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Le Monde 22726 2018

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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
74E ANNÉE– NO 22726
2,60 € – FRANCE MÉTROPOLITAINE
WWW.LEMONDE.FR ―
FONDATEUR : HUBERT BEUVE-MÉRY
DIRECTEUR : JÉRÔME FENOGLIO
L’ÉPOQUE – SUPPLÉMENT
POURQUOI LES FAITS DIVERS NOUS FASCINENT TANT
Macron face à la prise de parole des intellectuels
▶ Migrants, GPA, climat,
▶ Ces interventions, qui
▶ Le président met en
▶ Il y a « beaucoup de
▶ L’ère Macron a relancé le
harcèlement sexuel… rares
sont les semaines où
l’exécutif n’est pas interpellé sur un sujet ou un
autre par voie de tribune
émanent le plus souvent
d’intellectuels, s’imposent
dans le débat alors que
l’opposition, de droite et
de gauche, est peu audible
scène le fossé qui existerait
entre ceux qui, comme
lui, sont aux affaires
et ceux qui donneraient
des leçons
confusion chez les intellectuels », avait réagi le
chef de l’Etat après une tribune du Nobel Le Clézio
sur sa politique migratoire
débat d’idées, mais ne rendra pas à l’intellectuel sa
« gloire passée », juge le sociologue Laurent Jeanpierre
Fonction publique
Berger dénonce
une erreur
de méthode
Le secrétaire général
de la CFDT reproche au
gouvernement d’aborder
la réforme de l’Etat avec
une approche uniquement comptable. Il juge
étonnant d’annoncer
une concertation avec
les syndicats en donnant
déjà une partie des
conclusions
PAGE 8
1
ÉD ITO R IAL
UNE
REGRETTABLE
PARODIE
DE CONCERTATION
P A G E 28
PAGE S 6 - 7 E T DÉBATS – PAGE S 2 6 - 2 7
ARABIE
SAOUDITE
RETOUR SUR
LA PURGE DU
RITZ-CARLTON
TARIQ RAMADAN MIS EN EXAMEN POUR VIOLS
le ritz-carlton de Riyad s’apprête à rouvrir ses portes. La plupart des 200 et quelques VIP confinés de force dans les suites de l’hôtel – dont Walid Ben Tatal,
première fortune du monde arabe
et notamment propriétaire du
George V à Paris, Miteb Ben Abdallah, ex-ministre de la garde nationale, et les frères Ben Laden, propriétaires du géant du BTP du
même nom – ont été relâchés. La
purge lancée début novembre 2017
par le roi Salman et son fils, le
prince Mohammed Ben Salman,
au nom de la lutte contre la corruption, touche à sa fin. Ces prisonniers de luxe ont soit accepté de
restituer des sommes ou des biens
supposément mal acquis, soit été
blanchis. Les autorités saoudiennes
n’ont pas détaillé qui a payé quoi et
pour quel motif. Elles affirment
avoir récupéré 106 milliards de
dollars dans cette affaire. Retour
sur un épisode rocambolesque qui
a toutes les apparences d’un coup
de force politique.
▶ L’islamologue a été incarcéré
vendredi 2 février, après une
garde à vue de 48 heures et une
confrontation avec l’une des
deux plaignantes
▶ Un débat entre le juge des
libertés et la défense du prédicateur doit statuer sur son maintien en détention provisoire
PAGE 9
A la faculté des études islamiques
de Doha, au Qatar, le 18 avril 2016.
OLYA MORVAN/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
PAGE 2
Géopolitique La multiplication
des murs dans le monde
Entretien
Marlène Schiappa :
« On ne m’a jamais
dit : “Ce ne sera
pas possible” »
PAGE S 2 4 - 2 5
Etats-Unis
Les salaires
montent,
Wall Street chute
CAHIER ÉCO – PAGE 5
Société
Jeunes diplômées
voilées
recherchent job
désespérément
PAGE 1 0
Bande de Gaza, octobre 2015. AMMAR AWAD/REUTERS
contrairement à ce que l’on
croyait après la chute du mur de
Berlin, en 1989, la multiplication
des remparts entre les Etats s’est
poursuivie. Favorisé par la mondialisation et la recherche de
solutions sécuritaires, le mur est
la réaffirmation par les Etats
de leur souveraineté et de leurs
frontières. Pouvant aller d’une
clôture grillagée à un véritable
mur, la séparation physique
concerne entre 6 % et 18 % des
250 000 kilomètres de frontières
terrestres dans le monde.
PAGE S 1 4 - 1 5
Planète
Chasse à courre
sous tension
dans l’Oise
Depuis plusieurs semaines, partisans de la
vénerie et opposants
s’affrontent dans
la forêt de Compiègne
PAGE 5
Culture
Angkor, le défi
du tourisme
de masse
Transports
Les gagnants
et les perdants
des grands projets
d’infrastructure
Le site cambodgien devrait accueillir 10 millions
de visiteurs en 2025.
Pour protéger ce joyau,
classé au Patrimoine
mondial de l’Unesco,
il est urgent de réguler
les flux touristiques
CAHIER ÉCO – PAGE 3
PAGE S 1 8 - 1 9
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Irlande 3,10 €, Italie 3,10 €, Liban 6 500 LBP, Luxembourg 2,90 €, Malte 2,70 €, Maroc 19 DH, Pays-Bas 3,20 €, Portugal cont. 3,10 €, La Réunion 3,20 €, Sénégal 2 200 F CFA, Slovénie 3,20 €, Saint-Martin 3,20 €, Suisse 4,00 CHF, TOM Avion 500 XPF, Tunisie 3,20 DT, Afrique CFA autres 2 200 F CFA
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2|
INTERNATIONAL
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Au Ritz-Carlton
de Riyad,
le 27 janvier. C’est
dans cette suite
que le prince
Walid Ben Talal,
première fortune
du monde arabe,
a été détenu.
La photo a été
prise le jour
de sa libération.
KATIE PAUL/REUTERS
Riyad : les mystères de la purge du Ritz-Carlton
Quelque 200 VIP accusés de corruption et détenus dans un palace ont été libérés par le pouvoir saoudien
ENQUÊTE
L
beyrouth - correspondant
e Ritz-Carlton de Riyad
s’apprête à rouvrir ses
portes. Le palace saoudien
aux cinq cents chambres
et 20 hectares de jardins, transformé en prison dorée depuis
trois mois, devrait accueillir de
nouveau des clients d’ici une dizaine de jours. C’est le signe que la
purge, entamée début novembre 2017 par le roi Salman et son
fils, l’impétueux prince héritier
Mohammed Ben Salman, surnommé « MBS », touche à sa fin.
La plupart des deux cents et
quelques VIP confinés de force
dans les suites de l’hôtel, dans le
cadre de ce que le pouvoir présente comme une opération anticorruption, ont été relâchés. Soit
après avoir plaidé coupable et accepté un arrangement financier
impliquant la restitution de sommes ou de biens supposément
mal acquis, soit après avoir été
blanchis de toute malversation.
Le plus célèbre de ces prisonniers de luxe, le prince Walid Ben
Talal, première fortune du monde
arabe (18 milliards de dollars, soit
plus de 14 milliards d’euros), a réintégré ses pénates samedi 27 janvier. Dans une interview filmée la
veille, dans sa chambre du RitzCarlton, l’homme était apparu
amaigri et émacié, tout en insis-
381
tant, une canette de soda à la main,
se sentir « comme à la maison ».
L’actionnaire de Twitter et propriétaire du George V, un palace
parisien, avait aussi assuré que son
arrestation était un simple « malentendu » et avait démenti avoir
payé pour regagner sa liberté. Sans
réellement convaincre.
Selon le magazine Forbes, Walid Ben Talal aurait abandonné
une grosse partie de ses actifs,
même s’il reste nominalement
propriétaire de Kingdom Holding, sa société d’investissement. Au total, selon le procureur général d’Arabie saoudite,
cette procédure inédite dans les
annales du royaume aurait rapporté 106 milliards de dollars.
Opération de choc
Mais qui a été jugé coupable et de
quoi ? Qui a payé, combien et
comment ? Et de quelle liberté de
mouvement disposent désormais les ex-pensionnaires du
Ritz-Carlton ? A toutes ces questions, les autorités saoudiennes
ne fournissent que des réponses
lénifiantes, entretenant l’incertitude sur la nature exacte de cet
épisode rocambolesque, qui a
toutes les apparences d’un coup
de force politique.
Le 4 novembre 2017, les réseaux
sociaux saoudiens se mettent à
bruisser d’une vague d’arrestations au plus haut niveau. Des di-
personnes citées à comparaître
Selon le procureur général du royaume saoudien, 381 personnes
ont été citées à comparaître depuis le début de la purge anticorruption. Un chiffre qui englobe aussi bien les suspects de corruption,
dont certains ont été retenus au Ritz-Carlton, que de simples
témoins. A la date du 30 janvier, 56 personnalités étaient toujours
détenues et pourraient passer prochainement en procès.
Leur identité n’est pas officiellement connue. Parmi les noms cités
sur les réseaux sociaux figurent celui du ministre de l’économie,
Adel Al-Faqih, et du prince Turki Ben Abdallah, un autre fils
de l’ex-roi Abdallah et ancien gouverneur de Riyad.
Les autorités
saoudiennes
entretiennent
l’incertitude
sur cet épisode
rocambolesque
qui ressemble
à un coup
de force politique
zaines de dignitaires, convoqués à
Riyad pour ce qu’ils pensaient être
une entrevue avec le roi, sont expédiés derrière les hauts murs du
Ritz-Carlton, vidé au préalable de
sa clientèle. A côté de Walid Ben Talal, on trouve Miteb Ben Abdallah,
ministre de la garde nationale,
une armée bis de 80 000 hommes, fils du défunt roi Abdallah ;
les frères Ben Laden, propriétaires
du géant du BTP du même nom ;
et des dizaines d’autres membres
du gotha saoudien, parfois empêchés de fuir par les autorités qui
ont cloué au sol leur jet privé.
Cette opération de choc est immédiatement attribuée au prince
héritier, « MBS », amateur d’initiatives fracassantes, comme le
blocus du Qatar et la démission
forcée du premier ministre libanais, Saad Hariri. La disgrâce de
Miteb Ben Abdallah, remplacé à la
tête de la garde nationale par un
prince de seconde zone, sert les
intérêts du prince héritier trentenaire, déjà vice-premier ministre
et ministre de la défense.
C’est la poursuite de la manœuvre entamée en juin, lorsque
son oncle, le puissant prince Mohammed Ben Nayef, s’était vu retirer le titre de dauphin, mais aussi
la direction du ministère de l’intérieur, confié à l’un de ses neveux.
Dans la foulée, cette institution
avait perdu le contrôle des services
de sécurité, confié à un nouvel organe, la présidence de la sécurité,
rattachée au palais royal. « Plus
aucune force armée n’échappe au
duo Salman-Mohammed, fait remarquer un entrepreneur étranger installé à Riyad. Tout putsch est
devenu impossible. »
A côté de cette dimension politique, visant à consolider le pouvoir
de « MBS », la rafle du 4 novembre a aussi un aspect opération
« mains propres ». La vénalité de
l’élite saoudienne grève de longue
date les finances du royaume, déjà
creusées par la baisse du prix du
pétrole. En 2016, « MBS » avait promis que les corrompus n’échapperaient désormais plus à la justice,
« même s’ils sont prince ou ministre ». Ce discours aux accents populistes lui offre le soutien de la
classe moyenne et l’aide à faire
passer les mesures d’austérité prévues dans Vision 2030, son plan
de refonte économique et social.
« Téléphones confisqués »
Le roi Salman est aussi à la
manœuvre. Très puissant dans
les années 1980, du temps du roi
Fahd, dont il était le frère préféré,
il n’a pas oublié les humiliations
infligées sous Abdallah, le souverain suivant. « Cette histoire de
chasse à la corruption a aussi été
une façon pour Salman, qui a
avalé beaucoup de couleuvres, de
prendre sa revanche », confie un
Occidental familier des jeux de
pouvoir saoudiens.
La vie à l’intérieur du pénitencier 5 étoiles fait l’objet d’un
black-out total. On parle de mauvais traitements, de pressions
psychologiques, de princes transférés à l’hôpital, d’une escouade
de mercenaires américains qui
garderaient les abords du palace.
Certaines de ces allégations émanent de médias favorables au Qatar, la bête noire du royaume
saoudien, enclins à dramatiser la
situation. Aucune n’est vérifiable.
L’unique reportage tourné à
l’intérieur de l’hôtel, une vidéo de
3 minutes de la BBC, montre le
hall dallé de marbre, la salle de
bowling, la piscine déserte et
quelques silhouettes en plein
conciliabule dans un café. « Leurs
téléphones ont été confisqués,
mais les prisonniers ont accès à
une hotline pour s’entretenir avec
leurs familles, leurs avocats et leurs
associés », assure la journaliste.
Le premier à sortir est Miteb
Ben Abdallah. Le prince est relâché fin novembre 2017 contre une
enveloppe d’un milliard de dollars, confie une source gouvernementale. Il est filmé quelques semaines plus tard en train de saluer « MBS », en marge d’une
course de chevaux. La maison des
Saoud entretient une apparence
d’unité dans ces circonstances
propres à générer de la discorde.
D’autres libérations suivent. Fin
décembre, c’est le tour de Saoud
Al-Daweesh, ex-PDG des télécoms saoudiens, et d’Ibrahim AlAssaf, ministre d’Etat sans portefeuille, aux finances pendant
vingt ans. Présenté comme innocent, il réapparaît quelques jours
plus tard à un conseil des ministres, avant de s’envoler pour Davos, comme membre de la délégation saoudienne. Khaled Twaijri, l’ancien chambellan du roi Abdallah et le prince Turki Ben
Nasser, ex-directeur de l’agence
de météorologie du pays, sont
aussi relâchés, sans que l’on ait
connaissance de la contrepartie.
Dans le cas des frères Ben Laden,
la transaction est mieux connue.
Les entrepreneurs ont dû se résigner à une nationalisation partielle de leur compagnie. De
même pour Walid Ibrahim, qui,
selon le Financial Times, a cédé au
Un pays moins
corrompu ?
Peut-être. Mais
un pays aussi
plus centralisé,
avec une famille
royale mise
sous tutelle
gouvernement le contrôle de
MBC, l’un des réseaux satellites
les plus influents dans le monde
arabe. Un atout de poids pour
« MBS », qui veut faire changer les
mentalités à mesure qu’il bouleverse les vieux schémas économiques et sociaux.
Dans le cas de Walid Ben Talal,
les autorités réclamaient 6 milliards de dollars, selon le Wall
Street Journal. Une somme mirobolante, liée à l’envergure financière, mais aussi au pouvoir de
nuisance politique du personnage, issu d’une lignée rebelle. Le
bâtisseur de la Jeddah Tower, qui
ambitionne d’être la tour la
plus haute du monde, aurait
voté contre la promotion de
« MBS » en tant que prince héritier, lors de la consultation organisée en juin au sein du conseil
d’allégeance, chargé d’organiser
les affaires de succession.
« On ne connaît pas le montage,
mais il est plus que probable que
Walid Ben Talal ait payé, affirme
Stéphane Lacroix, professeur à
Sciences Po Paris. Les autorités lui
ont ménagé une sortie honorable
parce que, compte tenu de sa notoriété à l’étranger, il aurait été catastrophique de renvoyer l’image
d’un homme brisé. » Dans les prochaines semaines, Mohammed
Ben Salman doit en effet se rendre aux Etats-Unis, puis en
France. Deux voyages où il aura à
cœur de « vendre » aux investisseurs la nouvelle Arabie saoudite
qu’il prétend bâtir.
Un pays moins corrompu ?
Peut-être. Mais un pays aussi
plus centralisé, avec une famille
royale définitivement mise sous
tutelle. « La vraie question, c’est la
personnalité du prince héritier,
qui ne cesse d’envoyer des signaux
contradictoires, à la fois chien fou
qui règle ses comptes et réformateur qui empoigne les problèmes
à bras-le-corps », souligne Stéphane Lacroix. Les mystères du
Ritz-Carlton renvoient in fine au
mystère « MBS ». p
benjamin barthe
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
international | 3
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
« Les Palestiniens de Syrie sont
devenus très vulnérables »
Au moins 90 migrants
noyés en Méditerranée
Le naufrage d’un bateau s’est produit
au large de Zouara, en Libye
Les Etats-Unis ont gelé une partie de leur contribution à l’agence
de l’ONU pour les réfugiés palestiniens au Proche-Orient
beyrouth - correspondance
L
a guerre qui ravage la
Syrie n’a pas épargné les
réfugiés palestiniens. Le
conflit les a plongés dans
la misère, ils côtoient la mort.
Plus d’un sur cinq a fui le pays.
Parmi ceux restés sur place, 60 %
sont des déplacés : certains sont
réduits à vivre dans des abris collectifs, d’autres sont parfois retournés s’installer, faute d’alternative, dans des camps en ruine
ou exposés à des engins explosifs.
Ils risquent d’être parmi les premiers à faire les frais des suppressions de subventions américaines à l’UNRWA, l’agence de l’ONU
chargée des réfugiés palestiniens
au Proche-Orient.
En décidant de geler plus de la
moitié de sa première contribution annuelle, à la mi-janvier,
Washington a aussi posé, de façon inédite, des conditions pour
l’emploi de la somme dégagée :
celle-ci est réservée à des activités de l’UNRWA à Gaza, en Cisjordanie et en Jordanie. L’organisation onusienne n’a reçu aucune
assurance que d’autres versements suivront dans les mois à
venir, de la part de son plus gros
donateur. En 2017, les financements américains avaient couvert à hauteur de 60 % l’action
d’urgence pour les Palestiniens
de Syrie. Environ 438 000 vivent
toujours dans ce pays en guerre.
Mercredi 31 janvier, l’UNRWA a
lancé, depuis le Liban, un appel
aux dons internationaux, plaidant
pour l’octroi de 409 millions de
dollars (330 millions d’euros) afin
de répondre, en 2018, aux besoins
humanitaires de ces réfugiés, restés en Syrie ou vivant un second
exil dans les pays voisins. Sans de
nouveaux financements, plusieurs aides d’urgence, comme
l’allocation d’une somme mensuelle pour payer loyer ou nourriture, pourraient être suspendues
dès le mois de mars. Ce serait un
scénario catastrophe pour les
Palestiniens de Syrie : 95 % d’entre
eux sont devenus dépendants du
soutien de l’UNRWA, quand moins
d’un réfugié sur dix en avait besoin avant 2011.
« Soutien psychosocial »
Prenant la parole à Beyrouth,
Mohammed Abdi Adar, le directeur de l’UNRWA en Syrie, a décrit
de façon vibrante le dénuement
de la communauté. « Les camps
ont eu leur lot de combats », a-t-il
rappelé. Sur les quelque 160 000
Palestiniens vivant à Yarmouk,
dans la banlieue sud de Damas,
ville qui s’est développée autour
d’un camp, seuls 10 000 sont encore présents, selon l’UNRWA.
Assiégé par l’armée syrienne et
ses alliés, après être devenu une
place forte de la rébellion dès
2012, Yarmouk a été largement
détruite par les bombardements
Washington « craint » l’utilisation de gaz
sarin par Damas
Les Etats-Unis « craignent » que du gaz sarin ait été utilisé récemment en Syrie mais n’ont pour le moment pas de preuves pour
étayer cette hypothèse, fondée sur des déclarations d’ONG et de
groupes rebelles, a déclaré vendredi 2 février le ministre américain de la défense, James Mattis. Du chlore « a été » utilisé « à de
nombreuses reprises » dans des attaques en Syrie, a-t-il indiqué.
« Mais ce qui nous inquiète le plus, c’est la possibilité que du gaz
sarin ait été utilisé » récemment. Par ailleurs, au moins 11 civils
auraient été tués vendredi dans des frappes du régime sur la
Ghouta orientale, enclave rebelle à l’est de la capitale, contre laquelle Damas est accusé d’avoir mené des attaques au chlore.
La guerre a fait
basculer plus
de 80 %
des Syriens
sous le seuil
de pauvreté
et les combats et est en majorité
contrôlée aujourd’hui par des
groupes extrémistes, dont l’organisation Etat islamique.
« Il y a une demande pour un
soutien psychosocial dans nos
écoles, c’est nouveau », a ajouté
M. Adar, faisant référence aux
traumatismes des enfants. Une
partie des établissements scolaires administrés par l’UNRWA sont
en ruine, d’autres ont été transformés en abris collectifs.
L’agence de l’ONU a aussi payé un
lourd tribut au conflit : dix-huit de
ses employés ont été tués, et sept
autres sont « portés disparus – présumés morts, kidnappés ou détenus », selon M. Adar.
La guerre a fait basculer plus de
80 % des Syriens sous le seuil de
pauvreté et causé des millions de
déplacés internes et d’exilés. Pour
les Palestiniens, c’est aussi leur statut social, bâti au fil des ans depuis
l’arrivée de la première génération, en 1948, qu’ils ont perdu. S’ils
étaient privés de droits politiques,
ils bénéficiaient d’une bonne intégration sociale : accès au travail, à
l’éducation, à la santé…
« Les Palestiniens de Syrie sont
devenus très vulnérables », déplore
Laura Sunnen, membre de
l’équipe de l’UNRWA en Syrie.
Désespérés, soumis à de dures restrictions de la part des pays voisins
lorsqu’ils tentent d’y trouver un
répit, ces réfugiés ont été parmi les
premiers à prendre la meurtrière
route de la mer Egée afin de gagner
l’Europe, avant la grande vague
migratoire de l’année 2015.
Ceux qui ont fui vers le Liban y
font l’amère expérience des dis-
criminations imposées aux Palestiniens. Ils évoquent souvent
avec nostalgie la « stabilité » sociale dont ils jouissaient en Syrie.
Haya, 16 ans, originaire de Yarmouk, et désormais installée
dans la banlieue de Beyrouth, espère que l’aide puisse, en temps
voulu, permettre aux réfugiés de
« retourner vivre [en Syrie] dans
la dignité ». Rawane, 18 ans, veut
émigrer pour « poursuivre ses
études et aider [sa] famille. » Elle
ne se voit pas d’avenir au Liban :
90 % des Palestiniens de Syrie y
vivent dans la pauvreté.
L’UNRWA a beau opérer sur le fil
du rasoir depuis plusieurs années, jonglant avec le manque de
fonds, ses responsables sur le terrain sont unanimes. Pour eux, les
mesures américaines, prises pour
des raisons politiques – il s’agit,
entre autres, de faire pression sur
l’Autorité palestinienne, en rébellion ouverte depuis la reconnaissance unilatérale par Washington
de Jérusalem comme capitale
d’Israël – ont ouvert la voie à la
crise financière la plus grave de
son histoire. Pour Haya, une
baisse de l’aide de l’UNRWA plongerait sa famille dans davantage
de détresse, et « détruira[it] [leurs]
rêves ». Le sien, dans l’immédiat,
est de poursuivre sa scolarité, afin
de devenir médecin. p
laure stephan
A
u moins 90 migrants, en
majorité pakistanais, seraient morts, vendredi
2 février, dans le naufrage de leur
bateau au large des côtes libyennes, a annoncé l’Organisation internationale pour les migrations
(OIM). Trois personnes ont survécu à cette nouvelle tragédie en
Méditerranée. Deux d’entre elles
ont réussi à nager jusqu’à la côte,
et un troisième rescapé a été « secouru par un pêcheur », a déclaré
une porte-parole de l’OIM, Olivia
Headon, à Tunis.
D’après ce que les rescapés ont
raconté aux travailleurs humanitaires, au moins 90 migrants se
seraient noyés après que leur bateau a chaviré au large des côtes
libyennes « très tôt » vendredi
matin, a ajouté Mme Headon.
D’après l’OIM, le naufrage s’est
produit au large de Zouara, dans
l’ouest de la Libye.
« Dix corps se sont échoués sur les
côtes libyennes », dont ceux de
huit Pakistanais et deux Libyens,
a-t-elle détaillé. « Ils ont donné une
estimation de 90 noyés dans le
naufrage, mais nous devons encore vérifier le nombre exact de personnes ayant perdu la vie », a déclaré Mme Headon. L’Organisation
internationale pour les migrations s’est étonnée de la présence
de Libyens sur le bateau, affirmant
n’avoir « pas vu cela auparavant,
selon un autre porte-parole de
l’organisation, Joel Millman.
C’était peut-être des passeurs ».
"A NE PAS
"A
AS MANQUER "
Le Monde
"UN ENCHANTEMENT "
Les Inrockuptibles
Le
★★★
"UNE
UNE FORMIDABLE TROUPE D’ACTEURS
ACTEURS "
Té
Télérama
Fidel Castro Diaz-Balart, docteur en sciences, s’est suicidé à 68 ans
paulo a. paranagua
ACTUELLEMENT
EANNIC GRA ELINES
Simple figuration
Fidel Castro Diaz-Balart est donc
envoyé à Moscou pour faire des
études dans la prestigieuse université Lomonossov et à l’Institut
d’énergie atomique Kourtchatov.
Le jeune homme y trouve une
épouse, Natasha Smirnova, avec
qui il aura trois enfants. A son retour à Cuba, le père lui confie un
de ses projets mégalomanes, la
centrale nucléaire de Juragua,
à Cienfuegos, qui ne fonctionnera
jamais. En 1992, alors que l’Union
soviétique (URSS) avait implosé et
suspendu son aide, « Fidelito » est
sommairement limogé et accusé
d’incompétence par le Lider
Maximo lui-même.
Pendant sa période d’ostracisme,
« Fidelito » est soutenu par son oncle, le général Raul Castro, bien
placé pour connaître les foucades
de son frère aîné. Le « Comandante » avait formé une nouvelle
famille – une information long-
temps restée « secret-défense ».
Dalia Soto del Valle, l’épouse clandestine, veillera à éloigner « Fidelito » de ses cinq demi-frères.
Après le purgatoire, « Fidelito »
revient au-devant de la scène
pour faire de la simple figuration
ou représenter l’Académie cubaine des sciences à divers événements. Il voyage beaucoup à
une époque où ce privilège suscitait les jalousies au sein de la
nomenklatura. Plus récemment,
il profite de la « dolce vita » à
La Havane, comme les autres enfants Castro.
« Fidelito » n’est pas le premier
membre de l’élite castriste à choisir le suicide. L’ont précédé le président Osvaldo Dorticos, en 1983,
et, trois ans plus tôt, Haydée Santamaria, révolutionnaire de la
première heure, à la tête de la Casa
de las Americas, principal vecteur
de la diplomatie culturelle de
La Havane. Le mot d’ordre du régime reste « Patria o muerte, venceremos ! » Au sommet, certains
ont cessé de croire depuis longtemps au « nous vaincrons ! » : il
leur reste le sinistre choix entre
« la patrie ou la mort ». p
P TS
D
famille maternelle exaspérait le
« Comandante », d’autant que les
frères Lincoln et Mario Diaz-Balart, des cousins, allaient devenir
ses pires ennemis à la Chambre
des représentants des Etats-Unis.
Plaque tournante
Plus de 600 000 migrants clandestins ont effectué la traversée
entre la Libye et l’Italie depuis
2013 et plus de 16 000 migrants
ont disparu en Méditerranée en
tentant de gagner les côtes européennes, selon les chiffres de
l’OIM pour les migrations. Avant
le naufrage de vendredi, 246 personnes sont mortes depuis le début de l’année 2018 en tentant ce
très dangereux périple.
Un grand nombre de candidats
à la traversée vers l’Europe embarquent de Libye, devenue une
plaque tournante pour des centaines de milliers de migrants
d’Afrique subsaharienne. Le pays
a sombré dans le chaos après la
chute du régime de Mouammar
Kadhafi en 2011. Le nombre de
migrants arrivés en Italie depuis
la Libye a toutefois baissé depuis
l’été 2017 à la suite d’accords
controversés entre les autorités
italiennes et des groupes armés
libyens. De ce fait, le nombre de
morts en Méditerranée est passé
de plus de 5 000 en 2016 à environ 3 100 en 2017. p
service international
AGAT FILMS & CIE PRÉSENTE
« Fidelito », le fils aîné de Fidel Castro,
meurt à La Havane
ifficile d’être le fils du
Lider Maximo, surtout
lorsque la ressemblance
physique est frappante. Quatorze mois après la mort de son
père, son fils aîné, Fidel Castro
Diaz-Balart, a mis fin à ses jours,
jeudi 1er février. Le castrisme condamnant le suicide aussi sévèrement que le catholicisme, l’affaire a été rapportée de manière
sobre par les médias officiels, les
seuls autorisés à Cuba. A les en
croire, cet homme de 68 ans était
sous traitement pour une « dépression profonde » après avoir
été hospitalisé.
Les Cubains l’appelaient « Fidelito », un diminutif courant dans
l’île lorsque l’enfant porte le
même prénom que son père. Né
le 1er septembre 1949, il était le
fruit du premier mariage de Fidel
Castro, à l’époque avocat sans le
sou prêt à faire carrière en politique, avec Mirta Diaz-Balart, une
jeune fille de la haute bourgeoisie de La Havane.
Que le père ait été absent est un
doux euphémisme. Après le divorce des parents, l’enfant a vécu
avec la mère, avant que le paternel
ne récupère son rejeton. La
En 2017, un total de 3 138 Pakistanais sont arrivés en Italie après
avoir traversé la Méditerranée,
selon l’OIM. Un nombre qui ne
cesse d’augmenter, passant de
seulement neuf pour le mois de
janvier 2017 à environ 240 pour
janvier 2018.
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4 | international
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Au Sénégal, Macron s’engage
financièrement pour l’éducation
Le président français a tenu sa promesse de nouer un nouveau
partenariat avec l’Afrique et de mettre la priorité sur l’enseignement
Trump fustige le FBI
et le ministère de la justice
Le président américain a autorisé
la publication du rapport Nunes, qui
montrerait la partialité de la police fédérale
washington - correspondant
dakar - envoyées spéciales
L’
ovation s’élève, assourdissante : « Merci,
merci ! » Au milieu de
la cour de l’école battue par l’harmattan et où a été
disposé un tapis rouge défraîchi,
Emmanuel Macron s’arrête et
lève la tête. Il fait un geste de la
main, les cris redoublent. Massés
aux balcons du collège Bel-Air,
des centaines d’enfants agitent
des drapeaux tricolores de la
France et du Sénégal.
Au premier jour d’une visite de
quarante-huit heures consacrée à
l’éducation et au climat, M. Macron et son homologue sénégalais, Macky Sall, ont inauguré,
vendredi 2 février, un collège de la
périphérie de Dakar, rénové grâce
au soutien financier de l’Agence
française de développement. Les
deux présidents, qui ont chacun
fait de l’éducation une priorité, se
sont ensuite retrouvés dans la
foulée à la tribune de la conférence de reconstitution des ressources du Partenariat mondial
pour l’éducation (PME).
Pendant la campagne présidentielle française, M. Macron avait
promis, s’il était élu, de coprésider, à l’invitation de M. Sall, ce
seul fonds international entièrement consacré à ce sujet. « Il n’y
avait pas d’autre choix que d’être
là », a-t-il déclaré au Centre international de conférences Abdou
Diouf devant huit chefs d’Etat et
de gouvernement africains, dont
le Malien Ibrahim Boubacar
Keïta, le Tchadien Idriss Déby ou
encore le Burkinabé Roch Marc
Christian Kaboré.
« Face au risque de l’obscurantisme, du fondamentalisme, de la
guerre, de voir les filles enlevées de
l’espace public, la seule réponse à
toutes ces régressions, c’est l’éducation », a ajouté le président français, venu rappeler dans un Sahel
où le discours militaire prévaut depuis cinq ans que la lutte contre le
djihadisme et la radicalisation se
joue aussi sur les bancs de l’école.
Explosion démographique
Pour ce troisième rendez-vous
depuis sa création en 2002, le
PME s’est donné pour ambition
de rassembler plus de 3,1 milliards de dollars (2,5 milliards
d’euros) pour la période 20182020 afin d’aider 67 pays en développement à financer leurs
programmes d’éducation et à réduire le nombre d’enfants non
scolarisés, estimé à 264 millions
dans le monde.
Après les déclarations volontaristes du président français à Ouagadougou (Burkina Faso) fin no-
Rencontre de Rihanna et Macron à Dakar
Après avoir maintenu le suspense pendant plusieurs jours, la
chanteuse barbadienne Rihanna a finalement renoncé à un déplacement commun avec Emmanuel Macron à Dakar, vendredi
2 février. « La sécurité de Rihanna a considéré que c’était trop dangereux [de visiter un collège], le président a décidé d’y aller quand
même, ça ne changeait rien », a expliqué l’Elysée. Le chef de l’Etat
et la star, qui s’étaient rencontrés une première fois à l’Elysée fin
juillet 2017, se sont entretenus vendredi après-midi avant la conférence du partenariat mondial pour l’éducation (PME). La veille,
Rihanna avait interpellé M. Macron sur Twitter en l’incitant à porter sa contribution au PME à 250 millions de dollars. « We did it ! »
(« nous l’avons fait »), a dit en souriant un conseiller élyséen.
C’est peu de dire
qu’Emmanuel
Macron était
attendu sur
le volet de la
concrétisation
financière
vembre 2017, c’est peu de dire
qu’Emmanuel Macron était attendu sur le volet de la concrétisation financière. Lors de ce discours à la jeunesse africaine, il
avait réaffirmé la volonté de la
France de nouer un nouveau partenariat avec le continent et de
placer la priorité sur l’éducation,
notamment celle des filles. L’annonce du chef de l’Etat, vendredi,
d’abonder le fonds à hauteur de
250 millions de dollars a été
d’autant mieux accueillie que le
suspense avait été savamment entretenu par l’Elysée jusqu’au discours de M. Macron à la tribune.
Au regard de la participation
française pour la période 20142017 qui s’était élevée à 20 millions de dollars, l’inquiétude dans
les rangs des ONG était palpable à
Dakar. Leur soulagement aussi.
« C’est un effort considérable, estime ainsi Friederike Röder, présidente France de l’ONG ONE. Le leadership politique de M. Macron
avait été fort. Manquaient des engagements concrets. Avec cette annonce, la France est au rendezvous ! » Cette participation propulse l’Hexagone au rang du quatrième donateur après la
Royaume-Uni (430 millions de
dollars), la Commission européenne (400 millions) et la Norvège (261,2 millions) et devant le
Canada (145 millions).
Le choix de Dakar pour l’organisation de cette conférence consa-
crée à l’éducation était signifiant
à plus d’un titre. S’il symbolise le
retour à une relation apaisée du
Sénégal et de la France après diverses tensions au sujet du G5 Sahel – la force conjointe antidjihadiste –, c’était aussi la première
fois que le PME se tenait en Afrique, et qu’il confiait la conférence
de reconstitution à un pays donateur et à un pays bénéficiaire de
l’aide. Le Sénégal fait figure à ce titre de bon élève, ayant accompli
des progrès notables qui ont fait
passer son taux de scolarisation
brut à l’école primaire de 67,2 % à
84,6 % en quelques années.
Un rendez-vous que les donateurs internationaux devront
toutefois renforcer. Car l’explosion démographique des pays en
développement, et notamment
l’Afrique, va plus vite que les actions mises en œuvre par le PME
pour donner une chance égale à
tous les enfants d’être éduqués.
« L’insécurité s’est installée sur le
manque d’éducation et les faiblesses du développement », a insisté
M. Macron le soir même devant la
communauté française réunie à
la résidence de l’ambassadeur de
France à Dakar. N’hésitant pas à
lier les enjeux d’éducation et de
migration : « C’est notre sécurité
collective qui se joue là. »
Après l’éducation, le président
devait s’attaquer samedi à une
autre bataille, d’une ampleur tout
aussi considérable : le réchauffement climatique et l’érosion côtière qui menacent la Langue de
Barbarie et la ville de Saint-Louis,
dont 145 familles ont dû être déplacées en septembre 2017 dans
des camps de fortune pour échapper à la montée des eaux. Emmanuel Macron s’y rendra pour annoncer plusieurs plans de sauvetage et de rénovation architecturale du centre-ville. p
sandrine berthaud-clair
et solenn de royer
Des Britanniques pro-européens mobilisés
pour un deuxième référendum sur le Brexit
Pour l’heure, travaillistes et conservateurs sont opposés à l’idée d’un nouveau vote
londres - correspondant
L
e climat politique britannique est si délétère et l’avenir
du processus de Brexit si
imprévisible que tout paraît possible aux yeux de certains, y compris un deuxième référendum.
Assimilant la sortie de l’Union
européenne à « un acte d’automutilation qu’il faut faire cesser », Andrew Adonis, lord et ancien ministre travailliste, s’est présenté, vendredi 2 février, comme le champion de cette cause.
La campagne intitulée « Notre
avenir, notre choix » qu’il vient de
lancer vise à obtenir l’organisation
d’un vote populaire sur l’accord
que Theresa May doit négocier à
partir de mars avec l’UE. « Le Brexit
n’est pas une affaire pliée, a expliqué Lord Adonis lors d’une rencontre avec plusieurs journaux
européens, dont Le Monde. Nous
vivons une situation de crise parlementaire car la première ministre
n’a pas de majorité parlementaire
pour sa conception du Brexit. La
seule issue est un référendum. »
Son idée consiste à déposer un
amendement prévoyant une
deuxième consultation lors du
vote, à l’automne, de la « loi de
sortie de l’UE » adoptée en pre-
mière lecture par la Chambre des
communes et en débat à la Chambre des lords. Il assure que les députés conservateurs proeuropéens peuvent s’unir à ceux du
Labour pour faire adopter cet
amendement qui, d’après lui,
n’impliquerait pas la chute du
gouvernement conservateur ni
de nouvelles élections.
Amateur de symboles, Lord Adonis imagine faire coïncider le vote
de l’amendement avec le centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918. Alors qu’aucun Allemand
ni Français ne participe habituellement à la commémoration britannique, il rêve d’y inviter, aux
côtés de la reine d’Angleterre, Angela Merkel et Emmanuel Macron.
Le temps presse : la sortie officielle
de l’UE est programmée pour le
29 mars 2019. Lord Adonis imagine que le second référendum
aurait lieu en février, voire plus
tard avec l’accord des Vingt-Sept.
Pour lui, la jeunesse est la clé de
la volte-face qu’il attend sur le
Brexit. En mobilisant les jeunes,
qui n’ont que faiblement participé au référendum du
23 juin 2016, il assure que les
proeuropéens peuvent l’emporter. Entouré d’étudiants, il annonce une tournée d’explication
destinée à convaincre la population de la catastrophe qui s’annonce selon lui. Il mise aussi sur le
retournement du chef de file travailliste, Jeremy Corbyn, qui, assure-t-il, perdrait tout crédit s’il votait de concert avec les tories en faveur de l’accord de sortie de l’UE.
Confusion au gouvernement
Pour l’heure, M. Corbyn rejette
l’idée d’un second référendum au
nom du respect du vote de
juin 2016, alors que l’idée séduit
77 % des sympathisants du Labour. Une nouvelle consultation
n’est pas envisagée chez les conservateurs. Le projet de M. Adonis
se heurte à bien d’autres obstacles.
Il est probable que l’accord concernant les futures relations économiques avec l’UE sur lequel il veut
organiser un référendum sera des
plus vagues parce que Mme May
craint de faire exploser son parti si
elle opère des choix précis.
La rédaction de la question posée
– approuvez-vous ou non l’accord ?
– laisse planer le doute sur les conséquences d’un vote négatif (renégociation ou retour dans l’UE ?) et
suppose que la procédure de sortie
de l’UE activée par Londres est réversible, ce que la Cour de justice
de l’Union devrait trancher.
Certes, un sondage effectué pour
le Guardian et publié le 26 janvier
indique que 58 % des Britanniques
sont favorables à une deuxième
consultation, mais ce pourcentage
baisse lorsque des questions précises induisant un possible retour
dans l’UE sont proposées.
D’ailleurs, les Britanniques restent
divisés sur la question du Brexit :
49 % l’approuvent contre 51 %, selon la plus récente enquête.
La confusion qui règne au gouvernement incite en tout cas les
pro-européens à s’unir. Plusieurs
groupes opposés au Brexit viennent d’annoncer leur regroupement dans un Groupe de coordination de terrain fort de
500 000 membres et présidé conjointement par la députée tory
Anna Soubry et par Chuka
Umunna, élu du Labour. Des libdem, des Verts et des indépendantistes écossais y participent. « Une
majorité des électeurs a voté pour
quitter l’UE, mais les Britanniques
n’ont donné aucun mandat sur la
forme finale du Brexit », disent-ils
dans un communiqué. Sans évoquer explicitement un référendum, ils estiment que « la population doit pouvoir s’exprimer » sur
l’accord final avec l’UE. p
philippe bernard
Les critiques sans
précédent du
président visent
paradoxalement
des responsables
classés comme
républicains
L
a minceur de l’acte d’accusation n’a pas empêché le
président américain, Donald Trump, de passer à l’attaque,
vendredi 2 février. Avant même la
publication d’un rapport contesté
rédigé par le président républicain
de la commission du renseignement de la Chambre des représentants, Devin Nunes (Californie),
mettant en cause l’intégrité et
l’impartialité de la police fédérale
(FBI), le locataire de la Maison
Blanche s’est insurgé sur Twitter.
« Les plus hauts responsables et
enquêteurs du FBI et du ministère
de la justice ont politisé le processus sacré d’investigation en faveur
des démocrates et contre les républicains », a-t-il affirmé dans la
matinée. « Beaucoup de gens devraient avoir honte, et même plus
que cela », a-t-il grondé plus tard
dans la journée.
Le rapport Nunes vise l’enquête
consacrée aux piratages informatiques dont ont été victimes les
démocrates pendant la campagne
présidentielle. Ces piratages ont
été attribués par le renseignement américain à la Russie. Le
texte, publié en milieu de journée
après le feu vert de la Maison Blanche, se résume en fait à une brève
note de trois pages et demie. Elle
se concentre pour l’essentiel sur
un point de cette enquête : l’utilisation d’un dossier controversé
consacré aux rapports entre Donald Trump et la Russie.
Rédigé par un ancien agent secret britannique, Christopher
Steele, ce dossier, assure le rapport, a été fondamental pour obtenir en octobre 2016, soit quelques semaines seulement avant
l’élection présidentielle américaine, une autorisation de surveillance renouvelée à trois reprises. Ces autorisations visent notamment les personnes jugées
liées à des puissances étrangères.
Critiques sans précédent
La cible en question était un lobbyiste prorusse identifié dès 2013
par la police fédérale, Carter Page.
Il avait joué brièvement un rôle de
conseiller au sein de l’équipe de
campagne de Donald Trump. Le
président de la commission du
renseignement affirme en outre
que le FBI a masqué dans sa demande l’origine partisane du dossier, commandité par un groupe
lié au Parti démocrate. La preuve,
selon Devin Nunes, que le FBI a un
biais anti-Donald Trump.
Les critiques sans précédent du
président visent paradoxalement
des responsables classés comme
républicains et qui ont tous été
nommés sous son autorité. Tout
d’abord, Rod Rosenstein, devenu
en avril 2017 le numéro deux du
ministère de la justice et qui supervise l’enquête « russe ». Ensuite, Christopher Wray, qui a
remplacé à la tête du FBI James
Comey, limogé en mai de la même
année par M. Trump en lien avec
ces investigations. Le ton adopté
vendredi par le président a incité
son entourage à démentir par la
suite tout projet de limogeage.
M. Rosenstein et M. Wray
s’étaient vivement opposés à la
publication du rapport Nunes.
Dans un communiqué très inhabituel, le FBI avait déploré mercredi « les omissions matérielles de
faits qui affectent de manière fondamentale l’exactitude du rapport ». Son contenu est contesté
par les démocrates, qui ont rédigé
un contre-rapport bloqué pour
l’instant par Devin Nunes. Ils ont
prévenu vendredi que toute tentative d’obstruction visant l’enquête « russe » ouvrirait selon eux
une « crise constitutionnelle ».
Seule la publication intégrale des
documents présentés pour obtenir l’autorisation de surveillance,
sans doute classifiés pour la majorité d’entre eux, permettrait de
mesurer la pertinence du rapport.
Ce dernier contient cependant
un point qui relativise la centralité
du dossier Steele. Il mentionne en
effet un autre conseiller de
l’équipe de campagne de Donald
Trump lié à la Russie, George Papadopoulos, dans des termes qui
donnent à penser que ce dernier
était déjà sous surveillance en octobre 2016. Il a été inculpé par le
procureur spécial chargé des investigations, Robert Mueller,
pour avoir masqué des contacts
avec des personnalités russes qui
lui auraient indiqué être en possession d’éléments compromettants pour le camp démocrate.
Le FBI avait gardé secrète
en 2016 l’ouverture des enquêtes
sur l’entourage de Donald
Trump. Elles n’avaient donc eu
aucun impact sur la campagne
présidentielle. p
gilles paris
ÉTATS - U N I S
COR ÉE D U N OR D
Le Pentagone veut
des armes nucléaires
de faible puissance
Pyongyang violerait les
sanctions à hauteur de
200 millions de dollars
Les Etats-Unis veulent se doter de nouvelles armes nucléaires de faible puissance
en réponse notamment au
réarmement de la Russie, selon la nouvelle « Posture nucléaire » publiée vendredi
2 février par le Pentagone. Ces
nouvelles armes, qui font
craindre aux experts une relance de la prolifération, représentent une « réponse à
l’expansion des capacités [nucléaires] de la Russie », a indiqué Greg Weaver, responsable des capacités stratégiques
à l’état-major américain. Si le
Pentagone cite des menaces
émanant de la Chine, la Corée
du Nord ou l’Iran, c’est surtout « le retour déterminé de
Moscou à la concurrence entre grandes puissances » qui
inquiète Washington. – (AFP.)
La Corée du Nord a exporté
entre janvier et septembre 2017 des produits tombant
sous le coup des sanctions des
Nations unies, lui générant
des revenus estimés à près de
200 millions de dollars
(160 millions d’euros), selon
un rapport remis vendredi
2 février au Conseil de sécurité. Ce document d’un
groupe d’experts chargés de
vérifier l’application des sanctions souligne notamment la
poursuite d’exportation de
charbon nord-coréen et l’approvisionnement en pétrole.
Le rapport mentionne aussi
des projets de coopération
militaire repérés en Afrique et
dans la région Asie-Pacifique,
ainsi qu’avec la Syrie et la Birmanie dans le domaine des
missiles balistiques. – (AFP.)
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Chasse à courre sous haute tension dans l’Oise
Depuis plusieurs semaines, partisans de la vénerie et opposants s’affrontent dans la forêt de Compiègne
Membres de l’équipage de la Futaie des amis, suivis de militants antichasse d’Abolissons la vénerie aujourd’hui (à droite), en forêt de Compiègne (Oise), le 20 janvier. SANDRA MEHL POUR « LE MONDE »
se
REPORTAGE
Oi
compiègne (oise) - envoyée spéciale
O
nze heures a sonné,
samedi 20 janvier,
quand un drôle de ballet se met en place au
cœur de la forêt de Compiègne,
dans l’Oise. Un cortège où chacun,
ou presque, chasse en même
temps qu’il est chassé. D’abord, le
cerf qui détale, bondit, se tapit,
feinte, pour tenter de semer ses
poursuivants. Suivi par une cinquantaine de chiens qui traquent
son odeur. Et par les veneurs, galopant derrière leurs limiers en
quête de la proie. Derrière, les
« suiveurs » qui les escortent à
pied, à vélo ou en voiture, passionnés par cette tradition pluriséculaire. Puis les militants antichasse,
qui les talonnent pour gêner le déroulement des opérations et empêcher la mort de l’animal. Enfin,
les gendarmes, qui surveillent
tout ce petit monde.
Depuis quelques mois, la
chasse à courre – aussi appelée
vénerie – se déroule dans un climat de grande tension dans ce
département des Hauts-deFrance. Le 21 octobre 2017, l’abattage d’un cerf réfugié dans un pavillon de Lacroix-Saint-Ouen, à
l’orée de la forêt, a provoqué
l’émoi des riverains, et plus largement de l’opinion publique. Le
26 décembre, un autre cervidé,
terré dans le village de Bonneuilen-Valois, a été sauvé par les habitants qui ont fait barrage aux
chasseurs. Le 6 janvier, des militants ont tenté de s’opposer, en
vain, à la mise à mort d’un troisième cerf dans une rivière.
Le point commun de ces événements jusqu’à présent banals :
être filmés par le collectif Abolissons la vénerie aujourd’hui (AVA),
fer de lance de la lutte contre la
chasse à courre, qui parvient à largement les médiatiser et à s’attirer le soutien d’une partie grandissante de la population.
Ce 20 janvier au matin, les militants se tiennent en retrait. Alain
Choisy-au-Bac
Compiègne
Ais
ne
OISE
Forêt de Compiègne
Lacroix-Saint-Ouen
AISNE
5 km
Bonneuil-en-Valois
Drach, le maître de l’équipage La
Futaie des amis, rend hommage à
sa mère, la baronne de Rothschild, morte deux jours plus tôt.
« Madame Monique », comme
tous l’appellent ici, « un génie de la
chasse ». Comme la cinquantaine
d’autres membres de son équipage (dont une douzaine de femmes), il en arbore les couleurs : redingote bleu roi à parements de
velours, gilet jonquille, cravate à
épingle et bottes hautes.
On s’accuse des deux côtés
« C’est une passion. Je suis tombé
dans la marmite tout petit », glisse-t-il. Au début des années 1960
plus exactement. Depuis, le rituel
n’a presque pas changé : tous les
mercredis et les samedis, de septembre à mars, les veneurs suivent la « voie » de l’animal (son
odeur en fonction de la météo).
Ici, il s’agit toujours d’un cerf ;
chacun des 400 équipages français est spécialisé dans une proie,
cerf, chevreuil, sanglier, renard,
lièvre et lapin.
Après le « rapport » de ceux qui
ont « fait le bois » tôt le matin à la
recherche d’empreintes, on s’engage alors dans les allées en étoile,
percées du temps des rois qui firent des 15 000 hectares de Compiègne l’un de leurs terrains de jeu
favoris. « C’est un combat loyal : le
cerf, par ses ruses et ses tactiques,
se défait des chiens, prédateurs originels. On ne prend l’animal
qu’une fois sur trois », assure Alain
Drach, avec le vocabulaire propre
à la vénerie. Il balaie d’un revers
de la main la « cruauté » que lui reprochent ses opposants. « J’ai
servi [tué] plus de 1 000 cerfs dans
ma vie, mais je suis incapable de
tuer un mouton dans mon jardin », assure-t-il. Il leur oppose
son amour des chiens – 125 rien
que dans son chenil, qu’il assure
connaître tous par leur nom.
« Si vous aimez la nature et les
animaux, pourquoi ne pas simplement les admirer ? », rétorque Violette Desnot, 24 ans, l’une des militantes d’AVA, en interpellant ses
adversaires. Toute la journée, aux
carrefours des sentiers, chasseurs, suiveurs et militants se
croisent, se toisent, s’épient.
Quelques noms d’oiseaux sont
échangés. Des deux côtés, on s’accuse : un cavalier aurait tenté de
donner un coup de fouet à un opposant. Les militants, qui nient
être à l’origine des nombreuses
menaces de mort reçues par les
veneurs, chercheraient à empoisonner ou à voler les chiens.
« On épand sur le sol un mélange
de citronnelle et d’eau pour masquer les odeurs du cerf, explique
Stéphane Mercier, le porte-parole
d’AVA, talkie-walkie en main et caméra GoPro sur le torse. On a aussi
appris les cris pour arrêter les chiens
et on a des contacts dans tous les
villages pour nous aider à en faire
des sanctuaires. » De quoi leur permettre d’« intervenir très vite ».
De quoi, aussi, inquiéter la préfecture de l’Oise, qui redoute un
accident, comme « un militant renversé par un animal ». Elle mobilise une dizaine de gendarmes par
jour de chasse lorsque les « anti »
sont de sortie, soit environ 80 par
mois, pour « garantir la liberté de
chasser et celle d’être contre ».
Si la stratégie d’AVA paye – des vidéos vues plusieurs millions de
fois et des rangs qui grossissent
chaque semaine –, c’est que l’association ne limite pas son discours
à la protection animale. Une bataille sociologique est à l’œuvre,
sur fond de conflits d’usage d’un
même territoire. « On n’en peut
plus de subir les pratiques et l’arrogance des veneurs », s’exclame
Violette Desnot, qui est née et vit
dans la forêt de Compiègne.
Alors que les chasseurs se sentent « prioritaires » car locataires
des bois, les riverains se disent
« excédés par ces gens qui se
croient tout permis ». « Entre la
chasse à courre et à tir, il n’y a que le
dimanche où l’on peut se promener tranquillement dans la forêt, se
désole Annick Burnod, retraitée,
qui habite depuis quarante-cinq
ans à Choisy-au-Bac. J’ai vu régulièrement des veneurs entrer dans
les jardins privés sans demander la
permission. » Sa voisine Evelyne
Patou, également retraitée, raconte qu’« une horde de cavaliers
et de 4 x 4 l’a frôlée à toute allure ».
« Beaucoup d’ouvriers »
« Une fois, un veneur a donné un
coup de cravache sur ma voiture
car je voulais passer alors qu’il bloquait la circulation », abonde Laurence Eucat, dans le petit village de
Bonneuil-en-Valois, qui a pris un
arrêté antichasse à courre en 1983.
« C’est une histoire de lutte des classes, veut croire le maire communiste Gilles Laveur. Ici, il y a beaucoup d’ouvriers, d’employés. »
Face à cette hostilité, les veneurs
défendent une « chasse populaire », en opposant leur grande
force : les suiveurs. Ils en comptabilisent 100 000 dans toute la
France. Des passionnés, présents
depuis plusieurs générations, de
tous âges et toutes professions,
ouvriers compris. A Compiègne,
lors de la chasse de la Futaie des
« On n’en peut
plus de subir
les pratiques
et l’arrogance
des veneurs »
VIOLETTE DESNOT
militante d’Abolissons
la vénerie aujourd’hui
amis, on s’appelle par son prénom, on badine. On reste des
heures sous la pluie fine qui glace
les os, un sandwich pour tout encas, afin de ne pas rater une
miette du spectacle.
Il y a Alexandre Lavalée, un
agent contractuel au tribunal de
Senlis, âgé de 28 ans, qui vient
deux fois par semaine depuis
toujours – « avant de savoir marcher » – poussé par sa « fascination pour les cerfs », « l’adrénaline » et le « cérémonial ». Marcel
Vivet, 71 ans, présent pour « le
plaisir de se retrouver au grand
air ». Ou Sylvain Josselin, technicien de bureau d’études, 48 ans,
et son père Jany, 70 ans, qui « adorent la forêt » et les « ruses des
animaux sauvages ».
Pourquoi ne chassent-ils pas
eux-mêmes, plutôt que par procuration ? Si certains n’en ressentent pas le besoin, la majorité n’en
a pas les moyens. « Monter à cheval, ça coûte la peau des fesses »,
reconnaît Henri Boutignon, pédiatre à Compiègne. Sylvain Josselin rêvait, petit, de devenir
piqueux, celui qui conduit les
chiens. « Mais je suis dans le
monde des suiveurs, pas des meneurs », constate-t-il.
Une fracture sociale que récusent les chasseurs. « On fait des
sacrifices : on ne va pas au ski ou
en vacances en Martinique, rétorque Florence de Lageneste, maîtresse de l’équipage voisin de Rivecourt. Certains chez nous ont
du mal à joindre les deux bouts. »
« C’est un sport moins coûteux
que si vous allez au golf :
150 euros à 200 euros pour louer
un cheval six heures, ce n’est pas le
prix d’un restaurant », lance un
chef d’entreprise.
Si l’aristocratie est en recul, avocats, notaire, huissier ou grands
agriculteurs peuplent les rangs
des cavaliers de la Futaie des amis.
Car les frais sont conséquents :
entre 2 000 et 4 000 euros de
cotisation annuelle, auxquels il
faut ajouter la tenue (plus de
2 000 euros avec les bottes) ainsi
LE CONTEXTE
PROPOSITIONS DE LOI
Dix-neuf députés ont déposé,
mercredi 31 janvier, une proposition de loi à l’Assemblée nationale demandant l’abolition de la
chasse à courre en France. Parmi
les signataires, des parlementaires de La France insoumise, dont
Jean-Luc Mélenchon, du MoDem
et du PCF. Le 22 novembre 2017,
quatorze sénateurs, dont Laurence Rossignol (PS), avaient
pris la même initiative auprès du
Sénat. « La chasse à courre, à cor
et à cri est une pratique nobiliaire, oligarchique et barbare, digne d’un autre âge », affirment
les députés. « Bien loin d’être une
tradition populaire de notre
pays », elle ne « contribue pas à
la nécessaire régulation des espèces » et suscite des « troubles à
l’ordre public ». Ils notent que
cette chasse a été abolie en 1995
en Belgique, puis en Ecosse, en
Angleterre et au pays de Galles.
que la location ou l’achat d’un ou
deux chevaux.
C’est notamment en fonction
des cotisations et donc des
moyens que s’établit la hiérarchie
interne : les « boutons » (ceux qui
portent la redingote aux couleurs
de l’équipage), les « gilets » (qui
n’ont que le gilet jaune et une veste
noire) et les « épingles ». « Mais
dans cet équipage, être en bleu ou
en noir ne change rien à l’action de
chasse », veut croire Maxime Lecuyer, un « gilet » de 37 ans, lors du
« pot des amis », à la fin de la chasse
à courre. Autour du feu, boutons,
gilets et quelques suiveurs dressent le bilan de la journée. Ils n’ont
finalement pas pris de cerf, car la
« voie était mauvaise », mais se
consolent une coupe de champagne à la main. Alain Drach, lui, savoure son cigare. p
audrey garric
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Sexe(s) et pouvoirs
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6|
FRANCE
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
LA TRIBUNE COMME FORME D’OPPOSITION
Macron
sous l’œil
des intellectuels
Dans un paysage politique bouleversé,
où droite et gauche entament à peine
leur reconstruction, les interpellations
les plus vigoureuses adressées au chef
de l’Etat semblent venir de la société civile
U
ne pluie de tribunes s’est
abattue sur Emmanuel
Macron et son gouvernement. A tel point que l’on
pourrait croire que certains intellectuels sont devenus leurs principaux opposants. Et que
les débats « impriment » davantage dans les
médias qu’au Parlement.
C’est à propos du sort réservé aux réfugiés
que le déluge a commencé. Le 11 janvier, dans
un numéro de L’Obs, sur la couverture duquel le chef de l’Etat apparaît derrière un chapelet de barbelés, l’écrivain Jean-Marie Gustave Le Clézio dénonce « un déni d’humanité
insupportable » dans la volonté du président
de vouloir « faire le tri » entre migrants économiques et réfugiés politiques, alors que
l’historien Patrick Boucheron s’en prend à
l’actuel gouvernement, « qui n’a jamais été
aussi loin dans le mépris des droits humains
lorsqu’il refuse de porter secours à ceux qui
souffrent tout en s’en prenant à ceux qui leur
viennent en aide ».
Le 17 janvier, alors que le président est en
visite à Calais, une tribune publiée par Le
Monde lui reproche de mener une politique
migratoire qui « contredit l’humanisme »
qu’il prône officiellement. L’embardée fait
mouche car elle est menée par quelques-uns
des plus proches partisans et artisans de la
campagne victorieuse d’Emmanuel Macron,
tels que l’économiste Jean Pisani-Ferry et
l’essayiste Thierry Pech. Quelques jours plus
tard, c’est au tour de l’écrivain Yann Moix
d’accuser le chef de l’Etat d’avoir instauré à
Calais un « protocole de la bavure » (Libération, 21 janvier).
VIDE OPPOSITIONNEL
Parallèlement, l’immense audience nationale
et mondiale rencontrée par la tribune dite des
« cent femmes », parue dans Le Monde, contre
le « puritanisme » et le « révisionnisme » culturel imputés à la dérive, selon elles, du mouvement #metoo donne le ton et le mode
d’adresse à l’opinion. Les tribunes et les débats s’enchaînent et bousculent le gouvernement. Le 16 janvier, la sociologue de la famille
Irène Théry fédère au sein d’un collectif de 110
personnalités les signatures d’Elisabeth Badinter, de Pierre Rosanvallon ou d’Annie Ernaux autour d’une tribune destinée à ce que
la France reconnaisse les enfants issus de la
gestation pour autrui (GPA), alors même que
les Etats généraux de la bioéthique démarrent sans avoir inscrit cette question à son
agenda…
Rares sont les semaines qui passent sans
qu’on lise des tribunes collectives lancées
comme des fusées à courte, moyenne ou
grande portée. Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et cosignataire de la tribune
du Monde interpellant Emmanuel Macron
sur les migrants, explique qu’elles permettent
de « clarifier une pensée » et qu’elles offrent, à
la différence des interviews, la possibilité
« d’interpeller en prenant à témoin le président
ou le responsable concerné ». Une façon de le
mettre « devant ses contradictions », en l’écrivant noir sur blanc et lui rappelant ses précédents engagements.
Ces interventions s’imposent alors que
l’opposition ne parvient pas à se faire entendre. Le débat d’idées s’est rouvert du côté des
intellectuels parce qu’il s’est aussi refermé à
droite comme à gauche, avec des partis en
pleine reconstruction et des syndicats affaiblis. Les deux droites s’affrontent et les deux
gauches ne se parlent plus. Les Républicains
se déchirent entre européens et souverainistes, La France insoumise peine à se remettre
de la défaite de son combat contre la loi travail. Quant au Front national, il traverse une
crise d’identité politique et de légitimité de
sa présidence depuis le ratage du débat de
l’entre-deux-tours. Or les sujets d’opposition
ne manquent pas. Surtout sur des questions
sur lesquelles le gouvernement peine à trancher, de la bioéthique à la laïcité.
Pour certains proches du président, les limites de la doctrine du « et en même temps »
semblent atteintes. Car sur nombre de points,
celle-ci confine à la contradiction, voire à la
compromission. Il n’est donc pas surprenant
que le public se retourne vers d’autres leadeurs d’opinion. « Face à une certaine déréliction des pouvoirs et des contre-pouvoirs sur les
questions de sexualité, mais aussi sur les retraites ou les migrants, la tribune est un signifiant
intéressant », explique Sarah Chiche, psychanalyste et co-initiatrice de la tribune de cent
femmes pour « libérer une autre parole ».
Mais il serait sans doute erroné de croire
que les tribunes sont plus nombreuses que
par le passé. « On entend mieux les choses
dans le vide, c’est tout », observe le philosophe
Bernard-Henri Lévy (membre du conseil de
surveillance du Monde), qui intervient depuis
plus de trente ans dans les colonnes des journaux. Le directeur de La Règle du jeu le constate : les collectifs ont pris l’ascendant dans
« une époque où se perd le goût pour la singularité ». Et d’ajouter que ces collectifs sont « rarement des communautés de pensée constituées », comme les revues ou les mouvements intellectuels, mais « des alliances de circonstance au sein desquelles on se téléphone
pour dire que ce serait formidable d’avoir untel
ou untel ». Ne dites pas à BHL que les politiques boudent les intellectuels : « C’est le seul
pays où on les écoute ! », répond celui qui a
souvent eu un accès direct aux présidents
français.
Officiellement, le pouvoir n’aurait aucun
problème avec ces différentes prises de parole
qui le mettent parfois à l’index. Bien au contraire. « Le président se félicite toujours du
bouillonnement des idées. Pour lui, le débat est
fondamental en démocratie et il est très attaché à ce que la parole publique ne soit pas confisquée par les commentateurs habituels », ex-
plique l’Elysée. Les critiques seraient même,
pour les macronistes, le prix à payer pour
avoir bouleversé la situation politique avec
l’élection de mai 2017. « Cet “empowerment”
citoyen et intellectuel qui s’exprime à travers de
nombreuses tribunes, est d’une certaine façon
la conséquence de ce qu’on a lancé dans la présidentielle quand Emmanuel Macron a appelé
la société à prendre le pouvoir sur le jeu politique habituel. Il faut le voir positivement, même
si on n’est pas toujours d’accord avec telle ou
telle prise de position », estime le député La république en marche (LRM) Stanislas Guérini,
proche du chef de l’Etat.
UN CLASSIQUE DU POUVOIR
Dans les faits pourtant, Emmanuel Macron a
semblé piqué par certaines attaques. A
Rome, le 11 janvier, il a estimé qu’il y avait
« beaucoup de confusion chez les intellectuels » et a mis en garde contre les « faux bons
sentiments », comme un écho en creux à la
« une » polémique de L’Obs et aux reproches
de Jean-Marie Gustave Le Clézio. De même,
quelques semaines plus tard, il a volontairement durci son propos à Calais, pour répondre à la tribune critique de plusieurs de ses
proches dans Le Monde.
Ces échanges à distance restent un classique du pouvoir. Le chef de l’Etat met en
« NOUS VIVONS UNE
PÉRIODE DÉVASTÉE
DU POINT DE VUE DES
APPAREILS
POLITIQUES, MAIS
PAS MORTIFÈRE DU
POINT DE VUE DES
EXPÉRIMENTATIONS
INTELLECTUELLES »
CHRISTIAN PAUL
ancien député PS
de la Nièvre
scène le fossé qui existerait entre ceux,
comme lui, qui sont aux affaires et ont les
mains dans le « réel », et les intellectuels qui
donneraient des leçons en chambre. « Pour
le président, il ne faut pas confondre les vraies
figures intellectuelles françaises qui sont finalement rares et les nombreuses figures médiatiques qui se prennent pour des intellectuels
mais ne font que commenter », explique le
porte-parole de l’Elysée, Bruno Roger-Petit.
« C’est à l’intellectuel autant qu’au responsable politique que s’adresse Yann Moix, remarque le journaliste et essayiste Brice Couturier, dans une tribune au Monde.fr. Mais
comme l’a montré Max Weber, la mission du
savant et celle du politique sont profondément distinctes. L’intellectuel parle au nom
d’une éthique de la conviction. Le politique
agit en fonction de l’éthique de la responsabilité. Le premier n’écoute que la voix intérieure de sa croyance. Le second se souvient
d’avoir à rendre compte des conséquences
prévisibles de ses actes. » Ainsi, tout à leurs
idéaux, poursuit l’auteur de Macron, un président philosophe (éditions de l’Observatoire, 2017), « nos intellectuels ne voient pas
que la vague populiste, qui montait en 2016
(Brexit et élection de Trump) n’a pu être endiguée en 2017 que par un raidissement général des politiques migratoires ».
Les tribunes qui ont fait débat ces derniers mois
depuis quelques mois, tribunes et débats s’enchaînent, en particulier sur des sujets sociétaux.
#metoo et #balancetonporc Dans une tribune intitulée « Pour une nouvelle civilité sexuelle », la sociologue Irène Théry explique que le #balancetonporc
est le signe que la honte a changé de camp. Et que la
lutte contre le harcèlement sexuel est une question
de civilisation (Le Monde du 23 octobre 2017).
« Nous défendons une liberté d’importuner ». Une
centaine de femmes, dont Catherine Deneuve et
Catherine Millet, affirment leur rejet du « puritanisme » apparu avec l’affaire Weinstein et d’un certain féminisme qui exprime une « haine des hommes » (Le Monde du 10 janvier).
Raphël Glucksmann, directeur de la rédaction du
Nouveau magazine littéraire, et le cinéaste Michel
Hazanavicius publient, sous le hashtag #Wetoo, une
tribune intitulée « Nous aussi nous voulons l’égalité » (le 29 janvier). Le 31, une trentaine d’hommes se
disent, dans Le Monde, solidaires de #metoo.
Bioéthique « On ne peut plus ignorer les enfants nés
par GPA » : un collectif de 110 signataires, dont Elisabeth Badinter, Pierre Rosanvallon et Irène Théry, demande une réforme urgente des lois de bioéthique
et l’organisation d’un débat de fond sur la gestation
pour autrui (Le Monde du 18 janvier).
« Non au marché de la personne humaine ! » rétorquent une quarantaine de personnalités, dont
Sylviane Agacinski, José Bové et René Frydman qui se
prononcent contre la gestation pour autrui (Le
Monde du 20 janvier).
Asile-immigration « Bienvenue au pays des droits
de l’homme » annonce L’Obs du 11 janvier, dont la
« une » montrant Emmanuel Macron derrière des
barbelés fait polémique. A l’intérieur, plusieurs tribunes critiquent la politique migratoire du gouvernement dont celle de J.M.G Le Clézio qui dénonce
« un déni d’humanité insupportable ».
« M. Macron, votre politique contredit l’humanisme que vous prônez ! » : dans une lettre ouverte
au président, Laurent Berger (CFDT), Jean PisaniFerry (Sciences Po), Thierry Pech (Terra Nova),
Jean Pisani-Ferry (Sciences Po), Jean-François Rial
(Voyageurs du monde) et Lionel Zinsou (Terra Nova),
souvent proches d’Emmanuel Macron, critiquent sévèrement la politique migratoire du gouvernement
(Le Monde du 17 janvier).
« Monsieur le président, vous avez instauré à Calais
un protocole de la bavure », dénonce l’écrivain et réalisateur Yann Moix (Libération du 22 janvier).
Francophonie Dans une tribune parue sur le site de
L’Obs, l’écrivain Alain Mabanckou dénonce la politique de la France à l’égard de la francophonie et refuse
de participer aux réflexions lancées par Emmanuel
Macron sur ce thème (L’Obs, le 15 janvier).
Ecriture inclusive 314 enseignants s’engagent dans
une tribune à ne plus enseigner que « le masculin
l’emporte sur le féminin », ce qui provoque de vifs
débats (Slate, le 7 novembre 2017).
Climat 15 000 scientifiques de 184 pays alertent sur
l’état de la planète dans la revue BioScience, appel
repris dans Le Monde (du 14 novembre 2017). p
frédéric lemaître
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Laurent Wauquiez, une autorité
qui s’affirme mais ne s’impose pas
Le président de LR affirme chaque jour un peu plus son
commandement. Sans toutefois parvenir à lever les réticences
L
Emmanuel
Macron, lors
d’un discours
devant
les forces
de l’ordre,
le 16 janvier,
à Calais. JEANCLAUDE COUTAUSSE/
DIVERGENCE
POUR « LE MONDE »
Déjà, dans le livre du romancier Philippe
Besson consacré à sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron se montrait peu
amène à l’égard des « intellectuels stars »
Alain Finkielkraut, Michel Onfray ou Emmanuel Todd. « Ils ne m’intéressent pas tellement. Ils sont dans les vieux schémas. Ils regardent avec les yeux d’hier, le monde d’hier.
Ils font du bruit avec de vieux instruments.
Pour une large part d’entre eux, ça fait longtemps qu’ils n’ont pas produit quelque chose
de renversant. Du reste, ils proposent quoi ? Ils
sont sur leur Aventin. Ils n’aiment pas l’action
politique mais vivent de son commentaire. Ils
sont devenus des éditorialistes. Des esprits
tristes englués dans l’invective permanente.
Ce qu’ils détestent, c’est l’idée même d’une réconciliation. Je leur préfère de vrais penseurs.
Jürgen Habermas, par exemple. On se situe à
un autre niveau », fustigeait le futur président dans Un personnage de roman (Julliard,
2017). Du reste, le philosophe allemand avait
été une des rares figures intellectuelles européennes à l’adouber durant la campagne, en
lui apportant son soutien public lors d’un
débat organisé à Berlin en mars 2017.
« SURPLACE ÉPUISANT »
Le macronisme au pouvoir serait-il en
somme le meilleur ferment d’un réveil des intellectuels ? C’est la thèse du politologue
Jérôme Sainte-Marie. « Nous vivons une situation comparable à 1958, quand le système politique avait été brisé par de Gaulle et les repères droite-gauche perturbés par le gaullisme,
explique ce spécialiste de l’opinion. Macron,
c’est le même phénomène : une crise politique
et idéologique, une crise des partis, des vieux
clivages qui ne correspondent plus à la réalité
des choses. » En face, la renaissance intellectuelle serait liée selon lui à une forme d’« impuissance pratique, d’absence de débouché politique immédiat ».
« Pour l’instant, il n’y a pas de possibilité
d’agir contre le pouvoir en place qui verrouille
tout. Il y a un blocage des leviers d’actions au
Parlement ou dans la rue, comme dans les années 1960 avec le pouvoir gaulliste », estime Jérôme Sainte-Marie, qui justifie « l’émulsion intellectuelle actuelle par la rencontre entre un
moyen, l’Internet qui favorise et simplifie les
échanges, et un besoin de se repérer, de comprendre le monde tel qu’il évolue ».
Un optimisme que ne partage pas l’avocat
et écrivain François Sureau, qui échange régulièrement avec le chef de l’Etat. « Ce thème [du
réveil intellectuel], comme celui de la refondation, suscite toujours en moi une franche hilarité », explique l’auteur du Chemin des morts
(Gallimard, 2013) : « Ce qu’on voit surtout, c’est
que nous avons cessé d’être animés collectivement par l’idée du salut, religieux ou laïc, au
sens où Sartre par exemple en parle si bien à la
fin des Mots. Nous ne disposons plus d’aucune
utopie créatrice. Nous nous démenons dans un
surplace épuisant : les politiques prétendent
“donner du sens” – on croit rêver ! – et la société
civile veut se mêler d’administration. »
Le foisonnement de tribunes, comme la
multiplication de nouvelles revues ou sites
Internet de débats et d’analyses, consacre
néanmoins la période actuelle. Une période
durant laquelle « la politique se réinvente
hors les murs des partis », estime l’ancien député PS de la Nièvre, Christian Paul. « Nous vivons une période dévastée du point de vue des
appareils politiques, mais pas mortifère du
point de vue des expérimentations intellectuelles. Schumpeter s’applique à la politique :
nous sommes dans une phase de destruction
créatrice où il y a de la place pour des intellectuels nouveaux et anciens, comme de la place
pour de nouveaux médias », affirme l’ex-animateur du « Laboratoire des idées » de la rue
de Solférino, qui s’apprête à créer un nouveau think tank, « Monde commun », avec
les anciens députés socialistes Aurélie Filippetti et Daniel Goldberg.
Emmanuel Macron, le « président philosophe », qui fréquenta Paul Ricœur dans sa jeunesse, doit-il craindre ce sursaut intellectuel ?
Oui, répond Christian Paul, car « la verticalité
du pouvoir n’est pas une demande majoritaire
dans la société française. Ce n’est pas un hasard si celle-ci se cabre et si les intellectuels redonnent de la voix ». Si le président peut s’en
inquiéter, la société pourrait, elle, s’en féliciter. D’une part parce que la tribune « crée du
texte et de l’écrit », se réjouit Sarah Chiche.
Mais aussi de la conflictualité démocratique :
« Auparavant, on se convoquait en duel. Maintenant on sort sa tribune », poursuit-elle. Les
réponses à celle des « cent femmes » de l’historienne Michelle Perrot, de l’écrivaine Leïla
Slimani ou de la députée de La France insoumise Clémentine Autain en attestent. Comment ne pas préférer que la politique se transforme en un champ de bataille intellectuelle
plutôt qu’en un champ de ruines ? p
bastien bonnefous,
solenn de royer
et nicolas truong
aurent Wauquiez est volontiers d’un bloc. Quand il
s’oppose à Emmanuel Macron, le président du parti Les Républicains (LR) le fait sans ménagement. Quand il développe ses
idées, ce n’est pas pour laisser
couler un « filet d’eau tiède ». Et
quand il prend en main une formation politique, il ne s’embarrasse pas de compromis tortueux
pour rassembler à tout prix. « Je
me suis fixé des lignes rouges : je ne
cherche pas à retenir ceux qui veulent quitter notre famille politique », a assumé devant son
conseil national, le 27 janvier,
celui qui a pris la présidence de LR
en décembre 2017.
L’expression « lignes rouges » a
été empruntée à dessein à Alain
Juppé, qui avait balisé des limites
au-delà desquelles il déciderait de
claquer la porte du parti. « Je ne
laisserai aucune chapelle ni
aucune écurie affaiblir à nouveau
notre famille politique », a encore
lancé M. Wauquiez devant ses
troupes. Une manière de signifier
que, sous son ère, le temps n’est
plus aux sarkozystes, fillonistes,
juppéistes ou encore lemairistes,
mais bien à la seule autorité du
chef et de sa direction. « Il y a une
droite, une seule droite », affirmet-il, et tout le monde comprend
que le président de la région
Auvergne-Rhône-Alpes ne lui
imagine qu’un seul patron.
Cette volonté d’imprimer son
leadership s’est manifestée dans
la manière qu’il a eue de composer les structures dirigeantes de
LR. « Le bureau politique, prévenait son entourage, ce n’est pas
une instance représentative. » Exit,
donc, les revendications de ses
anciens adversaires Florence
Portelli et Maël de Calan, qui réclamaient un nombre de sièges
proportionnel au score qu’ils
avaient obtenu lors de l’élection à
la présidence du parti.
« Une très grande brutalité »
Exit, aussi, les demandes de Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France, qui n’est quasiment pas entourée au bureau politique. Exit, enfin, certaines voix
critiques comme celles du maire
de Nice, Christian Estrosi, qui ne figure dans aucune instance, ou du
maire de Meaux (Seine-et-Marne),
Jean-François Copé, qui a été
évincé de la commission d’investiture. Place aux élus de la région
Auvergne-Rhône-Alpes, aux sénateurs proches de Gérard Larcher
(président du Palais du Luxembourg) ou de Bruno Retailleau
(président du groupe), ou encore
aux sarkozystes, l’ancienne écurie
de M. Wauquiez. « C’était d’une très
grande brutalité, s’indigne-t-on
chez Mme Pécresse. C’est un des
problèmes de Laurent. Les Républicains ont toujours été une famille
qui savait rassembler. Là, il y a un
côté nettoyage. »
Ce ripolinage, le héraut de la
droite « vraiment de droite » veut
aussi l’imposer à la ligne politique de son parti. « Je n’ai pas
changé et je ne changerai pas », at-il asséné lors du conseil national de LR, contestant l’hypothèse
d’un recentrage de ses positions,
jugées trop radicales par une
grande partie de la droite modérée. « L’opinion commence à
« LR a toujours
été une famille
qui savait
rassembler.
Là, il y a un côté
nettoyage »
VALÉRIE PÉCRESSE
présidente
de la région Ile-de-France
percevoir où Laurent se situe dans
le paysage politique. Il est hors de
question de changer de positionnement », défend un proche. « Il
est dans une clarification, il est en
train d’homogénéiser la ligne,
ajoute un poids lourd du parti. Il
avance méthodiquement, c’est un
peu un bulldozer. Ceux qui se mettent en travers, leur voix est de
plus en plus faible. »
Ils la font aussi parfois entendre
ailleurs. Malgré la très faible
audience enregistrée (1,5 million
de téléspectateurs), la prestation
de l’ancien ministre, lors de
« L’Emission politique » de
France 2, le 25 janvier, a été jugée
convaincante au-delà du simple
cercle de ses fidèles. « Depuis cette
émission, il y a encore moins de
questions sur la ligne. Laurent a
réussi l’exercice, veut croire
Alexandre Vincendet, jeune
maire de Rillieux-la-Pape (Rhône),
sur lequel M. Wauquiez veut s’appuyer dans les années à venir.
Maintenant, nous sommes au jour
1 de la reconstruction. »
Constitution d’un pôle centriste
La question de l’expression et de
la prise en compte des différentes
sensibilités est pourtant loin
d’être réglée. « Laurent Wauquiez
est chargé de faire vivre, coexister
et collaborer les différentes lignes.
Il doit tenir compte de la diversité,
prévient le député de l’Oise Eric
Woerth, qui affirme garder une
« distance bienveillante » et plaide
pour une « droite de propositions » : « Je ne veux pas d’une opposition caricaturale, je veux une
opposition audible. On ne monte
pas le son jusqu’à la distorsion. »
Pour tenter d’apaiser les craintes qui s’expriment, en particulier sur son euroscepticisme ou
sur les questions économiques
et sociales, M. Wauquiez a annoncé, lors de la réunion du bureau politique, le 23 janvier, la
constitution d’un pôle centriste.
Il devrait être construit autour
du président du conseil national,
Jean Leonetti, du vice-président
de LR Damien Abad et du sénateur du Nord Marc-Philippe
« Il ne fait rien
pour être aimé.
Il n’appelle pas
ceux qu’il aime,
et encore
moins ceux
qu’il n’aime pas »
UN SARKOZYSTE
Daubresse, trois anciens de
l’UDF. M. Abad voit ce pôle
comme un « sas » pour accueillir
des représentants de la droite
modérée qui seraient perdus entre LR et La République en marche (LRM). « C’est la ligne du président qui s’applique, c’est un principe sain, indique-t-il. Mais cette
ligne peut faire l’objet de débats. »
« Il y a des pôles qui devraient
exister à l’avenir, pas comme des
chapelles mais comme des sensibilités », précise M. Leonetti, qui
évoque leur réunion dans une
sorte de « carrefour des sensibilités ». Ou comment tenter, pour
Laurent Wauquiez, de concilier
les mots d’ordre de « diversité » et
d’« unité », au risque d’apparaître
comme l’organisateur de sa propre opposition.
Ce travail se heurte pour l’heure
au fait que le quadragénaire suscite
encore à titre personnel une
grande défiance dans son camp,
même si la jeune génération semble prête à le suivre. « Il ne fait rien
pour être aimé. Il n’appelle pas ceux
qu’il aime, et encore moins ceux
qu’il n’aime pas », témoigne un
sarkozyste. L’incapacité de M. Wauquiez à imposer ses vues aux ténors de la droite au moment de réclamer la démission de Gérald Darmanin, le ministre de l’action et
des comptes publics, visé par une
enquête pour viol, représente une
tache sur son leadership naissant.
« J’avais sous-estimé à quel point
Laurent pouvait être diabolisé »,
souffle un de ses soutiens récents.
L’homme ne fait jamais rien dans
la demi-mesure. p
olivier faye
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Fonction publique : la
CFDT dénonce un « gros
problème de méthode »
Recours aux contractuels, rémunération au
mérite, plan de départs… la réforme inquiète
I
ls y vont fort ! » Interrogé par
Le Monde peu après les annonces chocs du gouvernement sur la réforme de la fonction publique, Laurent Berger ne
cache pas son mécontentement.
Le secrétaire général de la CFDT
demande à l’exécutif des « clarifications ». « Il y a un gros problème
de méthode : c’est très étonnant
d’annoncer une concertation sur
toute l’année 2018 et de donner dès
à présent une partie des conclusions », dénonce-t-il, en demandant à ce que le gouvernement
rencontre très vite les organisations syndicales.
Dans le détail, Laurent Berger
attend des précisions concernant
la rémunération au mérite que
l’exécutif souhaite développer
pour les agents publics. « Il faut
dire quelle est la part de la rémunération collective et quelle est la
part de l’individuel, pointe le syndicaliste. Ça ne peut pas être un
basculement, une décision qui
entraînerait des disparités liées
aux marges budgétaires des employeurs plus qu’en fonction de
l’investissement au travail. »
« Conditions très risquées »
Autre motif d’inquiétude : le recours aux contractuels qui serait
plus important. « On nous parle
du développement du contrat
dans les fonctions publiques : ça
veut dire quoi ? Pour qui ? Comment ? Tout ça mérite des éclaircissements car il y a des craintes de
profonds bouleversements pour
les agents. » Pour autant, le numéro un de la CFDT ne se dit pas
opposé à des évolutions mais à
condition « de dire clairement de
quoi on parle ». « Hurler au loup
maintenant n’a aucun sens mais la
CFDT sera attentive et exigeante
pour que l’action publique continue de reposer demain sur des
agents publics reconnus et respectés », ajoute-t-il.
L’idée avancée par le ministre
de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, d’un
« plan de départs volontaires » lui
paraît en revanche « totalement
inappropriée ». « Nous n’avons
pas de tabou à construire des dispositifs d’accompagnement à des
évolutions professionnelles : formation, montée en compétences,
mobilité, et pourquoi pas pour
celles et ceux qui en auraient exprimé clairement le souhait, à accompagner un départ mais sur la
seule base du volontariat et de
manière sécurisée », fait valoir
M. Berger. Ce dernier souligne
qu’il existe déjà aujourd’hui une
indemnité de départ volontaire
Les conflits
sociaux dans
les Ehpad ou
les prisons
témoignent d’un
malaise profond
des agents publics
mais qu’« à peine quelques dizaines de fonctionnaires ont souhaité en bénéficier ». « On les comprend : les conditions sont très risquées d’autant qu’en plus, les
fonctionnaires ne cotisent pas à
l’assurance chômage et en sont
donc exclus, relève-t-il. Les freins
au changement ne sont pas toujours du côté où on les croit. »
Au-delà de l’émoi soulevé dans
la fonction publique par ces annonces, M. Berger estime que les
principaux intéressés sont déjà
fragilisés : absence de coup de
pouce au pouvoir d’achat, rétablissement du jour de carence, gel
du point d’indice… Les motifs de
griefs à l’encontre de l’actuel gouvernement et des précédents
sont nombreux. « Dans les fonctions publiques, c’est aussi l’état du
dialogue social et du corps social
qui pose un vrai problème, déplore-t-il. C’est la démonstration que
lorsque il n’y a pas de dialogue social, les agents n’ont aucune
chance d’être écoutés. »
Les récents conflits sociaux
dans les Ehpad ou les prisons
témoignent également, selon lui,
d’un malaise plus profond des
agents publics. « Le problème, c’est
qu’on ne parle pas des missions du
service public ni de ce que notre
pays est prêt à investir pour avoir
des politiques publiques de solidarité dignes de ce nom, fustige
M. Berger. On n’écoute pas les
fonctionnaires, on ne parle pas du
travail réel. »
Pour lui, cette situation résulte
d’une approche uniquement
comptable de ces problématiques. « Toutes les dernières politiques publiques ont été conduites
sous l’angle budgétaire, critique le
secrétaire général de la CFDT. Les
fonctionnaires souffrent parfois
de conditions de travail très dures
mais surtout d’un sentiment de
non-reconnaissance qui est
terrible. » Et de conclure : « Etre
considéré comme un coût en
permanence donne un sentiment
de mal-être. » p
élise barthet,
raphaëlle besse desmoulières
et audrey tonnelier
Le grand entretien
sur l’actualité du monde
Ce dimanche à 12h10
CATHERINE MARCHI-UHEL
Photo © Marianne Rosenstiehl
cheffe du Mécanisme international, impartial et indépendant
répond aux questions de Françoise Jol (TV5MONDE),
Sophie Malibeau (RFI) et Christophe A ad (Le Monde).
Diffusion sur TV5MONDE, RFI et sur Internationales.fr
en partenariat avec
en partenariat avec
Laurent Berger (à gauche) et Gilles Finchelstein, dans les locaux de la CFDT, à Paris, le 1er février. MICHAEL ZUMSTEIN/AGENCE VU POUR « LE MONDE »
«Ne laissons pas le patronat
confisquer le débat sur l’entreprise»
Le directeur de la Fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein, et le patron
de la CFDT, Laurent Berger, veulent amender la future loi « Pacte »
L
ENTRETIEN
a Fondation Jean-Jaurès,
un cercle de réflexion social-démocrate, devait publier, samedi 3 février, un
rapport sur les relations entre entreprises et citoyens. Alors que le
gouvernement prépare son « plan
d’action pour la croissance et la
transformation des entreprises »
(Pacte), ces travaux suggèrent de
modifier le code civil pour élargir
la définition de l’entreprise à ses
obligations sociales et environnementales. Autre proposition : renforcer la place des administrateurs salariés dans les organes de
gouvernance. Des positions également défendues par la CFDT et
que détaillent son secrétaire général, Laurent Berger, et le directeur
général de la Fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein.
Pourquoi publier ce rapport
maintenant ?
Gilles Finchelstein Le débat a été
relancé par le président de la République lui-même en octobre 2017
[lors d’une interview sur TF1]. C’est
un débat difficile parce que conflictuel. Il y a une opposition
sourde d’une partie du patronat,
plus enthousiaste pour modifier
une large part du code du travail
qu’un article du code civil. Une
partie de la gauche, notamment la
gauche radicale, continue, dans sa
relation à l’entreprise, à osciller
entre ce qu’étaient l’appropriation
collective des moyens de production et la confrontation sociale. Il y
a enfin une opposition d’une partie de la majorité elle-même pour
qui, eu égard à son parcours, ces
enjeux sont secondaires.
Laurent Berger Un des impensés de la réforme du code du travail est cette question de la gouvernance et de la définition des
entreprises. La concertation sur le
projet de loi « Pacte » est l’occasion
de reposer ces enjeux : il faut
rééquilibrer le pouvoir entre
travail et capital.
Ne craignez-vous pas une
opposition frontale de la part
du patronat ?
L. B. Concernant la réécriture du
code civil, il faut évidemment
« Il faut
rééquilibrer
le pouvoir
entre travail
et capital »
LAURENT BERGER
secrétaire général de la CFDT
trouver une formulation incitative qui ne crée pas d’insécurités
juridiques. Il y a quelques grands
patrons qui sont les pieds sur le
frein mais ce ne sont pas eux qui
dirigent le pays ! J’en rencontre
d’autres qui disent : il y a besoin de
rénover la vision de l’entreprise
aujourd’hui. Mais sont-ils dans les
organisations patronales ? La réponse est moins évidente.
G. F. Il faut aller au-delà des fausses évidences qui voudraient que
l’entreprise n’appartienne qu’aux
actionnaires et n’ait pour objet
que de réaliser le maximum de
profits. Il y a aussi des parties constituantes dont dépendent l’existence et la production de l’entreprise, et un écosystème autour, les
parties prenantes.
Concernant les administrateurs salariés, le gouvernement ne semble pas favorable
à un abaissement des seuils…
L. B. On peut imaginer que les
entreprises de plus de 1 000 salariés qui vont mettre cela en
œuvre en 2019 soient évaluées
en 2020 ou 2021 et que le passage
à 500 se fasse en 2021. Il faut faire
les choses progressivement.
G. F. Oui, progressivement, mais
réellement ! C’est pour cela que
nous poussons aujourd’hui ensemble dans la même direction.
L’exécutif assume une orientation pro-entreprises. N’est-ce
pas un obstacle pour faire passer ce type de propositions ?
L. B. A travers la question de la
gouvernance de l’entreprise, il y a
celle du partage du pouvoir. Les
salariés ne nous disent pas qu’ils
n’aiment pas leur entreprise ! Ne
nous laissons pas confisquer le
débat sur l’entreprise par le patronat. On verra si le conservatisme
gagne ou si une version moderne
des rapports économiques et
sociaux et du monde de l’entreprise l’emporte. D’autres considèrent qu’il vaut mieux rester à
cette vieille vision où il faudrait se
battre contre les entreprises,
ce qui n’a pas de sens car cela revient à se battre contre les salariés
eux-mêmes.
G. F. Nos propositions ne
sont pas « anti-entreprises », au
contraire ! Il faut sortir de ce paradoxe, propre à la France, selon
lequel l’entreprise occupe une
place marginale dans le débat public, alors qu’elle est de plus en
plus centrale dans la transformation de la société. L’entreprise est
non seulement le lieu de création
des richesses mais aussi le lieu où
se règle la question du changement climatique, un lieu d’innovation technologique et sociale, et
le lieu de la formation des inégalités salariales. Il est toujours préférable de régler les inégalités au
moment où elles se forment
plutôt que de chercher à les atténuer par la suite avec une fiscalité
redistributive.
Avez-vous le sentiment qu’il
est plus difficile de se faire
entendre par ce gouvernement
que par le précédent ?
G. F. On manque un peu de recul.
D’expérience, je sais que c’est toujours difficile, y compris, s’agissant de la Fondation Jean-Jaurès,
lorsque ce sont les socialistes qui
sont au pouvoir.
L. B. Je n’ai jamais connu de moments où c’était facile. Ce gouvernement va avoir à se prononcer
très vite sur la vision qu’il a des
corps intermédiaires et dire s’il
compte s’appuyer ou non sur eux.
La démocratie politique ne s’en
sortira pas si elle n’entend pas la
démocratie sociale. On voit à travers différents événements de ces
dernières semaines que les fractures territoriales ou sociales qui
étaient celles de mai 2017 existent
toujours. Mais huit mois seulement après le début de ce quinquennat, ce n’est l’heure ni des bilans, ni des renoncements, ni de se
replier sur soi-même. p
propos recueillis par
el. b. r.b.-d. et a. t.
LE CONTEXTE
LES PROPOSITIONS
DE LA FONDATION
JEAN-JAURÈS
Pour « réconcilier l’entreprise et
les citoyens », la Fondation JeanJaurès, dans un rapport qui devait paraître samedi 3 février, a
formulé ses propositions.
Réécrire l’article 1833 du code
civil « Toute société doit avoir
un objet licite, être constituée
dans l’intérêt des parties
constituantes de l’entreprise
et prendre en compte l’intérêt
des parties prenantes. »
Définir statutairement les parties prenantes de l’entreprise
Elles comprennent fournisseurs,
clients, acteurs de la société
civile, territoires et générations
futures.
Augmenter significativement
le nombre d’administrateurs
salariés au sein des entreprises
afin qu’ils soient au nombre de
deux pour les sociétés entre 500
et 5 000 salariés et à proportion
d’un tiers au-delà de 5 000.
Rendre possible le compte
rendu écrit de l’action des
administrateurs salariés après
approbation du contenu par
le conseil d’administration.
Mettre en place une exonération fiscale pour que les revenus, produits et plus-values des
actions détenues depuis plus de
cinq ans ne soient pas soumis à
l’impôt sur le revenu.
Rendre obligatoire la publication des salaires les plus élevés
et du rapport entre le salaire le
plus élevé et le salaire médian
dans l’entreprise.
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Tariq Ramadan mis en examen pour viols
L ÉGI S L AT I VES
Un débat différé va statuer sur le maintien en détention de l’islamologue, incarcéré vendredi
Le Conseil constitutionnel
a annulé, vendredi 2 février,
l’élection de deux députés
élus lors des législatives
de juin 2017, Samantha
Cazebonne (La République
en marche) dans la 5e circonscription des Français
de l’étranger, qui couvre
la péninsule Ibérique et
la principauté de Monaco,
ainsi que Napole Polutele
(apparenté UDI) dans la
1re circonscription de Walliset-Futuna. Ces décisions
ouvrent la voie à de nouvelles
législatives partielles. – (AFP.)
L’
affaire est si complexe –
et sensible – que trois juges d’instruction ont été
désignés pour instruire
désormais l’affaire, après la mise
en examen, vendredi 2 février, de
Tariq Ramadan pour « viol » et
« viol sur personne vulnérable ».
L’islamologue, qui, lors de sa garde
à vue, a été confronté à l’une des
femmes qui l’accusent, avait demandé qu’un éventuel placement
en détention provisoire, requis
par le parquet, fasse l’objet d’un
débat entre le juge des libertés et
de la détention (JLD) et sa défense.
Ce débat devrait avoir lieu dans les
quatre jours. En attendant, le prédicateur, qui vivait ces derniers
mois entre la Suisse et la France, a
été incarcéré.
« Après une enquête minutieuse
de trois mois, une garde à vue de
quarante-huit heures, une confrontation avec ma cliente qui a permis
de confondre Tariq Ramadan sur
certains points, on a franchi une
étape importante avec cette double
mise en examen », a commenté
Me Eric Morain, l’avocat de l’une
des plaignantes. « S’il y a d’autres
victimes en France ou ailleurs, elles
savent maintenant que la justice
peut prendre en compte ce qu’elles
ont vécu », a également réagi
Me Jonas Haddad, avocat d’Henda
Ayari, la première femme à avoir
porté plainte contre M. Ramadan.
Les enquêteurs du deuxième district de la police judiciaire ont enquêté pendant trois mois avant de
se décider à entendre, à partir du
31 janvier, le théologien suisse de
55 ans, qui a longtemps eu une très
large audience auprès de centaines de milliers de musulmans
européens.
Après avoir reçu deux plaintes
pour viol, l’une déposée le 20 octobre 2017 par Henda Ayari, une
ex-salafiste devenue militante de
la laïcité, l’autre le 27 octobre par
une femme qui a préféré rester
anonyme, et dont Le Monde avait
publié le témoignage accablant, les
policiers ont recueilli d’autres récits de femmes. Elles ont décrit la
même forme d’emprise, la même
violence et, selon un proche de
l’enquête, « le même modus operandi » que celui dénoncé par les
plaignantes, sans pour autant déposer plainte à leur tour.
Deux perquisitions
Jeudi, il a été décidé que la confrontation avec Henda Ayari, qui subit
depuis trois mois de nombreuses
attaques sur les réseaux sociaux,
serait renvoyée à l’instruction.
Mais l’autre plaignante, que certains journaux ont affublée d’un
prénom d’emprunt qu’elle n’a pas
choisi, « Christelle », a accepté
l’épreuve.
La confrontation a duré trois
heures et demie, en présence de
Me Yacine Bouzrou et de Me Julie
Granier, les avocats de M. Ramadan, et de Me Eric Morain, conseil
de sa victime présumée. Juste
avant, deux perquisitions avaient
eu lieu, à Saint-Denis, dans un appartement où le théologien dispose d’un bureau et d’un pied-àterre, l’autre en Haute-Savoie, à la
frontière franco-suisse, où il a sa
résidence principale.
Des femmes
ont décrit le
même modus
operandi que
celui dénoncé par
les plaignantes
« Tariq Ramadan m’a donné rendez-vous au bar de l’Hôtel Hilton
de Lyon, où il était descendu pour
une conférence, en octobre 2009 »,
a redit cette femme de 45 ans devant le petit-fils du fondateur des
Frères musulmans. A l’époque,
cette Française convertie à l’islam
entretient, depuis le 31 décembre 2008, une correspondance
avec M. Ramadan, auprès duquel
elle cherche conseil, comme
nombre de musulmans qui se déplacent pour l’écouter. Leur relation s’est peu à peu transformée,
ce dernier, qui vit séparé de son
épouse, lui a promis un mariage
religieux et, en attendant, un mariage temporaire sur Skype. C’est
leur première rencontre, toutefois, à Lyon, où Ramadan doit tenir une conférence sur le thème
« Le vivre-ensemble, l’islamophobie et la Palestine ».
« Au bout de dix minutes, il m’a
dit : “Nous ne pouvons pas rester là,
tout le monde nous regarde. Je suis
une personne connue, et le Maghrébin à l’accueil m’a reconnu et n’arrête pas de nous regarder” », avaitelle expliqué dans sa plainte. Tariq
Ramadan gagne alors sa chambre
par l’escalier pendant qu’elle, qui
« Les mensonges » de Jawad Bendaoud
Les parties civiles décortiquent la défense du « logeur des terroristes »
L
es parties civiles continuent
à affluer au procès de Jawad
Bendaoud et des deux hommes accusés d’avoir hébergé deux
des terroristes. Elles étaient déjà
687, vendredi 2 février, représentées par 90 avocats, dont 24 seulement ont plaidé depuis mercredi.
Jeudi, L’avocate Claire JosserandSchmidt s’est attaquée au cas de
Mohamed Soumah, dit « Mouss »,
qui se présente comme un aimable revendeur de cocaïne de SaintDenis et a mis en contact Hasna
Aït Boulahcen avec son copain
Jawad Bendaoud pour loger deux
des terroristes après les attentats
du 13 novembre 2015. Il jure qu’il
n’en savait rien, et qu’il essayait
surtout de mettre Hasna dans son
lit. Pour l’avocate, « Mohamed Soumah intervient à chaque étape de
l’organisation de la planque, il aide
à mettre à exécution les ordres venus de Belgique ». Ce dernier a dit
qu’il ne connaissait Hasna Aït
Boulahcen que depuis la veille,
quand elle lui avait acheté un peu
de drogue : Me Josserand-Schmidt
n’en croit rien.
Mouss a toujours soutenu
qu’Hasna Aït Boulahcen voulait, à
cause d’une dispute, trouver un logement pour elle pendant trois semaines ; Jawad Bendaoud a, lui, expliqué qu’Hasna voulait loger
« deux frères mus » (musulmans)
pendant deux ou trois jours. Or,
Mouss, Jawad et Hasna se sont retrouvés tous les trois le 16 novembre pour régler les détails. « L’un
des deux ment, en conclut Me Josserand-Schmidt. Et ce n’est pas
Jawad Bendaoud, qui aurait plutôt
eu intérêt à dire qu’il allait loger la
seule Hasna. D’ailleurs, le premier
truc qu’il dit à ses copains en sortant, c’est : “Je vais héberger deux
mecs”. Et ses copains rigolent, en lui
disant qu’ils espèrent que ce ne sont
pas des terroristes. »
D’après les écoutes, Hasna lui a
dit : « Ce que tu as fait, tu es un bon,
la vie de ma mère. » Mouss lui a dit
aussi : « Dors pas trop, tu as des
trucs à faire. » Et quand Hasna lui
annonce : « T’as vu la gynéco, elle
m’a envoyé de l’argent », il ne se demande pas ce qu’une gynéco vient
faire là, pas plus qu’il ne pose de
questions quand elle lui dit : « tu
sais, il m’a appelée hier, il m’a dit “il
faut acheter des couvertures” ».
« Mohamed Soumah sait parfaitement que ces démarches sont ordonnées par un tiers, assure l’avocate. Et il lui dit : “tu peux pas te débrouiller toute seule. J’suis obligé de
t’aider, jusqu’à la fin”. Mais quelle
fin, monsieur Soumah ? »
« Avec Abaaoud »
C’est évidemment sur Jawad Bendaoud que les parties civiles ont
insisté. Le jeune homme a toujours soutenu qu’il ne se doutait
pas que des terroristes du 13 novembre en avaient réchappé et
qu’il n’avait pas regardé la télé.
Me Hélèna Christidis en doute :
tout le monde ne parlait que de ça,
et elle a compté le nombre de contacts téléphoniques qu’il a reçus
ou passés, avant l’assaut du RAID :
173 le 15 novembre, 188 le lendemain, 181 le 17 novembre. « Un trafic téléphonique d’une intensité incroyable, a repris Me Georges Holleaux. Comme tous les Français,
M. Bendaoud savait que des terroristes s’étaient échappés. » L’avocat
a d’ailleurs isolé « trois mensonges » du prévenu, pour lui décisifs.
Le coup de fil de Jawad Bendaoud
à Hasna Aït Boulahcen, d’abord, le
16 novembre à 19 h 53, d’une durée
inhabituelle, 3 min 31 secondes. Le
jeune homme a d’abord dit
qu’Hasna était bavarde (ce qui est
avéré) et qu’il avait posé le téléphone sans raccrocher. « Mais
Hasna ne fait jamais des phrases de
plus de quinze mots ! Comment la
conversation peut-elle tenir aussi
longtemps ? » Bendaoud a avancé
une deuxième version : il est
tombé sur le répondeur, n’a pas
raccroché, et 3 min 31 : c’est la du-
rée que met un répondeur avant
de raccrocher. « Ce n’est pas ça »,
tranche Me Holleaux. Il croit tenir
la réponse : le téléphone d’Hasna
Aït Boulahcen a borné là où se cachait Abdel Hamid Abaaoud, le
cerveau des attentats, et son complice, en attendant de trouver un
logement. « Hasna n’est pas seule,
dit l’avocat. Elle est avec Abaaoud.
Et elle lui a passé Jawad Bendaoud.
C’est pour cela que M. Bendaoud
fait un si gros mensonge. » Preuve
pour les parties civiles que Bendaoud savait qui il allait loger.
Deuxième mensonge : le jeune
homme prétend avoir été « réveillé
en fanfare » de bonne heure le
18 novembre par 50 messages, qui
lui disaient que la police tirait sur
son squat. Aussitôt, il a filé sur
place. Or, observe l’avocat, il n’a eu
que six messages avant son réveil,
et tous avant 1 heure du matin.
Comme l’assaut du RAID n’a commencé qu’à 4 h 30, ils ne pouvaient
en faire état. « A son réveil, il n’a
donc aucune information, en déduit Me Holleaux. Or il appelle sa
mère, alors qu’il est déjà en route, à
6 h 45, et lui dit que c’est chez lui, les
coups de feu. Il a compris, et on voit
qu’il savait déjà que c’étaient des
terroristes. Sinon, comment
aurait-il pu le savoir ? »
Troisième mensonge, les deux
hommes qu’il hébergeait lui
avaient dit qu’ils venaient de Belgique, mais Bendaoud soutient qu’il
ne savait pas que les terroristes venaient de là-bas. Or, le procureur
avait dit dès le 14 novembre que les
voitures étaient immatriculées en
Belgique. « Quand sa mère lui dit de
tout nier, il répond : “mais tu ne
comprends pas, ils viennent de Belgique !”, insiste l’avocat. Il savait à
quoi s’en tenir. Jawad Bendaoud a
fait ça pour de l’argent, et il a menti
comme un arracheur de dents.
D’ailleurs, il vendrait des bretelles à
un cul-de-jatte. » Réquisitoire du
procureur mardi 6 février. p
franck johannès
marche avec une béquille depuis
un accident de voiture, prend l’ascenseur. Selon la plaignante,
l’agression aurait eu lieu très vite
après son entrée dans la chambre :
des gifles au visage, aux bras, aux
seins et des coups de poing dans le
ventre, une fellation et une sodomie imposées de force, de nouveaux coups, un nouveau viol. « Il
m’a traînée par les cheveux dans
toute la chambre pour m’amener
dans la baignoire de la salle de
bains pour m’uriner dessus », avaitelle déclaré dans sa plainte, affirmant n’être finalement parvenue
à s’enfuir qu’au petit matin.
« Faux », proteste M. Ramadan,
qui assure que la rencontre n’a
duré qu’une demi-heure. Lors de la
confrontation, le prédicateur a nié
farouchement tout viol et même
tout acte sexuel, reconnaissant un
simple flirt. La plaignante a cependant donné de multiples détails,
comme une petite cicatrice à
l’aine, dont M. Ramadan a reconnu être doté. A l’issue de cet
échange tendu, l’islamologue a refusé de signer le procès-verbal.
L’affaire, qui met en cause cette
figure centrale de l’islam européen, s’annonce donc difficile.
Certes, de multiples témoignages
publiés sur Internet ou rapportés
par la presse ont peu à peu dressé
le portrait d’un homme multipliant les relations féminines, à
mille lieues de celui qui mettait
en garde les musulmans contre
les rapports sexuels hors mariage, leur rappelant que c’est « devant Dieu qu’il nous est donné la
possibilité de vivre une relation
avec une femme ». Mais le petitfils du fondateur des Frères musulmans a toujours dénoncé une
« campagne de calomnie ».
D’abord soutenu par bon nombre
de ses fidèles, l’islamologue a vu
son aura fissurée par la multiplication des témoignages.
En Suisse, les journaux ont ainsi
rapporté les récits d’anciennes
élèves des deux collèges suisses
où Tariq Ramadan avait enseigné.
Ces jeunes femmes affirmaient
que, alors qu’elles étaient âgées de
16 à 18 ans, et donc mineures, ils
les avaient séduites et convaincues d’avoir des relations sexuelles avec lui.
Mise en congé
Même si la plupart de ces affaires
sont prescrites ou si aucune autre
femme n’a porté plainte, hormis
Henda Ayari et « Christelle », ces témoignages ont d’abord pétrifié les
autorités musulmanes. Et peu à
peu brisé sa réputation.
Le 7 novembre 2017, l’université
d’Oxford a décidé « d’un commun
accord » avec Tariq Ramadan la
mise en congé immédiate de ce
dernier du poste de professeur
d’études islamiques contemporaines qu’il occupe dans un de ses collèges. Ces derniers jours, c’est le
Qatar, qui finance la chaire de
théologie – elle porte le nom de Sa
Majesté Hamad Ben Khalifa
Al-Thani, émir du Qatar de 1995 à
2013 – occupée jusque-là par
M. Ramadan, qui a laissé entendre
que celui-ci n’était plus le bienvenu dans l’émirat. p
raphaëlle bacqué
Le Conseil constitutionnel
annule l’élection
de deux députés
D ÉL I N QUAN C E
Un homme tué
par balles à Marseille
Un homme d’une trentaine
d’années a été abattu
de deux balles dans la tête
vendredi 2 février dans
la soirée, alors qu’il se trouvait au volant de sa voiture,
à Marseille, dans ce qui serait
un nouveau règlement
de comptes, selon le parquet.
Il s’agit du quatrième
homicide par balle dans
la cité phocéenne depuis
le début de l’année. – (AFP.)
Un curé suspendu
d’activités avec des
jeunes après une plainte
Un curé de la région de Nice
a été suspendu de toute
activité auprès de la jeunesse
à la rentrée scolaire, à la suite
du dépôt d’une plainte sur
des faits présumés d’attouchements sexuels remontant
à un camp de vacances
dans les années 1990, a appris l’AFP auprès du diocèse,
vendredi 2 février. – (AFP.)
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10 | france
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Femmes voilées
recherchent job
désespérément
De jeunes diplômées racontent
leur difficulté à trouver un emploi
E
ENQUÊTE
lles y vont le plus souvent
avec la boule au ventre.
Pour tout demandeur
d’emploi,
l’entretien
d’embauche est une épreuve. Lorsqu’on est une femme et que l’on
porte un voile, il devient vite un
tourment. « Parfois, c’était plus le
foulard que moi-même qu’on regardait », témoigne Myriam (les
femmes interrogées ont souhaité
préserver leur anonymat), une
Parisienne de 23 ans titulaire d’un
BTS d’assistant manageur.
Il arrive que, pendant l’entretien,
le recruteur glisse une question à
ce sujet. « On m’a déjà demandé :
lorsque vous viendrez travailler,
enlèverez-vous votre voile ? », se
souvient la Toulousaine Samira,
24 ans, titulaire d’un DUT de techniques de commercialisation.
Mais souvent, il demeure un nondit. Pourtant, c’est bien à ce moment-là que se referme, pour
beaucoup de ces diplômées, la
porte entre-ouverte de l’entreprise
recruteuse que leur CV avait pourtant intéressée. Dans le huis clos
de l’entretien d’embauche, les
femmes voilées ressentent durement l’obstacle invisible qui leur
est réservé sur la voie de l’emploi
salarié, en particulier de l’emploi
qualifié auxquels les ont préparées
leurs diplômes.
Du mal à trouver un stage
C’est une réalité impossible à
quantifier, difficile à saisir. « Le refus d’embauche est assez peu visible car il est très difficile de le démontrer », souligne Lila Charef,
directrice exécutive du Collectif
contre l’islamophobie en France
(CCIF). C’est pourtant une pratique
bien réelle, dont le caractère insidieux n’empêche pas qu’elle soit
contraire à la loi, qui interdit aux
entreprises de discriminer lors de
l’embauche, que ce soit en fonction de la religion, du sexe, de l’âge
ou de tout critère autre que les
compétences. « Elle a pour conséquence que le secteur privé devient
une peau de chagrin pour ces femmes », ajoute Lila Charef.
De nombreuses femmes témoignent de cette difficulté par leur
parcours. Elle surgit parfois avant
même la fin de leurs études. A
Angers (Maine-et-Loire), après de
nombreux refus, en master d’économétrie, Sarah a dû faire son
stage de fin d’étude au sein de
l’université. Dans son mastère en
systèmes d’information et d’aide à
la décision, le directeur de formation et le coach en communication avaient prévenu Mina : avec
son voile, elle aurait du mal à
trouver un emploi qui corresponde à ses compétences d’ingénieure en informatique décisionnelle. Cette Toulousaine de 26 ans
a eu un avant-goût de ce qui l’attendait au moment de trouver un
stage. Elle avait postulé avec des CV
sans photo. Le jour de l’entretien,
elle avait un discret foulard noué
en turban. Avec le recruteur, cela
ne s’est pas bien passé. « L’attitude
de cette personne, ses regards,
montrait qu’elle n’était pas contente », résume-t-elle. Elle a finalement effectué son stage de
six mois chez Orange, qui avait déposé une offre dans son mastère.
En région parisienne, Linda,
28 ans, a perçu un changement
lorsqu’elle a commencé à se voiler,
en seconde année de mastère de
management. « J’ai vu la différence
entre avant et après, même lorsque
je recherchais un job d’été, témoigne-t-elle. Je n’avais jamais eu de
problème avant. » La différence a
persisté lorsqu’il s’est agi de décrocher un emploi. « J’ai vite compris
qu’il fallait mieux l’enlever lors des
entretiens, même pour un simple
turban, explique cette employée
d’un cabinet de conseil. Pour un
même poste, sans turban, ça passait beaucoup mieux. Ce domaine
recrute beaucoup, j’avais plein de
propositions, mais j’ai compris que
ce serait un frein. »
A Paris, les entretiens se « passent bien » pour Myriam mais
n’aboutissent pas pour autant à
une embauche. « Vous correspondez au poste, mais avec votre foulard, ça ne passera pas », lui disent
des recruteurs. A Pôle emploi, un
conseiller l’a « mise en garde » contre les conséquences du port du
foulard. Cette incertitude sur les
motifs profonds des refus qui leur
sont opposés est déstabilisante.
Une fois qu’elle a eu fini son
stage chez Orange, à Toulouse,
Mina s’est mise en quête d’un emploi. « Là, je n’ai eu que des refus, raconte-t-elle. Je décrochais des entretiens, certaines entreprises me
contactaient spontanément car
elles recherchaient mon profil,
mais quand j’arrivais, on me disait
que finalement il n’y avait pas de
place ou que je ne correspondais
pas », dit la jeune ingénieure. Un
jour, pendant un entretien, deux
recruteuses lui demandent si elle a
une idée de ce qui a pu motiver les
refus précédents. Le voile, répondelle. « Oui, pour nous, le voile ne
peut pas passer. Il faudra le retirer,
et on signera un contrat tout de
suite. » Elle a refusé.
Garder le voile, le retirer : devant
les difficultés, ce dilemme s’impose à toutes un jour ou l’autre.
Chacune le résout à sa façon, soit
en tranchant une fois pour toutes,
soit en hésitant, mais jamais simplement. La sociologue Fatiha
Ajbli a étudié dans sa thèse, soutenue en 2011, les « stratégies variées » de ces femmes qui cherchent à concilier voile et emploi.
« La nature de leur arbitrage entre
le travail et le signe religieux déterminera leur trajectoire professionnelle », résume-t-elle. Même si, de
manière générale, « plus le diplôme
est important et professionnalisant, plus la place de la visibilité religieuse sera prête à être aménagée », Fatiha Ajbli note que les nouvelles générations de pratiquantes
sont moins « complexées » que les
précédentes et plus déterminées à
concilier les deux. « Elles sont
moins marquées par cette tension,
plus à l’aise avec l’articulation des
deux sphères », observe-t-elle.
« On devient schizo »
Myriam a tenu bon : « Dans ma famille, certains me disaient de le retirer pour l’entretien. J’ai été tentée,
mais il fait tant partie de moi. Je ne
voulais pas l’ôter. J’ai étudié comme
tout le monde, pourquoi serais-je
désavantagée par un bout de
tissu ? » Elle a fini par être embauchée dans une entreprise parisienne de services. D’abord à un
poste de téléconseillère qui ne lui
convenait pas. La perspective de recommencer ce parcours du combattant l’a dissuadée de chercher
ailleurs. A la faveur d’une mobilité
interne, elle est devenue gestionnaire et « cela se passe très bien ».
A Paris, après sa formation de
comptable, Fatoumata, 26 ans, a
elle aussi voulu conserver son
voile. Conséquence, elle a dû se
contenter dans un premier temps
de garde d’enfant avant d’être
embauchée – avec son voile – par
« Pour nous, le
voile ne peut pas
passer. Il faudra
le retirer et on
signera un contrat
tout de suite »
UNE RECRUTEUSE
l’association Coexister. « Je pouvais être moi-même », se souvientelle. Puis elle a dû chercher
ailleurs. Après des déconvenues,
elle s’est résolue à aller tête nue à
un entretien. « Ça m’a fait bizarre.
Mais on me regardait enfin comme
une personne lambda ! », se souvient-elle. Elle a été embauchée et
se demande encore si ses collègues l’auraient considérée de la
même manière si elle était venue
voilée au début. « Les gens croient
que parce qu’on est voilée, on ne
parle que de religion ou qu’on ne
sait pas rigoler », ironise-t-elle.
Linda a fini par retirer son foulard. « Dès ce moment, ça s’est très
bien passé. J’ai décroché un stage.
Pour mon premier job, j’ai pris la décision d’y aller sans – j’avais un
loyer à payer. On devient schizo : on
a l’impression d’être deux personnes selon qu’on porte son voile ou
non. » Son choix ne va pas sans interrogations : « L’enlever, c’est un
déchirement pour nous, témoigne
la jeune femme. On ne se sent pas
nous-mêmes. Après, on s’y fait. Je
l’enlève avant d’arriver au travail.
J’ai l’impression d’être une hors-laloi. » Elle se demande comment
cela se passerait si elle demandait
à son employeur de pouvoir venir
voilée. Avec la « peur que mes collègues changent de regard sur moi ».
Pour les DRH, la diversité religieuse reste un « sujet tabou »
lorsqu’elles doivent embaucher,
toutes les entreprises n’ont pas les mêmes
réflexes à l’égard du voile. « Il y a un rejet de
la part de certaines entreprises et d’autres
pour lesquelles ça ne pose aucun problème,
notamment celles qui travaillent à l’international », témoigne Saïd Hammouche, fondateur du cabinet de recrutement spécialisé
dans la diversité Mozaïk RH.
Certaines ont même fait du recrutement
de femmes voilées une politique. Dans les
sociétés suédoises H&M et Ikea, l’affichage
des signes religieux est vu comme un élément de la diversité. « Nos clients d’origines
et de cultures différentes affichent ces différences. Ils doivent se reconnaître dans nos
salariés », explique Majda Vincent, DRH
d’Ikea France. Le voile devient ainsi « un accessoire de mode identitaire » qui doit respecter les besoins de l’entreprise en termes
d’hygiène, de sécurité ou de communication. Chez Ikea, les modalités du port du
voile sont abordées lors de l’entretien d’embauche. « Les salariées sont alors informées
que l’entreprise met à disposition un voile
“Ikea” pour celles qui le souhaitent, mais la
majorité viennent avec le leur. Trois conditions sont posées : que le voile soit sombre,
que le visage soit visible, ainsi que le badge
au niveau du cou et la tenue jaune d’Ikea. En
restauration, elles remplacent le voile par la
charlotte pour respecter les règles d’hygiène », précise Mme Vincent. Sur un effectif
total de 10 000 personnes, dont la moitié de
femmes, 37 % sont en contact avec le client
« et le voile n’est pas un sujet. En vente conseil, à la caisse, au service après-vente ou en
restauration, chacun vient comme il est ».
Plus globalement, constate Claire Chevalier, responsable de projets diversité pour le
réseau Les entreprises pour la cité, « la diversité religieuse est encore un sujet tabou et polémique ». De nombreux DRH préfèrent ne
pas avoir à en parler. H&M qui, de longue
date, recrute des femmes voilées, n’a pas
souhaité répondre aux questions du
Monde. Chez LVMH, qui a recruté 12 700 personnes en 2017, « on n’est pas exposé au sujet », déclare Chantal Gaemperle, la DRH.
Dans certains cas, les réticences des
recruteurs peuvent être basées sur
une méconnaissance de la législation.
« Aujourd’hui, beaucoup croient que la laïcité s’applique dans l’entreprise, notamment
dans les PME », relève Claire Chevalier. Cette
méconnaissance est largement partagée.
En avril 2017, un maire des Alpes-Maritimes
demandait ainsi à H&M de proscrire le port
du voile pour ses employés. p
cé. c. et anne rodier
Mina n’a pas voulu le retirer : « Il
fait partie de moi », tranche-t-elle.
Ses professeurs l’avaient prévenue
qu’elle aurait du mal à trouver un
emploi à Toulouse et lui conseillaient d’aller en région parisienne. Cette recherche sans aboutissement est usante. « A force de
chercher, le moral en prend un gros
coup », reconnaît-elle.
Toutes évoquent des périodes de
découragement et de perte de confiance en soi. Certaines, qui n’ont
pu trouver un emploi à la hauteur
de leurs qualifications, se rabattent sur des pis-aller. Sarah, l’analyste, « envisage de partir au Royaume-Uni, où c’est beaucoup plus souple ». Samira a intégré un centre de
formation privé acceptant les femmes voilées, mais pour un emploi
qui n’a « rien à voir avec [ses] qualifications » de commerciale. Elle réfléchit à la suite : « J’attends d’avoir
la bonne idée pour monter une
auto-entreprise », dit-elle.
Mina a travaillé dans une association dont les bénévoles se sont
révélés « intolérants », puis dans
une école privée musulmane.
« Malheureusement, cette intolérance nous pousse bien souvent à
travailler “en communauté”, dans
une entreprise dont le patron est
musulman, alors que ce que j’aime,
c’est le contact avec les gens de tous
horizons », regrette Mina.
Evolution vers l’entrepreneuriat
Aujourd’hui, trois ans après avoir
fini ses études, elle est télésecrétaire à domicile, avec le statut
d’autoentrepreneuse. Tout en élevant son enfant, elle gère les plannings de médecins et d’entreprises. Elle est payée à l’appel et gagne
« une misère ». Mais elle « préfère
travailler seule plutôt que de [se]
prendre des refus ». Mina n’entend
pas en rester là : « Garder le voile, ça
ne me handicape pas du cerveau ! »
Elle essaye de développer son activité d’autoentrepreneuse « pour
les années à venir ».
La réorientation vers l’entrepreneuriat d’une partie de ces femmes qui ont trouvé close la porte
du salariat, c’est ce que scrute la
doctorante en sociologie Hanane
Karimi. Initialement, elles sont allées en nombre vers des plates-formes d’appels téléphoniques et le
télémarketing. La chercheuse observe que « ces stratégies d’évitement ne comblent plus ces femmes
et elles trouvent dans l’entrepreneuriat un moyen de dépasser la limitation du marché de l’emploi ».
D’où la croissance d’un entrepreneuriat musulman féminin dans
des domaines très variés, de l’artisanat au coaching sportif en passant par les services numériques.
« Sa particularité, souligne la
LE CONTEXTE
QUE DIT LA LOI
Voile autorisé
L’interdiction du port de signes
religieux n’existe pas dans le
privé. Selon le code du travail :
« aucune personne ne doit
être écartée d’une procédure
de recrutement ou de l’accès
à un stage (…) en raison de (…)
ses convictions religieuses ».
Expression limitée
Dans l’entreprise, l’expression
des convictions religieuses peut
être limitée par le règlement intérieur seulement si la nature de
la tâche à accomplir le justifie et
à condition que la limitation soit
proportionnée au but recherché.
Principe de neutralité
Depuis la loi El Khomri, une entreprise peut inscrire dans son règlement intérieur « le principe de
neutralité » et restreindre la manifestation des convictions des salariés « si ces restrictions sont justifiées par l’exercice d’autres
libertés et droits fondamentaux ou
par les nécessités du bon fonctionnement de l’entreprise
et si elles sont proportionnées
au but recherché ». Le juge devra
interpréter cet article.
chercheuse, c’est qu’il n’est pas un
premier choix, mais une conséquence de cette limitation. »
Ses recherches ont appris à
Hanane Karimi qu’entre ces entreprises en majorité individuelles,
des réseaux d’entraide, de partage
d’outils et de compétences se constituent et se diffusent. Il s’y fait
aussi un gros travail de reconstruction de « l’estime de soi », écornée
par les échecs rencontrés ailleurs.
L’entrepreneuriat « permet à des
femmes qui avaient renoncé de reprendre un parcours professionnel », explique la chercheuse.
« Progressivement, de réseaux
d’entre-soi subi, ils évoluent vers
quelque chose de plus inclusif, avec
plus de mixité [avec des non-musulmans], qui dépasse le réseau initial », décrypte-t-elle. Elle donne en
exemple le réseau AKB. Destiné à
sa création, en 2011, « à soutenir les
femmes musulmanes » dans la
création d’entreprise, il s’adresse
aujourd’hui, selon son site Internet, « à toutes les femmes en difficulté professionnelle ». Le 5 février,
il organisera le 6e « concours des
entrepreneuses plurielles ». p
cécile chambraud
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12 | sports
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
« On est engagés dans quelque chose de lourd »
L’ancien sélectionneur du XV de France met en cause les méthodes de la fédération pour l’écarter
toulouse - envoyé spécial
« L’honneur
d’une personne,
quel que soit
son statut social,
c’est important »
C’
est Guy Novès qui
pose les questions.
Qui vous prend à témoin, paire de lunettes sur la table, mains en mouvement, visage affecté : « Ils me
font quand même passer pour un
idiot, ça vous parle, ça ? » Ce pronom désigne la Fédération française de rugby (FFR). En particulier les personnes de Bernard Laporte, son président, et Serge Simon, son vice-président.
Les deux associés ont infligé à
l’entraîneur le plus titré du pays
un record d’un autre genre : le
voilà devenu, depuis le 27 décembre 2017, le premier sélectionneur
de l’équipe de France limogé à mimandat pour « faute grave ».
Rendez-vous dans le centreville de Toulouse chez son avocat,
Me Laurent Nougarolis. Le prochain « match » se prépare loin de
Saint-Denis. Loin de ce Stade de
France où les Bleus doivent ouvrir
sans lui le Tournoi des six nations, samedi 3 février, contre l’Irlande. « L’honneur d’une personne, quel que soit son statut social, c’est important », insiste l’ancien totem du Stade toulousain, le
regard soucieux de vous faire
comprendre que ces mots-là sont
à prendre au sérieux.
Guy Novès conteste la légalité de
cette rupture prématurée de contrat. Un licenciement sans préavis, sans entretien préalable, bref,
sans manière. « Ce ne sont pas mes
incompétences qui ont fait qu’on
m’a écarté de la fédération », précise-t-il, à quelques mois de cette
Coupe du monde 2019 au Japon
qu’il avait pour horizon.
La ligne de défense est claire :
« Il est constant que M. Bernard
Laporte a porté dans le cadre de la
campagne électorale qui l’a conduit à la présidence de la Fédération française de rugby, l’information selon laquelle il mettrait
fin à l’engagement de M. Guy Novès dès son élection, même s’il a,
avant cette échéance, diffusé un
message contraire », détaille un
communiqué de l’avocat, en
date du 15 janvier.
Quelles preuves, quelles certitudes ? « Vous les aurez, les éléments
concrets. » Mais pas maintenant.
« Si jamais une procédure est engagée, nous sommes prêts à le prouver. J’ai reçu des centaines de SMS.
Une somme énorme de témoignages. Les choses arrivent toutes
seules. Certains me témoignent
avec sincérité leur amitié, leur res-
GUY NOVÈS
Guy Novès, dans le cabinet de son avocat, à Toulouse, le 26 janvier. ULRICH LEBEUF/MYOP POUR « LE MONDE »
pect, leur admiration, d’autres savent des choses importantes. »
Entre le duo Laporte-Simon et
Guy Novès, l’approche n’est pas la
même : « Ils sont spécialistes de la
communication. Moi, je suis contre
la communication, je préfère travailler dans l’ombre et sortir à tout
moment comme la vipère ou l’aspic. Quand le Portugal s’est entraîné à Marcoussis [Essonne]
pour l’Euro de football, ils ont fait
mettre des bâches partout. Nous,
non, il fallait tout donner, tout communiquer, pour les partenaires. »
Pas la peine d’insister, l’ancien
professeur d’éducation physique
gardera pour lui le motif de la
faute grave invoquée dans sa notification de licenciement. Faute
qu’il dit incompréhensible. Le
26 décembre 2017, Bernard Laporte avait appelé Guy Novès. Un
jour seulement avant l’officialisation de son éviction, quatre
jours déjà après les premières rumeurs annonçant l’arrivée de
Jacques Brunel à sa place. « Il n’a
pas eu de mots précis, se remémore le Toulousain. Il m’a dit qu’il
était embêté, qu’il fallait faire
quelque chose, que le rugby français avait de moins en moins de licenciés, que les partenaires
n’étaient pas contents. »
Courant décembre, un audit téléphonique de Serge Simon avec
des dirigeants de clubs aurait
aussi avancé l’argument d’un
manque de coordination entre le
XV de France et les formations du
championnat de France. Réplique
immédiate : « Quand vous vous
déplacez sur un terrain, vous voyez
un match, vous passez beaucoup
de temps à serrer des mains et à
faire des photos, mais les choses
passent très vite. Quand vous restez chez vous, vous en voyez plusieurs », commente l’ex-sélectionneur, qui laissait à ses adjoints le
soin d’aller auprès des clubs. Un
temps d’arrêt. Nouvelle question
de l’interviewé : « Comment
peut-on accorder une certaine valeur à un audit fait par, entre
guillemets, la personne qui m’a
mis des bâtons dans les roues pendant un an ? » Serge Simon, pour
ne pas le nommer.
« Conditions tragiques de travail »
Des exemples ? En mars 2017, une
manifestation est organisée à Paris pour protester contre la fusion
entre le Stade français et le Racing. A quelques jours d’un match
du Tournoi des six nations contre
les Gallois, les stadistes Djibril Camara et Jonathan Danty demandent la permission de quitter
quelques heures le siège de la FFR,
à Marcoussis. Novès dit non, mais
Simon dit oui. « Qui est le patron
des joueurs ? Qui a l’autorité ?
Comment voulez-vous que les
joueurs ne se disent pas que de
toute façon, Guy, il peut dire oui ou
non, on ira voir l’autre ? »
En juin 2017, la France s’effondre
en test-match contre l’Afrique du
Sud. Serge Simon demande à
prendre la parole après le sélectionneur : « J’ai les compétences
dans ce domaine, une légitimité
auprès des joueurs. Lui n’en a
aucune, il arrive de nulle part. Il n’a
jamais été dirigeant, jamais président, jamais entraîneur. »
Guy Novès livre un dernier argument pour la route : la tournée
de novembre et ce match intercalé en semaine contre les réservistes de la Nouvelle-Zélande, en
partie pour des raisons commerciales, entre deux test-matchs
contre les All Blacks et les SudAfricains. Volonté de Serge Simon, là encore : « Le match de
mardi nous a mis en l’air la tournée de novembre. »
Bilan de Guy Novès en 2016 et
2017 : vingt et un matchs dont
treize défaites et un match nul,
pour conclure, contre le Japon,
soit le pire ratio de l’ère professionnelle pour un sélectionneur
du XV de France. Pour quelles res-
ponsabilités ? « Quand on met l’accent sur une personne, sachant que
cette personne est depuis le début
dans des conditions tragiques de
travail, je trouve que c’est de la malhonnêteté intellectuelle », objecte
l’intéressé.
A bientôt 64 ans, Guy Novès n’a
pas encore le temps, assure-t-il, de
songer à son futur dans le rugby.
En attendant, il lâche cette phrase
aux interprétations multiples :
« On m’a surpris en me débarquant.
Pourquoi les autres me feraient des
surprises et moi je n’en ferais pas ? »
Ses deux adjoints en équipe de
France, Yannick Bru et Jean-Frédéric Dubois, ont également quitté
l’ambiance pesante de Marcoussis. Tous deux ont mis un terme à
leurs différends avec la « fédé »,
moyennant indemnisation. Tous
deux avaient été convoqués, à l’inverse du sélectionneur, à un entretien préalable.
Guy Novès a rendez-vous le
22 mai avec les représentants de la
FFR pour une audience de conciliation devant les prud’hommes
de Toulouse. En cas de licenciement jugé abusif, des premières
estimations évoquent des indemnités autour de 2 millions d’euros,
en additionnant les deux ans de
salaires impayés et l’éventuelle
somme due pour préjudice moral. Haussement d’épaules. « Là,
pour le moment, on est engagés
dans quelque chose de lourd, qui
me fatigue énormément, qui
m’empêche quelquefois de dormir,
qui m’atteint, et je sens que ma famille est touchée. » Vrai, à en juger
le visage de son épouse, également dans la salle.
« Descendez avec moi tout à
l’heure, vous verrez. Les gens me
connaissent, me reconnaissent,
et, à part mes très proches, c’est
compliqué de s’imaginer ce qu’ils
pensent de moi. » Au Stade toulousain (1988-2015), le manageur
les avait bien davantage accoutumés aux hourras : dix titres en
championnat de France, quatre
en Coupe d’Europe. p
adrien pécout
Le PSG est passé à côté de son mercato hivernal
Le club parisien n’a cédé qu’un joueur pendant le marché de janvier, alors que ses comptes sont surveillés par les experts du fair-play financier
P
lus les heures s’écoulaient
et plus la question devenait
pressante : quels joueurs le
Paris-Saint-Germain allait-il vendre avant le terme du marché des
transferts d’hiver, mercredi 31 janvier à minuit ? En principe, ce mercato devait permettre au club de la
capitale de céder plusieurs éléments afin de dégager des revenus
substantiels. Le PSG doit en effet
générer 75 millions d’euros d’ici la
clôture de ses comptes, le 30 juin,
afin d’échapper à une sanction
dans le cadre du fair-play financier
(FPF), ce mécanisme lancé par
l’Union des associations européennes de football (UEFA)
en 2011, et en vertu duquel les
équipes continentales ne doivent
dépenser plus qu’elles ne gagnent.
Déjà pénalisé en 2014, le PSG fait
l’objet, depuis septembre 2017,
d’une enquête diligentée par l’Instance de contrôle financier des
clubs (ICFC). Et la gestion du mercato hivernal par les dirigeants
parisiens était un « élément déterminant » aux yeux des experts du
FPF. « Il est clair que le PSG enverrait un bon signe s’il affichait un
solde positif après ses activités de
janvier », souligne une source
proche de l’enquête de l’ICFC.
Mais force est de constater que le
club parisien ne s’est guère distingué sur le plan des ventes. Il n’a
cédé qu’un seul joueur, le Brésilien Lucas, recruté 40 millions
d’euros en 2012. Lassé de croupir
sur le banc des remplaçants, voire
dans les tribunes du Parc des Princes, l’ailier s’est engagé, à quelques
heures du terme du mercato, jusqu’en 2023 avec le club londonien
de Tottenham, contre 28 millions
d’euros (hors bonus).
Quant au Portugais Gonçalo
Guedes, acheté à Benfica en janvier 2017 (30 millions d’euros), il
ne devrait pas être vendu avant
juin à l’équipe de Valence, à laquelle il est prêté depuis septembre. Parmi les joueurs susceptibles
de quitter le paquebot parisien cet
hiver, les Argentins Angel Di Maria
et Javier Pastore ont, eux, choisi de
rester dans la capitale.
Le cas Neymar à la loupe
S’il a alourdi sa masse salariale, le
PSG n’a en revanche pas versé
d’indemnités de transferts en recrutant le milieu international
français Lassana Diarra, 32 ans,
libre depuis la résiliation de son
contrat avec Al-Jazira (Emirats
arabes unis). Une donnée qui
pourrait compter dans le cadre de
la procédure ouverte par l’ICFC.
Les enquêteurs ont déjà passé à
la loupe le transfert record du
Brésilien Neymar, acheté en
août 2017 contre 222 millions
d’euros au FC Barcelone, et le prêt
avec option d’achat par Monaco
de Kylian Mbappé (145 millions
d’euros + 35 millions d’euros de
bonus). Les experts du FPF n’ont
rien trouvé à redire quant à ces
deux transactions.
En revanche, selon un proche de
l’enquête, l’ICFC se penche actuellement « sur les valeurs et montants des contrats de sponsoring »
(notamment avec la Qatar National Bank, Ooredoo, l’opérateur de
téléphonie qatari) du PSG. Et ce
alors que les revenus du club ont
baissé de 35 millions d’euros au
terme de l’exercice 2016-2017
(486 millions), d’après le classement annuel de la Football Money League, établi par le cabinet
d’audit Deloitte.
Le club parisien
doit générer
75 millions
d’euros d’ici
à la clôture
de ses comptes,
le 30 juin
Les experts du FPF se focalisent
sur le contrat d’image mirobolant (175 millions d’euros par saison) scellé, en août 2016, par le
fonds Qatar Sports Investments,
propriétaire du PSG depuis 2011,
avec l’Autorité du tourisme du
Qatar (QTA). En 2014, le précédent partenariat (à hauteur de
200 millions d’euros par saison)
avec QTA avait été décoté de moitié par l’UEFA.
« Nous nous donnons entre six à
sept semaines pour vérifier les
comptes, budgets, montants des
contrats avant de rendre nos
conclusions et les échanger, les
confronter avec les chiffres du PSG,
qui collabore de manière exemplaire, souffle une source proche
de l’enquête. Nous n’excluons pas
d’auditionner de nouveau les dirigeants du club. » Les experts du
FPF peuvent décider de « classer
l’affaire sans suite » mais, en cas
de sanctions, celles-ci pourraient
aller du blâme à « l’exclusion de
compétitions futures, le retrait
d’un titre ou d’une récompense ».
Selon nos informations, le PSG
figure parmi les clubs conviés à
participer à un groupe de travail
qui planche sur la refonte du mécanisme du FPF. Ce projet baptisé
« Fair-play financier 2.0 » sera
voté le 24 mai, lors d’une réunion
du comité exécutif de l’UEFA, et
appliqué dès la saison prochaine.
La réforme phare consisterait à
plafonner à 100 millions d’euros
le déficit de la balance entre les
achats et les ventes de joueurs au
cours d’une saison.
« C’est dans la lignée de ce qu’a annoncé le président de l’UEFA, Aleksander Ceferin, indique-t-on à
Nyon (Suisse), au siège de la Confédération européenne. On tend vers
un raffermissement des règles. »
Très dépensiers sur le marché des
transferts, les dirigeants du PSG
sont prévenus : ils devront vendre
mieux, et plus, pour acheter. p
rémi dupré
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disparitions & carnet | 13
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Gérard Welter
Designer automobile
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AU CARNET DU «MONDE»
Décès
Ses amis,
Sa famille,
Suzanne BERTRAN,
G
Les lignes de la 205
Diplômé d’un modeste collège
professionnel de Seine-et-Marne,
dont il sort avec un diplôme de
staffeur qui le destine à un avenir
de restaurateur d’hôtels particuliers, il entre chez Peugeot à
18 ans, en 1960. Il travaille sur un
palier aménagé dans les locaux de
La Garenne-Colombes (Hauts-deSeine) où il sculpte des maquettes
en plâtre, matériau dans lequel
baigne tout l’étage. Les consignes
sont claires : peaufiner les projets
commandés aux stylistes turinois de Pininfarina qui, depuis la
403 (1955), dessinent les Peugeot.
Un point c’est tout. Sa première
mission est de travailler sur les
feux arrière de la nouvelle 404.
« Leur dessin était très beau. Rien
n’a été modifié et c’est tant
mieux », se souvenait-il.
Gérard Welter est fasciné par le
travail du maestro italien, mais
c’est lui qui conçoit les jolis phares
en amande de la 504, apparue
en 1968, et que l’on comparera
aux yeux de Sophia Loren. Pininfarina s’incline… Discret, voire taiseux, Gérard Welter, devenu responsable du style extérieur de la
marque, souffre de voir le constructeur s’en remettre systématiquement au designer italien.
Heureusement, il a de quoi évacuer ses frustrations.
20 OCTOBRE 1942 Naissance à Thorigny-sur-Marne
(Seine-et-Marne)
1960 Entre chez Peugeot
1983 Lancement de la 205
2007 Quitte Peugeot
31 JANVIER 2018 Mort
à Jossigny (Seine-et-Marne)
En 1969, il a fondé avec son ami
Michel Meunier l’écurie WM, devenue plus tard WR (Welter Racing). Basée à Thorigny-surMarne (Seine-et-Marne), au domicile de son fondateur, cette PME
dispute chaque année les 24 Heures du Mans avec des barquettes
très performantes. En vingt-six
participations, elle décrochera
une place de quatrième avec Guy
Fréquelin et un record de vitesse
dans la ligne droite des Hunaudières, en 1988, à 407 km/h. Ramené
à 405 km/h pour saluer le lancement de la Peugeot 405, le record
tient toujours.
Pour Gérard Welter, « les plus
belles autos sont classiques »,
mais la 205, qu’il dessine au début
des années 1980, ne l’est pas tout
à fait. Ses lignes simples, modernes et empathiques en font, à la
surprise générale, une concurrente de la Volkswagen Golf. Et
elle ne doit rien à Pininfarina.
En 1994, pourtant, l’allemand
Murat Günak est intronisé pour
diriger le design Peugeot. Welter
en conçoit une forte déception. Il
reçoit une proposition d’une
marque japonaise mais, finalement, reste fidèle au poste.
En 1998, il est enfin adoubé à la
tête du design Peugeot et peut imposer son leitmotiv : « la félinité »,
qui rejaillit à travers la 206. Gérard
Welter pare les sages Peugeot
d’une calandre béante, enserrée
entre des phares plissés comme
des yeux de chat. Une animalité revendiquée et des choix tranchés.
Face à Patrick Le Quément, l’intello de chez Renault qui s’empêtre dans des créations trop complexes (Vel Satis, Avantime), Gérard Welter, le self-made-man, fait
valoir les valeurs automobiles de
toujours, celles de la sportivité et
du dynamisme. Il a décoincé Peugeot mais, emporté par son élan,
péchera par manque de spontanéité avec la gamme 407, la 607
ou la 1007. Pourtant, lorsqu’il
quitte la société en 2007, il aura
redonné au lion de Sochaux une
identité et une audace stylistiques qui, aujourd’hui encore,
constituent l’une des bases du
succès de la marque. p
jean-michel normand
historien, philosophe,
journaliste et diplomate,
à Bucarest, le 25 janvier 2018,
dans sa cent deuxième année.
La messe d’adieu a eu lieu
le 28 janvier, en la cathédrale grécocatholique Saint-Basile-le-Grand
de Bucarest (Roumanie).
Anna ELLI-PARDO,
est décédée le 30 janvier 2018,
des suites d’un cancer.
Elle s’est éteinte sereine
à son domicile.
Les obsèques auront lieu le lundi
5 février, au crématorium du cimetière
de Clamart (Hauts-de-Seine), 104, rue
de la Porte-de-Trivaux.
Tous ceux qui l’aimaient sont invités
à se retrouver au crématorium des Ulis,
lundi 5 février, à 14 h 30.
Marie-Céline, Jean-François, Pauline,
Claire-Sarah,
ses enfants,
Charlotte, Manon, Hugo,
ses petits-enfants,
Sa famille,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Françoise, Anne-Marie
BLANCHET-FOUCHÉ,
érard Welter, qui est
mort le 31 janvier à
l’âge de 75 ans, incarnait parfaitement Peugeot. Pas seulement parce qu’il
fut fidèle à ce constructeur pendant quarante-sept ans, mais
aussi parce que son apparente réserve dissimulait une passion
pour l’automobile dans ce qu’elle
peut avoir de plus extraverti.
La marque au lion, qui a toujours aspiré à marier rigueur germanique et expressivité latine, lui
doit surtout la 205. Un modèle apparu en 1983 alors que le constructeur est au bord du gouffre –
« certains se demandaient si nous
n’avions pas dessiné notre dernière
voiture », se souvenait-il, en 2004,
dans Le Monde – dont le succès va
remettre en selle PSA et rompre
avec de longues années de modèles Peugeot peu créatifs.
Gérard Welter n’aimait pas le
terme de « design ». Il préférait
parler du style des automobiles
qu’il dessinait. Alors que ses homologues sortent d’écoles de design et s’habillent en costume
trois pièces ou col Mao, il fuit les
mondanités et ne porte, pour signe distinctif, que sa mèche blanche en bataille.
Neagu DJUVARA,
survenu le 30 janvier 2018,
dans sa quatre-vingt-dixième année.
Cet avis tient lieu de faire-part.
PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE
ont la grande tristesse de faire part
de la mort de
psychologue clinicienne
à l’hôpital Saint-Louis (APHP),
ont la tristesse d’annoncer le décès de
En 2003.
Domnica Djuvara Melone,
sa ille,
Sandra Djuvara Melone,
sa petite-ille
et son mari, Andrei Popovici,
Zoé Melone Popovici,
son arrière-petite-ille,
enseignante (e. r.), traductrice,
chevalier
dans l’ordre des Palmes académiques,
le 30 janvier 2018, à Granville (Manche).
Fouché,
52, Galerie Vivienne,
75002 Paris.
marieceline.fouche@gmail.com
Philippe et Lara Couty,
Sylvain et Dominique Couty,
ses enfants,
Marc, Damien, Rebecca, Chantal,
Jacques,
Luc, Olivier, Agathe et Geoffroy,
ses petits-enfants
Ainsi que toute la famille,
ont la douleur de faire part du décès de
M Arlette COUTY,
me
née TASTET,
survenu le dimanche 28 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
La mise en bière aura lieu le lundi
5 février, à 8 h 45, au funérarium
de Dourdan, suivie de la cérémonie
religieuse, à 9 h 30, en l’église
de Dourdan.
Un hommage lui sera rendu à 11 h 30,
au crématorium de l’Essonne, suivi de la
crémation.
Isabeau, Priscille, Antoine, Colas,
Sylvain, Gaspard, Bastien, Mathieu,
ses enfants,
Jacques-David Beigbeder (†),
Etienne Fallot,
ses gendres,
Catherine Bergeal, Ariane Mallat,
Sophie Legrain, Véronique Estop,
Stéphanie Tame,
ses belles-illes,
Laurie et Aziz, Pascal et Delphine,
Noémie et John, Timothée,
Céline et Nicolas, Abigaïl et Antonio,
Maguelone et Christophe, Mathurin
et Cristina,
Bethsabée et Florian, Jérémie, Jonathan,
Cornélie, Agrippa,
David, Léa, Sara,
Damaris, Dorothée, Olympe,
Paul, Loïs, Chloé et Arnaud, Corentin,
Raphaël, Ezéchiel, Samuel,
ses petits-enfants et leurs conjoints,
Loubna, Hanae, Soia,
Robin, Elisa,
Marin, Jason, Elouan,
Amaranthe, Altaïr, Ondine,
Léonore, Almendra,
Elie, Salomé, Nathan, Simon,
Gabriel, Luciano,
Athéna, Camille,
ses arrière-petits-enfants,
Les familles Grellet, Durrleman,
Bonneville, Hammel, Schneider, Nardin,
Gentner, Matthieu, Perrier, Dressen,
Wallet, les amis de La Cause,
ont la grande peine de faire part du décès
de
Rose-Marie DURRLEMAN,
née GRELLET-BONNEVILLE,
le 24 janvier 2018,
dans sa quatre-vingt-dix-neuvième année.
Un culte de reconnaissance aura lieu
le samedi 10 février, à 15 heures, au temple
de l’Oratoire du Louvre, 145, rue SaintHonoré, Paris 1er.
« J’ai mis devant toi la vie et la mort :
choisis la vie. »
(Deut. 30/19).
famillermdurrleman@gmail.com
M. Eryk Kawalkowski,
son compagnon,
Anne Godard,
sa sœur,
Clémentine Kawalkowski,
sa ille,
M. et Mme Grégory Mikaelian,
ses enfants,
Abel Mikaelian,
son petit-ils,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Mme Marie-Odile GODARD,
psychologue, psychanalyste,
maître de conférence
à l’université de Picardie
Jules Verne d’Amiens,
Joan,
son épouse,
Margot et Tristan,
ses enfants,
ont la douleur de faire part du décès de
Michel MENDÈS FRANCE,
mathématicien, X 1957,
ils de
Pierre et Lily MENDÈS FRANCE.
L’inhumation aura lieu le mardi
6 février 2018, à 15 h 15, au cimetière
ancien de Neuilly-sur-Seine,
3, rue Victor Noir.
farewell.michel@gmail.com
Guy MEUBLAT,
ancien doyen
de la Faculté de sciences économiques
de l’université Paris XIII,
Pierre GODÉ,
ancien vice-président
du conseil d’administration
de LVMH
Moët Hennessy Louis Vuitton,
oficier de la Légion d’honneur.
Ils s’associent à la douleur
de son épouse, de ses enfants et de
ses proches.
Nelly Imbert,
son épouse,
Ses enfants
Et ses petits-enfants,
ont la tristesse de faire part du décès de
Pierre IMBERT,
ingénieur civil des Mines,
promotion 1954,
ancien chercheur du CEA
à Saclay,
survenu à Orsay, le 31 janvier 2018,
dans sa quatre-vingt-quatrième année.
Les obsèques auront lieu le mardi
6 janvier, à 14 h 30, au crématorium
des Ulis.
48, rue de Gometz,
91440 Bures-sur-Yvette.
Le père Provincial
de la Compagnie de Jésus,
Sa communauté
Et sa famille,
font part du retour à Dieu, du
père Joseph JOBLIN,
décédé à Paris, le jeudi 1er février 2018,
dans sa quatre-vingt-dix-huitième année
et la soixante-seizième de sa vie
religieuse.
Les funérailles seront célébrées le mardi
6 février, à 14 h 30, en l’église
Saint-Rémy, 17, place de la République,
à Vanves
Ses obsèques auront lieu le mercredi
7 février, à 12 h 15, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Claude,
son époux,
Catherine, Christophe, Etienne,
ses enfants
et leurs épouses,
Mélisse, Juliette, Coline et Camille,
ses petites-illes,
née HUSSON,
directrice de recherche émérite, CNRS.
Ni leurs ni plaques ni couronnes.
Sylvie Meublat,
son épouse,
Marine, Yann et Léa,
ses enfants,
leurs conjoints et enfants,
Sa famille et ses proches,
vous remercient de le garder dans votre
souvenir.
82, avenue Parmentier,
75011 Paris.
sylvie.meublat@gmail.com
L’ARELAM-CNARELA,
les latinistes et hellénistes
de l’université Paul-Valéry à Montpellier
ont la tristesse d’annoncer le décès de
M. Jean-Noël MICHAUD,
Le Grand Commandeur
Et les membres
du Suprême Conseil
Grand Collège Des Rites Ecossais
Grand Orient de France,
ont la grande tristesse de faire part
du décès, le 31 janvier 2018, de
survenu le 29 janvier 2018, à Paris,
à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Un hommage lui sera rendu lundi
5 février, à 10 h 30, au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e.
Une cérémonie aura lieu le mardi
6 février, à 14 heures, à la Maison funéraire
des Batignolles, 25, boulevard du Boisde-Prêtre, Paris 17e.
Et les membres
du conseil d’administration,
M. Paul Salomon PIQUARD,
ont la très grande tristesse de faire part
du décès, entourée des siens,
le 26 janvier 2018, de
survenu le samedi 20 janvier 2018.
Bernard Arnault,
président-directeur général
de LVMH
Moët Hennessy Louis Vuitton
ont la tristesse d’annoncer le décès de
s’est éteint dimanche 28 janvier 2018,
emporté par la maladie,
dans sa soixante-treizième année.
survenu à Paris, le 30 janvier 2018,
à l’âge de soixante-sept ans.
Elle sera inhumée dans l’intimité
le jeudi 8 décembre, au cimetière
de Montreuil-le-Chétif (Sarthe).
Jean-Michel et Gilles Piquard,
ses enfants,
Anna, Lou et Ella,
ses petites-illes,
Françoise Piquard,
son ex-épouse,
Catherine Berthet,
sa dernière compagne,
ont la douleur de faire part du passage
à l’Orient éternel, survenu le 30 janvier
2018, de leur Très Illustre et Bien Aimé
Frère
Bernard MOISY,
Passé Souverain Grand Commandeur
de 1998 à 2002.
G∴, G∴, G∴, E∴ ...
AMHG,
16, rue Cadet,
75009 Paris.
Jacques Nexon,
son père,
Éric Nexon,
Karine Nexon,
son frère et sa sœur,
Ses neveux et petits-neveux,
Vincent Noutary,
son ami,
ont la tristesse de faire part du décès de
Yannick NEXON,
major de promotion 1972-1976
de l’École nationale des Chartes,
lauréat du Prix Thiers 2016,
décerné par l’Académie française,
survenu à Suresnes, le 1er février 2018,
à l’âge de soixante-quatre ans.
Un dernier homage lui sera rendu le
mercredi 7 février, à 12 h 30, au
crématorium du Mont-Valérien, 104, rue
du Calvaire, à Nanterre (Hauts-de-Seine).
L’inhumation de l’urne aura lieu le
jeudi 8 février, à 11 h 30, au cimetière de
Missillac (Loire-Atlantique).
Jacques Nexon,
14, avenue Marguerite Jean,
44500 La Baule.
Vincent Noutary,
162, rue de la Convention,
75015 Paris.
Françoise REISS,
Elle a grandement contribué à la
compréhension de la photosynthèse.
Elle aimait jouer du piano, nous régalait
de ses douceurs et cultivait un jardin
de cocagne et de leurs.
Conformément à son souhait, elle a été
incinérée dans la stricte intimité
familiale.
Ni fleurs ni plaques ni couronnes.
Françoise soutenait Handicap
International, le Secours Populaire,
la CIMADE, Amnesty International,
les Restos du Cœur, à qui vous pouvez
faire un don.
cjreiss@yahoo.com
Vinon (Cher).
Mme Geneviève Strickland,
son épouse,
Anna Strickland,
sa ille
et Julien
Ainsi que toute sa famille
Et ses amis,
ont la tristesse d’annoncer le décès du
capitaine
Alan John STRICKLAND,
survenu en son domicile,
le 27 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-huit ans.
La cérémonie civile aura lieu le mardi
6 février, à 13 heures, au crématorium
de Bourges.
Ni leurs ni plaques.
Des dons pour les associations
humanitaires seront recueillis.
Cet avis tient lieu de faire-part
et de remerciements.
A ceux qui l’ont connu,
A ceux qui l’ont aimé et apprécié,
nous avons la tristesse de faire part du
décès de
Jacques UNGERER,
survenu le 31 janvier 2018,
à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
La cérémonie religieuse aura lieu
le lundi 5 février, à 14 heures, au temple
du Bouclier, à Strasbourg.
Arielle Ungerer,
son épouse,
Ses enfants,
Ses petits-enfants
Et ses arrière-petites-illes.
Fabrice et Lorenzo,
ses ils,
leurs compagnes, Laurence et Rafaële,
Thomas, Andrea, Melvil, Amadeo,
ses petits-enfants,
ont la tristesse d’annoncer le décès de
Lanfranco VIRGILI,
né à Rome en 1924,
engagé dans la Résistance,
président
de la Société française des urbanistes,
président de l’Association internationale
des urbanistes,
chevalier de la Légion d’honneur,
survenu le 30 janvier 2018,
dans sa quatre-vingt-quatorzième année.
Une cérémonie aura lieu au crématorium
du cimetière du Père-Lachaise, mardi
6 février, à 11 h 30.
Cet avis tient lieu de faire-part.
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GÉOPOLITIQUE
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Frontières
Le mur,
réponse
aux S
nouvelles
peurs
Clôtures, barrières, murs… les Etats renforcent leurs frontières
et leur souveraineté face au terrorisme et aux migrations.
Dans un monde écartelé entre mondialisation en expansion
et repli identitaire, ces remparts se multiplient comme
autant de solutions sécuritaires
rémy ourdan
i l’idée d’ériger un mur ou une
clôture entre des pays est aussi
ancienne que les concepts de nation et de frontière, l’Europe et le
monde occidental ont un peu vite
cru que la fin de la guerre froide et
l’effondrement du mur de Berlin, en 1989, allaient signifier la disparition des séparations
entre les peuples. Près de trente ans plus tard,
le nombre de murs et de clôtures a explosé un
peu partout sur la planète, et Donald Trump,
président de la première puissance mondiale,
fait de la prolongation du « mur de Bush », qui
sépare les Etats-Unis et le Mexique, un enjeu
politique majeur de sa présidence.
Le phénomène concerne, selon les définitions des uns et des autres, la séparation physique pouvant aller d’une clôture grillagée à
un véritable mur : il concerne entre 6 % et 18 %
des 250 000 kilomètres de frontières terrestres dans le monde. « On compte aujourd’hui
70 à 75 murs construits ou annoncés dans le
monde, les murs existants s’étalant sur environ
40 000 kilomètres », soit autant que la circonférence de la Terre, affirme Elisabeth
Vallet, une politologue canadienne de l’université du Québec à Montréal (UQAM). C’est
cette estimation haute qui a frappé les esprits
ces dernières années.
Ce chiffre est toutefois contesté par des spécialistes des frontières, notamment par le
géographe français Michel Foucher. « Je suis
très méfiant à l’égard de la frénésie sur les
murs. Le “mur” est une formule politique et
médiatique, mais rarement une réalité. La plupart du temps, ce sont des clôtures. Des frontières non pas fermées mais filtrées. » Le géographe conteste d’ailleurs la vision du président
américain. « Parler d’un mur, comme Trump le
fait, ne correspond pas à la réalité. Cette frontière n’est pas un mur, cela n’a aucun sens. La
frontière américano-mexicaine est l’une des
plus ouvertes du monde, avec 48 points de passage, des villes jumelles et 1,5 milliard de dollars
d’échanges par jour ! »
ÉLECTRONIQUE ET VIRTUEL AU BRÉSIL
Les estimations du nombre de « murs » varient
donc selon les spécialistes : environ 70 pour Elisabeth Vallet (Borders, Fences and Walls, « frontières, clôtures et murs », Routledge, 2014, non
traduit), une soixantaine pour Bruno Tertrais
et Delphine Papin, responsable du service infographie-cartographie au « Monde » (L’Atlas des
frontières. Murs, conflits, migrations, Les Arènes, 2016), une vingtaine pour Alexandra
Novosseloff et Frank Neisse (Des murs entre
les hommes, La Documentation française,
2015) et une dizaine pour Michel Foucher.
Les spécialistes des frontières sont en revanche tous d’accord sur une chose : l’époque est
LA SÉPARATION
PHYSIQUE, POUVANT
ALLER D’UNE
CLÔTURE GRILLAGÉE
À UN VÉRITABLE
MUR, CONCERNE
ENTRE 6 % ET 18 %
DES 250 000 KM
DE FRONTIÈRES
TERRESTRES
DANS LE MONDE
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géopolitique | 15
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Quelques mois
après l’édification
du mur de Berlin,
dans la nuit
du 12 au 13 août
1961, des enfants
jouent à la guerre
de part et d’autre
d’un muret de
brique, côté Ouest
RAYMOND DEPARDON/
MAGNUM PHOTOS
À JÉRUSALEM,
LE MUR ATTEINT
8 MÈTRES DE HAUT :
L’AUTRE, L’ÉTRANGER,
L’ENNEMI, N’EST
PLUS SEULEMENT
REFOULÉ OU FILTRÉ,
IL EST DEVENU
INVISIBLE.
IL N’EXISTE PLUS.
AU MOINS
TEMPORAIREMENT
à la construction, les murs sont à la mode.
Murs, clôtures et barricades diverses, jusqu’au
« mur » électronique et virtuel que le Brésil
veut bâtir le long de sa frontière avec 10 pays,
sont un reflet du monde politique actuel.
L’explosion du nombre de murs après la
guerre froide est généralement attribuée
aux attaques des Etats-Unis par Al-Qaida, le
11 septembre 2001, et à la réponse sécuritaire
face à la menace djihadiste et aux migrations.
Ce n’est que partiellement vrai car, si le 11Septembre a été un facteur indéniable d’accélération, l’augmentation du nombre de murs
avait en fait démarré avant.
« UNE FORME D’ADMISSIBILITÉ SOCIALE »
Contrairement à ce que croyaient les Européens en 1989, lors de la chute du communisme, dernière grande idéologie totalitaire
du XXe siècle, et qui voyaient en Berlin le
Mur par excellence – voire le « dernier mur » –,
la nouvelle réalité créée par la mondialisation
a entraîné, depuis une vingtaine d’années,
une multiplication des clôtures. La construction de murs apparaît comme une réaction
aux ponts engendrés par cette mondialisation. Le mur est la réaffirmation par les Etats
de leur souveraineté et de leurs frontières.
« Après une hausse du nombre de murs à
partir de 1945 – nous en étions à une quinzaine à la chute du mur de Berlin –, le phénomène s’est généralisé au tournant des années
2000, raconte Elisabeth Vallet. Même s’il y a
eu une accélération à partir de 2003 en réaction au 11-Septembre, cela se mettait déjà en
place avant 2001, et la raison profonde est
plutôt la mondialisation. Le mur est la réponse immédiate des politiques à l’impression des gens d’une perte de contrôle des territoires, des flux, des valeurs. Le mur est une
opération de relations publiques. Le projet a
acquis à ce moment-là une forme d’admissibilité sociale : les gens étaient devenus prêts à
voir des murs se construire. »
Pour la politologue et spécialiste de l’ONU
Alexandra Novosseloff, néanmoins, « 2001
est le marqueur du monde dans lequel on vit.
Ces nouveaux murs ont été construits contre
de nouvelles peurs globales, comme le terrorisme et les migrations. Ils sont une des
solutions sécuritaires dans une vision sécuritaire du monde ».
Michel Foucher, le pionnier français de la recherche sur les frontières, auteur notamment
de L’Obsession des frontières (Tempus, 2007) et
du Retour des frontières (CNRS Editions, 2016),
n’est pas surpris par le phénomène. « Dans un
monde globalisé, il est naturel qu’il y ait une
logique de réaffirmation des frontières. On redécouvre la fonction régalienne de la frontière,
et c’est d’ailleurs une bonne chose : cela remet
de la politique et de la géopolitique dans la
frontière. » Pour le géographe, qui fut également diplomate, « une réaffirmation des frontières était inévitable : il existe un problème de
sécurité, donc il y a une demande de protection.
Et la première protection, c’est la frontière. »
Le premier mur politique construit dans le
monde est Wan Li Chang Cheng (« mur de
10 000 li », soit 5 000 kilomètres), plus connu
sous le nom de Grande Muraille de Chine. Il est
aujourd’hui encore considéré comme la plus
grande construction de l’histoire de l’humanité. Entamé au VIIe siècle avant notre ère, il atteint une taille de 50 000 kilomètres au fil des
dynasties, qui y ont ajouté des murailles jusqu’au XVIIe siècle. La Grande Muraille eut, tout
au long de son histoire, divers statuts : ligne
de front, forteresse, frontière. Elle est aussi
le plus grand cimetière du monde : outre les
assaillants et les défenseurs qui y périrent, on
estime à plus de 1 million le nombre de travailleurs morts pour l’édifier.
Les autres grands murs politiques des temps
anciens sont le limes de l’Empire romain, la
ligne de fortifications bâtie entre le Ier siècle
avant J.-C. et le IIIe siècle. Jules César est le
premier Européen à avoir construit un mur.
Comme le rappelle l’historien Claude Quétel
dans Histoire des murs (« Tempus », Perrin,
2012), César en témoigne dans Commentaires
sur la guerre des gaules en parlant de luimême à la troisième personne : « Il a fait élever,
du lac Léman qui se déverse dans le Rhône
jusqu’à la montagne du Jura, frontière entre
les Helvètes et les Séquanes, un mur long de
19 000 pas [28 kilomètres], haut de 16 pieds
[4,60 mètres] et bordé d’un fossé. Il y place des
postes de garde, le munit de forts afin d’interdire le passage aux Helvètes. »
Après que l’Empire romain eut connu l’apogée de son expansion territoriale sous l’empereur Trajan, il y eut jusqu’à 7 000 kilomètres
de limes, de nombreuses palissades étant érigées par son successeur, l’empereur Hadrien,
qui interrompit les conquêtes et entreprit de
marquer les frontières. Une partie du mur
d’Hadrien, qui protégeait la Bretagne (actuelle
Grande-Bretagne) des invasions de tribus
calédoniennes (actuelle Ecosse), est désormais
le vestige le plus célèbre du limes romain.
Les murs parsèment ainsi l’histoire des empires, des royaumes et des Etats à travers les
siècles, bien que finalement peu nombreux à
l’orée du XXe siècle. Le renouveau des murs
vient après la seconde guerre mondiale, lorsqu’il s’agit de diviser le monde en deux blocs
idéologiques, communisme contre capitalisme. Berlin en devient le symbole, de 1961 à
1989, et, aujourd’hui encore, l’appellation générique « le Mur » vaut pour celui qui, outre
la ville allemande, divisa le monde en deux
camps. Il ne reste aujourd’hui qu’une frontière barricadée politiquement assimilable à
la guerre froide, entre les deux Corées, qui fait
des fortifications et des barbelés coréens,
dressés en 1953, le plus ancien « mur ». Le mur
de Berlin, comme le rideau de fer communiste en général et la clôture coréenne, ont
par ailleurs pour particularité d’être les seules barrières de l’Histoire destinées à empêcher les gens de sortir, et non d’entrer.
L’EUROPE SE VEUT FORTERESSE
La multiplication des murs au tournant des
années 2000 est pour sa part due à des facteurs variables, qui ne sont pas calqués sur un
schéma politique unique. Certains murs sont
le résultat de guerres, comme entre Israël et
le Liban, entre le Koweït et l’Irak, ou dans des
villes telles que Belfast ou Bagdad. D’autres
servent à matérialiser une frontière qui
n’existe pas officiellement, comme ceux du
Maroc au Sahara occidental, de la Turquie à
Chypre, de l’Inde au Cachemire, le plus célèbre d’entre eux étant désormais celui érigé
par Israël à Jérusalem et en Cisjordanie. Et il
y a les murs antimigrants comme ceux de
l’Inde face au Bangladesh, des Etats-Unis face
au Mexique, ou de l’Espagne face au Maroc, à
Ceuta et à Melilla.
Ces derniers ne sont d’ailleurs pas les seuls
murs d’une Europe qui se barricade, qui se
veut forteresse face aux migrations. Outre
Ceuta et Melilla, on trouve désormais des barrières antimigrants en Grèce, en Bulgarie, en
Hongrie, et jusqu’en France pour tenter d’empêcher des exilés de rejoindre le RoyaumeUni. La France, qui avait condamné, en 2015,
par la voix de Laurent Fabius, la clôture érigée
par la Hongrie à sa frontière avec la Serbie
comme étant « contraire aux valeurs de l’Europe », mène une politique similaire en faveur de barricades contre les migrants, avec
un pan de mur dans le prolongement d’un
grillage de 4 mètres de haut, à Calais. L’Union
européenne ne craint plus de bâtir, à ses
frontières extérieures grecques et bulgares
(face à la Turquie) ou hongroises (face à la Serbie), comme en son sein, à Calais, des murs
contraires à ses valeurs fondatrices d’union
entre les peuples et de libre circulation : le
mur est devenu, comme dit Elisabeth Vallet,
socialement admissible.
Politiquement, construire un mur est généralement une démonstration de force qui traduit un signe de faiblesse. « Un mur, ça ne
marche jamais sur le long terme, souligne
Alexandra Novosseloff. Mais cela peut parfois
fonctionner à court terme, ou donner l’illusion
que le politique fait quelque chose. » Le « mur
de Bush » à la frontière sud des Etats-Unis,
que Trump veut prolonger et renforcer, a
ainsi permis de diviser par deux l’immigration illégale venue du Mexique et d’Amérique
centrale. L’exemple parfait de l’efficacité à
court terme d’un mur est celui de Berlin :
avant son édification, dans la nuit du 12 au
13 août 1961, 30 000 Allemands avaient fui
l’Est pour l’Ouest en un mois, et beaucoup
d’autres avant eux. Après l’édification, les Allemands de l’Est sont restés enfermés dans
leur pays pendant vingt-huit ans.
La « barrière de sécurité » qu’Israël bâtit depuis 2002 en Cisjordanie occupée est l’un
des murs les plus controversés au monde. Sa
première fonction officielle, comme l’encer-
clement de la bande de Gaza, est d’empêcher
les attentats palestiniens en Israël et, à court
terme, cela fonctionne partiellement. Mais
son autre fonction est de tracer une nouvelle
frontière ne correspondant pas à la ligne de
cessez-le-feu de 1949, la « ligne verte », aussi
appelée « frontière de 1967 », qui sert de base à
chaque négociation de paix. Le mur a donc
aussi pour objectif d’étendre le territoire israélien en incluant des colonies juives, ainsi que
des terres fertiles et des puits de Cisjordanie.
Une fois terminé, le mur fera 700 kilomètres,
soit plus du double de la « ligne verte » (320 kilomètres), dont il ne suit que 20 % du tracé
(80 % étant situés à l’intérieur de la Cisjordanie, jusqu’à 23 kilomètres de profondeur).
La construction de la « barrière de sécurité » israélienne a été condamnée par une
résolution de l’Assemblée générale des Nations unies en 2003, puis par la Cour internationale de justice de La Haye en 2004. Rarement un mur a été autant critiqué que celui-ci, baptisé « mur d’apartheid » ou « mur
de la honte ». En Israël toutefois, il semble
qu’il fasse relativement consensus. La contestation est très minoritaire.
« Au-delà d’empêcher les infiltrations liées à
la seconde Intifada, le projet correspond surtout au fait que les Israéliens ne veulent plus
voir les Palestiniens, note Michel Foucher.
Le mur empêche tout simplement de se voir les
uns les autres. » Le meilleur exemple se
trouve à Jérusalem, où le mur atteint 8 mètres de haut. L’autre, l’étranger, l’ennemi,
n’est plus seulement refoulé ou filtré : il est
devenu invisible. Il n’existe plus. Au moins
temporairement.
Au-delà des séparations matérielles dues à
une guerre ou à une situation particulière,
comme le conflit israélo-palestinien, la majorité des murs dans le monde se veulent un
frein aux migrations. C’est ce qu’Elisabeth
Vallet appelle « la grande muraille de la civilisation : un mur entre un certain Nord et un certain Sud ». Contrairement à la Grande Muraille de Chine ou au limes, destinés à se protéger d’invasions venues du Nord, il est désormais question de protéger des territoires
des migrations du Sud, quelle que soit la définition du Sud. A chacun son Sud.
C’EST MIEUX « LÀ-BAS »
« Les migrations sont irrépressibles, note toutefois Michel Foucher. L’Europe est à ce sujet
dans la même situation que les Etats-Unis.
C’est la connaissance du monde qui pousse à
la migration : on sait que c’est mieux “là-bas”,
de l’autre côté, ailleurs, donc on y va. Les clôtures antimigratoires ne font que ralentir ou détourner les flux. » Les chemins de migration
vers l’Europe varient ainsi, ces dernières
années, en fonction du renforcement des
frontières et des obstacles. « Entre Ceuta et
Melilla, les Canaries, la Grèce, entre les frontières terrestres et la Méditerranée, c’est un système de vases communicants, constate
Alexandra Novosseloff. Aucun mur n’arrêtera
la migration vers l’Europe. »
La question de l’efficacité des murs ou de
leur caractère irrationnel reste entière. La
secrétaire à la sécurité intérieure du président Barack Obama, Janet Napolitano, à qui
on demandait si elle comptait poursuivre la
construction du « mur de Bush » avec le
Mexique, avait rétorqué : « Montrez-moi un
mur de 15 mètres et je vous montrerai une
échelle de 16 mètres ! »
Le successeur d’Obama, Donald Trump,
pense différemment. Il considère que la
promesse de construction d’un « grand et
beau mur » a contribué à mobiliser l’électorat
conservateur américain pendant la campagne présidentielle, et insiste pour le bâtir en
dépit des réticences, politiques et budgétaires,
du Congrès. Ce n’est pas le moindre des paradoxes pour un président républicain se réclamant notamment de l’héritage de Ronald
Reagan. Le même Reagan qui est entré dans
l’Histoire pour avoir contribué à l’effondrement de l’Union soviétique et qui avait lancé,
deux ans avant la chute du mur de Berlin, à
son homologue russe, Mikhaïl Gorbatchev :
« Monsieur Gorbatchev, abattez ce mur ! »
Un mur est toujours un révélateur de son
époque, et en dit davantage sur celui qui le
construit que sur celui qui est supposé ne pas
le franchir. Dans un monde écartelé entre,
d’un côté, la progression de la mondialisation et, de l’autre côté, des replis identitaires,
l’envie de se barricader semble l’emporter de
plus en plus souvent. Un mur est avant tout
un signe de peur. Au-delà des guerres et des
tensions entre pays, au-delà de l’affirmation
des frontières et de la nécessité d’un passeport ou d’un visa, le mur est devenu le symbole de la confrontation entre le voyageur
mondialisé, exilé forcé ou migrant volontaire, et l’Etat forteresse. La question est de savoir lequel des deux est l’emmuré. p
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16 | géopolitique
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Ces murs qui divisent la planète
En nombre croissant, les « murs » de séparation dans le monde sont aussi de plus en plus hauts et sophistiqués
CINQ EXEMPLES DE « MUR », DE MULTIPLES TECHNOLOGIES POUR SÉPARER, BLOQUER, FILTRER...
Mur de béton
5 Labyrinthe de câbles
9 Mirador
13 Détecteurs sensoriels (chaleur, mouvement)
2
Palissade, barrière en tôle
6 Barrière antivéhicule
10 Projecteurs lumineux
14 Caméras à infrarouge
3
Clôture grillagée
7 Mines antipersonnel
11 Surveillance (aérienne, mobile)
15 Haut-parleurs
4
Barrière de barbelé
8 Fossé
12 Route réservée aux patrouilles
1
A
Flux des migrants
En chiffres
Coût du mur ou de la barrière
Longueur
Hauteur maximale
ÉTATS-UNIS - MEXIQUE
Un mur entre deux Amériques
En 1994, les Etats-Unis érigent un premier mur entre les villes frontalières
de San Diego (Etats-Unis) et Tijuana (Mexique) pour contrôler les trafics.
En 2006, dans un climat post-11-Septembre et pour endiguer les
migrants illégaux, George W. Bush lance la construction d’une barrière
entre les deux pays. Adaptée à l’environnement, elle suit de manière
discontinue quatre portions de la frontière. La promesse de campagne
de Donald Trump – construire un « grand et beau mur » continu pour
arrêter migrants et trafiquants d’Amérique latine – se heurte pour
le moment au refus du Congrès de valider le budget. Néanmoins, huit
prototypes de 9 mètres de haut sont installés près de San Diego,
en septembre 2017.
ÉTATS-UNIS
San Diego
Ri
oG
ra
n
de
Océan
Atlantique
Océan
Pacifique
MEXIQUE
2,3 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros)
dépensés entre 2007 et 2015
10
11
A
13
1 100 kilomètres
2
8 mètres
(hors prototypes)
ÉTATS-UNIS
15
3
11
9
2
MEXIQUE
11
Surveillance aérienne
par hélicoptère ou drone
13
6
Capteurs enterrés pour la détection
de mouvements souterrains
Un dispositif terrestre et aérien
à la pointe de la technologie
Pour contourner le mur, les trafiquants
de drogue et les passeurs utilisent
de petits drones ou creusent des tunnels
B ESPAGNE (Melilla) - MAROC
Entre l’Europe et l’Afrique, une frontière, cinq barrières
Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla
ESPAGNE
constituent les seules frontières terrestres entre
l’Union européenne et l’Afrique. Pour empêcher
Océan
Mer
Gibraltar
l’entrée de migrants illégaux sur son territoire,
Atlantique
Méditerranée
à partir des années 1990, l’Espagne entoure
Ceuta
les enclaves d’une clôture grillagée. Depuis,
Melilla
le dispositif n’a cessé d’être renforcé, les barrières
démultipliées et rehaussées de barbelé et de lames,
MAROC
afin de repousser les tentatives de franchissement.
En 2015, la barrière de Melilla est doublée
11,5 kilomètres
6 mètres
47 millions
par le gouvernement marocain, qui installe
d’euros
ses propres barrières.
10
C
HONGRIE - SERBIE
L’Europe de l’Est se barricade contre les migrants
A la frontière de l’Union européenne, la Hongrie est confrontée, en 2015, à l’afflux massif
de migrants engagés sur la « route des Balkans ». Annoncée au mois de juin, une barrière
de barbelé est posée en deux mois le long de la frontière avec la Serbie, doublée par
une clôture grillagée. Pour empêcher les routes migratoires de contournement, Budapest
prévoit le même dispositif sur des portions des frontières croate et roumaine, tandis
que d’autres pays de la région installent aussi des barrières. Alors que le flux se réduit
sensiblement, une seconde clôture rehaussée de barbelé et équipée de technologies
de pointe est installée en mars 2017.
1re barrière, août 2015
Un dispositif offensif
Budapest
11
4
MAROC
14
3
2e barrière, mars 2017
HONGRIE
13
ESPAGNE
9
(Melilla)
13
Belgrade
12
SERBIE
3
11
11
« Route
des Balkans »
5
3
Mer
Adriatique
11
15
10
3
3
13
14
8
Projection de gaz
lacrymogène
HONGRIE
880 millions d’euros
155 kilomètres
12
4 mètres
Barbelé et lames
Un dispositif d’urgence
doublé dix-huit mois plus tard
Barrières marocaines
Algérie-Maroc
1953 Corée du Nord-Corée du Sud
Espagne - Royaume-Uni (Gibraltar)
Murs et barrières frontalières actuelles,
par dates de construction
1900
1910
1920
1930
1940
SOURCES : D. Papin, B. Tertrais, L’Atlas des frontières, Les Arènes, 2016 ; The Migrants Files ; Claude Quétel, Histoire des murs, Plon, 2014 ; Colloques « Frontières, murs et violences », 2016, et « Frontières, murs et sécurité », 2013, université du Québec,
Montréal ; E. Vallet (dir.), Borders, Fences and Walls - State of Insecurity, Routledge, 2014 ; A. Novosseloff, F. Neisse, Des murs entre les hommes, La Documentation française, 2015 ; The Washington Post, « Raising Barriers », octobre 2016 ; Courrier international,
« Murs, barrières, clôtures : comment le monde se referme », septembre 2015 ; Migreurop, Atlas des migrants en Europe (2e édition), Armand Colin, 2013 ; Le Monde
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géopolitique | 17
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
E
CORÉE DU NORD - CORÉE DU SUD
La frontière la plus armée du monde
Frontière concernée par un mur ou une barrière :
Après la signature de l’armistice intercoréen en 1953, la ligne de démarcation
militaire qui suit la nouvelle frontière est bordée, de part et d’autre, d’une zone tampon
démilitarisée (DMZ). Au-delà de la DMZ s’étendent des régions militaires dont l’accès
aux civils est restreint, tant pour éviter les incursions ennemies que les défections.
La Corée du Nord accuse la Corée du Sud d'avoir construit un mur en dur le long
de la frontière, avec l'aide américaine, entre 1977 et 1979, ce que Séoul et Washington ont
toujours nié. Truffée de mines et interdite aux hommes, la DMZ est devenue un sanctuaire
écologique. Séparant le régime communiste nord-coréen et la République de Corée, c’est
aujourd’hui le dernier « mur » de la guerre froide.
dans la plupart des cas, ils ne ferment
que des portions de la frontière
CORÉE
DU NORD
Pyongyang
Séoul
Mer
Jaune
CORÉE
DU SUD
15
Plus de 100 millions
de dollars (80 millions
d’euros)
13
DMZ
10
248 kilomètres
Ligne de démarcation
militaire (frontière)
3
11
15
C
CORÉE DU SUD
7
E
B
9
11
D
9
7
CORÉE DU NORD
11
2 km
11
2 km
3
ire ivils)
ilita
e m t aux c
n
o
Z
ein
estr
ès r
c
c
(a
Tunnel d’incursion construit
par la Corée du Nord (quatre tunnels
découverts entre 1974 et 1990)
Turquie-Iran
Pakistan-Afghanistan
Algérie-Libye
Le dernier « mur »
Algérie-Tunisie
e
)
r
i
s
idéologique du monde
Croatie-Serbie
ilita x civil
m
u
e
Norvège-Russie
Zon treint a
Népal-Inde
es
r
s
è
Lettonie-Russie
(acc
Macédoine-Grèce
Slovénie-Croatie
Autriche-Slovénie
Israël-Jordanie
AUJOURD’HUI,
Hongrie-Roumanie
PRÈS DE 70 FRONTIÈRES
Hongrie-Croatie
2015 Hongrie-Serbie
SONT FERMÉES PAR UN MUR
Une « barrière de sécurité » qui empiète sur la Cisjordanie
Iran-Irak
OU UNE BARRIÈRE
Turquie-Syrie
En 2002, pour juguler les attaques terroristes perpétrées sur son sol, Israël décide d'établir une « barrière
Jordanie-Irak
Principales raisons ayant justifié
de sécurité ». Le dispositif combine grillages électrifiés et barbelé ; en zone urbaine, il devient un mur de béton.
Kenya-Somalie
leur construction
85 % de la barrière empiète sur le territoire de la Cisjordanie, au-delà de la « ligne verte » (ligne d'armistice
Tunisie-Libye
Lutte antitrafic
de 1949), non matérialisée au sol, qui constitue un tracé de référence dans les négociations pour un futur Etat
Bulgarie-Turquie
palestinien. La « barrière de sécurité » devait être provisoire, mais, avec le temps, elle s'est imposée dans
Régulation de l’immigration
Royaume-Uni - France (Calais)
l'esprit des Palestiniens comme le symbole de la privation de leurs droits. En 2004, un avis consultatif
Ukraine-Russie
Enjeu de sécurité (contrôle
Maroc-Algérie
de la Cour internationale de justice a déclaré le dispositif « contraire au droit international ».
du territoire, antiterrorisme)
Oman-Yémen
Pourtant, sa construction se poursuit.
Régulation des animaux
Maroc-Espagne
13
(enjeu sanitaire, conflits d’usage)
Israël-Syrie
14
Mur
Mer
Grèce-Turquie
Méditerranée
Iran-Pakistan
CISJORDANIE
Israël-Egypte
12
CISJORDANIE
Birmanie-Bangladesh
Egypte-bande de Gaza
« Ligne
4
ISRAËL
Jordanie-Syrie
verte »
14
3
Brésil-Bolivie
11
Jérusalem
Brésil-Paraguay
10
2006 Etats-Unis - Mexique
Mer
ISRAËL
4
Morte
Chine-Corée du Nord
9
Arabie saoudite-Irak
Kazakhstan-Ouzbékistan
GAZA
Brunei-Malaisie
EAU-Oman
4 milliards de shekels
Arabie saoudite-EAU
(934 millions d’euros)
1
Arabie saoudite-Oman
Inde-Birmanie
712 kilomètres,
Botswana-Zimbabwe
dont 65 % déjà construits
Arabie saoudite-Yémen
SERBIE
-Est
2002 Israël-Cisjordanie
lem
a
s
8 mètres
u
Jér
Turkménistan-Ouzbékistan
Israël-Liban
Ouzbékistan-Afghanistan
Emirats arabes unis (EAU)-Arabie saoudite
Le mur israélien empiète
st
Iran-Afghanistan
sur le territoire palestinien
Oue
Un dispositif antiattentat,
m
Ouzbékistan-Kirghizstan
sale
u
r
é
J
outil de l’occupation
« Ligne verte »
Israël-bande de Gaza
1993 Espagne (Ceuta et Melilla)-Maroc
Koweït-Irak
Inde-Pakistan
Inde-Bangladesh
Maroc-Sahara occidental
Afrique du Sud-Zimbabwe
Afrique du Sud-Mozambique
République turque de Chypre du Nord-Chypre
Chine-Hongkong
Cuba - Etats-Unis (Guantanamo)
D
ISRAËL - CISJORDANIE
1960
1970
Août 1961
Construction du mur de Berlin
1980
1990
Novembre 1989
Chute du mur de Berlin
2000
11 septembre 2001
Attentats terroristes
2010
2018
2015
« Crise des migrants »
INFOGRAPHIE : FRANCESCA FATTORI, DARIO INGIUSTO, AUDREY LAGADEC, DELPHINE PAPIN
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
18 |
CULTURE
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
PAT R I M O I N E M O N D I A L
A Angkor, le défi
du tourisme de masse
Le site archéologique cambodgien devrait accueillir
10 millions de visiteurs en 2025, au risque de mettre
en péril ce joyau, classé au Patrimoine mondial
de l’Unesco il y a vingt-cinq ans. D’autres sites inscrits
sont également victimes d’un afflux de touristes
REPORTAGE
angkor (cambodge) - envoyée spéciale
J
eudi 14 décembre 2017, dans la nuit
chaude et moite d’Angkor, le
Cambodge fête les vingt-cinq ans de
l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco de l’ancienne capitale de l’Empire khmer (IXe-XVe siècle). L’occasion de se réjouir du sauvetage de ses temples, aux danseuses célestes ciselées dans le grès, délivrées de
l’étreinte de la jungle. Vingt-cinq ans de
succès pour la restauration exemplaire du
plus vaste site archéologique de la planète
aux quatre cents kilomètres carrés – quatre
fois Paris –, dont la densité monumentale
n’a pas d’équivalent. Dans la forêt, seuls ses
édifices de pierre et de brique ont survécu
aux moussons et aux termites qui ont eu
raison des maisons et palais de bois.
Pour Angkor, cet anniversaire est synonyme de nouveaux défis à relever : si elle ne
veut pas être victime de son succès, la cité
doit maîtriser au plus vite les flux touristiques qui se déversent sur son site. « Cinq millions de visiteurs ont été reçus en 2017, sept
millions seraient attendus en 2020, dix millions en 2025 », prévient Sum Map, directeur
général de l’Autorité pour la protection du
site et l’aménagement de la région d’Angkor
(Apsara), chargée du site archéologique.
Aujourd’hui la cohue ternit la visite des
trois temples phares – Angkor Vat, le Bayon
et le Ta Prohm –, vers lesquels se précipitent,
en rangs serrés, des groupes compacts, souvent mobilisés par leurs selfies. Non loin,
des dizaines de monuments demeurent déserts. On est ainsi seule à gravir les marches
du Baphuon, la plus haute pyramide du site,
restaurée par Pascal Royère, de l’Ecole française d’Extrême-Orient (EFEO) ; seule sous
les ficus et autres géants de la jungle qui
veillent sur le palais royal, juste derrière la
terrasse des Eléphants, bondée, elle. Seule
encore parmi les danseuses de grès du charmant Banteay Kdei.
A bord du tuk-tuk qui bringuebale le visiteur dans les embouteillages au retour de la
forêt, impossible de respirer tant la pollution
est dense. Une situation qui va de pair avec le
développement anarchique et bricolé de
Siem Reap, la charmante ville provinciale
dont dépend Angkor, qui disparaît sous les
constructions hétéroclites. Tandis que les
120 000 habitants des 112 villages, situés près
des temples et maintenus dans le parc archéologique après le classement Unesco,
sont, eux, laissés à l’écart des retombées économiques. Autant de critères à remplir pour
pouvoir revendiquer une gestion durable du
site classé, comme l’exige l’Unesco dans le
cadre du label Patrimoine mondial.
Lorsque, le 14 décembre 1992, l’Unesco répond favorablement à la demande du roi
Norodom Sihanouk, qui sollicite l’aide internationale pour la sauvegarde du site angkorien, le Cambodge reste traumatisé par
le génocide khmer rouge (1975-1979).
Ceux-ci contrôleront une enclave jusqu’à
leur reddition en 1996.
TOURS EN FORME DE BOUTON DE LOTUS
Angkor est alors classé sur la « liste en péril »
du Patrimoine mondial de l’Unesco. Il le
restera jusqu’en 2004, le temps de sécuriser
et consolider le périmètre archéologique.
Les monuments ont été épargnés par les
combats, mais la capitale des anciens rois
khmers reste entièrement minée. Dès 1993,
est mis en place le Comité international pour
la conservation et le développement du site
historique d’Angkor (CIC-Angkor), comme
c’est la règle dans les situations postérieures
aux conflits. Ce comité est coprésidé, depuis
lors, par la France et le Japon, sous la tutelle
de l’Unesco, avec l’appui du gouvernement
cambodgien et de l’Apsara.
Pour le 25e anniversaire, un spectacle a été
organisé mi-décembre 2017 pour la population par l’Apsara, face au parvis d’Angkor Vat,
dont on devinait au crépuscule les tours en
forme de bouton de lotus. Trois écrans
géants diffusaient le spectacle des danses
folkloriques et chansons donné sur une
LES 120 000
HABITANTS
DES 112 VILLAGES
SITUÉS PRÈS
DES TEMPLES
SONT LAISSÉS
À L’ÉCART
DES RETOMBÉES
ÉCONOMIQUES
De Venise au Machu Picchu, une « déferlante “low cost” »
un milliard deux cents millions de touristes dans le
monde, en 2016. Quatre cents
millions de plus, dont la moitié
de Chinois, attendus en 2020.
Tels sont les chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme
(OMT). Et l’explosion n’est pas
près de s’arrêter. L’empire du
Milieu, le plus peuplé des Etats,
affiche 1,4 milliard d’habitants,
dont le niveau de vie grimpe et
qui prennent goût aux voyages.
Comme leurs voisins, les Indiens, à peine moins nombreux
(1,324 milliard). Certains grands
sites, classés Patrimoine mondial de l’Unesco, s’y sont préparés. D’autres non.
« C’est le problème du siècle »,
assure Francesco Bandarin,
sous-directeur général pour la
culture à l’Unesco jusqu’au
31 janvier. « J’ai essayé de mobiliser les Etats membres sur cette
question, mais ça n’a pas marché,
reconnaît-il. Le problème le plus
sérieux est la limitation des accès. » Et de citer deux modèles :
« Essayez d’aller à l’improviste au
Grand Canyon [Etats-Unis], impossible ! Il n’est plus visitable,
comme l’Alhambra, à Grenade
[Espagne], sans passer par le service de réservation numérisé qui
fonctionne assez bien. »
Directeur du Centre du patrimoine mondial de 2000 à 2010,
M. Bandarin ne mâche pas ses
mots et égrène les exemples à
ne pas suivre, comme les montagnes Jaunes, en Chine. « On est
y comme dans le métro, en file indienne pour admirer un paysage
d’une beauté exceptionnelle.
C’est la même chose sur le mont
Fuji, au Japon. Le tourisme a une
force énorme, politique et commerciale, un lobby contre lequel
la conservation du patrimoine a
peu de poids. On est au début du
phénomène », prévient-il.
En Italie, le chiffre de 30 millions de touristes à Venise, qui
ne compte plus que 55 000 habitants, laisse le Vénitien Francisco Bandarin « dubitatif ».
Mais il ne peut s’empêcher de
lancer à la ronde : « A Venise, ils
ne font rien. » Ce flot de visiteurs
est notamment alimenté par les
passagers des paquebots qui
passent devant la place SaintMarc. Les manifestants qui protestent à bord de barques locales ne peuvent rien face aux
multinationales des croisières.
De l’autre côté de l’Atlantique,
la situation n’est pas meilleure.
Sur les quais de Cancun, au
Mexique, 5 000 personnes attendent chaque jour les cars
pour Chichen Itza, le grand
complexe religieux maya. Idem
à Machu Picchu, cité inca en nid
d’aigle au-dessus de Cuzco, au
Pérou, alors que le quota maximal requis de 2 500 visiteurs
par jour n’est pas respecté. A la
suite d’un accident du train qui
assure la navette, il a fallu évacuer 5 000 personnes du site.
Quota d’entrées au Taj Mahal
A l’inverse, le principe des quotas fonctionne à Dubrovnik, en
Croatie, où le nombre de touristes est connu en temps réel,
grâce au comptage numérisé.
« Le soir où j’ai dîné sur place avec
la ministre croate de la culture,
845 visiteurs étaient dans le centre historique », note Mechtild
Rössler, directrice du Centre du
patrimoine mondial.
Au Taj Mahal, dans l’Etat de
l’Uttar Pradesh, en Inde, un
quota vient d’être fixé à
40 000 entrées par jour, contre
70 000 enregistrées jusque-là,
les dimanches. « Nous devons
assurer la sécurité du monument
comme des visiteurs. La gestion
des foules était en train de devenir un défi pour nous », a indiqué
à l’AFP l’Archaeological Survey of
India. En 2016, 6,5 millions de
touristes avaient visité le mausolée de marbre blanc serti de pierres précieuses que l’empereur
moghol Shah Jahan avait fait
construire pour son épouse.
A ce raz de marée s’ajoutent les
conséquences des formules du
type Airbnb. En août 2017, à Barcelone, la fronde a éclaté : « Nous
ne voulons pas de touristes dans
nos immeubles ! Notre plage n’est
pas un village de vacances ! », clamaient les manifestants. En
cause, la flambée des loyers, les
dégradations et la saturation de
l’espace public. Francesco Bandarin prévient : « On n’a pas idée
de la déferlante “low cost” qui ar-
rive. La question est très stratégique, politique, comme le démontre l’énorme success story d’Angkor, au Cambodge. Il faut trouver une formule associant qualité
de visite et protection du site. »
Le 12 décembre 2017 était signée à Oman, par l’Unesco et
l’OMT, la Déclaration de Mascate
sur le tourisme et la culture pour
favoriser le développement durable. « Nous devons créer une
dynamique positive (…), affirma
M. Bandarin en s’adressant aux
70 pays présents. Cette dynamique doit contribuer davantage à
la sécurité et à la stabilité des
villes, au travail décent, à la réduction des inégalités, à l’environnement, à la promotion de
l’égalité des sexes et à la création
de sociétés pacifiques et inclusives. » Des principes qui restent
à appliquer. p
fl. e.
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culture | 19
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
L’art contemporain
a un bel avenir
à Genève
La septième édition de la foire suisse
Artgenève se distingue par une montée en
gamme des œuvres présentées
En haut : la foule
des touristes
devant le temple
d’Angkor Vat,
au Cambodge.
Ci-dessous,
à gauche : la place
Saint-Marc,
à Venise.
A droite :
Machu Picchu,
ville sacrée
inca, au Pérou.
ARTS
genève (suisse)
L
MARTIN PARR/MAGNUM
création de circuits de visite en harmonie
avec les contraintes du site s’imposent.
« Des maxima de visiteurs à ne pas dépasser
par temple doivent exister », ajoute le secrétaire général. Cela s’applique déjà au Phnom
Bakheng, où seules 300 personnes accèdent
au sommet pour admirer le coucher de
soleil sur les tours d’Angkor Vat.
En 2017, un million de touristes chinois ont
visité Angkor – le double dans deux ans, prédit Sum Map, le directeur de l’Apsara. Déjà,
dix compagnies aériennes chinoises desservent Siem Reap, avec 50 vols par semaine.
En 2016, le trafic de l’aéroport a augmenté de
22 %. Pour les Chinois, Angkor est l’équivalent de Venise pour les Européens. Ouvert
en 2017, l’hôtel Sokha Siem Reap Resort
& Convention Center – 776 chambres, salle
de conférence de 2 000 places et piscine avec
écran géant diffusant des variétés – en est
déjà à doubler sa surface. Une extension qui
s’ajoute aux 500 hôtels et pensions de la
ville, avec le logement chez l’habitant qui
prospère illégalement sur le site.
« MACHINE À CASH »
scène dorée. Le son poussé à fond, rien n’a
échappé aux 3 000 villageois, parents et enfants, serrés sur des chaises en plastique
rouge, les yeux écarquillés. Les plus hardis
des gamins se sont aventurés jusque sous le
nez des stars pour les imiter et voir de plus
près le clinquant du podium.
LA VENISE DES CHINOIS
Mais la fête ne fait pas oublier la misère des
villages du parc archéologique. Où la plupart
des maisons n’ont ni toilettes ni eau courante,
pas même l’électricité. Où la population reste
en marge du succès touristique : 97 millions
de dollars (78 millions d’euros) de recettes
en 2017 pour Angkor Entreprise, gestionnaire
de la billetterie. Des initiatives destinées à
améliorer les moyens de subsistance de ces
communautés ont toutefois vu le jour. C’est le
cas du projet Angkor Community Heritage
& Economic Advancement Project (ACHA),
financé par la Nouvelle-Zélande en partenariat avec l’Apsara, dans l’éco-village de Run Ta
Ek. Il permettra d’assurer, à terme, une production agricole destinée au marché national
et aux hôtels de Siem Reap, pour lesquels tout
est importé du Vietnam et de Thaïlande.
Durant ces deux décennies, la mobilisation
internationale qui a accompagné la résurrection d’Angkor a reposé sur la permanence et
l’engagement bénévole des huit experts de
l’Unesco – français, japonais, italiens –
auprès du secrétaire général du CIC-Angkor,
l’archéologue Azedine Beschaouch, ancien
ministre tunisien de la culture et ex-maire de
Carthage. Cette équipe revient, deux fois par
an, pour suivre sur le terrain chaque projet de
restauration et de développement durable.
Au total, 500 millions de dollars ont été investis dans 150 projets depuis 1993. Ceux-ci
ont été lancés après avoir été étudiés et approuvés par lesdits experts, puis réalisés et financés par les vingt pays qui se sont portés
au chevet d’Angkor – dont la France pour
20 millions d’euros – et trente institutions
internationales.
Lors de la 29e session technique du CICAngkor, qui s’est tenue mi-décembre 2017 à
Siem Reap, les experts ont livré leurs recommandations. Lesquelles ont été « confirmées à la lettre », note M. Beschaouch, par
Sackona Phoeurng, ministre cambodgienne de la culture et des beaux-arts et présidente de l’Apsara : il est urgent de réguler
les flux touristiques sur le parc archéologique. La numérisation de la billetterie et la
En janvier 2017, Jean-Claude Poimboeuf,
l’ambassadeur de France qui coprésidait le
CIC-Angkor, s’inquiétait déjà de la prolifération des constructions illicites près des
temples. Le gouvernement cambodgien a
réagi. « Depuis août 2017, plus de 600 maisons illégales, certaines à 50 mètres du Ta
Prohm, ont été détruites, ou démontées lorsque les propriétaires acceptaient de le faire
eux-mêmes pour récupérer les matériaux,
rapporte Sum Map. 70 % des propriétaires
appartiennent à la police du patrimoine et
aux militaires. » Pour reconstruire ailleurs,
sur une surface identique, les familles reçoivent 5 000 dollars. Mais la corruption
aidant, « le flot de ces nouvelles constructions illégales ne se tarit pas », reconnaît le
directeur de l’Apsara.
A l’inverse, côté patrimoine, le bilan du classement Unesco d’Angkor s’avère plus que positif, même si la tâche demeure considérable.
Les temples, sans fondations, sont des châteaux de sable aux parements de grès ouvragés. Seuls les prêtres, et non des milliers de
visiteurs, grimpaient les escaliers vertigineux pour habiller et nourrir les divinités du
panthéon hindou adoptées par les anciens
Khmers, avant qu’ils ne deviennent bouddhistes, au XIIe siècle. Autre danger, les fromagers dont les racines tentaculaires font éclater les murs des temples. Une destruction
dont témoigne le sanctuaire du Ta Prohm,
volontairement conservé en l’état.
Seul réel fléau, la maladie de la pierre, due
aux écarts violents de température et au
ruissellement des pluies de mousson qui favorisent la prolifération des lichens. Le grès
se desquame et les décors et figures animant
les temples disparaissent. Le mal gagne jusqu’aux tours d’Angkor Vat, où certains panneaux sculptés ne sont plus qu’un souvenir.
Angkor, la « machine à cash » du Cambodge
dont parle Francesco Bandarin, le sous-directeur général pour la culture à l’Unesco –
qui a achevé son mandat fin janvier –, reste
un laboratoire à ciel ouvert, un modèle pour
Palmyre, Alep, Nimroud ou Mossoul, au Proche-Orient. A condition de ne pas enrayer la
machine. « Nous avions rêvé d’une stratégie que nous n’avons pas encore mise en
place », constate Azedine Beschaouch.
Annoncé en 2014, le plan de gestion du tourisme se fait en effet, toujours attendre. p
florence evin
a foire d’art de Genève est à
taille humaine, se visite
sans fatigue, dans une ambiance sérieuse, avec parfois, tout
de même, un grain de fantaisie.
L’un de ceux-là accueille le visiteur
dès qu’il émerge de l’Escalator de
Palexpo, le centre des expositions : un Félix le chat géant (9 mètres de haut) et gonflable de l’artiste anglais Mark Leckey. L’œuvre
est prêtée par un collectionneur.
Un autre a laissé le commissaire
d’exposition Samuel Gross puiser
dans ses trésors un ensemble de
tableaux du peintre suisse Martin
Disler (1949-1996). La fondation
Max Bill lui a également prêté des
sculptures monumentales de ce
symbole de l’art abstrait helvète.
Comme elles sont habituellement
disposées dans un parc du Tessin,
actuellement en travaux, Samuel
Gross les a placées sur un lit de
feuilles mortes du plus bel effet :
un grain, vous dit-on…
Il en faut pour faire franchir le
Saint-Gothard l’hiver à quelques
tonnes de sculptures, déployer
dans un bâtiment une grue dont
on n’est pas sûr qu’elle ne va pas
percer le plafond pour les installer
sur un sol dont on n’est pas certain
qu’il en supportera le poids. Ou
pour planter, au milieu des stands,
un arbre de Giuseppe Penone, en
bronze et granit, de 10 mètres de
haut, lui aussi prêté par des collectionneurs. Tout cela pour trois
jours de foire, car c’est aussi d’une
foire qu’il s’agit. La cité de Calvin
en a connu plusieurs successives,
qui n’ont jamais perduré.
La dernière-née, Artgenève, en
est à sa septième édition et monte
en gamme : outre cette remarquable participation de collectionneurs et d’institutions – une vingtaine sont représentées, dont les
fameux ports francs, ces zones
hors douanes qui sont les plus
grands musées-coffres-forts du
monde –, elle s’est aussi associée
au Pavillon des arts et du design
(PAD), une foire créée par l’anti-
quaire Patrick Perrin. Là, on
trouve de la vaisselle ancienne
(celle qu’expose la galerie Phoenix est grecque et âgée de
2 500 ans) aussi bien que du mobilier futuriste (comme ce siège
imaginé en 1965 par Roger Tallon,
rembourré de cette mousse utilisée pour l’isolation phonique, un
des deux exemplaires connus, assure son vendeur, Hom Le Xuan).
Pas totalement désargentés
Côté arts plastiques, environ
80 exposants, avec quelques
poids lourds (les Français Georges-Philippe et Nathalie Vallois,
ou 1900-2000), voire très lourds
comme Emmanuel Perrotin, Tornabuoni, Larry Gagosian et, nouvelle venue, la Pace Gallery. Cette
dernière est d’autant plus remarquée qu’elle a annoncé son intention d’implanter en mars une succursale à Genève, imitant ainsi
Gagosian, qui y est présent depuis
2010, ou Renos Xippas. Pourtant,
selon les initiés, les grandes fortunes et les grands collectionneurs
sont plutôt en Suisse alémanique,
à Zurich notamment. Il y en a toutefois à Genève : Pace va s’installer
à proximité de la banque SYZ, propriétaire, entre autres, du Félix le
chat gonflable…
La ville abrite aussi une famille,
les Barbier-Mueller, dont chaque
génération collectionne. Des banques privées, des « family offices », quelques Russes pas totalement désargentés, un port franc
et une tradition de collection,
voilà qui suffit à attirer les galeries. Et la relève semble assurée : il
suffisait de voir ces deux charmants bambins hilares, devant
une vidéo de Mika Rottenberg
chez Laurent Godin, où des hommes aux gros nez rouges éternuaient des petits lapins, pour
comprendre que l’art contemporain a un bel avenir à Genève. p
harry bellet
Artgenève. Palexpo, hall 2. Route
François-Peyrot 30, 1218 Le
Grand-Saconnex. Tél. : +41-22-76111-11. Jusqu’au 4 février.
NOUVEL ALBUM
DISPONIBLE
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20 | culture
0123
La chanteuse sort un nouvel album, « Radyo Siwèl », son premier exclusivement en créole
élissa Laveaux reçoit
dans un café parisien
où elle a ses habitudes.
Un endroit tranquille, avant la
mise en place des tables pour le
déjeuner. Ambiance studieuse.
« J’aime l’atmosphère qui règne ici,
commente la chanteuse. Ces gens
qui sont en train de cogiter, ont
des idées. Je me dis que par proximité, j’aurai des bonnes idées
aussi en venant ici. »
Mélissa Laveaux n’est pas une
taiseuse. La sortie, vendredi 2 février, dix ans après son arrivée à
Paris, de Radyo Siwèl, son nouvel
album qu’elle présentera à la salle
de spectacle Les Etoiles, à Paris le
8 mars, en avant-première du festival Les Femmes s’en mêlent,
puis dans une longue tournée qui
passera par le Printemps de Bourges en avril, ne lui suffit pas. Elle a
beaucoup plus à raconter, au-delà
de ce disque, le troisième sous son
nom, le premier qu’elle chante
uniquement en créole.
De digressions en rebonds, la
chanteuse parle d’Haïti, terre natale de ses parents, terre d’inspiration de Radyo Siwèl, pour lequel
elle a magnifiquement « réveillé », avec le savoir-faire astucieux des musiciens-arrangeurs
du trio français A.L.B.E.R.T. (Vincent Taurelle, Ludovic Bruni et
Vincent Taeger) et du musicien
trinidadien canadien Drew Gonsalves (du groupe Kobo Town),
des chansons anciennes du patrimoine haïtien. Des chansons colportées autrefois par les Bann
Grenn Siwèl, des orchestres champêtres de troubadours que
d’autres avaient réveillés avant
elle, en particulier pendant l’occupation américaine d’Haïti (1915
à 1934), telle la chanteuse haïtienne, exilée à Cuba, Martha
Jean-Claude (1919-2001) ou Emerante de Pradines (décédée le
4 janvier).
Des chansons à double sens qui
devenaient des armes de résistance à l’occupant. Après une première visite quand elle avait 12 ans,
elle est retournée en Haïti en 2016,
pour récolter ces témoignages,
parfois juste des bribes de textes et
de poèmes. Elle aime aussi évoquer son enfance au Canada (elle
est née à Montréal, en 1985).
Injustices sociales
Elle se souvient des moments où
sa mère la coiffait qui lui ont permis de découvrir la voix « unique » de Martha Jean-Claude,
dont les disques tournaient à la
maison. Elle raconte avec amour
sa défunte grand-mère, un tempérament fort. Elle lui dédie cet
album.
Mélissa Laveaux parle aussi
d’Ottawa, « la ville de mon instruction, là où j’ai fait presque toutes
mes études », précise la chanteuse. Elle l’a quittée pour s’installer en France. Parallèlement, elle
fera « du bénévolat ». « J’ai travaillé
au centre de ressources des femmes, je me suis impliquée dans le
centre LGBT de mon campus. Je
suis plus dans le social de nature.
Chanter, c’est pour moi une ma-
C EC I LI A BARTOLI ET S OL GABET TA
DOLCE DUELLO
Airs de Caldara, Albinoni, Gabrielli, Vivaldi, Haendel et Porpora.
« Concerto pour violoncelle G 483 » de Boccherini.
Cecilia Bartoli (mezzo-soprano), Sol Gabetta (violoncelle).
La diva italienne continue de surprendre, elle qui s’est
courageusement illustrée du baroque au bel canto, en passant
par la comédie musicale. Cette fois, c’est avec la violoncelliste
Sol Gabetta qu’elle remet au goût du jour les grands duos/duels
entre voix et instrument qui fleurissaient au XVIIIe siècle dans
les arias d’opéras ou les airs de concerts avec instrument obligé.
L’assurance de belles découvertes, comme ces airs de Caldara :
deux magnifiques premières mondiales tirées de Nictori
(Fortuna e speranza) et Gianguir (Tanto e con si gran pena).
Inutile de dire que la Bartoli, qui puise aux styles subtilement
variés de la musique d’obédience italienne, est une fois encore
à son meilleur – qui possède, comme elle, une capacité aussi
étourdissante de nuances, d’articulation et d’affects ? Sol Gabetta
sans doute, qui fait ici cause fusionnelle, et rend toute sa vérité à
ce lieu commun qui veut que le violoncelle soit le plus proche
de la voix. p marie-aude roux
1 CDDecca.
F I RST AI D K I T
Ruins
Repérée en 2008 sur les réseaux sociaux
grâce à une reprise du groupe américain
Fleet Foxes, la « trousse de premiers secours » est un duo composé de deux
sœurs suédoises, Klara et Johanna Söderberg, dont les impeccables harmonies vocales et les timbres perpétuent la grande
tradition des familles chantantes (Carter
Family, Louvin Brothers, Everly Brothers). Ce savoir-faire était le
principal atout de leur trois premiers albums, agréables mais
quelque peu artificiels. Toute considération cynique à part, il
manquait probablement un chagrin d’amour pour donner de la
profondeur à ces chansons. Expérience douloureuse qui signe la
réussite de ce Ruins puisque les dix titres ruminent l’échec sentimental et la séparation, du refrain crève-cœur de Fireworks à la
magnifique ballade countrypolitaine Postcard. Ces confessions
ne laissent heureusement pas de place à l’autoapitoiement malgré les plaintes de la pedal steel, mêlée à un piano honky-tonk,
aux guitares de Peter Buck (R.E.M.) et à la batterie tout en retenue de Glenn Kotche (Wilco). Beau comme du Emmylou Harris,
influence première et revendiquée. p bruno lesprit
patrick labesse
Radyo Siwèl, de Mélissa Laveaux,
1 CD Nø Førmat !/Sony Music.
www.noformat.net
Concert aux Etoiles, Paris 10e,
jeudi 8 mars, à 19 h 30 (1ère partie :
Kami Awori). 22 €.
www.etoiles.paris. Puis tournée.
Festival Les Femmes s’en mêlent,
du 15 mars au 5 avril, dans toute
la France. www.lfsm.net
LA COLLECTION
REMASTERISÉE
1 CD Columbia/Sony Music.
TY SEGALL
Freedom’s Goblin
Freedom’s Goblin, le dernier album du Californien Ty Segall, son
dixième en dix années prolifiques, aurait pu susciter la lassitude
du public. Pourtant, aucune baisse d’inspiration ou d’enthousiasme n’est encore à relever sur cet opus enregistré dans cinq
studios différents. D’où probablement l’éclectisme qui ressort
des 19 titres, alternant guitares au volume très heavy (She, Alta),
pop-folk période Bowie glam (My Lady’s On Fire), étreinte
country sur fond de lap steel (Cry Cry Cry), ou encore l’évidence
mélodique d’un Paul McCartney (Rain). Le héraut garage
se frotte même au disco sur une reprise (Every 1’s A Winner
de Hot Chocolate), sans entacher sa crédibilité artistique sur
ce remarquable tour de force. p franck colombani
DÉCOUVREZ L’INTÉGRALE DES ALBUMS ORIGINAUX
DANS UNE COLLECTION ÉVÉNEMENT !
1 cd Drag City/Modulor.
L’ALBUM N°3 : 9,99€
SEULEMENT
WISH YOU WERE HERE
Cet album incontournable, qui tire son nom d’une des chansons
les plus populaires de Pink Floyd, se classe N°1 des ventes à
sa sortie en Angleterre et aux États-Unis. L’album inclut le morceau
« Shine On You Crazy Diamond », sublime hommage à Syd Barrett,
un des membres fondateur du groupe.
G A L E R I E
Lire aussi sur Lemonde.fr, The Golden Violin d’Andrey Baranov, Music Is
My Hope, de Raphaël Imbert et Musical Offering, de Teruhisa Fukuda.
LA COLLECTION :
The Piper
at the Gates
of Dawn
A Saucerful
of Secrets
Soundtrack
from the Film
More
Ummagumma
Atom Heart
Mother
Meddle
Obscured
by Clouds
The Dark Side
of the Moon
Wish You
Were Here
Animals
The Wall
The Final Cut
A Momentary
Lapse of
Reason
Delicate Sound
of Thunder
(Live)
The Division
Bell
P•U•L•S•E
A Foot in the
Door
The Endless
River
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OU DÈS MAINTENANT SUR
WWW.COLLECTION-PINKFLOYD.COM
GEN I EVE F IGGI S
Galerie Almine Rech
La peinture française du XVIIIe siècle n’est pas réputée
exercer une grande influence sur l’art actuel. On connaissait
une exception, le Britannique Yinka Shonibare, ses vidéos
et photos en costumes du temps de Hogarth. La Dublinoise
Genieve Figgis en est une deuxième. Elle prend ses sujets
dans Boucher et Fragonard, hasards de l’escarpolette et
conversations galantes – ou plus. De ces tableaux langoureux, elle peint des versions si fluides que l’on dirait que
les œuvres originelles sont en train de fondre ou de se dissoudre. Compositions, paysages et figures résistent à ce traitement, mais il emporte les détails. Il emporte aussi parfois
les chairs, de sorte que les fêtes galantes tournent aux
amours macabres. Les crânes sont à nu, alors que velours et
soies résistent. Ses tableaux balancent ainsi entre le grotesque et le funèbre, le comique appuyé et le tragique. Ensor se
glisse de temps en temps dans ces jeux de citations et de travestissements et sans doute aussi quelques plans du Barry
Lyndon, de Stanley Kubrick. Cette peinture est moins simple
et désinvolte qu’elle ne veut le paraître. p philippe dagen
Wish You Were Here, de Genieve Figgis. Galerie Almine Rech, 64, rue
de Turenne, Paris 3e. Du mardi au samedi, de 11 heures à 19 heures.
Jusqu’au 24 février. Alminerech.com
L I V R E
© 2018 Pink Floyd Music Ltd. Visuels non contractuels. Hachette Collections SNC, 58 rue Jean Bleuzen – CS 70007 - 92178 Vanves Cedex – 395 291 644RCS Nanterre. La collection est composée de 18 numéros.
Chaque Numéro est vendu au prix de 9,99€, à l’exception des Numéros comprenant 2 CDs dont le prix de vente est de 12,99€, et du Numéro double DVD « Pulse » à 14,99€. Albums ne pouvant être vendus en dehors de la collection Hachette.
PINK FLOYD
nière naturelle d’être dans le social.
La chanson est le véhicule le plus
évident pour porter des idées, militer. » Se dit-elle militante ? « Je
pense que le personnel est toujours
politique. » Elle emprunte la formule à Audre Lorde, « une poétesse queer afro-féministe américaine » dont elle dit être « une très
grande fan ».
A travers ses poèmes, Audre
Lorde (1934-1992) dénonçait des
injustices civiles et sociales. Et
Mélissa Laveaux d’ajouter : « Défendre sa vie, c’est un acte militant ;
la réussite, un acte de vaillance en
soi ; la survie, de la résistance. » p
L E
M
MUSIQUE
S É L E C T I O N
Mélissa Laveaux célèbre le patrimoine haïtien
A L B U M S
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Champs, un château de l’aristocratie financière
Les amateurs de demeures et de jardins historiques seront
comblés par le beau livre consacré au château de Champs-surMarne (Seine-et-Marne) par Renaud Serrette. Historien d’art,
celui-ci a suivi, en 2013, la restauration et le remeublement de
cette maison de plaisance exceptionnelle, qui a appartenu, depuis le XVIIIe siècle, à une succession de financiers. Dernière
dynastie de banquiers à en être les propriétaires, les Cahen
d’Anvers y ont fait d’importants aménagements intérieurs au
tournant de la Belle Epoque. Et c’est Henri Duchêne, un paysagiste renommé, qui s’est vu confier le réagencement du parc et
des jardins. Les parterres de broderies, bassins, vasques et statues y cohabiteront harmonieusement avec les larges pelouses
ou les prairies du « jardin anglais ». Cédé à l’Etat en 1935, le domaine sera ouvert au public jusqu’en 1962, avant que le château serve, sous de Gaulle, de résidence à… Bokassa, au chah
d’Iran ou à Hassan II. Aujourd’hui, le parc et le château sont
entièrement accessibles aux visiteurs. p lucien jedwab
« Le Château de Champs », de Renaud Serrette, Editions
du Patrimoine/Centre des monuments nationaux, 216 pages, 39 euros.
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culture | 21
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
L’élégance
apprêtée
de Jean Fautrier
Le Musée d’art moderne de la Ville
de Paris consacre une riche
rétrospective au peintre
A
ARTS
u nom de Jean Fautrier
(1898-1964), son principal
promoteur, Jean Paulhan, a attaché à demeure un qualificatif : « enragé ».
Fautrier l’enragé est paru en 1949
et toute exposition le rappelle,
comme s’il suffisait à la légitimer.
C’est le cas de la rétrospective venue du musée de Winterthur que
le Musée d’art moderne de la Ville
de Paris a reprise. A l’ensemble
venu de Suisse s’ajoutent les
Fautrier de l’établissement parisien et d’autres de collections privées françaises, jusqu’à atteindre
les 200 œuvres, ce qui est beaucoup. Toute révérence due à Jean
Paulhan, on n’y voit aucune rage.
On y verrait même à l’inverse une
élégance apprêtée. Fautrier mord
moins qu’il ne fait le beau, pour
rester à la métaphore canine.
Son histoire est d’abord celle
d’un élève français à la Royal
Academy of Arts de Londres
en 1912 – Londres car son ascendance est partiellement insulaire.
Puis la guerre, où il est gazé, et
l’installation à Paris en 1922. Sa
peinture est alors descriptive,
voisine de la Nouvelle Objectivité
allemande. Nus crus, portraits de
vieilles femmes, scènes de la vie
des humbles. Il intéresse des
galeristes de renom, Jeanne
Castel, Paul Guillaume et Léopold
Zborowski. De 1927 à 1929, il reçoit
de Guillaume un salaire mensuel.
Il peint alors des paysages de
montagne et des nus féminins,
toiles de moyen format. A la netteté de dessin et de modelé des
débuts, il préfère désormais plus
de gestualité, une matière plus
dense et le ténébrisme, les formes
ne se dégageant que partiellement d’un noir légèrement
luisant. Ces corps simplifiés font
l’apologie du désir, de la sexualité
et de la fertilité, en style préhistorique. Aussi est-ce à lui qu’en 1942
sont demandées des lithographies pour le poème de Robert
Ganzo Lespugue, du nom de la
Vénus paléolithique.
Sa notoriété n’en reste pas
moins alors assez réduite.
Gallimard refuse en 1930 les illustrations pour L’Enfer de Dante
dont André Malraux lui a passé
commande. Guillaume interrompt ses mensualités en 1929,
prenant prétexte de la crise économique. Faute de pouvoir vivre
de son art, Fautrier se rabat sur
un autre talent, le ski. En 1934, il
devient moniteur dans les Alpes,
puis gérant de boîte de nuit. Il
disparaît des chroniques. Jusqu’à
son retour à Paris en 1940, il
peint peu – des natures mortes
vaporeuses aux couleurs matissiennes. Mais assez pour perfectionner sa technique particulière : sur le papier, il pose une
couche de plâtre qui évoque grossièrement son sujet, puis travaille à l’huile en tirant parti des
aspérités et irrégularités de la
surface ainsi obtenue. Le papier
est marouflé sur toile afin de garantir sa pérennité.
Elaboré au fil des années 1930, le
procédé varie peu jusqu’à la mort
de Fautrier. Il devient sa marque
de fabrique, entre figuration et informel, matiérisme et nuagisme.
Ce style a ses règles : des couleurs
claires avec une prédilection pour
les violets, roses, bleus irisés,
verts frais ; une surface dont les
accidents appellent le toucher et
créent une sensation de fragilité
précieuse ; des formats modérés,
adaptés aux appartements mo-
Malraux reste
dubitatif devant
« ces roses et ces
verts presque
tendres qui
semblent
appartenir à une
complaisance »
« La Juive » (huile sur papier marouflé, 1943). ERIC EMO/PARISIENNE DE PHOTOGRAPHIE/ADAGP, PARIS 2017
dernes. Il s’applique également au
paysage, à la nature morte et à la
figure humaine. Le titre permet
au spectateur de mieux repérer le
flacon d’encre ou la boîte de
conserve. Quelquefois, il est d’un
exotisme de fantaisie, Milwaukee II, Sunset in Alabama.
Soupçon d’opportunisme
Le succès de Fautrier après la
Libération doit beaucoup à son
exposition en 1945 à la galerie de
René Drouin, place Vendôme à Paris. Elle s’appelle « Les Otages », du
nom d’une série réalisée durant
l’Occupation à Chatenay-Malabry
(Hauts-de-Seine), dénonçant les
crimes des nazis. Il a été beaucoup
écrit sur elle, car elle passe pour
l’exemple de la peinture qui prend
en charge l’histoire contemporaine avec des moyens plastiques
contemporains. Peut-être.
Tous les visiteurs de l’exposition de 1945 n’en étaient pas aussi
convaincus, à commencer par
Malraux et par Jean Dubuffet.
Comme le rappelle l’historienne
de l’art Marianne Jakobi dans le
catalogue, Malraux reste dubitatif devant « ces roses et ces verts
presque tendres qui semblent appartenir à une complaisance ».
Dubuffet est plus brutal : « Pour ce
qui est des histoires d’otages,
d’Oradour, etc., je m’en foutais, (…)
je ne voyais pas d’otages dans tout
cela. » On objectera qu’étant
donné le comportement de
Dubuffet durant l’Occupation,
dont le commerce de vins a alors
la Wehrmacht pour principale
cliente de son aveu même, cette
indifférence ne surprend pas.
Mais l’objection ne vaut pas pour
le résistant Malraux.
Paulhan et Francis Ponge défendent alors l’artiste contre les
sceptiques. Leurs belles proses ne
suffisent pas cependant. Qu’en
est-il précisément de cette arrestation de Fautrier par la Gestapo
en 1943 dont il aurait été tiré grâce
à l’intervention du sculpteur nazi
Arno Breker ? Quand exactement
ces œuvres sont-elles peintes ?
Quand reçoivent-elles leurs titres ?
Quand, par exemple, Fautrier
nomme-t-il La Juive un nu qui serait de 1943 ? Entre celui-ci et un
autre, daté de 1944, La Jolie Fille,
aucune différence particulière
n’apparaît. Ce sont les mêmes
procédés plastiques et seuls les
mots changent. On ne voudrait
pas devoir y soupçonner de l’opportunisme.
Les Otages ne sont pas la seule
intervention de Fautrier dans
l’Histoire. En 1956, au moment du
soulèvement de la Hongrie contre
l’occupation soviétique et de son
écrasement par l’Armée rouge, il
nomme Partisans des évocations
de visages aussi évasives que les
Otages. Pour que nul ne s’y
trompe, il ajoute le vers le plus célèbre de Paul Eluard, « J’écris ton
nom, Liberté ». Eluard est mort
en 1952, communiste fervent. Il
n’est pas certain que cet usage de
sa poésie l’aurait satisfait. p
philippe dagen
Jean Fautrier, Matière et lumière.
Musée d’art moderne de la Ville
de Paris, 11, avenue du PrésidentWilson, Paris 16e. Du mardi
au dimanche, de 10 heures
à 18 heures, 22 heures le jeudi.
Jusqu’au 20 mai. Mam.paris.fr
Micmac au Tarmac
Le ministère a chargé l’équipe de Théâtre Ouvert de prendre la suite
de Valérie Baran sur le site de l’institution consacrée à la francophonie
V
THÉÂTRE
oilà deux ans que le ministère cherchait une solution à la crise de logement de Théâtre Ouvert. Le fameux Centre national des dramaturgies contemporaines, lieu
emblématique consacré aux
« nouvelles écritures », avait en
effet été mis à la porte de ses
locaux de la Cité Véron, à Paris,
par son propriétaire, le MoulinRouge. Le 31 janvier, la décision a
enfin été prise d’accorder à sa directrice, Caroline Marcilhac, le
Tarmac, « scène internationale
francophone », avenue Gambetta,
à Paris. Alléluia.
Hélas, un problème chasse
l’autre. Valérie Baran qui, depuis
2004, dirige cette institution,
sonne l’alarme et se dit
aujourd’hui « sacrifiée sur l’autel
d’une politique gestionnaire de réduction des coûts ». Pour les équipes du Tarmac actuel, l’opération
se résume en effet à une sortie de
route, purement et simplement.
« Jusqu’au 31 janvier, il y avait deux
théâtres, le Tarmac et Théâtre
Ouvert ; aujourd’hui, objectivement l’un des deux disparaît »,
s’insurge un de ses membres.
Querelles de personnes
Il est vrai que Valérie Baran – dont
on dit en sourdine qu’elle entretient des relations difficiles avec
Régine Hatchondo, la directrice
générale de la création artistique
au ministère, son autorité de tutelle – a beau jeu de souligner que
la mission de « lieu emblématique
de la création francophone », que,
rue de Valois, on dit vouloir
conserver, n’a jamais été une spécificité des équipes de Théâtre
Ouvert, pourtant chargées « de
donner un nouvel élan à l’établissement ».
Caroline Marcilhac n’est en effet
pas une spécialiste des réseaux
scéniques de la sphère francophone, mais c’est une pragmatique. Formée à HEC, ex-directrice
de production au Festival d’Avignon de 2003 à 2011, ex-codirectrice du festival international des
arts et écritures contemporaines
(Actoral) à Marseille, elle a quelques atouts dans son jeu, à commencer par la présidente de Théâtre Ouvert : Catherine Tasca, l’ancienne ministre de la culture et de
la communication qui a aussi hérité en son temps du maroquin de
la francophonie.
Quant à Valérie Baran, les mauvaises langues rappellent qu’elle
eut moins d’états d’âme lorsque
le Tarmac, jusque-là installé à La
Villette, avait « fusionné » avec le
Théâtre de l’Est parisien, obligeant sa directrice, Catherine
Anne, à faire ses valises.
Au-delà des querelles de personnes et de lieux, l’affaire résume en
filigrane la difficulté de la scène
française à traiter la question de la
francophonie, sujet dont le président de la République se fait désormais l’apôtre. p
laurent carpentier
EN PARTENARIAT AVEC
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22 | télévisions
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Des adolescents à cœur battant
VOTRE
SOIRÉE
TÉLÉ
Malgré les maladies dont ils souffrent, des enfants hospitalisés sont bien décidés à vivre à fond leur vie
TF1
LUNDI 5 – 21 H 00
SÉRIE
transmettent aux téléspectateurs
Les Bracelets rouges, adaptation
de la série catalane Polseres Vermelles, dont, fort heureusement,
la version française a conservé
l’esprit, loin du larmoyant.
L
a visite de l’hôpital – scène inaugurale de la nouvelle série de TF1, Les Bracelets rouges – est assurée
en voix off. Celle de Côme, 8 ans et
demi, dans le coma depuis huit
mois : « Hôpital Léonard-de-Vinci
à Arcachon. Cinq étages, quatre
sections, dont une aile réservée
aux enfants malades. » Cette aile,
précisément, que nous ne quitterons pas durant six épisodes, accueille, ce jour-là, le jeune Thomas
(Audran Cattin), atteint d’une tumeur cancéreuse à la jambe gauche, dont l’amputation est prévue
pour le lendemain.
Accompagné de sa future bellemère, Aurore (Camille Lou), l’adolescent, dont le père renâcle à venir le voir, fait la connaissance de
son compagnon de chambre, Clément (Tom Rivoire), atteint de la
même maladie, déjà amputé, présent dans l’établissement depuis
neuf mois, un moral d’acier et un
humour salvateur.
Plus tard, Thomas rencontrera
la jolie Roxane (Louna Espinosa),
anorexique, hospitalisée depuis
cinq semaines ; Medhi (Azize Diabaté Abdoulaye), fracturé de partout après un accident de moto,
bon gosse à grande gueule ; Sarah
(Esther Valding), petite peste arrogante, peu concernée par ce
Azize Diabaté Abdoulaye et Michaël Youn. AURELIEN FAIDY/VEMA PRODUCTION/TF1
monde d’« éclopés cancéreux »
puisque, à la suite d’un malaise,
elle ne fait qu’attendre des résultats d’examens.
Et puis, dans cet hôpital, il y a
Côme, endormi depuis presque
un an, « une institution », dit Clément, que sa mère vient voir tous
les jours, auprès duquel les jeunes
patients se réfugient, pour parler
ou se confier, et dont la voix off
nous accompagne durant les six
épisodes. A Léonard-de-Vinci passent aussi les parents, malheureux, maladroits, solides, désemparés, culpabilisants, absents ou
trop présents. Et médecins, psychologues, aides-soignants, rééducateurs… capables d’opposer
leur force au tsunami qui menace
d’emporter, à tout instant, les malades et leurs proches.
Dans cette mini-société où les
rituels quotidiens sont autant de
repères apportés à des jeunes qui,
soumis à l’impensable, n’en ont
plus guère s’organise une autre
vie, en marge de l’extérieur. Et
pour autant, malgré l’enfermement, la souffrance et le désespoir qui l’emportent parfois, subsistent les sentiments, les amitiés
et les amours – ces liens qui nourrissent l’envie de s’accrocher.
C’est cet élan, ou cette lumière,
appelons-le comme on veut, que
En équilibre sur la ligne de crête
Car un tel sujet est du genre à faire
glisser n’importe quel scénariste,
réalisateur ou acteur sur une mauvaise pente. Or, il n’en est rien. Jamais, dans cette série, l’émotion
ne cède le pas au pathos, pas plus
que la légèreté, à l’effet empathique forcé. Cette prouesse relève
d’un travail collectif, d’une responsabilité à laquelle chacun a répondu avec un égal talent. En premier lieu, les jeunes comédiens
qui nous embarquent par une présence dont le jeu semble absent.
Mais aussi les autres, tous ceux qui
tiennent le rôle des parents (Michaël Youn, Cristiana Reali, Guy
Lecluyse, Cécile Rebboah, Pascal
Elbé) et des soignants (Lionel Abelanski, Jean-François Cayrey…),
bouleversants à ne point trop en
faire. En équilibre sur la ligne de
crête. Comme le sont le scénario
de Marie Roussin et la réalisation
de Nicolas Cuche. p
véronique cauhapé
Les Bracelets rouges, de Nicolas
Cuche. Avec Audran Cattin,
Tom Rivoire, Esther Valding,
Azize Diabaté Abdoulaye
(Fr., 2017, 6 × 52 min).
Phil, blagueur et fine gueule
Philip Rosenthal nous fait découvrir les meilleures tables et cantines de rue aux quatre coins du monde
HORIZONTALEMENT
GRILLE N° 18 - 030
PAR PHILIPPE DUPUIS
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I
II
III
IV
V
VI
VII
I. C’est quand il y a précipitations
qu’ils prennent les bonnes mesures.
II. Débauchée d’hier. Manifesta son
humeur. III. Chargé pour détruire.
Enfonçai en terrain instable. IV. Interjection. Préposition. Subira sans
consonnes. Bouts de gras. V. Evite de
tout prendre au sérieux. A pris un
grand coup de froid. VI. Ni animale
ni végétale, on la retrouve partout.
Possessif. VII. Met le feu aux organes.
Descendît sans retenue. VIII. Semblables. Noyée par la mer. IX. Enfant
d’Enée et de Créuse. Sale gosse ou sale
bestiole. X. Eviteraient des rencontres
choquantes.
VERTICALEMENT
VIII
IX
X
SOLUTION DE LA GRILLE N° 18 - 029
HORIZONTALEMENT I. Rahat-loukoum. II. Enivrés. Aire. III. Vilaines. Lam.
IV. Amères. Ai. To. V. Na. Is. Tilter. VI. Clic. Van. VII. Hélicoptères.
VIII. Ar. Eolien. Té. IX. Ridule. Téton. X. Deuxièmement.
VERTICALEMENT 1. Revanchard. 2. Animalerie. 3. Hile. Il. Dû. 4. Avari-
cieux. 5. Triés. Coli. 6. Lens. Volée. 7. Ose. Tapi. 8. Sainteté. 9. Ka. Il.
Enem (mené). 10. Oil. Tar. Te. 11. Urate. Eton. 12. Mémorisent.
1. Inabordable par sa hauteur.
2. Réussit à faire sortir. 3. La mère est
aussi mauvaise que le père. Décoré
comme un papillon. 4. Tombent du
ciel. Unités moldaves. 5. Dans la
pliure. Sorte de haricot africain.
6. Accompagne les grands événements. A fait L’Eloge de la folie.
7. Carte sur table. Droit et vert. Donne
toujours de la ièvre. 8. Déchargera de
ses obligations. 9. Tout-terrain pétaradant. Grecque forte en calculs.
10. Prêt à déborder. Au Québec à côté
des Etats-Unis. 11. Bien dégagé.
Atome. 12. Frappe un grand coup.
épouse le réprimande. Et aussi
quand celle-ci rappelle à Phil de
bien nourrir son frère Richard,
qui collabore à la série.
Double omelette au crabe
Accompagné de professionnels
des métiers de bouche, Phil visite
une ou deux grandes tables dans
chacune des villes, dont les inévitables maisons avant-gardistes où
l’on sert un charbon de légumes
(Bangkok) ou une mayonnaise
aux fourmis pulvérisées (Mexico).
Mais c’est surtout la cuisine de rue,
la « Street Food », qui l’intéresse.
On rencontrera ainsi un repris
de justice qui, à Tel-Aviv, cuisine
les plus incroyables chakchoukas
ou, à Bangkok, la légendaire Jay
Fai, dont la cantine de rue vient
d’obtenir une étoile au guide Michelin. Spécialité de la dame ? Une
double omelette – une couche fondante, une couche croustillante – à
la chair de crabe, servie en cornet,
qui vous donnera envie de prendre le premier vol pour Bangkok. p
renaud machart
Somebody Feed Phil, de Philip
Rosenthal (Etats-Unis, 6×55 min).
TF1
21.00 Les Tuche
Comédie d’Olivier Baroux
(Fr., 2011, 110 min).
France 2
21.05 Boomerang
Drame de François Favrat
(Fr., 2015, 100 min).
France 3
20.55 Brokenwood
Série. Avec Rowan Atkinson
(GB, S4, ép. 1/4 ; S3, ép. 1/4).
Canal+
21.00 Football
Monaco-Lyon.
24e journée de la Ligue 1. En direct.
France 5
20.55 C’était écrit
François Fillon : l’homme
qui ne pouvait pas être président
Documentaire de Félix Seger
(Fr., 2018, 90 min).
Arte
20.55 Le Silencieux
Film d’espionnage de Claude
Pinoteau (Fr., 1972, 115 min).
M6
21.00 Zone interdite
Transports en commun :
harcèlement, vol, agression,
les usagers n’en peuvent plus
Magazine présenté
par Ophélie Meunier.
LUN D I 5 F É VR IE R
TF1
21.00 Les Bracelets rouges
Série. avec Michaël Youn, Azize
Diabate (Fr., 2017, S1, ép. 1 et 2/6).
France 2
21.00 Unité 42
Série. (Bel., 2017, S1, ép. 9 et 10/10).
France 3
20.55 Faut pas rêver
Au Maroc, sur la route des oasis
Présenté par Carolina De Salvo.
Canal+
21.00 Baron noir
Série créée par Eric Benzekri et JeanBaptiste Delafon. Avec Kad Merad
(Fr., 2018, S2, ép. 5 et 6/8).
France 5
20.50 Désiré Landru
Téléfilm de Pierre Boutron
(Fr., 2005, 95 min).
Arte
20.50 The Reader
Drame de Stephen Daldry
(EU-All., 2008, 120 min).
M6
21.00 L’amour est dans le pré :
que sont-ils devenus ?
Télé-réalité.
0123 est édité par la Société éditrice
SUDOKU
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Expert
Complétez toute la
grille avec des chiffres
allant de 1 à 9.
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Chaque chiffre ne doit
être utilisé qu’une
2
1 6
9 seule fois par ligne,
colonne et par
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carré de neuf cases.
Réalisé par Yan Georget (https://about.me/yangeorget)
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du « Monde » SA. Durée de la société : 99 ans à
compter du 15 décembre 2000.
Capital social : 124.610.348,70 ¤.
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La reproduction de tout article est interdite
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paritaire des publications et agences de presse
n° 0722 C 81975 ISSN 0395-2037
Connaître les religions pour comprendre le monde
DES RELIGIONS
producteur de la sitcom Everybody Loves Raymond (1996-2005).
Usant des ressorts de la télé-réalité, Phil fait un commentaire face
caméra d’un humour assez irrésistible – même si l’accumulation
de bons mots peut finir par lasser.
L’un des moments les plus drôles de cette série est la conversation par Skype de Phil avec ses
parents. L’humour juif (souvent
revendiqué par le présentateur),
dans son état premier, y est plus
drôle encore, surtout quand le
père rate sa blague sur le mur des
Lamentations ou quand son
Présidente :
Laurence Bonicalzi Bridier
RÉENCHANTER
L’ISLAM
| RÉENCHANTER L’ISLAM | n°87 janvier-février 2018
S
omebody Feed Phil (« Qu’on
nourrisse Phil ! ») est la
nouvelle série documentaire nord-américaine que Netflix
vient d’ajouter à son catalogue
culinaire assez fourni, connu
notamment pour la série Chef’s
Table, créée par David Gelb.
Mais autant cette dernière est
chic et snob, avec ses séquences
de cuisine d’avant-garde illustrées par les quatuors de Beetho-
ven ou les Quatre Saisons de
Vivaldi « recomposées » par Max
Richter, autant Somebody Feed
Phil est à la portée de tous les
publics gastronomes.
Phil, c’est Philip Rosenthal. Un
type sympathique, aux yeux
bleus et ronds comme des billes,
qui joue au globe-trotteur blagueur en proposant une destination par épisode : Bangkok,
Saïgon, Tel-Aviv, Lisbonne, La
Nouvelle-Orléans, Mexico.
Il n’est ni chef ni critique culinaire : ce gourmand invétéré n’est
autre que le créateur, scénariste et
RÉENCHANTER
RÉENCHANTER L’ISLAM
L’ISLAM
les
les voies
voies du
du renouveau
renouveau
Les voies
du renouveau
JANVIER FÉVRIER 2018 N°87
NETFLIX
À LA DEMANDE
SÉRIE DOCUMENTAIRE
D IM A N C H E 4 F É VR I E R
CONVICTIONS
BORIS
CYRULNIK
GRAND ENTRETIEN
HUBERT
REEVES
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ALBERT
EINSTEIN
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Origine du papier : France. Taux de fibres recyclées : 100 %.
Ce journal est imprimé sur un papier UPM issu de forêts gérées
durablement, porteur de l’Ecolabel européen sous le N°FI/37/001.
Eutrophisation : PTot = 0.009 kg/tonne de papier
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
styles | 23
CATHRINE STUKHARD/LAIF-REA
POLOGNE
RÉP.
TCHÈQUE
UKRAINE
Ambiance underground
au Szimpla Kert,
le pionnier des « ruin bars »
créé en 2002.
AUTRICHE
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
SLOVAQUIE
Budapest
Gyor
HONGRIE
ROUMANIE
CROATIE
SERBIE
100 km
D E
C A R N E T
R O U T E
Notre journaliste a organisé
son séjour avec l’aide
de La Balaguère, spécialiste
des séjours à pied et à vélo.
Les bains Gellert, à Buda, disposent
de treize piscines. MTV.GOV.HU
budapest
puissance dix
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aller-retour au départ de
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Hôtel Parlament Un quatreétoiles moderne installé
dans un bâtiment historique, à proximité du Danube
et du Parlement. A partir de
55 euros la nuit, Hotelparlamentbudapest.com
Des festifs « ruin bars » aux eaux
sulfureuses des thermes,
visite en dix étapes de la capitale
hongroise aux deux visages,
Buda la sage et Pest la turbulente
Le Bastion des pêcheurs offre le plus beau panorama. MTV.GOV.HU
VOYAGE
es années 2000 virent
Prague et Berlin s’éveiller
de nouveau. C’est au tour
de Budapest d’être « le »
city break du moment. De ses
mille ans d’histoire, à la fois prospère et tumultueuse, souvent très
sombre, elle a conservé un patrimoine architectural surprenant.
La ville aux deux visages traversée par le Danube se découvre
aussi bien pendant les hivers glacials qu’au printemps. Voici les
dix lieux à visiter, de la verte et résidentielle Buda à sa sœur turbulente, industrielle et festive, Pest.
où s’entassent les vieilles radios
et postes de télé, pour arriver dans
un immense patio aux murs de
brique rouge et à la déco underground, entre canapés défoncés
et chaises dépareillées. On y
trouve de tout, de la brasserie
(pinte à 2 euros) au studio d’enregistrement, du marché bio au bar
à vin, du cinéma en plein air à la
location de vélos… Les étages abritent d’autres salles, avec concert
live à toute heure. Ici, une jeunesse cosmopolite refait le
monde. Une énergie créative que
l’on trouve dans des dizaines de
ruin bars, à découvrir en déambulant dans les ruelles charmantes
de ce quartier en plein essor.
L’énergie des « ruin bars » Au
grand dam des riverains, mais
pour le bonheur des fêtards, le
quartier juif a vu fleurir depuis
une quinzaine d’années une multitude de pubs. Ephémères pour
certains, plus pérennes pour
d’autres, ils sont devenus un pôle
d’attraction de la vie nocturne.
Installés dans des immeubles délabrés, ces ruin bars ou romkocsma sont souvent ouverts jusqu’à 2 heures du matin. Le pionnier, créé en 2002, Szimpla Kert,
est désormais prisé des touristes.
On entre par un drôle de corridor
La mémoire juive à Dohany
Cette synagogue, la plus grande
d’Europe, a une architecture qui
ne laisse pas indifférent, tant ses
styles sont mêlés. On y retrouve à
la fois une inspiration chrétienne,
mauresque, byzantine qui en fait
presque un lieu œcuménique.
Lors de son inauguration, en 1859,
la communauté juive estimait
que c’était la « plus belle synagogue catholique du monde »… A
gauche de la bâtisse, un jardin
constellé de pierres tombales, qui
abrite, dans quatre fosses communes, les 2 300 juifs morts de
budapest
L
Sous le Pilis bat le cœur de la terre
Marre d’arpenter la ville ? Les environs de Budapest offrent
de très belles occasions de balades et de randonnées à moins
d’une heure de route. Au nord de la ville, à proximité de Visegrad
se trouvent les fameuses collines du Pilis. La légende voudrait
que l’on entende battre ici le cœur de la Terre… Pour l’avoir fait,
on n’a pas entendu grand-chose. Seulement le souffle
des marcheurs. Mais l’effort – une quinzaine de kilomètres –,
très mesuré, en vaut la chandelle. Pendant pratiquement toute
la balade, on aperçoit le Danube et ses grandes boucles en
contrebas ; majestueux. On poursuit l’ascension, à travers bois,
à flanc de montagne, au milieu de superbes massifs karstiques,
pointés vers les ciels, telles des chandelles avant d’arriver au
Graal : un superbe belvédère, à 639 mètres d’altitude. De vastes
panneaux sur la complexe histoire de ce pays rappellent que
venant d’Oural, les Magyars ont colonisé la plaine de Pannonie.
Un livre d’histoire à ciel ouvert.
froid, de faim ou de maladie dans
le ghetto de la ville, de novembre 1944 à janvier 1945. Emouvant, tout comme le saule pleureur en métal, œuvre de l’artiste
Imre Varga, que l’on trouve au sortir de la synagogue. Erigé à la mémoire des 600 000 juifs hongrois
victimes du nazisme, il a été financé par Tony Curtis, l’acteur
américain d’origine hongroise.
La basilique sans fin Ce vaste
édifice de style néo-Renaissance
vaut le détour. Plus grande église
catholique de la ville pouvant accueillir 8 500 fidèles, plus haut bâtiment, deuxième plus grande
église de Hongrie après celle
d’Esztergom et, surtout, un record de durée pour la construction. Les travaux ont débuté
en 1851 pour se terminer en 1905.
A tel point que l’équivalent de notre célèbre « quand les poules
auront des dents » est devenu en
hongrois « quand la basilique sera
terminée ». L’entrée est libre, mais
il en coûte 600 forints (environ
2 euros) pour grimper dans le
dôme, en ascenseur ou à pied, et
profiter de la vue à 360 degrés.
Le zoo et les Héros Dans le quartier de Varosliget (le bois de la
ville), plusieurs sites se concentrent sur un kilomètre carré : de
part et d’autre de la place des Héros, deux musées, dont celui des
beaux-arts, hélas provisoirement
fermé… Il y a aussi le zoo, avec sa
superbe serre construite par Eiffel,
la patinoire en hiver, sur laquelle
on canote l’été, ainsi que le très
kitsch château de Vajdahunyad,
qui abrite l’actuel Musée de l’agriculture. La place des Héros, vaste
esplanade semi-circulaire, avec
un imposant monument de 1896
dans son centre, commémore les
mille ans d’histoire magyare. L’archange Gabriel observe les alentours juché sur une colonne de 36
mètres de haut. A ses pieds, les
chefs des sept tribus et, derrière
lui, dans une colonnade semi-cir-
MIDI EST L’HEURE IDÉALE
POUR ASSISTER
À LA SPECTACULAIRE
RELÈVE DE LA GARDE
DU PALAIS ROYAL.
UNE CHORÉGRAPHIE
À LA FOIS MARTIALE
ET POPULAIRE
culaire, les statues de ceux qui ont
fait l’histoire de la Hongrie.
Les eaux fumantes des bains
Avec les bains Gellert situés à
Buda, au pied de la colline du
même nom, et les bains Lukacs,
les bains Szechenyi sont sûrement les plus beaux, ceux qui collent au plus près de l’imaginaire
balnéaire, avec leurs eaux fumantes à 37 °C. Statues, sculptures,
peintures… l’entrée a des airs de
musée. A l’intérieur, on alterne
bain très chaud, sauna et fontaine
de glaçons. Mais l’endroit le plus
magique reste la piscine extérieure (surtout lorsqu’il neige dehors !) au cœur de bâtiments jaunes néobaroques. Là, les papys
hongrois jouent aux échecs dans
l’eau, comme sur les photos… A
noter que la vague festive qui s’est
emparée de Budapest n’a pas
épargné les thermes : tous les samedis soir, les bains se transforment en une vaste discothèque où
la bière remplace l’eau sulfureuse.
La pause-café sur Andrassy
Cette artère majeure part de la
place des Héros jusqu’au centreville. Deux possibilités : la parcourir en sous-sol, dans le métro,
pour admirer les stations de marbre et de poutrelles en fer. Ou la remonter à pied (2,5 km) pour faire
quelques haltes, par exemple au
café Callas, un très bel établissement art déco. L’endroit pour voir
et être vu. Sous les grandes voûtes
du restaurant, ou en terrasse, on
teste (enfin) un délicieux goulasch, évidemment plus raffiné
que celui servi dans les ruin bars.
Tout près se trouve l’opéra (pour
l’instant en travaux). Sachez qu’il
coûte moins cher d’assister à un
spectacle que de visiter l’édifice.
La décennie de la terreur Située
au 60 de la rue Andrassy, la Maison
de la terreur raconte l’histoire hongroise entre 1944 et 1956. Une histoire mouvementée, y compris
pour ce bâtiment cossu du
XIXe siècle. De 1937 à 1945, il fut le
siège des Croix fléchées, le mouvement fasciste hongrois. Puis, jusqu’à l’insurrection de 1956, celui
de la police secrète communiste, la
triste AVH. Inauguré il y a quinze
ans, le musée présente des films
d’archives, des cellules de prison et
d’interrogatoire reconstituées et
une impressionnante salle des fiches. Aussi dérangeant qu’émouvant. Cet immeuble de 5 000 mètres carrés devient à lui seul un
monument commémoratif à toutes les victimes de la terreur.
Le oui de Sissi Passons de l’autre
côté du Danube, sur la colline de
Buda, pour faire un clin d’œil aux
fans de Sissi l’impératrice. C’est
dans cette église catholique que
François-Joseph et Elisabeth de
Wittelsbach ont été couronnés roi
et reine de Hongrie. L’une des raisons pour lesquelles nombre de
couples s’y marient… Le lieu de
culte est aussi célèbre pour son
histoire agitée. Erigée à partir du
XIIIe siècle, l’église fut transformée
en mosquée sous Soliman le Magnifique avant de redevenir église,
détruite et reconstruite. La restauration est aujourd’hui terminée et,
pour peu qu’il y ait un rayon de soleil, son toit de tuiles vernissées et
colorées se détache du ciel bleu.
L’hommage aux pêcheurs C’est
du Bastion des pêcheurs que l’on
a le plus beau panorama sur Bu-
PR EN D R E U N VER R E
Parmi les nombreux « ruin
bars » du quartier juif,
le Szimpla Kert est
le pionnier. Ne manquez
pas le marché fermier du
dimanche et les soirées live
du jeudi et vendredi.
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autour de thèmes
ou de quartiers.
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dapest et le Danube. Un chemin
de ronde ponctué de sept tours
représentant les sept tribus magyares qui ont fondé le pays. Pas
de vieilles pierres ici, son édification date des années 1900. Il rend
hommage aux pêcheurs qui défendaient les remparts au
Moyen-Age. Pour y accéder, il faut
payer. Astuce : la vue est identique au restaurant Halaszbastya
installé sous le chemin. Si le
menu est cher, le café en terrasse
est à 3 euros.
La descente vers Pest Midi est
l’heure idéale pour assister à la
spectaculaire relève de la garde du
palais royal. Une chorégraphie à la
fois martiale et populaire, rythmée par des roulements de tambour, derrière un cordon de sécurité. Si le château ne se visite pas,
deux musées sont hébergés dans
ses ailes : la Galerie nationale hongroise et le Musée historique de
Budapest. Pour redescendre vers le
célèbre pont de Chaînes, prenez le
funiculaire – le deuxième plus
vieux au monde – et son curieux
wagon à trois niveaux. Placezvous devant, pour une vue de carte
postale sur Pest, depuis Buda. p
françois bostnavaron
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
24 | entretien
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Marlène Schiappa,
en août 2017.
JULIEN DANIEL/MYOP
POUR « LE MONDE »
A
u moment où la secrétaire d’Etat
à l’égalité
femmes-hommes,
Marlène Schiappa, prépare un
projet de loi contre les violences
sexistes et sexuelles, elle publie Le Deuxième
Sexe de la démocratie, aux Editions de l’Aube.
Je ne serais pas arrivée là si…
Si je n’avais pas eu d’enfants ! Peut-être
même si je n’avais pas eu de filles ! Mon élan,
mon moteur, mon inspiration sont nés de
cette maternité que j’ai profondément désirée. C’est elle qui m’a poussée à créer le réseau
« Maman travaille », destiné à penser la conciliation entre vies familiale et professionnelle,
et qui a fait décoller ma carrière. Car devenir
mère à 24 ans, c’était d’emblée affronter deux
challenges. L’un, tout à fait personnel : réussir
un beau parcours professionnel pour que mes
filles soient fières de moi. L’autre, plus global :
œuvrer à une amélioration de la condition des
femmes afin que mes deux filles vivent plus
tard dans un monde agréable.
Aviez-vous déjà une perception très vive
des inégalités femmes-hommes ?
Bien sûr ! Mais elles sont encore plus terrifiantes quand on les projette sur ses propres
filles. Avoir une petite fille plutôt qu’un petit
garçon, c’est intégrer l’idée qu’elle aura une
probabilité plus grande d’être battue, harcelée, agressée sexuellement, assassinée.
Qu’elle sera davantage humiliée dans sa vie
professionnelle, discriminée, moins bien
payée, moins bien promue. Et qu’elle passera
statistiquement plus de temps à faire des tâches ménagères plutôt que des tâches épanouissantes. Le seul fait de naître fille fait
s’abattre sur la tête d’un enfant une tonne
d’injustices. J’en ai fait un sujet de combat.
Etre maman était-il essentiel pour vous ?
J’aurais été désespérée si je n’avais pas pu
avoir d’enfant ! Tant pis pour le cliché, mais je
suis méditerranéenne et je viens d’une famille nombreuse. Avoir des enfants était
essentiel. J’y aspirais depuis toute petite.
C’était l’un de nos principaux sujets de conversation avec ma sœur cadette, qui a ellemême cinq enfants. On jouait sans cesse à la
maman, on avait des Barbie-mamans, et on
passait nos étés corses, avec nos cousines, à
élaborer des listes de prénoms pour nos
futurs enfants. Un moteur, je vous dis !
Petite fille modèle ou « garçon manqué » ?
Non, je me sens à la fois très fille et très
garçon. Je jouais à la Barbie, mais à Noël je
rêvais d’un Circuit 24 et j’avais des voitures
téléguidées. J’étais portée sur la maternité et
le mariage, perçus comme des aspirations
féminines, mais tous mes amis étaient des
garçons. C’est à partir du moment où j’ai eu
mes filles que j’ai ressenti un élan de solidarité avec les autres femmes. Le fait de partager l’expérience de la grossesse et, du coup,
de nous sentir unies par une communauté
de destin. C’est presque mystique.
Quel est le socle sur lequel vous vous êtes
construite ?
Je viens d’un milieu très populaire, mais j’ai
eu la chance de m’en extraire par deux fois au
cours de ma scolarité. La première, c’est quand
j’ai été prise presque par hasard à l’école de la
Maîtrise de Paris, à 10 ans, encouragée par ma
prof de musique de Belleville, qui m’a aidée à
monter mon dossier. Moi qui habitais le 19e arrondissement, j’ai donc eu la chance de faire
un an de conservatoire à plein temps dans
le 8e. Et c’est fou ce que j’ai appris cette année-là ! On a fait des concerts, des voyages,
enregistré le générique d’une émission de
télé. On nous a appris à gérer notre stress devant le public, à développer un sens du collectif, sans perdre l’esprit de compétition.
Et la seconde fois ?
C’est quand une super prof de français et
une bonne conseillère d’orientation ont pris
le temps d’étudier avec moi les options qui me
permettraient d’échapper au lycée de secteur
pour aller dans un lycée parisien réputé. J’ai
pris russe et latin, et hop, de Belleville, j’ai été
propulsée dans le 16e. La chance. Toute ma vie,
je suis tombée sur des profs qui ne songeaient
qu’à m’aider. Je revois encore cette institutrice
de Belleville à qui j’avais dit : « Quand je serai
grande, j’écrirai des livres et j’entrerai à l’Académie française. » Au lieu de hausser les yeux au
ciel en disant : « Tu habites une cité HLM, tu
étudies en ZEP, il n’y a aucune chance pour
que tu croises la route d’un éditeur », elle s’est
exclamée : « C’est génial ! Tiens, je vais te noter
mon adresse personnelle pour que tu m’envoies
tes livres. » Et elle l’a fait !
Marlène Schiappa « On ne m’a
jamais dit :“Ce ne sera pas possible” »
JE NE SERAIS PAS ARRIVÉE LÀ SI… « Le Monde » interroge une personnalité avec,
pour point de départ, un moment décisif pour la suite de sa vie.
Cette semaine, la secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes explique
la force d’un engagement envers les femmes lié à sa maternité
La positive attitude…
C’est vrai. Personne ne m’a jamais dit : « Ce
ne sera pas possible. » Quand j’ai séché des
cours, vers 16-17 ans, ma prof de sciences éco
m’a écrit à la maison : « Ne séchez pas ! J’ai vu
sur votre fiche que vous vouliez être journaliste, écrire des livres ou faire de la politique.
Vous pouvez faire tout ça. Mais il faut revenir
en cours ! » Vous voyez ? J’ai vraiment été
gâtée. Et pourtant, nous étions pauvres et il y
avait un gouffre entre le train de vie de mes
copines du 16e et le mien. On galérait pour
payer la cantine alors qu’elles se faisaient des
week-ends shopping à Londres.
Quelle est la première valeur que vos parents vous ont transmise ?
Le travail ! Je n’ai jamais vu ma mère assise
sur un canapé, ne serait-ce que pour regarder
la télévision. Jamais ! Quand je suis née, elle
était instit stagiaire et n’a eu de cesse de passer tous les concours jusqu’à devenir proviseure. Même cursus pour mon père. Employé
à la Caisse d’allocations familiales (CAF) et
syndicaliste à ma naissance, il a passé le
capes pour devenir professeur au collège,
puis à l’université ; il a fait un doctorat, est devenu historien, a écrit des livres, et il préside
aujourd’hui un institut de recherche. J’ai toujours vu mes parents étudier et tenter de
s’élever par un travail intellectuel.
Et cela oblige ?
Oui, forcément. Je viens d’une famille d’enseignants. Grand-mère, oncles, tantes, parents, sœur… L’école, chez nous, est quelque
chose de sacré. Les profs ont toujours raison,
une note moyenne est un scandale. Mais ma
passion était d’écrire, et je me battais avec
mon père, dès 8 ans, pour taper mes petites
histoires (« les aventures de Lisa Faroicluse »)
sur son ordinateur dès qu’il était libre. « Dépêche-toi ! disait-il. J’ai besoin de travailler ! »
Vos parents étaient l’un et l’autre très
politiques…
Oui. Ils parlaient si souvent de Marx et de
Trotski que je pensais que c’étaient des amis
de la famille. Mon père raconte qu’à 5 ou
6 ans, je suis entrée un jour dans le salon où
ils discutaient avec leurs copains et j’ai dit :
« Ah ! C’est une réunion de cellule ? » Le dimanche matin, il nous emmenait d’ailleurs distribuer des tracts sur les marchés et j’ai assisté à
un nombre incalculable de meetings à la Mutualité. Ça donne une culture ! Louise Michel,
Rosa Luxemburg, Gracchus Babeuf… Les figures de la gauche de la gauche n’ont pas de
secret pour moi. Les livres étaient à portée de
main – mon grand-père corse nous en
envoyait des colis – et on discutait. Nos réunions familiales étaient pleines de désaccords, mais ça forge l’esprit critique et un
sens de l’argumentation.
On vous décrit souvent comme une « fille
à père » ou « fille au père » pour le jeu de
mots. Jean-Marc Schiappa a-t-il donc une
influence capitale dans la vie de sa fille ?
Il y a toujours des fantasmes autour de mon
père ! Parce qu’il a des engagements radicaux,
qu’il est libre-penseur, disert, charismatique ;
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
entretien | 25
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
1982
2008
2014
2017
Naissance à Paris
Création du blog
puis de l’association Maman
travaille
Adjointe au
maire du Mans
chargée de l’égalité, de la lutte
contre les discriminations et de la
charte LGBT
Secrétaire d’Etat
chargée de l’égalité
femmes-hommes
et parce qu’après la séparation de mes parents, j’ai décidé, à 13 ans, de vivre avec lui.
Ce n’est pas un choix si courant
pour une petite fille…
C’est vrai. D’autant que l’éducation avec lui
était stricte. Pas le droit de regarder la télé,
considérée comme abrutissante. Pas le droit
aux jeux vidéo. Pas de sortie en boîte à l’adolescence. Pas le droit de découcher ni d’inviter un copain à dormir à la maison. Quand j’ai
eu mon premier petit ami, il ne m’a pas
adressé la parole pendant une semaine. Mais
on était complices et fondamentalement attachés l’un à l’autre. Après mon départ de la
maison à 18 ans, il était capable de débarquer
à mon boulot, complètement angoissé parce
qu’il ne m’avait pas eue au téléphone depuis
deux jours. Aujourd’hui encore, on s’appelle
souvent. On s’engueule, mais c’est toujours
respectueux. Il y a quelques années, il m’a
dit : « Tu as écrit plus de livres que moi. » J’ai répondu : « Oui, et ils se vendent mieux que les
tiens. » Et lui : « Mais les miens sont plus intéressants. » J’ai ri : « Enfin papa, ce n’est pas un
concours ! » Il y a quelques semaines, il m’a
appelée pour me dire : « Je n’ai pas reçu ton
livre sur la laïcité. Comme c’est un sujet dont
j’ignore tout, cela me plairait d’apprendre des
petites choses. » Alors que c’est son domaine
d’expertise !
Quelle influence idéologique lui
reconnaissez-vous ?
Sans doute m’a-t-il transmis une conscience de classe, car je sais d’où je viens :
d’une famille modeste. Une de mes arrièregrands-mères était femme de ménage, une
autre paysanne. Une autre, qui ne savait ni
lire ni écrire, a grandi en usine et dans une extrême pauvreté. Mais je ne vois pas pour
autant le monde comme lui, en termes de
lutte de classes. Quand j’ai fait de la sociologie, je lui ai dit : « Il y a les dominants et les dominés économiquement. » Non ! a-t-il rugi : « Il
y a les oppresseurs et les opprimés ! »
Quand vous êtes-vous rebellée ou distanciée par rapport à ses convictions ?
J’ai toujours eu de la distance. Quand il
râlait parce que le pain n’était pas bon dans la
boulangerie de notre quartier et qu’il regrettait qu’il n’y en ait pas une deuxième pour
nous donner le choix, je le charriais : « Tu vois
bien que le capitalisme a du bon ! » Et puis,
vers 17 ans, dans un élan conservateur et
attirée vers les forces de l’ordre, j’ai préparé le
concours de la gendarmerie.
Ça ne pouvait pas lui plaire !
Pire que ça ! Parfaitement théâtral, il a crié :
« Il est impensable que j’aie une fille dans la
gendarmerie. Je te renierai ! » J’ai répondu :
« Tant pis ! » Mais j’ai laissé tomber.
Qu’espérait-il pour vous ?
Que je sois heureuse avant tout. Peut-être
aussi que je devienne militante du mouvement ouvrier. D’ailleurs, il n’a cessé de nous
abonner, ma sœur et moi, à Informations
ouvrières, du Parti ouvrier indépendant. « Arrête !, lui ai-je dit. Je ne le lis pas. C’est du papier
gâché ! » Mais c’est un homme intelligent et
compréhensif. Il ne m’a jamais freinée, toujours fier de ce que je faisais, même quand je
suis entrée dans la pub ! Quand je lis dans un
journal que j’ai grandi « dans l’ombre écrasante
de ce père », je trouve ça grotesque. C’est la personne la plus gentille du monde. Un hypersensible. Authentiquement blessé par la souffrance et la misère qu’il observe autour de lui.
Macho ?
Très féministe, au contraire ! Fermement
décidé à ce que rien ne soit fermé à ses filles.
Mais conscient que le monde est bien plus
cruel pour les femmes. « Avoir eu beaucoup de
compagnes peut me faire passer pour un Don
Juan, nous disait-il. Mais vous devez savoir
qu’une femme adoptant ce même comportement aurait une réputation épouvantable. »
Le libre-penseur qu’il est ne vous a donc
pas donné d’éducation religieuse…
Aucune. J’ai donc été attirée, très jeune, par
tout ce qui était religieux ! Mon premier petit
copain était musulman, et je me suis beaucoup intéressée à sa religion. Je suis allée à la
Mosquée de Paris et j’ai acheté plein de livres
d’analyse du Coran. Puis j’ai fait la même
chose pour la Bible et la Torah. Je voulais
rattraper mon inculture.
Etes-vous devenue croyante ?
Non. Je dirais que je suis agnostique. Je
laisse une place au doute.
« Etre blogueuse
m’a appris tant
de choses ! C’est
là que j’ai pu
entendre les désirs
et préoccupations
des femmes »
J’ai lu que, pour conjurer votre peur
de l’avion, vous récitiez des « Je vous
salue Marie »…
C’est vrai ! Savez-vous comment je l’ai appris ? En regardant Le Parrain ! C’est le film
préféré de mon père, et on l’a tellement regardé avec lui qu’on en connaît les dialogues
par cœur. Le Parrain tue son frère et récite un
Je vous salue Marie.
Votre mère rêvait-elle de vous voir
fonctionnaire ?
Comme toute la famille ! D’ailleurs, ils
étaient tous morts d’inquiétude pour moi
avant que j’entre au gouvernement. Ma mère
m’envoyait chaque mois des fiches de concours de l’Education nationale : « Regarde !
C’est formidable ! Bibliothécaire catégorie B.
Tu aurais un bon salaire et une retraite ! » Ou
bien : « Tu sais qu’on peut faire des nouvelles
technologies dans l’éducation nationale ? Tu
aurais la sécurité de l’emploi jusqu’à ta retraite ! » Mais moi, ça me stresse ! Je n’arrive
même plus à respirer à l’idée de faire le
même métier jusqu’à ma mort ! J’ai attendu
si longtemps d’être adulte et de mener ma vie
comme bon me semble.
tribune, « Où sont les violeurs ? », sur le Huffington Post, elle a été partagée des millions de
fois. C’est ce qui m’a poussée à écrire un livre
sur « La culture du viol » que seules les Editions
de l’Aube ont eu le cran de publier, en 2017.
Et pourtant, le bac en poche,
vous avez flotté…
Je ne pensais pas l’avoir. Alors faute d’inscription à une école, je suis partie en Corse, à
la stupéfaction générale. Je m’y suis mariée,
j’ai fait des petits boulots, compris que je
n’étais pas heureuse, divorcé rapidement. A
mon retour à Paris, j’ai fait une année de géographie à la Sorbonne, tout en travaillant
pour gagner ma vie. J’ai compris que ça ne
mènerait à rien et me suis inscrite dans une
école de communication en cours du soir.
Parallèlement, j’ai trouvé une place dans
l’agence Euro-RSCG.
Est-ce par votre blog que vous aviez été
alertée sur le sujet ?
Non, c’est dans le cadre de ma mission d’adjointe au maire du Mans chargée notamment de l’égalité femmes-hommes que j’ai
accumulé les témoignages. Vous n’imaginez
pas ce qu’on entend dans une permanence
d’élue ! J’en étais toujours bouleversée. Un
jour, j’en parle à un déjeuner avec une dizaine
de copines, et soudain, elles aussi se mettent
à parler. Un #balancetonporc entre nous. Des
coups, des agressions, des harcèlements, des
viols. Au bout d’un moment, je dis : « Vous
vous rendez compte ? On est dix, et on a toutes,
sans exception, plusieurs histoires à raconter ! » Et j’ai entrepris des recherches sur le sujet des violences sexuelles pour la Fondation
Jean Jaurès, convaincue que les femmes,
grâce aux réseaux sociaux, parviendraient
un jour à s’unir pour dénoncer ce fléau.
Alors, l’univers de la pub ?
J’adorais, mais les horaires étaient trop
contraignants quand on a un bébé ! J’ai démissionné. Pendant mon congé maternité,
j’ai heureusement passé ce qu’on appelle une
« validation des acquis de l’expérience » à
l’université de Grenoble, ce qui me permettra, après une licence de communication, de
passer en cours du soir un master en lettres
modernes et d’envisager un doctorat sur les
mises en abîme chez Flaubert et Madame
Bovary. Le dossier d’inscription était sur mon
bureau, à la mairie du Mans, lorsque la campagne présidentielle m’a entraînée dans une
tout autre aventure.
Mais comment gagniez-vous alors
votre vie ?
En partant de chez Euro-RSCG, je voulais
écrire et faire du journalisme, tout en consacrant le plus de temps possible à ma fille. Je
crée un site Web appelé Les Pasionarias :
« Premier féminin sans pub, sans régime et
sans Paris Hilton. » Mais ça ne marche pas.
Heureusement, je rejoins le Bondy Blog, et là,
j’ai la chance de rencontrer des professionnels comme Serge Michel [ fondateur du
Bondy Blog et ancien responsable du Monde
Afrique], qui m’apprennent les techniques
du journalisme, d’Internet, de l’animation de
communautés. J’apprends tout en accéléré.
Je lance mon blog « Maman travaille »,
hébergé par Yahoo!. Et là, ça cartonne. Ça fait
boule de neige. Je crée une association avec
d’autres femmes, des éditeurs m’appellent. Je
suis dépassée par le truc !
On s’est pourtant moqué de votre passé
de « blogueuse »…
Quelle bêtise ! Cela m’a appris tant de choses ! Mon père allait sur les marchés pour
écouter ce que disaient les gens. Moi, c’est
grâce à Internet que j’ai pu entendre, sans filtre, les désirs et les préoccupations des femmes. Vous savez quels étaient mes articles les
plus lus sur « Maman travaille » ? « Comment
travailler avec des nausées », « Comment s’habiller, s’asseoir, retourner au travail quand on
a une cicatrice de césarienne ou vécu une épisiotomie », « Comment prolonger mon congé
maternité ». Huit millions de lecteurs pour le
premier. Douze millions sur le deuxième.
Sans parler des questions relatives aux violences obstétricales. Treize millions de femmes
ont tapé ce sujet sur Yahoo! alors qu’il échappait aux radars des politiques publiques. C’est
grâce à mon blog que j’ai ainsi pu capter cet
« air du temps » et m’attaquer aux tabous.
Comme le sujet du viol…
Aucun éditeur, aucun magazine ne voulait
entendre parler de ce sujet ! « Pas assez feel
good ! » Mais quand j’ai fini par écrire une
¶
Laïcité, point ! de Marlène
Schiappa (Editions
de l’Aube, 80 pages, 9,90 €)
Le Deuxième Sexe
de la démocratie,
de Marlène Schiappa
(Editions de l’Aube,
168 pages, 16,80 €)
C’était bien avant l’affaire Weinstein…
Oui, et ce qui se passe aujourd’hui est vraiment historique. C’est comme si on avait retiré
le bandeau sur les yeux de tas de gens qui
n’imaginaient pas l’ampleur du problème et
ses implications sur la vie des femmes.
Notamment sur l’inégalité professionnelle. Or
tout est lié ! Quand on sait qu’une femme sur
sept déclare avoir vécu une agression sexuelle,
que près de 4 % des femmes déclarent avoir
subi un viol ou une tentative de viol, je ne vois
pas comment on peut exiger qu’elles soient
audacieuses et conquérantes dans l’entreprise
ou la sphère publique. Quand on a passé
quarante minutes dans les transports à raser
le mur, à regarder ses pieds, à se faire discrète
pour ne pas se faire remarquer, on ne peut pas,
à la minute où l’on franchit la porte du bureau,
se redresser d’un coup, se mettre à parler fort
et exiger une place prééminente. C’est ainsi.
Tant qu’il y aura violence et harcèlement de
rue, les femmes ne seront pas dans les dispositions nécessaires pour conquérir l’égalité
professionnelle.
Quand en avez-vous parlé à Emmanuel
Macron pour la première fois ?
Quand il est venu au Mans visiter mon association Maman travaille et que je lui ai offert
mon livre Plafond de mère (Eyrolles, 2015) en
pressentant que s’il y avait un candidat qui
pouvait s’emparer d’un tel sujet et incarner la
cause des femmes, c’était lui. Et de fait, c’est le
premier président en exercice à avoir, très
solennellement, à l’Elysée, demandé d’observer une minute de silence en hommage à toutes les femmes mortes sous les coups de leur
conjoint ou victimes de sexisme. C’était une
première mondiale (le 25 novembre 2017) et
j’en étais tellement fière !
Dans votre ouvrage « Le Deuxième Sexe
de la démocratie », vous déplorez le manque de solidarité entre femmes…
Oui. J’ai vécu des épisodes très rudes à mon
arrivée en politique au Mans. Des rivalités et
des jalousies féminines affreuses de la part de
mes colistières plus âgées, qui m’ont perçue
comme une intrigante et une carriériste, alors
que j’avais simplement accepté la proposition
du maire de rejoindre son équipe, lorsque j’ai
déménagé dans cette ville moderne et gayfriendly. Alors en arrivant à En marche !, j’ai
parié sur des pratiques inverses. On a fait un
pacte entre femmes de la même génération.
Un pacte de bienveillance et de sororité. Et je
vous assure que, si j’ai tenu pendant la campagne, alors que j’avais arrêté de bosser, que je
me ruinais en baby-sitting et en billets de
train pour parcourir la France, que je voyais
peu mes enfants, que j’étais crevée et endettée, c’est grâce à ce cercle de solidarité. On s’est
magnifiquement épaulées. Et ça continue !
En fait, c’est la presse que vous accusez
d’être la plus sexiste…
Parfaitement ! Quand j’ai été nommée au
gouvernement, la presse a parlé davantage de
mon physique que de mes propositions ou de
mon bilan d’élue au Mans. Mes ongles, mes
cheveux, ma voix… Tout y passait. Un journaliste avec une carte de presse a écrit que j’avais
« une silhouette de chaude panthère évadée
d’une crique sicilienne ». Un autre a parlé de ma
« poitrine débordante », la presse d’extrême
droite a écrit « la reine des salopes ». Tout pour
me sursexualiser et me discréditer. Ma fille est
en âge d’aller sur Internet et pendant les deux
premiers mois, je paniquais à l’idée qu’elle découvre ce qui s’écrivait sur sa maman. Oui,
c’était blessant. J’accepte toutes les critiques,
mais qu’on me fasse passer pour une bimbo
écervelée parce que je suis jeune, que j’ai les
cheveux longs et que je viens des quartiers populaires, cela témoigne à la fois du sexisme et
du mépris de classe. J’ai 35 ans, j’ai écrit 17 livres et cela fait quinze ans que je forge mon
expertise sur les inégalités femmes-hommes.
Vous avez été très exposée ces derniers
mois. Avez-vous changé ?
Je suis moins insouciante. Jusque-là, l’envie
était mon seul moteur. Et lorsque je m’ennuyais, je partais, libre comme l’air. Désormais, tout ce que je dis ou fais peut avoir de
graves conséquences. Alors quand mes filles
me disent, navrées : « On ne peut pas aller au
parc ? », ma réponse est invariable : « J’appartiens au gouvernement de la cinquième puissance mondiale et vous pensez que j’ai le
temps d’aller me balader ? »
Non ! Vous ne leur dites pas ça !
Bien sûr que si. C’est du second degré et on
en rigole. Pareil quand mon mari insiste pour
que j’aille au cinéma. « Je suis membre du gouvernement de la cinquième puissance mondiale et tu voudrais que je m’arrête de travailler pour aller au cinéma ? »
Trouve-t-il ça drôle ?
Non. Ça l’énerve, mais peu importe. Ce que je
veux dire, c’est que je suis consciente du poids
de ma responsabilité. J’ai passé le dernier
week-end dans la Sarthe avec des policiers et
des gendarmes qui m’ont fait entendre les enregistrements d’appels d’urgence au 17. Et c’est
terrible. On vit les scènes de violence en direct,
les coups, les menaces, la panique, les cris
d’enfants en arrière-fond. J’ai aussi vu les
plaintes de très jeunes filles agressées sexuellement à la sortie du tramway. Pas « importunées ». Violées. Alors au-delà des débats #metoo qui me passionnent, au-delà des tribunes
d’actrices et d’intellectuelles parisiennes, je
veux atteindre ceux qui n’ont pas l’habitude
de parler de ces choses. Faire comprendre aux
filles du fin fond de la Sarthe, de la Corse, de la
Guyane ou de la région parisienne que leur
corps leur appartient. Et marteler aux garçons
que le viol est un crime et que le corps des
jeunes filles n’est pas à leur disposition.
Des critiques ont été émises après votre
réaction très vive aux propos de l’avocat
de Jonathann Daval visant à amoindrir
la responsabilité de son client dans
le meurtre de son épouse. Etiez-vous
dans votre rôle ?
Dans cette affaire, le sujet n’est pas Marlène
Schiappa, ce sont les violences conjugales. Je
suis rattachée au premier ministre et dans la
feuille de route qu’il m’a donnée, il me demande de travailler à l’abaissement du seuil
de tolérance de notre société aux violences
sexistes et sexuelles. Nous nous sommes
parlé au téléphone. J’ai deux armes : l’action
publique et la parole publique. Il est donc de
mon devoir de dénoncer tout ce qui minimise les violences dont les femmes sont victimes, ce que je fais depuis ma nomination.
Y a-t-il de grandes femmes dans votre
panthéon personnel ?
Non. Je suis très Oscar Wilde : « Soyez vousmême. Les autres sont déjà pris. » p
propos recueillis par annick cojean
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26 |
DÉBATS & ANALYSES
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
LA TRIBUNE COMME FORME D’OPPOSITION
« L’intellectuel
ne retrouvera pas seul
sa gloire passée »
Pour le sociologue Laurent Jeanpierre, l’onde de choc provoquée
par l’élection d’Emmanuel Macron est à l’origine de l’effervescence
dans le débat d’idées qui a cours, et dont les médias sont les vecteurs
Entretien
P
rofesseur au département de
science politique de l’université Paris-VIII - Vincennes - Saint-Denis, Laurent
Jeanpierre est membre du Centre de
recherches sociologiques et politiques
de Paris (CNRS - Paris-VIII - Paris-X). Codirecteur avec Christophe Charle de La
Vie intellectuelle en France (I. Des lendemains de la Révolution à 1914. II. De
1914 à nos jours, Seuil, 2016), Laurent
Jeanpierre fait une analyse critique de
la mobilisation des intellectuels dans
l’espace médiatique.
La bataille des tribunes et
la soudaine visibilité de la prise
de parole des intellectuels
sont-elles le signe du regain
de l’intervention du penseur
« engagé » dans la cité, ou bien celui
d’un espace vacant laissé par
un champ politique bouleversé ?
Au-delà des effets de conjoncture et
d’actualité qui permettraient certainement d’expliquer les prises de parole que vous mentionnez, il faut se
demander si l’espace public n’enregistre pas à son tour, depuis quelques
mois, les effets de l’élection présidentielle. Par son caractère complètement
inattendu il y a encore une année, par
la nouveauté au moins apparente
qu’elle représente dans le cadre des
structures partisanes de la Ve République, qu’elle vient bousculer, l’élection
d’Emmanuel Macron à la présidence
de la République entraîne une onde de
choc : des recompositions qui dépassent largement la haute administration et le monde politique, et gagnent
l’espace public.
Cela est sans doute vrai après chaque
compétition électorale de ce type,
mais l’effet est aujourd’hui amplifié à
cause de l’improbabilité du résultat et
de l’émergence de nouvelles organisations politiques. La période actuelle
est donc marquée par des transformations et des réalignements idéologiques aussi intenses qu’incertains. Les
médias et le journalisme, indépendants ou pas, en sont les premiers vecteurs. La place et la visibilité accordées
aux professions intellectuelles dans la
presse s’en trouvent transformées, au
moins provisoirement.
Dans ce moment encore flou, certains intellectuels publics perçoivent
et saisissent de nouvelles opportunités de faire circuler leurs discours en
essayant de « peser » dans le débat po-
« JUSQU’À
PRÉSENT,
LA VIE DE L’ESPRIT
SERT PLUTÔT
DE SUPPLÉMENT
D’ÂME
À UN HOMME
[EMMANUEL
MACRON] SANS
ÉTATS D’ÂME »
« LES RAISONS
D’UN TEL
ENGOUEMENT
SONT CEPENDANT
ÉCONOMIQUES
AVANT D’ÊTRE
POLITIQUES »
litique, au service de l’opposition, certes, mais aussi de la majorité. C’est
sans doute ce phénomène que vous
qualifiez de « regain » dans leur « engagement ».
Cette séquence politique et médiatique dessine-t-elle une nouvelle
figure hybride de l’intellectuel,
qui mêle l’universel et le spécifique,
le prophétique et le médiatique ?
Chacune de ces figures de l’intellectuel renvoie à un style d’intervention,
à une scénographie, différenciés. Mais
leur invention comme leurs incarnations – celle de Sartre en « intellectuel
universel » ou celle de Foucault en défenseur de l’« intellectuel spécifique »
– exprimaient en réalité, dans chaque
cas, un état plus profond des relations
entretenues entre le monde intellectuel, le champ politique élargi aux
mouvements sociaux et la presse.
La notion même d’« intellectuel spécifique » signalait par exemple une
tendance longue à la spécialisation
des activités intellectuelles dans la
conjoncture de Mai 68, une période
également marquée par un nouveau
cycle de luttes, et des identifications
entre les jeunes générations des mondes intellectuels et des groupes sociaux dominés (comme les femmes)
ou ignorés (comme les malades psychiatriques, les prisonniers). Si cette
figure d’engagement public est régulièrement réactivée, c’est avant tout
parce que les phénomènes qui l’ont
rendue concevable n’ont pas disparu.
La recomposition en cours des espaces politiques et médiatiques n’est pas
assez radicale pour transformer des
décennies de déclassement et de
perte d’influence des professions intellectuelles dans l’espace public et la
politique. Dans ce contexte, certaines
individualités en vue rejouent les postures du passé. Et, même si de nombreuses causes spécifiques sont
aujourd’hui défendues dans le cadre
de tribunes de presse, cette forme
d’écriture et de politisation relève plutôt historiquement du répertoire héroïque des intellectuels universels et
prophétiques.
A l’âge où l’opinion individuelle est
constamment mobilisée et valorisée
sur la Toile ou les réseaux sociaux, on
peut se demander si cette manière
d’intervenir ne risquera pas d’apparaître un jour comme le vestige d’un
ancien régime de mise en forme des
opinions.
En réalité, l’intellectuel ne retrouvera pas seul sa gloire passée et en partie fantasmée. C’est l’une des raisons
pour lesquelles les intellectuels collectifs et les associations entre des intellectuels et d’autres forces semblent
aujourd’hui se multiplier.
Assiste-t-on à la reconfiguration
d’une nouvelle presse d’opinion ?
Oui, l’onde de choc de la dernière
élection présidentielle pénètre l’espace
médiatique. D’autres puissances, notamment financières, entrent également dans la composition de cette offre nouvelle. Des magazines (comme
l’Ebdo) ou des formules nouvelles de
magazines anciens sont testés. Une
presse de parti, de mouvement ou de
courant (comme L’Incorrect) se forme
ou se reforme. Outre Le Média, les chaînes audiovisuelles de l’Internet se multiplient. A l’extrême gauche, dans l’édition, des phénomènes comparables de
recomposition des structures de production et de diffusion des opinions
sont également observables. Une
presse spécifique consacrée aux idées
se développe (comme Le Nouveau Magazine littéraire, Idées ou Analyse Opinion Critique) sur papier et sur Internet. Les pages de débats et d’idées gagnent du terrain ou du poids dans la
presse généraliste.
La mobilisation des intellectuels par
la presse et dans l’espace public
(comme c’est le cas dans les musées)
est donc croissante depuis quelques
années. Les raisons d’un tel engouement sont cependant économiques
avant d’être politiques. Les signatures
d’intellectuels, dans des tribunes ou
ailleurs, permettent d’offrir au lectorat le plus diplômé, le plus consommateur de médias ce que les économistes appellent des biens non substituables : des atouts distinctifs, décisifs
dans un contexte de concurrence exacerbée entre titres ou entre chaînes.
Cela renforce plutôt une appréhension individualiste de l’activité intellectuelle et freine les tendances plus
collectives ou plus ouvertes d’intervention publique. Quoi qu’il en soit,
nul ne peut savoir si l’agitation actuelle qui prend place dans l’interstice
des médias, des mondes de la pensée
et de la création aura des effets idéologiques et politiques.
Dans quelle mesure la présidence
d’Emmanuel Macron, homme
politique dont le parcours semble
témoigner d’une sensibilité
singulière à la vie intellectuelle,
permet-elle à ces interpellations
de porter davantage ?
Plus que ses récents prédécesseurs,
Emmanuel Macron et son entourage
déploient beaucoup d’efforts pour
« faire cultivés ». Le recours à la culture
dans les discours officiels est aussi un
trait national. Quant au noyau électoral du nouveau président de la République, il est plus diplômé que celui de
ses anciens concurrents électoraux,
en demande d’idées-forces, de slogans
neufs. Emmanuel Macron a été élu
avant tout par un « bloc » où se sont
retrouvées de larges fractions de la
bourgeoisie économique et de la bourgeoisie culturelle qui, sous la Ve République, avaient été politiquement divisées entre la droite et la gauche. C’est
un alliage fragile, instable.
Tout cela rendra-t-il le président
plus sensible aux paroles critiques venues d’intellectuels publics ? Jusqu’à
présent, la vie de l’esprit sert plutôt de
supplément d’âme à un homme sans
états d’âme. Et, dès que l’on s’éloigne
un peu de la biographie romanesque
comme de la personnalité d’Emmanuel Macron, il faut rappeler qu’il a
d’abord été le candidat choisi par une
élite technocratique dont il est luimême issu et qu’il n’a jamais été élu
auparavant. Or, l’histoire montre que
cette élite, prise dans son ensemble,
est devenue de plus en plus distante et
critique vis-à-vis des idées et de leurs
producteurs, au nom de la realpolitik
ou bien d’une improbable science de
l’Etat. Certes, il y aura toujours des intellectuels courtisans, conseillers
d’un jour ou « visiteurs du soir » ; mais
qu’ils soient entendus, fassent les programmes, inspirent les décisions politiques, c’est une tout autre affaire.
Chantal Mouffe auprès de Jean-Luc
Mélenchon, Thomas Piketty
interlocuteur de Benoît Hamon,
Michel Houellebecq, Alain Finkielkraut ou François-Xavier Bellamy
salués par Laurent Wauquiez…
Est-ce le signe de la fin du discours
anti-intellectualiste des élites
politiques ?
Face à la défiance croissante du
champ politique et de la haute administration envers le travail intellectuel
(les intellectuels qui ne travaillent
plus qu’à leur image restent, quant à
eux, toujours mobilisables), la recherche ou la création libres (que des budgets étroits et les réformes bureaucratiques ne cessent d’affaiblir), y compris parmi les socialistes, des « challengers » et des « outsiders » tentent
régulièrement de mobiliser des intellectuels publics, des chercheurs, des
artistes ou des experts auprès d’eux.
Cette opération semble avoir été consciente dans le cadre de la campagne de
Benoît Hamon. Le recours, dans la
production programmatique et la
campagne électorale, à des intellectuels organiques – comme l’économiste Jacques Généreux et plusieurs
« économistes atterrés » – par Jean-Luc
Mélenchon est plus ancien.
Ces expériences d’échanges réguliers entre chercheurs et personnel
politique restent fragiles et pas toujours heureuses. Plusieurs témoignages internes issus des campagnes électorales de l’année passée pointent les
murs d’incompréhension et d’hostilité entre professionnels des idées et
de la politique. Les intellectuels de
parti n’en demeurent pas moins une
espèce à part, qui se perpétue malgré
la distance sociale et mentale de plus
en plus grande entre les univers de la
politique organisée et les mondes intellectuels. Quant aux pétitions, elles
prolifèrent encore plus sur Internet
que dans la presse imprimée. Mais l’efficacité politique de chacune d’elles
n’en est que plus diluée. Il est donc périlleux de prophétiser un renouveau
de la puissance politique des intellectuels. Il faudra attendre que se fixent
les traits du nouveau paysage médiatique et politique du quinquennat actuel pour pouvoir en juger. p
propos recueillis par
nicolas truong
¶
A lire sur Lemonde.fr
« Macron a raison de ne pas écouter
Yann Moix », par Brice Couturier.
En « accusant » le président de la République de mener une politique migratoire qui
déshonorerait le pays, l’écrivain Yann Moix
confond le rôle de l’intellectuel et celui du
politique, estime le journaliste et essayiste,
auteur de « Macron, un président philosophe » (éditions de L’Observatoire, 2017)
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débats & analyses | 27
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Le retour de l’intellectuel collectif
Analyse
nicolas truong
I
CETTE NOUVELLE
OPPOSITION
TRIBUNITIENNE
REMET LES MÉDIAS
– ET NOTAMMENT
CEUX DITS
« DOMINANTS » –
AU CENTRE
DES DÉBATS
service débats
l n’avait pas disparu, mais sa voix ne
portait plus. Certes, sa stature apportait toujours une caution à une candidature, sa signature amplifiait
l’audience d’une pétition, son prestige
lui conférait une précieuse valeur ajoutée. Mais guère plus. Or, voici que l’intellectuel
est de nouveau écouté. Sur un champ politique dévasté, il est une boussole recherchée.
Dans un paysage idéologique en pleine recomposition, il tient même lieu d’opposition.
Prophétique, médiatique, critique, spécifique
ou collectif, il réapparaît sous toutes ses formes dans l’espace public. Puisque l’époque est
au centrisme, avec une conciliation des contraires – le fameux « et en même temps » – qui
confine parfois au conformisme, l’intellectuel
tranche et rompt avec l’unanimisme.
A l’image de Régis Debray et d’André
Markowicz, rares écrivains à avoir mis les pieds
dans le plat ou la plume dans la plaie lors des
célébrations de Johnny Hallyday et de Jean
d’Ormesson. Devant le concert de louanges,
d’hommages et de numéros spéciaux consacrés au rockeur, Régis Debray fut, en effet, l’un
des rares à critiquer « l’institutionnalisation du
show-biz » (Le Monde du 12 décembre 2017).
Quant au traducteur et poète André
Markowicz, il fut l’un des seuls à se demander
ce qu’avait fait Jean d’Ormesson, mis à part
avoir « bien écrit », pour qu’un hommage national lui soit rendu.
Puisque l’opposition est à la dérive, autant la
faire vivre dans les tribunes et dans les livres.
Exemple parmi tant d’autres, En quel temps vivons-nous ? (La Fabrique, 2017), où le philosophe Jacques Rancière critique le catastrophisme en vogue du côté des nouvelles radicalités, tout comme sa faculté à « voir dans toute
situation l’effet de la domination mondiale du
capital », qui est devenue sa « réponse à tout ».
L’intellectuel critique est celui qui lance
quelques fausses notes dans le conformisme
de l’époque. Un conformisme qui n’épargne
pas, loin de là, ceux qui prétendent, à droite
comme à gauche, déclarer la guerre aux
« bien-pensants ». En solitaire ou en équipe,
par affinités circonstancielles ou en collectif
solidement constitué, les intellectuels sont à
la manœuvre. Tel fut le cas de la tribune dite
des « cent femmes » (Le Monde du 10 janvier),
cosignée par Catherine Deneuve, et menée
par Sarah Chiche, Catherine Millet, Catherine
Robbe-Grillet, Peggy Sastre et Abnousse Shalmani, qui orchestrèrent, contre le « puritanisme » que comporterait selon elles le mouvement #metoo, un backlash planétaire.
Mais l’opération s’est renouvelée sur la GPA
ou sur les migrants, avec les interventions remarquées de Jean-Marie Gustave Le Clézio
dans L’Obs, de Yann Moix dans Libération ou
des figures emblématiques du premier cercle
d’Emmanuel Macron, comme Jean PisaniFerry ou Thierry Pech (Le Monde du 17 janvier)
UN CHAMP POLITIQUE EN RUINE
Pourquoi tant d’interpellations ? Sans doute
parce que les corps intermédiaires – syndicats, associations ou partis – peinent à se faire
entendre. Et qu’à rebours des questions économiques et sociales le pouvoir est indéterminé sur les questions dites « sociétales ».
D’où l’espace laissé vacant dans lequel s’engouffrent les intellectuels.
Mais, si cette bataille des tribunes se déploie
sur un champ politique en ruine, elle s’inscrit
également dans une nouvelle configuration
médiatique. Car une nouvelle presse d’opinion – qui prend acte de la saturation de l’information – fait le choix du débat idéologique,
du social-démocrate Nouveau Magazine littéraire à l’ultraconservateur L’Incorrect, du site
anticapitaliste Lundimatin à la revue d’écologie intégrale Limite. Cette nouvelle opposition
tribunitienne remet les médias – et notamment ceux dits « dominants » – au centre des
débats. Parce qu’en choisissant ces canaux légitimants, les pétitionnaires savent qu’ils ont
davantage de chance de « peser » sur les décideurs, à qui leurs missives sont adressées. Le
risque consisterait à transformer les journaux
en simple porte-voix de célébrités qui font
buzzer. C’est oublier que les opinions et tribu-
nes sont choisies, parfois retravaillées, souvent suscitées et en tout cas chaque fois organisées et mises en scène.
Sartre avait incarné l’intellectuel universel
qui, tel Voltaire et Hugo, parle au nom de l’humanité tout entière. Foucault avait théorisé
l’intellectuel spécifique qui intervient à partir de son domaine de compétence, comme il
le fit lui-même au sujet des prisons ou des
asiles. Bourdieu avait souhaité l’avènement
de l’intellectuel collectif, critique à l’égard de
la doxa des « experts », mais aussi capable
d’élaborer « un travail collectif d’invention politique ». Lyotard avait peint son « tombeau »,
et Debray diagnostiqué sa « fin ». Mais
l’étrange bête bouge encore. Bien sûr, l’intellectuel ne « revient » pas. Il n’avait pas disparu. Mais les saillies programmées des polémistes bruyants avaient fini par lasser. Sans
compter que le casting des iconoclastes médiatisés ne s’est guère renouvelé.
Quelque chose est peut-être en train de
changer. Disons que l’intellectuel était sur le
retour. Et que le voici de retour. Sous une
forme hybride. En solo ou en bande. Avec de
véritables révoltés et d’autres plus factices qui
font parfois écran à un extraordinaire foisonnement. Car, dans les labos de recherche, sur
des plateaux reculés ou des plates-formes en
réseaux, des intellectuels pensent ensemble.
Ainsi assistons-nous au retour d’un nouvel intellectuel collectif. Non pas seulement parce
que des personnalités signent de nombreuses
tribunes collectives, mais aussi parce que se
dessinent des communautés de pensée et de
nouvelles formes de vie, qu’elles soient libertaires ou identitaires, progressistes ou réactionnaires.
Cet intellectuel collectif s’affranchit des barrières et des anciens clivages car certaines
causes – comme celle des réfugiés – peuvent
agréger marxistes et néolibéraux, gauchistes
athées et chrétiens droitiers. On aurait toutefois tort d’annoncer l’inexorable déclin de l’intellectuel héroïque et solitaire. Car chacun sait
qu’en France on n’emprisonne pas plus qu’on
n’enterre Voltaire. p
truong@lemonde.fr
Des gouvernants éloignés de la vie des idées
Tant en matière d’éducation que d’économie,
des intellectuels ont fait des propositions concrètes
et peu contestables. Dans le meilleur des cas, déplore
la politologue Agathe Cagé, il a fallu dix ans
pour qu’elles soient mises en œuvre
Par AGATHE CAGÉ
L
a France, championne du monde de
la rapidité ? Certainement pas dans
le domaine de la mise en pratique
politique des bonnes idées. L’action publique se construit le plus souvent sans l’apport potentiel énorme que constitue la
recherche en sciences humaines et sociales. Quelques intellectuels vivant de
leur exposition médiatique mis à part,
cela fait bien longtemps que les universitaires ne courent plus les dîners, ministre(s) ou pas à table. Et il est de bon ton
pour la plupart de nos hommes politiques, dans ledit « nouveau monde »
comme dans l’ancien, d’exprimer leur
distance avec les chercheurs.
Si idylle il y a eu entre intellectuels et
politiques, elle est moins que jamais d’actualité. Situation paradoxale alors que les
oppositions de droite et de gauche
doivent affronter le défi de leur reconstruction idéologique avant de pouvoir
espérer des victoires électorales, et que le
gouvernement a fait d’un ministre de
l’éducation, grand chantre des neurosciences, sa principale figure médiatique.
Mais la France n’est pas à un paradoxe
près. Au prix toutefois ici d’importants
rendez-vous de progrès économiques et
sociaux manqués.
On pourrait croire l’éducation de nos
enfants, au regard de son importance fon-
damentale, préservée de tant d’inconstances. Il n’en est rien. Afin de favoriser la méritocratie scolaire partout sur le territoire,
l’historien Patrick Weil a proposé dès
avril 2005, dans l’ouvrage La République et
sa diversité (Seuil), l’idée d’un droit d’accès
aux classes préparatoires, aux grandes
écoles et aux établissements sélectifs pour
les meilleurs élèves de chaque lycée, sur le
modèle d’une initiative mise en place avec
succès au Texas. Se lançant dans un lobbying intense, il a obtenu l’inscription de
cette mesure dans les programmes de
campagne pour l’élection présidentielle
de 2007 des deux qualifiés au second tour,
Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. Une
fois élu, le premier en a d’ailleurs fait l’un
des objectifs des lettres de mission adressées à son ministre de l’éducation nationale, Xavier Darcos, et à sa ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche,
Valérie Pécresse. Mais rien ne s’est passé.
Ce n’est qu’en 2013, à la suite de l’arrivée
de François Hollande à l’Elysée et du changement de majorité à l’Assemblée nationale, que la proposition de Patrick Weil a
trouvé une traduction législative. Près de
dix ans se sont ainsi écoulés, alors que l’efficacité de la mesure était connue, avant
que les meilleurs bacheliers français puissent enfin saisir une nouvelle chance d’accès aux filières sélectives de l’enseignement supérieur. Triste exemple de procrastination politique, qui a directement
impacté l’avenir de dizaines de milliers de
jeunes gens brillants et travailleurs mais
trop souvent victimes d’autocensure ou
de la mauvaise image de leur lycée.
Autres circonstances, même constat
d’atermoiements politiques aux conséquences ici économiques et sociales massives : en 2011, Camille Landais, Emmanuel
Saez et Thomas Piketty prônent la révolution fiscale en une mesure phare, la fusion
de l’impôt sur le revenu et de la contribution sociale généralisée (CSG). Les trois
économistes en assurent le service aprèsvente médiatique, et à travers un site Internet participatif grand public. Rien de
plus, rien de moins. Il ne reste plus aux
politiques socialistes, appelés à gouverner
la France en mai 2012, qu’à s’en saisir. Sept
ans plus tard, les Français se préparent
seulement à connaître le prélèvement à la
source de l’impôt sur le revenu, premier
petit pas éventuel vers sa fusion avec la
CSG, dont l’horizon n’est pas annoncé.
Dans ces circonstances, de deux choses
l’une. Soit il faut acter que la fusion ne
constitue pas un levier de réduction des
inégalités fiscales (mais on frôlera sans
doute alors le déni de réalité). Soit il faut se
rendre à une évidence ennuyeuse : même
lorsque les déclarations de bonne intention sont répétées, le savoir occupe la place
LA FRANCE DE
DREYFUS LAISSE,
SANS RÉACTION
VÉRITABLE, YANN
MOIX TENTER
DE SE SAISIR DES
HABITS DE ZOLA
de la cinquième roue du carrosse dans l’attelage qui guide les politiques français.
Quand un ancien premier ministre récuse aux sciences sociales le droit d’expliquer, quand l’actuel président de la République dénonce des intellectuels vivant du
commentaire d’une action politique à
laquelle ils ne s’intéresseraient pas, peutêtre n’ont-ils pas en tête cette réalité
cruelle : notre pays est riche de projets de
transformation laissés en jachère par des
politiques qui ne savent pas parler à l’université, et auxquels les chercheurs ne
s’adressent plus.
DÉPASSER LE MARKETING POLITIQUE
La faiblesse des relations entre politiques
et chercheurs, la très faible porosité des
univers académique et politique, associées à la prédominance de l’expertise
d’Etat et à la relative fermeture de la haute
fonction publique dans ses procédures de
recrutement, disent aussi la forte endogamie de la production des idées qui nourrissent les concepteurs de politiques publiques et les décideurs. Or, cela est dangereux démocratiquement et inefficace économiquement et socialement.
Dans ces mois si particuliers où l’opposition politique est extrêmement faible, où
l’on pourrait s’attendre à voir ce vide politique comblé par une nouvelle dynamique du débat d’idées nourri de la richesse
de la production des sciences humaines et
sociales françaises, le silence des intellectuels est assourdissant. La France de
Dreyfus laisse, sans réaction véritable,
Yann Moix tenter de se saisir des habits de
Zola. Quelques proches de M. Macron, qui
sont classés dans la catégorie de « ceux qui
pensent », ont certes pris la plume pour
regretter le choix d’une ligne trop ferme
sur les questions migratoires. Avec des
signataires aussi peu nombreux, syndica-
listes, dirigeants de think tanks, entrepreneurs plutôt qu’intellectuels par ailleurs,
on est toutefois bien loin de l’effervescence des analyses et des propositions qui
bouillonnent au cœur de nos universités.
La nouvelle équipe présidentielle maîtrise sur le bout des doigts les techniques
du marketing politique. Mais elle ne parviendra pas à répondre aux immenses défis sociaux et sociétaux qui se posent à
elle, qui nécessitent de repenser la prise en
charge de nos aînés autour du concept de
dignité, d’inventer une politique du logement qui agisse durablement sur le quotidien des Français mal-logés, de concevoir
un nouveau dessein européen, avec des
concepts issus de l’univers de la communication. La « France will be back »
[« France is back », a scandé Emmanuel
Macron au dernier forum économique de
Davos] seulement quand ses politiques,
nationaux et locaux, et ses universitaires
se mettront autour de la table pour partager leur connaissance des territoires, leur
analyse des situations, leurs problématiques réciproques et leurs idées. Il y aura
sans nul doute besoin de traducteurs, de
patience et de pédagogie également. Mais
il y a des enjeux pour lesquels cela vaut la
peine de tenter de faire tomber les murs. p
¶
Agathe Cagé est docteure en sciences
politiques, présidente de l’agence de conseil
Compass Label et auteure d’une thèse sur
les « Réceptions et usages par les professionnels de la politique des contributions
des intellectuels en France au début des années 2000 ». Elle a été conseillère puis directrice adjointe du cabinet des ministres de
l’éducation nationale de 2014 à 2017 et secrétaire générale de la campagne de Benoît
Hamon à l’élection présidentielle de 2017
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DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
L’AIR DU TEMPS | CHRONIQUE
par b e noît hop q uin
Mort de
quelqu’un
M
ardi 30 janvier, sous
une pluie froide,
deux personnes
ont accompagné,
de l’Institut médico-légal de Paris
au cimetière de Thiais, Alain Poux
(17 juin 1963-25 décembre 2017),
Carmen Chavet (15 mai 19271er janvier 2018), Geneviève Bouley
(1932-2017) et Serge Vildeuil (19602017). Elles ont lu un petit texte devant la tombe de ces défunts dont
elles ignoraient jusque-là l’existence. Elles ont déposé une fleur
pour réchauffer la pierre. Puis elles
se sont rendues dans un café, ont
consigné dans un classeur ce sobre cérémonial et publié un hommage sur Facebook.
La veille, l’humble cortège avait
suivi Armelle Quentin, Vitor Casaleiro Ribeiro, Cabko Mapkob et
Marie-Françoise Rigal. Mots, fleur,
café : un protocole sommaire mais
un protocole tout de même. Une
dernière marque d’humanité
adressée à un représentant de ladite humanité. Parce que quelqu’un est mort et qu’un mort c’est
quelqu’un. Parce que tout être de
notre misérable espèce doit avoir
le droit à cette digne sortie, les
pauvres comme les riches, les anonymes comme les célébrités, Alain
Poux comme Johnny Hallyday.
Une ultime civilité
Ainsi est-il, au moins deux fois par
semaine, depuis 2004, car ainsi le
veulent cinquante bénévoles du
collectif Les Morts de la rue. Ils se
relaient pour accorder à des inconnus cette dernière courtoisie, cette
ultime civilité : qu’ils ne partent
pas seuls, corps et âme. Admirable
dévouement que cet In Memoriam ou plutôt ce « Salut l’ami »,
pour des gens qui avaient perdu la
chaleur de l’amitié.
L’administration les appelle pudiquement « les morts isolés ». Ils
ne sont pas SDF, pour la plupart. Ils
avaient un toit, des habitudes.
Mais nul parent ou proche ne s’est
signalé après l’annonce de leur décès. On sait d’après les registres
d’état civil qu’ils sont nés à Rodez,
Fort-de-France, Saint-Pourçainsur-Sioule ou en Bulgarie. On connaît leur dernier domicile, là où
bien souvent leur corps a été retrouvé, parfois longtemps après.
L’entre-deux, le chemin qui les a
conduits à cette fin d’ermite, restera souvent un mystère.
Tentant de coudre des bribes de
biographie sur ceux qu’elle accompagne, le collectif déniche
parfois des histoires improbables.
Ainsi de Jacques, qui vivait dans le
nord de Paris depuis cinquante
ans, dans un appartement au
loyer « loi de 1948 », sans eau
chaude mais surchargé de
5 000 livres. A 86 ans, il ne se nourrissait que de lait, qu’il faisait
chauffer sur un Butagaz. Son sale
caractère avait rebuté les voisins.
L’anachorète avait de toute façon
coupé sa sonnette, en son désir de
n’être point emmerdé. Pourtant, il
achetait tout par deux, comme s’il
y avait là regret ou remords d’une
autre vie, une vie de couple. A
moins qu’il n’ait fait siennes les
paroles que chantait Reggiani :
« Non, je ne suis jamais seul, avec
ma solitude/Elle sera à mon dernier jour ma dernière compagne ».
Une voisine avait pourtant
réussi à amadouer le vieil ours,
LA FONDATION
DE FRANCE ESTIME
À 5 MILLIONS
LE NOMBRE DE
PERSONNES VIVANT
DANS L’ISOLEMENT
DANS NOTRE PAYS
L’ADMINISTRATION
LES APPELLE
PUDIQUEMENT
« LES MORTS
ISOLÉS »
que les pompiers ont un jour découvert mourant dans son appartement. Après son décès, on lui a
découvert d’autres affinités. Le
vieil homme militait dans une association défendant la mémoire
de Staline. Aucun de ses camarades n’est venu à l’enterrement. Devant sa tombe, les deux représentants du Collectif ont donc lu les
paroles de L’Internationale.
On parle là d’histoires parisiennes, de l’incognito des grandes
villes, mais cela vaut partout. La
rubrique « drame de la solitude »
fait émerger de la presse régionale
pléthore de macabres aventures,
de Beaune-la-Rolande à Douai, de
Carquefou à Grenade-sur-Garonne. Là aussi, des hommes et
des femmes meurent comme des
chiens au milieu des détritus, deviennent des corps momifiés
qu’on retrouve des mois plus tard.
La solitude est partout et nulle
part. Cette « garce » avec sa « triste
gueule de l’ennui », si joliment décrite par Barbara, se terre là où on
ne l’attend pas. On a lu qu’Alain
Delon menait une existence de reclus, de samouraï déprimé, en son
domaine de Douchy : « Plus personne ne vient me voir », se plaignait-il à Paris Match. Mais non,
t’es pas tout seul, Jeff ! Du moins,
M. Delon, vous n’êtes pas tout seul
à être tout seul.
La Fondation de France estime
à 5 millions le nombre de personnes vivant dans l’isolement
dans notre pays, chiffre en préoccupante augmentation. Les Petits Frères des pauvres recensent
300 000 personnes âgées en
état de « mort sociale ». Le Crédoc assure que 700 000 jeunes
de 15 à 30 ans vivent dans une situation d’isolement et de vulnérabilité mentale.
Sur une île voisine, la GrandeBretagne, où des millions d’individus vivent également comme
des robinsons involontaires, le
gouvernement vient de nommer
un secrétaire d’Etat chargé des
personnes isolées. Le poste, le sacerdoce, a été confié au ministre
des sports, ce qui n’est pas sot
puisque la vie peut bien s’apparenter à de la lutte ou à un 110 mètres haies, avec ses belles victoires
et ses cuisantes défaites. Au Japon,
qui compte un tiers de foyers
d’une seule personne, le marché
entend pallier la carence affective :
des sociétés proposent de louer
des acteurs pour jouer le rôle
d’amis et de parents. Comptez
21 euros de l’heure.
En France, la solitude est encore
largement ignorée. La première
journée qui lui a été consacrée, le
23 janvier, s’est passée dans l’indifférence. Sur le terrain, seules
les mairies et les associations se
mobilisent. Des scientifiques
considèrent pourtant l’isolement comme un fléau de santé
publique : il provoque des symptômes équivalant à fumer quinze
cigarettes par jour. Confirmation
que l’ennui est mortel. La solitude tue. En silence. p
PS : lundi 5 février, deux personnes du Collectif accompagneront
au carré des indigents de Thiais,
rebaptisé « carré de la Fraternité »,
les cercueils de Tony Jullien (19562018), Laurent Demetriadis (19512017), Renée Louison, née Robin
(1944-2017)
et
Jean-Jacques
Rozeaux (1933-2018).
Tirage du Monde daté samedi 3 février : 218 679 exemplaires
RÉFORME
DE L’ÉTAT :
UNE PARODIE
DE CONCERTATION
O
livier Dussopt va entreprendre de
véritables travaux d’Hercule. L’ancien député socialiste, devenu secrétaire d’Etat de l’action et des comptes
publics après avoir voté contre le budget
2018, sera en première ligne, sous la houlette du sarkozyste Gérald Darmanin, pour
négocier avec les syndicats la réforme de
l’Etat. Edouard Philippe a présenté, jeudi
1er février, à l’intention des 5,5 millions de
fonctionnaires, le menu de cette transformation de l’action publique « sans totem ni
tabou ». Tout y est : rénovation du statut,
recours accru aux contractuels, rémunération au mérite, « profonde revue des missions et des dépenses » des administrations.
Et, cerise sur le gâteau, mise en œuvre,
comme dans les entreprises privées, d’un
« plan de départs volontaires » dans le cadre
de la réduction de 120 000 postes annoncée
par Emmanuel Macron d’ici à 2022.
Quand il était ministre de l’économie,
M. Macron avait déjà jeté un pavé dans la
mare, en septembre 2015, en jugeant que le
statut des fonctionnaires n’était « plus
adapté ». Maurice Thorez avait été le père
de la loi du 19 octobre 1946 instaurant ce
statut. Mais l’œuvre de l’ancien ministre
communiste n’a pas été gravée dans le
marbre. Elle a été profondément rénovée
par l’ordonnance du 4 février 1959. Et un
autre ministre communiste, Anicet Le Pors,
a, dans la loi du 13 juillet 1983, unifié les
trois fonctions publiques – d’Etat, territoriale, hospitalière – et établi un nouveau
« statut général de la fonction publique ».
Loin d’être rigide, ce code a permis des souplesses, à commencer par le recours à des
agents contractuels, aujourd’hui au nombre de 942 000, qui peuvent être de droit
public ou de droit privé, avec des contrats à
durée déterminée ou indéterminée.
M. Macron veut aller plus loin et bousculer la fonction publique, quitte, selon les
mots du premier ministre, à « heurter la
sensibilité ou les équilibres ». Avec un langage que ne renierait pas le Medef, M. Dussopt veut des administrations « plus véloces, plus agiles et plus armées ». Imaginer un
plan de départs volontaires revient à admi-
nistrer un électrochoc à un patient qui n’est
pas prêt à le supporter. Pour autant, une
telle innovation n’est pas une hérésie.
Mieux vaut un départ volontaire que contraint. Tout dépendra du contenu du dispositif qui sera négocié sur un an. Favoriserat-il la mobilité entre les trois fonctions publiques ? Les agents désireux de se
reconvertir dans le secteur privé pourrontils passer par la case chômage ? Comment
sera calculée la prime de sortie ?
Là où le bât blesse, c’est que, à l’opposé de
la méthode utilisée pour la formation, l’apprentissage ou l’assurance-chômage, et
même la réforme du code du travail, le gouvernement semble avoir déjà tout décidé
avant d’ouvrir la concertation. Pour les syndicats, c’est la double peine. On leur a imposé le gel du point d’indice, le retour du
jour de carence et inventé une « indemnité
compensatrice » à la hausse de la CSG qui
nourrit leurs frustrations. Le dialogue social est au point mort. Au régime sec, les
fonctionnaires se sentent mal-aimés. Les
conflits récents (ou à venir) dans les prisons, les Ehpad ou les hôpitaux ont mis au
jour des déficits d’effectifs. Le malaise est
profond, alors que des élections professionnelles auront lieu en décembre. Réformer
l’Etat est nécessaire. Encore aurait-il fallu
au préalable un vrai débat sur le rôle et la
place des services publics. p
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Les gagnants et les perdants
des grands projets de transport
L’univers
délirant
de Jeremstar
sur Snapchat
▶ Le rapport Duron
▶ La méthode consiste
▶ Des projets comme celui
▶ Certains élus locaux
propose trois scénarios
d’investissement dans les
infrastructures de transport, allant de 48 milliards
à 80 milliards d’euros
à repousser plus ou moins
dans le temps les grands
travaux, en les découpant,
dans certains cas,
en phases successives
de l’autoroute A45 entre
Saint-Etienne et Lyon ou
l’accès au futur tunnel
ferroviaire Lyon-Turin
sont laissés sur la touche
montent au créneau,
tandis que diverses associations d’opposants y
voient une petite victoire
C’
PAGE 3
Les ambitions de Las Vegas pour le Super Bowl
▶ La capitale du
jeu rêve d’organiser le Super
Bowl de 2024
ou 2025 et veut
attirer d’ici là
les Raiders, une
équipe de la National Football
League (NFL)
▶ Pour ce faire,
la ville bâtit
le stade le
plus coûteux
du monde
– 2 milliards de
dollars –,
financé à 40 %
par les contribuables. Sa rentabilité est tout
sauf assurée
est un joli appartement
de plain-pied, niché
dans un lotissement du
quartier de Vacquerolles, aux
confins ouest de Nîmes (Gard). A
travers les portes vitrées du séjour apparaît le bleu d’une piscine et, en arrière-plan, un terrain
de golf au milieu de la garrigue.
Les « Jeremstarlettes » – le surnom que donne la star des réseaux sociaux Jeremstar à ses
fans – connaissent bien l’appartement de Pascal Cardonna. La plupart n’y ont pourtant jamais mis
les pieds. S’il leur est familier,
c’est grâce aux nombreuses vidéos que son « ami » Jeremstar
– chroniqueur, désormais en retrait, de l’émission « Les Terriens
du dimanche ! » de Thierry Ardisson sur C8, youtubeur – y a tournées ces dernières années sur le
réseau social Snapchat.
Annoir S., un étudiant montpelliérain de 18 ans, accuse le quinquagénaire de l’avoir violé lorsqu’il avait 15 ans, lors d’une soirée
organisée dans cet appartement.
Dans sa plainte, déposée le
22 janvier, il affirme que Jeremstar était présent, ce que l’intéressé dément. Visé par plusieurs
autres plaintes, M. Cardonna a
attaqué le jeune homme,
notamment pour « dénonciation
calomnieuse ».
martin untersinger
(avec pauline croquet)
LIR E L A S U IT E PAGE 8
1
PAGE 2
C’EST, EN MILLION, LE NOMBRE
DE VISITES QUE JEREMSTAR REVENDIQUAIT, EN 2016, POUR CHACUNE
DE SES « STORIES » PUBLIÉES
SUR LE RÉSEAU SOCIAL SNAPCHAT
Vue du futur
stade des Raiders,
à Las Vegas (Nevada).
MANICA ARCHITECTURE
BOURSE
LA HAUSSE DES SALAIRES
AMÉRICAINS FAIT
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PAGE 5
COMMERCE
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j TAUX FRANÇAIS À 10 ANS | 1 %
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VU DE SHANGHAÏ
HORS-SÉRIE
ÉRIE
La géographie, sujet explosif en Chine
P
as question de dépasser ni d’utiliser la
mauvaise couleur ! Les entreprises
étrangères qui opèrent sur le sol chinois sont prévenues : les cartes de
Chine qu’elles présentent à leurs clients doivent être impeccables, autrement dit correspondre aux revendications territoriales du
pays jusqu’au moindre îlot. En janvier, plusieurs sociétés, dont Zara, Audi, Muji ou Delta
Airlines, en ont fait les frais, à la suite d’un scandale impliquant la chaîne d’hôtels de luxe Marriott. Sur son site Internet, Hongkong, Macao,
le Tibet et Taïwan étaient représentés comme
quatre Etats indépendants, ce qui n’a pas manqué de provoquer l’ire des internautes chinois.
En la matière, le droit à l’erreur n’existe pas,
surtout quand ladite erreur porte sur des territoires contestés. Si le Tibet et Hongkong sont officiellement des zones chinoises, ils ont un statut particulier. Quant à Taïwan, l’île revendiquée par Pékin possède les caractéristiques
d’un Etat, avec un gouvernement indépendant
et une armée propre, mais pas de reconnaissance internationale. Le sujet de l’appartenance
à la mère patrie provoque des réactions épidermiques chez la plupart des citoyens chinois.
Les risques ne se limitent pas à une très mauvaise publicité. Le 12 janvier, Marriott a reçu l’ordre de fermer tous ses sites et applications
mobiles en Chine, et ce pendant six jours. La
chaîne américaine, dont ce pays a assuré 19 %
de la croissance en 2017, a tenté d’apaiser le
courroux chinois. « Marriott International respecte et soutient la souveraineté et l’intégrité ter-
ritoriale de la Chine. Nous présentons nos plus
sincères excuses », a déclaré le directeur général
du groupe, Arne Sorenson, dans un communiqué. Peu après, le groupe a publié un « plan de
rectification en huit points », afin d’éviter de futures erreurs, dans un vocabulaire qui n’est pas
sans rappeler les campagnes de « rectifications » idéologiques sous Mao Zedong.
Cartes jugées « problématiques »
La Chine de Xi Jinping, qui ne cesse de s’affirmer sur la scène internationale, ne saurait tolérer une remise en cause de sa souveraineté. A
la construction d’îles artificielles en mer de
Chine du Sud pour concrétiser ses revendications territoriales face à ses voisins s’ajoute
l’inflexibilité quant à la représentation géographique du pays. En août 2017, déjà, Pékin avait
lancé une campagne nationale contre les
cartes jugées « problématiques ».
Certaines marques se trouvent prises entre
deux feux. Fin janvier, la Chine a reproché à
Muji, une enseigne japonaise de vêtements et
d’accessoires pour la maison, d’avoir omis de
représenter sur une carte les îles Diaoyu, administrées par le Japon sous le nom de Senkaku
mais revendiquées par la Chine. Mercredi
31 janvier, le Japon a protesté officiellement
contre cette campagne, déclarant sans ambages : « Il n’y a pas de contentieux territorial à résoudre à propos des îles Senkaku. Nous ne pouvons en aucun cas accepter ces mesures, fondées
sur les affirmations unilatérales de la Chine. » p
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2 | plein cadre
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Vue d’artiste
en image
de synthèse
du projet
de stade
de Las Vegas.
MANICA ARCHITECTURE.
Las Vegas parie sur un stade à 2 milliards
las vegas (nevada) - envoyé spécial
D
imanche 4 février, le 52e Super Bowl, la finale du championnat des Etats-Unis de
football américain, opposera
les Patriots de la NouvelleAngleterre aux Eagles de Philadelphie, sous le toit de verre de l’US Bank
Stadium de Minneapolis (Minnesota). A
2 000 kilomètres de là, dans le Nevada, une
autre ville se prépare déjà à organiser le Super
Bowl en 2024 ou en 2025 : Las Vegas. La capitale du jeu n’a encore ni stade ni équipe. Mais
« Sin City », la « ville du péché », est prête à toutes les démesures. Ses dirigeants ont entrepris
de bâtir le stade le plus cher de l’histoire – près
de 2 milliards de dollars (1,6 milliard d’euros) –
pour attirer dans le désert une équipe de la
National Football League (NFL), les Raiders,
aujourd’hui installée à Oakland (Californie).
A l’extrémité sud de l’avenue des casinos, le
touristique Strip, de l’autre côté de l’autoroute
qui longe le gigantesque hôtel-casino Mandalay Bay, les engins de terrassement nivellent le
sol sur une parcelle de 25 hectares. Les Raiders
sont censés jouer ici leur première saison
en 2020, dans une enceinte couverte et climatisée de 65 000 places, carénée de noir
comme une voiture de course, dotée d’une
immense baie coulissante ouvrant sur le Strip
et la pyramide de l’hôtel Luxor.
« LES CASINOS NE SUFFISENT PLUS »
Longtemps, la crainte des matchs truqués a
incité les ligues sportives à refuser l’implantation d’équipes à Las Vegas, dans l’un des rares
Etats autorisant les paris sportifs. Le climat a
changé, et la Cour suprême doit se prononcer
cette année sur la légalisation des paris sportifs partout aux Etats-Unis. Pour certains observateurs, ce stade reste une hérésie. « C’est le
pire deal qu’une ville ait jamais conclu avec
une équipe », estime Roger Noll, professeur
émérite d’économie à l’université Stanford
(Californie), spécialiste de l’économie du
sport. Pas seulement parce qu’une dépense
pareille pour seulement dix matchs par an à
domicile peut sembler un brin exagérée.
Mais surtout parce que dans un pays où les
équipes sont des franchises privées détenues
par des milliardaires, le comté de Clark, qui
gère la majeure partie de l’agglomération de
Las Vegas, a accepté de financer 40 % du coût
de construction par de l’argent public.
750 millions de dollars (612 millions d’euros)
de subvention directe, la plus importante jamais versée pour un stade aux Etats-Unis. Le
reste de la facture est acquitté par le propriétaire des Raiders, Mark Davis, avec un apport
de 500 millions de dollars et un emprunt de
La capitale du jeu veut organiser
le Super Bowl de 2024 ou 2025. Pour
attirer une équipe de la National
Football League, elle bâtit la plus
chère des enceintes, financés
à 40 % par de l’argent public.
Avec une rentabilité incertaine
à Las Vegas que pour ça : ça représente 450 000
touristes de plus par an, qui resteront deux ou
trois nuits chacun. »
En plus des dix matchs des Raiders, le stade
devrait accueillir les rencontres de l’équipe de
football universitaire locale, les Rebels. Et
d’autres « événements » – méga-concerts,
épreuves de moto-cross… « C’est plutôt une
bonne affaire », estime Steve Hill. Par comparaison, le stade le plus cher construit en
France, celui de Lyon, inauguré en 2016, a
coûté quelque 430 millions d’euros (534 millions de dollars). Le stade de Minneapolis,
théâtre du 52e Super Bowl, a été lui aussi
achevé en 2016 pour 975 millions de dollars.
Deux fois moins que le Las Vegas Stadium.
650 millions de dollars auprès de Bank of
America. Pour Larry Brown, un des sept élus
qui dirigent le comté, il faut voir cette dépense
publique comme un investissement. « Le
stade est un nouvel actif sur notre marché du
divertissement. Les casinos ne suffisent plus :
les gens ne veulent plus venir à Las Vegas juste
pour s’asseoir derrière une table de jeux, il faut
leur offrir tout un portefeuille d’activités », analyse l’élu démocrate, assis dans le canapé en
cuir de son bureau, à côté d’une pelle de chantier aux couleurs des Raiders.
Les retombées seront considérables, selon
le Bureau du gouverneur du Nevada pour le
développement économique. Son directeur,
Steve Hill, est également président du conseil
d’administration de l’Autorité du stade de Las
Vegas, l’agence publique chargée de piloter le
projet. « Le stade va générer 6 000 nouveaux
emplois pour notre communauté, assure-t-il.
Un tiers des spectateurs du stade ne viendront
UN MILLIARDAIRE JETTE L’ÉPONGE
« C’EST LE PIRE
DEAL QU’UNE
VILLE AIT JAMAIS
CONCLU AVEC
UNE ÉQUIPE »
ROGER NOLL
université Stanford
Comment rentabiliser un investissement pareil ? Pour Roger Noll, qui a examiné l’étude
d’impact économique à la demande d’élus du
Nevada, les projections sont « un enchaînement d’hypothèses optimistes » presque impossibles à réaliser. « Ils auront au mieux deux
ou trois concerts de pop-stars par an. Et pour
les matchs, jamais on ne remplira un tiers de ce
stade avec des touristes, ça ne s’est jamais vu.
Or si on enlève cet élément, on est devant un désastre financier », raconte-t-il au Monde.
Pour l’économiste, « personne ne gagnera jamais d’argent avec ce stade, c’est bien pour ça
que les Raiders ont besoin de subventions publiques » ! Signe de la fragilité de ce modèle
économique : le retrait du magnat des casinos, Sheldon Adelson. L’influent milliardaire
devait initialement apporter 650 millions de
dollars au projet, mais a jeté l’éponge, obligeant les Raiders à se tourner vers les ban-
ques. « Adelson a compris que seul Davis tirerait profit de cette affaire », estime Roger Noll.
A en croire Steve Hill, Las Vegas n’avait pas le
choix : « Le principal élément pour financer la
construction d’un stade, c’est la vente des loges
et des suites de luxe à des grandes compagnies.
Or ça, c’est plus facile à faire dans de grandes
métropoles. Si les petites villes veulent un stade
aux normes de la NFL, elles doivent mettre la
communauté à contribution. »
Las Vegas se veut rassurant : seul M. Davis
sera responsable de l’exploitation du stade
– et de ses éventuelles pertes. Ce ne sont pas
les contribuables qui payeront l’addition,
mais les touristes. Pour financer les 750 millions de dollars de sa participation, le comté
de Clark va émettre des obligations à 30 ans,
remboursées grâce à une hausse de 0,88 % de
la taxe sur les chambres d’hôtel. Sans risque
donc ? A voir… Cette taxe paye aussi les politiques d’éducation et de transports. Et certains
de se demander dans quelle dépense le comté
couperait en cas de nouvelle grave crise du
tourisme qui verrait les hôtels se vider.
Les Raiders et le comté de Clark ont un problème plus urgent à régler : il manquera près
de 10 000 places de parking autour du stade,
dont le site n’est pas desservi par les transports en commun. Mark Davis a jusqu’au
mois de septembre pour proposer des solutions – sans que personne n’y voie une raison
de ralentir le projet.
Dans les boutiques de souvenirs du Strip, les
Raiders font déjà partie de la famille : mugs et
porte-clés à l’emblème de tête de pirate ont
trouvé leur place aux côtés des bandits manchots miniatures et des jetons de casinos. p
grégoire allix
Le football américain fait moins recette à la télévision
plus de 110 millions de téléspectateurs étaient attendus, dimanche 4 février, devant le Super Bowl.
Comme chaque année, la finale de la National Football League (NFL) caracolera en tête du palmarès des
meilleures audiences aux Etats-Unis. Cette performance cache une réalité beaucoup moins radieuse :
depuis deux ans, le richissime championnat de football américain (14 milliards de dollars de chiffre d’affaires, soit 11,25 milliards d’euros, dont la moitié en
droits télé) fait moins recette à la télévision.
Lors de la saison régulière, qui s’est déroulée entre septembre et décembre 2017, les audiences ont
reculé de 13 % en moyenne, selon les chiffres collectés par Michael Nathanson, analyste chez
MoffettNathanson. Elles avaient déjà reculé de 9 %
la saison dernière. La situation ne s’est pas améliorée pendant les phases finales, avec des chiffres en
baisse de 12 % à 20 %.
En 2016, la NFL avait mis en avant l’impact de
l’élection présidentielle américaine, qui avait
capté l’intérêt des téléspectateurs au profit des
chaînes d’information. « Les mauvais chiffres de
2016 n’étaient pas une anomalie », rétorque M. Nathanson, qui avait pourtant anticipé un rebond
cette saison. « La NFL traverse un déclin structurel
de son audimat », estime-t-il désormais.
Le championnat peine notamment à rajeunir son
public. Plutôt que passer trois heures devant leur télévision, les nouvelles générations préfèrent suivre
l’évolution des rencontres et regarder les meilleures
actions sur les réseaux sociaux ou sur YouTube.
Autre explication : la saturation de l’offre, avec
des matchs professionnels ou universitaires diffusés du jeudi au lundi. D’autres avancent le boycottage provoqué par le mouvement de protestation
de certains joueurs qui mettent le genou à terre
lors de l’hymne national. Et alimenté par Donald
Trump. Conséquence, les recettes publicitaires ont
reculé de 1,2 % pendant la saison régulière, selon les
estimations du cabinet Standard Media Index
(SMI). « Malgré la chute des audiences, les prix sont
restés élevés et la demande importante », nuance James Fennessy, directeur de SMI. Dans un contexte
difficile pour la télévision, la NFL est en effet toujours attractive pour les annonceurs.
Pour autant, « les mauvaises performances des deux
dernières saisons vont changer les règles du jeu pour
les prochaines renégociations des droits », prévient
M. Nathanson. Le contrat le plus important n’expire
qu’en 2022. Le temps pour la NFL de redresser la
barre. Et de profiter, espère-t-elle, de l’intérêt grandissant de Facebook, Amazon ou Twitter pour les retransmissions sportives. p
jérôme marin (san francisco, correspondance)
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
économie & entreprise | 3
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Projets d’infrastructure : les élus se mobilisent
Le report à long terme de quelques grands chantiers provoque de vives réactions politiques locales
Certains chantiers ont déjà été actés.
D’autres, en revanche, sont repoussés, voire recalés
Aménagement
de la Lys Contournement
2022 Sud-Est de Lille
Electrification
Non envisagé
Amiens-Rang-du-Fliers
Non envisagé
Desserte Lille,
Val de Sambre et Avesnois
Ligne nouvelle
Non prioritaire
Paris-Normandie
A31 bis
(hors gare Saint-Lazare et abords)
Prolongement
entre Toul et le Luxembourg
2027/après 2038
autoroutier de l’A104 Après 2038
2027/2032
Contournement Est de Rouen
Mageo, aménagement de l’Oise 2027
2022/2027
Liaison Roissy-Picardie 2022/2032
EOLE :
Nœuds ferroviaires parisiens
prolongement du RER E
A154, aménagement
Paris-Saint-Lazare, Paris-Lyon et Paris-Bercy 2022/2027
2022
autoroutier
2027
Aménagement de la Seine
Gare TGV
Bray-Nogent-sur-Seine 2032
Orly/Pont-de-Rungis
Electrification
2027/2032
Aménagement
LGV Ouest Bretagne
Paris-Troyes
RN19 Langres-Vesoul
Après 2038
Interconnexion des TGV
Non envisagé
2027/2032
Massy-Valenton
Electrification LarocheLigne ferroviaire
2022/2027
Type de projets
Migennes- Auxerre
aéroport Bâle-Mulhouse
LGV
Rhin-Rhône
Itinéraire de fret
Non envisagé
Non prioritaire
Projet ferroviaire
Après
2038
Centre Europe Atlantique
LGV
Paris2022/2032
Ligne Dijon-Modane
Projet routier
Clermont-Ferrand
vers le tunnel Lyon-Turin 2022/2027
Aménagement Non envisagé
Projet fluvial
de la route Centre Europe Atlantique
Autoroute
2022
Modernisation de la ligne
Machilly-Thonon Non envisagé
Contournement
Date de livraison des travaux
Paris-Orléans-Toulouse
autoroutier de Lyon Après 2038
2022/2027
Nœud ferroviaire
2027/2032
lyonnais* 2022/2027
Voies nouvelles
Electrification
d’accès au tunnel Lyon-Turin Après 2038
Au plus Au plus
Angoulême-Saintes-Royan
tôt
tard
A45
entre
Lyon
et
Saint-Etienne
Non envisagé
Contournement ferroviaire
Non envisagé
de l’agglomération lyonnaise
Non envisagé
Contournement
2022/après 2037
Desserte
autoroutier de Bordeaux
ou non prioritaire
Arcachon A63
Après 2038
Contournement
100 km
2022
Repoussé après 2038
autoroutier
d’Arles
Contournement
LGV Bordeaux2027/après 2038
Avignon
Toulouse
LGV Bordeaux-Dax
2022/après 2038
2027/après
2038
Après 2038
Les dix projets les plus coûteux
chiffrés par le Conseil d’orientation
des infrastructures,
en milliards d’euros
7
4,8
3,7
L
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04
3
2,9
1,6
* Deux principales tranches
par une liaison avec Paris en
moins de trois heures. Il faut que
l’Etat ait bien conscience qu’il ne
peut pas laisser le Massif central
devenir un grand espace vide au
centre de la France. »
Laurent Wauquiez, le président
Les Républicains (LR) de la région
Auvergne-Rhône-Alpes, lui emboîte le pas en politisant le débat.
L’abandon du dossier POCL est un
« Notre-Dame-des-Landes bis »,
1,2
financé aussi à hauteur de 40 % par l’Europe. Si les rapporteurs préviennent qu’ils
n’ont pas étudié certains grands projets
« actés par ailleurs », comme ce tunnel international, ils remettent en question la
réalisation des accès français au tunnel.
« La démonstration n’a pas été faite de l’urgence d’engager ces aménagements, dont
les caractéristiques socio-économiques apparaissent à ce stade clairement défavorables », estime le COI.
« Au milieu du gué »
Daniel Ibanez, porte-parole de l’opposition
au Lyon-Turin, juge qu’il s’agit d’un succès…
partiel. « C’est clair, cette infrastructure est
une source de pertes et ne peut être déclarée
d’utilité publique. Mais le rapport s’arrête au
milieu du gué. Si les accès ne sont pas nécessaires, la finalité du tunnel ne tient plus », note-t-il. Les promoteurs du projet se consolent en notant que le tunnel n’est pas remis
en cause. « Mais il est paradoxal de réaffirmer le Lyon-Turin, tout en proposant de travailler sur une ligne Dijon-Modane, qui ne
fait pas partie du corridor européen du projet
initial, financé par l’Europe », s’étonne Hubert du Mesnil, président de la société Tunnel Euralpin Lyon Turin.
0,7
0,7
0,5
SOURCE : RAPPORT DU CONSEIL D’ORIENTATION DES INFRASTRUCTURES INFOGRAPHIE LE MONDE
souligne-t-il. « Il n’y a plus de vision de l’aménagement du territoire. Je refuse que l’Auvergne soit
abandonnée. Je vais proposer une
mobilisation transpartisane pour
faire entendre notre voix. »
Un rapport bien accueilli par les associations d’opposants
elles veulent y voir comme une petite
victoire. Les arguments des associations
d’opposants à de nombreux projets d’infrastructure ferroviaire, autoroutière, etc.
– nombre de ces chantiers sont onéreux,
dangereux pour l’environnement, voire
inutiles – se trouveraient, selon elles, confortés par le rapport sur les mobilités du
quotidien, remis par Philippe Duron, le
président du Conseil d’orientation des infrastructures (COI), jeudi 1er février, à la ministre des transports, Elisabeth Borne.
« La transition écologique, et notamment
la réduction des émissions de gaz à effet de
serre et des nuisances, n’est pas une option.
Elle impose de repenser la mobilité et la hiérarchie des priorités d’investissement », prévient le COI. Ce constat, renforcé par des
contraintes budgétaires fortes et par les
priorités données par Emmanuel Macron
aux mobilités du quotidien, porte un coup
rude à de nombreux dossiers : les lignes à
grande vitesse du Sud-Ouest (BordeauxDax, Bordeaux-Toulouse) ou certaines
autoroutes, comme l’A45 prévue pour relier Saint-Etienne à Lyon.
L’un des dossiers emblématiques est le
projet de tunnel pour la ligne Lyon-Turin,
un projet international signé avec l’Italie et
Ligne nouvelle
Provence-Côte d’Azur
(dont nœuds ferroviaires)
2032/après 2038
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Liaison 2x2 voies
Fos-Salon
2022/2032
LGV MontpellierPerpignan
2032/après 2038
Liaison autoroutière
Castres-Toulouse
Ligne
2022/2027
Pau-Canfranc
Non envisagé
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Wauquiez politise le débat
En Auvergne, par exemple, l’abandon du projet de ligne à grande
vitesse Paris-Orléans-ClermontLyon (POCL) provoque de la déception. « L’annonce ne constitue
pas une surprise », note toutefois
Olivier Bianchi, maire PS de
Clermont-Ferrand et président
de la communauté urbaine
Clermont Auvergne Métropole.
Le projet POCL était en effet présenté comme une réponse à la saturation de l’axe Paris-Lyon. Une
perspective repoussée d’au
moins dix ou vingt ans par la modernisation de la signalisation et
du nœud ferroviaire lyonnais.
« L’opportunité
de
relier
Clermont-Ferrand grâce au doublement de l’actuelle ligne ParisLyon par Orléans et l’Auvergne disparaît, mais la nécessité reste, affirme M. Bianchi. C’est pour nous
une question centrale : l’attractivité de Clermont-Ferrand passe
Les 44 grands projets à l’étude
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A
u jeu du « qui-perdqui-gagne un grand
projet de transport
dans sa région », le
rapport du Conseil d’orientation
des infrastructures (COI), également appelé « rapport Duron »,
du nom de son président, esquisse un paysage pour les vingt
prochaines années. Remis à la
ministre des transports, Elisabeth Borne, jeudi 1er février, le document passe en revue plus de
quarante projets, dont une demidouzaine de lignes à grande vitesse (LGV) et une quinzaine de
tronçons autoroutiers ou assimilés. Un travail considérable.
La méthode mise en place par
Philippe Duron a consisté à proposer au gouvernement trois scénarios (à 48 milliards, 60 milliards et 80 milliards d’euros) et à
repousser plus ou moins dans le
temps les grands travaux, en les
découpant, dans certains cas, en
phases successives. « Ce type de
pédagogie n’est pas simple à entendre par des élus qui aiment les
annonces compactes et spectaculaires », relève Gilles Dansart, rédacteur en chef de la lettre spécialisée Mobilettre.
Reste que le rapport suggère de
laisser sur la touche quelques
grands projets, dont certains médiatisés du fait de l’opposition locale qui s’est cristallisée autour
d’eux. C’est le cas de l’autoroute
A45 entre Saint-Etienne et Lyon
ou des voies d’accès au futur tunnel ferroviaire Lyon-Turin. Mais
ce ne sont pas les seuls. Ces reports à un horizon tellement
lointain qu’ils ressemblent à des
abandons ont, sans surprise et
sans tarder, fait réagir plusieurs
élus locaux.
Autre réussite pour les associations de
défense de l’environnement : le projet
d’autoroute A45, entre Saint-Etienne et
Lyon, doublant l’actuelle A47. « Le rapport
recommande à l’Etat de ne pas signer de
concession pour cette infrastructure. C’est
une défaite pour ceux qui voulaient aller
vite en disant qu’il n’existait pas d’alternative », avance Maxime Combes, opposant
local et membre d’Attac. Le COI recommande d’ailleurs l’étude sur deux ans des
scénarios alternatifs à l’A45. Les élus qui
soutiennent la future autoroute ont réagi
vertement. « Nous n’en sommes plus au débat, aux études. L’utilité publique du projet a
été réaffirmée », a déclaré le maire de SaintEtienne, Gaël Perdriau (Les Républicains).
Pour autant, ce travail sur les mobilités à
construire ne doit pas être lu qu’à l’aune des
grands projets d’infrastructure contestés.
Pour Matthieu Orphelin (La République en
marche), député de Maine-et-Loire et membre du COI, « les investissements sont réorientés vers l’entretien des réseaux existants
et les mobilités du quotidien. Et il existe de
vrais grands projets nécessaires, comme par
exemple la résolution du nœud ferroviaire
lyonnais », a-t-il déclaré au Monde. p
rémi barroux
Comme souvent, ce sont les lignes à grande vitesse, symboles
de l’influence et de l’attractivité
d’une région, qui font le plus jaser. Les élus alsaciens ont eu du
mal à digérer, par exemple, le report au-delà de 2038 du prolongement de la LGV Rhin-Rhône. Le
Mulhousien Jean Rottner, président LR de la région Grand Est, a
fustigé une approche « symptomatique d’une négation des attentes des territoires et de leur accessibilité dans l’espace européen ».
Mais l’abandon de chantiers plus
modestes peut aussi déclencher
d’authentiques crises de rage chez
les élus. Ainsi, Dominique Bussereau, président LR du conseil départemental de Charente-Maritime, dit être entré dans une « colère noire » en lisant, jeudi, dans le
rapport Duron, que l’électrification de la ligne Angoulême-Saintes-Royan n’était pas opportune.
« Faut-il rappeler que ce projet a
été intégré au contrat de plan par
Elisabeth Borne quand elle était
préfète de région, assène celui qui
fut secrétaire d’Etat chargé des
transports de Nicolas Sarkozy.
Philippe Duron a de grandes qualités, mais c’est un coupeur de projets ! Il écrit ce que la technostructure lui dit d’écrire. J’ai heureusement eu une longue conversation
jeudi soir avec Mme Borne qui m’a
pleinement rassuré. »
Prévoyante, la ministre a inscrit
à son agenda de la semaine pro-
« Philippe Duron
a de grandes
qualités, mais
c’est un coupeur
de projets ! »
DOMINIQUE BUSSEREAU
ex-secrétaire d’Etat
chargé des transports
chaine des tête-à-tête avec tous
les présidents de région. Ils sont
nombreux, déjà, à faire antichambre. Renaud Lagrave, viceprésident PS de la Nouvelle-Aquitaine souhaite être auditionné
pour défendre la cause de la LGV
Bordeaux-Dax.
Marie-Guite
Dufay, patronne PS de la Bourgogne-Franche-Comté et présidente de l’association de promotion du TGV Rhin-Rhône, a annoncé avoir pris rendez-vous
avec la ministre.
Certains visent plus haut, à
l’image de Carole Delga, présidente de l’Occitanie. Elle a officiellement demandé que les partisans d’une accélération des
LGV Bordeaux-Toulouse et
Montpellier-Perpignan soient reçus en délégation par le président de la République, Emmanuel Macron. p
éric béziat,
avec manuel armand
(à clermont-ferrand)
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4 | économie & entreprise
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Leclerc ouvrira,
en 2020,
un supermarché
en plein Paris
L’enseigne s’installera dans le
quartier de la Gaîté-Montparnasse,
qui intéresse également Ikea
A
près un premier pas en
direction de la capitale
en 2016, avec un magasin dans le 19e arrondissement, aux abords du périphérique, l’enseigne de distribution Leclerc va investir le cœur de
Paris. En avril 2020, elle ouvrira
un supermarché dans le centre
commercial du quartier de la Gaîté-Montparnasse, à deux pas de la
gare Montparnasse.
La gare, les boutiques attenantes
opérées par Altarea Cogedim et
même la tour Montparnasse ont
lancé un vaste programme de rénovation de ce quartier. La foncière Unibail-Rodamco va reconstruire entièrement la galerie
Gaîté, désertée au fil des ans par
les clients et les enseignes. Dans le
passé, elle a accueilli jusqu’à 4 à
5 millions de clients les bonnes
années, et 1,3 million de personnes la traversent tous les ans pour
accéder plus vite à leur train à partir de la station de métro Gaîté. Le
bâtiment des années 1970, composé d’une architecture sur dalle,
très en vogue à l’époque dans le
Paris du tout voiture, avait alors
été pensé comme une entrée sur
Paris depuis l’autoroute A6.
L’adhérent du groupe Leclerc
qui possède déjà le magasin de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) au
centre commercial So Ouest appartenant à Unibail vient de signer avec la foncière pour y installer un supermarché de 2 500
mètres carrés (3 700 m² en comptant les réserves), très axé sur les
produits frais. Il aura comme voisin le magasin Darty, qui sera déplacé et restera ouvert pendant la
durée des travaux.
L’ensemble de l’îlot immobilier
actuellement composé de l’hôtel
Pullman – qui sera modernisé –,
d’une galerie marchande, de bureaux et de logements, dont Unibail a mis plusieurs années à reconstituer la propriété foncière,
sera entièrement repensé. En partie grâce à la suppression de
1 000 places de parkings, la galerie commerçante sera considérablement agrandie, passant de
14 000 à 27 770 m2 sur trois étages.
Elle ouvrira en 2020. Les bâtiments à proximité accueilleront
une crèche, une bibliothèque, un
jardin communautaire…
Clientèle de centre-ville
Rebaptisée « les Ateliers Gaîté »,
l’ancienne galerie passera de huit
commerces à 28 en 2020, avec un
espace de près de 4 000 m2 destiné
à la restauration et composé d’une
trentaine de comptoirs indépendants, avec des baux de courte durée et, pour chacun, un concept à
la mode, comme il en existe à Lisbonne ou à Londres. Un étage entier de près de 10 000 m2 sera entièrement consacré à des enseignes de mode et de beauté.
Le centre commercial, qui vise
8 à 10 millions de visiteurs à
Vue d’artiste en 3D du futur centre commercial « Les Ateliers Gaîté », dans le quartier de Montparnasse, à Paris. WINY MAAS
terme, intéresse également Ikea.
Le géant suédois du mobilier est
en discussion avec Unibail-Rodamco pour louer un local de
4 500 m2 qui pourrait accueillir sa
première implantation dans Paris
intra-muros. Le groupe avait annoncé, fin 2014, un projet qui n’a
pas encore vu le jour d’« implantation d’un point de vente dans Paris
intra-muros pour faciliter l’accès à
son offre aux personnes vivant en
centre-ville », une clientèle dont
près de 70 % ne possèdent pas de
voiture et 30 % n’ont pas le permis. Ce local intéresse aussi
d’autres acteurs du bricolage et
de l’équipement de la maison
comme Leroy-Merlin, mais Ikea
pourrait y aménager des espaces
de conseil pour son activité cuisine. D’autant que la galerie marchande sera volontairement positionnée par son opérateur autour
de l’expérience utilisateur, afin de
se différencier de l’achat sur Internet, grâce à des ateliers (répara-
tion de vélo, ateliers de cuisine…)
et des services. Elle sera complétée d’un futur espace logistique
urbain pour mutualiser les livraisons dans le quartier.
Un fief d’Amazon
L’arrivée de l’enseigne Leclerc en
plein centre de la capitale s’inscrit
dans le projet du groupe de s’attaquer au marché parisien, l’un des
fiefs d’Amazon dans le secteur du
non-alimentaire. Mercredi 31 janvier, sur RMC et BFM-TV, le patron
du distributeur, Michel-Edouard
Leclerc, a annoncé le lancement à
partir du printemps de « la vente à
domicile à Paris » sous le nom de
« Leclerc chez moi », promettant
des prix « 15 % à 20 % moins
chers et aussi des “drives” piétons
et des dépôts relais ». « Il nous faut
trois ans pour parfaire les systèmes » et « maîtriser la logistique »
après « une période de test sur certains quartiers ». « Nous avons une
technologie logée à Toulouse. Cinq
Le distributeur
annonce aussi
le lancement
au printemps
d’un service
de « vente à
domicile à Paris »
cents ingénieurs travaillent sur des
algorithmes, des applications, sur
la monétique et nous allons relever
le défi d’Amazon sur la ville la plus
chère de France », a-t-il assuré.
A Paris, la concurrence a commencé à s’attaquer à la livraison à
domicile ou en drive. Franprix
(groupe Casino) propose depuis le
16 novembre 2017, à Paris et en région parisienne (et cette année à
Lyon), une livraison en trente minutes, par la start-up Stuart, filiale
de La Poste, des courses comman-
dées à partir d’une application sur
téléphone mobile, prélevées à partir de 18 magasins. Elle a déjà été
utilisée par 400 000 clients. Après
plusieurs semaines de test sous le
nom de Carrefour livraison express, Carrefour s’est associé à
Stuart pour lancer la livraison de
courses en moins d’une heure.
Monoprix (groupe Casino) a
conclu, pour sa part, un accord capitalistique, en décembre 2017,
avec la start-up Epicery pour livrer dans l’heure des courses en
même temps que celles de commerces de bouche du quartier,
avant la mise en place d’ici deux
ans de livraisons à partir d’un entrepôt alimentaire 100 % automatisé grâce à son alliance avec le
britannique Ocado. Reste à savoir
si, en trois ans, Amazon, qui cherche toujours à nouer des accords
avec des enseignes de distribution alimentaire, n’aura pas déjà
conquis le marché. p
cécile prudhomme
Decathlon choisit le pays des marathoniens Promovacances et FRAM
à nouveau mis en vente
comme tête de pont en Afrique de l’Est
Dans un contexte de reprise, la consolidation
L’enseigne française de sport ouvre son premier magasin à Nairobi, la capitale du Kenya
nairobi - correspondance
C’
est une nouvelle étape
franchie par Decathlon
en Afrique. L’enseigne
française de sport va ouvrir, « au
deuxième semestre de cette année », son premier magasin à Nairobi. Comme le souligne Valery
Guers, le responsable du groupe
dans la capitale africaine, le Kenya
s’inscrit parfaitement dans la
stratégie de l’entreprise sur le
continent. En effet, celle-ci souhaite « se développer à la fois dans
des pays au pouvoir d’achat conséquent, comme le Maroc ou l’Afrique du Sud, et dans des pays à revenu intermédiaire, avec des classes moyennes en plein essor ».
Après Abidjan, puis Accra l’année dernière, la capitale kényane
apparaissait comme une évidence. D’abord, parce que cette
métropole de plusieurs millions
d’habitants, locomotive financière et industrielle de l’Afrique de
l’Est, voit se développer le secteur
de la distribution, comme l’atteste l’arrivée récente des hypermarchés français Carrefour et du
sud-africain Massmart (filiale de
Walmart). Ensuite, parce que l’offre d’équipements sportifs y est
pour l’heure très limitée.
« Decathlon va révolutionner le
marché, car il n’y a aujourd’hui
Le groupe veut
« rendre le sport
accessible
au plus grand
nombre »,
grâce à des prix
compétitifs
que des magasins proposant des
produits haut de gamme, très
chers, d’un côté et des produits de
seconde main de l’autre », estime
Julien Garcier, fondateur du cabinet de conseil Sagaci Research. Ce
spécialiste des biens de consommation évoque en outre la forte
« prise de conscience du besoin de
sport au sein de la classe moyenne,
en raison notamment des problèmes liés à l’augmentation du niveau de vie, comme l’obésité ».
En choisissant d’ouvrir son premier magasin dans le quartier
très huppé de Karen, le groupe détenu par la famille Mulliez cible
également les classes aisées et les
expatriés. Cela ne l’empêche pas
pour autant de vouloir appliquer
au Kenya la recette qui a fait son
succès en France : « rendre le sport
accessible au plus grand nombre »,
grâce à des prix compétitifs. Un
défi dans un pays éloigné des
grandes zones de production, où
la logistique et les droits de
douane sont coûteux. « Au départ,
le produit va coûter un peu plus
cher qu’en France, mais une fois
que nous aurons du volume, les
économies d’échelle seront réinvesties pour assurer cette accessibilité [au plus grand nombre]»,
note Valery Guers, précisant que
les marges seront plus faibles
qu’en France, même sur la durée.
Le dilemme «Kalenji »
Pour ses débuts au Kenya, l’entreprise aux 10 milliards d’euros de
chiffre d’affaires, qui n’entend dévoiler ni le montant de son investissement ni ses objectifs de
vente, se veut prudente en
ouvrant un « petit magasin »
(1 500 m2, contre 3 000 m2 à
4 000 m2 en moyenne). Mais elle
s’adapte à la forte croissance de
l’économie numérique en l’associant dès le départ à une plateforme de vente en ligne.
De quoi lui permettre de proposer « toutes ses gammes d’équipements, sauf le ski et la chasse »,
dans un pays où le climat et la
géographie sont favorables à de
nombreuses pratiques sportives.
« Toutes », y compris « kalenji », sa
marque spécialisée dans la course
à pied. Le mot se rapporte aux Ka-
lenjin, cette tribu kényane mondialement connue pour ses athlètes, mais qui fut aussi partie prenante des affrontements interethniques responsables de la
mort d’environ 1 200 personnes
fin 2007-début 2008. Le groupe a
hésité, précise M. Guers : « Lors
des enquêtes, les retours ont été à
la fois positifs et négatifs. En revanche, ce qui ressortait à chaque
fois, c’est qu’avant la marque, le
plus important, c’étaient le prix et
la qualité. Nous avons donc décidé
de la proposer. »
A terme, Decathlon, entreprise
entièrement verticalisée, envisage de développer une production locale, comme elle l’a fait au
Maroc et en Tunisie. Pour l’enseigne de sport, le Kenya est un point
de départ. « Nous sommes là pour
l’EAC [la Communauté est-africaine] », acquiesce le directeur,
sans donner de calendrier.
Le groupe aurait eu tort de ne
pas y songer. L’Afrique de l’Est
est l’une des régions les mieux
intégrées du continent et
compte en son sein les économies les plus dynamiques d’Afrique, telle l’Ethiopie, une autre
grande nation d’athlètes, qui,
forte de près de 100 millions
d’habitants, affiche un taux de
croissance annuel de 8,5 %. p
marion douet
du secteur des tour-opérateurs se poursuit
L
e mouvement de consolidation du secteur des touropérateurs (TO) continue
sans faiblir. Le fonds d’investissement LBO France aurait décidé de
se séparer de FRAM, Promovacances et Karavel, ont révélé Les Echos
du vendredi 2 février. Il aurait
confié un mandat de vente des
trois entités à la banque Rothschild. Cette cession est un signe
supplémentaire du désengagement du fonds dans le tourisme.
En juin 2015, LBO France avait déjà
cédé l’organisateur d’excursions
ParisCityVision.
LBO France avait constitué son
pôle tour-opérateurs en deux
temps. D’abord avec l’acquisition, en 2011, de Karavel et Promovacances ; ensuite, avec la reprise du voyagiste FRAM,
en 2015. Pour un professionnel
du secteur, le retrait du fonds
d’investissement n’est qu’une
« demi-surprise car le rachat de
FRAM a été une catastrophe ».
Ce dernier, en effet, n’est toujours pas redevenu rentable et son
retour à l’équilibre a été repoussé
à 2019. Le chiffre d’affaires du petit ensemble a fortement baissé. Il
est passé d’environ 730 millions
d’euros à 520 millions d’euros. Il
n’empêche : il représente une
proie de choix, notamment depuis que TUI France, filiale de l’al-
lemand TUI (numéro un mondial
des tour-opérateurs), a lancé le
mouvement de concentration
avec le rachat de Look Voyages et
Vacances Transat, en 2016.
Pour LBO France, le moment est
bien choisi pour se retirer. « Après
dix années de baisse, la reprise est
de retour depuis un an », constate
René-Marc Chikli, président du
Syndicat des entreprises du touroperating (SETO). Après avoir vu
leur activité minée par les agences de tourisme en ligne, les touropérateurs avaient subi les conséquences des vagues d’attentats
au Maghreb et sur le pourtour
méditerranéen – des destinations autrefois privilégiées par
les touristes français.
Ces temps difficiles semblent
révolus. « Les clients reviennent »,
se félicite le patron du SETO. A l’en
croire, lors de « l’hiver 2016-2017,
nous avons enregistré une hausse
de l’activité de 6 % qui s’est poursuivie à l’été 2017 (+ 6 %) ». Ce regain s’amplifie.
Dans ce contexte de reprise, les
acheteurs ne devraient pas manquer pour FRAM, Promovacances
et Karavel. « Promovacances est
une belle société, avec un très bon
management », reconnaît un professionnel du secteur. Le groupe
Marietton serait sur les rangs. p
guy dutheil
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
économie & entreprise | 5
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
La hausse des salaires fait chuter Wall Street
La Bourse de New York a connu l’une de ses plus mauvaises semaines depuis deux ans
LES CHIFFRES
new york - correspondant
E
nfin, la hausse des salaires s’accélère aux EtatsUnis. En janvier, elle a atteint 2,9 % sur un an, selon les statistiques publiées vendredi 2 février par le département
américain du travail, contre 2,5 %
un mois plus tôt. C’est la plus
forte progression enregistrée depuis juin 2009, lorsque le pays est
sorti de la récession.
Ce rebond s’explique sans doute
par les tensions sur le marché du
travail. Pour le 88e mois consécutif, le pays a créé des emplois,
200 000 en janvier, plus que les
180 000 attendus, tandis que le
taux de chômage se situe depuis
quatre mois à 4,1 % de la population active, son plus bas niveau
depuis le début du siècle.
Le taux de participation au marché du travail est stable, à 62,7 %,
très en deçà toutefois des 67 % de
l’an 2000. Jason Furman, ancien
conseiller économique de l’exprésident Barack Obama a jugé
ces chiffres « assez médusants » :
« à ce stade du cycle économique,
nous devrions être contents si
nous avions une moyenne de
150 000 créations par mois cette
année », a-t-il déclaré, saluant la
hausse des salaires tant attendue.
« La chose la plus importante
que j’aie vue, c’est la croissance des
salaires », a renchéri le président
de la Réserve fédérale (Fed) de
Minneapolis (Minnesota), Neel
Kashkari. « C’est un des premiers
signes de croissance de salaire que
nous voyons, c’est bon pour le public, c’est bon pour l’économie. »
« Un démarrage en fanfare »
Les Etats-Unis avaient connu jusqu’à présent une reprise sans
hausse des salaires, suscitant de
nombreuses tentatives d’explications : menace de délocalisation,
recours à la sous-traitance et
« ubérisation » des salariés, gains
de productivité insuffisants en
dépit de la révolution numérique,
désyndicalisation, concentration
excessive des secteurs empêchant
les travailleurs de faire jouer la
concurrence, mais aussi poids de
200 000
C’est le nombre de créations
nettes d’emplois en janvier,
contre 160 000 en décembre,
selon le département américain
du travail. Les analystes
tablaient initialement sur
180 000 créations d’emplois.
4,1 %
Des tradeurs
à la clôture
de la Bourse
de New
York,
le 2 février.
C’est le taux de chômage aux
Etats-Unis en janvier, stable
depuis quatre mois. C’est
le niveau le plus faible depuis
décembre 2000.
DREW ANGERER/
+ 2,9 %
AFP
C’est, sur un an, la progression
des salaires en janvier, contre
+ 2,5 % en décembre. Il s’agit
du rythme le plus soutenu
depuis juin 2009.
la main-d’œuvre clandestine, etc.
Quoi qu’il arrive, ce phénomène
conduisait à une stagnation du
pouvoir d’achat et à un creusement des inégalités, socialement
de plus en plus inacceptable,
ayant conduit à l’élection de Donald Trump par la classe moyenne
blanche déclassée.
Le président américain s’est aussitôt félicité des chiffres de l’emploi et de la hausse des salaires sur
Twitter, qu’il a attribués à sa réforme fiscale : « avec 3,5 millions
d’Américains recevant des bonus et
autres primes de leurs employeurs
grâce aux baisses d’impôts, 2018
fait un démarrage en fanfare ».
La hausse des salaires peut aussi
être attribuée au salaire minimum, qui a été relevé dans dixhuit Etats au 1er janvier. Cette reprise devra être confirmée et elle
continue d’alimenter la per-
plexité. Le New York Times avait
fait, vendredi, toute sa « une »
économique sur cette inexplicable stagnation.
Comme toujours aux EtatsUnis, l’homme de la rue n’est pas
en phase avec les banquiers, Main
Street ne fait pas les affaires de
Wall Street, qui craint un resserrement du crédit. Le banquier central Neel Kashkari n’a pas tempéré ces craintes : « Je pense que si
la croissance des salaires se poursuit, cela pourrait avoir un impact
sur les taux d’intérêts. »
La Fed a relevé ses taux en décembre 2017 et a annoncé le
même mois qu’elle procéderait à
trois augmentations d’un quart
de points du loyer de l’argent
en 2018. Elle pourrait accélérer si
des tendances inflationnistes –
dont la hausse des salaires pourrait être un signe précurseur – ap-
Comme toujours
aux Etats-Unis,
l’homme de la
rue n’est pas
en phase avec
les marchés,
qui craignent
un resserrement
du crédit
paraissent. Logiquement, craignant inflation et hausse des
taux, les marchés obligataires se
sont tendus. Les taux d’intérêt à
dix ans sur les obligations d’Etat
américaines se sont établis, vendredi, à 2,845 %, leur plus haut niveau depuis janvier 2014, alors
qu’ils n’atteignaient que 2 % en
septembre 2017. De même, Wall
Street a connu l’une de ses plus
mauvaises semaines depuis deux
ans. Vendredi, l’indice Dow Jones
a dévissé de 665 points à 25 520
points, en recul de 2,54 %, son
plus fort recul depuis juin 2016,
tandis que le Nasdaq, l’indice des
valeurs technologiques, perdait
près de 2 %.
Un appel à la prudence
Cette chute n’a pas été commentée par Donald Trump. Il faut dire
que le mois de janvier a été exceptionnel sur les marchés, avec une
hausse de 5,8 % sur l’indice phare
de la Bourse de New York. Outre
les taux d’intérêts, les performances mitigées des valeurs technologiques ainsi que les résultats un
peu décevants des compagnies
pétrolières, en dépit de l’envolée
HNA, Wanda... Des conglomérats chinois en difficulté
Leurs problèmes financiers rebattent les cartes parmi les grands groupes, ouvrant la porte aux géants du numérique
shanghaï - correspondance
A
vis de chantier chez les
grands groupes chinois.
Face à d’importantes difficultés de financement, les groupes Wanda, HNA ou Anbang cherchent du cash désespérément.
Certains sont prêts à en profiter :
lundi 22 janvier, un groupe de
quatre investisseurs menés par
Tencent, la première capitalisation boursière chinoise, a annoncé une prise de participation
de 14 % chez Wanda. Le groupe de
l’ambitieux Wang Jianlin, exhomme le plus riche de Chine,
mis à genoux par les dettes, et par
le pouvoir chinois, voit ainsi un
géant de la technologie, mené
par le discret Pony Ma, devenu la
plus grosse fortune du pays, lui
tendre la main.
Pour Wanda, l’effet Tencent semble fonctionner. Le jour de l’annonce de l’investissement du
géant chinois des médias, le cours
de Wanda Commercial Properties
à la Bourse de Hongkong a gagné
52 %. Avec 34 milliards de yuans
(4,34 milliards d’euros) d’argent
frais, le groupe immobilier devrait
pouvoir souffler et achever plus
sereinement une restructuration
entamée cette année. Enchaînant
les rachats à l’étranger, dans l’immobilier, le cinéma, le divertissement, le conglomérat avait été
mis en garde en juin par les autorités financières chinoises, qui s’inquiétaient du surendettement de
cinq grands groupes.
Dans le même temps, le groupe
HNA, qui multipliait lui aussi les
acquisitions, dans l’immobilier, le
tourisme ou la finance (le groupe
est l’actionnaire majoritaire de la
Deutsche Bank), peine à rembourser ses créances. Egalement
pointé en juin pour ses investissements « irrationnels », HNA présente un bilan plus solide que
Wanda, mais cherche aussi de l’argent frais. La maison mère de Hainan Airlines est partie de l’aviation et du tourisme pour s’étendre à des secteurs aussi variés que
l’hôtellerie, la logistique, la finance, le stockage de pétrole ou le
cloud computing. Depuis 2015,
HNA fonctionne presque comme
un fonds d’investissement : le
groupe a investi à l’étranger pour
40 milliards de dollars (32,1 milliards d’euros), amassant une
dette totale de près de 100 milliards de dollars, pour 178 milliards d’actifs, d’après le groupe.
En juin dernier, le régulateur
bancaire chinois avait demandé
aux grandes banques d’Etat qui financent ces groupes de mener un
examen approfondi de leurs finances. HNA et Fosun, le propriétaire du Club Med, s’en sont relativement bien sortis, pouvant con-
L’exemple
de Wanda
montre qu’il est
possible de se
relever. Mais c’est
au prix d’une
restructuration
profonde
tinuer à investir à condition de réduire la voilure, là où Wanda et
l’assureur Anbang ont été frappés
plus durement. Mais le vent
tourne pour HNA : fin novembre,
l’agence de notation Standard
& Poors a abaissé sa note de B + à B
(très spéculatif). Pour les filiales
de HNA, les taux d’emprunt ont
grimpé sur le marché obligataire
ces dernières semaines, parfois
jusqu’à 9 %, ce qui a obligé certaines d’entre elles à annuler des levées de dettes prévues.
Récemment, l’entreprise a
même poussé ses employés à lui
prêter de l’argent, contre des taux
avantageux. Les salariés ont reçu
plusieurs courriels courant janvier leur vantant des projets d’investissements au sein de l’entreprise pouvant rapporter jusqu’à
9,8 % d’intérêts par an. Certains
sont modestes, mais d’autres at-
teignent 80 millions de dollars,
rapporte le New York Times. Un
système de commissions encourage les employés à recruter des
proches pour investir eux aussi.
Plus classiquement, HNA cherche aussi à vendre ses actifs pour
lever des fonds. L’entreprise doit
rembourser 65 milliards de
yuans (8,2 milliards d’euros) de
dettes au premier trimestre. Il lui
manque 15 milliards (1,9 milliard
d’euros), Dans l’urgence, le
groupe vend à perte certaines acquisitions récentes d’immobilier
ou d’actions. Le conglomérat espère que la pression sur ses finances se relâchera au second trimestre, quand plus de ventes auront
été signées.
Compétition féroce
L’exemple de Wanda montre qu’il
est possible de se relever. Mais
c’est au prix d’une restructuration profonde. Début juillet, le
groupe a vendu des hôtels et ses
participations dans des projets
touristiques pour 7,7 milliards
d’euros, avant d’abandonner plusieurs projets de rachat. Une transition vers une structure à actifs
faibles (asset-light structure) :
Wanda assure la gestion de ces
hôtels et parcs d’attractions, désormais détenus par d’autres.
L’arrivée de Tencent à son capital
devrait lui permettre de conti-
nuer cette transition avec un endettement allégé.
Pour Tencent, géant de la technologie chinoise, qui tire l’essentiel de ses revenus de son réseau
social Wechat (près d’un milliard
d’utilisateurs) et des jeux vidéo,
investir dans des centres commerciaux à la peine face au commerce en ligne n’est pas évident.
Mais l’entreprise chercher à se diversifier dans tous les domaines, y
compris hors du numérique. Or,
depuis deux ans, Alibaba, le géant
chinois du commerce en ligne, engagé dans une compétition féroce
avec Tencent dans la nouvelle économie, se tourne vers le commerce physique. Depuis, les deux
entreprises empires font la course
pour apporter leurs solutions numériques au commerce traditionnel : paiement en ligne, logistique
intelligente grâce au cloud computing, mais surtout connaissance des clients, grâce à une emprise totale sur leurs activités
d’achat, en ligne ou hors ligne.
Tencent et son partenaire JD.
com, numéro deux du commerce
en ligne en Chine après Alibaba,
ont investi dans les supermarchés
Yonghui en décembre, et ont annoncé un investissement dans
Carrefour en janvier 2018. Avec
Wanda, ils étendent leur emprise
sur le commerce physique. p
simon leplâtre
des cours du brut, ont également
pesé sur la tendance.
Janet Yellen, dont c’était la dernière journée de travail à la présidence de la Réserve fédérale américaine (Fed), a cherché à rassurer.
« Je ne veux pas caractériser ce que
nous voyons actuellement sur les
marchés de bulle. Mais je dirais
que les valorisations sont en général élevées », a-t-elle estimé, en incitant les investisseurs américains à « rester prudents dans leurs
placements ». La présidente de la
Fed va maintenant passer le relais
à son successeur Jerome Powell.
Même en l’absence de correction plus rude, l’enjeu est de savoir
si le décrochage marque la fin
d’un cycle haussier et un retour à
la normale de l’économie, avec des
hausses de salaires alignés sur les
gains de productivité. p
arnaud leparmentier
D I S PAR IT I ON
Pierre Godé, bras droit
de Bernard Arnault,
est mort
Le géant du luxe LVMH a
annoncé, vendredi 2 février, la
mort de Pierre Godé, à l’âge
de 73 ans. Bras droit du PDG
Bernard Arnault, il siégeait
comme censeur au conseil
d’administration du groupe
et de la maison de couture
Christian Dior. Il avait
conseillé l’homme d’affaires
dans la transformation
de LVMH en géant
mondial du luxe.
BAN QU E
Crédit mutuel :
processus de sanction
contre les dirigeants
d’Arkéa
La Confédération nationale
du Crédit mutuel a lancé un
processus de sanction à
l’encontre des dirigeants de
sa branche de l’Ouest, le
Crédit mutuel Arkéa, avec laquelle elle est en conflit, a annoncé un collectif de salariés,
vendredi 2 février. – (AFP.)
F I S C AL I TÉ
La réforme de Trump
bénéficie à ExxonMobil
ExxonMobil a annoncé, vendredi 2 février, un bénéfice
net de 19,71 milliards de dollars en 2017 (15,8 milliards
d’euros), notamment grâce à
un effet comptable de 7,1 milliards de dollars généré par la
récente réforme fiscale de
Donald Trump. – (AFP.)
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
6 | bourses & monnaies
PARIS
FRANCFORT
LONDRES
– 2,97 %
– 4,16 %
– 2,90 %
CAC 4 0
DA X 30
F TSE 10 0
5 364,98 POINTS
12 785,16 POINTS
7 443,43 POINTS
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
EURO STOXX 50
– 3,40 %
NEW YORK
NASDAQ
TOKYO
– 4,12 %
– 3,53 %
– 1,51 %
N I KKEI
DOW JONES
3 523,28 POINTS
25 520,96 POINTS
7 240,95 POINTS
23 274,53 POINTS
Les investisseurs scrutent toujours le discours des banques centrales
Les marchés attendent les premières décisions de Jerome Powell, qui succède à Janet Yellen à la tête de la Réserve fédérale américaine
A
près un début 2018 en
fanfare, les actions ont
semblé s’assagir. Dès le
9 janvier, l’indice CAC 40
était revenu toucher les 5 500
points au terme de cinq séances
consécutives de hausse. Il a depuis
reculé. Les écarts entre valeurs se
creusent : après avoir annoncé cette
semaine un bénéfice meilleur que
prévu au quatrième trimestre, Nokia a gagné 1,46 % vendredi, à
4,39 euros, et environ 12 % depuis le
début de l’année, tandis que Sodexo, qui a déçu le marché en annonçant une croissance interne de
seulement 1,9 % au titre du premier
trimestre de son exercice 2017-2018,
a reculé en Bourse de 11,63 % depuis
le début de l’année. Le marché peut
aussi s’avérer sensible aux rumeurs. Jeudi, les investisseurs se
sont rués sur l’action du producteur
de cinéma EuropaCorp (+72,5 %), le
magazine américain Variety affirmant que des discussions avaient
lieu entre la société de Luc Besson et
la plate-forme de distribution de
contenus vidéo Netflix, qui pourrait racheter une partie de son catalogue ou conclure une coproduction. A l’heure où l’économie mondiale rebondit nettement, mais où
les marchés d’actifs sont chèrement valorisés, cette sensibilité des
investisseurs aux nouvelles microéconomiques ne doit pas étonner,
surtout à un moment où elles vont
être nombreuses, saison des résultats annuels oblige. Pour autant, si
l’action des banques centrales fait
moins les gros titres à mesure que le
marché boursier se remet à marcher sur ses propres jambes, il ne
Le rebond des actions russes
Après une performance quasi nulle en 2017, malgré la bonne tenue des marchés émergents, les actions russes ont connu un rebond en janvier, avec une progression de 12,5 % pour l’indice
MSCI Russia. Aidée par le beau parcours du pétrole (le cours du
WTI a progressé d’environ 50 % depuis le creux de juin 2017),
qui représente près de 40 % de ses exportations, l’économie
russe s’est redressée de manière spectaculaire. Après la récession de 2015-2016, la croissance pour 2017 devrait s’établir à
1,8 %, selon la dernière estimation du Fonds monétaire international. Le pays a aussi connu une forte baisse de l’inflation.
« Elle est tombée de 16,9 % en mars 2015 à 2,7 % en décembre 2017, atteignant son niveau le plus bas depuis l’effondrement
de l’Union soviétique, en 1991 », note Stéphane Monier, responsable des investissements pour la banque privée Lombard Odier.
faut pas oublier que les colossales
mesures de soutien qu’elles ont déclenchées pour éviter que 2008 ne
soit le 1929 du XXIe siècle sont toujours à l’œuvre. Ce qui pose la question de leur futur retrait de la scène.
La réunion de la banque centrale
américaine, les 30 et 31 janvier, n’a
débouché sur aucune décision majeure : sans surprise, car la Réserve
fédérale veille depuis un moment à
ne pas brutaliser les marchés. De
plus, une décision aussi tardive de la
présidente Janet Yellen, qui cède son
poste à Jerome Powell, aurait pu être
mal interprétée. C’est donc à lui que
reviendra l’honneur d’appuyer sur
le bouton « hausse des taux » déjà actionné cinq fois par Mme Yellen.
Grain de sable
Entre décembre 2015 et décembre 2017, quart de point par quart de
point, elle a amené le taux des Fed
Funds de la fourchette 0 %-0,25 %
qui prévalait depuis décembre 2008
à celle confirmée cette semaine
(1,25 %-1,50 %). Et la date du premier
mouvement qu’opérera M. Powell
ne fait guère de doute. « Un relèvement des taux à la réunion de mars
est intégré comme probable à 85 %
par les marchés et nous ne voyons
guère comment ne pas être de cet
avis. Une telle absence de réaction
aux réunions du Federal Open Market Committee [organe de la Fed]
pourrait devenir la norme en 2018 »,
dit Lee Ferridge, directeur de la stratégie multi-actifs chez State Street
Autre inconnue :
la capacité du
marché à
absorber les
fortes émissions
de bons du Trésor
attendues en 2018
Global Markets. De même, la plupart des investisseurs acceptent désormais l’idée que la Fed opérera
trois hausses de taux cette année.
Puisque les autorités monétaires
et les marchés sont d’accord, quel
pourrait être le grain de sable qui
pourrait perturber cette belle harmonie ? Nombre de financiers sont
passés maîtres dans l’art de décrypter les messages de la Fed, au moins
aussi importants que les actes. En
passant au crible le dernier message
de Janet Yellen, Hervé Goulletquer
et Stéphane Déo, stratégistes à La
Banque postale AM, ont noté quelques évolutions sémantiques dans
le communiqué officiel : « Les dépenses des ménages sont considérées comme robustes et non plus
comme modérées. L’investissement
des entreprises est lui aussi qualifié
de robuste, alors qu’on parlait auparavant de rebond au cours des quelques trimestres écoulés. Et l’inflation,
mesurée sur douze mois, est considérée comme devant se renforcer cette
année quand l’expression précédente
mettait en avant un rythme en deçà
de 2 % à court terme. » Si cette « mystérieuse » inflation – pour reprendre
l’expression de Janet Yellen ellemême courant 2017 – venait à ressurgir brutalement, cela pourrait
amener la Fed à un resserrement
monétaire plus abrupt qu’attendu.
Une autre inconnue de l’année
sera la capacité du marché à absorber les fortes émissions de bons du
Trésor attendues en 2018. Une
hausse des taux américains mal
maîtrisée serait en premier lieu
dommageable aux investisseurs
obligataires, particulièrement ceux
gorgés de « bunds » allemands aux
rendements voisins de zéro, qui seraient tentés de se reporter sur des
titres américains plus rentables.
Les impacts sur les actions, plus
indirects, sont plus délicats à anticiper, mais les investisseurs pourraient alors fuir les sociétés les plus
endettées, pour se reporter vers
celle ayant des bilans plus sains,
voire une trésorerie excédentaire
les immunisant contre l’augmentation possible du coût des financements externes. Ces dernières années, le traditionnel « cash is king »
(l’argent est roi) avait été un peu
oublié, les banques centrales ayant
plutôt tendance à faire croire aux investisseurs que l’argent était gratuit.
Mais au moment où la normalisation monétaire se profile, il faut
peut-être revoir ses classiques. p
emmanuel schafroth
MATIÈRES PREMIÈRES
TAUX & CHANGES
Le sucre en pleine déconfiture
Les défis de « Jay » Powell
P
an sur les becs sucrés ! La
poudre blanche se retrouve sur le banc des accusés. Un documentaire australien, Sugarland, a dénoncé les ravages de l’excès de consommation du sucre. Avec une dose de
160 g par jour, gare aux bourrelets, aux problèmes hépatiques…
et surtout à l’accoutumance. Chacun peut devenir accro à son insu,
tant le sucre avance masqué dans
nombre de produits alimentaires
industriels, même salés. De quoi
susciter quelques prises de conscience, surtout dans les pays développés. A l’inverse, dans certains pays d’Asie ou d’Afrique, le
goût sucré est en plein essor. L’un
dans l’autre, la consommation du
sucre a continué de progresser
d’1,3 % en 2017, en ligne avec sa
croissance moyenne des dix dernières années.
Mais que les amateurs de douceurs et de Chandeleur se rassurent : on ne manquera pas de sucre pour saupoudrer les crêpes.
L’heure est à l’abondance. L’Inde
et la Thaïlande ont retrouvé des
niveaux de production satisfaisants. L’Europe a ouvert les vannes avec la fin des quotas sucriers,
le 1er octobre 2017.
Les bouchées doubles
Plus d’entraves pour la betterave.
Les grands sucriers européens,
les allemands Südzucker et Nordzucker ou les coopératives françaises Tereos et Cristal Union, ont
poussé les agriculteurs à planter
à tour de bras. Dame nature a fait
le reste. Résultat : avec une augmentation des surfaces plantées
de 20 % et un rendement quasi
historique de 93 tonnes à l’hectare, plus de 44 millions de ton-
Dégringolade
COURS DU SUCRE, EN CENTS DE DOLLARS LA LIVRE,
À NEW YORK
20,07
20,37
13,63
3 JANVIER 2017
2 FÉVRIER 2018
SOURCE : BLOOMBERG
nes de betteraves ont été récoltés
en France pour une production
record de sucre de 6,3 millions de
tonnes. « En Europe, la production
va dépasser les 20 millions de tonnes », estime Timothé Masson, de
la Confédération générale des
planteurs de betteraves.
Les sucriers européens, désormais libres d’inonder les marchés, ont mis les bouchées doubles, allongeant la campagne sucrière à 135 jours et faisant turbiner leurs usines plus longtemps
pour réduire leurs coûts.
Décrocheront-ils le jackpot ?
Rien n’est moins sûr. Anticipant
cette boulimie productive, les
spéculateurs ont fait fondre
le cours du sucre. Il a perdu plus
de 20 % de sa valeur en 2017. Vendredi 2 février, la livre se négociait à New York à 13,63 cents.
Toujours lestée par un surplus mondial estimé à près de
10 millions de tonnes pour la saison 2017-2018. Cette chute des
cours a un goût amer pour les
sucriers, même si les plus
prudents ont pris des positions
sur les marchés à terme avant
la baisse.
Dans ce contexte, ils accueillent
fraîchement le projet d’accord
avec le Mercosur. « Si 100 000 tonnes arrivent du Brésil, cela viendra
concurrencer le sucre français sur
des marchés comme l’Italie ou
l’Espagne. Cela représente le tiers
de la production d’une usine française », affirme M. Masson. Une
aubaine pour les fabricants de
sodas ou de confiseries… p
laurence girard
C’
est la fin d’une ère. Mardi 30 et
mercredi 31 décembre, Janet
Yellen a animé sa dernière réunion à la tête de la Réserve fédérale (Fed).
Sous son mandat, l’économie américaine a
créé 8,9 millions d’emplois et le produit
intérieur brut a gonflé de 9,6 %. Surtout,
la démocrate a entamé la délicate sortie
des politiques monétaires accommodantes. Depuis son arrivée, en 2014, la Fed
a relevé cinq fois ses taux directeurs. Ils
évoluent aujourd’hui entre 1,25 et 1,50 %.
Le mandat de son successeur, Jerome
Powell, démarre sur une ambiguïté. Le président Donald Trump l’a choisi autant pour
se débarrasser de Mme Yellen que parce qu’il
le juge susceptible de poursuivre à peu près
la même politique qu’elle, à savoir le retrait
prudent et graduel de la béquille monétaire. Le républicain à la mèche blonde,
qui n’a eu cesse de critiquer les taux bas
pendant sa campagne électorale, s’est vite
converti à leurs charmes une fois élu.
Mais le nouveau patron de la Fed, que
ses amis surnomment « Jay », sera peut-être
contraint d’accélérer la cadence de la
remontée des taux : la réforme fiscale et
les 1 500 milliards de dollars (1 200 milliards
d’euros) de dépenses dans les infrastructures promises par Trump pourraient en effet
alimenter des pressions haussières sur les
prix. Dans son communiqué du 31 janvier,
l’institution souligne d’ailleurs s’attendre
à une remontée de l’inflation cette année.
Celle-ci pourrait se rapprocher plus vite
que prévu de la cible de 2 %.
Nombre d’observateurs estiment que le
mandat de Powell démarre dans des conditions plus favorables que celui de sa prédécesseure. Peut-être. Mais l’accélération
du resserrement monétaire qu’il devra
sans doute piloter pourrait être l’étincelle
déclenchant la prochaine crise. Dix ans de
taux bas ont en effet alimenté la formation
d’une série de bulles financières en tout
genre aux Etats-Unis. La valorisation des
actions est excessive. Repartis à la hausse,
les prêts hypothécaires commerciaux font
flamber les prix des bureaux. Les ménages
ont recommencé à s’endetter. « Il n’y a pas
de grosse bulle, comme en 2008, mais
une multitude de petits déséquilibres liés à
l’exploitation du laxisme monétaire par la
finance américaine, souligne l’économiste
Patrick Artus, chez Natixis. Ils représentent
un risque pour les Etats-Unis. »
Pur produit du monde financier
Les détracteurs de Powell soulignent qu’il
sera le premier président de la Fed, depuis
quarante ans, à ne pas disposer de formation d’économiste. Ce pur produit du
monde financier, plutôt favorable à la dérégulation, sera-t-il à la hauteur ? Saura-t-il
éviter le scénario catastrophe de 1994 ?
A l’époque – et en dépit de son doctorat en
économie à l’université de New York –, Alan
Greenspan avait commis l’erreur de relever
trop brutalement les taux directeurs,
déclenchant un terrible choc obligataire.
La réunion du 20 et 21 mars apportera un
début de réponse. Lors de sa conférence de
presse, Jay Powell devra défendre la probable première hausse des taux de l’année et
définir son approche de la conjoncture
américaine. Les investisseurs compareront
la finesse de son analyse à celle de Mme Yellen, réputée pour sa connaissance subtile
du marché du travail. La barre est haute… p
marie charrel
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argent & placements | 7
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
CLIGNOTANT
Bourse : gare aux frais de courtage
La hausse récente de l’indice CAC 40 relance l’intérêt des épargnants français pour les actions
C
atherine Nini, présidente de
Bourse Direct, se réjouit. « Le
marché du courtage en ligne a
retrouvé une véritable dynamique », explique la patronne d’un des leadeurs de la Bourse en ligne, fort de
128 000 clients. En effet, la proportion de
Français détenant des actions en direct a
progressé de 22 % sur un an, pour atteindre 7,6 % en mars 2017, d’après l’enquête
annuelle Kantar TNS. Une bonne nouvelle, mais ce chiffre reste encore loin
– très loin – des 13,8 % d’actionnaires
enregistrés en 2008. La raison du récent regain d’intérêt des Français pour la
Bourse est simple : l’indice CAC 40
est passé de 4 600 points début 2016 à
5 500 points actuellement, soit une
hausse de 20 % en deux ans. De quoi attiser l’intérêt des épargnants pour l’investissement en actions.
Reste à choisir le meilleur établissement pour ouvrir son compte-titres ou
son plan d’épargne en actions (PEA).
« Le tarif reste un élément clé du choix
d’un courtier », constate Catherine Nini.
Car les prix font le grand écart d’un
établissement à l’autre : pour un ordre de
5 000 euros, les courtiers en ligne (Binck,
BforBank, Boursorama, etc.) facturent
en moyenne 8,40 euros, et les banques
de réseau (BNP Paribas, Banque populaire, LCL, etc.), 25,70 euros, d’après
une étude de l’Autorité des marchés financiers d’août 2016.
« Les banques de réseau facturent également des droits de garde, alors que cette
pratique n’a plus cours depuis longtemps
chez les courtiers en ligne », rappelle
Guillaume Clavel, fondateur du comparateur Panorabanques.com. Les brokers
en ligne présentent donc, de loin, la
meilleure offre. Mais les acteurs historiques, comme Boursorama, Fortuneo,
Bourse Direct et Binck, sont réguliè-
rement challengés par de nouveaux entrants, à l’instar du britannique iDealing
ou du néerlandais Degiro.
Même stratégie de prix offensifs pour
Saxo Banque, qui a dévoilé début janvier
ses nouveaux tarifs – 0,085 % pour les
ordres sur Euronext, soit 0,43 euro pour
un ordre de 500 euros, contre 0,99 euro
chez Bourse Direct, jusqu’ici le moins
cher du marché. Saxo Banque est au départ spécialisé sur les CFD et le Forex, des
instruments financiers complexes. Or la
loi Sapin 2 les a interdits de publicité
depuis début 2017, dans un contexte de
défiance envers les produits à fort effet
de levier, qui permettent de gagner – ou
font perdre – beaucoup d’argent. Saxo
Banque a depuis accéléré sur son activité
Bourse, en lançant un PEA en octobre 2017, puis en baissant ses tarifs début
2018. « Nous souhaitons intégrer le top 3
des brokers d’ici trois ans », indique Thomas Jégu, le président de Saxo Banque.
Au-delà d’Euronext, Saxo Banque
donne accès à une multitude de marchés
internationaux (Etats-Unis, Canada, Aus-
Une fiscalité plus avantageuse
Bonne nouvelle pour le compte-titres ordinaire. Depuis
le 1er janvier, les plus-values sont taxées au prélèvement fiscal unique de 30 % (prélèvements sociaux
inclus), alors qu’elles étaient auparavant soumises au
barème de l’impôt sur le revenu et aux prélèvements
sociaux, après un abattement pour durée de détention.
Ce nouveau régime ne pénalise donc plus les actionnaires actifs qui réalisent des arbitrages fréquents sur
leur compte-titres. Le Plan d’épargne en actions (PEA)
reste cependant plus avantageux puisque les gains sont
exonérés d’impôt après cinq ans. Mais cette enveloppe
est réservée aux actions européennes et plafonnée
à 150 000 euros. Il est donc recommandé d’utiliser un
PEA pour les actions européennes et un compte-titres
pour les autres marchés et les produits dérivés.
tralie, Hongkong, ) pour des commissions comprises entre 0,10 % et 0,15 %.
Mais ses clients iront-ils acheter des actions cotées à l’autre bout du monde ?
« Entre 80 et 85 % de nos clients n’opèrent
que sur Euronext (Paris, Bruxelles et
Amsterdam), constate de son côté Matthias Baccino, directeur général de Binck,
qui compte 70 000 clients. Et au-delà
des frais de courtage, il faut aussi vérifier
les frais annexes, comme l’accès aux
cours en temps réel, les frais d’inactivité
ou l’abonnement mensuel. » Ainsi, Binck
et Bourse Direct ne facturent pas l’accès
au temps réel sur Euronext, contrairement à Saxo Banque (7 euros mensuels,
remboursés si le client réalise cinq opérations dans le mois).
« Bien réfléchir avant de choisir »
« Certains courtiers proposent des tarifs
différents en fonction du nombre d’ordres
passés par mois. Il faut bien réfléchir
avant de choisir, car si vous ne respectez
pas le nombre d’ordres minimum, le courtier vous prélève des frais d’inactivité »,
précise Guillaume Clavel. C’est le cas chez
Boursorama, dont les tarifs classic et
tradeur imposent une transaction minimum par mois, faute de quoi des frais de
5,95 euros sont prélevés. A noter que le
tarif découverte (1,99 euro pour les ordres inférieurs à 500 euros) n’impose pas
d’activité minimum sur le compte.
« Les nouveaux clients ouvrant un compte-titres ou un PEA privilégient le tarif découverte ou classic. Ils passent des ordres
de petits montants, souvent entre 400 et
600 euros pour la formule découverte,
quitte à se constituer une ligne en plusieurs fois », constate Benoît Grisoni, le directeur général de Boursorama. Mieux
vaut donc choisir son établissement en
fonction de ses habitudes d’épargne. p
agnès lambert
IM MOBI L I ER
Vers un bon millésime 2018
Le Crédit foncier ne prévoit pas de forte remontée
des taux d’intérêt des crédits immobiliers en 2018. Les
experts de la filiale du groupe bancaire BPCE estiment
qu’ils devraient s’établir en moyenne à 1,65 % en fin
d’année, contre environ 1,5 % fin 2017. « L’année immobilière 2017 a été exceptionnelle sur tous les fronts et
2018 devrait être également dynamique, bien qu’en deçà
des records enregistrés l’an dernier », a déclaré le 31 décembre 2017 Benoît Catel, directeur général de la banque. Le Crédit foncier table sur un recul de 6 % du volume de crédits immobiliers distribués par les banques
aux particuliers, à 167 milliards d’euros, et sur une
baisse de 7 %, à 900 000, des ventes dans l’ancien.
QUESTION À UN EXPERT
Faut-il préférer l’assurance-vie
ou les bons de capitalisation ?
olivier rozenfeld, président de Fidroit
Avec ces deux formules, le souscripteur détient une créance contre
un assureur. S’il a besoin de revenus, il peut procéder à un rachat et la
taxation est identique dans les deux cas. Mais il existe de grandes différences en matière de transmission. Un contrat d’assurance-vie comprend un assuré et une clause bénéficiaire. En cas de décès de l’assuré, les capitaux sont remis au bénéficiaire par l’assureur hors
succession, c’est-à-dire en dehors des règles classiques d’héritage, y
compris fiscales. Au contraire, le contrat de capitalisation se comporte
comme tous les autres biens, tant au niveau de la répartition des
biens que de l’imposition successorale. Inconvénient supplémentaire
du bon de capitalisation, la succession ne purge pas vos gains latents.
Les héritiers doivent acquitter des droits de succession et s’ils mettent
fin au bon, ils doivent payer des impôts sur les intérêts. Double peine !
Le bon de capitalisation peut cependant être donné quand vous le
souhaitez, alors que le contrat d’assurance-vie ne peut pas être transmis avant son dénouement, même en cas de besoins immédiats. Vous
pouvez également procéder à une donation avec charges et conditions pour obtenir une contrepartie. Enfin, dans le cadre d’une stratégie de démembrement, le bon est plus performant fiscalement que
l’assurance-vie lorsque l’assuré a plus de 70 ans ou quand l’abattement de 152 500 euros par bénéficiaire est déjà consommé. p
VILLES EN MUE
Metz à la reconquête des friches hospitalières
220 PAGES
12 €
A
vec ses bâtiments cossus, le Quartier impérial fait déjà partie des
quartiers très prisés de la ville.
C’est sur le site de l’ancien hôpital
Bon-Secours que va démarrer l’une des
plus importantes opérations immobilières menées par la ville sur ses friches
hospitalières. L’opération prévoit la construction de 440 logements (dont environ
25 % de logements sociaux) et d’une résidence pour seniors.
Le Quartier impérial a longtemps présenté le défaut de déboucher sur la gare,
sorte de barrière infranchissable. Mais
cet inconvénient va bientôt appartenir
au passé. Car les énormes chantiers (Centre Pompidou, opération commerciale
Muse, nouveau centre des congrès, l’Hôtel
Starck…) de ces dernières années ont fait
sortir de terre un nouveau quartier de
l’autre côté de la gare.
La ville est, en outre, en train d’aménager
une circulation permettant de traverser les voies pour relier les deux parties.
Ainsi, le Quartier impérial va devenir un
nouveau cœur de ville, permettant de
relier le centre-ville au nouveau quartier !
« Aujourd’hui, la gare est ouverte, transparente, et représente un cœur actif de la cité.
Tout cela contribue à changer considéra-
blement l’image de la ville », s’enthousiasme Dominique Gros, le maire de Metz.
Les travaux viennent de démarrer et les
premiers logements seront livrés à l’été
2019. « Il s’agira essentiellement de
logements haut de gamme dans un quartier de Metz déjà très apprécié. La commercialisation a bien commencé, le quartier
attire des Messins, des investisseurs, des
“navetteurs” [qui travaillent au Luxembourg ou à Nancy et habitent Metz] », explique Christophe Schmit, directeur du
développement du promoteur lorrain Habiter Promotion.
Une diagonale verte de circulation
Le prix du mètre carré varie de 3 700 euros
à 4 000 euros le mètre carré, voire
4 500 euros pour les derniers étages. Le futur quartier a aussi fait l’objet d’une importante réflexion urbanistique pour réduire
la densité et permettre la création d’espaces verts et d’une diagonale verte de circulation. Cet espace piétonnier permettra de
relier deux places, deux lycées et conduira
aux berges de la Moselle. Même si le chantier possède une dimension nationale,
l’ensemble des acteurs (promoteurs, entreprises) a été choisi localement. p
alain piffaretti
Des
logements
haut de
gamme seront
livrés
à l’été 2019. DR
UN ATLAS EXHAUSTIF Pour chacun des 198 pays du monde,
les chiffres-clés (population, PIB, parité hommes-femmes en
politique...), une carte et une analyse politique et économique
de l’année par les correspondants du Monde.
PLANÈTE Après le retrait américain, comment tenir les objectifs de l’accord de Paris contre le réchauffement climatique,
alors que les émissions de CO2 augmentent à nouveau, que les
catastrophes climatiques s’aggravent ?
UN PORTFOLIO 16 pages des meilleures photos d’actualité de
l’année, sélectionnées par le service photo du Monde.
FRANCE La victoire surprise d’Emmanuel Macron laisse le
champ des partis politiques français en ruines, mais ne lève pas
les incertitudes sur les orientations des réformes en cours.
INTERNATIONAL Les foucades de Donald Trump contraignent
Européens et Asiatiques à redéfinir leur stratégie face à la
renaissance des puissances russe et chinoise ; au MoyenOrient, la marée de l’organisation Etat islamique se retire,
réactivant les conflits entre les protagonistes de la région.
IDÉES Françoise Héritier, JMG Le Clézio, Barrack Obama,
Achille Mbembe... les textes publiés dans Le Monde qui ont
marqué l’année 2017.
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8 | MÉDIAS&PIXELS
0123
DIMANCHE 4 - LUNDI 5 FÉVRIER 2018
Jeremstar : pitreries, vulgarité et faux amis
Dans ses vidéos sur Snapchat jouait « Babybel », un homme aujourd’hui accusé d’avoir abusé de jeunes fans
suite de la première page
Après un grand déballage début
janvier sur les réseaux sociaux,
c’est désormais à la justice, saisie
de plusieurs plaintes, de démêler
ces accusations croisées. Notamment sur ce qui s’est passé dans
l’appartement de Pascal Cardonna, l’un des centres de gravité
du petit théâtre donné en ligne
par Jeremstar.
Jeremstar, de son vrai nom Jérémy Gisclon, est quasi inconnu
des plus de 25 ans. Pour les plus
jeunes, en revanche, particulièrement les adolescentes, c’est une
star. Avide de célébrité, il s’est fait
connaître dans le milieu de la
télé-réalité, notamment à travers
des entretiens avec des candidats
à ces émissions, réalisés dans sa
baignoire. Mais c’est surtout sur
Snapchat, le réseau social aux
images et vidéos éphémères que
l’on retrouve sur tous les smartphones d’adolescents, qu’il a assis
son succès. « Snapchat m’a offert
la reconnaissance dont je rêvais.
Moi qui rêvais de télévision pour
atteindre l’exposition totale. Quel
con ! », écrit-il dans Jeremstar par
Jérémy Gisclon, ma biographie
officielle (Hugo Image, 2017).
Jusqu’à ce que le scandale éclate
et qu’il cesse toute activité sur les
réseaux sociaux, Jeremstar alimentait des dizaines de fois par
jour sa story Snapchat, un enchaînement de courtes vidéos visibles
sur son profil pendant vingt-quatre heures. Il y documentait presque tous ses faits et gestes, agrémentés d’humour vulgaire, de
saillies mordantes et de mots gentils à ses admirateurs. Ce savant
mélange a fait de son compte l’un
des plus suivis de France : à la fin
de 2016, il se vantait d’atteindre
1 million de visites pour chaque
story, un chiffre difficile à vérifier.
Dans ses « stories », il incarne le
principal protagoniste de sa propre télé-réalité. A ses côtés, ses
« amis » – en fait des personnages
Les marques
se pressaient
pour pouvoir
apparaître dans
ses « stories »,
moyennant
rétribution
A Toulouse
pour une
séance de
dédicaces,
le 18 octobre
2017.
THIERRY BORDAS/
« LA DÉPÊCHE DU
MIDI »/MAXP
secondaires – sont tous gratifiés
de surnoms : Pupute, Gazon maudit, Pou de pubis, Pollux, Garou, la
Salopette…
Souffre-douleur
Pascal Cardonna en fait partie. Ce
dernier, qui cite souvent Jeremstar
comme l’un de ses meilleurs amis,
l’a aidé au début de sa carrière,
notamment en finançant, en 2011,
son premier DVD. Ce quinquagénaire nîmois est bien connu des
fans sous son pseudonyme : « Babybel ». Dans les vidéos de Jeremstar, Babybel tient le rôle du souffre-douleur. Il est moqué, brutalisé, humilié parfois. En août 2016,
Jeremstar arrive de Paris pour pas-
ser un week-end chez Babybel. Il
documente le tout dans une story
Snapchat, sauvegardée depuis sur
YouTube. Après l’avoir récupéré à
sa descente d’avion, M. Cardonna
l’emmène visiter une bambouseraie, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Nîmes, en compagnie de deux jeunes hommes.
Quand Babybel est pris d’une envie pressante et doit se soulager
entre deux arbres, Jeremstar diffuse la scène sur Snapchat. Peu
après, il en informe son hôte d’un
ton réjoui : « La séquence où tu fais
tes besoins cartonne ! »
Jeremstar a du talent pour
mettre en scène l’ordinaire et ses
fans ne peuvent échapper à la fi-
gure obligée du passage au supermarché avec Babybel. Le scénario
est toujours le même : Jeremstar
hurle des obscénités, avant de le
frapper avec un concombre ou de
placer une ventouse pour WC sur
son crâne. Généralement, ces
séances d’humiliation s’achèvent avec un « On l’adore, ce vieux
con ! » ou un « Il faut savoir que
c’était juste pour rigoler », adressé
par Jeremstar à ses fans. Mais,
dans l’ombre de Jeremstar,
Babybel prend, lui aussi, la lumière : lorsqu’il accompagne Jeremstar en séance de dédicace,
de jeunes adolescentes scandent
son nom et se pressent vers lui
pour un selfie.
L’emblématique PDG de Sony,
Kazuo Hirai, quitte ses fonctions
K
tes sphères de Sony, rapporte
l’agence américaine Associated
Press (AP). Kazuo Hirai quitte la
présidence sur des résultats financiers très positifs. Sur les neuf
premiers mois de son exercice fiscal 2017-2018, Sony a vu son bénéfice net multiplié par dix.
Seule légère ombre au tableau :
le discret ralentissement des ventes de PlayStation 4 au quatrième
trimestre 2017. Pour le reste, l’entreprise japonaise a revu ses prévisions à la hausse, et table désormais, pour la fin mars, sur un bénéfice net annuel record de
480 milliards de yens (3,52 milliards d’euros), multiplié par plus
de six par rapport à 2016-2017, au
lieu des 380 milliards de yens escomptés fin octobre.
Un spectaculaire renversement
« Je me réjouis d’entendre de plus en
plus de gens se féliciter que Sony
soit de retour, a déclaré Kazuo
Hirai dans un communiqué. Alors
que le groupe prépare un nouveau
plan de développement, je considère que c’est le moment idéal pour
passer le relais à une nouvelle direction, pour l’avenir de Sony, comme
pour me permettre d’ouvrir un
nouveau chapitre de ma vie. »
Né en 1960, à Tokyo, diplômé de
la prestigieuse International
Christian University, Kazuo Hirai
est entré au sein du service marketing de Sony Music en 1984. Il a
Avec le lancement
réussi de
la PlayStation 4,
« Kaz » était
devenu le visage
d’un Sony
conquérant
rejoint, en 1995, le secteur qui le
fera connaître, le jeu vidéo, au
sein de Sony Computer Entertainment America. Il deviendra président de toute la division en 2006,
deux semaines après le lancement de la PlayStation 3.
Parfaitement anglophone, il a
présenté, à de nombreuses reprises, les conférences de Sony lors
des salons de jeu vidéo en Occident. Autant d’interventions qui
ont contribué à le faire connaître
des joueurs et à le rendre célèbre
sur Internet.
Même s’il reste associé à quelques-uns des moments les moins
convaincants de l’histoire de la
firme. Comme l’annonce du prix
très élevé de la PlayStation 3
en 2006 (599 dollars et 599 euros
en Europe) ; la présentation dans
un silence de cathédrale d’un jeu
des années 1990, Ridge Racer, sur
la console portable dernier cri du
constructeur, la PS Portable, cette
martin untersinger
(avec pauline croquet)
Viagogo, l’application qui prend
les internautes pour des... gogos
Cette figure de la culture Internet cède sa place au directeur financier Kenichiro Yoshida
az » n’est plus le boss. Dans
un communiqué publié
vendredi 2 février, le japonais Sony a annoncé que Kazuo
Hirai abandonnait ses fonctions
de PDG. Il sera remplacé, à partir
du 1er avril, par le directeur financier Kenichiro Yoshida et prendra
la présidence du conseil d’administration, un poste non opérationnel, plus en retrait.
Kazuo Hirai avait pris les commandes de Sony au printemps
2012, alors que le groupe était en
plein marasme, phagocyté par le
constructeur sud-coréen Samsung sur les marchés du smartphone et de la télévision, concurrencé par l’américain Microsoft
sur le segment des consoles de
jeux vidéo haute définition et à la
peine sur le marché informatique
avec sa coûteuse gamme VAIO.
Sous sa direction, Sony a entrepris une importante restructuration et s’est débarrassé, notamment, de son activité de PC. Il a recentré ses smartphones sur le
milieu et le haut de gamme, et,
surtout, reconquis la place d’écrasant numéro un des consoles de
jeu grâce au succès spectaculaire
de la PlayStation 4, qui a contribué au redressement des comptes de l’entreprise. Il s’en est
écoulé 67 millions d’exemplaires
en quatre ans.
L’annonce de ce départ a surpris, y compris dans les plus hau-
La chaîne Snapchat de Jeremstar
est le lieu de tous les excès. Il peut
se filmer dans le salon de Babybel,
en sous-vêtements, en train de se
vider une bouteille de lait sur le
corps en gémissant lascivement,
avant de se rouler à demi-nu sur le
carrelage détrempé. Ou se « marier » avec lui-même à la mairie du
1er arrondissement de Paris, avec
l’ancienne porte-parole de La
France insoumise Raquel Garrido
en demoiselle d’honneur. Ou encore se faire raser le pourtour de
l’anus par son amie, la youtubeuse Emma CakeCup, 1,3 million
d’abonnés sur YouTube.
Ses « vermines », comme il aime
appeler ses fans et son entourage,
sont-elles dupes de ce spectacle ?
Rien ou presque n’est spontané
dans les stories de Jeremstar. « Le
Jeremstar que vous aimez n’existe
pas », écrit-il dans son autobiographie. Le trentenaire a su donner à
sa fiction quotidienne un air
authentique. Ses stories, pour les
millions d’adolescents qui le suivent, ne sont pas si différentes de
celles de leurs camarades.
Sa popularité rapporterait gros :
dans son livre, il dit gagner plus de
80 000 euros par mois. Les marques se pressaient pour apparaître
dans ses stories, contre rétribution, tout comme celles et ceux
qui voulaient grappiller quelques
minutes de gloire. Dans ce milieu,
apparaître sur la story de « Jerem »,
ne serait-ce que quelques secondes, fait la différence entre l’anonymat et un début de célébrité.
Vu de Snapchat, Jeremstar est
entouré d’une foule d’« amis »,
dont M. Cardonna. Existe-t-il une
relation sincère entre eux ? Ceux
qui accusent Babybel de détournement de mineur et de viol accusent aussi Jeremstar d’avoir fermé
les yeux, voire d’en être complice.
L’intéressé jure ne rien savoir. « On
reproche à Jérémy [Gisclon] une
chose sur laquelle il n’avait aucune
prise », assure un membre de son
entourage. Dans son livre Jeremstar confiait être « désespérément
seul ; 80 % des gens que je fréquente
le font avec pour seul but de servir
leurs intérêts. » p
E
même année ; ou les excuses de la
firme après le piratage du PlayStation Network, en 2011.
Un épisode de la série animée
parodique South Park met en
scène Kazuo Hirai dans un combat de catch de bureau, écrasé par
Bill Gates, dans une vision détournée du match entre Xbox (Microsoft) et PlayStation. Sur Internet,
de nombreux mèmes, des détournements parodiques, s’amusent à
le placer dans des situations comiques – une notoriété que luimême prend avec humour.
La situation a néanmoins
changé ces dernières années. Depuis le lancement réussi de la
PlayStation 4 en 2013, marqué par
un prix agressif, un catalogue
dynamique et une communication flattant l’ego des joueurs,
« Kaz » est devenu le visage d’un
Sony séduisant, conquérant, que
l’on ne peut plus arrêter.
C’est la « kazification », comme
les internautes de NeoGAF, l’un
des principaux forums de jeux vidéo au monde, surnomment ce
spectaculaire renversement de
tendance. Il a par ailleurs donné
son nom à KazHiraiCEO, l’un des
comptes parodiques les plus suivis et amusants de la « twittosphère » jeu vidéo. Coïncidence :
ce dernier avait annoncé en septembre 2017 qu’il cesserait bientôt son activité. p
chapper aux arnaques des revendeurs de billets de
concert et lutter contre un marché noir de plus en plus
organisé : telle est l’ambition du Prodiss, le syndicat national du spectacle musical et de variété qui, aux côtés de plusieurs producteurs de spectacles, a annoncé, vendredi 2 février,
avoir porté plainte au pénal contre Viagogo. Ils constatent sur
ce site « de très nombreuses offres illicites de billets pour des
concerts qu’ils produisent ».
Spéculation sur le prix des places revendues plus de dix fois
leur valeur faciale, billets contrefaits, duplicatas d’un même
billet revendu ad nauseam… En toute bonne foi, des acheteurs
risquent d’être dupés et refoulés d’un concert.
Selon le Prodiss, ces sites arrivent en première position sur les
moteurs de recherche, sans que l’internaute parvienne à les différencier des
LE SITE A DÉJÀ ÉTÉ
sites officiels. Les fraudeurs utilisent
des « botnets » pour aspirer en moins
ATTAQUÉ POUR AVOIR d’une minute des centaines de places
leur mise en place sur le marché. Et
REVENDU DES BILLETS dès
les revendre bien plus cher…
La loi de mars 2012 permet en France
DE CONCERT À UN
de lutter contre le marché noir en cas
PRIX SUPÉRIEUR À
de revente « habituelle » des billets,
pas de revente « occasionnelle ».
LEUR VALEUR FACIALE mais
Viagogo a déjà été attaqué plusieurs
fois, par l’Opéra de Paris ou l’association des Vieilles Charrues, pour avoir revendu des billets à un
prix supérieur à leur valeur faciale. Il a été condamné pour
avoir vendu sans autorisation des places de concert des BB Brunes, de Lana Del Rey ou de Mylène Farmer.
« L’étau se resserre autour de Viagogo », observe le Prodiss. La
législation s’est durcie en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis
pour interdire les « botnets ». En 2017, 7,1 millions de dollars de
dommages et intérêts (5,7 millions d’euros) ont été infligés par
le procureur général de New York à quinze opérateurs impliqués dans la vente illégale de billets de concert.
Le Prodiss met en garde les amateurs de concerts contre
d’autres sites comme Ticket Rocket, Live Booker, TicketSwap et
Next Concert, tout en lançant son propre site www.fanpasgogo.fr. Le but ? Trouver les sites officiels, éviter les pièges et
porter plainte en cas de problème…. p
william audureau
nicole vulser
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
2
E N QUÊ TE
BACHELOT CARON
Voyeurs
Les faits divers nous
happent. On joue
au détective
et à se faire peur.
Et si c’était moi ?
La fascination
gagne les médias,
qui suivent
de près chaque
rebondissement des
affaires criminelles
en
série
DIMA N C H E 4 - L U N DI 5 F É V RI E R 201 8 C A HI ER D U « M ON D E » N O 22726 - NE PE UT ÊT RE V E ND U SÉPAR ÉM ENT
7
PAPI ER S G R AS
La grande
malbouffe
Le sandwich dinde-Boursin de
Jawad Bendaoud s’est invité dans
l’actu, comme d’autres spécialités
hypercaloriques avant lui
7
CL AR A
ET L ES CH I C S FI L L ES
Lorsque
l’enfant paraît
Que faire quand votre aînée
estime que vous avez assez joué
avec le nouveau-né et souhaite
retrouver sa place (unique) ?
8
UN APÉ RO AVEC …
Pierre Gattaz
Le patron des patrons verse
dans le lyrisme quand il parle
de son admiration pour les
entrepreneurs, des nouveaux
Christophe Colomb selon lui
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
0123
DIM A N CHE 4 - L UN DI 5 F ÉVR IER 20 1 8
ENQUÊTE
2
La fascination de l’horreur
Les faits divers ont toujours bouleversé
l’opinion publique, que ces histoires
captivent et révulsent à la fois. Polars,
séries, films, médias, le crime est vendeur
Par François Rousseaux
D
epuis des mois, c’est un
peu sa deuxième maison.
Trois fois par semaine,
Véronique André prend le
bus depuis Noisy-le-Sec
(Seine-Saint-Denis), direction le Palais de justice de Paris. Discrètement, cette retraitée de l’éducation
nationale de 63 ans s’assied dans l’une
des nombreuses salles d’audience ouvertes au public. Et n’en bouge plus. « J’y vais
comme au spectacle, dit-elle de sa voix
rauque. C’est mieux qu’une série télé. » Cet
après-midi de janvier, elle assiste aux
audiences des comparutions immédiates. Un trafiquant de cocaïne interpellé à
Pigalle nie les faits. Un homme arrêté
après un accident en état d’ébriété se
heurte à la procureure. La retraitée n’en
rate pas une miette : « La correctionnelle,
c’est ce que je préfère, ça me permet de
voir l’état de la société. » Souvent, elle se
projette. « J’observe et je me dis : et si ça
m’arrivait ? Et si j’avais, moi aussi, un problème avec mes voisins ? Et si, moi aussi,
un jour, je pétais un câble ? C’est rassurant
de savoir comment ça se passe. Nous, le
public, on est là pour se faire notre propre
opinion, et pas pour que les médias nous
disent quoi penser. »
Approcher le mal au plus près,
c’est une obsession pour Christopher Narcisse. A tout juste 30 ans, ce responsable
numérique dans une grande entreprise
publique voue une fascination pour les
affaires criminelles depuis l’enfance. Sur
la table du salon familial, à Troyes (Aube),
traînait le magazine Le Nouveau Détective
avec ses « unes »-chocs. Il y découvre Landru, s’interroge encore sur « ce qui fait
basculer le mec ». Et grandit avec, en toile
de fond, l’affaire des disparus de Mourmelon (Marne), à moins d’une heure de
chez lui. « A 12 ans, quand je rentrais seul
du foot le soir. Ma mère me répétait : surtout, si un homme propose de te ramener,
fuis. » Il avait peur. Pour exorciser, il
dévore toutes les grandes affaires.
Dix-huit ans plus tard, Christopher Narcisse a vu plus de cent numéros
de l’émission « Faites entrer l’accusé »,
est incollable sur Guy Georges et « sa
manière toujours pareille de découper les
soutiens-gorge de ses victimes ». Prenez
un verre avec lui, en moins de dix minutes, il aura prononcé les mots « traque »,
« faisceau d’indices », « jeux de piste ».
« Tous ces faits divers sont beaucoup plus
fous que toutes les fictions », assure-t-il.
Ce boulimique assume « aimer la monstruosité et, surtout, les tueurs hors système. Cela met à l’épreuve nos valeurs et
la société bien-pensante. On a besoin de
ne pas toujours être dans l’hygiénisme
mental : il faut se confronter aux choses,
ne pas mettre un drap sur toutes ces
histoires ». Son plaisir coupable ? Les
documentaires vidéo de Stéphane Bourgoin sur YouTube et ses interviews des
serial killers américains.
Internet, son flot d’images non
contrôlées et ses fenêtres ouvertes sur le
crime donnent à voir à profusion, mais
n’ont pas tué le bon vieux polar. Le
marché ne s’est jamais si bien porté. « La
littérature policière et criminelle a pris
une ampleur formidable », confirme
Catherine Chauchard, directrice de la
bibliothèque des littératures policières,
un établissement unique en France,
situé à Paris à deux pas de la Sorbonne.
700 mètres carrés uniquement consacrés au crime : 120 000 documents,
enquêtes, romans, des revues de presse
et des petits trésors. Soigneusement
archivés, les grands quotidiens français
du XIXe siècle comme Le Petit Journal et
ses « unes » sensationnalistes sur les
crimes passionnels, des revues spécialisées comme L’Œil de la police ou Police
magazine. « C’est ici que viennent se documenter les auteurs, les chaînes de télé ou
des personnes qui recherchent la trace
d’un drame familial passé », explique la
directrice. Dans les rayons, toute la
collection des « Série Noire », mais aussi
des romans inspirés de faits divers réels,
du Rouge et le Noir, de Stendhal (1830), à
Laëtitia ou la fin des hommes, d’Ivan
Jablonka (Seuil, 2016).
Le livre tiré de l’histoire de la
jeune Laëtitia Perrais, tuée puis démem-
BACHELOT CARON
« Je préfère la
correctionnelle,
ça me permet
de voir l’état
de la société »
Véronique André,
retraitée
brée près de Pornic (Loire-Atlantique)
en 2011, avait été un grand succès d’édition en 2016 : 140 000 exemplaires
vendus, prix Médicis, traduction en dix
langues étrangères, une réussite qui
n’étonne que peu son auteur. « Le fait
divers, c’est quelque chose qui permet de
comprendre nos vies », analyse Ivan
Jablonka. L’historien réfute toute fasci-
nation personnelle pour le fait divers
qu’il revendique comme objet d’étude
sociale, loin de toute image à scandale.
« Il y a une noblesse du fait divers, car c’est
un fait démocratique : ça nous permet de
comprendre la vie des gens. Ecrire la vie
de la jeune Laëtitia, ça permet d’aborder
des questions comme la vulnérabilité des
enfants, et les violences subies par les
femmes. Dans les mois suivant la parution de mon livre, j’ai reçu de nombreux
messages de femmes voulant témoigner
de violences, bien avant #balancetonporc. Le fait divers, c’est un miroir qui
envoie des reflets dans tous les sens. » Et
touche toute la société.
Elise Dusserre, Nancéienne de
37 ans, lit en général un ouvrage par soirée. La jeune femme se définit comme
« très gaie », mais elle aime le noir et l’intrigue. Elle a grandi avec les rebondissements de l’affaire du petit Grégory
Villemin, né la même année qu’elle, à
moins de cent kilomètres de chez elle.
Elle consomme les affaires criminelles à
la pelle, frissonne devant les épisodes de
la série Murder et s’est lancée dans un
tour du monde des thrillers. Son répertoire va d’Agatha Christie à Emmanuel
Carrère, dont elle a reçu en cadeau le
roman L’Adversaire (P.O.L, 2000) un soir
de Noël. Elle a lu d’une traite, dans la
nuit, ce livre inspiré de l’histoire du faux
médecin Jean-Claude Romand, qui a tué
toute sa famille, et reste « fascinée qu’il
ait pu tromper son monde pendant tant
d’années ». Mère de deux filles en bas âge,
elle n’a pu s’empêcher de se projeter
dans Chanson douce (Gallimard), de Leïla
Slimani, l’histoire d’une nounou muée
en criminelle d’enfants, prix Goncourt
2016, « glaçant et dérangeant ». « A travers tout cela, conclut-elle, je constate
surtout à quel point l’humain peut être
nocif pour lui-même… Et pour les autres. »
En février, Elise Dusserre ira pour la première fois assister à un procès d’assises, à
Nancy. Celui d’un homme accusé d’avoir
tué sa jeune compagne. « Pour confronter
ce que je lis à ce qui existe vraiment. »
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0123
DIM A N C HE 4 - L UN DI 5 F É VR IER 20 1 8
LES EXPER TS
Du sang, du sperme et de l’Audimat
L
es aveux de Jonathann Daval,
trois mois après le meurtre de
sa femme Alexia, en ouverture des JT de 20 heures. Patrick
Dils sur le canapé rouge de Michel
Drucker et le téléfilm inspiré de sa
vie en tête des audiences sur
France 2. Nordahl Lelandais, suspect présumé de l’enlèvement de
Maëlys, en « une » du magazine
branché Society. L’affaire Grégory,
revenue avec fracas au printemps
dernier, au menu de « C dans l’air »
sur France 5. L’affaire Troadec en
Bretagne, la « Veuve noire de Nice »,
les quinze ans de la disparition
d’Estelle Mouzin, la « maison de
l’horreur » de la famille Turpin en
Californie, l’énigme Dupont de
Ligonnès… Lisez, zappez, surfez,
zappez encore : les faits divers dans
les médias, c’est à la pelle. En 2013,
l’Institut national de l’audiovisuel
faisait les comptes : + 73 % de faits
divers en dix ans dans les JT.
C’est dire s’il y a un marché,
et surtout des parts de marché : au
total, plus de vingt émissions télé et
radio labellisées « faits div » squattent les antennes. Tandis que le
magazine Le Nouveau Détective,
90 ans après sa naissance, écoule
chaque semaine 150 000 exemplaires. « Le fait divers, c’est un produit,
un peu comme Ricoré : le packaging
change, mais on le consomme toujours », sourit le journaliste spécialisé Dominique Rizet. Parmi les valeurs sûres : Christophe Hondelatte.
Après la référence du genre, « Faites
entrer l’accusé » sur France 2, précurseure en 2000, son émission
« Hondelatte raconte » sur Europe 1
– « écrite comme un polar », assuret-il – est la plus podcastée de la
station. Chaque jour à 16 heures,
Hondelatte raconte, Hondelatte
imite, Hondelatte tient en haleine.
Un travail quasi artistique de mise
en scène, d’écriture et de narration.
Résultat : 366 000 auditeurs par
jour, 100 000 en replay, dont beaucoup l’écoutent au coucher. « On
raconte des histoires aux gens en
évoquant les sentiments ordinaires
de la vie – la jalousie, la haine, la
passion. Ce sont en réalité plus des
morceaux de vie que des histoires
de crime, explique le journaliste. Il
y a un appétit pour les grandes
affaires criminelles, comme pour
les émissions d’histoire. C’est un
appétit pour le récit. Ce qui plaît le
plus, ce ne sont pas les grandes
affaires criminelles, mais le crime
ordinaire et passionnel. C’est : papa
a tué maman. C’est quand les gens
se demandent : est-ce qu’à moi, cela
pourrait arriver ? »
Depuis vingt ans qu’il dissèque les procès d’assises, Christophe
Hondelatte a observé « un recentrage sur les victimes », mais les fondamentaux, eux, n’ont pas changé.
« Le meilleur moteur d’une affaire,
c’est le doute. Les gens adorent douter. Ce qui fait le succès, c’est “du
sang, du sperme, un doute”. » Le
doute, ce grain de sable que les progrès de la science et des technologies amenuisent. « Aujourd’hui,
l’analyse des téléphones portables
et ordinateurs en dit plus sur un
suspect que des heures d’enquête de
moralité », poursuit Christophe
Hondelatte. Les médias en sortent
gagnants : ils embarquent le public
dans les coulisses des enquêtes, collent aux basques de la police scientifique et s’immiscent dans la tête
A lire
> La Serpe, de Philippe
Jaenada (Julliard, 2017)
> Grégory,
la machination infernale,
de Patricia Tourancheau
(Seuil, 256 p., 18 euros)
> Le Cannibale de
Rotenburg et autres faits
divers glaçants,
de Christophe Hondelatte
(JC Lattès, 2017)
> Les Ecrivains et le Fait
divers. Une autre histoire de
la littérature, de Minh Tran
Huy (Flammarion, 2017)
> Il ne me manque
qu’une chose, de Patrick
Dils (Michel Lafon, 2017)
constitutive de chacun de nous. On a tous des
fantasmes violents, de parricide, de matricide !
Donc, on conjure notre angoisse et on se dit :
« Ouf, ça ne m’est pas arrivé, à moi », comme
on parlerait d’un accident d’avion. Le fait divers
provoque la jubilation primaire d’être en vie. C’est
une façon de conjurer le malheur. On s’identifie,
puis on se perd, car nous sommes incapables
de trouver la bonne distance, et c’est précisément
cette incapacité qui nourrit la fascination.
Pourquoi cet appétit pour certaines affaires
criminelles ?
« L’envie de voir jusqu’où peut aller
la veulerie humaine »
Psychiatre spécialiste des tueurs en série, expert
auprès des cours d’assises, Daniel Zagury
publiera le 14 février La Barbarie des hommes
ordinaires (Editions de l’Observatoire).
implication émotionnelle, de l’identification
massive à la contre-identification brutale.
Pourquoi le meurtre d’Alexia Daval,
puis les aveux récents de son mari Jonathann,
bouleversent-ils l’opinion ?
Quand les lecteurs ouvrent le journal, ils regardent d’abord la rubrique nécrologie et, après, les
faits divers. Tous les deux renvoient à la fascination de la mort. J’ai coutume de dire que le fait
divers, c’est la tragédie grecque entre la poire
et le fromage. Vous êtes à table, en famille, et
on vous raconte des histoires ahurissantes. Tout
à coup, on plonge dans les fondements même du
psychisme, dans des interrogations vertigineuses
sur la mort et la nature humaine. Cela nous
renvoie directement au tragique de l’existence.
C’est le type même du fait divers dramatique.
D’abord la disparition tragique d’une jeune
femme et la douleur de son mari, à la tête
d’une marche blanche. Ensuite le doute sur
l’innocence du mari, puis ses aveux. Chacun
de nous peut passer de la compassion au rejet
horrifié, avoir le sentiment d’avoir été trahi,
floué, abusé. D’autres affaires récentes ont
suscité la même bascule violente, la même
Comment expliquez-vous l’intérêt du public
pour les faits divers ?
Qu’est-ce que cela éveille en nous ?
Tout le malentendu, c’est que l’on a tous des
crimes à se faire pardonner ! La violence est
Les gens ont envie de voir jusqu’où peut aller
la veulerie humaine. Ils veulent se rassurer et se
dire : « Je ne suis pas comme ça. » Le fait divers
et les affaires criminelles nous renvoient à des
oppositions très primitives : le bien d’un côté, le
mal de l’autre. Dans un premier temps, on rejette
le suspect, on le qualifie de « monstre » parfois.
Puis il arrive qu’on change de regard, qu’on
se dise : « Ça pourrait être moi. » Le mal nous fait
osciller entre l’exception et la banalité. Le public
aime s’approprier les grandes affaires, se mettre
en situation de donner la solution. Tout
le monde pense savoir qui est coupable ! Les
réactions varient du rejet absolu à la compassion
absolue. On voit les tueurs en série comme une
incarnation de l’intelligence du mal. Pourtant,
l’intelligence du mal est rare. Il y a davantage
d’imbéciles de la barbarie ! Les grands procès,
comme les affaires Grégory, Dominici ou Marie
Besnard sont des moments d’interrogation
collective. Ce sont des psychodrames nationaux
où tout le monde a son opinion. Xavier Dupont
de Ligonnès : l’affaire tient toujours en haleine
sept ans après… A partir du moment où il y a une
faille, un doute, un espace vide, il est aussitôt
comblé. C’est comme un film ou un roman dont
la fin est ouverte. Libre à chacun de s’approprier
l’histoire et d’inventer le dernier épisode
du feuilleton, comme s’il s’agissait d’une fiction.
3
des tueurs. Le tout, en direct live.
« Les chaînes d’info ont tout balayé,
confirme Dominique Rizet, consultant police-justice pour BFM-TV.
Elles ont piqué le scoop aux journaux, car elles vont plus vite. On
feuilletonne beaucoup plus. » « On
commence une affaire et on ne la lâche pas. Nous avons été les premiers
à diffuser en direct les conférences de
presse des procureurs », ajoute sa
consœur Sarah-Lou Cohen-Bacri,
responsable du service policejustice de la chaîne d’informations
en continu. Et ça marche : mardi
30 janvier, sa chaîne suit en continu
la garde à vue de Jonathann Daval.
Vers 21 heures, au moment de la
conférence de presse de la procureure de Besançon, Edwige RouxMorizot, 851 000 accros sont devant
leur écran, le double de l’audience
habituelle à cette heure-ci.
Quelques jours plus tôt, un
rebondissement dans l’affaire
Dupont de Ligonnès – la perquisition du monastère de Roquebrunesur-Argens (Var) – avait déjà provoqué un pic d’Audimat. « Les faits
divers sont là, en embuscade pour
faire la “une”, car on sait tout tout
de suite. On a plus de matière »,
abonde Jacques Pradel, autre
signature française du fait divers,
depuis qu’il a présenté « Témoin
numéro 1 » sur TF1, en 1993. A l’époque, l’émission fait sensation en
lançant en direct des appels à
témoins. « Imaginez, on sonnait à
huit millions de sonnettes, c’était la
plus grande enquête de proximité ! », se souvient-il. Vingt-cinq
ans plus tard, son émission
« L’Heure du crime » sur RTL fait un
tabac, avec 1,5 million de téléchargements par mois. Des auditeurs
lui écrivent pour réclamer de nouvelles émissions traitant des
affaires Omar Raddad, Christian
Ranucci ou Dominici. « Tout a été
modifié, constate le journaliste. Le
dernier secret de polichinelle, c’est le
secret de l’instruction. Tous les jours,
des journalistes ont accès aux dossiers judiciaires ! » Cette semaine
encore, dans l’affaire Alexia Daval,
c’est en lisant un article du Point
que l’avocat du suspect, Me Schwerdorffer, a découvert les preuves qui
accablaient son client ! Il a ensuite
lui-même annoncé les aveux de
son client à la presse. La procureure
de Besançon, excédée par cet
emballement, a dénoncé « la folie
médiatique » entourant ce dossier.
Ce big-bang du « fait div »
en direct a aussi fracassé le travail
des journalistes de la presse régionale. « Dès qu’il y a un événement,
on le publie tout de suite sur Internet, Facebook et Twitter », indique
Arnaud Dufresne, journaliste en
charge des faits divers à La Voix du
Nord depuis quinze ans. Chaque
jour, son journal consacre deux à
trois pages aux faits divers. Mais
Internet a tout raflé. « Nos articles
sur les faits divers sont toujours en
tête des statistiques d’audience sur
le Web. Si un jeune se fait piquer
son téléphone avec un couteau
sous la gorge, on fait une audience
énorme. » Désormais, sur les lieux
d’un événement, le journaliste
interroge toujours les témoins,
mais filme d’abord avec son téléphone, réalise un montage express
et poste dans la foulée une vidéo
sur les réseaux sociaux. « Il faut
être le premier à parler d’un événement, même quand on a peu d’éléments, pour montrer au lecteur
qu’on est en train de suivre l’affaire,
et couper court aux premières
rumeurs relayées sur les réseaux.
Le fait-diversier est devenu un
homme-orchestre », résume Arnaud
Dufresne. Une tâche d’autant plus
âpre que le lecteur est devenu
enquêteur. « Toute une communauté se met en place sur Internet et
les réseaux sociaux pour résoudre
les enquêtes », analyse Sabrina Bierlein, journaliste spécialisée en
criminologie et auteure de documentaires. Comme l’affaire Dupont
de Ligonnès qui suscite les fantasmes les plus fous. Un quintuple
meurtre bientôt à l’écran ! M6 prévoit en effet une série en quatre épisodes… Succès d’audience garanti.
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
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0123
DIM AN CHE 4 - L UN DI 5 F ÉVRIER 20 1 8
S’AIMER COMME ON SE QUITTE
Deux jours dans la vie des amoureux. Le premier jour parce que tout s’y joue, le dernier
parce que tout s’y perd. Lorraine de Foucher a recueilli ces moments-clés d’une histoire.
A chacun de deviner ce qui s’est passé entre-temps. Cette semaine, Nicolas, 33 ans, se souvient
« Une fille qui se touche
les cheveux, c’est gagné »
BU R EA U - TI CS
La politique du bâton
MATHIEU FREAKCITY
L’orateur
est assuré
de terminer
son propos
sans être
interrompu,
avant
qu’un autre
ne prenne
la parole
– et le bâton
MC BESS
« Je suis seul à Rome, presque seul au monde. Le Tibre me
conduit jusqu’aux anciens abattoirs transformés en musée
d’art moderne. Sur l’immense arche qui marque l’entrée, un
puissant taureau semble se moquer de ma solitude. J’aime
bien regarder les filles, mais cet après-midi-là, non. Je cherche
l’entrée du musée, les horaires. Tout est fermé, sans autre
forme de procès. Une silhouette toute noire, aussi sombre et
couverte que les autres touristes sont déshabillés et colorés, se
dégage. Elle fume comme une actrice de fines cigarettes, avec
son air snob de belle de jour égarée sur ce terre-plein romain. Elle me
regarde mais ne me sourit pas. Elle ne fait que fumer.
“Scusi, perché il museo è chiuso ?” “Euh, I am sorry, I don’t speak
italian”, me répond-elle, dans un anglais approximatif. J’ai peur de la
brusquer, je reste un inconnu un peu lourd, alors je l’assomme de
banalités. Elle vient de Russie, de Sibérie même, Novossibirsk. C’est la
première fois qu’elle est à Rome, et n’a jamais vu la place Navone. Elle
s’est directement rendue aux abattoirs, pour atterrir là, devant cette
porte fermée et moi, qui me propose d’être son guide pour la journée.
Marina, c’est son prénom, hésite. Puis cède. C’est le principe du
voyage solitaire, cette envie que des choses surviennent.
Elle doit être issue de l’aristocratie russe. Je veux l’impressionner, l’emmener dans un café à la hauteur de sa manière de fumer.
Place Navone alors, la place la plus romantique d’Europe, immense
cliché certes, mais c’est sûr, ça va l’épater. Une heure de marche du
musée au centre de Rome. Mon bras, cet être presque autonome et
transgressif, accroche le sien, devant la fontaine. Elle ne refuse pas. Je
fais mon cicérone dans mon anglais d’aéroport. Au café de la place,
elle prend un thé. J’ai ma mine circonspecte de buveur de bière, elle
s’excuse d’être russe et pas alcoolique.
J’ai payé l’addition – j’ai su après que c’était bon signe : en Russie, quand une fille insiste pour partager, c’est que c’est raté. J’invente
qu’il faut qu’elle visite le ghetto juif – il est sur la route vers chez moi. Je
reprends son bras, mon monologue sur le traiteur qui vend les artichauts frits de Silvio Berlusconi, et nous voici devant la pizzeria en bas
de mon hôtel. Je la vois se détacher les cheveux devant de mauvaises
parts de margheritas réchauffées au micro-ondes. Une fille qui se touche les cheveux, pour le coup, c’est gagné. J’ose, on monte chez moi. Je
n’ai pas le souvenir d’avoir croisé qui que ce soit pendant cette journée.
Rome, la place Navone, tout était vide. On fume, je l’embrasse sur la terrasse. Je vois passer dans ses yeux son tableur Excel mental, bénéfices/
risques, de ce qui est en train de se passer. Le logiciel génère un sourire.
Il est 17 h 30, ses cheveux sont encore défaits, et Rome se rappelle à nous. Des crissements de pneus, une sirène de police, la mélodie d’un camion aux freins usés. Il faut redescendre dans la rue. Inutile d’aller boire encore un verre, cela serait faible par rapport au
moment vécu. Je l’accompagne au tramway, on échange nos numéros, elle s’enfuit sans un baiser, mais promis, on s’écrit !
Dans les rues du Trastevere, la ville me retombe dessus. Je me
sens comme le héros d’un roman du XIXe siècle, je salue ce moment de
correspondance au monde, ces divines surprises que la vie peut offrir.
Je me dépêche de rejoindre un bar, France-Ukraine se joue à la télé. Je
retrouve l’immédiateté de la cité éternelle, m’embrouille avec mon voisin de tabouret sur Moussa Sissoko. Je savoure le prosaïque retrouvé de
la soirée après le sublime de l’après-midi. Dans ma tête, cette histoire
est terminée. Elle habite en Sibérie, elle restera mon petit trésor russe. »
LES MO T S DU SE XE
Kink
Par Maïa Mazaurette
60 000 mots dans le dictionnaire
français, et pas un seul pour
célébrer les sexualités non
conformes. Pas de chance, ou pas
de cran ? Est-ce une coïncidence
si nous manquons d’équivalent
à queer, à agency ? Quand notre
langue joue les grandes muettes,
nous ne ratons pas seulement
des nuances mais aussi des outils
politiques d’acceptation.
Comment vivre sans
Le dernier jour
Dans les grands classiques du sexisme ordinaire au bureau, on trouve l’interruption
systématique et injustifiée des femmes
par leurs collègues masculins. Dénommée manterrupting (un terme popularisé
par la journaliste américaine Jessica
Bennett), cette pratique de territorialité
oratoire participe d’un paternalisme dégradant dont on semble n’avoir découvert que récemment la sidérante étendue. Une étude menée par les universités
Brigham Young et Princeton en 2012 montre que les hommes accapareraient ainsi
75 % du temps de parole en réunion, et
souvent pour enquiller les banalités.
Cette déviance est, bien entendu,
exacerbée dans la sphère publique. De
Kanye West piquant sans ménagement
le micro à Taylor Swift lors des MTV Video
Music Awards, à Donald Trump interrompant quarante fois Hillary Clinton lors du
premier débat présidentiel (contre une
seule interruption pour la candidate démocrate), les exemples ne manquent pas
de cette goujaterie si répandue qu’elle
passerait presque inaperçue. Les stratégies de parole étant également des stratégies de pouvoir, des façons d’asseoir
des hiérarchies, de faire progresser des
carrières, on peut se demander de quelle
manière freiner ce type de pratiques au
quotidien. Comme souvent en pareil cas,
la technologie, avec son appétit pour la
métrique, se propose d’apporter son
éclairage. L’appli Women Interrupted
permet ainsi, grâce au micro du smartphone, de savoir combien de fois les femmes qui parlent ont
été indûment interrompues. Mais une
fois passé le constat, on fait quoi ?
Une nouvelle réunion sur le manterrupting, où les hommes accapareront
de nouveau la parole pour dire tout le
bien qu’ils pensent
de cette campagne
de mesures ?
Pour sortir
de l’ornière, une
pratique ancestrale
a récemment été
remise au goût
du jour par la sénatrice républicaine
du Maine, Susan
Collins : le bâton
verbal. Matérialisée
par un bout de bois
joliment
décoré,
cette technique venue de lointaines tribus du Pacifique donne la garantie à
l’orateur de terminer son propos sans être
interrompu, avant qu’un autre ne prenne
la parole – et le bâton. Si la technique fait
penser au symbolisme un peu simpliste
de « Koh-Lanta », elle évite néanmoins
que la cacophonie ambiante soit mise à
profit par les hommes pour imposer leur
mainmise sur les débats. Mais le bâton
verbal ne suffira pas, à lui seul, à venir à
bout de la dominance masculine lors des
réunions. Car, bien souvent, la bonne idée
qu’une femme aura réussi à énoncer sera
reprise à son compte par un collègue
masculin peu scrupuleux, phénomène
d’appropriation récurrent connu sous le
nom de bropropriating. Là aussi, des stratégies inédites sont nécessaires, comme
celle qui fut un temps mise en place par
les femmes travaillant dans l’équipe de
Barack Obama. Bien souvent tenues à
l’écart des débats, les conseillères pratiquaient alors l’« amplification », technique consistant, pour chacune d’elles, à
donner de l’écho aux propos d’une
consœur ayant formulé une bonne idée.
Bref, une forme de sororité obligée qui
n’est, bien entendu, pas idéale, mais qui a
le mérite de faire entendre d’autres voix.
Le premier jour
Par Nicolas Santolaria
« Le mois de juin à Moscou. Nous sommes dans le petit
appartement de Marina, aux murs blancs décrépits et à la moquette marron, comme pensés par un décorateur soviétique.
Tout est tellement cher que même les très riches vivent dans ces
espaces réduits. Son cousin est bien venu cette semaine déposer
son aspirateur au volant d’une Porsche. Déposer son aspirateur
en Porsche, une certaine idée de l’économie de la Russie.
Dans le salon, beaucoup de livres. Dont celui de René
Char, que je viens de lui donner. Ces livres, seuls vestiges de la
richesse perdue de sa mère, ingénieure des ponts, déclassée avec la
chute de l’URSS. Marina, aujourd’hui dans l’équipe de communication d’une grande banque, rapiéçait avec sa famille des vêtements
pour les particuliers. Elle mangeait peu, et surveille encore tous les
jours sur son téléphone l’argent qu’elle envoie à sa mère. “Ah tiens, elle
s’est acheté des bonbons aujourd’hui.”
Sur la table de la cuisine s’endorment les roses que je lui ai
offertes à la sortie du café Pouchkine. “Il avait un joli nom, mon guide,
Naaaathalie, Nathalie…”, nous a susurré Gilbert Bécaud toute la
semaine. Devant le café Pouchkine justement, je l’ai attendue avec
une rose qui, à son arrivée, s’est envolée derrière une baraque de
chantier. Il a fallu lui racheter tout un bouquet en sortant pour qu’elle
pardonne l’insolence du vent.
Cette dernière soirée, je rentre à la maison avec un petit
Tchebourachka – l’ours en peluche aux grandes oreilles qui a régné
sur l’imaginaire des enfants russes – pour mon neveu à naître. Elle
tient à me montrer le dessin animé dont il est issu, qu’elle me traduit
patiemment et en direct. Puis son angoisse monte en même temps
que la nuit. Dans la chambre, elle s’allonge dos à moi, se replie, pour
remettre la distance qui va nous séparer le lendemain. “Tu trouveras
quelqu’un avec qui tu seras bien”, je tente, pour la rassurer. Cette phrase
la fait pleurer. Je veux l’effacer, lui dire que moi aussi j’ai envie de rester avec elle. “Maintenant je suis avec toi, me parle pas de ça”, m’assènet-elle. Elle m’appelle “mon rrroi”, en roulant les “rrr” à la russe.
On s’endort, le jour se lève. C’est la première fois de la semaine
que je regarde ma montre. Sur la table, les roses me narguent et font,
comme moi, semblant d’être vaillantes. J’attrape le livre de René Char,
je griffonne “à ma princesse qui fut aussi mon guide”, mais elle me surprend, sourit, et m’impose de manger, au petit déjeuner, le fromage
que je lui avais rapporté. Alors pour la faire rire et effacer les larmes de
la nuit, je lui cherche Gilbert Bécaud en russe, pour qu’elle puisse
enfin comprendre les paroles. Je mets la chanson, et m’aperçois au
bout d’une minute qu’elle est en espagnol.
Je fais ma valise, mes gestes sont mécaniques, je commande
un taxi, et tente de retenir les dernières miettes de ce moment, comme
après un bon film où, à la sortie du cinéma, on reste silencieux pour
maintenir en vie les personnages. On parle, elle me raconte qu’elle a
déjà eu deux demandes en mariage.
Avant de partir, je veux acheter une petite croix en argent à la
basilique d’à côté. Je suis en retard pour mon avion, mais je la force à
m’accompagner. Elle négocie avec le vendeur. Nous sommes saisis
comme des lapins dans des phares : le taxi est là, déjà. Les valises, le
coffre, nos lèvres qui s’entrechoquent, et ce silence. Comme à Rome
devant le tramway, aucun mot échangé. Le chauffeur démarre sur
l’immense avenue, je me retourne et, par la vitre arrière, je vois s’effacer cette même silhouette noire, celle des abattoirs. »
l’indispensable kink – qu’on
traduira, au plus court, par une
très indigeste « excentricité
fantasmatique » ? Son origine est
savoureuse : le kink est un
entortillement, une bouclette.
Auxquels se sont ajoutés des sens
plus spécifiques : « astuce »,
« particularité physique
ou mentale », « imperfection »,
« crampe »… et celui qui nous
intéresse aujourd’hui, « préférence
ou pratique sexuelle non
conventionnelle ». Une formulation
neutre, respectueuse, embrassant
des fantasmes allant du BDSM
hardcore à la simple inclination
pour les blondes à forte poitrine.
Pendant ce temps, le Larousse
nous traduit sans pitié kink
(le nom) par « perversion,
aberration », et kinky (l’adjectif)
par « vicieux, pervers ». Google
y ajoute « anormalité, problème,
déséquilibre »… Le français comme
langue du libertinage, de l’audace
et de la tolérance ? Clairement,
on repassera. En attendant que
notre Académie bien-aimée
nous propose une VF décente,
dépourvue de jugement moral
ou d’association à des
dispositions à faire le mal,
on continuera à se faire du bien.
Et à entretenir nos kinks.
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0123
TENDANCE
DIM A N C HE 4 - L UN D I 5 F É VR IER 20 1 8
U
ne fleur de lys, une horloge, un oiseau, une tour
cathare… Il suffit de baisser les yeux pour les
apercevoir. Gravés sur
de petits clous cuivrés
fichés dans le sol, ces symboles s’affichent sous les pieds des passants dans
de nombreuses villes. D’un diamètre de
10 à 15 centimètres, les « clous de voirie », comme les aménageurs ont baptisé ce discret mobilier urbain, luisent
sur les dalles des rues piétonnes les
jours de pluie, ou brillent sous le soleil
dans la poussière des trottoirs. Cette
mode consistant à fixer des emblèmes
au sol se répand depuis quelques
années. Montpellier (Hérault) a scellé
ses clous en 2004, Metz (Moselle) s’y est
mise en 2007, Dole (Jura) en 2011,
Vannes (Morbihan) en 2016. « Le
volume des commandes progresse régulièrement, émanant de villes qui veulent
mettre en valeur leur patrimoine »,
constate Alexandre Collomb-Clerc, responsable de la société Openspace, spécialisée en mobilier urbain.
Ces clous ne sont pas des nouveaux venus en ville. Ils servaient autrefois à matérialiser les cheminements
permettant aux piétons de traverser la
rue. Ils ont été remplacés dès les années
1960 par des bandes blanches, mais les
expressions « rester dans les clous » ou
« traverser en dehors des clous » perdurent. De nos jours, ces petits éléments de
voirie sont affectés à diverses fonctions.
Des municipalités mais aussi des institutions privées, musées ou entreprises,
en installent pour délimiter des places
de stationnement, une bande cyclable
ou une terrasse de café. Généralement
métalliques, plus rarement en plastique,
ils sont parfois dotés d’« yeux de chat »,
des billes de verre réfléchissant la
lumière dès qu’il fait nuit.
De plus en plus, on leur assigne
une délicate mission, consistant à valoriser le patrimoine. L’enjeu est crucial
dans les villes petites et moyennes, touchées par la dévitalisation des commerces, une proportion croissante de logements vides et l’indifférence des touristes. Dès lors, les clous, aussi baptisés
« médaillons », sonnent comme autant
d’opérations promotionnelles : « Voyez
le blason, vous êtes bien à Digne-lesBains », « Ici Toulon, un indice, voici une
ancre », ou encore « C’est Chalon-surSaône, la preuve, c’est écrit par terre ».
Moins solennels que les plaques de
marbre apposées aux murs, plus élégants que les panneaux de signalisation, plus pérennes que les dépliants
touristiques, les clous de voirie se sont
imposés comme outils de promotion.
Il est difficile de déterminer qui a
eu, le premier, l’idée de faire de ces
morceaux de métal des ambassadeurs
de la ville. Un collectionneur savoyard,
Michel Mazzella, possède un clou frappé
de l’écusson de la ville d’Annecy (HauteSavoie), œuvre d’un sculpteur de
Rumilly (Haute-Savoie) destinée à « clouter les rues pavées du vieil Annecy, mais
qui n’a jamais servi », raconte-t-il sur son
blog. A Paris, depuis 2000, des médaillons sculptés au nom de François
Arago, astronome et homme politique,
marquent la « méridienne verte », qui
matérialise le méridien de Paris. Mais,
s’il y a un précurseur de la tendance, il
est peut-être à chercher à Nîmes (Gard).
Dans les années 1980, le designer
Philippe Starck, sous l’impulsion du
maire de l’époque, Jean Bousquet, a
remis au goût du jour le crocodile, qui
ornait des pièces de monnaie sous l’Empire romain. La vedette du design a placé
cet emblème sur le logo de la ville, un
Le vice
du clou
Sur la voirie, des mairies essaiment
des médaillons de cuivre gravés
pour faire vivre leur patrimoine local
Olivier Razemon
Digne-les-Bains (Alpes-deHaute-Provence). O. R.
Aix-en-Provence
(Bouches-du-Rhône). O. R.
Saint-Malo (Ille-et-Vilaine).
O. R.
Quimper (Finistère). O. R.
5
abri d’autobus de sa création et des clous
dorés qui parsèment l’Ecusson, le centre
ancien de Nîmes. Ce blason « ne manque
pas de piquer la curiosité des visiteurs »,
peut-on lire sur le site de la ville.
Car les clous de voirie ont une
vocation avant tout patrimoniale. A
Tournus (Saône-et-Loire), la municipalité en a installé une vingtaine en 2010
pour matérialiser un circuit de découverte. « Nous avions suivi l’exemple du
parcours de la chouette, à Dijon, qui
mène les touristes d’une attraction touristique à une autre », explique Monique
Monnot, alors adjointe à la culture de
cette ville de 5 700 habitants des bords
de Saône. Les clous fichés dans le pavé
tournusien, triangulaires, sont gravés de
la représentation d’un personnage
local, Gerlannus. Cette tête sculptée
orne un chapiteau de la chapelle SaintMichel, attenante à l’église abbatiale
Saint-Philibert, la fierté de la ville.
Comme Tournus, Metz a matérialisé
des parcours à l’aide de symboles facilement reconnaissables, la façade de
l’opéra, l’horloge de la gare ou Graoully,
le dragon qui a, selon la légende, terrorisé la population messine avant que celle-ci ne se convertisse au christianisme.
A Besançon (Doubs), il faut suivre des
flèches, triangles de bronze décorés
d’horloges comtoises ou de la citadelle.
A Auxerre (Yonne), c’est Cadet Rousselle,
un excentrique huissier à qui l’on fit une
chanson, qui accompagne les visiteurs.
Le choix du symbole appelé à
être gravé dans le métal revêt la plus
haute importance, au point que c’est
parfois le maire en personne qui préside à cette décision. L’image ou l’inscription doit rappeler l’histoire ou la
géographie de la ville, susciter la curiosité, sans oublier l’aspect esthétique.
Cognac (Charente) a ainsi choisi un
alambic, Auvers-sur-Oise (Val-d’Oise), la
signature de Vincent Van Gogh et SaintMalo (Ille-et-Vilaine), un féroce « chien
du guet », chargé autrefois de surveiller
les alentours des remparts à la nuit
tombée. A Orléans (Loiret), on peut
voir, sur le sol, une Jeanne d’Arc sur son
cheval, portant une bannière manifestement surdimensionnée. « Les municipalités aimeraient inscrire le plus possible de choses sur un clou le plus petit
possible », sourit M. Collomb-Clerc.
D’autres villes ont choisi un
symbole bien connu, la coquille SaintJacques. Le parcours remplit alors une
double fonction, matérialiser le centreville et indiquer aux pèlerins la direction de Compostelle. D’une ville à
l’autre, les médaillons ne se ressemblent pas forcément. La coquille est
tantôt stylisée, tantôt agrémentée d’un
logo ou d’une inscription. Compostelle
2000, l’association francilienne des
amis de Saint-Jacques, aimerait en poser davantage. « Nous avons convaincu
une douzaine de localités d’Ile-de-France
de placer des coquilles en bronze, mais
Paris n’a pas répondu à nos sollicitations.
Il en faudrait 300 dans la capitale »,
argumente Jean-François Fejoz, responsable du balisage de l’association.
Quelle que soit la ville, les balises
métalliques sont l’apanage du cœur de
ville, le quartier qui symbolise le mieux
l’identité citadine. Dans la banlieue parisienne, Courbevoie s’est dotée en 2013
de clous en bronze portant le blason (un
pont sur la Seine) et l’inscription « Ville
de Courbevoie, Hauts-de-Seine ». On peut
voir ces médaillons avenue de la Liberté,
non loin de la gare de Bécon-les-Bruyères, « dans un quartier à caractère
haussmannien, qui symbolise bien le
centre-ville », indique Gérald Chirouze,
directeur des services techniques.
L’ A PP LI D E LA SE M A I N E
Entraide de voisinage avec Mon Super Voisin
Marlène Duretz
Besoin d’aide pour fixer cette tringle à rideaux ? D’un coup de pouce
pour mettre la main sur le voisin de confiance qui gardera les enfants
ou repensera la décoration du salon ? Inutile de claquer des doigts et
d’escompter un miracle : ni l’un ni l’autre ne tombera du ciel sur votre
paillasson. « Demande à tes Super Voisins ! », suggère Mon Super
Voisin, appli de services entre particuliers qui déniche la personne
compétente et disponible, à moindre coût ou bénévolement, à deux
pas de chez soi – mais uniquement en Ile-de-France, pour l’instant. A
l’inverse, tout Super Voisin, à commencer par soi-même, peut se faire
connaître et proposer ses services aux 5 000 utilisateurs inscrits
depuis un mois sur cette jeune interface.
Avantages
Poster sa mission (ou créer son profil de Super Voisin aidant) ne prend
pas plus de trois minutes, avant qu’un algorithme de matching
prenne le relais. Dès validation, les Super Voisins se pressent au portillon. Il ne reste plus qu’à répondre aux bonnes volontés.
Travail au noir ? Non, échange de services ! Les prestations
s’acquittent par paiement en ligne sécurisé, moyennant une commission de 12 % pour le site. Bon à savoir : il y a exonération totale des
impôts pour le prestataire si ce revenu est inférieur à 305 euros par
an. Enfin, celui qui fait appel à un Super Voisin n’a pas lieu de le déclarer à l’Urssaf car, « en tant que particulier, précise Mon Super Voisin, tu
es libre de demander des services occasionnels contre une rémunération monétaire à tes voisins ou ton entourage ».
Inconvénients
Des voisins qui ne le sont pas… Dans les cinq minutes, le frigo à descendre a trouvé deux bras « dispos H24 » et le carrelage de la salle de bains
les services d’un sérieux postulant. Mais la plupart n’habitent pas le
pâté de maison. Inutile d’espérer les recroiser à la boulangerie du coin.
Si elle peut rendre de précieux services, l’appli est aussi un
« formidable créateur de lien social, de rencontre et de partage dans
sa ville ou son quartier », soulignent ses trois cofondateurs, Mickael
Braconnier, Sylvain Beral et Lucas Frémont. Mais Mon Super Voisin
n’est pas un nouveau Tinder pour dégoter l’âme sœur ou tisser un
réseau d’amis. Enfin… essayez toujours !
Appli gratuite, sur iOS et disponible sur Android en avril 2018.
Monsupervoisin.fr
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0123
DIM A N CHE 4 - L UN DI 5 F ÉVRIER 20 1 8
CINQ AUTRES
RAISONS
D’Y ALLER
VOYAGE
6
Un tour
de Belem
Vicky Chahine
O FFI CE DU TO UR I S M E
DE LISBONNE
A consulter avant de partir.
Tél. : +351-210-312-700 et Visitlisboa.com
TR AN S AVI A La compagnie low cost
relie Paris, Lyon et Nantes, entre autres,
à Lisbonne.
A partir de 70 € A/R. Transavia.com
EASYJET La compagnie low cost assure
également la liaison avec Lisbonne
depuis Bordeaux, Lille et Nice, entre autres.
A partir de 40 € A/R. Easyjet.com
FEI TO R I A Non, les Lisboètes
ne mangent pas que de la morue. Ces
dernières années, une jeune génération
de chefs s’est emparée des classiques
portugais pour les remettre (littéralement)
au goût du jour, à l’instar de Joao
Rodrigues, dont la cuisine aussi belle
que bonne est déjà auréolée d’une étoile
au Michelin. Dîner dans son restaurant est
une expérience, qui commence par le pain
maison, tranché par un serveur aux gants
noirs, et se poursuit avec le rouget, découpé
devant les clients avant de filer en cuisson.
Menus 85 €, 105 €, 135 €.
Altis Belem Hotel & Spa, Doca do Bom
Sucesso. Restaurantefeitoria.com
K AN AZAWA Expérience plus
minimaliste dans ce comptoir japonais
qui compte seulement huit sièges. Le chef
Tomoaki Kanazawa propose des kaiseki,
des menus dégustation à la technicité
parfaitement maîtrisée.
Menus de 60 à 150 €.
Rua Damiao de Gois 3, Kanazawa.pt
EN OTEC A DE B EL EM
Cet ancien bar à vin niché dans une ruelle
calme en plein centre s’est transformé
en un restaurant créatif avec
des accords imbattables.
Menu 55 € et à la carte. Travessa Marta
Pinto 10
H OTEL J ERO N I MOS 8 Ce quatreétoiles fonctionnel est idéalement situé
à deux pas du monastère, parfait pour
rayonner dans le quartier. Sa particularité :
c’est le seul lieu où l’on peut trouver
gracieusement, et à toute heure
de la journée, les fameux pastéis de Belem.
Chambre double à partir de 100 €.
Rua dos Jeronimos 8. Almeidahotels.pt
ALT I S B EL EM H OTEL & S PA Une
option plus haut de gamme, ce cinq-étoiles
moderne, posé sur les quais, possède une
vue sur le Tage, des chambres spacieuses
et confortables ainsi qu’une grande piscine
intérieure chauffée, avec sauna et hammam.
Difficile d’avoir envie de ressortir…
Chambre double à partir de 178,50 €.
Doca do Bom Sucesso. Altishotels.com
Le Musée de l’art,
de l’architecture
et de la
technologie
(MAAT), sur
les berges
du Tage. LUIS FILIPE
CATARINO/4SEE-REA
O
n dirait une soucoupe volante.
Un ovni posé
sur les quais
du Tage, dont le
toit, accessible
sur les côtés, offre une vue imprenable sur l’emblématique pont
rouge de Lisbonne, le ponte 25-deAbril, et, en face, sur le sanctuaire
du Christ-Roi. Cette drôle de
construction ultra-contemporaine
s’appelle le Musée de l’art, de l’architecture et de la technologie
(MAAT). Un nouveau lieu culturel,
inauguré en octobre 2016, dans le
quartier de Belem, à Lisbonne,
connu pour en abriter un certain
nombre (le monastère des
Hiéronymites, le Jardin botanique
tropical, la collection Berardo,
pour ne citer qu’eux).
Ouvert par la Fundaçao
EDP (la compagnie portugaise
d’électricité, réputée pour sa riche
collection d’artistes contemporains du pays), le MAAT est en fait
l’extension du Musée de l’électricité aux imposantes chaudières,
logé dans le bâtiment adjacent.
La nouvelle structure de 7 400 m2
lui confère une stature internationale. D’ailleurs, le directeur,
Pedro Gadanho, vient du MoMA
de New York, et les architectes, le
cabinet anglais AL_A, ont signé la
récente extension du Victoria
& Albert Museum de Londres.
Dans cette structure en céramique
(clin d’œil au savoir-faire local) qui
a troqué les traditionnels murs
à angles droits contre des lignes
sinueuses, on ambitionne d’explorer la façon dont l’art très
contemporain s’empare des
problématiques actuelles. Telle
l’exposition « Tension & Conflict »
(jusqu’au 19 mars), où une ving-
taine de vidéos d’artistes de
toutes nationalités rebondissent
sur la crise financière de 2008.
Dans la grande galerie
centrale, l’artiste américain Bill
Fontana capte, dans « Shadow
Soundings » (jusqu’au 12 février),
les sons et les vibrations du ponte
25-de-Abril et du Tage, à travers
plusieurs vidéos qui se visionnent allongé sur de gros coussins
gris. « Depuis l’ouverture, nous
avons déjà accueilli 500 000 visiteurs, affirme Pedro Gadanho. Ce
lieu s’inscrit dans une volonté politique de transformer les rives du
Tage. » Car, au-delà de la modernité de son propos artistique, le
MAAT est aussi le témoignage de
la réappropriation des quais, un
phénomène qui touche toutes les
grandes capitales.
Avenida Brasilia, Lisbonne,
Maat.pt
> LES PÂTISSERIES
Arpenter les ruelles
de Belem qui
montent et qui
descendent peut
provoquer une
hypoglycémie. Afin
de garder son taux
à niveau, il faut
faire la queue
pour goûter les
fameux pastéis de
nata, ces gâteaux
historiques à base
de jaune d’œuf
dont la recette
proviendrait
du monastère
des Hiéronymites.
Ils se vendent à
l’unité à la Pastéis
de Belem, tout
juste sortis du four,
avec un sachet
de cannelle
et un autre de
sucre glace.
Rua de Belem 84,
Pasteisdebelem.pt
Autre option moins
connue des guides
touristiques :
les croissants et les
palmiers ultrafins
de la Pastelaria
Careca, une
boulangerie
historique de
Restelo, la partie
résidentielle
de Belem. Comme
à la « sécu »,
on prend son ticket
et on patiente.
A déguster
sur place ou bien
au Moinhos
de Santana, sur les
hauteurs de Belem,
où se trouvent
deux moulins bâtis
au XVIIIe siècle
pour des nonnes
dominicaines, avec
vue plongeante
sur tout le quartier.
Rua Duarte
Pacheco Pereira
11D,
Pastelariaocareca.pt
> LE MONASTÈRE
DES
HIÉRONYMITES
Belem est réputée
pour son nombre
de monuments
au mètre carré
et chacun reflète
une période
architecturale.
En commençant
par le style
manuélin du
monastère des
Hiéronymites,
construit à partir
de 1502 pour
soutenir les marins
sur le départ. Deux
kilomètres plus
haut (comptez une
petite centaine de
mètres de dénivelé
tout de même),
le Palacio nacional
da Ajuda, dont
la construction
a débuté en 1795,
permet
d’appréhender
la vie de la famille
royale portugaise
qui y avait ses
quartiers d’été.
Praça do Imperio
> LES MUSÉES
Le Musée des
carrosses – dont
l’impressionnante
collection,
en parfait état,
est l’une des plus
visitées du pays –
est installé depuis
2015 dans
une structure
du Brésilien Paulo
Mendes Da Rocha,
Prix Pritzker 2006.
Avenida da India
136,
Museudoscoches.
gov.pt
Etablie dans
le centre culturel de
Belem, la collection
Berardo propose
un panorama
pertinent des
différents courants
qui ont rythmé
l’art moderne.
Praça do Imperio,
Museuberardo.pt
> LE JARDIN
BOTANIQUE
TROPICAL
Créé en 1906,
ce jardin offre
une balade
oxygénante
avec quelque
600 espèces
tropicales, dont
une majorité
importée des
anciennes colonies
portugaises.
Travessa Ferreiros
a Belem 41
> LA TOUR
DE BELEM
Edifiée au
XVIe siècle, la tour
devait protéger
Lisbonne
des pirates
et des corsaires.
Une architecture
médiévale
ponctuée
de sculptures
d’animaux
découverts lors des
conquêtes.
Avenida de Brasilia
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7
CUISINE
DIM A N C HE 4 - L UN D I 5 F É VR IER 20 1 8
Quand la malbouffe
fait la petite histoire
Tour d’horizon des intrusions hypercaloriques
dans la marche du monde
Nicolas Santolaria
L
es médecins ne sont pas les seuls à
tirer la sonnette d’alarme : la junk
food est partout et il arrive même
qu’elle s’invite au menu de l’Histoire,
petite ou grande. Avec incongruité,
comme lors du procès de Jawad Bendaoud, qui a invoqué son goût pour les sandwichs dinde-Boursin pour tenter de se défendre.
Ou avec dangerosité, comme dans les appartements de la Maison Blanche où George W. Bush
aurait manqué de s’étouffer à cause d’un bretzel.
Le dinde-Boursin de Jawad Bendaoud
Surnommé le « logeur de Daech », Jawad Bendaoud restera dans les annales comme celui qui,
lors de son procès, aura bâti une partie de son
hasardeuse stratégie de défense autour du sandwich « dinde-Boursin ». L’homme, qui a hébergé
deux des terroristes survivants des tueries du
13 novembre 2015 dans son squat de Saint-Denis
(Seine-Saint-Denis), s’était fait connaître du
grand public en accordant une interview
mémorable à BFM-TV, alors que les unités spéciales du RAID investissaient son logement. Jugé
jusqu’au 14 février pour « recel de terroristes », le
marchand de sommeil multiplie à l’audience les
figures de style les plus triviales pour bien faire
comprendre qu’il ignorait tout de ses hôtes.
Sinon, comment expliquer cet état
d’ataraxie toxico-gastronomique dans lequel il
se serait trouvé la veille de l’assaut ? « Aucun
stress. J’ai regardé ma compagne. Je suis allé au
balcon. J’ai fumé un gros joint de beuh en regardant le Stade de
France. J’ai mangé un sandwich dinde-Boursin. » Tout le monde se
souvient du célèbre slogan « Du pain, du Boursin, on est bien » ;
ajoutez-y un morceau d’escalope, et c’est l’aveuglement extatique.
Aussi énergiquement qu’un coup de bélier dans une porte de la
rue du Corbillon, cette étrange spécialité à base de volaille revisitée
(à laquelle s’ajoute parfois de la salade et des carottes râpées) a fait
son entrée fracassante dans les registres de la gastronomie, en
même temps que dans les débats sans lendemain qui agitent la
Toile. « Dinde-Boursin, c’est perpétuité », s’amusait un usager de
Twitter, alors que d’autres annonçaient leur intention de tester ce
nouveau combo intrigant.
Le fameux sandwich se trouve ici au cœur d’une stratégie de
défense inédite que l’on pourrait qualifier de « Boursin and chill »,
détournement de l’expression « Netflix and chill ». Soit la mise en
scène d’un hédonisme domestique à base de drogue, d’escalope de
dinde chaude et de fromage normand, mode de vie si cool qu’il suffirait, à lui seul, à invalider la thèse d’une accointance avec les djihadistes et leur rigorisme supposé. Embarqué par les considérations
culinaires de Jawad, on en oublierait presque ses traces d’ADN
sur l’adhésif ayant servi à confectionner un gilet explosif. « On va
revenir au sandwich », annonçait d’ailleurs la présidente Isabelle
Prévost-Desprez à l’issue de cette audience gastro-centrée, laissant
craindre un enlisement des débats entre l’ail et les fines herbes.
GUIA BESANA
POUR « LE MONDE »
de jeu. « Je ne mange pas de pizzas et les barbecues me manquent.
Mais je suis concentré sur l’amélioration de ma condition physique », déclarait alors l’international brésilien.
Qu’un type réussisse à renoncer à la pizza pour essayer de
réintégrer le groupe des titulaires du PSG suffit à résumer la nouvelle stature du club et le climat darwinien qui y règne. Malheureusement, l’acte de contrition hypocalorique n’aura pas suffi,
puisque Lucas a été prié d’aller faire le régime ailleurs.
Le hamburger de Donald Trump
Fan de Big Mac et de Filet-O-Fish, Donald Trump apprécie plus que
tout de s’empiffrer de hamburgers sur son lit en regardant la télé.
Ce régime alimentaire de post-ado n’empêcherait pas le businessman de 71 ans d’être, selon son médecin personnel, « l’individu en
meilleure santé jamais élu à la présidence ». Cet attrait pour la nourriture grasse (Donald Trump pose également sur Instagram avec
un seau de poulet frit de chez KFC et a joué dans deux pubs pour
Pizza Hut) aurait une autre raison : la peur de l’empoisonnement.
Dans son livre Fire and Fury : Inside the Trump White House (Henry
Holt and Co, 2018, 336 p., non traduit), le journaliste Michael Wolff
explique que « c’est notamment pour cela qu’il aime manger
McDonald’s car personne ne sait qu’il vient et la nourriture est préparée d’avance ». Pour se désaltérer, le président dispose également d’un bouton installé sur le Resolute desk (le bureau des chefs
d’Etat américains depuis 1880) qui lui permet de se faire servir,
après une simple pression du doigt, un Coca-Cola. Espérons que le
bouton nucléaire ne se trouve pas juste à côté.
En plus de conjurer l’angoisse de l’empoisonnement par
l’ingestion de nourriture générique, Donald Trump a inauguré une
nouvelle forme de diplomatie gastronomique que l’on pourrait
qualifier de « hamburger first ». Lors de sa visite au Japon en novembre 2017, alors qu’Obama avait mangé des sushis, Donald Trump a
dégusté un burger de chez Munch’s en compagnie du premier
ministre Shinzo Abe, avec de la viande américaine bien cuite et
noyée sous le ketchup, comme il l’aime. On trouve également trace
de cette politique « hamburger first » dans la
nomination d’Andy Puzder, patron des chaînes de burgers Carl’s Jr et Hardee’s, au poste de
ministre du travail. Sur le terrain stratégicoalimentaire, il est cocasse de noter que son
ennemi juré, Kim Jong-un, défie Trump tout
autant que sur l’échiquier nucléaire, puisque le
leadeur de Corée du Nord irait, selon son
ancien cuisinier, jusqu’à envoyer des émissaires à Pékin afin de lui rapporter des Big Mac.
Le kebab d’Angela Merkel
En 2002, George W. Bush avait fait un léger
malaise après avoir avalé un bretzel de travers.
On ne sait pas si c’est pour s’éviter ce genre de
déconvenue, mais Angela Merkel préfère le kebab, qu’elle dégustait habituellement au Bistro
Motiv, à Berlin. Dénommé « döner » en Allemagne, ce sandwich est au cœur du storytelling très « salade-tomates-oignons » de l’indéboulonnable chancelière. Juste après la réunification, elle aurait consacré ses premiers
marks ouest-allemands à l’achat de ce sandwich inventé dans les années 1970 par un immigré turc du nom de Mehmet Aygün. Depuis,
Angela Merkel pose régulièrement à côté de
broches lestées de viande grillée, un énorme
couteau à la main, faisant semblant de taillader quelques copeaux. Par goût certes, mais
peut-être aussi par coquetterie car, comme le
dit un slogan célèbre outre-Rhin : « Döner
macht schöner » (« le kebab rend plus beau »).
Lorsque le Parlement européen a dû
se prononcer sur l’interdiction des additifs
phosphatés dans les broches à viande (responsables, selon une
étude, d’une augmentation des risques cardio-vasculaires), la Toile
a bruissé de fausses rumeurs sur l’interdiction du kebab. L’Union
chrétienne-démocrate (CDU) d’Angela Merkel en a profité pour
rappeler son attachement à la filière. Ultra-populaire, le sandwich
turc permet d’afficher à moindres frais son multiculturalisme. En
juin dernier, c’est Benoît Hamon qui postait un Tweet remarqué
avec une photo de kebab, des frites, de la sauce harissa et ce message laconique : « J’ai craqué. #faim #ZéroRégime. » Bref, le kebab,
c’est un peu la tête de veau du XXIe siècle.
Le cordon bleu d’Emmanuel Macron
Le 23 avril 2017, jour du premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron et son équipe, suivis par la caméra du documentariste Yann L’Hénoret, font une halte sur une aire d’autoroute entre
Le Touquet et Paris. Le futur président se plante alors devant la
vitrine des plats chauds et, plein d’assurance juvénile, prononce
cette phrase historique : « Moi, j’aime bien les cordons bleus… »
Avant de passer pour le président des riches, Emmanuel
Macron cultivait son lien avec la France populaire des grandes transhumances automobiles, en même temps qu’il mettait en scène une
forme d’Œdipe en phase de perpétuelle résolution : soit cette scène
primitive du macronisme où, sous l’œil de Brigitte, Emmanuel se
plaît à couper ostensiblement et répétitivement le cordon.
La pizza de Lucas Moura
Parfois, la force d’une ambition se mesure à la hauteur d’un renoncement. Alors qu’il s’était trouvé relégué au rang de lointain remplaçant, l’ailier du PSG Lucas Moura avait fait part en début de saison, au média brésilien UOL, de sa décision radicale : rayer de la
carte ses deux aliments favoris dans le but de retrouver du temps
LES EN F A N T S D’A BO R D
« Et si on rendait le bébé au père Noël ? »
Marlène Duretz
Au pied du sapin, Inès n’a pas trouvé que
des paquets cadeaux. La fillette de 5 ans a
également découvert le couffin dernier cri
d’une nouvelle venue dans la famille. Sa
sœur, Lisa. « Une bien mauvaise mise en
scène », selon leur clairvoyant grand-père.
Cinq semaines ont passé et, ce matin, elle a
incidemment demandé à sa mère : « Quanteskon la redonne au Père Nowel ? »
L’idée d’Inès, retourner sa petite
sœur à l’envoyeur, est une réaction courante.
C’est un rejet instinctif tout ce qu’il y a de plus
normal, observe Dana Castro, qui, très souvent, s’avère bien plus agressif. « Certains
enfants préconisent l’élimination pure et
simple de cet obstacle entre lui et ses
parents, et suggèrent de jeter le nouveau
venu par-dessus bord ou dans la cuvette des
toilettes, selon la psychologue-clinicienne,
auteure de Frères et sœurs. Les aider à s’épanouir (Albin Michel, 2017). Cette radicalité
témoigne d’un sentiment de jalousie intense
qu’il n’avait jusqu’ici jamais expérimenté. »
En d’autres termes, Inès vient de signifier à ses parents que la plaisanterie a assez
duré et qu’il est temps pour eux de revenir à
leurs premières amours et de s’occuper davantage d’elle. Peut-être dit-elle vrai d’ailleurs,
sa petite sœur ayant bel et bien bousculé le
sens des priorités parentales, et les ajustements dont ils ont le secret. Epuisés et débordés qu’ils sont, ils ont failli – un peu – à leur tâche. Mais rien n’est joué sur la voie de l’équité.
« De son point de vue, et quand bien
même ses parents seraient les plus attentifs
et vigilants qui soient, l’enfant a le sentiment
« DE SON POINT
DE VUE, L’ENFANT
A LE SENTIMENT
D’AVOIR PERDU
SA PLACE UNIQUE
ET PRIVILÉGIÉE,
QU’IL N’A PLUS
L’ATTENTION
ET L’AFFECTION
QU’IL MÉRITE »
Dana Castro,
psychologue
d’avoir perdu sa place unique et privilégiée,
qu’il n’a plus l’attention et l’affection qu’il
mérite ou auxquelles on l’avait habitué. Et
cela peut être douloureux », explique Dana
Castro. Faute du monopole jusqu’ici acquis,
il adresse à ses parents un « appel à l’aide
ou, en tout cas, un appel à l’attention qu’il
faut prendre au sérieux ». S’il est ignoré, rien
ne viendra rassurer l’enfant dont la jalousie
peut redoubler à l’encontre de ce rival qui
marche sur ses plates-bandes. Et il n’est
jamais souhaitable que la jalousie s’installe
et, avec elle, d’inévitables déséquilibres et
dissensions.
Si l’aîné suggère de se débarrasser du
bébé, on ne s’offusque pas de ce qu’il exprime, ce qui pourrait le culpabiliser davantage. Plus il verbalise ce qu’il ressent, plus il
évoque ses craintes, mieux le parent saura les
apaiser. « C’est un moment opportun pour le
valoriser, et souligner combien on a apprécié
ses initiatives ou ses contacts avec le bébé.
Ce qui permet de l’installer dans ses nouvelles fonctions de grand frère ou de grande
sœur, tout en lui insufflant la richesse d’être
de cette fratrie », conseille Dana Castro.
Rassurer son aîné passe aussi par
des moments privilégiés qu’on lui réserve,
seul à seul. Pas nécessairement très longs
mais de qualité. Les moments partagés au
grand complet contribueront, quant à eux,
à créer le lien fraternel, le sentiment de filiation et d’appartenance à la même famille.
РЕЛИЗ ГРУППЫ "What's News" VK.COM/WSNWS
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0123
DIM A N CHE 4 - L UN DI 5 F ÉVRIER 20 1 8
UN APÉRO AVEC…
PIERRE GATTAZ
Chaque semaine, « L’Epoque » paie son coup. On a parlé entreprise et travail
avec le patron des patrons et bu un demi en quarante-cinq minutes
« Il faut aimer ses salariés »
MAUD DELAFLOTTE
POUR « LE MONDE »
Par Henri Seckel
Pierre Gattaz. Ne me demandez pas pourquoi. J’aurais pu trinquer avec quelqu’un d’autre, la liste des invités potentiels n’avait
de limites que mes souhaits, et leur disponibilité. Zinédine Zidane ? Robert Badinter ? Vimala Pons ? Michel Houellebecq ? Orelsan ? Jacques Tardi ? Eva Joly ? Non, Pierre Gattaz. Je suppose que j’ai eu envie de prendre l’apéro avec Pierre Gattaz, car Pierre
Gattaz est précisément la dernière personne avec qui j’avais spontanément envie de
prendre l’apéro. J’ai pour le président du Medef la fascination qu’on a pour les antipodes.
L’esprit d’entreprise est une contrée qui m’est exotique, le monde du travail, une planète
vaguement hostile, et aussi l’idée m’effleure souvent que mon métier me vole ma vie.
En allant à la rencontre du patron des patrons, j’espérais secrètement que
l’apéro dégénère en une tôle monumentale et qu’au moment de lever le camp de son
rade fétiche, sur les coups de 6 heures du matin, un Pierre Gattaz débraillé, en sueur et
la mèche hirsute, après avoir englouti cul sec son quatorzième whisky de la soirée,
passe enfin aux aveux : « Tu sais, Henri, moi aussi je trouve qu’on perd sa vie à la gagner. »
L’apéro ne s’est pas passé comme ça. Il a eu lieu de 19 heures à 19 h 45. Pierre
Gattaz m’a emmené dans un restaurant où il n’avait jamais mis les pieds (Le Petit
Caillou, Paris 7e, non loin du Medef) et où il avait rameuté plus de conseillers en
communication (deux, alias ses « doudous ») qu’il n’a commandé de demis (un, difficilement englouti). Pierre Gattaz est sympa. Pierre Gattaz est bavard. Pierre Gattaz a de
l’humour. Pierre Gattaz est presque cool : cravate bazardée d’entrée de jeu. Mais Pierre
Gattaz n’a pas fini débraillé. Et il ne trouve pas du tout qu’on perd sa vie à la gagner.
La tentative de dialogue autour d’une planche de charcuterie (engloutie, elle,
sans difficulté majeure) a rapidement viré au cours magistral sur les bienfaits incomparables de l’entreprise sur l’âme et les sociétés humaines : « L’entreprise est une beauté
absolue, il n’y a rien de plus beau. L’entreprise, c’est une aventure. La passion d’entrepren-
dre est un peu celle des explorateurs. Christophe Colomb se dit : “Tiens, je vais aller
découvrir le monde, voir ce qu’il y a derrière.” Et il monte un truc avec un peu de rêve
dedans. L’entreprise, c’est pareil. »
Alors pour Thomas Pesquet, je veux bien. Mais pour combien d’entre nous le
travail est-il facteur d’épanouissement ? Pour combien est-il une forme d’esclavage
maquillée d’un smic ? J’estime à 5 % le taux d’employés réellement comblés par leur
activité. Pierre Gattaz n’a pas les mêmes chiffres : « Vous voyez le travail comme une
souffrance, et moi je vois plein de salariés qui le vivent comme une fierté. Dans toutes
les boîtes qui marchent bien, vous avez des gens heureux, dignes, fiers. Ça va vous
paraître surprenant, mais j’ai en tête le chiffre de deux tiers des salariés heureux dans
leur boulot. Pire, je vois des gens qui partent à la retraite et qui meurent au bout de deux
ou trois ans parce qu’ils n’ont plus cette
pression positive du travail. »
« Positive » n’est pas le premier
épithète que j’accolerais à la pression
> 11 SEPTEMBRE 1959
infligée par certains patrons. Pierre GatNaissance
taz soupire : « C’est fou comme, en France,
à Boulogne-Billancourt
on pense toujours que les patrons sont des
(Hauts-de-Seine)
salopards, des hors-la-loi, des mercenaires
assoiffés de dividendes, prêts à licencier
> 1992
tout le temps. Alors que les patrons tortionReprend la direction
naires sont de mauvais patrons. Pour être
de l’entreprise familiale
un bon patron, il faut aimer ses salaRadiall, cofondée
riés. L’immense majorité de ceux que je
par son père
vois sont d’anciens cadres, d’anciens salariés, d’anciens chômeurs, des autodidactes,
> 2013
des gars au parcours incroyable, qui se
Elu président du Medef
sont dit “je peux le faire”. Ce sont des gens
que les salariés adorent suivre. Je ne sais
> 3 JUILLET 2018
pas. Peut-être qu’on se démerde très mal en
Fin de son mandat
termes de communication. »
au Medef
Si les patrons n’ont pas bonne
presse dans ce pays, alors le patron des patrons… Qu’est-ce que ça fait de représenter le mal absolu pour la moitié de la population ? « Ooooh, pourquoi seulement la
moitié ? Les trois quarts ! », s’exclame Doudou n° 1. Doudou n° 2 rigole. « Patron du Medef, c’est pas une sinécure », concède l’intéressé, qui a cessé depuis longtemps de regarder ce qu’on disait de lui sur Twitter et compagnie. Pas facile d’être l’incarnation du capitalisme dans un pays qui, selon Pierre Gattaz, « n’a pas fait sa révolution culturelle
économique » : « J’ai beaucoup d’admiration pour les gens qui arrivent encore à expliquer que c’est horrible, le capitalisme et le libéralisme. Bravo, formidable. Alors que le capitalisme, c’est quelque chose qui fonctionne. Et que dans libéralisme, il y a liberté. »
Liberté, liberté… La véritable liberté ne se trouverait-elle pas dans une société
où l’on travaillerait moins ? Comment se fait-il que l’humanité, dans son intelligence
sans bornes, n’ait pas encore réussi à concevoir une organisation sociale qui n’impliquerait pas de passer plus de temps avec ses collègues qu’avec sa famille ou ses amis ?
Pourquoi ne pas tous se mettre d’accord pour bosser, allez, vingt heures par semaine ?
« Mais si vous bossez vingt heures par semaine, alors que vous avez des gens qui bossent
quarante-huit heures, comme les Mexicains ou les Indiens ou les Chinois, dans une
économie ouverte, vous allez avoir un problème ! »
Et dans un monde idéal, où même les Mexicains ou les Indiens ou les Chinois
seraient d’accord pour ne bosser que vingt heures par semaine et consacrer leur temps
libre au sommeil, à la bonne bouffe, à la méditation, aux rencontres et à la découverte
des merveilles du monde ? « Excusez-moi, mais comment vous faites pour vous payer
tout ça sans rien foutre ? Je ne comprends pas, il y a bien un moment où il faut bosser, non ?
Et votre bière, votre verre, votre Dictaphone ? Il faut bien que quelqu’un les fabrique ! »
J’aurai visiblement du mal à rallier Pierre Gattaz à mon éloge de la paresse.
Autant que lui à me transmettre son amour de l’entreprise. Le stade du dialogue de
sourds est atteint, le terme de l’entretien également, et personne n’a vacillé. La prochaine fois, peut-être, avec quelques demis de plus.
PEN DA N T CE T EMPS- L À… À B A LLA N - MI R É
Le one-man-show campagnard
MATHIEU FREAKCITY
Par Frédéric Potet
A Ballan-Miré (Indre-et-Loire), le directeur
de la maison de retraite est parti à la
retraite, justement, fin janvier. Pour fêter son
départ, les employés – des femmes, principalement – lui ont offert de nombreux
cadeaux, dont un en chair et en os : Jules
Champaloux, 55 ans, humoriste rural à la
tchatche intarissable et au débardeur
bariolé. Le comédien n’est pas sorti d’un
gâteau géant comme dans les films de
gangsters, mais est arrivé du fond du foyer
de l’Ehpad en pétaradant vocalement. Sa
« mission » : mettre en boîte le directeur partant, une heure durant, dans un torrent de
vannes et d’allusions à son surnom (« Passepartout »), ses tics (refermer les portes ouvertes) et ses exploits passés (avoir récupéré un
déambulateur dans l’étang voisin).
Des animations de ce genre, Jules
Champaloux en a beaucoup fait quand il a
commencé dans le métier, il y a vingtcinq ans. Son activité principale consiste
aujourd’hui en un one-man-show à l’accent
campagnard, à la croisée de quelques
grands maîtres (Bourvil, Fernandel, Fernand
Raynaud) et des Bodin’s, dont il est très
proche pour avoir fréquenté les mêmes établissements scolaires que l’un de ses membres, Vincent Dubois : « On faisait le mur de
l’internat, lui et moi, à Poitiers, pour aller
déconner dans un vieux théâtre fermé. A
l’époque, ça chahutait grave. »
Aussi loin qu’il s’en souvienne,
Emmanuel Ducroux – son vrai nom – a toujours fait le pitre. A l’école d’abord. Au travail ensuite. Muni d’un diplôme de photographe industriel, il enchaîne les boulots
dans le BTP, la restauration, les marchés, la
coiffure… « Je ne tenais pas en place en raison d’un vrai défaut de comportement.
Mes patrons trouvaient que je dissipais les
employés. » Au début des années 2000, il
décide de lâcher son job chez JCDecaux,
« pourtant bien payé », pour brûler les
planches. Il a 29 ans et devient animateur-DJ, écumant les salles de mariage et
de communion du Haut Poitou et du sud
de la Touraine, non sans balancer galéjades et embryons de sketches entre la poire
et le fromage. Il basculera dans la
comédie un peu plus tard, sous l’identité
du « Troubadour » d’abord, puis de Jules
Champaloux, un gars « bien de chez nous »
à l’impossible bagou.
Depuis, l’olibrius a tout fait. Campings, bals des pompiers, salles des fêtes,
foyers ruraux, villages vacances… Son
« record » est d’avoir joué devant 4 500 personnes dans un festival près du Mans. Sa
« pire » audience : douze spectateurs, dans
un théâtre de Vichy (Allier). Il lui est arrivé
également de se produire « debout sur une
chaise car il n’y avait pas de salle » ou « sur
la remorque d’un tracteur » pendant une
fête des moissons. Faire rire avec des histoires de potagers et de voitures sans permis
est un défi quotidien. Son plus grand bide
fut devant une assemblée générale de
directeurs de Crédit agricole : « Les mecs
avaient la tête rincée par les chiffres. Personne n’a rigolé à mes vannes. Là, tu sors les
rames pour t’en sortir. »
« Artisan du spectacle, et non
artiste », l’auteur de mots coquins (« A la canicule, tout le monde sans pull ! ») a satisfait son
besoin de bohème en achetant un campingcar il y a dix ans : un Fiat Ducato devenu son
chez-lui, avec lequel il parcourt 40 000 km
par an pour 150 représentations. Plus récemment, il a également acquis une petite maison « en ruine » de 36 m2 à la campagne, sans
eau ni électricité, qu’il retape à ses heures
perdues, destinée à « accueillir les chouilles
[les fêtes] avec les potes ».
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