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Libération - 27 04 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
DENIS ALLARD
2,00 € Première édition. No 11482
VENDREDI 27 AVRIL 2018
www.liberation.fr
Comment Borloo
veut «réconcilier»
la République et
ses banlieues
DÉCRYPTAGE, PAGES 12-15
CORÉES
RÉUNIFICATION
Inimaginable il y a encore quelques mois, la
rencontre d’aujourd’hui entre les leaders nord
et sud-coréens s’annonce historique. Et pourrait
poser les jalons d’un rapprochement.
PAGES 2-5
?
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 27 Avril 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Tortueux
Paradoxe trumpien : le
président américain a tellement habitué le monde aux
extravagances, aux dérapages et aux rodomontades
que lorsqu’il fait quelque
chose de sensé, on crie au
miracle. C’est le cas de l’encouragement qu’il a prodigué aux deux Corées pour
apaiser les tensions dans la
péninsule. Paradoxe du
paradoxe : c’est peut-être
aussi son imprévisibilité,
son habitude des déclarations belliqueuses, qui ont
conduit le régime du Nord
à donner des signes
d’ouverture. Ce qui nous
renvoie à une figure assez
classique dans le poker
menteur de la dissuasion
nucléaire : quand on a affaire à un adversaire irrationnel, on peut craindre
de voir se rompre l’équilibre de la terreur, ce qui incite à la prudence. Il est
donc tout à fait possible
que «Rocket Man» Kim
Jong-un, face à un Donald
Trump à la coiffure encore
plus étrange que la sienne
et, surtout, réputé capable
d’appuyer sur le bouton, se
soit dit que sa propre agressivité nucléaire risquait de
conduire à la catastrophe.
Les chemins de la sagesse
sont parfois tortueux… Peu
préparé, marqué par une
méfiance de près de
soixante-dix ans, le sommet des deux Corées à Panmunjom s’ouvre dans une
incertitude vertigineuse.
Certains commentateurs
parlent de paix et de réunification à terme, les autres
mettent en garde contre
une séquence diplomatique à haut risque qui peut
nous ramener brutalement
en arrière. Le plus vraisemblable étant que le Nord,
inquiet des foucades américaines, surpassé en matière nucléaire autant que
capillaire, cherche à gagner
du temps. Sachant que
l’échec lamentable de l’expérience stalinienne de
Pyongyang place le régime
en position de faiblesse,
mal camouflée par son parapluie nucléaire. C’est la
même constatation qui
avait conduit le régime soviétique à mettre fin à la
guerre froide. «Rocket
man» arrive-t-il à des
conclusions semblables ?
Espérons… •
Deux Corées
sur la zone
de réconciliation
Par
La rencontre entre le leader
du Nord, Kim Jong-un, et
le président du Sud, Moon Jae-in,
vendredi dans la zone
démilitarisée, intervient après une
volte-face diplomatique inédite.
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Séoul
L
a moquette est bleue, les fauteuils blancs, la table ovale. Et
sur le mur, une peinture panoramique représente le mont Kumgang, symbole de réunification, de
coopération pour toute la péninsule.
C’est là, dans la Maison de la paix de
Panmunjom au niveau de la zone
démilitarisée (DMZ) que les deux
Corées doivent se retrouver ce vendredi pour une troisième rencontre
qualifiée d’historique avant même
d’avoir commencé. Depuis l’armistice du 27 juillet 1953, aucun leader
du Nord n’avait foulé le sol du Sud.
Ce sommet intervient dans un
climat inespéré, au terme d’un têteà-queue diplomatique inédit (lire
aussi page 5). Il y a quelques mois,
toute l’Asie du Nord-Est s’approchait
à marche forcée d’un conflit après
les essais nucléaires et balistiques
de Kim Jong-un et les rodomontades tweetées de Donald Trump.
Et tout a changé. Le Nord a pris
la main que le Sud lui tendait depuis
des mois, le président américain a
répondu à l’appel.
L’ESPOIR D’UNE «PAIX
PERMANENTE»
«C’est enfin la fin de la guerre», assure à Libération, et sans l’ombre
d’un doute, le grand écrivain et
militant pacifiste Hwang Sok-yong.
Signe de l’importance du moment,
les écoliers ont été autorisés à suivre
l’événement sur les chaînes de télévision qui retransmettront des images des cérémonies prévues du
matin jusqu’au soir. Un texte –la déclaration de Panmunjom ?– serait
paraphé par Kim Jong-un et le sudiste Moon Jae-in à l’issue d’une
double session de discussions et
d’un dîner.
La troisième édition des retrouvailles coréennes est également historique, car très différente des deux
précédentes. En juin 2000, puis en
octobre 2007, les présidents sud-coréens Kim Dae-jung (couronné du
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u 3
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RUSSIE
CHINE
CORÉE
DU NORD
25 millions d’habitants
Sinpo
Pyongyang
Zone démilitarisée
Panmunjom
Ansan
Sockcho
Séoul
CORÉE
DU SUD
51 millions
d’habitants
JAPON
100 km
Un soldat nordcoréen devant
la station de
lancement
de satellites de
Tongchang-ri,
en 2012.
PHOTO DAVID
GUTTENFELDER. AP
Nobel de la paix en 2000) et Roh
Moo-hyun avaient fait le voyage
jusqu’à Pyongyang pour rencontrer
Kim Jong-il, le père de Kim
Jong-un. Ils avaient été les moteurs
de retrouvailles vantant l’unification, d’échanges humanitaires et
familiaux ainsi que de la mise sur
rail d’un embryon de partenariat
transfrontalier avec la zone économique de Kaesong.
Mais cette politique dite du rayon
de soleil n’est plus de mise, même
si l’actuel président sud-coréen,
Moon Jae-in, en a été l’une des chevilles ouvrières il y a onze ans. Séoul
a choisi d’évacuer la question économique de la table des discussions. Pour mieux se concentrer sur
la double urgence du moment : la
paix et la dénucléarisation. La première question est la plus consensuelle. Techniquement toujours en
guerre, le Nord et le Sud pourraient
s’entendre pour «établir une paix
permanente et apaiser les tensions»,
expliquait jeudi soir Im Jong-seok,
le chef de cabinet du président sudcoréen. Mais ce qui ressemble à une
formalité relève du parcours du
combattant juridique. Car un traité
de paix requiert dans le cas présent
la création d’une institution bilatérale et la participation des Etats signataires de l’armistice, en l’occurrence la Chine et les Etats-Unis.
Sans parler des problèmes de reconnaissance de frontière…
La seconde question est, elle,
source de tous les malentendus. Fin
mars, Pyongyang avait pris les de-
vants en évoquant la «dénucléarisation» de la péninsule. Samedi, il a
annoncé qu’il suspendait ses tests
nucléaires et ses tirs de missiles balistiques intercontinentaux et démantelait son centre d’essais atomiques de Punggye-ri. Mais que
vont pouvoir décider Kim et Moon?
Le président sud-coréen se dit favorable à un «long processus» démarrant avec le gel des tirs.
«Le sommet serait considéré comme
un succès si nous pouvions exprimer
clairement les intentions de dénu-
cléarisation [du Nord] et que cela indique la dénucléarisation complète
de la péninsule coréenne pour la
prochaine étape», décode Im Jongseok. «Au-delà des symboles, du climat chaleureux et bienvenu devant
les caméras, il ne faut pas trop attendre de la rencontre, juge de son
côté Andreï Lankov, historien russe
et spécialiste de la Corée à l’université Kookmin de Séoul. Pyongyang
ne se débarrassera pas de sitôt de ses
armes et Moon, qui se débrouille
plutôt bien, a très peu de cartes en
main pour vraiment prendre des
décisions. L’optimisme du Sud est
surprenant.»
VERS UNE LEVÉE
DES SANCTIONS ?
C’est contraint que Pyongyang s’est
résolu à rejoindre la table des discussions. «Ils ont réalisé qu’ils
avaient face à eux un président américain imprévisible qui faisait monter la pression. Ils ont approché les
Russes et des think-tanks américains pour s’enquérir des intentions
et des risques d’action de Trump»,
analyse Go Myong-hyun de l’Institut Asan des études politiques.
Spécialiste du régime de Pyongyang
à l’Institut Sejong, Cheong Seongchang n’exclut pas un coup de
théâtre. «Les nouvelles sanctions
risquent vite de créer un blocus de
l’économie du Nord très menaçant
pour le régime. Il pourrait décider
d’échanger la carte nucléaire contre
une levée des sanctions et un traité
de paix.» Un sommet qui serait
alors vraiment historique. •
«Comme une famille lointaine
avec laquelle je suis mal à l’aise»
A l’exception des transfuges
du Nord, la réunification
apparaît comme une chimère
aux yeux de la plupart
des Sud-Coréens, habitués
à la division de la péninsule.
C
’était une enfant de la Corée. Elle est devenue malgré elle une Coréenne divisée. La citoyenne forcée d’une partition
scellée. Elle a connu l’avant et s’est adaptée à
l’après. Elle a vécu la guerre et s’est faite à cette
drôle de paix dans une Corée du Sud qui a la
géographie d’une péninsule mais la réalité
d’une île. Avec toutes ses impossibilités que
la DMZ, la bien mal nommée zone démilitarisée, qui balafre la frontière entre Nord et Sud,
signifie depuis l’armistice de juillet 1953. Derrière ses prunelles d’encre, Kim Chun-sung a
traversé cette histoire en gardant en tête la possibilité de retourner un jour au Nord où elle est
née en 1929, dans la ville portuaire de Sinpo.
«Pour revoir la famille, le village et des cousins
qui sont peut-être encore vivants, mais beaucoup sont morts.»
Le retour, Kim Chun-sung l’a tenté à plusieurs
reprises. Elle a participé au tirage au sort pour
les retrouvailles familiales que les deux Corées
organisent lorsque la détente est au beau fixe.
Mais elle n’a jamais gagné. Alors, à la veille du
troisième sommet intercoréen de l’histoire,
cette petite femme au visage rond veut croire
que la rencontre, ce vendredi, entre le sudiste
Moon Jae-in et le nordiste Kim Jong-un à Panmunjom «va aider aux retrouvailles. Je vais
m’inscrire à nouveau. J’ai peut-être des
frères et sœurs lointains. Il va se passer quelque chose».
A l’été 1950, quand la fratricide guerre de Corée
démarre, Kim Chun-sung travaille dans une
conserverie de Sinpo où elle Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 3 met en boîte des soles
de la mer du Japon. Elle a 21 ans. Elle déserte
Sinpo à la va-vite. «On nous a dit que des
soldats chinois attrapaient des jeunes filles
et des enfants, alors j’ai fui avec mon petit frère
de 14 ans, raconte-t-elle en grignotant des
miettes de nurungji, une galette de riz grillé.
Je pensais revenir vite, je n’ai pris que quelques habits.» A pied, au milieu des combats,
le petit frère et la grande sœur prennent la
route côtière et échouent à Sokcho. Ils n’en repartiront plus. La ville portuaire est nichée
entre deux lagunes et les contreforts du mont
Kumgang. Là, sur une langue de sable terreux
ouverte aux vents et aux vagues, ils bâtissent
un campement de bric et de broc avec des dizaines d’autres rescapés. «Les gens du Sud ne
voulaient pas nous donner du travail. Je ramassais les excréments des habitants pour aller fertiliser les champs. Il n’y avait rien. Je
mendiais, j’étais affamée», dit Kim Chunsung. Le campement de planches devient le
village Abai (père, dans la langue du Nord),
une poignée de ruelles poussiéreuses qui
s’étirent le long du rivage et du port et hébergent des maisons basses et des échoppes de
poche. «Les jours, puis les semaines ont passé,
j’attendais. Puis, je me suis rendu compte que
je ne repartirai plus.»
LASSITUDE ET FATALISME
Le village Abai est devenu un débarcadère
pour réfugiés sans amarres. Un îlot nordiste
dans l’extrême nord-est de la Corée du Sud.
La journalière s’est faite cuisinière en ouvrant
un restaurant de quartier. Aujourd’hui, Chez
Yujin propose des calamars farcis, du boudin
et de la sole pimentée qui attirent les touristes, bouée de sauvetage d’une région qui
vieillit. Soixante-cinq ans après la fin de la
guerre qui a fauché au moins 3 millions de
vies, les Coréens du Nord encore vivants sont
à peine une poignée à Abai. Un mariage et
sept enfants plus tard, Kim Chun-sung vit
avec ses souvenirs de famille. Elle parle d’ellemême de la «réunification»: «Les deux Corées
Libération Vendredi 27 Avril 2018
«Kim cherche à gagner
du temps. Mais il va
obtenir ce qu’il veut: une
vraie reconnaissance en
s’asseyant avec Trump.
Jamais il n’autorisera
un rapprochement
avec le Sud. S’il le fait,
son peuple fuira et son
régime s’effondrera.»
Shin Bong-geun Sud-Coréen
se rapprochent en ce moment. Je suis optimiste, j’y crois à ces retrouvailles et je veux
croire aussi que Kim et Trump le sont.»
Elle est presque la seule. L’importance de ce
moment coréen que l’on considère –peut-être
à tort– historique ne semble pas évidente aux
yeux des Sud-Coréens. Lassitude, sentiment
de déjà-vu, fatalisme? A trois maisons de Chez
Yujin, Kim Min-jong propose des expressos
serrés avec un cookie maison, un sourire enjoué et un intérêt très modéré pour les retrouvailles des Kim et confrères. A 40 ans et deux
enfants, elle voit la «réunification comme un
rêve un peu dur». Elle est convaincue qu’elle
ne la verra pas de son vivant. Quand la matriarche Kim Chun-sung évoque le Nord, elle
arrive à mettre des souvenirs en images et des
sentiments en mots. Mais cette génération
s’efface. «On est tellement différents, reprend
Kim Min-jong, la voisine et patronne du café.
Nous ne sommes jamais allés au Nord, nous ne
pouvons pas y aller.»
Une loi les en empêche. Et depuis qu’une touriste sud-coréenne qui faisait du jogging dans
un endroit interdit a été abattue par un soldat
du Nord en 2008, les échanges touristiques
autour du mont Kumgang ont été interrompus. Les sanctions, les menaces, la famine, les
tirs de missiles et les essais nucléaires ont fait
le reste.
Voisines et sœurs, les deux Corées ont pris
leurs distances l’une avec l’autre. On croise
monsieur Lee dans le train qui file vers le sud
de Séoul samedi après-midi. A 83 ans, cet ancien manager dans l’informatique profite de
sa «longue retraite» en bavard polyglotte, en
optimiste à casquette américaine. «Cette fois,
le sommet des deux Corées va marcher, peut
marcher, se corrige-t-il dans un sourire
amusé. Pour vous, les Français, c’est loin. Pour
nous, c’est vital, il nous faut un succès. A la différence des rencontres de 2000 et 2007 entre
le Sud et le Nord, Pyongyang est sous une
énorme pression.» Mais il ne croit pas à la réunification: «Elle n’est pas crédible. Pas du jour
au lendemain. Pour le moment, les deux pays
doivent garder leur propre système.»
Blouson en jean, cheveux longs et phrases rapides, voilà Shin Eun-kyoung. Elle est serveuse dans un petit restaurant de nouilles
froides dans le quartier populaire de Gwangmyeong en banlieue sud de Séoul. Ce matin,
avant de prendre son service, la femme
de 32 ans dresse un constat qui a des airs de
divorce : «Cette réunification ne sera même
pas possible pour la génération de mon enfant.
C’est difficile de se sentir proches. C’est comme
une famille très, très lointaine avec laquelle je
suis mal à l’aise.» Elle aborde le troisième
sommet intercoréen (entre Kim Jong-un et
Moon Jae-in) en méfiante. Si elle loue les
«bonnes intentions» du président sud-coréen,
elle redoute qu’il soit «soumis aux Etats-Unis
et à la Corée du Nord». Shin Bong-geun, son
père, acquiesce du menton: «Kim cherche à
gagner du temps. Mais il va obtenir ce qu’il
veut: une vraie reconnaissance en s’asseyant
avec Trump. Jamais il n’autorisera un rapprochement avec le Sud. S’il le fait, son peuple
fuira et son régime s’effondrera.»
Shin Eun-kyoung, sa fille, parle d’un «seul
peuple», mais n’a aucun contact avec des Co-
réens du Nord. Le père, qui officie en cuisine,
en connaît «un qui a des difficultés d’adaptation, n’accepte pas le stress permanent du Sud,
ne comprend pas les règles du système capitaliste». Le constat est partagé par Jung
Jae-jung. Cet homme sec aux mots comptés
dirige le supermarché Jungang à Ansan. Là,
au milieu des barres d’immeubles, des karaokés et des parkings encombrés, il forme régulièrement des Coréens du Nord. Il fait état de
«quelques problèmes avec certains, trop habitués à la culture militaire et pas très doux, ni
souples avec les clients». Jung Jae-jung a établi
un partenariat avec une association de réfugiés du Nord. La plupart sont à Hanawon, l’un
des centres de «rééducation» que les Sud-Coréens ont ouverts en 1999 pour les transfuges
du Nord qui, depuis 1953, sont environ 30000
à avoir gagné le Sud. A 90 kilomètres au sud
de Séoul, cet étrange sas de réinsertion est à
la fois une école de la vie quotidienne, un centre de soins et un lieu de conditionnement
idéologique. Durant trois mois, on y apprend
les rudiments de «la société sud-coréenne et
le dépassement des différences socioculturelles». «Il faudrait qu’ils y passent plus d’un
an pour être bien formés et mieux comprendre
le Sud», assure Jung Jae-jung.
MENTALITÉ DE GUERRE FROIDE
Dans son bureau de l’institut Asan des études
politiques au cœur de Séoul, l’analyste Kim
Jiyoon pointe le «problème de l’identité de la
Corée. Elle est divisée depuis presqu’un siècle».
Régulièrement, la chercheuse sonde la société sud-coréenne et elle constate que
«les 20-30 ans sont les plus réfractaires à l’idée
de réunification. Ils redoutent que l’économie
plonge comme en Allemagne si cela a lieu».
Cette crainte se nourrit aussi d’une grande
méconnaissance et d’une mentalité de guerre
froide qui n’a pas vraiment déserté la péninsule depuis 1953. «La société a intégré cet état
de siège. La division a été essentialisée», note
Benjamin Joinau. Aujourd’hui professeur de
sciences humaines à l’université Hongik, ce
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
u 5
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Du dialogue de sourds
à une rencontre de flou
A l’escalade verbale
entre Donald Trump
et Kim Jong-un, doit
succéder un sommet
mal préparé qui, en cas
d’échec, pourrait être
un prélude à la guerre.
A
méridional qui s’ignore a posé ses valises à
Séoul en 1994. Il n’est plus reparti. Il scrute la
péninsule en coréanophile-enseignant, en essayiste-voyageur des deux côtés de la DMZ.
«Une grande partie de la société a une vision
biaisée de la Corée du Nord et de ses évolutions», poursuit-il. Certains ont été élevés par
cinquante ans de propagande anticommuniste. «Et les huit années de pouvoir conservateur entre 2008 et 2017 ont produit beaucoup
de désinformation», ajoute-t-il. En pesant ses
mots, il constate un «désir très rationnel d’une
lente réunification».
Ce désir, on le trouve en effet chez les partisans d’un rapprochement qui n’ont rien d’enthousiastes forcenés. Kim Ji-hong, 24 ans,
étudiant en mathématiques et sociologie, est
l’un d’eux. Prudent, raisonné derrière ses fines
lunettes rondes, il s’apprête à participer à un
rassemblement pour la «réunification et le
printemps de la paix». Il parle de «temps long»,
de «fédération ou d’une forme d’association»,
«d’identité commune». A Gwanghwamun, sur
la place-agora du cœur de Séoul, les supporteurs sont 300 à 400 ce samedi soir. L’assistance est grisonnante, clairsemée et les jeunes
peu nombreux malgré les danseurs de hiphop et les chanteurs de K-pop.
Retour au village Abai, aux côtés de Kim
Chun-sung, l’ex-réfugiée de Sinpo. Souvent,
elle se rend à l’observatoire de l’unification
de Goseong juché sur un promontoire qui
domine les eaux cristallines de la mer du
Japon. Souvent, elle pleure. De là, elle a vue
sur la DMZ, la Corée du Nord et la route
qu’elle avait empruntée en 1950. Le retour
n’est pas pour demain.
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial en Corée du Sud
LIBÉ.FR
Retrouvez sur Instagram (liberationfr)
notre story sur les relations Nord-Sud
en neuf dates.
A gauche : défilé
du 15 avril 2012
pour le
centenaire de la
naissance de
Kim Il-sung,
à Pyongyang.
A droite :
à Pyongyang
District en 2012.
Photos issues de
la série DPRK.
PHOTOS PHIIPPE
CHANCEL.
première vue, les choses s’arrangent de façon spectaculaire entre Donald Trump et
le leader nord-coréen, Kim Jong-un.
Après plusieurs mois à l’appeler
«Little Rocket Man» et à lui promettre «le feu et la fureur» en réponse à
ses tirs de missiles, le président
américain a remisé la rhétorique
belliciste. Mardi, il a carrément qualifié Kim d’homme «très ouvert», au
comportement «très honorable». Le
tout, alors qu’une rencontre historique entre ces deux dirigeants imprévisibles et fort peu conventionnels se prépare. Le sommet devrait
avoir lieu «dès que possible» a avancé
Trump mardi –en mai ou juin, évoque-t-on –, réaffirmant sa conviction qu’un accord avec Pyongyang
serait bon pour les Etats-Unis, mais
aussi «pour le monde».
Alors que, pendant des mois, le régime stalinien n’a cessé ses démonstrations de force, convainquant les experts qu’il était capable
de frapper le continent américain
(Alaska ou Hawaï), lui aussi aurait
changé de ton. L’optimisme de
Trump s’appuie sur l’annonce, la semaine dernière par Pyongyang, de
l’arrêt des essais nucléaires et des
lancements balistiques intercontinentaux. Ce que Trump et son administration se sont hâtés de présenter comme une première
victoire dans le rapport de force, et
un préalable à ladite rencontre.
«Beaucoup de promesses ont été faites par la Corée du Nord au fil des
années, mais le pays n’a jamais été
dans cette position», s’est félicité
Trump. Le directeur de la CIA, Mike
Pompeo, futur secrétaire d’Etat
(sous réserve qu’il soit confirmé par
le Sénat), a même effectué une visite secrète en Corée du Nord le
week-end de Pâques pour rencontrer le leader nord-coréen. Les
discussions entre les deux pays ne
s’étaient plus faites à un tel niveau
depuis la rencontre en 2000 entre
la secrétaire d’Etat de Bill Clinton,
Madeleine Albright, et Kim Jong-il,
le père de l’actuel dirigeant. En
somme, la rencontre Trump-Kim
serait un remake du sommet entre
l’Américain Richard Nixon et le Chinois Mao Zedong en 1972, qui avait
enclenché la normalisation des relations entre les deux puissances.
QUIPROQUO SUR LES ENJEUX
ET LA TERMINOLOGIE
Mais la préparation de ce sommet,
dans la précipitation et sans longue
période de négociations préalables
comme il est d’usage, laisse les observateurs sceptiques. «Tout com-
mence par un grand malentendu,
analyse Alex Wellerstein, historien
des sciences spécialiste des armes
nucléaires. Déjà, contrairement à ce
que disent les Américains, le communiqué des Nord-Coréens ne dit
pas qu’ils ont cédé à la pression américaine et qu’ils ne vont plus faire
d’essais nucléaires, mais qu’ils n’ont
plus besoin de le faire. Ça peut signifier qu’ils ont suffisamment confiance dans leurs installations. En
Corée du Nord, personne ne parle
de démantèlement.»
Le quiproquo porte autant sur les
enjeux que sur la terminologie.
«Chaque officiel américain a une
définition différente de la “dénucléarisation” de la zone, reprend Alex
Wellerstein. Il ne semble pas du tout
y avoir un langage commun, ce qui
laisse beaucoup de place à l’incompréhension. Est-ce qu’on parle de
l’abandon, par la Corée du Nord, de
toutes ses installations nucléaires?
C’est très ambitieux, et hautement
improbable. En échange, est-ce qu’on
parle du départ des Etats-Unis de
toute la zone, Corée du Sud et Japon
compris? C’est tout aussi improbable.» Les Etats-Unis ont 28500 soldats stationnés dans onze bases militaires en Corée du Sud, et les deux
pays font des exercices militaires
conjoints chaque année.
L’issue du sommet et ses conséquences inquiètent. A quelle aune
jugera-t-on d’un succès? Pour qui?
«Les deux leaders se mettront sans
doute d’accord pour publier une déclaration commune, qu’ils présenteront comme une victoire historique»,
anticipe James Acton, codirecteur
du Nuclear Policy Program au
think tank Carnegie Endowment
for International Peace. Les deux
parties ont l’air de voir ce sommet
«comme une fin en soi, au lieu de le
voir comme le début de l’action diplomatique», regrette-t-il.
Le tout avec un nouveau venu dans
l’équipe Trump, le faucon John Bolton, nommé conseiller à la Sécurité
nationale du président américain
début avril: «Peu avant qu’il prenne
son poste, John Bolton avait affirmé
qu’un sommet Trump-Kim était
“une façon de raccourcir le temps
que nous aurions perdu en négociations”, tout en disant être en faveur
de frappes préventives en Corée
du Nord, rappelle James Acton. Ces
réalités font du sommet un rendezvous très risqué et potentiellement,
un prélude à la guerre. Quand la diplomatie s’effondre, comme cela peut
se produire lors du sommet ou dans
les mois qui suivront, on assiste à
une rapide escalade des tensions.
Trump se sentira alors légitime à
utiliser la force, au motif que les options diplomatiques ont été épuisées.» Le flou et les malentendus
laissent «soit beaucoup de place
pour trouver un marché, soit beaucoup de place pour la guerre», écrit
le professeur de sciences politiques
du MIT Vipin Narang. Alex Weller-
stein suggère, lui, une troisième
voie: «Kim peut s’engager dans des
discussions de long terme, en fermant des installations ici et là en
échange de la levée de certaines
sanctions. Ça ne l’empêchera pas
de continuer à développer son programme nucléaire, mais au moins,
ça permettra d’éloigner la perspective de la guerre.»
L’histoire a des airs de déjà-vu.
D’abord, en juin 1994, une escalade
comparable à celle de l’été 2017 –les
Etats-Unis de Bill Clinton avaient
alors sérieusement envisagé de
bombarder des installations nucléaires clandestines nord-coréennes du régime de Kim Il-sung, le
grand-père de l’actuel dirigeant.
Puis l’intervention secrète d’un
émissaire, en la personne de l’ancien président américain Jimmy
Carter. Enfin la signature, en octobre 1994, d’un accord-cadre entre
Clinton et Kim Jong-il, qui gelait
le programme nucléaire de Pyongyang avec une perspective de
démantèlement, en échange de la
normalisation des relations politiques et économiques entre les
deux pays, et l’assurance qu’ils ne
menaceraient pas d’utiliser l’arme
nucléaire l’un contre l’autre. Les
Etats-Unis s’engageaient, entre
autres, à la construction de réacteurs, à la livraison, chaque année,
de 500000 tonnes de carburant, et
à la levée des sanctions.
UNE TRÊVE BANCALE
SOUS CLINTON
En 1998, les choses ont l’air de progresser : les officiels américains
et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) assurent au
Congrès américain qu’il n’y a eu
«aucune violation fondamentale» de
l’accord. Mais Washington n’a pas
tenu ses promesses. Le démocrate
Bill Clinton fait face depuis 1995 à
un Congrès républicain qui remet
en cause le texte signé quelques
mois plus tôt. Les réacteurs, jugés
trop chers, ne sont pas construits.
Les livraisons de pétrole sont souvent retardées, voire pas honorées.
Peu de sanctions sont levées. L’administration Clinton continue de
parler d’«Etat voyou» pour désigner
Pyongyang. Le coup de grâce à cette
trêve bancale est porté par l’administration Bush qui, en 2002, affirme que la Corée du Nord est l’un
des pays contre lequel les EtatsUnis pourraient devoir utiliser
l’arme nucléaire. «Les Nord-Coréens
ont interprété ces manquements
comme une marque d’irrespect, précise Alex Wellerstein. Surtout, cela
a permis de nourrir la propagande
et de justifier la reprise de leur
programme nucléaire, qui était à
l’époque beaucoup moins avancé
qu’aujourd’hui, et sans doute plus
facile à stopper. Une vraie occasion
manquée.»
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Par
ALAIN AUFFRAY
Envoyé spécial à Washington
A
u terme d’une visite d’Etat
encombrée de protocole,
de fastes et de symboles,
Emmanuel Macron n’aura sans
doute pas manqué, dans l’Airbus
présidentiel qui le transportait de
Washington à Paris, de se poser
cette cruelle question: n’en ai-je pas
trop fait ? Cette débauche d’accolades et de serments d’amitié étaitelle vraiment nécessaire ?
Les dernières heures de ce séjour
auront donné de bonnes raisons
d’en douter. Après avoir laissé
entendre qu’il avait bon espoir de
faire bouger son homologue américain sur le dossier iranien, Macron
confiait mercredi soir à la presse
qu’il ne se faisait aucune illusion: le
président américain se préparait,
comme il a maintes fois promis de
le faire, à «déchirer» l’accord sur le
Libération Vendredi 27 Avril 2018
nucléaire signé en juillet 2015 avec
Téhéran par les Etats-Unis, la
France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Russie et la Chine.
Dans la matinée, devant le Congrès,
le chef d’Etat français s’était longuement attardé sur les sujets qui l’opposent à son homologue américain:
éloge du multilatéralisme et procès
du nationalisme, engagement pour
le climat et la défense de l’environnement, refus de la guerre commerciale et respect des accords internationaux. Enthousiasmés par ce
réquisitoire, les élus démocrates ont
bondi de leurs chaises une bonne
vingtaine de fois, déclenchant
autant de standing ovations pour le
jeune orateur venu de France.
LE SINGE VIEILLISSANT
Les marques d’affection n’auront
donc, à l’évidence, pas été d’une
grande efficacité. Avant de quitter
Washington, Macron voulait croire
que «cette visite d’Etat aura permis
à deux dirigeants de mieux se
connaître et d’avancer dans l’agenda
bilatéral». A ses yeux, la «very special relationship» célébrée avec
ardeur tout au long de cette visite ne
serait que la traduction nécessaire
des liens profonds qui remontent
aux révolutions américaines et
françaises, toutes deux porteuses
«d’universel».
En cultivant son «amitié» avec
Trump, Macron assure qu’il ne
ferait que perpétuer celle qui se
noua à la fin du XVIIIe siècle entre
le jeune marquis de La Fayette et
son aîné George Washington. Ce serait pour «mettre à la bonne hauteur
la relation transatlantique» qu’il a
tant insisté sur les symboles historiques, expliquait Macron devant la
presse à la fin de son séjour.
Il est vrai que rien n’aura été oublié:
le discours au Capitole devant
le Congrès, le jeu de questions-réponses avec les étudiants, la visite
sur les tombes de George Washing-
ton et de John Fitzgerald Kennedy,
la mémoire de soldats américains
tombés en France pendant les deux
guerres mondiales, ainsi que celle
de Martin Luther King à travers
l’un de ses derniers compagnons de
route vivants, le parlementaire
démocrate John Lewis.
Le chef de l’Etat entendait ainsi
«embrasser l’histoire américaine»
dans son ensemble. Mais à Washington, ce sont surtout les incessantes
embrassades des deux présidents
qui ont inspiré les commentateurs,
très sceptiques sur le bénéfice politique que le Français pouvait en
tirer. Du Washington Post à CNN, de
nombreux médias ont proposé à
leur public des montages vidéo hilarants enchaînant les innombrables
manifestations d’amitié, souvent
surjouées, parfois franchement grotesques : tapes dans le dos et gros
bisous, poignées de mains tantôt
viriles tantôt tendres, parfois même
passionnées. Le tout s’achevant en
apothéose avec la séquence déjà
culte de Trump à la Maison Blanche
époussetant l’épaule de Macron
pour éloigner des pellicules: «Nous
devons le rendre impeccable, il est
impeccable», lâchait-il, visiblement
ravi de traiter son hôte comme un
premier communiant.
Outre-Atlantique, les spécialistes de
l’analyse comportementale se sont
passionnés pour l’affaire. Le geste
saugrenu a aussitôt été interprété
comme une vengeance de Trump
contre le jeune Macron qui avait eu
l’audace de le défier l’an dernier
en lui écrasant la main devant
les caméras en marge d’un sommet
de l’Otan à Bruxelles. Certains vont
même jusqu’à convoquer les travaux
d’une célèbre primatologue pour
démontrer que la réaction du
septuagénaire se comprend mieux
dès lors qu’on la compare à celle du
singe vieillissant tentant de soumettre à un rituel de soumission un
«mâle alpha plus jeune et plus viril».
MACRON-TRUMP,
«BROMANCE»
PHOTOS
ANALYSE
Malgré les efforts déployés avec son homologue,
le président français n’a pour l’instant pas réussi
à infléchir les positions dogmatiques du locataire
de la Maison Blanche, sur l’Iran ou le climat,
durant sa visite aux Etats-Unis. Beaucoup
de compromis pour si peu de résultats?
De lundi à mercredi, Trump et Macron ont échangé poignées de mains de
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 27 Avril 2018
Voilà qui nous éloigne quelque peu
de l’amitié bicentenaire de deux démocraties. A la une du Washington
Post de mercredi, la photo d’un Donald Trump paternel tirant énergiquement la main de son hôte a
inspiré aux spécialistes du «body
langage» des commentaires sceptiques sur la capacité de la France à
peser sur le président américain.
«LE BICHON FRISÉ»
Quand il est arrivé aux Etats-Unis,
en début de semaine, Macron était
précédé d’une flatteuse rumeur. Il
était l’un des rares dirigeants occidentaux à avoir l’oreille de l’imprévisible Trump, sans doute le seul à
pouvoir prétendre l’amadouer. En
entretenant habilement avec son
hôte une relation chaleureuse et
amicale, le chef d’Etat français était
susceptible d’obtenir des résultats
inespérés. Le problème, c’est que
Trump, visiblement amusé par ce
ballet, a choisi d’en faire des tonnes
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
dans ce registre de la complicité
virile, pour le plus grand bonheur
des télévisions américaines. L’humoriste Trevor Noah en est arrivé à
cette effarante conclusion: Donald
Trump aura «montré plus d’affection
envers Emmanuel Macron pendant
deux jours qu’il n’en a jamais exprimé pour Melania».
Le président français prétendait
déployer son habileté psychologique au service d’une grande ambition géopolitique. Se peut-il, tout
compte fait, qu’il ait plutôt été le
complice d’une farce de quarantehuit heures ? Les plus sévères des
analystes américains ont été jusqu’à
risquer le parallèle avec la relation
entre George W. Bush et Tony Blair.
Son alignement sur les positions
américaines avait valu à l’ancien
Premier ministre britannique d’être
surnommé «le caniche de Bush».
«Emmanuel Macron sera-t-il le
bichon frisé de Trump?» s’interroge
cruellement un éditorialiste du
Donald Trump
aura «montré plus
d’affection envers
Emmanuel Macron
pendant deux jours
qu’il n’en a jamais
exprimé pour
Melania.»
Trevor Noah humoriste
Washington Post.
Au dernier jour de cette visite
d’Etat, Macron s’est employé à lui
donner tort. D’abord à l’occasion de
son discours au Capitole, devant les
parlementaires américains. Ensuite face aux 1200 étudiants de la
George-Washington University invités à débattre avec lui dans un
gymnase du campus. Au-delà de la
très confuse controverse sur la
question iranienne, il est revenu
avec insistance, lors de ces deux
rendez-vous, sur la lutte contre le
changement climatique, sujet fondateur de son opposition à Trump
avec le lancement, le 1er juin 2017,
de son initiative «Make Our Planet
Great Again». «Il n’y a pas de planète B», a-t-il répété au Congrès
sous les hourras des démocrates et
les mines grincheuses de plusieurs
républicains. Il s’est dit «certain»
que les Etats-Unis «reviendront un
jour dans l’accord de Paris», dès lors
que le peuple américain et ses dirigeants auront compris qu’on ne
peut continuer à développer l’industrie «sans se préoccuper du réchauffement climatique».
Quelques heures plus tard, il revenait à la charge sur le même sujet
devant des étudiants manifestement curieux et disposés à l’égard
de leur visiteur (selon les organisateurs, plus de 5 000 demandes de
billets leur avaient été adressées dix
minutes après l’ouverture des réservations). Depuis une estrade
installée pour lui au milieu d’une
grande salle de basket, il a rappelé,
avec des accents dramatiques, qu’il
appartenait «à leur génération» de
régler les problèmes de la pollution
et de la biodiversité pour «bâtir un
environnement équitable». «You
shall overcome» («vous vaincrez»),
a-t-il ajouté sous les applaudissements de jeunes visiblement acquis
à une cause qui n’est ni celle de
Trump ni de ses électeurs.
Devant ce public résolument hostile
à l’actuel locataire de la Maison
Blanche – l’université GeorgeWashington est réputée être engagée politiquement –, Macron a
profité d’une question sur l’immigration et l’islam pour expliquer
que sa politique n’avait, en réalité,
pas grand-chose à voir avec celle de
Trump, qui rêve d’un mur antimigrants tout le long de la frontière
avec le Mexique. Ceux qui avaient
regardé la veille la conférence de
presse des deux dirigeants avaient
quelques raisons d’en douter. Avec
une certaine roublardise, le président américain avait chaleureusement félicité son homologue pour
«l’autorité» dont il fait preuve
dans la lutte contre «l’immigration
incontrôlée».
PHOTO JONATHAN ERNST. REUTERS
PHOTO LUDOVIC MARIN. AFP
PHOTO LUDOVIC MARIN. AFP
PHOTO JIM WATSON. AFP
LA FÊTE ET LES FASTES
«mâles alpha», époussetage de pellicules et big bisous.
Au milieu des étudiants américains,
Macron a défendu la loi en cours
d’adoption en France, assurant
qu’elle améliorait le droit d’asile
mais devait aussi limiter l’entrée de
ceux venus pour des raisons économiques. «Vous ne pouvez pas accepter tout le monde car n’est pas une
charge soutenable pour la société
française», a-t-il ajouté. Il y est davantage revenu devant la presse: «Je
ne sais pas quelle idée se fait Donald
Trump de notre politique migratoire,
mais je ne construis pas de mur.»
Interpellé avant d’entrer dans le
gymnase par une étudiante voilée
qui croyait devoir protester contre
l’interdiction du voile en France, il
a assuré que sa politique n’était pas
hostile à l’islam, même si «les
tensions» autour de cette «religion
nouvelle» constituent à ses yeux
«l’un des défis les plus importants».
«Maintenant, des millions de personnes y croient et ce sont nos concitoyens, avec les mêmes droits […]. La
bonne réponse n’est pas de dire que
nous devons nous en débarrasser»,
a-t-il dit, prônant «la tolérance»
dans le respect des règles. De
bonnes intentions, saluées par des
étudiants qui, outre-Atlantique,
demeurent fortement mobilisés
contre le décret anti-immigration
par lequel le président des EtatsUnis prétend interdire le sol américain aux ressortissants de certains
pays musulmans.
Ces tardives critiques françaises
n’auront pas gâché la fête à la
Maison Blanche. Encore tout
éblouis par les fastes et la pompe de
cette «magnifique visite d’Etat», le
président Trump publiait jeudi un
communiqué par lequel il remerciait «ses hôtes les plus chers», les
accablant encore de sa «profonde
affection». •
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 27 Avril 2018
COMORES
Des
clandestins
jetés
à la mort
Au départ d’Anjouan,
les habitants tentent de
rallier en barque Mayotte,
«l’eldorado français», dans
l’espoir d’y trouver une vie
meilleure ou simplement
pour se soigner. Malgré les
mesures annoncées contre
les passeurs, ces boat-people
sont toujours aussi
nombreux à prendre la mer.
Par
LAURENT DECLOITRE
Envoyé spécial aux Comores
REPORTAGE
Les nombreux kwassa de la plage de Domoni, sur l’île d’Anjouan, en avril 2017. Ces barques de pêcheurs sont souvent
L
e sentier qui longe la piste du pe- lage plongé dans l’obscurité. C’est l’un
tit aéroport de Ouani, au nord de des spots de départ privilégiés du capila capitale, Mutsamudu, conduit taine Nasser (1). L’homme possède trois
à l’estuaire d’une rivière déversant vedettes : l’une d’entre elles sert au
plus de déchets que d’eau. On distin- transport légal des habitants entre Angue à peine les galets sous les détritus jouan et Mohéli, la plus petite des trois
dans ce lieu isolé d’où partent plu- îles comoriennes; les deux autres mulsieurs fois par semaine des kwassa- tiplient les transferts «en cachette» vers
kwassa en direction de
Mayotte. «Avec moi, c’est
Mayotte. Dans ces
rapide, vante le pasOcéan
barques motorisées de 7
seur, j’ai deux moteurs
Indien
GRANDE
à 10 mètres de long
de 45 chevaux.»
COMORE
s’entassent dix,
Le coût du passage
Moroni
vingt, parfois trente
varie entre 350 et
COMORES Mutsamudu
immigrés clandes500 euros, voire
Maraharé
ANJOUAN
tins aspirant à une
1 000 euros, selon le
Mramani
MOHÉLI
vie meilleure dans
lieu de départ et le
MAYOTTE
l’eldorado français.
nombre
de passagers.
(FRANCE)
Ce matin, Assani (1),
Un prix exorbitant pour
le pilote, a donné rendezune traversée de trois à six
20 km
vous à ses passagers à 4 heuheures, sachant qu’un fonctionres. Mais le journaliste mzungu naire gagne ici l’équivalent
(«blanc») n’est pas le bienvenu, les pas- de 200 euros par mois. Il faut encore
seurs craignent «la police et les balan- payer 15 euros le gilet de sauvetage. Une
ces»… La veille, à la nuit tombante, un précaution souvent négligée, pourtant
autre groupe a embarqué à Maraharé, vitale : entre 1995 et 2012, 7 000 à
sur la pointe ouest d’Anjouan. Une 10000 immigrés sont morts noyés en
plage de sable gris, près de la route, où tentant de rejoindre Mayotte. C’est ce
l’on ne croise aucune voiture, et du vil- qui est arrivé à la jeune Thamra. «Elle
voulait suivre ses études supérieures à
Mayotte. Mais la procédure pour le visa
est longue, alors sa mère lui a dit
de prendre un kwassa», raconte la
meilleure copine de la victime, Aïdat
Ahmed. Depuis 1995, la France oblige
les Comoriens à disposer d’un visa pour
entrer à Mayotte. Le fameux «visa Balladur», responsable d’un «génocide légalisé», comme le dénonce un panneau
sur une place de Mutsamudu : faute
d’obtenir le précieux document, les
Anjouanais n’utilisent ni l’avion ni le
navire de la compagnie régulière, et
embarquent dans des conditions
périlleuses sur les kwassa.
FAGOTS ET GRAVIER
La jeune infirmière poursuit, l’estomac noué : «Je révisais avec Thamra,
elle était meilleure que moi, avec une
moyenne de 16 sur 20 en terminale.»
Le corps de son amie n’a jamais été
retrouvé. Djamal Kazouine a, lui,
perdu son neveu de 5 ans et sa sœur,
enceinte. «J’avais organisé le mariage,
elle allait rejoindre son époux parti à
Mayotte», ne décolère pas le fonctionnaire. Il assure qu’«une centaine d’ha-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 27 Avril 2018
utilisées pour faire passer des clandestins à Mayotte. PHOTO DAVID LEMOR
lars. A Mayotte, il est treize fois plus
élevé… Les départs «massifs» ne sont
pas sans conséquence sur l’économie
insulaire de l’ancienne colonie française, indépendante depuis 1975, dont
deux des trois îles – Anjouan et Mohéli– avaient demandé en vain d’être
de nouveau rattachées à la France
en 1997. «La production d’ylang-ylang
a chuté. Et on est désormais obligés
d’importer les bananes et les songes de
Madagascar et de Tanzanie», se désole
le secrétaire général du gouvernorat
d’Anjouan, Abdallah Mohamed. Il officie dans un «palais» décati, au bout
d’un chemin de terre, derrière un orphelinat construit par le Koweït.
«VENTRE DES REQUINS»
C’est aussi pour tenter de se faire soigner que les Anjouanais défient la
mort, assure en shikomori Anchikali
Bouchrane. Sa sœur, qui loge en attendant dans une la tortueuse médina de
Mutsamudu, s’apprête à embarquer
une seconde fois pour traiter «une tension trop forte». Les médicaments délivrés à Anjouan ne la font pas baisser,
alors qu’à Mayotte, «ça marche». Même
BORD À BORD
Se soigner, chercher du travail, rejoindre sa famille… ou en fonder une,
dans l’espoir d’obtenir une carte de séjour, voire la naturalisation française.
C’est cette dernière raison qui a conduit la sœur de Réhéma à fuir son pays
avec ses deux enfants (1 et 2 ans) trois
jours auparavant. «Elle était tabassée
par son mari, alors elle est partie pour
en trouver un plus gentil.» Cette dernière a depuis appelé pour rassurer sa
famille : elle est arrivée vivante à
Mayotte et n’a pas été interpellée par
les autorités françaises.
L’an dernier, 412 embarcations en provenance des Comores ont été interceptées, transportant 6717 migrants clandestins, dont 197 passeurs. D’où
l’astuce des «capitaines» de faire piloter leur vedette par des mineurs, pour
qui la loi française prévoit des alternatives à l’incarcération. Il n’empêche,
chaque année, Mayotte expulse en
moyenne 20000 sans-papiers, en très
grande majorité des Anjouanais, quelques Malgaches et Africains.
Du côté comorien, le ministre de l’Intérieur a annoncé des mesures pour «traquer les passeurs de clandestins» et
fermer à Anjouan les ateliers illégaux
de fabrication de kwassa. Pas de quoi
inquiéter Subra. Dans son atelier, quasi
invisible dans une plantation de bananiers non loin de Mutsamudu, le jeune
homme fabrique et vend toujours une
vedette par semaine, 2000 euros pièce.
En train de recouvrir un moule de fibre
de verre et de gel-coat, il assure que ses
clients sont «des pêcheurs, pas des passeurs». Quant à ces derniers, une journaliste locale nous affirme qu’ils versent 200 euros par voyage aux
gendarmes et 1000 euros aux autorités
judiciaires pour que tous ferment les
yeux… Le trafic aurait même ses ramifications à Mayotte. Le capitaine Assani
affirme être en contact avec «quelqu’un
de la sécurité» de l’île française. La
taupe le préviendrait où débarquer ses
passagers en fonction de la présence ou
non des vedettes de la police et de la
gendarmerie. Contacté, un fonctionnaire des Affaires maritimes de
Mayotte, qui a souhaité garder l’anonymat, ne se dit «pas surpris» et désigne
même, sans apporter de preuves, certains de ses collègues
des douanes… Les passeurs
utilisent d’autres subterfuges
pour éviter l’arraisonnement,
comme la technique du bord
à bord: «A l’approche des côtes, détaille Nasser, on transborde les passagers dans une
vedette mahoraise qui sait où
aller sans problème.» Un
autre capitaine mime le geste
consistant à se coucher en
fond de cale. Ainsi, les policiers français ne voient qu’un
pilote dans une barque et le
prennent pour un pêcheur.
Face à ce trafic, le gouvernement français a promis de nouveaux
moyens pour contrôler les frontières. Il
y a fort à faire: un rapport sur l’action de
l’Etat en mer en 2017, que Libération
s’est procuré, indique que «plus
de 300 kwassa ont été signalés sur les
plages sans que les moyens nautiques
étatiques n’aient pu intervenir». Un bon
nombre de vedettes sont régulièrement
en maintenance, les boudins des canots
à moteur sont crevés… Dans ces conditions, il est probable que les kwassa
continuent à «amener du Comorien», et
non du poisson, comme l’avait lancé,
lors d’une plaisanterie plus que douteuse, Emmanuel Macron en juin, au
cours d’une visite au centre régional
opérationnel de surveillance de sauvetage du Morbihan. •
Le trafic aurait
ses ramifications
à Mayotte.
Le capitaine
Assani affirme
être en contact
avec «quelqu’un
de la sécurité»
de l’île française.
(1) Les prénoms ont été modifiés.
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
discours chez Halima (1), comptable
payée 160 euros par mois qui attend le
résultat de ses analyses passées sur l’île
française après un voyage en kwassa.
«Là-bas, je vivais cachée et devais regarder à droite et à gauche quand je
sortais.» La jeune femme n’a pas cherché à rester à Mayotte et s’est «rendue»
à la police française pour être expulsée.
Unique cardiologue d’Anjouan, écrivain, poète, Mohamed Anssoufouddine estime que ces pratiques s’apparentent à «un trafic cru d’êtres
humains». «S’il est une inhumanité qui
dépasse tout entendement, accuse-t-il
entre deux consultations, c’est bien
celle de ces corps malades, déchus, que
l’on colporte au prix fort en quête d’hypothétiques soins à Mayotte et qui finissent souvent dans le ventre des requins.» Pourtant, la Chine a financé un
hôpital flambant neuf sur la côte ouest
d’Anjouan, au pied de la forêt tropicale. D’une capacité de 150 lits, l’établissement, étrangement désert, dispose même de l’unique scanner de
l’île. Las : l’appareil est en panne et la
population n’a pas confiance en
l’équipe médicale, constituée de praticiens locaux. «Ils sont très bien formés,
rappelle en vain le directeur général
adjoint, Saïd Ahmed Hachim. Il n’y a
pas une médecine noire et une médecine blanche, les protocoles de soins
sont universels !» Tutoiement de
rigueur, le responsable reconnaît cependant que les soins prodigués sont
trop onéreux : 5 euros la consultation
d’un spécialiste, 50 euros l’accouchement «tout compris».
bitants de Mramani ont disparu dans
l’océan Indien». Ce village, perdu à
l’extrême sud-est de l’île, est le plus
proche des côtes mahoraises dont on
distingue, la nuit, «les phares des voitures». On y parvient après un trajet de
deux heures trente, dont la moitié sur
une route défoncée. Sur les bas côtés,
des habitants portent des fagots de
bois ou vendent des tas de gravier et
des tubercules de manioc.
A Mramani, les maisons en parpaings
grisâtres, hérissées de ferraille, récupèrent l’eau de pluie dans des cuves en
béton. Explication de Djamal: «Durant
les quatre mois de sécheresse, on n’a
pas d’eau. On l’achète à d’autres villageois qui l’apportent en bidons.» Le
«commissaire», son surnom, dépense
1 000 francs comoriens par jour (2 €),
soit 80 litres pour sa famille de cinq
personnes. En France, un habitant en
consomme quotidiennement 160 litres
en moyenne… Quant à l’électricité,
Mramani en est privé de 18 heures
à 22 h 30. Ces conditions difficiles expliquent en grande partie l’exode des
Comoriens, dont le PIB annuel par habitant dépasse tout juste les 800 dol-
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
En
partenariat
avec
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Vendredi 27 Avril 2018
LIBÉ.FR
1968 raconté en version mobile,
épisode 1 : Martin Luther King
Comment aurait-on suivi et raconté les événements de 68 avec un smartphone et ses applis ? Chacun des
épisodes de «1968, l’année où tout à commencé» est l’histoire
d’un personnage racontée sur l’écran d’un téléphone portable
qui aurait pu lui appartenir. Premier épisode : Martin Luther
King. Une série de Mikhail Zygar, Karen Shainyan et Timur
Bekmambetov, en partenariat avec Libé et l’INA. PHOTO AFP
sions. Cet opposant de longue
date, vêtu d’un treillis et âgé
de 42 ans, n’a pas d’expérience à ce niveau de responsabilité politique.
Pauvreté. «Mais le pouvoir
L’opposant Nikol Pachinian lors d’un discours dans le centre d’Erevan, lundi. PHOTO HAYK BAGHDASARYAN. REUTERS
En Arménie, «l’usage de la force n’est
plus possible, il y a trop de monde»
Après la démission,
lundi, du Premier
ministre, la rue
exige que
l’opposition assure
la transition vers
une régime moins
corrompu.
Par
PAUL GOGO
Envoyé spécial à Erevan
U
ne capitale barricadée, des klaxons qui
résonnent en permanence, des voitures qui déboulent dans les avenues
à toute vitesse, et la police qui
observe, voire approuve, les
actions des manifestants par
un sourire ou un petit geste
de la main. Depuis lundi et la
démission forcée du Premier
ministre Serge Sarkissian,
mis sous pression par la rue,
Erevan et plusieurs grandes ministre contesté armé des
villes du pays vivent dans pouvoirs exécutifs par un
une sorte d’état de grâce. tour de passe-passe constitu«Cette démission a surpris tionnel, annonçait sa démistout le monde, nous pensions sion d’une façon originale :
que Sarkissian allait agir «Nikol Pachinian avait raicomme en 2008,
son et moi, je
quand il avait REPORTAGE me suis trompé.»
envoyé l’armée
Dans la foulée,
pour tirer sur la foule. Dix des centaines de milliers
personnes avaient alors été de personnes rejoignaient
tuées. La semaine dernière, il un mouvement de liesse
avait même rétorqué au chef jusqu’alors jamais vu en
de la contestation, l’ancien Arménie.
journaliste et député Nikol
Pachinian, qui réclamait sa «Soudé». Mais depuis merdémission : “Vous n’avez pas credi, l’élan de contestation
retenu les leçons de 2008 ?” reprend de plus belle. La poavant de le faire arrêter, ra- pulation veut transformer
conte Maria, une jeune mani- l’essai de cette «révolution de
festante. Résultat, son arres- velours» en exigeant sa partitation a fait descendre encore cipation à la transition politiplus de gens dans la rue.» que de cette ex-république
Vingt-quatre heures plus soviétique du Caucase du
tard, Serge Sarkissian, prési- Sud. «Nous voulions le départ
dent de 2008 à mars 2018 de Sarkissian, mais ce sont
avant de devenir ce Premier tous les représentants de son
parti, le Parti républicain, qui
doivent laisser la place à notre
force d’opposition. Car sinon,
Sarkissian trouvera un moyen
de garder la main sur les affaires et aucun changement
structurel ne sera possible»,
explique Tigran, architecte.
Mercredi et jeudi, il a fait partie des dizaines de milliers de
personnes qui ont accompagné Nikol Pachinian pour
une longue marche. Pas
moins de 20 kilomètres dans
les faubourgs de la ville et
une mobilisation de la population. Au passage de la longue colonne de manifestants,
les habitants les plus âgés
frappent sur des casseroles
depuis leurs fenêtres. «Nous
avons rarement vu de telles
scènes en Arménie, le pays est
plus soudé et solidaire que jamais, les enjeux de ce mouvement sont bien compris de
tous», poursuit Tigran.
Alors que le charismatique
Nikol Pachinian entraîne la
foule, les défections dans
la coalition au pouvoir se
multiplient. Mercredi, Mikel
Melkumyan, un député du
parti d’opposition Tsarukyan, d’ordinaire proche
des gouvernants, a rejoint le
cortège après que sa base a
déclaré soutenir la protestation. «Le pouvoir ne pourra
pas rester, les désertions sont
nombreuses au Parlement,
l’usage de la force n’est plus
possible car il y a trop de
monde dans les rues», explique-t-il.
Portée par la foule, l’opposition veut s’assurer la tenue
d’élections parlementaires
anticipées honnêtes en nommant Pachinian Premier ministre par intérim. Une hérésie pour le parti au pouvoir,
qui considère que ce n’est pas
à la rue de prendre ces déci-
ne pourra pas résister très
longtemps, la foule souhaite
un changement systémique», estime le député
d’opposition. Au calme du
mouvement s’est ajoutée la
neutralité de la Russie. Loin
d’être radicalement opposés
à l’influence russe, les manifestants sont nombreux à se
satisfaire de l’attitude effacée
de ce rare soutien régional du
pays. Il est toutefois fort probable que le Kremlin ne goûte
guère la révolution douce. Le
Premier ministre démissionnaire était proche de Moscou.
Mais la diplomatie russe qualifie le mouvement d’«affaires
intérieures». Mercredi, Vladimir Poutine a appelé le Président. Au même moment, le
ministre des Affaires étrangères arménien s’envolait vers
la Russie.
Dans le centre d’Erevan, les
Lada côtoient les belles autos
européennes, garées pour
bloquer la circulation. La musique à plein volume, les jeunes étudiants dansent jour et
nuit, drapeaux arméniens sur
les épaules. «Nombre d’entre
eux rêvent de rejoindre la
diaspora en Europe, mais la
possibilité de construire un
pays plus démocratique leur
donne envie de rester au
pays», estime l’architecte.
C’est bel et bien le manque
de perspectives qui pousse
les jeunes à occuper la rue.
«La démission du Premier
ministre a fait l’effet d’une
soupape, mais la colère est
plus profonde, la qualité de
vie s’est dégradée ces dernières années, la corruption est
présente à tous les niveaux,
beaucoup d’Arméniens ont
quitté le pays», explique
Hrant Galstyan, journaliste
du site Hetq. Selon les
statistiques officielles, 30 %
des 2,9 millions d’habitants
vivent sous le seuil de pauvreté. «Une démission ne
changera rien, les manifestants veulent changer tout
le système politique, les élus
locaux les premiers. La
corruption quotidienne, les
arrangements entre politiciens pèsent sur leurs conditions de vie, c’est tout l’enjeu
de ce mouvement», dit le journaliste. •
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
u 11
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La Chine en tête des investissements
solaires En 2017, le chiffre record de 98 gi-
LIBÉ.FR
gawatts de capacité additionnelle en énergie
solaire a été atteint à l’échelle mondiale, selon le nouveau rapport de l’ONU Environnement qui fait état d’un «essor sans précédent» en Chine. 53 gigawatts y ont été ajoutés, soit plus de la
moitié du total. Résultat : les Chinois ont atteint, en un an, leur
objectif à horizon 2020 de 110 gigawatts produits, soit l’énergie
d’une centaine de réacteurs nucléaires. PHOTO AFP
Turquie: 14 salariés du journal indépendant
«Cumhurriyet» lourdement condamnés
A peine sorti de sa cellule
après 542 jours passés derrière les barreaux, le patron
de Cumhurriyet était dans la
rue pour participer à une
manifestation pour la liberté
de la presse à Istanbul. Mercredi soir, 14 employés du
quotidien d’opposition (sur
17 poursuivis) ont été condamnés à des peines allant
de deux ans et demi à
huit ans de prison. Le directeur du journal, Akin Atalay,
était le seul qui comparaissait en détention préventive:
malgré sa lourde condamnation (sept ans et demi de prison), il a été remis en liberté
sous contrôle judiciaire en
attendant l’aboutissement
de la procédure d’appel.
«Honte à la justice», a titré en
une le quotidien turc ce
jeudi. Ses salariés sont poursuivis pour leur supposée
«aide à des organisations terroristes» (le Parti des travailleurs du Kurdistan et la
confrérie de Fethullah
Gülen, désigné par Ankara
comme le cerveau du putsch
manqué de juillet 2016). Mais
le journal était devenu «une
épine dans le pied du sultan»
Erdogan, comme l’écrivait
en juillet le journaliste Aydin
Engin dans les colonnes de
Libération –qui avait «prêté»
à Cumhurriyet sa une et ses
quatre premières pages lors
de l’ouverture du procès. Le
quotidien turc avait affirmé
de manière retentissante
en 2015, vidéo à l’appui, que
les services secrets turcs
avaient fourni des armes à
des rebelles islamistes en Syrie. Erdogan avait alors averti
Can Dündar (le rédacteur en
chef d’alors, aujourd’hui en
exil en Allemagne) qu’il allait
«payer le prix fort».
«Un climat de peur glaçant se
propage dans la société tur-
«Tout anglais»
L’ambassadeur
français auprès
de l’UE claque
la porte
Ramassage des déchets sur la plage, jeudi. N. CELIS. AFP
Boracay, le paradis
philippin fermé six mois
Palmiers, sable blanc, eau
turquoise, Boracay Island,
avec 2 millions de touristes
chaque année, est l’île la plus
prisée des Philippines. Mais
depuis jeudi, les vacanciers
n’y ont plus accès. Le président Rodrigo Duterte a décidé de «fermer» l’île six mois.
Elle s’était transformée en
«fosse septique», selon lui.
«Quand on entre dans l’eau,
ça pue. Et ça pue quoi ? La
merde», disait-il en février.
Mercredi, la police menait
des exercices de préparation
en vue d’éventuelles protestations. Et pour cause : la mesure inquiète les 30 000 locaux qui vivent du tourisme,
une activité qui génère près
de 820 millions d’euros de
chiffre d’affaires par an. Une
mine d’or pour les 1800 commerces qui se disputent
10 petits kilomètres carrés
avec 900 structures illégales
–qui devraient être détruites.
Une activité démesurée aux
graves conséquences écologiques : 195 commerces
et 4 000 particuliers sont
accusés de déverser leurs
eaux usées dans la mer.
Pour y remédier, un réseau de
traitement des eaux doit être
construit. «C’est une bonne
chose. […] Le problème, c’est
que nous n’étions pas préparés», a souligné le maire
d’une ville voisine. Le gouvernement, qui envisage un
fonds d’indemnisation, estime que la décision pourrait
coûter près de 600 millions
d’euros. A.Ab.
Malaise à une réunion au
Conseil de l’UE, à Bruxelles, mercredi. L’ambassadeur de France auprès de
l’UE a claqué la porte. Philippe Léglise-Costa protestait contre l’absence
d’interprétation prévue
lors de l’épineuse question
des budgets européens
post-Brexit, qui conduit
généralement à un usage
exclusif de l’anglais. Son
mécontentement est «une
manière de marquer le
coup face à un débat mal
orienté par le secrétariat
du Conseil, selon une
source diplomatique française. Sur un sujet aussi sérieux que le prochain cadre financier pluriannuel,
il faut qu’il y ait un respect
du multilinguisme des institutions de l’UE.» Les services du Conseil considéraient que la France avait
accepté les règles du jeu
lors d’une précédente réunion. Le format «léger» qui
avait été prévu pour les
réunions sur les budgets
2021-2027 ne permettrait
pas d’avoir des interprètes. De facto, elles se déroulent en anglais.
que alors que le gouvernement continue d’utiliser
l’état d’urgence pour réduire
l’espace réservé aux opinions
dissidentes ou alternatives»,
dénonce Amnesty International, ce jeudi. Depuis l’été
2016, le pouvoir se livre à une
purge d’une ampleur sans
précédent à tous les niveaux
de la société. Plus de
50000 personnes ont été arrêtées, et plus de 140000 limogées ou suspendues de
leurs fonctions. Outre les
putschistes désignés (les
membres réels ou supposés
de la confrérie guleniste), les
arrestations ont été étendues
aux milieux prokurdes et
d’opposition, visant juges,
enseignants ou journalistes.
IRAN
ITALIE
Un universitaire irano-britannique, Abbas Edalat,
a été arrêté en Iran. Professeur de sciences informatiques à l’Imperial College de
Londres (CHRI), ce militant
pacifiste est détenu depuis
le 15 avril, selon le Centre des
défenseurs des droits de
l’homme en Iran, basé à
New York. Selon le CHRI,
Edalat a été arrêté à son domicile de Téhéran par les
Gardiens de la révolution.
Son ordinateur, des CD et des
carnets ont été saisis. Les
causes de son arrestation
n’ont pas été précisées.
Le Parti démocrate (PD) a
annoncé jeudi avoir renvoyé au 3 mai sa décision
pour former ou non un gouvernement en Italie avec le
Mouvement Cinq Etoiles
(antisystème). Les législatives du 4 mars n’ont pas permis de départager clairement
les forces politiques en présence, «très différentes», selon le chef par intérim du PD.
Devenu le premier parti d’Italie avec plus de 32% des voix,
le M5S revendique le droit de
gouverner et se dit prêt à signer un «ambitieux accord»
avec le PD.
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 27 Avril 2018
Banlieues
Le rapport
Borloo va-t-il
rester en plan ?
L’ex-ministre a remis jeudi à Matignon ses mesures
pour la «réconciliation nationale» entre la
République et ses quartiers défavorisés. Très
attendues par les élus, elles n’engagent pas l’exécutif.
Jean-Louis Borloo au gymnase Jean-Jaurès jeudi après-midi, dans
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
Photo DENIS ALLARD
I
l est 9 heures, jeudi matin, lorsque JeanLouis Borloo pénètre en père peinard dans
la cour de Matignon. Sous le bras de l’exministre, un épais livret intitulé Vivre ensemble, vivre en grand : pour une réconciliation
nationale. Chez les élus de banlieue, les associations, voilà des mois que l’on attend ce moment : la remise au gouvernement, par un
Borloo providentiel, du «rapport de la dernière chance» commandé par le chef de l’Etat
et censé remettre sur les rails une politique
de la ville à bout de souffle. Officialisé seulement la veille au soir, le rendez-vous était jusque-là attendu pour la semaine prochaine au
mieux. «Il faut un temps d’instruction avant
que le Président ne s’exprime en mai, justifie
Matignon. Parce qu’il y a des rapports dont on
connaît le contenu à l’avance, mais celui-là,
on le découvre pour de vrai.»
Le Premier ministre aura donc eu la primeur
de cet exigeant document composé de
19 «plans d’action» thématiques. Où l’auteur
préconise par exemple la création d’une «académie des leaders» pour ouvrir la haute fonction publique à la jeunesse des quartiers ou
encore la création d’une «cour de l’égalité territoriale» habilitée à «condamner» les agents
publics. L’ex-ministre, créateur de l’Agence
nationale pour la révolution urbaine (Anru)
en 2004, dresse aussi un terrible portrait de
la situation actuelle, évoquant un système
«désinvolte et se mentant à lui-même», doté
de moyens «en dessous du minimum républicain». Sorti de Matignon, jeudi matin, l’ex-ministre enfonçait le clou, pestant clope au bec
contre «les petits hommes gris de Bercy» et les
«génies parisiens», fossoyeurs désignés de la
politique de la ville.
«Globalité». C’est en novembre à Tourcoing
qu’Emmanuel Macron a missionné l’ancien
président de l’UDI, retiré de la politique depuis 2014. Le mois précédent, une coalition
de maires et d’associations avait lancé à Grigny (Essonne) un appel au secours face à une
situation jugée «critique» et à des décisions
controversées de l’exécutif, comme la baisse
du nombre d’emplois aidés. «Je veux que le
visage de nos quartiers ait changé à la fin de
ce quinquennat», leur avait répondu le chef
de l’Etat dans le Nord, envisageant toutefois
de concentrer les efforts sur «une dizaine»
d’entre eux. Et chargeant Borloo d’en explorer
les moyens.
Le père de l’Anru jouit d’un crédit considérable parmi les élus et les associations, avec lesquels il a œuvré en symbiose ces derniers
mois. En fin de journée, ce dernier intervenait
aux états généraux de la politique de la ville,
une initiative réunissant élus et associations
après l’appel de Grigny. Au gymnase JeanJaurès, dans le nord de Paris, les participants
accueillaient avec enthousiasme les préconisations du rapport. Mais «il faut désormais
qu’il soit appliqué dans sa globalité, prévient
Philippe Rio, maire (PCF) de Grigny. Il ne
s’agit surtout pas de brandir quelques mesures
gadget pour satisfaire untel ou untel. Il faut
aller beaucoup plus loin que la police de sécurité du quotidien ou que les emplois francs»,
deux mesures récentes du gouvernement. «Il
faut aller très loin, a renchéri Stéphane Gatignon, maire démissionnaire de Sevran (Seine-Saint-Denis). Si on ne prend pas le plan
Borloo dans son ensemble c’est le château de
cartes qui s’écoule.» Rien ne dit en effet que le
gouvernement fera sienne toutes les ambitions de ce plan à 10,2 milliards d’euros, dont
environ 3,2 milliards à la charge de l’Etat. Une
équation délicate sur les plans budgétaire et
politique: l’aide aux quartiers, déplorent certains élus, fait moins recette dans l’opinion
que le soutien à la ruralité.
«Robuste». Jeudi matin, Borloo assurait
quant à lui ne nourrir «aucune espèce d’inquiétude»: «Lorsque quelque chose est robuste
et pertinent, il n’y a pas de problème.» Reste
aussi à assurer le suivi du plan après son éventuelle mise en œuvre. Dans le Monde daté de
vendredi, Jean-Louis Borloo a réclamé pour
cela la présence d’un «général Patton» au sein
du gouvernement. Le nom de son ancien collaborateur Jean-François Carenco, ex-préfet
d’Ile-de-France, est parfois mentionné.
DOMINIQUE ALBERTINI
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
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u 13
territoriale», devant laquelle
«chaque responsable public devra
prouver, chiffres à l’appui, qu’il a
mis en œuvre les moyens susceptibles
de contribuer à réduire les inégalités
d’accès aux services publics». L’organe pourrait «condamner tout gestionnaire public ayant failli à l’obligation de moyens qui s’impose à lui
pour contribuer à l’équité territoriale […] ou fait obstruction à sa
mise en œuvre».
En matière de rénovation urbaine,
Jean-Louis Borloo souhaite «une
relance immédiate» des chantiers
et la création d’une «fondation appartenant à la nation», dotée
de moyens «considérablement
renforcés» par rapport à l’actuelle
Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru). Lancée sous
son égide en 2004, celle-ci connaît
aujourd’hui «une forme d’immobilisme», a reconnu jeudi dans Libération son président, Olivier Klein, par
ailleurs maire (PS) de Clichy-sousBois (Seine-Saint-Denis), emblématique de la politique de la ville. Or
«la qualité urbaine est décisive [pour
les habitants des quartiers prioritaires, ndlr], dit le rapport. Seuls les
gens qui n’y vivent pas opposent
l’humain à l’urbain». Aujourd’hui,
400 projets de rénovation «parfaitement identifiés» sont enlisés. Pour
donner un nouveau souffle et faire
revenir les grues dans les quartiers,
«cette fondation bénéficierait de
l’affectation irréversible de fonds et
d’actifs d’Action logement», qui possède 988000 logements sociaux ou
intermédiaires – au travers d’une
multitude de sociétés de HLM qu’il
contrôle– et dispose de 3,4 milliards
d’euros de ressources annuelles.
«MOBILITÉ ÉQUITABLE»
ET «CITÉS ÉDUCATIVES»
le XIXe arrondissement de Paris.
Les 19 pistes à creuser pour
réduire enfin les inégalités
Dans son rapport
ambitieux, Borloo
appelle à une meilleure
affectation des moyens
alloués aux banlieues.
«L’
heure n’est plus aux
rapports d’experts,
l’heure est à l’action.»
C’est sur ces propos combatifs que
s’ouvre le très attendu rapport sur
la politique de la ville, remis jeudi
à Edouard Philippe par Jean-Louis
Borloo. Ministre de la Ville sous
Jacques Chirac, ce dernier s’était vu
chargé par Emmanuel Macron, minovembre, de proposer un nouveau
plan d’action en faveur des quartiers défavorisés. Espéré avec ferveur par les élus et les associations
locales, il ne propose rien de
moins qu’une «réconciliation nationale» entre la République et ses
banlieues. «Après des mois de travail […], je dois avouer ma stupéfaction d’avoir découvert à quel point
le système était désinvolte et se mentait à lui-même, écrit Borloo. Non
seulement les moyens déployés dans
les quartiers appelés prioritaires
sont en dessous du minimum répu-
blicain mais, plus grave, les correctifs mis en place se sont quasiment
tous arrêtés.»
«RELANCE IMMÉDIATE»
DES CHANTIERS URBAINS
L’ancien ministre, qui fulmine régulièrement contre «les petits hommes
gris de Bercy» qui méconnaissent
les dures réalités auxquelles font
face les élus et les associations présentes sur le terrain, dénonce aussi
«un problème majeur dans l’affectation des moyens intellectuels et financiers de l’Etat». Les préconisations du rapport se répartissent
en 19 plans d’action : qualité urbaine, mobilité, éducation, emploi,
sport… Les plus spectaculaires
consistent en la création de nouvelles institutions. Comme celle
d’une «nouvelle grande école», baptisée «l’académie des leaders» et destinée à favoriser l’ascension sociale
de jeunes «à très haut potentiel»
issus des quartiers. Ceux-ci seraient
sélectionnés sur concours et rejoindraient de prestigieux cursus
tels que l’ENA, HEC ou la Sorbonne,
avant d’intégrer la haute fonction
publique. Autre structure réclamée
par le rapport : une «cour d’équité
L’amélioration du cadre de vie des
habitants des quartiers passe aussi
par la question de la mobilité,
«vitale» pour trouver plus facilement
un emploi, aller travailler, se soigner,
ou tout simplement sortir de son
univers quotidien. Or dans les territoires défavorisés, il y a moins de
transports en commun, moins de
gens qui ont des voitures, moins de
personnes détentrices du permis de
conduire (seulement 25% chez les
femmes). L’absence de mobilité est
l’une des composantes d’«une forme
de relégation» dans laquelle vivent
«près de 6 millions d’habitants».
Le rapport désigne les intercommunalités comme des acteurs majeurs
devant garantir «la mobilité pour
tous de manière équitable». Il préconise aussi plusieurs mesures spécifiques pour améliorer la desserte des
«quartiers prioritaires de la politique
de la ville» en Ile-de-France (1,5 million d’habitants).
Ancien maire de Valenciennes,
Jean-Louis Borloo plaide également
pour la création, dans les quartiers
prioritaires, de «cités éducatives».
Celles-ci reposeraient sur la mise en
réseau, sous l’égide du principal de
collège, «de tous les lieux et de tous
les acteurs prêts à soutenir, ensemble, l’éducation des enfants»: écoles,
associations, médiathèques, centres
de loisirs… Les chefs d’établissement concernés bénéficieraient
d’une autonomie Suite page 14
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14 u
FRANCE
Libération Vendredi 27 Avril 2018
accrue et de
financements supplémentaires.
Jean-Louis Borloo propose par
ailleurs de doubler le taux d’encadrement des élèves dans 8000 classes de maternelle et de reconstruire
ou rénover 300 écoles et 100 collèges dans les quartiers en difficulté.
Le rapport évoque enfin un petit-déjeuner et un déjeuner gratuits dans
les écoles et collèges classés «éducation prioritaire».
En matière d’enseignement supérieur, Borloo préconise la création
de 200 «quartiers d’excellence numérique» dotés de «campus numériques»: de «vastes lieux […] permettant au plus grand nombre un accès
total, via les outils les plus innovants, à une offre de services complète et clairement identifiée :
formation, emploi, services publics,
culture, aide aux juniors, bénévolat». Le service doit notamment
«faire exploser le nombre d’étudiants
à distance» dans les quartiers. Sur le
front de l’emploi, l’ancien ministre
prône un plan massif visant à former et à orienter 100000 habitants
des quartiers vers les services à la
personne. Il souhaite aussi renforcer l’engagement des entreprises en
matière d’apprentissage, au besoin
de manière contraignante.
Suite de la page 13
«RECONQUÊTE»
DE L’ESPACE PUBLIC
Constatant l’importance des
femmes dans la vie des quartiers et
dans le maintien de la paix sociale,
Jean-Louis Borloo veut faire «penser
les équipements publics pour un
usage par les femmes». Dans chaque
quartier prioritaire serait définie
«une stratégie d’occupation de l’espace public par des adultes, femmes
et hommes, habitants comme professionnels, pour engager la reconquête
et repousser ceux qui veulent s’approprier l’espace comme symbole
d’un pouvoir ou pour des trafics».
Le rapport vise aussi la création
de 30000 places de crèche dans les
mêmes quartiers. En matière de sécurité, il propose de modifier les
règles de rémunération pour fidéliser les policiers les plus expérimentés, de poursuivre le développement
de la vidéosurveillance et de recruter de nouveaux magistrats. Et alors
que beaucoup d’élus protestent
contre les restrictions budgétaires
demandées par l’Etat, le rapport
plaide pour un allégement de
la contrainte sur les villes classées
«rénovation urbaine», qui pourraient augmenter leurs dépenses
de fonctionnement de 2 % par an,
contre 1,2 % en moyenne pour les
autres grandes collectivités. Un
fonds d’urgence pour l’investissement de ces communes serait créé
et doté de 500 millions par an. Le
rapport évoque enfin une multiplication des «testings» pour combattre les discriminations à l’embauche et encourage le «name and
shame» vis-à-vis des entreprises
fautives. Reste à savoir ce que le
gouvernement retiendra de cet ambitieux rapport. C’est Emmanuel
Macron qui le dira, lors d’un discours sur la politique de la ville
prévu pour la mi-mai.
DOMINIQUE ALBERTINI
et TONINO SERAFINI
A Vaulx-en-Velin, le 16 avril, devant le Palais des sports Jean-Capievic. PHOTOS ÉTIENNE MAURY. HANS LUCAS
«C’est bien beau de casser les tours,
mais il faut aussi donner du boulot»
Si la réhabilitation
urbaine a dynamisé
l’attractivité de Vaulxen-Velin, la ville
reste l’une des plus
déshéritées de France.
A
l’ombre des platanes, deux
femmes vont d’un bon pas
sur la promenade Lénine.
Tracée dans les années 70 pour
préfigurer le métro aérien, un
projet resté lettre morte, elle traverse Vaulx-en-Velin sur près
de 2 kilomètres. Les marcheuses
viennent du quartier de PetitPont, dans le nord de cette commune de la périphérie de Lyon.
«On est à l’entrée de Vaulx et on
n’a rien, pas de magasins, pas
de transports», se plaint Michelle,
63 ans, flanquée de Fatima,
59 ans. L’une est retraitée, l’autre
femme de ménage et, depuis plus
de quarante ans, elles partagent le
même palier. Mais elles tiennent
à dire qu’«on est bien à Vaulx».
Hors de question de déménager:
«Je ne trouverai jamais aussi bien
ailleurs», dit Michelle, qui paie en 2005 avec l’Agence nationale
413 euros de loyer pour un T3 pour la rénovation urbaine (Anru)
de 80 m2, charges, chauffage et va porter à 1300 le nombre de logarage inclus. La râleuse qui s’est gements détruits sur les 8300 sormuée en fière promotrice conti- tis de terre lors de l’édification de
nue son chemin vers le Mas du la zone à urbaniser en priorité
Taureau, où «ils ont tout, eux».
(ZUP) dans les années 70.
Ce quartier n’a pourtant pas la
Vingt-huit ans après les émeutes,
réputation d’être un eldo- c’est au tour du Mas du Taureau de
rado : c’est lui qui a inscrit
bénéficier d’une
Vaulx-en-Velin dans la
réhabilitation.
chronique des banLa convention
AIN
lieues lyonnaises
en négociation
inflammables.
dans le cadre
VaulxOctobre 1990:
du Nouveau
en-Velin
un barrage
Programme
RHÔNE
de police se
national de
Lyon
RHÔNE
solde par la
renouvelleMÉTROPOLE
mort d’un
ment urbain
DE LYON
jeune du Mas
(NPNRU, dit
du Taureau. Le
Anru 2) table
ISÈRE
centre commersur une enveloppe
cial, tout juste inaude 242 millions
5 km
guré, est pillé et infinancée par l’Anru, la
cendié. En décembre, François métropole de Lyon, les bailleurs
Mitterrand se décide à nommer un sociaux et la ville de Vaulx-en-Veministre chargé de la Ville et l’an- lin. «La première qualité qu’il faut
née suivante, Vaulx-en-Velin fait reconnaître aux habitants des
partie des premiers grands projets quartiers populaires, c’est la paurbains. La convention signée tience», souligne la maire socia-
liste Hélène Geoffroy, secrétaire
d’Etat à la Ville au sein du gouvernement Valls II.
A taille humaine
Si elle se dit satisfaite de voir le
budget de l’Anru 2 doublé – une
promesse du candidat Macron –
pour atteindre les 10 milliards
d’euros, elle se méfie d’une «tendance à spécialiser les villes». Et réfute désormais pour son territoire
l’image de «laboratoire» : «Ça ne
nous a pas toujours réussi, j’aspire
à ce que l’on soit une ville normale.»
Cette «normalisation» est tangible
dans le quartier de la Grappinière,
qui a changé de visage en quarante ans. Plantées à la hâte au
milieu des champs pour les «rapatriés d’Algérie», la vingtaine de
barres grises ont été réhabilitées
ou détruites, remplacées par des
petits immeubles bas, dotés de
larges balcons colorés : un urbanisme à taille plus humaine.
Parc immobilier attractif, proximité avec les grands axes de circulation et le parc de Miribel-Jonage,
le poumon vert de l’agglomération
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Jacques Mézard,
las des villes et roi
des champs
F
Dans le centre de Vaulx-en-Velin.
Dans le quartier de la Grappinière,
lyonnaise… Les atouts de Vaulx
ont attiré du monde ces dernières
années. Le nombre d’habitants,
qui stagnait depuis 1999, augmente depuis 2010. Nombre de
primo-accédants s’offrent le logement qu’ils n’auraient pas pu acheter à Lyon ou Villeurbanne. Le souvenir des émeutes s’est estompé,
mais en partie seulement. «Les
gens investissent à Vaulx avec davantage d’inquiétudes qu’ailleurs,
admet Hélène Geoffroy. Les nouveaux propriétaires sont exigeants
et les questions de tranquillité publique plus exacerbées.» La mixité
sociale ne se décrète pas du jour au
lendemain. Si entre 2000 et 2015,
le taux de logements sociaux est
passé de 68% à 58% (la municipalité vise les 50% pour 2020), la quatrième ville du Grand Lyon reste
l’une des plus déshéritées de
France. Selon l’Insee, la pauvreté
en 2014 représentait 31,8% de la
population (contre 14 % en
moyenne nationale), le taux de
chômage était à 22,9 %, atteignant 38 % pour les moins
de 25 ans. L’épicerie solidaire
Namania, dont les bénéficiaires
viennent sur recommandation
des services sociaux, s’occupe
de 700 familles. «En 2012, quand
on a commencé, elles étaient une
soixantaine», relève Léna, l’une
des responsables. «Au-delà de
l’amélioration du bâti, indispensable, il faut régler les autres sujets
«La mixité sociale
peut ne pas être
un leurre,
s’il s’agit d’une
responsabilité
collective.»
Salima Khellas
membre du conseil citoyen
de Vaulx-en-Velin
en priorité, considère Hélène Geoffroy. C’est plus facile de faire émerger un bâtiment que de travailler
sur les questions d’éducation, d’emploi, d’implication des habitants.»
Au Mas du Taureau, place GuyMôquet, un homme abonde: «C’est
bien beau de casser les tours, mais
il faudrait aussi donner du boulot
à ceux qui n’en ont pas.»
«Ça reste très lent»
La future zone d’aménagement
concerté (ZAC) du Mas espère
attirer les employeurs en dédiant
25 000 m2, sur un total de 40 ha,
aux activités économiques. Trois
écoles vont être ouvertes dans la
commune d’ici à 2020 pour compléter les 19 groupes scolaires existants. Et depuis 2016, l’équipe municipale a mis en place des
conseils de quartier et lancé un
conseil citoyen, composé à 60 %
de riverains tirés au sort, qui se
réunissent indépendamment des
élus. «On peut se féliciter de la mise
en place de ces instances, juge la
présidente du centre social Lévy et
membre du conseil citoyen, Salima Khellas. Mais ça n’avance pas
au rythme souhaité par les habitants, ça reste très lent pour eux.»
Car la population est loin d’être
statique, à rebours des clichés sur
les quartiers populaires.
Selon UrbaLyon, le taux de rotation dans les logements à Vaulxen-Velin se rapprochait en 2015 de
la moyenne métropolitaine, avec
64 % de gens habitant le même
lieu depuis cinq ans ou plus (60%
pour le Grand Lyon). «La mixité
sociale peut ne pas être un leurre
s’il s’agit d’une responsabilité
collective, reprend Salima Khellas.
Vaulx souffre d’une image très stigmatisante depuis longtemps. Tout
le monde se souvient du moindre
fait divers mais quand on met en
place un concours d’éloquence, personne n’en parle.» La métamorphose relève, selon elle, de «l’enjeu
national»: «Il y a un énorme tabou.
On parle vraiment de mixité sociale? Ou de mixité culturelle, voire
ethnique? Si on se pose la question,
c’est que les Marrons et les Noirs ne
sont toujours pas regardés comme
les autres Français.»
MAÏTÉ DARNAULT
Envoyée spéciale
à Vaulx-en-Velin
inalement, il y a bien un ministre de la Ville au gouvernement : s’il n’en a pas le
titre, Jean-Louis Borloo semble en
exercer la fonction. Mi-novembre,
à Tourcoing, Emmanuel Macron
a confié à l’architecte du Programme national de rénovation
urbaine (PNRU) de 2003 le soin
d’élaborer un nouveau «plan de
bataille» pour les quartiers. De
quoi susciter les espoirs les plus
débridés parmi les élus et associations de banlieue. Cette popularité
n’a d’égale que la déception suscitée, chez les mêmes, par le ministre de la Cohésion des territoires,
Jacques Mézard.
Officiellement chargé d’œuvrer
«en faveur des quartiers défavorisés
des zones urbaines et des territoires
ruraux», l’ancien sénateur du
Cantal, 70 ans, ne
s’est guère illustré
auprès des premiers. «En ce qui
concerne la politique de la ville,
Mézard semble
égaré dans un univers qui n’est pas
le sien, résume
le maire d’une
grande ville. C’est
lui qui aurait dû
porter la copie, mais il ne connaît
pas ces questions. Pire : on sent
qu’elles l’ennuient.» La facétieuse
caméra de l’émission Quotidien
s’était d’ailleurs fait un plaisir d’immortaliser les somnolences du ministre à Tourcoing, pendant le long
discours présidentiel.
«MARQUIS TECHNOCRATES»
Maire démissionnaire de Sevran
(Seine-Saint-Denis), Stéphane Gatignon a gardé un souvenir mitigé
de la rencontre, le 15 mars, entre
Jacques Mézard et des acteurs
du dossier : le ministre «semblait
plus intéressé par son chien que par
ce que disaient les maires de banlieue», a-t-il confié au Monde. Président de l’association Ville et Banlieue et maire socialiste de La
Seyne-sur-Mer, Marc Vuillemot
abonde: «Le problème, c’est qu’il n’y
a autour de lui que des marquis
technocrates, choisis ou imposés.
Mézard ne mesure pas la situation,
mais personne ne l’aide à la mesurer.» Un ministre enfonce le clou:
«Jacques ne s’intéresse qu’à la ruralité. Le centre du monde, pour lui,
c’est Aurillac.»
Ce procès n’émeut pas l’Elysée.
Autour de Macron, on veut bien reconnaître que le ministre n’est
«peut-être pas un grand communicant». Mais il conserve «toute la
confiance du Président qui, si ce
n’était pas le cas, aurait pris les mesures qui s’imposent»: «C’est sous sa
houlette que travaillent les administrations, et ce n’est pas une réunion mal ressentie qui détermine le
poids d’un ministre.» De son côté,
le ministre s’efforce d’afficher plus
d’intérêt pour les questions urbaines. «Je n’ai pas l’habitude d’être en
état d’apesanteur, a-t-il déclaré
jeudi à Paris devant des élus et des
associations. On va continuer à se
voir et à se supporter, dans les deux
sens du terme.»
TROPISME RURAL
Le natif d’Aurillac n’était pourtant
pas destiné à gérer ces dossiers. En
mai 2017, c’est l’Agriculture qui
échoit à ce radical de gauche, réputé influent, roublard et ombrageux. Du sur-mesure: Mézard est
un familier de la présidente de la
FNSEA, puissant syndicat agricole,
Christiane Lambert, et du patron de
la Fédération nationale bovine,
Bruno Dufayet. Richard Ferrand, de
son côté, prend en
charge les Territoires. Mais mis en
cause dans une affaire immobilière,
il quitte le gouvernement en juin. De
mauvais gré, Mézard remplace son
camarade.
Son tropisme rural
est cependant la meilleure assurance du ministre. «Mézard ne
nous sert à rien, il sert à autre
chose, juge un élu socialiste. Macron n’a qu’une peur : qu’on lui reproche d’être éloigné de la ruralité.»
Surtout, Mézard fait partie des proches du chef de l’Etat, qui n’oublie
ni les ralliements précoces ni les
services rendus. Fin 2016, alors que
la présidente de son parti, Sylvia
Pinel, participe à la primaire de
gauche, Mézard appelle à soutenir
le candidat d’En marche. Et, fort de
ses réseaux, il ne vient pas seul. «Il
est arrivé en disant: je t’amène dix
sénateurs RDSE [Rassemblement
démocratique et social européen]
sur douze, et les députés radicaux,
et puis deux présidents de conseils
départementaux, et puis aussi le
Parti radical, se souvient un parlementaire macroniste. Et la ruralité
par-dessus le marché.» Et ce n’est
pas fini : «Je pense que Macron
compte sur lui pour rallier les radicaux en vue des européennes»,
poursuit l’élu. De quoi en faire, jusqu’à nouvel ordre, un intouchable
du gouvernement.
ALAIN AUFFRAY
AFP
Caution «ruralité»
de Macron, le ministre
chargé des territoires
déçoit par son
manque d’intérêt pour
les questions urbaines.
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 27 Avril 2018
LIBÉ.FR
Rénovation énergétique
«Je ne vois pas comment Nicolas
Hulot fait pour sourire.» Romain
Riollet, de l’association Cler-Réseau pour la
transition énergétique, explique à Libération
pourquoi le plan présenté jeudi par le ministre
de la Transition écologique n’est pas ambitieux.
Pire, il serait même en recul par rapport à la loi
actuelle. PHOTO REUTERS
France d’ici à 2020, chez Engie et ses prestataires. «Qu’adviendra-t-il de tous ces salariés qui travaillent dans des
régions où l’emploi est déjà
sinistré ? Nous nous battons
aussi pour eux», s’inquiète
Gildas Gouvazé. En attendant, l’image du groupe en a
pris un coup : «EDF, qui est
venu nous concurrencer sur le
gaz, a fait de la localisation de
son service client en France un
argument commercial. Engie
a fait le contraire, avec pour
conséquence une dégradation
sans précédent de la relation
client», pointe Patricia Chastan. Fin 2017, Engie a reçu le
«Cactus de la pire pratique
commerciale» de l’association 60 Millions de consommateurs, ce qui cadre mal
avec le discours d’Isabelle Kocher, qui assure sur LinkedIn:
«Ce n’est pas rentabilité ou
responsabilité. C’est rentabilité parce que responsabilité.»
En dix ans, l’ex-GDF
Suez a supprimé
des centaines
d’emplois dans ses
centres d’appels.
Aujourd’hui, les
syndicats craignent
une nouvelle vague
de délocalisations
vers l’Afrique.
Par
JEAN-CHRISTOPHE
FÉRAUD
«H
armonie» sur
fond de violons. La dernière campagne de com
d’Engie, présentée jeudi, fait
de ce terme la valeur centrale
du groupe de services énergétiques et environnementaux : dans un clip aux accents lyriques, le géant du
CAC40 vante la mobilisation
de ses 150000 collaborateurs
pour «un progrès plus harmonieux» au service de la planète et de ses habitants.
Mais à en croire l’intersyndicale qui défend les intérêts
des chargés de relation clientèle d’Engie, cette zénitude
publicitaire n’est pas vraiment de mise pour les quelque 1500 opérateurs téléphoniques qui travaillent encore
au sein du groupe et pour
leurs 3000 collègues dans les
centres d’appels de sous-traitants. «On vit un plan social
qui ne dit pas son nom depuis
des années: en dix ans, 19 des
32 centres de relation clients
en France ont été fermés et
près de 1200 emplois supprimés chez Engie et ses prestataires. Mais aujourd’hui, tout
s’accélère et ce sont 3500 emplois en France qui risquent
d’être délocalisés vers le Maroc, le Cameroun, le Sénégal»,
alerte Patricia Chastan, déléguée CFE-CGC. Des pays où
les téléconseillers qui vendent des offres de gaz et
d’électricité aux clients français sont payés près de
500 euros par mois, trois fois
moins qu’en France. Pour
elle, l’attitude de la direction
est «d’autant plus socialement inexcusable qu’il s’agit
de réaliser des économies de
bout de chandelle»: les délocalisations n’auraient généré
que 7 millions d’euros d’économies par an, seulement
5,8 millions si l’on retranche
le coût des mesures d’accompagnement en France. Une
Le stand Engie au salon Actionaria à Paris, le 23 novembre. PHOTO VINCENT ISORE. IP3
Engie: «On vit un plan social
qui ne dit pas son nom»
somme ridicule face aux
1,3 milliard d’euros d’économies annuelles annoncées
par la directrice générale
d’Engie, Isabelle Kocher.
«Certes nous avons moins
de chargés de clientèle : les
clients appellent de moins
en moins et utilisent des
solutions web ou mobiles»,
assume la direction.
«Cactus». Depuis l’ouverture du marché à la concurrence en 2007, les centres
d’appels sont devenus le nerf
d’une guerre sans pitié qui
oppose l’ex-GDF Suez aux
nouveaux entrants comme
Direct Energie, tout juste racheté par Total, Eni ou Cdiscount. Pour supporter cette
guerre des prix, il faut réduire
les coûts en externalisant ce
qui peut l’être, a-t-on expliqué aux syndicats. Au départ,
ils ont accepté de jouer le jeu,
à condition que l’emploi reste
en France. En dix ans, plus
de 80% de l’activité commerciale est ainsi sortie du périmètre du groupe au profit
de prestataires comme Arvato, Acticall, Armatos ou
Sitel, qui ont implanté leurs
plateaux téléphoniques à
Coudekerque, Saint-Etienne,
Nancy, Châteauroux, Caen ou
La Rochelle au gré des incitations locales.
Chez Engie, le travail s’est fait
de plus en plus rare pour les
commerciaux maison. Certains se sont vu proposer des
reclassements ici et là,
d’autres se sont retrouvés
sans affectation réelle et ont
été incités au départ volontaire. Les syndicats ont joué le
jeu jusqu’en 2015, date à laquelle l’externalisation en
douceur a cédé la place à une
logique de délocalisation
pure et dure: «Cela a coïncidé
avec l’arrivée d’Hervé-Matthieu Ricour à la tête de l’activité “BtoC”. Ce transfuge de
SFR a importé les méthodes
commerciales très agressives
et les pratiques offshore des télécoms. L’esprit service public
des anciens de GDF n’était
plus de saison», se souvient
Patricia Chastan. «On a commencé à nous parler d’expérimentations au Portugal, puis
au Maroc, poursuit Gildas
Gouvazé, délégué FO. Puis
tout est allé très vite, les com-
merciaux d’Engie étaient invités dans de beaux hôtels à
Marrakech, prime à l’appui,
pour aller former ceux qui allaient prendre leur travail,
comme chez Castorama.»
Mais les représentants du
personnel n’ont découvert
l’ampleur des dégâts que le
29 août 2017 lors d’un comité
d’entreprise: «Nous avons appris que les délocalisations
concernaient déjà 30 % de
l’activité et que la direction visait 50% voire beaucoup plus
en confiant notre travail à de
nouveaux prestataires.»
Avec la fin des tarifs réglementés du gaz et la concurrence qui s’annonce, les syndicats craignent «une
liquidation pure et simple»
de l’emploi commercial en
Point mort. Depuis le fameux CE, l’intersyndicale
CFE-CGC, FO, CGT, CFTC se
bat pour contrer les projets de
la direction. Après deux jours
de grève en septembre et
novembre, elle passe la vitesse supérieure : recours
pour que la procédure d’information-consultation soit
respectée, courriers aux députés LREM, demande de
rendez-vous à Bercy… Patricia Chastan se dit «écœurée»
du manque de considération
pour les partenaires sociaux:
«Isabelle Kocher a refusé de
nous recevoir, elle nous a renvoyés vers le DRH qui a accepté, à condition de ne pas
parler du plan de délocalisation.» Le dialogue social semble au point mort. Interpellé
par les syndicats et des parlementaires, le ministre de
l’Economie, Bruno Le Maire,
leur a dit que l’Etat, actionnaire de référence d’Engie
(avec 24% du capital), resterait «attentif à la dimension
sociale de la transformation
du groupe». Et juge «intéressant» l’exemple de l’Italie où
Eni, Enel, etc. se sont engagés
à plafonner à 20% les délocalisations de leurs call centers
hors de l’UE. Il a transmis le
dossier au délégué interministériel aux restructurations.
Mais en plein conflit SNCF,
les syndicats d’Engie savent
que leur combat ne pèse pas
bien lourd, et envisagent des
actions au pied de la tour
Engie à la Défense. •
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Circulaires de Blanquer : la réponse
du SNUipp Le ministre de l’Education nationale a
publié jeudi quatre circulaires et un guide à destination
des enseignants en primaire, détaillant une méthode pour inculquer les
bases de calcul, de lecture ou de grammaire aux élèves. «Une négation
totale de l’expertise des professeurs» et une façon de «jeter les enseignants
en pâture», pour Francette Popineau, cosécretaire générale du SNUipp,
syndicat majoritaire chez les enseignants du primaire, qui disent ne pas
avoir été «associés à la rédaction du guide». PHOTO LAURENT TROUDE
Les enseignants sont-ils libres de leur pédagogie?
Le Premier ministre, Edouard Philippe, a déclaré, jeudi sur
Europe 1, que les occupants illégaux de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’ayant pas choisi de s’inscrire dans un processus de régularisation devraient avoir quitté les lieux
le 14 mai. Interrogé sur la date à laquelle reprendront les expulsions, le ministre a affirmé: «Quand on sera dans l’accomplissement effectif des procédures administratives [en cours],
ceux qui ont choisi de ne pas s’y insérer devront avoir quitté
les lieux, et à ce moment-là nous pourrons intervenir, a-t-il insisté. Il y a 28 occupants qui, en quelque sorte, ont accepté la
main tendue par l’Etat.» Vendredi dernier, des occupants de
la ZAD ont effectué un premier pas vers une régularisation,
en déposant 40 dossiers en préfecture, dont 28 purement agricoles, plus des projets artisanaux et de distribution. Dans un
communiqué, Matignon détaille qu’«une quinzaine de projets
structurants concernent des activités d’élevage, de maraîchage
et des cultures céréalières avec transformation sur place».
Ces dossiers représentent la «quasi-totalité» des lieux et activités de la zone, selon des représentants des zadistes et la
préfète des Pays de la Loire.
Grève des airs L’intersyndicale d’Air
France rejoint les syndicats de pilotes
L’intersyndicale d’Air France au complet a appelé, jeudi, à de
nouvelles journées de grève les 3 et 4 mai, puis les 7 et 8 mai,
rejoignant les syndicats de pilotes. Cela intervient le jour du
lancement, par la direction, d’une consultation ouverte à l’ensemble des salariés sur un projet d’accord salarial pluriannuel,
prévoyant une hausse générale des salaires de 2 % en 2018,
puis 5% supplémentaires sur la période 2019-2021, en fonction
des résultats de l’entreprise. Un plan rejeté par l’intersyndicale.
La direction de la compagnie a jugé «incompréhensibles» ce
jeudi les nouveaux préavis de grève des syndicats de pilotes.
Justice Plainte
des avocats des
Françaises de l’EI
Le collectif d’avocats des
Françaises ayant rejoint
les rangs de l’Etat islamique dépose plainte pour
«détention arbitraire», ce
vendredi, avec constitution de partie civile. Leur
but? La désignation d’un
juge d’instruction. L’action juridique concerne
trois Françaises. Qu’elles
soient détenues en Irak ou
par les Kurdes, les avocats
affirment qu’elles sont
victimes d’une justice à
«l’application élastique» et
doivent être jugées dans
l’Hexagone.
«La France doit prendre
ses responsabilités», martèle le collectif. Et pour
cause: en mars, plusieurs
plaintes de parents de détenues françaises au Kurdistan avaient été classées
sans suite. Le procureur
de la République de Paris,
François Molins, avait
alors demandé au ministère des Affaires étrangères des précisions sur le
statut du camp dans lequel ces femmes se trouvent. L’objectif: lever l’incertitude juridique sur ces
camps kurdes, finalement
qualifiés de «camps de déplacés». Un non-sens pour
les avocats. J.P.
Images
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
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Page 37 : La découverte/ Contrefaçon
Page 39 : On y croit / Jon Hopkins
Page 40 : Casque t’écoutes ?/ Harlan Coben
Barbare à papa
PHOTO EVAN FORGET
ÉDOUARD
PHILIPPE
le Premier
ministre, jeudi
sur Europe 1
Dialogue de sourds, jeudi, dans le conflit social à la SNCF.
Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, a remis
en cause la «crédibilité» du patron de l’entreprise, Guillaume
Pepy, accusé «de dire tout et son contraire» et de «rajouter
de l’huile sur le feu». Le Premier ministre, qui doit rencontrer
les syndicats le 7 mai, les a appelés à «prendre leurs responsabilités rapidement» tout en déclarant non négociables les trois
axes de sa réforme: ouverture à la concurrence, transformation en société anonyme et fin du recrutement au statut.
Catering des artistes au festival Hellefest à Clisson le 20 juin 2015.
REUTERS
«La préfète va convoquer le 14 mai
la première réunion du comité qui
a vocation à analyser les dossiers
des occupants illégaux qui veulent
rentrer dans […] le droit commun.
A partir du moment où ces
procédures sont en œuvre, ceux
qui ont choisi de ne pas s’y insérer
devront avoir quitté les lieux.»
dagogique est entrée dans les
textes.»
Au-delà des circulaires, il y a
la réalité dans les classes,
bien différente. Pour Claude
Lelièvre, «il ne suffit pas de
donner un ordre pour qu’il
soit appliqué, il faut du temps
pour changer les pratiques et
de la formation». L’historien
raconte que Jules Ferry avait
ordonné à tous les professeurs d’enseigner l’histoire
en primaire. «Il a fallu quinze
ans pour qu’ils s’y mettent. Ils
résistaient parce qu’ils considéraient que l’important,
c’était d’apprendre aux élèves
à lire, écrire et compter.» Et
poursuit : «Les enseignants
sont bien autonomes dans
leurs classes. C’est une blague
de faire croire à l’opinion
publique le contraire…»
MARIE PIQUEMAL
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Live de cuisine
u 41
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Page 44 : Christian Godin / Péchés immortels
Page 45 : Kevin Canty / Montana souterrain
Page 48 : Julien Syrak / «Comment ça s’écrit»
Par
PHILIPPE LANÇON
A
Saint-Pétersbourg rebaptisé Petrograd, il
ne fait pas bon vivre
à l’hiver 1920. C’est la
révolution, la guerre. La misère et
donc la faim. Quelques créateurs
ont des chambres à la Maison des
Arts, ancienne demeure d’une dynastie de riches marchands. Parmi
eux, l’un des grands poètes du siècle: Ossip Mandelstam. Il a 29 ans.
Dans la Pelisse, bref récit d’inspiration gogolienne publié deux ans
plus tard, il se souvient : «Nous vivions dans le luxe misérable de la
Maison des Arts […], nous, poètes,
artistes, savants, membres d’une
étrange famille rendus à moitié fous
par le rationnement, retournés à
l’état sauvage, léthargiques. Le gouvernement n’avait rien en échange
de quoi nous nourrir, nous ne faisions rien. […] Nos pièces n’étaient
pas chauffées, il y avait en revanche
dans la maison elle-même des réserves intactes de combustible : une
banque désaffectée, à peu près quarante chambres vides où s’amoncelaient à hauteur de genoux de solides cartons de banque.» Les prend
qui veut. L’esprit est une chaussure
trouée, une sandale ailée, une nourriture terrestre. Il flambe autour du
feu à la vitesse et dans le vide que
laissent les événements.
Odeur de coffre
Osip Mandelstam. PHOTO WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM
condaire, c’est la reconnais- carrière, je n’ai jamais vu un
sance d’une aptitude à déter- enseignant gagner en invominer la manière de quant la liberté pédagogique.
transmettre les connaissances Juridiquement, les enseià leurs élèves. Mais ils ont un gnants sont tenus d’obéir aux
devoir d’obéissance comme instructions du ministre.»
tout fonctionnaire.»
Pour Claude Lelièvre, histoDans le code de l’éducation, rien de l’éducation, le terme
la liberté pédagogique appa- n’est pas approprié, «vu qu’il
raît à l’article L912-1-1: «[Elle] y a de toute façon des pros’exerce dans
grammes à
le respect des
respecter. Il
MERCI DE
programserait plus
L’AVOIR POSÉE
mes et des
juste de parinstructions du ministre ler “d’autonomie” laissée ou
chargé de l’Education natio- non aux enseignants dans la
nale et dans le cadre du pro- façon de faire». Pour lui, la
jet d’école ou d’établissement formule est surtout politique,
avec le conseil et sous le con- un élément de langage parmi
trôle des membres des corps d’autres dans la communicad’inspection.» Antony Taille- tion des ministres.
fait commente : «Quand on «D’ailleurs, cela peut paraître
lit cet article, on se demande: étonnant mais c’est sous la
quelle liberté pédagogique droite, en 2005 [à l’époque de
reste-t-il ? En trente ans de Fillon, ndlr] que la liberté pé-
SANTA MONICA STUDIO.SONY
«La liberté pédagogique n’a
jamais été l’anarchisme.» Ce
n’est pas la première fois que
le ministre de l’Education
utilise cette formule. Ce
jeudi, elle ressurgit en titre
d’une interview de Jean-Michel Blanquer dans le Parisien, dans laquelle il annonce
la publication de quatre circulaires destinées à donner
un meilleur «cadre» aux enseignants… Au-delà de leurs
contenus controversés (lire
ci-dessus), ces circulaires interrogent sur la notion de
liberté pédagogique et de ses
contours. Les profs jouissentils d’une liberté dans leur
façon d’enseigner ? Jusqu’à
quel point?
Antony Taillefait, spécialiste
de droit de la fonction
publique, explique: «Pour les
enseignants de primaire et se-
Grève du rail La CGT se paye Guillaume
Pepy, le patron de la SNCF
Mandelstam,
la flèche du temps
Publication des
œuvres complètes
Lui, Mandelstam, a sa pelisse sur le
dos. C’est aussi une pelisse de mots
qui couvre son destin, et comme un
autoportrait: «L’une de ces pelisses
que portaient les popes et les vieux
marchands, cette gent réfléchie, impassible, des malins (qui ne restituent
rien aux autres, ne cèdent rien d’euxmêmes), oui, pelisse ou froc, son col se
dresse comme un mur, son grain est
fin; jamais retouchée, elle ne trahit
pas son âge, une pelisse propre, ample, et je la porterais bien comme si de
rien n’était, même si d’autres épaules
s’y sont logées, mais voilà, je ne peux
pas m’y faire, elle dégage une mauvaise odeur, comme de coffre, et aussi
d’encens, de testament spirituel.»
Sous la pelisse, un homme et, en lui,
l’essence des civilisations que ses
poèmes condensent: juive, grecque,
romaine, byzantine, catholique, orthodoxe, romane, gothique, classique, romantique, symboliste, moderne. Il ne voyage pas à travers le
temps. Il l’unit. Trois mots pour qualifier son geste littéraire : vite,
concret, profond.
1911: «Depuis longtemps j’aime, pauvre artiste, /la mi- Suite page 42
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
FRANCE
Libération Vendredi 27 Avril 2018
Par
RENAUD LECADRE
M
ais qui en veut à William Bourdon? Libération n’est pas le seul
média à s’interroger, l’Obs ou
l’Express ont autrefois posé la question.
Des confrères, comme le Point et plus
récemment le Journal du dimanche, préfèrent, eux, pointer des éléments à charge
contre l’avocat des droits de l’homme.
Dans une logique fatalement parano-complotiste: «Mais pour qui roulent les ONG?»
Et, accessoirement, Me Bourdon. Avocat
pénaliste, il jongle comme la plupart de
ses confrères entre clients impécunieux
ou pas, petites et grandes causes. Descendant du fondateur d’un grand groupe
industriel, il n’est toutefois pas –contrairement à la rumeur – à l’abri du besoin :
«J’ai besoin de l’avocature pour vivre»,
nous précise-t-il.
A titre bénévole, il est fondateur et président de l’ONG Sherpa, très active pour
dénoncer la délinquance financière internationale et, au besoin, avocat de Transparency International. Il est de bonne guerre
de lui rappeler sa clientèle privée parfois
particulière – comme Hannibal al-Kadhafi, fils de Muammar–, en contradiction
avec ses engagements pour les droits humains. «Je fais l’objet d’un procès permanent en incohérence, admet-il. J’assume
l’exigence qui m’est faite entre ce que je dis
ou fais, c’est la règle du jeu. Mais l’obsession
délibérée de détecter la moindre impureté
est le fait de ceux qui prennent le cynisme
pour une vertu.»
«FAUX NEZ»
Eté 2015. Un mystérieux intermédiaire
contacte les rédactions du Canard enchaîné et de Mediapart, dossier sous le
coude : l’avocat traquant les biens mal
acquis (BMA) de potentats africains disposerait lui-même de comptes offshore
en Chine, via le sultanat de Brunei, pour
près de 5,5 millions de dollars (4,5 millions d’euros). Les deux médias concernés
ne mordent pas à l’hameçon tant les «documents» présentés pour les besoins de
la cause leur paraissent peu crédibles. Ce
n’est pas le cas de Bercy, le ministère des
Finances ayant reçu le même dossier clé
en main. Le patron de la direction nationale des enquêtes fiscales, Jean-Patrick
Martini, prend l’affaire illico au sérieux
et contacte dans la foulée… le FBI américain. «Mon service reçoit régulièrement
des dénonciations anonymes, il s’agissait
juste d’une vérification officieuse», minimise-t-il sur procès-verbal, dans le cadre
d’une plainte pour dénonciation calomnieuse déposée par l’avocat. Avant de
concéder: «Les informations étaient totalement fausses, les dates fantaisistes.» Ce
qui n’empêchera pas le corbeau, qui n’a
pas été identifié à ce jour, de pérorer
parallèlement auprès des journalistes :
à l’entendre, «l’avancement de la procédure» fiscale en cours aurait permis d’établir «de façon formelle et factuelle la localisation et la réalité du compte bancaire
étranger de l’intéressé». Du grand n’importe quoi.
Quelques années plus tôt, en 2009, le Point
avait mordu à un autre hameçon, sous une
forme faussement interrogative: «Mais qui
sont les véritables commanditaires de ces
chevaliers blancs de la lutte contre la corruption?» Et d’en conclure à une «organisation aux intérêts parfois confus mais très
proaméricains de Sherpa, tête de pont de
l’offensive des “biens mal acquis”». Sherpa,
qui ne serait pas autre chose qu’un «faux
nez aux intérêts très éloignés des ob- lll
E
M BOURDON
ET SES CORBEAUX
RÉCIT
L’avocat William Bourdon, fondateur de l’ONG Sherpa, s’est fait
la spécialité de traquer les «biens mal acquis» des potentats
africains. Il fait l’objet depuis quelques années d’une campagne de
dénigrement ponctuée de dénoncements malveillants anonymes.
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PHOTO JOËL SAGET.
AFP
Sherpa dans un panier
de crabes mauritanien
L’ONG est accusée
par Nouakchott de
connivence avec un
opposant politique
qui est aussi l’un
de ses donateurs.
C
ette semaine, Interpol
va devoir statuer sur
la demande d’extradition d’un opposant à un
régime en place. Du grand
classique, opposant au cas
présent le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel
Aziz, au pouvoir depuis 2009,
à l’un de ses contempteurs,
Mohamed Ould Bouamatou,
réfugié au Maroc puis en Europe. Mais à tort ou à raison,
le statut de l’ONG Sherpa,
fondée par l’avocat William
Bourdon, très active en matière de «biens mal acquis»
par des potentats africains,
s’est invité dans le débat.
«Néocolonialisme»
lll jectifs affichés». Rien que ça. En
cause, son financement par l’ONG de
George Soros, Open Society Foundations,
ancien spéculateur américano-hongrois
reconverti dans la défense des droits de
l’homme. Mais aussi par le Sigrid Rausing
Trust, basé à Londres, les Anglo-Saxons
étant soupçonnés de vouloir bouter la
France hors de l’Afrique…
De fait, l’un et l’autre sont bien des
soutiens financiers de Sherpa, entre 0 %
et 34 % selon les années. Des «contributeurs marginaux», rétorque l’ONG, soulignant que sa plainte pénale sur les BMA
avait pour base principale un rapport du
Comité catholique contre la faim et pour
le développement, une ONG bien de chez
nous. Transparency International, également visée dans l’article, faisant savoir
dans un droit de réponse sa «stupéfaction
et indignation», s’étonnant que l’auteur de
l’article du Point n’ait pas pris la peine de
contacter les ONG.
«IMPOSTURE»
Le harcèlement se déroule parallèlement
sur le Web, la fiche Wikipédia de l’avocat
étant l’objet de réajustements répétés,
notamment sur ses relations avec la
Libye. «Il intervient opportunément dans
le débat public pour soutenir le colonel
Al-Kadhafi et ses intérêts», profère une
première version. «Il a défendu Hannibal
al-Kadhafi, fils du colonel, poursuivi
en 2005 pour violences conjugales», à
Paris, nuance plus factuellement une dernière version de la page web.
En marge, circule sur la Toile une fausse
nouvelle intitulée «l’Imposture William
Bourdon», illustrée par un photomontage
où l’avocat donne l’accolade à Muammar
al-Khadafi. Là encore, la plainte déposée
par l’avocat ne permettra pas d’identifier le
corbeau. Mais pour avoir relayé différente
rumeurs le concernant, le journaliste et
lobbyiste Jean-Paul Pigasse, du quotidien
congolais les Dépêches de Brazzaville, sera
condamné pour diffamation en 2013. Lui
aussi avait fait mine de s’interroger: «Qui
tire les ficelles de cette vaste opération de
désinformation visant à faire passer les dirigeants africains pour des dictateurs,
prévaricateurs et corrupteurs?» Chacun en
jugera. •
Homme d’affaires local ne
se désintéressant pas de la
politique, Bouamatou est un
client personnel du cabinet
Bourdon & Associés «pour
un dossier commercial classique» au sujet de Mauritania
Airways, bémolise l’avocat
auprès de Libération. Mais
Bouamatou est aussi l’un des
donateurs de l’ONG Sherpa,
laquelle, en 2013 et 2017, a publié deux rapports sévères sur
la Mauritanie, qui pointaient
les dérives et la corruption du
régime du président Abdel
Aziz. Accusant Sherpa et
son fondateur de «néocolonialisme», voire de «négrophobie», l’un des fils du dignitaire, Jemal Taleb, s’est
dévoué pour porter plainte à
sa place. Celui qui se présente
volontiers dans les médias
comme l’avocat du régime
n’est pourtant pas inscrit aux
barreaux de Paris ou de
Nouakchott, mais bénéficie
plus prosaïquement du titre
d’ambassadeur itinérant du
président mauritanien –une
«fonction purement honorifique et bénévole», tient-il à
préciser.
Petite histoire dans l’histoire:
en avril 2017, un collaborateur
de l’opposant Bouamatou est
interpellé à la frontière entre
la Mauritanie et le Sénégal.
En sus des douaniers, il dit
avoir vu débarquer la «police
politique du régime» qui a récupéré ses ordinateurs ou
téléphones, d’où seront
extraits des mails échangés
entre William Bourdon
et Mohamed Ould Bouamatou, le premier réclamant
100000 euros au second pour
les «frais d’investigation» de
Sherpa, et dont le JDD fera
son miel en janvier, dans un
article plutôt à charge. Un
autre grand classique, visant
à décrédibiliser les ONG en
leur prêtant de noirs desseins
liés à leurs sponsors financiers (lire ci-contre).
Dans une récente plainte
pour vol et violation de correspondance, William Bourdon dit sa certitude que «la
personne qui exploite les documents hackés et les diffuse
auprès de certains médias
français» serait Jemal Taleb
– pour une fois, le corbeau
aurait ainsi un nom. Et de
En avril 2017,
des mails
échangés entre
William
Bourdon
et l’opposant
Bouamatou
fuitent :
le premier
y réclame
100000 euros
au second,
pour des «frais
d’investigation»
de Sherpa.
citer le témoignage du
responsable d’une autre
ONG: «Des journalistes m’ont
indiqué avoir été approchés
par Jemal Taleb avec des
documents dans le but de
discréditer Me Bourdon et
M. Bouamatou.»
Fuites médiatiques
Chaque journaliste est évidemment libre d’entretenir
des contacts avec n’importe
quelle source et de protéger
son anonymat. Interrogé par
Libération, Jemal Taleb nie
tout en bloc : «Je ne suis ni
voleur ni receleur de documents qui circulent dans la
nature. La Mauritanie a saisi
des pièces, elle n’a nullement
besoin de moi pour les faire
fuiter.»
Hasard (ou pas) du calendrier, Interpol aura bien du
mal à démêler ce panier de
crabes où pullulent coups bas
en coulisse et autres fuites
médiatiques. Avant de statuer, il ne sera pas inutile
de rappeler cet autre rapport
sur la Mauritanie, émanant
non pas d’une ONG mais
du groupe de travail contre
la détention arbitraire de
l’ONU, lequel pointe «l’interférence majeure du président
de la République, du gouvernement et de la télévision publique, condamnant des accusés avant même l’ouverture
d’un procès».
R.L.
63e Sa
GeneralPublic
William Bourdon
fin 2014 à Paris.
u 19
Graphisme : Atelier
telier Baudelaire
Libération Vendredi 27 Avril 2018
7/
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20 u
FRANCE
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LIBÉ.FR
Blog «400 culs» Dans un ouvrage
ciselé, bouleversant – la Peau, totem et tabou –, l’anthropologue Christine Bergé
aborde le lien qui unit la peau à l’écriture et notre épiderme
si doux aux formules magiques… Son texte s’articule autour
de quatre histoires étranges, parmi lesquelles celle de l’astronaute Camille Flammarion, à qui une amoureuse mourante offrit la peau de ses épaules pour qu’il en relie l’un de
ses livres. «GRAND PAPA», ERWAN BACHA
Cochon sauteur, Mickey pervers… Marcel
Campion vend ses drôles de manèges
Le «roi des forains»,
qui possède
également la
grande roue place
de la Concorde,
a mis sa collection
aux enchères
jeudi à Paris.
Par
PIERRE CARREY
Photo CHRISTOPHE
MAOUT
L
ges, 78 ans, laisse à d’autres le
soin de restaurer ses fausses
roulettes de casino et ses jeux
de massacre qu’il chine depuis ses 22 ans. «Certains
journaux ont dit que je faisais
ça pour l’argent, ce n’est pas
vrai, jure-t-il (même si la
journée a finalement rapporté plus d’un million
d’euros). Ces pièces demandent un gros entretien tous les
deux ans et une mise aux normes permanentes si on veut
les faire marcher.» Il prend
un air heureux : «Les amoureux qui vont acheter ces objets vont leur redonner une seconde vie.» Plus sombre :
«J’aurais aimé que l’Etat
ouvre un musée des arts forains, mais tous les ministres
de la Culture s’en sont toujours foutu… sauf Philippe de
Villiers [secrétaire d’Etat
en 1986 et 1987, ndlr]», précise
celui qui a loué un local au
parti de Florian Philippot.
e commissaire-priseur
s’exclame: «Robert Hue
dans notre salon !» Ça
sent le popu du côté de l’Arc
de Triomphe, sur l’hyperchic avenue Hoche où était
dispersée aux enchères,
jeudi, la formidable collection de Marcel Campion,
alias «le roi des forains».
Un Robert Hue en plastique
accueille les acquéreurs,
flanqué d’Alain Juppé, Philippe Séguin et Helmut Kohl. Carrousel. Le voilà le cœur
Ce sont des «bouffe-balles», brisé d’abandonner «un madixit le catalogue. On tire nège anglais qui tourne vers la
un projectile dans la bouche gauche». Un carrousel sugrande ouverte des poli- blime que son fils a chiné
tiques et c’est gagné… Le lot, dans une ferme en Angleterre
qui date des années 80, com- et qui, folle coïncidence, avait
prend deux autres «bouffe- été fabriqué par le grand-père
balles» que la maison de ven- de Marcel. Nous sommes
tes Cornette-de-Saint-Cyr a alors au début du XXe siècle.
eu la prudence
Les chevaux beide mettre de
L’HISTOIRE ges sont harnacôté: un Bernard
chés comme à la
DU JOUR
Tapie en pleine
parade. Sur les
santé et un Yasser Arafat cloisons, des tigres, gorilles et
d’un goût douteux, avec ses serpents. Et pour tenir le tout,
lèvres énormes et des yeux un authentique canon de la
sortant des orbites. Cette at- guerre franco-prussienne
traction de fêtes foraines de 1870. Le vieux forain va
(partie à 7150 euros) était dé- provisoirement conserver le
corée dix ans plus tôt à l’effi- clou de la collection de Camgie de Giscard, Barre, Rea- pion : mise à prix 150 000
gan, Mao, du chah d’Iran et euros, la cavalerie n’a pas
du dictateur ougandais Amin trouvé acquéreur jeudi.
Dada, preuve que les arts fo- Un autre manège nous emrains collent toujours furieusement à leur époque.
Aujourd’hui, peut-être que
Marcel Campion ferait jeter
des balles en mousse sur
Anne Hidalgo. La maire de
Paris, qui lui demande de démonter sa grande roue de la
place Concorde, est devenue
Marcel Campion alias
sa meilleure ennemie.
«le roi des forains»
Mais le maître des manè-
«J’aurais aimé
que l’Etat ouvre
un musée des
arts forains.»
sur le papier glacé. Un immense orgue de barbarie (le
limonaire)? Un cochon sauteur ? Des miroirs déformants, des billards électriques (ancêtres du flipper) ?
Moins pratiques pour la déco
en intérieur, plusieurs roulottes de forains sont également
à vendre. En bois vernis
comme des chalets suisses.
Les lampions ne demandent
qu’à être rallumés. Ces souvenirs intimes permettent de
rappeler que des familles
s’entassaient jadis dans ces
logis minuscules, des gens du
voyage qui ont fait friser les
yeux des enfants pendant
plus d’un siècle avec les jeux
de force et le caramel des
pommes d’amour. Tout en
étant traités à la ville de «voleurs de poules».
«Tir-nougat». On imagine
Une partie de la collection de Marcel Campion, jeudi, lors de la vente aux enchères.
barque un demi-siècle plus
tard. Baptisé «l’Escadrille
Roully», il fait danser des
avions Météore plus vrais que
nature ou des motos Fonlupt
qui crachent leurs guidons
en chrome. Nous sommes
vers 1930 ou 1940. Les engins
à moteur ont remplacé les
chevaux de bois. «Vroum
vroum» supplante «dada».
«Les forains sont le miroir de
leur époque et, parfois même,
ils la précèdent», note Hubert
Felbacq, expert chez Cornette-de-Saint-Cyr. Trois décennies plus tard, les manèges
proposent un tour en soucoupe volante – on croit en
voir partout dans le ciel en
ces années de guerre froide.
Décollage imminent avec
une navette de la Nasa, qui
sort d’une petite usine à
Croixrault (Somme). Couleur
orange et rouge, genre flammes de réacteur, sur la carrosserie. Mais certaines
attractions des Trente Glorieuses conservent des véhicules quatre roues, impeccablement genrés, camion de
pompiers avec sirènes ou
coupé décapotable de la
poupée Barbie.
Dans la salle des ventes, bondée, on jurerait que ça sent
la gaufre. Une dame bien
mise a des angoisses: «Je me
demande ce que je vais acheter pour mettre au cabinet…»
Elle inspecte les 374 pièces
que Walt Disney n’en a rien
su: les forains mettaient ses
personnages partout. Parfois
pas très catholiques. Comme
ce siège de manège Donald
Duck, où le canard marin
tient une pipe dans sa patte
droite. Ou bien ce Mickey
repéré sur l’Escadrille Roully,
le museau tellement aplati
qu’on dirait Dingo, la langue
qui lèche un tube de la charpente. Un autre Mickey est
peint sur un panneau de
bois : voilà un «tir-nougat»
des années 30 ou 40, inauguré pour l’apparition du
dessin animé. Dans ce jeu
oublié, il fallait viser une cible posée sur le bonhomme
et, en récompense, un carré
de nougat sortait sur une languette. Le dessin est un peu
délavé, si bien qu’on ne distingue plus où il fallait tirer.
En revanche, on remarque
toujours le morceau de mécanisme qui dépasse au
niveau de l’entrejambe. Visiblement très ennuyé, l’artiste
de l’époque a fixé des boutons de culotte sur le côté,
faisant croire que le bitoniau
en métal sort de la hanche.
On est ainsi soulagé d’apprendre que les enfants
des années 30 ont échappé
à la terreur d’un Mickey
pervers. •
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
LIBÉ.FR
u 21
Claire Compagnon,
déléguée interministérielle
pour l’autisme Ce vendredi,
l’ancienne inspectrice générale des affaires sociales
Claire Compagnon devrait être nommée «déléguée
interministérielle à la stratégie nationale pour
l’autisme», en Conseil des ministres. Ce poste
est placé sous l’autorité du ministre chargé
des Personnes handicapées.
Le Conseil d’Etat allège
la fiscalité du bitcoin
Le Conseil d’Etat a estimé
jeudi que les gains générés
par les cryptomonnaies devaient être considérés comme
des plus-values de «biens
meubles» (voitures, bijoux...),
et donc bénéficier, sauf exception, d’un taux d’imposition moins élevé que celui appliqué par l’administration.
Le Conseil d’Etat avait été
saisi en début d’année par
plusieurs contribuables qui
entendaient contester le régime fiscal appliqué depuis
juillet 2014 à la cession de bitcoins et autres cryptoactifs.
En vertu de ce régime, les
gains tirés de la cession de
cryptomonnaie sont considérés comme des bénéfices industriels et commerciaux
(BIC) en cas d’activité habi-
tuelle, et comme des bénéfices non commerciaux (BNC)
en cas d’activité occasionnelle. Cette classification entraîne un taux d’imposition
pouvant aller jusqu’à 45 %,
via l’impôt sur le revenu, pour
les contribuables les plus
aisés, qui viennent s’ajouter
aux 17,2% prélevés via la Contribution sociale généralisée
(CSG). Dans sa décision, le
Conseil d’Etat a donc partiellement donné raison aux contribuables opposés à cette lecture. Les «biens meubles»
sont soumis, en cas de cession, à un taux forfaitaire
de 19 %, ce qui, même en y
ajoutant la CSG, induit un
taux d’imposition sensiblement inférieur à celui réservé
aux «BIC» et aux «BNC».
Mineurs isolés
L’évêque de Gap
appelle à l’aide
L’évêque de Gap en a appelé jeudi à «la solidarité
nationale» pour organiser
l’accueil de mineurs isolés
dans les Hautes-Alpes, où
«la situation se tend à
nouveau avec la fin de l’hiver» et où «les bénévoles
sont épuisés». Tout en
s’inquiétant d’une «instrumentalisation» des réfugiés, après des actions
anti et pro-migrants le
week-end dernier. «Aideznous, aidez le Secours catholique, le département»,
lance Mgr Xavier Malle
dans une tribune sur le
site de France Info, rappelant que «d’août à novembre, jusqu’à 60 mineurs
ont été accueillis pour la
nuit dans les salles paroissiales à Gap».
Mais à quoi joue Hollande?
Pas vraiment l’homme qui Dans son ouvrage, qui a
tombe à pic. Actuellement en trouvé son public puisque le
promo pour ses Leçons du tirage atteint désormais
pouvoir (éd. Stock), l’ancien 90 000 exemplaires, il écrit
Président, qu’on a
pourtant des pages
pu voir au 20 heuBILLET utiles sur les défis
res de France 2 et
de la gauche sociamercredi soir sur TMC dans le-démocrate face à la monl’émission Quotidien, s’y tée des inégalités et des poprend assez mal pour revenir pulismes.
dans le jeu. Alors qu’à l’Ely- Mais dans l’émission d' «insée, depuis près d’un an, Em- fotainment» de Yann Barmanuel Macron avance au thès, c’est le monsieur petipas de charge sur nombre de tes blagues d’avant 2012,
dossiers et que sa popularité assez drôle il est vrai, qui a
en pâtit particulièrement à repris le dessus et fait un bon
gauche, cela aurait pu géné- score d’audience. Pour le
rer une forme d’attente à plus grand plaisir de son
l’égard des commentaires de noyau de fans, mais après ?
son prédécesseur et ancien Au-delà de ses critiques, quel
patron.
message a-t-il pour la gauche
Mais à trop verser dans la pe- et plus largement la France?
tite phrase piquante et même Il semble en tout cas que
saignante (Macron, prési- l’impatience du plus grand
dent des riches ? Non, des nombre à écouter ses oracles
«très riches», a-t-il lâché sur reste mesurée : lors de son
TMC), quand il ne se fait pas
l’avocat d’un quinquennat
d’incompréhensions, de
déceptions et finalement de
ruptures avec la gauche,
François Hollande prête le
flanc aux porte-parole de la
macronie, qui lui font déjà
un procès en aigreur. S’il se
retrouve enfermé dans le rôle
du poil-à-gratter de l’actuel
chef de l’Etat, les prochaines
années vont être longues.
passage, certes en deuxième
partie du JT, l’audimat avait
chuté. Parce que ce n’est pas
(encore) le moment? Ou que
son tour est durablement
passé? Evidemment, il le nie,
mais comment ne pas prêter
à François Hollande des velléités de retour ?
Reste qu’en redescendant
dans l’arène politico-médiatique quand on pourrait
attendre de sa part une posture plus en surplomb, ou
même en retrait, il grille les
étapes. Ce n’est pas ainsi
qu’il redonnera l’envie
d’avoir envie de lui. On comprend bien sa frustration,
alors qu’il n’a même pas pu
affronter le suffrage des
Français au terme de son
mandat et que son successeur récolte pour partie les
fruits de sa politique économique. Mais il est tout aussi
évident que beaucoup à gauche sont loin de lui avoir pardonné de ne pas avoir mené
la politique pour laquelle il
avait été élu.
Un tel malentendu ne se
digère pas, d’un côté comme
de l’autre, en 400 pages et
quelques petits mois de retraite médiatique.
JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
DESSIN MURRAY. CIA
A qui appartiennent les
parcelles de la ZAD ?
Quelles sont les preuves
d’une attaque chimique
sur lesquelles le
gouvernement s’est
appuyé pour intervenir
en Syrie ?
Les CRS ont-ils le droit
d’intervenir dans
l’enceinte des universités ?
Est-il possible d’exclure
un pays du Conseil de
sécurité de l’ONU ?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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22 u
Libération Vendredi 27 Avril 2018
Répertoire
Annonces légales
legales-libe@teamedia.fr 01 87 39 84 00
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Libération est officiellement habilité pour l’année 2018 pour la publication des annonces légales et judiciaires par arrêté de chaque préfet concerné dans les départements : 75 (5,50 €) - 92 (5,50 €) 93 (5,50 €) tarifs HT à la ligne définis par l’arrêté du ministère de la Culture et la Communication de décembre 2017
75 PARIS
AVIS DIVERS
<J3><O>6265123</O><J>27/04/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000145357</B><M></M><R></R></J3>@
PREFECTURE DE PARIS
Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de
l’aménagement
EXTRAIT DE DECISION
Demande d’extension de 1 730 m² d’un magasin, relevant du secteur 1, portant la surface
de vente totale de 2 170 m² à 3 900 m² situé 17-25, rue de Clignancourt 75018 Paris.
Réunie le 19 avril 2018, la commission départementale d’aménagement commercial de
Paris à rendu une décision favorable sur une
demande d’extension de 1 730 m² d’un magasin, relevant du secteur 1, portant la surface de vente totale de 2 170 m² à 3 900 m².
Ce projet est présenté par la SOCIETE CIVILE
IMMOBILIERE DES 19, 21, 23 ET 25 RUE
DE CLIGNANCOURT, agissant en qualité de
propriétaire.
Conformément aux articles R752-30 et suivants, cet avis est susceptible de recours dans
un délai d’un mois. Le délai de recours court :
1 Pour le demandeur, à compter de la notification de la décision ou de l’avis ;
2 Pour le préfet et les membres de la commission départementale, à compter de la
réunion de la commission ou, en cas de décision ou d’avis tacite, à compter de la date à
laquelle l’autorisation est réputée accordée ;
3 Pour toute autre personne mentionnée à
l’article L. 752-17, à compter de la plus tardive des mesures de publicité prévues aux
troisième et cinquième alinéas de l’article
R. 752-19.
Le respect du délai de recours est apprécié à
la date d’envoi du recours.
Le recours est présenté au président de la
Commission nationale d’aménagement commercial par tout moyen sécurisé ou, lorsqu’il
est présenté par le préfet, par la voie administrative ordinaire. À peine d’irrecevabilité, le
recours est motivé et accompagné de la justification de la qualité et de l’intérêt donnant
pour agir de chaque requérant.
À peine d’irrecevabilité de son recours, dans
les cinq jours suivant sa présentation à la
commission nationale, le requérant, s’il est
distinct du demandeur de l’autorisation d’exploitation commerciale, communique son
recours à ce dernier soit par lettre recommandée avec demande d’avis de réception,
soit par tout moyen sécurisé.
<J3><O>6265129</O><J>27/04/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000145357</B><M></M><R></R></J3>@
PREFECTURE DE PARIS
Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de
l’aménagement
EXTRAIT D’AVIS
Demande d’extension de 797 m2 d’une
moyenne surface, relevant du secteur 2, portant la surface de vente totale de 670 m² à
1 467 m² située 127, avenue des ChampsElysées 75008 Paris,
Réunie le 19 avril 2018, la commission départementale d’aménagement commercial de
Paris à rendu un avis favorable sur une demande d’extension de 797 m² d’une moyenne
surface, relevant du secteur 2, portant la surface de vente totale de 670 m² à 1 467 m².
Ce projet est présenté par IMMOBILIERE
DASSAULT SA, agissant en qualité de
propriétaire.
Cet avis est consécutif à la demande de permis de construire valant autorisation d’exploitation commerciale déposé en mairie
de Paris le 26 janvier 2018. Le permis de
construire lié à ce dossier porte le numéro
PC 075 108 18 V 005.
Conformément aux articles R752-30 et suivants, cet avis est susceptible de recours dans
un délai d’un mois. Le délai de recours court :
1 Pour le demandeur, à compter de la notification de la décision ou de l’avis ;
2 Pour le préfet et les membres de la commission départementale, à compter de la
réunion de la commission ou, en cas de décision ou d’avis tacite, à compter de la date à
laquelle l’autorisation est réputée accordée ;
3 Pour toute autre personne mentionnée à
l’article L. 752-17, à compter de la plus tardive des mesures de publicité prévues aux
troisième et cinquième alinéas de l’article
R. 752-19.
Le respect du délai de recours est apprécié à
la date d’envoi du recours.
Le recours est présenté au président de la
Commission nationale d’aménagement commercial par tout moyen sécurisé ou, lorsqu’il
est présenté par le préfet, par la voie administrative ordinaire. A peine d’irrecevabilité, le
recours est motivé et accompagné de la justification de la qualité et de l’intérêt donnant
pour agir de chaque requérant.
À peine d’irrecevabilité de son recours, dans
les cinq jours suivant sa présentation à la
commission nationale, le requérant, s’il est
distinct du demandeur de l’autorisation d’exploitation commerciale, communique son
recours à ce dernier soit par lettre recommandée avec demande d’avis de réception,
soit par tout moyen sécurisé.
Le préfet fait publier, dans les dix jours suivant la date de l’autorisation tacite, aux frais
du demandeur, un extrait de cette décision ou
de cet avis dans deux journaux régionaux ou
locaux diffusés dans le département.
Conformément aux articles R752-30 et suivants, cette autorisation est susceptible de
recours dans un délai d’un mois. Le délai de
recours court :
1 Pour le demandeur, à compter de la notification de la décision ou de l’avis ;
2 Pour le préfet et les membres de la commission départementale, à compter de la
réunion de la commission ou, en cas de décision ou d’avis tacite, à compter de la date à
laquelle l’autorisation est réputée accordée ;
3 Pour toute autre personne mentionnée
à l’article L. 752-17, à compter de la plus
tardive des mesures de publicité prévues
aux troisième et cinquième alinéas de l’article R.752-19.
Le respect du délai de recours est apprécié à
la date d’envoi du recours.
Le recours est présenté au président de la
Commission nationale d’aménagement commercial par tout moyen sécurisé ou, lorsqu’il
est présenté par le préfet, par la voie administrative ordinaire. À peine d’irrecevabilité, le
recours est motivé et accompagné de la justification de la qualité et de l’intérêt donnant
pour agir de chaque requérant.
À peine d’irrecevabilité de son recours, dans
les cinq jours suivant sa présentation à la
commission nationale, le requérant, s’il est
distinct du demandeur de l’autorisation d’exploitation commerciale, communique son
recours à ce dernier soit par lettre recommandée avec demande d’avis de réception,
soit par tout moyen sécurisé.
recours à ce dernier soit par lettre recommandée avec demande d’avis de réception,
soit par tout moyen sécurisé.
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<J3><O>6265375</O><J>27/04/18</J><E>LIB</E><V>1</V><P>10</P><C>000001</C><B>0000145357</B><M></M><R></R></J3>@
Votre journal
PREFECTURE DE PARIS
PREFECTURE DE PARIS
Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de
l’aménagement
ATTESTATION D’AUTORISATION TACITE
Demande d’extension de 752 m² de surface
de vente du magasin 1 du BON MARCHE,
24 rue de Sèvres, Paris 7e, dont la surface
de vente, de secteur 2, sera étendue de 26
386 m² à 27 138 m² tandis que la surface
de vente globale du grand magasin sera portée de 37 116 m² à 37 868 m²
Le préfet de la région d’Île-de-France, préfet
de Paris atteste que :
Le 13 février 2018 a été enregistrée au secrétariat de la commission départementale
d’aménagement commercial de Paris, la demande présentée par la SA le BON MARCHE
ARISTIDE BOUCICAUT agissant en qualité de
propriétaire au 24 rue de Sèvres, Paris 7e, afin
d’être autorisée à étendre de 752 m² de surface de vente du magasin 1 du BON marché,
de secteur 2, dont la surface de vente passera de 26 386 m² à 27 138 m² tandis que
la surface de vente globale du grand magasin sera portée de 37 116 m² à 37 868 m².
En l’absence de notification d’une décision
de la commission départementale d’aménagement commercial de Paris dans le délai
de deux mois à compter de l’enregistrement
de cette demande, l’autorisation sollicitée par
la SA le BON marché ARISTIDE BOUCICAUT
a été tacitement accordée le 13 avril 2018
en application de l’article L752-14 du code
de commerce.
Conformément à l’article R752-19 du code
de commerce, dans les dix jours suivant la
date de l’autorisation tacite, la décision de la
commission est notifiée par le préfet au demandeur et publiée au recueil des actes administratifs de la préfecture.
Dans le même délai, le projet répondant
aux conditions prévues au III de l’article L.
752-17, la décision est notifiée par le préfet à la Commission nationale d’aménagement commercial.
Direction régionale et interdépartementale de l’équipement et de
l’aménagement
EXTRAIT DE LA DECISION
Demande de création d’une moyenne surface de vente de 712 m² relevant du secteur 2 située 104, boulevard Saint-Germain
75006 Paris.
Réunie le 19 avril 2018, la commission départementale d’aménagement commercial
de Paris à rendu une décision favorable sur
une demande de création d’une moyenne
surface de vente de 712 m².
Ce projet est présenté par FRUCTIPIERRE,
agissant en qualité de propriétaire.
Conformément aux articles R752-30 et suivants, cet avis est susceptible de recours dans
un délai d’un mois. Le délai de recours court :
1 Pour le demandeur, à compter de la notification de la décision ou de l’avis ;
2 Pour le préfet et les membres de la commission départementale, à compter de la
réunion de la commission ou, en cas de décision ou d’avis tacite, à compter de la date à
laquelle l’autorisation est réputée accordée ;
3 Pour toute autre personne mentionnée à
l’article L. 752-17, à compter de la plus tardive des mesures de publicité prévues aux
troisième et cinquième alinéas de l’article
R. 752-19.
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Koh-Lanta, le combat
des héros. Télé-réalité.
Présenté par Denis Brogniart.
23h10. Pas de ça entre nous !.
Divertissement. Présenté par
Arthur.
20h55. Les enfants de la télé.
Divertissement. Présenté par
Laurent Ruquier. 22h15.
Shirley et Dino. Spectacle.
21h00. Super Nanny.
Magazine. Dépassés par nos
enfants, nous n’arrivons pas
à organiser notre mariage.
22h45. Super Nanny.
Magazine.
FRANCE 2
20h55. Candice Renoir. Série.
Il faut souffrir pour être beau.
La vengeance est un plat
qui se mange froid. 22h45.
Taratata 100 % live. Divertissement. Présenté par Nagui.
FRANCE 3
20h55. Florent Pagny,
la voix nue. Documentaire.
22h45. Le divan de
Marc-Olivier Fogiel.
Magazine. Florent Pagny.
FRANCE 5
20h50. La maison France 5.
Magazine. Présenté par
Stéphane Thebaut. 22h20.
Silence, ça pousse !.
CANAL+
ARTE
20h55. Le passe-muraille.
Téléfilm. Avec Denis
Podalydès, Marie Dompnier.
22h30. Personne ne bouge !.
Magazine. Mick Jagger.
M6
PARIS PREMIÈRE
20h50. La revue de presse.
Divertissement. Présenté par
Jérôme De Verdiere. 23h25.
Le grand gala de l’humour
politique 2017. Spectacle.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Grey’s Anatomy. Série.
On récolte ce que l’on sème.
Ironie du sort. 22h35. Grey’s
Anatomy. Série. 2 épisodes.
6TER
W9
CHÉRIE 25
21h00. Enquête d’action.
Magazine. Gendarmes de
choc pour interventions
à haut risque. 23h00.
Enquête d’action. Magazine.
20h55. Le bonheur sinon rien.
Téléfilm. Avec Véronique
Jannot, Didier Cauchy. 22h50.
Merci papa merci maman.
Téléfilm.
NRJ12
NUMÉRO 23
20h55. Les camarades.
Téléfilm. Troisième partie : le
bateau ivre. 22h40. Le triporteur de Belleville. Téléfilm.
LCP
1,5 m/12º
SAMEDI 28
Caen
Caen
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Paris
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Lyon
Toulouse
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HORIZONTALEMENT
I. Fine herbe II. Même chez
les Grecs ; Avant l’origine du
monde chez les Grecs III. Un
sacré con selon l’expression
consacrée ; Pause à poser
IV. Son compagnon n’a
pas une lettre en commun
avec elle ; Montée dans
les deux sens V. Note qui
en détermine une après le
second VII. ; Mettra les voiles
VI. Symbole brillant ; Bords
ronds VII. Qui n’a rien de bon
à vous transmettre ; Il est
vieux jeu VIII. Un lieu qui peut
évoquer l’expression «Arrête
ton char» IX. Contracterions
X. Sans jus XI. Fine herbe
9
V
VII
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
X
Grille n°896
VERTICALEMENT
1. Fines herbes 2. Défiait l’opposition ; Défiera l’opposition 3. Avec lui,
c’est chacun son tour ; Faire le malin 4. Ce que devrait faire celui qui
fait le malin 5. Il est trempé sans être mouillé ; Avec des fines herbes de
tous les côtés, c’est le bouquet ! 6. Tranches de tranches ; Bassin et mer
à cratères 7. Bassins en bord de mer ; Son M, c’est du luxe 8. Il bouge
dans tous les sens ; Plante poétique 9. Fines herbes
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SARGASSES. II. ÉCHA. TAPE. III. CHIL(D ou P)ÉRIC.
IV. HEZBOLLAH. V. ÉVOÉ. LAIE. VI. LEM. LAD. VII. ESA. AMI.
VIII. NESTORIEN. IX. GY. INÈS. X. ÉRIN. GÊNE. XI. SARGASSES.
Verticalement 1. SÈCHE-LINGES. 2. ACHEVÉ. EYRA. 3. RHIZOMES. IR.
4. GALBE. STING. 5. DO ou PÔ. LAON. 6. STELLA. REGS. 7. SARLADAISES.
8. ÉPIAI. ME. NE. 9. SÈCHE-LINGES.
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France métropolitaine: 391€
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tél. : 01 87 25 85 00
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Solutions des
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
1 2
SUDOKU 3651 DIFFICILE
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16/20°
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
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GORON
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
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Nice
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
IP 04 91 27 01 16
Lille
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Brest
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IV
IX
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
20h30. La poste, le grand
défi. Documentaire. 22h00.
Livres & vous.... Magazine.
1 m/11º
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1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Le temps se dégradera à nouveau, avec de
la pluie ou des averses sur une grande partie
du pays. Les températures seront orientées
à la baisse.
L’APRÈS-MIDI Le temps restera instable avec
un ciel souvent nuageux s'accompagnant
parfois de pluie ou d'averses. L’extrême nord
et le centre du pays profiteront d’un ciel
bien dégagé.
Lille
2
II
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
20h55. Julie Lescaut.
Téléfilm. Soupçons. 22h50.
Julie Lescaut. Téléfilm.
21h00. Le Baffie show.
Divertissement. Le meilleur
de Laurent Baffie dans SLT !.
23h30. La télé de Baffie.
1
I
VIII
21h00. Soupçon de magie.
Série. L’amour en fleur.
La belle Merriwick. 22h40.
Soupçon de magie. Série.
VENDREDI 27
IP
Principal actionnaire
SFR Presse
21h00. Mentalist. Série.
Carte blanche. Pur sang.
22h35. Mentalist. Série.
Basses vengeances. Belle
famille. Où es-tu Kristina ?.
Les conditions sont agitées sur le nordouest avec le rapprochement d'une
dépression par l'Atlantique. Vers le sud et le
centre-est, c'est toujours le soleil et la
fraîcheur qui dominent.
L’APRÈS-MIDI La dépression remonte vers la
mer du Nord. Les précipitations se font
donc rares sur le nord-ouest. Les
températures sont globalement de saison.
1 m/11º
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
CSTAR
C8
21h00. MacGyver. Série.
Mac et les robots. Un couple
idéal. Balade hollandaise.
23h40. Ncis : Los Angeles.
Série. 3 épisodes.
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
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20h55. Le Zap. Divertissement. Présenté par John
Eledjam. 22h30. Le Zap.
Divertissement.
TMC
21h00. Jour J. Comédie.
Avec Nicolas Duvauchelle,
Reem Kherici. 22h30.
Ce qui nous lie. Film.
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24 u
Libération Vendredi 27 Avril 2018
IDÉES/
Ecrivain et fiché «S»
Le fichier «Sûreté
de l’Etat» ne concerne
pas que les jihadistes
et les individus
qui représentent
une menace
pour les citoyens. De
nombreuses personnes
y sont présentes sur la
base d’un jugement
arbitraire sans avoir
réellement la possibilité
de le contester.
Témoignage.
Par
DR
THOMAS
DIETRICH
Ecrivain, auteur de Là où la terre est
rouge et les Enfants de Toumaï
(Albin Michel).
M
on passeport était
plein. Saturé jusqu’à la
dernière page de drapeaux bariolés, de devises un
rien pompeuses et de tampons
de la police de l’air et des frontières d’une vingtaine de pays.
J’ai donc demandé un nouveau
passeport à la mairie. J’ai attendu, longtemps, trop longtemps. A la fin septembre, j’ai
fini par apprendre que mon
nom était inscrit au fichier des
personnes recherchées, «FPR»
pour les intimes. Voilà la raison
pour laquelle la préfecture renâclait à me délivrer mon passeport. Mon casier judiciaire est
vierge, pourtant. Aucune procédure n’est actuellement en
cours contre moi. J’ai raconté
ma mésaventure à une journaliste que j’estime, et elle a enquêté en mon nom. Après avoir
insisté auprès du cabinet du
ministre de l’Intérieur, il lui a
été répondu que je faisais l’objet
d’une fiche S, sans toutefois en
préciser les motifs.
J’imagine parfaitement pourquoi je suis fiché S. J’ai travaillé
en République centrafricaine
avant le déclenchement de la
crise en 2012. Je me suis également souvent rendu au Tchad,
et j’ai fini par aimer ce pays
comme si j’y étais né. Partout
où mes pas m’ont porté, j’ai vu
des choses qui m’ont révolté :
les dictatures étouffant les peuples mais aussi la Françafrique,
sans cesse déclarée morte, sans
cesse ressuscitée. Tout cela, je
l’ai dénoncé dans mes livres et
mes différentes interventions
dans les médias. Mon donquichottisme compulsif ne m’a pas
valu que des amis. J’ai été expulsé de quatre pays africains,
et notamment du Tchad, dont
le pouvoir en place m’a renvoyé manu militari pour «incitation à la haine sociale et au
soulèvement tendant à troubler
l’ordre public». Je n’avais pourtant fait qu’apporter un soutien
pacifique à des amis de la société civile emprisonnés par
cette dictature.
Je suis français et fier de l’être.
Je fais mienne l’ensemble des
valeurs républicaines. Et c’est
notamment parce que je
m’enorgueillis de la terre qui
m’a vu naître que je m’insurge
contre l’action de nos gouvernants sur le sol africain. Mes
prises de position sont tranchées, certes : elles réclament la
fin du soutien de l’Elysée aux
tyrans du continent, la sortie
du franc CFA, cette monnaie
d’inspiration coloniale ou encore le départ de l’armée française du Sahel pour être remplacée par des armées
africaines, bien plus légitimes.
Mon militantisme, même s’il
prend une forme concrète pardelà la Méditerranée, ne m’a jamais amené à user d’autres armes que ma plume. Je peux
concevoir que mes idées ne
soient pas celles qui ont cours
dans les salons feutrés du Quai
d’Orsay, qu’elles dérangent à
mon modeste niveau. Je peux
même accepter qu’on me
prenne pour un Lawrence
d’Arabie de pacotille, un romancier qui se mêle de ce qui
ne le regarde pas. Mais je n’accepterai jamais d’être marqué
du même sceau d’infamie que
celui que l’on accole à Redouane Lakdim ou aux jihadistes partis en Syrie, cette fiche S
qui convient si bien aux semeurs de morts mais qui déshonore tous les autres, des zadistes aux militants se portant
au secours des exilés à la frontière italienne.
Entendons-nous bien : personne de raisonnable ne peut
contester l’utilité du fichier
«Sûreté de l’Etat». Il est nécessaire pour combattre l’islamiste
radical, pour prévenir des attentats. Mais il ne doit pas devenir un instrument de répression
à l’encontre de ceux qui ne font
que penser différemment et
qui, en plus de n’avoir aucun
lien avec l’extrémisme religieux, ne représentent aucune
menace pour nos concitoyens.
Car les fiches S ne sont pas des
jugements rendus par des magistrats, mais une simple présomption de dangerosité d’un
individu établie par les services
de renseignement. Comme le
soulignait Manuel Valls en
2010, «certaines d’entre elles
peuvent être créées sur la base
d’un simple renseignement, non
recoupé», ce qui signifie qu’un
unique agent de la DGSI a pu
établir une fiche S sur la base de
sa seule appréciation personnelle, forcément subjective.
Pourtant, l’existence d’une fiche S à l’encontre d’un citoyen a
des conséquences fâcheuses
pour l’intéressé. Retenue systématique à l’aéroport, délai supplémentaire dans la délivrance
de documents d’identité et
même plus grave : interdiction
tacite de passer les concours de
la fonction publique ou d’être
embauché dans l’administration, y compris à des postes
non-sensibles, le fichier «Sûreté» étant interrogé dans chacun de ces cas de figure. De
plus, il est très rare qu’un citoyen apprenne qu’il est fiché S ;
les services de l’Etat se gardant
bien de lui communiquer cette
information. Et même s’il le découvre, les chances de démontrer le caractère éventuellement
arbitraire de ce fichage sont
proches de zéro. A titre personnel, j’ai eu recours à un avocat,
Jean-Christophe Ménard, pour
demander à la Cnil communication de ma fiche S, dans le but
avoué de la contester point par
point et de demander sa suppression. Or, l’administration
s’y est opposée, m’obligeant à
un recours devant les juridictions administratives.
Quoi qu’il en soit, il faut limiter
les dérives dans ce domaine,
sans pour autant renoncer à
protéger les Français. C’est un
équilibre difficile à trouver,
mais pas impossible pour un
Etat de droit, une nation qui
n’oublie pas, à l’image de Benjamin Franklin, qu’«un peuple
J’imagine parfaitement pourquoi
je suis fiché S… Partout où mes pas
m’ont porté, j’ai vu des choses qui m’ont
révolté: les dictatures étouffant
les peuples mais aussi la Françafrique,
sans cesse déclarée morte,
sans cesse ressuscitée…
prêt à sacrifier un peu de liberté
pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit
par perdre les deux». Il serait
bon, comme le réclame la juriste Mireille Delmas-Marty,
que la puissance publique repense les motivations et critères qui permettent l’établissement de la fiche S. Une plus
grande rigueur des services du
renseignement en interne et
des moyens de contrôle donnés
à la délégation parlementaire
du renseignement permettraient d’éviter des fichages
abusifs. Il faudrait également
que, sous réserve du secret défense, l’Etat garantisse des
voies de recours équitables
pour que les administrés puissent avoir accès à leur fiche S et
le cas échéant, la contester. Car
en plus des désagréments occasionnés, le poids symbolique
que revêt aujourd’hui un pareil
fichage peut se révéler difficile
à supporter pour ceux qui ne
sont coupables de rien ; et ils
sont sans doute plus nombreux
qu’on ne le croit parmi les
26 000 fichés S (dont seulement 10 000 pour radicalisation).
Il y a un an, je suis intervenu
dans un lycée du Gard pour
parler de mon dernier roman,
une histoire d’amour entre une
musulmane et un chrétien au
Tchad. A la fin, une professeure
est venue me demander si je
n’étais pas fiché S, en raison de
mon parcours. Et elle m’a conté
l’histoire de deux de ses anciennes élèves, qui avaient participé
aux manifestations contre la loi
El Khomri en 2016. Deux «gentilles filles, un peu hippies sur
les bords». Contrôlées un jour à
la gare de Lyon-Perrache, elles
ont eu la surprise d’entendre la
policière s’exclamer : «C’est la
première fois que je contrôle
deux fichées S d’un coup !»
Aujourd’hui, c’est à elles que je
pense, à leur avenir sans doute
compromis par un engagement
de jeunesse. Imaginons que demain ceux qui réclament l’internement des fichés S, et ils
sont nombreux dans la classe
politique, soient portés au pouvoir. Quel sera le sort de ces jeunes femmes ? Je voudrais tant
qu’elles puissent toujours vivre
au «pays des droits de
l’homme» •
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
u 25
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Echantillons
de terre extraite des
sols de la Montagne
d’or. PHOTO JODY
AMIET . AFP
La Montagne d’or: un mirage
économique d’Eldorado
L
e projet minier dit de la
«Montagne d’or» vise à exploiter d’une manière inédite l’or du sous-sol guyanais.
Il possède sans doute des vertus
économiques. Mais il comporte
surtout trois risques fondamentaux : il divise fortement la société guyanaise, lui donne de
faux espoirs d’embellie économique et place ce territoire
à contretemps de l’histoire.
Nous ne sommes pas, à ce jour en
Guyane, en mesure d’exploiter
nous-même nos richesses. Nous
manquons de capitaux, de technologie et d’ingénierie. Alors, de-
vons-nous confier à un consortium russo-canadien l’extraction
industrielle de 85 tonnes d’or et
lui laisser également conserver
toute la valeur ajoutée de la
transformation ?
Si nous l’acceptons, notre capital
aurifère sera irrémédiablement
perdu. Non seulement avec notre
approbation, mais également
avec nos impôts ! En effet, le système fiscal français applicable en
Guyane subventionne directement le projet par divers dispositifs de défiscalisation et de subventions indirectes. Alors que la
redevance des mines qui sera
versée aux collectivités locales
représente moins de 0,36% de la
valeur de l’or déclaré.
De plus, les chiffres annoncés
de 750 emplois directs ne tiennent pas compte des capacités locales et des formations initiales.
Et qu’adviendra-t-il à la fin de
l’exploitation au bout de
douze années, si ce n’est le chômage ? La jeunesse attend-elle
avec joie des emplois subalternes
dans une mine industrielle,
bruyante et polluante, située en
pleine forêt, à 120 km de la première ville ?
Ne nous leurrons pas sur les enjeux : cette mine ne résoudra
aucun problème d’emploi. Il faut
créer 2500 emplois par an pendant au moins dix ans dans
l’ouest guyanais, 4000 par an
dans toute la Guyane. Autrement
Par
PATRICK
LECANTE
DR
Le projet qui vise
à extraire 85 tonnes
d’or au cœur de la
forêt amazonienne
a débuté. Il divise la
Guyane et contredit
les engagements
environnementaux
de la France.
Maire de MontsinéryTonnégrande, président du
Comité de l’eau et de la
biodiversité de Guyane,
administrateur de l’Agence
française pour la biodiversité
dit, il faudrait plusieurs projets
miniers de cette ampleur tous les
ans… impensable !
Par ailleurs, que dire du processus prévu d’extraction de l’or, par
l’utilisation du cyanure en pleine
forêt amazonienne ? La lecture
du rapport du BRGM (Bureau de
recherches géologiques et minières) consacré à ce sujet fait frémir : les risques sont inouïs (1).
Pourquoi l’Etat n’a-t-il pas simplement interdit cette pratique ?
Le rapport parlementaire de
Christiane Taubira (2), écrit en
l’an 2000, pointait déjà les risques, énumérait les pollutions et
l’absence de connaissance des
impacts sur la santé.
Et ne parlons pas de l’aberration
économique et écologique qui
consisterait à construire une centrale électrique thermique alimentée par l’importation de centaines de millions de litres de
gazole pour permettre cette exploitation. Une expertise environnementale indépendante sur
ce projet est plus que jamais né-
cessaire, doublée d’une analyse
des risques.
Dernière affirmation entendue :
ce projet ferait reculer l’orpaillage
illégal. Pourquoi ? Cela n’a aucun
rapport. Seul l’Etat en a les
moyens et s’est engagé à mener la
lutte, ce qu’a confirmé le président de la République en octobre 2017 en Guyane.
Dans le pays qui a organisé la
COP 21 et qui œuvre pour la réussite d’une diplomatie climatique,
il n’est pas acceptable d’entailler
notre faune et notre flore, à coup
de milliers de tonnes d’explosifs
pendant douze ans sur 2,5 km de
long, 400 m de large et 220 m de
profondeur. Nous ne pouvons envoyer ce message de destruction
et de pollution au monde.
Parce que la crise économique et
sociale de notre territoire est chaque jour plus grande, devrionsnous foncer sur la première «opportunité» venue sans réfléchir ?
En sommes-nous là, passifs, alors
que la population a souhaité reprendre son destin en main dans
la rue aux mois de mars et
avril 2017 ? Quelle contradiction !
Serons-nous fiers de notre territoire ainsi balafré dans vingt ans,
à proximité de l’excellence technologique de Kourou ?
Osons laisser derrière nous ce
modèle industriel du passé et regardons l’avenir. La littérature
économique regorge des «mines
des centres ville» qui disposent
de plus de ressources que la Montagne d’or dans le recyclage. Regardons la Station F à Paris, où de
jeunes ultramarins créent un
nouvel univers économique
fondé sur les bioressources, le
biomimétisme, l’énergie propre.
C’est cette industrie de pointe
qu’il faut mettre en œuvre : elle
nous rendra fiers, elle sera pourvoyeuse d’emplois pérennes, et
formera nos jeunes.
Après l’esclavage, après le bagne,
allons-nous encore présenter notre territoire à rebours de l’Histoire ? La Guyane a tant à offrir :
ne la réduisons pas à quelques
cailloux dorés. Ouvrons-la au
monde et reprenons notre destin
en main. Regardons l’avenir avec
sérénité : nous sommes riches et
forts de notre jeunesse et de notre biodiversité. Il faut nous retrousser les manches : allons
chercher les créateurs, les entrepreneurs, les investisseurs.
Soyons de notre temps, au service de notre jeunesse ! •
(1) «Utilisation de la cyanuration dans
l’industrie aurifère en Guyane», BRGM,
février 2013.
(2) «L’or en Guyane, Eclats et Artifices»,
rapport au Premier ministre, 2000.
Cf. recommandation n°3.
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26 u
Libération Vendredi 27 Avril 2018
IDÉES/
D
ans un livre publié
en 2008, à l’occasion
du 40e anniversaire des
révoltes étudiantes (1), le philosophe Serge Audier annonçait que Mai 68 et son héritage
allaient être la cible de cri-
L'ŒIL DE WILLEM
tiques durables en Europe.
Nicolas Sarkozy venait d’être
élu président de la République
en dénonçant les insurrections
de la Sorbonne et de Nanterre,
qui instauraient, selon lui, un
«relativisme» contraire à
l’identité nationale, à l’esprit
entrepreneurial, et au fonctionnement des institutions
démocratiques. Pour Audier,
Sarkozy a catalysé l’importation du néoconservatisme en
Europe, un discours à la fois
libéral et conservateur influent
Par
DANIEL
STEINMETZJENKINS Historien à
Yale University, spécialiste de
la géopolitique, de la religion
et de l’histoire des idées.
Auteur de : «The
Neoconservative Moment in
France : Raymond Aron and
the United States», Columbia
University Press
DR
En réaction à 68 et à son héritage, s’est développé
un courant conservateur international, américain
tout autant que français. Curieusement,
ce n’est pas l’arrivée au pouvoir de Barack Obama
qui a signé la fin de cette idéologie,
mais plutôt celle de Donald Trump.
lement dans le champ social,
avec leur refus des normes
bourgeoises, mais aussi et surtout en matière géopolitique.
Les néoconservateurs se revendiquent des positions de Reagan, très fermes à l’égard de
l’Union soviétique. De nombreux néoconservateurs, dont
Paul Wolfowitz, Richard Perle
et Robert Kagan, sont passés
par l’administration du président, occupant des postes stratégiques et diplomatiques.
Même après la chute du mur
de Berlin, les néoconservateurs
continuent de jouer un rôle
central au sein de la droite
américaine. Les néoconservateurs dénoncent la décadence
individualiste du libéralisme
américain des années 90, captivé par ce qu’ils appellent le
«politiquement correct». Ceci,
pour un Allan Bloom ou un
Roger Kimball, est un égalitarisme poussé à l’extrême – inspiré, bien entendu, par les anciens soixante-huitards
devenus professeurs d’université – qui atomise la société en
catégories d’«identité» de plus
en plus minuscules. Au moment de la victoire géopolitique des Etats-Unis contre les
Soviétiques, les néoconservateurs en appellent à l’unification des Américains autour de
projets visant à établir la «grandeur nationale». Et sous le
mandat de George W. Bush, de
nombreux néoconservateurs
formés en géopolitique par les
«faucons» voient dans l’invasion de l’Irak l’accomplissement idéal de ces projets.
lll
Ce néoconservatisme
DR
1968-2018: vie et mort
du néoconservatisme
aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies. Si, lors de la
candidature de Barack Obama
à l’élection présidentielle
de 2008, le néoconservatisme
n’était plus à son apogée outreAtlantique, ce courant
«anti-68» était, en réalité, une
«tendance internationale», qui,
sur le Vieux Continent, connaîtrait une seconde jeunesse.
Au cours des décennies qui ont
suivi Mai 68, le néoconservatisme est devenu le principal
adversaire de la révolte des jeunes et de ses empreintes sociales. Comme Audier l’a montré,
l’histoire du néoconservatisme
est bien une histoire internationale, française tout autant
qu’américaine. Mais
aujourd’hui, alors que l’on célèbre le 50e anniversaire des
événements qui lui ont donné
naissance, l’avenir de ce courant intellectuel, autrefois
puissant à l’échelle internationale, ne semble pas aussi certain qu’il y a dix ans.
Qu’est-ce que le «néoconservatisme ?». Les premiers néoconservateurs désignés comme
tels étaient des penseurs «libéraux», au sens américain du
terme, c’est-à-dire, des intellectuels de centre gauche. C’est
la gauche radicale intellectuelle qui forge ce terme
(«conservateur» se veut donc
insultant) quand ces auteurs,
notamment Irving Kristol,
Daniel Bell, et Nathan Glazer,
se rendent compte, à la fin des
années 60, qu’ils ne sont plus à
gauche, jugeant que les révoltes à Berkeley, Columbia, et
Cornell sont allées trop loin. Ce
«Mai 68 américain» a instauré,
selon eux, une division profonde entre les liberals du Parti
démocrate de l’après-guerre, et
les radicaux qui ont abandonné les principes fondamentaux du libéralisme politique. Face au rejet des
institutions de l’establishment,
les néoconservateurs cherchent à restaurer la légitimité
de la démocratie libérale,
l’autorité des élites politiques
et technocratiques, et la validité de la culture «bourgeoise».
Autrement dit, le néoconservatisme désigne le positionnement des libéraux convaincus
que seul le conservatisme peut
sauver le libéralisme (2).
Au moment où Ronald Reagan
se présente à l’élection présidentielle de 1980, un grand
nombre de néoconservateurs
se rallient au Parti républicain.
Les démocrates, selon eux, ont
été dévoyés par les idées
«soixante-huitardes», non seu-
JACOB
HAMBURGER
et
Journaliste, traducteur et
éditeur du blog sur la
démocratie contemporaine
Tocqueville 21.
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
lll
– celui de Reagan et
Bush, de la guerre froide et de
la «guerre contre la terreur» –
apparaît en France comme un
phénomène spécifiquement
américain. Or, on trouve bien
des équivalents du néoconservatisme en Europe, et surtout
en France. Depuis sa création
en 1978, la revue Commentaire
a joué le rôle d’intermédiaire
entre les conservateurs libéraux de France et leurs homologues américains. Animé par
des étudiants de Raymond
Aron, le grand penseur libéral
et auteur de la Révolution introuvable, la revue porte le
nom (traduit en français)
d’une autre revue, éditée par le
néoconservateur Norman Podhoretz. Ce dernier,
comme Irving Bristol,
Daniel Bell, et Allan Bloom,
siège au sein du comité éditorial de Commentaire. Au fil des
années, le journal suit de près
l’essentiel des débats chers aux
néoconservateurs américains,
des révoltes étudiantes en passant par le «politiquement correct» à la guerre en Irak, traduisant leurs articles les plus
influents en français. Dans les
pages de Commentaire, l’on
trouve non seulement de nombreuses critiques de Mai 68,
mais aussi le projet d’interpréter, de manière conservatrice,
les grands auteurs de la tradition philosophique du libéralisme.
Bien que Raymond Aron et certains membres du cercle de
Commentaire aient témoigné
d’une certaine affinité avec
Valéry Giscard d’Estaing, ce
néoconservatisme à la française ne s’est jamais incarné au
sein d’un parti politique. C’est
ce qui le différencie du néoconservatisme américain bien
intégré au Parti républicain.
Aujourd’hui cependant, les
héritiers de cette tendance
intellectuelle se trouvent de
plus en plus isolés des grands
courants politiques des deux
côtés de l’Atlantique.
Aux Etats-Unis, ce n’est pas une
gauche galvanisée par Obama
qui a mis fin à la dominance
néoconservatrice, mais bien la
droite nationale populiste de
Trump. Poussant le Parti républicain à l’extrême droite,
Trump a marginalisé ces élites
intellectuelles toujours attachées au libéralisme. L’autoproclamé bloc des républicains
«Never Trump» compte notamment des néoconservateurs influents, tels que William Kristol, David Brooks et David
Frum. Pour eux, le comporte-
ment enfantin de Trump et son
ouverture à la Russie sont non
moins condamnables que les
révoltes antibourgeoises et la
politique de «détente» des années 60-70. Dans leur rejet de
Trump, l’esprit originel du
néoconservatisme est bien en
vie, mais dans un format qui
permet à peine à ses représentants actuels de se démarquer
de la «résistance» démocrate.
La droite post-gaulliste de
Sarkozy n’est jamais devenue
la figure de proue de la politique libérale-conservatrice en
France. Aujourd’hui, l’ancien
président, et surtout son héritier, Laurent Wauquiez, représentent une droite bien moins
libérale que celle d’il y a
dix ans. Le néoconservatisme à
la française est resté une construction purement théorique.
Quant à Commentaire, bien
qu’il continue de publier les
meilleurs représentants de
l’école néoconservatrice – c’està-dire ceux qui ont résisté à la
tentation de l’Irak, tels que
Pierre Hassner ou Mark Lilla –
à l’ère de Laurent Wauquiez,
une figure clé de ce journal,
Pierre Manent, maintient en
même temps des liens avec les
figures de la Nouvelle Droite,
comme Alain de Benoist (3).
Emmanuel Macron est-il néoconservateur ? Le jeune président est, certes, attaché à une
certaine idée du libéralisme, et
même s’il se veut «et de droite
et de gauche», son programme
est celui de la droite modérée.
Mais Macron désavoue tout
caractère conservateur de sa
politique – c’est la grande différence qui le démarque de
Kristol ou de Manent. Il ne veut
ni rétablir l’ordre ni renforcer
l’identité culturelle, mais plutôt «réformer» et «libérer les
énergies». Emmanuel Macron
ne dénonce pas Mai 68 et il a
même laissé entendre qu’il
souhaitait le célébrer.
Nous n’avons donc pas encore
vu toutes les répercussions sur
nos sociétés du choc sismique
qu’a été Mai 68 des deux côtés
de l’Atlantique. Quant aux ennemis autrefois très puissants
de la révolte et de son univers,
l’on peine à envisager leur avenir dans un monde politique
radicalement transformé. •
(1) Serge Audier, la Pensée anti-68. Essai
sur les origines d’une restauration
intellectuelle (La Découverte, 2008).
(2) Voir Justin Vaïsse, Histoire du
néoconservatisme aux Etats-Unis
(Odile Jacob, 2008).
(3) Voir son entretien avec la revue Krisis
d’Alain de Benoist :
http://www.revue-elements.com/krisisNation-et-souverainete-.html
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PHILOSOPHIQUES
Par SANDRA LAUGIER
Professeure de philosophie à l’université
Paris-I Panthéon-Sorbonne
Préquel nostalgique
de «Walking Dead»
Les séries, par leur durée, sont parfois
les révélatrices de notre transformation morale
dans le temps et peuvent nous faire prendre
ainsi conscience de la dureté inédite des
répressions actuelles.
S
i la série mythique The Walking Dead (de Frank Darabont et Robert Kirkman, diffusée sur AMC depuis 2010)
s’essouffle un peu au bout (à vrai
dire, dès le début) de sa 8e saison,
ce n’est pas seulement parce qu’on
a perdu un peu trop de personnages, ou parce qu’Andrew Lincoln,
l’acteur principal, n’en peut plus
des voyages transatlantiques. C’est
qu’elle a parcouru le cycle de la
perte de la forme de vie humaine,
détruite par étapes dans chaque
épisode de la série qui voit un petit
groupe d’humains tenter de survivre et de s’organiser dans un
monde peuplé de morts-vivants ;
après avoir indiqué comme règle
à son groupe, dans un des tout premiers épisodes de la première saison, «On ne tue pas les vivants»,
Rick renonce peu à peu, emporté
dans la violence de cet univers et
s’en prend à ses semblables, ennemis ou amis, avec ou sans raison.
Une invisible frontière est encore
franchie dans la dernière saison
lors d’une fusillade où il abat froidement un allié de circonstance
venu d’un groupe adverse, alors
que l’homme lui a sauvé la vie. La
question éthique, ou plutôt la radicalité de sa perte, traverse ainsi
toute cette saison où Rick finira
(attention spoiler) par épargner
son ennemi, le cruel Negan ; personnage terrifiant mais qui par
instants en vient à incarner le petit
reste d’humanité préservé dans la
guerre entre humains.
Le spin off Fear The Walking Dead
(2015) traite de façon réflexive
cette évolution des personnages et
des spectateurs même en nous ramenant, dans son excellente première saison, à une période prézombies où la sensibilité morale
commune existait encore –dans le
saisissant prégénérique du pilote,
nous voyons un des héros, Nick,
traqué par un des premiers
walkers, se faire renverser par une
voiture et, à notre étonnement,
susciter des réactions collectives
de compassion et d’aide «normales»– qui nous font réaliser tout à
la fois que la scène se situe «avant»
l’épidémie, et que nous sommes,
nous-mêmes, insensibilisés. Fear
The Walking Dead a été moins un
préquel que le révélateur empirique de la transformation morale
opérée en nous par notre partage
de l’itinéraire de la bande de Rick;
mais elle a inévitablement suivi la
même trajectoire. Sa nouvelle saison s’enchaîne directement avec la
8e saison de TWD, récupérant un
personnage central, Morgan, qui
fait la jonction avec le petit groupe
de Fear The Walking Dead et fusionne de fait les deux séries. Un
indice de la perte de la forme de vie
qui les hante est l’effondrement de
la conversation, du langage commun des groupes disséminés dans
l’Amérique post-apocalytique, la
fin progressive de toute référence
culturelle commune, et l’absence
de terme stable, de la Géorgie à la
Californie, pour désigner ces Marcheurs (Rôdeurs, Pourris, Mordeurs, Mangeurs, Infectés…).
Du coup, on est particulièrement
sensible aux survivances de l’humanité dans l’univers tout aussi
violent, mais cette fois clos, de la
série phénomène du moment, la
Casa de Papel (Netflix, Alex Pina).
Dans ce qui ressemble à une banale
histoire de braquage, politisée par
son enjeu (la fabrication massive
de monnaie), ce qui touche est la
façon dont, à travers la construction des personnages et des relations qui se tissent dans la communauté éphémère de la prise
u 27
d’otages, la vie et l’humanité
«poussent» sur le sol lisse et stérile
d’un palais de la Monnaie coupé du
monde. Un peu comme dans Lost,
autre série d’élaboration d’une société en situation d’enfermement,
on assiste à la fabrication d’une
fragile vitale, d’un réseau de relations inédites qui rappellent divers
mouvements d’occupation de notre siècle, inventeurs partout dans
le monde de formes de vie démocratique exemplaires de la revendication d’un monde moins inégalitaire. Mais elle rappelle aussi –c’est
la dimension constamment nostalgique des séries utopiques comme
dystopiques – qu’on n’est plus au
temps de la Puerta del Sol ni même
de Nuit debout (qu’on avait déjà
voulu disqualifier par des accusations de violence et de désordre).
La société utopique n’est plus à disposition de tous et toutes. Et la décennie ouverte par les divers printemps démocratiques va se clore
sur des «zones à défendre», des occupations organisées, et on les
comprend, contre les attaques du
monde extérieur, telles les citadelles provisoires de TWD.
Occupy Wall Street était approuvé
(verbalement) par Barack Obama,
Syriza a servi largement de modèle
politique (un moment…), mais les
occupants d’aujourd’hui, de Tolbiac à NDDL, sont systématiquement déconsidérés (agitateurs,
zonards, anarchistes…) particulièrement au plan moral (addicts crados aux drogues et au sexe, destructeurs de biens publics). On
aura même vu des présidents
d’université, élus par leurs communautés, injurier ou maltraiter
leurs propres étudiants.
C’est oublier que les désobéissants
du siècle dernier, tels King ou
Mandela, ou moins noblement,
mais dans le même esprit, les étudiants rebelles de 1968, étaient
déjà dénoncés comme étant des
lâches et des racailles, face à l’ordre moral du conformisme d’un
«bon sens» majoritaire. C’est nier
ou légitimer la dureté inédite en ce
siècle d’une répression nationale
qui, même si elle est parvenue à
éviter le pire, vise à éradiquer des
nouvelles formes d’organisation
sociale et environnementale,
pourtant peu coûteuses pour l’Etat
et dans la ligne de l’autonomie
souvent et complaisamment revendiquée par les politiques pour
«leurs» bons citoyens. Il s’agit désormais de criminaliser des formes
de vie –et les comportements éthiques des citoyen·ne·s qui veulent
les illustrer. Une bonne suite aux
Walking Dead •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel,
Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
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28 u
Libération Vendredi 27 Avril 2018
CULTURE/
David
Geselson,
lettres
et le néant
Depuis 2016,
l’auteur propose
à ceux qui ont
toujours souhaité
écrire une missive
à un être cher,
sans jamais y
parvenir,
de la formuler
à leur place.
A Lorient,
il a poursuivi
ce projet
communautaire
qui se clôt chaque
fois par une
lecture publique.
Par
Depuis deux ans, en effet, parce qu’il cherchait «un cadre d’écriture contraignant», qu’il
Envoyée spéciale à Lorient (Morbihan)
voulait aussi simplement «se rapprocher des
Illustration FRED PÉAULT
gens», David Geselson passe des appels d’offre
avec l’aide des théâtres qui l’accueillent.
lle ne compte même plus les versions. Comme celui de Lorient, où Charlotte a donc
Disons peut-être trois par an pendant découvert cette annonce: «Si vous avez un jour
douze ans. Soit un package d’environ voulu écrire une lettre à quelqu’un de cher sans
36 presque-lettres, ou appelons ça des jamais le faire, parce que vous n’avez pas osé,
brouillons faits de paragraphes tronqués et pas su, pas pu, ou pas réussi à aller jusqu’au
de phrases avortées vagabondant dans sa mé- bout, racontez-la moi et je l’écris pour vous.
moire –le tout formant un archipel de la dou- Nous passerons trente-cinq minutes ensemble
leur. Voici bien longtemps, en effet, que Char- pendant lesquelles vous me raconterez cette letlotte échoue à écrire la lettre à son père. Elle tre non écrite. Je passerai ensuite quarantea 25 ans, et autant d’années à encinq minutes à l’écrire pour vous.
tendre les insultes incessantes, REPORTAGE
Une fois la lettre écrite, je vous la
mots d’humiliation et de déteslirai. Si elle vous convient vous
tation de celui qui dit regretter l’avoir mise au pourrez la garder et si non, je l’effacerai et n’en
monde. Elle voudrait que sa lettre soit leur garderai pas trace.» Ça a convenu à Charlotte.
dernière chance, à prendre ou à laisser, avant En joignant leurs efforts sont nées des phrases
qu’elle ne l’efface, définitivement de sa vie. «justes», selon elle, à l’adresse de son père vioSi on avait été à la Renaissance, Charlotte se lent. Comme : «C’est la dernière possibilité
serait sûrement adressée à un écrivain public pour nous deux d’être toi un père et moi ta
(la profession s’est un peu endormie, à l’heure fille.» La lettre a été écrite fraîchement, ce maactuelle),quelqu’un chargé d’écrire à la place tin. Elle nous dit dans l’après-midi ne pas sades autres. Mais aujourd’hui, parce qu’elle ré- voir si elle l’enverra, si elle la donnera ou la
side à Lorient et qu’à Lorient existe le Centre laissera là, une parmi toutes les autres lettres
dramatique national, la jeune femme a eu la d’anonymes archivées dans l’ordinateur d’un
chance de rencontrer un auteur, acteur, met- inconnu, promise à voyager avec lui pour être
teur en scène nommé David Geselson, qui colportée dans le monde. Etre lue à haute voix
propose précisément le même deal, enfin peut-être, écoutée par des dizaines de gens si
presque.
tant est que l’auteur veuille bien l’«interpré-
ÈVE BEAUVALLET
E
ter» sur scène. Ce sera peut-être ce soir. Charlotte a le trac, juste avant d’entrer en salle.
BIBLIOTHÈQUE DES INACHEVÉS
Car pour David Geselson, il n’est pas seulement question d’écrire des lettres, mais aussi
d’en mettre en scène une poignée, chaque soir
qu’ont lieu les rencontres, devant des spectateurs de théâtre. Tout concentrer en une journée, un peu la rapidité d’un «tourné-monté»:
aussi entendu, aussitôt écrit, aussitôt interprété. Et c’est là que s’ouvre, sous le registre
thérapeutique, la trappe d’un autre univers.
Chacun des textes devient la micropartie d’un
grand tout – une sorte de bibliothèque des
inachevés, des limbes où flotte à l’infini une
collection de lettres sans destinataires, pas
forcément destinées à être envoyées, ou qui
ne parviendront sans doute jamais à destination. Beaucoup sont adressées à des morts, et
semblent trouver parfaitement leur place
dans l’intimité du théâtre, ce lieu sombre qui
aime les fantômes. Il faut croire un peu au
pouvoir cathartique du théâtre, à la magie
animiste de la scène pour se dire, ainsi que le
formule David Geselson dans la lettre
d’amour qui clôt cette soirée d’avril: «Il y a des
lettres qui doivent rester à jamais non lues, à
jamais perdues, à jamais non écrites. Je crois
aux lettres non écrites qui portent leurs fruits.
Elles savent trouver leur place dans le monde
malgré ça. Peut-être même grâce à ça. Et je
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
«Je crois aux lettres
non écrites qui portent
leurs fruits. Elles savent
trouver leur place dans
le monde malgré ça.
Peut-être même grâce
à ça. Et je sais que ces
mots sauront te trouver.»
Extrait d’une lettre d’amour
rédigée par David Geselson
sais que ces mots sauront te trouver.»
La plupart du temps, les seuls éléments de
scénographie sur le plateau sont une table, un
ordinateur et une imprimante qui accouche
par intermittence des lettres des autres. Et le
contraste entre l’objet, si prosaïque, et le contenu, si précieux, est beau. Comme est belle
la façon qu’ont, ce soir-là, à Lorient, David Geselson et Loïc Leroux de nous adresser – à
nous, spectateurs– ces lettres de manière si
concrète, sans la distance que pourrait provoquer tout «ton épistolaire». Ça demande un
travail d’acteur précis, qu’ils ont effectué en
un temps record en fin d’après-midi. Comme
l’exige la règle du jeu, après sa journée de ren-
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contres et d’écriture, l’auteur doit, à 17 heures,
sélectionner les lettres à lire le soir (certaines
datent d’anciens ateliers, d’autres du jour
même), construire une dramaturgie et travailler avec son collègue à retrouver les enjeux
de chaque texte. Jubilation perverse et panache de la défaite pour telle lettre de rupture,
sidération joyeuse pour une autre, adressée
à une mère disparue…
PROJET RADIOPHONIQUE
En 2016, à Paris, lors de l’événement «Occupation Bastille» que David Geselson avait mené
avec son collègue portugais Tiago Rodrigues
au Théâtre de la Bastille (Libération du
10 juin 2016), on avait entendu la lettre qu’une
femme enceinte avait tenu à adresser à l’enfant qu’elle portait, destinée à être lue par lui
quand il aurait 20 ans puisqu’il était fort probable qu’elle ne survive pas à l’accouchement.
La lettre avait été lue par un jeune homme de
20 ans, un volontaire dans le public. Et peutêtre parce qu’il s’était passé à cet instant un
moment de grâce dans l’assemblée – parce
que le mot «pathos» s’était d’un coup désenglué, parce qu’on n’avait plus envie de rire du
tout des mots «empathie», ou «compassion»–, il a fallu continuer. Cela fait donc un
an et demi que ça dure: il a stocké en lui des
dizaines de dizaines d’histoires intimes, de
personnes de toutes générations, «de classes
sociales assez différentes et ça c’est génial, note
t-il. Surtout, je n’avais pas pensé avoir autant
de femmes, 80 % presque…»
David Geselson a parfois des nouvelles des
gens –la femme enceinte a accouché et survécu– mais en reçoit malgré lui, qui se fait un
point d’honneur à ne pas se lier plus. Toutes
les rencontres n’ont pas la même intensité,
bien sûr. «Il y a toujours des gens qui veulent
envoyer une lettre à un pays, ou à une abstraction, une lettre au bonheur, des choses comme
ça…» Donc là, c’est pénible. «Et puis les trucs
moins intéressants, c’est quand ça tombe dans
le problème petit bourgeois (ambiance, j’ai
perdu un de mes ovules, ça m’a traumatisée)
raconté par quelqu’un qui a évidemment pris
soin de magnifiquement pré-écrire sa lettre
pour me la réciter.» Les cas les plus beaux, selon lui, ce sont des gens «qui ont des histoires
incroyables mais qui les racontent “mal”. Les
mots, parfois, sont galvaudés, mais c’est l’intensité de leur émotion qui guide le travail
d’écriture.»
Peut-être, bientôt, y aura t-il une publication
papier, un recueil. Il espère pouvoir en faire
un projet radiophonique aussi. En attendant,
il laisse opérer le plaisir que lui procure ces
Lettres non écrites –«le plaisir à faire communauté», insiste t-il. Celui de se soustraire, de
s’effacer derrière la voix des autres, en laissant
parfois résonner, en sourdine, leurs lettres
d’amours perdus avec les siennes propres.
Dans celle qu’il a écrite pour Charlotte –dont
u 29
la respiration, juste à nos côtés, dans le noir
de la salle, intensifiait l’air – on entend ces
mots qui appartiennent autant à la jeune fille
qu’à l’auteur: «Ça te paraîtra peut-être risible,
faux, naïf et ridicule: mais il existe une chose
chez les êtres humains – autant que chez les
chiens que tu aimes tant – une autre chose
qu’on appelle la compassion. Com-passion. Ça
signifie souffrir avec, éprouver pour soi la souffrance de l’autre. La saisir, la prendre avec soi.
Prendre avec soi la douleur de l’autre. Et en
faire quelque chose. Et, en en faisant quelque
chose, ouvrir la possibilité d’en sortir et de la
conjurer. Peut-être. Il existe la possibilité chez
les hommes de ne pas vouloir se détruire les
uns les autres pour survivre. Je t’accorde bien
volontiers que c’est devenu une chose rare.
Mais ça existe.» •
LETTRES NON ÉCRITES
de DAVID GESELSON
Le 27 avril au Festival Terres de
paroles, (76), les 8 et 9 juin au
Théâtre Garonne-Toulouse (31),
puis à New York (festival Crossing the Line),
Paris (Théâtre de la Bastille, 75011),
Saintes (17) et Arles (13).
A signaler, du même auteur : DOREEN
le 4 mai à Foix (09), les 18 et 19 à CergyPontoise (95), les 28 et 29 à Dijon (21),
les 1er et 2 juin à Béthune (62). EN ROUTEKADDISH les 26 et 27 mai à Dijon.
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Libération Vendredi 27 Avril 2018
CULTURE/
SCÈNES
ment par le compositeur Benjamin Britten.
La version proposée aux Bouffes du Nord est
juste dépoussiérée. Le propos est modernisé:
on parle de selfie, de Brexit. La musique de
Pepusch est réarrangée par William Christie.
Le chef américain tient le clavecin (en alternance avec Florian Carré), entouré de
neuf musiciens de son ensemble des Arts florissants, affublés eux aussi de guenilles et relégués dans un coin de la scène. Ils y interprètent une partition qui n’est pas toujours liée
aux assauts d’un continuo baroque, et s’aventurent dans la tendresse de duo, notamment
flûte et théorbe, par les formidables Anna
Besson et Thomas Dunford, avant d’être rejoints par les chanteurs. Lesquels, comme à
Broadway, cumulent les talents, notamment
les quelques choristes-danseurs-acteursacrobates qui donnent de l’énergie et du liant
à une histoire rebattue.
Roi des ficelles. Maintenir la bonne dyna-
Les acrobaties de quelques choristes-danseurs-acteurs donnent de l’énergie et du liant à la mise en scène. PHOTO PATRICK BERGER
«The Beggar’s Opera»,
Broadway chez les gueux
Robert Carsen met en scène
l’œuvre du XVIIIe siècle
sous la baguette de William
Christie et son ensemble
les Arts florissants.
Un brillant tour de force
entre baroque et modernité.
P
our résumer The Beggar’s Opera
(«l’opéra du gueux»), il faut imaginer
un élastique tendu qui ne se rompt pas.
A une des extrémités, l’enchantement de l’interprétation baroque : son la 415, ses cordes
en boyau, ses instruments d’époque… tout ce
qui appartient au XVIIIe siècle, ici britannique, et met à l’honneur au plus près de son
éclat d’origine cet enchaînement de songs
de 1728. A l’autre bout de l’élastique, il y a la
modernité. Elle est technologique avec ces tablettes sur lesquelles les musiciens lisent
leurs partitions ou ces téléphones portables
volés qui font partie de l’histoire. Mais elle est
aussi vestimentaire, tous les protagonistes
portant à qui mieux mieux survêtements cra-
dasses, haillons, complets-vestons voire combinaisons en vinyle. Le spectacle ne passe pas
d’un extrême à l’autre, il est l’un et l’autre simultanément, ce qui le fait vibrer.
Caïd magouilleur. Considéré comme la
première comédie musicale de l’histoire, The
Beggar’s Opera s’apparente aussi au feuilleton
populaire, qu’il soit criminel ou satirique.
Nous sommes dans le monde du plus bas, entre les Mystères de Paris ou Sweeney Todd, au
milieu de la foule grouillante londonienne
des proxénètes, prostituées et voleurs, dominée par un caïd magouilleur, Peachum. Ce
marquis de la truande a un souci. Non pas ses
juteuses affaires de corruption, mais sa fille,
Polly. De candides élans l’ont conduite à
s’unir à une petite frappe non sans panache,
Macheath (prononcez MacKiss). Il faut absolument que papa Peachum sorte sa fille des
griffes du bellâtre, lequel se fout assez relativement de Polly et n’a que trois vraies passions : les filles, les filles, les filles, quelles
qu’elles soient et si possible nombreuses. Très
logiquement, c’est en se liant à elles que l’infi-
dèle Macheath s’attache à la potence dont la
corde au nœud coulant se balance de loin en
loin dans le spectacle.
L’œuvre trouve sa source dans une phrase de
Jonathan Swift (l’auteur des Voyages de Gulliver) adressée au satiriste John Pope: «Que diriez-vous d’une pastorale qui se déroulerait à
Newgate parmi les voleurs et les putains qui
s’y trouvent ?» John Gay, poète et ami des
deux hommes, s’attaque au livret, dans un
premier temps avec des airs chantés a cappella. Avant la première représentation, de la
musique est ajoutée, composée par Johann
Christoph Pepusch à partir de morceaux existants. Le genre ballad opera naît alors, résolument à l’opposé de l’opera seria italien, à michemin entre le théâtre lyrique et l’opera
buffa: ici, pas de récitatif mais des chansons
(ballades, romances) entrecoupées de scènes
parlées. Autant dire une pièce de Broadway
jouée à l’archet baroque.
Les siècles passant, The Beggar’s Opera a été
adapté pour le théâtre, transposé – conduisant à l’Opéra de Quat’sous du tandem Kurt
Weill-Bertold Brecht – ou modifié – notam-
mique semble être l’objectif de la mise en
scène. Le Canadien Robert Carsen, gourou
des salles d’opéras à travers le monde, sortant
en France d’une incursion dans le territoire
du théâtre à la Comédie-Française cet hiver
(avec la Tempête de Shakespeare), plonge ici
ses personnages dans un univers de carton,
une misère modulable qui peut devenir
comptoir, échafaud, table… Techniquement,
il éblouit quand, en roi des ficelles, il fait virevolter les changements de plateaux et transforme la boufonnerie baroque en comédie
hollywoodienne des années 30, où les transitions sont rognées pour accélérer le propos.
The Beggar’s… avance donc tambour battant,
mené par une brochette de chanteurs très
joueurs: ici, les scènes parlées sont plus complexes que celles chantées.
Carsen sort aussi au public sa «spéciale», l’intrusion d’un détail relevant du sensible (et
non de l’émotionnel) qui touche en profondeur le spectateur. Dans la Petite Renarde rusée, c’était un monticule de neige, dans Singin’ in the Rain, des chutes d’eau… Ici, c’est
la peur du vide. Polly et Macheath, lors d’une
scène à plus de 3 mètres de hauteur, jouent
autour d’un matelas posé sur le sol. Ils remuent beaucoup mais sont prudents : il n’y
a pas de protection, au pied du matelas, c’est
le vide. Intimement, le public ressent cette inquiétude sourde et craint le faux pas, la chute
en direct. Elle n’a heureusement pas lieu
mais, dès que les amoureux sortent de ce coin
de scène, la scénographie bouge et un mur
chasse le matelas, qui tombe. Le cœur de la
salle bondit: la chute a quand même eu lieu.
Mais sans gravité.
Une autre chute, amère, a lieu après ce
brillant Beggar’s…, lorsque le spectateur heureux de cette bouffonnerie qui finit bien se retrouve face aux gueux de notre temps, les migrants dont les tentes et cartons s’alignent sur
le boulevard de la Chapelle. Sans deus ex machina qui vient soudain tout résoudre.
GUILLAUME TION
THE BEGGAR’S OPERA de JOHN GAY
et JOHAN CHRISTOPH PEPUSCH
m.s. Robert Carsen, dir. mus. William
Christie. Théâtre des Bouffes du Nord,
75010. Jusqu’au 3 mai, puis en tournée.
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Blanche Gardin enchaîne
les blagues de cul
habillée en comtesse
de Ségur.
PHOTO ARNO LAM
Blanche Gardin, fille du cru
Seule en scène dans
«En test», l’humoriste
incarne une quadra
hétéro célibataire
taraudée par le sexe.
B
lanche Gardin annonce immédiatement qu’elle ne parlera pas de sexe ce soir… Enfin pas dans les quinze premières
minutes. Parce que très vite, on l’entend dire: «Moi, je suis devenue une
femme le jour où j’ai couché avec un
mec marié. C’est la vision de la main
du mec, avec l’alliance, entre tes
cuisses, qui fait devenir une femme.
Il faut préciser d’ailleurs que c’est
pas le doigt qui est bagué qui doigte
et je pense d’ailleurs que c’est pour ça
qu’on met l’alliance au quatrième
doigt. Parce que c’est le seul doigt qui
n’a aucune chance de se retrouver
dans une chatte. Et donc aucun risque que l’alliance soit souillé par de
la mouille de maîtresse.» L’écriture
ne tranche guère avec ce que l’on
connaissait d’elle, mais lui reprocher de faire ce qu’elle sait faire serait injuste, surtout pour un one woman show, cet art de la variation
plutôt que du renouveau, où une
parole souvent débauchée doit nécessairement se couler dans une
forme très corsetée.
Goret. Ainsi, dans son nouveau
spectacle, l’humoriste parle t-elle
toujours autant du mal-être d’une
quadra hétéro et célibataire –et reconduit son art du slow woman
show: doigts triturant le pied de micro, imperturbable fixité du tronc et
des jambes, léger bégaiement et
phrasé hésitant de bonne élève.
Tout ça contribue beaucoup au
charme du personnage, cet air d’en-
fant honteuse qui, venant de lâcher
une grosse cochonnerie, fait mine
de rétropédaler pour mieux plonger
groin joyeux dans ses déjections.
On comprend pourquoi beaucoup
qualifient son humour de trash ou
de noir. Mais lorsqu’un journaliste
lui pose la question, elle esquisse
systématiquement un premier
mouvement de dénégation, avant
de concéder, acculée, qu’effectivement, elle a tendance à parler de cul
comme on éviscère un goret.
Alors pourquoi cette réticence ?
Peut-être parce que sur scène, Blanche Gardin n’est pas vraiment là
avec l’intention de rentrer dans le
lard. Après tout, ses ignominies
sont dites avec sa voix de fumeuse
repentie, légèrement traînante et
bafouillante, comme un fond de
tristesse gisant dans un verre de
pastis. C’est là qu’on se rend compte
que, chez elle, la blague indécente
est une voie pudique d’expression
de soi, l’occasion d’expurger son
rapport compliqué au monde, mais
surtout aux hommes.
Schizo. Et lorsqu’elle évoque
son visionnage mi-hypnotisée
mi-écœurée de porno hardcore,
celle qui est diplômée en sociologie
reprendrait sans nul doute cette
phrase de Bourdieu : «La domination masculine rencontre une soumission d’autant plus difficile à détruire […] qu’elle est inscrite dans les
plis du corps.» Plutôt que de prendre position sur tel ou tel sujet, l’humoriste exhibe les contradictions
de sa propre position, celle d’une
pensée émancipatrice parfois rattrapée par la dimension masochiste
de son désir. Peut-être est-ce de ça
que ne cesse de parler Blanche Gardin en humoriste schizo : son être
déchiré entre dégoût et amour des
hommes, à l’image du sentiment de
fascination-répulsion qui peut nous
saisir devant une andouillette trop
odorante.
AUGUSTIN GUILLOT
Envoyé spécial à Rennes
EN TEST de BLANCHE GARDIN
Du 30 mai au 29 juin à la
Nouvelle Seine, 75005. Et du
13 septembre au 24 novembre
à l’Européen, 75017.
Les timbrés de la ferraille
«Ramkoers», la performance
musicale de la compagnie
néerlandaise BOT, éblouit par
ses créations d’instruments
faits de tôle et de métal.
Une leçon de chaos maîtrisé.
«R
amkoers». Mot néerlandais que
l’on pourrait traduire par «trajectoire de collision», «voie de
chaos» ou, pour reprendre un célèbre
poème de Rilke, «chemins qui ne mènent
nulle part». Un certain sens de la folie se
décèle donc dès le titre de cette performance musicale. Et l’on en a immédiatement confirmation lorsque les quatre protagonistes de la pièce déboulent sur scène,
vêtus de tabliers uniformes et gris comme
un ciel triste. L’un a la gueule de JeanClaude Dreyfus, en plus light et sous acide,
chantant au mégaphone ses mots en langue batave ; un autre, crâne rasé, gueule de
taulard, ressemble plutôt à un Jean Genet
qui aurait pour seul moyen d’expression
des bouts de tôle pour se construire un
violoncelle post-apocalyptique (une scie
pour archet et une plaque de bronze en
guise de cordes). Se sont-ils échappés
d’une usine, d’une prison ou d’un asile ?
Ou s’agit-il de moines que la chasteté
aurait complètement détraqué ?
Dans tous les cas, c’est bien l’univers de la
claustration qui est évoqué ici, avec la musique comme chemin de traverse, entre
fanfare, concert de metal et electro planante. Et si la pièce avait commencé par
un plateau vide, elle se termine avec plus
d’une vingtaine de mini-installations musicales. Plutôt impressionnant.
Pourtant ce type de performances à partir
de casseroles, fourchettes et poubelles déglinguées, on en trouve à la pelle, et elles
pullulent aujourd’hui sur YouTube
comme dans les rues d’Aurillac – leur succès reposant généralement sur l’effet de sidération produit par l’ingéniosité mise en
œuvre. Or, si la proposition de la Compagnie BOT, présentée à Rennes dans le cadre du festival Mythos, séduit au-delà du
simple morceau de bravoure musico-artisanal, c’est que la pièce parvient aussi à
mettre en scène une certaine dynamique
de la folie. L’ingéniosité méticuleuse,
quasi autistique et psychorigide dans la
conception des instruments, côtoie le
mouvement foutraque d’un ballet délirant. D’un côté, une rationalité extrême
dans les moyens mis en place pour construire ces objets. De l’autre, une hystérie
des corps, une idiotie des visages, une saturation de l’espace, une absurdité du projet. Bref, un double mouvement paradoxal
qui est celui du monomaniaque mettant la
logique au service de sa folie. Ramkoers :
en fait, tout est dans le mot. La rationalité
du tracé, de la voie et du chemin – construits en vue de quelque chose – mais l’indétermination foncière et radicale de la
destination. Ou son absence même.
A.G. (à Rennes)
RAMKOERS conçu par COMPAGNIE BOT
Du 19 au 20 mai à l’Autre Festival,
Capdenac (46), du 30 mai au 1er juin
aux Machines de l’île, Nantes (44),
le 17 juin à Baden (Suisse),
les 2 et 3 novembre à Charleroi (Belgique),
le 28 novembre à Cavaillon (84),
les 30 novembre et 1er décembre à Gap (05).
O
L
I
S
TRADUCTION
AGATHE
MELINAND
E
U N E FA B L E D E
CARLO
GOZZI
A
U
VERT
MISE EN SCÈNE, DÉCORS
ET COSTUMES
LAURENT
P E L LY
“ ON R IT,
O N S’ É M E R V E I L L E ”
“UN VRAI
BONHEUR”
“D'UNE BEAUTÉ
SAISISSANTE”
LA TERRASSE
L’EXPRESS
LES ÉCHOS
P R O D U C T I O N T N T – T H É ÂT R E N AT I O N A L D E T O U L O U S E
C O P R O D U C T I O N M C 2 – G R E N O B L E , T H É ÂT R E N AT I O N A L D E B R E TA G N E – R E N N E S
AV E C L A PA R T I C I PAT I O N P O U R L A R E P R I S E D U P E L - M E L G R O U P E
01 42 08 00 32
PORTE MARTIN.COM
M A G A S I N S F N A C , F N A C . C O M E T S U R L’A P P L I T I C K& L I V E
FIMAL AC
C U LT U R E
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Normale pas normée
Cécile Bois L’actrice principale de la série «Candice
Renoir» se confond avec la flic, bonne copine bricoleuse
aux kilos assumés, débordée par le quotidien, etc.
L
a première fois que Candice Renoir est apparue sur notre petit écran, on a ricané. Les scénaristes y étaient allés
un peu fort avec ce personnage de femme flic en bottes
et smartphone roses, jouant tour à tour les ingénues pour faire
parler un suspect ou les grandes gueules pour en imposer à
son équipe. Cécile Bois était canon dans le rôle de cette femme
active assumant sa blondeur et ses rondeurs, ses enfants et
ses amants, mais il ne fallait pas nous prendre pour des billes,
tout était étudié à la mimique près pour
séduire les mères célibataires épuisées
après leur journée de boulot.
Et puis… on s’est laissé prendre au jeu,
Cécile Bois est devenue la bonne copine du vendredi soir. Les
scénaristes, au fond, étaient peut-être parvenus à capter un
peu de leur époque avec cette femme débordée tentant de
trouver son compte entre vie professionnelle, vie familiale
et vie amoureuse. «On voulait bousculer les clichés, créer un
personnage amusant et familier auquel beaucoup de femmes
pourraient s’identifier, Candice Renoir a quelques kilos en trop
et elle aime le bricolage et les bagnoles», explique Carole
Le Berre, de l’unité fiction de France 2. «Elle plaît parce qu’elle
n’est pas parfaite», dit Marc Kressmann, le producteur exécu-
tif. De fait, la série a tant séduit (près de 5 millions de téléspectateurs par épisode) qu’elle revient dès ce vendredi soir avec
une nouvelle saison et son générique qui pulse au son de
Respect, la chanson culte d’Aretha Franklin.
Ces temps-ci, Cécile Bois n’a pas vraiment le temps de réfléchir au retour de Candice Renoir. Elle tourne à Paris un téléfilm réalisé par Gabriel Aghion (Pédale douce, Belle Maman)
dans un rôle radicalement opposé à celui du commandant
de police aux ongles roses, celui d’une
mère déterminée à se battre pour la survie
de sa fille, atteinte d’une maladie orpheline. Sur le combo qui affiche les retours
vidéo, dans ce rez-de-chaussée d’un immeuble cossu du XVIe,
on la voit plaisanter avec son partenaire, Arié Elmaleh, bouille
ronde illuminée par un sourire, puis, en un quart de seconde,
sombrer dans le désespoir, regard vide et lèvres tremblantes.
Plus tard, devant un plateau-repas sur la scène du tournage,
elle explique. «Le fait de travailler tout le temps vous met en
condition. Les émotions remontent d’un coup à la surface au
moment où la caméra se met à tourner.» Interrogé quelques
jours plus tard, Aghion dira la même chose avec d’autres mots.
«C’est rare une actrice qui dégage tant d’émotions sans trucage.
LE PORTRAIT
Chaque jour, Cécile m’étonne. Rien n’est mièvre chez elle, rien
n’est fabriqué. C’est l’actrice absolue, elle est ce que le metteur
en scène veut qu’elle soit… si elle en est d’accord.»
Ce jour de tournage, elle est vêtue d’un jean et d’un tee-shirt,
et il n’y a rien à faire, on croit toujours voir Candice Renoir.
Elle n’a pas peur d’être associée à vie au personnage de la série,
elle qui s’apprête à en tourner la saison 7? Elle hausse les épaules. «Je fais partie de cette génération d’acteurs convaincus que
s’ils incarnaient des personnages récurrents, ils étaient morts.
Mais quand on m’a proposé ce rôle, c’était comme un bonbon,
j’en étais à penser que j’allais arrêter de jouer…» C’était en 2012,
elle sortait tout juste d’une deuxième grossesse et peinait à
remettre sur les rails un parcours chaotique.
Grandie dans la région bordelaise avec sa sœur Isabelle, elle
intègre une troupe de théâtre amateur à 16 ans, puis le conservatoire de Bordeaux à 17. Son père est instituteur et sa mère,
prof de coiffure. «Elle a repris ses études à 40 ans et elle a fini
par travailler pour le ministère de la Jeunesse et des Sports,
c’est une warrior»,dit d’elle sa fille, et là, on croirait vraiment
entendre parler Candice Renoir.
Cécile Bois débarque à Paris une fois le bac en poche pour intégrer l’école de la rue Blanche. «Mais c’était une école, et, moi,
j’en avais assez de l’école!» Alors elle part au bout d’un an. Mais
ces quelques mois d’immersion dans le monde du spectacle lui permettent de se
1970 Naissance
faire remarquer. Elle enà Talence (Gironde).
chaîne pièces de théâtre et
1986 Intègre une
tournages avec de grands
troupe de théâtre.
noms du milieu, tels René Fé1991 Ecole de la rue
ret ou Claude Berri. En 1995,
Blanche.
elle frôle la consécration.
1995 Joue Angélique,
Robert Hossein cherche une
marquise des Anges,
nouvelle Angélique, marsous la direction
quise des Anges. «Je n’avais
de Robert Hossein.
pas très envie de le faire, dit2012 Est choisie pour
elle à notre immense surCandice Renoir.
prise. J’avais appris qu’on
27 avril 2018 Saison 6
aurait des micros, et que ce se(France 2).
rait du play-back, et ça ne me
plaisait pas. J’y suis allée
pour voir, c’était de l’ordre du défi, comme quand j’ai tenté l’école
de la rue Blanche.» Elle décroche le rôle, Hossein renonce au
play-back , et elle enchaîne neuf mois de représentations,
trois heures sur scène chaque jour et parfois cinq fois le weekend. «C’était formidable mais, après, j’ai eu envie de vide, de
silence, de retrait.» Elle accepte un tournage en Afrique et…
se fait oublier. «Moi qui aime bien la constance dans ma vie,
parce qu’elle me rassure, j’ai choisi de brutaliser cette constance.» Elle profite de la campagne, peint («il me faut juste du
temps et des couleurs», s’occupe d’elle et fait deux enfants (8 et
11 ans aujourd’hui) avec le comédien Jean-Pierre Michaël.
C’est après sa deuxième grossesse qu’une série de hasards
(«je réalise après coup qu’il n’y a pas de hasard») va lui mettre
entre les mains le scénario de Candice Renoir. «Ce personnage,
je le comprenais tellement ! Il m’était si familier !» Elle arrive
pour les essais avec ses kilos en trop (par rapport à la moyenne
des actrices) et son panier rempli de couches et de compotes
de pommes. Au moment de jouer la scène, son téléphone se
met à sonner et elle sort tout le barda en s’énervant car, grand
classique, l’appareil est au fond du sac. C’est pour ce moment-là qu’elle a été prise. «C’était elle, une évidence !» note
Le Berre. Ne regrette-t-elle pas de ne pas tourner plus pour le
cinéma? Une ombre passe. «Cela m’a rendue malheureuse à
une époque. Et puis… pour des raisons de survie, je m’y suis
faite.» Même si elle reconnaît avoir vécu des situations de harcèlement sur un tournage, elle n’aime pas trop les polémiques
qui ont suivi #Balance ton porc. «Tout le monde s’est divisé
alors qu’il aurait fallu s’unir, chacun était sommé de choisir
son camp, ça m’a mis mal à l’aise.» De toute façon, elle ne suit
plus l’actualité, trop anxiogène. «Depuis Charlie Hebdo, le
monde est devenu dingue.» Mais elle vote «parce que c’est un
droit qu’on a attendu pendant trop longtemps. Et si je ne vote
pas, je n’ai plus le droit de me plaindre». Elle dit avoir «un esprit
de gauche» mais n’a «pas encore trouvé le candidat idéal».
Candice Renoir, jusqu’à quand ? «Tant que ça marche, que
Cécile en a envie, qu’on a l’impression d’apporter quelque chose,
on continue», dit Kressmann. Elle est plus prudente. Ou lucide.
«Je n’aimerais pas en partir quand ça ne marche plus.» •
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
Photo RÉMY ARTIGES
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