, en faisant une
proie tentante. Le CAC 40 restera encore pour
longtemps un club de vieux messieurs qui se
payent à intervalles réguliers de belles cures
de jouvence. p
philippe escande
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AU PRIX DE L’INNOVATION
LE MONDE - SMART CITIES
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0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
L’ E S S O R D E S M O N N A I E S V I R T U E L L E S
CAPITALISATION DES 10 PREMIÈRES CRYPTOMONNAIES
PART DES BITCOINS DÉTENUE
PAR LES 1 000 PLUS
IMPORTANTS POSSESSEURS
AU 18 DÉCEMBRE, EN MILLIARDS DE DOLLARS
69,2
Ether
Bitcoin
322,3
milliards de dollars,
soit l’équivalent de 0,44 %
du PIB mondial
PART DU TOTAL FINAL DE BITCOINS
DÉJÀ ÉMIS
12,6 Cardano
285
100 000
SITES ET MAGASINS FRANÇAIS
ACCEPTENT LES TRANSACTIONS
EN BITCOINS
SITES INTERNET DANS LE MONDE
ACCEPTENT LES TRANSACTIONS
EN BITCOINS
@
10,6 IOTA
31,3
29,4
Bitcoin
cash
Ripple
8,5
79,7 %
40 %
@
Dash
B
6,9 NEM
(selon Bloomberg)
17,2 Litecoin
@
@
5,4 Monero
@
(la somme totale de bitcoins
en circulation a été fixée
à 21 millions)
@
@
@
La révolution bitcoin agite la planète finance
La nature hybride de la sulfureuse devise électronique défie les conceptions traditionnelles de la monnaie
C’
est peut-être
la plus grande
surprise économique de
2017. Inconnu
du grand public il y a trois ans encore, le bitcoin vient de faire une entrée fracassante sur la scène financière
internationale. Lundi 18 décembre, le Chicago Mercantile Exchange a lancé des contrats à
terme sur la cryptomonnaie, une
semaine après le Chicago Board
Options Exchange, l’autre grande
Bourse de Chicago. Et ce n’est
qu’un début. « La sulfureuse devise
virtuelle est en passe de devenir un
actif financier comme les autres.
Cela va très vite », constate Daniele
Bianchi, spécialiste du sujet à la
Warwick Business School, au
Royaume-Uni.
Il faut dire que celle-ci aiguise les
appétits : son cours, qui n’atteignait pas 1 000 dollars (847 euros)
en début d’année, frôlait les
19 000 dollars lundi. Une envolée
jamais observée, sur aucun actif,
laissant peu de doutes sur l’emballement spéculatif dont le bitcoin
fait aujourd’hui l’objet. Désespérés par l’univers de taux bas, où
plus rien ne rapporte, des fonds
d’investissement s’y ruent ; les
start-up multiplient les levées de
fonds en cryptomonnaies ; même
des particuliers, envoûtés par la
flambée des cours, en achètent
sur les plates-formes dévolues.
Cette « bitcoinmania » suscite
des inquiétudes. Les Prix Nobel
d’économie Jean Tirole et Joseph
Stiglitz la qualifient de dangereuse « bulle ». Dimanche 17 décembre, Axel Weber, le président
du conseil d’administration de la
banque suisse UBS, a pressé les régulateurs d’intervenir pour protéger les investisseurs. Le même
jour, le ministre de l’économie,
Bruno Le Maire, a proposé à ses
homologues du G20 de débattre
de la supervision du bitcoin, régulièrement accusé de favoriser
le blanchiment. L’Autorité de
marchés financiers, elle, met en
garde les épargnants : ceux qui
tentent l’aventure risquent de
tout perdre si la bulle éclate…
A y regarder de près, la capitalisation du bitcoin, supérieure à
320 milliards de dollars, représente pourtant une goutte d’eau
dans le système financier mondial. Par comparaison, la capitalisation totale d’Euronext, la principale place boursière en zone
euro, dépasse les 2 500 milliards
d’euros. Et le nombre de boutiques qui acceptent les règlements
en bitcoins reste anecdotique.
« Pour le moment, il joue un rôle
mineur dans le système de paiement », a reconnu la présidente de
la Réserve fédérale (Fed, banque
centrale américaine), Janet Yellen,
le 13 décembre. Dit autrement : le
bitcoin ne représente pas de menace susceptible d’entraîner l’ensemble du système financier
dans la tourmente. A cet égard, la
véritable menace est plutôt du
côté des marchés des actions, largement survalorisés…
Mais, alors, pourquoi l’e-devise
au parfum de soufre déchaîne-telle autant les passions ? Peut-être
parce qu’elle ressuscite le courant
de pensée libertarien, qui rejette
radicalement toute intervention
de la puissance publique. Lancé
en 2009 par Satoshi Nakamoto,
pseudonyme derrière lequel se cache son inventeur, le bitcoin est
indépendant des Etats et des
banques centrales. Il s’échange de
« pair à pair », sans passer par les
intermédiaires bancaires. « Son
émission est contrôlée par un algorithme informatique, qui fonctionne grâce à une communauté
d’utilisateurs mettant leurs ordinateurs en réseau pour contrôler
toutes les transactions en bitcoins », résume Pierre Noizat, cofondateur de Paymium, une plate-forme d’échanges. Inviolables
grâce à la cryptographie, ces transactions sont répertoriées dans
une immense base de données
publique appelée « blockchain ».
Algorithme inviolable
Longtemps, l’utopie du bitcoin
s’est développée en vase clos, au
sein d’une communauté de passionnés. Mais, ces derniers mois,
les acteurs de la finance, soudain
emballés par l’eldorado de la
blockchain et de ses possibles applications, ont créé des instruments pour s’inviter à la fête.
Comme les fameux contrats à
terme, émis en dollars et indexés
sur le cours de l’e-monnaie.
Vous avez du mal à suivre ? C’est
normal. « La nature hybride du bitcoin défie les schémas de pensée
traditionnels, car c’est à la fois
une infrastructure informatique,
un système de paiement et une innovation cryptographique », énumère Philippe Goutay, avocat au
cabinet Jones Day. C’est précisément cette nature hybride qui
euphorise les uns et angoisse les
autres. Dont les superviseurs :
faut-il le réguler comme un mode
de paiement, un actif financier ou
une monnaie ? Mais, au fait, en
est-ce vraiment une ?
« Certainement pas, assène Nathalie Aufauvre, directrice générale de la stabilité financière et
des opérations à la Banque de
France. Le bitcoin ne remplit
aucune des trois fonctions d’une
monnaie : unité de compte, intermédiaire dans les échanges et réserve de valeur. » Son cours est
trop volatil pour qu’on puisse
l’utiliser pour fixer des prix. Il n’a
pas de cours légal et est concurrencé par d’autres e-devises,
comme l’ether. Enfin, sa valeur
ne correspond à aucun « sousjacent », comme une part d’entreprise dans le cas d’une action, ou
la puissance d’une économie,
comme celle des Etats-Unis, dans
le cas du dollar. Or cette valeur
sous-jacente est indispensable
« Il n’est pas exclu
qu’un système
monétaire
rénové et inédit,
s’inspirant du
bitcoin, finisse
par émerger »
LUDOVIC DESMEDT
économiste à l’université
de Bourgogne
pour établir la confiance, pierre
angulaire sans laquelle une monnaie ne peut fonctionner.
C’est là que le bitcoin marque un
basculement. Car ses défenseurs,
eux, accordent une confiance plus
grande dans l’algorithme informatique inviolable – puisque des milliers d’ordinateurs contrôlent les
transactions en même temps
– que dans les Etats et les banques
centrales. « Comprendre le bitcoin
exige de s’abstraire des conceptions
dominantes de la monnaie, dit
Odile Lakomski-Laguerre, spécialiste du sujet à l’université Picardie-Jules-Verne, à Amiens. Après
tout, l’histoire regorge d’autres formes de monnaies, parfois privées,
déconnectées des Etats ou de la valeur des métaux précieux. »
Longtemps, les devises de marchands ont ainsi coexisté avec cel-
les des Etats. Entre 1920 et 1927, des
chambres de commerce françaises ont imprimé leurs propres
« monnaies de nécessité », tolérées par l’Etat, pour faire face à la
pénurie de pièces traditionnelles.
Au demeurant, puisque les échanges en euros ou en dollars sont
aujourd’hui largement dématérialisés, est-il si fou d’envisager le bitcoin comme la devise du futur ? Et,
s’il incarnait une forme « d’ubérisation » de la monnaie ? Des économistes se posent la question.
Seulement, voilà : si la plupart
des monnaies privées ont échoué,
ou sont restées d’un usage limité,
il y a une bonne raison. En cas de
problème, les épargnants finissent en effet toujours par se retourner vers quelqu’un pour récupérer les économies. A savoir : la
puissance publique. A cet égard,
l’exemple américain est éclairant.
A la fin du XIXe siècle, les banques
commerciales de chaque Etat
étaient libres d’émettre des billets
comme bon leur semblait. L’idée
d’un contrôle centralisé était violemment rejetée. Mais, face aux
paniques bancaires à répétition et
aux ravages qu’elles provoquaient
dans l’économie, les Etats-Unis se
sont résolus à créer la Fed, en 1913.
Depuis, comme ses homologues
occidentales, celle-ci supervise les
banques. Elle augmente ou freine
l’offre de crédit en jouant avec ses
taux d’intérêt pour éviter la
surchauffe de l’économie. Elle injecte des liquidités si le système se
grippe ou pour stopper une vague
de faillites bancaires. De même,
en zone euro, les dépôts des
épargnants sont publiquement
garantis jusqu’à 100 000 euros.
Une protection qui, aujourd’hui,
n’existe pas si l’une des plates-formes qui stockent les portefeuilles
de bitcoins fait faillite…
« En outre, une monnaie ne peut
fonctionner correctement si elle est
déconnectée de l’économie réelle »,
souligne Mme Aufauvre. Ainsi, le
cours de l’euro face aux autres devises augmente ou diminue selon
l’offre et la demande d’euros : celles des investisseurs et des entrepreneurs installés dans l’Union
monétaire, celles des exportateurs et importateurs qui vendent
ou achètent la devise européenne.
Une mission que le bitcoin ne
peut remplir. « Mais, demain, qui
sait ?, s’interroge Ludovic Desmedt, économiste à l’université de
Bourgogne. Je ne crois pas que le
bitcoin supplantera les devises
d’aujourd’hui, mais il n’est pas exclu qu’un système monétaire rénové et inédit, s’en inspirant, finisse
par émerger. » Ce n’est peut-être
pas un hasard si, depuis plusieurs
mois, souffle-t-il, les banques centrales, comme celle de Singapour
ou la Banque de France, expérimentent la blockchain… p
marie charrel
Les alléchantes promesses de la blockchain
et si la véritable innovation n’était pas
le bitcoin, mais la blockchain (« chaîne de
blocs », en français) ? Le premier repose sur
la seconde, mais les experts soulignent
l’importance de distinguer les deux. Dans
le détail, la blockchain est un immense registre de transactions décentralisé et public, où l’historique de tous les échanges en
bitcoins est répertorié.
Chaque transaction est validée par les ordinateurs des milliers de membres du réseau, puis reliée à l’ensemble par cryptographie, ce qui rend la base de données inviolable. La modifier exigerait une puissance de
calcul inouïe, supérieure à celle de tous
les ordinateurs du réseau. « Cela résout le
problème de la confiance, puisque l’ensemble des échanges peuvent être tracés et validés, sans l’intermédiaire d’un tiers », détaille
Pierre Noizat, cofondateur de la plateforme d’échanges de bitcoins Paymium.
Le principe de la blockchain peut être repris et appliqué indépendamment du bitcoin. « C’est un cas d’application de la cryptologie », précise Jean-Yves Rossi, président de
Canton Consulting, un cabinet spécialisé
B
31 octobre 2008
Annonce de la naissance
du bitcoin.
5 octobre 2009
Publication du premier taux de
change bitcoin/dollar. Un bitcoin
vaut environ 0,001 USD.
Février 2011
Le bitcoin atteint la parité avec
le dollar puis, quelques jours
plus tard, avec l’euro.
6 septembre 2013
Ben Bernanke,
président de la
Réserve fédérale des
Etats-Unis (Fed),
présente le bitcoin
comme un système
de paiement rapide,
sûr et efficace.
Octobre 2012
La Banque centrale européenne
publie un premier rapport
sur les monnaies virtuelles.
28 novembre
Le bitcoin
passe le cap
des 1 000
dollars.
dans les services de paiement. « Les potentiels sont nombreux et méritent d’être étudiés de près », reconnaît Nathalie Aufauvre,
directrice générale de la stabilité financière
et des opérations à la Banque de France.
Dans la finance, la blockchain permet de
sécuriser des règlements sans passer par
les intermédiaires traditionnels. Plus encore : en théorie, elle permet d’échanger
n’importe quelles données (contrats,
titres de propriété, brevets…) de façon sécurisée. Et, depuis quelques mois, elle suscite un enthousiasme proche de celui des
débuts d’Internet.
Gare à l’emballement
Début décembre, la Bourse australienne a
ainsi annoncé qu’elle utiliserait la blockchain dès mars 2018 pour les achats-ventes
d’actions. Début 2018, huit banques, dont
Natixis et HSBC, s’en serviront pour lancer
une plate-forme facilitant les échanges
commerciaux transfrontaliers entre entreprises. La Banque de France elle-même expérimentera la blockchain pour l’une de
ses opérations d’ici quelques mois.
6 décembre
Alan Greenspan,
ancien président
de la Fed, qualifie
bitcoin de « bulle
spéculative ».
21 janvier
L’université de
Cumbria en
Angleterre accepte
que les frais de
scolarité soient payés
en bitcoins.
1 000
500
COURS DU BITCOIN
EN DOLLARS
100
0
Mais les applications ne se limitent pas à
la finance. Dans l’alimentaire, la blockchain permet également de tracer les parcours des denrées, du producteur au
consommateur. Walmart teste le système
pour suivre le cheminement des mangues
aux Etats-Unis. Dans la culture, la Société
des auteurs, compositeurs et éditeurs de
musique travaille avec ses homologues
britannique et américain pour mettre au
point un système commun permettant
d’identifier les œuvres des artistes.
Gare à l’emballement. « Tout le monde prétend tester la blockchain pour avoir l’air dans
le coup, mais certaines entreprises n’utilisent
pas vraiment cette technologie », prévient
un investisseur. « De plus, il faudra du temps
avant de lever les freins technologiques qu’il
reste avant une utilisation massive, comme
le coût énergétique, et plus encore avant que
les organisations ne s’y convertissent »,
souligne M. Rossi. Tout en rappelant que
les économies permises sur les intermédiaires et la sécurité se traduiront aussi par
des suppressions d’emplois. p
m. c.
25 février
Fermeture de
la plate-forme
MtGox.
24 juin
Le gouverneur de
Californie promulgue
une loi qui lève les
obstacles législatifs
à l’utilisation de
bitcoins dans cet Etat.
500
2013
2014
2015
5
économie & entreprise | 3
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
18 960,52
dollars
Neuf clés pour (enfin)
comprendre la cryptomania
20 000
18 décembre
Le Chicago Mercantile Exchange, autre
opérateur boursier
mondial, lance des
échanges de produits
en bitcoins.
Petite leçon de pédagogie à partir du Monopoly pour appréhender la monnaie virtuelle
new york - correspondant
I
l en va des bitcoins comme
des mathématiques pour
certains collégiens : un blocage intellectuel. Alors plutôt
que d’expliquer rationnellement cette monnaie avec des
mots qui font peur – blockchain,
cryptodevise –, procédons par
analogie. Analogie imparfaite
mais qui permet de faire la pédagogie du bitcoin.
1. Les billets de Monopoly Les
bitcoins, ce sont tout simplement des billets de Monopoly.
Ils n’ont en soi aucune valeur,
sauf que les joueurs se sont pris
au jeu et ont décidé qu’ils en
avaient. Pourtant, derrière un
bitcoin, il n’y a rien, aucune garantie légale de pouvoir acheter
quoi que ce soit. Leur nombre
est limité – comme dans la
caisse du Monopoly – à 21 millions et on assiste à une folie : les
joueurs se ruent en mettant des
milliers de vrais euros ou dollars sur la table pour acheter des
billets de Monopoly. Comme
s’ils estimaient à terme que ces
derniers vaudraient plus cher
que leurs euros, leurs dollars ou
leurs yens.
2. A quoi servent-ils ? Les billets
de Monopoly servent si vos devises habituelles sont moins fiables. Plusieurs cas de figure
rationnels peuvent se présenter :
– votre devise est victime de
l’hyperinflation (comme au Venezuela ou au Zimbabwe) ou le
sera (dans les pays développés
ultra-endettés) et vous préférez
des bitcoins protégés de l’inflation par leur nombre limité ;
– vous êtes criminel et voulez
blanchir des capitaux illégaux
(vous utilisez votre argent illégal
pour acheter des bitcoins sur un
compte anonyme et intraçable) ;
– vous voulez sortir anonymement votre argent de votre
pays ;
– vous achetez des bitcoins en
espérant les revendre plus cher :
c’est de la spéculation, pratiquée
par les 170 fonds spécialisés
dans le bitcoin (ils n’étaient que
55 en août) ;
– vous voulez utiliser des bitcoins pour acheter des biens et
des services : cette pratique est
en voie de disparition en raison
de la spéculation qui transforme en matière précieuse ce
qui devrait être une monnaie
d’échange. Si de nombreux sites
alternatifs permettent de payer
en bitcoins, seulement 3 des
500 premiers sites de vente en ligne au monde les acceptent,
selon Morgan Stanley, contre 5
en 2016.
– vous pensez que le bitcoin
est une révolution technologique qui aura tellement d’applications à l’avenir qu’il vaut
son prix actuel.
3. Des billets de Monopoly,
mais sécurisés L’humanité a
commencé par le troc. Puis,
pour faciliter les échanges, on a
utilisé de l’or. Ce moyen était
sûr, le métal précieux avait une
valeur intrinsèque et pouvait
toujours être fondu. Puis on est
passé aux billets, qui n’ont de
valeur que parce que chacun les
reconnaît comme monnaie
d’échange ; puis aux jeux d’écriture informatique : les euros qui
vont et viennent sur vos comptes en banque n’ont de réalité
que parce que chacun les reconnaît et que les banques en organisent la comptabilité. Cet ar-
être plusieurs à valider l’échange
et l’inscrire dans le grand fichier
informatique et unique des bitcoins. Mais si cette monnaie virtuelle est inviolable, les sites qui
la détiennent sont hackés ou
volés régulièrement : depuis sa
création, un million de bitcoins
ont été subtilisés.
Pas besoin
de banque
ou d’autorité
centrale pour
garantir
l’authenticité
du bitcoin
gent est dépendant des Etats,
des banques centrales et n’a de
valeur que parce qu’il est adossé
à une économie, l’euro en Europe, le dollar aux Etats-Unis.
L’avènement du bitcoin marque une étape supplémentaire :
c’est un code informatique,
inviolable et individualisé. Pas
besoin de banque ou d’autorité
centrale pour garantir son
authenticité. Ces qualités font
que le bitcoin est qualifié d’or 2.0.
4. Les mineurs, ces notaires des
temps modernes Jusqu’à présent, l’échange de monnaie est
garantie par un tiers de confiance, la banque : quand vous
faites un virement bancaire
pour payer un fournisseur, sa
réalité est attestée par votre banque et celle du fournisseur. Rien
de tel avec l’e-devise : vous
échangez de la main à la main
– ou plutôt d’ordinateur à ordinateur – votre bitcoin. Mais pour
être sûr qu’il n’y ait pas d’entourloupe, la transaction est validée
non pas par la banque mais par
une partie des joueurs de Monopoly. Le monde des cryptodevises les appelle des mineurs, ils
jouent le rôle de notaires. Ces
notaires ont accès à la totalité
des transactions qui ont eu lieu
depuis les origines : ils doivent
5. La rémunération des mineurs Les notaires (ou les mineurs), on le sait, ne font rien
gratuitement. Pour valider la
transaction, qui implique de
rappeler tout l’historique des
échanges de bitcoins, ils se font
payer en billets de Monopoly, en
bitcoins. Au moment de la création de cette monnaie, chacun
pouvait avec son ordinateur se
transformer en notaire, valider
les transactions et recevoir sa rémunération. Désormais, les calculs sont si complexes qu’il faut
des dizaines d’ordinateurs en
série pour les effectuer, ce qui
prend du temps, est très coûteux en matériel et en énergie.
6. Le système étouffe Pour acheter un bitcoin, il faut s’inscrire
sur une plate-forme et créer un
portefeuille électronique. Un virement avec sa carte bancaire et
le tour est joué ! Sauf que le système devient de plus en plus
compliqué. Les échanges de bitcoins et le maintien en ordre du
réseau par les notaires-mineurs
sont chaque jour plus difficiles.
Le temps de transaction dépasse
dix minutes. Il n’existe pas de
Bourse centrale pour échanger
les bitcoins. Chicago a lancé en
décembre un marché à terme
sur l’e-devise, mais celui-ci ne la
traite pas. Il échange des contrats
en dollars, indexés sur le
cours de cette crypto-monnaie.
7. Combien y a-t-il de bitcoins ?
Il y a 16,7 millions de bitcoins
en circulation, ce qui fait, avec un
cours de près de 19 000 dollars,
une valorisation totale de
322,3 milliards de dollars environ
(273,2 milliards d’euros). A terme,
il n’y aura pas plus de 21 millions
de bitcoins, mais ceux-ci peuvent être subdivisés pour créer
une monnaie d’échange. Un millier de personnes détiennent le
tiers des bitcoins, un tiers de
cette monnaie virtuelle ont été
échangés en 2016, mais une
bonne partie est en sommeil,
oubliés ou perdus dans les ordinateurs. Si vous égarez le code
électronique de votre portefeuille de bitcoins, il est perdu
pour toujours.
8. Les ICO, au diable les actions
La folie du bitcoin a conduit les
entreprises à inventer un nouveau moyen de se financer. Au
lieu de céder une partie de leur
capital, de nombreuses start-up
ont décidé de vendre aux investisseurs des bitcoins et des
cryptomonnaies, dans le cadre
d’Initial Coin Offering (ICO), clin
d’œil aux Initial Public Offerings (IPO), les introductions
en Bourse traditionnelles. Ces
fausses actions donnent en général le droit d’utiliser les services actuels et futurs de ces
start-up. Montant récolté
en 2017 : 4 milliards de dollars
contre 225 millions en 2016.
L
21 mai
Le mot « bitcoin » entre
dans les dictionnaires
Le Petit Robert et Larousse.
Pour résoudre ces équations
complexes, les mineurs achètent des machines équipées des
matériels spécifiques, comme
un circuit intégré à l’ordinateur
qui permet de le rendre particulièrement rapide. Pourquoi un
tel investissement ? Tout simplement, car seuls les mineurs
ayant résolu ces équations en
premier seront rémunérés… en
bitcoins. « Cela provoque une
course à l’armement, stimulée
par l’augmentation du cours.
Plus il est élevé, plus c’est intéressant, et plus il y a des gens qui
veulent s’y mettre. Or, si vous
n’êtes pas rapide, vous êtes
mort », détaille M. Berne.
Impact écologique
Ces machines ont une consommation électrique massive et
doivent fonctionner en permanence. Difficile, pour autant, de
dire avec précision quels sont
les besoins énergétiques de
cette monnaie virtuelle.
Le site spécialisé Digiconomist
a conclu que maintenir le système du bitcoin – à son cours actuel de mi-décembre 2017 – nécessitait l’équivalent de la consommation électrique du Danemark en 2015. Un calcul contesté
par plusieurs spécialistes du secteur, puisqu’il se base sur une
hypothèse estimant que 60 %
du coût d’un bitcoin sont consacrés à la production d’électricité.
Mais même les calculs les plus
prudents estiment que la consommation électrique du bitcoin est très importante et ne
fait que progresser. En partant
d’une autre hypothèse – l’idée
que tous les mineurs de bitcoin utilisent du matériel dernier cri – Aurian de Maupeou, le
fondateur du comparateur Se-
lectra, arrive, lui, à une consommation équivalente à celle du Sri
Lanka, soit l’équivalent de près
de deux réacteurs nucléaires qui
fonctionneraient en continu.
Quelles que soient les hypothèses avancées, le coût énergétique
et son impact écologique sont
réels. Une part importante de
ces puissants ordinateurs sont
situés en Chine. Or plus de 60 %
de l’électricité produite dans le
pays proviennent de centrales à
charbon, qui émettent énormément de CO2. Certains spécialistes du secteur estiment que ces
machines vont devenir de plus
en plus économes en énergie,
et que la consommation d’électricité baissera. Surtout, si la
bulle du bitcoin venait à exploser, faire fonctionner ces coûteuses machines à plein régime
n’aurait plus grand intérêt. p
10 octobre
Le ministère
de l’économie
et des finances français
répertorie le bitcoin
dans sa liste des
moyens de paiement
alternatifs.
4 septembre
Les autorités
chinoises interdisent
les levées de fonds
utilisant les
cryptomonnaies.
nabil wakim
1er avril
Le Japon reconnait
le bitcoin et les
monnaies dites
« virtuelles » comme
des moyens de
paiement légaux.
1 000
500
2016
15 novembre
L’Autorité des marchés
financiers publie
une série de recommandations destinées
aux investisseurs
s’intéressant au
bitcoin.
5 000
14 et 15 septembre
Forte baisse du cours
après l’annonce
de la fermeture
de plates-formes
chinoises.
4 janvier
Le bitcoin dépasse
les 1 000 €.
2 août
La plate-forme
Bitfinex est victime
d’un vol de 119 756
bitcoins.
12 octobre
Le Luxembourg reconnaît
à l’échelle nationale
les échanges de bitcoins.
10 000
arnaud leparmentier
Fabriquer cette cryptomonnaie nécessite davantage d’ordinateurs, plus performants et gourmands en énergie
calculs pouvaient être assurés
par un ordinateur familial allumé en permanence, puisqu’il
y avait peu de transactions et
que le cours du bitcoin était très
bas. Mais sa hausse a changé
la donne : ces opérations deviennent progressivement de
plus en plus complexes et nécessitent une puissance de calcul démultipliée.
« C’est le principe même du
bitcoin : la décentralisation totale et le fait que beaucoup de
gens fassent ces calculs en même
temps permettent d’assurer la sécurité du système. Finalement
c’est comme un sudoku, c’est difficile à faire, mais une fois que
la grille est faite, tout le monde
peut vérifier qu’elle a été correctement remplie », explique Michel
Berne, économiste à Télécom
Ecole de management, qui dépend de Mines-Télécom.
10 décembre
Un des premiers
produits financiers
permettant de parier
sur l'évolution de
la monnaie virtuelle
est lancé par le
Chicago Board
Options Exchange.
9. Une bulle En conclusion, 51
des 53 économistes interrogés
par le Wall Street Journal estiment qu’il s’agit d’une bulle,
donc de billets de Monopoly.
Mais l’invention est technologiquement géniale. p
Une flambée qui réchauffe la Terre
e bitcoin ne révolutionne
pas seulement le monde
monétaire : il a aussi
un impact énergétique très fort
– avec des conséquences indirectes sur le climat. Contrairement
à une mine d’or, il n’a pas besoin
de stocks de dynamite ou de mineurs casqués pour extraire de
la valeur. Pourtant, cette monnaie virtuelle est extrêmement
énergivore. Pour permettre l’inviolabilité du système qui certifie les transactions, il faut une
puissance de calcul très importante, qui nécessite une énorme
production électrique.
Concrètement, fabriquer (ou
« miner » dans le langage de la
cryptomonnaie) des bitcoins
revient à résoudre des problèmes mathématiques qui deviennent de plus en plus difficiles. Au début de l’histoire
de cette cryptomonnaie, ces
15 000
2017
1 000
SOURCES : COINMARKETCAP,
BLOOMBERG, DIGICONOMIST,
BITCOIN.FR, BLOCKCHAIN.INFO,
0
4 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Les compagnies débauchent les pilotes des low cost
Le regain d’activité qui prévaut dans le transport aérien est pénalisé par une pénurie de navigants
suite de la première page
La preuve, Air France, habituée il y
a peu aux plans sociaux à répétition, recrute à nouveau. Elle n’est
pas la seule. Comme elle, les autres
grandes compagnies européennes ont rouvert leurs bureaux
d’embauches. Air France compte
recruter de 250 à 300 pilotes par an
jusqu’en 2022.
Elle pioche dans une liste d’attente qui s’allonge depuis qu’elle
a arrêté d’embaucher en 2008,
quand la crise est survenue. Des
recrutements selon une règle des
trois tiers : des cadets sortis
de l’école, des pilotes expérimentés venus d’autres compagnies et
des transferts internes. Mais « en
mars 2018, le réservoir sera pratiquement épuisé », prévient
M. Evain, qui réclame une hausse
du numerus clausus des écoles
de formation de navigants.
Cette reprise de l’emploi pilote
déstabilise les compagnies à bas
coût. « Un effet de vase communicants », pointe une dirigeante
d’un syndicat de pilotes d’Air
France. Surtout celles, telle Ryanair, qui ont poussé le modèle low
cost à ses limites.
Pression sur les personnels
A deux reprises, en septembre,
Ryanair a été contrainte d’annuler
brutalement plusieurs milliers de
vols, laissant des centaines de milliers de passagers désemparés. Au
total, plus de 18 000 vols annulés
jusqu’en mars 2018, officiellement
pour respecter ses obligations de
ponctualité. En fait, pour pallier les
départs en masse de ses pilotes.
Plusieurs centaines d’entre eux
auraient déjà déserté Ryanair pour
aller trouver un cockpit plus accueillant chez la concurrence,
principalement dans les grandes
compagnies comme Air France.
Sans surprise, la compagnie irlandaise nie être abandonnée par
ses navigants. « En 2017, moins de
100 commandants de bord et
moins de 190 copilotes ont quitté la
Air France
compte recruter
de 250 à 300
pilotes par an
jusqu’en 2022
compagnie. Plus de 1 100 pilotes
l’ont rejointe depuis janvier 2017 »,
se défend-elle. A l’en croire, « il n’y a
pas de fuite des pilotes ». Pourtant,
Ryanair fait tout son possible pour
les retenir. « Nous négocions actuellement de très importantes
augmentations salariales allant
jusqu’à 22 000 euros par an pour les
commandants de bord et jusqu’à
12 000 euros par an pour les copilotes, dès le mois de novembre », souligne la low cost.
Il faut dire que, pour devenir la
compagnie la plus rentable d’Europe, Ryanair a mis la pression
tant sur ses passagers que sur ses
personnels, et notamment ses pilotes. Chez easyJet, « il y a beaucoup de rotations quotidiennes et
les heures de vol sont soutenues, 75
en moyenne mensuelle », précise
Philippe (le prénom a été changé).
Le rythme serait encore plus frénétique chez Ryanair. Beaucoup
de pilotes voleraient aux limites
de la réglementation européennes, qui fixe la barre à 900 heures
par an.
A moins de 30 ans, Pierre (le prénom a été modifié) ne sera resté
qu’un peu plus d’an et demi aux
commandes d’un appareil de Ryanair. Sans être employé directement par la compagnie. « J’avais un
statut équivalent à celui d’auto-entrepreneur. J’étais codirigeant
d’une société de droit irlandais, ellemême prestataire de Ryanair », indique-t-il. Un passage obligé pour
les navigants débutants en période de sureffectifs. « Il y a deux
ans, pour voler, un pilote ab initio,
un débutant, n’avait d’autre possibilité que d’accepter le statut
d’auto-entrepreneur »,
ajoute
Pierre. Un dispositif bénéfique
pour des compagnies comme
Ryanair. Les pilotes sont payés à
l’heure de vol. Mais bon nombre
des lignes sont des destinations
saisonnières ouvertes seulement
huit mois sur douze. Pendant « les
quatre mois d’hiver, les pilotes ne
sont pas payés », explique un navigant. En revanche, à charge pour
eux de payer leur formation. Philippe (le prénom a été changé), qui
a passé « dix ans chez easyJet a dû
débourser 50 000 euros ».
Chez Ryanair, racontent des pilotes, tout se paie, de l’uniforme à
l’assurance santé, en passant par
la retraite. Même la bouteille
d’eau bue dans le cockpit pendant
le vol serait facturée comme aux
passagers. Le low cost implique
aussi des cadences infernales.
Avec seulement « trente minutes
d’escale, il faut débarquer les passagers, nettoyer l’avion et réembarquer les passagers du vol suivant. Il n’y a pas de marge de
temps. Toute la journée, il faut courir », se souvient Philippe.
Hémorragie dans le Golfe
Pour tenter de retenir ou d’attirer
les pilotes occidentaux, les compagnies du Golfe ou asiatiques, et notamment chinoises, font monter
les enchères. Les offres d’emplois
Quatre candidats sur les rangs pour
reprendre le sidérurgiste Ascometal
I
Saint-Etienne et Cluses. Cet ensemble correspond à environ 900
postes. Au total, la société suisse
pourrait reprendre la quasi-totalité de ces postes liés à ce périmètre, confirme une source.
Dans un communiqué, le groupe
suisse qui a réalisé en 2016 un chiffre d’affaires de 2,3 milliards
d’euros, précise que son offre est
assortie « d’un engagement financier total de 135 millions d’euros,
dont 64 millions d’euros d’investissements sur l’outil de production
du groupe français sur les quatre
prochaines années. » De plus, il assure que cette offre de reprise
« pourrait être améliorée pendant
la procédure collective. »
350 salariés
La société suisse serait également
prête à garantir un certain nombre
de commandes pour le repreneur
du site de Fos-sur-Mer. Cette usine,
qui emploie plus de 300 salariés,
est notamment visée par l’espagnol Sidenor, récemment revendu
par le brésilien Gerdau à son management et à des fonds. La société
pourrait également reprendre une
partie du site de Dunkerque, qui
compte environ 350 salariés.
« In fine, ce qui se profile, c’est un
match entre Liberty House et une
alliance des deux ou trois autres offres afin de reprendre le plus grand
nombre de salariés », pense un ob-
servateur, qui ajoute : « le plan de
reprise globale ressemble à s’y méprendre à celui d’il y a trois ans et la
reprise par Frank Supplisson. Il risque du coup de rencontrer les mêmes problèmes ! » « L’étude des dossiers va prendre du temps, temporise un connaisseur. Chaque offre est constituée de plus de 400
pages à analyser ! Surtout, il devrait y avoir une analyse fine des
besoins de financements de chaque
proposition, car les offres sont souvent assorties de demandes d’aides
ou de financements complémentaires. »
« Il ne faut pas aller trop vite, il y a
encore beaucoup de temps pour
améliorer les offres, ajoute un observateur. Jusqu’au 10 janvier, date
de dépôt des offres fermes, d’autres
acteurs ou d’autres solutions peuvent également émerger. » « Je
« Jusqu’au
10 janvier,
d’autres acteurs
ou d’autres
solutions
peuvent
émerger »
UNE SPÉCIALISTE DU
SECTEUR
« cinq à six mois ». « A terme, je
souhaite vivre en France », explique ce pilote déjà expérimenté,
car « le contrat de travail est quand
même très protecteur. En termes
de carrière, Air France permet d’expérimenter tous les types d’avions
et de réseaux, du court- au longcourrier ».
L’exode des navigants tournerait
à l’hémorragie dans le Golfe.
« Trois pilotes par jour quittent
Emirates, soit 1 000 par an », observe un cadre navigant d’une
compagnie concurrente. D’après
lui, « trois A380 sont sur un parking
depuis fin 2016 faute de pilote ». p
guy dutheil
La Banque postale
visée par une enquête
Des dysfonctionnements sont relevés dans
le dispositif de lutte contre le blanchiment
Seule une offre prévoit la reprise de l’ensemble des sites du groupe
ls sont déjà quatre. Selon nos
informations, quatre entreprises ont marqué lundi
18 décembre leur intérêt pour une
reprise du sidérurgiste Ascometal, placé en redressement judiciaire depuis le 21 novembre par le
tribunal de grande instance de
Strasbourg. Le spécialiste des
aciers longs, qui compte 1 415 salariés en CDI, intéresse le britannique Liberty House, le suisse Schmolz & Bickenbach, l’espagnol Sidenor et l’italien Gruppo Beltrame, invité de dernière minute.
Ce dernier n’a transmis qu’une
lettre d’intention contrairement
aux trois autres groupes qui ont
remis une offre détaillée.
Le Britannique détenu par l’entrepreneur Sanjeev Gupta, qui refuse de commenter les dossiers en
cours, est le seul à proposer une reprise globale d’Ascometal. Avec un
chiffre d’affaires de 5,8 milliards
d’euros et plus de 10 000 salariés,
Liberty a récemment racheté deux
usines de Tata Steel au RoyaumeUni et s’érige comme l’un des principaux consolidateurs du secteur
des aciers spéciaux.
Les trois autres candidatures
sont partielles. Schmolz & Bickenbach, qui compte déjà 1 550 salariés en France (Ugitech), se positionne pour reprendre le site principal d’Ascometal à Hagondange,
ainsi que les sites de Custines,
grassement payés fleurissent sur
Internet. « En ce moment, les montants des contrats chinois sont le
double de ceux qui ont cours en Europe », précise le président du
SNPL. Ainsi de la compagnie chinoise XiamenAir, qui propose
352 000 dollars par an pour un
commandant de bord, ou d’Air
Chang’an, qui offre 330 000 dollars par an, auxquels s’ajoutent
26 000 dollars de prime de logement et de bonus divers. Sans
beaucoup de succès.
Pierre, aujourd’hui employé
dans une compagnie du Golfe, a
réussi les tests d’entrée chez Air
France et prévoit son arrivée dans
pense que d’autres offres peuvent
encore intervenir », confirme une
spécialiste du secteur.
Selon nos informations, British
Steel, détenu par le fond Greybull
des frères Meyohas et récent acheteur d’une partie de Tata Steel, serait toujours intéressé par la reprise du site de Fos-sur-Mer, le concurrent de sa récente acquisition
néerlandaise FN Steel. De même,
un autre investisseur industriel
français s’intéresserait de près à la
reprise globale d’Ascometal.
Alors que le groupe affiche
50 millions de dettes et un chiffre
’affaires en repli malgré la reprise
du secteur automobile (mais l’effondrement du secteur pétrolier),
l’heure de vérité est attendue le
24 janvier 2018, date théorique du
choix définitif du tribunal de
grande instance de Strasbourg.
Les salariés seront pour leur part
informés des récentes offres vendredi 22 décembre, date du prochain comité central extraordinaire prévue à Hagondange. Ce
jour-là, l’administrateur judiciaire
détaillera avec précisions les projets et les propositions en termes
d’emplois des repreneurs. Jeudi
21 décembre, se tiendra par
ailleurs une première réunion de
négociations autour des critères
d’ordre de licenciement. p
denis cosnard
et philippe jacqué
L
es opérations de contrôle
du gendarme des banques
continuent de mettre au
jour les lacunes des dispositifs de
lutte contre le blanchiment d’argent des groupes bancaires français. Pour ces manquements,
l’Autorité de contrôle prudentiel
et de résolution (ACPR) a déjà condamné BNP Paribas, en juin, puis
la Société générale, en juillet, à des
amendes de 10 millions et 5 millions d’euros respectivement.
Le site d’information Les Jours a
révélé, lundi 18 décembre, que La
Banque postale était visée par une
enquête préliminaire pour des
soupçons de manquement dans
son dispositif de lutte contre le
blanchiment et le financement du
terrorisme. Ouverte par le parquet
de Paris et confiée en septembre à
la brigade financière, elle suit un
signalement de l’ACPR, selon Les
Jours, qui s’est procuré le prérapport du superviseur bancaire.
Ce document relève « un ensemble de dysfonctionnements ». Les
premiers concernent le mandat
cash, qui permet l’envoi d’argent
en espèces grâce au service postal.
Il est reproché à La Banque postale
de n’avoir pas suffisamment contrôlé les clients l’utilisant. Accessible à tous sur simple présentation
d’une pièce d’identité, sans qu’un
compte bancaire soit nécessaire,
il constitue pourtant un canal po-
tentiel de financement du terrorisme ou de fraude fiscale. C’est
pour cela que, le mois dernier, le
groupe postal a décidé de mettre
fin au mandat cash ordinaire à
compter du 31 décembre.
« Au stade du contradictoire »
L’ACPR relève aussi des failles
dans le dispositif de gel des avoirs
que La Banque postale doit mettre
en place. Le groupe a supprimé de
sa liste noire une banque syrienne
liée au régime de Bachar Al-Assad
et sanctionnée par l’Union européenne, la Saving Bank, car son
nom, très répandu dans l’univers
bancaire international, déclenchait de trop nombreuses alertes.
« La Syrie figure sur la liste des pays
sous embargo et aucune opération
n’a été faite entre La Banque postale et la Syrie », précise un porteparole du groupe.
« Nous en sommes encore au
stade du contradictoire et des
échanges avec l’ACPR », a déclaré
au Monde l’avocat de l’établissement, Me Christophe Ingrain.
« Nous ne connaîtrons les griefs retenus à l’égard de La Banque postale qu’à l’issue de cette procédure », a-t-il ajouté, en soulignant
que le prérapport avait déjà fait
l’objet de modifications, à la suite
d’observations formulées par la
filiale bancaire de La Poste. p
véronique chocron
0123
économie & entreprise | 5
En Grèce, malgré une légère
reprise, la précarité s’installe
Les impôts néerlandais
d’Ikea au centre d’une
enquête de Bruxelles
Le budget pour 2018 prévoit des coupes budgétaires dans l’éducation
et la santé ainsi que douze mesures de rigueur votées en 2016
La Commission soupçonne l’octroi déguisé
d’aides d’Etat des Pays-Bas à la firme suédoise
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
suite de la première page
athènes - correspondance
A
près cinq mois de chômage et une allocation
de 360 euros brut par
mois, Maria Theodorakopoulos, diplômée en archéologie, s’est réjouie, quand, en mai,
elle a décroché un contrat avec
une entreprise de travaux publics.
« Mais, au bout de trois mois de
travail, je n’étais toujours pas
payée. Mon employeur me mettait
la pression pour que je finisse vite
les fouilles et que je fasse mine de
ne pas découvrir d’antiquités pour
qu’il puisse commencer les travaux », explique la trentenaire.
Mme Theodorakopoulos devait
souvent travailler le dimanche,
effectuer des heures supplémentaires non rémunérées et n’était
pas couverte par la Sécurité sociale. Elle a fini par appeler l’inspection du travail pour une médiation qui n’a pas abouti, puis a
décidé d’entreprendre des poursuites judiciaires. « Beaucoup de
salariés n’ont ni les moyens ni le
courage de faire appel à la justice.
Les ouvriers sur le chantier ne portaient pas de casques, s’épuisaient
sous le soleil tapant, sans pause,
mais ils ne se plaignaient pas, car
ils ne voulaient pas se retrouver
au chômage », raconte Mme Theodorakopoulos.
« Emigration massive de jeunes »
En Grèce, selon la Confédération
générale des travailleurs grecs
(GSEE), 1 million d’employés sont
payés avec un retard allant de
trois à douze mois. « Le corps de
l’inspection du travail n’a pas un
rôle très contraignant, et de nombreux employeurs continuent
d’abuser des salariés, surtout depuis le démantèlement des conventions collectives imposé par les
créanciers en 2012 », souligne Di-
Près de 580 000
personnes,
soit 29 % des
salariés hellènes,
travaillent
à temps partiel
mitris Karagiorgopoulos, porteparole de la GSEE.
Nasos Iliopoulos, secrétaire général de l’inspection du travail,
assure que le gouvernement
d’Alexis Tsipras s’est attaqué au
travail non déclaré, qui est passé
de 19,2 % en 2014 à 13,3 % en 2016.
« Mais, désormais, le problème en
Grèce vient des employeurs, qui
embauchent des mi-temps tout en
les faisant travailler à plein-temps,
afin de payer moins de cotisations
sociales », précise-t-il. Son administration a imposé une amende
de 1,6 million d’euros à une banque qui employait 200 salariés
sur ce modèle.
Les contrats à mi-temps (moins
de trente heures par semaine)
sont en constante augmentation
en Grèce. Près de 580 000 personnes, soit 29 % des salariés hellènes,
travaillent à temps partiel, avec un
salaire d’environ 380 euros brut
par mois, certains sans Sécurité
sociale, selon Savvas Robolis, professeur d’économie à l’université
Panteion d’Athènes et directeur de
l’Institut du travail. Certes, le chômage en Grèce s’établit désormais
à 20,2 %, contre 27,8 % en 2013.
Mais, pour M. Robolis, « la précarisation et la chute de 6 % de la population active pendant la crise, avec
une émigration massive de jeunes
Grecs à l’étranger, sont à l’origine
de cette baisse ».
Dans la manifestation de jeudi
14 décembre contre les réductions
des dépenses publiques prévues
par le budget 2018, Ilias Tsiboukakis, ingénieur civil, compatit avec
la jeunesse du pays, lourdement
frappée par le chômage. Le taux
s’élève à 29 % chez les 25-29 ans.
« Quand j’ai commencé à travailler
il y a quinze ans, je gagnais
1 300 euros par mois. La crise m’a
frappé, en raison, notamment,
d’une hausse des cotisations pour
les travailleurs indépendants.
Mais, aujourd’hui, des jeunes diplômés de l’Ecole polytechnique
touchent 580 euros par mois en
début de carrière… Je comprends
qu’ils partent en Allemagne ! »
« Au bord du burn-out »
En tête du cortège, Ioannis Paidas,
secrétaire général du principal
syndicat des fonctionnaires,
Adedy, rappelle que le secteur public n’est pas épargné par cette
précarisation : les fonctionnaires
ont, en moyenne, perdu l’équivalent de quatre salaires par an.
« Pour cinq départs à la retraite,
une seule personne est embauchée. Nous manquons de personnels dans la santé, dans l’éducation, chez les sapeurs-pompiers…
Les fonctionnaires sont au bord du
burn-out, ils font des heures supplémentaires dans des conditions
pénibles et sont payés une misère », soutient Ioannis Paidas.
D’après le syndicaliste, le budget
2018, qui doit être voté, mardi
19 décembre au soir, par le Parlement grec, ne rompt pas l’austérité. Le gouvernement mise sur
une croissance de 1,6 % en 2017 et
de 2,5 % en 2018, et veut tourner la
page de la crise. Mais il prévoit encore des coupes budgétaires dans
l’éducation et la santé, ainsi que
douze mesures de rigueur votées
en 2016, qui doivent être effectives cette année (augmentation
des impôts sur les propriétés,
LES CHIFFRES
20,2 %
C’est le taux de chômage
en Grèce au troisième trimestre.
En 2016, il s’élevait à 22,6 %
et à 27,8 % en 2013.
1,3 %
C’est la progression du produit
intérieur brut au troisième
trimestre, sur un an. Le gouvernement grec table sur une
croissance de 1,6 % en 2017
et de 2,5 % en 2018.
13 %
C’est la hausse de la valeur
des exportations grecques entre
janvier et octobre, par rapport
à la même période de 2016.
taxes sur l’hôtellerie…). Nasos Iliopoulos espère qu’une nouvelle
page est en train de s’écrire en
Grèce : « En août 2018, à la fin du
programme d’aide, le gouvernement prévoit le retour des conventions collectives, les salariés seront
de nouveau mieux protégés. »
Antonis Kaloskamis, agent d’entretien, dont le salaire mensuel
n’excède pas 600 euros, s’est fait
licencier de son précédent emploi, car il réclamait à son employeur de lui payer ses heures
supplémentaires. Le quinquagénaire attend avec impatience la
fin des programmes d’austérité :
« Nous ne demandons pas forcément une augmentation de salaire, mais que le droit du travail
soit respecté. Les employeurs ne
doivent plus se croire au Far
West ! » – (intérim) p
L’offensive de BMW pour s’imposer
sur le marché des véhicules « électrifiés »
La firme de Munich a vendu 100 000 voitures de ce type – hybride ou électrique – en 2017
berlin - correspondance
L
a tour aux quatre cylindres
BMW est l’un des bâtiments emblématiques de
l’architecture moderne de Munich. Inauguré en 1973, le siège du
groupe, immeuble bleu et acier de
100 mètres de haut, évoque la
puissance du moteur à explosion,
spécialité du constructeur automobile allemand, à l’origine fabricant de moteurs d’avion. Dans la
soirée du lundi 18 décembre, par
la magie des illuminations, BMW
a transformé les fameux cylindres… en quatre piles électriques.
Une manière spectaculaire de fêter la vente du 100 000e véhicule
électrifié de 2017 (et plus de
200 000 écoulés depuis 2013), et
de marquer son avance dans le
domaine. Selon une étude POLK/
IHS parue début décembre, avec
21 % de part de marché, le groupe
munichois arrive ainsi en tête des
nouvelles immatriculations de
véhicules électrifiés en Europe.
« Electrifiés » et non électriques.
La différence est de taille, puisque
BMW inclut dans cette catégorie
tous les véhicules équipés d’une
motorisation hybride rechargeable. En comptant uniquement les
véhicules purement électriques,
le chiffre des ventes serait bien
plus faible, autour de 30 000. C’est
le nombre d’exemplaires vendus
l’an dernier de la BMW i3, une petite citadine purement électrique
lancée en 2013, dont « le cycle de
croissance a été à l’opposé de celui
d’un véhicule habituel », expliquet-on chez le constructeur. Une façon de dire que la petite voiture a
eu besoin de temps pour conquérir le cœur des clients traditionnels. Ces derniers restent globalement plus amateurs des « vrais »
cylindres, ceux qui hurlent sur les
autoroutes allemandes. BMW devrait vendre en 2017 plus de
2,4 millions de véhicules… dont
un tiers de SUV (4 × 4) urbains à la
motorisation essence ou diesel.
Une démarche audacieuse
Mais il reste incontestable que
BMW a été le pionnier de la mobilité électrique en Allemagne. La
réflexion engagée il y a dix ans représentait une démarche audacieuse pour un groupe qui a fondé
son succès sur la voiture de sport
et la berline de luxe. « J’étais membre du comité stratégique qui a décidé à l’unanimité, dès 2007, de
faire de la réduction des émissions
une priorité », confiait au Monde
Nicolas Peter en septembre, en
marge du Salon automobile de
Francfort. Le manageur franco-allemand de 55 ans, actuellement
directeur financier du groupe, est
un personnage central de la stratégie d’électrification du groupe.
« Il était déjà clair, il y a une décennie, que la question des émissions
serait un enjeu global », dit-il.
En 2013, BMW a été le premier
constructeur allemand à vendre
des véhicules électriques fabriqués en série dans une usine spéciale à Leipzig, entièrement repensée pour maximiser les économies d’énergie et la production
durable. Pour distinguer l’effort
électrique du reste, il a créé en 2011
un département et une marque
propre, « i », conçus comme une
start-up. Le matériau même de la
i3, la fibre de carbone, très léger et
plus résistant aux chocs, était
censé révolutionner la carrosserie
et remplacer l’acier ou l’aluminium. L’investissement, gigantesque, devait assurer à BMW une
avance sur ses concurrents dans
l’ère à venir de l’électromobilité.
Mais l’audace n’a été que partiellement couronnée de succès.
Harald Krüger, qui a pris les rênes
du groupe en 2015, a mis un coup
de frein à l’exploitation de la fibre
carbone. L’i3, citadine relativement chère (37 500 euros) et à
l’autonomie limitée à 300 km
(l’une des meilleures performances du marché, toutefois), ne se
vend bien que dans les pays où les
infrastructures de recharge sont
suffisantes et les aides à l’achat attrayantes, comme la Norvège.
M. Krüger a fait évoluer la stratégie électrique du groupe en misant sur la technologie hybride rechargeable. D’ici à 2020, BMW
comptera 25 modèles électrifiés :
12 complètement électriques et
13 hybrides. Pour convaincre les
acheteurs de se convertir à l’électrique pur, le constructeur ne
mise plus seulement sur la i3 mais
sur les modèles les plus appréciés
des clients : la citadine Mini, qui
sera disponible en 2019 en version électrique, ainsi qu’un SUV.
Contrairement à Tesla, BMW ne
peut se permettre de réaliser des
pertes. Ni de céder trop de terrain
face au concurrent Mercedes.
En 2016, la firme de Stuttgart lui a
ravi la place de première marque
premium du monde, que le
groupe munichois détenait depuis une décennie. Malgré le record de ventes enregistré l’an dernier, BMW a annoncé au mois de
mars « la plus grosse offensive de
l’histoire » du groupe, avec le lancement, d’ici à 2020, de 40 nouveaux
modèles, dont de gros SUV urbains. Car pour BMW, le titre de
pionnier allemand de l’électrique
ne peut impliquer d’abandonner
la course de prestige au sommet
de la berline de luxe. p
cécile boutelet
Cette dernière refuse de se prononcer sur le temps qui lui sera
nécessaire pour enquêter sur la
structure complexe d’un groupe
qui compte désormais plus de
quatre cents implantations dans
une cinquantaine de pays.
En 2016, le groupe des Verts au
Parlement européen avait indiqué qu’Ikea était parvenu à éluder
1 milliard d’euros d’impôts au
cours des six années précédentes.
La Commission refuse de confirmer ce montant.
Dans un communiqué, Mme Vestager a indiqué que « toutes les sociétés (…), multinationales ou non,
doivent payer leur juste part d’impôts ». Et la Danoise de mettre en
garde les pays de l’Union européenne (UE) « qui leur permettent
de transférer artificiellement leurs
bénéfices ailleurs ». Visées, les
autorités de La Haye ont promis
de collaborer « pleinement » à l’enquête, et Ikea a publié un communiqué affirmant que le groupe
était imposé « conformément aux
règles de l’UE ».
Assurer une bonne publicité
En ciblant une grande multinationale européenne, Mme Vestager
tente-t-elle de répondre aux critiques entendues aux Etats-Unis,
où on lui reprochait de cibler de
manière disproportionnée des
firmes américaines ? Elle s’en défend. Rappelons toutefois qu’elle a
mis en cause Apple, avec une injonction faite à l’Irlande, en 2016,
de récupérer 13 milliards d’aides
d’Etat abusives. Elle a infligé une
amende de 2,42 milliards à Google, en juin, pour abus de position
dominante du comparateur Google Shopping. Elle a aussi mis en
cause Amazon et McDonald’s
pour des aides d’Etat illégales au
Luxembourg, ainsi que Starbucks
pour des avantages fiscaux indus
aux Pays-Bas.
Les entreprises européennes
n’ont toutefois pas échappé à sa vigilance, souligne la Commission.
Pour preuve, les enquêtes lancées
aussi sur le statut fiscal de la française Engie (ex-GDF Suez) au
Luxembourg, sur celui de l’italien
Fiat dans le même pays ou les
avantages accordés par la Belgique
au géant de la bière AB InBev. Le régime britannique d’exemption
fiscale pour les multinationales
est également examiné à la loupe.
Idem pour le géant allemand de
l’agrochimie Bayer, engagé dans
une gigantesque opération de rachat de l’américain Monsanto.
Bruxelles avait annoncé, fin août,
l’ouverture d’une enquête approfondie sur cette opération en se disant préoccupée par ses implications en matière de concurrence
sur le marché des semences et des
pesticides. Vendredi 15 décembre,
la Commission a émis des objections formelles et formulé une
liste de demandes à Bayer avant de
prendre une décision (en
mars 2019 au plus tard). En octobre, la firme avait déjà cédé au
groupe chimique allemand BASF
une partie de ses activités, sans
doute pour tenter de répondre à
certaines objections de Bruxelles.
Pour un haut fonctionnaire de la
Commission, il ne faut toutefois
pas voir dans les récentes enquêtes qui visent des firmes européennes une éventuelle volonté
de rééquilibrage. Mais plutôt une
volonté de Bruxelles d’assurer une
bonne publicité à des dossiers emblématiques, à la suite des diverses
révélations qui ont rendu un peu
plus impopulaire l’évitement fiscal auquel se livrent des multinationales, avec la complicité d’Etats.
Parfois membres de l’UE. p
R ÉS EAUX S OC I AUX
WhatsApp doit encadrer
le transfert des données
à Facebook
La Commission nationale de
l’informatique et des libertés
(CNIL) a mis en demeure
lundi 18 décembre la messagerie électronique WhatsApp
de se conformer à la loi
sur la transmission des
données de ses utilisateurs
à sa maison mère Facebook.
La CNIL demande notamment à WhatsApp de
recueillir le consentement
des 10 millions d’utilisateurs
français avant toute transmission à Facebook et
de leur donner la possibilité
de s’y opposer tout en continuant à bénéficier du service. – (AFP.)
S PAT I AL
Lancement de la
production d’Ariane 6
ArianeGroup a annoncé,
lundi 18 décembre, le début
de la production de la
première fusée Ariane 6,
trois ans après la décision
de l’Europe spatiale de se
doter d’un nouveau lanceur
plus compétitif que l’actuelle
Ariane 5, pour faire face
à la concurrence internationale. Le premier vol est prévu
mi-2020.
T EXT I LE
Borsalino, le fameux
chapelier, au bord
de la faillite
Un tribunal italien du
Piémont a rejeté, lundi 18 décembre, le plan de sauvetage
du fabricant de chapeau
jean-pierre stroobants
(bruxelles, bureau européen)
italien Borsalino. La firme
fondée il y a 160 ans risque
désormais la faillite
alors que ses créanciers
lui réclament quelque 18 millions d’euros, selon
un dirigeant syndical.
Le célèbre chapeau en feutre
a été popularisé par des stars
tels Jean-Paul Belmondo
et Alain Delon ou encore
la chanteuse Rihanna.
– (Reuters.)
I N F RAST R U CT U R ES
Jacques Gounon
souhaite rempiler
chez Eurotunnel
Le conseil d’administration
de Getlink, le nouveau nom
d’Eurotunnel, a décidé,
lundi 18 décembre, de proposer à la prochaine assemblée générale de porter de
65 à 68 ans l’âge limite du
directeur général. Cette modification des statuts permettrait à Jacques Gounon,
âgé de 64 ans, de rester
à la tête du groupe.
I N D UST R I E
La Fonderie de
Niederbronn-les-Bains
sauvée
La Fonderie de Niederbronnles-Bains (Bas-Rhin), une des
plus anciennes entreprises
françaises, créée en 1769
par les De Dietrich, est sortie
lundi 18 décembre du redressement judiciaire et
ses 150 emplois seront
préservés, a indiqué le
tribunal de grande instance
de Strasbourg. Un plan
d’apurement de la dette
a été mis en place.
6 | campus
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
Heureux comme un étudiant étranger en France
Le Baromètre Campus France 2017 témoigne d’un haut degré de satisfaction parmi les sondés
Q
uatrième destination
mondiale pour les
étudiants internationaux, après les EtatsUnis, le Royaume-Uni
et l’Australie, la France tient son
rang de premier pays universitaire
non anglophone. Le baromètre
triennal réalisé par Kantar Sofres
pour Campus France, rendu public
le 15 décembre, témoigne d’une
attractivité de la « destination
France » en hausse. De quoi respirer pour les responsables de l’enseignement supérieur français,
qui s’inquiètent régulièrement du
risque de décrochage dans la compétition internationale.
Parmi les 14 245 étudiants issus
de 161 pays interrogés entre juillet
et octobre pour l’organisme responsable de l’accueil des étudiants
étrangers, 93 % se disent satisfaits
de leur séjour, 88 % apprécient « la
valeur des diplômes et la qualité
de l’enseignement dispensé » dans
l’Hexagone et 92 % recommandent la France comme destination
d’études. Des taux de satisfaction
en hausse de 1 à 3 points par rapport au niveau déjà élevé des enquêtes précédentes.
« Des efforts depuis cinq ans »
« Les étudiants sont des connaisseurs, ils sont objectifs. Je ne m’attendais pas à des résultats aussi
bons », se réjouit Béatrice Khaiat,
directrice de Campus France. Selon
elle, ces résultats récompensent
« les efforts faits depuis cinq ans
pour améliorer l’accueil ».
Depuis trois ans, la destination
France a confirmé ses points forts
et quelque peu amélioré ses points
faibles. L’accueil reçu en France est
jugé positif par 87 % des étudiants
étrangers (+ 5 points), même si leur
sentiment est plus mitigé quant à
la cohabitation avec leurs collègues français (75 % les trouvent accueillants). Le suivi pédagogique satisfait 81 % d’entre eux
(+ 6 points depuis 2013) et 78 % déclarent avoir des contacts réguliers
avec leurs enseignants (+ 5 points).
Les motifs de déception sont
toujours les mêmes : 39 % jugent
trop élevé le coût de la vie en
France (ils étaient 47 % en 2013)
et 44 % (– 8 points) se plaignent de
celui du logement. Cette relative
amélioration tient en partie à l’inflation des prix dans les grandes
villes étudiantes dans le monde,
qui rend la comparaison moins sévère. C’est du reste sur Paris que se
concentrent les critiques : 66 %
des étudiants ayant étudié en région se disent satisfaits de l’offre
de logement, 63 % du coût de la
vie, 60 % du coût du logement
(contre respectivement 48 %, 50 %
et 41 % en région parisienne).
Autre grief en baisse : les procédures administratives. Elles ne
font plus « que » 46 % d’insatisfaits
(– 6 points)… Une forte marge
d’amélioration demeure pour
les démarches en préfecture et
d’obtention de visas, même si une
politique plus ouverte a été adoptée par le précédent gouvernement – il a abrogé la circulaire
Guéant de 2011 restreignant les
possibilités de travailler en France
pour les étudiants étrangers.
Outre leur expérience personnelle, c’est globalement l’image de
la France qui s’améliore dans le
SIMON LANDREIN
regard des étudiants étrangers :
64 % la jugent « plus attractive
qu’avant ». Ils sont même 94 % à
estimer que le pays garde un
« grand rayonnement culturel et
artistique » (+ 3 points par rapport
à 2013) et 90 % à saluer son caractère « intellectuel et scientifique »
(+ 2 points) ou « son histoire prestigieuse » (+ 2 points). L’économie
française est jugée stable et performante par 76 % des sondés ; un indicateur qui peut encore s’améliorer, mais qui affiche une hausse de
8 points depuis 2013.
« On peut dire qu’il y a un “moment France” », veut croire
Mme Khaiat. Les deux premières
destinations mondiales sont
moins prisées des étudiants
étrangers en France que par le
« Le fait que
les études soient
de qualité
et peu chères
est un avantage
pour ceux
qui envisagent
de choisir
la France »
BÉATRICE KHAIAT
directrice de Campus France
passé, souligne-t-elle à la lecture
de l’étude Kantar Sofres : « L’image
du Royaume-Uni, en raison du
Brexit, et celle des Etats-Unis, depuis l’élection de Donald Trump,
se détériorent. » Seul, parmi les
grandes destinations, le Canada
semble pouvoir damer le pion à la
France. « Il a comme atouts d’être
bilingue français et anglais, d’être
un pays d’immigration, d’avoir un
enseignement supérieur moins
cher que celui des Etats-Unis, et son
image est liée à la nature et à l’environnement, énumère la responsable de Campus France. Et
comme nous, il a un dirigeant
jeune : il y a un effet Trudeau,
comme il y a un effet Macron. »
Les Etats-Unis, donc, commencent à ressentir les effets de la poli-
tique migratoire de l’administration Trump. Dans un sondage en
ligne, réalisé en septembre et octobre auprès de 500 établissements
d’enseignement supérieur américains, l’Institute of International
Education (IEE) faisait état d’une
baisse de 7 % du nombre d’étudiants étrangers arrivés aux EtatsUnis à la rentrée 2017. Une première depuis douze ans. La moitié
des établissements interrogés redoutent que le climat politique et
social outre-Atlantique ne décourage les étudiants étrangers et
20 % pensent qu’il en aurait fait
déjà partir certains.
La hausse du prix des études supérieures dans de nombreux pays
d’accueil – avec des exceptions,
comme l’Allemagne – joue aussi en
leur défaveur. « Le fait qu’en France
les études soient de qualité mais
ne soient pas chères est un avantage pour ceux qui envisagent de
choisir notre destination », se félicite Mme Khaiat. « Nous avons pour
ambition de rester parmi les premières destinations des étudiants
internationaux en concentrant, notamment, notre action sur les accords stratégiques entre établissements », a twitté la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique
Vidal, lors de la présentation du baromètre, le 15 décembre.
Les bons résultats de cette enquête sont d’autant plus appréciables que la palette de choix est
plus large que jamais. Ainsi, 47 %
des
étudiants
étrangers
aujourd’hui présents en France
reconnaissent avoir hésité quant
à leur destination, essentiellement entre les Etats-Unis, le
Royaume-Uni et l’Allemagne.
C’est 2 points de plus qu’en 2013,
7 de plus qu’en 2011… Même si
77 % de ces étudiants avaient placé
l’Hexagone en premier choix,
une proportion qui se maintient.
Pour autant, leurs pérégrinations
ne sont pas forcément terminées :
32 % ont l’intention d’étudier
également dans un autre pays
étranger, essentiellement l’un de
ceux entre lesquels ils avaient
déjà le plus hésité.
L’étude confirme enfin l’importance de cette expérience universitaire pour renforcer le lien des étudiants étrangers avec la France, et
donc son soft power. Après leur séjour, 57 % d’anciens étudiants non
francophones déclarent parler
couramment le français. Et 67 % de
ceux qui travaillent ailleurs déclarent avoir, au moins de temps en
temps, des contacts avec le pays de
Molière dans le cadre de leur activité professionnelle.
De là à pouvoir réaliser sa première expérience professionnelle
dans l’Hexagone… 84 % des
6 841 étudiants étrangers sondés après avoir achevé leur cursus l’auraient souhaité, mais seulement 22 % l’ont fait. La « start-up
nation » a encore du pain sur
la planche… p
adrien de tricornot
Médecine : le difficile retour des étudiants français expatriés
pour contourner le numerus clausus et le
concours ultra-sélectif d’admission en médecine – 22 %
d’admis sur près de 58 000 candidats en première année
commune aux études de santé (Paces) –, des centaines
d’étudiants français partent chaque année à l’étranger,
où la sélection est supposée moins difficile. En 2017,
11,8 % des médecins exerçant une activité en France
avaient un diplôme étranger. Comme 31 % des nouveaux
inscrits à l’ordre national des chirurgiens-dentistes.
La Belgique fut longtemps la destination phare des étudiants expatriés. Mais le quota y a été limité à 30 % depuis
2012 et un examen d’entrée très sélectif instauré depuis
2017. Les universités d’Europe de l’Est (Roumanie, Hongrie, Croatie) sont en train de prendre le relais. Les cursus,
souvent en anglais, sont accessibles après avoir obtenu
une équivalence du baccalauréat. La sélection se fait pour
l’essentiel sur la motivation et le niveau d’anglais.
Si le coût d’une année d’études est de 835 euros en Belgique, il peut atteindre des sommets en Europe de l’Est :
5 000 euros en Roumanie, 7 000 euros en Croatie,
15 000 euros en Hongrie… Quant au Royaume-Uni, on
peut y débourser jusqu’à 11 000 euros ! Effet Brexit ?
Grâce au processus de Bologne – rapprochement des
systèmes d’études supérieures de 47 Etats européens –,
une majorité d’étudiants expatriés reviennent en France
pour faire l’internat ou pour travailler. Selon les normes
européennes, n’importe quel étudiant diplômé d’un second cycle d’études médicales dans un pays de l’Union
européenne peut s’inscrire en troisième cycle en France.
Sous réserve de passer l’épreuve classante nationale
(ECN), qui donne accès au troisième cycle mais n’est pas
éliminatoire. En 2016, sur 7 681 étudiants admis en internat, 235 étaient issus d’universités étrangères.
Le retour au pays ne va pas de soi. En 2015, deux Françaises en deuxième cycle de médecine à l’université de ClujNapoca ont mis fin à leurs jours. Elles se sentaient rejetées du monde médical français, ont dit leurs proches.
Niveau « un peu moins bon »
Ces expatriés sont-ils moins compétents que ceux issus
des universités françaises ? Anthony Mauclère reconnaît
qu’à son retour de Cluj-Napoca, il ne maîtrisait « pas bien
le jargon médical et le fonctionnement des hôpitaux français ». Le jeune homme, placé vers la fin du classement de
l’ECN, a travaillé comme « faisant fonction d’interne »
(FFI) pendant trois mois avant de démarrer son internat.
Jean-Michel Marc, chef du pôle de médecine au centre
hospitalier d’Annonay (Ardèche), constate que le niveau
est « un peu moins bon » chez les étudiants expats. Mais
« ils font preuve de motivation, et leur capacité à s’adapter
est une qualité très importante en médecine ». Il pointe du
doigt le numerus clausus, qui « pousse à recruter des étudiants étrangers en FFI, ayant généralement un niveau
bien inférieur aux internes français, ou alors des médecins
étrangers, ce qui dépeuple les pays de leurs médecins au
profit de la France ».
Faux problème pour Patrice Diot, président de l’Observatoire national de la démographie des professions de
santé : « Le numerus clausus focalise les mécontentements,
alors qu’il faut plutôt mener une réflexion sur la répartition des internes, des capacités de formation, et l’attractivité des territoires, afin de rééquilibrer l’offre de soins. »
Malgré un précédent en 2016 – huit internes (français et
roumains) formés en Roumanie ont été relevés de leurs
fonctions pour cause d’incompétence –, « les problèmes
ne sont pas légion », affirme le président de la Conférence
des doyens de France, Jean-Luc Dubois-Randé. Il reconnaît cependant qu’il faut « réorganiser les études de médecine », instaurer un examen des compétences à l’entrée
du troisième cycle, voire filtrer la participation à l’ECN. A
plus long terme, le doyen des doyens prône une « recertification professionnelle » des soignants, en vue de « garantir un maximum de transparence aux citoyens, afin
qu’ils sachent vers quels médecins ils se dirigent ». p
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2 JOURS DE DÉBATS
POUR TROUVER SA VOIE
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idées | 7
0123
MERCREDI 20 DÉCEMBRE 2017
LETTRE DE LA CITY | par ér ic al b ert
Brexit : pourquoi il n’y aura pas de crash
D
epuis le référendum en faveur du
Brexit, en juin 2016, les mondes
politico-médiatiques britannique
et européen vivent des hauts et des
bas très violents. Chacun y va de son scénario
catastrophe. Quand le Royaume-Uni sortira de
l’Union européenne, en mars 2019, on risque
la « chute de la falaise », entend-on : les avions
ne décolleront plus, le commerce s’arrêtera, les
matières nucléaires ne pourront plus circuler…
Pourtant, face à cette vision cataclysmique,
un calme étrange règne sur la City. Les financiers continuent à prévoir une croissance pour
2018 molle mais régulière (autour de 1,5 %). Si
les grandes banques ont commencé à enregistrer de nouvelles entités juridiques au sein de
l’UE, elles ont jusqu’à présent déplacé à peine
quelques centaines d’employés. D’après la banque japonaise Nomura, 10 000 emplois auront
déménagé d’ici à mars 2019. Une goutte d’eau…
Pourquoi un tel flegme ? Le scénario qui domine est le suivant : malgré des négociations
difficiles, un accord de transition menant à
2021 sera trouvé, repoussant les problèmes
pour trois ans ; les grandes lignes des futures
relations entre Londres et Bruxelles seront déterminées fin 2018 ; quant à l’accord final, il ne
sera pas conclu avant de nombreuses années,
mais les entreprises peuvent partiellement
s’accommoder de cette zone grise.
Pour respecter l’esprit d’une période des fêtes
propice aux prévisions enivrées, mouillonsnous un peu : cela nous semble le scénario le
plus probable. Dans la grande tradition européenne, on ne court pas à la catastrophe, mais
à un long, difficile et exténuant compromis,
trouvé à 3 heures du matin, qui sera essentiellement au désavantage des Britanniques. Vous
pourrez, chers lecteurs, ressortir cet article
dans un an ou deux pour vous moquer…
Il y aura un accord de transition Maintenant
que la première phase des négociations est
conclue, Londres et Bruxelles vont entamer
ce que le patronat attend d’urgence : les discussions sur la période de transition. Celle-ci
doit durer deux ans, de mars 2019 à mars 2021,
et rien ne changera pendant ce temps. Le
Royaume-Uni restera de facto membre de
l’UE, tout en étant exclu politiquement.
Sur ce sujet, nos sources du côté des négociateurs des deux camps sont d’accord : la transition pourrait être approuvée dès le sommet
européen de fin mars (au mieux), ou dans les
mois qui suivront. Il y a bien eu quelques dissonances politiques. Michael Gove, le ministre
britannique de l’environnement, souhaiterait
exclure la pêche de cet accord, par exemple.
Mais du côté du ministère britannique du
Brexit, personne ne semble prêt à aller à l’af-
L’ÉCLAIRAGE
La fausse surprise du rapport
d’experts sur le smic
par philippe askenazy
L
orsque, fin août, le gouvernement a nommé les cinq experts économistes au groupe
smic, les spécialistes du sujet
anticipaient déjà le contenu de leur
premier rapport.
Quels que soient les experts nommés et leur énergie, fournir un rapport entre leur installation en septembre et début décembre sur un sujet aussi complexe ne pouvait déboucher que sur un texte qui, sur la forme
comme sur le fond, épouserait les
conclusions des précédents groupes
et conclurait à une absence de coup
de pouce en janvier. C’est bien ce que
fait ce prudent rapport. Quant à l’idée
de désindexer au minimum par rapport au salaire horaire de base ouvrier
et employé, elle est défendue depuis
maintenant une décennie par le nouveau président du groupe smic, Gilbert Cette. Tout cela, le gouvernement ne pouvait l’ignorer.
Si donc surprise il y a, c’est plutôt la
séquence médiatique que le gouvernement a jouée en feignant de découvrir le contenu du rapport, puis en démentant par la bouche du ministre de
l’économie toute volonté de désindexation, pour ensuite laisser fuiter
dans la presse que le rapport des experts aurait convaincu le président de
la République d’une réforme du
smic…
Cette communication serait cocasse
si de multiples questions ne
passaient ainsi à la trappe. Deux
exemples. Premièrement, l’indexation et la manière dont celle-ci est décidée sont-elles une originalité française ? Les autres grandes économies
avancées disposant d’un salaire minimum et ne permettant pas à des provinces, voire à des villes, de fixer elles-mêmes leurs propres minima
– Allemagne, Royaume-Uni, Japon –,
ont en réalité toutes des commissions chargées de fixer le salaire mi-
¶
Philippe Askenazy
est chercheur
au CNRS-ENS-Centre
Maurice Halbwachs
nimum. Mais ces institutions ne sont
pas des aréopages d’experts. Ainsi, la
Low Pay Commission britannique ne
comporte que deux universitaires, les
autres membres étant issus à parité
des mondes des employeurs et des salariés ; ils disposent d’importants
moyens pour commander des études
scientifiques et ils sillonnent le pays à
la rencontre des entreprises et des salariés avant de rendre leur recommandation annuelle, tout en informant de manière continue les citoyens à travers leur compte Twitter.
Plus récente, la Mindestlohnkommission allemande compte trois
membres désignés par le patronat,
trois par les syndicats, un président
indépendant désigné conjointement,
et deux scientifiques, actuellement
une sociologue et un économiste, qui
n’ont pas le droit de vote. Elle fixe la
revalorisation ; son règlement intérieur prévoit cependant qu’il faut une
majorité des deux tiers pour dévier
de l’indexation sur l’augmentation
des salaires dans les conventions collectives, le Tarifindex.
SMIC HORAIRE BRUT À 9,76 EUROS
Deuxièmement, le niveau du smic
français reste-t-il exceptionnellement élevé ? En fait, la liste des Etats
ayant récemment « boosté » leur salaire minimum s’allonge. En Israël, il
vient juste d’augmenter de 6 % (pour
une inflation quasi nulle) après un
vote unanime de la Knesset, portant
la hausse à près de 50 % en trois ans.
De l’ordre de 1 300 euros, il reste cependant encore loin du niveau
français (un peu plus de 1480 euros).
Ce n’est pas le cas de la Californie où
le salaire minimum horaire brut doit
augmenter le 1er janvier 2018 de 5 %
pour atteindre 11 dollars (environ
9,40 euros), 10,50 dollars dans les très
petites entreprises, et même 15 dollars à Sunny Valley ou Mountain View
(le smic horaire français brut est à
9,76 euros).
La loi pour l’équité en milieu de travail en Ontario, validée le 27 novembre, est encore plus spectaculaire :
alors que le mécanisme d’indexation
automatique avait abouti à une revalorisation en octobre, la loi a donné
un coup de pouce (ou plutôt de
poing !) de 21 % au 1er janvier 2018,
portant le salaire minimum à 14 dollars canadiens, puis à 15 dollars – près
de 10 euros – en 2019.
Les millions de travailleurs et les
centaines de milliers d’employeurs
concernés par le smic méritent bien
un débat mature et étendu. p
frontement sur ce sujet. Londres se pliera aux
exigences européennes. Pour les entreprises,
cela change tout. Les règles resteront les mêmes jusqu’en 2021. Dès lors, il n’y a aucune raison de se précipiter pour déplacer des banquiers ou modifier les chaînes logistiques.
Un accord-cadre fin 2018 est possible Theresa May continue de faire semblant de croire
à un accord final d’ici à fin 2018. C’est quasiment exclu. Les négociations pour arriver à
l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada ont duré sept ans, et on peut faire confiance aux avocats des deux camps pour discuter ligne par ligne pendant des années. En revanche, un accord-cadre politique – peut-être
une cinquantaine de pages – est possible. « Ce
serait un document qui préciserait clairement
ce qu’il se passerait en termes de droits de
douane ou de circulation des marchandises »,
précise une source européenne.
Rien de tout cela ne rentrerait en vigueur
avant 2021, au mieux, et il resterait à en déterminer les détails. Mais cela donnerait aux entreprises de la visibilité, leur permettant de
planifier l’environnement post-Brexit un peu
plus sereinement.
La finance sera exclue de l’accord Un accord
de libre-échange sur les biens est envisagea-
ble. En revanche, il sera très difficile de trouver
un compromis pour les services, en particulier financiers. Aucun pays hors du marché
unique ne bénéficie du fameux « passeport financier » européen, pas même la Suisse. La
City demande un système d’équivalence, mais
l’UE ne semble pas ouverte à cette éventualité.
L’Irlande du Nord aura un statut à part L’Irlande du Nord est dans une situation impossible : elle va sortir de l’UE, mais ni Londres, ni
Bruxelles, ni Dublin, ni Belfast ne veulent
l’instauration d’une frontière terrestre avec la
République d’Irlande. La seule façon d’y arriver est que cette province reste dans le marché unique et l’union douanière. Ensuite,
deux solutions se profilent : soit l’intégralité
du Royaume-Uni y reste aussi, mais cela contredirait tout ce que le gouvernement britannique a dit jusqu’à présent ; soit une frontière
entre l’Irlande du Nord et le reste de la Grande-Bretagne sera mise en place (une frontière
est-ouest). Les unionistes d’Irlande du Nord
seront furieux de cette solution, mais en y
mettant de la diplomatie, en jouant sur les
mots, en promettant qu’il ne s’agira pas d’une
frontière mais de simples contrôles techniques, c’est la plus probable. p
LE SCÉNARIO
QUI DOMINE EST
LE SUIVANT :
MALGRÉ DES
NÉGOCIATIONS
DIFFICILES,
UN ACCORD
DE TRANSITION
MENANT À 2021
SERA TROUVÉ
@Icilondres
Revitaliser les centres-villes, c’est possible !
Pour le président de la Confédération des commerçants,
il faut organiser les acteurs locaux en coopératives de
développement plutôt que de saupoudrer l’argent public
par francis palombi
O
n ne cesse de parler de la
désertification des centres-villes et de la vacance
commerciale en constante
augmentation. Ce n’est pas une fatalité, mais c’est devenu, hélas, la triste
réalité ; la conséquence de la politique
menée en matière d’urbanisme commercial depuis une cinquantaine
d’années.
Là où nos voisins allemands ont
très bien réussi en créant des commissions composées principalement
d’acteurs privés au sein des Länder,
nos commissions départementales
et nationale d’aménagement commercial (CDAC et CNAC) n’ont pas
permis de réguler ou d’encadrer les
implantations en périphérie. Le résultat s’est soldé par un déséquilibre
des implantations commerciales entre centres-villes et périphéries urbaines. Le développement de l’habitat pavillonnaire et l’évasion des
populations vers la périphérie portées par le rêve d’une France des propriétaires ont éloigné les consommateurs et vidé les centres-villes. Il faut
donc réinstaller la population au
cœur de nos villes avec une politique
de l’habitat appropriée.
Les premières mesures annoncées
par le ministre de la cohésion des territoires, Jacques Mézard, semblent
prendre en compte cette problématique, en injectant des fonds de
l’Agence nationale de l’habitat (ANAH)
et en mobilisant des acteurs privés
pour rénover les immeubles anciens.
L’ancienne taxe d’aide au commerce et à l’artisanat (TACA), qui permettait autrefois de financer à la fois
l’activité des territoires et des centres-
IL FAUT INSCRIRE DANS
LA LOI LE PRINCIPE
DES COOPÉRATIVES
DE CENTRES-VILLES,
DÉFINIR LEUR RÔLE ET
LEURS COMPÉTENCES
EN LIEN AVEC LES
INTERCOMMUNALITÉS
villes et la couverture sociale des
commerçants – reversée directement
au budget de l’Etat depuis 2003 –, est
devenue, en 2008, la taxe sur les surfaces commerciales (Tascom). Il serait
logique qu’un pourcentage en revienne maintenant aux projets de revitalisation de centres-villes.
Par ailleurs, le modèle des associations de commerçants, d’unions
commerciales et des offices de commerce, qui ne rassemblent bien souvent que des indépendants, ne représentent qu’une partie du potentiel
économique. Ces structures sont très
vulnérables, parfois insuffisamment
organisées. Elles disposent de peu de
moyens et ne sont pas assez représentatives vis-à-vis des acteurs publics. Leur fonctionnement semble à
bout de souffle. Presque partout en
Europe, nous avons constaté la même
problématique : un manque de rassemblement des acteurs du centreville et un défaut de gestion.
L’EXEMPLE CANADIEN
Je suis allé au Canada pour étudier la
question. Il y a plus de vingt ans, le
pays a connu les mêmes difficultés et
a mis en place un modèle puissant de
gestion des centres-villes : les sociétés
de développement commercial (SDC),
qui rassemblent l’ensemble des acteurs économiques dans un périmètre donné. Après l’approbation par un
vote démocratique de la mise en
place d’une SDC, l’adhésion des acteurs concernés devient obligatoire.
Une solution existe donc. Testons-la.
La Confédération des commerçants de
France, que je représente et qui rassemble 19 fédérations professionnelles alimentaires et non alimentaires,
principalement de TPE situées en centre-ville, souhaite pouvoir adapter le
modèle canadien à la France en créant
des coopératives de développement
économique constituées sous forme
de sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) au sein desquelles se retrouveront les commerçants, artisans,
professions libérales, collectivités territoriales et consulaires.
La force de cet outil repose sur le
partenariat public-privé et des
moyens d’action renforcés. L’accompagnement des chambres de commerce et d’industrie sera déterminant. Nous nous réjouissons en ce
sens de la nomination de l’ancien président de CCI France, André Marcon, à
la tête d’une mission « centre-ville »
par le ministre Jacques Mézard.
Et parce que l’adaptation du commerce de proximité à l’ère numérique
est aujourd’hui déterminante, le numérique sera également au cœur du
dispositif, avec une plate-forme mutualisée et un accompagnement pour
tous les coopérateurs. Un manageur
ou directeur sera embauché afin de
coordonner les actions de la coopérative et permettre la professionnalisation de la gestion de nos centres-villes.
Déjà, des expérimentations sont en
cours à Mende, Saintes et Langogne.
Mais nous avons besoin d’aller plus
loin. Il faut inscrire dans la loi le principe des coopératives de centres-villes,
définir leur rôle et leurs compétences
en lien avec les intercommunalités et
leur donner des moyens supplémentaires en affectant, par exemple, une
part de la contribution foncière des
entreprises (CFE).
De ce point de vue, il nous semble
indispensable qu’une loi soit inscrite à l’ordre du jour du Parlement
en 2018 afin d’affirmer la volonté de
l’Etat de faire de ce sujet une de
ses priorités d’action pour le quinquennat et de se doter des outils juridiques et financiers adaptés à la
situation que nous connaissons
aujourd’hui.
Le vote d’une « loi centre-ville » serait le signe d’une véritable prise de
conscience et d’une mobilisation nationale sur le sujet, le début d’une action coordonnée tant au niveau interministériel qu’au niveau des
collectivités locales et, surtout, ce serait un moyen de mettre en application les solutions nouvelles que nous
sommes nombreux à défendre.
Nous ne voulons pas d’un énième
plan de soutien budgétaire aux centres-villes en difficulté. L’argent public est rare, et il n’est plus temps de
saupoudrer. Ce que nous souhaitons,
c’est que les territoires s’unissent
pour faire valoir leurs forces et qu’ils
utilisent les outils d’aujourd’hui pour
faire battre à nouveau le cœur de
leurs cités, et que s’éloigne le spectre
de ces villes fantômes où la vie s’arrête à 17 heures. p
¶
Francis Palombi est président
de la Confédération des commerçants
de France
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