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Les Echos_Week-end_-_11_05_2018

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N° 122. SUPPLÉMENT AU N° 22 693 DU QUOTIDIEN « LES ÉCHOS » DES 11 ET 12 MAI 2018. NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT. 4,70 €
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BUSINESS STORY / CULTURE / STYLE / ... ET MOI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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SOMMAIRE
11 MAI 2018
ATTENDUES SUR LA CROISETTE
62 AUTANT EN EMPORTE MAI 68
Six femmes incontournables du 71e Festival
de Cannes, p. 37, 43, 65, 69, 85 et 97.
Autre anniversaire, celui d’un printemps où
le vent des barricades balayait la Croisette…
12 ESPRIT WEEK-END
66 LES INCONTOURNABLES
DE CANNES 2018
Treize films à ne pas manquer.
20 LE DIMANCHE IDÉAL DE…
L’actrice Françoise Fabian.
STYLE
BUSINESS STORY
71 JUSQU’AU BOUT DU MONDE
Inoubliables, certains décors de films
appellent irrésistiblement au voyage.
EN COUVERTURE ET TOUT AU LONG DE CE SPÉCIAL CANNES : FEDERICA DEL PROPOSTO POUR LES ECHOS WEEK-END
FABRIZIO MALTESE/CONTOUR BY GETTY IMAGES
23 WEINSTEIN, NETFLIX...
À CANNES, LA ROUE TOURNE
Qui prendra la relève du roi déchu des
Oscars ? Netflix est-il une menace mortelle
ou la dernière chance d’Hollywood ?
Les échos des bouleversements à l’œuvre
outre-Atlantique résonnent sur la Croisette.
78 CARATS SUR PELLICULE
Les stars ne sont pas seules à briller…
82 TOUS EN SELLE !
Depuis toujours, moto et cinéma
filent le grand amour. À toute allure.
32 DISNEY, AUX LIMITES DE LA FRANCHISE
Le géant du divertissement engage toutes
ses forces au service de ses valeurs sûres.
L’actrice australienne Cate Blanchett est la
présidente du jury du 71e Festival de Cannes.
Les lunettes de soleil Aviator de Ray-Ban.
Qui a dit accessoire ?
38 VENT D’OUEST SUR LE CINÉMA INDÉPENDANT
Dans le Finistère, les scénarios mûrissent sur
la plage… Visite d’un inspirant « film lab ».
40 STÉPHANE LEROUGE, L’ARCHIVISTE DES BO
Archéologue des musiques de film, ce
passionné a sauvé de l’oubli les plus belles
bandes originales du cinéma français.
Rencontre avec un chasseur de trésors.
44 TECHNICIENS DU RÊVE
Coup de projecteur sur cinq des plus
brillants illusionnistes du cinéma.
48 5 ALTERNATIVES POUR FINANCER DES FILMS
Quand l’innovation boucle le budget.
50 À HOLLYWOOD, TOUT LE MONDE
RÊVE D’ÊTRE BLACKLISTÉ
Établie chaque année par Franklin Leonard,
la liste des meilleurs scripts pas encore
financés est devenue une mine d’or.
86 PLEIN SOLEIL
87 TAMBOUR POUR TAPIS ROUGE
CULTURE
53 L’IRRÉSISTIBLE ASCENSION
DU CINÉMA IRANIEN
Avec Asghar Farhadi et Jafar Panahi,
très attendus, Cannes confirme cette année
encore la fécondité persane.
58 ALICE GUY, LA PIONNIÈRE OUBLIÉE
Qui connaît la réalisatrice de la première
fiction du septième art, et sa carrière
prolifique ? Le Festival lui rend hommage.
60 « 2001 » OU L’HISTOIRE
D’UNE FIN SANS FIN
Il y a 50 ans, sortait le chef-d’œuvre de
Stanley Kubrick. Et s’ouvrait un abîme…
LE S E CHOS WE E K- E ND – 9
La montre Tambour de Vuitton joue l’accord
chromatique avec les marches du Palais.
88 GASTRONOMIE CANNOISE
90 STAR COMME UNE MUSTANG
La Ford iconique version 2018.
…ET MOI
91 DANS LA FAMILLE CINÉPHILE,
JE CHERCHE…
Et vous, comment aimez-vous le cinéma ?
78 CLAP DE FIN
La chronique de Marc Dugain.
Marcolin 01 56 98 21 70
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ÉDITO
11 MAI 2018
CULTURE
11 MAI 2018
L’IRRÉSISTIBLE
IRRÉSISTIBLE
ASCENSION DU
CINÉMA IRANIEN
BUSINESS STORY
Cannes n’en finit pas de
plébisciter les réalisateurs
iraniens. Confirmation, cette
verybody
année encore, avec « Everybody
Knows » d’Asghar Farhadi et
« Three Faces » de Jafar Panahi.
Enquête sur l’une des
cinématographies les plus
fécondes de notre époque.
11 MAI 2018
STYLE
11 MAI 2018
Les « bagni » Alberoni,
héritage intact
de Mort à Venise.
Par Olivier De Bruyn
JUSQU'AU
BOUT DU MONDE
Devenus aussi mythiques que
les films qui y ont été tournés,
certains décors ont laissé
une trace indélébile dans
la mémoire des spectateurs.
Découverts sur la Croisette,
ils continuent, des années,
voire des décennies plus tard,
à appeler au voyage.
ET MOI…
11 MAI 2018
DANS LA FAMILLE CINÉPHILE,
JE CHERCHE…
Par Isabelle Lesniak - Illustrations : Maxime Mouysset
MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
Par Adrien Gombeaud, avec Gilles Denis
Photographe : Alessandra Chemollo
À propos d’Elly,
d’Asghar Farhadi,
avec Taraneh
Alidousti (sorti
en 2009).
DOREEN KENNEDY/ ALAMY/PHOTO12
WEINSTEIN, NETFLIX
À CANNES, LA ROUE TOURNE
LES ECHO S W EEK-END – 53
Changement d’ère dans l’industrie cinématographique.
Après la chute de la maison Weinstein, une révolution
se dessine sur Sunset Boulevard. Qui va prendre
la relève de l’ex-roi des Oscars sur le créneau vital
des films d’auteur ? Netflix est-il le meilleur ennemi
ou la dernière chance d’Hollywood ? Conversations
des soirées cannoises.
Par Pierre de Gasquet
Harvey Weinstein au 68e Festival
de Cannes en mai 2015.
LES ECHO S W EEK-END – 7 1
L ES ECH OS WEEK -END – 23
UN COCKTAIL MAGIQUE
Si nous consacrons un numéro entier à Cannes,
c’est bien entendu parce qu’il s’agit du plus
grand festival de cinéma du monde. Par bien
des côtés, cela tient du miracle. La France n’est
que le septième marché cinématographique
de la planète, avec des recettes en salles presque
dix fois moindres qu’en Amérique. Elle pèse
1,5 milliard de dollars sur les 40 milliards
engrangés l’an dernier par le box-office
planétaire. L’attractivité de la fête cannoise
et de son Marché du film repose sur un cocktail
d’ingrédients toujours jalousement préservé
depuis son origine. L’idée d’un festival de cinéma
Directeur de la publication,
président de la SAS Les Echos : Pierre Louette
Directeur des rédactions : Nicolas Barré
ILLUSTRATION FABIEN CLAIREFOND
RÉDACTION
Directeur : Henri Gibier (7249)
Directeur de création : Fabien Laborde (7273)
Assistante : Maria Lopez-Pissarra (7325)
Rédacteurs en chef : Gilles Denis (7221),
Karl De Meyer (7219), Lucie Robequain (7340)
Rédacteurs en chef adjoints :
Mariana Reali (7335), Claude Vincent (7361)
Chef d’édition : Anne-Sophie Pellerin (7322)
Directrice artistique : Cécile Texeraud (7354)
Directrice artistique adjointe:
Alice Lagarde (7276)
Chef de service photo: Jany Bianco-Mula (7170)
Conseillers éditoriaux : Daniel Fortin (7240),
Pascal Pogam (7326)
Rédaction : Philippe Chevilley (7192),
Thierry Gandillot (7246) (chefs de service),
Isabelle Lesniak (7290), Florence Bauchard
(7162), Stefano Lupieri (7295)
(chefs de rubrique), Pierre de Gasquet (7215)
(grand reporter)
Editrice Web : Cécilia Delporte (7218)
Edition : Véronique Broutard (7183),
Emmanuelle Chabert (7187), Annette Lacour (7275)
en France est née avant-guerre par réaction
à l’envahissement fasciste de celui de Venise,
alors le plus important, lequel venait
de récompenser l’ode de Leni Riefenstahl aux
JO nazis et un autre film à la gloire du Duce.
À l’inverse, Cannes s’est voulu d’entrée ouvert
à tous les vents de la création, parfois au risque
d’apparaître difficile ou provocant. Sa naissance
était aussi une réponse à une loi de Mussolini
instaurant un monopole de l’importation et de
l’exportation des films qui avait fâché les magnats
hollywoodiens avec l’Italie. Le génie du lieu a fait
le reste, mobilisant les palaces mythiques de la
Maquette : Christine Liber (7291)
Service photo : Clémentine Neupont (7317),
Constance Paindavoine (7320)
Infographies:
service infographie des « Echos »
Documentation : Anne Flateau (7239)
Ont collaboré à ce numéro :
Morgane Aubert (maquette), Jérôme Berger,
Philippe Besson, Ludovic Bischoff, Sarah
Bouchet, Anne-Marie Cattelain-Le Dû, Olivier
De Bruyn, Frank Declerck, Sabine Delanglade,
Julien Dominguez (iconographie), Marc
Dugain, Astrid Faguer, Romin Favre, Gilda
Fougeront (édition), Cédric Fréour, Mathilde
Giard, Adrien Gombeaud, Laurent Guez,
Véronique Le Bris, Cécile Michel, Nicolas
Madelaine, Gabrielle de Montmorin, Anaïs
Moutot, Alice d’Orgeval, Jean-Francis
Pécresse, Marc Schlicklin.
Pour obtenir votre correspondant,
composez le 01 87 39 suivi
des quatre chiffres entre parenthèses.
Les adresses e-mail se construisent ainsi :
initiale du prénomnom@lesechos.fr
LES ECHO S W EEK-END – 91
Côte d’Azur, de l’Eden Roc au Carlton, ses plages
et son glamour pour compenser l’inévitable
touche d’austérité ou d’intellectualisme
qui caractérise souvent l’entertainment
à la française. C’est un équilibre improbable
mais indispensable. On verra si cette année
la sélection, très cinéphile et exigeante, réussira
à rallier malgré tout le grand public. Il faudra
aussi veiller à ce que des règles trop « antiNetflix » ne provoquent pas un mouvement
de désertion américaine comme celui qui fit
pâlir la gloire de Venise jadis, mais cette fois
au détriment de notre Festival. Henri Gibier
Editrice : Bérénice Lajouanie
Editrice déléguée :
Capucine Marraud des Grottes
Directeur de la diffusion et du marketing
clients : Etienne Porteaux
Directeur Stratégie & Communication :
Fabrice Février
PUBLICITÉ - Team Média
Tél. : 01 87 39 78 00
Présidente : Corinne Mrejen
Directrice générale : Cécile Colomb (7508)
Directrice commerciale du pôle Lifestyle :
Anne-Valérie Oesterlé (1545)
Directrice adjointe du pôle Lifestyle :
Sophie Chartier (7501)
Directrice adjointe du pôle BtoB :
Muriel Porte Chapuy (7548)
Directeur du pôle Réseaux, International
et Régions : Nicolas Grivon (7526)
Pour obtenir votre correspondant,
composez le 01 87 39 suivi
des quatre chiffres entre parenthèses.
SERVICE ABONNEMENTS
4, rue de Mouchy, 60438 Noailles Cedex
Du lundi au vendredi de 9 h à 17 h30
LE S E CHOS WE E K- E ND – 11
au 01 70 37 61 36. serviceclients@lesechos.fr
FABRICATION
Directeur : Jérôme Mancellon (7444)
Responsable fabrication groupe :
Sandrine Lebreton (7442),
assistée de Jean-Claude Lainé (7129)
Photogravure : Key Graphic
Impression : Maury SA, Malesherbes
Origine du papier : Finlande. Taux de fibres
recyclées : 0 %. Le papier de ce magazine
est issu de forêts gérées durablement.
Ptot 0.009kg/tonne
Les Echos Week-End est une publication
hebdomadaire du Groupe Les Echos.
ISSN 2430-7599. CPPAP 0421 C 83015.
Dépôt légal : mai 2018
Principal associé : Ufipar (LVMH)
Président-directeur général : Pierre Louette
Directeur général délégué : Christophe Victor
Directeur délégué : Bernard Villeneuve
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ESPRIT WEEK-END
11 MAI 2018
L'AGENDA CINÉMA EN FRANCE
IL EST TEMPS DE RÉSERVER
« LA LA LAND » EN VERSION
SYMPHONIQUE !
Anna Karina
dans Roulette
chinoise,
de Rainer
Werner
Fassbinder
(1976). Le film
sera projeté
le 16 juin
à l’Institut
Lumière.
DEAUVILLE
Ciné privé
L’hôtel Les Manoirs de Tourgéville, en plus
d’offrir une belle table et de charmantes
chambres, possède une salle de cinéma privée
de 50 places. Pas étonnant, puisque les lieux
appartenaient à Claude Lelouch. Aujourd’hui,
les clients apportent leur DVD pour
des projections sur grand écran lors de leur
séjour. Un « home cinéma » de luxe unique
en France ! http://lesmanoirstourgeville.com
CANNES
Master Class
Ce samedi, Cannes Classics présente,
en avant-première mondiale, la version
originale 70 mm du film de Stanley Kubrick,
12 – LE S E CHOS WE E K- E ND
LYON
Effets spéciaux
Fans du cinéma d’action
américain, une caverne aux
trésors se niche dans le Vieux
Lyon ! Depuis des années, Dan
Ohlmann accumule les objets,
accessoires, maquettes des
blockbuster hollywoodiens
dans cet étonnant musée.
On y apprend tout des effets
spéciaux du cinéma
d’aventure et de SF. À voir
aussi les incroyables décors
du film Le Parfum reconstitués
grandeur nature…
www.museeminiatureetcinema.fr
Ludovic Bischoff
Hellboy est
à retrouver
dans le Vieux
Lyon.
DR
Randonnée Pagnol
Arpenter les lieux de tournage choisis
par Marcel Pagnol pour ses films Angèle,
Regain et Manon des sources. Voilà ce que
les marcheurs qui s’inscrivent à la « randonnée
Pagnol, cinéaste des collines » découvrent lors
de ce circuit pédestre en pleine nature proposé
par l’office de tourisme d’Aubagne. Plusieurs
dates sont prévues à l’automne. Réservation
nécessaire. www.tourisme-paysdaubagne.fr
2001 : l’Odyssée de l’espace (voir aussi p. 60).
La projection sera présentée par Christopher
Nolan, dont ce sera la première participation
au Festival de Cannes. Il participera aussi
à une Masterclass dimanche, au cours
de laquelle il évoquera sa filmographie
et partagera sa passion pour l’œuvre singulière
de Stanley Kubrick. www.festival-cannes.com
MMC LYON
AUBAGNE
EMBRE
30 DÉC
ALBATROS PRODUKTION/FILMS DU LOSANGE
LYON
Rétro Fassbinder
L’Institut Lumière entame une rétrospective
de l’un des maîtres du nouveau cinéma
allemand, Rainer Werner Fassbinder. À travers
40 films en seize ans de carrière, il a livré
une œuvre marquante, sensuelle, parfois
violente, politique, hantée par le spectre
de l’Allemagne divisée et du nazisme.
Une quinzaine de films seront projetés jusqu’au
1er juillet. www.institut-lumiere.org
Vous avez aimé le film La La Land ? Passez
à l’expérience ultime du ciné-concert !
Pour la première fois en France, un
orchestre symphonique de 75 musiciens
interprète la bande originale lors d’une
projection du film sur grand écran.
À voir à Paris, les 29 et 30 décembre,
sous la direction exceptionnelle de son
compositeur Justin Hurwitz et avec le
pianiste Jean-Michel Bernard. Ainsi qu’en
province, sous la direction de Nicolas
Simon, en janvier 2019 : le 3 à Lille,
le 4 à Nantes et le 5 à Bordeaux.
ET
www.u-play.fr/lalaland-cineconcert
LES 29
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G R ÂC E E T CA R AC T È R E
Collec tion Liens
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ESPRIT WEEK-END
L’AGENDA CINÉMA À PARIS
SALLE D'ATTENTE
ENFANTS
Grand écran pour tous petits
Un dimanche par mois, jusqu’au 5 août, Publicis
Cinémas (sur les Champs-Élysées) programme
« Les Petits Champs », des moyens métrages
d’animation destinés aux enfants à partir
de 2 ans. Lumière tamisée, niveau sonore
adapté, espace poussettes, tables à langer
et grand écran. Au programme : 13 mai,
Le Parfum de la carotte ; le 10 juin, Les Fables de
Monsieur Renard ; le 8 juillet, L’Atelier enchanté.
www.publiciscinemas.com
CINÉ-CONCERT
Plongez dans « Le Grand Bleu »
Trente ans, ça se fête. Un anniversaire qui se
fera en musique avec deux ciné-concerts donné
par Éric Serra à la Seine Musicale, ce vendredi
puis le samedi 2 juin. Pendant la projection
du Grand Bleu, le film culte de Luc Besson,
le compositeur jouera avec ses musiciens,
la non moins mythique bande originale, qui
a été vendue à plus de 3 millions d’exemplaires.
www.laseinemusicale.com
Expo à la tour Eiffel
Comment se fabriquent les effets spéciaux
à l’ère du numérique ? La tour Eiffel dévoile
l’envers du décor avec, au premier étage, « Effets
spéciaux : ça tourne à la tour », premier volet
d’une année d’évènements dédiés au septième
art et à sa longue love story avec la Dame de fer.
Jusqu’au 1er juillet. www.toureiffel.paris
FESTIVAL
Des images et du son
Cinéma rime avec
fiesta. Avec sa
programmation de
showcase sur les toits
de Paris, le ChampsÉlysées Film Festival
en a fait sa devise.
Du 12 au 19 juin, au dernier étage de l’immeuble
Publicis, dansez en plein air sur le son de
la jeune génération : Aloïse Sauvage, Vendredi
sur Mer, Piège à Garçon. Le 13 juin, DJ set
du réalisateur John Cameron Mitchell (photo).
www.champselyseesfilmfestival.com
Alice d’Orgeval
IL EST TEMPS DE RÉSERVER
DANSER BERGMAN
DU 7
UIN
AU 11 J
L’année 2018 fête les 100 ans de la naissance d’Ingmar
Bergman, le cinéaste culte suédois. Triple hommage
au théâtre des Champs-Élysées les 9, 10 et 11 juin
avec Dancing with Bergman. Un spectacle créé
par TranscenDanses qui réunit la fine fleur du ballet
suédois moderne : Alexander Ekman, Mats Ek
et Johan Inger, trois générations de chorégraphes
emblématiques de la danse « nordique ».
www.theatrechampselysees.fr
14 – LE S E CHOS WE E K- E ND
JEAN-PHILIPPE RAIBAUD
EFFETS SPÉCIAUX
DR
Les Fables de Monsieur Renard.
1954. À Cannes, une pin-up attire les
objectifs. «Une jeune Italienne qui
bat tous les records de l’attraction
sexuelle», raconte François Chalais.
Mais qui mise sérieusement sur elle?
Lui promet une carrière? À peu près
personne. Des starlettes, on en a déjà
vu. Celle-ci s’appelle Sophia Loren.
1967. Elle déclenche des émeutes
à chaque apparition. Voilà presque
quinze ans qu’elle est sulfureuse,
effrontée et libre. Les fans et les
paparazzis l’encerclent au point
qu’elle peine à se frayer un chemin
jusqu’au Palais. On ne le sait pas
encore mais c’est la dernière fois
que Brigitte Bardot vient au Festival.
1983. Les photographes déposent
leurs appareils à terre. Ils entendent
protester contre les caprices de diva
d’une star en herbe. Isabelle Adjani
monte les marches sans qu’aucun flash
ne crépite.
1991. Depuis sept ans, elle règne
sur les charts du monde entier avec
ses chansons osées. Ce jour-là, elle
vient présenter un documentaire
qu’on annonce provocant. Elle arrive
dans une tenue ultralégère et son
soutien-gorge à la forme conique
déclenche le scandale. Il deviendra
pourtant mythique. Madonna est
(dés)habillée par Jean Paul Gaultier.
1994. Il a 32 ans et remporte
la Palme pour son deuxième film.
Mais une partie de public le hue.
Il réplique par un doigt d’honneur.
Tarantino, génial sale gosse.
2005. Alors qu’elle foule le tapis
rouge, sa robe lâche et laisse
entrevoir un sein. Sophie Marceau
et Cannes, l’histoire d’un rendez-vous
décidément manqué.
2016. Elle apparaît pieds nus, défiant
le dress code cannois qui impose les
talons hauts. Elle est rayonnante.
Julia Roberts a fait beaucoup plus pour
le féminisme que Caroline de Haas.
2018. Qui écrira l’histoire ?
ILLUSTRATION FABIEN CLAIREFOND POUR LES ECHOS WEEK-END
La revue impertinente
de la Croisette
par Philippe Besson
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G R ÂC E E T CA R ACT È R E
Collection Liens
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ESPRIT WEEK-END
L’AGENDA CINÉMA AILLEURS
U
JUSQU’A
13 MAI
DERNIÈRE CHANCE
GUERNESEY SE FAIT SON FILM
DUBAÏ
L’hôtel-cinéma
Après le spa, la galerie d’art ou encore le
fleuriste, le cinéma vient compléter le service
hôtelier. Rove Hotels lance ainsi son premier
« boutique hotel cinema ». Le Rove Downtown
disposera d’ici à l’été d’une salle d’une
cinquantaine de sièges, avec lobby décoré
comme une entrée de « theatre » et distributeur
à pop corn. À l’affiche : blockbusters et matchs
de foot. www.rovehotel.com
Teasing grandeur nature dans l’archipel
anglo-normand avant la sortie du film
de Mike Newell, Le Cercle littéraire
de Guernesey (le 13 juin en France).
Jusqu’à dimanche, le Festival littéraire
de Saint-Pierre-Port, la paisible capitale,
fête l’adaptation à l’écran du best-seller
de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows,
Le Cercle littéraire des amateurs
d’épluchures de patates, racontant la vie
de Guernesey sous l’Occupation allemande
(photo : Lily James joue Juliet Ashton).
www.guernseyliteraryfestival.com
Visit Scotland propose, entre loch et ruines,
un itinéraire Bollywood des plus épicés.
Au programme, retour sur les lieux du
tournage et découverte d’une Écosse insolite.
www.visitscotland.com
NEW YORK
Dans la peau de Kevin
Pour les 25 ans de
Home Alone 2 : Lost in
New York (Maman, j’ai
encore raté l’avion),
l’hôtel The Plaza
propose aux fans de
revivre les meilleures scènes du séjour de Kevin
McCallister (photo) dans Big Apple. Montagnes
de crème glacée à déguster devant des vieux
films de gangsters, promenade dans Central
Park avec séance photo ou encore virée
en « limo » sur les lieux clés du film. Jusqu’au
29 octobre. www.theplazany.com
SEATTLE
Marvel, l’expo
L’univers des Marvel comme vous ne l’avez
jamais vu : avec l’exposition « Marvel :
Universe of Super Heroes », qui vient d’ouvrir
en première mondiale, le musée de la Pop
Culture promet la plus grande rétrospective
jamais consacrée à la culture « comics »,
des années 60 à nos jours, incluant
300 costumes et objets pour la plupart
jamais exposés. www.mopop.org
Alice d’Orgeval
ÉCOSSE
Bollywood sur loch
Kuch Kuch Hota Hotai, film indien tourné
en Écosse, est devenu sur les rives du Gange
une comédie culte. Pour les 20 ans de sa sortie,
LA PLAYLIST DE L'ACTU
Ode datant de 2007
à l’actrice devenue
princesse de
Monaco grâce
à sa rencontre
avec Rainier lors
du Festival de 1955.
Elle y présentait
Une fille de la
province de George
Seaton, film qui lui
valut un Oscar.
BETTE DAVIS EYES
par Kim Carnes
Les yeux de Bette
Davis chantés par
Kim Carnes en 1981
faisaient plutôt
peur dans Qu’est-il
arrivé à Baby Jane ?
de Robert Aldrich,
qu’elle était venue
défendre à Cannes
en 1963. Mais
avec des lunettes
de soleil…
16 – L E S E CHOS WE E K- E ND
GLENN CLOSE
par Julien Doré
Le titre de Doré est
paru un an après
sa visite surprise
à Cannes en 2010.
L’actrice y avait
remplacé au pied
levé Gemma
Aterton, vedette
du film de son
réalisateur fétiche
Stephen Frears
Tamara Drewe.
FANNY ARDANT ET MOI
par Vincent Delerm
Habituée du
Festival comme
jurée, actrice,
réalisatrice, la
comédienne y eut
droit à un hommage
spécial en 2009.
La chanson de 2002
a inauguré la belle
carrière du fils
de l’écrivain
Philippe Delerm.
DAVID FISHER/REX/SIPA
Son nom rime
avec bravo sur
ce tube de 1961.
BB est venue,
inconnue, pour
la première fois
à Cannes en 1953,
à 18 ans, au bras
de Roger Vadim ;
la dernière,
en 1967, provoqua
une émeute.
GRACE KELLY
par Mika
KERRY BROWN
BRIGITTE BARDOT
par Dario Moreno
actrices stars venues à Cannes qui ont donné leur nom à une chanson.
DR
Hommage à cinq
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ESPRIT WEEK-END
ESCALE À... CANNES
5
6
3
2
À l’occasion de la 71e édition du Festival, zoom
sur la Croisette, ses codes et ses adresses incontournables.
Sans oublier de profiter de la grande bleue.
LA VUE
Travelling sur la baie
La nuit, on s’offre un travelling sur le vieux
Cannes depuis les jardins du port Canto, la tour
du Suquet et la route de l’Esterel illuminées
en arrière-plan… À l’extrémité de la pointe
Croisette, où s’élevait autrefois une petite croix
(d’où le nom), l’ancien casino du Palm Beach
évoque deux autres monuments, Gabin
et Delon, qui y tournèrent en 1962 Mélodie
en sous-sol d’Henri Verneuil.
LE PRÉTEXTE
LE FESTIVAL, BIEN SÛR !
6
LE REPAIRE
La Terrasse d’Albane
La Terrasse d’Albane, au sommet du Marriott,
est l’endroit le plus sélect du Festival, celui où
l’on croise au coude à coude membres du jury
et stars en goguette, à l’abri des paparazzis.
Aux commandes, Albane Cléret règne sur cette
enclave éphémère qui, de fêtes en dîners privés,
déjeuners entre producteurs et interviews,
est l’épicentre glamour (et business) de Cannes.
On y pénètre sur invitation ou en étant choisi
par la maîtresse des lieux comme membre
de son « Club by Albane ». On ne peut plus
exclusif.
La Croisette et ses palaces.
langouste, homard… Après la salade de
pastèque, direction les transats en teck ! Pour
les soirées privées pendant le Festival, autour
du film du jour, il faudra montrer patte blanche.
www.lamomecannes.com
4
L’ÉCHAPPÉE
La Môme, pieds dans le sable
La nouvelle plage privée de la Croisette fait
déjà parler d’elle : située entre le Majestic
et le Carlton, la Plage royale devient La Môme
Plage. C’est l’annexe les pieds dans le sable
du très couru La Môme, ouvert il y a trois ans
dans le carré d’or, impasse Florian. Face
à la grande bleue, le chef privilégie le poisson.
Au menu (de 45 à 75 €) : sushis, ceviche,
L’île de Sainte-Marguerite
Une forêt de pins et d’eucalyptus, des criques et
une eau translucide : voici Sainte-Marguerite…
Il serait dommage de ne pas entrer dans le décor
qui fait face à la Croisette. Une navette dessert la
plus grande des îles de Lérins toutes les heures.
Le fort royal, édifié par Richelieu et renforcé
par Vauban, abrite la cellule du Masque de fer,
qui inspira plusieurs films dont la version de
1962 avec Jean Marais, la seule tournée in situ.
L’unique propriété privée de l’île appartient
à l’homme d’affaires indien Vijay Mallya.
Il l’avait emporté sur Hugh Grant et Brad Pitt.
L’île Sainte-Marguerite, à 15 mn de bateau.
L’Okko Hôtel
Alternative aux palaces réservés aux stars
et aux hôtels kitsch dévolus aux seconds
couteaux, voici l’Okko Hôtel : ses petites
chambres design restent une valeur sûre,
près de la gare. Le soir, l’aperitivo, offert,
se prend sur la terrasse avec vue sur les toits
cannois, histoire de se sentir aussi un peu
« happy few ». À partir de 149 € la double.
www.okkohotels.com/hotels/cannes
Mathilde Giard
3
LA PLAGE
5
Cannes, du 8 au 19 mai, est l’épicentre
mondial du cinéma. Les projections
officielles ont lieu au Palais des festivals,
surnommé le « bunker ». Mais, sans
invitation en poche, on peut quand même
réussir à voir des films… La Quinzaine
des réalisateurs vend des tickets à
la séance au Théâtre Croisette et aux
Arcades. Cannes Cinéphiles présente
la sélection officielle à la Licorne, au
Studio 13, au Raimu et salle Alexandre III,
avec une file « dernière minute » où tenter
sa chance. Autre option, (re)voir des vieux
films au Cinéma de la plage, sous les
étoiles. C’est aussi ça, la magie du cinéma !
www.quinzaine-realisateurs.com/fr/
cannes-pratique
U
JUSQU’A
19 MAI
LE BON PLAN
Y ALLER TGV Paris-Cannes direct (cinq bonnes heures), www.oui.sncf. Vols quotidiens depuis Paris, Bordeaux, Lille, Strasbourg etc.,
jusqu’à Nice (aéroport à 27 km de Cannes), avec Air France, Easy Jet ou Hop. Office de tourisme : www.cannes-destination.fr
18 – L E S E CHOS WE E K- E ND
SHUTTERSTOCK
2
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CEGALERBA-SZWEMBERG/HEMIS
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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ESPRIT WEEK-END
LE DIMANCHE IDÉAL DE…
Vous allez au cinéma ?
Oui, souvent au Ciné Cité des Halles. J’aime les
films d’horreur, les grandes histoires épiques, les
Walt Disney comme les autres films d’animation.
Récemment, j’ai vu Phantom Thread et Three
Billboards mais ils m’ont un peu déçue malgré la
qualité de l’interprétation. En revanche, je garde
un souvenir ému de Ma vie de Courgette qui m’a
fait pleurer comme une madeleine. J’aimerais
voir plein d’autres dessins animés de ce genre.
Des films de référence pour un dimanche idéal ?
Tous les Tati, tous les Bergman, Andreï Roublev
de Tarkovski, Profession: reporter d’Antonioni.
On y suit le parcours d’un Britannique, interprété
par Jack Nicholson, qui usurpe une identité
et part en Afrique où il meurt dans un hôtel
au bout du monde. Je trouve ça remarquable !
FRANÇOISE FABIAN
À 84 ans, l’actrice mythique de «Ma nuit chez Maud» sort un premier
album auquel ont collaboré Alex Beaupain, Charles Aznavour,
Vincent Delerm et Julien Clerc. Et continue d’être « un élan de vie ».
Un personnage avec qui passer le dimanche ?
Albert Camus. Il a écrit cette phrase que
je me suis appropriée : « Au milieu de l’hiver,
j’ai découvert en moi un invincible été. » J’y pense
quand on me rappelle mon âge. J’ai hérité
de ma mère une force vitale qui ne me quittera
jamais. Même âgée, je suis un élan de vie.
Quel est pour vous le cadre d’un dimanche idéal?
En Afrique ! Dès que j’ai un peu d’argent et de
temps, je me rends seule à la rencontre de mes
animaux chéris au Botswana, en Afrique du Sud.
Il me reste à découvrir la Namibie. Rien ne
me ravit plus que ces animaux sauvages qui vous
regardent avec cette noblesse de port et l’air de
dire : « Mais qu’est-ce que vous venez faire ici ? »
Ces voyages sont d’énormes sources d’émotions,
aussi parce que j’y ai parfois expérimenté la peur.
La dernière fois au Botswana, j’ai été chargée
par une éléphante qui faisait traverser ses
Des souvenirs de Cannes ?
J’y suis allée en 1969 et 1971 pour défendre
des films en compétition: Ma nuit chez Maud
et Raphaël ou le Débauché; et j’ai détesté cette
ambiance glamour. Tous les matins, il faut
se coiffer, se maquiller au cas où les paparazzis
vous prendraient en photo! C’est l’antithèse
du Festival Lumière dévoué à la cinéphilie, que
j’adore. Je suis retournée à Cannes comme jurée
et j’ai plus apprécié. J’adore voir des films,
en discuter. Je voulais tout voir de 8 heures à
3 heures du matin. On en sort KO mais comblé!
Propos recueillis par Isabelle Lesniak
six petits. Elle hurlait, m’envoyait de la poussière,
j’étais pétrifiée… Mais je veux y retourner.
Et quand vous êtes à Paris ?
L’hiver, je peux passer un dimanche à regarder
mes photos et vidéos d’animaux sur mon
ordinateur ! Je lis, j’écoute de la musique,
je regarde des films dans le calme de mon
appartement. J’ai le luxe d’habiter un quartier
à la fois populaire et sans nuisances sonores. Je
m’y sens bien, moi qui suis capable de m’évanouir
dans un restaurant ou un café trop bruyants…
20 – LE S E CHOS WE E K- E ND
CHRISTOPHE ROUE
Et dans votre filmographie ?
J’aime Raphaël et le Débauché de Michel Deville
et Comme les 5 doigts de la main d’Alexandre
Arcady, mais si je ne devais en retenir qu’un, ce
serait bien sûr Ma nuit chez Maud. Éric Rohmer,
dont m’avait parlé François Truffaut, est venu
m’apporter le scénario au théâtre où je jouais
La Puce à l’oreille. Il m’a dit qu’il ne tournerait pas
sans moi. Mon agente m’incitait à ne pas le faire.
Vous pensez, un film en noir et blanc à
une époque où les couleurs éclaboussaient
l’écran, sur le thème du pari de Pascal ! Il fallait
oser. Cela reste la plus improbable et la plus belle
des aventures de ma carrière.
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BUSINESS STORY
11 MAI 2018
DOREEN KENNEDY/ ALAMY/PHOTO12
WEINSTEIN, NETFLIX
À CANNES, LA ROUE TOURNE
Changement d’ère dans l’industrie cinématographique.
Après la chute de la maison Weinstein, une révolution
se dessine sur Sunset Boulevard. Qui va prendre
la relève de l’ex-roi des Oscars sur le créneau vital
des films d’auteur ? Netflix est-il le meilleur ennemi
ou la dernière chance d’Hollywood ? Conversations
des soirées cannoises.
Par Pierre de Gasquet
Harvey Weinstein au 68e Festival
de Cannes en mai 2015.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 23
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BUSINESS STORY
Harvey Weinstein et sa femme Georgina Chapman (qui a quitté son mari après la révélation
du scandale) lors de la projection du Petit Prince, le 22 mai 2015.
hors compétition – ainsi que l’avait proposé
Thierry Frémaux, le patron du Festival –, car il
le ressent comme « un manque de respect » pour
ses auteurs. On ne découvrira donc pas The
Other Side of the Wind, le film qu’Orson Welles a
laissé inachevé en 1976 et que la plate-forme
américaine a restauré. « “De l’autre côté du vent”
est un dommage collatéral du combat entre
Cannes et Netflix », déplore Frank Marshall, le
producteur du film. Frédéric Boyer, directeur
artistique du festival de Tribeca, à New York,
où Netflix a pu présenter quatre films en
2 4 – LE S E CHOS WE E K- E ND
compétition, y voit le symbole d’un glissement
tectonique : « L’effondrement d’un vieux monde
lié à l’émergence d’un nouveau système ».
De fait, un vent de renouveau souffle sur la
fabrique à rêves. Après la chute d’Harvey
Weinstein, tout a changé et rien ne sera plus
comme avant, jurent celles et ceux qui ont
rompu l’omerta. Hautement revendiqué par
les mouvements Women in Film, Women Make
Movies ou Chicken and Egg Pictures, le climat
de « grand nettoyage » est ardemment défendu
par les cinéastes Kathryn Bigelow (Zero Dark
FRANCOIS DURAND/GETTY IMAGES/AFP
oré
de la tête aux pieds, son peignoir largement
échancré sur son poitrail nu, le butor ventru a
le menton pointé de ceux qui ne souffrent pas
la contradiction. Une statuette au poing, tel
un trophée phallique émergeant des plis de son
vêtement, l’ex-roi des Oscars est vautré sur
un canapé capitonné étincelant. Ironiquement
intitulée Casting Couch (« promotion canapé »)
par l’artiste urbain Plastic Jesus, cette statue
grandeur nature d’un Harvey Weinstein
triomphant avait été furtivement installée
sur le Walk of Fame, à l’angle d’Hollywood
Boulevard et de La Brea Avenue, à la veille des
Oscars. « Représentation visuelle des pratiques et
méthodes utilisées à Hollywood », selon les mots
de son auteur, elle a été rapidement retirée :
trop criarde, trop éloquente, trop explicite…
Harvey Weinstein, le roi déchu du cinéma
« indépendant », tombé en octobre dernier pour
cause d’agressions sexuelles sur une centaine
de femmes, ne sera évidemment pas de la fête
cette année à Cannes, dont il fut longtemps
le roi, recevant dans son palais féerique
du Cap-Eden-Roc. Autre absence remarquée
au premier festival cinématographique depuis
ce scandale au retentissement mondial : celle
de Netflix. Devant le refus du Festival d’accepter
en compétition des films qui ne sortiront pas en
salles, au nom de la fameuse « chronologie des
médias » française, la plate-forme américaine
a décidé de boycotter la grand-messe annuelle.
Son directeur des contenus, Ted Sarandos,
exclut catégoriquement de projeter ses œuvres
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
À CANNES, LA ROUE TOURNE
ELIZABETH LIPPMAN/THE NEW YORK TIMES/REDUX/REA
LE SORT DE LA
WEINSTEIN COMPANY
TOUJOURS EN SUSPENS
« IMPORTANT
COMME LE
MOUVEMENT
DES DROITS
CIVIQUES. »
Thirty, Detroit…), Jane Campion ou Vivian
Norris. Toutes revendiquent un rôle croissant
dans la refonte d’une industrie où les femmes
ne représentent encore que 4% des directors.
Vétéran du magazine Variety, le journaliste
et scénariste Steven Gaydos estime que la chute
de Weinstein constitue pour le cinéma
« un tournant décisif, le plus important depuis
le mouvement afro-américain des droits civiques
à la fin des années 50 ». Le vice-président de la
bible du show-business à Hollywood rappelle
que « cela faisait vingt ans que l’on se lamentait
La vente un moment
envisagée de la
Weinstein Company à un
groupe d’investisseurs
piloté par une ancienne
membre de l’équipe
Obama a capoté le
14 mars. La société a été
placée sous le chapitre 11
des faillites, comme
Orion Pictures en 1991 ou
la Metro Goldwyn Mayer
(MGM) en 2010. Reste
sur la table une offre de
reprise de 425 millions
de dollars par Lantern
Capital, un fonds de
Dallas créé par des
anciens dirigeants de
Cerberus et Glencore.
Outre son catalogue de
277 films, The Weinstein
Company compte encore
plusieurs films
importants dans les
tuyaux : The Upside (un
remake d’Intouchables
avec Nicole Kidman),
The Current War (avec
Benedict Cumberbatch)
ou Hotel Mumbai (avec
Armie Hammer, sur
l’attaque du Taj Mahal
Palace Hotel en 2008).
L’offre doit être
confirmée début mai.
L’avocat Schuyler Moore
se montre sceptique :
« trop de dettes ». The
Weinstein Company en
tant que telle ne survivra
pas, selon lui.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 25
Le 7 janvier 2018,
la vedette de
la 75e cérémonie
des Golden Globes,
était Tarana Burke
(au centre).
Interviewée
par Al Roker,
la militante
américaine, engagée
dans le combat
contre les violences
faites aux femmes,
est à l’origine
du mouvement
MeToo.
(De gauche à droite :
Susan Sarandon,
Eva Longoria,
Michelle Williams…).
sur le manque d’opportunités pour les femmes
dans cette industrie. Le mouvement Time’s Up
(“C’est fini”) [soutenu par Cate Blanchett, Emma
Stone et quelque 300 actrices, NDLR],
a eu moins de publicité que MeToo. Mais c’est
un vrai mouvement social ». Parallèlement
aux changements de mentalité, les logiques
économiques aussi sont bousculées. Il y a ainsi
des déménagements symboliques : Netflix
a quitté Beverly Hills en février pour s’installer
sur Sunset Boulevard, dans un nouveau siège
rutilant de quatorze étages, qui domine
les studios historiques des frères Warner.
Le nouveau géant du divertissement pourrait
bien profiter du vide laissé par la chute
des Weinstein, longtemps partenaires cruciaux
du cinéma d’auteur.
LES HOMMES FORTS DU CINÉMA INDÉPENDANT
Après la vente de leur société historique,
Miramax, à Disney en 1993, les deux frères
Bob et Harvey sont restés aux manettes pendant
douze ans avant de recréer leur propre société,
The Weinstein Company, en 2005. De quoi
continuer à régner sur le secteur des
indépendants, même si leurs plus grands succès
(Pulp Fiction, La Leçon de Piano… deux Palmes
d’or à Cannes) datent de Miramax. À l’époque,
on parle déjà de « Miramaxization
des indépendants », tant la société domine
le secteur. Véritable machine à Oscars,
la Weinstein Company aura continué à jouer
un rôle pivot entre l’Europe et Hollywood
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BUSINESS STORY
en ouvrant les portes du marché américain aux
« meilleurs » films européens, comme l’illustre
le fantastique succès de The Artist. Le film de
Michel Hazanavicius, très bien accueilli à
Cannes en 2011, avait été acheté par les
Weinstein pour le distribuer aux États-Unis :
il décrochera cinq Oscars, dont celui du
meilleur film. « Le plus grand défenseur du
cinéma français, c’était lui : il harcelait le collège
des votants aux Golden Globes », se souvient
une productrice à Los Angeles. Le système
Weinstein était bien rodé : repérer les talents
à Cannes pour les aider à concourir aux Oscars
et les distribuer ensuite dans le monde entier.
La fin justifiait tous les moyens.
UN FAISEUR DE ROIS SUR LE DÉCLIN
« C’était un type d’une brutalité inouïe : du genre,
si tu ne montes pas ton film comme je te dis,
il reste sur les étagères. Il avait une mentalité
de dictateur », dit aujourd’hui Gilles Jacob,
président du Festival jusqu’en 2014. Harvey
Weinstein a tordu le bras à des dizaines de
réalisateurs en leur imposant des coupes ou
un montage qu’ils n’approuvaient pas – on le
surnommait « Harvey scissorhands » (« Harvey
aux mains d’argent », en référence au film de
Tim Burton). Il ne lésinait pas sur les moyens :
« Il a utilisé les Oscars à coup de campagnes
publicitaires de dizaines de millions de dollars
en devenant le faiseur de rois pendant quinze à
vingt ans, ajoute Gilles Jacob. Mais ces dernières
années il avait moins de flair : cela marchait
moins bien, c’est une des raisons pour lesquelles
1993 La Leçon de
piano (2), de Jane
Campion, Palme d’or. Seule
femme à l'avoir reçue.
1994 Pulp Fiction (3),
de Quentin Tarantino,
Palme d’or.
1996 Le Patient anglais,
d’Anthony Minghella
remporte neuf Oscars.
1999 La vie est belle (4),
de Roberto Benigni :
MIRAMAX
1989 Sexe, mensonges
et vidéo (1), de Steven
Soderbergh : première
Palme d’or des Weinstein.
1
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26 – L E S E CHOS WE E K- E ND
FRANCOIS DURAND/GETTY IMAGES/AFP
PROD DB
LES WEINSTEIN,
UN PALMARÈS SAISISSANT
Quentin Tarantino
et Uma Thurman
avant la cérémonie
de clôture
du 67e Festival,
le 24 mai 2014.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
À CANNES, LA ROUE TOURNE
LE NOUVEAU BUZZ
TARANTINO
Une distribution en or
et un budget élevé
(100 millions de dollars)
suffiraient déjà à éveiller
la curiosité, mais le
prochain Tarantino
touche aussi à un sujet
brûlant : l’assassinat en
1969 de Sharon Tate,
l’épouse de Roman
Polanski enceinte de
huit mois, par des
membres de la secte
dirigée par Charles
Manson. Faute de
pouvoir compter sur
Harvey Weinstein, qui
appelait parfois sa
maison « the House that
Quentin built », l’auteur
de Pulp Fiction et Kill
Bill a dû se trouver un
nouveau producteur :
Sony Pictures. Le
neuvième film de
Tarantino est d’autant
plus attendu qu'il a
toujours dit qu’il
s’arrêterait après le
dixième. En préparation
depuis cinq ans, il aura
pour titre Once Upon
a Time in America
et racontera « l’histoire
d’un Hollywood qui
n’existe plus ». À l'affiche
Brad Pitt, Leonardo
DiCaprio et Margot
Robbie (Moi, Tonya)
dans le rôle de Sharon
Tate. Sortie mondiale
prévue en août 2019.
BARBARA ALPER/GETTY IMAGES
ARCHIVES DU 7E ART/CECCHI GORI GROUP/PHOTO12
WARNER BROS
WILSON WEBB/NUMBER 9 FILMS LIMITED
Harvey Weinstein (à gauche) et son frère Bob en 1989 dans leurs
bureaux de Miramax à New York.
tout le monde l’a laissé tomber. » « C’était un
monstre », lâche avec moins de nuance Jeffrey
Katzenberg, l’ancien patron de Dreamworks,
qui a longtemps ferraillé sur le terrain des
Oscars avec Weinstein, et co-organisateur avec
Netflix des soirées des Golden Globes au
Château Marmont, le palace kitsch cher à James
Dean et à Greta Garbo où Sofia Coppola a
tourné son Somewhere.
Il n’en reste pas moins que de nombreux
cinéastes parmi les plus créatifs des
vingt dernières années – comme Quentin
Tarantino – lui doivent beaucoup. « Il s’est servi
de Cannes. Son habileté suprême : prendre les
meilleurs films du Festival pour faire de nouveaux
films avec les mêmes metteurs en scène »,
poursuit Gilles Jacob. On ne peut lui nier un
flair exceptionnel ni une forte exigence sur le
fond – même quand Weinstein n’achetait pas in
fine un film, le simple fait qu’il s’y soit intéressé
créait une effervescence autour de l’œuvre. « Un
gros gâchis. Par-delà l’affaire, c’est la mort d’une
société qui avait donné de l’ambition au cinéma
indépendant », a tweeté Vincent Maraval, le
patron de Wild Bunch – le distributeur de The
Artist –, le 26 février, jour de la faillite de
la Weinstein Company. « La disparition de
la société n’est pas une bonne nouvelle pour
le cinéma d’auteur », opine Charles Gillibert,
le producteur de Kings, le dernier film de Deniz
Gamze Ergüven, réalisatrice franco-turque de
Mustang, le film qui avait fait très forte
impression à la Quinzaine des réalisateurs
en 2015. À Los Angeles, on reconnaît toujours
à Weinstein d’avoir été le pilier d’un cinéma
« ambitieux », non formaté par les studios. « À lui
seul, Weinstein incarnait les films indépendants,
reconnaît Kim Masters, une des meilleures
journalistes d’investigation du Hollywood
Reporter. Sans lui, les Soderbergh, Tarantino,
Paul Thomas Anderson, James Gray et une bonne
partie du cinéma anglais n’auraient pas existé. »
Six mois après l’éclatement du scandale, les
palmes pleuvent encore devant le siège de la
Weinstein Company, un gros immeuble aux
vitres fumées au 9 100 Wilshire Boulevard, à
Beverly Hills. Mais ce sont des palmes brunes,
racornies, brûlées par le soleil, qui tombent des
longs palmiers sous l’effet d’un puissant vent de
printemps… Les salariés croient encore à une
forme de résurrection (voir encadré p. 25).
Mais à la vérité, qui va pouvoir reprendre le
flambeau ? « Personne. Après un Jack Warner,
on ne retrouve pas un Jack Warner », soupire
un des rares défenseurs de Harvey Weinstein.
La question de son héritage dépasse largement
l’avenir de sa société ; elle porte sur la survie
des « indies », comme on appelle les producteurs
indépendants ( c’est-à-dire hors du système des
studios). Le scénariste Steven Gaydos fait partie
des pessimistes : « L’âge d’or du cinéma
indépendant est révolu depuis longtemps. Les
frères Weinstein ont englouti près de 7,5 milliards
de dollars en dix ans, sous le règne de Disney
qui a fait un chèque de 750 millions de dollars
par an à Miramax, sans véritable retour sur
investissement (hors catalogue), avant de se
lasser. À partir de 2005, The Weinstein Company
a encore dilapidé 1,4 milliard de dollars reçus
Oscars du film étranger
et du meilleur acteur.
2004 Aviator,
de Martin Scorsese :
Allen : Oscar pour
Penélope Cruz.
2009 Inglourious
Basterds, de Quentin
2011 The Artist (5), de
Michel Hazanavicius :
5 Oscars, dont celui de
Jean Dujardin.
4
Oscar pour Cate
Blanchett.
2008 Vicky, Cristina,
Barcelona, de Woody
Tarantino : Oscar pour
Christoph Walz.
2010 Le Discours d’un roi,
de Tom Hooper : 4 Oscars.
5
6
LE S E CHOS WE E K- E ND – 2 7
2015 Carol (6), coproduit
avec Killer Films:
6 Oscars, dont celui
de Cate Blanchett.
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BUSINESS STORY À CANNES, LA ROUE TOURNE
Ted Sarandos, patron
des contenus de
Netflix, l’empêcheur
de produire en rond :
la plate-forme
refuse de se plier
aux règles du
Festival et le
boycotte cette année.
Ci-dessous : sur le
tournage du film
inachevé d’Orson
Welles The Other Side
of the Wind (Oja
Kodar, Frank
Marshall,
producteur, Gary
Graver, directeur
de la photographie,
et Orson Welles.)
L’œuvre a été
restaurée par
Netflix qui en a
l’exclusivité.
de Goldman Sachs en quelques années. Au total,
les frères Weinstein sont devenus très riches, mais
pas leurs investisseurs. Cela montre que la scène
du cinéma indépendant était une sorte de bulle
créée artificiellement par Weinstein et il est tombé
quand elle a explosé. » Pour lui, malgré quelques
récents succès d’estime (Lady Bird ou Three
Billboards), le secteur indépendant est
désormais fragile : « C’est devenu un métier très
difficile. Dans les années 90, on pouvait encore
faire un film à petit budget et toucher le jackpot.
Le modèle de Netflix, aujourd’hui, est de financer
des films à budgets réduits et d’en détenir
les droits pour toujours. »
« NETFLIX VA DEVOIR
APPRENDRE À GÉRER SES
RELATIONS AVEC LES
TALENTS, SINON ILS VONT
HÉSITER À S’EMBARQUER. »
2 8 – L E S E CHOS WE E K- E ND
Wim Wenders sur le pape. Loin de diaboliser
Netflix, il voit plutôt en lui « un acheteur
supplémentaire qui va créer plus de compétition
et va aider l’ensemble de l’écosystème ». « Il ne faut
pas avoir peur de Netflix. C’est de l’investissement
orienté vers des auteurs de qualité », confirme
Charles Gillibert. Tout juste le nouveau géant
des contenus va-t-il devoir composer avec les
indies, s’il veut éviter les crispations comme en
France. « Il y a une manière traditionnelle de faire
du business à Hollywood et Netflix va devoir
apprendre à gérer ses relations avec les
DENIS ALLARD/REA
Malgré son énorme capacité de financement
– elle vient d’annoncer 8 milliards de dollars
d’investissements dans 700 séries ou films (dont
50% de produits originaux) pour 2018 –, la plateforme de Reed Hastings est regardée avec
prudence par les professionnels. « Netflix fait
peur : ils ont un argent illimité et ils peuvent dire
merde à n’importe qui », soupire carrément un
producteur indépendant qui préfère rester
anonyme. Fort de sa double casquette de
l’American Film Market (AFM) et de
l’Independent Film and Television Association
(IFTA) – l’association internationale de
producteurs qui compte Gaumont, Pathé ou
Studio Canal parmi ses membres –, Jonathan
Wolf précise les craintes du milieu : « Aux
États-Unis, les budgets deviennent de plus en plus
gros, ou plus petits. Depuis cinq ans, sous la
pression de Netflix, les budgets moyens tendent à
disparaître. Netflix n’est pas vraiment une chance
pour le secteur des indépendants. Car il les traite
comme des employés. On revient un peu au
système des studios des années 30 où on n’offrait
aux auteurs aucune participation au succès du
film. On perd la culture des entrepreneurs. » À ses
yeux, la force de frappe de Netflix représente
« une réduction des choix. Penser que l’on va se
sauver grâce à Netflix, c’est se jeter dans la gueule
du lion. Un jour, on se retrouve sans tête ».
Plus réaliste ou… plus diplomate, Peter
Kujawski, le patron de Focus (filiale d’Universal
spécialisée dans les films d’auteur), se montre
beaucoup moins alarmiste. « Le secteur des
indies est plutôt vivace avec l’émergence de
nouveaux acteurs tels qu’Annapurna Pictures,
A24 ou Entertainment Studios », estime celui
qui sera présent à Cannes cette année avec le
dernier film de Spike Lee et le documentaire de
PROD DB
NETFLIX, LE GRAND MÉCHANT LOUP
NESPRESSO FRANCE SAS - SIREN 382 597 821 - RCS PARIS
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N E S P R E S S O FA I T S O N C I N ÉM A
#NespressoCannes
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BUSINESS STORY À CANNES, LA ROUE TOURNE
QUAND TORONTO
TAQUINE CANNES
CHRISTINE VACHON
Pilier de Hollywood,
de Jurassic Park avec
Spielberg à Star Wars.
La découvreuse de Todd
Haynes, marraine des
cinéastes « indés ».
MEGAN ELLISON
L'as des nominations
aux Oscars, de Zero
Dark Thirty à Drive.
GIGI PRITZKER
Héritière de la dynastie
Hyatt et reine des
documentaires.
SHONDA RHIMES
La créatrice de « Grey's
Anatomy », en contrat
exclusif avec Netflix.
30 – LE S E CHOS WE E K- E ND
Retrouvez Lucie Robequain ce samedi à 9h20
dans La Matinale sur
BUCKNER/VARIETY/SIPA
Visage grave et impassible à la Humphrey
Bogart, voix tranchante, Schuyler Moore du
cabinet Greenberg Glusker, dit « Sky », un des
avocats les plus respectés d’Hollywood, pense
qu’elle va disparaître. Depuis son grand bureau
vitré sur l’Avenue of Stars, avec vue unique sur
Santa Monica, celui qui a négocié un accord
entre Netflix et le groupe mexicain Fabrica de
Cine sur le prochain film de Martin Scorsese, The
Irishman, est formel : « Ma prévision est que les
circuits de cinéma traditionnels vont disparaître en
trois ans. Les seules salles qui vont survivre sont
celles équipées en 3D ou 4D. Dans l’intervalle, le
monde du cinéma sera entièrement numérisé :
Netflix, Amazon, Hulu… vont remplacer les salles,
affirme l’avocat. Tout le financement d’Hollywood
va venir des géants du numérique : j’appelle ça les
“digital dollars”. La prochaine vague sera la réalité
virtuelle dans trois ans. Ça va être énorme. Les
studios deviennent douloureusement conscients de
cette évolution. » Si ce scénario se réalise – alors
que la 3D ne marche pas très bien en Europe
auprès des familles –, « les studios qui contrôlaient
la distribution deviendront, à l’exception de
Disney, des producteurs au service des géants du
numérique ». Et de lancer pour conclure : « Je
parie que le prochain Tarantino ira chez Netflix. »
À voir… Les périodes de crise présentent cet
avantage notable de stimuler la création. Dix ans
après son pamphlet prophétique sur les mœurs
impitoyables d’Hollywood, Bambi vs. Godzilla,
le dramaturge américain David Mamet a tiré
une pièce de théâtre de la chute d’Harvey
Weinstein. « Il y a là un filon : il y aura bientôt
un biopic », parie déjà un producteur. Tout
se recycle à Hollywood.
BILLY FARRELL/BFA/SHUTTERSTOCK/SIPA
dollars à des « contenus originaux ». « Jusqu’ici,
Netflix signe de gros chèques pour attirer
les meilleurs talents à la Will Smith ou Martin
Scorsese. Mais il va devoir être prudent
s’il veut dicter l’attitude des nouveaux acteurs
pour les cinq ans à venir. Amazon se comporte
plus comme un studio normal en acceptant
de distribuer les films en salles », note Jeff
SHUTTERSTOCK
LA FIN DES SALLES DE CINÉMA ?
ELLES SONT PRÊTES À PRENDRE LA RELÈVE
KATHLEEN KENNEDY
Small, le bras droit de Steven Spielberg
chez Amblin Partners.
La nouvelle génération de productrices
réussira-t-elle à prendre la relève du système
Weinstein sans passer par les fourches caudines
de Netflix ? À la tête de la nouvelle vague prête à
reprendre le flambeau de la défense du cinéma
d’auteur : Megan Ellison (la fille du fondateur
d’Oracle et fondatrice d’Annapurna), Gigi
Pritzker (fille du magnat de l’immobilier),
Kathleen Kennedy (proche de George Lucas),
ou encore Shonda Rimes, la créatrice de « Grey’s
Anatomy », qui a conclu un contrat d’exclusivité
avec… Netflix. Sans oublier Christine Vachon
(Killer Films), la « reine mère du cinéma
indépendant » à New York. Mais il y a aussi A24
(producteur de Lady Bird de Greta Gerwig),
Neon, ou Plan B (la société de Brad Pitt et Jeremy
Kleiner)… Et la salle, dans tout cela ?
BIRDIE THOMPSON/ADMEDIA/SIPA
talents, assène ainsi Kim Masters. Sinon, les
talents vont commencer à hésiter à s’embarquer
avec eux. » Certains cinéastes auraient
commencé à comprendre qu’avec la plate-forme
ils ne vont pas obtenir une campagne de
marketing décente et qu’ils ne sauront jamais
quels sont les résultats de leurs films.
S’il occupe aujourd’hui une position
hégémonique, il n’est pas dit que Netflix ne
devra pas composer très vite avec de nouveaux
concurrents, au premier rang desquels le géant
Disney-Fox en cours de consolidation.
« Aujourd’hui, il n’y a que deux studios qui
produisent des films “indépendants” : Fox
Searchlight et Focus (filiale d’Universal, NDLR),
explique Kim Masters. L’espoir, c’est que Disney
va lancer un service de streaming qui diffusera
ce genre de films. Ce serait très mal vu ici qu’ils
détruisent Fox Searchlight. » Déjà actionnaire
de la plate-forme Hulu, aux côtés de Fox et
NBCUniversal, Disney n’a pas caché son
intention de retirer ses films de Netflix pour
lancer la sienne fin 2019.
Il faudra aussi compter avec Amazon.
Car, même si le groupe de Jeff Bezos n’a pas eu
jusqu’à présent la même capacité d’attraction
des talents que Netflix dans le cinéma,
il construit ses nouveaux studios à Culver City,
à Los Angeles, et prépare son offensive. Apple
a également décidé de consacrer 1 milliard de
Et si le festival de Toronto devenait le tremplin
privilégié pour la course aux Oscars ? L’ancien
président du Festival de Cannes, Gilles Jacob,
l’a reconnu fin avril sur France Inter : la grandmesse française ne doit pas s’endormir sur ses
lauriers. Ni le premier film en anglais de Xavier
Dolan, The Death and Life of John F. Donovan,
ni Les Frères Sisters, de Jacques Audiard, ne
sont sur la Croisette cette année. Les deux
projets visent plutôt une « stratégie d’automne »
centrée autour du festival de Toronto en
septembre qui, bien que non compétitif (il y a
des prix mais pas de palmarès), a décidément
le vent en poupe. Gravity, Birdman, Spotlight ou
La La Land, avant The Shape of Water (La Forme
de l’eau) de Guillermo del Toro (Oscar du
meilleur film 2018) ont déjà testé avec succès
cette nouvelle séquence : première à la Mostra
de Venise, emballement critique à Toronto, puis
course triomphale à l’Oscar en février.
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BUSINESS STORY
DISNEY
AUX LIMITES
DE LA FRANCHISE
Pour fidéliser un public qui
boude de plus en plus les salles,
le géant du divertissement
se recentre sur des univers
réputés sûrs et populaires,
de « Star Wars » aux
« Avengers », revenus il y a
deux semaines sur nos écrans.
Il mobilise tout son empire
médiatique pour rendre
ces franchises indispensables.
Carton plein avec « Black
Panther », mais au risque
tout de même de lasser.
P
Par Isabelle Lesniak
ersonne ne l’avait vue venir, avec son nom
inconnu du grand public, ses lointaines origines
dans le royaume du Wakanda et sa combinaison
noire tellement plus sobre que les secondes
peaux tapageuses de Captain American ou
d’Iron Man. Contre toute attente, la panthère
noire T’Challa est, cette année, passée du statut
de figurante qu’elle occupait depuis 1966
dans l’univers Marvel à celui de mégastar
planétaire. Au point que Black Panther,
18e production de « la Maison des Idées »
en dix ans, a dépassé le record établi
en 2012 par les Avengers au box-office
américain pour devenir le film de
super-héros le plus lucratif de tous
les temps (665,4 millions de dollars
de recettes engrangées début avril
sur le marché domestique,
c’est-à-dire plus que Titanic, et
1,29 milliard dans le monde). Fin
2017 encore, les responsables
de la Walt Disney Company
pariaient pourtant plutôt sur
ces fameux Vengeurs – de retour
à l’affiche depuis deux semaines
32 – LE S E CHOS WE E K- E ND
dans Infinity War – pour remplir les caisses
cette année. Présenté comme le plus gros
budget de tous les temps (480 millions de
dollars), le troisième épisode de la franchise
met, il est vrai, toutes les chances de son côté
en rassemblant pas moins de 67 personnages,
venus des Avengers mais aussi des Gardiens
de la Galaxie, dans une lutte sans merci contre
le terrible despote Thanos… Le « sequel »
hollywoodien dans toute sa démesure,
avant un quatrième opus déjà programmé
pour mai 2019 !
Le succès de Black Panther n’a pas tardé
à donner des idées à Disney, qui envisage
déjà de la décliner en marque, sur le modèle
d’Avengers. « Nous allons faire une suite »,
reconnaissait début mars le patron des studios
Marvel, Kevin Feige, tout en résumant sans
ambages l’état d’esprit ambiant : « L’un de nos
passe-temps favoris au bureau, c’est de nous
retrouver pour parler d’un film et de discuter
de sa suite. » Bob Iger, le PDG de Disney,
s’en pourlèche déjà les babines. « Je suis prêt
à vous assurer qu’à l’automne, pour Halloween,
vous verrez les produits Black Panther
MARVEL STUDIOS
Avec Infinity War, la firme Disney parie sur 67 personnages venus
des Avengers (ci-dessus, Spider-Man et Iron Man, en haut à droite)
et des Gardiens de la Galaxie, pour renflouer les caisses cette année.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
DISNEY
En haut à droite, Hulk dans Thor : Ragnarok.
Ci-contre, Black Panther, devenu
cette année le film de super-héros
le plus lucratif de tous les temps.
inonder le marché », prédisait-il récemment
lors de la prestigieuse conférence Médias
et Télécom de Morgan Stanley. Que
les investisseurs se rassurent : chez Disney,
l’avenir de la franchise est assuré !
Devenue un pilier stratégique ces dernières
années, elle reste le meilleur moyen, non
seulement de fidéliser en salles les spectateurs
de 7 à 77 ans, mais également de leur vendre
des produits estampillés Marvel ou Star Wars –
jouets, gadgets mais aussi attractions dans
les parcs de loisirs. Une philosophie amorcée
dès l’origine par le fondateur Walt (voir ci-contre)
mais encore accentuée depuis les rachats
de Pixar en 2006 (7,4 milliards de dollars),
des studios Marvel en 2009 (4,4 milliards) et de
Lucasfilms en 2012 (4 milliards). « Avec ces trois
marques, Disney touche toute la famille mieux que
n’importe quel concurrent, analyse Chris Hansen,
responsable du département du film à la Baylor
University, entre Austin et Dallas. Marvel et Star
Wars ont par essence une cible très large, des petits
aux adultes, et cela fait longtemps que Pixar
recrute au-delà des enfants grâce aux thèmes
et émotions très élaborés qu’il aborde ».
WALT, PRÉCURSEUR
DES PROMOTIONS CROISÉES
Dès le lancement de Mickey – à l’origine
dénommé Mortimer ! – en mars 1928, l’idée
de Walt Disney est d’en faire une marque
déclinable en magazines (Journal de Mickey
en France, Topolino en Italie, etc.), jouets,
montres, disques, etc. « En 1936, 70 licences
avaient été négociées pour produire des
vêtements, des aliments, des gadgets, des livres
à l’effigie de la souris », explique Janet Wasko,
professeur à l’université de l’Oregon et auteur
d’un ouvrage très éclairant sur la stratégie de
Disney à travers les âges, Understanding Disney.
Idem avec Blanche-Neige qui inspire corsets, pain
en tranches ou coffrets à trésor. Cette « promotion
croisée », qui sera renforcée avec l’ouverture
des parcs d’attractions à partir des années 50
et la prise de contrôle de la chaîne de télévision
ABC en 1996, est redoutable : on estime que,
dès 1954, un tiers de la population mondiale avait
vu au moins un dessin animé Disney !
LE S E CHOS WE E K- E ND – 33
De quoi regonfler la performance d’un Disney
pourtant fort mal en point il y a une douzaine
d’années. Lorsque Bob Iger remplace Michael
Eisner aux commandes en octobre 2005,
le groupe a échappé à une OPA hostile livrée
par Comcast, se remet difficilement d’une révolte
des actionnaires et souffre de profondes
dissensions entre administrateurs. Même
l’animation, le socle de Disney depuis la sortie
de Blanche-Neige en 1937, n’arrive plus
à reproduire les hits des années 90, l’ère bénie
du Roi Lion et d’Aladdin. Les trois acquisitions
et l’accent mis sur les franchises tombent à point
nommé pour redresser la barre. Le chiffre
d’affaires (55 milliards de dollars en 2017)
a presque doublé depuis 2005 et les profits ont
été multipliés par 3,5. La capitalisation boursière
est passée de 46 milliards à 150 milliards
de dollars. Disney a largement creusé l’écart
ces dix dernières années avec les autres studios,
au point de détenir 22% du marché américain.
À sa suite, tout le monde mise aujourd’hui
sur les « sequels » (suites), « prequels »
(prologues) et « spin-off » (sous-produits)
pour s’imposer. Le concurrent Warner
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
BUSINESS STORY DISNEY
a démontré l’an dernier que l’exercice peut
tourner au fiasco. Son Justice League, pour lequel
il a dépensé 300 millions de dollars en réunissant
Superman, Wonder Woman et Batman, a fait
flop. Mais c’est encore l’exception : en 2017,
sur les dix films ayant le mieux fonctionné
au box-office mondial (voir p. 36), sept relevaient
de franchises, de Fast and Furious 8 à Moi, moche
et méchant 3 – même les Chinois s’y sont mis
après le triomphe inattendu du film d’action
local Wolf Warrior.
Quel contraste avec 1996, lorsqu’aucune suite
ne se hissait encore dans un Top 10 dominé
par Independence Day (avant son exploitation
en franchise !), The Rock ou Le Club des ex…
L’an dernier, Disney a, à lui seul, placé dans
le peloton gagnant une version live de l’un
de ses dessins animés mythiques (La Belle
et la Bête) et trois productions de franchises
(Star Wars : Les Derniers Jedi, Thor : Ragnarok
et Les Gardiens de la Galaxie 2). Par peur
du risque, les six plus gros studios préfèrent
concentrer leurs efforts de production et de
promotion sur une poignée de gros projets
hypermillimétrés plutôt que de multiplier
les titres. Résultat : ils sont passés d’une
production de 150 films il y a dix ans à 93 en
2017, dont 8 pour Disney. Une tentative pour
contrer la désaffection d’un public – notamment
celui des 18-24 ans –, qui se rend de moins
en moins régulièrement au cinéma. En 2017,
la fréquentation a atteint un plancher depuis
vingt-deux ans : le nombre de tickets a reculé
de 6%. L’augmentation du prix des billets n’a pu
compenser et les recettes ont reculé de 2%.
« Le cinéma fut longtemps le principal loisir des
Américains, explique avec humour The Atlantic.
Au début du xxe siècle, on y allait avec dévotion
chaque semaine comme à la messe. Aujourd’hui,
on s’y rend plutôt comme chez le médecin, pour
quelques contrôles sporadiques dans l’année. »
Heureusement qu’il y a l’étranger, et notamment
la Chine (deuxième marché mondial), pour tenir
Hollywood à flots…
55,136
MILLIARDS DE DOLLARS
Le chiffre d’affaires 2017 de Disney.
Dont 42,6% dans les médias (ABC,
ESPN, etc.), 33,4% dans les parcs,
espaces de loisirs, voyages et croisières,
15,2% dans les studios animation
et productions artistiques
et 8,8% dans les produits dérivés.
responsable. Pour un Coco osé et innovant
– merveilleux dessin animé Pixar consacré
à la fête mexicaine des Morts, ayant à juste titre
décroché l’Oscar dans sa catégorie –,
combien de déclinaisons de Cars (3), des
Indestructibles (2) ou de Toy Story (un 4e verra
le jour en juin 2019) ? Même le mythique Roi Lion
aura droit à son adaptation live à l’été 2019 avec
Beyoncé dans le rôle de Nala, la petite lionne
fiancée de Simba (Donald Glover)… Et le risque
de saturation est encore plus sensible
dans l’univers Star Wars. La galaxie inspire
son long-métrage annuel : les années impaires,
un épisode de la saga classique (comme,
en décembre dernier, Les Derniers Jedi)
et, les années paires, un spin-off. Le premier,
Rogue One : A Star Wars Story, a dépassé
le milliard de dollars au box-office mondial
en 2016. Le suivant, Solo : A Star Wars Story,
sortira à la fin du mois après sa présentation
hors compétition à Cannes. Il est dédié
aux années de jeunesse d’Han Solo avant
sa rencontre avec Chewbacca ! Et on ne voit pas
la fin du filon : Disney vient de recruter David
Benioff et D. B. Weiss, les créateurs de « Game
of Thrones », pour écrire et produire une
nouvelle vague de Star Wars. Le nombre
d’épisodes est encore inconnu et l’intrigue
peu claire : elle devrait être distincte à la fois
des aventures de Luke Skywalker et des dynasties
de Jedis, au cœur de l’actuelle trilogie,
et de la nouvelle trilogie dont Disney a annoncé
la préparation en novembre. De quoi s’y perdre !
SÉDUIRE LES ACTIONNAIRES
« Le public n’est pas bête : lorsqu’il voit un titre
finir par le numéro 5, il commence à se demander
s’il reste quelque chose à raconter », déplore
Patrick Corcoran, le patron des exploitants
américains réunis dans la National Association
of Theatre Owners. Les experts guettent
les signes de cette « franchise fatigue » que
les studios redoutent. Que les ventes de jouets
Star Wars s’essoufflent quelque peu à Noël, que
Cars 3 se fasse largement doubler au box-office
par Coco, que Pirates des Caraïbes 5 patine après
quatorze ans d’exploitation ou que les Derniers
Jedi, en partie victimes de la fraîcheur
de Jumanji : Bienvenue dans la jungle, déçoivent
en Chine, et tout le monde entonne la vieille
rengaine d’une perte de créativité des majors
nuisible à l’industrie du cinéma. « Les studios
produisent de mauvais films pour plaire aux
masses et aux actionnaires, dénonce ainsi Jodie
Foster. C’est comme pour le gaz de schiste : avec la
fracturation, vous obtenez un retour rapide sur
investissement mais vous ruinez la planète à long
terme ». Dans l’immédiat, le moteur ne s’est
RISQUE DE SATURATION AVEC STAR WARS
Dans ce contexte morose, de plus en plus rares
sont les projets originaux à émerger dans
un océan de valeurs réputées sûres
– en réalité, récurrentes et parfois
redondantes. Disney en est en partie
LUCASFILM
La galaxie Star Wars
inspire désormais
son long métrage
annuel. Dernier en
date (sur les écrans
à la fin du mois) :
le spin-off Solo,
A Star Wars Story
avec l’acteur
Alden Ehrenreich
dans le rôle
d’Han Solo.
34 – LE S E CHOS WE E K- E ND
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DANS UN MONDE QUI CHANGE,
VOTRE BANQUE PARTAGE
VOTRE PASSION DU CINÉMA
BNP PARIBAS, BANQUE DE RÉFÉRENCE DU CINÉMA EUROPÉEN.
Depuis 100 ans, BNP Paribas a tissé des liens forts avec le monde du 7ème art.
Aujourd’hui, un film français sur deux est ainsi financé directement ou
indirectement par BNP Paribas. Et au-delà du financement, BNP Paribas
renforce son engagement dans le cinéma : soutien à la création, aide aux jeunes
réalisateurs, partenaire de films et de festivals.
www.group.bnpparibas/cinema
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BUSINESS STORY DISNEY
Les Indestructibles 2,
sur les écrans
américains
le 15 juin prochain.
LE TOP 10 DU BOX-OFFICE
MONDIAL 2017
1. Star Wars :
Les Derniers Jedi
(Disney) : 1,33 milliard
de dollars de recettes
2. La Belle et la Bête
(Disney) : 1,263
3. Fast & Furious 8
(Universal Pictures) :
1,236
4. Moi, moche et
méchant 3 (Universal
Pictures) : 1,034
5. Jumanji : Bienvenue
dans la jungle
(Sony Pictures) : 0,934
6. Spider-Man :
Homecoming (Sony
Pictures) : 0,880
7. Wolf Warrior 2 (Beijing
Century, Chine) : 0,870
8. Les Gardiens
de la Galaxie 2
(Disney) : 0,863
9. Thor : Ragnarok
(Disney) : 0,853
10. Wonder Woman
(Warner Bros) : 0,822
Sur les dix plus gros
succès au box-office,
sept concernaient
des franchises,
dont trois productions
Disney.
(SOURCE : BOX OFFICE MOJO)
36 – L E S E CHOS WE E K- E ND
d’Orlando et de Californie renforceront encore
ce modèle d’intégration vertueuse. Les fans
pourront prendre les commandes virtuelles
du vaisseau Faucon Millenium d’Han Solo pour
des vols en simulateur, les cafétérias serviront
lait bleu et autres breuvages galactiques et
les boutiques regorgeront de gadgets à la gloire
de Luke Skywalker et de Dark Vador. Comme
le résumait si bien en son temps l’emblématique
PDG Michael Eisner, qui précéda Bob Iger
durant vingt-et-un ans à la tête de Disney :
« un plus un égalent quatre ».
La tendance ne risque pas de s’inverser
si Disney obtient – d’ici neuf à quinze mois,
selon Bob Iger –, l’accord des autorités de
la concurrence pour mener à bien son rachat
– pour 52 milliards de dollars – des studios
de cinéma de la 21st Century Fox. L’intégration
permettrait notamment le « retour à la maison »
de certains héros dont les droits appartenaient à
la Fox, selon la jolie expression employée par un
Kevin Feige visiblement bouillant d’impatience.
Au-delà des Simpsons et des personnages
d’Avatar, les X-Men, les Quatre Fantastiques
et l’antihéros transgressif Deadpool – succès
surprise de 2016 –, rejoindraient les Avengers,
Thor, Iron Man, Hulk et Captain America sous
la houlette de Disney. De quoi alimenter à la fois
le grand écran et la nouvelle chaîne de streaming
qui devrait, dès l’an prochain, concurrencer
Netflix. Vont-ils tous pouvoir vivre ensemble
et heureux pour toujours ?
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
LUCASFILM
3
pas encore enrayé, pour Disney au moins, mais
certains concurrents ont plus de mal avec
les suites des Transformers ou d’Alien. Si Les
Derniers Jedi ont failli relativement au Réveil
de la Force il y a deux ans (2 milliards de dollars
de recettes mondiales), ils ont quand même
rapporté 1,33 milliard de dollars en dépit de
critiques parfois mitigées. « Un “Star Wars” ne
peut pas faire un flop, juge Paul Dergarabedian,
analyste des médias chez ComScore. Même si
vous n’en entendez pas que du bien, il occupe un
tel espace médiatique que vous ne pouvez pas le
louper tout en vous revendiquant comme membre
de la communauté des fans. Pour en parler avec
vos amis ou vos collègues, il vous faut le voir.
Peu de marques arrivent à créer ce niveau de
conversation sociale. »
Le résultat d’une redoutable stratégie de
synergies mise en place par l’empire Disney
pour assurer le statut de « must see » à ses
productions. En 2015, le site Wired a publié une
enquête passionnante sur la manière dont le
groupe s’assure « que vous ne puissiez jamais
échapper à Star Wars ». Pixar crée un clip dans
lequel les personnages du film d’animation
Vice Versa promeuvent le dernier Star Wars ;
les vedettes d’ABC présentent leurs talk-shows
en tenues intergalactiques ; même ESPN
émaille ses résultats de football américain
de clips à la gloire de Star Wars. « Dans cet
environnement, la question n’est plus de savoir
où le voir mais où ne pas le voir », conclut
la journaliste Julia Greenberg. Les nouvelles
attractions prévues l’an prochain dans les parcs
DISNEY-PIXAR
2
PROD DB
1
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
FABRIZIO MALTESE/CONTOUR BY GETTY IMAGES
ATTENDUES SUR LA CROISETTE PORTRAITS
CATE BLANCHETT La présidente n’est pas rancunière ! Avant de diriger le jury cette année, Cate Blanchett avait été inexplicablement oubliée au palmarès en 2015, alors que sa prestation,
dans l’admirable Carol, de Todd Haynes, une romance homosexuelle dans le New York des années 50, aurait justifié qu’elle partage le prix d’interprétation avec sa consœur Rooney Mara.
Dans son rôle de présidente, l’actrice australienne saura probablement faire preuve de plus de clairvoyance dans ses choix. Olivier De Bruyn
LE S E CHOS WE E K- E ND – 37
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BUSINESS STORY
Le bâtiment détonne dans la campagne
bretonne : deux hangars recouverts de lambris
et aménagés à la manière d’un loft, portant
sur toute une façade l’inscription Le Groupe
Ouest. À l’intérieur, une dizaine de réalisatrices
démarrent une nouvelle journée de labeur.
Ont-elles pu se reposer, après les émotions
de la veille ? Le workshop avait commencé
par une séance dite « Raconte-moi », où
chacune dévoilait son scénario dans une vidéo
de cinq minutes. Et s’exposait ensuite aux
commentaires parfois très francs de ses
camarades : « le récit tarde trop à s’installer »,
« on ne perçoit pas assez quelle est la nécessité
du personnage principal » ou « sur quoi repose
le défi entre les protagonistes »… Bien que
formulées avec bienveillance, les remarques
ne sont pas toujours faciles à entendre.
« Les auteurs ont beau savoir qu’ils sont là
pour améliorer leur texte, il y a souvent des
résistances », confie Séverine, l’une des deux
VENT D’OUEST
SUR LE CINÉMA
INDÉPENDANT
Le Groupe Ouest accompagne
au bout de la Bretagne des
scénaristes pour les aider
à peaufiner des intrigues
qui puissent en remontrer
à Hollywood. Gros plan
sur l’inspirant « film lab »
de Plounéour-Brignogan.
Par Stefano Lupieri
38 – L E S E CHOS WE E K- E ND
coachs qui encadrent la résidence. Mais
la méthode a fait ses preuves. « Mon passage
au Groupe Ouest a changé ma façon d’écrire »,
confirme Alice Vial, coscénariste des Innocentes,
grand succès de l’année 2016 conçu quatre ans
plus tôt dans ce « film lab ». « J’ai appris à laisser
passer plus de temps avant d’attaquer
la rédaction, à creuser le “pourquoi” de mon
histoire et de mes personnages pour ne pas avoir
ensuite à naviguer à vue », précise la jeune
auteure-réalisatrice qui a remporté l’an dernier
le César du court métrage avec Les Bigorneaux.
Doucement mais sûrement, cet endroit
perdu au fin fond du Finistère, à quelques
encablures de l’océan, s’est imposé dans le
paysage du cinéma français. Au point d’attirer
de plus en plus de talents. César du film
d’animation pour Ma vie de courgette, Claude
Barras vient tout juste d’y démarrer l’écriture de
son nouveau long métrage. Certains sont même
devenus accros. Après y avoir travaillé sur
BRIGITTE BOUILLOT
Séance
de brainstorming
entre les
résidents
du « film lab »
de 2017, sur
une plage
de la Côte des
Légendes.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
GROUPE OUEST
Divines avec son scénariste Romain Compingt,
Houda Benyamina y est revenue en 2016 pour
l’écriture de son deuxième long métrage, Moon
River. Au total, près de 200 auteurs ont fait
le voyage l’an dernier jusqu’à PlounéourBrignogan-Plages, pour plancher sur leur récit.
Ce qui fait du Groupe Ouest le plus important
« film lab » d’Europe. Lorsqu’Antoine Le Bos,
son collègue scénariste québécois Marcel
Beaulieu et le romancier Yann Apperry décident
de se lancer dans l’aventure en 2006, le projet
paraît pourtant un brin surréaliste. Les trois
compères veulent non seulement redonner
du lustre à l’écriture du scénario, qu’ils estiment
un peu délaissée en France, mais aussi
démontrer que l’on peut développer une
« économie de l’imaginaire » dans une région
rurale comme la Bretagne. « Les deux défis
se rejoignent, assure Antoine Le Bos, principal
architecte du projet et directeur de la structure.
L’idée de se mettre au vert tout au bout du
Finistère pour plancher sur son récit fait partie
des fondamentaux de la méthode. »
Avec ses lunettes rondes cerclées de métal,
sa barbe de deux jours et son blouson en jeans,
l’homme a tout du prof de philo qu’il se
destinait à devenir, avant qu’un réalisateur
allemand ne lui demande d’adapter un roman
de Simone de Beauvoir. « J’ai découvert la
mécanique de l’écriture d’un scénario. Et c’est
très vite devenu obsessionnel », précise-t-il.
À l’époque, le métier de scénariste était selon
lui tombé en déshérence. « En envoyant balader
le scénario pour une forme de tournage plus
spontanée, la “nouvelle vague” a décimé
la profession, explique-t-il. Depuis, en France,
nous vivons encore sur le présupposé que le
réalisateur est le seul vrai auteur de l’histoire. »
Pour Antoine Le Bos, cet héritage a conduit
à une impasse. « Faute d’un scénario solide,
capable de tenir le spectateur en haleine,
le cinéma intelligent qui revendique un regard
sur le monde a perdu le lien avec le public »,
affirme-t-il. Le projet du « film lab » breton vise
donc à réhabiliter la puissance du récit pour
pouvoir résister à la déferlante des blockbusters
venus d’outre-Atlantique.
Originale à plus d’un titre, la méthode
développée par Le Groupe Ouest repose
beaucoup sur l’oralité. « En règle générale, les
auteurs passent trop vite à la phase d’écriture.
Ici, on la retarde le plus possible. Quand l’écrit
bloque, le cerveau trouve plus facilement à l’oral
les biais pour passer outre les difficultés et aller
jusqu’au bout du récit », assure le spécialiste
du scénario. Et de rappeler qu’Hitchcock
avait l’habitude de « raconter » à ses équipes,
chaque matin, les scènes qu’il allait tourner
dans la journée. Avant de se mettre au clavier,
les auteurs sont donc invités à bien cerner
l’idée qu’ils veulent développer et à travailler
l’architecture de leur récit. Le travail en groupe
L’IDÉE : DÉVELOPPER
UNE « ÉCONOMIE
DE L’IMAGINAIRE » DANS
UNE RÉGION RURALE.
crée un « effet miroir » salutaire. Pour stimuler
leur créativité, les deux coachs n’hésitent pas
à emmener leurs stagiaires en séance de travail
sur la plage qui fait partie – ça ne s’invente
pas – de la Côte des Légendes. « Ces promenades
studieuses m’ont permis de faire des bonds
en avant dans mon scénario », se souvient Alice
Vial, qui a même été jusqu’à situer l’action de
son dernier court métrage dans le café du port.
ORALITÉ ET TRAVAIL COLLECTIF
Construit sur un modèle associatif, le lab breton
reçoit des subsides de la Région, de Bruxelles,
du Centre national du cinéma (CNC) mais aussi
d’entreprises comme le Crédit Agricole ou
le groupe Even (coopérative agroalimentaire).
De quoi offrir chaque année une résidence
à huit candidats sélectionnés parmi plus de
200 demandes. D’autres programmes sont
montés en partenariat avec, par exemple,
le Torino Film Lab, sur une cible d’auteurs
internationaux, ou avec la productrice belge
Diana Elbaum (Beluga Tree) pour promouvoir
l’écriture féminine. Voire encore avec le
Cornwall Council anglais pour favoriser
l’utilisation des technologies les plus récentes.
Depuis son lancement, cette ancienne gare de
triage de légumes bretonne a ainsi vu défiler des
centaines d’auteurs de plus de 50 nationalités.
Dont quelques têtes d’affiche comme l’Argentin
Pablo Agüero, récompensé pour son scénario
autour d’Eva Peron, sur lequel est fondé le film
Eva ne dort pas, ou le Hongrois Lazlo Nemes,
Grand Prix au Festival de Cannes 2015 et Oscar
du meilleur film étranger pour Le Fils de Saul.
Le pari de faire naître un projet culturel
dans un territoire rural est bel et bien gagné !
Sensible à la démarche, le Crédit Agricole
a attribué il y a trois ans au Groupe Ouest une
enveloppe de 1 million d’euros pour soutenir
la production de films à petit budget. « Nous
sommes bien placés pour repérer avant tout
le monde les auteurs et les scénarios les plus
prometteurs », souligne Antoine Le Bos. Premier
fonds régional à investir dans le cinéma, il a
notamment placé un ticket dans Yalda de
Massoud Bakhshi et La Fille de l’estuaire de
Gaëlle Denis, tous deux en cours de tournage.
La ville de Plounéour-Brignogan pourrait aussi
un jour s’enorgueillir d’accueillir son propre
festival de cinéma indépendant, sur le modèle
du Sundance américain. « Nous travaillons à
rendre ce rêve possible », indique Antoine Le Bos.
En attendant, le CNC, qui relance depuis deux
ans sa politique de soutien aux auteurs en
favorisant notamment des résidences en région,
lui a commandé un rapport sur le sujet. Preuve
que son expertise est aujourd’hui reconnue.
« Sa méthodologie, qui fait la part belle au travail
collectif et à l’oralité, a démontré son efficacité
et se révèle très inspirante », souligne Julien
Neutres, directeur de la création, des territoires
et des publics du CNC. Le Groupe Ouest pourrait
bientôt donner naissance à des spin-off.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
Perdue
au fin fond
du Finistère,
la structure
est un booster
de créativité
pour les
scénaristes.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 39
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BUSINESS STORY
C
«
onversations entre fantômes ».
C’est ce à quoi songe Stéphane Lerouge
lorsqu’en 2010 il écoute, seul dans le bureau de
Maurice Jarre, les cassettes personnelles du
compositeur, sur lesquelles on l’entend discuter
avec les plus grands de l’histoire du cinéma :
John Huston, Alfred Hitchcock, David Lean,
Elia Kazan, Clint Eastwood… Fong, la veuve
de l’auteur des musiques de Lawrence d’Arabie,
Docteur Jivago et de tant d’autres, l’a laissé seul
au sous-sol de leur villa de Malibu. Il vient
de tomber sur des boîtes à chaussures remplies
de ces cassettes que le musicien, révélé
par Jean Vilar, enregistrait pour être sûr de
tout comprendre aux indications des cinéastes
anglophones pour lesquels il travaillait.
« J’ai commencé à écouter la voix de Maurice
en conversation avec ces monstres sacrés disparus
et c’était “ Le Temps retrouvé” : je me suis dit
qu’il fallait numériser ces trésors et en mettre des
extraits dans le coffret qui nous lui consacrions »,
raconte Stéphane Lerouge.
De la même façon que le collectionneur Vivant
Denon a donné son nom à une aile du futur musée
du Louvre que Napoléon lui avait demandé
d’organiser, Stéphane Lerouge devrait donner
le sien à une salle de conseil d’administration
d’Universal Music, en hommage à son travail
d’archéologue minutieux et passionné sur
les musiques de film. Sa collection Écoutez
le cinéma !, inaugurée en 2000, compte environ
140 références. Elles sont de plus en plus
ambitieuses puisque les sorties s’appuient
désormais sur des grandes expositions
organisées par la Cinémathèque, soutenue par
Vivendi, maison mère d’Universal Music. Le
coffret Jacques Demy-Michel Legrand n’offre pas
moins de onze CD, celui du « Monde musical de
Truffaut » cinq, celui des musiques de Scorsese
quatre, de Taxi Driver au Loup de Wall Street.
Un nouveau coffret Michel Legrand, dont
Stéphane Lerouge vient de coécrire un livre
de mémoires – J’ai le regret de vous dire oui –
en comptera même vingt. Avec peut-être, enfin,
la musique du fameux film inachevé d’Orson
Welles que Netflix a restauré mais ne montrera
finalement pas à Cannes, The Other Side of the
Wind. Le réalisateur légendaire l’avait
commandée il y a plus de quarante ans au
compositeur français. « Lorsqu’il l’a composée
STÉPHANE LEROUGE
L'ARCHIVISTE DES BO
Véritable archéologue des musiques de film, ce passionné a sauvé
de l’oubli les plus belles BO du cinéma français avec sa collection
Écoutez le cinéma ! chez Universal. Sa carrière est une longue
succession de rencontres précieuses et de hasards miraculeux.
Par Nicolas Madelaine – Photographe : Manuel Braun
l’an dernier, Michel Legrand a réussi à inverser
le cours du temps », sourit Stéphane Lerouge.
Même si certains « soundtracks » ont
rencontré de vrais succès ces derniers mois
(La La Land par exemple), la musique de film
reste un îlot très à part de l’industrie de la
musique. « Dans les années 60-70, les maisons
de disques publiaient un pressage, parfois juste
un 45 tours, à 1 000 ou 1 500 exemplaires,
destiné au public cinéphile, et il n’y avait jamais
de réédition », relate Stéphane Lerouge, qui
collectionne ces vinyles depuis son enfance.
LE « PUITS DE PÉTROLE » D’UNIVERSAL
En 1996, il rencontre Daniel Richard, le
responsable historique d’Universal Jazz, qui lui
suggère d’exploiter ce « puits de pétrole » qu’est
le catalogue des droits de musiques de cinéma
d’Universal. On doit à cette rencontre de pouvoir
trouver facilement, aujourd’hui, la musique de la
Nouvelle Vague, mais aussi du cinéma populaire
– les Louis de Funès, les Pierre Richard… –, des
polars virils et des comédies « anar » des années
70, des films d’auteur de l’âge d’or du cinéma
français, etc. Une variété infinie, de la pop aux
musiques expérimentales. Avec souvent des BO
bien plus subtiles et ambitieuses que les films
qu’elles appuient – et parfois qu’elles sauvent...
« AUTREFOIS, ON SORTAIT
UN PRESSAGE À 1 000
OU 1 500 EXEMPLAIRES,
ET IL N’Y AVAIT JAMAIS
DE RÉÉDITION. »
40 – LE S E CHOS WE E K- E ND
« Le noyau dur de la collection, ce sont des
artistes comme Georges Delerue (“Jules et Jim”,
“La Nuit américaine”), François de Roubaix (“Le
Samouraï”), Philippe Sarde (“Tess”, “Les Choses
de la vie”), Antoine Duhamel (“Pierrot le Fou”),
Éric Demarsan (“L’Armée des ombres”) ou encore
Michel Magne (“Les Tontons flingueurs”),
explique Stéphane Lerouge. Elle s’est ensuite
élargie à des musiciens comme Gainsbourg et
Polnareff, puis à des étrangers comme Jerry
Goldsmith (“Papillon”) ou Nino Rota (“Plein
Soleil”), Lalo Schifrin (“Les Félins”), John Barry
[le compositeur des premiers “James Bond”,
NDLR] ou aujourd’hui Quincy Jones ».
Les compositeurs français ont longtemps
formé une école recherchée par Hollywood,
qui les a oscarisés. Il suffit de citer la musique
de Love Story par Francis Lai, et celle de L’Affaire
Thomas Crown par Michel Legrand. La
résonance des musiciens français dans le monde
entier, qu’Alexandre Desplat vient de perpétuer
en remportant l’Oscar 2018 pour La Forme de
l’eau, donne à Stéphane Lerouge un avantage sur
ses confrères d’autres nationalités – la « petite
amicale » internationale des archéologues de la
musique de film compte un ou deux passionnés
par pays. Fort de l’aura hexagonale, le Français
ouvre toutes les portes à l’étranger. Ses blagues
et son attention au détail aident, aussi : il est
devenu l’ami et le dépositaire de ces musiciens.
« Le coffret consacré aux musiques de film
de Quincy Jones a été une épopée. C’était le seul
territoire encore vierge du continent Jones,
ce compositeur-arrangeur-producteur qui a
produit Michael Jackson. Pour le livret, je suis allé
interviewer Toots Thielemans, le sublime
harmoniciste belge, soliste régulier de ses bandes
originales, raconte Stéphane Lerouge. Ce génie
aux allures de paysan wallon m’a déclaré : “Le roi
de Belgique m’a donné le titre de baron alors que
Quincy Jones m’appelle toujours Motherfucker !”
(rires). Un an plus tard, Quincy a lu cette interview.
Toots était alors très malade et ça l’a
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L’ARCHIVISTE DES BO
Stéphane Lerouge,
le 23 avril 2018,
au studio
de « mastering »
d’Universal.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 41
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BUSINESS STORY L’ARCHIVISTE DES BO
SES BO DE CHEVET
De sang-froid
(de Richard Brooks, 1967)
par Quincy Jones
« Le magnum opus de
Quincy Jones au cinéma,
d’après le récit de
Truman Capote : il y
brevette la notion de
“jazz dodécaphonique”,
avec en solistes les
contrebassistes Ray
Brown et Andy Simpkins.»
DES TRÉSORS SAUVÉS DE LA DESTRUCTION
Le Français et sa petite équipe ont aussi fait
exister des projets qui n’avaient jamais rencontré
le public. C’est ainsi qu’est sortie la musique
écrite pour Le Cercle rouge par Michel Legrand.
Très différente de celle d’Éric Demarsan, « plus
métaphysique », que Jean-Pierre Melville avait
retenue in fine. De même sur le dernier coffret
Gainsbourg, la BO psychédélique des Chemins de
Katmandou, dont le 45 tours n’était jamais sorti,
a pu être présentée. « Nous n’avions retrouvé,
grâce à la fille du copiste, qu’une bande sur les
deux et nous avons dû attendre la fin de celle-ci
pour entendre surgir in extremis le thème
principal et respirer, raconte Stéphane Lerouge.
Et l’écouter en studio avec Jean-Claude Vannier,
qui l’avait co-composée, était très troublant :
d’un côté, j’avais Vannier aujourd’hui, de l’autre
sa voix en 1969, en studio avec Gainsbourg. »
Stéphane Lerouge a même sauvé des bandes
de la destruction. « Nous avons vidé la cave
du compositeur René Cloërec quelques jours avant
qu’elle soit inondée et donc évité la destruction
des fragiles supports des musiques des films
d’Autant-Lara comme “Le Diable au Corps”. »
La fortune des titres dépasse souvent le cercle
des obsessionnels du « soundtrack ». Il y a même
des miracles grâce au sampling ou à la
synchronisation, c’est-à-dire l’utilisation des
La Horse (de Pierre
Granier-Deferre, 1970)
par Jean-Claude Vannier
et Serge Gainsbourg
« Le Meccano
orchestral insolite
et pop (clavinet, clavecin,
banjo, cymbalum)
de Gainsbourg et du
rythmicien Vannier éclate
sur le visage de Gabin,
en plein polar paysan. »
Voyage au bout du
monde – l’Antarctique
(de Philippe et JacquesYves Cousteau, 1976)
par François de Roubaix
« Un documentaire signé
Cousteau qui permet
à François de Roubaix
En 1968, Alain Delon enregistre avec Michel Legrand, sous le regard
d’Eddie Barclay, Les Moulins de mon cœur. À partir de cette photo,
Stéphane Lerouge est remonté à la source de cette version française
de la chanson de L’Affaire Thomas Crown, restée jusque-là inédite.
de raconter son rapport
intime à la mer,
avec un hypnotique
enchevêtrement
acoustico-électronique.
Hélas, l’homme au
bonnet rouge n’en
conservera pas la
moindre double croche. »
La Rose et la Flèche
(de Richard Lester, 1976)
par Michel Legrand
« Autre partition rejetée :
les retrouvailles de Robin
des Bois et Marianne,
à l’âge mûr, poussent
très loin l’inspiration
de Michel Legrand, avec
un concerto grosso pour
violon et violoncelle,
d’une modernité frontale,
qu’il considère comme
son travail le plus abouti
au cinéma. »
La Forme de l’eau (de
Guillermo del Toro, 2018)
par Alexandre Desplat
« Plus récemment,
la rencontre de deux
poètes – Desplat et
del Toro – qui, l’un avec
des notes, l’autre avec
des images, parviennent
à révéler poétiquement
la part d’humanité
des monstres. »
42 – LE S E CHOS WE E K- E ND
morceaux dans la publicité, les films ou les
séries. « Les titres de François de Roubaix sont
d’une telle modernité, explique Stéphane Lerouge.
C’est amusant de retrouver “Dernier domicile
connu” dans une chanson de Robbie Williams
ou sur le clip de campagne de Benoît Hamon. »
Ce compositeur qui a très tôt expérimenté autour
des musiques électroniques est devenu une
référence des jeunes musiciens et figure dans
des compilations pointues. En 2000, Stéphane
Lerouge a aussi réédité un album yé-yé de
Michel Legrand, « Archi-cordes », qui comprend
un morceau – composé en un quart d’heure
et baptisé Di-gue-ding-ding – qui s’est retrouvé
sur la bande-annonce d’Arrête-moi si tu peux,
de Spielberg, et sur une récente publicité
américaine de General Electric. « Depuis, en
synchro, c’est un titre star. Alors qu'à l'origine,
l’album n’a pas été un succès », s’amuse-t-il.
L’archiviste préféré des mélomanes cinéphiles
prépare encore des rééditions et des sorties en
vinyle. Il espère notamment un jour concrétiser
une anthologie avec Alexandre Desplat,
qui a déjà une longue carrière européenne et
hollywoodienne. Mais il s’inquiète pour l’avenir.
Les cinéastes font moins composer de musiques
originales (les « scores ») qu’avant et utilisent
« trop souvent » des chansons existantes. Ils ont
beaucoup à perdre à s’éloigner des compositeurs,
dont la contribution est parfois essentielle.
Michel Legrand a ainsi raconté dans un entretien
radiophonique comment L’Affaire Thomas
Crown, dans une impasse lors du montage,
a finalement été construit autour de sa musique.
Le compositeur venait à peine de débarquer
à Hollywood…
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
UNIVERSAL MUSIC FRANCE
Les Félins
(de René Clément, 1964)
par Lalo Schifrin
« La partition fondatrice
qui, en termes de
mélange de langages,
préfigure les coups
d’éclat majeurs de Lalo le
magnifique : “Bullitt”, “Le
Renard”, “L’Inspecteur”,
“Opération Dragon”.
PATRICK BERTRAND/AGIP/RUE DES ARCHIVES
bouleversé de découvrir ce témoignage. Parmi mes
grandes fiertés, il y a l’aboutissement de ce coffret.
Une partie de son parcours est lié à la France,
de la pianiste Nadia Boulanger à Eddie Barclay,
et c’est comme un cadeau retour de notre pays à
son immense talent, via Universal Music France. »
Écoutez le cinéma ! a sauvé de l’oubli
des œuvres essentielles, parfois au terme
de vraies chasses au trésor. Stéphane Lerouge
rencontre ainsi John Barry à un festival en
2007. Ils conviennent de rééditer « The Concert
John Barry » et « Americans », deux œuvres
composées quand le musicien voulait
s’émanciper des « James Bond ». Mais les
« masters » avaient disparu. Le hasard d’un
contact avec Polydor Japon permet de retrouver
la bande d’« Americans », la magnifique musique
d’un film imaginaire décrivant une vision
fantasmée de l’Amérique par l’Anglais du
Yorkshire qu’était John Barry. Elle n’avait jamais
été renvoyée à l’époque à Polydor UK, où son
emplacement était vide. À l’occasion de la sortie
de ces disques, Stéphane Lerouge a réalisé
un des derniers entretiens avec John Barry,
dans sa fascinante villa de Long Island.
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PHILIPPE QUAISSE/PASCO
ATTENDUES SUR LA CROISETTE PORTRAITS
GOLSHIFTEH FARAHANI Dans Les Deux Amis, de Louis Garrel, présenté à la Semaine de la critique en 2015 (ci-dessus) ou dans Paterson, de Jim Jarmusch, en compétition en 2016,
Golshifteh Farahani, avec son charme irrésistible, subjuguait ses partenaires de jeu et, par la même occasion, les spectateurs énamourés. En 2018, l’actrice iranienne accomplit son retour
dans Les Filles du soleil, d’Eva Husson (en compétition), où elle campe une combattante kurde. Rendez-vous au palmarès ? O. D. B.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 43
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BUSINESS STORY
TECHNICIENS
DU RÊVE
Ils ne sont jamais en couverture
des magazines glamours,
n’ont pas de contrats juteux
avec les marques de luxe,
restent inconnus du grand
public et pourtant, sans eux,
les films les plus intenses
ne fonctionneraient pas.
Directeurs artistiques,
maquilleurs, génies du pixel :
voici cinq des plus brillants
illusionnistes du cinéma.
Par Florence Bauchard,
Isabelle Lesniak et Karl De Meyer
Illustrations : Tommy Parker
STÉPHANE DONIKIAN
LE SIMULATEUR DE FOULE
Fonction : PDG-fondateur du spécialiste
de la simulation de foule Golaem
Localisation : Rennes
Œuvres auxquelles il a participé : Black
Panther, Au revoir là-haut et la série
« Game of Thrones »
« Créer de la matière animée à partir de matière
inanimée. » Telle est la mission de Golaem,
dont le nom est emprunté au monstre d’argile
du Rabbin Löw qui hantait le cimetière juif
de Prague au xvie siècle. Lancée en 2009, cette
PME rennaise de six personnes, hébergée dans
le centre de R & D de Technicolor, travaille pour
les studios de cinéma, d’animation et de jeux
44 – L E S E CHOS WE E K- E ND
vidéo les plus prestigieux. Elle leur vend
un logiciel de simulation de foule
particulièrement utile pour remplir
virtuellement un stade, un champ de bataille
ou la rue d’une grande métropole. « Notre
concurrent chinois commercialise une technologie
moins chère, mais nettement plus complexe
à maîtriser », explique le PDG Stéphane
Donikian, un ancien chercheur du CNRS
et de l’Inria, expert dans la modélisation
et la simulation du comportement humain.
Quand la plupart des logiciels nécessitent
six mois de formation, celui de Golaem demande
quelques jours de prise en main avant d’être
utilisé directement par l’artiste, sans
l’intermédiaire d’un informaticien. Intégré
au logiciel de référence de l’animation, Autodesk
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TECHNICIENS DU RÊVE
HANNAH BEACHLER
LA CRÉATRICE D’AMBIANCE
Fonction : directrice artistique
Localisation : Nouvelle-Orléans (États-Unis)
Films auxquels elle a participé :
Black Panther, Moonlight,
Creed : L’Héritage de Rocky Balboa
Maya, il se présente sous forme de modules
préconfigurés que l’artiste assemble librement
en fonction des scénarios imaginés pour
ses personnages : marcher au hasard ou vers
un point donné, éviter le contact ou au contraire
se grimper les uns sur les autres (dans le cas
d’insectes par exemple), lever les bras pour
participer à une ola, donner l’assaut, succomber
à une explosion, etc. Golaem ne proposait
au départ que des bipèdes ou des quadrupèdes,
mais sa gamme s’est considérablement élargie
au gré des besoins de ses 260 clients – elle peut
désormais animer des êtres complexes comme
l’armée des morts de « Game of Thrones »
ou des cyclistes pour le biopic de Stephen Frears
sur Lance Armstrong, The Program. 97%
du chiffre d’affaires (465 000 euros en 2017)
est réalisé à l’international, pour des studios
californiens, canadiens ou britanniques.
Et dire qu’à l’origine, Stéphane Donikian
comptait travailler pour l’industrie – la SNCF
a d’ailleurs utilisé le logiciel pour visualiser
les flux en gare ! Que vous soyez un cinéphile
acharné ou occasionnel, vous avez à coup
sûr déjà vu les réalisations de Golaem
– de la reconstitution des rues parisiennes
en Mai 68 dans Le Redoutable aux gradins
de Moi, Tonya, en passant par la grande bagarre
de Black Panther ou les arrivées des soldats
en gare dans Au revoir là-haut – sans même
vous rendre compte des effets spéciaux.
Ils sont si réalistes que Stéphane Donikian
lui-même a du mal à les repérer dans les films
aboutis de ses clients. I. L.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 45
En tant que chef décoratrice, elle a créé
les univers visuels de longs métrages américains
qui ont récemment marqué notre imaginaire,
de Moonlight – Oscar surprise du meilleur film
en 2017 – à Black Panther – impressionnante
réinvention, en début d’année, du film
de super-héros par Marvel. Hannah Beachler,
fille d’un architecte et d’une décoratrice
d’intérieur de l’Ohio, remplit les fonctions
de chef décoratrice et de directrice artistique
auprès des grands réalisateurs d’Hollywood.
Bien avant le début du tournage, elle recense
les éléments de décor, les vêtements,
les accessoires… que lui suggère la lecture
du scénario et imagine la tonalité du film,
en accord avec le metteur en scène. Étroitement
impliquée dans le choix des costumes,
des véhicules ou encore des effets spéciaux,
elle gère les aspects esthétiques mais aussi
techniques et financiers du projet – elle contrôle
les devis et surveille le budget.
La phase de préparation – variable selon
les ressources du film – conditionne le bon
déroulement du tournage. Pour Moonlight,
elle n’a eu droit qu’à trois semaines avec
cinq collaborateurs, alors que dans le cas
de Black Panther – un Disney à 200 millions
de dollars – elle a bénéficié d’une enveloppe
de 30 millions, de huit mois de recherches
et repérages, et a coordonné l’activité
de 800 personnes (décorateurs, costumiers,
accessoiristes, menuisiers, plâtriers, peintres,
scénographes…). Ce qui lui a permis
de sillonner l’Afrique du Sud, la Namibie
et l’Éthiopie à la recherche de détails
authentiques lui permettant de créer
l’environnement « afro-futuriste » de l’État fictif
du Wakanda. Elle a même retrouvé de vieux
idéogrammes traditionnels nigérians utilisés
avant la colonisation britannique dont elle
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BUSINESS STORY
s’est inspirée pour les signaux de rue
de la « cité d’or » du royaume. Afro-américaine,
cette ex-étudiante en stylisme et en cinéma
aime plus que tout revisiter l’héritage culturel
noir, comme dans le « film album » de Beyoncé,
« Lemonade », tourné dans une plantation
proche de la Nouvelle-Orléans, où elle vit.
L’heure du succès a enfin sonné, après quinze
ans à enchaîner des films d’horreur de second
rang et des publicités pour Apple ou Nike.
Au-delà du metteur en scène Ryan Coogler,
qui l’a lancée dans trois de ses films (Fruitvale
Station, Creed : L’Héritage de Rocky Balboa
et Black Panther), elle a été choisie par
le cinéaste danois Nicolas Winding Refn (Drive,
Only God Forgives) pour sa première série
policière, produite par Amazon, « Too Old
to Die Young ». I. L.
KAZUHIRO TSUJI
LE MAGICIEN DU MAQUILLAGE
Fonction : maquilleur effets spéciaux
Localisation : Los Angeles (États-Unis)
Les films auxquels il a participé :
L’Étrange Histoire de Benjamin Button,
Le Grinch, Looper, Les Heures sombres
Kazuhiro Tsuji ou rien. Gary Oldman, pour jouer
Winston Churchill dans Les Heures sombres,
a exigé les services du maquilleur de génie
qui avait travaillé sur les visages de Cate
Blanchett et Brad Pitt dans L’Étrange Histoire
de Benjamin Button. Avec sa petite tête et ses yeux
« PARVENIR À RENDRE
NOTRE TRAVAIL INVISIBLE,
FAIRE QU’ON NE VOIE PLUS
LES FICELLES », VOILÀ
L’AMBITION DE JOE LETTERI,
DIRECTEUR DE WETA DIGITAL.
enfoncés très rapprochés, Gary Oldman
était loin de ressembler au Premier ministre
britannique, mais une fois de plus l’artiste
japonais a créé une telle illusion que tous
les deux ont été récompensés aux derniers
Oscars. L’ironie de l’histoire, c’est que Kazuhiro
Tsuji désertait depuis 2011 les plateaux
de tournage, trop stressants à son goût,
pour se consacrer à un travail de plasticien.
Grâce à son penchant pour la reproduction
hyperréaliste de bustes de personnalités comme
Abraham Lincoln, mais deux à trois fois plus
grands que nature, le disciple du célèbre
maquilleur américain Dick Smith n’avait
pas perdu la main.
Dès son enfance, un peu solitaire
et malheureuse auprès d’un père alcoolique
et d’une mère abusive, Kazuhiro Tsuji s’amuse
46 – L E S E CHOS WE E K- E ND
à se métamorphoser avec du carton
et du plastique. Lecteur assidu du magazine
américain pour adolescents Fangoria (dédié aux
films d’horreur), il finit par contacter Dick Smith,
qui va devenir son mentor et l’encourager
à développer ses compétences de maquilleur
à partir de plâtre, de mousse en latex et d’argile.
Pionnier des effets spéciaux au Japon, Tsuji
y fonde une des premières sociétés du genre
et enseigne cette discipline émergente
à la Yoyogi Animation Academy, avant
de traverser le Pacifique en 1996 pour tenter
sa chance aux États-Unis sur Men in Black
– avec Rick Baker, un des disciples de Dick Smith.
Là, Tsuji innove en utilisant à la fois du silicone
mou et dur pour donner au personnage d’Edgar
– le cafard cosmique du film – la mobilité
d’expression requise, le début d’une collaboration
fructueuse de dix ans avant que le Japonais
ne fonde sa propre entreprise à Los Angeles.
Est-ce que ce premier Oscar le réconciliera
avec le cinéma ? Rien n’est moins sûr. Si Tsuji
s’est laissé convaincre par Gary Oldman, c’est que
les deux avaient déjà discuté d’un projet de biopic
sur le mythique homme d’État, qui les fascine
tout autant l’un que l’autre. Sur le plateau
des Heures sombres, le Japonais a imposé
ses conditions pour ne pas s’exposer
à une expérience de travail aussi éprouvante
qu’avec Jim Carrey sur Le Grinch – le tournage
l’avait conduit tout droit à une psychothérapie.
Pas question de revivre des journées à rallonge
avec une star totalement imprévisible
qui disparaît des heures ou remet en question
d’un jour sur l’autre le choix d’une teinte de peau.
Pour transformer Oldman en Churchill, Tsuji
s’est concentré sur le concept initial pendant
six mois, la réalisation du maquillage étant
assurée au quotidien par deux assistants. Fort
de son analyse, l’artiste est désormais convaincu
que la sculpture convient mieux à sa personnalité.
Son expérience au cinéma lui a permis
de développer une expertise dans le portrait,
la photographie et la sculpture, qu’il a mise
au service de quelques-unes des dernières
œuvres les plus remarquées de l’artiste
Paul McCarthy. La récente reconnaissance
de la critique et des collectionneurs lui permet
d’espérer percer sur le marché de l’art. F. B.
JOE LETTERI
LE CHAMPION DES EFFETS SPÉCIAUX
Fonction : directeur de Weta Digital
Localisation : Wellington
(Nouvelle-Zélande)
Les films auxquels il a participé :
Le Seigneur des anneaux, La Planète
des singes, King Kong, Avatar
Quand Peter Jackson sort le deuxième volet
de sa trilogie inspirée de Tolkien, il cherche
à doter le maléfique Gollum d’une présence
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TECHNICIENS DU RÊVE
singulière. Joe Letteri va la lui donner, avec
le procédé dit de « transluminescence »
qui donne à la peau de la créature son caractère
translucide. Ce n’est que l’un des nombreux
faits d’armes de l’Américain, né en Pennsylvanie
il y a soixante ans. On lui doit aussi les audaces
visuelles du King Kong de 2005 et d’Avatar
en 2009. Récemment, il est allé encore plus loin
en créant des singes étonnamment humains
pour la trilogie de La Planète des singes.
Son ambition : « Parvenir à rendre notre travail
invisible, faire qu’on ne voie plus les ficelles. »
Adolescent très marqué par des films
comme le King Kong de 1933, 2001 : l’Odyssée
de l’espace de Kubrick et les premiers Star Wars
de George Lucas, le jeune Letteri se passionne
pour les mathématiques, la physique, l’univers
naissant des ordinateurs. Il commence
à bricoler quelques vidéos commerciales
puis réussit à se faire embaucher sur un
méga-projet de Steven Spielberg : Jurassic Park.
Avant de s’intéresser aux singes, il se concentre
donc sur les dinosaures et notamment sur
leur peau, le reflet de la lumière sur leur
enveloppe. Toute sa carrière, ce sujet restera
central pour lui.
Au début des années 2000, il rejoint Weta
Digital, la société qu’a créée Peter Jackson
pour produire les effets spéciaux des Créatures
célestes, film de 1994 qui restera dans
les annales du cinéma pour avoir donné
son premier rôle sur grand écran à Kate
Winslet. Joe Letteri va travailler sur la trilogie
du Seigneur des anneaux et s’installe
en Nouvelle-Zélande – il n’en partira plus.
Pour les scènes de bataille en Terre du Milieu,
il contribue au développement d’un logiciel
qui permet d’animer un très grand nombre
de personnages indépendamment, Massive.
Ses scènes préférées, dans les films, restent
toutefois celles où un personnage, à un moment
crucial, doit se poser pour réfléchir. Pour le King
Kong de Peter Jackson, Weta a doté le gorille
géant de pas moins de 460 milliards de poils,
qui réagissent différemment à la lumière
et à l’environnement immédiat – le film affiche
alors le plus gros budget jamais engagé.
Une des plus grandes fiertés de Joe Letteri
est toutefois d’avoir créé pour James Cameron
un univers entier, à savoir la faune et la flore
de Pandora, l’exoplanète où se situe l’action
d’Avatar : cela a pris tout de même plus
de trois ans… Avec la dernière série La Planète
des singes, Joe Letteri a démontré qu’il n’avait
rien perdu de sa maîtrise de la lumière.
Cette performance lui a valu en mars sa dixième
nomination aux Oscars. Il est reparti bredouille
cette fois – le prix est revenu à l’équipe de Blade
Runner 2049 –, mais a la satisfaction d’avoir
déjà chez lui quatre statuettes ainsi que
quatre Bafta britanniques. Et il n’a pas dit son
dernier mot : il est train de plancher sur la suite
d’Avatar… Sortie prévue en 2020. K. De M.
B. J. ET EILEEN WINSLOW
LES FABRICANTS DE MACCHABÉES
Fonction : cofondateurs de Dapper Cadaver
Localisation : Los Angeles (États-Unis)
Œuvres auxquelles ils ont contribué :
X-Men, Jurassic World et les séries
« Bones », « Breaking Bad », « American
Horror Story »
Dapper Cadaver (« cadavre élégant »)
n’a pas encore décroché d’Oscar et pourtant,
depuis plus d’une décennie, la fabrique de faux
macchabées des époux Winslow est devenue
incontournable pour le cinéma, les séries,
les parcs d’attractions et les soirées Halloween
des people comme Paris Hilton. La police
a même recours à ses mannequins pour
ses entraînements. C’est au nord d’Hollywood,
non loin du siège de Disney, dans un entrepôt
de 5 000 mètres carrés à la façade anonyme,
que l’entreprise stocke squelettes, cadavres, tables
d’autopsie, sang au litre… Humains ou animaux,
entiers ou en pièces détachées, les faux morts
se louent, s’achètent ou peuvent être fabriqués
sur commande à tous les prix. En moyenne,
la taille adulte se négocie à 800 euros et un fœtus
de sept mois avec cordon ombilical et placenta
à 200. Un tarif conditionné par le matériau.
Son choix dépend bien sûr du réalisme
et de la résistance recherchés. Largement utilisé
LE S E CHOS WE E K- E ND – 47
pour les arrière-plans ou les cascades,
la polymousse tient bien dans le temps.
Sa souplesse permet même de la piétiner,
comme l’a prouvée la résistance des zombies
de l’attraction Walking Dead du parc Universal
Studio. Parfait pour les gros plans, le silicone
est toutefois cher et fragile. Mais de l’aveu
d’Eileen, il a contribué au réalisme du défunt
navigateur de la série « Vikings ». La palette
des matériaux ne cesse de s’enrichir. Dernier
en date : le « dura-rubber » avec finition haute
qualité à l’aérographe, petit pistolet à peinture.
À la tête de cette PME dynamique de onze
personnes : un couple passionné par le monde
de l’horreur et la biologie. Enfant, B. J.
collectionnait les squelettes d’animaux et
créait ses propres monstres. Tout en travaillant
dans un magasin de farces et attrapes, ce colosse
barbu a d’abord monté son business dans
son garage avant de créer l’entreprise en 2006
avec sa femme. B. J. conçoit son travail
comme celui d’un artiste qui doit donner corps
à ce qui n’est parfois qu’un vague croquis,
pour cela il s’inspire volontiers de la nature.
Et la demande ne faiblit pas, au contraire.
Après la grande époque des séries médicales
et criminelles, c’est le retour des super-héros
et l’essor des escape games. F. B.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
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BUSINESS STORY
Jean-Louis Aubert, Zazie et près de 3000 Français
sont devenus coproducteurs de cinéma, il y a
quatre ans, en mettant des billes dans le premier
film de Michèle Laroque en tant que réalisatrice.
Il ne s’appelait pas encore Brillantissime mais
Jeux dangereux et ne parlait pas d’une femme
quittée par son mari mais de terrorisme.
La plate-forme Touscoprod a permis de lever
300000 euros. Selon les producteurs du film,
Maxime Delauney et Romain Rousseau, à la tête
de Nolita, le recours au crowdfunding n’était «pas
seulement motivé par des enjeux financiers» mais
aussi par «la volonté de Michèle d’embarquer avec
elle une France meurtrie par les attentats». Les
donateurs n’ont pas été intéressés financièrement
au succès du film mais ont été associés au choix
de l’affiche, ont pu rencontrer l’équipe, et les plus
chanceux ont monté les marches à Cannes avec
Michèle Laroque. Depuis, la formule a fait des
émules. Mélanie Laurent et Cyril Dion ont ainsi
récolté 400000 euros pour Demain.
02
03
04
Sortie : 28 mars 2018
Budget : 1 million d’euros
Sortie : 11 avril 2018
Budget : 9 millions d’euros
Sortie : 11 octobre 2017
Budget : 5,3 millions d’euros
Marc Simoncini est sans doute, avec Xavier Niel,
le patron français qui œuvre le plus en faveur du
cinéma. À la tête de deux sociétés de production,
Reborn – qui a participé à une dizaine de films
depuis décembre 2014 – et Super 8 – lancée
en 2016 avec le réalisateur Jérôme Salle – ce
multi-entrepreneur (Meetic, Sensee, Heroïn)
et investisseur (Jaïna) joue volontiers « les
saint-bernard pour les bons films » lâchés par les
guichets traditionnels. Quand on l’appelle
à la rescousse du dernier bébé du réalisateur
lituanien Sharunas Bartas, Frost, il se donne une
nuit pour visionner l’œuvre de cet artiste qu’il ne
connaît pas, avant de dire banco. « Le CNC devait
le cofinancer via son aide aux cinémas du monde
mais cela ne s’est pas fait. On s’est donc retrouvé
avec les organismes russe, lituanien et ukrainien
à secourir un film qui n’aurait pas vu le jour sans
nous ! » s’enthousiasme le Marseillais. Ont aussi
reçu son aide : le Neruda du Chilien Pablo
Larrain ou encore l’autofiction d’Arnaud Viard,
Arnaud fait son deuxième film.
C’est la méthode Charles Gillibert. Parce que
la plupart des films qu’il produit ont un fort
potentiel à l’international (des œuvres d’Olivier
Assayas à celles de Mia Hansen-Løve), le jeune
patron de CG Cinéma peut se permettre de
démarcher des fonds d’investissement étrangers
plus intéressés par le retour sur investissement
que par la qualité des œuvres : « Cela se fait peu
en France mais c’est ainsi que se montent la plupart
des films indépendants anglo-saxons. » Deux ans
après le carton de Mustang, le premier film de
la Franco-Turque Deniz Gamze Ergüven, qu’il a
produit, le duo gagnant rempile sur le deuxième
long métrage de la cinéaste, Kings. Charles
Gillibert et Vincent Maraval ont convaincu les
fonds chinois Bliss et américain Maven, qui ont
apporté près de la moitié du montant total, tout
en imposant un droit de contrôle contraignant
sur les dépenses ou le calendrier. Le Redoutable
– le faux biopic de Michel Hazanavicius sur
Godard –, avait lui aussi trouvé 1 million
de dollars auprès du birman Forever Group.
Numéro Une revient de loin. Ce film, qui raconte
comment une cadre supérieure (Emmanuelle
Devos) part à la conquête de la direction d’un
groupe du CAC, a failli ne jamais voir le jour.
Porté par la réalisatrice Tonie Marshall, le projet
a été particulièrement difficile à boucler sans
l’avance sur recettes du CNC ni l’aide d’une
région et avec l’apport d’une seule Sofica. « Il
nous manquait 400 000 euros pour tourner sans
prendre un risque démesuré et j’avais vainement
sollicité les mécènes privés ou les banques »,
raconte la productrice, Véronique Zerdoun
(Tabo Tabo Films). L’agence de communication
Marques & Films imagine alors une coopération
subtile avec des marques engagées en faveur
des femmes. Axa et Coca-Cola mettent au pot,
moyennant l’insertion dans le scénario
de discrètes citations orales de leur action
et de leurs affiches. « In fine, tout le monde
y a gagné étant donné la grande cohérence entre
le sujet, le financement et l’aspect artistique
du projet », estime la productrice.
« FROST » SAUVÉ PAR
LE FONDATEUR CINÉPHILE DE MEETIC
« KINGS » GROS BUDGET
AIDÉ PAR LES FONDS ÉTRANGERS
48 – L E S E CHOS WE E K- E ND
« NUMÉRO UNE »
SUBTILE COM DE COCA ET AXA
CÉLINE BRACHET/NOLITA CINEMA
Par Isabelle Lesniak
Sortie : 17 janvier 2018
Budget : 5 millions d’euros
KINOELEKTRON
L’an dernier, Abdellatif Kechiche marquait
les esprits en annonçant sa décision
de mettre aux enchères sa Palme d’or, reçue
quatre ans plus tôt pour « La Vie d’Adèle »,
afin de payer ses deux nouveaux opus. Énième
provocation ? Pas seulement. Au moment où
les « guichets » traditionnels – notamment
les télévisions – se désengagent,
les producteurs rivalisent d’imagination
pour boucler leurs budgets. Démonstration
en cinq longs métrages.
« BRILLANTISSIME », TOUS
COPRODUCTEURS VIA LE CROWDFUNDING
DR
ALTERNATIVES
POUR FINANCER
DES FILMS
01
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
LA LISTE
Brillantissime,
de et avec Michèle
Laroque, a suscité
l’adhésion de quelques
3 000 contributeurs, qui
ont versé en moyenne
80 euros chacun via la
plate-forme Touscoprod.
Frost, du Lituanien
Sharunas Bartas,
avec Vanessa Paradis
(au centre), a pu voir
le jour grâce au soutien
de Marc Simoncini,
« serial entrepreneur »
cinéphile. Le film
a eu les honneurs
de la Quinzaine des
réalisateurs en 2017.
Kings, de Deniz Gamze
Ergüven, avec Halle
Berry (en bas) et Daniel
Craig, a séduit deux
fonds d’investissement,
convaincus après une
bonne prévente dans
des territoires majeurs
que le projet était
« bankable ».
05
« LES CONFINS DU MONDE »
L’UNION SACRÉE DES INDÉPENDANTS
Sortie : n. c.
Budget : 7 millions d’euros
Qui d’autre que Sylvie Pialat, veuve de Maurice et
patronne respectée des Films du Worso, aurait pu
provoquer une telle union sacrée de la profession?
Confrontée à la défection d’une chaîne pour le
financement des Confins du monde – le prochain
film de son réalisateur fétiche Guillaume
Nicloux – elle annonce à son ami producteur
Édouard Weil qu’elle s’apprête à jeter l’éponge.
«Elle était soutenue par Canal+ et avait engagé tant
de frais qu’il aurait été absurde de laisser tomber.
Je lui ai donc dit qu’on allait essayer de l’aider entre
producteurs indépendants», raconte le patron de
Rectangle Productions. Il lui demande de calculer
son minimum vital – 500000 euros – et s’engage
à en verser 100000 si elle convainc une poignée
de confrères de l’imiter. «Sur les dix producteurs
appelés au secours, sept ont rejoint le pool».
Ils viennent d’univers variés, d’Étienne Comar
(Django, Mon Roi) à Bruno Lévy (Ce qui
me meut). Grosse émotion lorsqu’ils se retrouvent,
cet hiver, au cinéma Le Saint Germain pour
découvrir cette fresque sur l’Indochine de 1945.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 49
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BUSINESS STORY
À HOLLYWOOD, TOUT LE MONDE
RÊVE D’ÊTRE BLACKLISTÉ
Depuis 2005, Franklin Leonard élabore un classement annuel
des meilleurs scripts n’ayant pas encore été financés.
Surnommé la liste noire, le document est devenu une mine d’or
pour les producteurs. Il a donné lieu à une cinquantaine d’Oscars,
dont quatre des dix derniers meilleurs films.
Par Anaïs Moutot
Photographe : Deborah Farnault
D
ans la salle en briques de Fabrik
Entertainment, une société de production située
près des Paramount Studios à Los Angeles,
Evan Parter attend nerveusement un coup
de fil. C’est aujourd’hui, à 16 h 30, qu’il saura
si Morgan Freeman accepte de jouer dans The
Independent, le film dont il a écrit le scénario il y
a six ans. L’histoire d’un journaliste qui découvre
une affaire menaçant la victoire du premier
candidat indépendant à l’élection présidentielle
américaine. Amy Rice, la scénariste de la série
« The Newsroom », réalisera le film, dans lequel
jouera Leslie Odom Junior, l’un des acteurs de
la comédie musicale Hamilton.
Un beau casting pour le deuxième synopsis
d’un enseignant en histoire qui ne connaissait
personne à Los Angeles avant de venir tenter
sa chance à Hollywood il y a six ans. « J’ai
débarqué ici après un an d’enseignement dans
un pensionnat britannique et un tour du monde
de deux ans », raconte ce natif de l’État de
New York. Un petit job de caddie sur l’un des
terrains de golf qui bordent la Cité des Anges lui
permet de rencontrer un dirigeant du studio
21st Century Fox, qui l’aide à obtenir un poste
d’assistant dans la maison de production de
Steve Carell. Après avoir lu des scénarios toute
la journée, Evan Parter rentre chez lui et déroule
l’intrigue de son synopsis jusque tard dans la
nuit. Une fois le mot « fin » apposé aux 114 pages
de son script, il dégote un agent pour le
promouvoir et finit en demi-finales de la Nicholl
Fellowships, une compétition pour scénaristes
organisée par l’académie des Oscars. Mais
c’est un soir de décembre 2013, quand
The Independent se retrouve en neuvième
position sur la Black List, que sa vie bascule.
Contrairement à ce que son nom laisse penser,
cette « liste noire » ne répertorie pas les plus
mauvais scénarios, mais les meilleurs scripts
qui n’ont pas encore été financés. Elle est
élaborée depuis douze ans par sondage : environ
300 cadres de l’industrie du cinéma désignent
leurs dix textes préférés parmi ceux qu’ils ont lus
au cours de l’année. Le classement, élaboré en
fonction du nombre de mentions recueillies, est
attendu comme le Messie par tout Hollywood.
« Il est publié sur Internet quelques jours avant
Noël et tout le monde passe ses vacances à lire
les scénarios qui y figurent », raconte Stephanie
Wilson, la coproductrice de Whiplash. Ce
scénario de Damien Chazelle, le réalisateur
de La La Land, figurait sur la Black List publiée
en 2012. Pourquoi un tel enthousiasme? Car
une grande partie des succès critiques et
commerciaux des dix dernières années sont issus
des 11 000 scripts de la Black List. Little Miss
Sunshine, Le Loup de Wall Street, Le Discours d’un
roi, The Social Network, Imitation Game, Django
Unchained, Spotlight, Manchester by the Sea,
Pentagon Papers… La liste est longue, tout comme
le nombre de récompenses qu’ils ont reçues. Sur
les 275 films du répertoire nommés aux Oscars,
51 ont glané une statuette, dont 4 des 10 derniers
meilleurs films et 10 des 20 meilleurs scénarios.
UNE LISTE DEVENUE VIRALE
Quand il a créé cet index en 2005, son fondateur
n’imaginait pas l’influence qu’il prendrait.
Longues dreads se baladant dans le dos, blouson
en cuir noir et Apple Watch au poignet, Franklin
Leonard fait visiter le cubicule en bois dans
lequel il a installé son équipe de six personnes.
Depuis cet automne, la Black List a pris ses
quartiers à NeueHouse Hollywood, un espace
de coworking pour créatifs situé sur Sunset
Boulevard, avec sol en béton brut et café servant
matcha, kombucha et eau de coco. Si ce
trentenaire dit ne pas être assez doué pour écrire
lui-même des scénarios, c’est avec le talent
d’un «storyteller» qu’il raconte sa vie, la truffant
50 – L E S E CHOS WE E K- E ND
de rebondissements. Cet enfant d’un médecin
militaire et d’une enseignante a grandi entre
Hawaï, le Texas, le Kansas et l’Allemagne, avant
de poser ses valises en Géorgie, dans la banlieue
de Colombus, à l’âge de 8 ans. «J’étais noir, nerd,
j’aimais les maths et je n’étais pas très bon en
sport.» Voilà pour l’enfance de Franklin Leonard,
qui se termine par une admission à Harvard,
pour étudier les mathématiques puis les sciences
politiques. Effrayé par les chemins tout tracés,
il se fait embaucher par McKinsey mais décale
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THE BLACK LIST
De gauche à droite, les membres de la Black List à Los Angeles : Franklin Leonard, Megan Halpern, Olivia Mascheroni, Lauren Brown, Kate
Hagen et Terry Huang. Avec Dino Simone et Olga Vasileva, basés sur la côte Est, ils donnent un coup de projecteur à des auteurs en herbe.
son arrivée pour s’occuper de la campagne
parlementaire du futur maire de Cincinnati,
avant d’emménager à Trinidad pour écrire durant
six mois dans un journal local. Il se résout
à rejoindre les rangs du cabinet de conseil à
New York, mais quand son département ferme
au bout d’un an et demi, il savoure la liberté
retrouvée en passant ses journées au video-store.
Au grand désespoir de ses parents, qui l’incitent
à s’inscrire en école de droit, il décide finalement
de déménager à Los Angeles pour se lancer dans
le cinéma et décroche un emploi dans la société
de production de Leonardo DiCaprio.
C’est à la popularité de l’acteur de Titanic qu’il
attribue l’idée de la Black List. «J’étais submergé
d’appels d’agents qui rêvaient tous de voir leur film
réalisé par Leo. Je me suis retrouvé à lire entre 750
et 1000 scénarios par an, dont l’écrasante majorité
était mauvaise», raconte Franklin Leonard.
Cherchant une méthode plus efficace, il envoie
un e-mail aux producteurs qu’il connaît
en leur proposant d’indiquer une dizaine
LE S E CHOS WE E K- E ND – 51
de scénarios de films qu’ils ont aimés au cours
de l’année. En échange, il leur promet de
compiler les résultats et de partager la liste.
Une application du crowdsourcing au cinéma
qui rencontre un beau succès: il reçoit la
contribution de 93 personnes, leur renvoie son
classement et part en vacances au Mexique.
Lorsqu’il se connecte à Internet une semaine plus
tard, la liste est devenue virale. Franklin Leonard
décide alors de reproduire l’expérience chaque
année et de rendre le classement accessible
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BUSINESS STORY THE BLACK LIST
TROIS FILMS
RÉCOMPENSÉS AUX OSCARS
leur nouvelle popularité leur permet d’obtenir
d’autres commandes plus facilement. « Après
que mon nom est apparu sur la liste, Fox m’a
appelé pour écrire un thriller psychologique, puis
j’ai adapté un livre et écrit un documentaire sur
un catcheur pour ESPN. J’ai enfin pu quitter mon
travail d’assistant en maison de production et
me consacrer à l’écriture », raconte Evan Parter.
La Black List n’a cependant pas permis
de changer le profil démographique des
scénaristes – et donc le type d’histoires racontées
sur grand écran. Au-delà de l’hommage aux
professionnels du cinéma soupçonnés de
sympathies communistes interdits de travail à
Hollywood dans les années 40 et 50, Franklin
Leonard l’a nommé ainsi pour faire un pied de
nez aux connotations négatives associées au mot
« noir ». Mais la liste reste aujourd’hui composée
en grande majorité d’hommes blancs. « Nous
sommes un reflet de la réalité d’Hollywood »,
reconnaît Franklin Leonard. S’il y a des signes
de changement – les femmes représentent 40%
52 – L E S E CHOS WE E K- E ND
des scénaristes sur la dernière liste, contre 20%
il y a quatre ans –, le fonctionnement même
de l’institution n’encourage pas la diversité. Pour
avoir une chance de figurer sur la liste, le script
doit avoir circulé entre les mains des cadres
de l’industrie, ce qui nécessite de payer un agent.
Franklin Leonard est conscient du problème :
« Il faut déménager à Los Angeles et ce n’est pas
possible si vous êtes une mère célibataire vivant
à Chicago ou un père vivant dans la banlieue
d’Atlanta », raconte-t-il. En septembre 2012,
il a quitté son job d’assistant dans la société
de production de Will Smith pour tenter de
transformer la Black List en entreprise rentable.
Il a créé un service permettant à n’importe quel
scénariste de recevoir une évaluation pour
75 dollars par mois. Quand un script recueille
une note supérieure à 8 sur 10, son auteur
continue de recevoir des conseils gratuitement.
Si l’actrice Lena Waithe, productrice du film
satirique Dear White People et actrice dans la
série «Master of None», s’est engagée à lire toutes
les histoires récoltant une note supérieure à 8,
l’utilisation dans l’industrie reste limitée: seuls
douze films de la base de données ont été
produits. Parmi eux, on trouve l’une des grandes
fiertés de Franklin Leonard: Rattle The Cage,
un thriller à petit budget se déroulant dans
une prison. Le script a été écrit par Ruckus
et Lane Skye, un couple d’Atlanta qui ne
connaissait personne à Hollywood. Le réalisateur
Majid Al Ansari les a contactés pour acheter
les droits en langue arabe. Le film est devenu
Zinzana, le premier thriller tourné aux Émirats
arabes unis, dont Netflix a acheté les droits
de diffusion en mars dernier.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
SQUAREONE ENTERTAINMENT
PLUS D’UN TIERS
DES SCRIPTS DE LA LISTE
ONT ÉTÉ PRODUITS.
ILS ONT RAPPORTÉ
26,5 MILLIARDS DE
DOLLARS AU BOX-OFFICE.
Imitation Game. Black List 2011.
Oscar du meilleur scénario adapté en 2015.
Cette adaptation d’une biographie
du mathématicien Alan Turing était en mauvaise
posture après le retrait de Warner Bros.
Sa présence sur la Black List lui a permis
de rebondir en attirant l’attention du réalisateur
norvégien Morten Tyldum et de l’acteur anglais
Benedict Cumberbatch.
PATHÉ DISTRIBUTION
en ligne. «En voulant résoudre une difficulté que
j’avais dans mon travail, j’ai résolu
un problème que tout le monde avait», résume-t-il.
Douze ans plus tard, il met fièrement en avant
son bilan : « Plus d’un tiers des scripts présents
sur la liste ont été produits. Et ce sont des succès
financiers : ils ont rapporté 26,5 milliards de
dollars au box-office. » En prouvant que des
histoires originales peuvent aussi être rentables,
la Black List « a légèrement déplacé la courbe
de la demande », poursuit-il. Si elle semble avoir
donné plus d’audace à des studios privilégiant
les blockbusters et les franchises, son influence
réelle reste difficile à mesurer. Les synopsis
figurant en pole position sont souvent l’œuvre
de scénaristes déjà reconnus – comme Aaron
Sorkin, auteur du film The Social Network et de
la série « À La Maison-Blanche » –, qui auraient
probablement vu le jour sans l’aide de la Black
List. La majorité sont d’ailleurs déjà attachés
à une société de production. Mais leur présence
sur ce document augmente leurs chances de
s’associer à un acteur ou réalisateur de renom.
Assise dans une salle de réunion dans les
locaux en verre de sa société de production,
Stephanie Wilson confirme l’importance de
la liste. « Quand j’appelle des agents pour trouver
des acteurs pour un scénario sur lequel j’ai mis
une option, cela fait une différence quand il est sur
la Black List. C’est comme un vote de confiance »,
explique-t-elle. La Black List a aussi donné
un coup de projecteur à des auteurs en herbe.
« 70 000 scripts sont déposés chaque année dans
le registre de la Writers Guild of America. La Black
List est l’un des rares moyens de se distinguer »,
raconte Paul Hilborn, un scénariste dont le
premier script figurait sur la Black List en 2016.
Même quand leur film ne voit pas le jour,
Slumdog Millionaire. Black List 2007. Oscars du
meilleur film et du meilleur scénario adapté en 2009.
Cette histoire d’amour dans les bidonvilles de Mumbai
a failli ne jamais sortir en salles. Warner Bros
avait décidé qu’un DVD était suffisant, jusqu’à
ce que Fox Searchlight Pictures rachète les droits
de distribution et qu’il décroche 8 Oscars.
Avec 377 millions de dollars de recettes, aucun autre
film n’a rapporté autant d’argent au studio.
FOX
Juno. Black List 2005.
Oscar du meilleur scénario original en 2008.
Ce teen-movie sur une lycéenne enceinte cherchant
une famille adoptive pour son enfant figurait
en deuxième position sur la première Black List.
Diablo Cody, une ancienne strip-teaseuse
reconvertie en écrivain, n’avait jamais écrit
de scénario auparavant. Le film à petit budget
a rapporté 30 fois sa mise de départ.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
CULTURE
11 MAI 2018
L’IRRÉSISTIBLE
ASCENSION DU
CINÉMA IRANIEN
Cannes n’en finit pas de
plébisciter les réalisateurs
iraniens. Confirmation, cette
année encore, avec « Everybody
Knows » d’Asghar Farhadi et
« Three Faces » de Jafar Panahi.
Enquête sur l’une des
cinématographies les plus
fécondes de notre époque.
MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
Par Olivier De Bruyn
À propos d’Elly,
d’Asghar Farhadi,
avec Taraneh
Alidousti (sorti
en 2009).
LE S E CHOS WE E K- E ND – 53
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Everybody Knows
d’Asghar Farhadi
avec Penélope Cruz
et Xavier Bardem,
fera l’ouverture
du Festival.
ai 2018 : Penélope Cruz
et Javier Bardem prennent la pose sur le tapis
rouge du Festival de Cannes face à des
photographes en quête de clichés people et
glamour. Signe des temps : le couple espagnol
n’arbore pas ses plus beaux atours pour
présenter une production hollywoodienne
ou une fiction concoctée par Pedro Almodovar,
mais pour assurer la promotion, en ouverture
du festival, de Everybody Knows, le nouveau film
de l’Iranien Asghar Farhadi, un auteur
désormais capital sur la carte du cinéma
mondial, un de ces metteurs en scène qui
aimante les comédiens internationaux soucieux
d’afficher leurs ambitions artistiques lors
de la quinzaine cannoise. Les cinéastes iraniens,
experts en fictions poétiques, contemplatives
et… politiques, chouchous des stars ?
Le phénomène ne date pas d’aujourd’hui. En
2010, Juliette Binoche avait déjà sollicité Abbas
Kiarostami – Palme d’or en 1997 avec Le Goût
de la cerise, un chef-d’œuvre d’une sensibilité
inouïe sur un homme qui cherchait à se
suicider – pour jouer sous sa direction peu
frivole. Résultat : Copie conforme, une fiction
qui avait permis à l’actrice de remporter le Prix
d’interprétation. En 2013, Asghar Farhadi,
fort du triomphe d’Une séparation – 1 million
d’entrées en France et Oscar du meilleur film
étranger – avait déjà tourné dans l’Hexagone
Le Passé, interprété par Bérénice Bejo et
Tahar Rahim. Bilan : une seconde performance
commerciale pour le réalisateur (1 million
d’entrées en France) et un prix d’interprétation
cannois pour Bérénice Bejo.
« Asghar Farhadi profite de sa notoriété pour
alterner les films tournés dans son pays natal,
comme “Le Client”, en 2016, et les fictions tournées
à l’étranger, comme “Le Passé” ou “Everybody
Knows”, explique Alexandre Mallet-Guy,
son producteur et distributeur français, à la tête
de la société Memento. Ma collaboration avec lui
remonte à 2009 avec “À propos d’Elly”. Le film
avait déjà attiré 100 000 spectateurs. Un chiffre
conséquent pour un film d’auteur de ce genre.
Ce succès bien réel ne pouvait pas laisser prévoir
la déflagration suscitée par “Une séparation”.
Après avoir obtenu l’Ours d’or au festival de
Berlin, le film a fait figure de phénomène. Asghar
y révélait aux yeux du plus grand nombre son
talent pour décrire les réalités de son pays et sa
54 – L E S E CHOS WE E K- E ND
maîtrise inouïe du récit et du suspense. Son cinéma
obéit à une logique narrative implacable et les
spectateurs, de toute évidence, aiment la retrouver
de film en film. » Les spectateurs adhèrent
à ces films dépourvus de clichés « exotiques »
où l’exigence ne rime jamais avec ennui.
Tout comme les grands acteurs qui se pressent
pour tourner avec Farhadi et les sélectionneurs
du Festival de Cannes qui ne rateraient pour rien
au monde le nouveau film du prodige perse.
Les cinéastes iraniens, Asghar Farhadi en
tête, favoris du plus grand festival du monde ?
Il y a de cela… Depuis une vingtaine d’années,
les films des meilleurs réalisateurs, malgré
leur âpreté, leur prédilection pour
l’impressionnisme esthétique et leur refus
de céder aux lois ordinaires du spectacle, sont
régulièrement honorés à Cannes (voir encadré
p. 56-57), à Venise et Berlin aussi, et rencontrent
souvent d’importants succès dans les salles.
Parmi les metteurs en scène les plus connus :
Jafar Panahi – l’auteur de Taxi Téhéran,
Ours d’or à Berlin en 2015 (580 000 spectateurs
en France) –, qui présente en compétition Three
Faces, un film sur la condition féminine dans
l’Iran contemporain ; et Mohammad Rasoulof
– Prix Un Certain Regard l’an dernier pour
Un homme intègre, brûlot sur la corruption
des institutions. Ces deux cinéastes talentueux,
en guerre contre le régime en place à Téhéran,
ont séduit bien au-delà des cercles de la
cinéphilie pure. De même, les noms de Marjane
MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
CULTURE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
L’ASCENSION DU CINÉMA IRANIEN
Également
à Cannes : Three
Faces de Jafar
Panahi. Une
actrice reçoit
l’appel au secours
d’une jeune femme
et traverse
le pays avec
un cinéaste.
Satrapi, l’auteur de la BD et du film d’animation
Persepolis – Prix spécial du jury à Cannes
en 2007 – ou Golshifteh Farahani (voir
encadré p. 56) sont connus et appréciés du
grand public. En France comme ailleurs.
MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
EXIL ET RÉSISTANCE
Mamad Haghighat, installé à Paris depuis 1977,
réalisateur et entre autres auteur d’un livre
référence (Histoire du cinéma iranien, Éditions
du centre Georges Pompidou) a beaucoup
œuvré à la révélation du cinéma de son pays
en organisant dès le début des années 90
de nombreux festivals et rétrospectives.
Un cinéma dont il connaît toutes les richesses
et tous les paradoxes : « L’année dernière, il y a
eu 80 films officiellement produits en Iran. Et
dans les faits bien plus, environ 140. Parmi eux,
beaucoup de films commerciaux et environ 10%
de films d’auteur ambitieux. Les cinéastes qui ont
choisi de rester en Iran signent majoritairement
des comédies inoffensives. Les aspects sociaux
n’y sont abordés que rarement et encore,
avec des pincettes. Et, bien sûr, il ne s’agit pas
de s’amuser avec la religion… » Si cette opulente
production témoigne de la vitalité de la création
locale, elle n’entretient aucun rapport avec les
films découverts dans les grands festivals qui
se distinguent par leur exigence artistique et leur
description audacieuse de la société iranienne.
Ces dernières années, de nombreux
nouveaux auteurs engagés sont ainsi apparus
dans le paysage comme la réalisatrice Ida
Panahandeh avec Nahid – un portrait acide
de la condition féminine en Iran – ou Vahid
Jalilvand avec Cas de conscience – une
radiographie sociale et morale –, deux cinéastes
qui jettent un regard sans concession sur
les réalités de leur pays. « Depuis quelques
années, une partie du cinéma iranien est devenue
un cinéma de guérilla, explique Mamad
Haghighat. Auparavant, les réalisateurs
se pliaient à des règles strictes : ils devaient
fournir leurs scénarios au ministère de la Culture
et de Guidance islamique pour obtenir
les autorisations de tournage, puis retourner
devant les mêmes bureaux de censure, une fois
leurs films terminés, pour obtenir l’autorisation
de sortie. Et rien ne garantissait qu’ils
l’obtiendraient : il était fort possible qu’un
« DEPUIS QUELQUES
ANNÉES, UNE PARTIE
DU CINÉMA IRANIEN
EST DEVENUE UN CINÉMA
DE GUÉRILLA. »
LE S E CHOS WE E K- E ND – 55
ayatollah ou un organisme lié au pouvoir soit
contre le film… Certains jeunes cinéastes ont
décidé de s’affranchir de ces autorisations et,
de ce fait, pratiquent désormais en guérilleros. »
Profitant des possibilités offertes par
les nouvelles technologies numériques,
les cinéastes, une fois leurs films achevés,
s’empressent de les protéger en envoyant des
copies hors des frontières de leur pays pour
échapper aux éventuels censeurs. Par le passé,
leurs aînés ne pouvaient pas pratiquer de la
sorte et certains ont dû se résoudre à fuir l’Iran
pour échapper à l’oppression du régime. Parmi
ces exilés, de grands noms : Amir Naderi, dont
on peut actuellement redécouvrir la
filmographie à Paris (1), Bahman Ghobadi ou
encore Moschen Makhmalbaf et sa fille Samira
Makhmalbaf, des auteurs qui ont connu les
honneurs du Festival de Cannes par le passé.
D’autres metteurs en scène iraniens majeurs,
comme Jafar Panahi ou Mohammad Rasoulof,
ont choisi de rester dans leur pays, malgré
les interdictions de tournage, les privations de
passeport, voire les peines de prison. Plébiscités
dans les festivals et par le public international,
les deux cinéastes mènent un combat
permanent pour pouvoir donner naissance
à leurs films et jouent avec les ambivalences
du pouvoir. « Les films de Panahi et de Rasoulof
ne sortent pas dans les salles iraniennes, précise
Mamad Haghighat, mais ils s’échangent sous
le manteau, en DVD ou autres. Ces deux
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CULTURE
1997
Le Goût de la cerise
(photo ci-contre),
de Abbas Kiarostami :
Palme d’or.
2000
Le Tableau noir, de
Samira Makhmalbaf :
Prix du jury.
2000
Un temps pour
l’ivresse des chevaux,
de Bahman Ghobadi et
Djomeh, de Hassan
Yektapanah : Caméra
d’or ex æquo.
Nahid (sorti en 2016), de la réalisatrice Ida Panahandeh, sur la condition féminine.
Jafar Pahani tourne Taxi Téhéran (sorti en 2015)
cinéastes ont choisi de rester en Iran car ils
redoutent de ne pas pouvoir travailler et faire
de films intéressants en France ou dans un autre
pays européen. En Iran, malgré les difficultés,
Panahi peut tourner “Taxi Téhéran” pour
une somme ridicule, 20 000 euros, avec une petite
caméra numérique. Il tourne pendant
dix-sept jours dans les rues, et prétendre
qu’il est interdit ne correspond pas à la réalité.
Si les autorités voulaient l’arrêter, elles le feraient
sans problème car Panahi, comme tant d’autres
en Iran, est étroitement surveillé. »
En 2010, les deux cinéastes ont été interdits
de tournage et condamnés à des peines
de prison pour « actes et propagandes hostiles à
la République islamique d’Iran » ce qui a entraîné
une forte mobilisation de la communauté
internationale. Depuis, les autorités de Téhéran,
semblent avoir compris qu’il était dans leur
intérêt de ne plus intervenir aussi violemment,
même si, à la fin de l’année dernière, Rasoulof
a de nouveau été privé de passeport alors qu’il
devait assurer la promotion de son nouveau
film en Europe. À l’heure où nous écrivons
ces lignes, on ignore toujours si Jafar Panahi
sera autorisé à venir en personne présenter
Three Faces sur la Croisette.
C’est bien évidemment ce que souhaitent
les organisateurs du Festival, comme
le déclarait Thierry Frémaux, son délégué
que sortait sur les écrans français Au Revoir,
un film bouleversant sur une héroïne qui
désirait quitter l’Iran. Ces gens ne sont pas
rationnels. Avec eux, on peut s’attendre à tout,
tout le temps. À l’époque de mon arrestation
avec Panahi, le régime voulait mettre en garde
et intimider la société civile et culturelle.
Aujourd’hui, ça ne leur semble plus nécessaire.
Demain, personne ne sait… »
général, à la conférence de presse du 12 avril
dernier. « Nous allons officiellement demander
aux autorités iraniennes que Panahi puisse venir
à Cannes, tout en ayant la possibilité, ensuite,
de rentrer dans son pays. » Un vœu pieux ?
Peut-être… ou pas. « Auparavant, les autorités
étaient plus bornées, souligne Mamad Hagighat.
Quand elles apprenaient que certains films
étaient sélectionnés à Cannes ou ailleurs, elles
mettaient tout en œuvre pour faire taire leurs
auteurs. Désormais, elles agissent avec plus de
subtilité. Elles savent que ces cinéastes bénéficient
d’une notoriété importante et que les attaquer
frontalement ne servirait à rien, sinon à leur faire
de la publicité et à nuire à l’image du régime
sur la scène internationale. Elles ont compris
qu’il ne servait pas à grand-chose de faire
pression : ce ne sont pas des films qui feront
tomber le régime. Cela dit, rien n’est jamais
prévisible en Iran, c’est la grande règle… Et les
autorités tirent parfois les oreilles des cinéastes
connus moins pour faire peur à ces derniers
que pour intimider les réalisateurs débutants. »
Le retentissement international du Festival
de Cannes joue un rôle capital pour les
cinéastes iraniens en résistance qui savent
qu’y projeter un film les protège, même si avec
les ayatollahs la certitude n’est jamais de mise.
« On ne peut rien anticiper avec ce régime, nous
déclarait Mohammad Rasoulof en 2011, alors
56 – LE S E CHOS WE E K- E ND
UNE NOUVELLE ÈRE ?
Pour sa part, Asghar Farhadi, de la même
génération que Panahi et Rasoulof, n’a jamais
opté pour le cinéma « enragé » de ses deux
confrères. Et bénéficie dans son pays, où
tous ses films sortent dans les salles,
de la mansuétude du régime et d’une cote
de popularité impressionnante. « À Téhéran,
note son producteur Alexandre Mallet-Guy,
il est impossible de se balader avec Asghar dans
la rue sans qu’il signe des autographes. C’est
une sorte de rock star ! Contrairement à Rasoulof
ou à Panahi, il n’attaque pas directement
le régime : son cinéma, plus sociétal que politique,
n’est jamais frontal. » « Farhadi calcule
comme un joueur d’échecs et réfléchit beaucoup
avant de placer ses pions, renchérit Mamad
Haghighat. Son succès international rend fière
la population iranienne et le gouvernement,
en gros, le respecte. Quand il a reçu l’Oscar
MEMENTO FILMS DISTRIBUTION
1995
Le Ballon blanc, Jafar
Panahi : Caméra d’or.
HABIB MAJIDI
Depuis vingt ans,
le cinéma iranien
accumule les
récompenses
au Festival de Cannes.
MK2 FILMS
DIX FILMS IRANIENS
HONORÉS AU FESTIVAL
DE CANNES
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L’ASCENSION DU CINÉMA IRANIEN
2003 À cinq heures
de l’après-midi, de
Samira Makhmalbaf :
Prix du jury.
2003
Sang et or, de Jafar
Panahi : Prix du jury
Un Certain Regard.
2007
Persepolis (photo),
de Marjane Satrapi :
Prix spécial du jury.
dans la rue avec une caméra numérique.
du meilleur film étranger en 2012 pour “Une
séparation”, on l’a même félicité en haut lieu.
Cela, ce n’était jamais arrivé à Kiarostami.
Quand “Le Goût de la cerise” a remporté
la Palme d’or à Cannes en 1997, la population
en était heureuse, mais pas les dirigeants,
qui avaient d’ailleurs tout fait pour que la copie
du film n’arrive jamais à temps au Festival. »
Une « démocratisation » culturelle serait-elle
en cours ? La prudence est de mise. Car
si de nombreux signes témoignent de la bonne
santé du cinéma iranien – entre autres
2010
Copie conforme,
d’Abbas Kiarostami,
qui tourne hors
d’Iran : Prix
d’interprétation
pour Juliette Binoche.
2013
Le Passé, d’Asghar
Farhadi (son premier
film tourné hors d’Iran) :
Prix d’interprétation
féminine pour
Bérénice Bejo.
2016
Le Client,
d’Asghar Farhadi :
Prix du scénario
et Prix d’interprétation
masculine pour
Shahab Hosseini.
Au Revoir, de Mohammad Rasoulof (sorti en 2011).
le nombre de réalisatrices en activité, une
vingtaine, soit plus que dans de nombreux pays
européens –, si le public se rue en masse
dans les salles – une centaine de nouveaux
cinémas ont ouvert l’an passé et un multiplexe
de 25 salles, le plus important du MoyenOrient, ouvrira prochainement à Téhéran –,
le spectateur iranien doit se contenter de voir
des films locaux lénifiants. Seule une poignée
de fictions étrangères (pas plus de cinq) sortent
chaque année et encore faut-il, « comme
il se doit », que les personnages ne s’adonnent
à aucune activité sexuelle et s’abstiennent
de consommer des boissons alcoolisées.
Le public iranien pourra probablement
découvrir prochainement Everybody Knows, de
Farhadi, mais pour apprécier des œuvres plus
audacieuses et critiques, il lui faudra utiliser
des voies détournées. Mais il en a l’habitude…
(1) « Amir Naderi et le cinéma moderne iranien »
(rétrospective en plus de 40 films). Centre
Pompidou. Jusqu’au 17 juin.
les autorités m’ont confisqué mon passeport. J’étais
soupçonnée d’avoir été manipulée par la CIA…
J’ai été à deux doigts de ne pas tourner dans
“À propos d’Elly”, d’Asghar Farhadi, qui a eu
le courage de me faire tourner en Iran. Ensuite,
j’ai eu l’opportunité de partir et je l’ai saisie.»
Exilée, l’actrice mène désormais une carrière
éclectique mais elle n’a jamais oublié l’Iran : «Au bout
de deux mois d’exil, je suis tombée dans une
déprime noire […] J’ai très mal vécu cet éloignement
forcé. Il m’a fallu du temps pour
m’adapter. Il y a toujours quelque chose
d’abîmé en moi […] Je tente de
me servir de cette douleur dans mes
rôles.» Elle sera à l’affiche de plusieurs
films attendus : Les filles du soleil,
de la Française Eva Husson (en
compétition à Cannes), où elle incarne
une combattante kurde, et Le dossier
Mona Lina, de l’Israélien Eran Riklis, où
elle campe une Libanaise soupçonnée
d’être une informatrice du Mossad.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
DIAPHANA FILMS
PRETTY PICTURES
SIPANY/SIPA
GOLSHIFTEH FARAHANI,
LA STAR QUE TOUT LE MONDE S’ARRACHE
Jim Jarmusch ne jure que par son regard (Paterson),
Hollywood adore son charme singulier (Mensonges
d’État, de Ridley Scott, le dernier épisode de Pirates
des Caraïbes). Le cinéma français plébiscite
sa personnalité atypique: Les Deux Amis, de Louis
Garrel, Santa & Cie, d’Alain Chabat… En une décennie,
Golshifteh Farahani, née en 1983 dans une famille
d’artistes, s’est imposée dans le cinéma mondial.
En France depuis dix ans, la comédienne ne voulait
pas quitter l’Iran, mais les réalités de son pays en ont
décidé autrement : «Quand je suis revenue à Téhéran,
après le tournage de “Mensonges d’État”,
LE S E CHOS WE E K- E ND – 57
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CULTURE
ALICE GUY, LA PIONNIÈRE OUBLIÉE
Et si le cinéma avait été inventé par une femme ? Ou plutôt,
et si le premier réalisateur au monde avait été une réalisatrice ?
Cette femme, c’est Alice Guy, cinéaste à la production inventive et
abondante, que le Festival de Cannes honore pour la première fois.
Par Véronique Le Bris
u début de 1968, le cinéma
français garde le souvenir de l’éviction d’Henri
Langlois de la Cinémathèque puis sa rapide
réintégration sous la pression de Charlie
Chaplin, Orson Welles, Luis Buñuel ou Jean-Luc
Godard… Entre-temps, le 24 mars, à l’âge
de 95 ans, s’est éteinte la pionnière du septième
art la plus inventive, celle qui les aura forcément
tous inspirés : Alice Guy, Guy-Blaché pour
les Américains. Sa disparition est pourtant
passée inaperçue. Son jubilé aussi. Mais, pour
la première fois, le Festival de Cannes rendra
hommage à cette grande pionnière en diffusant
notamment Be natural, the untold story of Alice
Guy-Blaché, un documentaire américain produit
par Robert Redford et Jodie Foster. Qui est donc
cette grande dame du cinéma mondial que plus
personne ne connaît ? Et qu’a-t-elle fait pour
être ainsi oubliée ?
Alice Guy est née à Saint-Mandé le 1er juillet
1873 dans une famille de libraires établis au Chili.
Confiée à sa grand-mère puis à un couvent
suisse, elle s’installe à Paris lorsque sa famille
ruinée rentre en France. Bientôt seule avec sa
mère, elle doit travailler et entre, en 1893, comme
sténodactylo au service de Léon Gaumont
au Comptoir général de la photographie.
L’époque est à l’effervescence ingénieuse,
58 – LE S E CHOS WE E K- E ND
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ALICE GUY, LA PIONNIÈRE OUBLIÉE
et personne ne sait encore qui des frères Lumière
ou de Gaumont réussira le premier à projeter
des images animées. Le 22 mars 1895,
les Lyonnais prennent l’avantage et convient
Gaumont et sa secrétaire à la première séance.
Dans son Autobiographie d’une pionnière
du cinéma (1873-1968), Alice Guy s’amuse
de cette compétition et du manque de lucidité
des inventeurs qui ne s’intéressent qu’aux
machines. « Fille d’un éditeur, j’avais beaucoup
lu, pas mal retenu… [Je] pensais qu’on pouvait
faire mieux. M’armant de courage, je proposai
timidement à Gaumont d’écrire une ou deux
saynètes et de les faire jouer par des amis.
Si on avait prévu le développement que prendrait
l’affaire, je n’aurais jamais obtenu son
consentement. Ma jeunesse, mon inexpérience,
mon sexe, tout conspirait contre moi. Je l’obtins
cependant, à la condition expresse que cela
n’empiéterait pas sur mes fonctions de secrétaire. »
Sur une petite terrasse à proximité des ateliers
Gaumont, aux Buttes-Chaumont, Alice Guy
installe en guise de décor un drap peint
et des rangées de choux en bois, loue
des costumes, convoque des amis et une jeune
maman avec son bébé. Ainsi naît en mars 1896
La Fée aux choux, la toute première fiction
du septième art. « Le film eut assez de succès pour
qu’on me permit de renouveler ma tentative »,
écrit-elle. Entre 1897 et 1907, Alice Guy tourne
plus de 200 films. Elle crée dans tous les genres
à la mode – comédie, fantastique, poursuites… –,
écrit les scénarios, lance et surveille
les productions, assure la réalisation et invente
tout un tas d’effets spéciaux : le ralenti, l’accéléré,
les surimpressions, les fondus… « Tous ces films
très courts, pris dans des conditions incroyables,
contenaient en germe les réalisations
d’aujourd’hui », écrit-elle encore.
DONALDSON COLLECTION/GETTY IMAGES
COLLECTION MUSÉE GAUMONT
AUX ÉTATS-UNIS, ELLE A SON PROPRE STUDIO
La concurrence est sévère et Léon Gaumont
rêve de donner aux images le son, la couleur
et le relief. Il invente le chronophone, qui permet
de synchroniser les enregistrements de voix
et la prise d’images. En 1902, Alice Guy avait déjà
réalisé 160 phonoscènes dont quelques opéras
– Faust, Carmen. Certaines sont colorisées.
En 1905, une équipe la filme en train de diriger
une scène, inaugurant ainsi le making-off.
En 1907, alors qu’elle vient d’épouser Herbert
Blaché, Léon Gaumont les envoie aux États-Unis
commercialiser les nouvelles technologies de la
marque. Alice Guy s’y résout la mort dans l’âme
mais reprend, dès 1908, sa caméra. Le cinéma est
alors en plein boom – le pays entier s’équipe
en salles de projection et requiert chaque jour
plus de films. Forte de son expérience et de sa
maîtrise technique, elle tourne en adaptant ses
créations au goût du public américain et réalise
des westerns, des films policier ou d’action…
Le 7 septembre 1910, elle crée une société
de production, la Solax, se fait construire son
propre studio à Fort Lee dans le New Jersey,
la cité du cinéma d’alors. Elle a pour voisin
et concurrent David W. Griffith et sa Biograph.
La Fée aux choux
est le tout premier
court métrage
de fiction, réalisé
en 1896 par celle
qui n’est encore
que la sténodactylo
de Louis Gaumont.
Page de gauche :
portrait d’Alice Guy
vers 1917 aux
États-Unis, alors
qu’elle domine
le cinéma mondial.
AUX MEILLEURS COMÉDIENS
DE L’ÉPOQUE, ELLE
NE DÉLIVRE QU’UN SEUL
CONSEIL : « BE NATURAL ».
La Solax bénéficie des derniers équipements
et Alice Guy révèle à ses techniciens américains
les effets spéciaux ou l’importance du cadrage,
de la lumière et de la direction d’acteurs.
Les meilleurs comédiens de l’époque – Olga
Petrova, Bessie Love, Fraunie Fraunholz… –
s’invitent sur son plateau où leur est divulgué
un seul conseil : « Be natural ». La Solax
fonctionne à plein, Alice Guy prend des risques
en tournant avec des acteurs noirs,
des cascadeurs, des animaux sauvages… Sous
la pression du public, elle se met au suspense
et aux mélodrames en s’inspirant des grands
romanciers français : Émile Zola ou Eugène Sue.
Herbert Blaché, qui a quitté Gaumont et monté
une compagnie concurrente à la Solax, l’incite
à se spécialiser dans l’adaptation ambitieuse
des grands textes littéraires. Jusqu’en août 1917,
Alice Guy domine le cinéma mondial et crée
des vocations chez Lois Weber ou Buster Keaton.
Une succession d’événements malheureux aura
bientôt raison de son succès : les investissements
hasardeux et les infidélités de son mari,
la maladie, son divorce, la restructuration
du secteur autour de puissants trusts à
Hollywood et non plus à New York… signent
l’arrêt de mort de la Solax, saisie par le fisc
en 1920. Le studio sera détruit en 1922. Alice Guy
essaie de résister. Elle tente sa chance
à Hollywood, loue ses talents à d’autres. Elle
signe pour Léonce Perret La Flétrissure qui sort
LE S E CHOS WE E K- E ND – 59
le 14 mars 1920, son dernier film. Vaincue, elle
rentre en France. Mais, ici aussi, le cinéma
s’est passé d’elle. Même Léon Gaumont semble
l’avoir oubliée et ne fera jamais publiquement
référence à son travail. Elle survit en écrivant
des contes pour enfants ou des traductions
et ne retrouvera jamais une place dans
le cinéma qu’elle a pourtant largement
contribué à inventer. À partir des années 30
et au gré des mutations professionnelles
de sa fille, elle se met en quête de ses films
en France et aux États-Unis. Peine perdue
là encore puisqu’au début du cinéma,
les œuvres ne mentionnaient que le studio
qui les a produites, pas leurs auteurs. En 1992,
une quarantaine de courts métrages lui était
attribuée. On en connaît près de 150 aujourd’hui
sur les plus de 1 000 qu’elle aurait réalisés (8 000
selon certains !) Durant la Seconde Guerre
mondiale, qu’elle passe en Suisse, elle rédige ses
mémoires. Son Autobiographie d’une pionnière
du cinéma est achevée en 1953 mais ne sera
publiée qu’en 1976, huit ans après sa mort,
par l’association féministe Musidora. Elle
attribue son effacement de l’histoire du cinéma
au fait d’avoir été une femme dans un milieu très
masculin : les frères Lumière, Georges Méliès
ou son scénariste Louis Feuillade ont connu
une postérité plus grande alors que leur carrière
a été bien plus brève. En 1954, Louis Gaumont,
fils de Léon, lui rend un premier hommage
officiel. Elle reçoit la Légion d’honneur en 1955
et Henri Langlois lui consacre une rétrospective
à la Cinémathèque en 1957. Depuis, Caroline
Huppert ou Emmanuelle Gaume lui ont dédié
un film. Quelques livres ou thèses commencent
à s’intéresser à son histoire. Mais ses films
restent très peu diffusés. Récemment, son nom
a été attribué à une placette parisienne : le début
de la reconnaissance ?
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
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CULTURE
« 2001 » OU L’HISTOIRE
D’UNE FIN SANS FIN
Le monument de Stanley Kubrick fêtera ses 50 ans au Festival
de Cannes. Voilà donc un demi-siècle que l’on s’interroge sur une
fin mythique : une chambre, un monolithe noir et un fœtus astral
qui n’en finissent pas d’inspirer, de fasciner ou d’agacer.
Par Adrien Gombeaud
60 – L E S E CHOS WE E K- E ND
PROD DB
armi les premiers spectateurs
de 2001 : l’Odyssée de l’espace, beaucoup
n’ont jamais vu la fin. Ils furent 241 à quitter
l’avant-première en pleine projection,
dont Rock Hudson qui s’exclama exaspéré :
« Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »
Tout simplement l’histoire de l’univers…
Le film s’ouvre à « l’aube de l’humanité »,
quand nos ancêtres préhistoriques découvrent
un monolithe noir. Peu après, le chef d’une tribu
s’empare d’un fémur qu’il emploie comme
une arme pour terrasser ses rivaux. Dans
un geste de victoire et sur la partition d’Ainsi
parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, il lance
l’os vers le ciel qui, dans un raccord stupéfiant,
se transforme en navette spatiale. À bord,
un diplomate voyage vers la Lune où l’on
a découvert un monolithe. Dix-huit mois plus
tard, cinq astronautes et l’ordinateur HAL
se dirigent vers Jupiter. Quand les explorateurs
évoquent la possibilité de le désactiver,
l’ordinateur entreprend de les exterminer.
Seul survivant, le commandant Bowman
poursuit sa mission, croise le monolithe, plonge
dans un tunnel interstellaire et atterrit dans
une chambre de style régence. Il y franchira
trois stades de sa vie, jusqu’à son lit de mort,
face à l’énigme du monolithe. Enfin, un fœtus
flotte dans le cosmos, observant la Terre…
et le spectateur aussi ébloui que désemparé.
En un demi-siècle, 2001 : l’Odyssée de l’espace
va générer une vaste littérature qui tentera
plus ou moins de répondre à la question que
posait Rock Hudson un soir de 1968.
Les exégètes s’attardent volontiers sur les
premières minutes mais s’aventurent avec plus
de prudence dans la chambre de l’épilogue.
« Une idée originale ? Pas vraiment, s’agace
le critique de Newsweek à la sortie. Il y a
des années, Ray Bradbury a déjà raconté l’histoire
de gens qui trouvent une ville de l’Indiana sur
Mars. » La plume tranchante du New Yorker
Pauline Kael pourfend le « manque
d’imagination » du cinéaste. Au fil des années,
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« 2001 », UNE FIN SANS FIN
Le commandant David
Bowman (incarné par
Keir Dullea), héros
d’une bien étrange
odyssée interstellaire,
qui passe par une
chambre style régence…
plus le culte grandit, plus Kael trépigne.
En 1977, elle profite d’un article sur Rencontre
du troisième type de Spielberg pour revenir
à la charge. Kubrick « aurait pu se contenter
de déclarer : “Ce que j’ai vu de l’avenir me donne
envie de dormir” ». En 1980, à la sortie de Shining,
elle poursuit : « Kubrick a réussi à esquiver
les implications de sa propre sottise en donnant
à “2001” sa fin utopique et technologique – par
la grâce de la science, l’homme était réincarné
sous forme de fœtus angélique interplanétaire. »
« S’INTÉRESSERAIT-ON
ENCORE À LA JOCONDE
SI LÉONARD DE VINCI
AVAIT EXPLIQUÉ CE QUI
LA FAIT SOURIRE ? »
DEMANDAIT KUBRICK.
SUR LA PISTE DES EXTRATERRESTRES
L’idée du fœtus en orbite n’est pourtant pas
de Stanley Kubrick mais de son coscénariste,
le romancier Arthur C. Clarke. Il est dès lors
tentant de décrypter le film à partir du roman
(du même titre) qu’il a écrit parallèlement
au scénario. À la dernière page, « l’enfant des
étoiles » fait exploser les armes nucléaires
de la Terre et se retrouve maître d’un monde
à reconstruire. Ayant déjà conclu Dr Folamour
sur une explosion, Kubrick préfère écarter
cette fin, qui n’appartient qu’au livre. Le roman
nous conduit sur la piste des extraterrestres.
Dès l’avant-propos, Clarke annonce qu’il relate
une future rencontre avec d’autres formes de
vie. Kubrick avait fait dessiner plusieurs croquis
d’aliens… avant d’abandonner l’idée. Si les
extraterrestres n’apparaissent pas à l’écran,
peut-être n’en sont-ils pas moins présents.
Cependant faut-il vraiment chercher la clé du
film dans un roman qui a sa propre autonomie ?
Surtout, ne vaut-il pas mieux voir dans la fin
de 2001 une allégorie plus qu’un simple
dénouement ?
Dans son livre de référence, Kubrick
(éd. Calmann-Lévy), Michel Ciment écrit :
« L’homme dépasse le stade animal par le moyen
de la technologie, il atteint le stade de surhomme
en se délivrant de cette même technologie. »
Une explication qui a le mérite d’être concise.
Au xxie siècle, un certain Jay Weidner veut
démontrer que Kubrick a non seulement mis
en scène 2001, mais aussi les premiers pas
de l’homme sur la Lune pour le compte de la
Nasa. Il consacre un documentaire au film
de Kubrick qu’il décortique avec une méticulosité
maniaque. Dans la dernière séquence de 2001,
il compte 64 carrés lumineux sur le sol, comme
les 64 cases d’un échiquier, comme les 64 codons
du code génétique, comme les 64 hexagrammes
du Yi King… L’exercice est fascinant car il prouve
que la fin de 2001… n’a pas de fin.
DU LSD, MR KUBRICK ?
Pour certains, 2001 est plus un « trip » qu’une
« odyssée ». À la sortie, un journaliste de Playboy
interroge le cinéaste : a-t-il consommé du LSD ?
Non, répond Kubrick, un créateur cherche
la transcendance dans son art et « les drogues
sont plus utiles aux spectateurs qu’aux artistes ».
L’auteur refuse cependant de donner un sens
précis à son œuvre : « S’intéresserait-on encore
à la Joconde si Léonard de Vinci avait expliqué
ce qui la fait sourire ? » Il avait d’ailleurs envisagé
puis écarté la possibilité d’une voix off
explicative. « Les interprétations proposées (il y
en a eu des foules) rebondissent toutes telles des
balles de ping-pong, sur la surface impénétrable
de l’énigmatique monolithe qui est un des héros
LE S E CHOS WE E K- E ND – 61
du film : une dalle verticale toute noire qui est
l’inverse d’un miroir puisqu’elle ne reflète rien
du tout », écrit Michel Chion dans son essai Les
Films de science-fiction (éd. Cahiers du cinéma).
Ce mystère insolent donnera lieu à quelquesuns des plus beaux passages de l’histoire de la
critique. Pour Philippe Fraisse, dans Le Cinéma
au bord du monde (éd. Gallimard), Kubrick
aurait composé la symphonie de la vie même :
« Si on y fait un peu attention, on entend dans
“2001” la musique de la vie intra-utérine, quand
Dave Bowman est au-delà de l’infini, c’est-à-dire
quand il vit dans une chambre utérine la
métamorphose qui précède sa renaissance. »
Et l’essayiste de conclure : « Contemporain d’un
siècle de désastres, l’artisan Kubrick n’ambitionne
rien de moins que nous redonner le paradis
carmin des mélodies utérines. »
LA LYCÉENNE QUI A TOUT COMPRIS
Margaret Stackhouse était une lycéenne
du New Jersey. Elle avait 15 ans lors de la sortie
de 2001, et décida d’en faire le thème d’une
dissertation. Dans ce devoir, elle expose un
faisceau d’explications et de questionnements,
soigneusement ordonné. Elle détaille deux
épilogues possibles en se gardant d’en choisir
un. « Que le film soit très pessimiste ou optimiste
dépend de la réponse à cette question : l’homme
à la fin représente-t-il juste notre “cycle” ou tous
les “cycles” pour l’éternité ? » Son professeur
envoya la copie à Stanley Kubrick, qui déclara
à l’écrivain Jerome Agel : « Les réflexions de
Margaret Stackhouse sur le film sont sans doute
les plus intelligentes que j’ai lues à ce jour,
en disant cela, je tiens compte de tous les articles
parus ainsi que des centaines de lettres que j’ai
reçues. » Kubrick est mort en 1999 dans son
manoir de Grande-Bretagne. Dans ses derniers
instants, peut-être a-t-il vu se dresser un grand
monolithe noir. Et dans sa barbe hirsute
on devinait, qui sait, le sourire de Mona Lisa.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
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CULTURE
AUTANT EN EMPORTE MAI 68
Cette année-là, les échos des barricades et des pavés
vont finir par couvrir le bruit de la Croisette. Et faire
s’arrêter les bobines. Récit d’un Festival inachevé.
Par Thierry Gandillot
le vendredi 10 mai, avec la projection d’Autant
en emporte le vent en version agrandie
en 70 mm avec son stéréophonique
et un hommage à Vivien Leigh et Clark Gable.
La compétition qui commence le lendemain
promet d’être relevée. Vingt-six films, quatorze
pays. L’Espagne présente Peppermint frappé de
Carlos Saura. Les États-Unis, Petulia de Richard
Lester et Trilogy de Frank Perry (d’après trois
nouvelles de Capote). La France, Je t’aime,
je t’aime d’Alain Resnais et Les Gauloises bleues
de Michel Cournot. La Tchécoslovaquie, Au feu,
les pompiers de Milos Forman. La Hongrie,
Rouges et blancs de Miklós Jancsó. L’Italie,
Merci ma tante de Salvatore Samperi.
L’académicien français André Chamson,
68 ans, préside un jury de prestige où siègent
Monica Vitti, Louis Malle, Roman Polanski,
Terence Young, Jean Lescure, le père de l’actuel
président. Le Festival doit s’achever le 24 mai
sous les flocons avec le documentaire de Claude
Lelouch et François Reichenbach consacré
aux Jeux Olympiques d’hiver de Grenoble, qui
ont vu le triomphe de Jean-Claude Killy. Ceux
qui vont faire l’événement sont en embuscade.
Ils s’appellent François Truffaut, Jean-Luc
Godard, Claude Berri, Claude Lelouch, Louis
Malle, Jean-Gabriel Albicocco. Si les premiers
films sont projetés sans problème, l’écho
des grenades lacrymogènes parvient jusqu’aux
marches du Palais. Jean-Claude Carrière,
scénariste de Buñuel et de Milos Forman,
et Gilles Jacob, journaliste aux Nouvelles
Littéraires, ont le même réflexe : acheter un
transistor. Des petits groupes se forment autour
62 – L E S E CHOS WE E K- E ND
KEYSTONE-FRANCE/GAMMA-RAPHO
Pour sa 21e édition, celle du passage à l’âge
adulte, le Festival de Cannes s’est mis sur son
trente-et-un. Sur la Croisette croisent Johnny
Hallyday, Max Ernst, Orson Welles, une moitié
des Beatles (George et Ringo), Danny Kaye,
Richard Lester, Terence Young, Jean-Pierre
Léaud, Roman Polanski et Sharon Tate très
amoureux, Truman Capote très fâché, Geraldine
Chaplin très remontée et Monica Vitti très
troublée. Michelangelo Antonioni, après onze
ans de vie commune et deux ans après
son divorce, lui demande de l’épouser. À Paris,
les CRS sont arrosés aux cocktails Molotov.
À Cannes, les cocktails sont arrosés
au champagne. Le festival s’ouvre en majesté,
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IL Y A CINQUANTE ANS, LE FESTIVAL DE MAI 68
Ci-contre : Jean-Luc
Godard, Claude Berri,
François Truffaut,
notamment,
réclament l’arrêt
du Festival. Et vont
s’accrocher au rideau
pour empêcher
la projection.
Page de gauche :
devant le Palais
des festivals, les
manifestants ont
remplacé les fans.
« JE VOUS
PARLE
SOLIDARITÉ
AVEC LES
ÉTUDIANTS ET
LES OUVRIERS
ET VOUS
ME PARLEZ
TRAVELLINGS
ET GROS
PLANS ! »
S’INDIGNE
GODARD.
d’eux pour écouter Europe 1, « Radio Émeutes »,
comme disait le Général. « Dans la salle,
on écoutait les reportages d’une oreille, le son
du film de l’autre, se souvient Gilles Jacob.
Quand c’était un film de guerre, ce n’était
pas grave, mais quand c’était une comédie
sentimentale, c’était plus gênant. »
JACK GAROFALO/PARISMATCH/SCOOP
LES CINÉASTES RETIRENT LEURS FILMS
À Cannes, c’est le calme avant la tempête.
Pour l’instant, tout se passe à Paris. Colline
de Chaillot, un Comité de défense de la
Cinémathèque s’active pour sauver le gardien
du temple, Henri Langlois, qu’André Malraux
veut limoger. Rue de Vaugirard se tiennent
des « états généraux du cinéma français ». Lassé
des débats interminables, Piccoli s’écrie : « Assez
de verbiage, de l’action ! » Et prend la tête d’un
cortège qui mène une marche silencieuse
autour de la maison de l’ORTF, en compagnie
de Delphine Seyrig, Alice Sapritch, Emmanuelle
Riva, Robert Dhéry, Roger Hanin, Jean Poiret,
Alain Resnais, Raymond Rouleau… « Le cinéma
était en train de vivre sa révolution sous un
double aspect : passionné et contrôlé à Paris ;
anarchique et burlesque à Cannes dans les
soubresauts d’un 21e Festival agonisant », écrit
Pierre Billard dans Le Monde.
Finalement, le samedi 18 mai, les « états
généraux », qui réunissaient la veille
1 000 personnes dans les locaux de l’École
de la photographie et de la cinématographie de
la rue de Vaugirard, font parvenir une motion
au public cannois – réalisateurs, producteurs,
distributeurs, spectateurs – réuni salle JeanCocteau. Le texte que Truffaut lit devant
un parterre survolté d’où fusent lazzis, huées,
slogans demande que le Festival manifeste
sa solidarité avec les ouvriers et les étudiants,
dénonce la répression policière, conteste les
LE S E CHOS WE E K- E ND – 63
structures actuelles de l’industrie du cinéma.
Le cinéaste ajoute : « Tout ce qui est un peu digne
et important s’arrête en France. Je ne sais pas
sous quelle forme mais je sais que cet après-midi
ou ce soir on doit avoir tranché. Si l’on n’annonce
pas que le Festival est arrêté, au moins qu’il est
profondément transformé. » Lelouch, qui parle
au nom de Cournot, annonce que ce dernier
retire son film, Les Gauloises bleues ; lui-même
et Reichenbach, leur film sur les JO, Treize jours
en France. « On était tous tristes pour Cournot.
J’étais sûr que son film allait tout casser, que ce
serait “l’année Cournot” », regrette Gilles Jacob.
Carlos Saura et Maximilian Schell adoptent
la même position. De Lyon où son train
est bloqué, Alain Resnais (qui n’était pas pour
l’arrêt du Festival) annonce qu’il rentre à Paris,
ses bobines sous le bras. Louis Malle, le premier,
démissionne du jury. « Il rentrait d’Inde, barbu,
il était l’un des plus enragés, se souvient
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CULTURE IL Y A CINQUANTE ANS, LE FESTIVAL DE MAI 68
Jean-Luc Godard en plein Mai 68,
incarné ci-contre par Louis Garrel, dans
Le Redoutable, en 2017. Et, en bas, avec
Claude Berri, François Truffaut, Louis Malle,
Roman Polanski, le 18 mai 1968, dans
un Palais des festivals en pleine ébullition.
UN MOIS PARTICULIER
(PEU) RACONTÉ À L’ÉCRAN
LES EMPLOYÉS ABAISSENT LES DRAPEAUX
L’assemblée en colère se déplace de « l’enclave
libre » de la salle Jean-Cocteau vers la Grande
Salle du Palais. La cacophonie est à son comble.
Jean-Luc Godard, contesté, s’écrie : « Je vous parle
solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous
me parlez travellings et gros plans ! Vous êtes des
cons ! » Marin Karmitz, proche du Mouvement
du 22 Mars de Daniel Cohn-Bendit, interrompt
le tournage de Sept jours ailleurs (avec Higelin)
pour participer aux « états généraux » de la rue
de Vaugirard. « Il ne faut pas oublier la principale
raison qui a poussé les cinéastes de 1968 à faire
fermer le Festival : la solidarité, souligne-t-il
cinquante ans plus tard. Mais aujourd’hui ?
Qu’est-ce qui ce qui pourrait interrompre
le Festival de Cannes ? Même les guerres
et les massacres n’arrêtent plus rien de nos jours.
À Cannes, on regarde des films, un peu comme
dans une bulle, pendant que le monde se déchire
à l’extérieur. » Dans la Grande Salle, la lumière
s’éteint sous la bronca et les premières images
de Peppermint frappé apparaissent sur le rideau.
« Truffaut, Claude Berri se suspendent au rideau
pour l’empêcher de s’ouvrir, écrit Pierre Billard.
Geraldine Chaplin fait le coup de poing pour
s’emparer du micro et qu’on arrête la projection
de son film. » La discussion se poursuit jusqu’à
2 heures du matin, sans qu’un accord se dessine.
Le dimanche matin, les principaux producteurs
s’installent sur les marches du Palais pour
permettre la reprise des projections. Les plus
énervés menacent de tout casser. À 11 h 50,
les employés abaissent les 32 drapeaux flottant
sur le toit. À midi, le délégué général, Robert
Favre Le Bret, annonce laconiquement :
« Les circonstances ne permettant pas d’assurer
les projections dans des conditions normales, le
conseil d’administration décide d’arrêter le Festival
et s’en excuse auprès des participants étrangers. »
Jean-Pierre Mocky garde un goût amer
de l’aventure : « Je crois qu’on a un peu oublié que
Godard, Chabrol ou Truffaut, avant de devenir
64 – L E S E CHOS WE E K- E ND
Les Amants réguliers avec
son fils Louis, une fresque
sombre qui s’ouvre en 68,
mais se concentre sur le
désenchantement des années
qui suivent. C’est aussi le cas
de Nés en 68 (2008), long
métrage bourratif d’Olivier
Ducastel et Jacques
Martineau qui suit ses héros
de 68 à Sarkozy. Enfin, l’an
passé, Michel Hazanavicius
présentait à Cannes
Le Redoutable. Louis Garrel
y jouait Jean-Luc Godard
en 68. Un Godard perdu,
qui ne parvenait pas à se faire
entendre dans les manifs
et cassait sans cesse
ses lunettes. À l’image
d’un cinéma français qui,
rétrospectivement, n’a jamais
vraiment su regarder
ce lointain mois de mai.
Adrien Gombeaud
cinéastes, avaient été journalistes. Ils devinaient
que l’arrêt du Festival allait être un événement
médiatique. Le 10 mai, juste avant Cannes, nous
avions fait une manifestation à Paris, de l’École
de photo de la rue de Vaugirard à la Gare de Lyon.
Au début, Godard et Truffaut marchaient sans
se presser et dès qu’on a approché de l’arrivée et
donc des photographes, je les ai vus surgir en tête
du cortège ! Donc, un peu plus tard, à Cannes, ils
ont entraîné tout le monde dans leur projet, en se
disant qu’ils en tireraient un avantage personnel,
que l’histoire se souviendrait d’eux car ils avaient
fait arrêter le Festival. D’ailleurs, c’est exactement
ce qui s’est passé. Après, chacun est remonté
à Paris. » L’année suivante, le Festival, enrichi
d’une nouvelle compétition, née de Mai 68,
la Quinzaine des réalisateurs, a repris comme
si de rien n’était sous la présidence de Luchino
Visconti. Le conseil d’administration du Festival
compte un membre en moins : Christiane
Rochefort, sanctionnée pour avoir soutenu
le mouvement des cinéastes. Louis Malle,
l’héritier engagé, présente Calcutta.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
HUFFSCHMITT/SIPA
Jean-Claude Carrière. Grand bourgeois, héritier
de Béghin, il cherchait à comprendre les étudiants
et les prolétaires. Peut-être par culpabilité. »
Polanski, Vitti, Terence Young, Serge Roullet
suivent. Ironique, Roman Polanski lance :
« Les gens s’en foutent du festival ! »
Milou en mai, comédie
douce-amère de Louis Malle,
sans doute le plus beau film
sur la période… encore
vue depuis la campagne.
À partir du xxie siècle,
les metteurs en scène vont
se pencher plus régulièrement
sur cet épisode. Comme si
le cinéma avait attendu Louis
Garrel qui, en une quinzaine
d’années, se retrouvera trois
fois en 68. Innocents - The
Dreamers de Bernardo
Bertolucci (2003) se déroule
néanmoins… juste avant mai.
Un jeune Américain cinéphile
fait la connaissance d’un
frère et d’une sœur à la
Cinémathèque française.
La révolution devient un huis
clos sexuel cinéphile, où
le premier pavé ne vole qu’au
dernier plan. Deux ans plus
tard, Philippe Garrel tourne
PHILIPPE AUBRY/LES COMPAGNONS DU CINÉMA
En un demi-siècle, seule
une petite dizaine de films
a reconstitué Mai 68.
Peu d’entre eux ont marqué
les mémoires. Dix ans après
les évènements, Gérard Oury
tourne La Carapate. Victor
Lanoux y campe un taulard
qui s’évade et entraîne dans
sa cavale son avocat, joué
par Pierre Richard. Oury filme
leur route sur fond de Mai :
des manifs, des riches
en fuite… et une France
bucolique, assez indifférente
aux évènements du Quartier
latin. Deux ans plus tard,
Diane Kurys met en scène
Cocktail Molotov, suite
de son succès de 1977,
Diabolo menthe. Là aussi,
Mai nous est montré de loin,
à travers un voyage en stop.
Il faut attendre 1990 pour voir
revenir 68 à l’écran, avec
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FABRIZIO MALTESE/CONTOUR BY GETTY IMAGES
ATTENDUES SUR LA CROISETTE PORTRAITS
KRISTEN STEWART La Croisette ne peut plus se passer d’elle. En 2016, Kristen Stewart présentait deux films – Café Society, de Woody Allen, et Personal Shopper, d’Olivier Assayas.
En 2017 (ci-dessus), elle dévoilait un court métrage en tant que réalisatrice (Come Swim). Et, cette année, elle fait partie du jury présidé par Cate Blanchett. Star et cinéphile, actrice
et cinéaste, Kristen Stewart, 28 ans, multiplie les aventures stimulantes. Le futur de Cannes ne s’écrira pas sans elle. O. D. B.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 65
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CULTURE
LES INCONTOURNABLES
DE CANNES 2018
La 71e édition du Festival de Cannes sort le grand jeu. Une sélection
bien dans l’esprit de ce rendez-vous du cinéma mondial.
Voici les moments à ne pas manquer.
Par Olivier De Bruyn, Thierry Gandillot, Adrien Gombeaud
Jongsu, jeune coursier qui fait d’étranges rencontres, est le héros de l’énigmatique dernier film de Lee Chang-dong.
Avec le recul, s’impose l’évidence : de tous
les cinéastes sud-coréens apparus à la fin
du xxe siècle, Lee Chang-dong est le plus
important et le plus rigoureux, le seul dont
la carrière ne connaît aucun creux. Il est aussi
le plus rare. À 64 ans, l’ancien romancier
et éphémère ministre de la Culture (de 2003
à 2004) n’a tourné que six films. Secret Sunshine
a valu à son interprète Jeon Do-yeon le Prix
d’interprétation en 2007. Le réalisateur
a reçu le Prix du scénario en 2010 pour Poetry.
Puis il a disparu. Ces huit dernières années,
il travaillait à l’adaptation des Granges brûlées,
une nouvelle énigmatique de Haruki Murakami
qui figure dans le recueil L’éléphant s’évapore
(Belfond, 2008). Le mariage de ces deux auteurs
fait de Buh-Ning (Burning en anglais) le projet le
plus intrigant de la sélection 2018. A. G.
66 – LE S E CHOS WE E K- E ND
L’INFILTRÉ
« BLACKKKLANSMAN » DE SPIKE LEE
La surprise du chef Thierry Frémaux !
L’Américain Spike Lee n’était pas revenu
en compétition à Cannes depuis… 1991 et Jungle
Fever. Une époque où le jeune cinéaste noir
enragé faisait partie des plus prometteurs
réalisateurs américains de sa génération.
Égaré depuis dans de nombreuses polémiques
– l’homme a plus d’une fois adopté des positions
DIAPHANA
MYSTÈRE SUD-CORÉEN
« BUH-NING » DE LEE CHANG-DONG
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LES INCONTOURNABLES DE CANNES
« communautaristes » radicales – et dans
des projets improbables, Spike Lee effectue
son come-back avec BlacKkKlansman, l’histoire
vraie du premier flic afro-américain à avoir
infiltré le Ku Klux Klan, en 1978. Un film
historique qui regarde l’Amérique de Donald
Trump dans le blanc des yeux. O. D. B.
HAN AVANT SOLO
« SOLO : A STAR WARS STORY » DE RON HOWARD
L’emblématique saga Star Wars a déjà
eu par deux fois les honneurs de Cannes,
hors compétition avec L’Attaque des clones
en 2002 et La Revanche des Sith en 2005.
Cette fois, c’est le « spin-off » très attendu Solo :
A Star Wars Story qui débarque sur la Croisette.
Après de multiples péripéties, dont la moindre
n’est pas le remplacement des deux réalisateurs
en charge, c’est finalement le vétéran Ron
Howard (Apollo 13, Da Vinci Code, Inferno)
qui a repris les commandes en catastrophe.
Celles du Faucon Millenium ont été remises
au jeune Alden Ehrenreich (Tetro de Francis
Ford Coppola, Blue Jasmine de Woody Allen,
Ave, César ! des frères Coen). Il incarne Han Solo
jeune, reprenant le rôle créé par Harrison Ford.
Pilote hors pair qui a déserté l’armée impériale
pour sauver son ami Chewbacca, contrebandier,
tête brûlée, cynique, charmeur et généreux,
Solo est l’un des personnages les plus attachants
de la franchise. À ses côtés, Woody Harrelson,
Emilia Clarke et Donald Glover tenteront
de renouer avec la réussite de l’excellent Rogue
One. En attendant l’opus consacré à Obi-Wan
Kenobi, en 2020. Sortie le 23 mai. T. G.
LE RETOUR DE LINDON
« EN GUERRE » DE STÉPHANE BRIZÉ
et politique de ce dernier film, le cinéaste dirige
aujourd’hui son comédien fétiche (Lindon
a également joué dans Mademoiselle Chambon
et dans Quelques heures de printemps) dans
une nouvelle fiction engagée. Dans En guerre,
Brizé met en scène le combat d’ouvriers
d’une usine de province menacée de fermeture,
qui refusent d’autant plus de se résoudre
au chômage que leur entreprise vient d’engranger
des bénéfices records. À la tête des travailleurs
en lutte : Laurent Amédéo (Vincent Lindon),
un héros de « la France d’en bas » en guerre
contre l’inacceptable. Sortie le 16 mai. O. D. B.
PONTIFICAL
« LE PAPE FRANÇOIS, UN HOMME DE PAROLE »
DE WIM WENDERS
Palme d’or en 1984 pour Paris, Texas, Wim
Wenders a mené depuis, parallèlement
à ses films de fiction, une belle carrière
de documentariste : Buena Vista Social Club,
Voyage initiatique
hors compétition
avec le documentaire
de Wim Wenders
sur le pape.
Une séance
très spéciale.
NORD-OUEST FILMS
UNIVERSAL PICTURES INTERNATIONAL FRANCE
Il a désormais son rond de serviette à Cannes.
Un an après avoir présenté Rodin, de Jacques
Doillon, en compétition, Vincent Lindon
y accomplit déjà son retour avec En guerre,
le nouveau film de Stéphane Brizé, un cinéaste
qui avait permis au comédien de décrocher
le Prix d’interprétation en 2015 avec La Loi
du marché. Fidèle à l’inspiration sociale
Vincent Lindon entre En guerre sur la Croisette, un film de Stéphane
Brizé sur le combat des salariés d’une usine menacée de fermeture.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 67
Pina et Le Sel de la Terre, sur Sebastião Salgado.
Il consacre au pape François son nouveau
documentaire A Man of His Word, qui aurait
pu s’appeler A Man of His World (« un homme
dans le monde » ou « un homme de son temps »).
Pour la première fois, le pape s’adressera
directement au spectateur dans une œuvre
qui n’est pas produite directement par le Vatican.
Il parlera d’écologie, d’immigration, de justice
sociale, de consumérisme. Signe prémonitoire :
Wenders a reçu en 2002 le prix Robert-Bresson
en reconnaissance de son œuvre « compatible
avec le message de l’Évangile ». Sortie prévue
le 12 septembre. T. G.
OUVERTURE IRANIENNE
« EVERYBODY KNOWS » D’ASGHAR FARHADI
Impossible de faire plus glamour ! Dans
une édition cannoise où les people plébiscités
par la presse du même nom ne se bousculent
pas sur le tapis rouge, la présence sous les spots
de Penélope Cruz et de Javier Bardem fait figure
d’événement. De surcroît, le couple espagnol
ne se déplace pas à Cannes pour présenter
une œuvrette anodine, mais pour assurer
la promotion de l’un des films les plus attendus
de la compétition : Everybody Knows, de l’Iranien
Asghar Farhadi, déjà célébré à Cannes avec
Le Passé et Le Client. Dans ce thriller moral
et psychologique situé en Espagne, le cinéaste
met en scène la souffrance d’une mère (Penélope
Cruz) éprouvée par l’enlèvement de sa fille
ado lors d’une fête de mariage. Avec l’aide
de son ancien amant (Javier Bardem), l’héroïne
met tout en œuvre pour retrouver sa progéniture
et affronte les non-dits et les zones d’ombre
de sa famille et de ses proches. Présenté
en ouverture du Festival le 8 mai, Everybody
Knows réjouira à la fois les fans des deux stars
et les cinéphiles exigeants. Tout Cannes
en un seul film… Sortie le 9 mai. O. D. B.
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CULTURE LES INCONTOURNABLES DE CANNES
AUTO-HONORÉ
« PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE »
DE CHRISTOPHE HONORÉ
Réalisateur et romancier, Christophe Honoré
revient pour la deuxième fois à Cannes
où il avait présenté en 2009 Non ma fille,
tu n’iras pas danser. Pour l’adaptation
de son roman autobiographique, il a embarqué
Pierre Deladonchamps, Vincent Lacoste
et Denis Podalydès. Dans les années 90, Arthur,
20 ans, étudiant à Rennes, rencontre Jacques,
écrivain et auteur de théâtre, père d’une petite
fille. Ils vont se plaire et s’aimer l’espace
d’un bref été. Le titre originel du film, qui évoque
les années où plane l’ombre du sida, devait être
Plaire, baiser et courir vite… Sortie le 10 mai.
On retrouvera Pierre Deladonchamps sur
la Croisette, aux côtés de Karin Viard et Clovis
Cornillac, dans Les Chatouilles d’Éric Métayer
et Andréa Bescond, sélectionné dans la section
Un Certain regard. T. G.
COMBATTANTES
« LES FILLES DU SOLEIL » D’ÉVA HUSSON
Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps se plaisent, s’aiment et courent vite.
L’ÉNIGME GODARD
« LE LIVRE D’IMAGE » DE JEAN-LUC GODARD
Les sélectionneurs du Festival ne sont
pas rancuniers. La dernière fois qu’ils ont invité
l’ermite Jean-Luc Godard à présenter un film
– Adieu au langage en 2014 – l’imprévisible
garnement de 87 ans n’a pas honoré la Croisette
de sa présence, pour le plus grand désespoir
de ses supporters ne jurant que par ses lunettes
fumées et ses aphorismes provocateurs. Godard
viendra-t-il cette année ? Avec lui, mieux vaut
ne rien prévoir. Quoi qu’il en soit, son dernier film,
figure en compétition. Incarné par des acteurs
inconnus et relevant a priori de l’expérimental
(JLG reste JLG), Le Livre d’image, est présenté
comme une réflexion sur le monde arabe
d’aujourd’hui. Énigmatique, forcément. O. D. B.
GUERRE FROIDE
« ZIMNA WOJNA » DE PAWEL PAWLIKOWSKI
Avec Ida, il a remporté l’Oscar du meilleur
film en langue étrangère en 2015 et a rencontré
un important succès public (500 000 entrées
en France). Dans cette fiction discrètement
WILD BUNCH
Dans Les Filles
du soleil, Golshifteh
Farahani prend
les armes contre
les recrues de Daech.
« Le plus beau film
de ma vie » affirme
l’actrice iranienne.
AD VITAM
Une femme derrière la caméra et des femmes
devant… Dans Les Filles du soleil, Éva Husson,
une des trois réalisatrices présentes cette année
en compétition avec la Libanaise Nadine Labaki
(Capharnaüm) et l’Italienne Alice Rohrwacher
(Heureux comme Lazzaro), met en scène Bahar,
la chef d’un bataillon de combattantes kurdes,
et Mathilde, une journaliste française qui tente
de comprendre l’histoire de cette héroïne prête
à tout pour défendre sa liberté. Interprété
par Golshifteh Farahani (Bahar) et par
Emmanuelle Bercot (Mathilde), ce film
en guerre contre l’obscurantisme constituera
peut-être une des bonnes surprises
de la sélection officielle. O. D. B.
68 – LE S E CHOS WE E K- E ND
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YANN RABANIER/MODDS
ATTENDUES SUR LA CROISETTE PORTRAITS
MARION COTILLARD Elle célébrait l’ouverture du Festival de Cannes l’an passé (ci-dessus) en présentant Les Fantômes d’Ismaël, d’Arnaud Desplechin. Elle revient cette année avec
un premier film figurant dans la section Un Certain Regard : Gueule d’ange, de Vanessa Filho. Marion Cotillard et Cannes : l’histoire ne date pas d’hier et l’actrice, plus d’une fois, a flirté
avec le prix d’interprétation en jouant pour Jacques Audiard (De rouille et d’os), les frères Dardenne (Deux jours, une nuit), ou Nicole Garcia (Mal de pierres). Son tour viendra. O. D. B.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 69
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CULTURE LES INCONTOURNABLES DE CANNES
Pawel Pawlikowski
revient au noir
et blanc avec Cold
War. Une romance
qui met en scène
Joanna Kulig,
de la Pologne
stalinienne
aux clubs de jazz
parisiens
des années 50.
En 1968, Marin Karmitz avait 30 ans et venait
de créer Mk2. Occupé à battre le pavé à Paris,
il n’était pas à Cannes. Dans la foulée, il réalise
trois films militants : Sept jours ailleurs (1969),
Camarades (1970) et ce Coup pour coup (1972),
présenté cette année en séance exceptionnelle.
Document sur une grève violente, joué
par les ouvriers eux-mêmes, Coup pour coup
est une œuvre rageuse, pionnière du docufiction.
Ici s’achève sa carrière de réalisateur.
Mais Cannes célèbre aussi le producteur
d’une centaine de films : de Kieslowski à Chabrol,
en passant par Resnais. Et bien sûr, le créateur
des salles qui portent ses initiales. À Paris,
deux de ses cinémas sont reliés par un bac
qui franchit le bassin de la Villette. C’est l’histoire
de sa vie. Né en Roumanie, Marin a 9 ans lorsque
TOUR DE FRANCE
« LA TRAVERSÉE » DE ROMAIN GOUPIL
ET DANIEL COHN-BENDIT
Cinquante ans après Mai 68, Daniel Cohn-Bendit
n’avait pas envie de jouer les anciens combattants.
Mais il s’est laissé convaincre par son ami
Romain Goupil, Caméra d’or en 1982 pour Mourir
à 30 ans, d’aller à la rencontre des Français,
de prendre le pouls du pays. Au cours d’une
cinquantaine d’étapes, ils s’arrêtent dans l’usine
de la Belle-Aude, au Guilvinec sur un bateau
de pêche, aux chantiers navals de Saint Nazaire,
dans un hôpital, dans un commissariat… Mais
le « coup » du film est une séance de sept minutes
Road-movie dans l’Hexagone avec Cohn-Bendit.
70 – LE S E CHOS WE E K- E ND
dans un café. Goupil et Cohn-Bendit se disputent
pour savoir s’ils vont aller interroger Emmanuel
Macron à l’Élysée. Le cadre s’élargit soudain
et laisse apparaître le président de la République,
qui lâche quelques petites bombes dont
il a le secret, notamment sur la religion :
« La France est un pays dont la culture profonde
est catholique. Dans les fondamentaux de notre
société, il y a quelque chose d’ecclésiastique,
il y a une hiérarchie. » Il ne dira pas autre chose
au collège des Bernardins, quelques mois plus
tard. Par Jupiter ! En mai, sur France 5. T. G.
LE MAL EN SÉRIE
« THE HOUSE THAT JACK BUILT »
DE LARS VON TRIER
Sept ans après avoir confessé son « empathie »
pour Adolf Hitler, à l’occasion de la présentation
en compétition de Melancholia et, de ce fait,
avoir été déclaré persona non grata au Festival,
Lars von Trier accomplit son come-back
sur la Croisette avec The House That Jack Built.
Le cinéaste danois neurasthénique s’est-il calmé
au terme de ces sept années de réflexion ?
Rien de moins sûr, puisque son nouveau film,
incarné par Matt Dillon et Uma Thurman,
met en scène un serial killer des années 70
qui cherche à accomplir le crime parfait.
Hémoglobine, méditation sur le « mal »
et provoc’: a priori les fans de Lars devraient
être ravis. Et les autres ? On verra bien. O. D. B.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
SIÈCLE PRODUCTIONS
PREMIÈRE SÉANCE
« COUP POUR COUP » DE MARIN KARMITZ
ses parents s’installent à Nice. À Cannes, il n’est
pas loin des rives où tout a commencé, au bout
d’une des plus grandes traversées de l’histoire
du cinéma français. A. G.
DIAPHANA
impressionnante, Pawel Pawlikowski suivait
à la trace une jeune Polonaise des années 60
qui, élevée dans un couvent, découvrait la sombre
histoire de sa famille. Quatre ans après ce coup
de maître, le cinéaste polonais découvre les joies
de la compétition cannoise avec Zimna Wojna
(Cold War), un film où, fidèle à son inspiration,
il entremêle une nouvelle fois les fils de l’intime
et de la grande histoire puisqu’il y raconte,
sur fond de guerre froide, l’histoire d’amour
ambiguë entre un musicien et une chanteuse,
entre la Pologne et la France. Un des films
à surveiller de près dans la compétition. O. D. B.
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STYLE
11 MAI 2018
Les « bagni » Alberoni,
héritage intact
de Mort à Venise.
JUSQU'AU
BOUT DU MONDE
Devenus aussi mythiques que
les films qui y ont été tournés,
certains décors ont laissé
une trace indélébile dans
la mémoire des spectateurs.
Découverts sur la Croisette,
ils continuent, des années,
voire des décennies plus tard,
à appeler au voyage.
Par Adrien Gombeaud, avec Gilles Denis
Photographe : Alessandra Chemollo
LE S E CHOS WE E K- E ND – 71
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STYLE
Hôtel des Bains, au Lido. Luchino Visconti les fit
en réalité reconstruire au bout du Lido. Après
le film, ce décor avec ses tentes et ses allées de
bois couvertes par des auvents ne bougea pas :
il est devenu les Bagni Alberoni, que l’on atteint
par ferry depuis les Zattere. On y vient en
famille, on s’y baigne, on y grignote, on y danse
parfois. Et puis on retourne vers la lagune.
Sans nostalgie. G. D.
C’est la plage des ambiguïtés, des tourments
et des tournants du film de Visconti, adapté
du roman de Thomas Mann : ici, dans une
atmosphère très Mitteleuropa d’avant la
catastrophe de 1914, Tadzio, incarné par Björn
Andresen, joue, rêve et disparaît dans les rayons
du soleil, sous le regard de sa mère – inoubliable
Silvana Mangano – et celui d’Aschenbach-Dirk
Bogarde. Personnage à part entière du film,
jusqu’à son ultime scène, ces « bagni » comme
on dit à Venise, sont censés être ceux du Grand
SE LOGER : le Grand Hôtel des Bains a fermé ses
portes. Sur le Lido, on tente le Grand Hôtel Excelsior
à l’architecture néomauresque. À partir de 250 €.
www.hotelexcelsiorvenezia.com
72 – L E S E CHOS WE E K- E ND
ALESSANDRA CHEMOLLO POUR LES ECHOS WEEK-END
LES « BAGNI » ALBERONI :
LES BAINS DE « MORT À VENISE »
PRIX DU 25E ANNIVERSAIRE DU FESTIVAL (1971)
ALFA FILM/PECF/DR/PROD DB
À Venise, au bout du Lido, les «bagni» que Visconti fit construire pour le tournage de Mort à Venise sont toujours là. N’oubliez pas vos maillots…
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LE VOYAGE FAIT SON CINÉMA
À la fin de Thelma et Louise, les deux amies s’envolent au-dessus du Grand Canyon… Une scène en réalité tournée ici, dans le sud de l’Utah.
ALAMY/PHOTO12
DR
DEAD HORSE POINT STATE PARK :
LE CANYON DE « THELMA ET LOUISE »
FILM DE CLÔTURE (1991)
du « god dam’ Grand Canyon ». Le réalisateur
britannique Ridley Scott parvient à rassembler
tout l’Ouest américain dans quelques coins
soigneusement choisis d’Utah et de Californie.
Ainsi, au bout de l’aventure, le cabriolet décolle
en réalité au-dessus du discret Dead Horse
Point State Park, dominant un méandre
du Colorado. La vie valait bien le détour.
C’est l’histoire de deux copines en colère
qui taillent la route dans une Ford Thunderbird
bleu métallisé. Sur le parking d’un dancing,
Louise flingue une brute qui tentait de violer
Thelma. Elles doivent filer vers le Mexique.
Les mecs sont des porcs, les beaux gosses
des voleurs, mais le long des interstates
et des highways souffle un vent de liberté.
Selon le scénario, le voyage commence dans
une banlieue résidentielle d’Arkansas pour
s’achever par un mythique vol plané au-dessus
SE LOGER : la ville de Moab est un point de chute
idéal. Pour une belle expérience de l’Ouest,
version luxe : le Sorrel River Ranch Resort & Spa.
À partir de 600 €.
www.sorrelriver.com
LE S E CHOS WE E K- E ND – 73
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STYLE
C’est à Amorgos, île
la plus à l’est
de l’archipel des
Cyclades, que Luc
Besson a choisi
de situer l’enfance
de Jacques Mayol
et d’Enzo Molinari,
son éternel rival.
Une liberté prise
avec la biographie
réelle du célèbre
apnéiste.
AMORGOS : L’ÎLE DU « GRAND BLEU »
FILM D’OUVERTURE (1988)
SE LOGER : l’île est petite, mais déploie une offre
importante. Pour un séjour spa cinq étoiles :
Aegialis Hotel & Spa. À partir de 110 €.
www.amorgos-aegialis.com
BERTRAND NOËL
Une caméra qui file comme un oiseau sur
la mer argentée. Un gamin qui dévale des
collines pelées sur une partition planante.
Prélude à une fresque qui entraînera l’apnéiste
Jacques Mayol au bout des fonds marins.
En réalité, Mayol avait grandi entre Shanghai
et Marseille. Cependant, pour plus de 11 millions
de spectateurs, le berceau du plongeur restera
l’île grecque d’Amorgos, choisie par Luc Besson.
Vingt ans plus tard, le triomphe du Grand Bleu
a transformé ce confetti des Cyclades. Un bar
diffuse le film sur sa terrasse, un club de
plongée a ouvert… Restent les jolies ruelles
et le monastère de la Panaghia Chozoviotissa
accroché à la falaise. Cependant, les pèlerins
sont essentiellement des enfants des années 80,
à jamais brûlés par les images de Luc Besson
et hantés par la musique d’Éric Serra.
74 – L E S E CHOS WE E K- E ND
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LE VOYAGE FAIT SON CINÉMA
LE S E CHOS WE E K- E ND – 75
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STYLE
de Wong Kar-wai. C’est naturellement là qu’il
a situé l’intrigue. Il y tournera aussi la suite,
2046, avant de déménager. Le menu
du Goldfinch, lui, n’a pas beaucoup changé.
Aujourd’hui, on y déguste toujours la cuisine
e l’Occident telle que la Chine se l’imaginait,
en écoutant des mambos de Nat King Cole.
Il rêve d’écrire des romans. Elle attend un mari
trop absent. La pluie d’été scintille sur les robes
de Maggie Cheung et la fumée des cigarettes
de Tony Leung trace des arabesques
mélancoliques. Nous sommes à Hong Kong,
en 1962. Bientôt la colonie britannique va
devenir une ville-monde. Quelques restaurants
proposent déjà des expériences exotiques :
pain et beurre, steaks assaisonnés à la sauce
soja et à la moutarde… Survivant des sixties,
le Goldfinch se trouvait près des bureaux
SE LOGER : dans le quartier trépidant
de Causeway Bay, on trouvera un peu
de tranquillité au-dessus du parc Victoria,
dans les chambres du Park Lane, un hôtel
Pullman. À partir de 150 €.
www.parklane.com.hk
76 – LE S E CHOS WE E K- E ND
CALVIN SIT POUR LES ECHOS WEEK-END
« GOLDFINCH » : LE RESTAURANT
D’« IN THE MOOD FOR LOVE »
PRIX D’INTERPRÉTATION MASCULINE (2000)
JET TONE/DR/PROD DB
Wong Kar-wai n’a pas cherché loin le cadre des rencontres de son couple bientôt mythique : le Goldfinch se trouvait tout près de ses bureaux.
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LE VOYAGE FAIT SON CINÉMA
ALAMY/PHOTO12
ZOETROPE STUDIOS/DR/PROD DB
Sur les plages préservées de la baie de Baler, dans la principale île de l’archipel des Philippines, l’apocalypse semble bien loin…
BAIE DE BALER :
LA PLAGE D’« APOCALYPSE NOW »
PALME D’OR (1979)
Philippines la culture du surf, l’équipe ayant,
dit-on, abandonné quelques planches
aux locaux après le tournage. Aujourd’hui,
les vagues de Baler frôlent toujours les trois
mètres et la plage a gardé le nom de Charlie’s
Point en référence à la réplique de Kilgore :
« Charlie don’t surf ! »
« Soit vous surfez, soit vous allez au feu, c’est
clair ? » Le colonel Kilgore aime autant l’odeur
du napalm au petit matin que le fracas des
vagues. Alors, en pleine guerre du Vietnam,
sous les bombes et les hélicos, ses soldats iront
surfer. Folie d’un monde où le symbole d’un
mode de vie californien hédoniste rencontre
la brutalité des guerres. Francis Ford Coppola
a tourné sa fameuse séquence aux Philippines,
sur l’île de Luzon, dans la baie de Baler. C’est
d’ailleurs Apocalypse Now qui a importé aux
SE LOGER : à 7 heures de bus de Manille, l’endroit est
préservé mais (forcément) isolé. Avant d’affronter les
vagues, on peut se reposer au Costa Pacifica Resort.
À partir de 60 €. www.costapacificabaler.com
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
LE S E CHOS WE E K- E ND – 77
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STYLE
CARATS SUR PELLICULE
Complices fidèles des comédiennes, les bijoux peuvent aussi leur voler la vedette.
Convoités, offerts ou dérobés, ils déchaînent les émotions. En leur compagnie,
le spectateur rêve, rit, tremble ou verse même une larme.
Par Gabrielle de Montmorin
a scène s’ouvre
sur une main gantée qui hésite, pour finalement
s’arrêter sur une paire de boucles d’oreilles
en diamants à pendants en forme de cœur.
La voix off de Danielle Darrieux réfléchit :
« Ce qui est ennuyeux, c’est qu’il me les a données
le lendemain de notre mariage. » Mais comme
il est impensable de se séparer de ses fourrures,
et encore moins de sa rivière, les boucles sont
revendues à l’accommodant Monsieur Rémy,
joaillier de la famille. Superbe de plansséquences, rares pour l’époque, le film de Max
Ophüls Madame de… transcende l’histoire
d’amour en la concentrant sur un bijou devenu
la métaphore d’une tragédie à quatre
personnages, le mari et sa maîtresse, la femme
et son amant. Sacrifiées sur l’autel des dettes
d’une coquette, les boucles d’oreilles deviennent
l’enjeu d’un drame qui s’achève avec elles, posées
sur l’autel de sainte Geneviève. Source
de dialogues pénétrants – « Le malheur
s’invente », lorsque le général offre les boucles à
sa femme pour la deuxième fois ; « Vous avez des
remords et vous essayez d’en faire des souvenirs »,
quand Louise lui annonce avoir vendu sa croix
en diamant et ses émeraudes pour racheter
les fameuses boucles –, ces dernières suscitent
même une vérité universelle énoncée par Lola,
la maîtresse du général : « Une femme peut refuser
un bijou tant qu’elle ne l’a pas vu. Après,
cela devient de l’héroïsme. »
Héroïque, l’héroïne de La Belle et la Bête l’est
sans conteste, tutoyant la grâce lorsqu’elle verse
auprès de ses sœurs acariâtres des larmes
78 – LE S E CHOS WE E K- E ND
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CARATS SUR PELLICULE
en diamant – Louis Cartier ayant prêté à son ami
Jean Cocteau des pierres taillées en poire
pour se fondre dans la poésie onirique du film.
Son héritier, le Peau d’âne de Jacques Demy
fait scintiller Delphine Seyrig en marraine
friande de brillants, qui explique la vie
à sa filleule d’après un constat évident : « Les fées
ont toujours raison ». Glissée dans le cake
d’amour confectionné pour le prince, la bague
de Catherine Deneuve devient une promesse
d’union qui n’en finit pas de faire rêver
les jeunes spectatrices.
FRANCO LONDON - INDUS/DR/PROD DB
20TH CENTURY FOX FILM CORPORATION/RNB/COLL CHRISTOPHEL
MARLENE DIETRICH PORTE SES PROPRES BIJOUX
Celles-là mêmes qui ne peuvent résister
à la version contemporaine du prince charmant
de Pretty Woman. Theodora des temps
modernes, Vivian se métamorphose en princesse
lorsque son cavalier, le très séduisant Richard
Gere, lui passe au cou une rivière de 23 rubellites
en forme de cœur entrelacées de diamants cœur
et marquise. Le bijou signé Fred s’inscrit dans
la grande complicité qui existait entre le joaillier
Fred Samuel et les comédiennes – Yvonne
Printemps lui confiait ses perles à renfiler
et Grace Kelly s’en remettait volontiers à son avis.
Le statut de princesse ne la fera toutefois
guère changer d’attitude vis-à-vis des bijoux
qu’elle consomme avec parcimonie. Marlene
Dietrich, elle, les adore. Pour débuter sa carrière
américaine en 1936 dans Désir, un film de Frank
Borzage supervisé par Lubitsch, l’actrice pioche
dans sa cassette personnelle. Un festival
de joaillerie blanche, ces bijoux en platine
et diamants à volumes géométrisés
caractéristiques de la période Art déco, ponctue
ainsi tout le film, atteignant un sommet avec
une émeraude de 97 carats montée en broche
à aigrette, emblématique de la collaboration
entre le joaillier américain Trabert & Hoeffer
et Mauboussin. Sur l’affiche déjà, on ne voit
(presque) que lui.
Tout comme le collier d’Audrey Hepburn dans
la scène d’ouverture de Diamants sur canapé.
Dessinés par Roger Scemama, un fils de joaillier
florentin qui œuvra pour les grands noms
de la mode, les cinq rangs de perles sur lesquels
éclôt une broche à volutes répondent
gracieusement au fourreau en soie noire signé
Hubert de Givenchy. Le spectacle unique
de la 5e Avenue déserte, fruit d’un tournage
dominical dès potron-minet, renforce la beauté
de la silhouette devant la caméra de Blake
Edwards. Celle de Martin Scorsese saisit l’inverse
Page de gauche :
Danielle Darrieux
dans Madame de…
de Max Ophüls (1953),
avec les fameuses
boucles d’oreilles
au cœur du drame.
Ci-dessus : Marilyn
Monroe dans
Les hommes préfèrent
les blondes d’Howard
Hawks (1954), et ses
« meilleurs amis »…
les diamants.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 79
dans Casino où Sharon Stone amasse les joyaux
à ne plus savoir qu’en faire. Toute la démesure
de Las Vegas s’incarne dans cette scène
où l’actrice, croulant sous les bijoux, contemple
son trésor étalé sur un lit, bracelets Tubogas,
colliers Parentesi, Monete, chokers
multicolores… La boutique new-yorkaise
de Bvlgari prêta pour l’occasion des centaines de
modèles – la production en avait demandé mille.
Lorsque les bijoux se mêlent à l’histoire avec
un grand « H », le septième art se frotte
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STYLE
Josette Day, l’héroïne de La Belle
et la Bête de Jean Cocteau (1946), a pleuré
des larmes de diamants prêtés par Cartier.
En bas : David Niven et Claudia Cardinale
dans La Panthère rose de Blake Edwards
(1964), le voleur de bijoux et sa victime.
bâtarde d’un Valois. Sans doute trop mordante,
cette version n’est jamais sortie en France.
Le héros demeure l’imposant collier réalisé par
les joailliers de la Couronne Böhmer & Bassenge.
« Un rang de dix-sept glorieux diamants presque
aussi gros que des noisettes fait un premier tour
du cou sans trop serrer. Plus lâche, un feston trois
fois répété et gracieusement rattaché à ces premiers
rangs de diamants et des pendentifs en nombre
proportionné, en formes de poires, étoiles,
en grappes, l’encerclent une seconde fois, formant
ANDRE PAULVE/DR/PROD DB
DANS L’AFFAIRE DU COLLIER
DE LA REINE, LE VRAI BIJOU
TOTALISE 650 DIAMANTS,
POUR 2 840 CARATS.
MIRISCH G E PRODUCTIONS/RNB/COLL CHRISTOPHEL
les mains. Le film d’Howard Hawks, Les hommes
préfèrent les blondes, profite ainsi largement
de l’aura du Moon of Baroda, un somptueux
diamant jaune canari de 24 carats. Baptisé
du nom de son propriétaire – un maharadja
réformateur friand de pierres historiques,
au point d’acheter l’Étoile du Sud, le septième
diamant du monde par sa grosseur, et l’Eugène,
offert à Joséphine par Napoléon – le Moon
of Baroda est ensuite acquis par Meyer
Rosenbaum. Le joaillier de Detroit le prête alors
à Marilyn Monroe pour le tournage, puis
la promotion de la comédie musicale, première
incursion du réalisateur dans le domaine dont
il bouscule les règles en parlant sexe et argent.
L’argent est au cœur de l’escroquerie autour
de Marie-Antoinette, entrée dans l’histoire
sous le nom de l’affaire du collier de la reine.
La version de 1946 signée Marcel L’Herbier avec
Viviane Romance dans le rôle principal demeure
un classique. En 2001, dans L’Affaire du collier,
Hilary Swank enfile à son tour les habits
de l’aventurière Jeanne de Valois-Saint-Rémy,
pseudo comtesse de La Motte, mais véritable
80 – L E S E CHOS WE E K- E ND
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CARATS SUR PELLICULE
Ci-dessous : Audrey
Hepburn, dans
Diamants sur canapé
de Blake Edwards
(1961), arbore
un somptueux
collier de perles
et broche à volutes
dessiné par
le joaillier Roger
Scemama.
une guirlande […] » La description complète fait
le double de lignes, confirmant l’investissement
de taille, 650 diamants pour 2 840 carats
et un prix faramineux de 1,6 million de livres.
Louis XV meurt avant que la négociation
n’ait abouti, le bijou avait en effet été proposé
pour sa favorite, Madame du Barry. Les joailliers
se tournent donc vers Marie-Antoinette,
qui possède déjà des boucles d’oreilles en poires
serties de diamants de la maison – aujourd’hui
exposées à la Smithsonian Institution.
Peu séduite, la reine refuse le bijou arguant
« qu’elle avait de beaux diamants […] et que
la construction d’un navire était une dépense bien
plus préférable. » On connaît la suite.
PARAMOUNT/HOWELL CONANT/THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES
DES PIERRES PRÉCIEUSES AU REGISTRE LOUFOQUE
LE S E CHOS WE E K- E ND – 81
Prétexte idéal aux péripéties d’aventuriers
cinégéniques, de James Bond, friand de joyaux
en chair et en gemmes, à Leonardo DiCaprio
dans Blood Diamond – le réquisitoire d’Edward
Zwick contre le marché des diamants de sang –,
le bijou maîtrise aussi à ravir le registre comique.
Gérard Oury l’a brillamment prouvé avec
Le Corniaud. De la scène de désintégration
de la 2CV de Bourvil, qui a nécessité 250 boulons,
au fou rire à peine masqué de la scène finale,
le film a pour héroïne la Cadillac coffre-fort dans
laquelle Léopold Saroyan a planqué son butin :
l’or dans les pare-chocs, les rubis dans la batterie
et, dans le klaxon, le plus gros diamant
du monde, le Younkounkoun. Les diamants
lui ayant déjà porté chance avec Diamants
sur canapé, Blake Edwards les filme donc
à nouveau dans La Panthère rose, sur le thème
presque proustien d’Henry Mancini. Le rusé
Fantôme (David Niven) vide les coffres, le très
malhabile inspecteur Clouseau (Peter Sellers)
le traque de Cortina d’Ampezzo à Rome, bien
décidé à le prendre la main dans le sac,
de préférence celui de la princesse Dala, exquise
Claudia Cardinale en « reine vierge » propriétaire
du plus fabuleux diamant au monde légué
par son maharadja de père.
Dans ce registre joyeusement loufoque, l’Inde
inspirera aux Beatles Help !, une comédie dans
laquelle les fidèles de la terrible déesse Kaili
pourchassent Ringo Starr pour récupérer
l’anneau du sacrifice. Soit une grosse bague
rouge kitsch offerte par l’une de ses conquêtes,
dont le célèbre joaillier londonien Asprey avoue
ne connaître ni la pierre ni le métal. Obligés
de fuir des Alpes aux Bahamas, le quatuor
s’en donne à cœur joie, avant de dédier leur film
à Elias Howe, l’inventeur de la machine à coudre !
Preuve en est que le bijou mène à tout.
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Motocyclette et caméra forment un si vieux
couple que, dans leur relation plus que séculaire,
il est difficile de savoir qui a fait le premier
pas. Le cinéma ne savait pas encore parler
qu’il s’acoquinait déjà avec des motos
balbutiantes, presqu’encore des vélos, dont
le caractère naturellement déséquilibré se prêtait
parfaitement à de spectaculaires cabrioles.
Dès 1913, un étonnant Charlie Chaplin,
en méchant séducteur à barbiche, arrive à moto
pour séduire la femme de son rival, dans
un court métrage de Mack Sennett.
Les fondamentaux sont là, jusque dans
le burlesque : vitesse, cascades, testostérone
et rivalité masculine… Après Chaplin, Buster
Keaton réalisera de spectaculaires et cocasses
cascades. Héritière mécanique du cheval,
la moto, que l’on chevauche comme son ancêtre
et qui vous désarçonne à l’occasion, confère bien
vite à ses utilisateurs tout de cuir bardés
une touche virile et un parfum d’aventure, dans
la vie comme à l’écran. Très vite, des prises
de vue embarquées feront vivre au spectateur
l’émotion motocycliste, les angles pris dans
TOUS EN SELLE !
Le cinéma a puissamment
contribué à forger l’aura
sulfureuse de la moto : machine
de casse-cou, de flic, de rebelle,
de voyou, de Don Juan
ou d’aventurière… tous les rôles
lui vont, pourvu qu’il y ait
de l’action. Les constructeurs
surfent sur cette image
et cultivent les styles
qui ont crevé l’écran.
Par Marc Schlicklin
82 – L E S E CHOS WE E K- E ND
les virages, la vitesse. Faut-il le rappeler,
l’un des tout premiers marchés publics d’HarleyDavidson, en 1916, consista à fournir aux
éclaireurs du général Pershing vingt motos
attelées à des side-cars armés de mitrailleuses
pour pourchasser Pancho Villa. Le desperado
narguait les gringos au Nouveau-Mexique
au guidon d’une Indian, marque rivale d’HarleyDavidson. Cette épopée inspirera manifestement
Sergio Leone quand il réalisera Il était une fois
la Révolution (1971) : James Coburn, Irlandais
amoureux de la révolution mexicaine, y promène
ses burettes de nitroglycérine sur une HarleyDavidson 1913, Model B. Quant à Pershing,
devenu commandant du corps expéditionnaire
américain en Europe en 1918, il saura se souvenir
des vertus guerrières du cheval mécanique
et dotera l’armée d’un puissant corps
d’éclaireurs motocyclistes.
Il n’y aura bientôt plus de films de guerre
sans estafettes et autres éclaireurs héroïques
sur deux, voire trois roues, car le side-car est fort
apprécié par ses utilisateurs en kaki, surtout côté
allemand. Harley-Davidson, Indian, Triumph,
SONY PICTURES/COLL CHRISTOPHEL
STYLE
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
COLUMBIA /THE KOBAL COLLECTION/AURIMAGES
PARAMOUNT PICTURES/SKYDANCE PRODUCTION/COLL CHRISTOPHEL
TOUS EN SELLE
À gauche : Daniel
Craig met le souk
à Istanbul avec
une Honda CRF 250 R,
dans Skyfall.
Ci-dessous : Marlon
Brando, un modèle
de « bad boy » jamais
sans sa Triumph,
dans L’Équipée
sauvage. En bas :
Tom Cruise au guidon
de la S 1000 RR, un
bolide de BMW, pour
Mission : impossible
– Rogue Nation.
au cinéma. En 1953, L’Équipée sauvage met
en scène Marlon Brando, tee-shirt et Perfecto
de cuir noir, chef charismatique d’une bande
de voyous en rupture de ban qui va fasciner
le monde : en terre américaine, signe patent
de rébellion, Brando chevauche une Triumph,
une anglaise qui fera d’ailleurs beaucoup
d’ombre aux concurrents locaux. Le style
de sa monture impressionnera les rétines au
point de survivre jusqu’à ce jour dans la gamme
du constructeur. Autant qu’une protection
identitaire, le blouson noir devient un genre
particulier de voyou, dont Piaf, en 1956, chantera
le charme vénéneux dans un célèbre refrain.
Au rayon rebelles motorisés, l’Amérique
et le monde n’avaient pas encore tout vu :
en 1969, Easy Rider devint le manifeste
cinématographique d’une nouvelle génération
de contestataires à deux roues. Peter Fonda, qui
avait incarné un chef de gang Hells Angels pour
son premier rôle au cinéma, prend la route aux
côtés du réalisateur Dennis Hopper, traversant
l’Amérique, croisant en chemin l’ineffable
Norton, Royal Enfield et BSA équiperont
les démocraties. BMW, Zündapp, NSU, DKW,
Victoria, Moto Guzzi, Gilera et Benelli
motoriseront le camp opposé. Le side-car est
un chéri des scénaristes : Peppone le bolchevik
italien promène Don Camillo dans celui
de sa Moto Guzzi. La Grande Vadrouille réjouit
la France pendant les fêtes sans faillir depuis
des lustres avec sa mémorable scène de sidecaristes de la Wehrmacht bombardés à coups
de citrouilles. Et comment oublier Steve
McQueen l’intrépide, échappant à ses cerbères
dans La Grande Évasion, sautant les barbelés
au guidon d’une Triumph maquillée en moto
allemande pour les besoins de la cause ? Fin
pilote, « Mister Cool » entretint sa vie durant
une abondante collection de motos. Triumph
lui a dédié en 2012 une série spéciale
de sa Bonneville T100.
C’est pourtant après-guerre, en devenant
progressivement un loisir plutôt qu’un engin
de transport, que la moto va revendiquer
la plénitude de son ADN rebelle, grâce
LE S E CHOS WE E K- E ND – 83
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
GRÂCE AU CINÉMA, CERTAINS
MODÈLES CONNAISSENT
UNE ÉTONNANTE LONGÉVITÉ.
Ci-dessus : Dennis
Hopper et Peter
Fonda assument
la démesure
des choppers
Harley-Davidson
sur les routes
de l’Amérique
dans Easy Rider.
Ci-contre : Steve
McQueen réalisera
sa Grande Évasion
avec une Triumph,
maquillée en moto
allemande pour
les besoins du film.
au guidon d’un étrange prototype. Quoique
menotté à une jeune Chinoise, son successeur
dans la peau de 007, Pierce Brosnan, réalise
en 1997 une éblouissante prouesse au guidon
d’une BMW R 1200 C dans Demain ne meurt
jamais. Plus près de nous, en 2012, Daniel Craig,
inaugure Skyfall par une incroyable cascade à
moto à travers les souks turcs ou… sur les toits.
Et les constructeurs de moto ? Tous savent,
au moins depuis L’Équipée sauvage, le profit
qu’ils peuvent tirer d’un film réussi. Devenus
célèbres au cinéma, certains modèles
connaissent des longévités étonnantes. C’est
le cas, par exemple, de certaines Triumph, au
look quasi immuable depuis L’Équipée sauvage,
malgré de profonds changements techniques
soigneusement dissimulés. Triumph, toujours,
a produit une série spéciale « Steve McQueen ».
Easy Rider a immortalisé les choppers sur base
Harley-Davidson, avec leurs gigantesques
fourches qui les rendent fort pénibles à conduire
ailleurs que sur les interminables lignes droites
des grands espaces américains. La position
de conduite cool, les pieds en avant et les mains
accrochées à un grand guidon, continue
pourtant à être cultivée avec soin dans la gamme
du constructeur. Quant à Mad Max (1979)
et ses différentes suites, avec ses courses
poussiéreuses opposant des créatures venues
d’un autre monde sur de drôles de motos, il a
inspiré une génération de designers : à la mode
des carénages inspirés de la course a succédé
celle des « naked bikes » et autres roadsters
dépouillés et perchés au besoin sur d’énormes
pneus à crampons, comme les BMW de la série
nine T. Ou l’art de bien tracer la route…
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
84 – L E S E CHOS WE E K- E ND
PANDO COMPANY INC/RAYBERT PRODUCTIONS/RNB/COLL CHRISTOPHEL
Jack Nicholson. Les trois compères chevauchent
des « choppers », interprétations délirantes
de Harley-Davidson, et se heurtent à la haine
violente de la vieille Amérique. La marque
entretient soigneusement le mythe et propose
toujours dans sa gamme des motos à fourche
allongée et grand guidon, filles spirituelles d’Easy
Rider. Quant au casque à la bannière étoilée,
que Fonda porte… accroché au dossier
de sa machine, il demeure un best-seller.
L’association entre durs à cuire et motos
va se perpétuer avec constance, mettant en scène
toutes sortes de rebelles. Rebelles à la justice
officielle, comme Arnold Schwarzenegger dans
Terminator 2. Rebelles à l’autorité militaire,
comme Tom Cruise « Maverick » qui se distrait
au guidon d’une Kawasaki 900 Ninja de ses
émotions aux commandes d’un F-14 Tomcat,
dans Top Gun (1986). Le film motivera
de nombreux acheteurs de cette machine,
l’une des plus puissantes de son temps et l’une
des premières à accrocher les 250 km/h. Tom
Cruise n’a pas eu à forcer son talent : il entretient
une magnifique flotte de motos, dont une
rarissime Ducati 999 R et une non moins rare
Confederate Hellcat. L’acteur ne rate aucune
occasion de chevaucher une machine à l’écran,
une Triumph dans Edge of Tomorrow
ou une ultrasportive BMW S 1000 RR dans
Mission : impossible. Quant à Peter Fonda,
toujours mordu, il bichonne une MV Agusta F4
CC, élitaire et truculente italienne. Autre grand
turbulent chronique, James Bond est coutumier
des poursuites à moto, sous plusieurs avatars.
En 1983, c’est Sean Connery qui traque Fatima
Blush la satanique dans Jamais plus jamais,
UNITED ARTISTS/DR/PROD DB
STYLE TOUS EN SELLE
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NICOLAS GUERIN/CONTOUR BY GETTY IMAGES
ATTENDUES SUR LA CROISETTE PORTRAITS
RILEY KEOUGH La fille de Lisa Marie Presley, et donc la petite fille d’Elvis, ne compte pas pour seul atout son arbre généalogique… Après avoir révélé ses talents d’actrice dans (entre autres)
Logan Lucky, de Steven Soderbergh, et Mad Max : Fury Road, de George Miller (présenté hors compétition à Cannes en 2015), l’actrice revient sur la Croisette avec deux films :
Under the Silver Lake, de David Robert Mitchell, en compétition. Et, accueilli hors compétition, le nouveau Lars Von Trier : The House that Jack Built. Un événement, forcément. O. D. B.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 85
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STYLE MODE
L’OBJET
LA CHRONIQUE
Voici l’accessoire essentiel de la Croisette :
popularisé par les légendes du cinéma
– de James Dean dans La Fureur de vivre
à Audrey Hepburn dans Diamants sur canapé,
en passant par Tom Cruise dans Top Gun –,
le modèle Aviator de Ray Ban fut initialement
créé en 1937 pour protéger les yeux des pilotes
de l’US Air Force. La maison a depuis enrichi
son offre entre nouveaux modèles
(Wayfarer ou Clubmaster), déclinaison optique
et lancement de lignes dédiées aux femmes
et aux juniors. Joyau du groupe Luxottica depuis
1999, la marque de lunettes la plus vendue
au monde continue à se diversifier et propose en
2018 des montures dotées de verres correcteurs,
à l’instar de cette paire d’Aviator classique. Étape
logique et prometteuse dans le parcours de la
griffe, à l’heure où l’italien Luxottica, le fabricant
numéro 1 de lunettes, fusionne avec le français
Essilor, le leader mondial du verre correcteur.
COMBIEN ? Lunettes de soleil Aviator
correctrices, Ray-Ban. Prix de vente conseillé
pour la monture : 142 euros.
Texte : Astrid Faguer
Photographe : Sarah Bouchet
86 – LE S E CHOS WE E K- E ND
ILLUSTRATION FABIEN CLAIREFOND
PLEIN SOLEIL
Tout le monde confond la future
présidente du jury du Festival
de Cannes avec Kate Winslet : « Combien
de fois ne m’a-t-on pas félicité pour
“Titanic” ! Je ne m’en lasse pas.
Il y a une semaine encore, quelqu’un
m’a arrêtée : “Êtes-vous celle à qui
je pense ?” J’ai répondu : “C’est-àdire ?” — “Kate Winslet !” » racontat-elle à L’Express. Cate s’en amuse,
s’en fout, est bien au-dessus de ça.
Vous vous souvenez dans Carol ? Cette
allure glissée, ce vison de grande
bourgeoise qui va rencontrer l’amour
au rayon jouets ? Elle est capable de
tout jouer, fut la reine d’Angleterre
(Elizabeth), celle des Elfes
(Le Seigneur des anneaux), Katharine
Hepburn (Aviator) et même Bob Dylan
(I’m not there). Un caméléon ? Non, une
grande actrice. Elle se fiche des codes.
Sous prétexte que sa robe kimono
Alexander McQueen se serait froissée
dans une voiture, elle est arrivée en
bus à la remise des prix de l’Académie
australienne de cinéma. Au restaurant
avec un journaliste de Vanity Fair :
« Oh j’ai mis mon pull à l’envers ! »
Cate ou cata ? Son idée du style ?
« L’élégance pour moi, c’est trouver
son propre style », soit le contraire
de la Jasmine de Woody Allen qu’elle
a trouvée « dans l’apparence,
le tourbillon des marques de luxe ».
Cate Blanchett l’a même jugée
« franchement ennuyeuse » avec ses
obsessions « fashion ». L’ambassadrice
de bonne volonté du HCR est beaucoup
plus motivée lorsqu’elle
défend la cause des
réfugiés ou s’engage
contre le harcèlement
sexuel. L’égérie
de Giorgio Armani pour
le parfum Sì veut
aider les femmes
à dire « No ».
*Éditorialiste
aux « Échos ».
COLL CHRISTOPHEL
Sabine Delanglade* se penche
sur le style de la présidente du jury,
Cate Blanchett.
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STYLE HORLOGERIE
CADRANS
TAMBOUR POUR
TAPIS ROUGE
DESIGN
Dessinée par Louis Vuitton en 2002, la forme
de l’emblématique montre Tambour s’inspire
de l’instrument de musique dont elle porte le
nom. Sur la carrure bombée, est gravé le nom
de la maison. Elle présente des cornes courtes et
massives : une évocation moderne des anciennes
malles conçues par Gaston-Louis Vuitton.
SIGNES PARTICULIERS
D’un diamètre de 41,5 mm, cette édition
Essentiel Grey GMT en acier poli s’inscrit dans
l’univers du voyage, thème de prédilection
de la maison. Le cadran gris satiné soleil
accueille une aiguille additionnelle rouge vif,
dont la terminaison triangulaire pointe
un second fuseau sur l’échelle 24 heures
du rehaut. Les esthètes aimeront l’accord
chromatique du bracelet rouge en alligator
et apprécieront le système rapide qui permet
d’en changer pour l’accorder à leur tenue.
MOUVEMENT
Ce garde-temps est animé par un calibre
à remontage automatique garantissant
42 heures de réserve de marche.
CARACTÉRISTIQUES
Étanchéité : 100 m.
Aiguilles heures et minutes ajourées
luminescentes.
Système de bracelet interchangeable breveté.
COMBIEN ?
3 350 euros.
Frank Declerck
Photographe : Romin Favre
LE MOT
GMT Abréviation de Greenwich
Mean Time, le terme GMT
s’applique aux montres affichant
plusieurs fuseaux horaires.
Destiné aux grandx voyageurs,
ce type de garde-temps
n’existerait pas sans le découpage
du globe en 24 zones horaires
correspondant chacune
à 15 degrés de longitude.
Instauré en 1884 à la suite
de la conférence internationale
de Washington, ce principe fut
LA COTE
adopté à l’unanimité en 1929
avec pour méridien 0° celui
de Greenwich, en Angleterre.
Si la majorité des modèles GMT
délivre deux fuseaux (heure
locale et heure de référence),
certains instruments sont équipés
d’un mécanisme dit à « heure
universelle » dont les cadrans
utilisent un jeu de disques
mobiles qui permettent
de lire simultanément l’heure
des 24 fuseaux.
4 000 DOLLARS
C’est le prix
d’adjudication réalisé
par une JaegerLeCoultre Master
Compressor en titane
de 2009 chez Christie’s,
le 23 mars dernier
à Dubaï. Doté d’un
compteur à aiguille
GMT, cet instrument
était estimé entre
3 000 et 5 000 dollars.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 87
17 500 DOLLARS
Chez Christie’s
toujours, le 23 mars
à Dubaï, le lot 54 était
une Breguet Marine
en or rose de 2013
à double fuseau
horaire. Cette pièce
à remontage
automatique a fait
mieux que
son estimation
(10 000-12 000 dollars).
9 144 EUROS
Le 17 janvier à Monaco
chez Antiquorum,
une Rolex GMT Master
en or et acier (1972),
à lunette graduée
sur 24 heures, est
partie sous les coups
de marteau du
commissaire-priseur,
au-dessus de
sa fourchette
(4 000-6 000 euros).
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STYLE
LES PETITS PLATS
DANS LES GRANDS
Correct, sans plus
Bonne adresse de quartier
Très belle table
Cuisine, décor : tout y est
PAR LAURENT GUEZ
Attention : table d’exception
CRESCI,
LA PIZZA TAPIS ROUGE
Illustrations : Lapin
C’est juste une pizzeria, mais
une bonne pizza ce n’est pas rien. Surtout
à Cannes, où les festivaliers sont fort dépourvus
quand ils ne sont pas conviés, les malheureux,
à une soirée privée. À six minutes à pied
du Palais des festivals, la maison Cresci remplit
largement son office pour qui veut consacrer
le maximum de son temps au septième art.
Pionnier d’un type de restaurant aujourd’hui
ultraclassique, l’établissement a une longue
histoire. Après un premier succès à Nice
en 1956, le fondateur, Francis Cresci, ouvre
cette deuxième affaire à Cannes quatre ans
plus tard. Il est décédé en 2014, mais son fils
Ludovic n’a pas touché aux ingrédients du
succès : un immense four à bois (c’est essentiel),
des produits frais, un service sans chichi
aussi rapide que possible, malgré la foule qui
s’agglutine ici pendant la quinzaine, comme
d’ailleurs en juillet-août. Sans oublier
l’originalité de la maison qui fait aussi son
charme : au lieu d’une pizza de diamètre
classique, 25 cm en général, on vous sert ici
une grande demi-lune. Cette facétie a une
explication : elle permet au pizzaïolo de gagner
du temps en enfournant deux portions à la fois,
et même quatre avec une double pelle !
Pas inutile, quand on sert plus de 1 000 couverts
par jour. Les recettes affichées sur la carte
ne cassent pas les codes, de la marguerite
à la quatre-fromages, en passant par la reine.
Tentez le modèle à l’aubergine, relevé d’une
pointe d’ail, c’est à notre avis la meilleure.
Pâtes, poissons grillés et escalopes de veau
classiques complètent le menu, dont les prix
restent sages (10 à 14,50 euros la pizza,
15 à 25 euros les autres plats) malgré le succès
constant. Stars du ciné – Quentin Tarantino,
John Travolta, Isabelle Huppert, Audrey
Tautou, etc. – mais aussi du business – Paul
Allen, Mark Zuckerberg… – sont passées
par Cresci. La pizza est universelle.
La Pizza Cresci : 3, quai Saint-Pierre,
06400 Cannes. Tél. : 04 93 39 22 56.
Comptez une vingtaine d’euros pour une belle
pizza avec un verre de vin sans prétention.
LA RÉDACTION DES «ÉCHOS» A TESTÉ
CHEZ VINCENT & NICOLAS,
SANS PALMES NI PAILLETTES
LA PLAGE DU FESTIVAL,
COMME SON NOM L’INDIQUE
Vincent, c’est le patron, franc et simple
comme sa cuisine. Local comme sa décoration,
sans chichis : nappes à carreaux côté terrasse
comme côté salle dans un beau bâtiment
du xviie. Les amoureux de cette adresse au pied
du quartier du Suquet, à deux pas du VieuxPort, tentent de ne pas l’ébruiter. Peine perdue !
On s’y presse pour goûter l’œuf bio et
ses mouillettes au foie gras, les coquillettes
au jambon et truffe ou la souris d’agneau
confite, délice fondant et parfumé. Loin,
très loin du tapis rouge et des étoiles. Ticket
gagnant, sans effets spéciaux, sans apprêts.
Le soir seulement, du mardi au dimanche.
Anne Marie Cattelain-Le Dû
Eh oui, un restaurant de plage qui fonctionne
toute l’année, pris d’assaut au moment du
Festival, c’est à Cannes, forcément. Revisité
par Jean-Michel Wilmotte, il s’affiche épuré
et chic, tout en bois blond et blanc, avec terrasse
bioclimatique s’adaptant aux aléas de la météo.
On pioche à la carte des classiques saupoudrés
d’un grain de folie bousculant la cuisine
embourgeoisée. Le croque-monsieur se pare de
béchamel à la truffe. Truffe encore avec la burrata
artisanale. Quant aux calamars à la plancha,
ils s’accompagnent d’un risotto à l’encre plus que
parfait. On se régale en admirant la Méditerranée,
tout en louchant vers les tables voisines, histoire
d’y dépister quelques célébrités. Ainsi va Cannes
à La Plage du Festival. A.-M. C.-L. D.
Combien : plat à partir de 20 €, menu-carte
Combien : plats à partir de 16 €, carte env. 40 €.
C’est où : 52, boulevard de la Croisette,
environ 45 €.
C’est où : 92, rue Meynadier, 06400 Cannes.
Tél. : 04 93 68 35 39.
06400 Cannes. Tél.: 04 93 39 37 37.
88 – LE S E CHOS WE E K- E ND
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GASTRONOMIE
LA CHRONIQUE VIN DE JEAN-FRANCIS PÉCRESSE
UN PAUILLAC NOMMÉ DÉSIR
L’ABUS D’ALCOOL EST DANGEREUX POUR LA SANTÉ. À CONSOMMER AVEC MODÉRATION.
Lorsque la brise le défrise, éparpillant
en mèches folles sa fine toison
blanche soigneusement brossée vers
l’arrière, quand, devant une vigne
libre ou une vague forte, son regard
clair se met aux aguets, l’œil
s’illuminant soudain de malice
ou de ruse, comme pour annoncer
un bon tour à jouer au destin, dans
ces moments où le costume ajusté de l’homme
bien mis craque sous l’épaisseur du personnage,
alors, oui, se dessinent sous les traits d’Alfred
Tesseron de faux airs de Marlon Brando. Une
ombre claire de Brando, le côté ténébreux en
moins. Mais une allure, une posture, une figure.
Le propriétaire de Pontet-Canet, à Pauillac, n’a pas
seulement une gueule d’acteur. Il joue comme un
enfant à brouiller les frontières qui séparent la vie
de la fiction. Lui qui, à 70 ans, continue de jouer
les premiers rôles dans l’art du vin, n’a cessé de
flirter avec le cinéma. Peu s’en souviennent mais
c’est dans sa propriété de Pontet-Canet, voisine de
Mouton Rothschild, que, en 1982, Francis Huster
épousa une ombre jouée par Nathalie Baye, dans
le film de Robin Davis… Côté cour, le tournage
abrita les débuts d’une relation passionnelle
entre Nathalie Baye et Johnny Halliday, rencontré
quelques mois plus tôt, union dont naîtra peu
après une petite Laura. On vit beaucoup Johnny
à Pauillac cette année-là… Voici deux ans, c’est
dans les pas d’un autre acteur, un Américain cette
fois, qu’Alfred Tesseron est allé mettre les siens:
Robin Williams, le professeur rêvé des midinettes,
qui choisit de disparaître du cercle des poètes
un jour d’août 2014. Good-bye Vietnam…
L’homme avait acquis quelques années plus tôt
une somptueuse villa à Mount Veeder, en pleine
Napa Valley, que le hasard voulut entourée
de vignes. À cette Villa Sorriso, notre Bordelais
redonna le sourire dont elle n’avait plus que
le nom. En y agrandissant le domaine viticole,
dont les vins seront commercialisés sous l’étrange
nom de Pym-Rae, et en assignant au directeur
de Pontet-Canet, Jean-Michel Comme, ce Léonard
de Vinci du vin, la mission d’en faire l’un des très
grands vins de la Napa. Autant dire que le premier
millésime, le 2016, est attendu avec impatience.
Gageons qu’en quelques années, Comme
parviendra à lui insuffler cette incroyable vitalité,
cette saisissante plénitude qui imprègne PontetCanet, comme c’est encore le cas en 2015, premier
d’un trio historique.
Château Pontet-Canet, pauillac 2015.
135 € la bouteille. www.wineandco.com
LE REPAIRE
LE « MARTINEZ », NOUVELLE VERSION
LE GRAIN DE SEL DE
ARNAUD TABAREC
« Je voulais que mes parents soient fiers de moi. »
Son frère est sommelier, ce Bourguignon se lance
côté fourneaux. Les grandes maisons suivent :
Lameloise à Chagny, Auberge de la Galupe à Urt,
Saint-Pierre à Singapour… De retour en France,
le côté village international de Cannes séduit
Arnaud Tabarec. En 2012, il rejoint le Five Seas
Hotel en tant que chef, tout en animant
l’émission Hell’s Kitchen trois ans plus tard.
Le début d’une remise en cause. « Ayant fait
le plein d’ego, je remets les clients au cœur
de ma démarche. » Sur le toit-terrasse de l’hôtel,
il crée Le Roof autour d’une cuisine de réconfort.
À la clef, « pas de démonstrations techniques,
mais simplement de bons moments de partage ».
Le Roof - Five Seas Hotel : 22, rue Bivouac
Napoléon, 06400 Cannes. Tél. : 04 63 36 05 06.
Un produit : « Les petits pois : je fais un sorbet avec
leurs cosses afin d’en restituer l’odeur et le goût. »
Une association : « Les petits pois toujours, où
fondent de fines tranches de lard de Colonnata. »
Une technique: «Les cuissons à basse température,
plus respectueuses du produit, comme sur un jarret
de veau pour 4 cuit 36 heures.» Jérôme Berger
Après plusieurs mois de travaux, le cinq-étoiles
chic et feutré de Cannes a retrouvé, en partie,
sa livrée d’origine Art déco voulue par Emmanuel
Martinez, qui, en 1929, métamorphosa la
demeure d’aristocrates anglais en hôtel. Certains
dénoncent la main mise du Qatar sur les fleurons
de l’hôtellerie française. Mais force est de
constater que peu de propriétaires ont les moyens
de redonner leur aura aux adresses légendaires
nécessitant des rénovations conséquentes.
150 millions d’euros ont été consacrés à la
restauration du palace, confiée à Pierre-Yves
Rochon. Référence en matière de décoration
intérieure de lieux mythiques, l’architecte
maîtrise tous les codes du luxe et de l’Art déco
en particulier. Résultat, l’immense paquebot
de 409 chambres et suites ancré sur la Croisette
figure dorénavant dans The Unbound Collection,
lancée en 2016 par le groupe Hyatt (qui assure
son management), comptant dix pépites dans le
monde. Dès le lobby, la métamorphose s’impose.
Finies les portes tambour, une large entrée vitrée
les remplace, illuminant l’espace, soulignant
le desk en palissandre et l’escalier originel
des années folles, dont la rampe en fer forgé
à monogrammes est un des joyaux du Martinez.
Même parti pris d’inviter la lumière azuréenne à
la nouvelle table Version Originale, qui promet un
voyage culinaire sur les rives méditerranéennes.
Pour le moment, seules 290 chambres ont
bénéficié d’un sérieux lifting, se parant de
couleurs pastel lumineuses, bleu, jaune, blanc et
LE S E CHOS WE E K- E ND – 89
beige et d’un mobilier allégé. Les plus agréables
dévoilent la baie de Cannes, la Méditerranée
et la plage privée de l’hôtel – la piscine a été
supprimée pour agrandir les jardins. Mais
la sacro-sainte tradition, elle, perdure : le chef
de La Palme d’or, Christian Sinicropi, continue
de recevoir à dîner les membres du jury la veille
de l’ouverture du Festival. Dans un décor de
marqueterie audacieux, imaginé par Sybille de
Margerie en 2006, que le propriétaire a souhaité
conserver. A.-M. C.-L. D.
hotel-martinez.com
Le bon goût : le duo langoustine et gamberoni
de Christian Sinicropi. Menu à partir de 120 €
à « La Palme d’or », environ 60 € à « Version
Originale ».
La bonne chambre : une Premium King, rénovée.
Combien ? à partir de 275 € (hors festival) jusqu’à
45 000 € pour le penthouse au septième étage.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
STYLE AUTO
STAR COMME UNE MUSTANG
Cinématographique depuis
sa naissance dans les années 60,
la Ford Mustang est magnifiée
en 2018, avant que la prochaine
génération ne… s’électrise.
Par Cédric Fréour
NOTRE PRÉFÉRÉE
Ford Mustang GT V8 BA10 Convertible
Puissance : 450 ch.
De 0 à 100 km/h : 4,5 s.
Longueur : 4,80 m.
Rejets de CO2 : 279 g/km
Consommation : 12,5 l/100 km.
Prix : 52 900 euros (hors malus
écologique de 10 500 euros).
CINÉMATOGRAPHIQUE
Bullitt, Un homme et une femme,
Drive ou Les diamants sont éternels…
Les traces laissées par la Mustang
au cinéma la précédent, augmentant
d’autant une bienveillance dont
pourtant sa silhouette au parfum
d’antan n’a nul besoin ; sur la dernière
génération, ses LED plus délicates et ses
nouveaux coloris la magnifient comme
jamais… À peine née et déjà collector.
FANTASTIQUE
ATYPIQUE
Si l’on est amoureux d’automobile,
il faut se débrouiller, ne serait-ce
qu’une fois, pour démarrer
une Mustang. La dernière en date
totalisant 450 ch ne fait pas exception
avec une boîte auto à dix vitesses.
FANTASMAGORIQUE
Dès les années 60, la Mustang
s’adressait au plus grand nombre.
Cinquante ans plus tard, toujours aussi
difficile de trouver icône adulée
à ce tarif. Ainsi en coûte-t-il un peu
moins de 45 000 euros pour rouler
en V8 et, moins de 40 000 euros pour
un 4 cylindres moins puissant (317 ch)
et moins gourmand. Mais dans tous
les cas, des trésors à collectionner ;
la prochaine Mustang troquera ses
chevaux vapeurs contre des kilowatts.
DR
Il y a évidemment ses vrombissements
– envoûtants, surtout en V8 – mais
qui ont la bonne idée de s’effacer
électroniquement (d’une pression
sur une touche) histoire de ne pas
déranger son voisin d’embouteillage.
Et puis il y a le long capot, le gros volant
et cette formidable silhouette…
L’Amérique, dans ce qu’elle a de mieux
sur quatre roues !
90 – LE S E CHOS WE E K- E ND
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
ET MOI…
11 MAI 2018
DANS LA FAMILLE CINÉPHILE,
JE CHERCHE…
Par Isabelle Lesniak - Illustrations : Maxime Mouysset
LE S E CHOS WE E K- E ND – 91
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ET MOI…
Les Français ont un attachement
tout particulier au cinéma.
Ce qui ne veut pas dire qu’ils
le savourent tous de la même
manière. Des ados ne sortant
qu’en bande aux seniors
adeptes des séances du mardi
soir, chaque « famille »
a ses petites habitudes. Laquelle
vous correspond le mieux ?
92 – LE S E CHOS WE E K- E ND
Près de 42 millions de Français se sont rendus
au cinéma l’an dernier, soit 300 000 de plus
qu’en 2016, selon Médiamétrie. Avec 209 millions
de tickets vendus, 2017 a même été la troisième
meilleure année depuis cinquante ans en termes
d’entrées en salle. La fréquentation a été
multipliée par deux en un quart de siècle.
Alors que la profession redoutait les effets
dévastateurs du piratage et de la VoD, le Français
se démarque de bon nombre de ses voisins
par son attachement au grand écran. Certes,
la consommation « à domicile » gagne du terrain,
mais elle ne tue pas la salle. La modernisation et
la numérisation d’établissements plus nombreux
qu’ailleurs, le dynamisme de l’offre nationale
– 300 films produits par an, dont 220 d’initiative
française –, le prix du billet relativement plus
abordable qu’au Royaume-Uni ou qu’en
Allemagne expliquent cette « anomalie ». Tout
le monde ou presque va au cinéma, de 7 à 77 ans,
de Dunkerque à Marseille… même si tout
le monde ne pratique pas de la même façon
ce loisir populaire par excellence. Chaque
spectateur est unique, mais, à y regarder de plus
près, apparaissent des modes de consommation
particuliers à certains groupes de cinéphiles.
Duquel vous sentez-vous le plus proche ?
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LES 5 FAMILLES CINÉPHILES
LES SENIORS,
ACCROS AU CINÉMA FRANÇAIS
Leur dernier coup de foudre :
« Au revoir là-haut »
Pour ces retraités, le mardi, c’est comédie.
Claudine et Robert ont l’habitude de se faire
une toile ce jour-là, de préférence pas loin
de chez eux, dans le XIVe arrondissement
de Paris, et à une séance de l’après-midi durant
laquelle ils ne seront pas gênés par des voisins
fort peu nombreux. Pourquoi le mardi ?
À cause des tarifs préférentiels régulièrement
pratiqués pour remplir les salles durant
cette journée particulièrement creuse, du forfait
Cinéday d’Orange – une place offerte pour
une achetée – aux ventes flash de Gaumont
– 4,50 euros la place pour certains films
disparaissant de l’affiche le lendemain. Pour
ces spectateurs « assidus » qui s’offrent au moins
un billet par semaine, le prix est un critère
de choix déterminant, ce qui les pousse
à fréquenter des salles indépendantes, plus
généreuses que les multiplexes en réductions
seniors. Leur programmation exigeante,
aussi, leur convient mieux. Pas trop de films
étrangers cependant, aux versions originales
«barbares » et aux sous-titres inconfortables,
mais des films français, « wallons quand on
en trouve », vantés par Télérama ou le boucheà-oreille. Ils préfèrent les comédies aux films
d’action, raffolent d’histoires qui parlent à leur
génération comme Paulette – avec Bernadette
Lafont en vieille veuve aigrie finalement pas
si pessimiste que ça – ou La Vie très privée
de Monsieur Sim – qui suit les déambulations
de leur héros entre tous, Jean-Pierre Bacri.
Les producteurs en sont conscients : ce sont
les seniors qui assurent le succès des films
français bien ficelés, comme Le Sens de la fête
– moyenne d’âge des spectateurs durant
la première semaine d’exploitation : 51 ans –
ou Au revoir là-haut – 54 ans. Sur les quelque
200 millions de tickets vendus chaque année
en France, le quart provient des plus de 50 ans,
mieux représentés dans les salles depuis
quelques années que les 15-24 ans. C’est à eux
que Gaumont s’adresse avec son adaptation
sur grand écran de la série de bandes dessinées
à succès, Les Vieux Fourneaux, qui doit sortir
en salle dans les prochains mois. Dans les rôles
principaux de ces sympathiques septuagénaires
déterminés à « vieillir avec style » : Pierre
Richard et Eddy Mitchell.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 93
LES ADOS, EN BANDE DEVANT
LES BLOCKBUSTERS AMÉRICAINS
Leur dernier coup de foudre :
« Star Wars : Les Derniers Jedi »
Pas question de voir le dernier Star Wars après
tout le monde ! Dès la fin des cours, le mercredi
13 décembre, Martin et sa bande de copains
lycéens se sont précipités dans leur salle
parisienne habituelle pour découvrir le huitième
épisode de la saga de l’espace. À affiche
extraordinaire, coordination exceptionnelle.
D’habitude, ils sont moins organisés. Les plans
ciné s’élaborent à la dernière minute via un
échange de SMS. Le choix du film répond à des
considérations assez floues: une recommandation
sur Snapchat, le résultat parfois bancal d’un
consensus difficile à trouver au sein du groupe.
Le film a néanmoins toutes les chances d’être
un gros budget américain – Black Panther ou
Le Labyrinthe plutôt que Blade Runner 2049, jugé
trop contemplatif par la jeune génération. Bien
que très portés sur le piratage sur smartphone et
la consommation d’autres contenus (ah, le temps
passé sur YouTube…), les 15-24 ans représentent
encore 18% des entrées en salle, selon l’enquête
L’Année Cinéma 2017 de Médiamétrie.
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ET MOI…
D’autant que la grande opération « la séance à
4 euros pour les moins de 14 ans » les a, depuis
janvier 2014, largement familiarisés avec ce loisir
finalement pas si cher. Ils sont même 75% à
considérer que le grand écran reste le meilleur
moyen de découvrir un film. Les jeunes vont au
cinéma six fois par an en moyenne. Mais pas
pour voir n’importe quoi : la sortie entre copains
étant un moment festif par excellence, il faut s’en
mettre plein les yeux… et l’estomac – le pop-corn
fait partie intégrante d’un rituel le plus souvent
bien ancré dans un multiplexe ou un complexe
récemment rénové. Les longs-métrages français
sont les premières victimes de ces exigences.
Récemment, certains ont vu au second degré
Santa & Cie, mais l’expérience ne les a pas
totalement réconciliés avec le made in France.
LES 10 CHIFFRES CLÉS
DU CINÉMA
EN 2017 (SALLE)
21% des entrées
de l’année sont réalisées
par 3%
de spectateurs assidus
(au moins un film
par semaine).
Les films américains
détiennent 50,5%
des parts du marché
des entrées en salle en
France, contre 42,5%
pour les films français
et 7% pour
les films d’autres
nationalités.
Premier genre prisé
par les Français,
les comédies
représentent 18%
des entrées.
LES MILLENNIALS,
AS DU PIRATAGE
Leur dernier coup de foudre :
« Thor : Ragnarok »
Au début des années 2000, David,
un informaticien qui a aujourd’hui largement
dépassé la trentaine, téléchargeait illégalement
des jeux sur des forums américains. À force
Le prix moyen
du billet est de
6,50 euros.
80% des spectateurs
vont au cinéma
en groupe.
79% des spectateurs
fréquentent
toujours la même
salle de cinéma,
souvent proche
de leur domicile.
94 – LE S E CHOS WE E K- E ND
de surfer entre des liens pas très fiables
et rapidement obsolètes, il est passé maître
dans le piratage sur Internet, où il trouve
sans mal les films et séries qui l’intéressent.
Ces dix dernières années, la tendance s’est
largement popularisée –un tiers des Français
l’a encore pratiquée en 2017, de moins en moins
en peer-to-peer mais de plus en plus
en streaming ou en téléchargement.
La multiplication et la « professionnalisation »
des offres – avec notamment les évaluations
des utilisateurs sur la qualité de chaque site –
ont grandement simplifié la pratique,
au grand dam des professionnels du cinéma,
75% des spectateurs
mettent moins
de 20 minutes pour
se rendre au cinéma.
24% des spectateurs
voient un film
le premier week-end
qui suit sa sortie
et 5% le premier jour.
Le spectateur moyen
a 38,6 ans.
55% des spectateurs
sont des hommes
(janvier 2018).
Sources : CNC,
Médiamétrie, FNCF,
Statista.
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LES 5 FAMILLES CINÉPHILES
qui dénoncent inlassablement le manque
de sanctions crédibles. Même le changement
régulier d’adresse IP des sites illégaux n’est
plus un obstacle – l’utilisateur se trouve souvent
automatiquement redirigé vers une nouvelle
plateforme ! Si, selon Médiamétrie, le pirate
reste fréquemment un homme (56%) de 35 à
49 ans (39%) appartenant à une CSP+ (36,5%),
le piratage est désormais à la portée de chacun
et les – mauvaises ! – raisons de s’y mettre
sont légion. Au-delà de l’argument pécuniaire,
cette étudiante y recourt pour découvrir
le dernier épisode de la série Arrow quelques
heures après sa diffusion le jeudi soir aux
États-Unis, ce journaliste parce qu’il n’a pas
la patience d’attendre que les films dont il a lu
les critiques soient diffusés sur Canal+ (alors
qu’il y est abonné !), un autre quadra, fan
de fresques historiques en VO, parce qu’il a été
déçu par le catalogue du Netflix français.
Le consommateur souhaite de plus en plus
regarder les films quand il veut – au milieu
de la nuit – où il veut – y compris sur son
smartphone, malgré la piètre qualité de
l’expérience. Ce qui ne veut pas dire que les
titres piratés soient très originaux. Les récentes
productions de Disney (Les Gardiens de la
galaxie 2, Docteur Strange, Thor : Ragnarok,
Les Nouveaux Héros) ont le triste privilège d’être
les plus touchées par le fléau !
LES JEUNES FEMMES,
PIONNIÈRES DE LA SVOD
Leur dernier coup de foudre :
« Stranger Things »
Grande fan de séries américaines, intéressée
par le rattrapage de vieux films de référence
en VO – de Will Hunting à Midnight in Paris –
et pas contre une comédie romantique avec
Hugh Grant les soirs de blues, Alice (18 ans)
n’a pas résisté longtemps à la tentation Netflix.
Depuis qu’il a débarqué dans l’Hexagone
en 2014, le géant américain a conquis 1,5 million
d’abonnés – selon son PDG, Reed Hastings –
malgré un catalogue nettement moins étoffé
qu’aux États-Unis ou au Japon et des délais
légaux de diffusion beaucoup plus longs,
dus à notre fameuse « chronologie des médias »
(trente-six mois à attendre à compter de
la première sortie en salle). La possibilité
de partager son compte entre amis (formule
d’abonnement de quatre écrans connectés
LE S E CHOS WE E K- E ND – 95
en simultané pour 13,99 euros par mois)
a convaincu beaucoup de jeunes de tester
le service sans y consacrer une part trop
importante de leur budget. Selon le CNC, 33%
des internautes l’ont utilisé en 2017, ce qui lui a
permis de détrôner Orange (27%) au classement
des plateformes de VoD payantes. Réfractaires
à la SVoD, les Français ? De moins en moins :
20% la pratiquent, selon Médiamétrie. Surtout
des jeunes (l’âge moyen est de 30 ans) et plutôt
des femmes (59%) issues de CSP– (40%), précise
une étude de NPA Conseil-Harris Interactive.
Très assidus, beaucoup de ces consommateurs
reconnaissent qu’ils délaissent quelque peu
les salles depuis qu’ils se sont mis à la SVoD.
Cependant, contrairement à une idée reçue,
il ne s’agit pas forcément d’un plaisir solitaire
sur son écran perso : 62% l’utilisent sur
leur téléviseur, loin devant l’ordinateur (21%)
et la tablette (9%). Netflix reconnaît qu’à côté
des gens seuls et de ceux qui regardent les
programmes sans attendre leur(e) partenaire,
une catégorie importante de fans le font en
famille – les hits consensuels comme les séries
« Stranger Things » ou « 13 Reasons Why »
réalisant la prouesse d’arriver en tête des
visionnages, solitaires comme collectifs !
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ET MOI… LES 5 FAMILLES CINÉPHILES
LES FRANCILIENS,
CINÉPHILES LES PLUS GÂTÉS
Leur dernier coup de foudre :
« Deadpool »
Pas difficile de voir tout ce qu’on veut quand
on est cinéphile et francilien – tout au plus
les films ne restent-ils pas suffisamment
longtemps à l’affiche au goût des plus exigeants !
Du dernier blockbuster américain à un Cayatte
de référence en passant par un pamphlet
politique chilien sorti de manière plutôt
confidentielle l’été dernier, la programmation
est aussi vaste que le nombre d’écrans :
plus de 1 100 (dont 420 dans la seule capitale),
soit un cinquième du parc total français.
Et l’amplitude des horaires permet à chacun
de s’y retrouver – de la première séance à
9 heures du matin, qui rassemble, y compris
en semaine, quelques accros silencieux devant
leur gobelet de café, à la dernière de 22 heures,
tout aussi calme et clairsemée à l’exception
du week-end. Les Franciliens sont tellement
gâtés par l’offre qu’ils vont naturellement
au cinéma plus fréquemment (4,62 fois
par an, selon les chiffres du CNC) que le reste
des Français (3,34).
Paris et sa région génèrent ainsi plus du quart
des entrées annuelles dans les salles françaises.
Cependant, malgré l’énorme éventail
de possibilités, les choix locaux ne sont pas
particulièrement originaux – en 2016,
les deux longs-métrages d’animation des
studios Disney Zootopie et Vaiana se classaient
en tête. À ceci près que le public de la capitale
prise un peu plus l’autodérision de
Deadpool et un peu moins l’humour plus
consensuel des Tuche 2 que le reste
de l’Hexagone. Bonne nouvelle : l’humour
ravageur de l’antihéros de Marvel est
de retour mercredi prochain !
Plus d’infos sur www.lesechos.fr/we
LE FILM DU DIMANCHE SOIR
SE PORTE BIEN
La télévision reste le moyen le plus populaire pour
voir ou revoir un film. Dany Boon le sait bien : si Raid
Dingue a décroché le nouveau « César du public »
après avoir été vu par 4,6 millions de spectateurs sur
grand écran, un seul passage sur TF1 un dimanche
soir en prime time lui assure d’un coup presque
le double d’audience. Ainsi, Bienvenue chez
les Ch’tis a-t-il encore réuni, le 22 janvier 2017,
8,8 millions de téléspectateurs (dont près de la moitié
de 15-24 ans !), soit 2,5 millions de moins que lors de
la diffusion précédente en mars 2014. Pour leur
96 – L E S E CHOS WE E K- E ND
première diffusion en clair, Lucy, le film d’action
de Luc Besson, et La Famille Bélier rassemblaient plus
de 7,7 millions de personnes, respectivement sur
TF1 et France 2 – un dimanche soir fait souvent mieux
que des mois d’exploitation en salle.
Dans une moindre mesure, le premier passage sur
Canal+ reste une arme de diffusion massive malgré
les désabonnements dont souffre
la chaîne : Raid Dingue y a enregistré une audience
de 1,6 million de personnes le 29 décembre, dix mois
après la sortie du film.
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JEROME BONNET/MODDS
ATTENDUES SUR LA CROISETTE PORTRAITS
LÉA SEYDOUX Elle ne cesse de revenir sur les lieux de sa consécration. Depuis la Palme d’or 2013 attribuée à La Vie d’Adèle, d’Abdellatif Kechiche, Léa Seydoux présente (presque)
chaque année un film en compétition. Saint Laurent, de Bertrand Bonello, en 2014, The Lobster, de Yorgos Lanthimos, en 2015 (ci-dessus avec John C. Reilly en arrière-plan),
Juste la fin du monde, de Xavier Dolan en 2016. Cette année, l’actrice française incarne un nouveau rôle : membre du jury. Aucune raison de douter de ses compétences. O. D. B.
LE S E CHOS WE E K- E ND – 97
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CLAP DE FIN
Politique, artistique, bien pensant, pas trop
« main stream », légèrement exclusif, voilà les
conditions pour avoir son film à Cannes sachant
qu’il y a les réalisateurs qui ont la carte, ceux qui
ne l’ont pas, ceux qui se sont fait connaître grâce
à Cannes, ceux qui y ont triomphé pour aussitôt
disparaître, la tradition se perpétue alors que
la société change. Mais c’est plutôt une majorité
de bons films qui sont présentés sur la Croisette,
des films souvent marquants, parfois un peu trop
militants comme s’il suffisait de se battre pour
la bonne cause au bon moment pour bénéficier
des projecteurs d’une quinzaine moins folle qu’elle
ne l’a été. Avec le temps c’est devenu un festival
de réalisateurs plus que de stars, c’est moins
glamour et aussi, bien entendu, moins ridicule.
J’ai le souvenir de Palmes d’or qui m’ont
marqué récemment, comme Winter Sleep ou
The Tree of Life, deux expériences humaines
quasi mystiques, qui seraient peut-être passées
inaperçues si Cannes ne les avait pas honorées.
J’y vais cette année pour trouver les financements
d’une partie de mon prochain film que je vais
tourner en anglais, c’est le bon moment pour
faire tourner le scénario chez les Anglo-Saxons,
Canadiens de préférence. C’est l’occasion d’une
ou deux soirées mémorables, copieusement
arrosées, alimentées par une polémique ou deux
comme le phénomène Netflix qui commence,
après des séries remarquables, à produire
des films de cinéma qui le sont tout autant, mais
qui ne connaîtront pas la profondeur tamisée
des salles obscures puisque ces films sont réservés
exclusivement à une clientèle numérique.
La bataille fait rage, à la fois réelle et
symbolique, transposition de ce que nous avons
connu en littérature avec le livre numérique qui,
après s’être montré menaçant, semble stagner
dans des pourcentages insignifiants. Netflix
c’est aussi une autre menace pour le cinéma,
CANNES, C’EST AUSSI
BEAUCOUP SE MONTRER,
EN ESPÉRANT
ÊTRE RECONNU.
LE TRAIT
98 – L E S E CHOS WE E K- E ND
par le développement de séries pour beaucoup
de grande qualité, comme « Mad Men »
ou « Narcos » qui chamboulent d’une certaine
façon le champ narratif. Impliqué dans les deux,
je n’imagine pas un instant arrêter le cinéma
dont les contraintes apparentes débouchent
sur un espace de liberté créative que seule la
littérature peut offrir.
Et puis Cannes, c’est aussi beaucoup se
montrer, en espérant être reconnu. Cette année
je vais essayer de battre mon précédent record.
Sans lunettes de soleil, j’ai été identifié une fois.
Je buvais un verre à une terrasse et j’ai entendu
à la table d’à côté : « C’est lui, Marc Dugain. »
« C’est quoi Marc Dugain ? » a demandé une petite
dame rondouillette dans une robe à fleurs
qui me faisait penser au papier peint chez
ma grand-mère. Et alors qu’une Rolls blanche
décapotable passait devant nous, conduite par
un chauffeur qui mâchait un cigare l’air dégoûté,
l’autre dame lui a répondu : « Je sais plus, mais
je l’ai vu il y a pas longtemps chez Ruquier. »
Du coup toute la table m’a fixé parce que j’étais
connu sans savoir pourquoi je l’étais… Avec un
peu de chance cette année on va me reconnaître
deux fois. Sauf s’il pleut bien sûr… Et puis,
tant qu’on ne me prend pas pour Hanouna…
ILLUSTRATION PORTRAIT : FABIEN CLAIREFOND
MARC DUGAIN
MON RECORD SUR LA CROISETTE
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