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Libération - 04 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
PHOTOMONTAGE LIBÉRATION; PHOTOS RUSSIA TODAY; ALEXANDER ZEMLIANICHENKO . AP; GETTY IMAGES
2,00 € Première édition. No 11487
VENDREDI 4 MAI 2018
ARMES CHIMIQUES
www.liberation.fr
Comment le Kremlin et les médias qui lui
sont fidèles ont orchestré une vaste
campagne mondiale de désinformation
pour protéger Damas, qui a même atteint
la classe politique française. ENQUÊTE, PAGES 2-5
LA RUSSIE NOIE LE POISON
Immobilier
L’offensive
LREM contre
les HLM à Paris
Snapchat
Un succès
qui disparaît
très vite
PAGES 12-13
PAGES 8-9
QUAI B
RANLY
Biens africains
«Inventer
les conditions
de la restitution»
»
INTERVIEW, PAGES 24-27
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Réalité
«En temps de guerre,
la première victime, c’est
la vérité.» Cet adage attribué à Rudyard Kipling a été
parfaitement assimilé par
la propagande russe, qui
trouve en France une
myriade de gogos plus ou
moins intéressés, Le Pen
et Mélenchon au premier
rang, pour l’appliquer avec
zèle. Cette tactique est de
tout temps. Elle a pris avec
la puissance des réseaux
sociaux une actualité
aiguë. Ainsi, chaque attaque chimique déclenchée
par le régime syrien se double aussitôt d’un bombardement de fake news dans
le monde virtuel. On tue
les civils sur le terrain, on
assassine la rationalité
dans le cyberespace. L’industrie du doute devient
une des divisions du complexe militaro-industriel
poutinien. Les images ?
Une mise en scène. Les
témoins ? Ils sont partiaux.
Les ONG ? Elles travaillent
pour l’opposition. Les Etats
démocratiques ? Ils mentent, etc. Et si jamais la réalité des attaques chimiques
apparaît – ce fut le cas
à plusieurs reprises –
on change aussitôt son fusil d’épaule : ces armes chimiques sont celles des rebelles. Les affirmations se
contredisent grossièrement, mais on compte sur
la mémoire de linotte des
réseaux sociaux pour remplacer le premier mensonge par un autre, tout
aussi grossier. Ce qui
compte, c’est la confusion,
le brouillage, la multiplication des objections.
Comme en économie, la
mauvaise monnaie chasse
la bonne et l’accumulation
des sophismes finit par
ébranler les consciences
les plus solides. Enfin, si
les organisations
internationales mettent
sur pied une équipe
indépendante et indiscutable, la Russie pose son
veto et obtient sa dissolution. La vérité est une et
l’erreur multiple : les propagandistes jouent donc le
nombre contre la raison.
Certes, la vérité émerge au
bout du compte. Mais
comme disait Bonaparte :
«Il faut retenir les informations jusqu’à ce qu’elles
n’aient plus d’importance.» •
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Armes chimiques
Mensonges
toxiques
Après l’attaque du 7 avril à Douma, le Kremlin
a inondé les médias de fausses informations.
En novembre, il avait déjà bloqué le seul mécanisme
de l’ONU susceptible d’enquêter.
Par
ajoute le haut-fonctionnaire. L’essentiel pour eux est de créer la confusion, de diviser les sociétés occidenta’est un haut-fonctionnaire les. Ils veulent que les gens se disent:
français qui soupire et dit “On ne sait pas ce qui s’est passé, on
son désarroi: «Honnêtement, nous ment.” Cela conforte aussi ceux
nous ne voyons pas comment contrer qui voulaient douter, ils se disent a
efficacement la désinformation russe posteriori qu’ils avaient raison. Il ne
sur la Syrie. Leur stratégie pour créer s’agit plus de fournir un contre-narle doute est redoutable.
ratif, de dire par exemple
C’est pire que pendant la ANALYSE “ce sont les rebelles qui ont
guerre froide. Ils ne reconutilisé une arme chiminaissent même plus la notion de que”, mais de multiplier les déclara“faits”.» Cette stratégie se déploie tions, de fabriquer un brouillard
largement depuis le 8 avril, lende- dans lequel la vérité disparaît.»
main d’une frappe à Douma, l’une En France, des responsables polides dernières enclaves rebelles dans tiques ont mis en avant leurs doutes
la banlieue de Damas. L’attaque a pour dénoncer les frappes franfait une soixantaine de morts, selon çaises, américaines et britanniques
l’Union des organisations de se- du 14 avril en représailles à l’attaque
cours et soins médicaux, une ONG de Douma. Ils voulaient des «preufrançaise. Les victimes présentaient ves» (lire page 5).
les symptômes typiques d’une Face aux déclarations russes, la
frappe chimique, vraisemblable- France a réagi comme elle l’avait fait
ment un mélange de chlore et de en août 2013, après une attaque
neurotoxique, type sarin.
chimique qui avait tué plus
de 1300 personnes dans la Ghouta,
Rapport
à proximité de Damas, et comme
Mais dès le 8 avril, Moscou, allié du en avril 2017, après un bombarderégime syrien, dément et dénonce ment, lui aussi chimique, à Khan
une «mise en scène». Ses narratifs Cheikhoun, dans la province d’Idlib
s’enchaînent (lire ci-contre), quitte (au moins 83 morts) : elle a déclasà se contredire. «L’utilisation d’ar- sifié un rapport de ses services
mes chimiques a été inventée et ne de renseignement. Le document
peut être utilisée comme prétexte de huit pages, basé notamment sur
pour avoir recours à la force. Il s’agit l’examen d’images récupérées par
d’un prétexte pour avoir recours à la des sources locales et des témoiforce en Syrie», affirme le porte-pa- gnages recueillis par les services,
role du Kremlin le 11 avril. «Les frap- conclut à un «faisceau de preuves
pes américaines vont maintenant suffisant pour mettre en cause la resdétruire les preuves d’attaque chimi- ponsabilité du régime syrien dans
que à Douma», déclare à l’inverse la les attaques chimiques du 7 avril».
porte-parole du ministère des Affai- D’un point de vue stratégique, Dares étrangères, Maria Zakharova, le mas a gagné. Les rebelles signent un
même jour. «Ce n’est pas un pro- accord de reddition juste après le
blème pour Moscou de se contredire, bombardement, la population civile
LUC MATHIEU
C
est punie et les opposants sont une
nouvelle fois prévenus: toute résistance est inutile. Le rapport français
«constitue un contre-modèle de
l’image de Colin Powell qui brandit
une fiole à l’ONU pour justifier l’invasion de l’Irak, assure le haut-fonctionnaire. C’est un exercice de renseignements, où chaque virgule est
vérifiée des dizaines de fois, où tout
le monde est d’accord et où l’on ne
masque pas ce que l’on ne sait pas».
Veto
Sans surprise, Moscou a rejeté le
rapport et demandé une «enquête
internationale». Mais ce que le
Kremlin n’a pas rappelé, c’est qu’il
avait lui-même détruit en novembre le seul mécanisme chargé d’enquêter et de désigner les auteurs des
attaques chimiques : le JIM (Joint
Investigative Mechanism). Créé
en 2015 après une résolution du
Conseil de sécurité, il rassemblait
des experts de l’ONU et de l’OIAC
(l’Organisation internationale pour
l’interdiction des armes chimiques). Pour éviter toute accusation
de partialité, aucun enquêteur
n’était issu d’un pays membre permanent du Conseil de sécurité. Le
mécanisme était dirigé par un diplomate guatémaltèque, Edmond
Mulet. En septembre 2016, il conclut que Damas a commis au moins
deux attaques au chlore, à Talmanes et Sarmin, dans le nord-ouest,
et que l’Etat islamique est responsable d’un bombardement au gaz
moutarde. Un an plus tard, les enquêteurs affirment que le régime de
Bachar al-Assad a ordonné une
frappe au sarin à Khan Cheikhoun.
Mais Moscou rejette les conclusions
et oppose son veto au renouvel-
lement du mandat des experts du
JIM. Le seul mécanisme d’enquête
est démantelé.
Ce n’est donc qu’une équipe de
l’OIAC qui est envoyée à Damas
après le 7 avril. Elle n’a pas de mandat pour désigner l’auteur de l’attaque, elle est seulement chargée de
déterminer la nature chimique,
ou non, de la frappe. Durant deux
semaines, les autorités syriennes lui
interdisent l’accès au site du bombardement, arguant des conditions
de sécurité, alors que plusieurs
équipes télé se rendent sur place.
Les enquêteurs peuvent finalement
le rejoindre le 21 avril. Ils récupèrent
une centaine d’échantillons, qui
seront envoyés au laboratoire de
l’OIAC à Rijswijk, dans la banlieue
de La Haye, avant d’être répartis
dans différents laboratoires agréés.
Mais ce type de substances se
dégrade très rapidement. Selon le
Financial Times, les enquêteurs
envisagent d’exhumer des cadavres
de victimes. •
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
u 3
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Un garçon de 11 ans
témoigne, le 26 avril,
lors d’une conférence
de presse organisée
par la Russie au siège
de l’OIAC pour
discréditer la thèse
d’une attaque
chimique à Douma
trois semaines
plus tôt (lire page 4).
PHOTO PETER DEJONG. AP
Russia Today, Sputnik…
un mois d’intox passé au crible
D
émentis, accusations de faux, productions de contre-preuves… la vague de
fake news russe a réussi à semer le
doute sur la réalité de l’attaque chimique du
régime syrien à Douma le 7 avril. Des déclarations officielles et pseudo-révélations relayées
en plusieurs langues par la chaîne Russia Today (RT) ou l’agence Sputnik. Et reprises par
des sites français, puis par des internautes,
pour inonder les réseaux et ressortir en tête en
cas de recherche sur Google. Récit d’une campagne de désinformation massive.
8 AVRIL
«Des accusations américaines»
basées sur des «faux»
Le contre-feu est déclenché dès le lendemain
de l’alerte sur une attaque chimique à
Douma, où l’offensive du régime soutenu par
les forces russes traîne face aux derniers rebelles syriens de Jaich al-Islam. Les premiers
arguments sur lesquels il repose seront déclinés et enrichis jour après jour. «Nous démentons fermement cette information», déclare
le général Iouri Evtouchenko, chef du Centre
russe pour la réconciliation des parties en
conflit en Syrie. Russia Today France relaie
celui qui constitue la principale source russe
sur le terrain: «La Russie a affirmé que le gouvernement syrien n’avait pas employé d’armes
chimiques dans le cadre de son opération militaire contre les rebelles islamistes à Douma,
dans la Ghouta orientale, contrairement à ce
que soupçonnent les Etats-Unis.» Lesquels
appuieraient leurs accusations sur les «dires
d’organisations controversées», selon les médias russes, qui citent les Casques blancs (se-
couristes syriens) et l’Observatoire syrien des
droits de l’homme (OSDH), des sources d’information pourtant citées régulièrement par
les agences de presse internationales. Il
existe aussi des dizaines de photos, vidéos
et témoignages de victimes et de médecins
sur place.
9 AVRIL
«Aucune trace d’armes chimiques
à Douma»
Des «experts en matière de guerre radiologique, chimique et biologique, ainsi que des
médecins, ont inspecté cette zone de la
Ghouta», indique le ministère de la Défense
russe. «Ils n’ont trouvé aucune trace de l’utilisation d’agents chimiques, ajoute le Centre
russe pour la réconciliation des parties en
conflit en Syrie. Des médecins ont également
visité un hôpital local, mais n’ont trouvé
aucun patient présentant des signes d’intoxication aux armes chimiques.» Le centre tire
cette conclusion : «Tous ces faits montrent
qu’aucune arme chimique n’a été utilisée à
Douma, contrairement à ce qui a été prétendu
par les Casques blancs.» Les Russes ne publient aucun rapport pour étayer leurs affirmations.
10 AVRIL
«Une mise en scène des
secouristes syriens»
Bête noire des Russes, les Casques blancs
syriens sont accusés d’avoir «mis en scène» les
images, diffusées à travers le monde, d’enfants
suffoquant à cause des gaz. «Les photos et
vidéos des victimes de l’attaque chimique présumée, publiées par l’organisation controversée des Casques blancs, sont des faux», avait
pointé dès le départ le ministère russe des Affaires étrangères. De son côté, l’ambassadeur
de Russie à l’ONU, Vassili Nebenzia, n’hésite
pas à affirmer «sans aucun doute», devant le
Conseil de sécurité, que la Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
«présumée attaque chimique en Syrie» tient de la «mise en scène».
Suite de la page 3
11 AVRIL
Les images selon une ONG
suédoise: «un fake»
Les images «des opérations de sauvetage de
l’ONG Casques blancs, qui auraient été filmées
dans la foulée d’attaques chimiques en Syrie,
constituent un “fake” et auraient été effectuées
sur un enfant déjà mort». Cette affirmation, relayée par les médias russes, s’appuie sur les déclarations de Marcello Ferrada de Noli, «fondateur et président de Swedish Doctors
for Human Rights». Inconnue en Suède d’associations telles qu’Amnesty International ou
Human Rights Watch, cette ONG a été créée
en 2015 et ne se manifeste que pour les causes
de la propagande russe. Elle avait déjà dénoncé
la coopération entre la Suède et l’Otan ou affirmé que le vol MH17 de la Malaysia Airlines
avait été abattu par l’armée ukrainienne. Son
président, «professeur émérite de psychologie
et épidémiologie», d’origine chilienne, avait été
interviewé par les médias russes en avril 2017
pour attribuer l’attaque chimique de Khan
Cheikhoun aux rebelles syriens.
13 AVRIL
«Des preuves de l’implication
du Royaume-Uni»
Le chef de la diplomatie russe l’affirme
d’abord à mots couverts : «Nous avons des
preuves irréfutables qu’il s’agissait d’une mise
en scène et que les services spéciaux d’un Etat
qui est en première ligne de la campagne russophobe ont participé à la mise en scène», déclare
Sergueï Lavrov lors d’une conférence de
presse avec son homologue néerlandais, Stef
Blok. L’accusation est précisée, peu après, par
le porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konachenkov : il dit avoir «des
preuves de l’implication du Royaume-Uni,
ainsi que de plusieurs pays occidentaux», évoquant une «provocation mise en scène». Parallèlement, il présente plusieurs témoignages
de Syriens, dont un étudiant en médecine travaillant à l’hôpital de Douma, qui contredit la
version occidentale. Depuis l’empoisonnement, en mars, de l’ex-espion russe Skripal en
Angleterre (lire ci-dessous), Londres accuse
Moscou d’être responsable. La Russie dément
et a fourni une dizaine d’interprétations différentes et contradictoires.
Libération Vendredi 4 Mai 2018
14 AVRIL
Les Occidentaux et les preuves
«trouvées sur les réseaux sociaux»
Au lendemain des frappes occidentales en
Syrie dans la nuit du 13 au 14 avril, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, fait valoir que les
Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont
pris comme preuves «les réseaux sociaux et
des ONG comme les Casques blancs». Elle rappelle les accusations de possession d’armes
biologiques par Saddam Hussein qui avaient
justifié la guerre contre l’Irak en 2003: «Il y a
quinze ans, la Maison Blanche a eu recours
à un tube à essais et à son secrétaire d’Etat [Colin Powell]. Aujourd’hui, Washington utilise
les médias à la place d’un tube à essais.» Si les
Etats-Unis n’ont pas rendu publiques leurs
preuves, concernant l’attaque de Douma, la
France a déclassifié un rapport de ses services
de renseignement qui ont récupéré leurs
propres témoignages (lire page 2).
cher les inspecteurs de l’Organisation pour
l’interdiction des armes chimiques d’atteindre
Douma. Sauf que les rebelles ont évacué la
ville au lendemain de l’attaque et que les inspecteurs de l’OIAC sont à Damas dans l’attente
d’une autorisation du régime pour se rendre
sur les lieux.
19 AVRIL
«Du chlore d’Allemagne, des
fumigènes produits en Angleterre»
16 AVRIL
La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, annonce que
«les forces gouvernementales syriennes ont découvert dans les territoires libérés de la Ghouta
orientale des cylindres contenant du chlore
d’Allemagne […] ainsi que des fumigènes produits dans la ville de Salisbury, en Angleterre».
La veille, l’armée russe avait également annoncé avoir découvert «un laboratoire et un
entrepôt de substances chimiques» à Douma,
qui était sous contrôle rebelle, contenant, selon elle, des substances utilisées pour fabriquer du soufre et du gaz moutarde.
«Nous devons être un peu
plus sérieux»
26 AVRIL
Dans une interview à la BBC, Sergueï Lavrov
revient sur les accusations des «dirigeants de
la France, du Royaume-Uni et des EtatsUnis»: «Nous devons être un peu plus sérieux.
Pouvez-vous m’expliquer pourquoi les frappes
se sont produites un jour avant que l’OIAC
[l’Organisation pour l’interdiction des armes
chimiques] n’arrive sur place pour enquêter
sur l’attaque chimique présumée?» Le même
jour, les médias russes relaient le reportage
publié par Robert Fisk dans le quotidien britannique en ligne The Independant. Le reporter s’est rendu dans la Ghouta où il a recueilli
le témoignage d’un médecin de Douma.
«Les scènes de suffocation après l’attaque
chimique présumée seraient dues à un manque d’oxygène et pas à l’usage de gaz», dit-il à
Fisk, qui ajoute qu’un Casque blanc aurait
alors crié: «Gaz!» Le reporter est l’un des très
rares journalistes occidentaux toujours bien
accueillis par le régime, qu’il défend.
Lors d’une conférence de presse organisée
à La Haye, au siège de l’OIAC, la mission russe
fait intervenir plusieurs civils syriens de la
Ghouta orientale en parfaite santé pour
contester les accusations occidentales. Et
notamment un garçon de 11 ans qui dément
avoir été victime d’une attaque chimique :
«Nous étions au sous-sol et nous avons entendu
des gens crier qu’il fallait aller à l’hôpital.
Nous sommes alors passés par un tunnel.
A l’hôpital, ils ont commencé à m’asperger
d’eau.» «L’OIAC n’est pas un théâtre», rétorque
le représentant britannique, Peter Wilson.
Une vingtaine de pays occidentaux dénoncent l’indécence de la «campagne de propagande contre l’OIAC» poursuivie par la Syrie
et la Russie.
18 AVRIL
«Les rebelles syriens empêchent
l’OIAC de se rendre à Douma»
Le vice-ministre russe des Affaires étrangères,
Mikhaïl Bogdanov, accuse les rebelles d’empê-
«Nous avons entendu des gens
crier qu’il fallait aller à l’hôpital»
DEPUIS
Dernier exemple en date : jeudi, Sputnik
annonce «une nouvelle provocation chimique
en cours en Syrie qui serait organisée par les
services américains dans la région de Deir
Ezzor, par l’intermédiaire d’un ex-combattant
de Daech».
HALA KODMANI
Face aux fake news, les Britanniques en pointe
Confronté comme
tous les pays à l’afflux
d’infos bidons sur le Web,
le Royaume-Uni met sur
pied une unité spécialisée
chargée de les réfuter.
M
ercredi, les députés britanniques membres du
comité parlementaire
pour la culture, les médias et le
sport, écoutaient attentivement
l’expert en cybersécurité Chris Vickery qui témoignait dans le cadre
d’une vaste enquête parlementaire
sur les fake news lancée en janvier 2017. Elle étudie «le phénomène
croissant de la large diffusion, à travers les réseaux sociaux et Internet,
et de l’acceptation comme des faits
d’informations à la provenance et
à la réalité incertaines». Le patron
de Facebook, Mark Zuckerberg,
a également été convoqué par les
parlementaires, mais il a, pour le
moment, refusé l’invitation.
Parallèlement à cette enquête, le
gouvernement britannique a annoncé fin janvier la mise en place
d’une «National Security Communication Unit» chargée de cibler directement et activement la diffusion
de fake news. Un peu plus d’un
mois après, le 4 mars, l’ancien agent
double russe Sergueï Skripal et sa
fille Youlia étaient empoisonnés au
gaz innervant Novichok dans les
rues de Salisbury. Très vite, Theresa
May a accusé l’Etat russe d’être directement responsable de cette attaque. Et la création de l’unité a pris
tout son sens, tant les tentatives de
déstabilisation ou de distorsion de
la réalité se sont multipliées sur les
réseaux sociaux. Le gouvernement
n’a pas communiqué sur le budget
ou le nombre de personnels employés dans cette nouvelle unité,
mais une révision des priorités du
budget de la défense britannique (la
dernière date de 2015) a été ordonnée fin mars. La mission de l’unité
est double. Elle a pour tâche d’identifier et de répertorier les «narrations alternatives».
«Bots». Dans le cas de l’attaque de
Salisbury, pas moins de 31 «narrations alternatives», distillées par le
gouvernement russe, des médias
russes ou des bots (des programmes
automatisés sur Internet) ont ainsi
été recensées. Toutes bidons. Les
«alternatives à la vérité» vont de la
suggestion d’une overdose acciden-
telle des Skripal à la possibilité que
May ait elle-même mis au point le
gaz, en passant par l’accusation que
les Britanniques ont tué le tsar Ivan
le Terrible, mort en 1584.
La seconde mission de l’unité, la
plus délicate, est de prendre une décision stratégique sur la manière de
répondre. «La rapidité de la réponse
est cruciale. Or, pour être crédible,
il faut aussi vérifier, contre-vérifier
pour être sûr de contrer avec des
faits avérés, explique Ewan Lawson,
chercheur à l’institut RUSI [Royal
United Services Institute for Defense
and Security Studies], spécialisé
dans les questions de défense et de
sécurité. Mais cela prend du temps.
Entre temps, la fausse information
aura été balayée par une autre.»
D’où la nécessité de «disposer des
ressources, de la liberté et de la
capacité à répliquer très vite, sinon
il faut s’abstenir, ajoute-t-il. Il faut
être prêt à prendre un petit risque,
celui de répliquer par une erreur, ce
qui n’est pas évident». A cette question se double celle de la confiance.
Même un gouvernement démocratique suscite une certaine méfiance
dans l’opinion. Comment la convaincre que les faits avérés présentés par le gouvernement n’ont pas
été manipulés ? La nouvelle structure britannique vise aussi à créer
auprès du public une conscience
de l’existence de ces fausses nouvelles et à lui proposer des outils
pour les déceler.
«Coordination». Pour Ewan Lawson, la véritable difficulté est là :
«Les autorités ont souvent la capacité de réagir rapidement lorsqu’il
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Le général Igor
Konashenkov, le 13 avril
à Moscou, accuse les
Britanniques d’avoir
mis en scène l’attaque,
projetant des
témoignages
de médecins de Douma.
PHOTO ALEXANDER
ZEMLIANICHENKO. AP
mots les arguments de Thierry Mariani,
ancien député du Vaucluse puis des Français
de l’étranger, ex-ministre sarkozyste
(aujourd’hui marginalisé à LR et de plus en
plus proche du Front national) et porte-voix
du Kremlin sur les dossiers ukrainien comme
syrien : «Le président de la République nous
affirme avoir des preuves, mais on n’en a pas
vu le moindre début de commencement. Chacun devrait se poser une question: quel aurait
été l’intérêt du président syrien, qui a gagné
la bataille de la Ghouta, d’effectuer une attaque chimique sur des civils qui ne représentent
aucune menace militaire ? Cela n’a aucun
sens», a interrogé le président de l’association
Dialogue franco-russe. Déjà, en 2016, celui
qui s’est rendu plusieurs fois à Damas estimait que tous ceux qui combattent le terrorisme devaient se réjouir de la prise d’Alep
par les forces gouvernementales syriennes,
zappant les bombardements barbares de
l’aviation russe.
«Escalade». Toujours est-il que la propa-
s’agit d’une opération militaire physique, beaucoup moins dans le cas
de “l’espace cognitif”. Il y a la question de la preuve. Dans le cas d’une
opération militaire, une preuve physique est assez facile à obtenir, dans
le cas de l’“espace cognitif”, c’est
bien plus compliqué.» Si on peut
aujourd’hui prouver l’intervention
d’un élément extérieur, d’un Etat,
dans une élection par exemple,
comment prouver que cette intervention a vraiment influencé le
résultat final du vote ?
Pour Ewan Lawson, il est encore
trop tôt pour juger de l’efficacité
de l’initiative britannique, mais
il estime que ce genre d’action doit
être engagé au niveau national :
«Une grosse coordination internationale implique plus de lignes
et de couches de prises de décision
et ralentirait considérablement
l’action. Or, la vitesse, encore une
fois, reste la clé.»
SONIA DELESALLE-STOLPER
Correspondante à Londres
En France, des
marchands de doute
aussi à l’Assemblée
Des Républicains à La France
insoumise en passant
par le Front national,
les intox russes font recette.
L
a stratégie de désinformation russe
concernant la guerre en Syrie et l’utilisation par le régime de Bachar al-Assad
d’armes chimiques contre sa population
à Douma est d’une efficacité redoutable. Elle
fonctionne jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale. A défaut de nier l’attaque en
elle-même – ce qu’aucun responsable politique français n’a osé faire– il s’agit de remettre en cause la justification des frappes occi-
dentales en martelant que les preuves ne sont
pas suffisantes. Une machine à semer du
doute dans l’opinion, même si questionner
l’engagement de moyens militaires français
est par nature légitime, a fortiori pour un élu.
Porte-voix. Il n’empêche. Rien d’étonnant
à entendre la députée LR Valérie Boyer, dès
le 12 avril, mettre en doute la parole présidentielle sur l’existence de preuves de l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien
contre son peuple. Si elles existent, «pourquoi
[Emmanuel Macron] ne les communique pas
au Conseil de sécurité de l’ONU?» a-t-elle interrogé. L’ancienne porte-parole du candidat
Fillon, qui a toujours défendu une alliance
avec la Syrie, reprend ici presque mots pour
gande de Moscou pour décrédibiliser la réponse militaire occidentale ne se retrouve pas
que dans la bouche d’élus de seconde zone.
Les meilleurs relais de cette stratégie du
doute ne sont autres que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen. La finaliste à la dernière présidentielle et le leader de la principale force d’opposition de gauche, tous deux
députés depuis juin 2017. Mais si la première
est une poutinophile assumée et compte
parmi ses proches de nombreux proches du
régime syrien, Mélenchon est d’abord animé
par son rejet de l’hégémonie américaine et de
toute forme d’ingérence.
Le 12 avril, alors que Macron, invité du JT de
TF1 vient d’évoquer les «preuves» qui justifient les frappes ayant visé la Syrie, la dirigeante du Front national réplique sur fond de
présomption d’innocence et théorie du complot: «Trump a lui-même indiqué qu’il n’avait
pas les preuves de la culpabilité du régime. Je
regrette que le président de la République ne
soit pas prudent. Il affirme quelque chose devant des millions de Français, or il ne peut pas
avoir de preuves.» Ajoutant: «On nous a déjà
fait le coup avec l’Irak.» Un argument qu’on
retrouvera dans une vidéo postée sur sa page
Facebook. Elle y accuse le chef de l’Etat de
«vouloir renverser le régime syrien sous couvert de projet humanitaire». Même son de
cloche au ministère russe des Affaires étrangères. Au lendemain des frappes, Jean-Luc
Mélenchon réagit, lui, en s’opposant avec
force aux «frappes [faites] sans preuve, sans
mandat de l’ONU, sans accord européen et
sans vote du Parlement français». Il dénonce
«une aventure de revanche nord-américaine,
une escalade irresponsable», jugeant que
«la France mérite mieux que ce rôle» de
suiveur des Américains. Le député de
La France insoumise Eric Coquerel argumente: «L’attaque est irresponsable, risquée
et en dehors de tout droit international. Je
ne dis pas que Bachar al-Assad n’est pas capable d’utiliser des armes chimiques mais il
faut des certitudes.» Mais pour douter, nul besoin de certitudes.
TRISTAN BERTELOOT, CHRISTOPHE
FORCARI et RACHID LAÏRECHE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Vendredi 4 Mai 2018
NIGER
Les rescapés
du nouveau
poste-frontière
de l’Europe
REPORTAGE
Pour éviter les traversées périlleuses,
décourager les réseaux de passeurs et
rendre moins visible le flux de migrants,
des dizaines de demandes d’asile sont
examinées au Sahel depuis octobre.
A Niamey, Moussa et Eden font partie
des rares personnes acceptées. Loin
des 10000 qu’Emmanuel Macron a promis
d’accueillir d’ici fin 2019.
Par
PATRICIA HUON
Envoyée spéciale à Niamey
Photos SYLVAIN CHERKAOUI.
COSMOS
«B
onjour», articule Moussa, sourire
un peu crispé, un sourcil levé en signe d’hésitation. Dans sa bouche,
ces deux syllabes résonnent comme celles
d’un mot-valise qui porterait tous ses espoirs
et ses incertitudes. Le seul mot de français
qu’il connaît. De la France, ce père de famille
érythréen de 43 ans, à la petite moustache
bien taillée et aux yeux fatigués, a «vu
quelques photos», entendu parler de «la tour
Eiffel». Dans quelques jours ou quelques semaines, c’est sur cette terre européenne, aussi
inconnue que fantasmée, qu’il sera «relocalisé», selon le terme employé par l’Agence des
Nations unies pour les réfugiés (HCR).
Moussa est l’un des rares gagnants de la loterie
de l’asile, désormais mise en place bien loin de
l’Europe : à Niamey, au Niger. Avec le récit
d’une vie pour seul laissez-passer, Moussa a
convaincu les agents de l’Office français de
Eden et Moussa, deux Erythréens dont les dossiers, étudiés à Niamey, ont été acceptés :
protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), venus l’interroger dans le même conteneur préfabriqué où nous le rencontrons. Une enceinte
sécurisée gérée par le HCR, au fond d’une
ruelle poussiéreuse de cette capitale poussiéreuse, située au cœur du Sahel. Après deux entretiens, de nombreuses questions et vérifications, Moussa a obtenu le sésame auquel il
n’osait plus croire: sa demande d’asile a été approuvée. «Je leur ai simplement dit la vérité,
dit-il. J’ai beaucoup souffert.»
Que font des fonctionnaires français chargés
de l’examen des demandes d’asile loin de
leurs locaux du Val-de-Marne, sur le sol africain? Depuis octobre, l’Ofpra a effectué trois
«missions de protection» au Sahel, deux au
Niger et une au Tchad, pour une durée d’environ une semaine à chaque fois. L’objectif
affiché : la réinstallation de réfugiés africains en France, après les avoir évalués dans
ces «pays sûrs». En principe, pour leur éviter
«de prendre des risques inconsidérés» en
traversant la Méditerranée. Mais il s’agit aussi
de décourager les réseaux de passeurs clandestins qui ont longtemps prospéré dans
ce pays au carrefour de l’Afrique noire et
de l’Afrique du Nord.
SANS LAISSER DE TRACES
Depuis deux ans, d’importants financements
versés par l’Union européenne ont persuadé
le gouvernement nigérien d’accepter de devenir de facto un de ses postes-frontières.
Une loi criminalise désormais les passeurs:
transporter des migrants au-delà d’Agadez, la
«porte du désert» au nord du pays, est passible
d’emprisonnement. Avec la mise en place de
mesures répressives dans les pays qu’ils traversent, le nombre de migrants qui atteignent
l’Europe a diminué, même si beaucoup empruntent à présent des routes plus dangereuses, à travers le désert, où ils disparaissent
sans laisser de traces. Mais pour les gouvernements de l’UE, l’objectif est accompli, avec des
migrants moins nombreux et en tout cas
moins visibles. Reste en échange à accepter
d’en accueillir quelques-uns pour que la
logique de cette nouvelle plateforme en terre
africaine fonctionne. L’an dernier, Emmanuel
Macron s’est engagé à accueillir en France
10000 réfugiés supplémentaires d’ici la fin de
l’année 2019, dont 3000 personnes en provenance du Tchad et du Niger.
«Je n’ai absolument aucun doute que nous
atteindrons ce nombre», affirme Pascal Brice,
directeur de l’Ofpra. Pour l’instant, on est
loin du compte. Environ 160 personnes, présélectionnées par le HCR, ont été vues par les
agents de l’Ofpra lors de ces deux missions
à Niamey. Après ces entretiens, 114 hommes,
femmes et enfants – majoritairement
érythréens, soudanais et somaliens– sont partis en France. Le nombre est dérisoire, mais
le message politique est fort: ceux qui ont des
revendications justifiées à l’asile ont une alternative légale et sûre à la dangereuse traversée
de la Méditerranée, qui engloutit chaque année des milliers de personnes et leurs espoirs.
Si la France leur ouvre ses portes, ils se verront
offrir un billet d’avion, un titre de séjour et des
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 4 Mai 2018
monocorde, ce sont les épreuves qu’il a traversées. La ligne de front lors de la guerre
contre l’Ethiopie, la pauvreté, ses enfants
qu’il ne voit qu’une fois par an, les frustrations, et le service militaire, quasi esclavagiste, qui n’en finit pas. En Erythrée, petit
pays de la corne de l’Afrique dirigé par un régime autoritaire, celui-ci est obligatoire pour
tous les citoyens. Sa durée est indéterminée.
Moussa a passé douze ans sous les drapeaux.
Puis, en 2011, il a craqué. «Une nuit, je me suis
enfui, raconte-t-il. Je n’ai rien dit à ma femme.
J’ai pris un chemin peu fréquenté, et j’ai traversé la frontière, dans l’obscurité.» Il part
d’abord au Soudan puis au Soudan du Sud,
à Juba, où il se fait embaucher dans un hôtel
par un compatriote. Mais la guerre le rattrape.
Avec ses économies, et un peu d’aide d’un
beau-frère au pays, il prend finalement la
décision qui le taraude depuis qu’il est parti:
aller en Europe.
CUL-DE-SAC LIBYEN
ils seront accueillis respectivement en France et en Suisse dans quelques jours.
mesures d’accompagnement pour faciliter
leur intégration, telles qu’une aide au logement ou des cours de langue. Tous les autres
devraient rebrousser chemin.
«La rhétorique qui vise à tracer une distinction claire entre migrants et réfugiés recouvre
des enjeux d’ordre politique majeurs, constate
Jocelyne Streiff-Fénart, sociologue et directrice de recherche émérite au CNRS, spécialiste des migrations. L’opposition entre le réfugié, qui aurait des raisons légitimes de fuir et
pour cela doit être accueilli, et le migrant économique, qui doit être repoussé, est devenue
50 km
ESPAGNE
un élément essentiel d’une politique migratoire qui est clairement configurée comme une
entreprise de triage.» Cette distinction entre
«les bons et les mauvais migrants», qui appartiendraient à deux catégories imperméables,
apparaît pour la chercheuse comme «une tentative de légitimation» de mesures de plus en
plus restrictives, «voire brutales».
A Niamey, dans l’attente de son départ,
Moussa fait les cent pas dans sa tête. Il a envie
de parler. Les agents de l’Ofpra voulaient
avant tout s’assurer de sa nationalité. Ce qui
le prend aux tripes, qu’il régurgite d’une voix
ITALIE
TUNISIE
GRÈCE
Mer méditerranée
MAROC
Océan
Atlantique
OC SAH
CI AR
DE A
NT
AL
ALGÉRIE
GHANA
BURKINA
FASO
SIERRA
LEONE
LIBERIA
CÔTED'IVOIRE
TOGO
ARABIE
SAOUDITE
NIGER
MALI
SÉNÉGAL
GUINÉE
LIBYE
ÉGYPTE
MAURITANIE
u 7
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Niamey
SOUDAN
TCHAD
NIGERIA
CENTRAFRIQUE
BÉNIN
CAMEROUN
OUGANDA
SOUDAN
DU SUD
ÉRYTHRÉE
ÉTHIOPIE
Une éprouvante traversée du désert le mène
jusqu’en Libye, le principal point de départ
pour les côtes italiennes. Un pays en plein
chaos depuis la chute de Kadhafi, en 2011, où
les migrants sont devenus une marchandise
à capturer, à vendre et à exploiter. «Nous
étions plusieurs centaines, peut-être 500, dans
un hangar, raconte Moussa dans un anglais
presque impeccable. J’y ai passé plusieurs
mois, puis on nous a déplacés dans un autre
endroit, puis encore un autre. Chaque fois,
nous étions gardés par des hommes en armes.»
Trafiquants, miliciens, gardes-côtes, bandits… tout se mêle et devient flou. Les geôliers
aboient des ordres en arabe, une langue que
la plupart des migrants ne comprennent pas.
«Ils nous ont menacés, frappés avec des bâtons
de bois ou des câbles. Quand ils étaient nerveux, ou défoncés, ils tiraient à nos pieds. Juste
parce que ça les amusait, raconte-t-il. Mais,
le pire c’était la faim.»
Un soir, deux hommes s’emparent d’une
jeune femme et l’emmènent à l’écart. «Quand
ils l’ont ramenée, elle a pleuré toute la nuit.
Que pouvait-on faire?» dit-il, le regard sombre.
Ceux qui peinent à rassembler l’argent dû
pour le voyage sont maltraités avec une brutalité systématique, torturés, forcés de rester debout sous le soleil pendant des heures. Par téléphone, ils supplient leurs proches d’envoyer
de l’argent, de les sortir de là. Moussa, lui, a
déjà versé 3500 dollars (environ 2900euros),
mais son départ se fait attendre. La collaboration controversée de l’UE et de la Libye pour
endiguer la venue de migrants africains
en Europe, y compris par la détention de ces
derniers et l’interception des bateaux en mer,
a rendu la traversée plus compliquée. Elle
a aussi accru la clandestinité dans laquelle
opèrent les migrants et leur dépendance aux
réseaux organisés de trafiquants.
Parmi les milliers de personnes bloquées
dans le cul-de-sac libyen, dans des conditions
abominables, quelques centaines, comme
Moussa, peuvent prétendre au statut de réfugiés. Le HCR travaille à les identifier et les
faire relâcher. L’an dernier, l’agence onusienne a initié une procédure unique: l’évacuation par avion des demandeurs d’asile
jugés les plus vulnérables vers un pays de
transit où ils seraient en sécurité, le Niger.
Un retour en arrière censé être temporaire,
en vue de leur réinstallation, selon le bon vouloir de quelques pays occidentaux. L’enveloppe d’aide européenne ne venant pas sans
contrepartie, les autorités nigériennes ont
donné leur feu vert non sans émettre quel-
Les récits
d’horreur ont fait
leur chemin
jusque dans les
villages de la corne
de l’Afrique. Dans
leur bagage, certaines
femmes emportent
des contraceptifs parce
qu’elles s’attendent
à être violées.
ques craintes de voir leur pays devenir un
«hotspot» où tous les recalés à l’examen de
l’asile se retrouveraient coincés. «Nous avons
environ 1000 personnes sous notre protection
en ce moment sur le territoire nigérien, dit
Alessandra Morelli, représentante du HCR
au Niger. Nous attendons que ces personnes
puissent être accueillies par des pays tiers. Le
succès de la démarche dépend de l’engagement
des Etats membres de l’UE et de la communauté internationale. C’est seulement à travers cette solidarité que ces gens peuvent avoir
l’espoir de reconstruire leur vie.»
«ON SAIT CE QUI NOUS ATTEND»
L’initiative lancée par la France suscite l’intérêt d’autres pays. La Suisse et les Pays-Bas ont
récemment effectué une mission au Niger. La
Finlande, le Canada, l’Allemagne et le Royaume-Uni pourraient prochainement faire
de même. Eden, 22 ans, doit bientôt être
accueillie en Suisse. Avec ses traits fins, ses
yeux brun profond soulignés d’un trait d’eyeliner et ses petites boucles d’oreilles mauves
assorties à son vernis à ongles, la jeune
Erythréenne mêle la coquetterie d’une adolescente à l’assurance de celles qui en ont déjà
trop vu pour se laisser impressionner. Elle raconte son calvaire, parle de ses rêves d’avenir,
son envie de «devenir esthéticienne. Ou médecin, si je peux aller à l’université». La détermination ponctue chacun de ses mots. «Bien sûr
qu’on sait ce qui nous attend lorsqu’on part»,
dit-elle en amharique, qu’une interprète traduit. Sur les réseaux sociaux, des photos circulent de ceux, tout sourire, qui ont réussi
à atteindre le mythe européen. Mais les récits
d’horreur, d’abandons dans le désert, de bateaux qui sombrent au milieu des vagues, de
tortures dans les camps libyens, ont aussi fait
leur chemin jusque dans les villages de la
corne de l’Afrique. Dans leur bagage, certaines femmes emportent des contraceptifs
parce qu’elles s’attendent à être violées. «Ça
ne veut pas dire que l’on sait comment on va
réagir, si l’on tiendra le coup, mais on sait que
ce sera horrible. De toute façon, quelles sont les
autres options ?»
Pour quelques élus, extraits du flux migratoire au terme d’un processus de sélection en
entonnoir, le voyage prend bientôt fin, à leur
grand soulagement. A son arrivée en France,
Moussa devrait obtenir la protection subsidiaire, un statut un cran en dessous de celui
de réfugié. Il pourra le renouveler au bout
d’un an, si ses raisons de ne pas rentrer en
Erythrée sont toujours jugées légitimes. Aux
yeux des autorités européennes, l’espoir
d’une vie meilleure ne suffit pas. •
Les prénoms ont été changés.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE ÉCONOMIE
SNAPCHAT
Success-story à sec
Le réseau social aux photos et vidéos éphémères, massivement
utilisé par les 15-25 ans, vient à nouveau d’annoncer de mauvais
résultats financiers. Se faisant parfois copier par ses concurrents,
le PDG, Evan Spiegel, n’a jamais su monétiser ses innovations.
Au point de mettre en péril son entreprise?
Par GURVAN KRISTANADJAJA
Dessin ADRIÀ FRUITOS
Libération Vendredi 4 Mai 2018
S
napchat est, une nouvelle fois, en
mauvaise posture. Après une année 2017 conclue par une perte
nette de 3,4 milliards de dollars (environ 2,8 milliards d’euros), Evan Spiegel
espérait redresser son entreprise
en 2018. A l’annonce, mardi, des résultats financiers pour le premier trimestre, le cofondateur du réseau social ne
peut que constater un nouvel échec.
Certes, la firme a annoncé un chiffre
d’affaires de 230,7 millions de dollars,
supérieur à celui de l’an passé
(149,6 millions). Mais elle a, dans le
même temps, perdu 385,8 millions de
dollars, là où elle devait impérativement engranger des bénéfices. Pire,
chaque utilisateur ne lui rapporte plus
que 1,21 dollar de recettes, contre 1,53
au dernier trimestre 2017. A l’annonce
de ces résultats, l’action de l’entreprise
a immédiatement chuté de plus de 15%
en Bourse. Conséquence, la firme
Snap Inc. (nom qu’elle a adopté
en 2017), fragilisée par ses mauvais
choix commerciaux successifs, va licencier plus de 120 employés, principalement des ingénieurs – elle en a
3000 dans le monde. L’entreprise avait
anticipé ce mauvais bilan en annonçant
dès mars un nouveau plan social, le
troisième depuis son introduction en
Bourse. Près de sept ans après son
lancement, l’avenir de la pépite jalousée par la Silicon Valley est plus que jamais incertain.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Une nouvelle version
qui fait hurler les fans
Au moment de son lancement, pourtant,
Snapchat était promis à un avenir lucratif. Salué unanimement à l’époque
comme le réseau social de demain, il a
la même histoire que beaucoup de ses
concurrents brossés au storytelling
à l’américaine. En 2011, deux étudiants
de 22 et 24 ans, Evan Spiegel et Bobby
Murphy, développent une application
en projet de classe à Standford. Le premier, étudiant en design, s’associe au second, diplômé en mathématiques et
sciences informatiques, pour lancer
Snapchat depuis la maison du père de
Spiegel. Ils ont, dès le départ, l’intuition
que les clichés doivent désormais être
éphémères – depuis, ils ont reconnu
qu’un autre étudiant avait été en réalité
à l’origine de cette idée.
Terminé les photos envoyées par MMS
à sa moitié qui, une fois l’idylle finie, se
transforment en moyen de chantage.
Avec Snapchat, un cliché envoyé à un
ami n’est visible que dix secondes avant
de disparaître définitivement, promet-on. Une révolution dans l’usage
des réseaux sociaux. Une fois lancée,
l’application connaît un succès fou
auprès des lycéens américains, puis du
monde entier. Au point que les géants
du Web Google et Facebook proposent
entre 3 et 4 milliards de dollars pour
son rachat. Evan Spiegel refuse et pose
confiant en sweat-shirt sur le canapé de
son père dans les pages des médias
américain, fier d’être celui qui valait
plusieurs milliards. Le mythe du jeune
homme qui a dit non aux ogres du
numérique et à leurs valises de dollars
fascine outre-Atlantique. Elle est aussi
révélatrice de l’ambition démesurée de
ce gamin élevé au sein d’une famille
aisée dans un quartier huppé de
Los Angeles –«Je suis un homme jeune
blanc et éduqué, j’ai vraiment de la
chance, la vie est injuste», a-t-il déclaré
lors d’une conférence. Il prétend être
moins attiré par l’argent que par le
souhait de faire de son application un
réseau social influent pour concurrencer les géants Facebook et WeChat.
Les premiers échecs
commerciaux
Pour assouvir son ambition, son entreprise doit se diversifier. Il tente alors
plusieurs coups commerciaux. En janvier 2015, Snapchat annonce sa mutation. Elle lance la première version de
son espace réservé aux éditeurs, nommé
«Discover». En plus des clichés éphémères, il introduit en son sein les contenus
de médias tels que MTV ou CNN aux
Etats-Unis, le Monde ou Konbini
en France. L’idée d’Evan Spiegel et de
ses associés : tenter d’offrir une expérience plus riche aux snapchateurs et
promettre aux marques et médias de
toucher les 15-25 ans, qu’ils peinent à
atteindre. Spiegel légitime aussi l’intro-
Finalement incapable de se stabiliser,
Snapchat finit même par se faire copier
par ses concurrents, parvenus, eux, à
être rentables. Le réseau social avait
créé les «stories», des photos et vidéos
publiques visibles pendant vingt-quatre heures, l’un de ses atouts majeurs.
Elles étaient l’une de ses inventions les
plus prometteuses. Mais en plein milieu
de l’été 2016, son concurrent Instagram,
qui lui gagne de l’argent, annonce
intégrer la même technologie à son application. Une décision raillée par les
utilisateurs de Snapchat qui y voient
à l’époque une vieille rancœur entre
frères ennemis (Instagram appartient à
Facebook). Le réseau aux images éphémères se dit confiant face à la menace:
il est au même moment en train de finaliser le rachat de Vurb pour plus de
110 millions de dollars, une appli permettant de rechercher des stories et services autour de soi. Près de deux ans
plus tard, le rapport s’est totalement
inversé : les stories sont devenues l’un
des usages phares d’Instagram quand
Snapchat ne parvient plus à les mettre
en valeur.
Pour répondre à la concurrence et
oublier définitivement les mauvais
choix commerciaux, Spiegel annonce
en février d’importants changements.
Dans une toute nouvelle version mise
en ligne, l’espace «Discover», auparavant réservé aux médias, intègre désormais les utilisateurs de Snapchat les
plus influents. En France, on trouve notamment aux côtés des contenus du
Monde ceux de Studio Danielle, une retraitée normande célèbre sur Internet,
ou du blogueur Jeremstar, qui deviendra chroniqueur de Thierry Ardisson. Le
but: attirer de nouveaux annonceurs et
utilisateurs. Spiegel le promet dans une
courte vidéo, cette version de Snapchat
doit aussi permettre à l’entreprise de
passer un cap jusque-là jamais atteint:
la rentabilité.
Mais, dès la publication de la mise à
jour, le résultat est catastrophique: une
pétition réunissant 1,2 million de signataires réclame le retour de l’ancienne
version. «Beaucoup des fonctionnalités
sont inutiles ou vont à l’encontre des objectifs originels poursuivis par Snapchat
ces dernières années», précise Nic Rumsey, qui en est à l’origine. La note du réseau social sur l’AppStore tombe même
jusqu’à 1,8 sur 5, avec des commentaires
d’utilisateurs qui s’estiment bernés. «Le
but de Snapchat n’est pas de satisfaire
ses utilisateurs, ils veulent surtout faire
des profits. […] Ce n’est plus intuitif mais
seulement à but financier», décrit par
exemple Maxou1770, un des utilisateurs
de l’appli. L’une des snapchateuses les
plus influentes, l’Américaine Kylie Jenner, fait même chuter le cours en Bourse
de 6% lorsqu’elle écrit sur Twitter à ses
24 millions d’abonnés: «Est-ce que vous
aussi vous n’ouvrez plus Snapchat ? Ou
c’est juste moi… C’est trop triste.» En réponse aux critiques, l’entreprise a
d’abord mis en ligne une correction de
la nouvelle version en mars, qui n’a pas
non plus donné satisfaction aux utilisateurs. Avant d’annoncer finalement ces
derniers jours le retour à une interface
similaire à l’ancienne version.
Au moment de dresser le bilan financier
du premier trimestre, cette version
contestée de Snapchat est directement
mise en cause. Pour tenter de s’en relever, le réseau social possède encore
quelques atouts: Snapchat reste notamment l’une des applications les plus
utilisées par les 15-25 ans (71% des utilisateurs ont moins de 25 ans selon les
récents chiffres publiés). L’entreprise a
récemment donné une première indication quant à son avenir: elle devrait lancer une nouvelle version de ses lunettes
Spectacles en 2019, avec l’espoir pour
Evan Spiegel de connaître un succès
commercial… qui lui permette enfin de
dégager des bénéfices. •
LE CALIFORNIEN EN CHIFFRES
n 230,67 millions de dollars (soit 192,51 millions
d’euros) de chiffre d’affaires au premier trimestre 2018.
n 191 millions d’utilisateurs (en hausse de 4 millions
sur un trimestre).
n 78 % des 18-24 ans aux Etats-Unis utilisent Snapchat,
selon une étude de l’institut indépendant
Pew Research Center.
n Environ 3 milliards de photos et vidéos sont
envoyées chaque jour.
n 20 % des utilisateurs consultent le contenu
d’une édition de Discover, l’espace «médias».
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
duction de publicités interstitielles
entre ses contenus. Le succès est mitigé:
s’il a permis à certains médias de tester
de nouveaux formats, Discover n’attire
«que» 38 millions d’utilisateurs, selon
les chiffres publiés par le site américain
The Daily Beast.
La firme tente un deuxième coup en
juin 2017, plus audacieux encore. Elle
commercialise cette fois des lunettes de
soleil connectées, nommées Spectacles.
Elles permettent à chaque utilisateur de
partager sur l’application ce qu’il voit de
ses propres yeux. Un pari risqué, car
bien loin de ce que la firme sait faire de
mieux. A l’image des lunettes pensées
par Google quelques années auparavant
–les Google Glass–, les Spectacles sont
un échec commercial total (environ
150 000 paires vendues) et pénalisent
fortement les résultats du groupe.
La pépite qui
se refuse aux géants
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
En
partenariat
avec
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Vendredi 4 Mai 2018
LIBÉ.FR
Scandale des données : Cambridge
Analytica ferme boutique L’entreprise
de «marketing» politique et commercial, au
cœur du scandale qui secoue Facebook depuis des semaines,
a annoncé la cessation de ses activités et une procédure de
faillite. Mais certains acteurs clés de l’affaire ont rejoint une
entreprise créée en août 2017, Emerdata, domiciliée dans le quartier d’affaires de Canary Wharf, à Londres. A la même adresse
que SCL Group, société mère de Cambridge Analytica. PHOTO AFP
De sa prison, le Kurde
Demirtas défie
le candidat Erdogan
Les militants du
Parti démocratique
des peuples
s’apprêtent à
choisir pour la
présidentielle
turque du 24 juin
l’ancien avocat
détenu depuis plus
d’un an.
Par
QUENTIN RAVERDY
Correspondant en Turquie
D
epuis plusieurs jours,
le nom de Selahattin
Demirtas, ancien coleader du Parti démocratique
des peuples (HDP), refait surface dans la presse turque. Et
pour cause, même retiré de la
vie politique depuis janvier,
l’avocat de 45 ans va être
désigné par ses partisans, ce
vendredi, pour défier Recep Tayyip Erdogan lors
des élections anticipées (présidentielle et législatives)
du 24 juin. Une candidature
hors norme puisque le politicien issu de l’ethnie kurde
zaza vient de passer son dixhuitième mois en prison.
Accusé par la justice de servir
de bras politique au Parti
des travailleurs du Kurdistan,
le PKK, qui mène une lutte
armée contre l’Etat turc
depuis plus de trente ans,
Demirtas est aujourd’hui mis
en cause dans 18 affaires et
risque jusqu’à 142 années de
prison.
Sûrs du choix de leur candidat, c’est plein d’impatience
que plusieurs élus et soutiens
du HDP, la formation de gauche prokurde, militant pour
les droits des minorités de
Turquie, se sont rendus à l’un
de ses procès, lundi. L’occasion de venir écouter dans le
tribunal de la prison de Silivri, en banlieue d’Istanbul,
l’une des rares figures politiques du pays à jouer des cou-
des avec le président Erdogan dans l’art du discours
politique et de la rhétorique.
Mais Demirtas n’est pas apparu. «Raisons de santé», ont
coupé court ses proches.
Dans les rangs du parti, l’inquiétude est ailleurs. Malgré
l’absence du prévenu et
en dépit de l’appel des avocats à repousser l’audience
après les élections, le juge
semble bien décider à boucler cette affaire au plus vite:
Demirtas et un autre élu du
HDP, Sirri Sureyya Önder,
risquent cinq ans de prison
pour «propagande terroriste». Une condamnation,
lors de la prochaine audience
le 8 juin, pourrait anéantir la
candidature de celui qui,
en 2014, avait déjà affronté
Erdogan à la présidentielle
(9,77 % des voix).
froidis par l’alliance avec les
ultranationalistes du MHP
ou l’opération militaire d’Ankara contre les Kurdes de Syrie cet hiver.
Se profile donc une campagne bien atypique – mais en
rien illégale – faite d’échanges avec ses avocats depuis sa
cellule de la prison d’Edirne,
d’interviews à distance et de
publications sur les réseaux
sociaux. Avec des sondages
oscillant entre 13 % et 15 %,
les chances pour Demirtas
de rivaliser directement avec
le président sortant sont bien
minces.
Mais l’objectif est ailleurs.
«Plus il y a de candidats,
moins Erdogan a de chances
de passer dès le premier tour.
La candidature de Demirtas
est donc indispensable pour
qu’il y ait un second tour»,
tranche le politologue Ahmet
«UN SYMBOLE»
Insel. D’ailleurs, début avril,
«Oui, il y a un risque, surtout lors d’une audience, le leader
dans ce genre d’affaires, sui- kurde en était convaincu :
vies de très près par Erdogan. «Nous sommes ceux qui allons
La plupart des juges sont déterminer l’élection présicontrôlés par le pouvoir et dentielle. Nous sommes le caleurs décisions sont dictées, denas. Nous sommes la clé.»
[…] mais Selahattin a été L’éventualité d’un second
notre coprésident pendant tour serait inédite en Turquie
cinq ans, il a lutté pour les et pourrait voir apparaître un
droits de l’homme comme possible front anti-Erdogan.
avocat pendant vingt ans. Le rôle de l’avocat kurde sera
Tout fait de lui un symbole et également capital dans le canotre seul candidat», affirme dre de la campagne légiscalmement Garo Paylan, lative du HDP. En juin 2015, il
député d’Istanbul. Une évi- avait permis la percée électodence pour de nombreux rale historique de son parti,
analystes: «Il n’y avait en fait emmenant avec lui 79 élus au
pas de meilleur candidat. Parlement de Turquie. Tout
C’est actuelleen privant dans
L'HOMME
ment le seul
le même temps
capable à la fois
l’AKP et Erdogan
DU JOUR
de maintenir la
d’une majorité
base électorale traditionnelle absolue trustée depuis 2002.
du parti kurde et de l’élargir», «Erdogan reste traumatisé
estime Vahap Coskun, ensei- par juin 2015», rappelle Garo
gnant à l’université Dicle de Paylan. Menacé, le dirigeant
Diyarbakir.
turc avait repris la main en
Dans l’idée, le HDP espère novembre 2015, lors d’élecainsi récupérer certains élec- tions anticipées, organisées
teurs, notamment des Kur- sur fond de violences dans
des partisans du Parti de la les régions kurdes après
justice et du développement l’éclatement du cessez-le-feu
(AKP), la formation islamo- entre le PKK et les forces de
conservatrice d’Erdogan, re- sécurité.
Selahattin Demirtas en septembre 2016 à Istanbul. PHOTO OZAN KOSE. AFP
Aujourd’hui, si le HDP reste
la deuxième force d’opposition du pays, le parti est sérieusement fragilisé. En plus
de son candidat principal,
neuf autres élus –dont l’autre
ancienne coprésidente du
parti, Figen Yüksekdag –
ainsi que des milliers de
membres du parti ont été
arrêtés au cours du vaste
tour de vis autoritaire conduit par Erdogan depuis la
tentative de putsch manqué
de juillet 2016.
CLIMAT NATIONALISTE
Mis au ban de la toute fraîche
alliance législative, échafaudée par quatre partis
d’opposition portés par le
climat nationaliste, totale-
«Plus il y a de candidats, moins
Erdogan a de chances de passer
dès le premier tour.
La candidature de Demirtas
est donc indispensable.»
Ahmet Insel politologue
ment boycottés par les télévisions et journaux progouvernementaux qui cadenassent
la scène médiatique turque,
les élus du HDP veulent
quand même y croire.
Tous sont persuadés que le
parti, porté par Demirtas,
franchira le seuil électoral
des 10% à l’échelle nationale,
nécessaire pour siéger au Parlement. «C’est indispensable,
prévient Ahmet Insel. Si le
HDP ne passe pas ce barrage
[en vertu de la loi électorale
turque, ndlr], l’immense majorité de ses sièges seront récupérés par l’AKP […] Il en va de
la représentation des Kurdes,
des minorités et des forces modernistes au Parlement de
Turquie.» •
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
u 11
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LIBÉ.FR
Au Pays basque, ETA organise un
finale spectaculaire L’organisation
séparatiste fondée en 1959 n’en finit plus
d’annoncer sa reddition, qui doit avoir lieu ce vendredi devant
les caméras de près de 300 médias, de rares responsables espagnols et des personnalités irlandaises telles que l’ancien
chef du Sinn Féin Gerry Adams. Dans un communiqué diffusé
mercredi, les derniers dirigeants d’ETA prenaient acte de «la
fin d’un cycle historique et de [leurs] fonctions».
IVG L’Iowa adopte
la loi la plus dure
des Etats-Unis
Le capitalisme est
un canard de bain
Stormy Daniels
Trump change de
position
Mis en difficulté par l’actrice
de films pornos Stormy Daniels, qui affirme avoir eu une
liaison avec lui, Donald
Trump a admis jeudi avoir
déboursé 130000 dollars par
l’entremise de son avocat personnel pour qu’elle se taise.
Jusque-là, le président américain assurait n’en rien savoir.
Stormy Daniels a saisi la justice pour invalider cet accord
de confidentialité. La transaction entre Michael Cohen
et Stormy Daniels avait été
négociée un mois avant la
présidentielle de 2016. La relation sexuelle présumée date
de 2006, alors que Donald
Trump était déjà marié à Melania. Dans des tweets, il a expliqué jeudi que de tels paiements étaient «fréquents
parmi les célébrités et personnes fortunées», et que l’argent
ne venait pas des fonds de sa
campagne électorale, ce qui
aurait été illégal. PHOTO AP
La première fois qu’on a vu vente de billets à valeur faun canard de bain à l’effigie ciale de 0 euro, qu’on peut
d’Angela Merkel, on a reculé acquérir pour… 3 euros. Ni
de surprise. Il était exposé à du canard de bain à son efcôté d’un presse-citron, lui figie, barbe et Das Kapital
aussi représentant la chan- inclus, à 5,90 euros. Encore
celière. Le tout dans une moins du moule à biscuits,
boutique tout ce qu’il y a de qui souligne avec délicaplus sérieux sur la Wil- tesse son austère profil, ou
helmstrasse, à deux pas de du tapis de souris où l’on
la porte de Brandebourg à peut lire «Friedrich [Engels]
Berlin. Mais ça, c’était et moi on se whatsappe avec
avant. Avant de découvrir plaisir». Puisque nous somles innombrables produits mes en Allemagne, il existe
dérivés Karl
aussi, natuMIROIR
Marx, venrellement,
dus par
D’OUTRE-RHIN une bière
brassées
Karl Marx,
dans sa cité natale de Trè- brassée à Chemnitz, dans la
ves. La ville de Rhénanie- Saxe (alias Karl-Marx-Stadt
Palatinat, où le philosophe du temps de la RDA), pour
a vu le jour le 5 mai 1818, des gueules de bois sponsos’apprête à fêter le bicente- risées. Si on n’aime pas la
naire de sa naissance avec, bière, pas de panique : à
comment dire, faste: érec- Trèves, on trouve du vin
tion d’une statue de 5,5 mè- (rouge, naturellement). Et
tres offerte par la Chine ; bien que la question de l’hypanneaux de signalisation giène bucco-dentaire soit,
à l’effigie de l’auteur du Ca- on le concède, un point
pital ; 300 événements, aveugle dans la pensée polidont une exposition inau- tique de l’auteur du Manigurée par le très marxiste feste du parti communiste,
président de la Commission on peut tout de même se
européenne, Jean-Claude rincer le gosier avec un rinJuncker. Et, donc, des pro- ce-bouche Karl Marx à la
duits dérivés.
menthe, pour seulement
On ne sait pas bien ce que 2,70 euros. J.Lu.
Karl Marx aurait dit de la A lire en intégralité sur Libé.fr
Images
ner avec de l’eau de mer la
fine lentille d’eau douce présente sous ces îles.»
Ces inondations répétées
devraient saliniser durablement les eaux des atolls et
mettre en péril l’accès à l’eau
potable jusqu’à un «point de
bascule» où les îles deviendront inhabitables. Si les habitants ont la chance d’avoir
les moyens de compenser
cette contamination grâce à
la construction de centrales
de désalinisation ou à des
importations d’eau douce,
ils ne repousseraient que
de quelques décennies
l’échéance de leur migration
pour leur survie.
AUDE MASSIOT
A lire en intégralité sur Libé.fr
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Mai 2018
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Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Mai 2018
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Page 44 : Karin Tidbeck / Rencontre suédoise
Page 45 : Elias Khoury / Le «ghetto» palestinien de Lod
Page 48 : Didier da Silva / «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
CLAIRE DEVARRIEUX
M
PHOTO FRÉDÉRIC STUCIN
Au moins 116 personnes ont péri dans des tempêtes de sable qui ont frappé le nord de l’Inde dans la nuit de mercredi
à jeudi. Des vents soufflant jusqu’à 130km/h ont notamment ravagé l’Etat de l’Uttar Pradesh (photo) ainsi que son
voisin, le Rajasthan. Le vent a déraciné des arbres, abattu
des murs de maisons, renversé des pylônes électriques.
Des tempêtes similaires surviennent chaque année en
Inde, mais généralement, elles ne causent pas de destructions d’une telle ampleur. De nouvelles tempêtes pourraient survenir au cours des quarante-huit prochaines heures, ont averti les services météorologiques. PHOTO AFP
des Pays-Bas, est l’impact de
l’augmentation de la hauteur des vagues causée
par le réchauffement climatique. «Elle peut être causée
par des événements comme
des tempêtes tropicales ou
des cyclones, ainsi que lors
d’épisodes de ciel bleu qui
provoquent un gonflement
de l’eau, décrit l’étude. La
montée du niveau des mers
va exacerber l’impact des
grandes vagues sur les récifs
coralliens des atolls […] et
résulter dans l’augmentation des inondations qui menacent les infrastructures
terrestres (ports, routes, aéroports, hôpitaux, centrales
électriques et traitement de
l’eau) et peuvent contami-
Voix ambiguë
d'un coeur
qui au zéphir
Libération Samedi 5 et Dimanche 6 Mai 2018
Edouard Louis, à Paris, le 19 janvier 2016.
Catastrophe Des tempêtes de sable
sèment la désolation en Inde
Iles Marshall, Seychelles,
Maldives. De prime abord,
ces îlots coralliens paraissent paradisiaques. Pourtant, leurs habitants pourraient être forcés de les
quitter. Une étude publiée
dans la revue scientifique
Science Advances, le 25 avril,
estime que des milliers
d’atolls deviendraient inhabitables entre 2030 et 2065,
selon les différents modèles
de projections climatiques.
Et non d’ici la fin du siècle
comme le prédisaient de
précédentes études.
Le nouveau facteur pris en
compte dans ces travaux,
conduits par des chercheurs
de plusieurs institutions
américaines, de Monaco et
«Ma vie d’écrivain
est une vie de honte»
Entretien
avec Edouard Louis
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ai 2018. Edouard Louis
rentre des Etats-Unis –un
mois de conférences, de
lectures – au moment où
sort son nouveau livre, Qui a tué mon père. Il
est devenu un auteur traduit dans le monde
entier. Il ne lui a pas fallu attendre quatre ans
pour être célèbre. Cela s’est produit tout de
suite.
En janvier 2014, la voix d’un jeune homme se
fait entendre. Dans En finir avec Eddy Bellegueule, Edouard Louis raconte la misère de
la France d’en bas. Il en vient. Première
phrase: «De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux.» Efféminé dans un monde où on
ne plaisante pas avec son «rôle d’homme», incapable d’être «comme les autres» malgré ses
efforts, humilié et moqué, Eddy s’enfuit pour
se sauver. Devenu Edouard Louis, il a 21 ans
quand sort son roman – il est né le 30 octobre 1992, dans un village picard.
Deux ans plus tard, Histoire de la violence
épuise le récit d’une nuit de Noël qui a mal
tourné. La rencontre avec un garçon s’est terminée sur un viol, une tentative de meurtre,
et une plainte déposée. Edouard Louis continue de travailler sur la double langue, celle de
la vie intellectuelle et parisienne qu’il a choisie, et celle de son enfance. Il poursuit sa réflexion sur les mécanismes d’exclusion et de
domination. Son premier livre publié a été,
en 2013, un ouvrage collectif qu’il a dirigé, sur
Pierre Bourdieu.
Avec Qui a tué mon père, court texte qui sera
adapté au théâtre par Stanislas Nordey
en 2019, le lecteur est en terrain familier. Il
connaît le père d’Edouard Louis, du moins celui de ses livres. Il sait qu’il a élevé le fils et la
fille que sa femme a eus d’un premier mariage. Le séjour dans le Sud quand il était
jeune, son retour, dans le Nord, pour réintégrer l’usine, et, plus tard, le chômage, le dos
«broyé»: le père d’Edouard Louis est en passe
de devenir mythique, comme la mère de Marguerite Duras. «Je n’ai pas peur de me répéter
parce que ce que j’écris, ce que je dis ne répond
pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du
feu.» En vérité, il s’agit bien de littérature, et
Edouard Louis ne l’ignore pas. C’est sa chair
et son sang, la chair et le sang de son père qu’il
jette sur la page. C’est leur cœur à tous les
deux.
Chez les Bellegueule, le dégoût luttait contre
l’amour. «Je ne voulais pas qu’il me parle»,
écrit Edouard Louis dans son premier roman.
Et aussi: «Son je t’aime m’avait répugné, cette
parole avait pour moi un caractère incestueux.» Le temps passant, les sentiments sont
moins convulsifs. Le dispositif scénique esquissé en préambule de Qui a tué mon père
montre deux hommes proches et séparés.
Seul le fils parle: «Le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais.»
Par bribes, par fragments plus ou moins développés, Edouard Louis rassemble ce qu’il
connaît de l’existence pater- Suite page 42
u 35
Page 38 : Cinq sur cinq /
Election, piège à sons
Page 39 : La découverte /
Peggy Gou
Page 40 : Casque t’écoutes ? /
Pierre Salvadori
Pyroman au 11 01 Studio, en mars. PHOTO ALEX DOBÉ
Le Parlement de l’Iowa, majoritairement républicain, a
adopté mercredi la loi antiavortement la plus restrictive
des Etats-Unis, qui interdit
l’IVG à partir du moment où
les battements du cœur sont
détectés, ce qui est possible
dès la sixième semaine de
grossesse. Le texte doit encore être promulgué par la
gouverneure républicaine,
Kim Reynolds, qui n’a pas indiqué si elle y apposerait sa
signature. Les anti-IVG voudraient que la Cour suprême,
qui a légalisé l’avortement
aux Etats-Unis en 1973, soit
saisie. Ils espèrent que Trump
pourra nommer un juge conservateur supplémentaire à la
plus haute instance judiciaire
du pays, faisant ainsi basculer l’équilibre sur la question.
Des milliers d’atolls
inhabitables d’ici à 2050
Beatmakers
Rythmes
et blues
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
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12 u
FRANCE
A Paris,les LREM
s’en prennent aux HLM
Sous couvert de favoriser les classes moyennes, les élus macronistes
proposent de vendre 1% du parc social de la capitale tous les ans.
Ce vœu, qualifié de «complètement démago» par la mairie,
est débattu ce vendredi au Conseil de Paris.
Paris, avec 20 % de HLM, n’a pas encore atteint le quota de 25 % exigé par la loi Solidarité et renouvellement urbain. PHOTO BENOIT GRIMBERT
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Par
TONINO SERAFINI
L
a séance s’annonce animée,
voire houleuse, vendredi au
Conseil de Paris, appelé à
débattre d’un vœu des élus macronistes. Leur texte propose ni plus ni
moins de vendre tous les ans près
de 2500 HLM dans une capitale qui
manque cruellement de logements
aux loyers accessibles. L’affaire suscite déjà une vive polémique. Pourquoi céder des logements du parc
social à Paris alors que les prix du
marché locatif sont explosifs? Il faut
compter entre 1600 et 2200 euros
par mois (selon les quartiers) pour
louer un appartement familial
de 70m2 dans le privé. En HLM, c’est
trois fois moins cher.
Tous élus aux municipales de 2014
sur des listes PS, UMP, UDI ou
Modem avant de rallier Emmanuel
Macron, les auteurs de ce vœu proposent de devancer une mesure
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 4 Mai 2018
gouvernementale, explique à Libération Anne-Christine Lang,
conseillère de Paris (ex-PS), élue
députée sous l’étiquette LREM
en 2017. Avec notre vœu, on veut
donner la possibilité à des gens qui
gagnent entre deux et trois Smic
[de 2300 et 3450 euros, ndlr], à des
familles de la classe moyenne, d’accéder à la propriété à Paris.» Même
son de cloche chez les autres élus signataires du texte soumis au débat,
qui mettent aussi en avant une
mesure pro-classes moyennes.
Nerf de la guerre
«C’est totalement démago», riposte
Ian Brossat, adjoint (PCF) chargé du
logement à la mairie de Paris. «Qui
peut croire sérieusement qu’avec des
revenus moyens, un ménage avec
des enfants va pouvoir débourser
700 000 ou 800 000 euros pour
acheter son appartement HLM qu’il
occupe? interroge-t-il. Sauf à brader
ces logements qui appartiennent à
tous les Parisiens, ce qui serait totalement inacceptable pour les deniers
publics.» Cette question du tarif
auquel seraient vendus les HLM
n’est pas fortuite. Anne-Christine
Lang laisse entendre qu’il «n’est pas
question de vendre un logement social» aux «prix du privé». Mais dans
ce cas, sous couvert de faciliter
l’accession de la classe moyenne à
la propriété, les acquéreurs, qui
achèteraient à des prix très inférieurs au marché, réaliseraient d’incroyables plus-values au détriment
de la collectivité.
Le vœu des élus macronistes a peu
de chances d’être adopté. Même
avec le renfort des élus de droite, ils
ne disposent pas d’une majorité au
Conseil de Paris. Certains voient
dans cette affaire un coup de com
téléguidé par Benjamin Griveaux,
porte-parole du gouvernement, qui
nourrit des velléités de candidature
à la mairie de Paris aux municipales
de 2020 (lire ci-contre). Et pour
mieux préparer son atterrissage, il
«multiplie les coups» contre la politique d’Anne Hidalgo. «Cette offensive par le prisme de la vente
des HLM ne me surprend pas. Griveaux a enfourché le programme le
plus droitier de LREM», dit de lui un
élu PS bourguignon qui a bien
connu Griveaux lorsqu’il était viceprésident du conseil départemental
de Saône-et-Loire. «La stratégie
de LREM dans la capitale est de se
substituer à la droite parisienne,
ajoute Rémi Féraud, président du
groupe PS au Conseil de Paris. Benjamin Griveaux veut faire une OPA
sur cet électorat en revisitant tous les
vieux thèmes de la droite parisienne,
comme la vente des HLM.»
Pour motiver leur vœu, les élus macronistes reprennent l’argumentaire du gouvernement figurant
dans le projet de loi Elan. En substance: la vente d’un logement HLM
«permet la construction de trois
logements [sociaux]», en procurant
des fonds propres aux organismes.
A condition que le logement soit
déjà amorti, c’est-à-dire remboursé.
Car pour construire, les HLM recourent à des emprunts d’une durée de
trente à cinquante ans, les loyers
acquittés par les locataires servant
à payer le prêt. Or tout le parc social
de la capitale est loin d’être remboursé.
En outre, avoir des fonds propres
n’est pas suffisant pour construire
afin de reconstituer une offre locative. Dans la capitale, le nerf de la
guerre, c’est les terrains à bâtir. «Le
problème que nous avons pour faire
plus de logements sociaux à Paris, ce
n’est pas l’argent, mais la rareté du
foncier», souligne Ian Brossat. Pas
de parcelles, pas de possibilité de
réaliser de nouveaux HLM pour
compenser ceux vendus. Le vœu
des macronistes porte sur «un plan
quinquennal» de ventes de 1 % du
parc HLM par an. A raison de
2 500 cessions chaque année, cela
ferait un total de 12500 logements
sociaux «en moins pour l’éternité à
Paris», affirme Jean-Yves Mano,
ancien adjoint au logement de
Delanoë, aujourd’hui président de
Consommation, logement et cadre
de vie, une association de consommateurs opposée à ces ventes.
Lors de la présentation du projet de
loi Elan en Conseil des ministres,
Libération avait interrogé le secrétaire d’Etat à la Cohésion des territoires, Julien Denormandie, sur la
difficulté de reconstituer une offre
de HLM – après des ventes – dans
Logements sociaux à Paris
XVIIIe
HAUTSDE-SEINE
XVIIe
VIII
XVIe
Bois de
Boulogne
e
2,1%
Se
ine
controversée du projet de loi «évolution du logement, de l’aménagement et du numérique» (Elan). Elle
oblige tous les organismes de HLM
à vendre 1% de leur patrimoine chaque année. S’il était adopté en l’état,
ce texte autoriserait la vente de logements sociaux, y compris dans
les villes qui en ont très peu, comme
Neuilly-sur-Seine, Le Vésinet ou
Cannes. Et aussi à Paris qui, avec
20% de HLM, n’a pas encore atteint
le quota de 25% exigé par la loi Solidarité et renouvellement urbain
(Paris compte 250000 HLM sur un
parc total de 1,3 million de logements). Le projet de loi Elan ne sera
pas examiné par l’Assemblée et le
Sénat avant juin. Mais les élus macronistes parisiens veulent aller
plus vite que le Parlement, et faire
appliquer dans la capitale un texte
avant même qu’il ne soit voté et
peut-être amendé par les députés et
sénateurs. «Nous, on essaye de défendre l’application de la politique
u 13
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VIIe
XV
e
XIXe
SEINESAINT-DENIS
IXe
Xe
IIe
Ie
IIIe XIe
VIe
XIVe
39,9%
XXe
IVe
Ve
XIIIe
XIIe
VALDE-MARNE
Bois
de Vincennes
1 km
En pourcentage
5% 10 20% 30
des villes déjà construites comme
Paris, en raison de la pénurie de terrains. Réponse: «Il y a beaucoup de
foncier en première couronne.» Sousentendu en banlieue, où il y a déjà
beaucoup de logements sociaux.
«Part d’effort»
Anne-Christine Lang ne dit pas
autre chose, affirmant que la «question du logement et de la mixité sociale doit s’envisager à l’échelle de la
métropole», et donc de reconstituer
l’offre de HLM au-delà du périphéri-
En nombre absolu
= 1 000 logements
En 2016, dans les résidences principales
Source : APUR
que. «Bien sûr, répond Rémi Féraud.
Mais à condition que Paris prenne sa
part d’effort dans le logement des
foyers modestes. Or avec ce vœu, on
veut les envoyer en banlieue comme
le faisait la droite dans les années 90.» Il y a quelques années, Anne-Christine Lang défendait pourtant son droit d’habiter à Paris avec
ses enfants dans un 110m² appartenant à un bailleur social qu’elle a
quitté en 2014 lorsqu’elle est devenue députée (PS), à la place de JeanMarie Le Guen, nommé ministre. •
Coincé à gauche, En marche
sur la voie de droite
Le parti macronien
s’organise pour
siphonner l’électorat
de droite et faire
tomber Anne Hidalgo
aux élections de 2020.
U
ne «escarmouche comme
il y en aura des centaines
d’ici à 2020»: pour l’entourage de la maire de Paris, Anne
Hidalgo, la dernière initiative de
l’opposition municipale relève au
mieux de la «gesticulation politique». Reste qu’en soumettant
vendredi au Conseil de Paris une
proposition contestant la politique
de logement social conduite depuis 2001, les élus «constructifs» et
macronistes emmenés par Jérôme
Dubus et Julien Bargeton engagent ouvertement les hostilités en
vue de la prochaine élection municipale. Avec d’autant plus de gourmandise qu’une série de revers
opérationnels et juridiques (Vélib,
voies sur berges, rats, réforme
du stationnement…) a terni
l’image de la maire de Paris et
fragilisé son assise.
«Fatwa». De quoi aiguiser les ambitions, notamment au sein de
La République en marche : une
victoire dans la capitale installerait sans nul doute durablement
dans le paysage politique le jeune
parti présidentiel encore dépourvu d’implantation locale. De
l’avis d’un adjoint de la maire,
«LREM ne peut gagner seule. S’il
refuse de faire tandem avec Hidalgo, le parti macronien a le choix
entre une alliance avec la droite ou
une alliance avec la gauche [mais
sans la maire sortante, ndlr]». Fin
mars, en appelant à «une alternance forte» dans la capitale, le délégué général de La République en
marche, Christophe Castaner,
avait mis à mal l’hypothèse d’une
alliance entre son mouvement et
l’actuelle maire de Paris. Une position approuvée par la quasi-totalité des députés de Paris de LREM,
rebutés par la personnalité de
l’édile, jugée «autoritaire et cassante». «Ils ont lancé une fatwa
contre Hidalgo, relève l’adjoint de
la maire de Paris. Certains seraient
prêts à toper avec la gauche pour
peu que ce soit sans elle. L’ennui,
c’est que ce n’est pas possible…»
Comme l’illustre le vœu sur le logement social débattu par le Conseil de Paris, c’est donc vers sa
droite que lorgne aujourd’hui
LREM…
Officiellement, l’Elysée n’a encore
arrêté «ni sa stratégie ni sa tête de
liste» pour mener l’assaut dans la
capitale. Mais sans attendre l’oracle présidentiel, certains se positionnent. A commencer par Benjamin Griveaux, dont la volonté de
conduire la bataille ne fait plus de
doute. «Mon sentiment, c’est qu’on
peut mieux faire sur beaucoup de
sujets qui concernent le quotidien
des Parisiens, déclarait encore
le porte-parole du gouvernement
le 26 avril sur le plateau de BFMTV.
Je pense au transport, à la propreté, aux questions de sécurité
où, manifestement, il y a un mécontentement des Parisiens et où chacun peut observer que la situation
s’est plutôt dégradée.»
«Groupe restreint». Et le même
de décliner, sur Twitter, des propositions alternatives (telle l’ouverture possible de tous les commerces parisiens le dimanche) comme
autant de clins d’œil répétés à
l’électorat de centre droit… Sermonné pour avoir affiché prématurément ses ambitions personnelles, Benjamin Griveaux a
corrigé le tir: en parallèle, l’ancien
lieutenant de Macron s’active à
donner corps au futur «projet
pour Paris» de LREM et à mettre le
parti en ordre de bataille. Sur sa
suggestion, un «groupe restreint»,
plus réactif que l’actuel comité
politique, devrait voir le jour mimai pour assurer le suivi opérationnel des actions militantes à
Paris et surtout monter au créneau
sur les sujets d’actualité.
Un activisme qui limite de facto
le nombre de ses potentiels compétiteurs en interne. Et contraint
ceux qui demeurent dans l’ombre
à sortir du bois. En attaquant bille
en tête la politique de logement social d’Anne Hidalgo, le sénateur
LREM de Paris Julien Bargeton,
poussé par les élus de son groupe,
s’y est résolu…
NATHALIE RAULIN
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FRANCE
Libération Vendredi 4 Mai 2018
LIBÉ.FR
A Strasbourg, des ragondins
trop mignons pour être tués
Le rongeur coule des jours heureux dans
la préfecture du Grand-Est. Pas farouche, l’animal grimpe
volontiers sur les quais et pelouses quand il flaire goûters
ou apéros, et attendrit les passants. Et c’est bien là tout le
problème pour la municipalité, contrainte de faire des sentiments. Comment sinon se débarrasser, ou du moins limiter
l’invasion d’un animal jugé «trop mignon» ? PHOTO DPA. AFP
Air France: consulter pour mieux diviser
Conçue par
la direction pour
amener les
syndicats à accepter
son accord salarial,
la consultation
des salariés de
la compagnie prend
fin ce vendredi. Et
risque d’augmenter
les tensions.
Par
CHRISTOPHE ALIX
et FRANCK BOUAZIZ
C
omment tenter de
mettre fin à une grève
tournante soutenue
par pas moins de dix organisations de salariés ? Après
treize jours d’arrêt de travail,
la direction d’Air France
pense avoir trouvé la parade.
Une consultation de l’ensemble des 46 700 salariés de la
compagnie, histoire d’obtenir
auprès de la base ce qui ne l’a
pas été auprès de ses représentants. Consultation et non
pas référendum. La nuance
n’est pas dénuée d’importance, puisque le résultat de
la consultation, purement indicatif, ne s’applique pas immédiatement.
«En force». En clair, il s’agit
de répondre à une seule et
unique question: oui ou non
à la proposition faite par
la direction en matière
d’augmentation salariale ?
Le coup de gong final est
prévu ce vendredi à
18 heures. Dans l’hypothèse
probable où le oui l’emporte,
ce ne sera qu’une première
étape. Les organisations
syndicales seront ensuite
appelées à approuver ce
fameux accord «rouvert à
signature» indique la
direction, qui prévoit
7 % d’augmentation des
rémunérations étalés sur
trois ans, d’ici à 2021.
Il faudra qu’un nombre suffisant d’entre elles, représentant 50% des sept syndicats
représentatifs de l’entreprise, apposent leur signature. Dans le cas contraire,
l’accord ne sera toujours pas
valable et l’opération de con-
A l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle, le 11 avril, lors du cinquième jour de grève des salariés d’Air France. PHOTO MARC CHAUME IL
tournement aura échoué. Le
suspense va donc continuer
au-delà du résultat de ce
vendredi.
Quoi qu’il en soit, le fait
même de recourir à une
consultation directe de l’ensemble des salariés est une
sorte d’ovni dans les relations
sociales françaises. Chez Air
France, il existe cependant
un précédent : en 1994,
le PDG d’alors, Christian
Blanc, avait consulté l’ensemble du personnel afin d’imposer un plan de réduction de
coûts drastique. Le «oui»
l’avait emporté haut la main,
avec 81,3 % des suffrages.
Sauf qu’à la différence de la
situation actuelle, où le conflit porte sur les salaires, dans
une compagnie qui vient
d’enregistrer les meilleurs résultats de son histoire, Air
France était à l’époque au
bord de la faillite.
Un syndicat de pilotes a réagi
de manière particulièrement
vive à cette initiative du PDG
Jean-Marc Janaillac (lire notre portrait page 32) en appelant ses membres à ne pas se
rendre aux urnes. «Je ne reconnais pas la validité de
cette consultation», martèle
Grégoire Aplincourt, président du Syndicat des pilotes
d’Air France (SPAF). La plupart des autres organisations
représentatives appellent
naturellement à voter non à
la consultation, à l’exception
de la CFDT et de la CFE-CGC,
restées à l’écart de la grève.
«Nous connaissons une seule
démocratie dans l’entreprise,
celle basée sur la représentativité», estime Christophe
Malloggi, secrétaire général
de FO-Air France. Un responsable de la CGT se veut
encore plus pessimiste :
«La direction va vraisemblablement l’emporter avec un
oui majoritaire. Au final,
qu’aura-t-elle gagné? L’entreprise sera fracturée et les syndicats mis de côté.»
«On essaie de nous contourner et de fissurer l’unité
jamais vue chez Air France
de l’intersyndicale pour
passer en force, C’est un très
mauvais calcul», renchérit un représentant des
hôtesses et des stewards.
A sa manière, un commandant de bord résume la
situation : «Cette consultation va changer le cadre poli-
Déstabilisés par le vote de
leur base, certains syndicats
devraient tourner casaque
et cesser de soutenir la grève.
tique au sein de l’entreprise.»
Déstabilisés par le vote de
leur base, certains syndicats devraient tourner casaques et cesser de soutenir la
grève. Cela promet quelques
échanges houleux dans les
couloirs du siège social d’Air
France.
Initiative. Depuis jeudi et la
promulgation des ordonnances Macron sur la réforme du
code du travail, le cadre du
référendum d’entreprise a
d’ailleurs changé. Et si Air
France n’a pas souhaité attendre cette date, ce recours
au vote du personnel pourrait bien se développer dans
beaucoup d’entreprises pour
sortir de situations de blocage. Dans ce nouveau cadre
légal, le projet de référendum
devrait être approuvé dans
un premier temps par au
moins deux organisations
syndicales représentant au
minimum 30% des voix. Ap-
pliqué à Air France, l’addition de la CFDT (15,72%) et de
la CFE-CGC (21,59 %), les
deux organisations représentatives et non grévistes qui
avaient signé le précédent
accord (1 % d’augmentation
générale en 2018) suffirait
donc pour lancer un référendum. Mais l’initiative en reviendra toujours aux syndicats signataires, la direction
ne pouvant que leur proposer cette solution au bout
d’un mois.
Dans tous les cas, leur accord
reste incontournable. «Le
projet de référendum n’a
jamais été une option, affirme-t-on dans l’entourage de
la direction, L’objectif n’a
jamais été de passer en force.
On verra bien ce que décideront les syndicats en fonction du résultat, nous avons
pris nos responsabilités en
organisant cette consultation, ce sera à eux de prendre
les leurs.» •
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
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LIBÉ.FR
u 15
Tribune : comment sortir du diesel
en France Alors que l’OMS vient de rappe-
ler que la pollution de l’air était responsable
de 7 millions de morts par an et que la commission européenne
menace la France de lourdes sanctions financières pour non-respect des seuils européens en polluants, les mesures concrètes et
courageuses pour endiguer ce fléau se font toujours attendre.
Les mesures existantes, prime à la conversion ou classification
Crit’air, ne sont pas vraiment opérationnelles. PHOTO AP
1 mil ion
d’euros, c’est le montant atteint à ce jour par la
cagnotte de soutien aux cheminots, lancée par le
sociologue Jean-Marc Salmon et une trentaine d’artistes et intellectuels. «Votre grève soulève de grands
espoirs dans le pays», a salué Salmon en remettant un
faux chèque aux cheminots lors d’un rassemblement
d’une centaine d’entre eux devant l’Ecole militaire
à Paris. D’autres ont arpenté les rues de Lille, Metz,
Toulouse ou Lyon, quatre jours avant d’être reçus par
le Premier ministre. Objectif: afficher leur détermination. Jeudi, 18,15% des agents SNCF étaient en grève,
contre 17,87% le 24 avril (précédente journée de grève
en semaine), selon la direction. Les conducteurs et
aiguilleurs étaient cependant moins mobilisés.
«Exit tax», le symbole du
«président des riches»
C’est parti pour une nouvelle ront brandis cet automne à
bataille de chiffres. Cette l’Assemblée lors de l’examen
fois-ci, sur l’«exit tax», cette du projet de loi de finances
imposition des plus-values pour 2019. Mais dans cette
potentielles des portefeuilles histoire, peu importent finaou actions détenues par les lement les «chiffres». Pour
contribuables français les défendre cette décision, la
plus riches (au-delà de majorité peut bien expliquer
800000 euros de capital et/ que cette exit tax «rapporte
ou 50 % d’une enpeu». Et alors? Son
treprise) partis à
but n’est-il pas de
BILLET
l’étranger (souvent
freiner l’exil fiscal?
en Belgique) dans l’espoir de On peut donc (aussi) considéne pas avoir un euro à rendre rer que moins elle rapporte,
au fisc.
plus elle est efficace…
Combien rapporte à l’Etat ce Surtout, cette imposition (qui
mécanisme créé par Nicolas n’est pas une spécificité franSarkozy en 2011 et qu’Emma- çaise, d’autres pays – dont
nuel Macron veut supprimer l’Allemagne– en ont une) est
l’an prochain? 800 millions affaire de symbole. L’élément
d’euros, comme le souligne de langage utilisé par les marl’opposition de gauche, citant cheurs –«la politique des symun rapport du Conseil des boles, on a essayé pendant
prélèvements obligatoires de trente ans, ça n’a pas foncjanvier ? De «60 à 80 mil- tionné»– ne tiendra pas longlions», comme le rapportent temps. L’an dernier, l’exécutif
à Libération des députés de la a déjà perdu symboliquement
commission des finances ? une bataille du même ordre:
«Moins de 100 millions la suppression de l’impôt sur
d’euros au total entre 2012 et la fortune (ISF) a imprimé
2017», comme répond Bercy l’idée d’un «président des ripour justifier son abandon? ches». Rebelote au prinOu bien «63 millions d’euros temps ? La suppression de
sur cette période», comme le l’exit tax, annoncée par un
déclare au Monde Anne Ge- Macron vanté en leader du
netet, députée LREM chargée «free market» en une de Ford’un rapport sur le sujet ? bes, renforce cette image.
Pour sûr, tous ces chiffres seLILIAN ALEMAGNA
Toulouse à l’heure des déblocages étudiants
Après Tolbiac et Nanterre, les
étudiants toulousains bloqueurs de l’université JeanJaurès, dans le quartier du
Mirail, risquent l’expulsion
manu militari. Saisi par
l’Union nationale interuniversitaire (UNI) et par quatre
étudiants, le tribunal administratif de Toulouse a or-
donné mercredi le déblocage
de l’université paralysée depuis le 6 mars. Enjoignant à
son administrateur provisoire, de «faire usage de son
pouvoir de police administrative afin de faire libérer l’accès». Absent à l’audience, il a
reçu une délégation d’étudiants. Avant de prendre acte
de cette décision le contraignant «à solliciter le concours
des forces de l’ordre».
Quant à l’Institut d’études
politiques, bloqué par des
étudiants dans la nuit de
mercredi à jeudi, il a été
fermé par la direction pour la
journée de jeudi. Mais la tension y est moindre qu’au Mi-
rail: au coude à coude, profs,
étudiants, partisans et opposants au blocage écoutaient
jeudi les intervenants, dont
une délégation d’étudiants
du Mirail. Finalement, l’assemblée générale a voté à
une faible majorité le déblocage de l’IEP pour vendredi.
J.-M.E. (à Toulouse)
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 4 Mai 2018
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LIBÉ.FR
Presse. Un plan de
départs volontaires
au sein d’Est Bourgogne Média (EBM), qui regroupe le Journal de Saône-et-Loire (JSL) et le Bien
public, les deux quotidiens bourguignons du groupe Ebra (Crédit mutuel),
supprimera jusqu’à 47 postes sur un total d’environ 300, rapporte l’AFP. Les
départs concerneront 29 postes dans
les services techniques, huit à la rédaction et dix dans les autres services, notamment administratifs et les petites
annonces, a précisé le syndicat SNJ.
Au sein de la rédaction, le plan s’accompagnera d’une réorganisation, une annonce qui passe «très mal» au JSL, selon le SNJ.
Ces arguments de santé publique peinent cependant à
convaincre les acteurs de la
filière viticole, comme l’association Vin et société. C’est
cet organisme représentant
les producteurs de vin que
Matignon a chargé d’échafauder un plan global de prévention d’ici juin. Or, ce puissant
lobby doute de l’efficacité du
prix plancher et relève que
cela reviendrait à taxer les
buveurs occasionnels dès le
premier verre. Inacceptable,
à ses yeux. «C’est une mesure
dévalorisante pour le vin et
une croisade morale plutôt
qu’une vraie mesure de santé
publique, affirme l’association. Il y a une place pour une
consommation culturelle de
plaisir tout en étant engagé
contre la consommation des
mineurs et des femmes enceintes. On préfère être dans
une logique de coconstruction
avec le gouvernement.»
«Lutte». «Avec une telle me-
Des bouteilles de Crémant de Bourgogne, en juin 2016. PHOTO CLAIRE JACHYMIAK
Le prix plancher de l’alcool
saoule déjà la filière viticole
Promu par l’OMS
et expérimenté
en Ecosse, le tarif
minimum par unité
de boisson
est plébiscité en
France par les
professionnels de
santé, au grand dam
du secteur du vin.
Par
FLORIAN BARDOU
A
quand une bouteille
de beaujolais à
3,50 euros minimum
dans les supérettes de Dijon?
En France, le débat sur le prix
minimum de la vente d’alcool
est relancé. Car mardi,
l’Ecosse est devenue la première nation à instaurer, au
terme d’une âpre bataille ju-
diciaire avec les fabricants de
whisky, un prix plancher
pour l’alcool, toutes boissons
confondues. Cette mesure
consiste en un tarif minimum unique, fixé à 50 pence
(soit 0,57 centime d’euro) par
unité d’alcool (soit 10 grammes d’alcool pur). Ce qui
donne, dans les magasins
d’Edimbourg ou d’Aberdeen,
14 l iv re s m i n i m u m
(15,60 euros) pour une bouteille de whisky de 70 centilitres et 5 livres (5,68 euros)
pour 2 litres de cidre. Il a fallu
six ans pour mettre en place
cette mesure adoptée en 2012
après une recommandation
de l’Organisation mondiale
de la santé. «Les consommateurs, y compris les gros buveurs et les jeunes, sont sensibles au changement du prix
des boissons», expliquait l’organisation en 2010.
Le pays de Galles doit bientôt
suivre et la mesure est également à l’étude en Irlande du
Nord. Mais quid de la France,
dont l’actuel président déclarait en février : «Moi, je bois
du vin le midi et le soir. Je
crois beaucoup à la formule
de Pompidou: “N’emmerdez
pas les Français.” Il y a un
fléau de santé publique
quand la jeunesse se saoule à
vitesse accélérée avec des alcools forts ou de la bière, mais
ce n’est pas avec le vin» ?
Cubi. Mi-avril, une trentaine
de médecins français –addictologues, hépatologues,
pneumologues, etc. – sont
pourtant remontés au créneau, réclamant au gouvernement la mise en place,
parmi d’autres mesures de
prévention, d’un prix minimum par unité d’alcool,
autour de 50 centimes d’euro. Selon l’Observatoire français
«Cela permettrait de taxer des drogues et des toxicomaplus fortement les alcools les nies (OFDT), la consommamoins chers et d’interdire les tion excessive d’alcool en
prix cassés», explique à Libé- France a été responsable
ration Bernard Basset de l’As- de 49 000 morts en 2009,
sociation nationale de pré- dont 15 000 par cancer, et
vention en alcoologie et de près de 30% des accidents
addictologie (Anpaa), auteur mortels de la route. Le coût
de cette lettre
hospitalier
ouverte. En ligne
L’HISTOIRE s’élève à 2,6 milde mire: les boisliards d’euros
DU JOUR
sons d’entrée de
par an (3,6 %
gamme comme les bouteilles des dépenses hospitalières).
et cubis de vin à moins de «Il est important de rappeler
2 euros ainsi que les rhums à que l’alcool est la première
bas coût, et le «binge drin- cause d’hospitalisation en
king», soit le fait de boire le France, déplore l’hépatoloplus vite possible.
gue Camille Barrault, du CHI
«Diminuer les consomma- de Créteil. L’alcool est égaletions excessives d’alcools bra- ment la première cause des
dés et de mauvaise qualité maladies du foie, c’est donc
est un enjeu de taille», souli- en France un problème de
gne également le professeur santé publique majeur que
Michel Reynaud, président l’on peut régler par une politidu Fonds actions addictions. que des prix.»
sure, la filière du vin n’est pas
en danger, tempère l’addictologue Michel Reynaud. Une
bouteille contenant sept unités aurait donc un prix minimum de 3,50 euros. A ce prix,
ce sont déjà des vins de qualité.» Et le médecin de regretter: «Malheureusement, nous
n’avons pas de contacts organisés et concrets avec les ministères concernés pour faire
entendre nos arguments.» Un
rapport de la Cour des comptes datant de 2016 donne
pourtant raison aux professionnels de santé. «L’action
par les prix et la fiscalité apparaît dans toutes les études
récentes comme l’une des mesures les plus efficaces […],
peut-on lire dans ce document. Elle doit donc se situer
au cœur de toute stratégie de
lutte contre les consommations nocives d’alcool.» «Cela
fait partie des mesures étudiées en Europe, confirme à
Libération la Mission interministérielle de lutte contre les
drogues et les conduites addictives (Mildeca) qui dépend
de Matignon. Il y a cependant
un équilibre à trouver entre la
prévention des consommations excessives d’alcool et la
préservation de la filière.» Pas
sûr que l’instauration d’un
prix minimum par unité d’alcool soit au menu de ce plan
de prévention. Mais s’il
s’avère bénéfique, combien de
temps la France pourra ignorer l’exemple écossais? •
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
u 17
Aide aux migrants: «les trois
de Briançon» remis en la liberté
Le tribunal de Gap (HautesAlpes) a levé la détention provisoire prononcée dix jours
plus tôt à l’encontre de trois
jeunes manifestants à l’issue
d’une marche de militants
engagés dans le soutien aux
migrants, le 22 avril au col de
Montgenèvre, à la frontière
franco-italienne. En se mêlant à cette manifestation improvisée en réaction à l’opération de communication
antimigrants du groupuscule
d’extrême droite Génération
identitaire, au même moment sur le col de l’Echelle
tout proche, une vingtaine de
migrants avaient pu passer la
frontière. Cela avait valu aux
trois manifestants interpellés
le soir même à Briançon
d’être poursuivis pour avoir
«facilité ou tenté de faciliter
l’entrée irrégulière en France»
de migrants, «faits commis
en bande organisée».
Ce jeudi, à l’issue d’une
audience dense, le tribunal a
justifié sa décision de libérer
Théo, Belgo-Suisse de 23 ans,
Bastien, Suisse de 26 ans,
et Eleonora, Italienne de
24 ans, et de les placer sous
contrôle judiciaire strict dans
l’attente de leur jugement
le 31 mai, par le fait que «les
risques de réitération des faits
Le chêne planté
à la Maison Blanche a-t-il
réellement été enlevé?
L’armée a-t-elle été
envoyée pour écraser
un événement en soutien
à la famille Traoré ?
Devant le tribunal de Gap, jeudi. P. CHIGNARD. HANS LUCAS
ont changé» depuis sa première décision et que le contrôle judiciaire permettait
«d’assurer la représentation»
des prévenus à leur procès
–prévu le 31 mai– et «d’éviter
de nouveaux troubles».
Les avocats des jeunes gens
avaient eu des mots très forts
pour dénoncer l’incarcération de leurs clients. «Rien ne
justifie le mandat de dépôt»
de «cette marcheuse qui n’a
fait que manifester pacifiquement, sans haine ni colère,
dans la dignité, et passer une
frontière», a tonné Me Philippe Chaudon, défenseur
d’Eleonora, étudiante qui n’a,
comme ses deux camarades,
jamais eu de démêlé judiciaire ou policier. L’avocat
Yassine Djermoune a, lui, dé-
«Pour débuter
[le travail sur
Vélib], on a eu
deux petits
tournevis qui ne
servent à rien.»
UN SALARIÉ
GRÉVISTE DE
SMOVENGO (VÉLIB)
jeudi à Paris
noncé «l’usage totalement disproportionné de la force» à
l’égard de son client Théo,
«jeune humaniste brillant».
Me Cécile Faure-Brac a décrit
son client Bastien comme un
«sapeur-pompier, étudiant intelligent, courtois et engagé»,
fort des soutiens écrits du
doyen et du recteur de l’université de Genève, qui décrivent un «étudiant brillant»,
avant de demander au tribunal «d’arrêter cette violence
qui s’abat sur lui».
Devant le tribunal, une clameur a salué l’annonce de la
libération de ceux qu’on appelle «les trois de Briançon».
Leur comité de soutien y avait
réuni près de 200 personnes.
FRANÇOIS CARREL
(à Gap)
Quelques dizaines de salariés
de Vélib, en grève depuis le
17 avril, étaient rassemblés
jeudi matin devant l’Hôtel
de Ville de Paris pour demander le maintien de leurs revenus. Avec leur nouveau prestataire, les salariés de nuit
ont perdu entre 700 et
1 000 euros par mois, entre
300 et 500 pour ceux de jour,
selon le porte-parole CGT.
Entre des usagers exaspérés,
des salariés en grève et la
pression de la mairie de
Paris, l’opérateur Smovengo
a tenté jeudi de trouver une
issue à la crise du Vélib, avec
un plan d’urgence prévoyant
le remplacement de milliers
de vélos bloqués et le retrait
temporaire des vélos électriques. «La situation est mauvaise et n’est pas acceptable»,
a reconnu Jorge Azevedo, le
directeur-général de Smovengo, PME montpellieraine.
Pourquoi des Chinois
appellent à boycotter
la marque Balenciaga
et le magasin Printemps ?
Quelle différence entre un
ministre d’Etat, un ministre
et un secrétaire d’Etat?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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18 u
SPORTS
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Le parcours du GIRO 2018
Du 4 au 27 mai
SUISSE
Lac
de Garde
AUTRICHE
Sappada
Cervinia Abbiategrasso
16
Trente
ISRAËL
Suse
19
Bardonnèche
FRANCE
Venaria
Reale
Rovereto
Iseo
18
Prato
Nevoso
Villes de départ
Villes d’arrivée
Contre-la-montre
Transferts
2
Tel Aviv
14
15
Jérusalem
GAZA
13
3
CROATIE
ITALIE
ÉGYPTE
12
Osimo
11
Gualdo Tadino
Assise
Rome
JORD.
Eilat
10
Gran Sasso
d’Italia
ARRIVÉE
1
Be’er
Sheva
ISRAËL
Nervesa
della Battaglia
Ferrare
Imola
CISJ.
DÉPART
Tolmezzo
San Vito
al Tagliamento
17
20
Haïfa
Monte
Zoncolan
Penne
9
21
Pesco
Sannita
Mer
Adriatique
Montevergine
di Mercogliano
8
Praia a Mare
7
Pizzo
Mer
Méditerranée
Caltanissetta
Etna
Santa Ninfa
5
ALGÉRIE
TUNISIE
Agrigente
Caltagirone
6
4
Catane
100 km
Sources : AFP, Giro d’Italia
Braquet à l’italienne
Le Giro d’Italia débute ce vendredi de Jérusalem,
offrant à l’Etat hébreu son premier événement
sportif d’envergure. Tracé qui esquive les Territoires
palestiniens, équipes qui hésitent à s’engager,
soupçons d’enveloppes d’argent… les autorités
ont éteint toutes les critiques pour en faire une vitrine.
Par
PIERRE CARREY
et GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
P
lus de doute, avec Benyamin
Nétanyahou qui fait des acrobaties à vélo, le départ du
Tour d’Italie (Giro d’Italia) de Jérusalem ce vendredi est bien une
affaire politique. «Il faut que je m’entraîne», plaisante le Premier ministre dans une vidéo diffusée fin avril
sur les réseaux sociaux où on le voit
enfourcher un VTT bleu avec casque
et costume-cravate. Etonnamment
agile pour ses 68 ans, «Bibi» (en réalité, sa doublure) accomplit le tour
d’un rond-point sur la roue arrière…
Et exhorte l’équipe d’Israel Cycling
Academy, dont deux coureurs sur
les huit engagés sont israéliens: «Je
vais vous aider à gagner!»
Le big start («grand départ») du
Giro à Jérusalem est un big deal
pour Israël. Trois jours de course :
un contre-la-montre de 9,7km dans
les quartiers ouest de la ville «trois
fois sainte», une étape de 167 km reliant le port de Haïfa, au nord, avec
les plages de Tel-Aviv et enfin
226 km de canyons désertiques entre Beer Sheva et la station balnéaire d’Eilat, au bord de la mer
Rouge, à la pointe sud du pays. Le
tracé s’arrête à la «ligne verte» et
évite soigneusement les Territoires
palestiniens ainsi que la Vieille
Ville de Jérusalem (mais longera
cependant ses murs) et sa partie
Est, dont l’annexion par Israël
en 1980 n’a jamais été acceptée par
la communauté internationale. En
principe donc, pas de plans d’hélico des toits rouges des colonies de
Cisjordanie ou du mur de séparation…
Cet événement d’envergure (évalué
à 120 millions de shekels, soit
27 millions d’euros, l’équivalent de
la somme dépensée mi-avril par
l’Etat hébreu pour fêter ses 70 ans)
est tout à la fois le premier départ
d’un grand tour cycliste hors d’Europe, l’une des plus grandes manifestations sportives ou culturelles
jamais organisées en Israël et potentiellement l’événement le plus
sécurisé de son histoire (protégé
par 6000 policiers et agents privés).
Plus encore que les funérailles
d’Yitzhak Rabin, le Premier ministre assassiné en 1995. Question retombées, le gouvernement espère
une hausse du tourisme grâce à une
audience de la course complètement fantasmée, évaluée à un milliard de téléspectateurs.
De son côté, la société italienne
RCS Sport, organisatrice de
l’épreuve, entend tenir le Giro, simple «événement sportif», «à l’écart de
toute discussion politique». Le consul général d’Italie à Tel-Aviv appuyait ces propos lundi, tout en répétant son attachement à l’antienne
de la communauté internationale,
soit la solution à deux Etats. A l’inverse, le milliardaire Sylvan Adams,
qui a attiré le Giro à Jérusalem, envoie valser cette supposée neutralité et annonce la couleur : «On va
contourner les médias traditionnels
en s’adressant directement aux fans
de sport qui n’en ont rien à faire du
conflit et veulent juste admirer nos
beaux paysages.»
«UN PAYS NORMAL»
Ce riche héritier canadien de 59 ans
s’est installé en Israël en 2016. Une
alyah autant motivée par une fibre
sioniste proclamée à tout instant
que par une certaine affinité avec
la fiscalité israélienne : le magnat
de l’immobilier a fait sa valise en
s’acquittant d’un redressement
de 64 millions d’euros auprès du
Trésor québécois. Depuis son arrivée, Adams, six fois champion cycliste canadien chez les vétérans, a
décidé de financer une école de
vélo, une équipe de deuxième division mondiale –celle que rencontre
Nétanyahou dans la vidéo –, la
construction d’un vélodrome olympique à Tel-Aviv et, point d’orgue,
une grande partie du départ du
Giro. Un programme supposé transformer Israël en nation de vélo, ce
qu’elle n’était pas jusque-là, mais
aussi destiné à soutenir l’effort de
communication national, soit une
version cycliste de l’hasbara (terme
hébraïque signifiant «explication»
et «propagande»).
Face à la presse, à Tel-Aviv, Sylvan
Adams a dicté fin avril les éléments
de langage: «J’espère que les journalistes diront qu’il s’agit de la seule
démocratie pluraliste du MoyenOrient, un pays libre, un pays sûr. Un
pays normal, comme la France ou
l’Italie.» Normal, il faut le dire vite.
Lors de la présentation du tracé à
Milan, fin 2017, l’emploi de l’appellation «Jérusalem-Ouest» avait suscité
la fureur d’Israël, qui avait obtenu
gain de cause (suscitant, en retour,
l’indignation des Palestiniens). Désormais, sur les documents officiels,
la distinction n’est plus faite. «Il n’y
a aucune ville dans le monde qui
s’appelle Jérusalem-Ouest, s’agace
Adams. Il n’y a pas de Paris-Ouest ou
de Rome-Ouest. La course part de la
ville de Jérusalem, donc on écrit “Jérusalem” sur la carte.» Représentant
de RCS en Israël, Daniel Benaim va
dans le même sens: «Quand les héli-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 4 Mai 2018
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Des coureurs
de l’Israel Cycling
Academy, à l’ouest
de Jérusalem, mardi.
PHOTO BET SHEMESH. AFP
coptères vont filmer Jérusalem, ils
vont filmer la beauté du tout, on ne
va pas diviser la ville!»
Le mouvement propalestinien BDS
(«Boycott, désinvestissement, sanctions») accuse l’épreuve de «normaliser l’occupation» israélienne, en
utilisant des images du Dôme du
Rocher ou de la porte de Damas,
symboles palestiniens de la Vieille
Ville. Haussement d’épaules côté
organisateurs. Benaim: «Le BDS a
essayé de faire du bruit en Italie,
mais ça ne prend pas. Nous sommes
heureux de dire qu’il y a une participation totale des équipes.» Deux
groupes sportifs ont néanmoins
Lors de
la présentation
du tracé, l’emploi
de «JérusalemOuest» avait suscité
la fureur d’Israël.
hésité à s’engager, Bahrain-Merida
et le Team UAE (Emirats arabes
unis), tous deux dirigés par des managers italiens mais financés par
des pétromonarchies du Golfe, qui
ne reconnaissent pas officiellement
Israël. Elles seront finalement au
départ. «Les équipes n’ont pas le
choix, rappelle le patron d’une formation concurrente. Quand nous
avons appris que le Tour d’Italie partait de Jérusalem [peu après les remous causés par la reconnaissance
de la ville comme capitale israélienne par Donald Trump, ndlr],
nous nous sommes demandé comment on osait envoyer nos coureurs
dans cette zone instable. Hélas, les
équipes WorldTour [première division mondiale] sont tenues de participer à toutes les épreuves du calendrier. C’est une règle à changer dans
un futur proche pour éviter de subir
ces parcours absurdes.»
En façade, le milieu du vélo s’attache à éteindre les controverses.
Fabio Aru, coureur originaire de Sardaigne, membre du Team UAE qui
aurait pu déclarer forfait, sur Sportfair.it : «On m’a demandé si j’avais
peur. Au contraire, je suis enthousiaste […]. Le sport peut aider à
réconcilier les peuples.» Le Néerlandais Tom Dumoulin (Team Sunweb), vainqueur sortant du Giro, sur
Cyclingnews.com: «Je ne suis pas du
genre à me mêler de politique; je suis
cycliste. Si une course démarre d’Israël, on doit être au départ.»
PRIME SECRÈTE
En off, plusieurs concurrents expriment leurs craintes. Pas tant d’être
pris pour cible (d’ailleurs, le dispositif de sécurité était en apparence
allégé aux abords de leurs hôtels
jeudi) mais inquiets de l’effort physique supplémentaire à consentir.
Entre les quatre heures de vol retour
qui vont entamer leur récupération
lundi (direction la Sicile) et la chaleur attendue dimanche dans le désert. Daniel Benaim rejette: «Je les
ai vu monter des cols en Sardaigne
sous 36 degrés…» Le silence gêné du
peloton s’explique peut-être par la
récurrence des courses dans des environnements climatiques et politiques discutables. En particulier à
Dubaï et Abou Dhabi, où RCS Sport
met sur pied des épreuves, ou encore au Qatar qui fut de 2002 à 2016
le terrain de jeu d’Amaury Sport Organisation, propriétaire du Tour de
France. Mais il est aussi possible que
cette discrétion soit tenue par des
arrangements financiers.
La tête d’affiche de l’épreuve, le Britannique Chris Froome (Team Sky,
lire ci-contre) aurait ainsi empoché
de 1,4 à 2 millions d’euros de prime
de participation selon plusieurs médias spécialisés. Menacé de sanctions pour un contrôle positif, le
quadruple vainqueur de la Grande
Boucle est accueilli à bras ouverts
par des organisateurs misant sur sa
notoriété. Théoriquement interdite
par l’Union cycliste internationale
(les coureurs étant rémunérés par
leur équipe et non par les patrons
d’épreuves), la pratique s’est banalisée. RCS est ainsi soupçonné d’avoir
versé, en 2009, de 1 à 3 millions
u 19
CHRIS FROOME,
FAVORI DES
SOUPÇONS
«Je n’ai rien fait de mal.»
Christopher Froome va
bouffer toujours les mêmes
questions et répandre
toujours la même odeur de
petit scandale au long
des 3600 km du Tour d’Italie
qui s’élance de Jérusalem ce
vendredi. Le Britannique
s’attaque à un exploit jamais
vu, hors Eddy Merckx et
Bernard Hinault: remporter
trois grands tours d’affilée. S’il
enlève l’épreuve italienne fin
mai, Froome signerait un
triplé après le Tour de France
(en juillet) et celui d’Espagne
(en septembre). A moins qu’il
perde tout: le leader de
l’équipe Sky est accusé
d’abus médicamenteux
–pour ne pas dire de
dopage–, depuis que des
doses élevées de salbutamol
ont été retrouvées dans ses
urines le 7 septembre.
Il avance la prise de ventoline
pour soigner son asthme et
réussit pour le moment à
gagner du temps avec ses
avocats. Mais Froome devrait
tôt ou tard être sanctionné.
Donc certainement, si on
s’en réfère au cas d’Alberto
Contador en 2012, perdre le
bénéfice de sa victoire au
Tour d’Espagne. Et celle,
peut-être à venir, au Tour
d’Italie. Dès lors, pourquoi
courir le Giro? Froome le sait:
le public retient les victoires
acquises sur le terrain et
oublie lorsqu’elles sont
effacées a posteriori. Et puis,
il y a cette histoire de prime
de participation secrète que
Froome aurait perçue de la
part des organisateurs, pour
lesquels le scandale constitue
manifestement un argument
marketing. P.C.
d’euros à Lance Armstrong, directement ou par l’intermédiaire de sa
fondation contre le cancer. Par
ailleurs, Libération a appris que l’organisateur italien gonfle depuis des
années les frais de participation des
équipes pour les inciter à aligner
leurs stars sur le Giro.
RCS nie toute prime secrète. Ce qui
pourrait laisser penser que, si chèque il y a, il a été signé par les Israéliens. Très excité, Sylvan Adams annonçait: «On espère avoir Froome,
même si ça coûte cher. C’est comme
faire jouer Messi dans sa ville, sauf
que là on l’a pour trois jours avec notre beau pays en toile de fond et pas
juste un stade anonyme.» Les images
doivent être belles à tout prix. Même
celles affichant un optimisme forcé
(ou naïf), peu raccord avec l’enlisement actuel du processus de paix.
Interrogé par le site Insidethegames.biz, le président de l’UCI, le
Français David Lappartient veut y
croire : «Espérons que le cyclisme
permette de promouvoir la paix,
comme les JO l’ont fait en Corée.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Vendredi 4 Mai 2018
IDÉES/
le cas des grands mammifères,
très prisés des cirques.
Un confinement inadéquat
Un lion blanc dans un cirque de Darmstadt (Allemagne) en 2013. FREDRIK VON ERICHSEN.EPA.MAXPPP
Les douloureux
tours de piste des
animaux de cirque
Des scientifiques
expliquent pourquoi
ces structures
ne peuvent pas
satisfaire aux besoins
vitaux de leurs
animaux sauvages.
Entre conditions
de détention et
de dressage,
leur souffrance,
mentale et physique
est réelle mais encore
difficilement
mesurable.
L’
exploitation d’animaux
sauvages par les cirques
suscite un émoi grandissant dans l’opinion publique, et
22 pays européens ont déjà légiféré pour la limiter ou l’interdire.
Mais la France fait figure de retardataire. Selon les défenseurs de
cette pratique, ces animaux ne
possèdent pas les mêmes besoins
que leurs semblables sauvages
parce qu’ils sont issus de lignées
nées en captivité depuis plusieurs générations.
Ce point de vue est-il recevable à
la lumière des connaissances
scientifiques actuelles ?
Apprivoisé ou domestiqué,
une différence cruciale
Les animaux sauvages des cirques sont qualifiés d’«apprivoisés» car il s’agit d’individus qui
vivent au contact de l’homme et
ont souvent été élevés par leurs
dresseurs. Le terme «domestiqué» ne s’applique pas aux individus mais aux espèces, et désigne le résultat d’un long travail
de sélection artificielle, opéré sur
des dizaines de générations successives. Une espèce est donc
considérée domestiquée lorsqu’elle a subi des modifications
génétiques qui façonnent son apparence, sa physiologie et ses
comportements en vue de favoriser l’émergence de
caractéristiques particulières,
comme la docilité. La reproduction des animaux de cirques est
non-sélective. Elle s’effectue au
gré des reproducteurs disponibles, et les lignées d’animaux de
cirques comptent au plus quelques générations (et certaines
espèces ne se reproduisent pas
en captivité, comme les éléphants). Les animaux sauvages
des cirques ne sont donc pas domestiqués, et présentent de ce
fait le patrimoine génétique et les
besoins caractéristiques de leur
espèce. L’incapacité à les satisfaire est source de souffrances.
Ainsi, une célèbre expérience sur
des visons a montré qu’être privés de baignade était pour eux
aussi stressant qu’être affamés.
Les conditions de détention des
animaux de cirques sont incompatibles avec la satisfaction de
tels besoins vitaux à plusieurs titres, tout particulièrement dans
Certes, les animaux captifs ne
connaissent ni la faim ni la prédation et peuvent bénéficier de
soins vétérinaires. Cependant, de
nombreuses espèces (les éléphants) supportent mal la captivité. Elles y vivent moins longtemps qu’à l’état sauvage, s’y
reproduisent difficilement et
développent de graves troubles
comportementaux. Les animaux
de cirque vivent dans des cages
ou des espaces très confinés, et
passent seulement quelques heures par jour dans des enclos
extérieurs dont la taille atteint
rarement les très faibles standards réglementaires. Ainsi, la
réglementation française (qui
n’est pas toujours respectée) impose un espace intérieur de 7 m2
pour un tigre, avec quatre heures
par jour d’accès à une aire de
détente de 60 m2. Pour rappel, un
tigre adulte pèse de 150 kilos
à 200 kilos, et parcourt quotidiennement dans la nature un
territoire de 50 km2 –200 km2. Ce
confinement provoque l’apparition d’anomalies comportementales comme des stéréotypies
(répétitions ritualisées d’un ou
plusieurs mouvements sans but
apparent), qui occupent
25%–30% du temps des éléphants ou des ours de cirques.
Absentes dans la nature, ces stéréotypies traduisent un état de
mal-être psychologique, et leur
fréquence est particulièrement
élevée chez les espèces qui possèdent de larges domaines vitaux
à l’état naturel (les éléphants, les
grands carnivores et de nombreux primates non-humains,
témoignant de l’inadéquation du
confinement dans de tels cas).
Une vie sociale perturbée
L’environnement social des animaux de cirques est souvent perturbé dès le plus jeune âge, lorsque les petits sont séparés de la
mère pour être élevés par
l’homme. Le sevrage précoce
laisse des séquelles irréversibles,
dont une sensibilité exacerbée au
stress et aux troubles du comportement, notamment social. Les
animaux de cirques sont souvent
hébergés seuls ou en groupes
dont la taille et la composition ne
reflètent pas leur organisation
sociale naturelle : les tigres, naturellement solitaires, sont souvent
contraints de vivre en groupe, ce
qui entraîne conflits et blessures
à répétition auxquels les animaux ne peuvent échapper. Ce
stress social chronique peut être
à l’origine d’une détérioration de
la santé et de syndromes dépres-
sifs. A l’opposé, chez les mammifères sociaux (l’éléphant et de
nombreux primates), l’isolement
social, aussi fréquent dans les cirques, constitue un facteur de risque majeur pour la santé physique et psychique, tout comme
chez l’homme. Ainsi, 90 %
à 100 % de macaques vivant seuls
en cage expriment des comportements anormaux.
Le stress de l’itinérance et
des représentations
Les animaux de cirques voyagent
parfois quotidiennement, ce qui
implique des mouvements forcés
lors des charges et décharges, et
un confinement extrême, parfois
long, pendant les déplacements.
Les conditions de transport, parfois inadaptées, peuvent les exposer à la chaleur, au froid, à des
bruits et à des secousses inconfortables, voire pire: cette année,
une éléphante a été tuée et deux
autres gravement blessées dans
un accident de la route. Les animaux de cirques ne peuvent se
soustraire au public, même en
temps de repos, et sont exposés à
des stimuli visuels, sonores, et
olfactifs stressants lors des représentations. Chez les tigres, la fréquence des stéréotypies augmente de 80% juste avant et
pendant la représentation, illustrant l’intensité du stress induit
par cette contrainte quasi quotidienne. Certains artistes ont
même rythmé leur numéro sur le
balancement pathologique des
éléphants. De plus, les postures
physiques imposées aux animaux
durant les spectacles, inadaptées
à leur morphologie, peuvent causer des blessures (problèmes articulaires chez les éléphants). Bien
que les méthodes de dressage
soient rarement dévoilées, elles
sont une source de souffrance
majeure si elles impliquent des
violences physiques, et des
témoignages issus du monde du
cirque, dont le récent ouvrage de
Joseph Bouglione, confirment
l’existence de telles pratiques. •
Auteurs : Elise Huchard docteure
vétérinaire et chargée de recherches en
écologie comportementale, Alice Baniel
chercheuse post-doctorale en écologie
comportementale, Alecia Carter chargée
de recherches en écologie
comportementale, Aurélie Célerier maître
de conférences en biologie du
comportement, Franck Chaduc docteur
vétérinaire, Marie Charpentier directrice
de recherches en écologie
comportementale, Philippe Devienne
docteur vétérinaire et philosophe, Bernard
Godelle professeur d’université en biologie
évolutive, Bruno Lassalle docteur
vétérinaire, Emmanuelle Pouydebat
directrice de recherches en biologie
évolutive, Cédric Sueur maître de
conférences en éthologie, Frédéric
Veyrunes chargé de recherches en biologie
évolutive, Christine Webb chercheuse
post-doctorale en écologie
comportementale.
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
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u 21
Les oublis d’un manifeste
Anciens Président
ou Premier
ministre, certains
signataires
de l’appel contre
«le nouvel
antisémitisme»
sont ceux qui
ont abandonné
des banlieues
devenues ghettos
et qui n’ont cessé
d’accueillir
des dictateurs
prescripteurs
d’un
antisémitisme
d’Etat.
Par
JI-ELLE
SOPHIE
BESSIS
Historienne
L’
antisémitisme est chose
bien trop grave pour que la
lutte contre ce fléau soit
instrumentalisée. Or, oubliant les
tragédies qui ont ponctué l’histoire
du XXe siècle et jetant de l’huile sur
les brasiers d’un communautarisme en plein essor, les rédacteurs
de l’appel contre «le nouvel antisémtisme» assimilent à une «épuration ethnique» les drames trop
réels qui ont endeuillé au cours des
dernières années nombre de familles juives françaises et le harcèlement inadmissible dont sont victimes des juifs dans certaines
banlieues. Employée dans le contexte français quand on sait ce qui
se passe dans d’autres régions du
monde, l’expression est scandaleuse. L’antisémitisme connaît une
nouvelle jeunesse en France et
dans toute l’Europe. Est-il seulement le fait, comme ils le prétendent, de populations que leur appartenance à l’islam rendrait selon
eux ontologiquement antijuives ? Il
ne fait guère de doute qu’une fraction minoritaire de la jeunesse
d’origine arabo-musulmane est
perméable à la propagande des
prêcheurs des mouvances salafistes qui ont fait de ses frustrations
un terrain propice à la propagation
de leur haine du juif. Outre le fait
que ce «nouvel antisémitisme» ne
remplace pas l’ancien, encore bien
vivant, d’une France qui fut durant
toute la première moitié du XXe à
l’avant-garde de l’antisémitisme
européen et qui en garde de beaux
restes, il convient pour mieux le
combattre d’en rappeler les ressorts. La République n’a pas seulement abandonné ces territoires
perdus que sont nombre de banlieues, ghettoïsées par l’absence de
transports, privées d’opportunités
d’emplois, où l’école sans moyens
ne peut plus remplir sa fonction
d’éducation citoyenne, elle les a remises aux mains d’associations
liées aux réseaux de l’islam politique, croyant pouvoir leur soustraiter un semblant de paix sociale
au prix de l’abandon des principes
dont elle se proclame la garante.
Sous les gouvernements de droite
et de gauche, on a fermé les yeux
sur cette salafisation progressive
d’une population adolescente passée par pertes et profits par l’Etat.
Mais il y a pire, si l’on peut dire.
Ces sommités qui s’indignent, exprésident de la République, ex-Premier ministre et autres personnalités d’envergure, sont les mêmes
qui n’ont cessé d’accueillir en
grande pompe dans les palais de la
République les prescripteurs d’un
antisémitisme érigé en doctrine
d’Etat dans nombre de pays arabes. Ils ont déroulé le tapis rouge
devant un Kadhafi qui, au début
des années 80, avait créé une «radio de la haine» pour inciter ses
voisins tunisiens à éliminer ce qui
restait dans leur pays de population juive ; ont placé au premier
rang d’un défilé du 14 Juillet Al-Assad, héritier dynastique d’un
homme qui s’est entouré durant sa
longue et sanglante carrière de criminels de guerre nazis réemployés
pour la propagande antijuive de
son régime ; ont fait depuis des décennies les yeux de Chimène à une
Arabie Saoudite dont le wahhabisme militant sue depuis toujours
la haine antisémite. Et ceux-là veulent donner des leçons à l’ensemble des musulmans dont beaucoup, en France comme dans leurs
pays d’origine, s’attachent à combattre les racines et les propagateurs de l’antisémitisme ? C’est l’is-
lam et lui seul qui est stigmatisé,
comme si l’on ignorait que tous les
textes sacrés se caractérisent par
leur ambivalence et sont porteurs
en même temps d’amour et de
haine, de guerre et de paix, de tolérance et d’exclusion, comme si l’on
ignorait que l’antisémitisme chrétien s’est revendiqué des Evangiles
et de saint Augustin, et que les fondamentalistes du judaïsme brandissent la Torah à l’appui de leurs
délirantes dérives. Enfin, assimilant une fois de plus l’antisionisme, position politique, à l’antisémitisme – modalité gravissime
mais parmi d’autres du racisme,
les auteurs enfourchent l’antienne
d’une droite israélienne qui tente
depuis longtemps d’assimiler toute
critique de sa politique à de la
haine antijuive. Or, il faut bien
convenir, pour le déplorer et s’en
alarmer, que la politique d’un gouvernement israélien passé depuis
L'ŒIL DE WILLEM
des années à l’extrême droite représente un danger pour les juifs
du monde. Car sa volonté de faire
de l’antisionisme un simple avatar
de l’antisémitisme provoque en retour et en miroir une assimilation
de tous les juifs à la politique d’un
Etat où le déni des droits des Palestiniens et la haine de l’Arabe tiennent désormais lieu de seul horizon idéologique. Alors, oui, il faut
lutter contre un antisémitisme qui
relève partout la tête, non pas en
stigmatisant une population dont
une partie de la jeunesse a été enrôlée dans les chimères de l’extrémisme, non pas en condamnant in
globo une religion au texte fondateur ni pire ni meilleur que ceux
des autres, mais en unissant en un
même combat tous ceux qui
croient ici et ailleurs qu’un humain
en vaut un autre en droits comme
en dignité. •
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
22
u
Document
: LIB_18_05_04_OM.pdf;Date : 02. May 2018 - 12:01:44
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 2
20h55. Candice Renoir. Série.
Rira bien qui rira le dernier.
À beau mentir qui vient de
loin. 22h40. Candice Renoir.
Série. 2 épisodes.
FRANCE 3
20h55. La fièvre des années
disco. Documentaire. 22h50.
La vie secrète des chansons.
Documentaire. Femmes,
femmes, femmes.
TFX
e
20h55. 37 Festival du Cirque
de Monte-Carlo. Spectacle.
23h10. Les délires magiques.
Divertissement.
21h00. Baywatch : alerte
à Malibu. Comédie. Avec
Dwayne Johnson, Zac Efron.
22h50. Selon Thomas.
Magazine. 23h20. Jour J. Film.
ARTE
20h55. La route d’Istanbul.
Téléfilm. Avec Astrid
Whettnall, Pauline Burlet.
22h30. Personne ne bouge !.
Magazine. Isabelle Adjani.
FRANCE 5
CSTAR
20h50. La maison France 5.
Magazine. Présenté par
Stéphane Thebaut.
22h20. Silence, ça pousse !.
20h55. Le Zap. Divertissement. 22h30. Le Zap.
TF1 SÉRIES FILMS
PARIS PREMIÈRE
20h50. Je ne suis pas
n’importe qui.... Documentaire. 21h55. Pierre Desproges
en scène au Thèâtre Grévin
(1986). Spectacle.
6TER
21h00. Soupçon de magie.
Série. Jour après jour.
Comment lui dire je t’aime.
22h40. Soupçon de magie.
Série. 4 épisodes.
21h00. Mentalist. Série.
Propriété très privée. Aventure
sans lendemain. 22h35.
Mentalist. Série. 3 épisodes.
21h00. Enquête d’action.
Magazine. Nîmes : alerte rouge
pour les soldats du feu.
23h00. Enquête d’action.
Magazine.
C8
VENDREDI 04
Lille
0,6 m/11º
0,3 m/12º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
0,6 m/13º
0,6 m/13º
Bordeaux
Toulouse
1 m/16º
Nice
Marseille
Lyon
Toulouse
Marseille
1 m/17º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
7
8
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
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Fabrice Drouzy (spéciaux),
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France métropolitaine: 391€
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Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Ouvrir les yeux II. Mit dans
une enveloppe III. Donna
de la voix ; Etendues jaunes
et chaudes IV. Prononce,
mécontent, une voyelle ;
On lui associe tête et liberté
V. Dans le vent ; Après Louis
ou avant l’eau VI. Ayant un
modèle VII. Modèle réduit ;
Comprit d’un coup VIII. On
les trouve sur les bords de
Seine ; On l’a par amour
IX. Lettres rouges à
Mougins ; Il est idéal pour
passer les rapides X. Une
histoire de sang et devin
XI. Qui pensent que Macron
dérive à tribord
9
V
VII
X
Grille n°901
VERTICALEMENT
1. Instrument commun à arracheurs de dents 2. Raies parallèles ; On l‘a en
tête 3. Comme en son homophone, on y met à mal des êtres vivants ; L’acide lactique en est un 4. Super note de dette ; Fait un grand écart dans le
premier VIII. ; Peintres flamands 5. Médaille de bronze de l’or noir ; D’aucuns croient en elle ; Membre d’un corps étranger 6. Allai au bout ; Ils sont
dangereux et en danger 7. Estimant mal 8. Fait grâce 9. Qui donnent envie
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. RECRACHER. II. NL. ZAPPA. III. ADAMOV. AG.
IV. IN VITRO. V. AIRE. AIGU. VI. BOOMERANG. VII. BEP. RAN.
VIII. SES. ALENA. IX. ALCOTESTS. X. IOULAS. ES. XI. SIROTASSE.
Verticalement 1. ARABISAIS. 2. END. IO. ÉLOI. 3. CLAIR-OBSCUR.
4. MNÈME. OLO. 5. AZOV. ÉPATÂT. 6. CAVIAR. LÉSA. 7. HP. TIARÉS.
8. ÉPARGNANTES. 9. RAGOUGNASSE.
libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3657 MOYEN
8
4
1
◗ SUDOKU 3657 DIFFICILE
2
4
4 7
7
3
1 2
6
3 5
3
8
9
2
4
1
2
7
5
4
3
1
5 2
9
6 3
9
7
4
1
9 8
3
21/25°
26/30°
31/35°
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
SUDOKU 3656 MOYEN
SUDOKU 3656 DIFFICILE
3
4
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2
3
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8
4
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5
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Petites annonces. Carnet
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75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
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Directeur artistique
Nicolas Valoteau
20h30. Récits d’une jeunesse
exilée, j’ai marché jusqu’à
vous. Documentaire. 22h00.
Livres & vous.... Magazine.
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Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
LCP
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VIII
NUMÉRO 23
Le temps sera ensoleillé sur les 3/4 du
territoire, avec uniquement plus de nuages
vers la Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI La douceur va s'accentuer
encore un peu par rapport à la veille avec
des températures passant légèrement
au-dessus des normales saisonnières.
Lille
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Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
SAMEDI 05
Le temps est instable avec des averses sur
l'extrême sud de l'hexagone. Le soleil
domine partout ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Une certaine instabilité se
maintient des frontières espagnoles aux
Alpes et à la Corse avec des averses
localement orageuses sur l'Île-de-beauté.
Ensuite, plus vous remontez vers le Nord,
plus le soleil est généreux.
Edité par la SARL
Libération
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Roger Mirmont. 22h45. Le
bonheur sinon rien. Téléfilm.
20h55. Au siècle de Maupassant, contes et nouvelles du
XIXe siècle. Série. L’affaire
Blaireau. 22h00. Au siècle
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nouvelles du XIXe siècle.
21h00. Camelots, inventeurs,
as de la vente : immersion
au cœur de la Foire de Paris
2018. Documentaire.
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Un regard en arrière. Pas son
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Mon meilleur ennemi. Lune de
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24 u
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Le chorégraphe et
performeur Faustin
Linyekula lors de
la création de Banataba,
en septembre au Museum
of Art de New York.
PHOTO STEPHANIE BERGER
ART AFRICAIN
«Notre première
tâche est d’établir
un inventaire
des biens spoliés»
Bénédicte Savoy, professeure, et Felwine Sarr,
économiste sénégalais, expliquent leur rôle
dans la mission que leur a confiée en mars
le président Macron autour de la restitution
par la France du patrimoine artistique
de l’Afrique subsaharienne. Une réflexion
qui inspire aussi la création contemporaine.
Recueilli par
à l’université technique de Berlin, où elle vit
depuis vingt-cinq ans, et spécialiste de l’histoire du patrimoine artistique en Europe.
ls ne se connaissaient pas avant qu’Em- Depuis 2016 et pour une durée de cinq ans,
manuel Macron les réunisse en leur con- elle est professeure invitée au Collège de
fiant une mission, le 7 mars : Bénédicte France. Né au Sénégal en 1972, Felwine Sarr
Savoy et Felwine Sarr rendront
est économiste, professeur à
au mois de novembre un rapl’université Gaston-Berger de
port sur la restitution par la
Saint-Louis, au Sénégal. Il est
France du patrimoine culturel
l’auteur d’un essai très remarqué,
africain –c’est l’Afrique subsaAfrotopia (Philippe Rey, 2016),
harienne qui est pour l’heure
dans lequel il enjoint l’Afrique à
concernée. Le Président avait
ne pas se plier aux injonctions de
évoqué ces restitutions dans le
l’Occident, au premier rang desdiscours prononcé à l’univerquelles figure le développement.
sité de Ouagadougou (Burkina
Cette réflexion résonne d’ailleurs
Faso), le 28 novembre 2017.
avec le travail d’artistes, dont le
Une telle annonce, par le présichorégraphe congolais Faustin
dent d’une ancienne puissance
Linyekula (lire ci-contre), qui
coloniale, est inédite. La metsouhaiterait inviter Felwine Sarr
tre en œuvre pose des quesà participer à l’une de ses perfortions tout aussi inédites, juridimances autour d’une mémoire
quement notamment.
post-coloniale riche de nomBénédicte Savoy, née en
breux objets trop longtemps désINTERVIEW historicisés.
France en 1972, est professeure
Suite page 26
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
A. JOCARD. AFP
ALAIN JOCARD. AFP
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CULTURE/
Faustin Linyekula, la danse
comme musée intime
Le chorégraphe congolais
s’est inspiré d’une statue
de l’ethnie des Lengola
conservée à New York
pour la performance qu’il
interprète ce week-end
à Tervuren, en Belgique.
«L
e musée, écrivait Maurice
Blanchot en 1972, parce qu’il
arrache les œuvres à leur origine, les sépare de leur monde, les prive
de ce qu’on appelle fort confusément
leur aura, est bien le lieu symbolique où
le travail d’abstraction prend son caractère le plus violent et le plus outrageux.» Ainsi, lorsqu’il contemple une
œuvre d’art africain dans un musée,
notre œil occidental voit des formes
mais il ne voit pas tout. Pas immédiatement à quel point cet objet est nécessairement lié, dans le pays dont il fut
sorti, à un événement culturel, social
et religieux. Et il le saisit d’autant
moins quand les conservateurs de nos
institutions muséales n’ont pas pu, su
ou tenu à sourcer plus cet objet ou l’inscrire dans un contexte. L’on peut dès
lors avoir l’envie, le besoin, le devoir,
d’accéder à cette dimension cachée
–urgence que l’on ressent souvent avec
davantage d’affects si l’on est soi-même
originaire d’un continent, l’Afrique,
dont ont été exfiltrés 90% des objets artistiques (selon l’ancienne ministre
malienne de la Culture) et sur le sol duquel ces mêmes œuvres existaient tout
autrement : en trônant souvent en
place publique, au centre du village,
entourées d’enfants qui jouaient et de
chiens qui pissaient à leurs côtés.
«Curiosité». C’est peut-être ce genre
de pensées, sur le relativisme culturel,
qui traverse l’esprit de cet artiste congolais, ici en pleine conversation avec
les conservateurs du Metropolitan Museum of Art de New York (MET), ce jour
de 2017. Il écoute les experts américains
lui dire que c’est quand même dommage. Dommage qu’il se focalise sur
une sculpture somme toute mineure
alors même que la collection est riche
d’une centaine d’objets d’art du Congo,
autrement plus intéressants si son envie est bien de travailler à partir
d’œuvres ancestrales congolaises. Mais
voilà, d’une part Faustin Linyekula est
«obsédé par l’histoire et la manière dont
elle s’écrit», et il se trouve aussi que les
questions de transmission familiale le
préoccupent pas mal depuis qu’il est
devenu père de deux enfants métisses,
franco-congolais. Rien d’autrement
étonnant, dès lors, que les deux fils de
la pelote se soient mis à s’entrelacer
lorsqu’il s’est penché, dans les réserves,
sur cette statue d’environ 80 cm, couverte de pigments, sans bras, dont on
sait simplement qu’elle fut donnée par
un couple de collectionneurs américains en 1986 et qu’elle est à ce jour la
seule pièce du MET provenant de l’ethnie des Lengola. «Précisément le clan de
ma mère, qui a quitté son village en 1975
sans jamais y revenir. Mes oncles et tantes en sont partis aussi, mon grand-père
lui-même est mort en ville en 1991 –c’est
fou comme la transmission se perd dès
qu’on vit en ville en Afrique. C’est une
histoire dont je ne sais rien, pour laquelle je n’avais pas développé plus de
curiosité jusqu’à ce que je “rencontre”
cette sculpture», explique aujourd’hui
Faustin Linyekula depuis Kinsangani
(république démocratique du Congo)
où il est revenu d’Europe pour s’installer en 2001 et y ouvrir les désormais célèbres studios Kabako. «J’ai choisi cette
pièce pour faire un voyage vers moimême.»
Quelque temps plus tôt, le MET avait
invité ce chorégraphe bien connu notamment des scènes belges et françaises à intervenir lors d’une table ronde
sur le sujet de la restitution du patrimoine artistique africain, au côté de
l’historien belge David Van Reybrouck,
auteur de la somme Congo, une histoire
(Actes Sud, 2012), un best-seller traduit
en plusieurs langues. «On y rappelait
qu’avant que les colonisateurs nous imposent l’écriture, la seule manière
d’écrire l’histoire, c’était via les masques
et les sculptures, se souvient Faustin
Linyekula. On dit d’ailleurs, chez nous,
que les sculptures “parlent”. Comment
alors saisir notre histoire sans pouvoir
accéder à cette autre source? Mon intervention portait sur le rôle joué par le
corps dans ce travail historiographique.
Car le corps humain est vieux et jeune
à la fois, il porte en lui la mémoire de
plusieurs générations. Danser serait devenu peut-être, dans ce contexte, la
seule archive possible.»
Le lien avec l’institution new-yorkaise
s’est donc noué ici, et se resserrera avec
la commande d’un spectacle, en dialogue avec les œuvres africaines acquises
par le musée. Le spectacle s’appelle
aujourd’hui Banataba, du nom du village lengola dans lequel le chorégraphe
est finalement retourné, en pirogue et
moto, l’été dernier avec sa mère, son
oncle et son cousin. «J’avais pris des
clichés de la statue du MET dans l’idée
de la montrer dans le village de ma
mère et de poser deux questions aux ha-
bitants : “Vous souvenez-vous de cette
tradition? Y a-t-il encore des sculpteurs
qui fabriquent de telles pièces?” Je voulais en faire fabriquer une et la rapporter à New York, aussi parce que cela
m’intéressait de pouvoir faire entrer
dans le musée un objet d’art sans en
passer par le service des acquisitions et
l’expertise des conservateurs, mais en
l’infiltrant comme accessoire de scène.»
Cérémonie. Pourtant, le projet
change de nature lorsque Faustin
Linyekula est «initié» lors d’un rituel
–condition pour s’asseoir à la table des
hommes et écouter l’histoire des sculptures. Il y entend que celles représentant des corps sans bras sont liées à des
orphelins –comme la sculpture lengola
présente au MET (dont une autre des
qualités, désormais, est de porter avec
elle une puissante métaphore de l’histoire tronquée de son pays). On lui explique également qu’une sculpture
n’est qu’un morceau de bois sans valeur tant qu’elle ne fait pas l’objet d’une
cérémonie, suite à quoi seulement sa
surface est recouverte de pigments.
Deux pièces seront alors commandées
par le chorégraphe aux sculpteurs du
village: une précieuse, soumise au rituel, destinée à rester au Congo, une
sans valeur, destinée à voyager jusqu’au MET ainsi que dans toutes les
institutions muséales qui présenteront
Banataba. C’est le cas en Belgique du
Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren, encore en rénovation, qui détient la plus grande collection d’œuvres
ancestrales dont une centaine de pièces du peuple lengola. Linyekula y
montrera ce week-end sa performance,
entrelacs d’investigation intime, de récit muséographique et d’interprétation
postcoloniale pour lequel il aimerait un
jour compter parmi les interprètes
l’économiste sénégalais Felwine Sarr
(lire ci-contre). A moins que son carnet
de voyage du MET jusqu’à Tervuren, en
passant par Banataba, suffise à lui seul
à poser, de biais, la question de la construction de la légitimité artistique et de
la valeur marchande, des instances qui
les établissent et de la façon dont ces
considérations s’actualisent à l’heure
du débat sur la restitution du patrimoine artistique africain.
ÈVE BEAUVALLET
BANATABA de FAUSTIN LINYEKULA
Musée royal d’Afrique centrale,
Tervuren (Belgique).
Du 4 au 7 mai au dans le cadre
du Kunstenfestivaldesarts.
Rens. : www.kfda.be
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26 u
Lorsqu’Emmanuel
Macron a évoqué la restitution du patrimoine africain, y avez-vous cru ?
Felwine Sarr : Moi, non, parce que son discours évoquait beaucoup d’autres points: le
visa des étudiants africains par exemple. Si
bien que j’ai été très agréablement surpris que
cette annonce soit suivie d’effets.
Bénédicte Savoy: De mon côté, j’ai senti que
ce discours marquait un changement de paradigme. Dans la longue histoire des biens
culturels déplacés, les annonces de ce genre
sont extrêmement rares. Il n’y avait aucune
nécessité, pour Emmanuel Macron, de faire
une telle annonce devant 800 étudiants et
des caméras de télévision. Ce qui est presque
plus exceptionnel encore, c’est qu’il n’y a pas
eu de levée de bouclier immédiate des musées. Au contraire. Stéphane Martin, président du musée du Quai-Branly, a très vite déclaré publiquement qu’il soutenait l’idée de
retour chez elles d’œuvres d’art africaines.
C’était faire preuve d’un courage institutionnel inédit. Souvenez-vous de la résistance
des conservateurs de la Bibliothèque nationale de France quand, en 2010, Nicolas
Sarkozy a mis en œuvre la restitution de manuscrits coréens emportés par l’armée française en 1867…
Pourquoi les musées bloquent-ils ces initiatives ?
B.S.: Bloquer est un terme peut-être trop radical et les choses sont en train de changer.
Mais il est vrai que partout en Europe les musées continuent, aujourd’hui encore, d’être
très mal à l’aise avec l’idée de se séparer d’objets d’art ou de collections confiés à leur
garde. L’ADN des musées, c’est de conserver,
pas de lâcher prise; il serait mal venu de leur
reprocher cet attachement. S’ajoute, dans le
cas particulier des musées ethnographiques,
un élément lié aux conditions de leur naissance. La plupart ont vu le jour à l’époque coloniale, lorsque les puissances européennes
et leurs armées ont dans un même mouvement pratiqué la destruction et la «documentation» des cultures locales soumises à leur
administration. Pour la partie «documentation», les objets et les observations collectées
ont trouvé place dans nos musées qui ont développé un discours de «sauvetage» patrimonial. Mais les discours sont en train d’évoluer
et, partout en Europe, la jeunesse (y compris
parmi les conservateurs de musées) supporte
mal l’idée de répondre «non» aux demandes
des dépossédés ou de ceux qui se considèrent
comme tels.
Depuis l’annonce de cette mission, quelles furent les réactions des pays des deux
continents ?
F.S.: Le Bénin s’est tout de suite manifesté. Il
est au premier rang des pays spoliés parce
qu’on évalue à 90% la part du patrimoine béninois en France, suite à un épisode hautement symbolique: en 1892, le colonel Alfred
Dodds pille le royaume de Dahomey, annexé
par la France deux ans plus tard –à l’époque,
le Bénin n’existe pas encore. Pour ceux qui
possèdent les œuvres, c’est douloureux de savoir que l’origine de leur présence en France
est une expédition punitive qui fit couler
beaucoup de sang. On ne sait pas encore dans
quelle ampleur les autres pays africains sont
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Suite de la page 24
De g. à dr.: une statue bochio (Fon et Mahi), le trône du roi Glélé (Dahomey) et statue anthropo-zoomorphe de Béhanzin, dernier roi
concernés: l’une de nos premières tâches est
d’établir un inventaire, d’étudier l’ampleur
des biens spoliés et de chercher leur origine.
Nous en avons une idée en nous promenant
au musée du Quai-Branly : les œuvres proviennent surtout du Bénin, du Mali, d’Ethiopie, d’Afrique centrale.
Pourquoi votre mission concerne-t-elle
seulement l’Afrique subsaharienne ?
Qu’en est-il de l’Afrique du Nord ou de
l’Indochine, autre ancienne colonie française ?
B.S.: Parce qu’une très grande partie de son
patrimoine ne s’y trouve plus. On estime que
90% de celui-ci se trouve hors d’Afrique.
Aucune autre région du monde ne connaît un
déséquilibre semblable: ni l’Afrique du Nord,
ni l’Océanie, ni les pays d’Amérique latine.
Quant à l’Indochine, c’est à l’Elysée qu’il faut
demander si elle sera l’objet un jour d’une
mission comparable à la nôtre.
Des collectionneurs privés français peuvent-ils détenir des objets ?
F.S.: Peut-être, mais ils ne sont pas notre prio-
«Felwine Sarr
et moi formons
un tandem qui,
d’une certaine manière,
représente l’Europe
et l’Afrique, et non
la France et le Sénégal.»
Bénédicte Savoy
rité. Nous nous occuperons d’abord des collections nationales.
B.S.: A la différence d’autres pays européens,
la France présente un paysage muséal très
centralisé, ce qui facilite le dialogue avec les
institutions, les collections nationales étant
principalement à Paris.
Ce sont des musées qui accueilleraient les
objets restitués ?
B.S.: C’est l’une des questions centrales que
pose ce projet. Prenons LE grand exemple historique de restitution patrimoniale, celle des
milliers d’objets d’art confisqués par la France
sous la Révolution et l’Empire en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, etc., et transférés à
Paris autour de 1800. Certaines de ces œuvres
provenaient de musées princiers, mais un
grand nombre fut saisi dans des lieux de
culte. Après la chute de Napoléon, on s’est
posé dans leurs pays d’origine la question du
lieu où les remettre. Celles qui venaient de
musées ont retrouvé leur place d’origine. Mais
celles qui avaient été prélevées dans des contextes religieux avaient été transformées par
leur passage au musée; elles ont été désacralisées. Lors de cette bascule, les objets ont aussi
acquis une valeur économique qu’ils
n’avaient pas initialement. Dans le cas africain, les objets n’ont pas été soustraits à des
musées au sens européen du terme. La grande
partie de ce patrimoine relève du domaine sacré. Les masques n’étaient pas destinés à être
exposés. Où iront-ils une fois restitués ? Les
restitue-t-on aujourd’hui à des personnes privées, à des groupements villageois, à l’Etat?
Nous devons soumettre ces questions à l’opinion publique, et en discuter. Ce n’est pas à
nous de décider de la destination des objets
rendus, mais aux acteurs africains de mener
les débats et de trouver les solutions qui leur
conviennent.
Y aura-t-il un calendrier des restitutions
à l’issue de votre mission ?
F.S.: le président Macron a souhaité à Ouagadougou que les conditions de la restitution
soient mises en place dans cinq ans ; nous
proposerons des étapes, mais nous n’irons
pas plus loin, nous n’établirons pas un
échéancier.
B.S.: Notre tâche ne consiste pas à prendre les
objets dans les vitrines pour les mettre dans
des caisses et les expédier. Nous devons exposer des problématiques générales: que signifie le fait d’avoir été privé de son patrimoine
pendant cent ans au point de ne même pas
savoir ce que l’on a? Peut-on imaginer des formes de «garde partagée» ? Certains objets
peuvent-ils demeurer là où les a conduits
l’histoire? Comment éviter que la restitution
deviennent une forme d’oubli de nos histoires
croisées? Une fois l’offre faite, la balle est dans
le camp de ceux qui ont été dépossédés.
Vous travaillerez avec des juristes: qu’attendez-vous d’eux ?
F.S. : De l’inventivité juridique. Il ne s’agira
pas seulement de trouver ce qui autorise les
restitutions, mais aussi d’inventer les conditions de celles-ci. On attend de nous du pragmatisme. Le droit, c’est évolutif, il n’est pas
gravé dans le marbre. Ce sont les sociétés qui
créent leur droit. Il faut qu’à la fin de notre
mission, nous offrions un panel d’options.
Nous tenons à créer une commission intercontinentale, pour que les éclairages viennent des deux parties concernées.
Felwine Sarr, lorsqu’Emmanuel Macron
vous a confié cette mission, a-t-il souligné
ce qui l’intéressait dans vos essais ?
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
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CULTURE/
Le casse-tête
de l’éternel retour
Malgré quelques exceptions,
comme la Vénus hottentote
ou les têtes maories, la loi
française obéit à des règles
rigides qui rendent difficile
la restitution d’objets issus
de ses anciennes colonies.
R
estituer, peut-être, mais comment?
A partir de la fin du XIXe siècle, des
missionnaires, des scientifiques et
des militaires ont déposé au musée de
l’Homme des milliers d’objets provenant
des colonies. La collection d’ethnologie
parisienne comprenait pas moins de
300000 éléments, dont la majeure partie
était d’origine africaine. La plupart ont été
transférés au musée du Quai-Branly,
ouvert en 2006.
Prêt renouvelable. Entrés par don
du Dahomey. M. URTADO ; T. OLLIVIER ET P. GRIES. MUSÉE DU QUAI-BRANLY. DIST. RMN-GRAND PALAIS
F.S. : Il ne me l’a pas dit explicitement, mais
il avait terminé son discours à Ouagadougou
par une citation d’Afrotopia, soulignant que
l’Afrique ne devait plus courir sur les sentiers
que lui indiquait l’Occident, mais choisir son
propre chemin. L’idée centrale d’Afrotopia est
que le continent africain doit réinventer son
horizon, et pour moi, ces restitutions sont
l’occasion d’une relation nouvelle entre les
deux continents.
B.S. : Que Felwine Sarr, depuis le succès de
son livre, ne représente pas seulement une
voix du Sénégal mais celle du continent africain, a dû compter pour le Président. De la
même façon, que je vive à Berlin depuis
vingt-cinq ans et que je voie depuis Berlin ce
qui se passe en France a dû compter. Felwine
et moi formons un tandem qui, d’une certaine
manière, représente l’Europe et l’Afrique, et
non la France et le Sénégal.
Où en est, à cet égard, le débat sur la restitution par l’Europe du patrimoine africain, ailleurs en Europe ?
B. S. : Le débat public sur ces questions est
très vif hors de France. A Londres, il se greffe
sur un débat patrimonial ancien, lié à la pré-
sence des frises du Parthénon d’Athènes au
British Museum, qui certes refuse fermement
l’idée de restitutions, mais pratique depuis
longtemps une politique de partenariat avec
les pays d’origine de ses collections. A Berlin,
il ne se passe pas un jour sans que les journaux, la télévision, la radio n’abordent la
question des «biens mal acquis». Mais il y a
une dissymétrie frappante entre un débat public très avancé, y compris dans la terminologie, auquel s’intéressent les étudiants et les
lycéens, et une volonté politique quasi inexistante en matière de restitutions, les responsables politiques préférant se positionner sur
le terrain de la «recherche sur les provenances». En France, c’est le contraire: le débat public n’est pas très avancé, mais une volonté
politique inattendue fait soudain bouger les
lignes et on peut espérer voir émerger, en
France, une conscience plus équitable du patrimoine et des musées compris comme archives de la beauté, mais aussi de la dépossession d’autrui. Si notre mission contribuait à
amorcer un nouvel échange entre l’Europe et
l’Afrique, alors elle serait une réussite. Il faut
que chacun y trouve son compte. •
dans les collections nationales de la
France, ces objets ne peuvent pas en sortir,
c’est la loi. Ils obéissent à des principes
d’inaliénabilité (les biens du domaine public ne peuvent pas être cédés ou vendus),
d’imprescriptibilité (ce n’est pas parce
qu’un privé utilise un bien depuis longtemps qu’il peut se l’approprier) et d’insaisissabilité. «Personne ne votera une loi qui
abolirait ces principes», analyse Corinne
Hershkovitch, avocate spécialisée dans le
droit de l’art. Car «c’est ce qui protège le patrimoine français depuis des décennies».
Pourtant, des objets ont déjà été sortis des
collections nationales pour être confiées
à des pays qui les demandaient. En 2002,
les restes de Saartjie Baartman (dite «la Vénus hottentote») ont été restitués à l’Afrique du Sud; et en 2010, 21 têtes maories en
Nouvelle-Zélande. A chaque fois, une proposition de loi a été déposée à l’Assemblée,
puis votée. Une procédure longue et spécifique, impossible à reproduire pour chacun des milliers d’objets africains.
Un autre précédent existe : saisis par les
militaires français lors de l’expédition
de 1866, des manuscrits royaux coréens
étaient régulièrement réclamés par Séoul.
L’affaire s’est réglée en 2010 par un prêt re-
nouvelable tous les cinq ans et avec l’accord tacite que la France ne les revendiquerait jamais. Les manuscrits, en ne
changeant officiellement pas de propriétaire, ont pu échapper à la loi d’exception.
«Périmètre». Ce contournement de la
loi pourrait être reproduit pour certaines
des œuvres africaines. Mais il y a une
autre option: «Il existe une commission de
déclassement, créée en 2010 à l’occasion de
l’affaire des têtes maories et jamais utilisée», explique Corinne Hershkovitch qui
estime «souhaitable» que cette «commission scientifique nationale des collections», dépendante du ministère de la
Culture, devienne enfin active et que des
experts y jugent chaque objet afin de
prendre ou pas la décision de les sortir des
collections nationales. Un travail énorme.
Si une loi est nécessaire, ce serait pour
«adapter le périmètre» de cette commission, juge l’avocate.
Des solutions peuvent donc être trouvées
sans changer l’ensemble des dispositifs
concernant les biens publics. L’éventuel
renvoi des œuvres dans les anciennes colonies serait ainsi «aujourd’hui plus une
question philosophique que juridique»,
pose Yves-Bernard Debie, avocat belge
spécialisé en droit du commerce de l’art et
des biens culturels, et plutôt opposé à ces
retours. «Le terme de “restitutions” utilisé
par le président Macron témoigne déjà
d’une prise de position. La restitution caractérise toujours une situation illicite.
“Restituer”, c’est rendre à son légitime propriétaire. La première et peut-être même
la seule question à se poser est celle de la légitimité. La France n’est-elle qu’un possesseur illégitime d’œuvres volées durant la colonisation?» En clair: selon Yves-Bernard
Debie, la France, qui a recensé et conservé
depuis au moins cent ans ces biens,
n’aurait donc pas été qu’une voleuse. Reste
que «le patrimoine africain est aujourd’hui
beaucoup plus ailleurs qu’en Afrique, souligne Corinne Hershkovitch. Une situation
qu’on ne peut pas laisser perdurer si on
veut nouer des relations durables avec les
pays africains».
GUILLAUME LECAPLAIN
PRENDRE PART
À LA TRANSFORMATION DU MONDE
Les Rendez-vous Internationaux de Photographie Documentaire
4, 5 ET 6 MAI 2018
À LA HALLE DES BLANCS MANTEAUX
48, rue vieille du temple 75004 Paris
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
28 u
Libération Vendredi 4 Mai 2018
CULTURE/
SCÈNES
constituent un paysage de ce que nous sommes
assez saisissant. De manière inattendue, quels
que soient les classes sociales et l’espace géographique, il y a des recoupements. Notamment, beaucoup d’enfants trouvent que les
adultes sont drogués à leur téléphone portable.
J’ai vu des adultes déstabilisés par le face-àface où ils se tiennent muets, et des enfants
prendre le dessus alors que la relation vrillait.
C’est très impressionnant.»
Bracelet. Pour qui a envie d’acquérir enfin
Cheptel, conçu et scénographié l’an dernier par Michel Schweizer. PHOTO FRÉDÉRIC DESMESURE
Le monde des adultes
scruté à hauteur d’enfants
Ce week-end à la MC93,
des enfants et ados dévoilent
en toute franchise ce qu’ils
pensent de leurs aînés
à travers performances,
exposition et atelier.
Q
u’on se le dise, pour la première fois,
ce week-end, les enfants occupent la
MC93 (maison de la culture de SeineSaint-Denis à Bobigny) et il est urgent d’y
faire un tour, qu’on soit balbynien, alsacien,
parisien ou breton, quel que soit son âge, et
qu’on soit riche ou pauvre –c’est gratuit pour
tout le monde. La maison leur réserve-t-elle
un marathon de spectacles qui leur soit spécifiquement destiné ? Non, il ne s’agit pas
d’un festival de créations à l’adresse de la
jeunesse. Ce que propose, de manière inédite, la MC93, sous l’égide du metteur en
scène et chorégraphe Michel Schweizer, de
la programmatrice et directrice du lieu, Hortense Archambault, et à l’initiative de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), est à la fois beaucoup plus
aventureux, expérimental, fondamental, ludique et sérieux: appréhender, à travers une
huitaine de propositions organisées par des
enfants, comment cette vaste peuplade regarde les grandes personnes. Qu’est-ce qu’ils
perçoivent de nous? Comment nous jaugentils ? Qu’est-ce qu’ils savent, en somme, sur
nous, qui nous disons adultes, quoique rien
ne le prouve, et que nous n’ayons aucune définition fiable de cet état ?
Casque. Avouons-le, à l’exception de Keep
Cool, performance créée en 2014, il était impossible de vivre en avance le week-end. Et
d’ailleurs, personne, ni Hortense Archambault
ni Michel Schweizer, ne peut complètement
anticiper la forme que va prendre cette occupation, où les enfants seront pour la première fois
les acteurs d’une manifestation pour d’autres
enfants, mais aussi d’adultes. Hortense Archambault: «Dans l’idée d’ouvrir en grand les
portes du théâtre, il y a celle d’une discussion
partagée entre différentes classes d’âge. Ouvrir
les portes du théâtre un week-end aux enfants
me paraît particulièrement adéquat en SeineSaint-Denis où, numériquement, il y a toujours
partout une présence des enfants très forte, qui
se mélangent assez librement avec les adultes.»
La performance Keep Cool associe dix enfants
et dix adultes en face-à-face pendant dix minutes. Pour une fois, c’est l’adulte qui est prié
de garder son calme. Car disponible, silencieux, à l’écoute, il devra l’être dans ce spectacle intimiste où un enfant s’adresse à lui singulièrement, en l’observant, au micro –ce qui
lui permet de chuchoter tandis que la grande
personne, qui a ordre de ne pas poser de question, l’écoute au casque. De la présentation de
soi –«Je sais que je suis si sensible que je peux
me faire peur toute seule»– à une observation
plus générale des grandes personnes –«Je sais
que certains adultes ne me donnent pas envie
de grandir», «Je sais que vous regardez 221 fois
votre téléphone par jour et je sais que 27 % des
enfants aimeraient beaucoup vous le retirer»–, jusqu’à la description de l’interlocuteur
–«Vous avez l’air heureux d’être là, vos lunettes vont très bien avec vos chaussures», c’est
toute une panoplie de remarques qui dessine
l’altérité telle que les enfants l’éprouvent. Michel Schweizer: «Depuis 2014, j’ai recueilli un
répertoire gigantesque de commentaires qui
l’objet qui lui manque et qui réglerait tous ses
problèmes, même ceux qu’il ignore avoir, un
détour par la «Shop le +», la boutique éphémère de la MC93, s’impose. Cette fois-ci, ce
sont dix adolescents qui, après avoir étudié
très sérieusement les défauts de fabrication
des adultes liés à leur mode de vie, ont inventé des objets qui les corrigent. En magasin,
le porte-clés Ufeel, qui diffuse une odeur antiplainte dès que les mots fatals s’échappent de
la bouche ; Blue Mood, le bracelet qui libère
celui qui le porte du stress qui va crescendo
en l’anticipant par des variations chromatiques; ou encore les lunettes à double vue Olsen munies d’un petit écran afin de s’interdire
les projections abusives. Les ados ne se contentent pas d’exploits techniques. Ils devront
développer tout un art de la rhétorique, pour
convaincre à la fois l’adulte de la nécessité de
ces objets, mais aussi de leur vanité totale,
sous forme d’une critique de la société de l’innovation constante.
Il aurait été dommage d’ouvrir les portes du
théâtre sans rien dévoiler des trésors qu’il recèle, notamment sa réserve de 3 000 costumes. Mais cette fois-ci, ce n’est pas l’enfant
qui se déguise, mais lui qui habille son parent,
son grand frère, sa marraine, en «super-héros» de son choix. Matthias Tronqual, organisateur du projet: «A travers son choix, il réfléchit sa relation à l’adulte, au statut qu’il lui
forge, et la place qu’il lui assigne.» Encore une
fois, c’est une manière pour l’enfant de montrer à son aîné comment il le rêve, le redoute,
l’aime et le déteste, de manière ludique, sans
courir le risque d’être ostracisé par son superhéros. Ensuite, une photo exposée est prise
du couple, l’un déguisé, l’autre pas.
«L’Ombre des gens» pourrait être le titre général de la manifestation: c’est celui qu’a choisi
la classe de CM1-CM2 de l’école Georges-Valbon, commissaire et médiateur d’une exposition de six œuvres (cinq photos et une peinture) dénichées parmi une sélection de
trente pièces issues des archives de la collection d’art contemporain de la Seine-Saint-Denis. Matthias Tronqual: «Une vive discussion
a porté sur un cliché de Luc Choquet qui présente deux jeunes dans leur chambre en tenue
de sport. Une partie de la classe a jugé que cette
œuvre était trop proche de leur quotidien,
l’autre qu’à l’inverse il fallait l’élire pour sa ressemblance à leur vie.»
ANNE DIATKINE
LES ENFANTS OCCUPENT LA MC93
organisé par MICHEL SCHWEIZER
Les 4 et 5 mai à la MC, Bobigny (93),
A signaler : les performances «Cheptel»,
«Keep Calm», «Shop le +», l’exposition
«l’Ombre des gens» et l’atelier Super-Héros.
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
u 29
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Yann Frisch a été sacré
champion du monde de
close-up en 2013, à 23 ans.
PHOTO CHRISTOPHE
REYNAUD DE LAGE
Yann Frisch,
un effet bluff
«D
rôle», «poétique», «impressionnant», «incroyable»… Nul besoin de
tendre longtemps l’oreille à
la sortie du Paradoxe de
Georges, le nouveau spectacle de Yann Frisch, pour
saisir l’ébahissement qui
prévalait encore quelques
minutes auparavant dans
les travées. Authentique
prodige au royaume de
l’illusion, le garçon sacré
champion du monde de
close-up à 23 ans, en 2013,
revient ainsi par la grande
porte dans ce même Théâtre du Rond-Point où,
deux ans auparavant, il
présentait son Syndrome
de Cassandre, singulière
incursion dans la sphère
théâtrale où il incarnait en
solo un clown borderline
confrontant le spectateur à
l’ambivalence voyeuriste.
Cette fois, toujours barbu
mais plus hirsute, le phénomène est la tête de gondole
d’un festival consacré à la
Magie nouvelle, qu’il a
ouvert mercredi et va
squatter tout du long (lire
ci-dessous); avant de revenir mi-juillet au festival Paris l’été, une semaine après
avoir été un des invités
phares des Nuits de Fourvière, à Lyon. Cependant,
à propos de retour par la
grande porte, l’on se doit de
signaler que l’artiste a en
réalité été parqué dans les
jardins jouxtant le théâtre,
car la rotonde édifiée sous
Louis-Philippe aurait été
bien en peine d’héberger le
camion qui sert aussi de
lieu de représentation. Encore que, pour être clair, il
faille également ajouter que
rien, à l’extérieur, ressemblant à un gros monolithe
couvert de panneaux
blancs, comme à l’intérieur,
décoré en confortable salon
vintage (parquet, fauteuil
club, lampes sur pied et de
chevet, disques et livres sur
des étagères, gramophone
distillant une atmosphère
jazzy), ne trahisse la vocation mobile du prototype
–qui, croit-on savoir, ferait
d’ailleurs toussoter la commission de sécurité censée
valider l’itinérance.
Le seul truc à comprendre,
en définitive, c’est qu’avec
Yann Frisch, il n’existe
d’apparences que trompeuses. Et que, ce postulat
établi, tout doit être matière à questionnement,
dans la déclinaison d’une
citation de George Edward
Moore (1873-1958), cofondateur anglais de la philosophie analytique : «Il
pleut, mais je ne crois pas
qu’il pleuve.» Une heure
durant, le magicien dose
de la sorte un talent d’«escroc» autoproclamé, accaparé à «faire le contraire de
ce qu’il dit et dire le contraire de ce qu’il fait»,
œuvrant de ses dix doigts
pour stupéfier l’assistance,
à mesure qu’il feint de
jouer carte sur table en pédagogue des ficelles du
métier – «dextérité, manipulation psychologique, détournement de l’attention».
Convaincu, par principe,
que rien n’est insoluble,
Yann Frisch continue ainsi
de joindre la parole au
geste pour labourer la car-
tomagie dans un vertigineux champ d’exploration
– traversant le vaudou haïtien et les croyances ancestrales maya – à la lisière
fantasque de la quête existentielle. «Merci de ne pas
en dire trop» suggère-t-il au
public en prenant congé.
Comme si on avait idée de
quoi raconter qui puisse
faire la lumière sur son insondable talent.
GILLES RENAULT
LE PARADOXE DE
GEORGES de et avec
YANN FRISCH au Théâtre
du Rond-Point, 75008,
jusqu’au 30 mai.
SAISON
Le prodige du
close-up présente
dans les jardins
du Rond-Point, à
Paris, «le Paradoxe
de Georges»,
stupéfiant
spectacle de
cartomagie donné
dans un camion.
2018
2019
AU ROND-POINT, TOUT DOIT DISPARAÎTRE
Le Théâtre du Rond-Point va boucler sa présente saison un peu plus tôt et débuter
la prochaine un peu plus tard qu’à l’accoutumée, en raison de travaux de
réfection. Ainsi, c’est tout un mois consacré à la «Magie nouvelle» qui va clôturer
l’exercice 2017-2018, à travers une série de propositions mêlant spectacles,
installations, rencontres et projections. A force de parler de «magie nouvelle», on
finit par oublier que le courant rénovateur s’apprête à fêter ses vingt années
d’expérimentations, depuis que la compagnie 14:20 a entrepris de confronter son
savoir-faire au théâtre, à la danse, au cirque, à la marionnette et à l’art
contemporain, jusqu’aux dernières avancées dans le domaine du numérique.
Il y a onze ans, le Centre national des arts du cirque (Cnac) de Châlons-enChampagne a créé un cursus en deux stages spécifiquement dédié à la discipline,
qu’un lieu comme le CentQuatre, à Paris, a déjà fortement contribué à populariser
en conviant à diverses reprises ses ambassadeurs les plus chevronnés. Hormis la
création de Yann Frisch, les deux autres temps forts du présent programme sont
des resucées, emblématiques des ambitions d’une phalange qui, souvent formée
au jonglage, entend surpasser le pur divertissement. Sur une musique d’Ibrahim
Maalouf, le lugubre Wade in the Water entérine ainsi la narration dramaturgique
dans la palette de la compagnie 14:20… dont deux des trois têtes pensantes
signent en ce moment la mise en scène à succès du Faust de Goethe à la
Comédie-Française. Quant aux Limbes d’Etienne Saglio, elles demeurent depuis
leur création, en 2014, un summum d’étrangeté onirique, méticuleusement
réfractaire à toute classification. G.R.
Festival Magie nouvelle, au Théâtre du Rond-Point, 75008. Jusqu’au 31 mai.
ABONNEZ-VOUS
À
TOUT
!
JAN FABRE • SASHA WALTZ • THOMAS JOLLY • SATOSHI MIYAGI
CIRQUE PLUME • MOURAD MERZOUKI • SIDI LARBI CHERKAOUI
IVO VAN HOVE • ANNE TERESA DE KEERSMAEKER • AKOREACRO
TANZTHEATER WUPPERTAL PINA BAUSCH / DIMITRIS PAPAIOANNOU
FC BERGMAN • CHARLES BERLING • DADA MASILO
01 40 03 75 75 • lavillette.com
…
Ivo Van Hove, Tanztheater Wuppertal Pina Bausch / Dimitris Papaioannou avec le Théâtre de la Ville • Anne Teresa de
Keersmaeker avec le Théâtre de la Ville et le Festival d’Automne à Paris • Satoshi Miyagi en coréalisation avec The Japan
Foundation, dans le cadre de Japonismes 2018 : les âmes en résonance
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30 u
L’ANNÉE 68
Libération Vendredi 4 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 4 mai
vu par Annie Ernaux
LE DÉSIR ARDENT
QUE «ÇA CONTINUE»
A
utant l’avouer tout de suite,
je n’ai aucun souvenir précis du samedi 4 mai 1968,
ni de ce qui a eu lieu la veille au
Quartier latin, des heurts d’une extrême violence entre la police et
des étudiants militants d’extrême
gauche de 7 heures à 10 heures du
soir, entraînant plus de 500 arrestations immédiates.
En 1968, je vivais loin de Paris dans
une ville moyenne des Alpes, la fac
la plus proche à deux heures de
train et je n’étais plus étudiante.
Quand, à la fin des années 70, j’arriverai en région parisienne, je rencontrerai tellement de gens qui racontaient avoir été là, à Nanterre,
à la Sorbonne, rue Gay-Lussac, à
l’Odéon, avoir participé aux assemblées générales, marché dans les
manifs, hurlé des slogans, lancé
des pavés, que j’éprouverai confusément le sentiment mélancolique
de ne pas avoir été là où il fallait, de
n’avoir rien vu au sens strict, genre
Fabrice à Waterloo. Je les enviais.
Ils donnaient l’impression d’avoir
engrangé en un mois de quoi remplir une vie.
Moi, j’étais une prof de province
qui avait fait la grève de son lycée
mais qui n’était allée à aucune manif à cause d’une grossesse à ména-
ger, c’est ce mois-là que j’ai acheté pérance et le découragement de ces
deux robes ad hoc pour la dissimu- jours. Il y a une sensation que,
ler selon l’usage d’alors. Il me sem- aujourd’hui, je vois au fond de toublait que je n’avais rien à dire, je tes les autres durant le mois de mai,
n’avais pas été une actrice des évé- celle de ne jamais rattraper ce qui
nements, ils m’avaient seulement arrive, du réel toujours en avance
traversée.
sur l’imagination –ou ce qu’on s’est
Mais traversée comme un événe- interdit jusqu’ici d’imaginer : les
ment ne l’avait jamais fait et ne le lieux sacrés de la société, éducatifs,
ferait ensuite, ainsi que je m’en suis culturels, investis par tout le
aperçue presque quarante ans monde, l’arrêt progressif puis total
après, lorsque, dans le
du travail, l’égale valivre que j’écrivais et
leur de la parole. Pour
qui s’intitulera les Anle dire autrement,
nées, je suis arrivée à
l’imaginaire était deMai 68.
venu réel. Je ne me
Accolées à des images
souviens pas avoir encollectives – un calitendu alors le mot
cot «Usine occupée»
révolution. Nommer
près du supermarché
avec certitude ce qui
Carrefour d’Annecy, la
arrivait n’était pas nécantine du lycée où
cessaire, ou possible.
tous les élèves ont été Née en 1940, Annie
Ni même de le penser.
rassemblés et où la Ernaux, auteure de
Vivre suffisait.
prof de philo explique plus de 20 romans,
Choisir de me situer
les raisons de la ré- a reçu en 2008 le
le 4 mai, c’est, comme
volte des étudiants en Prix de la langue
après une fulgurante
sociologie de Nan- française pour
histoire d’amour, vouterre–, à des moments l’ensemble de son
loir revenir au prepersonnels insigni- œuvre.
mier moment de la
fiants, revenaient
rencontre quand on
toute la stupeur, la si- Dernier ouvrage paru :
ne connaît pas la
dération, l’attente, le MÉMOIRE DE FILLE
suite, ce vieux rêve de
tremblement de l’es- Gallimard, 2016.
se replacer dans le
E.BOVET
«Me situer
le 4 mai, c’est,
comme après
une fulgurante
histoire d’amour,
vouloir revenir
au premier
moment de
la rencontre
quand on ne
connaît pas
la suite.»
commencement, au surgissement
même de l’événement. Avant l’apothéose du 13 mai et des dix millions
de grévistes, avant les signes inquiétants et les négociations amères de Grenelle, avant De Gaulle à
la télé en statue du Commandeur
fustigeant «la chienlit» et le noir
défilé de la réaction sur les
Champs-Elysées avec Malraux en
tête, pantin grimaçant, avant l’essence revenue dans les pompes
pour les départs de la Pentecôte,
circulez c’est fini.
Ce samedi 4 mai, où il est clair que
les «troubles» dans les universités
auxquels on n’attachait pas beaucoup d’importance sont devenus
une «émeute», il y a dans ce que
j’éprouve un étonnement qui va
s’évanouir rapidement, dont je me
souviendrai beaucoup plus tard :
qui pouvait prévoir que l’ébranlement du pouvoir gaulliste surgirait
du monde étudiant? Que s’était-il
passé depuis que j’avais quitté celui-ci seulement deux ans plus tôt,
après l’obtention du Capes ? A
Rouen, Bordeaux, Grenoble, le
calme régnait dans les amphis, des
mandarins débitaient dans le silence leurs cours rédigés dix ans
avant. La violence des manifs contre la guerre d’Algérie, des casta-
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
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Boulevard Saint-Michel
le 20 mai (photo tirée du
catalogue de la vente
organisée le 15 mai
par Christophe Goeury
avec l’étude Millon
à Drouot, Claude Dityvon,
la poésie du regard).
Nous publierons chaque
jour de mai une
photographie de Claude
Dityvon, autodidacte,
mandaté par aucun
journal, qui a suivi les
événements de Mai 68 au
jour le jour. Loin du
photoreportage, ses
images sont plutôt des
«impressions»: des
atmosphères de chaos ou
de grande sérénité, des
univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar ou
Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
gnes entre étudiants de gauche et
d’extrême droite s’arrêtait à la
porte des facs et des restos U. Ce
qu’André Breton écrit dans Nadja,
en observant les gens qui sortent
des bureaux et des ateliers rue
La Fayette – «Allons, ce n’étaient
pas encore ceux-là qu’on trouverait
prêts à faire la Révolution» –,
j’aurais pu le dire alors de mes congénères assis à côté de moi. Breton,
mort en 1966 dans la discrétion,
dont je n’avais certainement pas
oublié, en ce début mai 1968, ce
qu’il écrit aussi: «L’événement dont
chacun est en droit d’attendre la révélation du sens de sa propre vie, cet
événement […] n’est pas au prix du
travail.» Je ne peux prévoir que
dans l’espace d’une semaine ou
deux, ce message se déclinera de
toutes les manières sur les murs. Ni
que la révolte des étudiants va entraîner celle des salariés se souciant comme d’une guigne des
mots d’ordre syndicaux, qu’elle
sera à deux doigts près de balayer
le président de la République. Je
suis seulement suspendue dans
l’attente, le désir secret, ardent,
que ça continue.
Aujourd’hui, il me semble que
nous soyons nombreux à retenir
notre souffle, à ne pas oser dire
cette espérance, dont on soupçonne qu’elle relève de la pensée
magique, d’un nouveau Mai 68.
L’abondance des émissions, des
papiers consacrés à celui-ci nous
paraît propice à en répandre le désir dans les générations qui sont
nées après. On en voit les signes,
le blocage des facultés, les interventions brutales de la police, la
lutte des cheminots. On se refait le
coup du «même», comme chaque
fois que des étudiants et des lycéens descendent dans la rue, en
1986 (loi Devaquet), en 2006 (CPE)
– mais, notons-le, pas en 2005
quand ce sont les jeunes des banlieues qui brûlent des voitures à
l’instar pourtant des jeunes de la
rue Gay-Lussac.
Mais la France, comme les autres
pays, n’a plus du tout le même
visage qu’il y a cinquante ans et
Mai 68 en est justement responsable en partie. La révolution qui
viendra –parce que la domination
demeure, les injustices augmentent et le désir d’une autre vie
ne s’éteint pas – aura une forme
que nous ne pouvons pas encore
imaginer.
ANNIE ERNAUX
Samedi, le 5 mai vu par Olivier Guez.
4 MAI : LE GOUVERNEMENT HÉSITE,
LES MANIFESTANTS S’ORGANISENT
Au matin du samedi 4 mai, l’impact des violences de la veille au Quartier latin laisse le gouvernement hésitant. L’opinion commence à
s’émouvoir. La presse de droite fustige les
émeutiers, les autres journaux s’interrogent sur
la brutalité policière. Deux états-majors se mettent en place qui vont gérer tant bien que mal
la suite des événements. L’un est déterminé,
l’autre louvoyant. Les leaders étudiants sont rejoint par Alain Geismar, secrétaire général du
Snesup, le syndicat de l’enseignement supérieur. Il n’a pas hésité : le soir même des affrontements, il lance un mot d’ordre de grève générale à l’université. Apport décisif : jusque-là, les
troubles étudiants ne donnaient lieu qu’à des
communiqués platoniques émis par les organisations classiques. A Normale sup, fief des
maoïstes, puis au local du Snesup rue Monsieur-le-Prince, les représentants du 22-Mars et
des autres groupes révolutionnaires décident
de la tactique à suivre. Une quinzaine de manifestants ont été arrêtés et doivent passer au tribunal en urgence. Bon thème de mobilisation :
les responsables étudiants convoquent
deux manifestations pour le 6 mai, l’une près
de la Sorbonne où Cohn-Bendit et les autres
étudiants convoqués doivent comparaître devant le conseil de discipline, l’autre place Denfert-Rochereau à 18 h 30.
Au gouvernement les idées sont moins claires.
Georges Pompidou est parti pour dix jours en
Afghanistan pour une visite officielle. C’est
Louis Joxe, ministre de la Justice, qui assure
l’intérim. C’est un ancien résistant de juin
1940, lettré et subtil, dont les trois fils sont engagés dans le mouvement étudiant. Il incline
à l’indulgence, tout comme Christian Fouchet,
ministre de l’Intérieur, et Alain Peyrefitte, ministre de l’Education, qui craignent les réactions de l’opinion devant une répression trop
brutale. Mais à l’Elysée, De Gaulle est d’un
autre avis. Une émeute, dit-il, se jugule au début. Ensuite, on va de recul en recul. Quelques
exemples bien choisis, une fermeté policière
et tout rentrera dans l’ordre, laissant le gouvernement gouverner et le chef de l’Etat tirer
bénéfice de la conférence sur le Vietnam qui
doit s’ouvrir à Paris et dont il est l’artisan. Dans
la journée, les juges prononcent quelques peines de prison avec sursis pour les jeunes trublions arrêtés. Mais d’autres audiences doivent avoir lieu le lendemain. Entretemps, les
consignes de l’Elysée redescendent jusqu’aux
magistrats. Indulgence ou fermeté ? Tandis
que les leaders étudiants fourbissent les mots
d’ordre, la journée du dimanche 5 mai sera décisive.
LAURENT JOFFRIN
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Libération Vendredi 4 Mai 2018
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Retenez-moi ou je
prends un planeur
Jean-Marc Janaillac Gaullien, le PDG d’Air France-KLM,
ami de François Hollande, lie son sort à un référendum
interne inhabituel, organisé pour contourner les syndicats.
O
n peut être président d’une entreprise de 46700 salariés et s’embarquer dans une campagne électorale tout
comme un conseiller départemental sortant. JeanMarc Janaillac, le boss d’Air France, se trouve justement dans
cette configuration. Empêtré dans un conflit social, il a décidé
de lancer une consultation. En l’absence d’une majorité, ce sera
l’option démission immédiate. Résultat attendu ce vendredi à 18 heures. Le coup du
référendum est suffisamment inhabituel
dans une grande entreprise, cotée en
Bourse, pour que Libération ait envie de comprendre la stratégie de ce Périgourdin de 65 ans nommé à la tête d’Air France
et de sa cousine hollandaise KLM, il y a près de deux ans.
Campagne électorale oblige, Janaillac a tenu dans la journée
un quasi-meeting. L’auditoire du jour était plutôt monocolore,
version bleu marine avec galons dorés, puisqu’il s’agissait
d’une centaine de pilotes. Sans doute les votants les plus coriaces à convaincre. Ce sont eux qui mènent la danse en réclamant 10 % d’augmentation de salaire afin de compenser
sept années de stagnation des fiches de paie. Au compteur
déjà, treize jours d’arrêts de travail et un manque à gagner
de 300 millions d’euros, selon la direction.
Costard gris clair et chemise bleu pâle, le président en campagne reçoit dans son bureau de la place des Invalides (dans le
VIIe arrondissement parisien) qu’il occupe en alternance avec
un open space situé à Roissy, avec vue imprenable sur le tarmac. Pas spécialement tribun, l’homme
converse d’une voix mesurée, réchauffée
par des pointes d’accent du Sud-Ouest.
«Nous avions deux solutions : céder à des
demandes qui ne correspondent pas aux possibilités de l’entreprise ou laisser pourrir la situation.» Le choix de la consultation lui a permis d’échapper à cette alternative binaire, tout
en contournant les syndicats. «Pas tout à fait, objecte-t-il. En
cas de réponse positive, je leur proposerai de ratifier la proposition votée par les salariés.» Et de concéder avec un léger sourire: «A ce moment-là, le vote de salariés pèsera un tout petit
peu sur les syndicats.» Un coup de billard à trois bandes, qui
a le don d’irriter le président de l’omniprésent Syndicat national des pilotes de lignes (SNPL) d’Air France. «Cette consulta-
LE PORTRAIT
tion, c’est un coup de poker. Il bluffe et n’a rien à proposer derrière», peste Philippe Evain. Jean-Marc Janaillac n’en a cure
d’autant qu’il participe peu aux discussions: «Négocier, ce n’est
pas mon job!» affirme-t-il d’une manière suffisamment pesée
pour qu’on comprenne bien qu’il ne se coltinera pas les discussions nocturnes sur le pourcentage de bonification des heures
de vol des personnels navigants. Un ex-PDG d’Air France se
fait un peu taquin à son égard: «Il me semblait pourtant qu’il
avait trouvé une paix durable avec les pilotes.» Mais il reconnaît néanmoins que ce référendum est un bon coup: «Je ne
vois pas comment il peut le perdre, mais il faut surtout qu’il
réalise un bon score.» Histoire de provoquer un tantinet le PDG
d’Air France-KLM, on lui demande s’il aurait un conseil à souffler à Guillaume Pepy, son collègue de la SNCF, soumis lui
aussi aux mouvements sociaux, sachant que les deux hommes
ne s’apprécient pas vraiment. Réponse: «Pour la SNCF, la concurrence se résume à quoi? Blablacar. Nous, nous devons affronter aussi bien Easy Jet qu’Emirates !»
On en serait presque à se demander ce que Janaillac est allé
faire dans cette galère. A 63 ans, il présidait confortablement
Transdev, une filiale de la Caisse des dépôts, spécialisée dans
les transports routiers maritimes et ferroviaires. Il a réussi à
la remettre sur les rails alors qu’elle était déficitaire. Ce n’est
visiblement pas l’appât du
gain qui l’a motivé, même s’il
1953 Naissance.
a vu augmenter de 30% son
1980 ENA promotion
salaire de base (600000 euros
Voltaire.
par an, plus 500000 de part
1997 DG d’AOM.
variable en 2017). Le départ
2012 PDG
brutal du précédent patron
de Transdev.
lui a ouvert les portes. A cet
2016 PDG
égard, et pour lui faire queld’Air
France-KLM.
que peu perdre son calme
4
mai
2018 Résultat
légendaire, il suffit de lui rapdu référendum.
peler sa proximité avec François Hollande, comme un élément substantiel de sa nomination. Les deux hommes sont
d’autant plus proches, qu’ils ne se sont pas connus uniquement
à l’ENA dans la désormais célèbre promotion Voltaire. Ils ont
aussi œuvré à HEC. Jean-Marc Janaillac, qui n’était pas un candidat naturel pour Air France, estime que sa proximité connue
avec le chef de l’Etat jouait plutôt en sa défaveur, pour son arrivée à la tête d’une entreprise au capital de laquelle l’Etat ne possède plus qu’une participation de 14%. Derrière une apparente
bonhomie, son aptitude à survivre à la castagne, a sans doute
joué pour lui. A Transdev, il a eu à gérer une histoire pagnolesque: la déconfiture de la SNCM, cette compagnie maritime qui
relie la Corse au continent. L’occasion de se frictionner sérieusement avec la CGT des marins de Marseille et le syndicat des
travailleurs corses. Sans états d’âme, il n’a pas hésité à déposer
le bilan de la SNCM pour effacer les dettes, faire passer un plan
social et attirer des repreneurs: «Une décision prise contre l’avis
de l’Elysée et des élus locaux.»
Visiblement, l’opération lui a valu la réputation d’un bon navigateur par gros temps social, ce qui est requis à la tête d’une
compagnie aérienne. La réduction des coûts et la restauration
des marges ne semblent pourtant pas une raison de vivre pour
ce fils d’un couple d’agents d’assurances, qui se définit de centre gauche. A Saint-Sulpice-de-Roumagnac (Dordogne), le village familial, il a souvent tenu la buvette du foyer rural le dimanche pour financer des opérations caritatives. Aujourd’hui,
il tique un peu sur le contenu du projet loi d’asile, tout en devant assumer les exclusions menées chaque jour à bord des
avions d’Air France: «Ce n’est tout de même pas ce qui fait notre
rentabilité et, sinon, ce serait des charters!» Proche de l’actuel
secrétaire général de l’Elysée Alexis Kohler, connu au ministère de l’Economie, Jean-Marc Janaillac n’a rien à redire de
la décision de François Hollande de ne pas se représenter :
«C’était la meilleure chose qu’il avait à faire.»
Lecteur boulimique, il n’a cependant pas encore lu l’ouvrage
de l’ancien chef de l’Etat, en attente à son chevet. Les bouquins, il en ferait d’ailleurs bien sa reconversion lorsqu’il aura
raccroché d’Air France-KLM. Son appartement est situé au
cœur du Ve arrondissement, et il se verrait bien ouvrir une
librairie à proximité. Mais, pour l’heure, il va d’abord lui falloir
sortir, par le haut, de sa campagne référendaire et affirmer sa
légitimité dans l’entreprise. Presque un sacerdoce familial
pour ce non-croyant. Son père a été réélu durant trente ans
à la tête de la mairie de Saint-Sulpice-de-Roumagnac. •
Par FRANCK BOUAZIZ
Photo ROBERTO FRANKENBERG
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