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Libération - 02 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11485
MERCREDI 2 MAI 2018
www.liberation.fr
AU SOMMAIRE n 1er Mai : les manifs dégénèrent n Impôts à la source, le mode
d’emploi n Foot : Salah, le messie de Liverpool n Cinéma : la sensation «Senses»
MAI,OUI!
A Charléty, le 27 mai 1968. PHOTO BRUNO BARBEY . MAGNUM
n Il aurait tué l’école, la nation, la famille,
les valeurs, l’autorité…
Réponse aux 10 procès intentés à Mai 68,
par Laurent Joffrin.
n Notre sondage Viavoice: 7 Français sur
10 jugent son héritage «positif».
n 68 au jour le jour: chaque journée de
Mai racontée par un écrivain. PAGES 2-11
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Mai68
Par
LAURENT JOFFRIN
I
ls ont coiffé les casques policiers
de Mai pour faire la chasse aux
soixante-huitards, à coups
d’idées maniées comme des matraques. Ce sont les Guaino, Sarkozy,
Zemmour, Tillinac, le Figaro,
Valeurs actuelles, Causeur et quelques autres tenants de l’ordre. Contre Mai, ils ont sonné la charge et le
combat n’en finit pas. Ils ont été secondés par un bataillon de transfuges passés depuis longtemps de
l’autre côté de la barricade :
Finkielkraut, Bruckner, Le Goff,
Debray, qui ont abjuré le progrès
pour revêtir l’uniforme du réac à la
mode, pour dénigrer, diaboliser, défigurer Mai 68, ce pelé, ce galeux,
qui est à leurs yeux le principal responsable des maux qui affectent
aujourd’hui la doulce France.
A leur grande fureur, Mai résiste.
Notre sondage le montre (voir
page 8), comme ceux qui ont été
déjà effectués ces dernières semaines. Alors même que les nouveaux
conservateurs squattent les studios,
les colloques, les pages idées des
journaux, les unes des magazines,
en clamant partout que la doxa
soixante-huitarde les empêche de
parler, penseurs dominants travestis en dissidents, surfant sur la droitisation de la société dont ils sont
les coryphées éperdus, l’opinion des
Français les contredit avec éclat :
pour le peuple dont ils se réclament
à grands cris, Mai 68 a été un événement positif pour la France. Aux
deux tiers, l’opinion veut en préserver les acquis et en aucun cas en rejeter l’héritage prétendument «impossible», et encore moins revenir
aux valeurs archaïques qui prévalaient avant son irruption.
C’est qu’en dépit de la vague réactionnaire qui déferle, l’événement
parle de lui-même, pour peu qu’on
dissipe les fumées de l’idéologie et
qu’on le rende à sa vérité. Mai 68 fut,
d’abord, une libération, une brèche,
une ouverture dont l’éclat brille
comme un soleil de printemps. Des
violences, des outrances, des ridicules même ? Il y en eut, tant la révolte était imprévue, massive, invraisemblable, propre à tourner les
têtes. Mais «les événements»,
comme on disait faute de définition, furent d’abord une révolution
manquée qui a accouché de réformes réussies. Mai 68 fut le fourrier
de conquêtes ouvrières et syndicales précieuses. Mai 68 se situe au
point de départ d’une réforme
culturelle, «sociétale», de la France,
placée sous le signe de l’égalité et de
l’émancipation, que seule une rance
minorité voudrait annuler. La révolution vaguement rêvée a échoué.
Les réformes sont restées. Mai 68
fut un grand mouvement populaire,
social et démocratique qu’on cherche à discréditer au nom d’un programme à peine camouflé de réaction nationaliste et traditionaliste.
Voilà où nous en sommes.
C’est pourquoi il faut, dans ce procès caricatural et injuste, conduire
une défense précise et vigoureuse
des événements. Elle consiste à leur
restituer leur réalité, incommode,
poétique et romanesque, en réfu-
Les faux
procès d’une
vraie libération
Cinquante ans après, le mouvement qui a vu
converger étudiants contestataires d’un ordre
patriarcal et vieilli et ouvriers grévistes est perçu
comme une avancée majeure pour la société
française. N’en déplaise à ses contempteurs
qui ressassent dans les médias de vieilles
rengaines erronées.
tant, un à un, sans œillères ni préjugés, les arguments des tristes procureurs qui se pressent à la barre de
l’accusation.
I
Mai 68 fut une révolte individualiste et narcissique
qui a dissous au nom d’un
hédonisme libertaire et
consumériste les valeurs
communes qui tenaient
ensemble l’édifice de la
société française.
Individualiste? La révolte de Mai le
fut, indéniablement. Pour les étudiants, pour les jeunes, pour les
ouvriers, les employés, les cadres,
les artistes emportés dans le mouvement, il s’agissait de secouer les
injonctions d’une morale hors
d’âge, héritées du vieux fond catholique, qui exigeaient une discipline
étroite à l’usine ou à l’école, un respect obséquieux des dirigeants, une
vénération des comportements traditionnels, une place fixe assignée
à chacun dans la structure de commandement. Avec des modalités
différentes selon les classes sociales
et les métiers, la famille était autoritaire, l’école était autoritaire, l’usine
était autoritaire, l’Eglise était autoritaire, l’entreprise était autoritaire.
Or, l’économie tournait à plein régime, le pouvoir d’achat augmentait, l’éducation se diffusait, la radio, les journaux, le cinéma, la
musique, la télévision naissante faisaient circuler les idées, les symboles, les expériences. Mai 68 est né de
ce décalage entre l’avancée matérielle et l’ancienne morale, tradi-
tionnelle, contraignante, fondée
d’abord sur l’obéissance. Ce besoin
d’autonomie traversait toutes les
sphères de la société, à l’usine
comme au foyer, au bureau comme
dans la ville. Il touchait les choses
les plus quotidiennes, le vêtement,
les goûts musicaux, les manières, le
respect exigé par les supérieurs,
tout comme le monde du travail enserré dans les normes tayloriennes,
l’ordre militaire des usines, les
aboiements des petits chefs, les cadences imposées par la machine, ou
encore la vie politique dominée par
les figures symétriques et autoritaires du général de Gaulle et du Parti
communiste français, qui furent les
deux grandes victimes de 68.
En assimilant ce besoin d’une plus
grande liberté à la petite autonomie
calculatrice et médiocre de l’homo
economicus théorisée par les libé-
Rarement il y eut
un mouvement
aussi candide,
optimiste, tourné
vers l’avenir
à construire.
raux, on joue sur les mots. On confond deux individualismes. Que
certains thèmes, certaines aspirations, certains penchants hédonistes aient été ensuite récupérés par
le marché, c’est indiscutable. Mais
l’individualisme de Mai 68 est
émancipateur, autonome et, surtout, égalitaire. On se libérait des
anciennes contraintes, mais on le
faisait dans l’effusion collective,
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u 3
Manifestation de la CGT,
le 29 mai 1968 à Paris.
PHOTO GILLES CARON.
FONDATION GILLES CARON
dans le mouvement social, au nom
de valeurs de solidarité, dans l’illusion d’une unité rêvée. La dénonciation des injustices, des inégalités, se confondait avec la
revendication de l’autonomie. En
Mai 68, tout le monde voulait parler
avec tout le monde, on a pris la parole, selon la formule fameuse,
comme on a pris la Bastille, pour inventer autre chose, pour relier les
révoltes, pour repenser confusément la société. Rien à voir avec les
petites ambitions individuelles et
égoïstes du système économique.
Mai était naturellement anticapitaliste, antipatrons, antiprofit. Les intéressés l’avaient d’ailleurs bien
compris, étreints par une sainte
trouille de la révolution, anxieux de
voir l’ordre rétabli au plus vite.
Mai 68, ce sont des manifestations,
des assemblées générales, des occu-
pations d’usine, des comités de
grève, des conseils étudiants ou
ouvriers, des appels à l’unité et au
travail en commun. Les désirs
étaient individuels, peut-être. Mais
les moyens collectifs.
C’est la révolution conservatrice de
la fin des années 70, bien après, qui
a diffusé l’individualisme libéral.
Cette révolution fut lancée par des
intellectuels libéraux et des leaders
politiques dont on voit mal comment on pourrait les relier, à moins
d’une escroquerie intellectuelle,
à Mai 68. Soixante-huitards, Ronald
Reagan et Margaret Thatcher ?
Allons…
II
Mai 68 fut pour l’essentiel
une révolte étudiante délétère et anarchique qui
a plongé l’université dans
le désordre et la déconfiture.
Anarchique, certes. Etincelle de la
révolte, le Mouvement du 22 mars
était un groupe informel sans chef
ni organisation, dont la tactique
s’élaborait au fur et à mesure de
l’événement à coups d’assemblées
générales cacophoniques dominées
par la verve d’un anarchiste revendiqué, Daniel Cohn-Bendit.
L’émeute initiale, le 3 mai, fut entièrement spontanée. La Sorbonne occupée n’était pas un modèle de discipline ni d’organisation et donna
lieu à de coupables débordements.
Et pourtant, quelle maîtrise tactique! Les étudiants en mouvement
jouèrent comme des bleus les caciques gaullistes qui avaient résisté à
la guerre d’Algérie et aux assauts de
l’OAS (groupe armé opposé à l’indépendance de l’Algérie). Ils réussirent surtout, avec la muette connivence d’une partie des ministres et
du préfet de police, à éviter tout dérapage sanglant. Pour des anarchistes sans plan, des léninistes amateurs, la performance est
remarquable ! Et surtout, ils cédèrent très vite la vedette à la classe
ouvrière. Une mythologie paresseuse oublie que Mai 68 fut aussi,
peut-être surtout, la plus grande
grève ouvrière de l’histoire et que
personne ne résume plus Mai 68 à
une simple révolte estudiantine.
Quant au désordre supposé dans
l’université, il fut le fait de la démocratisation nécessaire, indispensable, inévitable, de l’enseignement
supérieur, combiné à la mise en
cause du pouvoir mandarinal des
professeurs et des recteurs. Fal-
lait-il refuser à la masse des bacheliers l’accès à l’université? Maintenir l’autorité archaïque des
quelques mandarins ? Au demeurant, l’anarchie qu’on dénonce, à
supposer qu’elle ait existé, se limitait à la première année de fac. Au
bout d’un an, la sélection reprenait
ses droits. Quant aux grandes écoles, touchées également par «l’anarchie», elles ont résisté sans mal à
l’assaut. Elles se sont réformées,
certes. Mais croit-on sérieusement
que les élites d’aujourd’hui sont
moins bien formées que celles d’antan? Les médecins, les avocats, les
chercheurs, les cadres, les ingénieurs formés par cette université
«anarchique» sont-ils d’un niveau
inférieur à celui de leurs aînés ?
Anarchie ou énarchie ? A en juger
par la qualité du système de santé,
par les succès de la Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Une affiche
de Mai 68
avec «Dany»
Cohn-Bendit.
PHOTO YLI. SIPA
Lors d’une manifestation, le 6 mai 1968. PHOTO GÉRARD AIMÉ. GAMMA-RAPHO.
Sur une barricade, rue Gay-Lussac, le 9 mai 1968. GILLES CARON. FONDATION
recherche française, par l’excellence de ses mathématiciens, par la compétence des
hauts fonctionnaires, on a du mal
à croire que l’enseignement supérieur français ait été soudain détruit
par une vague barbare et ignorante.
Il faut être Alain Finkielkraut pour
continuer à le dire. Une étude a
même montré que les bacheliers
de 68, réputés détenteurs d’un «diplôme en chocolat», ont plutôt
mieux réussi dans la vie que les
autres générations de lycéens.
Suite de la page 3
III
Mai 68 fut un mouvement
marxiste et violent qui a
tenté de renverser l’ordre
démocratique au profit
de minorités sectaires et
agissantes.
Il y eut des marxistes en 68, et des
violents. Pour être franc, ils ne con-
trôlaient rien. La première manifestation violente se déclenche après
l’entrée de la police à la Sorbonne,
quand les leaders sont tous enfermés dans des paniers à salade. Les
revendications présentées pendant
la semaine des barricades par les
leaders étudiants n’ont rien de
marxiste ni de révolutionnaire: «libérez nos camarades», «rouvrez la
Sorbonne», «la police hors du Quartier latin». On a vu plus marxiste,
plus révolutionnaire. La masse des
révoltés a porté les militants en tête
du mouvement parce qu’il n’y en
avait pas d’autres. Peu politisée,
soucieuse de libération, de contestation, douée d’un sens de la fête et
d’imagination, elle a produit un
mouvement démocratique, libertaire, joyeux, à cent lieues des tristes discours de l’orthodoxie marxiste-léniniste. C’est après coup que
les théoriciens du gauchisme ont
plaqué sur cette révolte improbable
leurs catégories momifiées. Le
grand parti de la classe ouvrière,
le PCF, nourri de théorie marxiste,
a été totalement débordé par la
spontanéité de la révolte ouvrière,
et n’a eu de cesse que de faire rentrer le fleuve dans son lit. Quant aux
«groupuscules», ils n’ont jamais
réussi à se lier à la classe ouvrière
pendant les événements. Ils ont ensuite tenté de le faire pendant
dix ans. Avec un succès pour le
moins limité.
Et ces leaders, quoiqu’admirateurs
du Che, d’Hô Chi Minh, de Mao et
du vieux Léon, n’ont pas un instant
songé à prendre le pouvoir, ignorant prudemment ou par désinvolture les bâtiments officiels désertés.
Cette révolution fut festive, pacifique, verbale, sans jamais franchir le
Rubicon de l’action armée. Autrement dit, ce n’était pas une révolution, sinon culturelle, mentale, sociétale, sociale, qui voulait non un
chambardement sanglant mais une
réforme de la condition ouvrière,
un changement des mœurs et de
l’autorité.
IV
Mai 68 fut une révolte nihiliste et sans but, qui a
cherché à détruire les
structures républicaines
de la France.
Nihilistes, les soixante-huitards ?
Vaste blague. Rarement il y eut un
mouvement aussi candide, optimiste, tourné vers l’avenir à construire, vers l’invention d’une société différente, plus libre et plus
juste. L’espoir de l’émancipation, la
confiance dans le futur, la volonté
de progresser, ont porté les révoltés
de 68. C’est longtemps après, avec
les déceptions, les désillusions, les
échecs, qu’un certain nihilisme a
pu se manifester, nourri par le chômage de masse et l’affaiblissement
du camp du progrès social. Symptôme culturel, le nihilisme punk est
né dix ans plus tard, sur les décom-
bres de l’utopie festive et fraternelle
de l’après-68. Quant à la République, qui en avait vu bien d’autres,
elle est toujours debout et reste le
bien commun de l’immense majorité des Français.
V
Mai 68 a abaissé l’autorité
parentale et désagrégé la
famille en sacrant «l’enfant-roi», sans limite, sans
morale ni héritage.
Fallait-il conserver dans le formol
la famille d’antan? Une famille patriarcale, masculine, hypocrite
aussi, où les enfants ne devaient
parler qu’interrogés, enserrés dans
mille contraintes médiocres, étroitement surveillés et mis sur les rails
d’un conformisme rigide empreint
de morale catholique à l’ancienne,
où les enfants de divorcés étaient
vus à l’école comme des bêtes cu-
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LES PROCUREURS
DE MAI 68
PASCAL BRUCKNER
Ancien révolté devenu
néoconservateur,
l’essayiste et romancier a
déclaré, en 2016 dans
le Figaro, que le terme de
réactionnaire devait
«devenir un titre de
fierté». PHOTO AFP
ÉRIC ZEMMOUR
Pour le polémiste, Mai 68
précipita le déclin des
valeurs traditionnelles,
cause de «la grande
désagrégation» de la
société, comme il l’écrit
dans une tribune dans le
Figaro. PHOTO AFP
JEAN-PIERRE LE GOFF
L’auteur, il y a tout juste
vingt ans, de Mai 68,
l’héritage impossible
dénonce le «gauchisme
culturel», qui aboutit à un
individualisme exacerbé
et à un nouveau
conformisme. PHOTO SIPA
GETTY IMAGES
RÉGIS DEBRAY
L’ex-castriste devenu
intellectuel de droite
soutient, par un
renversement dialectique,
que Mai 68 fut une ruse
du capital qui a abouti à
l’américanisation de la
société. PHOTO AFP
Un couple témoin
des émeutes.
PHOTO HENRI CARTIERBRESSON. MAGNUM
PHOTOS
GILLES CARON
rieuses, où l’on maintenait pour la
façade l’apparence de l’entente,
quand bien même les parents, mariés trop vite, ne s’entendaient plus
depuis longtemps et vivaient une
vie familiale mensongère et factice? Fallait-il s’abstenir d’inventer
la pilule qui a libéré les femmes,
autant que les hommes, délivrés de
l’épée de Damoclès d’une grossesse
hors mariage infamante? Fallait-il
encore réprimer la sexualité, douceur de la vie, sel de l’amour, au
nom d’un puritanisme hors de saison? Fallait-il que les homosexuels
continuent à raser les murs, moqués, offensés au jour le jour, confinés dans une clandestinité louche
et humiliante ?
Les années 50 ont inventé l’adolescence, âge des possibles et des angoisses, qui fut un détonateur de la
révolte à travers ses signes culturels
propres, les modes, la musique, le
cinéma des années 60. Fallait-il
continuer à imposer aux jeunes de
singer maladroitement des adultes
ALAIN FINKIELKRAUT
Pour le philosophe qui
pourfend «l’idéologie du
progressisme», Mai 68
a plongé l’Université
française dans le
désordre et la
déconfiture. PHOTO
REUTERS
Fallait-il conserver
dans le formol
la famille d’antan?
Une famille
patriarcale,
masculine,
hypocrite, où les
enfants ne devaient
parler qu’interrogés.
qui n’avaient guère de leçons à donner ? Ou bien ménager aux jeunes
hommes et aux jeunes filles une
plage de temps plus libre, plus autonome, plus créative? La liberté est
souvent vertigineuse, douloureuse
même. Faut-il lui préférer la contrainte et la tartufferie ? Dans tous
les sondages depuis toujours, quelle
est la valeur citée en tête de toutes
les autres par l’opinion? La famille.
VI
Mai 68 a détruit l’école
et ruiné la transmission
du savoir et des valeurs.
Frappé au premier chef, le système
éducatif a été ébranlé par Mai 68.
Les lycéens et les étudiants ont rejeté massivement l’ancienne discipline, les savoirs biaisés ou conformistes, la transmission purement
verticale et la petite police des corps
qui régnait à l’école. Les professeurs
ont dû s’adapter dans le désordre et
souvent l’incompréhension. Beaucoup d’anciens militants ou piétons
de Mai 68 ont rejoint le corps enseignant, animés par un désir de démocratisation et de modernisation
des méthodes. Cette rénovation a
donné lieu à toutes sortes d’expériences pédagogiques inspirées des
idées diffusées du temps du Front
populaire avec Jean Zay, ou bien des
avant-gardes enseignantes anglo-
saxonnes de l’après-guerre. On mit
l’émancipation et le sens critique à
la hauteur de la transmission des savoirs. Forfait impardonnable… Cet
effort déboucha parfois sur des innovations malheureuses, des essais
farfelus, des inventions utopiques.
Mais on ne saurait ramener le travail
des professeurs, la compétence des
maîtres, l’inépuisable bonne volonté des pédagogues, à ces tentatives pleines de bonnes intentions et
d’effets indésirés. La masse des enseignants, confrontée à une démocratisation massive de l’école et de
l’université, a fait face avec abnégation aux tâches nouvelles. La plupart des profs continuent de former,
d’éduquer, de transmettre les savoirs avec rigueur et continuité. Le
niveau de l’enseignement situe la
France en milieu de tableau des
classements internationaux. L’élite
continue de bénéficier d’un enseignement de haute volée. On peut,
on doit, améliorer, réformer, consolider. Mais on est bien loin de l’ef-
fondrement diagnostiqué par les
Cassandre anti-68, qui croient qu’en
restaurant l’école de papa, tout ira
mieux. Les publics ont changé.
Faut-il rester immobile ? Soupirer
sans fin sur un âge d’or mythique où
le bac était réservé à une mince aristocratie du mérite et de l’argent ?
Croit-on qu’en réinstallant les estrades, les coups de règle sur les doigts,
les classes muettes et l’orientation
précoce des fils d’ouvriers vers la
production, on relèvera les défis de
l’avenir ? La nostalgie n’est pas un
programme.
VII
Mai 68 fut un attentat contre la nation et un prélude
à la mondialisation sans
âme et sans protection.
«Nous sommes tous des juifs allemands.» Comme le remarque Serge
July (Libération du Suite page 6
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6 u
ÉVÉNEMENT
Suite de la page 5 22 mars), ce fut
sans doute l’un des plus beaux slogans de Mai 68. La génération des
baby-boomers, nombreuse et turbulente, fut la matrice de la révolte
ouvrière et étudiante. Elle était
spontanément cosmopolite, internationaliste, ouverte sur le grand
large. Etait-ce un défaut? Fallait-il
continuer à cultiver son maigre jardin, s’enfermer derrière les frontières, mitonner sa petite soupe nationale dans l’ignorance du vaste
monde? C’eût été rater le coche de
l’histoire et de l’économie, dont l’internationalisation se serait produite
avec ou sans Mai 68. Voir la France
dans l’Europe et dans le monde: tel
est le crime qu’on impute à Mai 68.
Drôle de crime quand les crises sont
planétaires, quand les signes circulent autour de la planète à la vitesse
de la lumière, quand les défis écologiques s’imposent à tous les Terriens, quand un bruissement d’aile
de papillon provoque des cyclones
à l’autre bout du monde… C’est le
nationalisme à front bas qui entonne des jérémiades. Vieille obsession réactionnaire, vieille idée,
vieille angoisse du déclin qui déverse son acidité.
Aussi, les Français ont-ils cessé
d’être patriotes ? En aucune manière. L’afflux des volontaires du
service civique, ceux qui ont rejoint
l’armée ou la police après les attentats, démontre le contraire. Les
Français aiment le pays qui les a vu
naître. Ils supportent avec une résilience remarquable l’assaut terroriste et soutiennent sans faille leur
armée quand elle s’engage contre le
fanatisme. La démocratie est en
crise? Qu’on cite une période où elle
ne l’a pas été. La République est menacée ? Comme toujours, mais les
Français sont prêts à la défendre.
Mai 68 a rénové, modernisé, décontracté le républicanisme, il ne l’a pas
affaibli.
VIII
Mai 68 fut au bout du
compte une ruse du capital et un adjuvant décisif à
l’américanisation libérale
de la société.
C’est la thèse de Régis Debray, l’ancien castriste devenu le plus grognon des intellectuels de droite. Le
renversement dialectique –une révolte gauchiste au service du capitalisme – a quelque chose de séduisant. C’est un pur sophisme.
Rappelons une nouvelle fois que
Mai fut aussi et surtout la plus
grande grève ouvrière connue à ce
jour. En quoi cette grève a-t-elle aidé
le libéralisme ? Ou l’impérialisme
américain ? Les ouvriers y ont gagné 30 % d’augmentation pour le
Smig (le salaire minimum de l’époque), 10% pour les salaires, la section syndicale dans l’entreprise, la
mensualisation, et quelques autres
acquis importants. Ils ont exprimé
avec force leur refus de l’arbitraire
patronal et leur volonté de partager
les fruits de l’expansion, tout en rêvant de la fin de l’exploitation et
d’une condition plus digne et plus
juste. Quoi de libéral là-dedans? Le
Libération Mercredi 2 Mai 2018
nées, l’esprit de 68 a rénové les thèmes et les méthodes de la gauche
classique. Beaucoup de soixantehuitards ont abandonné l’utopie révolutionnaire. Ils ont quitté l’extrême gauche discréditée par son
sectarisme et son irréalisme, pour
l’espoir réformiste, en rejoignant les
rangs de la gauche classique. Le
principal prolongement politique
de 68, c’est la montée du PS de François Mitterrand, qui avait eu l’intelligence de s’imprégner de l’esprit
de Mai, avec un slogan directement
issu des événements, «changer la
vie». La suite de Mai 68, c’est mai 81.
X
Mai 68 fut une révolution
trahie par ses leaders qui
sont passés «du col Mao
au Rotary Club».
Rue Gay-Lussac, au matin du 11 mai 1968. PHOTO BRUNO BARBEY. MAGNUM PHOTOS
patronat en a conçu une peur bleue
devant la France rouge et consenti
ensuite toutes sortes de concessions. Quoi de libéral là-dedans ?
Une partie de la jeunesse s’est tournée vers la gauche ou l’extrême gauche, militant pour un monde socialisé et réconcilié. Quoi de libéral
là-dedans ? Le mythe révolutionnaire a été ressuscité, les pouvoirs
ont vécu dans la hantise d’une réplique. Les valeurs de coopération,
d’expérience sociale, d’innovation
communautaire, d’écologie, de défense des minorités, de conquête
des droits, d’égalité hommes-femmes, de lutte contre les discriminations ont été portées au pinacle.
Quoi de libéral là-dedans? La consommation a été mise en cause,
l’idéal trivial de l’enrichissement
matériel a été questionné, les progrès de l’Etat-providence ont été accélérés, les dépenses publiques ont
été augmentées. Quoi de libéral làdedans? Comme la mondialisation
libérale s’est affirmée dix ou
vingt ans après la révolte de Mai 68,
on veut faire croire que la deuxième
est le résultat de la première.
La consommation
a été mise en cause,
les progrès de
l’Etat-providence
ont été accélérés,
les dépenses
publiques ont été
augmentées.
Quoi de libéral
là-dedans?
Etrange raisonnement. La pluie
vient après le beau temps. C’est
donc le soleil qui produit la pluie…
Mai 68 a attaqué De Gaulle, puis
beaucoup de soixante-huitards se
sont réconciliés avec sa figure historique, celle de la Résistance et de
l’indépendance par rapport aux empires. Ce fut un malentendu, pour
une grande partie. Debray soupire
après la haute stature tutélaire du
chef de la France libre. Sur ce point,
il n’a pas tort. Mais plus que Mai 68,
c’est la bourgeoisie qui a congédié
De Gaulle en 1969 au profit du louisphilippard Pompidou. Plutôt que
d’en rendre responsable Cohn-Bendit, Debray ferait mieux de fustiger
la droite conservatrice. Difficile, il
est vrai, puisqu’il s’y est rallié.
IX
Mai 68 fut une victoire de
la droite qui est sortie renforcée des événements.
A court terme, c’est juste. L’opinion
a soutenu la révolte au début, scandalisée par les violences policières,
séduite par la rupture de l’ordre des
choses. Mais la poursuite du désordre, les violences des manifestations
et la crainte d’un coup de force du
PCF, qui pourtant combattait le
mouvement, ont retourné la situation. Pompidou et les autres ont eu
l’intelligence de limiter la répression
et d’attendre que la peur s’installe
pour remporter une victoire électorale écrasante. Mais en quelques an-
L’acteur Christian Marin imite le général de Gaulle. YVES LE ROUX. GAMMA-RAPHO. GETTY IMAGES
Polémique efficace mais fausse.
Trois leaders ont émergé en 68 :
Alain Geismar, Jacques Sauvageot
et Daniel Cohn-Bendit. Le premier
est devenu maoïste avant de rejoindre la gauche classique. Le
deuxième, mort il y a peu, est devenu enseignant et s’est retiré de la
vie publique tout en continuant,
dans sa pratique professionnelle, à
défendre les idéaux initiaux. Le troisième, emblème du mouvement, a
milité en Allemagne dans des mouvements alternatifs, puis est devenu
député écologiste au Parlement
européen. Drôle de trahison. On lui
reprochera son ralliement à Macron
sur le tard, opéré par conviction
européenne. Péché mortel?
Autre leader, Serge July a créé un
journal de gauche de culture libertaire, Libération. Serait-ce trahir?
Les autres, pour la plupart, sont restés militants politiques ou syndicaux à gauche, ou bien se sont engagés dans la vie associative,
humanitaire ou le militantisme écologique ou socialiste. Toutes les études historiques ou sociologiques le
montrent : la grande majorité des
soixante-huitards, étudiants ou
ouvriers, ont gardé leurs idées progressistes et mené une vie plutôt
austère d’engagement ouvrier ou
populaire. Où est la trahison? C’est
l’extrême gauche sectaire qui jette
des anathèmes, considérant depuis
deux siècles que tous ceux qui ne
pensent pas comme elle sont des
traîtres. Alors que les vrais «traîtres»
–selon ce vocabulaire qu’on n’aime
pas– sont ceux qui sont passés au
conservatisme le plus traditionnel.
André Glucksmann, ancien mao,
devenu sarkozyste et libéral. Régis
Debray, ancien castriste qui soupire
après l’ancien monde, Alain Finkielkraut, ancien maoïste passé à la
droite de la droite, Pascal Bruckner,
ancien révolté devenu néoconservateur, Jean-Pierre Le Goff, ancien
mao devenu conservateur. Ceux-là
même qui dressent le réquisitoire
contre Mai. «Vous finirez tous notaires!» criait en 68 Jean Cau, l’ancien
secrétaire de Sartre passé à l’extrême
droite. Il s’est trompé. Les notaires
ne sont pas ceux qu’on croit. Ce sont
ceux qui brûlent Mai 68 cinquante ans après l’avoir idolâtré.
Mais le feu ne prend pas. •
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8 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Sondage sur l'héritage de
Impact positif selon
la sensibilité politique
Globalement, diriez-vous que Mai 68 a eu un impact
plutôt positif ou plutôt négatif sur la société française ?
Gauche
88 %
Centre
77%
Droite
59 %
Mais passé les cercles militants, intellectuels et médiatiques, le souvenir de Mai 68 est plus consensuel.
L’étude de Viavoice pour Libération
donne à voir une opinion plutôt homogène et moins caricaturale que
nombre de ses représentants. Parmi
les sept Français sur dix jugeant que
Mai 68 a eu un impact positif sur la
société française, le clivage partisan
n’est pas spectaculaire: 88% de soutien à gauche, mais aussi 77 % au
centre et même 59 % à droite ou
68% au FN. Une lecture sociale ou
générationnelle n’apparaît pas plus
pertinente : «Des cadres aux
ouvriers, des aînés témoins directs
des événements aux jeunes
d’aujourd’hui, tous partagent pour
une majorité d’entre eux un a priori
positif sur l’héritage de Mai 68», détaille-t-on chez Viavoice.
Avancées. Mais quel est donc cet
FN
68 %
Pour vous, Mai 68 c’est d’abord... ? *
En pensant à Mai 68, vous
diriez que vous vous sentez
plus proche aujourd'hui... ?
Avez-vous le sentiment que
Mai 68 en France était... ?
Des avancées sociales,
politiques ou pour la société
Un grand mouvement de mobilisation
populaire comme le Front populaire,
la Libération, les grèves de 1995 ou
les manifestations de janvier 2015
Une période où « tout
était possible », où
les gens pouvaient
changer les choses
Un état d’esprit
et des
valeurs de
progrés
La convergence entre
la mobilisation
des étudiants
et des travailleurs
Surtout une
mobilisation
manifestants
et grévistes qui se sont
mobilisés à l’époque
Non
réponse
étudiante
La perte des valeurs
de la morale
Une période
de chaos,
de violences,
de laxisme
Non réponse
Des personnes
qui ont soutenu
le gouvernement
de l’époque
et le pouvoir gaulliste
Ni l’un,
ni l’autre
Surtout une mobilisation
des travailleurs :
ouvriers, employés,
classes moyennes
Non réponse
* trois réponses possibles
Infographie : Julien Guillot et Dario Ingiusto
000 personnes, représentatif de la population française
Sondage réalisé par Viavoice pour Libération.
âgée de 18 ans et plus. Représentativité par la méthode des quotas appliquée aux critères suivants : sexe, âge, profession de l’interviewé, région et catégorie d’agglomération.
L’opinion se réjouit sans clivage
Notre sondage réalisé
par Viavoice montre que
Mai 68 ne divise plus les
Français, nombreux à
juger positive l’influence
du mouvement.
M
ai 68, les Français disent
«oui». Nettement. Cinquante ans après les événements, 70% des sondés interrogés par Viavoice pour Libération
jugent positivement l’héritage, et
donc l’impact sur la société, de cette
révolte étudiante devenue grève générale ouvrière. Mais alors que le
mouvement social peine à dépasser
la succession des luttes catégorielles
pour faire boule de neige et que la
structure de la société a largement
évolué en un demi-siècle, 60% des
Français doutent qu’un mouvement
similaire puisse voir le jour dans la
France de Macron.
Symbole. Au moins dans le débat
public, le sujet Mai 68 n’a rien
perdu, ou presque, de sa dimension
polémique. Avec le temps, note
Aurélien Preud’homme, directeur
des études politiques de l’institut
Viavoice, on aurait pourtant pu
l’imaginer, «d’autant qu’aujourd’hui
une grande partie des Français n’ont
pas été les témoins directs des événements». Mais il souligne que «légitimement ou artificiellement,
[Mai 68] a toujours déchaîné les passions, quel que soit le “côté de la barricade”.» Dans le camp des procureurs décomplexés, on pense à
Sarkozy, appelant en 2007 les électeurs, en votant pour lui, à «liquider
une bonne fois pour toutes» l’héritage de Mai 68. Remettant ce symbole au cœur de la bataille culturelle, au nom de l’autorité et du
travail. Une partie de la droite plus
tradi, à la Wauquiez, dénonce, elle,
d’abord dans 68 une «perte des va-
leurs, de la morale» (seuls 11 % des
sondés adhèrent à cette accusation)
quand ce n’est pas l’avènement de
l’individualisme déraciné comme
matrice première de la société.
«Certains [lui] attribuent tous les
maux, […] d’autres y attachent une
certaine bienveillance nostalgique
[…], n’y voyant plus qu’une révolte
de la jeunesse, quand d’autres enfin
appellent régulièrement à recommencer : les derniers mouvements
sociaux n’y ont pas manqué, avec un
mot d’ordre répandu parmi les manifestants: “Mai 68: ils commémorent, on recommence”», poursuit
Aurélien Preud’homme.
héritage qui vient nourrir le regard
très majoritairement positif des
Français sur Mai 68, alors que ces
événements ont clivé le pays à l’époque? Loin de la caricature baba cool
et libertaire à laquelle ses procureurs voudraient le réduire, dans la
mémoire française Mai 68 reste en
premier lieu un souvenir positif
pour les avancées sociales et politiques rendues possibles par les utopies et les mobilisations populaires
d’alors. «61% des Français associent
Mai 68 à une convergence des mobilisations entre étudiants et travailleurs, plus qu’à un mouvement de
la seule jeunesse (19%) ou circonscrit
au monde du travail (14%)», souligne Aurélien Preud’homme. Dans le
bilan de 68, l’opinion retient d’abord
la conquête de nouveaux droits sociaux (43%), le «mouvement populaire» (41%), loin devant la question
des valeurs ou l’évolution des rapports entre individus (20%).
Cinquante après, les Français ne
versent pas pour autant dans «l’angélisme», souligne Viavoice: ils sont
plus nombreux à associer Mai 68 à
un mouvement «relativement violent» (47 %) que «pacifiste» (33 %).
Cela n’empêche pas 38% de la population d’affirmer se sentir proche
des manifestants de l’époque, contre seulement 12% soutenant plutôt
le gouvernement. Autre chiffre intéressant : 51 % des Français jugent
que les événements de Mai et leurs
revendications d’émancipation collective, plus qu’un souvenir, sont
toujours d’actualité. Mais si 43% des
sondés pensent que de tels événements pourraient se reproduire
dans les années à venir en France,
46% n’y croient pas. «Une large majorité de Français restent attachés à
Mai 68 et son héritage, [mais] ils ne
tombent pas pour autant dans
l’image d’Epinal, ni dans l’idée qu’il
suffirait de ressortir les drapeaux de
Mai 68 pour refaire la “révolution”»,
conclut Aurélien Preud’homme. Les
plus motivés pour un remake? Les
moins de 50 ans, notamment parmi
les professions intermédiaires, les
employés et les ouvriers.
JONATHAN
BOUCHET-PETERSEN
Sondage réalisé en ligne les 16 et
17 avril 2018 auprès d’un échantillon de
1000 personnes représentatif (méthode
des quotas).
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10 u
L’ANNÉE 68
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 2 mai 1968
vu par Frédéric Ciriez
BLOCUS SOLUS
CATHERINE HÉLIE
C’est le
prologue
du mois
de luttes,
la veillée
d’armes:
la longue
gestation
de Mai
s’accélère
soudain.
Au soir,
Nanterre
est fermée:
l’alumette
est craquée.
Né en 1971,
Frédéric Ciriez est
romancier, auteur
de théâtre, critique
et scénariste.
Dernier ouvrage paru :
BETTIEBOOK
Editions Verticales,
2018
L
es vingtenaires blacks-blancsbeurs conçu(e)s dans l’euphorie
du Mondial 98 ont-elles et ontils, selon Ipsos, une image 1) favorable
2) moyennement favorable 3) négative de Mai 68 ? La Booster Academy,
«réseau de centres d’entraînement intensif à la vente», servira-t-elle de modèle à l’université française dans
vingt ans? A l’ère de l’universelle Série, y a-t-il une narrativité spécifique
pour raconter, au quotidien, en une
sorte de live rétrospectif, la «mémorable crise» de 68? Mai commence véritablement le 3, disent les historiens.
Nous sommes le 2. Aujourd’hui, c’est
le prologue du Tour.
I
Des bras défoncent à coups de pioche
la porte de la Fédération générale des
étudiants en lettres de la Sorbonne.
Le local est visité, des dossiers volés.
Une croix celtique est peinte sur un
mur. On met le feu, on cisaille un
tuyau de gaz. On se tire, sans penser
à la famille de l’administratif logée
au-dessus. La femme de ménage prévient les pompiers à temps, vers
7 h 45. Les jeunes nationalistes du
groupuscule d’extrême droite Occident, signifiant large pour les épaules
de petits mecs en costard, sont déjà
loin. Le commando ricane, vengé de
la correction infligée aux siens
le 27 avril par des gauchistes prochinois venus démolir une exposition
sur les exactions commises par les
Vietcongs. Depuis le début de l’année, Occident s’est allié au Front uni
de soutien au Sud-Vietnam… Son ennemi absolu: la chienlit bolchevique
et les gauchistes de tout poil. La journée sera longue, du lever au coucher
du soleil, entre Paris et Nanterre,
dans la proche banlieue ouest. Ce fait
d’armes matinal est pourtant une éjaculation précoce pour les rats noirs
d’Occident, futurs acteurs marginaux
de Mai.
II
«Occident a revendiqué l’attentat !
Meeting demain dans la cour de la
Sorbonne : liquidons les fachos !»
«Le doyen a porté plainte contre X :
Occident ne revendique plus l’attentat mais accuse les trotskos pour faire
diversion !»
«Occident ment: leur meeting prévu
demain à Nanterre est un prétexte
pour mener un raid contre les prochinois !»
«Aujourd’hui et demain ont lieu nos
journées anti-impérialistes! On les attendra, c’est la guerre!»
«Les paras soutiennent la bande
d’Alain Robert et de Madelin ! Ils seront 200 en tout !»
«Huit “22 mars” vont passer en commission de discipline! A bas le tribunal universitaire et tous les tribunaux
bourgeois !»
«Faites circuler ce tract : “Hors de
Nanterre les ratonneurs ! Les commandos fascistes seront exterminés.”»
III
Ils (le magma hétérogène des étudiants d’extrême gauche –anars, situs
et mystérieux «prochinois») constituèrent un camp retranché au cœur
de la faculté des lettres et de sciences
humaines de Nanterre, elle-même
érigée au cœur d’un immense bidonville, sur un ancien terrain militaire,
dans le quartier de la Folie. Ils s’inspirèrent du modèle martial et fantasmé
déjà éprouvé par les étudiants de
l’université de Pékin, entassèrent barres à mine, pieds de biche et projectiles, préparèrent des cocktails Molotov et des catapultes, organisèrent
des sentinelles, postèrent des hommes sur les toits.
A Nanterre, les débats étaient houleux depuis des semaines: mixité des
résidences, réforme Fouchet, avec
son projet de sélection à l’entrée de
l’université, choix des modes et lieux
d’expression, définition du statut de
l’université – franchise, voire asile.
A Bouguenais (Loire-Atlantique),
2000 ouvriers de Sud-Aviation, une
entreprise alors dirigée par l’ancien
préfet de police Maurice Papon,
étaient en grève.
Les étudiants en état de siège sollicitèrent les ouvriers d’un chantier voisin pour bénéficier de leur appui logistique, dont des bulldozers.
Ils occupèrent l’amphithéâtre où
l’historien René Rémond devait faire
cours pour y projeter des films sur la
guerre du Vietnam et la ségrégation
raciale aux Etats-Unis.
Ils empêchèrent le corps enseignant
d’enseigner, voulurent prendre en
main le Savoir.
Dans les airs, Georges Pompidou,
Premier ministre lettré, prenait de la
hauteur et s’envolait vers l’Iran.
L’ennemi n’apparut pas.
IV
Ce jeudi 2 mai, le parcours du couple
infernal violence / contre-violence
épuise le jour en une sorte de cycle à
la beauté dramatique. Comme si la
jeunesse prête à en découdre ne voulait pas, ou plus, perdre de temps pour
se mettre sur la gueule afin de régler
ses comptes avec l’époque, l’Histoire,
la société, les idéologies, le sexe, etc.
De l’incendie à intention criminelle
d’Occident au petit matin (la plainte
sera classée sans suite après «enquête») à l’organisation en mode autodéfense parano du camp retranché de
Nanterre, ce qui fascine, ce n’est pas
l’irruption de la violence en tant que
telle (puisque celle-ci n’aura lieu que
le lendemain), mais l’accélération
soudaine d’un long phénomène de
maturation. Libido guerrière totale…
survitaminée à la frustration sexuelle.
La rumeur de l’imminence d’une attaque circule et galvanise. Les corps
sont prêts: déterminés, ordonnés, stylisés, évoluant en un lieu unique à
prendre ou à défendre. Ces corps en
fusion ignorent pourtant à quel point
le pouvoir institutionnel veille sur
eux, paternaliste et soucieux d’éviter
le don de la mort. Le soir du 2, le
doyen de Nanterre, Pierre Grappin,
ancien résistant, normalien, germaniste auteur d’un dictionnaire de référence, décide la fermeture administrative de l’université. C’est l’étincelle
qui embrasera Paris le 3, avec le reflux
des étudiants dans le Quartier latin.
La fermeture est ici une ouverture.
V
Scénario : c’est la nuit, le campus
semble désert mais un amphithéâtre
est squatté. Un homme en costume
cravate tiré à quatre épingles se tient
debout dans un couloir à peine
éclairé par un plafonnier de sécurité.
Il a un visage émacié, les cheveux
courts, des lunettes à monture circulaire. Il prend un jeu de clés dans sa
veste. Ses mains tremblent. Il ouvre
une porte dérobée par où s’engouffre
un commando d’hommes cagoulés.
VI
Hypothèse : dans la nuit du 22 au
23 mars 2018, Philippe Pétel, doyen
de la faculté de droit de Montpellier,
rejoue la scène du 2 mai 68 à l’envers
en permettant aux hommes d’une
police occulte, dont peut-être des
doctorants et des enseignants, de
mater à coups de planches en bois
les étudiants grévistes qui occupent
un amphi. Résultat: déclenchement
d’une série de blocus dans l’Hexagone… Cherchant moins «en ses
murs» l’éradication des germes
d’une répétition de 68 qu’une remise
au pas étudiante, le doyen retourne
le 2 mai originel sur la scène autoritaire du Savoir : la cible, ce sont désormais les étudiants (et la jeunesse), l’institution, c’est lui
(autarcie et toute-puissance du
droit… aussitôt exténuée dans la
bouffonnerie de l’Histoire, avec à la
clé pour le doyen Pétel une démis-
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
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u 11
La Sorbonne, occupée,
au petit matin du 25 mai.
(photo tirée du catalogue
de la vente organisée
le 15 mai par Christophe
Goeury avec l’étude
Millon à Drouot,
Claude Dityvon la poésie
du regard).
Nous publierons chaque
jour de mai une
photographie de Claude
Dityvon, autodidacte,
mandaté par aucun
journal, qui a suivi les
événements de Mai 68 au
jour le jour. Loin du
photoreportage, ses
images sont plutôt des
«impressions»: des
atmosphères de chaos ou
de grande sérénité, des
univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar ou
Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
sion express et une mise en examen
pour «complicité d’intrusion»). Hantise de 68 : l’événement n’a pas disparu, il a ses hoquets démentiels et
ses huissiers négatifs.
VII
Blocus. Bloquer. Débloquer… Le
2 mai 68, dans sa configuration préinsurrectionnelle, pose la question
psychiatrique du monde comme
ouverture et fermeture, circulation
et enfermement. Il interroge également le contemporain dans sa capacité à accepter ou refuser la nécessité
d’un locus solus – lieu unique, éventuellement solitaire, comme on peut
le dire du diamant, en tout cas principe de différence, réelle ou imaginaire, accessible à chacun: hétérotopie telle que définie par Michel
Foucault, lieu autre accueillant expérimentateurs et non-performants de
la société; parc et villa du Locus Solus
de Raymond Roussel (1914), où l’inventeur Martial Canterel présente à
ses visiteurs les prodiges innocents
et pervers du Savoir, comme le spectacle de la répétition des événements
décisifs d’une vie chez des sujets
morts ; universités pleinement universelles. •
FRÉDÉRIC CIRIEZ
Jeudi, le 3 mai vu par Mathieu Bermann.
2 MAI : TOUS UNIS CONTRE OCCIDENT, RENDEZ-VOUS À LA SORBONNE
Cette fois, le «22 mars» est chassé de
son fief. Las des incidents répétés qui
émaillent la vie de son université –et de
se faire traiter de «nazi» –, le doyen
Grappin a décidé de fermer Nanterre.
Les deux journées «anti-impérialistes»
des 2 et 3 mai, organisées par le
mouvement de Daniel Cohn-Bendit qui
a réussi à unir sous la même bannière
libertaire les différents groupuscules de
la faculté, tournent à l’affrontement.
Dès le matin, la rumeur d’une
intervention des militants du petit
mouvement d’extrême droite Occident
s’est propagée. Régulièrement au
Quartier Latin, ses militants musclés
échangent des horions avec les
activistes de l’extrême gauche. Au
44 rue de Rennes, quelques jours plus
tôt, un groupe maoïste a attaqué une
exposition consacrée au Sud-Vietnam.
La bagarre a été sévère et plusieurs
«fafs» sont blessés. Occident a décidé
de répliquer en menant une expédition
punitive.
On met l’université en défense, on place
des guetteurs, on charrie des caisses de
boulons et de cailloux, on va dans les
bois proches couper des branches pour
confectionner des lance-pierres.
Devant ce regain d’agitation, craignant
des affrontements violents, le doyen
baisse les bras. Il ferme l’université. Il a
l’appui des autorités gouvernementales.
La veille, après avoir déjeuné avec
Fernandel, De Gaulle a reçu les «forts
des Halles» venus lui présenter le
traditionnel muguet. Tout occupé de la
conférence de Paris sur le Vietnam qui
va prochainement s’ouvrir, il s’est
penché vers le ministre de
l’Intérieur, Christian Fouchet : «Il faut en
finir avec l’agitation de Nanterre.»
Depuis des mois, le mouvement
étudiant, qui décline depuis la fin de la
guerre d’Algérie, est partagé entre une
poignée de groupes révolutionnaires
animés en général par des anciens de
l’Union des étudiants communistes que
la direction du Parti a soigneusement
épurée. L’Unef en déconfiture s’est
dotée d’une direction provisoire avec à
sa tête Jacques Sauvageot, proche du
petit parti socialiste dissident, le PSU.
Trois groupes trotskistes se combattent
pour «construire le parti
révolutionnaire» : les lambertistes de la
Fédération des étudiants
révolutionnaires (FER.), les frankistes
de la Jeunesse communiste
révolutionnaire (JCR) de Krivine, Weber
et Bensaïd, et Lutte ouvrière, qui
néglige le terrain universitaire et
cherche à s’implanter dans les usines.
Les marxistes-léninistes althussériens
de l’Union des jeunesses communistes
marxistes-léninistes – UJC(ml), on dit
«l’UJ» – professent un maoïsme agressif
bardé de théorie et de certitudes.
D’autres prochinois sont regroupés
autour d’Alain Badiou et de quelques
autres au sein du Parti communiste
marxiste-léniniste de France (PCMLF),
encore plus raides. A coups de
meetings enfiévrés, de manifestation
bruyantes et minoritaires, ces militants
divisés – mais qui s’accordent pour
lutter contre Occident et le pouvoir
gaulliste – entretiennent une activité
débridée qui perturbe les autorités.
Le «22 mars» de Nanterre est leur petite
maison commune. Le 2 mai, ils sont
tous réunis pour accueillir les «bandes
armées du fascisme». L’université
ferme. La bataille tourne court. Dans la
même journée, on apprend que trois
étudiants, dont Cohn-Bendit, sont
convoqués devant un conseil de
discipline, ce qui ajoute à
l’effervescence. On décide alors de
transporter la protestation à la
Sorbonne, le lendemain 3 mai.
LAURENT JOFFRIN
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12 u
MONDE
Libération Mercredi 2 Mai 2018
CORÉES
«
«Ne parlons
pas de
réunification,
construisons
la paix»
Photo officielle datée de dimanche du président sud-coréen, Moon Jae-in, et du Nord-Coréen Kim
AFP
Enfant de la guerre de Corée,
l’écrivain Hwang Sok-yong
se réjouit du rapprochement
entre les sœurs ennemies et de
la force de la démocratie du Sud.
Il prévoit une sortie des logiques
militaires dans la péninsule.
INTERVIEW
Recueilli par
ARNAUD
VAULERIN
Envoyé spécial
à Séoul
C
et après-midi-là, à Séoul, on pensait croiser l’un des écrivains les
plus réputés de sa génération et
c’est un militant fatigué – il rentre des
Etats-Unis – mais heureux qui s’exprime. Les Corées sont lancées dans de
nouvelles retrouvailles qui amorcent
une «nouvelle ère», comme l’ont dit Kim
Jong-un et Moon Jae-in lors du sommet
intercoréen de Panmunjom. A 75 ans,
Hwang Sok-yong est l’une des grandes
voix de la littérature en Asie. Il est resté
un enfant de la guerre de Corée qui a
démarré quand il avait 7 ans et qui,
techniquement, n’a pas pris fin. Dans
une œuvre qui a épousé le chaos de
l’histoire de la Corée (Monsieur Han,
l’Invité, le Vieux Jardin) et les méfaits
du libéralisme sauvage, cet homme affable au parler franc a toujours cherché
à jeter des passerelles avec le Nord, à
militer pour la paix et l’avènement de la
démocratie. Pour s’être rendu en Corée
du Nord, Hwang Sok-yong a passé
cinq ans en prison. Avec d’autres écrivains, il se prépare de nouveau à franchir la frontière dans un train spécial.
La guerre est finie, aucun doute ?
Non, aucun. La communication avec
les Etats-Unis fonctionne bien en ce
moment. Un moratoire a été décidé sur
l’arrêt des essais nucléaires et des tirs de
missile au Nord. Du côté des Etats-Unis
et de la Corée du Sud, les manœuvres
militaires conjointes ont été arrêtées.
Les négociations sont en très bonne
voie. Maintenant, il faut se demander
concrètement comment traduire cette
déclaration de Panmunjom en actes en
ce qui concerne la dénucléarisation et
le traité de la paix. Il faut des garanties
internationales. Les Nations unies ont
un rôle à jouer car elles avaient envoyé
une armée en Corée en 1950. Si l’on
adopte un point de vue bouddhiste, on
peut dire qu’il y a une sorte de karma
pour les Nations unies. Il faut qu’elles
assument leurs responsabilités jusqu’au
bout. Il serait souhaitable que l’ONU,
les deux Corées, la Chine et les EtatsUnis, parties prenantes de la guerre de
Corée, participent à la signature du
traité de paix.
Certains doutent de ce troisième
sommet, disent que c’est une redite
des déclarations précédentes et que
la division et la tension referont surface après les belles paroles…
Dans le passé, on a trop souvent reculé.
Bien sûr, il y a eu des erreurs de la Corée
du Nord, mais surtout des transgressions très nombreuses de la part des
Etats-Unis. Pendant la guerre froide et
après, le Nord a demandé à Washington
des garanties sur la stabilité de son régime. Elle vient encore de le formuler.
Elle souhaitait également que l’armistice soit transformé en traité de paix et
envisageait de s’engager dans un accord
de non-agression réciproque. Les EtatsUnis ont à plusieurs reprises repoussé
cette possibilité. En 2005, ils étaient
proches d’un accord quand Washington
a dénoncé Pyongyang et l’a accusé de
faire des transferts financiers illégaux
via la banque Delta Asia. Cela a servi
de prétexte pour ne pas finaliser une
entente. Cette fois-ci, il y a une bonne
chance d’y parvenir.
Qu’est-ce qui a changé ?
Je pense que Trump, en difficulté aux
Etats-Unis, a envie de réaliser un exploit.
S’agissant de Kim Jong-un, il a réussi à
atteindre un niveau certain de développement avec le nucléaire et les missiles.
Il a acquis une aura, une forme de pou-
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
Jong-un, à Panmunjom, au niveau de la zone démilitarisée. KCNA VIA KNS. AFP
voir et il arrive donc en position de force
pour des négociations d’envergure. Au
Sud, l’arrivée du gouvernement démocratique progressiste et de Moon Jae-in
à la présidence amorce aussi un grand
changement. Le contexte a sérieusement
changé par rapport aux deux précédents
sommets. On ne peut plus reculer, il n’y
a plus de prétexte. Quelle autre région du
monde est en guerre depuis soixantedix ans? Pourquoi la Corée doit-elle souffrir de cette situation? Elle n’a jamais envahi de pays. Pourquoi les Nations unies
et les grandes puissances nous ont-elles
séparées? Ma petite fille a 8 ans et quand
j’avais son âge, il y avait déjà la guerre de
Corée. J’ai 75 ans et je vis toujours dans
un état de guerre. Vous trouvez ça normal?
Mais la Corée du Sud peut-elle faire
changer les choses? Moon Jae-in at-il toutes les cartes en main pour peser sur la situation ?
C’est un président très sage. Dès son arrivée au pouvoir en mai dernier, il a négocié de manière souterraine. Malgré
l’extrême tension, il a maintenu une
cohérence dans ses paroles et ses actes.
Il n’a jamais cherché à devancer les EtatsUnis ou la Corée du Nord. Il a également
étudié les sommets précédents, les avan-
u 13
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cées et aussi les nombreux échecs
des autres présidences. Et puis, nous
sommes dans une situation opportune:
Moon est au début de son mandat, tout
comme Trump et d’une certaine manière
Kim, qui est jeune [34 ans, il est arrivé au
pouvoir en 2011, ndlr].
Après soixante-cinq ans de paix
froide, peut-on penser la péninsule
autrement qu’avec la zone démilitarisée (DMZ), les missiles, la menace nucléaire, la division? Un horizon se dessine-t-il à vos yeux ?
On doit changer de paradigme dans
la péninsule, mais aussi dans toute l’Asie
du Nord-Est. Jusque-là, la politique
était fondée sur les stratégies militaires.
Nous souhaitons créer un espace pour
développer des politiques économiques
et culturelles. Le président Kim Daejung [organisateur du premier sommet
intercoréen et Prix Nobel de la paix
en 2000] avait œuvré à l’avènement de
ce nouveau paradigme mais il n’y est pas
parvenu. Aujourd’hui, il y a encore
des gens, très minoritaires, qui campent
Moon Jae-in en communiste, en rouge
acheté par le Nord. Mais chez les SudCoréens qui se sont mobilisés en masse
lors des manifestations à la bougie
[en 2016 et 2017 contre l’ex-présidente
Park Geun-hye condamnée pour corruption], il y a une aspiration au changement pour que le peuple prenne en
main sa destinée. Moon Jae-in s’est appuyé sur cette volonté pour son rapprochement avec le Nord et la dénucléarisation complète de la péninsule. Bien sûr,
le processus sera difficile. Mais quand
cela se réalisera, ce sera un événement
plus important que la chute du mur de
Berlin en 1989, un séisme dans l’histoire
du monde et de cette région.
L’Allemagne s’est réunifiée avec difficulté. Dans le cas coréen, la réunification a-t-elle du sens tant les sociétés, les systèmes politiques sont aux
antipodes ?
Ça fait déjà dix ans que je ne mentionne
plus la réunification. Ne parlons pas de
cette réunification, construisons la paix.
Ce mot de réunification est cannibalisé,
abusé depuis dix ans. Les conservateurs
l’ont manipulé et dénué de toute réelle
signification. Ce qui est plus important,
c’est la paix et le chemin pour parvenir
à cette signature. Après, nous connaîtrons une période de transition entre
le Sud et le Nord. On pourrait envisager
l’établissement d’une relation diplomatique très amiable avec des représentations dans chacun des deux pays.
Et la comparaison avec l’Allemagne?
Il y a deux façons de se réunifier. L’une,
la méthode vietnamienne, est une
absorption du Sud par le Nord et par la
force. L’autre est la méthode allemande,
plus pacifique mais qui correspond à une
forme d’absorption de l’Est par l’Ouest.
Pour la Corée, ce n’est pas envisageable.
Les deux côtés de la DMZ sont lourdement armés. Y a-t-il une autre méthode?
Tout dépendra de la longueur de la période de transition. On peut construire
une identité unitaire avec le Nord pour
aller vers le continent. De nombreux
projets peuvent s’envisager en coexistant
dans la paix. On devrait relier les chemins de fer et aller vers l’Orient, la Sibérie, la Mongolie et toute l’Asie centrale.
Et je ne parle même pas de la modernisation de la Corée du Nord à entreprendre.
Il y a de quoi faire. Un formidable changement nous attend. La chose la plus importante pour réussir cela est la solidité
de la démocratie sud-coréenne. On doit
la renforcer, la rendre plus mature afin
que la transition nous mène à une nouvelle étape du rapprochement.
Le naufrage du ferry Sewol qui a tué
plus de 300 personnes, la destitution de la présidente Park Geunhye, les menaces de guerre puis les
retrouvailles coréennes… Comment
analysez-vous ce qui s’est passé ces
dernières années en Corée du Sud?
Sommes-nous face à une accélération de l’histoire ?
J’ai souvent dit que l’histoire n’avance
pas de manière linéaire, mais plutôt
en spirale. Nous sortons d’une mauvaise
passe de dix ans, d’une longue stagnation avec les conservateurs, mais le
peuple sud-coréen a compris qu’il ne
pourrait plus revenir en arrière. Malgré
les attaques du camp et des journaux
conservateurs contre le président Moon,
il jouit d’une forte popularité [plus
de 85% après le sommet de Panmunjom].
En ce qui concerne l’accélération et
cette impression d’avoir fait des sauts
de lapin, je pense plutôt que l’on a sousestimé l’accumulation des problèmes
depuis une trentaine d’années et l’avènement de la démocratie au Sud. A la fin
de la guerre froide, les six parties prenantes de la péninsule coréenne avaient
dit qu’elles reconnaîtraient réciproquement les pays ennemis. La Chine et la
Russie ont reconnu le Sud et entamé des
échanges avec Séoul. Mais les Etats-Unis
et le Japon n’ont jamais reconnu la
Corée du Nord et ont opté pour une politique d’isolement. Ce choix a mené à la
crise nucléaire.
Vous avez été un militant pour la
démocratie, vous restez un pacifiste.
L’histoire vous rattrape-t-elle en ce
moment ?
L’histoire me rattrape. J’ai un certain âge
et aussi un certain
caractère. Je n’ai toujours pas l’intention de
me laisser faire. J’étais
désespéré au moment
de l’élection de Park
Geun-hye. Je me disais : «Comment les
gens peuvent-ils être
aussi bêtes pour élire
la fille du dictateur ?»
J’ai pensé m’exiler en
France. Puis il y a eu
la «révolution des bougies», qui a déraciné
le système issu de la
dictature. Ces citoyens
que je trouvais nuls ont
tout de même réussi à
chasser la Présidente.
Ça inspire l’écrivain,
ce qui se passe en ce moment ?
D’abord, je pense que j’ai un devoir
en tant que militant. J’ai un vieux rêve
que je caresse depuis dix ans: lancer un
«train de la paix» que prendraient de
nombreux écrivains. Quand la paix sera
concrétisée entre le Nord et le Sud, on va
le faire. Il partira de Paris et traversera
tout le continent euro-asiatique pour
arriver à Pyongyang, d’où on lancera un appel pour la paix mondiale.
Le Clézio est partant. Le train partira le
15 août 2019. Pour le reste, je suis en train
de finir un roman sur trois générations
de cheminots et l’histoire de la Corée. •
Traduit par Choi Mikyung.
«Bien sûr,
le processus
sera difficile.
Mais quand cela
se réalisera, ce sera
un événement
plus important que
la chute du mur
de Berlin en 1989,
un séisme dans
l’histoire du monde
et de cette région.»
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dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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14 u
MONDE
Libération Mercredi 2 Mai 2018
LIBÉ.FR
Un eurosceptique pragmatique nouveau
ministre de l’Intérieur britannique
Theresa May n’a pas perdu de temps. Quelques heures à peine après la démission d’Amber Rudd, la Première ministre
britannique a annoncé la nomination de Sajid Javid au délicat poste de
ministre de l’Intérieur. A trois jours d’élections locales, où les conservateurs pourraient subir de lourdes pertes, il fallait tenter d’effacer au
plus vite l’impression de désordre, voire d’incompétence, qui règne au
sein de son gouvernement depuis plusieurs semaines. PHOTO AP
lard noué autour du cou, elles
devisent passionnément: «Le
féminisme, c’est notre sujet de
discussion préféré, explose
Sofia, volubile. Mais on agit
aussi ! Dans notre lycée, les
cours d’éducation sexuelle
sont minables, alors on s’organise pour créer nous-même
des contenus qu’on diffuse entre les cours. Et puis on vient
aux manifs dès qu’on peut.»
Micaela renchérit: «C’est tout
un nouveau monde qui s’est
ouvert à nous avec le féminisme, et plein de nouvelles
amies, de solidarité: l’année
dernière j’étais la seule dans
ma classe, et cette année, on
est près de la moitié ! Et on
porte toutes le foulard vert
à notre sac à dos.»
«Montres vertes». Maria-
Manifestation proavortement devant le Congrès, qui débat d’un projet de loi sur l’IVG, à Buenos Aires, le 10 avril. PHOTO A. MARCARIAN. REUTERS
«L’affaire du soutien-gorge», un coup
de buste pour le féminisme argentin
Avortement,
éducation sexuelle:
après qu’une
lycéenne a été
sanctionnée pour
ne pas avoir porté
de soutien-gorge,
des milliers de
jeunes filles ont
rejoint les luttes
pour les droits
des femmes.
Par
MATHILDE
GUILLAUME
Correspondante
à Buenos Aires
O
n la surnomme
«l’affaire du soutiengorge». Une dénomination qui pourrait prêter
à sourire si l’anecdote n’illus-
trait un profond bouleverse- féministes, et un grand
ment chez les jeunes filles «lâcher de soutiens-gorge» a
argentines. Le 23 avril, été prévu deux jours plus tard
Bianca, lycéenne de 16 ans devant le ministère de l’Edudans l’établissement public cation en protestation.
Reconquista du quartier de
Villa Urquiza, à Buenos Aires, Résistance. En Argentine
s’est vue sanctionnée car elle depuis trois ans, le mouvene portait pas de soutien- ment féministe explose et
gorge sous sa robe longue : sort des universités pour
d’abord invitée à se couvrir prendre possession de la rue
de sa veste par la directrice et du débat public. La revencroisée dans un couloir, puis dication originelle était la
renvoyée se rhabiller chez lutte contre les féminicides,
elle, avec un avertissement mais rapidement, beaucoup
à signer par ses
d’autres ont
L'HISTOIRE émergé, dont la
parents. «Il y a
encore quelques
légalisation de
DU JOUR
années, perl’avortement, qui
sonne n’aurait rien fait contre est actuellement en discuscette décision machiste, si- sion au Congrès grâce à la
gnale Gianina, lycéenne de mobilisation des militantes.
Reconquista. Mais là : orga- En trois ans, des dizaines de
nisation, réaction, action! On milliers de jeunes et très jeune se laisse plus faire!» Le ly- nes filles ont rejoint cette
cée a été tapissé de panneaux lutte. Elles sont aujourd’hui
aux messages de soutien majoritaires dans les manifs.
Dans la rue, dans les collèges
et lycées, elles arborent fièrement le foulard vert, symbole
de la lutte pour le droit
à l’avortement. A tel point
que certains établissements,
dépassés, ont interdit les vêtements verts. Mais la résistance s’organise à Reconquista et dans beaucoup
d’autres établissements. Les
élèves du très catholique lycée Jésus de Nazareth, à Rosario, ont organisé le 24 avril
une grève et se sont pris en
photo avec le foulard vert
dans la cour en protestation
contre le discours antiavortement relayé en classe par les
enseignants.
Ce même jour, devant le Congrès où se tient le débat en
commission sur une possible
légalisation, des centaines de
militantes, pour la plupart
très jeunes, s’étaient réunies.
Parmi elles, Marilyn, Sofia,
Micaela et leur groupe
d’amies de 15 ans, toutes assises sur le trottoir autour d’un
carton à dessin contenant les
affiches qu’elles ont réalisées.
Elles ont séché les cours de
leur lycée de Merlo, dans la
province de Buenos Aires,
et ont enchaîné différents
moyens de transport pour
être ici. Pommettes maquillées de paillettes vertes et fou-
«Leurs
modalités
de lutte sont
différentes
de celles qui
étaient
les nôtres.»
Luciana Peker
journaliste féministe
nela et Ayelen, 16 ans, ont attendu la fin des cours de leur
proche lycée catholique pour
sortir leurs foulards verts et
rejoindre la manifestation
devant le Congrès. «C’est
comme un signe de reconnaissance. Quand on croise quelqu’un dans la rue qui le porte,
on se sourit. Au lycée, on nous
l’interdit; alors pour biaiser,
je mets un ruban vert dans
mes cheveux. D’autres ont des
montres ou des baskets vertes.» «J’appelle ça la révolution des filles, s’exclame, enthousiaste, Luciana Peker,
journaliste féministe chevronnée, récemment invitée
à exposer devant la commission du Congrès. Leurs modalités de lutte sont différentes de celles qui étaient les
nôtres : c’est une révolution
joyeuse, organique, avec de la
danse, des paillettes, et une
grande sororité.»
Et Micaela de reprendre :
«Cette histoire de soutiengorge, ça peut paraître trivial, mais le fait de se former,
de réfléchir à l’avortement, à
la place de notre corps dans la
société, ça fait avancer: pourquoi est-ce que nous, les filles,
serions obligées de mettre un
soutien-gorge ? Parce que ça
excite les garçons ?» Sofia la
coupe en pouffant : «Plusieurs de nos profs ont plus de
seins que moi, et ça ne m’excite pas du tout !» Elles
étaient toutes présentes au
«lâcher de soutiens-gorge»
le 25 avril. Et le lendemain
aux manifestations et autres
actions féministes, chaque
fois plus nombreuses. La révolution des jeunes filles est
en marche. •
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
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LIBÉ.FR
L’opposant Pachinian échoue à être
élu Premier ministre par le Parlement
Le Parlement arménien a rejeté mardi pour le
poste de Premier ministre la candidature de l’opposant Nikol Pachinian, qui avait promis quelques heures plus tôt un «tsunami
politique» s’il n’était pas élu. Sur les 100 députés ayant voté, seuls
45 ont donné leurs voix au chef de la contestation antigouvernementale, dont des dizaines de milliers de partisans (photo) étaient
réunis dans le centre d’Erevan. PHOTO REUTERS
50pence
soit 57 centimes d’euros, c’est le prix minimum par unité d’alcool instauré par l’Ecosse,
qui se targue d’être devenu mardi le premier pays
au monde à introduire cet outil de lutte contre l’alcoolisme. Désormais, une bouteille de 70 cl de
whisky ne pourra pas être vendue en dessous de
14 livres (15,60 euros) et une bouteille de 75 cl de
vin à 12,5% pas moins de 4,69 livres (5,20 euros).
Cette initiative a été saluée par le corps médical et
des associations comme le plus grand progrès en
matière de santé publique depuis l’interdiction de
fumer en public. L’Irlande et le pays de Galles souhaiteraient lancer des projets similaires selon
Nicola Sturgeon, la Première ministre écossaise.
Acier Trump
prolonge d’un mois
les exemptions de
droits de douane
Les Etats-Unis ont décidé de
maintenir jusqu’au 1er juin
l’exemption provisoire des
droits de douane sur les importations d’acier et d’aluminium en provenance de l’UE,
du Canada et du Mexique, a
annoncé la Maison Blanche
lundi. Trump avait promulgué le 8 mars des tarifs de
25 % sur les importations
d’acier et de 10 % sur celles
d’aluminium tout en exemptant le Canada et le Mexique.
Fin mars, il avait aussi
exempté provisoirement
l’UE. Ce bref répit intervient
alors que les Européens ont
multiplié les demandes
d’exemption définitive et fait
savoir qu’ils étaient «prêts»
à riposter en cas de mise en
œuvre de ces taxes. Les Américains, eux, réclament des
concessions commerciales.
Ils ont ainsi obtenu de la Corée du Sud une réduction de
ses exportations d’acier vers
les Etats-Unis et une plus
grande ouverture de son
marché à leurs constructeurs
automobiles. L’UE a déploré
mardi que «la décision américaine prolonge l’incertitude
du marché, qui affecte déjà les
décisions commerciales» sans
mettre fin à la confrontation
commerciale.
Le cardinal Pell, ex-numéro 3 du Vatican, sera
jugé en Australie pour «agressions sexuelles»
Un communiqué très laconique, dans la tradition du Vatican quand les histoires sont
embarrassantes. A Rome,
mardi, le Saint-Siège a donc
«pris note de la décision rendue publique par les autorités
judiciaires en Australie. L’an
passé, le Saint-Père avait accordé un congé au cardinal
Pell pour qu’il puisse se défendre». Quelques heures auparavant, la justice australienne
avait fait savoir que l’ex-numéro 3 de la curie serait jugé
pour des faits d’agressions
sexuelles. La date du procès
doit être fixée de manière imminente. Jamais un prélat de
si haut rang n’avait été inquiété par la justice pour de
telles accusations.
«Le cardinal Pell ne pourra
pas bénéficier de l’immunité
diplomatique ; c’est ce que
sous-entend le communiqué
du Vatican», estime le vaticaniste italien Iacopo Scaramuzzi. L’ex-«ministre des
Finances» du Vatican, assainissant les finances parfois
douteuses du micro-Etat,
avait quitté ses fonctions en
juillet, contraint de rentrer
dans son pays pour répondre
des accusations d’abus
sexuels dont il fait l’objet depuis plusieurs années.
Le prélat a décidé de plaider
«non-coupable». Au terme
d’un mois d’auditions, le tribunal de Melbourne a écarté
plusieurs charges contre lui,
les plaignants n’étant pas cré-
dibles aux yeux de la justice
australienne. Pour le moment, en raison de la procédure, les détails des faits reprochés au cardinal ne sont
pas connus. Le pape a choisi
de garder le silence, affirmant qu’il parlerait «quand la
justice aurait parlé».
Après son désastreux voyage
au Chili en janvier, François
a opéré un virage majeur sur
la pédophilie. La semaine
dernière, il a reçu très longuement trois victimes du prêtre
chilien Fernando Karadima,
figure marquante dans son
pays avant de tomber pour
des faits de pédophilie. Plusieurs de ses victimes avaient
accusé des membres de la
hiérarchie catholique chi-
lienne d’avoir couvert Karadima, mettant particulièrement en cause l’évêque Juan
Barros. Le pape lui avait
pourtant apporté un soutien
inconditionnel. Il a opéré un
revirement spectaculaire.
François a d’abord chargé un
homme de confiance d’une
enquête sur place. A la lumière de ses conclusions, il a
fait amende honorable dans
une lettre du 8 avril aux évêques chiliens. «Cela me cause
beaucoup de douleur et de
honte», écrivait-il, reconnaissant de «graves erreurs d’évaluation et de perception». Un
ton peu habituel dans la
bouche d’un pape…
BERNADETTE
SAUVAGET
Nucléaire iranien: Nétanyahou tonne creux
Lundi soir, en direct du ministère de la Défense, le
Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou
avait livré en mondovision le genre de discours
théâtral qu’il affectionne: en prime-time et en anglais «pour que la communauté internationale comprenne», aidé d’accessoires et d’images en tout
genre pour décupler l’impact de ses «révélations»
sur le programme nucléaire iranien. Mais le show
télé de Nétanyahou n’a guère fait bouger les lignes.
Des experts soulignent que la démonstration du
Premier ministre israélien visait surtout à fournir
des arguments à Donald Trump. Le président américain doit en effet décider le 12 mai s’il «déchire» l’accord signé en 2015 avec l’Iran. Que prouvent les
«100000 documents» embarqués par le Mossad dans
un entrepôt de Téhéran en janvier et exhibés par Nétanyahou ? Que l’Iran a développé un programme
nucléaire militaire entre 1999 et 2003, et aurait probablement continué ses recherches jusqu’en 2009.
Conclusion: Téhéran «n’a pas dit la vérité» au moment de parapher l’accord, assurant n’avoir jamais
cherché à obtenir l’arme nucléaire. Or il se trouve
que les soupçons de la communauté internationale
étaient à l’origine de l’accord. Au-delà de ça, Nétanyahou n’a pas démontré que l’Iran ne respectait
pas ses engagements depuis 2015. Et donc que le
protocole est inefficace. Pour la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, ces reproches n’ont pas lieu d’être, car le protocole «est basé
sur des engagements concrets, des mécanismes de vérification et un contrôle très strict des faits par
l’Agence de l’énergie atomique». Laquelle, mardi, a
affirmé qu’«aucune indication crédible» n’indiquait
une reprise du programme nucléaire iranien
après 2009. Pour le Quai d’Orsay, la «pertinence» de
l’accord sort même «renforcée» de l’exposé Powerpoint de Nétanyahou.
GUILLAUME GENDRON
(à Tel-Aviv)
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FRANCE
PRÉLÈVEMENT
À LA SOURCE
L’ÉTAT
EN IMPOSITION DÉLICATE
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Votée sous
Hollande, repoussée
sous Macron,
la mesure
qui s’appliquera
le 1er janvier 2019
sera-t-elle une «vraie
simplification»
pour les salariés?
«Libération»
décrypte
cette réforme,
pour laquelle
la pédagogie est
un enjeu majeur.
Par
LILIAN ALEMAGNA
«C’
est une réforme très pro-salariés.» Voilà comment le
ministre de l’Action et des
Comptes publics, Gérald Darmanin, présente
désormais la mise en place du prélèvement de
l’impôt à la source. Votée sous le quinquennat
précédent, repoussée d’un an par l’actuel gouvernement, cette mesure sera bien appliquée
au 1er janvier 2019 malgré les protestations de
la droite et des organisations patronales. Pour
expliquer les bienfaits du futur dispositif aux
salariés et chefs d’entreprise –qui vont donc,
en plus des cotisations sociales et de la CSG,
collecter l’impôt sur le revenu –, Darmanin
s’est lancé depuis plusieurs jours dans une
grande opération de communication. Ce mercredi, le ministre doit ainsi se rendre à Dijon
pour un deuxième «comité de pilotage» censé
GETTY IMAGES. ISTOCKPHOTO
16 u
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Déclarations des revenus
de 2017
• Choix du type de taux (foyer,
personnalisé, «neutre»)
• Pour les déclarants sur
Internet, connaissance du taux
de prélèvement applicable au
1er janvier 2019
Le calendrier de la réforme
Déclarations des
revenus de 2018
communique les taux aux
employeur, caisses de
retraite, Pôle emploi...
A titre d'information, ce
taux peut être inscrit sur
les feuilles de paie
détecter les revenus dits
«exceptionnels» (indemnités
de rupture de contrat
de travail - hors primes de
précarité - primes, bonus…)
2018
avril
mai
juin
juillet
u 17
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Déclarations des
revenus de 2019
2020
2019
août
sept.
oct.
nov.
déc.
Avis d’imposition
communiqué au contribuable, avec le
taux d’imposition sur les revenus 2017
Application du prélèvement à la source
• L'impôt sur le revenu est
retenu directement sur les
salaires, pensions de
retraites et indemnités
chômage. Le taux appliqué
est issu des revenus de
2017 déclarés en 2018.
janvier
février
mars
avril
mai
juin
2019, c’est maintenant
Nous sommes en mai 2018. Vous vous dites
donc que vous avez tout votre temps avant de
vous plonger dans le fonctionnement du prélèvement à la source. C’est vrai, mais attention: lorsque vous allez déclarer sur Internet
vos revenus de 2017 – vous avez jusqu’au 22 mai ou au 5 juin, selon les départements –, l’administration fiscale va vous
préparer au grand big-bang.
Avant d’envoyer votre déclaration de revenus, il vous est ainsi demandé de choisir
votre type de «taux». Vous êtes marié (ou
pacsé) ? Deux possibilités s’offrent à vous :
vous pouvez préférer un même taux pour les
deux personnes du foyer ou bien l’«individualiser» (chacun est prélevé en fonction de
ce qu’il gagne). Et si vous ne voulez pas que
votre employeur connaisse vos revenus parce
que vous avez d’autres ressources (loyers,
capital…) ? Vous pouvez opter pour un taux
«neutre». Vous serez alors prélevé selon
un barème spécial (0,5 % pour une base
située entre 1368 et 1419 euros par mois, 9%
entre 2 512 et 2 725 euros, ou encore 28 %
entre 10293 et 14417 euros). Vous devrez ensuite compléter votre impôt chaque mois en
direct avec l’administration fiscale.
Notez-le bien : c’est la déclaration que vous
remplissez en ce moment (celle de vos revenus de 2017, donc) qui servira à déterminer
août
sept.
oct.
nov.
déc.
janvier
février
Pour les personnes
Avis d'imposition sur les revenus de 2018
d'impôt pour une aide à
domicile (garde d'enfants,
ménage…) employée en
• Actualisation du taux
d'imposition en
fonction de la
déclaration de revenu.
Ce nouveau taux est
communiqué aux
employeurs et caisses
de retraites.
verse un acompte de 30%.
• Possibilité d'informer à
tout moment d'un
changement de situation
en 2018 (perte importante
de revenus, naissance
d'un enfant, mariage…)
rassurer ces patrons à qui cette mutation devrait coûter, «la première année», entre «340
et 400 millions d’euros».
Mais Darmanin n’en démord pas: «Cette mesure est une vraie simplification» pour les salariés, a-t-il déclaré il y a moins d’une
semaine au Parisien. «Désormais, le contribuable paiera l’impôt sur le revenu au moment où il le percevra, martelait-il déjà dans
le JDD. A partir de janvier 2019, si votre revenu baisse en septembre, vous paierez moins
en septembre.» A condition que les contribuables soient très proactifs sur leur espace
personnel du site www.impots.gouv.fr.
Il va bien falloir plusieurs mois –et beaucoup
de courage– à l’exécutif et la Direction générale des finances publiques (DGFIP) pour expliquer, grandes campagnes d’information
à l’appui, le fonctionnement et les subtilités
d’un nouveau système qui a vite fait
d’empoisonner, par ses cas particuliers, la
vie d’un gouvernement déjà en difficulté
pour convaincre qu’il agit en faveur du pouvoir d’achat et s’interdit d’augmenter les
impôts.
juillet
«Les réductions
et crédits d’impôts
seront pris
en compte pour
les personnes qui
sont non imposables.
Ainsi, elles n’auront
aucune avance
de trésorerie
à faire à l’Etat.»
La Direction générale
des finances publiques (DGFIP)
dirons à l’administration fiscale ce que nous
avons gagné l’année précédente. Le but de
l’opération: réactualiser, à l’automne, le taux
de prélèvement à la source en fonction de
l’évolution des revenus : en 2019, vous serez
ainsi prélevés, de janvier à août, avec un taux
issu de vos revenus de 2017 puis, de septembre à décembre, avec un taux calculé
grâce à ceux de 2018. Même chose en 2020 :
de janvier à août, le taux provient des revenus
de 2018 et, de septembre à décembre, de 2019.
Le mécanisme sera le même les années
suivantes.
Une année pas si «blanche»
Vous n’avez pas fini d’entendre l’expression:
«2018 est une année blanche.» Du calme, ça ne
veut pas dire que nous ne payons pas d’impôts cette année. En 2018, nous réglons la facture de nos revenus perçus en 2017. A partir
du 1er janvier 2019, nous serons ensuite prélevés (à la source, donc) sur nos revenus
de 2019. «Année blanche» signifie simplement que nos revenus de 2018 ne seront pas
imposés. Enfin presque…
Car pour éviter que des «petits malins»,
comme les appelle Gérald Darmanin, se
versent de bonnes grosses rémunérations
cette année, le gouvernement a défini une
liste de revenus 2018 dits «exceptionnels» soumis à l’impôt sur le revenu : indemnités de
rupture du contrat de travail (hors primes de
précarité), de cessation d’activité, retraites
versées sous forme de capital, sommes perçues au titre de la participation ou de l’intéressement (hors plans d’épargne entreprise),
primes importantes, dividendes, bonus…
Pourquoi le fisc en aura-t-il connaissance ?
Parce que nous continuerons à remplir, tous
les ans, notre bonne vieille déclaration de revenus. Et oui, vous n’y échapperez pas :
chaque printemps, comme tous les ans, nous
Si l’année 2018 est «blanche» pour les revenus
réguliers, qu’en est-il alors des crédits d’impôts ? Pas de panique : parents ou retraités
faisant appel cette année aux services de professionnels à domicile (garde d’enfants, soutien scolaire, aide aux personnes handicapées, ménage, jardinage…) pourront toujours,
en 2019, déduire 50% de leurs dépenses mais
devront patienter plusieurs mois avant d’être
totalement remboursés.
Ainsi, pour les personnes «mensualisées»
(qui payaient leur impôt sur le revenu tous les
mois), le crédit d’impôts était jusqu’ici déduit
directement du montant prélevé par le fisc
sur leur compte bancaire. Ce ne sera plus le
cas sur la feuille de paie ou le bulletin de pension. Pour ceux qui attendent le remboursement de leurs dépenses de 2018, il faudra pa-
avril
mai
juin
juillet
août
sept.
Avis d'imposition sur
les revenus de 2019
d'un côté les éventuels
trop-perçus, réclame
les sommes dues au
titre des revenus
exceptionnels touchés
en 2018 et verse le reste
des crédits d'impôts.
Quid des crédits d’impôts ?
le montant du taux de prélèvement appliqué
à vos revenus au 1er janvier 2019. Résultat :
si votre situation change beaucoup en 2018
(une baisse importante de salaire pour cause
de passage à mi-temps, par exemple), il vous
faudra aller fissa sur le site des impôts pour
demander qu’un agent recalcule un taux
conforme à votre niveau de revenus. Avec un
bémol: le temps que l’administration informe
votre employeur, il peut y avoir un mois ou
deux de décalage. Pour revoir la somme
prélevée en trop, il faudra alors attendre
l’automne et votre avis d’imposition.
mars
• Nouvelle actualisation
du taux en fonction des
revenus perçus en 2019
et déclarés au printemps
tienter jusqu’en mars 2019 pour toucher 30%,
puis la fin de l’été pour obtenir le reste. Du
coup, même si le prélèvement à la source est
plus étalé que la mensualisation (il se fera sur
douze mois au lieu de dix), ceux qui bénéficiaient jusqu’ici de ristournes grâce aux crédits d’impôts risquent, dans l’attente d’un
remboursement en deux temps par le fisc,
d’être prélevés tous les mois d’une somme
plus importante qu’auparavant.
En revanche, pour les contribuables qui,
grâce à ces avantages fiscaux, ne payaient pas
l’impôt sur le revenu, l’administration fiscale
a prévu une solution afin d’éviter qu’ils aient
à le payer : «Un foyer non imposable restera
non imposable. Le taux qui lui sera attribué
sera de 0 %, assure-t-on à la DGFIP. Les
réductions et crédits d’impôts seront pris en
compte pour les personnes à revenus modestes
et moyens qui sont non imposables (un revenu
fiscal de référence où une part n’excède
pas 25000 euros par an). Ainsi, elles n’auront
aucune avance de trésorerie à faire à l’Etat.»
En espérant que les calculs de Bercy soient
bons : des familles ou retraités qui, sans
changement de revenus, redeviennent imposables, une année où le gouvernement
ne cesse de répéter qu’il n’augmentera
pas les impôts… ce n’est jamais très bon
avant d’aller voter. Rappelons que les européennes auront lieu en juin 2019, soit six mois
après l’entrée en vigueur du prélèvement à la
source. •
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
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18 u
FRANCE
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Trop précoces,
des enfants grandeur mature
Premiers pas, premiers mots et puberté de plus en plus tôt…
Le développement va s’accélérant alors que la maturité émotionnelle
ne suit pas forcément. Les spécialistes l’expliquent par l’hyperconnexion,
l’«hyperparentalité» et un marketing opportuniste.
Par
MARLÈNE THOMAS
«J
la marche, par exemple, fixé longtemps vers 15 mois, se situe de plus
en plus entre 12 et 15 mois.»
e suis plus un bébé !» La
protestation est fréquente
«LANGAGE BÉBÉ»
chez les enfants à peine Le spécialiste avance plusieurs raientrés en maternelle. Mais si les sons à cette tendance: «Ce développetits ont toujours tendance à vou- pement plus précoce est déterminé
loir se grandir, les parents et autres à la fois par les progrès médicaux, le
adultes commencent à s’interroger bien-être nutritionnel, mettant les
car, depuis ces dernières décen- enfants dans de meilleures condinies, les enfants peuvent parfois tions pour grandir, et la pression fadonner l’impression d’avoir été miliale, sociale, scolaire.» Il pourfrappés par une vague de maturité suit: «Ce n’est pas quelque chose que
précoce.
l’on peut voir sur une IRM, mais pluEn mars, à l’occasion des Assises tôt via l’utilisation que les enfants
de la maternelle, Boris Cyrulnik, font de cette stimulation. Je vois des
qui avait préparé le raout à la de- parents fiers que leur enfant marche
mande du ministre de l’Education à 10 mois, mais ce n’est que le reflet
nationale, Jean-Michel Blanquer, de la stimulation. Il ne développera
a rouvert le débat. Lors de plu- pas forcément de meilleures disposisieurs interviews, notamment à Li- tions cognitives par la suite.»
bération, le neuropsychiatre connu Le neuropédiatre estime néanpour ses travaux sur la résilience moins que l’évolution de la maturité
déclarait: «Le développement neu- ne relève pas de facteurs biolorobiologique des enfants
giques, mais de raisons
s’est accéléré. […] De ANALYSE sociétales : «La place de
plus en plus de filles ont
l’enfant est plus imporune puberté précoce et ont leurs rè- tante, les parents l’intègrent davangles plus tôt qu’avant. Cette matu- tage dans les discussions et décisions
rité accélérée se retrouve à chaque familiales. A l’échelle des siècles, le
âge, et notamment en maternelle.» bien-être médical a sûrement été déA l’AFP, il précisait : «En une géné- cisif dans le développement infanration, le développement neuro- tile, or, sur les dernières décennies,
logique, psychologique, affectif des c’est surtout la stimulation des paenfants est devenu beaucoup rents qui a influé.» Isabelle, 42 ans,
plus rapide qu’avant. Les filles, no- mère de deux enfants: «Mes enfants
tamment, ont une maturité plus savaient lire à 4 ans et demi. Nous
précoce.»
leur avons appris tranquillement
Il convient de définir le terme «ma- mais sûrement, à la maison. Ma fille
turité» utilisé par Cyrulnik. D’après a aussi parlé très tôt: à 18 mois, elle
la définition du Larousse, ce serait disait “escalier”. Depuis leur plus
une «période de la vie caractérisée tendre enfance, ils ont des échanges
par le plein développement phy- avec nous et on n’a pas pratiqué le
sique, intellectuel et affectif». Il est “langage bébé”.»
communément établi qu’il existe Si Vincent Laugel considère que
différentes formes de maturité : la stimulation intellectuelle de
psychoaffective, intellectuelle ou l’enfant est essentielle dès les preencore sexuelle. Le responsable du mières années de la vie, chez cerservice de neuropédiatrie au CHU tains parents, cela tourne à l’obsesde Strasbourg, Vincent Laugel, sion : «On voit des petits avec des
étaye : «L’acquisition des étapes emplois du temps de ministre, après
que l’on connaît dans le développe- l’école c’est le violon, puis la peinment des enfants est un peu plus ture, etc. Cela crée du stress.» Le neuprécoce que lors des décennies pas- ropédagogue et psychopédagogue
sées. L’âge moyen de l’acquisition de Alain Sotto constate aussi lll
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
coucher. Elle leur a rétorqué “je ne
veux plus de vous comme parents”,
telle une ado de 14 ans. Le père a pris
la chose au second degré, lui a ouvert
la porte et a lancé: “Si c’est comme
ça, va t’en chercher d’autres.” Il lui a
répondu au même niveau, lui a prêté
une maturité qu’elle n’avait pas.»
Alain Sotto souligne aussi ce décalage: «Les petits ont plus d’informations dans la tête, mais ce sont des
géants aux pieds d’argile. Il ne faut
pas négliger leur développement affectif, émotionnel. Il faut que tout
soit en phase.»
Enfants déguisés. Selon une enquête de Santé
publique France, la puberté précoce touche
en France près de 1 200 filles par an, et dix fois
moins de garçons. PHOTOS EMMANUEL PIERROT
«DROIT À L’ENFANCE»
ce désir de précocité: «La famille s’est repliée sur elle-même et
l’enfant est chargé de l’idéal parental, de devenir le plus vite possible un
petit adulte. On brûle les étapes pour
qu’il soit performant. Les parents
projettent sur lui leurs propres difficultés à trouver une place, un travail,
du plaisir dans la société. L’hyperparentalité se développe.»
lll
«ANGOISSES DE MORT»
La société a aussi influé, en réduisant le temps de l’enfance au profit
de l’adolescence, rapporte le sociologue Michel Fize: «L’enfance laisse
place à l’adolescence vers 8 ans. Les
enfants commencent déjà à capter le
langage, la façon de s’habiller, les
goûts ados. Ils restent enfants moins
longtemps car ils ont le désir de ne
pas le rester, l’adolescence représentant plus de liberté. C’est le processus
de maturation culturelle.» Un phénomène impulsé depuis une quinzaine d’années par les médias et
le marketing: «Par exemple, j’avais
comparé deux catalogues la Redoute
de 1980 et 2006. En 1980, les enfants
portaient de petits pantalons, des ju-
u 19
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pes. En 2006, ils avaient des blousons
à la mode, des tenues d’ados. Ce sont
des cibles intéressantes, puisque le
marketing ados rapporte bien plus.»
Ce que les professionnels américains
du secteur des jeux et jouets appelaient, en 2002, le syndrome KGOY
(pour «Kids Getting Older Younger»). Cette approche marketing qui
cible les jeunes consommateurs a été
largement renforcée par l’arrivée
d’Internet. «Les plus jeunes, traqués
sur les réseaux sociaux, YouTube,
sont devenus des prescripteurs de la
consommation. Ils remplissent
pratiquement le chariot», regrette
Alain Sotto.
De son côté, la psychologue de la famille Anne Bacus s’alarme du fait de
considérer les enfants plus matures
qu’ils ne le sont: «Ils sont bien plus
en lien avec la société, l’actualité, les
difficultés de leurs parents. Etre en
contact avec des soucis qui n’étaient
pas les leurs auparavant les fait
mûrir. Pour autant, ils n’ont pas la
maturité psychologique et émotionnelle pour y faire face. Conséquence,
depuis quelques années se développent des angoisses chez des patients
de 7 à 10 ans qu’on ne voyait pas il y
a dix ans. Ils ne peuvent pas rester
seuls ou aller acheter le pain au bout
de la rue.» Or, pointe-t-elle, l’impression de maturité est renforcée par la
facilité de langage des enfants: «Une
petite fille de 4 ans, que je vois en
consultation, éprouve des angoisses
de mort, ne veut plus dormir. Ses parents m’ont raconté qu’un soir, ils ont
exigé qu’elle arrête la télé et aille se
«Vers 8 ans,
les enfants captent
le langage, la façon
de s’habiller, les
goûts ados. Ils ont
le désir de ne pas
rester enfants,
l’adolescence
représentant plus
de liberté.»
Michel Fize sociologue
Anne Bacus insiste sur un paradoxe:
«Les parents les traitent comme des
grands tout en les surprotégeant. On
leur donne des portables à 8 ans pour
savoir où ils sont à chaque seconde,
mais on ne les protège pas assez des
angoisses sociales. Ces jeunes ont
souvent du mal ensuite à devenir
adultes.» Tous s’accordent finalement pour dire qu’il faut laisser le
droit aux enfants d’être des enfants.
«Le droit à l’enfance me paraît très
important, ce ne sont pas des adultes
miniatures. Il faut respecter leur
rythme», plaide la psychologue spécialisée dans l’enfance et l’adolescence Béatrice Copper-Royer. Evoqués par Boris Cyrulnik, les cas de
puberté précoce jouent également
un rôle dans la construction de cette
image de «petits adultes», particulièrement chez les filles.
Jean-Claude Carel, chef du service
d’endocrinologie à l’hôpital RobertDebré, à Paris: «En France, on a peu
de données, mais on constate dans
nombre de pays que le début de la
maturation pubertaire (apparition
des seins et poils) est plus précoce. Sur
une quinzaine d’années, le développement des seins a avancé, en
moyenne, d’à peu près un an. On
devrait le considérer comme précoce
à 7 ans et demi, contre 8 ans auparavant.» La puberté précoce touche en
France près de 1200 filles par an, et
dix fois moins de garçons, selon une
enquête réalisée par Santé publique
France et publiée en mai 2017. «Ce
sont les premières données, on ne
peut pas établir de comparaison. La
plupart des spécialistes affirment
voir plus de cas, mais ça n’a pas de
valeur épidémiologique.»
Pour expliquer ce phénomène, le
spécialiste avance des raisons
environnementales : la fréquence de
l’obésité et l’exposition aux perturbateurs endocriniens. «La maturation pubertaire s’accompagne d’une
maturation cérébrale, mais pour une
fillette de moins de 8 ans, c’est très
difficile à gérer. Notre rôle est d’intégrer ce décalage entre la survenue de
phénomènes prématurés et un cerveau qui n’est pas prêt à recevoir ce
message. En moyenne, les filles concernées ont tendance à être un peu en
retrait, déprimées, craintives. Les
enfants aiment être comme les
autres.» Une distorsion entre des
changements biologiques précoces
et des émotions inadaptées qui
montre que l’enfant conserve encore
des spécificités propres. Comme dit
la chansonnette que des générations
se plaisent à détourner, mais en gardant toujours cette entame: «Quand
j’étais petit, je n’étais pas grand.» •
Carnet
DÉCÈS
44 - Pornic,
Saint-MichelChef-Chef,
26 - Bourg-lèsValence
29 - Roscoff, Brest,
Plouénan
Mme BIZIEN Pascale, sa fille ;
M. BIZIEN Frédéric, son fils ;
ses petits-enfants ;
Marie-Louise et Jacques
LOISEAU,
sa sœur et son beau-frère ;
Janine BIZIEN, sa sœur
et Jean-Pierre BRAUN
ainsi que toute la famille
ont la tristesse de vous faire
part du décès de
M. Jean-Claude
BIZIEN
survenu le 25 avril 2018,
à l’âge de 79 ans.
Un dernier hommage lui
sera rendu jeudi 3 mai 2018
à 15h30 au crématorium
de Saint-Nazaire.
Cet avis tient lieu
de faire-part et
de remerciements.
Victor et Pauline,
ont la douleur de vous faire
part du décès de
Jean-Luc PAILLÉ
le jeudi 26 avril 2018.
La cérémonie sera célébrée
le mercredi 2 mai 2018
à 15 heures à l’église
du Christ-Roi à
Cormeilles-en-Parisis.
Son frère Franck Mallet,
sa belle-sœur Valérie Malfoy,
sa famille,
ses proches,
son amie Sophie Moulay
ont la tristesse de vous faire
part du décès de
Gilles MILLET
journaliste
membre fondateur
du journal
Libération
L’inhumation aura lieu
le 4 mai au cimetière
de La Genevraye.
01 87 39 84 00
carnet-libe@teamedia.fr
La reproduction de nos petites
annonces est interdite
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20 u
FRANCE
Libération Mercredi 2 Mai 2018
LIBÉ.FR
Streaming : une liste noire
en zone grise
Pour tenter de mettre fin aux
plateformes de streaming illégales, le ministère de
la Culture a annoncé vouloir mettre en place une
«liste noire». Une mesure qui soulève un bon nombre de questions sur sa faisabilité et son efficacité,
soulignent des spécialistes du droit des technologies et de l’information. PHOTO AFP
1er mai: «On aurait mieux fait d’aller au parc»
tion du pont d’Austerlitz.
Beaucoup sont en larmes,
certains, touchés par des projectiles, soignent leurs plaies.
«Vous allez où?» Dévié sur
Lors de la manifestation parisienne, organisée par la CGT, Solidaires, la FSU et des fédérations franciliennes de FO, mardi.
A Paris mardi,
le traditionnel
défilé syndical a été
dévié puis
s’est dispersé avant
même d’arriver
place d’Italie
à cause de violents
débordements.
Par
AMANDINE CAILHOL
et GURVAN
KRISTANADJAJA
Photo ALBERT
FACELLY
L
a manifestation du
1er Mai se voulait symbolique de la colère sociale. «C’est l’occasion de
montrer qu’on se mobilise
aussi en dehors de nos gares»,
plaidait ainsi un cheminot à
Bastille, peu avant le départ
du cortège, direction place
d’Italie. Ajoutant : «La rumeur dit qu’il y aura de la
casse aujourd’hui.» La ru-
meur s’est précisée, quand la
préfecture a prévenu sur
Twitter de la présence d’environ 1 200 personnes «masquées et cagoulées» en tête de
cortège. Peu après 15 h 30,
alors que le défilé parisien, à
l’appel de la CGT, Solidaires,
la FSU et des fédérations
franciliennes de FO, poursuit
son chemin, plusieurs explosions résonnent. Des projectiles sont jetés contre un McDonald’s, boulevard de
l’Hôpital. La foule arrête sa
marche alors que des flammes s’échappent du fastfood. Des camions de pompiers arrivent, traversant un
cortège immobile. Fumée, vitres brisées, intérieur du restaurant saccagé. La scène
rappelle les violences vues à
Paris lors des mobilisations
contre la réforme du code du
travail en 2016.
«Lacrymos». «On n’est pas
venus là pour casser, on se
croirait en Palestine», dit une
vieille dame. Depuis la fenê-
tre d’un appartement, une
femme crie : «Ne continuez
pas avec vos enfants, ils jettent
des lacrymos!» De l’autre côté
du pont d’Austerlitz, les poussettes font demi-tour, chassées par l’air irrespirable.
D’autres personnes attendent. A leurs pieds, deux panneaux sur lesquels il est écrit:
«C’est tout le cortège qui soutient sa tête. Plutôt des vitrines cassées qu’un monde ma-
cronisé.» Quelques minutes
plus tard, des individus attaquent une concession automobile, plus haut sur le boulevard. En tête de cortège, des
projectiles sont échangés entre CRS et manifestants violents. Habillés de noir, portant des capuches, visage
masqué ou encagoulé, ils sont
rassemblés autour de banderoles telles que «Premiers de
cordée, premiers guillotinés».
Ils crient: «Tout le monde déteste la police», «Paris, debout, soulève-toi». De nombreux manifestant quittent
les lieux. «On aurait mieux
fait d’aller au parc», dit une
femme à son conjoint. Pour
faire reculer le cortège, des
dizaines de grenades lacrymogènes sont jetées par les
forces de l’ordre. Les manifestants jusque-là immobiles rebroussent chemin en direc-
CHACUN SA FÊTE DU TRAVAIL
n Réunis à Paris pour un «rendez-vous culturel et revendicatif», la CFDT, l’Unsa
et la CFTC ont mis l’accent sur «l’importance du dialogue social et de la
négociation collective». Loin de la CGT et sa culture de la manif. «La CFDT est
déterminée à pousser à fond les feux de la négociation pour sortir des conflits»,
a insisté Laurent Berger lors de ce raout des «réformistes». Et le patron de la
CFTC d’enfoncer le clou : «Ce n’est pas la rue qui fait aboutir les dossiers.»
n A FO, le nouveau bureau confédéral avait choisi de se recueillir sur la tombe
de Léon Jouhaux, fondateur du syndicat en 1947. Une option «purement FO»,
selon son nouveau secrétaire général, Pascal Pavageau, ajoutant que le 1er mai
n’est «pas le jour où les syndicats sont censés se rassembler». Pour lui, il
s’agissait surtout de «ne pas s’afficher avec un cortège particulier», alors que FO
souhaite parler à chacun pour organiser une mobilisation interprofessionnelle.
Dans plusieurs villes, dont Paris, FO se trouvait toutefois dans les cortèges, les
fédérations régionales ou locales ayant fait le choix de la rue. A.Ca.
le quai de la Râpée après les
incidents, le cortège s’est en
partie dispersé. Un camion
de la CGT tente de regrouper
ses troupes pour poursuivre
la manifestation. «On se regroupe ici pour continuer.
Certains d’entre nous ont été
visés, mais on va essayer de
continuer», dit un militant au
micro. De nouveaux projectiles sont échangés. Les gens
fuient dans les rues voisines.
La manifestation se disloque
en plusieurs petits cortèges.
Ils se croisent parfois et se
questionnent : «Vous allez
où?» Au final, personne n’atteindra la place d’Italie. Il
n’est plus question que de
casseurs. Syndiquée chez FO,
Cécile, 62 ans, se désole qu’ils
viennent «ternir l’image de la
manifestation». Elle dénonce
une «manipulation de l’opinion publique», qui risque de
masquer la présence des
«nombreux manifestants venus s’opposer à Macron».
Nombreux, mais pas assez
pour certains, qui regrettent
que l’appel de la CGT pour un
1er Mai unitaire n’ait pas convaincu les autres syndicats.
«C’est évident qu’on serait
plus fort à plusieurs», souligne une militante de la FSU.
En début de soirée, la préfecture de police annonçait que
200 personnes avaient été interpellées et placées en garde
à vue. Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, a condamné «avec fermeté» les
«violences et dégradations».
Dans les autres grandes villes, plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient
manifesté, souvent dans la
matinée, dans une ambiance
bon enfant, à l’appel de la
CGT, rejointe par Solidaires
et la FSU, et parfois par La
France insoumise, le NPA, le
PCF ou Lutte ouvrière. C’est
ce qu’a préféré retenir la CGT,
indique son communiqué :
«Ce mardi 1er mai, plus de
210000 manifestants de tout
secteur public / privé ont manifesté dans tout le territoire,
des manifestations festives,
dynamiques, en famille». •
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
u 21
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LIBÉ.FR
La Nice Ultimed abolit
les frontières de la voile
A bord des trimarans géants qui
s’affrontent pour une première en Méditerranée,
les équipages (comme celui de Sodebo, sur la photo)
rassemblent des spécialistes de toutes les disciplines
de la voile, qu’ils viennent des catégories olympiques,
de la Coupe de l’America ou du monde de la course au
large. Une tendance générale. PHOTO LAURENT CARRÉ
C’est, en millions
d’euros, le manque à gagner en
billetterie pour
l’Opéra Bastille
après l’annulation
de 4 représentations de Parsifal
et 5 de Roméo et Juliette, selon Sceneweb.fr. En cause:
un incident sur une
porte coupe-feu le
23 avril. L’opéra doit
rouvrir le 13 mai.
C’était poignant, comme un
face-à-face avec la douleur.
A quelques pas de la maison
de Wambrechies (Nord) où
Angélique est morte, sa famille est restée figée, regards
braqués sur la porte d’entrée.
La mère de la fille de 13 ans,
violée et tuée par un ancien
voisin, avait le visage ravagé
de larmes. La marche blanche devait éviter de passer
devant le lieu du crime, tourner la rue d’avant. Mais le
premier rang a murmuré le
même mot d’ordre: «Jusqu’à
la barrière, jusqu’à la barrière.» Un élu, garant du bon
déroulement de la cérémonie, a essayé de les arrêter.
Peine perdue. Ils ont avancé,
soudés dans la même peine,
la même colère. Juste la famille, juste les plus proches.
Les autres ont attendu.
Mardi, ce sont quelque
3300 personnes qui sont venues de toute la région pour
rendre hommage à Angélique
dans le quartier de l’Agrippin,
où elle vivait. Une petite cité
HLM paisible et fleurie, dans
une ville cossue de la périphérie lilloise, appréciée pour
son côté champêtre et son
port de plaisance. Ici, tout le
monde connaît David Ramault, mis en examen lundi
pour «séquestration, viol et
meurtre» et qui a tout de suite
avoué. Mais personne n’était
au courant de son passé de
criminel sexuel : en 1996,
l’homme avait été condamné
pour viol avec arme sur mineure de moins de 15 ans,
attentats à la pudeur aggravés et vol avec violence.
Au mémorial improvisé, des
roses blanches et des lilas ont
été glissés dans le grillage, on
se recueille devant les dessins et les poèmes. Angélique, joli poids plume de
1,50 mètre, sourit sur la
photo du souvenir. «Pour
moi, c’était évident de venir,
dit Céline, 28 ans, habitante
de Lille et dont la sœur est
voisine des parents d’Angélique. On se dit qu’à Lille, on est
plus en danger parce que c’est
une grande ville, mais le dan-
A Cannes et Nice, Marine Le Pen salue
Jeanne d’Arc mais ne boute plus l’Europe
Cannes, square Jean-Hibert, vers 11 heures, mardi
matin. Une petite centaine
de sympathisants FN s’est
rassemblée devant la statue
de Jeanne d’Arc. Soudain
débarque une grosse berline, d’où sort Marine
Le Pen. Applaudissements.
Elle dépose une gerbe, puis
marque un temps d’arrêt
solennel. La chose dure
trente secondes, et l’ancienne candidate à la présidentielle enchaîne avec une
séance de serrages de mains
puis de questions-réponses
avec les médias. Le véritable
intérêt de son déplacement
est le meeting organisé
à Nice quelques heures plus
tard par le Mouvement pour
une Europe des nations et
des libertés (MENL), auquel
elle participe avec ses
«alliés» européens. Le rendez-vous est censé lancer la
campagne du FN pour le
scrutin continental de 2019.
Elle affirme qu’elle et ses copains du MENL posent «la
première pierre d’une Europe qui respecte la souveraineté des nations et la souveraineté des peuples».
A quelques mètres, Michelle, la soixantaine. Elle
dirait quoi à Le Pen ? «On
Marine Le Pen au rassemblement du FN à Cannes, mardi. PHOTO LAURENT CARRÉ
aimerait qu’elle soit plus
présente sur la scène médiatique. Qu’on la voie plus
à l’Assemblée, parce qu’on
n’entend que Mélenchon.»
Quoi d’autre ? «J’aimerais
qu’elle soit plus proche des
identitaires. Elle est bien, la
nouvelle génération.» Michelle fait référence à l’opération antimigrants menée
par Génération identitaire
dans les Alpes. Justement,
Le Pen vient de nommer à la
direction du FN Philippe
Vardon, conseiller régional
et figure des identitaires en
pays niçois. Qui est bien sûr
présent mardi.
Nice, 14 heures. Au palais
des congrès de l’Acropolis,
on a fait les choses bien.
Chaises en cercle, victuailles, bière à foison. On
croise un groupe en tenue
traditionnelle «Provence»,
qui danse flûte au bec. Un
type distribue des posters
«Schengen ça suffit! Stopper
l’immigration». Au milieu
de tout ça, Benjamin, cheveux longs, queue-de-cheval, chapeau, chien bichon
(«Eva») dans son sac.
A 63 ans, l’homme, «ancien
transformiste ayant bossé
chez Michou», a vécu un peu
partout, a été royaliste, puis
de gauche, avant de voter
FN parce que «déçu». A-t-il
un avis sur les «alliés» européens venus à Nice? Aucun:
il est là parce qu’on lui a dit
que «ça allait être sympa».
TRISTAN BERTELOOT
ger est partout, même à notre
porte.»
Il est bientôt 14 heures, tout
le monde se dirige vers la
mairie, point de départ du
cortège. La marche blanche
retourne vite à l’Agrippin :
devant le mémorial, Anaïs, la
sœur d’Angélique, prend
la parole. C’est une petite
voix éraillée de larmes qui
parle pour la famille et demande justice : «Nos yeux
pleurent, mais nous ne faiblirons pas, pour toi.» En
chœur, la foule s’écrie : «Angélique, on t’aime !» Des ballons blancs sont lâchés dans
le ciel de Wambrechies.
STÉPHANIE MAURICE
(à Wambrechies)
Conflit Air France
cloué au social
On devrait connaître vendredi le résultat du référendum lancé par le patron d’Air
France. Mettant sa démission
dans la balance, Jean-Marc
Janaillac a demandé aux
46771 salariés de se prononcer sur les dernières propositions de la direction en matière salariale alors que la
compagnie vit depuis deux
mois au rythme de grèves
tournantes qui se traduisent
par l’annulation de 30% des
vols en moyenne et qui
auraient coûté 300 millions
d’euros. Le dialogue est au
point mort avec les syndicats.
Pour l’heure, les sondages internes prédisent un oui confortable. Si ce scénario se réalise, les dix syndicats de la
compagnie, regroupés jusqu’à présent en un front uni,
risquent de voir leur alliance
chanceler, leur position dure
se retrouvant battue en brèche par les salariés. Des organisations telles que l’Unsa et
FO pourraient alors se désolidariser du mouvement et être
tentées par un accord avec la
direction et les 7% d’augmentation prévus jusqu’en 2021.
Reste que les pilotes, représentés par pas moins de trois
syndicats, ne sont pas prêts à
stopper le conflit. Le risque
de pourrissement est donc
bien réel. F.Bz
INTERVIEW
Alexis Corbière:
«A Bagnolet,
la drogue circule
à la vue de tous»
REUTERS
2,5
A Wambrechies, une marche pour
Angélique entre larmes et colère
Après plusieurs affrontements à Bagnolet, Alexis
Corbière, député La France
insoumise en Seine-Saint-Denis, demande des moyens
supplémentaires en banlieue.
Quelle est l’origine des
incidents ?
A Bagnolet, c’est d’abord le
trafic de stupéfiants qui est
responsable des violences.
Ça fait des années que la drogue circule à grande échelle,
à la vue de tous. On parle de
plusieurs dizaines de milliers
d’euros de chiffre d’affaires
par jour. Face à ce business,
les pouvoirs publics sont globalement impuissants.
Quels moyens supplémentaires demandez-vous ?
L’urgence était d’apaiser les
tensions et d’éviter un mort.
Nous avons donc demandé
au préfet de déployer des effectifs policiers supplémentaires, de jour comme de
nuit, ce qu’il a fait. Mais cette
réponse ne sera pas suffisante sur le long terme. J’ai
demandé que le groupe de
sécurisation du territoire,
créé pour agir spécifiquement sur ce quartier, voie ses
effectifs doubler.
Quid du rapport Borloo
sur les banlieues ?
Il donne à voir des chiffres
et des faits sur lesquels nous
alertons depuis de nombreuses années. Par exemple, les
communes populaires disposent de 30 % de capacité financière en moins alors qu’elles concentrent 30 % de
besoins en plus. Macron privilégie les quartiers d’affaires
aux quartiers populaires et le
plan Borloo n’y changera rien.
Recueilli par
RACHID LAÏRECHE
A lire en intégralité sur Libé.fr
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22 u
SPORTS
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
O
n n’ira pas jusqu’à dire que les (rares)
interviews de Mohamed Salah, l’attaquant des Reds de Liverpool, en piste
mercredi lors d’une demi-finale retour de
Ligue des champions à Rome ressemblant à
une voie royale (les Italiens ont été battus 5-2
à l’aller), sont à graver dans le marbre : pour
peu que l’on s’attache aux détails, il y a cependant des choses à gratter.
Au lendemain de la demi-finale aller, lors
d’une sorte de road-trip organisé par CNN
avec le joueur égyptien dans les rues de
Liverpool, celui-ci raconte son rituel quand
il rentre dans son pays : «Quand je suis à
l’aéroport, j’appelle un ami et je lui demande
d’acheter un kushari, notre plat national [lentilles, riz, pâtes, pois chiches, sauce tomate
pimentée, vinaigre… un cauchemar diététique, ndlr]. L’idée, c’est de le manger dans la
voiture. Quand je le rejoins, je fais passer mon
sweat-shirt à capuche par-dessus ma tête
et hop ! Je le mange là, tout de suite.» Pour
autant, Salah est un joueur sec: «Mon nutritionniste me dit que je n’ai pas de gras dans le
corps.»
UN MINISTRE AU SECOURS DE
SES INTÉRÊTS COMMERCIAUX
Le kushari, c’est juste une fois. Quand il pose
le pied dans un pays qui n’a jamais produit de
joueur ayant le dixième de son talent et dont,
par bien des côtés, il aurait pu ne jamais sortir. Mais c’est surtout un basculement: sur les
ailes du sport roi et de l’explosion des réseaux
sociaux, Salah est en passe de devenir la première superstar planétaire issue du monde
arabe. Les chanteuses pop libanaise (Yara) ou
syrienne (Sahar Abou Shrouf) et leurs millions de followers ne respirent qu’au fil de ses
buts (43 cette saison, dont 31 en Premier League, la première division anglaise), les matchs
de Ligue des champions dans le sultanat
d’Oman ne sont visibles qu’à travers les images de la caméra qui le suit isolément… Et rien
moins que le ministre égyptien de la Jeunesse
et des Sports est monté sur les barricades
lundi pour défendre le commerce du joueur
après que la fédération eut imprudemment
associé le visage de l’attaquant à un opérateur
de télécommunications local, alors que Salah
est sous contrat avec Vodafone.
Quant aux supporteurs de Liverpool, ils s’en
amusent parce qu’ils s’amusent de tout, lui
bricolant un chant dont le trente-sixième degré passe sans doute très au-dessus du niveau
de compréhension de bon nombre de leurs
contemporains: «If he scores another few, then
I’ll be Muslim too/Sitting in a mosque, thats’s
where I want to be» («s’il en met encore
quelques-uns, alors je deviendrai musulman
aussi / Assis dans une mosquée, tel est l’endroit où je veux être»). Quand CNN l’interroge
sur ces hymnes à sa gloire, Salah y voit ce qu’il
faut y voir : de la tendresse et du respect, la
patrimonialisation à vie de sa petite personne
par l’un des clubs les plus puissants du
monde. «J’entends ces chants à chaque match.
C’est aussi une forme de pression, vous savez.
Tu te sens obligé de faire quelque chose de spécial quand les chants tombent des tribunes. Je
sens aussi de l’amour quand je me promène en
ville, à l’entraînement…»
Quand il s’exprime, l’attitude du joueur est
ouverte. Les yeux brillants, les éclats de rire
récurrents, quelque chose de l’autodérision
qui a toujours traversé la ville qui l’a adopté,
jusque dans les refrains des supporteurs.
FOOTBALL
Liverpool, Red dingue
A 25 ans, l’attaquant égyptien des
Reds, qui se déplacent à Rome ce
mercredi pour la demi-finale retour
de la Ligue des champions
(5-2 pour les Anglais à l’aller),
est en train de devenir la superstar
du monde arabe.
PROFIL
de Mohamed Salah
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
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u 23
Mohamed Salah, le 10 avril,
sur la pelouse de Manchester City.
PHOTO ANDREW YATES. REUTERS
Mourinho dessine le portrait d’un footballeur
docile, assumant sans moufter les desseins
des clubs qui le paient. Il laisse cependant un
éléphant au milieu du couloir: que vaut vraiment Mohamed Salah ?
UN CENDRILLON
TIERS-MONDISTE
Mais Salah n’est là que depuis dix mois. Et les
mots, eux, sont prudents. A ce stade, le joueur
a sans doute compris qu’il était bien plus que
lui-même.
Le surlendemain du match atomique – les
deux premiers buts, deux passes décisives
ensuite– de Salah contre l’AS Roma, le coach
de Manchester United, José Mourinho, apparatchik d’une Ligue des champions qu’il dispute depuis quinze ans sur le banc des plus
grands clubs européens, a été mis en demeure sur la chaîne ESPN d’expliquer comment il a bien pu passer à côté d’un attaquant
qu’il a managé à Chelsea entre 2013 et 2015,
ne lui octroyant qu’un temps de jeu famélique, avec six titularisations en une saison et
demie. Le Portugais a un peu rusé. Affirmé
qu’il l’avait sorti de Suisse et du FC Bâle
(pour 13,5 millions d’euros, quand même),
avant de hausser le ton: «Les gens racontent
que j’ai été celui qui a vendu Salah en 2015
alors que c’est le contraire. Le club de Chelsea
a décidé de le vendre, OK ? Voilà ce qui s’est
passé: la décision de l’envoyer en prêt [en Italie à la Fiorentina, lors des six derniers mois
de la saison 2014-2015] a été une décision que
nous avons prise collectivement, et que je dois
assumer. Après, la décision de s’en séparer,
c’est-à-dire de le vendre à l’AS Roma et d’utiliser l’argent de cette vente pour acheter
d’autres joueurs, n’est pas la mienne. Salah
est un garçon fantastique. Je suis content
pour lui.»
Sous le choc après le match d’Anfield face à
Rome, les reporters ont demandé à son entraîneur, Jürgen Klopp, si oui ou non l’attaquant
égyptien n’était pas le joueur le plus décisif du
moment, ce qui est une façon de dire qu’il serait le plus fort. Klopp s’en est amusé, mais il
n’a pas fait que ça: «Si vous pensez que Salah
est le meilleur joueur du monde, écrivez-le et
dites-le. Il est dans une forme extraordinaire,
une forme de classe mondiale… Mais pour être
le meilleur joueur du monde, tu as besoin de
faire ce qu’il fait pendant une longue période.»
Et Salah est tombé du ciel cet automne
à 25 ans, après quelques mois à digérer difficilement les consignes d’un coach le replaçant
plus près du but adverse, lequel coach a été capable de transformer le joueur lourd et pataud
qu’a toujours été le milieu de terrain James
Milner en un Obélix attrapant ses adversaires
romains à l’aller pour les assommer en entrechoquant leur tête l’une contre l’autre. Le bon
joueur à la bonne place. Et au bon moment,
dans un système – tel joueur compensant
les limites de tel autre, qui compense luimême… – dont la finesse et la versatilité
échappent à un public se raccrochant à ce qu’il
voit plutôt qu’à ce qu’il pourrait deviner. Vu
des tribunes, Salah est un joueur un peu
préhistorique. Ni grand ni petit (1,75 mètre
pour 71 kilos), entreprenant chaque action
comme une mission suicide (la signature de
Klopp) et qui va à l’essentiel, sans aucune fantaisie technique parasite. Le fait est qu’il vient
de loin: Basyoun dans le gouvernorat de Gharbeya, dans le centre de l’Egypte. A 14 ans, il rejoint l’équipe cairote d’Al-Mokawloon sans
pour autant déménager : «C’était à plus de
quatre heures de chez moi, a-t-il raconté.
J’avais une dérogation pour aller à l’école seulement de 7 heures à 9 heures du matin, puis je
prenais trois, quatre ou cinq bus pour arriver
au Caire avant 14 h 30. Je m’entraînais entre 16 heures et 18 heures. Puis je reprenais les
transports et j’étais chez moi après 22 heures.
Et je faisais ça cinq jours par semaine.» Selon
France Football, l’un de ses deux frères était
assez doué pour le foot mais ses parents (employé administratif dans un hôpital, mère au
foyer), effarés par le quotidien de l’aîné, refuseront qu’il se consacre pareillement au football.
Pour Mohamed, faute de scolarité suivie, c’est
marche ou crève: «Si je n’étais pas devenu foot-
A l’été 2013, Salah
affronte le Maccabi
Tel-Aviv: alors que le
protocole d’avant-match
impose aux joueurs
des deux équipes de se
croiser en file indienne
pour que tous se serrent
la main, Salah est
ailleurs, prétextant
un changement
de crampons…
balleur, j’aurais eu des problèmes dans la vie.»
Salah est pro à Al-Mokawloon depuis deux saisons quand, le 1er février 2012, 74 personnes
trouvent la mort dans un stade de Port-Saïd
transformé en traquenard, en marge d’un
match entre les locaux et le club cairote d’AlAhly. Vingt et une personnes seront condamnées à mort, le championnat est arrêté et
Salah doit être exfiltré à Bâle, en Suisse. Avant
même d’y mettre les pieds, il inscrit un but
lors de chaque match du tournoi olympique
des Jeux de Londres en août : le regard des
autres commence à changer. Pour le meilleur,
l’histoire édifiante d’un Cendrillon tiers-mondiste parti de rien, mais aussi pour le pire. A
l’été 2013, le FC Bâle affronte le Maccabi TelAviv au troisième tour préliminaire de la Ligue des champions : alors que le protocole
d’avant-match impose aux joueurs des deux
équipes de se croiser en file indienne pour que
tous se serrent la main, Salah est ailleurs, prétextant un changement de crampons.
POING FERMÉ PLUTÔT
QUE MAIN TENDUE
Dans un contexte où les sportifs israéliens
sont régulièrement mis sous tension quand
ils affrontent des athlètes arabes, entre forfait
de dernière minute (tennis), absence de salut
après les combats (judo) et absence d’hymne
national (judo toujours), installant l’idée d’un
boycott qui ne dirait pas son nom, le geste de
Salah fait parler. Le joueur écartera toute
arrière-pensée politique dans la foulée. Mais
lors du protocole du match retour en Israël,
il mit au point une esquive subtile, consistant
à proposer un «check» avec le poing fermé
en guise de poignée de main, manière de ménager les susceptibilités tout en se coulant
dans le simulacre de fraternité exigé par les
instances. Salah est un homme pieux : cinq
prières par jour, des buts fêtés en pointant
les doigts vers le ciel et une épouse voilée, un
amour d’enfance avec lequel il a eu une fille
prénommée Makka, «La Mecque».
Après, il est clair qu’un homme comme lui ne
s’appartient pas. En Egypte, la liste de ses
bonnes œuvres est longue, entre l’hôpital
pour enfants du Caire (560000 euros selon les
médias égyptiens, soit 100000 de plus que ses
émoluments mensuels), la construction d’un
hôpital et d’une école à Nagrig, ou encore son
engagement dans une campagne de l’ONU
luttant contre les inégalités entre les hommes
et les femmes et le harcèlement sexuel, endémique en Egypte. Plus prosaïquement, il a
lâché en février les quelques mots que les fans
des Reds rêvaient d’entendre: oui, j’ai toujours
voulu jouer ici et d’ailleurs, Liverpool «était
l’équipe que je prenais toujours quand je jouais
à la PlayStation quand j’étais enfant». Sur ce
point précis, on peut pour le moins douter:
Liverpool était sur les rangs quand Chelsea l’a
fait venir en 2013. Après, c’est comme la fable
d’un Egyptien devenu le meilleur joueur du
monde en trois mois ou celle des fans des Reds
emplissant les mosquées. L’important n’est
pas tant d’y croire que d’en sourire. •
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24 u
Libération Mercredi 2 Mai 2018
Senses est un récit
qui nous invite à
respirer ou haleter
de concert avec
ces existences qu’il
porte à bout de bras.
PHOTO ART HOUSE
Par
JÉRÉMY PIETTE
P
ar-delà ses beautés diverses, Senses, le
superbe film/série de Ryusuke Hamaguchi, présente quelque chose comme
une méthode approfondie d’apprentissage du
regard et de l’écoute, comme si l’on y atteignait soudain, pour la première fois depuis
trop longtemps, un état de pleine conscience.
C’est-à-dire que l’on s’y retrouve voyant,
s’agrippant intensément au présent, insufflant avec tout le corps et apprivoisant les
moindres sons, gestes et sentiments qui forgent son environnement. Originellement titré
Happy Hour, le film durait plus de cinq heures dans sa version originale, primée en 2015
au festival de Locarno, et se trouve subdivisé
en cinq épisodes répartis sur trois séances (et
trois semaines de sorties, hormis d’exceptionnelles et très recommandables projections
marathon dans quelques villes) dans la mouture qui sort enfin aujourd’hui en salles. A sa
manière singulière et néanmoins limpide de
raconter son histoire en s’adossant à toutes
les ressources du temps long et de l’étirement
des situations, le cinéaste japonais –inconnu
en France jusqu’à aujourd’hui et probable révélation du prochain Festival de Cannes, où
il signe une irruption surprise en compétition
officielle– nous présente à hauteur humaine
le destin de quatre femmes vivant à Kobe,
dans la trentaine, tournées les unes vers les
autres, les unes contre les autres, ainsi que
vers le brouillard, les sources d’eau chaude
dorées d’Harima, les corps, les vies et les vitres de trains à grande vitesse. Jun, Akari,
Fumi et Sakurako sont amies – un groupe
soudé par les virées qu’elles font dans la nature, les rires qui s’échappent et les paroles
qu’elles échangent ouvertement sur les hommes qui partagent leur vie, ou qui en ont
auparavant fait partie.
RÉSOLUTION
Infirmière, mère, curatrice d’art, mariées ou
solitaires, émancipées ou dévouées, alliées
ou esseulées, chacune s’épanche sur sa façon
d’être. Elles accomplissent par leurs paroles
un pas de côté, en avant ou en arrière, toujours en prenant le temps de regarder, de se
regarder, de se laisser regarder, et de se demander ce qu’il y aurait de mieux (ou de pire)
à faire. Et Jun leur annonce alors qu’elle va
divorcer. Puis, lors d’une excursion, l’amie
va disparaître… en transit, visage éclairé de
rouge dans un tunnel, ensevelie dans un
fondu au noir. La première pousse de Senses
se nommait par ailleurs Brides –le pendant
du Husbands de John Cassavetes –, l’idée
donc que le retranchement d’une personne
au groupe pourrait mettre en branle tout un
équilibre, comme si une montagne s’évaporait au risque de l’écroulement du massif.
Les trois femmes qui restent s’en trouvent
profondément bousculées, conduites à repenser brutalement, et par la force de ce revirement, les contours de leurs vies. Le grand
récit-fleuve s’en trouve comme fendu à la
poitrine par le tunnel où s’effectue la fugue
impromptue.
En étant assez prudent sur la manière dont il
se place, aux images qu’il fabrique, leur temps
«Senses», visages
en état de grâce
Primé en 2015 au festival de Locarno, le film-fleuve du Japonais
Ryusuke Hamaguchi arrive en salles. En cinq épisodes, il médite
sur les rapports amoureux et conjugaux à partir de la
vie de quatre amies, dont l’une va disparaître. Une révélation.
d’imprégnation et de repos, le cinéaste japonais conserve toute une minutie à capter ces
visages de femmes comme s’ils en contenaient plusieurs, ou bien plus (c’est sûrement
notre cas à tous); une allégorie possible aussi
du film qui aurait cette savante capacité luimême à avancer tout en sachant de quel souffle il s’anime et gonfle son thorax, et observant
sa propre réflexion, assumer que derrière ses
séquences d’une enchanteresse élégance
puisse tranquillement affleurer à la surface le
scintillement d’une profonde mélancolie, une
solitude inévitable. Hamaguchi s’attache ainsi
çà et là à une myriade de reflets –échos d’un
visage à l’envers, sur une baie vitrée qui se referme ou le carreau d’un train auquel s’ap-
puyer, au diapason d’une triste résolution–
qui chaque fois semblent dévoiler une autre
moue, plus anxieuse que son modèle original.
PULSATIONS
Le cinéaste suit avec grâce les déplacements,
émotions qui traversent un regard, gestes qui
accompagnent une attention, comme lorsqu’au beau milieu d’une résidence d’artiste,
Jun, Akari, Fumi et Sakurako se retrouvent
conviées à poser leur tête contre le ventre
d’un(e) autre, ou front contre front pour
échanger –sans mot dire– une pensée. Sakurako dit: «J’essayais d’écouter les autres et les
autres m’écoutaient.» Jun: «Simplement toucher les autres, ça m’a fait du bien.» Et la ca-
méra, d’un subtil changement de focale, telle
une transmission de pensée mutique, quadrille les corps comme un chorégraphe attentionné envers ses ballerines. Deux têtes se
poussent, d’autres s’effacent dans un nuage
de flou. Plus loin dans le film, à contre-jour,
une silhouette noire se détache du ciel, pareille à un découpage à même le bleu céleste
où il ferait bon s’installer nous aussi et y caler
l’émotion que l’on désire. Car, dans Senses, la
capacité d’écoute de l’un s’accompagne souvent d’une faculté à savoir s’entendre et se
comprendre aussi soi-même. Parfois, cette
même caméra fait face, on ne peut plus frontalement, aux visages de deux âmes qui, en
champ/contrechamp, s’affrontent alors d’un
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
u 25
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CINÉMA/
«Daphné»,
bourrue
sauvée
des autres
D
aveu ou d’un regard. «Ne me regarde pas
comme ça», dit Sakurako. Le demande-t-elle
vraiment à son mari ou bien à nous ?
Senses serait bien plus qu’une histoire de femmes qui s’aiment, se lient ou se séparent. C’est
aussi un récit qui, de par sa construction, sa
temporalité et sa finesse, nous invite à respirer ou haleter de concert avec ces existences
qu’il porte à bout de bras. On grandit dans le
mouvement de ces femmes, l’air qu’elles expulsent. On sent les odeurs de peau qui changent, on comprend la difficulté de savoir «endosser son corps», l’envie d’être remarqué,
compris. Il ne suffit alors pas de s’engouffrer
dans le premier train venu et d’attendre calmement qu’il atteigne sa vitesse maximale
pour se rendre compte –le front collé à la vitre
et les pupilles rivées aux nombreux paysages
étirés par la célérité – que le monde cavale,
sans forcément nous attendre.
Il file avec le temps qui passe (qui nous surpasse, même), une seconde en un grain de sable tombant des doigts, ne nous offrant pas
le loisir de pouvoir tout saisir des innombrables substances d’une existence, ses moindres
artères et pulsations fugaces, ses possibilités,
ses chemins à emprunter. «Les choses ne font
que passer devant nos yeux.» entend-on de la
bouche d’une poétesse, avant de conclure :
«Nos yeux n’essaient pas assez de saisir ces événements fugitifs.» Hamaguchi lui y parvient,
en apprivoisant le temps et en le laissant à ses
femmes qui en ont besoin, pour mieux se voir,
et ainsi mieux être vues. •
SENSES de RYUSUKE HAMAGUCHI
avec Sachie Tanaka, Hazuki Kikuchi,
Maiko Mihara, Rira Kawamura… 5 h 17.
Episodes 1 et 2 en salles le 2 mai,
épisodes 3 et 4 le 9 mai, et épisode 5
le 16 mai. Projeté en intégralité au Max
Linder (75009) le 5 mai à partir de 17 heures,
et dans treize autres villes les 4, 5 ou 6 mai.
e Ladybird à Be
Happy, le cinéma anglais a un goût prononcé pour les portraits de
jeunes femmes solides faisant courageusement face
aux adversités sociales et
sentimentales. Daphné s’inscrit dans cette lignée, au
point que l’on ressent
d’abord une inquiétante impression de déjà-vu. Mais,
plus proche de Mike Leigh
que de Ken Loach, Peter
Mackie Burns (dont c’est le
premier long métrage)
creuse peu à peu l’étrangeté
de son héroïne, y compris
dans ce qu’elle peut avoir au
premier abord d’antipathique ou d’irrécupérable, plutôt que d’en faire la figure
exemplaire d’un milieu social ou l’étendard d’une lutte.
Daphné, cuisinière dans un
restaurant le jour, boit beaucoup et prend de la coke la
nuit. Elle drague les hommes comme un mec, couche
avec le premier venu, pratique un humour acerbe et se
revendique cynique. Pourtant, tout le monde aime
cette belle rousse aux yeux
bleus, un peu garçonne, qui
considère l’amour comme
une illusion à laquelle elle ne
compte pas succomber.
Même sa mère, atteinte d’un
cancer, adepte de yoga et de
bouddhisme, fait cruellement les frais de sa misanthropie. L’attitude revêche de
Daphné consiste à fuir tout
ce qui pourrait la réduire à
l’état d’amie, de copine, de
fille, de femme dépendante
de qui que ce soit. Mais sa
conception de l’existence
basculera imperceptiblement lorsqu’elle sauvera la
vie d’un homme lors d’un
violent braquage. Après
quoi, il lui faudra tout un
film pour admettre qu’elle
Emily Beecham, merveilleuse dans le rôle de Daphné. PHOTO
PANAME DISTRIBUTION
est meilleure qu’elle ne le
croit.
Daphné est donc un portrait,
reposant avant tout sur les
épaules de son personnage
et de l’actrice qui l’interprète
merveilleusement, Emily
Beecham – sorte de croisement entre Vanessa Redgrave et Gena Rowlands.
Mais cette jeune femme serait sans doute très irritante
si elle n’était filmée avec tant
de tact par un cinéaste qui,
ne renchérissant jamais sur
ses excès, sait la regarder, et
donc nous la donner à voir,
avec une attention et une
douceur qu’elle se refuse à
elle-même. Ancrant son récit
dans le Londres cosmopolite
du quartier d’Elephant and
Castle, il échappe au tout-venant du naturalisme à l’anglaise par une mise en scène
tenue et économe, délicatement attentive aux lumières,
à l’harmonie des couleurs.
Le cinéaste reste fidèle à son
personnage en échappant à
l’analyse psychologique :
Daphné est un cas, mais elle
ne représente qu’elle-même,
n’est réductible à aucun ar-
humaine dans sa misanthropie, digne jusque dans son
amoralité.
MARCOS UZAL
L’attitude
revêche de
Daphné, belle
rousse aux yeux
bleus, consiste
à fuir tout ce
qui pourrait
la réduire à l’état
de copine, de
fille, de femme
dépendante de
qui que ce soit.
chétype. Et son attitude sauvage et sarcastique force les
autres à sortir eux-mêmes de
leur rôle social, à remettre en
cause leur propre assurance.
Daphné se révèle donc l’histoire d’une femme qui fait
du bien en croyant se comporter mal, profondément
DAPHNÉ
de PETER MACKIE BURNS
avec Emily Beecham,
Tom Vaughan-Lawlor… 1 h 33.
P H I L H A R M O N I E D E PA R I S
Art Spiegelman
& Phillip Johnston
présentent
Wordless ! –
la bataille des mots et des images !
Bastien Vivès & Lescop
Sandrine Revel, Natalie Dessay
Eric Génovèse & Claire Gibault
15 - 17 juin
BD en scène.
PHILHARMONIEDEPARIS.FR
01 44 84 44 84
PORTE DE PANTIN
Dessin : Art Spiegelman - Licences ES n°1-1083294, E.S. n°1-1041550, n°2-1041546, n°3-1041547.
Peter Mackie Burns
dresse avec tact et
douceur le portrait
d’une jeune femme
misanthrope qui
refuse de s’attacher.
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26 u
TICKET
D’ENTRÉE
Libération Mercredi 2 Mai 2018
FILM
SEMAINE ÉCRANS
Avengers : Infinity War
1
843
ENTRÉES
ENTRÉES/ÉCRAN
CUMUL
1 841 295
2 184
1 841 295
Les municipaux, ces héros
1
378
232 039
614
232 039
Taxi 5
3
800
480 000
600
2 645 091
Foxtrot
1
54
17 892
331
17 892
Love Addict
2
524
168 121
321
416 145
L’Ile aux chiens
3
172
53 180
309
260 489
Place publique
2
440
129 007
293
311 465
La Route sauvage
1
97
25 186
260
25 186
L’analyse de ce tableau est rendue fort peu scientifique par
l’absence des chiffres de certains films dont les distributeurs,
en raison du pont du 1er Mai, n’ont pas communiqué leur plus ou
moins contre-performances. C’est notamment le cas d’Amoureux
de ma femme, de et avec Daniel Auteuil. Le marché est dominé
une fois de plus par Disney via Marvel dopé au gang-bang de super-héros Avengers et le turboTaxi 5 qui, en 3e semaine, reste remarquablement stable. A eux deux, ils squattent 1 643 écrans en
France. (SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU 29 AVRIL)
Juste et empathique,
la mini-série de Philippe
Faucon, diffusée sur
Arte, suit le parcours
militant et amoureux
d’un homosexuel à
travers trois périodes
clés des droits LGBT.
A
vec sa façon calme et sereine, ce regard attentif et
empathique qu’il porte sur
la société française depuis plus de
trois décennies, Philippe Faucon,
dont le beau Fatima reçut en 2016
le césar du meilleur film et qui se
trouvera bientôt à la Quinzaine des
réalisateurs à Cannes avec Amin,
s’est emparé dans la mini-série
Fiertés des droits des homosexuels
en France. Trois épisodes, trois moments de grande tension: 1981 et la
dépénalisation de l’homosexualité
après l’élection de François Mitterrand, 1999 et le passage de la loi
sur le pacs, 2013 et l’adoption de la
loi sur le mariage pour tous. Mais
contrairement à ce que le titre pourrait laisser attendre de tonitruant,
Philippe Faucon l’a fait à sa manière, en s’attachant à l’intime, laissant s’épanouir ses personnages en
enregistrant les plus fines modulations de leurs désirs, leurs prises de
conscience, leur manière d’assumer
(ou non) ce qu’ils sont et veulent
au quotidien, plus qu’en composant
une grande fresque du militantisme
politique.
Sami Outalbali et Benjamin Voisin incarnent Selim et Victor, deux ados gays au début des années 80. PHOTO ARTHUR FARACHE SAUVEGRAIN
Exemplarité. Si le cadre de Fiertés est bien celui de la lutte pour
l’égalité des droits, la série est avant
tout l’histoire d’un homme et d’une
famille où cette lutte a résonné de
manière emblématique. Le regard
rétrospectif rappelle le chemin parcouru (et l’on partait de loin, Fiertés
le rappelle), et la réduction des
problématiques à l’essentiel (comment ai-je envie de vivre ? comment transmettre, poursuivre une
filiation?) souligne que l’on s’intéresse ici à des droits évidents et
essentiels.
Sur une idée des scénaristes José
Caltagirone et Niels Rahou, qui ont
coécrit avec Philippe Faucon sur la
base d’un synopsis de douze pages,
l’intrigue s’attache à trois âges de la
vie de Victor, que l’on rencontre
à 17 ans et que l’on suivra dans l’affirmation de son identité, sa relation
amoureuse avec un homme plus
âgé, puis ses démarches pour adopter un enfant et l’élever. Un parcours
qui n’a volontairement rien d’édifiant, jalonné de doutes, d’hésitations quant à son degré d’implication dans les luttes collectives.
Victor est joué à 17 ans par Benjamin
Voisin, à vif et hérissé d’intelligence,
«Fiertés», désirs et des luttes
et par Samuel Theis (Party Girl),
avec une grande finesse, dans les
deux épisodes suivants –son partenaire (Serge) empruntant les traits
de l’homme de théâtre Stanislas
Nordey. Si Philippe Faucon a su, par
le passé, composer des portraits de
femmes d’une incroyable densité,
l’univers de Fiertés est davantage
masculin.
Pour que ce parcours individuel
atteigne la valeur d’exemplarité
à laquelle la série aspire, chaque
épisode est divisé en une série de
moments précis, dont les dates
s’affichent à l’écran, et qui sont
autant de micro-événements à
même d’avoir jalonné la vie d’un
homme homosexuel durant les
quelque trente-cinq dernières années en France. Premiers émois,
coming out très mal vécu par les
siens (notamment par un père plus
à l’aise dans son rôle de chef de
chantier éclairé, incitant ses em-
ployés à voter Mitterrand), découverte de l’amour, du militantisme,
du sida, parcours du combattant du
candidat gay à l’adoption… Et persistance des préjugés, le déferlement de haine à quoi s’est résumée
la Manif pour tous ne déboulant pas
de nulle part mais d’une aversion
tenace qui s’était manifestée lors de
conquêtes précédentes.
Légèreté. Listées ainsi, ces étapes
pourraient avoir quelque chose de
mécanique. Mais un faisceau d’éléments leur permet au contraire de
s’incarner de plus en plus profondément, créant un attachement dont
la vigueur se perçoit par la hâte que
l’on a de retrouver Victor, Serge et
leur entourage d’épisode en épisode. La première raison en est l’extraordinaire direction d’acteurs, qui
leste chaque geste, chaque
coup d’œil attrapé au vol, chaque
échange d’un surcroît de significa-
tion. Par exemple, l’entretien d’habilitation à l’adoption qui, sans
avoir rien de caricatural, chaque
partie étant dans son rôle défendable, n’en est pas moins une petite
danse de non-dits réciproques, exécutée au pied du mur, disant sobrement toute l’impasse où se débat le
demandeur homosexuel. Il faut
reconnaître que Philippe Faucon
s’est particulièrement bien entouré:
en plus des déjà cités Nordey, Voisin
et Theis, on compte aussi au casting
Chiara Mastroianni, Jérémie
Elkaïm, Frédéric Pierrot, Nicolas
Cazalé ou encore Rebecca Marder,
tous observés dans leur rôle avec
cette sobre absence de jugement qui
caractérise Faucon.
La deuxième raison de notre attachement tient sans doute à l’utilisation habile de l’ellipse qui, tout en
permettant de brosser un temps
long sur une durée brève, apporte
aussi de la légèreté, une part d’im-
plicite à un ensemble qui, sinon, serait menacé par la capacité de tous
les personnages à exprimer si clairement et posément ce qu’ils ressentent et désirent, qu’ils soient
pétris de contradictions d’un autre
âge (le père de Victor, dans le premier épisode) ou au contraire admirables de compréhension et de courage politique (Serge, qui semble
n’avoir jamais le moindre mouvement d’humeur). Avec pour résultat
que l’on croit à tout ce qu’ils sont,
que l’on absorbe les chocs qu’ils
rencontrent avec une proximité
d’autant plus sincère que rien n’a
été mis en place pour exiger notre
empathie.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
FIERTÉS de PHILIPPE FAUCON
avec Samuel Theis, Stanislas
Nordey, Frédéric Pierrot…
Jeudi 3 mai à 20 h 55 sur Arte
et jusqu’au 16 mai sur arte.tv.
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
u 27
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CINÉMA/
«Takara», joli marathon
dans la neige
Tournant au Japon
sur les traces d’Ozu,
Damien Manivel et
Kohei Igarashi se
penchent délicatement
sur la solitude d’un
gamin fugueur.
kara, coréalisé avec le Japonais
Kohei Igarashi, pousse plus loin encore la simplicité et le dénuement
en suivant un enfant de 6 ans (Takara) fuguant à travers un paysage
totalement enneigé –à Aomori, précisément, dans la région la plus neigeuse du Japon.
D
Traversée. Parce que l’enfant ne
parle pas et que le jeu est inhérent
à sa façon d’être au monde, le rapport entre réalité et imaginaire est
ici plus ténu encore. Un prétexte de
fiction (Takara sèche l’école pour
montrer un dessin à son père qui
travaille trop tôt pour qu’il puisse le
voir le matin) entraîne l’enfant dans
une traversée géographique (de la
campagne à la petite ville), à plusieurs vitesses (à pied, en train, en
voiture), et dans plusieurs états
physiques (de la joie des jeux dans
la neige au sommeil profond). L’ancrage dans la réalité concrète des
lieux et l’attention documentaire
aux gestes du gamin préservent le
film de forcer l’émotion et de sombrer dans l’attendrissement.
Les cinéastes ne contrebalancent
pas non plus le côté mignon du gar-
e film en film, Damien Manivel dessine une œuvre que
l’on pourrait qualifier de minimaliste, chose rare dans le cinéma français. A chaque fois, le
geste est le même: placer un ou des
personnages dans un lieu précis, en
les saisissant dans un état de disponibilité qui leur permet de s’ouvrir
pleinement à cet environnement,
d’être traversé par lui et par sa météorologie. Un jeune poète (2015) en
offrait une version gentiment ironique et burlesque, à travers les velléités d’un jeune homme s’essayant
maladroitement à la poésie et à
l’amour dans les rues estivales de
Sète. Le Parc (2017) observait la
rencontre amoureuse d’un jeune
couple dans un parc, s’épanouissant
sous le soleil avant de s’assombrir
dans une nuit mélancolique. Ta-
L’art minimaliste de Damien Manivel et Kohei Igarashi confine ici à la miniature. PHOTO SHELLAC
çonnet par un peu de cruauté facile,
il suffirait pourtant de bien peu
pour frôler le drame. Car une seule
chose les intéresse au fond: la pure
présence de l’enfant, sans chercher
à la canaliser, dans un récit plus
haut que lui ou dans des sentiments
préconçus par les adultes.
Contemplation. Ce minimalisme
et cette simplicité apparente sont
ainsi le fruit d’un équilibre très rigoureux entre une observation minutieuse du visible et un recul en-
fantin sur le monde. Cela passe par
la précision de la mise en scène, où
la contemplation est allégée de
toute parole, où un son légèrement
amplifié est capable de rendre quasi
burlesque un détail très réel, où
les cadres mettent en valeur le côté
jouet ou maquette d’une construction ou d’un véhicule, aspect renforcé par l’omniprésence de la neige
qui infantilise le paysage. Ainsi, l’art
minimaliste de Manivel et Igarashi
confine ici à la miniature, détaillant
patiemment, plan par plan, un Ja-
pon à hauteur d’enfant, discrètement hanté par les films d’Ozu, le
plus grand des cinéastes miniaturistes.
MARCOS UZAL
Suite à une déprogrammation inopinée
du film, nous en republions la critique
parue le 14 mars dans ces pages.
TAKARA, LA NUIT OÙ J’AI NAGÉ
de DAMIEN MANIVEL et KOHEI
IGARASHI avec Takara Kogawa,
Takashi Kogawa… 1 h 19.
«Comme des rois» double la mouise
Trop plein de
conventions et
d’artifice, le film
de Xabi Molia
s’échine en vain
à donner corps
à ses personnages
en galère.
C
omme des rois de
Xabi Molia donne
les larmes aux yeux :
parce qu’il aurait pu être
émouvant mais ne l’est pas,
qu’il aurait pu sonner juste
et sonne faux. On attend
toujours tout d’un film,
c’est peut-être fou ; au cinéma, chaque petite déception devient une
grande trahison, qui fait
réapparaître la salle éclairée en lieu et place du
monde obscur.
Au lieu de suivre les aventures pleines d’embûches
de Micka et de son père, Joseph, qui inventent au jour
Kad Merad en père un peu paumé. HAUT ET COURT DIST.
le jour des moyens de payer
le loyer familial, de petits
trafics en escroqueries ingénieuses, ou de se passionner en fin de compte
pour le rêve du fils (monter
à Paris devenir acteur), on
reste là et on voit tout : les
versions et réécritures du
scénario, toute la machinerie conventionnelle imposée par moult réunions à
un récit fait pour nous
prendre ; les retouches de
décor et les raccords de lumière, en l’absence d’une
quelconque invention de
l’espace ; les indications de
jeu d’acteur, à la fine psychologie familialiste, données à Kad Merad et Kacey
Mottet Klein pour installer
entre eux le climat tourmenté de la filiation.
Le désir qu’a ce film de raconter une histoire sincère
est constamment contrecarré par des forces con-
formistes qui n’ont même
pas la saveur de l’artifice,
mais l’atroce naturel de
l’air qu’on respire, celui du
faux réalisme apolitique,
l’air de ceux qui rêvent de
réussir dans la vie.
Côté paternel en lutte,
on préférera Sparring de
Samuel Jouy ; côté success
story en milieu hostile,
C’est tout pour moi de
Nawell Madani, tous deux
sortis ces derniers mois,
qui contournaient un peu
les diktats de la courbe de
l’attention d’un public inventé de toutes pièces.
Films français ! Le cynisme
que vous avez parfois la
chance de ne pas porter en
vous-mêmes est tout
autour : il vous cerne et il
vous dévore, ouvrez les
yeux, quittez le décor !
LUC CHESSEL
COMME DES ROIS
de XABI MOLIA
avec Kacey Mottet Klein,
Kad Merad… 1 h 24.
23 rue
couperin
une pièce visuelle
et musicale
sur les banlieues
françaises
texte et mise en scène
Karim Bel Kacem
direction musicale
Alain Franco
Ensemble Ictus
15 › 19 mai 2o18
atheneetheatre.com
o1 53 o5 19 19
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
CINÉMA/
comprendre et à mieux dire pour
mieux vivre. On pourra s’étonner par
moments du montage, de son côté
éclaté, à la limite de l’effet ou du
casse-gueule quand la forme semble
vouloir prendre sur elle et mimer
l’expérience des personnes filmées,
plutôt que de les laisser l’exprimer.
Dans ce film de groupe, Nicolas Contant ne met pas en avant les grands discours. ESPERANZA PRODUCTIONS
Résistance. Mais c’est que le film
«Nous, les intranquilles»,
folies douces à Reims
Coréalisé avec des
patients du Centre
Antonin Artaud, ce
docu se penche sur une
thérapie qui mise sur
l’écoute et le collectif.
«D
ans la démarche psychiatrique, les principaux intéressés, les “malades mentaux”, comme on les
appelle de façon bizarre, sont à travers les comportements les plus divers d’une hypersensibilité à tout ce
qui les entoure: d’où l’importance de
traiter ces entours. Cela peut sembler
très simple, mais on sait bien que le
simple est tout le contraire du simplisme. […] Quand on fait un geste,
ça porte tout de suite! Quand on fait
un groupe, une constellation, mais
ça change quelque chose ! Le lende-
main, les gens ne sont pas les mêmes.
Et ce qui compte, c’est les petits détails. C’est pas les grands discours,
c’est pas les grands machins, c’est pas
les trucs que je fais pour l’instant :
c’est des tout petits détails, c’est des
fois un signe, simplement un clin
d’œil.» Ces mots qu’on entend dans
Nous, les intranquilles sont dits par
Jean Oury, l’homme de la psychothérapie institutionnelle et fondateur de la clinique de La Borde,
disparu en 2014, à une assemblée
d’intéressés réunis contre une loi sécuritaire sous Nicolas Sarkozy (on
sait que ça ne s’arrange pas).
Eclaireurs. Ils donnent au film sa
ligne générale, sinueuse, faite avant
tout de signes et de gestes : film de
groupe et de constellation, qui ne
met pas en avant les grands discours.
Ainsi la phrase d’Oury n’est-elle
qu’un court éclat de son montage,
donné comme aussi éclairant que le
reste. Et le reste, ce sont donc les petits détails, «les entours» de ce film
collectif et hypersensible «de Nicolas
Contant et le Groupe Cinéma du Centre Artaud» – la signature faisant
l’objet d’un débat intégré au film.
Le Centre Antonin Artaud, à Reims,
accueille depuis 1985 des patients
dans un environnement où la relation avec les psys n’est pas hiérarchisée, où les rapports humains, les
discussions et activités collectives
sont mises en avant dans la thérapie,
dans la continuité des pratiques
d’Oury et d’autres éclaireurs. Le film,
fait avec et par les patients (ce en
quoi il est important et rare), montre
comment l’endroit est tenu et vécu
par tous les présents –les fous et les
moins fous, donc– qui parlent, pensent, agissent, cherchent à mieux
est tissé de mille tentatives pour décrire un lieu de résistance et les vies
qui s’y rencontrent: on pourra donc
aussi se laisser entraîner dans ses
méandres. Au spectateur attentif
que le film réclame l’air de rien, bien
des choses cruciales sont dites et
montrées au passage, ni romantisées
ni minimisées, de la voix la plus
claire et la plus haute possible. Ainsi
cet homme qui déclare, interviewé
pour la radio: «Je revendique ma folie. Parce que tout homme peut devenir fou : tout homme l’est un peu, et
tout homme peut en souffrir. Je
revendique ma folie, j’en souffre un
peu moins, et je considère que ce qui
est grave, c’est pas la folie, c’est la
souffrance : ma folie, c’est pas la
même que la folie de la société.» Et
il conclut, puisqu’on lui pose la question: «Comment je définirais le mot
fou ? Je dirais que c’est un homme
libre.»
LUC CHESSEL
NOUS, LES INTRANQUILLES
de NICOLAS CONTANT
et LE GROUPE CINÉMA
DU CENTRE ARTAUD (1 h 30).
Un «Meunier hurlant» qui mouline à vide
Adapté d’un roman
finlandais, le premier
long métrage de Yann
Le Quellec manque de
rythme mais réussit
néanmoins à capter
quelques beaux
moments de folie.
A
près deux courts métrages
très originaux et remarqués – Je sens le beat qui
monte en moi (2012) et le Quepa
sur la vilni ! (2013), prix JeanVigo –, le premier long métrage de
Yann Le Quellec déçoit. La loufoquerie de ses précédents films se
trouve ici étriquée par une fable
édifiante, l’adaptation du Meunier
hurlant du Finlandais Arto Paasilinna – un meunier s’installe dans
les hauteurs d’un village de montagne, il est accepté par les uns,
rejeté par les autres. Nous som-
mes dans un conte, alors le cinéaste invente un monde intemporel, mais l’imaginaire dont il
fait preuve est pauvre : un laborieux mélange de western (sont
notamment cités Un nommé Cable Hogue de Sam Peckinpah et Jeremiah Johnson de Sydney Pollack) et de flemmard théâtre de
rue. Le film assume une frontalité
naïve qui tourne souvent à la mièvrerie, chaque personnage est un
archétype grossièrement dessiné,
les dialogues sont d’une littéralité
déprimante. Et les acteurs se révèlent tous assez maladroits (à l’exception de Denis Lavant), comme
s’ils avaient été livrés à eux-mêmes, jouant chacun pour soi et
sans apparente conviction.
Yann Le Quellec continue à s’inscrire dans une veine burlesque
suffisamment rare en France pour
qu’on trouve son entreprise attachante, mais il manque à son film
deux éléments essentiels à ce
genre : une vraie rigueur de mise
en scène et un sens du rythme.
Les choix de cadre confinent parfois au sabotage tant ils mettent
mal en valeur les gestes des acteurs et leurs chorégraphies ;
beaucoup de scènes s’enlisent
dans une durée mollassonne. La
belle ouverture promet une interaction entre les corps, les paysages et le cadre – comme chez
Moullet ou Guiraudie – mais très
vite le décor naturel ne devient
plus qu’un fond au profit d’un
bric-à-brac de bande dessinée assez poussiéreux, qui impose sa
poésie préfabriquée plutôt que de
l’inventer sous nos yeux.
Pourtant, on entrevoit à certains
moments ce dont Le Quellec serait capable s’il parvenait à assumer sur la longueur l’étrangeté de
ses courts métrages. La façon
dont le meunier est quelquefois
pris par une incontrôlable nécessité de hurler, précédée de violentes contorsions, rappelle fortement le convulsif besoin de
danser qui prend possession de la
jeune femme de Je sens le beat qui
monte en moi dès qu’elle entend
une note de musique. La perte de
contrôle des personnages fait littéralement dérailler le récit, le
suspendant dans une pure chorégraphie burlesque. Ce lâcherprise, où s’exprime paradoxalement un surcroît de maîtrise du
cinéaste comme de ses acteurs,
est ici beaucoup trop rare pour
sauver le film, mais il produit
quelques bizarres moments – notamment dans la partie se déroulant dans l’asile psychiatrique, la
plus convaincante parce que la
plus folle – qui donnent envie de
continuer à croire en Le Quellec
malgré le ratage.
MARCOS UZAL
CORNÉLIUS, LE MEUNIER
HURLANT de YANN LE QUELLEC
avec Bonaventure Gacon,
Anaïs Demoustier,
Gustave Kervern… 1 h 47.
VITE VU
LES ANGES
PORTENT DU BLANC
de VIVIAN QU (1 h 47).
A partir d’un fait divers
sordide – deux collégiennes agressées par
un homme mûr dans
l’hôtel presque désert
d’une station balnéaire
hors saison – Vivian Qu
interroge les contradictions et inquiétudes de
parents démunis face à
leurs enfants, et d’une
société chinoise incertaine de son avenir.
Dans cette histoire
d’anges souillés, la perte
de l’innocence se conjugue avec la violence sociale et les désillusions
intimes. C’est d’une
tristesse aussi infinie
que douce, à l’image
de cette plage blanche
sous un ciel gris où
trône une gigantesque
Marilyn Monroe de
carton-pâte. La mise
en scène pudique
et sobre évite tout
voyeurisme, apaise la
cruauté du récit, mais
peut aussi générer un
certain ennui. M.U.
LA RÉVOLUTION
SILENCIEUSE de
LARS KRAUME (1 h 51).
Téléfilm de luxe comme
les Allemands les affectionnent lorsqu’ils se
plongent dans leur histoire nationale avec le
sérieux d’un cours de
collège. Les faits réels
contés ici sont cependant intéressants dans
leur manière d’évoquer
l’Allemagne de l’Est des
années 50 à travers le
petit bout de la lorgnette : en décidant de
faire une minute de silence en hommage à des
dissidents hongrois tués
par l’armée soviétique
(en 1956), des lycéens
déclenchent une série
de réactions et de sanctions aussi exagérées
que révélatrices du climat autoritaire et paranoïaque de la RDA de
l’époque. Le film est
porté par de jeunes acteurs assez talentueux,
seuls garants d’une
subtilité dont la forme
est dénuée. M.U
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ACTUELLEMENT DANS LES SALLES
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Plaies et boss
Kader Attia L’artiste confiant, affable et très demandé,
personnage de la nuit culturelle parisienne, expose
au Mac Val ses obsessions architecturales et corporelles.
C’
est une fissure quasi invisible que l’on piétine à l’entrée du Mac Val, où vient d’ouvrir l’exposition de
Kader Attia. L’artiste a réparé la lézarde à l’aide de
grosses agrafes. Il n’a utilisé ni mastic ni calicot pour la reboucher. Si bien que l’on ne remarque qu’une chose, en se penchant: un sol fendu. Dans «Les racines poussent aussi dans
le béton», Kader Attia nous confronte à des failles, à des clôtures en acier, au son amplifié de déchirures stridentes dans
une pièce noire. L’artiste franco-algérien,
prix Marcel-Duchamp 2016, présent dans
les collections de grands musées internationaux, adopte un discours cicatriciel. Kader Attia a fait de la réparation son mantra. Et de l’artiste réparateur, une position. Au fond, il ne panse pas les plaies. Il les
souligne. De quelles plaies suintantes s’agit-il?
Rencontré à la Colonie, son fief parisien, le «bar dancing lieu
de débat et d’expositions» qu’il a créé en 2016 près de la gare
du Nord, Kader Attia n’a rien en apparence d’un homme
blessé. Loquace, il prend le temps de se livrer, malgré un
agenda chargé qui le propulse, de Paris à Berlin, de la gare du
Nord à Vitry, où se trouve le Mac Val, en dormant à Garges-lèsGonesse chez sa mère quand il revient sur la capitale: «Je n’y
peux rien. Je n’arrive pas à m’en détacher. C’est ma Madeleine
de Proust.» Installé à Berlin, où se trouvent son studio et sa
galerie (Nagel Draxler), il est amené à revenir souvent à Paris
pour la Colonie. Et déplore de ne pas voir assez son fils et sa
compagne qui restent en Allemagne. Disert, il mène le discours, émaillant son récit de références –empruntées à l’histoire, l’ethnologie, la philosophie– corps solide et posé, que
vient contrebalancer un infime cheveu sur la langue, à peine
audible.
Kader Attia a grandi à Garges dans la cité
de la Dame-Blanche aussi appelée
«Zone 4». Garçon du milieu dans une famille de sept enfants, il fabriquait, petit, ses jouets avec des
objets récupérés. Surtout, il faisait régulièrement des allers
et retours entre la France et l’Algérie. Là-bas, il séjournait pendant de longues périodes à Bab el-Oued (Alger) et chez une
grand-mère «moudjahidine» dans les montagnes non loin de
la ville d’El-Eulma, autrefois nommée «Saint-Arnaud», du
nom du maréchal français tortionnaire. «Quand j’étais malheureux de faire ces voyages, mon père me disait: “Le plus important quand tu émigres, ce n’est pas le pays que tu quittes
et encore moins le pays que tu rejoins. Le plus important, c’est
LE PORTRAIT
Libération Mercredi 2 Mai 2018
le voyage. Tu grandis en te déplaçant”.» Cette phrase paternelle, il en a fait sa boussole, lui qui se déplace aujourd’hui
dans le monde pour ses films et ses expos. Celle du Mac Val
est très intimement liée à son histoire. Elle commence avec
des collages de villes nouvelles et se termine sur des œuvres
très personnelles: on y voit Parfum d’exil, une bétonnière qui
malaxe des milliers de clous de girofle en répandant une
odeur suave. L’outil de chantier raconte son père algérien,
maçon sur la construction des grands ensembles. Sa mère
avait fini par le rejoindre pour éduquer ses enfants et travailler dans un centre commercial. «On a grandi dans les épices, la fleur d’oranger, les pâtes d’amande et le thé à la menthe», se souvient Kader Attia qui idéalise son enfance. «J’ai
appris l’ethnologie à Garges-lès-Gonesse. Quand je dévalais
les escaliers, il y avait les mezouzah à côté des portes des familles juives, les sourates du Coran sous plastique chez les musulmans, et les Sri-Lankais accrochaient de grandes feuilles
vertes avec du scotch. Juifs, Arabes, Blacks, Portugais, Espagnols se mélangeaient. Il n’y avait pas de filles voilées, et cet
islam qui casse la tête aujourd’hui. Ma fascination pour les
autres cultures vient de l’enfance. J’ai grandi dans Babylone!»
Dans l’expo, des kesra –galettes de pain traditionnel–pénètrent une cloison comme des Frisbee.
Cette œuvre, Intégration, décrit des traditions qui se heurtent
à un mur, à moitié dedans, à moitié dehors. La trajectoire de
son père, militant communiste et anticolonialiste, laïque,
venu en France pour «nourrir
toute une colline de la campagne algérienne», retourné au
1970 Naissance
pays dans les années 90, le
à Dugny (Seine-Saintmarque. Dans la famille, le
Denis).
politique l’a toujours em2006 Expose au
porté sur le religieux. Lui, se
musée d’Art
situe à gauche, «très à gaucontemporain de Lyon.
che», même.
2016 Prix MarcelKader Attia cite aussi sa cirDuchamp.
concision arrivée tard à l’âge
2018 «Les racines
de 8 ans avec le barbier du
poussent aussi dans
coin, Moussa. Il a fait de ce
le béton» au Mac Val.
trauma une œuvre avec un
toboggan et des miroirs brisés (Childhood). «Les blessures sont physiques mais aussi immatérielles. Elles hantent nos mythologies personnelles. Je
porte celles des générations précédentes transmises par des névroses jamais exorcisées.» Kader Attia se rappelle l’inadéquation entre les récits familiaux et l’école, muette sur la colonisation. «Quand je regarde ma famille dans les années 50, ils sont
en loques, ce sont des miséreux.» Dans le catalogue de l’expo,
on découvre des photos du clan Attia et des cocasses vues de
Paris prises au Lomo, à roller. Dans ces photos, errent les chibanis, ces vieux immigrés qui vécurent loin de leur famille.
Deux de ses oncles, des chibanis, habitaient Ménilmontant.
A Belleville, Kader Attia fut le patron, au début 2000, du café
Chéri(e). C’était l’époque où Kamel Mennour l’exposait avant
que leurs chemins ne se séparent. «J’ai des souvenirs exceptionnels, dit pourtant le galeriste. On a montré ses portraits
de trans, mais aussi ses photos d’interlopes de Belleville. Prescripteur, Kader avait ouvert avant la gentrification. C’était une
sorte d’“artiste entrepreneur”, mais surtout une machine à
penser.» Hélène Hazera, ex-journaliste trans à Libé : «Je lui
parlais des hijras, des transgenres en Inde. Il m’a emmenée à
Bombay les rencontrer, c’est le plus beau cadeau qu’on m’ait
fait dans ma vie.» C’est parce que les trans sont des «exilés
dans leur propre corps» qu’il s’y est intéressé, «fasciné par le
fait de tenir les deux extrêmes».
L’artiste a dû en passer par le divan pour comprendre ses fossés. Et les retranscrire plastiquement avec des matières simples – couscous, sac plastique, vieux frigos, chaise pliable.
Avec un récit surtout. A la Colonie, où il règne sur la programmation des tables rondes (résurgence du fascisme dans l’art,
activisme des Indiens américains), Attia se transforme en militant. Il veut développer ce lieu en école alternative pour des
savoirs engagés, tout en enquêtant, dans des films, sur la restitution aux pays d’origine des biens culturels mal acquis.
A Vitry, il convoque Jean Gabin dans des extraits de Pépé le
Moko et Mélodie en sous-sol. Roi de la casbah d’Alger et truand
déphasé de Sarcelles, l’acteur qui a baigné son enfance est un
miroir : beau parleur, populaire, attachant et insolent. •
Par CLÉMENTINE MERCIER
Photo MANUEL BRAUN
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Libération Mercredi 2 Mai 2018
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Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Tel un choix de tyran
II. Douce odeur du pétrole
III. Un pronom qui a des faux
airs de sept au carré ; A imité
un crocodile à cheval sur le
second VIII. (a) ; Il vaut un
centième de gray IV. Rusée
V. Ce que peut faire, par
fourberie, la précédente
VI. Grand dans le noir ; Son
port, la loi ne s’en balance
pas VII. Vieille branche
VIII. Victoire sans opposition ;
Il a les bras longs IX. Qui
passent par quatre chemins
X. Maison au style hostile
XI. Une personne qui aime
bien la deuxième
9
I
VIII
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
EXPERT MEMBRE DE LA CECOA
de 9h à 18h au 01 87 39 84 00
ou par mail
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u 31
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X
Grille n°899
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Roman qui inspira un Roman 2. Pour le jardinier, querelle de cloches est
3. Il est court et lourd ; Quand Septime Sévère arrive à son terme, avant
Caracalla ; Point anglais, biens français 4. En somme, c’est être en activité ;
Deuxième voile de la grille 5. Mit de tout dans un tout ; Le grand Charles
6. Canal autour de l’Union européenne ; Avec de l’eau 7. On s’y projette clé
en main ; Région d’origine 8. Pas convenables 9. Tel le modèle allemand
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille précédente
Horizontalement I. STARMANIA. II. ARN. AG. XL. III. CATAIRE.
IV. BI. GERCÉ. V. SUPERSTAR. VI. ÉCATIS. CA. VII. COPYRIGHT.
VIII. SIM. VRAI. IX. SOCIALO. X. DAMNATION. XI. ACESCENTS.
Verticalement 1. SAC. SEC. RDA. 2. TRABUCOS. AC. 3. ANTIPAPISME.
4. ÉTYMONS. 5. MAIGRIR. CAC. 6. AGRESSIVITÉ. 7. ERT. GRAIN.
8. IX. CACHALOT. 9. ALTÉRATIONS.
libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
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« Un livre
« Un témoignage rare,
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capital. »
Jérôme Garcin, L’Obs
« Un récit intense
sur une vie brutalement
soumise à l’impensable. »
PHILIPPE LANÇON
LE LAMBEAU
Alexandra Schwartzbrod, Libération
« Un chef d’œuvre indiscutable,
absolu. »
Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine
Nelly Kaprièlian, Les Inrockuptibles
« Une œuvre littéraire
exceptionnelle. »
« Intimiste, profond. »
Nathalie Crom, Télérama
Jean-Claude Raspiengeas, La Croix
« Un grand livre
de littérature. »
GALLIMARD
« Un magistral
journal de deuil. »
Jean Birnbaum, Le Monde des Livres
Bernard Pivot, Le Journal du Dimanche
« Un livre extraordinaire,
un récit splendide sur une expérience atroce. »
Olivia de Lamberterie, Elle
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