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Libération - 23 04 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11478
LUNDI 23 AVRIL 2018
www.liberation.fr
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS
AMERICAN
NIGHTMARE
Inégalités en hausse, système électoral anachronique, infrastructures
défaillantes… A l’occasion de la
visite d’Etat d’Emmanuel Macron
à Washington, «Libération» sonde
les failles de l’Amérique.
SIMON BAILLY
20 PAGES D’ANALYSES ET DE REPORTAGES
INFO «LIBÉ» L’ÉTAT AU CŒUR DE L’AFFAIRE LAFARGE EN SYRIE
Mais aussi: n La dénucléarisation selon Kim Jong-un n L’indécente opération antimigrants de Génération identitaire
à la frontière italienne n Cinq ans après le mariage homosexuel: la Manif pour tous avait raison L’ACTU EN CAHIER CENTRAL
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS
Les procureurs distraits de la
modernité croient que l’économie
de marché uniformise tout, cultures, paysages et modes de vie, que
les peuples se fondront bientôt en
une masse anonyme et sans racines, irrationnelle et désincarnée.
Rien n’est plus faux. Quoi de plus
exotique, pour nous autres Européens, que la société américaine?
On croit la connaître parce qu’on
regarde des séries, qu’on porte
des jeans et qu’on admire la littérature, la musique ou le cinéma
des Etats-Unis. On croit l’imiter
parce que les mots anglais
prolifèrent, que les entreprises
yankees dominent les marchés et
que les modes souvent viennent
d’outre-Atlantique. Mais le système judiciaire américain est obscur, l’omniprésence de la religion
unique dans les démocraties, la
liberté d’expression totale, la vie
politique byzantine, les mœurs
libres et prudes à la fois, les villes
construites avec les pauvres au
milieu et les riches dans les faubourgs. Et surtout, le système social est bien trop dur pour les cou-
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Etrangeté
tumes européennes d’équilibre et
de protection étatique. Un pays
où l’espérance de vie, plus basse
qu’en Europe, se met à reculer, où
on s’entretue bien plus
qu’ailleurs, où l’immense richesse
côtoie une pauvreté sinistre, où
l’on conteste Darwin et où un président porté au pouvoir ne croit
pas au changement climatique,
est-il tout à fait civilisé? Il le croit,
avec un patriotisme candide mais
aussi trop souvent dédaigneux,
tel que l’a exprimé avec sa délicatesse légendaire Donald Trump,
qui fustige les «shithole countries», ces nations peigne-cul qui
contrarient la politique améri-
Libération Lundi 23 Avril 2018
caine, expression fort imagée
qu’on hésite à traduire. C’est pour
lui retourner le compliment, mais
surtout pour faire mieux comprendre l’étrangeté américaine,
que nous avons composé ce numéro spécial. Non pour équilibrer
l’insulte trumpienne. Nous avons
trop de respect pour l’Amérique
qu’on aime, celle des troupes
libératrices de 1944, de Lincoln,
de Franklin Roosevelt, de Martin
Luther King, de Bob Dylan et de
Steve Jobs, trop de considération
pour cet attachement à la liberté
que montre le peuple américain,
même s’il l’oublie souvent en
politique extérieure et laisse ses
institutions à la merci d’une
phalange de milliardaires. Mais
pour plonger au cœur de la
démocratie américaine, intransigeante et ploutocratique,
idéaliste et inégalitaire, créative
et conformiste, si ouverte aux
entreprenants et si dure aux
laissés pour compte. Un pays qui
dessine un avenir qui nous fascine, mais qu’en Europe, nous
voulons différent. •
L’AMÉRIQUE
côté chaos
L
Santé, éducation,
infrastructures : la première
puissance économique est à
la peine sur de nombreux
plans. Alors qu’Emmanuel
Macron entame ce lundi
sa visite à Washington, tour
d’horizon des problèmes qui
minent un pays persuadé
d’être au-dessus du lot.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
ors de ses trois jours de visite
d’Etat à Washington, qui débute
ce lundi, Emmanuel Macron va
donner des conférences de presse à la
Maison Blanche, avoir son rond de serviette à des dîners fastueux et prononcer un discours sur les «valeurs» et la
démocratie devant le Congrès, ce
temple du parlementarisme américain
si souvent cité en exemple pour le
contrôle qu’il exerce sur le Président.
Macron n’aura que le temps d’admirer,
à travers les fenêtres de sa limousine,
la blancheur marmoréenne de la capitale fédérale américaine, ses monuments aux proportions énormes et aux
avenues infinies, cette «ville aux distances magnifiques» dessinée par l’architecte franco-américain Pierre
Charles L’Enfant pour ringardiser et
rétrécir ses homologues européennes.
Le chef de l’Etat français va sans doute
plus d’une fois entendre résonner
The Star-Spangled Banner, lll
A Miami (Floride), en juin 2017. PHOTO BRUCE GILDEN. MAGNUM PHOTOS
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Libération Lundi 23 Avril 2018
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lll
l’exaltant hymne américain
qui célèbre «la terre de la liberté», le
«pays des braves». Il vantera sans doute
les mérites des Etats-Unis, «la
meilleure nation du monde», selon la
fédératrice maxime que répètent les
politiques américains de tous bords,
Donald Trump en tête. Et que reprend
en chœur l’opinion publique, si on en
croit les études du Pew Research Center, qui mesure tous les ans la permanence du sentiment patriotique : une
majorité d’Américains estiment que les
Etats-Unis sont «l’un des meilleurs pays
du monde» (56 % des sondés), voire
qu’ils «se dressent au-dessus de tous les
autres pays du monde» (29 %).
«PLOUTOCRATIE»
Ce pays-superlatif a certes des arguments : un régime démocratique
continu depuis sa déclaration d’indépendance de 1776, une Constitution
modèle, dont le premier mot est «nous»
(«We, The People»), un statut de «leader
du monde libre» dès la Seconde Guerre
mondiale, un rang de première puissance économique mondiale… L’hégémonie militaire, financière, politique
et culturelle des Etats-Unis depuis son
avènement au XXe siècle est une
évidence. Selon son PIB, le pays a
conservé en 2017 sa place de nation la
plus riche du monde, maintenant la
Chine à distance. Avec un taux de chômage au plus bas depuis 1973 et une
croissance solide, à faire pâlir d’envie
la vieille Europe. Sans oublier bien sûr,
produit de ce très grand et très divers
pays de 324 millions d’habitants, un
soft power sans égal, une recherche académique exceptionnelle, une créativité
inépuisable et une puissance de communication incontournable. L’industrie musicale, le cinéma, la technologie
ou les séries télé rendent les paysages,
les accents et les modes de vie familiers
même à ceux qui n’ont jamais mis les
pieds aux Etats-Unis. Il y a fort à parier
que le Français moyen qui a regardé
The Wire connaît mieux les bas-fonds
de Baltimore que, disons, Villeurbanne
(vingtièmes villes les plus peuplées de
leurs pays respectifs), ou sera plus expert en tractations à la Chambre des représentants qu’au Sénat français s’il a
bien suivi House of Cards.
Ces évidences rappelées, rapprochonsnous un peu. Baissons-nous, même.
Que voit-on, quand on soulève le tapis
rouge de «l’exceptionnalisme américain», quand on quitte, même de
quelques miles, les mégapoles côtières ? Des nids-de-poule qui créent de
dangereuses sorties de route au pays de
l’automobile. Des infrastructures qui
s’effritent ou s’effondrent, des barrages
qui se fissurent (lire pages 4-5), des
trains qui déraillent. L’inexistence d’un
système de santé public (lire pages 6-7).
Une espérance de vie indigne d’une superpuissance économique. Une école
très fortement inégalitaire. Une mobilité sociale plus basse encore aux EtatsUnis qu’en Europe, bien loin du sacrosaint «rêve américain», comme l’écrit
l’intellectuel et activiste américain
Noam Chomsky (Requiem for the American Dream). Une classe moyenne asphyxiée, quand les super-riches reçoivent des cadeaux fiscaux (lire page 18).
Un racisme systémique. Un taux d’incarcération digne d’un régime totalitaire – les Etats-Unis représentent
4,4% de la population, mais 22% de la
population carcérale mondiale (lire
Pour la deuxième
année consécutive,
une première
depuis les années 60,
l’espérance de vie a
reculé aux Etats-Unis
en 2016, pour se
placer au 30e rang
mondial, entre le
Costa Rica et Cuba.
pages 14-15). Un taux d’homicides par
armes à feu sans commune mesure
avec les autres pays développés. Une
société anxieuse, minée par les hypothèques ou les remboursements
d’emprunts étudiants (lire pages 16-17),
dopée aux amphétamines ou shootée
aux opiacés.
Par leur structure et leurs pratiques, les
institutions politiques américaines
(lire pages 12-13) ne sont-elles pas incapables de répondre aux grands maux
de l’Amérique d’aujourd’hui ? Paralysées par des élus en campagne permanente et asservis aux lobbys, aux multinationales et aux milliardaires qui
dictent leur agenda, seuls à même de
pouvoir régler la facture de campagnes
aux coûts exorbitants. Les plus riches
sont «plus actifs politiquement que ceux
qui sont en bas de l’échelle sociale, et ont
plus d’argent à consacrer à des fins politiques, précise l’économiste du MIT Peter Temin, dans A Vanishing Middle
Class (2017). Le résultat en 2016 a été
que les deux tiers des Etats fédérés sont
passés sous contrôle républicain, gouvernorats et parlements des Etats inclus
[…]. Dans la mesure où les très riches
contrôlent l’argent public des Etats,
nous vivons aujourd’hui dans une ploutocratie».
La couverture de l’actualité américaine
a été dominée ces deux dernières années par le chahut du cycle électoral 2016, par les interférences russes, le
chaos qui règne à la Maison Blanche et
quelques tweets rageurs. Mais au-delà
des breaking news et de leur tonitruant
président, que sont vraiment les EtatsUnis en 2018 ? En janvier, Donald
Trump avait qualifié les pays d’Afrique
et de la Caraïbe de«shithole countries»,
des «trous à merde». Outre la vulgarité,
c’est la condescendance de la formule
qui frappe. Car sur de nombreux indicateurs, les Etats-Unis font grise mine.
Voire, ont des airs de pays en développement, dans des domaines essentiels
comme la santé, l’éducation, les prisons ou l’état des infrastructures. «Les
infrastructures urbaines, des routes
aux ponts en passant par les transports
publics, se sont détériorés au point
qu’ils ressemblent à l’état de décrépitude qu’on ne trouvait que dans des
pays en développement», écrit Peter Temin. «Voyagez en Europe, au Japon, ou
même en Chine, puis rentrez aux EtatsUnis, lui emboîte le pas son collègue du
MIT, Noam Chomsky. Vous serez immédiatement frappés de voir que ce pays
se délabre. Vous aurez souvent l’impression d’être de retour dans un pays du
tiers monde. Les infrastructures s’effondrent, le système de santé est en ruine,
le système éducatif a été mis en lambeaux, plus rien ne marche alors que les
ressources sont prodigieuses.»
u 3
Le réel est tel qu’il ne trompe plus les
chiffres. Pour la deuxième année consécutive, une première depuis les années 60, l’espérance de vie a reculé aux
Etats-Unis en 2016, pour se placer au
30e rang mondial, entre le Costa Rica
et Cuba. Un garçon né l’an dernier aux
Etats-Unis vivra en moyenne 76,1 ans,
une fille 81,1 ans (respectivement 79,3
et 85,4 ans en France). Résultat de la
crise des opiacés, amorcée par l’industrie pharmaceutique elle-même et par
des médecins peu scrupuleux. Résultat
d’un système de santé régi par la loi du
marché et la concurrence, qui repose
principalement sur le secteur privé, générant d’immenses inégalités en matière d’accès aux soins. En l’absence
d’une couverture universelle, des millions d’Américains sont dépourvus
d’assurance. Au rayon mauvaises
notes, les Etats-Unis sont aussi le
33e pays de l’OCDE (sur 35), en matière
de mortalité infantile. Dans certains
Etats, comme dans le Dakota du Sud,
les femmes doivent parcourir 500 km
en moyenne pour atteindre un établissement de santé habilité à leur prescrire un contraceptif, à effectuer un
examen gynécologique ou à pratiquer
un avortement, selon un article publié
en octobre dans la revue médicale The
Lancet Public Health. Dans l’Etat de
New York, une femme se trouve à 5 kilomètres en moyenne de ce type d’établissement.
CASE PRISON
Car c’est là le fil rouge de l’incohérence
américaine: l’explosion des inégalités,
que masque le village Potemkine ripoliné de la réussite à l’américaine. D’un
côté, une population aisée, qui fait des
études supérieures, est formée pour
des postes qualifiés et adaptés aux
évolutions du monde du travail, a les
moyens de financer sa santé, de scolariser ses enfants dans des bonnes écoles, de vivre dans des banlieues coûteuses. Et puis les autres. Les inégalités de
revenus et de patrimoine contaminent
tous les secteurs, toujours au détriment
des plus pauvres et des minorités. Alors
que les Noirs représentent 15 % de la
population américaine, un Afro-Américain sur trois passera par la case prison, pour un Blanc sur seize.
Les inégalités aux Etats-Unis sont telles
aujourd’hui que l’économiste Peter Temin lui applique le modèle d’«économie duale» d’Arthur Lewis (prix Nobel
d’économie en 1979). «Une économie
duale existe quand il y a deux secteurs
économiques distincts au sein d’un
même pays, qui diffèrent par leurs niveaux de développement, leur accès à la
technologie, et par la structure de la demande», définit-il. Selon Temin, ce
modèle, conçu pour décrire des économies en développement, s’applique
parfaitement à la réalité américaine :
«C’est moins paradoxal que ça en a l’air,
parce que les politiques qui émanent
d’une économie duale font de plus en
plus apparaître les Etats-Unis comme
un pays en développement.» Car l’économie duale s’entretient, se nourrit
d’elle-même, les plus aisés pesant de
tout leur poids pour conserver leur
avantage. La preuve: les inégalités progressent. Selon le rapport de la World
Wealth and Income Database publié en
décembre, la part du revenu national américain allant aux 10 % des
contribuables les plus aisés est passée
de 34 à 47 % entre 1980 et 2016. •
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4 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS INFRASTRUCTURES
A Oroville, le 16 février 2017, neuf jours après la rupture du déversoir. PHOTO MARCUS YAM. POLARIS. STARFACE
Oroville
CALIFORNIE
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Sacramento
San Francisco
50 km
Libération Lundi 23 Avril 2018
Le déversoir du barrage, le 20 février. PHOTO HECTOR AMEZCUA.THE
«Ce barrage
c’est notre fierté,
mais s’il nous met
en danger…»
Par
ROMAIN
DUCHESNE
Envoyé spécial à Oroville
(Californie)
REPORTAGE
Il alimente en eau la moitié des
Californiens, et notamment San Francisco
et Los Angeles. A Oroville, le plus grand
barrage du pays, 235 mètres de haut,
a bien failli céder il y a un an, menaçant
des milliers de personnes. Un symbole
du manque d’entretien des infrastructures
américaines.
P
rès de 190000 personnes évacuées en
quelques heures, des stations-service
prises d’assaut, des files de voitures
à l’arrêt le long des routes, alors qu’à quelques
kilomètres de là, le plus haut barrage des
Etats-Unis menace de déborder: joli scénario
pour un film catastrophe comme Hollywood
sait en réaliser. Sauf qu’à Oroville, la journée
du 12 février 2017 n’a rien eu d’une fiction.
Il y a un an, la petite ville californienne et ses
environs ont failli être noyés sous un mur
d’eau de 10 mètres de haut.
Genoa Widener, 31 ans, se souvient de ce dimanche après-midi: «L’ordre d’évacuation a
d’abord été donné sur une chaîne de télé locale,
raconte cette habitante très engagée dans le
dossier. C’était un tel chaos… La panique,
même. La police circulait dans les rues avec des
mégaphones pour demander aux gens de partir. Le réseau téléphonique était en rade, la télé
avait enclenché un compte à rebours jusqu’au
moment où ça devait craquer. De l’extérieur, ça
donne peut-être l’impression qu’on a surréagi,
mais ici on pensait vraiment que la catastrophe
était imminente.» Par chance, le tsunami est
évité. Les pluies torrentielles se calment et le
niveau du lac de retenue d’Oroville, à force de
réparations d’urgence, finit par baisser. Mais
les dégâts sont considérables, déjà chiffrés à
plus de 700 millions d’euros.
Si la structure principale du barrage n’est pas
touchée, les déversoirs, eux, sont en piteux
état. En cas de trop-plein dans un réservoir,
cette infrastructure est censée dériver l’eau
superflue en contrebas. A Oroville, le déversoir principal, un toboggan de béton qui rejoint la rivière Feather en aval, est le premier
à craquer. Provoqué par l’érosion, un cratère
de 10 mètres de profondeur se forme le 7 février. Quelques jours plus tard, le déversoir
d’urgence montre à son tour des signes de faiblesse, ce qui finit par précipiter l’évacuation
de 188 000 habitants de la région.
Signes d’effritement
Plus de peur de mal ? Certes, il n’y a eu ni
morts ni blessés lors de la crise. Au bout de
quelques jours, tous les déplacés ont pu retrouver leur foyer. Mais l’enquête officielle a
permis de lever un voile inquiétant sur l’état
de l’infrastructure et sur son entretien. Haut
de 235 mètres, le barrage d’Oroville est le plus
grand des Etats-Unis. Un fleuron en service
depuis 1968, pierre angulaire du «State Water
Project» californien : il fournit 61 % de l’eau
utilisée par ce programme clé du Golden State.
Situé à l’intersection entre deux chaînes de
montagne, le barrage permet ainsi d’acheminer de l’eau à 25 millions de Californiens (sur
40 millions) –et notamment vers les mégapoles de San Francisco et Los Angeles–, ainsi que
d’irriguer la vallée de San Joaquin, le grenier
des Etats-Unis, qui concentre 25% de la production agricole du pays. Un atout stratégique
dans une région habituée aux périodes de sécheresse de plus en plus longues, mais dont
la gestion semble loin d’être au niveau.
Le rapport indépendant commandé par les
autorités a conclu en janvier à un «échec systémique et de long terme», affirmant que la crise
de 2017 aurait pu être évitée. Ainsi, quelques
années à peine après la mise en service du
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Libération Lundi 23 Avril 2018
u 5
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e
27
C’est le rang des Etats-Unis à
l’Environmental Performance
Index. Publié par l’Université de
Yale, cet indice classe la performance des pays sur les questions de
protection de la santé humaine et
des écosystèmes, en se fondant sur
une vingtaine d’indicateurs. Les
Etats-Unis se classent par exemple
29e en matière d’eau potable et d’assainissement et 54e en matière d’exposition au plomb.
SACRAMENTO BEE. AP
Les travaux de remise en état du déversoir, le 30 novembre 2017.
barrage, des signes d’effritement sont repérés
sur la structure. «Normal», jugent les opérateurs. De même, le déversoir principal est bâti
sur une zone facilement érodable, sans que
cela n’inquiète outre mesure. Quand, en 2005,
des associations proposent d’améliorer le déversoir d’urgence et de le bâtir en dur, elles ne
sont pas écoutées. Un autre rapport, publié
à l’été 2017 par des chercheurs de Berkeley, est
encore plus sévère, éreintant les différentes
autorités en charge: «Les dirigeants du State
Water Resources [l’organisme propriétaire du
barrage, ndlr] et les régulateurs fédéraux ont
provoqué l’incident de février en ignorant des
recommandations de long terme et en négligeant leur devoir d’évaluation des risques et
de détection des défauts.»
Prise de conscience
A Oroville, 19000 habitants, on a l’impression
d’être enfin entendus après des décennies de
malaise. Le barrage semble avoir anesthésié
la région, épicentre de la Ruée vers l’or au
XIXe siècle. «Une des communautés les plus
pauvres de Californie vit à l’ombre de cette
structure, raconte Dave Steindorf, un des responsables de l’association environnementale
American Whitewater. C’est comme si un pouvoir impérialiste était venu s’installer ici, et
que les habitants avaient été colonisés.»
Le barrage a bouleversé l’équilibre environnemental de la région. Désormais, les saumons
ne remontent plus la Feather, car ses eaux
sont trop chaudes. Un manque à gagner important. Le tourisme, en dépit des promesses
des constructeurs, n’a pas davantage pris le
relais. «Le potentiel est pourtant énorme, regrette Dave Steindorf en déambulant le long
de la Feather. On pourrait installer un embarcadère, faire du kayak, manger un burger au
bord de l’eau… Il faut reconnecter la rivière
à la ville, mais l’incident de l’année dernière
LE FEU
ET LA
FUREUR
TRUMP
HE
ON BLANC
À LA MAIS
O LF F
M IC H A EL W
Robert Laffont
a accentué la peur qu’en ont les habitants.»
Même sentiment chez Genoa Widener: «Les
opérateurs ne sont pas de très bons voisins, déplore-t-elle. Pourtant, ce barrage c’est notre
fierté, notre contribution à la Californie. Mais
s’il commence à nous mettre en danger…» Depuis la crise de 2017, la jeune femme bataille
pour que des inspections plus poussées soient
menées sur la structure. Elle dit ne plus faire
confiance aux autorités et estime que les répercussions vont bien au-delà des dégâts matériels: «Quelle entreprise va venir s’installer
ici? Qui souhaitera passer ses vacances dans
le coin?» Genoa Widener regrette également
que l’événement n’ait pas déclenché une prise
de conscience plus globale sur la gestion de
l’eau dans le Golden State. La Californie du
Sud, opulente mais asséchée, peut-elle continuer à pomper les ressources de la Californie
du Nord? «Les lâchers d’eau ne sont pas gérés
scientifiquement. Il faudrait arrêter ces
gaspillages, cette culture de l’improvisation et
de l’amateurisme. D’autant plus avec le changement climatique.»
La faillite du barrage d’Oroville est aussi celle
d’un système opaque, sorte de partenariat public-privé dont les méandres restent réservés
«Selon ses défenseurs,
le State Water Project est
la 7e merveille du monde.
En fait, c’est devenu
un monstre, comme
la plupart des instances
gouvernementales.»
Linda Dahlmeier
maire d’Oroville
PHOTO RICH PEDRONCELLI. AP
aux spécialistes les plus aguerris. Propriété du
Department of Water Resources (DWR), une
structure de l’Etat de Californie, le barrage est
censé être entretenu grâce aux contributions
de 29 structures gestionnaires d’eau, qui appartiennent souvent à de riches investisseurs
privés. Lesquels tentent de limiter les dépenses de maintenance à leur minimum… Dernière aberration, l’organisme chargé de contrôler les standards de sécurité est placé sous
l’autorité hiérarchique du DWR, le propriétaire du barrage. «Un conflit d’intérêts manifeste», s’emporte Genoa Widener.
Bureaucratie
Pour la maire d’Oroville, Linda Dahlmeier, le
coupable porte un nom: la bureaucratie. «Selon ses défenseurs, le State Water Project est la
huitième merveille du monde. Mais en fait,
c’est devenu un monstre, comme la plupart des
instances gouvernementales», raille cette proTrump. Favorable à placer un opérateur privé
à la tête du barrage, elle est plus prudente
quand on aborde la question du dérèglement
climatique et d’une éventuelle gestion plus
économe des ressources naturelles: «Je crois
en Dieu et je pense qu’il sait combien d’eau
il faut mettre sur Terre. Si Dieu fait fondre les
glaciers, c’est peut-être parce qu’il y a plus
d’habitants…»
Pour Linda Dahlmeier, le plan de rénovation
des infrastructures publiques présenté en février par le président américain (1 500 milliards de dollars d’investissements, dont
200 milliards d’argent fédéral) est le bienvenu:
«C’est la bonne personne au bon endroit. Son
message porte dans l’Amérique rurale.» Il y a
du boulot. Outre celui d’Oroville, 15000 barrages américains présentent un niveau de risque
élevé, et peuvent en cas d’incident causer des
pertes humaines. Parmi eux, 2170 présentent
des «déficiences sérieuses». •
0,47
C’est le nombre de mort dans les
trains aux Etats-Unis par milliard
de passager-kilomètre (l’unité de
référence qui correspond à un passager transporté sur une distance d’un
kilomètre). C’est trois fois plus que
la moyenne européenne (0,16) sur la
période 2010-2014, selon Eurostat.
808
C’est, en milliards de dollars selon
le département des transports
(DOT), le retard d’investissement
(soit 657 milliards d’euros) pour
l’entretien des routes et ponts américains. 60% de cette somme concerne
des «réparations critiques». Pour
le DOT, 11% des ponts du pays sont
«structurellement déficients».
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS SANTÉ
Libération Lundi 23 Avril 2018
La famille Walker pleure
Tanesia, 31 ans, morte juste
après son accouchement
à l’hôpital universitaire
SUNY Downstate de
Brooklyn, en novembre.
PHOTO SARA NAOMI LEWKOWICZ
ACCOUCHEMENT
Mères
noires,
sombres
rivages
Les Etats-Unis sont le seul pays
développé où la mortalité maternelle
progresse, touchant les Afro-Américaines
dans des proportions qui traduisent
une évidente discrimination. La ville de
New York détient le record des décès.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
Envoyé spécial à New York
M
arcia Walker tripote nerveusement
des photos de sa fille, étalées sur la
table. Sur chacun de ces clichés, un
même sourire éclatant. Ultimes vestiges
d’une vie écourtée brutalement. Fin novembre, quelques heures après avoir accouché,
Tanesia Walker, 31 ans, est morte dans un hôpital de Brooklyn. Et si les résultats de l’autopsie se font encore attendre, les Walker se disent convaincus d’une chose : «Si Tanesia
avait été blanche, elle serait encore en vie.» Ils
n’ont probablement pas tort.
Car, loin d’être un cas isolé, ce décès illustre
une tendance alarmante aux Etats-Unis, seul
pays développé où la mortalité maternelle
progresse, en particulier chez les femmes noires. Faute de statistiques fiables, Washington
n’a pas publié de taux officiel depuis une décennie. Mais les estimations internationales
confirment les mauvais chiffres de la première puissance mondiale. Au sein de
l’OCDE, seul le Mexique fait pire. Selon l’orga-
nisation, le taux de mortalité américain s’élevait en 2014 à 24 décès pour 100000 naissances. Près de trois fois plus qu’en France et sept
à huit fois plus qu’au Japon ou en Norvège.
Chaque année, entre 700 et 900 femmes
meurent aux Etats-Unis de complications
liées à la grossesse ou à l’accouchement,
et 50 000 autres en souffrent. Un fléau qui
frappe plus durement les mères noires, dont
le taux de mortalité est trois à quatre fois supérieur à celui des blanches. New York, métropole parmi les plus inégalitaires au monde,
fait encore pire. Selon une étude réalisée par
la ville en 2015, le taux de mortalité des mères
noires y est douze fois supérieur à celui des
blanches. Et contrairement à certaines idées
reçues, obésité, diabète et pauvreté (qui touchent plus fortement les Afro-Américains) ne
suffisent pas –loin de là– à expliquer ces disparités. Une femme noire de poids normal
présente encore deux fois plus de risques de
complication qu’une femme blanche obèse.
«Ma sœur était en excellente santé, dit Dwayne
Walker, le frère de Tanesia. Elle était sportive,
ne buvait pas, ne fumait pas.» Adolescente,
avant que la famille quitte les Caraïbes pour
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de 2016 a en effet révélé des disparités
géographiques criantes en matière de santé
maternelle. D’un quartier à l’autre, le risque
varie du simple au triple. Le centre de
Brooklyn, à majorité noire, là où vivent les
Walker, affiche les taux de complications les
plus élevés. Le site d’investigation ProPublica
a publié fin 2017 une longue enquête sur ce
dossier. Elle révèle que «SUNY Downstate,
où 90% des femmes qui accouchent sont noires,
a l’un des taux de complication d’hémorragie
les plus élevés» de tout l’Etat de New York.
«Les inégalités raciales sont ancrées dans l’histoire de ce pays, admet sans détour le docteur
Deborah Kaplan, responsable de la santé maternelle, infantile et reproductive à la municipalité. Les quartiers où vit la communauté
noire ont souffert d’un désinvestissement public ciblé. Cela a contribué à rendre notre ville
très ségréguée.» Les hôpitaux sont un marqueur majeur de cette ghettoïsation: moins
bien financés et équipés, moins attractifs
pour le personnel de santé, les établissements
dont la majorité des patients sont noirs affichent les pires statistiques.
New York, elle portait le maillot de l’équipe jamaïquaine d’athlétisme. Etudiante brillante,
cadre bancaire puis hôtesse de l’air chez American Airlines, elle subissait des tests médicaux
réguliers. Dwayne l’assure: «Sa grossesse s’est
déroulée sans le moindre problème.» Le jour de
l’accouchement, il l’a conduite à l’hôpital. Sans
imaginer qu’il ne la reverrait jamais vivante.
«ON NOUS LAISSE AVEC NOS
DOUTES ET NOS SPÉCULATIONS»
Le 27 novembre vers midi, Tanesia Walker,
déjà maman de Tafari, 18 mois, donne
naissance par césarienne à un second garçon,
Tyre. Ses parents lui rendent visitent peu
après. «Elle souriait, le bébé endormi sur sa
poitrine», se souvient sa mère, Marcia. En fin
d’après-midi toutefois, Tanesia dit se sentir
faible. «Elle avait perdu du sang pendant l’opération. Sa peau avait un teint verdâtre», assure son père, Junior Walker. «C’est à cause de
l’éclairage», aurait balayé une infirmière. Les
proches quittent l’hôpital en début de soirée.
«Peu après 4 heures du matin, l’hôpital nous
a appelés pour dire que son état était critique»,
poursuit Junior. Il se précipite sur place avec
sa femme. «C’était la panique, médecins et infirmières s’activaient autour de son lit. Sa chemise de nuit était maculée de sang», dit-il en
montrant une photo prise avec son téléphone
portable. Vers 6h45, le décès est prononcé.
Dwayne, qui travaille de nuit, arrive peu
après: «J’ai supplié l’équipe médicale de me
dire ce qui s’était passé. Personne n’avait l’air
de savoir.» Un médecin évoque la piste d’une
embolie pulmonaire, une pathologie très souvent évitable mais responsable de près de 20%
des morts maternelles à New York.
Comme après chaque décès postopératoire,
une autopsie a été réalisée par les services
médico-légaux de New York. Cinq mois plus
tard, les résultats n’ont toujours pas été communiqués. Un délai qui indigne la famille.
«On nous laisse avec nos doutes et nos spéculations», soupire Dwayne. La famille prévoit de
porter plainte contre l’hôpital. Contacté par
Libération, l’établissement (public) en question, SUNY Downstate, se refuse à tout commentaire, invoquant la «confidentialité des
patients».
Et si Tanesia Walker avait tout simplement accouché… au mauvais endroit? Une enquête
«LE RACISME, SOURCE
CHRONIQUE DE STRESS»
Pour tenter de réduire ce fossé racial «choquant», explique le docteur Kaplan, les autorités de santé veulent agir en priorité dans les
zones les plus affectées. Un comité d’experts,
inédit aux Etats-Unis, a commencé en janvier
à étudier chaque décès maternel survenu à
New York. Autre initiative lancée par la ville:
un partenariat avec des «doulas», ces femmes
chargées de soutenir et informer les mères à
tous les stades de leur maternité. C’est le combat de Chanel Porchia. Cette mère de six enfants a créé il y a dix ans à Brooklyn le collectif
Ancien Song Doula Services, qui propose notamment un service de doula gratuit. «Lorsqu’une doula est présente, il y a un changement dans la manière dont les femmes sont
traitées par le personnel soignant», expliquet-elle. Pour elle, le biais raciste de certains soignants ne fait pas l’ombre d’un doute : «Un
client blanc et riche bénéficiera toujours d’une
oreille plus attentive. Envers les femmes noires, il y a un comportement très condescendant, un manque d’écoute.»
En juin 2015, le collectif associatif Black Mamas Matter («Les mamans noires comptent»)
a été fondé pour sensibiliser les mères, le personnel de santé et les élus à ce fléau. Le collectif milite pour un meilleur suivi médical tout
au long de la vie, et pas uniquement au cours
de la grossesse. Aux Etats-Unis, près de la
moitié des naissances se font sous Medicaid,
l’assurance publique réservée aux plus modestes. «De nombreuses femmes, noires notamment, deviennent éligibles à Medicaid à partir
du moment où elles tombent enceintes», explique Elizabeth Dawes-Gay, présidente du comité directeur de Black Mamas Matter. Dans
la plupart des Etats, dont New York, cette assurance gratuite prend fin six semaines après
l’accouchement. «C’est très peu», ajoute Elizabeth Dawes-Gay, qui déplore en outre qu’au
cours de cette période, «l’attention se porte
surtout sur l’enfant. Les soins post-partum
dans notre pays sont quasi inexistants.»
Pour cette militante basée à Washington, éviter les interruptions de couverture maladie
se révèle d’autant plus crucial que les femmes
noires seraient naturellement plus à risque.
Conséquence d’un racisme latent subi depuis
le plus jeune âge. «Le racisme intrinsèque à
notre société représente une source chronique
de stress, souligne Elizabeth Dawes-Gay. La
crainte des violences policières, les discriminations au travail ou au logement, la ségrégation : tout cela s’accumule pour fragiliser la
santé des femmes noires.»
Le racisme engendrerait donc une détérioration physique, biologique? La thèse n’a rien
u 7
de farfelu. Arline Geronimus, chercheuse à
l’université du Michigan, s’intéresse au sujet
depuis des années. L’une de ses études, sur les
marqueurs chromosomaux du vieillissement,
a livré une conclusion stupéfiante : l’organisme d’une femme noire de 50 ans paraît en
moyenne sept ans et demi plus vieux que celui d’une femme blanche du même âge. Cette
«usure» physique devrait conduire, selon elle,
à un suivi médical adapté, en particulier en
cas de grossesse. Autrement dit: une femme
noire de 30 ans devrait être considérée
comme étant autant à risque qu’une femme
blanche de plus de 35 ans. •
Cet article est une version courte et actualisée du
reportage publié dans l’édition du 5 février de Libé.
12,2%
C’est le pourcentage de la population américaine (soit 30 millions
de personnes) qui ne bénéficie
pas d’assurance santé. Un chiffre
en hausse de 1,3 point depuis l’élection de Donald Trump. L’abrogation,
inscrite dans la réforme fiscale et
effective en 2019, d’un élément central de la loi Obamacare pourrait
conduire plus de 13 millions de personnes supplémentaires à renoncer
à leur couverture médicale.
3,7 ans
C’est l’écart d’espérance de vie
entre un enfant né aux Etats-Unis
(78,6 ans) et un enfant né en
France (82,3 ans), selon les statistiques officielles de 2016. Au dernier
classement mondial établi par l’Organisation mondiale de la santé, les
Etats-Unis occupent le 31e rang, derrière le Costa Rica et le Chili.
275000
C’est la somme, en dollars (soit
225 000 euros), qu’un couple
de retraités devra débourser en
moyenne pour ses dépenses de
santé aux Etats-Unis, selon le fonds
d’investissement Fidelity.
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8 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS SANTÉ
Libération Lundi 23 Avril 2018
MALBOUFFE
Sur place
et à exporter
Tandis que le nombre d’Américains en
surpoids ne cesse d’augmenter et que le
problème frappe désormais les enfants en
bas âge, les voisins mexicains sont
confrontés au même fléau depuis 1994,
date de l’accord de libre-échange qui lie
notamment les deux pays.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
R
ien n’y fait, ni les campagnes de sensibilisation, ni les taxes imposées sur
certains produits nocifs : l’épidémie
d’obésité continue de progresser aux EtatsUnis. Selon un rapport publié fin mars par la
principale association médicale du pays, près
de 40% des adultes américains étaient obèses
en 2016, contre 32% en 2008. L’alimentation
en est évidemment la cause principale.
Selon les estimations de l’Organisation pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO), un Américain moyen absorbe plus de 3600 calories par
jour, près du double de l’apport recommandé.
Et si, élément encourageant, la consommation
de sodas a chuté de près d’un quart en
vingt ans aux Etats-Unis, celle de la malbouffe
suit la courbe inverse. Selon Euromonitor, les
ventes à emporter de nourriture fast-food ont
ainsi bondi de plus de 22% entre 2012 et 2017.
NOUVELLES STATISTIQUES
Il y a quatre ans, le Centre fédéral pour le
contrôle et la prévention des maladies (CDC)
avait soulevé un vent d’optimisme, en évoquant une stabilisation de l’obésité infantile.
Mais l’espoir fut de courte durée, balayé depuis par de nouvelles statistiques qui pointent toutes, au contraire, une aggravation
sans répit. Selon une étude réalisée par des
chercheurs de l’université Duke, et publiée
en février dans la revue spécialisée Pediatrics, 35,1 % des enfants américains étaient
en surpoids en 2016, en hausse de 4,7 % par
rapport à 2014. «La tendance à long terme est
claire: l’obésité augmente chez les enfants de
tous âges. Cela nous montre que nos efforts
pour améliorer la santé des enfants n’ont pas
les effets escomptés», commente Asheley Coc-
krell Skinner, principale auteure de l’enquête.
L’explosion de l’obésité chez les plus jeunes
(14,2% en 2016 chez les garçons de 2 à 5 ans,
contre 8,5% en 2014) inquiète particulièrement les experts, qui y voient l’illustration
d’une bataille contre le surpoids perdue de
plus en plus tôt. Et souvent de manière irréversible. Une étude récente de l’université Harvard estime que 57% des enfants américains
âgés actuellement de 2 à 19 ans seront obèses
à l’âge de 35 ans.
FIASCO DE SANTÉ PUBLIQUE
Dans ce fiasco de santé publique, au coût humain et financier colossal (150 milliards de
dollars de dépenses médicales annuelles, estimait le CDC en 2008), les Etats-Unis ont entraîné le Mexique. L’entrée en vigueur,
en 1994, de la l’Accord de libre-échange nordaméricain (Alena), a dopé les flux économiques bilatéraux. Pour le meilleur, et surtout
pour le pire. Les produits ultra-transformés
venus des Etats-Unis, saturés de gras, de sel
et de sucre, ont déferlé de l’autre côté du Rio
Grande, et fait gonfler les Mexicains, victimes
plus ou moins consentantes de cette invasion
par la malbouffe (lire ci-contre).
Résultat : au baromètre international du
surpoids, les deux voisins font la course en
tête. L’élève a même dépassé le maître : premier consommateur mondial de sodas
(146 litres par an et par habitant), le Mexique
compte, selon l’OCDE, 71,3 % d’adultes en
surpoids, juste devant les Etats-Unis (70,4%).
Non contents d’être un indéniable cancre sur
le plan de l’alimentation et de ses conséquences médicales, les Etats-Unis ont tout fait
pour que leur voisin le devienne aussi. Miroir,
mon beau miroir… dis-moi qui est le plus
gros ? •
«Ils ont vendu
la facilité aux
Mexicains»
En vingt-quatre ans, le
régime de la population a
radicalement changé.
Plus de 80% des aliments
importés viennent
désormais des Etats-Unis.
D
ans les stations du métro de
Mexico, les comptoirs de desserts
de MacDonald’s et les échoppes
de mini-pizzas Domino’s se disputent les
couloirs. Dans la rue, le défilé des enseignes fatigue la rétine : Starbucks, Pizza
Hut, Subway, Dunkin’ Donuts… Dans
l’entrée du supermarché, ce sont les effluves de poulet frit KFC qui dominent.
«Les Américains sont très forts», reconnaît Mari Villaseñor, une retraitée qui
pousse son chariot aux trois quarts vide
dans les allées de cette grande surface
d’un quartier populaire, proche du centre de Mexico. «Ils nous ont vendu la facilité et nous avons sauté à pieds joints
dans la culture de la nourriture rapide»,
dit-elle, en désignant les rayons chargés
de soupes Campbell’s, de chocolats
Hershey’s, de sauces Hunt’s et de chips
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Au rythme où les produits alimentaires
industriels venus du nord de la frontière
séduisaient le palais des Mexicains, leur
tour de taille augmentait. Afin de démontrer cette corrélation, plusieurs chercheurs se sont penchés sur la question.
Depuis 1989, les importations d’aliments
et de boissons en provenance des EtatsUnis considérés comme nocifs pour la
santé ont davantage augmenté que celles
de produits sains, comme le montre
«Gain de poids et exportations alimentaires: la preuve mexicaine», une étude
publiée en février. L’exemple frappant
reste celui des importations de plats préparés, multipliées par 23 entre 1989
et 2012. «L’exposition à des aliments non
sains venus des Etats-Unis est indéniablement un facteur important, parmi
d’autres, pour expliquer l’augmentation
de l’obésité au Mexique», confirme Lorenzo Rotunno, chercheur-enseignant à
l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille, l’un
des auteurs de cette étude.
L’abandon progressif du régime alimentaire traditionnel des Mexicains, fondé
sur le maïs et le haricot, apporte un autre
pan de l’explication. L’Alena n’agit pas
seul. L’imbrication de l’accord commercial dans un modèle économique qui
tourne le dos aux campagnes fut décisif.
«Favoriser les cultures destinées à l’exportation a provoqué la dévastation de
l’agriculture familiale, explique Abelardo Avila Curiel, médecin spécialiste
de l’obésité au sein de l’Institut national
de nutrition, qui dépend du ministère de
la Santé. L’offre de produits agricoles a diminué, et par conséquent leur consommation. Comme celle des haricots, qui a
baissé de 60% au cours des dernières décennies. Nous avons substitué nos fruits
et légumes par des calories vides, peu nutritives, et à haute teneur en fructose, qui
agressent nos métabolismes. Nous nous
hydratons avec des boissons sucrées, parfois dès le biberon.»
Diabète. Alors que l’accès à l’eau pota-
Too Long at the
Fair, McArthur,
Ohio, 2004,
de la
photographe
Susana Raab.
Doritos, «tout ce qui n’existait pas
avant», tout en professant une forme de
résistance à l’envahisseur. «Je vais jusqu’au marché pour trouver une pomme
mexicaine du Chihuahua, dit-elle. Ici, il
n’y a que des pommes américaines.»
PHOTO SUSANA
RAAB. INSTITUTE
Haricots. «Ici», c’est Walmart. Ce supermarché est l’un des 2 300 magasins
que le géant américain de la grande distribution possède aujourd’hui au Mexique, alors qu’il en avait 114 seulement
en 1994… l’année de la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Un bond spectaculaire,
comparable à la profusion des enseignes
de fast-food, également attribué à l’abandon des barrières commerciales.
Aujourd’hui, plus de 80% des aliments
importés par le Mexique proviennent
des Etats-Unis. Mais, alors que la disponibilité des marques américaines s’apparente à un banal effet de la mondialisation, le phénomène acquiert au Mexique
une épaisseur particulière: la «globesidad», soit la «globésité». Fin 2016, le gouvernement mexicain reconnaissait
l’existence d’une double épidémie qui
sévissait dans le pays : l’obésité et, sa
conséquence dévastatrice, le diabète.
En 1988, moins d’un tiers de la population mexicaine était en excès de poids.
En trois décennies, les statistiques se
sont affolées: actuellement, plus de 71%
de la population adulte et environ 35 %
des enfants souffrent de surpoids ou
d’obésité, selon le ministère de la Santé
mexicain. Dans ces domaines, le Mexique a pour seul concurrent sérieux son
principal fournisseur d’aliments ultracaloriques : les Etats-Unis.
Alors que l’accès à
l’eau potable est
encore un défi pour
les populations les
plus pauvres, le Coca
est parfois vendu à un
prix inférieur à l’eau.
ble est encore un défi pour les populations les plus pauvres, le Coca-Cola est
omniprésent et parfois vendu à un prix
inférieur à l’eau. En 2014, le Mexique
était le premier pays au monde à imposer
une taxe de 10% sur les boissons sucrées
dans une optique de santé publique.
Pourtant, en 2016, le président Enrique
Peña Nieto inaugurait en personne une
nouvelle usine de Coca-Cola et proclamait, tout sourire, sa passion pour la
boisson préférée des Mexicains. Pour
compléter le tableau, le groupe mexicain
FEMSA, le plus grand embouteilleur de
Coca-Cola au monde, bénéficie d’un régime fiscal extrêmement favorable qui
lui a permis de développer un réseau tentaculaire de magasins de proximité
ouverts non stop, Oxxo. Dans un phénomène décrit par le docteur Abelardo
Avila comme «l’oxxoïsation» du Mexique,
ces commerces déversent en continu un
flot de malbouffe et de sodas jusque dans
les coins les plus reculés du pays.
La diététicienne Julieta Ponce, du Centre
d’orientation alimentaire, une entreprise
privée engagée dans le combat contre
l’obésité, décrit le cruel ancrage local des
politiques de libre-échange: «Faire parvenir aux populations les plus mal nourries des aliments industriels plus faciles
à conserver que les aliments sains à réfrigérer, c’est la façon qu’ont trouvée les responsables politiques mexicains de résoudre la pauvreté, ou plutôt de la masquer.
L’ouverture de mini-magasins familiaux,
qui tirent leurs revenus de la malbouffe,
u 9
146,5
Le nombre de litres de sodas
consommés au Mexique
en 2015 (par habitant) selon
un baromètre de l’université
de Laval (Québec). Le Mexique
domine le classement mondial,
devant le Chili (143,8litres) et les
Etats-Unis (125,9litres). Sur les 80
pays inclus dans ce classement,
la France est 51e (50,9 litres).
38,2%
Le pourcentage d’adultes
obèses aux Etats-Unis, selon
l’OCDE. C’est le taux le plus
élevé des pays membres, devant
le Mexique (32,4%). En incluant
surpoids et obésité, le Mexique
est premier (71,3%), juste devant
les Etats-Unis (70,4 %).
a aussi permis à l’industrie alimentaire
de multiplier ses points de vente de manière exponentielle.»
Au fil des ans s’est tissée l’implacable dépendance alimentaire du Mexique vis-àvis des Etats-Unis. Désormais, 40% du
maïs consommé par les Mexicains est importé. En 2014, les Etats-Unis ont forcé la
négociation d’un accord spécial sur le sucre. «Depuis lors, notre gouvernement a
accepté que les Etats-Unis freinent l’entrée du sucre de canne mexicain sur le
marché américain, sans mettre aucune
limite aux importations de sirop de maïs
à haute teneur en fructose que les Américains nous envoient», s’insurge Enrique
Bojórquez, président de l’entreprise sucrière Sucroliq. Par cette décision, les
autorités mexicaines ont privilégié les intérêts des fabricants de boissons sucrées
et d’aliments industriels. Et leur a ouvert
un canal d’approvisionnement massif
pour cet édulcorant bon marché qu’est le
sirop de maïs, considéré comme l’un des
grands responsables de l’obésité et du
diabète.
Au supermarché, un embouteillage de
chariots se forme devant le rayon des
pains en sachet Bimbo. Fleuron de l’industrie agroalimentaire nationale, le
groupe est le symbole d’une malbouffe
produite au Mexique avec du sirop de
maïs à haute teneur en fructose. Le slogan de la marque: «Nous alimentons un
monde meilleur.» Un monde fait de piles
de pains géométriques saturés de sucres
artificiels et de gaufrettes fourrées aux
couleurs improbables.
EMMANUELLE STEELS
Correspondante à Mexico
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS VÉTÉRANS
ZOOM
Photos
MATTHEW CASTEEL
Etat
de sièges
L
a voiture a toujours été
un symbole des EtatsUnis et de la photo américaine, symbole d’autonomie
et de liberté, de mobilité et d’indépendance. Mais, envers du
décor, elle illustre là des enfermements. Des déchirures. Des
fantômes. Ces images sont tirées de l’ouvrage American Interiors de Matthew Casteel,
37 ans. Pendant six ans, il a travaillé comme voiturier à l’hôpital de vétérans d’Asheville (Caroline du Nord). Toutes les
photos, clandestines (le lieu est
une propriété fédérale), ont été
prises du siège du conducteur.
De «la position de contrôle»,
qui illustre sa perte. De leur ultime domicile, parfois. Ces intérieurs de voitures, dit-il, révèlent quelque chose de plus
profond que la santé déficiente
ou l’hygiène chaotique de leurs
propriétaires. Elles disent l’expérience dévastatrice de la
guerre de ces 25 millions de
personnes. Elles signifient «les
manifestations des intérieurs
humains», les âmes en friches,
les autodestructions en route.
Elles jettent un voile cru sur
cette forme de scène de crime.
Car une véritable épidémie de
suicides sévit chez les vétérans
des guerres, principalement
d’Afghanistan et d’Irak. Un sur
cinq souffre de trouble de stress
post-traumatique, 17 anciens
combattants mettent fin chaque jour à leur vie. Ils représentent un quart des sans-abri aux
Etats-Unis; on en compterait
près de 200000. Comme le résume Paul Rieckhoff, ex-marine: «Tout le monde ne revient
pas de la guerre blessé, mais
personne ne revient égal à luimême.» C’est précisément la
force des 55 photos de l’ouvrage
de Matthew Casteel: montrer
ce que certains ex-combattants
voient autour d’eux. Terrible
miroir qu’il entend montrer à
l’Amérique pour dénoncer «la
violence institutionnalisée via le
complexe militaro-industriel».
Et faire preuve d’empathie, témoigner de la «tristesse» qu’il
ressent envers ces vivants qui
ont trop côtoyé la mort. C.Lo.
Libération Lundi 23 Avril 2018
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Libération Lundi 23 Avril 2018
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u 11
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12 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS POLITIQUE
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
et ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
L
es Etats-Unis peuvent-ils
s’enorgueillir de leur système
politique ? La démocratie
américaine affiche, certes, une longévité inégalée, avec au compteur
plus de deux siècles ininterrompus
de transition pacifique du pouvoir.
Dans un monde à l’histoire tourmentée, de la Grèce antique à l’Allemagne nazie, cela invite à un profond respect. Même – et peut-être
surtout– quand un Trump succède
à un Obama, deux hommes aux antipodes élus par un même peuple et
unis par un même serment.
Pourtant, il y a clairement quelque
chose de pourri, des relents de ré-
publique bananière, d’anachronique aussi, dans cette démocratie
américaine. Pour la deuxième fois
depuis 2000, un président s’est installé à la Maison Blanche en ayant
remporté moins de voix que son rival. La Cour suprême, elle, en levant
en 2010 les restrictions au financement électoral, a transformé la vie
politique en industrie rongée par
l’argent. Celui des lobbys, des intérêts privés et des milliardaires. Celui après lequel les candidats et les
élus courent en permanence, au détriment du reste. Aux yeux de ceux
qui en vivent, la sphère politique
américaine, avec ses milliards et ses
emplois par milliers, semble sans
doute florissante et pleine de
promesses. Une vision que ne partagent guère les Américains qui,
sondage après sondage, expriment
Les sept
péchés
Capitole
Des campagnes sans fin
et toujours plus chères
pour une participation
électorale faible,
des présidents élus
en recueillant moins
de voix que leurs
adversaires… Le système
politique américain est-il
complétement fou ?
Libération Lundi 23 Avril 2018
leur défiance : 38 % d’entre eux se
disent aujourd’hui satisfaits de leur
système de gouvernement et de la
façon dont il fonctionne. Ils étaient
68 % en 2001.
Le désuet
«collège électoral»
1
Dans «la plus grande démocratie du
monde», on peut devenir président
des Etats-Unis sans être le candidat
qui a obtenu le plus grand nombre
de voix. C’est arrivé à cinq reprises
dans l’histoire américaine: en 1824,
1876, 1888, 2000 (le démocrate
Al Gore avait 500 000 voix de plus
que George W. Bush) et, bien sûr,
en 2016. Hillary Clinton a emporté
le vote populaire avec presque
3 millions de voix d’avance sur son
adversaire républicain, mais c’est
Donald Trump qui a élu domicile
à la Maison Blanche. Relançant la
critique envers un processus électoral complexe et parfois injuste, que
certains appellent à réformer. Celui-ci trouve ses racines dans le fédéralisme constitutif de la nation
américaine: les présidents ne sont
pas élus directement par le peuple
américain, mais par les Etats, via un
collège de 538 grands électeurs
chargés de le représenter. L’élection
populaire détermine, selon la
méthode du winner takes it all («le
vainqueur emporte tout») dans la
plupart des Etats, le groupe de
grands électeurs affiliés à un candidat particulier qui élira le président
un mois plus tard. Ce système
gomme ainsi toute nuance ou proportion, et augmente le poids d’un
candidat même s’il n’emporte l’Etat
qu’avec une marge infime.
2
Les milliards de dollars
engloutis
L’Amérique bat un nouveau record
tous les quatre ans: celui du coût des
campagnes électorales, entre meetings grandioses et spots de télé hollywoodiens. La campagne de 2016,
présidentielle et Congrès compris,
a coûté près de 6,6 milliards de dollars (5,4 milliards d’euros), selon le
Center for Responsive Politics
(CRP). Soit 86,5 millions de dollars
de plus que la précédente. Une tendance renforcée depuis 2010 par un
arrêt de la Cour suprême des EtatsUnis, «Citizens United», qui, par une
argutie juridique hallucinante
(considérer que soutenir financièrement un candidat tient de la liberté
d’expression, et donc du premier
amendement de la Constitution), a
rendu ces financements quasiment
illimités et ouverts aux entreprises.
De la NRA (l’association pro-armes)
à l’industrie fossile, lobbys, think
tanks, groupes religieux et multinationales arrosent de leurs dollars les
deux partis (démocrate et républicain) via leurs comités d’action politique (PAC, aux dons limités et
consignés auprès de la Commission
électorale fédérale) et leurs «super
PAC», supposés indépendants du
candidat (aux dons illimités et anonymes). Un bon moyen de s’assurer
les faveurs de l’élu après les élections. Selon le CRP, les dépenses de
lobbying (hors contributions électorales) ont atteint près de 3,4 milliards
de dollars en 2017. L’industrie pharmaceutique et les secteurs de l’assu-
rance et de l’électronique sont ceux
qui dépensent le plus pour défendre
leurs intérêts au Congrès ou auprès
des agences fédérales. L’an dernier,
plus de 11500 lobbyistes ont œuvré
officiellement aux Etats-Unis.
La campagne
permanente
ble toujours trop proche pour prendre des risques politiques. Elus
pour six ans, les 100 sénateurs ont
certes davantage le temps. Mais ils
doivent aussi lever davantage d’argent : en moyenne, chaque élu
au Sénat en 2016 a dépensé plus de
10 millions de dollars.
34
A quoi ressemble la journée type
d’un parlementaire américain ?
Dans un document interne révélé
en 2013 par le Huffington Post, le
Parti démocrate donnait des
conseils à ses nouveaux élus. Le
principal: passer quatre heures par
jour au téléphone pour courtiser
des donateurs. Et pour cause,
en 2016, les 435 élus à la Chambre
des représentants ont dépensé en
moyenne 1,5 million de dollars
chacun pour leur campagne.
A peine investis pour un mandat de
deux ans, les députés ont donc une
priorité : remplir les caisses pour
leur réélection. Cet accent mis sur
l’aspect financier empiète, forcément, sur la mission première des
élus: préparer les projets de loi, voter le budget, participer aux auditions parlementaires.
La brièveté des mandats nuit en
outre à la recherche d’un compromis, car l’échéance des urnes sem-
Le «gerrymandering»,
sport national
Redécoupage, optimisation ou tripatouillage électoral ? Difficile de
bien traduire gerrymandering, ce
mot-valise formé en référence à un
gouverneur du Massachusetts,
Elbridge Gerry (en 1811, il fut accusé
d’avoir redécoupé la circonscription
d’un comté afin de favoriser son
parti) et à salamander (la «salamandre», parce que sur la nouvelle
carte, son district ressemblait
à l’amphibien légendaire).
Tous les dix ans, après un recensement, les circonscriptions électorales américaines sont remaniées
dans le but affiché de refléter
l’évolution de leur population – le
nombre de Représentants à la
Chambre pour chaque Etat étant,
par exemple, déterminé par son
poids démographique. Mais
changer les frontières d’une circonscription, c’est peut-être chan-
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ques, apporte aussi son lot de sueurs
froides. Comme en 2011 et en 2013,
quand les Etats-Unis étaient passés
tout près du défaut de paiement.
Comme toujours, un compromis
avait finalement été trouvé pour éviter une faillite aux conséquences
potentiellement dévastatrices pour
l’économie mondiale. Mais à chaque
fois, les taux d’emprunts américains
avaient légèrement augmenté, et
avec eux le coût de l’endettement.
Ces échéances à répétition, surmédiatisées à grand renfort de comptes
à rebours angoissants, ne font que
plomber un peu plus la popularité
des élus du Congrès. Seuls 15% des
Américains en sont satisfaits, selon
le dernier baromètre Gallup.
6
MONTAGE LIBÉRATION D’APRÈS PHOTOS AP ET AFP
La privation
des droits civiques
Dans la quasi-totalité des Etats américains, une condamnation pour un
acte criminel peut s’accompagner
d’une privation des droits civiques.
La durée de la sanction varie d’un
Etat à l’autre: certains rétablissent
ces droits dès la sortie de prison,
d’autres en dépossèdent à vie les
condamnés. Selon les estimations,
plus de 6 millions d’Américains sont
aujourd’hui privés du droit de vote,
dont 51% ont déjà purgé leur peine.
Plus souvent condamnés et incarcérés, les Noirs américains sont, logiquement, plus touchés par cette punition civique. Pour l’écrivaine
Michelle Alexander, auteure du
best-seller la Couleur de la justice,
l’incarcération de masse des AfroAméricains, entamée sous Nixon
(lire page 15) serait d’ailleurs le pilier
d’une nouvelle ségrégation raciale,
qui passe par la mise à l’écart d’un
nombre croissant d’hommes noirs
de la vie démocratique. En 2016,
7,5 % des Noirs étaient privés de
leurs droits civiques aux Etats-Unis.
7
La faible
participation
ger sa démographie en sur- ou sousreprésentant une minorité, par
exemple. C’est peut-être modifier sa
tendance politique, et, en bout de
chaîne, faire basculer une majorité
au Congrès ou dans les Parlements
des Etats fédérés.
Le gerrymandering est devenu un
sport national auquel les cartographes zélés des deux camps excellent, aidés par des outils statistiques de plus en plus perfectionnés,
pour tenter de gagner ou garder
l’avantage. Après le dernier recensement de 2010, le Parti républicain, qui a la majorité dans les deux
Chambres, ne s’est pas gêné pour
redessiner les comtés du pays à son
profit. Avec des conséquences sur
les prochaines élections de mimandat, en novembre, où un tiers
Le redécoupage des
circonscriptions
est devenu un sport
national auquel
les cartographes
zélés des deux
camps excellent,
aidés par des outils
statistiques
de plus en plus
perfectionnés, pour
tenter de gagner ou
garder l’avantage.
des sièges du Sénat et la totalité de
la Chambre des représentants sont
remis en jeu. Les derniers sondages
montrent que les démocrates pourraient bien faire un joli score
(6 points de plus que le Parti républicain au niveau national), ce qui
ne leur garantit pas de reprendre la
majorité à la Chambre, redécoupage électoral oblige dans plusieurs
Etats clés. Selon les estimations, ils
devront remporter le vote populaire
par 7 points d’écart pour reprendre
la majorité. Le sacro-saint principe
du «one man, one vote» est ainsi piétiné par l’«optimisation électorale».
5
Les deadlines
à répétition
Relèvement du plafond de la dette,
«shutdown» du gouvernement fédé-
ral: au Congrès américain, on aime
jouer à se faire peur. Dernier exemple en date: le shutdown de janvier
(la fermeture partielle des services
fédéraux américains), synonyme de
chômage technique pour des centaines de milliers de fonctionnaires
au rôle jugé non essentiel. En cause,
l’incapacité des sénateurs à trouver
un accord sur le budget 2018, pour
la troisième fois depuis septembre.
Si cet épisode n’a duré que trois
jours, week-end compris, le précédent shutdown, en octobre 2013,
s’était étiré sur seize jours, coûtant
24 milliards de dollars à l’économie
américaine.
Le relèvement du plafond de la
dette, prérogative historique du
Congrès et régulièrement prétexte
à d’intenses marchandages politi-
Dans une étude sur la participation
électorale dans les pays de l’OCDE,
publiée l’an dernier, le Pew Center
a classé les Etats-Unis à la 28e place
sur 35. Lors de la présidentielle
de 2016, seuls 55% des Américains
en âge de voter l’ont fait, contre 72%
de Français au premier tour de la
présidentielle de 2017. Depuis 1968,
la participation à une élection américaine n’a jamais dépassé la barre
des 60%. Plusieurs facteurs contribuent à cette faible mobilisation: le
type de scrutin indirect (qui rend le
vote moins «utile» dans des Etats
peu compétitifs), la longévité de la
démocratie américaine, le durcissement des conditions de vote dans
certains Etats, la privation des
droits civiques ou l’impopularité
croissante de la classe politique. •
MUSIQUE MATIN DE SASKIA DE VILLE
LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mardi à 8h50 la chronique de Guillaume Tion de
+ 7 webradios sur francemusique.fr
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SPÉCIAL ÉTATS-UNIS PRISONS
Libération Lundi 23 Avril 2018
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Rikers Island
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JERSEY
QUEENS
NEW YORK
BROOKLYN
STATEN
ISLAND
Océan Atlantique
5 km
Par
CHARLOTTE OBERTI
Correspondance à New York
T
out autour, la «civilisation». Les avions
de La Guardia fendent le ciel au-dessus
des têtes, l’Empire State Building se
dresse insolemment au loin et, les soirs de
fête, les pires, les feux d’artifice sur la East
River retentissent jusque sur Rikers Island.
Cette île-prison, une tache dans l’immensité
de New York, est un monde parallèle. Ismaël
Nazario, un homme d’origine hispanique de
29 ans, a passé des journées à regarder les
décollages et les atterrissages lorsqu’il y était
à l’isolement. Il hurlait à pleins poumons.
«J’étais d’autant plus triste et déprimé de voir
cette vie au dehors», dit-il, assis dans un
bureau du Queens, sweat à capuche sur le dos
et lourd pendentif à l’effigie de Jésus autour
du cou.
Ismaël Nazario est un enfant de Rikers, nourri
à la culture de la violence qui sévit derrière
ces murs depuis des décennies. Un endroit
«sale, miteux, lugubre, déprimant». Et surtout
dangereux. Ces dernières années, les autorités new-yorkaises ont tenté de réduire la criminalité et d’améliorer les conditions d’incarcération, interdisant notamment l’isolement
pour les jeunes de 21 ans ou moins. Mais rien
n’y fait : en février, un rapport a mis en lumière la forte augmentation entre 2016
et 2017 des incidents violents impliquant prisonniers et gardiens. De quoi conforter le
Yahaira De Jesus, juste après sa libération de la prison de Rikers Island, le 11 mars 2016. PHOTO TOMÀS MANTILLA
maire, Bill de Blasio, dans sa volonté de fermer ces lieux au plus tôt.
«ARÈNE DE GLADIATEURS»
Ismaël Nazario veut lui aussi en finir. Il décrit
«le programme», un système soutenu par les
gardiens qui donne le pouvoir aux prisonniers les plus féroces : «Quand tu arrives, tu
dois faire ce que te disent les chefs d’équipe.
Laver les fringues des autres, par exemple. Sinon, tu te fais frapper. Puis, selon la gravité de
tes blessures, on peut t’envoyer dans un autre
établissement, et là, devine quoi? Cela recommence.» La vie est régie par un ensemble de
règles dont on apprend généralement
l’existence une fois qu’on les a enfreintes :
interdit, entre autres, de parler pendant les
repas, de sortir de la salle de télé sans permission, de téléphoner, d’avoir des effets personnels. Et au rang des obligations: tabasser collectivement le premier venu qui déclenche
une bagarre.
RIKERS ISLAND
Fers et enfer
de l’île de la détention
«Sale, miteux, lugubre, déprimant»… et très dangereux.
Témoignages d’ex-détenus et salariés de la prison new-yorkaise,
deuxième centre pénitentiaire du pays, connue pour sa culture de
la violence. Un système implicitement soutenu par les gardiens.
A 16 ans, Ismaël avait regardé un épisode des
Simpson debout dans la salle de télé. Un
détenu lui avait ordonné de s’asseoir, lui inculquant une énième règle: interdit de rester
debout. Fou de rage, il avait attendu la coupure pub pour fondre sur celui qui lui avait
donné cet ordre. En riposte, il avait été bastonné. Lors de sa troisième incarcération,
pour un vol qu’il assure ne pas avoir commis,
il décide de passer de l’autre côté de la barrière. Ses yeux s’humidifient quand il en
parle. «J’avais peur, vous comprenez. Alors j’ai
commencé moi aussi à extorquer les autres. Je
suis devenu un des chefs, dit-il. Il faut montrer
sa méchanceté là-bas.»
La loi du plus fort. Certains parlent d’une
«arène de gladiateurs» où il faut trouver une
arme au plus vite. D’autres évoquent «la boucherie», le surnom donné, sans équivoque,
à l’un des sites. Dans ces lieux, règnent surtout
la dépression et l’anxiété, témoigne Mary Buser, ex-cheffe adjointe du département de
santé mentale pendant cinq ans. En 2000, elle
a jeté l’éponge, écœurée par la situation, et a
écrit un livre, Lockdown on Rikers. «Ce qui rend
cet endroit unique, c’est l’incertitude des prisonniers sur leur avenir», commente-t-elle. Près
de 80% de la population y est présumée innocente car en attente de procès. On reste là si
l’on ne peut pas payer la caution pour attendre
son jugement depuis chez soi. L’attente dure
parfois des années. Ainsi, Rikers Island est un
symbole de l’inégalité qui gangrène le système
judiciaire américain. «C’est un endroit pour les
pauvres, assène Mary Buser. Et aussi pour les
malades mentaux. Ils y sont envoyés faute d’hôpitaux psychiatriques, qui ont fermé les uns
après les autres à partir des années 60.»
MÉTHODE CRUELLE
En 2005, Kathy Morse, 57 ans, a détourné
283 000 dollars au détriment de son employeur. Au total, elle a passé quinze mois à
Rikers. La nuit, dans un dortoir pour soixante
personnes, cette femme blanche ne fermait
pas l’œil. Il fallait rester aux aguets, surveiller
le seau en plastique sous son lit qui contenait
ses affaires. Ici, pas de casier. Régulièrement,
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80
C’est en milliards de dollars le
coût annuel pour les contribuables américains du système
carcéral. Selon l’ONG Prison Policy
Initiative, le coût réel pour la société
serait bien plus élevé: 182 milliards,
une fois inclus les coûts judiciaires
et les dépenses des familles de
détenus. Soit dix fois le budget de la
Nasa et 1% du PIB américain.
45%
Dane Vee, ex-détenu de Rikers Island, pose avec un chapelet et un miroir incassable, souvenirs de son incarcération. T. MANTILLA
elle se faisait voler. Mais ces expériences sont
loin d’être celles qui l’ont le plus traumatisée.
Un jour, Kathy Morse a été violée sous la douche par quatre autres personnes détenues.
Elle était incarcérée au Centre Rose M. Singer,
le quartier des femmes, où, en 2017, plusieurs
cas de viols filmés par des caméras de surveillance et non signalés par les gardiens ont
éclaté. Kathy n’en dira pas plus. «Je n’ai pas
rapporté mon agression. Ça ne m’aurait pas
aidée. Au contraire, ça aurait été pire», lâchet-elle, indiquant qu’elle craignait l’isolement,
cette prison dans la prison.
Il en faut en effet peu pour être envoyé dans
ces cellules de moins de 3 mètres sur 3 où l’on
croupit vingt-trois heures par jour. «On a tendance à penser que cet endroit est rempli de
types genre Hannibal Lecter, mais en cinq ans
je n’en ai pas croisé un seul, explique Mary
Buser. La grande majorité des gens sont là
pour des actes non violents. C’est une méthode
de management.» Une méthode cruelle, selon elle. «Quasiment tous les jours, on était appelé parce que quelqu’un se fracassait la tête sur
la porte de sa cellule, s’enduisait d’excréments
ou tenait des propos incohérents. J’ai aussi vu
beaucoup de nœuds coulants fabriqués par les
prisonniers. Ce n’était pas des cas isolés.»
Force est de constater que Rikers marque durablement ceux qui y séjournent. Pour Kathy
Morse, «rien ne sera plus jamais comme
avant»: «Je souffre de troubles post-traumatiques. Les bruits de clés qui s’entrechoquent, de
portes qui claquent, cela m’angoisse.» Ismaël
Nazario, père de deux petites filles, s’estime
pour sa part «heureux» aujourd’hui . «La prison c’est la prison, ce n’est jamais agréable.
Mais Rikers est une chute libre. Personne ne
sait ce qu’il se passe. Ce que j’y ai appris, c’est
que je ne veux pas y retourner.» •
LIBÉ.FR
A voir sur Libération.fr, un diaporama
du reportage réalisé entre 2015 et 2017
par Tomas Mantilla sur la prison
de Rikers Island et ses ex-détenus.
Un système carcéral
violent et inégalitaire
Depuis la «guerre contre
la drogue» initiée par Nixon,
les Etats-Unis connaissent une
augmentation spectaculaire
du nombre de peines, le plus
souvent à l’encontre des Noirs.
U
n prisonnier mort de soif après
avoir été privé d’eau pendant une
semaine à Milwaukee en 2016. Un
autre, dans l’Etat du Mississippi, battu par
des codétenus pendant quatorze minutes
avant que les gardiens ne décident d’intervenir. Un troisième souffrant de schizophrénie attaché nu à une chaise de contention pendant quarante-six heures dans une
prison de Californie puis détaché et laissé
à l’agonie sur le sol où il meurt quarante minutes plus tard d’une embolie pulmonaire, conséquence de son immobilisation prolongée. Ces épisodes tragiques,
récurrents, et qui surviennent aussi bien
dans des petites prisons locales que dans
des établissements pénitentiaires géants
comme celui de Rikers Island (lire ci-contre), dessinent un système carcéral américain brutal, violent et souvent inhumain.
Sept fois plus qu’en France. Avec près
de 2,3 millions de détenus, les Etats-Unis
sont le leader mondial incontesté de l’incarcération. Le pays compte 5% de la population mondiale mais près d’un quart de
la population carcérale planétaire. «L’incarcération de masse est le problème social,
économique et de droits humains le plus inquiétant de notre nation», estime le journaliste Jeff Gerrit, qui a visité une cinquantaine de prisons américaines au cours
de sa carrière et milite pour une vaste ré-
forme pénitentiaire. Fin 2016, selon les statistiques officielles, le taux d’incarcération
aux Etats-Unis s’élevait à 693 pour 100000
habitants. Plus du double du taux brésilien (307), sept fois plus qu’en France (101)
et treize fois plus qu’en Suède (53). Ce fossé
n’a pas toujours existé. «Depuis les années 60, le pays a connu une augmentation
spectaculaire des peines, à la fois en termes
de nombre et de longueur», rappelle Dan
Berger, de l’université de Washington et
auteur de plusieurs livres sur le sujet.
Familles brisées. La «guerre contre la
drogue», lancée sous Nixon et poursuivie
sous Clinton par des lois très répressives,
a fait exploser la population carcérale. «La
convergence du racisme et de la criminalisation», ajoute Dan Berger, a fait des Noirs
américains les principales victimes de cette
politique ultrarépressive qui n’a, selon plusieurs études, que très peu contribué à la
baisse de la criminalité. Et a brisé familles
et communautés, en envoyant en prison
pour des décennies des jeunes Noirs
condamnés parfois pour simple possession
de drogue, sans fait de violence.
Selon l’ONG The Sentencing Project, le
taux d’incarcération des hommes noirs est
près de six fois supérieur à celui des
Blancs. Les Afro-Américains représentent
13% de la population, mais près de 40%
des détenus du pays. Pour la première fois
en trois décennies, le nombre de détenus
a diminué sous Barack Obama, grâce à une
réforme carcérale visant à plus de clémence. L’administration Trump l’a annulée, réclamant au contraire aux juges l’application systématique des peines
planchers et des sanctions les plus sévères.
FRÉDÉRIC AUTRAN
C’est le pourcentage d’augmentation, entre 2000 et 2015, du nombre de détenus dans les prisons
privées. Après un rapport pointant
la violence élevée dans ces établissements privés, Barack Obama avait
décidé d’en limiter l’utilisation.
L’administration Trump souhaite,
au contraire, y recourir davantage.
11,4 %
C’est le pourcentage d’enfants
noirs américains ayant un parent
en prison (le plus souvent le père),
selon le Pew Center, contre 1,8% des
enfants blancs. Selon une étude
de 2014 réalisée par l’université de
Californie, les enfants de détenus
souffrent davantage de déficit d’attention, de problèmes d’apprentissage et de retards de développement.
1 sur 3
C’est la probabilité pour un Noir
américain né en 2001 d’être emprisonné au cours de sa vie. Le
risque est de 1 pour 6 pour un Hispanique et 1 sur 17 pour un Blanc.
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16 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS INÉGALITÉS
Libération Lundi 23 Avril 2018
Miprecious Angel Coley, 9 ans, fait ses devoirs dans un centre social, à Washington, en février 2014. PHOTO CHARLES DHARAPAK. AP.
ÉDUCATION
Les pauvres
mis au ban
ANALYSE
Système scolaire inégalitaire, discrimination
géographique, financements insuffisants…
L’école publique, qui a participé à la prospérité
des Etats-Unis du XXe siècle, n’arrive plus
à remplir sa mission de mobilité sociale,
surtout envers les minorités.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
D
es enseignants obligés, pour
boucler leurs fins de mois,
de devenir chauffeurs Uber
ou caissiers à Walmart après les
cours. Des élèves au destin déterminé par leur code postal et non
par leurs résultats scolaires. Des
salles de classe au mobilier délabré
et aux manuels scolaires hors d’âge,
quand d’autres mettent à disposition un ordinateur portable par
élève. La grève historique et massive menée début avril par des dizaines de milliers d’enseignants en
Oklahoma, en Arizona, en VirginieOccidentale et dans le Kentucky,
est venue rappeler à l’Amérique la
crise de son école, ses financements insuffisants et son système
intrinsèquement inégalitaire.
Une décentralisation
totale
Les écoles publiques, où sont scolarisés 90% des élèves américains,
sont financées par les Etats, salaires des profs compris. Le gouvernement fédéral n’intervient que de façon très marginale (subventions
des repas à la cantine pour les plus
démunis, aides aux enfants handicapés…). Ce système totalement
décentralisé a pour conséquences
de fortes disparités, notamment
dans certains Etats républicains où,
pour répondre aux promesses électorales de baisses d’impôts, l’éducation a subi des coupes claires.
La rémunération des enseignants,
par exemple, diffère beaucoup d’un
Etat à l’autre. En Oklahoma, le salaire moyen annuel d’un enseignant du secondaire est
de 42 460 dollars (34 563 euros).
Dans l’Etat de New York, il double
presque ( 81 410 dollars), selon le
Bureau of labor statistics. Cette inégalité de traitement n’est pas sans
conséquence sur la scolarité des
élèves. «Plus [le budget d’une école
américaine] est restreint, moins
l’école peut recruter des enseignants
qualifiés. En d’autres termes, la
qualité même de l’enseignement
d’une école dépend de ses moyens»,
écrit Sylvia Ullmo, professeure de
civilisation américaine à l’université de Tours, dans «L’école et
l’(in)égalité des chances aux EtatsUnis» publié dans la Revue française d’études américaines.
Les écoles publiques américaines
sont financées par les impôts locaux, notamment avec la taxe foncière. L’éducation est donc alimentée par l’argent disponible dans la
collectivité et non par l’argent nécessaire. «Les districts déshérités ne
sont pas en mesure de financer leurs
écoles correctement», insiste Sylvia
Ullmo. Au niveau national, les districts les plus pauvres dépen-
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Libération Lundi 23 Avril 2018
Samantha, un master,
225000 dollars de dettes
C’est la part de la richesse nationale détenue en 2016 par
les 1% des Américains les plus riches, un niveau historique. Selon
la Réserve fédérale, la fortune
moyenne des 1,3 million de foyers
appartenant à ce club des ultrariches s’élevait à 25 millions de dollars (20,4 millions d’euros).
57794
C’est le nombre de SDF dans le
comté de Los Angeles en 2017,
en hausse de 23% en un an. La région a été durement frappée par
la crise économique de 2008 et
ses conséquences. Parmi ces sansabri, 9% sont mineurs, 40% afroaméricains et 35% hispaniques.
Près d’un tiers souffrent de graves
troubles mentaux.
Un système qui
«manque à ses devoirs»
«L’inégalité des chances tient dans
ce cercle vicieux où s’imbriquent la
pauvreté des parents, la mauvaise
santé, souvent liée à l’insuffisance
des soins médicaux, et les conditions
de la scolarité qui ne prédisposent
pas l’enfant à atteindre ce niveau de
formation qui lui permettrait plus
tard d’avoir un emploi stable, dé-
L
a dette étudiante américaine est devenue tellement terrifiante que l’un des
rois du polar, John Grisham, en a fait la
trame de son dernier thriller, The Rooster Bar,
sorti à l’automne. «Je ne suis pas assez intelligent pour savoir ce qui va se passer avec cette
crise, mais l’heure de vérité approche», disait-il dans une interview. Selon la Réserve fédérale, la dette étudiante s’élevait début 2018
à 1 490 milliards de dollars. Un chiffre en
hausse de près de 500% par rapport à 2004 et
presque équivalent au PIB de la Corée du Sud.
Sur les 44 millions d’Américains devant rembourser un prêt étudiant, 11% sont en retard
ou en défaut de paiement. Ils n’étaient
que 6 % en 2005.
Fardeau. Le cas de Samantha Mangino,
30 ans, illustre l’envolée de cette bulle de la
dette étudiante, qui inquiète fortement économistes et politiques. Après sept ans d’études dans trois universités, la jeune femme originaire de Virginie-Occidentale obtient
en 2012 un master en travail social. Issue d’un
milieu modeste, elle a dû tout emprunter :
155000 dollars via une vingtaine de prêts, cer-
taille Sylvia Ullmo. A cela s’ajoute
un facteur racial puisque les écoles
fréquentées par des enfants blancs
en situation de pauvreté reçoivent
localement en moyenne 32,4 % de
plus que les écoles fréquentées par
des non-blancs pauvres.» Pour l’économiste du Massachusetts Institute
of Technology (MIT) Peter Temin,
auteur de The Vanishing Middle
Class (2017), «les décisions politiques
de la dernière génération ont bâti
un système scolaire qui a fourché,
avec d’un côté une école pour les
Blancs des banlieues prospères, qui
feront ensuite des études supérieures, et de l’autre, une école pour les
minorités urbaines, menacées par
le risque d’incarcération».
En 2013, sous la houlette du ministre de l’Education de Barack
Obama, une commission publiait
le rapport For each and every child
(«Pour chaque enfant»): «Notre système ne distribue pas les opportuni-
TOUS LES
MARDIS
tains fédéraux, d’autres privés, à des taux al- Le couple voudrait un enfant, «mais pour
lant de 4 à 14%. «Peu après l’obtention de mon l’heure, c’est impossible. J’ai un salaire trop
diplôme, j’ai dû commencer à rembourser tous élevé pour recevoir des aides sociales mais trop
mes emprunts. J’étais censée payer environ bas pour payer la crèche». Optimiste, joviale,
2 000 dollars par mois, presque
Samantha s’accroche à l’espoir de voir sa
autant que mon salaire
dette épongée un jour par le gouverd’alors.» Unique option: opnement. Un programme fédéral,
ter pour un plan de remmis en place en 2007, prévoit en
NEW YORK
boursement basé sur le reeffet l’effacement de la dette
venu, une possibilité mise
étudiante de toute personne
PENNSYLVANIE
en place par l’administraayant remboursé 120 menPittsburgh
tion Obama en 2009. Ses
sualités et travaillé pendant
Harrisburg
prêts sont fusionnés et réédix ans dans un service puchelonnés. «Mais je n’ai rien
blic ou une organisation à but
MARYLAND
pu négocier, lâche-t-elle, et je
non lucratif. En théorie, Same suis retrouvé avec un taux
mantha devrait pouvoir en béWashington
50 km
DELAW
de 7,3 %.» Chaque mois depuis
néficier en 2022. «Sauf si d’ici là,
près de six ans, Samantha, qui gère
Trump et les républicains annulent ce
des résidences pour adultes déficients à Pitts- programme, comme ils ont plusieurs fois meburgh (Pennsylvanie), rembourse scrupuleu- nacé de le faire. Dans ce cas, je resterai endettée
sement environ 470 dollars. Une mensualité jusqu’à ma mort.»
qu’elle vient d’augmenter à 600 dollars. La
somme a beau représenter près d’un cin- «Overdose». Malgré l’angoisse et les diffiquième de son salaire net, elle ne couvre cultés, Samantha Mangino ne regrette rien.
même pas les intérêts de son prêt. Résultat: «Si j’étais restée en Virginie-Occidentale, je sesa dette continue de croître. Fortement. Elle rais sûrement accroc aux opiacés comme mon
atteint aujourd’hui 225000 dollars et pourrait frère ou morte d’une overdose comme beaudoubler d’ici cinq ans.
coup dans mon village.» Pour échapper à la
Dans la vie quotidienne, ce fardeau est lourd misère, elle a dû en payer le prix. «J’adore mon
de conséquences: «Je fais attention à tout. Je job, j’aide les gens au quotidien, mais pour en
ne voyage jamais. Jusqu’à l’an dernier, je n’ai arriver là, je n’ai pas eu d’autre choix que de
pas pu avoir de voiture à mon nom car aucune passer par ce système chaotique et ultracapitabanque ne voulait me faire un prêt.» Saman- liste. J’imagine que c’est ce que coûte le rêve
tha et son fiancé vont se marier le 1er septem- américain.»
bre, «en extérieur, dans un parc, avec un budFRÉDÉRIC AUTRAN,
get réduit au minimum.»
envoyé spécial à Pittsburgh
Comme de nombreux jeunes
Américains, cette trentenaire
issue d’un milieu modeste
a sollicité prêt sur prêt pour
financer ses études.
Aujourd’hui, son salaire suffit
à peine à rembourser les
intérêts.
OHIO
38,6%
sent 15,6 % de moins par étudiant
que les districts les mieux lotis, selon le ministère de l’Education.
Avec des effets à long terme pour
l’élève: des travaux du National Bureau of Economic Research montrent qu’une augmentation de 20%
des financements pour un élève de
condition modeste revient à lui
permettre de faire une année
d’étude de plus, et, une fois sur le
marché du travail, lui promet un salaire supérieur de 25 %.
u 17
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tés de façon équitable, relevait la
commission. Le système scolaire
public aux Etats Unis, pris dans son
ensemble, manque à ses devoirs envers notre nation et nos enfants. Nos
leaders dénoncent mais tolèrent les
disparités entre les résultats des élèves, ce qui est injuste mais également dangereux socialement et économiquement.»
che, il montrait comment la situation géographique de l’école et la
réussite scolaire sont inextricablement corrélées. «Notre système éducatif, traditionnellement vu comme
l’outil essentiel pour remédier au
fossé d’opportunités, reflète voire
creuse encore les inégalités sociales
existantes», écrivait-il.
Le système scolaire public de
bonne qualité, déterminant pour la
mobilité sociale, a fait la prospérité
des Etats-Unis au XXe siècle, avec
chaque génération plus éduquée
que la précédente. Mais la mécanique s’est enrayée, surtout pour les
minorités. Le diagnostic n’est pourtant pas nouveau. Dès 1972, une
commission mise sur pied par Richard Nixon appelait à une réforme
de l’éducation, et reconnaissait,
déjà, que l’argent n’était «pas collecté équitablement ou dépensé selon les besoins des élèves». Rebelote
en 1983. En 2001 est voté le No
Privatisation
massive
Ces inégalités se font également
sentir au sein d’un même Etat. Parfois, quelques kilomètres à peine
séparent deux écoles, mais ce sont
deux mondes parallèles, comme
l’avait montré James E. Ryan, de
l’université Harvard, dans Five Miles Away, A World Apart (2010).
S’appuyant sur l’étude de cas de
deux écoles de Virginie, près de
Richmond, l’une urbaine et défavorisée, l’autre dans une banlieue ri-
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Child Left Behind Act, où l’Etat fédéral s’investit plus dans le financement des écoles. Machine arrière
avec le Every Student Succeeds Act
(2015). Principaux freins aux réformes,les Etats républicains qui, dans
un Congrès majoritairement de leur
bord, font jalousement respecter
leurs prérogatives scolaires face à
l’Etat fédéral.
L’administration en place risque
fort de ne pas changer les choses.
La réforme fiscale d’ampleur tant
promise par Donald Trump et votée
en décembre diminuera mécaniquement les recettes pour les services publics. Quant à l’actuelle ministre de l’Education, Betsy DeVos,
sa réponse à la crise de l’école américaine se résume à la privatisation
massive des établissements,
comme elle l’a fait dans son Etat du
Michigan. Les élèves y sont
aujourd’hui parmi les plus faibles
du pays. •
Chaque mardi, un supplément
de quatre pages par le «New York
Times»: les meilleurs articles du
quotidien new-yorkais à retrouver
toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais
dans le texte, l’Amérique de Donald
Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS INÉGALITÉS
P
Lors du mouvement Occupy Wall Street, à New York, en octobre 2011.
PHOTO ANDREW LICHTENSTEIN. CORBIS VIA GETTY IMAGES
«Seules la Russie
ou l’Inde ont
des évolutions
d’inégalités
comparables»
Pour Gabriel Zucman, professeur d’économie
à l’université de Berkeley, les disparités de
richesses ont explosé depuis les années 80 et
la mise en place d’un système de reproduction
sociale qui annihile les idéaux méritocratiques.
rofesseur d’économie à l’université
de Berkeley, en Californie, Gabriel
Zucman est connu pour ses recherches sur les paradis fiscaux et la richesse cachée des nations. Il a participé
à la rédaction du récent Rapport sur
les inégalités mondiales dirigé par Thomas Piketty.
Comment se caractérisent les inégalités aux Etats-Unis ?
Essentiellement par l’explosion des très
hauts revenus et des patrimoines de
grande valeur financière, qui s’apprécient
de 4% à 6% par an depuis le début des années 80, et par une stagnation des revenus
et des patrimoines pour une très grande
partie de la population américaine. Si on
compare dans le temps la part du revenu
national gagnée par les 1% des Américains
les plus riches, on constate qu’en 1980, ils
gagnaient environ 10% du revenu national total, contre 20% aujourd’hui.
Ces 1% les plus riches ont donc multiplié par deux leur part du gâteau…
Et c’est exactement l’inverse pour
les 50% des Américains qui touchent les
plus bas revenus. Ils gagnaient 20 % du
revenu national au début des
années 80 contre à peine
12% aujourd’hui. Pour la moitié de la population des EtatsUnis, le revenu moyen avant
impôts et transferts publics
n’est que de 16 000 dollars
[environ 13 000 euros, ndlr].
Alors que les 1 % qui ont la
plus grosse part de richesse produite ont
un revenu moyen avant impôts de 1,3 million de dollars [1,06 million d’euros].
Ce faible montant n’évolue pas ?
Il n’a pas évolué depuis le début des
années 80. On peut même dire qu’il y a
eu 0% de croissance économique pour la
moitié de la population depuis trentehuit ans.
Comment la richesse se divise-t-elle
au sein de ce 1 % ?
Les 0,1% gagnent aujourd’hui 6 millions
de dollars par an, tandis que les 0,01 %
affichent des revenus de 29 millions. Enfin, ceux qui appartiennent aux 0,001%
engrangent chacun 125 millions de dollars, composés de salaires et de revenus
du capital… Comme en France, une
grande partie du patrimoine correspond
à de l’immobilier, à des actions, des obligations… Ce patrimoine est encore plus
concentré que les revenus. Le «top 1%» de
la population américaine possède près
de 40 % du patrimoine national.
Ces inégalités sont-elles plus marquées que dans les autres pays riches?
Oui. Il faut se tourner vers la Russie ou
encore l’Inde pour trouver des évolutions
d’inégalités comparables. Dans les années 60 ou 70, il y avait une assez grande
égalité dans la répartition des revenus et
des patrimoines. Mais le triomphe de
l’économie de marché a généré une montée des inégalités.
Comment s’explique cette rupture des
années 80 ?
Dans les années 60, la distribution des salaires était plus égalitaire. Ce progrès était
le fruit du New Deal de Roosevelt qui fut
parachevé par le président Johnson, dont
la politique sociale se traduit, en 1965, par
la création de programme d’assurance
santé (Medicaid et Medicare). C’est la
naissance de l’Etat-providence… Mais
avec l’élection de Reagan en 1981, et face
à un essoufflement de la croissance économique, une sorte de grande expérimentation sociale va progressivement
être mise en place. Les très hauts revenus
vont être fortement détaxés. Jusqu’aux
Libération Lundi 23 Avril 2018
années 60-70, les Etats-Unis avaient un
taux d’imposition marginal de 90% pour
les hauts revenus. Or ce taux va être ramené à 28% en 1986. Dès lors, des changements de politiques publiques vont
devenir systématiques. Le salaire minimum, très élevé à la fin des années 70, est
gelé. Le pouvoir des syndicats est laminé.
L’accès à l’éducation supérieure change
profondément: largement gratuite, elle
devient inaccessible tant les frais d’inscription s’envolent. Sauf à s’endetter de
façon risquée (lire page 16-17). Ce que
nous vivons aujourd’hui est le fruit de ces
choix des années 80.
Quelles leçons faut-il en tirer ?
C’est sans conteste celle qui a trait à la
question fiscale. On voit la corrélation
entre la dégradation sociale de ce pays et
la forte baisse de la pression fiscale.
Vouloir poursuivre une politique d’allégement des impôts pour les plus riches,
comme l’envisage l’administration
Trump, ne peut qu’aggraver les inégalités
après impôts.
Vous êtes très affirmatif…
Oui. Lorsque, sur fond de dérégulation
à tout va, les taux d’imposition sont bas pour les hauts
revenus, cela conduit à des
comportements prédateurs.
Cette baisse de la pression fiscale a créé les conditions d’un
système où le moindre bien
monétaire est activement recherché, même si c’est au détriment d’autres parties prenantes de la
société. Pour le dire autrement, lorsque
les très hauts revenus sont taxés à 90 %,
il n’y a alors aucun intérêt monétaire à gagner des centaines de milliers de dollars
en plus, car au-delà d’une certaine tranche d’imposition, le fisc les taxera à 90%.
Aujourd’hui ce taux marginal supérieur
est de 37%. C’est là la caractéristique d’un
capitalisme prédateur.
Quelles formes d’injustice génèrent
les inégalités de revenus, de patrimoine et de baisse tendancielle de
la pression fiscale ?
Cala entraîne d’autres formes d’inégalités. Ainsi, il y a, par exemple, une inégalité très forte d’accès à l’éducation supérieure. Les jeunes dont les parents sont
dans les 1 % des revenus les plus élevés
ont 100% de chance de rejoindre les universités. A l’opposé, les 10% aux revenus
les plus faibles ont 10% de chance de suivre des études supérieures. La corrélation
est parfaite entre le revenu des parents et
la probabilité d’accès aux facs. Ce qui
contribue fortement à la reproduction des
inégalités sociales…
En contradiction avec les idéaux méritocratiques ?
Bien sûr. Les Etats-Unis se disent méritocratiques… C’est le fameux american
dream : n’importe qui peut créer une
start-up, devenir milliardaire… Mais on
voit concrètement que la mobilité sociale
fait du surplace depuis des décennies,
que pour intégrer l’université, mieux vaut
être né dans une famille riche. On retrouve cette même injustice lorsqu’il faut
se soigner. L’enrichissement des uns au
détriment des autres redessine le paysage
urbain marqué par la ségrégation
monétaire et raciale. Pour plus de la moitié des Américains, le quotidien est difficile, dangereux et précaire. Bref, aux
Etats-Unis, la famille dans laquelle on
naît détermine de plus en plus notre existence. Les Américains parlent désormais
de la «lottery birth».
Recueilli par
VITTORIO DE FILIPPIS
DR
18 u
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Libération Lundi 23 Avril 2018
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Bienvenue à Fakeland
Par ISABELLE HANNE Correspondante à New York
P
ays né de l’esprit des Lumières, aux
pères fondateurs érudits, les Etats-Unis
sont la nation qui a reçu le plus de Nobel et qui compte le plus grand nombre de publications scientifiques et de percées majeures dans toutes les disciplines. Pourtant, au
pays de Neil Armstrong et Buzz Aldrin,
certains croient toujours que le «petit pas
pour l’homme» n’a pas eu lieu sur la Lune,
mais dans un studio d’Hollywood. Pour l’intellectuel et avocat des droits de l’homme
A
Alien
Plus d’un tiers des Américains sont certains que les
aliens existent et 80 %
pensent que le gouvernement a gardé secrètes des informations sur les ovnis, selon National Geographic
Survey. Notamment à propos
du site de Roswell, au Nouveau-Mexique, où s’était
écrasé en juillet 1947 un ballon-sonde (selon le gouvernement), ou alors où
s’étaient posés des extraterrestes (selon les ufologues).
Breitbart News
Ce site web, comme d’autres appartenant à la mouvance de l’alt-right, véhicule l’idéologie conservatrice et de fameuses «fake news» depuis quelques
années. La conspiration «birther», qui affirmait que
Barack Obama n’était pas né aux Etats-Unis, ou des
complots plus tordus les uns que les autres y circulent à l’envi. A l’image de cet article intitulé «La pilule rend les femmes folles et laides».
c
B
Mugambi Jouet, l’une des dimensions de
l’«exceptionnalisme américain» se caractérise
par «l’obscurantisme, le fondamentalisme religieux et la méfiance viscérale envers l’Etat»,
surtout «au sein de l’Amérique conservatrice
contemporaine». Un système dans lequel vouloir une réforme du très coûteux et injuste
système d’assurance santé est taxé de «tyrannie socialiste». Où être très éduqué est jugé
prétentieux. «Comme l’avait démontré l’historien Richard Hofstadter, ce type d’obscuran-
Chemtrails
Les traînées blanches ne seraient pas de la simple
condensation de vapeur d’eau émise par les moteurs d’avion
mais des produits chimiques déversés à haute altitude. Cette
théorie du complot des chemtrails est toujours tenace.
Qu’importe si, en 2016, 76 sur 77 scientifiques ont démonté
cette théorie fumeuse: une étude de Harvard publiée dans
la revue Nature en octobre assure que 30 à 40% des citoyens
américains y croient encore.
Lune
Pour 7 % des Américains, l’alunissage d’Apollo 11,
le 21 juillet 1969, n’a jamais existé et a été mis en
scène, selon une étude de Public Policy Polling de
2013. Sachant que 9 % ont répondu qu’ils n’étaient
«pas sûrs» que ce premier pas sur la Lune ait eu lieu.
D
tisme est fondé sur l’idée qu’avoir “trop” d’éducation est prétentieux et inutile car le “bon
sens” est suffisant», écrit Jouet.
Pendant plusieurs décennies, les Etats-Unis
avaient la plus forte proportion mondiale de
jeunes diplômés universitaires. Ce n’est plus
le cas, et de nombreuses études montrent la
persistance de croyances et autres contrevérités, voire d’ignorance. Un sondage indique par exemple que 42% des Américains ne
savent pas que les Etats-Unis ont proclamé
Darwinisme
Près de 40% de la population américaine rejette la théorie de l’évolution
en faveur d’une interprétation littérale de la Genèse, selon le Pew Research Center. Et seulement 33 %
des Américains croient en la théorie
de l’évolution comme unique explication. Pour un quart des adultes,
l’évolution a été guidée par un être
suprême. Le sujet fait l’objet de
nombreux débats dans les tribunaux américains, pour que les écoles publiques enseignent le créationnisme – c’est le cas dans de
nombreuses écoles privées.
EF
Environnement
Pour 30% des Américains, le changement climatique est causé par des
«changements naturels dans l’environnement», et non par les activités humaines comme l’extraction et la combustion des énergies fossiles qui
augmentent la concentration en CO2
dans l’atmosphère. Pour Donald
Trump, qui a nommé plusieurs climatosceptiques dans son administration
et a fait sortir son pays de l’accord de
Paris, le changement climatique est un
«hoax» inventé par les Chinois.
G
Flat Earth Society
L’organisation, dont le
siège est en Californie, défend l’idée
d’une Terre plate.
Cette théorie compte
de nombreux adeptes
et a même tenu sa
première conférence
internationale en novembre.
Géographie
Les Américains sont assez mauvais en géographie
–les experts parlent même d’«analphabétisme géographique». Une étude du Washington Post montrait
par exemple que seuls 16 % des Américains pouvaient placer l’Ukraine sur une carte (beaucoup
l’avaient située au Groenland).
leur indépendance en 1776. Que 24 % ignorent quel pays les gouvernait auparavant
(la Grande-Bretagne). Que près de la moitié
des protestants ignorent qui était le théologien Martin Luther. Théories du complot, rejet de la science, de l’histoire et des faits, méfiance envers les médias traditionnels,
croyances religieuses extrêmes, cultes farfelus… Bienvenue à Fakeland. •
A lire en intégralité sur Libération.fr.
Pizzagate
Théorie du complot selon laquelle des messages codés repérés dans les mails de Hillary Clinton (rendus
publics par WikiLeaks) permettraient de remonter la
trace d’un réseau pédophile. Selon un sondage du
Washington Post, 46% des électeurs de Trump donneraient crédit à cette théorie, selon laquelle une pizzeria
de Washington est le QG d’un vaste réseau pédophile
sataniste fomenté par le Parti démocrate, et dont le
cerveau serait John Podesta, le directeur de campagne de Clinton. En décembre 2016, un homme est
venu de Caroline du Nord, avec son fusil d’assaut,
pour «enquêter» sur les supposés enfants esclaves
sexuels dans la pizzeria. Qu’il n’a pas trouvés. Il a tout
de même mis en joue un employé et tiré un coup de
feu dans le bâtiment.
Reptiliens
Ce peuple reptile humanoïde contrôlerait le monde en se déguisant en humains. Les Bush, les Clinton, la reine
Elizabeth II, Madonna et Beyoncé seraient des reptiliens. Un sondage réalisé
en 2013 estime que 12 millions des
325 millions d’Américains considéreraient la théorie des reptiliens comme
crédible. L’ex-joueur de football et commentateur sportif David Icke est devenu expert en reptiliens et véhicule
ces théories.
I comme Israël
Selon un sondage du Pew Research Center,
82 % des chrétiens évangéliques blancs
pensent que Dieu a donné Israël au peuple
juif – soit deux fois plus que les juifs ou les
catholiques américains. Beaucoup pensent
que soutenir Israël apporte des bénéfices
aux Etats-Unis, et inversement. Une conviction qui a une réelle traduction dans l’actualité, puisque Trump a ordonné le déplacement de l’ambassade américaine de
Tel-Aviv à Jérusalem et reconnu officiellement la ville sainte comme capitale d’Israël.
«Si le président Trump déplace l’ambassade
à Jérusalem, il entrera dans l’immortalité,
saluait carrément, avant la décision de
Trump, le pasteur texan John Hagee, leader
des chrétiens sionistes américains. On se
souviendra de lui pendant des millénaires
pour son acte de courage.»
I
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SPÉCIAL ÉTATS-UNIS
Libération Lundi 23 Avril 2018
AP
20 u
Les bagels au cream cheese - Sharon Stone
- La série «Green Acres» - L’absurde américain des années 60 - La bière Sam Adams Fame - Robin Wright Penn - Les «cabins by
the lake» - Yo La Tengo - Tom Wolfe - Le free
refill de café - Jerry Seinfeld - Le typographe Matthew Carter - «Les Soprano» - Natalie Portman - Ellis Island - Les double rainbows all the way - Les pompiers qui font
coucou - «Day of the Tentacle» - Les pancakes noyés de sirop d’érable - John Fante Tinder - Les wagons panoramiques - Les
pubs télé locales - Les sports auxquels on
ne pane rien - Les lits king size - Le cycle des
robots d’Isaac Asimov - Quentin Tarantino
- La scène d’intro de «Platoon» - «Les Chroniques martiennes» de Ray Bradbury - Les
chewing-gums à la cannelle - Nina Simone
- Wes Anderson - Billy Wilder - «Singin’ in
the Rain» - Art Spiegelman - Louis Armstrong et Ella Fitzgerald - George Gershwin
- Robert Crumb - Fred Astaire - Buster Keaton - Laurel and Hardy - Aretha Franklin «Apollo XIII» - Keith Jarrett - Les donuts - Le
pulled pork - L’été indien en Nouvelle-Angleterre - EA Sports - Leur facilité à s’exprimer
en public - Le lac Powell - Les cheerleaders
- Les santiags - Le cruise control - La Brooklyn Lager - Tom Waits - Les garage/yard/
barn sales - TJ Maxx - La High Line - Les plages de Long Island - La route 1 en Californie
- Le Fluff - Salem, Massachusetts - Les lobster rolls - La sitcom «Murphy Brown» - Reverend Vince Anderson & The Love Choir Billie Holiday - Big Red - Le lac Champlain
- Des bananes plantain à Washington Heights
- Kendrick Lamar - Le hoodie - Black Lives
Matter - Kristen Wiig - Le hot-dog relish Thanksgiving - Strand Books - «Pulp Fiction» - Antelope Canyon - Les pickles - «Bored to Death» - Charles Burns - Willie Nelson - La scène post-metal - Le Jet
Propulsion Laboratory de Pasadena Sufjan Stevens - Miles Davis - Les sandwichs
BLT - La NPR - Les grilled cheese - Les motels - La rubrique «Modern Love» du «New
York Times» - Les barbecues - Beyoncé - Les
parcs nationaux - Les steakhouses - «Game
of Thrones» - Le cheesecake - Les hugs Venmo - Michelle Obama - Les delis - The
Leftovers - Les serveurs aimables - Serial L’Americana - Bob Dylan - Le stand-up Keith Haring - La techno de Détroit - Le voguing - Netflix - Lou Reed - «RuPaul’s Drag
Race» - Les vieux qui chantent au karaoké
du Longstreet Hotel - John Coltrane Snoop Dog - Cardi B et ses bruits bizarres Ellen DeGeneres - Les gens qui vous appellent «honey» ou «sweetheart» - Le take-away
coffee - «Les Dents de la mer» - Bruce
Springsteen - Le Golden Gate - Les doggybags - Les pancartes dans les manifs - Le hiphop - Les comédies musicales - La March
Madness - Les Chipmunks - Les park rangers - «Sex and the City» - Les lycéens de
MAIS
ON AIME
QUAND MÊME
LES
AMÉRICAINS
POUR...
Parkland - La Naloxone - «The Wire» - Le
beurre de cacahuète - Octavia Spencer - «The
Godfather»- Jim Jarmusch - Les coffee cakes
- Les cinnamon rolls - Meghan Markle
(parce qu’elle va sauver la monarchie britannique) - Les thrift stores - Madonna - La Death
Valley - Les entrepôts de vinyles (type Rasputin et Amoeba en Californie) - Les «diners»
en forme de wagon de train - Joni Mitchell
- Edward Hopper - Steven Spielberg -
Craigslist - Cormac McCarthy - Les étrangers qui y vivent - Les immigrés qui y sont
devenus célèbres - Orson Welles - Calamity
Jane - Les pharmacies qui vendent aussi
des cigarettes - Un lever de soleil à Bryce Canyon - «Breaking Bad» - «Aladdin», «le Roi
Lion» et «Mulan» - Les speakeasies newyorkais - Avenue of the Giants - Bernie Sanders - Priceline et Hotwire - Trader Joe’s Joaquin Phoenix - Une soirée de «caucus»
dans l’Iowa - Les Dreamers - «The StarSpangled Banner» chantée a cappella
avant chaque rencontre sportive - Le cornhole - La culture du «second hand» - Les
toilettes publiques toujours propres - Le New
York Philharmonic - Le Summerstage Festival - Etre super sapée en robe de gala mais
avec ses bottes de pluie - Les frozen yogurt
- Neil Degrasse Tyson - Airbnb - Le jean John Oliver, Seth Meyer, Stephen Colbert et
Trevor Noah - Le Comedy Cellar de NYC Les pintes d’IPA - Les hôtels art déco de
Miami - Key West - Le lac Michigan - Woodstock et les Catskills - Portland - La Nasa - Hollywood - Le wifi partout - Les magasins
ouverts 7 j/7 - Les bayous en Louisiane - Les
plats graisseux de la soul food - La culture
amérindienne - Les villes où il y a plus
d’églises que d’écoles - Le transhumanisme
- Les Amish - «Into the Wild» - Tim Burton
- L’incompréhensible accent du Sud - Michael
Phelps - Le «Monopoly» - Babe Ruth - Halloween - Yellowstone - Le Coca light (avec un
double cheese et une double frite) - Le café en
percolateur flotteux, servi à l’infini dans
des énormes mugs - Le Village Vanguard Scarlett Johansson - Les «hugs» beaucoup
trop chaleureux et leur manière de demander
comment ça va, sans attendre de réponse - Le
tailgate - Les cartoons du «New Yorker» Sleep No More - Le Governor’s Ball - La
Natty Boh, bière de Baltimore - Gibson Les
Paul - Frank Zappa - Andre Agassi - Charleston - «Rhapsody in Blue» - Les cornflakes Neil Armstrong - La sauce BBQ - James
Stewart - Michael Jordan - Les playgrounds
- Le préambule de la Constitution - Le skateboard - Le Zippo - Le rocking chair - John
Steinbeck - HBO - Les discours d’Obama
- Jed Bartlet - Harrison Ford - Les baskets Le popcorn - John McLane - Les sœurs Wachowski - Le jazz, qu’il soit free, funk, soul,
mais pas smooth - Les Stratocasters de Fender - Le jus d’orange en gallon de 4 litres - La
Motown - Les stands à pretzels new-yorkais
- Nashville (ou plutôt Cashville) - James Ellroy - Le podcast «This American Life» Les ailerons de Cadillac - Les fanfares universitaires - Les dunks - Les gens qui crient
« DE-FENSE » pendant les matchs de basket avec un petit son de synthé en fond Les meubles qu’on récupère dans la rue «Star Wars» - Philip Roth - Le concept du
road trip - Les frères Coen - Mulholland
Drive (la route et le film) - Les travelling de
Spike Lee - Les fresques de Jonathan Franzen - Les films de gangster - Les Nike Air La skyline de Chicago - Le cornbread - Le bas
nylon - Les yellow cabs - Richard Brautigan
- La Chesapeake Bay - Jesse Owens - Les
huîtres au bar au marché d’Annapolis Jimi Hendrix - Arcosanti - John Ford Monument Valley - Les monster trucks Leonardo DiCaprio - Thomas Pynchon John Cassavetes…
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LUNDI 23 AVRIL 2018
L’intrigante
concession
de Kim Jong-un
La com infecte
de Génération
identitaire
La suspension des essais nucléaires nordcoréens, annoncée samedi, a été saluée à
Washington et à Séoul comme un progrès
significatif. Mais la promesse est plus ambiguë qu’il n’y paraît. PAGE VI
Dans une sinistre opération de communication, une centaine de militants d’extrême droite ont mis en scène leur volonté
d’empêcher tout passage de migrants à la
frontière italienne ce week-end. PAGE VIII
SYRIE
Selon les derniers éléments du dossier
d’instruction, que «Libération» a pu
consulter, les services secrets français
étaient tenus au courant des conditions
d’activité de la multinationale,
notamment des versements
à l’Etat islamique.
PAGES II-IV
La cimenterie Lafarge de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, en 2010. PHOTO DANIEL RIFFET. PHOTONONSTOP
CAHIER CENTRAL DE 12 PAGES – NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT
COMMENT LAFARGE
INFORMAIT L’ÉTAT
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II u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
LAFARGE
Par
CHRISTOPHE ISRAËL
Coopération
Les services secrets français,
et donc, par leur intermédiaire, les plus hautes autorités de l’Etat, étaient au courant. Au courant et informés
dans le moindre détail de la
situation de la cimenterie du
groupe Lafarge installée dans
le nord de la Syrie. C’est ce
que démontrent les auditions
devant la justice du directeur
sûreté de la firme francosuisse. Entendu dans le cadre
de l’enquête diligentée après
les révélations sur de possibles versements d’argent par
l’entreprise française à des
groupes armés terroristes,
dont l’Etat islamique, à partir
de novembre 2013, les déclarations de ce responsable laissent peu de place au doute :
les services étaient au courant de ces versements par le
cimentier à Daech, dont se réclamera Amedy Coulibaly à
l’Hyper Cacher, et qui revendiquera les attentats du
13 Novembre… L’affaire Lafarge, avec ces révélations,
prend donc une toute autre
tournure. Il serait naïf de
croire que le groupe industriel ait cherché à maintenir
son activité industrielle sans
l’aval des services secrets.
Naïf aussi de s’étonner que,
pour Lafarge, obtenir du renseignement ne relevait pas,
sur le terrain syrien, de l’intelligence économique, mais
bien de la coopération avec
les services secrets français.
L’entreprise transmettait à la
DGSE et à la Direction du renseignement militaire notamment des informations de
première main susceptibles
de nourrir leurs analyses,
voire leurs actions. L’usine en
question était précieuse pour
le renseignement de terrain,
comme le prouvent les 33 rendez-vous entre le directeur de
la sécurité de Lafarge et les
diverses officines françaises.
Pas question donc de jouer les
vierges effarouchées : le renseignement, en zone de
guerre, est rarement chose
éthique. Il est moins naïf de
s’interroger sur la connaissance par l’Etat du financement du groupe terroriste activement combattu par la
France au sein d’une coalition
internationale. Tous les
moyens étaient-ils bons pour
maintenir active une usine
transformée en source des
services secrets ? C’est la
question posée. Et les autorités ne pourront pas se contenter, comme c’est souvent la
règle, d’un démenti poli. •
Libération Lundi 23 Avril 2018
L’Etat français
au centre
de l’affaire
Les services français étaient informés par
le directeur sûreté du groupe industriel que
le cimentier finançait l’Etat islamique en Syrie,
révèle «Libération». L’usine était alors devenue
une source majeure de renseignement
pour la France dans la région.
ENQUÊTE
Par
ISMAËL HALISSAT
et WILLY LE DEVIN
L
a révélation est sulfureuse, et
ouvre un nouveau front dans
l’enquête judiciaire sur les
agissements de Lafarge en Syrie.
Ce 12 avril, Jean-Claude Veillard,
ancien directeur sûreté de la multinationale française (qui a fusionné
en 2015 avec le suisse Holcim), passe
la journée dans le bureau de la juge
d’instruction parisienne Charlotte
Bilger. Il fait partie des six dirigeants
du cimentier mis en examen pour
avoir versé d’importantes sommes
d’argent, entre 2012 et 2014, à plusieurs groupes armés, dont l’Etat islamique, dans le but de poursuivre
l’activité de la cimenterie syrienne
en zone de guerre.
Lors de ce troisième interrogatoire,
révélé par Libération, la juge questionne Jean-Claude Veillard sur un
point crucial: les services de rensei-
gnement français étaient-ils informés de la «réalité du financement»
de l’EI par Lafarge? La réponse est
limpide : «Je ne faisais aucun tri
dans les informations que je donnais
aux services des renseignement.» Et
d’enfoncer le clou : «Au cours des
réunions, j’ai donné toutes les informations.» Selon l’agenda fourni par
Jean-Claude Veillard aux enquêteurs, le directeur sûreté a rencontré
à 33 reprises les différents services
de renseignement extérieurs (DRM,
DGSE) et intérieur (DGSI) entre 2012
et 2014. Un canal fructueux, qui a pu
permettre au plus haut niveau de
«J’ai donné toutes
les informations
[aux services
français].»
Jean-Claude Veillard
directeur sûreté de Lafarge
Le 23 décembre 2016, aux abords de
l’Etat d’être avisé en temps réel des
équilibres militaires dans le nord
de la Syrie, mais aussi de la réalité
des agissements de Lafarge. Jusqu’ici, le scandale dépeignait surtout l’entêtement d’une multinationale à engranger des profits au
risque d’exposer ses salariés aux
enlèvements et de contribuer au
financement d’une organisation
terroriste. Désormais, c’est l’Etat qui
apparaît au cœur de l’affaire.
FIBRE PATRIOTIQUE
Ancien commando marine, en poste
dans l’entreprise depuis 2008, JeanClaude Veillard, 64 ans, est un familier des cercles de la défense nationale. A la juge Bilger, il tient à préciser qu’il a «passé [sa] vie à combattre
le terrorisme, en Afghanistan, en
Bosnie, en Somalie». Décrit comme
un homme à la fibre patriotique chevillée au corps, il noue au fil
du temps une relation de confiance
avec différents services secrets. Lors
d’une première audition le 3 avril,
Veillard détaille la proximité qu’il dit
avoir entretenue avec le renseignement français: «Mon point d’entrée
pour la DGSE était le point d’entrée
pour toutes les entreprises, qui n’était
pas spécialement dédié pour Lafarge
en Syrie. J’avais des échanges très réguliers avec lui [son contact à la
DGSE, ndlr], au cours desquels je lui
transmettais les informations dont
je disposais. Il arrivait que des personnes en charge de la situation syrienne demandent à me rencontrer,
ce que j’acceptais.» La juge tente
alors de sonder l’importance de ses
renseignements pour les services:
«Etiez-vous la seule source d’information pour la DGSE?» «Dans cette
partie de la Syrie, j’aurais la prétention de le croire», rétorque le directeur sûreté.
De nombreux mails saisis lors d’une
perquisition au siège de Lafarge documentent également la relation
entre l’agence du Suite page IV
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Libération Lundi 23 Avril 2018
u III
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l’usine de Lafarge dans le Nord syrien. PHOTO CHRIS HUBY. LE PICTORIUM
L’usine syrienne, fournisseuse de l’EI?
La juge d’instruction
s’interroge sur un
échange de mails
qui peut laisser penser
que l’usine Lafarge
en Syrie aurait pu
vendre du ciment à l’EI.
J
usqu’où allaient les relations
économiques entre la filiale syrienne de Lafarge et l’Etat islamique? Les magistrats s’interrogent
sur un nouveau volet qui n’a pour
l’instant pas encore été exploré.
Trois types de flux financiers ont
formellement été établis dans la
procédure entre le cimentier et
l’Etat islamique. Une somme fixe
pour le franchissement des différents check-points sur les routes,
une commission proportionnelle
payée par les transporteurs mais
prise en compte par Lafarge dans la
définition de ses prix et une autre
lors de l’achat de matières premières à des fournisseurs liés à l’organisation terroriste. Mais un échange
de mails entre plusieurs cadres
du cimentier jette le trouble sur une
possible autre relation économique : la vente de ciment de la
multinationale à l’organisation
Etat islamique.
Volume énorme. Le 22 décembre 2014, alors que l’usine syrienne
est encore aux mains du groupe terroriste, Ahmad Jaloudi, le «gestionnaire des risques» de Lafarge en lien
avec les groupes armés, informe
Frédéric Jolibois, responsable de
cette filiale, de la volonté de l’Etat
islamique d’acheter 150000 tonnes
de ciment. «L’Etat islamique cherche des distributeurs en Syrie comme
les nôtres», lui indique Ahmad
Jaloudi. Et précise la répartition :
«75 000 tonnes en Irak et
75000 tonnes en Syrie.» Un volume
énorme, mais qui correspondrait
sans difficulté aux capacités de production de l’usine syrienne de la
multinationale.
Cette demande est répercutée par
l’un des principaux clients du cimentier, visiblement en lien étroit
avec des cadres de l’Etat islamique.
Ce distributeur leur fournissaientils du ciment Lafarge avant la prise
de l’usine le 19 septembre 2014 ?
Le groupe terroriste est, à l’époque,
un véritable acteur économique de
la région, et contrôle même jusqu’à
six cimenteries en Irak et en Syrie.
Le responsable de la filiale irakienne de Lafarge est aussi dans la
boucle des échanges, et informe
Frédéric Jolibois sur les faibles
capacités de production de l’Etat
islamique en Irak: «La cimenterie de
Qaim [sans lien avec Lafarge, ndlr]
est toujours sous le contrôle d’Isis
[Etat islamique]. Cette cimenterie
ne produit plus depuis le mois de
juillet.» Dans l’usine de Lafarge,
à Jalabiya, dans le nord-est de la
Syrie, le groupe terroriste a également du mal à relancer la production et se contente de vider les silos.
«Perspective d’achat». Abondamment questionné sur ces messages par la juge d’instruction Char-
lotte Bilger, lors d’une troisième
audition le 11 avril dernier, Frédéric
Jolibois esquive et plaide le malentendu. «Il résulte de ce mail que ce
sont des discussions qui portent très
clairement sur une perspective
d’achat», estime la magistrate, qui
lui demande des explications.
«Ce mail ne fait référence à aucune
volonté d’achat ou même de commerce avec ISIS. C’est de l’information. On est une société complètement à l’arrêt, qu’est-ce qu’on peut
faire à part recueillir de l’information ?» estime l’ancien dirigeant.
«La teneur de ce mail ne correspond
pas à ce que vous en dites. Qu’en pensez-vous?» insiste Charlotte Bilger.
Réponse: «Je suis en total désaccord
avec vous.»
I.Ht
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IV u
ÉVÉNEMENT www.liberation.fr
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«En octobre ou
novembre» 2014,
Jean-Claude
Veillard fait état
de contacts avec le
cabinet militaire du
président Hollande.
Suite de la page II
boulevard
Mortier et Jean-Claude Veillard.
Pour converser avec le directeur
sûreté, la DGSE opte pour la
création d’une adresse mail à l’intitulé
surprenant :
gro smarmotte@gmail.com. Plusieurs
fois, Veillard l’utilisera pour informer le service de la destinée de
l’usine. Ainsi, le 13 septembre 2014,
il avise la DGSE de sa future rencontre avec deux dirigeants kurdes en
France. L’EI attaque l’usine et en
prend possession quelques jours
plus tard, le 19 septembre. Dans un
autre mail adressé à la DGSE, daté
du 22 septembre, Veillard fait ouvertement part de son inquiétude :
«L’usine est maintenant occupée par
Daech qui bénéficie de notre cantine,
clinique et base vie. […] Le contact a
été établi pour la libération de nos
collègues chrétiens. Nous recherchons
maintenant une voie pour payer la
“taxe” car leur jugement est simple:
la conversion, la taxe ou la vie…»
Deux mois plus tard, le 17 novembre, nouveau bilan d’étape dressé
par Veillard. Il révèle alors à la DGSE
qu’Amro Taleb – que l’on connaît
aujourd’hui comme l’un des principaux intermédiaires entre Lafarge
et l’EI– propose de «relancer l’usine
sous le contrôle d’hommes “d’affaires” de Daech». Le 23 décembre, enfin, Veillard écrit: «La situation évolue. Des représentants de Daech, par
le biais de distributeurs locaux, ont
commencé à établir des contacts
avec certains de nos employés. Ils ont
besoin de soutien technique pour remettre en route le générateur électrique. Nous résistons pour l’instant en
arguant du fait que l’usine est pilotée
depuis la France et qu’il est impossible [de la] remettre en route localement. L’argument ne tiendra pas
longtemps.» Le lendemain, l’agent
de la DGSE répond de façon étonnante. Depuis l’adresse mail avec
l’alias «grosmarmotte», il demande
à Jean-Claude Veillard d’envoyer
«les plans de l’usine et les éléments de
localisation GPS» sur une autre
adresse, cette fois-ci finissant par
@defense.gouv.fr. Puis poursuit :
«Sinon nous sommes intéressés par
tout élément sur les représentants de
Daech en contact avec vos employés… Tel, mails, pseudos, descriptions, etc. Bon courage.»
«FOND DE CARTE»
Outre la DGSE, Jean-Claude
Veillard fait état de liens étroits avec
les autres services français: «Nous
fonctionnions de la même manière,
j’avais un point de contact particulier avec la DGSI ainsi qu’à la direction du renseignement militaire
[DRM]», relate celui qui a, par
ailleurs, été candidat sur la liste
Front national aux municipales à
Paris en 2014. Loquace, le directeur
sûreté précise aussi le travail de terrain qu’effectuaient les deux «gestionnaires de risques» de Lafarge en
Syrie, le Norvégien Jacob Waerness
puis le Jordanien Ahmad Jaloudi,
vétérans des services secrets de
leurs pays respectifs. Ces derniers
collectaient «des informations
auprès des conducteurs, des clients,
des fournisseurs et parfois des employés», se souvient Veillard. Le
sexagénaire récupère alors «tous les
«liens avec Isis [l’EI, ndlr]». La magistrate insiste: «Vous avez déclaré
avoir appris la réalité du financement en 2014. Avez-vous informé les
services de renseignement, avec lesquels vous déclariez être en contact
régulier, des informations dont vous
disposiez sur ce point?» Veillard réitère alors avoir «donné toutes les informations». «Quelle était leur réaction ?» enfonce la juge Bilger. «Ils
engrangent les informations, c’est
leur métier.» Une réponse sibylline,
qui ouvre une suite logique: que savait le sommet de l’Etat de cette situation explosive ?
«DÉPLOIEMENT»
La cimenterie de Lafarge en Syrie, lors de sa prise par l’Etat islamique en septembre 2014. DR
mois ou tous les deux mois […] un
fond de carte qu’il travaillait sur
Google» avant de le transmettre en
direct «à la DGSE, à la DGSI et à
la DRM». La juge Bilger relance :
«Devaient-ils rencontrer les responsables de groupes armés?» «Leur première mission, c’est l’acquisition du
renseignement. Si ces rencontres
pouvaient leur permettre d’obtenir
des informations, ils pouvaient le
faire», assure Veillard.
En avril 2017, lors de la première
phase des investigations, les enquêteurs ont tenté en vain de rencontrer
l’ancien «gestionnaire des risques»
norvégien de Lafarge. Jacob Waerness a officiellement quitté le cimentier à la fin de l’année 2013, et
travaille désormais à Zurich, en
Suisse. «Jacob Waerness nous a indiqué qu’il n’avait pas de déplacement
prévu à Paris dans les prochains
mois. A la proposition de se voir à la
frontière franco-suisse, […] Monsieur Waerness a décliné la proposition et nous a indiqué qu’il préférait
que nous fassions le déplacement en
Suisse», écrivent les douaniers sur
procès-verbal. L’homme, qui a mis
en scène une partie de son aventure
syrienne dans un livre, n’a donc
pour l’heure jamais répondu aux
questions des trois juges d’instruction Charlotte Bilger, Renaud
Van Ruymbeke et David de Pas. Son
rôle semble pourtant primordial
dans les relations avec les groupes
armés en Syrie et la mise en place du
système de versements d’argent.
La porosité entre le service sûreté
de Lafarge et les services de renseignement est renforcée par deux
recrutements effectués par Veillard.
Une contractuelle de la DCRI (future DGSI) travaille près d’un an et
demi pour Lafarge, entre 2010
et 2011. Pour la remplacer, le directeur sûreté recrute cette fois-ci un
agent de la DGSE. Veillard fait également valoir ses relations avec les
patrons de ces deux services : «Je
connaissais le directeur du renseignement militaire, le patron de
la DGSI.» Selon nos informations,
un déjeuner avec Patrick Calvar,
alors à la tête du renseignement intérieur, a eu lieu mi-2016, à l’époque
des premières informations du
journal le Monde sur l’affaire.
Ce n’est qu’après plusieurs heures
d’audition que Veillard en arrive au
point le plus sensible. Les services
de renseignement pouvaient-ils
ignorer les remises d’argent aux
nombreux groupes armés, parmi
lesquels, à partir de novembre 2013,
l’Etat islamique ? Le 12 avril,
Veillard se livre: «En 2013, j’ai compris l’économie générale au profit des
groupes armés», puis en 2014, les
Les derniers éléments de l’enquête
que nous révélons permettent d’obtenir une première indication du
rôle joué par la diplomatie française et l’Elysée dès 2014, alors que
l’usine syrienne venait d’être investie par l’EI. «En octobre ou novembre», Jean-Claude Veillard fait état
de contacts avec le cabinet militaire
du président François Hollande.
«Mon simple objectif était de faire
comprendre que cette usine pouvait
être utilisée comme base dans le cadre de déploiement des forces militaires françaises», explique le directeur sûreté de Lafarge dans le
bureau du juge. A la fin de l’année 2015, ce sont dans un premier
temps les forces spéciales américaines qui prendront pied dans
l’usine. Le 28 décembre 2015,
Veillard contacte par mail l’ambassadeur français pour la Syrie, basé
à Paris, Franck Gellet, afin de le
rencontrer : «J’ai informé le directeur de la DRM et le CEMP [état-major personnel] du PR [président de
la République] de cette évolution de
situation. […] Je sollicite un rendezvous dès que possible afin que nous
puissions partager avec vous les informations à notre disposition et
que vous nous proposiez une stratégie pour garder le contact avec ce
site.» Le commandement militaire
retient finalement la proposition de
Lafarge, et positionne des forces
spéciales françaises dans l’usine,
aux côtés des Américains, quelques
semaines plus tard. •
UNE 7e MISE EN EXAMEN
Le 27 mars, les trois juges d’instruction parisiens ont mis une
septième personne en examen dans le tentaculaire dossier
Lafarge. Il s’agit cette fois-ci de l’ex-DRH du cimentier
Sonia Artinian, en poste de septembre 2013 à juillet 2015.
Formellement poursuivie pour «mise en danger délibérée
de la vie d’autrui» à l’endroit des salariés directement exposés
aux exactions commises par les groupes armés, Sonia Artinian
a aussi été placée sous le statut de «témoin assisté» concernant
le «financement d’une entreprise terroriste». Interrogée par
la juge Charlotte Bilger sur sa léthargie, l’ex-DRH s’est défaussée,
expliquant qu’il incombait aux responsables de la filiale syrienne
de Lafarge d’agir pour protéger les salariés. I.Ht et W.L.D.
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ÉDITOS/
Oui, la Manif
pour tous
avait raison
(sur tout)
Par
GUILLAUME
LECAPLAIN
Journaliste au service Web
@G_Lecaplain
On aura rarement vu une organisation manier aussi
massivement le mensonge et
la mauvaise foi, dont le gonflement fou des chiffres de
ses participants n’a été que
l’élément le plus criant. On
ne va pas détailler à nouveau
à quel point la Manif pour
tous, confondant à dessein
mariage civil et religieux, mélangeant procréation médicalement assistée
(PMA) et gestation pour
autrui (GPA), faisant croire à
un supposé «droit à l’enfant», caricaturant à tort et à
travers ce qu’elle a appelé
la «théorie du genre», se disant «apolitique» (sérieusement?), a pourri le débat public. Non, cinq ans après, et
alors que le mouvement n’est
plus que l’ombre de luimême, prenons les choses
autrement et disons-le: globalement, la Manif pour tous
avait raison.
Elle avait peur que la société
change et finalement oui, la
société a changé. Sans être
une révolution, la reconnaissance de l’existence légale
des couples homosexuels et
de leurs familles a opéré a
minima un décentrage, une
rupture là où la loi n’ouvrait
de droits qu’aux seuls hétérosexuels. Et dans le quotidien,
le mariage pour tous a aussi
donné l’occasion de fêtes où,
devant toute leur famille, le
tonton se marie avec son copain ou la cousine avec sa copine. En bref, une visibilité
supplémentaire et ce qu’il
faut bien appeler une nor-
malisation, qui plus est validée par l’institution.
Elle avait peur que le modèle
père-mère soit menacé et
oui, la loi sur le mariage pour
tous a donné légalement une
place aux autres modèles de
famille. Depuis avril 2013, un
couple de lesbiennes, un
couple de gays, sont reconnus officiellement comme
aussi légitimes qu’un couple
composé par un homme et
une femme pour élever un
enfant. C’est là le grand échec
de la Manif pour tous, ce
pour quoi au fond elle s’est
battue en vain. Faire famille
est devenu plus large que
leur «un papa, une maman».
D’ailleurs, le Conseil de Paris
vient de supprimer les termes de «père» et de «mère»
des papiers administratifs de
la ville, laissant la porte
ouverte à tous les autres
schémas. Cette disparition
avait été prophétisée par la
Manif pour tous.
Elle avait peur que l’ouverture du mariage aux couples
du même sexe entraîne la
possibilité pour eux d’adopter et oui, c’est aussi exactement ce qui s’est passé. Malgré les nombreuses
difficultés encore rencontrées au quotidien par les
couples engagés dans cette
démarche, la loi autorise depuis cinq ans les gays et les
lesbiennes à adopter des enfants.
Elle avait peur que la «loi
Taubira», comme elle l’a appelée, entraîne l’autorisation
de la PMA pour les lesbiennes et les célibataires et oui,
c’est le chemin que prend la
France. Incomplète, la loi
de 2013 a en effet permis aux
lesbiennes d’adopter des enfants mais pas de les faire.
Alors beaucoup de couples
ont recours à l’insémination
artificielle pratiquée en Espagne ou en Belgique, deux
pays où la PMA est ouverte à
tout le monde. Ces mêmes
couples reviennent ensuite
en France pour faire suivre
les grossesses dans les hôpitaux français, accoucher
dans les maternités françaises puis scolariser leurs enfants à l’Education nationale.
Bref, la France accueille ces
enfants et leur permet devant
le droit d’avoir deux mamans
(puisque la mère qui n’a pas
porté l’enfant peut l’adopter)
mais, hypocritement, demande aux lesbiennes d’aller
les faire ailleurs. Une absurdité incompréhensible pour
beaucoup : l’opinion publique et les responsables politiques sont aujourd’hui au diapason et l’ouverture de la
PMA à toutes les femmes est
à l’agenda politique des
prochains mois.
Elle avait peur que la PMA
ouvre la voie à la GPA et oui,
quand les femmes pourront
concevoir leurs enfants en
France, pourquoi les hommes ne le pourraient pas, en
recourant à une mère porteuse ? L’opinion semble là
aussi prête à cette évolution:
selon le résultat d’un sondage publié en janvier dans
la Croix, près des deux tiers
des personnes interrogées se
disent désormais favorables
à la GPA. Résultat étonnant,
car le sujet est toujours
brandi comme un tabou absolu par une partie des
responsables politiques.
Lors de la dernière élection
présidentielle, tous les candidats, d’Emmanuel Macron à
Jean-Luc Mélenchon, promettaient l’ouverture de la
PMA aux lesbiennes, aucun
ne parlait de GPA.
Ainsi, reconnaissons-le
cinq ans après : les craintes
profondes de la Manif pour
tous étaient fondées. Oui, les
participants aux défilés tout
en rose et bleu pouvaient être
en colère, même si c’était
pour de mauvaises raisons :
car, en 2013, ce n’est pas toute
la société qui s’écroulait, juste
leur vieille conception du
monde. •
“UN GRAND FILM
ROMANESQUE.“
— TÉLÉRAMA —
LE 25 AVRIL
Ludovine de La Rochère,
présidente de la Manif
pour tous, en Essonne,
le 17 septembre.
LAURENT TROUDE
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VI u
MONDE
Libération Lundi 23 Avril 2018
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LIBÉ.FR
Gaza : indignation de l’émissaire
de l’ONU après la mort d’un adolescent
Quatre Palestiniens, dont un mineur, ont été tués
vendredi lors de nouvelles manifestations à la frontière de Gaza.
L’émissaire de l’ONU dans la région a accusé Tsahal de «tirer sur
des enfants». Depuis le 30 mars et le début de la «Marche du retour»,
mobilisation de masse le long de la frontière avec Israël, 37 Palestiniens
– dont 4 mineurs – ont été tués par les forces israéliennes positionnées
de l’autre côté des barbelés. Aucun Israélien n’a été blessé. PHOTO AP
Dans le village de Panmunjom, au milieu de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, le 18 mars. PHOTO ED JONES. AFP
Les non-dits de la dénucléarisation
à la mode nord-coréenne
La suspension des
essais nucléaires
annoncée par
Kim Jong-un
samedi n’est pas
définitive et le gel
ne concerne pas
la production
de missiles. Cette
concession pourrait
se révéler une
promesse piégée.
Par
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Séoul
(Corée du Sud)
L
e mot court entre les
capitales. Il est devenu
l’expression attrapetout, comme le vade-mecum
des diplomates qui s’assoiront, vendredi, à la table des
négociations intercoréennes
ou à celle du sommet entre
les Etats-Unis et la Corée du
Nord prévu fin mai ou début réunion du comité central du
juin. La «dénucléarisation» Parti des travailleurs. Avant
est sur toutes les lèvres. Elle que la présentatrice star de la
est potentiellement source télévision, Ri Chun-hee, ne
de tous les malentendus relaye l’information samedi
– une promesse piégée.
soir. Dans sa déclaration, Kim
Après l’annonce samedi par Jong-un a pris soin de préciPyongyang de la suspension ser qu’il avait «fidèlement réade ses essais nucléaires et lisé l’armement nucléaire».
de ses tirs de missiles balistiques intercontinentaux Assurance-vie. Premier
(ICBM, susceptibles de frap- acquis intangible : la Corée
per le territoire américain), du Nord est devenue de facto
Séoul s’est empressé de sa- une puissance nucléaire avec
luer un «progrès significatif six tests en onze ans. L’arme
pour la dénucléaatomique est la
risation de la péANALYSE seule assuranceninsule coréenne
vie du régime. Kim
que le monde attend». Une Jong-un a ajouté qu’à partir
dénucléarisation que Kim de ce samedi, «l’essai nuJong-un s’est bien gardé de cléaire et le test de fusée
formuler, même s’il est sorti balistique intercontinentale
du bois pour préciser ses [étaient] suspendus». Autre
positions avant la rencontre annonce: «Le Nord démantèintercoréenne.
lera un site d’essais pour gaComme il sait le faire, le rantir la transparence dans
régime nord-coréen l’a la suspension des tests nud’ailleurs annoncée «solen- cléaires.» Il s’agit du centre de
nellement» à l’issue d’une Punggye-ri, dans le nord-est
montagneux, où la république populaire et démocratique de Corée a procédé à
toutes ses explosions souterraines depuis octobre 2006.
Y compris pour le sixième
essai, celui du 3 septembre,
qui fut le plus puissant. Enfin, Kim Jong-un s’engage à
participer aux «efforts internationaux» en vue d’un «désarmement nucléaire global»
et pour «stopper les essais».
Et répète qu’il n’utilisera la
bombe atomique que pour
répliquer à une «menace
ou provocation nucléaire».
Désormais, Kim Jong-un dit
vouloir se consacrer à l’essor
économique de son pays. Le
«Grand Successeur» vient de
livrer, sinon sa définition, du
moins une certaine vision de
la dénucléarisation.
La déclaration est à mille
lieues de l’hiver nucléaire
que promettait Kim Jong-un
il y a quelques mois. Mais «il
s’agit simplement d’un gel des
essais et il est évident qu’elle
est en deçà de la dénucléarisation complète exigée par
Washington. C’est la suite logique de la déclaration de novembre, lorsque Pyongyang
proclamait l’achèvement du
programme nucléaire», rappelle Go Myong-hyun, de
l’Institut Asan des études
politiques. Qui ajoute: «D’un
autre côté, le développement
des ICBM n’est pas terminé. Il
y a encore besoin de plusieurs
tests pour maîtriser la rentrée
des engins dans l’atmosphère.
La suspension des tirs pourrait indiquer la volonté du
régime d’abandonner la maîtrise de l’ICBM en tant que
monnaie d’échange pour
le sommet avec Trump. C’est
significatif dans la mesure
où les Américains étaient
inquiets de la capacité des
Nord-Coréens à frapper leur
territoire.»
On retiendra que Kim
Jong-un dit suspendre, mais
nullement abandonner les
essais et les tirs. Et s’il évoque
un démantèlement, c’est seulement pour annoncer celui
de Punggye-ri. En tendant, en
janvier, la main au Sud, Kim
exigeait de son industrie et de
ses chercheurs qu’ils «produisent en masse des têtes
nucléaires et des missiles balistiques». Ce qui n’est pas incompatible avec les annonces
de samedi. «La suspension des
essais n’est pas la suspension
de la production», tweete le
consultant sur les questions
de sécurité en Asie Ankit
Panda.
Voilà la dénucléarisation à la
mode nord-coréenne. Il est
peu probable qu’elle soit partagée par ses voisins et les
Etats-Unis. Tôt ou tard, une
clarification s’imposera. L’annonce de samedi est-elle l’affirmation d’une stratégie ou
une amorce de discussion ?
Trump a salué un «grand
progrès». Mais lui, et surtout
John Bolton, son nouveau
conseiller à la Sécurité
nationale, exigent «l’élimination et le démantèlement
du programme d’armement
nucléaire […] aussi vite que
possible».
Fermeté. Le Premier ministre japonais est sur la
même ligne. Shinzo Abe a
«accueilli ces changements
positifs» du bout des lèvres:
«Je me demande si cela va mener à un démantèlement irréversible, vérifiable, complet de
son arsenal nucléaire, de ses
armes de destruction massive
et de ses missiles.» Et deux de
ses ministres ont rappelé les
promesses passées –en 2012–
jamais tenues par la dynastie
des Kim. Encore récemment
survolé par les engins nordcoréens, l’archipel craint que,
dans les discussions qui
viennent, la question des
missiles à courte et moyenne
portée qui menacent son territoire ne soit évacuée.
Cette attitude de fermeté et
d’embarras révèle un Japon
qui redoute d’être marginalisé. Les Etats-Unis se montrent ouverts à une forme
d’expérimentation avec Kim
Jong-un. La Corée du Sud de
Moon Jae-in s’affirme, elle,
en négociatrice prête à se lancer dans un «long processus»
qui commence avec le «gel»
des activités belliqueuses
avant la «dénucléarisation»
finale. Reste à mettre tout le
monde d’accord. •
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Libération Lundi 23 Avril 2018
LIBÉ.FR
Fanzines Zone «God Save
the Foot», joyau de la Couronne.
Semi-pro ou amateur, un nombre
conséquent de sites de qualité spécialisés dans
le sport essaiment sur Internet. Libération arpente
ce microcosme et raconte chaque semaine l’un
de ses membres. Cette semaine, un site qui traite
de foot anglais, des paillettes de la Premier League
aux tréfonds des divisions inférieures. PHOTO AFP
Verne Troyer, l’acteur
américain de petite taille
qui incarnait «Mini Moi»,
dans la série culte
des comédies déjantées d’espionnage Austin
Powers, est mort samedi
à 49 ans, ont annoncé ses
proches sur son compte
Instagram qui, sans préciser la cause du décès, évoquent la dépression dont
il souffrait. L’acteur, qui
mesurait 81 cm – il était
l’un des hommes les
plus petits au monde –,
avait acquis une notoriété
mondiale en interprétant l’acolyte «cloné à l’échelle 1/8e»,
et tout aussi chauve que lui, du méchant «docteur Denfer»,
opposé à Austin Powers joué par Mike Myers. Lequel a salué ce «phare de positivité» qui avait débuté sa carrière en
jouant la doublure d’un bébé, avant de nous transporter
dans Men in Black (1997) et dans Harry Potter sous les
traits du gobelin Gripsec. PHOTO MATT DUNHAM. AP
Gamètes Un hôpital chinois en quête
de sperme idéologiquement conforme
Chauves, malades héréditaires et anticommunistes, s’abstenir. Un appel aux dons de semence lancé par la banque du
sperme de l’hôpital numéro 3 de l’université de Pékin a été
largement relayé –et moqué– sur les réseaux sociaux chinois, a rapporté le New York Times. Le texte exigeait notamment des donneurs qu’ils éprouvent l’amour de la «mère
patrie socialiste», aient «des pensées idéologiquement saines»
et soutiennent «la direction du Parti communiste chinois».
Face aux railleries sur Weibo (l’équivalent chinois de Twitter), l’annonce a été retirée. Et fustigée par le rédacteur en
chef du très nationaliste Global Times, qui a dénoncé une
annonce «ridicule» et appelé à en sanctionner les auteurs.
Allemagne: Andrea Nahles
première femme à la tête du SPD
C’est un jour historique: pour
la première fois en cent cinquante ans d’existence, le
Parti social-démocrate allemand met une femme à sa
tête. Andrea Nahles, 47 ans,
a été élue dimanche présidente du SPD avec 66 % des
voix lors d’un congrès extraordinaire Wiesbaden (Hesse).
Nahles, favorite de l’état-major du parti et successeure
désignée de Martin Schulz, y
affrontait une candidate surprise, la bourgmestre de
Flensburg (Schleswig-Holstein), Simone Lange. Ministre du Travail entre 2013
et 2017, Nahles a porté l’instauration en Allemagne du
salaire minimum.
Au lendemain des législatives
du 24 septembre, cette figure
de l’aile gauche du parti,
au verbe haut, était une vigoureuse adversaire de la
«GroKo», grande coalition
unissant la CDU-CSU de Merkel au SPD de Schulz. Avant
d’en devenir une fervente
avocate, au point de marquer
les esprits lors du congrès de
Bonn, en janvier, convaincant dans un discours passionné des délégués SPD réticents de s’embarquer dans
une nouvelle alliance avec la
chancelière. Car la touche
AFP
Disparition Verne Troyer, «Mini Moi»
maxi génial dans «Austin Powers»
u VII
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Nahles, c’est aussi ce vocabulaire de charretière qui crispe
ses opposants et amuse les
autres. En décembre, pour
convaincre tout le monde
d’accepter la GroKo, elle affirmait à la tribune: «Ils pensent
qu’ils n’ont pas besoin de nous.
Mais ils ont besoin du SPD.
Bisque bisque rage, voilà ce
que je dis. Et ça va leur coûter
cher. Bisque bisque rage.»
Signe des temps, son adversaire idéologique d’alors, le
chef des jeunes du SPD, le
charismatique Kevin Kühnert
qui avait incarné l’opposition
à une grande coalition, lui apporte désormais son soutien.
C’est d’autant plus intrigant
que l’adversaire d’Andrea
Nahles, Simone Lange, était,
elle, opposée à la GroKo. Alors
que le parti est englué dans
une crise profonde, il est diffi-
cile de ne pas voir en Nahles
une trümmerfrau («femme
des décombres») – en référence aux femmes qui, en
l’absence d’hommes, morts
ou disparus, ont nettoyé les
gravats et reconstruit les villes
allemandes après la Seconde
Guerre mondiale. Le parti, divisé entre ailes droite et
gauche, stagne à 17% des intentions de vote. A peine plus
que l’AfD (extrême droite), qui
plafonne à 15% et qui est devenue le principal parti d’opposition au Bundestag.
Toutefois, la désignation de
Nahles marque une tendance en Allemagne, où de
plus en plus de femmes accèdent à des responsabilités
politiques. La CDU de Merkel, a pour numéro 2 Annegret Kramp-Karrenbauer, secrétaire générale du parti et
deuxième femme élue à ce
poste ; chez Die Linke (gauche), Sahra Wagenknecht est
la coprésidente du groupe au
Bundestag et vice-présidente du parti ; à l’AfD, qui
ne brille pourtant pas par
son volontarisme en matière
de parité, Alice Weidel est la
cheffe de file du groupe parlementaire au Bundestag.
JOHANNA LUYSSEN
(à Berlin)
Carnet
DÉCÈS
Claire Carrard, sa compagne, Christian et Christiane
Bouquin, ses parents,
sa famille et tous ses amis
ont l’immense tristesse de
vous faire part du décès de
Delphine BOUQUIN,
survenu le 18 avril à Paris,
à l’âge de 40 ans
Une cérémonie aura lieu dans
la salle de la Coupole
du cimetière du Père Lachaise
mercredi 25 avril à 13h30
Ni fleurs, ni couronnes.
Nous vous invitons à adresser
vos dons à la recherche
contre le cancer.
Vous organisez
un colloque,
un séminaire,
une conférence...
Contactez-nous
Le député Nikol Pachinian, principal opposant
au Premier ministre Serge
Sarkissian, a été «évacué
de force» dimanche d’une
manif, a indiqué la police,
démentant qu’il ait été arrêté comme annoncé par
un parlementaire. «En
dépit d’appels répétés à
cesser les rassemblements,
M. Pachinian a continué
de diriger une manifestation» à Erevan, a déclaré la
police. Pachinian et deux
autres députés d’opposition ont été brutalement
sortis de la manifestation
au cours de sa dispersion
par la police antiémeute.
Dasht-e-Barchi
C’est le nom du quartier chiite à Kaboul où a eu
lieu dimanche un attentat-suicide revendiqué
par l’Etat islamique visant un centre d’enregistrement pour les élections législatives qui a fait
au moins 60 morts et 120 blessés. Au vu des dégâts
importants, la charge était de forte puissance et a
projeté des débris dans un large rayon. Des flaques de
sang et de nombreux corps à terre étaient clairement
visibles, ainsi que des véhicules carbonisés, et un immeuble de deux étages a été partiellement détruit. Si
deux autres centres d’inscriptions ont été pris pour
cible en province au cours de la semaine écoulée, il
s’agit du premier attentat à Kaboul contre un centre
préparant les listes électorales du scrutin du 20 octobre depuis le début des inscriptions, le 14 avril.
«Je ne pense pas avoir mal joué.
Ça claquait bien… [Mais]
elle avait réponse à tout et était
juste plus forte aujourd’hui.»
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
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Arménie
Un opposant
«évacué de
force» d’une
manifestation
KRISTINA
MLADENOVIC
après sa défaite contre
l’Américaine Sloane
Stephens en Fed Cup
Battue (3-1) par les Etats-Unis, l’équipe de France féminine de tennis échoue aux portes de la finale de la Fed
Cup. Dimanche, sur la terre battue d’Aix-en-Provence
(Bouches-du-Rhône), Kristina Mladenovic s’est inclinée
(6-2, 6-0) face à Sloane Stephens avant que Pauline Parmentier ne souffre de la même manière contre Madison
Keys (7-6, 6-4). Les Américaines, tenantes du titre, étaient
pourtant privées des sœurs Williams. Si cette rencontre
était la dernière de Yannick Noah à la tête des Bleues, il
reste au sélectionneur une autre demi-finale, avec les
hommes, contre l’Espagne.
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VIII u
FRANCE
Libération Lundi 23 Avril 2018
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LIBÉ.FR
Adoption de la loi asile
et immigration L’Assemblée nationale
devait adopter en première lecture
dimanche soir la très contestée loi Collomb, après sept jours de
débats houleux. Où la majorité LREM et le gouvernement, pris en
étau entre les critiques de la gauche sur l’indignité de certaines
dispositions et la surenchère droitière de LR et du FN,
ont prétendu trouver un équilibre sur un texte qui durcit
globalement la politique migratoire. PHOTO AFP
Chasse aux migrants
dans les Alpes: les
xénophobes au sommet
Hélicos, banderoles, même veste bleue flambant
simili-check-point… neuve siglée «Defend EuAlpes». Ils ont
L’action médiatique rope–mission
passé la nuit là, côté Clarée.
menée ce week-end De l’autre côté de leur barà la frontière
rière, des dizaines de panitalienne par de
neaux carrés sont plantés,
affichant: «No way. Frontière
jeunes identitaires
fermée. Vous ne ferez pas de
aux allures de
milice aura surtout l’Europe votre pays. Rentrez
dans votre pays.»
permis de faire
parler d’eux.
Mensonge. Le porte-parole
Par
FRANÇOIS CARREL
Envoyé spécial à Briançon
(Hautes-Alpes)
C
ol de l’Echelle, altitude 1 762 mètres, dimanche matin. Trente-cinq minutes de montée
sur la route fermée et enneigée qui mène vers l’Italie
depuis Névache, en vallée
de la Clarée (Hautes-Alpes),
suffisent à rallier le camp
sommaire monté la veille par
les militants de Génération
identitaire (GI), organisation
de jeunesse du mouvement
d’extrême droite les Identitaires. La vraie frontière avec
l’Italie est à 3 kilomètres, au
pied de l’autre versant du col,
mais le lieu, l’une des voies
de passage entre France et
Italie pour les migrants, est
symbolique. C’est ici que les
identitaires ont décidé de
monter le décor d’une des
opérations de communication dont ils se sont fait une
spécialité.
Une barrière souple de chantier orange de 200 mètres
court d’un bord à l’autre de
la haute vallée, à l’exception
d’une interruption au milieu,
qui figure un check-point encadré de deux tentes-mess.
Autour d’un feu qui a creusé
un cratère dans la neige durcie par le gel, 50 jeunes
militants, dont quelques
femmes, attendent l’arrivée
du soleil. La plupart sont
français, mais il y a quelques
Hongrois, Allemands, Italiens, Autrichiens et Britanniques. Tous portent la
de GI, Clément Galant, répond de bonne grâce aux
questions : «Notre but, c’est
d’avoir de l’écho, et nous
avons réussi. Nous voulons
montrer que ce que les dirigeants politiques ne font pas,
à savoir matérialiser la frontière, est possible, puis que
des militants politiques le
font. Un simple check-point
fait que les migrants se posent
des questions !» Il poursuit :
«Nous contrôlons la frontière,
on reste dans la légalité. Si des
migrants veulent poursuivre,
nous les suivrons et alerterons
la gendarmerie.» Il assure
que la veille, un groupe de GI
a découragé «une dizaine»
de migrants au pied du col,
versant italien.
Mensonge, selon Paolo
Narcisi, de l’ONG Rainbow
for Africa, qui prend soin des
migrants à Bardonecchia,
première ville italienne
derrière le col: «Nous n’avions
que cinq migrants la nuit dernière. Les identitaires était
bien au pied du col, mais ils
n’ont repoussé personne. C’est
juste un show pour les journalistes!» Samedi, les militants
de GI ont même croisé sans
rien faire un migrant pakistanais qui passait le col vers
la France, selon un membre
du réseau des citoyens de
Névache qui secourent les
migrants…
«Des habitants sont venus
nous apporter leur soutien»,
assure encore Galant. Impossible à vérifier, mais un
homme s’approche: Michel,
habitant de Névache. Il est
venu voir et souffle : «On se
croirait dans les années 30,
ça me fait vomir.» Il a un
échange avec un identitaire:
«Vous n’empêcherez jamais
la misère du monde de
passer. Des cols, il y en a plein
d’autres, autour… C’est ridicule.» Le militant lui dévide
des phrases déjà entendues
dans la bouche de son porteparole, qui vient de tourner le
dos, sollicité pour «faire un
rappel des éléments de langage à l’équipe». Il veille ensuite à mettre en scène son
groupe, aligné sur la «frontière», posture martiale, jumelles, pour le drone vidéo
de GI. Il poursuit: «On va rester autant que nécessaire; des
jours ou des semaines, on est
prêts!» Mensonge encore: un
quart d’heure plus tard, le
«camp» est plié, la barrière
plastique enroulée : le démontage du décor ne prend
que quelques minutes.
De retour à Névache, la
troupe retrouve 40 militants
supplémentaires, qui étaient
redescendus dormir en
vallée, et prend la pose pour
la photo et la vidéo officielle
filmée par drone. Galant, interpellé sur ses mensonges,
répond sèchement: «Tout ce
que nous faisons est construit,
réfléchi.» La séance finie,
tous les militants s’engouffrent dans leurs véhicules.
Les gendarmes présents ont
«Les identitaires étaient bien
au pied du col, mais ils n’ont
repoussé personne. C’est
juste un show pour
les journalistes!»
Paolo Narcisi
militant associatif venant en aide aux migrants
Génération identitaire, samedi à Névache (Hautes-Alpes). PHOTO R. LAFABREGUE. AFP
pour consigne de les escorter
«jusqu’aux limites du département» pour éviter tout
trouble à l’ordre public.
«Humain». Il est 13 h 30 et
c’est sur un autre col frontalier, celui de Montgenèvre, situé à quelques kilomètres et
ouvert celui-là au trafic routier, qu’une petite centaine de
militants promigrants, italiens et français, improvisent
la réponse aux identitaires :
ils passent en cortège la
frontière, accompagnant une
quinzaine de migrants et
scandant «Brisez les fron-
tières!» Un éphémère cordon
de gendarmes tente de bloquer la manif qui le déborde
sans violence et poursuit sa
route vers Briançon. Le souspréfet, Jean-Bernard Iché :
«Notre mission était d’éviter
tout contact potentiellement
explosif entre les identitaires,
engagés dans une opération
de communication parfaitement orchestrée, et les promigrants. L’ordre public est
assuré : le col de l’Echelle est
libre, les identitaires reconduits hors du département,
la manifestation des promigrants canalisée pour
éviter les violences et dans le
respect du droit qu’ont les migrants désireux de déposer
une demande d’asile de le
faire.» Le tout avec «un regard humain», assure-t-il. Samedi soir à l’Assemblée
nationale, lors du débat sur la
loi asile et immigration, Gérard Collomb, a réagi à cette
opération. Le ministre de
l’Intérieur a estimé qu’il
s’agissait de «gesticulations»,
tout en affirmant que ses
«services surveillent avec une
extrême attention tous ceux
qui font partie de cette mouvance». •
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Libération Lundi 23 Avril 2018
u IX
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LIBÉ.FR
Ebats dis donc Avec cette chronique,
il est question de parler de sexe dans
ses dimensions politiques, culturelles,
sociétales ou (géo)graphiques. Aucune envie de vouloir imposer
des normes, d’opposer des groupes ou de dicter des conduites
à tenir. Simplement en parler, en sourire, développer quelques
théories et prendre position, parfois de manière absurde.
Surtout, ne pas avoir peur d’en jouir. Au menu de ce lundi :
les sexdolls, nouveau ciment du couple ? PHOTO REUTERS
GUILLAUME PEPY
patron de la SNCF,
dimanche,
au Grand Jury RTLLCI-le Figaro
REUTERS
«Il n’y aura pas
de grève cet été
car les cheminots
sont des gens
responsables.»
Le trafic ferroviaire doit de nouveau être très perturbé ce lundi,
avec 35 % des TGV en circulation, 30 % des Intercités, 40 %
des TER, RER et Transilien, a indiqué dimanche le patron de
la SNCF. Des chiffres proches de ceux de la précédente journée
de grève, mais Guillaume Pepy a assuré au Grand Jury RTLLCI-le Figaro que «le trafic sera en amélioration» et que «la
grève s’érode lentement», évoquant un taux de 60% parmi les
conducteurs, contre plus de 77% au début. Le calendrier va
pour l’instant jusqu’au 28 juin, mais les syndicats pourraient
prolonger le mouvement. «On prépare» un nouvel agenda pour
«juillet et août», a affirmé une source syndicale au Parisien.
Dépôt des projets agricoles à NDDL: la
ZAD fait un «pas en avant» dans l’inconnu
C’est ce lundi soir à minuit
que le couperet doit tomber.
D’ici là, les habitants de la
«zone à défendre» (ZAD) de
Notre-Dame-des-Landes
(Loire-Atlantique) ont encore quelques heures pour
compléter le projet agricole
qu’ils doivent soumettre aux
services de l’Etat. Vendredi,
une quarantaine ont d’ores
et déjà été déposés en préfecture, en guise de «pas en
avant». Tous ne sont pas
agricoles. La bibliothèque du
Taslu, par exemple, a rendu
un dossier pour pouvoir
continuer à prêter des livres
sur «l’antipsychiatrie». Tout
comme Radio Klaxon, qui
pirate depuis des années les
ondes locales du 107.7 FM.
Forgerons et boulangers de
la ZAD sont également candidats. Même les habitants
des «100 Noms» –la «ferme
en devenir» dont la démolition a ressoudé le mouvement dès le premier jour des
expulsions, le 9 avril – ont
déposé leur dossier. Dans le
sien, le brasseur de «la Bulle
THC: la France légalise par erreur
la molécule qui rend «stone»
Jolie boulette dans la réglementation sur le cannabis.
Alors que le gouvernement
français maintient la prohibition de cette plante, l’emploi
de sa principale
molécule psyINFO
choactive, le delta-9-tétrahydrocannabinol
(THC), «a été en partie légalisé, il y a plusieurs années,
dans le plus grand secret».
C’est un juriste, Renaud Colson, maître de conférences à
l’université de Nantes, qui
a découvert la faille dans le
code de la santé publique.
Il a exposé «ce surprenant
constat» vendredi, dans un
article du recueil Dalloz, la
publication juridique française la plus connue, auquel
Libération a eu accès. Si
le cannabis (graines, tiges,
fleurs et feuilles) et sa résine
(haschisch) restent interdits,
certains principes actifs de la
plante sont autorisés. C’est
notamment le cas du cannabidiol (CBD), à condition que
celui-ci soit extrait de plants
de chanvre dont la teneur
en THC est inférieure à 0,2 %.
LIBÉ
Voilà pourquoi
les produits à base de CBD
prolifèrent sur le marché
français depuis plusieurs
mois: gélules, tisanes, liquide
pour cigarette électronique,
baumes…
La nouveauté, c’est que le
THC semble bien lui aussi
autorisé par le droit. A condition de se présenter sous une
forme chimiquement pure,
c’est-à-dire non associée à
d’autres molécules normalement contenues dans le cannabis. Bientôt du e-liquide ou
des pilules au THC naturel
qui rendent stone? En théorie, c’est possible, explique
Renaud Colson. Le chercheur
pointe que l’article R.5132-86
du code de santé publique a
d’abord autorisé le «delta-9tétrahydrocannabinol de synthèse», en 2004, vraisemblablement pour permettre l’importation de médicaments.
Notamment le Marinol, légal
aux Etats-Unis depuis 1986,
qui aide les malades du sida
ou du cancer à mieux supporter leur traitement. Or une
mise à jour du texte en 2007
supprime la mention «de synthèse», ouvrant la voie à une
autorisation du THC sous sa
forme naturelle. Qu’il corresponde à un «souci d’économie
linguistique» ou à la «perspective de l’introduction de
médicaments contenant du
delta-9-THC», le chercheur
interroge ce toilettage qui devrait, selon lui, faire l’objet
d’«un règlement rectificatif»
par l’administration.
PIERRE CARREY
Dans la ZAD, le 26 juin 2016. PHOTO ADRIEN SELBERT. VU
noire» fait état de son ambition de produire, à terme,
«140 hectolitres» de bière par
an. Ils seraient commercialisés «en vente directe à la
ferme» des Fosses noires,
dans des «magasins paysans» et chez des cavistes «en
milieu urbain proche»,
comme à Nantes. Pour signifier son «interdépendance»
avec les autres projets, la
Bulle noire rappelle qu’elle a
«besoin du dessinateur et de
l’imprimeur» de la ZAD et
qu’elle va confier l’entretien
Transparence
Bilan mitigé
pour Macron
Transparency International France a célébré dimanche le premier anniversaire du quinquennat
Macron en pointant les
«avancées insuffisantes»
du gouvernement sur
l’éthique et la transparence de la vie publique.
L’ONG dénonce notamment «un chantier au
point mort» sur le financement de la vie politique. Si elle salue la suppression de la réserve
parlementaire et celle de
la Cour de justice de la République ou l’alignement
des règles de nomination
des magistrats du parquet
sur celles des magistrats
du siège, elle rappelle que
«seule une réforme complète de l’indépendance du
parquet […] est de nature
à lever de manière pérenne les soupçons d’interférence politique dans les
dossiers judiciaires».
des haies à Abrakadabois –le
groupe en charge de la gestion du bois sur la ZAD.
Les services de l’Etat, de
leurs côtés, ont mis un peu
de temps à appréhender tout
cet «écosystème». «Ça a été
compliqué pour eux de comprendre qu’un projet tout
seul, ça ne marche pas en
fait… C’est l’ensemble du collectif qui fait vivre cette
zone», insiste Cyril Bouligand, membre du Copain 44,
un collectif d’agriculteurs. Si
la préfecture venait à en «pi-
corer» certains projets seulement, «on sera tous là pour
défendre l’ensemble de la
ZAD», prévient Bouligand:
«On ne veut pas d’un tri de
projets parce que celui-ci serait plus crédible qu’un
autre.» Mais pour la préfète
Nicole Klein, sur les 28 projets purement agricoles déposés, 7 paraissent «sans
problème» et 18 «pas loin de
l’aboutissement». Les autres
semblent déjà lui «poser problème». Et les critères de sélection vont être vus «avec la
chambre d’agriculture», pas
une alliée des zadistes… Cela
risque donc de coincer quelque part. D’autant plus que
Nicole Klein ne leur a donné
«aucune garantie» sur l’arrêt
des expulsions. Aujourd’hui,
le collectif d’élus du Cédpa
veut toujours croire en un
«armistice» entre les deux
parties. Même s’il regrette
que les habitants de la ZAD
demeurent «campés sur le
tout ou rien».
GUILLAUME FROUIN
(à Nantes)
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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X u
Libération Lundi 23 Avril 2018
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Libération Lundi 23 Avril 2018
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À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Camping paradis.
Série. La copine de mon pote
(Parties 1 & 2). Avec Laurent
Ournac, Thierry Heckendorn.
22h55. New York, unité
spéciale. Série. 4 épisodes.
20h55. Besf Of Montreux
Comedy Festival 2016.
Spectacle. 22h35. Montreux
Comedy Festival. Spectacle.
#Hyperconnecté.
21h00. Appels d’urgence.
Magazine. Collisions,
accidents : le Samu de
Clermont sur tous les fronts.
22h00. Appels d’urgence.
Magazine.
FRANCE 5
FRANCE 2
20h55. Speakerine. Série.
Épisodes 3 & 4. Avec Marie
Gillain, Guillaume de Tonquédec. 22h45. Stupéiant !.
Magazine. Spéciale nababs.
FRANCE 3
20h55. Le monde de Jamy.
Documentaire. Dans le feu des
volcans. Présenté par Jamy
Gourmaud. 21h50. Le monde
de Jamy. Documentaire.
La vie cachée des montagnes.
CANAL+
21h00. Versailles. Série.
Épisodes 1 & 2. Avec George
Blagden, Alexander Vlahos.
22h50. L’efet papillon.
Magazine.
ARTE
20h50. Une place au soleil.
Drame. Avec Elizabeth Taylor,
Montgomery Clift. 22h50.
Enquête sur une passion.
Film.
M6
21h00. Wild, la course de
survie. Jeu. Finale - La haute
montagne - Épisode 5.
23h00. Wild, retour sur
l’aventure. Jeu.
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Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
CSTAR
20h50. Betty. Drame psychologique. Avec Marie
Trintignant, Stéphane Audran.
22h35. C dans l’air. Magazine.
21h00. Daft Punk Unchained.
Documentaire. 22h35. La
story du clip. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. La revue de presse.
Divertissement. Présenté
par Jérôme De Verdiere.
23h15. En Of. Magazine.
21h00. Dr House. Série.
De l’autre côté. Au suivant....
22h35. Dr House. Série.
À la vie, à la mort.
TMC
6TER
21h00. Kaamelott. Série.
Avec Alexandre Astier, Franck
Pitiot. 22h20. Kaamelott.
Série.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Twilight chapitre 4 :
Révélation - 1re partie.
Fantastique. Avec Kristen
Stewart. 23h10. Twilight
chapitre 3 : Hésitation. Film.
20h55. Un prince (presque)
charmant. Comédie.
Avec Vincent Perez, Vahina
Giocante. 22h40. Au revoir...
et à bientôt !. Téléilm.
NRJ12
NUMÉRO 23
20h55. Crimes dans la Sarthe.
Documentaire. 2 reportages.
22h50. Crimes dans le
Dauphiné. Documentaire.
20h55. Révélations. Magazine. Argent liquide : enquête
sur la fraude iscale. 22h40.
Révélations. Magazine.
C8
LCP
21h00. Shooter tireur d’élite.
Action. Avec Mark Wahlberg,
Michael Peña. 23h30.
First kill. Téléilm.
20h30. Je reviendrai.
Documentaire. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
22h45. L’épreuve de vérité.
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
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Marseille
Lyon
Toulouse
Marseille
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HORIZONTALEMENT
I. Comme les exigences antipollution sous Trump II. Une
étoile ; Président américain
populaire III. Succès pour
Trump il y a 18 mois, revers
bientôt à mi-mandat ? IV. On
les trouve dans le Montana ;
Avant 1 pour le numéro 1
V. Aux Etats-Unis, il faut
payer très cher pour l’obtenir
VI. Fit de l’efet VII. Lieu de
pass(ag)es aux Etats-Unis ;
Rodrigue qui a du cœur
VIII. Bon dieu ; Grossier
comme Trump en anglais,
diicile en français IX. Frit
mets ; Musicien devenu
ministre dans son pays des
Amériques X. Une autre
étoile XI. Changement d’Etat
III
V
VI
IX
X
XI
Grille n°892 / Etats-Unis
VERTICALEMENT
1. Ils constituent la Constitution 2. Ville de la côte Est 3. Pénibles voyelles ;
Cours lié au XI. 4. Comme Trump ? ; Article de journal 5. Dessus de table ;
Ressource aux Etats-Unis ; Ressource aux Etats-Unis 6. Avant Puccino ;
Côtes américaines 7. Oreille d’Amérique (en VO comme trois des quatre
précédents) ; Passai par derrière 8. Celui entre Trump et Stormy Daniels
fait causer ; Aire d’arrivée ; Demi-personnage de Gary 9. Rêve américain
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ASTIQUAGE. II. CHENU. ROC. III. AIN. AÏEUL.
IV. IBID. LA. V. ÉGAL. EPUB. VI. ME. ÉTÉS. VII. ISSUS. COU.
VIII. STO. ÉCHUS. IX. MAESTRIAS. X. ÉPUISETTE. XI. SORNETTES.
Verticalement 1. ACADÉMISMES. 2. SHI. GESTAPO. 3. TÉNIA. SŒUR.
4. IN. BLEU. SIN. 5. QUAI. TSÉ-TSÉ. 6. IDÉE. CRÊT. 7. ARE. PSCHITT.
8. GOÛTU. OUATE. 9. ÉCLABOUSSES.
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Éclaircies
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Solutions des
grilles d’hier
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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Origine du papier : France
Soleil
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
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Nice
Directeur délégué
de la rédaction
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Dijon
0,6 m/13º
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1 m/14º
Strasbourg
Nantes
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Petites annonces. Carnet
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Lille
Brest
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Rédacteurs en chef
adjoints
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Fabrice Drouzy (spéciaux),
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0,3 m/12º
Caen
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Nicolas Valoteau
MARDI 24
Brest
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SFR Presse
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(édition),
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(technique),
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(société),
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Le temps est calme avec quelques
brouillards dans le nord et les vallées
d'Auvergne Rhône-Alpes.
L’APRÈS-MIDI Le temps est agréable avec un
soleil prédominant, mais les nuages sont
plus abondants au nord de la Loire. Il
continue à faire chaud dans le sud.
0,3 m/12º
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Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
LUNDI 23
0,6 m/10º
2
(030/
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21h00. Harry potter et la
coupe de feu. Fantastique.
Avec Daniel Radclife, Rupert
Grint. 23h50. 90’ Enquêtes.
Lille
1
1BS ("²5"/
I
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Quelques averses orageuses se déclenchent
de l'Auvergne au nord des Alpes à l'Alsace.
Le temps reste sec ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Dans le sud et l'est, le temps
est lourd et orageux des Pyrénées aux Alpes
à l'Alsace. Le temps reste plus calme
ailleurs. Les températures chutent de 5 à
10°C par rapport à dimanche au nord de la
Loire.
1 m/10º
u XI
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Libération Lundi 23 Avril 2018
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En force
Pascal Pavageau Succédant à Jean-Claude Mailly,
le futur secrétaire général de Force ouvrière, ingénieur
de formation, pourrait remettre son syndicat dans la rue.
«C
e serait plus simple si on avait eu deux candidats.
Au moins tous les gens se concentreraient sur Pierre
ou Paul.» Et pas sur Jean-Claude (Mailly), qui,
vendredi, laissera son siège de secrétaire général de Force
ouvrière (FO), et Pascal (Pavageau), seul aspirant au poste.
Venant du second, la phrase fait fine bouche, tant ce presque
quinqua a devant lui un boulevard. Cette semaine, alors que
s’ouvre à Lille le congrès de FO, troisième
syndicat de France, l’homme, originaire
d’Orléans, qu’on dit plus «radical» que le
sortant, devrait être adoubé par ses
«camarades» désireux de retrouver une centrale plus offensive. Radical, donc ? «Je suis FO canal historique», botte en
touche ce syndicaliste «pas adepte de la chaise vide chaque
fois qu’on nous invite à négocier», mais tout aussi enclin à «contester sous les formes traditionnelles» quand la coupe est
pleine. Que les militants aux jambes ankylosées, faute d’appels à manifester de FO ces derniers temps, se rassurent, leur
futur porte-parole devrait leur faire retrouver le pavé.
Sur le terrain, il a pris la température: «Jean-Claude a eu, cette
dernière année, une ligne jugée trop accompagnatrice de ce que
voulait faire le président de la République. Les militants attendaient une autre réponse.» Pas trop tard pour inverser la vapeur, alors que les luttes sectorielles se multiplient. Ajoutez
à cela un discours présidentiel qui s’inscrit en totale opposition avec sa pensée et vous avez un secrétaire général remonté.
A l’«individualisme» et au «chacun pour soi» macronien qu’il
dénonce, il répond «solidarité républicaine» et «cadre collectif», «statuts», «sécurité sociale». Il cingle:
«Un président ne peut pas dire qu’il y a des
gens qui ne sont rien. S’ils sont 95 %, les
premiers de corvées, ils peuvent lui montrer en interprofessionnelle qu’ils ne sont pas rien et qu’on ne
peut pas faire une politique uniquement pour les 5 %.»
Le congrès de Lille s’annonce «rock’n’roll», selon Mailly.
A Lille, les militants devraient attendre le sortant au tournant.
«Ça va être plutôt heavy metal!» enfonce Pavageau, même si,
perso, il préfère le hard rock (Dio, Rainbow, Meat Loft, Deep
Purple, Saxon). Méthodique, cet ingénieur n’a rien laissé au
hasard. «Dans ma tête, je suis candidat depuis 2011, le moins
qu’on puisse dire, c’est que je suis prêt.» Lui qui n’écrit jamais
une ligne de discours a, cette fois, pris la plume. Avec son
LE PORTRAIT
équipe, il a aussi réécrit sa page Wikipédia, et a corrigé les
«erreurs». «On m’a fait passer pour un trotsko, pour un anar,
un écolo. Mon seul engagement, c’est FO», répète-il avec insistance, ajoutant, comme une ultime pique à Mailly, qu’il n’est,
lui, ni socialiste ni franc-maçon. Au veston, c’est donc le logo
de la centrale, en émaux de Longwy, qu’il porte. Rien d’autre.
S’il veut faire entrer des questions plus sociétales (écologie,
numérique, laïcité) au sein de FO, pas question de s’exprimer
à titre personnel. Au risque de lisser le discours. En contrepartie, il ne boude pas son plaisir à combler les trous de sa bio. «Ma
première carte, c’était en 90.» Etudiant, il a alors 21 ans, choisit
FO pour son «indépendance et sa neutralité» et crée une section
à l’Ecole nationale des travaux publics de l’Etat (ENTPE).
En 2003, il devient secrétaire général du Syndicat national des
ingénieurs des travaux publics d’Etat. En 2007, il prend la tête
de la Fédération de l’équipement, de l’environnement, des
transports et des services. Puis il arrive au bureau confédéral
en octobre 2009, où on lui confie un gros secteur (économie,
environnement, services publics, etc.). Deux ans plus tard, au
congrès de Montpellier, il est le «mieux élu du bureau».
De quoi lui donner des idées. «Tu ne vas pas jouer les Jacques
Delors!» (le socialiste n’avait pas osé se lancer dans la présidentielle de 95), lui aurait dit alors feu Marc Blondel, secrétaire
général de FO jusqu’en 2004.
Il tape à la porte du bureau de
Mailly, lui fait part de son en22 mars 1969
vie de reprendre le flambeau.
Naissance à Montargis
Mais ce dernier signe pour un
(Loiret).
nouveau mandat. Patience.
1990 Prend sa carte
Pascal Pavageau, qui milite
à Force ouvrière (FO).
depuis la cour de récré, n’est
2009 Entrée au bureau
pas à quelques années près.
confédéral.
«Il est tombé dedans tout pe27 avril 2018
tit», raconte Laurent Janvier,
Secrétaire général
de FO, qui l’a connu étudiant.
de FO.
Délégué des élèves dès le collège, il organise des microAG. A l’époque, dans les «négos», il s’oppose au monopole de
la flûte à bec en musique. Une revendication qui restera un
échec. Adopté vers 1 an, Pavageau, raconte, entre les lignes,
un contexte difficile et un «démarrage de vie très compliqué»:
«J’ai jamais eu faim, j’ai jamais eu froid, mais après pour le
reste…» Ce n’est donc pas dans cette famille d’enseignants du
public qui, du reste, n’est ni politique ni syndiquée, qu’il faut
chercher les racines de l’engagement.
Etudiant, il quitte le bercail pour un parcours sans faille :
prépa scientifique, ENTP. Il devient fonctionnaire, débute
comme chef de la police de l’eau. A Douai, dans le Nord, il remet en navigation la rivière Scarpe. Puis il crée la première
déchetterie fluviale de France. Une grande fierté. Plus tard,
il intègre la direction de la région Centre en tant que secrétaire
général adjoint. Une carrière mise de côté, pour se consacrer
à FO et à la mission qu’il se donne: réhabiliter la défense des
droits collectifs et proposer du «constructif», meilleure
réponse à la tentation de certains des syndicats.
Pour cela, il peut compter sur sa «constance» et «son fort pouvoir de persuasion», selon Laurent Janvier. «C’est quelqu’un
de très humain, avec une grosse capacité de travail», complète
Marie-Alice Medeuf-Andrieu, du bureau confédéral sortant.
D’où son surnom: «Confederator». Quant aux «opposants»,
ils retiennent (pour l’instant) leur langue. Jean-Claude Mailly,
lui, évoque un «style différent» du sien. «Plus cash», résume
Pavageau, qui n’épargne personne. De la CFDT, il pointe «la
tendance à vouloir aller à la signature, voire au compromis,
avec parfois une forme de compromission». Il allume la CGT
et sa «position très fermée à la discussion». Et décrit le gouvernement en «bête… [petit silence] de com».
Divorcé, ce père de trois enfants (23 ans, 21 ans et «la dernière
qui passe le bac») promet toutefois de ne pas s’emmurer dans
FO. Et de n’abandonner ni la bande dessinée (Thorgal, Blueberry) ni les semi-marathons (un par mois, à son «rythme tranquille, pépère», neuf kilomètres heure tout de même). Pas plus
que la peinture de style aborigène sur céramique ou porcelaine
«cuite au four traditionnel, quarante-cinq minutes, 120 degrés,
et vous pouvez manger dedans demain». Et encore moins les
concerts. «Ma vie, ce n’est pas FO; mon engagement, c’est FO.»
Alors, le 5 juillet, il ne loupera pas le concert d’Iron Maiden,
«même s’il y a une conférence sociale à l’Elysée. Y a des priorités
dans la vie». Qu’Emmanuel Macron en prenne bonne note. •
Par AMANDINE CAILHOL
Photo RÉMY ARTIGES
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Журналы и газеты
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