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Libération - 16 04 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11472
LUNDI 16 AVRIL 2018
www.liberation.fr
PHOTO 12
Milos Forman
deus
ex-cinéma
PAGES 26-27
SYRIE
MACRON AU COMBAT
Le chef de l’Etat a justifié à la télévision ce dimanche les frappes des alliés
après les attaques chimiques, préalable à une action diplomatique.
ALBERT FACELLY
PAGES 2-4
LUTTES
SOCIALES
Notre-Dame
des-Landes,
ZAD défendue
PAGES 10-11
Tolbiac,
fac ouverte
non-stop
PAGES 12-13
SNCF,
une semaine
décisive
PAGES 14-15
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 16 Avril 2018
SYRIE
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Industrie
du doute
La crédibilité de Marine Le Pen et
de Jean-Luc Mélenchon en politique
étrangère est en passe de tomber à
zéro. Il est vrai qu’elle n’était pas haute
au départ. Quant à celle de Laurent
Wauquiez, elle est en chute libre. Marine Le Pen déclare qu’on a «décrété»
qu’il y avait une attaque chimique pour
légitimer les frappes de samedi matin.
Jean-Luc Mélenchon dénonce le manque de «preuves». Ainsi, les deux affirment implicitement – ou suggèrent fortement – que cette attaque n’est qu’une
manipulation ourdie par les rebelles ou
bien par les services occidentaux. Ces
manipulations peuvent se produire, ce
fut le cas en Irak. Mais en l’occurrence,
c’est faire fi d’éléments pour le moins
troublants, sinon décisifs, fournis par
les humanitaires sur place, par les gouvernements occidentaux, par nombre
d’observateurs indépendants : analyse
des vidéos, des photos, prélèvements
«environnementaux» et «médicaux» effectués à la Ghouta. C’est oublier aussi
que d’autres attaques, menées contre
les populations syriennes, ont été attestées, sans contestation possible, par
des équipes d’enquêteurs dépêchés par
l’ONU. Nier ces faits patents, c’est se
faire le relais de la propagande russe,
qui a créé une véritable industrie du
doute en ligne dans le but de discréditer tous ceux qui dénoncent les exactions du régime syrien. Deux poutinophiles aussi ardents – dont l’une est
également trumpophile, allez comprendre – peuvent-ils prétendre gouverner le pays ?
Une partie de la droite les rejoint pour
condamner les frappes. Il ne faut pas
ajouter «la guerre à la guerre», dit-elle.
Formule classique. Mais l’opération de
samedi, outre qu’elle n’a fait aucun
mort et s’est contentée de détruire des
installations chimiques, a pour but de
sanctionner des manquements évidents à une convention internationale
en vigueur depuis les années 20 et
confirmée en 1993. Solennellement,
Emmanuel Macron a confirmé hier
soir le caractère ponctuel, limité, des
frappes contre la Syrie. Les condamner, c’est jouer les Ponce Pilate face à
une stratégie qui consiste à terroriser
les civils et à déclencher un exode qui
se traduirait, si elle se poursuivait, par
un nouvel afflux de réfugiés en Turquie et bientôt en Europe. C’est enfin
rester inerte devant la volonté de Poutine et d’Al-Assad de tester la détermination des démocraties face à leurs
funestes entreprises. Désastreux calcul. On parle de protéger la paix. On
protège les penchants guerriers des
régimes de Moscou et de Damas. La
fermeté affichée par les démocraties
n’a pas pour but d’intervenir massivement contre Al-Assad, mais d’améliorer la négociation indispensable au règlement du conflit. Ceux qui la minent
de l’intérieur prennent une grave
responsabilité. •
Macron
frappe avant
de discuter
Face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel
sur BFM et «Mediapart», le Président a défendu
l’intervention militaire conjointe contre le
régime de Bachar al-Assad destinée, selon lui, à
permettre le dialogue avec Poutine et Erdogan.
Par
ALAIN AUFFRAY
et HALA KODMANI
I
l avait prévu de faire la pédagogie de ses réformes. Mais
c’est en tant que chef de
guerre qu’Emmanuel Macron a
dû s’expliquer d’abord dimanche
soir, face à Edwy Plenel, patron
de Mediapart, et Jean-Jacques
Bourdin de BFMTV, dans le foyer
du palais de Chaillot. La frappe
en Syrie a bouleversé le menu de
l’interview, programmée bien
avant la décision de lancer l’opération de samedi matin contre le
régime de Bachar al-Assad, aux
côtés de Washington et de Londres. Macron a assuré avoir pris
la décision «dès dimanche dernier» (lendemain de l’attaque chimique) «conformément à nos engagements», sur la foi de preuves,
selon lui, attestées.
Interpellé sur la légalité de cette
intervention hors cadre onusien,
il a longuement défendu sa
«pleine légitimité internationale». Citant la résolution non
respectée de l’ONU de 2013 pour
le démantèlement de l’arsenal
chimique syrien, il a précisé que
la France n’a pas «déclaré la
guerre au régime de Bachar al-Assad…» «La frappe était devenue
indispensable pour donner de la
crédibilité à notre action», a-t-il
affirmé.
Faiblesse. Plus encore que punir Al-Assad, les missiles lancés
samedi avaient selon lui vocation
à ouvrir le dialogue. «Nous parlons avec tout le monde», a-t-il répété. Et il est «le seul à le faire»,
dit son entourage. En moins
de 48 heures, vendredi et samedi,
il a échangé avec ses homologues
russes, américains et turcs ainsi
qu’avec la chancelière allemande
et la Première ministre britannique. Cette intense activité diplomatique entend démontrer que
l’opération militaire contre les
capacités chimiques du régime
syrien n’était pas une fin en soi et
qu’elle était censée rendre possible la recherche collective d’une
solution politique. Tout en se féli-
citant de «l’excellente coordination» des forces alliées, Macron a
indiqué à Donald Trump et à
Theresa May que la France voulait «proposer et agir» pour que le
Conseil de sécurité de l’ONU reprenne l’initiative sur les volets
politique, chimique et humanitaire en Syrie. «Nous avons réacquis de la crédibilité aux yeux des
Russes», a assuré Macron dimanche. Car, selon lui, les Russes
«testent les lignes rouges», pariant
sur la faiblesse des démocraties.
Et d’affirmer sa volonté d’enclen-
«Il faut
que la Russie
comprenne que
nous devons
joindre nos
efforts pour
un processus
politique.»
Emmanuel Macron
cher des négociations sur un
«processus politique inclusif».
Mais pour ramener la paix en
Syrie, il compte intensifier «la
concertation entre la France et la
Russie», qu’il avait prévenue à la
veille de la frappe sur la Syrie.
«Nous frapperons cette nuit, mais
vous tendrons la main dès demain.» Tel était le message de Paris. Le lendemain, samedi,
l’échange téléphonique avec Recep Tayyip Erdogan aura la
même tonalité. Macron a remercié le président turc pour l’opération militaire contre Damas, une
réponse «appropriée» à des «attaques inhumaines». Alors qu’il
avait exprimé fin mars sa «préoccupation» au sujet de l’offensive
de l’armée turque contre les Kurdes à Afrine, le chef de l’Etat a
souhaité samedi que la concertation entre la France et la Turquie
soit elle aussi «intensifiée dans les
prochains jours pour permettre
une solution politique inclusive en
Syrie».
Règlement. Tout en reconnaissant Poutine comme le maître du
jeu en Syrie, la diplomatie française est convaincue que la Russie craint de s’embourber en Syrie
et cherche sincèrement une issue
politique. Certes, le Kremlin n’a
montré pour l’heure aucun signe
d’ouverture aux propositions
françaises ni aucun signe de faiblesse dans son soutien à Bachar
al-Assad. Après les frappes, JeanYves Le Drian a appelé la Russie
à faire pression sur son allié syrien: «Il faut espérer maintenant
que la Russie comprenne que nous
devons joindre nos efforts pour
promouvoir un processus politique en Syrie qui permette une sortie de crise. La France est disponible pour y parvenir. Aujourd’hui,
celui qui bloque ce processus, c’est
Al-Assad lui-même.»
Il s’agit de «voir si les frappes de
samedi peuvent créer une nouvelle dynamique pour le règlement des autres volets de la crise
syrienne», dit-on de source française. L’un des points de départ
d’une reprise d’un processus diplomatique pourrait être le
rappel de la résolution 2401 du
Conseil de sécurité de l’ONU. Le
texte, l’un des rares sur la Syrie à
avoir été voté à l’unanimité, Russie comprise, fin février, prévoyait un cessez-le-feu sur l’ensemble du territoire syrien qui n’a
jamais été respecté.
Bien pire, la résolution a marqué
le début de plusieurs semaines
d’une offensive dévastatrice menée par le régime syrien et fortement appuyée par son allié russe
pour la reconquête de la Ghouta
orientale. Opération qui s’est conclue avec l’usage d’armes chimiques à Douma, dernière localité
rebelle dans la banlieue de Damas. Il semble, en tout cas, que le
président qui avait voulu marquer
sa différence avec ses prédécesseurs en annonçant dans ses premières déclarations sur la Syrie,
qu’il était prêt à «parler avec Bachar al-Assad», ne soit plus très
convaincu de cette nécessité. •
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Libération Lundi 16 Avril 2018
u 3
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Deux avions de combat
britanniques sur la base
d’Akrotiri, à Chypre samedi.
PHOTO MINISTÈRE DE LA DÉFENSE
BRITANNIQUE. AP
Attaque chimique: des preuves à l’épreuve
Américains, Français
et Britanniques
se sont passés de
l’accord de l’ONU pour
frapper la Syrie samedi.
Une opération limitée,
en réponse à l’attaque
du 7 avril à Douma.
N
e plus revoir les images de
ces enfants syriens suffocants, de populations terrorisées. C’était l’objectif des frappes
menées contre Damas, par les EtatsUnis, la France et le Royaume-Uni.
Questions autour d’une guerre qui
a fait plus de 350 000 morts et qui
sème le chaos depuis 2011.
Que s’est-il passé
samedi matin ?
Très tôt, Washington, Paris et Londres ont bombardé des installations
militaires en Syrie, près d’une semaine après l’attaque chimique à
Douma. «Les faits et la responsabilité du régime syrien [dans cette attaque] ne font aucun doute», a justifié
l’Elysée dans un communiqué. Le
ministère des Armées français a en-
suite publié un rapport sur l’attaque françaises se sont concentrées sur
du 7 avril et le «programme chimi- deux sites de stockage et de producque clandestin syrien». Le raid a été tion d’armes chimiques dans la réannoncé à 3 heures, heure de Paris, gion de Homs. Selon le chef d’étatpar Donald Trump : «J’ai ordonné major des armées, François Lecoinaux forces armées des Etats-Unis de tre, l’une de ces installations souterprocéder à des frappes
raines a été détruite
DÉCRYPTAGE par «sept missiles
de précision sur des cibles associées aux caScalp» français, et
pacités du dictateur syrien, Bachar l’autre conjointement avec les Etatsal-Assad, en matière d’armes chimi- Unis. Une troisième installation,
ques.» Samedi après-midi, le chef proche de la capitale, a été visée par
d’Etat américain a tweeté «Mission les Britanniques et les Américaines.
accomplie!» (lire page 4), remerciant
le Royaume-Uni et la France. La mi- Y a-t-il débat
nistre des Armées, Florence Parly, sur les preuves ?
s’est elle aussi réjouie du «succès de Oui. Les Etats-Unis ont affirmé en
la mission» lors d’une conférence de détenir. Elles montreraient que l’atpresse après un Conseil de défense: taque chimique sur Douma a été
«La capacité de la Syrie à concevoir, commise par le régime syrien. Mais
produire et stocker des armes chimi- ils ne les ont pas dévoilées. Ce qui a
ques a été considérablement amoin- été utilisé pour condamner les frapdrie.» La participation française à pes américaines, françaises et bricette opération reste limitée, malgré tanniques de samedi par des resl’engagement d’importants moyens ponsables politiques français, dont
par Paris. Selon le ministère des Ar- Jean-Luc Mélenchon (LFI) et Valérie
mées, douze missiles ont été tirés, Boyer (LR). Samedi, la France a difneuf par des Rafale et trois par une fusé une «évaluation nationale», qui
frégate multimissions (Fremm), pré- rassemble des renseignements désente en Méditerranée. Soit 10% de classifiés. «Les éléments réunis par
la centaine de missiles de croisière la France et ses alliés constituent un
tirés au total sur la Syrie dans la nuit faisceau de preuves suffisant pour
de vendredi à samedi. Les frappes mettre en cause la responsabilité du
régime syrien», indique le document. Dès le 7 avril, les vidéos des
victimes et les récits des médecins
syriens ne laissaient guère de doute.
Les symptômes correspondaient à
un bombardement mêlant du
chlore et un neurotoxique, tel du sarin. Si le chlore est facilement disponible, le sarin, très volatil, est particulièrement complexe à manipuler.
Il se stocke sous forme de précurseurs qui doivent être mélangés ;
seuls des chimistes spécialisés travaillant dans des laboratoires sont
en mesure de le faire. Une équipe de
l’Organisation pour l’interdiction
des armes chimiques (OIAC) devait
débuter dimanche son enquête à
Douma. Elle risque de ne pas être
aisée, la ville étant contrôlée depuis
une semaine par la police militaire
russe et l’armée syrienne. En octobre 2017, une autre mission d’enquête, menée par l’OIAC et le
Conseil de sécurité de l’ONU, avait
conclu que Damas avait commis
une attaque au sarin à Khan
Cheikhoun, dans le nord-ouest de la
Syrie, qui avait tué au moins 83 personnes. Un mois plus tard, la Russie
bloquait le renouvellement du mandat des enquêteurs qui venait de
s’achever.
Les alliés se sont-ils
affranchis du droit
international ?
Pour frapper les trois sites syriens,
Paris, Washington et Londres se sont
passés d’une résolution des Nations
unies, dont on imagine mal qu’elle
aurait été votée par la Russie, membre permanent du Conseil de sécurité. Fidèle à son soutien au régime
de Damas, Moscou a en effet opposé
douze vetos en sept ans de conflit.
«Douma, #Syrie: notre devoir est de
réagir», affirmait vendredi sur son
compte Twitter le ministère français
des Affaires étrangères, vidéo à l’appui. Illégales du point de vue du
droit international, mais présentées
comme moralement nécessaires. Si
l’attaque de Douma par armes chimiques représente une violation de
la convention sur l’interdiction des
armes chimiques, ratifiée en 2013
par la Syrie, «elle n’ouvre pas le droit
au recours à la force», a souligné à
l’AFP Françoise Saulnier, directrice
juridique de Médecins sans frontières (MSF). Les pays alliés, membres
permanents du Conseil de sécurité
de l’ONU, ne pourront s’appuyer sur
les trois motifs qui autorisent l’utilisation de la force armée, du moins
selon les règles édic- Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 tées par les Nations unies: feu vert du Conseil de
sécurité, demande formulée par
l’Etat hôte, ou l’article 51 de la Charte
permettant d’invoquer la «légitime
défense». Pour justifier leur action,
Paris, Washington et Londres se sont
donc placés sur le registre de
l’exigence morale face à Bachar alAssad.
Quelles sont les
conséquences sur
le conflit syrien ?
«Même pas mal!» C’est un message
de défi que le régime de Bachar alAssad a affiché au lendemain des
frappes menées par les trois puissances occidentales. Ses partisans
ont célébré la «victoire» dans les
rues de Damas en chantant et dansant et en agitant des drapeaux russes et iraniens, au côté du drapeau
syrien. Le sentiment que le régime
est sorti renforcé après «l’attaque
tripartite», selon l’expression des
médias officiels, est partagé par ses
opposants. Grisé par sa victoire totale et écrasante, qui vient d’être
couronnée par sa reprise de la
Ghouta orientale, le régime a clairement signifié son intention de
poursuivre sa reconquête de l’ensemble du pays. Dès dimanche matin, son aviation a d’ailleurs mené
des raids sur les régions d’Idlib et
de Hama, sous le contrôle de l’opposition. Essentiellement punitive,
l’intervention visait l’usage prohibé
des armes chimiques par Bachar alAssad. Les autres bombardements
par toutes sortes d’armes, notamment les bombardements aériens,
qui tuent des milliers de civils, ne
sont pas à l’origine des dernières
frappes. Par ailleurs, il ne s’agit nullement de changer la donne sur le
terrain syrien en remettant en
cause les avantages décisifs accumulés par le régime ces deux dernières années. La reconquête progressive d’une grande partie
du territoire qui échappait à son
contrôle depuis l’intervention militaire russe massive pour le soutenir
à l’automne 2015 a constitué un
tournant bien plus que militaire en
faveur de Bachar al-Assad. L’allié
russe s’est aussi investi diplomatiquement et politiquement pour devenir quasiment seul maître du jeu
international dans le dossier syrien. Il a trouvé, pour ce faire, deux
partenaires improbables mais qui
se sont révélés solides : l’Iran et la
Turquie. Les trois pays présents
physiquement sur le territoire syrien en veulent, chacun pour ses
raisons, aux Occidentaux et cherchent à les écarter du dossier. Ils
collaborent étroitement depuis
deux ans à travers des conférences
réunissant les différents partenaires du gouvernement et de l’opposition syrienne, y compris les groupes armés rebelles. Ils sont parfois
parvenus à des résultats, comme
des cessez-le-feu temporaires dans
plusieurs territoires, mais ont surtout réussi à saboter le processus
mis en place par la communauté
internationale dans les discussions
de Genève.
HALA KODMANI
avec LUC MATHIEU
et VITTORIO DE FILIPPIS
Libération Lundi 16 Avril 2018
Trump veut que ça casse
Le président américain
s’est félicité des représailles
aux «crimes d’un monstre»
par un «mission accomplie»
qui rappelle la fanfaronnade
de Bush sur l’Irak.
«J
e n’ai jamais dit quand il y aurait une
attaque en Syrie, tweetait jeudi le président américain. Ça peut être très
bientôt comme dans très longtemps !» Le suspense n’aura pas duré. Vendredi soir, alors que
l’armée de l’air américaine passait à l’action,
pour bombarder trois sites syriens, Donald
Trump s’est adressé à la nation dans une solennelle intervention télévisée. Ces frappes «précises» sont menées en représailles aux «crimes
d’un monstre», a-t-il expliqué. Un an après les
frappes américaines d’avril 2017, en réaction
à l’attaque chimique de Khan Cheikhoun, cette
réponse était «nécessaire [pour] le rétablissement d’une puissante dissuasion contre la production, la dissémination et l’utilisation de
substances chimiques». Sur sa lancée, il s’est dit
«prêt à poursuivre cette réponse jusqu’à ce que
le régime syrien cesse d’utiliser des produits chimiques interdits».
Peu après, le chef d’état-major américain précisait pourtant que les frappes avaient été conduites jusqu’à leur terme. Qu’elles étaient
«ponctuelles», a appuyé le secrétaire à la Défense, James Mattis. Seule à tenir le même discours que Trump, l’ambassadrice américaine
à l’ONU, Nikki Haley, a indiqué que les EtatsUnis étaient «prêts à maintenir la pression».
«Quand le Président trace une ligne rouge, il
fait respecter cette ligne rouge», a-t-elle affirmé,
Donald Trump, à Washington vendredi. PHOTO SUSAN WALSH. AP
tacle à peine déguisé à la paralysie de Barack
Obama sur la Syrie. La stratégie de l’administration actuelle est pourtant tout aussi ambiguë, entre désir de démonstration de force et
lassitude de l’engagement dans la région.
Début avril, Trump réaffirmait sa volonté
de retirer les troupes américaines de Syrie.
Samedi, le Président a salué les frappes sur son
compte Twitter d’un «mission accomplie!» qui
n’est pas passé inaperçu. Une formule devenue
antiphrase aux Etats-Unis depuis son emploi
par George W. Bush en 2003 à propos de la
guerre en Irak, le pays étant sur le point de s’y
enliser durablement. Trump s’en est justifié
dimanche, toujours sur son réseau social
préféré : «J’ai pensé que c’était tellement un
beau terme militaire, qu’on devait le remettre
au goût du jour.»
ISABELLE HANNE (à New York)
Vladimir Poutine, à Moscou jeudi. PHOTO MAXIM SHPENKOV. AFP
Poutine attend que ça passe
La Russie s’est contentée
d’une condamnation
de principe après une opération
perçue comme symbolique, et
qui ne «modifiera pas le cours
de la guerre».
F
ace à la rodomontade trumpienne,
Moscou entendait incarner la sagesse et
la modération. Appelant à éviter toute
escalade, la diplomatie russe insistait sur les
conséquences qu’entraînerait «tout acte irréfléchi et dangereux». Au vu de ces mises en
garde sentencieuses, la réaction de Moscou est
finalement apparue modérée. «Par leurs actions, les Etats-Unis aggravent encore plus la
catastrophe humanitaire en Syrie, apportent
des souffrances à la population civile, favorisent
les terroristes qui tourmentent depuis sept ans
le peuple syrien, et provoquent une nouvelle vague de réfugiés», déclarait samedi Vladimir
Poutine. La Russie savait qu’elle empêcherait
difficilement une action coordonnée en Syrie.
Préalablement informée de l’initiative francoanglo-américaine, elle s’est pour l’heure
contentée d’une condamnation de principe,
s’érigeant en défenseur d’un droit international bafoué. Les positions russes en Syrie n’ont
bien sûr pas été visées par les frappes. Les
cibles de l’attaque, quant à elles, avaient manifestement été nettoyées à l’avance. Editorialiste du journal Kommersant, Maxime Ioussine
voit dans cette opération une «guerre concertée»: «L’opération a permis à toutes les parties
de ne pas perdre la face, elle n’a pas conduit à
un affrontement entre les alliés occidentaux et
la Russie, et ne modifiera pas le cours de la
guerre que les forces gouvernementales sont en
passe de gagner», écrit-il. Elle permet ainsi aux
Occidentaux de redonner un sens au concept
diplomatique nébuleux de «ligne rouge».
A Moscou, ces frappes sont perçues comme
symboliques, «impossibles de réagir autrement
dans un contexte d’hystérie médiatique», selon
le politologue Gueorgui Bovt, qui s’interroge
sur les motivations qui poussent Emmanuel
Macron à s’associer à cette opération militaire.
Les médias russes ont rapporté que le déplacement, fin mai, du président français en Russie
était maintenu. Sa présence au forum économique de Saint-Pétersbourg est perçue comme
un signal important, d’autant que, selon l’Elysée, la France souhaite «travailler sérieusement» avec la Russie pour parvenir à une «solution politique» en Syrie.
ÉTIENNE BOUCHE (à Moscou)
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u 5
ÉDITOS/
ANALYSE
Un
Président
au corps
à corps
et à quitte
ou double
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
et GRÉGOIRE BISEAU
Photo ALBERT FACELLY
O
n avait suivi Emmanuel
Macron jeudi, entre les
murs pimpants d’une
école normande : face à un JeanPierre Pernaut patelin, le chef de
l’Etat se faisait pédagogue de ses
réformes. On l’a retrouvé dimanche au Théâtre national de
Chaillot, à Paris, face aux pugnaces Jean-Jacques Bourdin
(BFM TV et RMC) et Edwy Plenel
(Mediapart). La salle de classe
s’était transformée en fleuron art
déco, fenêtres ouvertes sur la
tour Eiffel. Une certaine majesté
urbaine et culturelle succédait à
la modestie rurale. Et c’est un
autre genre d’échange qui attendait le chef de l’Etat : opiniâtre,
vigoureux, parfois querelleur.
Et tellement bienvenu, face à un
pouvoir souvent abrité derrière le
rideau de la communication.
C’est pourtant en chef des armées, rôle souvent consensuel,
qu’Emmanuel Macron s’est présenté sur le ring. La veille, en Syrie, la France envoyait douze missiles, soit 10 % du total des
frappes, sur des installations
liées au programme chimique du
régime. Décision que le chef de
l’Etat a aussitôt dû justifier : ce
pouvoir arbitraire du chef des armées, n’est-ce pas «l’archaïsme
d’un pouvoir solitaire», demande
Plenel. «Le pouvoir du Parlement
est défini par notre Constitution,
rétorque un Macron piqué. On ne
va pas changer de Constitution
parce qu’elle ne vous plaît pas.»
La France n’est-elle pas sortie du
droit international en frappant
sans l’aval de l’ONU ? Non, puisqu’elle aurait agi «pour que les résolutions du Conseil de sécurité de
l’ONU ne soient plus lettre morte».
Emmanuel Macron, interviewé par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel, dimanche soir sur BFM TV.
Quant à la Russie, elle est «complice» des crimes commis, assène
le Président, pour avoir «construit méthodiquement l’incapacité de la diplomatie internationale». Echanges plus vifs encore
sur la politique nationale. «Plutôt
qu’En marche, votre mouvement
ne devrait-il pas s’appeler “En
force” ?» attaque Plenel. «Est-ce
une question ou un plaidoyer ?»
rétorque Macron, assurant entendre «toutes les colères», mais ne
leur accordant pas à toute la
même légitimité : «Le mécontentement des cheminots a peu à voir
avec le mal-être des hôpitaux qui
dure depuis des années», hiérarchise-t-il, sans considération
pour celui des zadistes de NotreDame-des-Landes, «des gens qui
n’aiment plus l’ordre républicain».
Nouvelle passe d’arme sur le cas
Carrefour : le groupe distribue
45 % de ses bénéfices sous forme
de dividendes, en même temps
qu’il mène un plan social de
2 400 personnes. «Votre rôle est
tout simple, faire en sorte que tout
cela soit un peu plus égalitaire»,
lance Bourdin à un Macron piqué
au vif : «Je vous remercie de me
donner ce que je dois faire. Je ne
peux pas être en désaccord avec ce
que vous dites», rétorque-t-il.
«Alors quelle solution ?» insiste
Bourdin. Le chef de l’Etat recule,
mais ne cède pas, se disant attaché «d’abord à un dialogue social
au niveau de l’entreprise et des
branches». Bourdin le coupe :
«Mais l’argent vous savez où le
trouver l’argent, dans le portemonnaie des retraités ?» Macron :
«J’ai besoin de remettre le pays au
travail.» Mais «le pays travaille
déjà», l’interrompt cette fois Plenel. «Il y a des gens qui travaillent
dur et qui ne gagnent pas assez de
leur travail», enchaîne le chef de
l’Etat.
La suite de l’entretien s’avère
moins orageuse, et pourtant
d’une intensité rare pour une interview présidentielle depuis un
an. Emmanuel Macron n’écarte
pas l’idée d’un deuxième jour fé-
rié travaillé pour financer la dépendance des personnes âgées :
«Je ne suis pas contre, c’est une
piste intéressante.» Sur la réforme
de la SNCF, il précise – a minima – ses intentions concernant
la dette de l’entreprise, annonçant que celle-ci sera «progressivement» reprise par l’Etat à partir
de 2020. Macron est interpellé
sur les violences policières dans
les facultés et à Notre-Dame-desLandes. «La répression, c’est votre
façon de fêter Mai 68 ?» demande
le patron de Mediapart. «Question cash, réponse cash ?» ajoute-il. «Toujours entre nous», répond Macron, sourire gourmand.
Au fil de la soirée, le téléspectateur découvre un Macron qu’il
avait oublié. Descendu dans
l’arène, comme conscient des limites de son habituelle communication sur papier glacé, Macron
a renoué avec l’ex-candidat qui
avait affronté Marine Le Pen dans
le débat de l’entre-deux-tours. Et
surprise : il est presque plus efficace, dans ce combat au corps à
corps quand dans l’emphase solitaire de beaucoup de ses discours. Le voilà bousculé en direct, contredit, perdant parfois
son calme. Mais aussi répondant
du tac au tac, défendant ses réformes avec une ardeur nouvelle,
argumentant férocement avec
Plenel. C’est le grand mérite des
deux journalistes d’avoir créé ce
moment singulier – quitte, parfois, à perdre le spectateur non
averti.
Difficile de dire si Macron est
sorti vainqueur de cette émission. Mais celle-ci avait un grand
mérite : même dans ces moments
de confusion, elle était en phase
avec ce moment politique inédit,
celui où le pouvoir semble jouer à
quitte ou double sur plusieurs
fronts. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Lundi 16 Avril 2018
Face à #MeToo, Bill Cosby
en vieux mytho
Le nouveau procès pour agression
sexuelle de l’ex-star américaine mobilise
peu les médias. La défense de l’homme
de 80 ans y joue la carte de la sénilité.
L’actrice Nicolle Rochelle, qui a joué dans le Cosby Show, manifeste à l’arrivée de Bill Cosby au tribunal de Norristown, le 9 avril. PHOTO COREY PERRINE. AP
De «victimes» à «survivantes»
Aux Etats-Unis, la façon de
désigner les femmes ayant subi
des agressions sexuelles change
sous la pression de militantes
féministes. Certains pointent
toutefois une éviction
sémantique du rôle de la société.
C
haque jour du procès Cosby, sur
l’avant-dernier banc de la grande salle
d’audience du tribunal de Norristown
(Pennsylvanie), s’assoit une rangée de femmes élégantes. Queue-de-cheval blonde, afro
exubérante ou carré sage, elles tendent
l’oreille pendant les interrogatoires, opinent
parfois du chef. «Vous êtes des victimes de Bill
Cosby?» hasarde-t-on lors d’une suspension
d’audience. «Non : je suis une survivante»,
rétorque l’une d’elles, Linda Kirkpatrick, qui
accuse, comme plus de 60 autres femmes,
l’ex-star du Cosby Show de l’avoir droguée puis
agressée sexuellement en 1981.
«Mythes». Une «survivante» («survivor»)
d’agression sexuelle, plutôt qu’une «victime»?
Utilisé par les cercles militants contre les violences sexuelles depuis plusieurs décennies,
le terme semble percoler ces derniers mois
dans le langage du public américain, depuis
l’affaire Weinstein et le mouvement #MeToo.
Les médias l’emploient de plus en plus
comme synonyme de «victime». Pour Emily
Bazelon, juriste et chroniqueuse judiciaire au
New York Times Magazine, qui l’utilise dans
ses articles, «le terme ne fait pas débat dans
les rédactions: on essaye de respecter la façon
qu’ont les gens de se définir eux-mêmes, si la
terminologie est pertinente bien sûr». Il résonne même dans les tribunaux: en janvier,
la juge Rosemarie Aquilina l’a prononcé à de
très nombreuses reprises lors du procès de
Larry Nassar, ce médecin du Michigan condamné à 175 ans de réclusion criminelle pour
avoir violé des centaines de gymnastes –«une
armée de survivantes», disait la juge des jeunes filles venues témoigner.
Ce glissement sémantique n’a rien d’anodin.
Bill Cosby à
Il peut avoir un impact sur la perception des
agressions sexuelles, de la victime et de
l’agresseur, comme l’ont montré les recherches du professeur en psychologie sociale
Gerd Bohner, de l’université de Bielefeld (Allemagne), et de son collègue Michael Papendick, qui ont testé auprès d’un panel les
deux terminologies appliquées à des cas de
viols («Passive victim-strong survivor ?»
mai 2017) «En anglais comme en allemand, le
terme “survivant[e]” est perçu comme beaucoup plus positif. Il montre qu’on va de l’avant,
qu’on est fort, tandis que le terme “victime”
reste associé à quelque chose de passif, à de la
faiblesse, expliquent-ils. Dans la façon de parler des agressions sexuelles au quotidien, ou
dans les médias, l’utilisation de l’une ou l’autre
de ces terminologies peut avoir de fortes répercussions sur le regard que porte le public sur les
femmes qui ont vécu des violences sexuelles.»
Dans les couloirs du tribunal de Nor- lll
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 16 Avril 2018
Par
ISABELLE HANNE
Envoyée spéciale à Norristown
(Pennsylvanie)
L
e premier procès de l’ère
#MeToo a commencé comme
ça, lundi dernier : avec une
femme seins nus qui surgit tel un
diable de sa boîte dans la matinée
glaciale, à l’arrivée de l’accusé au
tribunal de Norristown (Pennsylvanie), criant «les vies des femmes
comptent» et le torse recouvert de
prénoms féminins. Elle a fini sa
course furtive dans un buisson,
menottes aux poignets. Nicolle
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Rochelle, une actrice de 39 ans qui
a dans son enfance fait des apparitions dans le Cosby Show, voulait
ainsi «montrer son soutien» aux
accusatrices de Bill Cosby, racontera-t-elle plus tard aux journalistes.
Tentative pour attirer l’attention
médiatique sur ce nouveau procès,
qui entame ce lundi sa deuxième
semaine, dix mois après l’annulation du précédent.
Mégaphone
En juin, après plusieurs jours de délibérations, les douze jurés étaient
restés divisés sur la culpabilité de
l’icône déchue Bill Cosby, star de la
télé des années 80 et 90, accusé tiques (Tom Mesereau, qui avait obd’avoir drogué avec un puissant sé- tenu en 2005 l’acquittement de Midatif puis agressé sexuellement une chael Jackson, alors accusé
ancienne basketteuse aujourd’hui d’attouchements sur des enfants,
kinésithérapeute, Andrea
ou Gloria Allred, qui repréConstand, en janvier 2004.
RÉCIT sente des femmes dans
Ces dernières années, plus
beaucoup de grandes affaide 60 femmes ont accusé la star du res d’agressions sexuelles aux EtatsCosby Show de les avoir abusées Unis), cette redite de procès semble
sexuellement. Mais seul le cas de susciter un intérêt modéré. Passé
Constand n’était pas prescrit quand les premiers jours, les camions-sale procureur du comté de Mont- tellites des télévisions ont peu à peu
gomery, Kevin Steele, a inculpé déserté le parking de ce tribunal de
Cosby in extremis, en décem- la banlieue de Philadelphie. Seule
bre 2015. Car malgré l’ampleur des une poignée de militants contre les
accusations, la célébrité de l’accusé violences sexuelles sont venus, pluet la présence d’avocats très média- sieurs soirs, crier dans un méga-
phone. Face à eux, des passants ont
lancé des «Laissez Bill tranquille»,
signe que le «père de l’Amérique»,
comme l’acteur a longtemps été
surnommé, a toujours des soutiens.
Ecran de fumée
Une canne à un bras, son porte-parole (Andrew Wyatt) à l’autre, Bill
Cosby ne s’est jamais départi de son
sourire. Lors de la première semaine
de procès, sous les lustres majestueux et les portraits de juges à la
mine austère, il a fait face à Andrea
Constand, à nouveau interrogée ce
lundi. Mais également à cinq autres
de ses accusatrices: le juge, Steven
O’Neill, a en effet accepté leurs témoignages. L’accusation voulait démontrer un schéma comportemental, et toutes ont raconté la même
histoire: la rencontre, le piège, l’administration d’un sédatif à leur
insu, la paralysie ou la perte de
connaissance et l’agression. La défense n’a eu de cesse de souligner les
incohérences dans leurs témoignages, de présenter Cosby en vieillard
paumé –Mesereau a répété que l’octogénaire était aujourd’hui «légalement aveugle»– et Constand en vénale affabulatrice – le montant du
règlement au civil de sa plainte
en 2006, 3,4 millions de dollars, a
d’ailleurs été révélé mardi.
La tornade #MeToo faisait, ces premiers jours de procès, figure d’éléphant dans la pièce. Un sous-texte
omniprésent, mais jamais nommément évoqué. Au moment de leur
sélection, les jurés ont tous été interrogés sur l’opinion qu’ils avaient
de ces mois de libération de la
parole après les révélations sur le
producteur Harvey Weinstein.
Une psychiatre médico-légale appelée à témoigner y a également fait
subtilement référence, avançant, à
propos des agressions sexuelles,
qu’«aujourd’hui, l’Amérique [était]
beaucoup plus éduquée sur ce sujet
qu’il y a quelques années». Quant à
Tom Mesereau, il a tenté dès sa déclaration liminaire de faire de
#MeToo un écran de fumée: «C’est
une situation parole contre parole.
Mais quelque part, dans le contexte
actuel, nous sommes peut-être trop
aveuglés pour voir la vérité.» Cosby,
qui assure que la relation avec
Constand était consensuelle, risque
jusqu’à trente ans de prison. •
la sortie du tribunal de Norristown, vendredi. PHOTO TIM TAI. THE PHILADELPHIA INQUIRER . AP
lll
ristown, Linda Kirkpatrick réfléchit
longuement à la différence entre les deux termes, avant de poursuivre: «Dire qu’on est une
victime est très stigmatisant, et c’est la société
qui a rendu [ce terme] sale. Dire qu’on est une
survivante, c’est le jour et la nuit. Ça montre
qu’on a de la ténacité, qu’on a du pouvoir.»
La très médiatique avocate Gloria Allred, qui
représente des femmes dans tous les grands
dossiers d’agressions sexuelles depuis des années aux Etats-Unis, donne sa définition :
«Pour moi, les deux termes ne sont pas interchangeables. On est d’abord une victime, puis
une survivante, puis un acteur de changement, décrit-elle, assise près de la salle
d’audience dans un immanquable tailleur
fuchsia. Celles qui se définissent comme survivantes ont eu une prise de conscience que n’ont
pas encore celles qui se définissent comme victimes, et qui, parfois, ont intégré les mêmes
mythes que le reste de la société sur les agres-
sions sexuelles – elles culpabilisent, elles ont
honte, elles sont persuadées d’avoir une part
de responsabilité. Quand elles deviennent des
survivantes, elles cassent ces mythes.»
Therese Serignese, la soixantaine, accuse
Cosby de l’avoir agressée sexuellement
en 1976. Elle était l’une des femmes en noir et
blanc sur la fameuse couverture du New York
Magazine qui a révélé en juillet 2015 le nombre
massif de témoignages contre l’idole devenue
paria. «Je pense qu’on est les deux à la fois: victime d’une agression et survivante, répond-elle
dans un sourire calme. Oui, on se lève chaque
matin, on avance… mais ça fait partie de nous
pour toujours.» Son avocat, Joseph Cammarata, préfère cependant parler de «victimes»:
«Ça permet de rappeler l’existence et la responsabilité de l’agresseur: on est toujours la victime de quelqu’un ou de quelque chose.»
Le terme est en effet loin de faire consensus.
Pour la professeure de droit Susan Bandes, de
l’Université DePaul (Chicago), ce glissement
sémantique s’inscrit dans un contexte de plus
grande visibilité donnée aux victimes dans le
processus pénal américain, souvent critiqué
pour ne pas leur laisser assez de place : aux
Etats-Unis, il n’y a pas de partie civile, c’est
l’Etat, incarné par le procureur, qui représente les victimes. «Mais la terminologie de
“survivantes” est de l’ordre du psychologique,
pas du judiciaire, explique cette spécialiste
de l’avènement de l’émotion dans le droit
américain. Les juges ne sont pas formés pour
avoir un rôle thérapeutique. C’est une conversation politique et culturelle nationale, qui
évolue dans notre société et qui prend de court
les tribunaux.»
«Système». Le monde judiciaire semble en
effet plus frileux à le faire entrer dans son
vocabulaire courant. «Une fois l’accusé jugé
coupable, le terme de “victime” reste la bonne
terminologie juridique, contrairement à “survivant”, qui n’a aucune définition légale et qui
vient vraiment du langage militant», insiste
Roger Canaff, ancien procureur dans l’Etat de
New York. D’autant qu’imposer le terme «victime» pour des cas de violences sexuelles est
déjà le résultat d’un long combat, mené à
partir des années 70.
La terminologie a également des détracteurs
chez les féministes : parler de «survivante»
pourrait, par exemple, diminuer la perception
de la gravité de l’agression. «Si je comprends
bien pourquoi “victime” est devenu un gros
mot, j’ai le sentiment qu’insister sur le terme
“survivante” dessert le féminisme, écrivait
en 2014 l’auteure et activiste Rahila Gupta.
“Survivante” célèbre l’individu, mais “victime” reconnaît l’énormité du système contre
lequel on se bat, et son potentiel de
maltraitance.»
I.H. (en Pennsylvanie)
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8 u
MONDE
Libération Lundi 16 Avril 2018
LIBÉ.FR
Catalogne Pas moins
de 315 000 personnes, selon
la police municipale, sont
descendues dans les rues de Barcelone
dimanche, afin de défendre neuf dirigeants
indépendantistes en détention provisoire
dans la région de Madrid depuis des mois.
La foule compacte s’est dispersée sans incident en début d’après-midi. PHOTO AFP
huit personnes dans la
foulée, avant d’être à leur
tour abattus. Cette fois-là,
comme lors de l’attaque de
samedi, ces kamikazes ontils voulu répondre à leur façon aux succès d’opérations
menées contre les groupes
armés? Il y a une semaine, les
forces françaises avaient
«neutralisé», selon le terme
officiel, cinq jihadistes au
nord de Tombouctou, après
en avoir tué une trentaine
le 1er avril à la frontière avec
le Niger.
Révélateur. La guerre au
Des Casques bleus de l’ONU près de l’aéroport de Tombouctou, au Mali, en février 2016. PHOTO SÉBASTIEN RIEUSSEC. AFP
Au Mali, une attaque «sans
précédent» symbole de l’enlisement?
L’attaque
meurtrière menée
samedi contre les
forces onusiennes
et françaises,
isolant encore
un peu plus
Tombouctou,
prouve la puissance
toujours
importante
des jihadistes.
Par
MARIA
MALAGARDIS
U
ne guerre peut en
cacher une autre :
alors que les frappes
occidentales en Syrie retiennent l’attention de la communauté internationale, une attaque qualifiée de «sans
précédent» par l’ONU a visé mission de l’ONU au Mali.
les Casques bleus et les forces Tirs de roquettes et de morfrançaises samedi à Tom- tier, véhicules bourrés d’exbouctou, dans le nord du plosifs, arborant le sigle des
Mali. Bilan : sept militaires forces maliennes pour l’un,
français blessés, un Casque des Nations unies pour
bleu burkinabé
l’autre: l’attaque
L'HISTOIRE avait été visibletué et deux
autres blessés.
ment soigneuseDU JOUR
«Cette attaque
ment préparée.
sournoise a été contrée, l’ob- Et contrairement aux déclajectif de faire le plus de dégâts rations de l’état-major, «l’obpossible a échoué», a déclaré jectif» a peut-être été, du
dimanche le porte-parole de moins en partie, atteint: dél’état-major français, ajoutant montrer que cinq ans après le
qu’une quinzaine d’as- début de l’intervention des
saillants auraient été tués. forces françaises et onusienReste que ces derniers ont nes, un ennemi invisible est
réussi, une fois de plus, à faire capable de frapper partout et
preuve d’une audace san- à n’importe quel moment.
glante en attaquant, en plein
jour, la zone supposée être la Commando. Car en réalité,
plus sécurisée de la ville: celle même si l’ampleur et la comde l’aéroport où se trouvent plexité de l’attaque de Tomcantonnées les forces françai- bouctou est inédite, le nord
ses et celles de la Minusma, la du Mali est le théâtre d’inces-
sants assauts qui visent no- nord-est du pays. Deux jours
tamment les forces étrangè- plus tard, c’est un Casque
res, impuissantes à pacifier bleu nigérien qui a perdu la
cette vaste région déshéritée, vie quand le convoi dans
plus grande que la France. Dé- lequel il se trouvait a été ciblé
ployée sur le terrain à partir de par des tirs, à Gao, l’autre
juillet 2013, avec
grande cité du Nord-Mali,
des effectifs
où se trouve le QG des
AL
GÉ
RI
toujours en
militaires français
E
hausse, qui
de l’opération
Désert du Sahara
MALI
atteignent
Barkhane.
MAURITANIE
aujourd’hui
A TomboucTombouctou
près
de
tou, ce n’est pas
NIGER
Bamako
9 000 soldats
non plus la preBURKINA
FASO
et plus d’un
mière fois que le
millier de policamp de la Mi200 km
ciers, la Minusma
nusma est attaqué :
est de loin l’opération de le 14 août, un commando
l’ONU la plus meurtrière au avait pulvérisé le poste
monde, avec plus d’une cen- d’entrée au lance-roquettes,
taine de Casques bleus tués.
avant de pénétrer à l’intéRien que la semaine der- rieur. Visiblement bien rennière, deux Casques bleus seignés, les six jihadistes
tchadiens ont été tués lors avaient réussi à neutraliser le
d’une attaque contre leur serveur du centre de télécamp à Aghelok, dans le communication,
tuant
Mali peut elle-même en cacher une autre : si les attaques contre les forces
internationales sont régulièrement médiatisées, celles
contre les populations civiles
retiennent moins l’attention.
Pourtant, pas un jour ne se
passe dans le vaste Nord et
désormais dans le centre du
pays, sans que des civils ne
soient tués, retrouvés parfois
décapités comme ce fut le cas
pour un homme près de
Mopti, le 9 avril. Ou encore
sans que des fonctionnaires
maliens ne soient enlevés,
comme ce fut également le
cas, pour deux d’entre eux,
samedi à Diré, dans le centre
du pays. Et la terreur jihadiste ne se distingue pas forcément des actes de banditisme.
A Tombouctou, la population avait ainsi décrété une
«journée ville morte»
le 17 janvier, pour protester
contre l’insécurité grandissante qui gangrène tous les
axes routiers qui partent de
la ville. La «Perle du désert»,
qui était jusqu’en 2012 l’un
des sites touristiques les plus
prisés du Mali, est désormais
une cité en partie coupée du
monde. Symbole de l’oppression islamiste quand les jihadistes en avaient pris le
contrôle, détruisant les mausolées religieux devant les
caméras, Tombouctou, la
«ville aux 333 saints», est-elle
depuis samedi le révélateur
d’un enlisement militaire
qui ne dit pas encore son
nom? On est en tout cas bien
loin de ce 3 février 2013, lorsque François Hollande y atterrissait, accueilli par une
foule en liesse, déclarant
même : «C’est le plus beau
jour de ma vie.» Son successeur ne peut plus faire
preuve du même optimisme. •
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Libération Lundi 16 Avril 2018
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LIBÉ.FR
Les adieux à Winnie Mandela
Des dizaines de milliers de Sud-Africains
ont rendu un dernier hommage à Winnie
Madikizela-Mandela, samedi, lors de funérailles nationales.
Le stade d’Orlando, situé dans le township historique de
Soweto, était plein à craquer. La foule, tantôt joyeuse,
émotive ou revendicatrice, a chanté et dansé sur les hymnes qui ont marqué la vie de celle qui était surnommée «la
mère de la nation», morte le 2 avril. PHOTO AFP
Trudeau à Paris sur fond de crise écologique
Les frères Taviani, Paolo
et Vittorio, ont été pendant longtemps des figures éminentes de cet humanisme italien forgé à la
double expérience de la
guerre et de la découverte
de la révolution sensible
qu’inaugurait le cinéma
néoréaliste de Roberto
Rossellini et Vittorio
De Sica. Le duo indéfectible à travers les années se brise
puisque Vittorio Taviani est mort à Rome à l’âge de 88 ans.
Par deux fois, les frères ont filmé un traumatisme originel,
une page sombre et sanglante de l’histoire de la guerre dans
leur village natal de Toscane, San Miniato (d’abord un court
métrage documentaire, San Miniato, luglio’44, puis leur
film le plus fameux, la Nuit de San Lorenzo, en 1982) :
«L’émotion de ces années fut si violente qu’à peine avons-nous
pu tourner quelque chose, nous avons immédiatement pensé
à cet épisode.» Des Taviani, on retient aussi Padre Padrone
(Palme d’or en 1977) ou l’élégiaque Kaos, contes siciliens. Le
cinéma de ces fils d’avocat antifasciste est marqué par de
l’histoire à hauteur des individus, un militantisme de gauche et un grand sens des paysages. D.P.
La «bromance» continue. On
les a vus, tout sourire, se serrer chaleureusement les
mains lors du G20 en juillet
dernier. Trudeau-Macron, le
tandem de choc du libéralisme à l’anglo-saxonne. Les
deux chefs d’Etat se retrouvent à Paris ce lundi pour la
première visite officielle du
Premier ministre canadien
en France. Justin Trudeau
sera aussi accueilli, le lendemain, à l’Assemblée nationale pour une allocution devant les parlementaires. On
promet de discuter commerce (le Ceta, traité de libreéchange entre l’Union européenne et le Canada, est entré en vigueur en septembre),
enjeux du G7 (que le Canada
préside cette année et la
France en 2019), et climat.
COULISSES DE BRUXELLES
Plus d’une fois, les deux hommes se sont présentés comme
des chantres de la lutte contre
le changement climatique.
Une position qu’il va être difficile de tenir pour Trudeau.
L’ombre d’une polémique environnementale nationale a
déjà entaché son déplacement à l’étranger, commencé
jeudi. La crise, qualifiée
d’«historique» par le média
québécois la Presse, l’a même
forcé à retourner dimanche à
Ottawa. Au cœur de la controverse, le projet à 7,4 milliards
de dollars canadiens
(4,75 milliards d’euros) d’expansion de l’oléoduc Trans
Mountain approuvé par son
gouvernement en novembre 2016. Le tuyau, qui relie
les puits de pétrole de sable
bitumineux (le plus polluant
TOUS LES MARDIS
Par JEAN QUATREMER
Selmayrgate: Juncker
au bord de la sortie
Jean-Claude Juncker joue sa
survie politique ce mercredi
au Parlement européen. Les
députés, réunis en session
plénière à Strasbourg, vont
en effet se prononcer sur le
«Selmayrgate», le scandale
–révélé par Libération– de la
promotion express le 21 février de l’Allemand Martin
Selmayr, de son poste de chef
de cabinet du président de la
Commission à celui de secrétaire général, et ce, en violation du statut de la fonction
publique européenne.
Pour la quasi-totalité des parlementaires, Selmayr ne doit
sa position qu’à un coup
d’Etat, mal mené qui plus est.
Mais de là à demander son
départ, il y a un pas que beaucoup hésitent à franchir, surtout depuis que Juncker a lié
son sort au sien. «Martin Selmayr ne démissionnera pas.
Si vous vous attendez à une
démission, ce sera la mienne»,
a-t-il lancé, le 22 mars, aux
chefs de gouvernement conservateurs du PPE qui lui demandaient des comptes. Une
inversion de la causalité politique qui confirme que c’est
bien le secrétaire général qui
détient désormais les clés
du pouvoir.
Juncker a encore été plus loin
en demandant à ses commissaires de le soutenir, mercredi, lors d’une réunion à
huis clos. Et tous, y compris
les socialistes et les libéraux,
l’ont fait. Cela signifie que le
collège lie son sort à celui du
président qui a lui-même lié
le sien à celui de son eurocrate favori. Bref, les députés
vont-ils prendre le risque
d’une crise en demandant la
démission de Selmayr? Personne ne peut prédire l’issue
des votes, vu la colère et l’indignation que cette affaire a
suscitées. Pour l’instant,
Juncker ne peut compter, de
façon absolument certaine,
que sur le soutien, au sein
du PPE – le premier groupe
de l’Assemblée (219 sièges)–
de la CDU-CSU allemande,
des Autrichiens de l’OVP et
du PP espagnol, soit 56 voix
sur 751… Sans aller jusqu’à un
vote contre Selmayr, une partie du PPE pourrait s’absenter
lors du vote, ce qui reviendrait au même.
Chez les socialistes, la division, c’est habituel, est forte.
Les Français, les démocrates
italiens, les Néerlandais et les
Belges (50 députés) veulent le
départ de Selmayr. Le Parti
socialiste ouvrier espagnol (14), lui, le soutient
parce qu’il ferme les yeux sur
la crise catalane. Les autres
hésitent, à l’image des Allemands (27) qui sont en colère
contre les mauvaises manières de leur compatriote, qui,
de plus, doit toute sa carrière
à la CDU.
Les Verts, une grande partie
du groupe libéral, les eurosceptiques et les europhobes
sont déterminés à faire le ménage. Autant dire qu’il existe
sur le papier une nette majorité en faveur de la démission
de Selmayr. «S’il s’en sort, ce
sera de justesse, ce qui sera
tout aussi terrible, car pour la
première fois dans l’histoire
européenne, un haut fonctionnaire de la Commission aura
réussi l’exploit de susciter un
vote de défiance contre lui
d’une moitié du Parlement !
Franchement, il devrait d’ores
et déjà avoir démissionné
pour sauver ce qu’il y a à sauver», juge un haut fonctionnaire du Parlement. •
au monde) de la province
d’Alberta à la Colombie-Britannique, devrait être prolongé jusqu’à la côte Pacifique
afin de faciliter les exportations. Seulement, la Colombie-Britannique s’oppose au
projet par peur des dégâts environnementaux et humains
causés par de possibles fuites.
Trudeau, qui a choisi le camp
de l’industrie pétrolière, fait
pression sur la province pour
qu’elle accepte le projet. Un
choix qui éloigne définitivement le Canada de ses objectifs de réduction des gaz à effet de serre (GES) fixés dans le
cadre de l’accord de Paris sur
le climat. Un rapport publié
fin mars précise que le Canada devrait rater ce but de
«près de 20%».
AUDE MASSIOT
REUTERS
AFP
Disparition Le cinéaste italien
Vittorio Taviani laisse son frère
accueille
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
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Libération Lundi 16 Avril 2018
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Les occupants expulsés de la zone à défendre avaient appelé
à un rassemblement pacifique dimanche pour reconstruire ce qui
avait été détruit ces derniers jours par les forces de l’ordre.
Les sympathisants ont afflué de toutes parts, gonflés à bloc.
Par
PIERRE-HENRI ALLAIN
Envoyé spécial
à Notre-Dame-des-Landes
Photo CYRIL ZANNETTACCI
L
e rassemblement de soutien à
la «zone à défendre» de NotreDame-des-Landes aura finalement eu lieu. Dans la douleur, après
des heures de marche pour certains,
mais il aura eu lieu. A la mi-journée
plusieurs milliers de personnes
éparpillées en différents points du
bocage ont sorti leurs Tupperware et
ont mangé leurs salades de légumes
dans les prairies couvertes de pissenlits ou sur les billes de bois d’une
scierie, pour le pique-nique annoncé. Le tout au son d’une harpe ou
d’une cornemuse le temps d’une
bourrée improvisée. Au lieu-dit Bellevue, où s’alignent des bâtiments
estampillés «fromagerie», «boulangerie», «bazar», un point info a dirigé
les flots de marcheurs, de tous âges
et de toutes conditions sociales
(agent immobilier, fonctionnaire,
enseignant) affluant vers les points
accessibles.
«RAGE»
Au lieu-dit Wardine, les zadistes ont
servi verres de vin ou de cidre pour
l’apéritif. Michel, agriculteur
de 62 ans, venu avec trois copains
du Loir-et-Cher, a répondu à l’appel.
«Quand on est agriculteur, on ne
peut pas être insensible à ce qui se
passe ici, dit-il, en mâchouillant un
sandwich. C’est un endroit assez magique. On y mène des expériences très
riches. Et quand on a vu comment on
a bousculé la vie des gens, comment
on a détruit une ferme qui était en
train de se déclarer, c’est insupporta-
MACRON : «LA COLÈRE DES
ZADISTES N’EST PAS LÉGITIME»
A ce qu’il a illico qualifié de «question orientée» d’Edwy Plenel sur la
convergence des luttes (cheminots, NDDL, étudiants, hôpitaux…),
le Président, fébrile et sur la défensive, a distingué les «colères
légitimes correspondant à des réformes en cours» de celle des
zadistes. «A Notre-Dame-des-Landes, il y a une décision qui a été
prise, qui n’était pas mon inclination initiale. Vous me parlez d’une
colère ? Mais la colère de qui ? Des gens qui depuis des années
bloquaient un endroit où on devait construire un aéroport qu’on
ne construit pas, et qui aujourd’hui viennent continuer à
protester ? Je considère que celle-là, elle n’est pas légitime. Et
donc elle n’a rien à voir avec celle des cheminots, elle est liée à
une décision, oui, parce qu’il y a des gens qui n’aiment plus l’ordre
républicain, moi je considère qu’il est juste et qu’il protège nos
concitoyens les plus modestes.»
ble.» Amandine, maraîchère
de 29 ans, abonde: «Quand j’ai vu la
répression qu’il y avait ici, ça m’a
mise hors de moi. On parle de violence, mais quand on détruit ton jardin, ta maison, on peut comprendre
qu’on ait la rage.»
Dès les premières heures de la matinée, tandis que le vrombissement
de l’hélicoptère de la gendarmerie
reprenait ses rondes, les choses
s’annonçaient pourtant sous les
plus mauvais auspices. Les gendarmes mobiles ont en effet dégagé la
départementale 81, coupant la ZAD
en deux et interdisant tout accès au
lieu de rendez-vous initialement
prévu. Dans le même temps, il était
question d’interpellations aux
Fosses noires situées au cœur de la
zone. Objectif de ce nouveau déploiement de forces : empêcher la
reconstruction des habitations détruites et maintenir les routes dégagées. Du coup, les hostilités se sont
déplacées vers l’ouest, non loin du
lieu-dit Wardine, aux accès défendus par une barricade de tôles et de
voitures calcinées, surmontée d’un
mirador fait de bric et de broc.
En fin de matinée, alors que les premiers groupes venus soutenir la
ZAD affluaient dans la prairie attenante, les échanges de jets de pierres, de cocktails incendiaires et de
grenades lacrymogènes et dispersantes éclataient. «Ils veulent empêcher toute reconstruction mais cette
histoire militaire est sans issue, estime Eneko, 61 ans, venu du Pays
basque avec sa compagne, tous
deux à l’abri dans une vaste grange
d’argile et de paille en construction.
Comment peut-on contrôler toute
cette zone? Il faudrait des centaines
de gendarmes en permanence avec
des cahutes pour contrôler les allées
et venues. Cela n’a pas de sens.» Sur
la prairie, tandis que fusent à la lisière des sous-bois des feux d’artifice
tirés par les zadistes, Romuald,
grand brun de 46 ans, ouvrier en bâtiment, brandit une pancarte «La
ZAD c’est l’avenir, la ZAD c’est la vie»
au bout d’une tige de bambou, des
«feuilles de plantain mâchées» en
guise de bouchons d’oreille pour se
protéger des grenades assourdissantes. Au lieu-dit Bellevue, où se retrouvent les familles, un gamin tire
son père par le bras: «Dis papa, la
guerre, c’est comme ça?»
BINIOUS
A la mi-journée, alors que la foule
s’était rapprochée à quelques mètres à peine des gendarmes mobiles
en frappant des mains, une trêve
était négociée entre Alexandre, zadiste de 85 ans, et un officier.
Difficile aujourd’hui de prévoir la
suite des événements. Si l’Acipa, association historique de défense de
la ZAD, appelle au dialogue, la plupart des zadistes sont franchement
hostiles aux propositions de la préfète Nicole Klein, qui a fixé jusqu’au 23 avril –un délai impossible
selon un agriculteur de la ZAD– la
date limite pour présenter des projets et se régulariser à l’aide de «formulaires simplifiés». «Après la destruction de la “ferme des 100 Noms”
et tout ce qu’on a subi, comment
avoir confiance? s’interroge Sarah.
Tous les jours, on est passé tout près
d’une catastrophe. Quand on nous
demande de monter des projets agricoles individuels et non collectifs,
c’est aller à l’encontre de tout ce qui
fait notre vie, la solidarité, l’entraide, avec des agriculteurs, mais
aussi des artisans, des boulangers,
des gens qui s’occupent de la gestion
des haies et des forêts.»
En soirée, une charpente entourée
d’un grand cercle de bâtons plantés
dans le sol a été symboliquement
dressée dans la prairie près de laquelle ont eu lieu les heurts de ce
midi. Plus tard, un peu plus loin,
dans un champ près de la D81, une
scène hallucinante comme seule la
ZAD peut en produire. Là, aux sons
des binious, des dizaines de manifestants de tous âges sont à quelques centimètres des gendarmes
mobiles qui tiennent leur ligne de
démarcation sur 200 mètres. Un face-à-face non violent et musical. Un
gendarme : «On les laisse danser,
mais pas passer la ligne.» •
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Libération Lundi 16 Avril 2018
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u 11
«Je pensais que c’était
violent, mais pas que
c’était la guerre à ce
point-là. C’est un peu
surréaliste.»
Pascal 47 ans, venu de l’Ardèche
«macroniste», il regrette que les médias ne
l’aident pas «à leur faire comprendre ce qui
se passe ici».
En formation de matelot à Saint-Malo (Ille-etVilaine), Gwenolé, lui, a trépigné toute la semaine –impossible de rater un cours au risque d’être viré– avant de venir. Arrivé samedi
soir en covoiturage, il ne cesse de croiser «des
Néerlandais, Espagnols, Italiens, Belges venus
en renfort» après les expulsions. «Le projet
d’aéroport, c’était déjà une aberration. C’est
gagné, mais maintenant, c’est pas fini. Et c’est
tout aussi important de se battre aujourd’hui,
insiste-t-il. Car depuis, il y a un système qui
s’est mis en place et qu’il faut pérenniser. Les
zadistes ne viennent pas “squatter”, ils viennent vivre autrement.» Pour lui, la découverte
du lieu a été «une vraie baffe, une baffe de solidarité: les gens sont à la fois autonomes et ne
forment qu’un. Dès qu’il y a quelque chose à
faire, un collectif se crée spontanément, tout
le monde s’entraide». Avec des personnes «de
tous horizons sociaux et de tous âges». Comme
Murielle, 58 ans, qui travaille dans la restauration à Nîmes et qui a atterri dans la nuit de
mercredi à jeudi. Ce qu’elle a trouvé sur
la ZAD? «La bonne ambiance, la collectivité,
l’énergie, l’amour, l’humour, l’intelligence des
gens.» Elle assure préférer «être là plutôt que
devant la télé». Ici «je rajeunis, c’est de la dynamite, plus besoin de psy», dit cette senior
qui invite tous «les gens qui se font chier chez
eux à venir».
«Renforts». D’autres sont aussi choqués par
Dimanche à Notre-Dame-des-Landes.
«J’ai vu les expulsions, je me
suis décidée à venir sur la ZAD»
Depuis l’intervention
des forces de police la semaine
dernière, des centaines
de nouvelles personnes ont
découvert la zone à défendre
de Notre-Dame-des-Landes.
I
ls n’étaient jamais venus sur la ZAD. Ils regardaient les choses de loin, suivaient les
événements sur les réseaux sociaux ou
dans les médias, mais n’avaient pas encore
sauté le pas. Ils sont arrivés pour la première
fois cette semaine, souvent après une nuit de
route, choqués par la destruction par les forces de l’ordre d’une trentaine d’habitations
construites par les zadistes. Ils racontent la
découverte d’«un monde parallèle», qui pour
beaucoup dépasse tout ce qu’ils imaginaient.
Telle Chloé, 27 ans, au chômage, qui n’avait rations hyper violentes avec plein de blessés».
«pas eu les couilles de venir» jusqu’à présent. Arrivée samedi soir avec ses amis, elle a été
«Puis j’ai vu les expulsions sur Internet, la po- délogée dimanche matin par les gendarmes
lice virer les gens, je me suis décidée», explique et a dû «courir quatre heures dans les bois»
la jeune fille débarquée samedi, à la veille du pour leur échapper. Ici, elle a croisé «plein de
grand rassemblement de soutien (lire ci-con- profils différents, plein de projets» montés par
tre). Elle dit ne pas comprendes individus qui «pensent
dre que l’Etat veuille détruire TÉMOIGNAGES l’endroit, vraiment». Un moula ZAD, «un truc génial, beau,
vement «plus complexe que ceune étincelle qui vient du cœur, où les gens sont lui des indignados [mouvement citoyen essolidaires, moins égoïstes». Elle a rencontré des pagnol né dans la foulée de la crise de 2008,
personnes «qui ont des projets et qui s’ouvrent ndlr], car ici ils ont construit un lieu de vie,
à plein de choses, qui voient plus loin, et qui un écosystème, basé sur un territoire». Son
comprennent comment fonctionne la nature». ami Florian, 34 ans, artiste plasticien, acquiesce : «C’est imparfait, bien sûr, comme
«Baffe de solidarité». Etudiante en an- tous les projets hétérogènes, mais c’est bourré
thropologie à Paris, Monica, Espagnole d’inventivité, une vraie expérience qui avance
trentenaire, a elle aussi été marquée par les au jour le jour. Je comprends qu’on ait envie
événements du début de semaine, «ces opé- à tout prix de le préserver.» Issu d’une famille
les violences policières, qu’ils découvrent soudain concrètement: «Ça fait un moment que
je m’intéresse à la ZAD. Et puis il y a eu les expulsions. J’ai hésité, et finalement j’ai sauté
dans ma voiture, raconte Pascal, 47 ans, développeur informatique, arrivé mercredi du
Vivarais (Ardèche). Je pensais que c’était violent, mais pas que c’était la guerre à ce point-là.
C’est un peu surréaliste ce qui se passe.» Et de
dénoncer «le double discours du pouvoir, avec
d’un côté des messages d’apaisement, de suspension des expulsions, et de l’autre les charges
des gardes mobiles qui continuent». Jacquou,
lui, a fait la route d’une traite depuis Béziers,
dans la nuit de mercredi à jeudi. «J’étais jamais venu. Mais je trouve dégueulasse de détruire les habitations des gens. J’ai vu l’appel
aux renforts sur les réseaux sociaux et j’ai pas
hésité», explique ce jeune de 24 ans, sans emploi, les yeux encore gonflés de fatigue. Les affrontements avec forces de l’ordre? «C’est hyper violent, les grenades, les charges, mais il
faut absolument tenir l’endroit.»
Même chose pour Nathan, 30 ans: «Ça faisait
un moment que je voulais découvrir la ZAD.
Quand j’ai entendu qu’ils étaient 2 500 gendarmes contre 250 zadistes, j’ai pas hésité, j’ai
voulu rétablir un peu l’équilibre…» Chargé de
fundraising dans le monde associatif, il est
venu «défendre une solidarité non marchande
et le droit à vivre de manière alternative». Car
«il est essentiel dans le monde actuel que cette
alternative existe. C’est ici que s’invente le
monde de demain». La plupart d’entre eux devaient repartir dimanche soir, d’autres prévoient de rester une semaine ou quinze jours.
Voire de ne plus décoller du tout, comme
Pascal: «Quand on voit l’énergie collective qui
se dégage ici, c’est dur de repartir.»
LUC PEILLON
Envoyé spécial à Notre-Dame-des-Landes
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12 u
FRANCE
Uni
v
ersi
t
é
Tolbiac fait ses
nuits debout
Libération Lundi 16 Avril 2018
Des enseignants participant au mouvement donnent des
La fac parisienne est occupée depuis trois semaines par
des étudiants en lutte contre la réforme de l’accès
à l’université. «Libération» a exploré les lieux où, au fil
des AG, les occupants et leurs soutiens essaient d’amplifier
le mouvement. Dehors, les forces de l’ordre guettent.
Par
RAMSÈS KEFI
Photos MARTIN COLOMBET.
HANS LUCAS
U
n jeune homme se souvient de la
soirée de jeudi à la fac de Tolbiac:
les forces de l’ordre en masse
tout près de l’établissement (comme si
un assaut était imminent) et lui, au milieu d’une fanfare (avec son triangle à la
main) solidaire du blocage. Au départ, il
était venu, avec d’autres, répéter quelques morceaux dans un coin de l’université, pour ne pas gêner les riverains qui,
de temps à autre, se plaignent du boucan. Le déroulé des événements a déterminé le reste –se retrouver dehors, en
première ligne, pour faire le nombre.
Quelques minutes avant le face-à-face,
ce trentenaire barbu, fin comme un marathonien, raconte qu’un type au visage
masqué s’est mis à causer près de lui
comme un fantassin dans une tranchée.
«Une dernière cigarette?»
La police s’est finalement dispersée aux
alentours de minuit, après un afflux
d’étudiants, de militants, de cheminots
et de quidams –on parle d’un millier de
personnes au total – venus pour faire
barrage à la menace d’évacuation. Il paraît que la musique adoucit les mœurs.
Le joueur de triangle au menton fourni
parle de Nuit debout (2016), où il a taquiné les instruments, comme d’un labo
sous-estimé où des connexions solides
et durables se sont faites pour préparer
les luttes sociales d’après, dont celles de
maintenant.
MIETTES
Tolbiac : une fac occupée depuis le
26 mars – pour protester contre la réforme des universités–, que des non-ini-
«On peut se prendre
la tête une demiheure, mais […] se
retrouver sur nos
points communs.»
Alexis étudiant à Tolbiac,
vendredi
tiés visitent en traînant le pas, comme
dans un vernissage, et en se rancardant
sur le déroulé des assemblées générales
et des commissions quotidiennes. Il y a
ce Suisse aux cheveux blancs dont la binouze s’est renversée dans la poche, ce
grand chauve évoquant une grève dans
un petit hôpital voisin, et Ana, une sexagénaire, devisant sur la théorie de la décroissance avec un garçon à la peau de
bébé. Et puis il y a les acteurs, soit une
tripotée d’étudiants qui découvrent les
mobilisations collectives aux côtés
d’autres aux idéologies variées, lesquelles vont du Nouveau Parti anticapitaliste
(NPA) à l’anarchisme, en passant par Génération·s de Benoît Hamon et La France
insoumise de François Ruffin.
A l’intérieur, les murs ressemblent à un
vieux corps entièrement tatoué. Ici, un
dessin de Bart Simpson montrant son
cul et là des maximes sublimant la révolution. Au vrai, les étudiants arpentent
le bâtiment sans trop se soucier de qui
les observe et qui les écoute : derrière
une porte, une jeune fille issue d’un milieu aisé évoque des méthodes alternatives d’éducation et devant un lll
A Tolbiac vendredi. Tout le monde ou presque est libre de
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Libération Lundi 16 Avril 2018
cours avec la lutte comme thématique sous-jacente.
circuler dans l’établissement.
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lll
bureau vide, un type masqué
dégoupille sévère parce que des bordéliques laissent tomber des miettes
dans les locaux. Il y a un règlement, évolutif, mais surtout limité: les manifestations dans un lieu ouvert – tout le
monde est libre ou presque de circuler–
attirent des profils qui se foutent des
causes et des mots d’ordre en long et en
large. Encore plus de quelques miettes
dispersées sur le sol.
Dans la cuisine aménagée – garnie par
les dons et les maraudes–, un agent de
sécurité se prépare un casse-croûte à la
confiture. Ses collègues et lui arpentent
les couloirs avec parkas d’entreprise et
talkie-walkie. Ils n’interviennent sur
rien et s’assoient de temps à autre dans
un coin pour avoir une vue d’ensemble.
C’est juste une présence, qui rappelle
que Tolbiac a un proprio.
A l’entrée, un grand gaillard de noir vêtu,
cheveux longs et large gabardine, regrette l’irruption dans la lutte d’une histoire d’animal : un chien (du nom de
Guevara) starifié par des occupants (lors
une conférence de presse satirique en vidéo) qui a plus d’abonnés sur son
compte Twitter que celui rapportant
l’actualité de Tolbiac. Il y voit une invisibilisation des luttes, encouragée par des
journalistes dont la présence est tolérée
sous certaines conditions (lire ci-dessous). «A la télévision, Emmanuel Macron a simplement parlé de diplômes en
chocolat. Et donc éludé le cœur du problème», poursuit l’étudiant en noir. La
réforme des universités ? La sélection
pour y entrer? Le désarroi des profs et
des chercheurs ? Le garçon à la gabardine ramène cela à une dimension globale. En somme: rien ne différencie un
cheminot d’un étudiant en sciences humaines puisque les deux pourraient bien
finir à terre si le gouvernement l’emportait. Son hypothèse: «L’accumulation de
mesures injustes favorise la convergence
des luttes.» Mercredi, la présidence de
Tolbiac avait appelé la police au secours
pour mettre fin à l’occupation. En vain.
Des professeurs engagés dans le mouvement dispensent des cours (avec la lutte
comme thématique sous-jacente), dans
un monde parallèle plus ou moins fantasmé et caricaturé à l’extérieur. Celui-ci
est décrit par les opposants au blocage
comme une enclave peuplée de feignasses, d’utopistes gauchistes qui en reviendront et de gamins qui mélangent
toutes les causes jusqu’à en faire un
gueuleton indigeste. Et dépeint par ses
soutiens comme la conséquence logique
d’un besoin urgent d’autres choses, à
commencer par la fin de la mise en concurrence des uns et des autres.
Dans les allées du bâtiment, des bouquins destinés à l’emprunt. Et des érudits rancardés, des tenants du chaos, des
décortiqueurs de thèses philosophiques,
des trombines masquées. Bilal, en première année d’histoire, cite le sociologue Pierre Bourdieu et le rappeur Kery
James pour convaincre un mastérien en
droit. «Le jeune issu d’un établissement
en difficulté sera forcément pénalisé pour
entrer à l’université : c’est l’un des derniers espaces d’égalité.» Issu d’un bac
professionnel, le mastérien lui oppose
qu’il a voté Jean-Luc Mélenchon à la
dernière présidentielle et que l’égalité
restera toujours génératrice de frustrations: «La sélection permet de rehausser
le niveau. C’est une fierté d’être choisi.»
Et: «C’est comme ça, la vie est dure.» Bilal: «Mais c’est toujours pour les mêmes
personnes qu’elle est dure.» Ils reparti-
u 13
ront chacun de leur côté, pas fâchés
pour un sou.
Un amphithéâtre a été aménagé en dortoir pour la cinquantaine de permanents
qui dorment sur zone. Des tours de garde
ont été mis en place la nuit pour éviter le
grabuge ou, pire, un incident majeur.
Des soirées sont organisées, les discussions quant à la suite se poursuivent et
des inconnus aux motivations incertaines – potentiellement dangereux une
fois défoncés– rôdent. C’est tout un boulot de gérer l’ordre et, surtout, tout un
cheminement qui commence par une
question basique dans une microsociété
aux gamberges plurielles: qu’est-ce que
l’ordre? Et quels sont les outils pour le
faire régner en l’état?
POPULARISER LE COMBAT
La police n’est jamais très loin, laissant
planer à tout instant la menace que Tolbiac la rouge se transforme en Tolbiac la
bleue. Vendredi soir, début des vacances
scolaires, elle était à 800 mètres de l’université. Samedi soir, un concert de soutien a été organisé à Tolbiac, à la gloire
des étudiants et des cheminots. Dimanche, il se disait que peut-être, des gens
des Beaux-Arts débarqueraient avec des
artistes, pour repeindre les murs les plus
«dégueulasses».
Tolbiac: un espace où les références à la
ZAD, à Nuit debout et aux manifestations
en marge de la loi travail sont omniprésentes. Alexis, futur diplômé en géographie: «Des leçons du passé ont été retenues, notamment au moment de la loi
travail, où les étudiants restaient sur leurs
désaccords idéologiques. Là, on peut se
prendre la tête une demi-heure, mais rapidement, au regard de l’urgence, se retrouver sur nos points communs.» Il y a
ceux qui parlent volontiers avec l’étranger
en stylo-calepin et d’autres qui vous expliquent cordialement pourquoi ils vous
méprisent. Et puis ceux qui voudraient
transformer Tolbiac en ZAD pour de bon
et ceux qui leur expliquent qu’il est plutôt
urgent de trouver des moyens de populariser le combat à l’extérieur avant l’évacuation inéluctable. Dans les deux cas, ils
sont tous raccords sur un point: le décor
ne doit pas faire oublier le fond, en l’occurrence une société malade. •
MACRON :
«UNE FINALITÉ
DE DÉSORDRE»
Interrogé sur l’intervention des
forces de l’ordre dans les
universités, qualifiée de
«répression» par Edwy Plenel,
Macron a nuancé : «Les étudiants
ont des débats.» Avant de pointer
du doigt ce qu’il considère être
«des groupes politiques» : «Ce que
je constate, c’est que dans toutes
les universités, ou amphis
paralysés et où il y a des violences,
les étudiants sont minoritaires. […]
Il y a des groupes qui mènent un
projet politique qui a une finalité de
désordre.» Sur Tolbiac, il a dit :
«Les forces de l’ordre
n’interviennent pas partout.
Tolbiac est une tour, donc c’est
dangereux de faire intervenir les
forces de l’ordre. C’est pas moi
qui suis en capacité de juger.
C’est le président d’université
avec son indépendance garantie
qui décide.»
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14 u
FRANCE
FRANCK BOUAZIZ,
GURVAN KRISTANADJAJA
et JULIETTE
PIETRASZEWSKI
L
a semaine qui débute promet
d’être dense dans le conflit de
la SNCF. Mardi, l’Assemblée
nationale devrait adopter en première lecture le projet de loi sur la
réforme ferroviaire. Un texte composé d’amendements sur l’ouverture à la concurrence et le changement de statut juridique de
l’entreprise. Pour le reste, et notamment la fin du statut des cheminots,
une loi d’habilitation laissera au
gouvernement la liberté d’agir par
ordonnances. Le même jour, les négociations reprennent au ministère
du Travail avec les organisations
syndicales sur les points encore en
suspens, comme les modalités de la
fin du statut de cheminot. Mercredi,
deux nouveaux jours de grève sont
programmés. Dans ce mouvement
social pour lequel 3 conducteurs de
trains sur 4 en moyenne ne sont pas
à leur poste, Libération a choisi de
donner la parole aux non grévistes
afin de saisir leur regard sur le mouvement social, la réforme de la
SNCF et leurs motivations pour la
poursuite du travail.
Libération Lundi 16 Avril 2018
La notion de maintien du service
public revient fréquemment chez
ces cheminots. «A partir du moment où nous avons des clients, j’estime à titre personnel qu’il faut être
présent pour eux», explique
Sacha (1), cadre à la gare Saint-Lazare. «Je suis entré à la SNCF pour
faire rouler des trains. La grève, ça
n’aide pas les usagers dans leur quotidien», considère Stéphane, embauché il y a deux ans comme conducteur de TER à Marseille. «Je ne
suis pas contre le droit de grève mais
je ne suis pas pour bloquer tout le
pays afin de préserver ses privilèges», considère Mathieu, un cadre
qui ces derniers jours a enfilé un
gilet rouge pour renseigner les
clients en gare. «La pseudo-solution
des rapports de force empêche
d’avancer vers du concret. Je défends
plutôt la négociation et le dialogue
social et ça ne passe pas forcément
par la grève», suggère Thomas un
conducteur de la gare Saint-Lazare.
«Effet de groupe»
Le non-paiement des jours de grève
ne semble pas avoir joué dans la décision de ne pas prendre part au
mouvement. «Je ne me suis même
pas posé la question», résume
André, cadre à la direction des res-
MACRON : «L’ÉTAT REPRENDRA
PROGRESSIVEMENT LA DETTE»
«La SNCF a des besoins financiers de l’ordre de 3 milliards
d’euros par an, dont 1,5 milliard de frais financiers [pour le
paiement des intérêts de la dette]. A partir du 1er janvier 2020,
l’Etat reprendra progressivement la dette. […] Jusqu’où ? Ce
sont les débats avec les organisations syndicales qui le diront.
Il y aura ensuite un temps de débat. Chacun prendra ses
responsabilités là où il est. Est-ce que je peux faire l’économie
de cette réforme ? Non. La clé, c’est qu’on arrive à moderniser
cette entreprise. C’est ainsi qu’on pourra investir. Le cœur de
notre réforme est de faire que l’on puisse rénover la SNCF. On
va demander à l’entreprise de faire un effort de réorganisation.
Je ne veux pas privatiser la SNCF. L’Allemagne qui a conduit
cette réforme a rouvert des petites lignes, cette année.»
sources humaines. «Je pourrais me
le permettre», estime Stéphane le
conducteur marseillais qui constate
néanmoins «que les grévistes considèrent qu’ils se battent également
pour moi et eux vont perdre un tiers
de leur salaire».
Etre non gréviste n’est pas une position des plus confortables. «Il y a
une sorte d’injonction paradoxale de
la part de la direction qui nous dit:
vous faites ce que vous voulez mais
si vous rejoignez la grève, ça se
saura», témoigne André. «Dans ma
région, il y a 95% à 97% de grévistes,
«Moi, je suis
entré à la SNCF
pour faire rouler
des trains»
TÉMOIGNAGES
Alors que le projet de réforme ferroviaire est voté
à l’Assemblée mardi, «Libération» a rencontré
des non-grévistes. Outre la volonté de ne pas
«bloquer» les usagers, ils espèrent que la réforme
insufflera de la «flexibilité» dans les carrières.
l’effet de groupe fait que nous sommes un peu mis à part et ça rend
compliqué toute discussion», relève,
un peu dépité, Stéphane. Lui
comme ses collègues partagent un
sentiment mitigé à l’égard des principaux points de la réforme du rail
français. Certes ils ne sont pas en
opposition frontale mais n’accordent pas non plus un satisfecit au
texte du gouvernement. «Je soutiens
la disparition du statut. C’est un
frein à la polyvalence et ça nous empêche de sortir de la logique fiche de
poste», détaille Marc, chargé de recrutement en région parisienne,
avant de lâcher : «Mais l’ouverture
à la concurrence, je n’y crois pas».
«Tu démissionnes»
Sentiment différent chez André,
cadre à la DRH au siège social de la
SNCF : «La concurrence, qu’on le
veuille ou non, arrivera en décembre 2019. En revanche, l’entreprise
n’est pas prête: les salariés savent ce
qu’ils vont perdre mais pas ce qu’ils
vont gagner.» Ressenti plus positif
en revanche pour Mathieu: «Peutêtre que l’ouverture à la concurrence permettra de changer les
choses, notamment en matière de
flexibilité.»
Les avis sont plus tranchés sur les
conditions de transfert des cheminots lorsqu’un concurrent aura
récupéré une partie de réseau exploité jusque-là par la SNCF: «J’ai
du mal à imaginer qu’il puisse y
avoir un droit au refus. Soit tu vas
chez le concurrent soit tu déménages
pour aller dans un service de la SNCF
où on a besoin de toi, sinon tu démissionnes», assène Marc, le chargé de
recrutement. A Marseille, Stéphane
imagine un alignement vers le haut
pour tous les salariés du secteur ferroviaire: «Je ne trouve pas normal
d’avoir des conditions de travail plus
favorables qu’un collègue d’une boîte
privée de fret ferroviaire. Il faut que
nous nous battions pour une convention collective protectrice.»
Tous les non-grévistes interrogés se
retrouvent néanmoins pour condamner le «SNCF bashing» qui a
prévalu au moment de l’annonce
du projet du gouvernement. «Ça ne
vole pas très haut. J’en suis au
stade où je pense que le gouvernement gère mal le dossier», analyse
André. «Ces critiques sur la SNCF
masquent une réalité plus profonde:
la France déteste ses fonctionnaires», regrette Marc. •
(1) Tous les prénoms ont été modifiés.
A Marseille, le 2 avril, au premier
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Libération Lundi 16 Avril 2018
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La SNCF à la
traîne? Une
étude remet
les pendules
à l’heure
Fréquentation passagers, volume
de fret, qualité de service,
sécurité… Le cabinet de conseil
Boston Consulting Group place
la SNCF dans le peloton de tête
européen des opérateurs du rail.
E
jour de grève contre la réforme du ferroviaire. PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
n ces temps de SNCF-bashing où il est de
bon ton de fustiger le manque de compétitivité du transporteur ferroviaire français,
un rapport du Boston Consulting Group (BCG)
vient singulièrement nuancer ces critiques. Ce
cabinet de conseil, pas franchement subversif,
travaille habituellement pour les grandes entreprises, auxquelles il dispense ses vues stratégiques ou encore des modèles de réorganisation.
Mais il publie aussi, tous les deux ans, un classement européen des performances des opérateurs
du rail. Trois critères sont pris en compte : l’utilisation du réseau –tant pour les trafics passagers
que marchandises, la qualité de service et la sécurité. Ils permettent ainsi au BCG d’évaluer les
chemins de fer de 24 Etats de l’Union européenne, auxquels s’ajoute la Suisse. Pour chacun
d’entre eux, une série de notes, comprises entre
0 et 10, permet de distinguer points forts et
points faibles.
Or, dans le dernier classement (réalisé en
avril 2017), dont le podium est constitué de la
Suisse, du Danemark et de la Finlande, la France
se situe en septième position (sur 25) grâce aux
performances de la SNCF, à trois places de l’Allemagne. En revanche, le Royaume-Uni et l’Italie
pointent en huitième et quinzième position.
Quant à l’Espagne, bien que dotée d’un réseau
à grande vitesse plus important que la France,
elle ne figure qu’à la onzième place, en raison du
faible nombre de voyageurs et d’un volume insuffisant de marchandises. En outre, la SNCF obtient une meilleure note que la Deutsche Bahn
sur la qualité de service et la sécurité.
En revanche, elle est distancée pour ce qui est de
la fréquentation des lignes. Une moindre performance liée cependant à l’organisation territoriale
de la France, où les villes petites et moyennes,
plus nombreuses qu’outre-Rhin, engendrent naturellement des liaisons où les voyageurs ne se
bousculent pas. Le prix à payer pour l’aménagement du territoire.
L’étude du BCG souligne que les Etats dotés d’un
réseau important (plus de 15 000 km) ont tendance à voir leurs performances décliner, alors
que ceux dotés de moins de 6000km de voies affichent de bons résultats. Leurs coûts d’entretien
sont en général proportionnellement moins élevés. C’est le cas de la Suisse, du Danemark et de
la Finlande. En tenant compte de cet ajustement,
les chemins de fer français grimpent sur la
deuxième marche du podium des grands Etats
derrière leurs homologues allemands. Pas si mal
pour une entreprise dont le Premier ministre,
Edouard Philippe, disait, le 26 février que «la situation est alarmante, pour ne pas dire intenable.
Les Français, qu’ils prennent ou non le train,
paient de plus en plus cher, pour un service qui
marche de moins en moins bien».
F.Bz
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16 u
FRANCE
Libération Lundi 16 Avril 2018
LIBÉ.FR
Disparition de Jean-Claude
Malgoire, chef découvreur
Le chef d’orchestre français, hautboïste, musicologue et spécialiste de la musique baroque, est mort à 77 ans dans la nuit de vendredi à samedi. Extraordinairement actif tant au disque que sur
scène, Malgoire a surtout inlassablement exhumé et
fait connaître des œuvres et des auteurs jadis enfouis
du répertoire. PHOTO AFP
LREM: contre la loi
asile et immigration, le
groupe gronde toujours
confiance en la majorité qui février, est parmi les plus
saura […] faire preuve de res- remontés contre le projet de
ponsabilité». Alors que depuis loi et prévoit de voter contre:
le début de la législature, les «Je ne suis pas là pour obtemdivergences se sont tranchées pérer ni pour provoquer.
dans le huis-clos des réunions J’utilise mon droit d’amendede groupe, cette fois, une ment pour faire entendre la
frange de macronistes ex- voix de ceux qui pensent que
prime ouvertement ses réser- le texte n’est pas bon.» Ancien
ves et ne manquera pas de le socialiste qui s’était opposé,
faire à nouveau en séance sous le quinquennat Hol(lire le portrait page 30).
lande, à la déchéance de naL’avertissement lancé par tionalité, il estime que le proRichard Ferrand, mardi, ne jet de loi de Collomb «est du
Par
semble donc pas avoir dis- même acabit» et déplore que
LAURE EQUY
suadé les députés réfrac- «nous n’assum[i]ons plus
taires. Agacé par le débat en notre tradition d’accueil».
a discussion s’ouvre, ce commission des lois début Beaucoup plus mesuré, son
lundi soir dans l’hémi- avril, où déjà les désaccords collègue Matthieu Orphelin
cycle, sur le projet de s’étaient étalés au grand jour, souligne que des avancées
loi sur l’asile et l’immigra- le président du
ont été obtenues
L’HISTOIRE par LREM en
tion. Mais les députés de groupe LREM a
La République en marche ne brandi la mecommission, noDU JOUR
sont toujours pas au pas. nace de sanctamment l’excluAprès plus de trois mois de tions, se disant prêt «à casser sion de la liste des «pays
discussions internes et de des œufs s’il le faut». «Si d’origine sûrs» des Etats qui
rencontres en petit comité certains préfèrent devenir pénalisent l’homosexualité,
avec Gérard Collomb –qui dit autoentrepreneurs», il existe ou la préparation d’un «plan
avoir reçu plus de 200 dépu- «un statut de non-inscrit» d’action sur les migrations clités, tous bords confondus –, à l’Assemblée nationale.
matiques» chères à l’écolole groupe majoritaire est loin
giste. Néanmoins, «compte
d’avoir réussi à convaincre «Difficile». «Indifférent» au tenu de l’état d’arrivée de ce
les plus inquiets, dans ses recadrage, Jean-Michel Clé- texte, trop loin de [son] parrangs, qu’un équilibre a été ment assure pourtant que «ce cours, de [ses] convictions»,
trouvé entre «exigence d’effi- n’est pas sous la menace qu’on Orphelin a annoncé, vencacité et volonté d’humanité». [le] fera changer d’avis». Le dredi dans un communiqué,
Se félicitant pourtant de cette député LREM, qui a mené avoir pris «la décision difficile
«intense concertation», le mi- avec quelques-uns de ses col- de ne pas voter pour». Parmi
nistre de l’Intérieur assure, lègues des auditions sur le la quinzaine de députés
dans le JDD, avoir «toute sujet de l’immigration dès soucieux d’infléchir le texte,
d’autres, sans avoir encore
arrêté leur décision, devraient se diriger également
vers une abstention.
Si la majorité a obtenu quelAu moins 2 000 personnes ont manifesté dimanche
ques ajustements en commisaprès-midi à Paris, entre l’Assemblée et le Sénat,
sion, le ministre de l’Intécontre le projet de loi asile et immigration. A une
rieur, qui se défend de
extrémité d’une large banderole «liberté de
tomber dans le «tout réprescirculation, retrait de la loi Collomb», Louis, un élève
sif», a tenu la bride conceravocat de 25 ans, membre du Gisti (Groupe
nant les dispositions les plus
d’information et soutien des immigrés), juge qu’il est
dures: la durée maximale de
«important de montrer qu’une partie de la société
rétention n’atteindra pas cent
civile est unie contre cette loi». Cécile, enseignante
trente-cinq jours dans cerde 36 ans engagée dans la distribution de petitstains cas, comme le voulait le
déjeuners aux migrants, est là pour «rappeler les
gouvernement, mais sera
députés à leurs responsabilités d’élus et à Macron
quand même doublée,
qu’il a été élu contre le Front national. Or la politique
de quarante-cinq à quatred’asile et d’immigration se durcit». Abraham, un
vingt-dix jours. Et pour les
demandeur d’asile ivoirien, brandit une pancarte :
déboutés de leur demande
«Je suis pas venu en France pour souffrir, OK ?»
d’asile, le délai d’appel est
KIM HULLOT-GUIOT
Tandis que les
débats s’ouvrent ce
lundi à l’Assemblée
nationale, des
députés de la
majorité refusent
de voter pour
le texte, malgré
les concertations
organisées par
Gérard Collomb.
L
LA RUE MET LA PRESSION
Gérard Collomb, le 24 janvier à l’Assemblée nationale, PHOTO JACQUES DEMARTHON. AFP
raccourci d’un mois à deux
semaines. L’usage de la
«vidéoaudience» est généralisé, même si la majorité l’a
assorti de conditions.
«Gênant». Cette semaine, le
débat en séance devrait faire
évoluer le texte sur deux sujets: la réécriture des poursuites pour «délit de solidarité»
touchant les personnes venant en aide aux migrants, et
l’ajout de mesures issues
du rapport sur l’intégration
d’Aurélien Taché (LREM),
comme l’autorisation de travailler six mois après le dépôt
d’une demande d’asile. Mais
pas question pour Collomb
d’interdire la rétention, dans
le cas d’une décision d’éloignement, de familles avec des
mineurs, ce que demandaient
la gauche mais aussi des députés Modem et LREM.
Pour certains, ces rares
concessions ne suffisent pas
à rééquilibrer le projet de loi.
Ils ont redéposé plus d’une
trentaine d’amendements
hors de ceux officiellement
tamponnés par LREM, parfois pour plaider la suppression de mesures emblématiques. Une manière de
revenir à la charge que ne
goûtent guère leurs camarades LREM. «Quand on n’a pas
réussi à convaincre en réunion de groupe, on n’a pas
réussi», s’était agacé Ferrand.
«Je ne suis pas opposé à des
expressions individuelles,
mais dès lors qu’ils connaissent la réponse du ministre et
la position majoritaire du
groupe, je leur dis “interrogez-
vous sur le sens à donner à la
poursuite d’une démarche que
vous savez vouée à l’échec”»,
avertit Florent Boudié, chef
de file LREM sur le texte.
Pour Marie Guévenoux
(LREM), fervente défenseuse
du projet de loi, «ce n’est pas
tant gênant pour nous que
pour eux. A un moment, l’opposition va leur demander :
“Où vous situez-vous ?”» Ce
que La France insoumise n’a
pas manqué de faire, proposant des «amendements
transpartisans», en vain.
Le vote final aura lieu dans
la foulée du débat, probablement vendredi prochain,
dans la soirée. Un bon
alibi pour des députés gênés
aux entournures mais
«contraints» de rentrer en
circonscription. •
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Libération Lundi 16 Avril 2018
u 17
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LIBÉ.FR
A Marseille, une manif laboratoire de la convergence des
luttes Samedi, près de 50 000 person-
nes, selon les organisateurs, ont répondu à l’appel d’une
quinzaine d’organisations syndicales, associations et partis
politiques, dont La France insoumise, pour dire «stop à
Macron». Parmi elles, le député marseillais Jean-Luc Mélenchon, accueilli avec bienveillance par la foule. Reportage
à lire sur Libération.fr. PHOTO PATRICK GHERDOUSSI. DIVERGENCE
Manifestation Dix-sept personnes
toujours en garde à vue à Montpellier
Estrosi fait entrer la police à l’école
Christian Estrosi est monsieur «première fois» sur tous
les sujets de sécurité depuis
l’attentat du 14 Juillet. Surtout lorsqu’il s’agit des écoles.
Vendredi, le maire LR de Nice
a lancé sa nouvelle expérimentation. Des policiers entreront dans trois groupes
scolaires de la ville dès ce
lundi et y resteront trois
mois. «Aujourd’hui, en tête de
liste des cibles de Daech, il y a
les enfants et les écoles, affirme Estrosi. Ne pas admettre le principe de sanctuariser
une école serait aller à l’encontre du bon sens.» Chaque
policier affecté à un établissement sera non armé et disposera d’un bureau. Le matin, ils effectueront des
rondes et contrôleront les accès. Occasionnellement, ils
mèneront les exercices de sécurité et entreront en classe
pour la prévention en matière de sécurité routière, de
délinquance, de danger sur
Internet, de harcèlement,
d’égalité femVU DE
mes-hommes.
Le syndicat enseignant Snuipp 06 dénonce
une surenchère sécuritaire.
«On a toujours été opposé
parce qu’un policier est une cible privilégiée. Aussi, le policier sera en tenue. Ce sera anxiogène pour les enfants, dit
son secrétaire général, Gilles
Jean. C’est encore un effet d’annonce qui va se dégonfler
comme un ballon de baudruche.» C’est que l’expérimentation, qui a été validée par le
ministre de l’Education nationale, n’est pas fidèle à celle an-
noncée en décembre 2016.
Cinq mois après l’attentat sur
la promenade des Anglais,
Estrosi révélait que «chaque
école publique de Nice aura[it]
son policier municipal, en uniforme, armé, qui
NICE gérera[it] toutes
les problématiques de l’école pendant tout le
temps scolaire», écrivait-il sur
Facebook. Si les 130 agents ont
bien été recrutés et formés,
seuls trois, non armés, entreront à l’école. «Je préfère des
policiers armés à des policiers
non armés. Mais je préfère des
policiers non armés à rien du
tout, a soutenu le maire vendredi. Avec ce qu’a subi Nice
comme traumatisme, je préfère en proposer plus. Après, ce
n’est pas le menu imposé, c’est
à la carte. Mais nous aurons
PS Une nouvelle
direction
resserrée
Parcoursup: la ministre
a-t-elle menti?
Le conseil national du
Parti socialiste a approuvé
dimanche sa nouvelle direction, renouvelée, paritaire et resserrée, conformément à l’engagement
du premier secrétaire, Olivier Faure. Ce dernier s’est
entouré d’un secrétariat
national composé de
24 membres, 12 hommes
et 12 femmes (contre 80
dans la précédente direction), à qui il reviendra de
mettre en œuvre les décisions du conseil national
et du bureau national.
Sont désignés porte-parole le député des Landes
Boris Vallaud (également
chargé de l’Europe), âgé
de 42 ans, et Gabrielle Siry
(également chargée de la
formation et du renouvellement), 32 ans. La numéro 2 du parti, chargée
de la coordination, est
l’ancienne députée Corinne Narassiguin, 43 ans,
porte-parole du PS à la fin
du quinquennat Hollande. Rachid Temal,
qu’elle remplace, devient,
lui, secrétaire national
chargé des «relations avec
les partenaires» du PS, où
il travaillera notamment
à «la nouvelle unité des
gauches».
«Aucun candidat à l’université
ne recevra un
“non”. Il aura un
“oui” ou un “oui
si”», affirmait il
y a peu à Libé la
ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal.
C’était le samedi 17 mars,
dans son bureau, rue Descartes. Les élèves venaient d’inscrire leurs vœux dans la toute
nouvelle plateforme Parcoursup, la ministre se voulait
rassurante, rejetant d’un bloc
les critiques de sélection à
l’entrée de l’université (lire
pages 12-13). A la question :
«Vous dites donc qu’il y aura
une place pour chaque élève
qui le souhaite?» Elle répondait: «Oui. C’est l’objectif que
l’on poursuit. Nous travaillons
tous les jours pour ça.»
Nous voici un mois plus tard.
Une fiche technique, publiée
sur le site de la DGesip (une
direction technique du
ministère), montre tout l’inverse. A l’issue de la procédure Parcoursup, le 6 septembre, des élèves «en
attente» pourront recevoir
une «notification de décision
négative induite par l’examen
des candidatures». Ce docu-
REUTERS
ment, révélé
vendredi par
l’agence
de
presse AEF,
prévoit expressément l’hypothèse qu’«au
terme de la
phase principale
de la procédure nationale de
préinscription [6 septembre]
des candidats n’[aient] pas
reçu de “oui” ou de “oui si”
dans une formation qu’ils ont
sollicitée». Dans ce cas, lit-on,
ces candidats «sont informés
qu’il n’a pu être donné une
suite favorable à leur candidature compte tenu du nombre de places disponibles dans
la formation et de leur rang de
classement parmi les candidats retenus».
Interrogé dimanche, le ministère reconnaît que «de
fait, un “en attente” pourra se
transformer en un “non” à
partir du 6 septembre. Ce
sont des décisions constatant
l’impossibilité matérielle à la
fin de la procédure d’accueillir tous les étudiants en
attente.» Et d’insister : «Il
s’agit juste d’anticiper une situation qui va peut être arriver, même si on fait tout pour
qu’elle n’arrive pas.»
MARIE PIQUEMAL
La police a interpellé 51 personnes à Montpellier samedi,
lors de la manif de «convergence des luttes», qui a rassemblé
entre 1 000 et 2 000 personnes. Dix-sept manifestants
étaient encore interrogés dimanche, sur les 43 personnes
placées en garde à vue. Elles avaient été arrêtées pour «violences sur personnes dépositaires de l’ordre public», «dégradations aggravées et/ou participation à un groupement en
vue de commettre des dégradations». La Ligue des droits de
l’homme, dont deux membres ont été arrêtés, a qualifié ces
interpellations, parfois «très violentes», de «pure com».
assumé totalement notre responsabilité.»
Si les conclusions s’avèrent
positives, le dispositif sera
proposé à l’ensemble des
groupes scolaires niçois en
septembre. Mais pas imposé.
Les directions et conseils
d’école concernés seront
consultés. Selon la mairie,
entre 20 et 22 écoles sur 163 se
seraient déjà portées volontaires pour l’expérimentation.
La sécurité s’était déjà invitée
au programme des écoliers
niçois. Depuis 2015, Estrosi a
entre autres installé «pour la
première fois» des «boutons
d’alerte» pour les directeurs
d’école et des caméras en
classe. Des expérimentations
dont le coût s’élève à 15 millions d’euros sur trois ans.
ADÈLE SIFAUT (à Nice)
Patrimoine Vol du reliquaire du cœur
d’Anne de Bretagne à Nantes
Le reliquaire du cœur de l’ancienne reine de France a été
dérobé dans la nuit de vendredi à samedi au musée Dobrée, à Nantes, ville natale de la souveraine morte en 1514.
Le département de Loire-Atlantique, propriétaire du musée, a déploré le vol de cette pièce d’orfèvrerie du XVIe siècle «d’une valeur inestimable». Une statue hindoue dorée
et un ensemble de monnaies d’or ont également été volés,
selon Presse Océan. Le conseil départemental, qui craint
que l’or du précieux écrin ne soit fondu, a déposé plainte.
Une enquête de police a été ouverte.
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18 u
SPORTS
Tout est bon
dans le
Tro Bro Leon
Créé en 1984 par un ancien dessinateur,
ce «Paris-Roubaix breton» avait lieu dimanche.
A la manière de «l’Enfer du Nord», la course
célèbre ici les marins et paysans, passant par
des chemins de pierre et des champs d’échalotes.
Récompense pour le vainqueur: un porcelet.
Libération Lundi 16 Avril 2018
Par
PIERRE CARREY
Envoyé spécial dans le Finistère
Photos VINCENT GOURIOU
Q
ue faire avec le cochon? Chaque
année, c’est la même question
au Tro Bro Leon, une des plus
belles épreuves cyclistes de France, qui
lèche les côtes du Finistère. Le vainqueur reçoit un porcelet. Mignon sur les
photos, pas commode à ranger dans la
valise. S’il n’habite pas trop loin, le coureur embarque l’animal et le confie
aux bons soins d’un copain éleveur.
Les autres abandonnent sur place leur
trophée, qui termine sans suspense en
ragoût (le kig ha farz), repas de fête pour
les organisateurs bénévoles.
Dimanche, Christophe Laporte (Cofidis), qui réside dans le Var, dévisageait
son cochon. Le vainqueur de la 35e édition n’est pas antispéciste mais ennuyé
quand même. Difficile de trancher. Le
Tro Bro Leon est un dilemme en tirebouchon. Pour s’y imposer, il faut naviguer sur 170 kilomètres de bitume et
33 km de chemins en terre, pierre et
poussière (les ribinou), avec départ et
arrivée à Lannilis, au nord de Brest. Le
«Tour du pays du Léon» est parfois taxé
de «Paris-Roubaix breton», les graviers
remplaçant les pavés.
Mais ce serait plutôt l’inverse : ParisRoubaix est un Tro Bro nordiste. Transformé sur le tard en aventure hors cadre
quand l’épreuve bretonne se lance
en 1984, d’emblée avec cette ambition
qu’il faut jeter les vélos sur les voies de
traverse, des bourgs aux labours, entre
deux crucifix. Les deux courses d’un
jour ont quelques traits communs. Les
chutes. Les crevaisons. La mémoire.
«L’Enfer du Nord» se veut porteur des
identités minière et ouvrière quand
«l’Enfer de l’Ouest» rend hommage aux
marins et paysans. En sous-couche,
c’est l’éloge du travail et de la douleur.
«Le Tro Bro Leon est une course particulièrement éprouvante, toujours par àcoups, on ne peut pas se contenter de suivre», déclarait dimanche Christophe
Laporte, en se crachant sur les jambes.
En 1984, Jakez Lamour se souvient
d’avoir couru 200 kilomètres avec une
omoplate fracturée. «Je me suis blessé la
veille mais je voulais absolument être au
départ, raconte l’ancienne gloire de la
Ceinture dorée cycliste léonarde. On savait déjà que ce serait une épreuve unique. Je termine deuxième derrière
Bruno Chemin, un gars qui portait bien
son nom, non?» En 15 participations, Jakez Lamour dit n’avoir jamais chuté,
«mais j’en ai vu se planter dans tous les
coins ! Quand j’ai arrêté le vélo, mon
frère Claude a pris le relais. Une année,
je l’ai retrouvé par terre avec un autre
“gazier” de Cofidis. Je les ai déposés tous
les deux dans le coffre de ma voiture.
Ils étaient tellement râpés que j’ai eu dumal à les sortir et les mettre debout…»
La course se joue au bout du monde ;
le Finistère, extrémité des terres. Mais
elle pourrait en être le centre. L’hélico
siffleur de la télé ou la foule drue, un des
derniers publics de France gourmand de
vélo, ne troublent pas le spectacle. Scène
de travaux aux champs : le bruit vient
des coureurs et de leurs machines, naseaux fumants et cœur qui tambourine,
cris d’insectes quand les pneus écrasent
les cailloux.
LA TERRE VIT
Le Tro Bro Leon est une épreuve élémentaire. Donc celle qui pue le plus :
lisier de porc (vers le kilomètre zéro, proche de Saint-Pabu), fumier de vache (kilomètre 108, vers Lichen), algues pourries (kilomètre 143, à Anteren). Bonnes
puanteurs. De ci, de là, les champs sentent l’acide comme le métal. La terre vit.
Kilomètre 128. Trois laboureurs passent
sans illusion: l’Italien Gianni Marchand
(Cibel), le Belge Kevin de Jonghe et le
champion d’Albanie, Ylber Sefa (Tarteletto). Trois coureurs de troisième division, un sponsor de jus d’orange et un
autre de biscuits, que le peloton laisse
trimer depuis le départ sans même leur
faire croire qu’ils pourront gagner, puisque l’écart reste serré, jamais plus de
huit minutes.
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Libération Lundi 16 Avril 2018
Soudain, le chronomètre indique deux
minutes. La cruauté douce s’inscrit dans
le décor. Un tableau extraordinaire en
bord de plage. Le hameau de Meneham
est le point sublime du parcours. Les
galets sont gros comme des montgolfières, des rochers polis par le vent, qui
tiennent en équilibre les uns sur les
autres comme les pierres d’Asie fixées,
selon la légende, à un cheveu de
Bouddha. Une ancienne demeure de
douanier est taillée dans la paroi. Une
faille pouvait servir de cachette pour
les enfants.
GOÉMON
Mer d’outre-bleu, sable clair comme du
papier : les bouts de nature se clipsent
sous le regard ahuri par cette beauté
loin de tout soupçon. A peine protégés
par le chaos de granit rond, les paysans
ont souffert à Meneham. L’hiver durait
six mois. Ils étaient tantôt pêcheurs,
cultivateurs et ramasseurs de goémon
– pour alimenter les fours à soude,
qui alimentaient ensuite l’industrie
du verre, de la chimie et de la pharmacie.
Tous pauvres. C’est près d’ici qu’est né
Jean-Paul Mellouët, alias «le Druide»,
69 ans, inventeur et organisateur du
Tro Bro Leon. «Quand je suis parti pour
Lannilis, mes parents ont dit : “Tu vas
chez les bourgeois!”» Tête ronde et dure,
cheveux d’argent qui tombent sur les
épaules. «Je ne les ai jamais coupés depuis Mai 68, sauf à l’armée malheureusement», dit-il. Il a pris sa retraite de
dessinateur. C’est lui qui dessinait les
affiches pour la Fédération française de
cyclisme, jusqu’à ce que l’institution
vire cet anar breton pour caser un
homme de marketing. Mellouët continue d’illustrer les réclames du Tro Bro,
des œuvres qui changent chaque année,
avec des emblèmes bretons (des triskells, ce triangle avec des spirales aux
trois pointes, ou bien des cochons) et de
l’action. «Je me demandais si j’allais représenter une chute sur les ribinou,
dit-il. Mais je n’ose pas…» Début des années 80, des âmes bien intentionnées
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lui avaient prédit que sa «coursette» ne
durerait pas bien longtemps, puisqu’aucun coureur ne voudrait y risquer
ses os ou son vélo. Vingt ans plus tard,
il l’inscrit au calendrier professionnel.
«J’ai toujours la même philosophie: faire
connaître le pays du Léon. Une région
sauvage, des gens libres.» Il aurait pu
tout autant organiser des lotos ou des
courses à cloche-pied, pour financer les
Di’wan, les écoles en langue bretonne
où il a scolarisé ses deux fils : «Un truc
de gauchiste, au début.» Mais il opte
pour le cyclisme.
Un champ d’échalotes à Plouguerneau.
Au travers, l’un des plus longs ribinou
de la course : 2 300 mètres. Un chemin
propre, sans rafistolage de sable,
cailloux ou bitume comme sur certaines
routes rapiécées pour tracteurs. Le peloton passe sans casse. L’échalote
monte dans l’air par petites vapeurs.
Personne ne travaille de l’autre côté des
ravins : les Jeunes agriculteurs (une
branche de la FNSEA) se sont alliés au
Tro Bro Leon pour une opération de
promotion. Ce sont eux qui fournissent
les cochons aux vainqueurs. Nouvelle
génération qui se coule dans l’image
«travail» de la précédente, mais se méfie des excès. Laot Majan, 36 ans, précise que «l’épandage du lisier ne se fait
pas directement sur la terre mais sur
Le sens de cette
œuvre: rassembler
le Léon laïc et
pieux, romantique
et rustique, des
villages qui se
jalousent, des
bords de mer qui
fantasment sur la
richesse des bourgs
et vice versa.
l’herbe, pour éviter des écoulements
dans la mer». Les «collègues ostréiculteurs» évitent ainsi de se retrouver avec
le fléau des algues vertes.
Les casiers dorment au fond des abers;
ces sortes de fjords, qui découpent la
côte, sont en réalité des vallées noyées
par la montée des eaux et qui ramènent
des petits bateaux plusieurs dizaines de
kilomètres à l’intérieur des champs.
De la mer qui stagne ou des lacs qui
piquent de sel. C’est là qu’on confond
les sardiniers et les tracteurs; les mouettes suivent le sillage des uns, le sillon
des autres.
CHAPELLE ET USINE À PILONS
On a longtemps dit que le peuple des
abers et de la plage éteignait les phares
de nuit pour précipiter des embarcations contre les récifs et détrousser
les rescapés. Cette légende sauvage des
«naufrageurs» est fausse, insultante
pour des paysans-marins qui partaient
souvent au secours des victimes. Le
Tro Bro Leon frôle une autre légende,
un «pont du diable» qui enjambe
l’Aber-Wrac’h – histoire d’un vieil
homme qui pactise avec le diable, de
vengeance et de morale terrienne
triomphante. Une dernière vision magique de la Bretagne pelée: le château de
Kerouartz accueille la course dans sa
cour. Le peloton passe à deux reprises
dans l’allée. Lande tourmentée. Les chênes ont des ongles fourchus.
Un pan de mur s’est effondré. Est-on
chez Dracula ou Chateaubriand? Cette
architecture du XVIIe siècle semble
conçue pour être hantée. Nous voilà
chez les riches, mais c’est tout le sens de
l’œuvre de Jean-Paul Mellouët: rassembler le Léon laïc et pieux, romantique et
rustique, des villages qui se jalousent,
des bords de mer qui fantasment sur la
richesse des bourgs et vice versa. L’organisateur se transforme en guide: «C’est
une belle région. On perd un degré par
rapport au Sud Finistère, mais ça vaut
le coup de venir en vacances.» A Lannilis, on a remis les cheminées en route.
L’arrivée est jugée entre la chapelle
Saint-Sébastien (1643) et l’usine à pilons
de poulet. Encore raté pour Frederik
Backaert. Le Belge de l’équipe WantyGroupe Gobert avait terminé 2e en 2017,
devancé par le Français Damien
Gaudin.
Il se classe cette année 11e à 16 secondes
du vainqueur. Tristesse : «Dommage,
j’étais venu pour gagner.» Backaert,
28 ans, originaire des monts des
Flandres, travaille encore à la ferme de
ses parents. Il fait la traite après les entraînements. Il dit que le Tro Bro Leon
est une de ses épreuves favorites : «Le
cochon aurait été super bien chez
moi !» •
u 19
Sur les routes
du Finistère,
dimanche.
La 35e édition
du Tro Bro
Leon a été
remportée
par le
Français
Christophe
Laporte.
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
SPORTS
Libération Lundi 16 Avril 2018
LIBÉ.FR
Chronique «Fanzines zone»
Chaque semaine, Libé arpente le microcosme des
sites de qualité semi-pro ou amateurs spécialisés
dans le sport qui essaiment sur Internet. Dans le dixième épisode,
QI Basket, un site sur la NBA qui multiplie analyses et récits
historiques, avec une volonté assumée d’alterner les textes technicotactiques et d’autres, plus littéraires. Les uchronies y tiennent
également une place prépondérante et permettent une immersion
accessible aux novices et stimulante pour les experts. PHOTO AP
James Harden avec le coach des Rockets, Mike D’Antoni, lors d’un match contre les Nuggets, le 25 février à Denver. PHOTO JACK DEMPSEY. AP
«La simplicité et la rapidité des Suns
de 2006 se sont imposées en NBA»
A l’occasion
du début des playoffs, le spécialiste
du basket américain
Lucas Saïdi analyse
la stratégie
novatrice du coach
Mike D’Antoni,
basée sur la vitesse.
Recueilli par
DAMIEN DOLE
O
n avait oublié ce
qu’était l’incertitude
en NBA. Les Golden
State Warriors avaient annihilé ce sentiment depuis que
Kevin Durant, l’ailier inarrêtable, était venu en 2016 se
greffer au meilleur effectif
de basket au monde. Mais le
sport est ce qu’il est. Et avec
un esprit socratique, les
Houston Rockets ont ébranlé
les convictions qu’avaient les
observateurs depuis un an et
demi. Les Texans viennent
de terminer avec le meilleur
bilan de NBA, avec sept
victoires de plus que les
Warriors.
Aux manettes, le coach Mike
D’Antoni. Son plan de jeu ?
Courir, tirer, à 3 points surtout. Le technicien a en fait
peaufiné une stratégie qu’il a
inventée il y a plus de dix ans,
aux Phœnix Suns. Avec Steve
Nash et Boris Diaw notamment, il avait mis en branle
un concept : seven seconds
or less. En gros, l’équipe
avait 7 secondes pour faire la
remise en jeu, passer (un
peu), courir (beaucoup) et
tirer. Le journaliste Jack McCallum a passé la saison 2005-2006 avec l’effectif
des Suns. Il en a tiré un bouquin (07 Seconds or Less), traduit en français chez Mareuil
Editions (les Suns à la vitesse
de la lumière) par Lucas Saïdi. chances de perdre la balle.
Ce dernier, spécialiste de la Et, au contraire, plus on joue
NBA, qui œuvre notamment vite, moins la défense n’aura
dans le podcast de référence la possibilité de se replacer et
l’Echo des pardonc les tirs ne
quets, explique
INTERVIEW seront pas conce que cet
testés. Ce n’est
ouvrage nous dit de la pas révolutionnaire, c’est
révolution opérée par du bon sens paysan.
les Suns et de la NBA A quel point était-ce novad’aujourd’hui, alors que les teur ?
play-offs ont démarré ce Son principe de jeu avait été
week-end.
expérimenté par les Denver
Comment résumer la phi- Nuggets dans les années 80,
losophie de jeu du coach mais ça avait tourné à la masdes Suns en 2006, Mike carade. Ils marquaient énorD’Antoni ?
mément de points mais preSi un mot devait qualifier sa naient surtout des valises.
philosophie de jeu, ce serait C’était ridicule, ils ne savaient
«épuré». Au-delà de vouloir pas défendre. Pour tous les
jouer vite, ce qui caractérise observateurs qui avaient vu
son jeu, c’est le fait de vouloir les Nuggets, voir ces précepjouer simple. Et quand on tes remis au goût du jour renjoue simple, on joue vite. dait sceptique sur le jeu de
D’Antoni l’explique: plus on D’Antoni. C’était totalement
fait de passes, plus on joue en contradiction avec ce qui
compliqué, plus on a de se faisait à l’époque.
Quel était le modèle de jeu
dans les années 2000 ?
C’était celui des équipes que
dirigeait Phil Jackson, les Chicago Bulls de Michael Jordan
ou les Los Angeles Lakers de
Kobe Bryant et Shaquille
O’Neal. Il y avait un plan A, si
ça ne marchait pas, un plan B,
un plan C… C’était quelque
chose de très structuré. Là où
les Phœnix Suns de D’Antoni
n’ont pas beaucoup de combinaisons, de systèmes dessinés
au tableau noir. Il y a juste un
projet de jeu, très simple, très
épuré. Et penser aussi simple,
voire simpliste, on pourrait
dire que c’est très négatif, que
le coach devrait plus penser le
jeu, plus l’organiser. Mais
force est de constater que
dans un sport comme le basket, ce que propose D’Antoni
donne beaucoup de libertés à
ses joueurs: «Je vous donne
un cadre de jeu et dedans, fai-
tes ce que vous voulez. Si je ne
suis pas content, je vous dirai
de faire autre chose.» La possibilité offerte aux joueurs de
prendre des initiatives, ça allait à contre-courant de ce qui
se faisait à l’époque. Et audelà de l’attaque très efficace,
c’est très spectaculaire, donc
agréable à regarder.
Qu’est-ce que les Suns
de 2006 peuvent nous
apprendre des Rockets
de 2018, dirigés eux aussi
par Mike D’Antoni ?
Tous les manques des Suns
à l’époque ont petit à petit été
compensés dans cette équipe
des Rockets. Steve Nash
en 2006, par exemple, peut à
peine se baisser tant il est
fatigué. En 2018, grâce à l’arrivée de Chris Paul, D’Antoni
s’est rendu compte qu’il est
plus facile d’économiser son
leader, James Harden, quand
tu as un deuxième joueur
capable de porter le ballon. Il
a aussi compris que c’est très
bien de développer du jeu
rapide avec beaucoup de
shooteurs, mais que sans un
joueur capable de prendre
beaucoup de rebonds, ça ne
marchera pas. Le pivot des
Rockets, Clint Capela,
apporte cette assise défensive. L’équipe de Houston,
aujourd’hui, ressemble à ce
qu’aurait été l’équipe des
Suns si elle avait été revue,
corrigée avec un peu plus
d’expérience ou de lucidité.
Quelle équipe ressemble le
plus aux Suns de 2006, les
Warriors de 2015 ou les
Rockets de 2018 ?
Les Warriors avant l’arrivée
de Kevin Durant, tout simplement parce qu’il y a Stephen
Curry. Les Rockets de maintenant, même s’ils évoluent
dans un cadre de jeu qui est à
peu près similaire à Phoenix
en 2006, incarnent moins
cette idée de liberté. Contrairement à Stephen Curry, qui
ressemble à ce que pouvaient
être les Suns de cette époque:
on joue à l’instinct, pour le
spectacle, on a envie de bien
jouer et de prouver que ça
peut marcher. Le style que
proposait D’Antoni avec Nash
prédomine en tout cas
aujourd’hui en NBA: la simplicité et la rapidité se sont
imposées. Les Warriors sont
devenus champions en développant ce style, les Rockets
de D’Antoni sont la meilleure
équipe de NBA cette année
en saison régulière. Le temps
lui a donné raison. •
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de valeurs universelles reste une boussole
essentielle.
Laurent Joffrin LIBÉRATION
Livre exigeant, tressé des intuitions et des analyses
de l’auteur, qui se fait le contempteur de l’Occident
Saïd Mahrane LE POINT
frileux.
Il y a dans ce livre plusieurs raisons de ranger, non
pas “l’impossible salut”, mais bien le pessimisme au
magasin des accessoires. François Sureau LA CROIX
%ZIG WSR WSYJÂI MRGSRXIWXEFPI WIW VEGGSYVGMW
percutants, ses digressions sur le déclin de
l’Occident et ses partis pris assumés, L’Empire et
les cinq rois a tout pour ravir les admirateurs de
Marc Semo LE MONDE
Bernard-Henri Lévy.
Ode scintillante de belle culture et de belles
images en défense de la démocratie, de l’Europe
et de l’idéal américain. fVMG0I&SYGLIVL’OPINION
Bernard-Henri LÉVY
pour une discussion avec
Joseph Cohen, Nathan Naccache, Raphael Zagury-Orly
autour de
L’EMPIRE ET LES CINQ ROIS (Grasset)
0INIYHMÿćEZVMPĀþÿĆHIÿćLāþkĀĀL
MAISON DE L’AMÉRIQUE LATINE
Āÿą&SYPIZEVH7EMRX+IVQEMRąăþþą4EVMW
7EPSR&VEWMPME
Entrée sur réservation : www.fondationjudaisme.org/actualites
Copyright Jean Christophe Marmara - Figarophoto
La Fondation du Judaïsme français,
dans le cadre du Séminaire René Cassin, accueille
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22 u
IDÉES/
Libération Lundi 16 Avril 2018
Un nouveau danger
dans nos assiettes ?
Après les effets nocifs
des insecticides et
herbicides utilisés dans
l’agriculture, des
chercheurs dénoncent
dans «Libération»
des produits, les
«SDHI», qui empêchent
le développement des
champignons en
bloquant leur
respiration. Passant
dans la chaîne
alimentaire, ils
pourraient affecter
gravement la santé des
humains.
Par
CORALIE SCHAUB
D
ans la série des dangers des
pesticides pour l’environnement et la santé humaine,
vous aimez l’épisode sur les herbicides (comme le glyphosate, la substance active du Roundup de Monsanto et ses génériques) et celui sur
les insecticides (tels les néonicotinoïdes ou le fipronil «tueurs
d’abeilles»), tous deux loin d’être
achevés? Vous allez adorer celui sur
les fongicides, qui démarre tout
juste. Dans une tribune que nous
publions ce lundi en exclusivité (lire
ci-contre), un collectif de chercheurs, cancérologues, médecins et
toxicologues du CNRS, de l’Inserm
et de l’Inra s’alarment de l’utilisation massive, depuis quelques années, d’une classe de pesticides qui
portent eux aussi un nom à coucher
dehors: les SDHI (inhibiteurs de la
succinate déshydrogénase). Autorisés en Europe à partir de la fin des
années 2000 et fabriqués entre
autres par les grands industriels
(Monsanto, Bayer, Basf, Syngenta,
DuPont, Mitsui et Chemtura AgroSolution), ces fongicides visent à éliminer les champignons et moisissures en agriculture ou sur les
pelouses. Ils sont désormais utilisés
à grande échelle sur nombre de cultures (70% des surfaces traitées de
blé tendre et 80% en orge d’hiver en
2014), y compris sur les fruits
(tomates, raisins, agrumes, fraises).
Résultat, ils finissent dans la terre,
puis dans les eaux, et dans les chaînes alimentaires animales et humaines. Or, leur mode d’action inquiète
les scientifiques signataires de la tribune. Pour schématiser, les SDHI
bloquent la respiration des cellules
des champignons (en inhibant l’activité de l’enzyme SDH, la succinate
déshydrogénase) mais «ils bloquent
aussi très efficacement tant la SDH
des nématodes ou des vers de terre
que la SDH humaine», explique
Alerte scientifique
sur les fongicides
Pierre Rustin, directeur de recherches au CNRS–Inserm, cosignataire
du texte. Le généticien, qui travaille
depuis quarante ans sur les maladies mitochondriales (liées à un
trouble des mitochondries, structures responsables de la production
énergétique des cellules), raconte
être tombé sur le sujet «par un hasard total» en novembre dernier. «Je
faisais une revue de ces maladies, et,
en recherchant s’il y avait des causes
autres que génétiques, je suis tombé
sur ces inhibiteurs de la SDH. Ils bloquent bien la SDH humaine, nous
l’avons testé en laboratoire. Or, nous
savons qu’il est extrêmement dangereux de bloquer cette enzyme.»
Des anomalies de fonctionnement
de la SDH «peuvent entraîner la
mort des cellules en causant de gra-
ves encéphalopathies, ou au contraire une prolifération incontrôlée
des cellules et se trouver à l’origine
de cancers», écrivent les chercheurs. Sans compter d’autres maladies, comme celle de Parkinson
ou la perturbation de la mobilité des
spermatozoïdes… Or, déplore Rustin, la toxicité sur le long terme de
ces molécules fongicides SDHI pour
l’homme n’a pas encore été sérieusement étudiée. Les scientifiques
appellent donc dans Libération à
«suspendre» l’utilisation des SDHI
«tant qu’une véritable estimation
des dangers et des risques n’aura pas
été réalisée par des organismes publics indépendants des industriels
distribuant ces composés et des
agences ayant précédemment donné
les autorisations de la mise sur le
marché».
En France, c’est l’Agence nationale
de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) qui délivre ces autorisations. Contactée par Rustin en
novembre, elle n’a pas eu l’air plus
affolée que cela, rapporte celui-ci,
qui dit avoir a été simplement invité
à éplucher une myriade de documents ayant conduit à approuver
les substances actives des SDHI au
niveau européen (les produits qui
en contiennent sont eux évalués,
autorisés ou interdits dans chaque
pays). «Pour l’instant, l’évaluation
scientifique des risques liés à l’usage
de ces produits, qui prend en compte
le mécanisme d’action, conclut à une
absence de risque inacceptable. Et
nous n’avons pas à ce stade d’élé-
ments pour les interdire ou les suspendre sur la base d’hypothèses tirées de leur mécanisme d’action.
Mais nous prenons toujours très au
sérieux les alertes qui nous sont
adressées par des chercheurs et peuvent nous conduire bien entendu à
réévaluer des produits», assure Gérard Lasfargues, directeur général
en charge des affaires scientifiques
à l’Anses. Il poursuit : «Nous avons
demandé à M. Rustin de nous envoyer ses données, mais nous n’avons
pas reçu d’éléments nouveaux qui
permettraient d’alimenter une réévaluation des risques. Néanmoins,
notre comité d’experts en charge de
l’évaluation des pesticides sera très
intéressé de l’auditionner sur le sujet. Et nous l’avons invité à venir
consulter à l’agence les dossiers
d’évaluation de ces fongicides pour
en discuter de façon très ouverte.»
L’Anses et l’Inra remarquent depuis
plusieurs années que les champignons et moisissures développent
des résistances aux SDHI, de sorte
que «l’efficacité de cette famille de
fongicides est sévèrement affectée».
Potentiellement dangereux et en
plus inefficaces… •
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Libération Lundi 16 Avril 2018
Pas un jour ou presque sans études alarmantes sur
l’impact des pesticides sur la santé humaine et l’effondrement de la biodiversité (insectes, oiseaux…).
Le mot vient de l’anglais «pest» (animal ou plante
«nuisible») et du latin «caedere» (tuer). Désormais
omniprésents dans l’air, l’eau, nos aliments, ces
poisons visent à éliminer «mauvaises herbes» (her-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
bicides), insectes (insecticides), champignons (fongicides), limaces (molluscicides), rongeurs (rodenticides), vers (nématicides) ou corbeaux
(corvicides). Sauf qu’ils affectent aussi d’autres
êtres vivants. Jusqu’ici, ce sont surtout les dangers
des herbicides et insecticides qui ont défrayé la
chronique, en particulier le glyphosate («cancéro-
gène probable» pour l’OMS) et les néonicotinoïdes
«tueurs d’abeilles». Mais les fongicides pourraient
eux aussi s’avérer toxiques au-delà de leur cible :
des scientifiques alertent dans Libération sur les
risques potentiels des SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase), très utilisés en agriculture. C. SC.
Une révolution urgente
semble nécessaire dans l’usage
des antifongiques
Dans une tribune
publiée en exclusivité,
des chercheurs
appellent à suspendre
l’utilisation de ces
produits utilisés dans
l’agriculture tant
qu’une estimation des
dangers pour la santé
n’aura pas été réalisée
par des organismes
publics et indépendants
des industriels.
N
Pulvérisation
sur un champ
d’orge d’un
fongicide. PHOTO
THIRIET. ANDIA
ous sommes un collectif de
chercheurs, cancérologues,
médecins, et toxicologues, du
CNRS, de l’Inserm, de l’Université, et
de l’Inra. Au moment où se multiplient
les communications alarmantes sur
l’effondrement de la biodiversité en
France, en Europe et dans le monde, il
nous paraît urgent d’attirer l’attention
sur les risques potentiels pour la santé
humaine et l’environnement de
l’usage d’une classe de pesticides, les
SDHI (inhibiteurs de la succinate déshydrogénase), désormais utilisés à
grande échelle comme antifongiques
en agriculture. Ces fongicides visent à
détruire les champignons, moisissures
qui se développent sur les végétaux
dans les cultures, les produits de récolte et les fruits. En France ce sont de
l’ordre de 70 % des surfaces de blé tendre et près de 80 % de celles d’orge
d’hiver qui sont traitées par les SDHI
(données de 2014). S’y ajoute le traitement des semences, des fruits (raisins
et des agrumes), mais aussi des pelouses, notamment celles des terrains de
golf.
Les SDHI visent à bloquer une étape clé
de la respiration des champignons,
celle assurée par la succinate déshydrogénase (SDH). Or, les cellules de tous
les êtres vivants respirent. Tous. Depuis les micro-organismes, les champignons, les plantes, les animaux, jusqu’aux hommes. Ce processus essentiel
à la vie est rendu possible grâce à la
présence dans chaque cellule d’«usines
à énergie», les mitochondries. Présentes en grand nombre dans chaque cellule, elles jouent un rôle fondamental
en libérant l’énergie contenue dans nos
aliments (sucres, graisses, protéines)
sous forme de carburant et de chaleur,
à travers la respiration cellulaire. Cette
dernière est assurée par un ensemble
de protéines, les enzymes mitochon-
driales, qui agissent de concert pour assurer une suite de réactions biochimiques. Si l’une de ces enzymes est
défectueuse, la respiration des cellules
se fait moins bien et chez l’homme cela
conduit à l’émergence de nombreuses
maladies, certaines très graves (1).
Dans cette suite de réactions biochimiques, la SDH joue un rôle crucial, et il
est connu depuis longtemps maintenant que des mutations génétiques de
la SDH, entraînant la perte de son activité, sont la cause de maladies humaines. Ces mutations peuvent être d’une
part à l’origine d’encéphalopathies sévères chez de jeunes enfants, la première identifiée en France en 1995 par
une équipe de l’Hôpital Necker (2).
D’autres mutations, identifiées dès
2000 par une équipe américaine (3),
puis une équipe de l’hôpital européen
Georges-Pompidou (4) peuvent entraîner la formation de tumeurs du système nerveux au niveau de la tête ou
du cou, ou encore dans les zones thoraciques, abdominales ou pelviennes. Elles prédisposent en outre à certains
cancers du rein, ou du système digestif (5). Ainsi des anomalies du fonctionnement de la SDH peuvent entraîner la
mort des cellules en causant de graves
encéphalopathies, ou au contraire une
prolifération incontrôlée des cellules,
et se trouver à l’origine de cancers. Des
anomalies de la SDH sont aussi observées dans d’autres maladies humaines,
telles que l’ataxie de Friedreich, le syndrome de Barth, la maladie de Huntington, de Parkinson et certaines asthénozoospermies (perturbation de la
mobilité des spermatozoïdes). Ces données établissent le rôle essentiel de
cette enzyme dans la santé humaine.
u 23
La respiration cellulaire et l’enzyme
SDH, universelles, fonctionnent dans
toutes les espèces vivantes. Comment
ne pas se sentir concernés par la présence des SDHI dans nos assiettes à
travers la contamination des aliments ? Comment de tels pesticides
ont-ils pu être mis sur le marché avec
l’assurance de n’avoir aucun impact
sur la santé humaine, mais aussi sur
l’écosystème tout entier ?
Nos travaux de recherche sur l’enzyme
SDH ont mis en évidence un mécanisme très particulier de dérèglement
cellulaire : le blocage de cette enzyme
conduit à l’accumulation d’une petite
molécule, le succinate. Celui-ci va entraîner à long terme, un changement
de la structure de notre ADN : ce sont
des phénomènes de modifications
épigénétiques (6). Ces anomalies épigénétiques liées au blocage de la SDH
vont déréguler des milliers de gènes,
expliquant la survenue de tumeurs et
cancers, sans pourtant entraîner de
mutations dans les gènes comme c’est
souvent le cas des carcinogènes. Et ces
modifications, contrairement aux mutations, ne sont pas détectées, ni testées, au cours des tests de toxicité conduits avant la mise sur le marché des
pesticides.
En tant que chercheurs et médecins,
nous avons dédié ces deux dernières
décennies à comprendre comment la
perte de fonction de la SDH pouvait
être la cause de ces maladies et à chercher comment traiter les patients.
Pour d’autres, nous consacrons notre
activité de recherche à l’évaluation de
l’impact des polluants environnementaux sur la santé humaine (7).
Ensemble, nous ne pouvons qu’être
Par
DES CHERCHEURS ET DES MÉDECINS
Paule Bénit PhD, ingénieure de recherches IR2 à l’Inserm, Dominique
Chrétien PhD, ingénieur de recherches IR2 à l’Inserm Malgorzata Rak PhD,
chargée de recherches CR1 au CNRS, Manuel Schiff MD, PhD, pédiatre,
maître de conférences des universités, praticien hospitalier APHP, Pierre
Rustin PhD, directeur de recherches CE au CNRS, unité Inserm UMR1141,
(équipe physiopathologie et thérapie des maladies mitochondriales), hôpital
Robert-Debré, université Paris-Diderot, Judith Favier PhD, directrice de
recherches DR2 à l’Inserm, Anne-Paule Gimenez-Roqueplo MD, PhD,
professeure, APHP-Université, unité Inserm UMR970 (équipe
phéochromocytomes et paragangliomes), hôpital européen GeorgesPompidou, université Paris-Descartes, Sylvie Bortoli PhD, ingénieure de
recherches IR1 à l’université, unité universitaire 1124, (équipe toxicologie,
pharmacologie et signalisation cellulaire), université Paris-Descartes,
Laurence Huc PhD, chargée de recherches CR1 Inra, unité Inra – Toxalim
(équipe contaminants et stress cellulaire), université Toulouse-Paul-Sabatier,
alarmé·e·s par l’utilisation à grande
échelle des SDHI dans nos champs.
Les pesticides précédemment utilisés
comme insecticides ou fongicides et
qui visaient la mitochondrie et la respiration ont été graduellement abandonnés, du fait de leur dangerosité, de
leur efficacité réduite et/ou de l’apparition de résistances. Comme substituant, les firmes ont obtenu l’autorisation de proposer les SDHI depuis 2009,
SDHI dont elles se félicitent de la
grande stabilité et persistance dans
l’environnement.
A ce titre, il nous semble pour le moins
étrange qu’aucun des laboratoires de
recherche spécialistes de la SDH dans
les pathologies humaines, n’ait été
consulté. Il est aujourd’hui très difficile d’accéder aux informations ayant
donné lieu aux autorisations de mise
sur le marché pour ces molécules,
mais, à notre connaissance, seuls quelques tests sur la toxicité chez l’humain
ont été réalisés par les firmes elles-mêmes.
Sur la base de nos tout récents résultats (8) et pour ne pas reproduire les erreurs du passé, nous appelons à suspendre l’utilisation tant qu’une
estimation des dangers et des risques
n’aura pas été réalisée par des organismes publics indépendants des
industriels distribuant ces composés
et des agences ayant précédemment
donné les autorisations de mise sur le
marché des SDHI. •
(1) «Genetic and Biochemical Intricacy Shapes Mitochondrial Cytopathies», de Turnbull,
Rustin, in Neurobiol Dis, 12 février 2015, 92,
55-63.
(2) «Mutation of a Nuclear Succinate Dehydrogenase Gene Results in Mitochondrial
Respiratory Chain Deficiency», de Bourgeron,
Rustin, Chrétien… in Nat Genet, octobre 1995,
11(2), 144-149.
(3) «Mutations in SDHD, a Mitochondrial
Complex II Gene, in Hereditary Paraganglioma, de Baysal, Ferrell, Willett-Brozick… in
Science, 4 fév. 2000, 287 (5454), 848-851.
(4) «The R22X Mutation of the SDHD Gene in
Hereditary Paraganglioma Abolishes the Enzymatic Activity of Complex II in the Mitochondrial Respiratory Chain and Activates
the Hypoxia Pathway», de Gimenez-Roqueplo, Favier, Rustin… in Am J Hum Genet,
décembre 2001, 69(6), 1186-1197.
(5) «Defects in Succinate Dehydrogenase in
Gastrointestinal Stromal Tumors Lacking KIT
and PDGFRA Mutations», de Janeway, Kim,
Lodish… in Proc Natl Acad Sci USA,
4 janv. 2011, 108 (1), 314-318.
(6) «SDH Mutations Establish a Hypermethylator Phenotype in Paraganglioma», de
Letouzé, Martinelli, Loriot… in Cancer Cell,
10 juin 2013, 23(6), 739-752.
(7) «The Environmental Carcinogen
Benzo[a]pyrene Induces a Warburg-Like Metabolic Reprogramming Dependent on NHE1
and Associated With Cell Survival» de Hardonniere, Saunier, Lemarié…
in Sci Rep, 4 août 2016, 6, 30776.
(8) «A New Threat Identified in the Use of
SDHIs Pesticides Targeting the Mitochondrial Succinate Dehydrogenase Enzyme», de
Benit, Bortoli, Huc, Schiff, Gimenez-Roqueplo, Rak, Gressens, Favier, Rustin in BioRxiv
289058, doi: https:/doi.org/10.1101/289058
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24 u
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IDÉES/
La langue française vaut
bien un combat judiciaire
L
e 7 septembre, la 1re chambre
de la 5e section du tribunal
administratif de Paris a
rendu un jugement dont on ose espérer qu’il fasse désormais jurisprudence.
A la suite de la plainte d’une association, Francophonie Avenir, la
chambre avait à émettre un arrêt
sur la question suivante : l’université Paris-Sciences-et-Lettres
(PSL), fédération de neuf universités parisiennes, était-elle autorisée
à s’appeler désormais «Research
University» ? Car ce que faisant,
elle violait directement la loi, à savoir celle du 4 août 1994, couramment appelée la «loi Toubon».
Cette dernière dispose en effet, en
son article 14, que «l’emploi d’une
marque de fabrique, de commerce
ou de service constituée d’une expression ou d’un terme étrangers
est interdit aux personnes morales
de droit public dès lors qu’il existe
une expression ou un terme français de même sens». Les juges du
tribunal administratif ont considéré que tel était le cas, l’université
PSL étant un établissement public,
et les termes litigieux ayant assurément des équivalents français.
Ce jugement peut-il exprimer un
changement de paradigme ?
On peut le souhaiter, car, dans les
derniers temps, les plaintes déposées par diverses associations ont
toutes été déboutées, bien que toujours appuyées sur les outils légaux
existant (loi constitutionnelle de
1992, «loi Toubon», disposition
constitutionnelle sur la francophonie communauté, et dispositions
de la loi Fioraso sur l’université),
et lors même que les cas soulevés
étaient de nature analogue à celui
de PSL.
La subtilité qu’il a fallu déployer
pour débouter les plaignants malgré l’évidence de la loi se révèle
dans les trois cas suivants.
1) L’aéroport de Lorraine décide un
jour de prendre la dénomination
de «Lorraine Airport». Une plainte
est déposée devant le tribunal administratif de Metz, par Francophonie Avenir. Le cas est semblable au précédent : l’aéroport est un
établissement public, et il y a bien
des mots français susceptibles de
remplacer les mots anglais. On
s’attendait à ce que le tribunal juge
comme vient de le faire celui de
Paris. Il n’en a rien été. Au contraire, le tribunal de Metz a décidé
que l’association «ne pouvait ester
en justice» (qui, alors ?). Et il a
condamné cette dernière à verser
1 500 euros à l’aéroport lorrain (ladite association a un budget annuel de 2 000 euros). En somme, le
tribunal condamnait l’association
de citoyens à la non-existence juridique et à l’épuisement financier.
Comme s’il fallait la punir de
défendre la langue française !
2) Devant la floraison d’anglicismes dans des noms d’associations
touristiques savoyardes, du type de
Lake Annecy Ski Resorts, La Clusaz
Radikal Mountain et autres Radikal Mountain Junior, l’Association
de défense de la langue française
en pays de Savoie, ne pouvant les
attaquer parce qu’elles sont de statut semi-privé, demande aux juges
administratifs d’annuler les subventions que le département de
Haute-Savoie a prévu de leur ac-
Le français est
la seconde langue
de communication
internationale et
la seconde langue
apprise. «Anglais»
n’est pas
le synonyme
obligatoire
d’«international»,
«français» l’est
également. Si
une université est
internationale, alors
raison de plus pour
y parler, partout,
français.
corder ; l’association demande
aussi, le site internet du même département étant rédigé en français
et en anglais, que le texte, conformément à la loi du 4 août 1994,
fasse l’objet d’une traduction en
une seconde langue. Sur le premier
point, elle est déboutée : selon le
tribunal, les organismes incriminés, même sous tutelle du département, ne le représentent pas, et ne
sont donc pas visés par la loi, les
subventions peuvent être accordées. Sur le second point, elle est
également déboutée. Citons le
point 9 du jugement du tribunal
administratif de Grenoble du 5 octobre 2017 : «Considérant que l’emploi obligatoire de la langue française et l’obligation corrélative de
double traduction pesant spécifiquement sur les personnes publiques et les personnes privées chargées d’une mission de service public
ne concernent pas les sites internet
qui ne peuvent être regardés comme
formant un lieu physiquement
localisé sur le territoire au sens de
l’article 3», «l’association requérante ne peut utilement se prévaloir
des obligations prévues aux articles 3 et 4 de la loi du 4 août 1994
pour demander que le site internet
du département de la Haute-Savoie
soit traduit en au moins deux langues étrangères.» Redoutable dialectique ! Car il s’ensuit que toute
faute, voire tout délit, commis par
le moyen d’un ordinateur échappe
à la loi française, parce qu’on ne
sait pas où est physiquement le
texte qui apparaît sur l’écran !
3) L’Ecole normale supérieure
(ENS) et ses alliés de Polytechnique, de la faculté d’Orsay ont décidé d’offrir une formation diplômante exclusivement en anglais
pour les étudiants du niveau le
plus avancé. Nulle présence d’étudiants étrangers n’est explicitement évoquée, comme l’aurait permis la loi Fioraso sur l’université.
Une plainte est alors déposée par
Avenir de la langue française et
treize autres associations. Elles
s’attendent, légitimement, à être
suivies par les juges du tribunal
administratif. Mais la défense des
trois grandes écoles consiste à invoquer un dispositif du code de
l’Education, de 2016, postérieur
donc à la loi Fioraso, et qui stipule
que peuvent bénéficier de dérogations à l’obligation de faire cours
en français «les établissements dispensant un enseignement à caractère international». Le tribunal a
admis cette défense, et les plaignants furent déboutés. Idem devant la cour administrative d’appel
de Paris. Avenir de la langue française fut finalement condamnée à
payer à l’ENS 1 500 euros de frais
de justice !
Il y a pourtant un jeu sur les mots.
Que ces écoles aient une renommée internationale est une chose,
qu’elles aient un caractère international dans leur recrutement en est
une autre. Surtout, ces établissements seraient-ils réellement
internationaux, pourquoi
devraient-ils établir des cours en
anglais ? Le français est la seconde
langue de communication internationale et la seconde langue
apprise. «Anglais» n’est pas le
synonyme obligatoire d’«international», «français» l’est également.
Si une université est internationale, alors raison de plus pour
y parler, partout, français.
La Cour constitutionnelle italienne a condamné les formations
uniquement en anglais offertes
par l’Istituto politecnico de Turin.
Un jugement qui peut faire jurisprudence. On regrette de ne pas
avoir l’équivalent en France.
Mais un changement de paradigme est possible et, bientôt, il
se peut que les tribunaux défendent le français conformément
aux textes en vigueur et en accord
avec leur esprit, plutôt que de se
perdre en arguties destinées à
protéger les diverses espèces de
contrevenants. •
Par
BERNARD
SERGENT
DR
Après avoir par trois fois débouté
les associations qui réclamaient que
la langue de Molière soit respectée par
les établissements publics, des juges ont
condamné une fédération d’universités
qui entendait se rebaptiser «Research
University». Retour sur les faits.
Historien et archéologue français.
Dernier ouvrage paru :
Dictionnaire critique de
mythologie, coécrit avec JeanLoïc Le Quellec, CNRS Editions.
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MÉDIATIQUES
Par DANIEL
SCHNEIDERMANN
Voyageurs
mécontents:
comment on
les fabrique
Quand les journalistes tweetent
ouvertement à la recherche d’usagers
mécontents, bloqués, «pris en otages»,
et prêts à témoigner…
O
n se demandait où
était la fabrique de
voyageurs mécontents pour reportages télévisés. S’il y avait un gisement quelque part, une
unité centrale de production, ou plutôt des ateliers
artisanaux. Voici quelques
éléments de réponse.
«Journaliste pour CNews, je
cherche une famille dans le
Nord-Pas-de-Calais qui doit
bouleverser son planning
suite à la grève de la SNCF»,
tweete un confrère. Et un
autre, de la Voix du Nord :
«Nous recherchons des étudiants habitant dans le Valenciennois […] et pouvant
être bloqués à cause des grèves SNCF compliquant leurs
voyages et les empêchant de
se rendre à leurs partiels.»
Et encore une autre. «Bonjour, je suis journaliste à
Europe 1. Connaissez-vous
des parents ou grands-parents embêtés pendant les
vacances de Pâques à cause
de la grève?»
Les demandes, ciblées, rappellent irrésistiblement ce
titre du livre de souvenirs
du journaliste britannique
Edward Behr, relatant cette
scène vue, dans une salle
de presse, au Congo : un
jeune confrère déboule en
catastrophe et hurle à la
cantonade : «Y a-t-il quelqu’un qui a été violé et qui
parle anglais ?»
Immédiatement, sur les réseaux sociaux, les journalistes-tweetos sont accusés
de scénariser leurs repor-
tages. Ah ah ! on vous
prend sur le fait: cette foule
quotidienne de témoignages de voyageurs «pris en
otages», elle est donc bidonnée, manipulée ?
Relativisons. Hors guerre
ou catastrophe naturelle
majeure, circonstances
dans lesquelles ils jouissent
d’une certaine liberté de
manœuvre, les reporters de
l’audiovisuel, dans 90% des
cas, ont scénarisé au préalable leurs reportages. Ils
n’enquêtent pas : ils illustrent. Qu’illustrent-ils? Les
fantasmes de leur rédaction
en chef, ses présupposés,
les lubies de l’actionnaire,
les résultats du dernier sondage, tout ce qu’on voudra.
Mais ils illustrent. Trouvemoi des voyageurs mécontents, des automobilistes
furieux de l’augmentation
du prix de l’essence, des
baigneurs heureux de se
tremper en octobre, des retraités floués, des parents
d’élèves favorables (ou opposés) à la réforme des
rythmes scolaires, des agriculteurs surendettés victimes de la sécheresse, le dernier médecin généraliste du
canton qui ne sera pas remplacé, des retraités installés
au Maroc ou au Portugal,
des assujettis à l’ISF smicards, trouve-moi des canards à huit pattes.
Combien de journalistes
rentrent de reportage avec
un angle différent de celui
qu’on leur a assigné au départ ? Combien osent se
u 25
laisser surprendre par le
réel, qui est toujours surprenant ? Sans parler, ensuite, du montage, par lequel un orfèvre peut faire
dire à un témoin l’exact
contraire de ce qu’il a dit.
«Donner la parole» aux
usagers, dans des reportages montés, c’est ne rien
leur donner du tout. C’est
utiliser, instrumentaliser
cette parole. C’est une des
raisons, trop méconnue
sans doute, de la crise des
médias.
Les téléspectateurs veulent-ils qu’on leur délivre
ici un secret? Dans l’ancien
monde, cette chasse aux témoins passait par l’intermédiaire des associations
(de malades d’Asperger, de
contribuables, d’accidentés
de la route, de victimes
d’attentats, d’amateurs de
soldats de plomb, de pratiquants du yoga tantrique).
Dans le cas qui nous occupe, les journalistes chargés de cette feuille de route
se seraient adressés aux associations d’usagers du
train, à charge pour ces
dernières de dénicher le
profil convoité. Et le reportage serait passé, ni vu ni
connu, sauf (pour l’œil
exercé) par une mention ou
une intervention de l’association aidante, à la fin du
sujet, en remerciement.
Dans le nouveau monde,
avec les réseaux sociaux,
cette recherche se déroule
à ciel ouvert. C’est un progrès pour la transparence,
mais un risque pour les
journalistes, dont les ficelles sont ainsi exposées aux
yeux de tous.
Est-ce à dire qu’une recherche «anglée» de témoins
soit illégitime, et forcément
génératrice de manipulation ? Non. La presse a
parfaitement le droit de
chercher des usagers mécontents, si elle souhaite
enquêter sur le mécontentement des usagers. Mais
alors, la solution la plus
honnête serait d’en avertir
les auditeurs et téléspectateurs. Cher public, nous
avons passé une annonce
de recherche de grands-parents perturbés par la grève
des trains pour le premier
week-end des vacances de
printemps, et nous sommes heureux de vous présenter Bernard et Josette,
qui ont eu la gentillesse de
répondre à notre annonce.
Chiche ? •
Les CRS ont-ils le droit
d’intervenir dans
l’enceinte des universités?
Hollande touche-t-il
vraiment 15 000 euros
par mois depuis qu’il
a quitté l’Elysée ?
Est ce que certains
gendarmes sur la ZAD
portaient des brassards
«presse» ?
La charte du Hamas
mentionne-t-elle la
destruction de l’Etat d’Israël?
vous demandez
nous vérifions
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Libération Lundi 16 Avril 2018
Milos Forman,
en 1975,
sur le
tournage de
Vol au-dessus
d’un nid de
coucou.
PHOTO RUE DES
ARCHIVES. BCA
FORMAN
ON THE MOON
Le cinéaste américain né dans
l’ex-Tchécoslovaquie, brillant
représentant de la Nouvelle Vague
tchèque avant de collectionner
les oscars à Hollywood, est mort
vendredi à 86 ans.
Par
MARCOS UZAL
L
orphelins où il étudie, il rencontre
Vaclav Havel, futur dramaturge,
dissident et président de la République, ainsi qu’Ivan Passer, futur réalisateur d’Eclairage intime et de
la Blessure, qui sera son assistant
sur ses premiers films. Forman étudie ensuite à la Famu, l’école supérieure de cinéma de Prague, terreau
de la Nouvelle Vague tchèque, dont
il sera le chef de file.
e cinéaste Milos Forman, né
en 1932 à Caslav, ex-Tchécoslovaquie, est mort ce vendredi 13 avril à l’âge de 86 ans à
Hartford, Etats-Unis, ville du Connecticut où il résidait depuis de
nombreuses années. En cinquantecinq ans, ce réalisateur perfectionniste aura laissé seulement douze
longs métrages qui constituent une ÉNERGIE POPULAIRE
œuvre d’une cohérence sans faux Son premier court métrage, le Conpas et discrètement subversive. Sa cours (1963) est un documentaire
vie aura été marquée par l’histoire sur une audition de jeunes chandu XXe siècle, parfois tragiquement. teurs tentant d’intégrer la troupe
Son œuvre en fut imprégnée, à tra- d’un théâtre musical en vogue. Ce
vers une défense constante des li- film «yéyé» constitue un véritable
bertés individuelles
programme pour celui
face aux autoritaris- DISPARITION qui deviendra, avec les
mes, puritanismes et
magnifiques As de piintolérances qui les oppriment ; que (1963) et les Amours d’une
ainsi que par un humour parfois blonde (1965), le chantre de la jeusarcastique mais jamais cynique.
nesse de son pays, avide de joie et
Son père, juif et résistant, meurt à d’amour dans une société figée et
Auschwitz en 1943; sa mère, l’année étouffante qui commence cepensuivante à Buchenwald. Après la dant à se dégeler au début des anguerre, dans l’établissement pour nées 1960.
En outre, par son principe même,
le Concours affirme d’emblée ce qui
fera la force des films tchèques de
Forman: une dimension documentaire qui passe notamment par une
attention aux visages et aux gestes
d’acteurs non professionnels. A travers des récits simples, aux allures
de chroniques, ses premiers films
s’imprègnent d’une réalité sociale,
d’une énergie populaire et d’une intimité des corps qui n’avaient jusqu’alors pas eu leur place dans le cinéma officiel tchèque. En dépit
d’un ton apparemment léger, l’As de
pique et les Amours d’une blonde
sont empreints d’une sourde tristesse, à l’image du désarroi de leurs
jeunes protagonistes, sans cesse
freinés dans leurs élans par les inhibitions de la génération qui les précède.
Dans Au feu les pompiers (1967)
–film se déroulant entièrement lors
d’un bal de pompiers où rien ne se
passe comme prévu, jusqu’à virer à
la catastrophe–, la satire sociale est
plus évidente. Forman n’a jamais
caché que ces pompiers dépassés
par les événements, méprisant sans
même s’en rendre compte des citoyens qui n’attendent rien d’eux,
étaient une représentation métaphorique des membres du bureau
politique du Parti communiste
tchécoslovaque. Malgré ses accents
burlesques, la noirceur de cette fable politique n’échappera pas à la
censure, qui l’interdira. Malheureusement, le film avait vu juste, et le
pire était à venir. La répression du
Printemps de Prague et l’invasion
du pays par les troupes soviétiques
en août 1968 signifieront la fin des
illusions et des espoirs de cette nou-
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CULTURE/
Les Amours d’une blonde, 1965.
PHOTO 12
Vol au-dessus d’un nid de coucou, 1975. PHOTO 12
Amadeus, 1984. PHOTO 12
Man on the Moon, 1999. PHOTO 12
velle génération que les films de
Forman – contemporains des premiers livres de Milan Kundera (qui
fut son professeur) et des premières
pièces d’Havel –, ont su si bien représenter.
DÉSARROI DES ADULTES
Ne pouvant plus travailler dans son
pays, il s’exile d’abord à Paris avant
de s’installer aux Etats-Unis en 1969
(il deviendra citoyen américain en
1977). Le premier film qu’il réalise
là-bas, Taking Off (1971) –évoquant
le fossé qui sépare des hippies fu-
gueurs et leurs parents huppés –
s’ouvre comme sa période tchèque
avait commencé: par une audition
de chanteurs pop. C’est comme s’il
cherchait à prolonger là-bas l’histoire de la jeunesse qu’il avait filmé
chez lui. Mais, il s’intéresse ici
moins aux adolescents révoltés
qu’au désarroi des adultes face aux
aspirations de leurs enfants. Une façon de se montrer cinglant contre
la société, sans jamais l’être envers
ses personnages : chez lui, l’individu est toujours plus complexe et
touchant que le monde injuste ou
absurde dans lequel il se débat.
Après des années de vaches maigres
pendant lesquelles il refuse des projets qui ne le touchent pas, son film
suivant lui vaut un oscar et lui assure une place solide au sein du cinéma américain. Vol au-dessus d’un
nid de coucou (1975) est l’histoire
d’un homme (Jack Nicholson) qui
se fait interner dans une clinique
psychiatrique pour échapper à la
prison et qui, découvrant la détresse des malades, y fomente une
rébellion. Forman aborde ici des
questions essentielles pour lui: l’op-
pression de l’individu, le rejet de
l’anormalité, l’enfermement, mais
aussi la dimension spectaculaire de
toute révolte. On peut cependant reprocher au film son trait trop épais,
trop démonstratif, inhérent à une
représentation quelque peu théâtrale de la folie. Alors qu’on retrouvait dans Taking Off la construction
libre et débridée des films tchèques,
Vol au-dessus d’un nid de coucou est
aussi l’avènement d’une forme plus
sobre et classique chez le cinéaste.
En 1979, avec son adaptation de
Hair, il propose une sorte de contrechamp à Taking off en se connectant à nouveau à la jeunesse et ses
colères. Mais la célèbre comédie
musicale hippie a déjà douze ans, la
guerre du Vietnam s’est achevée et
le cinéaste est lui-même définitivement passé du côté des parents.
Ainsi, son film est à voir comme une
réinterprétation distanciée de cette
œuvre emblématique de la contreculture américaine, teintée d’une
gravité nouvelle qui prend en
compte toutes les désillusions des
années 1970. D’une certaine façon,
Hair est donc son premier film historique, genre auquel appartiendront tous les suivants, qui ne toucheront au présent qu’en scrutant
le passé, avec un recul plus ou
moins grand.
DISSIDENCE
L’excellent et trop méconnu Ragtime (1981) est plus profondément
subversif que les deux succès qui
l’ont précédés et conte l’histoire
d’un homme noir victime d’une petite mais indéniable injustice, qui
s’obstine à obtenir réparation jusqu’à prendre les armes. Située au
début du XXe siècle, cette fresque
ne montre rien moins que la naissance d’une révolte dans une société qui n’a pas su se débarrasser de
ses relents puritains et racistes. A sa
sortie, le critique Pascal Bonitzer
décrit très justement Ragtime
comme «une épopée de la dissidence». La formule vaut pour toute
l’œuvre du cinéaste.
Avec Amadeus (1984), son triomphal film sur Mozart (8 oscars), Forman entame une série de portraits
qui représentent ce que l’on peut
faire de mieux en matière de biopic.
Pour une raison simple: il ne cherche jamais à rendre édifiantes les
biographies des figures qu’il choisit,
mais au contraire à exalter ce qu’elles peuvent avoir de monstrueusement singulier et de socialement
inassimilable. Ce qui l’intéresse
chez Mozart est l’insolence même
du génie, qui rejoint ici celle de l’enfance. En cela, malgré le luxe de ses
films à costumes et son acclimatation au classicisme hollywoodien,
le cinéaste tchèque n’a rien perdu
de son esprit libertaire. Et il le
prouve mieux encore dans le formidable Larry Flynt (1996) – qui s’attira les foudres de certaines féministes, lui reprochant de faire l’éloge
d’un pornographe–, et l’extraordinaire Man on the Moon (1999) –sans
doute son meilleur film américain,
porté par la géniale performance de
Jim Carrey.
Mozart, Larry Flynt –magnat de la
presse pornographique – et Andy
Kaufman – maître de la performance absurde et du comique inefficace–, ont en commun d’être marginaux malgré eux, incongrus par
nature, subversifs par immaturité,
irrécupérables par insoumission à
toute mascarade sociale. «Je me moque de la politique. Mais ce que je
sais c’est que si on veut dire la vérité
on est toujours politique, même sans
le vouloir», affirmait Forman. Et
c’est ainsi qu’il conçoit le rire de
Mozart, l’obsession sexuelle de
Flynt ou le sourire idiot de Kaufman : comme les désarmantes expressions de la vérité face à une société toujours trop rationnelle,
compassée, puritaine. Dans Larry
Flynt et Man on the Moon, cela s’accompagne d’un retournement de la
société du spectacle: le show-business poussé au bout de son absurdité ou de son indécence, jusqu’à la
folie ou la débauche.
Dans Amadeus, s’exprimait aussi la
fascination de Forman pour le
XVIIIe siècle, celui du libertinage,
des Lumières et de la Révolution. Il
le célèbre encore dans Valmont
(1989), sa sensible et intelligente
adaptation des Liaisons dangereuses
de Choderlos de Laclos (qu’il avait
découvert dans sa jeunesse, grâce à
Kundera), film qui connut un échec
critique et commercial aussi retentissant qu’injuste pour être sorti
juste après la version de Stephen
Frears. Au regard hautain de ce dernier, Forman oppose une vision empathique de Valmont et Merteuil,
dont il dévoile les sentiments derrière leur apparente perversité. Il revient au XVIIIe dans l’inégal mais
passionnant les Fantômes de Goya
(2006), son dernier film. C’est alors
moins Goya qui l’intéresse dans ce
récit feuilletonesque que le chaos
dont il est témoin et qui traverse sa
peinture. Encore une fois, une toute
dernière, Forman, rescapé du nazisme puis du stalinisme, avant de
devenir pourfendeur du puritanisme et ironiste de la société du
spectacle, évoquait la solitude de
l’individu face à l’asphyxie sociale,
à l’oppression politique, aux retournements et aux horreurs de l’histoire. Au cœur de la catastrophe,
suggérait-il, l’artiste lucide est bien
peu de chose, mais il est tout ce qui
reste, tout ce qui restera. •
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Libération Lundi 16 Avril 2018
trouve sans cesse d’habiles raisons
d’aller puiser. Car dans ces archives,
il y a encore des découvertes à faire:
par exemple l’étendue du soutien
(financier, logistique) apporté par
Picasso aux exilés espagnols arrivés
en France, que le travail préparatoire à l’expo a permis de mettre en
lumière. L’artiste, devenu exilé de
fait, a donné des œuvres, fourni de
l’aide pour l’obtention de titres de
séjour, et déboursé l’équivalent de
quelque 150 000 euros. Et puis il y
a Guernica elle-même : l’œuvre a
voyagé en Europe pour lever des
fonds au profit des républicains et,
sitôt arrivée aux Etats-Unis, ne fut
pas exposée au MoMA qui avait
payé pour son voyage mais recommença une tournée caritative sur le
continent.
Esquisses. Si les chefs-d’œuvre
Photo de Dora Maar montrant l’état de la toile en mai-juin 1937 à Paris. PHOTO RMN. GRAND PALAIS. M. RABEAU.. SUCCESSION PICASSO 2018
«Guernica», petits secrets
d’une grande absente
Au musée Picasso, une
expo retrace à travers
photos et archives la
genèse et le parcours de
l’emblématique fresque
du peintre, exposée
à Madrid depuis 1981.
A
insi donc à Londres en 1938,
comme à Paris l’hiver dernier, on glosait sur la capacité d’une œuvre d’art à commémorer les morts. Les circonstances
n’étaient pas les mêmes, les œuvres
non plus. «Nous avons survécu à la
plus grande des guerres que l’Histoire ait connue, mais la trouvons
célébrée par des milliers de monuments mesquins, factices, et dans
leur essence dépourvus d’héroïsme,
s’emportait le poète, critique et historien anarchiste Herbert Read
dans le London Bulletin. Seuls, la
ruée vers les contrats et les honoraires, et le désir non dissimulé de faire
un profit utile des fruits de l’héroïsme.» Alors que l’unique monument «logique», à ses yeux, était une
forme de «monument négatif. Un
monument à la désillusion, au désespoir, à la destruction… un monument de protestation». Herbert Read
l’a trouvé, ce monument, avec le
chef-d’œuvre de Picasso peint dans
la foulée du bombardement de Ger-
nika le 26 avril 1937 au Pays basque
espagnol. C’est l’une des choses
qu’on apprend grâce à la très riche
expo «Guernica» organisée par le
musée Picasso à Paris, dont un mérite est aussi de venir éclairer notre
contemporain le plus brûlant. Y
compris par cet effet miroir culpabilisant qu’ont les rares photos du
bombardement, évoquant au hasard celles de la Ghouta, et les injonctions claironnées par les affiches socialistes de l’époque
(«Solidarité internationale!» «Aide
immédiate!»). Mais peut-être va-t-il
falloir s’y habituer: l’inflation d’expos chroniquant les mouvements
protestataires passés met systématiquement en lumière ce qui est
criant aujourd’hui.
Réception. L’expo commence elle
aussi par un vide, et s’articule tout
entière autour de lui. Car il manque
juste un détail au parcours: la toile
elle-même, restée à Madrid. Elle
n’en bouge plus depuis son arrivée
en 1981. Qu’à cela ne tienne, les visiteurs sont accueillis par, d’un côté,
une moitié du châssis original de
l’œuvre, et de l’autre, une immense
reproduction fléchant un à un ses
grands thèmes visuels (cheval,
femme éplorée…) La fresque a des
vertus pédagogiques, car ces thèmes se retrouveront au long du par-
cours, cueillis à la surface d’œuvres
antérieures ou postérieures. Mais
l’on ne peut s’empêcher d’y voir
aussi un clin d’œil à un des épisodes
de la série satirique d’Ad Reinhardt,
How to Look, qui, pareillement fléché, était consacré à l’œuvre: «How
to look at a mural» (1947). Manière
de rappeler qu’en face du vide que
creuse Guernica, il y a pléthore
d’œuvres, de commentaires, de travaux inspirés par Guernica. Car les
chefs-d’œuvre ont bien une manière de faire le vide autour d’eux,
et le parti pris de l’expo en est
d’autant plus enthousiasmant: il ridiculise en creux ces blockbusters
conçus autour de tel-ou-tel-tableaujamais-montré-à-Paris.
Le parcours entier reprend l’arc des-
«Non, la peinture
n’est pas faite pour
décorer les
appartements. C’est
un instrument de
guerre offensive et
défensive contre
l’ennemi»
Picasso en 1935
siné par la première salle : de la fabrication de la toile (et donc de ses
sources, picturales, historiques, intimes…) jusqu’à sa réception, et au
halo qui entoure l’œuvre et continue de rayonner. «Guernica» est
autant une expo sur Guernica que
sur sa réception, et son changement
de statut à travers les époques. De
manifeste pro-républicain (1937),
elle est devenue chef-d’œuvre moderniste (exposition au MoMA de
New York, 1947), puis manifeste
pour la paix lorsque exposée avec le
Charnier, le Massacre en Corée et la
Guerre et la Paix (Milan, 1953), puis
chef-d’œuvre emblématique du
peintre (MoMA, 1955), outil de
guerre contre la Guerre du Vietnam
(New York, 1970) et enfin symbole
d’une Espagne retrouvée, unie, lorsqu’elle y arrive en 1981. Jusqu’alors,
l’injonction de Picasso dictait
qu’elle n’irait en Espagne qu’une
fois la démocratie revenue. «Non, la
peinture n’est pas faite pour décorer
les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive
contre l’ennemi», confiait déjà l’artiste en 1935.
Les allers-retours géographiques de
l’œuvre sont relatés dans l’expo, qui
en plus d’une carte des divers trajets, regorge d’archives, ce trésor sur
quoi est assis le musée et dans quoi
son président, Laurent Le Bon,
consacrés nous arrivent avec une
évidence de fait, il est d’autant plus
intéressant de se rendre compte que
leur élaboration n’avait, justement,
rien de donné. Les accidents, les
coïncidences, les faux départs le
matérialisent. Ainsi ces esquisses,
faites après que la République passa
commande à Picasso pour le Pavillon espagnol de l’expo universelle de 1937. On y voit qu’après
avoir tardé et peiné quelques mois,
et commencé une œuvre qui n’avait
rien d’ouvertement politique (une
scène d’atelier entre l’artiste et son
modèle), Picasso change de braquet
au moment du bombardement.
Mais conserve pour la nouvelle version une composition semblable.
Autre détail piquant découvert ici:
que Guernica est la deuxième commande politique qu’honora Picasso,
la première étant un rideau de
scène conçu à la demande du Front
populaire pour le 14 juillet 1936. La
comparaison n’est pas flatteuse à
cette dernière, et il semble que Picasso et son entourage aient tout
fait pour la faire oublier.
En 1946-1947, Picasso peint un très
sombre Monument aux Espagnols
morts pour la France. A l’époque, la
toile n’arrangeait personne : elle
rappelle le peu qu’a fait le Front populaire pour la République pendant
la guerre civile, évoque le sacrifice
de vies étrangères pour la France
(sujet éternellement problématique), et incommoda jusqu’à Louis
Aragon, qui avoua qu’il aurait préféré voir des «lendemains qui chantent». François Mitterrand l’offrit à
l’Espagne en 1990. C’est avec les
joues rougies par un peu de honte
qu’on l’envisage aujourd’hui.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
GUERNICA Musée Picasso,
75003. Jusqu’au 29 juillet
Rens. : www.museepicassoparis.fr
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Libération Lundi 16 Avril 2018
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CULTURE/
ARTS
«Talismans», l’empathie
des fétiches intimes
La fondation
Gulbenkian
présente une série
d’œuvres dotées
d’une forte charge
émotionnelle.
L
a fréquentation des
œuvres peut-elle consoler des peines et des
maux qu’on endure? Panser
les plaies, apaiser les tourments de l’âme ? A force de
ne contempler l’art pour luimême et que pour lui-même,
on a perdu de vue la possibilité de son usage thérapeutique ou, du moins, si ce terme
est trop clinique, la possibilité de croire à son rôle de
protecteur et de réparateur
débordant d’empathie pour
celui qui veut bien le considérer ainsi. «Talismans», à la
fondation Gulbenkian, ne
craint pas de caresser ce rêve-là, de réactiver cette puissance magique et magnétique. Ce qui en fait une
exposition spirituelle et sentimentale –qui n’hésite pas à
remplacer les cartels habituels par des poèmes en vers
libres de Tarek Lakhrissi.
Rondeur.
«Talismans»
s’ouvre dans une pénombre
bleutée où brille un scarabée
égyptien en faïence turquoise datant du VIIe siècle
avant J.-C., seule véritable
amulette présentée mais qui
suffit à faire comprendre
comment les autres pièces
sont censées opérer aux yeux
de leurs auteurs: comme des
fétiches dont le simple contact, la seule présence suffit
à rassurer le spectateur ou
bien leur destinataire de
choix. Les télégrammes ou
cartes postales qu’envoya
On Kawara à ses proches
pour les informer qu’il était
toujours en vie (I’m Still
Alive) – comme s’il y croyait
à peine lui-même– trouvent
ainsi leur place aux côtés des
Tambours apotropaïques que
Marion Laval-Jeantet, du duo
Art Orienté Objet, brode
«dans les moments de grande
émotion» à destination parfois «de personnes en souffrance qui me les ont ramenés
quand ils ont jugés que la guérison avait eu lieu». Ces tambours à la rondeur douillette
s’ornent de petits motifs bariolés, de figurines primitives
ou enfantines et se tiennent
donc dans la forme et le format des autres pièces de
l’expo. Rien de trop tapageur
ni de trop spectaculaire. Un
talisman se niche plutôt au
fond de la poche et fuit la lu-
The Universe in a Cup, 2017, de Pedro Barateiro. PHOTO GUILLAUME PAZAT
mière qui risquerait d’amenuiser son rayonnement
magique.
De même, les petites feuilles
colorées qu’Isabelle Ferreira
glisse dans un cadre rechignent à en occuper le centre.
Elles tombent et s’amassent
dans un coin, composant
ainsi une œuvre à l’abstraction timide, recroquevillée et
attendrissante. Repaired Broken Mirror, miroir brisé suturé par Kader Attia au
moyen de grosses agrafes en
fil de fer, exhibe à la fois le
geste de guérisseur de l’artiste en même temps qu’il le
met en doute. Il fait ce qu’il
peut (recoudre) mais ne peut
tout effacer, les cicatrices
étant toujours dans l’œuvre
d’Attia aussi bien intimes que
collectives, privées que politiques, quand elles touchent
aux conséquences de la colonisation.
Vœu. L’expo, en plusieurs
endroits, ne s’interdit pas de
retourner la vertu paisible du
talisman en objet maléfique.
A l’image des quarters dollars équipés par le duo Claire
Fontaine d’une petite et discrète lame crochue qui fait de
la menue monnaie une arme.
A mettre en écho avec ce que
les deux artistes rappellent
dans leur texte au catalogue:
«La magie apparaissait dès
le XVIIe siècle comme une
forme de travail illicite et un
instrument pour obtenir ce
qu’on voulait sans travail,
ce qui revient à un refus du
travail en acte. Et fit dire à
Francis Bacon que la magie
tue l’industrie.» De même,
l’expo pourrait finalement
formuler secrètement ce
vœu : tuer le marché de l’art
pour remettre au cœur des
œuvres non pas leur valeur
financière, mais leur charge
affective.
JUDICAËL LAVRADOR
TALISMANS. LE DÉSERT
ENTRE NOUS N’EST
QUE DU SABLE Fondation
Calouste Gulbenkian,
75007. Jusqu’au 1er juillet.
Edouard Taufenbach, instants incisifs
E. TAUFENBACH, COURTESY GALERIE BINOME
P
apier, colle, ciseaux, tirages
photo. Les matières premières
des collages d’Edouard Taufenbach sont simples. Mais choisies avec
précision. Déjà remarqué au festival
Circulation(s) et au salon Approche
avec sa série Cinéma : histoires domestiques, Edouard Taufenbach travaille à partir de retirages photographiques. Formé à l’esthétique du
cinéma, il les démultiplie à foison,
inspiré par les rubans de pellicule et
l’art du «found footage», genre cinématographique fondé sur la récupération de bandes filmées. Pour «Spéculaire», son exposition à la galerie
Binome, il est allé puiser dans le
fonds de photographies anciennes de
la collection du réalisateur Sébastien
Lifshitz, montrée à Arles en 2016. Et
a minutieusement découpé lamelle
après lamelle de vieilles photogra-
phies noir et blanc, des scènes de
plage (ici le Costume de bain, 2018),
des portraits d’hommes en slip de
bain taille haute, un navigateur au
profil aquilin, un apollon nu qui
danse dans l’herbe. Pour ses découpes, Edouard Taufenbach utilise un
scalpel qu’il a chiné avec soin après
avoir testé plusieurs modèles. Et avec
cet instrument chirurgical, il tranche
allègrement dans les corps et les paysages. Taufenbach opère des trouées.
Et dans ces béances, il fait entrer
d’autres tranches de la même image.
Il fourre dans les corps d’autres morceaux du même corps, dans les visages d’autres morceaux du même visage, dans l’instant photographique
d’autres tranches du même instant.
Ce qui donne, sous nos yeux, des sortes d’accordéons spatio-temporels
dans lesquels les gens et les moments
sont diffractés comme sur des boules
à facettes verticales et aplaties. On
pense bien sûr aux chronophotographies d’Etienne-Jules Marey et
d’Eadweard Muybridge. Mais en plus
tordu. Car Taufenbach creuse l’instant dans l’instant. Il joue parfois
avec les échelles, déplaçant sa caméra dans l’espace comme sur un
plan à deux dimensions. Le titre de
l’expo, «Spéculaire», évoque le miroir.
On utilise ce terme en littérature ou
en psychiatrie. Et il est vrai qu’en disséquant le temps, Edouard Taufenbach nous soumet à des hallucinations, comme si notre regard tombait
dans un miroir sans fin.
CLÉMENTINE MERCIER
ÉDOUARD TAUFENBACH
SPÉCULAIRE Galerie Binome, 75004.
Jusqu’au 5 mai.
MUSIQUE MATIN DE SASKIA DE VILLE
LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mardi à 8h50 la chronique de Guillaume Tion de
+ 7 webradios sur francemusique.fr
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Sortir du rang
Sonia Krimi La députée LREM de la Manche,
franco-tunisienne, s’est fait remarquer en critiquant
le projet de loi sur l’immigration.
M
onter au front mais pas dans les tours. Critiquer sans
se rebeller. Batailler en toute loyauté. Jusqu’où (ne
pas) aller (trop loin)? En désaccord avec le projet de
loi sur l’asile et l’immigration, discuté à partir de ce lundi à
l’Assemblée nationale, Sonia Krimi teste et tend, ces temps-ci,
l’élastique de la contestation au sein de La République en marche (LREM). Le texte, très décrié, prétend combiner «générosité» et «fermeté», «humanité» et «efficacité», intégrer les «réfugiés» pour mieux expulser les autres. La députée y voit plus
la main de fer que le gant de velours. Avec une frange de collègues macronistes, elle persiste à vouloir
rééquilibrer la loi. Sans se muer, prometelle, en «terrible frondeuse».
De la bande, la trentenaire, novice en politique, n’est pas celle qui s’exprime le plus. Mais elle est celle
qui a parlé le plus fort. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, l’appelle désormais «mon amie Sonia». «Je souhaite
l’aider», dit-elle. Quand elle l’a interpellé dans l’hémicycle,
le 19 décembre, on a quand même eu l’impression que c’était
pour l’engueuler. Porté par les applaudissements des élus de
gauche, le ton s’emballe, façon cheval au galop: «Les centres
de rétention deviennent des centres de détention et sont indignes de notre République!» Sur les bancs du gouvernement,
on esquisse une moue.
Au sortir de l’hémicycle, quand les médias l’affublent de la
très connotée étiquette de «Frondeuse», l’intéressée écarquille
ses yeux bruns en amande et rétropédale: son intervention
ne prétendait pas au coup d’éclat, elle en avait sagement transmis le script au ministère de l’Intérieur. Quant à la «réforme
juste et sans préjugés» promise durant la campagne, Krimi se
disait «optimiste et confiante». Pas facile à suivre.
«Je me suis recadrée moi-même», confie-telle quatre mois plus tard dans son bureau
où elle troque, en fin de journée, les talons
pour des baskets. Sur le fond, elle n’en démord pas et déplore que l’immigration soit «pensée à court
terme», par le petit bout de la lorgnette répressive. «On ne peut
pas interdire aux gens d’espérer une vie meilleure.»
Les mots «immigration» et «intégration» prennent chez elle
une résonance toute personnelle. «Les visas, les files d’attente
en préfecture, je suis passée par là!» La jeune femme est arrivée
de Tunis pour compléter un premier master de commerce
LE PORTRAIT
Libération Lundi 16 Avril 2018
international par un second en finances, à Toulon. C’était
le 13 octobre 2005, date qu’elle fête chaque année. Puis la région lui accorde une bourse pour financer sa thèse. «La France
ne s’est pas demandée si j’étais étrangère, elle m’a aidée car je
portais une idée.» La générosité de sa terre d’accueil l’éblouit
autant que l’inquiète, sous Nicolas Sarkozy, la création d’un
ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Tiraillée,
Krimi entame des démarches pour partir au Canada mais finit
par être naturalisée en 2012. La voilà française «pour pouvoir
voter».
D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, l’enfant de Tunis a rêvé
de la France, «pour vivre libre et vivre mieux», avide de cette
rive de la Méditerranée où se pratique «l’esprit critique». Pour
elle alors, l’Hexagone, c’est Bernard Pivot et la Coupe du
monde 98. L’élève studieuse, qui voit dans l’école le laisserpasser recherché, y apprend le français des formules officielles, façon «bien amicalement, cher monsieur», et découvre
les livres qui se dévorent en une nuit. Elle a d’abord eu honte
d’être issue d’un milieu «pas friqué», puis «honte d’avoir eu
honte». Bien que pieux, son père, magasinier fauché chez Peugeot, et sa mère, au foyer, ne la brident pas.
De toute façon, l’aînée d’une fratrie de cinq filles est du genre
à n’en faire qu’à sa tête. Agnostique qui a «baigné dans la
culture musulmane», elle se souvient de ces questions qui
fâchent et qui lui ont valu quelques gifles : «Dites, vous êtes
sûr que les chrétiens vont brûler en enfer?» Ses références sont
à gauche – Jaurès, Fatou
Diome–, la dernière ligne de 20 décembre 1982
son CV, moins. L’ex-ensei- Naissance à Tunis.
gnante en management et en 2005 Arrive à Toulon.
comptabilité à la fac est deve- 2012 Naturalisée.
nue «cost killer» spécialisée 18 juin 2017 Elue
dans le secteur du nucléaire. députée de la Manche.
En 2012, elle a passé une tête 16 Avril 2018 Discussion
à une réunion du PS, ce qui du projet de loi asile et
lui a suffi. Si le «discours de immigration à
responsabilité sur l’intégra- l’Assemblée.
tion» d’un Manuel Valls ne l’a
pas laissée insensible, elle ne partage en rien sa vision de la
laïcité. Et le débat sur la déchéance de nationalité, fin 2015,
marque pour elle un point de non-retour avec les socialistes.
A cette époque, le positionnement d’Emmanuel Macron résonne avec son envie de «voir la gauche et la droite travailler
enfin ensemble».
A Cherbourg, où l’a menée son job, elle rejoint le comité local,
tout en rêvant d’un tour du monde, une fois Macron élu. Mais
quand le parti investit un candidat juppéiste, Blaise Mistler,
aux législatives, une partie des marcheurs se rebiffe. Remballé
le voyage, Krimi fonce en dissidente. Au second tour, les électeurs doivent départager deux macronistes et lui offrent la
succession d’un certain Bernard Cazeneuve. La néophyte est
sans doute plus ambitieuse qu’elle ne le dit. «Un politique
songe à sa prochaine élection, une femme d’Etat pense aux prochaines générations», vise-t-elle carrément. «En toute immodestie», nous ôte-t-elle de la bouche.
Bouillonnante et affable, elle a son franc-parler, du tempérament et un discours qui joue à saute-mouton, cadencé de trébuchements par un léger bégaiement. Elle-même se reconnaît
une «grosse personnalité» et se prodigue ces conseils à ellemême et à voix haute: «Ne pas tomber dans l’arrogance», «ne
pas se laisser griser». Pour «garder la tête froide», la jeune
femme, sans enfant, se torture les abdos en salle de sport.
Entre Jane Austen, Flaubert et un essai en arabe, un Solfège
pour les nuls reste, lui, en plan sur ses étagères en attendant
qu’elle se remette au oud. A gauche, on juge l’embardée de la
marcheuse timide: «Elle est sincère mais elle est mal à l’aise.
Le gouvernement fait planer sur elle et ses amis la menace de
se voir catalogués “frondeurs”», note un député insoumis tandis que dans sa circo, le maire (PS) de Cherbourg-en-Cotentin,
Benoît Arrivé, attend qu’elle «confirme par des actes ses propos
sur l’immigration» : «Si elle pense que le projet du gouvernement n’est pas juste, qu’elle prenne ses responsabilités et ne vote
pas la loi!» Mais parmi les députés LREM, certains n’apprécient pas qu’elle exprime haut et fort ses désaccords. «C’est
déloyal vis-à-vis du groupe», «on peut avoir des divergences
mais on s’est engagés dès le départ à ne pas les étaler en public!»
taclent en off quelques collègues. Martine Wonner (LREM),
qui bataille avec elle pour infléchir la loi, défend «un caractère
entier et bosseur»: «Elle est jeune. En vieillissant, on fait peutêtre plus attention aux mots qu’on choisit.» Sonia Krimi n’a pas
encore décidé de son vote sur la loi. A elle d’apprendre à placer
le curseur et à trouver son ton. •
Par LAURE EQUY
Photo IORGIS MATYASSY
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Libération Lundi 16 Avril 2018
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de la rédaction
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Si vous êtes au bout de ce
rouleau, vous avez souffert
II. Le Maroc l’a réintégrée l’an
dernier ; Homme de droites ;
Il ne dépasse pas quatorze
III. Station très fréquentée ;
Incitation à l’achat IV. Il fut
juste à la télé ; Fruits secs et
ballon ovale font sa renommée V. Avec cette syllabe en
son sein, un roman gagne en
saveur ; Donnant une teinte
terre battue VI. Elle était
hostile à la décolonisation ;
Une voisine VII. Marchés
du sud de la Méditerranée
VIII. Mis à plat ; Aux bouts
d’un rouleau IX. Poulet X. Il
se goinfre d’ailes du précédent XI. Débit du Nord
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Grille n°886
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. A qui on fait du mal en voulant trop bien faire 2. On y voit le mâle partout
3. Solide le plus léger ; Capitale française d’une région anagramme de porridge 4. Grâce à lui, le Nil verdit autour de lui ; Pions au morpion ; Si vous
voyez fumer la maquette, il brûle 5. Il conduit bien ; Si le précédent vaut
13, lui vaut 55 6. Point commun à la Serbie et à l’Irak ; Non vieux 7. Attention ; Premier de sa série 8. Saisie au son ; Introduite 9. Se font des idées
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VOIEVODAT. II. AILLA. ÔTA. III. STE. SALOP.
IV. ÔTER. MI. V. UGNI. ÂGÉS. VI. IR. PILA. VII. LAPIN. ROR.
VIII. LII. CHACO. IX. ANÉMIANTS. X. RÉUSSITES. XI. DEXTÉRITÉ.
Verticalement 1. VASOUILLARD. 2. OIT. GRAINÉE 3. ILÉON. PIEUX.
4. EL. TIPI. MST. 5. VASE. INCISE. 6. ARAL. HAÏR. 7. DOL. GARANTI.
8. ATOME. OCTET. 9. TAPIS-BROSSE. libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
LUNDI 16
MARDI 17
On retrouve un ciel nuageux du sud-ouest
au nord-est avec des pluies en Aquitaine.
Ailleurs, le temps est plus agréable.
L’APRÈS-MIDI Encore des nuages et
quelques averses possibles dans le sudouest et des Vosges aux Alpes. De belles
éclaircies se développant ailleurs,
notamment dans le nord-ouest grâce au
retour de l'anticyclone des Açores.
Malgré quelques nuages bas et brouillards,
le soleil est présent sous un ciel voilé.
L’APRÈS-MIDI Le soleil et la douceur
s'imposent partout. Il fera assez chaud au
sud de la Garonne avec des pointes à 25°C.
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grilles d’hier
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36/40°
Origine du papier : France
Soleil
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Neige
Faible
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FRANCE
Lille
Caen
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Toulouse
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Ajaccio
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MONDE
Alger
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Bruxelles
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Londres
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New York
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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SUDOKU 3641 DIFFICILE
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0,3 m/14º
16/20°
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◗ SUDOKU 3642 DIFFICILE
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
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CILA (Nantes)
Bordeaux
Montpellier
◗ SUDOKU 3642 MOYEN
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Un film
magnifique
Télérama
Un
éblouissement
absolu
Les Inrocks
Notre coup
de cœur
Grazia
Un grand film
sur la jeunesse
Enthousiasmant
et bouleversant
© CA
C RACT
A ÈR
ÈRES
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/C RA
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RAMI
RAM
AM
M AU
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C ÉDIT
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ITS N
NON CONTRA
CONTRA
NTR CTUE
TUELS
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I
AVR
L
Transfuge
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