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Libération - 07 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LUNDI 7 MAI 2018
2,00 € Première édition. No 11489
www.liberation.fr
1 AN DE MACRON
LA DROITE A ENFIN SON
PRÉSIDENT
Elu au centre, le Président mène tambour
battant la politique dont la droite a toujours rêvé. Vraie conviction ou positionnement tactique?
M 00135 - 507 - F: 2,00 E
3’:HIKKLD=ZUWUUV:?a@p@a@h@k";
EMMANUEL PIERROT
PAGES 2-5
Terry Gilliam
«Don Quichotte»
ira-t-il à Cannes ?
SNCF Après un
mois de grève, la
tentation radicale
Barbara Carlotti
Chanter comme
dans un rêve
Après les calamités qui l’avaient contraint à abandonner une première fois son projet, le réalisateur a fini par
tourner son film sur l’hidalgo de La Mancha. Programmé sur la Croisette, il pourrait pourtant être bloqué par un conflit avec le producteur. PAGES 18-19
Les syndicats rencontrent ce lundi le Premier ministre,
Edouard Philippe, pour tenter de sortir de l’impasse des
discussions menées avec le ministère des Transports.
Face à un conflit qui s’essouffle, certains sont enclins
à durcir le mouvement. PAGES 10-11
Laboratoires publics, «machine à rêves»… Pour concevoir Magnétique, son nouvel album, l’artiste s’est lancée
dans une phase d’expériences hypnotiques. Résultat
un disque prenant, cérébral et onirique. RENCONTRE,
PAGES 24-25
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 7 Mai 2018
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Risqué
Emmanuel Macron, qui a pulvérisé il y a un an le paysage politique en se présentant comme
le candidat du «en même
temps», est aujourd’hui un président perçu comme le président rêvé de… la droite.
Provocation facile ? Plutôt un
constat, étayé par de nombreuses enquêtes d’opinion, de son
style comme de l’orientation de
la politique menée. Après la
présidence agitée de Nicolas
Sarkozy et celle «normale» de
François Hollande, sa volonté
d’incarner avec autorité la
fonction a d’abord été saluée
positivement par les Français.
Mais de la symbolique régalienne séduisante à l’autoritarisme réformateur mal compris, il n’y a qu’un pas. Les
mêmes Français lui reprochent
aujourd’hui son art de la négociation sans compromis et
l’image de président des riches,
loin des préoccupations «des
gens», s’est installée dans l’opinion. Emmanuel Macron a
néanmoins de bonnes raisons
de penser qu’il n’a en rien besoin d’adapter son style, encore
moins d’infléchir sa politique.
Certes, le printemps est agité.
Mais, après un an, le chef de
l’Etat résiste beaucoup mieux
que ses deux prédécesseurs
dans l’opinion. Les Français
continuent de lui donner sa
chance pour transformer le
pays. Ils soutiennent par exemple sa réforme de la SNCF. La
gauche comme la droite de
gouvernement restent inaudibles. Et ses oppositions à
l’extrême gauche comme à
l’extrême droite n’incarnent
pas des alternatives crédibles.
Alors pourquoi changer?
A moyen terme, quand arrivera
l’heure des premiers bilans,
persévérer dans son pari sera
de plus en plus risqué. Sans
inflexion à gauche, sans signe
donné à cet électorat populaire
qui doute des effets de sa politique sur son pouvoir d’achat, le
chef de l’Etat se verra reprocher
de ne pas tenir sa promesse du
«en même temps». En 2017, les
Français ont préféré donner sa
chance à sa révolution centriste
plutôt que de céder aux extrêmes. S’ils devaient se sentir
trahis, ou si Emmanuel Macron
échouait à obtenir des résultats,
ils pourraient dans quatre ans
éprouver le sentiment d’avoir,
cette fois, vraiment tout essayé.
Sauf les extrêmes. Ceux-là mêmes que le chef de l’Etat se réjouit aujourd’hui d’avoir pour
seuls adversaires. •
Lors de la passation de pouvoir à l’Elysée, le 14 mai 2017. PHOTO LAURENT TROUDE
Candidat «ni de droite
ni de gauche», président
bien de droite
ANALYSE
Elu sur un positionnement centriste, le chef de l’Etat convainc surtout
à droite, à coups de réformes libérales et de fermeté affichée. Un an après
son arrivée à l’Elysée, Emmanuel Macron révèle-t-il sa vraie nature?
«
«
«
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Libération Lundi 7 Mai 2018
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Par
ALAIN AUFFRAY
T
andis que Laurent Wauquiez et les
apparatchiks de sa famille sinistrée proclament, dans l’indifférence générale, que le grand chantier de
leur «reconstruction» est ouvert, les électeurs, eux, sont de plus en plus nombreux
à constater que la droite s’est trouvé un
nouveau chef, et qu’il réside à l’Elysée.
Toutes les enquêtes d’opinion constatent,
semaine après semaine, une forte progression d’Emmanuel Macron à droite,
corrélée à une dégringolade à gauche. Invités par Ipsos pour le Cevipof et le Monde
à noter le chef de l’Etat sur une échelle de
0 (très à gauche) à 10 (très à droite), les
Français placent aujourd’hui le curseur
franchement à droite (6,7), alors qu’ils le
voyaient encore au centre au début de
l’année. Selon l’Ifop, 35% des électeurs de
Fillon en 2017 voteraient Macron si l’élection présidentielle avait lieu ce 7 mai.
Dans son baromètre Kantar Sofres, le Figaro Magazine note ce mois-ci que 53%
des sympathisants LR sont «satisfaits» du
président de la République.
Macron, champion de cet électorat attaché plus que tout à la liberté d’entreprendre mêlée d’autorité et de patriotisme? Un
cauchemar pour Wauquiez, qui voulait
faire de ce jeune président un avatar de la
PROCÈS
Macron, président de droite? La thèse est
contestée avec véhémence à l’Elysée,
comme chez les marcheurs historiques.
Selon un député LREM, la perception de
ce début de mandat serait déformée par
la nécessaire brutalité dans la mise en
œuvre des réformes urgentes. «Là, on est
dans la chirurgie de guerre», s’excuse-t-il.
Mais il ne doute pas que le temps démontrera l’inanité du procès en dérive droitière, «quand le chômage sera tombé à 7%,
quand le dédoublement des classes de CP
et les investissements dans la formation
professionnelle produiront leurs effets…»
Les plus optimistes des macronistes de
gauche donnent rendez-vous le 22 mai,
quand Macron présentera son «plan de
mobilisation» pour les quartiers prioritaires et leurs 10 millions d’habitants, tragiquement éloignés, selon Jean-Louis
Borloo, du «moteur de la réussite».
En attendant, le porte-parole de l’Elysée,
Bruno Roger-Petit, soutient que la vraie
leçon de cette première année de mandat, ce serait plutôt la fidélité de la base
électorale du chef de l’Etat: «95% des électeurs du premier tour se disent satisfaits.
Et ce sont, pour les deux tiers, d’anciens
électeurs du PS.» D’ailleurs, selon Ipsos, 41 % des sympathisants socialistes
ont toujours un avis positif sur l’action du
chef de l’Etat. Agacé par la thèse d’un
basculement à droite, on soutient à l’Elysée que le «pivot» de la macronie reste le
centre gauche, «et non pas le centre droit,
comme certains semblent tentés de le
croire à Matignon…» Selon l’Obs, le plus
écouté des visiteurs du soir de Macron,
Philippe Grangeon, influente éminence
de la deuxième gauche, aurait tenu à mettre les choses au point récemment en rappelant, en confidence, que c’est bien son
ancrage à gauche qui définirait,
aujourd’hui encore, «le macronisme
casher». Il fallait que cela soit dit. Car ce
n’était plus évident pour personne. •
PHILIPPE DE VILLIERS (MPF)
REUTERS
«IL A COMPRIS QU’IL LUI FALLAIT
HABITER LE CORPS DES ROIS»
«C’est une relation amicale
qui s’est nouée avec Emmanuel Macron au travers du
Puy du Fou. Deux choses l’ont
amené là. Il a voulu voir un
fleuron français qui l’intriguait, une entreprise tournée
vers l’exportation mais qui est
également très enracinée. Au Puy du Fou, deux Macron se sont succédé, le Macron entrepreneurial et le
Macron régalien. Quand je lui ai demandé pourquoi
il voulait venir, il m’a répondu qu’il cherchait partout
“l’écho des tendresses françaises”. J’ai trouvé cette réponse intéressante, symptomatique et poétique. Je
lui ai fait remarquer que tous ses prédécesseurs préféraient aller à Disneyland et que, pour eux, Disneyland,
c’était la France. Macron a compris qu’il fallait restaurer la fonction, la remettre à la bonne hauteur, que
c’était l’urgence des urgences et que, par conséquent,
il lui fallait habiter le corps des rois. Il possède la conscience du temps long. Il a compris qu’il lui fallait être
un président anormal. Macron est un pragmatique.
Il ne s’arrête pas aux étiquettes.»
Recueilli par CHRISTOPHE FORCARI
FRANÇOIS D’ORCIVAL (ÉDITORIALISTE
À «VALEURS ACTUELLES»)
«IL N’A PAS PEUR»
AFP
APOTHÉOSE
«L’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne
suis pas socialiste», avait d’ailleurs tenu
à préciser l’intéressé dès l’été 2016, alors
qu’on l’interrogeait sur sa surprenante visite au Puy du Fou en sa qualité de ministre de l’Economie. Deux mois plus tôt,
le 8 mai 2016, le patron de Bercy – déjà
«en marche» mais pas encore candidat–
avait passablement agacé ses camarades
du gouvernement Valls en se rendant à
Orléans pour célébrer Jeanne d’Arc, celle
qui a su, selon lui, «fendre le système»
pour «rassembler la France». Il fit ce
jour-là ce que bien des électeurs de LR
auraient pu attendre de Sarkozy ou de
Juppé, alors favoris de la primaire: célébrer «cette histoire millénaire qui tient notre peuple debout», arracher au Front national l’héroïne qu’ils ont «confisquée au
profit de la division nationale».
«Nous n’appartenons pas au même bord
politique, paraît-il», avait-il conclu, remerciant le maire d’Orléans pour son invitation… Pas du même bord ? Olivier
Carré avait de bonnes raisons d’en douter.
Jeune député UMP de la majorité sarkozyste, il avait vu à l’œuvre, en 2007, le
jeune Macron, rapporteur adjoint de la
commission Attali sur la «libération de la
croissance française». Il l’avait retrouvé
en 2015, alors qu’il siégeait comme député d’opposition lors de l’examen de la
loi Macron. «Je savais qu’il voulait faire
bouger les lignes. Je savais aussi qu’il avait
une réflexion sur l’histoire de notre pays»,
confie aujourd’hui Carré, l’homme qui offrit à Macron l’occasion de prononcer, devant plusieurs dizaines de milliers de personnes, son premier discours sur
l’histoire et l’identité nationale.
Un an après la présidentielle, Olivier
Carré compte, avec une vingtaine d’autres
maires LR de grandes villes fédérés par le
Niçois Christian Estrosi, parmi ces élus locaux de droite qui soutiennent sans états
d’âme le chef de l’Etat et qui pensent pouvoir compter, aux prochaines élections
municipales, sur le soutien de LREM.
Xavier Bertrand, le président de la région
Hauts-de-France, en congé de LR, a le
profil parfait de l’élu de droite Macroncompatible. Son seul problème : élu
en 2014 grâce au désistement de la gauche, il peut difficilement ignorer cette
dernière. C’est ainsi, magie de la recomposition macronienne, qu’un ex-ministre
de Nicolas Sarkozy en est arrivé à dénoncer la dérive libérale et droitière du chef
de l’Etat : «Il y a une tentation thatchérienne chez Emmanuel Macron. A tout
prendre, je préfère encore Blair à Thatcher», dit-il cette semaine à l’Express.
Le 28 mars, l’hommage au colonel Beltrame et aux «valeurs» pour lesquelles il
s’est sacrifié a été une sorte d’apothéose
unanimement saluée à droite. Dans le documentaire diffusé ce lundi sur France 3
–Macron président, la fin de l’innocence–,
le chef de l’Etat revient sur cette cérémonie aux Invalides et renvoie à leur médiocrité ceux pour qui «la France serait une
espèce de syndic de copropriété où il faudrait défendre un modèle social qui ne sale
plus». Ceux qui pensent que «le summum
de la lutte, c’est les 50 euros d’APL» «ne savent pas ce qu’est l’histoire de notre pays»,
ajoute Emmanuel Macron. Il se trouve,
sans doute n’est-ce pas un hasard, que le
conseiller «mémoire et discours» du Président, Sylvain Fort, est l’un des rares
conseillers du premier cercle à ne pas être
issu de la gauche strauss-kahnienne. Proche de l’Institut Montaigne, le jeune normalien a fait partie, en 2011, du groupe
d’experts et d’intellectuels chargés de
faire remonter des propositions au candidat Sarkozy.
«Macron séduit à droite
quand, au journaliste de Fox
News qui lui demande s’il y a
une chance qu’il revienne sur
la réforme de la SNCF, il répond : “No chance.” C’est courageux, dit la droite, qui ne
trouvait pas la même vertu
chez ses propres leaders face aux porteurs de banderoles. Il n’a pas peur. Ni d’être le “président des riches”
parce qu’il supprime l’ISF –réduit en IFI–, ni de réformer le code du travail, de mettre de la sélection à l’entrée à l’université, de rencontrer Trump et Poutine, si
détestés à gauche. Il séduit à droite quand il sait rendre
hommage à Jeanne d’Arc et à Simone Veil, à d’Ormesson, Johnny Hallyday, au colonel Beltrame, et quand il
en appelle aux catholiques au [Collège des] Bernardins.
«Mais attention, c’est fragile la séduction: trop d’indulgence à l’égard des zadistes, de passivité à l’égard de
l’islam politique, de distance avec la France profonde,
peut retourner les électeurs, même retraités, qui ont
apprécié en lui l’image du chef en command car [véhicule blindé dans lequel Macron avait remonté les
Champs-Elysées le 14 Juillet, ndlr].»
JEAN-LUC MOUDENC
(MAIRE LR DE TOULOUSE)
«DES RÉFORMES COURAGEUSES»
AFP
gauche hollandaise et de la banque Rothschild, animé même par une irrémissible
«haine de la province» (lire page 5). Le patron de LR prêche dans le désert. Jusque
dans les médias censés lui être favorables,
la ligne anti-Macron est très loin de s’imposer. Le Figaro se montre souvent bienveillant. Pis : le chef de l’Etat a parfois
droit aux louanges de Valeurs actuelles,
l’hebdomadaire qui rêve d’une alliance
entre LR et le FN.
A droite, l’audience de Macron déborde
désormais largement les ralliés de la première heure, ces amis d’Alain Juppé et de
Jean-Pierre Raffarin qui tiennent
aujourd’hui les commandes de Matignon.
Il suffit d’entendre l’enthousiasme d’un
Philippe de Villiers (lire ci-contre), incarnation d’une sensibilité qu’on aurait pu
croire aux antipodes du macronisme. «Je
pense qu’il m’aime bien et que s’il avait une
soirée à perdre, Macron préférerait la passer avec moi plutôt qu’avec [Christophe]
Castaner», confiait-il la semaine dernière
avec gourmandise au micro de BFMTV.
Simple fanfaronnade du très provocateur
vicomte vendéen ? Pas sûr : «Il y a sans
doute un peu de vrai», concède un
conseiller à l’Elysée. Un député LREM qui
a ses entrées au château confirme: «Cette
remarque est très cruelle pour Castaner,
mais au fond, elle est assez juste. Il est clair
que Macron est plus séduit par la figure
d’un Philippe de Villiers que par tel ou tel
porteur de motion du Parti socialiste.»
u 3
«Durant la campagne, certains
de mes amis ont voulu faire
passer Emmanuel Macron
pour un clone de François Hollande. J’ai vite compris qu’il
n’en serait rien. A de nombreuses reprises, il avait justement
déclaré refuser de reproduire
le passé. Et la nomination d’Edouard Philippe à Matignon a représenté un acte d’une portée considérable,
comme le disait un appel que j’avais alors signé. Vis-àvis de l’exécutif, je reste aujourd’hui positif et ouvert. Je
fais le constat, comme beaucoup d’électeurs, qu’il a entrepris des réformes courageuses. Des réformes qu’on
a longtemps attendues de la part de gouvernements de
la droite et du centre, par exemple s’agissant de la SNCF.
«Mais Macron est-il de droite ? Il aime trop surprendre
pour se laisser enfermer dans cette case, il voudra rééquilibrer son image. Et puis, sur les questions sociétales ou sur la réduction de la dépense publique, je ne
crois pas qu’on ait affaire à une politique de droite.»
Recueilli par D.Al.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Lundi 7 Mai 2018
Aux Herbiers,
«le meilleur
président depuis
très longtemps»
ment durable chez Fleury-Michon, une des
grosses entreprises des Herbiers qui, avec le
chantier naval Jeanneau ou la société de charpentes métalliques Briand, recrutent à tour
de bras. «Il incarne bien la fonction, se bat
pour l’environnement et a donné de la dynamique sur l’Europe et les grands enjeux géopolitiques, juge-t-il. Il manque quand même la diux Herbiers, grosse bourgade ven- mension sociale. Il faudrait remettre les gens
déenne de 16500 habitants, tout bai- autour de la table pour un vrai changement.»
gne. Le soleil brille, le taux de chô- Du côté du marché Saint-Pierre, où l’on se
mage n’a jamais été aussi bas (4,3% selon les presse autour des étals de fruits et légumes,
tout derniers chiffres), l’équipe de foot dispu- à deux pas de l’église des Herbiers dont les
tera mardi –suprême consécration– la finale cloches carillonnent pour célébrer un bapde la Coupe de France face au PSG (lire aussi tême, d’autres Herbretais ne mégotent pas sur
page 30) et la France a un «super président». leur enthousiasme. Comme Jean-Yves,
Aux Arcades, un bar-brasse57 ans, chandail sombre sur polo
rie où l’on fait les prépararose, qui a voté François Fillon au
LOIREtifs pour la retransmispremier tour de la présidenMAINEATL.
ET-LOIRE
sion de la rencontre,
tielle, figure dont les turpituMarie-Jeanne, septuagédes ont, ici comme ailleurs,
Les Herbiers
naire alerte, ex-prof de
considérablement dévalué
BEP et ancienne supporla cote. «Pendant la camVENDÉE
trice de Nicolas Sarkozy,
pagne, je ne trouvais pas
est sous le charme. «MaMacron crédible, se souLa Rochesur-Yon
cron? C’est le meilleur prévient-il. Je n’aimais pas son
Océan
sident qu’on a eu depuis très
profil d’arriviste, sa façon de
Atlantique
CHARENTElongtemps. Très intelligent,
naviguer dans les hautes
MARITIME
très fin dans ses remarques, il a
sphères, mais ça a été la bonne
15 km
la manière et en même temps la
surprise. Il a redressé l’image de la
fermeté, c’est un cuir qui ne craint pas
France et il a une ligne directrice. Il tient
les coups. Quand on voit toutes ces grèves, les un cap et fait des réformes qui ne sont peutcheminots qui se battent pour leur retraite à être pas plaisantes mais qu’il fallait faire.»
52 ans, c’est d’un égoïsme sans nom. Et il tient Pour ce conseiller en intégration technologibon. Il ose faire ce que Sarkozy n’a pas osé.»
que dans l’industrie, ce qui lui donne «beaucoup de crédit», c’est également «l’aveugle«Bonne surprise». Installé au bar, Chris- ment de l’opposition», qui en est réduite selon
tophe, pâtissier-chocolatier de 57 ans tout ha- lui à organiser une «manif pot-au-feu» grandbillé de bleu marine, abonde. «Macron, c’est guignolesque ou à se présenter, comme l’a fait
la nouveauté, la jeunesse. Il faut qu’il aille en- le député de La France insoumise François
core plus vite, avec encore plus de réformes!» Ruffin, en maillot de foot à l’Assemblée.
Pas de doute, en ces terres de droite longtemps fillonistes quand elles n’étaient pas ac- «Pognon». Chef d’une entreprise de courquises à Philippe de Villiers et à son Mouve- tage de 15 salariés, Stéphane, 53 ans, un sac de
ment pour la France (MPF), on s’est trouvé un fruits de mer à la main, qui appréciait un
nouveau champion. Même certains électeurs François Fillon qu’il juge désormais totalequi ont pu par le passé voter à gauche trouvent ment discrédité, salue aussi le volontarisme
de nombreuses vertus au Président. Comme du Président. «Il a une fermeté qui me conCyrille, 46 ans, responsable du développe- vient, sinon on n’avance pas, estime-t-il. On
parle de président des riches, mais si les riches
sont plus riches, je m’en fous. Ce que j’espère,
c’est qu’ils créent de l’emploi, des richesses et
que les pauvres soient moins pauvres.»
Au marché Saint-Pierre, tout le monde n’est
cependant pas sur cette ligne et plusieurs retraités, évoquant la baisse de leurs pensions,
lâchent, bougons, au seul nom de Macron, de
lapidaires «il est nul !» ou «zéro !». Sans plus
de commentaires. Michel, ébéniste et solide
gaillard de 63 ans, avoue une profonde aversion. «J’ai horreur de ce personnage. Il est
faux, ce mec. Il veut faire preuve d’empathie,
mais il n’aime ni les vieux ni le peuple, tout ce
qui l’intéresse, c’est le pognon. Il devait baisser
les dépenses publiques, il n’a rien fait. Fillon,
Macron, c’est la même chose, de l’hypocrisie!»
Stéphane courtier, 53 ans
Dans la commune vendéenne,
terre de droite tendance
Villiers-Fillon, les habitants,
à quelques exceptions près,
ne tarissent pas d’éloge
sur Emmanuel Macron.
DEUXSÈVRES
A
«On parle de président
des riches, mais si
les riches sont plus
riches, je m’en fous.
Ce que j’espère,
c’est qu’ils créent de
l’emploi, des richesses
et que les pauvres
soient moins pauvres.»
Aux Herbiers, vendredi. En bas, la maire Véronique Besse (MPF), aux couleurs du club
Au bar des supporteurs du VHF (Vendée Les
Herbiers Football), dont les couleurs rouge et
noir ont envahi la ville, la maire MPF, Véronique Besse, 54 ans, venue partager une flûte
de vin pétillant, exprime une opinion exactement inverse, tout en soulignant qu’avec
«toute la batterie de casseroles qu’il a aux fesses», Fillon est «grillé». «Les vieux politiciens
avec les vieux schémas, c’est dépassé», juge-telle, tandis qu’un tonitruant «Vive Macron!»
résonne dans le bar. «Emmanuel Macron est
l’incarnation de ce dont les gens ont besoin, la
franchise, l’authenticité. Il s’attelle aux vrais
problèmes et n’a pas peur d’aller sur le terrain,
à la rencontre des gens, y compris ceux qui ne
sont pas d’accord avec lui.» Mardi soir, ils seront côte à côte au Stade de France. L’édile en
rougirait presque déjà de plaisir.
PIERRE-HENRI ALLAIN
Envoyé spécial aux Herbiers
d
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Libération Lundi 7 Mai 2018
de foot local.
u 5
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Les vieux mots de la nouvelle droite
Un président aux accents
monarchiques, à la politique
libérale, attaché à l’ordre et
ambigu sur la laïcité : Macron
collectionne les marqueurs
traditionnels de droite.
E
chapper aux clivages d’antan: cette ambition macroniste n’a, semble-t-il, pas
résisté à la première année du quinquennat. Selon les sondages, pour beaucoup
de Français, c’est bien une forme de droite
qu’incarne ce nouveau président – dont l’un
des premiers gestes fut de confier Matignon et
Bercy à plusieurs membres de Les Républicains. Libéral et vertical, ami de l’ordre et épris
de «transcendance», le «nouveau monde»
peut-il vraiment se dérober aux vieilles étiquettes ?
Monarchie. Grave et solitaire, le nouveau
président s’avance à pas lents dans la cour du
Louvre. Cette première apparition, le
7 mai 2017, annonçait une pratique du pouvoir. Contrairement à son prédécesseur, Emmanuel Macron ne croit pas à la «normalisation de la figure présidentielle». Au contraire,
a-t-il expliqué dans un entretien à la revue
NRF, «j’assume totalement la verticalité du
pouvoir […] et je hais l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision». Avant son
élection, c’est dans l’hebdomadaire le 1 qu’il
théorisait: «Dans la politique française, [l’absent] est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas
voulu la mort.»
Remettre la présidence sur son piédestal, en
dissimuler les rouages, lui subordonner les
corps intermédiaires –presse et syndicats en
tête… On est loin des canons de la social-démocratie, et même du centrisme. C’est plutôt à
une forme de Restauration que procède ce président omniprésent et solitaire, appuyé sur un
Premier ministre sans autonomie. Et sur un
Parlement domestiqué, que pourrait contraindre un peu plus une future réforme constitutionnelle qui vise notamment à réduire la durée d’examen des textes.
Libéralisme.
«Président des riches.»
Comme Nicolas Sarkozy avant lui, Emmanuel
Macron a reçu ce sobriquet dès sa première année de mandat. Conséquence d’un double choix
contesté: supprimer l’ISF (remplacé par un impôt sur la fortune immobilière) tout en augmentant la CSG. Ces mesures ont été appliquées dès
janvier 2018, tandis que les réformes favorables
aux classes moyennes et populaires (baisses de
cotisations, suppression de la taxe d’habitation)
sont, elles, étalées dans le temps.
Un souffle libéral anime aussi la récente réforme du droit du travail, qui facilite les licenciements et renforce les accords d’entreprise
par rapport aux négociations de branche –de
vieilles revendications patronales. Fin mai, le
magazine américain Forbes saluait cette politique, consacrant sa une à un Macron triomphant, qualifié de «leader des marchés libres».
Dans le même journal, le chef de l’Etat annonçait la suppression de l’«exit tax», un dispositif
censé dissuader la délocalisation à l’étranger
des contribuables aisés. Mais à l’Elysée, on préfère parler de «premiers de cordée» pour désigner ces élites entrepreneuriales, censées entraîner à leur suite le reste de la société.
Ordre. Adoptée l’an passé, la loi sur la sécurité intérieure le suggérait déjà: face au terrorisme, le nouveau pouvoir est prêt à user sans
complexe de l’outil policier, quitte à faire pas-
ser dans le droit commun des dispositions jusqu’ici cantonnées à l’état d’urgence. Une fermeté qu’il a aussi démontrée dans l’évacuation
des universités occupées ou de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, en avril, repoussée durant tout le quinquennat Hollande. «On ne veut
pas de Christiania en France», faisait alors savoir Matignon, en allusion au quartier autogéré de Copenhague. L’exécutif a aussi durci
le régime applicable aux immigrés clandestins
pour multiplier les expulsions. Jusqu’à braquer
une partie de ses propres troupes, députés ou
compagnons de route du macronisme.
Catholicisme. «Réparer le lien entre Eglise
et Etat»: prononcés début avril devant la Conférence des évêques de France, ce projet présidentiel a consterné la gauche et tous les partisans d’une stricte laïcité. Dans le même
discours, l’ancien élève des jésuites refusait de
défendre une «religion d’Etat substituant à la
transcendance divine un credo républicain».
S’il s’est déclaré agnostique pendant la campagne, Macron valorise régulièrement la notion
de «transcendance» et ferraille volontiers contre les tenants d’une «laïcité revancharde».
Quant aux «racines chrétiennes de l’Europe»,
le chef de l’Etat a écarté leur reconnaissance
officielle, mais au motif ambigu que «l’évidence
historique se passe parfois de tels symboles».
DOMINIQUE ALBERTINI
ET EN MÊME TEMPS
Faire valoir la fibre sociale du macronisme, mission impossible ? Face aux
critiques, l’exécutif et ses défenseurs tentent de brosser un tableau plus équilibré.
En mettant en avant, par exemple, le dédoublement des classes de CP dans les
zones prioritaires, avec un effectif maximum fixé à douze élèves. La suppression
de la taxe d’habitation et la revalorisation de certaines allocations (adultes
handicapés, prime d’activité, allocation de solidarité aux personnes âgées) doivent
également témoigner d’une attention aux plus modestes. L’ouverture de
l’assurance-chômage aux indépendants et (sous conditions) aux démissionnaires
est vantée comme un progrès social, même si elle s’accompagnera d’un
durcissement du contrôle des demandeurs d’emploi. Et la création d’un secrétariat
d’Etat à l’égalité femmes-hommes, rattaché à Matignon, représenterait un gage de
progressisme. Tout comme les plaidoyers internationaux du chef de l’Etat en
faveur de l’environnement. Enfin, si Macron a fait évacuer la ZAD de Notre-Damedes-Landes, il restera aussi comme le fossoyeur du projet d’aéroport. D.Al.
Macron, un bulldozer qui
n’arrange pas les affaires de LR
Concurrencé sur
son terrain, le parti
de Laurent Wauquiez
peine à exister.
L
PHOTOS THÉOPHILE TROSSAT
LIBÉ.FR
Cette semaine dans
«le P’tit Libé»,
la première année de
la présidence d’Emmanuel
Macron expliquée aux enfants. A lire en ligne.
es Républicains, le parti
présidé par Laurent Wauquiez, n’en finit pas de subir
les dernières tortures d’Emmanuel Macron. «C’est un peu notre
dentiste comme dans le film Marathon Man. Il nous dévitalise
comme on le fait d’une dent. Sans
pratiquer aucune anesthésie», se
lamente un des proches de l’actuel
président du parti de l’opposition
de droite. Privé d’espace politique,
Wauquiez se retrouve obligé de se
déporter vers la droite de la droite,
quitte à brusquer le cœur de son
électorat. Dernière illustration du
malaise : la contorsion de la nu-
méro 2 du parti, Virginie Calmels.
Première adjointe au maire de
Bordeaux, Alain Juppé, Calmels
est loin de suivre Wauquiez dans
sa critique des «cadeaux aux riches» que distribuerait le gouvernement. Elle l’a confirmé avec
éclat ce week-end en approuvant
sur Twitter un éditorial de Nicolas
Beytout publié dans le quotidien
libéral l’Opinion. Intitulé «Cette
droite qui se trompe», l’article se
désole que dans «le maigre espace
vacant» que lui laisse la majorité
présidentielle, Wauquiez se
contente de ressortir «les vielles recettes populistes: méfiances envers
Bruxelles, clins d’œil aux classes
moyennes, distance envers les riches…» «Je partage la vision de Nicolas Beytout, l’étatisme et le protectionnisme mènent la France
dans l’impasse», s’emballe Calmels
sur Twitter. On voit mal, dans ces
conditions, comment Wauquiez
pourrait continuer à faire équipe
avec cette farouche libérale et proeuropéenne.
Et les ennuis à la tête de LR ne devraient pas s’arrêter là. Le député
Eric Ciotti, ardent défenseur de la
ligne Wauquiez, mène dans son
département le combat contre le
maire de Nice, Christian Estrosi,
converti au macronisme. Or ce
dernier vient d’engranger un soutien de poids : Franck Louvrier,
l’ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, a fait
savoir ce week-end qu’il se mettait
au service d’Estrosi (lire page 13).
«Après deux quinquennats de
droite où nous n’avons pas répondu
à l’attente de nos électeurs en termes de réformes, Macron ose ce que
nous n’avons pas osé faire de
crainte des manifestations de rue»,
constate un député LR un peu
désabusé.
Le discours à droite toute de Laurent Wauquiez, arc-bouté sur les
valeurs traditionnelles de sa famille politique (le travail, la lutte
contre l’immigration, l’identité),
ne permet pas au président de la
région Rhône-Alpes-Auvergne de
conforter son aura de président
du premier parti d’opposition.
Trois mois après son élection à la
tête de LR, sa cote de popularité
reste une des plus basses. Classé
dans le peloton de queue des personnalités politiques dans tous les
baromètres politiques, il ne surgit
qu’à un point derrière Marine
Le Pen dans les personnalités censées incarner l’opposition face au
pouvoir en place. Si l’élection présidentielle devait se rejouer
aujourd’hui, Laurent Wauquiez ne
recueillerait que 8% des suffrages.
L’essentiel des électeurs de François Fillon se partageant entre
Macron et Le Pen.
ALAIN AUFFRAY
et CHRISTOPHE FORCARI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Lundi 7 Mai 2018
CORÉES
Qui veut
le pèze
prépare
la paix
Au-delà du rôle joué par
la diplomatie, et si le
calendrier et les modalités
de la détente restent
encore à préciser,
le revirement aussi
soudain que spectaculaire
du régime de Pyongyang
s’explique aussi par ses
innombrables difficultés
économiques.
ANALYSE
Par
ARNAUD
VAULERIN
Envoyé spécial
à Séoul
C’
est le branle-bas. Les rendezvous s’accélèrent. Les gestes
symboliques se multiplient
avant la rencontre au sommet entre Kim
Jong-un et Donald Trump, dont le lieu
et la date ont été décidés mais pas encore annoncés. Les diplomates s’activent comme s’il fallait vite engager le ré-
gime de Pyongyang et prendre au mot
le «Grand Successeur», qui a souscrit à
l’objectif d’une «dénucléarisation complète de la péninsule» lors du sommet de
Panmunjom le 27 avril. Le ministre chinois des Affaires étrangères s’est rendu
en Corée du Nord la semaine dernière,
notamment pour préparer la venue du
président Xi Jinping à Pyongyang.
Tokyo accueillera mercredi une réunion
trilatérale entre les chefs de gouvernement chinois et japonais et le président
sud-coréen, Moon Jae-in. Ce dernier
sera à Washington le 22 mai pour un
échange avec le président américain,
préalable au sommet historique entre
Trump et Kim. Moon veut aller vite, il l’a
d’ailleurs indiqué à Kim, et entend
conserver son rôle de facilitateur entre
les deux grands ennemis au comportement imprévisible.
«SANS PLUS TARDER»
Le sommet intercoréen et les jours qui
l’ont suivi n’ont pas levé toutes les ambiguïtés qui entourent la question cruciale
de la dénucléarisation et de son calendrier. «Cela ne pouvait pas être précisé
à Panmunjom, qui n’était qu’une rencontre préparatoire. Les détails seront présentés lors de la réunion entre Kim et
Trump», assure Cheong Seong-chang,
professeur à l’institut Sejong de Séoul.
Cet expert des questions nucléaires et
du système politico-militaire du Nord
a souvent conseillé la présidence sudcoréenne et les ministères de l’Unification et de la Défense. Il ne doute pas des
intentions de Kim Jong-un. «Il sait très
bien ce que les Etats-Unis et la Corée du
Sud lui demandent. S’il n’était pas prêt
à accepter une dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible, il n’avait
aucune raison de venir rencontrer Moon,
puis Trump.»
Mercredi, lors de son investiture, le nouveau secrétaire d’Etat américain, Mike
Pompeo, a bien pris soin de répéter que
le «démantèlement du programme d’armes de destruction massive de la Corée
du Nord» devait être réalisé «sans plus
tarder». Et d’ajouter: «Il est temps de régler ça une bonne fois pour toutes. Un
mauvais accord n’est pas une option.»
A Séoul, Cheong Seong-chang rappelle
que «Mike Pompeo, qui est un faucon, a
déjà rencontré Kim Jong-un longuement
fin mars, début avril, notamment pour
parler très clairement de la dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible. Il s’est rendu compte alors que le leader nord-coréen était quasiment prêt à
accepter cette demande des Etats-Unis.
Pompeo était d’ailleurs satisfait de sa
rencontre avec lui».
«SINCÉRITÉ»
La sincérité du régime de Pyongyang et
le respect de son engagement sont l’objet de toutes les interrogations du moment. Combien d’accords passés sont
restés lettre morte? En février 2012, les
Etats-Unis de Barack Obama étaient
parvenus à une entente après des semaines de tension avec le Nord. En échange
d’une suspension du programme nucléaire nord-coréen, Washington s’engageait à livrer 240000 tonnes d’aide alimentaire. Un mois et demi plus tard, le
texte était caduc: Pyongyang lançait un
nouveau missile pour le centième anniversaire de la naissance du père fondateur, Kim Il-sung. Et Obama retournait
à sa politique de «patience stratégique»
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Libération Lundi 7 Mai 2018
u 7
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La table où a été signé l’armistice
entre les deux Corées, en 1953,
à Panmunjom. Photo extraite de la
série «DPRK». PHOTO PHILLIPE CHANCEL
qui a révélé toute sa vacuité. «Cette fois, de 89% par rapport à la même période
il n’a pas d’autre choix que de négocier, l’année dernière. C’est à l’aune de ces
répond Cheong Seong-chang. S’il conti- chiffres qu’il faut comprendre le voyage
nue le développement du programme nu- inédit que Kim Jong-un a effectué
cléaire, l’économie nord-coréenne va sé- en secret à Pékin, fin mars, avant que
rieusement se détériorer et s’il y a à l’expédition ne soit révélée.
nouveau des difficultés, voire une famine, «Après le sixième essai nucléaire nordle soutien et la fidélité
coréen [le 3 septembre 2017],
RUSSIE
des cadres et du peuPyongyang a commencé à
CHINE
ple vont s’éroder.»
comprendre combien les
Comme le montrait
sanctions internatiofin avril l’Institut
nales pouvaient frapCORÉE DU NORD
économique coréen
per réellement l’écod’Amérique (KEIA)
nomie nationale,
Pyongyang
Mer de
l’Est
38° N
dans une note dépoursuit Cheong
taillée, le commerce
Seong-chang. Et le
38
°
N
Séoul
transfrontalier entre
dernier lancement
CORÉE
Mer
la Corée du Nord et la
d’un missile balistiDU SUD
Jaune
Chine, dernier grand
que intercontinental
partenaire commercial
(ICBM), le 28 novembre,
75 km
de Pyongyang, est en chute
a provoqué un isolement
libre. Selon des données des
presque total de son économie,
douanes chinoises, les échanges offi- avec des risques de faillite. Kim Jong-un
ciels avec la Corée du Nord se sont ef- n’est pas idiot. Il a remanié son équipe,
fondrés en mars, avec seulement en remplaçant plus d’un quart des élites
12 millions de dollars d’importations en de la direction du régime. Il a mis en
provenance du Nord et 143 millions de avant les experts économiques pour faire
dollars d’exportations. Soit une chute face aux sanctions.» Le 21 avril, lors de
la réunion du Parti des travailleurs, Kim
a certes annoncé la suspension des tirs
d’ICBM, des essais nucléaires, et le démantèlement du site de Punggye-ri,
mais il a également beaucoup parlé
d’économie, indiquant une inflexion de
la politique «byungjin». Adoptée en
2013, cette stratégie vise le «développement parallèle des armes nucléaires et
de l’économie». Le premier but atteint,
selon Pyongyang, et la Corée du Nord
étant devenue de facto une puissance
nucléaire, Kim entend désormais se
concentrer sur le second volet. Notamment pour répondre aux attentes des
élites et de ceux qui ont commencé à
profiter d’un timide début de libéralisation de l’économie. La hausse du niveau
de vie des habitants, qui figure au cœur
des objectifs du Byungjin, est peut-être
vue aussi comme le moyen de faire taire
les mécontentements.
Récemment, la presse coréenne, comme
certains experts ces dernières années,
avance que Kim Jong-un réfléchirait à
une ouverture à la mode vietnamienne
quand, en 1986, Hanoi avait lancé le
«Doi Moi» («renouveau») pour réformer
et libéraliser son économie. Il en aurait
parlé à Moon Jae-in lors de leur tête-àtête du 27 avril. Séoul, de son côté, a élaboré un plan détaillé pour une «nouvelle
carte économique de la péninsule» avec
des projets pour l’énergie, les transports,
le tourisme, etc. En arrivant à la Maison
Bleue (la présidence sud-coréenne) il y
a un an, Moon Jae-in avait tendu la
main au régime nord-coréen et inscrit
sur sa feuille de route quinquennale la
création de zones industrielles communes, le développement de réseaux de circulation le long des côtes Est et Ouest.
Le 27 avril, à Panmunjom, il a exposé ses
plans au dirigeant nord-coréen, animé
des mêmes volontés de développement.
Kim est-il en train de brader ses bombes atomiques et ses ICBM, considérés
comme sa seule assurance-vie, contre
des chantiers économiques tous azimuts que les Sud-Coréens ambitionnent de développer? «La Corée du Nord
n’a pas vraiment besoin d’armes nucléaires pour sa survie. Elle possède un
arsenal biochimique, note Cheong
Seong-chang. Si les Etats-Unis l’attaquent, elle peut riposter en ciblant le
Japon ou la Corée du Sud. Washington
ne peut donc pas se lancer dans cette
attaque.» Mais les Etats-Unis peuvent
exiger l’annihilation de toutes les armes
de destruction massive, comme l’a
indiqué la semaine dernière Mike Pompeo. Si Pyongyang acceptait, le régime
se retrouverait alors sans bouclier, sans
aucune dissuasion. Kim Jong-un archiverait alors le grand dessein de son
grand-père, Kim Il-sung, qui, dans les
années 80, s’était lancé dans la grande
aventure balistico-nucléaire pour assurer la survie de la République populaire de Corée.
Depuis le début de l’année, le jeune dictateur a opéré une mutation. Il a remisé
ses insultes et ses menaces pour endosser la bonhomie du leader autoritaire
souriant, à mille lieues du parrain de la
terreur. Dans le même temps, le régime,
jadis claquemuré dans sa citadelle de
Pyongyang, s’est lancé dans une offensive diplomatique: il a accueilli des dé-
légations étrangères, ouvert des canaux
de négociation et envoyé ses plus hauts
représentants à l’étranger. A l’instar de
Kim Yo-jong, la sœur du leader nord-coréen, qui a incarné cette opération de
charme lors des JO de Pyeongchang, en
Corée du Sud.
GUERRE FROIDE
Dans cette mise en scène de la réconciliation, Kim poursuit le but d’arracher
un traité de paix et un pacte de nonagression au Sud et aux Etats-Unis. Et
de mettre un terme à une
guerre froide longue de
soixante-cinq ans. «Les
leaders se sont mis d’accord pour déclarer la fin
du conflit cette année, assure Cheong Seongchang, qui a planché sur
ces scénarios pendant de
nombreuses années. Et
quand la dénucléarisation sera achevée et que
l’on transférera les armements nucléaires de la Corée du Nord dans un pays
tiers, on signera alors un
traité de paix en bonne et
due forme. Le transfert
des armes est une méthode rassurante pour la
dénucléarisation. Une fois
que c’est fait, on peut se
concentrer sur la paix. Le
sommet américano-nord-coréen peut
être un miracle qui était impensable
l’année dernière.» Pour la dynastie des
Kim, ce serait une révolution. Ou un
suicide. •
Si Pyongyang
acceptait
l’annihilation
de ses armes
de destruction
massive,
la République
populaire
de Corée se
retrouverait alors
sans bouclier,
sans aucune
dissuasion.
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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8 u
MONDE
Libération Lundi 7 Mai 2018
LIBÉ.FR
Kanye West, la défaite
de la libre pensée
Le rappeur vient de s’offrir
une tribune promotionnelle inédite en soutenant Donald Trump et la droite identitaire. Mais
ses récents propos sur l’esclavage, qu’il qualifie
de «choix» des Afro-Américains, divisent l’Amérique, et le reste du monde. A lire sur le blog
Humeurs noires. PHOTO AP
Intronisation de routine pour Poutine
à la veille des cérémonies célébrant la victoire de l’Armée
rouge dans la Seconde
Guerre mondiale et du traditionnel défilé militaire
du 9 mai, les forces de l’ordre
sont présentes en grand
nombre dans les rues de
Moscou. Pas question de gâcher la fête de Poutine, même
si celle-ci se veut plus modeste cette année. En 2012, le
Président avait rejoint le
Kremlin dans une limousine
après avoir roulé sur des avenues vidées de tout passant.
Ces images impressionnantes donnant la vision d’un
chef d’Etat puissant mais
seul avaient fait le tour du
monde.
«Chefferie». Selon le porte-
Vladimir Poutine lors des célébrations des 75 ans de la bataille de Stalingrad, le 2 février. PHOTO MAXIM SHEMETOV. PHOTO POOL. AP
tant a été réélu pour un
fois avec violence, avec la béRéélu en mars
quatrième mandat avec nédiction du pouvoir. Alexeï
dans un scrutin
76,67 % des voix, dans un Navalny a, lui, été cueilli dès
couru d’avance,
scrutin couru d’avance.
son arrivée. Au total, plus de
le président russe
1600 personnes ont été interentame ce lundi un «Désespérés». Ce week- pellées à travers le pays. Les
quatrième mandat, end, plusieurs milliers de nombreuses images de jeumanifestants ont réclamé le nes, parfois mineurs, traînés
après un week-end
départ de l’indéet frappés par la
de contestations
L'HOMME police, ont été reboulonnable Vlaréprimées. Et opte
Poutine aux
DU JOUR prises par les mépour une cérémonie dimir
cris de «Nous ne
dias indépendants
à la sobriété
voulons pas d’un tsar». Ces russes et occidentaux. Et les
calculée.
protestations, qui se sont dé- médias officiels ont, comme
Par
PAUL GOGO
Correspondant à Moscou
L
e président Poutine
revient ce lundi au
Kremlin, sans jamais
l’avoir quitté. C’est dans l’enceinte de l’ancienne citadelle
impériale devenue le siège de
la présidence que la cérémonie officielle de son investiture est organisée.
Le 18 mars, le président sor-
roulées dans plusieurs villes
du pays et à l’appel de l’opposant Alexeï Navalny, ont été
durement réprimées par les
autorités. Des centaines
d’Omon, les policiers antiémeutes, ont été déployés
dans le centre de Moscou, et
un hélicoptère a survolé la
place Pouchkine toute la
journée à basse altitude. Une
armée de grands-mères et de
Cosaques, ces (faux?) descendants des milices tsaristes ultranationalistes, ont tenté de
déloger les manifestants, par-
d’habitude, passé l’événement sous silence.
«Les autorités doivent comprendre ce qu’elles ont fait :
leur groupe de militants –des
Cosaques et des jeunes soutiens de Poutine– a agi de façon dangereuse et incontrôlable. Sur cette place, il y avait
des jeunes désespérés qui ne
tolèrent pas de voir Poutine
rester au pouvoir pour un
autre mandat. Résultat, ils
ont été battus au fouet et avec
des matraques», s’est indignée une journaliste de la ra-
dio Echo de Moscou, Tatyana
Felgenhauer.
Artem, 20 ans, incarne bien
cette colère exprimée par la
foule rassemblée samedi. Il a
grandi avec Poutine et n’a
connu que lui au pouvoir. «Ce
n’est pas normal parce que
l’alternance, c’est la condition
du progrès. Sinon, il se passe
ce qui arrive en ce moment
dans notre pays, la corruption
se développe. Dans les autres
pays, le pouvoir se transmet,
ici nous n’avons que Poutine,
il y a quelque chose qui ne
tourne pas rond en Russie.»
L’investiture précédente de
Poutine, le 6 mai 2012,
avait été houleuse. L’opposition était alors plus robuste,
incarnée par plusieurs personnalités médiatiques, forte
de plusieurs mois de contestation. Et la police, qui n’avait
pas entravé plusieurs manifestations massives durant
l’hiver, n’y était pas allée de
main morte ce jour-là, place
Bolotnaïa. Les affrontements
avaient mené à de nombreuses arrestations, et 23 manifestants avaient écopé de
lourdes peines de prison. Le
dernier condamné de «l’affaire du 6 mai» n’a retrouvé la
liberté que l’été dernier.
En ce jour d’intronisation et
Les nombreuses images de
jeunes manifestants, parfois
mineurs, traînés et frappés
par la police, ont été reprises
par les médias indépendants
russes et occidentaux.
parole du Kremlin, Dmitri
Peskov, la cérémonie sera
plus discrète ce lundi, sans
mise en scène particulière,
dans l’enceinte du Kremlin, à
l’abri des regards. Une fausse
modestie, pour le politologue
Dmitri Orechkine : «Le système actuel en Russie n’est pas
un Etat mais une “chefferie”,
où tout, même les institutions
de l’Etat, tourne autour d’un
leader. Ce guide représente à
la fois les pouvoirs exécutif, législatif, juridique et militaire.
Mais pour être proche du peuple, le guide en question doit
être simple, comme Staline en
fait. Il doit se montrer comme
étant proche du peuple. C’est
pour cela que Poutine souhaite cette fois une inauguration sobre.»
Minorant le cérémonial, le
Kremlin veut, semble-t-il, se
mettre rapidement au travail : Poutine souhaite annoncer le nouveau gouvernement le jour même. «Au
Kremlin, ce nouveau mandat
est perçu comme une victoire.
Les chiffres de soutien sont
élevés, la façon dont ils ont été
obtenus importe peu. C’est la
preuve, selon eux, qu’il y a
une loyauté électorale envers
le pouvoir», estime Orechkine. L’opposition, affaiblie
par un serrage de vis méthodique et continu depuis
six ans, a, pour l’instant, réduit ses ambitions au minimum : faire respecter la
Constitution russe, pour que
ce quatrième mandat de Poutine soit, enfin, le dernier. •
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Libération Lundi 7 Mai 2018
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LIBÉ.FR
A l’heure arabe
Le ramadan approche
à grands pas (autour
du 15 mai), et avec lui, les habitudes changent. Au Maroc, quarante jours avant le début du mois sacré, on bouche les robinets
d’alcool. Mais pourquoi s’arrêter si tôt alors
qu’il n’existe aucune mention d’une telle pratique dans le Coran ? PHOTO NANDA GONZAGUE
REUTERS
«Le président américain
ne se gêne pas pour insulter
la mémoire des victimes
du Bataclan.»
OLIVIER
FAURE
premier
secrétaire
du Parti socialiste
Dans un discours à la NRA (le lobby des armes) vendredi,
Trump a affirmé que les attentats du 13 Novembre à Paris
auraient fait moins de morts si des victimes avaient été armées. «Si un employé ou juste un client avait eu une arme,
[…] les terroristes auraient fui ou se seraient fait tirer dessus,
et ça aurait été une tout autre histoire», a-t-il déclaré après
avoir mimé un jihadiste tirant au pistolet. Samedi, après que
des familles de victimes et des personnalités politiques françaises se sont indignées, le gouvernement a condamné les
propos du président américain par l’intermédiaire de la porte-parole du Quai d’Orsay. Le premier secrétaire du PS, Olivier Faure, a demandé à Macron de réagir «directement».
Tunisie: «Rien n’a changé sur
le plan économique et social»
Il a hésité jusqu’au dernier
moment pour choisir la liste
à laquelle il allait accorder sa
voix. Et cette incertitude
l’enchante. A 74 ans, cet instituteur à la retraite a «vécu
beaucoup d’élections en Tunisie». Celle-ci est la première, au niveau local, à se
dérouler de manière libre et
transparente. «A l’époque de
Ben Ali, on était “orientés”»,
dit-il. En tant que membre
du RCD, le parti du pouvoir
aujourd’hui dissous, il a luimême participé à la fraude
électorale à grande échelle
«dans les années 80».
Dimanche, onze listes (dont
trois indépendantes) s’affrontaient à Sidi Bouzid. Les
résultats de l’élection muni-
cipale de cette petite ville du
centre du pays auront une
résonance particulière. Sidi
Bouzid fut l’épicentre de la
révolution
tunisienne
de 2011, et le coup d’envoi du
printemps arabe. Un symbole de la contestation
connu dans le monde, par le
geste d’un vendeur de légumes désespéré, Mohamed
Bouazizi, qui s’immola par
le feu pour protester contre
la confiscation de sa marchandise par la police.
Sept ans plus tard, la participation risque d’être bien
plus faible qu’en 2011 (l’élection de l’Assemblée constituante) et 2014 (législatives
et présidentielle). Un kiné
venu voter en famille ob-
Premières législatives au Liban en
neuf ans, à l’ombre du Hezbollah
A Beyrouth, dimanche. PHOTO MOHAMED AZAKIR. REUTERS
Les rues de Beyrouth
grouillent de monde en ce
dimanche de législatives.
A 7 heures du matin, plus de
6 000 bureaux de vote du
pays ont ouvert leurs portes
aux 3,7 millions d’électeurs
inscrits. Pour la première
fois en neuf ans, les Libanais
sont appelés à renouveler
leur Parlement après que
leurs députés sortants se
sont maintenus au pouvoir
à trois reprises. Dans le
quartier d’Achrafieh, dans
l’est de Beyrouth, Carla
brandit son index bleu,
trempé dans l’encre pour attester qu’elle a voté: «C’est la
première fois que l’on peut
s’exprimer depuis 2009. Je
suis heureuse car de nouvelles figures ont émergé et
pourraient amorcer un
changement.» L’introduction de la proportionnelle a
suscité l’espoir de nombreux
candidats issus de la société
civile. Au total, une quinzaine de listes composées
d’indépendants se sont lancées dans la course, parmi
les 77 déposées. Mais les
partis traditionnels devraient résister.
«Ce qui est intéressant, c’est
de constater comment le
Hezbollah, à chacun des
scrutins, parvient à raffer-
mir en douceur son hégémonie sur la société libanaise,
sans que cela ne passe pour
un coup de force», analyse le
politologue Joseph Bahout,
pour qui le parti chiite et ses
alliés devraient être les principaux gagnants : «Leur
nombre de députés restera
probablement constant,
mais face à la dispersion du
paysage politique, ils seront
plus puissants.» D’après les
premières tendances, le duo
Hezbollah-Amal pourrait
remporter 26 des 27 sièges
chiites du Parlement, contre
25 en 2009. Résultat: l’actuel
équilibre politique –qui permet au camp sunnite du premier ministre Saad Hariri de
se maintenir au pouvoir– ne
serait pas bousculé. Et c’est
bien cela qui importe au
Hezbollah, seul mouvement
à ne pas avoir déposé les armes au lendemain de la
guerre civile (1975-1990). Et
dont l’unique préoccupation
reste que son arsenal ne soit
pas remis en question. Car
au Liban, les décisions ne se
prennent pas toujours au
sein des institutions.
MÉLANIE HOUÉ
Correspondante
à Beyrouth
709000
serve: «On a gagné la liberté
d’expression et des scrutins
transparents, mais rien n’a
changé sur le plan économique et social. La situation est
même pire.»
Les deux grandes formations politiques du pays, Ennahdha, le parti musulman
conservateur, et Nidaa Tounes, la coalition formée par
l’actuel président pour faire
barrage aux islamistes,
jouent gros et les indépendants pourraient en profiter
pour réaliser une percée. Les
résultats n’étaient pas connus à l’heure où nous bouclions dimanche.
CÉLIAN MACÉ Envoyé
spécial à Sidi Bouzid
C’est la nouvelle estimation du nombre
d’années de présence
humaine aux Philippines. Jusqu’à présent, la
plus ancienne trace de
peuplement de l’archipel
datait d’il y a 67000 ans.
Mais une équipe de
scientifiques vient de
mettre au jour des restes
d’animaux, notamment
de rhinocéros, portant
des traces de boucherie
qui bouleversent cette
chronologie.
A lire en intégralité sur Libé.fr
A lire sur Libération.fr
Nucléaire iranien Téhéran met
Washington en garde
A quelques jours de la décision du chef d’Etat américain sur
l’accord nucléaire iranien, le président Hassan Rohani a averti
dimanche que les Etats-Unis regretteraient «comme jamais»
leur éventuel retrait du texte, tout en restant vague sur ses intentions. L’accord sur le nucléaire iranien a été conclu à
Vienne en juillet 2015, avant l’arrivée de Donald Trump à la
Maison Blanche. N’ayant de cesse de dénoncer cet accord conclu sous la présidence de Barack Obama, Trump a donné aux
Européens jusqu’au 12 mai pour trouver un nouveau texte qui
remédierait aux «terribles lacunes» de l’actuel, faute de quoi
les Etats-Unis s’en retireraient.
Afghanistan Nouvel attentat contre
un centre d’enregistrement électoral
Au moins 12 personnes ont été tuées et 33 blessées dans l’est
de l’Afghanistan, dimanche, par l’explosion d’une bombe dans
un centre d’enregistrement pour les élections législatives.
Cette attaque survient six jours après un double attentat qui
a fait 25 morts à Kaboul. Le 22 avril, un attentat-suicide revendiqué par l’Etat islamique contre un centre d’enregistrement
électoral de la capitale avait fait une soixantaine de morts. Les
autorités espèrent enregistrer les 14 millions d’Afghans adultes dans les prochains mois pour voter aux législatives, les premières dans le pays depuis 2010. Mais les récents attaques
meurtrières contre des centres d’inscription sur les listes valident les pires craintes de violences à l’occasion de ce scrutin.
Gaza Deux Palestiniens tués par Tsahal
Deux Palestiniens ont été tués dimanche dans la bande de
Gaza, près de la frontière, par des tirs de soldats israéliens, ont
annoncé le ministère de la Santé de l’enclave ainsi que l’armée
israélienne. Ces morts portent à 51 le nombre de manifestants
tués par les forces israéliennes depuis le début, le 30 mars,
d’un mouvement de protestation revendiquant le droit des
Palestiniens à retourner sur les terres dont ils ont été chassés
ou qu’ils ont fuies à la création d’Israël en 1948.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Libération Lundi 7 Mai 2018
Des cheminots en grève manifestent le 3 avril à la gare du Nord, à Paris. PHOTO ALBERT FACELLY
A la gare du Nord, des
envies d’actions musclées
Par
Après un mois de mobilisation
sans résultats, certains grévistes,
qui dénoncent la passivité
des syndicats, veulent durcir
le mouvement mais se divisent
sur la stratégie à adopter.
jours sur cinq, les cheminots doivent à présent composer avec le calendrier des vacances et des jours
est une loi des mouve- fériés. «On regardait notre semaine
ments sociaux : dans un en fonction des jours de grève. Mainconflit qui dure et s’es- tenant, quand on se réunit, on se
souffle finit par surgir
dit : alors samedi et dila tentation de la REPORTAGE manche, j’ai les enfants,
radicalisation. La SNCF
lundi, c’est le pont,
n’y échappe pas. Surtout dans cer- mardi, c’est férié, donc on se voit
tains bastions tenus par SUD Rail, mercredi pour faire la révolution?»
comme la gare du Nord à Paris. Jus- ironise l’un d’eux. Beaucoup des
que-là embarqués dans un mouve- militants réunis ce vendredi en asment de grève intermittent de deux semblée générale à la gare du Nord
GURVAN KRISTANADJAJA
C’
se plaignent et trépignent: s’ils restent mobilisés autour d’un noyau
dur, le mouvement, lui, patine.
«SORTIR LES BICEPS»
Depuis un mois que la mobilisation
a débuté, les usagers se sont habitués aux perturbations deux jours
sur cinq et la réforme est de moins
en moins débattue dans les médias.
«On ne va pas se le cacher, on est
moins visibles», reconnaît un gréviste. Les cheminots reprochent notamment aux syndicats de décider
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Lundi 7 Mai 2018
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A Matignon,
des consultations
en série
Edouard Philippe reçoit ce
lundi syndicats et dirigeants
de la SNCF, dans l’idée de
relancer les négociations mais
sans intention de revenir sur
les points durs de la réforme.
J
Assemblée générale intersyndicale à la gare du Nord, jeudi. PHOTOS MARTIN COLOMBET
seuls des modalités du mouvement,
le rendant trop prévisible. «Le lundi,
tel syndicat appelle au rassemblement à tel endroit, les autres non. Le
mardi, c’est un autre. Résultat, on
s’épuise et on se désorganise», constate un homme. «Nous, on aimerait
que ce soient les cheminots qui décident. Les organisations vont être
obligées de débloquer, il y a trop de
passivité», regrette Anasse, l’un des
leaders de l’assemblée générale de
la gare du Nord. «Les fédés ne font
pas leur boulot. Même certains adhérents CGT ne sont pas d’accord
avec le calendrier. Et la réforme n’a
pas bougé d’une virgule : à un moment, il va falloir sortir les biceps»,
renchérit Eric, un militant SUD
Rail. Certains plaident ainsi pour un
durcissement de la mobilisation dès
cette semaine. «On s’est longtemps
posé la question du moment propice
pour y aller vraiment. C’est sans
doute maintenant», poursuit un
cheminot.
En ligne de mire, la rencontre qui se
tient ce lundi entre les organisations
syndicales et le Premier ministre,
Edouard Philippe (lire ci-dessus).
Obtenue à la demande des fédérations, elle pourrait être le moment
choisi par les grévistes pour intensi-
fier le mouvement. «Le 7 mai, les organisations vont voir le Premier ministre. Une semaine plus tard, le 14,
on fait une journée sans cheminots.
Ça n’a pas de sens, c’est le 7 qu’il faut
la faire!» lâche un gréviste à la tribune de l’AG. «On n’attend rien de la
rencontre avec Edouard Philippe.
Est-ce que les syndicats vont négocier? Nous, on ne veut rien négocier
tant qu’il n’y a pas eu de retrait de la
réforme», martèle Anasse.
«Moi, j’ai prévenu mon boss qu’il me
verrait pas avant longtemps, je lui ai
dit au revoir. Même si les organisations syndicales sortent de la rencontre en disant “c’est super, on a négocié, c’est terminé”, je suis prêt à faire
«Quand on bloque
le pays dans
la durée, on parle
de nous, on donne
une attractivité
au mouvement,
on radicalise.»
Anasse l’un des leaders de l’AG
de vendredi à la gare du Nord
ournée monomaniaque en prévision ce
lundi pour Edouard Philippe. Du petitdéjeuner au goûter, l’intégralité de ses
rendez-vous est consacrée à la SNCF. Le Premier ministre a prévu de recevoir cinq organisations syndicales (CGT, Unsa, SUD, CFDT
et FO), mais aussi les représentants des usagers et les trois principaux dirigeants de la
SNCF. Sans oublier le représentant des présidents de régions, qui ont leur mot à dire
puisque ces collectivités lâchent, bon an
mal an, 3 milliards d’euros pour le fonctionnement des lignes dites secondaires.
L’objectif de ces consultations en série est
de relancer la mécanique des négociations.
Depuis le 24 avril, les discussions sont plutôt
au point mort, après que les syndicats ont
claqué la porte du bureau de la ministre des
Transports, Elisabeth Borne. Traiter directement avec le Premier ministre faisait
partie de leurs exigences, et ils ont partiellement obtenu gain de cause. Philippe les recevra, mais séparément, ce qui n’augure pas
d’échanges où les points durs de la réforme
du système ferroviaire vont être abordés.
D’autant que le Premier ministre a réaffirmé
qu’il ne reviendrait pas sur trois piliers : la
réorganisation de l’entreprise, l’ouverture
à la concurrence et la fin du recrutement au
statut des cheminots.
la grève quand même jusqu’à obtenir
le retrait de la réforme», prévient un
militant.
«DES ACTES DÉSESPÉRÉS»
Reste à savoir comment durcir le
mouvement. Pour Anasse, il n’y a pas
d’autre solution que la grève reconductible tous les jours. «C’est la seule
chose qui nous fera gagner», plaide le
gréviste. «Certains cheminots en sont
déjà à douze jours de grève en avril. Si
on s’y met tous, c’est largement assez
pour bloquer le pays une semaine. Et
quand on bloque le pays dans la durée, on parle de nous, on donne une
attractivité à notre mouvement, on
radicalise», poursuit-il. Le problème,
c’est que le dépôt de Paris Nord a déjà
tenté la grève reconductible mi-avril,
sans que cela prenne. Ils espèrent
encore que d’autres gares se rangent
de leur côté.
Le durcissement pourrait aussi
venir d’initiatives locales décidées
en dépit des instructions dictées par
les syndicats. Eric, commercial à
Paris Nord, cite l’exemple du technicentre du Landy, où les cheminots ne travaillent ni les week-ends
ni les jours fériés: certains jours de
grève ne servent donc à rien. Alors
«ils ont refait le calendrier de grève
De fait, les représentants syndicaux prennent le chemin de Matignon avec «un optimisme modéré», selon le secrétaire général
de l’Unsa ferroviaire, Roger Dillenseger, qui
prévoit de remettre sur la table ses demandes sur «la reprise de la dette et le financement des infrastructures». Le numéro 1 de
la CGT cheminots, Laurent Brun, devrait demander l’organisation de tables rondes tripartites –Etat, syndicats et représentants de
la SNCF– sur chacune des questions qui fâchent, comme la fin du statut des cheminots
ou les conditions d’ouverture à la concurrence des chemins de fer français.
Les trois semaines qui suivent ces rencontres à Matignon seront en tout cas déterminantes. L’examen de la loi sur la réforme ferroviaire reprend le 29 mai au Sénat. Si d’ici
là, toutes les parties ont trouvé quelques
points de convergence, ils pourront être
adoptés sous forme d’amendements. Dans
le même temps, et sous l’égide de l’Union
des transports publics (UTP) qui regroupe
tous les employeurs du secteur ferroviaire,
on s’active pour préparer une nouvelle convention collective. Elle doit entrer en vigueur le 1er janvier 2020, lorsque le statut
historique des cheminots deviendra caduc.
Si ces deux chantiers avancent significativement, tous les espoirs sont permis. A
contrario, le gouvernement pourrait être
tenté de jouer le passage en force par le biais
d’ordonnances, comme le prévoit la loi en
cours d’adoption. Les organisations syndicales trouveraient alors une nouvelle légitimité pour poursuivre, voire durcir, leur
mouvement.
FRANCK BOUAZIZ
à leur sauce, en fonction de leurs
jours». Une initiative plébiscitée par
de nombreux agents. A demi-mot,
certains évoquent également les dégradations en marge de la manifestation du 1er Mai. Elles semblent
leur avoir donné des idées. A la fin
de l’AG, un militant et un non-gréviste se lancent dans une discussion
animée. Le premier reproche à
l’autre de ne pas se mobiliser. Il se
voit répondre: «Quitte à faire grève,
autant tout péter !»
«Quand on regarde les médias le lendemain du 1er Mai, ils n’ont parlé que
des dégradations. Peut-être que si on
veut faire parler de nous, il faut
aussi être violents», suggère un autre
militant. Problème: si un cheminot
bloque une voie, il risque le licenciement. «C’est du pain bénit pour la
direction, c’est trop facile. Il faudrait
que ce soient d’autres qui le fassent.
Des étudiants ou des militants, par
exemple», avance un cheminot. «Il
faut surtout que ça soit spontané. Si
c’est prévu, les CRS seront là», ajoute
un autre gréviste en stratège. Bien
qu’elle soit très discutée, l’idée ne
fait pas l’unanimité car elle risque
de décrédibiliser le mouvement.
Eric, lui, ne veut pas se résoudre à la
violence: «Bloquer la circulation et
dégrader les voies, ce sont des actes
désespérés, quand on n’y croit plus.»
«Quand tu fais grève une journée, tu
fais perdre 20 millions d’euros à
la boîte. Quand tu bloques la voie
pendant une heure, tu prends des
risques et tu lui fais perdre beaucoup
moins», prolonge Anasse. A la tribune de l’AG de la gare du Nord ce
vendredi, un ancien cheminot du
dépôt est venu soutenir les grévistes. Dans ses valises, il a apporté
quatre exemplaires du livre qu’il a
écrit sur ses souvenirs de la grève
de 1995. «C’est cadeau, vous pouvez
vous servir», lance-t-il. Les militants
se jettent sur les exemplaires, persuadés qu’ils y trouveront des réponses au chapitre «Comment durcir une grève pour l’emporter». •
LIBÉ.FR
SNCF: au cœur des AG
De Paris à Marseille, de la gare
du Nord à la gare Saint-Charles, retrouvez les articles de
Libération sur le mouvement
des cheminots. Un long format
chronologique de notre cellule Six Plus.
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12 u
FRANCE
Libération Lundi 7 Mai 2018
LIBÉ.FR
Sept ans de prison pour
l’agresseur de Marin
L’agresseur de Marin, jeune
Lyonnais (photo) laissé pour mort après avoir défendu un couple qui s’embrassait dans la rue, a été
condamné vendredi soir à sept ans et demi de prison. Une peine décevante pour la famille à l’issue
d’un procès qui a tout de même permis l’expression d’une «véritable vérité judiciaire». PHOTO AFP
Camouflet subi par la direction d’Air France:
l’histoire d’un «retour de manivelle»
Premières pistes
pour comprendre
le résultat
du référendum
interne qui a déjoué
tous les pronostics
et précipité
la démission
du président
du groupe,
vendredi.
ont voté les différentes catégories de l’entreprise, une
tendance se dessine. Ce sont
les 14 000 hôtesses et
stewards qui ont voté massivement non à la question de
la direction sur les propositions d’augmentation salariale. Christophe Malloggi, le
secrétaire fédéral de Force
ouvrière auquel est affilié le
principal syndicat de personnels navigants commerciaux, y voit la conséquence
de leur absence de perspecPar
tive de carrières : «Pour ces
FRANCK BOUAZIZ
métiers, la croissance se situe
Photo ROBERTO
dans les filiales low-cost que
FRANKENBERG
sont Joon et Transavia, mais
pas au sein de la maison mère
ne immense surprise. Air France. En outre, tous les
Le pari perdu de syndicats auxquels est affiliée
Jean-Marc Janaillac, cette catégorie de personnel
le patron d’Air France, a pris ont appelé à faire grève. Leur
de court tous les connais- vote est donc un retour de
seurs de la compagnie aé- manivelle.» C’est que les hôrienne, y compris le sommet tesses et stewards ont acde l’Etat. Ce devait être une cepté que leurs collègues
formalité, ce fut un désaveu. soient embauchés chez Joon
Dimanche, Bruno Le Maire, et Transavia à des salaires inle ministre de l’Economie, férieurs de 20 à 30% de ceux
a donc choisi de
pratiqués par Air
dramatiser les enFrance, au titre
ANALYSE
jeux, en déclarant
de la nécessaire
sur BFMTV: «Air France dis- compétitivité de ces compaparaîtra si elle ne fait pas les gnies à coûts modérés. Ce
efforts de compétitivité néces- qui n’a pas été le cas des pilosaires». Et d’avertir que l’Etat tes. Eux ont conservé les mên’était «pas là pour éponger mes rémunérations que celles dettes».
les en vigueur au sein de la
De leur côté, les représen- maison mère.
tants des salariés vont se A ce mécontentement en
réunir en intersyndicale ce uniforme des navigants, s’est
lundi afin de décider de la ajouté celui de bon nombre
suite de leur mouvement de de salariés au sol, inquiets
grève tournante. Des arrêts des conséquences de la croisde travail sont programmés sance des services en ligne et
ces lundi et mardi avec une de l’externalisation de certaimobilisation en légère nes tâches. Enfin, depuis plubaisse. Selon les informa- sieurs semaines, un conflit
tions obtenues par Libéra- beaucoup moins visible mine
tion, les pilotes seraient les ateliers de la maintenance
moins de 15 % à avoir signé, des avions, effectuée dans
comme l’impose la loi, une d’immenses hangars situés
déclaration préalable de aux confins des pistes de
grève, ce qui montre un cer- Roissy. Cette population, prétain tassement.
occupée par son avenir, a
particulièrement mal vécu
«Boucliers». Qu’est-ce qui les sept années de blocage
a fait basculer l’issue de ce des salaires et les premières
référendum, que la direction propositions d’augmentation
pensait emporter? Bien que au tout début du conflit, il y a
le système de vote électroni- deux mois. A l’époque, la
que ne permette pas officiel- hausse de salaire de 1%, étalement de définir comment lée sur une année, a été très
perdu durant cette période
4% de pouvoir d’achat et on
me répond par une proposition qui ne le compense pas»,
observe une pilote. «Le 1 %
d’augmentation proposé par
la direction avant le conflit a
été vécu comme une véritable
provocation. Si l’entreprise
avait mis 2,5 % sur la table dès le début, certaines
organisations syndicales
auraient accepté», analyse
un commandant de bord
connu pour ses positions
modérées.
SMS. A cette incompréhen-
U
Le PDG sortant, Jean-Marc Janaillac, au siège de la compagnie, mercredi.
mal reçue. «Il y a eu une levée
de boucliers et nous nous sommes retrouvés unis», se remémore Christophe Malloggi.
Le conflit se cristallise alors
sur des questions de calendrier. Les salariés ont réclamé un rattrapage pour les
années passées. La direction
a répondu par des propositions pour le futur. «J’ai
Au mécontentement en uniforme
des navigants, s’est ajouté celui
de bon nombre de salariés au sol,
inquiets des conséquences
de la croissance des services
en ligne et de l’externalisation
de certaines tâches.
sion s’ajoute une critique récurrente sur le tandem placé
en première ligne par la direction pour négocier. Le directeur général d’Air France,
Franck Terner, et son collègue des ressources humaines, Gilles Gateau, se voient
reprocher leur intransigeance dans les discussions.
Bon nombre de syndicalistes
regrettent d’ailleurs le départ, en septembre, du secrétaire général Jérôme Nanty,
recruté par Carrefour. Ce
proche du numéro 1, JeanMarc Janaillac, était connu
pour «savoir sortir d’une négociation». En filigrane, les
salariés ont semble-t-il aussi
sanctionné le fait que le PDG
d’Air France-KLM ne soit pas
descendu dans l’arène pour
négocier lui-même. L’intéressé considérait, lui, qu’il
n’avait pas à le faire. «Ce n’est
pas mon job», indiquait-il
le 2 avril à Libération.
Son départ sera effectif
le 15 mai, à l’issue d’une assemblée générale des actionnaires. Ensuite, un PDG de
transition sera nommé. Dès
l’annonce de sa démission,
Jean-Marc Janaillac a envoyé un courrier aux responsables syndicaux dans lequel
il indique qu’il n’y aura plus,
pour le moment, de négociations sur les salaires. Le président du Syndicat national
des pilotes de ligne, Philippe
Evain, a pour sa part choisi
le mode SMS pour demander
à son président de revenir
sur sa décision. Visiblement,
il n’a pas été entendu. •
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Libération Lundi 7 Mai 2018
u 13
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Enlarge
your Paris
LIBÉ.FR
Alors que JeanLouis Borloo a remis son rapport sur
les quartiers prioritaires, le sociologue Michaël Silly, fondateur de
l’agence Ville hybride, plaide pour
que soit facilité l’essor d’un nouveau
tissu industriel en banlieue. PHOTO DR
REUTERS
«Après six ans passés chez
Publicis, je rejoins le monde
politique [et Christian Estrosi].»
FRANCK
LOUVRIER
nouveau dircom
du maire LR
de Nice
«Adieu @PublicisEvents Good luck», a tweeté dimanche
Franck Louvrier, l’ancien grand manitou de la com de
Sarkozy, en annonçant son retour dans l’arène politique
quittée en 2012 après la défaite à la présidentielle de son
mentor. Et ce, après une première tentative ratée lors des
législatives de juin 2017 où il avait été battu sous l’étiquette LR par la candidate LREM Sandrine Josso en LoireAtlantique, un fief de droite. De la chance, Louvrier, 49 ans,
nommé directeur de la communication de la métropole
Nice-Côte-d’Azur, va en avoir besoin : il rejoint l’équipe
de Christian Estrosi, le maire Les Républicains de Nice
dont le siège est convoité aux municipales de 2020 par
un autre LR, le député Eric Ciotti, qui a encore accusé
vendredi son ex-ami d’être «en marche vers En marche».
En Nouvelle-Calédonie,
l’Elysée joue l’après-référendum
«Pour parler d’avenir, il faut
d’abord parler des racines», a
posé d’emblée Emmanuel
Macron, samedi soir, dans un
lieu inédit pour une déclaration politique, le Théâtre de
l’île, à Nouméa, qui fut tour à
tour église, entrepôt, infirmerie, un «lieu palimpseste,
à l’image de la Nouvelle-Calédonie». Le président de la République, qui se savait très
observé, est allé aussi loin
qu’il était possible dans la reconnaissance des torts de la
France envers les Kanaks,
sans braquer à l’excès les
loyalistes, allergiques à toute
forme de repentance. «Jamais nous n’oublierons la ségrégation des Kanaks parce
Fête à Macron: «C’est bien
de réunir autant de luttes»
Lors du défilé, samedi. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
La fête est presque finie. Samedi soir, sur la place de la
Bastille, la foule se disperse
sur fond de musique disco.
Des sourires, des familles et
des coups de soleil. Selon le
cabinet Occurrence, pour un
collectif de médias dont Libération, 38 900 personnes
ont défilé et dansé, brandi
des pancartes «arrêtons Tout
en Macron», «En Marche à
l’ombre» et repris en chœur
des «Joyeux anniversaire Macron». Sans débordement,
hormis quelques heurts à l’arrivée et un camion-régie de
France Info vandalisé. La
«Fête à Macron» a eu un réel
succès auprès des militants:
«C’était drôle, les chars
étaient hypercréatifs, et pour
couronner le tout, on a eu du
beau temps!» dit Guillaume,
syndiqué à la CGT. Antoine,
canette à la main, opine :
«C’est bien de pouvoir réunir
autant de luttes dans une
même marche!»
François Ruffin, qui a organisé la marche avec ses copains de Nuit debout, a le
sourire. La gauche est en
force. Benoît Hamon est
dans les parages avec son
mouvement Génération·s,
les communistes et les écolos aussi. Mais ce sont les
pancartes de La France
insoumise qui ornent tout le
défilé. «Malgré la surreprésentation de La France insoumise, je crois que le sentiment
de pluralité a été ressenti par
la plupart d’entre nous», note
Etienne, étudiant marxiste
en astrophysique.
Cette foule dans les rues de
Paris est, pour lui, une première victoire dans le bras de
fer avec le gouvernement.
«On nous disait qu’on avait
perdu. Que lutter ne servait à
rien et que Macron était le
plus fort. On a montré que ce
n’est pas le cas.» Mais il regrette le manque de revendication du comité d’organisation : «Nous avons besoin
d’un projet valorisant dans
lequel on puisse se retrouver
et décider ensemble où on
veut aller.»
Jean-Luc Mélenchon a son
idée. Sur son bus, il multiplie
les interventions. Quand les
organisateurs de la fête donnent rendez-vous pour une
nouvelle journée de mobilisation, le 26 mai, le leader des
insoumis tempête déjà: «Par
millions, déferlez ! Soyez la
marée humaine qui change
l’histoire.»
RACHID LAÏRECHE
et MARK SAMBA
qu’ils étaient kanaks. Sans
terre, sans droits, sans services publics, sans honneur…
La Nouvelle-Calédonie porte
la mémoire de ces révoltes
matées dans le sang et de ces
divisions entre tribus organisées par le colonisateur pour
asservir chacun.»
Il a aussi évoqué le temps du
bagne, saluant «les dizaines
de milliers d’hommes et de
femmes, de l’Hexagone ou
d’Algérie, qui ont abreuvé
cette terre de leur sueur et de
leur sang sous l’administration pénitentiaire.» Et clos le
chapitre historique en célébrant les efforts accomplis
par les communautés qui ont
façonné le pays.
Emmanuel Macron a appelé
cette Calédonie contemporaine, communauté française
sui generis –dont il a qualifié
le fonctionnement institutionnel, fixé par les accords
de Matignon et de Nouméa,
de «modèle d’intelligence collective» –, à faire preuve de
«responsabilité» lors du référendum, le 4 novembre. Pour
que le choix se fasse «dans le
calme», en se souvenant que
«le jour d’après, chacune et
chacun aura à travailler ensemble». Malgré le désir de
certains dans le camp loyaliste qu’il prenne position
pour le non à l’indépendance, il a confirmé ce
qu’avait dit Edouard Philippe
en décembre, devant le
Congrès. «C’est aux Calédoniens qu’il revient de prendre
position», a-t-il acté. Habile,
il a brossé le rôle géopolitique, économique et environnemental que le «Caillou» serait amené à jouer au sein de
sa stratégie indo-pacifique.
Macron s’est tourné en
conclusion vers la jeunesse.
«Un discours magnifique», a
salué Sonia Backès, femme
de tête des Républicains calédoniens. «Des propos rassurants» pour Roch Wamytan,
président du groupe indépendantiste UC-FLNKS et
Nationalistes au Congrès.
ANTOINE PECQUET
(à Nouméa)
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14 u
FRANCE
Par
MAÏTÉ DARNAULT
Correspondante à Lyon
Photo BRUNO AMSELLEM
«J
e les ai prévenus que je ne
suis pas du genre à faire de
mes stagiaires des pots de
fleurs ou des porte-cafés», lance
Me Sabah Rahmani. A côté de l’avocate lyonnaise, Victoire, 13 ans, et
Ahmed, 15 ans, opinent avec vigueur. Ce matin, les collégiens
étaient au tribunal administratif,
où l’audience a pris un tour imprévu, les obligeant à cavaler sur les
talons de Me Rahmani pour rallier,
presque à l’heure, les bureaux du
juge aux affaires familiales. «La cadence est intense, reconnaît l’avocate. J’essaie de les impliquer à fond,
je leur donne les dossiers avant pour
qu’ils sachent de quoi on va parler.
Je les trouve très pertinents, ils ont
Libération Lundi 7 Mai 2018
une finesse d’esprit que j’ai rarement
vue chez des élèves de troisième.»
Ahmed fixe ses baskets mais l’éloge
lui va droit au cœur. «J’ai appris
beaucoup de choses, sourit-il. Etre
avocat, c’est s’occuper de plusieurs
dossiers en même temps, il y a plein
de surprises, pas d’horaires fixes,
on est patron de soi-même, comme
un artisan.»
Les deux adolescents sont scolarisés au collège Jules-Michelet de Vénissieux (Rhône), sur le plateau des
Minguettes, classé REP + (réseaux
d’éducation prioritaire renforcés).
Et s’ils sont passés, pour la semaine, de la banlieue de Lyon
au VIe arrondissement et ses beaux
quartiers où se trouve le cabinet de
Me Rahmani, c’est paradoxalement
parce qu’ils n’avaient pas les
contacts adéquats pour décrocher
un stage par leurs propres moyens.
Un jeune collectif vénissian, bap-
tisé 100 Réseaux, s’est chargé de
faire l’intermédiaire.
«Porte d’entrée»
A l’origine de ce qui se veut une «initiative de terrain», un «engagement
citoyen et civique», des sympathisants de La République en marche
réunis dans un comité local. Beaucoup sont quadragénaires et butent
sur la difficulté qu’ont leurs ados à
trouver un stage d’observation, obligatoire en troisième, à la hauteur de
leurs attentes. Autour d’un café, ils
lancent leur collectif, rejoint par
d’autres parents d’élèves. «Il y a un
gros problème d’étiquette quand nos
enfants disent qu’ils viennent de
Vénissieux, constate Fabrice Orjollet, 43 ans, professeur d’histoiregéographie et cofondateur de
100 Réseaux. Ce n’est déjà pas facile
à cet âge-là, ils sont timides. Malgré
le travail d’orientation des ensei-
gnants, ça reste compliqué de trou- stage ont été récoltées dans tout le
ver le contact, la porte d’entrée.» bassin lyonnais. Cabinet d’avocats
La vingtaine de membres du ou de kinés, développement et
collectif ont, eux, «la chance d’avoir maintenance informatique, milieu
un certain réseau que [leurs] pa- hospitalier, associations, BTP, resrents n’avaient pas», considère tauration, transports, formation,
Soundes Boujday,
service à la personne : les
43 ans, comptaouvertures sont multiAIN
ble et suppléante
ples. Et pour la plud’Yves Blein, départ situées hors du
MÉTROPOLE
puté LREM du
périmètre des MinDE LYON
Rhône.
guettes.
Lyon
Début janvier, chaHalima Abdallah,
RHÔNE
cun s’est activé à
45 ans, contrôleuse
faire connaître
des impôts : «Ma
Vénissieux
RHÔNE
l’initiative. Un forfille avait plein de
ISÈRE
mulaire d’inscription
camarades qui ne
a été mis en ligne. Les
voulaient pas quitter Vé5 km
entreprises intéressées doinissieux pour leur stage.
vent indiquer leurs coordonnées, Nous, à notre époque, on ne voulait
leur domaine d’activité, la période qu’une chose: en sortir!» «Les élèves
de disponibilité et le nombre de jeu- ont tendance à choisir un stage de
nes qu’elles sont prêtes à accueillir. proximité plutôt que d’intérêt, conEn deux mois, 25 promesses de firme Nathalie Garnier, principale du
Stages de troisième
«Il faut leur dire
qu’ils valent
quelque chose,
qu’ils sont
quelqu’un»
A Vénissieux, près de Lyon, un collectif met en
relation des élèves en manque de réseau avec des
professionnels de la région pour le traditionnel
stage de fin de collège. Une initiative pour faire
tomber les «frontières invisibles» de la banlieue.
REPORTAGE
Au tribunal administratif de Lyon. Victoire (13 ans) et Ahmed (15 ans)
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Libération Lundi 7 Mai 2018
collège Jules-Michelet. Ils restent très
attachés au quartier, c’est compliqué
de les sortir de leurs habitudes.» Son
établissement accueille 670 collégiens, une «population plutôt défavorisée, mais dans la réussite», explique-t-elle, puisque le taux
d’obtention du brevet y est identique
à la moyenne académique.
«Tissu local»
Cette année, ses 142 élèves de troisième sont tous partis en stage. «La
difficulté est là, mais elle est compensée par le gros travail des professeurs pour que tout le monde ait
quelque chose, souligne-t-elle. On
se débrouille en s’appuyant sur le
tissu local, les entreprises des zones
industrielles proches nous prennent
des élèves.» Le collectif 100 Réseaux lui a remis en mars une liste
dont elle est libre de disposer et qui
lui a permis de caser sept collé-
u 15
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giens : «La proposition est arrivée
un peu tard, des entreprises signalent leurs dates de stage dès fin septembre, explique Nathalie Garnier.
Mais cette aide de proximité reste
précieuse pour l’équipe pédagogique.» «C’est une initiative positive,
juge Florence Fioriti, chargée de
Le rectorat de Lyon
expérimente les
stages mutualisés:
l’accueil collectif
d’une dizaine
d’élèves dans de
grandes entreprises
pour leur faire
découvrir un panel
de métiers.
mission égalité des chances à l’académie de Lyon. C’est bien que la
communauté des adultes soit en
rang pour aller de l’avant. Il y a
vingt ans, le stage de troisième,
c’était surtout une semaine en dehors de l’école. Aujourd’hui, l’insertion se prépare dès le collège et le
stage est un premier pas qu’il ne
faut pas négliger.» Si elle considère
que l’action de 100 Réseaux contribue «à dépasser les frontières invisibles», elle précise que «l’Education
nationale ne les a pas attendus pour
travailler sur la question». Le rapprochement entre l’école et l’entreprise connaît, selon Florence Fioriti, «une accélération depuis cinq
ou six ans», dans la lignée des travaux menés par le Conseil national
éducation économie, qui a émis
en 2015 des recommandations pour
améliorer la prise en charge des
stages de troisième.
Dans l’agglomération lyonnaise, le
dispositif SOS Stages existe depuis 2011. Sa charte, cosignée par le
rectorat et la préfecture du Rhône,
cible chaque année des établissements du département. Pour cette
année scolaire, ils étaient douze,
dont sept collèges, tous situés en périphérie de Lyon. Mise en œuvre par
la Fondation agir contre l’exclusion
(Face) en partenariat avec des intervenants professionnels, son action
s’articule autour de deux volets. Une
série d’ateliers sur «les savoirs, les
savoir-faire et les savoir-être» des
jeunes propose des simulations
d’entretien, des échanges sur les codes et les comportements à privilégier au travail. L’autre partie de l’accord vise à accompagner les élèves
sans solution pour trouver une
place en stage. Or, cette année,
aucun établissement n’a sollicité le
rectorat pour ce pan. «Il a été diffi-
cile à mettre en œuvre dès le début de
l’action, car Face s’appuie sur un réseau de grandes entreprises et les
procédures de signature des conventions sont souvent longues, explique
Muriel Robichet, chargée de
mission éducation économie à
l’académie de Lyon. Cet aspect de la
convention devrait être supprimé
l’an prochain. Les mises en relation
rendues possibles lors des ateliers
sont de réelles opportunités pour développer le réseau partenarial des
établissements scolaires, et ainsi faciliter le placement des élèves.»
Promesses
Malgré les efforts de médiation institutionnelle, la clé pour ouvrir la
«porte d’entrée» aux collégiens semble bien résider dans un compagnonnage direct. Depuis trois ans,
le rectorat de Lyon expérimente également les stages «mutualisés», soit
l’accueil collectif d’une dizaine
d’élèves dans de grandes entreprises, destiné à leur faire découvrir un
panel de métiers au sein d’une
même branche. L’employeur accueillant est accompagné par Face,
qui forme des intervenants dédiés
dans les services et fournit des supports (livrets pédagogiques, outils
d’évaluation). A Vénissieux, le collectif 100 Réseaux espère proposer
à la rentrée prochaine des promesses de stage aux six collèges de la
commune. La principale Nathalie
Garnier: «L’enjeu, c’est de donner de
l’ambition à nos élèves. Une partie
d’entre eux est persuadée qu’ils ne
pourront pas y arriver. Il faut leur
dire qu’ils valent quelque chose,
qu’ils sont quelqu’un.» Sur le parvis
du tribunal de Lyon, Ahmed dit :
«Avant, je n’aurais pas eu l’idée d’être
avocat ou juge, ça m’a ouvert l’esprit,
j’aimerais bien faire du droit.» •
MOINS DE CHOIX
EN REP
ont obtenu leur stage d’observation avec Me Sabah Rahmani grâce au collectif 100 Réseaux.
En février, une étude de l’Institut
national de la jeunesse et de
l’éducation populaire (Injep),
intitulée «Inégalités dans l’accès
aux stages, à l’apprentissage et à
l’enseignement professionnel :
des formations empêchées ?»,
a constaté que «bien que les
collégiens en REP contactent
deux fois plus d’entreprises que
les collégiens hors REP, les
premiers ont moins souvent
l’occasion de faire le stage
souhaité que les seconds».
«En REP, c’est le plus souvent
dans un contexte d’urgence que
travaillent les professionnels, il
faut trouver un stage quel qu’il
soit», détaille l’étude, alors que
«dans certains établissements
hors REP, il s’agit avant tout de
trouver un bon stage, valorisant
et valorisable». Par exemple,
entre 2014 et 2016, dans les
Yvelines, 69 % des élèves
des établissements hors REP
ont fait le stage de leur choix
(dont 56 % en lien avec leur
projet d’orientation),
contre 43 % dans les
établissements REP (dont
31 % évoquant une cohérence
avec leur choix futur).
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FRANCE
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LIBÉ.FR
Où en est la chasse
à la «chouette d’or» ?
Depuis 1993, une chasse au trésor toujours irrésolue obsède plusieurs milliers
d’amateurs de casse-tête en France. Démêlés judiciaires, luttes claniques et expéditions infructueuses continuent d’animer une communauté encore
bien active après vingt-cinq ans de fausses pistes.
PHOTO STÉPHANE BRIOLANT. AUCTIONART
cent une fois par semaine à
Abbeville.
La dame est toujours à la
barre. En août, elle va être retraitée, tout ira mieux. Thibaut Spriet veut savoir si elle
a sa demande de retraite, elle
farfouille dans sa pochette à
rabat et trouve le papier. Une
autre, elle aussi au bord de
l’expulsion, bénéficiaire de la
Caisse d’allocations familailes
(CAF), n’a pas réussi à imprimer son justificatif. «Je ne connais pas trop les ordinateurs»,
s’excuse-t-elle.
Patates. Ce que prévoit la ré-
Au tribunal d’Abbeville, dans la Somme, vendredi.
Au tribunal d’instance d’Abbeville,
«ici, au moins, il y a un dialogue»
«Libération» est allé
dans la Somme,
vendredi, pour
observer ce qui se
passe devant le juge
en cas de petits
litiges, dont certains
seront traités via
Internet dans la
réforme qui prévoit
de fusionner les
tribunaux d’instance
et de grande instance.
Par
STÉPHANIE MAURICE
Envoyée spéciale à Abbeville
Photo RICHARD
BARON. LIGHT MOTIV
C’
est le défilé des impayés, en ce vendredi matin d’audience, au tribunal d’instance
d’Abbeville (Somme). Des
crédits à la consommation
pas remboursés. Des loyers
en retard, où les propriétaires
se présentent eux-mêmes devant le juge et où le locataire
se défend seul. C’est du droit
civil, avec des litiges à moins
de 10 000 euros, malfaçons
dans les travaux, arbres du
voisin qui dépassent. Quelques référés aussi, des expulsions demandées par la société HLM locale. Cette
justice de la France d’en bas,
que la prochaine réforme judiciaire, présentée en Conseil
des ministres fin avril, veut
bouleverser, en fusionnant
les tribunaux de grande instance (TGI) avec les tribunaux
d’instance, chargés de trancher les petits litiges.
Déshabillage. Ici, les affaires racontent le territoire, rural et pas bien riche. Une propriétaire pas revancharde
attend son tour: son locataire
n’a pas payé pendant quatre
mois, un passage à vide après de loyer, d’après le dossier.
une séparation. Depuis, il a Mais elle a apporté son dédéménagé et elle voudrait ré- compte, elle a réussi à remcupérer son dû. L’ambiance bourser une partie et ne seest étrangement détendue, rait plus débitrice que
pour qui connaît
de 424 euros.
L'HISTOIRE Elle explique la
le cérémonial
des tribunaux
perte de son emDU JOUR
correctionnels.
ploi, sa voiture
On a fait attention à ses ha- tombée en panne. Me Gonzabits, pour paraître sous un gue de Limerville, avocat opjour avantageux, mais sans posé à la réforme, se penche:
sortir les tenues des grandes «Vous imaginez si elle avait
occasions.
dû aller à Amiens?» Même si
Le président de l’audience, la ministre de la Justice a
Thibaut Spriet, interroge un promis qu’aucun tribunal
justiciable : «Est-ce que vous d’instance ne fermerait, tout
représentez votre épouse?» Le le monde craint un déshamonsieur répond: «J’ai pas le billage progressif, jusqu’à ce
petit mot.» Il veut dire la pro- qu’il ne reste plus qu’une cocuration, il n’est pas le pre- quille vide. Ce qui énerve
mier à l’avoir oubliée. La plu- Jean-Marc, agriculteur qui
part des personnes, ici, n’ont représente son Gaec, un
pas l’habitude du droit et de groupement agricole, au trises complexités. Devant le bunal : «A Amiens, c’est “afjuge, une dame au visage fati- faire suivante”, comme en
gué et doux, menacée d’ex- Amérique. On n’a pas le temps
pulsion. Elle doit 1324 euros de s’expliquer, si vous n’avez
pas un avocat compétent,
vous êtes balayé. Ici, au
moins, il y a un dialogue.»
Le scénario est connu à
Abbeville: avec la réforme de
Rachida Dati, en 2009, le tribunal de grande instance a
déménagé à Amiens, la villecentre, à 50 kilomètres de là.
Les fonctionnaires qui y
étaient affectés ont suivi, les
besoins en avocats locaux ont
chuté. Certains ont failli mettre la clé sous la porte. Le bâtiment a été physiquement
divisé en deux, et la moitié
vide est à vendre. «Vous voulez acheter la moitié d’un tribunal?» ironise Gonzague de
Limerville. Mais voilà, on
s’est rendu compte que les
gens du cru ne bougeaient
pas si facilement. Alors des
audiences foraines – c’est
leur nom– ont été instituées
pour le tribunal de police et
les juges pour enfants et aux
affaires familiales se dépla-
forme, c’est de dématérialiser
ces petits contentieux: le demandeur remplira un formulaire Cerfa en ligne, et devra
joindre les pièces nécessaires,
constat d’huissier, photos,
bail, etc. Le défenseur devra
rétorquer par la même voie, et
le magistrat statuera. «Il faudra penser à tout ce que le juge
peut demander, prévient Thibaut Spriet. On ne peut pas
avoir vingt échanges de
mails.» Dans les tribunaux
sera prévu un accueil avec des
postes informatiques. «Les
gens ont besoin de parler à un
juge, s’exclame Gonzague de
Limerville. Et cela ne pourra
pas se faire devant une machine!» Thibaut Spriet rappelle la vertu de l’audience:
«Les personnes entrent dans le
tribunal en pensant être dans
leur bon droit. Tout le temps
qu’elles attendent leur tour
[à entendre les autres dossiers,
ndlr], elles écoutent autre
chose que les clichés de leur
monde, et mettent de l’eau
dans leur vin.» Les propriétaires peuvent ne pas être plus riches qu’elles, et les mauvais
payeurs avoir une fierté à rembourser leurs dettes, quitte à
manger des patates.
Mais à la chancellerie, l’idée
est de diminuer le nombre de
procès, à cause du manque de
personnel, affirment les avocats. Les gens vont reculer
devant la complexité de la
procédure, et le nombre d’affaires chutera. C’est ce qui
s’est passé avec la réforme des
prud’hommes, où les demandeurs doivent chiffrer précisément leur préjudice: à Abbeville, 223 procédures
en 2015, 152 en 2017. Le risque ? Que les gens règlent
leurs contentieux autrement.
Me Jérôme Crépin, avocat à
Abbeville, insiste: «La justice
de proximité est une justice
pédagogique et efficace.» •
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LIBÉ.FR
Ebats dis donc :
à bas le tabou
du gode-ceinture !
Dans Je ne suis pas un homme facile, actuellement sur Netflix, Vincent Elbaz se réveille
dans un monde parallèle où les mécanismes
de domination entre hommes et femmes sont
inversés. L’occasion de se pencher sur les
rapports de force induits par la pénétration.
La belge échappée
du centre Pompidou
4000
C’est, selon le Journal
du dimanche, le nombre de postes qui pourraient être supprimés
d’ici trois ans à Pôle
Emploi. Le gouvernement estimerait, selon
l’hebdomadaire, que
l’embellie du marché de
l’emploi ne nécessite
plus autant de conseillers. 55 800 agents
travaillent à Pôle Emploi,
où 5,6 millions de Français sont inscrits.
que Françoise Nyssen, la ministre française de la Culture
nomme «une aventure européenne […] destinée à créer un
pôle pluridisciplinaire».
Objet de curiosité, le bâtiment est si grand qu’en fonction des interlocuteurs,
sa superficie varie entre
38000 et 42000 mètres carrés. Construit dans les années 30 d’après des plans dessinés, dit-on, par André
Citroën, le «garage» était une
usine. «Cet endroit représente
près d’un siècle d’histoire industrielle […] avec laquelle les
œuvres vont dialoguer dans ce
qui devient une fabrique de la
pensée», dit Bernard Blistène,
commissaire de l’année de
préfiguration et directeur du
centre Pompidou. De même
que de vieilles centrales électriques ont donné vie à la
Tate Modern de Londres et au
musée d’Art, d’Architecture et
de Technologie (Maat) de Lisbonne, Bruxelles fait le pari
du lifting XXL, à vingt minutes à pied de la Grand-Place,
où affluent les touristes.
Environ 125 millions d’euros
doivent être injectés, afin qu’à
l’horizon 2022 naisse un pôle
culturel rassemblant autour
du musée un centre d’archi-
tecture, un espace dédié aux
performances, un auditorium, etc. Charge aux agences
de mettre en valeur les surfaces vitrées et la proue arrondie du bâtiment. Le chantier
sera lancé fin 2019.
Même si Beaubourg piochera
dans ses collections pour le
musée, Serge Lasvignes, président du centre Pompidou,
veut «travailler avec tous les
acteurs de la scène bruxelloise». Mais, d’ici là, l’année
de préfiguration frime déjà:
des métaux sculptés par Bernard Pagès, César ou Robert
Rauschenberg y trônent,
ainsi que le Mannequin
d’Alain Séchas, près des slogans de Jenny Holzer.
Kanal est la deuxième implantation à l’étranger du
centre Pompidou après
Malaga où, satisfaite des scores de fréquentation depuis
l’ouverture, en 2015, la ville
andalouse a renouvelé le partenariat pour cinq ans. L’institution française qui, avec
120 000 œuvres, possède la
deuxième plus grande collection au monde après celle du
Moma de New York, déboulera en 2019 à Shanghai.
GILLES RENAULT
Envoyé spécial à Bruxelles
Une enquête a-t-elle
été ouverte à propos
du patrimoine de Noël
Mamère ?
L’Australie va-t-elle
être le premier pays
à micropucer
sa population ?
Y avait-il des clients à
l’intérieur du McDo cassé
mardi par le cortège de tête?
vous demandez
Disparition Mort de Pierre Rissient,
agent provocateur du cinéma d’auteur
N’en déplaise à Yann Moix, le
vrai Cinéman n’était pas
Franck Dubosc mais Pierre
Rissient. Mort ce week-end
à 81 ans, il fut attaché de
presse, programmateur de
salle et festival, distributeur,
assistant réalisateur de Godard sur A bout de souffle, cinéaste, mais avant tout l’incarnation du cinéphile.
Né à Paris en 1936, il s’immerge dans la cinéphilie en
prenant les rênes de la programmation du cinéma McMahon dès 1953. Pouvant murmurer à l’oreille de Clint Eastwood et Quentin Tarantino, cet homme de l’ombre verra
la sienne planer sur le Festival de Cannes, où il lança, entre
autres, Martin Scorsese (Mean Streets). Rissient envisageait
la cinéphilie comme une discipline physique, où il faut aller
au corps –Eastwood le surnommait «Mister Everywhere».
Quand, de nos jours, le quotidien d’un programmateur de
festival consiste à cliquer sur un lien, Rissient voyageait,
à la rencontre des cinéastes et des festivals. Lé.S.
AFP
Sept ministres, présidents ou
directeurs défilant à la tribune, il n’en fallait pas moins,
vendredi, pour sceller les
épousailles du centre Pompidou avec Bruxelles, dans l’ancien garage Citroën-Yser du
quai des Péniches, cathédrale
de verre et d’acier ayant abdiqué sa vocation industrielle
pour devenir un nouveau
supertanker de l’art
contemporain. Un projet
maousse qui rêve de s’inscrire comme une étape culturelle majeure. «Bruxelles is
the new cool» titrait les Inrockuptibles fin avril, détaillant
la vitalité de la capitale belge.
Ainsi, Kanal centre Pompidou participe-t-il de l’effervescence en ouvrant ses portes, samedi et dimanche,
pour une «année de préfiguration» qui durera jusqu’au 10 juin 2019.
«Soyons clairs, précise Yves
Goldstein, chargé de mission
du gouvernement bruxellois:
il ne s’agit pas de la création
d’un centre Pompidou en
Belgique mais bien d’un partenariat entre l’institution
française, la région BruxellesCapitale et la fondation Kanal, visant à coconstruire un
projet pensé sur dix ans.» Ce
Combien rapporte l’exit
tax à l’Etat français
chaque année?
A lire en intégralité sur Libération.fr
nous vérifions
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18 u
FRANCE JUSTICE
Libération Lundi 7 Mai 2018
Après de nombreux atermoiements, les premiers rôles ont finalement échu à Adam Driver et Jonathan Pryce. PHOTO OCÉAN FILMS
DON QUICHOTTE
Maudit, fini, mais
pas encore sorti
Par
CHRISTOPHE ALIX
U
Engagé dans un bras de fer juridique avec un producteur
jadis associé au projet, Terry Gilliam espère que la projection
à Cannes du film auquel il a consacré tant d’années
ne sera pas empêchée. Retour sur une épopée.
RÉCIT
ne partie cruciale va se jouer ce lundi
au palais de justice de Paris pour le cinéaste britannique Terry Gilliam :
après dix-huit années d’un feuilleton épique
et aux multiples rebondissements pour porter
à l’écran ce qu’il considère comme le film de
sa vie, l’ex-Monthy Python, 77 ans, va-t-il enfin
monter les marches du Festival de Cannes
pour y présenter en soirée de clôture l’Homme
qui tua Don Quichotte? Avant le tapis rouge,
le long métrage de 2h12 a rendez-vous ce matin au tribunal de grande instance pour une
épreuve bien plus juridique que chevaleresque, qui pourrait porter un très rude coup à la
carrière du film. A la demande du producteur
Paulo Branco, le tribunal examine en urgence
une requête visant à faire interdire sa projection cannoise – en sélection officielle, hors
compétition– le jour même où le film, qui n’a
pas encore obtenu le visa d’exploitation du
Centre national du cinéma (CNC), doit sortir
sur 300 écrans français.
De quoi nourrir encore la légende d’un film
maudit dont la première tentative de tournage, en 2000, avait été interrompue pour
cause, entre autres, de pluies diluviennes, de
survol assourdissant du lieu du tournage par
des avions militaires d’une base voisine de
l’Otan et de forfait de son Don Quichotte
d’alors, Jean Rochefort, paralysé par une hernie discale et à la mémoire duquel le film est
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ce dernier considère qu’en tant que détenteur
de «droits exclusifs» sur le film, aucune exploitation commerciale ne peut se faire sans
son accord. «Le Festival de Cannes a décidé de
passer outre [des] décisions de justice qui
avaient été portées à sa connaissance», a déploré celui qui veut que sa place de producteur du film soit reconnue. «Il est inconcevable
de projeter un film à Cannes sans que l’un de
ses producteurs n’apparaisse au générique ni
n’ait son mot à dire sur sa diffusion, explique
son fils et jeune avocat Juan Branco, un de ses
deux conseils. Il y a là une tentative de passage en force dont la direction du Festival se
rend complice et destinée à imposer la sortie
en salle au CNC. Un artefact foireux en jouant
sur la puissance du Festival qui n’abusera pas
la justice.»
dédié. Ce fiasco monumental – «Tout ce qui
a pu foirer a foiré», dira Terry Gilliam, qui s’y
connaît en catastrophes– donnera lieu à un
documentaire, Lost in La Mancha (2002),
chronique modèle d’un désastre cinématographique.
Cette fois, après six autres projets avortés depuis et une kyrielle d’acteurs pressentis pour
incarner à l’écran l’homme de La Mancha (Robert Duvall, Ewan McGregor, John Hurt ou
encore Owen Wilson), le film est enfin là, avec
Jonathan Pryce à l’affiche. Le combat n’oppose plus le réalisateur de Brazil (1985) aux
éléments ou à Jean Rochefort scandalisé à
l’époque par le traitement infligé à son cheval,
affamé pour paraître plus famélique, mais à
son ex-producteur portugais Paulo Branco,
dont la société de production Alfama Films
avait conclu un contrat en avril 2016 pour acquérir les droits du film. Fort de trois décisions judiciaires à son avantage, estime-t-il,
«PASTÈQUES»
Cette attaque a eu le don de faire sortir de
leurs gonds Thierry Frémaux, délégué général
du Festival, et son président, Pierre Lescure,
qui ont apporté leur entier soutien à Terry
Gilliam. «Lepassage en force, ont-ils répliqué
avec véhémence, chacun sait dans notre métier que cela a toujours été la méthode favorite
de M. Branco, dont il faut rappeler qu’il organisa, il y a quelques années, une conférence de
presse pour dénoncer le Festival de Cannes qui
n’aurait pas tenu une “promesse de sélection”
sur un de ses films», écrivent-ils. Une allusion
au Ma Mère de Christophe Honoré (2004), coproduit par Branco et alors non retenu en sélection. Se rangeant du côté des auteurs et de
la création, les deux patrons de la manifestation ont rappelé que «le Festival de Cannes a
pour mission de choisir les œuvres sur des critères purement artistiques et une sélection doit
se faire avant tout en accord avec le réalisateur d’un film. C’est le cas, […] lorsque notre
décision a été prise, rien ne s’opposait à la projection du film au Festival».
Il faut remonter au printemps 2016 pour tenter de comprendre cet imbroglio juridique, un
contentieux lourd de milliers de mails échangés entre les agents des deux parties. Le distributeur du film, Philippe Aigle, d’Océan
Films, redoute que ce litige provoque un
«deuxième désastre de Don Quichotte en faisant partir en fumée 16,5 millions d’euros et en
coulant plusieurs producteurs». Lorsque le
«sauveur» Paulo Branco, dont les mauvaises
langues ironisent «sur sa réputation de grand
joueur de poker plus que de producteur qui
paie (salaires et fournisseurs)», rentre dans la
danse, il se fait fort de boucler très vite le budget de 16 millions qui patine, et dont le cinéaste a besoin pour réaliser son rêve. Un «jeu
d’enfant», assure cet expert en montages budgétaires et guichets de financement –il a touché pour 42 films l’avance sur recettes
du CNC –, promettant de faire le film à ses
conditions, en toute transparence financière.
Le film doit être tourné dès l’automne 2016,
six mois plus tard. Mais dès l’été, la brève
idylle entre producteur et réalisateur, tous
deux grandes gueules, vire à l’orage – «Il est
très bon en préliminaires, Paulo Branco. Mais
quand il s’agit de conclure, y a plus personne»,
plaisantera lors d’une audience Terry Gilliam.
D’après la version des producteurs et du distributeur, Paulo Branco, incapable de réunir la
Terry Gilliam au Festival de Cannes 2009. PHOTO PATRICK SWIRC
somme nécessaire et dont l’arrivée dans le
projet a abouti au départ d’anciens producteurs qui avaient déjà récolté une bonne partie
de la somme recherchée, décide subitement
à l’été de faire le film pour moitié moins. Un
chantage sur le mode «soit tu fais ce film à ma
façon, soit ton film est condamné et ne verra
jamais le jour», affirme le camp Gilliam. Le cinéaste «s’est retrouvé soumis à une violence
contractuelle insoutenable», martèle son avocat Benjamin Sarfati, qui explique qu’un tel
projet, «ne se gère pas comme une licence formatée à la Taken, dont on peut confier la mise
en scène à n’importe quel réalisateur pourvu
qu’il soit chevronné. On ne parle pas de la livraison d’un 38 tonnes de pastèques». Devant
son refus de céder, Branco lui souhaite alors
«bonne chance avec un autre producteur». Il
n’en faut pas plus à Gilliam, qui redoute de
voir à nouveau son Don Quichotte lui échapper, pour résilier le contrat qui les liait, pour
non-respect des engagements pris. Le film se
fera finalement en 2017, avec deux des coproducteurs présents avant l’arrivée de Branco et
un autre qui faisait partie du montage financier constitué par Alfama Films. Mais pour
solder l’épisode Branco et récupérer les droits,
pas d’autre moyen que d’aller en justice.
Pour le scénario, c’est la justice anglaise qui
est saisie. Paulo Branco avait pris une option
pour 250 000 euros auprès de son propriétaire, la société anglaise RPC, mais il ne l’a jamais exercée. «Parce qu’il n’avait pas l’argent
et ne l’a toujours pas», décrypte la défense de
Gilliam. Bien que ceux-ci aient été cédés aux
nouveaux producteurs, les magistrats britanniques tranchent en appel pour la prorogation
de l’option, ce qui, selon l’avocat Juan Branco,
prouve «que cette cession était frauduleuse et
que les droits sur le scénario lui appartiennent
toujours». «Faux, répond la partie adverse, la
cession est valide et M. Branco ne peut en tout
cas pas récupérer le scénario, il est tout au plus
fondé à demander une indemnité».
En France, dans l’autre procédure intentée par
Terry Gilliam, un premier jugement sur ses
droits d’auteur-réalisateur en 2017 établit que
le cinéaste ne pouvait rompre de la sorte le
contrat qui le liait à Paulo Branco. Mais il dé-
boute le Portugais de sa demande de contrefaçon et autorise le tournage, qui a enfin lieu.
Saisie, la cour d’appel rendra sa décision sur
le fond le 15 juin, soit près d’un mois après la
sortie programmée du film. A condition que
le CNC accorde son visa, dont «l’enregistrement suit normalement son cours» d’après le
camp Gilliam, qui s’attend cependant à un
nouveau recours au tribunal administratif.
«LA FICELLE EST GROSSE»
Un dernier élément a récemment envenimé
encore un peu plus l’affaire. Le 15 avril, une
tentative de conciliation a eu lieu à la demande de Paulo Branco, au cours de laquelle
il a demandé 3,5 millions d’euros de dédommagements, dont 1,5 million sur les recettes
à venir. Un «ultimatum», fulmine la production du film, selon laquelle Paulo Branco n’a
jamais engagé un euro dans le projet, ni pour
préparer le tournage, ni pour l’option sur le
scénario, ni pour les droits d’auteur-réalisateur de Terry Gilliam, fixés à 750 000 euros
dans le contrat. «Il n’est pas et ne sera jamais
ce qu’il prétend être, à savoir le producteur de
ce film», s’indigne la défense du cinéaste, selon laquelle «cette procédure en référé constitue l’ultime coup de poker d’un homme qui
cherche maintenant à détruire ce qu’il n’a pas
réussi à faire». Un péché d’orgueil balayé par
le fils et avocat Juan Branco, qui conteste les
3 millions d’euros et s’en tient
aux 700000 euros «au bas mot» que son père
dit avoir dépensés. «On essaie de nous faire
passer pour des censeurs, la ficelle est grosse,
affirme-t-il, mais ce n’est pas le sujet. Ce projet
énorme pour une petite structure indépendante comme Alfama a mis Paulo en situation
de vulnérabilité, il ne fait pas tout ça pour
s’acheter une villa à Malibu.» En cas de blocage de la diffusion cannoise – la réponse
pourrait intervenir mercredi–, le distributeur
Philippe Aigle, qui a investi 500 000 euros
dans le film, prévient qu’il lâchera l’affaire. Le
retour de la malédiction. Ce lundi matin,
Terry Gilliam sera absent à l’audience. D’après
son entourage, il a fait une petite attaque cérébrale samedi soir et «a besoin de repos et de
prendre le large». On le comprend. •
MUSIQUE MATIN DE SASKIA DE VILLE
LE 7/9 DE FR ANCE MUSIQUE, DU LUNDI
AU VENDREDI
Retrouvez chaque mardi à 8h50 la chronique de Guillaume Tion de
+ 7 webradios sur francemusique.fr
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20 u
Libération Lundi 7 Mai 2018
IDÉES/
Le 8 juin 1939,
Charles
Maurras
à l’Académie
française.
PHOTO
EXCELSIORL’EQUIPE.
ROGER-VIOLLET
Maurras, indéfendable
mais toujours présent
La collection Bouquins réédite les textes de
l’inspirateur de l’Action française et d’une droite
nationaliste. Si des échos de sa pensée se font
à nouveau entendre aujourd’hui, le théoricien
antisémite et réactionnaire n’a pas d’héritiers
directs.
Par
PHILIPPE DOUROUX
P
our rééditer les textes de
Charles Maurras (1868-1952)
dans la collection «Bouquins»
(éditions Robert Laffont), il faut un
éditeur qui lance le chantier ; un
préfacier qui devra en justifier l’idée
et un historien auquel on demandera de «contextualiser» la démarche de l’inspirateur de l’Action française décidément à la mode
aujourd’hui. Après avoir eu la peau
du Haut Comité des commémorations nationales, qui proposait de
marquer les 150 ans de sa naissance
(face au tollé, le Livre des commémorations 2018 a été envoyé au pilon,
et le comité s’est sabordé), voilà que
Maurras se voit honoré par la réédition de certains de ses textes
(1200 pages tout de même). Même
si éditeur, historien et préfacier s’ingénient à mettre une distance prudente entre eux et le «sujet», royaliste, antirépublicain constant,
antisémite virulent, anti-allemand
convaincu, vichyste par dépit,
nationaliste jusqu’à l’aveuglement,
antidreyfusard parce que nationaliste, et positiviste par raccroc.
«Maurras a, sans aucun doute possible, été l’un des grands intellectuels
de la première moitié du XXe siècle,
qui a inspiré la droite et dont la pensée reste vivante», justifie Jean-Luc
Barré, l’éditeur. Jean-Christophe
Buisson, l’auteur de la préface, journaliste au Figaro Magazine, assure
d’emblée que Charles Maurras est
indéfendable pour son antisémitisme et ses outrances verbales, et
qu’il ne peut servir de base à une
pensée de droite qui permettrait
aujourd’hui d’engager une recomposition.
«FACE À LA FINANCE»
Que reste-t-il alors de l’éditorialiste
de l’Action française dans la France
d’aujourd’hui ? Il suffit de piocher
dans ses écrits regroupés par Bouquins pour en entendre les échos
en 2018, souvent à droite, parfois à
gauche. Le 2 août 1914 Maurras note
dans l’Organe du nationalisme
intégral : «Si l’Etat doit être solide
pour faire face à l’étranger, il doit
l’être davantage pour faire face à la
finance, à ce pouvoir cosmopolite, le
capital.» Le 13 juillet 1926, à la veille
de l’inauguration de la Grande Mosquée de Paris : «Cette mosquée en
plein Paris ne me dit rien de bon. […]
s’il y a un réveil de l’islam, et je ne
crois pas que l’on puisse en douter,
un trophée de la foi coranique sur
cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les grands docteurs
de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre
passé. Une menace pour notre avenir.» Dans Mes idées politiques
publié en 1937: «La Famille […], c’est
ce que beaucoup veulent contester
aujourd’hui ! Tout récemment, nos
Russes [les communistes, ndlr]
abrutis ou pervertis par des Juifs
allemands [Karl Marx, ndlr], avaient
estimé que l’on pourrait trouver infiniment mieux que n’a fait la mère
Nature en ce qui concerne la réception et l’éducation des enfants.»
Parfois, quand il dénonce la démocratie, les échos se perdent. Qui soutiendrait aujourd’hui que «démocratie finit en “médiocratie”» ? Le
complotisme est là en quelques
mots : «Qu’est-ce que le démocratisme ? L’homme pratique demandera par qui est professée en France
cette doctrine abstraite […]. Des
hommes auraient faibli […]. Il faut
donc bien supposer autre chose, une
organisation, des organisations […]
des dynasties. Dynasties juives et
métèques.» Pour ceux qui s’accrochent à distinguer «l’antisémite
d’Etat» des maurrassiens de l’antisémitisme de «peau» des nazis, un
édito de l’Action française, du 19 octobre 1940, rappelle que l’on passe
aisément de l’un à l’autre: «Pour un
Juif, il y a tous les Juifs.» L’essentialisation du Juif est là, l’ennemi désigné et tous sont condamnés.
APPÉTIT DE PUBLIER
Fallait-il republier les textes biographiques, politiques ou poétiques de
Maurras? «Je reprends la phrase de
l’éditeur Dominique de Roux (1) :
“Je suis prêt à publier mon pire ennemi pourvu qu’il ait du talent”.»
Dans son bureau vitré de la place
d’Italie, dans le XIIIe arrondissement au sud-est de la Paris, JeanLuc Barré a face à lui une photo
prise au débotté où on le voit au côté
de Jacques Chirac. Pourquoi cet appétit de publier tout ce que la droite
extrême a produit? Au catalogue de
la collection Bouquins, on trouve les
royalistes Léon Daudet, Joseph de
Maistre ou Rivarol (en 2016, avec
une préface de Chan- lll
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Libération Lundi 7 Mai 2018
lll
tal Delsol). Mais aussi Maurice Barrès, nationaliste et antidreyfusard outrancier ou, le pire
d’entre tous, Lucien Rebatet,
l’auteur des Décombres, dans lequel
le collaborationniste frénétique déverse un fiel fait de haine antisémite
et d’adoration de l’Allemagne nazie
(le Dossier Rebatet, préfacé par Pascal Ory, en 2016). Qui sera le suivant? Le directeur de Bouquins assure qu’il va arrêter la publication
des penseurs des droites extrêmes.
«Il n’y en a plus de la dimension de
Maurras. La Pléiade vient de republier Drieu La Rochelle, et Brasillach
reste un écrivain mineur.»
Pour l’historien Martin Motte, qui
réalise l’appareillage historique du
Charles Maurras de Bouquins, éditer l’éditorialiste de l’Action française est une évidence. «Comment
voulez-vous comprendre la France
de toute la première moitié du
XXe siècle sans le lire? Son influence,
qu’on l’apprécie ou qu’on la déteste,
a été considérable sur les débats publics, comme penseur politique, mais
aussi comme écrivain. Il est indéfendable, mais il est passionnant»,
tranche Motte qui qualifie l’antisémitisme de Maurras de «viscéral».
L’historien décrit un penseur insaisissable qui se perdra dans une écriture compulsive, violente, appelant
au meurtre de Léon Blum. Prônant
le renversement de la République,
incapable d’incarner «la France
éternelle», mais resté à son bureau
quand, le 6 février 1934, les Camelots du roi menacent la Chambre
des députés.
PASSÉ ET MODERNITÉ
Que reste-t-il de Maurras? «La Constitution de la Ve République, instaurant un président monarque, et la
diplomatie, fondée sur la puissance
nucléaire», plaide Martin Motte.
Pour le reste, il l’admet, l’homme
paraît sans cesse embarrassé entre
la fascination pour le passé et celle
pour la modernité. Les rois doivent
régner puisqu’ils ont régné pendant
deux mille ans, l’Eglise catholique
représente une indispensable permanence, mais il soutient les efforts
d’Auguste Comte pour élaborer une
foi dans le progrès, se gardant de
croire en Dieu ou de respecter les
rites de l’Eglise de Rome. «Au fond,
l’unité vient peut-être de la quête
esthétique de Maurras. L’Eglise catholique, la Vierge Marie, le décorum royal représentent pour lui une
esthétique qui sauve le monde»,
tente Martin Motte.
La tâche la plus intéressante revenait à Jean-Christophe Buisson,
sans lien de parenté avec Patrick
Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, mais pas sans lien organique puisqu’ils travaillent ensemble sur la chaîne Histoire. Préfacer
les textes de Maurras Quatre nuits
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
de Provence, Kiel et Tanger, l’Avenir
de l’intelligence, Mes idées politiques, ou la lettre de 1950 à son héritier politique, Pierre Boutang, suppose de montrer la modernité du
propos. «La critique du système
reprise par le Front national, commente Jean-Christophe Buisson, le
souverainisme de Philippe de Villiers
ou Dupont-Aignan, le conservatisme
chrétien de François Fillon quand il
se rapproche de Sens commun sont
des thèmes maurrassiens sans aucun
doute. Et le thème de la confiscation
du pouvoir par des élites ou la haine
du libéralisme se retrouvent à droite,
comme à gauche.»
PLUTÔT BARRÈS
L’historien Johann Chapoutot qui
n’a comme point commun avec
Charles Maurras que le lieu de naissance, Martigues, s’étonne de cette
tentative de rattacher Maurras à la
période actuelle où il voit beaucoup
plus la trace de Maurice Barrès,
l’auteur des Déracinés (1897). «Cette
exaltation de la nation que l’on retrouve aujourd’hui, celle de la terre
et du terroir, l’humus faisant l’humain. L’exaltation des racines me
semble plus barrésienne que maurrassienne. Maurras n’a pas laissé
d’œuvre littéraire en dehors des poèmes, et il ne sert pas beaucoup à la
droite française. Il est d’un autre
temps», estime l’historien du nazisme et chroniqueur à Libé (2).
Parmi les intellectuels français, on
peut aller chercher Patrick Buisson,
Renaud Camus et son «grand remplacement», mais eux aussi doivent
plus à Barrès qu’à Maurras. Ou le
très discret Gérard Coustenoble,
alias Gérard Leclerc, journaliste
royaliste qui tentait avec Un autre
Maurras (1974) de bâtir un néomaurrassisme. Charles Maurras n’a
finalement pas laissé une pensée
politique cohérente et transposable
en 2018, même si on le croise parfois. Comme ce 21 novembre 2017,
sur France Inter. Patrick Buisson
commente l’actualité et évoque la
grande nouveauté qu’apporte, selon
lui, Emmanuel Macron en traçant
à nouveau une frontière entre le capitalisme entrepreunerial et financier, entre les banques chrétiennes
et les autres «anthropologiquement
différentes», dont le comportement
expliquerait un monde livré à la finance et au court-termisme. Que
faut-il entendre par des banques
«anthropologiquement différentes»?
On passe à un autre sujet. Un dialogue maurrassien pendant lequel
personne n’a prononcé le mot
«Juif». Maurras était là bien présent
dans ce dialogue avorté •
(1) Fondateur des Cahiers de L’Herne et de
10/18 au côté de Christian Bourgois.
(2) La Révolution culturelle nazie, éditions
Gallimard, 2017.
MÉDIATIQUES
Par
DANIEL SCHNEIDERMANN
Nous sommes tous
le cortège de tête
Retour sur la manifestation du 1er Mai
et ses quelque 1 200 Black Blocs :
la fonte des masses syndiquées et
l’inflation des cagoulés en début de manif,
c’est le mouvement de l’Histoire, sous nos
yeux myopes.
D
ésespoir chez Yann
Barthès, au soir du
1er Mai. L’envoyé spécial de l’émission, Paul Larrouturou, se trouve en direct devant les vitrines brisées du
McDonald’s du boulevard de
l’Hôpital. «La manif avait
commencé bon enfant, se
plaint l’envoyé spécial. Et tout
d’un coup, tout a basculé.»
Yann Barthès, désolé : «Les
casseurs ont confisqué la manif.»
C’est cette histoire de «confiscation» que racontent les télés
en boucle. L’histoire d’une
honnête manif syndicale,
pacifique, jouant le jeu des
institutions, exerçant son
droit légitime à manifester,
une manif comme on les aime,
sitôt dissoute sitôt oubliée,
une «belle manif», soudain
«confisquée» par une bande
d’enragés surgis de nulle part,
qui «veulent en découdre»,
«casser du flic», pratiquer le
«terrorisme urbain», et qui ont
fait subir «l’enfer aux manifestants», pour ne citer que quelques constats navrés happés
au vol, toutes chaînes confondues. Noirs et Blancs, gentils
et méchants, confisqueurs et
dépouillés.
«Quand on arrive en ville, les
gens changent de trottoir»,
chantait déjà, dans les années 70, la bande des Etoiles
noires de Starmania. A croire
que les Etoiles noires se sont
réincarnées, le 1er Mai, sur le
pont d’Austerlitz. Pour la galerie des visages connus, pour le
petit peuple des «belles personnes», les Black Blocs, ce
sont les envahisseurs. Ils viennent d’ailleurs. «Je ne discute
pas avec toi, petite gouape fasciste !» lance à un interlocuteur au téléphone, dans l’émission les Grandes Gueules de
RMC, l’avocat omniprésent
Gilles-William Goldnadel.
Ce serait une belle histoire,
sauf qu’elle est fausse. Il fallait
tendre l’oreille aux chiffres de
la préfecture de police de Paris. Ainsi se décomposait la
manif: en tête, 1200 cagoulés.
Dans la manif syndicale proprement dite, sous les ballons,
derrière les banderoles,
15000 manifestants environ.
Et entre les deux, 14 000 autres. Tiens tiens, qui sont donc
ces 14000? Le cortège de tête.
Comme son
noyau dur
–les cagoulés–,
le cortège de tête
est opaque
aux médias.
D’abord, il n’a
pas de porteparole,
pas de chef.
Ses banderoles
sont référencées
et souvent non
compréhensibles
aux moins
de 25 ans.
u 21
Kesako, «le cortège de tête ?».
Des manifestants, fatigués de
piétiner sagement derrière les
banderoles syndicales, qui
préfèrent bader en liberté, non
loin des cagoulés, devant, derrière, autour. En quelques années, depuis la loi travail, les
syndicats se sont, en effet,
laissés déposséder de la tête de
manif. De cortège en cortège,
les rangs syndicaux se clairsèment, tandis que s’étoffe le
cortège de tête. Si confiscation
il y a, elle dure depuis quelques années.
Comme son noyau dur – les
cagoulés – le cortège de tête
est opaque aux médias.
D’abord, il n’a pas de porte-parole facilement joignable sur
son 06, pas de chef, aucune incarnation possible, et c’est ce
que les télés redoutent le plus.
Il n’a pas de camions sono,
mais une fanfare invisible. Ses
banderoles sont référencées et
souvent incompréhensibles
aux moins de 25 ans. Mais il y
a pire : le cortège de tête n’a
pas de mot d’ordre. Sait-il
même ce qu’il veut ?
Le cortège de tête ne pense pas
en noir et blanc. Désolant
constat : tous les cagoulés ne
sont pas casseurs, et tous les
casseurs ne sont pas cagoulés.
Le cortège de tête ne va pas
saccager le McDo, mais par sa
masse même, il autorise le saccage. Des saccages d’ailleurs
plus ciblés que ne le disent les
télés s’en prenant aux banques, aux compagnies d’assurance, aux fast-foods, et au
mobilier urbain, symboles
d’un urbanisme vertical.
Comme il y avait, à l’époque
du plan Juppé de 1995, des
grèves par procuration, le cortège de tête saccage par procuration. Ceux qui le composent,
souvent, ne savent pas euxmêmes qu’ils consentent au
saccage du McDo. Mais de fait,
ils ne lèveront pas la main
pour l’empêcher. S’il y a la
moindre petite chance que le
saccage du McDo arrête le
train fou du macronisme,
alors va pour le saccage (savoir
si, effectivement, le saccage a
la moindre chance d’arrêter le
train fou est une autre question).
Le cortège de tête ne soutient
pas, mais ne condamne pas. La
fonte des masses syndiquées,
et l’inflation du cortège de
tête, c’est le mouvement de
l’Histoire, sous nos yeux myopes. Comme on disait il y a
cinquante ans à propos d’autre
chose, nous sommes tous le
cortège de tête. •
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22 u
Libération Lundi 7 Mai 2018
IDÉES/
Sale printemps
au Nicaragua
La répression du
mouvement social
se durcit toujours
plus depuis
le 19 avril,
avec des dizaines
de morts,
des disparitions
et des cas de torture.
Aujourd’hui,
c’est le régime
autoritaire
de Daniel Ortega
qui est contesté.
I
l est généralement difficile
d’anticiper quand et pourquoi
la goutte d’eau fait déborder le
vase. Le Nicaragua du printemps
2018 en est un cas emblématique.
Avant ce 19 avril, qui a fait basculer le pays dans la crise politique majeure de ses trente dernières années, il semblait peu
probable que les manifestations
des retraités, vieilles de plusieurs
mois, et des étudiants les soutenant, donnent lieu à une mobilisation des Nicaraguayens d’une
telle ampleur, et moins encore
suivie d’un tel niveau de violence
dans la répression. Depuis une
quinzaine de jours, le Nicaragua,
Managua sa capitale tout spécialement, proteste et se voit transformé en champ de bataille.
Le 19 avril, des retraités manifestant contre la toute nouvelle
réforme de la Sécurité sociale, qui
prévoit une réduction de 5 % des
allocations retraites – déjà bien
trop faibles pour permettre une
vie décente – et une augmentation des cotisations sociales, sont
agressés par des membres des
jeunesses sandinistes, militants
Par
DR
MAYA
COLLOMBON
Maître de conférences
en science politique,
Sciences-Po Lyon
fanatiques du Front sandiniste de
libération nationale (FSLN) au
pouvoir.
En soutien aux anciens, des étudiants occupent les centres universitaires dans tout le pays. A
l’université polytechnique de
Managua, les manifestants sont
attaqués par les forces spéciales
de la police, des groupes paramilitaires, puis l’armée. Pour se défendre, les étudiants dressent des
barricades autour de l’université.
Mais la répression continue dans
des proportions inédites, et affiche quelques jours plus tard un
triste tableau : une soixantaine de
morts, des centaines d’arrestations, des cas innombrables de
torture, des disparitions. Une longue liste de violences policières
de triste mémoire dictatoriale :
l’ombre de Somoza, le dictateur
que le sandinisme révolutionnaire avait pourtant fait capituler
en 1979, plane désormais sur le
président Daniel Ortega.
Ce dernier, sommé de trouver
une issue, abroge cinq jours après
la réforme de retraite et s’enlise
dans une réponse politique
absurde en accusant la CIA de
diriger les étudiants en vue de le
renverser, les partis d’opposition
d’attiser le conflit, et en éludant,
pendant dix jours, toute mention
de la répression et de ses morts.
La goutte d’eau qui a fait déborder le vase nicaraguayen est
jeune, très jeune même, d’un bel
âge pour un mouvement défendant le droit des retraités. Les
manifestants ont entre 15 ans
et 25 ans, 30 tout au plus, les
morts aussi. La plupart n’appartiennent à aucune organisation
politique. Etudiants, ils font partie d’un secteur privilégié de la
population qui peut se financer
des études universitaires,
certains sont encore lycéens.
Urbains, connectés, ils sont
membres de cette jeunesse si
souvent décriée, au Nicaragua
comme ailleurs, pour son apathie
politique. La solidarité envers le
combat des retraités s’est muée
en force de changement. L’abrogation de la réforme annoncée
par Ortega n’a donc pas renvoyé
les étudiants chez eux, bien au
contraire.
Après ce 19 avril, les Nicaraguayens révoltés par l’ampleur de
la répression se sont à leur tour
réveillés en colère. Les voisins de
l’université polytechnique,
aujourd’hui encore assiégée,
amènent des vivres et de l’eau
aux étudiants bloqués derrière
leurs barricades, des mères viennent soutenir leurs fils dans les
cuisines ou infirmeries de fortune, les médecins se relayent au
chevet des nombreux blessés.
Tous semblent concernés. Les
démissions et les dénonciations
de la répression se multiplient
dans les médias, les organisations des droits humains, mais
aussi au sein des institutions et
administrations de l’Etat. Là où
tout semblait complètement verrouillé par la force hégémonique
du parti au pouvoir s’ouvrent de
grandes brèches qui délient les
langues et encouragent à l’action
protestataire.
Reste que le Nicaragua de ce
début mai est encore un pays où
le FSLN règne en maître. Au
cours de ces onze dernières
années, le gouvernement Ortega
a peu à peu fermé tous les espaces politiques et a pris le contrôle
de la majeure partie des institutions de l’Etat. Il doit en partie la
consolidation de son pouvoir aux
programmes sociaux financés
par les pétrodollars de Hugo
Chávez. Avec cette manne financière de près de 500 millions de
dollars par an, le gouvernement a
abondamment irrigué les quartiers populaires et les zones rurales de programmes sociaux distribués par les comités de
pouvoir citoyens, véritables courroies de transmission et de contrôle social du FSLN à l’échelle
locale. L’élection de 2011 est celle
de la grande victoire sandiniste,
Ortega raflant non seulement
62 % des votes, mais aussi la
majorité absolue à l’Assemblée
nationale grâce à laquelle il a été
en mesure de modifier la Constitution pour permettre sa réélection indéfinie, mettre la main sur
le processus électoral qui n’a
désormais de démocratique que
les procédures, et s’accaparer une
grande partie des ressources
économiques du pays, le Cosep,
l’organisation patronale nicaraguayenne, devenant son principal soutien. Le projet aussi faramineux que rocambolesque de
canal interocéanique qui prétend, sous concession d’une
entreprise chinoise, couper le
L'ŒIL DE WILLEM
pays en deux n’est qu’un des
signes les plus récents de cette
mainmise sans limites des Ortega
sur les ressources de l’Etat, et
même de la Nature.
Dans un tel contexte, la dernière
élection de novembre 2016 ne fait
que confirmer sa capacité à exercer son monopole, coûte que
coûte, et au prix s’il le faut d’une
croissante répression des mouvements sociaux qui n’ont cessé de
se développer : les organisations
féministes luttant contre les violences faites aux femmes et l’impunité concernant les crimes
sexuels – dont Ortega est un des
premiers accusés dans l’affaire
Zoilamérica – les organisations
paysannes et indigènes largement mobilisées contre le projet
de canal, et bien sûr les retraités.
Car, si les semaines tragiques qui
viennent de secouer le Nicaragua
étaient difficilement envisageables quelques jours auparavant,
il est clair que la colère gronde
depuis plusieurs années au sein
d’une population fatiguée des
pratiques autoritaires du gouvernement et, en ce triste mai 2018,
peu encline à confier à Ortega la
maîtrise d’une commission de
«vérité» de circonstance. Au cri
de «Patrie libre et Vivre», les
Nicaraguayens réclament justice
et le départ d’Ortega. •
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des articles L. 300-1, L 103-2 et suivants et R 103-1 et suivants du code de
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24 u
Libération Lundi 7 Mai 2018
Barbara
Carlotti,
l’acmé
des songes
A la suite de ses échanges complices
avec le public lors de laboratoires
oniriques, la chanteuse s’est entourée
de scientifiques et de musiciens
pour enregistrer «Magnétique»,
un album pop hypnotique truffé
de rêves et d’expériences.
Par
l’un des cerveaux poreux de l’école de
Canterbury. En plus de ses nuits, dont
elle exige au minimum neuf heures, Baromment rêver éveillé? Paupières bara Carlotti s’intéresse alors à une maentrouvertes, Barbara Carlotti a chine psychédélique de l’artiste britanniaimanté musiciens et scientifi- que Brion Gysin, créée au début des
ques à sa quête, espérant entraîner aussi années 60 pour triper sans substances.
le public dans une autre forme de pen- Sa Dream Machine n’est pas un enchevêsée. Six ans après son précétrement monstrueux de câdent album, l’Amour, l’Ar- RENCONTRE bles et de capteurs, mais
gent, le Vent, elle s’agrippe
prend la forme d’une amà un autre insaisissable, au fil de créa- poule placée dans un cône percé de
tions musicales hypnagogiques et labo- trous, lequel est posé sur une platine viratoires publics, dans un premier temps nyle qui forcément donne envie à tout
présentés à Paris à la Maison de la poésie musicien d’être celui dont les notes proou au CentQuatre. Ce travail préparatoire voquent les rêveries.
a fini par se figer sur l’album Magnétique,
paru fin mars, et elle s’apprête à le préERRANCE PSYCHIQUE
senter en tournée, restée fidèle à son tro- «Dans mes laboratoires oniriques, les
pisme de pop française depuis son pre- gens se mettaient sur scène et l’on faisait
mier album, Chansons, avec Bertrand une musique hypnotique pour renforcer
Burgalat en 2005. Ces recherches sur les l’effet d’apesanteur. La lumière frappant
rêves l’ont piquée après l’écoute de l’hyp- de façon régulière sur les paupières à une
notique The Confessions of Dr. Dream de certaine vitesse fait baisser les ondes élecKevin Ayers, bassiste de Soft Machine, triques de ton cerveau en ondes alpha,
CHARLINE LECARPENTIER
C
c’est l’état dans lequel on s’endort, des
gens sont plus ou moins réceptifs, les enfants peuvent même s’endormir. Puis on
commence à avoir des visions, des lumières se déploient. C’est cinétique puis ça
devient cosmique, ça fait remonter des
images de rêves, de présences, il n’y a rien
de magique ou d’ésotérique, c’est scientifique», nous assure Barbara Carlotti.
On la rencontre en terrasse sous un bru-
tal soleil de midi qui fait rideau sur les
rêves encore frais des lève-tard. «C’est
comme le cut-up, il existe un système de
travail, des méthodes. La science du rêve
trouve ses extensions dans l’art, chez les
surréalistes et leur écriture automatique,
puis chez leurs héritiers, les poètes de la
Beat Generation qui ont essayé d’effacer
cette frontière avec l’inconscient», décritelle. Pour élargir son champ onirique,
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Libération Lundi 7 Mai 2018
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Le chant de Barbara
Carlotti a la douceur
et la naïveté d’un
doudou doo-wop
ou d’une bluette
française des sixties.
CULTURE/
PHOTO ÉLODIE DAGUIN
Charles Carmignac du groupe Moriarty,
ils décident de construire une dream
machine plus grande, qui puisse créer
du rêve collectif. «Le rêve a un intérêt à
la fois de création pure mais aussi d’élargissement de la vision. Je voulais aimanter des gens à ce type de pensée particulière, à la rêverie, dans cette époque où
on a très peu de temps mort.»
Magnétique se présente comme un appel au respect de ces moments d’errance
psychique qui donnent des idées, dont
les références incongrues se saluent
d’une piste à l’autre et où le chant a la
douceur et la naïveté d’un doudou doowop ou d’une bluette française des sixties. L’album s’ouvre sur le premier titre
de ce projet, Voir les étoiles tomber, parléchanté d’une somnambule décrivant les
contours de sa bulle prête à s’évanouir à
la première secousse, en équilibre fragile
avec le trio de cuivres qui habite l’albumsonge sur la durée, parmi lesquels le
saxophoniste Thomas de Pourquery.
Pour ce titre peuplé de clés intimes («Je
vais me consumer d’un coup, mon cœur
va lâcher»), elle s’est réveillée un matin
avec «la mélodie et le texte ficelés». Elle
était à l’époque enfermée (de son plein
gré) pour un mois dans une maison en
Bretagne alors qu’elle venait sans transition de promouvoir son précédent album puis son émission Cosmic Fantaisie
sur France Inter. Alors qu’on aurait plutôt misé sur des matinées sans réveil,
elle s’est programmé une alarme par
heure, inspirée de l’écrivain de sciencefiction A. E. van Vogt, dont le monde des
rêves prenait vie sous sa plume grâce à
ce stratagème pour prélever la matière
de son sommeil paradoxal.
RÉALITÉS PARALLÈLES
elle ose expérimenter l’ayahuasca, ce
breuvage des chamans indiens d’Amazonie extrait de lianes déliant les sens et
ouvrant les vannes des pensées. «Avec
une dream machine, l’œuvre d’art se
construit à l’intérieur de nous, avec des
visions abstraites, cosmiques, cinétiques,
qui font un lien avec ce qui est beaucoup
plus grand que soi.» Un soir où elle partage ce régime à base de trips avec
Elle assume jusqu’au bout cette matière
imposée à elle-même. Sur le titre Phénomène composite, sa voix de malice imperturbable chante: «Toutes les femmes
sont hermaphrodites», fruit d’un rêve récurrent de «femmes avec des petits pénis:
Je l’analyse ainsi car je pense qu’on ne reconnaît pas le sexe des femmes pour ce
qu’il est», précise-t-elle. Sur Paradise
Beach, avec un débit haché qui se veut
robotique, s’avançant sur un tapis de
synthés, elle chante : «Dans ce délire
post-traumatique je vois des sphères hypothétiques», et interroge ce qui reste de
l’humain. «Qu’est-ce qui vibre dans la
chair?» lance-t-elle, dents dehors, un œil
vers une de ces tasses de café qu’on fixe
souvent à ce niveau de conversation
mais qui n’ont toujours pas de réponse
à apporter.
Claude Delpuech, de l’Inserm, avec qui
elle avait fait une création radio sur les
rêves, avait été mieux à même de l’éclairer: «Il me disait qu’on se baladait avec
un champ magnétique autour de notre
tête toute notre vie. On découvre des choses folles sur tout ce qui n’est pas visible,
ce qu’on sent et qui agit sur nous mais
qu’on ne peut pas réellement définir. La
puissance de la pensée et du rêve, c’est ça
aussi.» Le chercheur lui avait fait don de
«Comme je ne
choisissais pas
vraiment ce que
j’allais faire,
je ne me posais pas la
question des couplets
refrains, ça n’avait pas
d’importance.»
Barbara Carlotti
à propos de la préparation
de son dernier album
sons de cerveaux enregistrés par des
scientifiques, notamment auprès d’épileptiques. Elle a ralenti l’un d’eux
vingt fois sur le titre Magnétique, pour
en faire un drone très cérébral et ondulant, accompagnant un texte orbitant
autour de notre obsession pour la lumière des écrans. «L’espace internet est
un monde parallèle, un miroir de ce qu’il
est à l’intérieur de nous et c’est ce qui fait
qu’on est dans une révolution folle car
nous avons ce monde immatériel en
nous.» En pareil terrain d’expérimentations, chaque chanson aurait pu être un
chaos d’envies et d’idées, mais Barbara
Carlotti a la rigueur de faire de chaque
titre une chanson, où la voix et la mélodie priment. «J’ai toujours une passion
pour la pop sixties, donc je reste dans un
format précis. Comme je ne choisissais
pas vraiment ce que j’allais faire et que
ça venait soit de rêves soit d’expériences,
je ne me posais pas la question des couplets refrains, ça n’avait pas d’importance», explique-t-elle. Sur Plaisir ou
Agonie, elle mise sur l’ostinato, procédé
musical répétitif, et sur une rythmique
qu’elle a demandée à Benoît de Villeneuve, l’un des multiples intervenants
de l’album. Elle chante la science et assume d’être verbeuse, tout comme les
rêves ne se privent pas d’entasser les détails et de les compresser en une même
vignette.
Ayant fait appel au financement participatif pendant sa quête de maison de disques qui aura duré quelque temps
– avant d’être accueillie par la branche
française d’Elektra–, elle a eu le temps
de réécrire les maquettes, construire des
ponts entre les textes et revoir sa copie
avec le groupe AS Dragon, dont on connaissait déjà la force pop au côté de Michel Houellebecq ou, bien entendu, de
Bertrand Burgalat. Celui-ci s’invite dans
le rêve par la voix sur le titre Tout ce que
tu touches, duo au ton badin disséquant
les réalités parallèles, qui met en relation l’état amoureux et celui du rêve
comme biais de la perception.
La nuit précédente, Barbara Carlotti a
rêvé d’un mini-poulpe qu’elle plongeait
dans un petit verre d’eau pour le sauver.
Elle a mangé sa salade de poulpes la
veille à Paris mais est corse d’origine et
travaille sur un court métrage inspiré de
son enfance et de la tradition du mazzérisme, des chamans corses traversés durant leur sommeil par des visions et qui,
en rêve, «se transforment en chiens pour
chasser les morts». Elle veut croiser ce
thème avec ses souvenirs d’adolescente,
quand elle partait la nuit avec sa sœur
et sa cousine «faire neuf kilomètres à
pied pour aller danser et écouter des disques de new wave dans la cabine du DJ
en partant de Poggio-di-Venaco, près de
Corte». Si elle en a fait son sujet, ses rêves très surveillés sont la porte pour
comprendre bien des artistes. Elle aimerait cependant placarder des songes
d’inconnus sur les murs de Paris. «La
fantaisie du rêve permet de dédramatiser, on est hyper responsables dans cette
société, on doit tout faire bien, être efficace avoir une bonne image… A un moment, ça suffit.» •
BARBARA CARLOTTI
MAGNÉTIQUE (Elektra).
En concert le 28 mai à la Soufflerie,
Rézé (44), le 5 juin à l’Auditorium
de Bayeux (14), le 6 au festival
Le Haillan chanté, Le Haillan (33)…
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Libération Lundi 7 Mai 2018
Expo Le maître de l’autosuçage est en majesté à la galerie
Christophe Gaillard : dans une miroirante scénographie
tout en cloisons noires et réfléchissantes, Pierre Molinier
(1900-1976) trouve un écrin pour ses fétichistes collages
et tirages fourmillant de visages de poupées, talons
aiguilles, bas noirs, coïts et autres travestissements…
PHOTO REBECCA FANUELE. COURTESY GALERIE C. GAILLARD. ADAGP
Pierre Molinier, «Vertigo», galerie Christophe Gaillard,
5, rue Chapon, 75003. Jusqu’au 19 mai.
CULTURE/
ARTS
brunâtre et violacée avaient fait remonter les égouts dans le salon.
Ailleurs, des prospectus pour des
produits en promotion dans des
discounts, qu’Oehlen contrecolle
sur toile, entretiennent bizarrement
avec la peinture des relations de
bon voisinage. Mais ici, images et
pigments restent sagement à part.
Sans doute parce que ce matériau
aux couleurs criardes est déjà en soi
d’un mauvais goût suffisant. Reste
alors en quelque sorte à en tirer
plastiquement le meilleur. Ce
qu’Oehlen fait en travaillant sur la
découpe, les contours, l’assemblage
de ce fatras publicitaire, albumphoto du capitalisme agressif.
Tracé pixellisé. Pour revenir à la
Ohne Titel, 2009-2011, d’Albert Oehlen. PHOTO LOTHAR SCHNEPF
Les joyeux dérèglements
chromatiques d’Albert Oehlen
A Venise, la Fondation
Pinault accueille une
belle rétrospective
des œuvres de l’artiste
allemand en quelque
80 peintures.
L
a peinture a connu sa brève
période punk, à la toute fin
des années 70. On la nomma
non pas punk, mais bad. La «Bad
Painting», Albert Oehlen en a tâté
dans sa jeunesse. La plus vieille
toile, exposée dans la rétrospective
déployée à Venise par la Fondation
Pinault, montre un peu sa version
de cet éphémère mouvement: une
bouteille (à l’époque, ça buvait sec
dans les ateliers de Hambourg), un
arbuste chétif et une espèce d’animal cylindrique court sur pattes
sont pris dans une ivresse de coups
de pinceau à la couleur moyennement définissable, mais sale. La méthode suivie par l’artiste est plus lâche encore que cette composition:
alors qu’il était sorti après avoir
tendu sa toile sur châssis, Oehlen la
retrouva en partie peinte par un inconnu. Il s’est dit qu’il n’avait qu’à
finir le boulot d’un autre pour achever sa propre toile.
Mine ahurie. Aujourd’hui qu’il ne
partage plus son atelier (il en a deux
désormais, l’un dans la campagne
suisse, à une heure de Zurich,
l’autre en Espagne), ce genre de surprises ne lui arrive plus. Mais il con-
tinue de ne pas tout prévoir et prend
encore le tableau comme il vient.
Surtout s’il vient de travers et si le
pinceau bifurque. Ce que fait aussi
l’accrochage: pas chronologique, il
entremêle les différentes séries et
les diverses périodes dans une
même salle, sans s’interdire de les
faire ressurgir dans une autre.
D’ailleurs, Oelhen ne clôt pas vraiment ses séries. Il y revient quand
cela lui chante.
Il revient même ponctuellement au
genre de l’autoportrait. Quelquesuns se pointent ainsi régulièrement
sur les cimaises du palazzo Grassi.
L’un des plus récents, datant
de 2001, ressemble fort à l’un de
ceux qui ouvre l’expo: même mine
ahurie du sujet, yeux écarquillés et
bouche bée, puis même trait qui
manque de facilité et ne s’en cache
pas, confirmant que l’artiste ne
cherche pas la maîtrise.
Les grosses traînées de pinceau qui
badigeonnent les toiles –accompagnées parfois (comme dans la série
des «Fingermalerei», peintes avec
les doigts), d’un penchant rarement
démenti pour les couleurs pisseuses, voire pire– aboutissent à des tableaux remuants. «C’est une peinture dérangée et dérangeante»,
suggère la curatrice Caroline Bourgeois. On retient la formule parce
qu’en effet Oehlen renverse les tables, les fauteuils, les services à
café, des intérieurs coquets qu’il esquisse dans certains tableaux.
Comme si la peinture et sa palette
formule de Caroline Bourgeois, «dérangée», cette peinture l’est en ce
qu’elle procède volontiers en dépit
du bon sens. A l’image des «Computer Paintings» dans lesquelles, au
cours des années 90, Oehlen tente
d’imiter, de compléter, de prolonger
à la main le tracé pixellisé qu’il vient
d’obtenir par ordinateur. La main
de l’artiste tente ainsi de faire aussi
bien que la machine. Aussi mal,
plutôt, tant les lignes de l’ordinateur demeurent rudimentaires avec
leurs suites de petits carrés approximativement emboîtés. En dépit du
bon sens encore, ces «Grey Paintings» qui, toutes grises, offrent
pourtant de riantes saynètes comiques avec des personnages cocasses. Enfin, quand Oehlen s’essaie à
une abstraction géométrique, les
rectangles, régulièrement alignés,
n’ont pas tout à fait la même taille.
Ce qui était parti pour être une impeccable grille de nuancier (à la
froide manière d’un Gerhard Richter, ainsi taquiné…) devient une espèce de grillage déformé.
Albert Oehlen incite à se déprendre
des histoires qu’on accole culturellement ou historiquement à une
couleur, une technique ou un coup
de pinceau. C’est pourquoi il n’est
pas simple de trouver son compte
dans ces tableaux où on ne reconnaît pas ce qu’on avait l’habitude
de voir et de savoir. Du coup, on
aurait pu dire que les dernières
toiles (qui sont également les plus
récentes) semblaient plus douces
et volupteuses, que leur marron tirait davantage vers le havane. On
aurait dit que l’artiste s’était assagi.
Mais c’est sûrement plutôt qu’après
plus de 80 toiles, l’œil s’y fait enfin
–s’y défait.
JUDICAËL LAVRADOR
Envoyé spécial à Venise
ALBERT OEHLEN
COWS BY THE WATER
Palazzo Grassi, Venise.
Jusqu’au 6 janvier 2019.
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L’Encrier, 1948,
de Jean Fautrier.
PHOTO MUSÉE D’ART
MODERNE.ROGER-VIOLLET
A Paris, la rétrospective
«Matière et Lumière»
pointe l’importance
du plâtre dans l’œuvre
du peintre français.
saient pas présager que le jour se lèverait dans ces toiles d’un noir de
suie. Sur ce fond, harengs, truites,
carcasses de moutons, lièvre écorché, chardons, poires et bouquet
noir se colorent pauvrement de
teintes beiges, d’un bleu pervenche
ou d’un rayon vert. Les motifs semblent comme happés le fond,
comme pris dans sa nasse asphyxiante et ténébreuse.
F
rancis Ponge, à propos de la
série de toiles «les Otages»,
placée à mi-parcours de la rétrospective Fautrier au musée d’Art
moderne de la Ville de Paris (MAM),
écrit en 1946: «Cela tient du pétale
de rose et de la tartine de camembert.» La remarque, faut-il le préciser, est tout entière un compliment,
côté rose et côté fromage. Car s’il est
donné à n’importe quelle croûte
d’arborer une surface grumeleuse,
c’est une autre affaire que de parvenir à y déposer la grâce d’une touche fleurie, quelque chose d’aérien,
un souffle de tendresse. Fautrier l’a
donc fait. Séparant la texture de la
couleur, il appose sur la toile une
couche de plâtre sur laquelle il applique la peinture et parfois une
mince couche de pastels broyés.
Forêts. La grossièreté de la surface,
ses crevasses, son relief sont donc
nuancés par les teintes pâles, saumon, bleu clair ou vert d’eau, qui y
affleurent. Et par le thème même de
Vibration. Fautrier réalise ces na-
Jean Fautrier, reliefs inspirés
leur série : «les Otages», réalisés
de 1943 à 1945, évoquent le sort funeste des victimes de la guerre.
Mais comme sans y toucher de trop
près ni trop crûment. Les toiles laissent à peine s’esquisser un profil,
encore moins une silhouette. La
peinture avoue peut-être ici son impossibilité à figurer la douleur et la
mort. Ou plutôt elle se montre en
train d’essayer, en train de se re-
muer les tripes, en train de patouiller pour faire advenir un peu de
lumière.
A partir des années 50, Fautrier
(1898-1964) appliquera la même recette plâtreuse à des «Objets», du
quotidien (un Encrier, un Moulin à
café, une Boîte en carton), puis à des
paysages. Les traces de couleurs se
font broussailleuses. Ça moutonne
de façon plus légère et plus vive,
comme les branches d’arbres agités
par le vent (forêts et garrigues
comptent parmi ses paysages de
prédilection). Les premiers tableaux, qui ouvrent l’expo, ceux
d’avant la rose et le camembert, et
d’avant la crise de 1929, quand
Fautrier ne vend plus guère et part
se remplumer à la montagne en devenant moniteur de ski et gérant
d’un hôtel avec dancing, ne lais-
tures mortes dans les années 20,
quand d’autres croient à la géométrie. Lui peint le délitement des choses, leur enfouissement plutôt. Il referme la toile sur elles et n’en laisse
percevoir qu’une ultime vibration.
Alors on imagine que sa manière ultérieure d’apprêter ses toiles avec
une couche de plâtre venait peutêtre de là, de la nécessité de colmater les brèches par où le motif, ses
contours, sa consistance, pouvaient
encore percer quand Fautrier vise,
lui, à tout rendre informel.
J.La.
JEAN FAUTRIER
MATIÈRE ET LUMIÈRE
Musée d’Art moderne de la Ville
de Paris, 75016. Jusqu’au 20 mai.
Rens. : www.mam.paris.fr
Rayons de Finlande à Jumièges
L’abbaye normande sert
de cadre au premier volet
d’un parcours consacré
à la photographie nordique.
C’
est dans une boucle de la Seine,
au milieu d’un champ vert
pomme où s’élève la majestueuse
carcasse de l’abbaye de Jumièges (SeineMaritime), et plus précisément dans le logis abbatial attenant, que débute le parcours de photographies nordiques en Normandie. Imaginé par le commissaire
Gabriel Bauret, ce chapelet d’expositions
sur cinq lieux, égrené au fil de l’année, célèbre les regards venus du froid : Finlande,
Islande, Norvège, Suède et Danemark.
Rune Guneriussen, par exemple, l’artiste
norvégien passé maître dans l’art d’électriser la nature de lampes de bureau ou
d’abat-jour de grands-mères, s’installera
au centre d’art de la Matmut à Saint-Pierre-de-Varengeville, à partir de juin. Autre
étape de l’itinéraire : à Rouen, le musée des
Beaux-Arts exposera les reconstitutions de
tableaux anciens de la Suédoise Annica
Karlsson Rixon. Le musée a d’ailleurs proposé à l’artiste, enseignante à l’université
de Göteborg, de réaliser une œuvre à partir
des collections rouennaises. Elle s’est inspirée de l’intrigante toile les Enervés de Ju-
mièges, représentant deux frères sur une
barque-lit à la dérive : sa version contemporaine sera visible à l’automne.
Pour l’heure, c’est tout autour de la sépulture des Enervés en pierre, couchés au
cœur du logis de l’abbatiale à Jumièges,
que se déploie un kaléidoscope de photographes finlandais. Perché sur une colline qui domine les ruines de l’abbaye,
l’espace d’exposition abrite toute l’année
statues d’apôtres, panneaux sculptés,
bas-reliefs et dalles funéraires. Dans les
salles, les tirages de l’expo «Paysages : les
maîtres d’une école finlandaise» se nichent entre les vieilles pierres. Lapin
blanc, crapaud immergé, canards frigorifiés – les animaux merveilleux de Pentti
Sammallahti – peuplent d’élégants tirages noir et blanc entre les gargouilles.
Calottes glaciaires et champs de neige
font gracieusement écho à la pierre blanche du lieu. Plus loin, les clichés de Timo
Kelaranta offrent des visions plus torturées du paysage finlandais : l’artiste a
brisé la surface de ses négatifs avec un tire-bouchon pour érafler ses vues d’un lac
tranquille. «La réalité est plus violente
qu’une surface lisse», dit l’auteur de ces
photos aux airs de tableaux de Hans Hartung. Dans un coin, Elina Brotherus projette les autoportraits qu’elle a réalisés
dans la Maison Louis-Carré (Yvelines),
construite par l’architecte Alvar Aalto :
Une photo de la série «Icy Prospects» de Jorma Puranen. PHOTO J. PURANEN
piscine à l’abandon, cuisine vide et végétation d’intérieur plantent des décors
traversés par une lumière blanche. Les
mirages de Jorma Puranen sont sans
doute les plus boréaux. Le photographe a
capté la Laponie et l’océan Arctique à travers des reflets sur un panneau peint en
laque. A Jumièges, ses grands tirages
sont des portes ouvertes sur les mythologies du Grand Nord où s’engouffrent
des bourrasques romantiques. Un vent
glacé en Normandie.
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Jumièges
PAYSAGES : LES MAÎTRES D’UNE ÉCOLE
FINLANDAISE Abbaye de Jumièges (76),
jusqu’au 10 juin, dans le cadre de «Lumières
nordiques, un parcours photographique
en Normandie», jusqu’au 27 janvier 2019.
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28 u
L’ANNÉE 68
Libération Lundi 7 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 7 mai
vu par Lise Charles
MERCI DE NE PAS
COUPER LES FLEURS
LAURENT TROUDE
Pensionnaire de
la Villa Médicis,
la romancière
Lise Charles a
recherché les
échos du 7 mai
1968 dans les
murs de la
résidence
française à Rome.
On l’on croise
Balthus et
monsieur
Michon.
Née en 1987,
universitaire,
pensionnaire
à la Villa Médicis,
Lise Charles a été
remarquée par
la critique dès son
premier roman,
la Cattiva, en 2013.
Dernier ouvrage paru :
COMME ULYSSE
Editions P.O.L, 2015.
C
inquante ans, ce n’est pas
seulement un anniversaire
qui sert de prétexte à des
commémorations, c’est le délai de
communicabilité des archives françaises. Dans la petite bibliothèque
de la Villa Médicis, Magdalena, ancienne championne de Pologne de
nage papillon (c’est du moins la rumeur), m’apporte dans un chariot
de courses les cartons jaunes que
j’ai demandés. J’ouvre les archives
de l’année 1968. Les feuilles s’envolent, elles ne sont pas classées. Un
grand écorché de plâtre fait un salut
nazi, sa main arrive presque au-dessus de mon crâne.
En mai 1968, Balthus est directeur.
C’est un comte, il signe ses lettres
Balthus Klossowski de Rola, et c’est
un prince, la Villa est son palais. Le
mardi 7 mai 1968, alors que Paris a
connu sa première nuit de barricades, alors que 30000 manifestants
défilent de Denfert-Rochereau à la
place de l’Etoile, il met sévèrement
en garde les pensionnaires: «Seuls
les jardiniers de l’Académie de
France à Rome sont autorisés à
cueillir les fleurs du jardin de la
Villa. Lorsque des artistes pensionnaires désirent des fleurs coupées
pour leur chambre ou leur atelier, ils
doivent obligatoirement les demander la veille au chef jardinier.»
J’entends ici gronder la Bête: «Vous
êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d’une
voix terrible; je vous ai sauvé la vie
en vous recevant dans mon château,
et, pour ma peine, vous me volez mes
roses, que j’aime mieux que toutes
choses au monde.»
Muriel Mayette, la directrice actuelle, nous a fait à peu près le
même avertissement quand nous
sommes arrivés: il est interdit de ramasser les oranges du jardin. De novembre à février, les oranges ont
pourri sur la terre, et les paons les
ont mangées. Je me demande souvent, en me promenant dans les
carrés, ce qui a changé : il n’y avait
pas de paons en mai 1968, et sans
doute pas de perruches vertes dans
le petit bois surélevé qu’on appelle
le bosco; il n’y avait pas Eclair, le lapin blanc à l’œil au beurre noir,
dont les guides, soucieux d’amuser
les touristes, prétendent qu’il se
nomme Ferdinand (de Médicis). La
façade n’était pas blanche, mais
jaune canari. Balthus venait de repeindre la loggia, et sa peinture
n’avait pas eu le temps de noircir et
de s’écailler. Il n’y avait pas de militaires à l’entrée, et j’entends dire
que les pensionnaires faisaient la
fête. Ils restaient trois ou quatre ans,
nous restons un an. «Vous êtes une
promotion sérieuse», nous dit-on
souvent, l’air de dire: «Vous êtes tristes, avant on savait s’amuser.»
En mai 2018, j’entends parfois des
amis parisiens me demander, au téléphone, ce que je pense des grèves,
de Macron, des occupations d’université, des zadistes, et je bafouille
quelque chose, euh, zédistes ? ou
j’avoue que je n’ai rien suivi. En
mai 1968, des courtisans écrivent
des lettres manuscrites à Balthus en
implorant ses faveurs. C’est le cas de
monsieur Michon, qui demande ce
même mardi pour ses vieux parents: «Sous-Bibliothécaire (célibataire, âgé de 40 ans), j’avais écrit il
y a plusieurs semaines à Monsieur le
Comte Klossowski Balthus de Rola,
Directeur de la Villa Médicis, et je
m’étonne de ne pas avoir encore reçu
de réponse. Je dois me rendre à Rome
pour mes vacances annuelles avec
mes parents (mon père, âgé de 74 ans
est professeur agrégé honoraire au
Lycée Henri-IV, et ma mère, âgée de
69 ans, est sans profession) et ces va-
cances auront lieu du 15 juin au
15 juillet 1968. J’aimerais savoir s’il
ne serait pas possible de m’accorder
une autorisation exceptionnelle de
photographie, à l’occasion de ma visite de la Villa Médicis.» Monsieur
Michon écrit en bleu, souligne des
mots en rouge avec sa règle, il n’est
visiblement pas sur les barricades,
il pense à ses vacances, à l’Italie, aux
souvenirs qu’il en gardera, à ses parents. Balthus commence une nouvelle toile, Katia lisant.
Des lettres parfois rappellent qu’il
se passe quelque chose, là-bas. C’est
le marchand de musique qui profite, en juin, d’une livraison de partitions pour s’adresser au secrétaire
général: «Nous souhaitons que la vie
à Rome ait été moins agitée que la
nôtre, nous espérons aussi que le bon
sens va prévaloir et que les Français
vont retrouver leur tête sur leurs
épaules, la majorité d’entre eux
l’avait perdue, tous ces jours derniers.»
Ici aussi, il se passe quelque chose,
mais il faut consulter les archives de
1971 pour en trouver des traces. Ce
sont les longs débats sur la suppression du prix de Rome, créé sous Colbert et que Malraux, ainsi que beaucoup d’étudiants parisiens, juge
archaïque. Le rapport d’une assemblée générale qui s’est tenue
trois ans plus tard nous instruit a
posteriori: «Le prix de Rome s’est naturellement heurté à l’idéologie de
1968, hostile à toute espèce de sélection sur épreuves. On y a vu un instrument de création d’une élite détestée parce qu’elle était une élite, et
par conséquent antidémocratique
dans son principe. On y a vu une institution bourgeoise destinée à assurer la conservation des privilèges de
la classe dominante». Le prix de
Rome a en effet été supprimé dès
1969. Une nouvelle mission, la mission Malraux, s’est adjointe à partir
de 1971 à la mission Colbert : il
s’agissait désormais pour la Villa de
«participer aux échanges culturels
et artistiques entre la France et l’Italie à travers l’organisation d’expositions, de concerts, de colloques ou de
séminaires sur des sujets relevant
des arts, des lettres et de leur histoire». Cinquante ans plus tard, en
mars 2018, c’est elle qui est désormais remise en cause : «Cette mission est devenue prédominante et de
plus en plus ordinaire et tapageuse,
et s’est muée en une succession incohérente d’événements, guidée par
des impératifs d’animation et de
communication», a-t-on pu lire dans
une tribune parue dans Le Monde
en mars 2018.
Il y a cinquante ans comme aujourd’hui, la Villa n’a pas le vent en
poupe. L’exposition des pensionnaires qui s’est tenue, en 1968, au Petit
Palais, n’a pas plus séduit le public
que la critique. Dans un quotidien,
on lit : «Il était bien, indispensable
même, qu’un esprit neuf et vivant
animât le vieux concours, qu’une
brise fraîche soufflât dans les ateliers de la villa. Mais trop, c’est trop,
et point n’était besoin qu’un vent de
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Libération Lundi 7 Mai 2018
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u 29
A la Sorbonne, le 21 mai
1968. (photo tirée du
catalogue de la vente
organisée le 15 mai
par Christophe Goeury
avec l’étude Millon
à Drouot, Claude Dityvon,
la poésie du regard).
Nous publierons chaque
jour de mai une
photographie de Claude
Dityvon, autodidacte,
mandaté par aucun
journal, qui a suivi les
événements de Mai 68
au jour le jour.
Loin du photoreportage,
ses images sont plutôt
des «impressions»: des
atmosphères de chaos
ou de grande sérénité,
des univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar ou
Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
tempête se levât, ne laissant sur son
passage que désolation.» Le problème est-il l’académisme? L’avantgardisme? Les deux: «Pompiérisme
de naguère, académisme d’avantgarde aujourd’hui, les deux extrêmes se rejoignent, moins différents
qu’il ne paraît au premier regard.
Tous deux participent d’un même
esprit: la marque officielle.» Et le secrétaire général de la Villa doit tant
bien que mal consoler l’ancien pensionnaire Freddy Tiffou, comme on
console un enfant déçu: «Les critiques écrivant dans les périodiques
ont d’une manière générale commenté de façon hostile les œuvres
considérées comme le produit d’un
mécénat officiel. J’ai ouï dire que la
section de sculpture était très indignée. Croyez, mon cher Tiffou, à
mon bien sympathique souvenir.»
Les étudiants des Beaux-Arts ne
sont pas tous sur les barricades, ou
en train de lancer des plâtres par les
fenêtres de leur école: ceux dont on
trouve un souvenir dans les archives sont ceux qui craignent la suppression du prix de Rome et qui demandent à Balthus d’intercéder en
leur faveur –«Nous nous permettons
de protester à l’avance et très fermement contre une double erreur que
nous craignons de voir commettre:
l’une serait de prendre l’avis de quelques-uns d’entre nous qui, ne voulant pas passer par le Concours de
Rome, souhaitent le voir supprimer.
L’autre, bien pire, serait de se mettre
à notre place et de vouloir faire notre
bonheur sans nous consulter.»
Que pouvait penser Balthus des
événements français? On n’en saura
rien. Une rétrospective sur son
œuvre se prépare à la Tate Gallery,
il demande pour le catalogue :
«Aucun détail biographique. Balthus est un peintre à propos duquel
rien n’est connu. Maintenant regardons plutôt les peintures.»
Et qu’est-il arrivé à Monsieur Michon et à ses parents ? Les a-t-on
oubliés? Nullement. Le comte Klossowski Balthus de Rola a répondu
en personne le 25 mai: «Par dérogation exceptionnelle aux dispositions
générales, vous serez autorisé à conserver par-devers vous votre appareil photographique pour prendre,
de l’extérieur, les vues que vous désirez du monument et du jardin.» Une
chose est sûre, c’est que le mois de
mai 1968 s’est bien terminé, pour
Monsieur Michon.
LISE CHARLES
Mardi, le 8 mai vu par Frédéric Beigbeder
7 MAI : LA MANIFESTATION FAIT UN PÉRIPLE DANS
PARIS ET REMPLIT LES CHAMPS-ELYSÉES
Cette fois ils joueront la légalité. Par
deux fois, la veille (le 6 mai), les manifestations convoquées par l’état-major étudiant
ont dégénéré. Le matin, réunis pour soutenir Cohn-Bendit et ses camarades traduits
devant le conseil de discipline, les manifestants ont pris à partie la police autour de
la Sorbonne. Il faut dire que le service d’ordre de la JCR, chapitré par Krivine et Weber,
a décidé de frapper fort. Bien groupés, entraînés, casqués et armés de gourdins, ses
membres ont plusieurs fois chargé la police, obligeant pour la première fois les forces de l’ordre à reculer. Les autres manifestants ont suivi de bon cœur, dépavant les
rues, changeant le mobilier urbain en réserve de projectiles, construisant même de
petites barricades éphémères. Le soir alors
qu’à l’ébahissement des leaders, plus de
6000 étudiants sont réunis autour du Lion
de Belfort, le cortège commence dans l’ordre et termine en émeute. Boulevard SaintGermain, la police doit encore reculer devant les trotskistes de la JCR. On compte
des centaines de blessés. Le gouvernement
fustige l’action violente de groupes minoritaires, les leaders étudiants constatent surtout que jamais ils n’ont vu depuis le début
de leur carrière une telle mobilisation.
L’Unef et le Snesup, organisations syndicales classiques, craignent l’effet de la violence sur l’opinion : elles exigent que le défilé du lendemain soit pacifique.
Le 7 mai, le rassemblement a de nouveau
lieu place Denfert-Rochereau. On tente de
revenir vers le Quartier latin mais le préfet
Grimaud a placé ses forces tout autour.
Alors la manifestation se lance dans un
vaste périple dans Paris, marchant jusqu’à
l’Etoile puis revenant vers le boulevard
Saint-Michel par la rive droite. Le défilé est
pacifique. Les militants trotskistes empêchent un manifestant d’uriner sur la flamme
de l’Arc de Triomphe, la foule passe près de
l’Assemblée nationale avec indifférence,
mais quand elle arrive au bas des ChampsElysées, elle se révèle assez nombreuse
pour remplir toute l’avenue. La démonstration de masse est réussie. C’est seulement le
soir que les incidents reprennent, sporadiques mais très violents. La préfet Maurice
Grimaud se demande avec angoisse si
ses hommes engagés tous les jours et toutes les nuits pourront tenir encore longtemps.
LAURENT JOFFRIN
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30 u
Croire en son but
Rodrigue Bongongui Très croyant, le milieu offensif
du petit club des Herbiers, originaire de Bondy
comme Kylian Mbappé, affronte le PSG
en finale de Coupe de France.
«C’
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est un bon lui! Super mec.» L’entraîneur des Herbiers, Stéphane Masala, passe en coup de vent
dans les couloirs du stade, nous salue et complimente Rodrigue Bongongui. Son milieu offensif de 25 ans sourit, un peu gêné, n’ajoute rien, il doit aller voir l’ostéo. Dans
le vestiaire brut où bancs durs et chaises de camping en plastique bataillent, les paroles dansantes de DJ Assat résonnent
sur une enceinte Bluetooth. Les joueurs passent en caleçon
et claquettes de la table de massage à la douche.
Ce mercredi, c’est repos, pas d’entraînement à part un petit footing dans le froid
et sous la pluie qui tambourine sur les
marches du stade Massabielle. Une odeur
de fin de saison flotte dans l’air, quelque chose entre un mélange d’herbe grasse printanière fraîchement coupée et de
sacs de sport ouverts. Pourtant, avant de ranger les crampons,
l’équipe vendéenne a encore trois matchs décisifs à disputer.
Deux en championnat pour se sauver de la relégation, et un,
inattendu, incroyable, en finale de Coupe de France contre
le PSG, le mardi 8 mai.
Il est rare qu’un club de troisième division, semi-professionnel, arrive jusque-là. Engouement, félicitations, tout le tintouin. Les murs du club house se retrouvent tapissés de coupu-
res de journaux, la traditionnelle «magie de la Coupe» est
évoquée. On pourrait croire un instant que ces joueurs n’évoluent pas dans un univers parallèle à celui du monde pro ultramédiatisé. Même si parfois ils ne sont pas passés loin.
Rodrigue Bongongui, 1,68 m, large d’épaules et d’oreilles, est le
dernier à sortir du vestiaire. Il prend son temps, tranquille,
dit : «Le PSG, on n’y pense pas, l’important pour l’avenir
du club, c’est Laval vendredi [victoire décisive 3-2 des Herbiers
avec un but de Bongongui, ndlr].» Une remarque attendue,
mais il la lance tellement sur le ton de
l’évidence qu’on a envie de s’y fier. Tout de
même, il précise un peu plus tard, la voix
douce: «J’ai vu une fois une finale au Stade
de France en tribune. Je m’étais demandé “est-ce que je vivrai
ça un jour ?”»
L’histoire d’une vie de footballeur à qui tout n’a pas réussi :
rêver, arrêter de rêver, s’accrocher, espérer de nouveau. En
fin de matinée, le meilleur buteur du club en coupe (4 buts)
a quartier libre. On propose d’aller manger un bout, il refuse
poliment. «Je termine un jeûne de trois jours», précise-t-il. Le
sportif préfère inviter chez lui, un modeste appartement meublé du strict minimum dans une zone pavillonnaire de cette
petite ville tranquille, aux PME prospères, au chômage bas
LE PORTRAIT
et aux églises nombreuses. Sur la table basse de son salon, entre la manette de PlayStation pour jouer à Call of Duty et Fifa
et un bocal de bonbons («pour les amis, moi, je préfère les pralines»), trône une Bible avec de nombreuses annotations manuscrites et une édition en Pléiade des Ecrits intertestamentaires. Une foule de textes apocryphes, comme les Jubilés ou
les Testaments des douze patriarches, «pour aller plus loin».
«Mes parents sont catholiques mais, moi, je n’ai pas de religion,
je préfère être en relation directe avec Dieu.» Il prie matin et
soir, explique que la foi est venue avec les épreuves, notamment une longue blessure. «Ça me donne de la sagesse, ça me
permet d’accepter les événements et d’éviter les excès : sortir,
boire, ou avec les filles.» Son père, Sylvain, s’en amuse: «Il est
parfois trop croyant. Sur le terrain, il faudrait qu’il soit moins
altruiste, moins généreux et qu’il tente plus face au but.» «C’est
un grand timide qui pense plus aux autres qu’à lui-même»,
ajoute son grand frère, Roger. Le célibataire, Louis Marie Rodrigue Bongongui de son nom complet mais tout le monde
l’appelle Rodrigue, est né au Cameroun. D’ailleurs, il se nommait Louis-Marie, mais, lors de sa naturalisation à 18 ans, le
tiret a été oublié par la préfecture. Il hausse les épaules: tant
pis. A 8 ans, le garçon arrive en France avec sa sœur cadette
pour rejoindre leur père, employé à l’aéroport de Roissy. Sa
mère, aide-soignante, vient l’année suivante. La famille s’installe à Bondy (Seine-Saint-Denis).
Au club local, il est vite l’un des meilleurs, jusqu’à passer un
test de détection à Clairefontaine. «Dans la voiture, je pleurais,
je ne voulais pas y aller, être
séparé des autres. Moi, je pensais que le foot pro, c’était ga7 février 1993
gner plein de matchs avec ses
Naissance à Yaoundé
copains et à la fin tu es appelé
(Cameroun).
en équipe de France. J’avais
2013-2017 Joueur
pas tout compris.» Une photo
du Paris FC.
de l’époque le montre tout
8 mai 2018 Finale
joyeux avec sa bande. Sur le
de la Coupe de France
cliché, un gamin plus jeune
contre le PSG
s’est incrusté, Kylian Mbappé,
avec les Herbiers.
qui sera son adversaire mardi.
Rodrigue Bongongui en est
encore admiratif: «C’était notre préféré. Il était au-dessus du
lot, faisait ce qu’il voulait. Il ressemblait aux futurs grands
joueurs qu’on voyait à Téléfoot.» Depuis, ils n’ont plus de contact.
Lui prend finalement la direction de Sedan. Il rejoint le centre
de formation passe un bac STG, puis une première année de
BTS. Les Ardennes, l’internat, il découvre la solitude et l’éloignement mais aussi la liberté, parfois trop grande. Petit à petit
le joueur se rapproche de l’équipe première, commence à évoluer avec les pros, alors en Ligue 2. Patatras : au moment de
signer son premier contrat, le club est relégué. Licenciements,
dépôt de bilan. Dans les villes moyennes, la disparition d’une
formation sportive s’apparente à la fermeture d’une usine ou
d’un tribunal : c’est un drame.
Louis Bongongui trouve un point de chute au Paris FC et
retourne vivre chez ses parents pour pouvoir s’acheter une
voiture. Une blessure au genou suivie d’un staphylocoque
doré le cloue sur un lit d’hôpital au pire moment. Sa place de
titulaire perdue, il signe aux Herbiers. Comme les autres, il
a un contrat fédéral d’un an, payé entre 2000 et 3000 euros
mensuels et ne sait pas s’il sera encore là l’année prochaine.
Une vie étrange, incertaine, où l’on ne gagne pas assez pour
mettre vraiment de côté, et où l’attachement à un club, s’il
peut être sincère, n’est toujours que temporaire, lié à la nécessité de penser à son propre avenir. Réfléchi et apaisé, l’homme
croit, encore, à un parcours plus huppé, se rattache à des
exemples de footeux qui ont percé tard, puis change de sujet,
parle de Macron et du passage réjouissant au prélèvement de
l’impôt à la source. «C’est le monde du football, c’est toi et ta
chance, dit Roger, son frère. Tu te nourris de ta passion en
attendant que la lumière vienne vers toi.»
En attendant, son quotidien vendéen monacal ne le dérange
pas. Quand il a le temps, il va à la plage aux Sables-d’Olonnes
et apprécie le Puy du Fou, tout proche. Le soir, après avoir
médité, Rodrigue Bongongui regarde Touche pas à mon poste,
puis du foot, avec les codes BeIn d’un pote pour économiser.
Ou une série de super-héros sur Netflix. Pour battre le PSG,
mardi, courir aussi vite que Flash ou avoir la force de Jessica
Jones ne serait pas inutile. •
Par QUENTIN GIRARD
Photo FRANCK TOMPS
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S’EN
ĥ
ĢUNE?
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21h00. Camping paradis.
Téléfilm. La famille sans
parents. Avec Laurent Ournac,
Thierry Heckendorn.
22h50. New York, unité
spéciale. Série. 4 épisodes.
20h55. Qui veut la peau
de Roger Rabbit ?. Film d'animation. Avec Bob Hoskins,
Christopher Lloyd. 22h30.
De E.T à Jurassick Park,
l’épopée du cinéma familial.
21h00. Appels d’urgence.
Magazine. Gendarmes de
Nancy : unités anti-cambriolages en action. Flics de choc
pour quartiers chauds. 23h20.
Appels d’urgence. Magazine.
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20h55. Rizzoli & Isles. Série.
65 heures. Pour le meilleur
et pour le pire. 22h20. Rizzoli
& Isles. Série. 2 épisodes.
20h50. Une affaire
de femmes. Drame. Avec
Isabelle Huppert, François
Cluzet. 22h40. C dans l’air.
21h00. La story de U2 :
les missionnaires du rock.
Documentaire. 22h40.
La story d’Elton John :
ses 20 plus belles chansons.
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la fin de l’innocence.
Documentaire. 22h30.
Président selon Macron.
Débat. Présenté par Francis
Letellier. 23h35. Soir 3.
20h50. Sans filtre. Théâtre.
Avec Laurent Baffie, Caroline
Anglade. 22h40. Le meilleur
des annonces d’Elie Semoun.
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L’au-delà. La roue de la
fortune. 22h45. L’effet
papillon. Magazine. Présenté
par Daphné Roulier.
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Comédie. Avec Anne
Hathaway, Kate Hudson.
22h40. Comment se faire
larguer en 10 leçons. Film.
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Avec Nicolas Cage, January
Jones. 22h55. Au cœur
de l’étrange. Magazine.
ARTE
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mangé mon père. Film d'animation. De Jamel Debbouze.
23h00. Jamel et ses amis
au Marrakech du rire 2016.
Spectacle.
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NUMÉRO 23
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mon enfant a disparu.
Documentaire. 3 reportages.
22h45. Crimes dans la Sarthe.
20h55. Révélations.
Magazine. Fraudes, illégalité :
enquête sur le travail au noir.
22h35. Révélations.
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Avec Chris Tucker, Jackie
Chan. 23h00. Walker Texas
Rangers : la machination.
20h30. Droit de suite.
Documentaire. Yoga, un
souffle de liberté. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
LUNDI 07
La France reste coupée en deux, avec du
soleil dès le matin sur une large moitié nord
et un ciel plus nuageux sur la moitié sud.
L’APRÈS-MIDI L'évolution diurne reprend de
l'activité sur la moitié sud, en particulier sur
les reliefs et l'arrière-pays méditerranéen :
ils peuvent être forts et accompagnés de
grêle sur le Vaucluse, la Drôme et les
Pyrénées. Au nord, le beau temps règne.
0,3 m/13º
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Strasbourg
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HORIZONTALEMENT
I. Famille de mollusques
II. Deuxième ville d’un
pays voisin ; Monnaie des
Amériques III. Vieille vièle
arabe IV. Poison sur flèches
d’indigènes ; N’as encore
rien réglé V. Réalisateur
malien, son film Yeelen a été
primé à Cannes ; D’autres
instruments arabes VI. Bien
avant vous ; Ferme VII. Ne
céda pas le passage ; On le
met pour arriver à la paix
VIII. Agence américaine ;
Passât à la machine IX. Rire
jeune ; Qui aime recevoir des
gages X. Homme de main
habile avec la sienne XI. Œil
de Taureau
9
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Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
X
Grille n°903
VERTICALEMENT
1. Le second II. y fut monnaie d’échanges 2. Transversalement au centre ;
Exactement 3. Passas entre orange et rouge ; Il faut avoir conscience du fait
qu’il la modifie 4. Niche pour feu le meilleur ami du chien ; Jeune avant le
suivant 5. Greffe avant le précédent ; Ils sont plus sympas par le bas qu’il ne
l’est par le haut 6. Pomme plate ; Fut touché 7. Faire choir statut ou statue
8. Chez le docteur ; Rendit culte 9. Source d’alimentation des cheminots
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ATTENTIFS. II. RHINO. OLÉ. III. TEE. TONIC.
IV. DIEU. RH. V. FOIS. FÛTÉ. VI. IL. SCAR. VII. CYANO. ABE.
VIII. IMC. PANIS. IX. ÉPINICIES. X. LINÉATURE. XI. SEIZIÈMES.
Verticalement 1. ARTIFICIELS. 2. THÉ. OLYMPIE 3. TIÉDI. ACINI.
4. EN. ISSN. NEZ. 5. NOTE. COPIAI. 6. OUFA. ACTE. 7. ION. URANIUM.
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Boissieu - 75015 Paris
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CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Orléans
Dijon
0,6 m/14º
IP
Lille
Brest
Orléans
Nantes
4
8
0,6 m/12º
Brest
3
II
IV
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
MARDI 08
0,3 m/12º
2
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Quelques averses orageuses se déclenchent
des Pyrénées au sud des Alpes. Le temps est
beaucoup plus calme ailleurs avec un soleil
généreux.
L’APRÈS-MIDI Le temps reste instable au sud
de la Loire avec des averses parfois
orageuses. Le soleil résiste sur les régions
du nord.
Lille
1
I
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
21h00. Kaamelott. Série.
22h30. Kaamelott. Série.
W9
20h50. Blue Jasmine. Comédie. Avec Alec Baldwin, Cate
Blanchett. 22h25. La grande
bellezza. Comédie. Avec Toni
Servillo, Carlo Verdone.
0,6 m/11º
21h00. Dr House. Série.
La vérité est ailleurs.... Marché
conclu. 22h35. Dr House.
Série. Dans les yeux.
TMC
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
VIII
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Spy. Comédie.
Avec Melissa McCarthy,
Jason Statham. 23h10.
Le transporteur III. Film.
CANAL+
u 31
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
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