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Libération_-_19_04_2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BORIS ALLIN. HANS LUCAS
2,00 € Première édition. No 11475
JEUDI 19 AVRIL 2018
Affaire Ramadan
La défense du
théologien vacille
Il niait les faits en bloc, mais Tariq Ramadan semble
acculé par la masse d’éléments présentés par l’une des
femmes qui l’accusent de viols. L’un de ses principaux
lieutenants a pris contact avec les cercles proches du
prédicateur, préparant le terrain à un revirement de
situation. PAGES 16-17
www.liberation.fr
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
Aux Etats-Unis,
Yves Lacoste,
le «free speech» 88 ans d’aventures
réduit au silence ? géographiques
PAGES 22-24
PAGES 28-29
A Tel-Aviv, mercredi. PHOTO ODED BALILTY. AP
ISRAËL
AMER
ANNIVERSAIRE
Alors que l’Etat hébreu célèbre
ses 70 ans, la montée du nationalisme
et de l’extrémisme religieux fragilise
son idéal démocratique.
PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Une grande réussite et tant d’occasions manquées… Soixantedix ans après sa fondation, l’Etat
d’Israël reste l’une des seules démocraties du Moyen-Orient.
Libertés publiques, liberté de
presse et d’opinion, Etat de
droit, élections régulières : les
principaux critères des pays pluralistes et démocratiques sont
indiscutablement respectés.
Cette pérennité acquise se double d’un succès économique remarquable dans un pays largement dénué de ressources
naturelles, avec un taux de chômage historiquement bas. Et
pourtant, l’évolution politique
du pays depuis une ou deux décennies laisse un sentiment de
malaise. Israël est une promesse. Une nation neuve venue
d’un lointain passé, un refuge
pour les juifs du monde entier
Libération Jeudi 19 Avril 2018
ÉDITORIAL
Par LAURENT JOFFRIN
Promesse
persécutés, réprouvés, survivants de la Shoah, toujours attaqués ou pourchassés dans tant
de pays, un idéal sioniste égalitaire et démocratique porté avec
une insigne énergie par
Ben Gourion et ses camarades.
Mais aussi une guerre sans fin,
dont les soubresauts ensanglantent toujours la région et laisse
les Palestiniens sans patrie et
sans avenir. Un peuple qui en
opprime un autre ne saurait être
libre, disait Marx. Depuis l’assassinat d’Itzhak Rabin, la domination du Likoud, qui devient
de plus en plus l’héritier agressif
de Jabotinsky, l’adversaire nationaliste et identitaire de David
Ben Gourion, mine cette liberté
que les institutions israéliennes
maintiennent malgré tout. Une
majorité d’Israéliens ne veut pas
ou ne veut plus voir que la paix
est leur meilleure sécurité.
Pourtant, les traités signés avec
l’Egypte et la Jordanie ont délivré le pays de la principale menace et assuré son existence en
dépit d’un environnement hostile. Même si elle paraît lointaine, invraisemblable, presque
impossible, la paix par le partage des terres avec les Palestiniens reste la seule issue acceptable, le seul moyen de tenir
la promesse de 1948. •
ISRAËL
La démocratie
étiolée
ANALYSE
Pour les 70 ans de l’Etat hébreu, le gouvernement
vante la «start-up nation» et ses succès
technologiques, comme pour mieux effacer
l’exigence civique du récit national.
Par
GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
«O
ui, il y a de quoi être
fier.» C’est avec ce drôle
de slogan qu’Israël a
choisi de fêter ses 70 ans (lire
page 4). Les historiens noteront toutefois une évolution positive, en
comparaison au fameux «nous préférons vos condamnations à vos condoléances», credo de Golda Meir (au
pouvoir entre 1969 et 1974). Mais
c’est ainsi: Israël est toujours sur la
défensive. L’actualité brûlante, à
Gaza notamment, n’a pas dissipé ces
impressions, alors que le Premier
ministre, Benyamin Nétanyahou, se
contenterait bien de dérouler des
discours sur «la nation de l’innovation», thème de ce millésime. Celle
qui a donné au monde les meilleures applis GPS et les tomates cerises.
C’est pour cela que Nétanyahou
court les forums économiques: réangler le récit national comme la
success story d’une start-up est plus
facile à vendre qu’un projet politique ou messianique.
Dans les conférences sionistes, on
compare volontiers Theodor Herzl,
(l’initiateur, au XIXe siècle, de l’idée
d’un «foyer national juif en Palestine») à Steve Jobs. Présenter Israël
comme un triomphe économique et
technologique a un avantage: c’est
une vérité indéniable. Au bord de la
faillite dans les années 80, l’Etat hébreu affiche désormais une croissance insolente de 4% par an, un niveau de vie comparable à la France
–malgré d’importantes inégalités
sociales – et un taux de chômage
historiquement bas, tombé à 3,7%
en janvier. Son savoir-faire en toutes
choses cyber se revend à coups de
milliards dans la Silicon Valley. La
dette a fondu, et l’idée d’Etat-providence avec. La découverte récente
de réserves gazières en Méditerranée lui ouvre des horizons inespérés. Israël a réussi à immuniser son
économie au conflit et à se muer en
destination touristique (3,5 millions
de visiteurs en 2017, autre record).
Enfin, le commerce florissant avec
l’Inde et l’Afrique, ainsi qu’un rapprochement avec les puissances
sunnites contre l’Iran, ont consolidé
une normalisation diplomatique
sotto voce, démontrée par les réactions finalement pondérées à la reconnaissance de Jérusalem comme
capitale par Trump en décembre.
Pas moins de 158 pays entretiennent
aujourd’hui des relations avec Israël. Là encore, un record.
RELIGIEUX ET
ULTRANATIONALISTES
Dans ces conditions, parler de «la
seule démocratie du Moyen-Orient»
semble être passé de mode. Détournée par les antisionistes, la formule
a perdu de son lustre. Mais elle est
aussi interrogée de plus en plus
ouvertement par les Israéliens euxmêmes, après presque une décennie d’ère Nétanyahou, marquée par
l’alliance des religieux et des ultranationalistes. En 2017, le pays se
classait trentième du Democracy
Index de l’Economist Intelligence
Unit. Au même niveau que l’Estonie, devant la Belgique et pas très
loin de la France. A y regarder de
plus près, cette place résulte de très
hauts scores en termes de participation électorale, fonctionnement
des institutions et liberté de la
presse, et de notes désastreuses en
termes de droits civiques, notamment au regard des discriminations
contre la minorité arabe et les Palestiniens des Territoires occupés.
Pour l’occasion, les observateurs
ont étrenné le terme «démocratie illibérale à haute efficience».
Sans volonté politique de sortir du
marasme post-Oslo et d’un statu
quo avantageux à Suite page 4
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
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u 3
À PARIS, UN COLLOQUE
POUR LA PAIX
En France aussi, le camp de la paix se
mobilise. JCall, le réseau juif européen
pour Israël et pour la paix, organise un
colloque le 28 avril à la mairie
du IVe arrondissement de Paris sur le
thème : «Israël, la démocratie menacée ?»
«Un vent mauvais souffle sur Israël qui
met en danger les fondements même de
cette démocratie», annoncent les
organisateurs.
france n’appartient à aucune partie»,
martèlent-ils. Israéliens et Palestiniens racontent au micro la mort d’un proche tué dans un
attentat ou par un soldat. L’écrivain David
Grossman, dont le fils est mort en 2006 pendant la deuxième guerre du Liban, a accepté
pour la première fois de s’y exprimer (1).
Mais l’organisation de la soirée fut un sacerdoce. Il a fallu trouver un lieu en urgence, car
après une longue négociation et une signature avec un stade près de Tel-Aviv, on leur a
soudainement annoncé qu’elle ne pourra pas
s’y tenir. «Trop politique», leur chuchote-t-on.
Ce sera donc un parc, avec un coût triplé pour
la mise en place de l’événement en extérieur.
Puis vient la sueur froide de ne pas réunir
les 140000 euros nécessaires. Une campagne
de financement participatif est lancée, qui
réunit au-delà de la somme escomptée. Impossible alors de trouver un assureur. «On
nous l’a dit très clairement, nous vous assurons
si vous n’invitez pas de Palestiniens», raconte
l’un des organisateurs. Alors quand Yuval
Roth prend la parole à la tribune, ça n’est pas
seulement pour un discours de deuil, celui de
son frère, kidnappé et assassiné à Gaza. C’est
un appel à l’action, et le constat qu’elle est de
plus en plus difficile. Comme en décembre,
lorsqu’une rencontre du Cercle avec des lycéens a été annulée à la demande du ministère de l’Education. La proviseure du lycée les
a fait sortir pour s’excuser : «Je ne suis qu’un
rouage de la machine». Yuval lance à la foule
«Ne soyez pas qu’un rouage !»
BLOQUÉE AU CHECK-POINT
Dans l’assemblée, Aïsha Alkhateeb. Les larmes coulent sur son visage encadré d’un voile
beige. Aïsha a perdu son frère, blessé mortellement par un sniper israélien. Elle fréquente
le Cercle «pour soulager la douleur, pour parLe 26 avril 2012, à Tel-Aviv. PHOTO ARIEL SCHALIT. AP
tager des mots», dit-elle. «Les amis ne comprennent pas toujours que je fréquente des Israéliens.» Il lui a fallu cinq heures pour venir
depuis Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, à 65 kilomètres de là. Elle est restée bloquée trois heures au check-point. Aïsha balaie
ces détails: elle est contente d’être ici, elle ne
pensait même pas en obtenir l’autoriLIBAN
sation. Le ministre de la Défense,
Avigdor Lieberman, s’était faGOLAN
rouchement opposé à la veSYRIE
nue de Palestiniens pour
CISJORDANIE
Shadow», rappeur tatoué plus réputé pour la droite fasse sa loi», dit
cette soirée, bloquant la déTel-Aviv
Jérusalem
son racisme que pour la virtuosité de son flow. Yaniv. Mali a hésité à
livrance de laissez-passer.
GAZA
Les déchaînés du Beitar, club de foot de Jéru- l’accompagner. «Pas as«C’est une démonstration
salem, qui crient «Morts aux Arabes». Dans sez de choses ici», murde mauvais goût», a-t-il afISRAËL
JORDANIE
un carré de pelouse encadré par la police, ils mure-t-elle en montant
firmé. La Cour suprême,
ÉGYPTE
allument des bougies pour leur propre céré- la main droite vers son
saisie, a décrit cette décision
monie. Une femme en pleurs raconte la mort cœur. Toutes les chaises
comme «dénuée de toute senside son fils. «Comment peuvent-ils faire ça, sont prises, ils se tassent par
bilité» et ignorant «les senti50 km
sanglote-t-elle, inviter des terroristes en ce soir terre. Les organisateurs, le Cercle
ments d’une partie du public israéde mémoire?» Un autre hurle : «Pour les com- des parents endeuillés, et l’association
lien, qui s’identifie à son contenu et ses
mémorations de la Shoah, ils vont nous rame- Combattants pour la paix, annoncent près de objectifs». Elle a délivré 90 permis à des résiner des nazis.»
7 000 participants, contre 4 000 en 2017.
dents de Cisjordanie pour la soirée. Un partiEn Israël, le Jour du souvenir est dédié aux sol- cipant s’exclame en riant: «Il faut remercier
CÉRÉMONIE ALTERNATIVE
dats tombés au combat et aux victimes du ter- Lieberman, s’il y a autant de monde ce soir,
A quelques dizaines de mètres, Yaniv et Mali rorisme. Quand eux ont décidé il y a treize ans c’est grâce à lui. Je vais lui envoyer des fleurs!»
pressent le pas, inquiets des projectiles et des de commémorer tous les morts dans une céréMARIE SEMELIN
crachats, vers l’autre rassemblement, celui monie alternative, ils n’étaient qu’une cinCorrespondance à Tel-Aviv
aux côtés de Palestiniens. «J’en ai marre que quantaine. «Il faut reconnaître que la souf- (1) Discours publié ce jeudi soir sur Libération.fr
Malgré les pressions du
gouvernement et les attaques
de la droite, un rassemblement
entre des membres des deux
communautés a pu être
organisé mardi à Tel-Aviv pour
la Journée du souvenir.
«T
raîtres, traîtres !» Yoav s’égosille
avec une centaine d’autres près du
mégaphone. Il porte le drapeau israélien en cape. A ses pieds un autre étendard, celui des Palestiniens, brûle. Ce mardi
soir, la crème de l’extrême droite israélienne
est à Tel-Aviv. Le rabbin Marzel, extrémiste
de la colonie de Hébron, forteresse juive en
Cisjordanie. Yoav Eliassi, nom de scène «The
Mé M
dit er
err
an
ée
Entre Palestiniens et Israéliens,
le deuil en partage
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4 u
ÉVÉNEMENT
court terme
pour Israël, le mot «apartheid» n’est
plus seulement un épouvantail.
Certains, à l’instar de Gideon Levy,
Cassandre de la gauche, estime qu’il
s’agit d’une réalité. D’autres, au sein
du Likoud et du parti nationalistereligieux Le Foyer juif, l’envisagent
explicitement, décrivant un «Grand
Israël» de la Méditerranée au Jourdain, où les Palestiniens pourraient
vivre et travailler, mais pas voter.
Soit le maximalisme territorial de
Vladimir Jabotinsky, l’ennemi juré
du père de la nation, David
Ben Gourion, sans l’attachement à
la démocratie. Un discours que l’on
retrouve chez les nouveaux électeurs, note Tamar Hermann, de l’Israel Democracy Institute, qui dépeint une jeunesse «patriotique,
très marquée à droite, moins sensible aux valeurs humanistes originelles du sionisme et à l’idée de partage». Conséquence : «L’illusion
d’un pendule alternant entre gauche
et droite a disparu pour longtemps»,
estime la politologue.
Suite de la page 2
Libération Jeudi 19 Avril 2018
Ex-membre du Conseil de sécurité
nationale, Shany Mor a listé une série de menaces internes à Israël, des
«groupuscules fascistes» à une «certaine extrême gauche, capable de
s’allier à nos ennemis les plus antisémites». Mais, pour lui, aucune tendance radicale ne pose de danger.
Sauf une: les colons, toujours plus
nombreux (ils sont 400000 en Cisjordanie). Justement parce qu’ils ne
représentent plus une marginalité.
«Les Israéliens voient désormais les
colons comme une version légèrement plus extrême d’eux-mêmes. Inquiétant, car cela touche au cœur de
la résolution du conflit.»
LA GAUCHE ET LA
SOCIÉTÉ MARGINALISÉES
L’Etat hébreu est ainsi «assiégé du
dehors et du dedans, selon la sociologue israélienne Eva Illouz. Du dehors par des ennemis réels et variés
À 70 ANS, UN PAYS SUR LES DENTS
Jeudi, Israël fête les 70 ans de sa déclaration d’indépendance,
suivant le calendrier hébraïque. Le 14 mai 1948 correspond au
cinquième jour du mois de Iyar, qui, selon les années, tombe en
avril ou mai (subtilité qui a échappé à l’administration américaine,
qui déménagera son ambassade à Jérusalem le 14 mai). Le Jour de
l’indépendance est précédé de Yom Hazikaron, dédié aux soldats
tués et aux victimes du terrorisme (lire page 3). En principe
apolitique, la cérémonie d’ouverture, où douze Israéliens «ayant
apporté une contribution exceptionnelle à la nation» allument
chacun une torche, n’a pas échappé à la polémique : Nétanyahou a
fait le forcing pour en être. Ces festivités se déroulent dans un
contexte tendu, à la veille d’un vendredi de manifestations à Gaza,
et après les frappes israéliennes en Syrie.
(Iran, Hamas, Hezbollah) et du dedans par des extrémistes messianiques et cyniques. Israël n’est pas encore un régime autocratique, mais
un régime qui vise à consolider la suprématie de la majorité juive par la
politique territoriale, militaire, et légale.» En réalité, «Israël n’est jamais
entré parfaitement dans le modèle
des démocraties libérales occidentales: nous n’avons pas de Constitution
et notre culture politique est trop récente», pondère Tamar Hermann.
«La question est de savoir si nous
progressons ou régressons. La réponse dépend du bord politique d’où
on se place», poursuit-elle. Las, le
spectre politique se réduit à peau de
chagrin. Le «bibisme», mixte de
syndrome de Massada (forteresse
antique en Israël) inversé (les ennemis sont autant à l’intérieur), d’un
fond de messianisme et d’individualisme néolibéral n’a cessé de
marginaliser la gauche, les médias,
la société civile, voire la Cour suprême. Tous désignés comme des
traîtres, des fabricants de «fake
news» ou des alliés d’une «cinquième colonne» constituée par la
population arabe. «Ce qui a changé
en dix ans, c’est que la droite ne souhaite pas seulement conserver le
pouvoir, elle veut l’hégémonie culturelle», analyse Denis Charbit, auteur
d’Israël et ses paradoxes (Le Cavalier
bleu, 2015). Ce dernier y voit un alignement sur la montée des populismes, de Trump à Poutine en passant
par Orbán. «L’alignement classique
d’Israël avec l’Europe “éclairée” est
en train d’être liquidé», renchérit
Eva Illouz.
«Nétanyahou va dépasser Ben Gourion, et pas qu’en termes de longévité, assure Daniel Ben Simon, exdéputé travailliste. Le premier a
fondé l’Etat, le second a créé un caractère israélien, où les valeurs se
sont inversées.» En janvier, la ministre de la Justice, Ayelet Shaked, a
exposé son projet de «loi de la nation». Son but: «Maintenir la majorité juive, même au prix de la violation des droits civiques.» La phrase
n’a pas fait scandale. •
la barbe noire», comme le décrit Karel. Persuadé que l’antisémitisme disparaîtrait si les
juifs avaient enfin un pays, cet intellectuel
austro-hongrois n’a eu de cesse de se battre
pour la création d’un Etat juif. Quand il présente son projet sioniste en 1897, tous les rabbins s’y opposent. Pour eux, Dieu seul peut décider du retour du peuple juif sur la Terre
sainte. Dès le début, Herzl se montre convaincu de la nécessité de séparer la religion de
l’Etat. «On ne laissera pas les rabbins nous diriger», déclare-t-il. L’historien et ex-ambassadeur d’Israël en France Elie Barnavi résume
bien l’état d’esprit du mouvement sioniste des
débuts: «Le sionisme a représenté la volonté de
se libérer des entraves de la religion et de créer
un homme nouveau, une nouvelle société au
pays d’Israël.» Au vu de ce qu’est devenu l’Etat
hébreu, où le rôle des religieux est désormais
central, l’échec est flagrant.
Sédimentation. La relecture de l’histoire
David Ben Gourion dans le film de William Karel, Israël, une Terre deux fois promise. PHOTO ARTE FRANCE. ROCHE PRODUCTIONS
De rêve en tragédie, l’histoire
du pays racontée par ses plumes
Dix grands écrivains livrent
dans un documentaire leur
témoignage sur la perte des
valeurs pionnières d’Israël.
S
oixante-dix ans après sa naissance, Israël apparaît bien comme une incroyable réussite, au vu de ce qui a été accompli en quelques décennies, mais aussi un
terrible échec si l’on prend en compte les valeurs qui ont présidé à sa création. Le documentaire que William Karel a réalisé pour
Arte (diffusion le 24 avril), et dont Libération
propose la première partie sur son site à partir
de ce jeudi, montre bien ce paradoxe et les
sentiments mêlés que suscite ce pays né
d’une tragédie, la Shoah, et grandi au prix
d’une autre tragédie, l’écrasement des Palestiniens. Ce n’est pas un hasard si le documentaire de Karel s’arrête en 1967, date de la
guerre des Six Jours qui constitue un tour-
nant dans l’histoire d’Israël puisqu’elle marque le début de l’occupation de Jérusalem-Est
et de la Cisjordanie.
Né de rien. Comme souvent, ce sont les écrivains qui en parlent le mieux, ou du moins le
plus librement. Dans un second documentaire
diffusé le 25 avril mais visible sur Liberation.fr
en exclusivité dès ce jeudi, William Karel a interviewé dix grands auteurs israéliens. Leurs
témoignages sont poignants. Tous soulignent
leur attachement éternel à ce pays né de rien,
qui est parvenu à rassembler des Juifs venus
de tous horizons. Tous soulignent aussi leur
désespoir de voir cet Etat sombrer dans la
peur et le rejet de l’autre pour finir par en perdre ses valeurs premières. «On ne peut pas garder une attitude démocratique quand on contrôle un autre peuple depuis cinquante ans»,
affirme ainsi David Grossman, qui a perdu un
fils dans la guerre contre le Liban en 2006. «Ce
qui se passe en ce moment est le résultat
de 1967. Les colons ont triomphé, ils ont réussi
à imposer leur politique, ce sera très difficile de
revenir en arrière», regrette Benny Barbash.
«Je ne peux pas penser à mon identité sans
penser aux Arabes qui vivent ici. Ils font partie
de mon identité, notamment depuis 1967», note
Avraham Yehoshua. «La réalité est toujours
moins belle que le rêve. Si on réalise son rêve,
on est toujours un peu déçu. Israël, c’est un rêve
qui s’est réalisé», remarque, fataliste, Amos Oz.
Ce rêve, un homme l’a porté dès la fin
du XIXe siècle: Theodor Herzl, «messie laïc à
LIBÉ.FR
A voir dès ce jeudi sur notre site,
les docs de William Karel diffusés
les 24 et 25 mai sur Arte : Histoires
d’Israël (paroles d’écrivains) et Une
terre deux fois promise (partie 1).
permet cependant de comprendre la part de
responsabilité des puissances occidentales et
arabes, et de certains leaders palestiniens
dans la sédimentation du conflit israélo-palestinien. Quand les Britanniques prennent possession de la Palestine dans la foulée des accords Sykes-Picot en 1916, ils se livrent à un
recensement et dénombrent 70000 Juifs et
700000 Arabes. «Les Britanniques créent alors
une catégorie “juifs” et une catégorie “arabes”.
Dans leur esprit, il s’agissait de les pousser à se
battre les uns contre les autres afin de rester
éternellement les maîtres du jeu», résume Elias
Sanbar, ambassadeur de la Palestine auprès
de l’Unesco. Quant à l’alliance du grand mufti
de Jérusalem avec l’Allemagne nazie, elle a été
dévastatrice. «Nous avons payé longtemps le
prix de cette alliance», confesse Sanbar.
Après la Seconde Guerre mondiale, les Juifs
rescapés voient dans la création d’Israël le seul
moyen de se protéger de la barbarie, dont ils
sentent qu’elle peut frapper à nouveau. L’ONU
décide alors de partager la Palestine entre
Juifs et Arabes, mais ces derniers refusent. «Le
refus arabe a été une erreur», notent la journaliste de Haaretz Amira Hass et l’intellectuel
palestinien Sari Nusseibeh. «Les Palestiniens
ne comprenaient pas pourquoi ils céderaient
une partie de leurs terres natales», tempère
Sanbar. David Ben Gourion, premier dirigeant
d’Israël, voit bien le danger de l’entreprise.
«Aujourd’hui le peuple danse, demain le sang
va couler», confie-t-il en 1948 à Shimon Peres.
ALEXANDRA SCHWARTZBROD
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
u 5
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ÉDITOS/
En reniant la ZAD, Macron se renie lui-même
Par LUC
PEILLON
Chef adjoint du
service France
@l_peillon
Et si la ZAD n’était qu’un grand malentendu? Et si les zadistes n’étaient autres
que les enfants illégitimes de Macron,
que ce dernier se refuse, contre toute
évidence, à reconnaître ? Et si ce petit
village gaulois niché dans le bocage nantais représentait finalement tout ce que
le chef de l’Etat devrait aujourd’hui protéger, voire encourager, au risque d’apparaître, en cas de refus, comme un des
plus grands bonimenteurs politiques de
ces dernières années?
Car à y regarder de près, la démarche de
ses occupants coche quasiment toutes
les cases de ce que le président de la République défend depuis toujours. Sur
ces 1 600 hectares de terre anciennement promis à la construction d’un aéroport, les quelque 200 personnes qui y
habitent ont développé un véritable
monde parallèle, largement autogéré,
qui devrait séduire tous les tenants du
nouveau monde. Ces jeunes prennent
leur avenir en main, loin du soutien – de
l’assistanat, disent les libéraux – de
l’Etat et de ses services publics. Ils montent leurs propres «entreprises» (agricole, artisanale…), font preuve d’innovation, travaillent pour beaucoup sans
compter leurs heures, assurant eux-mêmes leur subsistance, avec une énergie
et une inventivité qui feraient pâlir de
jalousie plus d’un startupper. Seule différence avec le discours officiel du Président: leur démarche s’inscrit dans un
cadre collectif et, bien sûr, dans le respect absolu de l’environnement.
Comment, dès lors, le chef de l’Etat
peut-il tourner le dos à ce qui ressemble
furieusement à d’énergiques auto-entrepreneurs –certes, communautaires–
sans se renier lui-même ? L’absence de
cadre légal ? Souvent l’innovation s’est
faite hors des formats classiques, avant
d’être régularisée. Et les zadistes sont
pour la plupart disposés à rentrer dans
les clous, pour peu qu’on garantisse le
caractère collectif de leur démarche.
L’acharnement de Macron à vouloir détruire l’univers de la ZAD est incompréhensible. Sauf à considérer, donc, que
son propos sur l’initiative et l’autonomie
n’était qu’un vain discours, un rhabillage
idéologique destiné à sauver un monde
terriblement daté. Macron et ses blindés
détruisant les maisons hétéroclites qui
peuplent la zone, écrasant les cultures
originales et durables du lieu, les expériences sociales qui cherchent à y naître,
ont en effet tous les atours de l’ancien
monde cherchant à étouffer ceux qui
tentent de s’en échapper.
Le candidat d’En marche avait pourtant
réussi à séduire toute une frange de
l’électorat, notamment parmi les jeunes, par son libéralisme non autoritaire,
plein de promesses de réussite pour
ceux qui essayent, de droit à l’erreur
pour ceux qui prennent des risques, de
bienveillance pour ceux qui expérimentent, en échange d’un assouplissement
des règles et des contraintes. Il s’est
mué depuis en valet d’un vieux monde
finissant, d’un modèle de développement qui court à sa perte, écrasant à
coups de blindés et de grenades un projet, certes imparfait, mais qui pourrait
nous enseigner beaucoup, pour peu
qu’on lui fiche la paix et sa chance, sur
les moyens de nous en sortir. En écrasant les zadistes (s’il y parvient), Macron gagnera à coup sûr les cœurs de la
vieille France réactionnaire, avide
d’autorité et de conformisme. Avec
aussi le risque de prendre 20 ans d’un
coup, et de se couper politiquement de
toute une partie de la population plutôt
à gauche qui, sans le vénérer, était prête
à lui laisser sa chance. Après avoir vanté
la disruption, Macron a basculé dans la
répression. Son tournant à lui de la rigueur. Et sans doute sa plus grande erreur. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
CUBA
Miguel Díaz-Canel
et Raúl Castro,
en mai 2016
à La Havane. PHOTO
PLANET PIX. ZUMA-REA
Libération Jeudi 19 Avril 2018
Castro part,
un fidèle reste
PROFIL
Raúl Castro cède ce jeudi le fauteuil de président,
tournant ainsi la page d’une histoire politique vieille
de plus d’un demi-siècle. Son successeur désigné, Miguel
Díaz-Canel, suscite peu d’espoirs parmi la population.
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Par
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
avec ÉRIC LANDAL (à Cuba)
C
e jeudi, Cuba tourne une page. La vie
des 12 millions d’habitants du pays ne
va pas en être bouleversée, ni les difficultés de leur quotidien soulagées. L’importance de l’événement est d’ordre symbolique:
pour la première fois depuis 1959, le chef de
l’Etat en exercice ne portera pas le nom de
Castro. Après Fidel, qui a gouverné jusqu’en 2006, puis son frère Raúl, aux commandes depuis douze ans, un «jeune» dirigeant va
accéder au pouvoir. C’est Miguel Díaz-Canel,
57 ans, qui sera désigné président du Conseil
d’Etat par l’Assemblée nationale élue en mars.
Une chambre monocolore puisque tous ses
membres appartiennent au Parti communiste
ou à ses organisations satellites (Union des
femmes, des étudiants, des paysans, syndicats).
thousiasme son frère aîné? Pas du tout. Raúl
reste à la tête du Parti communiste de Cuba,
le seul autorisé sur l’île, «force dirigeante supérieure de la société et de l’Etat» comme le proclame l’article 5 de la Constitution de la République. Le Parti est donc au-dessus de l’Etat.
La tâche qui attend l’homme aux cheveux
blancs est immense. L’un des derniers
dinosaures du communisme (avec la Corée
du Nord) est en état d’asphyxie économique
et, à défaut de contestation politique organisée, voit émerger une société civile qui aspire
à des réformes économiques de fond et à un
accès libre à Internet, encore très surveillé.
La population assiste avec indifférence à la
passation de pouvoir. A Remedios, ville
de 40000 habitants sur la côte nord, Ezequiel
commente : «Rien ne va vraiment changer.
L’échéance a été annoncée, préparée.» Pour cet
ouvrier du bâtiment de 39 ans, «Raúl Castro
se sait vieillissant et sa mort au pouvoir aurait
fait courir au pays un risque de destabilisation.
Là, les choses ont été anticipées pour que le
calme et la sérénité perdurent.» A Cárdenas,
près des plages touristiques de Varadero,
Alfonso, serveur de 34 ans, donne son sentiment: «Le vrai changement, c’était le départ
«
DINOSAURES
Raúl Castro, 86 ans, sort-il pour autant de la
photo pour aller cultiver la moringa, plante
supposée miracle que promouvait avec en-
de Fidel Castro. Son frère a pris le relais, le charisme en moins, même s’il incarnait lui aussi
l’héritage de la révolution. Perdre Fidel était
un événement mondial. Adouber Díaz-Canel
est anecdotique.»
nouveau président ne pourra guère compter
sur l’appui du Venezuela, qui continue à livrer
un peu de pétrole à prix d’ami. Et l’illusion
d’une levée de l’embargo économique décrété
par Washington en 1962 s’est évanouie avec
l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.
CALE SÈCHE
Raúl Castro a un peu soulagé les finances puLe nouveau chef de l’Etat est cependant très bliques en autorisant quelques centaines de
apprécié à Villa Clara, sa région d’origine, où milliers de Cubains à exercer un petit métier
il a dirigé le Parti communiste local pendant en autoentrepreneuriat. Mais les grands proune décennie. On loue son pragmajets sont en cale sèche,
tisme, son énergie, son esprit
comme la zone de dévelopÉTATS-UNIS
(FLORIDE)
d’ouverture qui l’a fait défenpement spécial de Mariel,
Golfe du
dre un centre culturel alterà 45 kilomètres de La HaMexique
Cárdenas
natif, El Mejunje («la mixvane, censée devenir la
ture»), longtemps mal vu
plaque tournante du comLa Havane
par les autorités culturelles
merce maritime dans les
CUBA
avant d’être reconnu et offiCaraïbes. En cinq ans, les
Remedios
cialisé. Autre différence :
investisseurs étrangers se
Mer
Santiago
des Caraïbes
Díaz-Canel n’est pas milisont présentés au comptede Cuba
taire comme ses deux prédégouttes. Seul le tourisme atJAMAÏQUE
cesseurs. Mais ne pas avoir porté
tire les capitaux étrangers, et
100 km
l’uniforme vert olive est aussi un
encore, de nombreuses entreprises
handicap, tant l’armée est présente dans l’éco- reculent devant les conditions de travail imnomie, par le biais de corporations, posées par le régime à ses propres citoyens:
notamment dans le secteur du tourisme, un le salaire d’un diplômé ne dépasse guère
des rares qui rapportent de l’argent à Cuba. Le les 25 euros mensuels. •
«Miguel Díaz-Canel a été façonné
par les gouvernants actuels»
T
ed Henken est professeur associé au Baruch College
à New York. Il a notamment
publié Entrepreneurial Cuba: The
Changing Policy Landscape (1) coécrit avec l’économiste Archibald
Ritter. Il s’intéresse en outre à la
blogosphère et au développement
d’Internet sur l’île. Il est pour quelques mois professeur invité à l’Institut des hautes études d’Amérique
latine (Ihéal-Paris-III).
Raúl Castro quitte la présidence
mais reste à la tête du tout-puissant Parti communiste. Peut-on
encore parler de changement ?
Le PCC aspire à être tout puissant
mais il l’est de moins en moins.
Certes, le parti est l’institution
la plus puissante de Cuba, plus que
l’Assemblée nationale ou que la
société civile. Seuls les services
secrets (Seguridad del Estado),
et peut-être l’armée, ont autant
de pouvoir que le Parti. Par
conséquent, je ne pense pas que
Miguel Díaz-Canel puisse imposer
au parti un changement radical de
système.
Classez-vous le nouveau président parmi les «durs» du
régime ?
Díaz-Canel a été façonné par les
gouvernants actuels, et désigné
parce qu’ils pensent qu’il va sauvegarder la révolution dans sa ligne
traditionnelle. Mais il y a plusieurs
inconnues. Les exemples de dirigeants qui ne suivent pas les directives imposées sont nombreux. Le
dernier est le président équatorien
Lenín Moreno, qui a rapidement informés. Il fallait le faire, mais
pris ses distances avec son prédé- aussi tenter de décrypter les moucesseur Rafael Correa. Gorbatchev vements de la société. Ce n’est touétait dans le même cas, il a ouvert jours pas le cas, car les Etats-Unis
des brèches au lieu de préserver sont peu investis à Cuba. Il n’y a pas
l’orthodoxie du système soviétique. d’ambassadeur, seulement un
Mais dans un premier temps, le chargé d’affaires, et le personnel dinouveau président cubain ne plomatique se limite à une dizaine
pourra que donner des gages de de personnes.
continuité.
La société civile existe-t-elle ?
Sait-on qui va gouverner avec Elle a émergé il y a une quinzaine
lui ?
d’années et a une audience grandisTrès mal. La structure de pouvoir sante, même si elle ne touche pas
à Cuba est une boîte noire. Une par- les masses. Elle englobe la dissitie des tenants de la
dence politique mais
vieille garde s’en va
va bien au-delà, avec
avec Raúl Castro. C’est
les jeunes entreprele cas de Ramiro Valneurs du secteur
dés, 85 ans, ou de Vennon étatique, ou les
tura Machado, 87 ans.
animateurs des méVont-ils continuer à
dias numériques, pas
exercer leur influence,
toujours politisés et
comme l’a fait Fidel
critiques, mais indéCastro après avoir
INTERVIEW pendants et non filtrés
passé le témoin à son
par le gouvernement.
frère ? Nul ne le sait. Raúl Castro Quel est le poids de ces autoens’est débarrassé au fil du temps trepreneurs qui exercent de pede figures historiques orthodoxes. tits métiers en marge du secteur
Mais Díaz-Canel est loin d’avoir son public ?
poids. Par ailleurs, trouver des C’est en dix ans le seul secteur de
cadres jeunes semble poser pro- l’économie qui a connu une croisblème : c’est la raison probable sance et a créé de l’emploi. Mais son
du retard de deux mois dans la développement ne réglera pas les
passation de pouvoir, et non problèmes économiques de Cuba:
l’ouragan de septembre qui a été les autoentrepreneurs travaillent
invoqué.
individuellement, dans une persLa politique cubaine de l’admi- pective de survie. La société attend
nistration Trump rompt-elle de Díaz-Canel qu’il apporte à ce
avec celle d’Obama ?
secteur un ballon d’oxygène, en lui
Trump a tenu des propos agressifs ouvrant notamment l’accès à un
mais n’a pratiquement pas touché marché de gros. Il existe aussi quelaux changements décidés par ques PME non étatiques, qui ont
Obama. Il ne connaît rien à Cuba, et besoin de réformes pour exister: la
s’en remet aveuglément à Marco possibilité d’avoir une personnalité
Rubio, un Cubano-Américain lui- juridique, d’importer les matières
même très ignorant des réalités de premières, d’embaucher… Ces inil’île. Les Etats-Unis ont longtemps tiatives ont été longuement discujugé qu’il suffisait de dialoguer avec tées par le régime ces dernières antrois dissidents internes pour être nées mais sans résultat tangible.
DR
Le chercheur américain
Ted Henken ne croit pas
que la prise de fonctions
du cacique cubain soit
synonyme d’évolution
sociétale imminente.
Les tenants de l’orthodoxie craignent que l’introduction d’inégalités dans la société ne signifie la fin
de la révolution socialiste.
Ces inégalités sont pourtant très
visibles.
Bien sûr, on voit dans la rue des
différences de statut social, de
consommation, de mode de vie.
C’est tout le défi qui se pose à la
nouvelle équipe, mais aussi à toute
la société. Les Cubains veulent une
société plus ouverte mais ils savent
le risque que cela implique pour
leurs acquis : le droit au logement
et l’éducation et la santé gratuites.
Et le sentiment de sécurité et de faible délinquance, inexistant dans les
autres pays de la région.
Qui peut financer le développement économique ?
Cuba vit dans une situation paradoxale : presque tous les flux d’argent proviennent de l’étranger. Les
microentreprises se montent avec
l’argent d’un parent ou d’un ami
expatrié. Les revenus de l’Etat ne
viennent plus du sucre mais des
remesas [envois d’argent de la diaspora] et de l’envoi de professionnels
de santé à l’étranger.
Peut-on attendre des évolutions
politiques(fin du parti unique,
liberté de la presse) ?
Les dirigeants n’ont envoyé aucun
signal dans ce sens. Et les introduire dans un système qui resterait
une «révolution socialiste» est très
complexe. C’est le travail du
gouvernement et de tous les Cubains. Mais la société civile ne
compte aucun groupe organisé ni
aucun porte-drapeau reconnu et
perçu comme légitime. On est loin
de la Pologne ou la Tchécoslovaquie des années 80.
Recueilli par F.-X.G.
(1) First Forum Press, 2014. Traduction
en Espagnol à paraître (Hypermedia).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Jeudi 19 Avril 2018
LIBÉ.FR
Les universités roumaines
vers la grève générale ?
Pour la première fois depuis la chute du communisme, étudiants et enseignants roumains sont unis et menacent de grève générale. Dans leur ligne de mire, la décision de
Valentin Popa, ministre de l’Education (photo), de couper des
bourses pour les étudiants de licence, master et doctorat. Depuis
l’annonce de ces coupes, le 28 mars, la colère monte chez les étudiants menacés par la précarisation. PHOTO AFP
saire pour être nommé SG,
aucun appel à candidatures
pour le poste de SG afin d’éviter la concurrence. La résolution du Parlement se lit
d’ailleurs comme un long
acte d’accusation listant toutes les irrégularités ou les
mauvaises pratiques qui ont
émaillé la nomination de Selmayr. Le Parlement met
aussi en cause la faillite du
politique dans cette affaire.
La résolution s’étonne que
«pas un seul commissaire»,
tous d’anciens Premiers ministres ou ministres, «ne semble avoir mis en doute cette
nomination surprise ni avoir
demandé le report de la décision de nomination».
Farce. Pourtant, le Parle-
Jean-Claude Juncker et Martin Selmayr, durant un sommet européen à Bruxelles, le 22 mars. PHOTO EMMANUEL DUNAND. AFP
Juncker et Selmayr, miraculés à
Strasbourg et «morts-vivants» à Bruxelles
Les eurodéputés
ont condamné
mercredi la
nomination
express de l’ex-chef
de cabinet
du président de la
Commission mais
n’ont pas demandé
sa démission afin
d’éviter toute crise
politique.
Par
JEAN QUATREMER
Envoyé spécial à Strasbourg
P
our le Parlement européen, la nomination de
l’Allemand Martin Selmayr comme secrétaire général de la Commission est un
«coup de force à la limite de la
légalité, voire au-delà», ce qui
rend nécessaire de «procéder
à une nouvelle évaluation de
[sa] procédure de nomination». La réponse de la Commission européenne ne s’est
pas fait attendre. Quelques
minutes après le vote à une
écrasante majorité de cette
résolution particulièrement
dure «sur la politique d’intégrité de la Commission, en
particulier la nomination du
secrétaire général de la Commission européenne», l’Allemand Günther Oettinger (CDU), le commissaire
chargé de la Fonction publique, a envoyé sèchement paître les eurodéputés. Dans un
communiqué, il proclame
que la «nomination du nouveau secrétaire général de la
Commission ne peut être révoquée et elle ne le sera pas»
puisque «la Commission a
respecté tant l’esprit que la lettre de toutes les règles»… Pour
mieux se faire comprendre, il
n’hésite pas à accuser les
eurodéputés de ne pas avoir
examiné «les choses de manière sereine, objective et lucide». Un communiqué dans
lequel on reconnaît la patte
de Selmayr, qui montre ainsi
qu’il n’a aucune intention de
céder le moindre pouce de
terrain aux parlementaires.
cher «la réputation» de
l’Union. Elle va même jusqu’à
demander que la Commission reconnaisse publiquement que le «Selmayrgate» a
«été préjudiciable à sa réputation».
De fait, le Parlement confirme toutes les étapes du
«Réputation». Cette «arro- coup d’Etat, révélé par Libégance», dénoncée par Dennis ration, qu’a mené le préside Jong (gauche radicale dent de la Commission, Jeannéerlandaise), est d’autant Claude Juncker, au profit de
plus lunaire que c’est la pre- Selmayr. Des étapes qui sont
mière fois dans
autant de violal’histoire comL'HISTOIRE tions du statut
munautaire que
de la fonction
DU JOUR
la nomination
publique eurod’un fonctionnaire est ainsi péenne, un texte voté par le
mise en cause par le Parle- Parlement et les Etats.
ment, la seule instance euro- Rappelons les faits : le 21 fépéenne élue au suffrage uni- vrier, Juncker décide de proversel. Comme le note la mouvoir Martin Selmayr, qui
résolution, cette nomination était jusque-là son chef de caa réussi l’exploit de «susciter binet, au poste de secrétaire
l’irritation et la désapproba- général, la tour de contrôle
tion de vastes pans de l’opi- de la Commission. Simple
nion publique» jusqu’à enta- conseiller principal, sa fonc-
tion dans l’administration, il
s’est d’abord porté candidat
à un poste de secrétaire général adjoint (SGA), qu’il a fait
opportunément libérer fin
janvier en promouvant sa titulaire. Une procédure taillée
sur mesure pour lui : seul
autre concurrent, sa cheffe
adjointe de cabinet, Clara
Martinez, qui retire sa candidature dès l’appel d’offres
clos… Le 21 février, il est donc
nommé SGA.
Puis Juncker annonce que le
secrétaire général sortant, le
Néerlandais Alexander Italianer, prend sa retraite
(à 61 ans), après trois ans seulement à son poste. Dans le
même mouvement, il
nomme Selmayr à sa place,
sans qu’aucun des 27 commissaires ne proteste. Deux
promotions en une minute,
une procédure de recrutement bidonnée, le passage
par l’étape SGA étant néces-
ment n’a pas osé aller jusqu’au bout de son analyse et
demander la démission de
Selmayr. Pour la députée Ingeborg Grässle (CDU), la présidente de la commission du
Contrôle budgétaire, «le Parlement ne peut juridiquement
pas le faire». Mais l’affaire
était politique : comme organe de contrôle de l’exécutif, il pouvait mettre en cause
Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, en
exigeant de lui qu’il mette fin
à cette farce. Mais celui-ci a
mis sa démission dans la balance : «S’il part, je pars», at-il lancé en substance aux
chefs de gouvernement conservateurs à la mi-mars. Ce
qui a fait hésiter non pas les
conservateurs du PPE, qui
ont protégé sans état d’âme le
président de la Commission,
leur tête de liste lors des élections européennes de 2014,
mais la très grande majorité
du groupe socialiste. A l’exception des Français, des
Néerlandais, des Belges et
des démocrates italiens, il a
eu peur d’une crise politique
en plein Brexit…
La quasi-totalité des autres
groupes (libéraux, verts, gauche radicale, eurosceptiques
de l’ECR, europhobes)
étaient prêts à aller à la crise,
mais leurs troupes coalisées
ne forment pas une majorité,
loin de là. Reste que Martin
Selmayr et Jean-Claude
Juncker sont politiquement
morts, comme en conviennent la plupart des députés.
«Des morts-vivants», lâche
même Philippe Lamberts, le
patron du groupe vert, une
expression reprise par la LR
Françoise Grossetête. •
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Nouvelle enzyme dévoreuse
de plastique : un espoir
pour la planète ?
En étudiant une bactérie, des scientifiques ont conçu
par hasard une enzyme très friande de plastique.
Une découverte à relativiser, selon Jean-François
Ghiglione, chercheur au CNRS, spécialiste en
écotoxicologie microbienne marine et directeur adjoint
à l’observatoire océanologique de Banyuls.
Irak Plus de 300 peines de mort
prononcées pour appartenance à Daech
Plus de 300 personnes, dont une centaine de femmes étrangères, ont été condamnées à mort en Irak et autant d’autres à
la prison à perpétuité pour appartenance à l’Etat islamique,
a appris l’AFP de source judiciaire. Depuis janvier à Bagdad,
103 ressortissantes étrangères ont été condamnées à mort,
185 à la prison à vie, 15 à trois ans de prison et une à un an de
prison. La plupart des condamnées sont Turques ou originaires des anciennes républiques de l’Union soviétique. Une Allemande a également été condamnée à la peine capitale, tandis
qu’une Française a été condamnée mardi à la perpétuité.
Turquie Erdogan annonce des élections
anticipées le 24 juin
Le président turc Recep Tayyip Erdogan a annoncé mercredi
la tenue d’élections présidentielle et législatives anticipées
un an et demi avant la date prévue initialement. «Nous avons
décidé de tenir ces élections le dimanche 24 juin 2018», a déclaré Erdogan, au pouvoir depuis 2003, lors d’un point presse
dans la capitale, Ankara, après s’être entretenu avec le chef
du parti ultranationaliste MHP, Devlet Bahçeli, qui avait appelé mardi à des élections anticipées. Ces développements
ont pris de court nombre d’observateurs, alors que les dirigeants turcs ont plusieurs fois démenti ces dernières semaines
les «rumeurs» d’élections anticipées.
Affaire Skripal Le Royaume-Uni
dénonce le comportement de la Russie
Le Royaume-Uni s’est élevé contre le comportement «irresponsable» de la Russie qui «menace la sécurité mondiale», lors
d’une réunion hautement confidentielle au siège de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques à La Haye pour
parler de l’affaire Skripal, cet ex-espion russe empoisonné en
Angleterre avec sa fille. Par ailleurs, le régulateur britannique
des médias a annoncé lancer plusieurs enquêtes sur «l’impartialité» de la chaîne russe RT News, s’agissant du traitement
par ce média de cette affaire.
Etats-Unis-Corée du Nord: rencontre en
secret avant la rencontre au sommet
La rencontre n’avait rien
d’officiel, elle n’en demeure
pas moins d’une importance
considérable. Mike Pompeo,
patron de la CIA et probable
futur secrétaire d’Etat de
Donald Trump, a effectué
durant le week-end de
Pâques une visite extraordinaire à Pyongyang pour rencontrer le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un. Mardi, le
président américain, qui
recevait le Premier ministre
japonais, Shinzo Abe, dans
sa résidence floridienne de
Mar-a-Lago, a confirmé
l’information sur Twitter :
«La rencontre s’est très bien
passée et ils ont noué une
bonne relation. Nous travaillons sur les détails du
sommet [où Trump et
Jong-un se rencontreraient,
ndlr]. La dénucléarisation
sera une chose importante
pour le monde, mais aussi
pour la Corée du Nord !»
Cette annonce est un nouveau signe accréditant la
rencontre très probable entre les dirigeants nord-coréen et américain. Jong-un
l’a annoncé la semaine dernière et Trump a évoqué la
possibilité d’un entretien fin
mai ou début juin. Selon le
Washington Post, qui a ré-
Mike Pompeo et Kim Jong-un. PHOTOS AP ET AFP
vélé l’information du déplacement de Pompeo en Corée
du Nord, la visite devait rester secrète. Elle a suivi de
peu l’annonce de la nomination de Pompeo au secrétariat d’Etat par Trump. Les
autorités nord-coréennes
n’ont pas confirmé.
On ne sait toujours pas où se
tiendra le sommet, ni si les
Coréens du Sud seront
présents aux discussions,
comme ils le souhaiteraient.
Le Président, Moon Jae-in,
qui a proposé d’accueillir ses
homologues au Sud, multiplie les démarches pour se
poser en médiateur entre
Pyongyang et Washington.
Dans le même temps – et
avant la réunion intercoréenne qui, elle, se tiendra
dans la zone démilitarisée
entre les deux Corées, le
27 avril –, Jae-in a appelé
Le «Projet Daphne» sur les traces
de la journaliste maltaise assassinée
Le 16 octobre, quelques minutes après que la journaliste
maltaise Daphne Caruana
Galizia, 54 ans, quitte le domicile familial, son fils entend une explosion. Rapidement, il comprend que sa
mère a été assassinée. Une
bombe a été posée sous sa
voiture. Clairement opposée
au Parti travailliste et au Premier ministre de Malte, sur
lesquels elle enquêtait régulièrement, elle n’était pas
pour autant tendre avec son
adversaire, le Parti nationaliste. Avant sa mort, la journaliste travaillait sur la corruption et le blanchiment
d’argent à La Valette, la capitale de Malte, ses sujets de
prédilection.
Depuis la mort de cette journaliste indépendante, la plus
célèbre et la plus controversée du pays, un consortium
de journalistes européens
s’est engagé à poursuivre ses
enquêtes. C’est le but du
«Projet Daphne» lancé par
Forbidden Stories, une plateforme à laquelle les journalistes qui se sentent menacés
peuvent adresser leurs travaux afin que leurs enquêtes
survivent. Un groupe de
45 journalistes issus de
18 médias a enquêté pendant
cinq mois sur la mort de Daphne Caruana Galizia et les
documents qu’elle avait laissés derrière elle. Le Monde,
France 2 (et Premières lignes,
la société de production de
Cash investigation) ainsi que
Radio France représentent
la France dans ce consortium. Toute la semaine, les
médias partenaires de Forbidden Stories vont dévoiler
le résultat de leur travail. Les
articles déjà publiés concernent les circonstances de la
mort de la journaliste. Son
mari et ses fils témoignent
des pressions qu’elle subissait peu de temps avant son
décès dans une vidéo publiée
par le Guardian.
Si trois hommes ont bien été
arrêtés par la police maltaise,
la famille de Daphne Caruana Galizia reste persuadée
qu’ils n’étaient que les exécutants, et non les têtes pensantes de l’opération. La liste des
personnes susceptibles de
vouloir sa mort est longue :
du Premier ministre maltais,
Joseph Muscat, au ministre
de l’Economie, Chris Cardona. Ce dernier est pointé
du doigt par les proches de la
journaliste. L’autre volet de
l’enquête de Forbidden
Stories s’intéressera à la corruption maltaise. Une impressionnante quantité de
fichiers, 680000, avait été récolté par Daphne Caruana
Galizia. D’après le Guardian,
«Projet Daphne» va exposer
«les dangers que la corruption
de la politique maltaise ainsi
que le blanchiment d’argent
présumé font peser pour la loi
et l’ordre en Europe».
INÈS EL KALADI
mardi à l’établissement définitif de la paix entre les deux
pays. Car depuis l’armistice
de juillet 1953, les deux Etats
sont restés techniquement
en guerre. «La dénucléarisation complète de la péninsule
coréenne est la tâche la plus
urgente qui nous attend et
une tâche que nous devons
accomplir pacifiquement», a
déclaré Moon Jae-in à propos de son prochain sommet
avec Kim Jong-un. Le dirigeant nord-coréen avait lui
aussi évoqué la piste d’une
dénucléarisation de la région. Après des mois de tension dans une péninsule au
bord de la guerre jusqu’à
l’automne dernier, le passage
de Pompeo en Corée du Nord
témoigne que Washington et
Pyongyang discutent d’une
manière inédite depuis près
de vingt ans.
En octobre 2000, l’administration Clinton avait créé la
surprise en dépêchant pour
la première fois une secrétaire d’Etat à Pyongyang.
Pendant près de six heures,
Madeleine Albright s’était
entretenue avec Kim Jong-il,
le père de Kim Jong-un, qui
dirigeait alors la Corée du
Nord. Deux ex-présidents
américains ont fait le voyage
au Nord. Bill Clinton
en 2009 et Jimmy Carter,
autre démocrate, en 1994,
alors que les Etats-Unis envisageaient de bombarder le
site nucléaire de Yongbyon
lors d’une sérieuse crise
entre les deux pays. Il y est
retourné en 2010 pour aller
chercher un prisonnier américain. L’année dernière,
il avait proposé ses services
à l’administration Trump,
qui l’a snobé. Washington
menaçait alors de frappes et
de sanctions le régime.
Depuis, dans un retournement de situation aussi inespéré qu’inattendu, Trump et
Kim ont décidé de se parler
lors d’une première rencontre historique qui appelle
des résultats tangibles audelà des symboles.
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Séoul
Disparition Barbara Bush,
femme et mère de présidents
Barbara Bush, femme de
l’ancien président américain George H. W. Bush et
mère de George W. Bush,
est morte à Houston
(Texas) mardi à 92 ans, a
annoncé le porte-parole
de son mari. Il avait fait savoir dès dimanche qu’elle
avait décidé d’arrêter son
traitement médical. Barbara Pierce est née en 1925
dans l’Etat de New York.
Elle a rencontré George H.
W. Bush à 16 ans avant de
l’épouser trois ans plus tard. Ensemble ils ont eu six enfants, dont George W. Bush, président des Etats-Unis entre
2001 et 2009, et Jeb Bush, gouverneur de Floride entre 1999
et 2007 et candidat malheureux aux primaires républicaines pour la Maison Blanche en 2016. Son mari a dirigé le
pays entre 1989 et 1993. Donald Trump a salué mardi la mémoire de Barbara Bush et a ordonné que les drapeaux américains soient mis en berne jusqu’au crépuscule du jour de
ses funérailles. PHOTO AFP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Libération Jeudi 19 Avril 2018
Nicolas Hulot, mercredi, à la
préfecture de LoireAtlantique, à Nantes.
NOTRE-DAME-DES-LANDES
«Hulot a changé
l’ambiance, pas
les choses»
En visite à Nantes mercredi pour une réunion
avec les opposants à l’ex-projet d’aéroport, le
ministre de la Transition écologique et solidaire
est venu marteler la position de fermeté du
gouvernement. Les procès de zadistes
se poursuivent au tribunal correctionnel.
RÉCIT
Par
GUILLAUME FROUIN
Correspondant à Nantes
Photo THÉOPHILE
TROSSAT
C’
était un peu la médiation
«de la dernière chance»,
comme l’avait rebaptisée
la presse locale. Nicolas Hulot a
présidé, ce mercredi à Nantes,
la «rencontre» organisée à la préfecture de la Loire-Atlantique entre les services de l’Etat et la délégation des opposants à l’ex-projet
d’aéroport.
La venue du ministre de la Transition écologique et solidaire – qui
n’avait jamais caché par le passé
son opposition au projet d’aéroport – avait fait naître une petite
lueur d’espoir chez les habitants de
la «zone à défendre» de Notre-Dame-des-Landes. Après une semaine
marquée par la destruction de 29
des 97 «lieux de vie» de la ZAD, tous
espéraient au moins qu’il repousse
la date butoir du 23 avril pour déposer les dossiers de projets agricoles
individuels. Las, ce sera peine perdue. «La présence de Nicolas Hulot
a changé l’ambiance, mais n’a pas
changé fondamentalement les choses», a réagi Marcel Thébault, membre de la délégation reçue en préfecture, à l’issue de la réunion. «Il
a soutenu la préfète dans ce qu’elle
disait, et il a repris les éléments
comme le formulaire de déclaration,
a ajouté cet agriculteur de NotreDame-des-Landes aux journalistes.
Il nous a dit son incompréhension de
la difficulté dans laquelle nous
étions aujourd’hui, alors que le projet d’aéroport a été arrêté.» Mais
Marcel Thébault, comme les autres
habitants, n’en dira pas plus.
«SPIRALE DE POSTURES»
Une assemblée générale des opposants à l’ex-projet d’aéroport était
programmée mercredi soir sur
la ZAD pour décider de l’opportunité de poursuivre les «discussions»
avec la préfecture. Nicolas Hulot,
lui, a fait part au terme de cette réunion de son «sentiment de tristesse
et de gâchis», qu’il espère «provisoire». «La genèse de ce combat, qui
dure depuis des années, c’était un
combat pour préserver les terres
agricoles, les zones humides et la
biodiversité, a rappelé l’ancien
présentateur d’Ushuaïa. Ce combat-là a été atteint… Donc il faut
peut-être s’interroger si, à un
moment ou un autre, il ne faut pas
cesser un combat qu’on pense avoir
gagné.»
Il a notamment rappelé que le formulaire qui était réclamé aux zadistes était un dossier «a minima», qui
pourrait être creusé par la suite. La
préfecture de la Loire-Atlantique
pourrait même organiser des «réunions techniques» pour mettre en
œuvre des structures collectives, at-il suggéré, pour répondre à une
demande des habitants de la zone
à défendre. Bref, c’est donc un «appel à la raison» qu’est venu lancer
Nicolas Hulot à Nantes. Et, pour
lui, la date butoir du 23 avril est une
«date importante». «Le gouvernement a fait preuve de courage: cela
a été une décision difficile et qui lui
est encore reprochée par d’autres au
quotidien, a insisté le ministre de la
Transition écologique et solidaire.
C’est maintenant à celles et ceux qui
veulent construire l’avenir de ce territoire de faire ce pas qu’on leur demande de faire.»
Nicolas Hulot a appelé les opposants à l’ex-projet d’aéroport à «ne
pas rentrer dans une spirale de postures, de confrontations et de violences. […] Maintenant que l’essentiel
a été acté, il faut aussi savoir reconnaître les gestes qui ont été faits, at-il répété. Le gouvernement est en
droit d’attendre un geste – et plus
qu’un geste, un retour à l’ordre, ne
serait-ce que pour la tranquillité des
habitants.»
Nicolas Hulot est allé jusqu’à témoigner de la «retenue» des forces
de l’ordre sur la ZAD, dans cette
opération «délicate» et «difficile».
«Je veux témoigner que les gendarmes n’ont pas été chercher le contact», a-t-il ajouté.
FESSES
Pendant ce temps, toujours à
Nantes, mais au tribunal correctionnel, la justice continue son travail. Mercredi, en comparution immédiate, un jeune venu de
Pleyber-Christ, dans le Finistère, a
écopé de huit mois de prison ferme
pour avoir jeté des pierres sur les
gendarmes. Une barre métallique
de 70cm et un couteau ont aussi été
retrouvés dans son sac. Le jeune
homme, âgé de 23 ans, était initialement venu sur la zone à défendre
de Notre-Dame-des-Landes pour
«partager des sentiments» et «discuter» avec ses habitants. Outre sa
condamnation pour «violences»,
il est reparti de Loire-Atlantique
avec une autre pour «outrages» :
il avait montré ses fesses aux
gendarmes. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 19 Avril 2018
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u 11
«[La visite
de Hulot] s’inscrit
dans une chorégraphie
gouvernementale
qui veut qu’on envoie
le ministre
concerné selon
la phase
du moment.»
Une source à l’Elysée
Fessenheim, avant 2029, EDF prévoit d’atteindre 50% de nucléaire entre 2040 et 2050. Face
à cela, le ministre est resté silencieux», déploraient le 12 avril la Fondation pour la nature
et l’homme (ex-Fondation Hulot), le WWF,
Greenpeace et le Réseau action climat. Soulignant que Hulot a déjà pointé l’inaction du
précédent gouvernement sur ce dossier, ces
ONG attendent «qu’il rappelle que c’est au gouvernement de définir la politique énergétique
de la France et non à un opérateur».
Sur le conflit à la SNCF et l’évacuation musclée de NDDL, après un long mutisme, Hulot
a fini par afficher son soutien à la tête de
l’exécutif. Dans une tribune au Journal du dimanche le 8 avril, celui qui a la tutelle sur le
ministère des Transports a mis en avant «le
devoir» gouvernemental de remettre la SNCF
«sur des rails soutenables». A Nantes, mercredi, il a suivi à la lettre la ligne fixée par le
chef de l’Etat et son Premier ministre, appelant les zadistes à saisir la «main tendue» par
l’exécutif, et à ne pas confondre «l’écologie
avec l’anarchie».
Thatchérien. «Le gouvernement a été clair.
Un ministre électron
libre mais bien dans
l’orbite de l’exécutif
Nicolas Hulot est sorti de son mutisme pour défendre
l’action du gouvernement dans la ZAD. Depuis un an, il
oscille entre suivisme et pas de côté sur certains dossiers.
L’
invité surprise. Personne n’avait anticipé la venue de Nicolas Hulot à Nantes, mercredi, pour présider la rencontre entre la préfète des Pays-de-la-Loire
et une délégation d’occupants de la ZAD de
Notre-Dame-des-Landes. Il est vrai que le
ministre de la Transition écologique s’est
montré plutôt discret ces dernières semaines. Il y a bien eu son coup de gueule, fin
mars, après le cri d’alarme des scientifiques
sur la chute «vertigineuse» des populations
d’oiseaux des campagnes françaises (un tiers
en quinze ans): «J’ai honte, avait lancé le ministre aux députés, avant d’être ovationné. Les
responsables, c’est nous. Je vais présenter un
plan sur la biodiversité, mais tout le monde
s’en fiche. Je veux un sursaut d’indignation.»
L’ex-animateur a aussi fait savoir son opposi-
tion au projet d’accord de libre-échange entre
l’UE et quatre pays d’Amérique latine, jugé
«pas climato-compatible» en l’état. Il a également commandé une étude sur la faisabilité
d’un déstockage des polluants toxiques de
Stocamine en Alsace, enfouis sous la plus
grande nappe phréatique d’Europe, une évaluation réclamée par les élus, associations et
syndicats.
Atome. Mais dans le même temps, Nicolas
Hulot a été critiqué pour avoir donné fin janvier son feu vert au grand contournement
ouest (GCO) de Strasbourg, un projet autoroutier très contesté. Les ONG s’inquiètent aussi
de la tournure que prend l’élaboration de la
deuxième programmation pluriannuelle de
l’énergie (PPE, qui doit mettre en musique les
objectifs de la loi de transition énergétique
de 2015 pour la période 2019-2023). Celle-ci
occulte la question du nucléaire, en repoussant l’échéance des 50% d’atome dans le mix
électrique à une date indéterminée, alors que
la loi prévoit celle de 2025. Et ne semble pas
planifier la fermeture de réacteurs pour parvenir à ces 50%. «Affirmant ne pas avoir l’intention de fermer de réacteur, hormis ceux de
Il n’y [aura] pas de projets de style Larzac»,
avait-il déjà soutenu la semaine passée sur
France Info. Se disant «très ouvert» à ce que
l’on favorise «l’émergence de projets vers une
agriculture pionnière et durable», tout en rappelant que des conditions ont été posées,
comme le «retour dans le droit commun». «Pas
de projet collectif. Mais des projets individuels
associés, coordonnés entre eux, peuvent devenir un projet de territoire», a-t-il résumé. Alors
que les zadistes, ou encore José Bové, réclament justement la possibilité de gérer collectivement ces terres, sachant que l’Etat pourrait
concéder un bail de longue durée à ceux qui
veulent les mettre en valeur, réunis dans une
société commune, comme pour le Larzac.
Sauf qu’Emmanuel Macron et Edouard Philippe semblent faire du sujet une question de
principe, presque idéologique, sur le mode du
«There is no alternative» thatchérien. Le premier a eu des mots très durs dimanche contre
les zadistes, dont il considère la colère «illégitime». Tandis qu’à Matignon, on assume carrément : «On ne veut pas de Christiania en
France», allusion au célèbre quartier autogéré
de Copenhague, une enclave libertaire installée en 1971. Dans ce contexte, et quelles que
soient ses convictions personnelles, il était
peu probable que la visite de Hulot à Nantes
marque un tournant. «Elle s’inscrit juste dans
une chorégraphie gouvernementale qui veut
qu’on envoie le ministre concerné selon la
phase du moment», dit-on à l’Elysée. «Il n’arrive avec rien de plus que la solution gouvernementale, à laquelle il a contribué, confirmait
mercredi le député LREM Matthieu Orphelin,
un proche. Ce n’est pas parce qu’il ne fait pas
du storytelling dans les médias qu’il ne travaille pas le fond des dossiers.»
CORALIE SCHAUB avec DOMINIQUE
ALBERTINI et ALAIN AUFFRAY
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Jeudi 19 Avril 2018
SECRET DES AFFAIRES
La loi des plus forts
La proposition de loi LREM, qui transpose une directive
européenne décriée, a été adoptée par le Sénat malgré les
inquiétudes des journalistes, lanceurs d’alerte et ONG. En 2015,
alors qu’il était ministre de l’Economie, Macron avait déjà tenté
de faire passer le texte, avant de faire marche arrière.
Par RENAUD LECADRE
Illustration SANDRINE MARTIN
ANALYSE
A
près deux jours de débats, le Sénat a
adopté comme prévu, mercredi, la
proposition de loi sur le «secret des
affaires», tout en musclant un peu le texte
concocté fin mars par l’Assemblée nationale.
Malgré la bronca d’une cinquantaine d’ONG
ou sociétés de journalistes, réunis sous différents collectifs intitulés «Informer n’est pas un
délit» ou «Stop secret d’affaires» et une pétition signée par 350000 personnes, les parlementaires entendent aller au bout de cette
transposition d’une directive européenne de
décembre 2013, elle-même très contestée en
son temps. «Aucun malentendu ne doit être artificiellement entretenu», se défend le rapporteur sénatorial de la proposition de loi, Christophe-André Frassa. Le même homme s’est
pourtant ingénié à durcir un texte déjà très
favorable aux entreprises.
PRISON
Pour éviter les procédures dites «baillons»,
les grands groupes multipliant les plaintes
contre quiconque oserait contester leur imperium, les députés avaient glissé un amendement visant d’éventuelles procédures abusives, les journalistes, lanceurs d’alerte ou
militants associatifs pouvant obtenir des
dommages et intérêts – quoique limités
à 20% des sommes parfois colossales réclamées par les entreprises. Les sénateurs l’ont
tout simplement trappé, sous couvert d’inconstitutionnalité. L’actuel code civil permet
certes ce type de contre-condamnations, mais
elles sont très rarement prononcées. La Chambre haute n’estime ainsi pas utile de légiférer
sur ce point. «Ne nous masquons pas derrière
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
Médias et militants dans
le viseur de l’Assemblée
Le secret des affaires
risque de débarquer
dans le droit français
après un intense
lobbying orchestré par
les multinationales.
S
i l’espionnage économique
a toujours existé, le périmètre des informations
commerciales ou financières
qu’entend protéger la proposition de loi sur le secret des
affaires est assez flou. Surtout, le
périmètre des individus, dans ou
en dehors une entreprise, soumis
au secret restera à préciser dans
les années à venir par les tribunaux, qui ne manqueront pas
d’être abondamment saisis. «Une
énorme jurisprudence va devoir
se constituer peu à peu», souligne
un juriste.
Le secret des affaires, c’est
quoi ?
des prétextes juridiques, s’est insurgée en vain
la sénatrice PS Marie-Pierre de la Gontrie.
Nous parlons de procédures baillons, arrêtons
de croire que tout le monde est beau, que les entreprises sont dénuées d’intention de faire pression.» Pour les contempteurs du texte, les
affaires du Mediator ou des Panama Papers
n’auraient jamais pu voir le jour si le secret des
affaires avait été en vigueur à l’époque. Le
texte adopté par l’Assemblée milite pour la
seule voie civile –les présumés violeurs risquant une colossale ardoise financière, mais
pas la prison. Mais le Sénat a rajouté une couche pénale, en créant sur sa seule initiative un
délit «d’espionnage économique»…
MISSIVE
C’est une proposition de loi d’initiative parlementaire, portée par le groupe LREM, et non
pas un projet de loi gouvernemental, qui se
charge de traduire en droit français la directive européenne ratifiée en juin 2016, fissa
d’ici juin 2018. Mais nul ne s’y trompe, nonobstant l’urgence. C’est à Emmanuel Macron
qu’un collectif d’associations, de syndicats,
d’ONG, de sociétés de journalistes (dont celle
de Libé) s’est adressé lundi, dans un courrier
titré: «Monsieur le Président, refusez que le
secret ne devienne la règle et les libertés des
exceptions.» Dans la missive, ce rappel historique: en janvier 2015, sous couvert de loi Macron (il était alors ministre de l’Economie), il
était déjà question d’introduire par la bande
le secret des affaires. Face à la polémique, Macron avait fait machine arrière, proclamant
sur Twitter ses amours pour la liberté d’expression. Un répit de courte durée. •
u 13
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Difficile de donner une définition claire et concise du concept
–quand c’est flou, c’est qu’il y a
un loup. La directive européenne
à l’origine du barnum s’y est
pourtant essayé : le secret des
affaires viserait «toute information» –spectre assez large– qui
serait peu «aisément accessible»
au commun des mortels, ayant
«une valeur commerciale». Et
cette valeur, qu’elle soit «effective
ou potentielle», résiderait dans le
fait qu’elle serait «secrète». «Définition extensive et tautologique»,
s’insurge Pierre-Yves Collombat,
sénateur «insoumis» du Var,
hostile au texte. Les parlementaires qui poussent à son adoption prétendent le faire au nom
de la défense des intérêts économiques de nos entreprises, victimes supposées de comportements déloyaux de leurs
concurrents américains ou chinois. En matière industrielle ou
commerciale, nos entreprises
sont pourtant déjà blindées de
protections diverses et variées.
Seule manquerait à leurs yeux
une protection intellectuelle sur
leurs tractations en cours –négociation d’un contrat, rachat d’un
concurrent… Mais dans une économie de plus en plus dématérialisée, ce «secret des affaires»
pourrait avoir vocation à couvrir
tout le spectre du business. Le
sénateur représentant les Français de l’étranger (Monaco, notamment), Christophe-André
Frassa, rapporteur de la proposition de loi, s’est ainsi ingénié
à l’élargir un peu en faisant référence à «la valeur économique»
de l’information qui embrasse
un champ beaucoup plus large
que «la valeur commerciale». Car
plus le terme sera flou, plus le
spectre du secret sera étendu.
D’où vient le concept du
secret des affaires ?
A l’origine, il s’agit de lutter
contre «l’espionnage économique, le pillage industriel et la
concurrence déloyale», comme le
résume le député LREM Raphaël
Gauvain, rapporteur de la proposition de loi à l’Assemblée. Le
groupe parlementaire des marcheurs précisant «protéger les
informations sensibles des entreprises ayant une valeur marchande». Mais sous prétexte que
10 % ou 20 % des entreprises
européennes auraient fait récemment l’objet d’une pénétration informatique, faudrait-il
pour autant basculer dans le parano-complotisme ? Au risque
de mettre en cause le droit d’information des citoyens.
De quel lobbying
provient-il ?
Lors du débat à l’Assemblée fin
mars, seul le député «insoumis»
François Ruffin a osé mettre les
pieds dans le plat et refaire la
génèse du texte. A Bruxelles et
Strasbourg, foires au lobbying
européen du «big business» :
«L’idée vient de la Trade Secrets
and Innovation Coalition», qui
regroupe des multinationales
américaines (DuPont de Nemours, General Electric…) mais
aussi bien de chez nous (Air Liquide, Michelin…). Dès son
adoption en juin 2016 par le Parlement européen, un syndicaliste dénonçait dans Libération
une «loi hors-sol». Sur un plan
plus hexagonal, c’est la cinquième tentative devant le Parlement français en vue de légiférer sur le secret des affaires.
Régulièrement, des députés
– l’UMP Bernard Carayon
dès 2011, le PS Jean-Jacques Urvoas en 2014… – se sont relayés
pour inscrire dans le droit français ce satané concept. En vain,
avant que le groupe LREM et ses
godillots ne reprennent tout
récemment l’affaire en main,
avec le renfort d’une députée PS,
Marietta Karamanli.
Quid des lanceurs d’alerte?
La loi Sapin II portant sur la moralisation de la vie publique,
adoptée fin 2016, leur accordait
enfin un statut ad hoc: ces salariés auraient le droit de dénoncer tout type de délit commis par
C’est la
cinquième
tentative devant
le Parlement
pour légiférer
sur ce sujet.
leurs employeurs, mais aussi
toute entrave à la morale publique. C’est l’histoire d’Antoine
Deltour, à l’origine des
LuxLeaks, rendant publics des
montages fiscaux légaux au
Grand-Duché mais moralement
douteux partout ailleurs. La proposition de loi LREM relève d’un
incontestable bond en arrière :
les lanceurs d’alerte auront toujours toute latitude à dénoncer
les crimes ou délits commis en
matière financière, sanitaire ou
autre, mais pour ce qui est de
«l’intérêt général», leur démarche sera encadrée par «l’intérêt
légitime reconnu par le droit»
européen ou français. Nuance
plus que subtile, alors que la loi
Sapin II évoquait «l’intérêt général» tout court. Le spectre de
leur immunité sera donc
restreint.
Carnet
DÉCÈS
Emilie et Sarah Barbault
ont la tristesse de faire
part du décès de
Armand
BARBAULT
Producteur exécutif,
directeur de production
L’incinération aura lieu au
crématorium du Père
Lachaise, salle Mauméjean,
entrée au 71 rue des
Rondeaux 75020 Paris, le
vendredi 20 avril 2018 à
11h30
SOUVENIRS
Philippe
ROY-CONTANCIN
19 avril 2017
Nous ne l’oublions pas.
Eric Turmel et sa famille.
Et pour les journalistes ?
Plutôt que de porter plainte en
diffamation, voie naturelle permettant à quiconque s’estimant
maltraité par la presse d’obtenir
réparation, le futur secret des affaires permettra un peu plus au
tribunal de commerce d’arbitrer
les (in)élégances. Un Vincent
Bolloré a déjà ouvert la brèche,
sous couvert de «dénigrement»
commercial. Cela risque désormais de devenir la règle : à la
moindre révélation plus ou
moins secrète, les tribunaux de
commerce, dont la réputation
est contrastée (selon l’adage, en
matière commerciale, la première instance commence en
appel…), auront toute latitude
pour châtier les briseurs de secret. Et leur infliger, faute de
peine de prison, des dommages
et intérêts colossaux.
Quant aux ONG ?
Ce sont les grandes oubliées. La
directive européenne et sa tentative de transposition française
listent une série de personnes
exonérées du secret des affaires:
journalistes, syndicalistes, au
nom de la liberté d’expression
intra ou extra-entreprise… Les
multinationales pourront certes
engager des poursuites à leur
encontre, mais le juge saisi
pourra toujours les relaxer au
nom de cette même liberté d’expression. Néanmoins, aucune
mention n’est faite dans le projet
de loi des militants associatifs,
pourtant tout aussi actifs pour
dénoncer des turpitudes diverses et variés. Celles impliquées
dans le domaine de la santé par
exemple craignent de ne plus
pouvoir étudier une nouvelle
molécule mise sur le marché. Un
collectif d’ONG : «Veut-on une
France sans société civile ?»
R.L.
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14 u
FRANCE
Libération Jeudi 19 Avril 2018
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LIBÉ.FR
Révision constitutionnelle
Les présidents du Sénat et de
l’Assemblée nationale ne trouvent
pas leur compte dans l’avant-projet de loi constitutionnelle du gouvernement transmis au Conseil d’Etat.
Gérard Larcher a mis en garde sur RTL: «La révision
constitutionnelle ne pourra pas se faire sur l’abaissement des pouvoirs du Parlement.» François de Rugy,
lui, mise sur le Parlement pour corriger le tir. PHOTO AFP
A Nanterre, «on s’organise de manière
horizontale, on s’entraide sans se connaître»
Mardi, les étudiants
de l’université
Paris-X ont voté
la reconduction du
blocage. Dans cet
établissement,
berceau de Mai 68,
on fait l’expérience
de l’autogestion
sous le regard
bienveillant
de certains
professeurs.
Par
KIM HULLOT-GUIOT
Photo
ALBERT FACELLY
S
i on n’a pas occupé sa
fac à 20 ans, a-t-on raté
sa vie ? A l’université
Paris-X-Nanterre, dans les
Hauts-de-Seine, l’occupation
d’une partie du campus s’organise depuis que le blocage
a été reconduit, mardi, lors
d’une assemblée générale.
Des commissions (ménage,
cuisine, sécurité…) se sont
mises en place pour organiser le quotidien. Une
expérience d’autogestion
grandeur nature pour des
étudiants qui, il y a quelques
mois encore, étaient pour
beaucoup lycéens.
Melvin, en deuxième année
de licence Sciences et techniques des activités sportives
(Staps), s’enthousiasme à
l’évocation de l’AG de mardi,
qui a réuni 1 600 étudiants :
«On a fait un débat de plus de
trois heures, il y avait des étudiants, des cheminots, des
postiers… On a l’impression
que certains opposants ont
compris pourquoi on bloquait. Il y avait au moins
450 personnes qui y étaient
opposées, mais seulement 360
qui ont finalement voté contre
le blocage ! Les gens voient
souvent une insulte dans le
fait de bloquer les partiels,
mais c’est un projet à long
terme, pour préserver la fac
ouverte. Avant, la seule sélection c’était le bac !»
A ses côtés, Jass (1) fait la
moue: «La sélection au tirage
A l’université de Nanterre, mercredi.
au sort n’était pas sérieuse.
Mais je ne suis pas contre [la
liste des] attendus.» Ellemême est étudiante en Staps,
une filière «en tension», c’està-dire où il y a plus de demandeurs que de places, et a
dû d’abord s’inscrire en sociologie, faute d’avoir été tirée
au sort cet été. «En novembre,
j’ai demandé à être réorientée.
J’ai pu intégrer Staps sur dossier, mais je dois passer le rattrapage du premier semestre
en juin», explique-t-elle, résignée. La jeune femme soutient pourtant le mouvement
étudiant: «Le fait que cette loi
soit passée en douce, comme la
loi travail, c’est contre le processus démocratique.»
Socialisation.
Cinquante ans après le mouvement de 1968, dont Nanterre
fut le berceau, des affiches
inspirées du joli mois de mai,
représentant par exemple
un CRS avec la mention «la
police vous parle tous les soirs
à 20 heures», sont placardées
dans le bâtiment occupé. «La
fac, c’est l’éveil de la pensée
critique. On pense qu’on doit
avoir une société connaissante, d’intellectuels, qui ont
les outils pour se former et ne
pas être précaires», juge Melvin. Marie (1), étudiante en
première année de droit: «On
ne va pas tous finir dans un
mouvement anar, mais c’est
intéressant de voir qu’on peut
s’organiser sans l’Etat. Ici, on
s’organise de manière horizontale, on s’entraide sans se
connaître, on a un autre rapport aux autres.»
Pour elle, le blocage de l’université, s’il déplaît à son pré-
sident, est également un
grand moment de socialisation: «On est en avril, et il y a
encore des gens qui sont seuls
en amphi. Ici il n’y a pas d’a
priori, on échange plus facilement», analyse cette ancienne scoute. «C’est extrêmement intégrateur. En une
semaine on se fait plus d’amis
qu’en un an», sourit Melvin.
«On a aussi créé du lien avec
les femmes de ménage, la
sécurité, les profs… On s’arrange pour que leurs conditions de travail restent correctes», explique Blaise (1). Ce
qui n’empêche pas, ajoute cet
étudiant en licence d’anthropologie, les «conflits interpersonnels» : il faut apprendre
à penser «la façon dont la
parole circule. Certains la
monopolisent, on voit des personnalités ressortir». Pour
beaucoup, l’expérience est
autant socialisante que
formatrice. «En commission
de communication, j’ai
développé des compétences
en écriture et en montage
vidéo, moi qui viens plutôt des
sciences dures», raconte
Melvin.
Mobilisation. Des conférences et des cours alternatifs, comme à Tolbiac (Paris-I), sont organisés. Pour
les enseignants, dont une
partie est opposée à la loi
«orientation et réussite des
étudiants», la mobilisation
forme effectivement la jeunesse. «C’est ceux qui participent le plus en cours qui sont
là», raconte une chargée de
cours, qui préfère garder
l’anonymat. Katell Morand,
maîtresse de conférence en
anthropologie, abonde : les
étudiants mobilisés sont «les
plus investis, ceux qui nous
demandent d’inviter des
conférenciers, ceux qui sont le
plus engagés dans leurs apprentissages».
«La distinction entre apprentissage académique et citoyen
n’a pas de sens, juge Colin
Giraud, maître de conférence
en sociologie. La théorie sert
à appréhender le réel. Je leur
ai fait cours tout le semestre
sur Bourdieu: comment voulez-vous que je leur demande
de ne pas avoir de sens critique aujourd’hui ? D’autant
qu’ils ont très bien compris la
réforme. Je ne leur dis évidemment pas d’aller bloquer
des amphis, mais ils l’ont traduit d’eux-mêmes.» •
(1) Ces prénoms ont été changés.
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u 15
Libération Jeudi 19 Avril 2018
LIBÉ.FR
«Je suis votre avocat» :
derrière la défense
des demandeurs d’asile
La réalisatrice Valérie Denesle a suivi Gilles
Piquois, avocat de son état. Lunettes demi-lunes au
bout du nez et pipe à portée de bouche, il défend
depuis près de trente ans des demandeurs d’asile,
filmés ici à visage découvert. Un documentaire à
voir en intégralité sur Libé.fr. PHOTO AGAT FILMS & CIE
REUTERS
«Il s’agit
de sortir
la France de
l’immigration
de masse.»
LAURENT
WAUQUIEZ
président de
Les Républicains
Non content d’être le président du parti Les Républicains, Laurent Wauquiez est
aussi le roi des transformistes. Un tour sur lui-même et
le patron de la droite républicaine – qui se veut la seule
opposition «gouvernementale
et responsable», loin de ce
qu’il qualifie les extrêmes,
à Emmanuel Macron – se
métamorphose en présidente
du Front national. Il suffit,
alors que le projet de loi asile
et immigration est en discussion, d’une convention organisée par LR sur le thème
«Comment réduire l’immigration» pour que Wauquiez
endosse cet autre costume :
«Notre intitulé est clair pour
que les choses soient nettes.
Il ne s’agit pas de réguler ou
de contrôler l’immigration.
Si l’ouverture c’est renoncer
à son identité, on n’est pas
d’accord», a notamment martelé Wauquiez mercredi. C.F.
Convergence des luttes:
journée test pour la CGT
«Une première journée de la CFDT, qui ont depuis fait
convergence des luttes», c’est savoir que leurs syndicats n’y
ce que promet la CGT ce jeudi participeraient pas. «Je ne
en proposant «un grand vois pas pourquoi on irait. On
rendez-vous d’actions inter- n’a pas l’habitude de répondre
professionnelles et unitaires.» à des convocations. Quand
L’idée : «Articuler les diffé- il y a des initiatives de ce type,
rents mouvements sectoriels on en discute avant», s’était
dans un temps
agacé
Jeanfort», précise FaClaude Mailly,
À SUIVRE
brice Angei, du
de FO, dans la
bureau confédéral de la CGT. foulée de l’annonce. PourRetraités, employés des Eh- tant, «la CGT n’a rien imposé»,
pad (les maisons de retraites assure Fabrice Angei.
médicalisées), fonctionnai- En plus des cheminots, qui
res, cheminots, personnels de sont en grève ce jeudi, la CGT
Carrefour mobilisés contre le pourra compter sur un renplan social annoncé par le fort de la RATP, où quatre
groupe, étudiants: tous sont syndicats (CGT, SU, Unsa
invités à se mettre ensemble et FO) ont lancé un appel à la
en mouvement pour réclamer grève. De quoi nuancer l’isoune «alternative de progrès lement de la CGT dans sa
social», une amélioration du stratégie et favoriser la «génépouvoir d’achat, le dévelop- ralisation de la grève», espère
pement de l’emploi de qua- Fabrice Angei. Le mouvelité, la réduction du temps de ment devrait néanmoins être
travail à 32 heures… Des re- modérément suivi, selon la
vendications qui seront no- direction de la RATP, qui antamment portées à Paris, où nonce des perturbations liun cortège partira de Mont- mitées, principalement sur
parnasse à 14 heures, pour les lignes A et B du RER. Et
rejoindre la place d’Italie.
ce, alors que le taux de cheAnnoncé le 22 mars en soli- minots grévistes est à la
taire par Philippe Martinez, le baisse (19,8 %, contre 33,9 %
numéro 1 de la CGT, le ren- le 3 avril). Néanmoins, diffidez-vous n’a pas convaincu cile pour l’heure d’imaginer
les dirigeants de FO et de qu’un mouvement social in-
terprofessionnel puisse
naître de l’initiative de la
seule CGT. D’autant que la
dernière mobilisation interprofessionnelle en date, celle
du 16 novembre, a pu laisser
un goût amer, puisqu’elle n’a
pas réussi à faire plier le
gouvernement et sa réforme
par ordonnances du code du
travail.
Surtout, les autres syndicats
n’en veulent pas vraiment.
Partante pour organiser
un défilé unitaire pour
le 1er mai, la CGT a reçu une
fin de non-recevoir. Comme
la CFDT, FO est plutôt réfractaire à l’idée d’une convergence des luttes. Mais pour
combien de temps? Car l’arrivée de Pascal Pavageau, qui
sera élu le 27 avril à la tête
de FO à la place de JeanClaude Mailly, pourrait s’accompagner d’un changement de ton. Le 13 avril, sur
Twitter, il annonçait la couleur : «A tous ceux qui se mobilisent pour une juste répartition des richesses, pour
garantir nos statuts et droits
collectifs […], j’apporte mon
soutien plein et entier.» Un
discours plus compatible
avec celui de la CGT.
AMANDINE CAILHOL
Macron chahuté dans les Vosges
«Cheminots en colère, on ne
va pas se laisser faire.» En
sortant de la mairie de
Saint-Dié-des-Vosges mercredi, Emmanuel Macron
comprend qu’en moins
d’une heure, l’ambiance a
basculé sur l’esplanade. Aux
bravos et aux encouragements que lui avait adressés, à son arrivée, une petite
foule bon enfant, ont succédé les sifflets et les cris de
plusieurs dizaines de manifestants remontés. Contenus près de la gare par des
cordons de CRS au début de
la visite présidentielle, les
membres de l’intersyndicale des cheminots lorrains
ont finalement obtenu un
droit de passage.
Emmanuel Macron est
avide d’«aller au contact».
Quitte à reléguer au second
plan l’objet initial de sa
visite : la réhabilitation du
centre-ville de la commune
de 20 000 habitants, cible
«emblématique» du plan
«Action cœur de ville».
Macron fond sur ses détracteurs. «Il ne faut pas être insultant, leur reproche-t-il
d’entrée. Prenez votre part
de la réforme, je prendrai
ma part des investissements
à faire dans la SNCF.» Des
mots aussitôt couverts par
le brouhaha. Interpellé par
un cheminot, le chef de
l’Etat s’immobilise. «La
dette [de la SNCF], il faut la
reprendre, on n’a plus de
sous pour entretenir les
voies, attaque un conducteur de train, encarté à
la CGT, visage émacié et
muscles longs. C’est ça qui
fait que le sillon [créneau de
passage, ndlr] est trop cher.
Pas le statut des cheminots!»
Macron se raidit : «Je vais
être très clair. Cette réforme,
on doit la faire.» Le cortège
présidentiel s’ébranle à
peine qu’un second groupe
de mécontents, chauffé par
l’attente, le prend à partie.
Le chef de l’Etat perd patience: «Certains ici veulent
seulement le désordre et la
violence. A ceux-là, je n’ai
rien à dire. Il faut cesser de
prendre les gens en otage.»
L’effet essence est immédiat. «Ne parlez pas d’otages,
on n’est pas des terroristes!»
crie un manifestant. Comprenant sa bévue, Macron
baisse le ton : «Je vous respecte. J’ai ma part de vérité
et vous avez la vôtre.»
NATHALIE RAULIN
(à Saint-Dié-des-Vosges)
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
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16 u
FRANCE
Par
BERNADETTE SAUVAGET
C’
est un mauvais vent qui
se lève, créant la panique
parmi les soutiens de
Tariq Ramadan. Jusqu’à présent, le
théologien, accusé de viols par quatre femmes (dont l’une en Suisse)
a campé sur une ligne de défense
radicale : nier en bloc ce qui lui est
reproché, jusqu’au simple fait
d’avoir eu des rapports sexuels avec
l’une ou l’autre des plaignantes.
Ramadan avait juste consenti une
relation de séduction, un flirt sans
conséquence, lors de sa confrontation début février, pendant sa
garde à vue, avec celle que la presse
a surnommé «Christelle».
La ligne de défense de Tariq Ramadan – en détention provisoire depuis plus de deux mois et dont
l’AFP confirmait mercredi soir qu’il
souffre de sclérose en plaques mais
qu’il peut être soigné en prison –
est semble-t-il en train de bouger.
Depuis le week-end dernier, l’un de
ses principaux lieutenants a pris
contact avec les cercles proches du
prédicateur, préparant le terrain à
un revirement de situation. «Tariq
Ramadan admettrait avoir eu des
relations sexuelles avec la troisième
femme qui a porté plainte contre
lui», explique à Libération une
source proche de Musulmans de
France (l’ex-UOIF, branche française des Frères musulmans). Il
s’agit de «Marie» (nommée ainsi
par les médias), une quadragénaire
vivant dans le nord de la France,
qui accuse le prédicateur de viols
répétés, commis lors d’une douzaine de rencontres entre
février 2013 et juin 2014 dans divers
hôtels, notamment à Paris et
Bruxelles.
MESSAGES
L’avocat de Tariq Ramadan, Me Emmanuel Marsigny, précise à Libération que le prédicateur connaît effectivement Marie : «Il reconnaît
avoir eu une relation avec elle mais
elle n’était pas ce qu’elle a décrit. Il
s’expliquera quand il sera interrogé
par les juges.» Pour le moment,
l’avocat refuse de dire si cette relation était ou non à connotation
sexuelle. Dans son témoignage,
outre les accusations de viols,
la quadragénaire a décrit une relation sadomasochiste extrêmement
violente.
Lorsqu’elle a été entendue par les
policiers, Marie leur a aussi remis
une somme très conséquente de
documents, plusieurs centaines de
messages écrits et audio échangés
frénétiquement pendant presque
deux ans, entre 2013 et 2014. «Il me
demandait de lui envoyer des messages au moins trois à quatre fois
par jour, des photos et des vidéos…»
raconte la plaignante dans le récit
qu’elle a transmis à la justice. Libération a pu consulter plusieurs
éléments du dossier.
Leur profusion accréditerait une
relation suivie, à la connotation
sexuelle explicite. Sur l’un des enregistrements audio, Tariq Ramadan
tiendrait des propos très crus. Des
extraits ont été postés sur le blog du
paparazzi Jean-Claude Elfassi,
Libération Jeudi 19 Avril 2018
Nouvelle
défense
de Ramadan,
panique
dans son camp
Le théologien, accusé de viols par quatre
femmes, pourrait selon plusieurs sources
changer de ligne de défense et admettre
des relations sexuelles avec l’une d’elle.
Une possible confirmation
qui inquiète ses réseaux.
intermédiaire proche de deux des
plaignantes.
Dès leur rencontre sur les réseaux
sociaux en février 2013, à l’initiative
de Tariq Ramadan, selon les pièces
communiquées à la police par
Marie, les deux futurs amants s’envoient des messages enflammés.
«J’aime tout ça. Et tes belles photos.
C’est bon!!! Tu es mienne. Oui?» écrit
celui qui se présente comme Tariq
Ramadan. «Ecris-moi tes fantasmes.
Ose, j’ai envie», insiste-t-il dans un
autre message. Il signe ces premiers
échanges de «baisers sucrés». Marie
est séduite. Elle ne s’en cache pas,
elle est «surprise et flattée qu’un
homme aussi célèbre et occupé
puisse lui consacrer du temps».
A sa demande, elle lui envoie volontiers des photos. Sur de mauvais clichés, elle apparaît en sous-vêtements noirs. En retour, il en
réclame d’autres, des plus «hot». «Je
vais en prendre des très hot, mon
amour», répond-elle. Une semaine
plus tard, Tariq Ramadan et Marie,
selon le témoignage de cette dernière, se seraient retrouvés une première fois à l’hôtel Radisson Blu de
Bruxelles. Les deux amants avaient
prévu de passer deux jours ensemble. Mais, à l’issue de la première
nuit, Marie, ayant subi, selon elle,
des violences sexuelles répétées,
s’enfuit. «J’étais tellement malade
que j’ai mis huit heures à rentrer
chez moi», raconte-t-elle. Elle lui
écrit: «Je suis malade, je ne suis pas
encore chez moi tellement j’ai dû
m’arrêter jusqu’à dormir dans ma
voiture.»
«TU N’ES RIEN»
En retour, le théologien s’inquiète,
non pas de sa santé, mais de son départ précipité. Il craint, selon Marie,
d’avoir été piégé et commence à la
menacer. «Fais silence vis-à-vis de
moi et de quiconque. Merci pour les
cadeaux comptés. On ne me traite
pas ainsi», lui enjoint-il. Dans les
messages, il insiste: «Tu m’as utilisé.
Tu n’es rien. Je paierai si tu veux.
Quelle honte.»
Avant leur rendez-vous bruxellois,
Marie lui aurait livré des éléments
sur sa vie passée, notamment ses
anciennes activités d’escort girl.
Elle avait témoigné au début des
années 2010 dans la sulfureuse
affaire du Carlton de Lille, mettant
en cause Dominique Strauss-Kahn
qui a finalement été relaxé. De ces
confidences, le théologien aurait
tiré matière à exercer son chantage.
Dans plusieurs messages, celui qui
est présenté comme Tariq Ramadan
y revient : «Ah on sait ? Tes enfants
et ta maman aussi? DSK le sioniste?
Les images? Les vidéos? Ah? Salut tu
es devenu si petite.» Dans un autre,
il aurait écrit : «C’est donc terminé,
c’était ta dernière chance. Mais les
lumières seront jolies sur toi avec le
lien révélé avec DSK et les photos et
le reste. Ta famille, tes enfants
n’auront rien à perdre au milieu du
scandale et de ce qui sera montré de
toi. Tes propos de cette nuit et tes
mensonges sont honteux et tu t’es
montré pute à 2000 euros.» Pour le
contrer, Marie réplique : «Ok… Tu
parles de honte?! Peut-être oui mais
pour toi Tariq car moi, je suis restée
fidèle à moi-même jusqu’à ce que je
succombe à mon fantasme. Honte
parce que tu n’es pas l’homme que tu
montres, que tu prétends être.»
Toujours selon Marie, en exerçant
des pressions, Tariq Ramadan
aurait obtenu d’elle qu’elle poursuive, contre son gré, les contacts.
«Il me menaçait de détruire ma réputation et de montrer à tous les
photos et les vidéos que je lui en-
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
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u 17
Lors du colloque annuel
de l’UOIF, au Palais
des congrès de Paris,
le 6 février 2016.
PHOTO BORIS ALLIN.
HANS LUCAS
voyais», témoigne-t-elle.
Le témoignage de Marie et les documents qu’elle a produits mettent
à mal la défense du prédicateur
musulman, l’un des plus influents
en Europe et en Afrique francophone. Dans l’entourage du théologien, on s’inquiète aussi de ce que
pourraient révéler les expertises
des disques durs de Tariq Ramadan
saisis par la police. De nouveaux
éléments qui viendraient accréditer
le fait que Tariq Ramadan menait
une double vie connue seulement,
ces dernières années, de quelques
cercles.
A la fin des années 2000, Majda
Bernoussi, l’une de ses ex-maîtresses présumées, avait commencé à
raconter sa liaison avec le théologien. Selon les informations de Mediapart et de l’hebdomadaire belge
le Vif, Tariq Ramadan aurait,
en 2015, conclu un accord avec elle,
La profusion
d’éléments
accréditerait une
relation suivie,
à la connotation
sexuelle explicite.
achetant son silence contre une rétribution financière. En 2012, d’anciennes maîtresses avaient échangé
sur un forum de discussion, fermé
suite aux interventions du théologien, selon leurs dires. Plus récemment, à l’automne 2016, un petit
collectif s’est formé, soutenu par un
groupe d’avocats. Il regroupe d’anciennes maîtresses supposées de
Ramadan qui, à l’époque, auraient
étudié la possibilité de porter
plainte pour des menaces exercées
à leur encontre par le théologien,
mais sans aller au bout de leur démarche. Il ne s’agissait pas là d’abus
sexuels, mais de relations consenties. «Les faits [des menaces et du
chantage, ndlr] étaient prescrits»,
précise l’un des avocats. Depuis le
dépôt des deux premières plaintes,
fin octobre 2017, 19 femmes
auraient témoigné au cours de l’enquête préliminaire menée par la
police, selon une source proche du
dossier.
Aux soutiens de Tariq Ramadan, il
va être désormais très difficile de
réfuter que le théologien musulman ne menait pas la vie exemplaire qu’il préconisait selon la
stricte morale islamique. C’est un
tremblement de terre qui se prépare au sein de l’islam francophone. «La fin d’une hypocrisie»,
estime un ancien proche du théologien. L’onde de choc pourrait at-
teindre d’autres responsables musulmans, notamment dans les
milieux proches de l’ex-UOIF, qui
auraient été alertés dans le passé,
et à plusieurs reprises, du comportement de Tariq Ramadan à l’égard
des femmes. «Si la double vie de
Ramadan est établie et reconnue,
nous espérons que cela va aider à libérer la parole des femmes», espère
l’un des avocats du collectif de
femmes.
«MASQUÉS
ET GANTÉS»
Très sensible, l’affaire Ramadan
a suscité de grands remous, notamment dans les milieux musulmans.
De leur côté, les trois femmes qui
ont porté plainte en France contre
le théologien ont subi beaucoup de
pressions. Comme pour Henda
Ayari et Christelle, la vie de Marie
s’est dramatiquement compliquée.
Depuis le dépôt de sa plainte, elle
a essuyé injures et menaces, notamment au sein de sa famille, l’un
de ses frères l’ayant publiquement
traitée de «menteuse».
Le 25 mars, Marie a porté plainte
auprès du commissariat de la ville
où elle habite après avoir été agressée, selon ses dires, «dans [son] immeuble par deux hommes masqués
et gantés». Ces faits seraient liés,
d’après elle, aux accusations qu’elle
porte contre Tariq Ramadan. Marie
a affirmé, dans sa plainte, que Libération a pu consulter, que les
deux hommes l’avaient «agrippée
et tirée par derrière jusque dans la
cage d’escalier». Ils l’auraient rouée
de coups et lui auraient ensuite
versé de l’eau sur le corps. «Celui
qui m’étranglait, a-t-elle précisé,
m’a alors dit : t’as de la chance […],
la prochaine fois, ce sera de l’essence.» •
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 19 Avril 2018
LIBÉ.FR
Le jury du festival de Cannes sera
majoritairement féminin On savait qu’il
serait présidé par l’actrice australienne Cate
Blanchett, on en a appris la composition mercredi. En feront partie les comédiennes américaine et française Kristen Stewart et
Léa Seydoux, la réalisatrice américaine Ava DuVernay, la chanteuse burundaise Khadja Nin, le réalisateur français Robert Guédiguian, le Canadien Denis Villeneuve. le Russe Andreï Zviaguintsev et l’acteur taïwanais Chang Chen. PHOTO AFP
Accusé de viol,
Philippe Caubère
«tombe des nues»
et nie en bloc
Solveig Halloin
a porté plainte
contre l’homme
de théâtre qu’elle
avait rencontré il
y a huit ans. Celui-ci
dément auprès
de «Libé», parlant
d’une relation
«plus que
consentie».
Par
ÈVE BEAUVALLET,
JULIE BRAFMAN
et JULIEN GESTER
F
ace à la caméra du
Huffington Post, une
femme de 43 ans ravive
d’une voix douce quelques
souvenirs de l’époque où elle
était «dramaturge, metteure
en scène, interprète». Elle
parle de Philippe Caubère,
imposante figure du spectacle français, icône du Théâtre
du Soleil, qu’elle décrit
comme «un acteur de référence», son «père artistique».
Avant de relater une scène
qui remonte à février 2010 :
c’était à Béziers, à la fin de la
pièce l’Asticot de Shakespeare,
elle a osé l’aborder pour lui
dire son admiration et ils ont
un peu discuté au bar. Puis «il
m’a dit, “donnez-moi votre numéro”, poursuit Solveig
Halloin. Et à partir de là, le
cauchemar a commencé.»
Huit ans plus tard, le «cauchemar» est devenu une plainte
pour viol déposée le 27 mars
auprès du parquet de Béziers.
Une enquête préliminaire a
été ouverte lundi par le parquet de Paris. «On est dans
une période de libération de la
parole, c’en est une nouvelle
illustration», insiste l’avocat
de Solveig Halloin, Me Jonas
Haddad.
D’après la vidéo, qui semble
corroborer le contenu de la
plainte révélée par le Parisien
mercredi, une rencontre a
d’abord eu lieu chez le comédien à Saint-Mandé (Val-deMarne). «J’étais très impressionnée, j’étais face à quelqu’un qui représentait beaucoup pour moi, détaille-t-elle.
Paf, il m’embrasse, il me dit
allonge-toi, déshabille-toi.»
Elle décrit des caresses violentes après lesquelles elle
repart sans réagir, «complètement dissociée», «avec des
blancs». Sa voix se voile
lorsqu’elle aborde des textos
au langage cru : «J’ai commencé à devenir aliénée. […]
J’étais sous emprise, un truc
super-puissant.»
Energie. En mars 2010,
Solveig Halloin décide de rejoindre le comédien à Béziers
dans une chambre d’hôtel.
C’est là que ce serait déroulé
le viol. «Il me frappait, il
m’étranglait, il me pénétrait
violemment», décrit-elle à la
caméra du Huffington Post.
A l’heure du mouvement
#MeToo, «j’aimerais beaucoup que toutes les victimes
parlent et témoignent», exhorte celle qui se dit «en état
d’agonie perpétuelle».
Ces dernières années, cette
Toulousaine, mère de deux
enfants, aurait tourné son
énergie vers le militantisme:
féministe, antispéciste… Elle
a donné de la voix à Nuit debout à Toulouse l’été 2016.
Le Parisien lui prête un engagement chez les Femen, ce
que l’organisation, contactée
par Libération, réfute : «Solveig Halloin a de manière
autonome repris les codes de
nos actions à plusieurs reprises, mais n’a jamais été adhérente de Femen et n’y a pris
part que quelques jours lors
d’un camp d’été en 2013. Ces
approximations n’enlèvent
cependant rien au fait que
Femen soutient toutes les
femmes qui se disent victimes
de violences et osent briser le
silence.» Elle était passée par
conservatoire et écoles parisiennes d’arts du spectacle,
avait connu quelque succès
avec l’une de ses créations,
l’Amour, même pas peur –une
centaine de représentations
de 2002 à 2009– mais semble
désormais avoir pris ses distances avec le théâtre.
A ce stade, Philippe Caubère,
67 ans, n’a pas encore été
entendu par les enquêteurs.
Contacté par Libé, il dément
les propos de la comédienne.
«J’ai appris ça par voie de
presse ce matin. Je tombe
des nues», explique-t-il avant
d’évoquer une relation
«sexuelle, amoureuse, plus
que consentie: désirée». Libération a pu consulter un mail
«amoureux» qu’elle lui a
adressé, témoignage fragmentaire d’une correspondancenouée à la suite de leur
première rencontre et antérieure d’un mois aux faits
dont elle l’accuse.
Selon lui, certes il a bien rencontré Solveig Halloin à Béziers, mais nie tout viol. «On
s’est dragué, elle m’a suivi
dans ma chambre d’hôtel, on
a couché ensemble. J’ai eu un
coup de cœur pour elle, il y a
eu des mots plutôt à l’eau de
rose qu’autre chose, des mots
d’amour même.» Et d’ajouter:
«Frapper une femme, je sais
pas comment vous dire, c’est
contre mon idéologie, ma culture, mon éducation, ma famille artistique au Théâtre
du Soleil.»
Les faits dénoncés dans son
appartement de Saint-Mandé
ne lui rappellent rien mais,
selon lui, une chose est sûre:
la description des lieux brossée par la plaignante –«une
pièce entièrement vouée aux
plaisirs sexuels, avec de nombreux masques, notamment
de diables, et toute sorte d’ins-
Philippe Caubère, en novembre 2017. PHOTO JULIEN PEBREL. MYOP
truments», selon le Parisien–
est mensongère. «Les policiers
peuvent y aller! En effet, sur le
mur j’ai des photos de Marylin
à poil, un tableau d’Egon
Schiele, une photo libertine de
1910 et à l’époque j’avais un
masque balinais et un masque
d’Arlequin ! C’est tout à fait
surréaliste», s’émeut-il.
«Terrorisé». Alors que les
investigations vont se poursuivre dans ce dossier qui
s’annonce «parole contre
parole», Philippe Caubère se
désole: «Je suis terrorisé, j’ai
l’impression d’être coupable
d’emblée. Pourquoi ? Parce
que j’ai pris position au moment de la loi stigmatisant les
clients de prostituées? Parce
que je n’ai jamais caché que
j’en étais client ? Je parle de
cul dans mes spectacles,
comme dans Clémence, mais
la violence n’a pas sa place
là-dedans.»
Dans Clémence justement, un
des ultimes volets des aventures de «Ferdinand», avatar
qu’il s’est créé en 1981 et qui
accompagna plusieurs générations de fans, il évoque sans
détour sa vie sexuelle et l’épineuse mise en œuvre de
l’amour libre –un idéal dont
il n’a jamais fait mystère. La
pièce appartient à une trilogie qu’il doit jouer à partir de
ce jeudi au théâtre Le Liberté
à Toulon. Son directeur,
Charles Berling, a apporté
son soutien au comédien.
Lequel «ne sait pas comment
[il réussira] à jouer» même si,
comme il nous l’explique, il
parlera aux spectateurs le
plus franchement du monde
et que sa productrice et compagne sera au premier rang,
texte en main, au cas où il ait
des trous. «Le théâtre n’est
pas un tribunal, et il n’est pas
question d’annuler, affirme
Matthieu Mas, responsable
des relations presse du théâtre. On est tous un peu secoués.» Du côté du Printemps
des comédiens, à Montpellier, dont Caubère est un vieil
habitué et où il doit se produire en juin, on énonce la
position suivante par la voix
de son directeur, Jean Varela:
«Elle est simple : d’abord,
s’opposer à toute forme de violence sexuelle. Ensuite, respecter la présomption d’innocence. Enfin, il y a une affaire
judiciaire. On va la suivre très
attentivement.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 19
Libération Jeudi 19 Avril 2018
LIBÉ.FR
Direct Energie racheté par Total
Total a annoncé mercredi qu’il allait racheter Direct
Energie, le principal fournisseur alternatif d’énergie
en France, ce qui va lui permettre de devenir un poids lourd de l’électricité
dans le pays. Le géant pétrolier et gazier paiera près de 1,9 milliard d’euros
au total pour l’entreprise, qui fournit de l’électricité et du gaz. Libéralisé
en 2007 pour les particuliers, le marché français reste encore dominé
par les ex-monopoles EDF et Engie. Pionnier sur ce créneau, Direct Energie s’est toutefois fait un nom, occupant la troisième place en France.
AFP
«La réponse Hadopi n’est
plus adaptée, le streaming
représente désormais
80% du piratage.»
FRANÇOISE
NYSSEN
ministre de
la Culture
C’est une tradition printanière, un petit coup d’envoi
des festivités liées au Festival
de Cannes. Chaque année,
le ministère de la Culture
organise une réception en
l’honneur des films français
sélectionnés. Las! Malgré les
températures déjà estivales,
un nuage noir menaçait le
lancement de l’édition 2018
mercredi : plusieurs organisations représentant le ci-
néma indépendant ont en effet annoncé leur décision de
boycotter la sauterie, reprochant au gouvernement son
manque de soutien à la création indépendante et de lutte
contre le piratage. Qu’à cela
ne tienne! Françoise Nyssen
a en quelque sorte paré le
coup en organisant, plus tôt
dans la journée, une rencontre avec la presse, où elle a
annoncé une ambitieuse
piste de réflexion sur le sujet
du piratage : la constitution
d’une «liste noire» des sites
de streaming illégaux. Cette
liste permettrait de bloquer
l’accès à ces sites et supprimer leur référencement,
mais aussi de les assécher en
signalant leur statut aux annonceurs y figurant, ainsi
qu’aux services de paiement
en ligne travaillant avec eux.
Estimant que le piratage,
«hold-up du siècle», représente un manque à gagner
pour la création de 1,3 milliard d’euros, la ministre a
fait savoir que la mission de
constituer la liste et de l’actualiser pourrait être confiée
à la Hadopi. Celle-ci avait été
créée pour réprimer le piratage entre internautes (de
pair à pair), qui ne représente
désormais plus que la portion congrue des échanges illégaux.
É.F.-D.
Egalité femmes-hommes: et si
on modernisait la Constitution?
Ce serait un «symbole culturel, politique et sociétal fort»:
et si on gravait dans la Constitution française des mesures concrètes garantissant
l’égalité entre les femmes
et les hommes ? C’est ce
qu’appelle de ses vœux le
Haut Conseil à l’égalité entre
les femmes et les hommes (HCE). Dans un avis
rendu public mercredi, l’instance consultative indépendante note que l’avant-projet
de loi constitutionnelle, qui
doit être présenté en Conseil
des ministres le 9 mai, pourrait constituer une «opportunité de reconnaître encore
davantage l’égalité entre les
femmes et les hommes comme
principe fondamental de l’organisation des pouvoirs publics et de notre société». Oui,
l’égalité est déjà inscrite noir
sur blanc dans la Constitution : «La France est une République indivisible, laïque,
démocratique et sociale. Elle
assure l’égalité devant la loi
de tous les citoyens», peut-on
ainsi lire dans son article premier. Oui, la loi prévoit, elle
aussi, des mesures en la matière. Mais est-ce suffisant ?
Non, répond le HCE, qui note
que non seulement «les iné-
galités persistent», mais pis
encore, «force est de constater
que les droits des femmes sont
souvent bafoués».
Concrètement, l’instance
suggère, par exemple, d’inscrire dans la Constitution des
«droits fondamentaux» tels
que celui à l’interruption
volontaire de grossesse, appuyant ainsi une proposition
de loi de sénateurs communistes récemment étudiée
au Sénat. Le texte actuel est
«daté» en matière de santé
sexuelle et reproductive, estime le HCE: les seules dispositions y ayant trait figurent
dans le préambule de 1946.
Il y a donc urgence, selon lui,
à ce que l’avortement, l’accès
à la contraception ainsi que le
droit à une «vie sans violences
sexuelles et sexistes» soient
gravés dans le marbre.
Le HCE propose, par ailleurs,
de rendre visibles les femmes
dans la rédaction même du
texte, via l’usage d’un «langage égalitaire». Oui, il s’agit
bien là d’écriture inclusive,
celle-là même que l’Académie française qualifiait récemment de «péril mortel».
Mais que ses membres se rassurent: le HCE n’entend pas
réécrire des textes anciens
pour «laisser visibles les traces
de l’histoire», mais plutôt effectuer quelques corrections,
à forte portée symbolique.
Ainsi, dans le préambule,
pourquoi ne pas remplacer
l’expression «droits de
l’homme», loin d’être neutre,
par «droits humains», comme
c’est l’usage dans plusieurs
pays francophones comme la
Suisse ou le Canada?
«La portée performative du
langage est importante, en ce
qu’elle témoigne de notre vision du monde, et le choix de
l’utilisation de la règle grammaticale, selon laquelle le
masculin est neutre, exclut
symboliquement les femmes
des hautes fonctions de la République», explique le HCE,
qui prône, selon ce qui serait
le plus fluide, l’utilisation de
la double flexion (les «électeurs» et les «électrices»), de
mots épicènes («l’électorat»),
ou encore du fameux «point
médian» : «les citoyen·e·s».
Pourquoi, par ailleurs, ne pas
entamer une réflexion sur la
devise de la République («liberté, égalité, fraternité»), qui
«porte les traces de l’exclusion
originelle des femmes du politique», interroge le HCE.
VIRGINIE BALLET
A qui appartiennent les
parcelles de la ZAD ?
Quelles sont les preuves
d’une attaque chimique
sur lesquelles le
gouvernement s’est
appuyé pour intervenir
en Syrie ?
Les CRS ont-ils le droit
d’intervenir dans
l’enceinte des universités ?
Est-il possible d’exclure
un pays du Conseil de
sécurité de l’ONU ?
vous demandez
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recherches. Série. Retour de
flamme. L’impasse. 23h05.
Section de recherches. Série.
Origine. Corbeau blanc.
20h55. Les enfants de la télé.
Divertissement. Présenté par
Laurent Ruquier. 22h15.
Fantômas se déchaîne. Film.
21h00. Star Trek into
Darkness. Science-fiction.
Avec Chris Pine, Zachary
Quinto. 23h25. Jumanji. Film.
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20h55. Envoyé spécial.
Magazine. SNCF : la fin d’un
monde / Indiana Jones et le
berceau de l’humanité /
Daphne, celle qui en savait
trop. 22h55. Complément
d’enquête. Magazine. Pierre
et Vacances : la saga.
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20h50. La grande librairie.
Magazine. Présenté par
François Busnel. 22h20.
C dans l’air. Magazine.
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caméléon. Aventures.
Avec Arnold Schwarzenegger.
23h30. Daylight. Film.
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TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Police Academy 2 :
au boulot !. Comédie.
Avec Steve Guttenberg,
Bubba Smith. 22h35. Police
Academy. Film.
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Gianni Versace : American
Crime Story. Série. Ascent.
Creator / destroyer. 22h50.
Ray Donovan. Série. 2 épisodes.
21h00. Départ Immédiat.
Magazine. Puy du Fou : les
animaux les plus incroyables
de France. 23h00. Storage
Wars : enchères surprises.
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20h55. Meurtres à Sandhamn. Série. Cette nuit, tu
meurs - Épisodes 1, 2 & 3.
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secret des glaces. Série.
Épisodes 6, 7, 8, 9 & 10.
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Documentaire. Écoles
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d’Émeraude. 22h00. Indices.
M6
C8
21h00. Scorpion. Série. Une
journée de chien. En plein
délire !. 22h45. Scorpion.
Série. 3 épisodes.
21h00. Les 8 ans de TPMP !.
Divertissement. Présenté
par Cyril Hanouna. 00h00.
Touche pas à mon poste !.
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Orléans
Orléans
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Il est à la manœuvre
II. Couper court en vin
III. Sortit du liquide du dépôt ;
Conduit IV. Vers le milieu en
Grèce, tout en haut en Chine ;
En Chine il est en bronze, en
Afrique en bois V. Qui a vite
subi une modification VI. Es
dans une baisse de régime de
régime VII. Langue source
d’énergie à l’étranger ; Cours
autour de nous VIII. Devant le
premier IV., on ne peut aller
plus loin ; Quartier parisien
où sévit aussi la pollution IX. A
cause de sa faim, son frère
est arrivé à ses fins ; Haut de
gamme X. Faculté de se représenter un souvenir XI. Adjectif lié au mot précédent
9
V
VI
VII
VIII
X
Grille n°889
VERTICALEMENT
1. Tues sans faire de mal 2. Ce que vous faites ; Pas mal de monde 3. Opération de multiples facteurs ; Graine de melon ; Source d’informations 4. Fais
un nouveau choix 5. Cours en pleine canicule ; Maison à pignons à la
montagne ; La moitié d’un groupe de rock 6. Fus le théâtre de la sortie des
précieuses radicules ; Le dormeur du Val de Loire 7. Fit ainsi ; Le gramme
et la minute en sont exclus 8. Démarche de poupée 9. Parution de saison
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. STRABISME. II. GUET-APENS. III. BIPS. LEP.
IV. LÈS. KIFFE. V. IR. IE. VI. PAINTBALL. VII. SCOUBIDOU.
VIII. CESSA. EUE. IX. OS. ÉLIMÂT. X. SELLANT. XI. BLESSANTE.
Verticalement 1. SG. LIPSCOMB. 2. TUBÉRACÉS. 3. REIS. IOS. SE.
4. ATP. INUSÉES. 5. BASKET-BALLS. 6. IP. BI. ILA. 7. SELF-MADE-MAN.
8. MNEF. LOUANT. 9. ESPERLUETTE. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3645 MOYEN
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◗ SUDOKU 3645 DIFFICILE
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26/30°
31/35°
Agitée
Éclaircies
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adjoints
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Lionel Charrier (photo),
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Fabrice Drouzy (spéciaux),
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Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
4
IV
XI
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Les conditions sont toujours
majoritairement ensoleillées avec des
températures de plus en plus douces au
lever du jour.
L’APRÈS-MIDI Le soleil et la chaleur
continuent d'intéresser l'ensemble du pays
mais en fin de journée, les cumulus se
développent davantage avec un risque
orageux entre la Bretagne et la Normandie.
Lille
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21h15. État de santé. Magazine. Ébola, faut-il se préparer
à une future pandémie ?.
21h45. Le journal de la Défense. 22h00. On va plus loin.
3
II
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Rédacteurs en chef
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(édition),
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(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
2
III
IX
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
20h55. L’homme au masque
de fer. Aventures. Avec
Leonardo DiCaprio. 23h25.
Orgueil et préjugés. Film.
1
I
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
CHÉRIE 25
21h00. Cendrillon.
Fantastique. Avec Lily James,
Richard Madden. 22h55.
Relooking extrême : Spécial
obésité. Divertissement.
Les conditions restent calmes, avec un ciel
majoritairement dégagé dès le lever du jour
et une chaleur qui s'installe progressivement.
L’APRÈS-MIDI Les conditions restent
estivales sur l'ensemble du pays. une
tendance orageuse est possible près des
côtes de la Manche, sur les Pyrénées et près
des frontières de l'est. Le thermomètre
continue de grimper.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
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Boissieu - CS 41717
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21h00. L’Âge de glace 4 :
la dérive des continents.
Film d'animation. 22h40.
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20h50. L’évadé d’Alcatraz.
Drame. Avec Clint Eastwood,
Patrick McGoohan. 22h50.
Les incorruptibles. Film.
TMC
20h55. La rafle. Drame. Avec
Jean Reno, Gad Elmaleh.
23h05. Soir 3. 23h45. Juppé
et les grandes grèves de 1995.
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
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Sur les campus
américains,
la nouvelle guerre
du «free speech»
Libération Jeudi 19 Avril 2018
Aux Etats-Unis,
une nouvelle
génération
d’étudiants
remet en cause
le principe d’une
liberté d’expression
absolue. Pour ne
pas heurter
la sensibilité
des minorités,
ils demandent à
ce que l’université
devienne un «safe
space», à l’abri
de tout propos
haineux. Au risque
de fuir le débat
et d’aveugler
les jeunes ?
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
Rassemblement
pour la liberté
d’expression
à Berkeley,
le 27 avril 2017.
IDÉES/
PHOTO MARCIO JOSE
SANCHEZ.AP
d’un mouvement de protestations
qui inspirera des jeunesses du
monde entier, dont celle de Mai 68
en France.
Les étudiants occupent les lieux,
débattent à n’importe quelle heure
du jour et de la nuit, reprennent les
refrains entonnés par Joan Baez et
sa guitare face aux policiers casqués. Huit cents d’entre eux, dont
le leader Mario Savio, «le Daniel Cohn-Bendit américain», sont arrêtés
lors d’une manifestation le 2 décembre 1964, mais le mouvement
ne tarit pas. Au bout de plusieurs
mois de lutte parfois violente, l’université accepte d’assouplir ses règles. Les marches de Sproul Hall,
lieu de harangue au cœur du campus, sont devenues depuis un véritable symbole du Free Speech Movement. Un petit lieu de pèlerinage
pour qui connaît leur histoire.
UNE LIGNE
DE FRACTURE
Par
LAURE ANDRILLON
L
e 1er octobre 1964, Jack Weinberg, un étudiant activiste
engagé dans le Mouvement
des droits civiques, est arrêté à
l’université de Berkeley, en Californie. Des centaines, puis des milliers
d’étudiants se réunissent autour
d’une voiture de police sur le point
de l’emmener, se relayant durant
trente-deux heures jusqu’à ce que
l’université ordonne sa libération.
Des orateurs se succèdent sur le capot du véhicule, devenu un podium
improvisé, quelques centimètres
au-dessus de l’étudiant, goguenard,
et des policiers.
Ils réclament davantage de liberté
d’expression politique sur le campus: le trottoir, où ils avaient l’habitude de distribuer des tracts, vient
de leur être interdit. C’est la naissance du Free Speech Movement
aux Etats-Unis, et le coup d’envoi
u 23
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Aujourd’hui, la situation semble
s’être inversée. C’est la direction qui
rappelle régulièrement ses étudiants à l’ordre lorsqu’ils désapprouvent, avec trop de vigueur, la
venue de personnalités politiques
controversées et réclament qu’elles
soient décommandées. Les forces
de l’ordre sont convoquées non pas
pour disperser les étudiants venus
faire un discours mais pour assurer
la sécurité des orateurs quand
l’audience est en colère. L’université
fait même l’objet d’une enquête
judiciaire pour possible entrave à la
liberté d’expression parce qu’elle a
annulé l’année dernière, en invoquant des raisons de sécurité, plusieurs conférences en quelques
mois: celles de Milo Yiannopoulos,
de David Horowitz ou encore d’Ann
Coulter, tous trois connus pour être
conservateurs et provocateurs.
Il n’est pas tant question de savoir
si Berkeley va à l’encontre de sa propre histoire que de s’assurer qu’elle
respecte un des piliers de la Constitution américaine. Car, contrairement à la France et à la plupart des
pays européens, le 1er amendement
garantit aux Etats-Unis une liberté
d’expression sans limite de contenu
ou de point de vue, même si cela
implique de protéger du même
coup le discours haineux.
Pour le monde académique et le
monde étudiant, il s’agit d’une véritable ligne de fracture, rendue plus
saillante par la récente actualité
politique. Ce sont deux visions de
l’université et de l’éducation qui
s’opposent : certains cherchent à
créer un campus plus inclusif et
plus protecteur afin de favoriser
l’apprentissage, quitte à restreindre
la liberté d’expression. D’autres
maintiennent, coûte que coûte, leur
«La valeur sociale
de la libre
expression est
un argument
beaucoup plus
abstrait pour cette
génération que
pour celle des
années 60.»
Erwin Chemerinsky
professeur de droit à Berkeley
cap vers le free speech, la «libre
expression», persuadés que l’enseignement a pour mission d’exposer
les élèves à la différence et au désaccord. Les uns craignent une jungle
des idées qui blesse les minorités et
les réduise au silence. Les autres
alertent contre le risque pour les
universités de devenir des «bulles
filtrantes», qui couvent en même
temps qu’elles aveuglent la jeune
génération.
Attendre du campus qu’il soit un
safe space, un «espace à l’abri», est
une tendance qui semble être chez
les étudiants américains en pleine
accélération. Un sondage, mené par
Gallup et la Knight Foundation
en mars 2016, a montré que 78% des
étudiants interrogés préféraient un
environnement d’apprentissage
«ouvert», dans lequel tous les types
de discours et de points de vue peuvent être exprimés, y compris les
propos haineux. 22% des étudiants
étaient en faveur d’un environnement d’apprentissage dit «positif»,
interdisant l’expression de propos
offensants.
Un nouveau sondage a été réalisé
par John Villasenor, un universitaire de l’UCLA, quelques jours seulement après le rassemblement de
l’extrême droite à Charlottesville, en
août 2017. La question, posée exactement dans les mêmes termes, a
reçu une réponse très différente :
53% des étudiants ont opté pour un
apprentissage «ouvert», et 47% pour
un apprentissage «positif».
Cette évolution est perçue par les
professeurs jusque dans les salles de
classe au quotidien. Les étudiants
s’attendent de plus en plus à être
prévenus quand le contenu d’un
cours peut les choquer. Certains
vont jusqu’à quitter la salle lors des
discussions de groupe, pour ne pas
entendre des opinions qui les blessent. Les universités sont embarrassées face aux pétitions des élèves, car certaines dépassent le débat
sur le 1er amendement et remettent
en cause le programme scolaire :
faut-il ne plus lire Ne tirez pas sur
l’oiseau moqueur, de Harper Lee,
parce que le mot «nigger» y revient
trop souvent ? Ne plus montrer
d’images lors des cours d’histoire
sur le Ku Klux Klan ?
En trente-sept ans d’enseignement,
Erwin Chemerinsky, aujourd’hui
professeur de droit à Berkeley, a pu
observer la transformation du
champ de bataille. «Ce réflexe de
protéger les autres contre les propos
haineux ou discriminatoires découle
d’une démarche bien intentionnée,
et souvent très altruiste, de la part
des étudiants», insiste-t-il. Le décalage avec la génération précédente
est avant tout une question d’histoire et d’héritage: «La population
étudiante est plus diverse qu’auparavant, donc plus sensibilisée à la
vulnérabilité des minorités, explique-t-il. Sa perception de la parole
est façonnée davantage par l’expérience de la méchanceté sur Internet
que par le souvenir du mouvement
des droits civils ou des manifestations contre la guerre du Vietnam.
A l’époque, offenser était nécessaire!
La valeur sociale de la libre expression est un argument beaucoup plus
abstrait pour cette génération que
pour celle des années 60.»
DISCOURS UTILE
OU NOCIF ?
Tout un pan du monde universitaire compte pourtant bien préserver cette exception américaine, en
continuant de défendre un free
speech sans condition. Après les incidents de Charlottesville, Carol
Christ, chancellor of Berkeley, c’està-dire à la tête de la prestigieuse
université, fait de la liberté d’expression «plus qu’une question de
droit, une question de valeurs»: «Si
on se laisse embarquer sur le chemin
de la censure, on s’y rend soi-même
vulnérable», prévient-elle. Elle s’appuie sur les arguments de John
Stuart Mill, pour convaincre les étudiants que le choix du free speech
est dans leur intérêt: selon le philosophe britannique, la vérité prévaudra toujours, et il est de toute façon
trop risqué de confier à qui que ce
soit la responsabilité de déterminer
ce qui constitue un discours valide
ou un discours nocif. La meilleure
riposte contre les paroles haineuses
n’est donc pas de les étouffer, mais
de s’exprimer face à elles – mieux,
et davantage. Pour Erwin Chemerinsky et Howard Gillman, auteurs
de Free Speech on Campus, un simple regard vers le passé suffit pour
trouver assez de raisons de défendre la liberté d’expression au nom
du progrès : «L’histoire démontre
qu’il n’est pas possible de définir une
idée inacceptable, digne de punition, sans mettre en danger l’innovation et la critique de la société»,
écrivent-ils. Ils rappellent comment
les travaux extrêmement polémiques de Richard J. Herrnstein et
de Charles Murray, qui affirmaient,
entre autres choses, la supériorité
intellectuelle des Blancs sur les
Noirs, ont déclenché, dans les années 90, une riposte académique
tellement brillante que les censurer
aurait représenté une perte pour la
société.
Harmeet Dhillon est avocate à
San Francisco, actuellement en
charge d’une enquête sur le respect
du 1er amendement à l’université de
Berkeley. Elle n’envie en rien les lois
européennes qui permettent de
sanctionner et de prévenir les discours promouvant la haine. Il lui
semble tout à fait ironique qu’à vouloir empêcher les discriminations,
la loi s’expose à être elle-même discriminatoire: «Nous devons protéger
le discours impopulaire, non en fonction de son contenu, mais parce que
c’est celui qui a besoin d’être protégé», précise-t-elle. Depuis des
mois, elle examine, à la loupe, les
moindres détails liés aux annulations de conférences dans le milieu
éducatif : car la localisation, l’horaire, le nombre de sièges, le montant des frais de sécurité, les délais
de publicité constituent, selon elle,
des leviers que les universités utilisent fréquemment pour donner
moins de visibilité à certains orateurs, souvent sous la pression des
élèves. Les opinions des personnalités que Harmeet Dhillon et son cabinet défendent n’entrent pas en ligne de compte, et n’ont même pas à
être examinées: «La censure est une
épidémie», répond-elle, imperturbable. Marée, vent mauvais, toutes les
métaphores y passent pour montrer
que «sauver le 1er Amendement est
une priorité et une urgence».
L’autre camp doute pourtant
qu’une liberté d’expression totale
crée un cadre propice à l’apprentissage. Richard Delgado et Jean Stefancic, tous deux professeurs de
droit, ont publié, en janvier, un
ouvrage au titre provocateur, Must
We Defend Nazis ? Ils insistent sur
le potentiel destructeur de la parole, d’autant plus à un âge où l’esprit des étudiants est en plein façonnement: «Le discours haineux,
en particulier lorsqu’il est raciste,
peut choquer et blesser, laisser ses
victimes interdites, apeurées, silencieuses, moins capables de participer au débat public.» Ils proposent
de troquer l’obsession de la liberté
d’expression contre celle de l’égalité: «Toute parole qui a du sens, résument-ils, requiert une dignité
égale, un accès égal, un respect égal
pour tous ceux qui participent à la
discussion.»
Le slogan le plus Suite page 24
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24 u
Libération Jeudi 19 Avril 2018
IDÉES/
Suite de la page 23 répandu dans
les manifestations étudiantes réclamant un safe space fait en effet écho
à cette préoccupation: «La parole est
une violence, nous ne serons pas réduits au silence», chantent les élèves
pour couvrir les voix des invités controversés. Il est temps, selon eux, de
repenser complètement les exceptions à la liberté d’expression prévues par la loi, car elles offrent une
protection insuffisante. Un discours
qui présente une «menace réelle»
peut être puni: mais seulement s’il
y a menace contre l’intégrité physique d’une personne, et non si le discours inflige une blessure émotionnelle. Le harcèlement est une autre
exception au 1er amendement: mais
pour être caractérisé comme tel, le
discours discriminant doit être intrusif, et l’audience captive. On ne
peut donc empêcher un élève d’arborer une croix gammée à l’université. On peut, par contre, lui interdire de peindre ce symbole sur la
porte d’une chambre d’internat. Selon le même raisonnement, un discours raciste prononcé par un orateur en public est protégé par la loi,
même s’il ne l’est plus lorsqu’il cible
une personne particulière dans
l’audience.
Il est légalement très difficile pour
les universités américaines d’établir
leurs propres règles sur la liberté
d’expression. Lorsqu’elles sont publiques, comme Berkeley, elles doivent obéir à la Constitution. Lorsqu’elles sont privées, elles peuvent
y être obligées, comme c’est le cas en
Californie, par les lois de leur Etat.
Des associations se font même les vigiles du 1er amendement. C’est le cas
de l’organisation FIRE (Foundation
for Individual Rights in Education),
essentiellement composée de juristes, qui dresse un palmarès des campus libres et des campus censeurs, et
tient à jour une base de données des
«désinvitations». Si une université
essaie d’instaurer un «code de con-
Mario Savio, leader du Free Speech Movement à Berkeley, le 7 décembre 1964. PHOTO ROBERT W. KLEIN. AP
«La parole est
une violence,
nous ne serons pas
réduits au silence»,
chantent les élèves
pour couvrir
les voix des invités
controversés.
duite», qui restreint la libre expression en ses murs, FIRE le fait invalider par la loi, l’accusant d’être soit
trop vague, soit trop précis.
Quand dans les années 90, après de
graves incidents à l’université du
Michigan, près de 350 établissements ont adopté un règlement
interne pour punir les discours
racistes, ils furent attaqués en justice un à un. L’hécatombe fut telle
que plutôt que d’attendre leur tour,
des universités ont rendu elles-mêmes leurs règlements non effectifs.
Aujourd’hui, FIRE s’applique à démanteler les «zones de libre expression», mises en place sur certains
campus pour s’assurer que les manifestations ne perturbent pas le
déroulement des classes –ce critère
étant la seule marge de manœuvre
à leur disposition. Ces zones, dé-
clare le magazine Inside Higher
Education début février, sont déjà
«en voie d’extinction» : elles sont
tour à tour accusées d’être trop petites, trop isolées, trop difficiles à
réserver, voire, comme à Hawaï,
dangereuses parce que situées en
zone inondable.
LES FRAIS DE SÉCURITÉ
Le monde académique s’inquiète
de voir des maîtres de la provocation cohabiter, dans la promiscuité d’un campus, avec une population étudiante à fleur de peau,
surtout dans un contexte politique
tendu. Le positionnement des universités dans le débat sur le free
Des profs sous surveillance
Des étudiants américains
ont mis en place leur propre
système de veille, listant
les propos qu’ils jugent
inappropriés de la part de
leurs enseignants. Lesquels
ripostent.
L’
été dernier, Lisa Durden a défendu
avec virulence à la télévision le choix
de Black Lives Matter d’organiser des
événements interdits aux Blancs. Cette professeure de communication vient de porter
plainte, le 9 avril, contre l’université d’Essex
(Massachusetts), pour «licenciement abusif».
L’université dit l’avoir congédiée en réponse
à des plaintes d’étudiants et de professeurs
«inquiets», voire «effrayés» par la teneur discriminante de ses propos.
Cet épisode rappelle une autre affaire: celle
de Nancy Shurtz, professeure de droit dans
l’Oregon, qui a reçu, en octobre 2016, une pétition de collègues et d’étudiants lui demandant de démissionner. Son idée de se grimer
en noir lors d’une fête privée le soir de Halloween venait de déclencher un tollé. Une
multitude de cas rappellent régulièrement la
tension entre le désir de faire du campus un
safe space et le principe de liberté académique
garanti par la loi américaine.
Cette dernière interdit de sanctionner un professeur pour l’expression de ses opinions personnelles, tant qu’elles n’altèrent pas sa capacité à enseigner la matière dont il a la charge.
Un département de biologie peut ainsi refuser
un candidat s’il est créationniste. Un département d’histoire peut écarter un professeur
parce qu’il nie l’Holocauste dans son cours,
mais pas au simple motif que, de manière privée, il soutient le mouvement néonazi.
Ce contexte pousse de plus en plus d’étudiants
speech représente un risque : elles
peuvent y perdre des candidats, des
élèves, des professeurs, et parfois
des financements. Or, les frais de
sécurité, liés au maintien de la liberté d’expression, sont en pleine
explosion et font enfler la polémique. L’université publique de
Berkeley a dépensé, en un seul semestre de 2017, plus de 2 millions de
dollars à cet effet. Il est difficile
d’estimer si ce budget pourrait être
réduit. Le sondage de John Villasenor, publié en septembre, montre
que pour rendre inaudible un discours qu’ils jugent offensants, 19%
des élèves interrogés approuvent
l’usage de la violence. •
à mettre en place leur propre système de surveillance, notamment à travers une veille accrue des déclarations de leurs professeurs
dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Un
groupe d’étudiants conservateurs a même mis
en ligne une «liste de surveillance» après
l’élection présidentielle de 2016, pour recenser
les professeurs susceptibles de promouvoir
en classe des «valeurs anti-américaines» ou
de défendre une «propagande de gauche». En
réponse, des professeurs de tous bords se sont
organisés autour d’un hashtag, #Addmyname, pour défendre la liberté académique
et «rendre cette liste nulle et non avenue»: certains ont commencé par inscrire Jésus, Socrate ou encore Indiana Jones. D’autres sont
allés jusqu’à se signaler eux-mêmes.
L.An.
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
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u 25
IDÉES/
L
Lors d’un happening vegan parodiant la Cène, le 31 mars, à Lausanne. PHOTO FABRICE COFFRINI. AFP
Tu ne mangeras point
Interviewé récemment par «Libération», Thierry Hoquet suggérait
que le véganisme était un puritanisme. Marcela Iacub lui a répondu
que la cause animale était avant tout du domaine de l’éthique.
Le philosophe lui rétorque aujourd’hui que ce raisonnement révèle
surtout une tentation d’en finir avec le corps.
En réalité, ce parallèle vise surtout à repérer, dans la société,
une tentation d’en finir avec le
corps et ses expressions, au nom
du règne unilatéral de l’éthique.
Quand très récemment, Xdolls,
une maison close d’un nouveau
genre dédiée aux poupées sexuelles, a été menacée de fermer dans
le XIVe arrondissement de Paris,
après une protestation des élus
communistes Front de gauche, il
n’y avait pourtant nulle exploitation d’aucun vivant à déplorer :
seulement quelques objets en silicone importés de Chine. La préfecture de police s’est rendue sur
THIERRY
HOQUET
Par
J. PANCONI
a cause est entendue : vivre
est un truc dégueu. Mastiquer, baiser, excréter : tout
cela nous renvoie à un état physiologique assez répugnant
quand on y pense. Il y a dans nos
enzymes et dans nos fluides, un
côté bricolé qui contrarie notre
soif de pureté. Après tout, ne
sommes-nous pas de magnifiques machines pensantes ? On
aimerait garder la pensée et
oublier la machine. En 1960, les
inventeurs du cyborg, Clynes et
Kline, l’avaient bien compris. Rêvant de fabriquer un soldat qu’on
transporterait sans peine à travers l’espace, ils se proposaient
«de réaliser les fonctions de la respiration de manière bien plus efficace que par le système respiratoire, inutilement encombrant
quand on est là-haut». Bien sûr,
idem pour la nutrition. Et tant pis
si ce parfait soldat, régulé par des
boucles de contrôle externes, finira par développer quelques
psychoses et sera victime de pollutions nocturnes. La perfection
est peut-être à ce prix.
Or, ce rêve fou du cyborg, un
nombre croissant d’entre nous y
aspire. En témoigne le néopuritanisme ambiant, aspirant à la prohibition de la viande ou à celle de
la prostitution. De l’éthique animale à une sexualité morale, libérée de tout rapport de pouvoir,
les passerelles sont nombreuses.
Le grand loup ne poursuit plus la
rouquine incendiaire chez Tex
Avery, et nulle part désormais,
Ysengrin ne trouvera de viande :
le prédateur, étique à en crever, a
été dûment dressé et civilisé par
la petite Marlaguette (l’héroïne
d’un classique du Père Castor signé Marie Colmont et Gerda Muller, 1952). Quant au cochon, il
faut le balancer ou le laisser vivre, oubliant tout ce qu’il nous
apporta de succulent, le régal que
chaque partie de son corps constitua pendant des siècles. Tout
cela : boucherie, crime, assassinat, mais après tout, la légende
de saint Nicolas le contait déjà.
Dans une interview à Libération,
publiée le 5 avril, j’ai risqué un
rapprochement entre sexualité et
gastronomie (1). Il a donné lieu à
deux critiques : d’une part, les
travailleur·s·es du sexe sont consentant.es là où l’animal de boucherie ne tend pas le cou lorsque
tombe la lame ; d’autre part, si
l’on accepte le foie gras et l’ortolan, alors il faudrait accepter également l’excision et pourquoi pas
la pédophilie. Le premier argument fut soutenu par Marcela Iacub avec l’esprit et le style qu’on
lui connaît (2).
Philosophe, professeur
à l’université Paris-Nanterre
les lieux, a fait son enquête avant
de rappeler ce qui pourtant pouvait paraître une évidence : ne
s’agissant que de poupées, il ne
pouvait y avoir ni prostitution ni
proxénétisme. Alors, pourquoi
pourchasser la pulsion sexuelle
quand elle ne va importuner que
quelques malheureuses poupées ? Le problème n’est plus
alors pénal mais moral. Une
autre question surgit néanmoins :
que va-t-on faire de la pulsion
sexuelle des vieux libidineux et
des gros dégueulasses avec lesquels personne ne consent à baiser, si même les sex-dolls leur
sont interdites ? Non que ce sujet
me préoccupe au quotidien mais
tout de même, je m’interroge.
Alors, pour revenir à nos moutons végétariens, soyons clairs : si
certain·e·s renoncent aux produits d’origine animale, je ne souhaite nullement les faire changer
d’avis. Ils /elles ont d’excellentes
raisons pour cela, je le sais. Alors
qu’on ne fasse pas de moi l’apôtre
du jambon-beurre obligatoire.
Simplement, derrière le véga-
nisme et l’horreur de la souffrance animale, sous l’insistant
rappel du sang versé au quotidien, de ce qu’on appelle souvent
le «meurtre» ou «l’esclavage» des
bêtes, il y a un authentique projet
antinaturaliste : une volonté de
réformer la nature humaine. Au
départ, on peut penser le véganisme de manière privative,
comme la soustraction de certains aliments, qu’elle soit pour
des motifs métaphysiques (antispécistes), écologiques (sauver la
planète), hygiéniques (ma santé)
ou autres (à compléter). Mais cela
va au-delà : le véganisme n’est pas
juste une question de diète. La
présence d’un végan à table intrigue l’ensemble des convives, si
bien que la conversation glisse irrésistiblement vers ce sujet. Redoutable efficacité du dispositif :
nul n’ose plus manger, de peur de
gêner ou d’incommoder. Ainsi,
au-delà de la dénonciation de la
mort des bêtes, c’est le repas
comme manière de faire société
qui devient un crime : c’est la
gourmandise, le plaisir gustatif et
la nourriture même qui deviennent associés à un lancinant sentiment de culpabilité. La nourriture change de signification : le
régime végan n’est pas seulement
une restriction drastique du
champ des possibles gustatifs,
c’est une vigilance rigoriste sur ce
qui a droit de cité à ma table, et
est légitime à entrer dans mon
corps. Une transformation de la
cuisine en exercice de diététique
éthique où règnent le complément alimentaire et la préoccupation permanente de l’équilibre
nutritionnel à respecter.
Enfin, le véganisme, entièrement
légitime en soi, est aussi un
symptôme : celui que l’alimentation en général nous pose problème. Et de fait, c’est horrible
d’avoir à s’alimenter. On aimerait
s’en passer, manger des protéines
synthétiques, ne pas avoir à tuer
pour vivre. Manger demeure la
trace d’un archaïsme désuet qui
nous renvoie à nos ancêtres et à
la faim, à la famine persistante
qui a tiraillé l’espèce humaine
tout au long de son histoire. Le
véganisme rejoint ici un projet
transhumaniste qui ferait abstraction de l’instinct alimentaire,
comme d’autres voudraient faire
l’économie de l’instinct sexuel.
Notre société est traversée par un
profond malaise : qu’il y ait en
nous du pulsionnel, parfois ingérable, disruptif, incommode. Dimensions que la psychanalyse
prend en charge mais sur lesquelles l’éthique ne sert guère.
Manger, jouir : ces aspects de la
vie sont des nécessités que le sujet humain rencontre avant que
de penser. Tout cela est souvent
dégoûtant. Indigne de l’idée
qu’on se fait d’un être humain,
mais il faut composer avec. On
subit avant d’avoir choisi. On ne
peut pas en vouloir aux humains
de vouloir en finir, s’arracher enfin à tout cela. Alors, on vivra
heureux au royaume de l’aliment
synthétique, processé sans fantasme dans de jolis petits tubes à
essai. Ce jour-là, nous aurons la
nostalgie de l’impureté. Nous regretterons notre ancienne voracité, nos baisers profonds, nos
transgressions, nos échanges de
bave et nos sucs. En attendant, il
est peut-être utile de rappeler
que les préoccupations éthiques
sont indispensables mais ne sauraient être l’alpha et l’oméga de
nos existences. •
(1) «Mettre les hommes et les bêtes sur le
même plan est une position intenable mais
passionnante, dans Libération du 6 avril.
(2) «L’antispécisme est-il un nouveau
puritanisme ?», chronique A contresens
de Marcela Iacub, dans Libération
des 14 et 15 avril.
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
IDÉES/
E
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Tentative européenne
d’Emmanuel Macron
Le Président veut transformer la France
et l’Europe. Dans le premier cas, il
dispose d’atouts sérieux. Dans le second,
il ne peut compter que sur son renom.
mmanuel Macron ne
renonce pas. Il ne renonce pas à poursuivre au grand galop ses réformes françaises, malgré les
oppositions qu’elles suscitent et les conflits sociaux
qu’elles provoquent. Il ne renonce pas davantage à sa
tentative héroïque de relancer l’Europe malgré les obstacles qui s’accumulent et
les blocages qui se multiplient. La semaine dernière,
il a mené bataille par deux
fois sur le front médiatique
pour tenter de convaincre
les électeurs hexagonaux de
la nécessité des changements qu’il porte. Cette semaine, il a pris la parole au
Parlement européen de
Strasbourg, puis il a inau-
L'ŒIL DE WILLEM
guré un débat citoyen sur
l’Europe largement ouvert.
Ce soir, il rencontre Angela
Merkel pour tenter de l’associer à son entreprise. Emmanuel Macron veut transformer la France et transformer
l’Europe. Dans le premier
cas, il dispose d’atouts sérieux. Dans le second, ses
cartes sont beaucoup plus
modestes et il ne peut guère
compter que sur son talent
et sur son renom : il est le
seul dirigeant européen depuis cinq ans à avoir remporté une grande bataille
électorale en agitant le drapeau bleu semé de vingthuit étoiles d’or.
Car c’est peu dire que sur le
front européen les nouvelles
sont mauvaises. Emmanuel
Macron a tenu à afficher
hautement les valeurs de la
démocratie européenne et
l’ardente nécessité de la
souveraineté européenne
devant les députés de l’Assemblée de Strasbourg. Il
n’a pas repris le détail des
fameuses propositions de
son discours de la Sorbonne
qui avait réveillé, en sursaut, les capitales européennes. Il n’a pas égrainé ses
pistes de renforcement de la
zone euro, il n’a pas repris
ses propositions de développer d’urgence les chantiers
du numérique et de l’environnement, de l’achèvement de l’Union bancaire,
d’un budget de la zone euro,
d’une renégociation des accords migratoires de Dublin. Il a préféré afficher les
valeurs et les principes du
plus grand espace authentiquement démocratique du
monde, plus peuplé que les
Etats-Unis, plus démocratique que l’Inde. Il l’a fait
parce que ce qui alimente
la fierté de l’Europe – ou
plutôt qui devrait le faire –
apparaît aujourd’hui en
grand péril.
L’Union européenne doit, en
effet, faire face à un double
danger : au moment même
où elle est menacée par
Donald Trump d’une guerre
commerciale qui, si elle se
déclenchait, aboutirait sans
doute à une nouvelle crise
financière, les principaux
gouvernements européens
authentiquement démocratiques sont très affaiblis,
alors que les gouvernements européens récemment renforcés ne sont plus
authentiquement démocratiques.
La Grande-Bretagne, mère
incontestable de la démocratie parlementaire et des
libertés individuelles, aura
quitté l’Europe dans
deux ans. L’Italie, l’un des
six pays membres fondateurs de l’Europe, vient de
voter pour deux mouvements populistes, l’un – la
Ligue – farouchement antieuropéen, l’autre, les Cinq
Etoiles, au moins ambigu.
Les Pays-Bas, autre Etat fondateur, n’aiment plus l’Europe. L’Espagne, plus positive, s’enlise dans le conflit
catalan. L’Allemagne ellemême, notre principale partenaire, semble désormais
très pressée de ne plus bou-
ger ne serait-ce qu’un seul
doigt en faveur de l’Europe.
En face, Viktor Orbán, symbole de la démocratie illibérale, pavoise. La Pologne,
dont la croissance doit tout à
l’Europe, ruse aux confins de
l’autoritarisme. En Autriche,
l’extrême droite siège au
gouvernement. Dans les pays
scandinaves, elle se renforce.
En Europe, les gouvernements les plus populaires
sont les moins démocratiques, et les gouvernements
démocratiques sont les
moins populaires.
Face à ce double mouvement, Emmanuel Macron
peut certes se réjouir de ce
que, malgré les efforts britanniques, les 27 autres
Etats membres sont demeurés unis. Il peut vérifier que,
face aux menaces commerciales brandies par Donald
Trump, la même solidarité
se manifeste. Il peut même
mettre en avant la vigueur
de la Commission de Bruxelles face aux grands acteurs
américains du monde numérique. Il existe, malgré
tout, les racines d’une identité européenne qui se développent au fur et à mesure
que pèsent davantage la
Chine, les pays émergents et
toujours les Etats-Unis.
C’est une base de départ,
néanmoins bien étroite. Le
président français a l’ambition de la renforcer, de l’élargir, de la concrétiser par de
nouvelles avancées, avec notamment des convergences
budgétaires mais aussi
sociales, des initiatives en
matière d’immigration, de
frontières, d’asiles. Si elles
ne vont pas dans le sens de
la générosité et de l’accueil,
elles peuvent renforcer
l’image d’une Europe plus
protectrice.
Pour ces petits pas, le président français peut compter
sur la sympathie d’Angela
Merkel, malheureusement
de plus en plus entravée par
sa coalition. Il parie sur l’inquiétude de plusieurs gouvernements conscients de
l’insuffisance des moyens
de protection de l’Europe,
dans tous les domaines.
Il croit vraisemblablement
à la force d’entraînement
de son charisme, surtout si
ses réformes progressent
en France. C’est un pari
honorable, utile et très
aléatoire. •
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
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HISTORIQUES
BLOG
La vie après Fukushima
Sur Japosphère, le blog consacré au Japon hébergé par
Libération, la sociologue française Cécile AsanumaBrice, installée à Tokyo, chronique l’après-Fukushima:
«Nous sommes dans la station de Shibuya, à Tokyo. Le
flux des individus affairés s’écoule devant la fresque de
Tarô Okamoto […] : “Un mythe de demain.” Sur le mur,
le squelette central explose comme un soleil, les os en
flammes. La fumée déferle en d’énormes yeux roulant
sur les ombres des vivants. L’explosion nucléaire déploie
l’abîme sous le regard des passants insouciants. Ils la côtoient depuis tellement longtemps, cette angoisse, qu’ils
y sont désormais indifférents. Envahis par les tâches
quotidiennes qui les activent le temps d’une vie. Pourtant, elle est là, pesante. Elle se rappelle à eux parfois
et puis disparaît de nouveau, chassée par la prochaine
tâche, le prochain labeur, la prochaine mission.»
A lire sur Libération.fr
Par LAURE MURAT Professeure au
département d’études françaises et francophones et
directrice du Centre d’études européennes et russes
à UCLA
L’immolation, une longue
histoire politique
Dimanche 15 avril, l’avocat américain David Buckel
s’est immolé par le feu dans un parc de Brooklyn
pour alerter sur la destruction de notre
environnement. Ses derniers mots furent :
«Pardon pour les dégâts.»
REVUE
Macron et le «moment catholique»
Il y a parfois d’étranges résonances
dans l’actualité. Alors qu’Emmanuel Macron propose de réparer le
lien supposé «abîmé» entre l’Etat et
l’Eglise catholique, et semble s’excuser», la revue le Débat propose,
dans son numéro de mars-avril, un
dossier intitulé «Catholicisme et
politique aujourd’hui», dans lequel
se trouve un texte écrit par Matthieu Rougé, professeur de théologie et prêtre, que l’on
peut mettre en miroir du discours prononcé par le Président dans le cadre de la Conférence des évêques de
France. «Il ne s’agit naturellement pas de récupérer ou
de baptiser indûment la vision politique d’Emmanuel
Macron. En marche n’est pas le MRP [parti démocratechrétien 1944-1967, ndlr]. Mais il est important de prendre
la mesure de la richesse multiforme de l’implication des
chrétiens en politique et des fruits que les différentes strates
de leur pensée peuvent continuer de porter. C’est cela qui
peut guider leur action aujourd’hui. Les catholiques n’ont
donc pas à s’excuser d’exister», écrit le théologien, qui
évoque la possibilité d’un «moment catholique».
Le Débat, numéro 199 mars-avril, 192 pp., 21 €.
RIOT PARTY
La Bellevilloise fête les 10 ans
des Femen
En avril 2008, à Kiev, trois jeunes femmes, Anna Hutsol,
Oksana Chatchko et Sacha Chevtchenko créent le
groupe des Femen, pour protester contre la place réservée aux femmes dans la société ukrainienne. Signes
particuliers: provocation, humour et manifestations,
seins nus. Elles internationalisent leur lutte, et Paris
devient un peu leur QG. La Bellevilloise, qui fête aussi
sa décennie, leur organise une Riot Party, avec des talks,
des expos, des concerts et des DJ sets.
Jeudi 19 avril, à 19 heures, à la Bellevilloise, 19-21, rue Boyer,
75020, gratuit mais inscription obligatoire sur le site.
L
a joggeuse qui passait par là a
d’abord cru que c’était un tas
d’ordures qui brûlait. Quand elle
s’est approchée, à distance des policiers
présents, elle a distingué une silhouette. L’odeur, c’était celle de la chair
calcinée. David Buckel, célèbre avocat
des droits LGBT et passionné par les
problèmes environnementaux, venait
de s’immoler par le feu dans un parc de
Brooklyn, pour protester contre la politique internationale en matière écologique. Il a été déclaré mort le dimanche
15 avril. Il avait 60 ans.
A l’annonce de sa disparition, les journaux ont rappelé son rôle déterminant
dans le mouvement pour la légalisation du mariage gay. Il avait aussi été
l’avocat principal dans l’affaire Brandon Teena, du nom du jeune homme
transgenre violé et assassiné en 1993,
dont l’histoire avait inspiré le film Boys
Don’t Cry, avec Hilary Swank. Il avait
obtenu que la cour reconnût que le shérif du comté était responsable de
n’avoir pas su protéger Brandon Teena.
La veille de sa mort très préméditée,
David Buckel avait envoyé à plusieurs
médias américains un message qui disait entre autres: «La plupart des êtres
humains sur la planète respirent
maintenant un air rendu insalubre
par les carburants fossiles et beaucoup, en conséquence, mourront prématurément –ma mort prématurée au
moyen d’un carburant fossile reflète ce
que nous sommes en train de nous faire
à nous-mêmes.» Et aussi : «Avoir des
buts honorables dans la vie invite à
avoir des buts honorables dans la
mort.» Pour lever toute ambiguïté, il
a laissé un mot sur la scène de son suicide, pour confirmer qu’il venait de se
tuer par protestation. Il a ajouté : «I
apologize to you for the mess.» «Mess»
est un mot difficile à traduire, surtout
dans ce cas-là. C’est à la fois le désordre et la saleté. En clair, je m’excuse
pour ce que vous allez trouver et que
vous allez devoir nettoyer. Pardon
pour les dégâts.
Il y a peu de chance pour que Donald
Trump et nombre d’autres dirigeants
s’excusent jamais pour le «mess» aux
conséquences tragiques et planétaires
qu’ils créent actuellement, en aggravant chaque jour la pollution de
l’eau, de la terre, de l’air. Et il y a peu
de chance, hélas, que l’attentat commis par David Buckel sur lui-même
influe le cours d’une politique – en
miroir de son geste – suicidaire. Mais
sait-on jamais ?
Les auto-immolations ont une histoire,
qui est essentiellement politique.
Selon le sociologue Michael Biggs, les
médias occidentaux en ont rapporté
533 de 1963 à 2002, la majorité ayant été
perpétrée en Inde (255), au Vietnam
(92), en Corée du Sud (43) et aux EtatsUnis (29) (1). Bien des limitations (sources exclusivement en langue anglaise,
immolations non comptabilisées ou
non révélées par les régimes totalitaires, etc.) porteraient, en réalité, le
chiffre entre 800 et 3000 sur la même
période. Le chercheur cite cet exemple:
des touristes ont vu un homme s’immoler par le feu sur la place Rouge
en 1980. Le premier qui a essayé de
prendre une photo s’est vu assommé
par un garde, toutes les pellicules
confisquées. On persuada de force les
autres qu’il s’agissait du feu d’un tas
d’ordures –illusion inversée de la joggeuse de Brooklyn.
Tout le monde se souvient des autoimmolations les plus spectaculaires :
Quang Duc, en 1963, au Vietnam, pour
attirer l’attention sur les persécutions
bouddhistes du gouvernement Diem
– qui sera assassiné cinq mois plus
u 27
tard– ; Jan Palach, en 1969, à Prague en
signe de protestation contre l’invasion
soviétique – à la source de la «révolution de velours» vingt ans plus tard–;
Mohamed Bouazizi, dont le geste,
en 2010, allait devenir le catalyseur de
la révolution tunisienne et, par répercussion, du «printemps arabe». Depuis
quelques années, les moines tibétains
ont privilégié ce mode de protestation
contre la politique de la Chine :
146 immolations auraient eu lieu entre 2009 et 2017. On le sait moins, mais
il y a eu en France, pour la seule année 2012, onze immolations par le feu,
la plupart liées à la dégradation des
conditions de travail.
Les auto-immolations par désespoir
personnel, même si elles sont souvent
liées à une situation sociale catastrophique (chômage, précarité, surendettement, etc.) doivent être néanmoins
distinguées des auto-immolations
pour des réclamations politiques et des
causes collectives. C’est à ces dernières
qu’appartient le geste de David Buckel.
L’impact de ces actes sacrificiels est
difficile à évaluer. Il dépend pour beaucoup d’une alchimie précaire entre le
moment choisi, le lieu (l’écrivain sicilien gay Alfredo Ormando avait choisi
la place Saint-Pierre en 1998 pour contester l’attitude de l’Eglise vis-à-vis de
l’homosexualité) et surtout la médiatisation de l’acte. «Aucune photographie
d’actualité dans l’histoire n’a provoqué
autour du monde autant d’émotion que
celle-là», dira John F. Kennedy de la
photo de Quang Duc dans les flammes,
qui vaudra à son auteur, Malcolm
Browne, le prix Pulitzer.
David Buckel a choisi de s’immoler
dans un parc de New York, en pleine
nuit, à l’abri des regards et en s’excusant auprès de ceux qui allaient trouver
sa dépouille. Cette modestie, qui refuse
de heurter par l’image et pense au choc
de ceux qui le trouveront au petit matin, rend son geste plus bouleversant
encore que l’immolation ne l’est par
définition. David Buckel signe là aussi
le désespoir d’une époque qui, du suicide écologique aux attentats-suicides
terroristes, a fait de la mort volontaire
son sinistre totem. Cheville ouvrière du
mariage gay, l’avocat américain avait
tout motif de croire dans la lutte et ses
possibles succès. Pour autant, sa mort
ne doit pas être regardée comme l’abdication devant une fatalité. C’est, loin
des caméras et du brouhaha médiatique, un signal d’alarme, un appel à
réagir. Durkheim disait de l’auto-immolation qu’elle était un «suicide
altruiste». Puisse la mort de David
Buckel servir aux autres et, surtout, à
quelque chose. •
(1) Michael Biggs, «Dying Without Killing : SelfImmolations, 1963-2002».
Cette chronique est assurée en alternance par
Serge Gruzinski, Sophie Wahnich, Johann Chapoutot et Laure Murat.
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
Yves Lacoste,
en juin 2010.
LIVRES/
PHOTO OLIVIER ROLLER.
DIVERGENCE
Lagéographie,
sportdecombat
d’YvesLacoste
Ancien
membre du
PCF, qu’il a
quitté en 1956,
et promoteur
en France de
la géopolitique,
le géographe
octogénaire
s’attelle à
l’exercice
des mémoires.
Il y raconte
ses batailles,
ses voyages
et sa femme.
Par
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Q
u’est-ce qu’être géographe?
«C’est une certaine façon de
voir les choses en fonction de
leurs configurations spatiales», écrit
Yves Lacoste dans ses mémoires, au
titre sans histoire : Aventures d’un
géographe. Il est vrai que Lacoste
voit le monde par le prisme d’une
configuration spatiale particulière:
celle de son appartement, à Bourgla-Reine (Hauts-de-Seine), où nous
le rencontrons, et auquel il tient
comme à la prunelle de ses yeux. Il
y habite depuis 1939 et trois générations de Lacoste s’y sont succédé.
L’immeuble cossu se situe face à la
voie ferrée et à côté d’un minaret,
«la plus ancienne construction en
béton armé de France», précise Lacoste, qui consacre l’une de ses thèses (avant 1968, il en fallait deux) à
l’industrie du ciment.
Le lycée Lakanal, où il fut élève à
partir de la sixième, se trouve quelques centaines de mètres plus loin.
Cependant, malgré un attachement
féroce à la discipline dont il est
agrégé, malgré le plaisir qu’il prit à
«faire du terrain», en entraînant notamment ses étudiants dans la vallée de Chevreuse jusqu’à les épuiser,
le travail de cet homme de 88 ans repose sur l’ouverture de la géographie à l’histoire. Il a milité pour
étoffer la première en y intégrant la
seconde : «La géographie, ça sert,
d’abord, à faire la guerre.» Cette formule est le fil directeur de sa vie intellectuelle et le titre de son livre
publié en 1976 par l’éditeur engagé
François Maspero. L’ouvrage créa la
polémique: des géographes y lurent
le coup de grâce porté à leur discipline, dénigrée et tenue pour moins
prestigieuse que l’histoire, et des
historiens jaloux de leur prestige redoutèrent un empiétement sur leur
territoire par une discipline voisine.
MISSION MYSTÉRIEUSE
Yves Lacoste a 47 ans quand il écrit
ce livre. Il souhaite qu’il influence
l’enseignement de la géographie au
collège et au lycée, et espère secouer l’esprit des enseignants. At-il atteint son but? Le bilan est mitigé: «Aujourd’hui encore, les profs
d’histoire parlent davantage de géographie que les profs de géographie
ne parlent d’histoire.» Ancien
membre du Parti communiste français, qu’il quitte en 1956, il enseigne
alors à l’université de Vincennes
avec le philosophe François Châtelet, son grand ami. La Géographie,
ça sert d’abord, à faire la guerre acquiert le statut de classique pour
les étudiants, et Yves Lacoste est reconnu comme le promoteur en
France de la géopolitique, dont il
donne la définition suivante :
«L’analyse des rivalités de pouvoirs
sur des territoires.»
Le mot géopolitique fut inventé par
l’universitaire allemand Friedrich
Ratzel (1844-1904). Il existait depuis
longtemps mais avait mauvaise réputation: il était lié aux thèses pangermanistes de la fin du XIXe siècle,
et à la notion d’espace vital. Un chapitre des mémoires de Lacoste explique à quel point l’Allemagne fut
pionnière dans l’enseignement de
la géographie et quel usage en firent
le pangermanisme, puis le nazisme.
Dans le même mouvement que
l’écriture de ce manifeste, et la
même année, Lacoste crée la revue
Hérodote, toujours chez Maspero.
Elle est sous-titrée «revue de géographie et de géopolitique» et son premier numéro comprend un entretien avec Michel Foucault, prof à
Vincennes à la même époque. Yves
Lacoste n’est pas avare de coups de
griffes, ni dans son livre ni au cours
de notre entretien, et il écrit que
la Naissance de l’histoire de Châtelet lui apprit davantage que l’Archéologie du savoir de Foucault.
Plus loin, c’est Pierre Bourdieu qu’il
égratigne.
Qu’est-ce qui déclenche l’appétit de
Lacoste pour la portée stratégique
de la géographie? Une mission mystérieuse que lui confie un commanditaire anonyme en 1972, au Vietnam ; «le tournant» de sa vie de
géographe, écrit-il. Le récit qu’il en
fait transforme ses mémoires en
roman d’espionnage. On dirait aussi
un peu les aventures de Tintin. En
juin 1972, Lacoste envoie au Monde
un article dans lequel il s’inquiète
du bombardement par les Américains des digues du fleuve Rouge:
«Avec l’arrivée de la mousson et donc
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
de la crue, on pouvait craindre des
ruptures de digues» et donc des millions de morts. Quinze jours plus
tard, en vacances avec sa femme et
ses fils en Corrèze, il reçoit un coup
de fil de «quelqu’un», qui lui demande de venir en urgence à Hanoi.
Lacoste part, sans le visa soviétique
pourtant obligatoire afin d’atterrir
au Vietnam. Il n’achète pas de billet
et cependant réussit à voler. Destination Moscou où il est attendu
–par un inconnu. Après une escale
de vingt-quatre heures, il atteint Hanoi. Un invité mystère numéro trois,
manifestement proche du général
Giap, le conduit vers les digues et lui
montre les traces des frappes américaines. Lacoste constate le risque
d’inondation, et de retour à Paris, témoigne de sa visite pour le Monde.
Son papier fait l’effet d’une bombe:
des journaux du monde entier le reprennent, y compris aux Etats-Unis
et au Japon ; les bombardements
américains cessent et dans la nuit,
tenez-vous bien, le pape Paul VI
appelle Nixon. L’année suivante
–est-ce un hasard?– la guerre entre
les Etats-Unis et le Vietnam se ter-
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mine; place à la guerre civile. Yves
Lacoste n’a jamais pu mettre les
pieds en Amérique du Nord à cause
de cet épisode : «Ils ne me laisseraient pas entrer. Mais ça m’est égal,
ça ne me manque pas», dit-il en
riant. Il a voyagé ailleurs, à Cuba par
exemple, en 1967, pour un congrès
culturel à La Havane. Il y a croisé
Aimé Césaire à l’occasion d’une
journée de travail collectif dans une
plantation de café, et il a critiqué les
commentaires géographiques de
Révolution dans la révolution ? de
Régis Debray, que Maspero (encore
lui) venait de publier.
ENFANCE MAROCAINE
Les deux pays qu’Yves Lacoste connaît parfaitement sont le Maroc et
l’Algérie. Au Maroc, il naît et grandit
jusqu’à l’âge de 10 ans. Son père, fils
d’instituteur, fut géologue en chef
pour le Bureau de recherches et participations minières: il lui revenait
d’accepter ou de refuser les demandes de concessions minières. Son
enfance marocaine et son attention
à ce pays permettent à Lacoste «de
comprendre bien d’autres relations
coloniales». Il se souvient de ce
mantra: «Surtout ne pas recommencer l’Algérie.» Il se rappelle également la priorité toujours donnée à
la diplomatie par le Protectorat, qui
évitait l’usage de la force.
Lacoste retourne au Maroc en 1949
avec sa femme, Camille, pour y étudier les digues et les canaux. C’est
après être arrivé premier à l’agrégation de géographie qu’il demande à
partir enseigner au lycée en Algérie,
toujours avec Camille. De retour à
Paris en 1958, Lacoste rédige un volume de la collection Que sais-je ?
sur les pays sous-développés :
«Cette expression était dans l’air du
temps, non pas en raison de la situation en Algérie (en dénonçant alors
les causes coloniales du sous-développement, on risquait d’être inculpé d’atteinte à l’intégrité du territoire de l’Etat), mais du fait d’une
grande campagne “d’aide aux pays
sous-développés”.»
ÉPOUSE DISPARUE
L’anticolonialisme d’Yves Lacoste
ne l’empêche pas d’être critique
dans ses mémoires envers les étu-
des postcoloniales. Il regrette que la
complexité des conquêtes coloniales ne soit pas mieux enseignée. «Il
ne s’agit aucunement de les excuser»,
prévient-il, prudent après avoir été
accusé d’être «colonialiste» et «islamo-paranoïaque». Qu’Emmanuel
Macron ait qualifié la colonisation
de «crime contre l’humanité» ne lui
convient pas. Dans les dernières pages d’Aventures d’un géographe, il
est question d’événements «postcoloniaux» : la «Marche des Beurs»
en 1983, la naissance de SOS Racisme et des Indigènes de la République dont Lacoste cite le slogan
suivant, «La France a été un Etat colonial, la France reste un Etat colonial», puis les tueries de Charlie, du
Bataclan et de la Promenade des
Anglais. A propos des réseaux islamistes et de ce qu’il nomme «la seconde phase du postcolonial», dans
laquelle nous sommes, Yves Lacoste
semble tenir une position proche de
celle de Manuel Valls. Nous trompons-nous ? «C’est bien ça.»
Nous n’avons pas précisé ce que faisait Camille, si présente dans ces
mémoires et disparue en 2016. Yves
u 29
Lacoste l’avait rencontrée en 1946
à l’Institut de géographie de la rue
Saint-Jacques. Elle était ethnologue, avait appris le kabyle, le berbère, et présidait la commission
d’orientalisme du CNRS. Elle s’était
opposée à la thèse que Bourdieu développait dans la Domination masculine (1998), prenant appui sur les
femmes de la société kabyle. Selon
le sociologue, celles-ci avaient incorporé leur statut de dominées.
Camille Lacoste-Dujardin réfutait
cette thèse. Comment Bourdieu
avait-il reçu ce désaccord? «Il l’avait
accepté, pas de problème. On le croisait souvent au parc de Sceaux, tout
près d’ici, parce qu’il a habité Bourgla-Reine.» Au tour d’Yves Lacoste de
poser une question lorsque nous le
quittons: «Qu’avez-vous pensé de la
présence de Camille dans mes mémoires ? C’est rare, n’est-ce pas, un
intellectuel qui consacre une telle
place à sa femme dans son autobiographie ?» •
YVES LACOSTE
AVENTURES D’UN GÉOGRAPHE
Equateurs, 336 pp., 21 €.
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30 u
Libération Jeudi 19 Avril 2018
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération, retrouvez
huit pages spéciales consacrées à l’actualité
littéraire. Cette semaine, entretien avec
l’écrivaine italienne Cristina Comencini.
Romancière, scénariste, cinéaste et
dramaturge, elle publie Etre en vie (Stock),
où on retrouve son goût pour les histoires
de famille.
a été nécessaire pour cartographier les reliefs
des bâtiments noyés sous la végétation, dans
un cirque rocheux isolé. A cause de la situation géographique de la cité, les recherches
ont coûté plusieurs dizaines de milliers de
dollars et ont été faites au péril de la vie des
membres de l’opération. Car la Mosquitia est
une des régions les plus dangereuses au
monde. Elle est en grande partie contrôlée par
des cartels de drogue surarmés. Tel que le raconte le journaliste américain, avec humour,
dans ces contrées, les plus grands périls viennent de la nature : des phlébotomes, ces insectes piqueurs et vecteurs de maladies, aux
fers de lance, serpents dont les crochets peuvent projeter du venin à plus de deux mètres,
en passant par des plantes tropicales aux épines pouvant écorcher jusqu’au sang.
Disparition. Au-delà du récit proche d’un
Doug Preston (au second plan) lors de l’expédition scientifique honduro-américaine, en février 2015. PHOTO DAVID YODER
La Cité du dieu singe émerge
des brumes au Honduras
Le journaliste et romancier
Douglas Preston détaille
l’expédition scientifique à
laquelle il prit part en 2015,
à la recherche des vestiges
d’une civilisation inconnue
d’Amérique centrale.
D’
anciens militaires des forces spéciales britanniques se frayent un chemin dans la jungle à coups de machette pour guider des archéologues
surexcités à la recherche d’une civilisation inconnue, oubliée au milieu d’une végétation
où les serpents font la loi. On pourrait y lire
le scénario du dernier blockbuster d’aventures sorti sur grand écran. Mais le romancier
et journaliste américain Douglas Preston,
auteur de la série d’aventures de l’inspecteur
Aloysius Pendergast, ne laisse, cette fois, pas
libre cours à son imagination. La Cité perdue
du dieu singe est le récit détaillé d’une expédition à laquelle il a participé en février 2015,
dans la très hostile région de la Mosquitia, au
nord-est du Honduras.
Si en Europe «la Cité du dieu singe», aussi appelée «la Cité blanche», est méconnue, au
Honduras elle est célèbre. Des légendes séculaires transmises par la tradition orale des
peuples autochtones évoquaient «une cité
prospère et avancée, dotée de vastes réseaux
commerciaux, préservée pendant des siècles
[…] comme au jour où elle avait été abandonnée». Ces récits ont animé la curiosité de
nombreux archéologues spécialistes de
l’Amérique centrale et donné lieu à plusieurs
expéditions à travers les siècles, sans succès.
«Se pouvait-il qu’une cité perdue tout entière
puisse encore être découverte au XXIe siècle?»
interroge dans ce livre l’écrivain. Au-delà des
légendes, le colonisateur espagnol Hernan
Cortès décrit dans un rapport de 1526, six ans
après avoir conquis l’empire aztèque, l’existence d’un «royaume [qui] dépasserait celui
de Mexico en richesse et l’égalerait pour la
grandeur de ses villes, la multitude de ses habitants». Douglas Preston relate, documents
historiques à l’appui, le cheminement de la
rumeur qui a traversé les époques et fait perdurer le mystère de la Cité blanche.
Rouages. Un mystère qu’a commencé à lever la campagne scientifique honduro-américaine de 2015, formée de scientifiques, de militaires, de photographes et d’une équipe de
télévision. «Si la civilisation maya est la plus
étudiée des anciennes cultures du continent
américain, les habitants de la Mosquitia
comptent parmi les moins connus», assure
Douglas Preston. Elle est si peu connue qu’on
ne lui a pas donné de nom officiel. Bien que
l’équipe honduro-américaine n’ait pas découvert cette civilisation – plusieurs ruines
avaient déjà été identifiées – elle a donné à
voir la grandeur de cette culture, voisine des
Mayas, qui a construit plusieurs villes d’ampleur où vivait une population à la hiérarchie
sociale complexe, et qui a brutalement disparu autour de 1550.
Cette trouvaille qualifiée de «plus importante
découverte archéologique de ce début de
XXIe siècle» par la société du National Geographic est le fruit de plus de dix ans de recherches historiques, de tentatives de localisation
et de quêtes de financements. Douglas Preston, par son talent de romancier, révèle les
rouages de ces pérégrinations archéologiques
où rien n’est laissé au hasard, loin du fantasme de l’aventurier qui tomberait par
chance sur un tombeau oublié. Pour trouver
l’emplacement de cette cité perdue au Honduras, le recours au lidar, une technologie militaire de télédétection par laser ultra précise,
roman d’aventures, Douglas Preston questionne l’intérêt et les conséquences de leur
exploration. Lors de la publication de leurs
travaux –soutenus par le gouvernement hondurien, qui y voit un moyen de renforcer l’attractivité du pays – une forte polémique a
agité les milieux universitaires américains.
Une pétition très relayée a critiqué «un langage symptomatique de la vieille archéologie
colonialiste à la Indiana Jones». Preston réfute ces arguments et assure que les artefacts
découverts ont été protégés du mieux possible. Mais il admet regretter que cette entreprise ait conduit à la destruction d’une partie
de cette vallée, vierge jusqu’alors de l’empreinte de l’homme moderne.
La partie la plus intéressante de ce riche
ouvrage reste la réflexion que développe Preston sur les raisons de la disparition soudaine
de cette civilisation. Elle rappelle celle des
Mayas qui, selon la thèse que Jared Diamond
détaille dans son essai Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition
ou de leur survie (Gallimard, 2006), a été causée par une catastrophe sociale et écologique.
La cité-Etat maya de Copan, une des plus
prospères, s’est disloquée au IXe siècle après
des mouvements sociaux nés de l’accroissement des inégalités entre les élites et le peuple, ainsi que d’un appauvrissement extrême
des sols dû à la surexploitation.
«L’archéologie regorge de récits édifiants qui
nous invitent à réfléchir, nous qui vivons au
XXIe siècle, non seulement à la maladie, mais
aux réussites et aux échecs des hommes, écrit
Preston. Elle nous met en garde contre la dégradation de l’environnement, les inégalités
de revenus, la guerre, la violence […] et le fanatisme religieux.» Une leçon qui trouve une
dure résonance alors que chaque semaine
sort une nouvelle étude alarmante sur l’état
de dégradation des sols, du climat et de la biodiversité. Le destin tragique de la civilisation
de la Cité blanche, que l’archéologie doit encore élucider, rappelle qu’aucune civilisation
n’est éternelle. Même la plus évoluée technologiquement.
AUDE MASSIOT
DOUGLAS PRESTON
LA CITÉ PERDUE DU DIEU SINGE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Magali
Mangin. Albin Michel, 382 pp., 24 €.
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
u 31
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Débat Le Goethe Institut propose ce jeudi à
19 heures une rencontre avec le romancier autrichien Michael Köhlmeier (photo) autour du thème :
«L’Europe, les réfugiés et la littérature». Ce sujet est
au cœur de la Petite Fille au dé à coudre, publié
en 2017 chez Jacqueline Chambon, éditeur de son
œuvre en France. Vient de paraître Qui t’a dit que
tu étais nu, Adam ?. PHOTO UDO LEITNER
Goethe Institut, 17, avenue d’Iéna, 75016.
Hommage Sa femme, la romancière Sylvie Péju,
Jacques Bonnaffé, Olivier et Jean Rolin, d’autres amis
encore, évoquent la mémoire d’Hervé Prudon (photo),
disparu le 15 octobre 2017, à la Maison de la poésie,
le 20 avril à 20 heures. Au programme de cette soirée
intitulée «Il fait plus froid dehors que la nuit», des
textes inédits, des poèmes et des extraits de la pièce
Comme des malades. PHOTO DR
Maison de la poésie, 157, rue Saint-Martin, 75003.
Kornelia Ender, sirène de la RDA
Vincent Duluc
évoque la nageuse
est-allemande qui
s’illustra aux Jeux
olympiques en 1976.
Enquête sur un destin
et sur un fantasme.
«K
ornelia et ses amies nageaient contre le courant avec un écouteur
dans l’oreille où leur entraîneur leur
parlait : “Le bras plus tendu à l’entrée dans l’eau, et sors la main plus
loin derrière, respire tous les deux
mouvements et reste en ligne.” Au
bout de l’effort et de l’épuisement, ils
testaient leur concentration en état
de fatigue, leur demandaient parfois
d’assembler un puzzle le plus vite
possible, pendant qu’ils mesuraient
le taux de lactate en piquant le lobe
de l’oreille. Ils mesuraient leur résistance au stress pendant qu’elles
étaient harnachées de ce masque qui
se remplissait d’eau, inévitablement,
empêchait de respirer ou de voir, et
il fallait demeurer impassible, le
moindre signe de claustrophobie
était l’aveu d’une faiblesse qui valait
exclusion du programme.» Le sport
de haut niveau: ce sur quoi on peut
compter, l’utilisation qu’en font les
forces du marketing (les Etats hier,
les marques aujourd’hui, pour schématiser) et enfin son fantasme, qui
utilise les deux premiers comme
une sorte de base arrière. Ce que
l’on sait : le puzzle, le masque se
remplissant d’eau pour créer la panique. L’utilisation: l’édification du
socialisme dans le cas qui nous occupe, une multinationale vendant
des rasoirs désormais.
Et le fantasme ? C’est la grande
question du livre que le journaliste
à l’Equipe et écrivain Vincent Duluc
a consacré à la nageuse est-allemande et quadruple championne
olympique (à Montréal, en 1976)
Kornelia Ender, passée à la postérité
pour avoir remporté le 100 m papillon et le 200 m nage libre aux
Jeux en l’espace de vingt-cinq minutes chrono– la légende disant
qu’elle n’a même pas pris la peine de
se sécher entre les deux.
ne le combat, l’observateur devant
dès lors remplir tous les vides qu’il
a sous le nez. Avec quoi? Son imagination ? Surtout pas. Enfin, pas
dans le cas qui nous occupe : Vincent Duluc n’est pas romancier mais
journaliste, un métier où l’on se
heurte en permanence aux limites
déontologiques ou pratiques ; ce
qu’un sportif dit de lui-même ou
pas, ce que son palmarès exprime
ou non, ce que l’on peut prouver et
le reste. Mais alors, qu’est-ce qui lui
reste ?
Exigences. La légende, justement: qu’en faire? Kornelia Ender
exerce désormais la profession de
kinésithérapeute à Schornsheim,
un village bavarois. L’auteur est allé
à Schornsheim, il s’est demandé s’il
allait entrer dans la salle d’attente,
n’en a rien fait, est parti, est revenu
le lendemain, a marché «devant les
fenêtres entrouvertes» du cabinet
mais n’a rien entendu, est reparti,
n’est plus revenu, a tenté de joindre
l’ex-nageuse à travers son mari actuel, a reculé devant les exigences
(les questions par avance, croit-on
comprendre) de celui-ci et a mis un
terme à ses velléités – exprimées
comme telles– de rencontrer l’objet
du livre avec soulagement.
Qu’aurait-elle pu lui dire ?
Ou plutôt: qu’aurait-elle pu lui dire
qu’il veuille apprendre ? Vincent
Duluc parle de «droit au mystère»
mais au fond, ce n’est pas tant la
femme aux 21 records en individuel
qui compte que ce qu’on en perçoit,
un mélange indécidable de signaux
faibles, de traces, de sensation: un
regard, une impatience, «le secret de
Leipzig, un grand bâtiment qui
n’avait pas de nom, aux vitres de
verre fumé, où travaillaient six cents
scientifiques et administrateurs
dans le secret absolu, sur cinq étages, trois cents pièces» et où l’on
Hymne. Un flou, comme des bru-
Kornelia Ender à l’Europacup, le 18 août 1973. PHOTO WIKIPÉDIA
mettait au point les fameuses
«aides à la performance» et où «des
hommes en blouse blanche faisaient
des croix».
Signe des temps, cette opacité est
désormais perçue comme une faiblesse et une frustration : on doit
tout savoir. Ce livre est écrit pour
renverser le postulat : l’opacité est
au contraire un espace de liberté,
un stimulant intellectuel sans pareil
que l’extrême sécheresse du sport
pratiqué par Kornelia Ender (objectivement réductible à des chronos
et des conférences de presse où elle
ne disait rien) attise plutôt qu’elle
mes de chaleur flottant sur l’asphalte. L’écho entre Kornelia Ender
et son éternelle adversaire américaine Shirley Babashoff, qui deviendra ensuite postière à Orange
County. Ou bien le travail de l’ombre de la Stasi et un Etat où le père
dénonce à la police la tentative de
passage à l’Ouest de sa fille. Ou encore le lyrisme d’un hymne national
bientôt disparu, le sublime Auferstanden aus Ruinen, «s’accordant à
l’émotion […] d’une lanceuse massive dont les larmes glissaient vers le
duvet, au-dessus des lèvres qui tremblaient comme celles d’une enfant».
On parle du point de vue : le sport
est une académie du regard, où le
meilleur moyen de comprendre ce
qui se passe est encore de regarder
partout sauf là où l’on vous commande de le faire. Une école de liberté. On enseignait justement aux
enfants est-allemands que le sport
rend libre: ils ne savaient pas à quel
point.
GRÉGORY SCHNEIDER
VINCENT DULUC
KORNELIA
Stock, 256 pp., 18 €.
Sortir des traumas de l’exil
Un passionnant recueil
d’ethnopsychanalyse autour
des récits de demandeurs
d’asile en souffrance.
C
e gros ouvrage de Marie-Caroline
Saglio-Yatzimirsky est impressionnant, tant par son contenu que par
sa qualité d’écriture. Il est cependant quelque peu desservi par son sous-titre, «Rencontre avec des demandeurs d’asile», car il
ne s’agit pas ici de simples rencontres em-
pathiques menées par l’auteure, psychologue-psychanalyste, parlant cinq ou
six langues du sous-continent indien (elle
enseigne à l’Inalco), normalienne, etc.
Mais de récits et d’élaborations théoriques
concernant des psychothérapies de demandeurs d’asile qui ont accepté, pendant
quelques mois ou années, un contrat thérapeutique original avec cette analyste
«hors les murs». Une vraie leçon d’ethnopsychanalyse, au meilleur sens du terme.
Tout cela se passe à l’hôpital Avicenne, à
Bobigny (Seine-Saint-Denis), à la station
de métro Drancy-Avenir (ça ne s’invente
pas !). La «clinique de l’effroi» selon l’expression de l’auteure, vise, par des chemins de traverse et via nombre d’adaptations linguistiques, à permettre à certains
de ces sujets de «sortir du trauma». Quel
est le propre de la clinique du trauma ? Il
s’agit «d’inverser les logiques mortifères qui
ont envahi la psyché du patient afin de
faire basculer une dynamique perverse :
celle de l’intentionnalité du bourreau qui
tourmente le torturé, de la persistance de la
menace pour le combattant traqué, de la
contagion de l’angoisse débordante, de l’invasion des forces invisibles, du diktat du
trauma». L’exploit est que sans aucun
voyeurisme ni complaisance, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, à travers l’analyse
de quelques récits de vie, montre comment elle fait advenir – via d’improbables
langues ! – une parole d’un autre ordre.
GENEVIÈVE DELAISI
DE PARSEVAL
MARIE-CAROLINE SAGLIO-YATZIMIRSKY
LA VOIX DE CEUX QUI CRIENT.
RENCONTRE AVEC
DES DEMANDEURS D’ASILE
Albin Michel, 314 pp., 19,50 €.
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Libération Jeudi 19 Avril 2018
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Mamie yoga
Eva Ruchpaul Cette femme rayonnante
de 90 ans, professeure historique des stars
et créatrice d’une méthode saluée, se méfie
de la mode actuelle du yoga.
«M
angez du ciel!» Dans son langage poétique, cela
veut dire «respirez!» On a rencontré une pépite.
Un oiseau, 1,46 m ailes déployées, niché dans
le VIIIe arrondissement de Paris, sous les toits. De tous petits
pieds, chaussés de Converse à paillettes taille 32 et demi.
Toute de blanc vêtue.
Sans signe avant-coureur et surtout sans couinement de hanches, Eva Ruchpaul pose sa jambe sur la table, comme d’autres
leur coude. Elle a 90 ans depuis le mois de
mars. C’est l’une des premières femmes à
avoir introduit le yoga en Europe dans les
années 60. Elle a passé sa vie à enseigner
des postures à sa sauce (douce), à «donner sa pitance» à tous
ces gens venus se jeter sur son tapis. Ils se ramassent à la pelle.
C’est une bille en prénoms, elle appelle tous ses élèves les
«bonshommes» et les «bonnes femmes», quel que soit leur pedigree. Dans le lot, quand même: Christian (Dior), Alain (Afflelou), Yves (Montand), deux remorques d’hommes et femmes
politiques dont elle préfère taire les noms, des rois en cours
de règne, des chefs d’entreprise dont souvent elle découvrit
l’identité après coup et par hasard. Il lui est arrivé de mettre
des vents, aussi, faute de temps. Sur la touche: André Malraux,
«[elle] l’[a] un peu regretté quand même», et «la chanteuse, là,
comment s’appelle-t-elle?» (Madonna, en fait). Elle se souvient
aussi de cette «neuropsychiatre très raffinée», qui, en sortant
de l’une de ses leçons, essayait d’ouvrir une voiture qui n’était
pas la sienne… Elle était dans la lune, s’était évadée sur le tapis
et n’était pas redescendue. Dans le dico Ruchpaul, on dit «s’envoyer en l’air».
La petite dame à la chevelure blanche comme un nuage
raconte cela sans sourire et avec une certaine gravité. «C’est ma responsabilité. Je
dois faire revenir les élèves dans la banalité
avant qu’ils ne quittent mon tapis. Nous ne
sommes pas dans les contreforts de l’Himalaya, nos conditions
de vie sont difficiles.» L’engouement actuel pour le yoga ne
l’enthousiasme guère. «Cela fait soixante siècles que nous sommes à la mode, on ne va pas se laisser disturber.» Son école,
fondée en 1971, prospère toujours. Elle continue aujourd’hui
de donner des leçons (autour de 18 euros l’heure) à des «futurs
instituteurs», estampillées «méthode Eva Ruchpaul». On a
testé. Une invitation à faire un poisson, une pince, un arc, une
sauterelle, «en fonction de la météo». Et, surtout, des respirations, «la clé de tout». Sur sa moquette bleue, on a vu des Ita-
LE PORTRAIT
liens venus d’Italie qui ne comprenaient pas tout mais l’écoutaient religieusement. Ce dernier mot va la faire monter dans
les tours. Elle a une sainte horreur de tout ce qui s’apparente
à la «religiosité» et «n’aime pas qu’on l’admire» (dixit une des
profs de l’institut). Eva R. répète à ses élèves: «Ne comptez pas
sur moi pour vous transporter dans des ferveurs d’emprunt.
Je ne vais pas vous changer. Peut-être juste vous mettre nez à
nez avec votre personnalité.» Parmi les trucs qui lui mettent
les nerfs en pelote : les bienfaits en tout genre attribués au
yoga. «Ça m’emmerde !»
D’expérience, le vent va tourner. «Un brahmane patapouf
d’avant J.-C. disait déjà que les postures sur la tête prévenaient
des chutes de cheveux. La tendance mensongère sur les bienfaits du yoga n’est pas l’apanage de l’Occident!» On prend note,
attablée dans sa cuisine par un samedi pluvieux de mars, en
croquant dans des cathédrales de Reims en chocolat. Elle sourit avec malice. «Le yoga ne guérit rien, ne répare rien. C’est
bien mieux que ça. Il fait supporter.» Il y a un mot qu’elle adore,
un peu vieillot, mais sympa: «Egards.» De sa voix fluette, elle
dit: «J’aimerais bien vous donner envie d’avoir quelques égards
pour votre mécanique.» A l’en croire, nos contemporains se
bouffent la vie avec ce culte de l’effort permanent. «On se domine, on s’étrille, on se punit d’exister, on doit mériter. Et si on
se faisait du bien ?»
Chez elle, les élèves sont
priés de yoguer une fois par
13 mars 1928
semaine. Pas plus. «Pour proNaissance à Béziers
téger la rareté. Faites chaque
(Hérault).
chose comme si c’était la pre1950 Mariage avec
mière et la dernière fois de
Haymant Ruchpaul.
votre vie. Ne recommencez
1956 et 1957
rien.» Au passage, petite piNaissances de
que: «Les hommes séducteurs
ses filles, Ananda
ramènent trente fois le même
et Shanti.
modèle de bonne femme. A
1971 Ouverture
quoi ça sert?» Son mari était
de son école.
un brahmane «authentique»,
des Indes, avec un passage
par l’Angleterre, et l’Allemagne qu’il a fuie pendant la guerre.
Elle a 20 ans quand elle croise sa route, lui, dix de plus. Il est
kiné à Paris. Elle le consulte, «un cadeau d’anniversaire pour
qu’il me soigne».
Jusque-là, la vie d’Eva n’était pas marrante. Le sort s’est abattu
sur son capot à 18 mois. Une polio gravissime qui paralyse tout
son côté gauche et le bras droit. «Une partie de mon corps ne
vivait plus. Comment habiter un endroit désert?» Elle quitte
Béziers (Hérault) pour Alexandrie (Egypte), «la fantaisie de
mon père, cela lui a pris comme un éternuement !». Seul
homme de la famille à ne pas être médecin, il enseigne la philo
au lycée français. A l’époque, elle passe le plus clair de son
temps à l’hôpital, en rééducation. A 12 ans, elle parvient enfin
à marcher, avec une chevillère en cuir. «Cela m’a éduquée à
une forme de conscience en dehors de la conscience. Il y a des
informations d’ordre empirique, je ne sais pas d’où elles me
viennent. Je les considère avec respect.»
Elle se forme seule, sans savoir que ce qu’elle fait s’appelle du
«yoga». «Mon mari m’a interdit de me former en Inde, il voulait
que j’apprenne par moi-même.» Un matin, son mari lui dépose,
sans la prévenir, une élève sur le tapis. Eva Ruchpaul a 30 ans,
et deux petites filles de 11 mois d’écart, Ananda et Shanti –la
première sera prof de yoga, l’autre, danseuse classique et chorégraphe. Le succès arrive vite. «Le bouche à oreille, ça été horrible. Je ne sais pas comment le bruit s’est colporté.»
Elle fait rire. Il faut la voir retracer sa carrière en soupirant,
comme si c’était un enchaînement de catastrophes. Ses cours
qui débordent de partout, «obligée» de s’installer dans
450 mètres carrés près de la place de l’Etoile. «Pour souffler»,
elle publie «un petit cahier» pour que les gens se débrouillent
seuls. Un jour, en passant devant le Drugstore des ChampsElysées, sa fille s’écrie: «Mamaaaan, regarde, tu es à côté d’Astérix!» Satisfaction furtive. Il y en aura d’autres. Elle aime raconter ses souvenirs, les essaime de jolies phrases, qu’il serait
bon de voir trotter dans les têtes les jours de pluie. Ce poème
indien: «Tu n’auras pas souvent la chance de naître dans un
corps d’homme. Es-tu bien sûr d’avoir fait tout ton possible
pour t’en réjouir ?»
Son téléphone sonne. «Oui, mon chou, je te rappelle.» C’était
un élève enrhumé, apparemment. «Un écrivain américain,
archigrand-père, qui a besoin d’un petit coup de tournevis.» •
Par MARIE PIQUEMAL
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
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