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Libération - 03 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ARCHIVES NATIONALES.
MARC PATURANGE
2,00 € Première édition. No 11486
JEUDI 3 MAI 2018
www.liberation.fr
Mai 68 : l’Elysée
et les RG face aux pavés n La police entre à la
Sorbonne, par Mathieu Bermann
JEUDI IDÉES ET ESSAIS
PAGES 20-31
Nouvelle-Calédonie
Visite sous tension
pour Macron
Le Président arrive ce jeudi sur l’archipel avec un message
de réconciliation, à six mois du référendum d’autodétermination et alors que les commémorations des 30 ans de la
prise d’otages d’Ouvéa viennent de débuter. PAGES 12-13
Mardi à Paris. PHOTO VALENTINE ZELER . HANSLUCAS
«ON NE FRAPPE PAS
AVEUGLÉMENT, ON CIBLE
LES SYMBOLES DE L’ÉTAT
ET DU CAPITALISME»
UN BLACK
BLOC
S’EXPLIQUE
Après les violences qui ont accompagné le défilé
du 1er Mai et avant la manifestation anti-Macron
de samedi, «Libé» dresse le portrait du mouvement,
via notamment le témoignage de l’un des siens.
PAGES 2-4
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Jeudi 3 Mai 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Briseurs
Suprême intelligence politique de l’ultragauche…
Le mouvement syndical et
la gauche tentent de se
mobiliser pour faire pièce
aux projets gouvernementaux ; la CGT et quelques
autres saisissent l’occasion
du 1er Mai pour tenter une
démonstration de force
pacifique et influer à la fois
sur le gouvernement et
l’opinion. De quoi parlet-on le lendemain ? Des revendications des cheminots grévistes ? Du
mouvement étudiant ?
Des personnels épuisés
des Ehpad ou de l’hôpital ?
De la convergence ou de la
non-convergence des luttes ? Non : de quelques estaminets saccagés au nom
de l’anticapitalisme, des
violences qui ont ébranlé
deux heures durant le
quartier de la gare d’Austerlitz, de la grave question
de savoir s’il fallait disposer les effectifs policiers
en tête de manif, en queue
ou sur les côtés. La droite
se déchaîne au nom de l’ordre public, les chefs syndicaux sont embarrassés,
Jean-Luc Mélenchon raconte ses visions qui lui
font confondre fascistes et
anarchistes. Les héroïques
briseurs de vitrines se
réclament de Mai 68 :
«Ils commémorent, nous
recommençons». La lecture d’un ou deux ouvrages
de vulgarisation leur aurait
appris que les réactions
violentes du 3 mai 1968
ont eu lieu après l’arrestation de quelque 200 étudiants et non avant,
qu’elles ont rencontré un
soutien dans la masse des
étudiants et bientôt auprès
de la classe ouvrière, et que
la radicalité du mouvement s’est manifestée au
sein d’un vaste mouvement démocratique et pacifique de grève et d’occupation des facs et des
usines, et non à sa place.
Les actions plaquées,
violentes et minoritaires,
destinées à éveiller la
conscience des masses,
ont été rejetées au sein du
mouvement ouvrier il y a
plus d’un siècle. Appliquées aujourd’hui, elles ne
servent qu’à justifier les
actions de la police, à renforcer la droite et à gêner
le mouvement
syndical. •
«Mardi,
j’ai participé
au Black Bloc
parisien»
TÉMOIGNAGE
Au lendemain du défilé du 1er Mai à Paris,
«Libération» s’est entretenu avec un membre
du Black Bloc. Il explique les motivations et le
fonctionnement de cette stratégie politique
autonome et internationalisée.
Recueilli par
WILLY LE DEVIN
Photo ALBERT FACELLY
D
epuis mardi soir, et l’épilogue houleux de la manifestation du 1er Mai, il n’est
question que d’eux. Pour le gouvernement, ils sont les «casseurs». Eux
dénoncent «la pression exercée par
l’Etat sur différents groupes du corps
social». Johan (1), 24 ans, a participé
au Black Bloc ayant dégradé
31 commerces et 16 véhicules à Paris. Pour Libération, il décrit la philosophie de ce mode d’action et légitime le recours à la violence.
A partir de ce jeudi, certaines des
109 personnes placées en garde à
vue après les heurts seront jugées
en comparution immédiate.
LE 1er MAI
«D’abord, je voudrais dire que je
parle du Black Bloc en mon nom
propre, pour rappeler ses objectifs
et sa visée politique bien réels, contrairement à ce qu’on entend partout. Mardi, j’ai participé au cortège
parisien. Je ne donnerai ici aucun
élément touchant de près ou de loin
à ce que j’y ai accompli ou à la réalité
de l’organisation. Pour ceux qui s’interrogent sur la légitimité de la présence d’un Black Bloc le 1er Mai, je
voudrais rappeler qu’avant d’être la
fête du travail, cette date est la commémoration de l’injuste condamnation à mort de sept anarchistes américains [en 1886 à Chicago, ndlr].
LA TACTIQUE
«Le Black Bloc n’est ni un parti ni un
mouvement, c’est une tactique, un
outil, une modalité d’action politique. Le Black Bloc se forme ponctuellement, pour un événement
précis, puis se dissout immédiatement. Il n’a aucune stratégie politi-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 3 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A Paris, mardi.
que de long terme. Il regroupe des
gens de bords différents, des jeunes,
des vieux, de surcroît de classes sociales hétérogènes. Mardi, il y avait
dans le cortège parisien des camarades venus de nombreux pays
d’Europe, car notre lutte est internationaliste : le capitalisme mène
une lutte mondialisée, notre résistance doit l’être tout autant.
«Le dress code, être vêtu de noir et
porter la cagoule, résulte de deux logiques. D’abord, évidemment, il
s’agit de se préserver de la répression
policière, de la vidéosurveillance.
Ensuite, la tenue a valeur de solidarité. Toutes les personnes encagoulées, équipées de masque à gaz ou de
lunettes de piscine, ne se livrent pas
forcément aux dégradations. Toutefois, en arborant le dress code, elles
acceptent d’assumer collectivement
les opérations et de rendre le plus
compliqué possible l’exercice
d’identification par les policiers.
LA VIOLENCE
«Il est assez consternant de voir revenir au lendemain de chaque
action du Black Bloc ce langage politico-médiatique insistant simplement sur son aspect violent. L’idée
est claire: il convient de délégitimer
l’action du Black Bloc, avec cette rengaine de la violence pour la violence,
de casser pour casser. Au contraire,
le Black Bloc n’a rien d’apolitique. Il
ne frappe pas aveuglément. Son essence est de montrer la conflictualité
sociale, la logique de répression. Au
quotidien, l’Etat exerce une pression
sourde sur différents groupes du
corps social: les exilés, les sans-papiers, les zadistes, certains mouvements étudiants, les salariés au chômage, les squatteurs. Par sa volonté
de confrontation, le Black Bloc met
le doigt sur cette frontalité, et pousse
l’Etat dans ses retranchements afin
qu’il affiche son vrai visage. Immédiatement, nous voyons alors affleurer les violences policières, qui s’expriment pourtant quotidiennement
dans les quartiers populaires, contre
les personnes racisées et les sans-papiers. Quant au terme “casseur”, il
est à rejeter. Il participe lui aussi à la
volonté du pouvoir de dépolitiser le
Black Bloc. Il n’y a pas de mots adéquats pour définir le Black Bloc. Je
dirais que nous sommes militants,
activistes, révolutionnaires et
d’autres choses encore.
LE CIBLAGE
«Le Black Bloc favorise des actions
groupées et rapides. Il y a des cibles
évidentes, les McDonald’s, les concessionnaires de voitures de luxe, les
banques et, bien sûr, les bâtiments
administratifs, les commissariats.
Loin d’être gratuit, le ciblage se concentre sur les symboles de l’Etat et
du capitalisme. Quant au mobilier
urbain, parfois dégradé, il peut à la
fois être utilisé comme projectiles,
mais il incarne surtout l’organisation
spatiale décidée unilatéralement par
l’Etat pour réguler la société et que
nous voulons transformer.
LA POLITIQUE
«Le Black Bloc ne peut être récupéré
par aucun parti politique. Précisément parce qu’il rassemble des gens
qui s’organisent en dehors des frontières politiques traditionnelles. Le
Black Bloc rejette tout autant le
Parti socialiste que La France insoumise. Il s’affranchit également de la
tutelle des centrales syndicales. Le
socle fédérateur est d’inspiration
anarchiste, anticapitaliste mais,
une fois encore, le Black bloc est
surtout une constellation indéfinissable, qui naît et disparaît une fois
son expression accomplie.» •
(1) Le prénom a été modifié.
De Macron
au capitalisme,
les raisons
de la colère
Apparus en Allemagne dans les années 80,
les Black Blocs se sont fait remarquer lors des
sommets internationaux des années 2000.
En France, c’est avec les ZAD et la mobilisation
contre la loi travail qu’ils ont pris leurs
marques.
«Q
ui nous sommes est
moins important que
ce que nous voulons.
Et nous voulons tout, pour tout le
monde»: c’est l’un des slogans les
plus connus des actions Black
Bloc. Apparues dans les années 80 en Allemagne, ces opérations ont connu leur apogée médiatique lors des grands sommets
internationaux des années 2000.
En France, ce sont les manifestations contre la loi travail en 2016
qui leur ont offert une nouvelle
vitrine.
Quel mot d’ordre
a été passé avant la
manifestation de mardi ?
C’est essentiellement sur les réseaux sociaux ou des forums
identifiés que les consignes de
formation du Black Bloc de
mardi ont été diffusées. Cinquante ans après Mai 68, à
l’heure où les mouvements sociaux se multiplient en France,
certains collectifs comme Génération ingouvernable, né début 2017 pour contester la présidentielle, entendaient faire de
cette fête des travailleurs un
«1er Mai révolutionnaire», voire
une «journée en enfer». L’appel
relayé sur Facebook expliquait
que «manifester entre Bastille et
République a[vait] largement
montré ses limites». Par conséquent, «nous devons nous attaquer directement à ceux qui sont
responsables de notre situation.
Ils sont au nombre de trois : les
partis politiques, les banques, les
multinationales. […] Vous devez
u 3
réaliser des opérations coup-depoing par petits groupes de 3 ou
4 personnes maximum», pouvait-on lire dans le texte.
Début avril, un autre texte publié
sur Lespaves.net et traduit en
huit langues incitait les militants, français ou étrangers, à
«converger» vers Paris à l’approche de ce mai anniversaire. Le
texte dénonçait «un monde plus
malade qu’il ne l’a jamais été»,
rongé par l’ubérisation, le capitalisme vert, les migrants fuyant
les guerres ou les destructions
climatiques, les écosystèmes détruits. «Ils commémorent, on recommence» résonnait comme le
mot d’ordre général.
Citant tour à tour l’expulsion de
la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les opérations policières
contre les facs occupées depuis
le début du printemps, les comités de soutien aux migrants, la
grève à la SNCF, un communiqué
appelait à «transformer ces différents foyers de révolte en une
seule vague insurrectionnelle
pour faire chuter ce régime détestable». «C’est un mélange de colère contre Emmanuel Macron et
la crise de la politique, et une logique de longue durée contre le capitalisme et le néolibéralisme»,
analyse le chercheur en science
politique canadien Francis Dupuis-Déri, auteur du livre les
Black Blocs : quand la liberté et
l’égalité se manifestent.
A quand remonte
la première action
Black Bloc ?
Probablement à des actions
d’autonomes allemands au début
des années 80, quand BerlinOuest lance une offensive contre
les squats et que s’y oppose un
Schwarzer Block. On retrouve ces
Autonomen un an plus tard,
quand ils se mobilisent contre les
néonazis ou le nucléaire. Un tribunal de Francfort veut alors
faire condamner des manifestants «membres de l’organisation
terroriste Black Bloc». C’est encore eux qui prennent la rue
en 1986 à Hambourg pour lutter
contre la traque des squats. Ou
leurs camarades qui dénoncent
la guerre du Golfe en 1991 à
Washington ou ailleurs.
Ils explosent médiatiquement
lors du sommet de l’OMC à
Seattle, en 1999, où se multiplient les zones autonomes temporaires. Au sommet du FMI à
Prague en 2000, ils seront près de
3000 activistes, et à Gênes, l’année suivante, la répression policière fait un mort, un jeune altermondialiste, Carlo Giuliani,
abattu d’une balle dans la tête.
Tous les sommets internationaux des années 2000 sont marqués par une montée en puissance de la violence. On les
retrouve ensuite lors du «printemps érable» à Montréal
en 2012, lors du printemps arabe
en Egypte en 2013, et même au
Brésil contre la corruption. Si les
actions se concentrent toujours
contre les sommets diplomatiques, la focale Suite page 4
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
s’est rapprochée ces dernières années des
mouvements sociaux. En France,
les Black Blocs ont pris leurs
marques dans les ZAD, à Sivens
ou à Notre-Dame-Des-Landes, et
noyauté les manifestations de
soutien à Nantes et à Rennes
en 2014. Et la loi travail en 2016
a fait naître une nouvelle génération de Black Blocs français.
Suite de la page 3
Ce 1er Mai français était-il
différent des autres
mobilisations des
Black blocs ?
Les modes opératoires –une apparition massive et instantanée,
des tenues noires, des foulards,
des bombes incendiaires– et les
cibles de ces militants –les symboles de la «pourriture capitaliste» – n’ont pas changé. Les
chercheurs s’accordent cependant sur une nouveauté bien
française avec la pratique du
«cortège de tête» dans les manifestations depuis la mobilisation
contre la loi travail. Au prix d’altercations musclées avec les services d’ordre des syndicats, certains manifestants radicaux ont
en effet réussi à se placer à
l’avant des manifestations sociales depuis deux ans.
Mardi à Paris, selon la préfecture
de police, il y avait trois mouvements : le cortège des partis
et syndicats traditionnels
(20000 personnes), un «cortège
de tête» (14 500 militants) et
1 200 militants radicaux. «Réussir à se positionner en tête et avec
une telle densité, c’est du jamais
vu», estime Francis Dupuis-Déri.
Selon le professeur à l’Université
du Québec à Montréal (UQAM),
«cette pratique du cortège de tête
où se mêlent des militants radicaux non cagoulés avec des Black
Blocs offre à ces derniers des marges de manœuvre tactique face
aux forces de l’ordre». Plus que
de la tolérance, c’est donc un ap-
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Libertaires, anars,
autonomes…
Le mouvement
est loin d’être
homogène
mais recrute
uniquement dans
les rangs de
l’extrême gauche.
pui qui s’exprime désormais
physiquement. «Ce mode opératoire rend les Black Blocs encore
plus visibles, abonde Hugo Melchior, doctorant en histoire contemporaine à Rennes-II et
spécialiste des mouvements
de jeunesse révolutionnaires.
Mardi, les Black Blocs étaient enchâssés dans le cortège de tête,
qui leur fournissait une protection, une clôture face aux forces
de l’ordre.»
Existe-t-il une idéologie
Black Bloc ?
Renvoyer les Black Blocs à des
casseurs sans vergogne ou des
voyous sans idéaux est systématique. Ils sont condamnés par les
responsables politiques, la plupart des syndicalistes et des médias, et bien des intellectuels de
droite comme de gauche. S’ils rejettent toute forme de catégorisation, les participants à ces actions instantanées sont au
contraire très politisés. Libertaires, anars, autonomes… le mouvement est loin d’être homogène
mais recrute uniquement dans
les rangs de l’extrême gauche.
«Ils sont tous radicalement antifascistes», précise Francis Dupuis-Déri. Ainsi, certains militants écologistes, queer ou LGBT
ont parfois recours à ce type d’action, par envie de dénoncer
l’ineptie et la brutalité du système. L’idée est de s’opposer au
monopole de la violence «légitime» de l’Etat. «Leur dénominateur commun, c’est la critique radicale de l’ordre établi, de la
société capitaliste et consumériste et leur volonté de la subvertir, explique le chercheur Hugo
Melchior, ancien militant de la
LCR. Parmi les Black Blocs présents mardi, nombreux sont ceux
qui défendent le principe de créer
une, deux, trois nouvelles ZAD,
c’est-à-dire autant de zones libérées du règne de la marchandise.
Ils ne croient plus au mythe de la
grève générale, qui leur semble
hors de portée avec la fragmentation accélérée du salariat.»
Ce qui les rassemble aussi, c’est
d’être hors système, hors partis,
hors conformisme, mais agoraphiles, égalitaristes, horizontaux, utopistes. Il y a l’idée de
mener une «guérilla imprévisible», une «contre-attaque aux
oppressions» contre l’Etat et ses
relais, contre la guerre économique qui «fabrique de l’hyperpauvreté», contre les «autoritarismes».
Il n’y a évidemment pas de théoricien ou de gourou qui ait inspiré le Black Bloc, mais des influences multiples, piochées ici
ou là. Comme Hakim Bey, auteur
de TAZ : zone autonome temporaire, anarchie ontologique, terrorisme poétique, paru en 1991.
Ou encore le Communiqué au sujet des tactiques et de l’organisation, un manuel de combat publié quelque part dans le Midwest
américain en 2001. Selon le chercheur canadien Francis DupuisDéri, cet ouvrage est au Black
Bloc ce que sont l’Art de la guerre
de Sun Tzu et De la guerre de Carl
von Clausewitz à toute armée
conventionnelle.
LAURE BRETTON,
WILLY LE DEVIN
et CHRISTIAN LOSSON
La bande de Ruffin
n’en fait qu’à sa «fête»
Interrogés sur la
sécurité de la marche
anti-Macron prévue
ce samedi à Paris, les
organisateurs ont vite
balayé les risques de
débordement au nom
de «la lutte».
M
ercredi matin, dans un petit rade, tout près de la
place de la République à
Paris, l’équipe organisatrice de «la
Fête à Macron» s’installe face à la
presse. Des visages inconnus (sauf
celui du chercheur Frédéric Lordon) afin de mettre de nouvelles têtes sur le devant de la scène –François Ruffin était absent à dessein. Ils
s’agacent. Les questions tournent
essentiellement autour des affrontements de la veille, lors du défilé
du 1er Mai à Paris. Puis sur la sécurité lors de la marche prévue samedi. Les organisateurs reprochent
à la presse de se focaliser sur les débordements. Une petite tension
s’invite.
La bande condamne la casse sans
s’épancher, elle ne nomme pas les
coupables : elle refuse de tomber
dans le «piège des médias», d’en
faire le sujet principal pour oublier
le reste: «la lutte» face à la politique
du pouvoir «illégitime» en place.
Frédéric Lordon argumente : «Depuis la marche du 1er Mai, les médias
ne parlent que de ça, et cela devient:
il n’y a que ça!» Un peu plus tard, il
ajoute : «Ce que nous voulons, c’est
une manifestation puissante et paisible. Il faut éviter les amalgames.
Nous souhaitons faire ce que nous
avons prévu de faire, et advienne
que pourra.» Comprendre: les organisateurs, qui répètent à l’envi les
mots «fête», «joyeux» et «festif», se
focalisent sur «la Fête à Macron» et
l’adversaire «numéro 1» est le président de la République. Samedi, il y
aura tout de même deux services
d’ordre dans le cortège afin d’éviter
les débordements : «Le premier,
pour le cortège de tête, tourne
autour de 100 personnes. Pour
l’autre, on ne sait pas encore, ça va
dépendre de la taille de la manifestation. Mais la préfecture aura évidemment son rôle à jouer.» Si les organisateurs de la marche refusent
de s’épancher sur les questions liées
à la sécurité, ils sont en revanche
conscients que des débordements
gâcheraient leur «fête».
Pendant ce temps, à gauche, la
classe politique a très vite réagi,
avec des sons de cloche différents.
Mardi soir, l’ex-candidat du NPA à
la présidentielle Philippe Poutou a
expliqué que les dégradations à Paris étaient la traduction d’une «violence légitime». Le lendemain, son
parti a souligné «ne pas partager la
politique des groupes autonomes»,
tout en continuant de dénoncer la
«fuite en avant répressive du gouvernement».
Du côté de La France insoumise, les
députés ont condamné les violences sans attendre. Selon Jean-Luc
Mélenchon, les «insupportables violences contre la manifestation» sont
«sans doute» le fait des bandes
«d’extrême droite». Le chef des insoumis s’est attiré quelques mots
moqueurs après sa sortie sans preuves. Un de ses proches confie: «En
fait, peu importe qui se cache derrière, ça fait du mal à toute l’opposition, à tous nos combats.»
RACHID LAÏRECHE
Les forces de l’ordre repliées en défense
Pour éviter de faire des
victimes, les policiers retardent
au maximum la confrontation
avec les manifestants, comme
le 1er Mai à Paris. Un retour à
une stratégie classique, mise
entre parenthèses en 2016.
D
e gauche à droite, tous les responsables politiques pointent un problème.
Au lendemain de la manifestation parisienne du 1er Mai, de ses affrontements entre
manifestants et forces de l’ordre, et des dégradations matérielles, la gestion policière est vivement critiquée. Fait rare, le préfet de police,
Michel Delpuech, a éprouvé le besoin de s’expliquer mercredi matin au micro de France
Inter. L’après-midi, c’était au tour du ministre
de l’Intérieur, Gérard Collomb, d’aller cette
fois-ci sur les lieux des dégâts et de répondre
aux interrogations de la presse. Paradoxalement, le dispositif de maintien de l’ordre déployé mardi répond pourtant à l’objectif déve-
loppé depuis des décennies : repousser au
maximum le contact avec les manifestants et
éviter d’avoir à répondre d’un blessé grave ou
d’un mort. Une doctrine de nombreuses fois
mise à mal ces dernières années.
Décembre 1986. Malik Oussekine meurt sous
les coups des policiers aux abords d’une manifestation contre la loi Devaquet. Le ministre
de l’Enseignement supérieur démissionne,
la réforme est abandonnée, l’émoi est national. L’événement reste dans les mémoires de
la hiérarchie policière et, dans les années suivantes, les stratégies de maintien de l’ordre
vont évoluer. Des postures policières de plus
en plus défensives sont adoptées: plutôt que
de charger tout de suite les manifestants pour
les disperser, les policiers ont désormais
comme objectif de contenir les violences le
plus longtemps possible.
«Nébuleuse». Ce 1er Mai, la préfecture a été
confrontée à un imposant «cortège de tête».
Depuis les défilés de 2016 contre la loi Travail,
des militants ont pris pour habitude de se re-
trouver à l’avant de la manifestation syndicale
traditionnelle. En termes policiers, on parle
de «nébuleuse», évaluée mardi, à près de
15000 personnes. S’y mélangent des manifestants sans étiquette plus ou moins radicaux,
des syndicalistes qui soutiennent les affrontements sans forcément y prendre part, et de
simples curieux. Un véritable enfer pour des
policiers chargés du maintien de l’ordre.
Pour gérer ce groupe de manifestants, la préfecture de police avait choisi, lors de la mobilisation de 2016 contre la loi Travail, une tactique à l’opposé de la doctrine d’évitement
développée depuis plus de trente ans. Les forces de l’ordre encadraient alors le cortège le
plus radical de près. Les boucliers des policiers et gendarmes étaient parfois collés aux
manifestants. Les affrontements commençaient souvent dès les premiers mètres du parcours. Et à chaque fois, de très nombreux blessés étaient comptabilisés en fin de journée.
Cette stratégie a finalement été abandonnée
par la préfecture depuis l’arrivée à sa tête, de
Michel Delpuech en avril 2017. Mardi, les for-
ces de l’ordre étaient donc positionnées loin
des manifestants et avaient reçu l’ordre de
n’intervenir qu’après les premières dégradations, notamment avec des camions équipés
de canons à eau. A l’arrière, le cortège syndical a été détourné pour éviter la zone d’affrontements. Avec un résultat probant: seulement
quelques blessés légers. Mais un corollaire visiblement compliqué à assumer politiquement: 6 véhicules incendiés et 31 commerces
dégradés. La préfecture préfère retenir
comme étalon les 283 interpellations et les
109 personnes placées en garde à vue.
Fin de l’état d’urgence. Autre différence
avec 2016, la préfecture ne peut plus s’appuyer sur les dispositions de l’état d’urgence
(qui a pris fin en novembre 2017) pour délivrer
des interdictions de défiler et organiser et un
filtrage des manifestants en amont avec une
fouille des sacs. Des méthodes qui avaient été
vivement critiquées par les associations de
défense des libertés publiques.
ISMAËL HALISSAT
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u 5
Libération Jeudi 3 Mai 2018
ÉDITOS/
Mélenchon et l’OM: le tribun
découvre les tribunes
Au Stade-Vélodrome, le 26 avril. PHOTO BORIS HORVAT. AFP
Par
RACHID LAÏRECHE
Journaliste au service Politique
@RachidLaireche
Tout finit par arriver : dans son
dernier billet de blog, Jean-Luc
Mélenchon parle football. Il revient sur sa présence au Stade-Vélodrome lors de la victoire de
l’Olympique de Marseille (2-0), en
demi-finale aller de coupe d’Europe, face aux Autrichiens de Salzbourg. Il s’envole dans les mots :
«J’ai trouvé l’équipe de l’OM élégante et même gracieuse, mais les
Autrichiens lourds et brutaux.»
L’instant est rare. Le député mar-
seillais n’est pas réputé pour son
goût du foot. Du coup, on se
frotte les yeux pour y croire.
Il prend le temps de décrire sa
soirée : son arrivée à l’ouverture
des portes pour sentir l’atmosphère en avant-première, l’ambiance folle dans les gradins, son
départ à la fermeture des portes
pour ne rien laisser filer. Au fur et
à mesure des lignes, le tribun ne
joue pas les connaisseurs. Il cite
quelques noms clés (Zidane, Papin, Thuram…) pour éviter de
passer pour un extraterrestre.
Mais il assume son côté bleu :
«C’est vrai. Je ne suis pas à l’affût
des classements dominicaux et je
n’entends rien aux mystères du
hors-jeu, dont j’ai renoncé à comprendre la nature.»
Jean-Luc Mélenchon a toujours
reproché au foot l’argent qu’il fait
couler à flots. Il a toujours été
«choqué» de voir des pauvres applaudir des millionnaires. Il a toujours été loin de la dimension sociale et universelle qui règne
autour d’un terrain. Sauf que Marseille l’a converti. Depuis son arrivée l’été dernier, toute la ville lui
cause de l’OM : un club populaire
qui dépasse le cadre du ballon. Les
joueurs portent sur leurs épaules
l’identité de toute une ville, une
région. L’humeur du jour des Phocéens dépend souvent du résultat
de la veille. L’effervescence populaire autour de la demi-finale de
Coupe d’Europe le prouve – le
match retour face à Salzbourg a
lieu ce jeudi.
Le député est tombé dedans les
pieds joints. Depuis sa soirée dans
les tribunes, Jean-Luc Mélenchon
se projette à sa manière : «J’intrigue pour pouvoir aller à Lyon assister à la finale après que l’OM
aura torché ce qui reste d’Autrichiens après le premier essorage
au Vélodrome.» Si son présage se
confirme et que Marseille se retrouve en finale, dans les tribunes, l’insoumis tombera peut-être
sur Emmanuel Macron, lui aussi
supporteur de l’OM. •
Plaidoyer pour un nouveau
service national
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Directrice adjointe
de la rédaction
@ASchwartzbrod
La société française a besoin de brassage. Trop
cloisonnée entre riches
et pauvres, blancs et pas
blancs, religieux et laïques, bobos et prolos,
banlieusards et citadins,
jeunes et vieux, urbains
et ruraux, elle souffre de
l’absence d’un creuset
dans lequel l’ensemble
de la population, à un
instant I, se retrouverait
mélangée, sans aucun
traitement de faveur (on
peut rêver !). Ce creuset
républicain a longtemps
été incarné par l’école et
le service militaire. Or,
on sait ce qu’il en est de
l’école qui éjecte à miparcours bon nombre de
ceux qui n’ont pas la
chance de bénéficier
d’une aide extrascolaire
à domicile. Et le service
militaire a été supprimé
en 1997 par Jacques Chirac. Voilà pourquoi le retour du service national
obligatoire est une
national obligatoire d’un
mois avec, au programme, activités sportives, acquisition des gestes de premier secours et
bonne idée.
transmission des valeurs
On sait qu’Emmanuel
civiques et républicaiMacron y pense depuis
nes. Franchement, sur le
un moment – c’était une
principe, on ne voit pas
de ses proposibien qui pourrait
tions de campaBILLET s’opposer à un tel
gne – sans idée
projet. Certes, des
arrêtée sur la forme. Civil tas de problèmes conou militaire, voire un
crets se posent, à compeu des deux ? Un mois,
mencer par le financetrois mois, six mois ?
ment de l’opération, ce
Obligatoire ou volonqui n’est pas rien. Mais,
taire ? Le chef de l’Etat,
au moment où l’on s’insur ce sujet, a laissé plan- terroge sur la meilleure
cher un groupe de travail
façon de décloisonner
composé de civils et miles banlieues, ce service
litaires qui, selon le Jour- national est peut-être un
nal du dimanche, propovrai début de soluserait un service
tion. •
CATHERINE MILLET
OLIVIER GUEZ
ANNIE ERNAUX
LAURENT BINET
CAMILLE LAURENS
BENOÎT DUTEURTRE
FRÉDÉRIC BEIGBEDER
JOY SORMAN…
MAI 68
AU JOUR
LE JOUR
Depuis le lundi 30 avril
et jusqu’au 1er juin, Libération
donne quotidiennement carte
blanche à des écrivains pour
évoquer les événements,
les souvenirs, l’héritage
ou l’imaginaire de chacun
des jours de Mai.
LIBÉ.FR
CE JOUR-LÀ EN 1968
Si c’est surtout son mois de mai qui a
marqué l’histoire de France, l’année 68 fut mouvementée sur toute la planète. Premiers signaux des crises économiques, printemps de Prague, guerre
du Vietnam… «Libé» remonte au jour le jour les différents
fils qui vont se nouer pour faire de 1968 une année charnière.
Une appli spéciale à retrouver sur Libération.fr
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6 u
MONDE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Dans les rues
d’Erevan, mercredi,
au lendemain
du rejet de la
candidature de
Nikol Pachinian
par le Parlement
arménien.
A Erevan, de solides espoirs
pour une transition fragile
La journée de grève générale
a massivement été suivie par la
population, qui entend porter l’opposant
Nikol Pachinian au pouvoir après
le départ du Premier ministre. REPORTAGE
Par
VERONIKA DORMAN
Envoyée spéciale à Erevan
Photo RAFAEL YAGHOBZADEH.
HANS LUCAS
L’
avenue de Beyrouth, une artère généralement animée de la capitale arménienne qui s’étire entre la place de la
République, le cœur battant de la contestation à Erevan, et la mairie, est vide et calme
ce mercredi matin. Une barricade de deux
voitures et quelques étudiants assis par terre
bloquent la circulation aux abords de l’administration. «Personne n’est venu travailler ce
matin», assure Manvel, qui fait la sentinelle
avec quelques autres et ne laisse passer que
les ambulances. Une Lexus blanche franchit
le cordon sous les applaudissements. «C’était
une femme enceinte», explique Manvel. Deux
policiers laissent les manifestants faire la
police, se tenant légèrement à l’écart.
«
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
u 7
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«L’Arménie ne deviendra
pas la Suisse en trois jours»
D
irecteur du Caucasus
Institute, Alexander
Iskandaryan est persuadé que Nikol Pachinian
finira par arriver au pouvoir
mais que sa nomination ne sera
que le début d’un long chemin
sinueux pour transformer l’Arménie en véritable démocratie.
Après avoir appelé à la grève
générale, Pachinian a demandé à ce que le blocus de
l’aéroport soit levé…
Quand il est arrivé sur la place
de la République mardi soir, il
y avait énormément de gens excités, irrités par ce qui venait de
se passer. Il devait désamorcer
la tension, éviter toute déstabilisation, et le seul moyen était
de promettre un blocage total,
dès le lendemain. La rue est son
seul moyen de pression. Pachinian veut, clairement, suivre la
voie légaliste. Sinon, il aurait
appelé à marcher sur le Parlement. Mais en s’adressant à la
foule, mardi, il a dit une chose
extrêmement importante : «Je
vais être élu.» Il veut rester dans
ce cadre pour assurer la continuité du pouvoir et préserver sa
légitimité.
Le vote est fixé au 8 mai.
Quels sont les scénarios possibles pour la suite ?
Les Arméniens ont répondu en masse et de
bon cœur à l’appel de grève générale et «journée de désobéissance civile» lancée par Nikol
Pachinian, le leader d’un mouvement
de contestation inédit qui submerge
l’Arménie et candidat au poste de Premier
ministre, débouté mardi par le Parlement.
Au réveil, le pays n’a pas démarré. Partout,
les routes et les rues sont fermées. Dans la
capitale, aéroport, métro, gares, administrations, tout est paralysé. Idem pour l’un des
passages de la frontière entre l’Arménie et la
Géorgie.
Erevan a des airs de Paris un 15 août, avec une
grande kermesse sur la place centrale. Les
gens se donnent la main par dizaines pour
danser le «kotchari», cette ronde traditionnelle arménienne. Dans un concert assourdissant de klaxons et de vuvuzelas, des cortèges
de voitures stationnent dans les avenues adjacentes, tendues de drapeaux arméniens. Aux
carrefours, des jeunes jouent au ballon, tandis
que les plus âgés ont installé leurs bancs en
travers de la voie. L’humeur est à la fête et au
combat.
DOUCHE FROIDE
Le hall de l’Université économique d’Erevan
est désert. La plupart des étudiants et des
enseignants sont dans la rue, d’autres n’ont
Trois solutions. Soit Pachinian cise de la manière de mettre
parvient à arracher le nombre en œuvre ses promesses ?
de voix qui lui manquent, soit Pachinian n’a jamais vraiment
il parvient à donner des garan- fait autre chose que du journaties aux républicains, soit il dis- lisme et de la politique de rue.
sout le Parlement. Cette solu- Il est intelligent, talentueux,
tion n’est pas la meilleure, car c’est un excellent orateur qui
les élections anticipées se- sent la foule. Mais il n’a jamais
raient organisées par la com- pratiqué la politique dans le
mission électorale actuelle, se- sens de la gestion, de la créalon la législation actuelle, et ce tion de structures. Il devra apdans trente à quarante- prendre sur le tas et ce qui
cinq jours, alors que son parti comptera à ce moment-là, ce
est très minoritaire [9 sièges sont les gens qui l’entoureront.
sur 105, ndlr].
Le problème de
Quel est son prol’Arménie n’est
gramme ?
pas la personnaIl n’en propose
lité de son leader
pas, et c’est très jumais la nécessité
dicieux, car le
d’ériger un équilimoindre probre des pouvoirs,
gramme lui enlède développer un
verait une partie
système de partis.
du soutien. S’il se
INTERVIEW Quelle est la sidéclare en faveur
tuation éconode la Russie, des gens vont se mique de l’Arménie ?
détourner. Contre la Russie, Elle est en croissance, avec plus
d’autres partiront. Sur le libéra- de 10 % cette année, grâce à la
lisme ou les idées de gauche, il conjoncture internationale.
y aura toujours des mécontents. Mais le pays est très endetté. Le
Pachinian propose des slogans problème, c’est que les mesures
généralistes et très rassem- populistes coûtent de l’argent et
bleurs. Tout le monde est con- ralentissent la croissance. La
tre la corruption. Il a un dis- lutte contre les oligarques est
cours de gauche: redistribution aussi souvent synonyme de
des richesses, lutte contre le fuite des capitaux. Pachinian a
monopole des grandes entrepri- promis la baisse des taux d’intéses, égalité des droits, etc. Le rêt ou des prix du gaz, mais le
problème, c’est que les gens qui pays doit rembourser des somsont dans la rue en ce moment mes astronomiques pour mainattendent le bonheur. Mais l’Ar- tenir le niveau de croissance.
ménie ne deviendra pas la Les gens se plaignent de la
Suisse en trois jours : ils vont pauvreté, l’émigration reste
forcément être déçus.
massive…
Pachinian a-t-il une idée pré- L’Arménie est un pays pauvre,
GÉORGIE
AZERBAÏDJAN
ARMÉNIE
Erevan
HAUTKARABAKH
TURQUIE
30 km
AZ
ER
BA
Ï
DJ
AN
IRAN
Source : Banque mondiale
41 467 $
FRANCE
FRANCE
66 896 000
ARMÉNIE
8 850 $
DR
Si Nikol Pachinian
accède au pouvoir,
il lui faudra bien
s’entourer et parvenir
à un équilibre des
pouvoirs pour sortir
le pays de l’ornière.
gagne 100 dollars par mois, en travaillant
comme cuisinier seize heures par jour. C’est
de l’esclavage. Moi je gagne pareil. Quel choix
avons-nous? Voler? Tuer? Faire grève!» s’exclame-t-il.
Malgré la douche froide de la veille, Akop est
convaincu qu’il n’y a qu’une seule issue à la
crise politique. «Même si ça doit prendre du
temps, Nikol [Pachinian] arrivera au pouvoir
et nous mènera à bon port. Regarde, les Juifs
ont suivi Moïse pendant quarante ans
en quête de terre promise, on attendra aussi
s’il le faut», explique-t-il, philosophe. La
comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais illustre bien la vénération pour le «candidat
du peuple».
ARMÉNIE
2 925 000
PIB par habitant 2016
Population 2016
(en parité de pouvoir d’achat)
simplement pas réussi à arriver jusqu’ici.
L’agent de sécurité, Akop, la soixantaine fringante, a passé la journée de mardi sur la place
de la République à attendre l’élection de
Pachinian. Comme la plupart des gens interrogés, il se plaint de la pauvreté et de la corruption. «Mon fils ne peut pas se marier, il
VOLONTÉ POPULAIRE
L’excitation est montée toute au long de la
journée, dans l’attente du meeting du soir, et
de l’apparition sur scène de Nikol Pachinian,
devenu un véritable héros national, et, face
au refus du pouvoir de se plier à la volonté
populaire, l’incarnation de tous les espoirs
de changements, imminents, personne ne
semble en douter. Les choses changent à
toute allure et malgré la déception de la
veille, nul sentiment d’impasse.
Dans l’après-midi, le ministre de la Culture,
Armen Amiryan, a remis sa démission, après
de moins de 3 millions d’habitants, sans accès à la mer,
sans ressources naturelles importantes, avec une économie
du tiers-monde et des voisins
compliqués. Les gens vont
continuer à partir vers des pays
plus prospères. Il est naïf de
croire que si l’on met de l’ordre
et que l’on instaure la justice,
les hommes d’affaires vont se
précipiter et investir. Le problème est que le pays n’attire
pas les investissements. La corruption n’est pas un phénomène isolé, elle est l’huile de
l’économie arménienne, qui est
bâtie sur les monopoles. Ça n’a
pas grand sens de se battre uniquement contre la corruption.
Il faut un système de pouvoirs
et contre-pouvoirs, des instances qui se surveillent mutuellement, une presse réellement indépendante. Mais on ne pourra
pas éradiquer l’économie de
l’ombre en deux mois.
Quel est le rôle de la Russie
dans les événements récents
en Arménie ?
Elle se tient à l’écart. Elle sait
que l’Arménie n’ira nulle part.
Nikol Pachinian insiste beaucoup là-dessus. Moscou attend,
comprenant que la situation
est complètement intérieure.
Ce n’est pas comparable à
l’Ukraine ou à la Géorgie, car il
ne s’agit pas de faire un choix
de modèle civilisationnel. En
somme, soit la Russie a tiré les
leçons de l’Ukraine, soit l’Arménie n’est pas un acteur assez important pour elle.
Recueilli par V.D. (à Erevan)
que des artistes ont organisé un siège pacifique du ministère, armés de leurs voix, instruments de musique et marionnettes.
A la tombée du jour, la place de la République
est noire de monde, comme presque tous les
soirs depuis plusieurs semaines. Ayant retrouvé son uniforme de campagne, tee-shirt
kaki et casquette noire qu’il avait troqués
pour la veste-cravate mardi au Parlement,
Nikol Pachinian, heureux dans ses baskets,
galvanise la foule. «Le peuple d’Arménie a
déjà gagné, et il va continuer à gagner!» a-t-il
lancé, avant d’expliquer comment
se déroulera le vote de mardi prochain. Quelques heures plus tôt, le Parti républicain au
pouvoir, celui-là même qui lui a refusé ses
voix mardi dernier, a annoncé qu’il
soutiendra le candidat choisi par un tiers de
députés.
Les autres factions ont également fait des
promesses dans le même sens. «Donc, si on
tient compte de toutes les déclarations
politiques faites aujourd’hui, le candidat
du peuple sera élu mardi prochain. L’affaire
est réglée. A condition que ces déclarations
soient vraies.» Et d’appeler ses partisans
à un retour à la vie normale jeudi, tout
en restant vigilants et attentifs, prêts à se
rassembler de nouveau si la situation le
réclame. •
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8 u
MONDE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Rencontres
Sur Facebook,
«se liker» et
plus si affinités
Le réseau social a annoncé mardi son arrivée sur
le marché ultraconcurrenciel et embouteillé des
rencontres amoureuses. Une manière de fidéliser
toujours plus ses usagers ou une tentative de
redorer son blason après le scandale des fuites
de données personnelles?
A la différence de ses futurs concurrents sur le marché du «dating»,
Par
CHRISTOPHE ALIX
M
ark Zuckerberg ne manque
pas d’aplomb. A peine un
mois après la révélation
d’un détournement massif de données de près de 90 millions d’utilisateurs de Facebook, le PDG du premier réseau social aux deux
milliards d’usagers vient de créer la
surprise en annonçant son arrivée
sur le marché de la rencontre amoureuse. Un univers hyperconcurrentiel dont l’activité consiste précisément à rapprocher les données les
plus intimes de ses adeptes pour
«matcher» leurs profils avant plus si
affinités. Le patron d’InterActiveCorp, propriétaire du groupe Match
qui détient les principales applications du secteur (Tinder, Okcupid,
Match, Meetic, Joey Levin) a immédiatement ironisé : «Leur produit
pourrait peut-être contribuer à ré-
chauffer les relations entre Américains et Russes», une allusion aux récentes accusations contre Facebook
de diffusion de fake news, pendant
la campagne présidentielle.
«RELATIONS DURABLES»
Mark Zuckerberg a mis en avant le
potentiel de ce marché : «Plus
de 200 millions de nos usagers se
présentent comme des célibataires
sur leur profil.» Appelé «Dating»,
cet énième outil de rencontre gratuit, dont la date de lancement n’a
pas été précisée, permettra à ses utilisateurs de rechercher l’âme sœur
à l’intérieur de l’application Facebook dans un espace isolé des
autres fonctions du réseau social.
Le profil créé ne sera pas visible des
amis de leurs usagers.
Que les batifoleurs adeptes de la
drague express passent leur chemin. Selon le fondateur du réseau
social qui a fait du recentrage de la
plateforme autour de la famille et
des amis son leitmotiv, l’objectif est
de créer «des relations durables, pas
seulement des rencontres d’un soir».
Un tacle au ton moralisateur à peine
voilée au leader du marché Tinder,
dont la maison mère Match a immédiatement fortement accusé le coup
en Bourse. L’action a dégringolé
de 22 %, soit le plus gros gadin en
une seule journée de son histoire.
«Nous sommes surpris du moment
choisi par Facebook pour annoncer
son arrivée dans une activité qui gère
les données les plus sensibles et personnelles qui soient, a déclaré Mandy
Ginsberg, la directrice générale de
Match qui affirme que son groupe
«connaît mieux que quiconque ce
métier». L’arrivée de Facebook, ditelle, «sera revigorante pour l’ensemble de ses acteurs».
Que vient faire Facebook sur un
marché archi-embouteillé qui
compterait près de 8000 sites et ap-
plications en activité dans le monde
et où l’on risque à tout moment
d’être ringardisé par une nouvelle
fonctionnalité ? A la différence de
ses futurs concurrents, Facebook a
une force de frappe incomparable
qui lui permet de tenter sans grand
risque cette nouvelle aventure. La
masse colossale de ses usagers, plus
âgés que sur les autres réseaux sociaux et donc supposés moins volages, lui permet d’imposer un nouveau service sans avoir besoin de
recourir à des campagnes de publicité ruineuses. Et de la géolocalisation de ses amis à la vidéo en direct
en passant par les «stories» qui ont
fait la réputation de Snapchat, la
liste des services de la plateforme
«inspirés» par d’autres sites ou applications est déjà longue.
Autre avantage, sa capacité à retenir
ses usagers sur son marché captif le
met à l’abri de devoir en permanence recruter de nouveaux clients
comme c’est le cas sur les autres applications que l’on a normalement
tendance à délaisser une fois que
l’on est en couple. Facebook qui privilégie «l’engagement» de ses usagers, c’est-à-dire le temps passé sur
la plateforme – en hausse lors des
derniers résultats avec 1,449 milliard d’utilisateurs actifs quotidiens– y voit donc une corde de plus
à son arc pour fidéliser ses usagers.
ORIENTATION SEXUELLE
Un marché clé au vu des dernières
statistiques qui font état d’un mariage sur trois outre-Atlantique issu
d’une rencontre en ligne. Il reste que
Facebook devra convaincre les
adeptes de son outil de «dating» que
les données relatives à leur orientation sexuelle ou au type de partenaire recherché ne fuiteront pas
ailleurs. Un argument que ses concurrents s’apprêtent à marteler jusqu’à plus soif. •
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
u 9
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vices, nous recevons des informations même
si vous êtes déconnecté ou si vous n’avez pas de
compte Facebook», écrivait le 16 avril David
Baser, responsable produit de l’entreprise. Les
«services» en question vont des publicités à
l’outil de mesure d’audience Facebook Analytics, en passant par l’utilisation de son compte
pour s’inscrire sur un autre service en ligne.
La simple présence d’un bouton «J’aime» ou
«Partager» sur une page web permet également au géant du Net de recueillir des informations (par exemple «le site web consulté» et
«la date et l’heure de la visite»…), sans qu’il
soit besoin de cliquer dessus.
Que change l’annonce
de Facebook ?
La fonctionnalité Clear History a vocation à
permettre aux utilisateurs de faire le ménage
dans ces informations: elle «vous permettra
de voir les sites web et les applications qui nous
envoient des informations lorsque vous les utilisez, de supprimer ces informations de votre
compte et de désactiver notre capacité à les
stocker à l’avenir», explique le communiqué
de Facebook. Il sera en effet possible de mettre fin à la conservation de cet historique de
navigation.
Pour autant, les données issues de ce pistage
en ligne ne seront pas perdues pour tout le
monde… Elles viendront en effet nourrir des
«analyses agrégées»: «Par exemple, nous pouvons créer des rapports lorsque nous recevons
ces informations afin de pouvoir dire aux développeurs si leurs applications sont plus populaires auprès des hommes ou des femmes
d’un certain groupe d’âge», poursuit le communiqué. Autrement dit, ce n’est pas la fin du
«tracking», mais plutôt la possibilité de
ne plus voir ces données associées à votre
compte et d’échapper au ciblage qui en découle. Pour plus d’étanchéité, le navigateur
Firefox a développé un outil plus radical: «Facebook Container», une extension qui «isole»
la consultation de Facebook du reste de la navigation, avec pour objectif de rendre «plus
difficile» le pistage de votre activité en ligne
par le réseau social.
Est-ce une avancée ?
Facebook bénéficied’emblée d’une force de frappe incomparable. PHOTO MATTHEW BIGG. REUTERS
Données stockées, données
effacées: tout est pardonné?
L’annonce par Mark
Zuckerberg de la possibilité
d’effacer son historique
semble avant tout motivée
par l’évolution de la législation
européenne.
D
epuis les révélations sur Cambridge
Analytica, la firme de «marketing politique» accusée d’avoir siphonné les
données de dizaines de millions d’utilisateurs
de Facebook, les annonces en provenance de
Menlo Park tombent décidément comme à
Gravelotte. Mardi, lors de sa conférence «F8»
dédiée aux développeurs, le réseau social de
Mark Zuckerberg n’a pas seulement révélé
son intention de débarquer sur le marché du
«dating» (lire ci-contre) : il a aussi annoncé
l’arrivée, d’ici «quelques mois», d’une nouvelle
fonctionnalité: «Clear History» («effacer l’historique»). Présentée comme une réponse aux
demandes des utilisateurs, elle permettra à
ces derniers de supprimer de leur compte
l’historique de leur navigation sur des sites
web ou des applis qui utilisent les outils de
pistage de Facebook.
De quoi parle-t-on ?
C’était l’une des questions soulevées par les
parlementaires américains lors des auditions
de Zuckerberg les 10 et 11 avril au Capitole: le
réseau social piste-t-il les internautes, y compris lorsqu’ils sont déconnectés de Facebook
ou n’y ont pas de compte? L’affaire avait visiblement embarrassé le nabab de la Silicon
Valley, qui avait promis que ses équipes «reviendraient» vers le Congrès. Dans un message posté mardi, «Zuck» a d’ailleurs fait
amende honorable: «L’une des choses que j’ai
apprises en témoignant au Congrès, c’est que
je n’avais pas de réponses assez claires à certaines questions sur les données.»
Depuis, l’entreprise a publié des explications
plus conséquentes sur la manière dont elle
collecte des données sur les internautes en
dehors du réseau social: «Quand vous visitez
un site ou une application qui utilise nos ser-
Le site américain Recode y voit «la mise à jour
la plus importante depuis l’éclatement du
scandale Cambridge Analytica». De fait, cette
nouvelle fonctionnalité offre aux utilisateurs
un peu plus de maîtrise de leurs données personnelles. A cela près que la responsabilité
reposera sur eux –l’historique de navigation
sera actif par défaut et il faudra le supprimer,
plutôt que l’inverse – et que la collecte des
données aura toujours lieu, y compris pour
les non-inscrits à Facebook…
Par ailleurs, l’entreprise explique travailler
sur Clear History avec «des experts de la vie
privée», «des décideurs» et des «organismes de
réglementation», mais l’annonce ne dit pas un
mot du règlement général sur la protection
des données (RGPD) adopté par l’Union européenne, qui va entrer en application le 25 mai.
La fonctionnalité est pourtant d’évidence un
moyen supplémentaire de se conformer au
nouveau cadre européen. «D’une manière générale, le RGPD prévoit que l’utilisateur puisse
contrôler l’utilisation de ses données, explique
à Libération Gwendal Le Grand, directeur des
technologies et de l’innovation de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Une personne dispose en particulier
d’un droit à l’effacement, ou droit à l’oubli. La
fonctionnalité Clear History semble en première analyse liée à ce droit. Encore faut-il que
cela conduise bien également à un effacement
non seulement sur l’interface présentée à l’utilisateur, mais aussi dans les serveurs de Facebook.» Autrement dit, au-delà de l’effet d’annonce, le diable se nichera dans les détails.
AMAELLE GUITON
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10 u
MONDE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
LIBÉ.FR
Who run the world ? Chaque mois,
Libération fait le point sur les histoires qui
ont fait l’actualité des femmes, de leur
santé, leurs libertés et leurs droits. En avril, le plaidoyer
d’un docteur pour une césarienne «bienveillante», l’offensive
silencieuse des réacs dans la Hongrie de Viktor Orbán (photo),
une danseuse évincée après son accouchement à Nice
et des agressions sexuelles au festival Coachella
aux Etats-Unis. PHOTO HANS PUNZ. AP
Union européenne: un budget
sans ambition et la PAC aux tisons
Le «cadre financier
pluriannuel»
proposé mercredi
pour 2021-2027
se révèle frileux. Au
menu, des coupes
franches dans les
aides à l’agriculture,
seule politique
vraiment fédérale.
Par
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
F
ace aux dangers qui
menaçaient la Révolution, en septembre 1792, Danton a mobilisé le
peuple en lançant son fameux : «De l’audace, encore
de l’audace, toujours de
l’audace!» Presque deux cent
cinquante ans plus tard, face
aux dangers qui pèsent sur
l’Union européenne, du
Brexit à la montée des populismes, la «Commission de la
dernière chance», selon l’expression de son président,
Jean-Claude Juncker, se contente d’un: «De la prudence,
encore de la prudence, toujours de la prudence.» C’est
peu dire que la proposition de
«cadre financier pluriannuel»
(CFP) pour la période 20212027, révélée mercredi, est
loin de la «refondation» souhaitée par Macron. Alors que
le départ du Royaume-Uni
aurait permis de remettre à
plat le budget européen, la
Commission s’est laissée intimider par «la pression des
pays du nord de l’Europe, notamment du Néerlandais
Mark Rutte qui est monté
dans les tours, ainsi que par
les réticences de l’Allemagne»,
comme on le regrette à Paris,
et «elle a revu fortement ses
ambitions à la baisse».
Ainsi, alors que Juncker luimême a fixé, en septembre
dernier, le niveau minimum
d’effort, à 1,2% du revenu national brut (RNB), le CFP propose un maigre 1,11%, ce qui
revient quasiment à maintenir l’effort à son niveau
de 2014-2020, hors RoyaumeUni (le budget global passera
Manifestation d’agriculteurs à Toulon-sur-Allier, le 21 février. PHOTO
de 1100 milliards à 1279 milliards d’euros). Mais, comme
le note Jean Arthuis, le président de la commission des
budgets du Parlement européen, «cette fois, le budget inclut le Fonds européen de développement de 31 milliards
d’euros qui, avant, était
comptabilisé à part: en réalité, on est entre 1,08 et 1,09%,
ce qui revient à dire que les
montants ne changent pas».
Sherpa. Pourquoi un tel renoncement, alors que la
France avait annoncé qu’elle
était favorable à 1,2 % du
RNB, tout comme la chancelière Angela Merkel, et que le
Parlement réclamait une
hausse à 1,3%? Par crainte de
froisser les Pays-Bas, qui jugent que le budget européen
est en soi une hérésie? Non.
L’explication est à Berlin: depuis qu’elle est dotée d’une
majorité stable, la chancelière
est revenue à sa tradition-
nelle frilosité budgétaire et financière, d’autant que les socio-démocrates allemands
ont renoncé à défendre la
partie européenne de l’accord
de «grande coalition» après le
départ de Martin Schulz de la
présidence du parti. Et Juncker, choisi par la CDU allemande, est à l’écoute de Berlin, tout comme son
commissaire au budget, le
CDU Günther Oettinger, et
son tout puissant secrétaire
général-chef de cabinetsherpa, très proche du parti
conservateur, Martin Selmayr. Il ne fallait donc pas
s’attendre à un budget qui déplaise à Berlin.
Compte tenu de cette enveloppe limitée et du manque à
gagner britannique (10 milliards d’euros par an), il fallait
ensuite faire entrer dedans
les dépenses. Sans surprise,
la PAC, principale politique
commune, reçoit un coup de
rabot violent, compris en-
PASCAL AIMAR. TENDANCE FLOUE
tre 4 et 10 % selon Jean Arthuis (les rubriques ayant été
modifiées, impossible pour
l’instant de savoir précisément ce qu’il en est), soit une
baisse de 5% des aides directes en moyenne selon la
Commission. Les aides régionales destinées à aider les
pays en retard de développement, y compris le Fonds social européen, seront encore
plus affectées. Ensemble, ces
deux grandes politiques devraient à peine atteindre 60%
du budget européen, contre
plus de 70% aujourd’hui.
Est-ce un mal? On peut se poser la question, car dès le départ, les Etats conviennent
des retours sonnants et trébuchants qu’ils toucheront durant sept ans, ce qui revient à
faire du budget de l’UE un
distributeur de billets et non
pas un instrument au service
de politiques européennes.
De ce point de vue, la montée
en puissance de vraies politi-
ques communautaires est la
seule bonne nouvelle de ce
budget, même si les ambitions restent très limitées
(+ 114 milliards sur sept ans):
contrôle aux frontières, politique d’asile et d’immigration, Erasmus (dont le budget
double), défense, recherche.
Cartomancie. La Commission est aussi passée à côté de
son sujet du budget de la zone
euro: elle prévoit simplement
une ligne de 30 milliards
d’euros sur sept ans pour
aider les pays qui engageraient des réformes structurelles, des fonds qui seraient
accessibles aux Vingt-Sept…
Bref, on ne voit pas très bien,
d’autant que son montant est
ridicule si l’on compare au
sauvetage de la Grèce :
350 milliards d’euros.
La Commission n’a pas osé
revenir sur la durée de
sept ans du CFP, totalement
anachronique. Car cela rend
le budget ingérable: décider
aujourd’hui des dépenses
de 2027 relève plus de la cartomancie que de la science
économique. Surtout, ce système est adémocratique :
l’actuel cadre budgétaire qui
s’appliquera jusqu’en décembre 2020 a été décidé
en 2013 par un Conseil européen dont presque plus
aucun membre n’est en fonction, par une Commission
présidée par José Manuel
Barroso et un Parlement qui
a été renouvelé en 2014 et le
sera à nouveau en 2019…
Cette proposition de CFP
manque donc d’ambition. Et
le pire est à venir : les Etats
doivent maintenant l’adopter
à l’unanimité. Or, comme
toujours depuis 1988, les objectifs seront encore revus à
la baisse. Plutôt que de renverser la table pour obtenir
beaucoup, la Commission a
pris le risque de ne rien obtenir en demandant peu. •
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That’s All Folks ! Alors qu’Emmanuel
Macron est en déplacement en Australie
cette semaine, le tabloïd de Sydney The Daily
Telegraph représente sur sa une de jeudi
le président français en Pépé le Putois,
la mouffette des Looney Tunes censée être
une caricature du french lover. Un montage
qualifié de «honte» pour le pays par plusieurs
internautes australiens sur Twitter. PHOTO DR
DU NORD…
…AU SUD
L’organisation séparatiste
basque ETA annonce dissoudre «toutes ses structures» et mettre fin à toutes
ses activités dans une lettre
datée du 16 avril publiée mercredi par le journal en ligne
espagnol Eldiario.es. «ETA a
décidé de mettre fin à son cycle historique et à sa fonction,
mettant un terme à son parcours. En conséquence, ETA a
dissous complètement toutes
ses structures et considère son
initiative politique terminée», affirme cette lettre
écrite en basque et portant
l’emblème de l’organisation,
un serpent enroulé autour
d’une hache. ETA, créée
en 1959 en pleine dictature
franquiste, a tué au
moins 829 personnes au nom
de son combat pour l’indépendance du Pays basque et
de la Navarre, selon les autorités. Elle avait renoncé
en 2011 à la lutte armée.
Le 20 avril, ETA a pour la première fois demandé «pardon» à ses victimes, préambule à la dissolution
unilatérale du groupe exigé
par Madrid.
Au moins douze personnes
ont été tuées et sept autres
blessées mercredi à Tripoli
dans un attentat revendiqué par l’EI contre le siège
de la Haute Commission
électorale libyenne (HNEC).
Quatre individus armés ont
attaqué le bâtiment dans la
matinée, selon un haut responsable de sécurité à Tripoli. «Ils ont abattu les gardes
avant de tirer sur les personnes présentes», a-t-il déclaré à
l’AFP. Au moins deux assaillants ont ensuite fait détoner leur charge explosive, at-il ajouté, précisant que le
siège de la HNEC avait pris
feu et été gravement endommagé. Pour départager les
camps rivaux qui se disputent
le pouvoir depuis la chute de
Kadhafi en 2011, la communauté internationale et l’ONU
demandent la tenue d’élections en Libye en 2018. La
HNEC, considérée parmi les
rares institutions crédibles et
indépendantes, avait organisé les deux premières législatives en 2012 et 2014, après
quarante-deux ans d’interdiction sous la dictature.
Mahmoud Abbas, entre dérapage
antisémite et verrouillage politique
La scène – retransmise à
la télé palestinienne lundi
soir et reprise en boucle depuis sur les réseaux sociaux–
est peu flatteuse. Assis derrière un large bureau dominant l’audience du Conseil
national palestinien, réuni
pour la première fois en deux
décennies, Mahmoud Abbas
enchaîne péniblement les
digressions historiques dans
l’un des discours fleuves et
erratiques dont il est devenu
coutumier. «Les Juifs qui se
sont installés en Europe ont
été massacrés par un pays
ou un autre tous les dixquinze ans, du XIe siècle à
l’Holocauste en Allemagne.
Pourquoi ce genre de chose
arrivait ?» fait-il mine de
s’interroger. Avant de donner sa réponse, il assure s’appuyer sur les ouvrages de
«trois Juifs», dont «Joseph
Staline, que tout le monde
connaît», jusqu’à ce qu’on lui
chuchote que le leader soviétique n’était pas juif. «Ah,
c’était Karl Marx, pardon, se
reprend le raïs palestinien.
Donc, ces trois-là disaient
que la haine des Juifs n’avait
rien à voir avec la religion,
mais leur fonction dans la
société […], l’usure, la ban-
Mahmoud Abbas, lundi à Ramallah. A. MOMANI. AFP
que, etc.» Alors que dans les
pays arabes, continue-t-il,
«en 1400 ans, il n’y a pas eu
un seul incident contre un
Juif parce qu’il était juif».
Dans la foulée, le président
de l’Autorité palestinienne
explique que les Ashkénazes
ne sont pas réellement des
Sémites et que Hitler a encouragé le mouvement sioniste à ses débuts.
Comme il l’avait fait en janvier, il résume le projet sioniste à une manipulation des
puissances coloniales européennes pour déstabiliser le
Moyen-Orient. Ainsi, Abbas
s’est enfermé dans le rôle que
le gouvernement Nétanyahou plébiscite. Celui du révisionniste marchant sur un fil
Une erreur informatique prive de
mammographie 450000 Britanniques
Elles sont mortes. Pourtant,
«il est probable que certaines
seraient encore vivantes
aujourd’hui si ça n’était pas
arrivé», a reconnu le ministre
britannique de la Santé. Elles
sont au moins 135, peut-être
jusqu’à 270 femmes, dont
la mort a été prématurée
à cause d’une erreur informatique. Devant le Parlement, le
conservateur Jeremy Hunt a
annoncé mercredi l’ouverture d’une enquête sur ce
programme informatique défectueux : à cause de lui, depuis 2009, 450 000 femmes
âgées de 68 à 71 ans n’ont
pas reçu de convocation pour
subir un dépistage du cancer
du sein.
Au Royaume-Uni, une mammographie est proposée
automatiquement par l’envoi d’un courrier à toutes les
femmes de plus de 50 ans et
jusqu’à leurs 70 ans, et ce
tous les trois ans. Sur les
quelque 450 000 Britanniques concernées par le bug
informatique, 309 000 sont
toujours vivantes et recevront une nouvelle lettre les
invitant à un examen d’ici
six mois. Le ministre de la
Santé a indiqué que les familles des femmes mortes
seront toutes contactées
pour établir si l’absence de
mammographie a contribué
à précipiter leur décès. Dans
ce cas, les proches devraient
recevoir une compensation
financière.
La révélation publique de
cette erreur, connue du gouvernement depuis janvier, a
été qualifiée de «choquante»
par les professionnels de la
santé. La présidente du Royal
College of GP, qui représente
les généralistes, la Pr StokesLampard, a souligné que
18 000 cancers du sein
avaient été détectés l’an dernier grâce au dépistage systématique. L’annonce que des
milliers de mammographies
devront être de nouveau
prescrites intervient alors
que le National Health Service (NHS, le service de santé
publique) souffre de sous-in-
vestissements chroniques
et d’un manque cruel de
personnel.
Selon un rapport publié en
juillet par l’Institut suédois
pour l’économie de la santé, le
Royaume-Uni est à la traîne
par rapport à ses voisins européens en termes de taux de
survie de cancer. Dans le cas
du cancer du sein, en dépit
d’une amélioration ces dernières années, les statistiques
britanniques (81,5%) restent
inférieures à la moyenne
européenne (83,71%). L’une
des raisons avancées par les
chercheurs est le diagnostic
tardif.
SONIA DELESALLESTOLPER (à Londres)
entre complotisme et antisémitisme. A l’image de l’étudiant qu’il fut dans les années 80, alors auteur d’une
dissertation sur la «relation
secrète entre nazisme et sionisme» qui questionnait le
nombre de victimes des
chambres à gaz. Des errements dont il s’était repenti
au début des années 2000,
mais auxquels il a tendance
à revenir depuis «la gifle du
siècle» que fut pour lui la reconnaissance de Jérusalem
comme capitale israélienne
par Trump. «Apparemment,
le négationniste est resté négationniste», a réagi Nétanyahou, accusant «Abou Mazen» (surnom d’Abbas) de
«réciter à nouveau les plus
méprisables bobards antisémites». Fait assez rare pour
être souligné, l’UE a aussi
condamné ses propos.
Frustration, maladresse, gâtisme, populisme… Chacun
a sa théorie, plus ou moins
généreuse, pour ces sorties
de route. «Un président n’est
pas là pour donner ce genre
de cours d’histoire, se désole
le politologue Ghassan Khatib, ex-ministre du Travail
d’Abbas. Ce genre de controverse est inutile, improductive, ce n’est pas sage de sa
part de verser là-dedans.»
Cette polémique marginalise
un peu plus le président palestinien, qui a coupé les
ponts avec Washington, au
moment où il tente, comme
l’a résumé l’un de ses
conseillers, de «remettre sa
maison en ordre», soit l’Organisation de libération de la
Palestine (OLP). Depuis
lundi, le Conseil national palestinien –le Parlement de
l’OLP, composé de plus
de 700 membres dont une
grande partie venue de
l’étranger– se réunit en session complète pour la première fois depuis 1996.
GUILLAUME GENDRON
(à Tel-Aviv)
7 MILLIONS
de personnes mourraient chaque année à
cause de l’air pollué, notamment à cause des particules fines, selon l’Organisation mondiale de la
santé (OMS). L’institution pointe la répartition inégalitaire de ce fléau, géographiquement et socialement. «La pollution de l’air est une menace pour
nous tous, mais les populations les plus pauvres et
les plus marginalisées sont les premières à en souffrir», explique le directeur général de l’OMS,
le Dr Ghebreyesus, dans un communiqué publié
mercredi. Les niveaux de pollution les plus importants – plus de cinq fois les limites conseillées
par l’OMS – ont été relevés en Asie du Sud-Est et
dans l’est du bassin méditerranéen.
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12 u
FRANCE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Par
ANTOINE PECQUET
Envoyé spécial
à Ouvéa (Nouvelle-Calédonie)
C
haque année, entre avril
et mai, l’atoll d’Ouvéa, au
large de la Nouvelle-Calédonie, se retourne sur son passé violent. «J’avais 5 ans, raconte Emile,
un habitant de la tribu de Hwaadrilla. Au centre de l’île, je me souviens des hélicoptères de l’armée qui
atterrissaient dans la cour de l’école.»
En 1988, entre les deux tours de
l’élection présidentielle, 25 hommes
sont morts à Ouvéa, lors de
deux journées sanglantes, après un
référendum qui venait de confirmer
le maintien de l’archipel dans le giron français. Depuis, tous les 22 avril,
les visiteurs officiels, haut-commissaire de la République, député et
président du gouvernement local en
tête affluent de la Grande Terre vers
Iaaï, le nom vernaculaire de l’île. Ils
viennent rendre hommage aux quatre gendarmes tués par des militants
indépendantistes, qui espéraient déclencher l’insurrection générale en
attaquant la gendarmerie.
La cérémonie se déroule à Fayaoué,
chef-lieu fané, d’ordinaire endormi
au bord d’un lagon turquoise, devant une stèle à la mémoire des quatre militaires. «Si nous voulons partager la beauté du monde, si nous
voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre
à nous souvenir ensemble», y déclarait la semaine dernière le hautcommissaire Thierry Lataste, citant
le poète antillais Edouard Glissant.
De fait, un patient travail de réconciliation a permis qu’aujourd’hui la
population de l’île, majoritairement
indépendantiste, s’associe largement à la commémoration. Lors de
son discours, le président du Comité
du 22 avril, qui œuvre à entretenir la
mémoire des gendarmes, tenait
lundi par l’épaule l’un des assaillants kanaks d’hier. Et tous deux
avaient les yeux humides. «Ici, on
apprécie les gendarmes, note Emile.
Ils viennent aider dans les tribus. Il
n’y a pas longtemps, ils ont apporté
le bois pour une fête de mariage.»
«PROVOCATION»
Moins consensuelle risque d’être la
journée du 5 mai. Emmanuel Macron, en voyage officiel en NouvelleCalédonie du 3 au 5 mai, a fait savoir
qu’il serait présent à Ouvéa lors de
l’hommage aux morts indépendantistes. Amateur de premières, il voudrait réaliser ce qu’aucun président
français n’a risqué avant lui, sur une
terre où certains considèrent toujours l’Etat comme l’ennemi. «Pour
nous Kanaks, le 5 mai 1988, c’est la
date la plus sombre de notre histoire
après la prise de possession par la
France en 1853. Macron peut venir
à Iaaï, mais pas sur la tombe
des “19”, et pas en ce moment. Ce serait une atteinte à la mémoire de nos
morts, une provocation qu’on empêchera par tous les moyens», prévient
le président du Comité du 5 mai,
Macki Wea, basé à la «tribu» de Gossanah, dans le nord de l’île.
Il y a trente ans, à moins d’un kilomètre de la tribu, 19 Kanaks, des
combattants et leurs ravitailleurs
Macki Wea, le président du Comité du 5 mai, le 24 avril à Ouvéa. PHOTO THÉO ROUBY. AFP
5 mai 88 Les plaies
ouvertes d’Ouvéa
Océan
Pacifique
Ouvéa
NOUVELLECALÉDONIE
Mer
de Corail
LIFOU
En Nouvelle-Calédonie, l’île d’Ouvéa commémore
ces jours-ci la prise d’otages qui fut fatale à quatre
gendarmes, deux parachutistes et dix-neuf militants
indépendantistes kanaks, il y a trente ans. La visite
d’Emmanuel Macron verra, pour la première fois,
un président français se recueillir sur les monuments
aux morts des deux camps.
MARÉ
ILE
DES PINS
Nouméa
50 km
ont été tués dans l’assaut d’une
grotte où ils gardaient 16 gendarmes
en otage. Deux parachutistes sont
morts dans l’opération. L’amnistie
générale, décrétée quelques semaines plus tard dans la foulée des accords de Matignon, a jeté un voile
définitif sur ce drame. Mais de nombreux témoignages et indices laissent penser qu’une partie des «19» a
été victime d’exécutions sommaires.
«J’ai vu de mes yeux le frère Amoussa
Waïna se faire tuer, explique
Alexandre Walep, 18 ans à l’époque.
Un gendarme lui a demandé de désigner qui était notre chef. Il s’est levé,
et un autre militaire l’a abattu.»
Pour obtenir des renseignements,
l’armée, qui a bouclé l’île et coupé
toute communication avec l’extérieur, aurait torturé les habitants de
la tribu. «Ils nous mettaient des
coups de pied, de poing et de matraque électrique», témoigne le président du comité. «Mon père
avait 85 ans, ils l’ont enfermé avec
nous. Comme il était au plus mal, on
a pu l’emmener au dispensaire. Là,
des militaires nous ont dit: partez,
on soigne pas les cochons! Il est mort
juste après. Pour ne jamais oublier
ça, on l’a enterré dans l’enclos à cochons», montre Wea, les mâchoires
serrées. Contre l’oubli, le comité a
aussi amassé une impressionnante
quantité d’archives, photos d’époque, coupures de presse, films,
ouvrages divers, exposée dans une
grande case en bordure de route.
Si les touristes sont accueillis à bras
ouverts à Gossanah, le haut-commissaire, venu palabrer lundi au sujet de la visite présidentielle a, lui,
été reçu sans aménité. «En 1988, le
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
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tion, et invitant la population à partager ses souvenirs de l’époque
autour de repas en commun.
«DIALOGUER»
Devant la gendarmerie de Fayaoué, le 23 avril. PHOTO THÉO ROUBY. AFP
Président avait 10 ans. Il vient vers
vous avec bonne volonté, pour vous
accompagner dans le processus
du choix de votre destin», plaide
Thierry Lataste. «Le destin, c’est l’indépendance kanake !» coupe un
homme de la tribu, la voix tremblante d’émotion. «Notre ennemi,
c’est vous, l’Etat français!» clame un
autre. «Je suis venu en homme de
paix, j’entends des paroles violentes»,
a regretté le représentant de l’Etat,
confiant en aparté espérer «que les
choses pourront se débloquer» avant
l’arrivée du Président en Calédonie.
«SOUFFRANCES»
Ailleurs dans l’île, beaucoup voient
cette visite d’un bon œil. Et désapprouvent l’intransigeance du comité
de Gossanah. «Macron a peut-être
des choses intéressantes à nous dire.
Pourquoi le rejeter? En trente ans, on
pensait avoir évacué tout ça», déplore une mère de famille du sud de
l’île. Une autre femme redoute une
«bêtise» de ceux du nord: «Ça laisse
rien espérer de bon si on revient aux
idées extrêmes. Moi, mon homme est
blanc, j’ai peur de ce qui peut nous
arriver avec des gens comme ça.» Il
faut dire qu’à la suite de la tragédie
de 1988, un autre épisode sanglant
a donné, pour longtemps, une sombre aura à ceux de Gossanah.
Le 4 mai 1989, lors de la levée de
deuil des «19» à Hwaadrilla, l’ancien
pasteur Djubelly Wea, sorti de la
tribu, a assassiné le leader du Front
de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), Jean-Marie Tjibaou, et son bras droit Yeiwéné
Yeiwéné, qu’il considérait comme
des traîtres à la cause. Avant d’être
lui-même tué par le garde du corps
de Tjibaou.
Même auprès de la jeune génération, réputée rebelle, le charme
d’Emmanuel Macron semble faire
effet. A Fayaoué, deux pick-up, bennes chargées d’adolescents en virée,
stationnent sur un parking, sono à
fond. A l’heure du goûter, on se
roule d’énormes joints, la tête et le
cou parés de guirlandes de chanvre
frais. «Il a le droit de venir ici, Macron, c’est le président de la Républi-
que quand même. Il faut qu’on
s’unisse pour l’accueillir», assure une
jeune fille aux yeux rougis. Plus on
s’éloigne de Gossanah, et moins la
question paraît se poser. «Bien sûr
qu’on veut qu’il vienne, en espérant
qu’il saura reconnaître les torts de
l’Etat. Si la France demandait un
peu pardon, ça irait droit au cœur de
beaucoup de gens. Il y a eu tellement
de souffrances, on aimerait qu’il
nous aide à tourner la page», explique un fonctionnaire. A l’initiative
de la mairie, un comité du 5 mai alternatif a d’ailleurs été créé cette année. Présidé par un ex-combattant
de la grotte, il passe de tribu en
tribu, présentant sa propre exposi-
«Pour moi, cette histoire avec Macron cache une querelle politique. Le
comité de Gossanah est proche du
RIN [Rassemblement indépendantiste et nationaliste], qui s’oppose à
la ligne du FLNKS. Comme le RIN a
du mal à exister, ils se servent de ce
levier-là», estime un connaisseur,
sur place. Depuis Nouméa, Louis
Kotra Uregei, le président du Parti
travailliste et l’un des leaders du
RIN, objecte: «Les gens de Gossanah
ne reçoivent pas de consignes. Ils
prennent leurs décisions eux-mêmes.
Mais ils ont tout mon soutien.» Le
FLNKS, lui, se borne à indiquer, via
son porte-parole, Daniel Goa, que
«cette venue a lieu d’être. En cas de
victoire du oui au référendum, on ne
pourra pas préparer la suite sans
dialoguer avec la France».
Suivant la route de l’atoll vers le sud,
entre sable blanc et cocoteraies semées de cases de chaume où flottent
les drapeaux indépendantistes, on
atteint le Paradis. Un resort de luxe
qui vient de rouvrir après des soucis
de gestion et une fermeture pour
travaux. Image d’un tourisme au potentiel énorme, qui peine à décoller.
«A part quelques énervés, la plupart
des gens s’en fichent de ces histoires
autour des commémorations. Les
vrais problèmes, ici, c’est le manque
de formation et l’absence d’intérêt
pour le développement», juge le directeur de l’établissement, qui affiche un maigre 30% d’occupation. La
nuit tombe et la pluie avec, noyant
dans un même gris le ciel, la plage et
la mer. Comme le rappel d’un inconsolable chagrin. •
Entre passé et avenir, Macron
joue l’équilibre
La visite du chef de l’Etat
français en Nouvelle-Calédonie,
qui débute ce jeudi,
à six mois d’un référendum
sur l’autodétermination
de l’archipel, visera à ne pas
réveiller les douleurs des
événements d’Ouvéa.
R
éconcilier les mémoires et éclairer
l’avenir : c’est la hasardeuse mission
que se donne Emmanuel Macron en
Nouvelle-Calédonie, où il arrive ce jeudi
après-midi pour une visite de deux jours. Côté
mémoire, ce premier séjour intervient
trente ans après les dramatiques événements
d’Ouvéa, dans lesquels 4 gendarmes, 2 parachutistes et 19 militants kanaks avaient trouvé
la mort. Côté avenir, il précède de six mois le
référendum d’autodétermination de l’archipel, fixé au 4 novembre. Deux événements qui
travaillent en profondeur la société calédonienne, faisant de la visite présidentielle un
véritable exercice d’équilibrisme.
Gestes mémoriels. Vingt ans après les accords de Nouméa, qui avaient ouvert la voie à
la consultation, l’immense majorité des observateurs prédisent une victoire du non à l’indépendance. Mais loin d’apaiser le débat, ce résultat pourrait exacerber les tensions
politiques et sociales.
Dans ce contexte, le chef de l’Etat (favorable à
la Calédonie française durant la campagne)
s’interdit tout parti pris, qui serait dénoncé
par les indépendantistes comme une
insupportable atteinte à la sincérité du scrutin.
La visite sera donc dominée par des gestes mémoriels, censés réconcilier les mémoires.
Le 5 mai, Emmanuel Macron remettra ainsi au
gouvernement calédonien l’acte de prise de
possession de l’archipel, rédigé en 1853 par
l’amiral Febvrier-Despointes, et conservé jusqu’alors à Aix-en-Provence. Symbole, selon
l’Elysée, que «le temps de la possession est
révolu, et que nous sommes désormais dans un
rapport de libre adhésion».
Un peu plus tôt le même jour, le chef de l’Etat
aura commémoré sur l’île d’Ouvéa les événements du 5 mai 1988. Cette première visite à
Ouvéa d’un chef de l’Etat ne fait pas consensus
sur place (lire ci-contre). L’Elysée défend de
son côté un exercice respectueux de la «douleur de chaque famille» : Emmanuel Macron
se recueillera devant la stèle en mémoire des
gendarmes, mais aussi devant le monument
dédié au commando kanak. Il ne prononcera
en revanche aucun discours sur place. Une
«marque de respect» qui privera aussi le public
de parole officielle sur l’événement et ses zones d’ombre, notamment les suspicions
d’exécutions sommaires de militants kanaks
après l’assaut.
Franges radicales. Le 5 mai en fin de journée, enfin, place à «l’avenir». Thème d’un discours présidentiel à Nouméa, le mot a des allures d’énigme: comment évoquer un futur à ce
point conditionné par le référendum à venir,
sans s’engager sur ce dernier? L’Elysée évoque
un «discours ouvert sur l’alternative proposée
aux Calédoniens». Si cette équité affichée rassurera les forces modérées des deux bords, elle
braque déjà leurs franges radicales.
Le Rassemblement des indépendantistes et
nationalistes (RIN) attend ainsi du chef de
l’Etat une condamnation explicite de la colonisation. Tandis que Les Républicains
calédoniens (la droite non indépendantiste)
dénoncent d’avance un «programme présidentiel déséquilibré en défaveur de ceux qui veulent rester français».
DOMINIQUE ALBERTINI
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14 u
POLITIQUE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
LIBÉ.FR
GL Events a-t-il fait un prix d’ami
au candidat Macron ? Selon des documents
révélés par Mediapart, le candidat Macron a bénéficié
d’importantes réductions de la part de GL Events, une société dont le PDG
est proche de Gérard Collomb. Plusieurs de ses concurrents à l’élection
n’ont pas eu la même chance. Une «négociation commerciale habituelle»,
dixit GL Events, voire «agressive», a réagi l’Elysée. Un «cadeau», selon
La France insoumise, contraire à la loi qui proscrit les «rabais» n’entrant
pas dans le cadre d’une négociation habituelle. PHOTO MARC CHAUMEIL
«Exit tax»: le Président
offre une porte de sortie
aux très riches
Dans «Forbes»,
Macron annonce
la fin, l’an prochain,
de l’imposition
à 30% des plusvalues mobilières
des Français
partis s’installer
à l’étranger.
L’opposition
dénonce un
nouveau cadeau.
Par
LILIAN ALEMAGNA
V
oilà qui ne va pas
aider Emmanuel Macron à se débarrasser
de son étiquette de «président des riches». Dans un entretien au magazine américain Forbes réalisé avant son
voyage aux Etats-Unis, le
chef de l’Etat annonce qu’il
compte «supprimer» dès
«l’an prochain» un impôt sur
les plus-values mobilières (1)
qui touche, sous certaines
conditions, les contribuables
français les plus riches partis
s’installer à l’étranger. Cette
«exit tax», remise au goût du
jour par la droite en 2011 et
durcie par la gauche en 2013,
avait pour objectif d’empêcher un entrepreneur ou le titulaire d’un gros portefeuille
de choisir l’étranger pour
profiter de systèmes fiscaux
plus cléments au moment de
la vente de son entreprise ou
de ses titres.
Aujourd’hui, lorsqu’une
personne réside depuis au
moins six ans dans l’Hexagone et part s’installer hors
des frontières, elle reste redevable –à un taux de 30% depuis le 1er janvier– des plusvalues mobilières réalisées en
France. Dans la plupart des
cas, le fisc ne lui réclame ces
sommes qu’au moment où
elle décide de les vendre…
sauf si cela fait quinze ans
qu’elle a quitté le pays. Ce
mécanisme est, selon Macron, «une grave erreur pour
nos start-up parce que nombre d’entre elles, quand elles
considéraient la France moins
attractive, décidaient de lancer leurs projets en partant de
zéro à l’étranger dans le but
d’éviter cet impôt». «C’est la
suite logique des mesures que
nous avons prises dans le
budget 2018, défend la députée Amélie de Montchalin,
cheffe de file des LREM à la
commission des finances
de l’Assemblée nationale. A
partir du moment où on supprime l’ISF et qu’on crée une
“flat tax” sur les revenus du
capital, il n’y a pas de raison
de garder un résidu de taxe
qui reste un repoussoir pour
que les investissements en
France.» «Macron a raison,
abonde son collègue centriste
Charles de Courson. En plus,
elle avait pour effet de faire
partir plus vite les contribuables avant leur retraite
puisqu’au bout d’un certain
temps, ils n’étaient plus imposés ! Cette taxe était une
ineptie. Elle pénalisait ceux
qui réussissent et rapportait
peu.»
Symbole. Selon les chiffres
cités par les députés, elle rapporterait de «60 à 80 millions
d’euros» chaque année. Mais
selon un rapport du Conseil
des prélèvements obligatoires qui date de janvier et
repéré par Marianne, «l’exit
tax représentait un rendement de 803 millions d’euros
en 2016» pour quelques
centaines de «redevables».
Difficile de ne pas parler de
«cadeau»…
Pour Bercy, cette somme représente des «recettes théoriques». La taxe, affirme
le ministère des Finances
à Libération, a rapporté
entre 2012 et 2017 moins
de 100 millions d’euros: «Les
contribuables attendent huit
ou quinze ans pour vendre.
Donc on ne récupère rien.»
Quel que soit le montant
qu’elle rapporte, cette taxe
est aussi affaire de symbole.
«On ne parle pas là des “su-
per-riches” mais des “hyperhyper-riches” ! s’indigne le
député LR Gilles Carrez.
Quand on a profité toute sa
vie d’un environnement économique favorable en France
qui a permis de réaliser
une plus-value, qu’on en
rende 30% à la collectivité, ça
me paraît légitime!» L’ex-président de la commission des
finances était, en 2011, rapporteur général du budget
lorsque le mécanisme avait
été réintroduit dans le code
général des impôts après
une censure européenne
en 2004.
A l’époque, la droite sarkozyste souhaitait d’une part
empêcher un exode fiscal
de contribuables très fortunés, le bouclier fiscal venant
d’être supprimé. Mais il
s’agissait aussi de parer les
critiques de la gauche, alors
que le gouvernement Fillon
venait de relever le seuil de
déclenchement de l’impôt de
solidarité sur la fortune
de 800 000 à 1,3 million
d’euros.
«C’est une mesure dissuasive
qui permet de priver l’exilé du
bénéfice fiscal de son expatriation, en le taxant de la
même manière que s’il n’avait
jamais quitté la France», justifiait François Baroin, alors
ministre de l’Economie et
des Finances. «Nous avions
choisi ce dispositif parce qu’à
côté de chez nous, nous avons
un paradis fiscal qui s’appelle
la Belgique et où l’impôt sur
les plus-values mobilières est
de zéro ! On nous rebat les
oreilles sur l’harmonisation
fiscale en Europe mais on régresse !» fait valoir Carrez,
pourtant favorable cet
automne à la suppression de
l’ISF et à l’instauration d’une
flat tax de 30 % sur les revenus du capital. «Mais là,
franchement, je ne comprends pas…» se désole l’élu
du Val-de-Marne.
A gauche, forcément, on ne
rate pas l’occasion de relancer l’accusation de «président
de riches» contre Macron.
Le 26 avril à la Maison Blanche, après la visite du président Macron. PHOTO N. KAMM. AFP
«J’avais cru comprendre
qu’ils avaient pris conscience
du problème. Manifestement,
ce n’est pas le cas», affirme, taquin, à Libération l’ex-ministre des Finances, Michel Sapin, ravi de rappeler la saillie
de Hollande la semaine dernière sur le «président des très
riches». «D’un strict point de
vue économique, en taxant
moins le capital, on peut créer
des investissements. A condition de flécher l’argent! ajoute
Sapin. Or, justement, l’exit tax
fléchait cet argent… vers la
France.» Son ex-camarade du
Budget, Christian Eckert, se
dit, lui, «indigné» par la sup-
pression d’«un dispositif qui
faisait pourtant consensus au
Parlement». «Et puis annoncer ça dans un magazine
américain alors qu’il est à
l’étranger…» pointe l’ex-député de Meurthe-et-Moselle.
Sans-domicile fisc. «En
fait, Macron est d’accord avec
les Gafa [les géants du
Web, ndlr]: pour lui, c’est un
taux zéro sur la finance, appuie le député PCF du Nord
Fabien Roussel. C’est une incitation à être sans-domicile
fisc, à l’exil fiscal.»
Côté majorité, on rejette l’accusation de cadeau symbo-
lique fait aux plus aisés: «Notre projet de loi sur la fraude
fiscale sera bien plus efficace
sur ce sujet que ce mécanisme,
défend Amélie de Montchalin. Nous faisons les choses de
manière efficace: la politique
des symboles, on essaie depuis
trente ans, ça ne marche
pas.» Ce qui fait sourire Sapin: «C’est sûr, ils ont une logique : donner des gages aux
plus riches sans leur demander aucune contrepartie.» •
(1) Portefeuille d’actions et d’obligations égal ou supérieur à
800000 euros ou au moins à 50%
des parts d’une entreprise.
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
u 15
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LIBÉ.FR
Congé parental Dans une
lettre adressée à Emmanuel
Macron, les cinq principales
centrales syndicales – la CFDT, la CFTC, la CGT, FO
et l’Unsa – demandent à la France de soutenir
un projet de directive actuellement en discussion
au Conseil de l’UE qui vise à améliorer en Europe
l’indemnisation des congés des jeunes parents,
mais aussi des «aidants». PHOTO AFP
Loi asile et immigration La CNCDH
déplore un texte «dangereux»
2020: LREM prépare la bataille de Paris
Le parti macronien s’organise en vue de prendre Paris
d’assaut aux prochaines municipales. En appelant fin
mars de ses vœux «une alternance forte» dans la capitale,
le délégué général de La République en marche, Christophe Castaner, avait de facto
mis à mal l’hypothèse d’une
alliance entre son mouvement et l’actuelle maire de
Paris, Anne Hidalgo. Restait
à mettre en adéquation l’organisation interne de LREM
avec cette volonté d’en découdre. La République en
marche s’apprête à faire un
pas significatif en ce sens.
Fort d’une soixantaine de
membres parlementaires,
élus locaux et référents, le comité politique que le parti a
mis en place à Paris au prin-
temps, s’est vite révélé inadapté aux futurs besoins de
la cause. Mercredi soir, le bureau exécutif du mouvement
devait avaliser la création
d’une structure plus légère et
surtout «plus réactive».
Si officiellement le comité
politique reste l’organe de
décision pour les actions relatives à Paris, ses pouvoirs
seront en partie délégués à
un «groupe restreint» chargé
d’assurer le suivi opérationnel des actions militantes et
surtout de monter au créneau rapidement sur les sujets d’actualité, voire d’apporter la contradiction en
temps réel aux messages
d’Hidalgo, comme une sorte
de cellule riposte. La composition de ce «comité de pilotage» a été pesée au trébu-
DELPHINE
BATHO
députée ex-PS
des Deux-Sèvres
Et une défection de plus
au Parti socialiste. Delphine
Batho, 45 ans, ex-bébé Dray,
successeure de Ségolène
Royal dans son fief des DeuxSèvres, ministre fière et éphémère de l’Ecologie de JeanMarc Ayrault, députée socialiste pointue sur les pesticides
et enfin candidate esseulée
en janvier au poste de première secrétaire du PS, quitte
le parti en partance de la rue
de Solférino. Pour rejoindre
Génération Ecologie (GE), a-t-
AFP
«Je quitte le PS. […]
Mon objectif est de
faire de Génération
Ecologie le parti
d’une révolution
non violente.»
elle annoncé au Monde mercredi. Génération Ecologie?
Non, ce n’est pas la branche
verte du mouvement de
Benoît Hamon – que Batho
abhorre–, mais bien le parti
téléguidé au début des années 90 de l’Elysée par François Mitterrand pour dynamiter l’ascension des Verts. Non
sans succès au départ, avec
Brice Lalonde, Noël Mamère
et Jean-Louis Borloo. Avant
de connaître un avenir groupusculaire en se recentrant
chet pour ne braquer aucun
des deux candidats LREM
déjà sur les rangs pour mener la bataille, à savoir le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux, et le sénateur LREM de Paris Julien
Bargeton.
«A l’instar du comité politique
dont il est l’émanation, ce
groupe d’une douzaine de
membres comptera des élus
du conseil de Paris, des parlementaires et des référents de
LREM», précise-t-on en interne. Les députés de Paris
Stanislas Guerini, ex-référent
d’En marche pour Paris durant la campagne présidentielle, et Pacôme Rupin, deux
proches de Benjamin Griveaux, devraient en faire partie. Tout comme six référents
d’En marche, dont l’actuel
au gré d’alliances avec
d’autres mini-mouvements,
comme le MEI d’Antoine
Waechter et le Cap21 de Corinne Lepage. A la primaire
de la Belle Alliance populaire (PS) pour la présidentielle, GE a soutenu Sylvia
Pinel (PRG) au premier tour et
Manuel Valls au second. C’est
dire. C’est avec cette formation qui revendique 2000 adhérents que Batho compte
faire de l’écologie une force
«centrale et hégémonique». Et
réaliser «une révolution non
violente». Car «l’écologie est
partout dans la société, mais
elle est plus nulle part dans le
paysage politique», tacle celle
qui se voit en Gandhi de l’écologie. Et ambitionne de créer
«une alternative. On doit s’attaquer enfin à la crédibilité
économique et sociale du projet écologique». Ses amis
d’EE-LV apprécieront. «“Je
quitte le PS pour prendre la
tête de GE”, c’est cocasse. On se
croirait dans le monde de l’entreprise», ironise un de leurs
cadres. «Je cherche la cohérence de ce geste», a dit le nouveau patron du PS, Olivier
Faure, regrettant qu’elle s’en
aille pile au «moment où c’est
le tournant écologique des socialistes»? En revanche, le député LREM François-Michel
Lambert a salué cette décision, prémices d’un rassemblement des chapelles écoloprogressistes. Circa 92? M.É.
Le projet de loi asile et immigration, adopté en première
lecture à l’Assemblée nationale, est torpillé par la Commission nationale consultative des droits de l’homme
(CNCDH), qui a rendu son avis sur le texte mercredi. «Tout
en voulant tranquilliser une partie de la population, le gouvernement a élaboré un texte inutile qui, bien loin de contribuer à une meilleure intégration, fragilise la cohésion nationale, et n’exprime en rien les valeurs essentielles de notre
République», a affirmé dans un communiqué la présidente
de la CNCDH, Christine Lazerges. Il s’agirait d’un texte
«dangereux au regard du respect des droits et des libertés
fondamentales des personnes étrangères», avec un «grand
oubli» de la vulnérabilité des mineurs et des jeunes majeurs
isolés. D’une part, les aménagements prévus «sont contraires aux fondements de la procédure d’asile», avec un risque
de «régression» de ce droit, via la réduction des délais et le
recours accru à l’audience vidéo notamment, estime l’instance. Par ailleurs, «le durcissement du régime d’éloignement
confine au bannissement des étrangers en situation irrégulière», avec des mesures qui «fragilisent encore plus des personnes vulnérables», martèle la commission, qui émet 37 recommandations visant à détricoter ces mesures. Adoptée
le 23 avril par les députés, la loi vise à réduire le délai de la
demande d’asile à six mois et prévoit aussi un doublement
à 90 jours de la durée maximale de rétention administrative.
responsable à Paris, Philippe
Zaouati, et deux ou trois élus
du conseil de Paris parmi lesquels Marie-Laure Harel, exprésidente du groupe des
constructifs, Didier Guillot,
ex-adjoint à la maire de Paris
ou Thomas Lauret, élu du
XVIe arrondissement et désormais membre du groupe
de Julien Bargeton au conseil
de Paris… «Du côté de la future tête de liste, on n’en est
pas encore à l’heure des choix,
tempère un député LREM.
Paris, c’est compliqué parce
qu’en réalité c’est dixsept élections [d’arrondissements]. On peut gagner mais
le préalable c’est de mettre en
place un exécutif opérationnel
pour créer les conditions de
l’émergence d’un candidat.»
NATHALIE RAULIN
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16 u
FRANCE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Psychiatrie
Saint-Egrève dans
la nuit hospitalière
AIN
SAVOIE
Grenoble
ARDÈCHE
LOIRE
Saint-Égrève
ISÈRE
DRÔME
20 km
Par
ÉRIC FAVEREAU
Envoyé spécial
à Saint-Egrève (Isère)
STE S
AULPE
H A
L’
Après un meurtre commis par un patient
en 2008, l’établissement s’était vu promettre des
moyens, qui ne sont jamais arrivés. Face aux lits
supprimés et à un phénomène d’engorgement,
des médecins sont partis, d’autres tentent
d’exercer malgré les difficultés.
hôpital psychiatrique de
Saint-Egrève, en Isère, est un
parfait symptôme des limites
des politiques publiques : on y retrouve un condensé des impasses actuelles avec d’un côté une volonté de
fermer des lits à tous crins et de
l’autre un manque de moyens criants.
Et, au milieu, des professionnels de
la santé qui désertent…
Nous sommes pourtant dans un bel
endroit, situé à la sortie de Grenoble,
et lorsque le printemps y met du sien,
le parc du centre hospitalier spécialisé (CHS) de Saint-Egrève est magnifique. Les malades ? On ne les voit
guère: la plupart restent repliés à l’intérieur des bâtiments. Dans le parc,
il y a un court de tennis, mais personne n’y joue. A l’entrée, de l’autre
côté du porche, stationne la voiture
du service accueil et garde. C’est un
nouveau dispositif, avec deux infirmiers toujours disponibles et prêts à
intervenir si un service se sent débordé par un patient. «Rien que le fait
de les voir arriver calme la situation»,
note une de leurs collègues.
Ce jour-là à Saint-Egrève, on attend
la visite d’une inspection de l’Agence
régionale de santé (ARS), après la
plainte des parents d’un malade qui
se retrouve attaché toute la journée.
Juste avant, le directeur de cabinet
du préfet est passé pour une visite de
routine au cours de laquelle il a longuement discuté de l’avenir du lieu
avec la présidente de la Commission
médicale d’établissement (CME), Giovanna Venturi-Maestri.
La situation de l’hôpital de SaintEgrève est de ce fait emblématique
des difficultés de l’hospitalisation
publique en France : des consignes
contradictoires, des slogans en guise
de stratégie, des exigences impossibles à satisfaire et un certain mépris
de la part des autorités sanitaires,
qui soutiennent rarement le personnel. D’origine italienne, la cinquantaine, Giovanna Venturi-Maestri raconte très bien la difficulté de faire
correctement son travail: «Nous sommes dans une situation difficile, critique même. On peut parfois se sentir
bien seul, mais je veux rester optimiste, je ne veux pas désespérer de la
psychiatrie publique.» Pas question
de déserter : «J’aime ce que je fais»,
insiste-elle.
Parcours absurde
L’hôpital de Saint-Egrève a été marqué par le meurtre commis en novembre 2008 par l’un de ses patients,
qui avait fugué à Grenoble pour acheter des cigarettes et qui avait poignardé un étudiant. Ce crime fortement médiatisé avait suscité un
discours très sécuritaire chez un certain Nicolas Sarkozy, alors président
de la République. «J’ai été choqué par
cette affaire, s’était-il alors exclamé.
Voilà une personne éminemment dangereuse qui bénéficiait pourtant de
deux sorties par semaine! […] Ces faits
divers doivent nous interroger sur les
lacunes qu’ils peuvent révéler dans le
système d’organisation et de prise en
charge. Surtout lorsque ces drames ne
peuvent être imputés à la fatalité.»
Les pouvoirs publics avaient alors
promis des moyens… qui ne sont jamais arrivés. Dix ans plus tard, l’hôpital est toujours debout mais il se délite, doucement. «Pourquoi je reste à
Saint-Egrève? s’interroge Bruno Caron, qui dirige un centre médico-psy-
chologique (CMP) pour les patients
de Grenoble. Je ne sais pas, peut-être
parce que je sais que je peux partir à
tout moment et m’installer en ville
sans problème.»
Aujourd’hui, les psychiatres désertent l’hôpital de Saint-Egrève. Sur
120 postes, plus de 20% ne trouvent
pas preneurs. Parallèlement, près
de 90 psychiatres exercent en ville. Et
ceux-là vivent plutôt bien. «On est les
parents pauvres… pointe Moustapha
Bensaadi, qui dirige le pôle des urgences. Et pourtant, nous prenons en
charge les malades souvent les plus
difficiles.» La cinquantaine, l’homme
est compétent, mesuré, sans aigreur.
Il comptera bientôt vingt ans d’activité à Saint-Egrève. Sans emphase, il
décrit l’absurde parcours de soins
que doit emprunter tout patient: une
suite d’engorgements, d’attentes, de
labyrinthes et, parfois, de mauvais
traitements.
Le CHS de Saint-Egrève est supposé
prendre en charge tous les patients
atteints de troubles mentaux du département. Leur parcours est déterminé: lorsqu’il y a urgence, on doit se
rendre aux urgences générales du
CHU de Grenoble où il y a une permanence psychiatrique. Il revient ensuite aux urgences de juger s’il est
nécessaire d’hospitaliser le patient,
ce qui ne peut se faire qu’à SaintEgrève. Mais comment faire quand il
n’y a pas de lits disponibles? Les malades attendent. C’est l’enfer. Le CHU
de Grenoble déborde, les urgences
encore plus. Des patients peuvent
passer ainsi plusieurs jours sur des
brancards, dans les couloirs. Certes,
un service de dix lits d’attente existe
désormais à Saint-Egrève, mais il est
toujours plein. «Depuis plus d’un an,
c’est vraiment dur», insiste Moustapha Bensaadi, confronté à l’absurdité
des décisions administratives. «Près
de 60 lits ont été fermés dans notre
établissement. En même temps, on a
dû accueillir le secteur de psychiatrie
qui était localisé dans le CHU : il est
venu à Saint-Egrève, mais sans les
psychiatres, qui ont voulu rester au
CHU. Donc cela a débouché sur une
nouvelle fermeture de lits.»
Mauvaise prise en charge
C’est le cercle vicieux : faute de psychiatres, on ferme des lits. Moins de
lits signifie plus d’attente aux urgences du CHU, donc une mauvaise prise
en charge… et ainsi de suite. «Cela
rend nos conditions de travail difficiles, déplore le médecin. Les jeunes
psychiatres ne veulent pas rester.
Quand ils ont le choix, ils s’en vont.»
Sans compter que le nombre d’urgences relevant de la psychiatrie aug-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 3 Mai 2018
mente: «Nous sommes passés de 220
par mois à 270 ou 280», décrit Moustapha Bensaadi. «Les malades mentaux ne font pas recette dans les couloirs. On va les attacher de plus en
plus sur les brancards», lâche Pierre
Murry, ancien président de la CME.
«Nous sommes dans un bassin de population avec une démographie en
plein accroissement, or nous avons
toujours été un département avec un
nombre de lits insuffisant», souligne
Bruno Caron.
«Comment voulez-vous que l’on vienne
avec plaisir au travail ?» s’exclame
une cadre de santé CGT. Sur le site de
l’hôpital, il est pourtant écrit que l’établissement public de santé mentale
«constitue un acteur majeur du soin
psychiatrique en Auvergne-Rhône-Alpes», qui dessert plus de 800000 habitants sur les deux tiers du sud de
l’Isère. Assurément… «Une des particularités de cet établissement est
d’avoir son site principal sur la com-
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mune de Saint-Egrève tout en comptant plus de 70 lieux de soins répartis
sur l’ensemble du territoire.» Diantre…
Et encore: «Saint-Egrève est un établissement dynamique, en perpétuelle
évolution, afin d’offrir à ses patients
une prise en charge de qualité.»
«Goulot d’étranglement»
Le décalage entre paroles et réalité est
saisissant. Bruno Caron, lui, évoque
le désabusement, les collègues qui
changent de région, les démissions en
chaîne: «On est entrés dans une zone
critique, les burn-out se multiplient.»
La réponse des pouvoirs publics, via
l’ARS, prend la forme d’un slogan: «Il
faut prendre le virage ambulatoire.»
C’est dit et martelé sur tous les tons.
Mais est-ce autre chose qu’un leurre?
Certes, il y a une vingtaine d’années,
bon nombre d’hôpitaux psychiatriques ont hébergé en masse, et pendant de longues périodes, certains
de leurs malades, sans nécessité thé-
rapeutique. Plus de 10 000 lits ont
alors été fermés. Mais le verre est à
moitié vide. «Maintenant, c’est toujours le goulot d’étranglement, lâche
un cadre de santé. On n’a plus jamais
de lits disponibles, on est toujours en
suroccupation.» Réponse des tutelles,
imperturbables: il y aurait encore entre 15 et 20 % d’hospitalisations inadéquates. La présidente de la CME rétorque : «Je veux bien le croire, mais
comment faites-vous pour mettre dehors certains patients? Quelqu’un qui
est psychotique ou déficient mental,
qui plus est SDF, vous voulez le mettre
dans un foyer médical: pas de place.
Le mettre dans une maison d’accueil
spécialisée ? C’est entre quatre et
six ans d’attente.» Comment faire
face à ces demandes contradictoires?
«C’est cela qui est le plus déroutant, on
nous tient des discours totalement incohérents», soupire Bruno Caron.
Pour autant, la nouvelle directrice de
l’hôpital de Saint-Egrève, Véronique
Bourrachot, arrivée il y a tout juste
quelques mois, ne veut pas désespérer. Elle affirme qu’il faut être
«patient», demande qu’on ne noircisse pas le tableau. «L’établissement
est dans une période transitoire. Il
faut être vigilant. Et cela prend du
temps». Mais comment sortir de ce
cercle vicieux? «Nous connaissons un
afflux de patients, c’est exact, et il
manque quelques lits sur l’établissement. J’envisage d’augmenter au
moins d’une dizaine de lits qui sont
aujourd’hui gelés.» Et puis, insiste Véronique Bourrachot, «il faut travailler sur l’attractivité, pour faire venir des médecins. J’ai constitué un
groupe de travail avec de jeunes professionnels, avec des internes, pour
travailler sur les profils de postes, sur
des parcours professionnels, travailler
sur des temps partiels. Il faut rester
positif». Et cependant, ce soir-là, près
de 20 patients restaient sur des brancards, en attente d’un lit… •
u 17
Vue de l’hôpital
Saint-Egrève
en novembre 2008.
PHOTO PHILIPPE MERLE.
AFP
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 3 Mai 2018
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LIBÉ.FR
Tu mitonnes Un jour, on a rêvé qu’on
avait un poulailler face à la mer. Genre
cabanon sam’suffit avec perchoir
en bois de cade avec une poignée de Gauloise dorée,
de Coucou de Rennes et de Barbezieux et puis même qu’il
y aurait eu un coq, race la Flèche, plumage noir et double
crête en forme de corne… Chaque semaine, passage en
cuisine et réveil des papilles. Ce jeudi, éloge de la volaille et
de la couvaison du divan à l’assiette. PHOTO EMMANUEL PIERROT
«délocalisation» pour évoquer
cet exercice, le deuxième
du genre après un vagabondage dans le Lot en décembre. Alors que ses détracteurs
jugent l’exécutif éloigné des
territoires, et notamment de
la ruralité, la tournée berrichonne doit mettre en scène
un gouvernement branché au
terrain, ouvert à un dialogue
direct avec ses contradicteurs. Elle doit aussi souligner
la patte personnelle du Premier ministre, ancien élu local et attaché à l’application
concrète des réformes sur le
terrain. Avec le Cher, «on ne
va pas vers la facilité, on
aurait pu choisir plus simple»,
tenait à faire savoir l’entourage de Philippe ces derniers
jours. Anticipant des échanges «rugueux» avec les acteurs locaux, notamment sur
la question routière. «Parler
de la météo et sentir la pluie,
ce n’est pas la même chose»,
assurait-on, avant de conclure gravement : «Sur trois
jours, on ne peut pas tricher.»
Edouard Philippe sur
le marché aux bestiaux
de Sancoins (Cher),
mercredi.
Dans le Cher, Edouard Philippe
fait la promo à reculons des 80km/h
Délocalisé pour
trois jours dans
le département,
le Premier ministre
entend défendre
la limitation
de la vitesse sur
les «petites routes»,
mais a laissé
à ses conseillers
les rencontres les
plus «rugueuses».
Par
DOMINIQUE
ALBERTINI
Envoyé spécial
à Sancoins (Cher)
Photo DENIS ALLARD
O
uvert par une triplette de gendarmes
à moto, le convoi
s’étire le long de la route départementale. Dans l’un des
fourgons aux vitres teintées
voyage Edouard Philippe.
Le Premier ministre et une
bonne partie de son cabinet
ont entamé mercredi un
déplacement de trois jours
dans le département du Cher.
Le convoi roule, mais il roule
sagement – un peu moins
de 80km/h, constate-t-on au
compteur. Edouard Philippe
le sait : voulue par lui, la future baisse de la vitesse maximum sur les «petites routes»
est une mesure impopulaire.
Pour mieux la défendre, il l’a
appliquée d’avance à la petite
armada qui fend la campagne berrichonne.
Annoncée début janvier par
le Premier ministre et effective en juillet, la baisse de la
vitesse limite jouera à fond
dans ce département rural :
selon Matignon, 99 % du réseau local est concerné par la
mesure, qui vise les routes bi-
directionnelles sans séparateur médian. Le gouvernement espère ainsi sauver
entre 350 et 400 vies chaque
année au plan national.
«Fumée». Mais à huit semaines de l’échéance, l’idée
ne fait toujours pas recette
dans le département, en tout
cas pas auprès de son président (LR) Michel Autissier,
qui dénonce une «aberration»: «Ici, le terrain est plat,
vous pouvez faire jusqu’à
45 kilomètres en ligne droite.
Et les camions représentent
une part importante du trafic: comment voulez-vous rouler à 80 km/h sur ces routes
avec un poids lourd dans le
dos? Comment voulez-vous le
doubler quand il est devant
vous ?» Même scepticisme
chez les agriculteurs et les
passants croisés mercredi
matin au marché aux bes-
tiaux de Sancoins. Les exploitants salués par le Premier
ministre évoquent surtout les
difficultés de leur filière. Mais
dans son sillage, le coup de
frein fait aussi tousser. «Moi,
j’ai essayé de rouler à 80, ma
voiture s’engorge, ça fait de la
fumée noire, ça pollue !» assure avec un brin de mauvaise foi Alain, un retraité
berrichon pourtant bienveillant vis-à-vis du gouvernement. «De toute façon, les
gens qui roulent déjà trop vite
continueront à le faire, juge
Jean-Baptiste, éleveur à Neuvy-le-Barrois. La vitesse, il
faut la fixer selon l’allure de la
route: chez moi, c’est tout en
virage, je ne m’amuserais pas
à faire du 90.» Autour
d’Edouard Philippe, on rappelle que dans le Cher,
60 % des accidents mortels
ont lieu sur le réseau bidirectionnel, et que la vitesse en
est l’un des facteurs dans plus
de la moitié des cas. Cette
controverse, Matignon se faisait fort de la prendre à brasle-corps durant ces trois jours
de visite. Dans l’entourage du
Premier ministre, on parle de
Alors que
ses détracteurs
jugent l’exécutif
éloigné
de la ruralité,
la tournée
berrichonne
doit mettre
en scène un
gouvernement
branché
au terrain.
Start-uppers. Cette ambiance de veillée d’armes a finalement débouché sur une
communication en mode mineur. Aucune séquence dédiée au dossier «vitesse»
n’apparaît dans le programme du Premier ministre, qui n’a pas souhaité répondre aux questions de la
presse sur le sujet. De manière générale, les échanges
les plus «rugueux» auront été
épargnés à l’ex-maire du
Havre, qui n’a croisé mercredi aucun véritable contradicteur –sauf, en fin de journée, quelques militants CGT
dont il a ignoré les interpellations. Plutôt sécurisant,
l’agenda d’Edouard Philippe
le mènera d’ici vendredi dans
plusieurs exploitations agricoles, une abbaye touristique
et une maison de santé, ainsi
qu’auprès d’éducateurs sportifs et de jeunes start-uppers.
C’est aux conseillers de Matignon que revenaient les séquences les plus exposées du
séjour: déplacement dans un
quartier défavorisé de Vierzon, visite de la maison d’arrêt du Bordiot, rencontre
avec le personnel de l’hôpital
de Bourges ou encore participation à un contrôle routier.
L’occasion d’un contact hasardeux, mais pour le coup
très direct, entre conducteurs imprudents et apôtres
des 80 à l’heure. •
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u 19
Libération Jeudi 3 Mai 2018
LIBÉ.FR
Thomas Langmann au poste
Le producteur de cinéma (héritier du
défunt mogul Claude Berri) a été placé
en garde à vue mercredi, selon une information du Point.
Langmann doit répondre des accusations formulées
par son épouse en instance de divorce, Céline Bosquet.
Elle avait porté plainte fin mars, dénonçant menaces
et harcèlement (appels, mails et cinq à dix SMS par jour
depuis leur séparation en août). PHOTO AFP
Les écolos marchent
ensemble pour la santé
Le départ de la marche, mercredi. PHOTO B. HORVAT. AFP
Michèle Rivasi doit encore
enfiler ses baskets avant de
rejoindre le groupe sur un
parking de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Avec la députée européenne EE-LV, ils
sont une quarantaine, mercredi matin, à se lancer dans
la première étape de la Marche des cobayes. Jusqu’au
30 juin, citoyens, militants
associatifs, scientifiques et
politiques vont porter jusqu’à
Paris leur message de «vérité
et justice pour la santé environnementale». Victimes de
la malbouffe, des pesticides,
de pollutions industrielles,
de scandales sanitaires de
toutes sortes… Comme sur le
front social, les «cobayes» en-
tendent jouer la convergence
des luttes. «Sur tous ces sujets, il y a des invariants : le
manque de transparence et la
non-reconnaissance des victimes, explique Michèle Rivasi,
l’une des initiatrices du projet. Il y a aussi un problème de
justice: en France, la victime
doit prouver le lien entre sa
pathologie et le produit toxique alors que dans d’autres
pays, en Allemagne par exemple, c’est à l’industriel de
prouver l’innocuité de son
produit.» Obtenir l’inversion
de la charge de la preuve, des
expertises indépendantes, fédérer les victimes: le collectif
organisateur veut interpeller
les différents ministères con-
72 %
des avocates interrogées déclarent avoir été
témoins de discriminations (surtout sexistes) selon une enquête du Défenseur des droits
dévoilée mercredi. Et 53% d’entre elles affirment
en avoir été victimes au moins une fois au cours
des cinq dernières années. Le comble: moins de
6% de ces victimes ont entamé des démarches
formelles pour faire valoir leurs droits. L’inutilité
d’un recours (29%), l’insuffisance de preuves
(23%) et la peur des représailles (21%) sont les
principaux motifs avancés. Le 6 mars, le conseil
de l’ordre de Paris avait adopté une série de mesures pour lutter contre le harcèlement et les
violences sexuels au sein du barreau de Paris.
cernés, avant un rendez-vous
à Bruxelles auprès des instances européennes.
A chacune des soixante étapes du parcours, une thématique sera mise en lumière: ce
jeudi, à Marseille, on parlera
notamment, face au StadeVélodrome, des dangers sur la
santé des pelouses synthétiques. Fin mai, ce seront les
nitrites dans la charcuterie
à Aoste. A Fos, point de départ de la marche, mardi, c’est
la pollution de l’air, générée
par l’activité industrialo-portuaire de l’étang de Berre, qui
était dans le viseur. Une zone
«emblématique de notre combat contre la non prise en
compte des citoyens», relève
Sébastien Barles, militant
EE-LV. En 2017, une étude pilotée par des universitaires,
baptisée Epseal, avait montré
que ce territoire concentrait
deux fois plus de cancers que
le reste de la France.
Pour se faire entendre, les
«cobayes» ont prévu, pour
chaque étape, des visites de
sites pollués, des conférences
et des rencontres avec des
personnalités politiques ou
scientifiques. L’arrivée est
prévue à Paris, le 30 juin.
S.Ha. (à Marseille)
Grève SNCF Baisse
de la mobilisation
pour le 13e jour
Un TGV et un Transilien sur
deux circuleront ce jeudi, ainsi
que deux TER sur cinq, lors du
13e jour de grève à la SNCF depuis début avril, a annoncé mercredi la direction. Il y aura également un train Intercités sur
trois, tandis qu’à l’international,
trois trains sur cinq sont prévus.
Parmi les personnels indispensables à la circulation des trains,
la SNCF comptabilise 29,8 %
de grévistes, après un taux
de 32,2%, le 24 avril. Dans le détail, ce jeudi, 52 % des conducteurs, 40 % des contrôleurs et
23 % des aiguilleurs seront en
grève. Les syndicats CGT, Unsa
et CFDT ont déposé lundi leur
préavis pour la huitième
séquence de grève, du 7 mai
à 20 heures jusqu’au 10 mai à
8 heures.
Le chêne planté
à la Maison Blanche a-t-il
réellement été enlevé?
L’armée a-t-elle été
envoyée pour écraser
un événement en soutien
à la famille Traoré ?
Pourquoi des Chinois
appellent à boycotter
la marque Balenciaga
et le magasin Printemps ?
Quelle différence entre un
ministre d’Etat, un ministre
et un secrétaire d’Etat?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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20 u
IDÉES/
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Saisies de journaux
de comité d’action
des lycéens. PHOTO
ARCHIVES NATIONALES.
MARC PATURANGE (2017).
68,vu
del’Elysée
Comment De Gaulle et Pompidou ont-ils géré la crise?
Comment policiers et RG ont-ils accumulé les informations sur
les militants? Si 68 a bien été un moment de flottement pour
le pouvoir, la Ve République s’est révélée très efficace pour
maintenir l’ordre, selon un travail inédit d’archives.
Un livre et une exposition racontent cette autre histoire.
C’
est une plongée dans un autre 68 :
l’«Evénement» vu du côté du pouvoir. A quoi pensait De Gaulle quand
brûlait le Quartier latin? Comment la Ve République s’organise-t-elle face à une crise
d’une ampleur totalement inédite? Comment
assurer la continuité de l’Etat dans un pays
paralysé par des millions de grévistes? A l’occasion du 50e anniversaire de Mai, les historiens Philippe Artières et Emmanuelle Giry
ont effectué un voyage étonnant dans les archives du pouvoir dont ils ont tiré un livre
(68. Les Archives du pouvoir, éd. L’Iconoclaste) et une exposition qui s’ouvre ce jeudi
aux Archives nationales. Les deux chercheurs
ont pénétré la mémoire de l’Elysée, de Matignon, des ministères de l’Intérieur, de la Culture, des RG, accessibles légalement au bout
de cinquante ans (mais pas de l’armée ni du
Quai d’Orsay, qui ont un régime dérogatoire,
et dont la mémoire n’est pas conservée aux
Archives nationales).
Deux ans de dépouillement, des kilomètres
de cartons où émergent des pépites : le discours manuscrit de De Gaulle prononcé
le 30 mai (voir page 23), le répertoire d’Alain
Geismar, que l’étudiant a perdu lors de l’évacuation des Beaux-Arts et qui sera ramassé
par les RG, avec toutes les coordonnées des
militants qu’il contient. «Ce qui nous a vraiment frappés, au fil de ces cartons, résument
Philippe Artières et Emmanuelle Giry, c’est
qu’après un moment de flottement, l’appareil
d’Etat s’est vite mis en ordre de marche.»
Jusqu’au 18 mai, les deux plus hauts personnages de l’Etat sont en voyage: Pompidou en
Iran (du 2 au 11 mai), De Gaulle en Roumanie selon les mots des deux historiens. «Le plan
(du 13 au 18 mai). Rétrospectivement, Phi- essence est d’une grande ingéniosité. Et sur le
lippe Artières analyse: «Au fond, ces voyages protocole d’accord de Grenelle pas d’en-tête, pas
montrent aussi que la continuité de l’Etat est de signature, presque du bluff.»
assurée, même sans Premier ministre et sans La gravité de la crise se lit peu dans les archiprésident. Mieux, alors qu’aujourd’hui, un ves: le pouvoir est soucieux de l’histoire qu’il
Premier ministre reviendrait immédiatement laisse. Mais l’angoisse est pourtant bien préà Paris pour acter de la solennité du moment, sente. «Le tableau de la situation est sombre,
ces voyages d’Etat désamorcent la gravité de note Bernard Ducamin, maître des requêtes
la crise.»
au Conseil d’Etat, dans une note à l’attention
Ce que racontent les archives dans leur maté- du secrétaire général de l’Elysée, Bernard Tririalité (papiers, objets, tracts, scellés judiciai- cot. Toutes les conditions objectives d’un
res, décrets), c’est que la Ve République tient drame sont réunies. […] Si une large partie du
le cap. «Alors que le pays est à l’arrêt, l’Etat con- pays aspire au calme, elle aspire aussi à un retinue à fonctionner. Il s’informe, notifie, réagit, nouveau.»
surveille, gère le quotidien, collecte, consigne, Paradoxalement, 68 sera aussi une cure de
reprend la main en négociant et en réprimant», jouvence pour l’Etat. «En mai-juin 68, la soécrit Michelle Perrot dans la préface du livre. ciété réfléchit sur elle-même, mais le pouvoir,
Symbole absolu du pouvoir étatique, Le Jour- lui aussi, réfléchit sur ce qu’il est», remarquent
nal officiel continue de paraître.
les deux historiens. Qui con«La Ve s’avère même un outil recluent non sans provocation :
doutable pour gérer les crises»,
«Au fond, 68 a renforcé la Ve Réestiment les deux chercheurs.
publique.» Après 68, les équipes
L’article 16 n’a pas été utilisé
de Matignon et de l’Elysée seen 68. Les institutions permetront renforcées. Des réformes
tent de dissoudre l’Assemblée,
des institutions policières et mid’utiliser le législatif, de changer
litaires sont engagées pour antide ministres Alain Peyrefitte, à
ciper de futurs soulèvements, et
l’Education, et Christian Foules budgets alloués aux ministèchet, à l’Intérieur, sautent, les déres de l’Education et de l’Intécrets sont utilisés à la place des
rieur augmentent sensiblement.
lois pour éviter un vote au ParlePHILIPPE ARTIÈRES
CÉCILE DAUMAS
ment politiquement trop risqué.
68 LES ARCHIVES
et SONYA FAURE
En parallèle, conseillers et foncDU POUVOIR
A voir: l’exposition «68. Les Archives
tionnaires font preuve d’une
Ed. L’Iconoclaste
du pouvoir», aux Archives nationales,
«vraie créativité administrative»,
304 pp.,, 25 €.
jusqu’au 22 septembre.
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
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u 21
ZÈLE
LE MILITANTISME MIS SOUS SCELLÉS
En 68, la police est prise de frénésie : qu’elle reprenne un lieu occupé ou pénètre les
domiciles, elle ramasse tout et l’ordonne en dossier. Tracts, dessins et affiches: «Dans
ce régime qui est encore celui de l’écrit, l’imaginaire de la Commune de Paris et de
ses placards est encore très présent», expliquent Artières et Giry. De ces documents,
les policiers font des synthèses pour les RG ou les procédures devant la Cour de sûreté
de l’Etat (voir ici à gauche, le dossier d’un militant suspecté de recréer une association
d’extrême gauche dissoute, fixé d’un sceau de cire). «Saisir, amasser, compiler… cette
bureaucratie est remise en cause en 68, notent les historiens. Or, elle est très efficace:
l’administration produit énormément de paperasse et remplit des boîtes de télex sur
l’évolution de chaque grève. Le pouvoir est informé, il connaît très bien le terrain.»
RIPOSTE
LES GAUCHISTES DISSOUS PAR UN DÉCRET
La riposte est totale. Au lendemain des morts de Gilles Tautin, de Pierre Beylot et
d’Henri Blanchet les 10 et 11 juin, le gouvernement sort l’arme de choc de la Ve République : le décret. Celui du
12 juin 1968 interdit tous les groupements d’extrême gauche. Soit
11 organisations… dont les services de police ne connaissent
guère encore précisément la géographie : le même groupe trotskiste est dissous sous trois appellations différentes (Révoltes, la
Fédération des étudiants révolutionnaires, le Comité de liaison
des étudiants révolutionnaires).
Avec la nomination d’un nouveau
ministre de l’Intérieur, Raymond
Marcellin, au lendemain du discours du 30 mai du général de
Gaulle, la répression se met en
place. L’application du décret permet de poursuivre les militants
«pour atteinte à la sûreté de l’Etat».
Les arrestations, les perquisitions
et les saisies au domicile se multiplient. Raymond Marcellin «régnera» au ministère de l’Intérieur
Décret 12 juin interdisant l’extrême gauche.
jusqu’en 1974 avec pour mission
PHOTO ARCHIVES NATIONALES
de combattre le gauchisme.
PARALYSIE
L’ARMÉE FAIT LE FACTEUR
A partir du 19 mai, la grève des Postes
est généralisée. Un défi pour le gouvernement : assurer l’acheminement
des courriers urgents, des sérums, des
vaccins, des chèques. Plus encore que
les barricades étudiantes, ce que le
pouvoir redoute avant tout, c’est la
grève générale, la paralysie du pays, le
blocage des transactions financières
(pas encore informatisées). L’armée est
appelée à la rescousse, mettant en
place un circuit de distribution en parallèle, à partir de la base militaire
d’Evreux (Eure). Le tri est assuré par la
caserne de Reuilly, à Paris. Ce que
montre aussi ce schéma aux traits tirés Transport du courrier à partir d’Evreux.
à la règle, c’est la nature encore large- PHOTO ARCHIVES NATIONALES. ALAIN BERRY
ment manuscrite du pouvoir. «Ce qui
frappe, écrit l’historienne Michelle Perrot dans sa préface au livre, c’est la facture
même des documents. Ils appartiennent à un ancien régime graphique, antérieur
aux ordinateurs, qui ont tout changé dans notre manière d’écrire et de conserver.»
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22 u
Libération Jeudi 3 Mai 2018
IDÉES/
COMPTE À REBOURS
L’AGENDA ET LE DISCOURS DU GÉNÉRAL
Il paraît bien blanc l’agenda du
Général ces 21 et 22 mai alors que
les deux tiers des 15 millions de
salariés français sont en grève. Le
soir, il est même écrit au crayon
à papier, «Maison». Va-t-il retrouver Yvonne? C’est en fait un nom
de code. Il reçoit, à ce moment-là,
les «quatre grands services» de la
présidence: le Cabinet, l’état-major, le Secrétariat général et Jacques Foccart, «M. Afrique», par
ailleurs puissant conseiller
auprès du Général. Cet agenda
un peu blanc, presque apaisant,
veut aussi laisser à la postérité
l’image d’une maîtrise totale de
«l’Evénement». Une crise? Quelle
crise ?
Comme le veut la Ve, le Premier
ministre aux nuits courtes, Georges Pompidou, œuvre à l’Intérieur quand De Gaulle assure l’actualité diplomatique forte durant
ce mois. Les négociations de paix
pour le Vietnam se sont ouvertes
le 13 mai à Paris. De Gaulle reçoit
le 21 mai après-midi Xuan Thuy,
président de la délégation de la
République démocratique du
Nord-Vietnam.
Les Archives nationales conservent aussi tous les discours du
Général prononcés de 1946
à 1969 : soit 36 volumes, dorure
sur reliure, «mises en majesté»,
note Emmanuelle Giry. Celui
du 30 mai est une page d’histoire
à lui tout seul, raturé et réécrit de
la main même du grand homme.
«Il est rare d’être en mesure de
suivre avec autant d’éléments et
quasiment minute par minute des
décisions du pouvoir, écrivent
Philippe Artières et Emmanuelle
Giry dans leur livre. Ces archives
nous font entrer dans le cœur du
pouvoir et au-dessus de l’épaule
de ses acteurs.»
Le 29 mai, le Général «disparaît»
à Colombey, la France est à l’arrêt
et bruisse de rumeurs, les manifestations comptent des morts.
On attend que le Général prenne
la parole. Le 30 mai, à 16 h 31, sa
voix retentit sur les ondes – il a
peur que les grévistes de la télé
lui coupent l’image. C’est la voix
de la Nation qui parle. «Je ne me
retirerai pas.» «Je dissous
aujourd’hui l’Assemblée nationale.» Mais comme le montre le
document ci-contre, biffé par le
Président lui-même, la phrase initiale était : «Je ne dissoudrai pas
en ce moment le Parlement.»
Jeux de ratures, jeux de pouvoir,
tout s’est joué en quelques heures
lors d’une entrevue avec le maître de Matignon, peu de temps
avant que le discours soit prononcé. «Le Général a 77 ans, il est
autoritaire. Mais quand Georges
Pompidou lui dit: “Pas de référendum, des élections législatives”,
De Gaulle écoute et suit la position de son Premier ministre»,
expliquent Philippe Artières et
Emmanuelle Giry. L’écriture du
pouvoir en quasi direct.
Agenda de De Gaulle (semaine du 20 au 26 mai 1968). PHOTO ARCHIVES NATIONALES. ALAIN BERRY
L’allocution
CLICHÉS
DES FACS OCCUPÉES ET ORGANISÉES
Juillet 68, état des lieux de la faculté des sciences.
PHOTO ARCHIVES NATIONALES. ALAIN BERRY
L’accumulation des clichés photographiques dans les archives de l’Etat témoigne de nouvelles pratiques policières. Les
manifestations sont immortalisées depuis des hélicoptères,
de jeunes policiers infiltrent les cortèges pour tirer le portrait
de leurs leaders, et lorsque les forces de l’ordre entrent dans
des locaux occupés par les étudiants, ils se livrent à un relevé
rigoureux des lieux: chaque slogan barbouillé sur les murs
est photographié. Si la police ne fait pas grand-chose de ces
prises de vues, elles sont précieuses pour les historiens pour
ce qu’elles donnent à voir du quotidien des facs occupées.
«On laisse souvent croire que 68 était un joyeux bordel mené
par des étudiants réfractaires à tout ordre, note Philippe
Artières. Or, les photos saisies par la police prouvent au
contraire une grande organisation du côté de la contestation.» Chaque pièce est dédiée à une activité: concevoir les
affiches, ronéotyper les tracts… «Ne jetez ni mégots ni détritus dans l’évier», lit-on sur un écriteau. Quand la police débarque dans la faculté des sciences de Jussieu, le 5 juillet,
elle fait un état des lieux photographique de 52 planches,
qu’elle transmet à la Cour de sûreté de l’Etat. Sur l’une d’elle,
le tableau noir du «standard» de la fac, où sont inscrits les
numéros de téléphone des secours comme de l’Unef (photo
à g.). Sur une autre, deux bouteilles de champagne sur un
duvet (photo à dr.). «L’usage de la photographie par la police
relève parfois de la mise en scène», prévient Artières.
Autre plan-état des lieux de la faculté des sciences.
PHOTO ARCHIVES NATIONALES. ALAIN BERRY
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
u 23
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#METOO AVANT L’HEURE
LES FEMMES EFFACÉES
68, c’est aussi une histoire de (non)-mixité et de
mélange des genres. «Les minettes du bâtiment
“L” sont fatiguées de servir d’exutoire aux parasites aliénés en mal de révolution sexuelle. En
conséquence défense de les embrasser à longueur de temps (jour et nuit) sans invitation de
leur part», prévient cette affichette placardée
dans les locaux de la faculté de sciences de Jussieu et immortalisée par la police. Les événements de 68 sont partis d’une revendication
bien précise des étudiants de Nanterre, à la fin
de 1967: pouvoir accéder aux dortoirs des filles.
Pourtant, Mai 68 n’est pas féministe. Au sein
même du mouvement, les femmes, bien présentes dans les manifs et lors des occupations, doivent jouer des coudes pour pousser leurs revendications d’égalité. «Notons la virilité des
interlocuteurs, écrit l’historienne Michelle Perrot dans la préface à 68. Les Archives du pouvoir. Peu de femmes dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, pas une autour de la table de
Grenelle, ni dans les délégations étudiantes.»
L’explosion du féminisme version MLF, ce sera
pour les années 70, et 68 l’aura bien encouragée.
Une affiche dans la faculté des sciences.
PHOTO ARCHIVES NATIONALES
FATAL
LA MORT DU JEUNE GILLES TAUTIN
du général De Gaulle prononcée le 30 mai 1968. PHOTO ARCHIVES NATIONALES
On oublie souvent les morts de 68. Sept en tout, selon l’historienne Michelle Zancarini-Fournel : un
commissaire de police à Lyon, un homme tué par un éclat de grenade à Paris, trois ouvriers, un colleur
d’affiches du PCF, un lycéen maoïste. Ce dernier, Gilles Tautin, avait 17 ans quand il s’est noyé dans
la Seine en tentant d’échapper à la police, le 10 juin, près du pont des Mureaux. Il venait soutenir
les ouvriers Renault de Flins. Son enterrement aux Batignolles, retransmis aux Actualités françaises,
réunira des milliers de personnes. Les photos (ci-dessous) du lieu de la noyade ont été prises par
la PJ de Versailles, chargée de déterminer la responsabilité des policiers dans le drame. Les numéros
inscrits sur les photos sont reportés sur une carte : «Emplacement de la pile du pont où les jeunes
se sont mis à l’eau» ; «Visibilité du témoin […] Roger». «Ces photos sont pour moi la métaphore de
ce que nous permettent aujourd’hui ces archives du pouvoir: comprendre un événement de différents
points de vue, conclut Artières. Au fond, une idée très soixante-huitarde : “D’où tu parles ?”»
Juillet 1968, photographie du lieu de la noyade du jeune Gilles Tautin au pont des Mureaux à Meulan (Yvelines) prise par la police judiciaire de Versailles.
PHOTO ARCHIVES NATIONALES
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24 u
Libération Jeudi 3 Mai 2018
LIVRES/
«Non!»,
l’artsubtil
durefus
Par
ROBERT MAGGIORI
I
l est un peu comme le furet.
Tantôt il est sur le toit d’un immeuble parisien, à la recherche
d’une chaussure abandonnée –au
cours de laquelle il rencontre un
faux cambrioleur, trois malfrats déjantés, un chien triste, un unijambiste, Platon, un pompier, une
vieille dame fofolle, un ange en
pantalon et Kant – tantôt il est en
pension à la Villa Médicis à Rome,
ou bien préside une séance de la Société Kierkegaard-France. Il lui arrive, en compagnie de cosmonautes
cosmopolites –un Américain, une
Américaine, un Russe, un Mexicain,
comme dans les histoires drôles –
d’être à bord d’une navette spatiale
qui cherche la fin du Ciel (peut-être
le Salut), ou bien de rester vissé à
une estrade, dans un amphi sombre, pour écouter un doctorant exposer sa thèse –sur l’ontologie de la
subjectivité ou l’eschatologie du
présent. Parfois, il creuse dans le
mythe pour désenfouir la figure
d’Achille, d’autres fois, il étudie –de
la chansonnette à l’opéra, des sirènes à Strange Fruit de Billie Holiday, de Rameau au rock’n’roll – la
pérennité de l’art du chant, et cons-
Sans se départir de son style alerte et drôle,
tendre et ironique, le philosophe et écrivain
Vincent Delecroix propose un essai
sur le bon usage de la négation,
considérée comme fondamentale
dans le développement de la pensée.
truit même une Petite Bibliothèque
du chanteur. Aussi faudrait-il, si on
voulait en faire le portrait, s’adresser à un peintre tachiste ou cubiste,
car une représentation «réaliste»,
sans plans ni facettes multiples, serait infidèle. On ne sait d’ailleurs
pas quel profil lui sied le mieux.
Assurément, Vincent Delecroix a
tous ses papiers de philosophe. Normalien, agrégé, docteur, directeur
d’études en philosophie de la religion à l’Ecole pratique de hautes
études, il est un spécialiste reconnu
de Kierkegaard, auquel, outre sa
thèse (Dire la vérité – La question de
l’enseignement dans l’œuvre de
Søren Kierkegaard), il a consacré de
nombreuses études, dont il a traduit
l’Exercice en christianisme, et qui,
au fil des temps, est devenu, plus
que son inspirateur, son «compagnon de pensée». Il peut aussi, à
juste titre, se présenter comme écrivain: il a reçu le grand prix de littérature de l’Académie (2009) pour le
Tombeau d’Achille et l’ensemble de
son œuvre, la Chaussure sur le toit
a été loué par la critique, son dernier texte – Ascension (avec la navette spatiale)– est une épopée, un
roman gigogne un peu dingue,
d’une grande profondeur et d’une
irrésistible drôlerie.
«VERTU ESSENTIELLE»
Mais il n’est guère philosophe et
écrivain : plutôt philécrivain ou
écriphilosophe, si l’on entend par là
que chacune de ses œuvres est
comme un nuancier (de ceux qu’on
utilise pour les carrosseries, les tissus ou l’imprimerie), qui fait imperceptiblement passer de l’exposé à la
narration, du commentaire à la
création, de la monographie à
l’autobiographie, de la sérieuse description à la dérision, de la thèse à
la rêverie, et dont le ton unique, dégradé, serait… l’ironie. Car, qu’il
s’intéresse à la peinture (Poussin)
ou à la privation amoureuse (Ce qui
est perdu), à la croyance, à la vérité,
au théologie-politique, à la singularité, au deuil, ou à l’Apocalypse du
politique, Delecroix laisse toujours,
entre sa pensée et l’objet ou la situation qu’il pense, une sorte d’écart ou
de décalage, qui empêchent la «cimentation» et par où entrent les
mots d’esprit, l’humour, l’ironie.
Aussi ne fait-il pas naître la philosophie de la capacité de s’étonner –«ce
fameux thaumazein dont, depuis
Platon et Aristote, on nous rebat les
oreilles»– car si elle était effectivement née de cet étonnement, dit-il,
«elle serait une science de la nature
et je ferais de la physique nucléaire
au lieu de lire Kierkegaard». A ses
yeux, elle trouve son origine
–comme la littérature?– justement
dans ce qui ne «cadre pas», dans le
fait que les choses, la pensée et
l’écriture ne «collent» jamais complètement, ne se disent jamais un
«oui» de mariage – ce qui dans le
pire des cas déçoit, énerve, exaspère, invite au nihilisme, et, dans le
meilleur, interloque, oblige à chan-
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
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FRANCK COURTÈS. AGENCE VU
Aux yeux
de l’auteur,
la philosophie
trouve son origine
–comme
la littérature?–
dans ce qui
ne «cadre pas».
ger d’angle de vision, et à avoir sur
le monde un regard doux, un peu
désenchanté, tantôt ironique, tantôt mélancolique. Il était presque
inévitable qu’un jour il écrivît sur
ces «résistances» ou ces «excédents» qui font échec à l’acceptation, à l’acquiescement, au Oui
–fût-il, comme celui de Nietzsche,
un Oui à la vie. C’est chose faite,
avec Non ! De l’esprit de révolte.
«IMPORTANCE VITALE»
Qu’on n’imagine pas un manifeste
louant rébellions et insurrections
politiques, avec drapeaux rouges et
noirs. Delecroix écoute plutôt la petite musique (dont on sait qu’elle
peut-être grandiose cependant) que
fait le Non, y compris lorsqu’il est
soudain prononcé par une gamine.
«Elle lève son petit museau vers moi,
elle me sourit avec insolence […].
Elle me regarde, estimant à vue d’œil
combien elle est aimée. Et elle dit :
“Non.” C’est ma fille, elle a 3 ans.
Cette fois-ci, elle ne se contente pas
de dire Non. Elle le répète à satiété,
et d’autant que, pour une fois, elle ne
dit Non à rien, à rien de précis. Elle
dit Non pour dire Non, parce que
c’est drôle et vaguement transgressif.
Elle enchaîne les Non dans ce qui devient bientôt une mélodie qui l’enchante elle-même –beaucoup moins
ses parents– et qui s’enroule autour
d’elle comme le vêtement de l’enfance.» Ce premier Non n’est pas
inexplicable: il est comme une «fatalité ontogénétique à laquelle est
impitoyablement soumise la formation de la psyché», le moyen qu’a
l’enfant de se construire, contre
tous les Non qu’on lui oppose, que
le réel («la limite des forces, l’opposition ou la résistance des choses») et
l’interdit parental lui imposent.
«Qu’après tous ces Non successifs et
sempiternels qui lui vrillent les
oreilles, il prétende à son tour dire
Non, c’est tout de même justice.» De
fait, le Non vient naturellement
s’insérer dans le processus à la fois
d’individualisation et de socialisation, qui n’est guère une «intégration progressive et harmonieuse»,
mais un mouvement «essentiellement négatif, au sens où le Non
est […] la vertu essentielle par laquelle il se fonde, se dynamise et
s’étoffe, a fortiori lorsqu’il s’agira
d’observer les structures du politique
démocratique dans lesquelles la
fonction du Non, si réceptive soitelle, paraît essentielle».
Mais indépendamment de toute
psychologie génétique, quelles sont
les valeurs du Non? Dire Oui, est-ce
rejoindre la foule «des conformistes,
des soumis, peut-être des collabos»,
faire preuve de «veulerie» et d’obéissance aveugle, alors que dire Non,
désobéir, protester, s’indigner, serait «héroïque», puisque «les structures de domination sont partout».
«Mieux vaut un Non bête et adolescent qu’un Oui rassis et lâche, après
tout.» Sur le plan de la société ou de
la politique, «dire Non, c’est bien.
Oui au Non, donc». Est-ce si sûr ?
Doit-on seulement se demander
«s’il vaut mieux faire une philosophie de grincheux ou une philosophie de ravi de la crèche» ? L’«héroïsme» du Non ne risque-t-il pas de
«se caricaturer en refus réactionnaire ou simplement nostalgique»,
voire en nihilisme ? Ne peut-il pas
disparaître «dans le Non bougon,
chipoteur, méfiant et rabougri de
celui qui ne voit que les défauts et les
manques, de celui qui ne sait pas vivre», et qui ne voit dans la matinée
de printemps que l’annonce de
l’orage du soir ?
C’est la raison pour laquelle Delecroix se retient d’écrire un «traité de
la négation» («exercice très prisé de
certains théologiens ou grammairiens médiévaux et, au demeurant,
absolument nécessaire»), et tente
plutôt d’évaluer l’«importance vitale
du Non dans nos comportements,
dans l’édification de la subjectivité
comme dans la structuration des
liens intersubjectifs et politiques», et
de sonder la «fécondité paradoxale
de certains de nos comportements
“négatifs”». L’idée n’est cependant
pas de «répéter avec la sagesse des
nations» que nous avons besoin de
«nous opposer», et qu’il faut dire
Non à l’injustice, au malheur et à la
guerre, ce qui ne nécessite pas «une
demi-minute de philosophie». C’est
ici que le nuancier est nécessaire,
puisque le propos de Delecroix est
u 25
de montrer que le Non est au fondement des processus sociaux et individuels, mais ne l’est «qu’à la condition de n’être pas une simple
négation», ni une «contradiction logique, serait-elle “dialectique”».
C’est donc d’une «autre négativité»
qu’il s’agit, «qui nous est intime et vitale et non pas pathologique et menaçante», une négativité qui «peutêtre nous sauve, non seulement de la
bêtise et de l’enrégimentement, mais
de l’asservissement et, pourquoi pas,
du désespoir» : si «on n’a jamais affaire, dans le réel, qu’à des processus
négatifs», une métaphysique du
Non ne pourra être que négation de
la négation, sans doute pas au sens
de Hegel, mais au sens où il n’y a
pas d’autre liberté que dans la négation de ce qui l’empêche et l’entrave, pas d’autre justice que dans la
pensée contre l’injustice.
PRATIQUE DU DÉCALAGE
Cette philosophie du Non devrait
aboutir à une politique, qui ne
ressemblerait pas à la simple «contestation» mais à une pratique du
retrait, du décalage, du «détachement», sinon à un retrécissement
de son propre pouvoir ou à un «évidement de la puissance», à un «certain usage de l’impertinence ou de
l’ironie», dont les effets seraient
«aussi corrosifs ou même révolutionnaires que les spectaculaires et stériles démonstrations de protestation
ou d’indignation». On laissera découvrir par quels chemins –où l’on
rencontre entre autres Derrida et
Agamben, Adorno et Bloch, Socrate, Nietzsche et bien sûr Kierkegaard – on parvient au «cœur de la
négativité», celle qui n’est donc
plus négation, mais «active passivité», désactivation de la volonté :
une «réticence» qui fait «heureusement dérailler, grippe la machine de
l’ordre, du commandement et du
pouvoir».
Qu’on ne redoute pas d’éventuelles
difficultés de ce Non!. Soutenu par
une écriture pimpante, le livre est
alerte, et on va bon train de page en
page. Vincent Delecroix offre même
au lecteur quelques pauses – qu’il
s’accorde aussi. Commentant le
célèbre «I would prefer not to» de
Bartleby, le personnage de la nouvelle homonyme de Melville, soudain il s’arrête: «Je vais le laisser là
à titre décoratif, au seuil de ma troisième partie. C’est très lâche de ma
part, je le concède, c’est même déontologiquement problématique du
point de vue du travail philosophique: j’aurais pu faire un effort.» •
VINCENT DELECROIX
NON ! DE L’ESPRIT DE RÉVOLTE
Autrement, 288 pp., 19 €.
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26 u
Libération Jeudi 3 Mai 2018
LIBÉ WEEK-END
LIVRES/
Chaque semaine, dans Libération,
retrouvez huit pages spéciales
consacrées à l’actualité littéraire.
Cette semaine, entretien avec
le romancier Edouard Louis,
qui, à 25 ans, publie son troisième
livre, Qui a tué mon père (Seuil).
«A l’inverse des suffragettes, les suffragistes
réclamaient le droit de vote pour toutes»
A Manchester en 1910. PHOTO
PHILIPP KESTER. ULLSTEIN BILD. GETTY IMAGES
Restées dans l’ombre des militantes
londoniennes, les luttes syndicales de
ces ouvrières du nord de l’Angleterre,
au début du XXe siècle, font l’objet d’un
essai de 1978 enfin traduit. Rencontre
avec Jill Liddington, une des auteures.
I
l y a un siècle, en février 1918, au terme d’un
long combat, les femmes
britanniques obtenaient enfin le droit de vote. Encore
fallait-il qu’elles aient plus de
30 ans (contre 21 ans pour les
hommes) et soient propriétaires ou locataires, l’égalité
des droits ne survint qu’en
juillet 1928. Cette victoire,
l’historiographie comme
l’opinion internationale l’ont
longtemps attribuée aux seules «suffragettes», ce petit
groupe de femmes de la
bonne société londonienne
menées par Emmeline Pankhurst et sa fille aînée, Christabel, qui déclenchèrent
dans les premières années du
XXe siècle une véritable «in-
surrection» féministe. C’est à
cette vulgate que se sont attaquées deux historiennes anglaises. Dans un livre qui fit
date (et polémique) lors de sa
parution en 1978, elles mirent
l’accent sur un combat
oublié, celui des «suffragistes
radicales», ces ouvrières du
nord de l’Angleterre qui bataillèrent ferme, mais autrement, pour l’obtention du
droit de vote. Quarante ans
après, ce livre est aujourd’hui
traduit en français. L’une de
ses auteures, Jill Norris, est
décédée en 1985. Jill Liddington était récemment à Paris.
Entretien.
Pourquoi avoir forgé l’expression «suffragistes radicales» que ces femmes
ne revendiquèrent pas ?
Elles s’appelèrent elles-mêmes suffragistes tout court,
car c’est ce qu’elles étaient :
des femmes réclamant le
droit de vote. Nous avons ressenti le besoin de rajouter
l’adjectif «radicales» pour les
distinguer des autres suffragistes. Mais «radical» au sens
britannique du terme bien
sûr, c’est-à-dire partisan d’un
suffrage universel qui mène
à des réformes sociales pour
améliorer la condition
ouvrière.
Qui étaient ces femmes ?
Toutes étaient des ouvrières
travaillant dans les grands
centres textiles du Lancashire, à Manchester, Preston, Burnley, Blackburn, la
grande région de l’industrie
cotonnière. Elles étaient fileuses, tisseuses, bobineuses,
mais aussi ménagères. La
plupart étaient mariées et
mères de familles nombreuses. Elles n’avaient pas fait
d’études mais avaient, com-
me beaucoup d’ouvriers britanniques, une grande soif de
culture et de respectabilité.
C’étaient des femmes d’expérience, souvent syndiquées
depuis longtemps, soucieuses de conserver et d’élargir
les droits acquis. Pas du tout
des militantes au sens des
suffragettes.
Elles leur reprochaient en
effet de considérer le droit
de vote comme un jouet.
Que signifiait-il pour elles ?
C’était l’étape essentielle, la
pierre de touche de la démocratie. Contrairement aux
suffragettes, qui pouvaient se
contenter d’un suffrage censitaire, elles réclamaient le
droit de vote pour toutes,
sans condition. Car lui seul
ouvrait la voie à leurs autres
revendications et aux réformes attendues : l’égalité des
salaires, l’assurance-maladie,
l’assurance vieillesse, le droit
à la contraception et à l’éducation pour les femmes.
Quels étaient leurs moyens d’action ?
Elles utilisèrent les armes
classiques du combat
ouvrier, légaliste et réformiste. Toutes étaient hostiles
à la stratégie violente et spectaculaire des Pankhurst. Pas
question pour elles d’enfreindre la loi, aucune ne pouvait
prendre le risque de perdre
son emploi ou d’aller en prison. Elles usaient donc des
moyens traditionnels du
mouvement ouvrier anglais:
pétitions, brochures, délégations auprès du Parlement ou
du Premier ministre. Mais elles le firent de façon massive:
la première grande pétition,
en 1901, recueillit près de
30000 signatures. La National Union of Women’s Suffrage Societies (NUWSS) auxquelles elles appartenaient
comptait des branches dans
toutes les localités. Lors des
cortèges et des défilés, elles
mettaient leurs plus beaux
habits. Selina Cooper fut leur
principale représentante.
C’étaient de fortes femmes,
qui participaient aussi aux
grèves ou à l’action syndicale.
Comment réagirent les
hommes ?
C’était évidemment difficile.
Robert Cooper, le mari de Selina, fut troublé par l’engagement de sa femme, surtout
lorsqu’elle obtint l’aide financière de la NUWSS. Ce n’était
pas évident pour des ouvriers
de voir leurs femmes salariées mener une action politique. Dans l’ensemble cependant, elles reçurent
l’appui de leurs familles. Ce
fut différent avec les organisations. Les syndicats étaient
réservés, surtout au Lancashire car ils craignaient
que seules les femmes les
plus aisées n’obtiennent le
droit de vote. Le Parti travailliste, alors en plein essor,
était divisé. Selina Cooper,
qui était une magnifique oratrice, parla dans de nombreux meetings, mais l’accueil fut souvent froid; on lui
reprocha d’introduire des antagonismes de sexe dans le
mouvement. Mais les choses
changèrent à compter
de 1911, lorsque le libéral Asquith décida de ne rien accorder aux femmes. Toute la
gauche soutint alors les revendications suffragistes.
Comment évaluer les résultats de leur action ?
L’acquis majeur fut le lien
réalisé avec le mouvement
ouvrier, principalement dans
le Lancashire. Dans les
autres régions comme le
Yorkshire, le Sheffieldshire,
l’Ecosse, la mobilisation fut
moindre. Le niveau de syndicalisation était inférieur et
les ouvrières, souvent plus
jeunes, furent davantage influencées par les suffragettes. Et puis la guerre vint briser la dynamique.
Votre livre fit débat en
1978. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Pour l’opinion commune,
Emmeline Pankhurst et les
suffragettes restent les références absolues, comme l’a
montré le film de Sarah Gavron en 2015. Lors de la célébration nationale qui a eu
lieu le 6 février pour commémorer l’octroi du suffrage féminin, les médias ne parlèrent que des Pankhurst. A
l’échelon local pourtant, on
perçoit mieux le rôle de ces
femmes. Leurs réseaux couvraient tout le territoire, ce
qui n’était pas le cas des suffragettes. Dans les petites villes, dans les familles, on reconnaît aujourd’hui leur
combat: leurs papiers, leurs
photos, leurs souvenirs importent. Et c’est grâce à ce
type de documents, ainsi
qu’aux sources orales, que
nous avons pu reconstituer
cette histoire oubliée.
Recueilli par DOMINIQUE
KALIFA
JILL LIDDINGTON,
JILL NORRIS
HISTOIRE DES
SUFFRAGISTES
RADICALES. LE COMBAT
OUBLIÉ DES OUVRIÈRES
DU NORD DE
L’ANGLETERRE Traduit de
l’anglais par Laurent Bury,
Libertalia, 560 pp., 17 €.
© 2018 Casterman / Dominique Grange/Tardi/Accordzéâm
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28 u
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Rencontre Camille de Toledo (photo) présente Herzl,
une histoire européenne – album dont il est le scénariste et Alexander Pavlenko l’illustrateur (Denoël Graphic) – à la Maison de la poésie vendredi à 20 heures.
Lecture musicale et entretien avec l’écrivain mené
par Victor Pouchet, sur le thème «comment écrire
l’histoire à venir ?» PHOTO J. SAGET. AFP
Maison de la poésie, 157, rue Saint-Martin, 75003.
LIVRES/
Churchill,
portrait
en majesté
Au fil d’un chantier,
le charpentier
norvégien Ole
Thorstensen dévoile
avec humour les
coulisses et les aléas
de son métier.
Accessible aux aficionados
comme aux novices,
la biographie du Premier
ministre anglais par
John Keegan se garde
d’égratigner le mythe.
Q
Combles. Mais ce livre n’est
pas seulement le descriptif
d’une profession. Ole Thorstensen met son «âme» dans ses réalisations. Il note que son «investissement personnel» est souvent
bien plus intense que celui d’un
architecte. Journal d’un artisan
est aussi le journal d’un artiste
fier de ses chefs-d’œuvre, et dont
le savoir-faire est essentiel pour
poser ou démonter un plancher,
en ôter l’argile et en laisser là où
il faut, ou encore dessiner un
plan. Dès la première page, Ole
Thorstensen se révèle ingénieux
et plein de tact. Son Journal répond à des questions que nous
pouvons nous poser: si un artisan est moins cher que d’autres,
est-ce par honnêteté? Non, c’est
peut-être par tricherie. Pourquoi
suggère-t-il des travaux supplémentaires par rapport à ceux qui
lui sont demandés ? Parce que
les artisans ou architectes précédents ont mal fait leur boulot et
qu’en cinquante ans, les murs,
les sols et les plafonds se dégradent. Quel genre de client apprécie-t-il ? Ceux-là : «Ils demandent, sans chercher à me dire
S
un artisan, l’un et l’autre endossent un rôle: le client joue au patron même s’il n’a jamais su
planter un clou, et l’artisan essaie de rester zen. L’un des plaisirs qu’offre ce Journal est le décryptage de ce dispositif. S’il est
malin, après l’envoi de son devis,
l’artisan cache qu’il est impatient d’obtenir une réponse car
il ne doit pas donner le sentiment d’être aux abois, et il garde
pour lui dans un premier temps
les problèmes qu’il a identifiés
pour ne pas effrayer le client. Un
enthousiasme communicatif
parcourt Journal d’un artisan.
Créer une trémie met Ole Thorstensen en joie: «Le boulot danse
la polonaise dans ma tête, maintenant, comme aurait dit mon
accordéoniste d’ancien chef.»
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
i Winston Churchill ne présente
plus guère de mystère pour les
historiens, sa vie reste peut-être
méconnue du grand public français.
C’est dire que la traduction du petit
opus de John Keegan offre au profane
un résumé bienvenu de la biographie
du grand homme. Enfant délaissé par
ses parents, le jeune Winston rêve de
gloire, de guerre et de politique, trois
passions qu’il pourra assouvir. D’abord
en entamant une carrière militaire qui
le conduit de l’Afrique du Sud aux tranchées boueuses de la Grande Guerre,
ensuite en devenant député puis ministre : une carrière heurtée où il alterne
succès et fiascos. Ministre de la Marine,
il modernise la Royal Navy mais ordonne, en 1915, la piteuse expédition
des Dardanelles qui se solde par la destruction de plusieurs bâtiments et du
corps expéditionnaire britannique débarqué sur les côtes turques. Ministre
des Finances en 1926, il opte pour un
retour à l’étalon-or dont les conséquences se révèlent désastreuses pour l’industrie britannique. En incarnant enfin, aux heures sombres de 1940,
l’esprit de résistance de la Grande-Bretagne qui conduira, après de rudes
épreuves, la fière Albion à la victoire…
et les conservateurs à la défaite lors des
élections de 1945.
Ainsi, le lecteur découvre, au fil des pages, l’itinéraire heurté d’un personnage
de roman, sans que John Keegan, plus
hagiographe que biographe, ne cherche
à nuancer le portrait en majesté de son
héros. Les aficionados pourront prolonger leur lecture en consultant les
cinq discours secrets que Churchill prononça, durant la guerre, dans le huis
clos de la Chambre des Communes
(Mes Discours secrets, éditions Les Belles Lettres). Ils pourront notamment
découvrir quelques diatribes antigaullistes que le Premier ministre expurgea
soigneusement des Journaux officiels
et de ses Mémoires…
OLIVIER WIEVIORKA
OLE THORSTENSEN
JOURNAL D’UN ARTISAN
Traduit du norvégien
par Alex Fouillet.
Gaïa, 240 pp., 21 €.
JOHN KEEGAN
WINSTON CHURCHILL. UNE VIE
Traduit de l’anglais
par Christophe Jaquet.
Les Belles-Lettres, 226 pp., 17,50 €.
PHOTO CLAIRE JACHYMIAK
ue se passe-t-il dans la
tête de l’artisan qui s’attelle à la réhabilitation
d’une maison, c’est-à-dire entre
les mains duquel on remet son
intérieur? Le temps des travaux,
il observe le quotidien de ses
clients, leurs relations avec leurs
proches, leur hygiène, leurs
goûts – ce qu’il convient désormais d’appeler «le capital culturel», remarque avec ironie Ole
Thorstensen, l’auteur norvégien
de ce Journal d’un artisan. A son
tour, il se met à nu. Célibataire,
titulaire d’un CAP de charpentier, il est son propre employeur
et fait appel ponctuellement à
d’autres corps de métier. Il raconte quelques étapes de sa vie
professionnelle dans le but de
présenter les coulisses d’un métier délicat: un être passe des semaines dans l’intimité d’un
autre qui râle contre la poussière
et ne comprend rien à ce qui se
trame. Pour que les deux parties
ne se froissent pas, Ole Thorstensen estime que l’artisan doit
s’y connaître en psychologie, et
même en anthropologie.
«Journal d’un artisan»,
drôle devis
comment faire mon boulot.»
Journal d’un artisan a l’intelligence de nous proposer des travaux pratiques. Le livre suit un
chantier en particulier, du devis
jusqu’à la fin : l’aménagement
des combles de la maison des Petersen. Monsieur et Madame habitent Oslo, sont parents de deux
jeunes enfants et ont besoin d’un
espace supplémentaire. En Norvège, les combles ne sont pas un
sujet que l’on prend à la légère,
puisque les températures exigent une sérieuse isolation thermique : «Une belle isolation est
une bonne isolation.» Ole Thorstensen l’a appris d’un ancien
chef qu’il respectait et qu’il cite
souvent. L’artisanat est une histoire de transmission, un compagnonnage.
Grincheux. Le journal n’est
pas daté mais il signale le passage du temps à l’aide de sympathiques «Bonjour bonjour!» lancés par l’auteur le matin en
arrivant chez les Petersen. Le
texte s’attache à un fil conducteur, un nerf sensible : l’argent.
Il n’est pas rare que les clients
accusent les artisans de les rouler dans la farine en gonflant
leurs devis ou en dépassant systématiquement les délais prévus. Or un maçon, un menuisier
ou un zingueur compétent
(trois professions sœurs, explique l’auteur) accomplit des tâches qui peuvent sembler rudimentaires si elles ne sont ni
bruyantes ni spectaculaires,
alors qu’elles sont complexes et
chronophages. Il achète des matériaux de qualité chez des fournisseurs dont il connaît la fiabilité au lieu de privilégier une
marchandise moins coûteuse. Si
l’on souhaite faire des économies, «on en a pour l’argent qu’on
n’a pas mis», répond l’auteur à
un grincheux qui se plaint
d’ouvriers polonais dans un café.
Et Ole Thorstensen d’ajouter
qu’il n’est pas, à lui seul, «une association de consommateurs».
Lorsqu’un client s’engage avec
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
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Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
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Cécile Daumas (idées),
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Christian Losson (monde),
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Boissieu - 75015 Paris
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Strasbourg
Dijon Strasbourg
Strasbourg
Dijon
Dijon
Lyon
Dijon
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Faire sortir d’une bouche
dégoût II. Deux lettres absentes des Pays-Bas qui y
font référence ; Proposa un
nouveau programme III. Son
prénom et son nom débutaient par un «A» comme
absurde ; C’est le moment de
prendre une décision IV. Au
labo V. On y fait une halte hors
asphalte ; Accent béarnais
VI. S’il s’en va comme espéré,
il n’est pas absent longtemps
VII. Pas CAP ; Vieux bruit
d’une fusillade VIII. Possessif
en son cœur ; Sa renégociation est d’actualité IX. Permis
de conduire ? A eux de le
dire X. Passas vite du grave à
l’aigu ; Penses XI. Busse
9
II
IX
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Grille n°900
VERTICALEMENT
1. Faisais le Maure 2. Le dernier mot d’un film anglais ; Après Héra,
c’est Brigitte qui va être jalouse : elle tourne autour de Jupiter ; Son roi
est mal culotté 3. Si l’épreuve semble avoir du relief, c’est grâce à lui
4. Support de souvenir ; Idéologie du centre 5. Au nord de la Noire ;
Surprît 6. Onérœufs ; Prit part 7. Boîte électronique ; Essences des
antipodes 8. Qui ne touchent pas au grisbi 9. Elle est de mauvais goût
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. OPPRESSIF. II. BENZÈNE. III. IL. VG. RAD.
IV. VICELARDE. V. ESCROQUER. VI. REX. BURQA. VII. TRISAÏEUL.
VIII. WO. AÏ. IX. INDIRECTS. X. ARRÊT. XI. TUTOYEUSE.
Verticalement 1. OLIVER TWIST. 2. LISERON. 3. PB. CCXI. DOT.
4. RÊVER. SPI. 5. ENGLOBA. RAY. 6. SZ. AQUIFÈRE. 7. SERRURE. CRU.
8. INADÉQUATES. 9. FÉDÉRALISTE. libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3656 MOYEN
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◗ SUDOKU 3656 DIFFICILE
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Solutions des
grilles d’hier
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
1 m/17º
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
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vous
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le Nord,
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généreux.
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hausse.
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m/11ºgénéreux.
sont le
en hausse.
sont en hausse.
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Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Lille
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Lille
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Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Lille
0,6 m/11º
Lille
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Caen
0,6 m/11º ParisLille
Caen
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Caen Orléans
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Caen
Nantes Orléans
Paris
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30 u
L’ANNÉE 68
Libération Jeudi 3 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 3 mai
vu par Mathieu Bermann
«MAIS ARRÊTEZ, QUOI,
ESPÈCES DE BRUTES !»
POL
L’intervention
de la police
à la Sorbonne
mobilise
les étudiants du
Quartier latin,
à leur tour
confrontés
à la violence des
forces de l’ordre.
Agrégé de lettres
et spécialiste des
contes licencieux
de La Fontaine,
Mathieu Bermann
est l’auteur de deux
romans.
Dernier ouvrage paru :
UN ÉTAT
D’URGENCE
Editions P.O.L, 2018
J
e suis né le 1er mai 1986. Et du 3 mai 1968, qui
marque le début de la révolte étudiante, à
vrai dire, je ne savais rien de précis. Une fois
documenté, je n’en sais guère plus. Sinon des
faits, qui déjà appartiennent aux livres d’histoire,
au même titre que 1515, la nuit du 4 août, ou encore les armistices de 1918 et 1945, etc. Des faits
que je peux retranscrire, mais que je ne sais pas
vraiment ressentir. Les voici.
Contre la fermeture de la faculté de Nanterre, a
lieu dans la cour de la Sorbonne une petite manifestation d’environ 300 étudiants –cette faible
mobilisation est un échec, diront certains. Pour
l’instant, et contrairement à l’image qu’on aura
du mois à venir, tout n’est qu’ordre. Le journaliste
d’Inter Actualités décrit une première ligne d’étudiants parmi les «enragés de Nanterre» censés filtrer l’entrée, «un groupe de choc» secondé par des
«troupes de réserve» formées en carré d’une quarantaine d’étudiants. Bottes, casques, bêches,
barres de fer, pieds de chaise, les moyens ne manquent pas, justifiés par cette seule fin: empêcher
l’accès aux militants d’extrême droite du mouvement Occident –qui, la veille, ont incendié les locaux de la Fédération générale des étudiants en
lettres. «On ne se défend pas par la parole contre
le mouvement Occident», se défend Daniel CohnBendit, et par la parole donc, au micro du reporter
qui ne manque pas d’être surpris par un tel arsenal.
Mais la sécurité de la Sorbonne, que les étudiants
entendent assurer contre le groupe Occident, le
recteur de l’université estime être mieux placé
qu’eux pour s’en charger: par crainte d’incidents,
il requiert une intervention de la police. La Sorbonne est évacuée, les étudiants embarqués dans
des paniers à salade pour que soit vérifiée leur
identité. Retour à l’ordre, certes ; mais à trop
grands frais sans doute, car l’effet s’avère inverse
de celui escompté.
Très vite, la nouvelle fait le tour du Quartier latin
qui s’échauffe. Des étudiants, dont le nombre est
largement supérieur à la poignée de ceux qui manifestaient plus tôt dans la Sorbonne, protestent
contre l’intervention de la police qui, selon sa
propre logique, intervient de nouveau. Des barricades se dressent et les pavés ne restent pas longtemps sous les pieds des étudiants –ce sont les
premiers de Mai 68.
EN NOIR ET BLANC
En ce 3 mai 1968, les choses, qui n’ont pas encore
le statut d’événements, sont alors, j’imagine, plus
spontanées, voire insouciantes, qu’elles ne le seront par la suite –mais peut-être pas, après tout.
Un avant-goût, déjà bien prononcé, de la répression policière se joue précisément ce 3 mai, qui
à coup sûr ne surprendra plus les manifestants
des jours suivants, lesquels sauront désormais à
quoi s’en tenir. Y aller, ne pas y aller? Dorénavant,
chacun y répondra en connaissance de cause.
Mais cette connaissance manquait en partie, je
crois, à la plupart de ceux qui ont participé à cette
journée, et notamment les milliers qui ont manifesté pour soutenir les quelques centaines de manifestants de la première heure embarqués par
la police, et qui n’en faisaient donc pas partie
puisqu’ils ne s’étaient pas mobilisés auparavant.
Dans les archives de l’INA, on sent en effet l’incrédulité des gens qui sont là. Sur l’une des vidéos,
les policiers vêtus de grands manteaux noirs, dont
ce n’est pas mentir que de dire qu’ils ressemblent
à ceux des SS, entrent dans la Sorbonne. Les cloches sonnent. Règne un calme étrange. Des étudiants continuent d’évoluer devant les policiers,
le regard soucieux, sinon inquiet. Dans un camp
aussi bien que dans l’autre, et peut-être parce
qu’ils n’ont pas encore l’impression d’appartenir
à des camps distincts, personne ne sait quoi faire.
Tout à coup, nous voici sur les boulevards –c’est
la même vidéo. L’agitation est plus grande, quand
bien même certains veulent la contenir: «Silence!
Du calme! Du calme!» réclament des voix perdues
dans la foule –l’image et le son ne coïncident pas
toujours. Et puis ce sont des cris. Et des sifflets.
Un homme, qu’on ne voit pas, se met à parler et
c’est incompréhensible, sinon ces mots dits d’une
voix chevrotante: «Mais putain, va!» Un autre
s’exclame: «C’est un régime policier! C’est un régime fasciste et réactionnaire!» On entend aussi:
«Les salauds !» Une fille, à la voix plaintive, dit
quelque chose comme: «Il a mal à la main…» Un
garçon: «Vous faites le jeu des extrémistes!» Une
autre phrase d’un autre garçon, dont le début s’est
perdu: «…de gauche et de droite!» La même fille,
du même ton : «Mais regardez mon oreille !
Qu’est-ce que j’ai repéré?»
«MAIS VOUS ÊTES FOUS, NON ?»
Une autre femme s’indigne: «Quelle bande de salauds, là!» La précédente reprend: «Mais regardez sa tête, il a mal à l’oreille.» On comprend alors
qu’elle ne parlait pas d’elle. Un homme, d’une
grosse voix : «Vous n’avez pas honte, non ?» Un
autre: «Des salauds!» La grosse voix, de nouveau:
«Vous n’avez pas honte, non?» Deux filles, ou peutêtre plus: «Mais arrêtez, quoi! Arrêtez! Arrêtez!
Espèces de brutes, enfin!» C’est la voix de la raison qui supplie et croit encore au pouvoir des
mots. Des hurlements au loin. Les mêmes filles,
qui espèrent encore : «Mais arrêtez ! Ecoutez,
quoi!» Un policier, resté sourd à leurs supplications, ne reste pas muet: «Allez, emmenez-moi
ça !» Des femmes, encore : «Non, écoutez, laissez-le…» Un homme, qui s’égosille: «Mais arrêtez!» Une femme: «Mais… mais vous êtes fous,
non?» Sur l’image, sans qu’on sache si elle correspond vraiment à ce qu’on entend, des policiers
encerclent une voiture. Côté passager, une
femme en est sortie, peut-être d’elle-même. Ce
n’est pas le cas, semble-t-il, de celui ou celle qui
conduit. Un homme, aussi résigné que scandalisé: «Mais enfin, messieurs, gardez votre calme,
au moins.» Une femme: «Non, messieurs, je vous
en prie!» La vidéo prend fin. C’est une réalité en
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 3 Mai 2018
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«L’homme à la chaise», boulevard
Saint-Michel, dans la nuit du 24 au
25 mai (photo tirée du catalogue de la
vente organisée le 15 mai
par Christophe Goeury avec l’étude
Millon à Drouot, Claude Dityvon la
poésie du regard). Nous publierons
chaque jour de mai une
photographie de Claude Dityvon,
autodidacte, mandaté par aucun
journal, qui a suivi les événements de
Mai 68 au jour le jour. Loin du
photoreportage, ses images sont
plutôt des «impressions» : des
atmosphères de chaos ou de grande
sérénité, des univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce en 1970, il
fonde en 1972 l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine Frank,
Richard Kalvar ou Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON.
COURTESY MILLON
noir et blanc. Une réalité historique qui ainsi perd
un peu de sa réalité.
Vivre cette journée du 3 mai. Pas ce qu’elle représente, pas ce qu’elle symbolise, mais ce que cela
fait d’y être et d’en faire partie, il est presque
aujourd’hui impossible de se le figurer et de le
ressentir. Mais sans doute pas plus que pour ceux
qui l’ont vécue et n’en avaient aucune idée avant
de la vivre. Et au-delà, vivre le mois de mai 68 et
ses conséquences immédiates, ce que cela fait:
je ne le sais pas et je ne le saurai jamais.
Cette année-là paraît le Soleil noir de Barbara,
dont quelques vers représentent pour moi, sinon
la liberté, du moins une libération: «Légère, si légère, j’allais court vêtue/ Je faisais mon affaire du
premier venu/ Et c’était le repos, l’heure de nonchalance/ A bouche que veux-tu, et j’entrais dans
la danse/ J’ai appris le banjo sur des airs de guitare/ J’ai frissonné du dos, j’ai oublié Mozart…»
Il ne m’est jamais venu à l’esprit de les relier aux
événements de Mai, ou alors d’une manière qui
n’a rien d’historique.
De même qu’il existe dans nos vies intimes des
batailles de Valmy et de Waterloo où l’on se bat
à coup de sentiments et qui n’ont rien (ou bien
tout) d’héroïque; de même qu’il existe des nuits
du 4 Août où, pour le meilleur et pour le pire,
s’abolissent des privilèges qu’on croyait éternels;
il existe un Mai 68 qui ne commence pas le 3 mai,
et qui en réalité ne date pas seulement des années 60, et que chacun connaît à un moment de
sa vie, et pourquoi pas à plusieurs, quel que soit
le siècle ou l’époque.
Et ça, je le sais.
MATHIEU BERMANN
3 MAI : LA SORBONNE FERMÉE, LE QUARTIER LATIN S’EMBRASE
Le meeting se traîne. La veille, le
doyen Grappin a suspendu les cours
de Nanterre et on a appris que
plusieurs étudiants, dont CohnBendit, sont convoqués devant le
conseil de discipline. La fine fleur de
la contestation estudiantine est donc
réunie dans la cour de la Sorbonne,
pour protester «contre le fascisme et
la répression», devant
quelque 300 étudiants à la ferveur
intermittente. Un lambertiste
commence par appeler à la mythique
alliance avec la classe ouvrière.
Un militant lit avec une emphase
ironique l’éditorial de Georges
Marchais paru ce matin dans
l’Humanité. «Comme toujours lorsque
progresse l’union des forces ouvrières
et démocratiques, les groupuscules
gauchistes s’agitent dans tous les
milieux.» C’est bien vrai, crie la petite
foule. «Ces étudiants se sont unifiés
dans ce qu’ils appellent le
Mouvement du 22 mars, dirigé par
l’anarchiste allemand Cohn-Bendit.»
Rires incrédules. L’adjectif paraît
pastiché. «Et juif, et juif !» crie la foule.
Cohn-Bendit prend la parole et fait
rire l’assistance. Puis le meeting
s’arrête. C’est un échec, les activistes
n’ont pas mobilisé au-delà des
habituels soutiens de l’extrême
gauche. Il reprend l’après-midi,
Cohn-Bendit interpellant un militant
communiste sur le papier
de Marchais.
On entonne des chants
révolutionnaires puis on va se séparer
quand une nouvelle électrisante
arrive : les militants d’Occident sont
regroupés à l’Observatoire et
marchent sur la Sorbonne. Aussitôt
les services d’ordre s’affairent pour
résister à l’assaut. On sort les casques,
on ramasse des pierres dans un
couloir en travaux, on arrache les
pieds des chaises pour s’en faire des
gourdins. La mort dans l’âme, le
recteur Roche décide alors de fermer
la Sorbonne et d’appeler la police
pour expulser les trublions. Les cars
de police arrivent, on négocie. Les
militants seront soumis à un contrôle
d’identité avant d’être relâchés. Mais il
y a trop de monde. La police libère les
filles et décide d’emmener les leaders
au commissariat pour les interroger.
Devant l’entrée de la Sorbonne
baignée de soleil, à deux pas du
boulevard Saint-Michel, l’opération
est interminable.
C’est alors que l’invraisemblable se
produit. Ameutés des rues voisines et
des cafés, les étudiants prennent à
partie la police, qui réplique à coups
de matraques. En quelques minutes,
l’émeute se répand au Quartier latin.
On lance des pierres, on défait les
grilles des arbres, on dépave le
boulevard, on bouscule les pandores
déconcertés. «Qui sont ces gens ?»
demandent les chefs des groupes
révolutionnaires enfermés dans les
paniers à salade. Personne ne les
connaît, et pour cause : ce sont des
étudiants non politisés qui veulent en
découdre, des passants solidaires des
manifestants, des jeunes entraînés
par hasard dans le jeu de l’émeute
parisienne. Un jeune homme lance
un pavé sur un car de police qui
remonte le Boul’Mich. Le brigadier
Brunet le reçoit en pleine tête et le
bruit de sa mort (il sortira du coma
douze jours plus tard) commence à
courir parmi les forces de l’ordre.
Alors la répression devient dure, les
policiers matraquent et chargent
sans discernement. Au soir, une fois
l’émeute apaisée, on comptera des
centaines de blessés, chez les
étudiants, mais aussi dans les rangs
de la police. L’étincelle a eu lieu.
Mai 68 commence.
LAURENT JOFFRIN
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Libération Jeudi 3 Mai 2018
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Eros rossé
Brigitte Lahaie Au-delà des polémiques sur le viol
et #Metoo, l’animatrice radio et ex du X plaide pour
l’éducation au plaisir et l’entente hommes-femmes.
O
n n’aurait jamais imaginé Brigitte Lahaie en pleurs.
Enjouée et bravache, elle a toujours revendiqué sa jeunesse d’actrice hot. Compréhensive et peu normative,
elle s’est imposée en sexologue radiodiffusée. Et voilà que
pour une polémique biaisée dans un moment exagéré, elle
craquelle une assurance frondeuse et coule des larmes de
noyée, elle qui avait mis un point d’honneur à ne jamais céder
à la tyrannie des émotions.
Rappelons l’histoire. En janvier, Lahaie fait partie des 100 femmes qui signent une tribune voulant défendre la liberté
sexuelle et dénoncer la censure renaissante. Elles s’inquiètent
de la confusion qu’entretient selon elles le
mouvement #Metoo entre viol et drague
lourde, et du puritanisme qui pourrait en
découler. Habituée aux micros, Lahaie intervient dans les débats. Elle a le malheur de faire valoir que
certaines victimes de viol peuvent ressentir un orgasme «mécanique». Si elle a médicalement raison, elle commet une faute
stratégique. Ses arguments sur la dissociation entre jouissance
et plaisir sont inaudibles. On l’accuse de minimiser les agres-
sions quand elle voulait juste injecter un peu de complexité
thérapeutique. Une partie de ses copétitionnaires la laisse tomber. Lynchée par les réseaux sociaux qu’elle tient en mauvaise
part, elle se retrouve renvoyée à son passé de hardeuse et délégitimée d’autant. Une tentative télé pour préciser sa pensée
vire à la mise en accusation mielleuse. D’où le craquage de celle
qui refuse de se laisser culpabiliser. De là à ce qu’elle finisse
par jouer les victimes, ce serait farce, et pas très son genre.
Dans un livre plaidoyer, enrubanné d’un bandeau où il est
écrit: «Ni tous des porcs ni toutes des pures», elle détaille sa
réaction. «L’émotion m’a submergée. J’étais tel un animal encerclé par une meute de chiennes. Personne
pour me défendre. Ma seule arme fut de
m’effondrer en larmes.» A 62 ans, elle se félicite d’avoir laissé «tomber la cuirasse».
Elle le voit «comme un abandon salutaire» et ne regrette pas
«de s’être montrée si vulnérable».
A 25 ans, c’était tout le contraire. Elle se souvient: «A l’époque,
ma carapace était solide, et plus on m’agressait, plus je répondais avec humour et aplomb.» Elle savait se tirer d’embarras
LE PORTRAIT
en déstabilisant son interlocuteur. Reçue par Bernard Pivot
pour son autobiographie titrée Moi, la scandaleuse, elle fait
valoir au pape des lettres qu’il a un sosie qui œuvre dans le X.
A moins que ce ne soit lui…
Sans l’idéaliser, Brigitte Lahaie ne renie rien de son passé.
Dans le rétro, elle détaille cette autre elle-même qui tourna
40 pornos à la fleur de l’âge: «C’est une petite sœur que je regarde avec beaucoup de tendresse. Elle était naïve et aventureuse. Son insouciance l’a sauvée.» Curieuse, la jeunette essaie
un peu tout. Le SM l’ennuie: «Je n’aime ni faire mal ni avoir
mal.» Et pour les scènes de sodomie, elle préfère se faire doubler. Elle s’arrête pour cause de saturation. Après les tournages, son compagnon d’alors l’entraîne dans des partouzes.
Cela a beau ne pas lui déplaire, elle frise l’overdose. Et dit stop
pour éviter que l’instrument de sa libération vire à l’addiction.
Elle se revoit, à la trentaine, «exhibo, provocante, attirant tous
les regards» et s’en délectant sans honte aucune. Elle comprend
bien comment elle pouvait cristalliser la réprobation féminine
quand le masculin n’avait d’yeux que pour sa félicité solaire
et sa facilité ardente. Elle précise qu’elle n’a jamais «piqué le mec
d’une copine», même s’il leur est arrivé de les échanger en toute
complicité. Elles demandaient leur avis à ces mes- 12 octobre 1955
sieurs? «Ben non! Pourquoi? Naissance à Tourcoing.
Il n’aurait plus manqué qu’ils 1976-1980 Actrice
se plaignent.» Sinon, elle se porno.
défie de la sororité. Ce qui ne 2001-2016 RMC.
fait sans doute qu’ajouter à Depuis 2016 Sud Radio.
ses difficultés avec le fémi- Janvier 2018 Tribune
nisme actuel.
des cent femmes.
Son enfance est banale. Son Mai 2018 Le Bûcher des
père est employé de banque, sexes (Albin Michel).
sa mère VRP. Le premier finira par la féliciter d’avoir su faire fructifier son capital physique. Avec la seconde, jamais elle ne parlera de ses expositions
publiques: «Je sais que ça la faisait souffrir.» Elle entretiendra
avec sa devancière un «lien fusionnel extrême» qui pouvait se
retourner en aversion, et que le porno lui permettra de rompre. Une amie lui lancera: «Ta mère, tu Lahaie, tant que ça?»
Plutôt qu’en Eve, née de la côte d’Adam et complément de son
seigneur et maître, Brigitte Lahaie se rêve «en Lilith, la maudite», indépendante et forte, traçant sa route «droite comme
un phallus». Elle ne se voyait pas en «femme de notaire, élevant
ses trois enfants». Elle n’a pas procréé, et s’en trouve fort aise.
Ce qui ne l’empêche pas de défendre la PMA, l’adoption homo
ou le mariage pour tous. Elle a convolé sur le tard «pour donner
une place» à un homme d’affaires «attentionné et prévenant»
qui fait dans l’immobilier de bureau. Ils vivent en région parisienne dans une belle maison campagnarde, avec gros chiens
courants et chevaux de concours. Elle s’est résolue à la fidélité,
«et ce n’est pas plus facile que pour tout un chacun». Il faut préciser que son époux est polytechnicien. Comme elle, il a fait «X».
Brigitte Lahaie s’épanouit à la radio, où elle officie depuis
bientôt vingt ans, à RMC puis à Sud radio. Elle a eu jusqu’à
700000 auditeurs et a prêté l’oreille à 40000 témoignages.
Ce qui fait un échantillon assez développé, permettant de sonder l’état des mœurs françaises. Peggy Sastre, philosophe, raconte ainsi la démarche de son amie: «Elle me semble réellement bienveillante. Elle laisse aux gens le temps de s’exprimer,
de poser leurs problèmes comme ils l’entendent, pour ensuite
partir de ce canevas pour leur proposer des conseils.»
Chemisier beige et jean clouté, la sexagénaire porte beau. Si
ce n’était les séquelles de quelques chutes cavalières, elle marcherait d’un pas allègre. La blondeur est intacte. Moins pulpeuse, la silhouette est sous contrôle. Elle a retouché le nez
et les paupières, mais s’est évité le lifting. Elle dit : «C’est du
boulot de rester baisable à 60 ans.» Et elle retrouve alors cette
gouaille qui en fit une invitée appréciée des Grosses Têtes de
RTL. Et ce côté déluré et fiérot s’entremêle en courant contraire, tel un chaud-froid, à une réserve désenchantée.
Brigitte Lahaie manifeste peu d’intérêt pour la chose politique. Si elle vote, c’est pour tenir une promesse faite à un élu
de ses amants, dont on n’arrivera pas à percer l’anonymat.
A minima, elle concède «Macron au second tour» et «pas Fillon
au premier».
Si elle soigne les Eros souffrants, elle regarde Thanatos en
face. Elle est pour le suicide assisté et le droit de mourir dans
la dignité. Elle craint la maladie et le handicap. Elle dit :
«Comme j’ai toujours été très dans le corps, ce serait difficile.»
Elle ne voudrait pas voir diminuer celui qui a tant exulté. •
Par LUC LE VAILLANT
Photo SAMUEL KIRSZENBAUM
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