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J.RHEF.5.112714

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LE PRÊTRE EN COUPLE
CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DES NORMES
DE LA SEXUALITÉ
(XVIe-XVIIIe SIÈCLE)
L’essor des recherches de démographie historique 1 a permis d’appréhender certains comportements conjugaux : âge au mariage, naissances légitimes
et illégitimes, conceptions prénuptiales. Si ce cadre statistique a pu offrir un
éclairage neuf sur les pratiques sexuelles des Européens de l’Ancien Régime,
la sexualité des gens d’Église est restée dans l’ombre. Interdites, condamnées
et cachées, la conjugalité et la sexualité ecclésiastiques ont, longtemps, suscité
assez peu l’intérêt des historiens, sauf à en faire des mesures d’étalonnage de
la mise en place de la Réformation catholique. Évoqué de manière fortuite,
l’engagement sentimental et sexuel de l’ecclésiastique était à mettre en lien
avec une minorité scandaleuse, dont les défaillances étaient « grandement
dommageables à la dignité sacerdotale » 2. Or il est nécessaire de confronter
les mœurs de la société à celles d’un clergé non pas seulement délinquant,
mais avant tout humain. Il ne s’agit pas de dresser un catalogue des débauches
ecclésiastiques et de ses répressions, mais d’établir les normes de ces pratiques dites déviantes, d’aborder la conjugalité et la sexualité du clergé concubinaire ou attaché sentimentalement à une ou plusieurs compagnes en tant
que « champ de pratiques sociales » 3. Établir les normes d’une pratique qui,
théoriquement, ne peut en posséder soulève de nombreuses interrogations
sociales et juridiques, et nécessite de se détacher des présupposés littéraires, et
parfois historiographiques, liés à l’expérience amoureuse du clergé, cette
dernière ne pouvant, à plus forte raison, correspondre à une définition simple.
Enquêter sur ces faits amène à quitter la conception restrictive des normes
imposées et à bâtir une approche nouvelle dénuée de tout discours juridique,
1. Voir Michel Fleury et Louis Henry, Des registres paroissiaux à l’histoire de la
population : manuel de dépouillement et d’exploitation de l’état civil ancien, Paris, 1956,
et la synthèse de Pierre Chaunu, « Démographie historique : une leçon », dans Annales de
Normandie, no spécial (1982) [« Recueil d’études offert en hommage au doyen Michel de
Boüard »], vol. I, p. 143-155.
2. Jeanne Ferté, La vie religieuse dans les campagnes parisiennes (1622-1695), Paris, 1962
(Bibl. de la Société d’histoire ecclésiastique de la France), p. 184.
3. Sylvie Chaperon, « Histoire contemporaine des sexualités : ébauche d’un bilan historiographique », dans Cahiers d’histoire : revue d’histoire critique, no 84 (juil.-sept. 2001), p. 8.
RHEF, t. 102, 2016, p. 257-269.
10.1484/J.RHEF.5.112714
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sarah dumortier
fondée sur une comparaison avec les discours normatifs imposés aux laïcs.
Cependant, cette étude ne peut se faire qu’avec de rares sources : celles des
dossiers criminels des officialités, c’est-à-dire des fonds mettant en lumière la
répression pour non-respect des normes. Dès lors, la réflexion sur la délinquance sexuelle ecclésiastique requiert une approche polymorphe du terme,
tant son concept est lié aux pouvoirs religieux, juridique, mais également
scientifique. Déviants car non respectueux des normes édictées par l’institution religieuse en matière de célibat, déviants selon le droit canon, déviants
selon la construction conceptuelle qui s’est imposée à tous au fil des siècles,
pour autant sont-ils déviants conjugalement et sexuellement ?
Approche statistique et diachronique de la conjugalité ecclésiastique
Exigences chrétiennes et réalités statistiques
Dès l’établissement, lors du concile de Latran II en 1139, de la loi du
célibat, qui fit de l’ordination un empêchement dirimant de mariage, droit
canon et droit séculier luttèrent de concert, dans une tentative de normalisation, contre les prêtres dévoyés. Les juristes insistaient sur l’ignominie de la
sexualité ecclésiastique et sur sa répression obligatoire, préambule nécessaire
à son éradication. Or les sources des tribunaux ecclésiastiques donnent à voir
une réalité moins manichéenne pour le clergé paroissial de l’époque moderne.
En fondant notre analyse sur les diocèses de Beauvais 4, Cambrai 5, Châlonsen-Champagne 6, Paris 7, Reims 8 et Troyes 9 du xvie au xviiie siècle, ce sont
au minimum quatre cent cinquante et un ecclésiastiques, ayant tous charge
d’âmes 10, qui encoururent les foudres d’une officialité en raison de leurs
fréquentations féminines (tableau 1). Les dossiers criminels ne s’épanchent
pas sur l’intimité et la volupté des prêtres incriminés. Ils évoquent à mots
couverts ces rapports interdits et se limitent à un vocabulaire peu évocateur :
« fréquentations deshonnestes avec des personnes du sexe », « cognu charnellement », « atteint et convaincu d’avoir abusé », « a commerce ». Les rapports
sexuels de ces ecclésiastiques demeurent donc entourés de mystère. Cependant, en analysant l’ensemble des délits répertoriés dans les dossiers de
procédure des officialités, et les précieux témoignages s’y référant, nous
pouvons émettre des hypothèses et des conclusions partielles quant aux
4. Arch. dép. de l’Oise, G 4160-4590.
5. Arch. dép. du Nord, 5 G 509-530.
6. Arch. dép. de la Marne, dépôt de Châlons-en-Champagne, G 923-939.
7. Arch. nat., Z1O 91-172 et 225-236.
8. Arch. dép. de la Marne, dépôt de Reims, 2 G 1858-1954.
9. Arch. dép. de l’Aube, G 4185-4270.
10. Entre 1500 et 1789, 1 183 membres du clergé séculier ont connu un procès dans une de ces
six officialités d’après les dossiers criminels, ce qui signifie que plus 38 % des instructions
concernaient, entre autre, un délit sexuel. Il s’agit d’un minimum, car de nombreux dossiers sont
à l’état d’épaves ou ne permettent pas d’établir avec rigueur la véracité du péché de chair. Nous
n’avons pas repris les chiffres obtenus par l’analyse des registres aux sentences, ces derniers ne
fournissant que trop peu d’informations pour une étude anthropologique.
le prêtre en couple à l’époque moderne
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normes de la conjugalité et de la sexualité ecclésiastiques. L’approche croisée
des dépositions des témoins, des interrogatoires de l’accusé et de sa partenaire, et des sentences, tous siècles confondus, permet d’esquisser les grands
traits statistiques de ces comportements (tableau 2).
DIOCÈSE
NOMBRE D’ECCLÉSIASTIQUES INCRIMINÉS
Beauvais
Cambrai
Châlons-en-Champagne
Paris
Reims
Troyes
TOTAL
180
108
14
38
49
62
451
POUR DÉLINQUANCE SEXUELLE
Tableau 1. — Répartition par diocèse des ecclésiastiques incriminés pour délinquance sexuelle.
NATURE DU DÉLIT SEXUEL
Concubinage
L’accusé et sa (ou ses) compagne(s) vivent sous le même toit.
PART DU TOTAL
DES ACCUSIONS
25,98 %
Relation suivie
L’accusé fréquente régulièrement, voire quotidiennement, une femme
(ou plusieurs).
Amourette
Relations éphémères, baisers et caresses consentis.
Sollicitation
Propos témoignant de sa volonté sexuelle.
Attouchements
Tentative de viol
Viol
Viol débouchant sur une relation
Recours aux prostituées
Exhibitionnisme
Homosexualité
30,26 %
11,51 %
2,34 %
2,67 %
l6,76 %
5,21 %
6,16 %
6,76 %
0,94 %
1,41 %
Tableau 2. — Catégorisation des délits sexuels répertoriés dans les dossiers criminels des
officialités.
Force est de constater que plus de 55 % des ecclésiastiques accusés de délit
sexuel n’aspiraient qu’à une relation amoureuse somme toute « classique » et
vivaient, pour la plupart, une conjugalité proche de celles de leurs paroissiens,
même si aucun contrat ne les liait. Les concubinages 11 ou les relations suivies
11. Nous n’avons pas repris la définition par Bertin Bertaut du concubinage, à savoir « une
frequente et accoustumée fornication avec une mesme personne, ou demeurant avec elle sous
mesme toict, et vivants ensemble comme s’ils estoient mariez, ou demeurant à part, mais la
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sarah dumortier
duraient, en moyenne, quelques mois ou quelques années, jusqu’à la date
fatidique d’un procès ou du départ de la demoiselle, volontaire ou subi, qui le
quittait pour épouser un homme libre de toute attache.
En se détachant de cette analyse globale et en analysant le nombre de délits
commis en moyenne, nous parvenons à des conclusions similaires : plus de
65 % des accusés ne furent inquiétés que pour un seul crime sexuel, et, parmi
eux, 70 % vivaient en concubinage ou avaient une relation suivie avec une
seule et même femme. Notons également que, parmi les clercs jugés pour plus
de deux crimes sexuels, plus de 20 % étaient concubinaires et avaient une
aventure que l’on pourrait qualifier d’« adultère ». Si dans ses Institutes au
droit criminel Pierre-François Muyart de Vouglans fait de l’adultère le crime
le plus dangereux de tous 12, force est de constater que ces ecclésiastiques
s’inscrivent dans les mentalités d’Ancien Régime, où l’infidélité masculine est
courante et n’expose à aucune peine 13. Cet état de fait statistique éloigne, dès
lors, les thèses anciennes associant indiscipline ecclésiale et ribauderie ecclésiastique : l’homme de Dieu incriminé était davantage un homme vivant
maritalement qu’un débauché libertin.
Approche diachronique et évolution des délits
En majorité, les ecclésiastiques recensés dans les sources des tribunaux
ecclésiastiques aspiraient donc à des relations que nous qualifions de « normales » en fonction des mœurs laïques de la période. Toutefois, généraliser ces
comportements serait anachronique et dangereux, tant les attitudes conjugales des hommes de Dieu évoluent en fonction des avancées du modèle du « bon
prêtre ». Une surveillance plus stricte, des paroissiens aux attentes plus pointilleuses conduisent la minorité délinquante à céder peu à peu aux relations
éphémères et à délaisser les liaisons trop visibles. Le cas troyen est exemplaire : au xvie siècle, nous dénombrons 18,51 % de clercs concubinaires,
contre 9,25 % de liaisons éphémères ; au xviiie siècle ne subsiste aucun
concubinaire, alors que les prêtres ayant des liaisons passagères représentent
100 % des accusés. De même, dans le diocèse de Beauvais, nous ne relevons
qu’un cas de concubinage après 1715. Au Siècle des lumières, la majorité des
prêtres dévoyés a perdu l’habitude de s’attacher à une femme vivant à
demeure pour des unions moins remarquables, et a également délaissé les
liaisons rocambolesques connues de tous au profit de relations charnelles
éphémères. En prenant en compte la totalité des relations suivies par rapport
au nombre de prêtres accusés siècle par siècle, nous constatons que, si le
hantant et frequentant publiquement, avec privautez et familiaritez propres aux mariez » (Bertin
Bertaut, Le directeur des confesseurs en forme de catéchisme, 22e éd., Paris, 1656, p. 251), afin
d’établir une distinction rigoureuse entre les clercs vivant maritalement et ceux qui ont des
relations adultérines n’impliquant pas de vivre sous le même toit.
12. Pierre-François Muyart de Vouglans, Institutes au droit criminel ou Principes généraux sur ces matières, suivant le droit civil, canonique et la jurisprudence du royaume, avec un
traité particulier des crimes, Paris, 1757, p. 478-482.
13. Jean-François Fournel, Traité de l’adultère considéré dans l’ordre judiciaire, Paris, 1778,
p. 11.
le prêtre en couple à l’époque moderne
261
xvie siècle affiche 65 % d’unions longues et stables, le xviie siècle en connaît
62 %, et le Siècle des lumières 49 %. Cette diminution constante témoigne
clairement de l’évolution des mentalités cléricales, qui, peu à peu, délaissent
la servante-concubine, trop voyante aux yeux des autorités diocésaines, et les
unions conjugales contraires aux attentes tridentines pour des amours passagères, ne correspondant pas non plus aux normes de la Réformation, mais
bien plus aisées à dissimuler. Notons qu’à 79,90 % les accusés volages et non
concubinaires officient au xviiie siècle. De même, le nombre des amourettes
passe de 13 % au xvie siècle à 17 % au Grand Siècle, pour atteindre 25 % au
xviiie siècle, indice probant de la conjugalité délaissée. Le recul des concubinages et autres relations de longue durée va également de pair avec une
augmentation des attouchements, des tentatives de viol, des sollicitations et
des viols (tableau 3).
e
Sollicitation
Attouchements
Tentative de viol
Viol
e
e
XVI SIÈCLE
XVII SIÈCLE
XVIII SIÈCLE
1,63 %
3,27 %
6,55 %
3,27 %
10,09 %
6,42 %
10,55 %
6,40 %
14,65 %
13,79 %
16,37 %
6,90 %
Tableau 3. — Évolution par siècle de la sexualité ecclésiastique violente.
Ces résultats nous permettent d’émettre l’hypothèse que les ecclésiastiques
du Siècle des lumières cherchaient à satisfaire leurs envies sexuelles en
privilégiant les actes ou relations éphémères, afin d’éviter tout reproche des
autorités. Les mœurs sont plus libertines, mais également plus brutales. La
Réformation catholique a donc transformé la nature des relations sexuelles
ecclésiastiques : d’un clergé cherchant à partager un quotidien et à vivre
une conjugalité « normale », nous arrivons, au fil des siècles, à des mœurs
plus dissolues. Certes, la proportion d’ecclésiastiques dévoyés a régressé entre
le xvie et le xviiie siècle, mais les comportements amoureux de cette minorité sont plus radicalisés. Les concubinages et relations suivies s’estompent
et laissent place à des actes sexuels fugitifs, davantage tournés vers la violence, vers l’immédiateté du désir, vers la satisfaction de besoins physiques
aux dépens de l’autre, vers la disparition du sentiment conjugal. En témoignent les chiffres : l’ensemble des comportements sexuels violents représentent 14,72 % du total des déviances charnelles au xvie siècle, 33,46 % au
xviie siècle, et 51,70 % au xviiie siècle. Pour ces hommes de Dieu, formés et
conscients de leur méfaits, la vision du plaisir efface celle de l’agressivité et de
la violence, et l’envie sexuelle s’impose comme une obligation à satisfaire,
quels que soient les moyens pour y parvenir. Cependant, cette évolution n’est
pas linéaire et dépend fortement de la personnalité du prélat en place. En
présence d’un évêque répétant les mandements, ne délaissant ni les visites
pastorales ni les conférences ecclésiastiques, les prêtres sont moins enclins
aux relations visibles que lorsque la présence de l’autorité est lointaine. Ainsi,
262
sarah dumortier
dans le diocèse de Reims, où l’autorité épiscopale est peu zélée tout au long
du xviiie siècle, le concubinage ne connaît aucun recul, et on enregistre même
une légère progression dès le milieu du siècle. La minorité dévoyée qui tente
de se conformer à un modèle ecclésiastique souhaité en présence d’un prélat
actif, en cachant aux yeux du peuple une liaison ou en recourant à des actes
sexuels non consentis, revient rapidement à des comportements conjugaux
balisés avec une institution permissive.
Conjugalité et sexualité du concubinaire
Le prêtre, un « bon époux » ?
« Son maistre seroit bien plus propre a estre marié que d’estre curé 14. »
Cette remarque résume à la perfection la vie des concubinaires représentés
dans les sources et que nous nommons « époux ». Qualifier l’ecclésiastique
d’« époux » est certes antinomique, le prêtre devant consacrer sa vie à Dieu et
aux fidèles, mais représentatif des unions mises en lumière par les sources.
Parler de concubins, au sens actuel, pourrait se justifier, car il s’agit d’unions
de fait, stables et continues entre deux personnes. Toutefois, si ces hommes ne
sont pas liés par les liens du mariage, ce n’est pas par choix mais par
obligation. En effet, ces alliances libres permettaient aux hommes d’Église de
vivre en couple alors qu’ils n’en avaient pas le droit, et aux femmes, le plus
souvent désargentées, de se mettre en ménage. Notons que plus de 66 % des
compagnes ne sont autres que les servantes du presbytère. La servante du curé
a d’ailleurs longtemps été perçue dans les mentalités, rurales en particulier,
comme la femme cachée. La présence permanente de la gouvernante entraînait ces unions de facilité ; néanmoins, n’oublions pas non plus les raisons
sentimentales et affectives qui poussaient ces personnes à vivre comme mari et
femme. De surcroît, François Lebrun rappelle que dans les Institutions
coutumières d’Antoine Loisel, « boire, manger, coucher ensemble est
mariage » 15, ce qui caractérise remarquablement les unions en présence.
À partir des dossiers mettant clairement en évidence une existence partagée, nous avons cherché et analysé les indices de l’amour conjugal ecclésiastique afin d’en établir les normes. Pour ce faire, une grande attention a été
accordée aux témoignages et anecdotes mettant en évidence les gestes de la vie
quotidienne, les rapports sentimentaux, mais également les querelles et la
perception de ces unions par les paroissiens. Néanmoins, l’amour heureux se
fait si discret auprès de l’official que nous ne disposons que d’un faible
matériau pour réaliser une analyse sociologique. La réalité de la vie conjugale
d’un prêtre et de sa concubine se résume, dans de nombreux dossiers, à
partager un même lit ou à avoir des enfants. Ce manque réel de données sur la
14. Arch. dép. de la Marne, dépôt de Reims, 2 G 1935, affaire Louis-Charles David, 1741.
15. François Lebrun, La vie conjugale sous l’Ancien Régime, Paris, 1975 (Coll. U prisme),
p. 66.
le prêtre en couple à l’époque moderne
263
vie quotidienne s’explique par plusieurs raisons. Tout d’abord, la nature de
nos sources : les archives judiciaires n’ont pas vocation à ressembler à celles
du for privé ; un voile est posé sur les aspects les plus intimes de ces relations
illégitimes. En second lieu, si certains dossiers comportent des témoignages
— de la compagne, des paroissiens, ou même du prêtre incriminé — riches en
anecdotes et détails, ils sont malheureusement minoritaires, et nous devons
généralement nous contenter d’un bref rappel des faits exposés par le promoteur d’officialité. Enfin, la présence d’un seul lit et d’une servante-concubine
enceinte suffit à la justice ecclésiastique, qui n’entre alors pas dans les détails
pendant les interrogatoires. Lors de la confrontation de Gilbert Deligne, curé
de Damousies, au diocèse de Cambrai, le promoteur indique que le prêtre
a vécu cinq ou six ans avec Jeanne Buissin, puis l’interroge pour savoir « sy
pendant le temps qu’elle fut à son service il ne l’at sollicité aux impuretés par
plusieures fois », à tel point « qu’il l’at rendu enceinte de ses œuvres ». Il passe
sous silence le quotidien et les matérialités de leur liaison 16.
Malgré ce peu d’informations, le lien conjugal est palpable, car il existe un
« partenariat » entre l’homme d’Église et sa compagne : partenariat dans la vie
quotidienne, partenariat face au promoteur de l’officialité quand la concubine
affirme que l’enfant n’est pas du prêtre, partenariat physique lorsqu’on
découvre que le lit est partagé, avec l’intimité qui en découle. De même, la
mention d’une vie commune depuis dix ou quinze ans nous en apprend
beaucoup sur la longévité de ces couples interdits et nous informe, à demimot, sur le désir partagé de vivre maritalement. Si le dossier criminel de
Guillaume Mahault, curé de Verneuil, au diocèse de Beauvais, ne fournit
qu’un infime matériau sur les réalités quotidiennes de sa relation avec Louise
Houbereau, la durée de leur union, plus de vingt ans, et les précautions prises
par le curé pour ne pas s’en séparer permettent au chercheur de comprendre
qu’il était dans l’incapacité sentimentale de vivre sans cette femme 17. Parmi
les autres témoignages concrets d’une intimité partagée, citons les repas pris
en commun, les tâches domestiques, l’occupation conjointe des enfants, les
présents et les dons. Les effusions publiques, les surnoms, les preuves d’amitié
données en public annoncent également des couples unis et désireux d’être
ensemble. Ces différentes actions, anodines au sein d’un couple marié,
prennent ici une tout autre dimension et dévoilent l’existence maritale des
hommes de Dieu. Le chercheur entre alors dans un monde où l’illégalité de
l’union disparaît au profit des sentiments. Citons ainsi le couple formé par
Thomas Stenne, curé de Géponsart, au diocèse de Reims, et sa compagne,
Jeanne Titeux, qui préparent communément le lit, rangent le linge et partagent un poulet le soir venu 18. Le curé du diocèse de Troyes Louis Lemaistre
dort, chaque nuit, avec sa compagne Jeanne et leur petite fille, âgée de quatre
ans 19. Thomas Laman, prêtre à Cambrai, fait « manger et boire à sa table
16.
17.
18.
19.
Arch. dép. du Nord, 5 G 514, affaire Gilbert Deligne, 1687.
Arch. dép. de l’Oise, G 4468, affaire Guillaume Mahaut, 1620-1638.
Arch. dép. de la Marne, dépôt de Reims, 2 G 1921, affaire Thomas Stenne, 1712.
Arch. dép. de l’Aube, G 4200, affaire Louis Lemaistre, 1530-1531.
264
sarah dumortier
ladite Belo en luy donnant le meilleur » 20. Lucien Carpentier, prêtre habitué
dans le diocèse de Beauvais, affirme aux fidèles « qu’il falloit faire plaisir l’ung
à l’autre », que lui-même « estoit ung mary », celui de Françoise Pietre, dont il
partage la vie depuis quatre ans 21. Ces matérialités sont parfois empreintes de
querelles, de disputes, mettant en évidence le degré d’intimité partagée :
l’ivrognerie entraîne régulièrement les mots de « madame », la jalousie
conduit certaines compagnes à se donner en spectacle au cœur de la paroisse,
telle Bernarde, servante-concubine du curé d’Hétomesnil, au diocèse de
Beauvais, qui reproche à son amant de ne pas être « content d’une femme,
mais qu’il luy en falloit six » 22. Ces conflits se rapprochent fortement de ceux
qui peuvent éclater au sein de couples mariés, pour lesquels on conseille de la
tempérance, un ménagement réciproque. Certes, ces frictions franchissent les
limites du scandale, donnent à voir l’éclatement de rancœurs dont le chercheur ne sait rien, mais permettent d’accéder au couple ecclésiastique en tant
que représentation sociale. C’est, d’ailleurs, à la lumière de telles anecdotes
que l’on mesure les sentiments qui lient ces couples. Notons que les défauts
reprochés par les deux parties correspondent à ceux qui sont présentés en
1664 par Thomas Le Blanc dans son ouvrage La direction et la consolation
des personnes mariées ou Les moyens infaillibles de faire un mariage
heureux d’un qui seroit malheureux, à savoir le mari gourmand et ivrogne, le
mari débauché et peu chaste, la femme jalouse, la femme avaricieuse, la
femme qui n’est point aimée de son mari 23.
Quelle sexualité pour le concubinaire délinquant ?
Les plaisirs de la sensualité apparaissent comme de graves péchés dans la
tradition chrétienne et ne sont tolérés que dans le cadre du mariage. Si des
traités existent sur la bienséance des rapports amoureux 24, ils rappellent
constamment que l’ultime dessein de l’acte sexuel dans le mariage licite
correspond à la procréation. L’acte de chair n’ayant pour but que la filiation,
une seule position sexuelle est autorisée : « que l’homme soit couché dessus, et
la femme renversée dessous » 25. Toute technique érotique particulière est
condamnée car soupçonnée d’être usitée pour assouvir son plaisir 26. La
reproduction n’étant pas au cœur des préoccupations des ecclésiastiques
dévoyés, il faut s’interroger sur leur respect des instructions et des normes
édictées. Si la description de leur sexualité repose sur un vocabulaire d’une
20. Arch. dép. du Nord, 5 G 513, affaire Thomas Laman, 1684.
21. Arch. dép. de l’Oise, G 4218, affaire Lucien Carpentier, 1626-1632.
22. Arch. dép. de l’Oise, G 4368, affaire Gabriel Hainques, 1664.
23. R. P. Thomas Le Blanc, La direction et la consolation des personnes mariées ou Les
moyens infaillibles de faire un mariage heureux d’un qui seroit malheureux, Paris, 1664.
24. Voir l’ouvrage d’Agnès Walch, La spiritualité conjugale dans le catholicisme français
(XVIe-XXe siècle), Paris, 2002 (Histoire religieuse de la France, 19).
25. R. P. Tomás Sánchez, Disputationum de sancto matrimonii sacramento tomi III, Anvers,
1607, cité par Scarlett Beauvalet, La sexualité en France à l’époque moderne, Paris, 2010, p. 89.
26. Ibid. : « Toutes les autres postures sont considérées comme antinaturelles et condamnées
au nom d’un rite immémorial et en ce qu’elles constituent un abus du sacrement du mariage ; on
les soupçonne en effet de ne pas favoriser la procréation et de n’être guidées que par une recherche
coupable du plaisir. »
le prêtre en couple à l’époque moderne
265
insigne pauvreté, comme « copuler », « baiser », « avoir eub commerce charnel », l’analyse des témoignages et des interrogatoires contenus dans les
sources judiciaires permet de définir les principaux traits de caractère de cette
sexualité et d’établir, si cela est possible, ses normes.
Le déroulement de l’acte sexuel semble répondre à un schéma identique.
Viennent d’abord les baisers et les embrassades. Ces préliminaires sont
majoritairement suivis d’un effeuillage, qui n’aboutit pas toujours à la nudité.
Les rapports sexuels diurnes voient les protagonistes conserver leurs vêtements : signe du poids de la morale chrétienne visant à pervertir le corps nu,
ou simple contingence matérielle ? La peur d’être surpris explique très certainement que les vêtements soient conservés. Ainsi, le curé de Géponsart
Thomas Stenne a pour habitude de « retroussé sa soutane soubz ses bras » afin
d’être plus rapidement opérationnel en cas de venue d’un paroissien. De plus,
la nuit, cette pratique évolue, et les sources montrent, directement ou indirectement, que les amants sont nus. Si les baisers sont courants, les caresses et
autres attouchements n’apparaissent que très peu dans les sources et laissent
présager que ces techniques étaient rarement usitées par les ecclésiastiques
de l’Ancien Régime. De surcroît, elles surviennent majoritairement à des
moments distincts de l’acte sexuel final et indiquent au chercheur que la
sexualité des hommes de Dieu repose essentiellement sur la copulation et
non pas sur la recherche du plaisir partagé.
L’acte de fornication semble respecter les ordonnances de l’Église : la
plupart des dossiers permettant d’établir ces normes mentionnent que
l’homme est couché au-dessus de la femme, toujours positionnée sur le dos. La
femme apparaît dans une situation d’attente, passive, et les dépositions mettent en évidence ce phénomène : elle est jetée sur le lit, elle est sous le prêtre,
elle est couchée sans pouvoir bouger. L’homme est le dominant, et c’est à lui
seul que revient le déroulement du rapport ; il prend l’initiative et jouit de la
femme. Comment expliquer que cet habitus n’ait pas été transgressé par des
ecclésiastiques que la présence d’une femme enceinte pouvait trahir ? Pourquoi n’ont-ils pas usé de pratiques moins fécondes ? Respect des lois ou
permanence des habitudes ? Répondre à une telle interrogation est impossible
à partir des fonds des officialités, mais il faut envisager l’utilisation d’une
possible contraception. Les sources permettent, en effet, d’établir que la
méthode du coitus interruptus était employée fréquemment par les ecclésiastiques délinquants ; ces hommes mettaient d’ailleurs en avant leur connaissance du retrait, tel le curé d’Étreux, au diocèse de Cambrai, qui indiquait à sa
compagne qu’elle « n’avoit rien à craindre de devenir enceinte, qu’il sçavoit
quand il faloit se retirer » 27. D’autres affirmaient disposer de « moyens » pour
empêcher toute génération : les dossiers évoquent des « secrets », des « charmes », des pessaires ou des « eaux hygiéniques », dont la présence semble peu
orthodoxe tant ces remèdes se rapportent au milieu de la prostitution 28. Les
27. Arch. dép. du Nord, 5 G 524, affaire Pierre-Joseph Leprochon, 1739.
28. Jacques Rossiaud, Amours vénales : la prostitution en Occident (XIIe-XVIe siècle),
[Paris], 2010 (Coll. historique), p. 195.
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rares ecclésiastiques défiant la morale et n’employant pas la posture du
missionnaire usent de gestes dits « contre nature » qui sont loin d’être grivois :
la position retro, quelques rapports debout, des rapports pendant les menstrues. Aucun couple ne semble recourir à des jeux sexuels ou à des positions
encore plus répréhensibles, comme la position mulier super virum. Il est à
noter que ces pratiques, honnies par l’institution, sont conseillées par les
compagnes, non pas dans le cadre de la recherche du plaisir, mais pour éviter
l’enfantement. La question de la jouissance transparaît très peu dans les
sources et se résume à quelques périphrases décrivant l’éjaculation, telles que
« sortir sa semence ».
Aucun dossier ne mentionne un recours à la masturbation ou à la manualisation, à la bestialité ou à l’emploi de pratiques illicites. Peut-on donc en
déduire que le comportement sexuel des ecclésiastiques concubinaires est,
comme celui des laïcs, fortement orienté par les impératifs moraux d’origine
religieuse ? Nous le pensons. Si ces hommes bafouent le vœu de célibat, si le
but premier de leurs ébats n’est pas la procréation, ils semblent s’astreindre
aux préceptes recommandés en matière de sexualité. Leur comportement ne
diffère pas de celui des laïcs, qui, eux aussi, cherchaient à éviter des grossesses
multiples et rapprochées, comme Jean-Louis Flandrin l’a démontré 29. Il est
certain que ces prêtres vivant maritalement avaient une sexualité que l’on peut
qualifier de « normale » par rapport à celle des laïcs, si toutefois normaliser la
sexualité ecclésiastique est possible. Il est donc important de retenir que ces
hommes engagés dans une union libre et fidèles respectaient autant que possible les prescriptions de l’Église et normalisaient d’eux-mêmes leurs pratiques.
Certes, notre échantillon est restreint, mais nous sommes en droit de penser
que ces attitudes concernent la majorité des ecclésiastiques engagés sentimentalement. Ce constat amène à nuancer bien des écrits sur les déviances sexuelles du clergé, à remettre en cause le postulat d’une minorité scandaleuse et pervertie. Ce modèle ne peut être transposé à l’ensemble des ecclésiastiques
dévoyés, mais il faut tenir compte de ces réalités et les réhabiliter.
Libertinage, conjugalité et sexualité
L’ecclésiastique, un libertin ?
Après avoir traité de l’« amour conjugal » chez les ecclésiastiques concubinaires, il est nécessaire de s’intéresser à ceux qui ont des liaisons durables ou
multiplient les relations consenties. Peut-on évoquer un libertinage en raison
d’un « excès de l’appétit corporel » 30 ? Peut-on comparer ces ecclésiastiques
friands de sensualité à la figure du libertin des xviie et xviiie siècles ? Nous
29. Jean-Louis Flandrin, Le sexe et l’Occident : évolution des attitudes et des comportements, Paris, 1981 (L’univers historique), p. 109-127.
30. [Arnulphe d’Aumont], article « Érotique, adj. », dans Denis Diderot et Jean d’Alembert
(dir.), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, t. V, Paris,
1755, p. 909.
le prêtre en couple à l’époque moderne
267
sommes ici loin des frasques de la noblesse dépeintes par les historiens, à
l’instar d’Antoine Adam dans Les libertins au XVIIe siècle 31. Il ne s’agit,
dans notre étude, que d’un libertinage des mœurs, négligeant entièrement les
spéculations philosophiques et intellectuelles, de séducteurs impénitents qui
ne s’embarrassent pas de convictions religieuses. Nous pourrions, de plus,
qualifier l’ensemble des ecclésiastiques rencontrés dans les officialités de
« libertins », puisqu’ils « recouvrent l’éventail entier des opinions, tendances
ou comportements qui s’écartent des croyances enseignées par le magistère
ecclésiastique » 32. Le premier constat tient au réel engagement sentimental
des hommes d’Église ayant des relations durables avec une ou plusieurs
femmes. Ces relations sont consenties et témoignent d’un réel attachement
entre les protagonistes. Il est impossible d’affirmer qu’il s’agisse d’amour, au
sens passionnel et amoureux, puisque nous ne disposons que de documents
indirects visant à minimiser les faits, mais certains actes de la vie quotidienne
témoignent bien de la tendresse, de l’amitié éprouvée. Parmi ces attitudes,
citons les repas partagés, tel celui de Pierre Clerquin, curé de Dour, au diocèse
de Cambrai, avec Barbe Estievenart, qui se fait une joie de déguster un
« poulet sur un blocqueau » 33. Mentionnons les nuits passées ensemble, les
gestes tendres témoignant d’une affection sincère, comme dans le cas de
Pierre-Paul Selle, curé de Saint-Denis, au diocèse de Paris, dont l’interrogatoire stipule qu’il « regardait souvent laditte dame Larivière en sourriant et
bien passant même en procession devant les chapelles où elle se mettoit où il
ne s’arrêtoit par quelque fois pour lui parler, lui donner du tabac ou pour lui
pincer le bout du né par une badinerie très déplacée » 34. Ces liaisons stables,
pouvant durer toute une vie ou quelques mois, résultent d’un désir charnel
accompagné de respect ou de sentiments amicaux. Ils sont le fruit d’un
engagement non circonstanciel et attestent une attirance et des émotions
sincères. Le prêtre est engagé auprès de sa maîtresse et lui témoigne ses
sentiments, notamment lorsque la relation s’achève. Ces hommes avaient un
comportement amoureux et sexuel que nous pouvons qualifier de « normal »,
sauf aux yeux des instances ecclésiastiques, qui condamnaient à la fois
l’adultère et le non-respect du célibat sacerdotal. Il est essentiel d’exposer que
ces attitudes concernaient plus de 65 % des ecclésiastiques condamnés pour
ce type de liaison : leurs attentes conjugales n’étaient donc pas celles d’un
clergé défroqué et pervers, comme de nombreux auteurs eurent tendance à le
présenter. Ils s’attachaient à une femme, ils recherchaient une compagne de
vie qui leur apportait réconfort, soutien et présence. Le diocèse de Troyes met
parfaitement en évidence ce phénomène : sur les cinquante-cinq accusations
ayant eu lieu avant la promulgation des décrets tridentins, nous comptabilisons trente et un prêtres ayant une liaison suivie et consentie avec une seule
31. Antoine Adam, Les libertins au XVIIe siècle, Paris, 1964 (Coll. Le vrai savoir), p. 7-31.
32. René Pintard, Le libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, nouv. éd.,
Genève-Paris, 1983, p. xiv.
33. Arch. dép. du Nord, 5 G 509, affaire Pierre Clerquin, 1622.
34. Arch. nat., Z1O 225 B, affaire Pierre-Paul Selle, 1760.
268
sarah dumortier
et unique partenaire. Gérard Lespelucheux, curé de Nesle-la-Reposte, a une
liaison avec Huguette depuis plus de treize ans 35. Vautherin Ladvocat, curé de
Fresnay, entretient depuis plusieurs années une relation amoureuse avec l’une
de ses paroissiennes 36.
Normaliser la sexualité du prêtre volage
La majorité des prêtres ayant des liaisons de longue durée ont une sexualité
équivalente à celle de leurs homologues concubinaires. Bocquet, curé de
Rouvillers, au diocèse de Beauvais, reçoit chez lui, la nuit, sa maîtresse, et ils
couchent dans le même lit 37. Le curé de Liry, au diocèse de Reims, fréquente
la même femme depuis dix ans et l’emmène avec lui à la taverne avant de la
ramener au presbytère et de partager une seule et unique couche 38. L’acte
sexuel en lui-même suit la même logique qu’au sein des couples concubinaires : dans le diocèse de Beauvais, Robert Gaude et Hélaine Tasson commencent par « des attouchements deshonnestes à boire dans le verre dudit
curé, et ledit curé dans celluy de laditte Tasson, et se baiser l’ung l’autre,
laquelle Tasson se laissoit toucher le sein par ledit curé à la veue de ceux qui
estoient à sa compagnie, et ledit curé alloit souvent en sa chambre » 39. Nous
n’avons que très peu de mention d’actes sexuels réprouvés par la morale
chrétienne : à plus de 80 %, les prêtres ayant une ou plusieurs relations suivies
respectent les différents conseils pratiques que l’on peut retrouver dans les
traités sur le mariage. Toutefois, ils peuvent parfois se montrer pressants,
voire violents, lorsqu’ils n’obtiennent pas immédiatement satisfaction. Dans
le diocèse de Cambrai, Georges-Joseph Belfille en est l’exemple type : sa
relation avec Aldegonde Craleux ne semble pas satisfaire à tous ses besoins,
surtout lorsque sa maîtresse se refuse à lui, le poussant à commettre « des
violences jusques à la meurtrir, lui faisant entendre qu’elle ne pouvoit lui
refuser sans sa permission » 40.
Les hommes d’Église au profil de Don Juan suivent ces mêmes schémas, et
aucun n’a une sexualité débridée. La corruption des mœurs est certes
présente, tout comme la recherche continuelle du plaisir, mais leurs attitudes
et comportements restent dans cette « normalité » déjà décrite. Ce même
phénomène se retrouve au sein des procès instruits pour fréquentation
des maisons de prostitution. Si le « client » est là pour satisfaire son désir,
s’ébattre, prendre une compagne éphémère, les actes sexuels prisés par les
ecclésiastiques sont très loin des rituels de certains laïcs qui s’adonnent au
sadomasochisme ou à la sodomie. En majorité, leur seul désir correspond à
une fornication simple, même si nombreux sont les hommes de Dieu à
privilégier la manualisation. La crainte des maladies vénériennes, véritable
35.
36.
37.
38.
39.
40.
Arch. dép. de l’Aube, G 4187, affaire Gérard Lespelucheux, 1502-1503.
Arch. dép. de l’Aube, G 4196, affaire Vautherin Ladvocat, 1522.
Arch. dép. de l’Oise, G 4186, affaire Bocquet, 1689-1704.
Arch. dép. de la Marne, dépôt de Reims, 2 G 1919, affaire Didier Bernisseau, 1708.
Arch. dép. de l’Oise, G 4333, affaire Robert Gaude, 1663.
Arch. dép. du Nord, 5 G 516, affaire Georges-Joseph Belfille, 1693.
le prêtre en couple à l’époque moderne
269
peur collective au xviiie siècle 41, a pu conduire ces hommes à limiter leurs
désirs sexuels.
*
* *
En étudiant statistiquement et anthropologiquement les archives de la
répression des offenses au célibat, force est de constater que les ecclésiastiques
incriminés, tout au long de la période étudiée, cherchent majoritairement à
établir des relations durables, fondées sur la conception du partage et de la vie
commune. Certes, d’autres apparaissent comme déviants, violeurs ou pédérastes, mais ils ne représentent qu’une minorité au sein de la minorité
dévoyée. Les attitudes et comportements conjugaux des ecclésiastiques étudiés se caractérisent par ce qu’il convient de nommer la « normalité ». Ils ont
des relations amoureuses, durables, stables, qui mettent en scène des sentiments vrais et des existences partagées. Le quotidien du concubinaire peut
être comparé aux relations illégitimes laïques. Rien, si ce n’est le caractère
sacré de l’homme d’Église, ne vient différencier la conjugalité des ecclésiastiques de celle de ses paroissiens. L’étude des pratiques sexuelles employées par
les concubinaires ou les membres du clergé davantage en marge conduit aux
mêmes conclusions : elles s’inscrivent, en majorité, dans les normes de l’époque moderne. Les ecclésiastiques se situent là également dans la « normalité ».
La sexualité des chargés d’âmes, déterminée par des impératifs moraux et
religieux, ne se vit pas dans la crainte du corps, le plaisir sexuel n’est pas renié,
et les pratiques témoignent d’une sensualité « classique ». Leurs vécus et
expériences sont marqués par une relative indépendance vis-à-vis des attentes
des théologiens, mais leurs attitudes sont marquées par des modes et des
habitudes propres aux mentalités de l’Ancien Régime. Les sources confrontent le chercheur à une sexualité bien éloignée des pamphlets et des récits
grivois qui décrivent la perversion d’un clergé et mettent en exergue la
recherche d’une approche sexuelle fondée sur des attentes normées. Cependant, parallèlement à cette normalité amoureuse, on perçoit, dans notre
documentation, le poids de la répression et l’adaptation sentimentale et
conjugale d’un clergé à une coercition devenue multiforme. Dès lors, il est
possible d’affirmer que la déviance, telle qu’elle est entendue, n’est que
l’application par les autorités de normes et de sanctions à ceux qui transgressent un modèle.
Sarah Dumortier,
université Charles-de-Gaulle Lille-III,
Institut de recherches historiques du Septentrion.
41. Voir l’analyse de différents traités s’y rapportant par Erica-Marie Benabou, La prostitution et la police des mœurs au XVIIIe siècle, Paris, 1987, p. 414-430.
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