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Libération - 17 04 2018

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2,00 € Première édition. No 11473
A Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes), le 10 octobre 2016. PHOTO LAURENT CARRE
A rebours de la loi
restrictive «asile et
immigration» en débat
à l’Assemblée nationale,
de très nombreux citoyens
s’engagent, à leur niveau,
pour aider au quotidien
les exilés.
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17, 2018
Copyright © 2018
The New York Times
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Retrouvez le supplément spécial
de 4 pages avec les meilleurs articles
et éditoriaux du «New York Times»,
en anglais.
Dans la Creuse,
le chanvre
des possibles
En Syrie,
Un élu PS veut demander une dérogation
pour développer une filière de cannabis à
usage thérapeutique. En ligne de mire, un apport pour la santé et des retombées économiques pour le département. PAGES 16-17
Les experts chargés d’enquêter sur l’attaque
chimique à Douma, qui a donné lieu aux frappes occidentales de samedi, n’ont pas eu accès au site lundi. La Russie parle d’une «mise
en scène». PAGES 6-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
Con­­tin­­ued on Page
2 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
Cours de théâtre donné par le
Good Chance Theater, dans la
«jungle» de Calais, le 4 février
C’est l’histoire d’un
canapé-lit dans la chambre
d’amis que l’on ouvre
deux fois la semaine. Ce
sont ces deux heures que
l’on prend sur son temps,
précieux, forcément précieux, pour aider à l’apprentissage du français.
C’est cette partie de foot
organisée avec l’aide du petit club local. Ou ces
gâteaux au chocolat préparés dans la cuisine de la
salle communale et partagés avec des migrants.
Ce sont ces coins de France
où l’on aimerait que Marine
Le Pen effectue une
immersion longue durée,
pour réveiller chez elle
cette part d’humanité
qu’elle prend tant de soin à
enfouir. Pour les autres,
tous les autres, de Laurent
Wauquiez à Gérard
Collomb, qui sans s’aligner
sur l’extrême droite, évoquent à longueur de discours ou de loi une France
craintive, des séjours plus
courts devraient suffire
pour leur démontrer que la
fermeture à l’autre n’est ni
la seule attitude possible,
ni la solution. Angélisme?
Non. Car ces morceaux de
France généreuse, même
mis bout à bout, ne dessinent pas, on le sait, un pays
de cocagne pour migrants
capable d’accueillir toute la
misère du monde avec le
sourire. Les enquêtes d’opinion, le succès du Front national, sont là pour rappeler que ce n’est pas si
simple. Personne de sérieux, d’ailleurs, ne dit que
c’est simple. Et surtout pas
les associatifs qui s’occupent des migrants à longueur de journée. Ces
Français au grand cœur ne
sont pas majoritaires.
Est-ce une raison pour se
taire? Est-ce une raison
pour ne pas mettre en lumière ces solidarités qui
s’inventent, ces générosités
de gens de peu, ces bouffées d’humanité? Non,
car ces militants de l’accueil nous rappellent
simplement, le plus
souvent en toute discrétion, qu’ils ne font que
prendre leur «juste part».
Celle qu’Emmanuel
Macron avait demandé à la
France de prendre. Avant
de se renier.
Alors que la loi asile et immigration
est examinée cette semaine à
l’Assemblée, «Libération» a rencontré
des personnes de tous horizons qui
font preuve d’hospitalité envers les
migrants. Le profil d’une autre France.
ur la photo postée sur Facebook, Idrissa s’apprête à souffler ses bougies d’anniversaire
sur le gâteau que lui tend Victoire.
Le dessert a été confectionné maison, on a sorti des bulles. C’était en
janvier, quelque part en Loire-Atlantique, dans le salon de Pascale,
volontaire du réseau informel Migrants and Co. Créée il y a trois ans
par Nathalie Mainguet, une mère de
famille habituée au bénévolat mais
qui ne vote pas, cette page Facebook
met en relation des mineurs étrangers isolés et demandeurs d’asile
avec des citoyens français.
L’histoire a commencé par une rencontre. Lors d’une distribution ali-
mentaire en 2015, Nathalie Mainguet croise un jeune étranger qui ne
parle ni anglais ni français et manque de tout: «C’était une solitude absolue.» Sur le réseau social, elle lance
un appel aux dons de vêtements.
«Une connaissance m’appelle et me
dit: “On a une chambre libre au fond
du jardin.” C’est presque parti d’une
plaisanterie, il y est resté un an», se
remémore-t-elle. Elle trouve aussi
un restaurateur afghan qui fera l’interprète. De fil en aiguille, Nathalie
Mainguet formalise la page Facebook, suivie par plus de 400 personnes, où l’on peut offrir un hébergement pour quelques jours ou le
partage d’un repas avec de jeunes
migrants. «Je ne fais que de la mise
en relation, chacun est libre de proposer ce qu’il veut. Je voulais faire un
truc pas politique, ni religieux, ni
structuré. Dans certains collectifs, on
a l’impression que les bénévoles pensent que les gamins sont à eux, ça
m’insupporte profondément», explique cette quinquagénaire.
Elan à bas bruit
Nathalie, Victoire ou Pascale :
comme elles, à travers des associations ou des initiatives individuelles, des citoyens, mais aussi des personnalités de la culture (lire
ci-contre) s’engagent pour l’accueil
des migrants. «Une force citoyenne
a émergé partout en France, confirme Nathalie Péré-Marzano, déléguée générale d’Emmaüs International. Beaucoup de citoyens ne sont
pas en phase avec la politique de
non-accueil que Collomb met en
œuvre.» En février, un sondage BVA
pour l’Obs montrait pourtant une
réalité plus mitigée: 65% des interrogés étaient pour l’accueil des réfugiés mais 63% estimaient le nombre
d’immigrés en France trop important. Et l’extrême droite a atteint le
deuxième tour de la présidentielle
après une campagne qui avait notamment vu naître à l’automne 2016
«Ma commune sans migrants», une
charte proposée par le FN aux municipalités réticentes à l’accueil…
France de l’accueil contre France de
la fermeture ? «On a souvent ten-
dance à mettre en exergue dans le
débat public le repli sur soi et le rejet
des personnes étrangères d’une partie de l’opinion, note le secrétaire de
la Cimade, Jean-Claude Mas. Il ne
s’agit pas de nier cette méfiance,
mais nous constatons aussi, depuis 2015, le développement de mobilisations locales, informelles, de
collectifs de citoyens, ici et là, qui
s’autonomisent et mènent des actions de solidarité de proximité.» Un
élan à bas bruit mais inédit dans sa
forme, selon la sociologue Isabelle
Coutant, qui publie les Migrants en
bas de chez soi (Seuil) (lire page 5).
«Dans les années 70, la solidarité
était avant tout l’œuvre de mouvements d’extrême gauche ou de réseaux chrétiens, explique-t-elle. Depuis le mouvement de Saint-Bernard
en 97, et plus encore depuis la naissance de RESF [Réseau Education
sans frontières], une solidarité privée a émergé, celle de gens ordinaires, pas forcément politisés, confrontés directement dans leur vie
quotidienne à l’obligation de faire
un choix, et qui ne s’investiront dans
cette cause que ponctuellement.
Sans doute est-ce lié aussi à la défaillance actuelle des institutions :
l’Etat, mais aussi les syndicats et les
associations traditionnelles.»
De quoi émouvoir l’historien de
l’immigration Benjamin Stora, par
Libération Mardi 17 Avril 2018 f t @libe
u 3
Au Centre d’accueil et d’orientation de Gelos (Pyrénées-Atlantiques),
ailleurs en charge d’une mission de
coordination de l’action culturelle
en faveur des migrants pour le ministère de la Culture : «Je suis impressionné par cet élan qui contrevient à bien des égards aux
croyances de la classe politique, confie-t-il. Voyez le nombre de bénévoles
qui donnent de leur temps pour l’apprentissage de la langue !»
Depuis lundi, le Parlement se penche sur le projet de loi «pour une immigration maîtrisée et un droit
d’asile effectif» porté par le gouvernement, dont le passage en Commission des lois début avril ne laisse
augurer aucun amendement majeur. Un texte jugé trop répressif par
le monde associatif. «Ces dix, voire
quinze dernières années, on fait le
constat que plus les politiques migratoires s’endurcissent, plus le
nombre de bénévoles augmente dans
les associations : chaque durcissement provoque des volontés de citoyenneté et d’engagement», juge
encore Jean-Claude Mas.
«Un peu d’altruisme»
A 375 kilomètres de Nantes, à
Rouen, Elise, 38 ans, coordonne bénévolement le Réseau de solidarité
avec les migrants (RSM). Lorsque
commencent à affluer dans les médias les images de Syriens quittant
leur pays, cette chargée de projet
dans la formation professionnelle
se demande, avec des amis et collègues, ce qu’elle peut faire pour
aider. Ils créent le RSM, via lequel
Norbert Tavernier, professeur en lycée agricole de 52 ans, accueille depuis deux ans des mineurs venus de
la Sierra Leone, de Guinée, du
Congo ou de Côte-d’Ivoire. Ses propres enfants ayant quitté le nid familial, il les loge chez lui, dans la
campagne normande, en attendant
leur prise en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Il ne fait pas de
long discours: «Je le fais par conviction. Un peu d’altruisme, c’est tout.»
Il héberge en ce moment deux jeunes hommes: «C’est clair que l’écart
culturel est colossal. J’essaie de leur
apporter un peu d’infos sur le système scolaire, leur donner les rudiments de politesse. Mais je n’en attends pas grand-chose, ils sont là
pour se reposer. Je suis toujours
étonné par leur faculté d’être normaux, malgré leur périple et leur
jeune âge.»
En juin, Emmaüs et d’autres associations se sont réunies pour créer
les Etats généraux des migrations,
qui entendent proposer une «politique alternative, digne, d’accueil»,
notamment en créant des cahiers de
doléances ou en conviant les députés sur le terrain. Environ
15 000 personnes Suite page 4
Le «délit de solidarité»,
infraction à frontière floue
Dimanche, Emmanuel Macron
a estimé que l’aide aux migrants
ne devait être condamnée que
pour le cas des passeurs.
ne militante d’Amnesty International, âgée
de 72 ans, convoquée au tribunal. Un agriculteur
condamné à quatre mois de prison avec sursis
et une amende. Un enseignant-chercheur puni de deux
mois d’emprisonnement avec sursis. Tous trois, comme
des dizaines d’autres, assurent n’avoir fait que tendre la
main à des migrants en difficulté; la justice les assimile,
elle, à des passeurs. Alors que le Parlement se penche sur
le projet de loi du gouvernement (lire ci-contre), le «délit
de solidarité» continue de faire débat. S’il n’existe pas
en soi dans le code pénal, il est le nom générique pour
tous les actes considérés par les associations comme solidaires et par les autorités comme délictueux.
Un citoyen peut aujourd’hui être poursuivi pour aide
à l’entrée, à la circulation ou au séjour d’un étranger en
situation irrégulière. Cela va tout de même chercher
dans les cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros
d’amende. Et ce, alors que le code de l’entrée et du séjour des étrangers dispose, depuis décembre 2012, que
l’aide au séjour ne peut entraîner de poursuites lorsqu’elle «n’a donné lieu à aucune contrepartie directe ou
indirecte et consistait à fournir des conseils juridiques
ou des prestations de restauration, d’hébergement ou
de soins médicaux destinées à assurer des conditions
de vie dignes et décentes à l’étranger, ou bien tout
autre aide visant à préserver la dignité ou l’intégrité
physique de celui-ci».
Dimanche, lors de son entretien télévisé, Emmanuel
Macron a persisté dans sa ligne de «fermeté» sur les
questions migratoires: pas question de revenir sur
ce «délit de solidarité». Tout juste a-t-il concédé qu’il
pourrait être «adapté». «Ceux qui sauvent des vies,
sont en situation de faire un geste d’humanité, ne doivent pas être condamnés, mais ceux qui aident consciemment ou inconsciemment les passeurs, je ne vais
pas les affranchir du délit de solidarité», a-t-il dit.
Les associations attendent pourtant de longue date
qu’un gouvernement affirme que la fraternité n’est
pas condamnable. Qu’un militant des droits de
l’homme n’est pas un mafieux.
C’est le sens d’une requête de Patrice Spinosi, l’avocat de Cédric Herrou et Pierre-Alain Mannoni, tous
deux condamnés, devant la Cour de cassation. «La
volonté du législateur a été de supprimer le délit de
solidarité en excluant les associations humanitaires
du champ des poursuites. […] La réalité, c’est qu’on
essaie de briser cet élan de solidarité. Ce n’est pas ce
qu’a voulu le législateur, c’est ce qu’a voulu l’administration», a-t-il dénoncé. Patrice Spinosi a demandé
que le Conseil constitutionnel se prononce sur ce
«flou juridique», ce qu’il doit faire le 9 mai.
4 u
participent aux
réunions dans les 89 assemblées locales, montées dans 69 départements: «Je dirais que derrière, il y a
200000 à 300000 personnes engagées», estime Nathalie Péré-Marzano, la DG d’Emmaüs International. A l’assemblée locale de
Toulouse, on peut croiser Monique
Langevine. Cette retraitée de la Sécurité sociale, membre de la Ligue
des droits de l’homme, abonde: «Il
y a toujours de nouvelles têtes qui arrivent. On a beaucoup d’étudiants,
des gens plus âgés comme moi, des
salariés, des gens de tous milieux. Ça
va des anars d’extrême gauche aux
catholiques conservateurs!» Elise:
«Dans le réseau, on rencontre des
gens humanistes qui ne sont pas forcément de gauche.» Lorsqu’elle distribue des tracts, elle juge l’oreille
des passants plutôt bienveillante:
«On a certes des fous furieux; on m’a
déjà jeté un tract au visage, mais en
général l’accueil est extrêmement positif.» Nathalie Mainguet abonde:
«Tu entends parfois : “Tu aides les
migrants et pas les Français.” Mais
ça vient systématiquement de ceux
qui bougent jamais.»
La multiplication des campements
de fortune ou des squats, en particulier à Paris, ou l’ouverture de centres
d’accueil et d’orientation (CAO) à
Suite de la page 2
travers le territoire, après le démantèlement de la «jungle» de Calais à
l’automne 2016, ont été l’occasion
pour certains de s’intéresser à une
situation assez abstraite dans leur
esprit. «La question migratoire a inventé de nouvelles formes de solidarités, note Jean-François Corty, de
Médecins du monde, qui a consigné
son tour de France de l’hospitalité
dans la France qui accueille (L’Atelier). Je pense à Malick, ce jeune habitant de Sarcelles, livreur à Paris,
qui passait tous les jours devant le
campement Porte de la Chapelle et
qui a lancé un “défi” sur Facebook,
appelant les autres quartiers à faire
mieux. En soutenant les migrants,
les habitants de certains territoires
retrouvent aussi une dignité.»
En Mayenne, Yannick Martin, un informaticien de 45 ans, a d’abord été
à la rencontre de la quarantaine
d’hommes débarqués au CAO de Laval. Depuis, avec son association,
«Rallumeurs d’espoir», il permet par
exemple à des jeunes de participer
à des activités sportives: «Je ne crois
pas qu’on puisse déconstruire les préjugés avec un discours. “Les migrants”, ça évoque une masse, c’est
facile de dénigrer quand on ne met
pas de visage dessus. Mais une compétition gagnée avec le sourire fait
son effet.» Ajoutant, comme on dit
Libération Mardi 17 Avril 2018
«Plus les politiques
s’endurcissent, plus
le nombre de
Jean-Claude Mas
secrétaire de la Cimade
une évidence: «Tout le monde doit
s’emparer de l’accueil, d’autant que
c’est parti pour durer. Quand les gars
viennent manger à la maison, c’est
une richesse pour mes deux enfants.
On a des discussions sur la culture
française, sur la laïcité, ça nous fait
réfléchir à notre propre culture.»
Si l’engagement s’achève souvent
quand le copain de lycée du fils obtient des papiers, ou quand les migrants quittent le quartier, la prise
de conscience peut aussi devenir
militantisme. Dans l’Yonne, c’est
après l’ouverture du CAO à Sens
qu’Amandine Bruchec, conseillère
en économie sociale et familiale,
s’est intéressée aux exilés. Engagée
dans un collectif pro-accueil, cette
femme de 23 ans, qui a aussi travaillé au sein du CAO, explique être
devenue plus militante que béné-
vole. «Avant, on était outrés quand
deux mecs par mois se faisaient expulser. Maintenant, on n’arrive
même plus à retenir les prénoms
tellement ils sont nombreux à être
convoqués et à partir. Il y a eu une
accélération depuis Macron», déplore-t-elle. A Bourg-en-Bresse (Ain),
Nolwenn, photographe de 30 ans,
a commencé il y a un an et demi à
aider les migrants avec des collectes
de vêtements ou des distributions
alimentaires : «Je me suis rendu
compte que ce n’était pas suffisant.
Il y a des gens qui apportent des couvertures mais qui ne sont pas forcément pour l’accueil. Maintenant je
suis une militante de la liberté de
«Stratégie du colibri»
Toutefois, ces mobilisations spontanées et peu encadrées sont guettées
par le risque de se faire déborder. «A
Calais ou à la Porte de la Chapelle,
certains [bénévoles] n’ont pas de recul, ils prennent les choses trop à
cœur», témoigne Yannick Martin.
Norbert Tavernier, lui, prône le sens
de la mesure: «C’est peut-être pour
défendre le service public que je dis
ça, mais j’ai l’impression qu’il y a
une mobilisation des autorités et des
politiques locaux sur la question. Les
gens de l’Aide sociale à l’enfance font
ce qu’ils peuvent.» Ne pas se laisser
submerger par l’intensité de la tache ou par l’émotion pour réussir
l’accueil sur la durée: l’idée revient
souvent chez les bénévoles. Nathalie Mainguet : «Moi, je ne pourrais
pas accueillir quelqu’un tout le
temps chez moi, alors que j’ai de la
place. Il ne faut pas culpabiliser,
cela fausse tout. Chacun fait comme
il peut et comme il veut.»
C’est la fameuse «stratégie du colibri», reprise du penseur décroissant
Pierre Rabhi, chère à Olga (1), qui
héberge depuis un mois des jeunes
étrangers chez elle, à Rouen : chacun fait sa part du travail, même si
elle paraît minime. A 49 ans, elle a
choisi d’héberger deux nuits par semaine, pas plus: «Je bosse dans mon
salon, et eux y dorment. Ça demande
aussi toute une orga le matin: je vais
pas traverser le salon à poil!» rigolet-elle. Selon cette enseignante, accueillir permet de «rejoindre le réel.
Le sentiment que j’ai dans le monde,
c’est d’être impuissante. Avec les migrants, je sais que je peux au moins
faire ça, accueillir. Et c’est à moi que
je rends le plus service: ça désenglue
du matérialisme, et m’oblige à savoir
quel sens je donne à ma vie». •
(1) Le prénom a été changé à la demande
de l’intéressée
Le secteur culturel ouvre
ses portes
Théâtres, orchestres, musées…
Enfin soutenues par leur
tutelle, les institutions
publiques et associations
multiplient les actions
artistiques en direction
des migrants.
ù sont-ils donc, les fantassins sartriens? Ceux déterminés à faire vivre
la figure de l’artiste engagé, fidèles
à cette «éthique de la responsabilité» élaborée depuis le XVIIIe siècle, aujourd’hui que
l’occasion leur est offerte de rendre concrètes des abstractions comme «culture, facteur
de lien social», «culture, rempart à la barbarie», ou «nécessaire symbolisation de la souffrance» ? En janvier, dans un discours prononcé aux Biennales internationales du
spectacle (BIS) à Nantes, la ministre de la
Culture, Françoise Nyssen, avait eu l’air de
poser cette question à mi-mots, au moment
où elle enjoignait le milieu à agir en faveur
des migrants, pour notamment «que des places leur soient réservées pour assister à des
spectacles; que des ateliers de théâtre, de cirque, de danse leur soient proposés».
Un comble. Une prise de parole courageuse, philosophiquement bienvenue, de la
part de Françoise Nyssen, visiblement décidée à ne pas laisser à Gérard Collomb le monopole du discours sur les migrants ? Non,
un comble, selon certains acteurs culturels
qui disaient, dans une tribune publiée dans
l’Huma, leur indignation face à cette injonction contradictoire du gouvernement les appelant à jouer les «good cops» tandis que
l’Intérieur propose cette loi «pour une immigration maîtrisée», jugée trop répressive par
la majorité du secteur culturel. Et puis, panser les plaies dans lesquelles l’Etat est accusé
de remuer son couteau, les artistes et opérateurs le font déjà, ils vous remercient.
Le réseau des bibliothèques était aux avantpostes, lui qui dispose de lieux chauffés, connectés, avec des ressources. Celui du théâtre
ou de la musique est posté sur le front depuis
longtemps. Collecte de chansons de migrants organisée par l’Orchestre de chambre
de Paris (en résidence à la Philharmonie); orchestre pour les réfugiés créé par Jordi Savall
(soutenu par le programme Europe Creative,
qui finance cette année 12 projets de ce
type); création d’associations comme Singa,
qui monte, entre autres, des ateliers au Théâtre de l’Odéon; projet de médiation pour les
réfugiés syriens avec des guides de langue
arabe mis en place par le musée du Louvre
à Paris; création de l’«école des actes» par le
Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, seconde édition du festival Welcome prévue
au Musée de l’Immigration…
Au vu de la foultitude d’initiatives, l’ingénierie culturelle semble donc aujourd’hui marcher bon train en France, après un léger «retard à l’allumage» si l’on considère –suivant
un rapport de la Commission européenne–
que la mobilisation des homologues allemands fut bien plus rapide et structurée.
«En 2015, les réseaux français n’étaient pas
encore constitués, explique Luc Gruson, ancien directeur du musée de l’Immigration et
chargé de mission au ministère de la Culture
sur l’accueil des migrants. Etablissements
culturels et ONG n’avaient aucune habitude
de travail, il y avait une méconnaissance réciproque. Je pense aussi que les acteurs culturels attendaient un signal politique qui n’est
pas venu de leur ministère à l’époque, aussi
en raison des attentats puis des élections.»
Depuis, les organisations type Emmaüs ou
France Terre d’asile –d’habitude peu axées
sur l’offre culturelle– ont infléchi leur approche, tandis que des organismes tel l’Office
national de diffusion artistique (ONDA) ont
appris à repérer les artistes arrivant sur le territoire, multipliant les «salons d’artistes»
pour les connecter au réseau culturel et travaillant main dans la main avec l’Atelier des
artistes en exil créé par Judith Depaule et
Ariel Cypel –«un projet héroïque, monté de
rien», souligne encore Luc Gruson. Qui explique qu’une nouvelle phase de mobilisation,
politique cette fois, s’est ouverte.
«Non-relation». En effet, outre le rapport
(prévu pour fin juin) que Françoise Nyssen
a confié sur le sujet à l’historien de l’immigration Benjamin Stora, le ministère de la
Culture entend aujourd’hui rallier le programme lancé par le ministère de la Recherche, de façon à ce que les écoles supérieures
d’art accueillent des enseignants chercheurs
réfugiés. Par ailleurs, il planche aussi sur la
façon d’élargir le pass culture aux enfants de
migrants et met au point une plateforme en
ligne de mise en relation entre établissements culturels et associations. Des actions
menées sans concertation avec le ministère
de l’Intérieur, avec qui la rue de Valois serait
dans une totale «non-relation». Et qui, dès
lors, apparaissent au mieux comme un combat de David contre Goliath, au pire comme
un pétard mouillé tant qu’elles seront «annihilées par des contre-mesures de répression
d’Etat», s’indignait la tribune de l’Huma. «En
regard de la loi qui va être votée, confie Ariel
Cypel, coordinateur de l’Atelier des artistes
en exil, tout cela ne restera que du symbolique
même si c’est évidemment mieux que rien.»
Au lycée désaffecté Jean-Quarré, investi par des
Libération Mardi 17 Avril 2018 f t @libe
u 5
Migrants du lycée Quarré: «Chacun a dû se
positionner face à l’histoire qui débarquait»
lle l’avoue, elle a d’abord été assez réticente. Quand Isabelle Coutant découvre, en juillet 2015, que 150 migrants occupent le lycée désaffecté Jean-Quarré, place
des Fêtes, dans le XIXe arrondissement de Paris, tout près de chez elle, la sociologue est agacée. Pourquoi les migrants s’installent-ils, avec
bien vite l’accord tacite de la mairie, dans un
quartier populaire, et pas dans le XVIe arrondissement plus favorisé? Mais très vite, la solidarité des riverains s’organise. Isabelle Coutant elle aussi distribue des dons, parle des
heures avec les réfugiés pachtouns. Quand,
trois mois plus tard, ces derniers quittent la
place des Fêtes, les habitants sont parvenus
à maintenir le fragile équilibre du quartier.
Isabelle Coutant en a tiré un livre, les Migrants
en bas de chez soi (Seuil), sorti en mars.
Qu’a représenté l’arrivée des migrants au représentées et les femmes très majoritaires.
cœur de ce quartier populaire et très di- Dans le quartier de la place des Fêtes, 25% des
vers de la place des Fêtes ?
habitants sont immigrés, pour beaucoup de
Une période hors du quotidien où chacun a l’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Les
dû se positionner face à l’histoire qui débar- graphistes côtoient les auxiliaires de vie. Les
quait en bas de chez lui. Ce n’était pas possi- habitants des catégories socioprofessionnelble de ne plus voir. C’était oui ou
les moyennes et supérieures qui
non, soutenir, ou pas. Ça a aussi
y vivent font preuve d’une
été un moment d’inquiétude. Le
ouverture à l’étranger, sinon ils
voisinage a été secoué par l’événe se seraient pas installés ici.
nement. De leur salle de classe,
Ce sont eux qui ont fourni une
les collégiens voyaient la cour où
grande partie du groupe «Solidas’entassaient les migrants –vers
rité migrants place des Fêtes».
la fin de l’occupation, ils
Comment s’est organisée la
étaient 800. Les voisins les plus
mobilisation des riverains,
proches entendaient leurs cris la
INTERVIEW hors du cadre associatif tranuit. Les migrants et nous étions
ditionnel ?
de vrais voisins.
Elle repose sur des réseaux qui
Vous dites que l’indignation et la volonté avaient déjà appris à se mobiliser. Dans les
de venir en aide aux étrangers ne se dis- quartiers défavorisés comme la place des Fêtribuent pas au hasard. Pourquoi ?
tes, la moindre demande devient une lutte.
Des sociologues, comme Lilian Mathieu, qui Beaucoup d’habitantes réunies dans «Solidaa étudié le Réseau Education sans frontières rité migrants place des Fêtes» se sont rencon(RESF), ont montré que parmi les gens «ordi- trées quinze ans plus tôt lorsqu’elles ont créé
naires» qui s’engagent un beau jour auprès la crèche parentale du quartier. Ou quand eldes migrants, les classes moyennes sont très les se sont engagées auprès de RESF, ou en-
migrants et des associations, le 31 juillet 2015 à Paris. PHOTO ALBERT FACELLY
Riveraine de l’établissement
parisien occupé par des
migrants en 2015, la sociologue
Isabelle Coutant décortique
dans un livre l’élan de solidarité
et les tensions qu’il crée.
core quand il a fallu se battre pour le maintien
du collège en REP (réseaux d’éducation prioritaire). Ce groupe n’a pas été le seul à se mobiliser. Les femmes de l’association des «Mères en place», qui regroupe des immigrées
plutôt scolarisées, sont venues proposer leur
aide. Les soutiens pouvaient aussi être purement individuels: la «Mama», une Française
née au Togo soutenue par les prêtres de sa paroisse, a, chaque jour, préparé de grandes
marmites. Au-delà du quartier, de nombreux
étudiants ont proposé des cours de français…
Dans ce voisinage très mixte, l’arrivée des
migrants a fait résonner des histoires
Le traumatisme de l’exil, vécu par leurs propres parents ou grands parents, a pu pousser
des habitants de la place à s’engager. L’une
d’entre elle, petite fille d’immigrés juifs de
Thessalonique morts à Auschwitz et belle-fille
de républicain espagnol, a été un pivot de la
mobilisation. Pendant toute la crise, impliquée auprès des migrants, elle a aussi tenté de
faire le lien entre les «anciens» de la place des
Fêtes, «qui ne se projettent pas dans le métissage», expliquait-elle, et ceux qu’elle appelle
les «jacklanguistes», quadragénaires artistes
qui ne portent pas suffisamment attention,
selon elle, à cette «France traditionnelle» inquiète. En revanche, avoir soi-même vécu le
choc de la migration peut provoquer, à l’inverse, un sentiment insupportable face à ces
nouveaux migrants. C’est ce qui donne ces
portraits d’«antimigrants» loin des stéréotypes. Telle cette voisine d’origine kabyle, très
remontée, qui refusait d’entrer dans le lycée:
«J’ai connu des moments pas drôles. J’ai pas
envie de voir sous mes yeux la déchéance.» Ou
cette Mauricienne élevée dans une cabane de
tôle, qui se sentait émotionnellement envahie.
Comme si l’arrivée des autres venait la déraciner, elle. Elle avait peur de chuter avec eux.
Malgré l’élan de solidarité, les choses
n’ont pas toujours été simples…
Des personnes âgées ont pris peur, tout
comme une partie de la communauté juive
loubavitch, bouleversée par les attentats de
l’Hyper Cacher de janvier 2015. L’amicale des
locataires de la grande tour d’environ 200 logements voisine de l’ex-lycée occupé a fini par
exploser. Beaucoup, qu’ils soutiennent ou non
les migrants, ont vécu la situation comme très
injuste: on déléguait encore une fois la gestion
de la précarité et le soin «d’intégrer» les étrangers à un quartier populaire. Pour la directrice
de maternelle à qui on a demandé de scolariser les enfants du squat, ça a été dur: «On a
déjà plein d’enfants dans nos classes qui ne parlent pas français!» Il y a aussi eu une grande
incompréhension entre les militants très politisés, nourris de sciences sociales et de discours anticolonialistes, qui accompagnaient
les migrants et ont revendiqué l’occupation du
lycée, et une grande partie des riverains, plus
pragmatiques. Quand les femmes africaines
des «Mères en place» sont venues au lycée, elles ont dit aux migrants de sortir leurs poubelles, de ne pas faire trop de bruit la nuit… Les
militants leur ont rétorqué qu’elles étaient
trop directives et qu’il fallait laisser les migrants s’auto-organiser. La plupart de ces femmes ne sont jamais revenues. Les militants
voulaient dénoncer le pourrissement de la situation et l’inaction du gouvernement. Les riverains cherchaient à répondre à l’urgence.
6 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
SyrAccèsie bouché
La mission indépendante qui
doit enquêter sur la probable
attaque chimique en banlieue
de Damas s’est vu refuser le
chemin jusqu’à la zone touchée.
Le bras de fer entre Occidentaux
et Russes se poursuit dans
les instances internationales
et les ambassades.
et excès
es experts de l’Organisation
pour l’interdiction des armes
chimiques (OIAC) auraient
dû débuter dimanche leur enquête
à Douma, visé par une attaque très
probablement chimique le 7 avril.
Mais lundi, ils étaient toujours bloqués à Damas. «La Russie et la Syrie
n’ont pas encore autorisé l’accès à
Douma. Accès sans entrave essentiel. La Russie et la Syrie doivent coopérer», a tweeté l’ambassade britannique à La Haye, où siège l’OIAC.
«Nous considérons ces accusations
comme sans fondement», a répliqué
le Kremlin. Moscou considère l’attaque du 7 avril comme une «mise en
scène». Les Etats-Unis, la France et
le Royaume-Uni, qui ont bombardé
des sites chimiques syriens samedi,
estiment l’inverse.
Les enquêteurs de l’OIAC doivent
déterminer si c’est bien un agent
chimique qui a tué plusieurs dizaines de personnes à Douma. Ils
n’auront en revanche pas à désigner
les auteurs de l’attaque. Jusqu’en
novembre 2017, ce travail était confié à la Joint Investigative Mechanism (JIM), une mission qui regroupait des spécialistes de l’OIAC et des
enquêteurs de pays membres du
Conseil de sécurité. Pour éviter
toute accusation de partialité,
aucun n’était issu d’un pays membre permanent (Etats-Unis, France,
Russie, Chine, Royaume-Uni). Mais
cela n’a pas suffi à la Russie. A l’époque, quelques semaines après la remise d’un rapport qui concluait que
Damas avait commis une attaque au
sarin contre la ville de Khan
Cheikhoun, Moscou bloquait le renouvellement de cette mission
d’enquête. «Moscou considère
qu’elle était partiale car aucun
Russe n’y participait», note une
source française.
Accusée par plusieurs responsables
politiques français d’avoir agi sans
preuves, Paris a diffusé samedi un
rapport de renseignements déclassifiés. Il conclut que, «sans aucun
doute possible, une attaque chimique a été conduite contre des civils
à Douma» et qu’un «faisceau de
preuves suffisant» permettait de
mettre en cause le régime syrien.
Le rapport se base sur des images
et des vidéos diffusées juste après
le bombardement et sur des témoignages recueillis par les services
français. Une attaque chimique est
«tactiquement» et «stratégiquement» conforme aux intérêts de Damas, à la fois parce qu’elle permet
de déloger les derniers rebelles et
de signifier à la population que
«toute résistance est inutile». Pourtant, la Syrie ne devrait plus avoir
d’armes chimiques. Le démantèlement de ses stocks a été décidé lorsqu’elle a dû adhérer à l’OIAC
en 2013, juste après les attaques
chimiques de la Ghouta qui avaient
tué plus de 1 300 personnes. Mais
depuis, l’OIAC a fait part plusieurs
fois des «lacunes, incohérences et
divergences identifiées» entre les
conclusions de ses inspecteurs et
les déclarations de Damas. «Les
faits sont là et têtus. Ils résistent aux
mensonges les plus grossiers et aux
dénégations les plus absurdes. […]
La Syrie a conservé un programme
chimique clandestin depuis 2013»,
a déclaré l’ambassadeur français
Philippe Lalliot lors d’une réunion
d’urgence lundi à l’OIAC.
En attendant, les explications
d’Emmanuel Macron sur le bienfondé des frappes de samedi sur la
Syrie ne sont pas contestées uniquement en France. «La pleine légitimité internationale» revendiquée
par le chef de l’Etat lors de son
«La Syrie a
un programme
chimique clandestin
depuis 2013.»
Philippe Lalliot diplomate
interview de dimanche soir ne
convainc pas pleinement. Réunis à
Luxembourg lundi, les ministres
des Affaires étrangères des VingtHuit étaient loin d’être unanimes
sur les frappes. Tout en affirmant
que l’utilisation d’armes chimiques
«est inacceptable et ne doit pas rester impunie», le Conseil de l’UE
«estime que les frappes aériennes
ciblées ont constitué des mesures
spécifiques prises dans le seul but
d’empêcher le régime syrien d’utiliser à nouveau des substances chimiques comme armes pour tuer des
Syriens». «Il s’agit d’une opération
unique et elle doit le demeurer», a dit
le chef de la diplomatie du Luxembourg, Jean Asselborn.
L’appui européen mesuré à l’action
militaire est accompagné d’un appel à relancer le processus politique sur la Syrie, en particulier avec
la Russie. Plusieurs gouvernements
européens semblent craindre la
réaction de Vladimir Poutine, soutien du président syrien, Bachar alAssad. Moscou a d’ailleurs réagi
avec une véhémence prévisible à
«cette agression illégale contre un
Etat souverain». Mais la résolution
russe présentée au Conseil de sécurité pour condamner l’opération n’a
recueilli que trois voix sur les
quinze membres de l’ONU. S’il s’est
montré ferme à l’égard des Russes,
qui «ont construit méthodiquement
l’incapacité de la communauté internationale» sur le dossier syrien,
Emmanuel Macron a signifié sa volonté de continuer à travailler avec
Vladimir Poutine, indiquant qu’il
maintenait sa visite prévue fin mai
à Saint-Pétersbourg. Mais en revendiquant que, «par ces frappes, nous
avons séparé les Russes et les
Turcs», le président de la République a été démenti par les deux pays
«Nous pouvons penser différemment, mais nos relations avec la Russie ne sont pas à tel point faibles que
le président français puisse les rompre», a déclaré le chef de la diplomatie turque. Pour sa part, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a
assuré que les frappes «n’ont pas divisé» Moscou et Ankara. Une contradiction enfin aux propos de Macron
est venue de Washington. «Il y a
dix jours, le président Trump disait
que les Etats-Unis d’Amérique
avaient vocation à se désengager de
la Syrie. Nous l’avons convaincu qu’il
était nécessaire d’y rester», a affirmé
le locataire de l’Elysée dimanche.
En guise de réponse, la Maison
Blanche a déclaré: «La mission américaine n’a pas changé: le Président
a été clair sur le fait qu’il veut que les
forces américaines rentrent à la
maison le plus vite possible.» •
Libération Mardi 17 Avril 2018
u 7 f t @libe
Un soldat du régime syrien
constate les dégâts après les
frappes sur un centre de
recherche scientifique à
Damas, samedi. PHOTO
Divisée, la droite française tente la synthèse
Le débat au Parlement, lundi,
a souligné les lignes de clivage
qui existaient entre élus
Les Républicains, de Bruno
Retailleau à Gérard Longuet.
près les frappes françaises en Syrie,
Laurent Wauquiez va devoir jouer les
diplomates. Non pas à l’international
mais au sein du siège de son parti, rue de
Vaugirard, en plein Paris, entre les membres
de LR qui sont opposés à cette intervention
militaire et ceux qui l’approuvent. Une opposition qui remet en lumière les clivages apparus lors de la primaire de la droite entre ceux
qui affichaient une bienveillance à l’égard de
la Russie de Vladimir Poutine et ceux qui
l’accusaient de vouloir recréer en Europe un
climat de «guerre froide», selon l’expression
d’Alain Juppé. Le président russe avait
d’ailleurs salué la victoire de François Fillon
en le qualifiant «d’ami de Moscou». Pas étonnant, dès lors, que son ancien bras droit
pendant cette campagne interne, Bruno
Retailleau, ait dénoncé «l’action française
en Syrie».
«Indignité». «Je ne vois pas en quoi rajouter
la guerre à la guerre puisse faire avancer la
paix. Notre ennemi numéro 1, c’est le terrorisme islamique», a déclaré le président du
groupe LR au Sénat, contestant ouvertement
la «légalité» de cette attaque. Député des
Alpes-Maritimes, Eric Ciotti, soutien de
Nicolas Sarkozy passé dans les rangs fillonistes, s’est, lui aussi, interrogé sur l’opportunité
de ces frappes. «La seule question qui vaille:
est-ce qu’elles vont renforcer ou affaiblir les
islamistes de Daech ? Je crains qu’elles ne
les renforcent!» a-t-il écrit sur Twitter.
En face, Alain Juppé et Gérard Longuet, qui
ont tous deux occupé le fauteuil de ministre
de la Défense, ont approuvé, au contraire,
l’initiative du président de la République. «La
France est dans son rôle comme gardien des
accords internationaux. Nous n’appliquons
certes pas une résolution de l’ONU mais nous
sommes dans l’esprit des traités internationaux interdisant l’utilisation des armes chimiques», estime le sénateur de la Meuse. Pour
Alain Juppé, «ne rien faire en Syrie, c’était signer l’arrêt de notre impuissance et de notre
indignité. En Syrie, la ligne rouge de l’utilisation des armes chimiques a été à plusieurs
reprises franchie, en violation flagrante du
droit international». Mais l’ancien Premier
ministre considère également que la solution
politique passe par «un contact renforcé avec
la Russie et ses chefs». «On ne fera rien en Syrie
sans les puissances régionales, c’est-à-dire
la Turquie, l’Iran et la Russie. Ce n’est pas
qu’on les aime, mais c’est comme cela»,
poursuit Gérard Longuet, pour qui les frappes
en Syrie sont «une sanction, pas une déclaration de guerre».
«Affaibli». Pour ménager les deux camps,
LR se défend de toute «farouche opposition au
président de la République» sur un sujet aussi
grave. La ligne du parti s’est donc fixée sur
trois points, comme autant de plus petits dénominateurs communs entre les anti et les
pro-intervention. «D’abord, ce sont des frappes qui se sont faites sans mandat de l’ONU.
Ensuite, notre ennemi principal reste Daech.
Enfin, rien ne pourra se décider dans cette région du monde sans la Russie. La France ne
peut suivre aveuglément Trump. Il ne faut pas
que ces frappes redonnent un espace à Daech
aujourd’hui très affaibli», explicite Geoffroy
Didier, le porte-parole du parti Les Républicains. «La Russie a peut-être beaucoup de défauts mais convenons qu’elle a permis d’accélérer la chute de Daech. Que serait devenue la
poudrière syrienne sans l’intervention russe?»
a abondé Christian Jacob, le président du
groupe LR, face à la représentation nationale,
pour qui «s’aligner sur les positions américaines, c’est renoncer à une forme de singularité
française». Bilan? «On a tenté de faire la synthèse entre les différentes sensibilités de la famille, et nous y sommes pas trop mal parvenus», veut croire un proche de Laurent
Wauquiez. Quitte aussi à rejouer le vieux refrain de l’anti-atlantisme qui, dans la famille
gaulliste, fait toujours recette.
Conformément à l’article 35 de la Constitution, les députés et sénateurs ont
débattu lundi de l’intervention française en Syrie. Parmi les voix critiques,
celles de Christian Jacob (LR), du communiste Jean-Paul Lecoq et de Jean-Luc
Mélenchon. Dans l’hémicycle, le président du groupe La France insoumise a de
nouveau jugé que d’avoir «agi sans mandat de l’ONU», pour Paris, était «le coup
le plus important porté à sa diplomatie». «Toutes opinions confondues, les
Français disent que ceux qui ont recours aux armes chimiques doivent être
châtiés», convient-il. Mais «nous sommes intervenus sans preuve», a-t-il ajouté.
Le député de Marseille a interrogé Edouard Philippe sur les mesures prises
«pour éviter l’escalade», tandis que les frappes ont eu lieu, selon lui, «dans le pire
nid de frelons de la planète». L.Eq.
8 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
Lors d’un rite funéraire le long
du du Gange, à Bénarès
A Bénarès, «ville
la plus toxique» d’Inde
Dans cette cité sainte
pour les hindous, les
niveaux de pollution
explosent tous les
seuils réglementaires.
En cause, l’agriculture,
les centrales à charbon
ou les crémations rituelles. Quatre
bébés en meurent toutes les heures
dans l’Etat d’Uttar Pradesh.
New Delhi
Me an
300 km
Envoyée spéciale à Bénarès
avais 22 ans quand j’ai commencé
à avoir des problèmes pour respirer. Les médecins me disaient que
j’avais les poumons bouchés par la cigarette.
Mais je n’avais jamais fumé», raconte Shruti
Singh. La jeune femme, alors étudiante en
commerce dans l’Etat d’Uttar Pradesh, dans
le nord de l’Inde, est baladée d’hôpital en hôpital pendant cinq ans: «Ce n’est que l’an dernier que l’on m’a diagnostiqué une bronchite
aiguë chronique due à la pollution. Le fond de
mes poumons est envahi de particules fines. Je
ne supporte plus les pics de température,
même passer de l’ombre au soleil me rend malade.» A Bénarès, ce jour de mars, le taux de
particules fines (d’un diamètre inférieur
à 10 microns, en abrégé PM10) atteint 353 microgrammes pour un mètre cube d’air. A
Paris, le niveau d’alerte est déclenché à 80,
mais en Uttar Pradesh, c’est un jour comme
un autre. Prise de malaise, Shruti Singh s’arrête soudain sur le bord de la route pour vomir. «Je ne peux plus danser, je ne peux plus
voyager, je ne peux plus courir, même pas
prendre une boisson fraîche. Mais j’ai un emploi ici, mes parents sont âgés, je ne peux pas
vivre ailleurs», confie-t-elle, au bord des larmes. Avec pas le moindre jour de bon air
en 2016, Bénarès (ou Varanasi), ville sainte
pour les hindous, a été classé par des chercheurs indiens comme «ville la plus toxique»
du pays, devant la mégapole de New Delhi.
Bénarès n’apparaît pourtant pas dans le dernier classement des 20 villes polluées du
monde établi par l’OMS, contrairement à ses
voisines Allahabad et Lucknow, car le système
de mesure de pollution ne fournit pas de données tous les jours.
La crémation rituelle en est une des raisons:
elle se tient depuis des siècles sur les quais du
Gange et nécessite 360 kilos de bois pour chacun des 40000 corps incinérés chaque année.
Mais elle est loin d’être la seule. «La situation
est à la fois particulière et très similaire au
reste de l’Etat, explique Sunil Dahiya, de
Greenpeace Inde. Car comme ailleurs, la pollution la plus visible provient des ordures ménagères brûlées dans les rues faute de système
de ramassage, des chantiers de construction
mal gérés, des transports au gazole et de la cuisine domestique à la biomasse [bois, charbon,
bouse séchée, ndlr].» Contrairement aux grandes villes indiennes, les voitures individuelles
sont encore rares dans l’agglomération de Bénarès, qui compte 1,4 million d’habitants et où
les conducteurs de rickshaws-vélos transportent à la force des mollets leurs passagers sur
des sièges en skaï. Les rues sont encombrées
de camions-bennes multicolores qui crachent
une épaisse fumée, de motos pilotées par des
Libération Mardi 17 Avril 2018
jeunes sans visage, emmitouflés dans des foulards, et des triporteurs à moteur qui font office de taxi pétaradent jour et nuit. La municipalité a bien mis en service 6000 rickshaws
électriques, mais ces voiturettes de golf, trop
inconfortables sur les rues défoncées, sont
boudées par les habitants. Et aucune station
de recharge n’a été prévue.
Aller chercher l’air pur à la campagne est peine
perdue. Les environs sont hérissés de fours à
briques, tant l’Etat, en plein boom démographique et urbain, démolit et agrandit sans
cesse routes et bâtiments. Même loin du brouhaha de la ville, à 25 kilomètres, dans un paisible hameau au milieu des champs, la poussière qui filtre les rayons du soleil déclenche
des nausées, de la toux et des maux de tête. «Le
gouvernement et les médias pensent que l’air
de la campagne est meilleur que dans les villes.
C’est un mythe. Nous faisons des mesures dans
les zones urbaines et rurales de l’Uttar Pradesh,
et toutes sont autant polluées. Les émanations
industrielles voyagent loin et ne connaissent
pas les limites administratives», assène Ravi
Shekhar, un des responsables de l’ONG locale
Climate Agenda, qui organise pétitions, manifestations et happenings pour sensibiliser la
population. L’agriculture, développée de manière intensive en Inde depuis les années 60,
n’est pas pour rien dans la dégradation de l’air.
«D’une part, les engrais azotés, les rizières et les
élevages [l’Inde est le premier producteur au
monde de lait et premier exportateur de
viande bovine, ndlr] dégagent du méthane et
du protoxyde d’azote, deux puissants gaz à effet
de serre. D’autre part, la fabrication des engrais, le pompage de l’eau avec de l’électricité
produite par des centrales à charbon et le brûlage de résidus de cultures émettent massivement des particules de carbone», explique
Bruno Dorin, chercheur du Centre de coopération internationale en recherche agronomique
pour le développement détaché au Centre des
sciences humaines à New Delhi. Chaque
automne, après les feux d’artifice de la fête de
Diwali, l’air devient encore plus irrespirable
sur l’immense plaine indo-gangétique qui
s’étend du Bangladesh au Pakistan. f t @libe
les heures en Uttar Pradesh. «De fait, la population vit dans un état d’urgence sanitaire continuel», déplore Sunil Dahiya. Dans un Etat
rongé par la pauvreté, où les lobbys industriels
sont puissants, le développement économique
a été jusqu’à aujourd’hui la seule priorité. L’accès à l’électricité y est un problème crucial.
Dans le village de Nagarpur, à une heure de
route de Bénarès, des bouses de vache qui serviront de combustible sèchent dans la cour de
Pancham. Cet agriculteur, père de huit enfants, montre la perche avec laquelle il se raccorde sauvagement au réseau, comme beaucoup d’Indiens. «L’électricité n’a jamais été
amenée jusqu’à la maison, alors on fait comme
ça, c’est plus simple», explique-t-il candidement. Dans ce village-pilote, «adopté» par le
Premier ministre, élu de la circonscription, les
habitants et les agriculteurs dépendent des
quinze centrales thermiques à charbon installées dans un rayon de 65km autour de Bénarès, ou encore de générateurs diesels individuels, tous très polluants. L’usine solaire qui
devait fournir de l’électricité à 20 foyers est à
«Avec le système de rotation de culture riz-blé,
les paysans ont peu de temps pour passer de
l’un à l’autre. Plutôt que de payer pour récolter
la paille de riz et la transporter vers les élevages, ils préfèrent la brûler sur place, même si ça
brûle aussi la vie de leurs sols», précise le chercheur. En novembre,
quand tous les regards
étaient tournés vers
New Delhi enfoui sous
le smog et qualifiée de
«chambre à gaz» par les
juges de la Haute Cour,
les pèlerins qui viennent par dizaines de
milliers à Bénarès
étaient encore plus mal
lotis, avec 999 –le taux
maximum de particu- Shruti Singh habitante
les fines mesurable – de Bénarès
relevé par Greenpeace
dans la vieille ville. La population paie le prix
fort de ce désastre. Le docteur R.N. Vajpayee,
qui dirige une clinique spécialisée dans les allergies à Bénarès, constate une «forte augmentation des maladies cardiovasculaires et pulmonaires chez ses patients». Celles-ci sont
causées par les particules les plus fines (les
PM2,5 et les PM1), les plus dangereuses car elles pénètrent profondément dans l’organisme.
Début mars, la moyenne de PM2,5 était de 168
dans la ville, soit trois fois le standard indien
(60) et six fois le taux maximal recommandé
par l’OMS (25) avec, le matin, des pics au-dessus de 300. Selon les statistiques de l’Unicef,
quatre bébés meurent de la pollution toutes
«Je ne peux plus
danser, je ne peux
plus voyager, je ne
peux plus courir,
même pas prendre
une boisson
l’arrêt à cause d’un litige foncier, et les miniprogrammes restent rares à cause du prix
élevé des panneaux de toit. Les autorités locales et nationales prennent peu à peu conscience du fléau. Une station de mesure a été
installée à Bénarès en 2015, circonscription où
a été élu le Premier ministre, Narendra Modi.
Seulement sept sont en service en Uttar Pradesh, pourtant l’Etat le plus peuplé d’Inde
avec plus de 200 millions d’habitants (autant
que le Brésil), contre quatre l’an dernier. «Les
choses bougent si lentement, se désole Ravi
Shekhar, de Climate Agenda. Mesurer n’est pas
une solution en soi. Mais au moins, ça oblige le
gouvernement à considérer la pollution de l’air
comme un problème.»
Au bord des routes, le sourire de Narendra
Modi s’étale sur des affiches qui vantent un
programme de subventions de bonbonnes de
gaz, destiné à remplacer les réchauds à pétrole
et la combustion de bois. Des compteurs individuels sont installés pour limiter la consom-
u 9
mation d’électricité et les brûlis agricoles sont
désormais punis d’amende. Surtout, le pays
se lance massivement dans l’énergie solaire.
Lors de sa visite à Bénarès le 12 mars, Emmanuel Macron a inauguré la centrale
de 75 mégawatts construite par Engie à
Mirzapur: «C’est la première grande usine solaire en Uttar Pradesh. Elle va montrer qu’il y
a une autre solution que le charbon, se félicite
Ravi Shekhar. Le gouvernement a annoncé la
conversion de tous les véhicules à l’électricité
pour 2030. Nous sommes d’accord, mais seulement si l’électricité ne vient pas du charbon.»
En décembre, le gouvernement a annoncé un
programme national pour un air propre, avec
pour objectif de réduire la pollution de l’air
de 35% dans les trois ans, et de 50% dans les
cinq prochaines années, mais les moyens d’y
parvenir n’ont toujours pas été rendus publics. Lors de la visite d’Etat française, le Premier ministre, Narendra Modi, a vanté son
projet de faire de Bénarès une «ville intelligente». Shruti Singh soupire: «Je serai partie
avant. Ou je serai morte.» •
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Libération Mardi 17 Avril 2018
Monténégro Archifavori du
scrutin, l’ancien Premier ministre Milo Djukanovic a remporté
dimanche l’élection présidentielle, et ce dès le premier tour. Il était le candidat du Parti démocratique
socialiste (DPS), héritier de la Ligue communiste,
au pouvoir depuis 1991. Pro-occidental, Djukanovic promet l’intégration prochaine dans l’UE de son
pays, candidat depuis 2012. PHOTO S. PRELEVIC. AFP
plus largement de la génération Windrush, par la journaliste Amelia Gentleman, du
Guardian, n’avait eu jusqu’à
ces derniers jours que peu
d’effets. Le Home Office
s’était contenté de publier
vendredi un communiqué
qui se voulait rassurant sur le
traitement des dossiers.
Le 10 Downing Street avait
même rejeté une demande
d’entretien de douze ambassadeurs des pays situés dans
les Antilles britanniques,
avant de revenir lundi sur ce
refus face à la pression grandissante.
Indignée. «J’ai toujours
Des passagers de l’Empire Windrush, venu de Kingston, attendent de débarquer à Tilbury le 21 juin 1948. PHOTO DAILY HERALD ARCHIVE. SSPL. GETTY
Antilles: la «génération Windrush»
oubliée par Londres
Sous pression,
le gouvernement
a finalement
promis lundi
la régularisation
d’immigrés arrivés
au Royaume-Uni,
à sa demande,
il y a plus de
quarante ans.
Correspondante à Londres
n novembre, Albert
Thompson, 63 ans, se
présentait à l’hôpital
pour sa première séance de
radiothérapie afin de traiter
un cancer de la prostate.
Mais la séance n’a pas eu lieu.
Cinq mois plus tard, il n’a
toujours pas commencé son
traitement. L’hôpital lui réclame auparavant 44000 livres (51000 euros) parce qu’il
ne peut pas prouver qu’il est
britannique. Albert Thompson (un pseudonyme, qu’il
préfère utiliser pour des raisons légales), qui vit au
Royaume-Uni depuis quarante-cinq ans, ne dispose
pas d’une telle somme. Il fait
partie de ceux qu’on appelle
la «génération Windrush».
Il y a exactement soixantedix ans, en 1948, le navire
Empire Windrush accostait à
Tilbury, sur l’estuaire de la
Tamise, à l’est de Londres.
A s o n b o rd s e t ro uvaient 492 passagers arrivés
de Jamaïque. A cette époque,
la plupart des territoires des
n’étaient pas indépendants.
Ces hommes – dont beaucoup revenaient à peine du
front –, femmes et enfants
débarquaient à l’invitation
du Royaume-Uni pour parti-
ciper à l’effort de reconstruction du pays après la Seconde
Guerre mondiale. Entre 1948
et 1973, quelque 550000 habitants des Antilles britanniques sont arrivés au Royaume-Uni. La plupart sont
restés. Ce sont eux que l’on a
surnommés la «génération
«Hostile». Albert Thompson a débarqué en 1973 de Jamaïque avec sa mère, venue
travailler comme infirmière.
Il avait 17 ans, a construit sa
vie au Royaume-Uni, s’est
marié, a eu des enfants, a
payé pendant trente-cinq ans
ses impôts et ses contributions à la sécurité sociale.
Ce qui ne l’a pas empêché de
se voir menacé d’être privé
de traitement médical et
d’être expulsé vers un pays
où il ne connaît plus personne. Ils sont aujourd’hui
environ 50 000 dans la
même situation, selon l’Ob-
servatoire des migrations de
l’université d’Oxford.
En 1971, la loi sur l’immigration change. Les membres du
Commonwealth qui vivent
déjà au Royaume-Uni se
voient attribuer un droit de
résidence automatique. Mais
le Home Office, le ministère
britannique de l’Intérieur,
n’enregistre personne, n’entreprend aucune démarche.
Pour l’immense majorité de
la génération Windrush, la
question ne se pose même
pas. Ils sont britanniques. Au
Royaume-Uni, la carte
d’identité n’existe pas et le
passeport ne s’obtient que si
l’on souhaite voyager. Beaucoup n’ont jamais entrepris
cette démarche. En 2012, le
Home Office, dirigé par Theresa May, aujourd’hui Première ministre, introduit un
système officiellement baptisé «environnement hostile»
en matière d’immigration.
«Des contrôles d’immigration
ont été instaurés dans tous les
secteurs de la vie, la santé,
chez les employeurs, les logeurs. Ces derniers, sous menace d’une amende lourde,
voire d’une peine de prison,
doivent apporter la preuve du
droit de séjour de leurs malades, employés, locataires, etc.» explique à Libération Satbir Singh, directeur
de l’association Joint Council
for the Welfare of Immigrants (JCWI). C’est ainsi
que, à l’occasion de la recherche d’un emploi, d’un nouveau logement, ou alors
qu’ils se retrouvent malades
à l’hôpital, comme Albert
Thompson, certains découvrent qu’ils ne sont pas automatiquement britanniques,
qu’il leur faut entreprendre
de lourdes démarches et
aussi payer quelque 1000 livres (1 100 euros) pour un
permis de résidence.
La médiatisation du cas
d’Albert Thompson, puis
pensé que le fait que je sois le
premier ambassadeur de
la Barbade né à Londres était
un grand honneur», a déclaré
lundi matin sur la BBC Guy
Hewitt, le représentant de
l’île. Mais «c’est la première
fois que j’ai l’impression que le
pays où je suis né dit aux personnes de la région d’où
je viens “vous n’êtes plus les
bienvenus”». Ce n’est que
lundi en début d’après-midi,
quelques heures après
l’ouverture à Londres
du 25e sommet du Commonwealth et après la publication d’une lettre indignée
signée par 140 députés de
tous les partis, que le gouvernement a semblé enfin prendre la mesure du scandale. La
ministre de l’Intérieur, Amber
Rudd, a présenté ses excuses
pour «l’inquiétude provoquée
et qui n’a pas lieu d’être… Les
enfants dits de la génération
Windrush ont le droit légal
d’être ici». Elle a annoncé la
création d’une équipe uniquement consacrée à la régularisation de ces cas, et ce gratuitement. En revanche, elle
a reconnu que ses services au
Home Office étaient dans l’incapacité de dire si certains
membres de la «génération
Windrush» ont déjà été expulsés. L’affaire inquiète dans un
pays en plein tumulte sur le
Brexit et le sort des ressortissants étrangers vivant au
Royaume-Uni. «Comment les
citoyens européens peuvent-ils
espérer être traités dans
les années qui suivront le
Brexit quand on voit comment
les citoyens Windrush – que
nous considérons comme
britanniques – sont traités
aujourd’hui?» s’est interrogée
devant la Chambre des communes l’élue conservatrice
Anna Soubry. •
Libération Mardi 17 Avril 2018 f t @libe
u 11
Irak Les Irakiens se préparent
à voter le 12 mai pour les premières
élections législatives depuis la
conquête d’une partie de leur territoire par l’Etat
islamique, en 2014. Mais la campagne, ouverte
samedi, a déjà été marquée par une polémique
lorsque certains candidats ont décroché des affiches
des «martyrs» de la guerre pour les remplacer
par leurs affiches électorales. PHOTO H. HAMDANI. AFP
Etats-Unis Une émeute carcérale fait
7 morts et 17 blessés en Caroline du Sud
Une mutinerie s’est déclarée dimanche à la Lee Correctional
Institution, une prison de haute sécurité située à Bishopville,
dans l’Etat de Caroline du Sud. Les violences ont causé la
mort de sept détenus, dix-sept autres ont été blessés, ont indiqué lundi les services de l’administration pénitentiaire de
l’Etat, précisant qu’il n’y avait eu aucun blessé parmi les gardiens et les forces de l’ordre. L’administration, qui évoquait
dimanche un «incident en cours», a ajouté lundi que la mutinerie avait été maîtrisée dans la nuit, à 2 h 55.
Disparition L’acteur R. Lee Ermey,
74 ans, passe l’arme à gauche
On se souvient surtout de
lui dans des rôles de gradé
aboyeur, à juste titre. Car
des années avant d’interpréter le terrifiant sergent
Hartman dans Full Metal
Jacket de Stanley Kubrick
(celui-là même qui poussait le personnage de
«Baleine», joué par Vincent D’Onofrio, au suicide), R. Lee Ermey fut
instructeur chez les marines, puis sergent-chef
au Vietnam et à Okinawa. Réformé en 1972, il fut consultant
(et pilote d’hélicoptère) sur le tournage d’Apocalypse Now de
Francis Ford Coppola. Par la suite, le personnage de militaire
lui colla à la peau, et ce malgré une filmographie riche de plus
de soixante longs métrages. Son dernier rôle marquant est
celui de «Sarge», un petit soldat en plastique dans la série des
«Je ne crois pas que [Trump]
soit médicalement inapte. Je crois
qu’il est moralement inapte à être
ancien directeur
du FBI, dimanche
soir sur ABC
L’ancien directeur du FBI James Comey, qui vient de publier
un livre où il assimile Donald Trump à un boss de la mafia, a
enfoncé le clou dimanche soir lors d’un entretien à la
chaîne ABC en déclarant l’ex-magnat de l’immobilier «moralement inapte» à exercer ses fonctions. «Je ne crois pas à ces histoires selon lesquelles il serait mentalement déficient ou dans
les premiers stades de la démence», a dit Comey limogé par
Trump il y a presque un an alors qu’il dirigeait l’enquête sur
les liens éventuels entre l’équipe de campagne de l’ex-candidat
républicain à la présidentielle et la Russie. «Une personne qui
parle des femmes et qui les traite comme des morceaux de
viande, qui ment en permanence sur les choses importantes
comme sur les petites choses et insiste pour que le peuple américain les croie, cette personne n’est pas apte à être président des
Etats-Unis, pour des raisons morales», a tranché Comey. Après
avoir accusé ce dernier d’avoir fait fuiter «des informations classifiées» et l’avoir menacé de poursuites, Trump s’est à nouveau
déchaîné sur Twitter dimanche en le traitant de «raclure».
A Madrid, les «Huit d’Altsasu» face à
l’intransigeance de la justice espagnole
Soixante-deux ans et demi
de prison pour une bagarre
dans un café: c’est la peine
démesurée requise à l’encontre de l’un des «Huit
d’Altsasu» par l’Audience nationale, la cour espagnole
qui juge les affaires d’ampleur nationale, dont le terrorisme. Ces sept hommes et
une femme ont été arrêtés
pour avoir passé à tabac, en
octobre 2016, deux gardes civils et leurs compagnes. Leur
procès s’est ouvert lundi près
de Madrid. Les hommes risquent cinquante ans de prison et la femme douze ans
et demi.
Samedi à Pampelune a eu
lieu la manifestation la plus
importante jamais vue
en Navarre : entre 35 000
(selon la préfecture) et
50 000 personnes (d’après
les organisateurs) ont exigé
«un jugement impartial».
Ce 15 octobre 2016, les deux
agents des forces de l’ordre,
hors service, et leurs compagnes s’attardent dans un café
A Pampelune, samedi. PHOTO VILLAR LOPEZ. EFE. SIPA
d’Altsasu, 8 000 habitants,
en Navarre. Les débits de
boissons restent ouverts tard
en raison d’une fête locale.
Des insultes fusent quand
l’un des gardes est reconnu
par un passant. Plus tard,
vers 4heures du matin, une
vingtaine de jeunes s’en
prennent aux deux couples,
suivant la version retenue
par l’instruction. Un des
agents a une cheville fracturée, l’autre souffre de contusions. Les deux femmes sont
Le hashtag #IAmGay («je suis gay») a déferlé
sur le Twitter chinois Sina Weibo ce week-end,
après que le réseau social a annoncé vendredi
une «campagne de nettoyage» des contenus
liés à la violence, la pornographie et l’homosexualité. «Le problème avec cette mesure, c’est
qu’elle met sur le même plan les contenus LGBT et
pornographiques», a expliqué la directrice générale
du centre LBGT de Pékin. Devant tant de protestations –le hashtag a été utilisé par plus de 900 millions de personnes–, Sina Weibo a décidé lundi de
revenir sur sa décision et de ne pas retirer les posts
en lien avec l’homosexualité. Une victoire inédite
pour les internautes. Depuis 2013, une «grande
muraille électronique» bloque la connexion à des
sites comme Facebook ou Twitter depuis le territoire chinois. En juillet 2017, des images ont même
été censurées dans des conversations privées entre
deux personnes sur la messagerie WeChat.
en état de choc. «Dégagez, on
devrait vous tuer, txakurras»
auraient lancé les agresseurs
présumés. Le mot txakurra
(«chien» en basque) est très
connoté: c’était le terme consacré au sein d’ETA pour désigner les ennemis.
L’organisation séparatiste a
renoncé en 2011 à la lutte armée et a remis ses armes à la
justice française en début
d’année. Son autodissolution pourrait intervenir
avant l’été. L’acte d’accusa-
tion des juges de l’Audience
nationale lie les faits d’Altsasu avec une campagne lancée plusieurs années auparavant par ETA, sous le mot
d’ordre Alde Hemendik
(«hors d’ici»), destinée à harceler et intimider les représentants de l’Etat espagnol
en Navarre et au Pays basque. Les accusés ont nié tout
lien avec cette campagne.
Plusieurs affirment n’avoir
pas mis les pieds dans le bar
ce soir-là, d’autres invoquent
des souvenirs flous en raison
de leur ébriété. La juge de
l’Audience nationale qui
mène les poursuites n’est
autre que Carmen Lamela,
qui avait été chargée en octobre du dossier des dirigeants
indépendantistes catalans.
Elle avait décidé des premières incarcérations, avant
d’être dessaisie au profit du
Tribunal suprême de justice,
et du juge Pablo Llarena, tout
aussi intransigeant qu’elle.
Les informés
de franceinfo
Du lundi au vendredi de 20h à 21h
Avec Jean-Mathieu Pernin
chaque mardi avec
12 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
Dans les Vosges,
les usines
ont perdu le fil
Emmanuel Macron se rend ces mardi
et mercredi dans l’est de la France, où
l’industrie textile souffre de la concurrence
internationale et de la vente en ligne.
A Gérardmer, une usine réussit tandis
qu’à Rupt-sur-Moselle, une autre subit.
premier, suivis des tisseurs et filateurs. «Rien
que ces dix dernières années, 1000 emplois ont
été détruits», souligne Eddie Petitdemange, secrétaire adjoint de la CFDT services Vosges-Moselle qui sillonne le massif, de plans sociaux en
restructurations. «Ce sont souvent des femmes,
sans permis, sans qualification, qui se retrouvent sur le carreau», explique-t-il. Une vingtaine ont été réorientées grâce à la «plateforme
de transition professionnelle» comme aidessoignantes ou auxiliaires de vie.
Envoyée spéciale à Gérardmer
ans cette montagne dévastée, truffée
de friches, Emmanuel Macron vient
parler Europe et ruralité. Ce mardi soir,
une fois délivré son message aux huiles du Parlement européen de Strasbourg, le chef de l’Etat
se rendra à Epinal (Vosges), ancien bastion de
l’eurosceptique Philippe Séguin, pour lancer la
version française des consultations citoyennes,
projet qui a pour ambition de faire participer «Si vous cherchez une terre d’aventure, vous êtes
les habitants de l’Union euroau bon endroit. Chaque matin, en pouspéenne à sa «refondation».
sant la porte du bureau, c’est l’inMOSELLE
Avant de renouer mercredi
connu», résume Paul de Montavec le «terrain», en l’occlos, président du syndicat
MEURTHEcurrence plusieurs sites des
textile de l’Est et PDG de
Vosges, pour tout à la fois
Garnier-Thiebaut (lire ciRHIN
prendre le pouls des élus
contre). Des savoir-faire
ruraux et des professionont été irrémédiablement
nels de la filière du bois. Un
perdus. Les usines qui réVOSGES
choix pas vraiment anodin,
sistent ont misé sur les
HAUTce secteur, florissant dans le
marchés personnalisés, spéRHIN
département, contraste avec
cialisés, les petites séries,
l’affaissement de l’industrie
les textiles innovants. La mue
15 km
textile. A la grande époque, chas’amorce péniblement.
que village des Vosges avait son usine
Pour ne plus être une variable d’ajusde confection et, dans les années 70, en- tement, les Vosgiens ont lancé, en 2009, la pretre 24 000 et 30 000 personnes travaillaient mière AOC industrielle: «Vosges terre textile»,
dans le secteur.
histoire de lutter contre ces marques qui n’ont
de vosgien que leur nom. Le projet a essaimé,
donnant naissance à une fédération nationale
Près de cinquante ans plus tard, dix fois moins regroupant 80 % de la production française.
d’usines et de salariés. Les vêtements chinois Une réponse collective: «Du marketing de filière
arrivent par conteneurs entiers, à prix cassés. piloté par les industriels eux-mêmes. Mais le
La fin progressive des quotas de l’Organisation moindre grain de sable est bloquant», reconnaît
mondiale du commerce limitant l’importation Paul de Montclos. Dans cette filière décimée,
n’arrange rien. Les confectionneurs ferment en la concurrence est devenue impitoyable. •
Une salariée
transforme du coton
dans l’atelier
de Valrupt industries
à Rupt-sur-Moselle,
le 26 mars.
Libération Mardi 17 Avril 2018
u 13 f t @libe
Chez Garnier-Thiebaut,
rester haut de gamme
Un salarié sur un
métier à tisser de
l’atelier GarnierThiebaut, fabricant
de linge de maison,
à Gérardmer,
le 26 mars.
es touristes viennent à Gérardmer comme en pèlerinage. «Temple de la haute couture en matière
de linge de maison», annonce l’office de
tourisme. On y vient aussi pour voir de
ses yeux des petits miracles industriels.
Comme celui de l’usine Garnier-Thiebaut. Un chien bariolé, cousu en jacquard, orne l’accueil du site. L’actuel
PDG, Paul de Montclos, atterrit là
en 1995, initialement pour trois mois.
«Les actionnaires m’ont demandé de
rendre la mariée encore plus belle et de
me tirer», se souvient-il. Mais au lieu de
fermer boutique, il propose une
restructuration : la fin des serviettes
éponge et un recentrage sur le haut de
gamme en misant sur le jacquard, un
tissu dont le motif ne résulte pas d’une
impression mais du tissage lui-même.
Finalement, les actionnaires suivent.
Il recrute des stylistes de mode, multiplie les collections saisonnières pour le
grand public et passe progressivement
au tout numérique. La marque gagne
en prestige. Garnier-Thiebaut exporte
dans 85 pays, ouvre une filiale aux
Etats-Unis et 15 boutiques en propre.
Le local contre le low-cost, c’est la devise
du patron qui a «pris l’habitude de vivre
avec des carnets de commande extrêmement courts, entre trois semaines et deux
mois, afin de se positionner vite pour
l’ouverture de grands restaurants et palaces», qui comptent pour 60 % des
40 millions d’euros de chiffre d’affaires.
Le nec plus ultra: un linge de table unique, dessiné spécialement pour l’établissement. Récemment, la star de la
cuisine américaine, Guy Fieri, lui a commandé 4000 serviettes dont le motif
représente son tatouage. Ses clients ont
tellement aimé qu’ils sont repartis avec.
Alors Paul de Montclos lui a suggéré de
les vendre comme des produits dérivés.
L’idée séduit le chef, sauf qu’entretemps, un industriel asiatique le démarche et rafle le marché. «Cela illustre parfaitement le mécanisme: dès qu’on est sur
des gros volumes, le low-cost l’emporte»,
regrette le PDG. Rien n’est jamais gagné
dans le textile.
Alors l’entreprise développe des tissus
techniques pour l’automobile et l’aéronautique, tisse de la fibre optique. La
marque se lance même dans le miel et
la lessive écolo. Ce site ultramoderne
fait vivre 200 personnes. La masse salariale est stable, mais les métiers, eux,
ont changé. Il faudrait des jeunes formés aux nouveaux outils numériques.
D’autant qu’il y a un appel d’air avec le
basculement de génération. L’entreprise ne rate aucun salon étudiant et
organise des portes ouvertes. Rien n’y
fait. Avec l’avalanche de fermetures
d’usines, «l’image du textile a été dégradée, les parents n’incitent plus leurs
enfants à y aller», soupire le patron.
Ceux qui osent encore un BTS en
confection rêvent de défilés parisiens,
«de belles robes plus que d’ourlets de
nappes». Il y a deux ans, 26 jeunes ont
été recrutés, formés sur place et accompagnés par des tuteurs.
A Gérardmer, on s’arrache désormais
torchons et parures de lit dans les dizaines de magasins d’usine de Linvosges,
Jacquard Français, François Hans… La
rançon de cette reconnaissance? «Les
loyers ne sont pas si bon marché», remarque le PDG, qui compte déjà six défections parmi ses nouvelles recrues.
N.Ro. (à Gérardmer)
Chez Valrupt industries,
rester en vie
e guichet d’accueil est désert. Sur
le comptoir, un téléphone, quelques numéros scotchés. On compose les quatre chiffres pour s’annoncer au patron. Au bout du couloir en
lino, Patrick Salagnac flotte un peu
dans sa veste. Il est directeur général de
Valrupt industries, un des derniers fabricants de textile français. Les balles
de coton brut arrivent d’un côté, de
l’autre, sortent des protège-matelas,
draps et molletons. Ici, à Rupt-sur-Moselle, on file, on tisse, on gratte, on
coud. C’est bio, c’est français et ça
coule. L’usine, construite en 1837, est
en redressement judiciaire depuis un
mois : 130 emplois sont menacés.
Pourtant, le carnet de commandes
déborde. L’élection présidentielle les a
mis dans le rouge. «Comme à chaque
scrutin, le marché ralentit. Et une fois
le vote passé, ça repart», explique Patrick Salagnac. Sauf que cette fois, c’est
reparti trop fort et en plein été, pendant les vacances. L’usine voisine de
Ventron (un sous-traitant) aurait pu
absorber des volumes de confection,
si elle ne venait pas d’être placée, elle
aussi, en redressement judiciaire. Alors
Salagnac recrute des intérimaires :
«Mais les marges sont trop faibles, on
s’est effondré à l’automne.» En janvier,
il demande aux fournisseurs de «redécaler» les factures. Refus car ses
impayés s’accumulent.
Quand Patrick Salagnac entre à Valrupt
en 1985, l’usine fait surtout dans le vête-
ment de sport, elle emploie 300 personnes en 2000, se dote d’une unité de
production ultramoderne qui sera «bâchée l’année suivante» par manque de
compétitivité. «Les produits asiatiques,
indiens, arrivaient deux fois moins
chers.» Il perd ses clients un à un.
«L’import, toujours l’import», soufflet-il. Lui aussi a fini par s’y mettre: 30%
de la confection est tunisienne. Le
drap-housse lui revient presque à moitié prix. Cela fait partie de ces «choses
qui ne se disent pas», mais parmi les
trente industries textiles encore en activité dans les Vosges, beaucoup ont délocalisé une partie de leur production.
Son client, presque le seul désormais,
c’est la grande distribution. «Le magasin de détail, en centre-ville, c’est fini.»
Le canal de la vente par correspondance s’est bouché. Quand La Redoute,
Camif, Becquet, Blancheporte dégringolent, pour Valrupt, c’est «la claque».
Internet fut une désillusion. Amazon
le fait tourner en bourrique. «Ce n’est
plus du travail, c’est du dépôt-vente. Ils
sont tellement puissants ces gens-là.»
Pour «sauver l’usine», Salagnac «attaque» les grandes centrales d’achat.
«Au début, c’était très bien. Mais quand
vous devenez important, ils changent de
ton.» Environ 5 % rognés tous les
trois ans pour arriver aujourd’hui à des
marges brutes entre 15% et 18%. C’est
ça, ou rien. D’ailleurs, quand il a donné
des noms d’enseigne à la presse, la réplique ne s’est pas fait attendre: il a été
convoqué, ses produits retirés des linéaires. Depuis, il essaie de renouer, de
renégocier les prix à la hausse, en vain.
Ses protège-matelas sont vendus sous
36 marques différentes. Seul le packaging change, réalisé sur place, avec
étiquettes promos et prix cassés. Interdiction d’y écrire «Vosges», «bio» ou
même «France», pour garder une
image low-cost. Sans repreneur d’ici à
septembre, c’est la liquidation. Salagnac rêve que des industriels vosgiens
se manifestent. Il n’a pas l’air optimiste.
Sinon, des Turcs seraient intéressés, un
fonds de pension aussi.
On lui emboîte le pas dans ce dédale
de bâtisses décrépies. Les ouvriers surveillent les allées et venues du patron.
Des postes sont vacants, ceux de la
trentaine de CDD non renouvelés.
Dans l’usine, la moyenne d’âge tourne
autour de la cinquantaine. Faute de
jeunes, la formation d’apprentis en
confection de Thaon-les-Vosges a
fermé. «Les filles préfèrent être caissières que couturières, au moins elles bougent, parlent. Mais bientôt, il n’y en
aura plus non plus des caissières», lâche
Salagnac. Rupt-sur-Moselle se vide.
Venir ici est un calvaire. Depuis 1993,
aucun train n’entre en gare, transformée en salon de beauté. La voie ferrée
est une piste cyclable. Reste la voiture.
Il y a bien le tunnel sous la montagne
mais avec son péage à 6 euros. Ici, on
prend les petites routes.
N.Ro. (à Rupt-sur-Moselle)
14 u
Envoyé spécial
à Notre-Dame-des-Landes
absence de dialogue et, par
voie de conséquence, les affrontements entre zadistes
et forces de l’ordre risquent de se
poursuivre encore un moment
autour de la «zone à défendre»
(ZAD) de Notre-Dame-des-Landes.
Les propos d’Emmanuel Macron dimanche soir sur BFMTV et Mediapart, estimant que la «colère» des
opposants aux évacuations n’était
«pas légitime» et que «tout ce qui devra être évacué le sera», à l’issue
d’un nouveau délai de «régularisation» fixé au 23 avril, ne sont pas de
nature à apaiser les tensions qui sévissent depuis plus d’une semaine
sur ces 1 650 hectares de bocage,
dont 1200 hectares de terres agricoles, devenus au début de la décennie propriété de l’Etat.
Que veut l’Etat à NotreDame-des-Landes ?
Lors de son interview télévisée, le
président de la République n’a pas
laissé le moindre espace à de futures expérimentations sur ce site,
balayant en quelques mots l’idée
d’un projet alternatif pour dénoncer ce qui n’était à ses yeux qu’un
«projet de désordre pour certains».
Aujourd’hui, il est demandé aux occupants de la ZAD qui le souhaitent, expulsés ou non, de régulariser leur situation avant le 23 avril en
déclarant leurs nom, âge et profession, en présentant un «projet agricole ou para-agricole» et en identifiant les parcelles concernées. Une
chose –un projet individuel et nominatif – à laquelle les intéressés
sont depuis toujours farouchement
opposés. Sans compter le délai excessivement court fixé pour une
telle démarche et une date en
forme «d’ultimatum brutal» jugée
dans tous les cas intenable par les
Que répondent
les zadistes ?
Dimanche, Dominique Fresneau,
coprésident de l’Acipa, l’association
historique d’opposants au projet
d’aéroport, a dénoncé ce nouveau
délai: «Je n’ai jamais travaillé avec
un pistolet sur la tempe. On n’a jamais demandé à un agriculteur de
monter un projet en six ou deux
mois.» Pierrot, forgeron sur la ZAD,
affiche tout autant sa défiance. «Nicole Klein [la préfète de Loire-Atlantique, ndlr] veut nous faire signer des conventions d’occupation
précaires d’un an pour mieux nous
virer après, lâche-t-il. Et de toute façon, les conditions sont telles que
personne ne peut les remplir: il faut
par exemple ne pas s’être opposé aux
expulsions, ne pas avoir résisté aux
forces de l’ordre… Même les paysans
historiques ne remplissent pas ces
conditions.» Si une petite minorité
de zadistes se veut résolument
«hors système» et refuse toute idée
de régularisation, la très grande
majorité de cette communauté très
diverse avait de son côté adressé à
la préfecture, dès le 6 avril, un projet de «convention provisoire collec-
Libération Mardi 17 Avril 2018
Après la zone,
des projets
à défendre
Alors qu’Emmanuel Macron n’a laissé aucun
espace à des expérimentations alternatives sur
le site, les zadistes restent porteurs d’un projet
collectif qui s’inspire du Larzac.
tive», visant à une régularisation
globale des situations des personnes vivant sur la ZAD.
Quel est le projet
collectif des zadistes ?
Les occupants du site proposent
une «convention collective en trois
volets [qui] couvre les terres agricoles, les espaces boisés, ainsi que les
habitats et bâtis à ce jour pris en
charge et entretenus par le mouvement», détaille un collectif des représentants de la ZAD. Il précise
que ce document pourrait être signé
par l’association de loi 1901 «Pour
un avenir commun dans le bocage»,
qui «regroupe différentes composantes du mouvement et usager·e·s du
territoire –habitant·e·s, paysan·ne·s
ou voisin·e·s». Le 9 avril, jour
des premières évacuations, cette
convention devait être complétée
par la liste des différentes structures associatives, dans laquelle
étaient identifiés les acteurs de la
ZAD, et les activités autres que strictement agricoles. Outre le caractère
individuel des déclarations demandées par les autorités, les occupants
de la ZAD sont en effet profondé-
ment hostiles à un périmètre réduit
aux seules pratiques «agricoles ou
para-agricoles», voulant y associer
toutes les autres composantes de la
ZAD: fabrication de pain, transformation du lait, gestion des espaces
boisés et des haies, artisanat, activités culturelles, etc. «La solidarité, le
collectif, c’est le fondement de notre
mouvement et toutes ces activités
sont intrinsèquement liées», insiste
une zadiste, installée depuis
cinq ans sur la zone.
Un compromis
est-il possible ?
Après l’abandon du projet d’aéroport, annoncé par Edouard Philippe le 17 janvier, une solution
s’inspirant du modèle adopté
en 1984 dans le Larzac, après la longue lutte menée pour s’opposer au
projet d’extension d’un camp militaire, a été évoquée à plusieurs reprises. L’Etat avait alors mis ces terres à disposition des occupants
dans le cadre d’un bail emphytéotique (de très longue durée), avec la
création de la Société civile des terres du Larzac (SCTL). L’Etat est demeuré propriétaire des parcelles,
les agriculteurs s’acquittant d’un
loyer à la SCTL. Mais le gouvernement souhaite, à plus ou moins
court terme, se débarrasser des terres de Notre-Dame-des-Landes.
L’exécutif qui s’est dit opposé a
toute gestion collective –comme l’a
affirmé le secrétaire d’Etat à la
Transition écologique, Sébastien
Lecornu lors d’une visite en mars
dernier à Nantes– a très vite écarté
une telle possibilité.
«On nous parle aujourd’hui à nouveau de dialogue mais ça demande
un minimum d’écoute pour qu’on
puisse trouver un mode de gestion
collective du foncier, relève un porte-parole de la ZAD. Si c’est pour
nous imposer à nouveau brutalement un cadre purement individualisant, ça ne peut pas marcher.»
Autre solution, dans la mesure où
l’Etat ne souhaite pas rester propriétaire de ces terres agricoles : la
vente à une structure proche des
zadistes. La transaction pourrait
être financée par les nombreux
soutiens qui se sont encore manifestés. Mais on est encore très loin
d’une telle alternative. •
Notre photographe Cyril Zannettacci a été blessé au pied
par une grenade à effet de souffle sur la ZAD de Notre-Damedes-Landes, dimanche en fin de journée. «En moins d’une
semaine, deux journalistes de Libération [avec Pierre-Henri
Allain mercredi dernier, ndlr] ont été blessés au cours
d’opérations menées par les forces de l’ordre», rappelle, dans
un communiqué publié lundi, la Société des journalistes et
des personnels de Libération (SJPL). Elle dénonce «un emploi
disproportionné de la force par les gendarmes mobiles […],
et un usage inapproprié d’armes susceptibles de blesser
grièvement les habitants, les manifestants et les journalistes».
Libération Mardi 17 Avril 2018 f t @libe
u 15
Sur le lieu de vie
du Haut-Faye, sur
la ZAD de NotreDame-des-Landes,
en décembre 2014.
Premières comparutions
au tribunal de Nantes
Interpellées à l’issue de la
manifestation de soutien
aux zadistes dimanche, sept
personnes comparaissaient
lundi. Le procureur a demandé
leur incarcération.
undi, la chambre des comparutions
immédiates du tribunal correctionnel
de Nantes se faisait une «spéciale Notre-Dame-des-Landes». Sept hommes devaient y être jugés, dans sept affaires distinctes,
pour avoir jeté des projectiles sur les forces
de l’ordre, samedi, lors de la manifestation
en centre-ville contre les expulsions. Les premiers d’une longue série : vingt-quatre personnes ont été interpellées depuis le début
de l’évacuation «partielle» de la «zone à défendre» (ZAD), il y a une semaine… En LoireAtlantique, les deux parquets de Nantes et
Saint-Nazaire ne plaisantent pas, en effet,
avec tout ce qui a trait, de près ou de loin,
avec la ZAD.
«Démesure». Quatre des prévenus jugés
lundi ont demandé le renvoi de leur procès,
comme la loi les y autorise, pour préparer leur
défense. Le procureur de la République avait
néanmoins systématiquement demandé leur
incarcération en vue des prochaines audiences, prévues quatre à cinq semaines plus tard.
Aucun, pourtant, n’avait le profil du dangereux Black Bloc: Laurent, un chauffeur routier
de 32 ans, n’avait par exemple été condamné
qu’une seule fois par le passé, pour une conduite en état d’ivresse. Le casier judiciaire
d’Aubin, 27 ans, qui habite chez sa mère, était
parfaitement vierge. «Je suis étonné de cette
volonté de faire encore un exemple», soupire
Me Stéphane Vallée, l’avocat du premier. Les
prévenus suffisamment confiants pour être
jugés le jour même ont été quittes pour une
belle frayeur. Comme Eric, chef de service à
l’université de Nantes. Crâne dégarni et lunettes vissées sur le nez, ce fonctionnaire
de 54 ans avait lui aussi un casier judiciaire
vierge. Samedi, après avoir perdu son épouse
et sa fille de 23 ans «dans une pluie de gaz lacrymogène», il avait pris en charge un couple
de personnes âgées «complètement
asphyxiées». Dans un geste de «rage» et de
«consternation» face à la «démesure» de la réponse des policiers, ce secouriste au travail
leur avait alors renvoyé «deux ou trois» grenades. Ce mari «doux» et «paisible», selon son
épouse, a en revanche réfuté avoir fait les
«doigts d’honneur» qui lui ont été prêtés. Le
procureur de la République n’en a cure : il
trouve à cet «arbitre des élégances» –qui joue
du jazz dans un groupe– un air «docte» et «suffisant» qui l’agace profondément. «On sait se
montrer sévère envers les petits voyous qui sévissent dans les quartiers, je ne vois pas pourquoi un fonctionnaire qui jette des projectiles
sur les forces de l’ordre bénéficierait d’un quel-
conque privilège», a-t-il déclaré pour justifier
les deux mois de prison ferme et l’incarcération immédiate qu’il demande. «Il faut que les
peines soient exemplaires: c’est aujourd’hui
qu’il faut marquer les esprits. La loi doit avoir
une fonction intimidante.» Finalement, Eric
n’a écopé «que» de six mois de prison avec sursis. Il devra aussi verser 650 euros de dommages et intérêts et de frais de justice au policier
qui s’était constitué partie civile. Une peine
qui sera inscrite à son casier judiciaire.
Ivre. Loïc, lui non plus, ne répond pas vraiment au cliché du zadiste à dreadlocks: cet
étudiant de 20 ans en «game design», là encore
inconnu de la justice, revenait d’un défilé de
mannequinat bénévole. Lui aussi a échappé
aux deux mois de prison ferme et au mandat
de dépôt demandé par le procureur. Cet
«adepte de la non-violence», qui avait «écarté»
une grenade lacrymogène tombée à ses pieds,
s’en sort avec cinq mois de prison avec sursis.
Comme Pierre, «ambassadeur du tri sélectif»
pour une communauté de communes. Cet
homme de 31 ans barbu et chevelu avait fait
tomber un CRS au sol en lui «tapotant» sur son
casque alors qu’il était ivre. Seul un ressortissant anglais a été maintenu en détention à l’issue de cette journée. Il sera rejugé le 18 mai.
(à Nantes)
16 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
La Creuse veut faire
chanvre à part
Eric Correia, élu PS du département rural, a demandé au gouvernement
l’autorisation de cultiver et d’exploiter du cannabis à usage thérapeutique.
Son argument: la filière pourrait redynamiser la région.
maginez un peu : des hectares
de chanvre sous bonne garde
d’agents de sécurité, un laboratoire public d’analyse pour contrôler le niveau de THC (la molécule
psychoactive du cannabis classée
stupéfiante), des start-uppers du
chanvre et des docteurs ès marketing gambadant à travers la Creuse
et semant sur leur passage les emplois qui manquent tant à un territoire souvent cité en exemple de la
déprise rurale… Tel est le projet
formé par Eric Correia, élu du Parti
socialiste qui milite pour la réhabilitation d’une autre molécule clé du
chanvre et peu connue du grand
public : le cannabidiol (CBD).
Président de la communauté d’agglomération du Grand Guéret et
conseiller régional de NouvelleAquitaine, Eric Correia s’appuie sur
Envoyée spéciale à Guéret (Creuse)
un cadeau fait par le président Ma- composés soignants du cannabis,
cron en octobre: le Plan particulier classé au rang de stupéfiant en
pour la Creuse (PPC), destiné à faire France. Or «cette plante a accomémerger des solutions innovantes pagné l’humanité depuis des siède relance en territoire rural. Son cles, plaide l’entrepreneur Florent
idée : demander un statut déroga- Buffière. Ses effets thérapeutiques
toire pour expérimenter une filière ont été décrits très tôt dans les médédiée au cannadecines chinoises et indienbis thérapeutines.» Le trentenaire
que. Chiffres à
soigne lui-même
l’appui, Correia
ses migraines au
annonce une
CBD, et milite à
manne à faire
Norml. Antenne
pâlir n’importe
française du
quel gestionlobby citoyen
naire de collecaméricain du
tivité et, parmême nom, l’astant, jette un
sociation déHAUTEVIENNE
pavé dans la mare
nonce les mésCORRÈZE
d’un tabou français
usages engendrés
10 km
embourbé dans le vaste
par la prohibition et
mouvement de dépénalisaœuvre pour une réforme de
tion européen qui voit une filière la loi française «en vue d’une réguémerger. «A-t-on vraiment les lation responsable des filières canmoyens de s’en priver ?» inter- nabicoles». Un discours qui ne
pelle l’élu.
passe pas dans la doxa médicale
La filière est en plein boom depuis occidentale, victime selon Florent
la légalisation, aux Etats-Unis et Buffière d’un certain «obscurandans plusieurs pays d’Europe, des tisme» puisque «la loi interdit de
fait toute recherche, discussion ou
production scientifique en France
sur le sujet». Infirmier anesthésiste, formé à la gestion des douleurs chroniques, Eric Correia insiste: «Il faut faire de la pédagogie,
aider les décideurs à se départir de
l’idée que le consommateur de cannabis est un jeune gauchiste en déprise sociale, coiffé de dreadlocks.
La vérité, c’est que j’ai des tonnes de
patients et d’amis qui gardent leurs
douleurs sous contrôle à l’aide du
cannabis. Sclérose, douleurs du
membre fantôme, cancers avancés
et toutes les pathologies dites “algiques”» sont concernées.
En Amérique, le cannabis est désormais délivré aux migraineux et aux
épileptiques. En Israël, on l’utilise
pour certaines formes de Parkinson, et en Espagne, des chercheurs
ont mis en évidence le «système endocannabinoïde» (qui a prouvé une
hypothèse israélienne selon laquelle l’être humain est porteur de
récepteurs aux CBD puisqu’il fabrique les siens propres) et des effets
antitumoraux de certaines molécules du chanvre sur des souris. Eric
Correia : «Même la reine Victoria
prenait du cannabis pour soigner ses
céphalées et ses règles douloureuses.» Et de poursuivre: «Je ne comprends pas que des patients souffrent et qu’on dispose d’une molécule
documentée par la littérature médicale internationale, mais qu’on les
empêche d’accéder à un soulagement
ou même qu’on les poursuive pour
s’en être procuré.» Sachant que,
partout en Europe, des filières légales s’organisent sous contrôle des
Etats. Correia : «En France, on est
assez con…servateurs pour louper
le train.»
«Plante magique»
Des produits thérapeutiques légaux à base de CBD, molécule issue du cannabis, le 30 mars à Guéret.
Face au blocage rencontré auprès
des huiles locales, sa fiche pourtant
bien argumentée ayant été «perdue»
par le préfet chargé d’arbitrer et de
faire remonter les propositions pour
la Creuse auprès des ministères, le
président de l’agglomération du
Grand Guéret a décidé de porter le
fer dans la plaie financière. «1,6 milliard d’euros de recettes fiscales et
une baisse de 500 millions annuels
Les graines qu’utilise
Marien Sablery dans
son exploitation de
chanvre industriel,
le 30 mars.
de la dépense publique [que coûte la
lutte contre la drogue, ndlr], ce sont
les chiffres avancés par [le think
tank] Terra Nova dans l’hypothèse
d’une légalisation sous monopole
public en France. 18 000, c’est le
nombre d’emplois créés en trois ans
au Colorado. 10% de tout ça me suffirait amplement pour la Creuse !»
«Le thérapeutique peut être une
porte d’entrée», observe Vincent
Turpinat. Par chance, l’attaché parlementaire et suppléant du député
LREM de la Creuse Jean-Baptiste
Moreau, réputé avoir l’oreille du
Président, est addictologue : «En
tant que professionnel, je suis convaincu du potentiel santé de la molécule, en tant que politique, je suis
convaincu du potentiel économique
pour le territoire. Mais je suis convaincu aussi du fait qu’il y a des blocages politiques sur ce sujet en
France. Il faudra du temps, de la pédagogie et ne pas mélanger les sujets
entre santé et récréatif. Surtout, il
faudrait que le dossier soit incarné
«Présents», semblent clamer depuis
leurs fermes Jouany Chatoux, Mathieu Couturier et Marien Sablery.
Tous trois agriculteurs creusois, ils
se sont positionnés comme relais
possibles d’expérimentation. Marien Sablery est déjà chanvrier.
Libération Mardi 17 Avril 2018
u 17 f t @libe
Jacqueline Gamard, Emilie et Sarah Barbault
ont la tristesse de faire part du
décès de
Producteur exécutif, directeur
de production
L’incinération aura lieu au
crématorium du Père
Lachaise, salle Mauméjean,
entrée au 71 rue des
Rondeaux 75020 Paris, le
vendredi 20 avril 2018 à
Il y a seize ans,
nous quittait le 17 avril 2002.
«L’homme en couleur»
est toujours dans
notre cœur...
Depuis trois ans, avec son frère, il
cultive une soixantaine d’hectares
à destination de filières autorisées:
bâtiment, alimentation animale et
humaine. Il s’intéresse depuis un an
aux débouchés santé de cette
«plante magique où tout est valorisable économiquement».
«Le cochon vert», comme on l’appelle, retient également l’attention
de Jouany Chatoux. «Pour moi, la
légalisation n’est pas un sujet, elle se
produira. C’est à mon sens un débouché à ne pas négliger pour l’agriculture française qui souffre tant.
Avec mes voisins, même si on n’est
pas du même bord politique, on soutient l’initiative de M. Correia parce
qu’il propose qu’on se positionne rapidement avant de se faire damer le
pion par des gros industriels européens qui, eux, n’apportent aucune
richesse structurante dans nos territoires.» Galvanisé par les encouragements, Eric Correia promet: «Je
ne lâcherai rien.» Le 22 mai, avec
l’appui de Norml, il organisera à
Guéret une réunion publique sur le
sujet. «Nous y serons, assure Vincent Turpinat. Tout comme nous
accueillerons M. Correia à la table
des discussions sur le Plan particulier pour la Creuse.» •
Gérald, cultivateur
en «zone grise»
Le Creusois jongle entre
les droits français et européen
pour exporter son chanvre,
transformé à l’étranger
et commercialisé sur Internet.
e cannabis est prohibé en France depuis les
années 30. Sa législation est l’une des plus répressives en la matière: son usage y est purement interdit et le fait d’en faire la promotion est un
délit. Seule est autorisée la culture d’une cinquantaine d’espèces à faible teneur (moins de 0,2 %)
en THC, la molécule dite à effet «neuromodulateur»
de la plante, celle qui ferait «planer». Bilan: l’Hexagone est l’un des pays où le produit est le plus
consommé (environ 1,4 million de fumeurs réguliers
et 5 millions d’occasionnels).
Or la France est membre de l’Union européenne, un
marché où les produits sont censés circuler librement. D’où la prise de tête pour Gérald : chanvrier
dans le Vaucluse, il pourrait avoir l’air d’un délinquant vu de Paris, alors que, vu de Bruxelles, il est
un entrepreneur aux affaires florissantes. Devenu
expert de la fameuse «zone grise» dans laquelle évoluent les entrepreneurs du cannabidiol (CBD), Gérald explique: «Du point de vue du droit, l’auteur du
délit est le client, et si le client opère depuis un pays
où le produit est légal, alors il n’y a pas de délit.» Une
ambiguïté qui lui a néanmoins valu quelques visites
des gendarmes: «Ils venaient pour me mettre en prison pour quinze ans, ça s’est terminé trois heures plus
tard autour d’un café. Maintenant, ils savent.»
De fait, la légalisation de la filière thérapeutique et
l’assouplissement des législations européenne et
américaine ont cerné la France de pays produisant
et vendant des dérivés du cannabis. Canada, EtatsUnis, Suisse, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Angleterre, Espagne, Italie sont en train d’établir des filières légales que la puissance de feu d’Internet pourrait booster… La révolution numérique a fait de
Gérald, consommateur de CBD pour contrôler de
violentes algies vasculaires de la face, un start-upper
de l’industrie phytothérapeutique.
Sous contrat avec plusieurs transformateurs européens, il explique ne pas parvenir à produire assez
pour répondre à la demande en plein boom. Avec
ce regret : «Je préférerais mille fois que ma culture
crée des richesses en France. Ce qui m’agace le plus,
c’est de vendre ma production brute à l’international, elle est du coup transformée et valorisée par des
entreprises étrangères alors qu’elle alimente la clientèle française via Internet.»
J.C. (à Guéret)
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18 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
A la gare du Nord, le modèle de la grève
reconductible Lundi matin, des cheminots de la
gare du Nord racontent une anecdote : leur direction
les surnomme parfois les «Gaulois», en référence au village qui résiste
à l’envahisseur. Deux semaines après le début de la grève, Monique,
Anasse, Farid et d’autres cheminots ont décidé d’entrer en grève
reconductible en dépit du calendrier «intermittent» fixé au national.
Ils étaient 60 à la voter, contre 76 la semaine dernière. «Il y a un noyau
dur en train de se former», veut croire Anthony. PHOTO MARC CHAUMEIL
SNCF: l’annonce présidentielle de la reprise
de la dette n’éteint pas les doutes
Pour tenter de
calmer les grévistes,
le Président a promis
que l’Etat allait
récupérer à partir
de 2020 le boulet
financier. Mais sans
préciser le montant
ni les modalités
de l’opération, qui va
grever les comptes
de la nation.
Etat reprendra progressivement la dette de
la SNCF à partir du 1er janvier 2020.» Le propos d’Emmanuel Macron, tenu durant
la seconde moitié de son intervention sur BFMTV, était
attendu depuis le début de la
crise à la SNCF. Il constitue
une légère avancée pour les
syndicats qui ont fait de
cette question un préalable.
En revanche, toujours pas
de précision sur le montant
de ce boulet financier qui
sera transféré au budget de
la nation ni sur les modalités
de cette opération, dont
l’unité de compte est au bas
mot la dizaine de milliards
Aujourd’hui, la dette totale de
la SNCF atteint 52 milliards
d’euros. La plus grande partie, 45,2 milliards (à la fin de
l’exercice 2017), est logée dans
la société SNCF Réseau, propriétaire des 30 000 km de
voies ferrées en France et des
terrains qui les bordent. Uniquement pour payer les intérêts de cette somme, la SNCF
doit sortir, chaque année, 1,5 milliard. Une somme
qui pourrait être plus utilement consacrée à la rénovation du réseau plutôt vieillissant. A ces 45,2 milliards,
s’ajoutent 7 milliards de dettes d’une autre entité de la
SNCF, appelée «Mobilités» et
dont l’objet est de faire circuler les trains. Il s’agit là du
déficit, cumulé depuis des
années entre les recettes encaissées et le coût de circulation des trains. Ainsi le tout
Rassemblement des cheminots sur l’esplanade des Invalides, le 9 avril à Paris. PHOTO ALBERT FACELLY
nouveau Paris-Bordeaux devrait générer cette année
100 millions de pertes.
Norme. Bien que le gouvernement n’ait pas encore dévoilé avec précision ses intentions, les calculettes
tournent à plein régime. Le
député LREM Jean-Baptiste
Djebbari, rapporteur du projet de loi sur la réforme ferroviaire, estime qu’il faudra
que l’Etat reprenne 35 milliards d’euros pour alléger le
fardeau financier de la SNCF.
Une obligation quasiment
légale. Car le transporteur
ferroviaire national changera de statut juridique à
partir du 1er janvier 2020. Il
passera du régime d’établissement public à caractère industriel et commercial (Epic)
à celui de société anonyme
(SA). Or ce type de structure
implique d’avoir un endettement réduit, sinon c’est le
dépôt de bilan assuré. La re-
prise de la dette est donc une
figure imposée par le projet
de réforme de la SNCF.
Seul hic, si l’Etat récupère
d’un seul bloc 35 milliards de
passif, le ratio déficit publicproduit intérieur brut (PIB)
de la nation passera subitement de 2,7 % à 4,2 %. Une
quasi-provocation au regard
de la norme budgétaire européenne selon laquelle ce
chiffre ne peut excéder 3 %.
Les hauts fonctionnaires
de Bercy rivalisent donc en ce
moment d’imagination pour
trouver un montage qui réponde aussi bien aux attentes
de la SNCF que de la Commission européenne. Par le
La CGT cheminots et SUD rail rejoignent la
journée interprofessionnelle de ce jeudi, appelée
par la CGT et Solidaires. Un rendez-vous crucial
pour donner de l’ampleur à leur mouvement.
Dans les rangs de l’assemblée générale des
cheminots de la gare du Nord, en grève
reconductible tous les jours, la rumeur a vite
couru que la RATP suivrait aussi cette
mobilisation. L’information a été confirmée
par le biais d’un communiqué de la CGT-RATP,
qui appelle d’ores et déjà à «participer
massivement à la journée d’actions, de grève et de
manifestations [de ce jeudi], une première étape
dans le processus de convergence des luttes».
passé, l’option d’une société
de «cantonnement» a permis
à l’Etat de se faufiler entre ces
multiples contraintes. En
clair, il s’agit de créer une
structure spéciale dans laquelle serait placée la dette
avant qu’elle ne soit ensuite
remboursée petit à petit. La
technique a été utilisée, en
son temps, pour résorber
les 15 milliards de dettes du
Crédit lyonnais et plus récemment pour abriter 8 milliards de pertes d’Areva.
Unité. En attendant que
le ministère des Finances
trouve un accord avec celui
des Transports sur cette
épineuse question, la semaine qui débute s’annonce
intense en négociations. Les
quatre syndicats représentatifs de la SNCF retrouvent,
à partir de ce mardi, les représentants de l’Etat. Deux
points durs devraient notamment figurer au menu des
discussions. D’abord, le devenir des cheminots qui refusent d’être transférés vers un
nouvel opérateur ferroviaire
lorsque celui-ci reprend une
ligne dans le cadre de l’ouverture à la concurrence. Le gouvernement voudrait, lui, les
considérer comme démissionnaires, mais les organisations de salariés refusent d’en
entendre parler. Elles demandent en outre un droit de retour pour ceux qui accepteraient un transfert sur la base
du volontariat et souhaiteraient finalement revenir à
la SNCF. Sur ces deux questions, l’exécutif ne perd pas
espoir de fracturer l’unité
syndicale en amenant progressivement les organisations dites réformistes (CFDT,
Unsa) à un accord, alors que
la CGT et SUD ont fait savoir
que ces points étaient non
négociables. Un scénario qui
pourrait s’intituler: la divergence des luttes. •
Libération Mardi 17 Avril 2018
Festival de Cannes Après la sélection
officielle jeudi (en attendant quelques probables ajouts), les sections parallèles du
Festival de Cannes se dévoilent à leur tour.
Lundi, c’est la Semaine de la critique qui
a fait connaître son programme, forcément peuplé de noms encore inconnus
(seuls y sont admis les premiers et seconds
films de jeunes cinéastes), mais aussi les
Parcoursup: «Chaque élève aura un vœu
accepté dans la licence de son choix»
Il y a un mois, la ministre de
l’Enseignement supérieur,
Frédérique Vidal, affirmait
dans Libé qu’aucun candidat
ne recevrait de «non» à l’entrée de l’université. Or un
document technique, daté
du 6 avril, indique l’inverse.
La ministre s’explique.
Persistez-vous ?
Je le redis : aucune université ne peut répondre «non»
à un bachelier. C’est la loi.
Cette circulaire est un document purement technique:
le 6 septembre, la procédure
«normale» de Parcoursup
sera close. Cela entraînera
de facto l’arrêt des listes
d’attente, mais la procédure
«complémentaire», recensant l’ensemble des places
encore disponibles dans haite faire du droit en Ile-del’enseignement supérieur, se France ait une proposition
poursuivra. Cela n’a donc en droit dans l’une des unirien à voir avec un refus versités de la région. C’est
d’admission d’une candida- pour cela qu’il ne s’agit pas
ture, comme cela se pratique d’une réforme de la sélecdans les filières
tion. Et pour
INTERVIEW tous les élèves
Vous réitérez
qui auront fait
la promesse que chaque des vœux sélectifs [BTS,
bachelier puisse accéder prépa… ndlr] et qui se seront
à la filière de son choix à retrouvés sur le carreau, des
l’université ?
commissions rectorales traOui, nous avons déjà ouvert vailleront dès le 22 mai et
19000 places dans les filières jusqu’au 21 septembre pour
sous tension et nous en que chacun ait une proposiouvrirons autant que néces- tion concrète dans l’une des
saire de façon à ce que cha- filières qui l’intéresse.
que élève ait un vœu accepté Plusieurs universités sont
dans la licence de son choix. toujours bloquées, enviPar exemple, nous ferons en sagez-vous un geste ?
sorte qu’un élève qui sou- Ce qui se passe à Nanterre
Bourdin, Plenel et Macron:
un trio de casseurs de codes?
Edwy Plenel et Jean-Jacques
Bourdin sont plutôt satisfaits de leur entretien avec
le chef de l’Etat. Interrogés
lundi matin dans le fauteuil
habituellement réservé aux
invités politiques de RMC, ils
se sont félicités l’un et l’autre
d’avoir «cassé les codes» avec
leur prestation de la veille.
«L’interview présidentielle
en France est une interview
monarchique. Notre objectif
tout simple, c’était d’abord de
casser ça», a affirmé le fondateur de Mediapart. Sur
ce point, au moins, Plenel et
Bourdin sont en plein accord
avec Emmanuel Macron qui
se fait fort, en toutes circonstances, de «casser les codes»
du vieux monde.
En choisissant de se faire
très longuement interroger
(pendant 2 heures et 38 minutes) par deux journalistes
réputés intraitables, le locataire de l’Elysée entendait
démontrer qu’il ne craignait
aucun contradicteur. «On a
vu un président qui savait
encaisser, qui savait castagner aussi quand c’était nécessaire. […] On était effectivement sur quelque chose de
viril, de physique», s’est emballé Christophe Castaner,
Plenel, Macron et Bourdin, dimanche. ALBERT FACELLY
le porte-parole du gouvernement. Au cours de cet
entretien ponctué d’interpellations particulièrement
vives sur les injustices supposées de la politique gouvernementale, les deux se
sont abstenus de donner du
«monsieur le Président»
à leur interlocuteur. Le
nommer Emmanuel Macron, c’était dire «demain,
vous n’êtes plus président, on
est pareils, on est égaux en
dignité et en droits», a expliqué Plenel.
A-t-on pour autant assisté
dimanche soir à une révolution ? Lundi, Bourdin ne
semblait pas loin de croire
qu’il y aurait un avant et
un après-Chaillot : «On ne
pourra plus voir» ces «inter-
u 19 f t @libe
views où l’on prend ses distances et surtout où l’on
ménage», s’est-il congratulé.
La dimension historique de
l’événement n’a pas sauté
aux yeux de leurs confrères.
Plusieurs journalistes ont
constaté que l’exercice tenait
moins de l’interview que du
débat, et que Macron était
plus traité en candidat qu’en
chef de l’Etat. A l’Elysée,
on se réjouit surtout de l’excellente audience (3,8 millions de téléspectateurs: sur
BFMTV). Et on précise que
la prochaine édition pour
l’an 2 du quinquennat,
confirmée en direct par Macron dimanche, ne se fera
«pas nécessairement» avec
les mêmes interlocuteurs.
est inadmissible. Je peux
comprendre qu’il y ait besoin de débattre, d’échanger.
Mais empêcher la tenue des
examens de milliers d’étudiants, qui en ont besoin
pour valider leur année, c’est
au-delà du raisonnable. Le
président de Nanterre aura
tous les moyens nécessaires
pour reprogrammer ces examens. Quant à moi, j’ai pris
l’engagement que tous les
bacheliers qui le souhaitent
puissent accéder à l’enseignement supérieur. Cette
promesse s’est traduite par
la fin du tirage au sort et un
investissement massif pour
la réussite étudiante.
Recueilli par
milliards d’euros, ce
sont les dépenses
de santé en 2017. Un
montant «très proche»
de l’objectif de l’exécutif malgré un «dépassement» sur les soins de
ville, a indiqué lundi
le Comité d’alerte sur
l’évolution des dépenses d’assurance maladie. «Ce résultat global
masque un dépassement» de 320 millions
des dépenses de soins
de ville, dont «plus des
trois quarts proviennent des honoraires
médicaux et dentaires». Ce dérapage a été
plus que compensé
par les hôpitaux
et cliniques, avec une
«sous-exécution» de
405 millions due à
une activité «significativement plus faible
premiers longs de l’humoriste Alex Lutz
(Guy), du comédien américain Paul Dano
(Wildlife), ou encore celui du prodige portugais Gabriel Abrantes (Diamantino) aux
courts métrages très remarqués. Ce mardi,
on devrait connaître les choix de la Quinzaine des réalisateurs pour cette édition
qui débutera le 8 mai. PHOTO FESTIVAL DE
Volailles Pas de repreneur pour TillySabco, en redressement judiciaire
Aucun repreneur ne s’est manifesté à la date limite du 13 avril
pour relancer l’ancien abattoir de poulets Tilly-Sabco International, aujourd’hui spécialisé dans la saucisse de volaille, en
redressement depuis le 27 mars. L’entreprise emploie 64 salariés, après en avoir compté plus de 300. Ce mardi après-midi,
les élus du CE doivent rencontrer l’administrateur judiciaire
avant d’informer les salariés, au chômage partiel depuis début
mars. L’ancien abattoir de poulets avait déjà été sauvé de la
faillite en 2014 et en 2016. Ce dernier rachat avait permis la
sauvegarde de près de 200 emplois sur les plus de 320 que
comptait alors l’entreprise.
Mobilisation Les violences aux femmes,
priorité du quinquennat
Le label «grande cause nationale 2018» a été attribué lundi à
la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF), qui regroupe les associations luttant contre les violences faites aux
femmes, a annoncé Matignon. Le gouvernement «réaffirme
son engagement en faveur de la lutte contre les violences faites
aux femmes, qui s’inscrit dans le cadre de sa mobilisation pour
l’égalité entre les femmes et les hommes, érigée en grande cause
du quinquennat». Ce label permet notamment des diffusions
«gracieuses» de spots sur les radios et télévisions publiques.
Hôpitaux: la crise
bâtie dans le dur
Y aurait-il une crise de l’architecture hospitalière comme il
y a une crise de l’hôpital? «En
vingt-cinq ans, on a assisté à
une évolution très nette de la
typologie hospitalière», explique l’architecte Jérôme Brunet qui, avec son agence, a
construit ou réaménagé près
de 90 établissements en
France et en Europe. Cette
année, il a reçu la prestigieuse
équerre d’argent pour la réalisation de l’hôpital de Belfort : 73 000 mètres carrés,
250 mètres de long, le nec
plus ultra technologique
symbole de l’hospitalisation
de demain.
D’où l’idée de l’interroger sur
les mutations possiblement
à l’origine de l’implosion actuelle du secteur. «Il y a quelques années, on distinguait
l’hébergement et les plateaux techniques. Ce n’est
plus le cas», note-t-il. Qui
plus est, l’hébergement doit
être le plus court possible.
Certains parlent même
d’«hôpital debout».
Autre changement: avant, les
services étaient signalisés
afin de bien distinguer la
cardio de l’hémato, etc.
Aujourd’hui, c’est l’heure du
parcours de soins, on doit
casser les frontières. «Une
standardisation» qui aide à
«reprogrammer des unités de
soins», dit Brunet. C’est pourquoi il a pensé des unités reproductibles, échangeables,
permettant de déplacer les
murs entre services dès que
des changements sont nécessaires. Séduisant sur le papier. Mais en termes de ressources humaines, cela se
traduit par la «mutualisation
des moyens». Une pratique
dénoncée par le personnel
soignant qui ne se sent plus
reconnu, un jour travaillant
dans un service puis le lendemain dans un autre, perdant
l’importance du contact humain. «C’est le temps des
équipes volantes», déplore
une infirmière.
Que propose donc l’architecte pour répondre au
malaise hospitalier ? Il nous
parle technique, de l’évolution des blocs opératoires où
l’imagerie est importante, ce
qui requiert plus de place.
«La notion de l’humain reste
présente, mais il ne faut pas
se faire d’illusions, expliquet-il. L’hôpital reste une grande
machine à guérir, et à guérir
le plus tôt possible.»
20 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
Une nouvelle loi
doit rendre inutiles
les milliers
illégales pratiquées
chaque année
en France et
les nombreux
départs de malades
vers l’étranger.
La proposition de
loi de Jean-Louis
Touraine ne s’adresse
qu’à des malades
qui sont à l’agonie,
elle ne prend pas
en compte tous ceux
qui ne veulent pas
arriver à ce stade.
n France, il n’existe toujours pas de loi sur l’aide
médicale active à mourir.
Les Français la réclament pourtant. Ils ont compris que mourir
nécessitait parfois une aide
médicale active, qu’on l’appelle
«euthanasie» ou «suicide assisté». Or, la proposition de loi
Touraine prolonge l’esprit des
lois en place de 2005 à
aujourd’hui, de Leonetti à
Claeys-Leonetti. Elle ne comble
en rien les vides laissés par les
lois actuelles, voire les amplifie.
Elle n’empêchera pas les passages de frontières pour trouver
hors de l’Hexagone l’humanité et
la dignité nécessaires à la quiétude de la mort choisie.
Que manque-t-il à la France ?
Certains diront que l’influence
persistante du catholicisme explique les blocages politiques,
d’autres, que la médecine est trop
timorée. Les deux sont sans
doute vraies. Mais nous n’en
sommes plus là et l’heure est aux
façons de surmonter ces différents blocages. Les lois ont en
cela un rôle important à jouer.
En matière de fin de vie, elles ont
le pouvoir de calmer les tensions
que leur absence provoque, en
laissant le citoyen libre de penser
sa mort. Car c’est bien de cela
qu’il s’agit.
La proposition législative, déposée fin septembre par Jean-Louis
Touraine, député du Rhône
(groupe LREM), ne s’adresse qu’à
des malades qui sont à l’agonie
mais ne prend pas en compte tous
ceux qui ne veulent pas arriver à
ce stade et souhaitent mourir
alors qu’ils sont en pleine conscience, au moment qu’ils auront
choisi. Elle laisse de côté toutes
ces situations où le désespoir personnel est amplifié par l’absence
de responsabilité collective. Car
la mort n’est pas un choix, c’est le
moment et la manière d’y arriver
qui peut l’être. On oublie trop
souvent que la fin de vie n’est pas
qu’affaire de médecins et qu’elle
doit tenir compte de l’individu
avant tout, mais aussi des lois de
notre pays. Entre l’individu et le
collectif, il faut qu’un lien existe.
C’est à cet impératif moral et politique que la loi répond. Pouvoir
finir sa vie dans un encadrement
A Paris, en octobre 2017. PHOTO EDOUARD CAUPEIL
Fin de vie: une affaire
de médecins et de loi
légal est devenu une nécessité en
France. Trop d’affaires nous le
rappellent. Aucune n’implique la
loi Claeys-Leonetti de 2016 dont
les décrets sont progressivement
mis en place dans les unités de
soins palliatifs en répondant à
toutes les situations de fin de vie
que la médecine peut accompa-
gner. En marge de ces accompagnements en soins palliatifs, il
existe d’autres situations qui requièrent une aide médicale à
mourir et qui nécessitent une
procédure légale. Une nouvelle
loi doit désormais impérativement les prendre en compte.
L’association le Choix – Citoyens
pour une mort choisie demande
à tous les députés de tous les
groupes de s’ouvrir à l’aide médicale active à mourir sans craindre
les prophéties qui déjà annoncent des dérives. Au contraire, la
démonstration a été faite dans les
pays où une telle loi existe que les
malades s’acheminent plus serei-
nement vers leur fin de vie et réclament plus tardivement qu’on
les aide à mourir, car ils savent
que leur volonté sera respectée le
moment venu. Il est attendu
d’une nouvelle loi qu’elle rende
inutiles les milliers d’euthanasies
illégales pratiquées chaque année en France et les nombreux
départs de malades vers des pays
voisins pour aller y mourir, qui
renforcent les inégalités entre
les citoyens.
Notre collectif les dénonce et s’en
indigne d’autant plus que la parole des Français n’est toujours
pas entendue. Les coprésidentes
de notre association, auteures de
deux pétitions citoyennes qui ont
recueilli plus de 350 000 signatures, seront prochainement
auditionnées dans le cadre des
états généraux de la bioéthique et
feront en sorte d’attirer l’attention des instances qui consultent.
Mais cela ne suffit pas.
Les citoyens, alertés par une foule
de procès qui défraient la chronique depuis maintenant plusieurs
années, ont connaissance de ces
tristes histoires dans lesquelles la
mort a été le combat de trop.
Ils attendent plus que le simple
toilettage d’une loi qui resterait
fondamentalement inchangée.
L’aide active à mourir nécessite
que soit écrite et votée une loi qui
définisse précisément le droit des
malades à faire valoir leur choix
en matière de fin de vie et le cadre
dans lequel cette loi s’appliquera.
Il faut que cesse ce parcours du
combattant et qu’enfin la loi offre
une solution sereine à des situations désespérées. •
l’association le Choix – Citoyens
pour une mort choisie
Libération Mardi 17 Avril 2018
Professeur à l’Ecole d’économie de Paris,
directeur d’études à l’EHESS.
Les 80 km/h ou la mise
en équation des vies
Limiter la vitesse maximale sur les nationales
épargnerait des vies, et pourtant la réforme
divise. Osons alors calculer son coût et le nombre
d’heures de vie perdu à rouler moins vite.
n 2016, 3477 personnes ont
trouvé la mort sur une route
de France. Des milliers de
familles, d’amis ont reçu ce terrible
coup de téléphone qui annonce
l’inacceptable décès d’un proche.
Réduire cette souffrance est une
ambition légitime. Pourtant, la
proposition d’Edouard Philippe de
limiter la vitesse maximale
de 90 km/h à 80 km/h sur les rou-
tes nationales enflamme les campagnes françaises. Le Premier ministre «assume» cette proposition,
malgré sa grande impopularité, au
nom de son efficacité à réduire les
accidents mortels. Les débats se
focalisent sur la réalité ou non de
cette efficacité, les opposants à la
mesure contestant les affirmations
du gouvernement. Ce débat est
étonnant à double titre : même si
le bénéfice de cette mesure en termes de diminution de la mortalité
est solidement établi, cela ne suffit
pas à en démontrer la pertinence;
encore faudrait-il rapporter ce bénéfice aux coûts de la mesure, et
démontrer que les gains sont supérieurs à ces coûts.
Il n’est pas contestable qu’une réduction de la vitesse conduit à une
diminution du nombre d’accidents
routiers, et surtout de leur gravité;
de nombreuses études l’ont montré, et les raisons en sont bien comprises. Par ailleurs, une expérimentation conduite en France sur trois
routes de campagne a montré que
la baisse de la vitesse maximale
autorisée de 90 km/h à 80 km/h a
entraîné une diminution de la vitesse effective, comprise entre
2 km/h et 5 km/h. La mesure proposée est bien un outil efficace
pour diminuer la vitesse, et ainsi
les accidents graves. En extrapolant à l’ensemble du réseau routier
français, baisser la vitesse maximale autorisée de 90 à 80 réduira
le nombre de tués sur la route
de 200 à 400 par an, selon que la vitesse réelle diminue peu (2 km/h)
ou beaucoup (5 km/h). Ceux qui
nient que la réduction de la vitesse
maximale autorisée sauve des vies
se trompent. Mais est-ce pour
autant un argument suffisant pour
le faire?
Non, car cette mesure a aussi un
coût, qu’il faudrait évaluer. Sans
parler du changement des panneaux de signalisation qui nécessitera un peu de moyens, le coût pèse
surtout sur les usagers, qui devront
passer plus de temps pour leurs
Læticia, «show runner»
de la série de l’année
Anticipation du feuilleton post-Johnny qui fascine depuis
que la veuve blonde pilote les scénarios à réalité romancée.
u 21 f t @libe
ohnny vivant m’a beaucoup ennuyé. Sa
vie de rocker franchouillard, sa tournée
des grands ducs de l’évasion fiscale ou
ses gamelles bitumées de motard en Harley
m’ont fait bailler. Seuls ses excès répertoriés
au catalogue des plaisirs avariés ont pu
Mais Johnny mort me passionne. Le fantôme déchaîné dégage la voie à une dramaturgie autrement racée. L’homme était un
condensé de banalités, son spectre devient
roi thaumaturge de fictions frissonnantes.
Disparu, Johnny hante le décor à l’égal de
ces visiteurs d’outre-tombe qui prolifèrent
dans les films arty, tels des avatars de nos
vies dupliquées. Comme son costume de
scène n’est plus qu’un suaire blanc, le chanteur national a dû céder la place centrale à
sa veuve éplorée et vengeresse. Et celle-ci se
révèle être une déclencheuse de sagas autrement croquignolette.
Depuis que Læticia est devenue la show runner de l’affaire, les épisodes se succèdent à
un rythme haletant. On a eu l’enterrement
en grande pompe avec anges de l’enfer en
santiags venus talocher le cercueil jusque
dans le chœur du lieu saint. On est passé ensuite à la guérilla familiale, avec David et
Laura en demande de reconnaissance par
la justice qui vient de faire dans le chèvre
chou. Juste avant, on s’est pris la contre-attaque de Læticia. Dans le Point, l’endeuillée
a vitrifié ses beaux-enfants et a listé les thèmes à développer.
La délocalisation de l’idole. Evoquant
depuis Hollywood le cow-boy à pseudo
amerlo qui jamais n’a conquis l’Amérique,
trajets routiers. Ils vont devoir partir plus tôt de chez eux pour être à
l’heure au travail ou ailleurs. Leur
mécontentement est légitime, il
faut l’entendre, et il faut en tenir
compte dans l’évaluation de la mesure. Ce qui manque à l’argumentation du gouvernement est une analyse complète de coût–efficacité,
qui mettrait en rapport les années
de vie gagnées, et les heures perdues sur la route par des conducteurs ralentis. Ne pas conduire une
telle analyse, c’est refuser d’entendre la voix des opposants; mieux
vaudrait convaincre que la réduction du nombre de morts vaut bien
plus que le désagrément pour les
usagers, mais en prenant en
compte explicitement ce désagrément, sans le passer sous silence.
En l’absence d’une telle évaluation
coût–bénéfice, osons un calcul de
coin d’enveloppe. En ce qui concerne le bénéfice, c’est presque
simple: l’âge moyen des morts sur
la route est d’environ 40 ans, et une
personne de cet âge peut espérer
vivre en moyenne encore quarante-trois ans. Pour chaque tué sur la
route, c’est donc en moyenne quarante-trois ans de vie perdus. Sous
l’hypothèse d’une efficacité minimale de la mesure de 200 tués en
moins, la mesure permet de gagner
8 600 années de vie. En ce qui concerne l’estimation du coût, c’est un
peu plus complexe. Chaque année,
les automobilistes parcourent sur
les routes de France, hors autoroutes et zones urbaines, 400 milliards
de kilomètres. En retenant une hypothèse haute de 80 km/h de vitesse moyenne sur ces routes, ce
Lætitia confesse son impression d’avoir
épousé un monument bleu–blanc–rouge.
Elle aurait convolé avec «la tour Eiffel». Ce
qui peut s’avérer pesant. On ne sait si la comparaison renvoie à la ferblanterie d’une
France du troisième âge. En tout cas, la
manœuvre de délocalisation s’accélère.
Saint-Barth, charmant confetti de l’empire,
accueille la dépouille. En contrebas du cimetière marin, l’ondine demi-nue pourra passer la mort de Johnny en vacances, histoire
que l’ombre de la croix maritale se pose un
peu dessus, pour un petit bonheur posthume. Sinon, le domicile des survivantes
de la dernière famille est externalisé à L.A.
afin que la rente prospère au pays des déshériteurs façon Bill Gates. Mais pour préserver
son magot, le trio devra-t-il bientôt prendre
la navette d’Elon Musk pour Mars ?
La reconquête du pseudo. Renvoyée à
son nom de jeune fille, Melle Boudou ne cesse
de donner du «mon mari» à son passeur d’alliance. Un développement possible du script
verrait Læticia ester en justice pour demander que David soit dépossédé de «Hallyday»
et Laura, de «Smet». Afin que seules Jade et
Joy soient les dépositaires du patronyme
comme du patrimoine.
La folie partagée. Histoire de broder sur
le canevas de la symbiose, Læticia met le signe égal entre les folies de Johnny et les siennes. Il était autodestructeur et suicidaire,
jouant à la roulette russe en fin de soirée. Elle
a eu une adolescence anorexique et une jeunesse de dévouement sacrificiel qui tient de
l’oubli de soi. Elle prétend s’être également
occupée, sans être payée de retour, des fragilités de Laura adolescente. En guise de happy
end, Johnny aurait découvert sur le tard les
sont 5 milliards d’heures qui sont
passées sur ces routes aujourd’hui,
et une diminution de 2 km/h augmenterait ce chiffre de 125 millions
d’heures chaque année. Pour l’ensemble de la population, il s’agit
de 14300 années supplémentaires
passées sur la route, à mettre en regard des 8 600 années de vie gagnées.
N’en déduisons pas pour autant
que le coût dépasse le bénéfice, car
il faut encore pondérer les années
de vie «perdues» à passer plus de
temps sur la route: une mort sur la
route, ce sont des années de vie
réellement perdues; le temps passé
sur la route pourrait être consacré
à d’autres activités plus plaisantes,
mais sa valeur n’est pas nulle pour
autant. Si la perte de valeur n’est
que de 20%, alors les 125 millions
d’heures supplémentaires passées
sur la route équivalent à 25 millions
d’heures «totalement perdues», soit
2 860 années de vie en moins. Le
bénéfice est alors nettement supérieur au coût. Mais si la perte de valeur est de 50%, alors le bilan devient plus ambigu.
Il ne s’agit évidemment pas de tirer
de leçon définitive d’une analyse
aussi rudimentaire, mais elle illustre un principe général: une décision politique ne peut être justifiée
par ses seuls bénéfices; il faudrait
encore démontrer, sans nier les désagréments pour les usagers, que
ceux-ci pèsent moins que les vies
sauvées. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Pierre-Yves Geoffard, Anne-Laure
Delatte, Bruno Amable et Ioana Marinescu.
joies d’un foyer uni qu’elle lui aurait mitonné
en cuisinière des affects apaisés. Ce qui exclut forcément les rejetons initiaux. L’énigme
est la suivante: le père ensauvagé est-il le seul
à avoir jeté D. et L. à la rivière de la dureté des
temps tels des chatons crawleurs?
L’abandon et l’adoption. Læticia affirme
aussi la gémellité du couple à travers leurs
difficultés relationnelles avec leurs géniteurs. Jean-Philippe est un enfant abandonné. Læticia est fille de divorcés assez gratinés. L’adoption de Jade et Joy est plus
qu’un remède à la stérilité de Læticia. C’est
une philosophie réparatrice, où le cœur
prime sur l’ADN. On peut imaginer que, miracle de la médecine aidant, Læticia, 43 ans,
tombe enceinte de son futur amant. Et extrapoler sur la remise en cause qui s’en suivrait.
La maffia des notaires. A l’origine, Læticia surgit de lieux assez parvenus et s’arrache à des appartenances milieu de gamme.
Entre le Cap-d’Agde et Miami, entre monde
de la nuit et amnésie de l’aube, ça fait un peu
bandit pas manchot et arrangements en
sous-sol. La blondinette, qui a abandonné
ses bouclettes pour une coupe courte de
femme de tête, saura-t-elle vamper le monde
des avocats et des notaires comme elle a
bluffé le show-biz ?
Le WikiLeaks des SMS. La question est
de savoir si seule Læticia s’est occupé du patriarche mourant, qu’auraient négligé D. et
L. Ou si, la taulière a exclu les pauvres petits
du domicile paternel, creusant, en louve, des
douves infranchissables autour du château
fort inhospitalier. Un WikiLeaks des SMS
perdus et des fadettes égarées pourrait hameçonner plus encore le suspens de la série
télé de l’année. •
22 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
A Lagos, les musiciens
virent leur Kuti
de Golfe
Lac Tchad
200 km
Envoyée spéciale à Lagos
La mégalopole fourmille de nouveaux
talents qui chantent leur désir de réussite,
tels Wizkid et Davido. Une afropop
moins revendicative que libératrice,
aux aspirations contestataires
bien éloignées de celles de Fela Kuti,
leur illustre prédécesseur militant.
En pidgin, le créole nigérian, Zyco invite à
«profiter de la vie» («chop life»). Les paroles
évoquent une jolie fille à séduire, des mets de
luxe dans un restaurant, un monde où l’argent ne serait pas un problème. «Au Nigeria,
on aime dépenser, dit-il. Il faut faire rêver, sur
un rythme qui fait bouger. Le “beat”, c’est ça
qui compte.» Une musique décomplexée, infusée de références locales, conçue pour enflammer les dancefloors.
e vais devoir payer pour être interviewé?» Lorsque, un peu interloquée
par la question, on lui répond par la
négative, Zyco Osuocha cligne des yeux, dubitatif. Le musicien semble ne plus nous prendre au sérieux. A Lagos, rien n’est gratuit.
«Bon, si tu veux rester pauvre, c’est ton pro«INÉGALITÉS PROFONDES»
blème», plaisante-t-il, avec un rire espiègle. Zyco rêve de champagne, de grosses cylinZyco, 26 ans, est aussi débrouillard qu’ambi- drées, et voudrait vivre le conte de fées à la
tieux, aussi sympathique que débordant de sauce Nollywood qu’il chante. Son salaire de
confiance en lui. Un pur produit
fonctionnaire pour l’administrade la mégalopole nigériane, four- REPORTAGE tion locale passe presque entièremilière humaine de plus de
ment dans sa passion. «Enregis20 millions d’habitants, qui n’a le temps ni trer dans un studio coûte cher. J’économise
pour les faibles ni pour les défaitistes.
depuis plus d’un an.» Pour le reste, il assemble
A Ajegunle, un quartier populaire, le tumulte des bouts de ficelle. Un ami va dessiner la poconstant de la rue s’élève jusqu’au balcon de chette du CD, un autre va filmer le clip… «Des
l’appartement où Zyco vit avec ses parents. animateurs radio m’ont contacté sur les réLes keke, tricycles jaunes motorisés qui trim- seaux sociaux, mais il faut payer pour qu’ils
balent leurs passagers, se fraient un chemin, diffusent ta chanson, explique-t-il. Sur cerà coups de klaxons, entre de profondes orniè- tains marchés, des vendeurs proposent aussi
res gorgées d’eau, les étals du marché et la de copier ton titre contre une petite contribufoule en mouvement. Dans le salon, le jeune tion, puis ils le vendent sur un album, avec
homme branche deux enceintes et un micro ceux d’autres artistes plus connus.» A Lagos,
sur le téléviseur familial et lance, volume à une légion de musiciens aspirants sont prêts
fond, le nouveau single qu’il vient d’enregis- à tout pour se faire connaître, quitte à débourtrer. Les basses font trembler la table de verre. ser pour être piratés.
Quatre décennies après l’âge d’or de l’afrobeat, genre musical popularisé dans les années 70 par Fela Kuti, la musique nigériane
connaît un nouveau moment de gloire. L’afropop – parfois désignée sous le terme «afrobeats», avec un «s», quitte à outrer certains
puristes –, mêle hip-hop, rumba congolaise
et coupé-décalé, cartonne et se diversifie.
Loin des clichés de la «world music», ces sons
devenus emblèmes des nuits et des chaînes
de radio de Lagos se propagent désormais sur
tout le continent, et leurs stars s’exportent
jusqu’en Europe et aux Etats-Unis.
Wizkid, de son vrai nom Ayodeji Ibrahim Balogun, enfant des quartiers populaires qui a
débuté sa carrière en chantant du gospel dans
les églises, est devenu, à 27 ans, une icône
pour une jeunesse nigériane engluée dans la
pauvreté et qui rêve de célébrité. En 2016, le
rappeur canadien Drake l’invite à collaborer
sur One Dance, qui occupe pendant plusieurs
mois la première place des ventes aux EtatsUnis et en France. Dans la foulée, il accompagne Chris Brown dans sa tournée européenne.
Sa notoriété décolle. L’an dernier, Wizkid signe
un contrat juteux avec Sony Music, remplit le
Royal Albert Hall de Londres lors d’un concert
à guichets fermés, puis remporte, pour la
deuxième année consécutive, trois récompenses aux All Africa Music Awards (Afrima) –un
des prix les plus prestigieux du continent,
équivalent des Grammies – dont celle de
Zyco Osuocha,
dans un studio
du quartier d’Ajegunle,
à Lagos, en janvier.
meilleur artiste de l’année. Sur son compte
Instagram, qui affiche plus de 4 millions
d’abonnés, le « Starboy » de Lagos au style mivoyou mi-dandy célèbre son ascension fulgurante à coups de vidéos où il fait danser les
foules, et de clichés posés dans un jet privé,
une Rolls Royce, ou entouré de fans.
«Au Nigeria, les inégalités sont profondes et
il est rare que les gens franchissent les barrières sociales. Mais la musique, comme le football, est un secteur où quelqu’un qui vient de
la rue peut réussir, devenir riche et voyager
partout dans le monde», estime Wale Davies,
un rappeur qui travaille sur les derniers arrangements d’un album dans un studio du
quartier chic d’Ikoyi, l’une des «îles» de Lagos, reliées à la terre ferme par des ponts, où
les plus aisés ont pris domicile. «Evidemment, il y a peu d’élus. Mais ça inspire.» Wale,
la trentaine, a grandi à Londres, avant de
rentrer au pays et, comme beaucoup de ces
repats («rapatriés»), se faire happer par
l’énergie de la ville de tous les possibles.
«Quand j’étais gamin, dans les années 90, on
Libération Mardi 17 Avril 2018 f t @libe
u 23
«La musique et la popularité ne servent à rien
si elles ne sont pas utilisées pour dénoncer les
problèmes et les injustices de la société», s’insurge Abdul Okwechime, depuis le musée dédié à Fela Kuti, dans une des maisons où vécut le musicien militant en compagnie de ses
27 épouses et de nombreux «disciples». Abdul, qui côtoya Fela dans les années 80, n’a
que dédain pour le capitalisme bling-bling
qui transparaît dans les tubes actuels. «Fela
utilisait sa musique pour dénoncer le climat
politique au Nigeria, la corruption des élites,
dit-il. Il a risqué sa vie pour ça.» Une attitude
qui lui a attiré les foudres du régime militaire
et le respect des opprimés, dont il s’est fait le
porte-parole. Deux décennies après sa mort,
en 1997, il reste une idole, un modèle musical
que beaucoup d’artistes nigérians actuels
aiment citer comme influence. Mais le Nigeria d’aujourd’hui n’est plus celui de Fela Kuti.
La génération qui monte sur scène et fait
tourner les platines est celle de la démocratie
et du capitalisme débridé dans un pays devenu la première puissance économique du
continent. «Nous avons les mêmes problèmes
que ceux que dénonçait Fela. Comment prétendre que tout va bien en buvant du champagne quand la majorité des Nigérians vivent
toujours dans la misère, quand nous sommes
gouvernés par les mêmes personnes ? dit Abdul, faisant allusion au président Muhammadu Buhari, ex-dictateur militaire, élu démocratiquement à la tête de l’Etat en
mars 2015. Danser, c’est bien, mais pas sans
écoutait du hip-hop américain. Mon père
avait des albums de Fela Kuti, mais je considérais que la musique d’ici n’était pas cool,
raconte-t-il. Ensuite, quand j’ai vécu en Europe, mes amis et moi avons voulu entendre
des sons africains. Je suppose qu’on avait le
mal du pays, qu’on voulait s’y reconnecter.
A partir du début des années 2000, il y a eu
une nouvelle émergence de la musique nigériane, qui a surfé sur la croissance économique.» Les chaînes satellites et les réseaux sociaux contribuent à sa popularité, et le public
suit. Des artistes et ingénieurs du son, souvent âgés d’à peine une vingtaine d’années,
rivalisent de créativité.
Young John, surnommé «the wicked producer», est un magicien des tables de mixage qui
a travaillé avec Olamide et Davido, deux des
plus grands artistes nigérians du moment.
Pourtant, il semble à peine sorti de l’adolescence. Cheveux décolorés, jean skinny et petit
diamant sur chaque oreille, il vit dans un
«Si une chanson
permet d’oublier
les difficultés un
instant, peut-être
que c’est une manière
de se battre aussi.»
Femi Kuti
musicien et fils de Fela Kuti
complexe résidentiel où sont alignées des
maisons identiques, dans le nouveau quartier
de Lekki, construit pour la classe moyenne
grandissante. Son salon, aux murs et sol carrelés de blanc, meublé par un seul canapé,
une grande télé et une table de billard, évoque la pièce commune d’un logement pour
étudiants. A l’étage, une chambre en travaux
doit bientôt accueillir un studio. Originaire
d’Ibadan, une ville du sud-ouest du pays,
John Ndomboso – son vrai nom – est arrivé
à Lagos à l’âge de 15 ans. Sous des airs de sale
gosse, c’est un sacré bosseur. Formé au clavier
et aux percussions dans l’église de son père
pasteur, il sait que le talent ne suffit pas, sans
la chance et les connexions. «A Lagos, sans les
bons contacts, les bonnes rencontres, tu ne
peux rien faire», dit le jeune prodige qui a
réussi à combiner tous ces atouts pour surfer
sur la nouvelle vague de l’industrie musicale
«naija» et conçoit celle-ci tant comme une
passion qu’un modèle économique. «Je ne
pensais pas que je réussirais aussi rapidement, avoue-t-il, je me dis que si je ne travaille
pas assez, cela pourrait s’arrêter demain.
Alors j’expérimente, je propose, j’écoute ce qui
se fait ici et ailleurs.»
En août 2017, il produit le dernier tube d’Olamide, Wo!!. Dans le clip, vu plus de 13 millions
de fois sur YouTube, la star retourne en héros
dans le quartier où il a grandi à Lagos, incarnation matérialiste d’un succès qui serait
presque à portée de main, pour tous ceux qui
errent dans les rues sans rien d’autre que de
l’espoir et, parfois, du génie.
Au Shrine, salle de concert récréée par la famille Kuti en hommage à la boîte mythique
où se produisait Fela, l’ombre de la star continue de planer jusque dans les volutes de fumée s’échappant des pétards qui s’y consument. Sa notoriété lui a gagné une certaine
tolérance posthume des autorités. Ses deux
fils, Femi et Seun Kuti –qui ont chacun sorti
un nouvel album ces dernières semaines –,
animent encore régulièrement le grand hangar de leurs mélodies, et veulent continuer de
faire de leurs chansons une arme revendicatrice. Seun Kuti aime se décrire comme un révolutionnaire, pourfendeur des dérives capitalistes de son pays et du monde. Depuis sa
loge, Femi Kuti est moins radical, plus optimiste ou plus naïf sur les motifs de la génération qui lui succède. Il voit même dans le déferlement de la musique actuelle «made in
Nigeria» une «certaine forme de panafricanisme». «Je ne peux pas critiquer quelque
chose qui rend les gens heureux, surtout en période de dépression, de récession, dit le musicien âgé de 55 ans. Si une chanson qui parle
d’amour ou de réussite permet d’oublier les difficultés un instant, peut-être que c’est une manière de se battre aussi.»
Zyco, qui se déhanche micro en main devant son téléviseur, ne le contredirait pas.
«Je ne vais pas parler aux gens de pauvreté,
ils la vivent au quotidien, dit-il. Je ne vais
pas leur dire que le gouvernement est corrompu, ils le savent ! Quand tu es déprimé,
tu as besoin d’écouter quelque chose qui te
fasse danser, qui allège le stress, et qui te dise
qu’il y a de l’espoir.» •
24 u
Libération Mardi 17 Avril 2018
Daniel Avery, la techno en quête
de hauteur
Le musicien anglais sort un
deuxième album hautement
addictif, «Songs for Alpha».
«Libération» l’a rencontré
pour une déambulation
dans les couloirs du temps
de la musique électronique.
liers. Comme les romans de Virginia Woolf, qui
ne sont pas composés de grands moments,
mais d’une infinité de minuscules auxquels il
faut donner du temps pour comprendre l’effet
qu’ils peuvent avoir sur vous.»
«Truc mainstream». Ceux qui le suivent
uelques jours avant notre rencontre
avec Daniel Avery, au cœur du mois
de février, l’underground électronique mondial célébrait les 26 ans de Selected
Ambient Works 85-92, le premier album de
Richard D. James sous le nom d’Aphex Twin.
Au-delà du vertige (le même pan de temps
nous sépare de l’événement que celui qui
tient à distance Rock Around the Clock et
Thriller), l’occasion était idéale pour se souvenir qu’en dépit de son statut invariablement
marginal dans le domaine de la musique populaire, la techno est un genre qui n’a plus
rien de juvénile, qui est arrivé à maturité et
retombé en enfance plusieurs fois, et auquel
les musiciens des années 2010 peuvent désormais se consacrer comme d’autres au rockabilly ou au blues du delta. Avouons donc que
Songs for Alpha, deuxième album d’Avery
cinq ans après le succès mérité de Drone
Logic, nous ramène à la musique d’une période révolue plutôt qu’il ébauche un nouvel
horizon pour les âmes du temps présent. Précisément, l’Anglais pioche abondamment
dans le Selected Ambient Works sus-cité
(1992), Musik de Plastikman (1994), Ginger de
Speedy J (1993) ou Tango N’Vectif de µ-Ziq
(1993), albums de techno music au sens large
dont les paysages pleins de brume et de mélodies lointaines sont caractéristiques de la
double accélération, vers l’inconnu et la mélancolie, survenue à l’orée du bois électronique après la rechute de l’extase acid house.
Scintillements. L’écoute –hautement addictive– de Songs for Alpha tendrait pourtant
à prouver que les intentions de Daniel Avery
n’ont rien à voir avec un retour vers le futur
du passé, plutôt une quête de l’intemporalité.
Après des années à subir le revers du progrès
et se trouver dépassés par d’autres disques
plus «perfectionnés», les albums de jeunesse
de Plastikman, Aphex Twin ou µ-Ziq s’écoutent désormais comme des classiques dont les
qualités scintillent hors du cheminement du
temps. C’est vers ce classicisme, bien plus que
ce sempiternel futur auquel on a toujours
voué par défaut le son électronique, que tend
Daniel Avery. «L’une des raisons pour lesquelles la musique que composait Aphex Twin
quand il avait 20 ans sonne si neuve trente ans
après est liée au “feeling” futuriste qu’elle dégage par ses propres moyens… Mais elle est
aussi inépuisable grâce à son âme et son hu-
Daniel Avery dépeint une techno pleine d’espaces vacants. PHOTO STEVE GULLICK
manité. C’est ce que j’ai essayé de recréer dans
Songs for Alpha. Même le disque de techno industrielle le plus sombre et violent touche différemment si l’on entend qu’il a été fait par un
être humain.»
Rejoindre la classe très exclusive des albums
qu’on écoute en boucle, avec lesquels on vit,
plutôt que celle plus densément peuplée de
ceux qui en mettent plein la vue avant d’être
largués sur le bas-côté: l’ambition est grande,
la tâche risquée. Daniel Avery avoue ne pas
connaître «la formule» pour produire une musique sans âge, mais sait reconnaître les caractères des œuvres qui l’ont le plus profondément affecté. «Les disques qui restent avec
moi, ceux dont je n’ai jamais cessé d’ausculter
et d’apprécier les détails toujours renouvelés,
sont ceux qui mettent du temps à se dévoiler.
Ceux qu’on doit peler comme des oignons,
parce qu’ils sont constitués de couches par mil-
commencent à le savoir, Avery est un «outsider» du milieu techno. Ses premières amours
musicales sont Nirvana, New Order et My
Bloody Valentine, dont l’immense Loveless
(1991) est sans doute sa plus grande influence
hors de la musique électronique et concentre
«tout ce que j’attendais d’un disque de musique. C’était si bruyant et beau en même temps.
Si feuilleté et mystérieux. Ça reste mon disque
préféré.» Les premiers albums de musique
électronique qu’il a aimés, ceux d’Aphex
Twin, Autechre ou des Chemical Brothers, lui
semblaient n’avoir rien à voir avec la musique
de club telle qu’il la percevait «parce qu’à
Bournemouth, la petite ville d’où je viens, la
dance music était un truc mainstream, apprécié par des gens qui me débectaient. Ça a duré
très longtemps, jusqu’à ce que je découvre des
DJ comme Andrew Weatherall ou Erol Alkan.
Leur manière de jouer de la musique électronique sans rien renier de leur héritage punk, de
jouer du rock dans un club sans que ça ait l’air
hors-sujet… Ça a été très important.»
Devenu lui-même DJ à plein temps, Daniel
Avery se tient toujours à la périphérie de l’underground dont il est devenu l’un des astres
les plus brillants. Aussi la techno telle qu’il la
dépeint dans Songs for Alpha est pleine de
trous, d’espaces vacants, et refuse obstinément les «grands moments» –ceux qui n’apparaissent jamais dans les romans de Virginia
Woolf mais qui font encore trop souvent le sel
des raouts dance, en club, en hangar ou en
plein air. Aucun purisme ni défiance absconse pourtant dans cette recherche, longue
et laborieuse: chaque morceau révèle ses arcanes en temps et en heure, à force d’écoutes
répétées. «C’est conscient, et c’est lié à mon activité de DJ. Depuis quelques années, j’essaye
de jouer des sets très longs, de huit, neuf,
dix heures. Je dois tout construire moi-même.
C’est passionnant de donner à un danseur un
monde dans lequel se perdre plutôt que de le
mener en bateau de pic d’excitation en pic
d’excitation. Je joue pour celui qui danse dans
le fond les yeux fermés.» Le voyage immobile
a beau être l’un des clichés qui collent le plus
tenacement aux basques de la techno, la dévotion totale de Daniel Avery à sa perpétuation est sans doute la plus belle explication à
ce que sa musique saille et sonne si somptueuse et inamissible dans le torrent épuisant
de l’actualité.
Libération Mardi 17 Avril 2018
u 25 f t @libe
Tim Bernardes.
Tim Bernardes,
recommencer le Brésil
Le natif de São Paulo
entremêle dans
son premier album
déception amoureuse
et doute politique.
lle s’habille bien, mais
pour personne. Elle
pleure dans les toilettes, fait semblant devant les
amies, mais je vois bien, je vois
bien.» Si l’un des grands morceaux de son premier album ne
parle pas de lui, mais d’elle (Ela),
Tim Bernardes se devine derrière
chaque note du magistral
Recomeçar. A 26 ans, ce natif de
São Paulo signe son premier solo,
un disque d’enchantement écrit
sur une histoire triste. Comme
un concentré de quarante ans de
musiques brésiliennes, chargé de
cordes, cuivres et bois, ce récit
aigre-doux d’une rupture prend
la forme d’un arc narratif et sonore. Au centre de l’album, ces
mots de non-retour : «Je ne serai
plus ton ami. J’aimerais, mais je
n’y arrive pas. J’ai fait de mon
mieux, mais je ne peux plus.
Aujourd’hui je suis mort au dedans.» (Nao), jusqu’à la libération
par l’ultime Recomeçar qui
donne son nom au disque.
On bloque sur ce titre d’abord,
tout indiqué pour l’objet circulaire et répétitif. La musique
comme une façon de se recommencer toujours, et dire à la fois
le malaise intime et collectif ?
Depuis Ecoute moi camarade de
Mazouni (et tant d’autres chansons à double étage) on sait combien le parallèle entre déception
amoureuse et doute politique est
fertile. Joint au Brésil, Martim
Bernardes Pereira (pour l’état civil) n’esquive pas : «Quand j’ai
écrit je ne pensais pas à cela, mais
au moment de l’enregistrer, tout
était synchrone, comme une fin de
cycle. De l’adolescence aux responsabilités de la vie adulte, des
questions sociales à la politique
entière du pays. On traverse encore une période étrange au Brésil. De désillusion. On comprend
que beaucoup de choses dont on
rêvait ne s’accompliront peut-être
jamais. Le radicalisme et la rage
qui en sont sorti plus tard ont rétréci, presque effacé la possibilité
du dialogue. Alors oui, cet album
se trouve là, après l’ouragan et
pas encore au début de ce qui
vient.» Plein de doutes sur les
élections à venir (fin 2018) et très
marqué par l’assassinat de la militante Marielle Franco, Tim Bernardes n’épargne pour autant
personne. La plainte sublime de
Tanto Faz pointe ainsi un manque de conscience politique généralisé : «Si personne n’a d’opinion, si tout le monde n’écoute
qu’une seule version de l’histoire,
le problème est profond. Il y aura
la Coupe du monde, le carnaval,
mais ça sonne toujours faux.»
Recomeçar livre cette amertume,
ces doutes, ces gouffres, sous les
atours les plus séduisants, et ce
serait mentir que de cacher
l’émerveillement produit par
Talvez : voix angélique, velouté
de basse, changement de tempo
et glissando stupéfiants. Au jeu
des influences nationales, Bernardes cite en tête le Clube da Esquina et les premières pistes de
Milton Nascimento «qui concentraient à la fois jazz, classique,
pop, les Beatles, folklore brésilien
et samba… Ce que le mouvement
tropicaliste a apporté est énorme.
Caetano Veloso, Gilberto Gil, Os
Mutantes, Jorge Ben… bien sûr.
Les volutes «indie» de New Delhi
Le label Panache sort
une anthologie du
groupe Peter Cat
Recording Co. qui mixe
hindi et anglais mutant.
ous butons souvent sur la définition de la musique indie, dite
aussi indé. Pour répondre aux
néophytes qui se demandent d’où vient
cette passion pour la cithare, on leur dira
que l’indie était une musique qui se
croyait libre et déformatée, autrefois en
oppositions aux majors, lesquelles sont
finalement venues s’y racoler. On gardait
au moins une certitude: peu de musique
indie venait d’Inde. Mais c’était avant Peter Cat Recording Co., groupe de
New Delhi qui nous rappelle à l’ordre
avec Portrait of a Time, une anthologie
de ses productions des années 2010 à
2016, compilée par le label Panache.
Fumette. Suryakant Sawhney, crooner
flottant du groupe, nous parle via Skype,
sous un pseudo qui incite à la fumette,
très raccord avec les volutes mélodieuses
qu’il fait planer sans se soucier du vent.
De là, il juge que «beaucoup de groupes
de l’Ouest restent fixés sur un son. L’industrie est tellement commerciale que
chacun doit se trouver sa petite niche et
ne veut plus la quitter.» Love Demons fait
un sort à cette étroitesse, avec un préambule rock altier et fier à remplir des stades – comme Kings Of Leon –, mais
éjecte progressivement ce rock poli dans
un tunnel de dance crasseuse, qui finit
en un clinquant cabaret jazz. «La musique de Bollywood a aussi ce dédain et cet
irrespect pour le genre musical, la funk
devient soudain un ballet tragique, les
pleurs s’invitent sur de la disco…» détaille-t-il. Dans ses premiers tâtonnements, Peter Cat Recording Co. était
«une musique orientale, gypsy et très cinématique, qui devait aussi faire sens
dans [s]on contexte culturel», rappelle sa
voix alerte qui couvre les klaxons de
New Delhi grouillant derrière lui.
Etudiant en cinéma, à San Francisco, Suryakant Sawhney découvre qu’il n’a besoin de personne pour sortir sa musique,
c’est alors les débuts de la plateforme
musicale Bandcamp. Les trois derniers
titres de la compilation, les plus fougueux, ont été enregistrés en 2011 avec
Mais aussi Rogério Duprat qui
fait notamment les arrangements
de Construção pour Chico Buarque». Le brillant Tim dit aussi
son amour pour Claude Debussy.
«Je voulais que l’orchestration des
chansons ait cette atmosphère
impressionniste : la harpe, la tonalité majeure en clusters (grappes de notes), j’adore ça.» On se
saurait trop saluer un geste où la
violence des choses dissimulées
derrière tant d’élégance frappe
plus lentement, mais sûrement.
disponible sur Bandcamp,
concerts : 14 et 17 juin à Lisbonne.
les musiciens de New Delhi qu’il agrège
à son retour: «On y entend la jeunesse,
c’est plus agressif et effréné que le son
qu’on a eu ensuite, devenu plus romantique et engourdi car on fumait beaucoup.»
En Inde, le groupe s’autoproduit et a un
petit public éparpillé dans les villes,
constitué «d’étudiants en arts et en humanités principalement», dit-il. Le chant
est parfois en hindi mais surtout en anglais. Une certaine classe sociale indienne se sent concernée, assure-t-il.
Fragilité. Peter Cat Recording Co. vient
d’enregistrer un nouvel album en
France, et se sent prêt à élargir son public. Plus complexé sur sa prononciation
que ne peuvent l’être bien des artistes
français, il chante «un anglais étrange
et mutant, mieux assumé maintenant.
C’est une langue très naturelle pour moi
mais qui rend un peu fragile, de par cette
marque postcoloniale que nous gardons
en Inde, mais il est temps que nous sortions de ça».
TIME : 2010-2016 (Panache Records)
8DJI6C8:HBVcX]Z 9J*6J&'B6>'%&-
China Moses / Kamasi Washington
Rhoda Scott / Stanley Clarke / Cory Henry
Anne Paceo / Raphaël Imbert / Mo Laudi
Étienne de Crécy (dj set) / Da Kali + Kronos 4tet
26 u f t @libe
Marche à Londres
Jean-Pierre Jouyet Serviteur de tous les pouvoirs,
le haut fonctionnaire est désormais pour Emmanuel Macron
le nouvel ambassadeur de France en Angleterre.
ne des premières fois où on l’a rencontré, il tenait une
carotte à la main. Sans ciller, il gavait les canassons qui
le ramenaient tout juste de Buckingham Palace où il
venait de présenter ses lettres de créance à la reine Elizabeth II.
Devant leurs carrosses chamarrés, cochers et valets de pied
s’enfilaient une flûte de champagne. On a vérifié, le champagne
n’était pas du Taittinger, même si Brigitte, l’épouse de JeanPierre Jouyet, est membre de la célèbre famille champenoise.
Ensemble, ils ont une fille, benjamine
d’une fratrie recomposée de dix enfants
(cinq pour elle et quatre pour lui de leur
premier mariage). Certains ont vu dans sa
nomination un geste de remerciement du président Macron.
Un dernier poste de prestige pour un grand serviteur de l’Etat.
C’est bien lui qui, secrétaire général de l’Elysée, avait désigné
Emmanuel Macron à François Hollande comme un jeune
homme prometteur. A 64 ans, il affirme pourtant n’être «ni
un courtisan ni un faiseur de rois. Je peux repérer les potentiels,
mais les rois se font eux-mêmes». Il rappelle que Hollande l’avait
surnommé le «directeur des ressources humaines de la République». C’est un titre qui lui plaît bien. Plus qu’un simple renvoi d’ascenseur, sa présence à Londres s’explique peut-être
plutôt par son expérience inestimable en matière d’affaires
européennes et dans les marchés financiers. Caisse des dépôts
et consignations, Autorité des marchés financiers, Affaires
européennes sous Nicolas Sarkozy, directeur de cabinet de Jacques Delors président de la Commission européenne, pour ne
citer que quelques postes, il est passé partout et connaît tous
les acteurs clés des négociations délicates autour du Brexit.
«Les patrons de la City? Il les connaît tous, c’est impressionnant», souligne un membre de son équipe.
Et, comme pour Macron, l’Europe est l’une
des grandes affaires de sa vie. Aujourd’hui,
dans son bureau de l’ambassade, avec vue
sur Hyde Park, il «regrette profondément le Brexit, pour l’Union
européenne et pour le Royaume-Uni. On va perdre un temps
considérable alors que le monde change énormément, que ni
les Asiatiques ni les Indiens ou l’Afrique ne vont nous attendre».
Cette passion pour l’Europe a même donné un sérieux coup
de frein à son amitié avec Hollande. Lorsqu’il prend le portefeuille des Affaires européennes sous Sarkozy, en 2007, son
ami de jeunesse ne comprend pas. Le froid durera un an.
«Je voulais m’occuper d’Europe, préparer la présidence française de l’Union européenne de 2008.» Avec Hollande, le coup
Libération Mardi 17 Avril 2018
de foudre date du service militaire, ils se retrouveront aussi
à l’ENA, dans la fameuse promotion Voltaire. «On est tombés
dans les bras l’un de l’autre, on avait tous les deux une maison
dans l’Eure, je connaissais ses parents, il connaissait les miens.
C’est mon frère, et comme avec un frère de sang, on n’a pas toujours les mêmes idées!»
Ses deux vrais frères ont repris, en Normandie, l’étude notariale de leur père. L’un d’eux, Michel, plutôt à droite, est maire
de Vexin-sur-Epte. Leur père Paul fut le maire, gaulliste,
d’Ecos, aujourd’hui incorporé dans la commune gérée par son
fils. «C’est lui le politique de la famille !» Jean-Pierre Jouyet
clame souvent qu’il n’est «pas un diplomate professionnel»,
mais c’est un trait que son entourage à Londres, rompu aux
purs produits issus du sérail Quai d’Orsay, semble apprécier.
«Dans la diplomatie, on a souvent peur de dire ce qu’on pense
ou de parler à côté, pas lui», confie un membre de son équipe.
Il plaît aussi aux Britanniques, même s’il les surprend un peu.
Les Français ont la réputation d’être bien plus tactiles que les
Britanniques, mais Jouyet bat tous les records. Ministres,
homme d’affaires, conseillers, journalistes, assistants, tous
se retrouvent happés par sa main, son bras, qui enveloppe,
mais accompagne aussi. Comme si tout ce qu’il disait prenait
plus de poids avec une pression de la main. Un célèbre journaliste politique britannique apprécie. «Il est différent des ambassadeurs dont on a l’habitude, il parle plus, il dit des choses.»
Il le reconnaît volontiers. «Je suis quelqu’un d’assez spontané,
oui, je sais que je parle trop,
mais on me surveille!» éclatet-il de rire en désignant sa
1954 Naissance.
conseillère en communica2007-2008 Secrétaire
tion, qui rit aussi, peut-être
d’Etat aux Affaires
un peu jaune. Mais, se reeuropéennes
prend-il, «je dis ce que je
sous Sarkozy.
pense, mais je fais toujours at16 avril 2014
tention, quand je m’exprime
Secrétaire général
avec vous ou quand je repréde l’Elysée
sente mon pays». «Plus
sous Hollande.
j’avance en âge, plus je me dis
7 juin 2017 Nommé
qu’il faut quand même être ce
ambassadeur à
que l’on est, ça plaît ou ça ne
Londres sous Macron.
plaît pas.»
Forcément, on avance le parallèle avec Talleyrand, qui fût ambassadeur à Londres et qui
servit Louis XVI, puis sous la Révolution française, enchaîna
avec Napoléon, Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe. Le
passionné d’histoire est catégorique, «d’abord, je ne suis pas
évêque, même si je revendique mon catholicisme, mais, moi, je
préfère Fouché!» Il a «étudié dans les mêmes collèges que moi,
les Oratoriens, lui, à Nantes, moi, en Normandie». Il explique
«avoir toujours recherché pourquoi les personnages qui ont
réussi dans l’histoire n’ont pas été aimés». Or, lui est aimé, il y
a peu de doute. Il suffit pour s’en convaincre de parler avec
ceux qui le côtoient chaque jour. «Il fait confiance, il délègue,
il n’est pas blasé, il s’enthousiasme, que tu lui parles de foot ou
qu’il découvre une nouvelle exposition.» Surtout, il est «gentil,
profondément gentil, en fait, c’est une crème», nous répète-t-on
à l’envi. On évoque sa passion pour la chanson populaire, et
il s’enflamme immédiatement, dégaine son téléphone portable
et fait défiler sous nos yeux les quelque 3000 airs téléchargés,
dont vingt-quatre versions des Moulins de mon cœur de Michel
«Le soir je m’endors avec.» Il aime tout, tous les genres, toutes
les époques. «La chanson populaire, ça décrit l’humeur, l’état
d’esprit d’un pays à un moment donné.» Il évoque même son
enterrement. «Il y aura des chants religieux et populaires,
il y aura Ne me quitte pas, de Brel.» Un silence s’installe, et
un ange passe, peut-être celui de son fils, Raphaël, décédé
en 2012. Soudain, il retrouve son regard malicieux, bondit de
son fauteuil. «Il faut que je vous parle de mes stylos plumes que
je collectionne.» Il s’empare de notre calepin et, sur une feuille
vierge, énonce: «Je n’aime qu’écrire à l’encre verte car c’est la
couleur de “l’Inspection des Finances et de l’Espérance”.» Quelques semaines plus tard, on le croise à nouveau. Il y a là un
ministre, des hauts fonctionnaires, des femmes et hommes
d’affaires britanniques. On évoque bien sûr le Brexit, omniprésent dans les conversations outre-Manche. Le voilà qui s’approche et brandit son téléphone. «J’ai téléchargé une nouvelle
version des Moulins de mon cœur!» Les premières mesures
de la célèbre chanson s’élèvent. Les paroles de sa 25e version
sont en arabe. •
Libération Mardi 17 Avril 2018
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II. Liée à la hanche ; Ne
bouge pas autour du second
VII., ne bouge plus autour du
second X. III. Mettre en petits
bouts IV. Voie chinoise ; Voix
rock V. Il trouve les petits
craquants ; Le jaune dans le
blanc argentin VI. Toujours
le même refrain VII. Prenant ;
Star de pub VIII. Pourrit ; Si
mes gentils correcteurs et
leurs collègues ont quelque
chose à dire, c’est ici IX. C’est
où ? ; Te mouillas les pieds
X. Avant de manger toute la
boîte ; Peau en vers XI. En
mêlée, ils sont en première
ligne, en tête-à-tête
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The ‘Big
In India’s
ID Model
NEW DELHI — Seeking to build
an identification system of unprecedented scope, India is scanning
the fingerprints, eyes and faces
of its 1.3 billion residents and connecting the data to everything from
welfare benefits to mobile phones.
Civil libertarians are horrified, viewing the program, called
Aadhaar, as Orwell’s Big Brother
brought to life. To the government,
it’s more like “big brother,” a term
of endearment used by many Indians when asking a stranger for
For other countries, the technology could provide a model for how
to track their residents. And for India’s top court, the ID system presents unique legal issues that will
define what the constitutional right
to privacy means in the digital age.
To Adita Jha, Aadhaar was simply a hassle. The 30-year-old environmental consultant in Delhi waited in line three times to sit in front
of a computer that photographed
her face, captured her fingerprints
and snapped images of her irises.
Three times, the data failed to upload. The fourth attempt finally
worked, and she has now been added to the 1.1 billion Indians already
in the program.
The government has made registration mandatory for hundreds of
public services and many private
ones, from taking school exams to
opening bank accounts.
“You almost feel like life is going
to stop without an Aadhaar,” Ms.
Jha said.
Technology has given governments around the world new tools
to monitor their citizens. In China,
the government is rolling out ways
to use facial recognition and big data to track people.
But India’s program is in a league
of its own, both in the mass collection of biometric data and in the
attempt to link it to everything
— traffic tickets, bank accounts,
pensions, even meals for schoolchildren.
“No one has approached that
scale and that ambition,” said Jacqueline Bhabha, a professor and
research director of Harvard’s
FXB Center for Health and Human
Rights. “It has been hailed, and justifiably so, as an extraordinary triumph to get everyone registered.”
Critics fear that the government
will gain unprecedented insight
Con­­tin­­ued on Page II
Victoria Toline said it took nine months to wean herself off an antidepressant and be able to ‘‘re-enter society.’’
Coming Off Antidepressants
VICTORIA TOLINE WOULD hunch over the kitchen
table, steady her hands and draw a bead of liquid from
a vial with a small dropper. It was a delicate operation
that had become a daily routine — extracting ever tinier doses of the antidepressant she had taken for three
years, on and off, and was desperately trying to quit.
“Basically that’s all I have been doing — dealing with
the dizziness, the confusion, the fatigue, all the symptoms of withdrawal,” said Ms. Toline, 27, of Tacoma,
Washington. It took nine months to wean herself from
the drug, Zoloft, by taking increasingly smaller doses.
“I couldn’t finish my college degree,” she said. “Only
now am I feeling well enough to try to re-enter society
and go back to work.”
Long-term use of antidepressants is surging in the
United States, according to a new analysis of federal
data by The New York Times. Some 15.5 million Americans
have been taking the medications for at least five years. The
rate has almost doubled since 2010, and more than tripled since
Long-term prescriptions of antidepressant are on the rise
across much of the developed world. The Organization for Economic Co-operation and Development, which has 35 member
nations, reported in 2017 that consumption of antidepressant
drugs doubled in member countries between 2000 and 2015.
In Britain, prescription rates have doubled over the past decade, and health officials in January began a nationwide review
of prescription drug dependence and withdrawal.
In New Zealand, where prescriptions are also at historic
highs, a survey of long-term users found that withdrawal was
the most common complaint, cited by three-quarters of them.
And in America, nearly 25 million adults, like Ms. Toline, have
been on antidepressants for at least two years, a 60 percent increase since 2010.
“A year and a half after stopping, I’m still having
problems. I’m not me right now; I don’t have the
creativity, the energy. She — Robin — is gone.”
a mother of four who took an antidepressant
The drugs have helped millions of people ease depression and
anxiety, and are widely regarded as milestones in psychiatric
treatment. Many, perhaps most, people stop the medications
without significant trouble. But the rise in longtime use is also
the result of an unanticipated and growing problem: Many who
try to quit say they cannot because of withdrawal symptoms
they were never warned about.
Some scientists long ago anticipated that a few patients might
experience withdrawal symptoms if they tried to stop — they
called it “discontinuation syndrome.” Yet withdrawal has never
been a focus of drug makers or regulators, who felt antidepressants could not be addictive and did far more good than harm.
The drugs initially were approved for short-term use, following studies lasting about two months. Even today, there is little
data on long-term use.
Con­­tin­­ued on Page II
Seeing ‘Big Brother’
In India’s ID System
Con­­tin­­ued from Page I
into the lives of all Indians.
Prime Minister Narendra Modi
and other champions of the program say Aadhaar is India’s ticket
to the future, a universal, easy-touse ID that will reduce this country’s endemic corruption and help
bring even the most illiterate into
the digital age.
The potential uses — from surveillance to managing government benefit programs — have
drawn interest elsewhere. Sri
Lanka is planning a similar system, and Britain, Russia and the
Philippines are studying it, according to the Indian government.
Aadhaar, which means “foundation” in English, was initially
intended as a difficult-to-forge ID
to reduce fraud and improve the
delivery of government welfare
programs. But Mr. Modi, who has
promoted a “digital India” vision
since his party took power in 2014,
has vastly expanded its ambitions.
Suhasini Raj contributed
The poor must scan their fingerprints at the ration shop to get
their government allocations of
rice. Retirees must do the same to
get their pensions. Middle-school
students cannot enter the water
department’s annual painting
contest until they submit their
In some cities, newborns cannot
leave the hospital until their parents sign them up. Even leprosy
patients, whose illness damages
their fingers and eyes, have been
told they must pass fingerprint or
iris scans to get their benefits.
The Modi government has also
ordered Indians to link their IDs
to their cellphone and bank accounts. States have added their
own twists, like using the data to
map where people live. Some employers use the ID for background
checks on job applicants.
Officials estimate that taxpayers have saved at least $9.4 billion
from Aadhaar by weeding out
improper beneficiaries of government services.
Opponents have filed at least 30
cases against the program in In-
Iris scans are employed in India’s Aadhaar system. Advocates
say the system helps millions prove their identities.
dia’s Supreme Court. They argue
that Aadhaar violates India’s Constitution — and a unanimous court
decision last year that declared for
the first time that Indians had a
fundamental right to privacy.
Rahul Narayan, a lawyer challenging the system, said the government was essentially building
one giant database on its citizens.
“There has been a sort of mission
creep to it all along,” he said.
The government argues that the
universal ID is vital in a country
where hundreds of millions of people do not have widely accepted
identification documents.
“The people themselves are the
biggest beneficiaries,” said Ajay
B. Pandey of the Unique Identification Authority of India, the
agency that oversees the system.
“This identity cannot be refused.”
Businesses are also using the
technology to streamline transactions. Banks once sent employees
to the homes of account applicants
to verify their addresses. Accounts can be opened online and
finished with a fingerprint scan at
a branch or other outlet.
Although the system’s core fin-
gerprint, iris and face database
appears to have remained secure,
at least 210 government websites
have leaked other personal data —
such as name, birth date, address,
parents’ names, bank account
number and Aadhaar number —
for millions of Indians. Some of
that data is still available with a
simple Google search.
Parts of rural India have struggled with the internet connections necessary to make Aadhaar
work. After a lifetime of manual
labor, many Indians also have
no readable prints, making authentication difficult. One recent
study found that 20 percent of the
households in Jharkand state had
failed to get their food rations under Aadhaar-based verification.
In February, the Delhi region announced that it would stop using
Aadhaar to deliver food benefits.
The government is patching
security holes and added face recognition as an alternative to fingerprint or iris scans. Fears that
the Indian government could use
Aadhaar to turn the country into
a surveillance state, Dr. Pandey
said, are overblown. “There is no
central authority that has all the
information,” he said.
Before Aadhaar, he said, hundreds of millions of Indians could
not prove who they were.
“If you are not able to prove your
identity, you are disenfranchised,”
he said. “You have no existence.”
Withdrawing From Antidepressants Proves Harrowing for Some
Con­­tin­­ued from Page I
“Some people are essentially
being parked on these drugs for
convenience’s sake because it’s
difficult to tackle the issue of taking them off,” said Dr. Anthony
Kendrick, a professor of primary
care at the University of Southampton in Britain. With government funding, he is developing
online and phone support to help
practitioners and patients.
Antidepressants were originally prescribed for episodic
mood problems, to be taken for
six to nine months, enough to get
through a crisis. Later studies suggested that longer-term use could
prevent a return of depression in
some, but those trials rarely lasted
more than two years.
Today, adults over 45, women
and whites are more likely to take
antidepressants than younger
adults, men and minorities. And
usage is increasing in older adults.
Still, it is not at all clear that
everyone on an open-ended prescription should come off it. Most
doctors agree that some users
benefit from a lifetime prescription, but disagree over how many.
The drugs commonly cause
emotional numbing, sexual problems like a lack of desire or erectile dysfunction, and weight gain.
Some long-term users report a
creeping unease about daily use.
“We’ve come to a place, at least
in the West, where it seems every
other person is depressed and on
medication,” said Edward Shorter, a historian of psychiatry at the
University of Toronto.
Drug manufacturers do not deny that some patients suffer harsh
withdrawal symptoms.
“The likelihood of developing
discontinuation syndrome varies
by individuals, the treatment and
dosage prescribed,” said Thomas
NANCY LEE Executive editor
ALAN MATTINGLY Managing editor
The New York Times International Weekly
620 Eighth Avenue, New York, NY 10018
Biegi, a spokesman for Pfizer, the
maker of Zoloft and Effexor.
Drugmaker Eli Lilly, referring
to two popular drugs, said in a
statement the company “remains
committed to Prozac and Cymbalta and their safety and benefits.”
Nausea and ‘Brain Zaps’
The few studies that have been
published suggest that it is harder
to get off some drugs than others.
This is due to the drugs’ half-life.
Brands with a relatively short
half-life, like Effexor and Paxil,
appear to cause more symptoms
more quickly than those that stay
in the system longer, like Prozac.
In one study, Eli Lilly had people
taking Zoloft, Paxil or Prozac stop
abruptly, for about a week. Half of
those on Paxil had serious dizziness; 42 percent, confusion; and
39 percent, insomnia.
Among patients who stopped
taking Zoloft, 38 percent had severe irritability; 29 percent had
dizziness; and 23 percent, fatigue.
The symptoms resolved once they
resumed taking the pills.
Those on Prozac experienced
no initial spike in symptoms when
they stopped, but this result was
not surprising. It takes Prozac
several weeks to wash out of the
body entirely, so one week’s interruption is not a test of withdrawal.
In a study of Cymbalta, people
in withdrawal experienced two
to three symptoms on average.
The most common were dizziness,
nausea, headache and paresthesia
— electric-shock sensations in the
brain that many people call brain
zaps. Most of these symptoms
lasted longer than two weeks.
Dozens of people interviewed
said the drugs often relieved mood
problems, at first. After a year or
so, it wasn’t clear whether the
medication was having any effect.
Yet quitting was far harder.
The Only Way Out
“It took me a year to come completely off — a year,” said Dr. Tom
Stockmann, 34, a psychiatrist in
East London, who experienced
confusion, vertigo and brain zaps
when he stopped taking Cymbalta
after 18 months. He began removing a few beads of the drug in the
capsule each day to taper off — the
only way out, he decided. “I knew
some people experienced withdrawal reactions,” he said, “but I
had no idea how hard it would be.”
Robin Hempel, 54, a mother of
four who lives in New Hampshire,
began taking the antidepressant
Paxil 21 years ago for severe premenstrual syndrome on the recommendation of her gynecologist.
“He said, ‘Oh, this little pill is going to change your life,’ ” she said.
“Well, did it ever.”
The drug blunted her PMS
symptoms, she said, but also
caused her to gain nearly 20 kilos
in nine months. She succeeded in
quitting, in 2015, by tapering over
months to 10 milligrams, then
five, down from 20 milligrams
and “finally all the way down to
particles of dust,” after which she
was bedridden for three weeks
with dizziness, nausea and crying spells.
“Had I been told the risks of
trying to come off this drug, I
never would have started it,” Ms.
Hempel said. “A year and a half after stopping, I’m still having problems. I’m not me right now; I don’t
have the creativity, the energy.
She — Robin — is gone.”
For now, people who haven’t
been able to quit just by following
a doctor’s advice are turning to
microtapering: making tiny reductions over nine months, a year,
two years — whatever it takes.
“It has taken a long, long time
to get anyone to pay attention to
this issue,” said Luke Montagu,
a founder of the London-based
Council for Evidence-Based Psychiatry, which pushed for Britain’s
review of prescription drug addiction and dependence.
Mr. Montagu said, “You’ve got
this huge parallel community
that’s emerged, largely online, in
which people are supporting each
other though withdrawal and developing best practices largely
without the help of doctors.”
From Turkish President,
Sermons and Insults
NKARA, Turkey — President
Recep Tayyip Erdogan makes
up to three speeches every
weekday. In these charismatic,
combative talks that are the primary vehicle of his success, he
calls democracy advocates “marauders.” He mocks the German
foreign minister as a “disaster.”
He takes on his enemies publicly
by name, pivoting from pious to
Even after 15 years in power,
Mr. Erdogan, whose skills as
an orator even his opponents
envy, treats every event like
a campaign rally. He remains
the country’s most popular
politician and is poised to seek
re-election, possibly this year,
with polling showing him with
over 40 percent support.
Much of that appeal can be
credited to a speaking style that
supporters find inspiring, and
detractors divisive. Neither side
doubts that it has struck a chord
with Turkey’s working class.
In that regard, Mr. Erdogan
fits perfectly with the deepening
global trend toward autocrats
and strongmen.
How a strongman
is keeping Turkey
drops his voice with reverence
to honor fallen soldiers, and then
raises it to stir national pride.
The sermonizing is very much
part of Mr. Erdogan’s training.
He attended a religious school
and studied Islamic preaching.
“For conservatives this is
someone defending their lifestyle,” Ms. Aydintasbas said.
In almost every speech there
is a moment when he shakes up
the audience, suddenly switching gears. He turns from declarative speech to address directly,
in imperative or interrogative
style, whoever is his target of
the day.
Ayhan Bilgen, spokesman for
the opposition Kurdish party,
the People’s Democratic Party,
said Mr. Erdogan had displayed
a combative personality from
his early days in politics.
“Always creating tension,
trying to make
a n a rgument
ove r
eve r ything,” he said,
“and in the tension taking control.”
When, once a
week, Mr. Erdogan addresses
legislators from
his Justice and
mentary chamber, the event
President Recep Tayyip Erdogan of
looks less like a
Turkey often makes three speeches a day,
political meetin a language his supporters identify with.
ing than a soccer
match — supMr. Erdogan’s speeches are
porters wave banners and chant.
often broadcast live on multiple
For all those who are inspired
channels, almost universally
by Mr. Erdogan, just as many
pro-government. His voice is
are tired of his speeches.
heard everywhere, in cafes,
“He’s always shouting,” said
homes and government offices
one shopkeeper who asked not to
across the land.
be quoted by name, since people
His favorite recipe: attackhave been arrested for denigrating people his supporters love
ing the president.
to hate, be it the United States,
An opposition politician, MerEuropean leaders or the liberal
al Aksener, who is preparing to
challenge Mr. Erdogan in the
To his supporters, Mr. Erdonext elections, mocked the president’s speeches on Twitter. “I
gan talks like a father or the man
want to address Mr. Erdogan in
next door. They believe he says
what he thinks, in salty, everyyour presence,” she said, borday language, just like them.
rowing his favorite rhetorical
“Stylistically he is always full
trick. “Friend, please keep siof surprises,” said Asli Aydinlent for a moment, spare a little
bit time for your family, sit at
tasbas, a former journalist and
home,” she said.
senior fellow at the European
“You don’t have to talk about
Council on Foreign Relations.
every issue. You don’t have to
“He does not mind shocking
point your finger everywhere.
people, and taking people on in
Sit down at home a little while,
a very public manner.”
have a rest. Take a breath, so we
But Mr. Erdogan also inspires
can take breath too, so Turkey
with poetry and tales of the life
of the Prophet Muhammad. He
In Polluted Bay, Dolphins Die Off
ITACURUÇA, Brazil — Something ominous was happening in
the turquoise waters of Sepetiba
Bay, a booming port outside Rio
de Janeiro. Beginning late last
year, fishermen were coming
across the scarred and emaciated
carcasses of dolphins, sometimes
five a day, bobbing up to the surface.
Since then, scientists there
have discovered more than 200
dead Guiana dolphins, or Sotalia
guianensis, a quarter of what was
the world’s largest concentration
of the species. The deaths, caused
by respiratory and nervous system failures linked to a virus,
have subsided, but scientists are
working to unravel the mystery
behind them.
How, they ask, did a virus that
might ordinarily have claimed a
handful of dolphins end up killing
scores of them? And does part of
the answer, scientists and local
residents ask, lie in the bay itself,
at once a testament to Brazil’s
economic power and a portent of
environmental risk.
The Guiana dolphin is considered a “sentinel” because
the mammal is a top predator.
“When something is wrong with
them, that indicates the whole
ecosystem is fractured,” said
Mariana Alonso, a biologist at the
Biophysics Institute at the Federal University of Rio de Janeiro.
Once a sleepy fishing area with
white sand beaches and tiny hillshaped islands, Sepetiba Bay, 60
kilometers west of downtown Rio,
became one of the principal gateways for Brazilian exports over
the past generation. In 2017, 39
million tons of iron ore and other
commodities shipped from there.
The wooden fishing boats that
crisscross the bay now weave
around massive merchant
ships loaded with iron and steel.
Though people still swim in its
Scientists who
have examined
dead dolphins
pulled out of
Sepetiba Bay
say industrial
pollution may
have weakened
their immune
waters, four ports and a constellation of chemical, steel and
manufacturing plants have risen
on its shores. One of world’s most
prominent iron ore producers,
Vale, occupies a new terminal
in an old fishing spot on nearby
Guaiba Island.
“The number of industries and
ventures along Sepetiba Bay has
been growing exponentially in
recent years,” Dr. Alonso said.
“What that generates is a greater
concentration of pollutants in the
seafloor and in the food chain.”
Scientists have attributed the
rash of dolphin deaths to morbillivirus, an airborne virus from
the family that causes measles in
humans. The effects of the virus
— rash, fever, respiratory infection, disorientation — suggest an
agonizing death. Dying dolphins
were seen swimming sideways
and alone. Some carcasses had
ugly deformations, and blood
dripping from their eyes.
Sergio Hirochi, 49, a fisherman
who was born in the area, said he
had seen the bay’s environmental
“From here, I see how much
mineral waste winds up in the
ocean,” said Mr. Hirochi. “The
Bay of Sepetiba is an estuary, a
nursery of species. And when you
destroy it, you destroy marine
President Trump’s
War on the Truth
Many people, including many
Republican lawmakers, dismiss
President Donald J. Trump’s attacks on The Washington Post,
CNN and other news organizations as just one of those crazy,
but harmless, things he does to
blow off steam. They’re wrong.
Yes, Mr. Trump hasn’t been
able to implement many of his
worst proposals to undermine
the press. Congress hasn’t tried
to change the First Amendment
or pass new libel laws, and journalists — including at the “failing New York Times” — regularly unearth new scandals in the
Trump administration. But the
president’s rhetoric is clearly
having an effect in the United
States and especially around the
world, where political leaders
have seen it as a green light to
crack down on the press. Malaysian lawmakers recently passed
a law that would impose prison
sentences of up to six years on
people found to be spreading
long been skeptical of the mainstream news media, but their
trust in it has fallen sharply
since 2016, according to the Pew
Research Center. And a study by
two Yale professors found that
Republicans were much more
likely to trust hyperpartisan
media outlets and news sites
that peddle falsehoods than
are Democrats. That phenomenon has undoubtedly been bolstered by Mr. Trump’s embrace
of conspiracy theories and his
endorsements of Fox News and
Sinclair Broadcasting, which
has compelled news anchors at
its local TV stations to read outrageous statements questioning
the credibility of other news organizations.
When Mr. Trump calls every
piece of information he does not
like “fake news,” he also encourages politicians in other countries who are not constrained
by constitutional free speech
protections or independent judiciaries to more aggressively squelch the press.
They know there will be
little international condemnation of their actions because one of the
most important standard bearers for a free
press, the American
government, is led by a
man trying to discredit
the free press.
Malaysia’s democracy is clearly flawed —
the same coalition has
ruled it since 1957, and
it has jailed opposition
leaders on trumped-up
charges — but it is not in the
“fake news,” an ill-defined term
same league as countries like
that will put tremendous power
China and Russia, where freein the hands of government ofdom of speech is extremely cirficials to punish journalists and
cumscribed. By criminalizing
publishers. In India, the govern“fake news,” it is heading in that
ment of Prime Minister Narendra Modi proposed revoking the
direction. Indian democracy
accreditation of journalists who
is hardier, but journalists and
free speech advocates worry
traffic in “fake news” before
about the government’s hostiliscrapping the idea after journalists denounced it.
ty toward an independent press
In recent days, Mr. Trump has
and fear it will become even
accused The Post of trying to
more aggressive as next year’s
advance the business interests
parliamentary elections draw
of its owner, Jeff Bezos, and the
company he founded and runs,
The Committee to Protect
Amazon. Much has been made
Journalists has also docuof the accusations he has hurled
mented increased attacks on
at Amazon’s business practices,
the press in Egypt, Myanmar,
like its unwillingness to collect
Poland, Turkey and other counstate and local sales taxes. Some
tries. In 2017, 21 journalists were
of these practices are troubling,
imprisoned for reporting false
but Mr. Trump isn’t really disnews, twice as many as the year
before, the committee found.
tressed about the coffers of state
Mr. Trump is unlikely to
and local governments, small
change his ways, and his most
retailers or whether the United
loyal supporters will support
States Postal Service suffers
him no matter what he does. It
losses delivering Amazon packis up to everybody else, Repubages. He is trying to undermine
the credibility of The Post belicans and Democrats alike, to
cause it is holding his adminisstand up and speak out against
tration to account.
his destructive attacks on the
Many Republican voters have
press and the truth.
Conservationists have hired locals to look out for elephant poachers in Central African Republic.
Choosing Animals Over People?
Bayanga, Central African Republic
The cutest primates on earth
may be Inguka and Inganda, gorilla toddler twins who playfully
tumble over each other here in the
vast Dzanga Sangha rain forest,
one of the best places to see gorillas, antelopes and elephants play.
The only risk: They are so heedless and unafraid of people that
they may tumble almost into your
lap — and then their 170-kilo silverback dad may get upset.
This area where Central African Republic, Cameroon and the
Republic of Congo come together
is one of the wildest parts of the
world, and the three countries have
established bordering national
parks. I also visited a forest glade
filled with 160 elephants and a
large herd of bongo antelopes, plus
a few African buffalo. It was like a
scene from a Disney movie, and I
felt myself melting.
Yet when I turn sentimental at
the majesty of wildlife, I sometimes feel uneasy. I wonder: Does
honoring animal rights come at
the expense of human rights?
One study found that research
subjects were more upset by stories of a dog beaten by a baseball
bat than of an adult similarly beaten. Other researchers found that if
forced to choose, 40 percent of people would save their pet dog over a
foreign tourist.
When the shooting of Cecil the
Lion in Zimbabwe attracted far
more outraged signatures on a petition than the shooting of 12-yearold Tamir Rice by a Cleveland,
Ohio, police officer, the writer Roxane Gay tweeted, “I’m personally
going to start wearing a lion costume when I leave my house so if I
get shot, people will care.”
Years ago, I visited a rain forest camp where a couple of dozen
young Americans and Europeans were volunteering in difficult
conditions to assist gorillas as
part of a conservation program. It
was impressively altruistic — but
these idealists were oblivious to
Pygmy villagers nearby dying of
malaria for want of $5 mosquito
bed nets.
So are we betraying our own
species when we write checks to
help gorillas? Is it wrongheaded
to fight for elephants and rhinos
while five million children still die
each year before the age of 5?
It’s a legitimate question that
I’ve wondered about over the
years. But I’ve come to believe
that on the contrary, conserving
rhinos or gorillas is good for humans, too.
At the broadest level, it’s a mistake to pit sympathy for animals
against sympathy for humans.
What is good for
wildlife can be good
for humans as well.
Compassion for other species can
also nurture compassion for fellow humans. Empathy isn’t a zero-sum game.
Overseas conservation organizations have also gotten much better at giving local people a stake in
the survival of animals. The World
Wildlife Fund, which helps manage the Dzanga Sangha Protected
Area, supports a health clinic and
is starting an education initiative.
The refuge hires 240 local people,
from rangers to trackers who locate the gorillas and get them habituated to people.
“These efforts are good for us,”
said Dieudonné Ngombo, one of
the trackers. “We work and get a
salary, and then our kids live better and we sleep well.”
Martial Yvon Amolet of the Center for Human Rights of Bayanga,
which is supported by the Dzanga
Sangha Protected Area, says that
the BaAka Pygmies appreciate the
conservation efforts “because for
BaAka, the end of the forest is the
end of their culture and identity.”
Luis Arranz, a Spanish wildlife
biologist who runs World Wildlife
Fund efforts in Central African
Republic, adds that the conservation programs depend on the support of local people to watch out
for poachers. There are still one or
two elephants killed a month here,
but the toll would be far higher
without watchful eyes in the community.
Last year, 200 foreign ecotourists came here, up from zero in
2015. While other parts of Central
African Republic are wracked by
conflict, Dzanga Sangha is far
from the fighting. Arranz hopes to
get 700 visitors this year, but the
potential is far greater.
Simply put, one of the most
important resources some poor
countries have is wildlife. Northern white rhinos are on the verge
of extinction because of poaching
to feed Chinese demand for rhino horn, with the last male in the
world dying recently in Kenya.
When the animals are gone, economic prospects for humans diminish as well.
So compassion for elephants or
rhinos or gorillas is not soggy sentimentality, but a practical recognition of shared interests among
two-legged and four-legged animals. Go ahead and embrace
animal causes without a shred of
“What’s good for the animals is
also good for the Pygmies,” Dieudonné Kembé, a Pygmy working in
Dzanga Sangha, told me. Without
conservation efforts, he said, “the
animals would be gone, and we
might be gone, too.”
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