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Libération - 18 04 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MERCREDI 18 AVRIL 2018
2,00 € Première édition. No 11474
www.liberation.fr
ELON MUSK
OU
MYTHO?
Le milliardaire qui
veut coloniser Mars
oscille entre coups
de génie et sérieux revers. Alors que Tesla
semble au bord de
la faillite, enquête sur
une épopée hors du
commun. PAGES 2-5
SMITH
TODD ANDERSON. «THE NEW YORK TIMES». REDUX. REA
HÉROS
ASIA
ARGENTO
«Pour avoir
dit ma
vérité, j’ai
été traitée
de pute»
PAGES 22-23
Air France
reste au sol
Mode de vie
Enfin sales !
Au neuvième jour de grève, la direction
a décidé lundi de mettre un terme aux
discussions: les syndicats ont jusqu’à
vendredi pour signer la proposition
de revalorisation des salaires de 2 %,
assortie d’augmentations annuelles
sur trois ans. Pilotes, personnel navigant et équipes au sol ne l’entendent
pas de cette oreille et maintiennent le
mouvement. PAGES 10-11
Trop de douches, trop de shampoings,
et de lavages de mains: pour le naturopathe américain Josh Axe, il est temps
de «rééduquer notre système immunitaire pour qu’il puisse apprendre à se
défendre sans excès» et il ne faut «plus
avoir peur d’un peu de saleté ici ou là».
Notre journaliste a essayé, elle en ressort le cheveu gras et du sable entre les
dents. PAGES 18-19
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Si un jour un écrivain
cherche un personnage
qui pourrait incarner
toute la démesure de ce
début de XXIe siècle,
il tombera forcément sur
Elon Musk. Voilà un
homme hybride, fait de
rêve, de dollars et de technologie. Il est devenu le
nouveau grand manitou
d’une modernité dont on
ne sait pas si elle nous
conduit au pire ou au
meilleur. A la fin d’un
monde ou à la naissance
d’un nouveau.
Elon Musk a eu l’ahurissant talent de faire cohabiter une mégalomanie adolescente, qui fait sourire,
avec une obsession pathologique du profit qui effraie. Son pessimisme
pour cette vie sur Terre l’a
conduit à imaginer une
humanité qui sera demain
Libération Mercredi 18 Avril 2018
ÉDITORIAL
Par
GRÉGOIRE BISEAU
Démesure
«multiplanétaire».
Il a rêvé de coloniser Mars,
de transporter des hommes dans des voitures
électriques et autonomes
ou dans des capsules propulsées en lévitation dans
des tubes d’acier à
1200 km/h. Il aurait pu en
rester là. Sauf qu’il a réussi
à donner à ses utopies une
réalité industrielle. Chez
nous, Elon Musk ne serait
qu’un gentil hurluberlu.
Au mieux un écrivain de
science-fiction. Aux EtatsUnis, il est devenu un milliardaire. On est suffisamment critique avec cette
finance américaine pour
ne pas ici lui rendre un petit hommage. Il y a, dans
sa capacité à s’emballer
pour de belles histoires,
quelque chose qui laisse
pantois. C’est la principale
qualité de sa démesure.
Les marchés financiers
aiment aimer. Et adorent
détester ce qu’ils ont vénéré. Parce qu’ils anticipent la perspective du profit. Ou celle de la faillite, ce
qui revient au même, pour
celui qui sait vendre à
temps. Alors peu importe
que Musk réussisse ou
périsse à cause de
Wall Street. Car contrairement aux histoires pour
enfants, celle-là n’a
aucune morale. •
SPACEX-TESLA
THE SHOW
MUSK GO ON
Elon Musk, entrepreneur geek et
milliardaire de Californie, voudrait
coloniser Mars et révolutionner
le transport automobile. Y arrivera-t-il?
RÉCIT
Par
ROMAIN DUCHESNE
Correspondance à San Francisco
D
ans un long portrait qu’il consacrait
à Elon Musk en 2012, le magazine
Esquire s’interrogeait : le patron de
SpaceX et de Tesla est-il un «visionnaire qui
pousse les Américains à redevenir des explorateurs» ou bien un «homme si distrait par sa vision que son œuvre ne restera qu’une série de
déceptions brillantes»? Six années plus tard,
l’énigme reste entière. Les premiers mois
de 2018 ont déjà livré leur lot de signaux
contradictoires. Le 6 février, SpaceX parvient
à faire décoller sa nouvelle fusée, la Falcon
Heavy, qui place un coupé Tesla rouge en orbite, avant de faire revenir sur Terre les propulseurs d’appoint, dans un ballet parfaitement synchronisé. Le tout retransmis en
direct sur le site web de Space X, pour faire de
cet éclatant succès technologique un coup de
com de génie. Lundi, après avoir annoncé des
pertes record pour 2017 (2 milliards de dollars), Tesla, l’entreprise de voitures électriques
également propriété de Musk, a annoncé
avoir suspendu, pour cause de problèmes
industriels, la production de sa Model 3, cette
berline milieu de gamme censée faire passer
l’entreprise dans l’ère de la vente de masse
(lire ci-contre). Une annonce qui risque d’entretenir la défiance des investisseurs, autour
d’un constructeur qui s’était fixé comme objectif de révolutionner l’industrie automobile.
Elon Musk, pendant ce temps, continue de
tracer son sillon. Voilà un homme qui construit des fusées (100% américaines) pour aller
sur Mars et qui s’efforce de faire de la voiture
électrique (100% américaine) un produit de
consommation courante. Ses rares apparitions publiques tournent au show, mi-rock
star, mi-gourou. En mars, c’est devant l’assistance du très réputé festival de musique et de
nouvelles technologies «South by Southwest»,
dans la ville texane d’Austin, qu’il est venu se
produire, causant intelligence artificielle et
conquête de la Planète rouge. Et comme pendant ce temps-là, les Gafa (Google, Amazon,
Facebook, Apple) sont sous le feu des projecteurs, accusés, pêle-mêle, de faire peu de cas
de la vie privée de leurs utilisateurs, d’influencer les élections en propageant des fake news
ou de recourir allègrement à l’évasion fiscale…
le mythe Elon Musk continue d’enfler.
L’homme se dit en mission : il veut faire de
l’humanité une espèce «multiplanétaire»,
l’œuvre d’une vie déjà bien remplie, qu’il entend donc terminer sur Mars.
Musk voit le jour en 1971 à Pretoria, en Afrique
du Sud. Mère diététicienne et mannequin,
père ingénieur mécanique, et un divorce,
en 1980. Elevé par son paternel, Elon en garde
un souvenir douloureux. Il dit de lui qu’il est
bon «pour rendre la vie des autres pitoyable»,
et s’est promis, avec la mère de ses enfants,
que leurs rejetons ne rencontreront jamais leur
grand-père. Gamin, Musk lit énormément, de
la science-fiction (Asimov, Adams, Tolkien)
mais aussi l’encyclopédie Britannica. Hypermnésique, il se met au code informatique. Son
profil de geek dans la culture viriliste du régime d’apartheid lui vaut pas mal de problèmes. Il est souvent passé à tabac par les brutes
du lycée, mais il encaisse. En classe, il se fait
remarquer par sa critique des énergies fossiles
et son dessein de coloniser d’autres planètes.
MUSIQUE ET ALCOOL À VOLONTÉ
En 1989, grâce au passeport canadien de sa
mère, il traverse l’Atlantique et s’inscrit à
l’Université Queen’s, dans l’Ontario. Le jeune
homme, qui étudie l’économie et la physique,
rejoint ensuite la fac de Pennsylvanie, où il vit
en colocation avec un dénommé Adeo Ressi.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
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u 3
une formule assassine: «Tesla vaut deux fois
plus que Ford, mais Ford a fabriqué 6 millions
de voitures l’an dernier et gagné 7,6 milliards
de dollars, tandis que Tesla a construit
100000 voitures et perdu 2 milliards de dollars. Je n’ai jamais rien vu d’aussi absurde
dans ma carrière.» Musk, qui a lancé sa première Model S en 2012 en faisant le pari que
la voiture du futur serait 100% électrique et
autonome, a certes réussi à imposer sa vision
révolutionnaire au vieux monde automobile.
Mais Tesla, qui n’a jamais été rentable en
quinze ans d’existence, reste un nain industriel. Plus grave, avec ses 15000 salariés, son
immense usine de batteries dans le désert du
Nevada (la «Gigafactory») et ses lignes de
production entièrement robotisées, l’entreprise consomme une quantité faramineuse
de cash. Elle brûlerait 8000 dollars par minute selon Bloomberg (soit plus de 4 milliards par an), alors qu’elle doit faire face à
une dette à long terme stratosphérique (plus
de 10 milliards). Des compteurs affolants
qui ont amené l’agence Moody’s à dégrader
la note de crédit de Tesla dans la catégorie
des «junk bonds» (obligations pourries).
Après les Model S et X (réservés à une élite
capable de débourser 100000 dollars), Elon
Musk pariait sur le lancement de sa nouvelle
Model 3, la première voiture électrique grand
public de la marque, pour éviter le crash. La
version de base de la Model 3 ne coûte «que»
35000 dollars, mais avec tout ce qui a fait le
succès de la marque: un moteur électrique
ultra-performant, une autonomie de 400 km
pour un temps de recharge de trente minutes, un écran d’ordinateur géant et des systèmes de conduite quasi autonome… Or ses
équipes ont bien du mal à relever le défi que
constitue la production en grande série :
Tesla s’avère incapable d’assembler cette petite berline à un rythme assez soutenu pour
satisfaire la demande. 450000 clients américains ont en effet versé 1 000 dollars pour
précommander la Model 3. Or ils viennent
d’apprendre qu’ils n’auront pas leur Tesla
avant un, voire deux ans!
Elon Musk, le PDG de
Tesla, qui construit
des véhicules
électriques et semiautonomes,
le 23 octobre 2015 en
Chine. PHOTO VCG.
GETTY IMAGES
Dans la très complète biographie (1) qu’il a
consacrée à Elon Musk en 2015, le journaliste
Ashlee Vance fait le récit des folles soirées organisées par la doublette Musk-Ressi dans
l’immense maison louée à l’extérieur du campus, reconvertie en boîte de nuit le week-end:
5 dollars l’entrée, musique et alcool à volonté.
«Je devais financer mon année à la fac et
comme ça, je pouvais me payer un mois de
loyer en une seule soirée, se souvient Musk.
Adeo était chargé de rendre la fête la plus cool
possible, et moi de superviser le truc.» Son
compère confirme: «Elon était le mec le plus
collet-monté qui soit. Il ne buvait jamais.»
Dans un article universitaire sur l’énergie solaire rédigé en 1994, Musk impressionne déjà
par sa capacité à tracer un chemin articulant
avancée scientifique et business plan. Alors
que ses années d’étudiant se terminent, il
pense à travailler dans l’industrie du jeu vidéo
mais estime que son impact sur le monde sera
trop limité. En 1995, il s’installe dans la Silicon
Valley. Avec son frère cadet, il crée Zip2, un
annuaire d’entreprises sur Internet. La
start-up décolle, mais Musk en perd peu à peu
le contrôle. En 1999, la boîte est revendue pour
307 millions de dollars, dont 22 pour l’aîné des
Musk. Elon, 27 ans, est multiSuite page 4
Tesla sur la bande
d’arrêt d’urgence
Les ennuis s’accumulent
pour le constructeur auto,
qui a suspendu la production
de son dernier modèle.
I
l avait la tête dans les étoiles avec SpaceX.
Au volant de Tesla, Elon Musk est retombé brutalement sur le plancher des
vaches. «Je retourne dormir à l’usine. Le business de l’automobile, c’est l’enfer», a-t-il tweeté
le 2 avril. Un peu comme si le serial-entrepreneur découvrait soudainement que l’on ne
devient pas General Motors du jour au lendemain. Loin des exploits de son entreprise
spatiale (lire ci-contre), l’aventureux milliardaire se démène aujourd’hui pour éviter la
faillite promise à sa firme de voitures électriques par les loups de Wall Street. Elon Musk
a bien essayé de tourner les mauvais augures
en dérision: le lundi de Pâques, sur le même
réseau social, il avait posté une photo où il
posait, étendu à terre, en état apparent de
coma éthylique, avec un panneau «Bankrupt!» autour du cou. Déclaration tragicomique à l’appui: «Nous sommes tristes de vous
informer que Tesla est en faillite complète et
totale. Plus en faillite que cela, tu meurs.»
Poisson d’avril, bien sûr. Mais les investisseurs ont peu goûté la plaisanterie: l’action
Tesla a plongé de 15% les deux jours suivants!
Nain. Ce début de panique boursière fait
suite à l’avertissement lancé le 27 mars par
le gérant de fonds spéculatif John Thompson: «Je pense que Tesla va s’écrouler dans les
trois-six mois à venir. […] Tesla est, sans
aucun doute, au bord de la faillite», a-t-il écrit
dans une lettre aux investisseurs. Ce poids
lourd de la finance résume le problème en
Béton. L’usine ultra-moderne du constructeur, à Fremont, dans la Silicon Valley,
n’est parvenue jusque-là à produire que
2000 Model 3 par semaine, là où Elon Musk
en avait promis 10 000 fin 2018. Et c’était
avant la suspension surprise de la production
de l’usine de Frémont décidée lundi. «Musk
est en train de se heurter au mur du réel. Les
grands de l’automobile ont mis un siècle pour
arriver à produire des voitures en très grande
quantité. Même en recrutant les meilleurs,
Tesla ne peut pas assimiler cette courbe d’expérience en quelques mois», explique Laurent
Petizon, du cabinet d’études AlixPartners.
Et quand une Tesla en mode semi-autonome
est suspectée d’avoir tué son conducteur,
c’est l’accident industriel qui menace : le
23 mars, un ingénieur d’Apple à bord d’une
Model X sur une autoroute californienne n’a
pas réagi aux alertes de «l’autopilot» et le véhicule s’est écrasé sur la glissière de béton.
C’est le troisième mort impliquant Tesla
après des accidents survenus en Floride et
aux Pays-Bas. Alors, quel avenir pour Tesla?
Le scénario qui verrait Musk contraint de revendre son entreprise à un poids lourd de
l’automobile n’est pas à exclure. Mais Tesla
vaut encore 50 milliards de dollars! Personne
n’achètera à ce niveau de prix qualifié d’«hallucination collective» par certains analystes.
Alors, s’il ne veut pas voir partir son bolide
électrique à la casse, Musk «devra réussir un
véritable tour de magie logistique et industriel», estime l’expert d’AlixPartners. Rien
d’impossible pour qui vient d’envoyer son
propre roadster Tesla dans l’espace à bord
d’une fusée SpaceX.
JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
millionnaire et flambe. Il
s’achète une Formule 1 McLaren, avec laquelle
il arpente les rues de Palo Alto ; il crâne sur
CNN… Sa nouvelle entreprise, X.com, une
banque en ligne, fusionne avec le Paypal de
Peter Thiel. Nouveau succès spectaculaire,
dont il tirera 250 millions de dollars lorsque
Paypal est revendu à eBay en 2002.
Au tournant des années 2000, la Silicon Valley
est devenue trop petite pour Elon Musk. Avec
sa première épouse, l’écrivaine Justine Wilson, il déménage à Los Angeles. C’est là qu’il
commence à s’intéresser sérieusement à l’industrie spatiale. Un de ses collègues de l’époque, cité dans la biographie d’Ashlee Vance,
se souvient d’une fête à Las Vegas où Musk se
fait remarquer: «Il lisait un obscur manuel soviétique sur les fusées et parlait ouvertement
de conquête spatiale et de changer le monde.»
Musk envisage d’abord d’envoyer des souris
sur Mars, puis d’y installer un potager pour
prouver qu’on peut y vivre, mais réalise que
les coûts sont prohibitifs pour un «simple»
multimillionnaire comme lui. C’est d’abord
en Russie qu’il pense trouver la solution en
Suite de la page 3
Libération Mercredi 18 Avril 2018
achetant des missiles balistiques intercontinentaux qu’il reconvertirait en fusées. Le voilà
en voyage d’affaires en train de trinquer à la
vodka avec les potentiels vendeurs : «A l’espace! A l’Amérique!» Le deal finit par capoter,
les Russes se montrant trop gourmands.
«JE VAIS LE FAIRE. MERCI»
Dans l’avion du retour, Musk fait part de son
projet à ses associés : pourquoi ne pas construire une fusée soi-même ? Il vient d’éplucher la littérature spécialisée. Il en est convaincu, il peut monter une société de fusées
rentable. Dans Esquire, Adeo Ressi se souvient de cet épisode: «J’ai fait venir des gens
à Los Angeles pour participer à une réunion
du genre Alcooliques anonymes. On était tous
assis autour de la table avec Elon, et on lui a
dit: “Tu ne peux pas lancer une entreprise de
fusées, c’est stupide.” Lui a juste répondu: “Je
vais le faire. Merci.”» Space Exploration Technologies Corp., alias Space X, voit le jour en
juin 2002. Musk y investit 100 millions de dollars de sa fortune personnelle et fixe un calendrier ambitieux: envoyer une fusée dans l’es-
pace en novembre 2003. Il lui faudra près de
cinq années supplémentaires pour réaliser
cette première étape. Au début, les mastodontes du secteur (Lockheed Martin, Boeing) regardent la start-up californienne de haut. Les
ingénieurs de SpaceX ne font rien comme les
autres. Ils avancent en échouant : on ne
compte plus les explosions prématurées, les
moteurs détruits. Musk n’en a cure. En 2012,
il confie à Wired que l’industrie spatiale américaine souffrait d’un «énorme parti pris contre la prise de risque»: «Chacun essaie de couvrir son cul du mieux possible.» A ses yeux, le
secteur n’a effectué presque aucun progrès
technologique majeur depuis que Neil Armstrong a mis le pied sur la Lune en 1969. Il entend bousculer le statu quo et recrute une
bande de brillants ingénieurs. Il supervise la
majorité des 1 000 premières embauches et
demande énormément à ses ouailles: semaines de travail de 90 heures, nuits et weekends passés au boulot…
Mais la méthode SpaceX, c’est aussi la recherche de solutions maison, pour ne pas dépendre des prix et des délais des fournisseurs. De
80% à 90% des composants des fusées sont
produits en interne. Ashlee Vance livre une
foule de détails. Un jour, Musk donne un budget maximal de 5000 dollars pour fabriquer
une pièce facturée 120000 dollars par un fournisseur. Neuf mois plus tard, l’ingénieur revient avec une pièce à 3 900 dollars. Pointilleux, le patron va jusqu’à fixer par mail la
liste des acronymes qu’il autorise au sein de
la boîte. Objectif: faire en sorte que le langage
reste évident et compréhensible par tous.
Les jeunes années de SpaceX sont néanmoins
semées d’embuches. Les premières tentatives
de lancement ont lieu sur une île paumée au
milieu du Pacifique, car les grosses entreprises du secteur ne veulent pas lui laisser accès
aux bases traditionnelles américaines. Musk
et ses équipes y restent parfois plusieurs mois
en camping, essuyant plusieurs échecs consécutifs. Les objectifs annoncés par le patron
sont rarement tenus. De reports en retards,
les affaires de Musk ne sont pas loin d’atteindre un point de non-retour. Car le désormais
citoyen américain ne s’est pas contenté de se
lancer dans l’industrie spatiale. lll
Les suites en avant d’Elon Musk
Le milliardaire
développe d’autres
initiatives, à l’image
du photovoltaïque ou des
transports souterrains.
U
ne succession d’idées mi-absurdes, mi-poétiques. Le
compte Twitter «Elon Musk
s’ennuie» («Bored Elon Musk») a
beau être parodique, il reflète l’hyperactivité du patron de SpaceX et
Tesla, à qui la conquête de Mars et
la généralisation de la voiture électrique semblent encore laisser du
temps libre. Ces dernières années,
le quadragénaire s’est ainsi lancé
dans l’énergie solaire, le développement d’un train à lévitation hyperrapide et le percement de tunnels à
bas coûts. Comme toujours avec
Elon Musk, les mêmes interrogations émergent. A-t-on affaire à un
visionnaire techno doublé d’un entrepreneur de premier plan ? Ou
l’homme se disperse-t-il dans des
projets survendus ou irréalisables?
1 Solar City
Cette entreprise de panneaux
solaires photovoltaïques est créée
en 2006 par les frères Lyndon et Peter Rive, également cousins d’Elon
Musk. Ce dernier, quant à lui, est un
des premiers investisseurs dans
Solar City, qui devient au fil des
années le premier installateur de
panneaux solaires aux Etats-Unis.
Fin 2016, la boîte est rachetée par
Tesla pour 2,6 milliards de dollars.
Critiqué pour cette coûteuse acquisition, Musk défend sa stratégie
visant à mettre en place un écosystème vertueux (production
d’énergie renouvelable et développement de la voiture électrique).
2 Hyperloop
L’idée semble sortie d’ouvrages de science-fiction écrits il y a
plus d’un siècle. En 2013, Elon Musk
présente ce projet de capsules de
20 à 40 passagers propulsées en
lévitation dans des tubes d’acier
Vue d’artiste de l’Hyperloop, projet de capsule ultra-rapide propulsée en lévitation dans un tube d'acier. PHOTO SPACEX VIA AP
à très basse pression, à une vitesse
de 1200 km/h. Objectif de l’Hyperloop: relier Los Angeles à San Francisco (600 kilomètres) en trente minutes. Pour Musk, il ne s’agit pas
moins que de créer un «cinquième
mode de transport» pour les voyages inférieurs à 1 500 kilomètres,
plus rapide que le train, moins soumis aux aléas météorologiques que
l’avion. Les premiers plans sont
open source. Depuis, plusieurs
start-up ont lancé leurs expérimen-
tations et levé plusieurs centaines
de millions d’euros pour des projets
en Amérique du Nord, Asie et Europe. La route est encore longue. Le
prototype le plus rapide n’a atteint
que la vitesse de 387 km/h sur une
piste d’essai de 500 mètres.
3 Boring Company
Jeu de mots entre boring
(«ennuyeux») et to bore («percer»),
l’entreprise est née en 2016 alors
qu’Elon Musk était coincé dans les
bouchons de Los Angeles. «Ça me
rend fou», tweete-t-il, imaginant
alors percer des tunnels sous la mégalopole californienne et d’y faire
circuler des véhicules à 200 km/h
sur une plateforme automatisée. Ce
«hobby», qui ne lui prendrait que
«2% à 3%» de son temps, devient de
plus en plus sérieux. L’entreprise est
finaliste d’un appel d’offres pour
créer une ligne à grande vitesse entre l’aéroport de Chicago et le centreville. Sur le fond, Musk a évolué. Pri-
vilégiant au départ des tunnels
ouverts aux voitures, il favorise désormais les modes de transport collectifs. Et pour assurer la publicité et
le financement de son nouveau rejeton, l’entrepreneur a récemment été
jusqu’à commercialiser 20000 lance-flammes de faible puissance,
facturés 500 dollars l’unité. Bilan:
rupture de stocks en quelques jours
et 10 millions de dollars amassés.
ROMAIN DUCHESNE
(à San Francisco)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 18 Avril 2018
lll
En 2004, il décide d’investir dans une
toute jeune entreprise de voitures électriques,
Tesla. Peu à peu, Musk y prend des responsabilités de plus en plus importantes. Il fixe un
objectif : la future Model S doit être belle et
puissante, capable de passer de 0 à 100 km/h
en quatre secondes. Un produit de luxe, facturé 100000 dollars l’unité, censé permettre
à Tesla de se donner les moyens de développer un modèle grand public par la suite.
Le premier prototype est présenté en 2006 en
présence du gouverneur californien, Arnold
Schwarzenegger. Les cofondateurs de Google
s’engagent à acheter les premiers modèles. Les
préventes s’envolent. Musk applique les mêmes méthodes qu’à SpaceX: «Do it yourself»
et débrouille, comme lorsque des ingénieurs
en parka testent une batterie dans un camion
frigorifique loué pour la journée, parce que
cela coûte moins cher qu’une chambre froide.
Autre constante: une exigence d’engagement
total, sous peine d’un retour de bâton très violent. Dans son livre, Vance raconte cet épisode
d’un article dans la presse sur les déboires de
Tesla, dont Musk finit par trouver l’origine en
calculant la taille du mail qui a fuité et en repérant l’imprimante sur laquelle il a transité.
L’employé finira par démissionner. Ou cette
autre histoire, lorsqu’un salarié manque une
réunion pour assister à la naissance de son enfant, et à qui le boss aurait dit: «On est en train
de changer le monde et l’histoire. Soit tu t’engages, soit non.» Musk dément.
«JE T’AURAIS DÉJÀ VIRÉE»
L’anecdote la plus connue reste celle de Mary
Beth Brown, son assistante dévouée et clé de
voûte de sa vie qui, lorsqu’elle demande une
augmentation après douze années de service,
se voit répondre de plutôt prendre deux semaines de vacances. A son retour, Musk lui
dit qu’il a pu se passer d’elle durant son absence et qu’elle doit quitter l’entreprise, en
échange d’un très confortable chèque. Quoi
qu’il en soit, en 2008, les affaires de SpaceX
et Tesla ne sont pas vaillantes. Aucune fusée
n’a encore volé, et les premiers prototypes de
la Model S coûtent 200000 dollars à produire,
deux fois le prix envisagé. Musk vend sa F1,
investit ses derniers dollars, emprunte à des
amis, craignant de devoir choisir entre l’un
de ses deux bébés.
Dans le même temps, sa vie personnelle devient chaotique. Justine, avec qui il a eu cinq
garçons, en a assez d’apparaître comme la
«femme trophée». Quelques années plus tard,
alors qu’elle lui reproche de la
traiter comme une «employée», il lui balance: «Si tu
étais mon employée, je
t’aurais déjà virée.» Face aux
difficultés, le couple décide
d’entamer une thérapie. Mais
Musk fait vite comprendre à
son épouse que c’est à elle de
s’adapter. C’est un échec. Elle
comprend qu’il a entamé une
procédure de divorce quand
elle découvre que sa carte
bancaire est bloquée. Quelques semaines plus tard,
Musk commence à fréquenter une actrice britannique, Talulah Riley, avec qui il se marie
puis divorce deux fois. Le milliardaire reste
un sujet régulier de la chronique people.
Côté business, la roue finit par tourner à la fin
de l’année 2008. Le 28 septembre, SpaceX parvient à envoyer en orbite son Falcon 1, après
six années d’efforts. C’est le premier engin
100% privé à réaliser cet exploit: la start-up
californienne a bien grandi et s’apprête à
tailler des croupières aux superpuissances du
globe. Le 23 décembre, l’entreprise signe un
contrat de 1,6 milliard de dollars avec la Nasa
pour ravitailler la station spatiale internationale. L’avenir est assuré. Cité dans la biogra-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
phie de Vance, son ami Antonio Gracias se
souvient de cette année charnière: «Elon a la
capacité de travailler plus dur et de supporter
plus de stress que n’importe qui. Ce qu’il a enduré en 2008 aurait tué n’importe qui. Il ne
s’est pas contenté de survivre. Il a continué à
travailler et à rester concentré.»
Dès lors, les succès s’enchaînent pour le
wonder boy. Malgré l’explosion d’une fusée
en 2016, SpaceX poursuit ses prouesses technologiques. En février 2017, l’entreprise parvient à relancer une fusée déjà utilisée, la clé
de son modèle économique, qui lui permet
ainsi de baisser drastiquement ses tarifs. L’an
passé, pour la première fois depuis dix ans, les
Etats-Unis étaient en tête du classement mondial des lancements orbitaux. Le mérite en revient largement à SpaceX (18 lancers sur 29).
«PRINCE DES CHARLATANS»
Non content de redonner confiance à l’industrie spatiale américaine, Musk lance en 2012
la Model S, la berline 100% électrique révolutionnaire pour l’époque. Motor Trend Magazine salue la «preuve que l’Amérique peut en-
Il est demandé
aux employés
une exigence
d’engagement
total, sous
peine d’un
retour de bâton
très violent.
core faire de grandes choses». Les Tesla sont à
la voiture ce que les premiers iPhone sont au
téléphone. Des produits de luxe, hautement
désirables et marqueurs sociaux. Des gadgets
pour riches, lui reprochent ses détracteurs. S’il
est aujourd’hui à la tête d’une fortune estimée
à 20 milliards de dollars, Musk n’a pas balayé
tous les doutes sur sa capacité à mener de front
les nombreux projets qu’il a lancés ces dernières années (lire ci-contre). Certains voient en
lui un «prince des charlatans», trop confiant,
trop touche-à-tout. D’autres, encore plus sévères, ironisent sur sa capacité à lever des fonds
pour financer des projets peu rentables.
Installé dans la Silicon Valley depuis une trentaine d’années, où il fait du capital-risque,
Jean-Louis Gassée, ex-patron d’Apple France,
voit en Elon Musk un leader qui «embauche et
vire très bien», «plus compétent techniquement
que pas mal de PDG». «J’ai de l’admiration
pour le coup de pied qu’il a su mettre dans le
guêpier, mais j’ai encore un doute sur son avenir d’entrepreneur automobile.» Les actionnaires de Tesla semblent partager cet avis. Il y a
quelques semaines, ils ont dévoilé le plan de
u 5
rémunération prévu pour Musk au cours des
dix prochaines années: le boss pourrait toucher jusqu’à 56 milliards en stock-options, à
condition d’améliorer drastiquement la valorisation de l’entreprise…
Indéniablement, Musk n’est pas un entrepreneur comme les autres. Dans Vanity Fair,
Marc Mathieu, un responsable de Samsung,
le décrivait comme un «croisement entre Steve
Jobs et Jules Verne». Adepte du festival Burning Man, utilisateur compulsif de Twitter,
éphémère conseiller économique du président Trump, le milliardaire geek semble imprégné de la conviction d’avoir un destin à
part et une grande œuvre à réaliser: assurer
un «plan B» en colonisant Mars. Plus qu’une
«troisième guerre mondiale», Musk redoute
l’avènement d’une intelligence artificielle mal
intentionnée, une «flotte de robots capables de
détruire l’humanité». Pour Vance, il y a «dans
ce discours une part d’ego. […] Mais il y a aussi
chez lui une part de pessimisme». •
(1) Elon Musk : Tesla, Space X and the Quest for
a Fantastic Future, d’Ashlee Vance, éd. Ecco, 2015.
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6 u
MONDE
Libération Mercredi 18 Avril 2018
Nasrin Sotoudeh
et son fils, après
sa libération
de prison en
septembre 2013
PHOTO BEHRO
MEHRI. AFP
Par
SARA SAIDI
Correspondance à Téhéran
C’
est un petit bout de femme de
moins d’1,60 m, bourrée de
courage et d’opiniâtreté qui
nous accueille dans son cabinet. D’emblée, elle insiste pour parler des filles de
l’avenue d’Enghelab («révolution»), ces
Iraniennes qui, depuis quelques mois,
ôtent leur voile en public jusqu’à se faire
arrêter. «Ce mouvement montre ouvertement l’opposition au voile obligatoire»,
dit l’avocate iranienne spécialiste des
droits humains Nasrin Sotoudeh.
Le 27 décembre, à Téhéran, Vida Movahed, 31 ans, est montée sur une armoire
électrique et a suspendu son voile à un
bâton. La photo a fait le tour du monde
et a marqué le début d’un mouvement
qui continue encore aujourd’hui sur les
réseaux sociaux. La page Facebook «My
Stealthy Freedom» de Masih Alinejad
est en effet régulièrement alimentée de
photos et de vidéos de femmes se promenant sans voile. Sur son bureau,
Nasrin Sotoudeh a trois dossiers concernant ce type d’affaires, et elle semble en
avoir fait une priorité.
L’avocate a soigneusement plié son voile
sur le dossier de sa chaise. Ses cheveux
impeccables rappellent cette obsession
de l’élégance qu’ont les femmes iraniennes, quel que soit leur âge. Originaire
d’une famille traditionnelle et religieuse,
Sotoudeh avait 15 ans au moment de la
révolution, en 1979. «Ma mère portait le
voile, mais pas moi. Ma famille ne m’a jamais obligée à quoi que ce soit. Et s’ils
l’avaient fait je m’y serais opposée», assure cette féministe aguerrie.
Evolutions
Face à son ton parfois fatigué, on ose à
peine lui demander si les choses vont
changer. «J’ai beaucoup d’espoir !» répond-elle, avant d’ajouter : «Il y a
sept ans, quand je suis allée en prison à
Evin, le tchador [long manteau qui couvre tout le corps et ne laisse apparaître
que le visage, ndlr] était obligatoire.
C’était la première chose qu’on nous donnait une fois incarcérées. J’ai refusé de
le mettre.» Elle dit aussi : «Il y a eu des
hauts et des bas, j’ai été interdite de droit
de visite pendant deux mois. Mais
aujourd’hui, il n’est plus obligatoire en
prison, du moins à Evin. Il a fallu
quinze mois pour qu’un simple tchador
soit un choix derrière les barreaux, alors
imaginez combien de temps cela va mettre pour un voile qui concerne toutes les
femmes !»
A 54 ans, Sotoudeh n’en est donc pas
à ses débuts. Déjà, il y a dix ans, elle
défendait les membres de la campagne
«Un million de signatures», qui visait
à supprimer des lois discriminatoires
envers les femmes. Le collectif a reçu le
prix Simone de Beauvoir pour la liberté
des femmes en 2009. «A cette époque,
toutes celles qui récoltaient des signatures se faisaient arrêter. Mais
Iran Nasrin Sotoudeh,
la voix des sans-voile
PROFIL
Lauréate du prix Sakharov en 2012 et interdite de sortie
du territoire, l’avocate spécialiste des droits humains raconte
à «Libé» son combat pour défendre les femmes qui refusent
de porter le foulard, obligatoire dans la République islamique.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
Lundi, à la suite du renouvellement des
sanctions imposées à l’Iran par l’Union
européenne, la porte-parole de la diplomatie iranienne, Bahram Ghassemi, a
même déclaré qu’il y a une différence
de point de vue et de «valeurs» entre la
République islamique et l’UE lorsqu’il
s’agit des droits humains.
En 2009, Nasrin Sotoudeh défendait
des opposants à la réélection de Mahmoud Ahmadinejad. Passée par la case
prison en 2010 pour «actions contre la
sécurité nationale et propagande contre
le régime», elle a pu reprendre ses activités mais sa liberté d’action reste limitée: «Je ne peux pas plaider dans les tribunaux révolutionnaires, autrement
dit, je ne peux plus défendre de prisonniers politiques.»
Notoriété
aujourd’hui, ce n’est plus le même genre
d’activisme. La vérité, c’est que beaucoup de gens sont à bout avec ce voile
obligatoire.»
Début février, le centre de recherche
stratégique de la présidence iranienne
a publié un sondage dans lequel environ 50 % des Téhéranais interrogés se
disaient contre le voile obligatoire. Ce
rapport visait à alimenter le débat entre
les factions conservatrice et réformatrice du pouvoir. Pour Nasrin Sotoudeh,
ce sondage sonnait comme un soutien
du gouvernement aux femmes contestataires. «Hassan Rohani est le président
du système. Il a, par son titre, un rôle
conséquent, mais on ne peut pas attendre de lui qu’il joue le rôle de l’opposition», nuance-t-elle néanmoins. Depuis
l’élection du président réformateur
en 2013, elle a constaté des évolutions,
surtout au niveau de la publication de
livres : «Je connais des gens qui ont dû
attendre huit ans pour pouvoir enfin
publier leur ouvrage.» Elle se réjouit
également de certains discours de Hassan Rohani, mais déplore sans détour
«un système judiciaire défectueux, dont
les membres ne sont pas élus et qui a le
monopole décisionnel en ce qui concerne
les droits humains». Sotoudeh n’y constate «aucune réforme ni amélioration»:
«Cela s’est même peut-être dégradé avec
la corruption, les relations, l’argent…»
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Mais elle exerce toujours, comme le
prouvent les dossiers dans son bureau.
L’avocate dit recevoir des menaces, par
messages privés sur sa page Facebook,
où elle poste régulièrement et sans censure les dernières nouvelles des tribunaux et ses avancées dans certains
dossiers. Elle décrit également des méthodes de dissuasion qu’elle devine venir des renseignements «mais, soupiret-elle, la vérité, c’est que je ne fais rien
d’autre que d’être avocate». Le prix
Sakharov décerné en 2012 par le Parlement européen l’a placée sous les
projecteurs. Une notoriété à double
tranchant : «Recevoir un prix rend
toujours l’Etat plus méfiant envers
nous, mais c’est aussi une forme
de protection.»
Elle sait qu’elle est sur écoute, mais cela
l’étonne moins que de voir que les gens
l’admirent et la trouvent courageuse :
«Savoir que des personnes soutiennent
notre travail, ça donne de l’énergie»,
souffle-t-elle. Cependant, «ce que les
gens appellent du courage, ce n’est pas
important. Ce qui l’est toutefois, c’est ce
qui se passe dans notre société et comment le monde nous regarde. […] On
marche et on nous arrête, alors qu’on n’a
commis aucun crime et qu’il n’y a
aucune charge contre nous !»
Son ton posé et confiant devient un
murmure soucieux lorsqu’on lui parle
de sa famille : «Jusqu’à présent, mon
mari a toujours respecté mon travail, il
m’a toujours laissé faire mes choix. Il dit
toujours: “Peu importent les conséquences, nous, on finira toujours par s’en sortir.”» Puis, elle nous montre le grand tableau aux couleurs pastel qui occupe
tout un mur de son bureau : «C’est ma
fille qui l’a peint. Elle passe le concours
d’entrée à l’université cette année.» Dans
sa voix, une fierté à peine contenue.
«Parfois, elle me dit: “Maman, ne va pas
«[Avant 1979],
ma mère portait
le voile, mais pas moi.
Ma famille ne
m’a jamais obligée
à quoi que ce soit.
Et s’ils l’avaient
fait je m’y serais
opposée.»
Nasrin Sotoudeh
avocate
«Je suis fière,
je me sens en paix
avec ma conscience»
Deuxième Iranienne à avoir enlevé
son voile en public, l’étudiante
Nargues Hosseini explique sa
démarche.
N
argues Hosseini, 31 ans, a été la deuxième
femme après Vida Movahed à avoir enlevé
son voile en public, alors que la loi en vigueur depuis la révolution islamique de 1979 impose aux femmes de sortir en cachant leurs cheveux et en recouvrant leur corps d’un vêtement
ample. Originaire de Kashan (centre), étudiante
en sociologie, elle a passé vingt jours dans la prison de Ghartchak, avant d’être libérée sous caution. Elle revient pour Libé sur son activisme au
sein d’un mouvement destiné à éveiller les
consciences.
«Lorsque j’ai enlevé le voile et que j’étais sur l’armoire électrique (lire ci-contre), j’étais vraiment
stressée, j’avais l’impression que d’un moment
à l’autre mes jambes allaient me lâcher. Je me
concentrais juste pour être sûre de tenir immobile.
Pourtant, mon action de désobéissance avait été
le fruit d’une décision bien réfléchie; entre le moment où Vida Movahed a enlevé son voile et moi,
il s’est passé vingt jours environ. Quand j’ai découvert sa vidéo, je me suis demandé comment il était
possible de faire quelque chose d’aussi effrayant
devant autant de monde, tout en étant aussi
calme. Cette simplicité et cette sérénité sur le visage de Vida Movahed m’ont énormément attirée.
Je me suis renseignée sur ce qu’elle risquait,
quelle peine elle encourait (des coups de fouet,
jusqu’à deux mois de prison et une légère amende,
de 1 à 10 euros), et je me suis dit: n’est-ce pas là le
prix que je devrais payer pour ce que je veux, pour
la responsabilité sociale qui m’incombe? Peu im-
plaider comme ça ! Dis-leur à tous que
nous, on n’en veut pas de ce voile, un
point c’est tout!» Un sourire furtif et une
voix qui s’assombrit d’inquiétude lorsqu’elle parle de son fils, 11 ans : «Il
n’avait que 3 ans quand on m’a arrêtée
la première fois, il a toujours vécu avec
la peur qu’on vienne m’interpeller à nouveau. Je le rassure en lui disant que je
prends le moins de risques possible. Je ne
vais pas monter enlever mon voile sur
une de ces armoires électriques, comme
ces femmes, mais à partir du moment où
je suis avocate, je suis obligée de les
défendre, je n’ai pas le choix et j’espère
qu’on ne m’arrêtera pas.» Libre, Nasrin
Sotoudeh ne l’est d’ailleurs pas
vraiment, puisqu’elle est interdite de
sortie de territoire jusqu’en 2022 :
«Je suis prisonnière d’un pays, c’est
pénible.»
Derrière tant d’abnégation, on imagine
une vocation que Nasrin Sotoudeh balaie d’un sourire : «A la base, je voulais
m’inscrire en psychologie ou en philosophie. Mais au concours d’entrée à l’université, j’ai été classée 53e sur 300000 et
un ami m’a dit: “Tu ne vas quand même
pas t’inscrire en psycho ou en philo avec
ce classement-là ! Inscris-toi en droit !”
Je ne sais pas si c’était une erreur, mais
c’est ce que j’ai fait.» Le qesmat, le «destin», sûrement. •
porte que ce mouvement change quelque chose
ou non, que cela me donne le droit ou non de ne
plus porter le voile. Ce n’est pas le mouvement
d’émancipation en tant que tel qui est important,
mais plutôt moi, en tant que femme et être humain dans la société.
«On a toutes vécu des atteintes à nos droits. Personnellement, pendant treize ans, je me suis battue au sein de ma famille pour ne pas porter le
tchador. Mais, à un moment donné, c’est la place
de la femme parmi toutes les autres femmes
qui compte le plus. Par son action, Vida Movahed
affirmait symboliquement : “Je suis là je n’irai
nulle part. Je reste immobile jusqu’à ce que j’arrive
à faire valoir mon droit à choisir mon vêtement.”
«Je suis ravie et fière d’avoir participé à ce mouvement, je me sens en paix avec ma conscience. Ce
qui m’a donné du courage, c’est que je savais que
des gens allaient me soutenir. D’ailleurs, lorsque
j’ai été libérée, ce soutien m’a paru tel que j’en ai
été submergée. C’est aussi grâce à la solidarité des
gens que ma caution de 12 000 euros a pu être
payée. Je peux donc dire que cette action, les vingt
jours de prison, ma condamnation en valaient la
peine. Et cela démontre aussi que les Iraniens veulent du changement. D’ailleurs, un des résultats
significatifs de ce mouvement, c’est que les gens
en discutent toujours entre eux. Le hijab n’est pas
censé demeurer ou disparaître par la force, le
choix de le porter ou non est un droit naturel et
cette question sera réglée par le débat, quand les
gens intégreront l’idée qu’une partie de la population s’oppose à ce port de voile obligatoire. Et
peut-être qu’à travers ces discussions, certains
commenceront à nous donner raison. Je ne veux
pas que l’on m’oblige à faire quelque chose que je
ne souhaite pas.»
Recueilli par S.Sa. (à Téhéran)
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 18 Avril 2018
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LIBÉ.FR
A Tel-Aviv, la peur du
tsunami Depuis novembre,
la mairie de la capitale israélienne installe des panneaux alertant touristes et
résidents du risque de tsunami. Une mesure qui
fait écho à la crainte d’un tremblement de terre
dévastateur et imminent, auquel les autorités de
l’Etat hébreu, situé sur le grand rift est-africain,
se préparent. PHOTO GUILLAUME GENDRON
gauche. Depuis, elle était la
cible de l’aile droitière de sa
formation. Aussi, le 21 mars,
lorsque eldiario.es affirme
que le master de Cristina Cifuentes est «truffé d’irrégularités», la consternation est
générale. Dans les semaines
suivantes, la controverse ne
fait qu’enfler: une enquête diligentée par l’université Rey
Juan Carlos, où le diplôme a
été établi, montre que des signatures ont été falsifiées et
que le travail de fin d’année
de Cifuentes n’a jamais été
présenté. Autre révélation :
contrairement aux affirmations de l’intéressée, l’obtention de ce master était indispensable pour son doctorat,
qui lui a permis d’accéder à la
haute administration.
La présidente de la région de Madrid, Cristina Cifuentes, à la convention du Parti populaire, le 8 avril. PHOTO CRISTINA QUICLER. AFP
En Espagne, un diplôme en toc altère
l’image d’éthique d’une élue de droite
Figure jusqu’ici
exemplaire du Parti
populaire, Cristina
Cifuentes, qui
préside depuis 2015
la région de Madrid,
a reconnu mardi
l’irrégularité
de son master.
Une affaire qui
fragilise le Parti du
Premier ministre,
Mariano Rajoy.
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
correspondant à Madrid
P
as facile de se prévaloir
d’un master en droit
public lorsqu’on ne
s’est jamais rendu ni aux
cours ni aux examens, qu’on
s’est inscrite hors délai, et pour acculer le PP de Maqu’on ne peut pas justifier riano Rajoy dans les cordes.
qu’il ait été délivré de ma- La polémique est désormais
nière réglementaire. On peut une affaire nationale, et fracomprendre qu’aujourd’hui gilise un peu plus le grand
la présidente conservatrice parti de la droite conservade la région de Madrid, Cris- trice, qui gouverne depuis un
tina Cifuenan en minorité
tes, 53 ans, soit à
L'HISTOIRE et qui, sous le
la peine. Mardi,
poids d’une acDU JOUR
elle a même dû
cumulation de
reconnaître la plupart des scandales, se sait de plus en
faits qui lui sont reprochés. plus mal considéré par son
Depuis presque un mois, électorat traditionnel. Son
lorsque le journal en ligne grand rival, Ciudadanos («Cieldiario.net a révélé les «irré- toyens»), formation libérale
gularités» de son supposé centriste profitant de son
master obtenu en 2012, l’af- image de probité et de sa virfaire fait passer la crise cata- ginité judiciaire, est devenu
lane au second plan, embar- pour la première fois le favori
rasse au plus haut point des sondages. Emmené par le
le Parti populaire et paralyse jeune et sémillant Albert Rile fonctionnement du gou- vera –que beaucoup compavernement régional de la ca- rent à Emmanuel Macron–,
pitale espagnole. Et donne récoltant les fruits de son pades arguments à l’opposition triotisme espagnol face au sé-
cessionnisme catalan, Ciudadanos croit aujourd’hui en
ses chances de supplanter
le PP lors des prochains scrutins, à commencer par les législatives madrilènes de 2019.
Aimable. L’affaire Cifuentes
a pris tout le monde de court.
Auprès de l’opinion, cette fille
d’un général d’artillerie, septième de huit enfants, élevée
dans un prestigieux collège
catholique, représentait le visage aimable d’une formation
rongée par des scandales. «Le
temps des corrompus a vécu»,
prophétisait-elle en 2015, année où elle accède à la présidence de la région madrilène,
bastion du PP inexpugnable
depuis vingt-trois ans.
Dès 2012, lorsqu’elle devient
préfète de cette même région,
Cristina Cifuentes fait jaser:
«Elle apparaissait comme
celle qui allait moderniser et
nettoyer une formation fatiguée, minée de l’intérieur,
éclaboussée par trop d’affaires», souligne le politologue
Enrique Gil Calvo. En 2015,
elle remplace triomphalement Esperanza Aguirre,
«dame de fer» ultralibérale et
bête noire de l’opposition de
«Elle
apparaissait
comme celle
qui allait
moderniser et
nettoyer une
formation
fatiguée.»
Enrique Gil Calvos,
politologue
Tempêtes. Les preuves accumulées sont aujourd’hui si
flagrantes que Cifuentes a dû,
mardi, en confirmer une partie. Combative, elle se dit
pourtant «innocente» et rejette l’entière responsabilité
des «erreurs administratives
et documentaires» sur l’université Rey Juan Carlos. Se
disant «outragée dans [son]
honneur», la dirigeante conservatrice a toutefois dit renoncer à son master. Nacho
Escolar, directeur de eldiario.es, à l’origine des révélations, ironise: «Cifuentes entend renoncer à un titre que
de toute façon elle allait perdre et qu’elle a obtenu de manière illégale. Quel beau geste
de sa part!» Celle qui était la
référence morale de son
camp cause un grand dommage dans ses rangs. Déjà,
deux ministres du gouvernement ont pris leurs distances
avec elle. Mariano Rajoy, qui
sait comme personne résister
aux tempêtes, a pour l’heure
ordonné à ses lieutenants de
la soutenir, «jusqu’aux résultats définitifs de l’enquête judiciaire». Reste que la situation risque de vite devenir
intenable : Pablo Casado,
étoile montante du PP, est lui
aussi accusé d’avoir obtenu
un master bidon dans la
même université. Surtout,
Ciudadanos a menacé de
rompre son alliance parlementaire avec «une formation
corrompue jusqu’à la moelle»,
voire de soutenir une motion
de censure socialiste contre
Rajoy. Jusqu’à quand le chef
du gouvernement pourra-t-il
maintenir son soutien à la
«probe» Cristina? •
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
Kendrick Lamar, premier «Pulitzer rap»:
miracle ou illusion?
REUTERS
Lundi, le prix Pulitzer dans la nalisme était bien sûr tout
catégorie musique a été re- sauf anodine. Le sourire esmis à Kendrick Lamar pour quissé par cette dernière – à
DAMN., son quatrième al- la fois la première femme et
bum, paru en avril. Il ne de- la première représentante de
vient pas seulement le pre- la communauté afro-amérimier artiste de rap à le caine à accéder au poste
recevoir, mais le premier mu- d’administratrice – avant
sicien récomd’annoncer l’honpensé à exercer
neur réservé à Lasa voix en dehors
mar, était égaledes champs du
ment chargé de
jazz et de la musisens. La question
que classique.
doit pourtant être
Cette distinction
posée de nouveau
ravive aussi le
des raisons qui
spectre de ce bon
font que le rapvieux «tokepeur californien
nism», forme typiquement est devenu un étendard à
américaine de discrimina- médailles si systématique
tion positive qui consiste à dans l’Amérique contempoinclure un seul représentant raine – d’autant que dans
consensuel d’une
DAMN., Lamar luiminorité pour se
même présentait
BILLET
dédouaner de la
son statut de portediscriminer. Le premier «Pu- parole d’une nation damnée
litzer rap» s’inscrit à la fois comme un casse-tête ampledans une prise de conscience ment handicapant pour son
étendue des institutions cul- parcours d’artiste.
turelles américaines au sujet Kendrick Lamar est-il un ardes œuvres d’artistes de la tiste consensuel ? Certainecommunauté noire et dans ment pas. Mature et miliune défiance générale vis-à- tant ? Assurément plus que
vis de la présidence Trump: Migos, Cardi B ou Rich
l’utilisation par l’administra- The Kid, artistes les plus ventrice de ces prix, Dana Ca- deurs du rap américain de
nedy, du terme «real news» ces derniers mois, dont les
avant d’annoncer les vain- centres d’intérêt affichés renqueurs dans la catégorie jour- dent les appropriations poli-
«Parce qu’ils me
considèrent au
même titre qu’un
combattant de
Daech, ils vont
me violer.»
DANA, 20 ans, réfugiée
irakienne venue des
territoires contrôlés par
l’Etat islamique
tiques bien plus problématiques. Pourtant Lamar garde
un pied dans les deux mondes –celui du rap respectable
et celui qui refuse de se respecter. Il collabore avec les
têtes de gondole commerciales U2, mais aussi les éminences rap plus débraillées
tels Rich The Kid (justement)
ou Danny Brown. Il s’entoure
de jazzmen comme Kamasi
Washington, mais aussi de
hitmakers comme Mike Will
Made It. Il a accepté de prendre en charge la direction artistique de l’album officiel du
film Disney Black Panther,
mais sa street credibility profite du fait que le blockbuster
est devenu phénomène de
société. Aussi, si l’on se joint
sans hésitation au concert
des réactions d’allégresse qui
accompagnent ce premier
Pulitzer du rap – DAMN. est
un disque à l’envergure peu
contestable–, on commence
aussi à sérieusement s’inquiéter pour la suite de sa
carrière et à s’impatienter
qu’une rappeuse ou un rappeur plus rétif, trivial et questionnable, le rejoigne dans un
firmament où il commence à
être un peu trop visible, désespérément seul et de plus
en plus désespéré de l’être.
OLIVIER LAMM
Une enquête menée entre octobre et mars par Amnesty International auprès de 91 femmes dans huit camps irakiens
a révélé les viols et privations
frappant ces réfugiées des zones tenues par l’Etat islamique. Lorsque les familles ont
fui Mossoul en 2016, des milliers d’hommes ont été arrêtés. Si certains étaient des
combattants, beaucoup, cuisiniers ou chauffeurs pour
l’EI, n’avaient pas participé
aux combats. Presque tous
ont disparu, exécutés ou torturés à mort. Des milliers de
femmes tentent depuis de
survivre dans des «camps de
déplacés». Les exactions, attribuées aux forces de sécurité et à des unités paramilitaires, ont été confirmées par
une vingtaine de travailleurs
d’ONG internationales.
MAUD MARGENAT
A lire en intégralité sur Libé.fr.
Emmanuel Macron a-t-il
vraiment déjà dit qu’il
était socialiste ?
Que va devenir l’ancien
palais de justice de Paris ?
Les CRS ont-ils le droit
d’intervenir dans
l’enceinte des universités ?
Pourquoi Cambridge
Analytica et l’équipe
de Trump ne doivent-ils
pas s’expliquer devant
le Congrès ?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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10 u
FRANCE
Libération Mercredi 18 Avril 2018
AIR FRANCE
La direction veut
forcer l’atterrissage
Alors que les syndicats entrent ce mercredi
dans leur neuvième jour de grève, la compagnie
fait une proposition à prendre ou à laisser.
Trois salariés expliquent à «Libération»
leurs revendications.
TÉMOIGNAGES
Par
CHRISTOPHE ALIX
E
lle avait promis de négocier non-stop jusqu’à parvenir à la finalisation d’un accord.
Cette fois, il est à prendre ou à laisser. Au
neuvième jour d’une grève particulièrement unitaire pour la revalorisation des salaires débutée fin
février, la direction d’Air France a décidé d’arrêter
les frais. Après trois jours de négociations menées
par Gilles Gateau, son directeur des ressources
humaines, la compagnie a mis fin aux discussions
lundi soir en donnant jusqu’à vendredi midi aux
syndicats pour apposer leur signature sur sa
proposition. L’intersyndicale des grévistes réclamait au départ 6% de hausse des salaires en 2018
au titre d’un simple «rattrapage de l’inflation»
après que les salaires ont été bloqués pendant
six ans. Elle a, dans un deuxième temps, légèrement revu ses exigences à la baisse en acceptant
le calcul moins avantageux de l’inflation depuis
2011 établi par la direction et ramené ce chiffre
à 5,1%, à raison de 3,8% en avril et 1,3% en octobre.
«RAISONNABLE»
La direction d’Air France, elle, a décidé d’arrêter
les compteurs à 2 % d’augmentation générale
au 1er avril, auxquels s’ajouteront 1,65 % par an
de 2019 à 2021, soit 5 % supplémentaires, dans le
cadre d’un «pacte de croissance» qui reste à préciser. Une offre largement revue à la hausse comparée à la proposition initiale de 1% de hausse générale pour 2018, mais qui reste conforme, dans ses
modalités, à sa volonté d’étaler dans le temps cette
revalorisation salariale. «Notre projet d’accord permet de sortir du conflit par le haut. Il est à la fois
très favorable au vu de ce qui se pratique dans les
autres grandes entreprises et raisonnable pour Air
France, qui ne peut pas accorder brutalement une
hausse générale d’un tel niveau, explique Gilles Gateau à Libé. En revanche, on est prêt à s’y engager
dans le temps. N’ayons pas un débat sémantique:
la question n’est pas de savoir si cette hausse a lieu
au titre du rattrapage de l’inflation ou pas, nos
clients et les salariés s’en moquent. Ce conflit commence à inquiéter beaucoup de monde et il est
temps de se mettre d’accord sur ce compromis.»
La réponse des syndicats qui, selon la direction,
ne représentent que 8% de grévistes sur l’ensemble
du personnel, n’a guère varié malgré cette nouvelle
avancée. Pour Philippe Evain, le président du syndicat de pilotes SNPL-Air France, majoritaire, cette
proposition est «totalement indécente» et «totalement farfelue». Et d’accuser la direction de faire
«tout pour que la grève continue».
«ENFUMAGE»
Le rejet est identique de la part du SNPNC, le principal syndicat d’hôtesses et stewards d’Air France,
qui qualifie pour sa part les propositions de la direction de «monumental enfumage». «Depuis le début, la direction ne répond pas à la question qui lui
est posée, renchérit un pilote gréviste. C’est comme
si vous alliez voir votre patron en réclamant ce qui
vous est dû au titre du passé et qu’il vous promettait
de vous augmenter dans le futur à condition que la
croissance soit au rendez-vous.» Pour l’heure, les
préavis de grève déposés pour les 23 et 24 avril sont
maintenus dans un conflit qui, selon la direction,
a déjà coûté 220 millions d’euros à la compagnie.
Et l’intersyndicale, qui devrait se réunir jeudi au
plus tard, est prête à déposer de nouveaux préavis.
Si personne ne semble prêt à lâcher dans ce bras
de fer, les pilotes qui détiennent la clé des conflits
chez Air France, doivent, eux, se retrouver dès mercredi avec la tenue d’une réunion du SNPL-AF, qui
pourrait s’avérer décisive. Et à défaut d’une acceptation de la proposition de la direction qui paraît
impensable au vu des déclarations de son président, le conseil syndical devrait néanmoins se prononcer sur l’organisation d’un référendum, afin
que les pilotes soient consultés sur le projet d’accord. «Ce serait logique», indique Gilles Gateau, qui
parie sur cette possibilité pour réussir à fissurer un
mouvement qui n’a pas montré, pour l’instant, le
moindre signe de division. •
UN COPILOTE
«J’AI ÉTÉ LONGTEMPS
ANTIGRÈVE»
«La situation était catastrophique
en 2011 et nous avons accepté des
efforts de productivité afin de sauver
la compagnie. En tant que copilote sur
Boeing 777 rentré en 2000 chez Air
France, j’ai abandonné trois jours de
congés sur 48 annuels en incluant fins
de semaine et jours fériés. C’était cadeau. Sait-on que le taux d’absentéisme des pilotes d’Air France est très
faible, de l’ordre de 3% par an, contre
6 % chez British Airways (BA) et 7 %
chez KLM? Un point d’absentéisme en
plus, c’est 10 millions d’euros. En 2006,
la limite d’âge avait aussi été déplafonnée à 65 ans, alors qu’elle va passer à
58 ans chez KLM au 1er janvier 2019 !
Résultat, les pilotes de la compagnie
sont les plus vieux d’Europe. L’entreprise s’est désendettée depuis 2011 de
plus de 2,5 milliards d’euros et elle
vient de faire les meilleurs bénéfices
de son histoire. On ne demande pas un
remboursement de ces efforts mais un
rattrapage de l’inflation. Et là, on est
face à un mur, celui d’une boîte dirigée
par des financiers qui ne prennent
dans les comparatifs entre les compagnies que ce qui les arrange. Quand
j’entends la direction dire que ce gel
n’a pas empêché une augmentation
de 4% par an grâce à l’ancienneté et à
la progression dans la grille de qualification, il faut rétablir la vérité. Oui j’ai
vieilli, désolé, oui j’ai bénéficié d’avancements prévus dans le contrat que j’ai
signé lors de mon embauche ou de
mon passage sur un nouvel appareil.
Mais je n’aurais pas le droit à l’inflation,
alors que le comité exécutif s’est augmenté de 17 % en 2017 ?
Je suis un ancien militaire, j’ai été longtemps antigrève, mais c’est le seul
moyen de se faire entendre. J’ai beau
très bien gagner ma vie à 56 ans,
12250 euros net mensuels en moyenne
en 2017, je ne vois pas pourquoi j’accepterais de faire une croix sur la
hausse du coût de la vie depuis 2011.
On nous demande toujours plus et au
final, on essaie de faire passer pour une
fleur la promesse de nous revaloriser
du niveau de l’inflation jusqu’en 2021.
Mais c’est juste normal, dans une compagnie revenue dans le vert. Demain,
si on fait mieux, on aura quoi? Rien de
plus. Les pilotes d’Air France sont hyperproductifs et on nous fait passer
pour des nantis. Les gens savent-ils
que chez KLM, il y a quatre pilotes à
partir de 12heures30 de vol? Chez BA,
quatre aussi, dont deux commandants
de bord pour les vols de nuit dès
11 heures ? Alors que chez nous, ce
seuil se déclenche à 13 heures 30 ? Et
avec un commandant de bord pour
trois copilotes, ce qui change le tarif à
l’heure [un commandant de bord est
mieux payé]. Et chez Delta, on traverse
l’Atlantique à trois pilotes à partir de
8 heures, contre deux chez nous jusqu’à 9heures 30. Si les coûts de l’aérien
sont plus chers en France, c’est à cause
de problèmes structurels liés à des
charges externes et du niveau des cotisations sociales. Ce n’est pas en désindexant les salaires de l’inflation que l’on
va résoudre cet écart connu de la
direction et de nos gouvernants.»
Manifestation des salariés d’Air France, le 11 av
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
vril, à Roissy-
u 11
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Carnet
UN STEWARD SUR LONG-COURRIERS
«LE PROBLÈME, C’EST QUE LE LOW-COST
EST DEVENU LA NORME»
«Je suis steward sur long-courrier
chez Air France depuis 2003.
A 39 ans, je gagne en moyenne
2 600 euros net par mois, dont
300 euros correspondent à des indemnités de repas. Entre 2011
et 2017, on n’a pas pris un euro de
plus, ce que la direction essaie de
mettre en sourdine en arguant que la
grille d’évolution de carrière et l’intéressement auraient largement compensé ce gel. Ce qu’elle ne dit pas,
c’est que le contrat social chez
Air France, c’est des petits salaires
quand on y rentre, puis progressivement des augmentations sur la base
d’avancements qui sont connus le
jour de votre entrée dans la compagnie. Un des attraits de cette carrière,
c’est de connaître à l’avance à combien on finira. S’il n’y avait pas cette
perspective, beaucoup de gens n’y
seraient pas entrés. Cette grille statutaire qui existe dans toutes les compagnies n’a rien à voir avec le coût de
la vie : elle vient sanctionner votre
évolution et votre ancienneté. Depuis 2011, j’ai connu deux plans de
restructuration que l’on a acceptés
avec les transformations qui allaient
avec, parce qu’on a compris que le
sauvetage et le développement de la
compagnie l’imposaient. Cela s’est
traduit par une hausse de ma productivité de l’ordre de 30% au total. Mes
jours de congé ont diminué, les cabi-
nes dans lesquelles je sers ont été
densifiées afin d’augmenter le nombre de passagers et la recette au siège-kilomètre, les équipages ont été
réduits. Le prochain plan doit être
annoncé en juin. Je comprends que
l’on nous demande de faire des efforts quand cela ne va pas, c’est légitime. Mais quand ça va mieux, rien
ne change ou presque, parce que l’on
ne sait pas de quoi l’avenir sera fait.
C’est une rhétorique infernale dont
on ne sort pas malgré toutes les promesses qui nous avaient été faites et
auxquelles plus personne ne croit
aujourd’hui.
Le problème, c’est que la norme sociale est devenue le low-cost, alors
qu’à bord on nous demande d’en
faire toujours plus pour s’en démarquer. Avant, on servait un plateau en
business, maintenant le service est
dissocié plat par plat. Avant, les passagers trouvaient des trousses sur
leur fauteuil, maintenant on leur remet en main propre. Ce sont plein de
petits gestes qui, mis bout à bout, représentent vraiment du travail en
plus. Quand on voit la majorité des
syndicats engagés depuis le début
du conflit sur une revendication partagée par tous les corps de métier, on
peut quand même y voir un petit indice de la justesse de notre combat,
non? Le rattrapage du passé ne peut
pas être résolu en figeant le futur.»
DÉCÈS
Jacqueline Gamard, Emilie et Sarah Barbault
ont la tristesse de faire part du
décès de
Armand
BARBAULT
Producteur exécutif, directeur
de production
L’incinération aura lieu au
crématorium du Père
Lachaise, salle Mauméjean,
entrée au 71 rue des
Rondeaux 75020 Paris, le
vendredi 20 avril 2018 à
11h30
SOUVENIRS
Il y a seize ans,
Bernard
HAILLANT
auteur-compositeur
interprète,
nous quittait le 17 avril 2002.
«L’homme en couleur»
est toujours dans
notre cœur...
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UN MÉCANICIEN
«ON EN EST À SIX MOIS DE GRÈVE
ET TOUT LE MONDE S’EN FOUT»
Charles-de-Gaulle. PHOTOS MARC CHAUMEIL
«J’ai vingt-deux ans de maison, j’ai
atteint le plus haut niveau au poste
de mécanicien avion, je suis leader
d’équipe avec 12 personnes sous ma
responsabilité et je gagne par mois
2400 euros net, dont 400 euros d’indemnité kilométrique. Depuis que
nous avons rejoint la convention collective du transport aérien, notre situation s’est détériorée, avec des pertes de jours de congé et la fin de la
reconnaissance de la pénibilité, alors
que nous manipulons des produits
toxiques. Pour les agents travaillant
en horaires décalés et les jours fériés
comme nous, la productivité a augmenté de 25 vacations de plus par
an, en gros un treizième mois.
Pour résumer la situation, trente ans
d’ancienneté équivalaient avant à
25 % de majoration de la rémunération de base. Aujourd’hui, c’est
22,5 % au bout de quarante ans. Et
pour les jours fériés travaillés, ils
étaient compensés et majorés. Désormais, c’est soit l’un, soit l’autre. Je
travaille sur l’Airbus A380 et nous
souffrons du blocage des investissements pour notre outillage. Tout est
sous-dimensionné: il faut parfois attendre six à huit ans pour obtenir
une commande de matériel conforme à ce que préconise le constructeur. En attendant, il faut bricoler. Air France ressemble aujourd’hui
à un assemblage de PME autonomes
avec chacune leur budget qu’il est
impossible de dépasser malgré les
aberrations que provoque ce mode
de gestion. On nous présente
comme des nantis mais un mécanicien débute à 1 700 euros par mois
avec des responsabilités qui l’engagent sur chaque geste.
Les tâches sont devenues également
plus complexes avec la généralisation de l’anglais, la langue de l’aérien. Un des rares avantages résidait
dans les billets à tarif réduit pour le
personnel et leur famille, à 10 %
et 50% du tarif normal. Mais depuis
peu, on ne peut plus en bénéficier
pour les week-ends et les vacances
scolaires, et comme les prix se sont
envolés c’est de moins en moins intéressant. Nos patrons sont bien plus
jeunes que nous aujourd’hui, la
mienne a 30 ans et ce ne sont plus
des professionnels de l’aérien, ce
sont des gestionnaires venant d’écoles de commerce. J’ai déjà vécu la
fermeture de l’atelier du Bourget
en 1996, celle de l’atelier d’Orly, et à
Roissy on en est à six mois de grève
et tout le monde s’en fout. On externalise au maximum, on affrète des
avions… Si on continue cette fuite en
avant, les problèmes techniques deviendront irrémédiables. Tout ça
pour des économies de bouts de
chandelle. Pour moi, Air France,
c’est devenu n’importe quoi.»
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12 u
FRANCE
Libération Mercredi 18 Avril 2018
Cohn-Bendit et Goupil contre la loi
Collomb, pour une agence européenne de
l’Asile Dans une tribune au Monde, Daniel CohnBendit ex-eurodéputé Vert, et son compère de Mai 68,
le réalisateur Romain Goupil, fustigent une loi sur
l’asile et l’immigration, qui «joue sur les peurs», et se
situe dans la «trop longue lignée des tentatives d’instrumentalisation de la question des migrants […] A la
fin, seule l’extrême droite est gagnante.» PHOTOS AFP
Les manœuvres de Macron pour mener l’UE
Devant le Parlement
à Strasbourg, mardi,
le chef de l’Etat
a ciblé les partis
autoritaires au sein
des conservateurs
du PPE, espérant
diviser le groupe
majoritaire pour
imposer sa propre
coalition en 2019.
Par JEAN
QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
Photo PASCAL
BASTIEN
E
mmanuel Macron a
lancé sa campagne en
vue des européennes
de mai 2019, mardi à Strasbourg, en répondant aux
questions des députés européens. Ce n’est pas un hasard
si le Président a choisi cette
date pour honorer l’invitation
d’Antonio Tajani, le président du Parlement européen.
Il l’a reconnu: «Ce moment»
est «particulier», car «c’est celui qui nous sépare des élections européennes à venir, où
nous aurons à faire vivre nos
combats pour les idéaux qui
nous ont faits».
Très combatif, Macron a proclamé qu’il n’avait renoncé à
aucun de ses projets de réformes de l’UE énoncés à la Sorbonne en septembre, même
s’ils sont enlisés. Surtout, il a
fait le déplacement pour se
positionner dans la réorganisation de l’échiquier politique européen à venir, La République en marche n’ayant
aucune existence au niveau
européen, faute d’élus et
faute d’appartenir à l’une des
grandes familles politiques.
Fantasmagorique. Dans
son discours introductif, Macron a d’emblée voulu enfoncer un coin au sein du PPE
(les conservateurs européens), le principal groupe
politique du Parlement, qui
accueille sur ses bancs des
partis qui sont plus proches
de l’extrême droite que des
valeurs de la démocratiechrétienne. Sans jamais citer
le Fidesz du Hongrois Viktor
Orbán ou les partis conserva-
Emmanuel Macron au Parlement Européen à Strasbourg, mardi.
teurs alliés à l’extrême droite,
à l’image des Autrichiens, il
a mis en garde contre la réapparition d’une «forme de
guerre civile européenne» où
«la fascination illibérale
grandit chaque jour». «Je ne
veux pas laisser s’installer
cette illusion mortifère qui, ne
l’oublions jamais, ici moins
qu’ailleurs, a précipité notre
continent vers le gouffre. L’illusion du pouvoir fort, du nationalisme, de l’abandon des
libertés. Et je récuse cette idée
qui gagne même l’Europe que
la démocratie serait condamnée à l’impuissance. Face à
l’autoritarisme qui partout
nous entoure, la réponse n’est
pas la démocratie autoritaire, mais l’autorité de la démocratie.»
Si Macron a abandonné
l’idée, fantasmagorique, de
détacher la CDU du PPE, le
principal vecteur d’influence
allemande au sein de l’UE,
il n’a manifestement pas renoncé à affaiblir le regroupe-
ment des conservateurs, soit
en le poussant à faire le ménage dans ses rangs, soit en
détachant les partis les plus
mal à l’aise avec ces amitiés
malsaines, à l’image de l’UDI,
d’une partie des LR ou de la
Nouvelle démocratie grecque. Un tel éclatement
du PPE, encore improbable il
y a six mois, a pris davantage
de consistance avec sa droitisation menée tambour battant par l’Allemand Manfred
Weber, membre de la très
conservatrice CSU bavaroise,
secondé par le très réactionnaire Partido Populare
LREM n’exclut
plus de devenir
le premier
groupe, un pari
qui paraissait
fou il y a
quelques mois
espagnol. Le second groupe,
Socialistes et Démocrates (S&D), est en lambeau
après les scrutins allemands
et italiens. Le Parti démocrate italien est prêt à rejoindre En marche, peu soucieux
de rester dans le même
groupe que le PSOE espagnol
qui soutient, à cause de la
crise catalane, le président
PPE de la Commission, JeanClaude Juncker, et son âme
damnée et secrétaire général,
l’Allemand Martin Selmayr,
accusés, par leur politique
migratoire, d’avoir fait le jeu
des démagogues italiens. Ils
sont d’autant plus sensibles
aux sirènes de LREM que le
Mouvement Cinq Etoiles (M5S), vainqueur des élections italiennes, a fait des offres de services à Macron…
«Petits Schäuble». La République en marche est déjà
en train d’agréger autour de
lui, outre les démocrates italiens et M5S, Ciudadanos, le
parti de centre droit en tête
des sondages en Espagne,
trois quarts du groupe libéral
de Guy Verhofstadt, peutêtre les Verts allemands avec
qui des négociations sont en
cours et une partie du PPE.
LREM n’exclut même plus de
devenir le premier groupe du
Parlement, un pari qui paraissait fou il y a quelques
mois encore.
Macron a profité de ces grandes manœuvres pour envoyer un signal de fermeté à
Angela Merkel, la chancelière
allemande, dont le parti semble toujours aussi peu allant
dès qu’il s’agit de réformer
l’UE et la zone euro. Le socialiste Udo Bullmann a mis en
garde le président français :
«Des petits Schäuble [du nom
de l’ex-ministre des Finances
allemand] ont commencé à se
positionner au Bundestag
pour empêcher toute réforme.»
Macron n’a donc laissé
aucun doute sur sa détermi-
nation à tout changer. La
zone euro, avec un budget
propre, une union bancaire,
un ministre des Finances et
un Parlement dédié. Le budget à 27, dont les dépenses
devraient être conditionnées
à des critères de convergence
fiscale et sociale. Et les institutions, en rejetant tout
élargissement aux Balkans,
comme le veulent Berlin et la
Commission : «On ne va pas
continuer à cavaler sans réformes institutionnelles.» «Ce
n’est pas le peuple qui a abandonné l’idée européenne, c’est
la trahison des clercs qui
la menace, a-t-il taclé.
Nous ne pouvons pas
aujourd’hui faire comme
hier, c’est-à-dire refuser de
parler d’Europe, répartir les
places et accuser Bruxelles ou
Strasbourg de tous les maux.»
Macron veut donc répéter
son succès hexagonal en faisant table rase de «l’ancienne
Europe»… On aurait tort de le
sous-estimer. •
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
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LIBÉ.FR
u 13
En reniant la ZAD, Macron se renie luimême Le Président a fait le choix de la répression
sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. L’expérience
qui y est menée a pourtant les caractéristiques d’une initiative «macroncompatible». Sur ces 1600 hectares de terre, des jeunes, loin du soutien
–de «l’assistanat», disent les libéraux– de l’Etat, montent leurs «entreprises» (agricole, artisanale…), innovent, travaillent pour beaucoup sans
compter, avec une énergie et une inventivité qui feraient pâlir plus d’un
start-upper. A lire sur Libé.fr.
Loi asile et immigration:
LR et le FN se lâchent
Dépendance Hamon propose une
«journée de solidarité des riches»
Dimanche soir, lors de son entretien télévisé, Emmanuel
Macron a estimé qu’une deuxième journée travaillée non
payée, dite «journée de solidarité», était «une piste intéressante» pour financer la lutte contre la dépendance. Le Président s’est dit «pas contre» cette idée déjà évoquée par la
ministre de la Santé. Benoît Hamon, ex-candidat socialiste
à la présidentielle, a fustigé cette idée symbolique à ses
yeux de la politique de Macron. Contre cette perte de pouvoir d’achat potentielle, il suggère «une journée de solidarité des riches», qui serait financée par le capital plutôt que
le travail, «la spéculation plutôt que les salaires». PHOTO
MARC CHAUMEIL
Démondialisation Jadot appelle
Macron à ne pas ratifier le Ceta
Yannick Jadot, député européen écologiste, demande à
Emmanuel Macron de ne pas faire ratifier le Ceta, le traité
de libre-échange UE-Canada, par sa majorité au Parlement
dans une lettre publiée mardi par l’Obs. «Si nous voulons
que l’Europe porte un projet global de coopération, de solidarité et de gestion des biens communs planétaires, commençons par stopper ces accords détestables.» Le Ceta ?
«C’est l’importation de gaz de schiste […] des risques sanitaires et environnementaux liés aux OGM et aux perturbateurs endocriniens.»
«La révision
constitutionnelle
ne peut
se faire
sur l’abaissement
du Parlement.»
AFP
GÉRARD LARCHER
président
Les Républicains du Sénat
Alors que le projet de loi sur
l’asile et l’immigration est
discuté en séance à l’Assemblée toute la semaine, la
droite a déjà sorti le canon
contre «la naïveté désarmante», et «les pudeurs de
violette», dixit Eric Ciotti,
d’un gouvernement qu’elle
juge petit bras en matière
d’éloignements et de lutte
contre l’immigration irrégulière. Pas question pour l’extrême droite de se laisser distancer : malgré l’absence de
ses élus lors du débat en
commission, début avril, Marine Le Pen y va de son couplet sur «la submersion territoriale», et «la maison France
ouverte à tous les vents».
A la tribune lundi, Guillaume
Larrivé (LR) a pourtant tenté
de distinguer les positions de
la droite et du FN, assurant
que «la fermeture totale des
frontières et l’immigration
zéro n’étaient pas la position
portée par LR». Mais il a surtout pilonné «l’idéologie de
l’ouverture», et la «doxa immigrationniste», visant pêlemêle les «apôtres du no border à l’extrême gauche», les
socialistes et une partie de
LREM. «Moralisme, immigrationnisme : pourquoi n’avez-
Promesse du candidat
Macron, la refonte constitutionnelle passe mal.
Mardi, le président du Sénat, Gérard Larcher (LR),
a annoncé qu’il allait demander au président de la
République que le projet
de loi réformant les institutions, tel qu’il a été envoyé au Conseil d’Etat,
«soit réexaminé»: «Il peut
l’être avant le Conseil des
ministres du 9 mai, il peut
l’être au cours du débat.»
«Sur la manière dont on
peut déposer des amendements», le texte actuel
comporte, selon lui, «une
vraie réduction des pouvoirs du Parlement et ça,
ce n’est pas possible». Sur
la réduction de 30 % du
nombre de parlementaires, «ce qui compte», c’est
que «chaque territoire»
soit représenté, a-t-il dit.
A l’Assemblée le 16 avril. PHOTO ALBERT FACELLY
vous pas cité le “nomadisme”
lepéniste ?» a moqué Sacha
Houlié (LREM).
La surenchère avait commencé dès lundi après-midi,
avec la présentation par Marine Le Pen de ses 46 contrepropositions à «un projet de
loi d’une rare indigence». Pas
en reste, le parti de Laurent
Wauquiez doit tenir mercredi
une convention intitulée
«Comment réduire l’immigration», pour que «la majo-
rité silencieuse soit entendue».
De quoi, en comparaison,
faire passer Gérard Collomb
pour un modéré. Son texte
est pourtant contesté pour sa
logique répressive, qui risque
d’entraver les droits des migrants, et critiqué par le Défenseur des droits et ancien
ministre RPR, Jacques Toubon, qui dénonce «des procédures tellement accélérées
qu’elles confinent à l’expéditif». Même une frange de
LREM s’inquiète de ce serrage de boulons. Mais pour la
droite et l’extrême droite, ce
n’est jamais assez dur. Il est
prévu de porter la durée
maximale de la rétention de
quarante-cinq à quatre-vingt
dix jours? LR veut l’allonger
à cent quatre-vingts jours,
faisant valoir qu’elle «est illimitée au Royaume-Uni ou
aux Pays-Bas, et de dixhuit mois en Allemagne».
Les rares dispositions progressistes, débattues mardi
soir, devaient être l’occasion
pour la droite et le FN de se
lâcher davantage. Un article
prévoit que les mineurs réfugiés –déjà autorisés à faire venir leurs parents– pourront
demander le regroupement
familial pour leurs frères et
sœurs. Ces mineurs réfugiés
étaient 400 en 2016, mais LR
y voit une «brèche ouverte»
pour un afflux migratoire.
Face à cette radicalité, la majorité compte se targuer de
porter une voix «équilibrée».
Ce qui agace à gauche : Eric
Coquerel (LFI) a fustigé des
LR, qui, «en faisant passer
une loi extrême pour une loi
modérée», jouent «les idiots
utiles du macronisme».
LAURE EQUY
SNCF: l’Assemblée adopte la loi sur la
réforme, la mobilisation ne faiblit pas
Sans grande surprise, l’Assemblé a adopté mardi en
première lecture, le projet de
loi sur la réforme ferroviaire,
par 454 voix pour, 80 contre
et 29 abstentions. Pour
autant, ce texte demeure inachevé, dans la mesure où le
gouvernement devrait se
prononcer par ordonnances
sur les sujets non traités par
le Parlement. Dont la fin du
statut des cheminots et certaines modalités de l’ouverture du rail français à la
concurrence. Le prochain
examen du texte se tiendra
au Sénat à partir du 29 mai.
Pendant ce temps, la mobilisation ne faiblit pas. Mercredi et jeudi, deux nouveaux
jours d’arrêt de travail sont
programmés et le niveau de
trafic sera sensiblement
équivalent aux précédents :
un TGV sur trois, deux TER
sur cinq et un Intercités sur
quatre. Selon une source syndicale, la direction de la
SNCF serait contrainte de
puiser largement dans le vivier de l’encadrement des
conducteurs pour assurer ce
niveau de service. Mardi une
série de rencontres bilatérales étaient organisées entre le
ministère des Transports et
les syndicats. SUD a envoyé
une délégation de grévistes
qui est repartie quelques minutes après son arrivée. Il est
vrai que les quatre organisations syndicales représentatives (CGT, UNSA, SUD et
CFDT) sont remontées depuis l’annonce, lundi, du
transfert des activités fret
dans une filiale spécialement
créée à cet effet. Le transport
de marchandises perd de l’argent de manière récurrente:
300 millions d’Euros en 2017.
S’y ajoutent 4,5 milliards de
dettes. Cette filialisation du
fret s’inscrit, pour le gouvernement, dans le plan d’investissement nécessaire à sa
modernisation. Sauf que
lorsqu’ils seront transférés
dans une nouvelle structure
juridique, les 6000 agents du
fret verront leurs avantages
sociaux remis en cause, au
bout de quinze mois. Pas de
quoi calmer les tensions.
FRANCK BOUAZIZ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Mercredi 18 Avril 2018
Jean-Baptiste
Moreau,
l’étable de la loi
Rapporteur du projet de loi sur l’agriculture
et l’alimentation débattu cette semaine
en commission des affaires économiques, l’éleveurdéputé LREM de la Creuse choie toujours ses vaches
le week-end. Ce qui ne l’empêche pas de susciter la
méfiance de ses pairs.
Lors de la foire-concours d’animaux de boucherie de Boussac, la veille.
Par
LAURE EQUY
Envoyée spéciale dans la Creuse
Photos CYRIL ZANNETTACCI
I
que député du département sous la
bannière La République en marche,
il est en mission. Auprès des éleveurs et désormais électeurs, il défend le projet de loi sur l’agriculture
et l’alimentation, qui est débattu
cette semaine en commission des
affaires économiques à l’Assemblée
nationale, et dont il est le rapporteur. Tapoter le flanc des charolaises en présentation lui semble plus
naturel que l’exercice imposé du c’t’année, mon Jean-Bapt’?» «Pfiou,
serrage de mains à la bonne fran- ça a chauffé à Guéret l’autre jour…»
quette. Dans son élément sans être souffle un autre en secouant la
tout à fait à sa place.
main. Le député y avait essuyé sa
Le quadragénaire a enfilé vite fait première manifestation d’agriculune veste sur sa chemise. La cravate teurs. De l’autre côté. «Il y a quelest restée dans la boîte à gants de la ques œufs qui ont volé. Je connais,
Peugeot, nouée seulement pour les hein… J’en ai déjà balancé !» Les
rendez-vous avec le préfet. Au nez éleveurs creusois protestaient
des vaches qui tutoient vaillam- contre un projet d’accord de librement la tonne, des petits cercles échange avec le Mercosur (Argend’éleveurs tendent l’oreille pour tine, Brésil, Paraguay, Uruguay) qui
écouter son laïus sur la nécessité de leur fait craindre un afflux de
s’organiser en coopératives ou en viande bovine sur le marché euroorganisations de producteurs pour péen.
«être plus forts face à Bigard», le Sur la foire aussi, les exposants se
numéro 1 français de la viande, et montrent davantage préoccupés
négocier des prix «plus
par ces négociations internationarémunérateurs
les qu’enthousiasmés par
pour les agriculle projet de loi. «C’est
CHER
teurs». Issu
bien gentil son truc
INDRE
des états génémais ce qui nous
raux de l’aliinquiète, c’est
ALLIER
mentation metoute cette imGuéret
nés à l’automne,
portation de
Boussac
le texte est censé
viande. Si on
«améliorer
ouvre les fronCREUSE
l’équilibre des retières de parlations commertout, c’est cuit
HAUTEVIENNE
ciales dans le secpour nous», glisse
CORRÈZE
teur agricole et
un
jeune. «Les gran10 km
alimentaire».
des surfaces importent
déjà de la viande et tirent les
«C’EST CHER PAYÉ»
prix vers le bas, les cours ont chuté
Les mains enfouies au fond des po- dur depuis trois ans», soupire Joël,
ches de jeans, mentons rentrés dans 55 ans, installé à Aubusson. Il rales polaires zippées, l’auditoire conte la fierté de «faire de la bonne
opine du chef mollement. Ils aime- viande», les mois à 500 euros, les
raient le croire. Ils sont perplexes. négociations avec les acheteurs apS’il connaît le dossier sur le bout des pelés «les maquignons», qui se font
doigts, Moreau n’est pas en terrain toujours en francs… Et toujours au
conquis. Il croise, certes, quelques même prix : «30 francs le kilo,
copains qui prennent des nouvel- comme il y a vingt-cinq ans.»
les : «Combien de veaux chez toi Plus loin, Fabien, venu avec ses chaPU
Y-D
E
-DÔ
ME
l y a bien la fanfare de cuivres
qui ouvre la marche, les plus
belles vaches du coin enrubannées de bleu-blanc-rouge, la croupe
flanquée d’une étiquette «sélection-
née pour Intermarché», les badauds
qui piétinent le foin, le raffut ravi à
la buvette et les paniers garnis pour
la remise des prix. Jean-Baptiste
Moreau pourrait se sentir à la maison. Mais ce dimanche de mars, ce
ne sont pas les championnes de son
cheptel de 130 vaches limousines
qu’il est venu exposer sous le hangar de la foire aux animaux de boucherie de Boussac (Creuse). Elu uni-
Jean-Baptiste Moreau, un temps sympathisant PS, a alimenté le volet agricole du candidat Macron.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
u 15
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Jean-Baptiste Moreau dans la ferme familiale du nord de la Creuse, avant de partir pour l’Assemblée, le 12 mars.
rolaises d’Arfeuille-Châtain, alpague Jean-Baptiste Moreau, bras
croisés et mine fermée, pas impressionné pour un sou face au député:
«4 euros le kilo de coût de revient. Et
on nous l’achète 3,20 euros : on
mange de l’argent. Faire venir de la
viande du Brésil, poussée aux OGM
et tout le bazar, alors qu’on se crève
le cul à faire de la qualité… On l’a
choisie, cette vie, mais à 300 euros
par mois, c’est cher payé.» Le jeune
homme de 25 ans répète, conforté:
«C’est cher payé…»
«ENCADRER LES PROMOS»
Le député s’efforce de rassurer sur
les discussions avec le Mercosur
qui, si elles aboutissent, ne s’appliqueraient pas avant 2024 : «Il faut
pouvoir contrôler ce qu’on importe,
qu’il n’y ait pas de la viande de
merde face à nos bêtes.» D’où parle
Jean-Baptiste Moreau ? Quand il
prononce «nous», on peine à déceler s’il s’inclut dans les éleveurs ou
se range parmi les députés de la
majorité. «Il faut que les grandes
surfaces arrêtent de nous tordre le
bras. De leur côté, on n’entend pas
parler de banqueroute, que je sache…» s’échauffe-t-il. Avant de reprendre: «Justement, on a un projet
de loi. On travaille pour que le prix
de vente soit calculé en fonction du
coût de production. Et pour encadrer les promos de la grande distribution aussi.»
Les éleveurs, eux, ne savent pas trop
s’ils doivent le considérer comme
l’un des leurs ou s’il a basculé du
côté des dirigeants politiques. Il y
en a qui sont «fiers»: «Macron, on le
voit comme un financier. C’est rassu-
rant que le Président s’entoure d’un
type comme lui, qui s’y connaisse»,
vante le responsable du comité des
foires de Boussac. «Que le député
vienne de chez nous, c’est pas plus
mal, mais est-ce qu’“ils” ne vont pas
déteindre sur lui? En le mettant rapporteur de la loi, faudrait pas que ce
soit pour le faire taire», marmonne
Denis, cigarette aux lèvres, installé
à Le Mars avec ses 90 vaches. Son
voisin décrète qu’il n’a pas vu en lui
«un paysan mais un politicien qui
gobe ce que lui disent les technos du
ministère».
Fils et petit-fils d’éleveur, Moreau
reconnaît lui-même que sa loi «ne
va pas tout régler», sait que si elle
déçoit, «on [lui] pardonnera encore
moins que les autres» et n’ignore
rien de l’abattement qui mine le
monde paysan. Il voudrait parfois
le secouer: «Je les connais par cœur,
ils ne peuvent pas me raconter la
messe.» Et puis cajole quand le silence s’installe: «Moi aussi je vois les
comptes en banque de l’exploitation.
Je sais que c’est compliqué…»
C’est à sa ferme, sur les collines d’un
hameau du nord de la Creuse qu’on
le retrouve le lendemain au petit
matin, un sceau de granulés dans
chaque main. Lorsqu’il rentre de
l’Assemblée nationale, du vendredi
au lundi, il entame à 7heures l’inspection des taurillons, veaux, vaches, génisses, avant de sillonner le
département et ses 258 communes.
Pour se rendre à La Courtine, tout
au sud du département, il faut
compter deux heures de petites routes, «quand une circonscription parisienne tient en quelques rues».
Mais chausser les bottes le week-
end lui fait du bien, assure-t-il. A
fréquenter les salons des ministères, «on perd le sens des réalités».
Entre tournée des étables et débats
dans l’hémicycle, lève-tôt en
Creuse, couche-tard à Paris.
«On ne se met pas en dispo dans
l’agriculture» : l’exploitation familiale, que cet ingénieur agronome
de formation, mariée et père d’une
petite fille, a reprise en 2006, doit
continuer à tourner. Les gros chantiers ou cette gouttière percée qui
arrose le hangar attendront bien. Il
a pris un salarié pour le suppléer la
semaine à la ferme et son père a
rempilé. C’est lui qu’on aperçoit
dans les champs, au volant du tracteur. Au printemps dernier, il a appris en allumant la télévision que
son fils se présentait aux élections
législatives. Derrière Emmanuel
Macron, sur le plateau de France 2,
«mon gars était dans le public»,
parmi les quatorze candidats pionniers dévoilés par le tout jeune parti
En marche. Il a pensé illico: «Mince,
finie la retraite…» Quelques semaines avant, son fils l’avait traîné à un
meeting du candidat dans la région.
«Qu’est-ce que tu veux que je fasse de
ton banquier ?» avait rétorqué le
père, quarante ans de carte au Parti
socialiste. Le fils l’avait appâté en lui
faisant miroiter une entrecôte.
TERRES «RAD-SOC»
Un temps sympathisant socialiste
qui donnait un coup de main lors
des campagnes locales, Jean-Baptiste Moreau a rejoint le parti macroniste à ses toutes premières heures, au printemps 2016, et alimenté
le volet agricole du programme
d’En marche en envoyant des notes.
Depuis qu’il a rencontré le futur
chef de l’Etat, il parle d’«Emmanuel» avec des étoiles dans les yeux.
C’était au Salon de l’agriculture,
pendant la campagne présidentielle. Le candidat le convainc de
tenter sa chance aux législatives.
«Je ne suis pas d’un naturel sûr de
moi, je n’imaginais sincèrement pas
gagner.» Le score de Macron l’a
soufflé, sur ces terres «rad-soc» certes, mais où «l’on a plutôt le goût de
ce qui est enraciné». Moreau relève
qu’à rebours de l’idée que l’on se fait
d’un repaire de start-uppers urbains
et «disruptifs», LREM compte de
nombreux députés issus de la ruralité. Plus d’une centaine ont rejoint
son groupe de travail sur l’agricul-
ture. «On est moins visibles, c’est
vrai, on a peut-être mis plus de
temps à trouver notre place.»
Sa tournée matinale achevée, le député se met en route pour l’Assemblée. Rangés les bottes en caoutchouc et le bleu de travail. Le voilà
en costume, plongé dans des auditions qui préparent le débat en commission : Intermarché, Leclerc, la
confédération des planteurs de betteraves, avant une réunion avec le
ministre de l’Agriculture, Stéphane
Travert. Depuis qu’il a commencé
à siéger à l’Assemblée, Moreau a
branché une webcam reliée à son
smartphone pour pouvoir garder un
œil sur les vêlages de ses vaches depuis Paris: «C’est toujours stressant,
les vêlages.» •
UNE LOI POUR PLUS «D’ÉQUILIBRE»
Présenté fin janvier par l’exécutif, le projet de loi sur l’agriculture
et l’alimentation vise à «améliorer l’équilibre des relations
commerciales dans le secteur agricole et alimentaire» (inversion
de la construction du prix payé aux agriculteurs – désormais
proposé par ces derniers –, seuil de revente à perte relevé
de 10 %, encadrement des promotions…). Il entend aussi
«renforcer la qualité sanitaire, environnementale et
nutritionnelle des produits» (interdiction des rabais sur les
pesticides, extension du délit de maltraitance animale…). Enfin,
il veut «permettre à chacun d’accéder à une alimentation saine,
sûre et durable» (au moins 50 % de produits bio, locaux ou sous
signes de qualité dès 2022 dans la restauration collective
publique, don alimentaire étendu à la restauration collective et
l’industrie agroalimentaire…). Des ONG et la Confédération
paysanne ont appelé les députés à «maintenir les avancées
obtenues» en mars en commission du développement durable
(15 % d’agriculture biologique en France en 2022, suspension du
dioxyde de titane dans les aliments, interdiction du glyphosate
en 2021…) et à aller plus loin (promotion des protéines végétales,
transparence sur les produits…). C.Sc.
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16 u
FRANCE
Libération Mercredi 18 Avril 2018
Ateliers en «non-mixité
raciale» : Sud Education 93
visé par une enquête pour
«discrimination» Malgré le classement sans suite
LIBÉ.FR
d’une plainte du ministre de l’Education nationale,
Jean-Michel Blanquer, pour «diffamation», la justice
continue de s’intéresser à la manière dont le syndicat
a organisé, en décembre, une formation consacrée à
l’antiracisme à l’école. PHOTO AFP
Une étude interne
fait état d’abus
parmi les danseurs
et met en cause
leur directrice,
Aurélie Dupont.
L’établissement
et les intéressés
voient dans sa
publication une
manipulation.
Par
GUILLAUME TION
R
et qui, ancienne étoile maison, est peut-être plus à
même de cristalliser les mécontentements de ses ex-collègues, mais le tout, juret-on, «avec autorité et sans insultes».
«Dans ce métier de la danse,
il y a parfois des réflexions
difficiles, sur l’aspect physique d’une danseuse, sur le fait
qu’elle ait mal dansé. […]
Quand on parle de relations
tendues, de harcèlement moral, on touche à des choses où
les frontières sont proches»,
analyse Stéphane Lissner
auprès de l’AFP. La direction
veut maintenant une ouverture totale de la boîte de
Pandore et cherche à se rendre irréprochable: «Ces allégations sont trop graves,
fait-on savoir en interne. Si
des gens savent quelque chose,
qu’ils parlent.» Sur la question du harcèlement sexuel,
le directeur a fait savoir qu’il
avait eu à connaître trois cas
depuis sa prise de fonctions
en 2015. Deux des personnes
ont été licenciées et une procédure est en cours pour la
troisième.
ien ne va plus pour le
ballet de l’Opéra de
Paris. Sale habitude.
Lundi, le Figaro a publié le
résultat d’un sondage interne, réalisé par la Commission d’expression artistique
de l’institution et adressé
aux 154 danseurs de la compagnie. Le quotidien met en
avant trois chiffres préoccupants : 76,8 % des 108 membres du ballet qui ont répondu ont été victimes ou
témoins de harcèlement
moral, 25,9% de harcèlement
sexuel et 89,8 % marquaient
leur défiance vis-à-vis des Nœuds. Dans le fameux
méthodes de management sondage dont Libération
de la directrice de la danse, a pu prendre connaissance
Aurélie Dupont. Un plébis- mardi après-midi, – 200 pacite inversé contre celle qui, ges de questions qui
en poste depuis février 2016 couvrent tous les champs du
après le passage éclair du métier (management, distritournoyant Benjamin Mille- bution scénique, école de
pied, avait pour mission de danse, harcèlement, autorirétablir le calme dans une sation d’absence…) – toutes
maison qui venait d’être se- les réponses ou presque sont
couée.
défavorables à l’institution. A
Dans la foulée, le directeur de la suite de certaines séries de
l’Opéra de Paris,
questions, on
L’HISTOIRE peut aussi lire
Stéphane LisDU JOUR
sner, a tenu à
des remarques
éteindre le début
rédigées par les
d’incendie et a fait savoir, via danseurs. Par exemple, après
une interview à l’AFP, qu’il le volet Management: «Nous
soutenait sa directrice, en qui ne sommes que des pions!!!!!»
il nourrit «une confiance to- côtoie «Manque de dialogue»
tale». En interne, on vante le ou «On doit aussi chacun être
travail d’Aurélie Dupont, qui responsable de soi-même avec
a fait bondir les abonne- un maximum d’exigence».
ments de 7%, dont la qualité C’est peu dire que la stupeur
des spectacles est appréciée est grande au sein de la di-
rection de l’institution. Qui
se rassure en expliquant qu’il
faut voir ce sondage comme
un exutoire interne où les
protagonistes se sont lâchés.
Et dont les résultats auraient
été différents si les danseurs
avaient su qu’ils allaient être
portés sur la place publique.
Bizarrement, c’est un des
points de convergence dans
cette affaire: tant la direction
que les membres du ballet
estiment s’être fait piéger par
la fuite.
Dès le samedi, dans un communiqué, une centaine de
danseurs notaient que,
«n’ayant fait l’objet d’aucune
synthèse, livrant des informations brutes, [le sondage] a été
sciemment utilisé pour nuire
à l’institution, tout en affaiblissant les artistes [qui] estiment que leur bonne foi a été
bafouée. […] Ce rapport ne
doit en aucun cas représenter
une position officielle du ballet». Et voilà donc ouvert un
sac de nœuds où les réponses
données la veille sont
aujourd’hui reniées et où
l’image de l’institution en
prend pour son grade.
«Ce sondage était un outil de
négociation, nous explique
un danseur. Un ballet, c’est
toujours des problèmes. Il y
en avait sous Brigitte Lefèvre, très présente, sous Benjamin Millepied, pas assez présent, et il y en a avec Aurélie
Dupont, qui n’a pas beaucoup d’expérience. Mais il n’y
en a pas plus aujourd’hui
qu’il y a vingt ans et nous savons comment les résoudre.
ALBERT FACELLY
Harcèlement:
le ballet de l’Opéra
secoué par un sondage
Aurélie Dupont, directrice de la danse à l’Opéra de Paris, en février 2016.
Certainement pas par voie de
presse.»
Choqués. La compagnie,
fragilisée depuis deux ans et
le départ de Millepied, a
donc, via la Commission
d’expression artistique, rem-
«Un ballet, c’est toujours des
problèmes. […] Il n’y en a pas plus
aujourd’hui qu’il y a vingt ans
et nous savons comment
les résoudre. Certainement
pas par voie de presse.»
Un danseur, dénonçant l’utilisation faite du sondage
pli ce sondage pour pouvoir
pointer du doigt des dysfonctionnements. Certains danseurs se sont abstenus, estimant que les questions
étaient orientées: qu’il manquait par exemple dans les
choix de réponse la possibilité de ne pas se prononcer.
Une fois le sondage achevé,
les quatre membres de la
commission devaient ensuite
recueillir les avis de ceux qui
n’ont pas voulu remplir le document, puis faire une synthèse qui aurait permis aux
délégués des danseurs de
discuter avec la direction et
de faire remonter le mécontentement ambiant. «La fuite
a eu lieu avant la synthèse des
documents. Ce sont des don-
nées brutes que la presse a reçues, non synthétisées, et auxquelles n’ont pas participé un
tiers du ballet. Il y a clairement une volonté de nuire
dans cette fuite, des règlements de comptes qui éclatent
au grand jour.»
Les danseurs du ballet sont
aujourd’hui choqués: «Ce qui
s’est passé n’est pas loyal. On
n’a même pas parlé à Aurélie
Dupont en face. De toute façon, elle ne démissionnera
pas. Il n’y a aucune faute
grave, et nous avons déjà subi
une démission il y a
deux ans», entend-on. Ce
mercredi après-midi, une
réunion doit réunir les délégués du ballet et toute la
compagnie. •
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
u 17
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A Cannes, la Quinzaine des réalisateurs et l’Acid ont
dévoilé mardi matin leurs sélections. Pour son cinquantième anniversaire,
LIBÉ.FR
la Quinzaine s’ouvrira avec les Oiseaux de passage (photo), des Colombiens Ciro Guerra
(l’Etreinte du serpent) et Cristina Gallego, et
a retenu, côté français, les films de Philippe
Jahid
Alors que ses parents souhaitent continuer
d’appeler leur garçon Jihad «à l’oral», un juge
aux Affaires familiales de Toulouse a décidé «dans
l’intérêt de l’enfant» d’intervertir les deux voyelles
du prénom pour les registres d’état civil, a-t-on appris lundi auprès du parquet. Bien que Jihad signifie «lutte» ou «effort», la mairie de Toulouse, dans
un contexte marqué par des attentats et le jihadisme, avait fait un signalement auprès du procureur de la République. A Nice, en novembre, la
mairie avait elle aussi saisi la justice après la naissance d’un petit garçon déclaré à l’état civil sous
le nom de «Mohamed Nizar Merah», comme le
tueur jihadiste de Toulouse et Montauban en 2012.
Faucon, dont le beau Fatima avait eu les faveurs de la Quinzaine en 2015, Romain Gavras, Gaspar Noé, Guillaume Nicloux, Pierre
Salvadori et le premier long métrage de Marie
Monge, Joueurs. Egalement présents, entre
autres, le film d’animation de Mamoru Hosoda, Miraï ma petite sœur, Mandy de Panos
Cosmatos avec Nicolas Cage, et Leave No
Trace de Debra Granik.
A l’Acid, pépinière de talents la plus défricheuse du festival, on note, aux côtés de sept
premiers longs métrages, la présence de
la documentariste Marie Losier avec Cassandro the Exotico ! sur le roi des catcheurs
queer mexicains, ainsi que Marta Bergman,
avec Seule à mon mariage. Des sélections à
retrouver en intégralité sur Libération.fr.
PHOTO DIAPHANA DISTRIBUTION
«A Rennes-II, on n’avait pas vu une
telle mobilisation depuis le CPE»
Après des semaines de tergiversations et une mobilisation plutôt timide, Rennes-II
est entrée de plain-pied dans
le mouvement des facs: deux
tiers des 4 000 à 5 000 étudiants qui se sont réunis
lundi ont voté le blocage
de l’établissement jusqu’au
30 avril. Après avoir fêté
comme il se doit cette décision «historique», ils étaient
moins nombreux sur place
mardi pour poursuivre l’occupation du hall B. L’heure
était davantage au grand ménage qu’aux joutes oratoires
sur la sélection à l’université
qu’ils contestent.
«On n’avait pas vu une telle
mobilisation à Rennes-II
depuis le CPE», se félicite
Théo, élu de «l’Armée Dum-
bledore», un mouvement
propre à Rennes-II. Dans le
hall B recouvert du sol au plafond des tags les plus divers,
allant de «Vive Lady Gaga»
à «Cheminots, Etudiants,
faisons dérailler le gouvernement», quelques dizaines
d’étudiants vaquaient, un
brin désœuvrés, à leurs occupations. Avec toutefois une
force de conviction intacte
pour dénoncer les nouvelles
procédures prévues pour
l’inscription à la fac. «Si Parcoursup avait été mis en place
après mon bac, je n’aurais pas
pu m’inscrire en Arts plastiques, estime Audrey (1), la
casquette enfoncée sur des
mèches brunes et bleues. Je
n’avais jamais dessiné auparavant. Il y a d’ailleurs avec
moi beaucoup de gens de
grand talent qui ne sortaient
pas d’écoles d’art. On ne peut
pas demander à des gens de
20 ans de savoir ce qu’ils veulent faire plus tard.» Sur toutes les lèvres reviennent les
mêmes préoccupations: «Le
droit à l’erreur», «une fac
ouverte à tous».
Pour l’heure, la question des
examens, qui seraient décalés
après le 30 avril, reste en suspens. Mais l’inquiétude taraude certains étudiants. «Ce
blocage nous pénalise beaucoup, regrette Salomé, en
3e année de langues appliquées. Tout est décalé et je
crois que ça ne sert à rien. Macron s’en fiche complètement.»
PIERRE-HENRI ALLAIN
(à Rennes)
Prisons L’Etat
condamné à cause
de Fresnes
Les cours de promenade
de la prison de Fresnes
(Val-de-Marne), ont été
jugées «attentatoires à
la dignité humaine» par la
justice administrative, qui
va y envoyer quatre magistrats avec le pouvoir
d’ordonner des travaux.
Le tribunal administratif
de Melun a statué que
«les conditions dans lesquelles se déroulent les
promenades des détenus
[…] excèdent le niveau inévitable de souffrance inhérent à la détention et sont,
dès lors, attentatoires à la
dignité des intéressés». Le
tribunal s’est notamment
appuyé sur le rapport accablant rendu fin 2016 par
la contrôleure générale
des prisons.
Déchets toxiques Stocamine: l’espoir renaît
Manif Les meilleurs ouvriers de
France mobilisés pour l’excellence
A Stocamine, la possibilité
d’un déstockage des polluants
toxiques enfouis sous la plus
grande nappe phréatique
d’Europe réapparaît. Un an
après l’arrêté préfectoral autorisant le confinement pour
l’éternité de 44000 tonnes de
déchets industriels, l’Etat entrouvre finalement une autre
porte. Le ministère de la Transition écologique vient en effet de commander une étude
sur la faisabilité d’un déstockage total, scénario réclamé
depuis la fermeture du site
en 2002 par les collectivités
territoriales, habitants, élus,
associations et syndicats.
Alors que les essais de bouchons en béton ont débuté
dans ce cimetière chimique,
le sort de l’ancienne mine de
potasse de WitINFO
telsheim (HautRhin) n’est
peut-être pas scellé. Nicolas
Hulot serait désormais «conscient que toutes les études
n’ont pas été à ce jour entièrement menées à leur terme
pour permettre une décision
définitive éclairée», explique
la préfecture du haut Rhin
dans un communiqué.
«La solution logique était
qu’on enlève tout pour protéger la nappe. Mais aucune
étude sérieuse n’a été faite. Intellectuellement, c’était une
Mardi, sur une petite place proche de l’Assemblée nationale, plusieurs dizaines de manifestants, tous détenteurs
du titre de «meilleur ouvrier de France» (MOF), sont venus
défendre leur titre, dont l’excellence serait en danger. A
l’initiative du mouvement, Christian Janier, maître fromager affineur à Lyon et MOF en 2000: «Le comité d’organisation du travail [COET, ndlr], chargé par l’Education nationale d’organiser le concours, souhaite promouvoir l’égalité
des chances en donnant le titre de MOF a beaucoup plus de
candidats qu’auparavant. On passerait de 350 artisans
MOF à 3000 ou 4000. C’est tout le prestige de l’épreuve qui
en pâtirait.» Autre point de discorde: la réduction du nombre d’épreuves et le partenariat du concours avec une
grande chaîne de distribution. Le député Modem Richard
Ramos interrogera le ministre de l’Education nationale
mercredi à l’Assemblée sur «cette excellence mise à mal».
L’ex-mine de potasse à Wittelsheim. PHOTO PASCAL BASTIEN
ALLEMAGNE
aberration», remarque Bruno Un stock dimensionné pour
Fuchs, député LREM du accueillir en trente ans
Haut-Rhin, pour qui cette re- 320000 tonnes de déchets inmise à plat pourrait augurer dustriels ultimes, contenant
d’une suite à la Notre-Dame- amiante, cyanure, mercure,
des-Landes.
arsenic, chrome… L’idée
Site unique en France, Stoca- n’emballe pas la population,
mine a ouvert qui finit par s’y ranger avec
LIBE en 1999. A l’ori- l’introduction de la notion de
gine, le projet réversibilité en cas de proétait pensé comme une solu- blème. Mais trois ans plus
tion de recontard, un incendie
version pour
ravage le bloc 15.
BA
RH Sle bassin miL’activité de
IN
nier alors
stockage, jaColmar
que le filon
mais rentaVOSGES
de potasse
ble, ne reHAUTs’épuisait.
prendra pas.
RHIN
Sous la mine
L’entreprise
HAUTESAÔNE
Josephpublique
TERR. DE
Wittelsheim
BELFORT
Else, 100 km
Mines de
de galeries
potasse
d’AlSE
DOUBS
S
I
SU
sont creusées
sace (MDPA)
10 km
dans le sel gemme.
est placée en li-
quidation. Depuis, on
s’écharpe sur ce dossier à
coup d’expertises et de consultations pour statuer sur le
devenir des déchets. Le temps
passe et compromet le déstockage. La mine s’effondre et la
notion de réversibilité s’estompe. Et la remontée de l’eau
chargée de polluants menace,
à terme, la nappe phréatique.
En 2011 un comité de pilotage
rend un avis favorable à l’enfouissement définitif, jugeant
le déstockage trop long, coûteux et risqué. L’arrêté préfectoral sort en mars 2017. Le
confinement est prévu pour
s’achever en 2024, selon le calendrier prévisionnel. Jusqu’à
mardi : «Le ministre de la
Transition écologique a décidé
que l’année 2018 soit mise à
profit pour […] expertiser le
délai de quinze ans mis en
avant par les Mines de potasse
d’Alsace pour remonter l’ensemble des déchets», a annoncé la préfecture. Si l’expertise conclut que le
déstockage pourrait prendre
moins de temps, la donne
pourrait changer. Mais en cas
de confinement confirmé, le
ministère souhaite «une période de surveillance in situ
pendant quelques années».
Façon d’admettre de possibles défaillances.
NOÉMIE ROUSSEAU
Cybersécurité Bientôt une messagerie
plus sûre pour le gouvernement
Les ministres et fonctionnaires français devraient disposer
cet été d’une nouvelle messagerie chiffrée, plus sécurisée
que les applications privées actuelles, a confirmé mardi
l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). «Ce n’est pas une messagerie secret défense,
c’est une messagerie qui se veut fonctionnelle comme Whatsapp ou Telegram», a expliqué Guillaume Poupard, le directeur général de l’Agence.
Terrorisme Prison à vie en Irak pour
une jihadiste française
La jihadiste française Djamila Boutoutaou, 29 ans, a été
condamnée mardi à la prison à perpétuité pour appartenance au groupe Etat islamique (EI) par un tribunal de Bagdad, rapporte l’AFP. Une autre Française, Melina Boughedir, 27 ans, a été condamnée en février à sept mois de
prison, accusée de séjour illégal en Irak.
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18 u
VOUS
Libération Mercredi 18 Avril 2018
Pour Josh Axe, «la saleté au sens métaphorique et littéral a le pouvoir de reconstruire notre barrière intestinale». Il conseille par exemple de rincer simplement les carottes dont la
TENDANCE
Je suis crade
mais ça me soigne
Par
Le nutrionniste américain Josh Axe tient
l’excès d’hygiène pour responsable de
l’affaiblissement de nos systèmes
immunitaires. Dans un nouvel ouvrage, il
réhabilite les bienfaits d’une fausse
ennemie: la bactérie. «Libération» a testé
pour vous la grève de la douche.
EMMANUÈLE PEYRET
Photos EMMANUEL PIERROT
U
n grand bravo au nouveau pape des
crades (enfin semi-crades). On a
nommé l’Américain Josh Axe. Nutritionniste et fondateur d’une clinique de naturopathie, il vient de nous livrer Salement bon
pour la santé, régime bactérien pour renforcer
notre système immunitaire (1). 423 pages un
peu médicales, un peu new age-retour à la nature-les pieds bien dans le gazon, un peu diététique ambiance probiotiques et légumes bio,
un peu recettes vegan, un peu aussi n’importe
quoi, dans la série nostalgie du temps «d’avant
où on vivait en harmonie avec les saisons, on
respirait les odeurs et les microbes d’un sol biologique, en contact avec ses voisins, nos familles nos animaux» – et où on accouchait
sans péridurale, les gosses mouraient comme
des mouches et l’espérance de vie était de
quarante ans. Le pitch d’Axe? «Rééduquer notre système immunitaire pour qu’il puisse apprendre à se défendre sans excès. Ne plus avoir
peur d’un peu de saleté ici ou là mais au contraire suivre les rythmes de la nature», avec un
discours assez sympathique et juste (lire interview page suivante) sur le trop d’hygiène tue
l’hygiène et surtout tue les bons microbes
dont nous avons besoin.
En tête de gondole des flingueurs de bacté-
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
«La nature n’est pas
si bienveillante»
Gerhard Ebelt, de
l’Institut Pasteur, prend
les bactéries avec des
pincettes et défend une
hygiène raisonnée.
La perception du danger des maladies
a-t-elle changé au fil des siècles ?
Oui forcément. Je dirais qu’il y a
2000 ans, on pensait que les dieux s’offensaient et paf, on avait des épidémies.
Donc les maladies venaient d’en haut.
Puis Hippocrate est arrivé, a dit que
e livre d’Axe sous le bras, on a c’était n’importe quoi, qu’il fallait parler
couru à l’Institut Pasteur, pour se d’équilibre des humeurs, donc les malafaire analyser et commenter le dies venaient de l’intérieur et qu’il falcontenu. Bilan amusé, mais pas négatif lait donc soigner ses humeurs. Puis la
du tout, de Gerhard Ebelt, directeur du source de l’idée de l’hygiène, c’est que
département d’immunologie et de les maladies viennent de l’extérieur : il
l’unité de recherche micro-environne- faut tuer les microbes, nettoyer les insment et immunité.
truments… L’extérieur est vecteur de
Que pensez-vous de l’approche de maladies, et on peut s’en prémunir.
Josh Axe ?
Voilà Pasteur, les vaccins,
Il a à la fois raison et tort.
les antibiotiques, l’hyRaison, parce que les migiène, qui a sauvé des milcrobes sont vecteurs de
lions de vies. D’ailleurs, la
bonnes choses, mais pas
vaccination a pris tout de
toujours, il y a un risque. En
suite grâce à son efficacité.
gros, on peut dire qu’il y a
Et aujourd’hui ?
une balance. D’un côté c’est
On est un peu dans l’idée
bien de se laver pour se proque si on était en harmonie
téger des maladies infecavec la nature tout irait très
INTERVIEW bien. Mais enfin, pour la
tieuses. De l’autre, si on se
lave trop, on perd contact
survie en forêt, avec les
avec les bons microbes. Alors rouler le moustiques vecteurs de malaria ou l’eau
bébé dans le métro, bof, il y a peut-être qui refile le choléra, il faut bien se dire
des microbes mauvais comme celui de que la nature n’est pas si bienveillante.
la rougeole ou la grippe. En revanche L’harmonie, cela va avec la balance: trop
s’auto-vacciner avec les griffures du chat d’hygiène, on fait grimper les maladies
ou les microbes du chien, pourquoi pas. et les allergies; pas assez, on fait grimper
Mais je suis assez d’accord avec le fond. le risque infectieux. Et les microbes sont
Par exemple, entre les tétines tombées importants surtout au début de la vie,
par terre et stérilisées et celles remâ- pour éviter les asthmes, les allergies, etc.
chouillées par les mères, le risque d’aller- En cela, Josh Axe n’a pas tort de remettre
gie est plus grand chez les bébés surpro- l’hygiène à sa place.
tégés.
Recueilli par E.P.
DR
L
peau contient des microbes bénéfiques.
ries utiles, Axe place la «dégradation de notre
alimentation, une guerre bactériologique implacable [avec les gels bactéricides, entre
autres, ndlr], une surconsommation médicamenteuse», mais aussi «l’avènement de la
technologie moderne, la réfrigération agro-industrielle, la douche quotidienne» qui génère
une société limite aseptisée. Une bulle même,
selon l’auteur, un beau gosse au sourire Colgate qui a l’air de kiffer les smoothies verts.
Elle serait responsable de maladies chroniques, allergies, asthme, intolérance alimentaire. Tandis que «la saleté au sens métaphorique et littéral a le pouvoir de reconstruire
notre barrière intestinale». Trop considérer
les germes comme des ennemis à détruire a
des conséquences dévastatrices, notamment
une: l’intestin devient perméable, une véritable épidémie, selon Josh Axe. Tentons d’expliquer l’idée. En empêchant le système immunitaire, l’intestin et le corps en général de
Selon Josh, tout
nouveau parent devrait
rouler son enfant sur
le sol du métro pour
l’exposer aux germes
et aux infections qui
préparent le système
immunitaire.
u 19
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se battre, on les a rendus vulnérables, perméables, l’inverse du résultat espéré. Résultat: inflammations, immunités affaiblies et
flore intestinale détruite. Le naturopathe décrit cinq types d’intestins, le test page 44 permet d’évaluer si on a l’intestin perméable ou
non, on laisse au lecteur le soin de découvrir
si le sien est «candida», «stressé», «immun»,
«gastrique» ou «toxique». Non, c’est perso, je
dirai rien. Mais on a eu envie de suivre quelques conseils du bon docteur, au fond plein
de bon sens (si on ne déséquilibre pas trop du
côté craderie), sans pour autant se rouler dans
la fange de Bibi, la truie du voisin, mais en allant un tout petit poil au-delà de ses habitudes.
Lécher les barres du métro
(ou du caddie)
Selon Josh, tout nouveau parent devrait rouler son enfant sur le sol du métro pour l’exposer aux germes et aux infections qui préparent le système immunitaire. En effet, des
chercheurs américains ayant identifié
600 espèces de bactéries et de microbes dans
le métro de New York sur les rampes, les dossiers, les planchers et les loquets, on dispose
là d’une admirable et fort appétissante diversité bactérienne. Las, n’ayant pas de nourrissons ni de parents consentants sous la main,
on a lâché l’affaire. Non, on n’a que peu d’appétence pour la barre du caddie, vu le client
d’avant, les doigts dans le nez. On en vient
même tout seul aux dérives hygiénistes: premier réflexe en sortant du métro et après l’hy-
per, gel bactéricide. Tout faux, même si le
docteur recommande quand même de se laver les mains en cas de grippe ou gastro et
avant de manger.
Se laver moins, se rincer
beaucoup
Le moins possible, «les douches quotidiennes
peuvent endommager la couche externe de la
peau et perturber le délicat équilibre maintenu par l’écosystème bactérien qui habite no-
tre peau». Suggestion de l’auteur, «laisser votre propre corps faire le travail de
repeuplement de votre peau», en prenant une
douche savonnée les jours où vous sortez travailler. Pour l’auteure de ces lignes, à temps
partiel, ça n’a pas fait beaucoup de douches
savonnées dans la semaine mais des douches
à l’eau et pas de shampooing, on se rince juste
les cheveux et on les brosse. Autant dire qu’on
ne se sent pas superbien, même en couvrant
les odeurs corporelles avec du parfum comme
au XVIIIe siècle, et le cheveu du gosse est gras
et crade au bout de trois jours. Mais on retient
volontiers l’idée du savon naturel et des huiles essentielles pour le corps: les femmes s’exposent en moyenne tous les jours à 168 ingrédients chimiques et les hommes à 85.
Faire la vaisselle mais à la main
Vu que ça lave moins bien, si tu as suivi le raisonnement de Josh Axe, de la bonne bactérie
sur les assiettes et les couverts sales, miam
miam. Ouais, mais non, Josh, c’est pas toi qui
te tapes la vaisselle pour quatre deux fois par
jour. Plus celle des apéros avec des lâches qui
dégueulassent tout et se barrent sans rien
faire.
Rouler des pelles au chien
Pas de chien sous la main, on a pris les quatre
chats, pour suivre l’exemple de Josh : ébouriffer la fourrure (chats pas contents), attraper
les pattes et brosser les coussinets (chats pas
contents du tout) pour permettre aux microbes bénéfiques de pénétrer le sang grâce à la
perméabilité de l’épiderme. Voilà qui renforcerait le nombre de bonnes bactéries présentes dans l’intestin, leur enseigner la bonne
info pour répondre aux agents pathogènes de
mon environnement, aider à guérir l’intestin
perméable, etc. Avec les chats, on n’a pas
trouvé de conclusion scientifique, mais on
s’est fait cracher à la gueule et on a chopé une
bonne griffure. Ça immunise, on te dit.
Bouffer de la terre
Et oui, le docteur passe son temps à se salir les
mains et à manger de la terre via les légumes
par exemple. Acheter une botte de carottes
bio au marché (inutile, je suis abonnée à une
Amap), les rincer simplement au lieu de les
frotter, la peau de chaque carotte contient des
microbes bénéfiques. A nous les «500 mg de
bonne terre, autant que la consommation
moyenne d’un enfant qui joue à l’extérieur».
Oui, bon ben voilà, la terre mangée, c’est pas
très bon, ça laisse des petits bouts sur les
dents. Les dents qui craquent c’est un bon signe de saleté, ça, non ? •
(1) Salement bon pour la santé, Josh Axe, éditions Lattès, 20,90 euros.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
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HORIZONTALEMENT
I. Divergence de vue II. Celui
qui y est attiré a du mal à
s’en tirer III. Ils précèdent les
messages ; On en sortait avec
un bac pro IV. Préposition
de proximité ; Prend un
plaisir familier V. Bord d’un
trottoir ; Avant explication
VI. Il demande prudence et
réflexion, si vous foncez bille
en tête, c’est défaite assurée
VII. Tiens, voilà du boudin, et
coloré en plus ! VIII. Acheva ;
Participe qui fait le bruit d’une
lettre IX. Si, visuellement, ils
ne changent pas, ils ne font
pas le même bruit à plusieurs ;
Râpât X. Participe qui fait le
bruit d’une île XI. Qui pique
corps ou esprit
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V
VI
VII
XI
GORON
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Grille n°888
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Initiales de celui qui chantait celles d’une autre ; Chimiste américain,
prix Nobel (1976) 2. A tête de truffe 3. Capitaine étranger ; L’île où serait
enterré Homère ; Lyon pour Paris 4. Circuit sportif ; En forme 5. Sports co
6. 18.4.20.18 ; Symbole du métal favori de Sarkozy ; Il met des coups en
remontant 7. Américain débrouillard 8. Parce qu’il n’y a pas que la droite
qui a affaires à elle ; Couvrant de fleurs 9. Logo orange avant Orange
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SCÉNO-TEST. II. COXALE. CE. III. CHARPIR.
IV. TAO. STING. V. OGRE. INTI. VI. LEITMOTIV. VII. ÔTANT. ALE.
VIII. GÂTA. NDLR. IX. ICI. GUÉAS. X. OPA. ÂNE. XI. SINCIPUTS.
Verticalement 1. SCATOLOGIES. 2. CO. AGETAC. 3. EXCORIATION.
4. NAH. ETNA. PC. 5. OLAS. MT. GAI. 6. TERTIO. NU. 7. PINTADEAU.
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journal ne saurait être
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Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Les conditions restent calmes et
anticycloniques, avec un ciel majoritairement
dégagé dès le lever du jour et une chaleur qui
s'installe progressivement.
L’APRÈS-MIDI Les conditions restent
estivales sur l'ensemble du pays, avec des
températures qui continuent de grimper.
C'est d'ailleurs la journée la plus chaude de
la semaine au niveau nationale.
1
I
VIII
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
JEUDI 19
Lille
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
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Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
20h55. Le super bêtisier.
Divertissement. Épisode 2.
22h50. Le super bêtisier.
Divertissement. Épisode 1.
Encore une très belle journée en perspective,
avec un ciel dégagé sur tout le pays. La
douceur du lever du jour laisse progressivement place à la chaleur de la mi-journée.
L’APRÈS-MIDI Hormis quelques cumulus
inoffensifs en montagne, le soleil s'impose
sur l'ensemble du pays et les températures
continuent de grimper pour même dépasser
les moyennes saisonnières.
IP 04 91 27 01 16
6TER
21h00. 90’ Enquêtes.
Magazine. Familles XXL :
comment font-elles avec
7, 11 ou 14 enfants ?. 23h25.
90’ Enquêtes. Magazine.
MERCREDI 18
IP
21h00. Profilage. Série.
D’entre les morts. Le prix de la
liberté. 22h55. Profilage.
Série. Fantômes.
20h50. Zemmour & Naulleau.
Magazine. 23h15. Les Grosses
Têtes. Divertissement.
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21h00. Enquêtes criminelles.
Magazine. 2 reportages.
23h05. Enquêtes criminelles.
Magazine.
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20h55. Étoilés.e.s. Documentaire. 22h45. Chacun sa vie.
Comédie. Avec Éric DupondMoretti, Julie Ferrier.
u 21
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«
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22 u
Libération Mercredi 18 Avril 2018
Asia Argento lors
du Women In
The World Summit
à New York,
le 12 avril. PHOTO
IDÉES/
BRENDAN MCDERMID.
REUTERS
«Honte à la victime
et déshonneur
sur la pute»
Dans un discours prononcé au Lincoln Center de New York le 12 avril, l’actrice
et réalisatrice italienne Asia Argento revient sur la violence et les insultes dont
elle a été l’objet après ses accusations de viol contre Harvey Weinstein.
Par
ASIA ARGENTO
Actrice
P
ute, menteuse, traîtresse, opportuniste.
Voilà ce qu’on aura dit de moi et plus
encore lorsque, en octobre dernier, j’ai
commencé à m’exprimer sur le fait d’avoir
été violée en 1997 par Harvey Weinstein.
Pour avoir osé dire ma vérité : honte à la
victime et déshonneur sur la pute. Depuis
lors, chaque jour apporte son lot de menaces et d’intimidations. Et je suis loin d’être
la seule.
Partout, portées par l’ampleur du mouvement #MeToo, les femmes ont eu le courage de partager en public leurs traumatismes les plus intimes et les plus
douloureux. En retour, elles ont dû affronter des agressions redoublées concernant
leur caractère, leur crédibilité, leur dignité. Six mois après la sortie de l’affaire
Weinstein dans les pages du New York
Times et du New Yorker, nombreuses sont
les personnalités publiques […] à se sentir
elles aussi désinhibées et ce, non pour
avouer leur lâcheté de spectateurs indécents mais pour ni plus ni moins dénoncer
le mouvement #MeToo. Haro sur les survivantes ! Plus nous sommes nombreuses
et ferventes, plus violentes sont la fréquence et la férocité des attaques !
Berlusconi a montré le chemin
La palme de la brutalité face au déferlement
de cette parole féminine revenant à mon pays
d’origine : l’Italie.
Mais le poison se répand partout.
C’est pour cela que j’interviens, au Sommet
mondial des femmes qui se tient au Lincoln
Center de New York (1). Je prends la parole
aux côtés de deux Italiennes formidables: la
députée Laura Boldrini et la mannequin Ambra Battilana Gutierrez.
Pour avoir défendu le droit des femmes en
Italie, la Boldrini a subi des intimidations
d’une violence extrême. On a brûlé son effigie dans la rue. Le maire de droite d’une
petite ville a suggéré sans vergogne qu’elle
méritait d’être violée par des migrants.
Au cours d’une étape d’un rallye automobile, Matteo Salvini, le leader d’extrême
droite de la Ligue du Nord, a osé comparer
la députée Boldrini à une poupée gonflable. Et ce diffamateur sans foi ni loi a des
chances de devenir un jour Premier ministre. Un autre membre de la Ligue du Nord
a purement et simplement appelé à l’élimination physique de la Boldrini. Quant à
Beppe Grillo, le fondateur du Mouvement
Cinq Etoiles, n’a-t-il pas simplement demandé à ses deux millions de followers Facebook : que feriez-vous avec la Boldrini
dans une voiture ?
Ambra Battilana Gutierrez est une jeune
mannequin courageuse qui a osé tenir tête
à deux monstres : Berlusconi et Weinstein.
Elle a pu témoigner de ce qu’elle a vu et
subi lors des fameuses parties «bungabunga» organisées par Berlusconi.
Deux ans plus tard, le NYPD lui a demandé
de porter un micro lors d’une rencontre
avec Harvey Weinstein. Elle a ainsi pu enregistrer les preuves de ce qu’elle a subi en
fait de harcèlement, de manipulation et
d’intimidation. Le groupe Murdoch a
lancé une campagne de calomnie faisant
d’elle une pute et une extorqueuse.
Nous adressons donc une mise en garde aux
Américains : ce qui a commencé en Italie se
poursuit à présent aux Etats Unis. Une parole
publique souillée par le délire malsain des tabloïds. Sexe, mensonge, violence et corruption. Berlusconi suivi de près par Trump et
Weinstein. La figure à présent familière de
l’homme de pouvoir se servant des femmes
pour assouvir ses pulsions sexuelles et regonfler son ego fragile avant de couvrir son crime
par l’usage de la corruption, de la menace et
de l’intimidation. L’exploitation des femmes
étant l’élément central de son cheminement
vers le pouvoir. Weinstein a utilisé sa société
pour asservir ses proies, Trump a gagné en
pouvoir dans le monde des affaires et des médias grâce au concours Miss USA.
Berlusconi leur a montré le chemin à tous
les deux. Il a corrompu son pays, étape par
étape, au travers d’un vaste empire médiatique régnant sur trois chaînes de télévision nationales, Mondadori – le plus grand
éditeur de livres et de magazines ainsi que
d’un quotidien, Il Giornale – et Striscia La
Notizia, une émission satirique hebdomadaire sur Canal 5, la plus regardée en Italie
depuis les années 80, qui tourne le journal
télévisé en dérision et met en scène des
filles à moitié nues.
Avec le temps, cette représentation par la
télévision italienne de la femme comme
objet sexuel, stupide, muette et soumise
s’est généralisée jusqu’à s’insinuer dans
l’inconscient national, contaminant la culture et déformant les ambitions des jeunes
Italiennes. On leur disait «fais la con,
tais-toi, sois sexy, c’est la meilleure manière d’être admirée et de réussir dans la
vie». Un objet de désir sans voix. Si Berlusconi a été capable d’accomplir cela, c’est
parce que les femmes étaient déjà considérées comme moins que rien, cantonnées à
deux rôles tout au plus : la maman et la putain. L’Italie a longtemps été sexiste jusqu’à l’os : la misogynie y est une loi courante et le féminicide une réalité
quotidienne.
En Italie, toutes les soixante heures, une
femme est tuée par un homme.
Une femme sur trois a subi des violences
sexuelles sous une forme ou une autre au
cours de sa vie. Une femme sur trois !
Jusqu’en 1981, la justice italienne pouvait
supprimer des accusations de viol si la victime acceptait d’épouser son violeur.
On désignait cette pratique épouvantable
sous le nom de «mariage réparateur».
Jusqu’à la même année, un mari pouvait
tuer sa femme qu’il soupçonnait d’adultère et n’être que faiblement condamné.
Jusqu’en 1996, le viol n’était pas considéré
comme un crime contre une personne
mais une atteinte à la morale publique. […]
Réfléchissez-y !
Tout se passe comme si la loi entravait la
déclaration et les poursuites. Jusqu’à prétendre qu’il ne s’est rien passé. Une loi
écrite par les hommes pour les hommes.
Une loi conçue pour protéger les violeurs.
Quand je me suis décidée à parler de
Weinstein, c’est tout d’abord en Italie que
mon récit n’a été ni cru ni accepté.
Au lieu de cela, on a souillé ma réputation,
déformé mon histoire et dénigré ma crédibilité.
Quasiment tous les jours, la télévision
montrait un panel de gens qui ne me connaissaient pas, que je n’avais jamais rencontrés et qui se sentaient légitimes pour
affirmer si oui ou non j’avais été violée.
Ils disséquaient mon histoire et ma vie
comme autant de détectives d’une scène
de crime qui n’existait que dans leur imagination malsaine. Et ces grands détectives de conclure que non seulement j’avais
demandé à être violée mais que j’en avais
tiré bénéfice. Ce qui m’était arrivé n’était
pas un viol mais de la prostitution. A leurs
yeux, je ne valais même pas la peine d’être
considérée comme victime de ce crime
monstrueux. A leurs yeux, je n’étais pas
assez bonne pour être violée. Cette déshumanisation impitoyable opérée au travers
des médias italiens a répandu l’idée dans
toute l’Italie que l’on peut avilir et calomnier en toute impunité.
Les commentaires parmi les plus cruels et
les plus blessants sont venus de certaines
de mes connaissances. Catherine Breillat,
sans doute la réalisatrice la plus sadique et
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Ce qui m’était arrivé n’était pas un viol
mais de la prostitution. A leurs yeux, je ne
valais même pas la peine d’être considérée
comme victime de ce crime monstrueux.
A leurs yeux, je n’étais pas assez
bonne pour être violée.
la plus inhumaine avec laquelle il m’ait été
donné de travailler, se déclare féministe
mais fait toujours passer son intérêt personnel avant celui des femmes. Dans un
entretien récent, elle a déploré la perte
d’Harvey Weinstein pour le cinéma européen mais n’a pas eu un mot de soutien
pour toutes les femmes qu’il a violées,
agressées, harcelées. Au lieu de cela, me
prenant en exemple, elle a tenté de salir la
crédibilité de tous ceux qui accusent
Weinstein.
Il y a aussi Vincent Gallo, acteur et mannequin. Afin d’assurer la promotion de la
collection qu’il promeut, il a exploité les
pages du magazine de mode britannique
Another Man pour mener une attaque
injuste et malveillante contre Rose
McGowan et moi-même. (Je ne connais
pas Gallo, nous nous sommes vaguement
croisés il y a une vingtaine d’années). Il a
déshonoré Yves Saint Laurent et le directeur artistique Anthony Vaccarello qui a
autorisé son mannequin à vendre des vêtements sur le dos de deux rescapées
d’agressions sexuelles. Yves Saint Laurent
et Jefferson Hack, l’éditeur de la revue
Another Man, se sont couverts de honte en
autorisant Gallo à faire cela en leur nom,
sans aucune censure, tout en profitant silencieusement de la publicité générée par
cette affaire.
Et ce sont nous les putes !?
Je ne permettrai pas à ces pyromanes de
me dénigrer impunément. Ni moi, ni #MeToo, ni personne. Aucune d’entre nous ne
devrait tolérer cela.
Toutes des Nanine McCool
Les exemples ne manquent pas et nous
devrions toutes rendre hommage à Nanine McCool. Cette femme courageuse
s’est levée dans un stade de plus de
10 000 personnes pour tenir la dragée
haute à Tony Robbins, gourou autoproclamé et demi-dieu de pacotille [cet
auteur de livres de développement personnel a condamné le mouvement #MeToo lors
d’un grand show, ndlr.] Cet homme, stéréotype du mâle dominant façon poupée
Ken, s’est dressé devant elle de toute sa
hauteur tentant d’utiliser sa force physique pour l’intimider, empiéter sur son espace, la déstabiliser. Nanine ne s’est pas
démontée et n’a pas reculé. Elle l’a emporté et démasqué ce nabot voulant se
faire passer pour un géant. Il n’a exprimé
ses regrets qu’après la diffusion d’une vidéo virale (2).
Nous sommes toutes des Nanine McCool.
Je la soutiens, ainsi que tous les survivants. Leur douleur est ma douleur. Leur
u 23
trauma, mon trauma. Leur voix, ma voix.
Mon expérience personnelle et mon chagrin ont fait de moi une militante.
Ils m’ont donné une vocation, une mission
et un message autrement plus précieux
pour le respect de moi-même que n’importe qu’elle carrière dans le cinéma.
Il y a six mois, le monde a changé. Définitivement. Irrévocablement. L’équilibre des
forces a enfin basculé du côté des survivants auxquels on a donné une voix et une
estrade pour dire leur vérité au monde.
Si nous restons forts, déterminés, vigilants
– si nous nous soutenons les uns les
autres – les intimidateurs tomberont.
Ce qui est fait ne peut être défait. Ce qui a
été révélé ne peut plus être caché. Ce qui a
été dit ne peut plus être tu.
Pour avoir dit ma vérité aux puissants j’ai
été traitée de pute, de menteuse et d’opportuniste. Mais s’il est une chose que je
ne ferai plus, qu’aucune d’entre nous ne
fera plus : garder le silence. •
(1) Discours prononcé le 12 avril
(2) https://abcnews.go.com/Lifestyle/womanconfronted-tony-robbins-viral-video-clipshes/story?id=54345189
Traduit de l’anglais par Florence Illouz.
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24 u
Libération Mercredi 18 Avril 2018
IDÉES/
Parcoursup ne reproduit pas
les inégalités sociales… il les aggrave
Le nouveau mode d’accès
à l’université, loin
de faciliter l’intégration
des classes populaires, élève
les barrières économiques.
La France manque pourtant
de diplômés, et cette sousqualification explique
en partie le chômage
des jeunes.
D
epuis quelques semaines, les blocages de différents sites universitaires se sont faits au nom du refus
du nouveau système d’accès à l’université
mis en place par le ministère de l’Education, Parcoursup. Ce logiciel, qui permet
aux universités de choisir leurs futurs étu-
diants, a fait l’objet de nombreuses critiques (protection des données, manque
de moyens pour les équipes chargées de la
sélection, etc.). On sait que l’enseignement
supérieur, dans le prolongement de
l’école, est déjà différencié, des grandes
écoles aux IUT, et l’accès souvent très
sélectif, y compris au sein des universités
(double licence par exemple).
Ici, Parcoursup n’innove pas radicalement, mais renforce la capacité des établissements à opérer une sélection sociale
des étudiants sans régler le problème de la
sous-capacité des filières en forte
demande (droit, psychologie, Staps, sociologie, médecine). Parcoursup prend sa
place dans un système universitaire sousdimensionné et sous-financé, en voie de
privatisation, qui ne reproduit pas les inégalités sociales, mais les aggrave.
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
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sur boutique.liberation.fr
Contrairement à une idée reçue, il n’y a
pas assez d’étudiants en France puisque,
malgré une croissance réelle (un doublement entre 1980 et 2015), notre pays manque de diplômés du supérieur. Cette sousqualification de la main-d’œuvre est un
élément explicatif du chômage des jeunes :
un jeune sur deux sans formation est sans
emploi contre moins de 10 % à bac plus
cinq. Or, les moyens donnés à l’université,
qui forme la plupart des diplômés, sont
insuffisants, surtout en comparaison avec
les classes préparatoires et les grandes
écoles (1). La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) de 2007
s’est traduite par de nouvelles charges
pour les universités et une multiplication
des statuts précaires. Plus d’un quart des
enseignants sont vacataires, payés autour
de 40 euros brut l’heure.
Le récent rapport Villani sur l’intelligence
artificielle reconnaît ce problème et la
fuite des cerveaux qu’il engendre, et propose d’augmenter le salaire des chercheurs travaillant dans ce secteur, ce qui
aurait pour conséquence immédiate une
aggravation des inégalités entre secteurs
de la recherche. Le retrait de l’Etat prépare
mécaniquement une augmentation des
droits d’inscription, le prochain chantier
du gouvernement.
On sait que la sélection sociale joue à plein
pour l’entrée dans l’enseignement supérieur mais, de plus en plus, une barrière
économique écarte les enfants des classes
populaires. D’abord, les bourses ne permettent pas à leurs bénéficiaires de vivre
– rappelons que le montant maximal (6,5 %
des boursiers) est à moins de 6 000 euros
par an. Parcoursup permet désormais aux
établissements de moduler le pourcentage
de boursiers qu’ils souhaitent, accentuant
ainsi les inégalités entre universités. Quelques institutions prestigieuses mettent en
place des programmes Potemkine qui organisent, avec beaucoup de publicité, l’arrivée de quelques «jeunes de banlieue»,
mais leur nombre réduit ne remet pas en
question l’économie du système et exclut
les classes moyennes. Ensuite, les droits
d’inscription connaissent une dérive accélérée en partie liée à la baisse des financements publics. Ainsi, les masters des
grandes écoles coûtent, généralement,
entre 5 000 et 10 000 euros par an (jusqu’à
14 000 euros à Sciences-Po Paris) ; le prix
de la scolarité dans les écoles de commerce a aussi augmenté ces dernières années. Le prix d’un diplôme à HEC est passé
de 27 000 à 45 000 euros de 2009 à 2017. La
même logique se retrouve à l’université, et
le nouveau master à l’université de Nice
à 4 000 euros par an, mis en place par Frédérique Vidal, l’ex-présidente de l’université Nice devenue ministre de l’Enseignement supérieur, laisse peu de doute sur les
intentions du gouvernement. L’endettement étudiant, sans atteindre les sommets qu’on connaît aux Etats-Unis, augmente en volume et en nombre. Comment
ne pas voir qu’une telle évolution est un
facteur d’exclusion ?
L’organisation de l’éducation aggrave les
inégalités sociales dès le primaire, et les
écarts initiaux s’accroissent avec, pour
conséquence, une quasi-exclusion des
classes populaires de l’enseignement supérieur. Ces étudiants disparaissent avec les
années pour ne représenter qu’un pourcentage très réduit au niveau du master et
du doctorat. Ainsi, 14,6% des étudiants de
licence sont enfants d’employés et 12,7%
enfants d’ouvriers. Ces chiffres tombent
respectivement à 9,7% et 7,8% en master et
à 7% et 5,2% en doctorat, alors que ces catégories représentent plus de 50% de la population active (2). Parcoursup facilite cette
exclusion en autorisant la prise en compte
des lettres de motivation, dont on peut
penser qu’elles sont plus un reflet des compétences familiales que de celles des candidates et des candidats, la prise en compte
de l’histoire scolaire et la pondération des
notes en fonction de la filière et du lycée
d’origine. Chaque établissement a donc la
liberté d’organiser une sélection sociale via
des critères disponibles sur Parcoursup.
On s’achemine donc vers une discrimination accrue des classes populaires, mais
aussi des classes moyennes. L’aggravation
des inégalités, qui n’est pas propre à la
France, est à mettre en relation avec la concentration accélérée des richesses. La dernière étude d’Oxfam indique ainsi que si la
tendance actuelle se poursuit, ce qui est
plus que probable, les deux tiers de la richesse mondiale seront détenus par 1% de
la population en 2030. En France, le discours sur la méritocratie scolaire ne sera
bientôt plus qu’une idéologie trop en décalage avec la réalité pour produire autre
chose qu’une exaspération des exclus et
une peur croissante du déclassement. •
(1) «Inégalités de traitement des étudiants suivant
les filières en France», d’Olivier Berné, François
Métivier, Sciences en marche, 2015.
(2) https://www.inegalites.fr/Les-milieux-populaires-largement-sous-representes-dans-l-enseignement-superieur
Par GILLES
DORRONSORO
Chercheur en sciences politiques
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
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LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Marx aujourd’hui
Le philosophe Denis Collin signe un ouvrage
utile pour redécouvrir la pensée du fondateur
du marxisme qui aurait eu 200 ans cette année.
Les idolâtres le rejetteront, ceux qui se
demandent si Marx serait devenu socialdémocrate aussi.
L
e marxisme est mort, mais
Marx est vivant. Tel est le
mantra de Denis Collin, philosophe qui livre une introduction
à la pensée de l’auteur du Capital
à la fois utile, bienvenue et quelque
peu frustrante. Le marxisme, dit-il,
citant Michel Henry, autre philosophe, n’est que «la somme des
contresens commis sur Marx». Formule juste, tant les orthodoxes et
les dévots ont ossifié, rigidifié,
dogmatisé la vaste pensée qui a dominé pendant quelques décennies
une grande partie du mouvement
ouvrier et a servi sous cette forme
aux très orwelliennes dictatures
marxistes-léninistes qui ont défiguré l’idéal socialiste.
Cette idéologie, transformée en catéchisme par les responsables
communistes, n’a pas survécu à
l’échec historique retentissant des
expériences menées en son nom,
sinon dans les écrits de l’Hibernatus Badiou et de quelques autres.
Denis Collin revient donc aux
sources, aux textes, pour en donner une synthèse claire et une interprétation argumentée qui seront précieuses à quiconque veut
s’initier.
Marx est d’abord un philosophe
puissant, inspiré par Hegel, par
Feuerbach et quelques autres qui
placent au centre de sa réflexion le
concept d’aliénation. Pour Hegel,
l’esprit s’aliène dans la matière
avant de reprendre dialectiquement ses droits; pour Feuerbach,
l’homme s’aliène dans la religion
qu’il voit à la source de toutes choses, alors que c’est l’homme qui
crée la religion.
Pour Marx, qui étudie d’abord
le capitalisme de son temps,
l’homme s’aliène dans la marchandise devenue fétiche, qui gouverne
le travail et la consommation alors
qu’elle en est le produit. Il inaugure ainsi une double critique de
la consommation et du travail salarié qui reste aujourd’hui encore
d’actualité.
Marx passe au scalpel la science
économique de son temps, qui n’a
pas beaucoup changé depuis. Il
élucide le mystère du capital qui se
nourrit du «sur-travail» fourni par
le salarié pour se lancer dans la
course sans fin de l’accumulation.
Denis Collin, une fois cet héritage
clarifié, note que Marx est un penseur de la liberté plus que du déterminisme, qu’il croit au progrès matériel et à l’émancipation humaine
par l’action consciente.
De la même manière, en politique,
les textes qu’il consacre à la Révolution de 1848, au coup d’Etat
du 2 décembre ou à la Commune
de Paris font preuve d’une nuance
d’analyse qui laisse toute sa place
à l’autonomie des acteurs, et donc
à celle de l’instance politique. Les
hommes –et les femmes– agissent
dans ces conditions sociales et historiques déterminées, mais ils gardent dans ce cadre un pouvoir de
décision qui rend l’Histoire bien
plus complexe et imprévisible que
les mécaniques analyses des
marxistes ne le soutiennent avec
force certitude.
Denis Collin montre encore que la
«dictature du prolétariat», prônée
par Marx au moment des convulsions révolutionnaires du milieu
du XIXe siècle, n’exclut pas l’acceptation du parlementarisme une
fois l’occasion révolutionnaire passée, et encore moins l’établissement d’une démocratie fondée
sur les libertés publiques.
Très utiles mises au point, donc,
qui seront évidemment rejetées
par les disciples restant du marxisme-léninisme, ceux qui lisent les
textes sacrés, comme les salafistes
lisent le Coran.
Restent les questions traitées à la
fin du livre, mais guère résolues.
Pourquoi les régimes politiques se
réclamant du marxisme ont-ils à ce
point échoué? Denis Collin répond
par un tour de passe-passe et non
par l’analyse concrète des situations concrètes. Si le socialisme
réel a failli, dit-il, c’est parce qu’il
a… maintenu le capitalisme, et
donc que son échec se ramène à
celui du capitalisme. Pirouette
simpliste.
Les chefs communistes étaient
plus violents que d’autres, mais ils
n’étaient pas plus bêtes. Ils ont
remplacé l’économie de marché
par un système où l’essentiel des
moyens de production était collectivisé, selon l’idée de Marx, qui
voyait le socialisme fonctionner
«comme la poste allemande», et où
les besoins n’étaient plus définis
par le marché ou par la logique du
profit, mais par celle des intérêts
généraux des pays concernés, définis par un pouvoir central.
Les pays communistes sont donc
bien sortis de la logique capitaliste
pour lui substituer un système de
u 25
planification centrale étranger au la concurrence et la liberté du
marché. Denis Collin évite soi- consommateur.
gneusement de s’engager dans Marx décrivait le capitalisme imcette voie, qui tendrait
pitoyable de son temps.
à montrer que la collecSes analyses restent
tivisation produit aussi
utiles, par exemple
de la bureaucratie et
pour décrypter la mondes erreurs tragiques
dialisation et le foncnées du volontarisme
tionnement du capitades fonctionnaires cenlisme «sauvage» à
traux, bloquant la prol’œuvre dans les pays
ductivité et instaurant
émergents. Mais on
une contrainte totalipeut faire le pari qu’il
taire sur la vie quotiaurait amendé sa docdienne des ouvriers
trine en observant
«émancipés».
DENIS COLLIN
l’échec des socialismes
Rejetant le soviétisme,
INTRODUCTION
réels et le succès des
Denis Collin semble
À LA PENSÉE
économies de marché
plaider pour «l’associaDE MARX
tempérées par les contion libre des tra- Seuil 256 pp., 14 €. quêtes du mouvement
vailleurs», formule déouvrier, qu’il avait luifendue par Marx. Mais s’il s’agit de même préconisées dans le Manipetites unités de production dé- feste du Parti communiste :
centralisées, à la manière d’une droit social, démocratie politicoopérative, il laisse entière la que, Etat-providence. L’introducquestion du marché, auquel l’asso- tion à l’œuvre de Marx est utile.
ciation en question sera forcément Denis Collin recule devant la
confrontée dès lors que subsistent conclusion… •
L'ŒIL DE WILLEM
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26 u
Libération Mercredi 18 Avril 2018
«MES PROVINCIALES»
montée en puissance
Avec un lyrisme tranchant, Jean-Paul Civeyrac dépeint un groupe
d’étudiants en cinéma passionnés, réunis autour d’un nouveau
venu à Paris. Un portrait très délicat des idéaux de jeunesse.
Par
MARCOS UZAL
M
es Provinciales commence par un
acte éminemment romanesque
que chaque jour bien des jeunes
Français accomplissent depuis des siècles,
avec à peu près la même excitation, les
mêmes illusions: Etienne (Andranic Manet) quitte sa province (Lyon, en l’occurrence) pour monter faire ses études à Paris. Cinéphile et aspirant cinéaste, il sera
étudiant en cinéma à Paris-VIII. Pourquoi
a-t-on vu sur les écrans tant d’étudiants en
philosophie, en art plastique, en lettres et
si peu en cinéma? Parce que c’est prendre
le risque de la mise en abîme, du discours
méta, du cinéma se commentant luimême.
APPRENTISSAGE
Mais si Jean-Paul Civeyrac (auteur de Fantômes, A travers la forêt, des Filles en noir,
Mon Amie Victoria…) s’en sort si parfaitement, ce n’est pas seulement parce qu’il a
lui-même été étudiant (à la Femis) et qu’il
est désormais professeur (à Paris-VIII, justement) mais surtout parce qu’il connaît
intimement la valeur existentielle que
peut représenter le cinéma pour certains
jeunes gens (lire ci-contre). Ces étudiants
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 18 Avril 2018
PHOTOS ARP SÉLECTION
LIMPIDITÉ
Bien sûr, les intransigeants seront considérés comme arrogants, et leur intimité
avec l’art comme de la pédanterie. Mais à
travers le personnage de Mathias, le film
montre très précisément ce que leur apparente violence contient d’idéalisme, voire
de romantisme, et combien ce sont eux,
les puristes, les élitistes, les non réconciliés, tous ceux dont la passion inflexible
est traduite comme du mépris ou de l’intolérance, qui sont les plus fragiles, les plus
exposés à un inconsolable sentiment de
déception et de trahison. C’est invivable,
or il faut bien vivre, c’est-à-dire s’assouplir
dans quelques concessions, et se trouver
une place pas trop indigne.
Le lecteur aura compris combien ce film
est à contre-courant de l’époque. Et Civeyrac assume son anachronisme, comme le
faisaient Bresson, Rohmer ou Eustache :
en serrant le présent dans les mots, en le
tordant par des pensées anciennes, en le
sublimant dans des intrigues intemporelles. C’est un geste fort ambitieux mais exécuté avec une très délicate simplicité, une
limpidité noire et blanche qui laisse s’épanouir la parole et les visages. Sobre et tranchante, la mise en scène réserve à la musique –Mahler, Bach, Giya Kancheli– le soin
de prendre en charge toute l’émotion retenue dans les corps et les regards. On
n’oubliera pas les derniers plans d’Etienne
sur la Symphonie n° 5 de Mahler. Que fait-il
sur son canapé? Il a vécu, il vit encore. Dehors, la ville est toujours là et continue à
l’attendre. Le reste est poésie. •
MES PROVINCIALES
de JEAN-PAUL CIVEYRAC
avec Andranic Manet, Corentin Fila,
Gonzague Van Bervesselès,
Diane Rouxel… 2 h 17.
J
ean-Paul Civeyrac est, depuis vingt ans et ce premier
film marquant qu’était Ni
d’Eve ni d’Adam (1997), l’auteur
obstiné d’une œuvre singulière
et secrète. Ces derniers mois
auront été particulièrement
fructueux pour lui et, espérons-le, l’avènement d’une reconnaissance plus vaste: en novembre 2017, il publiait Rose
pourquoi (éditions P.O.L), très
bel essai centré sur une seule
scène du Liliom de Frank Borzage; il y a une semaine s’achevait une rétrospective que lui
consacrait la Cinémathèque
française ; ce mercredi sort en
salles son neuvième long métrage, peut-être son plus beau :
Mes Provinciales. Dans ce superbe récit d’apprentissage, cet
ancien élève de la Femis, qui enseigne aujourd’hui à l’université
Paris-VIII, suit les parcours romanesques d’étudiants en cinéma, en y entremêlant l’art,
l’amitié, l’amour, la politique.
Dans Mes Provinciales, vous
montrez quelque chose qu’on
a rarement vu au cinéma : le
bouleversement que représente la «montée à Paris»
lorsqu’on vient d’ailleurs en
France.
J’en ai fait l’expérience en quittant Firminy, près de SaintEtienne, pour venir étudier à la
Femis. Avant, je n’étais allé que
deux fois à Paris, une fois avec
mes parents, une autre avec
mon amoureuse. C’était
comme partir au bout du
monde. J’ai voulu restituer le
sentiment romanesque que
procure cette ville lorsqu’on s’y
cherche encore une place, lorsqu’elle représente un monde à
atteindre.
Le personnage d’Etienne ne
s’éloigne pas seulement géographiquement de ses parents, mais aussi culturellement.
Oui, ses parents l’aident dans ce
qu’il veut faire, mais il sait
qu’une distance culturelle se
creuse néanmoins entre eux. Ça
me touche parce que j’ai vécu ça.
Dans ma famille, il y avait peu de
livres mais il y avait un respect
de la culture. Mon père était de
ceux qui disent «grande musique» pour parler de la musique
classique. Au fond, ça voulait
dire : «Ça doit être bien, mais
c’est pas pour nous.» Dans mon
cas, c’est grâce à l’école et à certains profs que le monde de l’art
et de la philosophie s’est ouvert
à moi.
Puisque le film se déroule de
nos jours, comment avezvous pris en compte la dis-
«
CINÉMA/
«Restituer
le sentiment
romanesque
que procure
Paris»
Cinéaste et professeur à Paris-VIII,
Jean-Paul Civeyrac évoque son parcours,
son goût pour le romantisme
et sa perception d’une jeune
génération à laquelle il enseigne
et qui a nourri son film.
tance qui sépare l’étudiant à eux. D’autant que les étudiants
que vous étiez et ceux dont actuels, parce qu’ils ne sacralivous êtes aujourd’hui le pro- sent pas autant le cinéma qu’à
fesseur ?
mon époque, s’intéressent plus
Je côtoie les étudiants depuis aux autres arts. Par ailleurs, voune vingtaine d’années et tre remarque rejoint ce que m’a
comme c’est un
dit un jour Yannick
sujet que je conHaenel : citer dans
nais bien, mon
un film des œuvres
passé et le présent
qu’on aime et tenir
se sont imbriqués
un discours dessus
assez naturelleest devenu un geste
ment. De plus, les
politique à une époétudiants que je
que où tout ça est
montre dans le
disqualifié ou reléfilm, ceux pour
gué dans les muINTERVIEW sées. L’important est
qui le cinéma est
une question exisque ça reste vivant,
tentielle, vitale, ressemblent as- et je crois que ça l’est dans le film
sez à ceux d’il y a vingt ou car mes personnages sont tratrente ans. Lorsque je parle du versés par ce qu’ils lisent et
film avec des étudiants de Paris- voient, comme je le suis.
VIII ou d’ailleurs, y compris à Etienne lit les Provinciales de
New York où je l’ai récemment Blaise Pascal – ouvrage où le
présenté, je suis heureux de philosophe défendait la posconstater qu’il trouve un écho ture des jansénistes contre
direct chez certains d’entre eux. celle des jésuites. Quel est le
Ceux qui devraient s’y reconnaî- lien entre ce livre et votre
tre s’y reconnaissent.
film, au point que vous en
Dans votre film, il y a beau- ayez presque repris le titre ?
coup de citations littéraires, L’idée qui m’intéresse chez Pascinématographiques, musi- cal est qu’il ne faut pas faire de
cales. C’est une chose qui ne concessions avec la vérité, ne pas
se fait plus beaucoup dans le contredire ses pensées par ses
cinéma français, du moins actes, refuser les petits arranged’une façon si directe, à la Ro- ments. C’est ce que reproche Mahmer ou Eustache.
thias à William, non pas d’aimer
D’abord, ça me semble juste par les giallo [films policiers de série
rapport aux étudiants. Certains B, principalement italiens, ndlr]
lisent beaucoup et n’hésitent pas et le cinéma bis, mais de vouloir
à recourir à la citation dans leurs faire des films pour plaire plutôt
dossiers, leurs scénarios. Je dé- qu’au nom d’une nécessité intécouvre pas mal de choses grâce rieure. Par rapport à ça, Etienne
AP
Pour les personnages
du film, le cinéma
représente une manière
d’habiter le monde,
ou du moins de
l’envisager habitable.
et étudiantes, saisis à l’âge des possibles
et des choix décisifs, savent que parler des
films ou en faire déborde du seul cinéma:
leurs goûts et leurs pratiques engagent
tout leur être et tout ce qu’ils deviendront.
Là comme partout, il y a les puristes et les
arrivistes, les exigeants et les indécis, les
arrogants et les timides. Ça fait naître des
amitiés mais provoque aussi des trahisons, ça peut ouvrir des horizons magnifiques ou aboutir au renoncement le plus
total. Entre l’arrangeant Jean-Noël et l’intransigeant Mathias, Etienne appartient
à la majorité des incertains –il ne veut pas
se trahir tout en souhaitant réussir.
Leur cinéphilie guide leur apprentissage
esthétique mais aussi social, politique et
sentimental. Autrement dit, le cinéma représente pour eux une manière d’habiter
le monde, ou du moins de l’envisager habitable. On parle beaucoup, parce que c’est
la première façon d’agir. On débat pour
s’affirmer, pour asseoir sa pensée. On cite
beaucoup de cinéastes (Khoutsiev, Paradjanov, Naruse), de philosophes (Pascal) et
de poètes (Novalis, Nerval, Pasolini) parce
qu’il n’y a pas de raison de les considérer
autrement que comme une part de la réalité quotidienne, au même titre que l’alcool, les corps désirés ou les visages amis.
u 27
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ne cesse de chuter. Ses idéaux se
confrontent aux autres, il se
ment souvent à lui-même, y
compris en amour. Mais le film
n’est pas rigoriste, ni moraliste,
chacun y a ses raisons. Par exemple, si Jean-Noël «change de
camp», c’est parce qu’il se sent
trahi par Mathias et Etienne, il
retourne alors vers une amitié
d’enfance. C’est légitime.
Vos films évoquent souvent le
romantisme. Ici, on cite Novalis, Nerval, et la posture intransigeante de Mathias
pourrait aussi être qualifiée
de romantique.
Je suis effectivement très sensible à la volonté des romantiques
de rendre l’existence plus intense, le monde plus grand, de
voir le passé dans le présent,
l’infini dans le fini. Chez les Allemands, comme Kleist, c’est lié à
une manière de s’approcher de
la mort et du néant qui me séduit beaucoup. En France, il y a
le romantisme de Hugo, que
j’admire, mais qui est du côté de
la force, du surhumain. Et il y a
le versant Nerval, plus proche de
mes personnages, parce que
plus fragile, plus incertain.
Cependant, le physique de
vos acteurs est loin de l’image
convenue de l’étudiant romantique…
J’essaie toujours de prendre des
acteurs qui redistribuent les cartes du film. Il n’était pas du tout
prévu que Mathias, interprété
par Corentin Fila, soit métis.
Pour Etienne, j’imaginais une
sorte de Jean-Louis Trintignant
à 20 ans, un intellectuel un peu
chétif… Puis, au moment du casting, j’ai rencontré le maximum
de gens, sans critères physiques.
Et quand j’ai vu apparaître Andranic Manet, très grand, avec
un côté Depardieu, je me suis dit
qu’il allait enrichir mon idée, déjouer le cliché, provoquer quelque chose de vivant.
De même, vous ne surlignez
pas le romantisme des personnages par la mise en
scène.
Formellement, j’ai un idéal classique. J’ai eu autrefois des poussées de fièvre romantiques,
comme A travers la forêt où je
fuyais le naturalisme par la théâtralisation. Mais je n’aime pas
trop que l’exaltation passe par
une esthétisation. A la surcharge
émotive, je préfère le feu intérieur, que ça brûle sous la glace,
comme chez Borzage. Je fais
confiance à l’invisible, j’essaie
d’être délicat. Comme disait
Couperin: «Je préfère ce qui me
touche à ce qui me surprend.»
Recueilli par M.U.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
CINÉMA/
gloire et malédiction de sa vie biographique, sont congédiés, moins
parce qu’ils seraient machistes que
parce qu’ils sont irrémédiablement
sentimentaux, inutilisables –et si le
film cite Jonas Mekas (ces plans
d’une Nico réelle et jeune, notamment tirés de son monumental film
Walden) sous forme de flash-back,
ce n’est pas pour enclencher la recherche du temps perdu, mais pour
y débusquer l’histoire parallèle
d’Ari, le fils de Nico, enfant aimé
mais difficile à élever et à suivre.
La Danoise Trine Dyrholm incarne Nico de façon troublante. PHOTO NEW STORY. KINOVISTA
«Nico, 1988» ou la flamme fatale
Susanna Nicchiarelli
se penche sur les
dernières années de
l’icône warholienne,
actrice et chanteuse du
Velvet, dans un biopic
dont la fidélité évite
les écueils du genre.
Q
u’est-ce qu’un film racontant la vie d’un ou d’une artiste peut avoir à ajouter à
son œuvre? Qu’est-ce qu’un biopic
de la musicienne et poétesse Nico
nous offre de plus que ses chansons ? Ou encore, que peut le cinéma pour la vie et pour l’art, après
coup? La réponse à toutes ces questions, sans aucun doute, est : rien.
Et ce rien est à peu près tout ce
qu’un biopic (un film) doit pouvoir
se dire à lui-même, dès le départ, s’il
cherche à éviter les malentendus.
C’est ce que fait Nico, 1988 de Susanna Nicchiarelli. Et d’abord son
titre : un nom et une date. Toute
biographie se résume en dernière
instance à quelques dates, peut-être
à quelques lieux. Son récit ne peut
rien de plus que cet acte de prendre
date – mais cet acte, quant à lui,
n’est pas rien.
Le Pasolini de Ferrara par exemple,
qui raconte le dernier jour (1er novembre 1975) de la vie d’un homme
illustre en tentant d’y distinguer le
point final et révélateur de son
œuvre, y déchiffrait aussi la date du
début de notre temps, ou celle
de fin du précédent: l’endroit où ça
nous regarde. Si l’articulation,
conflictuelle et complexe, de «l’individu» et du «collectif» ou de «la
vie» et de «l’histoire» se fait dans
l’œuvre et seulement en elle, alors
une œuvre en plus, quelque éclairante qu’elle soit sur les circonstances de la précédente, ne saurait redoubler l’opération et encore moins
l’expliquer; elle devra s’en chercher
une autre pour elle-même, redistribuer à son tour les vieilles catégories à guillemets, rejouer à nouveau
leur lutte à mort. Nico, 1988 fait tout
cela, en secret et en douce – d’une
façon qui n’a pas la prétention d’être
grandiose, et qui a le bonheur d’être
limpide et déchirante : fidèle. Pas
forcément à «Nico» –car après tout,
on n’en sait rien– mais alors, fidèle
à quoi ?
Malédiction. «Tout en elle était
tumultueux, à commencer par les
bombes dans son enfance. Ça s’entend dans les paroles de ses chansons. C’est quelque chose de mythique: je pense que nous chercherons
à l’expliquer encore longtemps.» Ces
mots d’un collaborateur de Nico, cités ailleurs par le critique musical
Simon Reynolds, disent assez bien
ce que Susanna Nicchiarelli a cherché à esquisser en reconstituant les
dernières années de la vie de
Christa Päffgen, alias Nico –née allemande à la veille de la Seconde
Guerre mondiale, chanteuse, compositrice, actrice entre autres, figure
mélancolique et violente de l’underground international, ou imaginaire, des années 60 à 80, et morte
à 49 ans à Ibiza des suites obscures
d’un accident de vélo. Dans le film,
ce «quelque chose de mythique» ne
relève pas de la mythologie rock, de
la Nico icône à la vie peuplée d’idoles: congé est donné ici au mystère,
et Nico, 1988 ne cherche pas l’envers
du mythe, idée vulgaire (le mythe
est son propre envers, il n’a pas
d’endroit) mais plutôt la douleur du
mythe, la fin possible de l’effroi.
Mythe lié au siècle et à son histoire,
à ce paganisme inquiétant, germanique, qui s’exprime dans l’œuvre
de Nico comme dans la vie de
Christa Päffgen –à commencer par
les bombes de l’enfance.
De façon tranchante, fidèle aux déclarations tardives de la chanteuse,
le film écarte les vies précédentes,
Paris et New York, le Velvet Underground et Lou Reed, Andy Warhol
et Jim Morrison, ou la poétique rébarbative de la drogue (le psychédélisme est un psychologisme),
y compris celle au nom héroïque
que Nico prendra jusqu’à la fin. La
musique et le cinéma des hommes,
Empathie. Nico, 1988 n’imite donc
pas ces références issues d’un âge
d’or plutôt amer. S’il cherche à faire
d’époque, c’est plutôt sous la forme,
et sur le ton, d’un bon téléfilm anglais, du genre de ceux d’Alan
Clarke en ces années 80, art termite
par excellence, post-rock et posttout, léger et brutal. En proposant
à une actrice, la Danoise Trine Dyrholm, de devenir Nico (de façon si
troublante qu’on ne se pose pas du
tout la question de l’imitation :
triomphe de l’empathie), Nico, 1988
ne ressent pas le besoin de rivaliser
avec les sept films de Philippe Garrel où elle apparaît en personne, ni
avec ceux du même auteur qu’elle
hante sous d’autres traits.
C’est un film sur la recherche d’un
son –le son des bombes de l’enfance
sur Berlin en flammes, dont Nico
traque les échos au magnétophone
tout au long de son ultime tournée
de concerts en Europe (que le film
retrace en s’attachant aussi bien à la
constellation des personnages secondaires, le manager, l’assistante,
le bassiste, la violoniste, le fils retrouvé et fragile, les alliés de passage, qu’à l’astre noir qui fait sans
cesse dévier leurs gravitations). De
ce son, on avait cru tenir l’image, à
la première scène du film, le ciel
rougi et l’enfant qui regarde,
comme une image première ou une
explication. Mais c’était le son et
non pas l’image qui, s’il était un jour
retrouvé, donnerait la clé perdue de
tout –ce qu’un film sur la vie d’une
musicienne a raison de dire, plutôt
audacieusement.
Voilà pour la fidélité: elle l’emporte
sur le cinéma, art naïf. Le film
congédie toutes les images successives d’elle-même, aimées ou haïes,
pour chercher au côté de Nico une
fréquence qui aurait traversé le
temps, charriant la vie et l’histoire
en une même vibration dont l’écho
aurait survécu dans les choses, dans
le dur du monde invivable.
LUC CHESSEL
NICO, 1988
de SUSANNA NICCHIARELLI
avec Trine Dyrholm,
John Gordon Sinclair… 1 h 33.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
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Malena (Bárbara
Lennie), mère en
mal d’enfant. PHOTO
POTEMKINE FILMS
Passes, impairs… et impasse
«Notre Enfant»,
éperdue en mère
L’Argentin Diego Lerman
met en scène Malena, qui
veut un enfant, et Marcela,
qui ne veut pas le sien, dans
un beau film où l’imprévu
rôde à chaque plan.
U
ne femme qui attend dans une voiture, la nuit, sous une pluie battante,
les yeux humides. Les essuie-glaces,
leur bruit crissant qui envahit son cerveau
et le nôtre, l’angoisse qui palpite, les reflets
incertains de la lumière de la ville dans les
flaques: Notre Enfant, le septième long métrage de l’Argentin Diego Lerman débute
comme un thriller dont on ignore d’où viennent le danger et la nature du hold-up, et se
poursuit comme un road-movie dont la ligne n’est pas droite, dans les magnifiques
chemins de terre rouge de la pampa argentine. Malena est belle, élégante, déterminée,
absolument isolée, et tout le film tient sur
le visage de l’actrice – fantastique Bárbara
Lennie–, à ses capacités expressives jamais
outrées, à sa manière d’être perpétuellement aux aguets, à sa douleur rentrée, aux
émotions qui affleurent et vacillent entre
l’effroi et le plus intense des bonheurs. Quelque chose de crucial se joue, mais le spectateur n’en sait jamais plus que ce qu’en disent
et montrent les personnages, si bien que les
informations lui arrivent par bribes, avec le
risque que les personnages mentent. A lui
de reconstituer les pièces du puzzle, de les
interpréter ou de leur injecter un point de
vue moral s’il y tient.
Bourgeoise. Car l’autre qualité extrême du
film tient dans l’absence de jugement du cinéaste Diego Lerman sur le comportement
de ses personnages, qu’il plonge dans des dilemmes et nécessités on ne peut plus vitaux
et polémiques. Malena est médecin, elle veut
un bébé impérativement, elle vient de parcourir 800 kilomètres depuis Buenos Aires
pour récupérer un nourrisson dans une pauvre clinique où les femmes accouchent à la
pelle, et la voici face à celle qui s’apprête à
mettre au monde son futur enfant, sans
qu’on sache quel type de contrat lie les deux
femmes. Il y a donc Marcela, dont la misère
s’inscrit sur le corps, autant que l’aisance et
la sveltesse marquent la silhouette de la
mère putative et bourgeoise. Il y a l’urgence
de Malena qui veut prendre le bébé, et l’impossibilité de faire l’impasse sur l’accouche-
ment que le film montre car même ceux
qu’on aimerait tenir comme négligeables ont
un corps. A ce stade, ni Malena ni le spectateur ne savent comment va se négocier
l’adoption sauvage, quel sera le prix à payer.
Angoisse. Diego Lerman ne s’embarrasse
pas de dialogues explicatifs ou de conciliabules, et évite toute considération sur les
mères porteuses et la légitimité de celles qui
«ont tout et peuvent tout acheter», les seuls
mots condamnateurs que finit par cracher
Marcela au visage de Malena. Ce que le cinéaste filme, ce sont les écueils imprévus, les
grains de sable insupportables qui bloquent
l’avenir immédiat alors que le bonheur est
à portée de main. C’est notamment Marcela
qui refuse de porter le bébé jusqu’au seuil de
la maternité, car elle refuse le moindre geste
qui pourrait provoquer son attachement au
nourrisson. Ou le racket ultime par la mafia
de la clinique, et la nécessité soudaine qu’un
(faux) père biologique donne son nom au
bébé. Violence de ce plan composé où Malena et son compagnon, père malgré lui, se
réjouissent dans la chambre de l’hôpital en
portant le bébé alors qu’en première ligne
explose le visage tragique et mortifié de Marcela, qui vient d’accoucher. Tout se complique constamment dans cette réplique du
supplice de Tantale, où la promesse de bébé
et d’amour fou s’éloigne de Malena dès qu’ils
paraissent à portée de main.
Attaque de sauterelles, emprisonnement
pour vol de bébé, paysage magique à la nature aussi foisonnante qu’enfermante : le
film est loin d’être statique. Le plus imprévu
est sans doute que Malena soit une héroïne
sympathique qui suscite l’empathie, alors
qu’elle ne cesse de faire les pires choix par
angoisse. Diego Lerman a filmé dans la région où les maternités véreuses et vénales
pullulent, ainsi qu’une mafia d’avocats et de
médecins qui vendent les bébés comme une
marchandise. Il y avait le risque d’un affrontement direct avec l’équipe. Finalement,
certains ont participé au tournage. L’attrait
du cinéma est plus fort que tout. Le film, qui
a reçu un prix au festival de Saint-Sébastien,
a été projeté sur les lieux mêmes des trafics
d’enfants, sur les places des villages, déplaçant des milliers de spectateurs.
ANNE DIATKINE
NOTRE ENFANT
de DIEGO LERMAN
avec Bárbara Lennie, Daniel Aráoz,
Yanina Avila… 1 h 35.
Complaisant et
sordide, «Katie
Says Goodbye»
suit une brave fille
un peu trop naïve.
Ç
a se passe quelque
part au sud-ouest
des Etats-Unis –sans
doute un coin d’Arizona, mais tout y paraît si
fantasmé et désancré que
peu importe. Dans une petit ville où le soleil ne brille,
immuable, que pour mettre en lumière avec cruauté
les désillusions, compromissions et bassesses de
chacun, la caméra déjà mécanique du débutant
Wayne Roberts s’attache
complaisamment à la routine d’une oie blanche dé-
nommée Katie, à l’optimisme indéfectible à un
degré où c’en est psychiatriquement préoccupant.
Serveuse le jour pour payer
la bicoque qu’elle partage
avec une mère à la dérive,
elle se prostitue à ses heures, soulageant les pauvres
types alentour à la faveur
d’une litanie de banquettes
arrière visitées sans état
d’âme apparent, en
échange de quelques dollars destinés à réaliser son
aspiration très abstraite à
l’exil. Un jour, elle tombe
amoureuse – sans que l’on
devine trop ni pourquoi ni
comment – d’un mécano
taiseux et ex-taulard, ce qui
tournera mal. Mais toutes
ces données se révèlent à
peu près aussi arbitraires et
sans objet que tout dans le
film apparaît sordide par le
seul caprice de son auteur
versant l’essentiel de ce
qu’il filme à un principe général de sinistrose photogénique. Celui-ci a d’ores et
déjà fait savoir que ce
n’était là que la première
pièce d’un triptyque. Les
prochains volets devraient
figurer un prof campé par
Johnny Depp auquel on
diagnostique un cancer en
phase terminale, et une
femme atteinte de la maladie d’Alzheimer tentée par
le suicide. Voilà qui promet
d’être édifiant – en tout cas,
on va rire. J.G.
KATIE SAYS GOODBYE
de WAYNE ROBERTS
avec Olivia Cooke... 1 h 28.
LE 25 AVRIL
SÉANCE EXCEPTIONNELLE EN PRÉSENCE DU RÉALISATEUR
LUNDI 23 AVRIL / 20H AU CINÉMA LE LOUXOR - PARIS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
Jean-Pierre Bacri
et Agnès Jaoui incarnent
un présentateur télé sur
le déclin et son ex-femme.
PHOTO LE PACTE
«Place publique»,
une garden mal partie
Usant jusqu’à la corde
thèmes habituels et étude
de mœurs grossière,
le nouveau film du duo
Jaoui-Bacri tourne en rond.
C
inq ans après avoir coécrit leur précédent film, Au bout du conte, et
vingt-six ans après la pièce de théâtre Cuisine et dépendances (ensuite adaptée
au cinéma), de la scène à l’écran, le couple
de plumes Bacri-Jaoui continue d’étirer sa
virée sur la route des carcans sociaux à effeuiller. Petites manies, jugements hâtifs,
habitus bien ancrés se trouvent encore démontés à la force de leurs grincements dans
Place publique, campé dans un grand jardin
d’été près de Paris.
Le terrain de la résidence secondaire en
pleine pendaison de crémaillère est propice
aux bobos parisiens qui laissent péter leurs
bulles de champagne de concert avec leurs
voix criardes sur un assourdissant karaoké.
On retrouve Jean-Pierre Bacri – râleur en
chef et rôle principal d’un présentateur télé
en perte de popularité. «Comment vous vous
imaginez dans dix à quinze ans ?» lui demande-t-on. «Incinéré», répond l’homme
– Bacri au maximum de sa verve ironique
et piquée. «Il ne te reste rien des convictions
que tu avais», lui sert quant à elle son exfemme, Hélène (Agnès Jaoui).
Sur la pelouse bien arrosée, on retrouve,
alanguis, le temps qui passe, la peur de
vieillir, les amours de jeunesse, l’altruisme
des personnes tentant d’aider les moins fortunés, celles qui ne pensent qu’à leur
gueule, puis la grande rencontre par delà
les fossés entre gens de la ville et agriculteurs bio à la poigne de fer. Les morceaux
en mosaïque de structures narratives et
personnages campés de précédents films
(plus réussis) ne se tiennent la main que
pour agréger matière à ce nouvel opus sans
véritablement le faire respirer, la foule est
trop grande et les sujets comme effleurés:
le type plutôt égoïste et maladivement jaloux qui délaisse sa fille, l’assistant un peu
benêt, des vitres filmées sous des paysages
qui défilent et des couches de disputes, un
soupçon d’Air de famille par là, une pointe
de Goût des autres, mais bien peu de ce qui
pouvait en faire le liant un peu plus charmant –un certain naturel, un pied dans son
temps.
Il faut suivre le gros doigt pointé vers la serveuse qui enchaîne les selfies ou, du côté de
Mister V –youTubeur star– et ses amis invités par la propriétaire, la balance entre le
monde des réalités terrestres et celui des
succès digital first, mais là encore la leçon
de hiérarchie des dialogues et des manières
d’exister semble tout bonnement caricaturée, récitée, et ainsi tout le monde finit par
rentrer tristement chez soi, à peine secoué.
JÉRÉMY PIETTE
PLACE PUBLIQUE
d’AGNÈS JAOUI
avec Jean-Pierre Bacri,
Agnès Jaoui, Léa Drucker… 1 h 38.
Un coup de fouet dans l’eau
Biopic du créateur
de la super-héroïne,
«My Wonder
Women» d’Angela
Robinson pâtit
d’une vision étriquée
et sans relief.
R
ien ne vaut un petit autodafé dans une paisible
banlieue américaine
pour retenir l’attention du spectateur avant de basculer dans la
froideur d’une salle d’interrogatoire. Dans les années 30, convoqué par une commission de
protection de la famille, le
professeur William Moulton
Marston est sommé de justifier
ses déviances, d’expliquer
pourquoi il pervertit la jeunesse
en déversant sadomasochisme
et amours lesbiennes dans les
aventures de sa créature à bustier pigeonnant, Wonder Woman. Répétition du maccarthysme qui vient, la croisade du
nouvel ordre moral s’abat sur
les comic books, joyeusement
jetés au bûcher.
My Wonder Women est un biopic et, à ce titre, dépeint le destin extraordinaire d’un homme
et de deux femmes forcément
en avance sur leur temps. Oui,
dit le film, Marston projette sa
vie secrète dans ses BD, mais
c’est pour célébrer les amours
interdites d’un ménage à trois
trop scandaleux pour les notables en tweed de la NouvelleAngleterre. Le professeur (Luke
Evans, en succédané de Michael Shannon) et son épouse,
Elizabeth, féministe vénère et
peureuse piégée dans un rôle
d’assistante trop étriqué pour
elle, s’amourachent de la biche
Olive, une de leurs étudiantes
du Radcliffe College, dépendance de Harvard réservée aux
femmes. Ensemble, ils confrontent au réel la théorie comportementale élaborée par Marston
qui gravite autour des concepts
de dominance, d’influence, de
stabilité et de conformité. Au
nom de la science, ils se faufilent donc dans les séances de
bizutage des sororités, observent les jeux de domination afférents, à base de fessées en
robe de chambre.
La troublante Elizabeth Marston (Rebecca Hall). LFR FILMS
En pilotage automatique, le
film d’Angela Robinson, réalisatrice télé et lesbienne, navigue
entre polyamour et polygraphe
(le trio développe un prototype
de détecteur de mensonges),
appuie chaque propos pour le
faire entrer dans le cadre d’une
romance forcément moderne:
le goût du bondage devient une
métaphore lourdingue de la libération des chaînes de la société, tandis que l’aspect plus
réac des recherches de Marston
(il a notamment établi que les
brunes sont plus facilement ex-
citées que les blondes) est passé
sous le tapis. Etouffé par son
académisme et son goût pour
les lapalissades visuelles – un
moment de colère et un orage
rapplique aussitôt –, My Wonder Women finit par être si peu
sulfureux qu’il semble taillé
pour une diffusion en avion.
MARIUS CHAPUIS
MY WONDER WOMEN
D’ANGELA ROBINSON
avec Luke Evans,
Rebecca Hall,
Bella Heathcote… 1 h 48.
CINÉMA/
«Allons enfants»,
deux mômes
piaffent à Paris
Stéphane Demoustier fait de ses
propres enfants les héros d’une
belle errance dans la capitale,
chargée de multiples évocations.
D
eux enfants, un frère et une sœur, se
perdent de vue dans le grand parc de la
Villette, à Paris. Séparés et livrés à euxmêmes, ils se cherchent. Allons enfants est
peut-être deux films : l’un sur Paris et l’autre
avec des enfants. Les deux films, qui sont plutôt bons, sont liés par leur titre, qui lui, est
plutôt mauvais. Commençons par le mauvais
pour en venir au bon, si vous avez la patience.
Ce titre joue sur les mots de la Marseillaise
pour nous faire dire qu’il y aurait là un troisième film, un film pour adultes : par exemple
le film post-attentats, le film d’après 2015, où
Paris (ici ?) et ses enfants (nous ?) auraient à
continuer à vivre – et où les enfants perdus
pourraient finalement se retrouver. Ce film,
nous (mais qui ?), ici (mais où ?), n’en avons
pas besoin – et pas plus de la patrie que de ses
métaphores ni de ses berceuses, non merci.
Mais il y a les enfants, et il y a Paris : si souvent filmés, si rarement regardés, les uns
comme l’autre. Voici donc Paris à hauteur
d’enfants, dont la steadycam mobile suit les
allées et venues dans le parc immense, et ses
alentours jusqu’au centre de la ville. Les jumeaux ici abandonnés sans parents, Cléo et
Paul Demoustier (3 ans et demi) sont les enfants du réalisateur. Au cours d’une partie de
cache-cache, Cléo s’éloigne, laissant Paul et
leur nounou partir à sa recherche. La scène la
plus frappante du film verra cette nourrice (la
danseuse et chorégraphe Elsa Wolliaston,
déjà mémorable en psychanalyste dans
le Rois et Reine d’Arnaud Desplechin), troublée d’avoir perdu la sœur, s’éloigner inexplicablement en abandonnant à son tour le frère
sur un manège. Et Cléo vivra de son côté une
aventure avec une jeune femme (Vimala
Pons) qui l’entraîne à travers la ville, renonçant bientôt à se mettre à la recherche de ses
parents : les adultes, avec leurs problèmes à
eux, restent pour le film des énigmes qu’il renonce à éclaircir, ils apparaissent irrationnels, voire irritants, en comparaison avec ces
enfants dont la mise en scène rend toutes les
actions et les émotions claires et compréhensibles, spontanées et évidentes. Et plus souvent qu’à son tour le film d’adulte, le film de
papa avec son titre malin, ses questions
d’époque et toutes ses jolies trouvailles bien
stabilisées, devient vraiment le film des enfants, ni perdus ni trouvés, qui courent dans
les jambes d’un Paris incompréhensible à luimême et indifférent à leur sort.
LUC CHESSEL
ALLONS ENFANTS
de STÉPHANE DEMOUSTIER avec
Cléo et Paul Demoustier, Vimala Pons… 59 mn.
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
TICKET
D'ENTRÉE
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FILM
SEMAINE ÉCRANS
Taxi 5
1
800
ENTRÉES
ENTRÉES/ÉCRAN
CUMUL
1 271 392
1 589
1 271 392
109 245
L’Ile aux chiens
1
172
109 245
635
Red Sparrow
2
334
185 068
554
517 031
Pierre Lapin
2
561
290 965
519
786 453
The Third Murder
1
64
27 985
437
27 985
Ready Player One
3
667
280 453
420
1 640 418
Dans la brume
2
226
67 983
301
191 380
La Mort de Staline
2
118
34 908
291
96 403
u 31
La réanimation de Taxi par Luc Besson et le nouveau venu
Franck Gastambide a des airs de carton mais en réalité, les
331 213 entrées du jour de démarrage sont un score inférieur
à celui de Taxi 4, confirmant pour l’heure la difficulté à remettre
la franchise à son plus haut niveau de performance, surtout au vu
du nombre d’écrans mobilisés. L’adaptation de Gaston Lagaffe
confirme le loupé avec des résultats extrêmement bas pour
un titre et un personnage aussi populaires : 349 289 spectateurs
en deux semaines. (SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU 15 AVRIL)
cément sympathiques (ce n’est pas
le but), mais dont l’obstination à
fuir est profondément bouleversante.
Il y a aussi tous ceux qu’ils croisent,
qu’ils entraînent un moment avec
eux. Dans Passe montagne, seconds
rôles et figurants constituent une
faune incroyable, que Stévenin est
allé dégoter dans son Jura natal. Un
peuple comme fou, accroché à la
montagne et aux bouteilles, qui
chante avec les chiens comme si
rien d’autre n’existait que leur joie
inquiétante. Des gouffres d’eau-devie, des poètes du plat en sauce, des
idiots sublimes. Stévenin est le seul
à avoir su montrer cette France-là.
Et puis, il y a ses collègues acteurs,
qui semblent s’abandonner avec lui
comme le font leurs personnages
avec la vie –Jacques Villeret (extraordinaire dans Passe montagne),
Yves Afonso, Carole Bouquet, JeanPaul Roussillon, ou l’inimitable
Jean-Paul Bonnaire – tous embarqués dans cette folie douce comme
dans une nuit d’ivresse.
Rythme. Les films se ressemblent
Jean-François Stévenin et Jacques Villeret dans le magistral Passe montagne (1978). PHOTO LES ACACIAS. LES FILMS DU LOSANGE
Jean-François Stévenin,
délices de fuites
Après restauration, les
trois superbes films
réalisés par l’acteur et
cinéaste atypique
reviennent en salles
et bientôt en DVD.
L
a restauration et la ressortie
des trois films réalisés par
Jean-François Stévenin sont
l’une des plus belles nouvelles cinématographiques de l’année. Car si
tout le monde connaît l’acteur, dont
l’immense filmographie va du cinéma d’auteur le plus intransigeant
aux séries télé les plus populaires,
de Rivette au Commissaire Moulin,
de Pierre Zucca au Camarguais, on
oublie trop souvent qu’il est aussi
un immense cinéaste et que Passe
montagne (1978) et Double messieurs (1986) sont deux des plus
beaux films français des quarante
dernières années. Ceux qui les ont
vus le savent. Mais comment tenter
de dire aux autres à quoi ressemble
le cinéma si singulier de Stévenin?
On pourrait commencer par trouver
une famille à cet inclassable. Du
côté français, il y aurait Jacques Rozier, dont il fut l’assistant ; et John
Cassavetes, du côté américain, qu’il
a toujours considéré comme son
maître en immaîtrise. A l’instar de
ces deux-là, Stévenin fait un cinéma profondément aventureux,
dont le mode de tournage s’accorde
jusqu’à l’ivresse au cheminement
hasardeux des personnages. Un
mélange souverain de lâcher prise,
vis-à-vis des règles sociales et cinématographiques, et de contrôle de
soi, dans l’extraordinaire précision
des gestes et du montage malgré
l’apparent chaos – alcool et karaté
sont les deux mamelles du cinéma
de Stévenin.
Grands enfants. Les trois films
racontent à peu près la même
chose: des hommes se trouvent ou
se retrouvent au bord de la route,
s’échappent ensemble et dérivent
jusqu’à plus soif. Entre eux, ça ressemble parfois à de l’amour (Passe
montagne), à moins qu’ils accrochent une femme de rêve au passage (Double messieurs) ou qu’ils fi-
nissent par former une famille de
fortune (Mischka, 2001). On ne sait
pas très bien ce qu’ils veulent, ni où
ils vont. Ce sont de grands enfants,
brusques, un peu machos, pas for-
RÉCIT D’UN REPÉRAGE ÉPIQUE
Yann Dedet fut notamment le monteur de Truffaut, Pialat,
Garrel. C’est grâce au premier qu’il rencontre Stévenin avec
qui il va nouer une complicité dont Passe montagne sera une
apothéose. Officiellement, Dedet est le monteur du film mais
dans son livre le Point de vue du lapin, il raconte comment il
fut de l’aventure dès le début, alors que ce film immense
n’était encore qu’un rêve improbable auquel peu de gens
croyaient. Son récit se lit comme un roman burlesque,
notamment la première partie narrant les dérives de deux
hommes et une femme (l’assistante Stéphanie Granel) dans le
haut Jura, à la recherche des paysages et à la rencontre des
autochtones qui seront la matière première du film. Ce livre
lyrique et truculent ressemble au film, il en est comme la
doublure documentaire et littéraire. La langue gouailleuse de
Dedet s’accorde à celle de Stévenin, dont il cite régulièrement
les propos, pour traduire en mots l’énergie folle qui, d’un
bricolage d’abord hasardeux, fit un chef-d’œuvre. M.U.
Le Point de vue du lapin, de Yann Dedet, P.O.L, 154 pp., 13 €.
et se dissemblent comme trois frères, ils ont chacun leur énergie propre et leurs paysages. Passe montagne, tourné au cœur du Jura, est le
plus fou, furieux, lyrique, comme
arraché à la terre natale et aux rêves
d’adolescence. Double messieurs,
tourné à Grenoble et dans les montagnes environnantes, est plus âpre
et sec, mais il est le plus génialement musical par son rythme, son
montage, où tout semble tragiquement s’arrêter une seconde trop tôt,
sauf cette fin libératrice dans la
neige, l’une des plus sublimes
étreintes du cinéma. Mischka est le
moins sidérant des trois, mais en le
revoyant, on s’en veut d’avoir été
déçu à l’époque. Ne serait-ce que
parce que ses personnages sont justement tous des mal-vus, des malaimés qui se reconnaissent entre
eux avec l’instinct des animaux égarés. C’est un film d’été, de vacances,
plus nonchalant, plus tendre, dont
les amples mouvements de caméra
semblent poussés par un doux vent
de juillet. Une histoire de chiens
abandonnés jouée par des hommes.
MARCOS UZAL
INTÉGRALE
JEAN-FRANÇOIS STÉVENIN
Reprise en salles, et parution
en septembre en DVD :
«Passe montagne» (1978)
avec Jean-François Stévenin,
Jacques Villeret… (1 h 53) ;
«Double messieurs» (1986)
avec Jean-François Stévenin, Yves
Afonso, Carole Bouquet… (1 h 30);
«Mischka» (2001) avec Jean-Paul
Roussillon… (1 h 57).
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Libération Mercredi 18 Avril 2018
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Pas gêné
André Choulika Enthousiaste et pas tourmenté,
ce chercheur entrepreneur, capable de reprogrammer
le génome, s’occupe du cancer et des biotechnologies.
Y
a-t-il un gène de l’enthousiasme? Si c’est le cas, André
Choulika le possède en double ou triple brin… Tout
juste débarqué des Etats-Unis, un peu jet lag, il reçoit
souriant et gouailleur dans les locaux de sa société spécialisée
dans l’édition du génome. Décor high-tech (open space argent,
rouge et noir, aux murs tagués des symboles chimiques), il
farfouille un instant dans une valise posée à même le sol de
son minuscule bureau. Cellectis a tout
juste 20 ans. «Fin 1998, soigner les gens en
travaillant sur le génome, ce n’était pas
mature, mais je me suis dit qu’un jour quelqu’un allait monter une boîte. Alors je me suis lancé… A l’époque, les gens rigolaient, et c’est vrai que cela semblait un peu
présomptueux. Mais c’était une bonne idée !»
Deux décennies plus tard, la «bonne idée» a muté pour devenir une société de plus de 100 personnes, brillamment cotée
en Bourse, à la tête d’un nombre impressionnant de projets
dans le domaine de l’agriculture, de la biologie ou de la
thérapeutique. Classe, Vanity Fair a même propulsé en 2016
André Choulika au 22e rang des Français les plus influents
dans le monde.
A la base de ses travaux, l’utilisation de «ciseaux à ADN», une
technique permettant un couper-coller des gènes, et la possibilité de reprogrammer un génome, végétal, animal ou humain. Dans la lutte contre la leucémie, cela donne par exemple
l’injection de cellules modifiées pour traquer les cellules cancéreuses. Avec des résultats encourageants, même si cette thérapie reste réservée aux malades en phase terminale. Cellectis
développe aussi, via une filiale américaine
de biotechnologie agricole, de l’huile de
soja à faible teneur en acides gras, des
pommes de terre pouvant être conservées
à basse température, du blé à teneur réduite en gluten…
Tout a pourtant commencé sous les tirs de kalachnikov à Beyrouth, où vivait sa famille (père ingénieur d’origine russe,
mère libanaise chrétienne travaillant pour la Croix-Rouge).
André et sa sœur grandissent alors que la guerre civile fait
rage. Une période de «chaos total» dont il garde d’excellents
souvenirs. «On vivait intensément. On sortait, on allait à la
plage… Quand une bombe tombait à côté, on ne bougeait pas,
il fallait qu’il y en ait au moins trois ou quatre pour qu’on déplace les serviettes (Rires)». Ses parents, moins inconscients,
LE PORTRAIT
décident de l’exiler et le mettent un jour, presque de force,
dans un bateau à destination de Nicosie. «Je crois que je suis
parti au bon moment, reconnaît-il, lucide. J’étais ado, après
ce n’est plus pareil… Les copains qui sont restés ont été plus
touchés.» Après un court périple, André Choulika se retrouve
à Nice en pensionnat. «Je suis un vrai boat people…»
Une nouvelle vie commence. La Méditerranée et le soleil sont
toujours là mais pour le reste… «J’hallucinais. Je voyais les
gens râler, je ne comprenais pas. Moi, je trouvais tout formidable: les policiers dans la rue, les routes superbes.» Si le garçon
fonceur aime toujours la fête et la vitesse, les études brillantes
s’enchaînent. Bac C, biologie et virologie à l’université Pierreet-Marie-Curie, l’Institut Pasteur, une thèse dans le labo de
François Jacob (Prix Nobel et père de la recherche génétique),
un post-doc aux Etats-Unis à Harvard, puis le lancement de
sa start-up avec son ami, le virologue David Sourdive.
Aujourd’hui, on ne peut que saluer toute avancée dans la lutte
contre le cancer, mais d’autres recherches interrogent. A quand
les tripatouillages, désormais à portée d’éprouvettes, sur le génome humain? «C’est un débat de société. En fait, je ne sais pas
si j’ai vraiment une opinion», avoue le chercheur. «Ou plutôt
si: “On n’arrête pas le progrès.” L’homme est depuis toujours un
généticien. Depuis des milliers d’années, on croise les plantes,
les animaux… Maintenant,
on commence à toucher à notre propre génétique.»
1965 Naissance
Les règles sont pourtant claiau Liban.
res: on peut soigner les défi1982 Arrive en France.
cits génétiques somatiques
1988 Entre à l’Institut
(dans les tissus, les muscles,
Pasteur.
les reins…), mais pas la lignée
1999 Création
germinale (spermatozoïdes,
de Cellectis,
ovules), ce qui reviendrait à
2010 Création
créer une nouvelle espèce
de Calyxt, filiale
d’humains. «Moi, je dis: très
de biotechnologie
bien. Mais pourquoi traiter la
agricole.
mucoviscidose et pas le psoriasis ou l’eczéma ? Après,
c’est vrai, on ne sait plus très bien où on s’arrêtera. Mieux vaut
avoir de beaux yeux bleus plutôt que des yeux marron, yeux
de cochon… (rires)» De toute évidence, les débats éthiques,
ces «machins franco-français», ne le passionnent pas plus que
ça. Sentiment confirmé par David Sourdive, actuel vice-président de Cellectis. «Nous partageons des valeurs très fortes. Des
valeurs humanistes. Ce qui nous tient à cœur, c’est l’intégrité
scientifique, la rigueur. Nous ne sommes ni dans le registre de
la croyance ni dans l’émotionnel.»
Reste que la seule évocation d’une modification du génome provoque, au mieux, des images de bébés blonds clonés à l’infini,
au pire de supersoldats insensibles au froid et à la douleur et
prêts à combattre des armées de Terminator, autre fantasme
issu de l’explosion de l’IA et des «big data». Mais une fois encore,
c’est avec un grand rire qu’André Choulika accueille les prêches
transhumanistes des «technoprophètes» de la Silicon Valley.
Lesquels nous annoncent, on cite en vrac, la fin du cancer dans
dix ans (Christopher Bishop, Microsoft Research), l’éradication
de toutes les maladies d’ici à 2099 (Mark Zuckerberg), une espérance de vie de 1000 ans (Aubrey de Grey), la colonisation de
l’espace (Elon Musk)… Sans parler de la fusion «homme-machine» et du cerveau dupliqué sur disquette. «Ils m’éclatent. Ils
sont super marrants. J’ai l’impression de vivre dans la Caste des
Méta-Barons de Jodorowsky. Ces mecs ont une intelligence et une
créativité complètement débridées… Donc ils passent pour des
tarés. Mais ils ne sont pas fous, il y a toujours eu des gens qui ont
transgressé. C’est ça qui projette l’homme dans le futur.»
En attendant l’arrivée de ces Sapiens 2.0 bardés d’implants
neuronaux, ce père de trois grands enfants, qui a présidé pendant cinq ans France Biotech, l’association française des entreprises de biotechnologies, est (sans surprise) fan d’Emmanuel Macron : «Pour des gens comme moi, ça donne envie de
se battre, c’est top!» Il voit les grèves sans énervement, comme
un passage obligé, mais peste contre les chercheurs fonctionnaires du CNRS. Côté hobbys, outre une grosse moto, il collectionne les tableaux modernes et ne raterait pas un hiver en
Suisse avec ses copains d’enfance du Liban avec qui il dévale
en freeride les pentes verticales. «J’adore les drops… Descendre, avec la neige au-dessus, sans savoir si on est dans une avalanche ou pas. Arriver en bas, le sang chargé d’adrénaline…»
L’enthousiasme, c’est dans ses gènes. •
Par FABRICE DROUZY
Photo ROBERTO FRANKENBERG
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