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LE BERCEAU ET LA TOMBE
CULTE ET MÉMOIRE
DE LOUIS-MARIE GRIGNION
AUX XIXe ET XXe SIÈCLES
Depuis une trentaine d’années, l’approche de la sainteté s’est considérablement renouvelée, en particulier grâce aux nombreux travaux relatifs au culte
des saints, qui ont permis de montrer que, au-delà du strict cadre ecclésial et
liturgique, l’émergence d’un saint était étroitement liée à des enjeux politiques, culturels et sociaux. Saint André 1, saint Remi 2, saint Yves 3, ou encore
saint Benoît Labre 4, pour ne retenir que quelques figures ayant vécu dans des
contextes fort différents, ont ainsi récemment fait l’objet de passionnantes
études, qui ont permis de mieux comprendre comment émerge et se structure
l’image symbolique d’un saint. La perspective du tricentenaire de la mort de
Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716) invite à se placer dans le sillage
de ces travaux et à s’interroger sur le destin posthume de ce prêtre, béatifié en
1888 et canonisé en 1947. Si la vie de ce missionnaire, qui arpenta les paroisses
de l’Ouest de la France, de Saint-Brieuc à La Rochelle, est bien connue, tout
comme l’histoire de ses disciples et des ordres qu’il fonda, les lectures et les
interprétations de son itinéraire et de son apostolat le sont beaucoup moins.
Dans un océan de publications relatives à Grignion de Montfort 5, le sujet
n’a guère été abordé que par Louis Pérouas, en clôture de l’ouvrage qu’il
lui consacra dans la collection « Mémoire d’hommes, mémoire de foi » aux
1. Charlotte Denoël, Saint André : culte et iconographie en France (Ve-XVe siècles), Paris,
2004 (Mémoires et documents de l’École des chartes, 77).
2. Marie-Céline Isaïa, Remi de Reims : mémoire d’un saint, histoire d’une Église, Paris, 2010
(Histoire religieuse de la France, 35).
3. Jean-Christophe Cassard et Georges Provost (éd.), Saint Yves et les Bretons, culte,
images, mémoire (1303-2003) : actes du colloque de Tréguier, 18-20 septembre 2003, Rennes,
2004 (Histoire).
4. Marina Caffiero, La fabrique d’un saint à l’époque des Lumières, trad. fr., Paris, 2006
(Civilisations et sociétés, 124).
5. La première biographie de Grignion de Montfort fut publiée par Joseph Grandet : La vie de
messire Louis-Marie Grignion de Montfort, prêtre missionnaire apostolique, Nantes, 1724.
Parmi les titres significatifs sortis ultérieurement, signalons Louis Le Crom, Un apôtre marial :
saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716), Pontchâteau, 1942 [rééd. Saint LouisMarie Grignion de Montfort, Étampes, 2003] ; Louis Pérouas, Grignion de Montfort ou
L’aventurier de l’Évangile, Paris, 1990 (Coll. Mémoire d’hommes, mémoire de foi), et René
Laurentin, Petite Vie de Louis-Marie Grignion de Montfort, Paris, 2005 (Petite Vie de...).
RHEF, t. 102, 2016, p. 299-321.
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samuel gicquel
Éditions ouvrières 6. En une dizaine de pages, l’auteur souligne la diversité des
« réinterprétations » dont saint Louis-Marie fut l’objet au cours de la période
contemporaine,livrantaulecteurdeprécieusespistesderéflexion.Néanmoins,
comme l’a souligné Jean-Clément Martin dans le compte rendu d’une biographie du même auteur 7, la question méritait d’être reprise et approfondie.
Ce sont ces sillons que le présent article entend creuser en analysant l’émergence d’un culte officiel consacré à saint Louis-Marie Grignion de Montfort et
la construction de mémoires complémentaires ou conflictuelles au cours de la
période contemporaine. Plus précisément, ces lectures et appropriations sont
ici étudiées de façon comparative dans deux espaces différents, ceux de sa naissance et de sa mort, à savoir respectivement Montfort-sur-Meu, en Bretagne, et
Saint-Laurent-sur-Sèvre, en Vendée, dans le but de mieux faire ressortir les
rythmes et les spécificités des constructions mémorielles observées. Dans les
deux cas, il s’agit d’anciennes paroisses qui s’approprièrent « leur » saint au
cours de l’époque contemporaine et devinrent deux hauts lieux montfortains.
Les autres sanctuaires montfortains, en particulier le calvaire de Pontchâteau,
situé entre les deux foyers d’étude, constitueront pour leur part des points
de comparaison.
Le sujet est loin d’être anecdotique. En effet, la figure de Grignion de
Montfort, érigée de façon posthume en apôtre de la Bretagne ou de l’Ouest, en
père puis en saint de la Vendée, dépasse largement le cadre religieux. Connaître
son destin aide en particulier à mieux comprendre la construction de la
mémoire vendéenne 8 et les liens entre religion populaire et piété valorisée par
les autorités ecclésiastiques. En Bretagne, l’interprétation de la vie du saint
suscite moins de débats passionnels, et il n’est pas surprenant d’y voir une
mémoire différente émerger au fil des décennies. Malgré tout, en Vendée
comme en Bretagne, les appropriations et les mises à distance se font à des
rythmes similaires, et trois temps peuvent être distingués : alors que le début
du xixe siècle est marqué par une relative tiédeur à l’égard de Grignion de
Montfort, la béatification de 1888 ouvre un âge d’or au cours duquel l’Église
catholique cherche à imposer sa lecture de l’apostolat du bienheureux ; enfin,
la seconde moitié du xxe siècle correspond à un recul de la ferveur à l’égard de
saint Louis-Marie.
La naissance d’une mémoire vendéenne
Au cours du xviiie siècle et dans les trois premiers quarts du xixe siècle, le
souvenir de Louis Grignion — le nom de baptême du futur saint Louis-Marie
— s’est considérablement estompé dans son pays natal : nulle trace de
6. L. Pérouas, Grignion de Montfort..., p. 81-93.
7. Jean-Clément Martin, compte rendu de L. Pérouas. Grignion de Montfort et la Vendée,
Paris, 1989, dans Annales : économies, sociétés, civilisations, t. 46 (1991), p. 318-320.
8. Dans le présent article, nous entendons par « mémoire vendéenne » la mémoire de la Vendée
militaire qui se rattache aux affrontements révolutionnaires et se nourrit du souvenir de la guerre
débutée en 1793. Voir à ce sujet les travaux de Jean-Clément Martin, en particulier La Vendée et
la France, Paris, 1987 (L’univers historique, 50), et La Vendée de la mémoire (1800-1980),
Paris, 1989.
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dévotion spontanée ni de désir de promouvoir la spiritualité de l’enfant du
pays. Tout juste le curé de Montfort-sur-Meu signale-t-il au début des années
1870 dans son livre de paroisse que « le baptême du vénérable Grignion de
Montfort » constitue l’un des « souvenirs historiques » dignes d’être signalés,
au même titre que le passage de saint Vincent Ferrier 9. Rien d’étonnant, bien
sûr, à cet oubli relatif : après son ordination, Louis Grignion ne passa que
quelques mois à Montfort, en 1707-1708, peu après que le pape lui eut
demandé de rester exercer son apostolat en France. Il vécut alors à l’écart de
la ville, dans l’ermitage de Saint-Lazare, qu’il quitta pour étendre son territoire de prédication vers le diocèse de Nantes et celui de La Rochelle, dans
lequel il mourut en 1716 (fig. 1).
C’est en Vendée, autour de Saint-Laurent-sur-Sèvre, où il fut inhumé, que
le culte de Louis-Marie Grignion de Montfort se développe à partir des années
1820, sous l’impulsion de Gabriel Deshayes 10. Le nombre de disciples du père
de Montfort passe alors d’une dizaine en 1821 à soixante-dix en 1825, puis cent
trente en 1835 11. Ce succès, dont l’histoire a été retracée par Louis Pérouas
dans ses divers ouvrages, est bien connu. Il s’inscrit dans une conjoncture
globale de restauration religieuse propice à l’émergence de vocations et dans
le contexte particulier vendéen postrévolutionnaire. En effet, la Restauration
correspond également à la diffusion d’une mémoire vendéenne spécifique
autour de la figure de Grignion de Montfort. Du temps même des affrontements militaires, le lien entre le soulèvement vendéen et l’action des Montfortains est établi par les républicains. « Ce sont eux qui [...] ont soufflé le feu
de la malheureuse guerre de Vendée », s’exclame ainsi le conventionnel
Goupilleau devant le tribunal révolutionnaire de Paris le 17 avril 1794, en désignant plus particulièrement deux missionnaires accusés d’être « les deux plus
grands contre-révolutionnaires qui aient jamais existé » 12. Puis, suivant le
schéma général décrit par Jean-Clément Martin 13, les insurgés s’approprient
la lecture républicaine et font progressivement de Grignion de Montfort le père
de l’insurrection. Une telle vision transparaît ainsi clairement dans l’Essai historique sur l’influence de la religion en France pendant le dix-septième siècle,
paru en 1824, dans lequel Michel Picot souligne le destin révolutionnaire singulier des paroisses labourées par Grignion de Montfort 14. Louis Pérouas a
démontré dans plusieurs ouvrages que cette vision relevait davantage de la
construction mythique que de l’analyse historique rigoureuse 15. La géographie du soulèvement ne coïncide en effet qu’imparfaitement avec l’aire de
9. Archives historiques du diocèse de Rennes, livre de paroisse de Montfort-sur-Meu.
10. L. Pérouas, Gabriel Deshayes : un grand pionnier de la restauration catholique dans
l’Ouest de la France (1767-1841), Paris, 2003 (Sciences de l’éducation).
11. Id., « Une congrégation aux ambitions modestes : les Montfortains aux xviiie et
xixe siècles », dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 105, no 1 (janv.-mars 1998),
p. 59-68.
12. Cité par Alain Gérard, La Vendée, 1789-1793, Seyssel, 1992 (Époques), p. 42.
13. J.-C. Martin, La Vendée de la mémoire...
14. [Michel Picot], Essai historique sur l’influence de la religion en France pendant le
dix-septième siècle ou Tableau des établissemens religieux formés à cette époque et des exemples
de piété, de zèle et de charité qui ont brillé dans le même intervalle, Paris, 1824, vol. II, p. 432.
15. Voir en particulier L. Pérouas, Grignion de Montfort et la Vendée...
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samuel gicquel
prédication de Grignion de Montfort, et la responsabilité de l’insurrection
ne peut bien sûr être imputée aux seuls Montfortains, peu nombreux à la fin
du xviiie siècle.
Fig. 1. — L’Ouest de la France au temps de Louis-Marie Grignion.
Carte S. Gicquel et A. Hess.
culte et mémoire de grignion de montfort
303
Cette lecture rencontre néanmoins un succès remarquable tout au long du
xixe siècle, entretenu par la dévotion populaire autour de la tombe de Grignion de Montfort à Saint-Laurent-sur-Sèvre, au cœur-même de la Vendée
militaire 16. L’idée que le père de Montfort serait le père de la Vendée est
réaffirmée avec force dans de nombreuses publications, surtout à partir des
années 1870. L’abbé Pauvert, par exemple, dans la préface de la biographie
qu’il consacre à Grignion de Montfort en 1875, l’assène sans ambages :
« [L’]exaltation et [l’]intrépidité de l’esprit religieux dans les provinces de l’Ouest
sont dues à des causes récentes et presque contemporaines. La Bretagne le dut aux
prédications de Michel Le Nobletz, du P. Maunoir et du P. Bernard. La Vendée le dut
exclusivement au V. Montfort et à ses successeurs, qui firent passer leur foi et leur
enthousiasme dans l’âme des prêtres et des paysans vendéens 17. »
Dans la Semaine catholique du diocèse de Luçon — l’hebdomadaire
diocésain —, le chapelet, qui symbolise la dévotion mariale encouragée par
Grignion de Montfort, est présenté comme une « arme de guerre » 18. L’abbé
Quérard, ancien missionnaire de Marie, use de la même métaphore dans un
ouvrage de piété en faisant du rosaire « un glaive », « une arme défensive et un
défi jeté à l’ennemi » 19. La lecture vendéenne de l’héritage de Grignion de
Montfort s’épanouit ainsi dans un contexte d’interrogations patriotiques
consécutives au traumatisme de la guerre de 1870.
Mais, surtout, la mémoire de Grignion de Montfort est entretenue et
réactivée avec la perspective de sa béatification. Le mouvement fut amorcé dès
1829, quand le procès préliminaire fut ouvert sous l’impulsion de Gabriel
Deshayes 20, débouchant sur l’attribution du titre de vénérable en 1838. Une
autre lecture de la figure de Grignion de Montfort émerge alors dans l’Église
catholique : celle du prêtre qui serait digne de voir ses vertus morales et
théologales reconnues par Rome. Sa spiritualité rencontre en effet un écho
très favorable dans un xixe siècle marqué par la volonté de rédemption et
l’esprit marial. En 1842, l’opportune découverte d’un important manuscrit
ultérieurement intitulé Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge
annonce, dans une conjoncture mariophanique, le succès de Louis-Marie
Grignion. Sa théologie de la Croix est également de plus en plus commentée
dans les diocèses de l’Ouest de la France. C’est en particulier le cas autour du
calvaire de Pontchâteau, qui avait été partiellement restauré en 1821 après
16. Id., « La piété populaire au travail sur la mémoire d’un saint : Grignion de Montfort », dans
Actes du 99e congrès national des sociétés savantes (Besançon, 1974), Section d’histoire
moderne et contemporaine, Paris, 1976, t. I, La piété populaire de 1610 à nos jours, p. 269.
17. Abbé Charles Pauvert, Vie du vénérable Louis-Marie Grignion de Montfort, missionnaire apostolique, fondateur des prêtres missionnaires de la Compagnie de Marie et de la
congrégation des Filles de la Sagesse, Poitiers-Paris, 1875, p. xiv.
18. Un Vendéen, « Le saint rosaire », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon,
6 octobre 1878, p. 150.
19. Abbé Jean-Marie Quérard, La mission providentielle de Louis-Marie Grignion de
Montfort dans l’enseignement et la propagation de la parfaite dévotion à la Sainte Vierge
comme préparation au grand règne de Jésus et de Marie dans le monde, Paris/Rennes/Nantes,
1884, p. 141.
20. Alexis Crosnier, L’homme de la divine Providence : Gabriel Deshayes, Paris, 1917-1918.
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samuel gicquel
plus d’un siècle d’oubli, et dont la renommée s’accroît au fil du siècle 21, mais
aussi lors du concile provincial de Poitiers en 1868. L’épiscopat s’est alors saisi
de la cause de Grignion de Montfort. L’évêque de Luçon, en particulier, joue
un rôle essentiel dans la diffusion de son culte, en multipliant les initiatives et
les discours, comme en 1877, lorsqu’il lance le pèlerinage de la grotte de
Mervent avec le soutien promotionnel de la Semaine catholique du diocèse de
Luçon. Selon cette source, « 18 à 20 000 personnes » se rassemblèrent au pied
de la grotte pour écouter l’évêque « célébrer la mémoire de celui qui fut
l’apôtre de l’Anjou, de la Bretagne et de la Vendée » 22. Cet épisode symbolise
la prise en main de la piété populaire par l’autorité diocésaine et la volonté
d’encadrer les dévotions spontanées qui s’étaient développées dans les décennies précédentes. Ce faisant, l’évêque de Luçon cherche à imposer sa propre
lecture de la vie de Grignion de Montfort, qui diffère de la mémoire vendéenne
de la Révolution. Sans la renier ni la critiquer, il paraît s’en écarter, préférant
d’autres terrains de prédication. Plus que vers la Révolution, il est tout entier
tourné vers la béatification, laquelle aboutit en 1888, en partie grâce aux efforts
qu’il déploya pour étayer le dossier des miracles et œuvrer en coulisses lors de
sa visite ad limina à Rome en 1881. La béatification de Louis-Marie Grignion
de Montfort constitue ainsi l’aboutissement d’un mouvement de cléricalisation d’une piété populaire empreinte de mysticisme. En outre, elle rend désormais possible une vénération publique et officielle et ouvre ainsi une nouvelle
ère dans l’histoire posthume de Grignion de Montfort.
L’apogée du culte (1888-années 1960)
La béatification : le catalyseur de la dévotion
La béatification de Grignion de Montfort marque le début de l’âge d’or de
son culte. Le faste des fêtes de 1888, organisées pour célébrer l’issue favorable
du procès, témoignent de l’enthousiasme populaire que suscite le nouveau
bienheureux. En Vendée, elles culminèrent à Saint-Laurent-sur-Sèvre, près de
six mois après la cérémonie pontificale, lors d’un triduum organisé les 4, 5 et
6 juin 1888, en l’anniversaire de l’ordination sacerdotale de Louis-Marie
Grignion. Dans les faits, les festivités durèrent plus d’une semaine, puisqu’elles s’ouvrirent dès le 1er juin avec la consécration de la chapelle de la
Sagesse, suivie le lendemain de celle de la chapelle des frères de Saint-Gabriel,
rendant ainsi davantage visible la présence et la fécondité de la famille
montfortaine. La cléricalisation de Saint-Laurent-sur-Sèvre fut symboliquement parachevée à l’occasion d’une troisième journée introductive, le
dimanche 3 juin, qui vit l’évêque de Luçon prendre la tête de la procession
de la Fête-Dieu dans la paroisse.
21. Chantal Provost, Le mouvement des pèlerinages au calvaire de Pontchâteau de 1888 à
nos jours, mém. de maîtrise, dir. Marcel Launay, univ. de Nantes, 1991, dactyl.
22. H. R., « Pèlerinage à la grotte du vénérable père de Montfort, le lundi de la Pentecôte,
21 mai 1877 », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 3 juin 1877, p. 811.
culte et mémoire de grignion de montfort
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Le triduum s’ouvrit donc le lundi ; il fut un succès immense, que la
Semaine catholique de Luçon contribua à amplifier en lui donnant un formidable écho. Selon l’hebdomadaire catholique, mille prêtres et dix évêques
étaient présents — dont l’archevêque de Paris —, encadrant une nuée de
fidèles estimée à environ vingt mille personnes 23. Le rayonnement des festivités déborde donc largement le cadre de la Vendée et symbolise l’appropriation par l’Église de son nouveau bienheureux. L’étude des discours
confirme que la mémoire vendéenne est reléguée en arrière-plan. Les principaux orateurs qui se succèdent sont des personnalités extérieures au diocèse, à l’instar de Mgr Freppel, qui prononce le panégyrique de clôture. Tous
livrent une vision somme toute assez lisse et consensuelle de Grignion de
Montfort, mettant l’accent sur sa spiritualité, son talent de prédicateur ou
le don de soi. Les références à l’histoire révolutionnaire de la Vendée sont,
pour ainsi dire, absentes des discours officiels. De ce point vue, l’inscription
dévoilée lors de l’inauguration de la chapelle de la Sagesse est tout à fait
évocatrice : « La France occidentale, reconnaissante d’avoir, grâce à vous,
conservé intact le dépôt de sa foi, se consacre à vous. » La Vendée se trouve
alors englobée et diluée dans un espace flou. Pour les prélats présents, l’enjeu
est ailleurs : il s’agit de profiter de l’occasion pour montrer la puissance de
mobilisation de l’Église, alors que le républicanisme laïc est perçu comme
une menace.
L’un des aspects de cet esprit de conquête est la politique de construction,
qui participe à l’affirmation de l’Église catholique concordataire 24. À SaintLaurent-sur-Sèvre, la décision de construire une basilique digne du bienheureux Grignion de Montfort fut prise dès 1888, et les travaux furent réalisés
avec une remarquable rapidité, qui prouve l’ampleur de la mobilisation. La
première pierre fut en effet posée dès septembre 1889, et le nouvel édifice, qui
englobait alors une crypte, une abside, un transept et un clocher neufs, fut
achevé en 1892. L’ampleur des processions et de la construction marque ainsi
la prise de possession de l’espace public par l’Église, alors couramment
observée dans l’ensemble des diocèses français 25. Au cours des mois à venir,
des démonstrations de force similaires, quoique de moindre ampleur, sont
organisées dans les paroisses voisines. À Saint-Paul-en-Pareds, par exemple,
une statue du bienheureux, fruit de la mobilisation financière des paroissiens,
fut bénie le lundi de Pâques 1889 au centre du bourg, au pied de la croix, avant
23. A. C., « Le triduum des 4, 5 et 6 juin en l’honneur du bienheureux de Montfort (SaintLaurent-sur-Sèvre) », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 9 juin 1888, p. 573.
24. Nadine-Josette Chaline et Jeanine Charon, « La construction des églises paroissiales aux
xixe et xxe siècles », dans Revue d’histoire de l’Église de France, t. 73 (1987), p. 35-51. Pour un
exemple local, voir Jean-Louis Kerouanton, Investissement religieux et architecture en Maineet-Loire (1840-1940) : les églises paroissiales, thèse de doctorat, dir. Michel Lagrée, univ.
Rennes-II, 1998, dactyl.
25. Paul D’Hollander (éd.), L’Église dans la rue. Les cérémonies extérieures du culte en
France au XIXe siècle : actes du colloque des 23-24 mars 2000 à Limoges, Limoges, 2001.
306
samuel gicquel
d’être emmenée dans l’église en procession 26. Une douzaine de statues sont
ainsi inaugurées dans le diocèse de Luçon entre 1888 et 1890 27.
Si cette mobilisation catholique connaît une ampleur remarquable autour
de Saint-Laurent-sur-Sèvre, elle n’est pas spécifique à la Vendée. Un enthousiasme similaire est observé à Montfort-sur-Meu, dans le pays natal de LouisMarie Grignion. Sa mémoire n’y ayant guère été honorée dans les décennies
qui précèdent, la rupture de 1888 est encore plus spectaculaire. Tandis qu’en
Vendée le culte officiel de Grignion de Montfort venait se greffer sur une piété
populaire et une mémoire de la Révolution, il naissait en Bretagne presque ex
nihilo, porté sur les fonts baptismaux par les autorités ecclésiastiques. Le
triduum célébré à l’occasion, du 10 au 12 août 1888, est le symétrique des fêtes
de Saint-Laurent : même publicité grâce au concours de la Semaine religieuse, même cortège de crosses et de mitres, processions d’une ampleur
similaire, rassemblant jusqu’à trente mille personnes selon les sources cléricales 28. Ici aussi, les paroissiens et le clergé cherchèrent à entretenir le souffle
de ces journées dans les années qui suivirent, en particulier en faisant une
place de choix au bienheureux dans leur récente église paroissiale, bâtie au
milieu du xixe siècle : en 1889, deux vitraux qui lui étaient consacrés furent
posés dans le chœur, et, surtout, le 9 octobre 1892, une monumentale statue
de Louis-Marie Grignion fut placée au sommet du clocher, faisant ainsi du
bienheureux un bienveillant protecteur et le gardien de la piété. Son inauguration fut l’occasion pour les Montfortais 29 de revivre les fastes de la béatification. À Montfort-sur-Meu, les défilés prennent un sens symbolique supplémentaire, les passages au pied de la maison natale de Louis Grignion et de la
chapelle Saint-Joseph — le lieu de son baptême — étant l’occasion de méditer
sur l’itinéraire de l’enfant du pays. Surtout, la longue ascension vers l’ermitage de Saint-Lazare prend l’allure d’un pèlerinage qui permet de mettre ses
pas dans ceux de l’enfant du pays, en éprouvant son corps pour mieux lui
rendre hommage et s’attirer ses faveurs.
Si l’enthousiasme de ces fêtes retombe quelque peu dans les années qui
suivent, le culte de Louis-Marie Grignion conserve assurément une certaine
vitalité. Jusqu’à la Grande Guerre, la paroisse se rend ainsi chaque année en
procession à Saint-Lazare. Entre 1914 et 1918, les prières se tournent sans
surprise davantage vers saint Michel et Jeanne d’Arc, dont on inaugure les
statues dans l’église paroissiale. Mais dès 1918 le curé relance la dévotion
envers Louis-Marie Grignion en obtenant de son évêque des indulgences pour
quiconque récitera un Pater et un Ave devant une statue du bienheureux qui
avait été placée dans le chœur en 1899. Cet effort débouche sur la relance du
pèlerinage à Saint-Lazare en 1922, qui rassembla cette année-là près de dix
26. D., « Saint-Paul-en-Pareds », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 4 mai 1889,
p. 423.
27. Statistique établie à partir des comptes rendus publiés dans la Semaine catholique du
diocèse de Luçon.
28. C. B., « Les fêtes de Montfort », dans La Semaine religieuse du diocèse de Rennes,
18 août 1888, p. 694.
29. L’adjectif « montfortain » se rattache à Grignion de Montfort et à sa famille spirituelle,
tandis que « Montfortais » est le gentilé de Montfort-sur-Meu.
culte et mémoire de grignion de montfort
307
mille personnes venues des paroisses environnantes sous l’autorité de l’évêque
de Rennes. Une nouvelle fois, le clergé est omniprésent dans l’encadrement
du culte. L’année 1922 marque également l’installation dans la paroisse des
Montfortains, qui rachetèrent l’abbaye Saint-Jacques pour en faire leur séminaire. En une trentaine d’années, Montfort-sur-Meu s’est ainsi affirmée
comme un haut lieu montfortain.
Le parallélisme chronologique est de nouveau frappant avec Saint-Laurentsur-Sèvre, où l’évêque de Luçon vint inaugurer un monument sur le tombeau
du père de Montfort en 1922 (fig. 2). Là aussi, le clergé local et l’épiscopat
unissent leurs efforts pour retrouver les grands élans de piété d’avant-guerre.
Mais ce volontarisme épiscopal semble moins couronné de succès qu’à la fin
du xixe siècle : « Les horaires qui concordaient mal, la date rapprochée de
plusieurs congés pour les travailleurs empêchèrent le groupe de devenir
foule », note ainsi le chroniqueur de la Semaine catholique 30. Les excuses
avancées ne convainquent point : l’enthousiasme autour de Grignion de Montfort est quelque peu retombé. D’ailleurs, dans les années qui suivent, l’hebdomadaire diocésain accorde de moins en moins de place à Louis-Marie
Grignion. Les célébrations solennelles d’avril 1923 à Saint-Laurent-sur-Sèvre,
par exemple, sont sommairement annoncées 31 et ne font pas l’objet de compte
rendu. Dans son pays natal, les références à la figure de Grignion se tarissent
aussi quelque peu dans la Semaine religieuse de Rennes comme dans le livre
de paroisse. Le temps des cérémonies extraordinaires et de la mobilisation
générale semble passé, et une certaine routine cultuelle semble prévaloir.
La canonisation : une seconde vague de ferveur
Finalement, c’est la perspective d’une possible canonisation qui va relancer
le culte de Grignion de Montfort et susciter une nouvelle vague de ferveur. Dès
1925, le cardinal Mercier, alors archevêque de Malines, chercha à mobiliser ses
confrères français pour promouvoir Grignion de Montfort comme saint et
docteur de la médiation universelle de la Vierge Marie, ce qui entraîna la
reprise de la cause de canonisation en 1928. Dans les années qui suivent, la
piété populaire est nourrie par ce nouvel horizon d’attente. Il est symptomatique, par exemple, de voir le maire de Montfort-sur-Meu construire autour de
cette perspective le discours qu’il prononça en 1933 à l’occasion des noces d’or
du curé 32, et de noter le versement au dossier de canonisation de la guérison
jugée miraculeuse de sœur Marie-Thérèse de la Visitation sur le tombeau de
Grignion de Montfort en 1934.
Si l’issue favorable du procès ne faisait plus aucun doute à partir de 1942, il
fallut attendre 1947 pour assister à la proclamation solennelle de la sainteté de
30. Louis Bellamy, « Saint-Laurent-sur-Sèvre. Inauguration d’un monument au tombeau du
bienheureux de Montfort, en sa fête du 28 avril », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon,
13 mai 1922, p. 227.
31. « Saint-Laurent-sur-Sèvre. Fête du bienheureux père de Montfort », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 24 avr. 1923, p. 269.
32. Archives historiques du diocèse de Rennes, livre de paroisse de Montfort-sur-Meu.
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Fig. 2. — Basilique de Saint-Laurent-sur-Sèvre (Vendée), tombeau de saint Louis-Marie Grignion.
Le ciborium, inauguré en 1922, est l’œuvre de Rouillard, un architecte angevin. Autour de la
pierre tombale d’origine, les nombreux ex-voto témoignent de la dévotion populaire.
Cliché Commune de Saint-Laurent-sur-Sèvre.
Louis-Marie Grignion. Comme en 1888, les festivités romaines eurent un écho
amplifié à Montfort-sur-Meu et à Saint-Laurent-sur-Sèvre, qui célébrèrent
toutes deux un triduum solennel, respectivement du 29 au 31 août et du 12 au
14 septembre 1947. La lecture des deux hebdomadaires catholiques diocésains montre qu’une certaine émulation bienveillante semble s’emparer des
deux cités, chacune entendant prouver la vitalité de sa dévotion et de son
attachement. Tandis que, selon le rédacteur de la Semaine catholique du
diocèse de Luçon, cinquante à quatre-vingt mille personnes s’étaient massées
à Saint-Laurent le dimanche 33, le curé de Montfort avance le chiffre de
33. Un pèlerin de Rome et de Montfort, « Triduum de saint Louis-Marie Grignion de
Montfort, Saint-Laurent-sur-Sèvre, 12-14 septembre (suite et fin) », dans Semaine catholique du
diocèse de Luçon, 25 octobre 1947, p. 451.
culte et mémoire de grignion de montfort
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cent mille pèlerins sur trois jours dans sa cité. Ouest-France fournit une
estimation similaire, puisqu’il évalue la foule à cinquante mille personnes lors
de la clôture du triduum présidée par le cardinal Roques 34. Dans un cas
comme dans l’autre, le succès populaire est incontestable. Comme en 1888, les
pèlerins convergent par dizaines de milliers pour honorer la figure catholique
du lieu, cette fois accompagnés par les haut-parleurs. Dans la ville natale de
Grignion, on assiste alors au plus grand rassemblement jamais organisé dans
la cité. La piété se superpose à la liesse populaire d’une ville qui se relève à
peine des douloureux bombardements des 10 et 11 juin 1944, et la reconstruction ajoute à la force du rebond spirituel.
Toutefois, en dépit de cette mobilisation d’une remarquable ampleur, le
survol des hebdomadaires diocésains laisse penser que, à l’échelle diocésaine,
l’enthousiasme de la canonisation n’égale pas celui de la béatification. La
Semaine catholique du diocèse de Luçon ne consacre ainsi que vingt-quatre
brèves et articles à saint Louis-Marie Grignion de Montfort en 1947, contre
cent vingt-trois au nouveau bienheureux en 1888. Ce total exceptionnel
montre bien que toutes les rubriques du bulletin étaient alors gagnées par la
fièvre autour de Grignion de Montfort ; on parlait du bienheureux tant dans
les articles événementiels que dans ceux qui traitaient de l’actualité paroissiale, de l’archéologie, de la poésie ou de la bibliographie. En 1947, l’horizon
se borne davantage aux fêtes de Rome et de Saint-Laurent-sur-Sèvre ;
Grignion de Montfort n’écrase plus l’actualité diocésaine. Il n’est même pas le
sujet le plus traité à l’échelle de l’année, puisque seules quarante et une pages
environ sont consacrées à la canonisation et aux fêtes qui y sont liées, tandis
que la construction d’un petit séminaire aux Herbiers mobilise environ
soixante-dix pages au total. Certes, il s’agit la plupart du temps de longues
listes de souscripteurs, mais l’importance accordée à ces énumérations montre que le diocèse a fait de l’ouverture prochaine du petit séminaire sa priorité.
En 1947, la souscription et le chantier qui s’ouvre symbolisent le christianisme
conquérant du diocèse de Luçon, comme le faisaient les démonstrations
consécutives à la béatification à la fin du xixe siècle.
Cette nuance ne doit pas occulter le rayonnement des fêtes de la canonisation. Leur réussite incontestable révèle aussi qu’une propagande exacerbée
n’est plus nécessaire pour imposer Grignion de Montfort dans le paysage
religieux. Le nouveau saint est déjà connu, et la vitalité de son culte certaine.
Celle-ci se vérifie dans les années qui suivent la canonisation. À Montfort-surMeu, l’événement est l’occasion de relancer le pardon de saint Louis-Marie à
Saint-Lazare. Les débuts semblent relativement modestes : en dépit de la
présence du cardinal Roques, l’assistance en 1948 se limite, selon le bulletin
paroissial montfortais, à environ deux mille personnes, soit approximativement le nombre d’habitants de la commune 35. En outre, les organisateurs
semblent à la recherche de la bonne formule et placent le pardon tour à tour le
34. « Près de 50 000 pèlerins à la clôture du triduum de saint Louis-Marie de Grignion à
Montfort », dans Ouest-France [édition de Vendée], 1er sept. 1947, p. 2.
35. Montfort-sur-Meu comptait 2 372 habitants en 1946 — seulement un de moins qu’en 1886.
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samuel gicquel
28 avril, jour de la fête patronale, le lundi de la Pentecôte et le dimanche du
rosaire. Malgré tout, le pardon de saint Louis-Marie s’impose dans le paysage
religieux. « Le mouvement est lancé », écrit ainsi le curé dans le livre de
paroisse à l’issue du pèlerinage de 1949. « Le pardon de 1950 a été particulièrement brillant », ajoute-t-il l’année suivante. Puis, selon ses propres dires, le
chiffre de dix mille participants est atteint en 1954, à l’occasion de l’année
mariale. À Saint-Laurent-sur-Sèvre, le constat est similaire, à savoir que le
culte perdure sur la vague de la canonisation. De nouveau, la figure de
Louis-Marie Grignion est honorée dans la basilique de Saint-Laurent-surSèvre, où les travaux avaient repris en 1938. Une statue à son effigie, réalisée
par Fernand Dupré en 1946, est installée sur la façade, et un ensemble de
vitraux illustrant les scènes de la vie de Grignion de Montfort et les mystères
du rosaire remplace les anciennes verrières entre 1950 et 1965.
Le synchronisme des variations du culte lié à Louis-Marie Grignion à SaintLaurent-sur-Sèvre et à Montfort-sur-Meu est donc remarquable. L’influence de
la conjoncture religieuse et politique est bien sûr prépondérante. Pour autant,
il existe au cours de cet âge d’or d’importantes différences dans la façon dont
chaque paroisse s’approprie et honore Louis-Marie Grignion.
La diversité des lectures et des appropriations
La première d’entre elles concerne la forme du culte. Montfort-sur-Meu se
singularise en effet par le développement d’un pèlerinage, dans un contexte
particulièrement propice 36. Si le trajet qui sépare l’église paroissiale de
l’ermitage ne dépasse guère deux kilomètres, l’ascension est rude et impose
aux pèlerins réunis derrière les bannières paroissiales environ deux heures
d’ascension lorsque les effectifs sont denses. Autant qu’un modèle spirituel,
Louis Grignion est alors un exemple dans les pas duquel il faut marcher. Ce
pèlerinage, qui connaît ponctuellement un succès flamboyant, peine toutefois
à s’imposer sur le long terme, comme en témoigne son histoire chaotique.
L’apparition de la terminologie « pardon » 37 lors de sa relance au lendemain
de la canonisation est particulièrement intéressante. Le lendemain de la
seconde guerre mondiale est en effet le moment où le modèle idéalisé du
pardon bas-breton s’impose le plus fortement en Haute-Bretagne. L’usage du
terme montre ainsi que Montfort-sur-Meu, situé en Haute-Bretagne, entend
s’ancrer dans un catholicisme de matrice bas-bretonne 38. Il indique donc une
volonté plus ou moins consciente de « bretonniser » saint Louis-Marie et de ne
pas laisser les Vendéens se l’accaparer. En outre, l’émergence d’un « pardon »
est vraisemblablement pour Montfort-sur-Meu le moyen de concurrencer
36. À l’échelle française, voir Philippe Boutry et Michel Cinquin, Deux pèlerinages au
XIXe siècle : Ars et Paray-le-Monial, Paris, 1980 (Bibl. Beauchesne, 8). Dans le diocèse de
Rennes, la fin du xixe siècle correspond à l’émergence du sanctuaire de Pontmain.
37. C’est le terme qu’utilise le clergé de Montfort-sur-Meu pour parler du pèlerinage dans le livre
de paroisse (Archives historiques du diocèse de Rennes, livre de paroisse de Montfort-sur-Meu).
38. G. Provost, La fête et le sacré : pardons et pèlerinages en Bretagne aux XVIIe et
XVIIIe siècles, Paris, 1998 (Histoire religieuse de la France, 13). Merci à Georges Provost pour ses
stimulantes réflexions livrées par ailleurs.
culte et mémoire de grignion de montfort
311
Pontchâteau, qui connut un succès retentissant le 13 juin 1948, quand plus de
cent mille personnes entourèrent Mgr Roncalli venu présider les fêtes de la
canonisation. Le rayonnement de Pontchâteau s’étend alors bien au-delà des
frontières du diocèse de Nantes, et de nombreux fidèles des paroisses du Sud
de l’évêché de Rennes s’y rendent, à titre individuel ou à l’occasion de
pèlerinages diocésains 39. En s’inscrivant dans l’air du temps, le pèlerinage de
Montfort-sur-Meu draine des foules considérables, mais, sur le long terme, le
caractère relativement artificiel de la greffe réalisée l’empêche de supplanter
Pontchâteau ou de concurrencer les sanctuaires mariaux et les grands sanctuaires bas-bretons.
La mémoire de Louis-Marie Grignion dans sa paroisse natale est donc
polycentrique. La chapelle Saint-Joseph, où il fut baptisé, et l’ermitage SaintLazare s’imposent comme des lieux de mémoire, auxquels viennent s’ajouter
la maison natale, devant laquelle passent les processions, la nouvelle église
paroissiale 40 et, à partir de 1922, l’abbaye Saint-Jacques investie par les Montfortains, éloignée de la ville et de tous les autres lieux d’un bon kilomètre.
À Saint-Laurent-sur-Sèvre, en revanche, la mémoire et le culte de Grignion de
Montfort restent étroitement associés au tombeau, autour duquel se développe une piété à la fois sensible et officielle. Il est le lieu où s’établit un lien
mystique entre celui que les Vendéens honorent comme leur père spirituel, et
ses fils qui viennent s’y recueillir. Les autres lieux où les fidèles se recueillent,
notamment lors des processions extérieures, sont davantage des espaces ou
des monuments liés à la spiritualité montfortaine, à l’image du calvaire
construit entre 1842 et 1873 ou des diverses chapelles, que des endroits qui
évoquent sa vie d’homme ou de prêtre. Cette dimension mystique est beaucoup moins présente à Montfort-sur-Meu, où l’on honore surtout l’enfant du
pays devenu saint.
La seconde différence notable est l’affirmation d’une mémoire politique
autour de Grignion de Montfort en Vendée 41. La conjonction de la béatification de Louis-Marie Grignion et du centenaire de la Révolution française
favorise le succès de cette lecture et contribue à l’ancrer dans les esprits. La
filiation entre la prédication du père de Montfort et le soulèvement de 1793,
voire celui de 1832, est ainsi régulièrement affirmée, par des prêtres comme
par des laïcs, au cours de cet âge d’or. René Vallette, par exemple, fondateur de
la Revue du Bas-Poitou, propage cette idée dans un article publié dans la
Semaine catholique en 1888 :
« C’est aux prédications du père Montfort que la Vendée doit certainement la
fermeté de sa foi, et ce sont à coup sûr ces mêmes prédications qui, cent ans à l’avance,
39. Voir C. Provost, Le mouvement des pèlerinages au calvaire de Pontchâteau...
40. La paroisse concordataire de Montfort-sur-Meu est le produit de la fusion de trois paroisses
d’Ancien Régime. La nouvelle église fut construite en lieu et place de l’ancienne motte féodale.
41. Le terreau politique n’est pas le même à Saint-Laurent-sur-Sèvre et à Montfort-sur-Meu.
Tandis que la première commune est au cœur de la Vendée militaire et figure parmi les terres
conservatrices au cours de la période contemporaine, la seconde apparaît davantage comme un
espace de transition entre la Bretagne bleue et la Bretagne blanche, tant dans les comportements
religieux qu’électoraux (voir Bernard Tanguy et Michel Lagrée (dir.), Atlas d’histoire de
Bretagne, Morlaix, 2002).
312
samuel gicquel
ont préparé la guerre des Géants et l’holocauste héroïque de tous ces laboureursmartyrs enfouis par la Révolution sous leurs sillons ensanglantés ou sous les ruines
fumantes de leurs chaumières incendiées 42. »
Le succès de cette vision est tel qu’il déborde largement le cadre de la
Vendée. Gaston Deschamps, un archéologue qui deviendra député des DeuxSèvres pour le Bloc national après la première guerre mondiale, regrette par
exemple dans Le Figaro en 1897 que « les historiens, en recherchant les
origines des guerres de Vendée, n’ont pas assez tenu compte des prédications
du P. Montfort » 43. Et les orateurs extérieurs à la Vendée qui s’expriment lors
des fêtes organisées par le Souvenir vendéen reprennent souvent cette idée, à
l’instar d’Antoine Lestra, un Lyonnais proche de Maurras et de Daudet, venu
expliquer en 1937 à quel point la Vendée avait été « pétrie par les mains de
Grignion de Montfort » 44.
Cette interprétation imprègne même le discours prononcé par Pie XII à
Rome à l’occasion de la canonisation de Grignion de Montfort. « On a pu
même écrire naguère, sans exagération, que la Vendée de 1793 était l’œuvre de
ses mains », lâche-t-il ainsi, pour justifier la fécondité de son apostolat et
l’usage répété du terme d’« apôtre de la Vendée ». La phrase ne passa pas
inaperçue et fut largement reprise et commentée dans le diocèse de Luçon 45.
Mais elle ressemble davantage à un clin d’œil en direction d’une partie des
fidèles vendéens qu’elle ne révèle la pensée profonde du pontife. Le reste du
discours est en effet expurgé de toute autre référence à la mémoire vendéenne,
et il semble même que Pie XII cherche par ailleurs à tordre le bâton dans
l’autre sens, en rattachant ostensiblement Grignion de Montfort à la Bretagne.
« Breton par sa naissance et par l’éducation de son adolescence, il est resté
breton de cœur et de tempérament. [...] Breton, il l’est par sa piété, sa vie très
intérieure, sa sensibilité très vive. [...] Breton, il l’est par sa droiture inflexible,
sa rude franchise », explique-t-il ainsi à un auditoire parsemé de fidèles venus
de tout l’Ouest de la France.
D’une façon générale, les autorités ecclésiastiques semblent prudentes face
à cette mémoire vendéenne. Elles n’osent pas la critiquer, de peur de mécontenter une partie importante du bas-clergé et des fidèles, mais elles semblent
conserver une distance intellectuelle. Les évêques de Luçon, qui ne sont pas
originaires de Vendée, proposent essentiellement une lecture spirituelle de la
vie et de l’apostolat de Grignion de Montfort. C’est particulièrement sensible
quand Mgr Cazaux 46 organise un triduum solennel à Luçon du 5 au
42. René de Thiverçay [pseudonyme de René Vallette], « Le bienheureux Louis-Marie
Grignon de Montfort », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 4 février 1888, p. 128.
43. Gaston Deschamps, « Dans le bocage vendéen », dans Le Figaro, 10 juillet 1897, p. 1.
44. Antoine Lestra, « Autour de la Vendée militaire. Souvenirs de la ‘‘Petite Vendée’’ du Forez
et du Velay. Le général d’Andigné et Bonaparte : l’école chrétienne dans le Lyonnais et en
Vendée », dans L’Espérance du peuple, 1er octobre 1937, p. [2].
45. Voir par exemple Joseph Villeneuve, « La canonisation du père de Montfort, Rome,
20 juillet 1947 (suite et fin) », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 23 août 1947, p. 359,
et un pèlerin de Rome et de Montfort, « Triduum de saint Louis-Marie Grignion de Montfort... », p. 452.
46. Mgr Cazaux était originaire de Pouillon, dans les Landes.
culte et mémoire de grignion de montfort
313
9 novembre 1947. Si cette fête autour d’une relique apportée de SaintLaurent-sur-Sèvre permet à certains Luçonnais de participer aux réjouissances de la canonisation, elle est aussi l’occasion de promouvoir le culte de saint
Louis-Marie dans le chef-lieu du diocèse et d’éviter son accaparement par la
Vendée militaire. Les références à l’histoire de la Vendée semblent à cette
occasion absentes, les prédications s’étant essentiellement articulées autour
de la jeunesse, de la Croix et de Marie 47, trois thèmes centraux dans la
spiritualité montfortaine. Ainsi, même si le triduum de Luçon n’a pas l’éclat
des fêtes laurentaises, son existence montre que le culte de Grignion de
Montfort en Vendée ne peut se réduire à sa capitale, Saint-Laurent-sur-Sèvre.
En Bretagne, en revanche, la figure de saint Louis-Marie Grignion est étroitement liée à la ville de Montfort-sur-Meu 48. Plusieurs éléments l’expliquent.
Le premier est lié à la géographie : la cité épiscopale n’est distante que d’une
vingtaine de kilomètres, et les Rennais qui le souhaitent peuvent aisément
rejoindre la ville natale de Grignion par le chemin de fer. En outre, si saint
Louis-Marie devient le saint de la Vendée à l’issue de la construction mémorielle précédemment décrite, il n’est jamais le saint de la Bretagne. La formule
a beau être parfois employée dans les sources cléricales, elle demeure une
coquille vide dès que les murs de Montfort-sur-Meu sont franchis. Hors de sa
cité natale, le rayonnement de Louis-Marie Grignion n’arrive jamais à concurrencer celui de sainte Anne, de saint Yves ou de Notre-Dame de Pontmain, à
l’est du diocèse.
Par ailleurs, la superposition du religieux et du politique autour de la figure
de Louis-Marie Grignion en Vendée se mesure à la dimension symbolique
prise par Saint-Laurent-sur-Sèvre au fil des décennies. L’endroit se charge
d’une force spirituelle et politique et s’affirme comme un lieu majeur de
contestation contre les politiques jugées contraires aux intérêts catholiques.
C’est particulièrement le cas en 1925, quand le lieu fut choisi pour rassembler
les opposants de l’Ouest de la France à la politique anticléricale du Cartel des
gauches. La dimension symbolique de Saint-Laurent-sur-Sèvre est alors brandie comme un étendard, comme en témoigne cet extrait de la Semaine
catholique de Luçon appelant à la mobilisation :
« C’est pour sauver ce qui reste encore de religion en France et pour garder à vos
enfants la foi de leurs pères que vous êtes invités à venir le dimanche 4 octobre prochain
à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Le lieu est admirablement choisi. Car Saint-Laurent-surSèvre garde le tombeau du plus grand apôtre de la Vendée, le bienheureux père de
Montfort 49. »
47. M. R., « Triduum solennel en l’honneur de saint Louis-Marie de Montfort, cathédrale de
Luçon », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon, 22 novembre 1947, p. 492-493.
48. Il est toutefois à noter qu’un vitrail consacré à Grignion de Montfort fut posé au lendemain
de sa canonisation dans l’église Saint-Sauveur de Rennes, où le saint était réputé avoir prié alors
qu’il était élève des jésuites.
49. Gabriel Martin, « Grande manifestation catholique du 4 octobre à Saint-Laurent-surSèvre : appel aux catholiques de Vendée », dans Semaine catholique du diocèse de Luçon,
19 septembre 1925, p. 665.
314
samuel gicquel
La semaine suivante, l’hebdomadaire fait de nouveau appel à la mémoire
vendéenne en appelant ses lecteurs à se montrer dignes de Grignion de
Montfort et de leurs ancêtres qui ont combattu en 1793 50. Et le succès est au
rendez-vous, car environ cinquante mille manifestants, selon les sources
cléricales 51, gagnèrent Saint-Laurent le 4 octobre 1925. Les mêmes ressorts
sont mobilisés en 1947, alors que la guerre scolaire est réactivée. En marge du
congrès de la Fédération des amicales d’anciens élèves de l’enseignement
catholique de France, quatre-vingt mille manifestants vinrent clamer leur
refus de payer des impôts pour l’école publique. Le représentant du Comité
d’action pour la liberté scolaire, fondé par Mgr Cazaux 52 en 1945, n’hésita pas
à « emprunt[er] la voix de saint Louis-Marie de Montfort, dans une vibrante
prosopopée ». « Oui, Montfort parlerait ainsi », ajoute le rédacteur de la
Semaine catholique du diocèse de Luçon 53, illustrant clairement les récupérations dont le nouveau saint fit l’objet.
Les lectures et les appropriations de Louis-Marie Grignion frappent donc
par leur diversité. Tantôt parallèles, tantôt complémentaires, elles illustrent la
vitalité posthume du bienheureux devenu saint au crépuscule de son âge d’or.
À partir des années 1960, le culte de saint Louis-Marie connaît en effet un
déclin significatif.
Reflux et recompositions (années 1960-années 2010)
Le recul du culte de saint Louis-Marie
À Montfort-sur-Meu comme à Saint-Laurent-sur-Sèvre, les années 1960
marquent un tournant dans l’histoire du culte de saint Louis-Marie. Dans sa
paroisse natale, cette période correspond en effet à la fin du pèlerinage
traditionnel, c’est-à-dire sous la forme d’une procession qui gagnait l’ermitage
de Saint-Lazare depuis l’église paroissiale. Son existence est attestée jusqu’en
1965 : l’année suivante, le bulletin paroissial annonce que la procession se
contentera de parcourir la faible distance séparant la maison natale de saint
Louis-Marie de la chapelle où il fut baptisé. Le pèlerinage de Saint-Lazare
tombe ainsi en désuétude, et, simultanément, la maison natale s’affirme
comme un lieu de mémoire montfortain, contribuant ainsi à centrer le culte
de saint Louis-Marie sur le centre-ville. Cette évolution, qui permettait
50. « Manifestation catholique de la Vendée militaire à Saint-Laurent-sur-Sèvre (Vendée), le
dimanche 4 octobre 1925 », ibid., 26 septembre 1925, p. 682.
51. « La grande manifestation catholique de la Vendée militaire à Saint-Laurent-sur-Sèvre »,
ibid., 10 octobre 1925, p. 717.
52. Mgr Cazaux, évêque de Luçon entre 1941 et 1967, fut l’un des plus ardents défenseurs de
l’école libre, allant même jusqu’à s’opposer sur la question aux autorités vaticanes, représentées
par Mgr Roncalli (voir Frédéric Le Moigne, article « Cazaux (Antoine) », dans Dominique-Marie
Dauzet et F. Le Moigne (dir.), Dictionnaire des évêques de France au XXe siècle, 2010, Paris,
p. 129-131).
53. « Le rassemblement du dimanche 5 octobre à Saint-Laurent-sur-Sèvre », dans Semaine
catholique de Luçon, 11 octobre 1947, p. 428.
culte et mémoire de grignion de montfort
315
d’épouser l’esprit du temps en abandonnant des pratiques publiques ostentatoires, fut facilitée par l’acquisition de la maison natale par la paroisse en mai
1964. Elle changea rapidement de mains pour devenir la propriété des Montfortains en 1968, qui venaient de quitter l’abbaye de Montfort et de se
regrouper avec les Rédemptoristes à Dreux. Montfort-sur-Meu cessait alors
d’être une pépinière pour les Montfortains, qui ne maintenaient plus à partir
de cette date qu’une présence symbolique et spirituelle dans la maison natale
de leur fondateur.
À Saint-Laurent-sur-Sèvre, le culte de saint Louis-Marie s’essouffle à la
même période. Dès les années 1950, le saint ne semble plus susciter le même
enthousiasme, à en juger par la place relativement modeste qui lui est désormais faite dans le bulletin paroissial. La solennité officielle de saint LouisMarie est encore célébrée avec faste, comme en 1959, lorsqu’un défilé de « cinq
ou six cents filles des pensionnats des sœurs de la Sagesse » 54 est attendu,
mais le temps des gigantesques rassemblements et des démonstrations de
force collectives est désormais passé. La fin des travaux de l’église paroissiale
semble symboliquement clore l’âge d’or de Grignion de Montfort. En 1963, la
consécration du nouvel édifice, placé sous le vocable de saint Louis-Marie 55,
s’accompagne de quatre jours de fête qui n’ont qu’un faible retentissement
en comparaison des grands rassemblements des années précédentes. Enfin,
les grands travaux et les embellissements liés à saint Louis-Marie se terminent
en 1965, avec la pose des derniers vitraux évoquant sa vie et sa spiritualité.
Le cycle favorable se referme au même moment à Pontchâteau, où les
cortèges des pèlerins maigrissent. Le temps du concile Vatican II semble donc
marquer un tournant dans l’histoire du culte de Grignion de Montfort. Si
l’Église assiégée des années 1880 se retrouvait pleinement dans ses prêches et
dans son itinéraire, c’est beaucoup moins le cas dans les années 1960. Saint
Louis-Marie n’est plus un modèle dont on s’inspire à l’heure où se multiplient
les mouvements catholiques. En outre, les promoteurs de l’œcuménisme
voient dans sa théologie mariale un obstacle à la réconciliation entre les
différentes familles chrétiennes. Le détachement s’accentue encore dans les
années 1970. La consultation des bulletins paroissiaux montre que des horizons nouveaux se sont ouverts et que saint Louis-Marie n’est plus central dans
la vie des paroisses étudiées. Dans ces publications, les réflexions sur la société
et les enjeux internationaux supplantent les gloires locales telles que Grignion
de Montfort. Pour autant, celui-ci n’est pas oublié, comme en témoigne la
venue de l’archevêque de Rennes, le cardinal Gouyon, à Montfort-sur-Meu en
1973, lors du trois centième anniversaire de sa naissance. À cette occasion, la
paroisse se rend une nouvelle fois à pied de l’église à Saint-Lazare, où un jeu
scénique est proposé en spectacle. Mais cette fête ressemble davantage à une
tentative désespérée de renouer avec les splendeurs évanouies des fêtes antérieures qu’à la renaissance d’une pratique disparue.
54. « Solennité de saint Louis-Marie de Montfort », dans L’Écho de Saint-Laurent-sur-Sèvre,
27 avr.-3 mai 1959, p. 1-2.
55. L’église paroissiale était auparavant dédiée à saint Laurent.
316
samuel gicquel
Saint Louis-Marie disparaît ensuite du livre de paroisse et du bulletin
paroissial de Montfort-sur-Meu. Quelques années plus tard, un article publié
en 1987 dans le bulletin devenu inter-paroissial résume bien cette éclipse 56.
Le périodique annonce alors l’organisation d’une journée de détente à SaintLazare pour tous les catholiques du secteur pastoral de Montfort-sur-Meu.
Saint-Lazare, autrefois théâtre de grandioses manifestations montfortaines,
est alors choisi pour son caractère champêtre propice à la réussite d’une
journée de détente. Mais à aucun moment dans l’article il n’est fait mention de
l’histoire du lieu ou de la personnalité de Grignion de Montfort, qui y vécut.
Le contraste est frappant par rapport aux manifestations des décennies précédentes, qui accordaient une grande importance à la charge symbolique et
spirituelle des lieux.
À cette date, le souvenir de Louis Grignion est surtout entretenu à
Montfort-sur-Meu et à Saint-Laurent-sur-Sèvre par la présence des ordres
montfortains. C’est particulièrement vrai à Montfort-sur-Meu, où la vie spirituelle accolée au saint se concentre dans sa maison natale, autour des pères
montfortains. Le père Gendrot en particulier, originaire de Quédillac —
paroisse distante d’une vingtaine de kilomètres — et supérieur général des
Montfortains de 1969 à 1981, s’est attaché à faire revivre la maison et à la
consacrer à la spiritualité de Louis-Marie Grignion. Dès lors, les Montfortains
tissent un lien nouveau avec la ville, qu’illustre bien la publication dans la
Revue d’histoire de l’Église de France en 1983 d’un article du montfortain
Marcel Sibold sur la vie religieuse à Montfort au xviie siècle 57. La paroisse se
détachant dans le même temps du saint, une spécialisation s’opère de facto. À
Saint-Laurent-sur-Sèvre, celle-ci est moins perceptible, compte tenu de la
présence du tombeau dans l’église. Néanmoins, la présence montfortaine à
Saint-Laurent-sur-Sèvre demeure en grande partie liée à l’activité des ordres
religieux hérités de saint Louis-Marie, en l’occurrence les Frères de l’Instruction chrétienne de Saint-Gabriel — notamment à travers l’institution SaintGabriel —, les Filles de la Sagesse et les Missionnaires montfortains, dont les
imposantes maisons-mères sont massivement inscrites dans le paysage urbain.
La présence de la famille montfortaine se maintient certes, mais son attractivité décroît en même temps que la pratique religieuse s’effrite 58 et que l’aura
du fondateur s’affaiblit. Louis Pérouas a souligné l’importance des départs
chez les Montfortains à partir de la fin des années 1960, dont le nombre est
supérieur à celui qui s’observe à la même époque dans le clergé diocésain 59.
Une vingtaine d’années se sont écoulées depuis les fastes de la canonisation, et
la rapidité du retournement est saisissante.
56. « Montfort », dans Actualités notre temps, mai 1987.
57. Marcel Sibold, « La vie religieuse d’une petite ville bretonne au xviie siècle », dans Revue
d’histoire de l’Église de France, t. 69 (1983), p. 233-257.
58. Voir à ce sujet Yvon Tranvouez (éd.), La décomposition des chrétientés occidentales
(1950-2010), Brest, 2013, notamment l’article d’Alain Gérard, « La Vendée, 1700-2010 : trois
laïcisations », p. 161-204.
59. L. Pérouas, « Les Montfortains en France depuis trois siècles : une esquisse historique »,
dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. 110, no 3 (juil.-sept. 2003), p. 97-110.
culte et mémoire de grignion de montfort
317
Le réveil ?
Naturellement, les hauts lieux de la spiritualité montfortaine perdent de
leur attractivité. Ils sont alors investis par des groupes et des mouvements
conservateurs qui affirment leur attachement à saint Louis-Marie, allant ainsi
à contre-courant de l’évolution religieuse générale. Pour eux, Grignion de
Montfort incarne un christianisme missionnaire, un catholicisme de combat
qui sied à leurs valeurs et qui refuse d’abdiquer devant l’adversité. Et pour
certains traditionalistes, voire intégristes, il est le modèle mythifié d’une
Église tridentine et prérévolutionnaire triomphante, le modèle de sainteté
d’avant-Vatican II. Louis Pérouas a donné plusieurs exemples et manifestations de l’émergence de cette lecture à Saint-Laurent-sur-Sèvre-même 60.
L’association Les Enfants de Notre-Dame de La Salette et de saint LouisMarie Grignion de Montfort, créée en 1959 pour travailler à l’instauration des
apôtres des derniers temps dans le sillage apocalyptique montfortain 61, a par
exemple installé son siège à Saint-Laurent-sur-Sèvre. Par ailleurs, le tombeau
de saint Louis-Marie est devenu un important lieu de pèlerinage pour les
nostalgiques du catholicisme préconciliaire, voire d’Ancien Régime : en 1973,
les Croisés du Sacré-Cœur vinrent ainsi demander pardon pour les péchés de
la France, tandis que les religieux d’inspiration dominicaine de Chémeré
célébrèrent un office en latin dans la basilique en 1983. Au cours de ces années
qui correspondent au déclin du culte de saint Louis-Marie, Grignion de
Montfort tend ainsi à devenir un patron des traditionalistes et des intégristes.
Son aura dans ces milieux se perpétue jusqu’à aujourd’hui, comme en témoigne le succès de saint Louis-Marie dans les maisons d’édition qui y sont liées,
ou la récente fondation à Gastines, en Anjou, d’un prieuré Saint-Louis-MarieGrignion-de-Montfort lié à la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X.
Montfort-sur-Meu n’a jamais vu défiler les traditionalistes et les intégristes
comme Saint-Laurent-sur-Sèvre, ce qui confirme que la ville natale de Louis
Grignion demeure dans l’ombre spirituelle de la cité vendéenne. Néanmoins,
il est intéressant d’observer que, en même temps que le rayonnement de
Grignion de Montfort s’affaiblit à Montfort-sur-Meu, il s’accroît dans les
milieux conservateurs bretons, et notamment rennais, comme le révèle l’onomastique des groupes scouts bretons. Tandis que le nom de Grignion de
Montfort n’est donné à aucune troupe bretonne entre les années 1920 et
1950 62, la troisième troupe rennaise des Scouts d’Europe, fondée en 1970, et
la première troupe rennaise des Scouts unitaires de France, créée en 1979, se
placent sous son patronage. Ces mouvements, qui viennent de s’émanciper
des Scouts de France, affirment ainsi leur attachement à la tradition tout en
60. Id., Grignion de Montfort..., p. 88-90.
61. Voir à ce sujet Jean Séguy, « Millénarisme et ‘‘ordres adventistes’’ : Grignion de Montfort
et les ‘‘Apôtres des derniers temps’’ », dans Archives de sciences sociales des religions, t. 53
(1982), p. 23-48.
62. Christophe Carichon, Scouts et guides en Bretagne (1907-2007), Fouesnant, 2007.
318
samuel gicquel
valorisant un saint local qui tendait alors à être relégué au second plan 63. Par
ailleurs, la troisième troupe des Scouts d’Europe jette un pont entre le berceau
et la tombe avec la création d’armoiries qui représentent deux hermines
autour d’un blason orné de chapelets et de cœurs rouges évoquant la Vendée.
Symboliquement, la vieille formule qui faisait de Louis-Marie Grignion
« l’apôtre de la Bretagne et de la Vendée » est ainsi réactivée.
Au début des années 1990, dans l’Ouest de la France, saint Louis-Marie
n’était plus guère honoré hors des milieux conservateurs, indépendamment
des congrégations qui s’en réclamaient 64. C’est alors qu’en 1996 survint la
visite de Jean-Paul II à Saint-Laurent-sur-Sèvre, au cours de laquelle le pape,
qui emprunta sa devise Totus tuus à Grignion de Montfort, se recueillit sur
son tombeau. Son passage jeta alors la lumière sur saint Louis-Marie et
Saint-Laurent-sur-Sèvre ; il suscita la curiosité, contribuant à la naissance et
au développement d’une nouvelle forme de tourisme religieux 65. Les foules
compactes ont disparu, mais elles cèdent alors la place aux petits groupes qui
font halte sur le chemin de Lourdes ou, signe d’une évolution du profil des
visiteurs, sur la route du Puy-du-Fou.
À Montfort-sur-Meu, un regain d’intérêt est aussi observé autour de saint
Louis-Marie, en particulier sous une forme patrimoniale. Le cinquantenaire
de sa canonisation, en 1997, est ainsi l’occasion pour l’écomusée de mettre en
valeur la gloire locale sous la forme d’un petit film complété d’un parcours
autour des lieux où il vécut. La fin du xxe siècle correspond ainsi à l’appropriation laïque de la figure de Grignion de Montfort, dans une perspective
patrimoniale et touristique. Mais la valorisation de saint Louis-Marie ne
saurait se réduire à cet aspect. La récente rénovation de l’église révèle en effet
la volonté paroissiale de favoriser la résurgence de Grignion de Montfort.
À l’occasion des travaux effectués en 2013-2014, la statue du saint, qui avait
été reléguée au fond du chœur, fut ramenée à l’entrée de celui-ci, c’est-à-dire
dans sa position originelle (fig. 3). En outre, une monumentale croix de trois
mètres quarante-six, réalisée par des artistes locaux qui se sont inspirés des
croix toscanes de la fin du Moyen Âge, est venue garnir le chœur en donnant à
voir aux fidèles saint Louis-Marie sous Jésus crucifié. Louis Grignion n’est pas
présenté comme un modèle de piété, mais comme le fils de la paroisse qui s’est
montré digne au plus haut point de son baptême. Le destin de la maison natale
confirme cette revalorisation. Depuis 2010, tous les montfortains francophones du monde y font en effet leur noviciat. Les jeunes recrues de l’ordre
63. Cet attachement aux saints bretons participe à l’affirmation identitaire des Scouts
d’Europe, issus notamment des Scouts Bleimor. Voir Lionel Christien, « Bretagne, Europe,
chrétienté : une utopie contradictoire ? Les Scouts Bleimor (1946-1970) », dans Y. Tranvouez
(éd.), La décomposition des chrétientés occidentales..., p. 305-326.
64. Les Montfortains s’attachèrent alors à souligner la dimension sociale de Grignion de
Montfort, parfois avec une sémantique postconciliaire marquée. Voir Bernard Guitteny,
Grignion de Montfort, missionnaire des pauvres (1673-1716), Paris, 1993 (Épiphanie.
Biographies).
65. Pierre-Yves Le Priol, « À Saint-Laurent-sur-Sèvre, auprès de Grignion de Montfort »,
dans La Croix, 15-16 août 2009, p. 7-12, disponible en ligne à l’adresse : http://www.la-croix.
com / Religion / A-Saint-Laurent-sur-Sevre-aupres-de-Grignion-de-Montfort-2009-08-14-538224
[site consulté le 5 septembre 2016].
culte et mémoire de grignion de montfort
319
marchent ainsi dans les pas de leur père spirituel et sont appelés à témoigner
du rayonnement de l’enfant du pays. Ce choix contribue à différencier encore
davantage la mémoire montfortaise de la mémoire vendéenne. À Montfortsur-Meu, sans surprise, c’est la naissance qui est honorée, rappelée et valorisée :
la venue au monde d’un homme célèbre, du point de vue patrimonial, mais
aussi la naissance religieuse, sur le plan spirituel. Dans la maison natale,
l’accent est ainsi mis sur le baptême de Grignion de Montfort, sur le plan
théologique comme sur le plan artistique, grâce à la remarquable céramique
offerte par l’artiste montfortain italien Sandro Maria Leidi. À Saint-Laurentsur-Sèvre comme à Pontchâteau, la spiritualité des fidèles et des pèlerins
semble davantage tournée vers les sujets de prédication favoris de Grignion de
Montfort, à savoir la Croix et la Vierge Marie.
Fig. 3. — Chœur de l’église de Montfort-sur-Meu (Ille-et-Vilaine), état à l’issue des travaux de
2013-2014. À gauche, on distingue la statue de saint Louis-Marie Grignion, ramenée à l’entrée
du chœur. Le saint est également représenté aux pieds de Jésus en croix, et deux vitraux, de
1889, lui sont consacrés.
Cliché S. Gicquel.
Montfort-sur-Meu n’a donc jamais l’attractivité de Saint-Laurent-surSèvre. Pour Louis-Marie Grignion, comme François de Sales, Jean-François
Régis, Jean-Marie Vianney ou bien d’autres saints des époques moderne et
contemporaine, la tombe éclipse le berceau. C’est bien la sainteté de la mort et
du corps qui fait la sainteté du lieu. Le culte se nourrit de la ferveur du
320
samuel gicquel
tombeau 66. La dévotion est moins spontanée dans la plupart des lieux de
naissance, qui n’offrent que des supports de mémoire ténus et indirects.
Malgré tout, la persistance de la mémoire de Louis-Marie Grignion à
Montfort-sur-Meu mérite d’être soulignée. Elle est en effet bien plus consistante que la mémoire d’un Michel Le Nobletz à Douarnenez ou d’un Julien
Maunoir à Saint-Georges-de-Reintembault, pour ne prendre que des exemples de missionnaires bretons de l’époque moderne. La présence des missionnaires montfortains, qui s’appliquent à faire vivre des supports de mémoire, à
l’image de la maison natale, l’explique en partie 67.
*
* *
Au-delà de ces différences, le culte de Grignion de Montfort autour de son
berceau et de sa tombe se développe et recule selon un remarquable synchronisme. Prêtre du début du xviiie siècle, Grignion de Montfort est un saint de
la fin du xixe siècle, ce qui a rarement été souligné dans l’historiographie.
Il émerge comme modèle quand l’Église catholique, alors sur la défensive,
cherche à promouvoir des fers de lance du catholicisme. Saint Louis-Marie
draina une foule considérable, mais sur un laps de temps assez réduit allant de
sa béatification à sa canonisation. Paradoxalement, son aura décroît peu après
qu’il a été promu saint. Son cas n’est pas unique. À la même période, le culte
de Jeanne d’Arc atteint son paroxysme dans le cadre de la première guerre
mondiale, c’est-à-dire entre sa béatification et sa canonisation 68. Même si le
rayonnement des deux saints n’est pas comparable, les points communs entre
les deux figures sont nombreux : dans l’un et l’autre cas, le développement
tardif d’une dévotion populaire précède la canonisation, et le contexte de
crise sert de catalyseur à l’héroïsation.
L’autre point commun entre les deux saints est la charge politique dont ils
sont investis. Mais ce qui est remarquable dans le cas de Grignion de Montfort,
c’est la territorialisation de cette lecture. C’est incontestablement en Vendée
que la multiplicité et la conflictualité potentielle des appropriations est la plus
perceptible, jusqu’à aujourd’hui. La mémoire vendéenne qui relie Grignion
de Montfort à 1793 est en effet loin d’avoir disparu, comme le montre la
persistance d’une historiographie favorable à cette thèse contestable 69. En
outre, les tensions qui surgirent en marge de la visite privée de Jean-Paul II
66. Voir Alphonse Dupront, Du sacré. Croisades et pèlerinages : images et langages, Paris,
1987 (Bibl. des histoires), p. 383.
67. La question mérite d’être approfondie, ces quelques pistes laissant entrevoir l’apport
potentiel d’une comparaison fouillée des constructions mémorielles sur le lieu de naissance des
saints. Il serait par exemple intéressant de mettre en parallèle les cas de saint Louis-Marie et de
saint Vincent de Paul, dont le lieu de naissance fut l’objet d’une attention particulière au cours du
xixe siècle, notamment sous l’impulsion de l’impératrice Eugénie, qui encouragea la construction
de l’église Saint-Vincent-de-Paul du Berceau.
68. La première date de 1909, la seconde de 1920. Pour une approche récente des lectures et
des appropriations de Jeanne d’Arc, voir Jean-Patrice Boudet et Xavier Hélary (éd.), Jeanne
d’Arc : histoire et mythes, Rennes, 2014 (Histoire).
69. Voir par exemple Louis-Marie Clénet, Grignion de Montfort : le saint de la Vendée,
Paris, 1988.
culte et mémoire de grignion de montfort
321
rappellent la difficulté des Vendéens à se rassembler derrière une lecture
consensuelle. À cette occasion, les fidèles avaient en effet été laissés à l’écart du
sanctuaire, et l’Église catholique avait pris soin de prévenir toute tentative de
récupération 70. Cet épisode montre à lui seul que, même si l’âge d’or de
Louis-Marie Grignion est révolu depuis une cinquantaine d’années, il
demeure en Vendée un saint investi d’une lourde charge historique, religieuse
et politique.
La comparaison du destin posthume de Louis-Marie Grignion dans son lieu
natal et son lieu de mort met donc en valeur une territorialisation de sa
mémoire, qui mériterait d’être affinée et étendue, en particulier par l’inventaire des statues ou par l’étude de la prénomination. En outre, l’analyse des
rythmes de la dévotion à saint Louis-Marie dans les terres extra-européennes
serait un judicieux élargissement, d’autant plus opportun que l’internationalisation du recrutement laisse deviner des décalages chronologiques.
Samuel Gicquel,
université Rennes-II,
Centre de recherches historiques de l’Ouest.
70. Voir Nicolas de La Casinière, « Pape : Villiers organise le racolage, il bataille contre l’évêque pour faire de la visite papale une ode à la Vendée », dans Libération, 1er juillet 1996, p. 14-15,
disponible en ligne à l’adresse : http://www.liberation.fr/france-archive/1996/07/01/papevilliers-organise-le-racolageil-bataille-contre-l-eveque-pour-faire-de-la-visite-papale-une-ode_
178215 [site consulté le 5 septembre 2016].
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