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Le Monde 22716 2018

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РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
NOUVELLE COLLECTION DE LIVRES
ARCHÉOLOGIE
LES GRANDES
CITÉS DE L’ANTIQUITÉ
SUPPLÉMENT
SCIENCE & MÉDECINE – SUPPLÉMENT
OBÉSITÉ : LES DÉRIVES DE LA CHIRURGIE
MERCREDI 24 JANVIER 2018 · 74 EANNÉE · NO 22716 · 2,60 € · FRANCE MÉTROPOLITAINE · WWW.LEMONDE.FR
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY · DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
Hypermarchés : le plan de Carrefour
face à la révolution Amazon
▶ Alexandre Bompard a
▶ D’Auchan à Leader Price,
▶ Bruno Le Maire s’est in-
▶ Amazon a lancé, lundi,
présenté, mardi 23 janvier,
son plan pour redresser le
groupe : suppressions de
postes, investissements
dans le numérique…
de Casino à Carrefour, la
guerre des prix et la montée de l’e-commerce fragilisent la grande distribution en France
quiété, dimanche, du sort
des caissières des grandes
surfaces, dont le travail est
menacé par « le développement de la robotique »
aux Etats-Unis, son supermarché du futur : pas de
caisse, pas de scan des articles, paiement automatique
CAHIER ÉCO – PAGE 4 ET ÉDITORIAL – PAGE 24
À AFRIN, L’ISOLEMENT DES KURDES SYRIENS
▶ Ankara poursuit son
▶ Les parrains occidentaux
offensive contre les
kurdes d’Afrin, dans le
nord-ouest de la Syrie, à
sa frontière méridionale
des forces kurdes
n’arrivent pas à freiner
les ambitions turques
PAGE S 2 -3
Russie
La candidate
Ksenia Sobtchak
seule face
à l’Etat Poutine
Longtemps soupçonnée
d’être une fausse opposante au président, la prétendante à l’élection présidentielle ne ménage pas
ses attaques contre le maître du Kremlin et tente
d’asseoir sa crédibilité
dans une campagne totalement sous contrôle
PAGE 5
Paris
Hidalgo répond
aux critiques
sur son plan
antivoiture
La maire de Paris justifie
dans « Le Monde » sa politique de restriction de la
circulation automobile.
« Ma bataille n’est pas
contre la voiture mais
contre la pollution », assure-t-elle. Elle veut un vote
des Parisiens sur ce sujet
PAGE 6
L’armée turque
progresse vers
la frontière syrienne,
dans la province
d’Hatay, le 21 janvier.
AFP/BULENT KILIC
VK.COM/WSNWS
Pourquoi Kobili Traoré a-t-il tué Sarah Halimi ?
dans la nuit du 3 au 4 avril 2017,
Sarah Halimi, 65 ans, a été frappée et défenestrée par Kobili Traoré, 27 ans, un voisin de son quartier de Belleville. Depuis neuf
mois, l’instruction bute sur la nature de l’agression et le profil psy-
chiatrique de l’auteur, par ailleurs
un délinquant multirécidiviste.
Le parquet, rejoignant l’avis de
l’expert psychiatre et les certitudes de la famille de la victime, a
retenu le caractère antisémite du
meurtre. Mais la juge d’instruc-
tion ne les a, pour l’heure, pas suivis. Pourquoi Kobili Traoré, qui
est interné en hôpital psychiatrique, a-t-il tué Sarah Halimi ? Le
Monde décrit les circonstances de
ce déchaînement de violence.
PAGES 12 - 1 3
Catalogne
Entretien avec le
nouveau président
du Parlement
PAGE 5
Prisons
La stratégie de FO,
en pointe
dans la grève
des surveillants
“UNE RÉELLE ET VIBRANTE CÉLÉBRATION POPULAIRE
DE L’ÉMANCIPATION FÉMININE”
TÉLÉRAMA
PAGE 9 ET DÉBATS – PAGE 2 1
LE REGARD DE PLANTU Cinéma
Meryl Streep
formidable
dans « Pentagon
Papers »
PAGE 1 5
Davos
Un forum
économique
très politique
PRIX D’INTERPRETATION FEMININE
Un an de Trump
Où en est
l’Amérique
antitrumpiste
CAHIER ÉCO – PAGES 2 - 3
AU CINÉMA LE 24 JANVIER
DÉBATS – PAGE S 2 2 - 2 3
Algérie 220 DA, Allemagne 3,30 €, Andorre 3,20 €, Autriche 3,30 €, Belgique 2,90 €, Cameroun 2 200 F CFA, Canada 5,40 $, Chypre 2,70 €, Côte d'Ivoire 2 200 F CFA, Danemark 34 KRD, Espagne 3,10 €, Gabon 2 200 F CFA, Grande-Bretagne 2,60 £, Grèce 3,20 €, Guadeloupe-Martinique 3,10 €, Guyane 3,20 €, Hongrie 1 050 HUF,
Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
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INTERNATIONAL
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0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
LE CONFLIT SYRIEN
A Afrin, l’isolement
des Kurdes syriens
Les alliés occidentaux des Kurdes sont
impuissants face à l’offensive turque
dans cette région dominée par les Forces
démocratiques syriennes
erbil (irak) - correspondance
L
a fin de la lutte contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie
va-t-elle laisser les Forces démocratiques syriennes (FDS) – à dominante kurde – à la merci des
contradictions de ses alliés ? En
octobre 2017, les FDS chassaient les djihadistes des ruines de Rakka, leur « capitale », avec
le soutien étroit de la coalition internationale
emmenée par les Etats-Unis. Les alliés syriens
de Washington, Paris et Londres, affrontent à
présent la Turquie, deuxième armée de
l’OTAN, sur le flanc le plus exposé de leur territoire : l’enclave kurde d’Afrin, dans le nordouest du pays. Depuis samedi 20 janvier, les
forces armées turques et leurs alliés issus de la
rébellion syrienne attaquent les positions des
FDS sans que les parrains occidentaux des
forces kurdes se soient encore montrés en
mesure de freiner leurs ambitions.
« Il n’y aura pas de retour en arrière » à Afrin a
répété, lundi, le président turc, Recep Tayyip
Erdogan, alors que les combats se poursuivaient sur le nouveau front ouvert par Ankara
dans le conflit syrien, une opération baptisée
« Rameau d’olivier ». A la suite de frappes
aériennes et de tirs d’artillerie lancés la veille,
les forces turques et les groupes armés syriens placés sous leur commandement
avaient pénétré dimanche les lignes kurdes
depuis la Turquie et les territoires tenus par
ses alliés locaux en Syrie.
Lundi, les FDS faisaient état d’affrontements intenses sur plusieurs fronts, aux marges de la poche sous contrôle kurde, tout en
niant la progression de leurs adversaires sur
le terrain. Plusieurs localités frontalières
seraient pourtant passées aux mains des for-
TURQUIE
Afrin
Idlib
Alep
Manbij
Rakka
SYRIE
IRAK
LIBAN
Damas
JORDANIE
100 km
ces sous commandement turc depuis le
déclenchement des opérations.
Afrin constitue le maillon faible de l’ensemble territorial bâti par les FDS dans le nord de
la Syrie. Prise en étau entre les frontières de la
Turquie, des zones rebelles et islamistes placées sous l’influence d’Ankara et les territoires
repris par le régime syrien, cette enclave est
coupée des vastes zones passées sous le contrôle des forces à dominante kurde dans le
nord-est du pays à la faveur de la lutte contre
l’EI. Loin des anciennes lignes de front de la
guerre contre les djihadistes, elle n’a jamais
intégré la sphère d’intérêt stratégique de
Washington. Pourtant, du point de vue des
autorités kurdes de Syrie, Afrin occupe malgré son isolement une place centrale d’un
point de vue politique et symbolique.
MENACE EXISTENTIELLE
Bien que la lutte contre l’EI ait absorbé l’essentiel de ses efforts, l’encadrement kurde
des FDS n’a jamais renoncé à opérer une
jonction entre ses territoires du nord-est et
Afrin. Mais la construction d’une zone continue sous contrôle kurde le long de sa frontière méridionale est perçue par la Turquie
comme une menace existentielle qui détermine pour l’essentiel la politique syrienne
d’Ankara. Les FDS sont en effet issues de la
matrice militaire, idéologique et organisationnelle du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui mène une guérilla autonomiste contre l’Etat turc depuis 1984.
Cette organisation politico-militaire jouit
d’ailleurs dans la région d’Afrin d’une popularité ancienne qui remonte à ses premières
années de lutte armée. Très majoritairement
kurde, contrairement aux autres territoires
tenus par les FDS, Afrin est une terre d’élection pour le mouvement kurde. La région
s’est constituée en canton autonome à partir de 2012. Or, si l’alliance des FDS avec
Washington n’a cessé de s’approfondir dans
le nord-est de la Syrie, leurs unités déployées
dans la région d’Afrin ne jouissent pas de la
protection de la coalition internationale.
Elles subissent de fait les contradictions
devenues intenables de la politique de
Washington en Syrie. Alors que le secrétaire
d’Etat américain, Rex Tillerson, détaillait, le
17 janvier, les axes de la stratégie syrienne
des Etats-Unis, impliquant une présence indéfinie de troupes américaines auprès des
FDS et la définition pour elles d’un rôle majeur dans la stabilisation des territoires pris à
Des rebelles syriens progressent aux côtés de l’armée turque vers la frontière syrienne,
près d’Hassa (province turque de Hatay), lundi 22 janvier. BULENT KILIC/AFP
LOIN DES ANCIENNES
LIGNES DE FRONT
DE LA GUERRE
CONTRE LES
DJIHADISTES, AFRIN
N’A JAMAIS INTÉGRÉ
LA SPHÈRE D’INTÉRÊT
STRATÉGIQUE
DE WASHINGTON
l’EI dans le nord-est, le secrétaire à la défense,
James Mattis, relevait, dimanche, « les inquiétudes sécuritaires légitimes » de la
Turquie concernant les FDS à Afrin, excluant
d’emblée toute forme d’interposition entre les belligérants.
Ne pouvant compter sur le soutien de leur
allié américain à Afrin, les FDS y avaient
noué au cours des années passées des relations tactiques avec Moscou, dont l’influence politique et militaire est dominante
dans cette partie de la Syrie. En février 2016,
elles ont ainsi pu s’emparer de la ville de Tall
Rifaat et de la base aérienne voisine de
Menagh en coordonnant leurs mouvements
au départ d’Afrin avec les forces russes actives dans la zone. Moscou conservait également une présence militaire dans l’enclave
kurde, des officiers russes s’affichant publiquement et de manière régulière avec des
cadres des FDS jusqu’à une période récente.
MANBIJ, PROCHAIN OBJECTIF ?
Les membres de l’encadrement des FDS se
félicitaient de leur capacité à maintenir des
relations pragmatiques et simultanées avec
Moscou et Washington, mais leur grand
écart tactique n’a pas suffi à sécuriser leur
position à Afrin. Ils n’ont pas pu compter sur
la médiation de la Russie, dont l’assentiment
a été un préalable nécessaire à l’intervention
turque. « Nous avons abordé [l’intervention à
Afrin] avec nos amis russes, nous avons
un accord avec eux », rappelait le président
Erdogan lundi.
Mettant à l’épreuve la relation entre les FDS
et leurs alliés occidentaux, inaptes à empêcher l’intervention turque, la crise d’Afrin
pourrait inciter les forces kurdes à détourner
leurs efforts et leurs ressources de l’est syrien
où leur empreinte est encore récente pour
consolider leurs positions dans les zones directement menacées par la Turquie.
La ville majoritairement arabe de Manbij,
prise de haute lutte par les FDS à l’EI à l’été
2016, a ainsi été évoquée par Ankara comme
le prochain objectif, malgré la présence sur
place d’un contingent américain. Des positions kurdes situées dans l’est syrien le long
de la frontière avec la Turquie ont également
fait l’objet de tirs d’artillerie sporadiques
lundi, en fin de journée, alimentant les craintes d’un élargissement des zones de combat.
Quelle qu’en soit l’issue, les affrontements
en cours dans la région d’Afrin menacent déjà
les objectifs de stabilisation portés par la coalition internationale en Syrie et laissent craindre une nouvelle phase de conflit, alors que la
lutte contre l’EI s’achève à peine. p
allan kaval
Dans la province d’Idlib, une catastrophe humanitaire annoncée
Fuyant l’offensive du régime syrien contre le dernier grand fief rebelle, les civils subissent des conditions d’accueil précaires
beyrouth - correspondance
A
vant la guerre, elle était réputée pour sa production
d’huile d’olive. Au fil des
ans, la province d’Idlib (nordouest de la Syrie), limitrophe de la
Turquie, a plongé dans la violence
et le chaos, sans répit. Les canons
s’y déchaînent de nouveau depuis que les forces prorégime, appuyées par l’aviation russe, ont
lancé une vaste offensive terrestre,
fin décembre 2017, contre le dernier grand bastion tenu par la rébellion anti-Assad. Parmi les factions, les djihadistes de l’ex-Front
Al-Nosra, lié à Al-Qaida, se sont imposés comme l’acteur le plus puissant dans cette enclave.
Dimanche 21 janvier, l’armée syrienne a annoncé avoir repris l’aéroport militaire d’Abou Douhour.
La reconquête de cette base était
l’un des objectifs affichés de la
campagne militaire lancée par les
troupes loyalistes, dont on ignore
l’envergure. Ces opérations ont
jeté sur la route, selon l’ONU, plus
de 200 000 personnes, fuyant
dans la précipitation le sud-est de
la province où se concentrent
bombardements et combats, ainsi
que le front de la région voisine de
Hama. Des déplacés décrivent un
incessant déluge de feu. L’ONU affirme que plusieurs centres de
soins ont été détruits par des frappes aériennes. Des localités se sont
entièrement vidées de leurs habitants. Une fois de plus, les civils
paient le prix fort des hostilités.
Le drame de ceux qui fuient se
déroule sous les yeux de Nora :
cette jeune Syrienne, elle-même
réfugiée dans la province d’Idlib, a
ouvert ses portes à des familles en
quête d’un abri. « La situation est
horrible, dit-elle. Des gens n’ont
nulle part où aller, ils dorment dehors. » L’exode se fait en de multiples directions, mais le mouvement le plus important a lieu vers
la zone frontalière avec la Turquie :
plus d’un quart des civils y ont afflué, rejoignant des milliers de personnes déplacées de plus longue
date, qui survivent dans le besoin.
« Le rythme des vagues d’arrivées
est un véritable défi », souligne
Joelle Bassoul, directrice de la communication pour la crise syrienne
chez CARE, l’une des ONG qui soutient les nouveaux venus.
Même si des bombardements
ont lieu près de sa maison, Nora,
mère de deux enfants, ne se résout
pas à partir. « J’ai très peur, on se
terre chez nous, confie-t-elle. Mais
il n’y a que deux options possibles.
Passer clandestinement en Turquie
[la frontière est fermée par Ankara], en payant cher un passeur :
nous n’en avons pas les moyens. Ou
bien s’installer dans un camp, plus
au nord, si on trouve de la place. »
Froid glacial
Avec sa famille, Nora avait été réduite, il y a plus d’un an, à « vivre
dans l’attente dans un camp
boueux », après avoir été évacuée
de sa ville, Mouadamiya Al-Cham,
une localité proche de Damas reprise par le pouvoir. Des milliers
de Syriens, redoutant ou rejetant
le régime, ont été convoyés vers
Idlib depuis 2016, au terme d’accords de « réconciliation » scellant
la chute de fiefs rebelles. Selon les
Nations unies, les déplacés internes représentaient près de la moi-
tié de la population de la province
d’Idlib, avant l’ultime offensive.
Dans les camps du nord, le froid
est glacial. Des pluies importantes ont provoqué des inondations. Le manque d’abris constitue la principale urgence. « Les
gens s’installent dans des tentes de
fortune, ou dorment dans les véhicules à bord desquels ils ont fui »,
explique Joelle Bassoul.
La bataille en cours dans la région d’Idlib était attendue. Depuis
la reprise d’Alep par l’armée et ses
alliés, en décembre 2016, la province insurgée était l’une des cibles des forces prorégime, même
si elle a été classée comme zone de
« désescalade ». Mais face à la crise
humanitaire prévisible, la réponse
n’est pas la hauteur, jugent des
ONG. « Il n’y a pas assez de terrains
préparés pour accueillir des tentes,
déplore ainsi Sarah Haller, une
porte-parole de l’ONG syrienne
Emissa. Et nous constatons que les
bailleurs hésitent à apporter leur
soutien. » Des donateurs redouteraient de voir de l’aide tomber entre les mains des djihadistes.
L’ONU poursuit l’envoi de
convois via la Turquie. D’innombrables civils dépendent de l’aide
internationale. « Plus de la moitié
des derniers déplacés sont des
enfants, rapporte Sarah Haller.
Ils sont vulnérables, traumatisés.
L’appui qu’on peut apporter, pour
l’heure, est limité, c’est très frustrant. » Si les lignes de front continuent de progresser, un nouveau
flux d’habitants risque de se profiler vers la zone frontalière, et la
Turquie redoute une pression
massive vers son territoire. p
laure stephan
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international | 3
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Riyad annonce un plan d’aide
humanitaire au Yémen
La coalition saoudienne continue de frapper les zones sous contrôle houthiste
riyad - envoyé spécial
E
Paris mobilise contre
les armes chimiques
Trente pays se réunissent, alors qu’une
nouvelle attaque aurait eu lieu dans la Ghouta
C
’est un symbole fort pour
tenter de reprendre la
main diplomatique dans le
conflit syrien. A l’initiative des
autorités françaises, une trentaine
de ministres des affaires étrangères représentant les Etats-Unis, les
grands pays européens, mais aussi
des Etats africains, asiatiques ou
sud-américains lancent le 23 janvier, à Paris, à un « partenariat
international contre l’impunité
d’utilisation d’armes chimiques ».
Un nouveau cas présumé d’emploi de gaz par les forces du régime
dans des bombardements sur
Douma, ville de la Ghouta orientale près de Damas, avec au moins
21 victimes de suffocation recensés par l’Observatoire syrien des
droits de l’homme, rappelle l’urgence d’agir. « Il s’agit de mettre fin
à l’impunité et de faire en sorte que
les responsables de crimes aussi abjects finissent par rendre des comptes », explique-t-on au ministère
des affaires étrangères. Depuis son
élection, Emmanuel Macron n’a
cessé de répéter que l’emploi du
chimique en Syrie est une « ligne
rouge » et que Paris est prêt à prendre l’initiative de représailles.
Contourner le veto russe
L’objectif de ce partenariat est de
trouver des moyens de contournement en s’appuyant sur les
compétences des Etats alors que la
situation est bloquée au Conseil
de sécurité de l’ONU où Moscou,
par deux fois, en novembre 2017, a
fait usage de son droit de veto. Un
mois plus tôt les enquêteurs du
JIM, la mission conjointe créée par
l’ONU et l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques
(OIAC), avaient conclu à la responsabilité du régime dans l’attaque
au gaz sarin contre le village de
Khan Cheikhoun, en avril 2017, qui
avait fait au moins 80 morts.
L’OIAC a, par ailleurs, estimé que
le régime n’a pas démantelé intégralement ses stocks d’armes chimiques malgré les engagements
pris avec le parrainage de la Russie à l’automne 2013 pour éviter
les frappes françaises et américaines après un bombardement au
gaz sarin qui avait fait plus de
1 000 morts près de Damas.
L’organisation Etat islamique a
également plusieurs fois utilisé des obus avec du chlore et du
gaz moutarde.
En collectant et en préservant
les données sur les responsables
d’utilisation de telles armes, en
dressant des listes noires de personnes ou d’entités impliquées et
en lançant des sanctions économiques – gel d’avoirs, interdiction
de visa –, voire, à terme, des procédures judiciaires, les pays participants veulent notamment cibler les réseaux qui ont contribué
et contribuent encore à alimenter
l’arsenal du régime syrien. Mais il
n’est pas le seul concerné. Le régime nord-coréen n’a pas hésité à
utiliser du gaz VX, arme chimique
sophistiquée, pour éliminer en
Malaisie le demi-frère de Kim
Jong-un et opposant potentiel.
« Le paradoxe est là : alors même
que l’interdiction est universelle
avec 192 pays signataires de la convention de 1993 interdisant la production et l’utilisation des armes
chimiques, jamais celles-ci n’ont
été autant utilisées que maintenant par des acteurs étatiques ou
non étatiques », relève un haut diplomate. D’où la volonté de donner ce signal politique de lutte
contre la prolifération. Un certain
nombre des participants de la
conférence, dont le secrétaire
d’Etat américain, Rex Tillerson,
devraient aussi faire un point général sur la situation syrienne. p
marc semo
n janvier, un rapport d’experts remis au Conseil de
sécurité de l’ONU accusait
l’Arabie saoudite d’utiliser « la menace de la famine comme une arme
de guerre » au Yémen. Le comité
des sanctions des Nations unies
doit se pencher avant la fin du
mois sur les suites à donner à ce
rapport. Soumis à une pression internationale accrue, Riyad a réagi,
lundi 22 janvier, en annonçant une
nouvelle aide d’1,5 milliard de dollars au Yémen pour 2018.
Cette promesse de dons à des organismes internationaux équivaut à la moitié d’un appel de
fonds lancé dimanche par les Nations unies. Dans le même temps,
le royaume saoudien a annoncé
un plan, qui se veut de grande ampleur, pour réorienter et accroître
l’aide humanitaire et les flux
commerciaux entrant dans le
pays, qu’il soumet à un blocus
partiel depuis son entrée en
guerre, à la tête d’une coalition de
pays arabes, en mars 2015.
Selon Riyad, ce blocus est seul à
même d’empêcher l’Iran, son
grand rival régional, de livrer des
armes en contrebande aux rebelles houthistes, qui contrôlent le
premier port du pays, Hodeïda,
sur la mer Rouge. Afin de mieux
inspecter les chargements, la coalition entend diriger une partie
des flux maritimes vers des ports
situés en zones gouvernementales – Aden, Moukalla et Moka. Ce
transfert priverait du même coup
les rebelles, maîtres de la capitale,
Sanaa, et de l’essentiel du nord du
pays, d’une partie des revenus
qu’ils tirent des taxes sur les marchandises transitant par Hodeïda.
Ce nouveau plan a été mis en en
application dès dimanche : un
avion chargé d’aide a inauguré un
« pont aérien » vers la ville de Marib (nord-ouest), en zone gouver-
ARABIE SAOUDITE
Saada
Sanaa Marib YÉMEN
Hodeïda
Moukalla
Moka
ÉRYT.
Aden
Golfe d’Aden
DJIBOUTI
SOMALIE
100 km
nementale. Riyad promet des vols
quotidiens pour acheminer l’aide
humanitaire vers Marib, tout en
maintenant un blocus partiel sur
l’aéroport de Sanaa.
Alors que 22 millions de Yéménites ont besoin d’une aide d’urgence, selon l’ONU, et que 8,2 millions de personnes sont menacées
de famine, Riyad reconnaît les limites de son plan : les ports que
contrôlent ses alliés yéménites ne
disposent pas des capacités nécessaires pour remplacer Hodeïda.
Or, le pays importe environ 90 %
de ses denrées alimentaires, et la
quasi-totalité de son essence et de
ses médicaments. Riyad promet
donc d’investir 40 millions de dollars dans l’année pour moderniser
ces installations. Trente millions
supplémentaires seraient dévolus à des travaux routiers, et le
royaume promet de livrer de l’essence – jusqu’à 2 milliards de dollars – pour le transport de l’aide.
« Corridors sécurisés »
Riyad répond ainsi à son allié
américain, qui le presse depuis la
fin 2017 d’alléger son blocus. La
France fait de même, incitée discrètement par le département
d’Etat. Le 19 janvier, l’Allemagne a
annoncé qu’elle cessait d’approuver toute livraison d’armes à la
coalition (Berlin avait validé
150 millions d’euros de livraisons
à Riyad au troisième trimestre
2017). La Norvège a aussi suspendu des livraisons de munitions aux Emirats arabes unis,
membres de la coalition.
Son porte-parole, le colonel
Turki Al-Malki, affirme que la coalition ne cherche pas à instrumentaliser l’aide en la redirigeant : l’objectif est de porter secours « à tous les Yéménites, sans
distinguer les régions contrôlées
par les houthistes ou le gouvernement ». Riyad a ainsi promis
d’ouvrir deux points de passages
sur la frontière partagée avec les
provinces du nord du Yémen,
contrôlées par les houthistes. Des
« corridors sécurisés » seront délimités. Les infrastructures du port
d’Hodeïda, très diminuées, doivent aussi bénéficier des investissements annoncés lundi.
L’ONU – dont l’envoyé spécial
pour le Yémen, Ismaïl Ould
Cheikh Ahmed, achèvera son
mandat en février sur un constat
d’impasse politique et militaire –
n’avait pas commenté ce plan
mardi. La coalition entend laisser
aux Nations unies le soin d’organiser, avec les ONG, l’acheminement de l’aide à l’intérieur du Yémen. Or, c’est justement sur les
routes qu’une part de l’aide disparaît : les houthistes, tout
comme des forces pro-gouvernementales, sont accusés de la détourner à leur profit.
« Le problème n’est pas de faire
entrer les marchandises au Yémen, mais qu’elles parviennent à
ceux qui en ont besoin, note Mustafa Noman, ancien diplomate
yéménite. L’aide atterrira à Marib,
mais où ira-t-elle après ? La route
qui mène à Sanaa est longue et
peu sûre : la moitié des chargements auront disparu avant d’atteindre la capitale. »
La coalition propose ce nouveau
plan tout en soutenant une avan-
LES DATES
2012
Sous la pression de la rue et des
monarchies du Golfe, Ali Abdallah Saleh cède le pouvoir le
27 février, après trente-trois années de règne.
2014
Les houthistes s’emparent le
21 septembre de la capitale,
Sanaa, avec l’aide de M. Saleh.
2015
Le 26 mars, le président légitime,
Abd Rabbo Mansour Hadi, s’exile
à Riyad. Début de l’intervention
saoudienne.
2017
Les rebelles houthistes assassinent M. Saleh le 4 décembre.
cée militaire des forces pro-gouvernementales sur la côte de la
mer Rouge, en direction d’Hodeïda. En décembre, un diplomate de la région estimait que la
coalition pourrait faire pression
sur les houthistes afin qu’ils
abandonnent la ville, plutôt que
de chercher à la conquérir au prix
de destructions qui susciteraient
de vives critiques internationales.
Riyad poursuit dans le même
temps une campagne de bombardements renouvelée depuis
décembre : lundi, des frappes aériennes ont touché une clinique
et un moulin dans la province de
Saada, fief des houthistes, tuant
neuf civils, dont cinq enfants, selon des résidents cités par
l’agence Reuters. p
louis imbert
La campagne de M. Abadi commence mal en Irak
Le premier ministre se perd dans les alliances électorales avant le scrutin législatif du 12 mai
A
rtisan de la victoire militaire contre l’organisation Etat islamique (EI)
en Irak, le premier ministre,
Haïder Al-Abadi, est encore loin
d’être assuré de remporter la bataille électorale lors des premières élections législatives post-EI.
Après plusieurs tentatives des députés sunnites et kurdes d’obtenir le report de ce scrutin jusqu’au
retour des trois millions de déplacés par la guerre – un report jugé
contraire à la Constitution par la
Cour suprême –, le Parlement irakien a confirmé, lundi 22 janvier,
la tenue des élections générales le
12 mai. Pour le premier ministre
Abadi, candidat à sa propre succession, ces quatre mois de campagne s’annoncent décisifs.
Sa campagne a fort mal démarré. L’alliance qu’il a signée,
le 14 janvier, avec la coalition AlFatih (« Conquête »), composée
d’une trentaine de milices chiites
liées à l’Iran ayant combattu contre l’EI, a créé la surprise. M. Abadi
s’était jusqu’alors évertué à contenir l’influence de ces milices et
promettait de mettre fin au confessionnalisme politique. Chez
les partisans des réformes annoncées et parmi la minorité sunnite,
l’annonce a fait l’effet d’une douche froide. En vingt-quatre heures, le temps qu’il a fallu à cette alliance contre-nature pour s’effondrer, M. Abadi a perdu un peu du
crédit acquis grâce à la victoire
contre l’EI et à sa gestion de la
crise avec le Kurdistan irakien.
Le calcul était d’abord électoral.
« Le premier ministre Abadi dispose d’un soutien fort de la communauté internationale. La réalité
est différente dans la rue irakienne. Il manque d’assise populaire. C’est essentiel pour lui de s’allier avec des responsables disposant d’un large soutien populaire
comme les chefs de la Mobilisation
populaire (MP) ou [le chef chiite]
Moqtada Al-Sadr », estime un
diplomate irakien. Par cette alliance, Haïder Al-Abadi mettait
hors d’état de nuire son rival au
sein de son parti Al-Dawa, l’ancien premier ministre et secrétaire général de la formation
chiite, Nouri Al-Maliki, alors
en négociations avec la coalition
Al-Fatih.
« Tétanisé par la pression »
La décision des chefs de la mobilisation populaire – dont Hadi AlAmeri, le chef de l’organisation
Badr, qui mène la coalition Al-Fatih – de s’allier à M. Abadi n’allait
pas de soi. « Les Etats-Unis et l’Iran
ont négocié directement pour former cette coalition. Leurs représentants étaient là le jour de la signature », assure Hosham Dawood,
spécialiste de l’Irak à l’Ecole des
hautes études en sciences sociales
(EHESS). Selon le chercheur, les
Américains ont fait le calcul qu’il
valait mieux avoir les chefs de la
Jusqu’alors,
M. Abadi
s’était évertué
à contenir
l’influence des
milices chiites
liées à l’Iran
MP au sein de la coalition qu’en
dehors. « L’Iran s’est rangé derrière
M. Abadi car, après avoir fait des simulations électorales, il a compris
que la Mobilisation populaire ne
pouvait pas remporter seule l’élection », ajoute M. Dawood. L’Iran
avait fixé deux lignes jaunes : les
chefs chiites Moqtada Al-Sadr et
Ammar Al-Hakim, plus modérés
et distants de Téhéran.
L’annonce du ralliement d’Ammar Al-Hakim à la coalition de
M. Abadi a peut-être joué dans la
rupture de l’alliance. M. Abadi l’at-il fait sciemment au vu du tollé
qu’a provoqué sa formation ? « La
Maison Blanche n’était pas d’accord avec cette alliance resserrée. Il
était prévu qu’elle soit élargie à des
représentants comme Al-Hakim et
Sadr. Dans sa course contre la
montre pour ratisser le plus grand
nombre, tétanisé par la pression et
l’influence iranienne, M. Abadi a
fait montre de faiblesse », analyse
Hosham Dawood.
Moqtada Al-Sadr, jusqu’à présent principal allié de M. Abadi,
s’est dit « outré » de « ces accords
politiques méprisables », reproduisant « une division confessionnelle
détestable ». Non seulement le
chef chiite dispose d’un réservoir
de plusieurs millions de voix,
mais, plus grave encore, sa position semble refléter celle de la plus
haute autorité chiite du pays, l’ayatollah Ali Al-Sistani, vénéré par des
millions d’Irakiens. M. Abadi s’est
empressé d’aller faire amende honorable, le 19 janvier, auprès de ses
représentants à Nadjaf.
L’éclatement de cette alliance
permet à M. Abadi de sortir d’un
mariage de convenance qui aurait
pu se refermer sur lui comme un
piège et l’empêcher de mener sa
politique face à des milices chiites
renforcées. Cette alliance éphémère pourrait lui avoir coûté des
voix et des alliés. « Il n’est pas certain que Moqtada Al-Sadr accepte
de s’allier avec lui, même si une
moitié de son parti y est favorable »,
estime un diplomate irakien.
M. Maliki, lui, pourrait finaliser
une alliance avec les chefs de la MP.
M. Abadi fait le pari de regagner
son électorat. Avec un programme
axé sur la reconstruction du pays
et la lutte contre la corruption, il a
lancé le recrutement en ligne d’adhérents et de candidats potentiels
à la députation dans sa coalition.
Une première en Irak. p
hélène sallon
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4 | international
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Etats-Unis : les démocrates valident le budget
L’opposition renonce au blocage, sans obtenir de réelle contrepartie sur l’immigration
mis, qui a été conviée lundi à la
Maison Blanche, dont le sénateur
Cotton, dès le vote du Sénat, pour
préparer le débat à venir. La tonalité du communiqué du président
publié par la suite ne laisse guère
la place à l’optimisme. « Mon administration va travailler pour
résoudre le problème d’une immigration illégale très injuste », a indiqué M. Trump, sans témoigner
de la moindre empathie pour les
« Dreamers » contrairement à ce
qu’il a pu exprimer par le passé.
« Nous conclurons un accord à
long terme sur l’immigration si et
seulement si c’est bon pour notre
pays », a-t-il prévenu.
washington - correspondant
L’
épreuve de force engagée, vendredi 19 janvier, par les démocrates
avec l’administration
de Donald Trump sur l’immigration a rapidement tourné court.
En se résignant, lundi, à voter majoritairement en faveur d’une rallonge budgétaire pour l’Etat fédéral, ils ont mis fin à son blocage
(« shutdown ») sans obtenir autre
chose que la promesse du chef de
la majorité républicaine, Mitch
McConnell (Kentucky), d’examiner prochainement un dispositif
de protection des sans-papiers arrivés enfants sur le sol américain,
également connus sous le nom
de « Dreamers ».
Le président a supprimé, en
septembre 2017, ce dispositif légué par son prédécesseur, Barack
Obama. Près de 800 000 de ces
sans-papiers seront menacés
d’expulsion à partir de mars si le
Congrès avoue son impuissance.
La volte-face démocrate a été naturellement saluée comme une
victoire par la Maison Blanche,
qui s’est félicitée d’un « retour à la
raison ». Ce revirement n’a cependant pas été suivi par tous les
élus d’opposition. Les sénateurs
dontles noms reviennent avec le
plus d’insistance comme candidats potentiels à la primaire pour
la présidentielle de 2020, Bernie
Sanders (Vermont), Elizabeth
Warren (Massachusetts), Cory
Booker (New Jersey) ou Kamala
Harris (Californie) ont tous voté
contre le texte, manifestement
soucieux de ne pas heurter l’aile
la plus à gauche du parti qui appelait de ses vœux une résistance
plus déterminée.
Les élus modérés, en revanche,
souhaitaient éviter un pourrissement risqué, à commencer par
ceux dont le siège sera remis en
jeu en novembre lors des élections de mi-mandat dans des
Etats remportés par Donald
Trump en 2016.
La satisfaction du président risque pourtant d’être de courte durée. La rallonge votée par le Con-
Manifestation contre la politique migratoire de Donald Trump, à New York, le 22 janvier. SPENCER PLATT/AFP
grès lundi ne court que jusqu’au
8 février. Et surtout, les tractations
qui ont précédé et accompagné le
shutdown ont souligné de multiples fractures au sein du camp républicain, accentuées par les tergiversations de Donald Trump, qui a
adopté des positions contradictoires sur le sujet au cours des deux
dernières semaines.
Le président « Jell-O »
Deux camps se font face de longue date au sein du Grand Old
Party (GOP) : une aile modérée,
prête à un compromis avec les démocrates sur le modèle de celui
que le Sénat avait adopté en 2013,
mais que la Chambre des repré-
« Les républicains
n’ont jamais pu
avoir une idée
claire de ce que
le président
Trump voulait »
CHUCK SCHUMER
chef de la minorité
démocrate au Sénat
sentants, déjà contrôlée par les républicains, avait refusé d’examiner, et une aile hostile à toute
ouverture. Le sénateur de Caroline du Sud, Lindsey Graham, s’en
est ainsi pris vendredi publiquement à son collègue de l’Arkansas
Tom Cotton, l’accusant d’avoir
fait capoter un projet d’accord
avec les démocrates qui aurait
permis d’éviter le shutdown.
Cette division est renforcée par
le jeu de la Maison Blanche et
notamment l’influence du
conseiller politique du président, Stephen Miller. « Aussi
longtemps qu’il sera responsable
des négociations sur l’immigration, nous n’irons nulle part », a
assuré dimanche le même Lindsey Graham, s’attirant une réplique cinglante de la part de l’entourage du président.
En prenant acte de son échec,
lundi, le chef de la minorité
démocrate, Chuck Schumer
(New York), a fait porter la responsabilité du blocage sur Donald
Trump. Samedi, au premier jour
du shutdown, il avait assuré que
négocier avec lui revenait à négocier « avec du Jell-O », le dessert
populaire à base de gélatine. « Les
républicains n’ont jamais pu avoir
une idée claire de ce que leur président voulait », a-t-il ajouté lundi.
C’est l’aile dure des républicains,
et non les partisans d’un compro-
Le conflit israélo-palestinien divise Washington et Bruxelles
En visite en Israël, Mike Pence annonce le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem avant la fin de 2019
jérusalem, bruxelles correspondants
A
bientôt 83 ans, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, est rompu à l’adversité. Mais
qu’espérer face à une administration américaine qui se place sous
les auspices d’Abraham, Isaac et
Ismaël, pour déclarer sa flamme à
Israël ? Dans un discours devant
les députés à la Knesset (le Parlement israélien), lundi 22 janvier,
le vice-président Mike Pence a certes prôné le « compromis » pour résoudre le conflit israélo-palestinien. Il a même évoqué la solution
à deux Etats, « si les deux parties
sont d’accord ».
Mais cette intervention ne cherchait pas l’équilibre. Elle a été marquée par son empreinte chrétienne, par des références bibliques multiples ne servant pas à
faire décor, mais à justifier une politique. « Les premiers colons dans
mon pays se voyaient aussi comme
des pèlerins, envoyés par la Providence pour construire une nouvelle
Terre promise », a résumé Mike
Pence, dans un tissage des deux récits originels. Il n’y eut aucune référence explicite à l’occupation,
aux droits des Palestiniens, à leurs
aspirations à un Etat. « L’Amérique
se tient aux côtés d’Israël, parce que
votre cause est notre cause, vos valeurs sont nos valeurs, vos combats
sont nos combats. Nous croyons
dans la prévalence du vrai sur le
faux, du bien sur le mal, de la liberté
sur la tyrannie », a-t-il dit.
Pendant que Mahmoud Abbas se
trouvait à Bruxelles auprès de
l’Union européenne, l’ancien gouverneur de l’Indiana, héraut de la
droite évangélique américaine, recueillait des ovations enthousiastes à la Knesset. Le grand écart
n’était pas seulement géographique. Il y avait d’un côté les Européens, cramponnés à une approche diplomatique traditionnelle
du conflit, malgré l’avancée de
la colonisation israélienne. Des
Européens trop divisés pour prétendre à un rôle moteur, mais qui
continuent à défendre une solution négociée à deux Etats, sur les
bases des frontières de 1967.
De l’autre, il y avait le vice-président américain, enjambant les siècles, donnant un sens messianique à la rupture qu’a représentée
la reconnaissance de Jérusalem
comme capitale d’Israël par Donald Trump, le 6 décembre 2017.
Cette initiative, selon le premier
ministre, Benyamin Nétanyahou,
« figure parmi les décisions politiques les plus importantes dans
l’histoire du sionisme ». Malgré
cela, les Etats-Unis, qui préparent
en secret un plan de paix de plus
en plus incertain, prétendent toujours à un rôle de médiateur unique entre les parties. Un rôle dont
l’Autorité palestinienne ne veut
plus entendre parler.
Parlant d’un « travail inachevé »
après la reconnaissance d’Israël
en 1948 par les Etats-Unis, Mike
Pence s’est félicité que Donald
Trump ait choisi « les faits plutôt
que la fiction », en admettant enfin
Jérusalem comme capitale. Pour la
première fois, le vice-président a
précisé le calendrier. L’ambassade
des Etats-Unis « ouvrira avant la
fin de l’année prochaine » à Jérusalem. « Le président Trump a donné
pour instruction au département
d’Etat d’engager immédiatement
les préparatifs », a-t-il dit.
Maintien de l’aide financière
« Le discours messianique de Pence
est un cadeau aux extrémistes,
prouvant que l’administration
américaine fait partie du problème
plutôt que de la solution », a réagi
Saeb Erekat, négociateur historique côté palestinien. Comme
prévu, les députés israéliens de la
Liste arabe unie ont fait un coup
d’éclat au début de l’allocution, en
brandissant des affiches illustrées
par la mosquée Al-Aqsa, symbole
de la souveraineté palestinienne
espérée sur Jérusalem-Est. Les
agents de sécurité les ont évacués,
tandis que le reste de l’assistance
couvrait le chahut avec une salve
d’applaudissements.
A la satisfaction de M. Nétanyahou, Mike Pence s’est aussi ex-
primé au sujet de l’Iran. « L’accord
sur le nucléaire iranien est un désastre et les Etats-Unis ne certifieront plus ce texte mal conçu », a
prévenu le vice-président. Le
12 janvier, Donald Trump a demandé aux Européens de « remédier aux terribles lacunes » de cet
accord d’ici au 12 mai, sous peine
de s’en retirer. C’est là un sujet de
tension majeur entre l’UE et
Washington, qui applique dans ce
dossier la stratégie des « ultimatums » envers ses alliés historiques, selon le mot utilisé par le
chef de la diplomatie française,
Jean-Yves Le Drian.
C’est dans ce contexte que Federica Mogherini et les 28 ministres
des affaires étrangères de l’UE
ont accueilli Mahmoud Abbas à
Bruxelles, comme l’avait été
Benyamin Nétanyahou le 11 décembre. Le « raïs » a réclamé une
reconnaissance « rapide » de la Palestine, qui n’a été consentie que
par neuf pays sur 28, dont aucun
« Le discours
messianique
de Pence est
un cadeau
aux extrémistes »
SAEB EREKAT
négociateur palestinien
poids lourd. Faute de mieux, Paris,
Madrid et quelques autres capitales avaient donc évoqué l’hypothèse d’un accord d’association
avec les Palestiniens. La discussion
a été brève, le débat reporté.
Selon plusieurs Etats membres,
l’initiative supposerait une reconnaissance unanime de la Palestine
en tant qu’Etat. « Il y a plus de treize
ans que je débats de ces questions
et, au bout de 50 réunions, j’avoue
qu’il m’est difficile de rester rationnel, soupire le ministre luxembourgeois Jean Asselborn. Nous
n’avons pas de ligne commune.
L’important aujourd’hui est de
faire en sorte que la solution à deux
Etats ne devienne pas impossible. »
Les Européens sont condamnés
à attendre l’improbable plan de
paix américain. Ils tentent de
convaincre la direction palestinienne de ne pas brûler tous les
ponts. « Nous resterons engagés »,
a répondu le président palestinien,
qui rêve d’un cadre multilatéral.
M. Abbas quitte Bruxelles avec une
assurance : les Européens continueront à payer. Ils maintiendront
leur aide financière après le gel
partiel des fonds américains à
l’agence des Nations unies pour les
réfugiés palestiniens. Et ils organiseront à Bruxelles, le 31 janvier,
une réunion du groupe des donateurs pour la Palestine. p
piotr smolar
et jean-pierre stroobants
Contreparties
Dans l’hypothèse d’un vote au Sénat sur les jeunes sans papiers,
qui bénéficient d’un soutien écrasant dans l’opinion publique
américaine, il est probable que
le Parti républicain se divise.
L’adoption d’un dispositif ne garantira pas ensuite que la Chambre des représentants se montre
plus coopérative qu’en 2013.
Même dans le cas d’un second
vote favorable pour le projet de
loi, il faudra enfin que Donald
Trump accepte d’y apposer son
paraphe. Il ne cesse pourtant
d’exiger des contreparties : le financement du « mur » qu’il souhaite ériger sur la frontière avec le
Mexique, ou bien une révision
drastique de la politique de regroupement familial.
Lundi, le démocrate Chuck
Schumer s’est permis de nombreuses piques. « Le président qui
se vante d’être un grand négociateur a joué un rôle de spectateur »,
a-t-il raillé, alors que la Maison
Blanche s’est efforcée pendant
tout le week-end de faire passer
l’idée que Donald Trump était à la
manœuvre pour mettre fin au
blocage. Les républicains du
Congrès semblent, au contraire,
avoir pris leurs précautions pour
qu’une intervention intempestive du président ne complique
pas les négociations avec leurs
collègues démocrates. p
gilles paris
R OYAU ME- U N I
Le chef d’état-major
met en garde contre
le « défi » russe
Le chef de l’état-major
interarmes britannique, le
général Nick Carter, a déclaré,
lundi 22 janvier, que la Russie
constituait une menace pour
le Royaume-Uni et a réclamé
plus d’investissements pour
les forces armées. Dans un
rare discours public, tenu devant un groupe de réflexion
londonien, il a estimé que
Moscou représentait « le défi
sécuritaire le plus complexe et
réel que nous ayons à affronter depuis la guerre froide ».
Au cours de son intervention,
il a longuement détaillé les
capacités militaires russes, vidéo en langue russe à l’appui,
et averti : « Nous pourrions
ne pas avoir le choix d’être en
conflit avec la Russie. » – (AFP.)
CORÉ E D U S U D
L’ex-ministre de
la culture condamnée
à deux ans de prison
L’ex-ministre sud-coréenne
de la culture, Cho Yoon-sun,
a été condamnée en appel,
mardi 23 janvier, à deux ans
de prison pour son rôle dans
l’établissement d’une « liste
noire » secrète de près de
10 000 artistes critiques envers la présidente Park Geunhye, désormais destituée, et
qui se voyaient sevrés d’aides
publiques ou de soutiens
financiers privés. Mme Cho
avait été relaxée en juillet
en première instance. – (AFP.)
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international | 5
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
« Carles Puigdemont est le seul candidat possible »
Le nouveau président du Parlement catalan, Roger Torrent, demande un règlement politique de la crise
ENTRETIEN
barcelone - envoyée spéciale
L
e nouveau président du
Parlement catalan, l’indépendantiste Roger Torrent, issu de la Gauche républicaine (ERC), a annoncé, lundi
22 janvier, qu’il présenterait la candidature de Carles Puigdemont à
la présidence de la Généralité (le
gouvernement catalan), lors du
débat d’investiture qui doit avoir
lieu avant le 31 janvier. Il explique
cette décision, prise alors que l’ancien président catalan s’est installé
en Belgique pour fuir la justice espagnole, après avoir organisé un
référendum sur l’indépendance,
jugé illégal, le 1er octobre 2017.
Pourquoi avoir décidé de présenter M. Puigdemont à l’investiture, alors qu’il est en Belgique ?
Il ne serait pas compréhensible
que je ne le présente pas comme
candidat à la présidence de la Généralité puisque, après avoir parlé
à tous les groupes politiques représentés au Parlement de Catalogne, il s’est avéré être le seul candidat ayant une possibilité d’être investi par la Chambre par une majorité de députés [les partis
indépendantistes y disposent depuis les élections du 21 décembre de
70 des 135 députés].
Les services juridiques du
Parlement catalan estiment
qu’une investiture à distance
n’est pas possible. Allez-vous
en tenir compte ?
Les services juridiques ont pour
fonction d’analyser le règlement
du Parlement. Leur opinion est
très importante mais ce n’est
qu’une opinion. La décision finale
revient au bureau du Parlement et
elle est politique. Or, Carles Puigdemont a pu se présenter aux
élections du 21 décembre 2017,
sans aucune restriction. Il n’a pas
été interdit d’exercer une fonction
publique. C’est un député comme
les autres, susceptible d’être choisi
comme président de la Généralité.
Je suis conscient de la situation
personnelle et judiciaire du président Puigdemont. Ce que je demande, c’est une solution politique. C’est pour cette raison que j’ai
demandé à m’entretenir avec le
premier ministre, Mariano Rajoy.
Le gouvernement a laissé
entendre qu’il n’a pas à prendre
position sur des questions
judiciaires…
Huit députés du Parlement catalan ne peuvent pas exercer leurs
droits politiques. Les uns parce
qu’ils sont en prison préventive,
les autres parce qu’ils sont exilés
et menacés s’ils se rendent au Parlement. C’est une situation anormale. Mon devoir est de défendre
leurs droits.
Quelle solution attendez-vous
de M. Rajoy ?
Ce que j’attends, c’est d’abord de
pouvoir parler. Je représente la seconde autorité en Catalogne, et je
demande à pouvoir m’asseoir à
une table avec M. Rajoy, afin de
parler non seulement de l’investiture du président Puigdemont
mais aussi de la manière de respecter le mandat démocratique
des urnes.
M. Puigdemont est poursuivi
par la justice espagnole. Il a été
convoqué par un juge et ne s’y
est pas rendu. Ce n’est pas
un candidat comme les autres…
La situation doit se traiter politiquement, pas judiciairement.
Considérez-vous qu’il est possible d’exercer la présidence de
la Généralité depuis l’étranger ?
Il ne me revient pas de le dire.
C’est à la majorité parlementaire
de donner la confiance ou non à
un candidat à la présidence de la
Généralité. Il y aura un programme de gouvernement et un
plan de législature. Evidemment,
Au Danemark, Puigdemont critique l’UE
L’ancien président catalan Carles Puigdemont a quitté la Belgique, lundi 22 janvier, afin de se rendre à l’université de Copenhague pour participer à une conférence sur la Catalogne et l’Europe. Tôt dans la matinée, le procureur général de l’Etat avait
demandé au juge chargé des poursuites pour rébellion de réactiver le mandat d’arrêt européen, suspendu en décembre 2017.
Mais le juge du Tribunal suprême a décidé de ne pas donner
suite aux demandes du parquet. A Copenhague, M. Puigdemont
a dénoncé les échecs de l’Union européenne : « Nous l’avons
vu en Grèce, nous l’avons vu en Ukraine, nous l’avons vu
avec les réfugiés et nous le voyons maintenant avec son incapacité
à défendre les droits fondamentaux en Catalogne. »
je ne vais pas nier que la situation
actuelle est anormale. Mais c’est
pour cela que je demande que tous
ensemble, nous cherchions une
solution politique.
Comment le vote d’investiture
aura-t-il lieu ? Par vidéoconférence ?
Nous n’en avons pas encore
parlé. Il faut y réfléchir.
Lors de votre discours d’intronisation, le 17 janvier, vous n’avez
parlé ni de la République catalane ni du référendum. Avezvous enterré l’indépendance ?
Collectivement, nous venons
tous du 1er octobre. Personnellement, j’ai tout fait lors de la précédente législature pour permettre
que les citoyens de ce pays puissent décider de leur avenir. Mon
parti, ERC, est républicain et indépendantiste. Mais cela ne veut pas
dire que, toutes les trois phrases, il
faut le proclamer. J’ai des convictions politiques mais je suis le président de l’ensemble du Parlement
de Catalogne, et je dois refléter sa
pluralité et sa diversité. Mon message était un appel au vivre-ensemble politique, dans la Chambre
et dans la société catalane.
La société catalane est-elle donc
fracturée ?
Non. La cohésion de la société
catalane a toujours été très forte.
Nous avons l’habitude de dire
que nous sommes « un sol poble », un seul peuple. Il y a eu des
tentatives de faire croire que la
société catalane était fracturée. Je
veux démontrer que la réalité est
différente.
Ksenia Sobtchak tente de s’affirmer en
opposante numéro un à Vladimir Poutine
La candidate à la présidentielle russe veut créer un parti libéral, « inexistant depuis dix ans »
kaliningrad - envoyée spéciale
K
senia Sobtchak touche
au but. La candidate à
l’élection présidentielle
russe a réuni les cent mille signatures de citoyens, nécessaires
pour concourir au scrutin du
18 mars, mais se garde bien de
crier victoire dans cette première
étape. « En dépit de tout, en dépit
de l’énorme travail que nous
avons accompli, si “on” a décidé
que vous ne participerez pas, vous
ne participerez pas, explique-telle. C’est comme la roulette
russe. » L’exemple d’Alexeï Navalny, 41 ans, principal opposant
au Kremlin écarté de la course
pour des condamnations qu’il
réfute, en témoigne.
A 36 ans, la fille de l’ancien
maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak, mentor politique
de Vladimir Poutine, se présente
elle aussi dans le rôle de l’opposante, sous l’étiquette « contre
tous », avec une fermeté qui
étonne. Soutenue par de riches
donateurs qu’elle refuse pour
l’instant de nommer – mais qui
lui ont permis de récolter déjà
plus de 80 millions de roubles
(1,1 million d’euros) –, cette journaliste, ex-vedette de télévision,
mène campagne en passant outre
blâmes et quolibets qui tentent
de la dépeindre comme une marionnette du Kremlin. « Non, Poutine n’est pas mon parrain », répète-t-elle à l’envi.
« “Une blonde”, oui, je connais
tout ça… Mais je suis prête à le supporter », assure Ksenia Sobtchak,
qui donne des gages en se déplaçant sur le terrain, sans ménager
ses critiques contre le pouvoir.
Partout, elle dénonce un système
verrouillé et corrompu, et prône
la discussion pour sortir de la situation provoquée par l’annexion de la Crimée en « violation
du droit international ».
A Moscou, elle a déposé une
plainte au parquet pour protester
contre la surreprésentation dans
les médias du chef de l’Etat, candidat à sa succession. A Tomsk, en
Sibérie, elle le parodie en plongeant dans un trou de glace par
– 40 °C lors de la traditionnelle cérémonie de l’Epiphanie orthodoxe. « Il faisait – 5 °C quand il l’a
fait, ça fait 35 °C de différence entre
nous », ironise-t-elle.
« Je ne sais pas, mais, oui, l’ingérence russe dans l’élection américaine me paraît possible, c’est une
tradition des gars du KGB », poursuit tranquillement Ksenia Sobtchak dans la Mercedes noire qui
l’amène, dimanche 21 janvier,
dans le centre-ville de Kaliningrad, après un détour chez un
coiffeur. Dans l’enclave russe du
même nom, peuplée d’un million de personnes, bordée au sud
par la Pologne et au nord par la
Lituanie, la candidate a un message à faire passer : « Kaliningrad
Mme Sobtchak
a déposé une
plainte contre la
surreprésentation
dans les médias
du chef de l’Etat,
candidat à
sa succession
est l’une des régions qui a le plus
souffert de [l’annexion de] la Crimée, car ses habitants ont été punis. Avant, ils avaient la possibilité
d’aller en Pologne sans visa ;
après que nous avons déclaré que
la Crimée faisait partie de la Russie, ils ont été interdits. Pourquoi
devraient-ils en payer le prix ? » Ça
passe plutôt bien. Le soir, la salle
de théâtre réservée pour une
réunion publique sera pleine.
« Ce n’était pas la faute d’Eltsine »
A la mi-journée, le convoi s’est
d’abord arrêté au bout d’une forêt, dans un village de l’enclave
russe, au bord de la mer Baltique.
Polo à capuche noir et manteau
assorti, look de hipster moscovite, Ksenia Sobtchak y a été accueillie à bras ouverts par les habitants, qui voient leurs modestes demeures désormais flanquées d’une centrale thermique
à charbon et bientôt d’un terrain
d’enfouissement de déchets.
Aucun membre de l’autorité ne
les a jamais rencontrés. Pis, Igor
Roudenko, journaliste et député
local, végète en prison depuis le
1er novembre 2017 pour avoir notamment décrit, à la « une
« d’une gazette indépendante, la
« mort noire » promise à ce morceau de lande.
« C’est totalement inacceptable,
cette situation nous renvoie au
XIXe siècle, s’indigne d’une voix
forte la candidate, les deux pieds
campés dans la neige. Et nous savons pourquoi : c’est de la corruption, parce que quelqu’un a besoin de vendre son charbon. »
Ksenia Sobtchak ne promet rien
à son auditoire – « l’élection se terminera comme d’habitude » –,
mais elle annonce sa décision de
créer un parti après la présidentielle « pour lutter contre ce système ». « C’est mon rêve », confiet-elle en aparté : « Créer un parti
libéral qui n’existe pas en Russie
depuis plus de dix ans. »
L’impopularité des libéraux
qui ont mené la transition en
Russie dans les années 1990,
dont elle est l’une des héritières,
ne l’émeut pas. « Propagande, rétorque-t-elle. Chacun sait bien
que ces années difficiles étaient le
produit de l’URSS, après l’effondrement de ce système inefficace
et inhumain. Ce n’était pas la
faute de Boris Eltsine ou de mon
père, mais celle d’Andropov, de
Tchernenko, de Brejnev. Et Poutine est identique. » Ses critiques
ne diffèrent pas de celles d’Alexeï
Navalny, avec qui elle partage
l’affiche d’une nouvelle génération sur la scène politique. Mais
sa stratégie diffère.
Là ou le principal opposant,
écarté de la course à la présidentielle, appelle au boycottage de
l’élection, Ksenia Sobtchak répond que c’est une « mauvaise
idée ». « Je le lui ai dit en privé.
Moins il y aura de votants, plus le
score de Poutine sera écrasant,
c’est mathématique. Avant, s’il y
avait moins de 50 % de votants,
l’élection était annulée, mais ce
n’est plus le cas [la disposition a
été abolie en décembre 2006], et
ce n’est pas en restant boire à la
maison que l’on va changer les
choses », assène-t-elle. A Kaliningrad, quelques jeunes partisans
de M. Navalny, présents dans le
théâtre, se sont joints aux applaudissements. p
isabelle mandraud
« Il y a eu
des tentatives de
faire croire que la
société catalane
était fracturée. Je
veux démontrer
que la réalité
est différente »
L’investiture de M. Puigdemont
ne risque-t-elle pas de relancer la
confrontation avec le gouvernement espagnol ?
Nous devons mettre fin au 155
[l’article qui a permis la mise sous
tutelle de la région par Madrid, fin
octobre]. Nous avons réussi à récupérer le Parlement de Catalogne.
Nous devons le faire pour l’ensemble des institutions et nous
mettre à travailler.
L’élection de M. Puigdemont
risque de prolonger l’application
du 155, puisque M. Rajoy a dit
qu’il restera en vigueur tant
qu’il n’y aura pas d’investiture
physique d’un gouvernement…
M. Puigdemont est un candidat
légitime et c’est celui que souhaite une majorité parlementaire.
D’un point de vue démocratique
et normatif, je ne peux pas faire
autre chose que de présenter sa
candidature.
Est-il plus important d’investir
M. Puigdemont que de préserver
l’autonomie du Parlement ?
La restauration du Parlement est
très importante. Mais aussi celle
du gouvernement de la Généralité. Et il est vrai que nous avons besoin d’un gouvernement effectif
qui puisse travailler dès la première minute. Tout le reste revient
à prolonger le 155…
Si les cinq députés réfugiés en
Belgique ne peuvent voter, les indépendantistes risquent de perdre la majorité. Allez-vous autoriser leur vote par procuration ?
Nous devons examiner tous les
aspects et prendre une décision
politique en fonction d’une multitude de facteurs. Nous le ferons
avant la session d’investiture.
Le juge du Tribunal suprême
s’y oppose…
La gestion du Parlement de Catalogne revient au bureau du Parlement, pas à un juge.
La société catalane peut-elle
supporter plus de tensions ?
Les citoyens sont assez mûrs
pour prendre des décisions sur
l’avenir de leur pays sans que cela
ne provoque de tensions. Ce qui
provoque des tensions, c’est de
voir des policiers qui chargent des
gens qui veulent voter librement
et pacifiquement ou arrêter des
membres de la Généralité.
Le Parlement catalan a proclamé
l’indépendance de la République
catalane de manière unilatérale
fin octobre. La Catalogne est-elle,
selon vous, une République
indépendante ?
Je pense que la déclaration du
27 octobre était claire. p
propos recueillis par
sandrine morel
Le pape s’excuse pour ses
propos sur la pédophilie
François continue de défendre l’évêque
chilien accusé d’avoir tu les actes d’un prêtre
A
près l’accroc, l’explication. Dans l’avion qui le
ramenait du Pérou, lundi
22 janvier, le pape François a « demandé pardon » aux victimes de
pédophilie au sein de l’Eglise catholique, pour avoir employé,
pendant son voyage, une formule
qui, a-t-il reconnu, a pu leur faire
l’effet d’une « gifle ». Au dernier
jour de sa visite au Chili, au micro
de médias locaux, le pontife avait
sèchement rabroué les victimes
d’un prêtre, Fernando Karadima,
qui accusent un évêque chilien,
Juan Barros, d’avoir couvert par
son silence les agressions sexuelles du curé.
« Le jour où vous m’apporterez
une preuve contre Barros, je parlerai. Il n’y a pas une seule preuve contre lui. Ce ne sont que calomnies.
C’est clair ? », avait lancé François,
jeudi. Les victimes du prêtre en
avaient été consternées. « Comme
si on avait pu prendre un selfie ou
une photo pendant que Karadima
abusait de moi ou d’autres avec
Juan Barros à côté », avait tweeté
l’une d’elles, Juan Carlo Cruz.
« C’est le mot “preuve” qui a provoqué la confusion », a jugé le
pape pendant sa conférence de
presse dans l’avion, ajoutant :
« Entendre le pape leur dire en
face : “Apportez-moi une lettre
avec la preuve”, c’est une gifle. Et je
me rends compte maintenant que
mon expression n’a pas été heureuse, car je ne l’ai pas pensé ainsi.
Et je comprends, comme dit l’apôtre Pierre dans une de ses lettres,
l’incendie qui s’est déclenché. »
Sa maladresse reconnue, le chef
de l’Eglise catholique a cependant
maintenu sa position sur le fond,
à savoir qu’il n’existait aucune
preuve établissant que le prélat
aurait couvert les agissements de
M. Karadima et que, par conséquent, ces accusations sont bien
des « calomnies ». « Le cas de l’évêque Barros, je l’ai fait étudier », at-il longuement expliqué, et « il
n’y a pas de preuve de culpabilité et
il semble qu’on ne va pas en trouver. Il y a une cohérence en sens inverse ». Or, a ajouté le pape, sans
preuve, il n’est pas question de le
condamner. Au terme des enquêtes conduites au sein de l’Eglise,
« je suis convaincu qu’il est innocent », a ajouté François.
« Tolérance zéro »
Quant à savoir pourquoi il ne
croyait pas la parole des accusateurs de Mgr Barros, qui disent qu’il
avait été témoin des abus sans tenter de les arrêter, le pape a dit : « Je
n’ai entendu aucune victime de
Barros. Ils ne sont pas venus, ils ne
se sont pas présentés, ils n’ont pas
produit de preuve dans un procès. »
Interrogé sur la déclaration du
cardinal américain Sean O’Malley, qui avait pris la défense, samedi, des victimes qui s’étaient
senties offensées par la remarque
du pape au Chili, le pontife a dit
que cette déclaration avait été
« très juste », et a fait observer que
M. O’Malley lui reconnaissait la
volonté de mettre en œuvre une
« tolérance zéro » sur la pédophilie dans l’Eglise. Il a annoncé que
la commission pontificale de
protection des mineurs, créée
pour trois ans en 2014 et que présidait l’archevêque de Boston, serait reconduite d’ici peu. p
cécile chambraud
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
6 | planète
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
« J’ai été élue pour lutter contre la pollution à Paris »
La maire de la capitale, Anne Hidalgo, défend sa politique d’interdiction des voitures thermiques
F
ENTRETIEN
in des moteurs thermiques, fermeture des voies
sur berges, restrictions de
circulation… la politique
antipollution de la maire de Paris
suscite de vives crispations. Anne
Hidalgo répond aux critiques.
Il n’y a pas eu de nouveaux véhicules interdits en janvier sur la
base de la vignette Crit’Air. Ressentez-vous le besoin de relâcher
la pression sur les Parisiens ?
Non, nous interdisons les véhicules polluants progressivement
selon les dates que nous avions annoncées. Les Crit’Air 4 seront interdits au premier semestre 2019,
puis les Crit’Air 3 en 2022, pour arriver à la fin du diesel à Paris
en 2024. En ce qui concerne la fin
des véhicules thermiques d’ici à
2030, c’est une mesure du plan climat que je soumettrai à la votation
citoyenne. Douze ans, cela permet
de se projeter et de se préparer.
Personne n’est pris au dépourvu.
2024 pour un Paris sans diesel,
est-ce réaliste ?
Absolument. Quand j’ai été élue,
on envisageait même 2020. J’ai entendu les remarques des professionnels, qui avaient besoin de
temps. Si on veut par exemple que
les flottes de bus de la RATP aient
entièrement basculé vers une
nouvelle motorisation, le bon calendrier c’est 2024. J’ai encore eu
une réunion la semaine dernière
avec la RATP sur la montée en
charge des achats de bus électriques ou au gaz. Et les Jeux olympiques vont être un accélérateur de
cette transition écologique.
Comment ce vote se passera-t-il ?
Nous allons l’organiser un dimanche au printemps, après le
dernier vote sur le plan climat en
Conseil de Paris. Je souhaite que
tous les Parisiens inscrits sur les
listes électorales puissent y participer, donc y compris les citoyens
européens, mais aussi les résidents non communautaires qui
vivent à Paris. Et je souhaite
pouvoir également l’ouvrir aux
15-18 ans car il s’agit de leur avenir.
Ne craignez-vous pas la réponse
des Parisiens ? L’interdiction
des voitures diesel et essence,
ce n’est pas très populaire…
Au contraire, c’est une mesure
très populaire de lutter contre la
pollution. C’est pour cela que les
Parisiens m’ont élue en 2014. La
proposition qui leur était faite
était très clivée. Je leur proposais
la sortie du diesel en 2020, la fermeture des voies sur berges aux
voitures, les restrictions de circulation… Tout cela était clairement
énoncé. La position de la droite et
du centre était de ne pas faire tout
ça. Les Parisiens ont choisi un cap
volontariste sur l’écologie.
Et les remontées que j’ai aujourd’hui, c’est : « Ne lâchez rien sur la
LES DATES
« Trop de petits
Parisiens sont
asthmatiques.
Il y a 2 500 morts
par an causées
par la pollution »
2019
Interdiction des véhicules
Crit’Air 4 (diesel immatriculé
avant 2006) à la circulation
dans Paris.
pollution ! » Nos enfants pâtissent
de maladies respiratoires, trop de
petits Parisiens sont asthmatiques, il y a 2 500 morts par an causées par la pollution de l’air. En
mars, nous présenterons les résultats d’une nouvelle étude de chercheurs de l’Assistance publiqueHôpitaux de Paris qui confirme
les conséquences des pics de pollution sur la santé des Parisiens.
2022
C’est une autre musique qui
émane des taxis, des automobilistes pris dans les bouchons…
Il est compliqué de changer de
modèle dans une ville qui a fait du
tout-bagnole pendant cinquante
ans. Les bouchons, c’est vieux
comme Paris. Des textes de Balzac
et Hugo évoquent les embouteillages parisiens. Les reportages de
l’INA montrent les bouchons place
de la Concorde dans les années
1950, 60, 70, 80. A l’époque, c’était
open bar pour l’automobiliste. Je
me souviens des réunions publiques en 2001-2003 sur le tramway :
on était face à des salles hystériques, on se faisait traiter de dictateurs. En 2006, on inaugure le
tramway et les Parisiens nous disent : « Qu’est-ce que vous nous
avez emmerdés et qu’est-ce qu’on
vous a emmerdés, mais vous aviez
raison. » En revanche, la droite ne
vient pas à l’inauguration.
Fin du moteur à essence.
La voiture, est-ce une bataille
politique ?
Ma bataille n’est pas contre la
voiture, mais contre la pollution.
C’est un changement de modèle.
Certains le voient comme une
contrainte, comme s’ils perdaient
une part de leur confort. Or c’est
une opportunité, y compris économique. On ne peut pas s’accrocher à un modèle du passé au nom
de l’amortissement d’investissements massifs dans le diesel et au
détriment de la santé. Je sais que
c’est compliqué, car cela nécessite
des changements de modèle économique et industriel, de comportements personnels. Et ça ne se fait
pas naturellement pour certains.
Donc il faut l’accompagner.
Comment ?
D’abord, Paris a le réseau de métro le plus dense du monde. C’est
une base que beaucoup de villes
n’ont pas. Il faut l’entretenir et continuer à l’étendre aux quartiers enclavés de la petite couronne ou
aux départements de grande couronne pour faciliter les déplacements de banlieue à banlieue.
C’est l’objet du Grand Paris Express, dont le calendrier de livrai-
Interdiction des Crit’Air 3
(diesel immatriculé avant 2011
et essence d’avant 2006).
2024
Fin du diesel dans la capitale.
2030
voisins du nord de l’Europe, qui
ont expérimenté des péages positifs : les citoyens qui renoncent à
circuler en voiture aux heures de
pointe reçoivent un bonus.
Concernant Crit’Air, votre adjoint
aux transports a reconnu que les
contrôles étaient très difficiles.
C’est vrai. Des dispositifs de vidéosurveillance devraient permettre de vérifier la couleur de la
vignette. Le système le plus efficace serait le contrôle des plaques
d’immatriculation et des amendes
automatiques pour ceux qui ne
respectent pas les restrictions de
circulation. En attendant, je dispose tout de même de nouveaux
moyens pour renforcer ce contrôle : j’ai accueilli le 1er janvier plus
de 1 800 agents anciennement affectés à la Préfecture de police,
dont une partie seront chargés du
contrôle des vignettes Crit’Air.
Anne Hidalgo,
à la Mairie de Paris,
en avril 2017.
LÉA CRESPI POUR « LE MONDE »
son doit être respecté. Nous avons
aussi apporté de nouvelles mobilités. Avec le tramway, Autolib’, Vélib’. Même si, avec le nouveau marché, il y a une période difficile.
Le Vélib’ est aux abonnés
absents. Ne regrettez-vous pas
d’avoir changé de prestataire ?
La loi nous imposait de lancer un
nouvel appel d’offres. Decaux [le
précédent prestataire] avait fait un
travail formidable. Passer à une
autre entreprise qui débarque
dans l’univers parisien : cela n’allait pas se faire facilement. Je mets
la pression sur le nouveau prestataire pour qu’il réponde au mieux
au cahier des charges. Et nous
avons décidé de dédommager les
abonnés en leur remboursant le
mois de janvier. Si les retards per-
« On ne peut
pas s’accrocher
à un modèle du
passé au nom de
l’amortissement
d’investissements
massifs dans
le diesel »
sistent, je suis favorable à ce que
nous remboursions aussi février.
Ce nouveau prestataire n’est pas
responsable du retard pris dans
le développement du plan vélo.
Le plan vélo, je dois le négocier
avec la Préfecture de police. Il y a
« Le lobby des énergies fossiles a menacé de me faire battre »
L’opposition dénonce votre « autoritarisme » contre les voitures thermiques.
Que répondez-vous ?
Ce sont les mêmes mots utilisés depuis
2001 par la droite parisienne pour attiser un
débat dans lequel elle n’est pas à l’aise, car
elle voit bien que les Parisiens veulent
moins de pollution et que seul un sur dix
prend sa voiture pour aller travailler.
Ce qui a changé, c’est l’intervention des
lobbys de l’industrie des énergies fossiles.
Mon annonce de la fin du diesel les a amenés à être très méthodiques dans leur soutien aux attaques dirigées contre moi et
même à générer certaines de ces attaques.
Les maires étrangers avec lesquels je travaille sont confrontés à des pressions similaires. Peut-être que ces lobbys ont compris
que les maires des grandes villes sont des
prescripteurs. Si Paris, New York, Montréal,
Los Angeles ou Mexico disent stop au diesel, cela change la donne. Ces villes-mon-
des représentent 650 millions d’habitants,
25 % du PIB mondial. Longtemps les maires n’étaient pas dans les radars des lobbys.
Ils attaquaient pouvoirs européens, parlementaires et ministres. Aujourd’hui, ils
sont en première ligne.
capturées par vos filtres, mais ils laissent en
fait passer les plus fines, les plus dangereuses. Je ne veux pas être celle qui, en toute
connaissance de cause, laisse un scandale
de santé publique se développer. » C’était
avant le « dieselgate ».
Quel type de menaces avez-vous subi ?
Un acteur éminent de ce lobby est venu
me voir au début de mon mandat en me disant : « Vous allez changer de discours. Et si
vous ne changez pas de discours, je vous
rendrai responsable de la baisse de l’emploi
dans le secteur automobile et on vous fera
battre en 2020. » C’était un jour de pic de
pollution. J’ai répondu à ce monsieur :
« Vous êtes sans doute très puissant. Mais
moi, je préfère être du bon côté de l’histoire
car vous aurez sûrement affaire un jour à
tous ces gens qui vont mourir des particules. Vous savez qu’elles sont extrêmement
nocives, vous nous expliquez qu’elles sont
N’avez-vous aucun regret ?
Si j’avais voulu rester dans mon petit confort, j’aurais pu y aller à petits pas, histoire
de surfer sur la vague. Ça m’aurait permis
d’éviter de me prendre le lobby du diesel en
pleine figure. Mais le sujet de la pollution
est tellement grave ! Les questions de santé
publique sont cruciales pour moi. Peut-être
parce que j’ai été inspectrice du travail, que
j’ai vu les maladies professionnelles,
l’amiante… J’ai une sensibilité particulière,
comme beaucoup de Parisiens et de Parisiennes d’ailleurs. Si bien que je me suis
dit : « OK, tu vas prendre des coups, mais tu
n’as pas le droit de ne pas y aller. » p
des endroits où la Ville de Paris ne
peut pas décider sans elle. Nous essayons d’accélérer, car Paris est
très en retard. Mais je veux avancer sans passage en force, sans aller au clash permanent ; donc oui,
je l’admets, avec le préfet, nous discutons au tronçon près. Mais nous
avançons, notamment sur des pistes bidirectionnelles qui sécurisent l’usage du vélo.
Le « passage en force », on vous
l’a reproché dans le dossier de la
fermeture des voies sur berges…
Il n’y a pas eu de passage en
force. J’ai été élue avec cette mesure dans mon programme. Un
premier vote a été organisé juste
après mon élection, un an de concertation, un comité de suivi avec
un avis positif du préfet. Le
conseil régional d’Ile-de-France et
Valérie Pécresse ont décidé d’en
faire un combat politicien. Elle
aurait mieux fait de consacrer
toute cette énergie à faire en sorte
que le réseau de transport en
commun en Ile-de-France fonctionne mieux.
Vous partagez avec Valérie
Pécresse votre opposition à un
péage urbain. Le gouvernement
veut favoriser sa mise en place.
Pourquoi être-vous contre ?
Tout dépend ce que l’on appelle
péage urbain. S’il s’agit de faire
payer l’ensemble des personnes
qui entrent dans Paris en voiture,
je suis contre. Cela créerait une discrimination en fonction des revenus. En revanche, je suis favorable
à tout système qui renforcerait le
contrôle des vignettes Crit’Air,
pour s’assurer que les véhicules
qui entrent dans la capitale ont
bien le droit d’y circuler. Nous
pouvons aussi regarder chez nos
Ne faut-il pas étendre Crit’Air audelà du périphérique pour protéger les populations les plus exposées qui résident à proximité ?
Si, bien sûr. La politique que l’on
conduit à Paris doit être portée à
l’échelle métropolitaine qui représente 7 millions d’habitants. J’ai dit
à Emmanuel Macron que la métropole doit avoir le droit d’agir
elle aussi dans le domaine des
transports. Le périphérique va
profondément changer. On peut
avoir assez vite des files dédiées
pour les transports collectifs et
non polluants, pour le covoiturage. Cette file serait un bonus
pour tous ceux qui adoptent
des comportements vertueux. Le
périph peut aussi être un terrain
d’expérimentation pour les véhicules autonomes.
Peut-on encore accueillir des
enfants dans des crèches et des
écoles en bordure du périphérique ? Il y a urgence sanitaire.
L’urgence sanitaire, c’est de supprimer les sources de pollution et
donc les motorisations polluantes. Il y a des endroits comme
porte de Bagnolet, près des gros
échangeurs, qui posent problème.
Nous travaillons aussi sur la qualité de l’air intérieur. Il y a des expérimentations pour équiper les crèches de systèmes de purification.
Les transports en commun
ne sont plus gratuits lors des pics
de pollution…
Je le regrette. C’est un recul. A
l’heure où nous devons rendre les
transports en commun plus attractifs pour les citoyens, en Ilede-France c’est le contraire : la région décide à chaque rentrée
d’augmenter le prix du passe Navigo. A Paris, j’ai donc décidé d’accorder à partir de juin sa gratuité
aux plus de 65 ans, sous condition
de ressources, pour favoriser la
mobilité de nos aînés et les accompagner vers l’usage des transports en commun. p
propos recueillis par
stéphane mandard
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
FRANCE
Macron attendu de pied ferme sur la Corse
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
|7
Le président doit se rendre sur l’île le 6 février, alors que les discussions avec les nationalistes patinent
S
i subsistait le moindre
doute sur qui a la main
dans le dossier corse, la
rencontre du lundi 22 janvier à Matignon l’aura levé. Pour
les dirigeants nationalistes de la
collectivité unique, c’est le président de la République, et lui seul,
qui détient les clés d’une « solution politique ». Gilles Simeoni,
le président du conseil exécutif,
attend désormais des réponses du
chef de l’Etat lors du déplacement
qu’il doit effectuer sur l’île, le 6 février, à l’occasion du vingtième
anniversaire de l’assassinat du
préfet Claude Erignac. « La venue
du président de la République sera
pour lui l’occasion de s’exprimer et
de donner le “la” sur ce que sera la
position, non seulement du gouvernement, mais de l’Etat », a indiqué le dirigeant autonomiste à la
sortie de Matignon.
Déjà, lors de son discours d’investiture après l’installation de
la nouvelle collectivité unique,
le 2 janvier, le chef de l’exécutif
corse avait directement interpellé
Emmanuel Macron. « Il peut être
aujourd’hui, s’il en a la volonté,
l’homme d’Etat qui ouvrira la voie
à une solution politique négociée
permettant de construire entre la
Corse et la République française
une relation nouvelle et apaisée.
Nous attendons un geste politique
fort », avait-il lancé à la tribune de
l’Assemblée de Corse.
M. Simeoni a laissé entendre
que la visite présidentielle pourrait être plus longue que la seule
journée du 6 février et « donner
lieu à une séquence politique en
plus de la séquence mémorielle ».
L’Elysée n’a pas confirmé.
« Une forme de déception »
Autant dire que cette première
rencontre entre les deux dirigeants corses, Gilles Simeoni
et Jean-Guy Talamoni, le président de l’Assemblée de Corse, et le
premier ministre, Edouard Philippe, n’a pas débouché sur des résultats immédiats.
D’un côté, les élus nationalistes
ont réaffirmé leurs « fondamentaux », qu’ils répètent comme un
mantra depuis leur large succès
aux élections territoriales de décembre 2017, s’estimant pourvus
d’« un mandat du peuple corse ».
De l’autre, le gouvernement a
« écouté attentivement ».
« Le premier ministre a affirmé
clairement que la situation politique en Corse était totalement nouvelle et appelait une évolution
forte des politiques de l’Etat », a
rapporté M. Simeoni à la sortie
de la réunion. Cependant, a-t-il
ajouté, « le gouvernement n’est pas
Gilles Simeoni, président du conseil exécutif de Corse, et Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, à Matignon, lundi 22 janvier. PHILIPPE WOJAZER/REUTERS
allé plus loin dans la prise en
compte de nos demandes et revendications, ce qui peut représenter
une forme de déception ».
Matignon précise qu’il s’agissait
là d’« une première étape du processus » et que le premier ministre
entendait, d’abord, faire une « proposition de méthode ». Outre les
discussions qui vont se poursuivre sur les demandes des élus
corses, le gouvernement a évoqué
deux points. Il souhaite faire un
bilan du plan d’investissement
exceptionnel pour la Corse qui
doit s’achever en 2018 afin de préparer ce qui prendra le relais.
Il a également fait une offre
d’aide en ingénierie pour accompagner la mise en place de la nouvelle collectivité unique et lui permettre d’obtenir des résultats.
Matignon se dit prêt à mobiliser
des services de l’Etat pour lui
apporter de l’expertise. « Nous
souhaitons la réussite de la collectivité unique », assure un proche du
dossier. Mais la gestion et la ratio-
nalisation de la nouvelle administration territoriale, tentaculaire,
issue de la fusion des deux anciens départements et de la collectivité territoriale, s’annoncent
comme un chantier titanesque,
avec d’évidents risques de dérive.
La réunion de lundi aura donc
essentiellement servi à lister les
points de discussion – et parfois
de désaccord connu – et, selon
Matignon, de « comprendre les
enjeux qui sous-tendent les demandes ». Premier point d’accroche : la reconnaissance de la Corse
dans la Constitution. Selon M. Simeoni, « la porte n’a pas été fermée
concernant notre demande forte
de l’inscription d’une reconnaissance de la spécificité corse ».
Sous quelle forme ? S’agirait-il
d’inscrire dans la Constitution un
« droit à la différenciation »,
comme l’ont suggéré à plusieurs
reprises le président de la République et le premier ministre, celui-ci
s’appliquant alors à toutes les
régions ? Ou s’agit-il de graver en
toutes lettres la spécificité corse
dans la Loi fondamentale ? Le gouvernement, pour l’heure, reste
muet sur ses intentions. En revanche, l’exécutif écarte clairement
l’éventualité de constitutionnaliser la notion de « peuple corse ».
Poursuivre le dialogue
Autre pomme de discorde : la
co-officialité de la langue corse,
un sujet que le gouvernement
entend aborder de manière
« constructive ». « Les présidents
[Simeoni et Talamoni] ont fait
part de leurs inquiétudes sur le développement et la transmission
de la langue corse, souligne l’entourage de M. Philippe. Cet objectif peut être commun mais la
démarche du premier ministre
est de comprendre les objectifs
pour voir quelle gamme de réponses peut y être apportée. »
Même approche en ce qui concerne le statut de résident corse
revendiqué par les nationalistes
afin de protéger les insulaires de
Matignon
précise que le
premier ministre
entendait
d’abord faire
une « proposition
de méthode »
la spéculation foncière. « L’accès
au foncier, notamment pour les
jeunes Corses, est une vraie question, reconnaît Matignon. Il faut
voir ensemble comment y apporter une solution. » Cependant, le gouvernement considère,
comme le soulignait la ministre
auprès du ministre de l’intérieur,
Jacqueline Gourault, que « le statut de résident est une mauvaise réponse à un vrai problème ».
Enfin, en ce qui concerne les
« prisonniers politiques », selon la
terminologie des nationalistes
Le statut constitutionnel de l’île en débat
au cœur des discussions entre le pouvoir
exécutif et les représentants de la collectivité
unique de Corse, la question du statut constitutionnel de la Corse, sur laquelle veille scrupuleusement le Conseil constitutionnel. S’il admet que la Corse est une collectivité territoriale
spécifique, il s’oppose en revanche à ce qu’elle
puisse être dotée d’une autonomie comparable
à celle de certains territoires d’outre-mer.
Toutefois, cette jurisprudence du « statut de la
Corse » apparaît au fil du temps passablement
ébréchée par les évolutions institutionnelles
intégrées dans la Loi fondamentale, notamment à la suite de la révision constitutionnelle
de 2003 portant sur l’organisation décentralisée de la République. « Les principes d’unicité
du peuple français et de la langue française,
osons l’avouer, sont mis à mal, malgré les fortes
résistances des administrations centrales de
l’Etat, depuis cette révision », notait le constitutionnaliste Guy Carcassonne dans une étude
réalisée en 2013. Et il ajoutait : « Il est indécent,
illogique et insultant que la Corse ne soit pas
mentionnée dans le texte suprême. »
Dans un rapport remis jeudi 18 janvier à la
Collectivité de Corse, la professeure de droit
public Wanda Mastor, qui avait déjà participé
à l’étude coordonnée par Guy Carcassonne,
plaide pour un nouvel article de la Constitution
qui reconnaîtrait à la Corse un statut tenant
compte de ses spécificités au sein de la République. Elle rappelle le discours prononcé par le
candidat Emmanuel Macron, le 7 avril 2017, à
Furiani : « Est-ce qu’il faudra aller plus loin,
modifier le cadre législatif et réglementaire, réviser la Constitution pour permettre de nouvelles
adaptations ? (…) Sur ce sujet, comme sur tous les
autres, je suis ouvert au dialogue. »
« Statut hybride et silencieux »
Pour la constitutionnaliste, « il est impensable
que la Corse en reste à un statut hybride et
silencieux ». S’appuyant sur les exemples étrangers et, en ce qui concerne certaines collectivités d’outre-mer, sur la large autonomie accordée à la Nouvelle-Calédonie, Mme Mastor considère que « l’autonomie interne d’une région
n’entraîne pas la violation du principe d’indivisibilité de la République ».
M. Macron, dans son discours de Furiani,
n’estimait-il pas que « la République est suffisamment forte pour accueillir des particularités
en son sein » ? « Parce que la République est indivisible et en même temps plurielle, n’en déplaise
à certains », ajoutait-il. L’heure est venue pour
le chef de l’Etat de frotter ses convictions à
l’épreuve du réel. p
p. rr
Brexit,
Trump,
montée des populismes :
défendons nos valeurs
démocratiques
corses, la discussion se focalise sur
le rapprochement de tout ou partie d’entre eux, étant entendu que
pour le gouvernement il n’est pas
question d’amnistie. « Certaines situations ont été évoquées, indique
Matignon. Un point juridique est
en train d’être fait par la chancellerie. » Mme Gourault avait déjà estimé que le rapprochement de certains détenus corses sur l’île était
envisageable « au cas par cas ».
Le gouvernement semble donc
tenté de tenir une ligne de crête
entre, d’un côté, une fermeté affichée sur des points non négociables et, de l’autre, la volonté de
poursuivre le dialogue, sans braquer ses interlocuteurs, en misant
sur le compromis. Mais ceux-ci,
désormais, veulent que l’exécutif
lève le flou sur ses intentions et
attendent des réponses de sa part
« dans un calendrier resserré ».
La prochaine étape se jouera
autour du 6 février, avec M. Macron, à Ajaccio. p
patrick roger
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
Réduire le nombre de parlementaires, un défi
La baisse souhaitée par l’exécutif pourrait impliquer un découpage par régions plutôt que par départements
L
e président du Sénat, Gérard Larcher, devait présenter mercredi 24 janvier
les conclusions du groupe
de travail sur la réforme constitutionnelle constitué au Palais du
Luxembourg en novembre 2017.
La révision que souhaite engager
Emmanuel Macron se veut ambitieuse : suppression de la Cour de
justice de la République, modification de la composition du Conseil
supérieur de la magistrature, fin
de la présence de droit des anciens
présidents de la République au
Conseil constitutionnel, réforme
du Conseil économique, social et
environnemental, comme il
l’avait annoncé le 3 juillet 2017 devant le Congrès à Versailles. S’y est
ajoutée, depuis, la reconnaissance
pour les collectivités territoriales
d’un « droit à la différenciation ».
Cependant, l’attention du grand
public devrait se concentrer sur la
promesse de réduire – d’un tiers,
avait indiqué le candidat pendant
sa campagne – le nombre de députés et de sénateurs. Et de limiter à
trois mandats consécutifs l’exercice de la fonction parlementaire
ainsi que des autres mandats électoraux. Seul ce dernier point nécessite une révision constitutionnelle, mais le président de la République semble vouloir aussi constitutionnaliser la réduction du
nombre de parlementaires. Ce qui
supposerait de modifier l’article 24 de la Constitution, selon lequel le nombre de députés ne peut
excéder 577, et celui des sénateurs
348, en abaissant ce plafond.
En intégrant ce thème dans le
« paquet » constitutionnel, alors
qu’une loi organique suffirait,
l’exécutif se complique la tâche. Il
faudra que son texte soit adopté
dans des termes identiques par les
deux chambres et, s’il décide de le
soumettre au Parlement réuni en
Congrès, qu’il soit approuvé par
une majorité qualifiée des trois
cinquièmes des suffrages exprimés. L’issue est loin d’être garantie compte tenu des réticences du
Sénat. Cela pourrait toutefois être
un atout pour M. Macron dans le
cas où il choisirait de recourir non
Dans l’hypothèse
où les députés
passent de 577
à 400, le nombre
de sénateurs
serait ramené
de 348 à 241
Gérard Larcher, président du Sénat, au Palais du Luxembourg, à Paris, le 2 octobre 2017. CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP
pas à l’article 89 de la Constitution, mais à l’article 11, qui autorise le président à « soumettre au
référendum tout projet de loi portant sur l’organisation des pouvoirs publics ». Ces deux propositions (réduction du nombre de
parlementaires et limitation à
trois mandats) semblant bénéficier d’un fort appui populaire.
Le département
n’est plus
la circonscription
administrative
essentielle
de l’Etat
Les conséquences sur le nombre de parlementaires Dans l’hypothèse où le nombre de députés
était abaissé à 400, contre 577 actuellement, soit une diminution
de 30,7 %, le nombre de sénateurs,
par stricte homothétie, devrait
être ramené de 348 à 241. Le groupe
de travail mis en place à l’Assemblée sur le statut des députés sug-
gère, lui, une réduction à 404 du
nombre de députés et à 244 de celui des sénateurs. Le mode de scrutin sénatorial combine déjà scrutin majoritaire, pour les départements élisant un ou deux sénateurs, et proportionnelle au-delà.
A l’Assemblée, en revanche, si se
concrétise le souhait du président,
François de Rugy, d’élire un quart
des députés à la proportionnelle,
le nombre d’élus au scrutin majoritaire passerait alors à 300. Selon
nos informations, cependant,
l’exécutif pencherait pour une
dose de proportionnelle de l’ordre
de 15 %, soit 60 députés sur 400.
Le redécoupage des circonscriptions va devoir intégrer les départements et collectivités d’outremer (27 à l’Assemblée et 21 au Sénat), ainsi que les représentants
des Français de l’étranger, également constitutionnalisés à l’Assemblée depuis la révision de
juillet 2008, au nombre de 11 au Palais-Bourbon et de 12 au Palais du
Luxembourg. Sans doute conviendra-t-il d’abaisser leur nombre
dans des proportions équivalentes, en tenant compte du double
critère de représentation des territoires et d’égalité démographique.
LA NUIT DES IDÉES EST PRÉSENTÉE PAR
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25 JANVIER
2018
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Ce qui pourrait faire passer respectivement à 19 et à 15 celui des députés et des sénateurs ultramarins.
Dans ses décisions du 8 janvier 2009 et du 18 février 2010, le
Conseil constitutionnel précise
bien qu’« aucun impératif d’intérêt
général n’impose que toute collectivité d’outre-mer constitue au
moins une circonscription électorale ». Et à 8 la représentation des
Français de l’étranger dans chacune des deux chambres.
Une fois retranchés les sièges
pourvus à la proportionnelle et
ceux des outre-mer et des Français de l’étranger, le nombre de circonscriptions en métropole s’établirait ainsi à 273 pour les députés,
contre 539 à l’heure actuelle, et à
218 pour les sénateurs, contre 315.
Les contraintes pour le redécoupage des circonscriptions Le découpage obéit à des contraintes.
« L’Assemblée nationale, désignée
au suffrage universel direct, doit
être élue sur des bases essentiellement démographiques selon une
répartition des sièges et une délimitation des circonscriptions législatives respectant au mieux
l’égalité devant le suffrage », rappelle la jurisprudence du Conseil
constitutionnel.
L’institution a accepté, « pour
permettre la prise en compte d’impératifs d’intérêt général, des
écarts de population entre les circonscriptions dans la limite de
20 % par rapport à la population
moyenne des circonscriptions du
département ». Enfin, depuis sa
décision du 8 janvier 2009, il con-
sidère que « le maintien d’un minimum de deux députés pour chaque
département n’est plus justifié par
un impératif d’intérêt général ».
Ainsi, depuis le dernier redécoupage de 2010, la Creuse et la Lozère
ne comptent plus qu’un député.
Toutefois, dans le commentaire
à sa décision, le Conseil estimait
que l’application d’une autre méthode de répartition des sièges
aurait eu pour conséquence de
supprimer le second siège de député dans douze autres départements. Il manifestait ainsi sa réserve quant au fait de voir se multiplier le nombre de départements
ne comptant qu’un député.
Or la réduction du nombre de
parlementaires, combinée avec
l’introduction de la proportionnelle, aura pour conséquence
d’augmenter fortement la population moyenne par élu. Entre
quinze et vingt départements ne
compteraient plus qu’un siège de
député, et plus du double en ce
qui concerne les sénateurs. Moins
de la moitié des départements éliraient alors leurs sénateurs à la
proportionnelle, qui intègre une
obligation de parité. Le Conseil
constitutionnel pourrait y trouver à redire.
Vers un nouvel échelon pour répartir les parlementaires ? Dans
ces conditions, ne faut-il pas envisager de passer d’une matrice départementale à une matrice régionale pour délimiter les circonscriptions électorales ? C’est de
toute évidence une question à
l’étude dans les sphères exécuti-
ves. Et qui fâche tout rouge M. Larche. Il l’a encore redit le 15 janvier,
lors des vœux de l’Assemblée des
départements de France : « La révision constitutionnelle va nous conduire à aborder la question de la représentation des territoires au Parlement. Pour moi, le département
doit rester la base de l’élection des
parlementaires. »
Il s’agit là, pour lui, d’un véritable
casus belli. Nul hasard si le président du Sénat s’investit ainsi dans
la « bataille du Grand Paris » pour
défendre les trois départements
de la petite couronne (Hauts-deSeine, Seine-Saint-Denis et Val-deMarne), menacés d’être engloutis
dans le schéma de réorganisation
francilien. Car un mouvement est
bel et bien engagé qui pousse à
une restructuration territoriale
autour de l’axe régions-métropoles-intercommunalités. Le département n’est plus la circonscription administrative essentielle de
l’Etat. A court terme, des regroupements s’opéreront, comme en
Corse, devenue collectivité territoriale unique, mais aussi entre le
Haut-Rhin et le Bas-Rhin, la Charente et la Charente-Maritime, la
Savoie et la Haute-Savoie…
Est-il possible, en outre, de conserver le département comme
base pour la délimitation des circonscriptions pourvues au scrutin majoritaire quand va être introduite une part de proportionnelle, qui ne pourra pas être mise
en œuvre à l’échelle départementale. Des députés élus à deux échelons différents ? Là aussi, le Conseil constitutionnel pourrait avoir
son mot à dire, au nom du principe d’égalité devant le suffrage.
« La matrice régionale semble la
plus appropriée pour faire élire, au
nom d’un même principe d’égalité
territoriale, les membres de la représentation territoriale, estime
Denys Pouillard, le directeur de
l’Observatoire de la vie politique
et parlementaire. Associer deux niveaux de scrutin différents pour
l’élection des députés serait une
première dans l’histoire électorale,
même si, bien sûr, le Sénat est élu
sur la base de deux modes de scrutin différents, proportionnel et majoritaire, mais à la même échelle
départementale. »
Pour le Sénat, dont le code électoral indique encore que ses
membres sont élus « dans les départements », il s’agirait là d’une
révolution. Au Palais du Luxembourg, les herses sont érigées. p
patrick roger
Bisbilles à la tête de la commission du redécoupage électoral
depuis la révision constitutionnelle du
23 juillet 2008, tout projet de texte portant
sur la délimitation des circonscriptions
pour l’élection des députés ou modifiant la
répartition des sièges de député ou de sénateur doit être soumis à une commission
indépendante instituée à l’article 25 de la
Constitution, qui se prononce par un avis
public. Cette « commission de l’article 25 »
est composée de trois personnalités qualifiées nommées respectivement par le président de la République, le président de
l’Assemblée nationale et le président du Sénat, ainsi que d’un membre du Conseil
d’Etat, un de la Cour de cassation et un de la
Cour des comptes. Tous sont nommés
pour une durée de six ans non renouvelable. Son président est la personnalité nommée par le président de la République.
Le premier à avoir exercé cette fonction
fut Yves Guéna, baron gaulliste, ancien président du Conseil constitutionnel, nommé
en avril 2009 par Nicolas Sarkozy et décédé
en mars 2016. Sous sa présidence, la commission valida le précédent redécoupage
électoral de 2010. Toutefois, à l’échéance de
son mandat, en avril 2015, aucun renouvellement n’était intervenu. Ce n’est qu’à l’approche de la dernière élection présidentielle, en février 2017, que François Hollande faisait savoir aux présidents de l’Assemblée et du Sénat son intention de
nommer à la tête de la commission le conseiller d’Etat Christian Vigouroux, qui fut
notamment directeur du cabinet de Christiane Taubira au ministère de la justice.
Un « excès de pouvoir »
Le président du Sénat, Gérard Larcher, estime alors que cette proposition de nomination, à quelques jours de la suspension
des travaux parlementaires, est « précipitée » et refuse de réunir la commission des
lois du Sénat pour la valider. La commis-
sion des lois de l’Assemblée nationale, elle,
est réunie le 25 avril 2017 et l’approuve.
Dans la foulée, en dépit de l’absence d’avis
de la commission des lois du Sénat, un décret du président de la République est publié le 26 avril, entre les deux tours de l’élection présidentielle, portant nomination de
Christian Vigouroux à la présidence de la
« commission de l’article 25 ».
Pour M. Larcher et le président de la commission des lois du Sénat, Philippe Bas, « il
s’agit d’une atteinte inédite aux droits du
Parlement ». Le président du Sénat, dans un
recours au Conseil d’Etat, dénonce un « excès de pouvoir » de l’ancien président. Le
Conseil d’Etat, dans sa décision du 13 décembre 2017, a néanmoins rejeté sa requête.
C’est donc sous la présidence de Christian
Vigouroux que la commission aura à se
prononcer sur la prochaine répartition des
sièges de député et de sénateur. p
p. rr
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
Prison : la stratégie payante de FO
CHRONIQUE
Emmanuel Baudin, nouveau secrétaire général, bouscule les habitudes
Une mécanique
pourtant si bien huilée
A
près douze jours de
conflit dans les prisons,
la négociation de la sortie de crise s’annonce
délicate. Nicole Belloubet, ministre de la justice, a, pour la première
fois depuis le début du conflit, reçu
lundi 22 janvier les trois principaux syndicats (UFAP-UNSA, FO
Pénitentiaire et CGT Pénitentiaire)
pour accepter le principe d’une
discussion sur les rémunérations,
en plus des questions d’emploi et
de sécurité. FO a réussi à imposer
ce thème supplémentaire après
avoir soufflé depuis le début sur
les braises du mécontentement
des surveillants et refusé la plateforme intersyndicale.
Les nouvelles négociations devaient débuter mardi 23 janvier à
14 heures. Pour maintenir la pression, les blocages continuaient
mardi et surtout le mouvement de
« dépôt de clés », quand les surveillants qui n’ont pas le droit de
grève refusent d’assumer leur
poste. Selon un point établi à 8 h 30
par la direction, les équipes de jour
ont refusé de prendre leur poste
dans 14 établissements tandis que
l’accès de 49 autres était bloqué
par les surveillants en colère et des
retards de prise de service étaient
signalés dans 35. Au total, le nombre d’établissements affectés, sur
les 188 que compte le pays, était en
légère baisse.
Lundi, la police et la gendarmerie
avaient dû suppléer les personnels
dans les miradors et les coursives
de quinze prisons dont la maison
d’arrêt de Lille-Sequedin (859 détenus au 1er décembre pour 584 pla-
FO a fait le pari
de refuser l’unité
pour accentuer
ses revendications
sur les statuts
des personnels et
les rémunérations
ces). Une situation totalement inédite depuis plus de quinze ans.
Au cours de la première semaine
du mouvement, la direction de
l’administration
pénitentiaire
avait choisi de ne négocier qu’avec
les deux syndicats ayant conclu
une plate-forme commune de revendications centrées sur les questions de sécurité et d’effectifs. Mais
l’UFAP et la CGT ont rapidement
rejeté, samedi 20 janvier, le projet
d’accord qui leur était soumis, de
peur d’être désavouées par leur
base, alors que le mouvement de
protestation a pris une ampleur
que personne n’a vu venir.
Si rien ne s’est passé comme
prévu dans ce conflit lancé par
l’UFAP après l’agression de trois
surveillants à Vendin-le-Vieil (Pasde-Calais) le 11 janvier, c’est que le
deuxième syndicat de surveillants, FO, a adopté une stratégie totalement nouvelle. En faisant le pari dès le début de refuser
l’unité syndicale pour accentuer
ses revendications sur les statuts
des personnels et sur la rémunération, il est en passe de sortir renforcé de ces deux semaines. Même
si ses responsables reconnaissent,
eux aussi, n’avoir pas anticipé une
telle mobilisation.
« J’ai l’impression de connaître un
mouvement de balancier équivalent à celui de la fin des années
1980, quand FO dominait tranquillement le syndicalisme pénitentiaire avec 60 % des voix et s’est fait
détrôner en quelques mois en 1988
par un jeune syndicat, l’UFAP, apportant quelque chose de neuf
alors qu’arrivait une nouvelle génération de surveillants », analyse un
ancien de la pénitentiaire, pourtant pas proche de FO.
Offensive contre l’UFAP
De fait, Emmanuel Baudin, le nouveau secrétaire général de FO Pénitentiaire, a lancé une véritable offensive contre l’UFAP. Arrivé à la
tête de son syndicat en mai 2017
après une guerre éclair contre l’ancienne équipe (Emmanuel Gauthrin, le secrétaire général sortant, a
même dû renoncer à se représenter, laissant la voie libre à celui qui
dénonçait ses méthodes), il fustige
« le syndicalisme des petits arrangements entre amis ». Il ne cache
pas avoir à l’esprit les élections
professionnelles de fin 2018.
« M. Baudin fait du syndicalisme
populiste et tribunitien pour engranger les cartes », analyse un ancien responsable des négociations
sociales à l’administration pénitentiaire. « Je choque, mais la société a évolué, les détenus ne sont
pas les mêmes qu’il y a vingt ans »,
se défend M. Baudin.
Ce Normand de 42 ans est entré
dans la pénitentiaire en 2002,
après avoir fait faillite avec le barrestaurant qu’il avait monté avec
des amis puis travaillé dans le
monde des discothèques. Encarté
FO Pénitentiaire depuis 2007, il est
détaché permanent depuis 2013,
quand, délégué à la prison ultramoderne de Condé-sur-Sarthe
(Orne), il a pris la responsabilité du
Grand Ouest pour son syndicat.
Pour mieux marquer sa différence avec Jean-François Forget,
l’indétrônable patron de l’UFAP,
qui n’a au final exercé que très peu
de temps le métier de surveillant,
M. Baudin insiste sur le fait qu’il a
« porté l’uniforme pendant douze
ans » et fait modifier les statuts de
FO Pénitentiaire pour limiter à
deux le nombre de mandats du secrétaire général. Avec une stratégie de communication agressive.
Son adjoint, Yoan Karar, est omniprésent sur les chaînes d’information en continu tandis que le site
Internet du syndicat a été totalement refondu en octobre 2017.
Face à des tombereaux de jeunes
surveillants non syndiqués arrivant dans des maisons d’arrêt surpeuplées, FO joue la base contre le
système. Les équipes locales de FO
ont toujours été extrêmement virulentes, mais la direction du syndicat arrondissait les angles. Ce
n’est plus le cas. Au point que, sur
la question de la gestion des détenus, FO ratisse aussi sur le terrain
du petit syndicat SPS, réputé proche de l’extrême droite. Il réclame
ainsi des pistolets à impulsion
électrique et des chiens d’attaque
pour les surveillants. p
jean-baptiste jacquin
PAR FRANÇOISE FRESSOZ
L
e conflit dans les prisons,
c’est le grain de sable qu’ils
n’avaient pas prévu, celui
qui vient enrayer la méthode
mise au point par Emmanuel Macron et Edouard Philippe pour gérer les dossiers difficiles de la façon la plus apaisée possible. Depuis que le mouvement de protestation des gardiens est né le
11 janvier à Vendin-le-Vieil (Pasde-Calais) parce que trois d’entre
eux avaient été agressés par un
détenu djihadiste, on a vu se succéder des scènes choc : la garde
des sceaux refoulée devant la prison de Borgo (Corse), des manifestants durement contenus par
les CRS devant Fleury-Mérogis
(Essonne), des propositions unanimement rejetées samedi
20 janvier sur fond d’agressions
persistantes contre les gardiens
dans plusieurs établissements.
Dans ce dossier, la violence que
l’exécutif cherche à bannir est omniprésente. Non que la chancellerie soit prise en défaut de compassion mais elle a clairement sousestimé la portée du malaise. Si
bien qu’elle se retrouve sur la défensive, prise dans les filets d’une
colère qu’elle ne parvient pas à
étancher. Tout le contraire de ce
qui s’est produit dans la gestion
d’un autre dossier délicat : NotreDame-des-Landes. Là, nulle surenchère à l’annonce de la décision du
premier ministre qui était pourtant considérée comme le sujet le
plus explosif de janvier. L’aban-
don du projet, qui mijotait depuis
cinquante ans, est passé comme
une lettre à la poste, approuvé par
trois Français sur quatre, selon un
sondage Elabe, réalisé le 17 janvier
sur Internet auprès de 1 000 personnes.
Apaisement
Il s’agit pourtant objectivement
du premier renoncement du président Macron, qui était favorable
au projet d’aéroport. Mais qui s’en
souvient ? Une méthode a été déroulée en amont pour rendre la
décision de l’exécutif naturelle et
comme participative : convocation d’experts qui, dès décembre 2017, ont accrédité dans l’opinion l’idée qu’une autre solution
était possible ; concertation tous
azimuts et dépolitisation maximum d’un dossier qui aurait pu
dégénérer en conflit ouvert entre
Paris et la Bretagne. Voire alimenter une querelle démocratique
autour de la légitimité bafouée de
la consultation locale qui s’était
soldée par un oui en juin 2016.
Au lieu de quoi tout a été rangé
sous la rubrique de l’apaisement.
A peine quelques voix discordantes se sont-elles fait entendre tandis que les zadistes, triomphants,
amorçaient l’évacuation de la
zone. Edouard Philippe y a gagné
ses galons de démineur sans pouvoir en jouir à cause du conflit
dans les prisons qui lui a explosé
à la figure. Mais qui peut se vanter
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
Quelles pistes
pour la réforme
des retraites ?
L’objectif du gouvernement est
d’améliorer la lisibilité du système
D
epuis son entrée en
fonctions à l’Elysée,
Emmanuel Macron
s’était montré peu disert sur l’une des promesses
phares de sa campagne présidentielle : la réforme des retraites, qui doit aboutir à un « système universel » où « chaque euro
cotisé donnera les mêmes droits à
tous ». Lundi 22 janvier, au cours
d’un discours prononcé lors de
l’audience de rentrée de la Cour
des comptes, le chef de l’Etat a esquissé quelques pistes sur ce
projet dont la préparation a été
confiée à Jean-Paul Delevoye,
nommé en septembre 2017 hautcommissaire à la réforme des retraites. Le but est « avant tout »
de provoquer « un grand choc de
lisibilité et de simplification », a
vanté M. Macron. Et d’annoncer
que ce vaste chantier « s’ouvrira
dès cette année » afin que « l’ensemble des textes puisse être finalisé d’ici à l’été 2019 ».
Le calendrier L’exécutif avait exprimé, à la mi-septembre 2017,
son intention d’engager rapidement des « discussions avec les
partenaires sociaux pour aboutir
à une loi-cadre qui sera préparée
(…) au premier semestre 2018 ».
Mais l’approche semble avoir
changé, depuis lors. « Delevoye a
obtenu qu’il n’y ait pas de loi-cadre, avance un responsable syndical. Ça risquait de crisper inutilement les positions avant d’ouvrir le
dossier. » Sur la base d’échanges
récents avec le haut-commissaire,
des représentants d’organisations d’employeurs et de salariés
affirment que « le projet de loi »
pourrait être présenté « au printemps 2019 » devant le Parlement
pour une adoption à la mi-2019.
M. Delevoye plaidait pour détendre l’agenda, selon le témoignage de plusieurs personnalités
qu’il a reçues durant l’automne
2017. « C’est un vrai projet de société » qui nécessite des réflexions
poussées, a-t-il expliqué dans un
entretien au mensuel Notre
temps de février. Une autre considération a sans doute pesé en faveur d’un tempo moins rapide :
ne pas créer d’interférences avec
certaines échéances sociales,
cette année – en particulier les
élections professionnelles dans la
fonction publique en décembre –
car le risque était grand de braquer les syndicats et de les pousser à la surenchère contre une réforme par nature anxiogène.
La méthode Selon un syndicaliste, l’ancien médiateur de la République et son équipe vont refaire « un tour de piste avec les
partenaires sociaux », après les
avoir rencontrés, une première
fois, en novembre et en décembre 2017. « Il veut constituer plusieurs groupes – par exemple sur
le régime général, les régimes spéciaux, la fonction publique », rapporte Pascale Coton, vice-présidente de la CFTC.
La philosophie Selon plusieurs
sources proches du dossier, l’exécutif a exploré l’idée de faire précéder « la réforme systémique »,
promise par M. Macron, d’une
« réforme paramétrique » – qui
aurait consisté à modifier certaines variables du système (par
exemple l’âge légal de départ à la
retraite, la durée de cotisation,
etc.). Lundi, le chef de l’Etat a manifestement fermé la porte à cette
hypothèse. « Je refuse ce que j’appelle les réformes paramétriques,
les approches comptables qui rognent des droits sans offrir de nouvelles perspectives », a-t-il déclaré.
Son objectif, a-t-il rappelé, est
d’améliorer la « lisibilité » du système à deux niveaux : « Pour les
usagers [tout d’abord], qui doivent
pouvoir comprendre en temps réel
où ils en sont de leurs droits à retraite », mais aussi « pour le pilotage financier » du dispositif. Il
convient de « sortir de cet état de
crise perpétuelle où chaque réforme des retraites est en quelque
sorte une modification de dernière
minute nécessaire et toujours justifiée en termes de finances publiques, mais qui endommage la confiance et qui ne change pas les règles fondamentales de son fonctionnement », a-t-il précisé. Les
« 37 régimes de retraite actuels »
seront remplacés par un « régime
simplifié, lisible, et donc restaurant
la confiance de chacun ».
Le fait de ne parler que de
« transparence » et de « lisibilité »
ne sera peut-être pas suffisant, ob-
serve Bruno Palier, co-directeur
du Laboratoire interdisciplinaire
d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po. L’un des éléments ayant « érodé la confiance
dans le système de retraite est la
succession de réformes paramétriques, qui font que les futurs retraités ne savent pas si les règles en
cours vont perdurer, et redoutent
qu’après la prochaine réforme il
faudra encore travailler plus longtemps ». « Dès lors, poursuit Bruno
Palier, il semble bien nécessaire de
convaincre la population que la réforme systémique n’est pas une réforme de plus, mais une réforme
qui fixe les règles et permet à tous
de prévoir, voire de choisir – par
exemple entre un départ précoce et
un départ repoussé. »
Les options Dans son programme, M. Macron avait précisé
que « le total des droits accumulés
[par chaque actif] sera converti au
moment de la retraite en une pension, à l’aide d’un coefficient [qui
sera] fonction de l’âge de départ et
de l’année de naissance ». Une architecture qui évoque le le système par « comptes notionnels »,
Le projet de loi
pourrait être
présenté devant
le Parlement au
printemps 2019
pour une
adoption mi-2019
en vigueur en Suède (entre
autres), et dans lequel est prise en
compte l’espérance de vie. « C’est
un système très compliqué et soidisant collectif, mais qui renvoie
chacun à sa propre responsabilité », juge Gérard Rivière, président (FO) de la Caisse nationale
d’assurance-vieillesse (CNAV).
Dans son entretien au magazine Notre temps, M. Delevoye paraît plaider pour un autre
schéma : celui d’un « système universel par points », dont le fonctionnement serait comparable à
celui de l’Agirc-Arrco, le régime de
pensions complémentaires du
privé. Le haut-commissaire juge
le dispositif en points « plus lisi-
ble, plus simple. Et il responsabilise
l’individu. Tous les ans, il connaît le
montant de son capital de points
et peut choisir l’âge de son départ à
la retraite, à partir d’un âge pivot
dont il conviendra de débattre ».
Pour autant, le débat reste
« ouvert », d’après M. Delevoye.
Quid des régimes spéciaux ? La
volonté de M. Macron d’instaurer
un système universel est souvent
analysée comme l’annonce implicite de l’abolition des dispositions
spécifiques prévalant dans certaines professions (les salariés de la
SNCF, de la RATP, etc.) Mais une
telle perspective n’est pas si certaine, à en croire les propos tenus
par M. Delevoye dans une interview aux quotidiens régionaux
du groupe EBRA, en décembre 2017 : « Nous voulons respecter
le caractère identitaire de certains
régimes de retraite : un cheminot
est un cheminot, un gazier est un
gazier », avait-t-il assuré. Et
d’ajouter : « Si on devait aller vers
un système à points, cela permettrait tout à fait de prévoir des
points majorés, tenant compte des
handicaps, des enfants », mais
aussi de « particularismes et
[d’]identités [professionnelles] ».
Un zeste de capitalisation ?
M. Macron l’a écrit dans son programme : « Le système restera un
régime par répartition », où les cotisations des actifs servent à financer les pensions des personnes à la
retraite. Mais il est très possible
que la réforme cherche à développer, en plus des régimes de base et
complémentaires, un « troisième
étage » : les retraites supplémentaires, qui fonctionnent sur le
principe de la capitalisation – le salarié mettant de côté de l’argent en
vue de sa propre retraite. M. Delevoye avait parlé de cette hypothèse dans son entretien aux journaux d’EBRA. « Ce n’est pas le cœur
de la réforme, mais il ne faudra pas
s’interdire de travailler sur les
moyens de développer aussi une
épargne longue », avait-il indiqué.
« Je n’ai pas entendu M. Delevoye
dire que ce sera obligatoire, souligne un syndicaliste. Si ça le devient,
il faut voir comment c’est géré et
avec quelle gouvernance. » p
raphaëlle besse desmoulières
et bertrand bissuel
Emmanuel Macron s’attaque au classement de sortie de l’ENA
Le chef de l’Etat a souhaité, lundi, que le début de carrière des meilleurs élèves de l’école tienne « compte des priorités gouvernementales »
C’
est la première fois
qu’un président luimême issu de l’ENA remet en cause les règles d’affectation attachées au classement de
sortie, qui permet aux quinze élèves les plus brillants d’une promotion, ceux qui forment « la
botte », de décider là où ils vont.
« Je souhaite très profondément
que les fonctionnaires des grands
corps se frottent au réel, choisissent des défis difficiles, relèvent les
défis du terrain à chaque étape de
leur carrière », a déclaré Emmanuel Macron, ancien de la promotion Sedar-Senghor (2004), lors
d’un discours à la Cour des comptes, lundi 22 janvier.
Et d’ajouter, devant les magistrats financiers rejoints chaque
année par quelques-uns des énarques parmi les plus brillants : « Je
souhaite que la sortie de l’ENA,
comme la carrière durant les premières années, puissent être modifiées pour tenir compte des priorités gouvernementales. » « Nous
avons besoin de talents pour rénover l’éducation, le logement, les affaires sociales… Les ministres me disent qu’ils ont des problèmes de ressources », a argué le président de la
République, estimant impossible
de « continuer à avoir les mêmes rites de recrutement et les mêmes rites de passage », mais sans proposer d’alternative.
L’usage veut que les élèves les
mieux classés de l’ENA choisissent, dans l’ordre, l’Inspection générale des finances, le Conseil
d’Etat et la Cour des comptes. Puis
vient le ministère des affaires
étrangères, suivi de près par certaines directions de Bercy et par
les inspections générales de
l’administration et des affaires so-
ciales. Tandis que le ministère de
l’éducation, qui représente le plus
gros budget de l’Etat, figurerait,
toujours, selon ce classement non
officiel, en bas de palmarès.
Diversifier le recrutement
Afin de maintenir « l’excellence »
des hauts fonctionnaires, dans le
cadre du plan Action publique
2022, le chef de l’Etat veut faire de
cette dernière « un secteur d’attractivité pour les talents de notre économie », encadré par une « déontologie claire permettant le passage
du privé au public ».
Au moment de remettre sa lettre
de mission à Patrick Gérard,
conseiller d’Etat nommé à la direction de l’ENA, M. Macron avait affiché, début août 2017, son souhait
de débarrasser l’école des « dogmes » et des « tabous », avait rapporté son porte-parole de l’épo-
que, Christophe Castaner. Dans un
entretien à La Croix, le 19 octobre,
Patrick Gérard – qui n’est pas énarque − avait ainsi indiqué qu’une
réflexion était en cours « pour
faire en sorte que les meilleurs ne
partent pas systématiquement
dans les grands corps, mais rejoignent les ministères prioritaires
pour l’action publique ».
De là à supprimer le classement
de sortie ? « Là n’est pas la question », avait-il répondu, mettant
surtout l’accent sur sa volonté de
diversifier le recrutement. Interrogé par Le Monde, l’Elysée a précisé, lundi, « qu’il n’est pas question de supprimer le classement »,
mais qu’« il s’agit d’un appel à ce
que les grands corps aillent servir
là où il y a de vrais besoins pour la
République dans les ministères
moins bien dotés ». S’attaquer au
sujet n’est pas chose aisée.
Quand il était président, Nicolas
Sarkozy − qui n’est pas énarque −
avait jugé « choquant » que « le
résultat d’un concours passé à
25 ans oriente toute une vie professionnelle ». Il souhaitait la
création « de listes d’aptitude »,
permettant « de mieux concilier
la demande des administrations
et les attentes des agents, aussi
bien professionnelles que personnelles », et qu’une commission
valide ou non les recrutements.
Mais le texte de loi puis le décret
envisagés n’avaient pas réussi à
passer outre la résistance d’énarques en fonction au Parlement,
au Conseil d’Etat ou encore au
Conseil constitutionnel.
Sous François Hollande, le gouvernement a aussi tenté de s’atteler à une réforme : la ministre
socialiste de la fonction publique,
Marylise Lebranchu, a créé,
en 2015, un groupe de travail sur la
question de l’accès des énarques
aux grands corps, sujet que sa successeure Annick Girardin a repris
à son compte, avant de jeter
l’éponge faute de consensus. « La
réforme est reportée », annonçaitelle en avril 2016.
François Hollande, lui-même
ancien énarque, sorti 8e au classement de la promotion Voltaire
(1980), en semblait peu affligé.
Lors d’une ultime visite au
Conseil d’Etat, en mars 2017, il
avait estimé que l’institution du
Palais-Royal avait toujours vocation à recruter directement à la
sortie de l’ENA. Et d’ajouter : « Il y a
des traditions dont il faut parfois se
défaire quand elles sont tombées
en désuétude, il y en a d’autres qu’il
convient de conforter dès lors qu’elles sont fondées sur le respect. » p
soazig le nevé
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
13-Novembre : le procès du « logeur »
S ÉCU R I T É
Jawad Bendaoud comparaît à Paris, à partir de mercredi, pour « recel de terroristes »
La ministre des armées, Florence Parly, qui avait suscité
la polémique en octobre 2017
en avalisant implicitement
l’élimination des djihadistes
français en Irak et en Syrie,
a réaffirmé lundi 22 janvier,
qu’elle n’avait pas d’« états
d’âme » les concernant. « Les
djihadistes n’ont jamais eu
d’états d’âme, je ne vois pas
pourquoi nous en aurions pour
eux », a-t-elle dit lors de ses
vœux aux armées. – (Reuters.)
C’
est le premier procès des attentats du
13 novembre 2015
qui
ont
fait
139 morts, mais sans doute son
volet le moins décisif : la
16e chambre correctionnelle de
Paris juge, à partir de mercredi
24 janvier, Jawad Bendaoud, le logeur à Saint-Denis de deux des
tueurs, en compagnie de deux
complices. Il est poursuivi pour
« recel de terroristes » et a finalement échappé aux assises : les six
juges d’instruction ont la conviction qu’il se doutait qu’il logeait
des terroristes, mais ne savait rien
de leurs futurs projets d’attentats.
Il risque un maximum de six ans
de prison et 90 000 euros
d’amende – une peine doublée
parce qu’il était en récidive.
Le jeune homme, 31 ans, avait
connu une pénible heure de
gloire le jour de son interpellation, le 18 novembre 2015, lorsque
le RAID avait donné l’assaut à
Saint-Denis. « J’ai appris que c’était
chez moi, avait dit Jawad Bendaoud à BFM-TV, j’étais pas au
courant que c’était des terroristes.
On m’a demandé de rendre service,
j’ai rendu service. » La vidéo, parodiée mille fois, avait tourné en
boucle sur Internet. Jawad, « c’est
celui dont on a ri après avoir trop
pleuré », avait résumé l’un de ses
avocats, Xavier Nogueras.
Les tueurs du 13-Novembre
étaient dix : trois au Bataclan, tués
pendant l’assaut ; quatre au Stade
de France, dont Salah Abdeslam,
le seul rescapé, incarcéré à FleuryMérogis (Essonne) ; et trois qui
avaient tiré sur des terrasses de cafés dans Paris. Deux hommes de
ce dernier commando avaient pu
s’enfuir : Abdelhamid Abaaoud –
pour les policiers, le cerveau des
attentats – et Chakib Akrouh.
Les enquêteurs ont retrouvé la
trace des fugitifs le 16 novembre,
lorsqu’une femme est venue expliquer qu’elle connaissait celle
qui cachait l’un des terroristes :
une certaine Hasna Aït Boulahcen, une fille un peu perdue, un
jour habillée en rappeuse, un jour
en niqab. Hasna avait reçu la veille
un appel de Belgique, on lui avait
dit qu’« un frère » avait besoin de
se cacher quarante-huit heures, et
que c’était « en rapport avec ce
qu’on voyait à la télévision ».
L’homme a rappelé plusieurs fois,
et donné une adresse, rue de la
Bergerie, à Aubervilliers (SeineSaint-Denis). Hasna et la jeune témoin y sont allées, et ont reconnu
le cousin d’Hasna, Abdelhamid
Abaaoud. Hasna avait d’ailleurs
une vidéo de lui où il traînait des
cadavres derrière son 4 x 4.
Besoin d’une planque
Abaaoud reconnaît volontiers devant les filles qu’il a participé aux
attentats et qu’il entend bien recommencer – selon les enquêteurs, il entendait avec Akrouh se
faire exploser deux ou trois jours
plus tard à la Défense. Il dit à sa
cousine qu’il a besoin d’une planque, de deux costumes et de
chaussures. Rentrée chez elle,
Hasna multiplie les coups de fil
pour abriter les fuyards. Sans trop
de prudence. Elle a même dit à un
A l’isolement
depuis fin 2015,
Jawad Bendaoud
a comparu trois
fois, notamment
pour avoir mis le
feu à sa cellule et
menacé de mort
des policiers
conseiller emploi et logement,
« j’ai vu mon cousin, il est passé à
la télé, il est recherché ».
Elle appelle « Mouss » – Mohamed Soumah –, qui a un petit faible pour elle. Il lui conseille de
joindre Jawad Bendaoud pour la
planque. Mouss a l’air assez au
courant des soucis de la jeune
femme, et lui dit « de ne pas trop
dormir » : « tu as des trucs à faire,
n’oublie pas » – chercher un mandat pour Abaaoud à la poste, acheter des couvertures et un portable. Mouss n’aime pas trop Jawad.
Ils se sont connus en 2011 en prison à Val-de-Reuil (Eure), et Mouss
l’accuse de ne jamais lui avoir
remboursé l’argent qu’il lui avait
prêté. Mais Jawad a un logement,
rue du Corbillon, à Saint-Denis.
Un squat en fait, dont il a expulsé
les occupants avant de prendre
simplement contrôle des lieux.
Jawad Bendaoud, le 17 novembre, donne son accord. Il dit qu’il
est à Troyes et n’en rentrera que
dans la soirée – il était en fait chez
lui, et pas trop en état de bouger,
après avoir pris 7 grammes de cocaïne. Hasna, qui est depuis la
veille sur écoutes, continue à téléphoner de tous côtés. A Mouss, à
Jawad, à son frère Youssef (21 contacts en trois heures) – un frère
dont « l’appétence pour les thèses
djihadistes », écrivent les juges, lui
vaut de comparaître mercredi
avec Jawad et Mouss. Elle appelle
souvent aussi le correspondant
belge, qui s’avérera être Mohamed
Belkaïd, tué le 15 mars 2016 dans la
région de Bruxelles, alors qu’il se
trouvait avec Salah Abdeslam.
Hasna doit aller toucher le mandat de 750 euros et déménager les
deux terroristes, Mouss lui donne
le numéro d’un taxi plus discret
qu’officiel. Et à 20 h 10, le 17 novembre, Hasna arrive à Aubervilliers,
où se cachent les deux terroristes.
La police est déjà là, et surveille
discrètement l’endroit. Il y a un
buisson, devant la maison. Et de
derrière ce « buisson conspiratif »,
sortent Akrouh et Abaaoud, avec
un petit sac. Hasna, un peu paniquée, appelle son taxi clandestin,
qui ne peut pas venir tout de suite,
elle cherche un autre numéro, se
rabat sur un VTC. La course a coûté
20 euros, l’un des hommes a sorti
une grosse liasse de billets. Vers
22 h 30, les deux fuyards sont installés. Mouss passerait bien la nuit
avec Hasna, mais elle préfère rester avec le cousin. Et le RAID se
prépare à intervenir.
L’assaut débute à 4 heures du
matin, le 18 novembre, et il est
violent. Les policiers tirent 1 500
cartouches, les terroristes, qui
n’ont qu’un pistolet semi-auto-
Réforme de l’administration :
un projet de loi hétéroclite à l’étude
Florence Parly n’a pas
d’« états d’âme » pour
les djihadistes français
matique, 11 balles. La ceinture
d’Akrouh explose, le plancher du
3e étage s’effondre. On retrouvera
les corps d’Hasna et des deux terroristes dans les décombres, un
étage plus bas.
Jawad Bendaoud, après six jours
en garde à vue, est d’abord mis en
examen pour « association de
malfaiteurs terroristes en vue de
la préparation d’un ou plusieurs
crimes », puis voit son délit requalifié : si Mouss, Mohamed Soumah et lui « ont contribué à fournir
un hébergement à deux individus
dont ils ne pouvaient ignorer qu’ils
étaient des terroristes », relèvent
les juges, « leur adhésion au projet
terroriste n’est pas démontrée ».
Jawad, déjà condamné cinq fois –
la dernière le 5 novembre 2008 à
huit ans pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans
intention de la donner » – est
écroué, à l’isolement, depuis le
24 novembre 2015. Il a comparu
depuis trois fois pour trafic de cocaïne, pour, à bout de nerfs, avoir
mis le feu à sa cellule et menacé de
mort des policiers.
Mouss, détenu depuis le 5 décembre 2015 et déjà condamné
quinze fois, est poursuivi comme
Jawad pour « recel de terroristes »
et risque aussi six ans de prison.
Youssef Aït Boulahcen, jamais
condamné, est lui poursuivi pour
non-dénonciation de crime et risque cinq ans. Plus de 300 victimes
ou familles de victimes se sont
constituées parties civiles, ce qui
explique que tribunal ait prévu
trois semaines d’audience. p
franck johannès
PAR L EMEN T
Assemblée et Bundestag
pour un nouveau traité
de l’Elysée
L’Assemblée nationale française et le Bundestag allemand ont célébré, lundi
22 janvier, le 55e anniversaire
du traité de l’Elysée, en adoptant une résolution commune en faveur d’un nouveau traité franco-allemand.
Le nouveau texte vise à renforcer la pratique des langues
entre les deux pays et à développer les « opportunités industrielles ouvertes par l’économie numérique ». – (AFP.)
FAMI LLE
L’allongement du congé
paternité « à l’étude »
Le gouvernement a commandé un rapport sur le
congé paternité à l’inspection
générale des affaires sociales,
qui devra notamment étudier
« les possibilités d’allongement », a indiqué, lundi 22 janvier, la secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les
hommes, Marlène Schiappa.
Ce congé de onze jours avait
été instauré en 2002. – (AFP.)
Une collection
Le texte débattu dès mardi vise à fluidifier les relations des particuliers
et des entreprises avec l’Etat et propose plusieurs expérimentations
L
e texte est moins polémique
que le projet de loi asile-immigration, et moins médiatisé que la loi entreprises de Bruno
Le Maire. Et pourtant. Le projet de
loi « pour un Etat au service d’une
société de confiance », porté par le
ministre de l’action et des comptes
publics Gérald Darmanin, et débattu à l’Assemblée nationale à
partir de mardi 23 janvier, figure
au cœur du projet de transformation de l’administration voulue
par Emmanuel Macron.
Promesse de campagne du chef
de l’Etat, rejeté début août 2017 car
jugé trop « techno », le texte a évolué durant l’automne. Outre un
« droit à l’erreur » – son nom initial – visant à fluidifier les relations des particuliers et des entreprises avec l’administration, la
quarantaine d’articles comprend
aussi des mesures sectorielles mises en place par expérimentations
ou passées par ordonnances dans
les six à dix-huit prochains mois.
Récemment, lors de l’examen en
commission spéciale de plus de
900 amendements, des dispositions ont été ajoutées, surtout issues de la majorité parlementaire.
Ainsi, chaque administration devra mettre à la disposition des usagers un numéro de téléphone gratuit. Côté entreprises, la généralisation de la médiation va être testée, probablement dans le secteur
du bâtiment, en étendant les compétences du médiateur des entreprises aux relations avec les administrations. Le recours à la transaction sera facilité.
« Les intentions sont bonnes,
mais le texte demeure fourre-tout,
pas assez ambitieux », regrette Véronique Louwagie, députée (Les
Républicains) de l’Orne. De fait, le
projet de loi reste hétéroclite : il
traite aussi bien de la généralisation du rescrit administratif (possibilité de demander une vérification à une administration et de lui
en opposer ensuite les conclusions) que de la modification des
procédures pour l’obtention d’un
permis pour l’installation de parcs
éoliens en mer, ou de la possibilité
de faire des dons aux associations
de culte par SMS.
Le recours aux ordonnances
pour plusieurs dispositions sectorielles, qui implique des discussions avec le secteur privé, pose la
question du rôle des lobbies. « Sur
l’environnement et le logement,
nous avons eu de nombreuses fois
les mêmes amendements », ce qui
laisse supposer leur intervention
auprès de plusieurs groupes parlementaires, admet Stanislas Guerini, député (La République en
marche) de Paris et rapporteur du
projet de loi. Pour la majorité, le
texte va toutefois au-delà des
trains de mesures de simplification du précédent gouvernement.
« Nous ne voulons pas uniquement
d’une vision comptable de la simplification. Il s’agit de donner du
sens aux politiques publiques »,
souligne M. Guerini.
« Ce texte ne peut s’analyser sans
prendre en compte l’objectif de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires sur le quinquennat », fustige
« Nous ne voulons
pas uniquement
d’une vision
comptable de
la simplification »
STANISLAS GUERINI
député de Paris (LRM)
Ugo Bernalicis, député (La France
insoumise) du Nord. Répondant
aux inquiétudes des agents,
1,5 milliard d’euros seront dédiés
à des formations pour diffuser
cette « transformation culturelle de
l’administration ». Un « conseil de
la réforme » sera aussi créé, qui associera députés et membres de la
société civile. Objectif : suivre la
mise en place des ordonnances et
de la quinzaine d’expérimentations prévues, sur le modèle de ce
qu’avait fait le chef de l’Etat pour sa
loi sur la croissance et l’activité.
Maîtrise des dépenses
La portée du texte dépendra surtout de la façon dont l’administration s’en saisira. « En cela, il est très
lié au chantier Comité action publique 2022 lancé par le gouvernement », précise M. Guerini. Mi-octobre 2017, 34 experts doivent étudier une réforme des missions de
l’Etat, afin d’améliorer la qualité
des services publics mais aussi de
maîtriser les dépenses. Un comité
interministériel de la transformation publique doit faire le point début février sur ces travaux.
Preuve de l’attention qu’y porte
l’exécutif, le sujet a été abordé
lundi par M. Macron, lors de
l’audience solennelle de rentrée de
la Cour des comptes. Ce dernier a
appelé à lancer la « réforme essentielle de la fonction publique » pour
rendre l’administration « plus déconcentrée » et « plus responsabilisée ». « Des décisions [seront] prises
dès le début (…) février, a ajouté
M. Macron. Dès ce moment, chaque semaine, en conseil des ministres, il sera rendu compte des réformes conduites ministère par ministère non seulement sur l’année qui
vient, mais jusqu’en 2022. » p
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12 | enquête
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
N
ichée au cœur du 11e arrondissement de Paris, la rue
de Vaucouleurs est calme,
presque déserte, bordée
d’immeubles HLM aux façades défraîchies. C’est ici,
dans l’une de ces résidences repliées sur ellesmêmes autour d’une cour intérieure et d’un
petit jardin, que Sarah Halimi, 65 ans, a trouvé
la mort. C’était dans la nuit du 3 au
4 avril 2017. Son voisin de 27 ans, Kobili Traoré, s’est introduit chez elle avant de la frapper, puis de la défenestrer du troisième étage
au cri de « Allahou Akbar ! ».
L’un et l’autre se croisaient depuis dix ans
sans vraiment se connaître. Elle, retraitée
sans histoire, ancienne directrice de crèche,
divorcée, « discrète et souriante », selon ses
voisins, vivait seule depuis le départ de ses
trois enfants quelques années plus tôt. Lui,
jeune homme sans emploi, benjamin d’une
fratrie de cinq, habitait l’immeuble avec ses
sœurs, sa mère et son beau-père (son père est
mort lorsqu’il avait 7 ans). Sujet à des « accès
de colère », de l’aveu de ses proches, plusieurs
fois incarcéré pour « vol », « tentative de vol »,
« refus d’obtempérer », « conduite sans permis », « violences », « usage et détention de
stupéfiants », « port d’arme prohibée », celui
que tout le monde surnommait « Bébé » malgré son mètre quatre-vingt-sept, passait pour
un caïd de quartier.
Sarah (son prénom hébraïque) Halimi,
Lucie Attal de son nom de jeune fille, était
juive orthodoxe, « très pratiquante », souligne Me Gilles-William Goldnadel, avocat de
son frère et de sa sœur. Kobili Traoré, lui, est
musulman, « peu pratiquant », d’après son
entourage. « Pas trop dans l’islam », a-t-il précisé, il ne mange pas de porc mais boit de l’alcool « de temps en temps » et fréquente « occasionnellement » la mosquée Omar, située à
200 mètres de chez lui. Le 3 avril, quelques
heures avant le meurtre, il était allé prier.
DISCERNEMENT « ALTÉRÉ »
Dans les jours suivants, les réseaux sociaux
s’emballent, les rumeurs se multiplient :
Sarah Halimi « aurait » été poignardée ; elle
« aurait » été tuée par un djihadiste qui se
« serait » radicalisé en prison. Nombre d’internautes y voient un acte antisémite. Interné en psychiatrie quelques heures après le
début de sa garde à vue, Kobili Traoré n’est
pas en état d’être interrogé. La justice est
contrainte d’attendre, les médias aussi. La
communauté juive, meurtrie, s’impatiente.
L’affaire suscite « colère et angoisse », prévient-on au grand rabbinat de France.
Au fil des semaines, les institutions représentatives et les avocats de la famille de la victime dénoncent « le silence médiatique », « le
déni de justice », voire la « chape de plomb »
entourant, selon eux, cette affaire. Dans une
tribune publiée le 2 juin dans Le Figaro, une
quinzaine d’intellectuels, parmi lesquels Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Michel
Onfray et Pascal Bruckner, appellent à ce que
toute la lumière soit faite « sur la mort de cette
Française de confession juive tuée aux cris
d’“Allahou Akbar” ».
Le 10 juillet, la juge d’instruction Anne
Ihuellou peut enfin entendre le suspect.
Dans la foulée, celui-ci est mis en examen
pour « homicide volontaire », mais sans la
circonstance aggravante d’antisémitisme.
Quelques jours après, le 16 juillet, lors de la cérémonie de commémoration de la rafle du
Vél’d’Hiv, en présence du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, le président
de la République, Emmanuel Macron, demande que « la justice (fasse) toute la clarté
sur la mort de Sarah Halimi », avant d’énumérer les noms des victimes de meurtres et d’attentats antisémites des dernières années.
YASMINE GATEAU
Les ombres de
l’ « affaire Halimi »
Plus de neuf mois après la mort de Sarah Halimi, une
retraitée parisienne de confession juive tuée par un voisin,
ses proches s’indignent de la lenteur de l’instruction.
Pour eux, comme pour le parquet, l’agresseur, interné
en hôpital psychiatrique, a agi par antisémitisme
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enquête | 13
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
Il faudra attendre deux mois supplémentaires et la remise du rapport d’expertise psychiatrique pour que la qualification antisémite soit demandée par le parquet, le 20 septembre. « Le crime de Kobili Traoré est un acte
délirant et antisémite », a conclu le psychiatre
Daniel Zagury, qui indique par ailleurs que le
jeune homme, sans antécédent psychiatrique mais atteint, au moment des faits, d’une
« bouffée délirante aiguë » induite par une
forte consommation de cannabis, est accessible à une sanction pénale. Selon l’expert,
son discernement était « altéré » mais pas
« aboli ». Il est donc apte à être jugé.
Plus de quatre mois après la remise du
rapport du docteur Zagury, les parties civiles attendent toujours que la juge Ihuellou
se prononce à son tour sur la circonstance
aggravante d’antisémitisme. Autrement dit,
qu’elle valide l’avis du psychiatre. Dénonçant une procédure qui « traîne », l’avocat
des trois enfants de Sarah Halimi, Me JeanAlex Buchinger, a déposé, mi-décembre, une
demande d’acte d’instruction afin que la
magistrate étende la mise en examen de
Kobili Traoré aux circonstances aggravantes d’« antisémitisme », d’« assassinat » et
d’« actes de tortures et de barbarie ». Mais
cette requête est restée lettre morte. Le
12 janvier, il a saisi le président de la chambre de l’instruction.
Trois jours plus tard, invité au Conseil représentatif des institutions juives de France
(CRIF), le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux, était interrogé sur l’évolution de la justice en matière des qualifications et des condamnations de délits racistes
ou antisémites, en référence à l’affaire Sarah
Halimi. Le même jour, le Consistoire central,
institution représentative de la religion juive
de France, s’est lui-même ému du mutisme
de l’institution judiciaire dans un communiqué : « Plus de neuf mois après le terrible assassinat de Sarah Halimi, la justice de notre pays
n’a toujours pas retenu la circonstance aggravante d’antisémitisme. (…) Le Consistoire s’interroge sur les raisons qui, à ce jour, ont conduit le magistrat instructeur à ne pas suivre les
réquisitions du parquet. »
« PETIT DÉLINQUANT TOXICOMANE »
Pour les parties civiles et la communauté
juive, ce silence est d’autant plus « incompréhensible » qu’elles sont convaincues que Kobili Traoré est incarcéré à la prison de Fresnes
(Val-de-Marne) depuis le 11 juillet 2017 et donc
susceptible d’être réinterrogé à tout moment. Or ce n’est pas le cas. En réalité, il n’est
resté que quelques heures derrière les barreaux avant d’être de nouveau transféré à
l’hôpital psychiatrique de Villejuif, où il est
toujours interné. « Il doit notamment rester à
tout prix loin du cannabis, sinon il devient
dangereux », précise une source proche du
dossier. « Personne n’a jugé bon de nous informer ! tonne Me Buchinger. La juge ne nous répond pas et ne nous explique rien. »
Pour l’heure, la magistrate a entendu le suspect une seule fois, juste avant sa mise en
examen, il y a six mois. De son côté, le docteur Daniel Zagury l’a rencontré à trois reprises, entre les mois de mai et de juillet. Face à
la juge et au psychiatre, les phrases de Kobili
Traoré sont courtes, ses explications, sommaires. Son geste, il ne (se) l’explique pas. Il
l’attribue au « démon qui était en lui » cette
nuit-là. Confus, il bredouille : « Je ne sais pas
ce qui m’a pris. (…) J’étais dans mon délire. (…)
Je me sentais comme possédé, (…) comme si
j’étais oppressé par une force extérieure, une
force démoniaque. (…) Ça aurait pu tomber sur
n’importe qui. »
Dans le quartier, il était jusqu’alors perçu
comme un « petit délinquant toxicomane »,
habitué à fumer une quinzaine de joints par
jour et à « traîner dans les escaliers, les parties
communes », selon le témoignage d’une résidente. « Quand il n’est pas en prison, il est là.
(…) Il faisait son business, (…) du trafic de drogue, a-t-elle ajouté. Il était connu pour ça, et
c’est en ça que les gens le craignaient. (…) Je ne
m’y frottais pas non plus, mais il ne m’a jamais
menacée ou dit un mot plus haut que l’autre.
(…) Des gens ne veulent pas venir témoigner
parce qu’ils ont peur, qu’ils ne veulent pas être
confrontés à lui ou à sa famille. »
Les Traoré, d’origine malienne, habitent
cette résidence depuis plus de dix ans. Kobili,
placé en internat à l’âge de 9 ans – parce qu’« il
était un peu bagarreur », a précisé sa mère,
femme de ménage –, a arrêté les études en
classe de 3e. Depuis, il n’a jamais vraiment
travaillé. « Ma mère en avait marre de cette situation, elle le lui faisait savoir », a raconté
aux policiers l’une de ses trois sœurs, dont
l’une est handicapée à la suite d’un accident
cardio-vasculaire cérébral. Fiancé à une jeune
femme du Mali, qu’il devait épouser dans
l’année, Kobili Traoré oscillait entre le désir
d’« être comme tout le monde » et la crainte de
« perdre sa liberté », d’après ses propres déclarations au psychiatre.
« BABELVILLE », POPULAIRE ET BOBO
Yonathan Halimi, le fils de la victime, ne se
trouvait pas à Paris au moment du drame.
Voilà quinze ans que ce trentenaire vit en
Israël, à Haïfa. Mais il appelait sa mère tous
les jours et revenait régulièrement la voir.
Comme ses sœurs, il a grandi dans ce quartier du 11e arrondissement à la fois populaire
et bobo, baptisé « Babelville » (pour Bas-Belleville). Ici, les épiceries exotiques partagent le
macadam avec les supérettes bio, les kebabs à
emporter jouxtent les bistrots tendance, les
vieux messieurs en kamis côtoient les jeunes
femmes à bonnet et baskets roses. Aux yeux
de M. Halimi, pas de doute : les rues de son
enfance sont devenues un fief du trafic de
stupéfiants, doublé d’un lieu de radicalisation islamiste. Le suspect lui-même, il en est
convaincu, s’était radicalisé.
Yonathan Halimi connaissait les Traoré.
Mais de vue seulement. Ils ne s’adressaient
pas la parole. Il les trouvait « haineux, surtout les enfants », précise-t-il, racontant les
crachats à terre à son passage, les regards
noirs, les portes du hall d’entrée « qu’ils nous
fermaient au visage ». « Il est évident qu’ils
sont antisémites, insiste-t-il. Nous étions fichés en tant que juifs dans le quartier, tout le
monde savait, nous ne l’avons jamais caché. »
L’une de ses sœurs, également interrogée
par la police, a indiqué au sujet des Traoré :
« On savait qu’il ne fallait pas s’en approcher. » Elle a par ailleurs affirmé que, des années auparavant, l’une des filles l’avait traitée de « sale juive ».
A l’entendre, toutefois, sa mère ne lui avait
« jamais rien dit » de ces tensions. Le frère de
Sarah Halimi a tout de même déclaré aux enquêteurs que celle-ci, craignant pour sa sécurité, avait souhaité déménager, mais que ses
requêtes auprès de la mairie de Paris auraient
été rejetées. Après vérification, il est apparu
qu’aucune demande n’avait été enregistrée.
Sarah Halimi aurait également prospecté
– sans succès – du côté de Créteil (Val-deMarne), où son aînée réside. L’idée de faire
son alyah – le départ en Israël – lui avait ensuite traversé l’esprit, mais elle n’avait pas
franchi le pas. Traumatisées, ses deux filles
vivent depuis quelques mois dans ce pays et
envisagent de s’y installer définitivement.
Ni les habitants de l’immeuble ni la gardienne n’ont pourtant été témoins de comportements antisémites dans le quartier.
Musulmans, les voisins de palier de la retraitée lui rendaient souvent service, surtout
le samedi, jour du shabbat, notamment
« pour éteindre le gaz parce qu’elle ne pouvait
pas y toucher » ou « allumer la lumière ». Une
autre famille de confession juive de la résidence affirme n’avoir jamais eu de « problèmes avec le voisinage ». Une résidente décrit
Sarah Halimi comme une femme « ayant
peur de tout » et « redoutant » le fils Traoré,
mais « comme tout le monde, ni plus ni
moins ». Pour les Halimi, comme pour leurs
avocats et les institutions représentatives de
la communauté juive, ce dernier a prémédité
son crime en pénétrant chez elle « parce
qu’elle était juive ».
AUCUN SIGNE DE RADICALISATION
« JE NE SAIS PAS
CE QUI M’A PRIS.
(…) J’ÉTAIS DANS
MON DÉLIRE. (…)
JE ME SENTAIS
COMME POSSÉDÉ,
(…) COMME SI
J’ÉTAIS OPPRESSÉ
PAR UNE FORCE
EXTÉRIEURE,
DÉMONIAQUE. (…)
ÇA AURAIT PU
TOMBER SUR
N’IMPORTE QUI. »
KOBILI TRAORÉ
suspecté du meurtre
de Sarah Halimi
Le suspect, lui, nie toute dimension antisémite à son geste. Il prétend même qu’il ignorait chez qui il se rendait. C’est en voyant une
Torah et/ou un chandelier dans le salon qu’il
l’aurait compris : « Sur le coup, j’avais l’impression de me battre avec un démon », a-t-il déclaré. Oui, il savait qu’elle était juive, « à sa façon de s’habiller, avec des habits traditionnels
(…), et ses enfants, ils portaient la kippa ». Non,
martèle-t-il, « je ne suis pas antisémite ». Et
d’ajouter : « J’ai d’autres voisins juifs, je n’ai
jamais eu de problèmes avec eux. »
L’examen de la tablette numérique familiale a établi qu’aucun site antisémite ou djihadiste n’avait été consulté. Seul un documentaire sur L’Histoire secrète du 11-Septembre a été visionné sur YouTube. L’enquête n’a
révélé aucun signe de radicalisation. Dans
son rapport, l’expert psychiatre tranche : « Il
ne paraît pas possible d’affirmer que Mme Lucie
Attal a été délibérément recherchée pour être
massacrée parce qu’elle était juive. Par contre,
le fait qu’elle soit juive l’a immédiatement diabolisée et a amplifié le vécu délirant (…) et a
provoqué le déferlement barbare dont elle a
été la malheureuse victime. »
Cette nuit-là, Kobili Traoré dort chez son
ami Kader, au quatrième étage de l’immeuble mitoyen du sien (et de celui de Sarah Halimi). Sa mère et l’une de ses sœurs, effrayées par son attitude depuis quarantehuit heures, ont appelé ses copains à l’aide
afin de le « surveiller ». Voilà deux jours qu’il
leur fait peur, qu’il a un comportement
« étrange ». Il marmonne seul, les insulte, et
parle sans cesse du diable, laissant entendre
qu’il a été marabouté. La veille, il s’en est
pris à une aide-soignante d’origine haïtienne venue s’occuper de sa sœur handicapée. « Il s’est mis à dire “dehors, dehors, dehors”, en faisant des gestes avec ses mains
pour enlever la ceinture de son pantalon,
comme s’il voulait s’en servir pour me frapper », a témoigné la jeune femme. Toujours
aussi menaçant, il l’a accusée de sorcellerie
puis suivie dans la rue avant de lui dire qu’il
ne voulait « plus la voir par ici ». « J’avais
peur qu’elle fasse du mal à ma famille », a-t-il
expliqué à la juge d’instruction. Ses copains
eux-mêmes le décrivent « tourmenté » ce
jour-là, « effrayant » même, avec un « drôle
de regard ». Pour le « calmer », ils l’ont emmené à la mosquée. Tout en se disant
« moyennement religieux », Kobili Traoré
voit, à ce moment-là, « la religion comme
(s)a seule échappatoire ».
Au milieu de la nuit, alors qu’il se trouve
toujours chez son ami Kader, il se lève, descend un étage et va tambouriner, pieds nus, à
la porte de l’appartement des Diarra, une famille amie de la sienne, d’origine malienne
elle aussi. Le père ouvre. Paniqué par l’attitude agressive du visiteur, il court se barricader dans une chambre avec sa femme et ses
enfants, avant de l’entendre réciter des versets du Coran dans le salon. Ils appellent la
police – « un fou est entré dans notre maison » ; il est alors 4 h 22 du matin.
Quelques minutes plus tard, Kobili Traoré
enjambe le balcon pour pénétrer dans
l’appartement de Sarah Halimi. S’ensuit un
déchaînement de violence auquel certains
voisins assistent, depuis leurs fenêtres, impuissants, durant vingt minutes. « Je crois
que je l’ai tapée avec le téléphone, (…) ensuite,
avec mes poings », s’est souvenu le suspect
devant la juge Ihuellou. Tout en frappant la
retraitée, il multiplie les insultes et les cris :
« Tu vas fermer ta gueule », « grosse pute »,
« tu vas payer », « que Dieu me soit témoin »,
« Allahou Akbar », « Sheitan » (diable)… L’un
des témoins évoque un « acharnement bestial ». « Ensuite, je ne sais pas ce qui m’a pris, je
l’ai soulevée et jetée par la fenêtre », a poursuivi le jeune homme. L’autopsie fera état
de « dislocations », de « fracas » et de « fractures » multiples.
La configuration des lieux prête à confusion. Les policiers de la Brigade anticriminalité (BAC) du 11e arrondissement piétinent
derrière la mauvaise porte, celle des Diarra,
qui est, en réalité, dans l’immeuble voisin.
De plus, cette porte est à trois points, impossible à défoncer sans matériel lourd. Les policiers doivent attendre l’arrivée d’une colonne d’assaut de la BAC 75. Plus d’une heure
après le premier appel, la police finit par appréhender Traoré, alors qu’il est de nouveau
en train de réciter des versets du Coran. « Il
s’est écoulé beaucoup trop de temps entre
l’appel et l’intervention des policiers », gronde
l’avocat Gilles-William Goldnadel, qui a
porté plainte contre les forces de l’ordre pour
« non-assistance à personne en danger ».
« L’INCARNATION DU DIABLE »
Selon le témoignage d’un voisin, l’homme
qu’il a vu défenestrer la retraitée aurait déclaré, d’un « ton détaché », juste après son
geste : « Une femme se suicide. » Le suspect,
lui, affirme ne pas s’en souvenir. Pour la famille Halimi, c’est la marque de sa lucidité au
moment des faits. « Il savait ce qu’il faisait, insiste Yonathan Halimi. La preuve, il a voulu
masquer son acte. »
Au cours des premières semaines de son
internement à hôpital psychiatrique de Villejuif, Kobili Traoré prenait les patients pour
le diable ainsi que la plupart des soignants,
« sauf ceux auxqueibls il attruait la religion
musulmane », a noté un infirmier, dont le
compte rendu figure dans l’expertise. Dans
son rapport, le psychiatre resitue le crime
dans un contexte : « Aujourd’hui, il est fréquent d’observer, lors d’efflorescences délirantes, chez les sujets de religion musulmane,
une thématique antisémite : le juif est du
côté du mal, du diabolique. Ce qui est habituellement un préjugé se mue en haine délirante. » Conclusion : « Dans son bouleversement délirant, c’est l’incarnation du diable
qu’il terrassait. »
« Et le diable, pour lui, c’est une juive », souligne Me Buchinger. C’est précisément cela
que veulent dénoncer les avocats de la famille Halimi. « Je suis engagé dans un combat qui dépasse et transcende cette affaire,
confirme Me Gilles-William Goldnadel, une
lutte contre l’antisémitisme islamique et le
déni qui l’entoure. La quête de vérité passe par
la reconnaissance de cette réalité. » « Le procès de Kobili Traoré sera le sien, celui du crime
odieux qu’il a commis, renchérit Francis Kalifat, le président du Conseil représentatif des
institutions juives de France (CRIF), mais ce
sera aussi celui de l’antisémitisme qui tue
dans notre pays, ce sera celui de l’antisémitisme de l’islam radical. » Une source proche
du dossier tempère ce jugement des parties
civiles, en proposant une lecture différente
de ce drame : « Je compatis avec ce que vit la
communauté juive, mais je crains qu’elle se
trompe d’affaire. Kobili Traoré est vraiment
très malade. » p
louise couvelaire
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURE
L’insoutenable violence de l’attente
14 |
pppp CHEF-D'ŒUVRE
pppv À NE PAS MANQUER
ppvv À VOIR
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
pvvv POURQUOI PAS
vvvv ON PEUT ÉVITER
Emmanuel Finkiel restitue avec délicatesse les écrits de Marguerite Duras sur l’Occupation et la Libération
LA DOULEUR
pppv
Q
uand est paru le livre
La Douleur, au printemps 1985, le feuilletoniste littéraire de
ce journal, Bertrand
Poirot-Delpech, fut frappé par la
« violence glaçante » de ces textes,
une violence qui tenait essentiellement à l’écriture de Marguerite
Duras, mais aussi à l’assurance de
véracité dont celle-ci avait accompagné la publication du livre.
Au début du film d’Emmanuel
Finkiel, en voix off, l’auteure raconte l’exhumation de récits
écrits à la fin et au lendemain de la
guerre, retrouvés quarante ans
plus tard dans les « armoires
bleues de Neauphle-le-Château ».
Par cette citation, le cinéaste reprend à son compte l’engagement
de vérité de Marguerite Duras. Il
dira fidèlement, par le cinéma, ce
que l’écrivaine a consigné, sans
idée de publication, au fil des événements : l’histoire en marche
– derniers jours de l’Occupation à
Paris, Libération, retour des prisonniers, normalisation politique – et le cours de la vie – la peur
et l’excitation de la clandestinité,
l’ennui entrecoupé d’éclairs de
passion qui baigne l’attente de
l’être aimé, le soulagement et le
dégoût face au retour de la paix.
Deux heures plus tard, la promesse a été tenue. Ce matériau
compact, qui semblait impossible
à travailler, s’est déployé pour devenir un film d’une beauté un peu
sévère, d’une délicatesse qui rend
justement accessible la « violence
glacée ». Cette voix si reconnaissable qu’on entendait à chaque page
du livre est devenue celle d’une
autre – la Marguerite qu’incarne,
avec une puissance jusqu’ici insoupçonnée, Mélanie Thierry.
Le scénario d’Emmanuel Finkiel
combine les deux premiers textes
du livre de Duras : le premier, intitulé La Douleur, est le récit de l’attente du retour de Robert Antelme, le mari de l’écrivaine, arrêté
et déporté juste avant la Libération ; le second, Monsieur X. dit ici
Pierre Rabier raconte le commerce
forcé qu’entretint Marguerite Duras avec un agent français de la
Gestapo, dans l’espoir d’obtenir
des informations sur le sort de son
époux.
Mélanie Thierry incarne à l’écran, avec une puissance jusqu’ici insoupçonnée, Marguerite Duras. LES FILMS DU LOSANGE
A l’écran, ces deux éléments ne
font plus qu’un. La haine que Marguerite éprouve à l’égard du collaborateur est une autre expression
de l’angoisse que provoquent l’absence de son mari et l’incertitude
quant à son sort. Jamais on ne
s’éloigne beaucoup du sujet. Les
mêmes causes telluriques, l’oppression nazie, la collaboration, la
guerre, infligent des peines différentes, du martyre enduré par les
déportés à l’angoisse quotidienne
d’une jeune intellectuelle parisienne, la douleur est omniprésente. Sans jamais sacrifier au rituel de la reconstitution historique, Finkiel immerge personnages et spectateurs dans la grande
coulée de boue de l’histoire.
Souvent, il préfère l’ellipse – il
suffit d’un visage tuméfié qui traverse le champ pour établir la barbarie nazie –, mais, quand il le faut
(pour filmer un convoi de prisonniers qui arrive en gare par exem-
ple), il sait élargir le champ. Serrant au plus près son interprète
principale, souvent filmée avec
de très longues focales, si bien
que le monde qui l’entoure reste
comme insaisissable, le réalisateur (et son chef opérateur Alexis
Kavyrchine) donne une forme
perceptible du « désordre phénoménal de la pensée et du sentiment » que Duras a cru reconnaître quand elle a retrouvé les textes
de La Douleur.
Paysage mental
Le film ne se limite pas à ce paysage mental. Duras appartient à
une organisation de résistance dirigée par Morland (pseudonyme
de François Mitterrand, incarné
par Grégoire Leprince-Ringuet,
qui donne une version très convaincante de l’opacité de son modèle), à laquelle appartient aussi
Dionys (Mascolo, que joue Benjamin Biolay), l’amant pour qui la
jeune femme s’apprêtait à quitter
Robert Antelme au moment de
son arrestation. C’est l’un des
tours de force que réussit Mélanie
Thierry que de rendre tout à fait lisible la simultanéité de l’aspiration à la liberté qui éloigne Marguerite Duras d’Antelme et de sa
fidélité féroce au déporté.
A cette époque de troubles, il
faut ajouter celui qui entoure la
relation entre la résistante et le
collaborateur. Non qu’il y ait la
moindre ambiguïté de la part de
Marguerite face aux avances
d’un homme dont la médiocrité
n’atténue pas l’ignominie
(Benoît Magimel manie l’autosatisfaction, l’aveuglement et la
cruauté avec une témérité et une
maîtrise stupéfiantes), mais la
fascination que cette vilenie
exerce sur la romancière est perceptible. Tout comme Mélanie
Thierry sait suggérer les pulsions
violentes qui traversent la résis-
Le cinéaste
immerge
personnages
et spectateurs
dans la grande
coulée de boue
de l’histoire
tante lorsqu’il lui faut passer un
long moment en compagnie du
bourreau (la mise en scène du
dernier repas que Marguerite et
Rabier prennent ensemble est un
modèle de tension et de dilatation du temps).
Au fil des séquences, le flot de
La Douleur se fait plus ample.
Emmanuel Finkiel met un soin
particulier à la mise en scène du
terrible apprentissage de la nature de la catastrophe qui s’est
abattue sur l’Europe. Marguerite
Duras fait partie de ceux et celles
qui ont tout de suite perçu le caractère unique de l’extermination des juifs d’Europe, et Finkiel
donne à cette prise de conscience
le visage d’une vieille femme,
Madame Katz (Shulamit Adar),
qui attend le retour impossible
de sa fille. Au bout de l’attente, la
douleur est devenue si violente,
si universelle, qu’on ne peut que
tenter de l’enfouir, comme ces cahiers oubliés dans une armoire
bleue. En 1985, la publication du
livre de Duras était un moyen
d’en raviver l’indispensable souvenir. Le film d’Emmanuel Finkiel la donne une nouvelle fois à
partager. p
thomas sotinel
Film français d’Emmanuel
Finkiel. Avec Mélanie Thierry,
Benoît Magimel, Benjamin
Biolay (2 h 06).
Emmanuel Finkiel : « J’ai détesté Duras. Puis j’ai été reconquis »
S’
ENTRETIEN
il fallait chercher une ligne de force chez Emmanuel Finkiel, ce serait,
dans sa vie comme dans ses films,
la présence des absents. Soit un
premier long-métrage autour de la
Shoah qui fait sensation (Voyages,
1999), une plongée dans les eaux
troubles de la maladie (Je suis,
en 2012) ou une reconquête compliquée (Nulle part, terre promise,
2009 ; Je ne suis pas un salaud,
2016). Enfin, ce film éclatant, l’un
des plus justes et inspirés qu’on
connaisse sur cette période, qu’est
La Douleur, quatrième long-métrage de fiction qui sort
aujourd’hui en salle, adapté du récit dans lequel Marguerite Duras
décrit les affres de l’attente de son
mari Robert Antelme, déporté
en 1944 pour faits de résistance.
Après « Voyages », votre premier film, « La Douleur » met
de nouveau en scène l’histoire
d’un retour de l’univers
concentrationnaire. Comment
percevez-vous ce retour de
votre œuvre sur elle-même ?
J’avais lu La Douleur bien avant
Voyages. Le récit m’avait boule-
versé parce qu’il parlait de choses
que je connaissais. Mon père était
aussi une figure de l’homme qui
attend. Ses parents et son frère
avaient été déportés sans retour,
et, pourtant, toute sa vie, il les a attendus. On n’attend donc pas les
vraies personnes quand on attend
des morts, on les réinvente, on les
fantasme. Ce sentiment, je peux
en témoigner, se transmet aux générations suivantes.
Vous-même, qui avez été
victime d’un AVC en 2006,
êtes revenu au monde…
Lorsque j’ai tourné Je suis, documentaire sur le sujet, j’ai rencontré
une femme qui m’a raconté cette
incroyable histoire avec son mari,
victime d’un AVC. Elle faisait 50 km
par jour pendant un mois pour
être à son chevet et lui manifester
son amour. Jusqu’au jour où on
l’appelle pour lui dire qu’il s’est réveillé, et là, durant cet ultime trajet, elle réalise qu’elle ne l’aime
plus. La vraie douleur, c’est sans
doute cela.
Le film invente un extraordinaire climat du Paris occupé.
Quels ont été vos partis pris,
tant économiques qu’esthéti-
ques, quant à la question
de la reconstitution ?
Le film s’est réalisé pour 6 millions d’euros, autant vous dire
qu’il n’était pas question de tout
reconstituer. Je voulais éviter la
grammaire cinématographique
de la reconstitution, où l’on montre le décor parce qu’on l’a produit.
Il y avait donc beaucoup de contraintes, mais je voulais me sentir
le plus libre possible, presque nonchalant, à l’intérieur de ces limites.
J’ai tourné avec les acteurs comme
si c’était aujourd’hui, comme si on
était dans un documentaire. Je ne
voulais pas recréer une image de la
ville qui nous viendrait du cinéma.
François Mitterrand, Marguerite Duras, un inspecteur
de la police allemande…
Comment aborde-t-on
un casting aussi chargé ?
Avec l’espoir de filmer les acteurs
comme ils sont. Mon film n’est
surtout pas un biopic. Il fallait
juste rappeler parfois, par une intonation, un mouvement, de quel
modèle ces acteurs étaient la
transfiguration. J’ai eu de la
chance de tomber sur des « animaux » aussi extraordinaires que
Mélanie Thierry ou Grégoire Le-
prince-Ringuet, capables des plus
grandes métamorphoses.
Vous jouez beaucoup sur
les contrastes dialectiques.
Le net et le flou. L’ombre et la
saturation lumineuse. Le rapprochement entre la résistante
Duras et le collabo Rabier. Pour
vous, c’est une distribution
qui ménage la duplicité des
personnages et de l’époque ?
Oui, qui montre la complexité,
l’ambiguïté dans lesquels ils sont
pris. Nous avons aussi découvert a
posteriori avec mon chef opérateur que la tragédie venait dans le
film avec la lumière. Le retour des
déportés, soit le moment le plus
tragique et sombre de cette histoire, a lieu dans un printemps radieux. On leur offre des cerises.
On pense à « Monsieur Klein »
de Joseph Losey. C’est vraisemblablement le plus grand film
réalisé sur l’Occupation, et le vôtre le rejoint à bien des égards.
Quelles étaient vos références ?
Celle-ci bien sûr, qui est tellement exemplaire, avec ce mouvement trouble qui saisit et emporte
le personnage de Delon. Mais
aussi La guerre est finie d’Alain
Resnais, pour l’usage de la voix
off. Voyage en Italie, de Roberto
Rossellini, pour le rapport entre
fiction et réalité, et plus précisément Rome ville ouverte, pour la
scène où Anna Magnani court
après le camion dans lequel elle a
aperçu son mari. C’est un moment où le cinéaste se permet le
mélodrame…
La duplicité qui baigne votre
film concerne aussi Marguerite Duras, comme personne
et comme écrivaine. Comme
personne parce qu’elle a une
liaison avec un autre homme
que son mari et que le récit
ne le dit pas. Comme écrivaine
parce que ce journal retrouvé
que prétend être « La Douleur »
n’en est peut-être pas un…
Je ne crois pas à l’idée du journal.
Peut-être a-t-il existé, mais c’est ici,
manifestement, à un travail de
réécriture qu’on a affaire. « La littérature me fait honte », écrit-elle,
mais La Douleur est justement de
la littérature, à son meilleur. Peutêtre que ce qui faisait vraiment
honte à Marguerite Duras était sa
relation avec l’inspecteur collabo
Rabier. Des rapports de la Résistance laissent supposer une réelle
proximité entre eux. A son procès,
elle témoignera deux fois. Une
première à charge, une seconde à
décharge, ce qui n’empêchera pas
l’inspecteur d’être fusillé.
Finalement, l’absent du film,
Robert Antelme, ne cesse
de l’être. D’abord parce que
vous ne le montrez qu’au seuil
du visible, ensuite parce que
Marguerite l’attend pour lui
dire qu’elle le quitte, enfin
parce que, au-delà du film,
on sait que Robert Antelme
prit ombrage de la publication
de « La Douleur » en 1985 et
rompit totalement avec Duras.
Tout cela n’est-il pas atroce ?
Je crois que Duras a essayé avec ce
livre de donner une sorte de contrechamp à l’expérience concentrationnaire décrite dans le livre
d’Antelme L’Espèce humaine. Il a
peut-être réagi ainsi parce qu’il
avait l’impression qu’elle faisait ce
cirque sur son dos. J’ai détesté Duras en travaillant à mon film. Puis
j’ai été reconquis. Ses ficelles sont
si grosses. Elle nous montre qu’elle
ment. Elle expose sa faiblesse pour
mieux dire la vérité. p
propos recueillis par
jacques mandelbaum
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
culture | 15
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Spielberg ancre la démocratie sur les rotatives
A travers les révélations du « Washington Post », le réalisateur met en scène un idéal de transparence
PENTAGON PAPERS
pppp
epuis une décennie,
Steven Spielberg a
amorcé un voyage
dans l’histoire du cinéma américain. Celui-ci débuta
avec les très fordiens Cheval de
guerre (2011) et Lincoln (2012), se
poursuivit avec Le Pont des espions (2015), film d’espionnage
construit autour de Tom Hanks.
Avec Pentagon Papers, le voyage
se poursuit dans le genre hollywoodien du film journalistique, abordé sur son versant classique et populiste (au sens positif du terme) : de Violences à Park
Row (1952), de Samuel Fuller,
jusqu’au cinéma de Frank Capra,
filmer la presse consiste souvent à donner corps à l’idée de
démocratie via les rouages
d’un de ses piliers.
Jamais adapté au cinéma et précédant l’affaire du Watergate, les
« Pentagon Papers » est le nom
donné à un dossier classé secret-
D
défense publié au tournant des
années 1970 par le New York Times
puis dans le Washington Post,
alors petit journal rêvant de devenir grand. Contenant trente ans de
mensonges étatiques et des informations sur l’implication des
Etats-Unis pendant la guerre du
Vietnam, leur divulgation achèvera de détériorer le soutien de
l’opinion publique à l’interventionnisme américain. Cette histoire, que le film recentre sur une
décision à prendre – faut-il ou non
publier le scoop –, rencontre le revirement classique du cinéaste.
Un rythme fiévreux
Rotatives en furie, salle de presse
en ébullition : Spielberg respecte à
la lettre les codes du film politicojournalistique et sa mise en scène
se délecte de la captation de cet affairement permanent. Les nombreux rebondissements qui ponctuent le récit sont secondaires par
rapport à un mouvement plus ample, qui est à la fois celui du rythme
fiévreux de la presse et celui d’une
mise en scène qui entretient un
rapport mimétique avec son sujet.
Chaque mouvement de caméra
nous suggère que l’idéal journalistique est une affaire de vitesse que
rien, pas même un secret d’Etat,
ne doit entraver. Dans le soin que
Spielberg prend à filmer toutes les
étapes de la conception d’un journal, on devine ce que captaient
déjà les grands cinéastes classiques : ce mouvement euphorique,
c’est celui de la démocratie.
Cet épisode crucial de l’histoire
de la presse américaine nous est
conté d’abord à travers l’itinéraire
de la directrice du Post, Katharine
Graham, propulsée à la tête du
journal après la mort de son père
et le suicide de son mari. Seule
femme dans un monde d’hommes, Graham a intériorisé le soupçon d’incompétence qu’on lui renvoie et ne se déplace jamais sans sa
horde de conseillers qui décident à
sa place. Tandis que le Post s’apprête à entrer en Bourse, l’opportunité de divulguer le contenu des
« Pentagon Papers » la confronte à
Ce film
journalistique est
un écrin pour le
splendide portrait
de la directrice
du « Post »,
Katharine Graham
un dilemme qui pourrait coûter la
vie à son journal.
La vertueuse vitesse de la démocratie et l’idéal de transparence se
retrouvent subitement freinés,
suspendus à la décision de sa directrice devant choisir entre faire
valoir le premier amendement de
la Constitution des Etats-Unis et
ses accointances avec le monde
politique. A partir de ce moment,
deux vitesses se confondront à la
faveur d’un montage parallèle :
celle, lente, du mode de vie de la
directrice, dont les journées
s’égrènent au rythme des dîners
mondains et des réunions avec
les investisseurs. La précision du
jeu de Meryl Streep (qui trouve là
un de ses plus beaux rôles depuis
longtemps) parvient à rendre
compte du moindre mouvement
intérieur de son personnage. A
côté, le rythme fiévreux de la rédaction chapeautée par Ben Bradlee (Tom Hanks), qui, en attendant la décision de Graham, a peu
de temps pour mettre au propre
le contenu des dossiers secrets.
Toute la force émotionnelle de
Pentagon Papers consiste à faire
du film journalistique un écrin
pour le splendide portrait de
femme qui surgit de l’arrièreplan. Rivée à elle, la mise en scène
de Spielberg donne le sentiment
de l’épauler, de l’encourager. Si le
dénouement se cristallise autour
d’une décision, Pentagon Papers
est aussi l’histoire d’un montage
parallèle qui doit se dénouer pour
que le mouvement de « Kay » se
fonde dans celui du Post.
Pour elle, attraper le virus de la
presse, c’est être prise dans un
mouvement, comme le démontrait si bien la frénésie de La Dame
du vendredi, d’Howard Hawks.
Mais, à l’inverse de ce film, nulle
trace de romance dans Pentagon
Papers. Dans le magazine en ligne
Vulture, Liz Hannah, jeune scénariste de 32 ans qui signe avec Josh
Singer le scénario du film, reconnaît d’ailleurs avoir été surprise
de voir son scénario – « une histoire de quinquagénaires, où personne ne s’embrasse » –, porté à
l’écran. L’habituelle amourette
hollywoodienne a été remplacée
par un autre type d’union merveilleusement exprimée dans un
des derniers plans du film : dans le
dos d’une Kay triomphante, la
danse des rotatives reprend de
plus belle et semble figurer le
mouvement d’une conscience individuelle en même temps que celui d’un destin collectif. p
murielle joudet
Film américain de Steven
Spielberg. Avec Meryl Streep,
Tom Hanks (1 h 55).
Le « New York Times » rappelle « la vraie histoire » de son scoop
Le film de Spielberg est centré sur le « Washington Post » alors que c’est son concurrent qui a sorti l’affaire des Pentagon Papers
new york - Correspondant
D
ans sa chronique, le journaliste du New York
Times Jim Rutenberg a
écrit ce que chacun pensait dans
la maison sur Pentagon Papers, le
film de Steven Spielberg qui porte
le titre The Post aux Etats-Unis :
« “The Post”, dont certains par ici
estiment qu’il devrait plutôt s’appeler “The Times” »… Le réalisateur consacre en effet son film sur
les fameux « Pentagon Papers »
au Washington Post alors que c’est
le New York Times qui sortit en
premier le scoop et obtint logiquement le prix Pulitzer en 1972.
Le New York Times prend donc
soin de rappeler « la vraie histoire » qui commença lorsqu’un
ancien marine, Daniel Ellsberg,
procura au journal le rapport du
Pentagone révélant les mensonges des présidents américains sur
la guerre au Vietnam. Une petite
équipe de journalistes s’enferma à l’hôtel Hilton pour éplucher pendant des semaines les
7 000 pages de documents. Et le
New York Times publia l’histoire,
contre l’avis de ses avocats. « Nous
nous sommes trouvés dans la position humiliante de devoir recopier la concurrence, écrivit plus
tard Ben Bradlee, le directeur de la
rédaction du Post – incarné à
l’écran par Tom Hanks. Chaque
paragraphe devait inclure une variation de l’expression “selon le
New York Times”, chacun des
mots étant douloureux, même si
cela n’était visible que de nous. »
Mais, trois jours plus tard, saisi
par l’administration Nixon, un
juge fédéral interdit au Times de
poursuivre sa publication, laissant au Post la voie libre pour rattraper son retard.
En apprenant, courant 2017,
l’existence du projet de Spielberg,
les vétérans du Times ont éclaté
de colère : « Je trouve cela inconcevable. Ce film est une escroquerie », déclara, à 92 ans, James
Greenfield, ancien rédacteur en
chef international chargé de coordonner le projet. « Ceux qui ont
vécu l’affaire sont un peu furieux,
et ils ont le droit de l’être », confie
le jeune journaliste Jim Rutenberg. Ce dernier prend l’affaire
avec le sourire, même s’il regrette
que le film ne rende pas assez justice au propriétaire du Times, Arthur Ochs Sulzberger, qui eut le
courage de publier le scoop malgré les risques judiciaires et financiers. Le directeur de la publication, Arthur Gregg Sulzberger,
37 ans, qui a succédé le 1er janvier à
son père au Times, a, lui, ironisé :
« Nous attendons tous avec impatience le prochain film sur le
Watergate, se concentrant sur l’extraordinaire travail journalistique
du New York Times. »
Le quotidien new-yorkais a
réagi au film par quelques piques : en décembre, il a publié une
page de publicité pour son livre
de 1971 qui vient d’être republié,
The Pentagon Papers : The Secret
History of the Vietnam War (ed.
Racehorse). En janvier, il a convié
les vétérans pour décrire les coulisses de l’affaire aux journalistes.
« Le Times tient un séminaire sur
la manière dont le Times a mis au
jour les “Pentagon Papers”, car
nous ne sommes pas du tout indignés à propos du Post », a ironisé
la journaliste Vivian Yee dans un
Tweet, tout en précisant que
l’événement n’était pas là pour
« vanner » le Washington Post.
Pas honnête
Le Post, lui, a publié un article de
décodage du film qui commence
par rappeler, à son profit, que « la
scène où un jeune stagiaire enthousiaste est envoyé espionner le
New York Times n’a jamais eu
lieu ». Le journal a surtout organisé une table ronde avec Ben
Bradlee, Steven Spielberg, Meryl
Streep – qui incarne l’héritière du
Post, personnage central du film –
et Tom Hanks. Ce dernier a coupé
court au procès en paternité intenté par le Times : « Le Times
n’avait pas Katharine Graham, a
déclaré l’acteur. Vous pourriez
simplement appeler ce film “Katharine”. »
Il est vrai que le récit de la transformation de l’héritière humiliée
en patronne de presse tombe à
pic : la cause des femmes domine
le débat américain après l’affaire
Weinstein – lancée par le New
York Times – et renforce la puissance politique d’un film au cœur
de l’actualité, alors que Donald
Trump attaque la presse comme
jamais depuis Richard Nixon.
Une petite musique qui ne séduit pas Peggy Noonan, l’éditorialiste du Wall Street Journal. Cette
ancienne collaboratrice de
Ronald Reagan juge que c’est « un
bon film, mais pas honnête ». Pas
honnête vis-à-vis du valeureux
New York Times et de… Richard
Nixon. « Le président Nixon est
présenté comme le méchant alors
que c’est le contraire. Nixon n’a pas
commencé la guerre au Vietnam,
il l’a finie. Son administration n’est
même pas mentionnée dans les
“Pentagon Papers”, qui datent
d’avant sa prise de fonctions »,
accuse Noonan. Cette dernière
juge que Nixon, en traînant les
journaux en justice, « fit ce qu’il
estimait être responsable », même
s’il avait tort.
Son attitude eut pour conséquence de renforcer le 1er amendement de la Constitution sur la
liberté de la presse, la Cour suprême donnant raison au Times et
au Post. « Les journaux ont accom-
pli avec noblesse ce que les Pères
fondateurs espéraient et avaient
confiance qu’ils feraient », écrivit
un des juges. Et ces deux journaux
détenus par des familles mirent
l’information devant leurs inté-
rêts financiers. C’est au fond l’essentiel. En cette période d’attaque
contre la presse, le Times conclut
que « le film de Spielberg sonne
comme un cri de ralliement ». p
arnaud leparmentier
« LE FILM LE PLUS POIGNANT SUR LES DESTINS DES RÉFUGIÉS EN FRANCE »
L’ÉCOLE DES LETTRES
PILI FILMS PRÉSENTE
ERIQ
EBOUANEY
UNE
SAISON
EN
FRANCE
SANDRINE
BONNAIRE
AU CINÉMA LE
JANVIER
UN FILM DE MAHAMAT-SALEH HAROUN
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
16 | culture
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Rome, ville
monstre dans le
regard de Fellini
Le film « Fellini Roma » ressort
en DVD, accompagné d’un
documentaire sur le maestro
S
DVD
ans transition ». Ce pourrait être le maître mot
de Fellini Roma, le film le
plus libre du grand
Federico Fellini, qui ressort dans
une édition collector enfin digne
de sa luxuriance effrontée. Car ce
qui frappe encore aujourd’hui
dans ce portrait affectif de la Ville
éternelle, où fusionnent, en une
truculente orgie de contraires,
l’ancien et le moderne, le
sublime et l’ordure, le réel et le
fantasme, le studio et le reportage, le corruptible et l’impérissable, c’est justement sa facture
composite, qui fait tenir ensemble une multitude de fragments,
de vignettes, de sketches et de
vues dépareillées. Dans ce film
construit comme une série
d’apparitions successives, sans
autre protagoniste que la conscience accueillante de l’auteur,
rien n’est cédé à l’ordonnancement de la dramaturgie ordinaire, tout aux logiques capricieuses de la mémoire, des
affects, des visions qui semblent
surgir dans le désordre.
C’est en effet le souvenir qui
nous ouvre les portes et nous
plonge parmi les cercles concentriques de la Rome intime de
Fellini. Tout d’abord, les réminiscences d’une enfance provinciale : un maître d’école qui rejoue
avec solennité le franchissement
du Rubicon, une diapositive érotique projetée par mégarde en
classe, provoquant l’euphorie des
élèves et la panique des prêtres…
Puis le temps du fascisme et des
portraits de Mussolini placardés
sur les murs, avec l’arrivée du
jeune double de Fellini (Peter
Gonzales) à Rome, Stazione Termini, son installation dans une
grouillante pension de famille,
sa découverte des grands dîners
collectifs sur les places de la ville,
des théâtres de variétés, des bordels plus ou moins chics.
Survient entre-temps la Rome
moderne (celle du début des années 1970), bardée de hippies et
d’étudiants politisés, lors d’une
époustouflante virée sur le périphérique dont les embouteillages
s’invitent jusqu’aux pieds du Colisée. Ou encore à l’occasion du percement problématique du métro,
La Rome
moderne
(celle
du début
des années
1970). PHOTO12
sans cesse interrompu par l’exhumation de nouveaux vestiges (une
villa patricienne dont les fresques
murales s’effacent au contact de
l’air). Rome saisie entre deux époques, entre hier et aujourd’hui,
mais dont les strates empilées à
l’air libre renvoient le visiteur toujours plus loin dans le passé.
Parade d’humanités
Dans ce torrent d’images, Fellini
montre une attention insatiable
pour le capharnaüm – bastringues, boxons et beuglants sont
ses univers privilégiés –, les carrefours fourmillants que sa caméra
balaye comme pour en extirper
les faciès truculents, les corps
extraordinaires, les scènes insolites. Une ville, ça n’est peut-être
rien d’autre que cela, une bousculade, un défilé ininterrompu, une
parade d’humanités polymorphes, dont on finit par ne percevoir que les contrastes, les caractères débordants ou, pour le
dire autrement, la monstruosité.
Rome, ville monstre, vortex temporel débouchant en tout point
sur l’Antiquité, accueille aussi une
incessant déploiement de monstres (femmes mythologiques,
prostituées vulpines, meute de
motards, ecclésiastiques pommadés, obèses proliférants, vieillards
rachitiques). La mise en scène de
Fellini est de nature cumulative :
elle ne fait jamais rien avancer,
mais s’installe dans une situation
pour lui ajouter sans cesse de
nouveaux éléments (dévoiler une
nouvelle créature, un nouveau
caractère, un nouveau geste),
jusqu’à saturation du système.
Ce qui se joue là-dedans, c’est la
création d’un regard omnipotent,
capable de saisir à chaque instant
ce qui fait l’essence du monde extérieur, à savoir son absolue hétérogénéité. Non seulement la pul-
Il y a là un art
du coq-à-l’âne
qui préfigure
le zapping,
une succession
de gueules
et de « numéros »
qui lorgne
le télécrochet
sion scopique est le moteur du
film, mais Fellini Roma n’a d’autre
centre que ce regard, ce pouvoir
de vision de l’auteur, qui organise
tout ce capharnaüm autour de
lui, comme si la caméra était
le point focal où se répercutent
tout le désordre et la trivialité du
réel. C’est d’ailleurs pour cela
que Fellini intègre au film son
propre tournage et montre la caméra comme un personnage,
une créature à part entière.
On a beaucoup ramené l’œuvre
carnavalesque de Fellini au cirque, qui fut l’une de ses grandes
passions. Mais il faut aussi comprendre cet attrait pour le cirque
dans sa transposition alors la
plus contemporaine, qui n’était
autre que la télévision (une
grande foire), dont les procédés,
eux-mêmes « sans transition »,
sont repris et sublimés par Fellini. Il y a, dans Fellini Roma, un
art du coq-à-l’âne qui préfigure le
zapping, un sens de l’instantané
qui s’apparente au reportage,
une succession de gueules et de
« numéros » qui lorgne le télécrochet. Le monde et sa représentation s’y confondent dans un
grand chaos de formes.
Et si l’Italie est un grand laboratoire d’images, archaïques et actuelles, Fellini demeure le plus génial des savants fous ayant orchestré leur carambolage. Pour
s’en convaincre, le documentaire
Zoom sur Fellini, présenté en
bonus, revient pendant plus de
trois heures sur l’apport essentiel
du maestro. p
mathieu macheret
Fellini Roma (1972), coffret
collector 3 DVD + 1 Blu-ray,
Rimini Editions, 29,99 €.
Qu’est-ce que c’est que ce cirque ?
220 PAGES
12 €
Une biographie chantée et dansée de P. T. Barnum qui recourt à tous les
clichés du vieil Hollywood, sauvée par son interprète, Hugh Jackman
THE GREATEST
SHOWMAN
pvvv
C’
UN ATLAS EXHAUSTIF Pour chacun des 198 pays du monde,
les chiffres-clés (population, PIB, parité hommes-femmes en
politique...), une carte et une analyse politique et économique
de l’année par les correspondants du Monde.
PLANÈTE Après le retrait américain, comment tenir les objectifs de l’accord de Paris contre le réchauffement climatique,
alors que les émissions de CO2 augmentent à nouveau, que les
catastrophes climatiques s’aggravent ?
UN PORTFOLIO 16 pages des meilleures photos d’actualité de
l’année, sélectionnées par le service photo du Monde.
FRANCE La victoire surprise d’Emmanuel Macron laisse le
champ des partis politiques français en ruines, mais ne lève pas
les incertitudes sur les orientations des réformes en cours.
INTERNATIONAL Les foucades de Donald Trump contraignent
Européens et Asiatiques à redéfinir leur stratégie face à la
renaissance des puissances russe et chinoise ; au MoyenOrient, la marée de l’organisation Etat islamique se retire,
réactivant les conflits entre les protagonistes de la région.
IDÉES Françoise Héritier, JMG Le Clézio, Barrack Obama,
Achille Mbembe... les textes publiés dans Le Monde qui ont
marqué l’année 2017.
est une tradition vieille
comme Hollywood, le
blanchiment de biographie. Elle a fait de Cole Porter
un homme à femmes et de
George Armstrong Custer un défenseur des Premières Nations.
Par la grâce de la Fox, c’est au tour
de Phineas Taylor Barnum. Le
fondateur du cirque qui porta son
nom jusqu’à sa fermeture en 2017
devient, par la grâce de la comédie musicale The Greatest Showman, un défenseur du droit à la
différence qui n’avait d’autre but,
en exhibant des nains, des femmes à barbe ou des frères siamois
à la veille de la guerre de Sécession, que d’instiller le respect des
autres dans les âmes et les cœurs
du public américain.
Ce n’est pas tout à fait inexact
– Barnum fut l’un des premiers
adhérents au Parti républicain de
Lincoln – mais, en 2018, le tour de
passe-passe, aussi artistement
exécuté qu’il soit par son interprète principal, Hugh Jackman,
ne convaincra que les plus naïfs.
Même si ce n’est pas Barnum qui
a prononcé la phrase « toutes les
minutes, un pigeon naît », son
premier souci était de remplir
ses caisses, fût-ce au prix de
mensonges éhontés, louant, par
exemple, une esclave amenée
par un Sudiste à New York pour la
faire passer pour la dernière survivante de la plantation de
George Washington.
Divertissement familial
Plutôt que d’exploiter les formidables contradictions de Barnum, le scénario de The Greatest
Showman – signé par le réalisateur Bill Condon (Dreamgirls) et
Jenny Bicks – agence les clichés
les plus désuets du cinéma américain comme si le code Hays
était toujours en vigueur. Au sortir d’une enfance misérable mais
laborieuse, P. T. Barnum épouse
la petite fille entrevue quinze
ans plus tôt. Charity (Michelle
Williams) lui donne deux belles
petites filles. Pour les amuser
autant que pour échapper à une
carrière de gratte-papier, Barnum ouvre à New York un théâtre
dans lequel il fait parader les
êtres extraordinaires qu’il a réunis. Tom Pouce est ici un garçon
résolu qui ne s’en laisse pas
conter. Dans la réalité, « l’homme
le plus petit du monde » était
un enfant de 4 ans à qui Barnum
apprit à fumer et à boire.
Mais si l’on réduit ici cette histoire extraordinaire à une énième
version de l’accomplissement du
rêve américain, c’est aussi pour
faire de la place à la vraie raison
d’être de The Greatest Showman :
offrir un divertissement familial et musical pour l’hiver. L’embauche de Hugh Jackman (qui,
parallèlement à sa carrière de
Wolverine, brûle régulièrement
les planches de Broadway) tient
presque toutes ses promesses.
Si le spectacle de ce film réalisé
par un débutant, Michael Gracey,
reste à peu près supportable, c’est
grâce à Jackman, qui déploie un
charme dont son personnage
peut lui être reconnaissant, puisque rien, dans le scénario ou la
mise en scène, ne l’autorise.
Moins heureux est le recours au
duo de La La Land, Justin Paul et
Benj Pasek, qui signe les chansons
de The Greatest Showman. Le son
contemporain des arrangements
participe de l’étrange normalité
qui enveloppe cette histoire de
gens pas comme les autres, quant
aux lyrics, pleins de platitudes,
ils valent ceux de Frozen. Et quand
The Greatest Showman touche à la
démesure qui aurait dû être la
sienne (Barnum chevauchant un
éléphant dans la nuit new-yorkaise pour obtenir le pardon de
son épouse), c’est juste assez longtemps pour qu’on regrette le film
que ça aurait pu être. p
thomas sotinel
Film américain de Michael Gracey.
Avec Hugh Jackman, Michelle
Williams, Zac Efron (1 h 45).
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culture | 17
0123
Un portrait attendri du critique, professeur et historien du cinéma
JEAN DOUCHET,
L’ENFANT AGITÉ
ppvv
« Le Socrate du cinéma »
C’est ce que rappelle le critique et
historien Joël Magny (mort
en 2017) dans l’introduction à son
livre d’entretiens avec Jean
Douchet (L’Homme cinéma, éditions Ecritures, 2013) : « La question que s’est longtemps posée
François Truffaut : “Le cinéma
est-il plus important que la vie ?”,
semble n’avoir jamais effleuré
Jean Douchet. » Cette opposition
entre l’art et la vie, le passeur la
prend pour ce qu’elle est, un cliché inopérant qui ne le taraude
pas outre mesure. D’ailleurs, peu
de choses semblent pouvoir troubler cette tranquillité mâtinée de
bonhomie qui le caractérise. Il
sillonne encore la France et le
monde pour parler de cinéma
avec un appétit intact et sans une
once de lassitude.
Après avoir côtoyé les jeunesturcs de la Nouvelle Vague au sein
de la rédaction des Cahiers du
F L M S
A U T R E S
L E S
Portrait de Jean Douchet, à la Cinémathèque, extrait du documentaire. 2017 KIDAM-CARLOTTA FILMS
cinéma, Jean Douchet rencontre
sa vocation dans les années 1960,
avec la grande époque des cinéclubs qui « renaissent à la Libération [et] dont relèvent également
le TNP de Jean Vilar, les Jeunesses
musicales de France ou le Livre de
poche », comme l’écrit Joël Magny.
Dans de très belles images d’archives, on peut ainsi voir celui
qu’on surnomme « le Socrate du
cinéma » animer un débat après
une projection de Citizen Kane
(1941), d’Orson Welles : l’homme,
très doux dans sa façon d’expliquer un mouvement de caméra
ou une révolution cinématographique, semble laisser son savoir
à disposition des auditeurs qui se
trouvent libres de repartir avec.
Cinquante ans après, l’énergie
est la même dans la grande salle
Henri-Langlois de La Cinémathèque française, souvent pleine à
craquer lors des séances de cinéclub qui portent son nom. La discussion est informelle, le savoir
jamais docte, et tout le monde
peut haïr ou adorer à voix haute
sans se sentir jugé. L’utopie démocratique du ciné-club est
encore vivace, c’est celle d’une
éducation populaire s’appuyant
sur une émotion partagée et sur
L’opposition
entre l’art et
la vie, Douchet
la prend pour
ce qu’elle est : un
cliché inopérant
la convivialité inhérente à la salle
de cinéma : le besoin de se réunir,
d’échanger. Le cinéma devient
une matière commune qui permet
de se quereller joyeusement avec
un inconnu à qui on pensait
n’avoir rien à dire.
Sagesse subversive
On pourrait reprocher aux
auteurs du documentaire de ne
pas suffisamment s’attarder sur
ce qu’est la « pensée Douchet », si
ce n’est par le souvenir qu’en
gardent ses anciens étudiants. Par
moments, l’intimité que le trio a
nouée avec le personnage oblitère
le travail documentaire. Mais ce
défaut de pédagogie peut s’expliquer par la dimension quasi immatérielle de l’œuvre de Jean
Douchet. Si bien que filmer
l’œuvre, c’est filmer l’homme : se
promener, dîner et boire avec lui,
se réchauffer auprès de sa seule
présence. Dès lors, le cinéma devient presque secondaire, pris
dans un souffle vital qui l’englobe
et le dépasse.
Si les questions qu’on lui pose
peuvent parfois sembler impudiques, les réponses sont d’une sagesse subversive. Ce sont celles
d’un homme qui rejette l’amour
et la conjugalité car, en grand renoirien, Douchet a repoussé toute
sa vie le concept de propriété pour
lui en préférer un autre. « Plus ça
va, plus je suis persuadé que l’univers est mouvement. Tout est perpétuel mouvement, perpétuelle
création, perpétuels renouvellement et destruction. Et ça, c’est la
vie. Il faut accepter la vie et refuser
l’attachement. » Une conception
qui lui sert aussi à définir l’art
comme « ce qui développe la capacité à entrer dans le mouvement ».
Pour Jean Douchet, ce mouvement vital est tout à la fois un absolu esthétique et une morale de
grand vivant. p
Documentaire français
de Fabien Hagège, Guillaume
Namur, Vincent Haasser (1 h 26).
Le critique de cinéma Jérôme Momcilovic consacre un essai à la cinéaste belge, morte en 2015
D
eux ans, déjà, que Chantal Akerman est morte,
et voici qu’un bel essai la
fait revivre. En ourlant son œuvre
et sa vie dans un mouvement
fluide et éclairant, ce livre est
aussi un splendide hommage à
cette figure de proue de la modernité dont l’œuvre protéiforme et
mutante a tant compté pour tant
de cinéphiles, et dont le destin
tragique – elle s’est suicidée à
65 ans, à peine quelques mois
après la mort de sa mère – a tant
bouleversé.
Critique de cinéma attaché à la
revue Chronic’art, l’auteur, Jérôme Momcilovic, avait fait sensation en 2016 avec Prodiges d’Arnold Schwarzenegger (éditions
Capricci, également), passionnant essai à la croisée de la critique de cinéma, de la philosophie,
de la cybernétique et de bien
d’autres champs encore.
Comment passe-t-on d’un bodybuilder autrichien superstar à
Hollywood et gouverneur de Californie à une cinéaste belge hantée
par la mémoire des camps et les
cauchemars d’une mère qui en est
revenue mais n’en a jamais parlé,
et dont les héros s’appelaient JeanLuc Godard, Charlie Chaplin et Michael Snow ? Y aurait-il quelque
chose qui les réunisse ?
Spectateur amoureux
Aussi concis et resserré que Prodiges… était profus et ouvert sur à
peu près tout, Dieu se reposa, mais
pas nous n’en procède pas moins
d’un même élan de spectateur
amoureux, qui trouve son moteur
dans ce que l’on pourrait appeler la
magie du cinéma. A la « puissance
d’apparition » de Schwarzenegger
répond la « morale du temps » de
Chantal Akerman, « qui guide le
montage et le cadre » et aboutit à
donner au spectateur « le sentiment fort et reconnaissant d’exister
face à l’image ». C’est le « miracle »
Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles (1976),
chef-d’œuvre qui nous immerge
plus de trois heures durant dans le
spectacle de Delphine Seyrig enchaînant les tâches ménagères, où
le temps est comme une offrande
faite au spectateur. Pure intensité,
dont le poids, pour cette raison
même, ne se fait jamais sentir.
« Le septième jour, Dieu se reposa mais pas nous. » Dans le
monde en ruine que nous a laissé
la seconde guerre mondiale, la cinéaste aurait cherché avec ses
films, écrit Momcilovic, à recommencer le monde – à inventer,
avec l’image, « un nouveau pays à
habiter ». Travail de titan s’il en
est, qu’elle trouvait la force d’ac-
pvvv POURQUOI PAS
Fortunata
Film italien de Sergio Castellitto (1 h 43).
Jasmine Trinca, découverte jadis chez Nanni Moretti, sauverait
presque ce curieux hybride d’esthétique des années 1980
et de néoréalisme. En coiffeuse à domicile, coincée entre
un ex-mari violent et les exigences de l’Etat-providence,
elle illumine cette accumulation de malheurs qui fait basculer
le récit de la chronique vers le mélodrame. p t. s.
Film espagnol de Paco Plaza (1 h 45).
Après avoir participé à une séance de spiritisme pendant
une éclipse solaire, une adolescente madrilène est l’objet
de cauchemars récurrents et d’une sensation de menace. Elle
sera confrontée à la présence d’une entité maléfique, vouée à
la destruction de la petite famille qu’elle forme avec ses frères
et sœurs dont elle a la charge en l’absence d’une mère absente
et occupée. Alors que l’horreur cinématographique est
souvent une manière de figurer, un peu lourdement, traumas
et pulsions refoulées, on peut reconnaître au film la qualité de
ne pas s’appesantir sur ce qui pourrait relever de la sursignification psychologique, même si cette dimension est présente.
Découverte de la sexualité, angoisse face au père mort et
incestueux, etc., tous ces éléments sont présents, mais jamais
assenés. Telle est sans doute la qualité d’un film qui dès lors
invente habilement des situations terrifiantes. p j.-f. r.
vvvv ON PEUT ÉVITER
Marie Curie
Film allemand, français, polonais de Marie Norelle (1 h 35).
En ces temps de réveil féministe, on peut trouver excellente,
sur le papier, l’idée d’honorer Marie Curie (double Prix Nobel
de physique et de chimie), qui parvint à s’imposer, comme
savante et comme femme, en des temps où la domination
masculine était autrement ubiquitaire. Sur l’écran, hélas, ce
film franco-polono-allemand réveille les fantômes de ce qu’on
appelait dans les années 1980 les « europuddings ». Des personnages dont on n’est jamais sûr que leur propre voix leur
appartienne, des acteurs mal à l’aise dans un projet culturel
empesé, de la joliesse vaporeuse et gratuite, un empilement
de scènes souffreteuses qui ne traduisent d’autre point de vue
que celui, pénible, d’une hagiographie sacrificielle. p j. ma.
Hannah
Film français, belge, italien d’Andrea Pallaoro (1 h 35).
Spectateur masochiste, ce film est pour toi ! Une heure trente
d’une Charlotte Rampling mutique, grise, confite de mal-être
et de haine d’elle-même que le cinéaste se plaît à filmer
sous toutes les coutures, révélant sans ménagement les
marques du temps sur son corps avec délectation. Faute de
nous avoir séduits, cette performance héroïque lui aura valu
le Lion d’or à la Mostra de Venise. p i. r.
Sugar Land
Documentaire australien de Damon Gameau (1 h 41).
Dans Supersize me (2004), le réalisateur américain Morgan
Spurlock devenait le cobaye de son film en s’imposant
pendant un mois un régime constitué de produits McDonald’s
et en mesurait les effets sur son organisme. L’Australien
Damon Gameau reprend le même protocole pour tenter
d’évaluer, à partir de sa propre expérience, les conséquences
de l’alimentation saturée en sucre dont l’industrie agroalimentaire inonde le monde entier. Comme on pouvait s’en douter,
le résultat n’est pas beau à voir. p i. r.
NOUS N’AVONS PAS PU VOIR
Cache-cache
Film français de Guillaume Chemouili (1 h 17).
Handia, le géant d’Altzo
Film espagnol de Jon Garaño (1 h 54).
The Passenger
Film britannique de Jaume Collet-Serra (1 h 44).
murielle joudet
Chantal Akerman, en quête d’un nouveau monde
LIVRE
Veronica
D E
C’
est une splendide
sentence connue des
cinéphiles : « Quiconque n’a jamais vu un
film de Mizoguchi, que l’on ne va
passer qu’une seule fois, et ne sacrifie pas cette projection à un bon
repas, n’aimera jamais Mizoguchi. »
Cette formule, on la doit à Jean
Douchet, sans que l’on puisse affirmer l’avoir vraiment entendue
de sa bouche. C’est désormais
chose faite grâce au documentaire
de Fabien Hagège, Guillaume Namur et Vincent Hasseer, les réalisateurs de Jean Douchet, l’enfant
agité. Le portrait d’un homme
aujourd’hui âgé de 89 ans que
leurs auteurs nous présentent
ainsi : « Critique qui a peu écrit, cinéaste sans film, professeur qui ne
fait pas cours, père sans enfants. »
Critique, historien, professeur,
réalisateur, acteur : on connaît
d’abord ce touche-à-tout pour
avoir élevé au rang d’art la critique orale à travers les innombrables ciné-clubs qu’il a animés.
C’est d’ailleurs dans l’un d’eux
que les trois camarades de lycée
d’Enghien-les-Bains (Val-d’Oise)
découvrent, il y a une dizaine
d’années, cet homme captivé et
captivant, à qui aujourd’hui ils
consacrent un film. Loin de la
caricature d’une cinéphilie morbide qui se réfugie dans les salles
de cinéma pour mieux oublier la
vie, on doit à Jean Douchet d’avoir
mis en actes l’idée que la passion
pour le cinéma n’est rien d’autre
qu’une passion pour la vie.
S E M A I N E
Jean Douchet, le grand oral
K Retrouvez l’intégralité des critiques sur Lemonde.fr
L A
MERCREDI 24 JANVIER 2018
complir en puisant dans ses racines. Cette allégorie, avec laquelle
l’auteur réaffirme le lien viscéral
du cinéma de Chantal Akerman à
sa mère, d’une part, et plus généralement à la tradition juive, est le
fil rouge de ce livre.
Dans son sillage, il entraîne de
passionnants développements
sur l’interdit de l’image dans la religion juive – et la manière dont la
cinéaste, en choisissant de le braver, n’en a pas moins trouvé une
manière de composer avec lui –,
sur la dimension burlesque de
son cinéma mais aussi sur l’horizon spectral dans lequel il a fini, et
elle avec, par s’abîmer. Jusqu’à littéralement se dissoudre. p
isabelle regnier
Chantal Akerman. Dieu
se reposa, mais pas nous,
de Jérôme Momcilovic,
Ed. Capricci. 98 p., 8,95 €.
LES MEILLEURES ENTRÉES EN FRANCE
Nombre
de semaines
d’exploitation
Nombre
d’entrées*
Nombre
d’écrans
Brillantissime
1
243 527
375
Jumanji : Bienvenue...
5
234 762
617
3 Billboards...
1
194 143
162
Downsizing
2
143 528
511
Star Wars : Les Derniers...
6
142 739
609
Ferdinand
5
138 324
602
Normandie nue
2
128 624
489
Coco
8
116 457
569
Les Heures sombres
3
106 448
326
In the Fade
1
102 963
207
AP : avant-première
Source : « Ecran total »
Evolution
par rapport
à la semaine
précédente
Total
depuis
la sortie
243 527
↓
– 18 %
2 860 544
↓
↓
↑
↓
↓
↓
– 39 %
417 517
194 143
– 36 %
6 901 827
+ 5%
2 077 581
– 37 %
383 533
– 7%
4 208 568
– 13 %
480 344
102 963
* Estimation
Période du 17 au 21 janvier inclus
Trois titres frais parviennent, dans cette semaine un rien faiblarde,
à se glisser dans le tableau de tête. Brillantissime, première
réalisation au rayon comédie de l’actrice Michèle Laroque, y occupe
la première place, avec 240 000 spectateurs. 3 Billboards :
Les Panneaux de la vengeance, sombre farce transatlantique
d’inspiration coénienne, rafle la troisième place avec moins
de spectateurs mais avec une moyenne d’entrées par salle très
supérieure (1 198 contre 649). Enfin, In the Fade, de Fatih Akin,
avec Diane Kruger auréolée d’un Prix d’interprétation féminine
de retour du Festival de Cannes, accroche gentiment la dixième
position, avec 100 000 spectateurs. Parmi les autres nouveautés,
seul le film d’action 24 H Limit échappe, avec plus de 400 entrées
par copie, à la dépression du mois de janvier.
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18 | télévisions
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Guerre et paix version
Vassili Grossman
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Priscilla Pizzato retrace l’histoire
de « Vie et destin », l’un des ouvrages
majeurs de la littérature du XXe siècle
ARTE
MERCREDI 24 – 22 H 30
DOCUMENTAIRE
U
n homme, un livre, un
destin. Ce passionnant documentaire
consacré à l’écrivain
Vassili Grossman (1905-1964)
retrace avec minutie l’incroyable
histoire d’un des ouvrages majeurs de la littérature du XXe siècle. Achevé au début de l’année
1960 par Grossman, personnage
en vue de la scène littéraire soviétique, le manuscrit de Vie et destin
comporte près de mille pages.
Construit sur le modèle du Guerre
et paix de Tolstoï, il retrace le
destin d’une famille pendant la
Grande Guerre patriotique.
De Moscou à Stalingrad, de
l’Ukraine à la Pologne, il s’agit
d’un formidable roman écrit à
hauteur d’hommes. « En lisant le
livre, j’ai été stupéfait. Pour moi, il
s’agit d’un des monuments de la littérature du XXe siècle », estime
l’écrivain français Olivier Rolin,
qui fait partie des nombreux
témoins interrogés par la réalisatrice Priscilla Pizzato. Pourquoi ce
manuscrit suscite-t-il, au début
M E RCR E D I 24 JAN VI E R
TF1
21.00 Blacklist
Série. Avec James Spader, Megan
Boone (EU, 2016, S4, ép. 1 à 3/22).
23.25 Zoo
Série. Avec James Wolk, Alyssa Diaz
(EU, 2016, S2, ép. 1 et 2/13).
des années 1960, autant d’inquiétude du côté des autorités ?
D’autant plus étonnant que Vassili Grossman, ancien ingénieur
entré en littérature sur les conseils de Gorki dans les années
1930, n’a jamais posé problème au
Kremlin. Et pour cause : ses ouvrages précédents ne mentionnaient
pas les atrocités staliniennes.
Au plus près du chaos
Staline est mort en 1953, mais,
lorsque Grossman termine le
manuscrit de sa vie, l’époque est
toujours à la paranoïa, aux délations, aux menaces. Et, dans Vie et
destin, Grossman pose des questions, voit des similitudes entre
régimes totalitaires, fait parler
des femmes et des hommes sur la
misère, s’interroge sur les raisons
qui poussent certains révolutionnaires à dériver vers la dictature.
Ce livre, il l’a écrit au plus près du
chaos de l’époque.
En 1941, ce fils d’une famille juive
aisée originaire d’Ukraine devenu
écrivain se porte volontaire pour
le front et devient correspondant
du journal L’Etoile rouge. Il marche
avec une canne, est en surpoids,
fait plus âgé que ses 36 ans. Mais il
France 2
20.55 Je voulais juste
rentrer chez moi
Téléfilm d’Yves Rénier. Avec Mathilde
Seigner, Thomas Mustin, JeanClaude Leguay (Fr., 2016, 90 min).
22.25 Débat : accusé à tort,
faut-il avoir peur de la justice ?
Animé par Julian Bugier.
Vassili Grossman (à droite), en 1943, à Koursk (Russie). EX NIHILO
apprend vite la guerre, le maniement des armes, et les soldats
adoptent ce type étrange, si proches d’eux dans les pires conditions et qui aura finalement passé
plus de mille jours sur le front. A
Stalingrad puis, à partir de 1944, en
Ukraine, où les traces des massacres de juifs, dont sa mère adorée,
lui font réaliser l’ampleur du
drame. Avant de terminer sur le
front en Pologne et dans les ruines
de Berlin.
Vassili Grossman pense que
l’héroïsme du peuple soviétique
pendant la guerre lui vaudrait une
certaine liberté plus tard. Ce ne fut
pas le cas. Et il l’écrit dans cet
ouvrage-fleuve. Ce qui explique
l’étonnant destin du manuscrit,
achevé en 1960, mais dont la première publication date de… 1980,
en Suisse ! Car le Kremlin, inquiet
des effets d’un tel ouvrage, a
décidé en février 1961 de saisir le
manuscrit et de l’enfermer dans
les sous-sols de la Loubianka,
siège du KGB. « Votre roman est
hostile au peuple soviétique », dit
Mikhaïl Souslov à Grossman.
En URSS, la campagne anticosmopolite bat son plein et l’antisémitisme se porte bien. « Il y a peu
de chances que votre livre soit publié avant deux cent cinquante
ans », lui lance un autre officiel.
L’écrivain a heureusement pris
ses précautions : deux copies du
manuscrit ont été cachées, l’une à
la campagne, sous des sacs de
pommes de terre, l’autre à
Moscou, chez un ami poète. Il faudra tout le courage d’un réseau de
dissidents pour qu’une copie du
manuscrit passe à l’ouest du
rideau de fer. Publié d’abord en
Suisse puis en France, en 1983, Vie
et destin ne sera pas disponible en
URSS avant 1988. p
alain constant
Le Manuscrit sauvé du KGB,
de Priscilla Pizzato
(France, 2017, 58 min).
Yves Rénier revient sur le meurtre de deux enfants à Montigny-lès-Metz en 1986
U
n tunnel, l’ombre d’un
vélo qui passe, des gamins qui lancent des
cailloux du haut d’une passerelle,
des rires, puis le cri strident d’une
mère horrifiée. Nous sommes le
28 septembre 1986, à Montignylès-Metz, en Moselle, où les corps
de deux enfants sont retrouvés,
entre les wagons rouillés d’une
vieille voie ferrée. Après avoir raconté la traque du tueur en série
Guy Georges dans Flic, tout simplement (2015), Yves Rénier s’attache cette fois à un autre fait divers
– l’une des erreurs judiciaires les
plus emblématiques de ces dernières années : l’affaire Patrick
Dils, du nom d’un homme
poussé aux aveux pour un crime
qu’il n’a pas commis.
Interrogatoire « à l’ancienne »
Tout commence par l’interrogatoire, éprouvant, qu’infligent deux
flics de l’unité de Metz au jeune Patrick Dils, quelques mois après les
faits. Il n’a alors que 16 ans. Un in-
terrogatoire « à l’ancienne », clopes
au bec, dans le clair-obscur d’une
salle de commissariat que l’adolescent pourra quitter une fois livré
son emploi du temps au moment
du crime. A force de persuasion,
les policiers poussent le craintif
Patrick à avouer qu’il est le meurtrier des enfants. Dils cède parce
qu’il « voulait juste rentrer chez
[lui] », confiera-t-il plus tard en prison à ses parents.
Le téléfilm raconte le combat livré par Patrick Dils et ses parents,
depuis son incarcération en 1987
jusqu’à
son
acquittement,
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 020
PAR PHILIPPE DUPUIS
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11
12
I
II
III
IV
V
VI
VII
I. Prêt à accepter beaucoup de choses.
II. Causera de lourdes pertes. Apporta
un peu de brun. III. Mit de côté. A révolutionné notre garde-robe. Pour un
Henri empanaché. IV. Les unes sont
choquantes les autres croquantes.
Observe le ciel pour les Européens.
V. Fait cercle autour de la lumière. Balancer et perdre son temps. VI. Que
ferait le créateur sans elle? Sans fantaisie. VII. Droit pour tracer. Possessif.
Grande assemblée de cardinaux.
VIII. Homme de la Communauté. Crie
comme une bête. IX. Employa très
souvent. Facilite la traction. Tête
d’Œdipe. X. Pour être certain d’avoir
de bonnes places.
VERTICALEMENT
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 019
HORIZONTALEMENT I. Introspectif. II. Nouerait. Ola. III. Cresson. Eric.
IV. Omri. Néant. V. Na Déesse. Cl. VI. Sloop. Tétai. VII. Tignasse. Ait.
VIII. As. Suturasse. IX. Net. Lui. Pèse. X. Trajectoires.
VERTICALEMENT 1. Inconstant. 2. Normaliser. 3. Tuer. Og. Ta. 4. Rési-
dons. 5. Ors. Epaulé. 6. Saône. Stuc. 7. Pines. Suit. 8. Et. Aster. 9. Enée.
Api. 10. Tort. Taser. 11. Ili. Caisse. 12. Facilitées.
1. Ne ménage pas sa peine sur les
pênes. 2. Pousse toujours trop loin.
3. Se fait entendre comme un greier.
Font partie des plaisirs. 4. Bouts de
patin. Traite avec beaucoup de délicatesse. 5. Le Guide chez les peintres de
Bologne. Le bon compte pour aller au
trou. 6. Vous fait passer au rouge.
7. Dorée par les rayons. Ouvrit en
grand. 8. Solidement charpenté. Sans
bavures. 9. Met in à la demande.
A nourri Dionysos. D’un auxiliaire.
10. Entrent en scène. Alimente le marais. 11. Richement coloré. Livré en
tubes. 12. Très bien servies.
en 2002. Quinze années durant
lesquelles se dessine la trajectoire
d’une famille sans histoires qui
va, malgré elle, entrer dans l’Histoire. Thomas Mustin livre une
remarquable interprétation de
Patrick Dils, cet ado timide que
l’expérience carcérale transformera en battant. Mathilde Seigner campe une mère courage
touchante, sans caricature.
Un long travelling entre les wagons, des prises de vue aériennes, un plan filmé de l’intérieur
d’un casque de moto ; la mise en
scène d’Yves Rénier offre quel-
ques bons moments, sans parvenir à renouveler le genre. Néanmoins, le réalisateur met au jour
les zones d’ombre d’un système
judiciaire et policier qui, à l’époque, ne voulait pas d’une autre affaire Grégory. p
camille langlade
Je voulais juste rentrer chez moi,
d’Yves Rénier. Avec Mathilde
Seigner, Thomas Mustin,
Yves Rénier (Fr., 2016, 90 min).
Suivi d’un débat « Accusé à tort,
faut-il avoir peur de la justice ? »,
animé par Julian Bugier.
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Facile
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
8 4
5
Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
5 2
6
1
seule fois par ligne,
colonne et par
7 9
8
2 par
carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
9
Europe : la rébellion viendra de l’Est • Macron : après la France,
l’Europe • Bye-bye, la City • Amérique latine : stop à la corruption
• La course au streaming • Le nucléaire ne séduit plus • Environnement :
la Chine se réveille • Cannabis repetita • Poutine se cherche
un successeur • Espace : viser la Lune • Les invités : John McCain,
Alexeï Navalny, Graça Machel, Richard Branson, Yuriko Koike…
2
M6
21.00 Souviens-toi
Série. Avec Sami Bouajila, Marie
Gillain (Fr., 2017, S1, ép. 5 et 6/6).
23.00 Maison à vendre
Présenté par Stéphane Plaza.
4
3
6
du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
Actionnaire principal : Le Monde Libre (SCS).
Rédaction 80, boulevard Auguste-Blanqui,
75707 Paris Cedex 13 Tél. : 01-57-28-20-00
Abonnements par téléphone : de France 3289
(Service 0,30 ¤/min + prix appel) ; de l’étranger :
(33) 1-76-26-32-89 ; par courrier électronique :
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Courrier des lecteurs
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Le monde en
2018
Le Monde en 2018
M 04224 - 64H - F: 8,50 E - RD
3’:HIKOMC=YU]ZUZ:?a@a@q@e@p;"
Arte
20.55 Riens du tout
Comédie dramatique
de Cédric Klapisch. Avec Fabrice
Luchini, Karin Viard, Pierre-Olivier
Mornas (Fr., 1992, 100 min).
22.30 Le Manuscrit sauvé
du KGB
Documentaire de Priscilla Pizzato
(Fr., 2017, 60 min).
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
N°18-020
5
Canal+
21.00 L’Embarras du choix
Comédie sentimentale
d’Eric Lavaine. Avec Alexandra Lamy,
Arnaud Ducret, Anne Marivin
(Fr., 2017, 90 min).
22.30 L’Ascension
Comédie de Ludovic Bernard.
Avec Ahmed Sylla,
Alice Belaïdi (Fr., 2017, 100 min).
France 5
20.55 Etats-Unis :
la ruée vers l’herbe
Documentaire de Frédéric Biamonti
et Gilles Biassette (Fr., 2017, 65 min).
22.45 C dans l’air
Magazine présenté par Caroline Roux.
L’affaire Patrick Dils : histoire d’une injustice
FRANCE 2
MERCREDI 24 – 20 H 55
TÉLÉFILM
France 3
20.55 Football
Monaco-Lyon
16e de finale de la Coupe de France.
23.35 Avenue de l’Europe,
le mag
Réfugiés, l’Europe dans l’impasse
Présenté par Véronique Auger.
En partenariat
avec
CHEZ VOTRE MARCHAND
DE JOURNAUX
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
PRINTED IN FRANCE
80, bd Auguste-Blanqui,
75707 PARIS CEDEX 13
Tél : 01-57-28-39-00
Fax : 01-57-28-39-26
L’Imprimerie, 79 rue de Roissy,
93290 Tremblay-en-France
Toulouse (Occitane Imprimerie)
Montpellier (« Midi Libre »)
Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
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0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
styles | 19
PARIS | HOMMES AUTOMNE-HIVER 2018-2019
Kenzo. FRANÇOIS GUILLOT/AFP
Hermès.
PATRICK KOVARIK/ AFP
chic éclectique
Glam-rock chez Balmain, gracieux
pour Sacai ou psychédélique
chez Paul Smith, les derniers défilés
de la fashion week de Paris ont
prouvé que la mode homme
n’est pas monotone
U
MODE
ne forme de diversité
s’est exprimée dans
les défilés de la
fashion week parisienne, qui s’est terminée dimanche 21 janvier sur un coup de tonnerre : l’annonce de l’arrivée
d’Hedi Slimane chez Céline, maison appartenant à LVMH. Chez
Dior Homme, autre fleuron du
groupe, Kris Van Assche s’adresse
aux nostalgiques des années 1990. C’est la décennie la
plus revisitée par la mode ces derniers temps, celle qui fascine les
jeunes qui ne l’ont pas vécue, celle
qui a vu grandir les clients quadragénaires d’aujourd’hui. Le casting mêle jeunes mannequins et
modèles stars de ces années-là,
dont Cameron, le brun à pom-
mettes hautes présent en version
poster dans toutes les chambres
d’adolescent(e)s de l’époque.
Dans la collection s’entrechoquent l’esprit atelier (des costumes aux vestes inspirées par le
tailleur Bar pour femme de 1947),
des superpositions de mailles chinées et rayées, avec des polos et
des blousons, et puis un motif tribal décliné en bijoux, imprimés
ou broderies.
Le costume classique est désossé chez Lanvin, où Lucas Ossendrijver cherche à toucher un
public jeune désireux d’échapper
aux codes classiques sans céder
au total look streetwear. Grands
manteaux à poches, blousons, gilets rembourrés taillés dans une
laine à rayures, patchworks de coton kaki, mouton retourné et
drap gris : il y a beaucoup de bon-
Dior Homme. PATRICK KOVARIK/AFP
CHEZ HERMÈS,
DE L’EFFICACITÉ,
DU LUXE INTEMPOREL
ET DE L’ÉLÉGANCE
CONFORTABLE :
UNE GARDE-ROBE
NÉOCLASSIQUE IDÉALE
Costume croisé et smoking pyjama
paris accueillait cette semaine
deux grands spécialistes du tailleur
classique pourvus de nouveaux designers. L’entreprise italienne Brioni
(aujourd’hui propriété de Kering)
présentait la première collection de
sa nouvelle directrice artistique, Nina-Maria Nitsche, qui a passé vingttrois ans aux côtés de l’ovni belge
Martin Margiela. Un choix peu orthodoxe sur le papier mais qui fait
des merveilles.
La créatrice a choisi une présentation simple et efficace autour du
thème de la garde-robe idéale de
onze hommes aux âges et aux profils différents mais compatibles, chacun à leur manière, avec la culture
maison. Costume gris croisé et bottines de marche subtilement rugueu-
ses pour Gabriele, un businessman,
président d’une ligue de football. Denim impeccable ou smoking pyjama
de soie rebrodée pour Werner, mannequin, acteur et cascadeur. Une incroyable veste pièce unique réalisée
à partir d’un tissu ancien de l’ère
Meiji pour Hisao, un artiste et maître
artisan japonais.
Cette collection raffinée, juste et
sensible, marque un spectaculaire
nouveau départ pour la maison
après le passage-éclair de Justin
O’Shea (acheteur professionnel et
star du street style) à la direction artistique.
Dunhill, légende anglaise propriété du groupe Richemont, dépositaire d’un certain art de vivre pour
gentlemen de clubs, est aussi le four-
nisseur privilégié de James Bond. La
marque se relance avec un casting
alléchant : Mark Weston, son nouveau directeur artistique, vient du
studio de Burberry, où il œuvrait sur
une ligne homme très réussie. Sa
première collection est un mélange
de références tailleur (des vestes et
manteaux à carrures exagérées) et
d’effets de mode (des pantalons de
cuir inattendus, des blousons matelassés extra-gonflés). Pour l’instant,
on ne sent pas encore le style anglais
caractéristique de Dunhill. Mais il
faut dire que le format du défilé n’est
pas le plus évident. Quel que soit le
talent du designer, le costume pour
homme n’est pas une bête de
scène. p
c. bi.
Sacai. SACAI
nes idées dans ce vestiaire,
même si des superpositions parfois trop complexes brouillent le
message.
Chez Hermès, pas de complication, rien que de l’efficacité, du
luxe intemporel et de l’élégance
confortable. Véronique Nichanian, qui fête ses trente ans au
sein de la maison, maîtrise son
sujet. Pantalons amples, grandes
mailles cachemire, manteaux en
mouton retourné, sweat-shirts
de cuir zippés à motifs paysage,
parkas en crocodile cognac composent la base d’une garde-robe
néoclassique idéale, réveillée de
couleurs toniques et justes. La
bonne excuse pour se racheter
une pièce indémodable.
Des tailleurs de Savile Row au
punk, la mode anglaise a toujours fasciné le reste du monde.
On trouve de ça chez Paul Smith,
qui présente ses collections
homme et femme en même
temps. Une partie des vêtements
sont androgynes, notamment
ses costumes qui ont bâti sa réputation, présentés cette saison
dans une déclinaison de couleurs
fortes, du bleu cobalt au pourpre.
Ses costumes de rockeur dandy à
pantalons étroits, ses pulls aux
motifs psychédéliques et ses
blousons de cuir signalent bien
un look anglophile, contrebalancé par quelques longues robes
fluides.
L’arrivée de nouvelles générations de clients masculins a entraîné l’émergence de marques et
de styles plus iconoclastes,
comme celui d’Olivier Rousteing
chez Balmain. Le designer travaille une veine glam-rock qui séduit un public amateur d’expression vestimentaire baroque et li-
bérée. En guise de protection
contre un monde hostile, il propose un vestiaire armure rutilant. En vestes-carapaces à manches corsetées, la silhouette gainée de cuir verni noir, le torse à
l’abri dans une cotte de mailles
extrafine, accompagnés de filles
en minirobes assorties, ces garçons ne passent pas inaperçus.
Attention tout de même à ne pas
virer à la caricature.
Chez Kenzo, Carol Lim et Humberto Leon montrent leur sens de
la mise en scène avec une pièce
de théâtre assez touchante qui se
déroule dans la salle du défilé et
s’achève avec des mannequins
dansant le slow. Les collections
(homme et femme) semblent
échappées d’un film de Wes Anderson. Pantalons taille haute,
bobs sur la tête, chaussures à
bout carré, mailles rétro et couleurs improbables pour les hommes, manteaux en mohair imprimé, jupes et robes au genou de
bourgeoise déjantée pour les
filles. Ce vestiaire charmant séduira les fans du cinéaste.
La collection la plus impressionnante du week-end est signée Chitose Abe chez Sacai. La
Japonaise, connue pour ses vêtements hybrides et poétiques, est
au meilleur de sa forme. Maille
frangée à motifs, Nylon dézippé,
patchworks virtuoses de mousselines noires et marines, de carreaux, d’imprimés saturés, de
prince-de-galles et de toile kaki
habillent des silhouettes pour
homme et femme gracieuses et
désirables. Maîtrisée et inventive, cette mode est l’une des rares signatures créatives à pouvoir prétendre à l’universalité. p
carine bizet
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20 | disparitions & carnet
Simon Simsi
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Olivier, Sylvain, François-Régis, Pascal,
Geneviève, Myriam,
ses six enfants
et leurs conjoints,
Ses vingt-quatre petits-enfants
et leurs conjoints,
Ses quarante arrière-petits-enfants,
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ont la tristesse de faire part du décès
de leur mère, grand-mère et arrière-grandmère,
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Mme Yvonne BING-FROMONT,
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Exploitant de salles et
distributeur de films
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Anselme !
chez
Perrine et Antoine TAILLEFER.
Paris. La Varenne. Versailles.
A l’origine des Ecrans de Paris
« J’étais le p’tit jeunot qui voulait
s’faire son p’tit trou… Je ne sais pas
si on a fait un grand trou, mais on
est encore là », expliquait-il simplement lors d’un entretien
(filmé) avec la Cinémathèque
française, en 2011, avec sa voix de
titi parisien. A ce jour, Les Acacias
ont accompagné plus de 500 œuvres du répertoire. Bon connaisseur du cinéma italien, Simon
Simsi avait des goûts éclectiques.
Outre les « rééditions », il s’est mis
à distribuer des films nouveaux
afin de faire émerger des auteurs,
sortant en salle les premiers
clarisse fabre
Claire SCHWARTZ
et Odette SOURIAU,
ses arrière-grands-mères,
Les familles MINAULT,
SCHWARTZ et SOURIAU
souhaitent la bienvenue à
Dieuleit. Saint-André-les-Alpes.
Arcueil. Trets.
Yvette, née Alquier,
son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants,
Jean BURLES,
ouvrier, résistant, historien, journaliste,
le 20 janvier 2018,
dans sa cent deuxième année.
Il a fait don de son corps
à la médecine.
Cet avis tient lieu de faire-part
et de remerciements.
familleburles@laposte.net
Avril,
ille de
Cet avis tient lieu de faire-part.
ont la tristesse d’annoncer le décès de
à Lyon, le 14 janvier 2018,
Nanni Moretti, Fatih Akin, Christopher Nolan, Walter Salles, Nicolas Winding Refn…
Alors que les multiplexes se
construisaient à la pelle, le cinéphile optimiste continuait de
croire à la magie des petites salles.
Le distributeur Jean Labadie (Le
Pacte) n’oubliera jamais cette virée
en voiture avec « Simon », au début des années 1990. Les deux
amis avaient remarqué qu’il n’y
avait plus de salle dans le 16e arrondissement. Ils voulaient raviver la
flamme. « Simon, qui avait toute la
collection de L’Officiel des spectacles, la bible des sorties parisiennes,
est arrivé avec un vieil exemplaire
où figuraient des noms d’anciennes
salles, qui depuis avaient fermé. On
a roulé et on est arrivé rue de Passy,
devant l’ancien Broadway, qui était
devenu un magasin de fourrures.
Simon est allé voir le propriétaire,
qui lui a dit : dommage, j’ai fait affaire avec Darty », raconte Jean Labadie. « Mais finalement la vente
est tombée à l’eau et le propriétaire
nous a rappelés. » Ainsi naquit le
Majectic Passy, qui ouvrit ses portes en 1994. Suivront le Majestic
Bastille, L’Arlequin, le Reflet Médicis, l’Escurial. L’ensemble fut dénommé « Les Ecrans de Paris ». Simon Simsi vendit ses parts à Jean
Labadie en 1998, lequel les céda à
Sophie Dulac en 2001.
Relancer le Max Linder, boulevard Poissonnière (9e) ? « Ce gros
paquebot avec un seul écran, tu vas
te planter ! », l’avaient averti ses
collègues. Mais Simon l’a fait, de
2004 à 2016, entouré de l’exploitante Claudine Cornillat et de
Martin Bidou. « C’était difficile,
mais il savait parler avec élégance
aux fournisseurs et aux banquiers.
Il avait la classe », raconte Claudine
Cornillat. « Des gens comme lui, on
n’en fait plus… », résume Martin Bidou, qui a appris le métier à ses côtés : « Simon savait tout faire, gérer
la salle, programmer les films, en
parler aux gens. A un moment, il a
été l’un des plus gros indépendants
de l’art et essai à Paris ». Un hommage lui sera rendu le 25 janvier,
vers 11 heures, au Max Linder. p
Jean-Michel BING,
Famille Bing,
41, avenue Le Nôtre,
92420 Vaucresson.
Welcome to the world,
C
Elle repose, désormais, auprès de son
époux,
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Naissances
26 SEPTEMBRE 1938
Naissance à Paris
ANNÉES 1980 Rachète
la salle Les Acacias, à Paris
1994 Crée la société de distribution Les Ecrans de Paris
2004 Rachète le Max Linder
17 JANVIER 2018 Mort
à Rueil-Malmaison
(Hauts-de-Seine)
survenu le 6 janvier 2018, à Vaucresson,
à l’âge de cent quatre ans.
au cimetière de Vaucresson.
AU CARNET DU «MONDE»
omment un homme
qui travaillait dans la
publicité, au début des
années 1980, a-t-il décidé un jour de tout quitter pour
ouvrir un cinéma à Paris et distribuer des films ? Ce mystère appartient à Simon Simsi. Né le 26 septembre 1938 à Paris, Simon Simsi
est mort le 17 janvier, à l’âge de
79 ans, des suites d’un accident
vasculaire cérébral.
Jusqu’à ces dernières semaines,
il était le gérant de la société parisienne de distribution Les Acacias. Fidèle au poste, l’affiche
d’origine de Quai des Orfèvres
(1947), d’Henri-Georges Clouzot,
dans son bureau… « Simon avait
plein de souvenirs de films vus pendant son enfance, dans les salles
parisiennes. C’est sans doute là
qu’il a forgé sa cinéphilie. Il aimait
accorder sa confiance et transmettre sa passion », raconte le directeur adjoint des Acacias, Jean-Fabrice Janaudy, recruté il y a dixsept ans comme standardiste.
Simon Simsi était un passionné
de cinéma qui avait le sens des affaires. Associé au programmateur
et distributeur Martin Bidou, il
exploitait avec lui ces dernières
années Le Vincennes, aux portes
de Paris. Son premier cinéma fut
Les Acacias, rue des Acacias
(17e arrondissement), acheté au
début des années 1980 après qu’il
eut quitté son poste chez l’afficheur Dauphin. Dès le début, l’apprenti exploitant se trouva en
concurrence avec d’autres salles
parisiennes (Mac Mahon, Le Balzac…) qui programmaient des
films du répertoire. Il avait du mal
à obtenir des copies. Simon Simsi
devint donc distributeur, programmant dans sa salle les films
qu’il achetait. Il a commencé par
distribuer Riz amer (1949), de Giuseppe de Santis, Le Voleur de bicyclette (1949), de Vittorio De Sica,
Scaramouche (1952), de George
Sidney, etc.
née FROMONT,
ille de Pierre et Claire FROMONT,
née ERNOULT,
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LES ACACIAS
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Eve MINAULT
et de Vincent SOURIAU,
née le 7 janvier 2018.
Delphine et Guillaume,
ses parents
Et Gabriel,
son grand-frère,
ont le plaisir d’annoncer la naissance de
Emile DREYFUS.
Décès
On nous prie d’annoncer le décès de
M. Jacques BASSO,
professeur émérite
de l’université de Nice.
La cérémonie religieuse sera célébrée
en l’église d’Aspremont (AlpesMaritimes), le jeudi 25 janvier 2018,
à 10 heures.
Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).
Dahmane et Younès Benanteur,
ses ils
Et toute leur famille,
ont l’immense tristesse d’annoncer
le décès de
Abdallah BENANTEUR,
(1931-2017),
artiste-peintre,
qui s’est éteint sans douleur,
le 31 décembre 2017,
à l’âge de quatre-vingt-six ans.
à l’hôpital Charles Foix.
Il repose aux côtés de son épouse
chérie,
Monique,
dans le cimetière d’Ivry-sur-Seine,
13, rue Gaston Monmousseau.
Puisse-t-il retrouver dans l’autre monde
les lumières, les pigments et les matières
qui auront magnifié son œuvre picturale
et graphique.
Le Monstre poilu,
Kiki la Casse,
Clémentine et Célestin,
Les Abominaffreux
Et toute la bande,
Philippe
CABANIUS-MATRAMAN,
nous a quittés le 18 janvier 2018,
à l’âge de soixante-dix-huit ans.
De la part de
Régine Humbert,
Françoise Lepercq,
Brigitte Boudin,
Didier Cabanius-Matraman,
ses sœurs et son frère
et leurs conjoints
Ainsi que ses neveux, nièces
et petits-neveux.
La cérémonie religieuse sera célébrée
le jeudi 25 janvier, à 14 h 30, en l’église
Notre-Dame-de-Grâce de Passy, 10, rue
de l’Annonciation, Paris 16e.
L’inhumation aura lieu dans l’intimité,
dans le caveau familial du cimetière
d’Uzès (Gard).
Ni leurs ni couronnes, mais des dons
en ligne possibles, www.œuvre-orient.fr
Philippe, Luc et Caroline, Bénédicte
et Claire Cazanave,
Nicolas, Sophie, Laurence, Christophe,
Olivier, Matthieu, Grégoire
et leurs conjoints,
Alexis, Catherine, Arthur, Hélène, Joric
et Nadia,
ont la tristesse de faire part du décès
de leur mère, grand-mère et arrière-grandmère,
Claudine CAZANAVE,
née BELLANCOURT,
le 20 janvier 2018, à son domicile.
La bénédiction aura lieu le 25 janvier,
à 10 heures, en l’église du Beausset (Var).
173, rue Breteuil,
13006 Marseille.
François et Sophie, Dominique et Josy,
Claude et Mireille, Marianne et Patrick,
ses enfants,
Coline, Paul, Grégoire, Johan, Clara,
Antoine, Luc, Zoé,
ses petits-enfants,
Denise, Michel, Philippe et Anne,
sa sœur, ses neveux et nièce
Ainsi que Khadija Hajjam,
ont la tristesse de faire part du décès
de celle qui les a inventés et a raconté leurs
histoires,
ont la tristesse de faire part du décès de
Henriette BICHONNIER,
née GRUMBACH,
historienne,
auteure pour la jeunesse,
s’est éteinte le samedi 20 janvier 2018,
à Paris
et, s’apprête à rejoindre son mari,
Bernard HEITZ,
sur les bords de Loire.
Un hommage lui sera rendu dans
l’intimité au crématorium du cimetière
du Père-Lachaise, Paris 20 e , lundi
29 janvier, à 11 h 30.
Suzanne CITRON,
survenu à son domicile,
le 22 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quinze ans.
Elle sera inhumée à Montjustin,
aux côtés de son mari,
Pierre CITRON.
23, rue de Rivoli,
75004 Paris.
Mme Blanche Elbaz,
son épouse,
M. et Mme Olivier Cuoq,
M. et Mme Olivier Level,
M. et Mme Yves Assouline,
ses enfants,
Ephraim, Eliott, Levana, Yakov,
Rachel, Shoshana, Aaron, Dorite, Ruben,
Eva,
ses petits-enfants,
ont la douleur et le chagrin de faire part
du décès de
Edgard ELBAZ,
professeur émérite de physique théorique
à l’université Lyon 1,
ex vice-président de l’université,
oficier
dans l’ordre des Palmes académiques,
oficier de l’ordre national du Mérite,
oficier de l’ordre national
du Mérite polonais,
survenu le 13 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingts ans.
Marc Girard,
son époux,
Denis et Catherine Fabre,
Pierre Antoine Fabre,
ses enfants,
Valentin, Inès et Eloïse,
ses petits-enfants,
Benjamin Fabre,
Frédéric et Jacqueline Girard,
Isabelle Girard-Chalumeau,
Pierre Girard,
Marion et Philippe Levallois
et leurs enfants, Emilie, Charlotte, Camille,
Alexandre, Simon, Maxime, Gustave,
Anne, Marie, Pierre et Caroline,
ont la grande tristesse d’annoncer la mort
de
Mireille GIRARD,
ancienne principale de collège,
chevalier
dans l’ordre des Palmes académiques,
le 18 janvier 2018, à Roquemaure (Gard).
Marc Girard,
18, rue Carnot,
30150 Roquemaure.
Denis Fabre,
8, boulevard Roger Salengro,
38100 Grenoble.
denis@denisfabre.net
Pierre Antoine Fabre,
25, rue de Trévise,
75009 Paris.
pafabre@ehess.fr
L’Association
des amis d’Emmanuel Mounier,
Jacques Le Goff,
son président,
Yves Roullière,
son vice-président,
s’associent à la peine de la famille de
Daniel LINDENBERG,
professeur émérite de science politique,
membre de longue date
du conseil d’administration
de notre association.
(Le Monde du 16 janvier.)
Les familles Ollat et Fromenté
ont la douleur de faire part du décès de
Jeanine OLLAT,
née FROMENTÉ,
survenu le 16 janvier 2018, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-seize ans.
La cérémonie religieuse sera
célébrée le jeudi 25 janvier, à 15 heures,
en l’église Saint-Louis de Vincennes,
22, rue Faÿs, à Vincennes (Val-deMarne).
Mme Hubert Pesle,
Mme Aydes Pesle,
M. Maurice Bonnet,
leurs enfants et petits-enfants,
Mme Frédérique Merlet
et sa famille,
Les enfants
de Jean et Dominique de Ménil
et leurs familles,
Les enfants
de Daniel et Monique Auriau
et leurs familles,
Les enfants
de Dominique et Suzanne Rougier
et leurs familles,
Ses amis et collègues d’Artservice
International,
ont la tristesse de faire part du décès de
Bénédicte PESLE,
chevalier de la Légion d’honneur,
oficier
dans l’ordre des Arts et des Lettres,
survenu à Paris, le 17 janvier 2018,
dans sa quatre-vingt-onzième année.
Les obsèques seront célébrées
le mercredi 24 janvier, à 10 h 30,
en l’église Notre-Dame-des-Champs,
91, boulevard du Montparnasse, Paris 6e,
suivies de la crémation, dans l’intimité,
à 16 heures, au crématorium du Val-deBièvre, à Arcueil (Val-de-Marne).
L’urne sera inhumée le jeudi 25 janvier,
à 10 h 30, dans le caveau de famille,
au cimetière du Montparnasse, Paris 14e.
Jean-Claude Miskovsky,
son époux,
Isabelle Miskovsky,
sa ille,
Nina et Ferdinand,
ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Josette
RENAULT-MISKOVSKY,
directrice de recherche honoraire
au CNRS.
Les obsèques auront lieu le vendredi
26 janvier 2018, à 15 heures
précises, au cimetière d’Alfortville
(Val-de-Marne).
Le président de l’université Paris 1
Panthéon-Sorbonne,
Le directeur de l’UFR de philosophie,
Les enseignants,
Le personnel administratif,
Les étudiants,
ont la tristesse de faire part du décès,
le 13 janvier 2018, de
M. Jean SALEM,
professeur d’histoire de la philosophie.
Ils expriment à sa famille leurs sincères
condoléances.
(Le Monde du 19 janvier.)
Dornecy.
Partager,
Accueillir,
Pardonner,
Aimer.
Paul SPINAT,
nous a quittés paisiblement,
le vendredi 19 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-onze ans,
entouré de sa femme et de ses enfants.
Il a beaucoup aimé et il a su faire
partager sa passion des rencontres avec
les autres. La vie continue...
La cérémonie religieuse sera célébrée
le mercredi 24 janvier, à 15 heures,
en l’église de Dornecy.
Condoléances sur registre.
Ni fleurs ni plaques ni couronnes,
mais des dons pour les Restos du Cœur
et l’Association d’accueil des migrants
(ACNAM).
De la part de
Colette,
son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants,
Ses arrière-petits-enfants
Ainsi que toute la famille.
La famille remercie par avance toutes
les personnes qui prendront part à sa peine
et plus particulièrement les personnes
qui l’ont entouré.
Les associations Jan Hus française,
tchèque et slovaque
disent adieu avec tristesse et reconnaissance
à
Etienne TASSIN,
leur ami et compagnon infatigable,
trésorier de Jan Hus France,
mort le 7 janvier 2018, à Paris.
(Le Monde du 13 janvier.)
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DÉBATS & ANALYSES
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
CARTE BLANCHE – SELÇUK
| Cohésion sociale
| 21
« Si les transports
ne sont pas mis à niveau,
Paris-Saclay mourra »
Un collectif de chercheurs, dont le mathématicien
et député LRM Cédric Villani, interpelle
le gouvernement sur la nécessité de développer
les transports publics vers le campus Paris-Saclay
Collectif
V
A quand une prison décente en France ?
Faute de moyens, l’administration pénitentiaire se
montre incapable de gérer les détenus radicalisés,
favorisant même la radicalisation de certains,
analyse le sociologue Farhad Khosrokhavar
Par FARHAD KHOSROKHAVAR
L
a France a un système carcéral complexe, mais dont le nœud gordien
est la maison d’arrêt. Celles qui sont
proches des villes posent problème. Elles
sont indignes de la France, patrie des
droits humains. Quelques maux y sont
devenus structurels : la pénurie en personnel pénitentiaire, notamment en surveillants, la gestion des détenus « radicalisés » et la surpopulation carcérale.
Dans des cellules de 9 mètres carrés où
sont entassés deux, trois, voire quatre détenus, l’agressivité de ceux-ci est légitime,
leurs conditions de vie sont inhumaines,
ils se comportent en « bêtes sauvages »
parce qu’ils sont traités comme des bêtes
sauvages. Ils font subir leur agressivité en
premier lieu aux autres détenus, ensuite
aux surveillants, ces derniers étant perçus
comme complices de l’administration pénitentiaire et, plus généralement, de l’Etat.
Ils en sont plutôt les victimes que les complices, mais un détenu a face à lui le gardien faisant figure de bourreau, alors que
celui-ci ne fait qu’exercer un métier difficile, ingrat, la société ne lui reconnaissant
aucune dignité proportionnelle à la difficulté de sa tâche.
Dans les maisons d’arrêt à proximité des
grandes villes, un surveillant doit s’occuper d’une centaine de détenus, parfois
plus. C’est à proprement parler inhumain,
pour les détenus comme pour les surveillants. Il faudrait un surveillant pour
trente à cinquante détenus, afin qu’il
puisse non seulement s’acquitter de sa tâche routinière, mais être aussi à l’écoute
des détenus et leur faciliter la vie carcérale. Faute de compréhension de cette réalité élémentaire, le détenu a une image
monstrueuse du surveillant, et ce dernier,
par ricochet, se fait une image inhumaine
du premier, conséquence, en grande partie, de leur incompréhension mutuelle,
voire de leurs antagonismes, dans des établissements déshumanisant du fait de
leur vétusté et de leur surpopulation.
DANS LES MAISONS
D’ARRÊT À PROXIMITÉ
DES GRANDES VILLES,
UN SURVEILLANT DOIT
S’OCCUPER
D’UNE CENTAINE
DE DÉTENUS,
PARFOIS PLUS
D’autre part, la France est le premier
pays européen en nombre de djihadistes
partis pour la Syrie et l’Irak ; quelques centaines d’entre eux sont de retour ou seront bientôt de retour. Nous n’avons pas
de politique unifiée à ce sujet, et les projets de « déradicalisation » sont malheureusement dans un état de coma prolongé, contrairement à des pays comme
le Danemark, l’Angleterre, voire l’Allemagne et la Norvège, où l’on tente de mettre
en place des procédures de lutte contre la
radicalisation qui ne soient pas uniquement répressives. La France est en retard
sur ce plan, et rien n’est fait pour y parer
concrètement.
De son côté, l’administration pénitentiaire assimile les fondamentalistes aux
« radicalisés », les considère comme radicalisés à partir de « signes ostentatoires »
et multiplie les brimades à leur égard. Les
vrais radicalisés (ceux qui sont condamnés pour association de malfaiteurs en
vue d’une action terroriste) ou ceux qui se
sont radicalisés en prison constituent
une catégorie distincte, mais, faute de
moyens et en raison d’une vision réductrice identifiant fondamentalisme et djihadisme, on met tout le monde dans le
même sac, ce qui devient comme une
prophétie autoréalisatrice : à force de les
traiter de radicalisés, on les radicalise. La
prison, en soi, est propice à la radicalisation, cette attitude en accroît le nombre et
les vocations.
PERSONNEL SOUS TENSION
L’administration pénitentiaire, faute de
personnel suffisant, est obligée de parer
au plus pressé, et le personnel surchargé
suspecte les « barbus », ou ceux qui ont
coupé leur barbe récemment, de radicalisation, alors que la perception des phénomènes de radicalisation en prison nécessite un personnel nombreux et expérimenté, qui tienne compte d’un nombre
important de données et passe à l’observation fine. Autant d’exigences que l’on ne
peut attendre d’un personnel sous tension et sans moyens adéquats.
Bref, la prison française subit une crise
structurelle, et le djihadisme est l’un des
aspects de ce problème général qui en accentue les autres.
Une prison décente, où les détenus seraient traités humainement, où ceux qui
le désirent disposeraient d’une cellule individuelle (certains sont angoissés à l’idée
d’être seuls, mais ils représentent une minorité) et où les surveillants auraient l’occasion de communiquer avec eux (un surveillant pour une trentaine de prisonniers) dans un cadre digne de la France (les
prisons vétustes sont à rénover), favoriserait beaucoup moins la radicalisation.
Quant aux radicalisés, il faudrait donner
leur chance à ceux susceptibles de chan-
ger de perspective (et ils sont nombreux),
et se concentrer sur les endurcis, qui ne
changeront pas de perspective et représentent un grave danger pour la population, en sévissant légalement. Pour cela, il
faudrait « dépénitentiariser » une partie
de ces détenus et leur offrir une chance de
se désendoctriner sur des modèles s’inspirant de ceux du Danemark et de l’Angleterre, tout en en créant un autre, correspondant aux besoins et aux orientations
culturelles de la France.
Par ailleurs, une grande part de la surpopulation carcérale est due au fait que bien
des personnes n’y ont pas leur place :
d’abord celles qui souffrent de problèmes
psychopathologiques et qui devraient être
admises en hôpital psychiatrique (création impérative de lits supplémentaires
dans ces établissements qui en manquent
cruellement) ; puis celles ayant commis
des délits certes punissables par la loi,
mais qui devraient se trouver dans
d’autres institutions que la prison (délits
liés à la conduite en état d’ivresse, récidiviste de l’excès de vitesse…). Si on retirait
ces gens de la prison, il y aurait de 20 % à
30 % de détenus en moins, ce qui réduirait
la nécessité d’embaucher du personnel ou
de construire de nouvelles prisons. Mais
difficile de faire entendre le message à une
société traumatisée par le djihadisme et
confrontée à de nombreux autres problèmes sociétaux.
Reste le problème des jeunes des banlieues : ils constituent entre le tiers et la
moitié de la population carcérale, et c’est
parmi eux que se trouve la majeure partie
des radicalisés.
Comme la société n’arrive pas à s’en occuper, il faudrait accorder aux prisons les
moyens de les socialiser en leur apprenant un métier et en leur donnant le goût
du travail décemment rémunéré. Tâche
urgente mais extrêmement difficile, notamment compte tenu du caractère dérisoire des moyens mis à la disposition des
services pénitentiaires d’insertion et de
probation, et de l’institution carcérale en
général. Peut-être qu’un service militaire
en collaboration avec la prison pourrait
les aider à se construire un avenir qui ne
soit pas uniquement celui de la délinquance ou de la radicalisation, comme
moyens de tirer vengeance d’une société
semblant, à leurs yeux, leur dénier un avenir décent.
Sans aborder frontalement ces problèmes, les solutions ad hoc ne feront que reculer les problèmes structurels sans changer fondamentalement la nature indécente d’une partie notable des établissements pénitentiaires indignes d’une
France soucieuse de son avenir. p
¶
Farhad Khosrokhavar
est sociologue, directeur d’études
à l’Ecole des hautes études
en sciences sociales (EHESS)
oilà dix ans que l’Etat a engagé la construction du
campus Paris-Saclay, destiné à regrouper une vingtaine
d’établissements prestigieux d’enseignement supérieur et de recherche, des entreprises de toutes
tailles, une population nombreuse
de chercheurs, ingénieurs, entrepreneurs, étudiants, le tout au service de la connaissance et de l’innovation. La variété des cultures de
ces acteurs, la nécessaire cohabitation harmonieuse avec le monde
agricole du plateau de Saclay, l’éparpillement de la gouvernance locale,
font de ce projet le chantier le plus
complexe de France.
Si des communes attachées à leur
cadre de vie ont accepté de se lancer
dans une aventure aussi mouvementée ; si les universitaires ont accepté les dizaines de projets successifs, les centaines de nuits blanches,
les milliers de réunions d’organisation ; si les grands établissements se
sont démenés pour convaincre
leurs conseils d’administration de
se lancer dans des déménagements
incertains, depuis les écoles de recherche jusqu’à l’hôpital, en passant
par de gigantesques centres d’innovation industrielle, c’était bien parce
que tous trouvaient de la fierté à
participer, aux côtés de l’université
Paris-Sud, de l’Ecole polytechnique,
du Commissariat à l’énergie atomique, à un projet de classe mondiale,
qui ferait honneur à la culture scientifique et technologique de la
France, à son esprit d’entreprise, à
son ambition internationale. Mais,
parfois, on se demande si l’Etat a
bien compris son propre projet !
Partout dans le monde, la mise en
place d’un grand campus inclut le
développement rapide de transports adaptés. Mais peut-être pas en
France ? Depuis des années, les acteurs du plateau interpellent l’Etat,
quasi quotidiennement, sur l’insupportable état des transports : la
RN 118 et ses embouteillages permanents ; le RER B et ses rames bondées jusqu’à minuit, et au-delà, ses
retards et incidents quotidiens ; le
bus 9106 si souvent saturé, alors que
les flux sont appelés à augmenter
très rapidement. La Cour des comptes, l’Assemblée nationale et tous
ceux qui ont évalué ce projet se sont
prononcés sur cette question sans
ambages : si les transports en commun ne sont pas rapidement mis à
niveau, Paris-Saclay mourra.
DES MILLIARDS DÉJÀ INVESTIS
Pour convaincre les établissements
de rallier l’aventure malgré l’enclavement, le Grand Paris Express est
venu à point nommé. Aux maires,
aux directeurs de laboratoire, aux
présidents d’université, aux chefs
d’entreprise, aux directeurs de centre de recherche, au futur hôpital
du plateau, aux investisseurs, on a
promis qu’en 2024 le métro relierait
Orly à Saclay. Le premier ministre
lui-même l’officialisait en 2014. Or,
depuis plusieurs mois, les échos
émanant du gouvernement nous
laissent entendre que le Grand Paris
Express ne reliera pas Orly à Saclay
en 2024. Le métro y accéderait peutêtre en 2028, en 2030, ou jamais.
Les députés, les maires, les élus locaux de tout bord, les scientifiques
ont publiquement interpellé le
gouvernement ; une pétition a recueilli plus de 17 000 signatures en
quelques jours. Tout cela semble insuffisant pour convaincre. On nous
a dit que ce chantier était cher, que
sa mise en œuvre rapide se traduirait par des centaines de millions
d’euros de surcoût. Mais, en termes
de finances publiques, ce qui nous
LES GRANDS
PROJETS
ABANDONNÉS
AU MILIEU DU GUÉ
NE SERVENT EN
RIEN LA FRANCE
révolte, ce sont les milliards que la
France a déjà investis dans Paris-Saclay, et dont le bénéfice risque d’être
perdu. Ce sont aussi les milliards de
manque à gagner à ne pas concrétiser une opération de développement dont la rentabilité à long
terme, par la valorisation économique et foncière, n’est pas contestée.
On nous a proposé des solutions
temporaires de remplacement
moins onéreuses.
Mais ni un bus, si efficace soit-il, ni
la rénovation ô combien nécessaire
du RER, ni les téléphériques impatiemment attendus ne seront suffisants pour absorber les flux aux
heures de pointe et pour organiser le
transport multimodal. Le métro ne
résoudra pas tout, mais personne
aujourd’hui n’a de solution sans métro. On a dit que le projet demandait
davantage de préparation et d’étude :
mais, sur ce fait simple et clair que le
campus Paris-Saclay doit être desservi par un métro, le consensus rassemble toutes les communautés
scientifiques, économiques et politiques. Nos concitoyens sont, à juste
titre, fiers de la recherche de la
France et de son industrie de pointe ;
mais nos chercheurs et ingénieurs
sont déjà accablés par les contraintes
administratives et budgétaires.
Si les embouteillages incessants
deviennent leur quotidien, si leurs
conditions de travail sont insupportables, ils finiront par prendre,
comme d’autres avant eux, le chemin des universités étrangères, de
Boston à Zurich, ou des laboratoires
des géants américains de l’informatique, qui excellent à proposer des
moyens et de la souplesse. Certes, la
science est universelle, l’innovation
aussi, toutes deux pourront se faire
en dehors de notre territoire… Mais
peut-on rêver que des investissements rationnels nous permettent,
au-delà des discours, de regagner
notre attractivité internationale ?
Monsieur le président, la France
est devenue célèbre dans le monde
entier par sa culture, par ses idéaux,
par sa sophistication et par les
grands projets qui combinaient tous
ces ingrédients. Mais les grands projets abandonnés au milieu du gué
ne servent en rien la France. Saurezvous faire en sorte que Paris-Saclay
ne soit pas de ceux-là ? p
¶
Alain Aspect, physicien,
Médaille d’or du CNRS, Prix Wolf ;
Yves Bréchet, physicien, membre de l’Académie des sciences
et haut-commissaire à l’énergie
atomique ; Catherine
Bréchignac, physicienne, secrétaire perpétuelle de l’Académie
des sciences ; Patrick Couvreur,
pharmacien, membre de l’Académie des sciences, Prix de l’Inventeur européen 2013 ; Albert Fert,
physicien, Prix Nobel
de physique 2007 ; Valérie
Masson-Delmotte, paléoclimatologue, coprésidente d’un
groupe de travail du Groupe
d’experts intergouvernemental
sur l’évolution du climat ;
Cédric Villani, mathématicien,
Médaille Fields 2010, député
La République en marche
de l’Essonne
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22 | débats & analyses
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
T R U M P, U N A N A P R È S : L’A M É R I Q U E A N T I T R U M P I S T E
Pap Ndiaye « C’est maintenant qu’il faut
transformer les Etats-Unis »
Pour l’historien spécialiste
des Etats-Unis, les femmes,
les édiles des grandes villes,
les mouvements noirs
et étudiants sont, malgré leur
difficulté à se faire entendre
ou à s’organiser, les piliers
de la contestation anti-Trump
Entretien
H
istorien, spécialiste des EtatsUnis, Pap Ndiaye est professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po). Auteur de
l’ouvrage Les Noirs américains. En marche pour l’égalité (Gallimard, 2009) et,
avec Andrew Diamond, d’Histoire de
Chicago (Fayard, 2013), il analyse l’état
des forces des quatre composantes de la
société civile qui résistent à Trump.
Pourquoi les grandes villes sont-elles
aux avant-postes de la résistance
à la politique de Donald Trump ?
Cela est d’abord un effet de leur sociologie politique : les grandes métropoles
ont voté massivement pour Hillary
Clinton en novembre 2016, parfois
dans des proportions plus grandes encore que pour Obama en 2012. Trump
n’a rassemblé que 12,5 % des voix à Chicago, 20 % à New York, 22 % à Los Angeles, et son impopularité s’est encore accentuée depuis. Comme à Londres, il y
est pratiquement non grata. Ces villes
rassemblent une population plus éduquée, plus jeune et plus minoritaire que
« LES QUESTIONS
D’ENVIRONNEMENT ET
D’ÉCOLOGIE N’ONT JAMAIS
ÉTÉ PRIORITAIRES,
Y COMPRIS POUR
LES DÉMOCRATES »
la moyenne nationale : elles concentrent les composantes centrales de
l’électorat démocrate. Ce sont aussi des
villes dont les populations, les activités
et les intérêts sont très liés au reste du
monde. Elles sont donc hostiles à la politique de repli et de fermeture du pouvoir fédéral.
Les maires ont bien saisi le mécontentement, souvent l’exaspération, de
leurs concitoyens, et ils le traduisent en
actes politiques, en s’opposant frontalement à Trump sur deux sujets essentiels : l’environnement et la politique
d’immigration. Sur l’environnement, la
sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat a activé la résistance des
grandes villes et des Etats très urbanisés. Lorsque Trump a lancé qu’il avait
été élu pour représenter les habitants
de Pittsburgh (Pennsylvanie) et non
ceux de Paris, le maire de Pittsburgh lui
a sèchement répondu en indiquant que
sa ville suivrait l’accord de Paris,
comme des centaines d’autres maires
du pays. Sur la politique d’immigration,
des conseils municipaux ont fait de
leurs villes des « sanctuaires » pour les
immigrants menacés d’expulsion. Certains ont donné instruction à leur police de ne pas coopérer avec les agents
fédéraux pour arrêter les immigrants
sans papiers. La riposte des
républicains a pris la forme d’une réforme fiscale qui pénalise les étudiants
et les budgets d’Etats urbanisés et démocrates comme ceux de New York ou
du New Jersey.
L’écologie est-elle devenue
le nouvel horizon des mouvements
d’émancipation ?
Obama a fait de l’écologie un volet important de son mandat, et son bilan est
honorable, même s’il s’est heurté à des
élus du Congrès qui ne voulaient pas
entendre parler de réduction des gaz à
effet de serre. Comme sur tout le reste,
Trump a pris le contre-pied de son prédécesseur, en dénonçant l’accord de Paris, en ouvrant en grand les vannes pétrolières, en liquidant les fonds de recherche fédéraux sur l’évolution du climat, etc. Dans cette période
obscurantiste, les associations environnementales essaient de sauver les meu-
bles, par exemple en retardant au maximum la construction de l’oléoduc Keystone XL par la mobilisation des Amérindiens et des fermiers, dans l’espoir
de jours meilleurs. Mais une question
de fond se pose. Les Etats-Unis ont certes connu l’écologie avant l’Europe, depuis la fin du XIXe siècle avec le Conservation Movement visant à protéger les
ressources naturelles, la création du
premier parc national en 1872 (Yellowstone), jusqu’à l’émergence du mouvement antinucléaire dans les années
1960, la publication du remarquable
Printemps silencieux, de Rachel Carson
(1963), et la création de l’Environmental
Protection Agency en 1970. Mais les
questions d’environnement et d’écologie n’ont jamais été prioritaires d’un
point de vue politique, y compris pour
le Parti démocrate. Toute la question
est donc de savoir si ce parti aura les ressources et la volonté de construire
une alternative écologique et sociale à
Trump, en s’appuyant sur les associations locales, ou s’il se contentera d’attendre le retour du balancier politique
qui le ramènera au pouvoir un jour ou
l’autre. Il est possible qu’il soit aiguillé
dans cette direction écologiste par les
millions d’Américains, par exemple
ceux qui vivent sur les côtes, pour qui le
réchauffement climatique est palpable.
Pour quelles raisons les femmes
sont-elles devenues les principales
opposantes au trumpisme ?
Afin de s’attirer les suffrages des évangéliques, très influents dans le camp républicain, Trump leur a promis tout ce
qu’ils voulaient. On ne saurait lui reprocher de ne pas tenir ses promesses, en
premier lieu l’interdiction de l’avortement vers laquelle la Cour suprême
pourrait aller dans les années à venir. La
nomination récente de Neil Gorsuch à la
Cour suprême va dans ce sens et a été applaudie par les groupes évangéliques. Le
vice-président Pence est un opposant de
longue date à l’avortement, et est encore
plus extrémiste que Trump sur le sujet.
En attendant, la Chambre des représentants a voté, en octobre 2017, la criminalisation des IVG au-delà de 20 semaines.
Or une nette majorité d’Américaines (environ 60 %) soutient la possibilité légale
d’avorter. La question figurait en bonne
place lors de la grande Marche des femmes, le 21 janvier 2017, au lendemain de
l’investiture de Trump, et lors des manifestations récentes, un an plus tard. Sur
toutes les questions qui relèvent de la
santé des femmes, qui constituent un
volet important de l’assurance-santé
Obamacare, les républicains durs sont à
l’offensive pour abroger les droits acquis.
Et puis, depuis quelques mois, la prise
de conscience grandissante des agressions et du harcèlement sexuels à travers le mouvement #metoo a jeté une
lumière crue sur le comportement de
Trump, qui a fait l’objet de dizaines de témoignages. Au même moment, le président apportait son soutien à Roy Moore,
candidat républicain à l’élection sénatoriale en Alabama, fou furieux intégriste
et homophobe, accusé d’attouchements
sur mineures. Tout cela ne suffit bien sûr
pas à faire basculer toutes les femmes
dans l’opposition, mais elles pèsent
lourd dans l’impopularité historique du
président américain.
Pourquoi le mouvement Black Lives
Matter marque-t-il le pas ?
Black Lives Matter est en quelque
sorte un enfant d’Obama, au sens où ce
mouvement de dénonciation des violences commises contre les « vies noires » est né en 2013, au moment de sa
réélection. L’un des objectifs était de
faire pression sur un président qui était
a priori ouvert à cette cause : « Il y a trente-cinq ans, j’aurais pu être Trayvon
Martin [jeune homme abattu par un vigile en février 2012] », murmura
Obama, en juillet 2013. Black Lives Matter a besoin d’interlocuteurs au pouvoir, tout comme le mouvement pour
les droits civiques, dans les années
1960, avait besoin des autorités fédérales. Sous Kennedy, sous Johnson, il y
avait des interlocuteurs avec qui négocier, même âprement. En 1968, l’élection de Nixon à la Maison Blanche
ferma cette séquence démocratique. Il
en va de même aujourd’hui avec
Trump. Les Noirs américains n’ont rien
à espérer d’un homme qui trouve quelque vertu aux suprémacistes blancs qui
défilaient à Charlottesville en août 2017,
qui insulte les joueurs de football qui
s’agenouillent pendant l’hymne national, et qui parle d’Haïti et de l’Afrique
dans les termes que l’on sait. A
Washington, il n’y a plus personne au
bout du fil. Dès lors, Black Lives Matter
s’étiole, tant ses objectifs initiaux paraissent désormais hors d’atteinte. Il
faut ajouter que l’organisation décentralisée du mouvement, sans hiérarchie, sans porte-parole clairement
identifié(e), devient un obstacle à son
développement.
Quel bilan peut-on tirer
de la mobilisation des étudiants ?
Les étudiants américains sont très majoritairement hostiles à Trump, et ils
l’ont fait savoir vigoureusement depuis
un an. Tout le problème a été pour eux
de s’opposer efficacement à des orateurs
d’extrême droite venus faire des conférences sur les campus. A Middlebury
College (Vermont) par exemple, en
mars 2017, plusieurs dizaines d’étudiants ont violemment protesté contre
la venue de Charles Murray – coauteur
d’un ouvrage qui avance que les Noirs
ont un quotient intellectuel inférieur
aux autres, ce qui expliquerait, sans
qu’on puisse rien y faire, leurs résultats
scolaires moindres. Murray n’a pas pu
tenir sa conférence, et a fait figure de victime face à celles et ceux qui apparaissaient comme des gauchistes sectaires.
Les étudiants en question ont été punis,
mais le mal était fait. Le débat sur le free
speech (« la liberté d’expression ») a
tourné en faveur de l’extrême droite.
Cette affaire est significative des difficultés des étudiants à répondre de façon appropriée aux partisans de Trump, qui
poussent leurs pions dans le monde universitaire. Heureusement, après la sidération et la colère de l’élection, la bonne
réponse se dessine progressivement,
par le savoir et l’enquête : le savoir des
sciences sociales, des sciences de l’environnement, la philosophie politique,
l’enquête sur les graves maladies de la
démocratie américaine. Trump partira
un jour, bientôt peut-être, mais c’est
maintenant qu’il faut préparer le chantier immense de la transformation écologique, politique et sociale du pays. p
propos recueillis par
nicolas truong
Face à Donald Trump, « un nouvel âge de la dissidence »
Pour l’américaniste Sylvie Laurent, l’effervescence
des mouvements de résistance au président Trump,
qui oscillent entre désobéissance civile et envie de
jouer le jeu de la démocratie, ne faiblit pas
Par SYLVIE LAURENT
U
ne fois encore, on se penche
sur l’équilibre psychique du
président américain et les plus
affûtés y voient la métonymie d’un
triste état de santé de la démocratie
américaine. Donald Trump est non seulement le symptôme, mais l’agent actif
d’un malaise démocratique profond. Sa
présidence entretient la défiance à dessein, mettant en cause la légitimité des
contre-pouvoirs, en particulier des institutions judiciaires et médiatiques,
l’égalité et la dignité des citoyens devant
la loi et la valeur du bulletin de vote.
Les partis dont la crédibilité est au plus
bas peinent à raviver la confiance dans
la démocratie représentative et la
contestation parlementaire au président y est le plus souvent vaine : si les
démocrates du Sénat tentent de faire
bonne figure, la véritable résistance à
Donald Trump s’exerce dans la rue.
Car il est un autre thermomètre de la vitalité de la démocratie américaine : celle
qui depuis toujours exprime son dissent
(« dissidence » et « dissentiment »). Or,
depuis un an, les mouvements sociaux
de « résistance » (c’est le mot qu’ils emploient) au président et à sa politique
connaissent une effervescence qui ne se
dément pas. Près de quatre millions de
personnes ont défilé lors de la « Marche
des femmes » au lendemain de l’investiture du président, inaugurant un nouvel
âge de la dissidence. Des centaines de
milliers de citoyens se sont décidés à devenir militants, afin de défendre les sanspapiers, immigrés, assurés sociaux, femmes, Indiens expropriés, environnement
menacé, étudiants, malades, LGBT, service public, Noirs… ou simplement une
autre idée de l’Amérique. Beaucoup sont
des jeunes gens, l’âge semblant un bon
indicateur de la popularité du président.
Des milliers d’associations convergent
localement lors d’innombrables manifestations. Il s’en déroule plusieurs centaines par mois, en particulier dans les
Etats du Sud, qui semblent avoir oublié
qu’ils furent un jour progressistes. En
Caroline du Nord, par exemple, le mouvement Forward Together, mené par le
pasteur noir William Barber, conteste
tout autant les politiques austéritaires
que la restriction du droit de vote et de
l’avortement ou l’offensive antisyndicale du gouverneur du cru. Barber orga-
nise depuis des années des marches hebdomadaires nommées Moral Mondays,
et ses appels à la « résistance morale » à
Donald Trump galvanisent les indignés
bien au-delà de la Caroline du Nord.
Désobéissance civile et perturbation
sont souvent leur seule arme. Ils interpellent leurs élus lors des réunions publiques, occupent les bâtiments gouvernementaux, chantent, défilent, scandent.
Des réseaux sont tissés sur Internet où
s’élabore leur stratégie : faire perdre les
républicains lors des scrutins partiels.
L’exemple le plus remarquable est celui
des Indivisibles, fédération de dissidents
qui compte près de 6 000 antennes locales avec des responsables à plein-temps,
là où le Tea Party n’en comptait que 800.
Ses antennes quadrillent le pays et organisent l’inscription sur les listes électorales ainsi que le porte-à-porte pour informer sur les moyens de la lutte. Leur rôle
fut salué lors de la victoire du candidat
démocrate dans l’Alabama, un des Etats
les plus conservateurs. Ils sont un réseau,
sans maison mère prétendant orchestrer
ou diriger les initiatives locales.
AMERTUME ENVERS LES DÉMOCRATES
C’est là justement que se pose la question
de l’avenir et des métamorphoses de
cette toile de collectifs, travaillant souvent de concert mais de façon autonome.
Faut-il que les mouvements fusionnent
afin de faire émerger une force politique
capable d’enrayer les desseins présidentiels et l’agenda conservateur ? Le salut
est-il dans l’unité ? Certains reprochent à
la renaissance féministe de se diviser en
deux grandes organisations : Women’s
March Inc. et Women’s March’Action.
Autre question classique : faut-il jouer
le jeu de la démocratie parlementaire,
renoncer à la désobéissance civile pour la
discipline partisane ? L’enjeu est considérable pour le Parti démocrate, qui rêve de
recréer la coalition qui porta Barack
Obama au pouvoir (jeunes, femmes et
minorités). Mais l’élan militant suscité
par l’élection de Trump fut aussi le fruit
d’une amertume profonde à l’endroit du
Parti démocrate, voire d’une hostilité
franche envers Hillary Clinton. Jusqu’à
présent, le Parti démocrate s’est montré
bien incapable de séduire l’Amérique
frondeuse. Ni les satisfecit de son président falot, Tom Perez, ni la régulière chimère d’un « nouvel » Obama (Keith Ellison, Cory Booker, Kamala Harris…) ne
convainquent les nouveaux activistes,
agacés du centralisme partisan, de la tiédeur de la ligne et du double langage des
candidats. Penser que le rejet de Donald
Trump suffirait à leur donner la victoire
est une erreur qui, bien que déjà commise, ne semble pas avoir été méditée.
Forte d’une culture militante nouvelle,
la vague contestataire de 2018 refuse
d’avoir à choisir entre éthique de responsabilité (s’enrôler au Parti démocrate) et
de conviction : demeurer désobéissant et
exigeant, moduler son soutien au cas par
cas en refusant chefferie et stratégie unique, au risque de se voir taxés d’immaturité. Ils ne se contentent pas des « platesformes citoyennes » et autres engage-
ments numériques que leur proposent
les caciques. C’est par le déploiement
physique dans l’espace public qu’ils expriment leur dissidence.
Bien que jeunes pour la plupart, ces
mouvements témoignent d’une connaissance aiguë des luttes menées un demi-siècle plus tôt, lorsque l’Amérique juvénile et contestataire de 1968 s’est heurtée, aux portes de la convention démocrate de Chicago, à la police. Ils semblent
aussi avoir retenu les leçons d’un mouvement des droits civiques qui n’a obtenu
de progrès racial qu’en n’accordant jamais de blanc-seing aux présidents Kennedy et Johnson et en refusant la cooptation et le moratoire sur les luttes.
Prudents, c’est dans la vie politique locale de la quinzaine d’Etats et les dizaines
de villes qui se sont résolument engagées dans l’opposition à Donald Trump
que certains groupes s’investissent. On
refuse d’y appliquer ses politiques sécuritaires, migratoires et anti-environnementales. Pour un engagement électoral
national, il faut encore au Parti démocrate démontrer qu’il mérite cet élan populaire et réinvente son propos. C’est une
condition sine qua non pour reconquérir
le pouvoir et peut-être, un jour, le pays. p
¶
Sylvie Laurent est historienne
et américaniste, professeure à Sciences
Po, chercheuse associée à Stanford
et Harvard et auteure de « La couleur
du marché. Racisme et néolibéralisme
aux Etats-Unis » (2016, éditions du Seuil)
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débats & analyses | 23
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Les démocrates doivent
dialoguer avec la nouvelle
gauche de la gauche
Une Amérique blanche
et masculine
TRUMP, LA REVANCHE
DE L’HOMME BLANC
L’éditeur Jacob Hamburger estime que le Parti démocrate américain
ne se relèvera que s’il parvient à dépasser son aversion pour l’actuel
président et s’il est capable de composer avec la gauche progressiste
Par JACOB HAMBURGER
S
i, un an après l’investiture de
Donald Trump, les soutiens
du Parti démocrate ont pu
voir en Oprah Winfrey le sauveur de
leur famille politique, c’est le signe
que tout ne va pas bien à gauche
aux Etats-Unis. Il est facile de voir
en quoi la candidature de cette ancienne animatrice à l’élection de
2020 serait dangereuse. Car, malgré
ses qualités admirables, Oprah serait une sorte de Donald inversé, un
Trump « progressiste ». Non seulement ce serait encore un candidat
milliardaire, bien plus riche que
M. Trump, sans aucune expérience
politique. Pire encore, sa nomination prouverait, au fond, qu’à gauche comme à droite, la politique
américaine n’est qu’une affaire de
célébrité. Une gauche qui ne peut
fournir d’autre candidat qu’une vedette de télévision, c’est une gauche
qui admet ne pas avoir de programme ni de valeurs, mais seulement un héros charismatique capable de défaire celui de l’autre camp.
Ce n’est donc pas pour rien que Le
Monde a qualifié Mme Winfrey de
« miroir du désarroi démocrate ».
Comment, quatorze mois après la
victoire de Donald Trump contre
Hillary Clinton, la gauche américaine peut-elle sembler si vide idéologiquement ? On aurait pu croire
que le choc du résultat de l’élection
de 2016 catalyserait le renouveau du
Parti démocrate. Il y a un an, plusieurs millions de citoyens ont défilé
contre l’investiture de M. Trump, ce
qu’ils ont reproduit, quelques jours
plus tard, en réaction à la signature
des premiers executive orders antiimmigration. « Ce n’est pas normal »
est devenu le slogan des médias progressistes. Face à un président élu
avec une minorité de voix, et qui rejetait brutalement tout ce que les
progressistes affirmaient pendant
les années Obama, les Américains
autrefois modérés se sont rebaptisés
la « résistance ». En colère, la gauche
semblait affirmer une nouvelle volonté d’engagement politique dans
un contexte totalement bouleversé.
Mais cette année a vu émerger des
attitudes qui empêchent que cette
colère populaire se transforme en
politique efficace. Une certaine élite
de la gauche américaine a notamment développé une obsession
pour la personnalité répugnante et
aberrante du président. Dans un
contexte médiatique dominé par les
réseaux sociaux, médias préférés du
chef de l’Etat, chaque Tweet qu’il
émet donne l’occasion aux membres du Congrès, journalistes et célébrités d’exprimer fermement leurs
convictions anti-Trump. Chaque
match de football ou récompense cinématographique à Hollywood suscite de grands discours moralisants.
Par conséquent, c’est Donald Trump
qui détermine ce dont on discute
LES MILITANTS
D’OCCUPY WALL
STREET ET BLACK
LIVES MATTER
OCCUPENT UNE PLACE
IMPORTANTE DANS
LA VIE COLLECTIVE
chaque jour sur CNN ou dans le
Washington Post.
Quand les médias que l’on consomme sont ainsi saturés de Donald Trump, il est tentant de se laisser séduire par des solutions
faciles. Se fixant sur l’exceptionnalité de l’homme installé à la Maison
Blanche, les démocrates proposent
des explications à la limite des
théories du complot. Seule l’intrusion sinistre de Vladimir Poutine,
avec l’aide de l’ancien directeur du
FBI James Comey (ou de Bernie Sanders), aurait pu donner le pouvoir à
un tel monstre ! Hillary Clinton elle-même semble le suggérer dans
son livre postcampagne, intitulé Ça
s’est passé comme ça (Fayard, 2017).
Pour de nombreux démocrates, la
source du malheur actuel est essentiellement cet homme sorti, paraît-il, de nulle part.
CONSERVATISME DÉGUISÉ
On commence ainsi à rêver de la
destitution du président, grâce à
l’enquête menée par le procureur
spécial Robert Mueller. Et si Mueller
n’est pas l’ange salvateur qui délivrera les Américains de leur cauchemar, ce sera Oprah Winfrey. Une
fois Donald Trump hors jeu, on
imagine que l’ordre qui régnait pendant les anni mirabiles de la présidence de Barack Obama sera rétabli.
C’est un raisonnement de gauche
dont les conclusions sont en réalité
très conservatrices. Lors de sa campagne, en 2016, Mme Clinton répondait au slogan trumpiste en disant :
« America is already great. »
Aujourd’hui, ce constat est chargé
de nostalgie pour l’ère Obama, du
désir d’un retour en arrière.
Ce conservatisme déguisé est le
frein qui empêche la gauche de préparer son avenir. Mais, heureusement, ce phénomène est plus ou
moins circonscrit aux élites parmi
les démocrates : les cadres du parti,
les donateurs, certains journalistes
et personnalités médiatiques, etc.
Autant dire qu’il est présent chez les
personnes responsables de l’échec
électoral de 2016 et, plus généralement, de la stratégie politique dominante chez les démocrates depuis les années 1990, aujourd’hui
remise en question.
La majorité des Américains de gauche a pourtant beaucoup moins à
perdre en admettant les erreurs du
Parti démocrate. Ils détestent Donald Trump, certes. C’est ce que nous
indiquent bien des sondages, de
même que les élections récentes en
Virginie et en Alabama. Mais, pour
garantir leur participation à une coalition de gauche durable, il faut leur
offrir un nouveau programme, qui
va au-delà des disputes avec l’occupant actuel du bureau Ovale.
Afin de concevoir ce programme,
il est impératif que les élites du Parti
démocrate acceptent de dialoguer
avec la nouvelle « gauche de la gauche » américaine. Autrefois cantonnés aux marges politiques des EtatsUnis, les militants issus des
mouvements tels que Occupy Wall
Street et Black Lives Matter occupent aujourd’hui une place importante dans la vie collective. Ces mouvements, nés pendant les années
Obama, étaient essentiellement
composés des soutiens frustrés par
ce dernier, se trouvant confrontés à
une économie inégalitaire, une
dette étudiante paralysante et un racisme plus puissant que jamais sous
un président progressiste afro-amé-
HILLARY CLINTON
RÉPONDAIT, LORS
DE SA CAMPAGNE,
AU SLOGAN
TRUMPISTE EN
DISANT : « AMERICA
IS ALREADY GREAT »
ricain. Quand Bernie Sanders s’est
présenté à l’élection de 2016, c’est
parmi ces militants qu’il a trouvé
ses partisans les plus enthousiastes.
La « gauche Sanders » est donc l’héritière de la coalition qui a donné le
pouvoir à Barack Obama, en mobilisant notamment les jeunes et les
communautés
afro-américaines.
Mais son programme, aujourd’hui,
est beaucoup plus radical que celui
de l’ancien président. C’est ce que
l’on voit dans les groupes issus du
terrain, comme les Democratic Socialists of America, une organisation
socialiste qui compte aujourd’hui
environ 30 000 membres, quatre
fois plus qu’en 2015. Cette gauche
propose d’aller au-delà de l’Obamacare, pour instaurer un véritable système de santé universel ; elle veut en
finir avec la dette étudiante qui handicape tant de jeunes en début de
carrière ; elle demande de mettre fin
au système d’« incarcération de
masse » qui emprisonne inutilement et injustement des millions
d’Américains, notamment noirs, de
façon disproportionnée ; elle insiste
sur l’interdépendance entre les questions sociales, écologiques, antiracistes et féministes. C’est cette gauche
de la gauche qui devra jouer un rôle
capital en déterminant l’agenda politique et en créant une nouvelle base
électorale pour un parti qui, au nom
du compromis et du bipartisme, hésite depuis longtemps à assumer
une base proprement de gauche.
COEXISTENCE
Malgré une certaine frustration envers les démocrates, la grande majorité de cette gauche de la gauche
veut travailler avec ce parti souvent
beaucoup plus centriste, afin d’y
laisser son empreinte. Pour des raisons idéologiques autant que financières, les démocrates ne seront, ni
aujourd’hui ni demain, le parti du
socialisme, fût-ce du « socialisme
démocratique ». Mais que ses cadres
et ses lobbys le veuillent ou non, la
politique de gauche aux Etats-Unis
est désormais marquée par la
coexistence – parfois amicale, parfois antagoniste – entre ces deux
camps. La question pour la gauche,
en 2018, n’est pas de savoir qui sera
le candidat présidentiel en 2020 ;
c’est de savoir si les démocrates
pourront réussir à profiter de cette
coexistence. Car les démocrates
peuvent reprendre le Congrès
en 2018, et puis la Maison Blanche.
Mais s’ils refusent de regarder sur
leur gauche, ils risquent de demeurer le parti de l’anti-Trump bien
après la disparition de ce dernier. p
¶
Jacob Hamburger est
cofondateur du blog « Tocqueville 21 », directeur des pages
littéraires du « Journal of Politics,
Religion and Ideology »
de Marie-Cécile Naves
Textuel, 54 p. 15,90 euros
Le livre
S
i l’actualité bouscule, il faut parfois
prendre du recul. Les livres sur la
folle ascension et sur l’année
présidentielle de Donald Trump
ont été massivement et même furieusement commentés. Ses décisions ont été
disséquées. Ses Tweet passés au crible de
médias et d’auteurs d’Amérique ou d’ailleurs. Trop peut-être.
Ces derniers temps, la focale semble avoir
toutefois changé de registre. Certains ont
choisi de se fondre au sein de la Maison
Blanche, au plus près du sujet, comme Michael Wolff, auteur du déjà best-seller Fire
and Fury (Henry Holt & Co ; Le Feu et la fureur, Robert Laffont, à paraître). D’autres,
comme un collectif de vingt-sept psychiatres, se sont aventurés dans la tête du président pour étudier son état mental.
La chercheuse Marie-Cécile Naves – docteure en science politique, spécialiste de la
droite américaine, directrice de Chronik.fr –
a choisi une analyse à distance, également
critique, mais surtout sexuée. A sa manière,
où l’accumulation de détails rend compte
de la complexité du personnage, l’auteure
redéroule avec minutie le projet, la stratégie, la politique intérieure et extérieure de
Trump à travers le prisme du genre.
Certes son machisme s’est largement
manifesté dans ses commentaires sur l’apparence physique des femmes, sans parler
de ses propos où il se vante d’avoir profité
de sa notoriété pour commettre des agressions sexuelles. Néanmoins, écrit-elle, le
caractère genré de l’action de Trump ne
peut se réduire à ses relations personnelles
avec la gent féminine : « Ses options politiques, son agenda, le choix de ses collaborateurs, la mise en scène de son pouvoir, les
styles Trump ont un point commun majeur :
ils sont destinés à montrer que la masculinité hégémonique, visant la perpétuation
d’un système patriarcal, est aux affaires et
que, symboliquement, les hommes reprendront une place prétendument ou indûment perdue du fait des progrès de l’égalité
entre les femmes et les hommes. »
VIEILLE GARDE SEXISTE
Non sans réussite, et ce malgré quelques raccourcis hardis, Mme Naves parvient à nous faire comprendre comment
l’homme qui a ravi la Maison Blanche à
Hillary Clinton, la première femme arrivée
si près du but, souhaite délibérément réhabiliter un modèle de société fondé et construit sur la domination masculine. Comment il a su s’entourer d’une vieille garde
sexiste et capter le soutien indéfectible de
ces « hommes blancs en colère », si bien décrits par le sociologue Michael Kimmel.
Comment, aussi, celui qui ne jure que par
un âge d’or situé quelque part dans les années 1950 a déjà supprimé plusieurs mesures prises par son prédécesseur en faveur
des droits des femmes : la transparence salariale dans les entreprises, les subventions aux ONG internationales dont au
moins une des activités permet la pratique
de l’IVG ou promeut son libre accès, etc.
Rien qu’à la Maison Blanche, le salaire
médian féminin y est de 72 650 dollars
(59 246euros) par an, contre 115 000 pour
les hommes. Un écart de 37 %, rappelle la
chercheuse, presque deux fois plus important que celui constaté au niveau national.
Ce qui veut dire beaucoup. p
nicolas bourcier
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
FRANCE | CHRONIQUE
par gé rar d co urtois
Au PS, combien
de divisions ?
Une base sociale laminée
A l’approche d’un congrès qui se
voudrait refondateur, les 7 et
8 avril, les socialistes en sont là :
plongés en pleine crise existentielle, désertés par leurs troupes,
privés de chef, de projet et de stratégie. Les troupes, d’abord. Les
élections locales de ces dernières
années avaient déjà méchamment érodé le socle territorial et le
réseau d’élus qui ont longtemps
fait la force du PS. La présidentielle
a laminé sa base sociale : au premier tour de 2012, François Hollande recueillait encore 31 % du
vote des professions intermédiaires, 28 % des employés et 31 % des
ouvriers ; cinq ans plus tard, 5 %
seulement des ouvriers, 6 % des
employés et 11 % des professions
intermédiaires ont voté Hamon.
De même, 8 % des fonctionnaires
ont voté Hamon, contre 34 % pour
Hollande en 2012.
Autrement dit, comme le note
Henri Weber, directeur des études
au PS, « la petite bourgeoisie urbaine diplômée » a basculé en faveur de Macron, tandis que « la
fraction des classes populaires
restée à gauche a voté largement pour La France insoumise »
(Le Débat, novembre-décembre 2017). Quant aux adhérents
du PS, ils étaient officiellement
89 500 en 2017, mais les meilleurs
connaisseurs en estiment le nombre réel, aujourd’hui, à 40 000.
LE PS PAS N’A SU
INVENTER UN
MODÈLE DE SOCIÉTÉ
CAPABLE DE FAIRE
PIÈCE À UNE
MONDIALISATION
INÉGALITAIRE
LE PARTI
EST DÉSERTÉ
PAR SES TROUPES,
PRIVÉ DE CHEF,
DE PROJET
ET DE STRATÉGIE
Si les divisions de militants
sont de plus en plus clairsemées,
les divisions entre chefs putatifs,
en revanche, ne manquent pas,
alors même que la plupart des caciques de ces dernières années
ont pris leurs distances (la dernière en date étant l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem)
ou ont tout bonnement quitté le
PS (à commencer par Benoît Hamon et l’ancien chef du gouvernement Manuel Valls).
A quelques jours de la date limite du dépôt des candidatures,
ils sont cinq à briguer le poste de
premier secrétaire. Si l’eurodéputé Emmanuel Maurel incarne
fidèlement la gauche du parti et si
la députée des Deux-Sèvres et ancienne ministre Delphine Batho
est entrée en scène pour dénoncer
violemment la « petite mafia politique » qu’est devenu, à ses yeux, le
PS, l’on peine à déterminer ce qui
distingue les trois autres.
L’ancien ministre et député de la
Sarthe Stéphane Le Foll, le président du groupe socialiste à l’Assemblée Olivier Faure et le député
du Val-de-Marne Luc Carvounas
ont soutenu sans désemparer l’action de François Hollande. Cette
bataille d’ego paraît d’autant plus
pathétique que, sans leur faire injure, aucun des postulants n’a démontré jusqu’à présent un charisme et une envergure intellectuelle irrésistibles. Or le futur leader des socialistes aurait bien
besoin de telles qualités pour relever les défis qui l’attendent. C’est
une triple refondation que devrait opérer le PS pour échapper
au naufrage qui le menace.
Refondation idéologique, en
premier lieu. Pas plus que ses homologues allemand, scandinave,
italien ou espagnol, le PS n’a su inventer un modèle de société capable de faire pièce à une mondialisation libérale et inégalitaire qui
sape les fondements de la socialdémocratie. Or, à ce stade, l’invocation par les candidats d’une gauche réformiste et solidaire, sociale,
écologique et prudemment européenne tient du vœu pieux.
La refondation stratégique n’est
pas moins vitale. Depuis la présidentielle de 1965, et en dépit d’accidents de parcours, l’union de la
gauche a constitué la poutre maîtresse de l’édifice socialiste. Or
cette démarche est récusée à la fois
par La France insoumise et par le
président de la République. Sauf à
escompter l’affaissement de la
première et l’enlisement du second, ou sauf à se laisser dépouiller par l’une ou l’autre, le PS
doit retrouver une dynamique de
rassemblement inédite s’il ne veut
pas être marginalisé. On n’en voit
même pas l’esquisse.
Enfin, le parti d’Epinay doit régénérer son mode d’organisation, de
fonctionnement, de démocratie
interne et de dialogue avec la société s’il ne veut pas être, plus encore qu’aujourd’hui, gagné par la
sclérose, voire la nécrose. Sur ce
point au moins, les candidats sont
plus diserts, sinon plus convaincants. C’est donc une redoutable
crise d’identité qu’affrontent les
socialistes. Il leur faudra, à l’évidence, beaucoup plus qu’un congrès pour espérer la surmonter. p
courtois@lemonde.fr
Tirage du Monde daté mardi 23 janvier : 187 319 exemplaires
A
lors que toutes les attentions se
portent sur l’attractivité de l’économie française, l’un de ses fleurons
se débat pour ne pas passer dans la catégorie des chefs-d’œuvre en péril. Le nouveau
PDG de Carrefour, Alexandre Bompard, a
présenté, mardi 23 janvier, un nouveau
plan de transformation du groupe. En perte
de vitesse, le distributeur est passé en quelques années du deuxième au neuvième
rang mondial du secteur, tandis qu’en
France il s’est fait dépasser par Leclerc.
Conquérant jusqu’au début des années
2000, Carrefour connaît, depuis, une succession de PDG plus ou moins mal inspirés, qui ont tenté d’endiguer l’essoufflement de son principal atout : le concept de
l’hypermarché.
Les raisons du malaise sont nombreuses.
Le modèle s’est bâti dans un contexte de
consommation forte et de concurrence faible. Aujourd’hui, ces paramètres se sont inversés. Les grandes surfaces spécialisées
(dans l’électroménager, l’électronique ou le
bricolage), le maxidiscompte ou encore des
formats de proximité ont mieux su s’adapter aux changements des habitudes de consommation, au vieillissement de la population, à la multiplication des foyers unipersonnels et, plus récemment, à la pression
sur le pouvoir d’achat. L’explosion du commerce électronique et la numérisation de
certaines tâches sont en train de porter l’estocade à un système devenu trop lourd et
trop lent à s’adapter.
Le plan stratégique présenté par
M. Bompard, arrivé il y a sept mois à la tête
de l’entreprise, vise principalement à s’attaquer à cette lourdeur. La mesure la plus
spectaculaire consiste à supprimer un
quart des effectifs du siège social. A force
d’attrition, le nombre de salariés de Carrefour en France est ainsi revenu au niveau
existant au moment de la fusion avec Promodès, il y a dix-neuf ans.
Autre décision douloureuse : la cession de
273 magasins de l’enseigne Dia, en perte depuis leur rachat il y a trois ans. Parallèlement, la nouvelle direction veut réduire la
taille de certains hypermarchés et réaffecter les surfaces disponibles à la préparation
des commandes sur Internet. Un domaine
où le groupe a annoncé son intention de
multiplier par six ses investissements –
soit 2,8 milliards d’euros d’ici à 2022. Côté
rayons, Carrefour veut accélérer sur le bio
et développer ses enseignes de proximité.
Ce plan s’attaque-t-il à la racine du mal ?
Le problème de Carrefour n’est pas de faire
un peu plus de bio et d’Internet, un peu
moins de produits non alimentaires et de
faire passer quelques magasins en location-gérance. Pour l’enseigne, l’essentiel
consiste aujourd’hui à retrouver et adapter
ses fondamentaux – simplicité et qualité de
l’offre au meilleur prix – dans un secteur en
pleine révolution. Au fil des ans, Carrefour
a brouillé son image et a fini par perdre son
identité. A partir de 2012, Georges Plassat, le
prédécesseur de M. Bompard, a montré la
voie, mais il s’est rapidement heurté à la
lourdeur de l’entreprise. Ses problèmes de
santé ont anéanti les derniers espoirs de retrouver ce qui a fait la force de Carrefour
pendant des décennies.
Les recettes du nouveau PDG visent, pour
l’essentiel, à abaisser les coûts, tout en faisant disparaître les foyers de pertes. Une
stratégie plus financière qu’opérationnelle,
qui a surtout pour objectif de répondre à
l’impatience des principaux actionnaires,
déçus par l’évolution du cours de Bourse.
Les mesures annoncées sont de nature à le
faire remonter à court terme, mais rien ne
dit qu’elles seront suffisantes pour restaurer
ce fleuron de l’économie française. p
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Distinguez-vous.
RCS Nanterre n° 479 807 141.
L’
histoire prouve que les
partis politiques ont
besoin de quelques années de convalescence
pour se remettre d’un échec à
l’élection présidentielle et de la
dépression qui s’ensuit. Souvent,
la rémission complète nécessite
un quinquennat, voire deux. Toutefois lorsqu’il s’agit non plus
d’une défaite mais d’une déroute,
le pronostic vital devient beaucoup plus incertain.
Les socialistes en font la douloureuse expérience, tant la crise
dans laquelle ils sont plongés paraît irrémédiable, ou peu s’en faut.
A cette date, il y a un an, ils avaient
déjà intériorisé leur défaite à venir. Le mandat de François Hollande avait provoqué trop de déceptions dans le pays et creusé
trop de fractures au sein de la gauche en général et du PS en particulier pour laisser place à la moindre illusion. Mais au moins pouvaient-ils espérer limiter la casse.
On sait qu’il n’en fut rien. Trop
tendre pour un tel combat, trop
frondeur pour rassembler les
siens, pris en tenaille entre la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon et la gauche libérale d’Emmanuel Macron, leur candidat,
Benoît Hamon, sombra en quelques semaines. Au soir du premier
tour, le 23 avril 2017, il recueillait
6,36 % des suffrages exprimés.
Deux mois plus tard, les socialistes sauvaient à peine trente sièges de députés, presque dix fois
moins que dans la précédente législature. Cet effondrement soldait brutalement ce quasi-demisiècle qui, sous la houlette de
François Mitterrand, puis de Lionel Jospin et de François Hollande, avait fait du PS le parti hégémonique de la gauche, régulièrement appelé à diriger le pays.
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Depuis une dizaine d’années,
près de 500 000 personnes
en France ont bénéficié d’une
réduction du volume de l’estomac.
Si les bienfaits sont avérés
– perte de poids et réduction
du diabète –, le nécessaire
suivi au long cours des patients
n’est pas toujours assuré
Par PASCALE SANTI
D
epuis plusieurs années, la chirurgie de
l’obésité a le vent en poupe. Le nombre
d’interventions de chirurgie bariatrique (issu du grec baros, poids) a été
multiplié par plus de trois entre 2006
et 2017, avec près de 450 000 personnes opérées sur
cette période, selon le site de l’Assurance-maladie.
Mais est-elle allée trop loin ? Opère-t-on trop en
France ? Si la chirurgie reste, dans le cas de l’obésité
sévère, la méthode qui donne les résultats les plus
durables et les plus significatifs, ce n’est pas non plus
une baguette magique. Elle est aujourd’hui sous la
loupe des autorités sanitaires.
La France constitue en effet un paradoxe. Si l’obésité
touche 17 % environ de la population adulte (40 %
sont en surpoids), ces taux sont moindres que dans
d’autres pays industrialisés. Pourtant, la France
figure parmi les pays qui opèrent le plus de l’obésité
dans le monde, avec quatre fois plus d’opérations
qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni, mais moins
qu’en Suède ou en Belgique, proportionnellement
parlant. Cette situation suscite des interrogations des
autorités sanitaires sur la pertinence de cette stratégie. En préparation depuis des mois, une mission de
l’inspection générale des affaires sociales (IGAS),
chargée de réaliser un état des lieux de cette chirurgie, doit remettre dans les prochains jours ses conclu-
ILLUSTRATION : ISABEL ESPANOL
sions au ministère de la santé. De même, les derniers
indicateurs des établissements de santé demandés
par la Haute Autorité de santé (HAS) montrent des
résultats parfois préoccupants. Les données de l’Assurance-maladie, auxquelles nous avons eu accès, sont
également contrastées. L’Académie de médecine
vient de publier un rapport sur la prise en charge.
Cette technique, réalisée principalement par voie
naturelle, a émergé il y a une vingtaine d’années. Dès
1954, des chirurgiens de Minneapolis ont expérimenté sur l’animal, puis chez l’homme, une dérivation drastique du circuit de l’intestin grêle (le bypass
jéjuno-iléal), comme le décrit le chirurgien Jérôme
Dargent, président de la Société française et franco-
phone de chirurgie de l’obésité et des maladies métaboliques (Soffcomm) dans un article sur l’histoire de
cette chirurgie, « dès ses débuts, marquée par la controverse ». Depuis, plusieurs techniques ont émergé
et ont évolué. Tandis que l’anneau gastrique autour
de la jonction entre l’œsophage et l’estomac, très utilisé il y a dix ans, est devenu marginal, la gastrectomie longitudinale (appelée « sleeve »), qui réduit l’estomac d’environ deux tiers, continue de progresser,
tandis que le bypass (court-circuit gastrique) augmente dans une moindre mesure.
Selon les recommandations de la HAS, cette technique, indiquée en deuxième intention, est réservée
aux patients dont l’indice de masse corporelle (IMC,
poids divisé par la taille au carré) dépasse 40 kg/m2,
voire 35 lorsqu’une (ou plusieurs maladies) est présente (diabète de type 2, maladies cardio-vasculaires,
articulaires, etc.). On parle d’obésité lorsque l’IMC dépasse 30 kg/m2. « C’est réservé à des patients pour lesquels il n’y a pas ou peu d’options thérapeutiques, et qui
ont un risque élevé de développer d’autres maladies »,
résume la professeure Karine Clément, directrice de
l’équipe Nutriomique (Inserm/Sorbonne université),
à l’Institut de cardiométabolisme et de nutrition, à
Paris (Pitié-Salpêtrière). Ces patients, en souffrance,
ont souvent suivi des régimes à répétition. En vain.
L’efficacité de la chirurgie bariatrique et sa supériorité par rapport aux autres prises en charge (essentiellement diététique, psychologique et comportant de
l’activité physique) ne font pas de doute. En moyenne,
la chirurgie permet une perte de poids d’environ 30 %.
Surtout, les études épidémiologiques, dont la suédoise Swedish Obese Subjects (SOS), la première,
montrent que la chirurgie réduit de moitié la surmortalité – élevée chez les patients obèses. Elle diminue
d’environ 30 % le risque de maladies cardio-vasculaires et de cancers. Une étude israélienne publiée dans
Jama le 16 janvier, auprès de 8 385 patients opérés (par
bypass ou sleeve) entre 2005 et 2014, a montré que le
taux de décès était deux fois moindre quatre ans et
demi après l’intervention, comparé à 25 155 patients
ayant reçu une prise en charge non chirurgicale.
→ L I R E L A S U I T E PAG E S 4- 5
Un informaticien
à la tête du CNRS
Détecter le cancer
dans le sang
Le milan noir,
porteur de feu
Antoine Petit est le nouveau
président du premier organisme
de recherche français. Spécialiste
des preuves mathématiques, il
va piloter un « vaisseau amiral »
qui a traversé des années « difficiles », selon son prédécesseur.
C’est un Graal de la médecine :
détecter très tôt la présence
d’une tumeur pour mieux la
combattre. Un nouveau test, qui
identifie huit types de cancers
dans un échantillon sanguin, est
un pas prometteur en ce sens.
Les Aborigènes australiens
le savaient. Des scientifiques
viennent de le confirmer :
certains oiseaux n’hésitent pas
à transporter des brindilles
enflammées pour débusquer
les insectes dont ils se délectent.
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Cahier du « Monde » No 22716 daté Mercredi 24 janvier 2018 - Ne peut être vendu séparément
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2|
ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Un test sanguin pour détecter plusieurs cancers
ONCOLOGIE - En identifiant des marqueurs génétiques mais aussi protéiques circulant dans le sang, des chercheurs australo-américains
ont mis au point un outil de détection prometteur : baptisé « Cancer SEEK », il identifie huit types de cancers différents
D
étecter une tumeur maligne à
un stade précoce, et avant qu’elle
n’ait disséminé dans l’organisme
sous forme de métastases, semble
indispensable pour réduire le
nombre des décès dus à un cancer. Joshua Cohen
(Johns Hopkins University, Baltimore) et ses collègues décrivent, dans l’hebdomadaire Science du
19 janvier, un test sanguin baptisé Cancer SEEK,
qui identifierait avec une sensibilité importante
huit types de cancer. L’un des éléments les plus
innovants de ce travail est le recours à une combinaison de marqueurs, génétiques mais aussi
protéiques, afin d’élargir le spectre de détection.
« Le Graal pour les chercheurs en oncogénétique, c’est la mise au point d’un test universel
détectant tous les cancers, en particulier à un
stade précoce. Depuis trois ou quatre ans, d’énormes avancées ont été accomplies avec l’apparition de tests fondés sur l’analyse de l’ADN tumoral
circulant. En France, quelques équipes, dont la
nôtre, travaillent sur le sujet », explique le professeur Thierry Frebourg (Département de médecine génomique et de médecine personnalisée,
CHU de Rouen), qui n’a pas participé à cette
publication. C’est aussi le cas de l’équipe parisienne de Pierre Laurent-Puig, professeur d’oncologie (Hôpital européen Georges-Pompidou,
Paris), qui a développé une méthode libre de
droits de test sanguin pour la détection des
tumeurs malignes du poumon et du pancréas.
Biopsie liquide
Des portions d’ADN sont libérées dans la circulation sanguine par des cellules malignes en train
de mourir, d’où le terme également utilisé de
« biopsie liquide » pour les détecter. Cet ADN
circulant se présente sous la forme de petits fragments, ne dépassant pas 100 ou 150 paires de
bases. Pour les besoins de l’analyse, ces fragments
sont amplifiés, d’où leur nom d’amplicons.
L’identification de mutations dans l’ADN tumoral circulant peut servir à détecter un cancer à
un stade précoce, où la tumeur n’est pas encore
repérable par les méthodes classiques, et à orienter le traitement anticancéreux. Pour cela, car il
n’est présent qu’en très petites quantités dans le
sang, la technique doit avoir une grande sensibilité. Elle doit également avoir une grande spécificité afin de ne pas confondre de l’ADN tumoral et
du matériel génétique issu de tissus normaux, et
éviter ainsi les faux positifs.
L’article qui paraît dans Science est le fruit de la
collaboration de plusieurs équipes américaines
et australiennes prestigieuses. Les coauteurs
seniors Cristian Tomasetti et Bert Vogelstein
(université Johns Hopkins) avaient suscité une
controverse en 2015 et en 2017 avec deux publications attribuant une forte part de responsabilité
dans la survenue de cancers aux mutations dues
au hasard et non à des facteurs tels que l’environnement ou le comportement.
La plupart de ces auteurs avaient déjà publié il
y a quelques mois un article présentant le procédé Cancer SEEK pour la détection précoce de
cancers du pancréas. Cette fois, les chercheurs
La sensibilité du test Cancer SEEK doit encore être améliorée pour les stades précoces de développement des cancers.
UNIVERSALIMAGESGROUP/UIG VIA GETTY IMAGES
ont ciblé huit types de cancer : ovaire, foie, estomac, pancréas, œsophage, côlon-rectum, poumon et sein. Soit, précisent-ils, la cause de 60 %
des morts par cancer aux Etats-Unis, avec un
total de 360 000 décès annuels.
La première partie de leur étude a consisté à
appliquer leur méthode combinée à 1 005 patients pour lesquels un cancer non métastasé
avait déjà été diagnostiqué, afin d’évaluer la
sensibilité du test. 20 % des patients avaient un
cancer au stade 1 (tumeur unique et de petite
taille), la moitié des patients une tumeur au
stade 2 (volume local plus important) et les
autres au stade 3, avec envahissement des ganglions lymphatiques et des tissus environnants.
Pour cinq types de cancer (ovaire, foie, estomac,
pancréas et œsophage), la sensibilité variait de
69 % (cancers de l’œsophage) à 98 % (cancers de
l’ovaire). Elle était moins élevée pour les tumeurs
malignes du côlon-rectum, du poumon ou du
sein. Pour ce dernier, le taux de détection tombe
à 33 %. Elle variait également en fonction du stade
d’évolution du cancer : 73 % pour les stades 2, 78 %
pour les stades 3, mais seulement 43 % pour les
cancers les moins avancés (stade 1). « Donc une
sensibilité limitée pour les stades précoces, précisé-
ment ceux pour lesquels ce type de test de détection serait le plus utile, remarque Pierre LaurentPuig. Les variations pouvant être dues aux taux
d’ADN tumoral circulant, parfois très faibles. »
Vers des essais contrôlés
Puis les auteurs ont évalué chez 812 individus ne
présentant pas de cancer la spécificité de leur
test, c’est-à-dire la capacité à ne pas déceler à tort
un cancer. Elle était de 99 % (7 faux positifs sur
les 812 volontaires). Dans certains cas, le test permettait de restreindre à deux, voire à une seule
localisation l’origine de l’ADN tumoral circulant,
« ce qui permettrait de mieux orienter le suivi, de
cibler le bilan à pratiquer et d’éviter nombre d’examens inutiles », note la docteure Alexandra
Martins (Génomique et médecine personnalisée, Inserm CR1, Rouen), qui estime que ce travail
ouvre la voie à des études, notamment dans le
cadre d’essais contrôlés.
Enfin, les auteurs de l’étude mettent en avant le
coût relativement modeste qu’ils estiment pour
le test Cancer SEEK, dont le brevet est pour l’instant détenu par l’université Johns Hopkins :
500 dollars (408 euros) soit, écrivent-ils, une
somme comparable ou plus faible que les autres
tests de dépistage pour un seul type de cancer
tels la colonoscopie. Ils soulignent toutefois que
le test ne remplace pas les autres moyens de
détection mais vient les compléter. Ils précisent
également certaines limites dans les conclusions qui pourraient être tirées : dans un dépistage en population générale, la plupart des individus touchés par le cancer seraient à un stade
(le moins avancé) pour lequel le test se montre le
moins sensible. De plus, le nombre de faux positifs pourrait être plus élevé du fait de la présence
d’une inflammation ou d’autres maladies qui
fausseraient le résultat.
« Cette étude valide l’ADN tumoral circulant
comme moyen de détection d’un cancer et la combinaison de marqueurs génétiques et protéiques
optimise le test, estime le Pr Thierry Frebourg.
La méthode pourrait être encore améliorée en
ajoutant l’analyse des métabolites et la prise en
compte de l’épigénétique avec la méthylation de
l’ADN [qui influe sur l’expression des gènes]. » En
tout cas, pour Laurent-Puig, les recherches
devraient prioritairement mettre l’accent sur la
détection de cancers au stade précoce (stade 1)
chez des individus asymptomatiques. p
paul benkimoun
Les émeutes de 2005 vues comme une épidémie de grippe
SCIENCES SOCIALES - Il n’y a pas eu d’embrasement généralisé, mais une extension de la violence de proche en proche dans les banlieues pauvres
L
es violences urbaines de
2005, qui ont secoué les
banlieues françaises pendant trois semaines, se sont propagées sur le territoire comme une
épidémie de grippe. C’est ce qu’est
parvenue à identifier et modéliser
une équipe pluridisciplinaire de
sept chercheurs, réunissant des sociologues, des physiciens, des mathématiciens et un informaticien.
Les résultats de leurs travaux
ont été publiés le 8 janvier dans la
revue Scientific Reports, du
groupe Nature. Les auteurs montrent que ces émeutes, « les plus
longues et les plus étendues géographiquement d’Europe contemporaine », ont agi comme un virus, contaminant des émeutiers
de proche en proche, et se déplaçant sur de longues distances
sans que les émeutiers eux-mêmes ne se déplacent : parties de
Clichy-sous-Bois, où deux jeunes
garçons sont morts électrocutés
alors qu’ils cherchaient à échapper à un contrôle de police, elles
ont peu à peu gagné d’autres
communes d’Ile-de-France.
Il n’y a donc pas eu d’embrasement généralisé ni simultané
mais une « diffusion sur la base
d’une proximité géographique »
qui a généré « une sorte de vague
d’émeutes autour de Paris »,
peut-on lire dans l’article.
Effet de proximité
« Les gens sont influencés par ce qui
se passe près de chez eux. La tendance à rejoindre l’émeute est
d’autant plus grande qu’il y a des
émeutes à proximité. Cela produit
un déplacement de la vague, c’est
assez étonnant, explique l’un des
auteurs, le physicien Jean-Pierre
Nadal, du CNRS et de l’Ecole des
hautes études en sciences sociales
(EHESS). Alors qu’à l’époque, on
avait l’impression que les émeutes
se déroulaient un peu partout et en
même temps, en fait elles durent
deux ou trois jours à un endroit,
elles se renforcent, puis elles décroissent de manière douce, même à
Clichy-sous-Bois. Cela a fonctionné
comme une ola dans un stade. »
Cette observation relativise
l’impact des moyens de communication modernes : « On pense
souvent que ce sont les médias qui
ont un pouvoir d’influence mais
notre étude montre que les émeutiers semblent plutôt adopter une
démarche rationnelle et ne s’engagent dans une émeute que s’ils
savent qu’ils vont se retrouver en
nombre suffisant, fait remarquer
le mathématicien Henri Berestycki (EHESS), coauteur de l’étude.
C’est ce que permet une diffusion
de proche en proche, comme en
épidémiologie. L’influence à plus
longue distance vient se rajouter
dans un second temps. »
Pour identifier le phénomène
de contagion, les chercheurs ont
eu accès à une large base de données de la police, répertoriant
tous les incidents – jets de projectiles contre la police ou les
pompiers, incendies de voitures,
de poubelles, de bâtiments publics… – enregistrés dans toutes
les communes de plus de 20 000
habitants, entre le 26 octobre et le
8 décembre 2005, ce qui couvre la
période des émeutes et deux
semaines au-delà.
Ouvrir les données
C’est aussi cette quantité de données à l’échelle de tout un pays qui
fait l’intérêt de l’étude. D’autres
travaux, portant par exemple sur
les émeutes ethniques des années
1960 aux Etats-Unis, mettaient au
jour la propagation des confrontations à l’intérieur d’une ville, à
la façon d’une grippe. Mais elles
ne permettaient pas, par exemple, d’étudier la diffusion des
émeutes d’une ville à une autre.
« Ces travaux montrent l’importance d’ouvrir les données à la
recherche », souligne Marc Barthélémy, physicien des systèmes
complexes à l’Institut de physique théorique (Saclay), qui n’a pas
participé à l’étude.
En s’appuyant sur un modèle
épidémiologique de propagation,
les chercheurs sont parvenus à reproduire la dynamique spatiotemporelle des émeutes. Pour
donner à voir l’amplitude des violences de 2005, ils ont introduit
dans leur équation une variable
sociologique : après avoir testé
plusieurs catégories de population, ils ont retenu la taille, dans
une commune, de celle des jeunes entre 16 et 24 ans, sans diplôme et hors du système scolaire. Marc Barthélémy valorise
cet apport : « On modélise depuis
longtemps certains phénomènes à
la façon d’une épidémie, à l’image
de la propagation d’une rumeur.
Ce qui est nouveau, c’est de la relier
à un aspect socio-économique.
Cette étude trouve l’indicateur qui
détermine la population susceptible de répondre à la “maladie” ».
« C’est un ingrédient important,
souligne à son tour Jean-Pierre
Nadal. L’émeute ne touche que les
quartiers défavorisés, qui forment
un réseau dense en région parisienne, et elle meurt au-delà. » C’est
donc cette « géographie de la pauvreté qui permet la diffusion continue des émeutes comme une vague », appuie à son tour le sociologue du CNRS et coauteur de l’étude
Sebastian Roché. Il met en avant
l’intérêt d’une telle modélisation
pour les pouvoirs publics : « La propagation de la violence à la suite
d’une intervention de police est liée
aux conditions socio-économiques,
et cela doit être intégré à une nouvelle manière de faire de la police
dans les quartiers sensibles. » p
julia pascual
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ACTUALITÉ
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
|3
TÉLESCOPE
L’endométriose mieux combattue
b
PSYC HOLOGI E
GYNÉCOLOGIE - La HAS a publié des recommandations sur la prise en charge de cette maladie
féminine méconnue, qui doit être personnalisée, pluridisciplinaire et coordonnée
E
n mars 2016, le grand public
découvrait une affection
féminine répandue mais
taboue, l’endométriose. C’était à la
suite d’une campagne nationale
sur cette maladie. Son slogan :
« Les règles, c’est naturel, pas la
douleur. » L’endométriose, en
effet, se traduit souvent – pas toujours – par des douleurs intenses
lors des règles. « C’est un reflux des
règles qui, au lieu de s’évacuer par
le vagin, remontent, s’échappent
et inondent le bassin. Ce sang
contient des cellules vivantes qui
vont coloniser d’autres organes : les
trompes, les ovaires, la vessie, le rectum… parfois même les poumons »,
explique le docteur Erick Petit. Ce
radiologue a fondé, en 2007, l’un
des premiers centres consacrés à
cette maladie, dans le groupe hospitalier Paris Saint-Joseph.
Un diagnostic difficile
« L’endométriose reste difficile à
diagnostiquer et à traiter car c’est
une maladie profonde », résume le
professeur Xavier Fritel, chirurgien gynécologue au CHU de
Poitiers. Pour clarifier les modalités de sa prise en charge, de nouvelles recommandations ont été
publiées le 16 janvier par la Haute
Autorité de santé (HAS), avec le
Collège national des gynécologues et obstétriciens français
(CNGOF). Ses trois maîtres mots :
la coordination de la prise en
charge, son individualisation et
l’information des patientes.
Les précédentes recommandations dataient de 2006. Les nouvelles prennent en compte des
progrès réalisés dans trois domaines. « L’imagerie permet un diagnostic plus précoce ou la détection
de lésions plus petites. Grâce à la
chirurgie sous cœlioscopie, on peut
enlever les lésions en épargnant les
tissus sains. Et la préservation de la
fertilité est désormais prise en
compte d’emblée », explique
Xavier Fritel, qui a participé à ces
nouvelles recommandations.
Fait notable, les inspiratrices de
ces recommandations ont été les
associations de patientes. Leur
démarche illustre un mouvement
de fond qui anime le monde de
la santé : les personnes malades
sont désormais des experts
reconnus de leur maladie. « Je suis
persuadée que nos campagnes
d’information ont joué un rôle
ÉT H OLOGI E
Le corbeau calédonien,
roi de l’hameçonnage
Marche contre l’endométriose, à la suite de l’appel des associations, le 25 mars 2017, à Paris. ROMAIN BEURRIER/REA
déclencheur », confie Nathalie
Clary, représentante de l’association Endomind, qui participait à
ces recommandations.
Pour les associations, « le point le
plus positif », c’est la prise de conscience de l’importance de cette
maladie. « Les acteurs concernés se
sont enfin penchés sur la question,
se réjouit Nathalie Clary. Ce travail
fait aussi ressortir des lacunes, soulignant la nécessité de recherches. »
Car quelle est, au juste, la fréquence de cette affection ? On évoque souvent un taux de 10 % à 20 %
de femmes en âge de procréer.
Mais ce n’est qu’une estimation.
« Ce que l’on sait, c’est que, parmi les
femmes qui consultent pour infertilité, le taux de femmes atteintes
d’endométriose est de 40 % »,
assure Xavier Fritel. Car l’infertilité
est une autre conséquence de la
maladie. « Ce n’est pas une fatalité :
60 % des femmes atteintes arrivent
à avoir un enfant naturellement »,
tempère Nathalie Clary.
Ces nouvelles recommandations
comportent « trois avancées notables », estime-t-elle. Dans le diagnostic de la maladie, tout d’abord,
« on privilégie désormais des actes
non invasifs », au lieu de la cœlioscopie, cette technique de chirurgie mini-invasive qui consiste à
introduire une mini-caméra dans
l’abdomen. Après un examen clinique, « le diagnostic repose
aujourd’hui sur deux piliers : une
échographie pelvienne endo-vaginale, si besoin complétée par une
IRM du pelvis faite par un radiologue expert », précise Erick Petit.
L’errance diagnostique est répandue. « Même sans la maladie, la
moitié des femmes environ ont des
douleurs modérées à intenses lors
des règles », indique Xavier Fritel.
Deux signes cependant sont évocateurs de la maladie : l’intensité
des douleurs et leur localisation.
Médecines alternatives
Le traitement de première intention reste la contraception hormonale, souvent très efficace. La chirurgie peut ensuite être proposée,
selon les attentes de chaque patiente : « On n’opère pas toutes les
endométrioses. Ce sont parfois des
interventions complexes. La patiente doit être informée de ce qu’on
en espère et des éventuelles complications », explique Xavier Fritel.
Une seconde « grande avancée »
est saluée par la représentante
d’Endomind : « La HAS ouvre la
porte aux médecines alternatives
(ostéopathie, sophrologie, yoga…),
qui offrent des solutions pour
mieux gérer les douleurs. » Troisième point important, selon
Nathalie Clary : « Ces recommandations soulignent la nécessité
d’une bonne organisation des parcours de soins des patientes, avec
une prise en charge multidisciplinaire. » La HAS préconise ainsi une
coordination entre tous les professionnels de santé concernés, qu’ils
exercent en ville ou à l’hôpital.
Gynécologues-obstétriciens, radiologues, chirurgiens… mais
aussi psychologues ou experts de
la procréation médicalement assistée : l’objectif, à terme, est qu’ils
puissent travailler en réseau.
« L’approche de cette maladie
doit être à la fois multidisciplinaire
et individualisée, confirme le docteur Petit, qui préside lui-même le
réseau Resendo, coordonnant les
prises en charge de l’endométriose en Ile-de-France. Cette affection est propre à chaque patiente.
La prise en charge sera donc très
différente selon l’âge, le désir de
grossesse, la douleur, l’impact sur
la vie quotidienne… » Par ailleurs,
une commission chargée de labelliser des « centres experts » sur
l’endométriose doit bientôt rendre son rapport, en réponse à une
demande forte des patientes. p
florence rosier
NEUROSCIENCES - Une étude menée en Malaisie suggère que l’olfaction est liée au mode de vie
L
« Le bonheur est parfois caché dans
l’inconnu », disait Victor Hugo. Il n’est probablement pas dans nos smartphones, selon
l’étude dirigée par la professeure Jean
Twenge, de l’université d’Etat de San Diego,
en Californie. Pour parvenir à cette conclusion, les auteurs se sont appuyés sur une
base de données de près d’un million d’adolescents, qui ont répondu à des questions sur
leur utilisation du téléphone et l’estimation
de leur bonheur. « Cette étude n’établit pas de
lien de causalité, mais de nombreuses autres
montrent aussi qu’une utilisation massive du
smartphone conduit à un bien moindre épanouissement », explique Jean Twenge. Autre
constat : l’absence totale d’écran ne conduit
pas à un bonheur maximal. Il semblerait
donc que la clé soit « une utilisation modérée
des outils digitaux, deux heures maximum
par jour, pour augmenter le temps passé en
groupe, à discuter ou à faire du sport ».
> Twenge et al., « Emotion », du 22 janvier.
Les chasseurs-cueilleurs ont du nez
e scénario a longtemps fait
consensus. En se dressant
sur ses deux jambes, l’espèce humaine avait fait le choix
de la vision au détriment de l’olfaction. La faiblesse de notre odorat se voulait donc universelle.
Conséquence naturelle, là où
notre vocabulaire visuel semble
sans limite, le lexique se rapportant aux odeurs paraît presque
vide. On évoque une senteur de
banane, de chocolat…
Et les Jahai sont arrivés. Ces
chasseurs-cueilleurs de Malaisie
disposent d’une bonne douzaine
de mots pour qualifier ce
qu’éprouve leur nez. Des termes
pour nous inconnus, sauf peutêtre celui de « moisi ». Testés
par des scientifiques avec de
nombreux produits allant de la
cannelle à la fumée et du dissolvant au savon, les Jahai ont
montré une même aisance à
nommer l’odeur qu’à répondre
Le smartphone, outil antibonheur ?
à un test de couleur. Le groupe
témoin occidentalisé séchait
pour sa part lamentablement à
reconnaître les échantillons placés sous ses narines.
Mais à quoi fallait-il attribuer
cette compétence : à la langue, à
l’environnement ou au mode de
subsistance ? Un lexique se rapportant à l’odorat a bien été mis
en évidence chez des chasseurscueilleurs du Gabon, de Thaïlande et du Mexique. « Mais cela
ne prouvait rien », indique la psychologue néerlandaise Asifa
Majid. Avec la linguiste suédoise
Nicole Kruspe, elle a voulu trancher la question. Toutes deux ont
donc reproduit l’expérience, présentant seize odeurs et 80 couleurs, à deux groupes ethniques
voisins, parlant deux langues
asliennes proches de celle des
Jahai et vivant dans une zone de la
forêt tropicale humide malaisienne particulièrement riche en
parfums – pas moins de 850 espèces d’orchidées. La revue Current
Biology en publie les résultats. Les
chasseurs-cueilleurs Semaq Beri
ont montré « les mêmes compétences pour les odeurs que pour les
couleurs », poursuit Asifa Majid.
A l’inverse, peut-on lire dans
l’article, les Semalai, des horticulteurs adeptes de la culture sur
brûlis, « se sont comportés un peu
comme des anglophones », incapables de reconnaître correctement les fragrances proposées.
Priorité à la vision
Pour les chercheuses, une conclusion s’impose : « L’idée simple que
nous aurions perdu l’odorat au fil
de l’évolution ne peut donc être
juste. L’olfaction reste une compétence humaine. » Selon elles, nous
aurions donné la priorité à nos
yeux pour des raisons de communication. « Nous pouvons être sûrs
que nous regardons le même objet
que notre interlocuteur, précisentelles. L’ouïe et l’odorat n’offrent pas
cette garantie. »
En apportant une réponse, ces
travaux posent de nombreuses
questions. Les deux chercheuses
aimeraient notamment comprendre si les deux groupes ethniques perçoivent les odeurs différemment ou si la différence ne
réside que dans leur capacité de
les nommer. Elles souhaiteraient
également comprendre comment le vocabulaire olfactif est
apparu. « On sait que, pour les
couleurs, tout est parti des mots
“noir” et “blanc”. Berlin et Kay ont
montré dans les années 1960 que,
dans tous les lexiques de couleurs,
la troisième couleur était le rouge.
Puis le vert ou le jaune, et ainsi de
suite. Y a-t-il une même logique
dans l’évolution du vocabulaire
olfactif ? » A vue de nez, elles pensent que oui. p
nathaniel herzberg
Une équipe de l’université de St Andrews, en
Ecosse, vient de comprendre pourquoi le corbeau calédonien prend tant de soins à façonner des outils courbes. Cet oiseau utilise en
effet des brindilles, dont il prépare soigneusement la forme, pour attraper des termites
dans des trous d’arbre. Les scientifiques ont
présenté aux oiseaux des bâtonnets droits et
courbes et ont comparé leurs performances.
Suivant la forme des trous, les corvidés
accomplissent la tâche trois à dix fois plus
rapidement avec les outils courbes. Ce résultat met en évidence l’importance de petits
changements dans la quête de nourriture, et
comment cette dernière peut, à l’inverse, doper le progrès technologique. (PHOTO : JAMES ST CLAIR)
> St Clair et al., « Nature Ecology & Evolution »,
du 22 janvier.
PR ÉC I S I ON
Lennart Nilsson et l’embryon
Dans notre dossier intitulé « Une nouvelle
vision de l’embryon » (Science & médecine
daté du 17 janvier), nous faisions référence
aux images pionnières du photographe Lennart Nilsson, soulignant que la provenance
des embryons n’était pas toujours explicitée.
Cependant, dans le premier article consacré
à ses travaux, publié par Life, le 30 avril 1965,
il était indiqué que certains des embryons
photographiés « avaient été retirés chirurgicalement pour des raisons médicales diverses ».
Cette précision n’apparaissait pas sur la photographie de « une » de Life, montrant, selon
la légende, « un fœtus vivant de dix-huit semaines dans son sac amniotique ». Beaucoup
de gens ont donc cru que ces images provenaient bien d’embryons ou de fœtus vivants.
> http://100photos.time.com/photos/lennartnilsson-fetus
42
C’est, en millions, le nombre moyen de protéines
contenues dans une cellule de levure de boulanger, selon une étude menée à l’université de
Toronto et parue le 17 janvier dans la revue Cell
Systems. Jusqu’alors, le nombre de protéines
cellulaires faisait l’objet d’évaluations très disparates, s’appuyant sur des méthodologies diverses
– notamment en accolant des appendices fluorescents aux protéines et en mesurant le niveau
de brillance induit dans la cellule. La nouvelle
estimation se fonde sur vingt et une études
portant sur l’abondance respective des quelque
6 000 protéines produites au sein de Saccharomyces cerevisiae. Certaines sont présentes en
centaines de milliers d’exemplaires, d’autres se
comptent en moins de dix unités. Ce décompte
pourrait donner des indications sur les fonctions
respectives des protéines. Une telle estimation
sera plus difficile pour les cellules humaines, chacune ayant un profil et des fonctions différents.
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4|
ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Chirurgie bariatrique
L’urgence
d’un meilleur suivi
L’OBÉSITÉ EN FRANCE
Des disparités régionales
PRÉVALENCE DE L’OBÉSITÉ EN FRANCE,
EN %
Ille-etVilaine
Côtes-d’Armor
10,7-13,0
▶
25,6
17,4
LoireAtlantique
13,7
13,6
18,5
16,6
16,7
13,3-13,7
SUITE DE LA PREMIÈRE PAGE
10,7
16,6-17,4
22,9
Paris
Indre-et-Loire
Vienne
19,4
Charente
12,3
Gironde
22,9-25,6
PyrénéesAtlantiques
Meurthe-etMoselle
Loiret
18,3-19,4
Les données issues de la cohorte Sniiram (Système national d’information interrégimes de
l’Assurance-maladie), mise en place en 2009 et qui
suit 15 000 patients qui ont subi une intervention
de ce type, vont dans le même sens. Un quart
de ces patients opérés avaient un traitement antihypertenseur. Six ans après, un sur six a arrêté
son traitement. De même, sur les 10 % qui avaient
un médicament contre le cholestérol, un sur deux
n’en a plus besoin. La proportion est identique
pour le diabète de type 2, un bénéfice attesté par
une littérature abondante.
Autre piste, notamment évaluée par l’équipe de
recherche du professeur François Pattou (CHRU
de Lille), l’effet majeur de la chirurgie sur les
lésions inflammatoires et la fibrose du foie au
cours de la stéatohépatite non alcoolique (NASH).
Un essai multicentrique est en cours. En revanche, aucun bénéfice n’a été observé pour les troubles anxiodépressifs et la douleur, selon ces données. Mais la chirurgie entraîne globalement une
amélioration de la qualité de vie des patients,
limite le nombre d’arrêts de travail…
Evaluation sur le long terme
C’est pour ces raisons qu’elle a suscité – et suscite encore – autant d’engouement. Mais la
réussite d’une opération doit aussi être observée à l’aune du temps. « C’est une chirurgie relativement récente, on ne sait pas à long terme ce
que cela va donner », prévient ainsi le professeur
Claude Attali, du Collège national des généralistes enseignants (CNGE). « La réussite doit donc
s’évaluer sur le long terme et au regard d’un
ensemble de bénéfices et non de la seule perte de
poids », rappelle le docteur Annie Fouard, responsable du département hospitalisation à la
Caisse nationale d’Assurance-maladie (CNAM)
et qui participe à un groupe de travail sur le sujet
avec le ministère de la santé.
Cette chirurgie est en effet loin d’être anodine.
François Pattou évoquait le « côté obscur de la
force » lors des journées de recherche sur l’obésité
en 2016 : « La mortalité atteint 0,3 pour 1000.
Trente personnes sont décédées en 2015. » Le taux
de réinterventions a doublé en dix ans, passant de
5 % à 10 % entre 2006 et 2016. On observe également des complications, d’environ 15 %, liées à la
nature même d’une chirurgie de l’abdomen. « On
ne nous a pas prévenus qu’on allait souffrir »,
entend-on souvent dire les patients. Les effets
secondaires comme les troubles intestinaux, les
malaises après repas, la fatigue… sont fréquents.
« Cela diffère fortement d’une personne à l’autre.
Chaque cas est particulier », insiste le docteur
Christine Poitou-Bernert (Pitié-Salpêtrière). Les
habitudes alimentaires sont chamboulées. Certains patients ne peuvent plus manger de
viande, de pâtes, et préfèrent les choses sucrées.
Le risque le plus fréquent, notamment pour le
Nord
Rhône
13
18,3
13,3
13,3
Gard
HauteGaronne
17
Bouches-duRhône
17 % d’adultes obèses
DISTRIBUTION DE LA CORPULENCE SELON LE SEXE, EN 2015
Maigreur
Normal
Surpoids
Obésité
Adultes (18-74 ans)
Enfants (6-17ans)
13,9 %
11,8 %
68,1 %
72,3 %
14,2 %
3,8 %
« LE MÉDECIN GÉNÉRALISTE
EST LE MIEUX À MÊME
DE PALLIER L’INSUFFISANCE
DE SUIVI DE CES PATIENTS,
À CONDITION D’ÊTRE FORMÉ
ET INVESTI AU SEIN
D’UN PARCOURS DE SOINS
MIEUX COORDONNÉ »
RAPPORT DE L’ACADÉMIE NATIONALE
DE MÉDECINE
11,8 %
4,1 %
bypass, réside dans les carences nutritionnelles
en fer, en vitamines D, B12, B1.
Aussi, si des grossesses sont rendues possibles
après la chirurgie, la vigilance s’impose pour les
femmes en âge de procréer. « Il est obligatoire
d’avoir une supplémentation en vitamine B12 et
en acide folique, dont la carence peut engendrer
de graves anomalies de développement du fœtus,
y compris des spina-bifida, constate le docteur
Annie Fouard. Plus généralement, toute personne qui envisage ce type d’intervention doit
avoir une information complète sur les risques à
court et à long terme. »
En effet, l’engouement pour ces techniques ne
doit pas masquer que plus de la moitié des personnes opérées sont perdues de vue cinq ans
après l’intervention. Déjà, en 2015, les sociétés
savantes alertaient. « Rares sont les centres qui
suivent encore plus de la moitié de leurs patients
deux ans après l’opération », constataient l’académie de chirurgie et la Soffcomm. « On voit des
personnes arriver à l’hôpital avec des problèmes
neurologiques à 40 ans dus à des carences », précise Karine Clément. « La littérature a montré
que de nombreuses complications pourraient
être évitées si le suivi était organisé », constate le
professeur Claude Jaffiol, à l’origine du rapport
de l’Académie nationale de médecine « Améliorer le suivi des patients après la chirurgie baria-
2,5 %
2,4 %
53,3 %
43,7 %
26,8 %
37,1 %
17,4 %
16,8 %
trique ». « Le médecin généraliste est le mieux à
même de pallier l’insuffisance de suivi de ces
patients, à condition d’être formé et investi au
sein d’un parcours de soins mieux coordonné »,
avance ce rapport.
De même, « les médecins généralistes doivent
être plus associés à la décision opératoire ». D’un
côté, il arrive trop souvent que le médecin généraliste découvre l’opération de ses patients, de
l’autre, certains, parfois réticents, évoquent un
manque de temps, et une rémunération insuffisante – les consultations sont longues –, et un
manque de formation. Ce rapport préconise ainsi
que ces consultations soient mieux rémunérées.
Il est également demandé la prise en charge des
consultations de psychologie et de diététique, la
supplémentation en vitamines, sans oublier l’activité physique… ce qui permettrait d’améliorer le
suivi, et, à terme, d’engendrer des économies.
D’autant plus que les personnes les plus touchées
par l’obésité sont les plus socialement défavorisées. Les patients eux-mêmes ne sont d’ailleurs
pas toujours observants. Il est vrai qu’avec la perte
spectaculaire de poids une sorte de période appelée « lune de miel » peut s’installer, certains se
croient guéris et ne jugent pas utile d’être suivis.
Comme l’a constaté la HAS et ses indicateurs de
qualité recueillis dans les 451 établissements réalisant cette pratique, cette technique est loin d’être
UNE EFFICACITÉ RECONNUE DANS LE DIABÈTE
C’
est une tendance lourde
au niveau mondial. Les
indications pour la chirurgie bariatrique sont en train
d’être étendues à des personnes
moins obèses, mais diabétiques.
Ce traitement était initialement
réservé aux patients dont l’indice
de masse corporelle (IMC) dépassait 40 kg/m2 (ou 35 lorsqu’une ou
plusieurs maladies sont associées) et dont l’état était susceptible d’être amélioré par la chirurgie. Mais la part des personnes
opérées avec un IMC situé entre
30 et 35 est passée de 29 % en 2011 à
35 % en 2015 (selon les chiffres de
l’Assurance-maladie).
La chirurgie bariatrique a fait la
preuve de son efficacité métabolique avec une amélioration spectaculaire du diabète de type 2, parfois
même avant la perte de poids. Un
enjeu quand on sait que la préva-
lence du diabète a doublé en trente
ans dans le monde, selon le Lancet,
avec 445 millions de personnes
touchées – en France, cela représente 5 % de la population.
Dès 1925, puis dans les années
1940, l’amélioration de la glycémie
était rapportée comme un effet
secondaire de la gastrectomie,
comme l’indiquait le chirurgien et
chercheur Laurent Genser (hôpital
la Pitié-Salpêtrière), lors d’une
séance à l’Académie nationale de
chirurgie en novembre 2016.
Risques cardio-vasculaires
Plus récemment, une méta-analyse, qui a recensé une quinzaine
d’études randomisées (94 000 patients obèses), a montré que la chirurgie était toujours plus efficace
qu’un traitement médicamenteux, et ce, indépendamment de la
sévérité de l’obésité et du taux
d’hémoglobine glyquée (HbA1c)
initiale, reflet de la glycémie. En
outre, la chirurgie diminue le risque cardio-vasculaire.
Mais qu’en est-il sur la durée ? Si
les études montrent qu’un an
après entre 60 % et 80 % des diabètes sont soignés, seulement 30 % à
40 % des personnes sont en rémission à cinq ans. L’étude suédoise
SOS (pour swedish obese subjects)
avait en effet montré que 72 % des
patients avec un diabète de type 2
opérés étaient en rémission à deux
ans mais seulement 36 % à dix ans
et 30 % à quinze ans. Et rémission
ne veut pas dire guérison. Certains
doivent reprendre des traitements. De plus, le nombre de patients « perdus de vue » est important, plus d’un sur deux.
Quels sont les mécanismes en
jeu ? L’amélioration du contrôle
glycémique s’explique par la res-
triction alimentaire et la perte de
poids mais aussi par des modifications de sécrétion de certaines hormones digestives comme la ghréline, ou encore des actions sur le
microbiote, etc. La chirurgie
entraîne un remodelage complet
du tube digestif, de la mécanique
intestinale. « Ces résultats révèlent
le rôle de l’intestin en tant qu’acteur
majeur du contrôle de la glycémie »,
indiquait la physiologiste Maude
Le Gall (Inserm), coauteure d’une
étude parue en 2015 dans Gastroenterology, qui avait mis en
avant des résultats concluants.
« L’idée n’est pas de faire de la chirurgie à toutes les personnes diabétiques qui ne seraient pas obèses. L’enjeu futur est plutôt de trouver un ou des médicaments qui
pourraient mimer la chirurgie, en
agissant sur l’intestin », résume
Karine Clément, directrice de
l’équipe Nutriomique (Inserm/
Sorbonne université), à l’Institut
de cardiométabolisme et de nutrition, à Paris (Pitié-Salpêtrière).
Tournant décisif
Dans ce contexte, l’Association
américaine du diabète a proposé
en 2016 la chirurgie bariatrique en
première ligne de traitement du
diabète de type 2 pour les personnes dont l’IMC se situe entre 30 et
35. En France, la Haute Autorité de
santé n’a pas élargi ses recommandations. D’autres pays s’interrogent, comme en Amérique du Sud,
et vont même jusqu’à envisager
une chirurgie pour des personnes
diabétiques présentant un simple
surpoids et un diabète mal équilibré malgré une discipline diététique et thérapeutique satisfaisante.
En France, les académies de médecine et de chirurgie reconnais-
saient, fin 2012, « la chirurgie métabolique comme un tournant décisif
et une option thérapeutique chez
les patients diabétiques de type 2 »,
mais conseillaient « de privilégier
la prudence, en l’absence de suivi à
long terme, notamment sur les
complications ». « Le risque est
d’aboutir à des abus », pointe ainsi
l’endocrinologue Claude Jaffiol,
membre de l’Académie de médecine, qui a coordonné un rapport
sur la chirurgie bariatrique.
Pour Karine Clément, l’idée est
aussi d’aller un peu plus vers une
médecine personnalisée. « Nous
sommes en train de construire
des scores de prédiction, grâce au
“machine learning”, afin de
mieux préparer les patients et de
mieux identifier ceux qui pourraient tirer les meilleurs bénéfices
à long terme. » p
p. sa.
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ÉVÉNEMENT
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
|5
LA CHIRURGIE BARIATRIQUE EN FRANCE
Trois techniques principales
ANNEAU GASTRIQUE
Des écarts de 1 à 20 dans le recours à ces interventions
SLEEVE GASTRIQUE
TAUX DÉPARTEMENTAL STANDARDISÉ
POUR 100 000 HABITANTS EN 2014
BY-PASS
8 à 26 (3*)
Poche
gastrique
Anneau
ajustable
Agrafes
Poche
gastrique
27 à 55 (31*)
Estomac
restant
Jéjunum
raccordé
56 à 84 (38*)
85 à 114 (20*)
115 à 170 (8*)
Le sleeve gastrique a détrôné l’anneau depuis 2010
ÉVOLUTION DES ACTES DE CHIRURGIE BARIATRIQUE, PAR TYPE D’ACTE, DE 2006 À 2015
50 000
Ensemble
Sleeve
By-pass
Anneau gastrique
40 000
48 356
* Nombre de
départements
par classe
30 908
30 000
20 000
14 461
10 000
2 886
2006
07
08
09
2010
11
12
13
14
2015
Un suivi qui laisse à désirer par rapport aux recommandations
38%
Mauvais
50%
Moyen
12%
Bon
GUADELOUPE
MARTINIQUE
GUYANE
RÉUNION
* Le suivi est considéré comme “mauvais” si lors de la 5e année, le patient a eu :
― Une seule ou aucune consultation avec un médecin généraliste
― Aucune consultation avec un chirurgien, un endocrinologue ou en hôpital de jour
― Aucun bilan sanguin (fer, calcium, vitamine D)
― En cas de by-pass, aucune supplémentation (fer, calcium, vitamine D)
SOURCES : IRDES, CNAM, SANTÉ PUBLIQUE FRANCE, COHORTES CONSTANCES ET ESTEBAN
faite dans les règles de l’art, avec « une grande hétérogénéité des pratiques » et une forte disparité
selon les régions. Ainsi trois patients sur dix
n’ont pas bénéficié d’examens préalables suffisants (bilan de leurs comorbidités, bilan endoscopique et évaluation psychologique). Et 20 % des
patients n’ont pas reçu les informations minimales ! N’ayant perdu « que » 10 kilos, Salomé – elle en
pèse 90 – se souvient ainsi « qu’elle n’a pas été
informée avant l’opération des complications
éventuelles ni du suivi à vie ».
Le chirurgien Jérôme Dargent temporise. « Ces
constats sont parfois justifiés, parfois erronés, et
parfois mal compris. (…) Les déséquilibres sont à
placer ailleurs, entre les centres “sérieux” et ceux à
très faible expérience et volume insuffisant. » Ne
faut-il pas diminuer le nombre de centres autorisés ? Un tiers des 441 établissements ont réalisé
en 2015 moins de 30 interventions par an, le seuil
d’activité requis pour être labellisé. Ce seuil de
30 opérations est nettement insuffisant. La
Soffcomm, avec les autorités sanitaires, travaille
sur le renforcement de cette labellisation. Pour le
professeur Olivier Ziegler, diabétologue-nutritionniste, coordinateur du Centre spécialisé de
l’obésité de Nancy (CHRU Nancy), « l’enjeu serait
de l’augmenter à 100, l’essentiel étant de disposer
d’une équipe pluridisciplinaire capable de gérer les
parcours de soins avant et après la chirurgie ». Or,
« IL EST URGENT
DE VALORISER CETTE
MÉDECINE DE L’OBÉSITÉ,
MALADIE COMPLEXE
ET ÉVOLUTIVE »
OLIVIER ZIEGLER
COORDINATEUR DU CENTRE
SPÉCIALISÉ DE L’OBÉSITÉ DE NANCY
INFOGRAPHIE : « LE MONDE »
en France, seuls 36 % de centres (158) réalisent
plus de 100 interventions annuelles. Et seuls 29 %
des 451 établissements réalisent les trois techniques ! Les autorités de tutelle travaillent sur de
nouveaux dispositifs d’autorisation.
Selon la HAS, « les 37 centres spécialisés de l’obésité (CSO), créés après le plan obésité en 2013, et
leurs partenaires, 178 établissements au total,
obtiennent de meilleurs résultats que les autres
établissements ». L’Assurance-maladie recommande d’ailleurs aux patients de se rendre dans
ces centres spécialisés.
Centres de référence labellisés
« Il serait utile d’avoir une médecine de parcours
pour la chirurgie bariatrique, avec une gradation
des soins et des centres de référence labellisés, à
l’instar de ce qui existe pour le cancer », résume le
professeur Olivier Ziegler. La clé est la coordination entre les différents acteurs. Applications,
balances connectées, etc., de nombreux outils
sont à l’étude pour améliorer le suivi à distance…
en lien avec les professionnels de santé.
Autres écueils pointés par l’Assurance-maladie :
une trentaine d’enfants – sur la centaine de jeunes
de moins de 18 ans opérés chaque année – l’ont été
en dehors des centres labellisés, ce qui n’aurait
pas dû avoir lieu. La Direction générale de l’offre
de soins s’est saisie du sujet. De nouvelles techni-
ques se développent, plicature gastrique, variante
du bypass dite « mini-bypass », etc., qui ne sont
pas encore validées.
Du côté des patients, le Collectif national des
associations d’obèses (CNAO), à l’origine d’un
Livre blanc sur le sujet, milite pour plus d’éducation thérapeutique, afin d’améliorer l’observance.
Autre piste, le professeur Karem Slim, responsable
de l’unité de chirurgie ambulatoire au CHU
Estaing de Clermont-Ferrand, développe la « réhabilitation améliorée après chirurgie », mise en
place en 2007. Utilisée dans une quinzaine de centres, elle consiste à limiter l’« agression des soins »,
à rendre le patient acteur et à travailler en équipe.
Pour Anne-Sophie Joly, présidente du CNAO, la
question est plus large. Elle plaide pour que « l’obésité soit reconnue comme une maladie afin de
mieux prendre en compte la souffrance du patient ». Même constat pour Olivier Ziegler : « Il est
urgent de valoriser cette médecine de l’obésité, maladie complexe et évolutive. Concernant la chirurgie, il existe de graves lacunes dans l’organisation
des soins, lesquelles ne favorisent pas les bonnes
pratiques. » Peut-être faut-il opérer moins, mais
avec plus de suivi et donc plus de moyens pour le
faire, interpelle ce spécialiste, et « aller plus loin
dans la description des différentes formes d’obésité.
L’indice de masse corporelle ne suffit pas ! ». p
pascale santi
DES RÉPERCUSSIONS PSYCHOLOGIQUES NÉGLIGÉES
J
e retourne à la piscine où je n’allais
plus depuis tant et tant d’années,
par peur du regard des autres », dit
cet homme opéré au CHU de
Rouen. Pour beaucoup de patients, la
chirurgie de l’obésité a permis une
nouvelle vie. Mais son retentissement
psychologique n’est pas toujours bien
appréhendé. On constate une « amélioration majeure de l’humeur et de la
qualité de vie tant que dure la perte de
poids et qu’elle se maintient, de même
qu’une meilleure image corporelle et de
l’estime de soi », note Olivier Ziegler,
diabétologue-nutritionniste, coordinateur du Centre spécialisé de l’obésité
de Nancy (CHRU Nancy).
Mais tout n’est pas si simple. « Cela a
été très difficile pour moi de m’habituer
à ce nouveau corps qui subit tant de
transformations », dit Yolande Pontonnier, présidente de l’association Vers
un nouveau regard. Opérée il y a onze
ans avec la technique du bypass, elle a
perdu 50 kg. Mais avoue qu’elle a dû
subir plusieurs chirurgies réparatrices
pour « affronter » ce nouveau corps.
« Les médecins n’ont pas le temps de parler de ce qu’ils considèrent parfois
comme des détails. » C’est entre autres
pour cela qu’elle a créé, avec Danièle
Longue, cette association en 2013. Pour
expliquer aux patients ce long parcours de la chirurgie.
Regret du corps « carapace »
La plupart des patients obèses
n’aiment pas leur corps obèse, si loin du
corps prétendument idéal qui répond à
la « norme ». Pour autant, « alors que
c’est ce que je souhaite depuis tant d’années, la perte du poids est psychologiquement difficile », dit Florence, opérée
il y a cinq ans, qui a perdu 50 kilos en
quelques mois. Notamment à cause de
l’angoisse de reprendre des kilos. Certains patients vont même jusqu’à
regretter ce « ventre carapace, cette pro-
tection, cette bouée »… « L’aspect psychologique est fondamental », insiste AnneSophie Joly, elle-même opérée, présidente du Collectif national des associations d’obèses (CNAO). Mais cette
dimension est trop rarement prise en
compte, la consultation à ce sujet se
réduisant parfois à quelques minutes.
« La sélection des malades pour la
chirurgie bariatrique est fondamentale.
Ainsi, on refuse les personnes schizophrènes ou ayant des troubles du comportement alimentaire. Je n’opère pas trois
patients sur quatre, mais ils sont pris en
charge dans le service et peuvent dans
certains cas être opérés plus tard », explique le professeur Karem Slim, responsable de l’unité de chirurgie ambulatoire
au CHU Estaing de Clermont-Ferrand.
« Les personnes obèses ont souvent des
histoires de vie complexes. Environ 80 %
ont une alimentation émotionnelle, dont
30 % à 40 % présentent des binge eating
disorders (troubles du comportement
alimentaire avec accès hyperphagiques
ou crises alimentaires). » Les origines de
ces troubles sont multiples. « Derrière
une grande diversité phénotypique se
cachent une certaine fragilité psychique
et une difficulté à contrôler ou à stabiliser
les émotions », souligne Olivier Ziegler.
Deuil de la bouffe
La chirurgie a un effet de sevrage de ces
compulsions, comme l’ont montré des
études utilisant l’imagerie fonctionnelle du cerveau, mais les données de
la littérature montrent que les récidives de ces troubles sont possibles et
expliquent certaines reprises de poids,
souvent plusieurs années après la chirurgie. Les événements de vie difficiles
pouvant être en cause. « Certaines personnes changent d’addiction : elles arrêtent les comportements compulsifs à
l’égard de la nourriture mais recommencent à fumer ou se mettent à boire.
Il est donc essentiel de pouvoir suivre et
accompagner ces patients, d’autant
plus que certains ont une forte anosognosie à l’égard de ces troubles », insiste
le professeur Ziegler. Car la chirurgie
modifie la façon d’appréhender les aliments. « J’ai dû attendre deux ans avant
d’accepter le deuil de la bouffe », dit
cette jeune femme. Des troubles du
goût, de l’odorat peuvent aussi fortement perturber la qualité de vie.
Fait préoccupant, une étude publiée
dans JAMA Surgery en octobre 2015 avait
montré que le risque de suicide augmente de 50 % chez les personnes opérées. Confirmant un chiffre équivalent
d’une précédente étude dans le New
England Journal of Medicine en 2007. Il
faut souligner que le nombre de participants à ces études était modeste. La
chirurgie peut aussi bouleverser la vie
affective, pour le meilleur ou pour le
pire. « J’ai quitté mon mari », dit une quadragénaire qui a perdu 45 kilos. p
p. sa.
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RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
LE LIVRE
SAÏGAS : L’ALLIANCE
MORTELLE D’UNE BACTÉRIE
ET DE LA MÉTÉO
La nature triche
et trompe
Au printemps 2015, quelque
200 000 saïgas, des antilopes d’Asie
centrale au museau arqué, succombaient en trois semaines dans les plaines du Kazakhstan. Cette hécatombe
soudaine, qui a décimé 60 % de cette
espèce déjà classée « en danger critique
d’extinction », vient d’être partiellement
expliquée par un groupe de scientifiques dans la revue Science Advances.
Des conditions météorologiques inhabituelles – température et humidité élevées pour le printemps – sont établies
comme étant des « déclencheurs »
de la bactérie normalement inoffensive
Pasteurella multocida. Les chercheurs
ont écarté d’autres hypothèses : radiations liées aux essais nucléaires soviétiques, pollutions dues à des tirs avortés
de fusées depuis Baïkonour, virus ou
champignons… Ils ont constaté que des
épidémies – moins sévères – avaient
déjà eu lieu dans des conditions météorologiques similaires. Reste à déterminer selon quel processus biologique une
bactérie anodine se mue en tueuse de
masse. (PHOTO : COURTESY OF THE JOINT SAIGA
Cet essai captivant offre
une épopée scientifique
dans les ruses du monde
animal et végétal
I
l vit dans les eaux tropicales de l’océan
Pacifique, se déplace en petits groupes
et possède, tant qu’il est jeune, une
tache noire caractéristique au niveau de la
nageoire dorsale : Pomacentrus amboinensis, de la famille des « poissons demoiselles », ruse ainsi face à son prédateur. La
fonction de ces taches – les ocelles – est de
« semer la confusion pour éviter une attaque,
l’avant [les yeux] et l’arrière deviennent difficiles à distinguer », raconte Martin Stevens
dans son livre Les Ruses de la nature. Professeur à l’université d’Exeter, au RoyaumeUni, il étudie les stratégies comportementales des animaux et des végétaux.
C’est le cœur de l’ouvrage : l’auteur traque
les cas de duperie et les coups de bluff de
plantes ou d’animaux qui se défendent, élèvent leurs petits, se nourrissent, séduisent ou
copulent. Il rattache ce large éventail de situations courantes à des études et des travaux
biologiques menés aux quatre coins du
monde, pour en tirer un constat à la fois drôle
et rassurant : les animaux et les plantes, eux
aussi, trichent et trompent tous les jours.
De mystères, il n’en est dès lors pas question, puisque à chaque fois des explications
sont données sur ces cas en apparence énigmatiques. On apprend ainsi comment la
vipère de la mort (Acanthophis antarcticus)
ruse en agitant « l’extrémité de sa queue, tandis que le reste de son corps demeure parfaitement immobile pour attirer à elle des victimes
imaginant que cette queue remuante est une
proie », ou comment l’araignée bolas, « merveilleux exemple de la spécialisation du
mimétisme agressif », attire ses proies avec
un leurre odorant simulant l’odeur des
papillons femelles et capture de cette façon
ses congénères mâles. Un mimétisme qui
peut être aussi acoustique, collectif ou
même batésien – du nom de son découvreur,
Henry Walter Bates – lorsqu’une espèce
arbore des couleurs ou des motifs qui ressemblent à d’autres véritablement toxiques.
Mettant plus l’accent sur la faune que sur la
flore, le livre renvoie à des chercheurs actuels
mais aussi à des figures du passé. On croise
ainsi bien sûr Charles Darwin, mais aussi son
grand-père et inspirateur Erasmus, et son
confrère Alfred Russel Wallace, dont les observations sur l’évolution des êtres vivants ont
poussé son aîné à précipiter la publication de
L’Origine des espèces (1859). Wallace s’est intéressé au camouflage d’animaux et incidemment à leur origine, en particulier chez le
papillon Kallima d’Asie du Sud et de l’Est, qui
imite à la perfection les feuilles des arbres.
L’auteur multiplie les exemples et les explications, au risque d’être parfois un peu
dense. Heureusement, un riche corpus de
références bibliographiques en fin d’ouvrage
ravira les plus avides du récit précis et sans
esbroufe de Martin Stevens. Travail de bénédictin autant qu’œuvre de vulgarisation,
Les Ruses de la nature rend compte de la vivacité des énigmes du monde naturel, « champ
de découverte presque vierge et inépuisable »,
comme l’affirmait Wallace en 1867 à propos
du mimétisme. p
guillaume rizza
Les Ruses de la nature, de Martin Stevens
(Buchet-Chastel, 348 pages, 22 €).
L’AGENDA
36 H EU R ES À L A C I T É D ES ARTS
« Nous ne sommes pas le nombre
que nous croyons être »
L’univers romanesque de l’auteur de sciencefiction Ursula K. Le Guin doit servir de fil
conducteur à un événement singulier organisé les 2 et 3 février à la Cité internationale
des arts, à Paris. Pendant trente-six heures en
continu, des artistes et des chercheurs proposeront aux visiteurs un parcours « à travers
des phénomènes invisibles, des récits capturés,
des expériences hybrides, sous forme d’œuvres,
de conférences, d’ateliers et de performances ».
> Renseignements : www.citedesartsparis.net
HEALTH MONITORING TEAM IN KAZAKHSTAN)
DIX MILLE PAS ET PLUS
PÉDALER POUR SAUVER 10 000 VIES PAR AN
Par SANDRINE CABUT
I
maginez une molécule qui sauve la vie de quelque 10 000 personnes en Europe, chaque année.
L’Agence européenne du médicament l’approuverait probablement avec une procédure accélérée,
et les questions du remboursement et du prix se
résoudraient, peut-être après d’âpres négociations
entre laboratoire et autorités de santé. A défaut, les
associations de patients ou d’usagers ne manqueraient pas de monter au créneau, pour exiger d’avoir
accès au plus vite à un traitement aussi efficace.
Maintenant, remplacez le mot « molécule » par
« densification du réseau de pistes cyclables » et
voyons si le même raisonnement peut s’appliquer.
Pour cela, partons d’une étude internationale,
publiée le 15 janvier dans la revue Preventive Medicine par des chercheurs du Barcelona Institute for
Global Health (ISGlobal).
Ce travail s’inscrit dans le projet Physical Activity
Through Sustainable Transport Approaches (Pasta),
un programme financé par l’Union européenne qui
vise à montrer « comment la promotion de la mobilité active – marche et vélo – conduit à une population
en meilleure santé, plus active physiquement, tout en
permettant des économies ».
Pour évaluer le nombre de vies potentiellement
épargnées par une politique urbaine favorisant les
déplacements à vélo, Natalie Muller et ses collègues
se sont intéressés à 167 villes de onze pays européens. La longueur de leur réseau cyclable et sa densité ont été estimées, ainsi que la part de l’utilisation
de la bicyclette pour les trajets quotidiens.
Dans sept de ces cités participant au projet Pasta
(Barcelone, Londres, Rome…), les chercheurs ont
testé quatre scénarios pour quantifier l’évolution de
la part de trajets à vélo, selon que la longueur du
réseau cyclable augmenterait de 10 %, 50 % ou 100 %.
Dans une bouffée d’optimisme réjouissante, ils ont
même envisagé l’hypothèse – c’est le quatrième
scénario – que toutes les rues soient équipées d’une
piste cyclable protégée.
Leurs conclusions interpellent. Si ces 167 villes
européennes parvenaient à faire en sorte que 25 %
des trajets quotidiens se fassent à vélo, plus de
10 000 décès prématurés seraient évités chaque
année, parmi leurs 75 millions d’habitants. Le calcul
a pris en compte les bénéfices du vélo sur l’activité
physique et ceux de la réduction de la pollution et
de l’accidentologie routière.
Rêvons un peu : si chaque rue disposait d’une piste
cyclable, ce sont 1 210 personnes vivant à Londres qui
échapperaient tous les ans à une mort prématurée,
et 433 à Rome. Mais même une hausse de 10 % du réseau aurait un impact statistiquement significatif
sur la mortalité. C’est d’ailleurs ce scénario de + 10 %
qui est le plus rentable en termes de coût/bénéfice,
soulignent les auteurs de l’article, avec un gain de
70 euros par euro dépensé à Rome, 62 à Zurich…
Certes, ces résultats sont à prendre avec prudence
– les chercheurs listent d’ailleurs les limites de
leurs travaux – et demandent confirmation par
d’autres études, comme il est d’usage pour valider
un médicament ou toute autre innovation. Mais
cette perspective de 10 000 vies épargnées chaque
année devrait suffire à mettre la question des pistes cyclables dans les priorités des politiques, tant à
l’échelle nationale que locale.
En France, les municipalités se sont peut-être
fourvoyées en misant trop sur le vélo en libre-service. « Il a fait office de politique cyclable, regrettait
récemment Olivier Schneider, le président de la Fédération des usagers de la bicyclette, dans un article
paru dans Le Monde daté 12 janvier. Si on avait créé
des pistes cyclables et des places de stationnement
sécurisé (…), les citadins seraient aujourd’hui beaucoup plus enclins à posséder leur propre vélo. » Il est
encore temps de faire la vélorution. p
AFFAIRE DE LOGIQUE - N°1039
Les tactiques de Tic et Tac
Solution du problème 1038
Ce matin-là, Tic et Tac (tôt) jouent sur une grille de 7 × 7 cases, vide dans un premier temps, à une variante du morpion.
Ils disposent de jetons, noirs d’un côté et rouges de l’autre. A tour de rôle, chacun place un jeton sur une case vide, du
côté qu’il veut. Le premier à faire apparaître un alignement (horizontal, vertical ou diagonal) de trois jetons consécutifs
de la même couleur a gagné. Tic joue le premier.
1. Qui va gagner si chacun joue au mieux de ses intérêts ?
Le soir, avec la même grille, lassés par ce jeu, ils changent de règle pour jouer à Qui pair gagne. Tic dispose de pions
noirs, Tac de pions rouges. Chacun place à tour de rôle un pion sur une case vide. Chaque fois qu’une rangée (ligne
ou colonne) est complète, celui qui a posé un nombre pair de pions sur la rangée marque 1 point, l’autre 0 point.
Lorsque les 49 pions sont posés, 14 points sont donc distribués. Cette fois, c’est Tac qui commence.
2. Combien de points marquera-t-il si chacun joue au mieux de ses intérêts ?
• 0. Quelques solutions au problème de Kitano.
Alain Zalmanski : 2018 = (1 × 2) – (3 !)! + 4 ! × (5 ! – 6)
François Lavallou et Jean-Yves Hély :
2018 = 1 × 2 + (3 !)^4 + 5 ! × 6
Jacques Chaupin, Marie-Nicole Gras, David Drai :
2018 = – 1 – 2 + (3 !)^4 + 5 + 6 !
Fabrice Charrut et Marie-Nicole Gras :
2018 = 1 × (2 + (3 !)^4 + (5 !) × 6)
On ne peut faire mieux que 6, assertion démontrée à l’aide
d’un programme par un lecteur, Quentin Meunier.
• 1. En s’autorisant le changement d’ordre.
Pierre Crespin et Louis Thépault : 2018 = (((3 + 4)!/5) + 1) × 2
2. En s’autorisant à répéter le même nombre.
Cette question s’avère peu intéressante, la réponse est 1.
Il suffit de remplacer chaque nombre par une somme de 1.
3. En s’autorisant √ et [] (partie entière)
Marie-Nicole Gras : 2018 = ((1 + 2) !) ! + (3 !)^4 + [√5]
Keridwen Codet : 2018 = [(1 + 2)^(√3×4) - √5]
Joli ! On peut cependant, avec des moyens informatiques,
nous dit Vincent Lefèvre, descendre à 2 ! Il faut alterner
factorielles, racines carrées et parties entières. On obtient
successivement 3 (= 1+2), puis 6, 720, 26, 5, 120… jusqu’à 2018.
4. Avec concaténation
Alain Zalmanski : 2018 = 1 × 2345 – 6 × 7 × 8 + 9
ou encore : 2018 = 12 × 34 × 5 + 67 – 89
5. Avec les nombres premiers successifs à partir de 2
François Lavallou : de 2 à 13, 2018 = 2 × (7 ! + 3 + 13 – 11)/5 ;
de 2 à 11, 2018 = 2^11 – (5 ! / (7 – 3))
Marie-Nicole Gras : 2018 = 2 + 2^5 × 3^2 × 7 (avec répétition)
Y a-t-il une solution avec les nombres premiers dans l’ordre ?
« RENCONTRE DIFFRACTANTE »
À PALAISEAU (91) JUSQU’AU 09/02
L’Ensta Paris-Tech et l’école Boulle proposent, dans le grand hall de l’Ensta, une
exposition sur le thème de la diffraction des
ondes, au confluent entre mathématiques
appliquées et réalisations artistiques. Y sont
à la fois présentés le travail du mathématicien, celui de l’artiste et leur convergence
pour comprendre comment méthodes,
outils et résultats numériques obtenus par
les uns servent de base à la création d’objets
artistiques par les autres. Ecrans, toiles, posters, miroirs ou plexiglas, tous ces supports
permettent d’envisager le thème de la diffraction sous ses angles les plus divers.
Informations sur www.ensta_paristech.fr
« SACRÉE SCIENCE » À VILLENEUVE
D’ASCQ (62) DU 04/02 AU 04/03
Le Forum départemental des sciences (place
de l’Hôtel-de-Ville) vous invite à visiter
« Sacrée science ! ». Cette exposition aborde
la science sous l’angle de ses méthodes
mais aussi de ses limites, entre savoirs et
croyances. A travers trente expériences
étonnantes, elle met le visiteur dans la peau
d’un scientifique. Si elle permet de comprendre comment le pendule de Foucault
démontre que la Terre tourne ou de découvrir par le jeu différents domaines des
mathématiques, elle a aussi pour but de stimuler la pensée critique et invite à douter
et à démasquer l’imposture.
Infos sur Forumdepartementaldessciences.fr
E. BUSSER, G. COHEN ET J.L. LEGRAND © POLE 2018
OPÉRATION « MATHÉMATIQUES »
À ANGLET (64) JUSQU’AU 7 MARS
C’est une vaste opération de reconquête des
mathématiques par le grand public que
mène en ce début d’année la bibliothèque
municipale d’Anglet. Au programme, des
jeux et ateliers : Mathémagie avec Dominique Souder, le 27 janvier 15 h, Origami
avec Jacky Cresson le 14 février à 15 h 30 (le
lendemain de la projection d’un film sur le
sujet)… ; un conte le 3 février à 15h30 ; une
exposition « La géométrie dans la nature »
avec une rencontre pour la lancer le
6 février à 18h30 ; une autre rencontre avec
Noëlle Bru le 6 mars à 18 h 30 sur le thème
« Statistiques et société »… ).
Infos sur www.anglet.fr/sorties/agendas
affairedelogique@poleditions.com
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RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
CARTE
BLANCHE
La science,
internationale
et universelle
Par ÉTIENNE GHYS
L
a science doit être internationale
même pendant les périodes politiquement difficiles. Cela est particulièrement vrai pour les mathématiques qui n’ont
pas besoin de matériel lourd et se développent en grande partie à travers des discussions entre collègues. Les courriers électroniques et Skype ne remplacent pas les
contacts directs. Le Brexit a été ressenti
comme une terrible nouvelle par la communauté scientifique. Les Britanniques craignent que leurs universités n’attirent moins
les étudiants européens, et les scientifiques
européens ont peur que les séjours de longue durée au Royaume-Uni ne soient compliqués pour des raisons administratives.
Comme pour répondre (très partiellement) à cette difficulté, une unité mixte
internationale (UMI) dans le domaine des
mathématiques a été inaugurée à Londres le
15 janvier. Il s’agit d’un laboratoire géré
conjointement par l’Imperial College et
l’INSMI (Institut national des sciences mathématiques et leurs interactions : le CNRS
adore les acronymes). Le CNRS peut y attribuer des crédits ou du personnel, comme
dans les autres laboratoires français. La nouvelle UMI, le laboratoire Abraham-de-Moivre, est la première de ce genre en Angleterre
et vient s’ajouter à 36 autres un peu partout
sur la planète, dont 9 en mathématiques.
Le nom choisi pour ce nouveau laboratoire
illustre bien notre histoire mathématique
commune. Abraham de Moivre est né
en 1667 à Vitry-le-François. De confession
protestante, la révocation de l’édit de Nantes
en 1685 le force à émigrer à Londres. Un peu
plus tard, il prendra la nationalité anglaise,
sera élu à la Royal Society, et deviendra un
ami de Newton. Son nom est associé à l’un
des résultats les plus importants de la théorie des probabilités, qu’on appelle parfois
théorème de Moivre-Laplace, ou, de manière
plus neutre, le théorème central limite, mais
qu’on attribue aussi à (l’Allemand) Gauss.
Comme souvent, une idée, surtout si elle est
essentielle, est due à de nombreux auteurs,
de diverses nationalités.
Concept d’universalité
L’un des conférenciers de la journée d’inauguration, Martin Hairer, a expliqué magnifiquement la longue évolution des concepts
depuis Moivre jusqu’à aujourd’hui. Martin
Hairer est autrichien, il a soutenu sa thèse
à Genève, il a ensuite travaillé à New York et
il est aujourd’hui professeur à l’Imperial
College. Il a obtenu la médaille Fields en 2014
pour ses travaux sur les équations différentielles stochastiques.
Son exposé, accessible à un large public,
était consacré au concept d’universalité en
mathématiques. Si vous lancez une pièce
1 000 fois, vous pouvez espérer qu’elle
tombe environ 500 fois sur face. Vous ne seriez bien sûr pas surpris avec 490 faces, mais
vous penseriez que la pièce est truquée si
elle ne tombait que 100 fois sur face. Le théorème de Moivre-Laplace affirme que lorsque
vous répétez un très grand nombre de fois
une opération aléatoire le résultat total aura
tendance à s’approcher de la fameuse
courbe en cloche (de Gauss). On parle d’universalité, puisque cette courbe est indépendante de la nature de l’expérience aléatoire.
C’est ce qui explique l’importance du théorème, utilisé quotidiennement par tous les
scientifiques, qu’il s’agisse de biologie, de
physique ou même de sciences humaines.
Trois siècles après Moivre, les mathématiciens cherchent (et trouvent) de nouvelles
universalités probabilistes. Par exemple, laissez tomber aléatoirement sur le sol des objets
de formes diverses. Que pouvez-vous dire de
la forme que prendra le tas s’il y a beaucoup
d’objets ? Lors de sa conférence, Martin Hairer a projeté sur un écran géant une modélisation d’une telle pluie d’objets très petits
tombant du ciel. On aurait dit qu’il neigeait
dans la salle. La silhouette du conférencier
sous la neige était presque poétique… p
Etienne Ghys
Mathématicien, directeur de recherche
(CNRS) à l’Ecole normale supérieure de Lyon
etienne.ghys@ens-lyon.fr
|7
En psychiatrie, certains secteurs
connaissent des situations épouvantables
TRIBUNE - Pour le psychiatre Antoine Pelissolo, l’insuffisance budgétaire met le système
sous tension et entraîne des inégalités territoriales de prise en charge inacceptables
E
n France, l’égalité des citoyens
devant les soins psychiatriques
est très mal respectée, à cause
surtout d’une organisation initialement vertueuse et ambitieuse, celle de
la sectorisation de la santé mentale.
Depuis les années 1960, les principes
fondateurs du secteur psychiatrique
étaient de moderniser le vieux système asilaire pour favoriser les prises
en charge au plus près des lieux de vie,
en offrant à chacun un accès à des
soins complets. Nous avons tous un
« secteur psychiatrique » de rattachement, dépendant de notre adresse, qui
a l’obligation de nous accueillir pour
des consultations ou des hospitalisations si nécessaire.
Cinquante ans après, hélas, ce système ne répond plus aux besoins et
aux objectifs d’équité. La faute d’abord
au manque criant de moyens à l’échelle
nationale, du fait des restrictions budgétaires globales et de la faible considération sociétale à l’égard de la psychiatrie. Mais la rigidité de la sectorisation
est à l’origine de dysfonctionnements
chroniques. Les secteurs pris individuellement sont trop petits et leurs
moyens trop limités pour répondre à
l’étendue de leurs missions : prévention, prises en charge en urgence,
consultations au long cours, centres de
recours pour des pathologies résistantes, réinsertion, etc. Les secteurs des
grands établissements spécialisés peuvent mutualiser leurs moyens pour
construire ces parcours de soins, mais
ceux qui se trouvent isolés au sein d’un
hôpital général ne le peuvent pas.
La seconde source d’inégalité est liée
au mode d’allocation des budgets. La
psychiatrie reste la seule spécialité
non régie par la tarification à l’activité
(T2A), mais par un système de dotation
annuelle forfaitaire. On pourrait s’en
réjouir quand on sait les effets pervers
de la T2A à l’hôpital : parasitage des
soins par l’obligation de rentabilité et
par les contraintes administratives,
course inflationniste aux actes pas forcément justifiés, etc. Mais le principe
d’une enveloppe forfaitaire impose de
définir des règles de répartition justes
et efficaces. Nous en sommes loin.
Les budgets de chaque secteur sont
alloués sur une base mal définie,
reconduits d’année en année sans
réelle prise en compte des besoins de
la population et des soins prodigués.
Les conséquences ? De très fortes
inégalités de l’offre de soins d’un
service à l’autre, certains secteurs
connaissant des situations épouvantables sur les plans de la qualité et de la
sécurité des soins. Les observations
faites par la députée Barbara Pompili
après une visite de l’hôpital psychiatrique d’Amiens en témoignent de
manière éloquente. Elle y dénonçait
une situation indigne, inhumaine,
rappelant les asiles du XIXe siècle, avec
une absence de soins réels du fait d’un
personnel en nombre très insuffisant.
Dans ces services, des unités de soins
conçues pour recevoir 20 patients
en accueillent en fait souvent 22,
voire 23 ou 24. Cela en rajoutant des
lits à la va-vite, transformant une
chambre de deux en une chambre de
trois, dans des conditions matérielles
et humaines déplorables. Ces surpopulations, liées à une augmentation
des besoins et à la fermeture de nom-
LA DÉPUTÉE BARBARA
POMPILI, APRÈS UNE
VISITE DE L’HÔPITAL
D’AMIENS,
DÉNONÇAIT UNE
SITUATION INDIGNE,
INHUMAINE,
RAPPELANT LES
ASILES DU XIXE SIÈCLE
breuses places au fil des années, ne
s’accompagnent d’aucune adaptation
du personnel présent pour les soigner,
bien au contraire. Du fait de conditions de travail pénibles, au contact de
patients en grande souffrance et présentant des troubles graves du comportement, les personnels en sousnombre sont rapidement épuisés et
connaissent de forts taux d’absentéisme et de départ, et sont très difficiles à remplacer.
Certes, l’orientation des soins vers
l’extrahospitalier est une tendance
saine et qui doit être maintenue. Mais
les réalités sociodémographiques
imposent malgré tout, dans certains
territoires au moins, de conserver des
capacités d’hospitalisation suffisantes pour faire face aux états de crise et
aux défaillances des supports sociofamiliaux. De plus, les lieux de vie adaptés sont notoirement insuffisants
dans le champ médicosocial, ce qui
impose de prolonger des hospitalisations pour éviter que des personnes
malades se retrouvent à la rue et sans
accompagnement. Dans les services
trop petits, l’obligation d’accueil place
quotidiennement les médecins face à
des problèmes insolubles : comment
« faire de la place », comment faire
face aux urgences, comment ne pas
prendre de risques avec des situations
médicales graves et humainement
très douloureuses ?
Ces situations révoltantes ne sont
pas identiques partout, bien heureusement et les pouvoirs publics commencent depuis peu à se pencher sur
l’organisation des soins psychiatriques, au travers de commissions nationales et régionales. Mais la question
cruciale des financements et de leur
répartition est très peu abordée. Un
système pertinent et équitable d’allocation des budgets doit reposer sur
l’analyse de plusieurs facteurs, tout à
fait maîtrisables aujourd’hui : taille et
caractéristiques de la population desservie, facteurs de risque locaux vis-àvis des troubles psychiques, dispositifs
de soins présents sur le territoire
(publics et privés), charge de travail et
nombre de patients suivis, en tenant
compte de leurs pathologies et du type
de soins mis en œuvre.
« On juge du degré de civilisation
d’une société à la manière dont elle
traite ses fous », disait le psychiatre
désaliéniste Lucien Bonnafé. Il serait
temps d’en tenir compte. p
¶
Antoine Pelissolo, chef du service de
psychiatrie de l’hôpital Albert-Chenevier,
à Créteil (Val-de-Marne).
Le supplément « Science & médecine » publie chaque semaine une tribune libre. Si vous souhaitez soumettre un texte, prière de l’adresser à sciences@lemonde.fr
LA MALADIE DE HUNTINGTON MISE EN MICROTUBES
COUPE DU CERVEAU
Cortex
DES NEURONES EN CHAMBRE
Influx nerveux
Neurones
Pour modéliser la maladie
de Huntington sans se perdre
Synapse
dans un écheveau de neurones,
(zone de communication)
le dispositif permet de faire cohabiter
pendant plusieurs semaines des populations Striatum
de cellules nerveuses qui communiquent
à travers de fins tubes. L’objectif est d’observer
les échanges intervenant dans la zone
de contact (synapses), altérés par la maladie.
1 cm
L’IMPORTANCE DU CORTEX
Zone d’injection
(nutriments, traitements...)
Zone d’échange
(synapses)
Neurone cortical
En cultivant diverses combinaisons de populations
de neurones, malades ou non, les chercheurs
ont constaté des dysfonctionnements ayant
pour siège le cortex, alors qu’on considérait
généralement que la maladie de Huntington
dépendait d’abord de déficiences des neurones
du striatum. Cela pourrait influer sur les stratégies
thérapeutiques.
Réseau mimant
les situations réelles
Chambre
représentant le cortex
Réseau artificiel
mixte
Sain
Malade
Sain
Malade
Sain
Malade
Malade
Sain
Cortex
Neurone striatal
Chambre représentant
le striatum
Striatum
Tube transparent
Réseau
Réseau
Réseau
Réseau
fonctionnel défaillant fonctionnel défaillant
(500 µm de long
et 3 µm de diamètre)
INFOGRAPHIE : PHILIPPE DA SILVA
La maladie de Huntington est une affection d’origine génétique qui touche
environ 18 000 personnes en France.
Cette affection neurodégénérative se
caractérise par des défauts de communication entre diverses populations de
SOURCE : VIRLOGEUX ET AL., CELL REP. 2018
neurones et leur dégénérescence. Une
équipe française conduite par Frédéric
Saudou, directeur de Grenoble-Institut
Neurosciences (GIN – Inserm/UGA), a
mis au point un dispositif microfluidique qui permet d’étudier les inter-
actions entre des neurones du cortex et
du striatum provenant de souris porteuses de la mutation délétère. Les
tubes microscopiques qui relient différentes chambres favorisent la croissance des neurones (axones et dendri-
tes), tandis que les zones d’échange
(synapses) peuvent être observées sous
microscope. Le procédé permet aussi
d’étudier l’effet de traitements, et
d’autres maladies comme Alzheimer. p
hervé morin
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8|
RENDEZ-VOUS
·
LE MONDE SCIENCE & MÉDECINE
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Antoine Petit, nouveau patron
« optimiste » du CNRS
ZOOLOGIE
PORTRAIT - Cet informaticien de 57 ans prend la tête du plus grand organisme de recherche
L
Le milan noir,
oiseau pyromane
européen, qui, selon son prédécesseur, vient de traverser des années « difficiles »
A
ntoine Petit, à 57 ans, va changer
de dimension. Mercredi 24 janvier, lors du conseil des ministres, il devait être confirmé pour
succéder au chimiste Alain Fuchs
comme président du CNRS.
Ce qui propulse cet informaticien de la tête
de l’Inria, l’organisme de recherche sur les
questions du numérique, à celle d’une institution treize fois plus grosse. Le CNRS est en effet
le plus important et le plus divers des organismes de recherche, avec 31 600 employés (dont
10 700 chercheurs) et 3,2 milliards de budget (à
77 % assuré par l’Etat). Son nom avait déjà circulé pour succéder à Arnold Migus, en 2010.
« Je suis plus prêt aujourd’hui qu’à l’époque.
L’Inria m’a servi d’expérience », indique l’intéressé, toujours souriant.
Il connaît déjà bien ce « vaisseau amiral de la
recherche française », comme il le dit. Son
grand-père maternel, Jean Maitron, ancien instituteur et très connu pour son Dictionnaire
biographique du mouvement ouvrier français,
y a travaillé comme historien. Son père, physicien, a dirigé l’un des instituts du CNRS. Luimême y a été détaché de son poste d’enseignant-chercheur de l’université Paris-Sud en
informatique entre 1991 et 1993.
Sa spécialité est la vérification du fonctionnement des logiciels par des preuves mathématiques. « J’étais passionné de maths, et c’est
tout ce que je savais faire, avec le rugby, raconte
le futur président, qui a pratiqué ce sport jusqu’à 35 ans dans la section rugby du club parisien US Métro. L’informatique que j’ai pratiquée
est très proche des maths, en fait. »
Il retrouve le CNRS de 2004 à 2006, quand il
est nommé, par le directeur général du CNRS,
directeur interrégional pour la région SudOuest. Mais l’organisme entre alors en crise
avec la démission du président du CNRS, Bernard Meunier, et le limogeage de son directeur
général, Bernard Larrouturou. L’épisode
débouchera sur la fusion des deux postes de
direction, avec depuis 2010 un seul patron, un
président-directeur général.
Savoir convaincre
Pour Antoine Petit, professeur émérite de l’ENS
Cachan, cette période marque la fin de « vingt
ans de carrière de chercheur » : il passe à des emplois à plein temps de direction. Il dirige l’un des
huit centres de l’Inria jusqu’en 2010, puis devient directeur adjoint du PDG de l’Inria, Michel
Cosnard, en 2010, avant de lui succéder en 2014.
« Antoine a beaucoup de qualités pour diriger
le CNRS, estime Michel Eddi, président du Cirad
(Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement)
et ami de vingt-cinq ans. Il est visionnaire, créatif, et il sait créer une dynamique autour de lui.
C’est important, car dans nos métiers, il faut
d’abord convaincre. L’autorité ne suffit pas. »
« L’organigramme qu’il a constitué à son
arrivée à l’Inria, avec trois directeurs délégués
opérationnels, est révélateur. Il sait déléguer »,
apprécie son adjoint à la science, François
Sillion. Des mots-clés reviennent souvent
dans ses discours : pragmatisme, agilité,
collectif, confiance…
D’autres, en interne à l’Inria, témoignent
aussi de sa disponibilité, de son contact facile
avec les gens, de son goût pour comprendre,
mais aussi de son franc-parler. Des élus syndicaux font même état d’emportements lors des
négociations d’un plan de réorganisation,
d’ailleurs toujours en cours, qui a conduit au
départ de plus de 80 personnes, soit 10 % du
personnel dit de support à la recherche (ingénieurs, techniciens et administratifs). « C’est
vrai que j’ai la réputation de dire ce que je pense.
Y compris lorsque je ne suis pas content, mais je
n’ai pas le souvenir d’avoir été brutal, explique
Antoine Petit, qui précise cette situation
sociale. L’Inria avait perdu ces dernières années
9 % de ses emplois de chercheurs. Pour retrouver notre potentiel, nous n’avions pas d’autres
choix que de proposer une nouvelle organisation administrative en mutualisant certaines
fonctions. Cela n’a pas été simple à mettre en
œuvre, mais selon notre baromètre social la
situation n’a pas empiré. »
Les députés et sénateurs, dans les commissions ad hoc qui l’ont auditionné, mardi 16 et
mercredi 17 janvier, ont aussi pu goûter une
certaine franchise. Ainsi, le candidat a noté et
regretté que les mots « science » ou « recherche » soient absents des intitulés des commissions parlementaires (ses deux auditions
avaient lieu devant les commissions culture,
e milan noir n’a jamais déchaîné la passion des ornithologues. Pas aussi majestueux que l’aigle ni aussi rapide que
le faucon, présent un peu partout sur la planète, Amérique exceptée, ce rapace migrateur,
bien que protégé en Europe, ne pointe pas sur
la liste des espèces les plus menacées. Même
son « noir » tiendrait plutôt du brun. Tout
juste lui accorde-t-on une capacité particulièrement développée à s’adapter à toute sorte
de nourriture, des charognes de poissons aux
déchets alimentaires, des rongeurs aux petits
oiseaux. Avec une spécialité : profiter des
incendies pour attraper les gros insectes.
L’article publié par une équipe australienne pourrait bien transformer le volatile
en vedette. Dans le Journal of Ethnobiology,
elle annonce que trois espèces de rapaces
ont appris à maîtriser le feu, ou plus précisément à le déplacer pour s’en servir. Les scientifiques ont rassemblé quelque vingt observations, provenant de divers lieux d’un
vaste territoire de 2 500 km sur 1 000 km au
nord de l’Australie. Et ils sont formels :
comme son cousin le milan siffleur et son
plus lointain parent le faucon brun, le milan
noir se saisit de branches incandescentes
pour allumer des incendies à distance et
s’ouvrir une nouvelle zone de chasse.
Comme aiment à le souligner les auteurs,
cette découverte… n’en est pas tout à fait une.
Depuis des siècles, les mythes aborigènes
donnaient ce pouvoir au rapace. « Les rangers
aborigènes qui font face aux feux de brousse
prenaient déjà en compte le risque causé par
les rapaces », insiste l’article. En 2016, Bob Gos-
BOB GOSFORD
Antoine Petit pense trouver des marges de
manœuvre. Il fera un audit des finances, en
particulier sur le fonds de roulement, dans l’espoir de trouver un peu d’oxygène. Il évoque un
possible système de double position, c’est-àdire un chercheur qui serait à la fois CNRS et
professeur ou bien aurait une fonction dans
une entreprise en même temps que dans l’organisme, comme cela se fait aux Etats-Unis. Il
pense aussi à une technique, très utilisée à
l’Inria, la recherche de ressources à l’extérieur
par des partenariats, des contrats avec les
industries notamment ou les fondations.
Ce marathonien, qui a couru en 2017 le semimarathon de Lille en 3 h 38, rêve aussi d’un
« marathon des sciences », non pas pour faire
bouger les chercheurs, mais pour lancer un
appel aux dons sur des sujets de société. Et,
bien sûr, comme il l’a dit ironiquement au
Sénat, il est aussi prêt « à se rouler par terre au
ministère » pour obtenir plus de moyens, à
condition aussi de convaincre de mieux utiliser ces fonds. « Aide-toi et l’Etat t’aidera », résume-t-il en plaisantant.
Il pourrait aussi importer de l’Inria quelques
autres idées. Il est pour que les articles de
recherche soient gratuitement accessibles
(concept de l’open access, de plus en plus en
vogue), mais ne défend pas le modèle auteurpayeur, où le laboratoire du chercheur paie
une revue pour être publié. Il préfère, comme
ils y sont fortement incités à l’Inria, que les
chercheurs mettent leurs articles à disposition
sur des sites d’archives (arXiv, hal, bioRxiv…). Il
essaiera aussi de diminuer la pression à publier. Sur l’égalité hommes-femmes, il a fait en
sorte d’être vigilant sur les mots et les images
utilisés dans les communications afin d’éviter
toute discrimination.
Finalement, toujours avec le sourire, il a
affirmé, devant les députés, qu’il sera « un président du CNRS optimiste ». p
ford, ornithologue au Central Land Council
d’Alice Spring, s’était, du reste, appuyé sur
leurs témoignages pour lancer une première
fois son annonce. Mais de nombreux biologistes étaient restés sceptiques, notamment
sur le caractère intentionnel de l’opération.
Cette fois, les observations rassemblées « ne
laissent aucun doute », assurent les auteurs.
Elles s’étendent non seulement dans le
temps (de 1963 à 2016), mais aussi dans l’espace (Territoires du Nord et Queensland).
Surtout, elles proviennent de sources variées. L’équipe livre ainsi de nombreux récits
originaux. Deux des signataires de l’article,
Dick Eussen et Nathan Fergusson, pompier
pour l’un, ancien soldat du feu devenu écrivain spécialisé dans l’environnement pour
l’autre, livrent même leurs propres expériences, concordantes et répétées. On y voit les
oiseaux saisir des branchages partiellement
enflammés dans leurs serres ou dans leur bec
et les transporter sur parfois plusieurs centaines de mètres afin d’aider le feu à franchir
une route, une rivière ou même un col.
« Le caractère intentionnel me semble acquis, estime Jérome Fuchs, maître de conférences au Museum national d’histoire naturelle. On ne voit pas pourquoi l’oiseau prendrait le risque de se brûler s’il n’y avait pas une
intention derrière. C’est remarquable mais
finalement pas étonnant. On a bien vu des
hérons utiliser des morceaux de pain comme
appâts pour pêcher des poissons. Or les
oiseaux vivent avec le feu depuis bien plus
longtemps qu’avec le pain. » Le chercheur
insiste aussi sur la présence de trois espèces.
Deux ont donc très vraisemblablement
appris en observant la troisième.
Trois et peut-être plus. L’équipe de Bob Gosford entend poursuivre son travail en Australie. Des caméras devraient être distribuées
aux rangers afin d’obtenir un premier film.
D’autres rapaces pourraient s’inviter dans la
danse. Et les auteurs espèrent voir les chercheurs étrangers suivre des protocoles similaires. S’ils ne s’interrogent pas sur la façon
dont les oiseaux auraient acquis cette compétence, les scientifiques rappellent que, selon la
légende aborigène, ce sont eux qui auraient
offert le feu aux hommes. Nos ancêtres ont-ils
compris l’usage du feu en observant les rapaces ? « De telles croyances doivent être prises en
considération », écrivent les chercheurs. p
david larousserie
nathaniel herzberg
Antoine Petit, le 17 janvier.
ED ALCOCK/M.Y.O.P. POUR « LE MONDE »
éducation, communication). Il considère que
les chercheurs sont mal payés et que « demander une caution à ses parents pour avoir un
appartement n’est pas digne ».
Ces quelques remarques n’annoncent quand
même pas la révolution au CNRS. Il faut dire
que, depuis 2010 et les deux mandats d’Alain
Fuchs, l’organisme, très secoué entre 2003 et
2006, s’est plutôt stabilisé. Antoine Petit s’inscrira donc dans la continuité de son prédécesseur. Les thèmes de ses six priorités, exposées
devant les parlementaires, ne surprendront
pas : la recherche fondamentale (« à risque et
fort impact potentiel »), la pluridisciplinarité,
l’innovation de rupture, le rayonnement international, les partenariats avec les universités et
les autres acteurs du paysage et, enfin, l’expertise scientifique pour les décideurs et la société.
Peser davantage au niveau européen
Dans le détail, le futur patron évoque des pistes.
Sur la pluridisciplinarité, vieux serpent de mer,
il voudrait expérimenter des équipes à durée
déterminée mêlant plusieurs disciplines sur
des thèmes de société plutôt que des laboratoires dédiés. Sur le rayonnement international,
déjà fort pour le CNRS, il voudrait que l’organisme pèse plus au niveau européen dans la
définition des appels d’offres ou des priorités.
En tête à tête, il évoque les questions de
déontologie et d’intégrité scientifiques. « Si
on veut éviter la défiance de la société vis-à-vis
de la science, il faut que cette dernière soit irréprochable et ne pas tendre des verges pour se
faire battre », prévient celui qui a aussi récemment cosigné une tribune sur Lemonde.fr
appelant à la création d’un comité national
d’éthique du numérique.
Son principal défi sera sans doute sur le front
du budget et de l’emploi. Alain Fuchs, dans
une de ses dernières déclarations, constatait
que les effectifs avaient baissé et que les
années de son mandat avaient été « difficiles ».
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Carrefour : la potion de Bompard
▶ Le PDG du distributeur annonce un plan de départs volontaires portant sur 2 400 personnes et une réorganisation
C
oûts « trop élevés », « lourdeur de
l’entreprise », « dégradation de notre trajectoire financière », le constat dressé, mardi 23 janvier, par Alexandre Bompard, sept mois après son arrivée aux commandes du groupe
Carrefour, est sans appel.
Et le plan stratégique présenté par le
jeune PDG se devait d’être à la hauteur de
ce sombre tableau. Pour redresser le
géant mondial de la distribution – présent dans plus de trente pays –, M. Bompard a élaboré un programme en deux
volets : transformation d’un côté, plan
d’économies de l’autre.
D’ici 2022, Carrefour devra s’être recentré sur son rôle de distributeur alimentaire et avoir retrouvé une identité face à
une concurrence exacerbée. Cette mue
sera accompagnée d’un plan d’écono-
mies de 2 milliards d’euros, coupes qui
seront réalisées d’ici 2020.
Symbole de cette transformation en
marche, Carrefour a annoncé mardi avoir
trouvé un accord pour faire entrer le
géant chinois Tencent, cinquième capitalisation boursière mondiale et grand rival
d’Alibaba, et Yonghui, quatrième acteur
de la grande distribution en Chine, dans
la holding de tête de sa filiale chinoise,
qui a perdu en 2017 plus de 3 % en termes
de chiffre d’affaires. Carrefour en restera
le premier actionnaire. Dans un marché
chinois où les alliances se multiplient entre acteurs physique et numérique (Alibaba avec Auchan, Walmart avec JD.com),
cet accord capitalistique sera doublé d’un
partenariat opérationnel avec Tencent.
cécile prudhomme
LIR E L A SU IT E PAGE 4
Davos, entre l’économie qui va mieux
et la politique qui va mal
▶ L’édition 2018 du Forum économique
mondial s’est ouverte, mardi 23 janvier,
à Davos, alors que la croissance accélère
▶ L’état de la gouvernance mondiale
inquiète toutefois les chefs d’entreprise
et les dirigeants politiques réunis
dans la station des Grisons, en Suisse
PAGE S 2- 3
En devenant
Orano, Areva
tourne la page
Lauvergeon
C
omment mettre derrière
soi des années noires de
difficultés, d’échecs commerciaux et de démêlés judiciaires ? Après avoir subi une restructuration complète, Areva arrive à
la fin de son douloureux lifting.
Le groupe a, en effet, décidé de
changer de nom. Depuis mardi
23 janvier, Areva n’existe plus et
devient Orano, une appellation
dérivée du nom latin du dieu
Uranus, qui a donné son nom à
la planète puis à l’uranium. Le
nom sera décliné en jaune, à
l’image du yellowcake, le concentré d’uranium.
Tout un symbole pour un
groupe qui est désormais recentré sur les métiers du combustible nucléaire. La direction de l’ancien fleuron de la filière nucléaire
française a choisi Orano parmi
plus de 200 noms en compétition. L’objectif : acter la fin
d’Areva tel qu’il avait été conçu
par Anne Lauvergeon.
Pour comprendre la nécessité
de cette nouvelle identité, il faut
remonter le fil de la crise qu’a traversée l’ancien fleuron de la filière nucléaire française ces dernières années. Depuis 2012, Areva
a connu une impressionnante
descente aux enfers que rien ne
semblait pouvoir arrêter.
nabil wakim
LIR E L A SU IT E PAGE 5
A Davos, lundi
22 janvier.
MARKUS SCHREIBER/AP
COMMERCE
DONALD TRUMP TAXE
PANNEAUX SOLAIRES
ET LAVE-LINGE
ASIATIQUES
PAGE 5
CAMPUS
MCGILL, L’UNIVERSITÉ
DE MONTRÉAL
QUI ATTIRE
LES ÉTUDIANTS FRANÇAIS
PAGE 6
j CAC 40 | 5 560 PTS + 0,33 %
j DOW JONES | 26 214 PTS + 0,55 %
J EURO-DOLLAR | 1,2227
j PÉTROLE | 69,31 $ LE BARIL
J TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 0,82 %
VALEURS AU 23 JANVIER À 9 H 30
150
RÉACTEURS NUCLÉAIRES DEVRONT
ÊTRE DÉMANTELÉS DANS LE MONDE
D’ICI AU MILIEU DU SIÈCLE, MARCHÉ
SUR LEQUEL COMPTE ORANO
PERTES & PROFITS | SANOFI, CELGENE
« Big Pharma » fait son marché
A
ttirer des entreprises en France, c’est
bien, acheter des pépites étrangères,
ce n’est pas mal non plus. Lors du
sommet de l’attractivité organisé
par Emmanuel Macron au château de Versailles,
lundi 22 janvier, le géant pharmaceutique suisse
Novartis a confirmé ses investissements dans
l’Hexagone. Plus tôt, Sanofi avait annoncé le rachat pour 11,6 milliards de dollars (9,5 milliards
d’euros) de la biotech américaine Bioverativ
spécialisée dans l’hémophilie. Le même jour,
l’américain Celgene lançait une OPA amicale à
9 milliards sur Juno Therapeutics, spécialiste de
la génothérapie du cancer.
Effet Trump
Avec Bioverativ, le géant français souligne qu’il
« conforte sa présence en médecine de spécialité
et son leadership dans les maladies rares », un
des axes de sa stratégie à l’horizon 2020. Il dispose de solides perspectives de développement
dans les maladies hématologiques rares, notamment l’hémophilie, un marché de 10 milliards par an. La pression sur les prix venant des
assureurs ou des gouvernements y est moins
forte que dans les produits traitant des pathologies très répandues comme le diabète.
Le marché a sanctionné le prix d’achat. Le titre
Sanofi a perdu 2,91 %, lundi, à Paris, mais ce n’est
pas inquiétant. Il avait fait de même après l’OPA
sur l’américain Genzyme, racheté 20 milliards
de dollars en 2011, qui s’est révélée rentable. La
Bourse devrait tôt ou tard saluer l’opération Bioverativ. D’autant que les analystes commen-
Cahier du « Monde » No 22716 daté Mercredi 24 janvier 2018 - Ne peut être vendu séparément
çaient à douter du groupe français après les
échecs essuyés en 2016 face à ses concurrents
direct. Pfizer lui avait soufflé l’américain Medivation et Johnson & Johnson le suisse Actelion.
L’année commence très fort dans le secteur.
Les groupes ont annoncé pour 30 milliards de
dollars d’acquisitions – pour l’essentiel aux
Etats-Unis – en les payant très cher. Sanofi a offert une prime de 64 % par rapport au dernier
cours de clôture de Bioverativ. Le bonus
moyen pour les transactions de ce début d’année a été de 81 %, selon Dealogic. Deux fois plus
élevé qu’en 2017. Cette surenchère a des raisons structurelles. Quand les brevets de leurs
« blockbusters » (plus de 1 milliard de dollars
de revenus annuels) tombent dans le domaine
public et qu’ils n’ont pas découvert de médicaments révolutionnaires pour les remplacer et
maintenir leurs profits, les grands « labos »
doivent acheter des sociétés disposant d’un
portefeuille de produits prometteurs.
Mais derrière cette fringale de fusions-acquisitions à prix d’or, il faut aussi voir… la main de
Donald Trump. La réforme fiscale du président
américain incite les multinationales à rapatrier aux Etats-Unis leurs colossales trésoreries offshore : 250 milliards de dollars en 2016
pour Pfizer, Merck, Johnson & Johnson,
Amgen et Eli Lilly, selon l’ONG Citizens for Tax
Justice. Sanofi assure qu’il « peut réaliser
d’autres acquisitions de même ampleur ». Et ses
concurrents aux poches plus profondes des
OPA de plus grande ampleur. p
jean-michel bezat
UN VOYAGE AU CŒUR
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2 | économie & entreprise
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
LE WORLD ECONOMIC FORUM
Davos, le forum
économique
le plus politique
de la planète
Concentré de dollars et de pouvoir, le World
Economic Forum se tient du 23 au 26 janvier.
Quelque 70 chefs d’Etat et de gouvernement
sont attendus en Suisse pour ce rendez-vous
annuel prisé des patrons du monde entier
P
assage obligé de la grande caravane internationale, calé entre
les réunions des Nations unies,
de la Banque mondiale et
du Fonds monétaire international, le Forum économique
mondial (World Economic Forum, WEF) de
Davos, qui se tient du 23 au 26 janvier dans
les Alpes suisses, cristallise autant de fascination que de répulsion. Que s’y passe-t-il ?
Ce concentré annuel de dollars et de pouvoir
présente une réelle utilité, assurent les habitués. Même les moins suspects de partialité.
« Il y a beaucoup de bling-bling à Davos et
nous avons des désaccords avec nombre de
participants, mais, pour nous, cela constitue
une occasion majeure de marteler auprès de
Wall Street le message que l’économie
mondiale ne saurait viser uniquement à augmenter les profits des entreprises », plaide le
syndicaliste gallois Philip Jennings, secrétaire général d’UNI Global Union, fédération
internationale qui représente 20 millions de
travailleurs du secteur des services du
monde entier. Avec quel succès ? « La lutte
continue, mais les choses évoluent, comme le
prouvent des discours comme celui de Larry
Fink, le patron de BlackRock, le premier gestionnaire mondial d’actifs, sur la nécessaire
valeur sociale des entreprises », se réjouit-il.
Après avoir perdu de son lustre au moment
de la crise financière de 2007-2008, vue
comme la faillite des élites au pouvoir, le
barnum des Alpes est revenu encore plus
fortement sur le devant d’une scène mondiale de plus en plus éclatée. Preuve en est la
venue attendue de la chancelière allemande
Angela Merkel ou celle du président américain Donald Trump.
« Parce que c’est l’un des rares endroits au
monde où se mélangent les continents, les
générations, le public, le privé, son rôle est pré-
cieux », souligne Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque mondiale, fondateur du fonds Blue Like an Orange, qui
veut promouvoir le développement durable
dans les pays émergents.
En clair, si Davos n’existait pas, il faudrait
l’inventer. C’est exactement ce qu’a fait un
professeur d’université allemand, Klaus
Schwab, 79 ans, en fondant le WEF en 1971.
La machine derrière Davos s’affirme désormais comme l’équivalent d’une PME de
653 salariés à la croissance exponentielle,
installée à Cologny, près de Genève, entre un
golf et le lac Léman.
« NOUS CHANGEONS LE MONDE »
Là, le long des baies vitrées vertigineuses offrant une vue imprenable sur le Jura, des bataillons de jeunes gens (36 ans de moyenne
d’âge) œuvrent à « améliorer l’état du
monde ». C’est en tout cas la promesse revendiquée par cette fondation privée à but non
lucratif, reconnue comme une institution
internationale par la Suisse. Un statut à part,
comme celui de la Croix-Rouge ou du
Comité international olympique.
Au regard des 17 500 candidatures reçues
en 2017 pour 120 postes ouverts, la place est
prisée. Dans ce Babel sur Léman, 80 nationalités se côtoient. On y parle anglais, espagnol
ou chinois, climat, diversité ou nouvelles
technologies. « Avec mes trois passeports, je
me croyais à part. J’ai vite réalisé que j’étais
comme tout le monde ici », avoue Nico
Daswani, franco-anglo-indien, chargé du
secteur arts et culture.
Comme les autres salariés, cet idéaliste croit
dur comme fer à la vocation humaniste du
forum, que ce soit en soutenant la formation
d’un orchestre de jeunes musiciennes afghanes ou en favorisant un accord mondial
contre la déforestation. « Franchement, oui,
« IL Y A UNE
INTELLIGENCE
COLLECTIVE QUI FAIT
BOUGER LES LIGNES.
LA CAUSE CLIMATIQUE
A BEAUCOUP
PROGRESSÉ À DAVOS »
PATRICK POUYANNÉ
PDG de Total
nous changeons le monde. C’est notre passion », s’enthousiasme le Marocain Wadia Ait
Hamza, qui anime le programme des « Global
Shapers », lancé en 2011 pour associer la jeunesse aux débats sur l’avenir de la planète.
Avec l’appui du WEF, quelque 7 000 jeunes
même pas trentenaires mettent ainsi en
œuvre des projets locaux dans 380 villes : à
Vienne, une agence de recherche d’emploi
pour les réfugiés ; à Mogadiscio, une application pour collecter le sang après l’attentat
d’octobre 2017… « On commence par faire
bouger les villes et, à force, on finit par améliorer le monde », insiste M. Ait Hamza.
On est loin de Davos. Le Forum des neiges
n’est en réalité que la figure de proue du navire, mais d’une stature tellement imposante qu’elle masque le reste, à commencer
par le « Davos de l’été » en Chine, une demidouzaine de forums régionaux et autres
happenings à Durban ou à New York. Car le
WEF, c’est d’abord un gigantesque club de
rencontres, Klaus Schwab étant convaincu
que plus les gens se connaissent, plus ils collaborent, au bénéfice de tous. Frédéric Lemoine racontait ainsi lorsqu’il était patron
de Wendel comment ses discussions répétées, d’un Davos à l’autre, avec le ministre de
« Un mécanisme de montre suisse »
oubliés le ski, la luge et les raquettes. La petite commune de Davos,
dans le canton des Grisons, va vivre
pendant quatre jours au rythme du
Forum économique mondial (WEF).
Vendeurs de chaussures, confiseurs
et coiffeurs ont confié leur boutique à
Accenture, Salesforce ou HSBC, qui y
recevront leurs visiteurs. En 2017,
même la petite église évangélique
avait été revisitée de fond en comble
pour se convertir en temple des médias. Les paroissiens avaient tiqué,
mais le chèque était conséquent…
A Davos, tous les chemins mènent
au palais des congrès, où se tient l’essentiel des 400 conférences du programme officiel. Encore faut-il y arriver. Il n’est pas rare d’apercevoir un
banquier ou une dame en fourrure
chuter sur les trottoirs gelés. Passer la
sécurité n’est pas une mince affaire
non plus. Tireurs d’élite dispersés ici
et là, patrouilles d’hélicoptères, barrages et miradors, l’armée suisse est sur
le pied de guerre pour s’assurer que
les grands de ce monde sont protégés.
La Suisse impose en outre des restrictions strictes dans l’espace aérien audessus de Davos durant le forum.
Cette sécurité renforcée représente
un coût estimé à 9 millions de francs
suisses (7,6 millions d’euros) pour
2018. Le WEF prend 2 millions à sa
charge, le reste étant financé par la
ville de Davos, le canton des Grisons
et la Confédération helvétique. Un
bon placement. Une étude menée par
l’université de Saint-Gall a, en effet,
chiffré à 79 millions d’euros les revenus générés pour la Suisse par le
raout international. La confédération
y voit également « une opportunité
unique de cultiver des relations avec
des grandes figures » de la planète.
Plus de 10 000 personnes écument
les rues du village ou les travées du palais des congrès. Aux plus de 3 000 participants attendus s’ajoutent les journalistes, les membres de la sécurité
et 1 400 employés de Publicis Life,
qui gère depuis 1995 la logistique de
l’événement. L’étroitesse des lieux
rend la tâche compliquée. En particulier, les capacités hôtelières s’avèrent
de plus en plus insuffisantes. Le
groupe Publicis alloue les nuitées, en
fonction de critères subtils fixés par le
WEF, où doivent figurer une bonne
part de précautions diplomatiques.
Plus fort que les Rolling Stones
Le forum a beau être apolitique, il
veille à ménager les susceptibilités
des uns et des autres. En 2017, le
moine bouddhiste Matthieu Ricard,
grand défenseur de la cause tibétaine, avait été gentiment prié de renoncer à sa séance de méditation
quotidienne au palais des congrès
le jour où le président chinois Xi
Jinping était attendu.
Ce n’est pas le moindre des miracles
de Davos, les conférences démarrent
et s’achèvent à l’heure. « Cela fonctionne comme un mécanisme de montre suisse, sourit Jean-Loup Dénéréaz,
chargé des services et des événe-
ments au WEF, il nous est arrivé d’avoir
des sueurs froides, mais le plus important c’est que les participants ne l’ont
jamais senti. »
Sorte de Tinder de Davos, l’application TopLink permet aux festivaliers
de s’informer, se contacter… C’est sur
cette plate-forme qu’il faut s’enregistrer pour les conférences aux places
limitées : mieux qu’un concert des
Rolling Stones, une minute après
l’ouverture des inscriptions, celles de
Carlos Ghosn, le PDG de Renault, ou
Michael Corbat, le directeur général
de Citigroup, affichaient complet.
En marge des rencontres officielles,
le « Davos off » suit le même rythme
effréné. Les pétroliers, les industriels
de l’hydrogène ou encore les fonds
d’investissement devisent à huis clos
à propos des enjeux propres à leur industrie. Mais attention aux dérapages,
des juristes veillent à ce qu’aucune
pratique anticoncurrentielle ne se
glisse dans ces discussions… p
i. ch.
l’économie du Rwanda l’avaient conforté
dans sa volonté d’investir en Afrique. Typique aussi : deux négociateurs du traité de libre-échange entre le Canada et la Colombie
mis en œuvre en 2011 ont révélé que cet accord n’aurait jamais vu le jour s’ils n’avaient
pas appris à se faire confiance au sein de la
communauté des « Young Global Leaders »,
ces moins de 40 ans prometteurs sélectionnés chaque année par le WEF.
Mieux que « vu à la TV », il y a « rencontré à
Davos ». Faisant partie des 335 entrepreneurs
sociaux sélectionnés par la Fondation
Schwab, « j’ai été invité trois fois à Davos et,
depuis, les entreprises me regardent d’un
autre œil », constate Sébastien Marot, qui
a créé l’ONG de protection de l’enfance
Friends-International rayonnant à partir du
Cambodge. « Pour être honnête, je n’ai pas
noué de contacts intéressants sur place. En revanche, j’ai participé à des forums régionaux
en Asie qui m’ont été très utiles. »
« C’EST COMME ALLER À CONFESSE »
Dès le départ, Klaus Schwab a eu l’idée d’orchestrer une sorte de gouvernance mondiale parallèle en rassemblant autour de la
table des personnes qui se méfiaient les
unes des autres. Par opposition aux très bureaucratiques réunions de l’ONU ou de la
Banque mondiale, dominées par le politique, le WEF est parvenu, aux dires des participants, à créer un cadre d’échanges neutre,
moins formel, où gouvernements, multinationales, ONG, Interpol ou l’Organisation mondiale du commerce palabrent sur
un pied d’égalité.
En sachant toutefois que « les entreprises financent la plate-forme pour les autres », explique Julien Gattoni, le directeur financier
du forum. Les 1 300 entreprises dans la boucle payent cher, très cher, pour participer.
Pour se donner bonne conscience ? « Aller à
Davos, c’est comme aller à confesse », ironisait un ancien fidèle de la grand-messe. Certains dirigeants passent leurs journées cloîtrés, à négocier des contrats dans leur hôtel
de luxe. Mais ils restent peu nombreux.
« En deux jours et demi, je peux voir une
trentaine de patrons, de chefs de gouvernement, de ministres… Cela m’a permis de faire
avancer des business concrets pour Total, témoigne Patrick Pouyanné, le PDG du groupe
pétrolier. Mais l’intérêt de Davos va beaucoup plus loin. Ces rencontres, ces débats participent de la formation du patron. On réfléchit ensemble sur l’utilité sociale de l’entreprise ou les enjeux de la cybersécurité. Il y a là
une intelligence collective très puissante, qui
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économie & entreprise | 3
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
La gouvernance mondiale et les risques
géopolitiques inquiètent les élites
La confiance des patrons dans la croissance, elle, est au plus haut
davos (suisse) - envoyées spéciales
R
Klaus Schwab, le président
du Forum économique
mondial, dimanche 21 janvier,
à Davos (Suisse).
MARKUS SCHREIBER/AP
fait bouger les lignes. Je suis convaincu,
en particulier, que la cause climatique a beaucoup progressé à Davos – en tout cas, c’est vrai
chez les pétroliers qui ont créé leur club
commun là-bas. »
LES CHIFFRES
« UN EFFET D’ENTRAÎNEMENT »
Les entreprises contribuent
au financement du Forum économique mondial (World Economic Forum) de manière très
variable. Celles qui sont considérées comme des partenaires
stratégiques du Forum payent
le plus mais participent à de
nombreux chantiers et ont
droit à davantage d’invités.
D’autres sociétés payent juste
pour avoir accès au Forum.
L’évaluation du total des recettes du Forum économique
mondial est de 43 millions
de francs suisses.
La France, la première, s’est d’ailleurs servie
du WEF pour rallier le soutien de l’industrie
et de la finance à l’accord de Paris sur le
climat, conclu en décembre 2015. « Nous
nous sommes appuyés sur différents véhicules pour influencer le débat. Ce qui fait la spécificité du WEF, c’est l’accès au plus haut niveau dans les entreprises. L’effet d’entraînement est très impressionnant », relate un ancien de l’équipe COP 21. « En associant le
secteur privé en amont, la France a ouvert une
nouvelle voie diplomatique dont s’inspirent
les initiatives en cours en matière de biodiversité ou de protection des océans », ajoute
Dominic Waughray, chargé de la collaboration public-privé au WEF.
Le défi pour Klaus Schwab et ses équipes
consiste à entretenir la flamme toute l’année, et pas seulement durant Davos, en incitant les uns et les autres à soutenir une multitude de chantiers, du recyclage des batteries à la lutte contre la corruption. « De nombreux experts d’Engie participent aux travaux
du WEF, sur l’hydrogène ou la mobilité verte.
On cherche collectivement des solutions aux
problèmes du monde », relate Arnaud Erbin,
directeur des relations internationales chez
Engie. Mais sans le pouvoir réglementaire
des Etats, la légitimité de l’ONU ou la force
de frappe financière de la Fondation Bill
& Melinda Gates, « tout cela repose uniquement sur la bonne volonté, ce qui est une
source d’espoir en soi », poursuit-il.
« On trouve au WEF exactement ce qu’on y
apporte, résume Thierry Déau, fondateur du
fonds d’infrastructures Meridiam. Il y a làbas beaucoup d’énergie positive. Nous avons
monté un club de PDG pour promouvoir des
projets qui ont un impact fort en faveur du
développement durable, de la Jordanie à l’Afrique du Sud. » Davos est souvent le point
d’orgue pour évaluer toutes ces initiatives. Et
en lancer de nouvelles.
Déjà, à Cologny, les plans pour construire
un troisième bâtiment sont prêts. En
mars 2017, un centre de recherche consacré
à la quatrième révolution industrielle a vu
le jour à San Francisco, en Californie.
D’autres annexes sont en projet. Le WEF se
diversifie pour prouver qu’il existe en dehors de Davos. p
isabelle chaperon
COÛT
Strategic Partners :
600 000 francs suisses
(509 712 euros) par an.
Strategic Partners
Associates :
450 000 francs suisses par an.
Partners :
300 000 francs suisses par an.
Associate Partners :
180 000 francs suisses par an.
Membre (donnant accès
au forum en Chine) :
25 000 francs suisses par an.
Membre (donnant accès au
forum de Davos) :
60 000 francs suisses par an.
Participation par personne
(Davos) :
27 000 francs suisses.
evoici ce rituel singulier où chefs
d’Etat, patrons de multinationales, ONG, cerveaux de la science
et de la technologie, stars hollywoodiennes et même bollywoodiennes bravent le blizzard et convergent vers un
centre de cure pour tuberculeux. Un
nombre record de participants est attendu pour ces 48es réunions annuelles
du Forum économique mondial qui se
tiennent à Davos du 23 au 26 janvier, sur le
thème « Construire un avenir commun
dans un monde fracturé ».
Symbole de l’une de ces fractures, sept
femmes coprésident, pour la première
fois, l’opus 2018, dont deux Françaises,
Christine Lagarde, directrice générale du
Fonds monétaire international, et Isabelle Kocher, d’Engie. « Les femmes sont
tout en bas de l’économie mondiale. Et,
même en haut, neuf milliardaires sur dix
sont des hommes », dénonce Winnie Byanyima, directrice générale d’Oxfam international, venue en Suisse alerter les élites
mondiales sur la montée des inégalités.
Dix ans après la crise financière qui a
ébranlé le capitalisme mondial, pourtant, le fond de l’air économique s’est
fortement réchauffé et Mme Lagarde s’est
félicitée, lundi à Davos, du « renforcement
de la croissance ». « C’est une très bonne
nouvelle », a-t-elle dit.
En 2018, c’est la politique qui va mal. La
gouvernance mondiale a perdu ses repères dans un monde en pleine recomposition, où le multilatéralisme est contesté
par le président d’un pays, les Etats-Unis,
qui en a pourtant été le principal promoteur, où les valeurs des démocraties
libérales sont en recul, et où les géants de
la technologie paraissent incontrôlés.
Signe peut-être d’une prise de conscience de la nécessité d’échanges, de
confrontations des positions et de débats
dans cette période troublée, pas moins de
70 chefs d’Etat et de gouvernement font
le déplacement dans les Grisons.
Le premier ministre indien, Narendra
Modi, devait ouvrir mardi la série d’interventions publiques prévues toute la semaine en séance plénière. C’est la première fois que M. Modi vient à Davos, où
il devrait non seulement mettre en valeur la campagne « Invest India », mais
aussi exposer la vision de son pays sur un
échiquier géostratégique où l’autre géant
asiatique, la Chine, avance de plus en plus
de pions. En 2017, le président Xi Jinping
(absent cette année) avait mis à profit le
vide américain pour se poser en chantre
du libre-échange et du multilatéralisme.
Retour de « l’équipe Europe »
Deux autres « nouveaux » sont très attendus : le président américain Donald
Trump et son homologue français. Emmanuel Macron, dont l’image innovante
continue de fasciner les milieux internationaux, pourra relancer son slogan « Europe is back » : il doit prendre la parole
mercredi 24 janvier, qui sera une journée
très européenne, puisque M. Macron aura
été précédé sur la scène par le roi Felipe
d’Espagne, le premier ministre italien Paolo Gentiloni et, surtout, la chancelière allemande Angela Merkel qui, ayant levé un
gros obstacle sur le chemin de sa coalition,
a décidé à la dernière minute de venir
aussi à Davos. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker
s’exprimera jeudi, comme Theresa May, la
première ministre britannique. « L’équipe
Europe » veut à la fois signaler son retour,
avec l’embellie de la croissance dans la
zone euro, et promouvoir un « narratif »
différent du « America First » de M. Trump.
Car c’est bien la prestation du président
américain qui fournira le clou de la se-
maine, vendredi. Nul ne sait encore s’il
compte essayer de séduire ou au
contraire sermonner, voire insulter,
les représentants des élites mondialisées qui l’écouteront.
Il aurait tort, cependant, de briser leur
optimisme. Selon la traditionnelle enquête de PwC sur le moral des patrons publiée lundi, 57 % des 1 300 dirigeants d’entreprise interrogés, dans 85 pays, estiment que la croissance économique va
s’améliorer dans les douze prochains
mois : ils étaient 29 % seulement il y a un
an. Cela constitue le plus haut niveau de
confiance depuis que PwC a lancé ce baromètre en 2012. Concernant les perspectives de croissance de leur propre entreprise, les patrons s’avouent en général
plus prudents (42 %), sauf les Américains,
dont l’optimisme est remonté en flèche
en un an : en 2017, juste après l’entrée en
fonction de M. Trump, 39 % d’entre eux
se déclaraient « très confiants », mais
après la mise en œuvre de sa politique
pro-business, ils sont désormais 53 % à
voir l’avenir en rose.
L’amélioration de la conjoncture économique n’occulte pas, cependant, la montée de nouvelles menaces. De façon spectaculaire, le terrorisme, les incertitudes
géopolitiques et la cybersécurité sont devenus en 2018 les risques qui inquiètent le
plus les dirigeants – derrière l’immuable
hyper-régulation. « Les plus grandes préoccupations des dirigeants d’entreprises sont
liées à des changements géopolitiques et
sociétaux plutôt qu’à la dynamique de
leurs propres marchés », souligne Bernard
Gainnier, président de PwC pour la France
et l’Afrique francophone. L’assiduité des
dirigeants politiques et économiques à
Davos montre à quel point les uns ont besoin des autres – et réciproquement. p
isabelle chaperon
et sylvie kauffmann
Pour le chef économiste du FMI, « il y aura
un nouveau creux et il faut s’y préparer »
Maurice Obstfeld analyse l’accélération de la reprise mondiale, confirmée par l’institution
L
ENTRETIEN
a reprise mondiale s’accélère. Dans
ses prévisions publiées lundi
22 janvier, le Fonds monétaire international (FMI) estime que le produit intérieur brut (PIB) planétaire devrait progresser de 3,9 % en 2018 et 2019, après 3,7 %
en 2017. Dans un entretien au Monde, son
chef économiste, l’Américain Maurice
Obstfeld, appelle toutefois à ne pas négliger les risques, notamment financiers.
La reprise de l’économie mondiale
vous incite-t-elle à l’optimisme ?
A court terme, oui. Après sept années de
croissance médiocre, la reprise est large
et plutôt solide, grâce à une progression
de la demande, de l’investissement, du
commerce et une remontée des prix des
matières premières. A moyen terme, c’est
plus incertain. Le principal risque est que
les dirigeants soient trop complaisants et
ne prennent pas les mesures nécessaires
pour rendre l’économie plus résiliente.
Au moment où certaines économies retournent au plein-emploi, les gouvernements doivent vraiment s’efforcer de réduire leur déficit public. Il y aura certainement un nouveau creux à l’avenir et il
faut s’y préparer en regagnant des marges de manœuvre budgétaires.
Le regain d’activité est moins
vigoureux que lors de précédentes
reprises. Pourquoi ?
C’est en partie un héritage de la crise.
Mais cela vient aussi de tendances de long
terme, qui datent d’avant 2008, et il n’est
pas si facile d’en expliquer les raisons profondes. Il y a l’impact de la démographie,
avec le vieillissement de la population. Les
facteurs que l’on comprend moins sont
ceux liés à la croissance de la productivité
qui fléchit. On peut s’interroger, par exemple, sur le rôle du progrès technologique.
Pourtant l’innovation fleurit…
Oui, mais on ne la voit pas s’incorporer
rapidement dans les processus de production. Peut-être cela se matérialisera-t-il d’ici cinq à dix ans, mais c’est de la
spéculation. Les techno-pessimistes pensent que l’époque des grandes inventions
est révolue et qu’il n’y aura plus rien de
significatif comme l’électricité, le train à
vapeur ou l’ordinateur.
Cela dit, on disait la même chose à la fin
des années 1980 à propos de l’informatique. On a mis dix ans à percevoir que l’ordinateur et Internet avaient entraîné un
boom de la productivité.
Comment stimuler la croissance
potentielle ?
D’abord investir dans l’éducation, et notamment celle des plus jeunes, qui seront
les prochains innovateurs. On peut faire
mieux et plus dans ce domaine. Nos études économétriques démontrent que,
même dans les pays les plus pauvres, les
efforts en matière d’éducation offrent
un vrai retour sur investissement. Cela
vaut aussi pour les Etats-Unis. Et cela a
d’autant plus de sens quand on cherche à
promouvoir l’égalité des chances.
L’explosion des inégalités
menace-t-elle la croissance ?
Les inégalités peuvent l’affecter négativement. Notamment à cause de leur dimension politique. Les gens peuvent perdre confiance dans leurs dirigeants, ce
qui favorise l’avènement de politiques
populistes, défavorables à la croissance.
La réforme fiscale va-t-elle creuser
les inégalités aux Etats-Unis ?
C’est un risque. Si l’on regarde le partage
des baisses d’impôt, il y a quelques allégements fiscaux pour les bas revenus,
mais le plus gros morceau va aux grandes entreprises.
L’endettement mondial peut-il
conduire à une nouvelle crise
financière ?
Le risque le plus probable est que les
gouvernements, les entreprises, les ménages les plus endettés se trouvent en situation de stress si les taux d’intérêt remontent brutalement. Au point de déclencher une nouvelle crise financière ?
Je ne pense pas. Beaucoup de mesures
importantes ont été prises pour rendre le
système et les banques plus sûrs.
La valorisation des marchés
est-elle excessive ?
Les prix des actions sont très élevés, notamment dans les économies avancées. Il
y a une vraie incertitude quant à savoir si
tout cela est rationnel au vu des prévisions de croissance à long terme et de la
faiblesse des taux d’intérêt. Encore une
fois, s’ils remontent fortement, plus que
ce que le marché attend, il y aura du
champ pour une importante correction.
Que pensez-vous des réformes
en France ?
La réforme du marché du travail est clé
pour l’économie française, qui souffre
d’un chômage structurel élevé. On attend
aussi beaucoup des futures composantes
de cette réforme, comme l’apprentissage,
la formation, la transformation du système de l’assurance-chômage. Cela peut
être très payant, tout comme vouloir
réduire la taille du secteur public. Une
baisse de l’impôt sur les sociétés peut
aussi jouer positivement sur la croissance. De toute façon, la réforme fiscale
aux Etats-Unis pousse à aller dans ce sens.
N’y a-t-il pas le risque d’une course
au moins-disant fiscal ?
Si, c’est un problème mondial. p
propos recueillis par
marie de vergès
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4 | économie & entreprise
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MERCREDI 24 JANVIER 2018
Carrefour : moins d’emplois et plus de numérique
Le distributeur va réduire ses effectifs de 2 400 personnes en France et va céder les magasins Dia
suite de la première page
Ce mouvement en Chine n’a rien
d’anodin, il doit permettre à Carrefour de rattraper ses concurrents
qui ont déjà opéré le même type de
rapprochement, et offrira au français la possibilité de se développer
au travers du réseau social très populaire en Chine WeChat.
La mue de Carrefour passera également par des coupes dans les effectifs. Le distributeur prévoit une
rationalisation des structures et
une réduction des emplois en
France. En 2019, le siège de Boulogne en région parisienne sera
fermé pour être rapproché de celui
de Carrefour France à Massy, et ce
afin d’accélérer les processus de
décision. Au total, 2 400 personnes
seront concernées par un plan de
départs volontaires visant les
10 500 salariés du siège. Carrefour
emploie 115 000 personnes en
France.
« Nous devons mettre fin à la lourdeur de l’entreprise », a déclaré
Alexandre Bompard, rappelant
qu’il existe douze sites de siège en
Ile-de-France et pas moins de
vingt-sept étapes « pour valider un
catalogue chez Carrefour ». Le
groupe va également procéder à
une massification de ses achats à
l’international pour profiter des
effets de volume sur ses conditions d’achat, et réduire de plus de
10 % la taille de ses assortiments.
Le ministre de l’économie, Bruno
Le Maire, a réagi, mardi à l’AFP, à
l’annonce de ce plan déclarant que
« l’Etat sera vigilant à l’accompagnement de chaque salarié ». En
Bourse, l’action s’appréciait en début de séance de près de 6 %.
Le plan d’économies s’attachera
« Nous devons
mettre fin
à la lourdeur
de l’entreprise »
ALEXANDRE BOMPARD
PDG de Carrefour
également à redessiner la carte des
implantations des grandes surfaces des différentes marques de
l’enseigne. Premiers sacrifiés, les
273 magasins en France de l’ancien
réseau de hard discount Dia, qui
seront vendus ou fermés s’ils ne
trouvent pas un repreneur. Rachetés en 2014, ils sont en perte depuis
trois ans.
Quand aux hypermarchés Carrefour en France, M. Bompard a
maintenu la décision de son prédécesseur, Georges Plassat, de
faire passer cinq d’entre eux
(Montluçon, Château-Thierry, Cahors, Flers et Saint-Lô) en locationgérance, souvent une première
étape avant une mise en franchise.
Mais aucun des 247 hypermarchés
que compte le groupe en France ne
sera fermé. « L’hypermarché recèle
toujours une grande valeur », a déclaré M. Bompard, mais il « est à
considérer au sein de son écosystème local » : galerie marchande et
services marchands de Carrefour,
« notamment la banque, actif central pour notre groupe ».
Si le nombre d’hyper ne sera pas
réduit, leur surface totale en
France sera en revanche diminuée
d’au moins 100 000 mètres carrés
d’ici 2020, soit 5 % de la surface totale des hypermarchés du groupe
en France, pour s’adapter à leur
Alexandre
Bompard,
PDG de
Carrefour, le
21 novembre
à Paris. ÉRIC
PIERMONT / AFP
zone de chalandise. Ces surfaces
qui seront, au cas par cas, réaffectées à la préparation de commandes pour le Web, ou transformés
en Promocash – l’enseigne du
groupe destinée aux professionnels –, ou en magasin outlet, ou encore cédés à la galerie marchande.
Alexandre Bompard met également un terme à l’escalade de projets sous lesquels croulait l’entre-
prise. Cinq cents d’entre eux – soit
quasiment la moitié – seront arrêtés, à l’instar de Nolim son service
de vidéo à la demande et de livre
numérique démarré fin 2013. Lancés en septembre, les Carrefour
Bon App, ces petits magasins proposant une offre de produits prêts
à manger, n’ont pas séduit le nouveau PDG tant ils ressemblent à
des magasins d’autoroute, bien
Amazon est le premier à retirer les caisses des supérettes
au moment où Carrefour se réorganise,
Amazon va plus loin en ouvrant, lundi
22 janvier, son premier supermarché du
futur dans son fief de Seattle (Etat de
Washington). Il s’agit d’un magasin sans
caisses, avec des articles qui n’ont plus besoin d’être scannés et un paiement automatique. Ce projet symbolise les ambitions du e-marchand américain dans le
commerce physique, porte d’entrée vers le
gigantesque marché des produits alimentaires, estimé à 700 milliards de dollars
(572 milliards d’euros) par an rien qu’aux
Etats-Unis, mais qui lui échappe encore.
Baptisée Amazon Go, cette supérette
s’étend sur environ 170 mètres carrés. Ses
rayons sont garnis de salades, de sandwiches, de kits repas à cuisiner, de snacks, de
boissons, mais aussi de produits non-alimentaires tels des pansements et des piles.
En entrant, les clients doivent scanner un
code-barres affiché sur leur smartphone. Ils
n’ont plus alors qu’à déposer des articles
dans leur sac de courses. En sortant, leur
compte est automatiquement débité.
Pour fonctionner, le système repose sur
des caméras et des capteurs de poids. Grâce
à un algorithme informatique dopé à l’intelligence artificielle, il peut identifier les
clients et savoir lorsqu’ils s’emparent d’un
produit, le déposent dans leur sac ou le reposent en rayon. La technologie a été testée
pendant plus d’un an, lors d’une phase réservée aux employés d’Amazon. La société a
pris son temps, repoussant l’ouverture au
public de plusieurs mois. Elle assure désormais que le nombre d’erreur est limité.
L’enjeu de l’alimentaire
Ce n’est pas la première fois que le groupe
de Jeff Bezos ouvre des magasins physiques.
Il dispose de plusieurs points de vente dans
de grands centres commerciaux aux EtatsUnis. Depuis 2015, il a ouvert plusieurs librairies. En 2017, il a aussi racheté la chaîne
de supermarchés Whole Foods. Et il teste
des drives pour permettre à ses clients de récupérer les achats faits en ligne. « L’alimentaire constitue le plus important segment du
commerce de détail, avec une fréquence
d’achats élevée, souligne Michelle Grant,
analyste chez Euromonitor. C’est pour cette
raison qu’Amazon s’y intéresse depuis longtemps et qu’il se doit d’y être dominant. »
Problème : selon le cabinet Kantar, Internet n’a représenté que 1,5 % des achats alimentaires en 2017. Malgré d’importants investissements, les initiatives d’Amazon,
comme le service de livraison Fresh,
s’adressent à un petit nombre de consommateurs. Sa part de marché reste donc minime, très loin derrière celle de Walmart.
Face à des rivaux déjà bien installés, la société mise sur son avance technologique. Si
Amazon Go constitue son innovation la
plus visible, elle pourrait également utiliser
son expertise pour améliorer la chaîne logistique, une importante source de coûts.
« Amazon est réputé pour répercuter les
gains liés à son échelle et à son efficacité en
économies pour les consommateurs », rappelle Mme Grant. L’entreprise a d’ailleurs
déjà baissé les prix chez Whole Foods. p
jérôme marin
(san francisco, correspondance)
loin des attentes des consommateurs en matière de produits sains,
locaux… Ce concept sera, lui aussi,
arrêté. Enfin, pour générer
d’autres recettes, le groupe prévoit
aussi de céder 500 millions
d’euros d’actifs immobiliers non
stratégiques dans les trois prochaines années.
La part belle au bio
Le plan de M. Bompard ne se limite
pas à des mesures d’attrition. En
face des économies, une enveloppe annuelle de 2 milliards
d’euros sera consacrée aux investissements, ce qui « correspond au
niveau moyen des quinze dernières
années », a déclaré M. Bompard,
mais « nos investissements vont devenir sélectifs », rappelant que les
50 millions d’euros consacrés à la
grande rénovation de l’hypermarché de Villiers-en-Bière n’ont permis d’accroître le chiffre d’affaires
que de 5 %. Au total, ce sont donc
10 milliards d’euros sur cinq ans
que le groupe entend consacrer à
ses nouveaux investissements.
Le numérique sera un axe de développement privilégié : le groupe
va y consacrer 2,8 milliards d’euros
sur cinq ans, six fois plus qu’actuellement. Dès cette année, en
France, toute l’offre sera regroupée
sous une bannière unique Carrefour.fr. Les sites acquis ces dernières années, dont Rue du commerce, y seront accueillis en tant
que vendeurs sur la place de marché. En revanche, la marque Oos-
hop.fr sera abandonnée. Dans l’ecommerce alimentaire, Carrefour
vise un chiffre d’affaires de 5 milliards d’euros d’ici 2022 et une part
de marché en France supérieure à
20 %, contre 10 % actuellement.
Pour cela, 170 nouveaux drive seront ouverts en 2018 en France, un
partenariat est conclu avec Stuart,
filiale de La Poste, pour assurer la
gestion du dernier kilomètre, et,
dès 2019, plus de la moitié des magasins permettront de retirer les
achats faits en ligne.
Dans le commerce physique,
d’ici cinq ans, 2 000 magasins de
proximité seront ouverts dans le
monde, notamment en Europe, et
le parc de magasins cash & carry,
destiné aux professionnels, s’étendra au Brésil, en Argentine, et en
Europe. Attentif aux nouvelles habitudes alimentaires, Carrefour
misera plus particulièrement sur
le bio, en visant 5 milliards de ventes en 2022, contre 1,3 milliard
en 2017. Il compte élargir son offre
et baisser les prix.
Dans le non-alimentaire, Carrefour signera de nouveaux partenariats, tant à l’achat, comme celui
noué avec Fnac Darty, qu’à la
vente, avec des espaces dans ses
magasins qui pourraient être occupés par des marques. « Carrefour
est à un tournant de son histoire », a
relevé le M. Bompard, en rappelant
que la nouvelle ambition du
groupe était de « devenir le leader
de la transition alimentaire ». p
cécile prudhomme
Dans les grandes surfaces, l’emploi des salariés est menacé
La guerre des prix fragilise les hypermarchés. L’automatisation de l’encaissement détruit des postes en magasin
L
es salariés de Carrefour sont
inquiets. Ils ne sont pas les
seuls. Toutes les enseignes
d’hypermarchés sont confrontées
à de nouveaux défis qui fragilisent leur compte d’exploitation et
les obligent à réduire leurs coûts.
La conjoncture économique lamine les marges des 2 131 hypermarchés français. Carrefour prévoit un résultat opérationnel 2017
de 2 milliards d’euros, en recul de
15 %. A en croire la direction du
groupe, « 2017 a été clairement décevante ». Ses ventes ont reculé de
0,1 % en France, à 40 milliards
d’euros. Casino a aussi raté le coche. Son chiffre d’affaires est en
croissance de 5 % en 2017, à
37,8 milliards d’euros, mais il est
en deçà des prévisions des analystes. Les ventes de sa filiale fran-
çaise ont reculé de 0,8 %, Leader
Price a perdu 2,9 % d’activité et les
rayons non-alimentaires de Géant
ont chuté de 10,2 %. Auchan est
aussi à la peine. Son résultat opérationnel a chuté de 13,2 % au premier semestre. L’enseigne dit toutefois « avoir inversé la tendance
dans les hypermarchés » et n’envisager aucune fermeture.
« Mais, chez nous, tous les deux
ans, on procède à un écrémage social », déplore Guy Laplatine, délégué syndical CFDT chez Auchan,
en évoquant le « plan de sauvegarde de l’emploi bouclé en
juillet 2017, qui portait sur la suppression de 1 000 postes ». Tous les
distributeurs « ont procédé à une
réduction du nombre d’heures travaillées en magasins », confirme
un consultant du secteur.
Pourquoi le secteur, qui emploie
660 000 personnes en France,
flanche-t-il ? Carrefour, Auchan et
autres Casino subissent une
guerre des prix qui écrase leurs
marges. D’autant que les Français
ont profondément changé leurs
habitudes d’achats. Ils se déplacent moins en hypermarchés. Ils
préfèrent commander en ligne et
récupérer leurs courses dans les
« drives » ; 27 % des foyers français
y ont recours. Ce circuit capte désormais 5,8 % du marché alimentaire, d’après Kantar Worldpanel.
Dans le même temps, l’e-commerce siphonne les rayons électroménager, son, mode. « En trois
ans, les hypermarchés ont perdu
0,5 point de part de marché. Ce qui
équivaut à une perte de 500 millions d’euros de chiffre d’affaires »,
calcule Frédéric Valette, directeur
d’études chez Kantar Worldpanel.
Une perte sèche qui plombe la
rentabilité des magasins.
La menace de la robotique
Tous ont d’abord cherché à réduire
leurs coûts d’achat auprès de leurs
fournisseurs. Tous cherchent
maintenant à comprimer ces frais
de personnel qui représentent
15 % à 20 % des charges d’exploitation d’un magasin. Le recours à
l’automatisation de certaines tâches gagne du terrain. En 2004,
sont apparues les premières caisses automatiques où le client bipe
les codes-barres et, seul, paie. Toutes les grandes surfaces y ont désormais recours. Et d’autres technologies pointent. Même si le fabricant Diebold Nixdorf a aban-
donné sa « caisse 360° », ce tapis
roulant équipé d’un portique qui
scannait en quelques secondes le
contenu total d’un chariot, quasiment sans intervention humaine,
le groupe continue d’explorer
d’autres technologies pour « éviter
le passage en caisse ». Les syndicats
s’en inquiètent. Car, ces solutions
censées diminuer le temps d’attente réduisent le nombre de caissières. « Demain, il n’y en aura plus
en magasin », prétend un distributeur. Or, ces emplois peu qualifiés
pèsent lourd ; chez Carrefour, ils
représentent 16 % de l’ensemble
du personnel employé.
« A l’heure où Amazon teste un
magasin sans caisse, quelles seront les fonctions dans un point de
vente dans le futur ? », lance le PDG
d’un groupe de distribution. Ra-
res sont ceux à croire à un reclassement dans les entrepôts. « Bientôt, eux aussi seront robotisés »,
prévient un consultant. A Cestas
(Gironde), depuis l’été 2017, l’entrepôt de CDiscount, filiale de Casino, emploie ainsi sept robots
pour préparer ses commandes.
Le gouvernement se dit vigilant.
« Il ne faut pas faire la politique de
l’autruche en se disant que l’on va
garder le même système de grande
distribution », a fait valoir Bruno
Le Maire, ministre de l’économie,
dimanche 21 janvier sur BFM-TV.
Tous les secteurs « menacés par le
développement de la robotique »
et « en particulier la grande distribution » seront invités à Bercy
pour évoquer le sort des « gens
sans formation ». p
juliette garnier et c. pme
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
économie & entreprise | 5
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
Areva devient Orano : les raisons
d’un changement de nom
Trump taxe
panneaux solaires
et lave-linge asiatiques
Une façon de couper les ponts avec l’ère incarnée par Anne Lauvergeon
La crainte d’une guerre commerciale grandit,
alors qu’est renégocié l’accord Alena
suite de la première page
A la crise de 2008 et à la catastrophe de Fukushima, au Japon, sont
venus s’ajouter des investissements hasardeux, la coûteuse déroute du chantier de l’EPR en Finlande, des affaires de corruption et
une concurrence néfaste avec
l’autre champion nucléaire français, EDF. Une succession de difficultés qui ont conduit le groupe à
une recapitalisation et à une restructuration douloureuses.
En 2017, il a été scindé en trois : le
premier, New Areva – désormais
Orano – a gardé les activités des
mines d’uranium et du cycle du
combustible, et compte désormais 16 000 salariés. La nouvelle
entité se concentre sur l’enrichissement et le recyclage du combustible nucléaire, la logistique et les
services, dont le démantèlement.
D’un autre côté, Areva NP, qui a
repris son ancien nom de Framatome en janvier, est devenu une filiale d’EDF et se concentre sur la
conception des réacteurs et le matériel nécessaire aux centrales.
C’est de cette entité que dépend
l’usine du Creusot Forge, mise en
cause pour les défauts sur la cuve
du réacteur de Flamanville et dont
les dossiers sont encore en cours
d’examen par l’Autorité de sûreté
nucléaire (ASN).
Enfin, la maison mère, Areva SA
– seule à conserver le nom –, est
maintenue le temps que l’épineux
contrat de l’EPR finlandais, se termine. Une transformation qui
s’est faite dans la douleur : en deux
ans de restructuration, le groupe
Areva a fait partir près de 6 000 salariés. L’Etat et le groupe Mitsubishi ont dû le renflouer à hauteur
de 5 milliards d’euros. « C’est vrai
qu’il fallait couper avec le passé, explique-t-on en interne pour expliquer ce changement de nom, mais
on a surtout un nouveau projet
d’entreprise, une nouvelle organisation. » De fait, en changeant
d’identité, le groupe peut enfin annoncer des objectifs ambitieux.
D’abord, Orano veut se renforcer
en Asie, avec pour objectif que
30 % de son chiffre d’affaires soit
réalisé dans la région en 2020, contre 20 % aujourd’hui. Cela, alors
que la Chine est l’un des rares pays
qui continuent d’investir dans le
nucléaire. Une vingtaine de réac-
Interrogations sur l’usine chinoise
de traitement des déchets
L’annonce, le 9 janvier, était l’un des points d’orgue du voyage
d’Emmanuel Macron en Chine : la signature entre New Areva et
le chinois CNNC d’un protocole d’accord pour une usine de recyclage des déchets nucléaires pour plus de 10 milliards d’euros. Le
ministre de l’économie, Bruno Le Maire, estimait que le contrat
définitif de ce projet vieux de plus de dix ans pourrait être signé
« au printemps ». Mais, depuis, les discussions se poursuivent sans
certitude de déboucher. Du côté du groupe français, on est
prudent, car il n’est pas question de signer un deal au rabais. Côté
chinois, le projet suscite des doutes. Li Ning, doyen du collège sur
l’énergie de l’université de Xiamen et membre d’un comité d’Etat
sur le nucléaire, cité par Reuters, juge « assez faible » la probabilité
que la Chine signe un contrat formel.
teurs sont en construction dans le
pays. Au Japon, le gouvernement a
donné, fin décembre, son feu vert
au redémarrage de réacteurs de
Tepco, une première depuis la catastrophe de Fukushima en 2011,
ce qui donne quelque espoir au
groupe français, qui réalise plus de
60 % de son chiffre d’affaires à l’international.
Ensuite, le groupe veut accélérer
son virage dans les services, et particulièrement le démantèlement
nucléaire. « D’ici au milieu du siècle, il y aura 150 réacteurs à démanteler dans le monde. C’est un vrai
marché pour nous », explique-t-on
en interne. D’autant qu’Orano est
spécialisé dans le démantèlement
des parties les plus sensibles des
réacteurs. Un domaine dans lequel le groupe va embaucher dans
les prochaines années. D’ici à
2020, un salarié d’Orano sur deux
devrait travailler dans les services.
Une filière en difficulté
Des ambitions atteignables mais
qui reposent sur l’espoir que la filière nucléaire a encore un avenir
au niveau mondial. Sans construction de nouveaux réacteurs, l’activité liée au combustible sera à
terme réduite à la portion congrue. Elle devra se contenter du
marché du démantèlement.
Le groupe dirigé par Philippe
Knoche croit dur comme fer que la
filière a de beaux jours devant elle.
Elle fait pourtant face à d’importants défis : au niveau mondial,
très peu de pays investissent dans
de nouveaux réacteurs. Certains,
comme l’Allemagne, ont renoncé
au nucléaire quand d’autres,
comme l’Inde ou l’Afrique du Sud,
hésitent à s’y engager.
Les coûts des nouveaux réacteurs sont bien supérieurs à ceux
des réacteurs existants – en témoi-
La mutation
s’est faite
dans la douleur :
le spécialiste
du nucléaire
s’est séparé
de 6 000 salariés
gnent les dérapages faramineux
des EPR de Flamanville (Normandie) et Olkiluoto (Finlande). La
concurrence du gaz et des énergies renouvelables – dont les prix
baissent de manière continue –
pèsent fortement aux Etats-Unis,
qui comptent encore près de cent
réacteurs en activité.
En France, Nicolas Hulot, le ministre de la transition écologique
et solidaire, a confirmé en octobre
l’objectif de réduire à terme la part
du nucléaire dans le mix électrique, même si cette perspective a
été repoussée au-delà de 2025.
Du côté des mines, le marché de
l’uranium est mal en point, avec
un prix qui a été divisé par deux
en 2016, et ne remonte pas depuis.
Au niveau mondial, EDF et Areva
sont bien seuls à plaider pour le
développement d’un nucléaire qui
ne produit pas de gaz à effet de
serre mais suscite la méfiance,
voire l’opposition des populations
dans de nombreux pays.
Dans ces conditions, comment
imaginer le futur d’un groupe spécialisé dans le cycle du combustible nucléaire ? « Nos perspectives à
court terme ne sont pas bonnes,
mais, à moyen terme, il y a de l’espoir », lançait avec un optimisme
très mesuré un dirigeant de New
Areva, fin novembre. p
nabil wakim
new york - correspondant
A
près les menaces, le passage à l’acte. Donald
Trump a approuvé, lundi
22 janvier, la mise en place de
droits de douane sur les machines à laver le linge et les panneaux
solaires.
Pour les lave-linge, l’administration avait été saisie par le fabricant américain Whirlpool, qui subissait de plein fouet la concurrence des coréens LG et Samsung.
Ces derniers ont joué à cache-cache avec l’administration américaine, changeant sans cesse la localisation de leur production
pour éviter les droits de douane
appliqués pays par pays.
La mesure de riposte, saluée par
le patron de Whirlpool, Jeff Fettig,
est globale. Décidée après la recommandation de l’International
Trade Commission (ITC), bipartisane, elle va conduire à taxer à
hauteur de 20 % les premiers
1,2 million de lave-linge importés,
puis à hauteur de 50 % au-delà.
Pour les panneaux solaires, la
taxation, qui vise les producteurs
chinois, est de 30 % la première
année, et doit décroître de cinq
points les trois années suivantes.
Le gouvernement avait été saisi
par une entreprise en faillite, Suniva, et la filiale américaine du
groupe allemand SolarWorld. Ils
se sont plaints d’une multiplication par six des importations chinoises en cinq ans, ayant conduit
à un effondrement des prix.
Comme pour les lave-linge, les
fabricants chinois ont souvent
changé la localisation de leur production. La décision gouvernementale a rendu furieuse l’association des industries de l’énergie
solaire : elle a estimé que la déci-
M. Macron célèbre l’attractivité retrouvée de la France
le président de la République a annoncé 3,5 milliards d’euros d’investissements étrangers pour les années à venir
L
es sommes sont mirifiques
et ne sont pas sans rappeler
le plan « très com» d’Emmanuel Macron lors de son récent
voyage en Chine. Après avoir reçu
près de 140 patrons et dirigeants
de multinationales du monde entier sous les ors de Versailles, le
président de la République a annoncé 3,5 milliards d’euros d’investissements étrangers en
France au cours des prochaines
années, ce qui pourrait entraîner
la création de 2 200 emplois.
Ces annonces s’apparentent à
un inventaire à la Prévert. Facebook, Google, Novartis, SAP,
Toyota et une myriade de sociétés
plus petites (surtout dans l’agroalimentaire) ont annoncé ou officialisé leurs projets, mardi 22 janvier. De quoi « valoriser concrète-
ment l’attractivité de la France,
plusieurs mois après le lancement
de transformations économiques
profondes », comme l’expliquait
l’Elysée mardi pour défendre son
opération de communication
XXL intitulée « Choose France »
(« choisir la France »).
Ces chiffres démontrent surtout que l’attractivité du pays
poursuit son rétablissement, déjà
bien engagé depuis 2016 (avec
une progression des investissements étrangers cette année-là de
30 %). Avec l’élection d’Emmanuel Macron, la dynamique semble se poursuivre. Et c’est dans le
monde des logiciels qu’on y est le
plus sensible. « Son élection a
montré aux entreprises internationales qu’investir en France n’était
plus un gros mot, explique Marc
Genevois, le patron en France de
SAP. On n’aurait pas fait nos annonces récentes sous un précédent
président… » Le groupe allemand
a annoncé son intention d’investir environ 2 milliards d’euros
dans les cinq années à venir.
hexagonales courantes au cours
des cinq ans à venir. Pas franchement un investissement.
Les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ont aussi répondu à l’appel, sans pour autant
desserrer sérieusement les liens
de leur bourse. Facebook a annoncé qu’elle allait investir
10 millions d’euros par le biais de
son centre de recherche dans le
domaine de l’intelligence artificielle, en augmentant son nombre de chercheurs et de doctorants, et s’est engagé à former
65 000 personnes aux compétences numériques en France d’ici à
fin 2019. Comme l’Elysée l’admet :
« On est dans le registre de l’emblématique. Ça envoie le signal de la
compétitivité de la France sur l’intelligence artificielle et c’est fonda-
ancien conseiller de M. Sarkozy. Comme
Louis-Philippe avec Charles X, Macron, qui a
tué le père, sait que son élection fut le fruit
d’un concours de circonstances. Il a besoin
de réaffirmer son pouvoir en s’inscrivant
dans le fil de l’histoire. »
Pour l’ex-député PS Gilles Savary, on peut y
voir « la validation d’une dérive monarchique » ou « le moyen de rappeler au monde
que la France a compté et entend compter
encore ». L’Elysée préfère cette deuxième
explication : « Louis XIV et son imaginaire
adapté en macronie, c’est le lieu idéal pour
symboliser une France qui rayonne, donc qui
attire », résume le porte-parole de la présidence, Bruno Roger-Petit. p
mental dans le monde, vis-à-vis
des Etats-Unis et de l’Asie. »
Même recherche du « signal »
avec les annonces de Google, qui
n’a pas pris la peine de donner le
montant de ses futurs investissements. Le géant américain du
Web va ouvrir un centre de recherche fondamentale sur l’intelligence artificielle en France, le
deuxième en Europe après Zurich, ainsi que quatre espaces en
région pour la formation des citoyens français « afin d’améliorer
leurs compétences numériques ».
Dans les autres secteurs industriels, Novartis a confirmé vouloir investir 900 millions d’euros
sur trois ans pour diverses dépenses déjà annoncées en 2015, lors
d’un sommet à Matignon.
Dernier investissement marquant, celui intervenu à l’usine
Toyota d’Onnaing, près de Valenciennes (Nord). Le groupe nippon
a annoncé 300 millions d’euros
d’investissements pour moderniser le site, en augmentant sa capacité à 300 000 véhicules, contre
une jauge de 240 000 à 260 000
actuellement, et à produire deux
modèles de véhicules à partir de
2021. Attendues depuis 2014, ces
décisions entraîneront la création de 700 CDI d’ici à 2020. C’est
d’ailleurs à Toyota, mardi, que le
président de la République a décidé de prendre un bain de foule
de deux heures et demie. « Je
viens saluer cette annonce, a simplement tweeté Emmanuel Macron. Je sais à qui je le dois : aux salariés qui font bien leur travail. » p
solenn de royer
philippe jacqué
« Signal de la compétitivité »
Cette somme regroupe moult dépenses : 150 millions d’euros par
an d’investissement en recherche
et développement sur les cinq prochaines années (soit 750 millions),
ainsi que le financement de l’accompagnement de start-up françaises, voire leur rachat, dans le
domaine du cloud, de l’intelligence artificielle ou de l’Internet
des objets. Environ 1 milliard
d’euros doit permettre simplement de financer ses opérations
Pourquoi le chef de l’Etat utilise si fréquemment Versailles
c’est la troisième fois, en huit mois qu’Emmanuel Macron utilise le château de Versailles, ses ors et sa pompe, pour envoyer
un message politique. Le chef de l’Etat y
avait longuement discouru, en juillet, devant le Parlement réuni en Congrès. Un
mois plus tôt, il y avait reçu le président
russe, Vladimir Poutine. Lundi 22 janvier,
c’est encore là qu’il a accueilli une centaine
de patrons de multinationales pour un dîner dans la galerie des Batailles.
Cette utilisation intensive du château du
Roi-Soleil tranche avec la pratique de ses
prédécesseurs. Nicolas Sarkozy, qui avait
permis que le président libyen Mouammar
Kadhafi le visite, ne s’y est rendu officiellement qu’une fois, pour le Congrès de 2009.
François Hollande, qui avait discouru lui
aussi devant les deux chambres réunies au
lendemain des attentats de novembre 2015,
y a organisé un sommet européen. Mais il
n’a pas multiplié les événements politiques
à Versailles. « Le faste du Roi-Soleil, ce n’était
pas trop son truc », dit un ancien conseiller.
M. Macron, qui a théorisé « le vide » laissé
par « l’absence de la figure du roi », a en revanche décidé de faire du château un instrument de sa diplomatie. Pour ce jeune
président, accueillir à Versailles est un
moyen de mettre en scène son pouvoir et
la puissance supposée de la France. « Versailles, qui fut la capitale du pays jusqu’en 1789, est, dans l’imaginaire français, le
lieu de la légitimité politique, abonde un
sion conduirait au retard ou à
l’annulation de milliards de dollars d’investissements et à la
perte de 23 000 emplois dans le
secteur du solaire.
Ce n’est pas l’avis du représentant américain pour le commerce : « L’action du président démontre clairement que l’administration Trump défendra toujours
les travailleurs, les fermiers, les éleveurs américains et les entreprises », a déclaré dans un communiqué Robert Lighthizer, qui
compte engager des négociations
pour résoudre le conflit.
Barrage de l’OMC ?
Dans ces deux affaires, l’administration Trump a invoqué une
clause de sauvegarde générale,
pour des industries en mesure de
démontrer qu’elles subissaient
« un grave préjudice ». Une disposition contenue dans une loi de
1974 critiquée par l’Organisation
mondiale du commerce (OMC).
L’administration envisage désormais de protéger le pays des importations d’acier et d’aluminium chinois en invoquant des
motifs de sécurité nationale. Pour
cela, il a exhumé une loi de 1962
n’ayant pas été utilisée depuis les
années 1980.
Il s’agit d’un regain de tension
majeur avec l’Asie et la Chine. Les
marchés financiers avaient déduit
de 2017 que le président resterait
tempéré dans son approche du
commerce. Ce n’est pas l’avis des
spécialistes qui craignent que 2018
soit l’année des guerres commerciales, alors que les négociations
sur l’accord de libre-échange nordaméricain avec le Canada et le
Mexique ont repris à Montréal
dans un climat exécrable. p
arnaud leparmentier
AGR OALI MEN TAIR E
Bacardi avale la tequila
Patron pour 5,1 milliards
de dollars
Le groupe Bacardi a annoncé
lundi 22 janvier avoir déboursé 5,1 milliards de dollars
(4,1 milliards d’euros) pour
mettre la main à 100 % sur Patron Spirits International, fabricant de la tequila Patron.
Bacardi (Martini, Eristoff, Grey
Goose…) détenait déjà une
participation minoritaire
dans Patron Spirits depuis
2008. – (AFP.)
F I N AN C E
La Banque du Japon
poursuit sa politique
monétaire ultra-souple
La Banque du Japon a reconduit, mardi 23 janvier, sa politique monétaire ultra-accommodante de massifs rachats
obligataires, inchangée depuis
plus d’un an, malgré la récente embellie économique
qui alimente les attentes
d’une normalisation. – (AFP.)
AVI AT I ON
Année « exceptionnelle »
pour les commandes
d’ATR en 2017
ATR, numéro un mondial
des avions à hélices, filiale à
50-50 d’Airbus et de l’italien
Leonardo, a réalisé une année
2017 « exceptionnelle », avec
113 commandes fermes, le triple de 2016. Le constructeur a
aussi « stabilisé » son chiffre
d’affaires à 1,8 milliard de dollars (environ 1,46 milliard
d’euros). Le groupe a réalisé
« l’un de ses meilleurs résultats
financiers en trente-cinq ans
d’existence », a déclaré, lundi
22 janvier son président,
Christian Scherer. – (AFP.)
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
6 | campus
0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
L’université québécoise McGill séduit les Français
Parmi ses 40 000 étudiants, cette université anglophone de Montréal compte 1 875 étudiants français
montréal - correspondance
U
n cursus emballant,
des méthodes pédagogiques innovantes,
une ouverture à l’international affirmée… Margaux
Delalex est pleinement satisfaite
d’avoir choisi l’université McGill
il y a trois ans, après obtention
d’un bac international en Suisse.
A 20 ans, cette Française qui a
roulé sa bosse de Strasbourg à
Dubaï, en passant par plusieurs
autres pays dont les Etats-Unis,
avec ses parents expatriés, vit à
Montréal depuis septembre 2015.
Elle complétera en décembre sa
troisième année de bachelor avec
majeure en géographie et deux
mineures en développement international et développement urbain. La présence de sa sœur, qui
étudiait déjà à McGill, et les droits
de scolarité à tarif préférentiel
pour les étudiants français figurent également parmi les raisons de son choix. Depuis 2015,
les Français paient le même montant que les étudiants canadiens,
soit 7 400 dollars canadiens environ par an (4 840 euros), contre
trois fois plus pour les étrangers
originaires d’autres pays.
Pour Juliette Lequesne, outre sa
volonté d’étudier dans l’« une
des meilleures universités anglosaxonnes » – McGill ne prend que
la « crème » des étudiants, ceux
qui ont de fortes notes au bac –,
l’attrait de droits de scolarité à
tarifs réduits a joué un rôle important dans sa décision de postuler. A 21 ans, après un bac international à Fontainebleau, elle termine à Montréal sa quatrième année de « bachelor of arts », avec
double majeure en sciences politiques et histoire. Ses droits de
scolarité sont moins élevés encore : 4 000 dollars canadiens
(2 620 euros) par an depuis 2014.
Elle bénéficie en effet d’un statut
plus avantageux qu’aujourd’hui,
en vertu d’une entente bilatérale
France-Québec qui donnait alors
droit à des tarifs équivalents à
ceux d’étudiants québécois.
Partenariats à l’étranger
Classée 32e au dernier QS
World Université Rankings, McGill – l’une des quatre grandes universités de Montréal – détient depuis douze ans le titre de meilleure
université canadienne, décerné
par le magazine de Toronto Maclean’s. « Nous avons une histoire
de près de deux cents ans d’excellence, avec des professeurs qui sont
des leadeurs dans leurs disciplines », explique Christopher Manfredi, vice-principal exécutif de
l’université. Avec ses vingt-deux
facultés et écoles, assurant plus de
300 programmes d’études, elle se
présente comme « une université
globale du XXIe siècle », cosmopolite et « effervescente », à l’avantgarde en matière d’enseignement
et de recherche. McGill compte
parmi ses professeurs et ses anciens élèves douze Prix Nobel.
Ses deux campus, à Montréal,
accueillent toujours plus d’étudiants étrangers : ils sont 12 000
sur un total de 40 000. Margaux
Delalex et Juliette Lequesne font
partie des 1 875 Français actuellement inscrits, soit le plus fort
SIMON LANDREIN
contingent d’étrangers après les
Chinois et les Américains. Bien
que sise dans la première métropole francophone d’Amérique du
Nord, l’université dispense tout
son enseignement en anglais.
« Vous devez démontrer votre
compétence en anglais pour être
admis, peu importe votre statut
de citoyen ou votre pays d’origine », prévient le site Internet.
« C’est dans notre ADN d’être
une université internationale »,
note Christopher Manfredi. Car
McGill se veut « connectée au
monde », favorisant les expériences d’apprentissage, sous forme
de stages dans des institutions
publiques, organisations internationales, ONG ou entreprises, mais surtout d’études dans
d’autres universités partenaires.
Depuis 2015,
les Français
paient le même
montant que
les étudiants
canadiens,
environ
4 840 euros
par an, contre
trois fois plus
pour les étrangers
originaires
d’autres pays
Si Margaux se dit « très satisfaite » de son cursus, c’est grâce à
la « superbe opportunité » qu’elle a
eue de passer son premier semestre 2017 à l’université de Melbourne, en Australie. Le coût du
semestre australien n’est pas inclus dans le paiement à McGill,
mais il est équivalent à ce que
l’étudiante aurait payé pour un semestre au Canada, en vertu du
partenariat entre les universités.
Juliette a elle aussi passé un semestre en Australie, à Sydney, où
elle a pu bénéficier d’un partenariat de même calibre que celui
avec l’université de Melbourne.
Sur le campus canadien, les
deux Françaises apprécient la présence de nombreux étudiants
étrangers. « On se fait des amis de
partout », sourit Juliette, vice-pré-
sidente de la société des étudiants
européens à McGill, un mandat
qui enrichit sa vie étudiante
alors qu’elle vise un master en affaires européennes. Ravie de suivre « des cours en anglais, bien
encadrés, avec des professeurs reconnus dans leurs domaines », elle
apprécie « l’accès à une bibliothèque 24 heures sur 24 » et surtout
« la flexibilité de pouvoir faire
une majeure et deux mineures en
même temps ».
Apprentissage collaboratif
Margaux insiste sur le fait qu’« il y
a énormément de possibilités de
s’épanouir dans des activités parascolaires, avec beaucoup de clubs et
d’associations. Dès la première année, j’ai été photographe pour le
journal étudiant, ce qui m’a permis
de développer mes compétences,
de découvrir la ville et d’être invitée
à des événements artistiques ».
Flexibilité, interdisciplinarité
et innovation sont les maîtres
mots des dirigeants de McGill,
qui veulent multiplier les démarches de décloisonnement. « Nous
avons une pensée systémique plus
qu’une approche par discipline »,
précise Christopher Manfredi. En
cours de création, le programme
en systèmes de développement
durable, par exemple, intègre les
champs d’études en biologie, génie, sociologie, systèmes urbains
et politiques. Et pas question de
délaisser les sciences humaines
ou les arts et les lettres, prévient le
vice-principal : « Nous jugeons
essentiel que nos étudiants aient
ce bagage-là, même dans des études à dominante technologique. »
L’université se veut aussi un
chef de file en innovation pédagogique. Les salles de classe sont
vouées à un apprentissage collaboratif, où le professeur joue plutôt un rôle d’animateur, utilisant
des outils interactifs et la méthode de la « classe inversée ». Juliette Lequesne trouve que, « par
rapport au système français, on
gagne en esprit critique. Avoir à lire
50 à 100 pages avant un cours est
normal. En classe, la prise de parole est encouragée et les points de
vue argumentés valorisés. »
L’innovation ne s’arrête pas
aux portes de la classe. McGill a
ainsi lancé récemment son Institut neurologique de Montréal,
un programme d’open science
doté d’un fonds de 20 millions de
dollars canadiens. L’université
s’est aussi pleinement engagée
dans des « écosystèmes d’innovation » montréalais comme celui de l’intelligence artificielle
(IA), fleuron de la métropole québécoise, en se liant à Samsung et
Facebook. Le réseau social américain a confié à Joëlle Pineau, chercheuse réputée à McGill, la direction de son laboratoire montréalais en IA. « Nous avons deux professeurs et plusieurs étudiants
qui partagent leur temps entre
l’université et ce labo », se réjouit
Christopher Manfredi. p
anne pélouas
« Au Québec, les professeurs sont beaucoup plus proches des étudiants »
« la ville de montréal est surprenante, avec toujours
quelque chose à faire, tout en proposant un rythme de vie
apaisant. » Lisa Inganni a passé huit mois au Québec. Elle
y est arrivée en décembre 2016 pour terminer sa licence
de droit, un an après avoir commencé ses démarches
pour partir en échange à l’étranger, sur les conseils de sa
professeure de droit pénal chargée des relations internationales à l’université d’Avignon et des pays de Vaucluse.
L’université d’Avignon ayant « assez peu d’accords, en
droit, dans les pays de l’Union européenne qui étaient susceptibles de [l]’intéresser », la jeune fille s’est tournée vers
les établissements outre-Atlantique, puis, notamment
pour des questions de budget, vers le Canada, et tout particulièrement le Québec. Elle a choisi l’université de
Montréal (UdeM), l’un des quatre grands établissements
d’enseignement supérieur de la métropole québécoise.
Coût de la vie plus élevé qu’en France
« J’ai réellement adoré cette expérience canadienne, car
elle m’a permis de suivre des cours novateurs et d’acquérir de la rigueur », explique Lisa Inganni, désormais en
master « propriété intellectuelle et droit des affaires numériques » à l’université de Versailles-Saint-Quentinen-Yvelines. L’UdeM, dit-elle, « ressemble beaucoup à ce
que l’on peut voir dans les films américains : couloirs bordés de casiers, campus immense, avec toutes les commodités possibles et imaginables ».
Le coût de la vie au Canada est un peu plus élevé qu’en
France. Pour les transports en commun, il faut compter
un abonnement de 130 euros pour quatre mois, incluant le bus et le métro. « Globalement, le budget peut
se situer aux alentours de 700 euros par mois en faisant
bien attention », a calculé Lisa Inganni.
Ces mois passés à l’étranger lui ont permis de redécouvrir « les qualités et les défauts du mode de vie en France »,
déclare-t-elle, amusée. Par exemple, « on s’aperçoit qu’on
mange très bien chez nous ». Côté logement, en revanche
– casse-tête coûteux qui surprend les étudiants étrangers en France –, « au Québec, il n’y a pas besoin de garant,
l’obtention du permis d’études atteste qu’on dispose des
ressources ». Quant aux débouchés professionnels, « il
est frappant de voir qu’en France il faut généralement un
master 2 avant de se lancer, tandis qu’au Canada on travaille souvent après le baccalauréat [licence] ».
L’année scolaire est divisée en trimestres : il y a le trimestre d’automne, celui d’hiver et celui d’été – ce dernier, « facultatif, sert surtout à rattraper des matières ou
à s’avancer ». Un étudiant en échange doit avoir un
maximum de 15 heures de cours en licence, et 9 heures
au maximum en master. En amphi, « les cours ne sont
pas si éloignés de ceux en France. Cependant, les professeurs sont très ouverts à la participation, et beaucoup
plus proches des étudiants. » Les examens, eux, sont
complètement différents, « souvent sous la forme de “take-home”, à faire chez soi, ou alors des examens sur table,
mais qui se font très souvent à livre ouvert, avec le cours ».
La jeune femme a beaucoup apprécié la diversité des
enseignements. « J’ai pu étudier des matières proposées
seulement en master en France, comme du droit du cyberespace, lequel m’a conduite dans mon master actuel, se
félicite l’étudiante française. J’ai même eu la chance de
participer à l’école d’été du laboratoire de cyberjustice : des
conférenciers venus du monde entier parlaient de l’intelligence artificielle, des problèmes de preuve électronique, de
l’apport des nouvelles technologies dans le processus judiciaire et pour favoriser l’accès à la justice des citoyens. »
Bref, « une expérience incroyable », qu’elle recommande de tenter. Certes, un échange universitaire nécessite « beaucoup d’organisation, pour préparer le
voyage et pour préparer l’année à venir. Mais comme on
dit au Québec : “Il faut courir la chance !” » p
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0123
MERCREDI 24 JANVIER 2018
LETTRE DE WALL STREET | par arnaud l epar m ent ier
Goldman Sachs côté people
O
n espère au moins que les receleurs avaient le palais fin. Le ToutWall Street se délecte de la mésaventure arrivée à David Solomon,
l’un des coprésidents de Goldman Sachs. En
octobre 2016, son assistant personnel lui a
dérobé sept bouteilles de vins de bourgogne
Romanée-Conti, qui avaient été achetées pour
la bagatelle de 133 650 dollars (soit environ
125000 euros en 2016). L’apogée d’un petit
commerce florissant : de 2014 à 2016, l’assistant, Nicolas De Meyer, lui a subtilisé des centaines de bouteilles, pour un montant
atteignant 1,3 million de dollars. Le manège
était bien rodé : M. De Meyer avait pour mission de transférer les bouteilles que recevait
M. Salomon de son appartement personnel de
Manhattan à sa cave d’East Hampton, station
balnéaire huppée de Long Island. Sauf que les
bouteilles n’arrivaient pas à destination, étant
revendues à un intermédiaire en Caroline du
Nord. Rien n’indique qu’elles aient été vendues à leur vraie valeur. M. De Meyer a été
arrêté mardi 16 janvier à l’aéroport de Los
Angeles et encourt dix ans de prison.
A 55 ans, l’amateur de vin David Solomon
est aussi un gourmet, qui anime la chronique
gastronomique new-yorkaise. L’agence
Bloomberg a rédigé un long reportage, en
mai 2017, sur ses restaurants préférés dans
Manhattan, des institutions vénérables ou
des nouveautés branchées. Le banquier d’affaires dîne dehors plus souvent que bien des
critiques gastronomiques. Le New York Times,
lui, a découvert sur son compte Instagram la
vidéo de jeunes vacanciers se déhanchant sur
la plage : le DJ, dont le pseudonyme de scène
est D-Sol, n’était autre que David Solomon.
UN FAUTEUIL POUR DEUX
Si l’on s’intéresse à David Solomon, c’est qu’il
est l’un des deux coprésidents à remplacer
Gary Cohn, lorsque celui-ci a été nommé conseiller économique de Donald Trump à la
Maison Blanche. Le second est l’ancien directeur financier Harvey Schwartz. Les deux
hommes sont en compétition pour succéder
au PDG de la banque, Lloyd Blankfein, 63 ans,
qui dirige la banque depuis onze ans. Ce dernier a rassuré les prétendants, expliquant
qu’il ne mourrait pas au travail, contrairement à une plaisanterie qu’il avait faite.
Les deux prétendants n’ont pas grandchose en commun. M. Solomon a rejoint
Goldman Sachs en 1999, après un début de
carrière chez Bear Stearns comme vendeur de
junk bonds, et a dirigé la banque d’affaires
pendant une dizaine d’années. Selon le New
York Times, s’il n’est pas connu comme le roi
du deal, il est réputé pour son engagement en
L’ÉCLAIRAGE
Saint Paul, saint Augustin,
Hayek et Keynes
par paul jorion
C
e que nous appelons notre
« volonté » opère, nous le
savons maintenant, selon
deux modes : le premier est
celui de l’intention délibérée, consciente, de poser un acte à un moment
du futur, cette intention constituant
alors un « souci » dont nous nous efforcerons de nous libérer ; le second, celui
de poser un acte ici et maintenant, est
en réalité inconscient dans son mécanisme. On doit au psychologue américain Benjamin Libet (1916-2017) la
découverte que la réalisation d’un acte
précède – parfois de plusieurs secondes – ce que nous ressentons comme
notre intention de le poser.
La découverte n’est pas récente.
Saint Paul, s’adressant aux Romains,
disait : « Vraiment, ce que je fais, je ne le
comprends pas, car je ne fais pas ce que
je veux, mais je fais ce que je hais. » Et
saint Augustin, dans Les Confessions :
« Il y a donc deux volontés, toutes deux
incomplètes, et ce que l’une possède
fait défaut à l’autre. »
Dans notre gestion de l’avenir, nous
avons tendance à favoriser soit l’une,
soit l’autre de ces volontés. Avec la première, nous mettons l’accent sur la délibération, le calcul, la planification,
soit, à l’échelle collective, la réglementation des activités économiques et en
particulier des prix. Avec la seconde,
nous encourageons la spontanéité,
l’initiative, le « laisser-faire », la « main
invisible » dont parlait Adam Smith,
qui ferait que l’intérêt général émergerait de l’exercice par chacun de son
intérêt égoïste.
On connaît les formes ultimes de ces
deux approches : le communisme de
type soviétique pour la première, l’ultralibéralisme pour la seconde. L’une
et l’autre, par leur caractère excessif,
conduisent tôt ou tard à l’effondrement des sociétés. Pour le communisme, c’est le résultat de la pesanteur
bureaucratique, de la délation généralisée, du non-respect des droits indivi-
¶
Paul Jorion, économiste
et anthropologue, est
professeur à l’Université
catholique de Lille
duels, de l’inefficacité économique.
Pour l’ultralibéralisme, comme nous
le constatons en ce moment, c’est la
destruction du tissu social, la guerre
de tous contre tous, le « malheur aux
vaincus » et la concentration excessive
de la richesse qui bloque la machine
économique, faute de pouvoir d’achat
pour la plus grande part de la population, et qui alimente la spéculation et
le risque systémique, faute de destination économique.
LE JUSTE MILIEU
Entre l’embrigadement liberticide et
le laisser-faire absolu, il s’agit de
retrouver le juste milieu. La recherche
de la solution nous conduit à nous
interroger sur les deux modes de la
volonté. Son mode immédiat, d’origine inconsciente, assure notre survie d’instant en instant, mais si nous
parvenons à éviter les pires conséquences de certains de ses errements
instinctifs, c’est parce que nous pouvons les réévaluer ensuite, les corriger, et en faire les éléments d’un plan
plus vaste, organisé, lui, comme fruit
de notre délibération. La spontanéité
instinctive de la volonté ne nous distingue en rien des autres animaux ;
c’est la délibération qui nous permet
de bénéficier des fruits de l’entraide et
de la solidarité, contrairement au
gorille qui tambourine sur sa poitrine
en vantant les vertus de la concurrence pure et parfaite.
Ce débat est parfois personnifié
autour d’un combat historique de
géants : Friedrich August von Hayek
(1899-1992) contre John Maynard
Keynes (1883-1946).
Von Hayek, champion de l’ultralibéralisme, affirmait : « La croyance en la
supériorité de la volonté et de la planification délibérées sur les forces spontanées de la société n’est entrée explicitement dans la pensée européenne
qu’avec le rationalisme constructiviste
de Descartes » (Essais de philosophie,
de science politique et d’économie,
1944-1967). Keynes répondait : « La
principale tâche des économistes
aujourd’hui est peut-être de distinguer
sur des bases nouvelles les Agenda [ce
sur quoi il convient d’agir] des gouvernements de leurs Non-Agenda ; et la
tâche accompagnatrice de la politique
est de mettre au point, au sein d’une démocratie, les formes de gouvernement
qui seront capables de mener à bien les
Agenda » (The End of Laissez-Faire,
1926). Ceci nous rappelle que si von
Hayek personnifiait bien l’un des
extrêmes, Keynes incarnait, lui, le
juste milieu. p
faveur de ses clients. Harvey Schwartz, lui, a
commencé modestement : prof de gym – il
est ceinture noire de karaté –, boucher,
rémouleur… Il a travaillé pour la première fois
dans une salle de marché le jour du krach de
1987. Entré chez Goldman Sachs en 1997, cet
homme plus introverti est directeur
financier de la banque depuis 2013 et avait
pris en 2008 la tête de la division « valeurs
mobilières ». En interne, indique le Wall Street
Journal, on lui a reproché d’avoir fait passer
l’intérêt de la banque avant celui des clients.
Cette compétition se joue alors que Goldman
Sachs n’est plus la banque insolente qu’elle fut
avant la crise de 2008. En 2017, ses profits ont
été divisés par deux (3,7 milliards de dollars,
pour 32 milliards de chiffre d’affaires) et elle
s’est fait détrôner en Bourse par sa rivale Morgan Stanley (94 milliards de dollars de capitalisation contre 101 milliards). Sur un an, sa capitalisation a connu une progression humiliante, inférieure à 10 %, tandis que les actions
de ses rivales (Morgan Stanley, Bank of America, Citigroup) s’envolaient de 33 % à 40 %.
La banque a subi des pertes au quatrième
trimestre en raison de la réforme fiscale, qui
lui coûte 2,9 milliards de dollars, mais là n’est
pas le plus gênant : ses activités de marché ont
dévissé. Les tradeurs en obligations, devises
et matières premières ont vu leurs revenus
chuter de 30 %, à 5,3 milliards en 2017, contrairement à ceux des banquiers d’affaires (responsables des fusions-acquisitions ainsi que
des émissions d’actions et de dette), leadeurs
mondiaux de leur secteur, qui, pour la première fois, ont pesé plus que leurs confrères
dans le chiffre d’affaires (7,4 milliards, en
hausse de 18 %). Au total, en incluant les actions, le chiffre d’affaires des activités de marché a été divisé par trois depuis 2009, à 11 milliards. Explication : Goldman Sachs a perdu de
l’argent sur les marchés pétroliers et a surtout
souffert de l’absence de volatilité sur les marchés, qui ont bondi en 2017, mais avec une sérénité de sénateur. Nul besoin pour les clients,
dans ce contexte, d’avoir un DJ déluré ou une
ceinture noire de karaté et d’investir dans des
hedge funds qui ne rapportent guère plus
qu’un fonds indiciel en actions.
De l’espoir, tout de même : les marchés sont
montés si haut que la banque peut espérer un
peu de montagnes russes et donc un retour
des commissions, tandis que le rapatriement
des capitaux des multinationales, dans la foulée de la réforme fiscale de Donald Trump,
pourrait déclencher une vague de fusionsacquisitions. En attendant de connaître enfin
le nom du futur patron de Goldman Sachs. p
CANDIDAT À
LA SUCCESSION
DE LLOYD
BLANKFEIN
À LA TÊTE DE LA
BANQUE, DAVID
SOLOMON EST
UN FIN GOURMET
DOUBLÉ D’UN
DJ DÉLURÉ
leparmentier@lemonde.fr
Les hypermarchés pendus
à la corde de l’e-commerce
Le succès de la vente en ligne contraint la grande
distribution à proposer d’autres valeurs
que celle d’« acheter le moins cher possible »
par élodie huré
C
inq milliards de commandes
effectuées par les abonnés
en 2017, tel est le bilan
dévoilé début janvier par les
dirigeants d’Amazon. Au même
moment, Carrefour est à la peine, avec
une chute des ventes malmenant sa
valeur en Bourse. Alexandre Bompard,
le PDG de l’enseigne, devait annoncer
une nouvelle stratégie le 23 janvier.
Les analystes sont sceptiques, et on
peut les comprendre. Car l’urgence est
là. Amazon a montré sa force de frappe
en matière d’e-commerce, mais, à l’instar du chinois Alibaba, l’enseigne a
commencé aussi à investir dans les
commerces physiques (rachat de
Whole Foods en juin 2017). L’objectif de
ces deux géants du Net est clair : réinventer l’expérience des courses à l’ère
numérique. Si Carrefour, longtemps
fleuron du commerce de détail hexagonal, ne réagit pas, son avenir est fortement compromis.
Nos recherches montrent que la
fonction utilitaire des lieux de vente
physiques a cessé d’être la raison principale de l’intérêt des consommateurs
à leur égard (« Understanding OmniChannel Shopping Value : a MixedMethod Study », de Claire-Lise Ackermann, Elodie Huré et Karine PicotCoupey, Journal of Retailing and
Consumer Services n° 39, novembre 2017). Grâce à la commodité qu’il
procure, l’e-commerce a gagné sur ce
terrain. Mais ces recherches mettent
aussi en évidence, a contrario, que les
clients continuent à vouloir se déplacer en magasin, parce qu’ils espèrent y
passer des moments agréables et y
faire des rencontres, deux fonctions
auparavant secondaires.
Cette évolution est apparue clairement au moment où le concept des
« drive » s’est popularisé. Nous avons
DANS UN MAGASIN DE
WASQUEHAL (NORD),
ON PEUT APPORTER SON
LINGE SALE POUR TESTER
LES MACHINES À LAVER !
constaté que l’intérêt pour les marchés de plein vent et les petits commerçants s’était alors renforcé. Les
clients se débarrassaient en quelques
clics et en un coup de voiture de la
corvée des courses routinières (fonction utilitaire). Mais ils se déplaçaient toujours très volontiers pour
choisir une volaille chez leur boucher favori ou fouiner dans une brocante le dimanche (fonctions hédonique et sociale).
L’AVANCE D’AMAZON
Pour garder leur attractivité, les points
de vente physiques doivent donc se
positionner plus systématiquement
comme des lieux de sortie et d’interactions. Certains commerces ont déjà
transformé leur offre en ce sens. Les
enseignes de luxe proposent de plus
en plus des décors d’exception, dans
des points de vente visités comme des
musées. On pense aux boutiques Vuitton ou Abercrombie sur les ChampsElysées. Le groupe Beaumanoir, avec
son Appartement Morgan, joue la
carte des « tiers lieux » : les clientes
peuvent privatiser ces boutiques-lieux
de vie pour un enterrement de vie de
jeune fille ou un « afterwork ». Les
agences de voyage proposent de plus
en plus des échanges authentiques
entre voyageurs, non parasités par l’action des cabinets d’e-réputation. Les
enseignes de bricolage offrent aussi
des partages d’expériences et des ateliers de formation.
Acheter est presque devenu un gros
mot. Dans ces magasins réinventés, les
clients manipulent les produits à disposition, ce qu’Internet ne permet pas.
Au Comptoir Boulanger de Wasquehal
(Nord), on a le droit d’apporter son
linge sale pour tester les machines à
laver ! Les vendeurs, devenus
conseillers, écoutent et fournissent
des informations personnalisées facilitant la décision. Surtout pas d’agressivité commerciale… Assurer au client la
fluidité entre l’univers numérique et
l’offre des magasins est aujourd’hui
l’autre clé majeure du succès. Il s’agit
de mettre en cohérence tous les contacts entre le consommateur et l’enseigne, de veiller à ce que les systèmes
d’information des e-commerces et des
magasins du groupe soient intégrés.
De nombreuses pistes sont explorées : garder trace des paniers en ligne,
permettre de commander sur smartphone et récupérer ensuite la marchandise en magasin ou, au contraire,
essayer les produits dans des boutiques aux stocks réduits, puis commander ensuite de chez soi… Chez
Sephora, les vendeuses, équipées de
tablettes, sont informées en direct de
l’historique des recherches et des
achats de leurs interlocutrices. Un précieux coup de pouce pour des suggestions pertinentes.
Amazon a fort bien compris ces
complémentarités. L’enseigne compte
offrir dans ses nouveaux magasins ce
qu’il ne peut pas offrir sur Internet (le
voir, le toucher, le sentir), en tirant
parti de son fichier clients, le plus
important au monde, avec une
connaissance très fine des historiques
de navigation et d’achats de chacun.
Les clients sont précisément au cœur
de sa stratégie, symboliquement
représentés sous forme d’une chaise
vide lors des réunions internes.
L’avance technologique du distributeur américain est aussi un de ses
atouts majeurs. Dynamisé par un
investissement en recherche et développement de 16 milliards de dollars
(13 milliards d’euros) en 2017, Amazon
rafle la première place du classement
mondial « Global Innovation 1000 »
du cabinet PricewaterhouseCoopers.
Avec le dispositif Amazon Go, inauguré à Seattle, plus besoin, notamment, de patienter pour passer en
caisse. Le consommateur n’a qu’à introduire un code dans son smartphone lorsqu’il rentre dans le supermarché. Des caméras et des capteurs
identifient les produits qui passent du
rayon à son chariot. Ils sont inscrits au
fur et à mesure dans son panier virtuel et automatiquement payés lorsque le client franchit la porte de sortie…
Face à une telle concurrence, Alexandre Bompard va devoir convaincre.
L’avenir de l’enseigne n’est plus à l’hypermarché, cathédrale de la consommation qui a fait sa force, avec, en parallèle, une offre secondaire à distance.
Il va falloir repenser le portefeuille des
points de vente, avec une seule obsession : rendre le plus fluide possible les
parcours des consommateurs. Les évolutions de format des magasins ne suffiront pas. C’est toute l’organisation interne du groupe qu’il faut aujourd’hui
transformer pour contrer les nouveaux géants du « phygital ». p
¶
Elodie Huré est professeure
à Rennes School of Business
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
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