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Libération - 28 04 2018 - 29 04 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 28 ET DIMANCHE 29 AVRIL 2018
2,70 € Première édition. No 11483
www.liberation.fr
AFP
Poignée de main inédite, sommet prometteur et perspectives de paix: la rencontre forte en symboles entre les dirigeants nord et sud-coréens, vendredi,
restera dans les livres d’histoire.
RÉCIT ET PHOTOS, PAGES 6-8
CETTE
ULTRADROITE
QUI INQUIÈTE
LES SERVICES
SECRETS
GUD,
Génération identitaire,
Action française…
La vague d’attentats
jihadistes en France
a régénéré les groupes
nationalistes radicaux,
faisant craindre
à la DGSI
des affrontements
ou des actions
violentes. Enquête.
PAGES 2-5
WEEK-END
Livres
Mandelstam, génie,
poésie, tragédie
PAGES 43-50
Images
«God of War»,
jeu vidéo à maturité
PAGES 29-36
1968
AAA PRODUCTION
Des identitaires manifestent à Paris, en janvier 2017. PHOTO YANN CASTANIER . HANS LUCAS
CORÉES
Le début
d’une
époque
«Les Shadoks»,
précurseurs
de Mai ?
PAGES54-55
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Des membres d’extrême
droite devant leur local,
le 24 mars, rue FortNotre-Dame à Marseille.
ÉDITORIAL
UlLestradroi
t
e
fachos
PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
Par
LAURENT JOFFRIN
Atmosphère
Pas de panique. La résilience de la société française face à la vague
d’attentats islamistes
de ces dernières années
est en fait remarquable.
Pour l’instant, les terroristes ont échoué à provoquer les réactions violentes
qu’ils espéraient. La population, pour l’essentiel,
garde son sang-froid.
Disparates, éclatés, peu
nombreux, les groupuscules d’extrême droite
restent une menace
mineure pour la sécurité
publique. Le fascisme n’est
pas aux portes. Mais la
lucidité n’exclut pas la vigilance. Les investigations
policières ont montré que
plusieurs de ces phalanges
identitaires envisageaient
des actions armées.
Plusieurs attentats, nébuleusement projetés, ont été
déjoués. Les discours
de haine s’accroissent sur
le Web. A la droite du Front
national, ou bien parmi
certains de ses membres
particulièrement exaltés,
on tient un discours radical
qui doit alerter les républicains. Sérénité mais aussi
prudence: l’air du temps
favorise les extrêmes.
Les dissertations d’un
Renaud Camus et de quelques autres sur «le grand
remplacement» en passe,
disent-ils, de supplanter
la «civilisation occidentale»
échauffent les esprits
faibles. Les vaticinations
paniquardes d’un Zemmour, les angoisses fiévreuses d’un Finkielkraut
accréditent l’idée d’une Europe assiégée par l’islam ou
encore minée de l’intérieur.
L’amplification systématique des difficultés très réelles rencontrées dans l’intégration des minorités
issues de l’immigration
diffuse l’inquiétude.
Et tout essai de retour au
réel est stigmatisé comme
un aveuglement. Ceux-là
n’ont certes pas de responsabilité directe et condamneraient hautement tout
recours à la violence. Mais
ils créent une atmosphère.
Tout le monde n’est pas
académicien, publiciste,
philosophe ou écrivain.
Parfois les activistes
prennent au pied de la
lettre les envolées des littérateurs. Là est le danger. •
chauffés
à blanc
«Libération» a pu consulter des
notes de la DGSI sur la résurgence
de groupuscules d’extrême droite
radicalisés depuis l’émergence
d’attentats jihadistes en France.
En ordre dispersé, leur ascension
reste cependant limitée.
Par
WILLY LE DEVIN
C’
est une autre menace que
les services de renseignement prennent très au sérieux. Depuis le déclenchement de
la vague d’attaques jihadistes sur
le territoire français, la hiérarchie
policière étudie le risque d’une
confrontation avec les franges les
plus radicales de l’ultradroite. En
d’autres termes, le harcèlement
par l’Etat islamique (EI) de la société
française engendrera-t-il des affrontements intercommunautaires ?
Lors de plusieurs auditions devant
des parlementaires, en 2016 et 2017,
l’ex-patron de la Direction générale
de la sécurité intérieure (DGSI), Patrick Calvar, avait théorisé cette hypothèse. Ses propos avaient néanmoins été déformés par certains
médias, n’hésitant pas à lui attribuer
la prédiction d’une «guerre civile».
Plus subtil et surtout moins catastrophiste, Calvar avait simplement observé: «Nous ne sommes pas à l’abri
d’une action violente aujourd’hui
sur notre territoire qui ferait monter
–il faut rester très prudent dans les
termes– un degré de tension entre
des communautés.»
«CONCURRENTS»
Si aucune action violente d’envergure de l’ultradroite ne s’est produite
en France jusqu’ici, l’histoire semble
donner raison à Patrick Calvar.
Le 17 octobre, un groupuscule fédéré
autour d’un chef de 22 ans, Logan N.,
a été démantelé par la sous-direction antiterroriste de la PJ (Sdat) et
la DGSI (lire ci-contre). Ses membres, évoluant au sein d’une entité
baptisée l’OAS –en référence à l’Organisation de l’armée secrète contre
l’indépendance de l’Algérie–, envisageaient d’abattre le maire de
Forcalquier, Christophe Castaner
(aujourd’hui ministre et délégué général de LREM) ou d’attaquer des
lieux de culte musulmans. Dans la
procédure, consultée par Libération,
figurent deux notes de la DGSI
répertoriant les différentes mouvances de l’ultradroite. Elles permettent de dresser un état de la menace
précis et circonstancié, sans angélisme ni fantasmes.
Ainsi, le service de renseignement
intérieur note que «l’extrême droite
radicale suscite l’engouement d’individus souvent jeunes, voire très
jeunes, soudés par une idéologie
principalement empreinte de racisme antimaghrébins et l’adhésion
à certains codes (vestimentaires,
tatouages).» «La multiplication des
attentats islamistes en France depuis janvier 2015 a été évidemment
interprétée par l’extrême droite radicale comme une légitimation de
ses thèses sur la menace immigrée,
l’insécurité, la faillite d’une société
multiculturelle honnie. L’impuissance de l’armée et du gouvernement
est également fustigée. Sur les blogs
et les réseaux sociaux se développent
une parole plus libérée et des appels
à représailles ou des menaces du
type: “Terroristes à mort-immigrés
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
u 3
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MÉLENCHON, FRAGILE
PARTIE CIVILE
Le 18 octobre 2017, au lendemain
de l’interpellation de huit militants
d’ultradroite ayant un projet d’attaque
terroriste (lire ci-dessous), l’ex-candidat
de La France insoumise (LFI) s’insurge
devant l’Assemblée nationale d’avoir tout
ignoré des menaces le visant alors que
son nom est cité. Réponse maladroite sur
France Info du ministre de l’Intérieur,
Gérard Collomb : «Croyez-moi qu’il y a
des gens de la DGSI qui devaient suivre
[Mélenchon] de manière à le protéger.»
Suspicieux, le nouvel avocat du chef
de file de LFI, Juan Branco, tweete :
«La DGSI a-t-elle surveillé Jean-Luc
Mélenchon […], comme Collomb l’a
assuré ? Dans la suite de l’affaire Assange
[qu’il défend en France, ndlr], ma
deuxième affaire contre la raison d’Etat.»
Et d’exiger l’audition du ministre
Collomb, des membres de son cabinet,
ainsi que la déclassification de
nombreuses notes. En outre, la
constitution de partie civile de
Mélenchon suscite un vif débat
juridique. Dans la procédure, le ciblage
du leader de LFI par les membres
de l’OAS apparaît extrêmement ténu.
Seul Logan N. évoque cette hypothèse
en garde à vue : «On avait ciblé
Mélenchon sur Marseille pendant la
présidentielle mais finalement on a laissé
tomber car on savait qu’il ne serait pas
élu. On avait ciblé réellement le maire de
Forcalquier, [Christophe] Castaner.» Il le
confirmera devant la juge d’instruction :
«Mélenchon, on n’avait pas les moyens
physiques.» Lundi, l’un des avocats
des mis en examen, Michaël Bendavid,
a déposé une requête contestant la
recevabilité de la constitution de partie
civile de Mélenchon. Son argumentaire :
«Primo, l’instruction en cours n’a mis
en évidence aucun acte préparatoire
d’un projet d’assassinat sur Mélenchon.
Deuxio, quand bien même il y aurait eu
préparation en secret, il est difficile
de concevoir quel préjudice aurait pu
en résulter pour le leader de La France
insoumise, puisqu’il ignorait tout
de ce qui se tramait.» Le différend
pourrait aller jusqu’en Cassation. W.L.D.
dehors”», poursuit la DGSI. Toutefois, si le discours xénophobe prospère, les analystes maison voient
une limite objective à l’ascension
de l’ultradroite : «La mouvance est
structurellement marquée par la
présence de groupuscules concurrents qui agissent en ordre dispersé
et dont les capacités opérationnelles
apparaissent par conséquent limitées. Nombre de ces groupuscules,
basés sur une aire géographique restreinte, naissent, croissent et périclitent en fonction du charisme et de
l’investissement de leur leader local
[…]. Si le discours radical s’émaille
de violentes diatribes, le niveau de
violences physiques demeure modeste. Depuis les attaques jihadistes
de janvier 2015 en France, la mouvance ultra a globalement adopté et
promu une posture défensive.»
COCKTAIL MOLOTOV
Aux yeux du service, la «principale
menace reste l’action d’un individu
solitaire, à l’image du terroriste norvégien Anders Behring Breivik».
Le 22 juillet 2011, ce Suite page 4
Des actions violentes avortées
L’OAS de Logan N., fiché S
de 22 ans qui voulait assassiner
le LREM Christophe Castaner,
incarne le regain d’intérêt
pour les thèses de l’ultradroite.
U
n groupe aux capacités opérationnelles
limitées, mais qui illustre les craintes
actuelles des services de renseignement. Le 17 octobre, huit militants d’ultradroite
ont été interpellés dans différents départements. Trois mois et demi plus tôt, leur chef
présumé, Logan N., avait été arrêté par les gendarmes à son domicile de Vitrolles (Bouchesdu-Rhône). Déterminé, eurosceptique et ouvertement islamophobe, l’homme de 22 ans a été
très loquace lors de ses multiples auditions, que
Libération a pu consulter.
Sans filtre, Logan N. avoue d’emblée avoir
contribué à la création d’une organisation baptisée l’OAS –en référence à celle contre l’indépendance de l’Algérie. Avec plusieurs affidés,
âgés de 17 à 29 ans, ils échafaudent alors
diverses actions violentes. L’objectif est clair :
riposter au terrorisme islamiste dans l’espoir
«d’enclencher une remigration basée sur la terreur». Lors de brainstormings plus ou moins
foisonnants, les membres de l’OAS évoquent
différentes cibles potentielles : le marché
aux puces de Marseille, des kebabs, mais
aussi le chantier de la grande mosquée de
Vitrolles, qu’ils imaginent faire exploser
au TNT.
Pour mener à bien ces projets, Logan N. entend
«s’appuyer sur des petites mains». Fiché S –pour
sûreté de l’Etat – depuis le 21 juillet 2014, le
jeune homme, dont le Monde avait dressé le portrait, concède ne pas avoir le courage d’opérer.
Aux enquêteurs, il déclare piteusement: «Je suis
content quand un musulman est tué, mais je ne
suis pas prêt à passer à l’acte car la seule issue
d’un attentat est la mort ou la prison.» Logan N.
délègue alors à son «chef de section» Thomas A., 20 ans, le soin d’assassiner le maire de
Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence), Christophe Castaner. Ce dernier fanfaronne en privé,
opte pour «l’égorgement» de l’édile, mais
des SMS retrouvés dans son téléphone relatent
surtout son mal-être et ses idées suicidaires.
Depuis, celui qui a été condamné en 2016 pour
avoir peint une croix gammée sur une boucherie halal de Manosque se dit «catastrophé»
d’avoir songé à de tels desseins.
Il n’en demeure pas moins que plusieurs des
membres de l’OAS incarnent à leur façon l’intérêt renaissant pour les thèses de l’ultradroite.
Avant d’imaginer recourir à la violence,
Logan N. a ainsi été un membre actif de la
section Provence de l’Action française (AF). Le
jeune homme a également suivi de près la création de l’association France Village. Porté par
l’idéologue antisémite Daniel Conversano, ce
collectif entend acquérir des sites grâce aux
dons de militants et créer des villages entièrement blancs, nationalistes et survivalistes.
En d’autres temps, Logan N. avait d’ailleurs luimême songé à quitter l’Hexagone. Il désirait rejoindre la Pologne ou la Hongrie, «des pays qui
font ce qu’il faut pour repousser les migrants».
W.L.D.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
suprémaciste
a tué 77 personnes à Oslo et sur l’île
d’Utoya. En France, rien d’aussi macabre ne s’est encore produit. Toutefois, les forces de l’ordre ont parfois
interpellé sur le fil des personnes
aux intentions bien arrêtées. Le plus
célèbre demeure Maxime Brunerie,
d’Unité radicale, qui avait tenté de
tirer le 14 juillet 2002 en direction
du président Chirac. Le 17 janvier 2014, à Clermont-Ferrand, un
skinhead néonazi, Kévin Pioche,
tire, lui, à huit reprises avec un fusil
de chasse devant un squat où se
tient un concert en soutien à deux
étudiantes en situation irrégulière.
Encore plus inquiétant, l’arrestation
par la DGSI en 2013 de Christophe
Lavigne, 23 ans, un ex-sergent de
l’armée de l’air ayant servi en Afghanistan. Son intention? Ouvrir le feu
le dernier jour du ramadan sur la
mosquée de Vénissieux (Rhône). Sa
mère l’a signalé avant qu’il ne passe
à l’acte, inquiète d’une récidive
puisque, un an plus tôt, Lavigne
avait déjà jeté un cocktail Molotov
sur la mosquée de Libourne (Gironde). L’été dernier, enfin, un
homme originaire du Val-d’Oise a
été interpellé. Comme Brunerie, il
imaginait abattre Emmanuel Macron. Repéré en train d’essayer de se
procurer une arme à feu sur un forum de jeux vidéo, il s’est retranché
à son domicile avec des couteaux
lors de l’arrivée des policiers.
Suite de la page 3
«ÉTINCELLE»
Pour la DGSI, ce type d’individus est
d’autant plus dangereux qu’il existe
une forte porosité avec les milieux
sécuritaires. «On trouve un grand
nombre d’anciens militaires, policiers, gendarmes dans les sphères
d’ultradroite. Leurs enfants peuvent
aussi poser problème. Certains pratiquent la chasse ou se forment dans
les stands de tir. Les diasporas d’exYougoslavie, actives dans les filières
de trafic d’armes issues des stocks de
la guerre de Bosnie, font l’objet d’une
surveillance soutenue. La moindre
attaque d’ampleur contre des musulmans pourrait générer l’étincelle»,
craint un ex-ponte des services.
La DGSI scrute aussi la résurgence
de groupes «historiques» (lire
page 5), dont la formation néofasciste Groupe Union Défense (GUD),
qui «jouit d’une visibilité renouvelée
grâce à l’activisme de son antenne
lyonnaise dirigée par Steven Bissuel». Autre restructuration notable,
celle initiée en 2014 par les royalistes de l’Action française (AF). «Depuis plusieurs mois, observe la DGSI,
la section Provence de l’AF s’oppose
régulièrement à la mouvance
d’ultragauche.» En marge d’une manif anti-loi El Khomri à Marseille,
le 17 mars 2016, un certain Logan N.,
chef de l’OAS, est interpellé.
Pour la DGSI en revanche, la frange
«skin» est en très nette perte de vitesse. Serge Ayoub, alias «Batskin»,
«peine à fédérer plus d’une vingtaine
d’affidés dans les activités du Black
Seven France, ex-Praetorians Motorcycle Club, un gang de motards».
La dissolution administrative de
Troisième Voie, en 2013, après la
mort du jeune antifa Clément Méric, a fait exploser toute «structure
militante digne de ce nom». •
Génération identitaire, le 21 avril à Névache (Hautes-Alpes), lors de leur opération antimigrants. PHOTO ROMAIN LAFABRÈGUE. AFP
«Mission Alpes», un
théâtre d’opération
Une enquête a été ouverte
vendredi pour s’assurer
qu’aucune infraction
n’avait été commise lors
de la chasse antimigrants
des identitaires.
E
n lançant son opération «Defend Europe, mission Alpes»,
l’organisation d’extrême
droite Génération identitaire (GI) se
targuait samedi dernier de vouloir
«barrer la route aux immigrants
clandestins. Nos équipes quadrillent
la zone et stopperont toute tentative
de s’introduire illégalement en
France». Sur le terrain, 90 identitaires ont effectivement occupé
de samedi à dimanche derniers le
col de l’Echelle (Hautes-Alpes), lieu
de passage surtout estival des migrants entre Italie et France, actuellement fermé en raison de son enneigement. L’essentiel de l’activité
des identitaires a cependant été
consacré à la production d’images.
Le long d’une «frontière» constituée
d’un filet de plastique barrant le col
et flanquée de panneaux d’interdiction, ils ont joué les gardes-frontières pour les objectifs. Et ont loué
deux hélicos pour produire des
images spectaculaires (1). Leur
porte-parole sur place disait vouloir
rester «dans la légalité» et affirmait
qu’ils ne feraient que tenter de
dissuader les migrants sans leur
interdire le passage. Le dimanche
matin, c’est sous les yeux et avec
l’escorte de nombreux gendarmes
(dont une patrouille héliportée) que
les identitaires avaient quitté la vallée de la Clarée.
Vidéo. La «seconde phase» de
l’opération de com de GI avait commencé dès le dimanche après-midi,
avec des images de «surveillance»
de la frontière à bord d’un avion de
tourisme, mais aussi, tous les soirs
depuis, à bord d’un pick-up, sur la
route du col frontalier de Montgenèvre, ouvert toute l’année et utilisé
par les migrants. Dès samedi dernier, la préfecture affirmait «suivre
avec attention» l’opération «afin de
prévenir tout trouble à l’ordre public et de garantir le respect du
droit», tandis que Gérard Collomb
dénonçait une «action de gesticulations» qui s’était tenue «sous
l’étroite surveillance des forces de
l’ordre». Les pouvoirs publics assuraient n’avoir rien à reprocher sur
le plan pénal à ce «rassemblement»: «aucune plainte ni aucun
fait susceptible de qualifications délictuelles n’a été porté à ma connaissance», déclarait mardi le procureur de Gap, Raphaël Balland.
Vendredi, il ouvrait tout de même
une enquête préliminaire pour «vérifier si une infraction [avait] été
commise»: seule la police peut procéder à des interpellations… De son
côté, Génération identitaire a publié vendredi soir une vidéo sur les
réseaux sociaux visant à prouver
que ses membres n’avaient pas fait
que «gesticuler»: on y voit certains
d’entre eux remettre une personne
aux autorités.
L’initiative du parquet d’ouvrir une
enquête survient dans le contexte
de la puissante vague d’indignation
suscitée par les mises en scène des
identitaires, qui n’a pas tardé à
tourner à la mise en cause des pouvoirs publics. Dans la contre-manifestation spontanée, dimanche der-
nier au col de Montgenèvre, les
militants de l’aide aux migrants dénonçaient le «deux poids deux mesures»: «Dès qu’on est là, la police
nous tombe dessus, tandis que ceux
qui agissent contre les droits de
l’homme ne sont pas inquiétés.» Une
vingtaine de migrants ayant profité
de la cohue pour passer la frontière,
trois manifestants ont été arrêtés et
sont en détention préventive à la
prison des Baumettes, à Marseille.
«Unité». La présence des forces de
l’ordre a été dès le début de cette semaine renforcée à Briançon, où l’on
parle de «militarisation de la frontière». La réaction la plus inattendue est venue de l’évêque de Gap,
Xavier Malle. Dans une tribune
publiée jeudi par France Info, il dénonce «l’instrumentalisation» des
migrants et appelle à «la solidarité
nationale» s’agissant particulièrement de l’arrivée des mineurs non
accompagnés. «C’est l’unité, la cohésion de la France qui est en jeu. Ne
croyons pas que cette “crise migratoire” est passagère. Elle est mondiale et durable», a insisté l’évêque.
(1) D’où vient l’argent qui a financé l’opération ? CheckNews.fr répond.
FRANÇOIS CARREL
Correspondant à Grenoble
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GÉNÉRATION IDENTITAIRE
EUROPE BLANCHE ET PAPIER GLACÉ
Les racines. 14 juillet 2002 : sur les Champs-
Le credo. Chez GI, on défend moins le pré
Elysées, carabine en main, Maxime Brunerie
vise et rate le président Chirac avant d’être désarmé. Le jeune homme est proche d’Unité radicale (UR), mouvement nationaliste-révolutionnaire, raciste et antisémite, rapidement dissous
par l’Etat. D’ex-membres créent le Bloc identitaire, conscients qu’il leur faut rompre avec les
aspects les plus outranciers d’UR, notamment
l’antisémitisme. Génération identitaire (GI), la
branche jeune du mouvement, s’émancipe peu
à peu et devient l’organisation de référence.
carré français que l’Europe blanche, avec force
références aux Spartes, à Charles Martel et à la
Reconquista espagnole. Au fil du temps, le mouvement a escamoté son discours régionaliste
et ses accents néopaïens pour se tourner vers
un identitarisme chrétien. «Notre seul héritage
c’est notre terre, notre sang, notre identité»,
proclame le groupe dans un manifeste intitulé
«Déclaration de guerre».
Les méthodes. Si le mouvement est bien représenté au sein du FN, Génération identitaire
préfère la «bataille culturelle» au combat électoral. Affirmant s’inspirer du mode opératoire
de l’ONG Greenpeace, il s’est fait connaître
par des actions chocs, pensées pour leur
impact médiatique plus que pour leurs effets
directs : occupation du toit d’une mosquée à
Poitiers, arrivée dans un Quick halal avec des
masques de cochons et, plus récemment,
organisation de maraudes en gilets jaunes
pour «sécuriser le métro» ou aider les «sansabri européens».
DOMINIQUE ALBERTINI
Les racines. Le 31 octobre 1968, l’Etat dissout
Le credo. Le GUD s’inscrit dès l’origine dans
Les méthodes. La baston a toujours été le
Occident, remuant groupuscule devenu la référence de l’extrême droite activiste et dont faisaient partie de futures figures de la droite,
comme Gérard Longuet ou Alain Madelin. D’excadres créent à Assas une structure de repli: le
Groupe Union Droit, qui deviendra Groupe
Union Défense (GUD). Le mouvement connaît
une existence erratique, faite d’effacements et
de relances, et de rapprochements plus ou
moins fructueux avec d’autres groupes. Il connaît un regain depuis le début des années 2010.
la famille nationaliste-révolutionnaire, rejetant
à la fois communisme et capitalisme. Violemment raciste, le GUD prend dans les années 90
un virage antisémite, faisant sien le slogan
«A Paris comme à Gaza, intifada». L’ami de
Marine Le Pen et prestataire du FN Frédéric
Chatillon dirige alors le mouvement. Lequel,
peu soucieux de rigueur doctrinaire, privilégie
un «militantisme» musclé. Aujourd’hui, le GUD
développe en premier lieu un discours antimusulmans.
mode d’action numéro 1 du GUD. Après une
période de creux au début des années 2000, il
reprend de la vigueur depuis quelques années,
notamment avec l’ouverture ces derniers mois
dans plusieurs villes de France de «Bastions sociaux», des lieux d’accueil réservés aux «Français de souche» sur le modèle du «CasaPound»
néofasciste en Italie. Dans ces initiatives,
contestées localement par les riverains et les
antifas, l’Action française est son principal allié.
D.Al.
LE GROUPE UNION DÉFENSE
LE RETOUR DES «RATS NOIRS»
L’ACTION FRANÇAISE
MAURRAS UN JOUR, MAURRAS TOUJOURS
«
Les racines. C’est au moment de l’affaire
Dreyfus que l’Action française voit le jour,
en 1898, avec une doctrine nationale-républicaine. Sous l’influence de Charles Maurras, qui
est encore aujourd’hui sa figure de référence,
elle devient rapidement royaliste et adepte du
«nationalisme intégral». Pendant l’Occupation,
une partie de cette structure violemment
antisémite a collaboré, tandis que de rares
membres ont choisi la Résistance. Interdite
après la Libération, l’AF revient sur le devant de
la scène depuis quelques années. En 2014, elle
a entamé une forme de restructuration, se rapprochant du GUD dans le sud de la France.
Le credo. «Tout ce qui est national est nôtre»,
affirment les militants de ce groupuscule royaliste, aujourd’hui en premier lieu xénophobe.
Rejetant le cadre de la République, ils défendent
une restauration de la monarchie au profit de
la branche des Orléans – sujet d’une féroce
rivalité avec les «légitimistes», partisans des
Bourbons.
Les méthodes. Ces dernières années, l’AF
réinvestit l’espace public et mise sur un acti-
visme tapageur. En 2013, le Printemps français,
branche la plus insurrectionnelle de «la Manif
pour tous», voit une douzaine de ses sympathisants interpellés pour avoir participé à des
heurts violents avec les forces de l’ordre durant
le Jour de colère. En 2016, en marge d’une
manifestation contre la loi El Khomri, rebelote.
Dans le sud de la France notamment, la conflictualité entre les militants de l’Action français et
les antifascistes alimente régulièrement la
chronique.
JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
«Les attentats de 2015 ont changé la donne»
Pour les spécialistes
de l’extrême droite JeanYves Camus et Nicolas
Lebourg, la radicalisation
de nationalistes s’explique
par le jihadisme et
l’affaiblissement du FN.
M
embres de l’Observatoire
des radicalités de la Fondation Jean-Jaurès, JeanYves Camus et Nicolas Lebourg ont
notamment publié les Droites extrêmes en Europe (Seuil).
Assiste-t-on à une résurgence
des groupes d’ultradroite ?
Jean-Yves Camus: Leur augmentation peut découler d’un émiettement et non d’une hausse d’adhésion. Lorsque le parti dominant de
la droite nationaliste, ici le FN, cherche à se normaliser, il libère un espace pour des mouvements plus radicaux, dont le mode d’expression
premier est l’activisme. Internet
pose un défi : savoir si derrière un
site ou un profil se cache un homme
ou un réseau en constitution. Mais
la radicalisation continue aussi à se
faire par le contact humain…
Nicolas Lebourg : La spécificité
historique de ce milieu en France est
d’être divisé en une noria de groupuscules qui s’interconnectent plus
ou moins et n’ont jamais eu un chef
ou un parti unique. Quand le FN
semble aux portes du pouvoir, cela
assèche les groupes, et inversement.
L’affaiblissement actuel du FN
booste donc ces groupes ?
N.L.: La demande sociale étant toujours là, le FN retrouvera sans doute
un jour des scores très hauts. Mais
ce qui est cassé, c’est la croyance
qu’il puisse aller au pouvoir pour
appliquer un programme proche
des aspirations des radicaux.
J.-Y.C. : Le succès du FN a agi
comme une protection contre la
multiplication des cellules violentes.
Il a donné des perspectives politiques dans un cadre légal à des gens
qui seraient autrement partis rejoindre des groupes ultras. Quiconque
milite dans un mouvement organisé
et va vers la violence le fait plutôt par
déception que par incitation. Même
s’il y a de la radicalité au FN, il n’y a
pas de tentation activiste. Les radicaux qui quittent le parti le font
parce qu’ils le jugent trop mou. Ils lui
reprochent de ne pas nommer l’ennemi directement. Pour les racialistes: l’Etat, les juifs, les francs-maçons, les «races inférieures».
Pourquoi cette radicalisation
émerge-t-elle maintenant ?
J.-Y.C.: Le climat post-attentats islamistes, l’arrivée «massive» de migrants ont ravivé dans une frange
marginale mais bien vivante de
l’ultradroite l’idée selon laquelle la
décadence du pays, des institutions
et des valeurs est trop avancée pour
une prise du pouvoir par les urnes.
Dans ces milieux règne un sentiment d’apocalypse, de fin d’une civilisation, celle du monde «blanc».
N.L. : Un peu de chronologie.
Entre 1958 et 1983, la France a
connu plus de groupes violents
d’extrême droite que d’extrême
gauche. Ensuite, il y a un écroulement: la violence politique perd sa
légitimité culturelle, le FN éclôt
électoralement, les plus radicaux
préférant la forme «bande» à celle
du mouvement organisé. Mais les
attentats de 2015 ont changé la
donne. Ils pourraient engendrer à
l’ultradroite un phénomène comparable à l’émergence des groupes
contre-terroristes des années 50
et 60: des nationalistes français qui
passaient au terrorisme pour «répondre» au terrorisme arabe.
Quels points communs entre ces
groupuscules ?
J.-Y.C.: Le sentiment d’appartenir
à la grande famille du nationalisme
et la détestation du «système» dans
sa version libérale ou de gauche.
N.L.: Ils partagent l’idée que l’individu atomisé n’est rien et qu’une société doit être unifiée comme un
corps. Ils rejettent aussi tout ce qui
est transnational.
Des groupuscules jouent-ils la
carte de la «guerre ethnique» ?
J.-Y.C.: La remigration [retour massif et forcé d’immigrés dans leurs
pays d’origine, ndlr], beaucoup de
ceux qui l’attendent savent qu’elle
ne se fera pas de plein gré. Dès lors,
il y a deux options: qu’un gouvernement «patriote» la mette en œuvre
de manière autoritaire ou qu’elle
se fasse par la force. Le problème est
que dans la littérature sur la guerre
ethnique, il est plus question de
supprimer physiquement des individus que de les expédier de force
hors de France. Maintenant, il faut
être clair: la posture du combat est
une chose, le passage à l’acte une
autre, et ce milieu regorge de
personnes dont la radicalité verbale
ou le racisme pathologique n’ont
d’égal que l’amateurisme et le côté
«tartarinade».
Faut-il craindre l’émergence
d’un Breivik français ?
N.L. : Un Breivik agit au nom d’un
rejet de la société multiculturelle
qui est devenu une vision répandue
dans la France radicale qui légitimerait ainsi la production de la violence dans le cadre d’une riposte
aux jihadistes. En 2016, à la question de savoir ce qu’ils penseraient
de possibles violences antimusulmanes en représailles d’actes
jihadistes, 39 % des sondés disaient qu’ils les comprendraient,
10 % qu’ils les approuveraient. Il
faut donc relativiser, même si le débat public joue avec des allumettes
sur un sol couvert d’essence.
Recueilli par
TRISTAN BERTELOOT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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MONDE
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Kim Jong-un et Moon Jae-in se préparent à une poignée de main sur la ligne de démarcation de la zone démilitarisée à Panmunjom, le 27 avril. PHOTO AP
Les Corées en chœur
Par
Kim Jong-un et Moon Jae-in,
les dirigeants du Nord et du Sud,
ont signé vendredi une déclaration
conjointe à Panmunjom, dans la zone
démilitarisée. Chargée en symboles,
cette première rencontre entre
dans l’histoire.
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Séoul
Q
uelle journée ! Assumons une part
de naïveté pour croire qu’elle marque
le début d’une «nouvelle ère», comme
l’ont dit vendredi Kim Jong-un et Moon
Jae-in, les dirigeants de la Corée du Nord et
du Sud. Et pour se persuader que des paroles
fortes peuvent être suivies d’effet dans cette
péninsule où les occasions, les mots et les gestes historiques n’ont pas manqué depuis l’armistice de juillet 1953. Tout comme les ratés
et les risques d’une guerre, annoncée comme
imminente il y a encore quelques mois.
Vendredi, une page s’est probablement
tournée autour de la ligne de démarcation (DMZ). «Nous déclarons solennellement
devant les 80 millions de personnes de notre
nation et le monde entier qu’il n’y aura plus de
guerre sur la péninsule», a affirmé Moon
Jae-in après avoir signé la «Déclaration de
Panmunjom» avec Kim Jong-un (lire page 8).
Il a également annoncé l’«objectif partagé
de la dénucléarisation complète de la péninsule» et le projet de «faire de la DMZ une zone
de paix».
Lors de cette journée riche en symboles, Moon
a fait applaudir le dirigeant du Nord pour le
rôle qu’il a joué dans ces retrouvailles. Qui
l’eût cru sept mois plus tôt, quand le régime
de Pyongyang procédait à son sixième et plus
puissant test nucléaire et dégainait des missiles balistiques intercontinentaux? Vendredi,
les deux leaders se sont chaleureusement
donné l’accolade puis se sont retrouvés devant
les caméras pour commenter cette déclaration. Jamais Kim ne s’était livré à un tel exercice public lors d’une conférence de presse
–sans questions des journalistes– et jamais
deux dirigeants coréens ne s’étaient laissés
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
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Préparation du bureau qui accueillera le livre d’or. PHOTO AP
Au moment de repasser dans la partie Sud. AP
aller à tant d’effusions lors des précédents
sommets. En juin 2000 puis en octobre 2007,
les présidents sud-coréens Kim Dae-jung (qui
recevra le prix Nobel de la paix quelques mois
plus tard) et Roh Moo-hyun s’étaient rendus
à Pyongyang pour rencontrer Kim Jong-il,
le père de Kim Jong-un. «A cette occasion, on
avait découvert qu’il avait beaucoup de charisme, plaisantait avec les journalistes, mais
il était resté chez lui», raconte un diplomate
sud-coréen. Cette fois, le troisième représentant de la dynastie des Kim a fait le déplacement jusqu’à Panmunjom, enjambant la DMZ
pour fouler le sol du Sud. Une première pour
un dirigeant du Nord. Et une réussite pour
casser l’image d’Epinal du royaume ermite.
«VIEILLE GARDE»
D’une voix grave, depuis un pupitre planté
devant la Maison de la paix, Kim Jong-un a
pris la parole peu après 18 heures. En parlant
des «frères» coréens qui ont le «même sang»
et «une histoire» en commun, il a évoqué une
«nouvelle route» pour «un pays», avant de se
raviser et d’imaginer le «futur des deux pays».
«Nous devons être responsables de notre propre histoire», a poursuivi Kim. Et cette phrase
est moins anodine qu’il n’y paraît. Car depuis
la colonisation japonaise en 1910, la péninsule
a trop souvent été victime d’un jeu d’influences entre les grandes puissances de la région
et les Etats-Unis. Certains Coréens aiment à
citer un proverbe ancien: «Quand les baleines
dansent, les crevettes trinquent.»
Vendredi, les crevettes se sont retrouvées en
Les agents de sécurité nord-coréens autour du véhicule du dictateur. AP
évoquant «l’unification» et la «réconciliation»
nécessaires, comme l’a dit Kim Jong-un. Il n’a
pas caché qu’il y «aura[it] des difficultés». Et
ce troisième sommet intercoréen n’est pas
rentré dans le détail des sujets: Séoul l’avait
d’ailleurs souligné, en indiquant qu’il fallait
d’abord se parler, se retrouver. «L’idée est
d’examiner les sujets de discussion qui seront
abordés lors de la rencontre entre Trump et
Kim. C’est à ce moment que les choses vont se
concrétiser, expliquait jeudi à Libération
Cheong Seong-Chang, spécialiste du régime
de Pyongyang à l’Institut Sejong à Séoul. Kim
Jong-un n’a aucune raison de prononcer unilatéralement sa dénucléarisation avant que les
négociations commencent.» Et d’avancer que
Pyongyang n’a pas d’autre choix que d’abandonner ses armes pour sauver son «économie
menacée de blocus face aux sanctions».
Tout cela a peut-être un air de déjà-vu et de
déjà-promis. Avant celle de Panmunjom,
«Je suis heureux
de vous voir. Je ne peux
pas m’empêcher d’être
ému au moment
où nous nous
rencontrons dans
ce lieu historique.»
Moon Jae-in à Kim Jong-un
vendredi, Pyongyang et Séoul avaient signé
des déclarations communes en 1991, 2000
et 2007. Mais Kim, Moon et Trump sont très
différents des leaders du passé. Les présidents américain et sud-coréen viennent d’arriver au pouvoir et sont donc susceptibles de
pouvoir suivre et peser sur les décisions qu’ils
vont prendre. Inconnu et presque moqué à
son arrivée au pouvoir en décembre 2011, Kim
Jong-un est un leader jeune et avide de changement. A la grande différence de son père,
Kim Jong-il, dirigeant malade et peu enclin
aux grandes réformes lors de sa «politique du
rayon de soleil» dans les années 2000. «Kim
Jong-un s’est montré plus malin que la vieille
garde du parti en Corée du Nord, juge Andreï
Lankov, historien russe et spécialiste des
Corées à l’université Kookmin de Séoul. Avec
brutalité, il a éliminé tous ceux qui menaçaient son autorité pour établir son pouvoir
personnel. Et il a été aussi plus malin que les
Américains, en arrivant à discuter directement avec eux et probablement en s’asseyant
à la table des discussions avec Trump dans les
prochaines semaines. De ce point de vue, c’est
un modèle de réussite.» Vendredi, Donald
Trump s’est exclamé que la «guerre de Corée
s’achève. Les Etats-Unis et son peuple formidable devraient être très fiers de ce qui se déroule
maintenant en Corée !» Il n’est pas interdit
de penser qu’il a joué –consciemment?– un
rôle certain dans ces retrouvailles. Et dans
cette journée historique.
Elle a démarré par une image. Des visages,
des femmes et des hommes derrière des por-
tes vitrées. Il va arriver. Il est 9h30. Grâce aux
caméras du Sud, nous sommes face au bâtiment Panmun-gak, dans la partie nord de la
ligne de démarcation. La porte s’ouvre, des
hommes de la sécurité – costumes sombres
et cheveux ras, chemises blanches et cravates
bleues– dévalent les marches. Il est au milieu
des cerbères. Dans la salle de presse installée
en banlieue de Séoul résonne une acclamation sourde: Kim Jong-un. Dans son costume
noir et rayé, il descend les marches, encadré
par sa garde rapprochée.
POIGNÉE DE MAIN
Au Sud, le président Moon Jae-in patiente
entre les baraques bleues où fut signé l’armistice le 27 juillet 1953. Kim arrive tout sourire
devant Moon. C’est la première rencontre entre les deux dirigeants. «Je suis heureux de
vous voir», dit le Sud-Coréen. «Je ne peux pas
m’empêcher d’être ému au moment où nous
nous rencontrons dans ce lieu historique. Et
c’est aussi très émouvant que vous, monsieur
le Président, soyez venu à Panmunjom, sur la
ligne de démarcation, pour m’accueillir», lui
répond Kim dont les propos sont rapportés
par l’agence de presse Yonhap. Leur poignée
de main est saluée par des applaudissements
au niveau de la ligne de démarcation et par les
journalistes sud-coréens à Séoul.
Kim franchit pour la première fois la ligne
de démarcation et pose ses pieds au Sud. Et
après, il y a cet instant précieux car incertain,
qui semble échapper au protocole huilé et
très minutieusement établi Suite page 8
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MONDE
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Kim Jong-un et Moon Jae-in lors du sommet intercoréen, dans la zone démilitarisée de Panmunjom, le 27 avril. AFP
VERS UNE
VRAIE PAIX ?
par les Sud-Coréens. Un
moment de flottement. Avant de se diriger
vers la Maison de la paix où doivent se tenir
les discussions, Kim marque un temps d’arrêt
et se retourne vers le Nord. Moon s’immobilise. «Vous êtes venu au Sud, je me demande
quand je pourrais aller au Nord», déclare-t-il,
selon le récit de Yoon Young-chan, secrétaire
de la présidence sud-coréenne. «Et si nous
traversions la frontière de nouveau?» propose
alors le dirigeant de Pyongyang. Sourire surpris chez Moon et certitude enjouée chez
Kim. Contre toute attente, ce dernier prend
par la main le président sud-coréen (a-t-il vu
Donald Trump faire de même avec Emmanuel Macron à Washington ?) et l’emmène
au Nord. Ainsi, les deux leaders enjambent
la ligne de démarcation.
Suite de la page 7
PELLETÉES DE TERRE
Après la revue de la garde et le salut aux délégations – Kim est notamment accompagné
de Kim Yong-nam, qui préside l’Assemblée
populaire suprême, et de Kim Yo-jong, sa
sœur, déjà présents à Pyeongchang pour les
Jeux olympiques en février–, sudistes et nordistes entament leurs discussions. De ce qui
filtre, on apprend que Kim invite Moon à
Pyongyang –le voyage est prévu à l’automne–
pour déguster des nouilles. «Alors que je parcourais les 200 mètres pour passer la ligne de
démarcation, je me demandais: pourquoi ça
semble si loin, pourquoi ça semble si difficile?»
dit le dirigeant nord-coréen. Il espère un
nouvel accord plus engageant et «différent de
ceux du passé, dont les résultats n’ont pas pu
être mis en œuvre».
A midi, fin de la première partie. Kim s’engouffre dans sa limousine Mercedes et rejoint
le Nord, encadré par une escouade de 13 gardes du corps qui courent le long du véhicule
noir aux vitres fumées. Quatre heures plus
«Une histoire nouvelle commence. Une ère de paix», écrit Kim Jong-un. REUTERS
tard, retour au Sud avec la même mise en
scène. Moon accueille Kim pour (re)planter
un pin sorti de terre en… 1953. Comme si la
charge symbolique n’était pas assez forte, les
deux leaders jettent des pelletées de terre des
monts Paektu au Nord et Halla au Sud. Et
pour l’arroser, quoi de mieux que l’eau des
rivières Tadeong (Nord) et Han (Sud) ?
Puis vient le moment intime pour forger des
«liens personnels», selon le comité d’organisation. Les deux hommes déambulent dans le
village de la trêve à Panmunjom, puis empruntent le Foot Bridge, une passerelle bleue
au bout de laquelle ils s’assoient sur des fauteuils. Là, pendant presque trente minutes,
ils ont un moment privé, sans micro, mais
devant les caméras qui relaient les images à
des millions de personnes. A la mi-journée,
l’agence Yonhap avançait qu’un tiers des
50 millions de Sud-Coréens avaient regardé
le début des retrouvailles à la télévision. Combien étaient-ils, le soir, à visionner les images
du dîner d’Etat offert aux Nord-Coréens? Les
épouses de Kim et de Moon avaient fait le
voyage à Panmunjom. Tout sourire, sudistes
et nordistes trinquaient au champagne.
Et donnaient l’impression qu’ils fêtaient,
sinon le début d’une «nouvelle ère», du moins
la fin d’une époque. •
LIBÉ.FR
Retrouvez notre diaporama
sur le sommet historique
entre les deux Corées
à Panmunjom.
La déclaration signée, vendredi,
par Kim Jong-un et Moon Jae-in
exprime des intentions générales
et des points précis qui peuvent avoir
des développements importants. Les
deux leaders s’engagent à organiser
des sommets (un est prévu à
l’automne à Pyongyang), des
rencontres militaires (tous les mois
de mai), et à s’appeler régulièrement
via la ligne rouge qui vient d’être
réactivée. Ils se sont mis d’accord
pour passer de l’armistice à un traité
de paix, avec le soutien des EtatsUnis et de la Chine, pour réduire
leurs armements conventionnels.
Ce sera un long processus.
Autre question importante,
car c’est une zone de vive tension
depuis plusieurs années :
la «ligne de limite du Nord»,
qui sépare les territoires maritimes
dans l’Ouest, devrait devenir un
espace de paix, notamment pour
garantir les activités de la pêche.
Pyongyang et Séoul vont reprendre
les réunions entre les familles
séparées. Elles auront lieu le 15 août,
anniversaire de la libération au Nord
et au Sud. Symboliques et pratiques,
des travaux de modernisation
devraient débuter sur certaines
lignes de chemin de fer et des axes
routiers. Enfin, dans l’ex-zone
industrielle intercoréenne,
à l’arrêt depuis 2016, un bureau
de liaison sera ouvert pour faciliter
les échanges entre les deux pays.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LE DOCUMENT
ENQUÊTE EXCEPTIONNELLE
DeBonneville-Orlandini
DEMAIN – 20H50
© Photo : AFP
MACRON
À L’ÉLYSÉE
LE CASSE
DU SIÈCLE
PREMIÈRE SUR L’INFO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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MONDE
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
LIBÉ.FR
La crise politique en Arménie
vue de Paris
La transition politique est suivie de près
par les Arméniens de France, notamment à Paris, après la démission, lundi, du chef du gouvernement Serge Sarkissian et
la mobilisation de milliers de manifestants à Erevan (photo)
pour demander le départ du pouvoir du Parti républicain.
La «révolution pacifique» de Nikol Pachinian, le député de
l’opposition à l’origine du mouvement, continue. PHOTO AFP
de plus de 400%. Celui de la
bouteille de raki, la boisson
anisée et symbole national
du pays, est monté, lui, de
plus de 550% (deux fois plus
que la hausse moyenne des
prix des biens en Turquie).
De quoi sérieusement
perturber les ventes du «lait
du lion», mais sans réellement influencer la consommation moyenne d’alcool
des Turcs, qui stagne depuis
une décennie autour
de 1,4 litre par personne, le
plus faible taux de l’OCDE
(Organisation de coopération et de développement
économique).
Benzoate. Face à l’augmen-
Dans le parc Gezi à Istanbul, durant les mouvements de protestation contre le gouvernement, en juin 2013. NURPHOTO. CORBIS VIA GETTY IMAGES
Vente d’alcool restreinte en Turquie:
une «volonté d’islamiser la société»
Des milliers
d’épiciers ont
fermé boutique
jeudi pour
protester contre
les surtaxes et
l’interdiction
de vendre
des boissons
alcoolisées la nuit.
Par
QUENTIN RAVERDY
Correspondant à Istanbul
F
ait exceptionnel ce
jeudi, Ilker, épicier du
quartier de Beyoglu
à Istanbul, ne sera pas derrière son comptoir. Comme
lui, jeudi, des milliers de tekel
(épiciers habilités à vendre
de l’alcool) de Turquie ont été
appelés à baisser leur rideau discrètement quitte à prendre
pour dénoncer une loi une amende.»
de 2013 portée par l’AKP, le
parti islamo-conservateur du Santé. Au moment de la
Premier ministre de l’époque, promulgation du texte, en
aujourd’hui président, Recep chef de gouvernement «bienTayyip Erdogan. Le texte veillant», Erdogan avait
impose depuis
brandi l’arguL'HISTOIRE ment de la santé
cinq ans aux épiceries de ne plus
publique, à l’insDU JOUR
vendre d’alcool
tar des pays
entre 22 heures et 6 heures occidentaux: un projet légisdu matin. Et le manque latif censé protéger son pays
à gagner dans les caisses est (où environ 15 % de la popuplus que palpable, explique lation consomme de l’alcool),
Ilker : «Je perds entre 30 % notamment sa jeunesse.
et 40% de mon chiffre d’affai- «Nous ne voulons pas d’une
res mensuel.» Mais comme génération qui titube jour et
bon nombre de ses collègues, nuit», prévenait alors le leale jeune commerçant préfère der turc. Ainsi, en plus de resfaire fi de la loi et de la treindre les horaires des
lourde amende, équivalente tekel, la loi prévoit également
à 7000 euros, en cas d’infrac- l’interdiction totale de faire
tion : «On perd plus à appli- la promotion de l’alcool dans
quer la loi strictement la rue, à la télévision, sur Inqu’à continuer à vendre ternet ou de faire du sponso-
ring. Bannis aussi les points
de vente dans un rayon
de 100 mètres autour d’un
établissement éducatif ou
d’un lieu de culte. Une sorte
de loi Evin puissance dix.
«L’argument de la santé publique, je n’y crois pas. Cela
fait partie de leur volonté
d’islamiser la société. Avec
cette loi, ils visent la population laïque, qui consomme,
elle, de l’alcool», estime Celal,
épicier du quartier conservateur de Kasimpasa, où a
grandi Erdogan.
Mais le pouvoir turc n’en
reste pas moins pragmatique, ironise à son tour Ilker:
«S’il voulait vraiment interdire l’alcool, il le pourrait,
mais il gagne trop d’argent
avec les taxes.» En effet, en
plus des lois restrictives,
l’AKP a également multiplié
les hausses drastiques de
taxes sur les boissons
alcoolisées, qui ont ainsi permis à l’Etat turc de récolter
quelque 2 milliards d’euros
l’année dernière.
Conséquence inévitable de
cette politique fiscale : l’envolée des prix dans les bars et
magasins depuis l’arrivée du
parti islamiste au pouvoir, au
début des années 2000. Le
prix de la bière a ainsi grimpé
«Nous ne
voulons pas
d’une
génération
qui titube jour
et nuit.»
Recep Tayyip
Erdogan
tation des prix dans les
rayons des supermarchés,
comme de plus en plus de
personnes, Ali Konuk a pris
une décision radicale : «Désormais, je fais mon alcool à
la maison.» Conseiller en
marketing dans la vie, cet
homme de 29 ans se transforme en apprenti chimiste
entre les murs de son appartement d’Istanbul. Ali se veut
aussi pédagogue: «J’ai lancé
une chaîne YouTube pour
partager mon expérience et
expliquer comment faire les
recettes chez soi.» Déjà plus
de 1,3 million de personnes
ont vu ses vidéos. Devant
l’objectif de son portable, il
mélange alcool éthylique,
arôme d’anis, eau et sucre
pour obtenir, en une dizaine
de minutes, son raki «fait
maison».
Et sa production défie toute
concurrence : une bouteille
de 70 centilitres, vendue
100 livres turques dans
le commerce (environ
20 euros), est produite ici
pour quatre fois moins.
Conscient de ce phénomène
grandissant, le gouvernement a tenté de légiférer l’hiver dernier en imposant aux
producteurs d’alcool éthylique d’ajouter du benzoate,
un agent d’aversion qui empêche la consommation du
liquide. Mais pas de quoi
arrêter Ali : «Maintenant, je
distille moi-même mon alcool. Cela prend juste un peu
plus de temps.» Sous le regard
d’un grand portrait d’Atatürk, père de la république et
grand amateur de raki, Ali ne
s’inquiète pas pour l’avenir:
«Si une nouvelle interdiction
passe, nous les Turcs, on trouvera toujours un moyen de la
contourner.» •
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LIBÉ.FR
La Tunisie fait un bond vers
la décentralisation
Le pays a échappé de justesse à une drôle de farce
politique : les électeurs étaient appelés à voter pour les municipales
le 6 mai… sans connaître les futures attributions de leurs élus, ni même
le fonctionnement des municipalités. Et pour cause, le code des collectivités locales, qui doit encadrer la décentralisation prévue par la Constitution et définir leurs prérogatives, était à l’étude depuis neuf mois à l’Assemblée. Il a finalement été voté jeudi soir, dans le soulagement général.
Syrie Le régime frappe des civils
Des bombardements du régime ont tué au moins 17 civils
dont 7 enfants, vendredi, dans le camp de Yarmouk (sud
de Damas), où sont retranchés des membres de l’Etat islamique, a indiqué à l’AFP l’Observatoire syrien des droits
de l’homme. En une semaine, les frappes et affrontements
pour la reconquête des derniers quartiers tenus par les
jihadistes dans la capitale syrienne avaient déjà fait
19 victimes civiles, selon cette ONG. Après avoir repris aux
rebelles la totalité de la région de la Ghouta orientale
le 14 avril, les forces du régime et leurs alliés se concentrent
sur cet ultime réduit de l’EI afin de reprendre le contrôle
total de Damas et de ses environs.
Chine Sept collégiens tués
dans une attaque au couteau
Un homme armé d’un couteau a tué 7 collégiens et en a
blessé 12 autres, vendredi, alors qu’ils rentraient chez eux,
dans le nord de la Chine. Un suspect a été arrêté. En février déjà, une personne avait tué à l’arme blanche une
femme et blessé 123 personnes dans un supermarché de
Pékin. L’an dernier, une autre attaque de ce type avait
coûté la vie à 2 personnes à Shenzen. En janvier 2017 enfin,
11 élèves de maternelle, dans le Sud, avaient été blessés
au couteau.
Colère après la condamnation pour simple
«abus sexuels» de «la meute» de Pampelune
Imaginez la scène: le 7 juillet
2016, en pleines fêtes alcoolisées de la San Fermín
à Pampelune (Navarre), une
jeune fille de 18 ans rencontre
un garçon qui lui plaît, ils
s’embrassent devant une
porte cochère, s’introduisent
dans l’édifice. Dans le couloir,
le piège se referme : quatre amis du garçon (entre 24
et 27 ans) les rejoignent, bien
décidés ensemble à profiter
sexuellement d’elle, réduite
à un simple objet. La victime
dira ensuite qu’elle «était en
état de choc», et s’est «donc
laissé faire».
De quoi s’agit-il ? D’«abus
sexuels» ou de viol? Jeudi, le
juge de l’audience provinciale
de Navarre a dans son verdict
L’administration Trump,
un chantier permanent
Quinze mois après son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump n’arrive toujours
pas à stabiliser son administration. La journée de jeudi a
été emblématique.
Pompeo confirmé
Le directeur de la CIA, Mike
Pompeo, a été confirmé jeudi
au poste de secrétaire d’Etat
par un vote du Sénat, en remplacement de Rex Tillerson
limogé mi-mars par Trump.
Il n’a pas attendu sa confirmation pour effectuer des
missions diplomatiques de
haut niveau. Le week-end de
Pâques, il s’était rendu, en
secret, en Corée du Nord,
pour s’entretenir avec Kim
Jong-un. De nombreux
autres dossiers chauds l’attendent : Syrie, Russie, Venezuela… Le tout avec un département d’Etat aux abois,
miné par la politique de réduction des coûts et des effectifs menée par son prédécesseur. Il devra également
apprendre à manœuvrer au
sein d’une Maison Blanche
où la diplomatie se fait à plusieurs niveaux, avec des concurrents potentiels en la personne de John Bolton, le
conseiller à la sécurité nationale de Trump, ou de Jared
Kushner, gendre du Président.
Jackson débarqué
Jeudi, c’est via un communiqué que le médecin militaire
de la Maison Blanche, Ronny
Jackson, choisi en mars par
Trump pour devenir ministre
aux Anciens Combattants, a
annoncé le retrait de sa candidature. Les révélations se
multipliaient sur sa mauvaise conduite au travail :
surprescription de médicaments (ce qui lui vaut le surnom de «Candy Man»),
consommation excessive
d’alcool… Des accusations
«complètement fausses», selon lui. S’il avait été confirmé
par le Sénat, le Dr Jackson se
serait retrouvé à la tête du
deuxième plus gros ministère
et au service de 22 millions de
vétérans. Déjà médecin de la
Maison Blanche sous Obama,
Jackson conserve pour l’instant son poste.
Pruitt étrillé
La journée de jeudi n’a pas été
une promenade de santé pour
le patron de l’Environmental
Protection Agency (EPA),
l’agence qui fait office de ministère de l’Environnement.
Son audition à la Chambre
des représentants s’est étendue toute la journée. Le Congrès a le pouvoir de demander des comptes à l’exécutif
sur les questions budgétaires,
et les représentants démocrates ne se sont pas gênés. Scott
Pruitt est sur un siège éjectable. De nombreuses enquêtes
ont révélé une gestion fort
dispendieuse de l’argent du
contribuable, des arrangements avec l’éthique, voire
des soupçons de corruption.
Pour le représentant démocrate Frank Pallone, «Pruitt a
amené secrets, conflits d’intérêts et scandales à l’EPA.
Dans n’importe quelle autre
administration, républicaine
ou démocrate, vous seriez déjà
parti depuis longtemps.» Le
patron de l’EPA est, entre
autres, accusé d’avoir bénéficié des largesses d’un lobbyiste de l’énergie, dépensé
des millions de dollars pour
ses 20 gardes du corps ou
pour des vols et hôtels de
luxe, en violation potentielle
des réglementations fédérales… Après l’avoir soutenu, la
Maison Blanche semble prendre un peu ses distances.
Laissant la porte ouverte à un
énième remaniement.
ISABELLE HANNE
(à New York)
Manifestation à Pampelune, vendredi. A. BARRIENTOS. AP
fait le premier choix: 9 ans de
prison pour chacun des cinq
jeunes Sévillans de la manada, «la meute», nom que
s’était donné le groupe et qui
symbolise ce procès qui dure
depuis des mois. Le parquet,
lui, proposait le deuxième
choix, c’est-à-dire le viol, et
exigeait 22 ans de réclusion
pour chaque agresseur.
Dès jeudi, des rassemblements d’indignation ont eu
lieu, devant le tribunal et
ailleurs dans le pays. Une
large majorité de l’opinion
estime comme le parquet que
les suspects ont commis un
viol et qu’ils méritaient une
sanction plus sévère. D’innombrables institutions, y
compris la police nationale,
abondent. Tout comme l’ensemble de la classe politique.
La considérable vague de
protestation traduit la très
forte sensibilité espagnole
sur les violences faites aux
femmes. Dans un pays
où, paradoxalement, les
statistiques sont moindres
qu’ailleurs en Europe. Autre
preuve : la mobilisation
historique qui a eu lieu
le 8 mars, pour la Journée des
droits des femmes.
FRANÇOIS MUSSEAU
Correspondant à Madrid
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
De nouveau en vente,
notre hors-série de 108 pages
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12 u
MONDE
AUSTRALIE
Océan
Indien
Sydney
Canberra
Tarkine
TASMANIE
500 km
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
AUSTRALIE
Des écolos
pour sauver la
planète Tarkine
Des activistes ont investi une immense forêt
de l’île de Tasmanie, menacée par l’exploitation
forestière poussée par le Parti libéral au pouvoir.
La zone regorge d’espèces protégées, et abrite un
patrimoine aborigène vieux de 40000 ans.
Par
lance Kai Wild, un arboriste-grimpeur qui loge depuis plusieurs jours
Envoyée spéciale à Tarkine
au sommet d’un arbre, à 20 mètres
de hauteur.
a mosaïque d’arbres cente- Depuis le 1er février, l’ONG austranaires, d’eucalyptus et de lienne Bob Brown Foundation,
fougères défile sous les yeux du nom de son fondateur, ancien
des passagers. La route goudronnée chef des Verts en Australie, a insa laissé place depuis un moment à tallé un campement de fortune pour
un chemin en gravier
protester contre l’exREPORTAGE ploitation forestière en
difficile d’accès. Soudain, des toiles de tencours. La compagnie
tes émergent de la forêt. Une pan- publique Sustainable Timber Tascarte bleue nichée en haut des mania («bois durable de Tasmanie»)
arbres indique en lettres capitales: a prévu de raser treize zones, dis«Protégez Tarkine», forêt qui couvre persées de part et d’autre de la forêt
l’extrême nord-ouest de la Tasma- via un plan d’exploitation de
nie sur près de 450 000 hectares. trois ans, mis à jour chaque année.
«Vous devriez faire demi-tour pour Depuis la découverte de deux nids
être prêt à partir si la police arrive», appartenant à l’aigle d’Australie,
ESTELLE PATTÉE
L
l’exploitation forestière a été interdite de juillet à fin janvier. Mais la
fin de la saison de reproduction du
rapace a marqué le retour des machines. Une dizaine de militants de
tous âges et de toutes origines se relaient donc depuis plus d’un mois
dans cette maison à ciel ouvert.
Sous une bâche, les cartons de nourriture s’entassent près des réchauds
et des bidons d’eau douce provenant de la Franklin River. A quelques mètres, une imposante caisse
noire fait office de table basse et de
lieu de réunion. Ce jour-là, les militants assis autour se félicitent
d’avoir réussi à sauver l’une des
treize zones menacées d’abattage située à Rapid River, à plus d’une
heure de route du campement.
Pendant trois heures, huit d’entre
eux ont protesté de manière pacifique, se plaçant devant les machines, banderoles à la main, et empêchant ainsi les bûcherons de
travailler. «C’était une façon de leur
dire que nous sommes toujours là»,
commente Tania Johnson, la cinquantaine, qui joue sur place le rôle
de coordinatrice du groupe. L’an
passé, la mobilisation de plus d’une
centaine de volontaires sur quatre
mois avait permis l’arrêt temporaire
de l’exploitation forestière. La police, appelée sur les lieux cette
fois-ci, les a finalement laissés repartir sans encombre. «Je n’ai pas
vraiment peur de la police. S’ils
viennent au campement, je me cacherai car je veux rester ici le plus
longtemps possible. Je crains plus les
bûcherons qui sont en colère et qui
ne nous aiment vraiment pas car ils
pensent qu’ils vont perdre leur emploi», ajoute Tania Johnson.
«Nous sommes
toujours là»
L’exploitation forestière à Tarkine
n’est pas nouvelle et remonte aux
années 60. Son bois est en très
grande majorité laissé au sol.
«A l’automne, du napalm [essence
gélifiée hautement inflammable,
La forêt abrite
le chat marsupial
à queue tachetée,
le diable de
Tasmanie ou
l’effraie masquée.
ndlr] est largué par des hélicoptères
pour mettre le feu et faire place aux
plantations de nouveaux arbres qui
pourront être exploités pendant
quatre-vingts ans», explique Jenny
Weber, chargée de campagne à la
Bob Brown Foundation. Une autre
partie du bois est transformée en
copeaux et exportée pour l’industrie
papetière, notamment en Chine, ou
pour le très controversé géant malaisien Ta Ann, connu pour ses
plantations d’huile de palme.
Or Tarkine s’érige comme la plus
grande forêt pluviale tempérée de
l’hémisphère Sud. «Son rôle est primordial pour atténuer les effets
du changement climatique et protéger la biodiversité et la vie sauvage»,
rappelle Jenny Weber. La forêt
abrite de nombreuses espèces rares
et protégées. Parmi elles, le chat
marsupial à queue tachetée, l’écrevisse géante de Tasmanie, ou en-
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
u 13
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Une manifestante
contre l’exploitation
forestière menée
à Tarkine, le 17 avril
à Deloraine,
en Tasmanie.
PHOTO BARBARA
WALTON. EPA. MAXPPP
l’industrie forestière et plusieurs
syndicats. Le but: protéger durablement les forêts de Tasmanie tout en
aidant l’industrie forestière à se restructurer face à la crise. Ratifié par
le Parlement tasmanien en 2013, il
mettait fin à un conflit de longue
date entre l’industrie forestière et
les défenseurs de l’environnement.
«C’est ironique et profondément hypocrite que le Parti libéral s’appuie
sur cet accord pour justifier l’exploitation forestière, alors qu’ils l’ont rejeté à l’époque et ont par la suite
adopté des lois qui déchirent cette
entente, en proposant notamment
de permettre l’abattage des arbres
au sein d’anciennes réserves», dénonce Vica Bayley, directeur de
campagne à la Wilderness Society,
qui faisait partie des signataires
de l’accord.
Les libéraux accusent également
les militants de «tuer» le travail des
bûcherons. «La création d’un parc
national à Tarkine donnera un nouveau travail à ces bûcherons, répond
Jenny Weber, de la Bob Brown
Foundation. En Tasmanie, il y a
bien plus de gens employés dans le
tourisme et le secteur de l’hôtellerie.
La raison numéro 1 pour laquelle
les gens viennent ici est la nature et
la beauté des paysages. Les seules
personnes qui sont en train de tuer
des emplois font partie de ce gouvernement.»
Carnet
NAISSANCE
Myriam Kouadri-Lamm
et Olivier Lamm
ont la joie immense
d’annoncer la naissance
de leur fils,
Elias Isidore
Mehdi Lamm
à Paris, le 26 avril 2018.
SOUVENIRS
Amady DIALLO
1950 - 2004
Tout se défait, se refait
Tout meurt, tout renaît
Tout recommence à jamais
Jacqueline
LENGLET
Bâle, 30 avril 2014...
«Le plus beau présent de la
vie est la liberté qu’elle vous
laisse d’en sortir à votre
heure.»
André Breton
Dialecte
aborigène ravivé
core l’effraie masquée. Certaines
sont menacées d’extinction, à l’instar du diable de Tasmanie, ce petit
marsupial carnivore qui figure
depuis 2008 dans la catégorie
«en danger» sur la liste rouge de
l’Union internationale pour la
conservation de la nature.
«Ironique
et hypocrite»
La forêt ne bénéficie que du simple
statut de «réserve régionale». Un
statut d’autant plus précaire
qu’en 2014, le gouvernement libéral
tasmanien a voté une loi y permettant l’exploitation forestière, y compris dans les réserves protégées
depuis 1980 et désignées comme
«valeur patrimoniale nationale» par
l’Australian Heritage Council. La
Bob Brown Foundation exige depuis plusieurs années la protection
de Tarkine via la création d’un parc
national et son inscription sur la
liste du patrimoine mondial de
l’Unesco. En vain.
Du fait de la taille gigantesque de
la forêt, c’est un véritable jeu du
chat et de la souris qui s’est dès
lors installé entre les bûcherons et
les militants. «Nous connaissons les
coupes ciblées mais nous n’avons pas
de date exacte. Le repérage est le seul
moyen que nous avons pour savoir
si l’abattage a déjà commencé, explique Tania Johnson. On parvient à
sauver une zone mais on sait qu’on
en perd sûrement une autre dans le
même temps. La forêt est grande et
nous ne sommes pas assez nombreux
pour la défendre.» La distance peut
justifier la faible mobilisation.
«L’endroit est très isolé, ajoute-t-elle.
Une des militantes a roulé pendant
neuf heures pour y parvenir. Il m’a
moi-même fallu trois heures.»
La bataille s’annonce d’autant plus
difficile après les élections d’Etat
du 3 mars, qui ont vu la réélection
du Parti libéral. L’île devait renouveler pour les quatre prochaines années les 25 députés de son Assemblée, jusqu’ici dirigée par le Premier
ministre, Will Hodgman. «Ils conti-
nueront définitivement d’exploiter
et de détruire Tarkine», regrette
Tania Johnson.
Le Parti libéral ne cesse de dénoncer une problématique «fabriquée»
de toutes pièces. «L’abattage a lieu
dans la zone de production de bois
approuvée par les environnementalistes dans l’accord sur la forêt
tasmanienne», s’insurgeait début
février dans les colonnes du quotidien tasmanien The Advocate Joan
Rylah, élue du Parti libéral pour la
circonscription de Braddon, dans le
nord-ouest de l’île. Cet accord, qualifié d’«historique» par la presse de
l’époque, a été signé en novembre 2012 par les associations de protection de l’environnement (dont la
Bob Brown Foundation ne faisait
pas partie), les représentants de
MACRON : TROIS JOURS DE VISITE
C’est la «première fois qu’un président se rend en Australie
dans sa première année de mandat», souligne l’Elysée.
Emmanuel Macron atterrira mardi matin à Sidney pour une
visite de trois jours. L’occasion de consolider un partenariat
stratégique renforcé en 2016 par le «contrat du siècle» :
la vente à l’Australie de douze sous-marins français pour un
montant de 34 milliards d’euros. Le chef de l’Etat décollera
ensuite pour la Nouvelle-Calédonie voisine, à six mois
du référendum d’autodétermination de l’archipel. D.Al.
Un autre enjeu, plus important
encore, se joue à Tarkine. Le retour
des terres à leurs traditionnels propriétaires : les aborigènes. Le gouvernement libéral appuie depuis
son élection en 2014 la réouverture
de quatre pistes pour véhicules
tout-terrain le long de la côte Ouest
de l’île, au sein de l’aire de conservation Arthur-Pieman. Des terres
où vivaient déjà 40000 ans plus tôt
les aborigènes et qui conservent
aujourd’hui les traces d’un riche patrimoine autochtone. Ces routes
avaient pourtant été fermées à la
circulation en 2012 après la publication de nombreux rapports pointant du doigt les irréparables dommages causés à ce site d’une grande
importance archéologique.
En parallèle des multiples recours
juridiques déposés contre cette tentative de réouverture, le Centre aborigène tasmanien et la Wilderness
Society ont diffusé pour la première
fois le 3 février un spot publicitaire
en palawa kani, l’un des nombreux
dialectes aborigènes tasmaniens,
ravivé à cette occasion pour dénoncer la politique du gouvernement libéral. «C’est notre territoire et nous
nous battrons pour le préserver»,
avertit Heather Sculthorpe, directrice générale du Centre aborigène
tasmanien. •
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14 u
EUROPE
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LIBÉ.FR
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Une tribune dans le «Guardian» défend la fin des écoles de commerce
Une proposition plutôt intéressante, voire
franchement enthousiasmante, est parue vendredi sur le site
du quotidien anglais The Guardian : raser les écoles de
commerce. Et c’est un ancien professeur ayant exercé dans
ces usines à petits soldats du capitalisme qui le propose, d’une
manière on ne peut plus explicite : «Il y a 13 000 écoles de
commerce dans le monde. C’est 13 000 de trop.»
La décision
surprenante
de l’Union
européenne
d’interdire l’usage
de ce pesticide,
menace majeure
pour les abeilles,
est une lourde
défaite pour
les lobbys.
féliciter: «Quand on sait que
les abeilles pollinisent 84 %
des cultures européennes et
4000 variétés de végétaux et
que [leur] taux de mortalité
atteint les 80 % dans certaines régions d’Europe, ce vote
était essentiel pour l’avenir de
la biodiversité et notre agriculture.» Idem, évidemment,
pour les ONG et apiculteurs,
qui ont salué une «immense
victoire», une «journée historique». Pour Antonia Staats,
chargée de campagnes à
l’ONG Avaaz, dont 5 millions
de membres ont signé une
pétition, «nos gouvernements
ont finalement décidé d’écouter leurs citoyens, la science et
les agriculteurs qui savent
que les abeilles ne peuvent pas
survivre avec ces produits chimiques et que nous ne pouvons pas survivre sans les
abeilles».
Par
CORALIE SCHAUB
C’
est un vote historique. Et une
énorme surprise.
Vendredi, l’Europe a dit non
aux trois principaux pesticides néonicotinoïdes dits
«tueurs d’abeilles». Ces insecticides, au nom si imprononçable qu’ils sont surnommés «néonics», ont été
commercialisés dans les
années 90 pour les grandes
cultures, les céréales, les légumes mais aussi les fruits, et
sont devenus les plus vendus
au monde, à tel point qu’ils
sont omniprésents dans
l’eau, l’air, le sol, les plantes.
Jusqu’au contenu de nos assiettes et nos verres.
Neurotoxiques, ils agissent
sur le système nerveux central des insectes, provoquant
une paralysie mortelle. Résultat, ils massacrent les
«nuisibles» qu’ils visent,
mais aussi les pollinisateurs,
la faune du sol, de l’air et des
rivières. Nul n’y échappe, pas
même l’homme. Plusieurs
études ont établi un lien entre ces pesticides et les maladies du spectre autistique, les
malformations cardiaques, le
neurodéveloppement du
cerveau. Ils sont aussi perturbateurs endocriniens, cancérigènes…
Serres. C’est dire si le vote
de vendredi était crucial.
Il s’agissait, pour les 28 Etats
de l’UE, de décider du sort de
trois néonics (la clothianidine, l’imidaclopride et le
thiaméthoxame) déjà soumis
depuis 2013 à un moratoire
partiel s’appliquant aux
cultures qui attirent les
abeilles (maïs, colza oléagineux, tournesol). La Commission
européenne
défendait l’élargissement de
cette interdiction à toutes les
cultures en plein champ, sur
la base de l’avis scientifique
«Vigilance». Marie Yared,
Dès 2008, les apiculteurs manifestaient à Paris pour le retrait de l’insecticide Cruiser. VINCENT NGUYEN. RIVAPRESS
Néonicotinoïdes:
l’Europe cesse de jouer
à la roulette ruche
de l’Agence européenne pour
la sécurité des aliments
– pourtant réputée plutôt
proche des lobbys de l’agrochimie–, qui avait confirmé
en février la dangerosité de
ces substances.
Contre toute attente, lors d’un
comité technique à huis clos
vendredi, cette interdiction a
été votée par une majorité
qualifiée d’Etats membres –il
fallait au moins 55% des Etats
représentant au moins 65%
de la population totale de
l’UE. Celle-ci entrera en vigueur vingt jours après sa publication au Journal officiel
de l’Union, et s’appliquera à
tous les usages extérieurs de
ces trois néonics, avec pour
seule exception les usages en
serres, à condition que graines et plantes ne quittent pas
leur abri fermé. Seize
des 28 Etats, soit 76 %, ont
donné leur feu vert. Et notamment la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la
Grèce, l’Italie, l’Espagne et le
Portugal.
«Betteraviers». Or le vote
de ces deux derniers pays
n’était pas acquis : «Le lobby
qui a le plus pesé contre l’interdiction est celui des betteraviers, il a réussi notamment
à influencer la République
tchèque qui a voté contre, ou
la Pologne et la Belgique qui
se sont abstenues. L’Espagne,
bien que premier consommateur de pesticides en Europe,
est moins concernée par la
culture des betteraves, ce qui
a joué», analyse l’eurodéputé
PS Eric Andrieu. Président de
la commission «pesticides»
à Strasbourg, il estime que la
mobilisation des ONG et des
apiculteurs a payé. Et de se
également membre d’Avaaz,
estime qu’«il n’y aurait pas
eu d’interdiction des pesticides “tueurs d’abeilles” sans
le rôle pivot de la France». Si
la députée PS et ancienne ministre de l’Environnement
Delphine Batho est du même
avis, elle reste prudente. «La
loi française avait montré le
chemin, a-t-elle tweeté. La
volonté des citoyens peut être
plus forte que les lobbys. Vigilance face aux manœuvres
pour contourner l’interdiction.»
Car l’Agence nationale de
sécurité sanitaire a autorisé
fin septembre la mise sur le
marché de deux pesticides
neurotoxiques contenant du
sulfoxaflor, molécule fabriquée par l’américain Dow
AgroSciences, qualifiée de
«nouveau néonicotinoïde»
par les apiculteurs et les
ONG. D’où le souhait exprimé vendredi par l’ONG
Générations futures que l’UE
et la France les fassent interdire à leur tour. Sachant que
la grande famille des néonics
comporte deux autres substances, «le combat continue»,
note Eric Andrieu. Les lobbys
ne s’avouent pas vaincus.
«L’agriculture européenne va
souffrir de cette décision», a
affirmé vendredi Graeme
Taylor, de l’Association européenne des producteurs de
phytosanitaires. Une étude
publiée en février a pourtant
révélé que les néonics «n’augmentent pas les rendements
agricoles». •
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u 15
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Son altesse Louis
Le suspense insoutenable vient de prendre fin : le prince William et Kate Middleton ont prénommé leur troisième enfant,
né lundi, Louis Arthur Charles, a annoncé
le palais de Kensington. «Le bébé sera
connu sous le nom de “son altesse royale
le prince Louis de Cambridge”», précise
le communiqué de vendredi. PHOTO AFP
REUTERS
«La Bulgarie
sera le
prochain
membre de la
zone euro.»
PIERRE MOSCOVICI
commissaire européen
aux Affaires
économiques
et financières
CLUB ABONNÉS
ART ROCK
à Saint-Brieuc, du 18 au 20 mai
La Bulgarie sera-t-elle la
Grèce de demain? A son arrivée à Sofia vendredi pour une
réunion des ministres des Finances des Etats membres de
l’Union européenne, Pierre
Moscovici a affirmé que l’Etat
le plus pauvre d’Europe pourrait entrer à terme dans la
zone euro: «Mais nous devons
préparer cela avec soin et méthode et sans empressement»,
a-t-il ajouté, tout en invitant
ce pays des Balkans à «travailler sur les critères» d’admission et à garder «son sangfroid». Le Premier ministre
bulgare, Boïko Borissov, a en
effet déclaré que son pays
serait prêt d’ici un an pour
lancer la procédure d’entrée.
Si la valeur de sa monnaie
converge avec celle de l’euro,
le PIB par tête d’habitant est
néanmoins 49% inférieur à la
moyenne des pays de l’UE,
notamment à cause d’un niveau élevé de corruption.
Le festival Art Rock revient et propose
Let’s Dance ! Une exclamation joyeuse
sous forme d’invitation à entrer dans la
danse. Pour sa 35e édition, le festival
pluridisciplinaire mêle une nouvelle
fois musiques, danse, arts visuels et numériques et gastronomie dans le centre-ville de Saint-Brieuc. Avec : Orelsan,
Camille, Vald, Catherine Ringer, Marquis de Sade, Philippe Decouflé…
2 pass 3 jours grande scène-scène B
à gagner
À LA TRACE
Texte Alexandra Badea,
mise en scène Anne Théron
Du 2 au 26 mai à la Colline, théâtre
national (Paris XXe)
Convoquant trois générations de
femmes, A la trace est une enquête
au croisement de l’intime et du
politique.
5 × 2 invitations
pour le 5 mai à 20 h 30
Une ONG s’invite chez les assureurs
qui soutiennent le charbon polonais
Parce que le secteur privé devra se mouiller rapidement
pour que les engagements de
l’accord de Paris restent crédibles, les Amis de la Terre
maintiennent la pression.
Cette semaine, des membres
de l’association ont décidé de
s’inviter aux assemblées
générales des actionnaires
d’entreprises françaises qui
investissent dans le secteur
du charbon : l’assureur Axa,
mercredi, et le réassureur
Scor, jeudi.
Axa fait partie des cinq plus
gros investisseurs dans le
secteur du charbon en Pologne, par l’intermédiaire d’un
fonds de pension. «Parmi les
bénéficiaires de ses investissements se trouvent des entreprises comme PGE, Enea,
Energa ou Tauron, qui
prévoient plus de 8 gigawatts
de nouvelle capacité charbon,
ou encore Zepak qui entend
ouvrir des mines à ciel ouvert
d’une capacité de plus de
3 millions de tonnes de lignite», détaille les Amis de la
Terre. Pourtant, depuis 2015,
l’assureur s’est engagé à désinvestir ce secteur pour ses
comptes propres. Au mois de
décembre, le groupe annonçait «plus de 3 milliards
d’euros de désinvestissements
supplémentaires des producteurs d’énergie à forte intensité carbone (charbon et sables bitumineux)», et
s’engageait à ne plus assurer
«aucun nouveau projet de
construction de centrale à
charbon». «Axa est l’un des
acteurs de son secteur les plus
reconnus dans la lutte contre
le changement climatique.
En 2015, on a frappé un
grand coup en étant le premier investisseur non militant à désinvestir», se félicite
Sylvain Vanston, en charge
de la responsabilité d’entreprise d’Axa, indiquant que le
groupe s’est fixé l’objectif de
12 milliards d’investissements verts d’ici 2020.
Moins connu du grand public, Scor, est un réassureur.
Autrement dit, il assure les
assureurs, notamment le polonais PZU, compagnie en
charge de 80% des mines de
charbon de son pays. En septembre, l’entreprise affirmait
«sa volonté de gérer le risque
climatique» et s’engageait
«à ne pas réaliser de nouveaux
investissements dans ces entreprises à l’avenir». Mais lors
de son assemblée générale,
jeudi, aucun engagement n’a
été pris sur la question du
charbon polonais ou celle des
investissements dans des
entreprises qui développent
de nouvelles centrales. Le
groupe, qui n’a pas répondu
à Libération à l’heure où nous
publions, était pourtant le
premier à reconnaître,
en 2017, la responsabilité du
secteur assurantiel dans les
changements climatiques.
D’après une note relayée par
les Amis de la Terre, six assureurs européens détiennent
plus d’1,3 milliard d’euros
dans des entreprises polonaises actives dans le secteur du
charbon, souvent par l’intermédiaire de filiales. Les Amis
de la Terre évoque dans son
communiqué l’objectif d’Axa
de «ne plus soutenir le développement du charbon en Pologne d’ici la COP24»: «C’est
un signal extrêmement positif,
on regrette que cela ait pris
trois ans mais l’issue est
bonne.»
La Pologne accueillera en décembre la COP 24 alors
qu’elle a été condamnée en
février par la justice européenne pour la mauvaise
qualité de son air et prévoit
d’augmenter sa capacité de
production de charbon, notamment en ouvrant de nouvelles mines à ciel ouvert.
AURÉLIE DELMAS
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à Bobino du 16 mai au 9 juin
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musical débridé, office exubérant et
festif, le Cirque Alfonse nous embarque dans une joyeuse virée en enfer
et au paradis. On assiste à une fresque
musicale aux allures de show rock,
une célébration déjantée et des cieux
tout en cirque et en musique et façon
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16 mai à 20 h 50
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Marseille de nos jours. Des réfugiés
fuyant les occupants fascistes rêvent
d’embarquer pour l’Amérique. Parmi
eux, Georg prend l’identité de l’écrivain Weidel, qui s’est suicidé et profite
de son visa pour tenter de rejoindre le
Mexique. Tout change lorsque Georg
rencontre la mystérieuse Marie, qui
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16 u
FRANCE
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Par
ALEXIA EYCHENNE
Photo DENIS ALLARD
D
ans son premier discours
de candidat à la présidentielle, Emmanuel Macron
assurait vouloir créer «un véritable
droit à la mobilité professionnelle»,
«un droit qui reconnaît à tous les
travailleurs la possibilité de choisir,
d’être couvert contre tous les risques,
d’être protégé si demain il y a un accident dans [leur] secteur d’activité».
Un an et demi plus tard, sa concrétisation a eu lieu, vendredi en Conseil
des ministres: le projet de loi sur la
formation et l’assurance chômage,
ambitieusement baptisé «pour la
liberté de choisir son avenir professionnel».
L’idée sous-jacente? Pour combattre le chômage, les actifs doivent
pouvoir facilement passer d’un métier à l’autre, au gré des aléas, et
saisir les emplois disponibles où ils
se trouvent. Pour cela, le texte
pousse plus loin l’individualisation
de la formation. Le compte personnel de formation (CPF) est traduit
en euros, et non plus en heures. La
liste des cursus éligibles au CPF disparaît. Une application mobile
permet de consulter ses droits et de
solliciter des financements sans intermédiaire. Pour fluidifier le marché du travail et éviter que des salariés ne restent coincés dans leur
poste par peur de l’inconnu, l’assurance chômage doit aussi bénéficier
tous les cinq ans aux démissionnaires porteurs d’un projet – une mesure finalement plus restreinte
qu’annoncé pendant la campagne.
FILET DE SÉCURITÉ
L’idée qu’il faudrait «bouger pour
l’emploi», en changeant de poste, de
métier, de secteur, voire de lieu de
résidence, est un serpent de mer des
politiques de lutte contre le chômage. L’expression servait d’ailleurs
de titre à un rapport remis à Matignon en 2009. Une dizaine d’autres
études ont depuis partagé le constat
d’un déficit français de mobilité.
«Nous sommes l’un des pays où la
proportion de personnes qui n’ont jamais changé d’employeurs est la plus
forte, observe Mathilde Lemoine,
économiste, professeur à Sciences-Po Paris et coauteure d’un rapport sur le sujet. La part des salariés
qui changent d’entreprise ou d’emploi tourne autour de 5 % par an.»
Parmi eux, un contingent d’actifs
cantonnés aux CDD et à l’intérim,
autrement dit soumis à «une flexibilité paupérisante, et non à une mobilité choisie». La part des personnes qui ont migré d’un département
à l’autre dans l’année, notamment
pour raisons professionnelles,
tourne quant à elle autour de 3%, ce
qui place la France dans une situation «intermédiaire, entre le Royaume-Uni et l’Allemagne», selon un
rapport de l’Inspection gé- lll
La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, après la présentation du texte en Conseil des ministres, vendredi à Paris.
FORMATION PRO
Bouger plus
pour travailler
plus?
Présenté vendredi
en Conseil des
ministres, le projet
de loi porté par
Muriel Pénicaud
veut poser les bases
d’un «droit à la
mobilité» censé
combattre le
chômage. Le texte
manque toutefois
de mesures afin
d’atteindre les
travailleurs précaires
ou les moins
qualifiés.
ANALYSE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
«Pour un recruteur,
un candidat
fraîchement sorti
de formation
passera toujours
après celui qui
exerce déjà
le métier.»
Jean-Paul Roucau du cabinet
de reclassement Sodie
rance d’un rebond gagnant. «On la
présente comme une baguette magique qui permettrait de faire diminuer le chômage. Ce n’est pas toujours le cas», prévient Thomas
Sigaud, maître de conférences en
sociologie à l’université de Tours et
chercheur associé au Cnam. Entre 1970 et 2012, «les chances de retour à l’emploi des chômeurs ayant
changé de département sont de plus
en plus proches de celles des actifs
qui n’ont pas bougé», analyse-t-il
dans une étude du Centre d’études
de l’emploi (CEE). La mobilité tend
pourtant à devenir une «injonction»,
regrette-t-il. «On est passé de l’idée
que ce serait bien que les gens bougent plus à celle que, si les gens n’ont
pas de travail, c’est qu’ils n’avaient
qu’à bouger…»
lll nérale des finances (IGF).
«Cela crée aussi une inégalité, car les
personnes peu qualifiées, bloquées
dans des départements au chômage
élevé, se trouvent sans possibilité
d’évolution à court terme», juge Mathilde Lemoine.
Cet immobilisme relatif a de multiples racines et la formation ne joue
pas son rôle de filet de sécurité. «La
proportion de personnes qui, licenciées d’un emploi A, s’engagent dans
une reconversion complète pour accéder à un emploi B reste marginale
après un plan social», note JeanPaul Roucau, directeur opérationnel
du cabinet de reclassement Sodie.
Les réticences viennent parfois des
actifs. «Plus une personne a de l’expérience et de l’ancienneté, plus il lui
est difficile d’accepter de les abandonner, car l’identité professionnelle
qu’elle s’est construite participe à son
identité personnelle», estime-t-il.
Mais la formation ne fait pas tout,
et les employeurs n’accueillent pas
à bras ouverts les personnes «en
mobilité». «Pour un recruteur, un
candidat fraîchement sorti de formation passera toujours après quelqu’un qui exerce déjà le métier»,
constate Jean-Paul Roucau. Outre
ses coûts (déménagement, perte de
son réseau social…), la mobilité géographique n’est pas non plus l’assu-
«À CÔTÉ DE LA PLAQUE»
La boîte à outils macronienne peutelle, cette fois, apporter des réponses? La question de la mobilité géographique sera abordée dans le projet de loi «Elan» sur le logement, qui
prévoit un bail de courte durée pour
les locataires en formation, en études, en stage ou en contrat de travail
temporaire. Le texte présenté vendredi mise principalement sur un
accès élargi à la formation pour
améliorer l’appariement entre offre
et demande d’emploi.
«Le défaut de la réforme, c’est qu’elle
ne s’attaque pas au problème principal: le fait que la formation ne bénéficie pas aux moins qualifiés»,
nuance Héloïse Petit, économiste et
professeur à l’université de Lille-I.
Le compte formation sur son téléphone? «A côté de la plaque», tranche-t-elle: «C’est peut-être un confort
pour certains, mais l’accessibilité des
informations n’est pas le seul souci.
Ceux qui se forment le moins ont souvent arrêté l’école tôt et peuvent être
rebutés à l’idée de se former. Le problème est également financier, car se
former hors des heures de travail
coûte cher, par exemple en termes de
garde d’enfants.»
L’élargissement de l’assurance chômage aux démissionnaires occulterait aussi une partie du défi. «C’est
un mieux pour des gens en emploi
stable, juge Héloïse Petit. Mais on
oublie que les démissions servent
aussi d’échappatoire aux salariés
peu qualifiés, confrontés à des condi-
u 17
tions de travail difficiles, tant sur
le plan physique que psychologique.
Or, ceux-là ne sont pas en état d’élaborer en amont un projet cadré pour
Pôle Emploi.»
«LIBERTÉ DE CHOISIR»
L’association Solidarités nouvelles
face au chômage (SNC), qui met en
relation bénévoles et demandeurs
d’emploi, se félicite d’une augmentation des budgets crédités sur les
CPF des actifs. Mais prévient à son
tour : «Pour avoir des chances de
succès, une formation ne doit pas
seulement être prescrite. Il faut que
l’intéressé soit convaincu de son
bien-fondé et, surtout, qu’il soit accompagné», résume Jean-Paul Domergue, ancien directeur juridique
de l’Unédic. D’après lui, la réussite
de la réforme dépendra de l’ambition donnée au conseil en évolution
professionnelle (CEP). Créé en 2014,
ce service gratuit demeure sous-financé et méconnu. Le projet de loi
promet de le réactiver. «Les moyens
humains seront-ils suffisants ?
s’interroge Jean-Paul Domergue.
Pôle Emploi va renforcer le contrôle
des demandeurs d’emploi. A budget
stable, cela peut jouer en défaveur
des missions d’accompagnement.»
S’il se réjouit de la suppression de la
liste des formations éligibles
au CPF, il regrette que le texte n’aille
pas plus loin sur la prise en charge
des frais de formation des plus précaires ou leur indemnisation au
cours de ces périodes.
La «liberté de choisir son avenir professionnel» n’a de chance de devenir
effective pour tous que si les entreprises jouent le jeu, insiste aussi
l’économiste Mathilde Lemoine.
«Attention à ne pas tomber dans
une logique adéquationniste où
la formation ne servirait qu’à pourvoir des emplois, prévient-elle.
Aujourd’hui, les moins qualifiés
n’ont souvent accès qu’à des stages
qui servent les entreprises à court
terme. Si l’on veut développer une
vraie mobilité choisie, il faut qu’elles
acceptent que les salariés se forment
aux compétences qu’ils souhaitent,
même si cela n’est pas dans l’intérêt
immédiat de l’employeur.»
La responsabilisation des entreprises passera enfin par une lutte accrue contre les mobilités subies. «On
a l’habitude de lire la mobilité à
l’aune de trajectoires individuelles.
Il ne faut pas oublier que certains
secteurs sont associés à de très fortes
rotations de main-d’œuvre, rappelle
Héloïse Petit. On peut toujours former les salariés pour qu’ils sortent de
ces secteurs, mais on sait que les mobilités se font beaucoup en leur sein.
Les entreprises doivent donc soutenir
des parcours de meilleure qualité.»
A ce titre, la bataille contre les contrats courts sera décisive. Le projet
de loi laisse jusqu’à la fin de l’année
aux branches professionnelles pour
s’autoréguler. Avant d’envisager des
sanctions par un bonus-malus. •
CATHERINE MILLET
OLIVIER GUEZ
ANNIE ERNAUX
LAURENT BINET
CAMILLE LAURENS
BENOÎT DUTEURTRE
FRÉDÉRIC BEIGBEDER
JOY SORMAN …
MAI 68
AU JOUR
LE JOUR
A partir de lundi 30 avril
et jusqu’au 1er juin, Libération
donne quotidiennement carte
blanche à des écrivains pour
évoquer les événements,
les souvenirs, l’héritage
ou l’imaginaire de chacun
des jours de Mai.
LIBÉ.FR
CE JOUR-LÀ EN 1968
Si c’est surtout son mois de mai qui a
marqué l’histoire de France, l’année 68 fut mouvementée sur toute la planète. Premiers signaux des crises économiques, printemps de Prague, guerre
du Vietnam… «Libé» remonte au jour le jour les différents
fils qui vont se nouer pour faire de 1968 une année charnière.
Une appli spéciale à retrouver sur Libération.fr
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18 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
ET «LIBÉRATION»
Raconte ta prison… Sur cette simple proposition, neuf hommes âgés de 19 à 22 ans,
détenus à la prison de Fleury-Mérogis, en région parisienne, pour des peines de
deux à quatre ans, témoignent de leur quotidien en détention : la cantine, le téléphone, le parloir,
le mitard, l’hygiène, la solitude… Ces récits sont issus d’ateliers d’écriture menés par les journalistes
de la Zone d’expression prioritaire (ZEP) entre mai et octobre avec des détenus identifiés dans le cadre
d’un programme de préparation à la réinsertion portée par la mission locale des Ulis (Essonne).
En publiant ces témoignages, Libération poursuit l’aventure éditoriale entamée depuis trois ans
avec la ZEP. Ce média participatif (www.la-zep.fr) donne à entendre la parole des jeunes dans toute
leur diversité et sur tous les sujets qui les concernent.
Moi JEune
«Dans ma cellule, je
me sens comme dans
une niche de chien»
Ils ont entre 19 et 22 ans et sont incarcérés
à la prison de Fleury-Mérogis en compagnie de plus
de 4000 détenus: neuf jeunes racontent leur
vie quotidienne, leur solitude en cellule, leur famille,
l’espérance d’une sortie prochaine.
Dessin
JAMES ALBON
MALIK, 19 ANS
«ON M’ENVOIE 150 EUROS TOUTES LES SEMAINES. CERTAINS,
LA FAMILLE LES OUBLIE, ON LEUR DONNE 20 EUROS PAR MOIS»
«En prison, il y a beaucoup d’inégalités, des différences entre les détenus. Pour bien vivre, il faut en
moyenne 350 euros par mois. Pour le frigo et la télé,
comptez déjà 20 euros. Pour le tabac, il faut minimum 160 euros, c’est le plus cher ici. Les gens, quand
ils n’ont pas de tabac, ils tournent en rond, pètent
les plombs.
«La gamelle, je ne veux pas la manger. Du coup je cantine. Des pâtes, du riz, de la farine, des croissants, des
œufs, sucré, salé, c’est 150 euros par mois. Quand on
est deux dans la cellule, s’il n’y en a qu’un seul qui
reçoit, ça tient pas longtemps. Moi, on m’envoie
150 euros toutes les semaines.
«Il faut être précis. Un mandat, ça prend quinze jours,
un virement deux jours. Si je ne peux pas payer le
frigo, ils le vident. J’ai changé de bâtiment récemment
et j’ai pas mon frigo. J’ai demandé à le ramener mais
il faut que j’attende le mois prochain.
«Le lundi, il faut absolument un nouveau virement.
Si on n’a pas de crédit, il faut attendre une semaine.
Et puis il faut tout prévoir à l’avance. Quand on achète
quelque chose, on ne le voit pas arriver tout de suite:
c’est comme si vous alliez à Auchan et vous que vous
étiez livré dix jours après.
«Certains, la famille les oublie. Ils sont délaissés : ce
sont les indigents. On leur donne 20 euros par mois.
Soit ils se paient la télé, soit ils ont du tabac. Ces gens-là
se retrouvent avec nous pendant la promenade. Ils
sont prêts à tout pour récupérer deux-trois cigarettes.
Ils s’arrangent en faisant du troc ou demandent des
paquets, sans payer. Du coup, ils finissent leur peine
sans promenade car, s’ils descendent, c’est la bagarre
assurée. S’ils n’ont plus de tabac, ils tapent toute la nuit.
«Il y a plein de jeunes qui n’ont pas d’argent. Moi, j’ai
économisé. Ceux qui ont de l’argent, on ne les regarde
pas pareil. Ça fait des clans.»
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XAVIER, 21 ANS
«JE RESTE 22 HEURES SUR 24 DANS MA CELLULE, EN
ME DISANT QUE C’EST LA PREMIÈRE ET DERNIÈRE FOIS»
«Quand le tribunal a décidé de mon incarcération, la solitude a commencé à prendre
le dessus. Je me suis retrouvé au primo-accueil. Première rencontre avec le chef
du bâtiment pour m’annoncer où j’effectuerais ma peine.
«Un jour après, me voilà aux arrivants où on
reste entre une semaine et un mois, je suis
en cellule double. La cellule fait 9 m2, il y a
une télé, deux petites commodes, des toilettes et une douche à gauche de la porte de la
cellule. En face, un lit superposé, ma chaise
et mon petit comptoir pour manger et, à sa
gauche, mon lavabo. Ma première semaine
en détention se passe très difficilement, moralement et physiquement.
«Les nuits sont courtes, c’est pas mon lit,
c’est pas chez moi. Je me sens comme dans
une niche de chien.
«J’avais l’appréhension d’être avec un multirécidiviste ou un meurtrier. Je suis tombé sur
un codétenu très sympa qui m’a bien accueilli, ce n’était pas sa première incarcération donc il connaissait bien la prison. Après
avoir parlé de nos problèmes, nous avons
mangé un bon plat chaud qu’il venait de préparer avec ce qu’il avait cantiné.
«Tous les jours, les surveillants passent aux
mêmes heures : à 5 h 30, 7 heures, 11 h 45,
13 heures, entre 16 heures et 17 heures, avant
la gamelle du soir, et à 19 heures en sachant
qu’ils allument la lumière à chaque passage.
Il y a des surveillants qui sont sympas et
d’autres moins cool. Certains demandent si
ça va, d’autres ignorent le salut qu’on leur
fait. Il y en a qui nous parlent mal, qui se pensent supérieurs à nous et qui nous insultent.
Tout dépend des bâtiments où on se trouve.
Je ne demande pas qu’ils soient nos amis,
mais qu’ils aient un minimum de respect envers nous. Comme nous envers eux.
«Quand on n’a pas de tabac, parfois les surveillants ne veulent pas le faire passer de cellule en cellule, donc on est obligés de faire
un “lasso”. Un lasso, c’est un sac poubelle,
dont on fait des fines lamelles. Une fois que
l’autre personne l’a rattrapé par la fenêtre de
sa cellule, on pend un drap qu’on remplit et
l’autre tire jusqu’à ce qu’il attrape le drap.
«Si la personne est dans la cellule en face de
la nôtre, on fait une “souris”. On prend une
cuillère qu’on attache avec des fines lamelles
de sac poubelle et on l’envoie dans le couloir.
Ce n’est pas autorisé mais c’est toléré : un
lasso attaché aux barreaux, ils peuvent me
le laisser comme ils peuvent me l’enlever. Ça
dépend du surveillant ou de la surveillante
qui est sur notre aile.
«Je reste 22 heures sur 24 dans ma cellule,
en regardant la télé, en pensant à ma famille, et en me disant que c’est la première
et dernière fois que je suis entre ces quatre murs. Je commence à réfléchir à mes erreurs et à mon avenir, en sachant que ce
n’est pas ma première peine, mais que c’est
la dernière.»
IBRAHIM, 21 ANS
«POUR LE PARLOIR, MA MÈRE A TOUJOURS UN GROS SAC
DE LINGE PROPRE QU’ELLE PORTE À BOUT DE BRAS»
«Le parloir, c’est un vrai stress pour la famille.
D’abord, à l’entrée, elle ne doit pas avoir de retard, pas la moindre minute, sinon la porte
sera fermée.
«Moi, quand je vais au parloir, je me lève
à 7 heures pour avoir le temps de me faire
“beau” pour ma famille. Je mets un peu de
musc pour remplacer le parfum, même si je
sais que ça ne sert à rien. Car je vais passer
deux heures, ou presque, à attendre, en passant par trois salles : une première à l’étage,
où il y a ma cellule, une deuxième au premier
étage, près du portique, et la dernière au niveau des cabines du parloir.
«Dans les salles d’attente, devenues des fumoirs avec le temps, on sent la clope. Avant
d’entrer au parloir, il faut faire attention à ne
pas faire sonner le portique. Si tu sonnes trop
de fois, on peut te renvoyer en cellule. Pareil
pour la famille: s’ils sonnent trop, pour toutes
sortes de raisons (une boucle d’oreille, la boucle d’une veste ou l’agrafe du soutien-gorge),
ils peuvent les renvoyer chez eux. Un jour, ma
mère a sonné trois fois et le maton lui a dit
qu’elle n’irait pas au parloir ce jour-là.
«On arrive devant nos familles pour quarante minutes de parloir. On se sent fatigué,
souvent on oublie ce dont on avait prévu
de discuter, tellement l’attente nous a endormi le cerveau. Quand la famille vient,
je sens qu’elle fait semblant de ne pas avoir
l’air lassée de venir en prison. Mais ça se
ressent.
«Pour venir, ma mère se réveille tôt. Elle
prend deux bus. Le premier l’emmène à la
gare, et le second, devant la maison d’arrêt.
Elle a toujours un gros sac de linge propre,
qu’elle porte à bout de bras. Je n’imagine
même pas l’énergie et la force que cela lui de-
mande car elle est tout de même quinquagénaire. Elle me ramène du linge et des livres,
la plupart du temps de philosophie, des
auteurs comme Paulo Coelho ou Khalil
Gibran.
«Ma mère, elle cherche toujours des sujets
futiles pour masquer le fait qu’elle en a marre.
Alors on parle de mon équipe de foot préférée, l’OM, et d’autres sujets. Mais jamais de
comment ça se passe ici. Je n’aime pas les immerger dans cette atmosphère de détention.
Par compassion, je lui dis de rester à la maison, de se reposer. Eux, la plupart du temps
ils veulent venir trois fois par semaine, lundi,
mercredi et vendredi, ils se retrouvent une
heure, une heure et demie, ils voient des barreaux, du bruit, ils sont dans une atmosphère
de détention.
«Ils doivent y penser en rentrant à la maison,
c’est une double peine pour moi car le malêtre de mes proches me touche. Avec du recul, je me dis que j’aurais préféré qu’ils ignorent tout de la situation. J’aimerais qu’ils
croient que je suis à l’étranger ou autre chose.
Je ne sais pas quelle excuse j’aurais trouvée
pour leur cacher que je suis incarcéré. Ce serait un mal pour un bien: je n’aurais pas tout
le soutien et la force que j’ai actuellement,
mais j’aurais pu les préserver de tout ce qu’ils
vivent en ce moment, car ils ne sont pour rien
dans la situation. Malgré tout, ils font preuve
d’une force énorme.
«Le parloir, c’est essentiel mais je ne souhaite
à personne de fréquenter une maison d’arrêt.
On ne peut empêcher ses proches de nous
rendre visite quand ils en ont envie ou qu’ils
le prétendent. C’est bien de garder des liens
familiaux et avec l’extérieur, mais j’ai honte de
les impliquer dans ma vie carcérale.»
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
ET «LIBÉRATION»
AMIN, 21 ANS
«JE “SNAPE” MA VIE EN DÉTENTION,
JE MONTRE UN PEU MA VIE À FLEURY-MÉROGIS»
«En cellule, à Fleury-Mérogis, j’avais un
smartphone. Je ne l’utilisais pas la journée
tellement les matons étaient chauds. Je le
sortais la nuit après la gamelle et après la
ronde de 19 h 30. Je partais sur Facebook,
Snapchat, je me tapais des délires; jusqu’à
l’aube en gros. A 7 heures du matin, dès
que le surveillant passait pour récupérer
la poubelle, je le rangeais dans une très très
bonne cachette car on me faisait des
fouilles de cellule au moins une fois par
semaine.
«Si le maton le trouve, je vais finir au quartier disciplinaire. Je risque vingt jours dans
une pièce de 9 m2 sans rien dans la cellule
à part un lit, une table, des toilettes. C’est
important d’avoir un smartphone en détention car, quand j’étais sur mon iPhone,
j’étais dans le futur. Je ne sentais pas l’incarcération : je m’évadais dans ma tête, je
regardais des séries sur Netflix (Narcos,
The Walking Dead). Je jouais de l’argent au
poker aussi, sur PokerStars. Et des paris de
foot en ligne. J’étais meilleur au poker
qu’au foot !
«Quand j’éteins toutes les lumières de ma
cellule, il ne reste que la lumière de l’écran.
Sur Facebook, je tchatais avec mes potes,
des copines, ma famille d’Algérie. Eux, je
ne leur disais pas où j’étais, je leur disais
que j’étais dans un centre pour travailler.
Je leur mentais car je ne voulais pas qu’ils
sachent. Mais sur Snapchat, je me rendais
fou car je voyais tous mes amis en vacances en Afrique, en Espagne. Ça me brisait
le cœur. J’étais dégoûté car, moi, j’étais enfermé, et même avec un smartphone, ça ne
remplace pas la liberté. Mais j’étais quand
même heureux car ça change la vie d’avoir
un téléphone en prison, ça fait oublier la
détention. Je “snape” ma vie en détention,
je montre un peu ma vie à Fleury-Mérogis:
ma cellule, les plats que je prépare, mes
amis en promenade. Ça fait deux mois que
je l’ai revendu et ce qui me manque le plus,
c’est Snapchat.»
JASON, 22 ANS
«LE MAL DE DENTS EST LA PIRE CHOSE POUR
UNE PERSONNE ENFERMÉE. JE ME SOIGNAIS AU THC»
«Quand je suis arrivé en prison, j’ai fait une
demande pour une consultation avec le
dentiste car j’ai ressenti des douleurs. Le
mal de dents est la pire chose pour une
personne enfermée, j’en pouvais plus,
donc le soir, pour dormir, je me soignais
au THC [principe actif du cannabis, ndlr].
«Sept mois plus tard, ils m’ont répondu
mais je n’avais plus mal à force d’attendre.
Lors de la consultation, le dentiste a fait un
bilan. Il m’a dit que j’avais une carie. Il m’a
donné comme seuls calmants un bain de
bouche et du Doliprane. Et ils m’ont proposé un rendez-vous à l’Ucsa [unité de
consultations et de soins ambulatoires] la
semaine suivante pour traiter le mal de
dents. Mais je préfère aller chez le dentiste
à l’extérieur, une fois sorti. Ici, j’ai peur
qu’ils touchent mes dents et que la douleur
revienne.
«La détention est responsable de chaque
détenu et la santé en prison, c’est une
chose prioritaire. Moi, je ne lave pas mes
affaires ici. Ceux qui le font, ils lavent à la
main, dans leur cellule, avec de la lessive
qu’ils ont cantinée.
«Ce serait bien de pouvoir cantiner une
machine à laver, comme le frigo ! Chaque
semaine je reçois un sac de ma famille :
huit tee-shirts, sept caleçons, cinq paires
de chaussettes et une serviette. Mais certains font du sport : on se lève, on se douche, on fait du sport puis on se redouche.
Vous comprendrez que les caleçons sont
comptés !
«L’hygiène, c’est important en détention,
pour faciliter la vie des détenus mais aussi
des familles. Ce serait vraiment super qu’il
y ait des machines à laver et un service lingerie, une fois par semaine.
«Il faudrait une salle toute propre, comme
si on n’était pas dans une prison, pour les
pères de famille qui reçoivent leurs enfants, avec des jeux. On pourrait y aller
une fois toutes les deux semaines, ou une
fois par mois. Parce que la prison, quand
t’es un enfant, c’est pas un endroit où aller.
Ma fille va avoir 2 ans en janvier. Je l’ai
déjà vue au parloir mais je n’ai pas envie
qu’elle vienne. Alors je préfère l’appeler
au téléphone. Elle me dit: “Papa? T’es où?
Je t’aime.” C’est dur.»
AYMERIC, 22 ANS
«J’Y AI VU LA CHANCE D’APPRENDRE UN MÉTIER DANS LEQUEL JE POURRAIS M’ÉPANOUIR
ET TROUVER UN EMPLOI»
«J’ai été incarcéré le 16 juillet 2015,
à la prison de Fleury-Mérogis.
Plusieurs mois avant ma condamnation, j’étais en mandat de dépôt,
pas encore condamné. Sachant
que j’étais sûr que je serais condamné au moment du jugement,
j’ai commencé à prendre connaissance des diverses activités pour
préparer ma réinsertion. On m’a
indiqué que, pour avoir une
bonne image auprès de l’administration, il faut avoir un comportement discipliné et exemplaire,
que j’ai tout de suite adopté.
«Je me suis inscrit à des activités
sportives. La musculation est une
façon de m’évader de cette détention pénible, à travers l’acharnement à sculpter mon corps. Je
me suis aussi inscrit au centre
scolaire, à un BEP service administratif. Pour me cultiver et pour
me permettre d’obtenir un
diplôme.
«Quand j’étais dehors, je n’avais
pas de qualification à part quelques expériences dans la vente de
prêt-à-porter. Je n’ai pas compté
mes efforts en allant chaque jour
en cours. J’ai appris à avoir une
meilleure éloquence, une gram-
maire plus enrichie et une
meilleure orthographe, ce qui m’a
permis d’être plus compréhensible. J’ai passé mon examen en
juin 2016. J’y suis allé avec une
grande sérénité, car j’avais énormément révisé pour faire de mon
mieux. A la fin de l’examen, j’étais
soulagé et confiant du résultat.
«Le 6 juillet 2016, j’ai été appelé à
comparaître à mon jugement. Ce
jour-là, je me suis réveillé avec un
grand stress, c’est rare. Une heure
avant que les surveillants viennent me chercher dans ma cellule
pour l’extraction, j’ai reçu une let-
tre : j’avais obtenu mon diplôme.
Le stress du matin s’est estompé
en un instant et une grande joie
m’a envahi. J’étais super confiant
pour le reste de la journée et le jugement. Après ma condamnation,
j’ai été changé de bâtiment pour
aller dans celui des condamnés.
Je me suis alors immédiatement
réinscrit au scolaire.
«J’ai été accepté à la formation
d’électricien. On m’a changé à
nouveau de bâtiment: mon codétenu était dans la même formation. J’ai été surpris et content,
car le feeling passait bien. Nous
avons pris connaissance de la
formation et du dispositif à respecter. Ce métier me passionne
et je voudrais le poursuivre dehors. Je me suis extrêmement
investi, j’y ai vu une chance d’apprendre un métier, mais surtout
un métier dans lequel je pourrais
m’épanouir et trouver un emploi
stable.
«Durant plusieurs mois, j’ai redoublé d’efforts et j’ai eu les résultats
le jour même de l’examen. Ils ont
prononcé mon nom et m’ont dit
que je l’avais obtenu. Ça y est, j’ai
mon diplôme, prêt pour la sortie.»
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u 21
IBRAHIM, 19 ANS
«A MA SORTIE, JE VAIS DIRECT AU RESTAURANT.
POULET BRAISÉ! JE PENSE QU’À ÇA»
«Ça fait un an maintenant que je suis
incarcéré à Fleury-Mérogis. Depuis,
je n’arrive pas à faire à manger.
Pourtant, j’ai regardé mon ancien codétenu le faire. Gratin, pizza, tchatchouka… C’était trop bon. C’était
un moment où je me sentais au
restaurant. Le seul moment où je me
sentais un peu dehors.
«Je viens d’une grande famille où
il y a beaucoup de filles et, du coup,
ce sont elles qui font tout à la maison. Le ménage, la nourriture, je n’ai
besoin de rien faire. J’ai deux grandes sœurs, deux petites sœurs et
un petit frère. A Grigny (Essonne).
Je me souviens que, parfois, mes
sœurs s’embrouillaient parce qu’elles n’avaient pas envie de s’occuper
de tout ça. Mais j’ai grandi comme
ça. Si je passais la serpillière ou
faisais la vaisselle à la maison, ce
serait bizarre !
«J’ai découvert le ménage en prison.
J’avais pas l’habitude. La vaisselle,
frotter… c’est cruel, en fait ! Je ne savais pas que c’était dur comme ça, les
tâches ménagères. T’as pas besoin de
faire du sport. A la fin de la journée,
t’es K.O.! En sortant, je ferai ma chambre. De temps en temps. Et aussi la
vaisselle. J’ai ouvert les yeux… même
si ça n’empêche pas que c’est elles
qui doivent faire le plus gros. Nous,
on doit remplir le frigo, payer le
loyer, subvenir aux besoins de la
famille. Bref.
«Aujourd’hui, je suis seul en cellule.
Et je n’arrive pas à me faire à manger.
Je suis obligé d’envoyer mes cantines (pommes de terre, viande, farine,
œufs, oignons, poivrons) à mon voisin, parce que lui, il sait faire. Et il a
la gentillesse de me faire à manger
pour m’aider à bien me nourrir. Il a
remplacé mon codétenu en quelque
sorte. Hier, par exemple, il m’a fait
des bricks. J’ai aussi un voisin qui ne
fait que des crêpes, tout le temps.
Ça ne marche que si le surveillant est
d’accord de faire passer la nourriture, même s’ils n’ont pas le droit.
La plupart acceptent, ils sont très
compréhensifs à ce sujet.
«Quand vient l’heure de la gamelle
du midi, il faut passer de la cellule 13
à 36. Mon voisin fait sa nourriture
(quiches, pizzas, gratins…) et je dois
récupérer ma part à 18 heures. C’est
censé me durer jusqu’au lendemain
soir, je dois toujours anticiper.
«Le problème, c’est que, parfois, il y
a un changement de surveillant et le
nouveau ne veut pas refaire passer le
plat cuisiné, donc je dois me faire des
pâtes, même si je trouve ça dégueulasse. En fait, c’est surtout la sauce
tomate qui m’a gavé : il n’y a pas de
crème fraîche, donc on doit toujours
faire avec la sauce tomate.
«Franchement, parfois, c’est extrêmement difficile de ne pas savoir
faire à manger, surtout que la gamelle d’ici est vraiment dégueulasse. A mon goût, en tout cas. C’est
mal assaisonné, ça n’a pas de goût
et y a pas beaucoup de choix ni
grand-chose dans l’assiette. Sur
toute l’aile, sur vingt-deux détenus,
y en a peut-être quatre qui la prennent. Des fois, ils donnent du riz,
mais sans sauce. Comment tu veux
manger, sec comme ça? Ils abusent.
A ma sortie, je vais direct au restaurant. Poulet braisé! Je pense qu’à ça.
Tous les jours.»
JAMES ALBON
DENIZ, 20 ANS
«J’ÉTAIS OBLIGÉ DE RESTER FORT
CAR J’AI UNE FAMILLE QUI M’ATTEND DEHORS»
STEVEN, 22 ANS
«EN CE MOMENT DANS MA CELLULE, JE N’AI PLUS LA TÉLÉ,
MON SEUL MOYEN DE PENSER À AUTRE CHOSE»
«Dans ma cellule, il fait froid. Le matin, je prépare
mon petit-déjeuner, des céréales que j’ai cantinées, puis je regarde la télé. A midi, je fais à manger, à 13 heures c’est la promenade, ça fait du
bien, je prends l’air, ça dure une heure, ça passe
vite ! A 15 heures, je regarde la télé, à 20 heures,
je me fais à dîner. A 22 heures, je regarde le football et à minuit, je dors.
«En ce moment, dans ma cellule, je n’ai plus la
télé, alors que c’est mon seul moyen de penser
à autre chose que la prison. Ça fait trois jours.
«Trois jours que tous les soirs, je reste dans le noir
et que je cogite. Je pense à dehors. A mes amis,
ma famille, à mon avenir quand je sortirai: est-ce
que j’aurai le bracelet? Est-ce que le juge va m’accorder l’aménagement de peine ?
«Trois jours que je fais du sport tous les jours pour
faire gonfler mes muscles. Je fais des séries
de 200 pompes par jour. Pour me sentir bien dans
mon corps et pour faire passer le temps. Ça me
prend une heure, une heure trente.
«Trois jours que la promenade est devenue un
vrai kif, mieux qu’avant.
«Trois jours que je parle par la fenêtre du coup !
Tout le temps, pour faire passer le temps, parler
de tout et de rien : du foot, de la prison. Mes voisins, ils n’ont pas la télé non plus.
«Trois jours que je lis les cours le soir, comme
j’ai rien à faire. Si je voulais un livre, je crois que
c’est ma famille qui devrait me l’amener. Bref,
ça fait trois jours que j’ai pas la télé dans ma
cellule.»
«Le 26 juillet 2016, j’ai été condamné
à quatre ans de prison ferme. Le
premier jour à la maison d’arrêt
de Fleury-Mérogis a été très dur
pour moi. J’ai laissé un bébé
de 8 mois qui s’appelle Enzo, avec sa
mère Estelle, ma petite amie. Ça
fait dix ans qu’on est ensemble.
C’est le plus beau cadeau qu’on ait
pu me faire, avoir une femme aussi
gentille que sérieuse. Ça a été très
dur pour moi de devoir la quitter du
jour au lendemain, car elle et moi,
on ne faisait qu’un. Les courriers
ne me suffisent plus. Les parloirs
ont mis trop de temps à se débloquer.
«Un jour, on m’a proposé un téléphone portable. J’ai accepté. Je savais que je prenais des risques mais
l’amour que j’ai pour ma femme était
plus fort que les risques. Ça nous a
fait du bien de s’avoir tous les jours
car c’est difficile pour une femme
d’être toute seule avec son bébé. Il
fallait que je fasse acte de présence.
Tous les jours.
«Il a suffi d’un jour pour que tout
bascule, le jour de la fouille de ma
cellule. Le surveillant a découvert
le téléphone et je suis passé en commission de discipline. J’ai reçu
sept jours de mitard et sept jours de
sursis.
«Le premier jour de mitard a été
difficile, tout seul, à parler avec
Casper le fantôme, mais j’étais obligé
de rester fort car j’ai une famille
qui m’attend dehors.
«Quand on m’a sorti du mitard, je me
suis mis à lire et à faire passer le
temps. La visite de ma femme et de
mon bébé au parloir m’a fait énormément de bien. Elle m’a dit de rester fort, qu’on avait vécu pire. J’ai
toujours gardé mon emploi en tant
qu’auxiliaire repas, ceux qui font
la gamelle.
«J’ai donc payé mes parties civiles
pour tout recommencer à zéro. J’ai
accepté une formation et je suis
parti au bâtiment D4 pour me
réinsérer et avoir une chance de
sortir.
«Dehors, j’ai un boulot d’étancheur
qui m’attend. J’ai une maison, j’ai une
femme, j’ai un enfant, peut-être un
deuxième, j’ai une voiture, j’ai un
chien. J’ai une famille, mais je suis
encore en prison.»
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
FRANCE
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
LIBÉ.FR
Lunettes Snapchat
Malgré les mauvaises ventes de
la première génération de lunettescaméras, Snapchat persiste et commercialise un nouveau modèle de ce gadget destiné à enregistrer des
vidéos «immersives». Les lunettes de soleil «Spectacles» sont disponibles à la vente depuis mardi. Un pari
audacieux tant le marché des binocles connectées n’a
pas encore trouvé son public. PHOTO AFP
Données privées:
des mises à jour et
des zones d’ombre
Facebook, Twitter,
Instagram…
Conséquence
d’un règlement
européen, les sites
changent leurs
conditions
d’utilisation.
En France, les
internautes y
gagnent et la Cnil
voit son pouvoir
de contrôle renforcé.
Qui est concerné ?
Le règlement concerne tous
les acteurs, privés ou publics,
qui traitent des données personnelles, y compris les soustraitants. Avec des exceptions: il ne s’applique pas aux
fichiers de sécurité nationale,
ni aux traitements effectués
par les autorités pour les infractions pénales. Ne sont
pas concernés non plus les
fichiers établis par des personnes physiques «dans le
cadre d’une activité strictePar
ment personnelle ou domestiAMAELLE GUITON
que» (comme un carnet de
contacts téléphoniques).
ous mettons à Sont évidemment soumis au
jour nos condi- RGPD les acteurs européens,
tions de service», mais aussi ceux dont le siège
«nos conditions d’utilisation» est hors de l’Union dès lors
ou «notre politique de confi- qu’ils proposent des biens ou
dentialité» : ces derniers des services (gratuits ou
jours, les messages de ce type payants) à des citoyens euros’accumulent dans nos boîtes péens, ou qu’ils procèdent à
mail. Les services en ligne qui un «suivi [de leur] comporteles expédient
ment», comme
DÉCRYPTAGE le traçage de la
ne le mentionnent pas tous,
navigation web
mais la raison de cette défer- des internautes à des fins de
lante est l’entrée en applica- publicité ciblée. Les géants
tion le 25 mai d’un texte euro- américains du Net sont donc
péen adopté en 2016 : le concernés.
règlement général sur la protection des données (RGPD). Que change ce texte ?
Les acteurs qui collectent et Pas mal de choses, et en
utilisent des données person- mieux: plus de transparence,
nelles doivent se mettre dans plus de garanties, et plus de
les clous de ce texte, qui leur droits. Les utilisateurs doiimpose de nouvelles obliga- vent être clairement infortions et renforce les droits des més de l’usage qui est fait de
utilisateurs.
leurs données. Lorsque leur
Au passage, Facebook en pro- consentement est nécessaire
fite pour pousser ses utilisa- à la collecte de données, il
teurs européens à accepter la n’est valable que s’il s’est exreconnaissance faciale, soit primé de manière «libre, spéla reconnaissance automati- cifique, éclairée et univoque»,
sée de leur visage sur les pho- par le biais d’une «déclaratos postées sur le réseau tion» ou d’un «acte positif
social : une fonctionnalité clair». Le texte renforce la
présentée par l’entreprise protection des mineurs et
comme un moyen de «protéger» les internautes contre
l’usage de leur image par des
personnes malveillantes,
mais très décriée par les défenseurs de la vie privée. La
preuve qu’il vaut mieux éviter de cliquer machinalement sur «J’accepte».
«N
consolide le «droit à l’oubli»,
soit la possibilité de faire
effacer des données personnelles concernant l’usager.
Autre avancée, le droit à la
«portabilité» des données :
un utilisateur peut récupérer
auprès d’un service les données personnelles qu’il lui a
fournies, et le cas échéant les
transmettre à un nouveau
service (par exemple, passer
d’un fournisseur de mail, ou
d’un service de streaming
musical, à un autre).
Le RGPD renforce les obligations des entreprises et des
organisations en matière de
sécurité des données. En cas
de «fuite», les utilisateurs
concernés devront être prévenus s’il existe un «risque
élevé pour [leurs] droits et libertés». Les associations actives dans le domaine de la
protection des données personnelles ont désormais la
possibilité de mener des actions de groupe: c’est ce qu’a
décidé de faire, en France, la
Quadrature du Net, avec dès
le 25 mai un recours collectif
contre les «Gafam» –Google,
Apple, Facebook, Amazon et
Microsoft. Enfin, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et
ses homologues peuvent infliger des amendes bien plus
lourdes qu’auparavant : jusqu’à 4% du chiffre d’affaires
mondial d’une entreprise.
Donc, tout va bien ?
Comme on dit sur Facebook:
c’est compliqué, et les premières polémiques n’ont pas
tardé. Sur le réseau social de
Mark Zuckerberg, outre l’invitation très insistante à activer la reconnaissance faciale,
l’utilisateur n’a pas d’autre
La raison de cette déferlante, est
l’entrée en application, le 25 mai,
d’un texte européen adopté
en 2016: le règlement général
sur la protection des données.
Au passage, Facebook en profite pour pousser ses utilisateurs européens à accepter
la reconnaissance faciale. PHOTO GETTY IMAGES. ISTOCKPHOTO
choix que d’accepter «la manière dont [l’entreprise partage] les données […] à travers les produits des entités
Facebook, y compris WhatsApp, Instagram et Oculus».
Sinon, il n’a plus qu’à supprimer son compte. Or, selon le
RGPD, un traitement de données personnelles n’est légal
que s’il est indispensable,
notamment au fonctionnement d’un service ou à une
mission d’intérêt public, s’il
répond aux «intérêts légitimes» d’une entreprise sans
empiéter sur les droits fondamentaux d’une personne,
ou si l’utilisateur y a consenti
pleinement. Sur son blog, le
juriste Lionel Maurel estime
donc que le géant du Net
«viole l’obligation de recueillir un “consentement
libre”», et rappelle que la
Cnil a justement épinglé
WhatsApp pour avoir imposé
à ses utilisateurs le partage
de leurs données avec
Facebook.
D’autres, comme Airbnb ou
Twitter, informent que l’utilisation de leur service au-delà
du 25 mai vaudra acceptation
de leur nouvelle «politique
de confidentialité» et/ou de
leurs conditions d’utilisation.
Suffisant ? Il faudra juger au
cas par cas, selon, notamment, qu’un traitement de
données est indispensable ou
non à la fourniture d’un service. Par exemple, un site de
vente en ligne est fondé à col-
lecter une adresse pour livrer
des produits, mais doit recueillir le consentement de
l’utilisateur s’il veut la transmettre à un tiers. «Le consentement n’est pas la seule base
légale possible à un traitement de données personnelles, mais s’il est nécessaire, il
doit être donné pour chaque
traitement», rappelle Gwendal Le Grand de la Cnil. Les
acteurs concernés ont encore presque un mois pour le
recueillir. «A ce stade, la
conformité au règlement est
de la responsabilité des entreprises, poursuit Le Grand.
Après le 25 mai, les autorités
de protection des données
pourront exercer leur pouvoir
de contrôle.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
LIBÉ.FR
u 23
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Le gaspillage vestimentaire
dans le collimateur du gouvernement
Chaque année, 18% de la production destinée à l’alimentation serait perdue. Pour les vêtements, c’est à peu près le même
processus. Les invendus représentent des tonnes de textiles qui posent
un problème aussi bien environnemental qu’éthique. Reprenant une
idée portée par Emmaüs (photo), Edouard Philippe souhaite que les
marques de vêtements lèguent leurs invendus à des associations, sur
le modèle de ce qui se pratique dans le secteur alimentaire. PHOTO AFP
Congrès de FO: un vote sanction
pour le départ de Jean-Claude Mailly
congrès en 2015 et en 2011, il Preuve de ces difficultés, la
avait recueilli l’approbation nuit de jeudi à vendredi
de 97 % de voix.
aurait été longue à Lille. Sur
Soucieux de préserver l’unité Twitter, plusieurs journalisdu syndicat, partagé entre tes présents au congrès ont
des «réformistes» fidèles au indiqué que certaines fédésortant et des tenants d’une rations auraient décidé de
ligne plus contestataire, cer- quitter la table des commistains délégués FO espéraient sions chargées de définir la
que les militants religne FO pour les antiennent leur colère
RÉCIT nées à venir. Pas de
ou la transforment
quoi émouvoir Jeanplutôt en abstention. Mais Claude Mailly ? Du moins,
leur message, répété à la tri- c’est ce qu’il a laissé entenbune du congrès, n’a pas été dre la veille lors de son derentendu : les militants ont nier discours en tant que
préféré une sanction ferme. secrétaire général du syndiUn camouflet pour Mailly, cat, en expliquant que, bien
diront certains. Et surtout, le que certains aient «mordu le
signe, pour d’autres, que rien trait de la fraternité et de la
ne va plus au sein de la mai- camaraderie», il avait «le dos
son FO, au bord de la crise.
large».
Un message adressé, calmement, aux militants qui depuis lundi, au micro, lui ont
reproché sa «passivité» ou
encore sa «timidité» sur les
ordonnances réformant le
droit du travail. Certains de
manière assez virulente,
à l’image de Nadine Hourmant, syndicaliste FO de l’entreprise Doux, qui lui a reproché d’avoir «vendu la classe
ouvrière à Macron et au Medef». Vendredi, à peine libéré
de ses fonctions, Mailly leur
a répondu sur Twitter : «Je
suis redevenu libre! Discours
du nouveau secrétaire général de FO: hyoocrisie (sic) et
duplicité. Respect aux militants réformistes.»
AMANDINE CAILHOL
NICOLAS HULOT
ministre de la
Transition écologique
et solidaire
AFP
Pascal Pavageau, élu nouveau secrétaire général de
Force ouvrière (FO) vendredi, avait prévenu : JeanClaude Mailly, son prédécesseur, allait être «sanctionné»
à l’occasion du vote de son
rapport d’activité par les délégués FO réunis en congrès
à Lille depuis lundi. Cela n’a
pas loupé. Et la punition infligée par les mécontents du
bilan de Mailly, notamment
par sa dernière année, est sévère. Le rapport d’activité,
qui résume l’action du bureau confédéral au cours des
trois dernières années,
aurait été adopté sur le fil,
avec seulement 50,54 % de
voix favorables. Par comparaison, lors des précédents
«[Les zadistes] qui
n’entrent pas dans
le cadre doivent dégager.»
Est-ce le signe d’une indigestion de couleuvres avalées depuis
des mois au gouvernement? Ou trop de temps passé aux côtés
de son collègue de l’Intérieur, Gérard Collomb? A la sobriété
heureuse, Nicolas Hulot, en perte de repères sinon en perdition, préfère désormais le tri sélectif policier. Dans le dossier
Notre-Dame-des-Landes, «le gouvernement a fait preuve de
bienveillance, d’indulgence et surtout d’intelligence», a-t-il affirmé vendredi sur RTL, rappelant que le Premier ministre
a donné aux zadistes jusqu’au 14 mai pour se régulariser. Mais
quid de ceux dont les projets sont plus artisanaux, alternatifs
ou collectifs? «Ceux qui ne veulent pas rentrer dans le cadre,
il faut qu’ils dégagent pour laisser les agriculteurs […] réaliser
leur projet», a balancé le ministre de la Transition écologique.
Vélib La mairie de
Paris demande un
«plan d’urgence»
Duel Pour Griveaux, à Paris, «on peut
mieux faire» que Hidalgo…
Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement et élu
parisien, ne cache plus son ambition de ravir la mairie de
Paris à Anne Hidalgo. «On peut mieux faire sur beaucoup
de sujets qui concernent le quotidien des Parisiens. Je pense
aux transports, à la propreté, aux questions de sécurité où,
manifestement, il y a un mécontentement des Parisiens et
où chacun peut observer que la situation s’est plutôt dégradée», a taclé jeudi soir sur LCP l’ex-socialiste devenu macroniste. Ce dernier a lancé avec ses équipes un grand
«porte-à-porte» dans la capitale, officiellement pour faire
le SAV du gouvernement, en réalité pour amorcer sa campagne pour les élections de 2020. PHOTO REUTERS
… et pour Hidalgo, l’Etat peut mieux
faire sur l’aide aux migrants
La maire de Paris a appelé vendredi l’Etat, «légalement
responsable», à «changer d’approche» en matière de prise
en charge des migrants dans la capitale. Un campement
insalubre de plus de 1 600 personnes grossit près de la
porte de la Villette depuis la fermeture, début avril, du
«centre humanitaire» installé porte de la Chapelle. «L’Etat
a tenu depuis à changer de dispositif», avec des structures
liant hébergement et examen administratif, déplore Anne
Hidalgo dans le Parisien. «A l’évidence, le nouveau système
qu’il a mis en place ne permet pas de prévenir la réapparition de campements de rue», tacle-t-elle, se disant «prête
à la création de nouveaux lieux». PHOTO AFP
La mairie de Paris a demandé
jeudi un «plan d’urgence» et
le remplacement d’ici une
semaine de 3000 vélos inutilisables à l’opérateur Smovengo, chargé du déploiement du nouveau Vélib, qui
fait face à de multiples dysfonctionnements. La «situation s’est fortement dégradée»
depuis la mi-avril, a affirmé
devant la presse l’adjoint
EE-LV aux Transports, Christophe Najdovski, au lendemain d’une rencontre entre
les élus et l’opérateur. Les
difficultés rencontrées depuis le 1er janvier par le
consortium pour raccorder
au réseau électrique les vélos,
dont un tiers est électrique,
l’ont conduit à en faire rouler
les deux tiers sur batteries,
a-t-il expliqué. Or une grève
empêche le remplacement
des batteries. Une partie du
personnel réclame les mêmes
avantages que chez l’ancien
opérateur, JCDecaux. Selon
le syndicat Autolib-Vélib,
670 stations étaient en service jeudi, dont seulement
263 raccordées directement
au courant. Un point sera fait
le 3 mai à la mairie. La ville a
aussi demandé «l’électrification accélérée», d’ici début
juin, des stations fonctionnant sur batteries.
CETTE SEMAINE,
LES JEUX VIDÉO
EXPLIQUÉS AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
IDÉES/
Recueilli par
(Gallimard). Six mois après
LAURENCE DEFRANOUX
le XIXe congrès qui a marqué la
et ARNAUD VAULERIN
consécration de l’empereur rouge
Dessin HARRY TENNANT. CIA Xi Jinping et la prolongation sans
limite de durée de son mandat à la
présidence, Jean-Pierre Cabestan
analyse les capacités d’adaptation
et de modernisation d’un «régime
autoritaire, élitiste, paternaliste, impérial», qui vit dans une confrontation idéologique de plus en plus
grande avec les démocraties
occidentales.
Le titre de votre livre, Démocratie ou dictature, n’est-il pas une
fausse question s’agissant de la
Chine ?
C’est une question rhétorique, et
j’avais déjà utilisé l’expression
«l’impossible démocratisation». Je
L
a Chine serait un colosse aux
pieds d’argile. Une libéralisation politique et sociale pourrait la conduire, de manière plus ou
moins chaotique, sur le chemin de
la démocratie, avancent certains
sinologues. Ecrivain et directeur du
département de sciences politiques
et d’études internationales de l’Université baptiste de Hongkong, JeanPierre Cabestan parie plutôt sur le
maintien au pouvoir du régime
dans un ouvrage à la fois radiographique et prospectif, Demain la
Chine : démocratie ou dictature
voulais m’interroger aussi sur le
terme de dictature. Car, par delà la
personnalisation du pouvoir par le
président Xi Jinping, cela reste la
dictature d’un parti unique avec un
modèle de modernisation autoritaire et d’organisation politique
adaptée aux besoins régionaux.
La démocratie est-elle moins la
situation actuelle qu’un projet à
venir ?
Je me demande combien de temps
un régime de parti unique peut tenir
dans un contexte d’après-guerre
froide. La Chine est un peu l’exception à la règle. Elle n’envisage absolument pas d’évoluer dans une
direction qui la rapprocherait de
nous. Nous sommes dans une
confrontation idéologique de plus
Jean-Pierre Cabestan
DR
«En Chine, la priorité
est à l’enrichissement
personnel et
à la consommation,
avant l’extension
des libertés publiques
et des droits
politiques»
Dans son dernier ouvrage,
le sinologue considère que
les capacités d’adaptation
de la population chinoise et
le consensus au sein du Parti pour
maintenir son pouvoir ne devraient
pas remettre en cause le régime
chinois. Et ce malgré des
confrontations idéologiques fortes
avec les démocraties occidentales.
en plus ouverte. D’une certaine manière, les Chinois acceptent une
cohabitation avec les démocraties
occidentales, tout en luttant contre
elles, pour essayer d’imposer à
l’échelle mondiale un rapport de
force qui leur soit favorable. C’est là
où la Chine devient de plus en plus
ambitieuse. Elle propose ses solutions et essaye de les exporter à la
fois dans les arènes internationales,
mais aussi dans les pays du Sud ou
en développement. Et ce n’est pas
seulement pour se défendre ou
consolider la légitimité de son
propre régime.
Quand vous dites démocratie,
n’y a-t-il pas un problème de
définition ?
Les Chinois disent qu’ils sont en démocratie, mais ils refusent le pluralisme politique, les élections, une
société ouverte, un gouvernement
qui rend des comptes. Pour autant,
leur définition de la démocratie
n’est pas très originale. Depuis la fin
de la guerre froide, il y a une forme
d’amnésie dans nos pays: on oublie
le modèle soviétique. Or, politiquement, le modèle chinois est proche
de celui de l’Union soviétique: parti
unique, sélection des élites, répression de tout opposant et, surtout, répression de tous ceux qui veulent le
changement.
Comment définir le régime chinois aujourd’hui ?
Nous ne sommes plus face à un régime totalitaire depuis 1979, et surtout depuis les années 90. C’est un
régime autoritaire, avec une volonté
de moderniser l’économie et les institutions. Le parti unique est très
réactif. Le débat est de savoir si
l’adaptation l’emporte sur l’érosion.
A la différence de plusieurs analystes américains qui pensent que la
corruption et les problèmes économiques vont couler le régime, je
pense que la capacité d’adaptation
va l’emporter.
Dans quelle mesure l’expérience
de la pérestroïka constitue un
épouvantail ?
Xi Jinping ainsi que les autres dirigeants chinois restent très anti-Gorbatchev. Ils savent qu’ils sont dans
une situation autrement plus puissante et confortable que ne l’était le
Parti communiste de l’Union soviétique, fragilisé par une crise économique. En Chine, le modèle économique est mixte. Il laisse une
grande place au secteur d’Etat tout
en le soumettant à des mécanismes
de marché et en lâchant la bride sur
le secteur privé. Ils savent que les
investisseurs privés peuvent constituer un risque pour le Parti, c’est
pour cela qu’ils les contrôlent et les
gardent en laisse. Mais cela ne veut
pas dire que les entrepreneurs chinois veulent la démocratie.
La décision de Xi Jinping de rester à la tête du pays sans limite
de temps est-elle un signe de
faiblesse du pouvoir ?
Xi Jinping veut se donner plus de
temps pour réaliser des changements économiques, et pour redynamiser le Parti et lutter contre des
pratiques de corruption susceptibles de provoquer des ressentiments
dans la société. Ce qui ne veut pas
dire que la collusion entre l’argent et
le Parti va s’arrêter. Au contraire, la
classe sociale des dirigeants verrouille une partie de la vie économique. Xi Jinping devrait se maintenir
au pouvoir jusqu’en 2028 ou 2033,
puis rester une sorte de «père de la
nation». Je pense qu’il y a un consensus au sein du Parti pour à la fois
maintenir le régime et le moderniser, même si le fait qu’il y a très peu
de femmes en politique soit un facteur conservateur incroyable. Mais
le Parti continuera à fonctionner
comme une société secrète où le
peuple n’a pas accès aux décisions.
Xi Jinping s’étant fait beaucoup
d’ennemis, cette décision de rester président est-elle une fuite en
avant ?
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
C’est en effet une des raisons pour Lastabilitéetlasécuritédesbiens
lesquelles il ne peut pas prendre sa etdespersonnesrestent-ellesune
retraite. Il sait que s’il quitte le pou- priorité pour les Chinois?
voir, il est en danger. C’est aussi Oui, c’est la sécurité avant les liberpour s’assurer un avenir politique tés. La société chinoise a des côtés
serein qu’il a fait inscrire «la pensée lepénistes, et on le voit à travers la
Xi Jinping» dans la Constitution. Il communauté des Chinois de
a pris des risques, il s’est fait beau- France. Je suis en désaccord avec
coup d’ennemis, mais il fait le pari ceux qui pensent qu’il s’agit là de
que ceux-ci vont mourir ou être l’atavisme culturel chinois confumarginalisés, et qu’il
céen. Même si les jeunes
aura le temps de former
sont déconnectés du
une génération qui lui
politique et plus mondevra sa carrière. Malgré
dialisés qu’avant, ils ont
tout, je pense que cette
intériorisé le nationastratégie dépasse la
lisme et l’éducation sosimple personne de
cialiste à la chinoise.
Xi Jinping. Il y a une
Cela fait-il des jeunes
bronca dont on peine à
des alliés tacites du
mesurer l’ampleur, dans
régime ?
le Parti et dans les miOui, sauf si leurs intélieux libéraux. Mais
rêts immédiats sont mis
cette résistance et cette DEMAINLACHINE: à mal. Il y a un fossé de
critique restent, in fine,
DÉMOCRATIE
générations évident.
minoritaires. Dans la
OU DICTATURE
Mais la bonne nouvelle
tête des gens, Xi Jinping
de JEAN-PIERRE
pour le Parti est que la
reste un bon empereur
CABESTAN
jeunesse est apolitique
qu’il faut garder au
Ed. Gallimard
et atomisée, et que le
pouvoir.
304 pp., 22 €.
secteur des ONG est très
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
contrôlé par l’Etat. A terme, les jeunes urbains peuvent devenir des acteurs de contestation si la répression d’Internet est trop forte.
La classe moyenne, qui ailleurs
porte souvent des envies de
changement, semble également
une alliée objective du régime.
Les classes moyennes ont besoin de
sécurité et elles donnent la priorité
à leur enrichissement personnel et
à la consommation, avant l’extension des libertés publiques et des
droits politiques. Cela ne veut pas
dire que certaines franges des Chinois des villes ne vont pas contester
certains choix politiques. En 2030,
70% des Chinois vivront en ville, où
on peut se mobiliser plus facilement sur des revendications communes. Cette population urbaine
sera plus difficile à mater. Combien
de temps les Chinois vont accepter
d’être dirigés par une société secrète
sur laquelle ils n’ont aucune prise?
Qu’est-ce qui pourrait interrompre le règne de Xi Jinping ?
Il contrôle tellement de leviers, il est
difficile de concevoir une révolu-
tion de palais qui l’obligerait à quitter le pouvoir, même s’il y a déjà eu
des tentatives d’assassinat, en 2012
et 2013. L’inconnue, c’est la relation
entre le pouvoir politique et le pouvoir militaire. L’armée est noyautée
par le Parti, et Xi est le seul à avoir
du pouvoir sur elle. Le seul cas qui
semble possible, c’est que les généraux des forces armées s’unissent
pour décider d’un changement de
régime… Mais ça ne va pas se produire. D’abord, parce que les militaires ne semblent pas avoir d’ambitions politiques. Ils sont dans une
logique d’acquisition de matériel,
de projection de la puissance militaire, qui durera tant que leurs intérêts économiques sont sauvegardés.
Ensuite, en plus de l’armée régulière, Xi Jinping dirige des organisations comme la police armée, la
garde du comité central ou la police
politique, toutes indépendantes les
unes des autres. S’il y avait un début
de rébellion, il y aurait toujours la
possibilité de s’appuyer sur l’une
pour contenir l’autre. Le régime
peut perdurer encore pendant vingt
u 25
ou trente ans. A plus long terme, le
Parti communiste chinois ne pourra
pas tuer dans l’œuf toutes les forces
qui contesteront son modèle.
Et le risque d’un conflit international ?
Ce qui est inquiétant, c’est le côté
nationaliste, revanchard, arrogant,
que j’appelle «China über alles», du
pouvoir actuel, soutenu par la majorité de la société chinoise. Mais je
pense que le régime cherche à éviter
une crise internationale, comme on
l’a vu cet été dans la confrontation
avec l’Inde sur le plateau du Doklam
[après un face-à-face tendu à la frontière pendant plusieurs semaines,
Pékin a reculé, ndlr]. La Chine ne
semble pas prête à partir en guerre,
sauf pour des opérations limitées,
en dehors de ses frontières, pour
montrer la puissance de ses forces
armées. Et même si Xi Jinping est
plus disposé à prendre des risques
que ses prédécesseurs, et que la personnification du pouvoir est évidente, elle n’est pas sans limite non
plus. C’est la survie du régime qui
l’emporte. •
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26 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
IDÉES/
A CONTRESENS
Par MARCELA IACUB
Que je t’aime, que je
t’aime, que je t’aime
Laeticia Hallyday a dérogé à toutes les règles
de l’amour conjugal, en affichant une aliénation
absolue et assumée, un amour inconditionnel.
Q
uel dommage que de sordides affaires d’héritage empêchent la société française de «contempler» la singulière
histoire d’amour que vécurent pendant plus de vingt ans Laeticia et
CES GENS-LÀ
Johnny Hallyday. Alors que notre
époque nous pousse à l’émancipation et à l’autonomie individuelle
dans le couple, alors que les temps
vantent l’égalité absolue des partenaires, Laeticia n’a jamais cessé
Par TERREUR GRAPHIQUE
d’affirmer que, pour elle, son
époux était tout tandis qu’elle
n’était rien. De dire qu’avant de le
connaître elle dépérissait et que
c’est son amour pour lui qui la
sauva de l’abîme en donnant un
sens à sa vie. Les esprits vulgaires
ont pu interpréter ces mots d’une
manière erronée et imaginer qu’en
dépit de sa jeunesse cette femme
était aussi démodée qu’Yvonne de
Gaulle ou Christine Boutin. Ou
bien que lorsqu’on épouse une
gloire nationale comme Johnny
Hallyday, il est normal que la
conjointe ait des comportements
de groupie, de midinette, d’idolâtre. Pourtant, l’aliénation absolue
de cette femme, une aliénation assumée d’ailleurs sans la moindre
réserve, rend compte de quelque
chose de bien plus intéressant et
complexe que cela. En effet, ce
qu’elle cherchait à transmettre à
chaque fois qu’elle s’exprimait, ce
qu’elle affichait haut et fort, c’est
que les sentiments qui l’unissaient
au chanteur n’étaient pas réciproques. Non que lui ne l’aimait point.
On sait à quel point il lui était attaché. Sauf que pour lui, elle n’était
pas tout mais seulement une partie
de sa vie. Je ne pense pas uniquement à son travail mais aussi à sa
vie affective et sociale. Voilà quelque chose qui, dans le modèle
conjugal actuel, semble être une
véritable hérésie et cela indépendamment du sexe des partenaires
qui vivent une telle inégalité. On
est censé occuper la même place
dans le cœur de l’autre que celle
qu’il occupe dans le nôtre. Autrement nous en souffrons, nous nous
en morfondons comme si nous
nous laissions arnaquer, abuser.
Sans compter que l’amour que l’on
éprouve pour notre partenaire doit
avoir des limites, afin de pouvoir le
quitter si jamais ce dernier n’accomplit les multiples devoirs que
la société lui impose envers nous.
Sinon, on n’y voit point de l’amour
mais une pathologie, une relation
de maître à esclave dont il faut se
sortir. Il n’y a que les mères envers
leurs enfants qui peuvent se permettre ce type de sentiments.
Bref, il y a dans ces normes tant de
calcul et de mesquinerie qu’elles
nous obligent à devenir des petits
trafiquants de l’amour au lieu d’en
être des protagonistes, des héroïnes et des héros, au lieu de jouir du
bonheur qu’il pourrait nous procurer. Des normes qui rendent par
ailleurs la vie conjugale à long
terme absolument impossible.
Comment ne pas avoir envie de
rompre ces relations si petites et
sordides? Alors que nous devrions
nous autoriser de chercher notre
Laeticia ou notre Johnny, et notre
vie amoureuse serait plus heureuse
et bien plus sérieuse aussi. Nous
formerions des couples pour la vie,
des couples qui dureraient jusqu’à
ce que la mort nous sépare. Car
rien ne lie autant le réputé «fort»
que l’amour sans conditions que
lui offre le réputé «faible». Et rien
ne rend le réputé «faible» aussi intelligent et délicat, aussi fin
connaisseur du réputé fort que
l’amour limité et incomplet que ce
dernier lui voue.
C’est pourquoi au lieu de tourmenter et d’injurier Laeticia, au lieu de
la suspecter des pires méfaits, le
public devrait la prier de lui donner des leçons sur l’amour conjugal. La supplier de nous transmettre cette force qu’elle a en elle, et
qui lui permit un jour d’oser l’hérésie de l’attachement sans conditions. Lui demander de nous
expliquer comment, l’air de rien,
elle a pu, comment en faisant
l’idiote, elle a su que l’émancipation, l’autonomie, l’égalité sont des
concepts politiques parfaitement
étrangers et même contradictoires
avec la haute spiritualité qui est le
propre de l’amour véritable, de
l’amour fou. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
u 27
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ÉCRITURES
Par
CAMILLE LAURENS
«Délit de solidarité»
ou l’expression aberrante
I
ls ont fait sonner leur réveil –mais peutêtre n’avaient-ils pas dormi, sous le coup
de l’excitation–, ils ont enfilé leurs doudounes bleu de France, vérifié le contenu de
leur sac à dos (gourde, grillage, banderoles,
barre vitaminée, nerf de bœuf…), ont
consulté leur feuille de route. Les uns ont rejoint la base des hélicoptères qu’ils avaient
loués pour la bonne cause et la modique
somme de 30 000 euros, les autres, jeunes
et athlétiques, ont chaussé les raquettes qui
devaient leur permettre d’atteindre malgré
la neige le col de l’Echelle, à 1 762 m d’altitude. Ils se sont retrouvés là-haut, Français,
Italiens, Allemands, etc., se sont donné l’accolade, solidaires pour «défendre l’Europe»,
et ont entrepris joyeusement d’installer la
frontière symbolique destinée à empêcher
de passer par là leurs frères humains sans
doudounes ni raquettes. Pour certains,
c’était des retrouvailles, ils avaient déjà agi
de concert en juillet dernier, affrétant un navire et enfilant des gilets de sauvetage pour
refouler des canots de migrants en Méditerranée avec le financement participatif du Ku
Klux Klan. «NO WAY» s’étalait sur la coque,
et c’est vrai, la haine est sans issue. Leur modèle, c’est la journaliste hongroise qui a fait
un croche-pied à un exilé portant son enfant
dans les bras. Ils sont repartis comme ils
étaient venus, sans rencontrer ni un migrant
ni un flic. Allez, salut, à la prochaine !
On avait le délit de non-assistance à personne en danger, qui faisait honneur à l’humanité, on a maintenant le délit de solidarité. Quel progrès ! C’est une expression
qu’on entend partout ces dernières semaines, «délit de solidarité». La communication
fait insidieusement passer dans l’usage une
aberration. En effet, cette alliance de mots
contradictoires, dont on oublie qu’à l’origine
elle a été créée par les associations d’aide
aux migrants pour souligner l’ineptie cruelle
du concept, perd de plus en plus ses guillemets et tend à circuler dans la conversation
comme un terme de loi officiel. On discute
à l’Assemblée pour définir ce qui le constitue
ou non, on propose des amendements pour
le restreindre et aménager les sanctions,
bref on entérine la notion même de délit là
où il n’y a que solidarité. Ne pourrait-on,
plus logiquement, condamner la solidarité
dans le délit, punir les regroupements fascisants voués à la mort des autres, déglinguer
les bandes de salauds, bref interdire la haine
en réunion ? Notre ministre de l’Intérieur,
sous couvert de ne pas faire de publicité aux
«gesticulations» de quelques allumés, a
laissé courir. Pourtant, les gesticulations
sont geste et action, elles ont un sens et un
but.
A propos de solidarité, il en manque, semble-t-il, pour assurer la cohésion des groupes
parlementaires. La majorité n’était pas à
l’unisson pour voter le projet de loi «asile et
immigration». Le gouvernement avait prévenu : délit de dissension, péché mortel.
Aussi beaucoup de députés LREM, ne voulant pas risquer un poste chèrement
conquis, ont-ils choisi de prendre la tangente. Comme ils ne pouvaient pas se désolidariser, ils se sont délocalisés. Au prétexte
des vacances scolaires ou d’un surcroît de
travail dans leur circonscription, ils ont migré hors de l’hémicycle et personne ne leur
a barré la route –au contraire. Ni abstentionnistes ni démissionnaires, juste pas là.
L’absence n’est pas une faute. Pas de délit de
lâcheté à l’Assemblée. Seul Jean-Michel
Clément, fidèle à son patronyme, a rendu
son tablier, rappelant que «derrière chaque
amendement, chaque alinea, il y a des femmes et des enfants». Les absents, eux, n’ont
pas voté la rétention des mineurs ni les restrictions au droit d’asile, ils se croient donc
les mains propres et la conscience tranquille. Pour ne pas avoir les mains sales, il
SI J’AI BIEN COMPRIS…
Par
MATHIEU LINDON
«Réformez-moi ça,
et que ça saute»
Dans le printemps arabe, les dirigeants
ont dégagé. Dans le printemps macronien,
c’est le peuple qui est en passe de perdre son
statut. Faudrait pas qu’on se fasse tous virer.
S
i j’ai bien compris, les
promesses portent avec
elles deux inconvénients:
ou elles sont tenues, ou elles ne
le sont pas. C’est-à-dire
qu’autant le sang, la sueur et les
larmes paraissent assurés,
autant sea, sex and sun rencontrent immanquablement des
obstacles insurmontables. Donald Trump avait promis qu’on
allait voir ce qu’on allait voir et
on préférerait des surprises,
pourvu qu’elles soient bonnes
–les surprises, c’est comme les
promesses, de ce point de vue.
Pour sa part, Emmanuel Macron a profité que la loi travail
était dans son programme pour
la faire passer sans que personne puisse trop s’insurger,
comme si c’était une bonne
nouvelle pour tout le monde
qu’il fasse ce qu’il avait promis – que ce type d’honnêteté
primait sur la justice et l’efficacité. Imagine-t-on un président
décidé à passer par pertes et
profits tous ses discours électoraux et commençant ainsi sa
première intervention d’élu :
«Peuple crédule, en marche, et
au galop» ?
Emmanuel Macron ressentirait
comme une injustice de ne pas
être félicité pour son ardeur ré-
Cette chronique est assurée en alternance par Thomas Clerc, Camille Laurens, Sylvain Prudhomme et
Tania de Montaigne.
formatrice, indépendamment
de la popularité de ces réformes. On connaissait le vent de
réforme, on va en affronter la
tornade. Est-ce comme avec les
vœux quand le génie sort de sa
lampe –à combien de réformes
a-t-on droit ? – ou est-ce illimité? On prétend que le Président est admiré partout pour sa
volonté de terrasser le dragon
du service public et du conservatisme français, mais il est
vraisemblable que dans pas
mal de pays, de l’Arabie saoudite à la Corée du Nord en passant par l’Egypte, la Russie et
l’Iran, la réforme fait plutôt rigoler les dirigeants: «N’y comptez pas, même pas en rêve.» Sur
le plan intérieur, que le Président tienne ses promesses, il
faut reconnaître que ça dépend
plus de nous que de lui. C’est en
tout cas ce que les cheminots
ont l’air de se dire. Car ses prédécesseurs ne demandaient pas
mieux que de faire le bonheur
de tous (et toutes). Seulement
eux voulaient le faire avec notre
accord tandis qu’Emmanuel
Macron n’entre pas dans ces détails. Avec lui, c’est comme un
contrat d’assurances : soi-disant qu’on aurait signé et c’est
notre faute si on n’a pas bien lu
ce qui était écrit en notes en petits caractères.
Avant, personne ne demandait
aux hommes (ni femmes) politiques de tenir leurs promesses:
LES MATINS.
© Radio France/Ch.Abramowitz
suffirait de ne pas avoir de mains : ni geste
ni action.
Et sinon, dans la ZAD, ils ont enfilé leur doudoune, ont vérifié leur sac à dos (terreau,
outils, graines de courgettes, accordéon) et
se sont mis en train pour reconstruire pour
la nième fois le Gourbi, dont la charpente est
systématiquement démolie par les forces de
l’ordre. Dans le maquis corse, en revanche,
les villas édifiées sans permis de construire
ne le seront pas: leur propriétaire, un proche
du Président, paiera une amende d’un million d’euros et voilà tout. Il y a gourbi et
gourbi. Bon, n’oublie pas de mettre ton réveil,
il faut se lever matin car la zone à défendre
est immense: liberté, égalité, fraternité. •
Guillaume Erner et la rédaction
on savait négocier, dans ce
temps-là. Avec Emmanuel Macron, on ne marchande pas. Il
n’est pas un marchand de tapis,
avec lui le prix à payer est le
prix à payer. Mais ses prédécesseurs avaient su nous toucher,
ils avaient trouvé les bons mots,
ceux qui frappent au cœur et
remplissent le portefeuille,
puisqu’on leur reproche de ne
pas avoir mis leurs actes en accord avec leurs paroles. A la
fois, on comprenait, la fonction
présidentielle change l’homme
et sa vision des choses. Il n’y a
pas loin de l’état de grâce au
coup de grâce. Emmanuel Macron est resté tel qu’en luimême après l’élection. La partie
«ni droite ni gauche» de son
programme est déjà à moitié
remplie (les deux derniers
mots). Sauf que c’était gauche
et droite en même temps, et que
le en même temps de la gauche
n’est pas encore venue. Il ne
faudrait pas que ça tourne juste
à «une deux, une deux». Si j’ai
bien compris, Emmanuel Macron ne devrait pas être avec les
réformes comme un enfant capricieux qui, devant le sapin le
soir de Noël, exige la totalité de
la liste des cadeaux qu’il avait
rédigée, trépignant devant ses
parents en disant : «Non mais
vous savez pas lire ?» •
Prochain «Si j’ai bien compris…» le
12 mai.
franceculture.fr
@Franceculture
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du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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28 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
SAMEDI 28
DIMANCHE 29
Une nouvelle perturbation remontant de la
péninsule ibérique dégrade les conditions
par le sud-ouest du pays. L'instabilité
persiste près de la Manche.
L’APRÈS-MIDI La perturbation remonte
lentement vers les régions du centre et du
nord-est. Elles sont potentiellement
orageuses avec un risque de grêle.
Les conditions se dégradent dès le début de
la journée avec des pluies modérées à fortes
sur l'ouest de la France.
L’APRÈS-MIDI Le vent de sud va s'intensifier
sur l'est de la France. Résultat, des averses
orageuses assez intenses se déplacent du
Languedoc-Roussillon aux frontières du
nord.
Lille
1 m/11º
0,3 m/12º
0,6 m/12º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Dijon
IP 04 91 27 01 16
1 m/14º
0,6 m/14º
Lyon
Lyon
Bordeaux
Bordeaux
1,5 m/17º
Nice
Montpellier
Toulouse
Dijon
Nantes
Marseille
Toulouse
Nice
Montpellier
Marseille
1 m/18º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
2,5 m/18º
16/20°
21/25°
26/30°
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Orléans
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1,5 m/17º
Strasbourg
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Alger
Berlin
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Londres
Madrid
New York
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22
33€
XIZUWQ[[WQ\XT][LMLMZuL]K\QWV
XIZZIXXWZ\I]XZQ`LM^MV\MMVSQW[Y]M
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^ITIJTMR][Y]¼I]0068
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
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u 29
Page 32 / Plein cadre : Gainsbarre en son bazar
Page 34 / Photo : Tous les visages d’Helmar Lerski
Page 35 / DVD : «Mark Dixon, détective», noir c’est noir
SANTA MONICA STUDIO.SONY
Barbare à papa
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30 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
«God of War», hache de raison
Par MARIUS CHAPUIS
O
n vient à God of War pour
prendre une claque. Comme
son nom ne l’indique pas, le
dernier jeu de Santa Monica
Studio est le quatrième épisode d’une saga
inaugurée en 2005 dont chaque chapitre
constitue une démonstration de virtuosité
technologique, laquelle, au même titre que
les Uncharted, redéfinit le Nord magnétique
en matière de performances graphiques. On
allait voir ce nouveau God of War en badaud,
les jeux précédents constituant à nos yeux
davantage un passif qu’une mythologie
attrayante. Bien que saisissante d’efficacité,
ces beat them up (jeu de combat à la troisième personne) s’enfermaient dans une surenchère de trivialité résumée par son antihéros, l’insupportable Kratos, demi-dieu
embarqué dans une campagne d’extermination du panthéon grec, éructant de virilité,
hurlant à qui veut l’entendre qu’il va casser
la gueule à son père, Zeus.
Flashy et sale
SANTA MONICA STUDIO.SONY
Certes, cet épisode, résultat de cinq ans de
boulot, promettait des ruptures… encore
fallait-il y croire. Une fois bouclé, force est de
constater que Santa Monica Studio fait table
rase du passé, tournant le dos à sa grandiloquence pour livrer un voyage homérien en
nuances de gris. Un jeu qui emprunte moins
aux blockbusters façon le Choc des titans,
Abandonnant sa surenchère triviale,
le nouvel épisode de la saga de Santa
Monica est travaillé par la question de la
paternité. Reflet du vieillissement d’une
génération de créateurs qui fouille une
approche plus mature du jeu vidéo sans
délaisser son aspect brutal et épique.
qu’à la Route de Cormac McCarthy. Un hybride qui pioche ses recettes ailleurs pour
créer un objet neuf et familier.
Au cœur de ce God of War, il y a un hiatus. Un
trou de plusieurs années qui reste à combler
et ne le sera pas complètement. En exil parmi
les mortels, réfugié en terres polaires, l’ancien spartiate Kratos dissimule sa carrure de
bodybuilder sous les habits d’un bûcheron
barbu de Midgard. Barbare étranger. Quand
s’ouvre le jeu, Kratos prépare le bûcher funéraire d’une épouse qu’on n’a jamais vue. Il est
seul, un gamin sur les bras. Lui, le monstre
parricide. Papa ours chargé de veiller sur sa
progéniture, il grogne, frappe et se retrouve
embarqué contre son gré dans un périple
odysséen, jouet des querelles entre divinités
nordiques. Autrefois tout en verticalité et en
démesure, God of War étroitise son cadre.
Une modestie où bouillonne à petit feu la
puissance du jeu. Les pieds solidement enfoncés dans le sol, il remue des matériaux
élémentaires: la terre et la pierre, la neige et
les flammes. A la fois flashy et sale. En
braquant la «caméra» très près de son héros,
contre son épaule, il enferme les combats
dans un espace limité, joutes brutales déchaînées en petit comité.
Ballet bourru
Dépossédé de l’arme emblématique de
Kratos (des lames enflammées accrochées
à un grappin), aux combos limés jusqu’à
l’os, le joueur se voit doté d’une hache
qui transforme en profondeur le gameplay. Chaque coup de hachoir se
charge d’un impact terrifiant, immédiatement grisant, décuplé par
le fait que l’engin est une arme de
jet que l’on peut rappeler à l’envi
pour rythmer les enchaînements fulgurants
de ce ballet bourru. Le marteau de Thor, en
somme. Tout en soulignant la force des combats, le cadrage près du corps laisse le joueur
à moitié aveugle, ôtant de son champ de vision une partie de l’action. Ce danger horschamp provoque un sentiment d’alerte permanente, renforcé par l’effet quasi documentaire de déplacements suivis façon caméra
à l’épaule, et par les mises en garde du gamin
qui indique au joueur les urgences avant de
surgir d’un coin de l’écran pour l’aider.
Comme prévu, le jeu est beau, mais surtout
ses images sont composées –ce qui est loin
d’être simple quand on laisse au joueur le
contrôle de la caméra.
A cela s’ajoute le grand pari du creative director du jeu, Cory Barlog: réaliser God of War en
un seul plan-séquence (lire ci-contre). Véloce,
le point de vue se promène dans un espace
étriqué mais s’éloigne parfois du joueur, pour
laisser entrer de l’air dans son cadre le temps
d’un plan narratif. L’effet de contraste avec les
paysages est d’autant plus saisissant lorsque
l’on découvre que ce qu’on prenait pour une
montagne est le corps d’un géant
terrassé. Faire naître l’épique et
la démesure de la sobriété,
voilà l’incroyable réussite
de ce God of War. •
GOD OF WAR
de Santa Monica
Studio, sur PS4.
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DADDY ISSUES
Depuis quelques années, une
nouvelle figure de héros envahit le jeu vidéo : le quadra
barbu qui se noie dans son
rôle de père. La chose est
venue d’abord des créations
aux ambitions narratives
affirmées (Heavy Rain, The
Walking Dead, The Last of Us)
avant de gagner les versants
plus spectaculaires de l’industrie. Le voir débarquer dans
God of War relève presque
du contre-emploi tant la franchise incarnait jusqu’alors un
summum d’adolescence
trash. Plus qu’une mode passagère (comme on a pu subir
une vague de jeux de zombies
par exemple), l’apparition du
père est surtout un effet de
bord lié au vieillissement de la
seconde génération des développeurs, conjugué à l’émergence du champ de l’intime
dans le jeu vidéo. Le creative
director de God of War, Cory
Barlog, surjoue presque le
transfert de sa propre histoire
dans le jeu : «J’ai souvent été
séparé de ma famille, car la
création du jeu a pris beaucoup de temps, a-t-il expliqué
à la revue Carbone. J’avais
l’impression que mon enfant
me connaissait à peine et qu’il
était plus à l’aise avec sa mère
qu’avec moi. J’ai transcrit cette
situation dans le jeu.»
L’introduction d’un gamin
dans une série si peu propice à
la finesse laissait craindre une
bouillie dégoulinant de pathos.
C’est exactement l’inverse qui
se produit. Vieilli, mutique et
paumé, Kratos est un handicapé émotionnel d’une dureté
terrifiante avec son gamin.
Leur relation se noue dans le
silence, dans le non-dit, laissant comprendre que le héros
craint surtout de transmettre
ses propres défauts à son fils.
Qu’il ne devienne pas cet
atroce personnage que l’on
jouait dans les précédents
jeux. Etonnante mise en
abyme qui résonne avec les
liens filiaux un poil toxiques
propre aux divinités.
LE PLAN-SÉQUENCE, UN HOLD-UP ÉMOTIONNEL
L’ILLUSION DES
GRANDEURS
Le grand spectacle a un prix dans le jeu
vidéo : il coûte souvent au joueur sa
liberté. Pour repousser les limites de
l’orgie visuelle dans un cadre limité
technologiquement, les grosses
productions scriptent leur jeu au
millimètre, optimisant au maximum.
En gros, les Call of Duty, The
Order : 1886 et God of War sont des
montagnes russes qui embarquent le
joueur sur un rail dont il ne peut dévier.
Sauf que l’époque est, au contraire, au
monde ouvert, au jeu bac à sable dans
lequel il s’agit de piocher au gré des
humeurs. Porté à son apogée par
les GTA, le genre a contaminé jusqu’à
Zelda. Le dernier God of War, lui, opte
pour un compromis : le semi-ouvert.
On reste la plupart du temps dans
des couloirs mais le jeu offre
régulièrement des zones plus vastes,
riches en chemins alternatifs.
Simulacre de liberté. Ce mirage est
symbolisé par la structure même de
l’aventure qui rayonne autour d’un
immense lac, hub central dans lequel le
joueur peut naviguer librement, et qui
recycle sa carte en la maquillant en
mondes alternatifs (merci la
mythologie nordique et ses royaumes
superposés) à coups de lave, de
brouillard et de cendres. Résultat de
ce travail d’illusionniste, quand les
précédents God of War se bouclaient
en une dizaine d’heures, celui-ci dure
trois fois plus longtemps.
tesque canevas, sans couture apparente.
En résulte un jeu d’un seul tenant, à la
cohérence quasi organique. Loin de
constituer un refus de mise en scène,
comme pouvait le regretter Hitchcock en
tirant sur la Corde (reniant le film de 1950
composé uniquement de plans-séquences rapiécés les uns aux autres), ce choix
de Santa Monica Studio produit un effet
d’immersion par hold-up. Le joueur ne
dispose d’aucune porte de sortie. Pas un
temps de chargement, pas un plan de
coupe, pas un fondu au noir ne vient inter-
rompre la progression d’une forêt enneigée à la cime d’une montagne. Les cinématiques n’ont pas disparu mais la
transition reste quasi invisible. On est
d’autant moins tenté de poser la manette
que la saga est connue pour ses quick
time events, fugaces instants qui exigent
du joueur qu’il reste en éveil pour presser
un bouton au milieu d’une cinématique
(en réalité, ils sont quasi absents du jeu).
Renforcé par des emprunts aux mécaniques du jeu de rôle, l’effet d’immersion
tient de la séance d’hypnotisme.
« Flamboyant et limpide »
« Une réussite »
Première
Cinemateaser
« Un film sensible et délicat » Télérama
« Puissant » Les Fiches du Cinéma
22 Hours Films présente
un film de
© 22 HOURS FILMS. CRÉDITS NON CONTRACTUELS
God of War a toujours eu le goût de la mise
en scène par ses jeux d’échelle et de disproportion qui confrontaient un joueurfoumi à des divinités taille montagne.
Une recherche guidée par le sensationnalisme, résumée par l’énucléation de
Poséidon (God of War 3) donnée à jouer
en vue subjective, depuis les yeux de la
victime. Moins m’as-tu-vu, cet épisode se
structure autour d’un défi : réaliser un jeu
en un seul plan-séquence. Un défi technique puisqu’il s’agit de rapiécer le travail
de centaines de personnes en un gigan-
Vivian Qu
LE 2 MAI
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TONY FRANK
IMAGES / PHOTO
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Gainsbourg
beau de
l’intérieur
Par
CLÉMENTINE MERCIER
T
out comme Des
Esseintes, l’antihéros spleenétique de
Joris-Karl Huysmans, Serge Gainsbourg a cherché une bicoque pour se blottir
loin du monde. Sa «Thébaïde
raffinée», il l’a trouvée en plein
Paris, dans un quartier chic,
5 bis rue de Verneuil. On voit ici
sa chambre, à la parure de lit
noire et aux murs tout aussi
sombres, inspirés de la maison
de Salvador Dalí. Les pans de
miroirs, derrière le lit, dédoublent la pièce et les objets choisis avec un goût certain des
fioritures, du vieil or, des perlouses et des nus féminins. Un
banc de théâtre italien en forme
de sirène, une tapisserie persane représentant le martyre
d’Hussein, petit-fils du prophète Mahomet, un paravent
ajouré, un candélabre en stuc et
des photographies de postérieurs érotiques berçaient le
sommeil du chanteur. Dans le
vide-poches de la table de nuit,
on aperçoit même des bonbons
d’antan qui ont coulé. On pourrait croire à la chambre secrète
d’un pharaon. Le tapis est encore élimé à la place du mort.
Au pied du lit, une paire de Repetto blanches attendent le réveil du fantôme.
Le jour où Tony Frank a débarqué pour la première fois rue de
Verneuil, à 11 heures du matin,
en 1969, il avait très peu dormi.
Envoyé par une maison de disques, le photographe sortait
quasiment de boîte. Serge
Gainsbourg a ouvert en disant:
«Je n’ai pas de citron.» Ensemble, ils ont été à l’épicerie du
coin acheter le fruit manquant.
Puis Gainsbourg a rempli deux
grands verres de vodka, avec de
la sauce tomate, de la sauce
Worcestershire, une pointe de
Tabasco et beaucoup de citron:
«C’était un Bloody Mary dosage
Gainsbourg. A l’époque, je buvais beaucoup et pourtant, à la
moitié du verre j’ai transpiré.
Puis mes yeux sont sortis des orbites. Il m’a dit : alors, ça va
mieux, non ? Si vous avez peu
dormi, moi je n’ai carrément
pas dormi du tout.» Le
compositeur préférait peut-être
son fauteuil de convalescent à
son lit…
Avec la séance photo de ce
jour-là, Tony Frank illustrera
quatre albums et il en tirera un
portrait adoré par toutes ses
proches, Jane, Bambou et Charlotte. Lorsque Charlotte Gainsbourg a confié à Tony Frank la
mission de faire l’inventaire
photographique des objets de la
maison – certains sortis d’un
coffre pour l’occasion–, le photographe a revécu tous ces moments d’amitié, de biture et
d’agapes où l’évocation des
clairs-obscurs de la peinture
flamande arrivait sur le tard, au
moment de l’Armagnac. Tony
Frank assure qu’il n’a pas photographié la rue de Verneuil
en 2017 comme un mausolée.
Enfin, le public peut y entrer
comme par effraction, grâce à
ses clichés, que l’on retrouve
dans un livre et dans une
exposition. A défaut d’un musée, on satisfait notre curiosité
de ce boudoir secret par des
images. Quelque chose vit encore entre ces murs, se glisse
entre ces trésors conservés
dans le formol du temps. On
sent presque l’odeur de renfermé et le tabac froid chatouiller nos narines. Esprit de
Gainsbourg, es-tu là ? •
GAINSBOURG 5 BIS RUE DE
VERNEUIL Photographies de
TONY FRANK (Ed. E/P/A)
Et à la Galerie de l’instant
(75003) jusqu’au 10 juin.
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
NUCLEAR WINTER de BENOIT GRIMBERT à la Librairie Mazarine (75006).
Jusqu’au 12 mai.
Alors que sort Nico 1988 au cinéma, l’étrange livre-boîte de Benoit Grimbert tente
de cerner l’égérie sixties avec une approche singulière. Et plus particulièrement
les années Manchester de la chanteuse. Avec des documents retrouvés, des livres
et des photographies, Benoit Grimbert crée un livre d’artiste inédit, une sorte
de sanctuaire d’archives intimes. A la librairie Mazarine, 49 objets en lien avec
ce projet sont exposés. PHOTO NUCLEAR WINTER (BARTLEBY & CO., 2018).
Métamorphoses par la lumière, 1936. PHOTO ©SUCCESSION HELMAR LERSKI, MUSEUM FOLKWANG
Photo/ Helmar Lerski, sculpteur d’ombres
A Paris, le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme
consacre une première rétrospective au
photographe et cinéaste suisse. L’occasion de
découvrir son approche unique de la lumière sur les
visages, utilisés comme matière première maléable.
A
lors que le Mémorial
de la Shoah montre
en ce moment
l’œuvre d’August
Sander dans l’exposition «Persécutés/persécuteurs», un autre regard
photographique des années 20-30
mérite l’attention. Celui, moins
connu, d’Helmar Lerski (1871-1956),
dont l’œuvre vient d’être en partie
acquise par le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme : 435 tirages et
plaques de verre sont entrés dans
la collection du musée grâce à un
appel aux dons et au concours de
plusieurs fonds (Fonds du patrimoine, Fonds régional d’acquisition des musées d’Ile-de-France,
Fondation Pro mahJ…). C’est au
musée Folkwang d’Essen (Allemagne) que se trouve une autre partie
des tirages dont son chef-d’œuvre,
Métamorphoses par la lumière
(1936). Et si l’on remarque des similitudes dans l’approche d’August
Sander et de Helmar Lerski –la pratique du portrait, la neutralité des
visages, la sérialité –, l’esthétique
de Lerski que nous dévoile le Mahj
est étonnamment singulière tant
elle est modelée par le cinéma de
l’époque. Elle est aussi sous-tendue
par l’anthropologie et les typologies
propres à la photographie des années 30. Tandis que la série monumentale de Sander «les Hommes
du XXe siècle» dresse un éventail
des protagonistes de la République
de Weimar – dans des portraits en
pied pour les plus célèbres –, et
inaugure l’approche documentaire,
Lerski se plonge dans les visages,
scrute les mystères des psychés et
fait la démonstration de l’échec de
la photographie à traduire une essence au-delà d’une surface.
Miroirs. Chez Lerski, dont l’œuvre
est essentiellement dédiée au
portrait, la photo est une construction formelle, une vision plastique
et artificielle, elle est, surtout,
«une restructuration, une libre
création», écrit-il. Dans une lettre
à Edward Steichen, directeur du
département de photographie au
Moma new-yorkais, sous vitrine
dans l’exposition parisienne, Lerski
compare le photographe à un peintre, à un sculpteur d’ombre et de
lumière. En obsessionnel, Lerski
joue avec cette «constellation lumi-
neuse», en Palestine notamment,
où il a choisi d’émigrer en 1931 pour
la qualité du soleil. Sa photo est une
scène de théâtre, un écran, une
métamorphose.
La démonstration est particulièrement efficace dans une petite pièce
au cœur de l’expo où s’alignent les
portraits d’un homme, Lev Klechov,
pas spécialement photogénique.
En 1935-36, sous les rayons brûlants
de Tel-Aviv, Helmar Lerski fait
137 portraits de cet ingénieur suisse:
Métamorphoses par la lumière. A
l’aide d’obturateurs et de miroirs, il
tourne autour du jeune homme sans
expression : de face, de profil, en
contre-plongée, on ne perçoit que la
fermeture du visage et ses multiples
taches de rousseur. Sous la lumière
changeante, yeux, bouche et nez
sont comme une pâte à modeler. Et
sans doute faut-il chercher dans le
parcours de Lerski une explication
à cette approche originale.
Né en 1871 à Strasbourg de parents
juifs polonais, le photographe s’appelle en fait Israel Schmuklerski.
D’abord promis aux métiers de la
banque, il intègre une troupe de
théâtre à New York et change de
nom pour Helmar Lerski. Alors qu’il
est acteur sur une scène de théâtre
allemand à Milwaukee, il ouvre un
studio de photographie avec sa première femme. Dans une série d’autoportraits réalisés dans les années 10,
il se figure, bel homme, sourcils
froncés, en démon. Dans une photo
choc, il transforme un ami scientifique en Saint Jean-Baptiste. Lerski
passe désormais pour un maître de
l’illusion, du contraste et son savoirfaire accomplit sa réputation.
Identité. C’est à Berlin, dans les
années 20, qu’il intègre le milieu
du cinéma et travaille comme chef
opérateur sur des films aujourd’hui
disparus. Il contribue aussi au
Cabinet des figures de cire de Paul
Léni et à Metropolis de Fritz Lang. Le
cinéma expressionniste et ses effets
d’éclairages jouent un grand rôle
dans la fabrique de son esthétique.
Sa série «Têtes de tous les jours»
(1928-1931), des gros plans de mendiant, femme de ménage, artisan,
Helmar Lerski se plonge
dans les visages, scrute les mystères
des psychés et fait la démonstration
de l’échec de la photographie à traduire
une essence au-delà d’une surface.
pris entre les feux de ses lumières,
l’illustrent parfaitement. Lerski les
droguait de café et de cigarettes afin
que leurs traits se relâchent.
Au Mahj, toute la partie de l’expo
qui concerne la «difficile entreprise»
que s’était fixée Lerski (selon ses
mots) d’explorer le visage juif, dans
«Visages juifs» ou «Soldats juifs»
notamment, est pour nos regards
contemporains plus compliqué à
saisir. Il faut replacer ce travail sur
«l’archétype» juif de Lerski dans le
contexte de commandes des institutions sionistes de la Palestine. Ces
portraits sont réalisés au service
de la propagande pour soutenir la
cause de l’immigration. Plus largement, ils s’inscrivent dans la quête
d’identité qui traverse la photographie de l’entre-deux-guerres,
laquelle produit une multitude de
portraits d’anonymes, de visages,
de gros plans de rides et de mains,
ou même de masques mortuaires,
comme c’était la mode à l’époque.
Tout au long de sa vie, Lerski a
voulu montrer un homme autre que
«banalisé et standardisé». Il aura
surtout affirmé une signature,
désormais reconnaissable entre
toutes grâce à cette exposition.
CLÉMENTINE MERCIER
HELMAR LERSKI, PIONNIER DE
LA LUMIÈRE Musée d’Art et
d’Histoire du judaïsme (75003).
Jusqu’au 26 août.
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
VIDÉO
CLUB
TITICUT FOLLIES de FREDERICK WISEMAN (Arcadès)
L’USINE DE RIEN de PEDRO PINHO (Arcadès)
Révélant les conditions de vie humiliantes des fous enfermés dans une prison d’Etat, le docu de Wiseman est
aussitôt interdit lorsqu’il sort en 1967. Le plus sec des
plus beaux films jamais réalisés formule cette question: comment fixer l’architecture (matérielle, conceptuelle, humaine) d’une institution et faire exister ceux
qui la composent, la maintiennent ou la subissent ?
A partir d’un conflit social dans une fabrique d’ascenseurs,
le Portugais Pedro Pinho élabore une fiction documentaire qui
interroge les limites de l’autogestion. Une réjouissante mise en
abyme qui allie analyse politique et comédie musicale, la danse
étant une variation parmi d’autres sur les corps des ouvriers,
dont le film libère d’autres formes d’énergies, de rythmes et
d’élans que ceux du travail.
DVD/ «Mark Dixon»,
flic ou voyou
Otto Preminger reforme le couple
mythique de «Laura», Dana
Andrews-Gene Tierney, et joue
avec les codes du film noir autour
de l’histoire d’un détective,
fils de gangster et meurtrier.
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ourquoi nombre de films noirs
américains des années 40 et 50
ont pour cadre la nuit urbaine
et les ruelles borgnes mal
éclairées de grandes villes nord-américaines? A de splendides exceptions près toutefois: Péché mortel de John M. Stahl et sa bucolique campagne, pour n’en citer qu’une,
ou, parce qu’on n’est pas radin, la Mort aux
trousses d’Alfred Hitchcock, mais c’est une
autre histoire. Est-ce par souci de réalisme
ou afin de prolonger l’héritage esthétique du
cinéma expressionniste, maître-genre du
frisson, tous ces ballets d’ombres grandissantes, ces impasses désertes, ces diagonales
chahutées, ces tonalités violemment contrastées? Oui oui. Mais c’est aussi pour insuffler à ces polars un peu de la noblesse des
grandes tragédies, notamment en mettant
en exergue la portée métaphorique, l’ambivalence morale et la quête existentielle que
cette esthétique induit parfois.
Prenons Mark Dixon, détective (1950), le
dernier film noir qu’Otto Preminger signait
sous l’égide de la Fox avant de se lancer en
indépendant, et dont le titre original Where
the Sidewalk Ends, nous indique que si polar
il y a, il prend la forme d’une trajectoire
obscure, celle de son héros torturé –minéral
Dana Andrews–, qui débute ou qui le mène,
telle est la question, très exactement «là
où le trottoir s’achève». Soit là où roulent
les détritus, où pataugent les rats, où se vautrent les ivrognes et où se battent les mauvais garçons, à savoir le caniveau, où les
artères éclairées du bien cèdent la place
aux bouches d’égouts et aux sentiers
crasseux du mal, autrement dit une
métaphore de la pègre.
Comment, quand on est flic mais fils de malfrat, composer avec un passé familial encombrant, en le refoulant, en le rejetant,
sans parvenir à s’en affranchir complètement? Policier tourmenté, au caractère ombrageux et aux manières brutales, Mark
Dixon voue une haine farouche aux truands
qu’il traque sans relâche même s’il semble
les combattre avec les mêmes méthodes que
celles du milieu: en faisant le coup-de-poing
–ce qui lui vaut les remontrances de sa hiérarchie et de régulières mises à pied. Mais un
soir, en «interrogeant» le suspect du meurtre
d’un riche Texan dans une salle de jeux clandestine, Dixon le tue par accident et, pris de
panique, décide de maquiller le crime avec
la rouerie d’un vrai gangster.
Le scénario complexe de Ben Hecht et la
mise en scène fluide et brillante de Preminger, toute en plongées/contre-plongées et
plans-séquences limpides, jouent ainsi sur
les contradictions dont le héros est pétri, et
sur la palette de gris d’où émerge son visage
minéral, rongé par la culpabilité, de l’ombre
à la lumière. La lumière, c’est sous les traits
envoûtants de Gene Tierney qu’elle irradie,
donnant au réalisateur l’occasion de réunir
de nouveau le couple mythique que l’actrice
formait avec Andrews dans leur premier
succès, Laura (1944). Moins femme fatale
qu’ange perturbateur, elle aimante de sa
beauté fragile le héros hors de la spirale
œdipienne dans laquelle il s’est lui-même
piégé. Car chez Preminger, le mal n’est
essentialisé que sur un mode ironique. Ce
n’est pas un déterminisme social à la Zola
qui rive Dixon à la souillure familiale originelle (le passé criminel du père), mais sa
propre névrose masochiste. A la fois détective et fils de voyou, rompu à la haine de soi,
sa rédemption n’adviendra –à l’issue d’un
final génial et retors, débouchant sur une
happy ending en demie teinte– qu’en reconnaissant sa part d’ombre et en tuant symboliquement l’enfant de salaud –«dick-son»–
qui fantasmatiquement avait pris sa place.
Un thriller psychanalytique aussi méconnu,
qu’il est captivant et ténébreux.
NATHALIE DRAY
MARK DIXON, DÉTECTIVE de OTTO
PREMINGER (1950). Coffret DVD Blu-ray
et livret (Wild Side Video).
Dana Andrews et Gene Tierney dans Mark Dixon, détective. PHOTO FOX
Art/ «Intoto»,
ébauches
de beauté
D
es 80 artistes présentés à la
Fondation Ricard jusque
samedi soir, aucun n’a choisi la
pièce qu’il montre ni même envisagé de toute sa vie que quelqu’un pourrait
resentir l’envie de la sortir de l’atelier ni de la
boîte où elle était conservée au milieu
d’autres tentatives plastiques plus ou moins
réussies.
C’est pourtant ce type d’œuvres – la photo
sprayée au rouge d’une danseuse (par Nancy
Brooks Brody), l’image racornie d’une vieille
R5 garée devant son allée de tuyas taillés au
cordeau (par le peintre Guillaume Bresson),
ou bien encore ce bête couvercle de boîte de
conserve où Pepo Salazar dépose ses allumettes cramées – que les deux artistes, Thomas
Fougeirol et Julien Carreyn, ont préemptés
pour la sixième édition de leur opération Intoto. Qui consiste à montrer ce que le marché,
les galeries, les curateurs professionnels ne
regardent pas pour la raison que ces
choses-là, bricolages d’atelier, notes et
gammes visuelles, ne sont que les traces d’un
échauffement, les prémices d’une œuvre ou
surtout des éléments pas assez chers ni
rentables.
Pourtant, ces choses-là, les artistes y tiennent
comme à la prunelle de leurs yeux –l’inverse
est vrai aussi: ils les ont parfois oubliés et négligés. Jusqu’à ce que le duo d’Intoto débarque dans l’atelier et regarde tout ce qui y
traîne, tout ce qui s’y planque. Tout vraiment,
sauf ce que les artistes avaient prévu de leur
montrer. Ce qui donne une expo où, en ligne,
les œuvres s’affichent comme nues, au sortir
de la douche, pas encadrées, pas apprêtées,
pas trop prêtes, mais finalement belles
comme des sauvageonnes ébouriffées d’une
inspiration qu’elles vendent pour deux fois
rien: 100 euros. Le musée d’Art moderne de
la ville de Paris, flairant la bonne idée, a déjà
acheté pour sa collection.
JUDICAËL LAVRADOR
INTOTO 6 à la Fondation d’entreprise
Ricard (75008). Jusqu’au 28 avril.
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Fast-food, poubelle la vie
AU REVOIR
Ciné/ «Transit»,
issue de secours
En transposant la débâcle de 1940 à
notre époque et à Marseille, le cinéaste allemand Christian Petzold
crée une fiction hypnotique autour
de ses héros en fuite. Il s’obstine à décaler sans cesse ce qu’on a sous les
yeux, translatant ses personnages de
l’histoire, la grande, vers une histoire
(littéraire), au moyen d’une voix-off,
inspiré par le mythique Transit
d’Anna Seghers, femme de lettres allemande, juive et communiste.
TRANSIT de CHRISTIAN
PETZOLD… 1 h 41.
Série/ «Here and Now»,
maxi-hallus
SUSANA RAAB. 2015
«Je ne suis pas fou. J’ai un esprit poreux», explique Ramon à sa famille.
Le jeune homme, concepteur de
jeux vidéo, voit le nombre «11 11»
apparaître dans les moindres recoins de son quotidien. Créé par le
scénariste de Six Feet Under, cette
première saison permet de replonger dans l’univers mystico-délirant
cher à Alan Ball.
Par
JULIEN GESTER
J
amais, sans doute, avant cet instantané flashant, les voies rapides de
l’hyperconsumérisme polluant ou la
conversion presque instantanée de
déchets comestibles en déchets tout court
n’étaient apparues si fast.
Par circuit court, on entend d’ordinaire un
principe vertueux de rétrécissement de la
chaîne de production alimentaire, limitant
les maillons intermédiaires à un seul pour
rapprocher à l’extrême le producteur
écoresponsable du consommateur éthique à
mort, et ainsi amoindrir à la fois surcoûts de
distribution et facture carbone. Mais c’est une
toute autre forme de court circuit que cette
photographie de
l’artiste américanoMALBOUFFE
péruvienne Susana
Sur place
Raab nous invite à
et à exporter
contempler. Soit
toutes les stations,
condensées par la
R
composition et les
«Ils ont vendu
la facilité aux
paramètres de la
Mexicains»
prise de vue, d’un
D
trajet, d’une poubelle – déguisée en Libération de lundi.
8 u
SPÉCIAL ÉTATS-UNIS SANTÉ
Libération Lundi 23 Avril 2018
Tandis que le nombre d’Américains en
surpoids ne cesse d’augmenter et que le
problème frappe désormais les enfants en
bas âge, les voisins mexicains sont
confrontés au même fléau depuis 1994,
date de l’accord de libre-échange qui lie
notamment les deux pays.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
ien n’y fait, ni les campagnes de sensibilisation, ni les taxes imposées sur
certains produits nocifs : l’épidémie
d’obésité continue de progresser aux EtatsUnis. Selon un rapport publié fin mars par la
principale association médicale du pays, près
de 40% des adultes américains étaient obèses
en 2016, contre 32% en 2008. L’alimentation
en est évidemment la cause principale.
Selon les estimations de l’Organisation pour
l’alimentation et l’agriculture (FAO), un Américain moyen absorbe plus de 3600 calories par
jour, près du double de l’apport recommandé.
Et si, élément encourageant, la consommation
de sodas a chuté de près d’un quart en
vingt ans aux Etats-Unis, celle de la malbouffe
suit la courbe inverse. Selon Euromonitor, les
ventes à emporter de nourriture fast-food ont
ainsi bondi de plus de 22% entre 2012 et 2017.
NOUVELLES STATISTIQUES
Il y a quatre ans, le Centre fédéral pour le
contrôle et la prévention des maladies (CDC)
avait soulevé un vent d’optimisme, en évoquant une stabilisation de l’obésité infantile.
Mais l’espoir fut de courte durée, balayé depuis par de nouvelles statistiques qui pointent toutes, au contraire, une aggravation
sans répit. Selon une étude réalisée par des
chercheurs de l’université Duke, et publiée
en février dans la revue spécialisée Pediatrics, 35,1 % des enfants américains étaient
en surpoids en 2016, en hausse de 4,7 % par
rapport à 2014. «La tendance à long terme est
claire: l’obésité augmente chez les enfants de
tous âges. Cela nous montre que nos efforts
pour améliorer la santé des enfants n’ont pas
les effets escomptés», commente Asheley Coc-
krell Skinner, principale auteure de l’enquête.
L’explosion de l’obésité chez les plus jeunes
(14,2% en 2016 chez les garçons de 2 à 5 ans,
contre 8,5% en 2014) inquiète particulièrement les experts, qui y voient l’illustration
d’une bataille contre le surpoids perdue de
plus en plus tôt. Et souvent de manière irréversible. Une étude récente de l’université Harvard estime que 57% des enfants américains
âgés actuellement de 2 à 19 ans seront obèses
à l’âge de 35 ans.
FIASCO DE SANTÉ PUBLIQUE
Dans ce fiasco de santé publique, au coût humain et financier colossal (150 milliards de
dollars de dépenses médicales annuelles, estimait le CDC en 2008), les Etats-Unis ont entraîné le Mexique. L’entrée en vigueur,
en 1994, de la l’Accord de libre-échange nordaméricain (Alena), a dopé les flux économiques bilatéraux. Pour le meilleur, et surtout
pour le pire. Les produits ultra-transformés
venus des Etats-Unis, saturés de gras, de sel
et de sucre, ont déferlé de l’autre côté du Rio
Grande, et fait gonfler les Mexicains, victimes
plus ou moins consentantes de cette invasion
par la malbouffe (lire ci-contre).
Résultat : au baromètre international du
surpoids, les deux voisins font la course en
tête. L’élève a même dépassé le maître : premier consommateur mondial de sodas
(146 litres par an et par habitant), le Mexique
compte, selon l’OCDE, 71,3 % d’adultes en
surpoids, juste devant les Etats-Unis (70,4%).
Non contents d’être un indéniable cancre sur
le plan de l’alimentation et de ses conséquences médicales, les Etats-Unis ont tout fait
pour que leur voisin le devienne aussi. Miroir,
mon beau miroir… dis-moi qui est le plus
gros ? •
En vingt-quatre ans, le
régime de la population a
radicalement changé.
Plus de 80% des aliments
importés viennent
désormais des Etats-Unis.
ans les stations du métro de
Mexico, les comptoirs de desserts
de MacDonald’s et les échoppes
de mini-pizzas Domino’s se disputent les
couloirs. Dans la rue, le défilé des enseignes fatigue la rétine : Starbucks, Pizza
Hut, Subway, Dunkin’ Donuts… Dans
l’entrée du supermarché, ce sont les effluves de poulet frit KFC qui dominent.
«Les Américains sont très forts», reconnaît Mari Villaseñor, une retraitée qui
pousse son chariot aux trois quarts vide
dans les allées de cette grande surface
d’un quartier populaire, proche du centre de Mexico. «Ils nous ont vendu la facilité et nous avons sauté à pieds joints
dans la culture de la nourriture rapide»,
dit-elle, en désignant les rayons chargés
de soupes Campbell’s, de chocolats
Hershey’s, de sauces Hunt’s et de chips
échoppe aux couleurs chatoyantes– à une autre dégueulant ses
détritus au centre de l’image, via
l’autoroute express d’une
troisième : les artères du consommateur.
Tirée d’une splendide série sur
les modes de vies issus du capitalisme intensif (Consumed, 2004-2008) et publiée dans
Libération, lundi, à la faveur d’un numéro
spécial Etats-Unis, la photo fut prise en 2004
dans l’Ohio, où l’on ne peut qu’espérer qu’une
drastique prise de conscience écologique, à
défaut de conversion massive au véganisme
macrobiotique, est intervenue entre-temps.
Les résultats de l’élection présidentielle
de 2016 tendent toutefois à induire l’inverse
–Trump est arrivé largement en tête dans cet
Etat du Midwest
emblématique de la
Rust Belt déshéritée
146,5
par la désindustrialisation.
38,2%
Par-delà sa construction aplanissant toutes les profondeurs
de l’image en pure
surface étale et inquiétante, évoquant
la compression d’un
très contemporain polyptyque pandémoniaque, le
cliché frappe par la singulière pyramide des âges de
sa population – tandis
qu’une certaine tradition
iconographique de dénonciation de la malbouffe a d’ordinaire plus vite
fait de viser des individus en âge d’avoir
nourri une obésité morbide, toujours d’une
efficience photogénique exemplaire. La mise
au point rivée au totem de déchets au centre,
comme la ronde de personnages très juvéniles et exaltés de la frite qui l’enserrent,
nourrissent de concert une circularité de la
composition où se formule quelque chose de
l’inexorable transmission de ce lifestyle
délétère dès le berceau.
Un seul de ces bambins, au tout premier plan,
semble vaguement se soustraire au tournoiement qui paraît aspirer ses congénères et le
monde alentour vers l’œil ordurier du
cyclone. Il faut ce regard de quasi nouveau-né
–appelons-le Elias, car pourquoi pas?– pour
esquisser la possibilité d’un improbable
horizon d’échappatoire à la fatalité du gras et
du sale. Nul ne saurait deviner, à la seule aune
de cette œillade, quel chemin il empruntera.
Mais bienvenue et bonne route dans notre
vaste déchetterie, Elias. •
REGARDER VOIR
Libération Lundi 23 Avril 2018
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Au rythme où les produits alimentaires
industriels venus du nord de la frontière
séduisaient le palais des Mexicains, leur
tour de taille augmentait. Afin de démontrer cette corrélation, plusieurs chercheurs se sont penchés sur la question.
Depuis 1989, les importations d’aliments
et de boissons en provenance des EtatsUnis considérés comme nocifs pour la
santé ont davantage augmenté que celles
de produits sains, comme le montre
«Gain de poids et exportations alimentaires: la preuve mexicaine», une étude
publiée en février. L’exemple frappant
reste celui des importations de plats préparés, multipliées par 23 entre 1989
et 2012. «L’exposition à des aliments non
sains venus des Etats-Unis est indéniablement un facteur important, parmi
d’autres, pour expliquer l’augmentation
de l’obésité au Mexique», confirme Lorenzo Rotunno, chercheur-enseignant à
l’Ecole d’économie d’Aix-Marseille, l’un
des auteurs de cette étude.
L’abandon progressif du régime alimentaire traditionnel des Mexicains, fondé
sur le maïs et le haricot, apporte un autre
pan de l’explication. L’Alena n’agit pas
seul. L’imbrication de l’accord commercial dans un modèle économique qui
tourne le dos aux campagnes fut décisif.
«Favoriser les cultures destinées à l’exportation a provoqué la dévastation de
l’agriculture familiale, explique Abelardo Avila Curiel, médecin spécialiste
de l’obésité au sein de l’Institut national
de nutrition, qui dépend du ministère de
la Santé. L’offre de produits agricoles a diminué, et par conséquent leur consommation. Comme celle des haricots, qui a
baissé de 60% au cours des dernières décennies. Nous avons substitué nos fruits
et légumes par des calories vides, peu nutritives, et à haute teneur en fructose, qui
agressent nos métabolismes. Nous nous
hydratons avec des boissons sucrées, parfois dès le biberon.»
Too Long at the
Fair, McArthur,
Ohio, 2004,
de la
photographe
Susana Raab.
PHOTO SUSANA
RAAB. INSTITUTE
Doritos, «tout ce qui n’existait pas
avant», tout en professant une forme de
résistance à l’envahisseur. «Je vais jusqu’au marché pour trouver une pomme
mexicaine du Chihuahua, dit-elle. Ici, il
n’y a que des pommes américaines.»
Haricots. «Ici», c’est Walmart. Ce supermarché est l’un des 2 300 magasins
que le géant américain de la grande distribution possède aujourd’hui au Mexique, alors qu’il en avait 114 seulement
en 1994… l’année de la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). Un bond spectaculaire,
comparable à la profusion des enseignes
de fast-food, également attribué à l’abandon des barrières commerciales.
Aujourd’hui, plus de 80% des aliments
importés par le Mexique proviennent
des Etats-Unis. Mais, alors que la disponibilité des marques américaines s’apparente à un banal effet de la mondialisation, le phénomène acquiert au Mexique
une épaisseur particulière: la «globesidad», soit la «globésité». Fin 2016, le gouvernement mexicain reconnaissait
l’existence d’une double épidémie qui
sévissait dans le pays : l’obésité et, sa
conséquence dévastatrice, le diabète.
En 1988, moins d’un tiers de la population mexicaine était en excès de poids.
En trois décennies, les statistiques se
sont affolées: actuellement, plus de 71%
de la population adulte et environ 35 %
des enfants souffrent de surpoids ou
d’obésité, selon le ministère de la Santé
mexicain. Dans ces domaines, le Mexique a pour seul concurrent sérieux son
principal fournisseur d’aliments ultracaloriques : les Etats-Unis.
Alors que l’accès à
l’eau potable est
encore un défi pour
les populations les
plus pauvres, le Coca
est parfois vendu à un
prix inférieur à l’eau.
Diabète. Alors que l’accès à l’eau potable est encore un défi pour les populations les plus pauvres, le Coca-Cola est
omniprésent et parfois vendu à un prix
inférieur à l’eau. En 2014, le Mexique
était le premier pays au monde à imposer
une taxe de 10% sur les boissons sucrées
dans une optique de santé publique.
Pourtant, en 2016, le président Enrique
Peña Nieto inaugurait en personne une
nouvelle usine de Coca-Cola et proclamait, tout sourire, sa passion pour la
boisson préférée des Mexicains. Pour
compléter le tableau, le groupe mexicain
FEMSA, le plus grand embouteilleur de
Coca-Cola au monde, bénéficie d’un régime fiscal extrêmement favorable qui
lui a permis de développer un réseau tentaculaire de magasins de proximité
ouverts non stop, Oxxo. Dans un phénomène décrit par le docteur Abelardo
Avila comme «l’oxxoïsation» du Mexique,
ces commerces déversent en continu un
flot de malbouffe et de sodas jusque dans
les coins les plus reculés du pays.
La diététicienne Julieta Ponce, du Centre
d’orientation alimentaire, une entreprise
privée engagée dans le combat contre
l’obésité, décrit le cruel ancrage local des
politiques de libre-échange: «Faire parvenir aux populations les plus mal nourries des aliments industriels plus faciles
à conserver que les aliments sains à réfrigérer, c’est la façon qu’ont trouvée les responsables politiques mexicains de résoudre la pauvreté, ou plutôt de la masquer.
L’ouverture de mini-magasins familiaux,
qui tirent leurs revenus de la malbouffe,
u 9
Le nombre de litres de sodas
consommés au Mexique
en 2015 (par habitant) selon
un baromètre de l’université
de Laval (Québec). Le Mexique
domine le classement mondial,
devant le Chili (143,8litres) et les
Etats-Unis (125,9litres). Sur les 80
pays inclus dans ce classement,
la France est 51e (50,9 litres).
Le pourcentage d’adultes
obèses aux Etats-Unis, selon
l’OCDE. C’est le taux le plus
élevé des pays membres, devant
le Mexique (32,4%). En incluant
surpoids et obésité, le Mexique
est premier (71,3%), juste devant
les Etats-Unis (70,4 %).
a aussi permis à l’industrie alimentaire
de multiplier ses points de vente de manière exponentielle.»
Au fil des ans s’est tissée l’implacable dépendance alimentaire du Mexique vis-àvis des Etats-Unis. Désormais, 40% du
maïs consommé par les Mexicains est importé. En 2014, les Etats-Unis ont forcé la
négociation d’un accord spécial sur le sucre. «Depuis lors, notre gouvernement a
accepté que les Etats-Unis freinent l’entrée du sucre de canne mexicain sur le
marché américain, sans mettre aucune
limite aux importations de sirop de maïs
à haute teneur en fructose que les Américains nous envoient», s’insurge Enrique
Bojórquez, président de l’entreprise sucrière Sucroliq. Par cette décision, les
autorités mexicaines ont privilégié les intérêts des fabricants de boissons sucrées
et d’aliments industriels. Et leur a ouvert
un canal d’approvisionnement massif
pour cet édulcorant bon marché qu’est le
sirop de maïs, considéré comme l’un des
grands responsables de l’obésité et du
diabète.
Au supermarché, un embouteillage de
chariots se forme devant le rayon des
pains en sachet Bimbo. Fleuron de l’industrie agroalimentaire nationale, le
groupe est le symbole d’une malbouffe
produite au Mexique avec du sirop de
maïs à haute teneur en fructose. Le slogan de la marque: «Nous alimentons un
monde meilleur.» Un monde fait de piles
de pains géométriques saturés de sucres
artificiels et de gaufrettes fourrées aux
couleurs improbables.
EMMANUELLE STEELS
Correspondante à Mexico
HERE AND NOW d’ALAN BALL
saison 1 en replay sur OCS Go.
Art/ «Harmonie», fables
animées
Les films d’animation numérique de
Bertrand Dezoteux, dont trois opus
sont montrés à Gennevilliers, dans
la galerie Edouard-Manet, combinent les passions actuelles de l’art
contemporain: pour les questions
d’identités, pour l’anthropocène et
pour les images numériques. Des fables animées mettant en scène, entre autres, les habitants d’une planète et un voyageur nommé Jesus.
HARMONIE de BERTRAND
DEZOTEUX à la galerie EdouardManet à Gennevilliers (92).
Ciné/ «Marvel»,
le grand mezze
Dans une fin de «saison» pétaradante, le dernier Marvel multiplie
les batailles rangées en mélangeant
les héros de toutes ses franchises.
Le film parvient à susciter une suspension de l’incrédulité telle que
plus rien ne choque, les images farfelues s’enchaînant sans surprendre, aussi fluides que lisses.
AVENGERS : INFINITY WAR de
JOE et ANTHONY RUSSO… 2 h 29.
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
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Catering des artistes au festival Hellefest à Clisson le 20 juin 2015.
PHOTO EVAN FORGET
Page 39 : La découverte/ Contrefaçon
Page 41 : On y croit / Jon Hopkins
Page 42 : Casque t’écoutes ?/ Harlan Coben
Live de cuisine
u 37
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Le catering des artistes du Hellfest…
… et celui des bénévoles.
A l’entrée du catering des artistes du Hellfest, en juin 2015. Les trois caterings du festival servent jusqu’à 19 000 repas
CONCERTS
Le grand restaurant
Pour bien jouer, c’est
mieux de bien manger.
Cette tâche difficile
incombe au catering,
le service de traiteur
qui nourrit les artistes
comme les bénévoles.
Par
OLIVIER RICHARD
U
ne fois de plus, l’anglais a
supplanté le français. Dans
le jargon du spectacle, les
restaurants ou cantines où
mangent les artistes et le personnel qui
travaillent sur un événement s’appellent
catering. Business à part entière, la mission cruciale qui consiste à nourrir et à
abreuver nos amis les artistes est assurée
par une tripotée de sociétés en tout genre:
de la petite entreprise familiale à la PME
cossue, voire à la filiale d’entreprise de restauration collective.
Les gros festivals, qui emploient des milliers de techniciens et de bénévoles, installent en général plusieurs caterings. Les ar-
tistes ne mangent pas au même restaurant
que les techniciens, lesquels ont souvent
accès à une cantine différente de celle des
bénévoles, espèce la moins bien lotie dans
la chaîne alimentaire festivalière. La qualité et la diversité des plats varient d’un catering à l’autre sur un même festival, les
artistes ayant souvent accès à une alimentation plus variée et nettement plus attrayante que les intermittents et les bénévoles. Un excellent catering comme celui
des Déferlantes d’Argelès, où les techniciens mangent avec les artistes, participe
de la réputation de l’événement dans le
métier. Au contraire, la perspective de dîner dans un «mauvais» catering technique
pourra créer de redoutables tensions dans
certaines équipes d’intermittents.
La qualité du catering n’échappe évidemment pas aux artistes et, dans un contexte
de concurrence accrue, les festivals mettent un point d’honneur à bien accueillir
les têtes d’affiche. Aux Vieilles Charrues,
le festival français le plus fréquenté
(280 000 spectateurs en quatre jours), le
catering artistes est géré en interne. «Nous
avons fait fabriquer notre propre cuisine,
et nos équipes et des bénévoles préparent
les menus, explique Jérôme Tréhorel, le directeur général de l’association qui organise le festival. Nous tenons compte de toutes les demandes reçues dans les riders
[notes envoyées par les managements aux
festivals et salles et qui listent les demandes des artistes, ndlr], en particulier les différents régimes alimentaires.» Tréhorel
s’enflamme : «Le catering artistes des
Vieilles Charrues a la réputation d’être un
des meilleurs de France voire d’Europe. Notre plateau de fruits de mer est devenu légendaire !» Ah.
«Beaucoup de boissons»
Au Hellfest, le raout de musiques extrêmes qui dispose du plus gros budget de
tous les festivals de France (20 millions
d’euros, 160000 personnes en trois jours),
on ne plaisante pas avec la nourriture des
rois du metal. Responsable du catering,
Vikthor Laurençon annonce que les trois
caterings du festival (artistes, techniciens,
bénévoles) servent jusqu’à 19000 repas la
semaine de l’événement, dont pas moins
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burgers. Beaucoup sont végétariens, et en
règle générale, ils font attention à ce qu’ils
mangent. Nous proposons 25 entrées et
desserts différents à chaque service et
19 points chauds avec plats végétariens,
végétaliens, mais aussi asiatiques», continue-t-il. L’ambiance générale du lieu est
délibérément relax, voire zen. «Le catering
est un endroit où les musiciens doivent être
en paix, ils doivent pouvoir se relaxer, penser à autre chose.» Etre responsable de catering implique aussi d’être débrouillard.
«Nous avons souvent des demandes de produits américains comme du cream cheese
Philadelphia, de l’eau minérale Fiji ou certaines variétés de whiskys», poursuit Fabrice Olivier.
Tarentules
par semaine. PHOTOS EVAN FORGET
de 2200 aux artistes et leur entourage. Un
banquet titanesque qui, comme tous les
restaurants, est soumis aux contrôles des
services sanitaires. Hélène Désoulière, la
responsable du catering artistes, poursuit:
«Bien sûr, nous tenons compte des demandes formulées par les artistes en termes de
régimes spécifiques. Nous avons une équipe
dédiée aux têtes d’affiche. On nous demande souvent beaucoup de boissons. Ce
n’est finalement pas étonnant parce que
certains groupes se déplacent avec parfois
jusqu’à cinquante personnes et qu’il faut
bien abreuver ce petit monde le jour du festival et le lendemain s’ils sont off.»
Metal végétarien
La préparation des plats est confiée à Orge
et Olives, une société spécialisée établie au
Pallet, une commune située à une dizaine
de kilomètres de Clisson (Loire-Atlantique), la ville où se déroule le Hellfest. En
plus de nourrir les Hellfestivaliers, Orge et
Olives exploite un restaurant dans le vignoble nantais, s’occupe de la restauration
d’événements en tout genre (du mariage
au salon en passant par la foire), le gros de
son activité étant lié aux musiques actuelles (tournées, Zéniths et festivals). «La
particularité des musiciens metal, affirme
Fabrice Olivier, le fondateur et directeur
de la société, c’est qu’ils mangent plutôt
équilibré.» Ainsi, contrairement à ce que
l’on pourrait penser, les hordes métalliques ne plébiscitent généralement pas les
rôtisseries type Obélix ou les menus vikings. «Ils sont loin de ne se nourrir que de
u 39
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Pour Thibaut Barral, le directeur de la société Bivouac Catering, établie à Craponne,
dans la périphérie de Lyon, et qui nourrit
toutes sortes d’événements (compétitions
sportives comme le Tour de France, tournages, festivals), diriger un catering impose de la souplesse. «En plus de servir de
la nourriture de qualité, on attend de nous
une grande flexibilité. Nous faisons 40% de
notre activité à l’étranger et nous suivons les
teams auto outre-mer. Ces dernières années, les festivals les plus organisés ont établi des cahiers des charges très précis en matière de développement durable, de circuits
courts ou d’agriculture raisonnée.»
Tout cela est bel et bon mais, pour la plupart des musiciens qui se produisent dans
de «petits» concerts, le catering reste encore synonyme de dîner sur le pouce avec
charcuteries et fromages industriels et,
en bonus, un cubi de gros rouge spécial
sulfites. Chanteur-guitariste du groupe
punk and roll La Souris déglinguée, TaiLuc sillonne les routes de France depuis 1976. «Je suis assez indifférent aux
qualités gastronomiques des caterings
mais, franchement, en règle générale ils
sont très, très mauvais, voire dégueulasses. Je crois qu’une des seules fois où on a
bien mangé, c’était pour notre dernier
Olympia. On avait confié le dossier à un
copain restaurateur. A Lyon aussi, il nous
est arrivé que ça se soit bien passé du point
de vue de la gastronomie. Mais là où on a
atteint des sommets, c’était en 2005,
quand on a joué au Cambodge. On nous a
gavés de plats délicieux. Au menu, il y
avait même des tarentules !»
Certains musiciens ne sont pas concernés
par la misère qui règne dans les assiettes.
Ainsi, Loran, le leader des punks bretons
Les Ramoneurs de menhirs, ne mange jamais avant un concert. «La digestion utilise 80 % de l’énergie corporelle et je veux
être disponible à 100%, nous explique-t-il.
Je trouve qu’il est positif d’avoir un peu
faim. Dans cette situation, mes sens sont
plus développés. Je recherche cet état.
Après le concert, je mets plusieurs heures
à redescendre. Souvent, je commence à
avoir faim au petit matin, mais c’est
l’heure où il ne reste généralement plus rien
à manger!» Effectivement, nous nous permettons de conseiller au barde punk de
faire des provisions puisque les autres
membres de son groupe, eux, mangent.
«Nous ne sommes pas comme certains
groupes “alternatifs” qui imposent des restaurants étoilés dans leurs riders, poursuit-il en refusant de dénoncer ces odieux
capitalistes. Je préfère les grandes salles
avec la cuisine faite sur place plutôt que la
solution traiteur que je trouve un peu glauque, assure-t-il. En effet, ce qui m’intéresse
avant tout, c’est le contact, la chaleur humaine. Un concert, ça ne se limite pas à
monter sur scène et jouer.» •
LA DÉCOUVERTE
Contrefaçon
Sons et usages de sons
E
ssentiel, de nos
jours, le référencement Google.
On peut bien évidemment le déplorer. Mais,
même en utilisant une solution alternative, comme le
moteur de recherche français
Qwant, le problème reste entier. Si on tape «contrefaçon»
dans le navigateur, on se retrouve embarqué illico dans
des histoires de faux sacs à
main ou de parfums, très loin
de ce qui nous occupe.
Ce quatuor techno-urbain
pétaradant a donc choisi de
virer les voyelles et de se baptiser CTRFÇN sur le merveilleux monde d’Internet,
élément essentiel pour la
propagation des activités de
ces quatre résidents du «93».
Même si un passage aux
Transmusicales de Rennes
en 2016 avait commencé à
diffuser largement leur son
électronique assourdissant.
Du son, oui, mais aussi, et
peut-être surtout, de l’image,
puisque Contrefaçon double
DR
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
ses productions par autant de
clips qui, visionnés à la suite,
racontent une histoire.
Comme avec ce second EP
quatre titres, qui s’écoute
autant qu’il se regarde. Si le
premier EP, Paris, paru en décembre 2016, évoluait majoritairement dans un cadre
electro épique, le nouveau Décibelle, comme sur le morceau
du même nom, lance sa
techno, limite trance-gabber,
vers des tensions mi-hip-hop,
mi-r’n’b, et ose même quelques voix trafiquées en fran-
çais: «Soirée isolée, bourrés sur
le pavé, crackés dans le tromé,
danser sur le parquet.» Cette
musique outrée, accompagnée de clips à l’esthétique léchée, mais à l’univers sombre
et ultratendu, laissera sans
aucun doute l’auditeur de
plus de 30 ans sur le carreau.
Les (très) jeunes, eux, s’époumoneront en criant «encore».
Eternel conflit de générations.
PATRICE BARDOT
CONTREFAÇON
Décibelle (Panenka)
Un printemps en musique…
J A Z Z & C L A S S I Q U E À L’A U D I T O R I U M
Paul Meyer
& Michel Portal
15.05.2018
David Grimal
Orchestre National
d’Île de France
Libera Me
Dezsö Ranki
Boulez, Mémoriale
Verdi, Requiem
joue Jean-Sébastien Bach
03.06.2018
Mozart, Brahms, Schubert
09.06.2018
24.05.18
Sirba Orchestra !
16.06.2018
Jan Garbarek Group
28.05.2018
Susheela Raman
29.06.2018
L’île de tous les spectacles
Réservations : laseinemusicale.com, fnac.com
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40 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
PLAYLIST
SIAU
De l’inconnu
Le «u» à la fin du nom a son
importance. Pas question ici
de Chandelier mais d’un nouveau
héraut de la chanson française. Enfin
une chanson twistée dans un esprit
électronique pas très éloigné d’un
James Black. Bonne pioche.
DIE NERVEN
Skandinavisches Design
Une ode à Ikea ? On n’a compris
que le titre. Mais vu la violence du
chant et des guitares, on parierait
que ces jeunes gens dézinguent
à tout va les étagères Billy et
les armoires Askvoll. On prend
des boulettes pour s’en remettre ?
CINQ SUR CINQ
Chantons
sous
l’amphi
Nouvelle réforme de l’université:
NTM, Miley Cyrus et Frank Zappa
sont au programme. Si, si !
I
l est des cours d’amphi plus
passionnants que d’autres. La
preuve par cinq, cinq cursus
universitaires décryptant la
musique d’hier, celle d’aujourd’hui,
et, parfois, celle qu’on n’imaginait
pas enseignée un jour entre deux
examens et trois TD.
1 Beyoncé
«Préparer les étudiants à
analyser le monde dans lequel ils vivent, en comprenant qui est la plus
grande pop star du moment.» Ainsi
parle le musicologue norvégien Erik
Steinskog, qui occupe depuis
neuf ans un poste d’enseignant au
département études des arts et de
la culture de l’université de Copenhague. Spécialiste de l’opéra, il décide pourtant, en 2016, de s’attaquer
à la discographie de l’ancienne
chanteuse des Destiny’s Child. Objectif: parler racisme, sexualité, modernité, féminisme… Le succès est
au rendez-vous, et il en fut de même
quand Melissa Avdeeff, enseignante au sein de l’université de
Victoria en Colombie-Britannique
(Canada), décida elle aussi de s’attaquer à l’icône pop et d’aborder «la
musique populaire comme une construction culturelle» via une étude
intensive des clips tirés de l’album
Lemonade, dernier en date de la
chanteuse. Cent étudiants participèrent, alors que le cours était destiné à n’en accueillir que moitié
moins. Who runs the world ?
2 Serge Gainsbourg
Lui qui aimait passionnément les mots aurait sans doute été
honoré par cette initiative de l’Institut de recherche en musicologie :
organiser, à l’occasion du 90e anniversaire de sa naissance, un grand
colloque international au sein de la
prestigieuse université de la Sorbonne. L’événement a eu lieu début
avril, avec un programme chargé :
une trentaine d’intervenants (parmi
lesquels Darran Anderson, auteur
de l’indispensable Histoire de Melody Nelson) sur trois jours, et des
conférences abordant les liens de
l’Homme à tête de chou avec la
world music ou ses nombreux héritiers, mais aussi: «stratégie de carrière et image ; inscription dans le
champ social; questions de genre…»
Des thèmes aussi riches que le parcours de celui qui fut, entre autres,
le premier artiste à atteindre le sommet des charts britanniques avec un
single enregistré dans une autre
langue que l’anglais.
3 De NTM à Brassens
La scène se passe à Manchester. Barbara Lebrun, ancienne étudiante de l’université de Rouen et
d’Aix-en-Provence, devenue enseignante expatriée au département
d’études françaises, se rend chaque
jour en salle des profs avec Laisse
pas traîner ton fils dans les écouteurs. Pour l’année scolaire 20132014, elle a l’idée de mettre en place
un cours consacré à la chanson
contestataire française, particulièrement les textes de Georges Brassens «le poète», Serge Gainsbourg
«le provocateur aux multiples talents» et NTM. Au programme? Des
analyses de clips et des études de
cas à partir des des interviews des
artistes ou des paroles de leurs
chansons. Une nouvelle belle
preuve de l’ouverture d’esprit de
cette université qui, en 2013, avait
déjà instauré un centre d’études
multidisciplinaire dédié au mouvement gothique.
Les œuvres peu académiques de Beyoncé, Frank Zappa, Serge Gainsbourg et Georges Brassens
ont rejoint les bancs de la fac. PHOTOS MICELOTTA FRANK.PICTUREGROUP. ABACA. DR ET CLAUDE DELORME
4 Miley Cyrus
2014 fut décidément une
belle année pour les audacieuses.
Carolyn Chernoff est professeure
de sociologie à l’université Skidmore, dans l’Etat de New York.
Cette année-là, elle eut l’idée, un
peu folle, d’organiser son cours
autour du personnage controversé
de Miley Cyrus, afin d’étudier la
race, le genre et l’identité dans les
médias, mais aussi «l’évolution des
princesses Disney, la bisexualité, et
le passage à l’âge adulte». Naturellement, la chanteuse, star de la série Hannah Montana diffusée sur
Disney Channel puis adolescente
fan d’engins de chantier, était la
candidate rêvée. Dans les pages du
Guardian, l’enseignante précisa
néanmoins qu’il n’y avait «pas de
cours de twerk au programme». Les
trois sessions, d’une durée de 2h30
chacune, programmées durant
l’été, affichèrent complet.
5 Frank Zappa
Guitariste, chanteur, mais
également auteur contestataire,
grande gueule, génie… Frank Zappa
(1940-1993) hérita de bon nombre
d’étiquettes, qu’il s’employa toute sa
vie à, au choix, déformer, assumer,
rejeter. A l’occasion des 20 ans de sa
disparition, l’université de Rouen
eut l’idée de réunir quelques spécialistes afin de mettre en lumière son
œuvre de compositeur, mais également sa filmographie (quatre films)
et sa place dans la contre-culture.
Lui qui appelait la jeunesse à «quitter l’école avant que votre esprit ne
pourrisse au sein de notre médiocre
système. Allez à la bibliothèque et faites votre propre éducation, si vous
avez le cran!» aurait sans nul doute
apprécié l’ironie.
NICO PRAT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
FOÉ
Qu’est-ce que t’as là ?
C’est l’histoire d’un mec bien vénère
qui se retrouve face à sa meuf qui l’a
trompé. Alors, plutôt que de lui coller
une trempe (ouf !), il en imagine
une chanson-rap barrée avec un beat
bien techno et un refrain lyrique tout
en anglais. Puissamment ovniesque.
u 41
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BILLIE BIRD
La Nuit (Shakedown Remix)
Après quelques tentatives folk en
anglais, la Suisse Elodie Romain utilise
sa belle voix chaude et mélancolique
pour chanter magnifiquement la nuit
en français. Ce remix, signé par une
légende de la house, caresse cette jolie
chanson. Un talent à suivre.
KERALA DUST
Maria (Acid Pauli & Nico Stojan Remix)
De la déjà sympathique house chantée
du trio londonien Kerela Dust, Nico
Stojan et Acid Pauli (aperçu au sein
de The Notwist) tirent un remix
au rythme irrésistible mais fin, fort
en basses et mélodieux. Une musique
de dimanche matin extatique.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
HISTOIRE DE POCHETTE
10lec6 Délire animal
L’éléphant «Je pense souvent à
Dumbo, l’éléphant de Disney. La scène
psychédélique où il est saoul est traumatisante, elle a marqué mon inconscient. Je dessine souvent des éléphants. C’est un animal super, il a un
centre de gravité très lourd, des grosses
pattes. Il est rassurant et puissant en
même temps. La musique de 10lec6 est
elle aussi très psychédélique. Elle est
perturbante, il y a des arythmies, des
bruits et des onomatopées. Nicole
chante de manière imprévue. Je me
suis dit qu’une image structurée ne serait pas adaptée. Même si, dans mes
autres propositions, il y avait des choses encore plus disjonctées.»
La commande «Simon Bernheim, bassiste
et fondateur, avec son comparse Jess, de
10lec6, est lui-même plasticien. Nous avons
tous deux fait les Beaux-Arts de Paris à des
époques différentes. Depuis longtemps, il
voulait que je réalise une de leurs pochettes.
A l’époque, leur musique était plus punk
[10lec6 existe depuis le milieu des années
2000, ndlr], leur son a beaucoup évolué.
Quand ils ont été signés sur Ed Banger, il est
revenu à la charge en me disant que je devais
me sentir libre et qu’il aimerait forcément ce
que je leur proposerais. Pour ne rien imposer,
j’ai réalisé six peintures acryliques assez variées, carrées comme des vinyles, mais un peu
agrandies. Simon est passé avec Jess à l’atelier, ils ont exprimé des préférences tout en
me disant que le groupe devait valider à l’unanimité et que les autres préféreraient vraisemblablement le tableau le plus figuratif.
C’est ce qui s’est passé.»
10LEC6
Bone Bame
(Ed Banger
Records/
Because
Music)
Pedro «J’ai des goûts en commun avec
Pedro [Winter, le patron du label]. Je lui ai
dit que cela ne m’intéressait pas qu’il me
fasse signer des contrats d’exploitation à rallonge pour se servir de ma toile. On a convenu que, comme il collectionne lui-même
dessinsetpeintures,leplussimpleétaitqu’il
achète la toile et qu’il en fasse ce qu’il souhaite. Je suis heureux qu’elle soit dans sa
collection.Lesdisquessont un bon véhicule
pour présenter son travail. La plupart des
jeunes qui achètent des vinyles n’ont même
pas de platine, ils achètent le disque pour la
pochette et l’écoutent en numérique.»
STEVE GULLICK
Après des tâtonnements et un changement de chanteuse,
les Parisiens ont trouvé la bonne formule pour leur troisième
album, furieux mélange d’afropunk et de dance tribale. L’artiste
Antwan Horfee parle de la pochette réalisée pour «Bone Bame».
Les hallucinations
électroniques
de Jon Hopkins
Le Britannique livre une
expérience sonore qui alterne
les plages hypnotiques
et électrifiantes.
fantasmée en club, avec sa montée et sa descente, Singularity offre la vision d’une électronique psychédélique sous psychotropes. Avec
une pochette où s’affiche une molécule de diméthyltryptamine, un puissant stupéfiant capable de provoquer une expérience de mort imne carrière musicale peut être minente, il affiche clairement ses intentions.
jalonnée d’heureux accidents Le contenu est à l’image du contenant. Moins
et aboutir à des miracles. Alors club, mais aussi moins calmes, les neuf titres
que le Britannique Jon Hop- déploient une impressionnante mécanique de
kins produisait depuis dix ans des albums précision, imbriquant plages posées et mod’ambient electronica dans une relative indif- ments d’intensité rythmique, à l’image du Sinférence, vaguement rompue
gularity d’ouverture, de l’épipour la bande originale de
que Luminous Beings et ses
Monsters, film de SF bricolé
douze minutes de progresen indé par Gareth Edwards,
sion viscéralement hypnosa vie a connu un tournant
tique, ou du rouleau comen 2013. Piqué au détour
presseur de Everything
d’une tournée par le virus de
Connected, dont les variations
la club culture, Jon Hopkins
continues jouent avec nos
plongea tête baissée dans la
nerfs. Pensé pour être écouté
dance music, à l’image de
d’un bloc, voire en boucle
Thom Yorke ou Caribou. Une
puisque la note d’ouverture
épiphanie dancefloor qui lui
est la même que celle qui le
donna l’idée de scinder en
conclut, Singularity est une
deux, une moitié techno,
JON HOPKINS Singularity
expérience sonore au grand
une autre ambient, son qua(Domino/Sony Music)
pouvoir addictif. On n’en attrième album, Immunity.
tendait pas moins de la part
Ce schisme stylistique, entre fête et relaxation, d’un garçon qui effectue le contrôle qualité de
prend une nouvelle ampleur avec son cin- ses morceaux allongé sur le sol de son studio,
quième album, Singularity, qui prolonge ce tôt le matin, attendant qu’ils fassent effet sur
lien organique entre les deux approches et lui son cerveau et l’envoient dans un autre monde.
apporte une cohérence nouvelle. Fini la nuit
BENOÎT CARRETIER
U
La souris «Quand Jess et Simon ont vu
la souris, ils ont pensé que cela ne plairait
pas à leur chanteuse, Nicole, qui est religieuse et a un mode de vie à l’opposé de
l’univers “tripé” de la toile. Du coup, on a
convenu de dire que la souris fumait des cigarettes. Les éléphants sont supposés avoir
peur des souris, mais ces deux-là s’amusent
de manière très pacifique. Ils font aussi une
apparition dans le clip du morceau Bone
Bame, réalisé à partir de 7000 dessins. Plus
personne ne travaille comme ça, 100% à la
main, ce qui a pris deux mois.»
Recueilli par ALEXIS BERNIER
Vous aimerez aussi
HOLDEN
The Idiots Are Winning
(2006)
Techno psychédélique,
plages ambient et ruptures
rythmiques… James Holden réécrit la grammaire
de l’électronique anglaise
et ouvre la voie à une génération de bidouilleurs.
FOUR TET
Morning/Evening (2015)
MODERAT
III (2016)
Prolifique, Kieran Hebden
pousse la dichotomie entre
rythmes relevés et ambiances crépusculaires à
l’extrême : un titre
de vingt minutes sur chaque face et deux ambiances
radicalement différentes.
L’alliance entre l’effréné
duo Modeselektor
et le producteur-chanteur
Apparat pour une hybridation électronique à coups
de grosses basses, de lignes
mélodiques et de chant
plaintif.
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
LE LIVRE
Utopies musicales
Avec l’humour
et l’érudition
que les lecteurs
de Libération
– dont il a longtemps été une
des plumes emblématiques –
lui connaissent,
Serge Loupien
fait revivre la
France underground des années 60
et 70, loin des clichés baba cool. L’époque des expérimentations débridées
(qui a dit enfumées?) et des avant-gardes joyeusement révolutionnaires :
free jazz, rock psychédélique, chanson
engagée, et des groupes aux noms aussi
curieux que Crouille Marteau, Ame Son
ou Fille qui mousse. Ces années d’utopies ont surtout été le terrain de jeu
d’une incroyable galerie de personnalités improbables, que Loupien ressuscite avec tendresse. On referme ces pages aussi riches que passionnantes en
se demandant si notre époque ne serait
pas un peu barbante.
Harlan Coben
SES TITRES FÉTICHES
BRUCE SPRINGSTEEN
Jungleland (1975)
THE CHAIRMAN
OF THE BOARD
Give Me Just a Little More Time
(1970)
DAMIEN RICE
The Blower’s Daughter (2002)
«Comment faire
confiance aux gens
qui ne pleurent pas?»
HACQUARD ET LOISON. OPALE. LEEMAGE
N
é dans le New Jersey comme son
idole Bruce Springsteen, l’Américain
Harlen Coben est l’un des auteurs
de thrillers dont le succès populaire ne se dément pas. Vendus par
millions d’exemplaires, ses pageturners ont aussi bien été adaptés
au cinéma qu’en série télé. On
peut parier que son nouveau roman, Sans défense (1), connaîtra le
même succès que les précédents.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Darkness on the Edge of Town, de
Bruce Springsteen, qui reste l’un
dix meilleurs disques de tous les
temps.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Le plus simple. Mes oreilles ne
sont pas assez bonnes pour avoir
des préférences. La plupart du
temps, j’utilise un service de
streaming quelconque.
Le dernier disque que vous
avez acheté et sous quel format ?
Mental Illness, d’Aimee Mann.
Aimee est la meilleure.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Sur Terre ou sur une autre planète,
en bref : partout.
Un disque fétiche pour bien débuter la journée ?
Jamais le même morceau. Je crois
en l’importance de la variété. Je
déteste ces radios «classique rock»
qui jouent toujours les mêmes
morceaux encore et encore. Cela
Ecrivain
dit, en ce moment, j’aime bien les
chansons du groupe Imagine Dragons.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
Cela dépend de mon humeur.
Mais je dirais que 60% du temps,
j’écoute de la musique quand
j’écris.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Il y en a tellement. J’embarrasse
tout le temps mes enfants. C’est
même difficile d’en choisir une, et
dans le fond je ne me sens jamais
vraiment coupable. Je crois que je
me fous de ce que pensent les gens.
Récemment, en voiture, j’ai rendu
ma fille dingue en chantant Miss
Independent de Kelly Clarkson.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
J’aime la période des Doobie Brothers avec Michael McDonald et
je trouve leurs débuts au con-
traire surestimés. Leur chanson
Listen to the Music, par exemple,
je la déteste.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
J’aimerais réunir Born to Run (le
plus grand disque de tous les
temps) et O de Damien Rice.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Bruce Springsteen au Giants Stadium du New Jersey en
juillet 2003, et je l’ai vu en concert
plus de cinquante fois. Il pleuvait
à torrent et nous étions dehors. Je
me souviens surtout d’avoir
chanté «Let it rain, let it rain» durant la chanson Mary’s Place avec
mon pote Steve. J’adorais Steve. Il
est mort la même année, dans un
accident d’avion. Je n’oublierai jamais la tête qu’il faisait, si rayonnant, à ce concert, alors que la
pluie tombait sur nous sans arrêt.
Allez-vous en club pour danser,
draguer, écouter de la musique
sur un bon sound system ou
n’allez-vous jamais en club ?
Je n’allais pas en club quand
j’étais jeune. Et je n’y vais toujours pas. Mon dernier passage
dans un club, c’était au Cardinal
de Brive-la-Gaillarde ! Mais, attention, cet endroit qui ressemble
à une discothèque des années 80
est génial.
Quel est le disque que vous partagez avec la personne qui vous
accompagne dans la vie ?
Tous. La musique, c’est l’amour.
En ce moment, nous écoutons
beaucoup la bande originale de la
comédie musicale Hamilton.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Lose Yourself d’Eminem, mais dans
le bon sens du terme. Une chanson
idéale pour faire de l’exercice.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
L’album Welcome Home de Cocoon. J’ai découvert ce groupe
français grâce à la chanson Sushi
qui a été utilisée dans l’adaptation
en série par TF1 de mon roman
Une chance de trop. Depuis, j’ai
découvert de nombreuses autres
chansons d’eux, mais Sushi reste
ma préférée.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Led Zeppelin, il n’y a jamais eu
plus cool.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours
pleurer?
Plein de chansons me font pleurer. C’est aussi à ça que sert la musique. Vous êtes triste, vous écoutez de la musique triste et vous
laissez sortir. Je ne fais pas confiance aux gens qui ne pleurent
pas en écoutant de la musique. Si
Honey and the Moon de Joseph
Arthur ne vous brise pas le cœur,
c’est que vous n’allez pas bien.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
(1) Sans défense, de Harlan Coben, éditions Belfond, 21,90 euros.
La France underground 1965-1979, de Serge
Loupien, Rivages Rouge, 23 euros.
L'AGENDA
28 avril–4 mai
FRANÇOIS FLEURY
CASQUE T’ÉCOUTES ?
n Noël au balcon et… Paco Tyson.
Naturellement. Sauf que ce festival
nantais au nom un poil filandreux
tombe un mois après le débarquement des cloches. Pas grave, ça va
sonner très fort ce samedi soir avec
quelques solides cogneurs techno
comme Robert Hood, Ellen Allien
ou Jayda G. (Ce samedi à la Chantrerie-Grandes Ecoles, Nantes.)
n Ce n’est pas vraiment un groupe,
plutôt un collectif aux performances
très libres mais toujours décoiffantes, et aux influences très littéraires.
D’ailleurs leur premier album se décline aussi en livre. Catastrophe
(photo) est sans conteste une révélation de la scène française de ces derniers mois. En compagnie de Forever Pavot, que l’on ne présente plus.
Si ? Plus de place, désolé. (Ce jeudi
à la Lune des Pirates, Amiens.)
n L’intitulé est trompeur puisque
l’on trouve à l’affiche du festival Wazemmes l’Accordéon Rachid Taha,
Dick Annegarn ou Sanseverino qui
n’ont jamais joué du piano à bretelles.
Et surtout aucune trace de
Gérard Blanchard, le chanteuraccordéoniste de l’inoubliable Rock
Amadour. Une chanson dont on a fait
tout un fromage dans les années 80.
(Ce vendredi au Grand Sud, Lille.)
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
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Page 46 : Christian Godin / Péchés immortels
Page 47 : Kevin Canty / Montana souterrain
Page 50 : Julien Syrak / «Comment ça s’écrit»
Par
PHILIPPE LANÇON
A
Saint-Pétersbourg rebaptisé Petrograd, il
ne fait pas bon vivre
à l’hiver 1920. C’est la
révolution, la guerre. La misère et
donc la faim. Quelques créateurs
ont des chambres à la Maison des
Arts, ancienne demeure d’une dynastie de riches marchands. Parmi
eux, l’un des grands poètes du siècle: Ossip Mandelstam. Il a 29 ans.
Dans la Pelisse, bref récit d’inspiration gogolienne publié deux ans
plus tard, il se souvient : «Nous vivions dans le luxe misérable de la
Maison des Arts […], nous, poètes,
artistes, savants, membres d’une
étrange famille rendus à moitié fous
par le rationnement, retournés à
l’état sauvage, léthargiques. Le gouvernement n’avait rien en échange
de quoi nous nourrir, nous ne faisions rien. […] Nos pièces n’étaient
pas chauffées, il y avait en revanche
dans la maison elle-même des réserves intactes de combustible : une
banque désaffectée, à peu près quarante chambres vides où s’amoncelaient à hauteur de genoux de solides cartons de banque.» Les prend
qui veut. L’esprit est une chaussure
trouée, une sandale ailée, une nourriture terrestre. Il flambe autour du
feu à la vitesse et dans le vide que
laissent les événements.
Osip Mandelstam. PHOTO BRIDGEMANIMAGES
Odeur de coffre
Mandelstam,
la flèche du temps
Publication des
œuvres complètes
Lui, Mandelstam, a sa pelisse sur le
dos. C’est aussi une pelisse de mots
qui couvre son destin, et comme un
autoportrait: «L’une de ces pelisses
que portaient les popes et les vieux
marchands, cette gent réfléchie, impassible, des malins (qui ne restituent
rien aux autres, ne cèdent rien d’euxmêmes), oui, pelisse ou froc, son col se
dresse comme un mur, son grain est
fin; jamais retouchée, elle ne trahit
pas son âge, une pelisse propre, ample, et je la porterais bien comme si de
rien n’était, même si d’autres épaules
s’y sont logées, mais voilà, je ne peux
pas m’y faire, elle dégage une mauvaise odeur, comme de coffre, et aussi
d’encens, de testament spirituel.»
Sous la pelisse, un homme et, en lui,
l’essence des civilisations que ses
poèmes condensent: juive, grecque,
romaine, byzantine, catholique, orthodoxe, romane, gothique, classique, romantique, symboliste, moderne. Il ne voyage pas à travers le
temps. Il l’unit. Trois mots pour qualifier son geste littéraire : vite,
concret, profond.
1911: «Depuis longtemps j’aime, pauvre artiste, /la mi- Suite page 44
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
44 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
LIVRES/À LA UNE
Osip Mandelstam
(à droite), avec son frère
Alexander, David Milman
et le romancier et poète
russe Ryurik Ivnev.
Mandelstam,
la flèche du temps
sère, la solitude. /J’ai pour faire un café au
réchaud, /acheté un trépied léger.»
C’est l’année où il rencontre le poète
Anna Akhmatova, étudie les langues romanes, entre dans le mouvement acméiste. Comment définir
l’acméisme? Un autre poète russe,
Joseph Brodsky, admirateur de
Mandelstam et comme lui de SaintPétersbourg, en donne soixante ans
plus tard cette définition: «C’est la
nostalgie d’une culture mondiale.»
Mandelstam n’a aucune nostalgie.
Il est la flèche de cette nostalgie, la
flèche du temps. Et il définit la
courbe de sa trajectoire: «Ainsi s’effondrent en poésie les frontières entre
nations, et les éléments d’une langue
s’entr’appellent avec ceux d’une
autre par-dessus la tête de l’espace et
du temps, une fraternité s’affirme en
toute liberté dans le patrimoine de
chacune d’elles et unit tous les idiomes, des consanguinités se font fraternellement signe au sein même de
cette liberté et familièrement se hèlent.» L’Etat stalinien liquide les
corps, dont celui de Mandelstam
en 1938, pour tuer ses voix. Il n’y
parvient pas. Notre monde «globalisé» y parvient: on n’entend plus de
poésie.
A propos du poète André Chénier,
mort sur la guillotine en 1794,
comme lui victime d’une idéologie
totalitaire et d’une accélération de
l’histoire, il écrit: «Le rossignol mort
n’enseigne le chant à personne.» Mais
son oiseau fétiche, auquel il s’assimile dans ses derniers poèmes,
en 1936, alors qu’il est relégué par les
staliniens à Voronej et va bientôt
mourir en déportation en Sibérie,
est le chardonneret: «Mon chardonneret, je redresse la tête,/ensemble
nous contemplons le monde : /jour
d’hiver, piquant comme balle de blé,/
dans ta prunelle est-il aussi raide?
La queue en barque, le plumage
noir-jaune, /et sous le bec infuse le
rouge – /sais-tu à quel point toi, le
chardonneret,/à quel point, dandy,
tu te pavanes? […] là et là en alerte
il ouvre l’œil, l’ouvre!/ pas même un
seul regard –envolé.»
Né à Varsovie en 1891, Mandelstam
est juif. Sa famille s’installe à SaintPétersbourg quand il a 5 ans.
En 1907, il adhère au Parti socialiste
révolutionnaire (ses membres seront éliminés par les bolcheviks). Il
voyage un peu à Paris, en Italie. Il
apprend les langues, il traduit la
Phèdre de Racine. Aucune des religions et des cultures qu’il arpente ne
peut résumer son appartenance :
«Non, de personne jamais je ne fus le
contemporain,/je n’ai que faire d’un
tel honneur.» Son nom vient du
noyau de l’amandier. A quoi ressemble-t-il, en 1920, dans cette Maison
des Arts ? L’écrivain Viktor Chklovski, qui s’y trouve également, écrit:
PHOTO FINE ART IMAGES.
HERITAGE IMAGES. GETTY IMAGES
Suite de la page 43
«Ossip Mandelstam broutait comme
un mouton dans toute la maison et
migrait, comme Homère, d’une
chambre à l’autre. Il est un interlocuteur d’une intelligence peu commune. Le défunt Khlebnikov le surnommait “la mouche de marbre”.
Akhmatova dit que c’est un grand
poète. Mandelstam avait pour les sucreries un faible qui touchait presque
à l’hystérie. Malgré la dureté des circonstances – il ne possédait pas de
bottes, sa chambre n’était pas chauffée– il restait un enfant gâté. Son indolence presque féminine et sa superficialité d’oiseau ne manquaient pas
d’une certaine logique. Il était un véritable artiste et l’artiste est prêt à
tout pour être véritablement libre
d’accomplir l’unique devoir de sa vie,
même à mentir. En cela il rappelle le
singe qui, comme disent les Hindous,
ne parle pas de peur qu’on l’oblige à
travailler.»
Veuve prodigieuse
Muni de cette pelisse et de ce portrait, il est possible d’entrer dans
son œuvre complète que publie
aujourd’hui en deux volumes soignés Le Bruit du temps ; car, chez
lui, tout est lié: l’allure, l’insolence,
la spontanéité perçue comme histrionique, l’incapacité à feindre, la
poésie, la prose et finalement cette
épopée de quasi-mendiant dans
une URSS à feu et à sang et ce destin final qui, à la suite d’un poème
de 1934 se foutant violemment de
Staline, le conduira vers la mort à
la Kolyma.
Nadejda, sa veuve prodigieuse,
écrit : «Mandelstam se comportait
comme s’il n’existait ni instructeurs
politiques, ni aucun public en général. Il y avait des hommes, et parmi
eux, il y avait lui, un homme comme
les autres. Il ne voulait admettre
aucun public devant lequel il aurait
fallu jouer la comédie. […] Il ne savait pas ce qu’était une “attitude”,
car il était toujours en mouvement,
et ses paroles et ses actes ne s’accordaient qu’avec ses sentiments et ses
idées. De là sa spontanéité, ses réactions violentes devant tout mensonge et toute bêtise, et surtout la
bassesse que nous rencontrions à
chaque pas.» (1)
Mandelstam a écrit contre Staline,
parfois même ironiquement pour
lui. Il sait l’horreur de ce qui a lieu,
et, comme le reste, il l’accepte. Mais
il continue de chanter au cœur de ce
qui est, comme sur un tas de corps
et de fumier. La tragédie vécue donne-t-elle sens à ses poèmes ? Ses
poèmes donnent-ils sens à la tragé-
die? Quels liens entretiennent son
existence et son génie? Voilà un demi-siècle que ses lecteurs se le demandent, voilà un demi-siècle qu’ils
n’ont pas la réponse. Ils ne l’auront
jamais. Ils lisent Mandelstam
comme sur une ligne de crête entre
l’écriture et la vie.
Lampe magique
Le premier volume, bilingue, réunit
les poèmes, quatre recueils publiés,
mais aussi de nombreux qui ne l’ont
jamais été, sauvés ou reconstitués
pour la plupart par Nadejda. Les
brouillons sont également publiés.
Pour Mandelstam, ils sont essentiels, car ils fixent le mouvement sonore et spirituel: «Nous conduirons
la mine durcie/ aux endroits que la
voix désigne.» Souvent, ils étaient
dictés par lui à sa femme, ou écrits
n’importe où. Les papiers étaient
planqués dans des bottes, une valise, une casserole, d’où elle les ressortait pour les déchiffrer ou les reconstituer : que tant de siècles et
d’images finissent dans une vieille
chaussure, pour en ressortir comme
d’une lampe magique, est une
bonne métaphore de son art.
Le second volume réunit les essais,
articles, textes en prose de toutes
sortes. Mieux vaut commencer par
la fin et lire d’abord Entretien sur
Dante, écrit en 1933 et dont la publication fut refusée. Etudiant alors
l’italien, Mandelstam pénètre dans
l’Enfer de Dante comme au sein
d’une caverne sur les parois de laquelle il déchiffre son propre art
poétique: «En poésie, où tout est mesure, naît de la mesure, se meut
autour d’elle, à cause d’elle, les instruments de mesure sont la quintessence d’un outil d’une nature singulière, ils jouent un rôle actif et
particulier. Ici, l’aiguille frissonnante de la boussole ne se contente
pas de répondre aux caprices de
l’orage magnétique, c’est elle-même
qui le déclenche.» La souplesse du
russe se prête, semble-t-il, à cette
explosion venue du cœur même de
la langue; à cet essaim circulant entre les colonnes d’un temple ordonné, semblable aux grandes perspectives de Saint-Pétersbourg: «La
plénitude sémantique équivaut au
sentiment de l’ordre accompli.»
Revenons en 1920 à la Maison des
Arts. Chklovski lui offre la torche du
vieil Homère. Poème publié dans
son premier recueil, la Pierre: «L’insomnie. Homère. Et se tendent les
voiles./ Survolé le catalogue des vaisseaux : / leur longue nichée, ce cortège de grues / déployé un jour au-
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OSSIP MANDELSTAM
ŒUVRES COMPLÈTES
Edition établie, traduite et
présentée par Jean-Claude
Schneider, avec introduction,
notes et commentaires
d’Anastasia de La Fortelle
Le Bruit du Temps, coffret de
deux volumes, 1 520 pp., 59 €.
Joseph Brodsky note que «lorsqu’un
individu se crée son monde personnel, il devient un corps étranger
contre lequel toutes les lois sont dirigées: la pesanteur, la compression, le
rejet et l’anéantissement. Le monde
de Mandelstam était suffisamment
vaste pour les faire toutes appliquer.»
En Russie, ces lois sont fixées et appliquées par l’Etat et il était naturel
qu’il finisse dans l’enfer administrativement organisé. «Cherry-Brandy»
est le titre du chapitre que, dans les
Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov consacre à sa mort sans jamais
dire son nom: «Le poète se mourait.
Ses grandes mains gonflées par la
faim, aux doigts blancs, exsangues et
aux ongles sales, longs et recourbés,
reposaient sur sa poitrine sans qu’il
les protégeât du froid. Avant, il les
cachait sous son caban, contre sa
peau nue; mais, à présent, son corps
ne gardait plus assez de chaleur.» La
pelisse de la Maison des Arts a depuis longtemps disparu. Cependant,
le chardonneret vole toujours, et «sa
pensée se fixait sur le grain de beauté
que le chef de baraque avait au milieu de la figure». Ici, «c’était l’antichambre de l’horreur, mais ce n’était
pas l’horreur. Au contraire, il y régnait un esprit de liberté que tous
ressentaient. L’avenir, c’était le camp
et le passé, la prison. C’était un
monde de transition et le poète le
comprenait.»
Réunion entre amis
dessus de l’Hellade./ […] Homère, la
mer, tout par l’amour est mû./ Qui
écouter? Voici qu’Homère s’est tu,/
que, noire, à mon chevet vient bruire
la mer / et dans un pesant grondement vaticine.» Ces vers ont été
écrits en 1915. C’est l’année où il
passe ses examens en langue française, psychologie, échoue en latin.
Il traduit Phèdre de Racine. En lui,
comme dans une grenade, les couches du temps se concentrent déjà
pour exploser, son à son, mot à mot,
par l’instant vécu. Le poème doit dépasser «la misérable urgence logique»: elle ne correspond à rien de ce
qui est vécu, en soi comme autour
de soi. Ce n’est pas le temps perdu
que Mandelstam recherche; c’est le
temps uni et libéré qu’il trouve. Le
poème permet ça : il est, écrit sa
femme Nadejda après sa mort, «une
charrue qui soulève les couches profondes du temps, et, de ce fait, une
victoire sur le temps.» Sa langue
vient d’aussi loin que possible et se
pose aussi près que possible. Elle
met au même instant sur l’Acropole
avec Socrate, aux portes du Styx
avec Ulysse, au théâtre avec Phèdre,
dans une misérable cuisine soviétique ou sous un pommier au printemps: «Le froid chatouille le crâne,/
mais l’avouer ne se fait pas/ le temps,
«La poésie
est traitée
sérieusement
dans ce pays,
puisque pour
elle on vous tue.»
Ossip Mandelstam
en moi sa faux tranche, / comme il
entama ton talon.» Est-il d’Achille,
ce talon, ou d’un athlète qui rebondit sur la piste qui le conduit vers sa
fin? Le poème est adressé à Nadejda, rencontrée l’année précédente.
Talon concret, donc: peut-être celui
d’une femme qui souffre, qui boîte.
Mais, dans la poésie de Mandelstam, le détail accueille les héros et
les siècles comme dans un entonnoir, sans autre hiérarchie que celle
imposée par le son, le rythme,
l’image.
Le son est le noyau ; le rythme, la
croissance ordonnée; l’image et la
culture qu’elle porte, le fruit. C’est
indivisible, et donc presque intraduisible. Joseph Brodsky en fait le
constat soixante ans plus tard: Avec
lui, «les contraintes qu’implique la
production d’un écho acceptable
sont trop grandes. Elles entravent
trop la personnalité». Le bon traducteur serait un poète qui accepte
de se sacrifier. En français, une clé:
pour Mandelstam, la langue vivante
est du côté de Villon et Rimbaud.
Dans cette édition si soignée, JeanClaude Schneider y est-il parvenu?
Il faudrait baigner dans la langue
russe pour en décider. Au moins at-il cherché à restituer les rythmes,
les cassures, l’accélération de la langue à mesure que le poète file vers
sa fin au cœur du crime stalinien.
Pour le reste, soyons modeste selon
Brodsky: «Après le dernier vers d’un
poème, il n’y a plus rien – sinon la
critique littéraire. […] Mandelstam
est voué à une critique venue strictement “d’en dessous”.»
Interdit de publication
Suite du poème au talon : «La vie
sait se surmonter,/ un son peu à peu
s’évanouit,/ toujours manque quelque chose/ pas le temps de se souvenir. / C’était pourtant mieux naguère, / surtout ne va pas
comparer, / sang, ton bruissement
d’alors / et ton murmure
d’aujourd’hui. / Clair : n’est pas
fourni gratis / le remuement de ces
deux lèvres, / cime qui fait bruit de
feuilles/ est condamnée à finir bois.»
Surtout ne pas comparer: le bruissement de ce qui fut s’abolit par la
forme –le bois de la forme– dans ce
qui est. Et c’est tout. Mais c’est l’essentiel. «Remuement de ces deux lèvres» : c’est par là, bien sûr, que le
poème est chanté. Mandelstam disait ses poèmes en privé, une sorte
de transe précise, et continue à les
dire quand le pouvoir stalinien l’interdit de publication, après 1928. En
public, il se tait. «La poésie, dit-il, est
traitée sérieusement dans ce pays,
puisque pour elle on vous tue.» Elle
exige, comme les temps révolutionnaires, «des caractères trempés,
comme des torches dans une grotte».
(«Charlie Chaplin», 1937 : Mandelstam adore Charlot). Du fond de la
grotte stalinienne, le 4 mai 1937, il
écrit : «Femmes, des parentes de la
terre humide, / et chacun de leurs
pas et sanglot sonore,/ ayant vocation d’accompagner les morts,/ d’accueillir premières, les ressuscités. /
Exiger d’elles caresse est sacrilège,/
prononcer l’adieu excède notre
force. / Un ange aujourd’hui, demain ver dans la tombe, / et aprèsdemain rien que linéaments./ Ce qui
fut – ce qui fut un pas – n’est plus
d’ici. / Immortelles les fleurs. Sans
faille le ciel./Et ce qui sera est seulement promesse.»
Depuis longtemps il se préparait à la
mort. Maintenant, il est prêt. Ses
vers assurent son immortalité :
«Tout, l’univers tout entier était poésie: le travail, le galop d’un cheval,
une maison, un oiseau, un rocher,
l’amour: toute la vie entrait facilement dans les vers et s’y installait à
son aise. Et il devait en être ainsi, car
la poésie c’est le verbe.» Dans le
camp, Mandelstam achève sa vie
d’Ulysse et devient pour toujours
Homère. Ce titre, «Cherry-Brandy»,
fait allusion à un poème non publié
de Mandelstam que ces œuvres
complètes permettent de lire. Il a été
écrit en mars 1931, après une réunion entre amis (dont Chalamov) au
Musée zoologique de Moscou :
«Trinque, oui – pinte, oui – aspire,
oui souffle–/ et peu importe–/ Mary,
mon ange, bois tes cocktails,/ siffle
ton vin!/ Je te le dis avec la dernière/
sincérité : / tout n’est que cherrybrandy, chimère,/ ô mon cher ange!»
Le cherry-brandy est une liqueur à
base de cerises ayant trempé dans
l’eau-de-vie. •
(1) Contre tout espoir, de Nadejda Mandelstam (trois volumes chez Gallimard
«Tel»). Ces souvenirs sont l’un des monuments de la littérature russe, et le pendant
indispensable à la lecture des œuvres de
son mari.
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POCHES
«Au mois de septembre 1968,
Robert sortit de l’hôpital
et, encore convalescent,
assiste impuissant à
l’effondrement de son
édifice. L’UJ s’écroule
dans les règlements de
comptes et les attaques
personnelles.»
VIRGINIE LINHART
LE JOUR OÙ
MON PÈRE S’EST TU
Préface d’Olivier Rolin
Points, 206 pp., 6,50 €.
Mikhaïl Tarkovski,
ivre d’hiver
Récits d’instants
parfaits savourés
en Sibérie
Le tour des vices Christian
Godin s’interroge sur le sort
des péchés capitaux
au XXIe siècle
Par FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
Par ROBERT MAGGIORI
D
O
MIKHAÏL TARKOVSKI
LE TEMPS GELÉ Traduit du russe par Catherine Perrel.
Verdier collection «Slovo», 156 pp., 17 €.
Rire. On dira: quel rapport entre l’avarice, la gourmandise ou la luxure et les
transformations induites par les technologies numériques ou les avancées
de la neurobiologie? L’approche de Godin est inattendue, mais se révèle très
efficace, en ce qu’elle explique pourquoi, aujourd’hui, «il n’y a plus de
“mal”» mais seulement des délits et des
crimes, et comment la morale a été
remplacée par l’éthique et le droit. Il reconstitue, dans une première partie, la
manière dont s’est constitué le septénaire des péchés capitaux au Moyen
Age, puis explique les raisons pour lesquelles, au XXe siècle, ces péchés voient
leur sens se pervertir, sinon se perdre
ou provoquer le rire, et, enfin, en suit le
«destin» dans le monde actuel, «en
commençant par l’avarice et la paresse,
les seuls vices qu’une société marchande
puisse encore stigmatiser, car ils ralentissent l’appareil de production», et «en
terminant par l’envie et l’orgueil, qui
sont les vrais moteurs moraux du système capitaliste».
On imagine mal le nombre de querelles
epuis quarante ans, Mikhaïl Tarkovski, neveu du cinéaste, vit en Sibérie, près du grand
fleuve Ienisseï, à «la beauté accablante».
«Un rêve d’enfant» qui l’a conduit à abandonner sa vie d’urbain soviétique pour devenir chasseur-trappeur dans le village de Bakhta, à mille kilomètres au nord
de la capitale régionale, Krasnoïarsk. L’auteur qui navigue
entre ses activités de chasse et de pêche et l’écriture
ne prend pas une pose d’ermite, ne fuit pas la technologie.
Elle est ici indispensable à la survie. On y apprend comment faire redémarrer un motoneige en versant de l’eau
bouillante sur le cylindre, comment tenir ses provisions
à l’abri des ours, mais surtout on y sent le besoin de la
compagnie humaine.
«Quand même, comment tu fais pour vivre ici complètement
seul?» demande la belle Moscovite qui sent «la ville, l’été
et le shampoing à la pomme» à Michka, le «je» de ces récitsnouvelles autobiographiques. Et il répond: «Comme ça,
j’aime ça, tu comprends ? J’aime mes camarades, Tolia,
Vitka, Guenka.» Dans cette galerie de portraits, les hommes
sont à prendre comme ils sont, portés sur l’alcool qui
réchauffe, toujours prêts à se laisser retenir par une tablée
où l’on trinque, mais pour la plupart de bons gars qui n’ont
peur de rien. Mandaté par le comité des fêtes local, un père
Noël de circonstance, Slavka, complètement soûl, finit
à quatre pattes et foire sa fin de tournée : les cadeaux
d’une famille visitée sont restés sur le motoneige. Il lui
faut retourner chez eux par moins cinquante, les enfants
font comme si de rien n’était et récitent à nouveau leur
poème à l’homme en rouge.
Les femmes, elles, sont dures à la tâche, et quand elles sont
encore célibataires aspirent à partir en ville. Les histoires
d’amour avec les filles venues d’ailleurs sont marquées
dès le début par la fatalité de la séparation. Tiotia Nadia,
elle, n’a plus la tête à ça. Deux fois veuve, septuagénaire,
la vieille trappeuse en pantalon qui zozotte et déforme
les mots n’aime «ni les poltrons ni les paresseux ni les molassons». Mais elle peut compter sur la solidarité et la chaleur
humaine qui prévaut en ces lieux.
Bouleversé par la puissance de la nature sibérienne,
Mikhaïl Tarkovski juxtapose les saisons, les sensations et
les sentiments comme le font les auteurs de haïkus. Son
cœur bat souvent devant la beauté des choses et il se plaît
à fixer par l’écriture des instants parfaits. Souvent le printemps louvoie, des revirements météorologiques inquiètent
les trappeurs, cela peut gâter la peau des zibelines. Et la débâcle est attendue comme une fête. «Enfin, un beau jour,
un claquement fort retentit comme un coup de feu, un vol
de canard passe, et voilà que se met en mouvement l’énorme
Ienisseï […], une longue fente apparaît où brille de l’eau, la
glace s’échoue sur les rives dans des craquements et des grondements, et tiotia Nadia […] s’incline profondément devant
le petit père Anisseï. Encore un hiver passé…» •
n ne sait pas très bien où
l’on va, vers une utopie
ou une dystopie, mais
chacun pressent que
«tout va changer», qu’est en cours une
révolution dont on n’hésite pas à dire
qu’elle est «la plus profonde, la plus radicale» de l’histoire de l’humanité
–une révolution qui serait qualifiée de
«totalitaire» si elle émanait d’un pouvoir politique ou était le «produit de la
volonté», et non le résultat d’un «agrégat de puissances scientifiques, techniques, économiques» échappant à tout
contrôle. Ce bouleversement «touche
tous les secteurs de la culture, toutes les
dimensions de l’existence humaine,
toutes les idées, les croyances, les normes, les valeurs…». Pour en rendre raison, et mettre en évidence ses implications, en particulier morales, le
philosophe Christian Godin –à qui l’on
doit déjà une cinquantaine d’ouvrages,
dont cette somme qu’est la Totalité
(1997-2001), la Haine de la nature
(2012) ou la très heureuse Philosophie
pour les nuls (2006-2014)– a choisi une
voie bien particulière: les sept péchés
capitaux.
philosophiques et théologiques suscitées par l’établissement de la liste des
péchés capitaux! Le problème vient de
ce que l’on a voulu faire correspondre
symétriquement, sans toujours y arriver, les sept vices aux sept vertus chrétiennes, théologales (foi, espérance,
charité) et cardinales (justice, prudence, tempérance, force). C’est le
moine Evagre le Pontique qui, à la fin
du IVe siècle, en est l’«inventeur» : il
parle alors de huit «mauvaises pensées»:
la gloutonnerie, la fornication, l’avarice,
la tristesse, la colère, l’acédie, la vaine
gloire et l’orgueil, avant que le pape
Grégoire le Grand, deux siècles plus
tard, n’en fixe la liste canonique, qui ne
deviendra celle que nous connaissons
aujourd’hui qu’au XIIe siècle: orgueil,
envie, colère, paresse, avarice, gourmandise, luxure.
Grégoire compare les péchés à une armée «rangée en ordre de bataille et prête
à s’élancer contre la citadelle de l’esprit».
Les vices capitaux sont ceux qui sont à
la tête (caput) de cette troupe : par
exemple, derrière l’envie «se pressent la
haine, les insinuations, la médisance, la
joie éprouvée au malheur de son prochain, l’affliction ressentie lorsqu’il va
bien», derrière la colère viennent les cohortes des rixes, des intempérances,
des insultes, des blasphèmes, alors que
la tristesse (fondue avec l’acédie, elle
deviendra la paresse) «est accompagnée
de la méchanceté, de la rancœur, de la
pusillanimité, du désespoir, de l’indolence dans l’application des préceptes et
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«Un soir je suis assis sur le lit dans ma
chambre d’hôtel sur Bunker Hill, en
plein cœur de Los Angeles. C’est un
soir important dans ma vie, parce qu’il
faut que je prenne une décision pour
l’hôtel. Ou bien je paie ce que je dois ou
bien je débarrasse le plancher. C’est ce
que dit la note, la note que la taulière
a glissée sous ma porte.»
JOHN FANTE
DEMANDE À
LA POUSSIÈRE
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par
Philippe Garnier.
Préface de Charles
Bukowski
10-18, 238 pp., 7,10 €.
u 47
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JO WALTON
UNE DEMICOURONNE
Traduit de l’anglais
(pays de Galles)
par Florence Dolisi
Folio «SF»,
432 pp., 8.30 €.
«Quand ils eurent dépassé Maidstone, le Kent
se déploya sous leurs yeux comme une gigantesque table chargée de mets savoureux. Ils
roulaient à présent sur une autoroute surélevée. Carmichael guettait toujours cette première vision, le patchwork des champs, des
haies, des sécheries de houblon aux tours de
pierre rondes, le vert incroyable de la campagne anglaise au printemps.»
Blues de survivants
dans le Montana Kevin Canty
observe une communauté
décimée par l’incendie
d’une mine d’argent
Par PHILIPPE GARNIER
KHARBINE. TAPABOR. COLL. JONAS
les, architecturales, jusqu’à devenir
sens commun. Et c’est sans doute cela
qui, au fil des siècles, fait perdre au septénaire «toute consistance théorique et
toute influence morale», et le transforme en «stéréotype de l’imaginaire social», de moins en moins prégnant à
mesure que la morale chrétienne –depuis la réforme luthérienne– pose au
centre de la vie religieuse la vertu, et
que «cultiver l’amour de Dieu» apparaît
plus important que «combattre le péché» (d’autant qu’il existe des formes de
lutte contre le péché pires que le péché
lui-même). De la «disqualification théologique» à la moquerie, le pas est vite
franchi: «Dans les sociétés contemporaines marquées par la sécularisation et la
mort de Dieu, la notion de péché capital
a complètement perdu sa dimension pathétique» et est entrée «dans la sphère
ludique ou la surinterprétation» (on est
allé «jusqu’à lire les sept nains de Blanche-Neige à travers cette matrice!»).
de divagations de l’esprit sur des sujets
interdits». Autrement dit, les péchés ne
sont pas dits capitaux parce qu’ils sont
en eux-mêmes les plus graves (dans ce
cas, on s’étonnerait de l’absence de l’homicide, de la torture ou du viol), mais
parce qu’ils sont à la source de l’infinité
des autres actions malfaisantes (le viol
est incité par la luxure, l’homicide dû
à la colère, l’envie ou l’orgueil), de sorte
qu’en les additionnant, on parvient à
circonscrire l’intégralité du territoire
du Mal.
Les représentations symboliques et allégoriques des sept péchés –y compris
le symbolisme animal (paresse-couleuvre, gourmandise-cochon, luxurebouc…)– empliront dès lors toutes les
œuvres de culture, littéraires, pictura-
Prométhéisme. En réalité, il n’y a
pas de quoi ironiser. Car si les «péchés»
ont perdu leur consistance, la pulsion
de mort, elle, continue d’agir dans nos
sociétés, justement sous la forme de la
colère ou de l’orgueil, de la luxure ou
de l’envie. Prenez l’orgueil : «Loin
d’avoir déserté le monde», il «le mène
comme jamais, en compagnie de la cupidité avec laquelle il forme tandem»,
et il est à la base de la modernité
techno-scientifique et économique, dit
Christian Godin. «N’est-il pas ce prométhéisme qui a trouvé, depuis quelques
décennies, de quoi s’alimenter avec l’informatique et les biotechnologies?», et
qui, dans une optique «transhumaniste et posthumaniste», vise à la fois «à
éliminer Dieu, à le remplacer par soimême, et à en finir avec une humanité
commune»? A quelles «anciennes morales» pourra-t-on alors faire appel ?
Qui menacera-t-on des peines de l’enfer, pour arrêter ce déploiement de la
volonté de puissance gonflée d’orgueil,
d’envie et de cupidité ? •
CHRISTIAN GODIN
CE QUE SONT DEVENUS
LES PÉCHÉS CAPITAUX
Editions du Cerf «Idées»,
224 pp., 20 €.
«L
e plomb ça rend con», s’excuse
une femme dans un bar de Silverton, une ville minière à
deux heures de Missoula dans
le Montana. Cadmium, plomb, arsenic… Les maladies de peau sont chroniques là-bas, et ce n’est
pas ce qu’il y a de pire. Le titre original du dernier
roman de Kevin Canty est Underworld, et ce
monde souterrain ne se réfère pas qu’à la mine
d’argent qui va devenir le lieu d’un drame inimaginable – qui s’est pourtant produit dans une
autre mine dans un autre
Etat, la même année du roman, 1972. Underworld,
c’est aussi un monde de
classe, savoir qu’on lui appartient et qu’il est difficile
d’en sortir, à supposer
qu’on en ait envie. Canty ne
nous montre même pas ce
qu’il y a au-dessus de cette
vie prolo. Dans l’Idaho ou le
Montana, les propriétaires
sont le plus souvent ailleurs
et règnent in absentia.
C’est un des sujets du livre,
probablement le meilleur
de son auteur, qui avait tendance –au nom de la
vérité et de la réalité– à choisir des personnages
et des histoires pas toujours intéressants. Ici, il y
a la même sûreté des détails. Des expressions
qu’on n’entend que là-bas: «Whiskey ditch» ne
vous apporte pas seulement un whisky à l’eau
plate, mais une question : «De quelle partie du
Montana êtes-vous?»
La vie à Silverton est horrible, apprend-on. Alors
pourquoi si peu de gens parviennent à quitter la
ville? Même après l’incendie dans la mine qui décime la communauté, quelqu’un comme Lyle,
blindé de chance et d’indemnités à venir, n’arrive
pas à se décider. Partir se dorer la pilule à Hawaï?
Se remettre à la colle avec son ancienne? Pour
Lyle, cela voudrait dire plus de soûleries épisodiques, plus de sauts à l’Oasis, le clandé local. Canty
a toujours le chic pour écrire sur les choses horribles qui vous passent par la tête, avec une honnêteté parfois gênante. Lyle, tout en essayant de regagner les bonnes grâces de Trudy, a des visions
de Ronnie, sa régulière à l’Oasis, avec son sexe
dans la bouche. Comment peut-on avoir des idées
pareilles? se demande-t-il.
La différence avec les autres romans de l’auteur
c’est qu’il y a cet ensemble. Quand on lui demande
quel écrivain il relit fréquemment, il répond: «Bizarrement, Trollope, surtout quand je suis sur un
roman. Il a un tel sens de la forme du roman, la façon dont une scène mène à une autre, dont les tra-
mes et les idées convergent et se séparent. Et puis
il écrit tellement mal qu’on n’est pas tenté de l’imiter.» Et puis Canty, lui, n’écrit pas des pavés de
mille pages. Il raconte son monde souterrain de
Silverton en pointillés. On fait un bout de chemin
avec David, le prof échappé qui n’arrive pas à rester très loin du bled natal, de ses femmes mariées
et de ses bagarres de taverne. Avec Lyle, le mineur
qui a réchappé de l’accident et qui souffre du blues
du survivant (pourquoi moi et pas les 190 autres?).
Avec Ann, la femme mariée. Une prof de piano,
un mineur qui appelle tout
le monde «pédé», même
ceux qu’il aime, comme son
frère David. Comme dans le
film de Cimino Voyage au
bout de l’enfer, Canty ouvre
avec un mariage épique et
lamentable qui rameute
tous les égarés.
Mais le plus frappant est la
façon dont il tire ses scènes
et ses dialogues de la réalité. Une bagarre de taverne
commence comme elles le
font, sans prévenir. Canty
connaît aussi les stratégies
des parkings de bars. Une fois dans la bagnole et
sur la route, quelqu’un demande: «T’es sûr qu’ils
nous auraient suivis?» Question idiote à laquelle
David répond: «Tu veux rester pour savoir?»
Canty pousse son pointillé jusqu’à la tragédie de
la mine. On en entend parler. On reste même un
peu au fond avec Lyle et un vieux mineur. Mais
on passe vite à l’après. Pour autant, De l’autre côté
des montagnes n’est pas un roman sur la perte ni
le chagrin, comme pouvait l’être par exemple
De beaux lendemains de Russell Banks. Il n’y a ni
tragédie ni reconstruction bien nette, juste des
tentatives maladroites et souvent avortées des
êtres pour se rapprocher de nouveau.
Le pire dans ce roman, c’est la façon impitoyable
dont les personnages se démènent: l’ironie atroce
pour certains (les veuves, par exemple), c’est que
l’accident de la mine les libère en une certaine façon de l’impasse qu’était devenue leur vie conjugale ou professionnelle. Mais une telle ne fait que
conduire jusqu’à la mer, pour revenir. David, au
lieu de couper définitivement les liens qui le retiennent de l’autre côté de la montagne et faire sa
vie à Missoula, s’enlise dans l’indécision et les
liaisons défaites. •
Une fois sur la route
quelqu’un demande:
«T’es sûr qu’ils nous
auraient suivis?»
Question idiote
à laquelle David
répond: «Tu veux
rester pour savoir?»
KEVIN CANTY DE L’AUTRE CÔTÉ
DES MONTAGNES Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Anne Damour. Albin Michel,
260 pp., 22 €.
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POCHES
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
«Il est difficile d’imaginer une
région inhabitée par l’homme.
Nous supposons d’ordinaire que
sa présence et son influence sont
partout. Et pourtant, nous n’avons
pas vu la Nature pure si nous ne
l’avons pas vue aussi vaste, sinistre
et inhumaine, y compris au cœur
des villes.»
HENRY DAVID THOREAU
LES FORÊTS DU MAINE
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) et présenté
par Thierry Gillybœuf.
Rivages poche
«Petite Bibliothèque»,
216 pp., 8.70 €.
ROMANS
POÉSIE
ANDRÉ ACIMAN
APPELLE-MOI PAR
TON NOM Traduit de
l’anglais (Etats-Unis)
par Jean-Pierre Aoustin,
Grasset, 336 pp., 20,90 €.
FRÉDÉRIC BOYER
PEUT-ÊTRE PAS
IMMORTELLE
P.O.L, 91 pp., 9 €.
un «périlleux voyage sur un
océan, deux mers et trois continents» pour parvenir à
Rome exténué et mourant, et
en dresse le portrait sensible
d’un homme d’une humanité infinie, torturé par la
barbarie de l’esclavage de
son peuple. F.Rl
Oliver est «parfaitement à
l’aise avec lui-même» et cette
aisance crève la page : il est
beau, ses avant-bras couleur
ocre sont puissants, il est
brillant: il tente les hommes
autant que les femmes. Ce
jeune prof de philosophie
américain a 24 ans. Les parents d’Elio l’accueillent pour
l’été dans leur maison en Italie, au bord de la mer. Elio a
seulement 17 ans. Ce qui devait arriver arrive : les deux
jeunes hommes couchent ensemble. Appelle-moi par ton
nom, le titre de ce roman sensuel très réussi, et dont le décor et la trame échappent aux
clichés, s’explique par l’intimité qu’atteignent les deux
garçons. «Mon corps est ton
corps», pense Elio. Un film
fut adapté du roman récemment, après sa publication en
2007. D’ailleurs, d’autres
films adaptés de bons romans viennent à l’esprit du
lecteur: Le Mépris de Godard
à cause des couleurs et de la
chaleur italiennes que dégage le texte, et le Jardin des
Finzi-Contini de De Sica,
parce que les garçons sont
juifs. V.B-L.
WILFRIED N’SONDÉ
UN OCÉAN, DEUX MERS,
TROIS CONTINENTS
Actes Sud, 267 pp., 20 €.
C’est un héros oublié, qui
parle. Nsaku Ne Vanda (vers
1583-1608), qui s’est «tu il y a
quatre cents ans» raconte son
histoire, celle d’un prêtre du
royaume du Kongo qui devint ambassadeur auprès du
pape du roi des Bakongos,
après avoir traversé «mille
épreuves». L’écrivain né à
Brazzaville retrace l’épopée
de l’ecclésiastique parti pour
JEAN PRUGNOT
BÉTON ARMÉ
Notice de Nicole Racine,
Plein Chant «Voix d’en bas»,
300 pp., 18 €.
Les éditions Plein Chant offrent depuis plusieurs dizaines d’années des livres «horsbarrières», imprimés si magnifiquement qu’ils semblent venir d’un autre espace -temps. A côté de
collections bohèmes, oulipiennes ou pataphysiques,
«Voix d’en bas» rassemble les
trésors de la littérature prolétarienne dont l’éditeur luimême, Edmond Thomas, est
un spécialiste reconnu. Il a
ainsi rassemblé autour de la
personnalité d’Henry Poulaille les œuvres de Maurice
Boneff, Louis Nazzi, Constat
Malva, etc. Béton armé, roman autobiographique publié en 1946 par Jean Prugnot
(1907-1980), auteur d’articles
réunis sous le titre Des voix
ouvrières, raconte les aventures au bord de l’absurde d’un
ingénieur devenu simple
chef d’équipe pour la construction de la ligne Maginot.
«C’est la vie d’un chantier
comme jamais encore l’on
avait su la décrire», relevait
Henry Poulaille dans le journal le Peuple lors de sa publication en feuilleton en 1937.
J.-D.W.
Trois poèmes écrits dans les
jours et les semaines qui ont
suivi la mort tragique de sa
compagne Anne Dufourmantelle en juillet 2017. Ils creusent la douleur de l’absence,
du vide, de l’impuissance ultime face à la mort. «Qu’est-ce
que cette nuit-là chérie où tu
ne respires pas?/ qu’est-ce que
cette heure-là où tu n’es pas
quand l’heure qui précéda tu
tenais dans mes bras ?» Que
lui écrire à elle qui n’est plus
là? «Au moins, décidons de devenir droits séparément.» Et
tout autour de soi continuent
de multiples vies sauf celle
qui manquera pour le reste de
sa vie… Trois formes d’adresses pour combattre l’indicible
et laisser une empreinte de
cet amour brutalement
anéanti; d’autres pourront y
trouver un semblant de réconfort en baignant dans la
pudeur des mots et la proximité du sort. F.Rl
homme tente de la tuer d’un
coup de fusil un matin, lors
d’un de ses joggings. Cette
tentative de meurtre va l’alerter, on l’a retrouvée, on va lui
faire payer ce qui pèse sur sa
conscience depuis qu’elle a
quitté les Etats-Unis en 1975.
Dans ce relais routier où elle
aime donner ses rares rendezvous, elle retrouve un peu de
ce qu’elle a quitté. «Quelle que
soit la saison, c’était un refuge
où surgissaient les mêmes repères qui l’apaisaient, un écho
mélancolique au cœur d’une
absence de quarante ans, celle
d’un pays dont elle se demandait si elle le reverrait un jour.»
Philippe Lafitte parvient, dans
ce thriller psychologique qui
n’est pas présenté comme tel
à installer un mystère, une
tension qui tient le lecteur
en haleine jusqu’à la fin. Celle
qui s’enfuyait met en scène un
très beau personnage de
femme sur fond de vérité historique. A.S.
DICTIONNAIRE
FANNY DARGENT ET
VINCENT ESTELLON
(sous la direction de)
LES 100 MOTS DE
L’ADOLESCENT
Puf «Que sais-je ?»,
126 pp., 9 €.
POLAR
PHILIPPE LAFITTE
CELLE QUI S’ENFUYAIT
Grasset, 215 pp, 18 €.
Que fait cette auteure de polar
afro-américaine dans cette
maison isolée du sud de la
France ? Pourquoi vit-elle
seule avec ses souvenirs? Que
fuit-elle? Phyllis Marie Mervil
cache un secret, un secret qui
doit être lourd pour qu’un
Un bon «Que sais-je ?», à ne
pas mettre toutefois dans les
mains d’un adolescent qui ne
se retrouvera guère dans des
élaborations un peu trop
théoriques. Ses parents en
revanche en feront leur miel.
Le «continent noir» qu’est
l’adolescence aujourd’hui
nécessite en effet quelques
clés pour décrypter non seulement le langage de cette
tribu mais aussi nombre de
comportements que leurs
parents – même jeunes –
n’ont pas forcément vécus de
la même manière. Telles les
entrées : fixette, manga,
«c’est mort», gothique, plan
cul, scooter, nul, et même
«salle de bains» qui laissent
parfois pantois… Une critique de forme : certaines entrées sont dotées de notes de
bas de page auxquels les lecteurs des «Que sais-je ?» ne
sont pas habitués et dont on
doute qu’ils aillent s’y référer. D’autres entrées n’en ont
pas: pourquoi? Une note des
directeurs de l’ouvrage aurait
été bienvenue… G.D.P.
PHILOSOPHIE
vraiment originale de Laurent de Sutter, professeur de
théorie du droit à la Vrije Universiteit Brussel. R.M.
PSY
ELSA GODART
LA PSYCHANALYSE
VA-T-ELLE DISPARAÎTRE ?
Postface de Roland Gori,
Albin Michel, 218 pp., 16 €.
LAURENT DE SUTTER
APRÈS LA LOI
Puf, 272 pp., 18 €.
Qu’est-ce qui peut bien y
avoir derrière la loi (et de ses
déclinaisons géographiques,
historiques et culturelles: nomos, lex, fiqh, sharia, giri, li,
dharma, maât, aggadah…)?
Si par «derrière» on entend ce
sur quoi elle s’appuie ou se
fonde, la réponse est assez
claire : tout un univers de
pensée où se déploient «l’ordre, la raison, la cohérence, le
pouvoir et la sécurité». Mais si
on veut savoir ce qu’elle cache, ce qu’elle forclôt, ce dont
elle a «signé l’oubli», répondre
est plus complexe: peut-être
«l’invention et le désordre, le
savoir et l’exploration, la multiplicité et la singularité, les
êtres et les choses, la force des
gestes et celle des mots» ? Ou
simplement le droit, qui est
au devenir ce que la loi est à
l’être? «La loi ne connaît que
l’être, un être à la défense duquel elle est vouée par structure et par fonction, un être
qu’il est de son devoir de ne
pas remettre en question»,
alors que le droit, qui a pris
mille visages à travers les
âges «pour se soustraire à la
tentation de la loi», est voué,
lui, à «l’invention de modalités toujours nouvelles de
transformation de ce qui est»,
et relève de la «révolution»
– comprise comme «éternel
retour de ce qui diffère, et qui,
en revenant, ne cesse de
s’écarter de ce qui était auparavant. Il n’y a de droit que révolutionnaire». Une réflexion
La question du titre est quasiment rhétorique, car Elsa
Godart, psychanalyste, docteur en philosophie et psychologie, ne croit pas une seconde que la psychanalyse
soit menacée de mort par la
médicalisation à outrance et
l’essor des sciences neurobiologiques, ni qu’elle devienne «une coquetterie du
dimanche pour vieux érudits». Elle estime plutôt que,
par rapport au corpus théorique élaboré par Freud, couvrant «les grandes structures
de la personnalité telles que
la névrose, la psychose ou la
perversion», elle doit se réformer en tenant compte des
profondes mutations du
monde d’aujourd’hui, qui affectent évidemment chaque
sujet et génèrent de nouveaux symptômes. Elle élabore donc ici une «psychopathologie de la vie quotidienne
hypermoderne», tenant
compte des nouvelles addictions aux systèmes de communication, de la diffraction
du sujet, de l’accélération des
temporalités, des malaises
touchant «la limite, le rapport à l’objet, au moi, à l’angoisse, au vide, au lien» et
ceux qui dérivent des nouvelles formes d’agrégations
politiques et sociales. «Loin
de disparaître, la psychanalyse est aujourd’hui une nécessité – comme une alternative possible – tant sur le
plan individuel que collectif.
Elle ne disparaîtra pas
tant que l’homme ne disparaîtra pas parce qu’elle est
maintien d’une clinique de
l’humain.» R.M.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
«Le XXe siècle a été celui de la physique et de
l’astrophysique, avec des découvertes fabuleuses, qui non seulement ont changé notre
vision du monde […] mais nous ont donné la
bombe atomique, les centrales nucléaires,
les satellites, les ordinateurs, notre réseau de
communication… C’est pourquoi on peut penser que le XXIe siècle sera celui des sciences
de la vie et de la conscience.»
JEAN STAUNE
LES CLÉS DU FUTUR.
RÉINVENTER
ENSEMBLE LA
SOCIÉTÉ,
L’ÉCONOMIE ET LA
SCIENCE Préface de
Jacques Attali,
Pluriel, 736 pp., 12 €.
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Avec le Bi-Bop, France Télécom a eu raison à la fois trop tôt et trop tard. Ce petit téléphone mobile pour piéton, moins cher
qu’un portable avec abonnement, a été
lancé par notre opérateur national, le futur
Orange, en 1992 – autant dire la préhistoire
de la téléphonie mobile – parce qu’il estimait que les Français ne se mettraient
jamais au “vrai” portable. Sans rire !»
CHRISTINE
KERDELLANT
HISTOIRE DES
GRANDES ERREURS
DE MANAGEMENT
Folio «Actuel»
(numéro 172),
Gallimard, 528 pp.,
9,40 €.
Fête de
la librairie
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Viveca et Camilla Sten,
duo des abysses
La 20e fête de la librairie
indépendante Sant Jordi
se déroule ce samedi, avec
la participation de plus de
48O librairies en France,
Suisse, Belgique et Luxembourg. L’Homme-Livre, bel
ouvrage réalisé tout exprès
et distribué gracieusement
avec une rose, rassemble
31 récits d’éditeurs, montrant la belle énergie éditoriale française contemporaine. La Sant Jordi, c’est
aussi la Journée mondiale
du livre et du droit
d’auteur depuis 1995.
Par JULIE ROUSSEL Elève infirmière
T
out le monde a déjà eu ce sentiment de ne pas être à sa
place. C’est le cas de l’héroïne de la Fille de l’eau. La timide
Tuva ne se sent pas comme tout le monde. A 12 ans, elle ne
rentre pas dans la norme sociale, ne plaît pas à ses camarades de classe. Elle ne se sent vraiment à l’aise que sur l’île de Harö dans
l’archipel de Stockholm, où elle habite et dont elle connaît le moindre
recoin. Rasmus, le nouvel élève qui vient de la ville, apparaît comme
l’exact opposé de Tuva, un garçon populaire qui plaît aux deux filles
qui prennent le bateau avec lui le matin pour aller à l’école. Ces deux
personnages, Tuva et Rasmus, se complètent finalement. Il ne manquait
plus qu’une intrigue qui tienne le lecteur en haleine.
Elle commence par la disparition du bel Axel, le meilleur ami de Rasmus, lors d’une sortie sportive dans la forêt. D’autres habitants de l’archipel semblent aussi s’être évaporés mystérieusement. En même
temps, Tuva est visitée la nuit par d’épouvantables cauchemars qui se
déroulent tous au fond de la mer. Elle ressent la présence d’un danger
venu des profondeurs, qui la surveille et qui l’attend. Comme dit Rasmus, qui se rapproche d’elle qui l’a sauvé: «C’est comme après un rêve,
quand tu te réveilles et que tu ne sais plus ce qui s’est passé, mais tu ressens toujours les choses.»
Ce roman se situe à mi-chemin entre le fantastique et le policier: il mêle
l’enquête pour tenter de retrouver Axel et le folklore scandinave avec
ses créatures légendaires comme les elfes et les monstres marins. C’est
le premier tome d’une trilogie, écrit par l’écrivain de polars suédois
Viveca Sten, célèbre pour une série adaptée à la télé, avec sa fille Camilla. Les personnages principaux sont touchants et font vibrer tout
le long, au point de rendre impatient de lire le deuxième tome. Les
auteurs en profitent aussi pour sensibiliser à la pollution de la mer Baltique qui menace de mort les fonds marins, et donnent quelques conseils
pratiques. Pour allier l’agréable à la fibre écologique. •
RETO PUPPETTI. PLAINPICTURE
Prix de
saison
VIVECA ET CAMILLA STEN
L’ÎLE DES DISPARUS TOME 1 : LA FILLE DE L’EAU
Traduit du suédois par Marina Heide, Michel Lafon, 315 pp., 16,95 €.
VENTES
Classement datalib des
meilleures ventes de
livres (semaine du
20 au 26/04/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(0)
3
(3)
4
(2)
5
(4)
6 (144)
7
(5)
8
(7)
9 (39)
10
(8)
TITRE
Le Lambeau
La Jeune Fille et la Nuit
La Disparition de Stéphanie Mailer
Les Leçons du pouvoir
Le Suspendu de Conakry
Baroque sarabande
L’Héritage des espions
Vers la beauté
L’Origine des autres
Couleurs de l’incendie
La Jeune Fille et la Nuit, sortie en librairie le 24 avril, a
grimpé directement en deuxième position, derrière le tenant du titre, le récit de Philippe Lançon, journaliste à Libération. Le 16e roman de Guillaume Musso, considéré
comme l’auteur qui vend le plus de livres, développe une
intrigue à suspense à Antibes, sa ville natale. Cette arrivée
triomphante a fait reculer d’une case le Suspendu de Conakry de Jean-Christophe Rufin, autre notoire poids lourds
des ventes. Mais aussi de deux cases l’essai de l’ex-prési-
AUTEUR
Philippe Lançon
Guillaume Musso
Joël Dicker
François Hollande
Jean-Christophe Rufin
Christiane Taubira
John Le Carré
David Foenkinos
Toni Morrison
Pierre Lemaitre
ÉDITEUR
Gallimard
Calmann Lévy
Fallois
Stock
Flammarion
Philippe Rey
Seuil
Gallimard
Bourgois
Albin Michel
dent de la République, François Hollande, qui maintient
la pression en poursuivant une très dense tournée de dédicaces. Entrée par les tréfonds, la Baroque sarabande de
l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira, hommage
autobiographique aux livres qui l’ont marquée, s’est propulsée dans le peloton de tête, juste avant le dernier John
Le Carré, pourtant parti plus tôt. L’irruption du recueil de
discours de Toni Morrison sur la littérature et l’appartenance montre qu’il y a toujours de belles résistances. F.Rl
SORTIE
12/04/2018
24/04/2018
07/03/2018
11/04/2018
23/03/2018
19/04/2018
05/04/2018
22/03/2018
15/03/2018
03/01/2018
VENTES
100
71
62
59
49
44
33
32
30
26
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 173 librairies indépendantes de
premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
85 373 titres différents. Entre
parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras: les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple: La jeune Fille et la
nuit représentent 71% de celles du
Lambeau.
Mohamed Mbougar Sarr a
reçu le prix de la Porte dorée 2018, qui récompense
une fiction écrite en français sur le thème de l’exil,
l’immigration, les identités plurielles ou l’altérité,
pour Silence du chœur
(Présence africaine). Emmanuel Grand est le lauréat du prix Landerneau
du polar pour Kisanga
(Liana Levi). Le PalestinoJordanien Ibrahim Nasrallah a remporté le 11e prix
international de la fiction
arabe décerné par la Booker Prize Foundation pour
The Second War of the Dog.
Rendezvous
Les Rencontres littéraires
de l’Institut du monde
arabe proposent une rencontre avec Justine Augier
(De l’ardeur, Actes Sud)
ce samedi à 16h30 (1, rue
des Fossés-Saint-Bernard,
75005). Dans le cadre du
festival Lire à Limoges qui
célèbre la francophonie,
on débattra ce dimanche à
15h30 de l’engagement en
2018 avec Mazarine Pingeot, Yves Pagès, Olivier Rogez, Fabrice Lardreau et Michel Erman (esplanade du
Champ-de-Juillet, 87000).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 u
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Julien Syrak, «Allen
Délonne» à Babylone
Par MATHIEU LINDON
L
es narrateurs des trois textes constituant Berlin on/
off sont respectivement
«dans la poésie»,«dans
l’art» et dans la sculpture – mais en
fait ils sont uniment dans la merde.
Ces trois narrateurs pourraient
d’ailleurs n’en être qu’un puisqu’ils
partagent leurs caractéristiques principales: être un jeune Français aigri à
Berlin où il a commis une «erreur» de
se trouver (ou d’être en passe d’y retourner), et relatant en un seul paragraphe d’une quarantaine de pages les
motifs de son insatisfaction. Cet
énoncé relève d’un comique qui
échappe au narrateur mais pas à
l’auteur. Julien Syrac, né en 1989, «vit
entre la France et Berlin depuis 2013»,
précise l’éditeur.
Le premier texte est intitulé «En attendant la poétesse israélienne» car être
«dans la poésie» consiste pour ce narrateur-ci à être «accompagnateur de
poètes», en l’occurrence à les attendre
à l’aéroport pour les conduire au festival organisé par son employeur qui a
l’ambition d’«écraser la concurrence
de ces connards de Lyrikfest» et autres
«Berliner Poesie Festival» ou «32èmes
Gedichtsnächte ou Nuits du poème».
Le narrateur est accompagnateur de
poètes parce qu’il est lui-même poète
et qu’il peut ainsi fréquenter des éditeurs de poésie mais ça ne l’avance pas
d’un pouce dans sa carrière, et il passe
son temps à traîner dans la boue le
couple qui l’emploie ainsi que l’assistante du mari avec une violence sans
bonne foi excessive à la Thomas Bernhard. C’est parce que la poétesse polonaise n’a pas fait un tabac en termes
de public, sous le thème «Comment
être poétesse, mère, chrétienne et féministe quand on a été violée par son père
dans un pays catholique aussi sordide
que la Pologne communiste?», que le
narrateur se retrouve à attendre à l’aéroport une poétesse israélienne dont
il ne connaît même pas une photo
mais qui devrait être plus rentable,
question remplissage de salle. Là-dessus, tout est bon pour s’en prendre aux
Allemands. «Même à l’aéroport de
Schönefeld qui est censé être un lieu international, il n’y a pas un seul Noir,
c’est désespérant. La nuit, je rêve de
Château-Rouge et du RER D.»
Ce narrateur lamentable est tout de
même privilégié par rapport à celui
«Ah Berlin! […] Cette
foutue ville vous
pousse à toutes les
crétineries pour avoir
l’air in. On finit
modèle de nu, junky
ou végétarien.»
de «Debout sur le podium», celui qui
est «dans l’art». Car sa pénétration du
milieu artistique consiste à poser nu
pour des étudiants, et en particulier
pour une étudiante qu’il remarque
dès la première phrase quand il enlève le châle noué autour de sa taille.
Non seulement cette étudiante est
celle qui l’a accepté en colocation,
mais ce châle est à elle alors que le voleur pensait à la fois être insoupçonnable et que la volée ne pourrait jamais deviner que l’auteur du forfait
avait constitué son butin pour s’«en
faire un cache-sexe pendant le cours
de nu du samedi matin du Pr Roland
Steinberger à la Volkshochschule de
Berlin-Mitte. Mais qu’est-ce qu’elle
fout là, cette conne?» (ajoute-t-il avec
la bonne foi dont il a déjà été fait
mention). Et la «succession d’erreurs
monumentales» qu’est la vie du modèle qui n’en est certes pas un à ses
propres yeux d’être énumérée avec
une misogynie qui serait plus coupable si le narrateur n’en était la première victime. De même qu’il l’est
d’avoir voulu surjouer le Français.
«Ah Berlin ! Babylone d’exilés ! Asile
des cœurs brisés! Alcatraz des naufragés ! Cette foutue ville vous pousse à
toutes les crétineries pour avoir l’air
in. On finit modèle de nu, junky ou
végétarien.» Et complètement off.
Sans compter le problème fantasmatique de tous les modèles nus de
sexe masculin, la bite qui risque de
faire des siennes mais bon, c’est encore à ça qu’il est le plus facile de
mettre bon ordre.
Le narrateur de «Le Marteau à la
main» est encore celui qui approche
l’art –en l’occurrence la sculpture– de
plus près, même s’il est en mauvaise
posture dès la brève première phrase:
«Le marteau à la main, Youri me kalache des yeux de l’autre côté de la
grille.» Mais «Allen Délonne» (c’est
ainsi que le sculpteur prononce Alain
Delon censé être le nom de tous les
Français) s’en sort, sauvé à sa manière
par la chienne du «Russkof». A priori,
question apprentissage artistique, ça
le fait pas. «Je croyais apprendre à
sculpter le métal, assister un artiste
dans l’accomplissement d’une œuvre,
à terme exposer en galerie, enfin révolutionner à peu près la sculpture occidentale ; au lieu de quoi, je larbine
pour un métallo alcoolique qui fait
des tabourets pour les bistrots des
copains et des rambardes en fer pour
les escaliers de secours des théâtres
de banlieue.» Mais les voix de l’art
sont impénétrables et le narrateur a
une sculpture en tête, une sculpture
et une femme, et quand il donnera
celle-là à celle-ci ce pourrait être la
belle vie, «je serai heureux, mon vieux,
je te jure que je serai heureux». •
JULIEN SYRAC BERLIN ON/OFF
Quidam, 130 pp., 15 €.
A Conakry. PHOTO JÉRÔME DELAY. AP
POURQUOI ÇA MARCHE
Rufin fin limier En Guinée,
un consul placardisé prend
un meurtre au sérieux
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
N
e serait-ce que la
couverture, colorée et comique,
avec un personnage flottant dans un manteau
dix fois trop grand posé en raz
d’une mer turquoise le regard
tourné vers un filin venu du ciel,
on pourrait prendre le dernier livre de Jean-Christophe Rufin
pour une comédie avec un héros
godiche. Le titre en renforce l’effet : le Suspendu de Conakry, or
il n’y a strictement personne sur
le crochet du filin. Mais il donne
une légère indication sur le
genre, évoquant par exemple un
vieux Maigret, le Pendu de SaintPholien. Le lecteur se trouve en
effet en face d’un polar et même
du premier tome d’une trilogie.
Tiens, l’académicien dont on
connaît la propension de touche-à-tout – histoire, aventure,
anticipation– ne tient pas à annoncer la couleur. En somme,
c’est le dernier Rufin, cela doit se
suffire à soi-même.
1 Qui est donc le
fameux suspendu ?
Jacques Mayères, un homme de
66 ans, ex-chef d’entreprise successful de Haute-Savoie, qui a
tout vendu pour voir du pays et
se payer une seconde vie en navigant sur son voilier. Assassiné à
bord dans la nuit, il a été sciemment pendu par un pied au mât.
C’est le truc en plus qui fait qu’on
lève un peu la tête, l’assassinat
crapuleux par balles paraît trop
banal. C’est sur cette vision
d’horreur que démarre donc le
roman, sur la scène du crime en
somme, contemplée par une
foule massée sur le quai et la digue de la marina de Conakry en
Guinée.
2 Et l’homme au
manteau trop grand?
Ni un Guinéen, ni un Français.
Bien plus improbable sous ces
cieux équatoriaux, c’est un Roumain grandi sous Ceausescu qui
a joué du piano dans les bars parisiens. C’est l’antihéros policier,
qu’il n’est pas, puisqu’il est
consul de France à Conakry. Remisé au placard, Aurel Timescu,
c’est son nom, a une allure ridicule, un corps maigrichon avec
des vêtements démodés et trop
chauds pour le décor. Il en a
conscience et tente de rester digne en toutes circonstances, à
l’image des empereurs romains.
«Aurel n’avait jamais perdu de
vue cette leçon de l’Histoire: la dignité comme le bonheur sont des
attributs de la souveraineté. Chacun d’entre nous peut s’en saisir,
s’il en a la volonté.» C’est un prototype d’enquêteur bipolaire,
rien à lui envier, alcoolique au
vin blanc, méprisé par les gars du
Yacht Club entre autres, mais qui
suscite l’empathie du lecteur et
de l’intérêt tout platonique d’une
femme par son obsession à résoudre de manière juste une affaire dont il n’est pas censé s’occuper. Il a un air «simenonien»,
du genre ruminant introverti,
sauf que lui boit beaucoup.
3 Où est planté
le décor ?
Rufin peut parler d’expérience:
il a été ambassadeur au Sénégal,
pas très loin de la Guinée. Il
connaît l’instinct grégaire des
cercles d’expatriés, maîtrise le
milieu diplomatique et son aura.
Seul atout dont dispose d’ailleurs
Aurel («Le mot “Consul de
France” faisait toujours son effet»). Et surtout, l’écrivain peut
faire baigner son intrigue dans
une atmosphère africaine, pour
procurer une consistance subtilement exotique à l’ensemble.
«La ville à l’aube était encombrée
de piétons car les pauvres, selon
une loi universelle à laquelle
Conakry ne fait pas exception,
sont contraints de se lever plus tôt
que les autres. Des groupes entiers de femmes et d’hommes
marchaient, portant sur la tête
des sacs ou des bassines en plastique. […] La chaleur était déjà là
mais elle tournait dans l’air
comme un oiseau de proie.» •
JEAN-CHRISTOPHE RUFIN
LE SUSPENDU DE CONAKRY
Flammarion, 308 pp., 19.50 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 51
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 5
TFX
21h00. The Voice. La plus
belle voix. Divertissement.
Présenté par Nikos Aliagas.
23h25. The Voice. La suite.
Divertissement.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Mexique, escale au
Yucatan. 22h20. Échappées
belles. Magazine. Sultanat
d’Oman, parfums d’Orient.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
L’affaire Fatima Anechad :
la mystérieuse Veuve noire /
Le calvaire de Debra. 22h50.
Chroniques criminelles.
Magazine.
FRANCE 2
PARIS PREMIÈRE
20h55. Planète bleue. Documentaire. Dans le secret des
profondeurs - 2/2. 22h25.
Planète bleue. Documentaire.
L’avenir des océans. 23h25.
On n’est pas couché.
20h50. Hitler et les apôtres
du mal. Documentaire. 22h35.
Les camps de l’horreur nazie.
Documentaire.
FRANCE 3
20h55. Commissaire
Magellan. Téléfilm. Le bassin
des grands. 22h30.
Commissaire Magellan.
Téléfilm. Théâtre de sang.
CANAL+
20h55. Brimstone. Western.
Avec Guy Pearce, Dakota
Fanning. 23h20. HHhH. Film.
ARTE
20h50. Karl Marx. Documentaire. Penseur visionnaire.
22h20. De Marx aux
marxistes. Documentaire.
M6
21h00. Les rois de la foire.
Jeu. Présenté par Stéphane
Rotenberg. 23h25. Rois de la
Vente : ruses, bagout et
grosses ficelles. Documentaire.
FRANCE 4
20h55. Scooby-Doo vs
Batman : l’alliance des héros.
Jeunesse. 22h05. Batman et la
conspiration des hiboux.
TMC
21h00. Daredevil. Série.
Sur le ring. L’homme bléssé.
22h55. Daredevil. Série.
Un lapin dans une tempête
de neige. Liens du sang.
W9
21h00. Les Simpson.
Jeunesse. Simpson Horror
Show XV. Tous les goûts
sont permis. Coucher avec
l’ennemi. Monsieur chasseneige. 22h35. Les Simpson.
Jeunesse. 6 épisodes.
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. L’hypothèse de recombinaison. Démarrage du bêta
test. Le contrat d’amitié. La
quadruple négation. 22h35.
The Big Bang Theory. Série.
11 épisodes.
C8
21h00. Âge tendre, la
croisière des idoles. Divertissement. Présenté par Justine
Fraïoli, Caroline Ithurbide.
23h50. La nuit de la déprime.
Spectacle. Présenté par
Raphaël Mezrahi.
CSTAR
21h00. Supergirl. Série.
Soleil lointain. Cobaye humain. 22h30. Supergirl.
Série. 3 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 22h30.
Nos chers voisins. Série.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Documentaire.
Bord de mer. Sur le feu.
22h45. Rénovation
Impossible. Documentaire.
CHÉRIE 25
20h55. Mémoire d’enfant.
Téléfilm. Avec Joanne Whalley,
Hannah Lochner. 22h55.
Erreur de jeunesse. Téléfilm.
NUMÉRO 23
20h55. L’enfer des prisons.
Documentaire. Épisodes 1 & 2.
23h05. L’enfer des prisons.
Documentaire.
LCP
20h30. Livres & vous....
Magazine. 21h30.
Terra Terre. Magazine.
22h00. Déshabillons-les.
Magazine.
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Ant-Man. Action.
Avec Paul Rudd, Michael
Douglas. 23h10. Battleship.
Film.
20h55. Rio. Film d'animation.
De Carlos Saldanha. 22h20.
Captain America. Film.
20h55. 21 Jump Street. Comédie. Avec Jonah Hill, Channing
Tatum. 22h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
20h55. La folie des
grandeurs. Comédie.
Avec Louis de Funès, Yves
Montand. 22h45. Faites entrer
l’accusé. Magazine. Laurent
Bary la femme du volailler.
Présenté par Frédérique
Lantieri.
FRANCE 3
20h55. Grantchester. Série.
Ici et maintenant. Amours
contrariées. 22h30.
Grantchester. Série.
2 épisodes.
CANAL+
21h00. Football : PSG /
Guingamp. Sport. Ligue 1
Conforama - 35e journée.
22h55. Canal football club
le débrief. 23h10. J+1.
Magazine.
ARTE
20h55. La sirène du
Mississipi. Drame. Avec
Jean-Paul Belmondo,
Catherine Deneuve. 22h55.
Je suis Ingrid. Documentaire.
M6
21h00. Capital. Magazine.
Week-ends prolongés : évasion et détente à tous prix.
23h05. Enquête exclusive.
Magazine. Bosnie, Serbie,
Kosovo : les nouveaux territoires de l’islam radical.
20h50. La fin du temps des
cerises ?. Documentaire.
22h35. Ma dernière
campagne. Documentaire.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Maigret et l’affaire
Saint-Fiacre. Policier. Avec
Jean Gabin, Michel Auclair.
22h40. Maigret voit rouge.
Film.
TMC
21h00. Le code a changé.
Comédie dramatique. Avec
Karin Viard, Dany Boon.
22h55. Les experts : Miami.
Série. Promesse non tenue.
Alerte enlèvement. Aveuglés.
Motel Deluca.
CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
Le syndrome du héros. Le
poids des mots. 22h45.
Wish list. Téléfilm.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Fantastic Mr Fox.
Film d'animation.
De Wes Anderson. 22h35.
Les rebelles de la forêt 2.
Jeunesse.
6TER
21h00. Astérix et le coup
du menhir. Film d'animation.
22h25. Astérix et les Vikings.
Film d'animation.
21h00. Babylon A.D.. Action.
Avec Vin Diesel, Mélanie
Thierry. 22h50. Bones. Série.
3 épisodes.
NRJ12
NUMÉRO 23
20h55. Les grandes histoires :
le premier jour de la vie.
Documentaire. Épisodes 3.
22h45. Les grandes histoires :
le premier jour de la vie.
20h55. À la recherche du
bonheur. Comédie dramatique. Avec Will Smith.
23h00. Ong-Bak 2,
la naissance du dragon.
Film.
C8
21h00. Les meilleurs amis
du monde. Comédie. Avec
Marc Lavoine. 23h00. Les
Chevaliers du Fiel dans
l’intimité d’un duo de choc.
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Clément Delpirou
Directeur de la publication
et de la rédaction
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(édition),
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Les Blancs jouent et gagnent.
Solution de la semaine dernière: il fallait prendre le pion a6 sans craindre
Txf3 et les Blancs s’en sortent sans problème après gxT et Cf4, Cd4 ou
encore Td4. Dans ces trois variantes les Blancs l’emportent.
ON
GRILLE
S’EN
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ĢUNE?
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
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80064. ISSN 0335-1793.
GORON
(030/
HORIZONTALEMENT
I. Pour les stats, il impose sa
pâte II. Montra son adhésion ;
Accola III. Quand on montre
qu’on n’adhère pas ; Vogue
sans galère IV. Ils sont entre
deux manteaux ; Un quarantième de Rougon-Macquart
V. Alcool anagramme d’un
pays ; Comme porteur bien
portantVI. Elle en fait un verbe
conjugué pour mieux comprendre ; Caroline au micro,
Sébastien dans l’auto VII. Ils
sont gris dans le noir ; Il vous
faudra taper dans le mille si
vous voulez un bar VIII. Le
plus grand peuple du monde ;
Sur la détente IX. D’un endroit fou X. Elle est fade XI. En
chute vers chut
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Grille n°897
VERTICALEMENT
1. Plan dos 2. Il créa le PKK ; Moment de consentement 3. Elle est capitale
en Europe ; Son rôle est de guider l’équidé 4. Base de gérondif ; Vêtement
de sans-culotte ; Somme des sept premiers premiers moins le premier
5. A cause de sa dame, à son grand dam, il peut être marri ; Hommes en or
6. S ; Hier elle était seule, pas aujourd’hui 7. Rebelles colombiens ; Eut loin
du cœur 8. Phase d’après ; Comme un œuf 9. Cent mille âmes au Sahara
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. CORIANDRE. II. ISO. CHAOS. III. BALAI. RTT.
IV. OIE. ESSOR. V. UT. GRÉERA. VI. CR. RS. VII. ENRAGÉ. GO.
VIII. TIANANMEN. IX. TENDRIONS. X. ÉREINTÉE. XI. SARRIETTE.
Verticalement 1. CIBOULETTES. 2. OSAIT. NIERA. 3. RÔLE. CRÂNER.
4. GRANDIR. 5. ACIER. GARNI. 6. NH. SÉRÉNITÉ. 7. DARSES. MOËT.
8. ROTOR. GENÊT. 9. ESTRAGONS.
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CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
Une erreur de jeunesse.
22h50. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
Ultime thérapie.
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Libération
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V
À LA TÉLÉ DIMANCHE
FRANCE 5
GRAVAGNA
Le championnat de France des jeunes s’est achevé le
22 avril. Dans les tournois mixtes, un seul joueur réussit le
score parfait, le cadet (moins de 18 ans) Quentin Burri qui,
avec 9 points sur 9, réalise une performance stratosphérique à 2821. Du niveau d’un champion du monde! Au passage, il engrange 16 points Elo. Fahim Mohammad et Enzo
Mazzella, suivent aux 2e et 3e places. Sans surprise, chez
les moins de 20 ans, c’est le maître international Harutyun
Barseghyan qui s’impose. Le meilleur classement du tournoi (2464) réussit un très beau parcours: 8 points sur 9. Ne
concédant que 2 nulles contre Alexandre Pigeat et
Guillaume Philippe, respectivement 2e et 3e. Soit une performance à 2526. Dans le tournoi féminin des moins de
20 ans, victoire sans appel de la maître Fide Cécile Haussernot, avec 9 points sur 9,
et une performance supérieure à 2500! Chez les minimes, moins de 16 ans,
c’est le jeune maître Fide,
Loïc Travadon, qui l’emporte. Chez les benjamins,
moins de 14 ans, victoire
d’Emile Bassini. Noam Patole l’emporte chez les
moins de 12 ans. •
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Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
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Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
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LCP
20h30. Cuba, l’histoire
secrète. Documentaire.
22h35. Je reviendrai.
Documentaire.
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Origine du papier : France
◗ SUDOKU 3653 DIFFICILE
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
ALLEMAGNE
Pfulgriesheim
MOSELLE
MEURTHEET-MOSELLE
BASRHIN
VOSGES
HAUTRHIN
10 km
Strasbourg
Asperge
la belle
et la botte
Pour être parfait, le précieux légume se doit d’être droit, long,
sans écailles, sans stries, sans creux et, de préférence, d’un blanc
éclatant. Dans le village de Pfulgriesheim, à l’ouest de Strasbourg,
la famille Mehn, cultive et récolte à la main la délicate plante potagère
avec un savoir-faire et un œil particulièrement avisés.
Par
NOÉMIE ROUSSEAU
Envoyée spéciale à Pfulgriesheim
PhotosPASCAL BASTIEN
C
Chez les Mehn, des asperges cuisinées à la sauce béchamel.
ela virait à l’obsession. Pire que les
autres années. Puis
Michèle a appelé.
«C’est pour demain», a-t-elle dit.
Alors, le lendemain, on a foncé la
retrouver dans sa ferme bleue à
Pfulgriesheim, à l’ouest de Strasbourg. Et elles étaient là, les toutes
premières asperges. Dodues et
blanches. Comme nous au sortir du
long hiver alsacien.
Au-dessus des tables dressées dans
la grange, quatre dames s’affairent,
passant des élastiques autour des tiges. Elles habitent le village, viennent chaque année bosser avec la
famille Mehn pour compléter leur
trop petite retraite. Le fonctionnement de la balance, les gabarits,
elles ont un peu oublié les gestes et
les étapes : «On est en préchauffe,
c’est le premier jour.» Histoire de
dire qu’elles tiennent encore la cadence.
On grimpe avec Michèle sur le tracteur. Direction le champ. A 35 ans,
c’est elle la patronne. Le père, JeanPierre, se tient au bord de la culture.
3,5 hectares, une petite production
comparée aux parcelles de Hœrdt,
commune voisine érigée en capitale
de l’asperge, avec sa fête dédiée, ses
points de vente directe et de dégustation, ses restaurants… C’est toujours les producteurs de Hœrdt qui
gagnent la course à l’asperge. Celle
qui rend les gens fous, la première
de la saison, la glorieuse, la coûteuse. Celle qui nécessite un travail
monstre, des équipements, des serres. Jean-Pierre, il en connaît un qui
voulait des asperges précoces mais
«il manquait de bras» pour les
ramasser à temps. Résultat, «elles
sont cuites».
Le père regarde au loin les saisonniers polonais. Des nouveaux. «Il
leur faudra bien une semaine pour
prendre le pli, ils n’ont pas compris
la technique.» Pas sûr qu’ils comprennent le dialecte alsacien. Ah,
s’il parlait leur langue. Avant, avec
Jean-Pierre et Michèle Mehn règlent
les Tchèques qui dormaient et mangeaient à la maison, il avait appris
quelques mots. Faudrait montrer
aux jeunes, sinon «ils vont se crever»
à débâcher, rebâcher les buttes de
terre avec les immenses laies de
nylon. Face noire pour attirer le soleil, chauffer la terre et réveiller l’asperge. Face blanche pour refroidir
et les ralentir. A l’époque, avant le
nylon, la terre devenait dure
comme de la pierre quand elle séchait après la pluie – «qu’elle ressuyait», comme il dit. Fallait vraiment en vouloir pour faire pousser
des asperges ici. A Hœrdt, déjà,
c’était plus facile parce que sol est
sablonneux.
Ce n’est pas la faute des ouvriers,
mais ce matin, les asperges reviennent trop courtes. Et en dessous
des 22 cm réglementaires, elles sont
déclassées. Alors il faut réagir, et
vite : rebutter, rehausser et élargir
les talus pour leur laisser plus de
marge. Michèle accroche la machine au tracteur et remonte la ligne. Le père guette, derrière. Il arrête l’engin, règle. Ils réessayent.
Rien n’y fait. Les lames creusent les
côtés. Michèle sort son téléphone,
il faut trouver un outil plus large.
«C’est moche». L’asperge blanche est improbable. Une anomalie
qui aurait pu ne jamais voir le jour
si elle avait continué de le voir, le
jour. La métamorphose s’est opérée
à la fin du Moyen Age quand, pour
les protéger des insectes, on a couvert les pieds d’asperge que l’on ne
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Pesage et préparation des bottes d’asperges pour la vente.
connaissait alors que vertes, fines.
Que soit remercié(e) celle ou celui
qui a eu l’idée saugrenue de goûter
ces épaisses pousses pâlottes.
L’asperge est donc tendre parce que
contrariée. Elle est un buisson à qui
on complique la vie. Après l’été, l’arbuste de 2 mètres est taillé, puis
enfoui sous un monticule de terre
alors qu’il a envie de bourgeonner
à l’arrivée du printemps. La première année, il ne donne rien. La
suivante, on ne le fatigue pas trop.
Ce n’est qu’au bout de la troisième
année que la griffe donne des légumes longs et tendres. En vieillissant, le plant remonte, l’asperge
raccourcit, se fait coriace, fibreuse.
A 9 ans, c’est la fin.
On arpente les profondes tranchées
pour s’arrêter devant une pointe
qui dépasse. A ce moment-là, il
n’aurait pas fallu lâcher «c’est
beau». Parce qu’en fait «c’est moche», a illico corrigé le père Mehn.
La tête fleurie, cela ne va pas du
tout. Deuxième choix. La belle
asperge est droite, longue, pas
d’écailles, pas de stries, pas de
creux, tête fuselée, blanc éclatant.
Avec le père Mehn, on aurait pu
passer la journée à fouiller la
remorque, à la recherche de l’asperge parfaite. «A force de la connaître, je me dis qu’elle a plus de défauts que de qualités», a-t-il pensé
à voix haute.
L’asperge se devine. Elle se cueille
comme un amour. Se récolte à la
main, à l’aveugle. Scruter la terre,
reconnaître les craquelures,
l’imaginer, et alors, enfoncer la
gouge. Tout est question d’angle. Il
faut approcher délicatement, la
sentir au bout de la longue tige de
métal à l’embout affûté, ne pas abîmer les voisines. Sectionner, faire
levier. Elle jaillit de terre. Y retourner chaque jour, pendant cinquante jours.
Jean-Pierre se plante devant ses lignes de vertes, seulement deux
sur soixante-cinq. Le reste, comme
98 % de la production alsacienne,
c’est de la blanche. Les vertes ont le
mérite de pousser en deux jours. Il
suffit de les couper à ras. Pas forcément plus facile. «A la fin de la saison, plus personne ne veut les
cueillir. La terre est basse sans
butte.» Il a fini par les aimer, ces asperges tendance qu’on poêle. Il dit
même qu’il n’a plus de préférence.
Diplomate. Le sujet est trop clivant.
Quant aux violettes, une rareté, un
gadget sans grande vertu, inutile
d’en parler. «Il y a des gens qui
aiment, je n’en dirai pas plus.»
En apesanteur. Dans son champ,
il y a plein de variétés, des allemandes, des hollandaises, des françaises. Même une expérience menée
par la chambre d’agriculture. Qu’importe, les bottes sont vendues panachées. Si demain on parlait variétés,
«le client serait déboussolé». Pas de
dilemme, «les asperges finissent toutes dans la même cocotte. Et là, on
arrête de se compliquer la vie.»
Certains élaborent de savants mélanges avec beurre et huile pour le
La ferme Mehn à Pfulgriesheim, le 16 avril.
FOOD/
la machine à butter, le 16 avril.
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bouillon. Mais ceux-là n’ont rien
compris à l’asperge, selon JeanPierre. Elle se suffit.
C’est l’heure de faire tourner la
«Rolls». Une folie à 100 000 euros.
«Après tout, dit Evelyne, la mère, il
y a bien des gens qui s’achètent des
grosses voitures.» Eux, les Mehn,
ont préféré craquer pour cette machine agricole ultrasophistiquée.
C’est Michèle qui l’a voulue voilà
quatre ans. Avant, elle passait ses
journées à trier à la main, «plus
stricte que la machine». Depuis, la
Rolls s’en charge, lave et répartit les
asperges en une dizaine de bacs, selon leur longueur et leur diamètre.
«Une fois qu’on a goûté aux gros calibres, on y revient», disent les retraitées, toujours occupées aux bottes.
Paraît qu’on peut même les faire au
four, comme les endives au jambon.
Les petites, les cassées, sont propo-
sées pour les salades, ou en bocal,
pour l’apéro, trempées dans le vinaigre façon cornichons.
La perfection en botte, les extras,
est vendue 9,50 euros le kilo. Pour
cinquante centimes de plus, on a la
peau déjà retirée. Une asperge très
fraîche, à consommer sous vingtquatre heures. Celle qu’il faut prendre, juste pour admirer le travail de
l’éplucheuse. Ce sont des petits économes montés à la chaîne. La machine a dû être dessinée par un enfant à l’âge où on fantasme les
usines à coquillettes. On glisse à
l’intérieur les asperges une à une.
Elles cheminent en apesanteur.
Toutes nues. Evelyne surveille
les casseroles. Pendant ce temps, le
téléphone n’arrête pas de sonner :
des réservations, des commandes.
La famille a quitté la coopérative
cette année, ne souhaite pas s’étendre sur le sujet. Entre les gros et les
petits producteurs, cela ne colle pas
toujours. Du coup, toute la récolte
passera en vente directe, à la ferme
ou dans la petite cabane posée au
bord de la départementale. Michèle
espère qu’il y aura assez d’asperges
pour satisfaire toutes les demandes.
Elle cherche ses deux garçons, fait
sortir le chien. La maison des Mehn
devient un moulin. Evelyne dit que
c’est à ça qu’on voit que la saison a
commencé.
Les asperges cuisent. De l’eau, du
sel, quinze minutes à feu doux puis
on surveille en piquant au couteau.
On s’assoit. Evelyne pose la sou-
pière devant nous. Les autres arrivent. Ruée sur le velouté. Il commence comme une béchamel
rallongée à l’eau de cuisson, à laquelle on ajoute des asperges
grossièrement moulinées, un peu
de crème. En sauçant, on demande
depuis combien de temps la famille
est dans l’asperge. «Depuis toujours», estime Michèle. Mais «faut
questionner l’ancien», qui revient
justement à table. «Depuis toujours», dit-il. Evelyne aussi situe le
début à la même période.
Viennent alors les asperges entières, toutes nues, fumantes, alanguies dans leur plat égouttoir bleu.
Le luxe tient à ce court laps de
temps entre le champ et l’assiette.
Plutôt que le classique alsacien,
trois jambons, trois sauces, Evelyne
a opté pour une recette oubliée. Une
épaisse crêpe paysanne, plus riche
en œufs que dans la version citadine. Les garçons les tartinent de
Nutella avant de retourner à l’école.
Sur son moelleux, on préférera déposer délicatement les asperges
fondantes, charnues, que l’on
nappe de sauce blanche. Un camaïeu de douceurs.
Pour deux personnes, compter un
kilo d’asperges en plat principal. Façon de trancher, peut-être, le rude
débat entre ceux qui mangent avec
les doigts, glosent sur le charnel de
l’asperge la bouche dégoulinante de
bouillon, prêts à s’en faire un masque; et les partisans de la fourchette,
qui remontent du cul à la tête par
petites bouchées extatiques. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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L’ANNÉE 68
De la guerre du Vietnam au Printemps
de Prague, de la famine au Biafra aux JO
de Mexico, de l’assassinat de Luther
King à 2001, l’Odyssée
de l’espace, l’année 68 est
celle de bouleversements dans
le monde entier, bien au-delà du Mai
français. En 2018, Libération revisite, chaque
samedi, les temps forts d’une année mythique.
Sur Libération.fr, retrouvez tous les jours notre
page dédiée, «Ce jour-là en 68».
Libération Samedi 28 et Dimanche 29 Avril 2018
Pour le dessin des
Shadoks, Jacques
Rouxel s’est inspiré
de la Machine
à gazouiller
de Paul Klee.
AAA PRODUCTION
«LES SHADOKS»
PRISES
DE BECS
«C’
Diffusés pour la
première fois
en avril 1968, les oiseaux
bêtes et méchants
à l’univers foutraque
et aux pompages vains
ont provoqué la polémique
au sein de l’ORTF et
parmi les téléspectateurs.
C’est leur inventeur,
Jacques Rouxel, qui en fut
le premier surpris.
Par
CHRISTOPHE ALIX
était il y a très, très, très
longtemps, démarre le comédien Claude Piéplu de
sa voix nasillarde haut perchée et pleine
d’emphase. Au début, il n’y avait rien. Enfin, ni plus ni moins de rien qu’ailleurs.»
C’était très énigmatique et c’était un
lundi, il y a pile cinquante ans.
Le 29 avril 1968, les Français découvrent
médusés, sur la première de leurs deux
seules chaînes de télévision, le plus inclassable des dessins animés : les Shadoks, contraction improbable du groupe
de rock britannique les Shadows et du capitaine Haddock. Un feuilleton archicourt et quotidien de deux minutes
chrono, idéalement intercalé entre les actualités télévisées et le grand film du soir,
concentré de poésie délirante et chaotique, d’humour absurde et déjanté. La très
officielle ORTF vient d’allumer sans le savoir la mèche d’une petite révolution médiatique avant le grand chambardement
de Mai. Comme le disent ces étranges
bestioles tout en ronds et en becs dans
l’un de leurs célèbres aphorismes, «il vaut
mieux mobiliser son intelligence sur des
conneries que mobiliser sa connerie sur
des choses intelligentes».
Dans cette France corsetée, dirigée par un
héros des temps de guerre, il y aura
bientôt un avant et un après-Mai 68. Un
monde. Mais avant même que ne volent
les premiers pavés, il n’aura suffi que
d’une quinzaine de jours de Shadoks
à 20h30 pour que les aventures de ces volatiles faussement bêtes et méchants
coupent la France en deux. «Comme au
temps de l’affaire Dreyfus», ose un article
du Figaro, selon lequel «bien des scènes
conjugales et des drames de famille n’ont
pas d’autre raison». L’heure est grave.
«Faut-il tuer les Shadoks?» s’interroge un
éditorialiste qui compare l’irruption de
cet ovni télévisuel à une nouvelle bataille
d’Hernani des anciens et des modernes.
POMPER, POMPER, POMPER…
Entre ceux que réjouit la folie douce de
ces éternels «pompeurs» cosmiques et les
«shadokophobes», bien plus nombreux
alors et exaspérés par cette liberté de ton
annonciatrice de l’esprit débridé de Mai,
le fossé est immédiat. Choisis ton camp,
téléspectateur, les Shadoks, on les adore
–«ils brillent comme un diamant dans un
océan de nullité», dit un conquis– ou on
les déteste – «on ne sait s’ils relèvent de
l’infantilisme ou du délire hallucinatoire», lui répond un anti.
«L’équipe des Shadoks qui avait ramé
pendant des années avant de convaincre
la direction de l’ORTF de lui laisser sa
chance à l’antenne, fut la première surprise par l’intensité de la polémique»,
raconte aujourd’hui Thierry Dejean,
auteur des Shadoks de Jacques Rouxel
(Hoëbeke), un très bel ouvrage paru en
février à l’occasion de ce cinquantième
anniversaire. Une seule émission jusque-là, rappelle-t-il, avait déclenché un
tel scandale. Signée d’un autre enfant terrible de la télévision naissante, JeanChristophe Averty, les Raisins verts avait,
en 1963, déclenché un torrent de protestations outrées de téléspectateurs pour
son gag récurrent d’un bébé de celluloïd
passé au hachoir à viande.
Dès leur apparition, l’humour nonsense
très british des Shadoks croqués d’un
trait de crayon épuré et avant-gardiste,
déconcerte par sa nouveauté les premières générations de téléspectateurs élevés
au classicisme sans fantaisie des Jacquou
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u 55
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«Hair»
Le 29 avril, c’est la première, au Biltmore
Theatre de Broadway, de l’American Tribal Love-Rock Musical de James Rado, Gerome Ragni et Galt MacDermot. Brûlot antimilitariste contre la guerre du Vietnam, le
spectacle sera joué 1 750 fois jusqu’en 1972.
Sans compter les reprises à l’étranger –dont
en France avec Julien Clerc– et le film de Milos Forman en 1979 avec John Savage. Allez,
on reprend en chœur: «Aquaaariuuuuus…»
Prémonitoire
A la tribune de l’Assemblée nationale, Georges Pompidou, Premier ministre, exhorte les députés à voter
l’introduction de la publicité à la télévision parce
que sinon, «les profits, une fois de plus, seraient accaparés par des postes privés». Bien vu.
sion Midi Magazine présentée par Jacques Martin et, à partir de 1969, à une seconde émission intitulée Les Français
écrivent aux Shadoks, alimentée par les
plus féroces et cocasses lettres lues à l’antenne par le duo pince-sans-rire Jean
Yanne-Daniel Prévost. «Le pouvoir
n’aimait pas les Shadoks, affirme Marcelle Ponti-Rouxel, ils n’étaient pas habitués à une telle dérision.» La légende veut
cependant que le Général ne se soit pas
interdit de regarder l’émission à l’occasion et qu’Yvonne de Gaulle ait plaidé
pour leur retour à l’antenne sous la pression de ses petits-enfants.
Pas plus que leur créateur, resté très discret pendant les événements de Mai, les
récits surréalistes narrés par Claude Piéplu, par ailleurs excellent imitateur de De
Gaulle, n’ont jamais laissé transparaître
le moindre sous-entendu politique. Mais
pour Thierry Dejan, les parallèles avec
l’époque sont nombreux. «La compétition
entre les Shadoks et leurs ennemis, les Gibis, pour aller sur Terre avec leur fusée,
peut être vue comme une métaphore de la
course à l’espace et aux armements entre
gentils Américains et méchants Russes»,
dit-il. Et l’obsession de pomper n’est-elle
pas une critique très situationniste de
l’aliénation par le travail dans la société
de consommation ? Marcelle PontiRouxel se souvient, elle, d’un graffiti vu
en Mai 68 dans une rue du XVe à Paris, représentant un combat de vilains patrons
exploiteurs Gibis contre de gentils
ouvriers exploités Shadoks. «Jacques
était étonné mais content. Le dessinateur
avait compris que la bêtise et la méchanceté des Shadoks étaient plus intéressantes et humaines que la supériorité des Gibis, qui n’ont rien à raconter.» •
PAUL DE LA PANOUSE
fondateur du parc
animalier des Yvelines
Lorsqu’il a ouvert ses portes, le parc animalier de
Thoiry a inversé la logique du zoo. Désormais, ceux
qui sont en cage ce sont les visiteurs enfermés dans
leur voiture, en bêtes curieuses que les animaux
regardent avec beaucoup d’intérêt. Environ
500 000 personnes s’exhibent ainsi aux yeux des
zèbres, des girafes et des antilopes.
TCHIN
Mort du chanoine
Félix Kir
Le 25 avril, il meurt à Dijon,
ville dont il a été maire pendant vingt-deux ans. Ordonné
prêtre à 25 ans, Félix Kir (Centre national des indépendants
et paysans) a siégé à l’Assemblée en soutane (très rare) et
donné son nom à un mélange
vin blanc-crème de cassis
(marque déposée).
DR
EXPÉRIMENTATION VISUELLE
Son univers minimaliste aux antipodes de
Disney retient l’attention de l’ingénieur et
musicien Pierre Schaeffer. Ce non-conformiste à la tête du laboratoire d’idées dénué
de toute contrainte qu’est alors le Service
de recherche de l’ORTF, supporte mal les
pesanteurs d’une télévision soumise au
contrôle du pouvoir. Avec le feu vert
d’Emile Biasini, le nouveau directeur de la
télévision venu du théâtre qui affirme ne
rien connaître au petit écran, ils vont produire les premiers épisodes des Shadoks.
Une expérimentation visuelle mais également sonore: la bande-son signée du compositeur Robert Cohen-Solal, une jeune recrue du Service de recherche, est réalisée
à partir de bruits de métal, de verre brisé
ou encore de caoutchouc, et offre pour la
première fois à la très confidentielle musique concrète un débouché grand public.
«Il ne s’agissait plus d’écrire de la musique,
mais de la faire avec ses doigts et ses oreilles,
témoigne-t-il. C’était exaltant, on avait
carte blanche pour greffer sur les images et
la voix de Claude Piéplu des sons jamais entendus jusque-là dans l’animation.»
Après le début des événements, la diffusion des Shadoks s’interrompt le 13 mai,
lorsque les 12 000 salariés que compte
alors l’Office de radiodiffusion télévision
française commencent à faire grève pour
protester contre l’absence d’indépendance et d’objectivité journalistique dans
le traitement des manifestations. «Jacques
était totalement absorbé par son travail et
pas du tout expansif», confie à Libération
son épouse, Marcelle Ponti-Rouxel qui
montera par la suite avec lui leur propre
studio baptisé aaa Production pour «animation, art graphique, audiovisuel». «Il a
fini par s’intéresser à ce qui se passait dans
la Maison ronde, toute cette effervescence
l’a obligé à bouger, poursuit-elle. Mais sa
principale crainte, c’était que les Shadoks
ne reviennent jamais à l’antenne.»
Ils feront pourtant leur retour dès septembre, après une pause forcée qui ne
calmera en rien la polémique, au
contraire. Les Shadoks auront droit à leur
«référendum» cathodique dans l’émis-
DR
le Croquant, Maigret et autres Thierry la
Fronde. Mais de l’aveu de leur créateur,
Jacques Rouxel, «scientifique raté et frustré», selon ses mots, qui fait finalement
HEC où il passe son temps à dessiner
avant d’aller vendre ses talents dans la
publicité, les Shadoks n’ont aucune visée
révolutionnaire. «J’essayais franchement
de ne rien faire passer du tout ni de faire
une œuvre, tout le machin», marmonnet-il dans sa grosse moustache en expliquant qu’il «fallait produire vite, sans
trop savoir où on allait». Pomper, pomper, pomper…
En 1965, ce natif de Cherbourg qui grandit
outre-Atlantique où il dévore les comic
strips de la presse (Peanuts, Snoopy en
français, Garfield le chat) passe finalement la porte de l’ORTF avec un premier
projet de spots interludes. Ses modèles
s’appellent Joan Miró et Paul Klee en
peinture – dont les oiseaux de la toile la
Machine à gazouiller (1922) ont inspiré la
silhouette des Shadoks–, Alphonse Allais,
Lewis Carroll, Ionesco et l’Américain James Thurber en littérature. «La culture de
l’absurde postmoderne était la marque de
l’époque, explique Thierry Dejean. Jacques Rouxel se méfiait des messages trop
directement politiques. La véritable subversion pour lui passait avant tout par la
création artistique.»
«Quand j’ai créé la réserve
africaine de Thoiry en
Mai 68, Jacques Nouvel,
qui était directeur du zoo de
Paris et titulaire de la chaire
d’éthologie au Muséum
d’histoire naturelle, avait
écrit à tous les ministres
pour m’interdire d’ouvrir.»
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Les jours s’en vont,
elle demeure
Claire Chazal L’ex-présentatrice de TF1, reconvertie
dans le culturel sur France 5, cède à sa nostalgie constitutive
dans l’écriture mais n’abandonne rien de ses envies.
C’
est un jour de printemps violemment débarqué, un
jour de lumière brute qui nettoie à grands seaux les
avenues et jette sur le pavé les ombres compactes des
promeneurs. Devant l’hôtel Montalembert, près de Saint-Germain, on retrouve une silhouette fluette, écouteurs d’iPhone
plantés dans les oreilles, la blondeur balayée de sombre.
Manteau Jil Sander, chemise Inès de la Fressange, jeans
The Kooples. Du sportswear haut de
gamme. Alors que pour les pirouettes
dans le beau monde, Chazal adore Dior
qui le lui rend bien.
Aujourd’hui, les plateaux télé résonnent du staccato des stilettos. L’info s’accélère et la déambulation semble être une obligation. Longtemps femme-tronc, l’ex-star de la Une présente
depuis deux ans l’émission culturelle Entrée libre sur France 5.
Sur un tabouret haut et devant de larges baies vitrées.
Son parcours témoigne d’une époque. En 1991, trois chaînes,
soucieuses de féminin, lui font les yeux doux. Elle opte pour
le béton doré de TF1, ce qui ne la met pas à l’abri des scuds,
ni des tirs amis. Exfiltrée après vingt-quatre ans à l’antenne,
elle vit son dernier JT en 2015, devant 11 millions de téléspec-
tateurs. PPDA, double cathodique et père de son enfant, en
avait réuni lui 9,6 en 2008. Dictature du jeunisme? Elle répond
remaniement économique. Les dinosaures coûtaient cher,
il était devenu impératif d’accélérer leur extinction. Des chiffres circulent, qu’elle corrige en toute franchise. Partie avec
«un peu moins de deux millions d’euros», elle a divisé son salaire par trois, déclare toucher 15 000 euros brut par mois
d’émission, chiffre auquel s’ajoutent ses
émoluments radio. Propriétaire d’un
200 m2 dans le VIIe arrondissement, elle
a aussi investi pour installer François, son
fils unique de 23 ans. Les tête-à-tête avec l’étudiant, en master
de philo à la Sorbonne, lui manquent. Et Filou, matou vieillissant dont les pattes s’infectent, n’est pas aussi loquace.
Pendant des années, Paris Match a glosé sur sa vie glamour
glacé. Opéra, théâtre, paillettes. Les paparazzi se sont chargés
des topless balnéaires ou des petits matins miteux. Se plaindre
serait indécent, alors elle dit : «C’est agréable, la notoriété.»
Puis nuance: «Les foules anonymes ne suppriment pas le sentiment d’isolement.» Sur son portable, l’icône des textos signale
des centaines de messages.
LE PORTRAIT
L’hyperémotivité, l’angoisse et la claustrophobie surgissent
tôt. En écho à un tropisme familial discipliné, la future diplômée d’HEC plâtre ses failles de rigueur. En une génération,
les Chazal sont passés des pneus Michelin au guindé des hautes fonctions. Le CAP d’ajusteur du père s’est transformé en
ticket pour la Cour des comptes. Institutrice à ses débuts, la
mère est devenue prof de lettres. Regard échappé loin, la journaliste retrace cet héritage ceinture et bretelles tandis que ses
mains, stigmates d’un inévitable vieillissement, encerclent
son genou. «J’ai fait deux ou trois injections de Botox il y a
longtemps, rien d’autre. De toute façon, j’ai la trouille des interventions», glisse-t-elle, sincère. Reste que son corps est une
bataille qu’elle mène tambour battant. Gym quotidienne, légumes et crudités, demi-pointes près de la Bastille: «J’avais
ce rêve de danser, pour moi, c’est ce qu’il y a de plus beau.» Nathalie Friedlander, son amie d’enfance, plaisante: «Franchement, en vacances, elle est énervante avec ses exercices d’assouplissement. Ça culpabilise la Terre entière.»
Née en 1956, Chazal est une femme libre, qui parcourt assez
volontiers les chemins de traverse. Le qu’en-dira-t-on, les regards obliques sur ses amants, elle s’en fiche. La différence
d’âge, itou. Avec Poivre, homme marié, la marche à l’ombre
a longtemps été une évidence. Avec Xavier Couture, à l’époque
numéro 3 de TF1, elle a voulu croire à l’union baguée. Malgré
la bénédiction croisée de
l’Eglise et des people, le lascar
s’est envolé. Elle lui consacre
1er décembre 1956
un chapitre saupoudré d’inNaissance à Thiers
terrogations et de regrets: «Je
(Puy-de-Dôme).
pleurerai toujours sur le fait
1991 Entre à TF1.
que nous nous étions promis
1995 Naissance
de nous fermer les yeux»,
de François.
écrit-elle, nostalgique. MarcSeptembre 2015
Olivier Fogiel, animateurDernier JT sur TF1.
producteur très proche, déDepuis janvier 2016
crit une femme «aussi fragile
Entrée libre (France 5).
que forte», qui ne supporte
2 mai 2018 Puisque tout
pas la dissimulation : «Je ne
passe (Grasset).
l’ai jamais vue mentir. Elle est
en quête permanente de vérité. De manière presque pathologique.» Il souligne aussi «le
chemin parcouru vers le plaisir», «les vrais moments de légèreté» et ajoute : «Elle est beaucoup mieux aujourd’hui que
quand elle resplendissait en une des magazines.» On la pense
catho tradi, la «désaffection religieuse» remonte à la communion. Aux liens du sang et autres falbalas claniques, elle préfère
largement les attaches sentimentales. Ses amis sont souvent
gays. Elle évoque la proximité d’idées, les soirées apaisées, les
ambiguïtés levées. Et ajoute: «Je me suis sentie comprise par
ces personnalités un peu complexes. On s’est agrégés.»
Côté politique, la Parisienne déploie sans rougir la ribambelle
bleu rosé de ses penchants. Cela donne Mitterrand-ChiracSarkozy-Hollande-Macron. Quinté gagnant. Si elle vante la
grande humanité du socialiste de Tulle, auquel elle est «très
attachée», comme son adéquation empathique au moment
des attentats, elle se souvient surtout du 14 juillet 2015 et de
cette interview qui avait failli mal tourner. Prise de panique
comme cela lui arrive, elle traverse les premières minutes du
direct en apnée, hésite à planter là le Président et Pujadas.
Alors, quand au milieu d’une phrase elle bondit de son siège,
on s’inquiète. Sans songer à l’aspect diurétique du thé…
Les espoirs des insomniaques se fracassent souvent sur les
petites heures du jour, découvrant des plages anthracite et
moroses. Chazal profite du temps dégagé pour lire. Elle dévore
ce qui sort, cite Houellebecq, Angot, Despentes ou Tuil.
A beaucoup aimé la Falaise des fous de Grainville ou le dernier
Le Clézio, «plus simple, plus touchant». Elle publie ses souvenirs, avoue ne pas attendre la reconnaissance des lettrés qui
ne l’ont jamais ménagée. Même si, pour le titre, elle a pioché
dans les vers d’Apollinaire l’éphémère du temps qui passe,
lasse et trépasse. Mélancolie qui lui correspond bien.
Pas la plus petite brume de retraite à l’horizon pour la sexagénaire. Marraine de l’association «Toutes à l’école» qui scolarise
les petites Cambodgiennes, elle est en tournage aux côtés de
Michel Jonasz pour un téléfilm sur France 3. Elle a son strapontin dans les conseils d’administration de plusieurs théâtres, s’intéresse aux rouages de la profession et se verrait bien
reprendre un jour un lieu de culture. A son amie Nathalie, qui
lui suggérait récemment de prendre sa carte vermeil, elle a
opposé une stricte fin de non-recevoir. •
Par NATHALIE ROUILLER
Photo MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
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