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Libération - 09 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11491
MERCREDI 9 MAI 2018
www.liberation.fr
REUTERS
TRUMP atomise
l’accord sur le
nucléaire iranien
PAGES 6-7
ALCOOLISME
LES FEMMES
TRINQUENT AUSSI
Elles sont toujours plus nombreuses à boire
trop, alors qu’elles sont particulièrement
vulnérables aux effets de l’alcool. Sans que
les autorités sanitaires ne réagissent.
OLIVIER METZGER
GETTY IMAGES
CANNES/
CATE
BLANCHETT
«Le Festival
doit prendre
en compte
la diversité
de genre»
INTERVIEW DE LA PRÉSIDENTE
DU JURY, RENCONTRE AVEC JAVIER
BARDEM, PROGRAMME ET CHRONIQUES,
8 PAGES CENTRALES
PAGES 2-5
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ALCOOLISME FÉMININ
Un fléau sans
modération
Les femmes boivent trop et de plus en plus mais
les pouvoirs publics ne semblent pas s’en alarmer.
Les conséquences sont pourtant encore plus graves
pour elles que pour les hommes.
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Par
ÉRIC FAVEREAU
Photos
STÉPHANE LAGOUTTE
«N
Là, rien. Pas même des discours.
Quand on entend des membres du
gouvernement comme Christophe
Castaner dire que le vin, ce n’est pas
de l’alcool…»
ous, on savait, et on
voyait.» Il y a vingt ans,
UN ALCOOLISME
le professeur Michel
SPÉCIFIQUE
Reynaud a été un des précurseurs Premier constat, l’alcoolisme au
français de cette nouvelle discipline féminin est particulier, différent
qu’était alors l’addictologie. Et pour de celui au masculin. Il touche
lui, l’un des faits marquants de plus particulièrement les classes
ces dernières années est l’alcoo- aisées, alors que c’est l’inverse pour
lisme au féminin. «Entre un quart l’alcoolisme au masculin. Sur le
et un tiers de nos
plan de l’âge égalepatients sont des femDÉCRYPTAGE ment, la consommames. Et le plus imprestion d’alcool n’est pas
sionnant est la banalisation: avant, la même: chez les hommes, elle est
lorsque des femmes buvaient, c’était la plus forte vers 18 ans, chez les
honteux, et elles le faisaient de ma- femmes, autour de 27 ans. Ces dernière cachée. Ce n’est plus le cas. Il nières associent plus souvent que
y a une normalisation sociale. les hommes consommation d’alcool
Les femmes ont le droit de se saouler, et médicaments. Et lorsqu’apparaisde prendre une cuite. Cela ne choque sent des symptômes physiques
plus personne.» Après le tabac, (comme les tremblements) liés à
c’est donc l’alcool. Dans les an- une consommation excessive d’alnées 70-80, les femmes se sont mi- cool, les femmes vont se rendre plus
ses à fumer autant que les hommes, rapidement chez le médecin… sans
et désormais à boire. Et ce, alors pour autant évoquer leur problème
que l’on assiste globalement depuis d’alcool. Les médecins prescrivent
les années 60 à une baisse cons- alors assez facilement des psychotante de la consommation. Com- tropes, sans se demander si ces probien sont-elles à trop boire en blèmes sont ou non liés à une adFrance? «Il n’existe aucune donnée diction. Enfin, au niveau de la
fiable. Cela varie entre 500 000 et fréquence de consommation, les
1,5 million, dit le professeur Rey- femmes qui consomment trop d’alnaud, remonté contre l’indigence cool le font d’ordinaire plus régulièdes pouvoirs publics en la matière. rement que les hommes.
Les nouvelles autorités sanitaires Deuxième constat: les femmes boin’arrêtent pas de dire qu’il faut vent de plus en plus. Cette tendance
renverser l’ordre des priorités et se retrouve un peu partout dans les
mettre l’accent sur la prévention. pays développés. Ainsi, en 2016,
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u 3
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Aline dans sa chambre
de l’hôpital Paul-Brousse,
puis en consultation
avec le docteur Coscas.
des chercheurs ont rassemblé les
données de 68 études publiées
dans 36 pays, comptabilisant en tout
4 millions d’hommes et de femmes.
Ces études comprenaient des données recueillies entre 1948 et 2014 et
incluaient les populations nées entre 1891 et 2000. Elles montrent que
les hommes nés entre 1891 et 1910
étaient un peu plus de deux fois
(2,2 fois) plus susceptibles que leurs
pairs de sexe féminin de boire de
l’alcool. Puis, au début des années 90, la parité est pratiquement
atteinte: les hommes nés entre 1991
et 2000 étaient alors seulement
1,1 fois plus susceptibles que les
femmes de boire de l’alcool.
Les tendances sont les mêmes en ce
qui concerne une consommation
problématique d’alcool, où l’écart
entre les sexes est passé de 3 pour la
génération 1891-1910 à 1,2 pour les
personnes nées entre 1991 et 2000.
DEUX TYPES DE
CONSOMMATION
PROBLÉMATIQUE
«Il y a deux types de consommation
problématique, expose le professeur Reynaud. L’un peu entraîner
quelques années plus tard l’autre,
mais ils sont bien distincts. D’abord,
le binge drinking, cette alcoolisation massive un soir donné. Au début c’était un monopole des jeunes
garçons. Aujourd’hui cela ne
l’est plus et ces ados filles complètement saoules le vendredi soir ne
surprennent plus personne. Les
études sont même inquiétantes. Les
jeunes femmes sont
Suite page 4
«Je culpabilise, je me
sens nulle, mais c’est
vraiment trop dur»
L’unité d’addictions féminines
de l’hôpital Paul-Brousse
(Villejuif) accueille des
patientes qui, souvent par peur
d’être jugées, ont eu du mal à
faire la démarche de consulter.
L
a dernière fois, ça a duré dix jours.
Dix longs jours de défonce solitaire à descendre les bouteilles de whisky jusqu’au
coma éthylique. C’était au mois de janvier,
Aline (1) avait consciencieusement verrouillé
la porte d’entrée de son appartement et éteint
son téléphone portable pour «s’abandonner à
ses démons en paix». Puis le trou noir. «Je ne me
souviens que de mon réveil, j’étais seule chez
moi, ça tenait du miracle. J’aurais pu y rester.
Cet épisode m’a transformée. Je me suis dit “plus
jamais”.» Aline a commencé à boire à 25 ans.
Troubles dépressifs. «La fuite en avant est vite
devenue incontrôlable. Je me suis bousillée.
J’ai gâché une grande partie de ma vie.»
Aujourd’hui, la cinquantaine passée, elle a décidé de «remporter la lutte» face à son alcoolisme en se faisant interner trois semaines dans
le service d’addictologie de l’hôpital PaulBrousse de Villejuif (Val-de-Marne). Une unité
spécialisée dans les addictions féminines qui
propose depuis 2001 des consultations médica-
les et psychiatriques ainsi que des hospitalisations en cas d’urgence, avec une attention particulière portée sur la période de la grossesse.
«Les femmes ont beaucoup de mal à passer le
pas de notre porte, souligne Sarah Coscas, psychiatre du service. L’image qu’elles peuvent renvoyer aux autres les tracasse beaucoup, peu importe le milieu social dont elles sont issues. Elles
se cachent car elles ont honte. C’est légitime
parce que la société les juge: les femmes n’ont pas
à boire ou si elles le font, c’est avec dignité, sans
demander de l’aide aux médecins. Par conséquent, leur prise en charge s’opère beaucoup
plus tard que pour les hommes.» Problème: les
femmes assimilent nettement moins bien l’alcool que les hommes et souffrent plus rapide-
«L’alcoolisme chez les
femmes, qu’elles soient
adultes ou ados, relève
quasi systématiquement
d’une fragilité
psychologique liée
à l’enfance.»
Alice Althabegoity addictologue
ment (et intensément) de maladies telles que
les cirrhoses et les cancers. 390 femmes consultent chaque année le service: elles représentent
environ 30 % des consultations et entre 30 à 40 % de l’ensemble des hospitalisés
(auxquels 18 lits sont dédiés).
Maeva (1), 27 ans, est enceinte de cinq mois. Et
alcoolo-dépendante. Le week-end dernier, elle
est sortie dans un bar seule et a commandé une
bière, puis deux. Paniquée, elle appelle en urgence le docteur Coscas pour une consultation.
«Je sais que vous pensez que je m’en fous, attaque la jeune femme. Je sais aussi que mon conjoint est très inquiet. J’ai mal de le voir comme
ça. Je me sens nulle, je culpabilise, mais c’est
vraiment trop difficile.» Maeva est suivie par
les médecins de l’hôpital Paul-Brousse depuis
le début de sa grossesse. A l’époque, la jeune
femme consommait environ une demi-bouteille de vin et quatre bières par jour. «On va repasser à des rendez-vous hebdomadaires si cela
vous rassure. Rappelez-vous que notre objectif
est d’atteindre zéro verre, dit la psychiatre. Ne
restez surtout pas fixée sur ces deux bières. Pensez à tous ces verres que vous n’avez pas bus,
vous pouvez en être fière.»
Maeva est loin d’être un cas unique. Tous les
mercredis, le docteur Coscas fait le tour de
la maternité de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre.
«Les gens sont persuadés que lorsqu’une femme
est enceinte, elle arrête tout simplement de
boire. Ce n’est pas si facile, avertit la médecin.
Certaines futures mères n’y parviendront
jamais. Maeva si.»
Depuis trois ans, les spécialistes de Villejuif
s’occupent également des addictions des adolescentes. Ils accueillent le temps d’une semaine des jeunes de 15 à 23 ans, peu nombreuses par rapport aux jeunes garçons. Margot (1),
18 ans, vient d’intégrer la structure. Ses premiers binge drinking (beuveries express) remontent à 2013. Elle était alors élève en classe
de troisième. Alice Althabegoity, addictologue
en charge de son dossier: «Margot séchait les
cours pour aller boire des bières avec des amis
dans des bars. Leur défi était d’ingurgiter le
plus d’alcool possible en un temps record.»
A 14 ans, la jeune fille consomme ses premiers
purple drank (un mélange de soda et de codéine) avant de tester l’ecstasy et le cannabis.
Début 2018, elle finit aux urgences après un
épisode de délire paranoïaque sous LSD. «Les
jeunes filles sont désormais dans la poly-consommation même si tout démarre généralement par une consommation aiguë d’alcool, explique le docteur Althabegoity. Toujours est-il
que l’alcoolisme chez les femmes, qu’elles soient
adultes ou ados, relève quasi systématiquement
d’une fragilité psychologique liée à l’enfance.»
Lors du groupe de parole hebdomadaire (et non
mixte) organisé par Sarah Coscas, les patientes
finissent toujours par évoquer leur passé: les
traumatismes de leur jeunesse, les atteintes
sexuelles, les violences, les liens houleux avec
leur mère. «L’alcool devient une échappatoire,
résume le professeur Amine Benyamina, chef
de l’unité psychiatrique. Les femmes adultes
vont consommer de manière anxiolitique en se
servant de l’alcool comme d’un traitement. Il y
a cette idée d’auto-thérapie, mais toujours en
cachette. Les ados, elles, vont s’exploser la tête
devant tout le monde, faire la fête pour ne plus
penser. Mais à l’origine, c’est toujours une problématique de mal-être et d’estime de soi qui les
fait sombrer.»
ANAÏS MORAN
(1) Les prénoms ont été modifiés.
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ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Résultat, personne n’a voulu m’embaucher. Il y avait bien un problème.»
C’est ce type d’alcoolisme qui est
aujourd’hui le plus délicat à combattre mais aussi à prévenir. Il est
tapi dans l’univers du travail, et le
monde de l’entreprise ne veut pas
le voir.
DES CONSÉQUENCES
DIFFÉRENTES
Face à l’alcoolisme, les femmes encourent des risques spécifiques.
Bien évidemment, il y a le syndrome d’alcoolisation fœtale, lorsque la femme boit à outrance
durant la grossesse, avec des conséquences gravissimes pour l’enfant. Mais ce n’est pas tout. Le
cerveau, le cœur, et le foie des
femmes se révèlent bien plus fragiles face à l’alcool.
Plus récemment, des chercheurs
ont noté que l’alcool, consommé
même en faible quantité, augmenterait les risques de cancer. Il favoriserait en particulier le cancer du
sein, selon l’Institut national du
cancer (Inca). «Le risque de mortalité due à l’alcool augmente plus
rapidement chez les femmes que
chez les hommes», rappelle l’Inca.
En 2014, une revue a comparé
le risque de décès des consommateurs excessifs d’alcool selon leur
genre: le risque de mortalité toutes
causes confondues est multiplié
par 1,5 pour une femme consommant quotidiennement 75 grammes
d’alcool (environ 7 verres standards)
par rapport à un homme ayant la
même consommation. Le facteur
multiplicatif atteint même 2,5 pour
des consommations plus importantes (de l’ordre de 10 doses standard
par jour, soit 100 grammes d’alcool
quotidiens). Concrètement, les femmes réagissent plus vite et plus intensément aux effets de l’alcool que
les hommes.
FABRICE PICARD . AGENCE VU
MAIS QUE FONT LES
POUVOIRS PUBLICS ?
de plus en plus
exposées à ces alcoolisations ponctuelles. Ce qui est inquiétant, c’est
que ces dernières années, on a assisté parmi elles à un doublement
des API [alcoolisation ponctuelle
importante]. Il n’y a plus de tabou.
Une gamine saoule ne choque plus»,
confirme le professeur Amine
Benyamina, auteur d’un livre sur
l’explosion du binge drinking et ses
dangers (1).
Suite de la page 3
Cette consommation juvénile, massive et violente, diffère de l’alcoolisme des femmes adultes, qui se
cachent souvent. Les causes sont
multiples: certains l’expliquent par
le stress, avec la «charge mentale»
qui pèse sur ces femmes, lestées par
le travail, la famille, et le reste.
Laurence Cottet, devenue une militante-experte de prévention (2),
raconte parfaitement cette pression
qu’elle avait sur les épaules.
En 2009, elle est une femme aisée,
mène une brillante carrière de directrice des risques dans un grand
groupe, Vinci en l’occurrence. Mais
peu à peu, elle était devenue alcoolique. Elle le cache, nul ne sait
qu’elle boit trop, jusqu’à ce jour de
2009 où elle assiste à une cérémonie de vœux de son groupe. Soudain, elle s’écroule, ivre morte. Face
à elle, des centaines de cadres de
l’entreprise, dont le directeur géné-
ral. «Ce jour-là, j’ai tout perdu, mon
travail et ma dignité. Le lendemain,
j’ai été licenciée, et j’ai arrêté de
boire», nous raconte-t-elle. Son
histoire va devenir sa force. «Pour
moi, deux choses ont été décisives.
D’abord, lorsqu’on m’a expliqué que
c’était une maladie. J’étais donc malade et je devais me soigner.» Ensuite ? «Quand j’ai recherché du
travail, je ne cachais rien. Car
pourquoi cacher avoir été malade?
La situation est totalement déséquilibrée. Les industriels de l’alcool
dépensent 450 millions d’euros par
an pour faire de la pub: 100 fois plus
que les campagnes de prévention.
Agnès Buzyn, la ministre de la
Santé, le concède et souligne combien ce problème la préoccupe.
Mais les freins, y compris autour
d’elle, sont nombreux. A l’image du
président Macron et de sa conseillère agriculture qui n’est autre
qu’Audrey Bourolleau… qui a occupé le poste de déléguée générale
de Vin et Société, une instance de
lobbying du vin. Le professeur Reynaud : «Les pouvoirs publics n’ont
pas pris la mesure du problème. Ils
sont en retard sur tout. Nous avons,
par exemple, mené une enquête sur
les représentations des consommations, il en ressort que les Français
connaissent mieux et perçoivent
mieux la dangerosité que les pouvoirs publics.»
L’ex-alcoolique désormais militante
Laurence Cottet se montre moins
sévère : «En France, il y a un problème avec le vin qui constitue toute
une filière économique, et ce n’est
pas le moment de la casser.» Elle
ajoute même : «Moi, j’aime le vin,
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
je ne suis pas pour le bannir. Quand
le président dit “arrêtez d’emmerder
les Français”, je ne suis pas choquée,
il faut arrêter de monter une partie
contre l’autre…»
Le secteur des vins et alcools,
deuxième poste d’exportation de
France derrière l’aéronautique, se
dit mis sous pression par les autorités de santé. Il renvoie au logo d’interdiction instauré en 2006 au dos
des bouteilles d’alcool, montrant
un profil de femme enceinte dans
un cercle barré. «La recommandation est claire, les femmes enceintes
ne doivent pas boire du tout de vin
en raison du risque d’alcoolisation
fœtale», reconnaît, questionné
par l’AFP, Joël Forgeau, président
de Vin et Société, l’organisme re-
u 5
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présentant la filière viticole qui
négocie les termes d’un «plan
global de prévention» des populations à risque avec le ministère
de la Santé.
On a quand même le sentiment
d’un jeu du chat et de la souris.
Les autorités sanitaires trouvent
le logo bien petit, souhaiteraient
le rendre plus visible et plus
clair. «Mais est-ce cela, une vraie politique de… prévention?! On ergote»,
répondent les addictologues. Le
15 avril, des médecins et des
militants contre l’alcoolisme ont
plaidé dans un communiqué pour
des mesures fortes, comme l’instauration d’un prix plancher par unité
d’alcool, afin de décourager une
consommation excessive. Ces mê-
mes médecins avaient déjà interpellé début mars Emmanuel
Macron qui avait confié boire
«du vin le midi et le soir» et assuré
que la loi ne serait pas durcie sous
son mandat.
La ministre est (coincée ?) au milieu. Elle se montre plus diplomate
qu’actrice –au sens de protagoniste.
Ainsi, elle refuse de dire que «l’alcool est dangereux pour la santé de
manière claire, lisible et contrastée»,
comme le rappellent les addictologues. Pour Agnès Buzyn, «cette
phrase-là peut laisser penser qu’on
est pour une action de prohibition,
c’est-à-dire qu’on ne veut pas d’alcool
du tout, or ce n’est pas le cas
aujourd’hui». C’est pour cela
qu’Agnès Buzyn et le ministre de
l’Agriculture, Stéphane Travert, ont
invité il y a dix jours les représentants de la profession viticole, pour
les «associer aux politiques publiques de prévention». «Mais à quoi
cela rime? répète Michel Reynaud.
Il y a une désinformation soigneusement organisée par la filière alcool
et la puissance de lobbying d’une industrie qui infiltre tous les niveaux
de la société […] jusqu’au plus haut
niveau de l’Etat.»
Reste qu’un plan, proposé par la
filière viticole, celle des alcools et
les brasseurs, est «en cours d’écriture» et doit être présenté au gouvernement «d’ici l’été», a assuré
Joël Forgeau. Outre l’indication
pour les femmes enceintes, il devrait aussi porter sur la consomma-
tion d’alcool par les mineurs, la
conduite de véhicules et la consommation abusive. «Si on nous
propose un logo de deux centimètres, cela risque d’être un problème
car nos étiquettes sont petites. Mais
nous devrions pouvoir trouver un
compromis via les couleurs pour le
rendre plus visible.» Bref, en matière de prévention de l’alcoolisme,
féminin ou pas, on progresse à très
petit pas. •
(1) Comment l’alcool détruit la jeunesse :
la responsabilité des lobbys et des politiques, coécrit avec Marie-Pierre Samitier
(Albin Michel, 2017).
(2) Laurence Cottet a lancé une pétition
pour une «Journée prévention alcool» qui
a recueilli près de 20 000 signatures.
«Pour séduire les jeunes femmes,
un marketing similaire à celui du tabac»
chose récemment avec des bouteilles.
Concernant le sponsoring, on retrouve des
stratégies et des techniques identiques, qui
associent l’univers culturel et sportif à des
marques de tabac ou d’alcool. Indéniablement, ce sont les mêmes stratégies, et cela se
comprend car cela fonctionne.
Quand cette offensive a-t-elle commencé?
C’est difficile à dire, mais j’ai le sentiment
arine Gallopel-Morvan, professeure qu’il y a une accélération depuis une dizaine
des universités, est spécialisée en mar- d’années avec l’affaiblissement de la loi Evin
keting social à l’Ecole des hautes étu- dû au lobbying intense de l’industrie de
des en santé publique (EHESP). Elle a long- l’alcool. Les attaques contre cette loi sont rétemps travaillé sur le marketing et les lobbys gulières depuis sa mise en place en 1991. Elles
de l’alcool et le tabac.
se sont traduites par la possibilité pour les
Les femmes boivent désormais autant marques d’alcool de pouvoir de nouveau faire
que les hommes. Les mêmes outils mar- de la publicité par affichage dans la rue ou sur
keting sont-ils déployés pour les inciter Internet pour toucher les jeunes et, récemà boire ?
ment, de sortir des limites imposées par la loi
Quand j’ai commencé à travailler sur l’alcool Evin dès que l’alcool a un côté terroir et régioil y a quelques années, j’ai été frappée par la nal –que présentent presque tous les alcools
proximité et la similitude du marketing déve- finalement.
loppé par l’industrie de l’alcool pour séduire Le marketing touche tout le monde, toutes les
les jeunes femmes et celui des
catégories et tous les âges. Mais
compagnies de tabac. Par exeml’enjeu prioritaire est de faire
ple, l’industrie du tabac a lancé
commencer à boire le plus tôt
des cigarettes aromatisées, puis
possible. Et il me semble que
des cigarettes «light». On a
nous sommes moins sur un marmaintenant la même chose avec
keting genré qu’à destination des
l’alcool et la mise en avant de
jeunes, en comparaison avec les
boissons «light» / 0 calorie, des
adultes. L’enjeu est de capter vite
boissons au goût sucré (rosé
les jeunes, hommes comme fempamplemousse, etc.), ou encore
car ce sont les consommaINTERVIEW mes,
des packagings qui empruntent
teurs de demain.
les codes du luxe. Par exemple,
Les femmes constituent une ciles cigarettiers ont lancé des cigarettes et des ble encore sous-consommatrice par rapport
paquets de tabac très fins et très élégants aux aux hommes, il y a de la place pour dévelopnoms de marques évocatrices (Vogue, per un marketing très ciblé, et cela se concréYSL, etc.). Pour l’alcool, il n’est pas rare de voir tise par des produits, des marques, des publides grands couturiers travailler sur le design cités, dans des magazines féminins, etc.
de nouvelles bouteilles…
Quels sont les budgets engagés ?
Chez les jeunes, c’est le même constat. Lucky Il est très difficile de connaître les sommes
Strike a lancé un paquet de cigarettes phos- en jeu car elles ne sont pas publiques. De
phorescent, la bière Heineken a fait la même plus, toute une partie des publicités est
très discrète et difficile à chiffrer : réseaux
sociaux qui ciblent les jeunes, sponsoring
d’événements culturels, placement d’alcool
dans les films, etc. (toutes ces pratiques sont
illégales). Les sommes seraient de toute façon
sous-estimées. Or beaucoup de publications
montrent le lien entre exposition à la publicité et augmentation de la consommation
de l’alcool.
Votre avis sur les politiques de prévention
en France ?
La professeure Karine GallopelMorvan alerte sur les stratégies
de l’industrie de l’alcool, comme
les packagings qui reprennent
les codes du luxe ou les boissons
«light», pour attirer un public
féminin toujours plus jeune.
de ceux qui disent que le vin n’est pas
vraiment de l’alcool ?
Elle illustre le poids des lobbys de l’alcool en
France et leur proximité avec les politiques
– il faut rappeler que l’ex-lobbyste de Vin et
Société est dans le gouvernement [Audrey
Bourolleau, actuellement conseillère agriculture d’Emmanuel Macron, ndlr].
Recueilli par ÉRIC FAVEREAU
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
DR
K
S’il y a eu des avancées sur le tabac, avec une
politique continue qui porte ses fruits cette
année, sur l’alcool il n’y a rien. Ou presque.
Pas de budget. Il y a des lois sans cesse reniées, peu respectées, des messages sanitaires
illisibles sur les bouteilles et les publicités.
C’est dramatique car il s’agit de la deuxième
cause de mortalité évitable en France.
Que pensez-vous de la polémique autour
«Les attaques contre la
loi Evin ont permis aux
marques de faire à
nouveau de la publicité
dans la rue ou
sur Internet.»
De nouveau en vente,
notre hors-série de 108 pages
sur boutique.liberation.fr
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6 u
MONDE
Par
ALAIN AUFFRAY,
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York,
HALA KODMANI, AUDE
MASSIOT et SARA SAIDI
E
mmanuel Macron, Angela
Merkel et Boris Johnson y
sont tous allés de leur voyage
à Washington ces dernières semaines pour tenter de convaincre
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Donald Trump, mais rien n’y a fait.
Malgré le plaidoyer de ces représentants de pays signataires de l’accord
sur le nucléaire iranien (Etats-Unis,
Chine, Russie, France, RoyaumeUni et Allemagne), le président
américain a annoncé mardi sa décision de tourner le dos au pacte
de 2015. «J’annonce aujourd’hui que
les Etats-Unis se retirent de l’accord
sur le nucléaire iranien : nous
n’allons pas permettre à ce régime
d’avoir accès à l’arme la plus meurtrière du monde», a martelé Trump
en début d’après-midi depuis la
Maison Blanche, avant d’annoncer
la signature imminente d’un décret
pour réinstaurer les sanctions sur le
régime de Téhéran, qu’il a qualifié
de «principal sponsor du terrorisme». «Le plus haut niveau de
sanctions», pour ne plus que l’Amérique soit «prise en otage», a-t-il précisé. «Les Etats-Unis ne feront plus
de promesses vides. Quand je m’engage à quelque chose, je m’y tiens»,
a insisté Trump, qui s’était engagé
tout au long de sa campagne à «déchirer» l’accord s’il était élu. A l’inverse des conclusions de l’Agence
internationale de l’énergie atomique (AIEA), et même des déclarations de nombreux membres de son
administration (dont son nouveau
secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, fin
avril), il a affirmé «avoir la preuve
NUCLÉAIRE IRANIEN
L’accord torpillé,
quelles retombées ?
Donald Trump a confirmé mardi la sortie des Etats-Unis du texte
signé en 2015 après plusieurs années de négociations entre
Téhéran et la communauté internationale, ainsi que de nouvelles
sanctions. Les Européens ont essayé en vain de l’en dissuader.
DÉCRYPTAGE
que les engagements iraniens sont
un mensonge: l’Iran n’a pas cessé de
développer l’arme nucléaire», reprenant la rhétorique du Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, qui a divulgué des documents
secrets début mai… sur un programme existant avant la signature
de l’accord.
La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni «regrettent la décision américaine», a déclaré un porte-parole
de l’Elysée juste après le discours de
Trump. Ce dernier a cependant
évoqué sa volonté de «bâtir un nouvel accord durable», qui permettrait
de «bloquer [l]es activités malveillantes [de l’Iran] au Moyen-Orient».
Avant de menacer: «Si le régime continue, il aura de plus gros problèmes
encore.»
Le président iranien Hassan Rohani
a, lui, affirmé qu’il voulait continuer
à discuter avec les Européens, les
Russes et les Chinois, tout en restant
dans l’accord.
Quels sont les termes
de l’accord ?
L’accord signé le 14 juillet 2015
à Vienne entre l’Iran et les six
puissances mondiales (Etats-Unis,
Chine, Russie, France, Royaume
Uni et Allemagne) a été longuement
et âprement négocié pendant plus
de deux ans. Appelé en anglais
«Joint Comprehensive Plan of Action» (JCPOA), il vise à empêcher
l’Iran de pouvoir fabriquer une
arme nucléaire pendant dix ans au
moins, en permettant que toutes
ses installations soient strictement
contrôlées par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Téhéran garde uniquement le droit
de poursuivre un programme
d’énergie nucléaire civile. En
contrepartie, les sanctions imposées par l’ONU, les Etats-Unis et
l’Union européenne, empêchant
l’Iran de vendre son pétrole sur les
marchés internationaux et lui interdisant d’accéder au système financier, ont été levées. L’embargo des
Nations unies sur les ventes d’armes à l’Iran se poursuit toutefois
pendant cinq ans et celui sur l’importation de technologies pour les
missiles balistiques pendant
huit ans. L’accord prévoyait enfin le
déblocage de plus de 100 milliards
de dollars (84,2 milliards d’euros)
d’avoirs iraniens gelés à l’étranger.
En cas de violation par l’Iran d’un
terme de l’accord, en particulier
d’enrichissement de l’uranium, les
sanctions internationales seraient
automatiquement remises en vigueur pendant dix ans.
A-t-il fonctionné ?
Donald Trump, le 24 avril à la
Maison Blanche. PHOTO BRENDAN
SMIALOWSKI. AFP
Contrairement à Donald Trump, les
dirigeants des cinq autres puissances signataires de l’accord de 2015
considèrent que l’Iran a respecté ses
engagements. Leur appréciation est
fondée tout d’abord sur les rapports
de l’AIEA, dont les inspecteurs
contrôlent régulièrement tous les
sites iraniens avec un accès autorisé
«partout et à tout moment».
«Quoi qu’on pense de l’accord, le fait
est que, depuis sa signature, l’Iran a
réduit de deux tiers son parc total de
centrifugeuses, a éliminé 98% de son
stock d’uranium enrichi, a retiré le
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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La Haute
Représentante de
l’UE pour les
Affaires étrangères,
les ministres des
Affaires étrangères
iranien, le directeur
de l’Organisation de
l’énergie atomique
d’Iran et les
ministres russe,
britannique et
américain des
Affaires étrangères,
lors de la signature
de l’accord sur le
nucléaire, le
14 juillet 2015 à
Vienne. PHOTO JOE
KLAMAR. AP
cœur de son réacteur nucléaire à eau
lourde d’Arak qu’elle a remplacé par
du ciment, décrit Matthew Bunn,
professeur spécialiste de la nonprolifération nucléaire à Harvard,
qui a conseillé le département de
l’Energie quand l’administration
Obama négociait le JCPOA. Surtout, l’Iran a accepté des inspections
de ses installations bien plus étendues qu’avant.»
La levée des sanctions internationales s’est rapidement traduite par des
retombées économiques positives
pour l’Iran, en particulier à travers
la vente de son pétrole sur les marchés internationaux. Le taux de
croissance du pays a bondi à 6 %
dès 2016. Seulement, ces fonds ont
surtout permis au régime de renforcer son influence dans la sous-région. Plus important, la levée des
sanctions a été neutralisée par l’imposition de nouvelles sanctions par
les Etats-Unis et certains pays européens. «En Iran, beaucoup de personnes, qui ont notamment participé
aux manifestations de décembre, se
rendent compte que c’est du fait du
retour des sanctions américaines
que les retombées économiques censées être permises par l’accord ne se
font pas», affirme Amélie Chelly,
chercheuse spécialiste de l’Iran
à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et auteure de l’ouvrage
Iran, autopsie du chiisme politique (2017).
Pourquoi Trump
détestait-il l’accord ?
Lors de sa campagne électorale, il
avait promis de «déchirer» l’accord.
Un «embarras pour les Etats-Unis»,
avait-il souligné dans son discours
à l’Assemblée générale des Nations
unies, en septembre, dans lequel il
qualifiait la République islamique
de «dictature corrompue sous le
masque de la religion» et de «régime
meurtrier».
Trump critique l’accord pour plusieurs raisons. D’abord, à cause de
la «sunset clause», sa clause d’extinction : l’engagement iranien va
jusqu’en 2025. Bien trop court, juget-il. Ensuite, pour sa portée limitée,
l’accord ayant pour but d’empêcher
Téhéran de se doter de l’arme nucléaire, mais pas d’endiguer son influence. «Il ne couvre pas l’ensemble
des activités malveillantes de l’Iran
dans la région, de son soutien au
régime de Bachar al-Assad aux rebelles chiites houthis au Yémen,
mais également en Irak et en Afghanistan», poursuit Matthew Bunn.
Enfin, parce que le JCPOA n’empêche pas l’Iran de tester ses missiles
balistiques à longue portée. «L’Iran
répond que c’est de la légitime
défense», reprend Bunn. Pour Téhéran, ce programme de missiles
balistiques vise à rééquilibrer les
forces au Moyen-Orient face aux
monarchies sunnites du Golfe et
à Israël, qui ne cessent de développer leurs capacités militaires. Le
président américain ne goûte pas
non plus le dégel d’avoirs à l’étranger, comme il l’a souligné fin avril
lors de sa rencontre avec Emmanuel
Macron: «On a donné 1,8 milliard de
dollars cash, du cash, des barils de
cash.»
Outre l’influence des faucons de
son administration, c’est le lobbying d’Israël et de l’Arabie Saoudite qui a, semble-t-il, payé. Israël
affiche sa position par une dénonciation permanente du danger nucléaire iranien, comme l’a fait de façon spectaculaire son Premier
ministre ,Benyamin Nétanyahou, la
semaine dernière. Quant à l’Arabie
Saoudite, ses relations avec les
Etats-Unis s’étaient détériorées
comme jamais sous l’administration Obama en raison de l’engagement de l’ancien président pour
l’accord avec l’Iran. Depuis l’arrivée
de Trump à la Maison Blanche, les
Saoudiens n’ont cessé d’encourager
une ligne intransigeante à l’égard de
Téhéran. «Les Etats-Unis ont une
stratégie pour faire face à l’Iran et
nous y avons contribué», revendiquait Adel al-Joubeir, le ministre
saoudien des Affaires étrangères, de
passage à Paris le mois dernier.
Comment les Européens
se sont-ils battus pour empêcher Trump de sortir ?
Pour Macron, avec la «refondation»
de l’Union européenne et la défense
de l’accord sur le climat, le sauvetage de l’accord sur le nucléaire iranien aura été la grande affaire diplomatique de la première année du
quinquennat. Un combat censé illustrer le retour de Paris sur la scène
mondiale, ce «France is back» célébré dans toutes les capitales par le
président français. Sur la question
iranienne, il a été à l’initiative de
très nombreuses discussions bilatérales avec les dirigeants des cinq
pays concernés. Son entourage fait
remarquer qu’il est, de tous les acteurs de cette crise, le seul à pouvoir
parler «substantiellement» avec tous
les protagonistes.
Pour Macron, dénoncer cet accord
est «une lourde erreur». Fin avril,
devant le Congrès des Etats-Unis, il
laissait entendre qu’un compromis
était à portée de main. Il s’agissait
de reprendre l’accord de 2015, en lui
ajoutant trois autres «piliers»: interdiction de toute activité nucléaire
militaire au-delà de 2025, contrôle
de l’activité balistique et de l’influence militaire iranienne dans la
région. Mais mardi, après une
conversation téléphonique avec
Trump, Macron se disait «lucide».
La priorité, pour lui, est désormais
de «construire le deal évoqué lors de
son voyage à Washington», a expliqué l’Elysée à Libération.
La chancelière allemande, Angela
Merkel, a elle aussi tenté sa chance
avec le président américain. Sans
succès. Finalement, ce sont les Britanniques qui sont revenus à la
charge, avec une méthode un peu
différente. Privé de rencontre avec
Trump alors qu’il était en déplacement à Washington, le ministre britannique des Affaires étrangères,
Boris Johnson, avait tenté de flatter
le président américain en affirmant
à la télévision qu’il pourrait être un
candidat parfait au Nobel de la paix
s’il réussissait à préserver l’accord
iranien en plus de faire plier la Corée
du Nord sur son programme nucléaire.
Les Européens
peuvent-ils rester
seuls dans l’accord ?
Federica Mogherini, la cheffe de la
diplomatie européenne, a affirmé
que le reste de la communauté internationale continuerait d’appliquer l’accord. Du côté français
comme allemand, depuis lundi, on
essayait déjà de calmer la situation.
Le ministre des Affaires étrangères
français, Jean-Yves Le Drian, et son
homologue allemand, Heiko Maas,
s’étaient déjà engagés à respecter
leur part de l’accord en cas de retrait
des Etats-Unis. Ce que le régime de
Téhéran avait bien accueilli, tout en
prévenant qu’il n’accepterait
aucune demande supplémentaire
de la part des Européens.
Michel Duclos, ancien Ambassadeur de France à Damas, met en
garde contre «le risque d’une crise
transatlantique. Si les Etats-Unis
imposent des sanctions secondaires
touchant les entreprises non américaines, cela rendrait impossible
toute poursuite de l’accord par les signataires européens».
Quelles sont les
conséquences
pour l’Iran ?
L’enjeu pour l’Iran est autant politique qu’économique. Une sortie de
l’accord nucléaire va renforcer l’aile
conservatrice qui y a toujours été
opposée. Et qui attendait un premier faux pas du président réformateur, Hassan Rohani. Après avoir
dénoncé l’attitude américaine et la
solution proposée par Macron,
Rohani a calmé le jeu ces dernières
semaines, allant jusqu’à déclarer
mardi : «Notre politique est de travailler avec le monde et de nouer des
relations constructives.» Il doit désormais convaincre son électorat
que le revers actuel est dû à une
Amérique qui ne tient pas ses promesses.
En 2017, Rohani avait basé sa campagne sur le succès de l’accord nucléaire et sur une amélioration de
l’économie par le biais des investisseurs étrangers. Mais les fruits du
JCPOA ne se sont pas fait sentir
pour la population, comme l’ont
prouvé les protestations de décembre et les récentes manifestations
des travailleurs en province. «Après
la décision de Trump, l’incertitude
sera telle que l’activité économique
sera forcément affectée, explique
une source officielle à Libération.
L’indécision sur l’avenir va refroidir
les entreprises.» Pour les Français,
le plus dur est alors de convaincre
les Iraniens de ne pas sortir de l’accord. •
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
E
lus le 4 mars, les parlementaires
italiens pourraient bien repartir
en campagne électorale durant
l’été. Après plus de deux mois de tractations et de consultations, le président de
la République, Sergio Mattarella, a dû
prendre acte lundi soir que l’impasse
était totale. Devant un paysage politique
divisé en trois blocs –avec une coalition
de droite et d’extrême droite réunissant
notamment la Ligue de Matteo Salvini
et Forza Italia arrivée en tête avec
37% des suffrages, un Mouvement Cinq
Etoiles (M5S) premier parti
avec 32 % des voix et un Parti démocrate (PD) à 19 % –, le chef de l’Etat a
constaté qu’aucune majorité claire au
Parlement n’était possible. «Au cours des
dernières semaines, j’ai vérifié toutes les
solutions possibles. De toute évidence, il
n’y a aucune possibilité de former un
gouvernement soutenu par une majorité
qui soit le fruit d’un accord politique», at-il ainsi déploré.
Confronté à un blocage complet, Sergio
Mattarella s’est résigné à proposer de
nommer un gouvernement «politiquement neutre» pour amener le pays
jusqu’à la fin de l’année, le temps d’approuver la loi de finances et de représenter l’Italie sur la scène internationale
et européenne. Au terme de ce processus, le Parlement devrait être dissous et
des élections anticipées convoquées
pour le début de l’année 2019. A moins,
a précisé le chef de l’Etat, qu’entretemps les forces politiques ne se
mettent d’accord pour former un nouveau gouvernement.
Problème : ce compromis proposé par
Mattarella a déjà du plomb dans l’aile.
Ni la Ligue (ex-Ligue du Nord) ni le
Mouvement Cinq Etoiles ne veulent entendre parler d’un «gouvernement de
trêve». Ils demandent tous deux un retour devant les électeurs dès le mois de
juillet: «Non à un gouvernement technique, le vote est préférable», ont ainsi
réagi en chœur Matteo Salvini et Luigi
Di Maio, les leaders du M5S et de la Ligue, qui disposent ensemble de plus de
50 % des sièges au Parlement.
«LE MAL ABSOLU»
«C’est une crise inédite qui va au-delà de
l’impasse politique. Nous assistons à une
crise de régime, souligne le politologue
Giovanni Orsina, professeur à l’université Luiss de Rome. Pour la première fois
dans l’histoire italienne, une législature
pourrait s’achever avant même d’avoir
débuté. Il faut remonter aux toutes
premières années de l’après Première
Guerre mondiale pour trouver une situation similaire.»
Avant de lancer l’idée d’un gouvernement neutre dirigé par un homme ou
une femme dont on ne connaît pas encore l’identité, Sergio Mattarella a tenté
toutes les combinaisons possibles. A la
mi-avril, il a d’abord chargé Maria Elisabetta Casellati, la présidente du Sénat
issue des rangs de Forza Italia, de vérifier si une majorité réunissant la coalition de droite et d’extrême droite et le
Mouvement Cinq Etoiles était envisageable. Quelques jours plus tôt, les
échanges entre les deux forces avaient
Gouvernement italien
Ça bute dans la Botte
Plus de deux mois après les élections générales, le pays n’a toujours
pas trouvé de majorité. Le président de la République souhaite
un gouvernement «neutre» pour s’épargner un nouveau scrutin,
mais le Mouvement Cinq Etoiles et la Ligue, qui disposent de plus
de 50% des sièges au Parlement, refusent ce compromis.
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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La Chambre des députés
italiens, à Rome le 11 octobre.
PHOTO REMO CASILLI. REUTERS
pauvreté et la corruption. Fin avril, une
partie des démocrates étaient disposés
à ouvrir les négociations avec les héritiers de Beppe Grillo qui ont séduit
beaucoup d’anciens électeurs de gauche. D’autant que Luigi Di Maio avait
profondément revu son positionnement
en matière de politique étrangère. Plus
question de «désengagement de toutes
les missions militaires de l’Otan», ni
même d’un référendum pour la sortie de
l’euro. Mais l’ex-président du Conseil
Matteo Renzi qui reste l’homme fort
du PD malgré sa défaite aux élections et
sa démission successive du secrétariat
national du parti, s’est mis en travers.
Dans une émission télévisée, le 29 avril,
il a brisé toute tentative de discussion,
martelant que les positions du M5S sur
l’économie, l’Europe ou l’immigration
étaient «inconciliables» avec celles des
démocrates. «Matteo Salvini et Luigi
Di Maio ont de grosses responsabilités
dans ce blocage politique, souligne Giovanni Orsina. Mais Silvio Berlusconi et
Matteo Renzi aussi, le premier pour
avoir refusé de se mettre en retrait en
fournissant par exemple un soutien sans
participation à un cabinet Ligue-M5S,
et le second pour avoir torpillé toute discussion avec Luigi Di Maio.»
MORT-NÉ
permis une répartition à l’amiable de la
présidence des deux Chambres, celle
des députés revenant à Roberto Fico,
représentant de l’aile gauche du M5S.
Mais le flirt n’a pas duré. Luigi Di Maio
était prêt à constituer un gouvernement
avec Matteo Salvini à condition que
celui-ci n’emmène pas dans ses valises
son allié Silvio Berlusconi, perçu par les
militants étoilés comme l’incarnation
de la corruption et de la vieille classe
politique. «C’est le mal absolu», est allé
jusqu’à lancer Alessandro Di Battista, le
dirigeant le plus populaire du M5S,
quand bien même son dernier livre a été
publié par Mondadori, la maison d’édition du Cavaliere.
GROS SOUS
Entre Salvini et Di Maio, les deux représentants des partis antisystème, les
contacts ont été intenses mais le leader
de la Ligue a finalement rejeté l’offre, refusant d’abandonner l’ancien président
du Conseil avec lequel il gouverne les
principales régions du Nord de l’Italie.
Alors que la Ligue domine la coalition
de droite et d’extrême droite
(avec 17 % des voix), Matteo Salvini
n’avait pas vraiment intérêt à participer
à un gouvernement avec le M5S et sans
Forza Italia, dans lequel il aurait par
conséquent été minoritaire. Même la
concession faite au cours des derniers
jours par Luigi Di Maio de s’effacer personnellement, en renonçant à briguer
pour lui-même le poste de président du
Conseil, n’a pas eu raison des réticences
de Matteo Salvini. «Entre prêts et garanties bancaires, quelqu’un a peut-être des
problèmes d’argent», a finalement balancé Luigi Di Maio, laissant entendre
que le patron de la Ligue ne pouvait pas
trahir Berlusconi pour des questions de
gros sous.
Faute d’accord avec Matteo Salvini,
Luigi Di Maio s’est retourné vers le Parti
démocrate, conformément à la stratégie
des «deux fers au feu» selon laquelle le
Mouvement Cinq Etoiles peut tout aussi
indistinctement constituer un gouvernement avec la Ligue ou avec le centre
gauche. Proposant un «pacte à l’allemande», le M5S a ainsi tenté un rapprochement, en suggérant notamment de
mettre la priorité sur la lutte contre la
C’est dans ce contexte que le Président
s’est résolu lundi à proposer un gouvernement de trêve, invoquant la menace
qu’un vide politique lourd à porter pour
l’Italie : «Ma préoccupation [en cas de
vote anticipé, ndlr] est qu’il n’y ait pas le
temps d’approuver la loi de finances,
avec comme conséquence […] des effets
récessifs sur la croissance.» Et le risque
«d’exposer notre économie à des
manœuvres offensives sur les marchés financiers». Appelant les partis «à faire
preuve de responsabilité», Mattarella a
indiqué «où se situent le bien et le mal,
comme on le fait avec des personnes
adultes qui décident ensuite librement»,
résume le journaliste de la Stampa Ugo
Magri. Mais pour l’heure, seul le Parti
démocrate s’est déclaré disposé à soutenir un gouvernement provisoire. Forza
Italia demande un retour aux urnes
à l’automne, tandis que la Ligue et le
Mouvement Cinq Etoiles veulent aller
devant les électeurs dès juillet (sans
doute le 22) malgré les forts risques
d’abstention en plein été.
«Il n’y a pas de temps à perdre, insiste
Salvini, Il n’est pas question d’accepter
un gouvernement technique à la Mario
Monti.» Pour l’électorat des deux partis
antisystème, l’hypothèse d’un cabinet
semblable à celui de l’ancien économiste qui, en 2011, avait sauvé le pays de
la catastrophe financière mais au moyen
de mesures d’austérité très sévères, fait
figure de véritable épouvantail.
Sur le papier, le «gouvernement politiquement neutre» souhaité par le chef de
l’Etat et qui devrait être rapidement
dévoilé apparaît donc mort-né. Il ne devrait pas obtenir de voix suffisantes
pour obtenir la confiance au Parlement
même si la composition du cabinet
pourrait rassurer les partis antisystème
et que nombre de parlementaires nouvellement élus ne sont pas empressés de
retourner aux urnes. Pour éviter ce scénario, l’état-major de la Ligue tente depuis lundi une ultime pression sur Silvio
Berlusconi afin qu’il accepte de se mettre de côté et autorise, à travers un appui
externe, la formation d’un exécutif
Ligue-M5S. Avec un argument de poids:
les derniers sondages indiquent que
Forza est en chute libre, à 9,2% (contre
14% il y a deux mois), alors qu’en cas de
nouveau scrutin la Ligue grimperait
à 24,2 % et le Mouvement Cinq Etoiles
serait stable à 32%.
La formation de
Luigi Di Maio est
d’ailleurs déjà en ordre de bataille. Le
M5S a retrouvé au
cours des derniers
jours les accents de
la campagne électorale. Et Beppe Grillo
est sorti de son silence, en relançant
l’hypothèse d’un
référendum sur
l’euro: «Je veux que
le peuple italien
s’exprime.» De son
côté, Di Maio stigmatise les «partis
du vieux système»
qui ont empêché la
formation d’un Giovanni Orsina
gouvernement de politologue
renouveau et assure
que les prochaines élections seront «un
ballottage entre nous et la Ligue». Avec
un Parti démocrate miné par les divisions internes et un Silvio Berlusconi
affaibli, le paysage italien pourrait bien,
en cas d’élections rapides, s’éloigner
d’une situation tripolaire pour devenir
un peu plus bipolaire. Avec, d’un côté,
une Ligue qui grignote à droite sur Forza
Italia au Nord. Et de l’autre, un Mouvement Cinq Etoiles solidement installé,
notamment dans le Sud et les anciens
bastions de la gauche. •
«C’est une crise
inédite qui va au-delà
de l’impasse
politique. Nous
assistons à une crise
de régime. Pour la
première fois dans
l’histoire italienne,
une législature
pourrait s’achever
avant même d’avoir
débuté.»
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10 u
MONDE
Libération Mercredi 9 Mai 2018
LIBÉ.FR
L’assassinat d’Aldo Moro hante l’Italie
Chaque 9 mai depuis quarante ans, la péninsule commémore l’assassinat du leader du parti Démocratie
chrétienne Aldo Moro, tué par les Brigades rouges cinquante-cinq jours
après son enlèvement en 1978. Pour l’historien Miguel Gotor, l’affaire
Moro représente encore aujourd’hui une «névrose nationale. Cela reste
une blessure. Il y a un sens de culpabilité collective, un refoulé».
Dans une interview, l’écrivain Erri de Luca rappelle que sa mort «n’était
pas le début de quelque chose mais le sommet de rien». PHOTO AFP
passe entre l’opposition et le
pouvoir, poursuit l’expert.
L’opposition a une rhétorique
plus libérale et démocratique,
le pouvoir est plus conservateur et protectionniste. Les revendications de l’opposition
ont toujours été la lutte contre
la corruption, la séparation
du business et de l’Etat, la fin
des monopoles dans l’économie. Ce sont aussi les thèmes
de prédilection de Pachinian.
C’est là-dessus qu’il sera attendu.»
Culte. Les attentes à son
Des partisans de Nikol Pachinian mardi dans les rues d’Erevan. PHOTO KAREN MINASYAN. AFP
Nikol Pachinian, le grand saut
dans l’inconnu pour le héros de la rue
Porté par une foule
en liesse,
le nouveau Premier
ministre a promis
de s’attaquer à la
corruption. On ne
sait en revanche
pas grand-chose
de ses orientations
économiques.
Par
VERONIKA DORMAN
L
es Arméniens ont
réussi leur révolution
de velours. Après plus
d’un mois de contestation pacifique et de désobéissance
civile –pas une vitre n’a volé,
pas un pavé n’a été déplacé,
mais on a beaucoup dansé, rit
et flâné – la rue a obtenu
l’élection de son candidat, l’ordre.» Comme il l’a martelé
Nikol Pachinian. Mardi, l’in- depuis qu’il a pris la tête de la
fatigable marcheur qui s’est contestation, la priorité du
lancé presque seul dans une nouveau chef du gouvernefronde contre le pouvoir en ment est d’assainir la loi élecplace, le 31 mars, a été élu Pre- torale et organiser des élecmier ministre par le Parle- tions anticipées, sans quoi la
ment arménien.
démocratisaDepuis l’hémicytion du système
L'HOMME
cle, il s’est adressé
politique arméDU JOUR
aux dizaines de
nien ne pourra
milliers d’Arméniens rassem- être engagée. Cette semaine,
blés sur la place de la Répu- il devra présenter un gouverblique, rivés aux écrans et aux nement, qu’il n’a pas eu le
radios, dans la capitale, à tra- temps d’ébaucher, même
vers le pays, dans le Haut-Ka- sous forme de cabinet fanrabakh, et dans le reste du tôme, tant les choses se sont
monde, comme si un jour passées rapidement.
nouveau s’était levé sur le
pays: «Il n’y a plus désormais Renouveau. L’ancien jourde privilégiés en Arménie, naliste de 42 ans a fait une asplus d’élections truquées, de cension politique fulgurante,
pots-de-vin. Les droits de en quelques semaines seulel’homme doivent être proté- ment, de député coriace d’un
gés. La corruption déracinée. petit parti d’opposition avec
Ce sera le règne de la loi et de neuf sièges au Parlement à
héros national, rassembleur
de foules et incarnation des
espoirs de renouveau national. «Sauf que le pouvoir n’a
pas changé en Arménie, prévient le politologue Mikael
Zolyan. Ce sont toujours les
Républicains qui détiennent
la majorité, ils vont certainement tenter de saboter ses initiatives. Il faudra soit s’entendre avec eux pour passer les
réformes, soit faire pression,
en continuant de mobiliser la
rue.» Mardi, Pachinian a été
soutenu par 59 députés
contre 42. Le Parti républicain au pouvoir, qui l’avait
désavoué lors d’un premier
vote, le 1er mai, lui a accordé
cette fois 11 voix, en précisant
bien que sa «position n’avait
pas changé». «Nous sommes
toujours contre la candidature de Nikol Pachinian, mais
le plus important pour nous
est d’assurer la stabilité dans
le pays», a déclaré le chef
de la fraction, Vagram Bagdassarian.
Si la victoire du «candidat du
peuple» couronne plusieurs
semaines de lutte non violente mais intense, elle inaugure aussi une période compliquée de transformation
politique et économique,
dont il s’agit d’élaborer les
modalités en cours de route,
sur le tas. «Pachinian n’a pas
de programme économique
très clair, on ne sait pas exactement quel modèle il va
adopter. Certainement un
modèle libéral avec des garanties sociales. Il parle beaucoup
d’inégalités», relève Zolyan.
En Arménie, la vie politique
ne s’organise pas entre gauche et droite, libéraux d’un
côté et conservateurs de
l’autre. «La principale césure
égard sont immenses. En
sillonnant le pays et la capitale ces dernières semaines,
galvanisant les foules à chacune de ses apparitions, en
ayant réussi surtout l’impossible – la démission du présumé indéboulonnable Serge
Sarkissian – Pachinian a fini
par susciter une sorte de
culte. A l’heure qu’il est, il
semble jouir d’une confiance
populaire absolue. «Il va de
soi qu’une partie des partisans
sera déçue. Les deux autres
partis qui l’ont soutenu au
Parlement l’ont fait pour des
raisons tactiques. En même
temps, Pachinian a un noyau
dur de partisans loyaux. Il
sait parler à la rue et aux électeurs et pourra encore exploiter pendant longtemps le crédit de confiance acquis en un
mois», assure Zolyan.
Enfin, si l’Arménie espère
être au seuil de transformations profondes et de bouleversements heureux, rien ne
devrait changer dans les relations avec Moscou. Sa révolution n’a jamais été une révolution de couleur antirusse.
Durant sa «campagne» éclair,
le nouveau Premier ministre
n’a pas manqué de rappeler
que l’Arménie ne reviendrait
pas sur ses engagements économiques et sécuritaires, ne
remettrait en cause ni
l’Union douanière eurasiatique, ni l’Organisation du
traité de sécurité collective
(OTSC). «Le style en revanche
peut changer. Pachinian est
un homme politique public, il
n’aura pas froid aux yeux.
Par exemple sur la question
de la vente d’armes à l’Azerbaïdjan par la Russie ou encore la Biélorussie. Le discours sera plus franc, mais
toujours dans le cadre des accords existants. Pachinian
n’est pas le Saakachvili arménien, comme on le craint à
Moscou», conclut Zolyan. •
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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L’objet A peine leur relation révélée, lundi, par le site Page
Six, le patron de SpaceX et de Tesla, Elon Musk, et la chanteuse canadienne Grimes se sont affichés au très huppé gala
du Met, à New York. Si l’entrepreneur arborait un col romain
de prêtre sous une veste blanche assez sobre, c’est surtout sa
compagne qui a attiré l’attention, non pour son bustier argenté, mais en raison de l’imposant logo Tesla qu’elle portait
en pendentif sur un collier ras du cou. Un «Tesla choker» qui
faisait mardi les choux gras des réseaux sociaux. PHOTO AFP
#Tamam
En Egypte, «le citoyen qui ne veut pas être
surveillé n’a qu’à utiliser les taxis ordinaires»
3 millions d’abonnés avait cule de plusieurs. Ces sociétés
également refusé l’accès à ont été plébiscitées par le puson logiciel qui traque les vé- blic, ont offert des emplois à
hicules: pas question de lais- plein d’Egyptiens. C’est dans
ser les autorités en faire un l’intérêt de qui de suspendre
puissant instrument de con- leurs activités?» s’indigne un
trôle aux mains de l’Etat.
Cairote sur Twitter. Au Caire,
Parallèlement, une bataille de nombreux clients reprojudiciaire avait été engagée chent aux chauffeurs de taxis
entre les taxis du Caire et les de ne pas souvent mettre
sociétés de
en marche
VTC. L’an À L’HEURE ARABE
leur compdernier, au
teur, ou
printemps, 42 taxis du Caire leur conduite dangereuse.
avaient déposé plainte Les deux compagnies de VTC
auprès du tribunal adminis- ont fait appel auprès du
tratif contre Uber et Careem tribunal des affaires urgentes
pour usage illégal de véhicu- (équivalent du référé) qui a
les privés comme taxis. En suspendu le jugement et
mars 2018, la justice a or- autorisé la poursuite de leurs
donné la suspension des activités jusqu’à la décision
deux sociétés. «Chaque fois finale de la plus haute cour
qu’on avance d’un pas, on re- administrative. Mais le gou-
ERIC
SCHNEIDERMAN
Attorney general
démissionnaire
de l’Etat de New York
GETTY. AFP
«Dans des relations
intimes, je me suis
livré à des jeux de
rôle […] consentis.
Je n’ai jamais
agressé personne.»
Engagé avec vigueur contre l’administration Trump, dont
il contestait les décisions devant les tribunaux, et dans le
soutien au mouvement #MeToo, le ministre de la Justice
de l’Etat de New York, Eric Schneiderman, a annoncé lundi
sa démission, peu après la publication d’un article du New
Yorker. Ce texte signé par Jane Meyer et Ronan Farrow
–déjà à l’origine des révélations sur Harvey Weinstein
ayant initié le mouvement #MeToo– rassemble quatre témoignages de femmes ayant eu des liaisons avec Schneiderman, où elles l’accusent de les avoir physiquement
agressées. Un «jeu de rôle», s’est défendu l’intéressé. Qui
n’avait rien de consenti, selon les quatre témoins. Estimant
que ces accusations l’empêcheraient de travailler, Schneiderman a choisi de quitter ses fonctions.
vernement a fait aussitôt appel de cette décision, invoquant des raisons fiscales, la
concurrence déloyale faite
aux taxis, mais aussi des raisons sécuritaires.
«Le citoyen qui ne veut pas
être surveillé par les services
de sécurité n’a qu’à utiliser les
taxis ordinaires», a répliqué
lundi le ministre des Affaires
parlementaires aux quelques
députés qui «au nom du respect de la vie privée» ont manifesté leur opposition à la loi
votée. Les sociétés Uber et
Careem ont six mois pour
soumettre leurs données aux
services de sécurité égyptiens. Mais d’autres recours
pourraient déposés dans l’intervalle.
HALA KODMANI
Ce terme qui peut signifier en turc «ça suffit», avait
été partagé près de 450000 fois sur Twitter mardi
en fin d’après-midi, le propulsant en tête des expressions les plus partagées. Des milliers d’internautes ont ainsi manifesté leur ras-le-bol du président Recep Tayyip Erdogan, qui brigue un nouveau
mandat après quinze ans au pouvoir. Tout est parti
d’un discours qu’Erdogan a prononcé mardi matin
à Ankara devant les députés de son parti, l’AKP (islamo-conservateur): «C’est ma nation qui m’a porté
à la tête de la mairie d’Istanbul, de l’AKP, du gouvernement et de la présidence. Si un jour ma nation me
disait “ça suffit” (“tamam”), alors je me mettrais sur
le côté.» Des milliers d’internautes l’ont pris au mot.
En Arctique, des glaces marines moins
étendues et plus fines
Les scientifiques spécialistes
de la zone parlent de «nouvel
Arctique» pour définir le visage qu’a pris la région sous
l’influence du changement
climatique. Lundi, le Centre
national américain de données sur les glaces et la neige
(NSIDC) a publié ses derniers
chiffres sur l’étendue des glaces dans l’Arctique. Ils montrent une situation dramatique. En avril, l’Arctique a
perdu 980 000 kilomètres
carrés de glaces marines, par
rapport à la moyenne 19812010, frôlant le record atteint
en 2016. Ce ne sont pas des
résultats exceptionnels : les
quatre dernières années tiennent le haut du tableau en
termes de perte de glace.
«Nous observons une dégradation continue de la couverture glaciaire dans l’Arctique,
explique Mark Serreze, le directeur du NSIDC, dans une
vidéo postée sur YouTube à
la sortie du rapport. La glace
est moins étendue et devient
plus fine.» Un des chiffres les
plus frappants de cette publication est l’âge des glaces enregistré par les satellites. «En
moyenne, la couverture glaciaire âgée de plusieurs an-
nées a décliné de 61% en 1984,
à 34 % en 2018, détaille le
NSIDC. De plus, seulement
2% de cette couverture a plus
de cinq ans, c’est le taux le
plus bas jamais enregistré sur
la période hivernale.»
Une telle dégradation est causée par le réchauffement de
l’air dans l’Arctique. Les trois
derniers hivers ont vu des
températures au Pôle Nord
s’élever au-dessus de 0°C. Or,
la multiplication des jours
sans gel fragilise la formation
de la glace. Une autre étude
du NSIDC estime que les
chauds hivers en 2016 et 2017
ont provoqué une baisse de la
formation de glace de 13 centimètres. «Il existe de très
fortes inquiétudes sur les
conséquences que ces bouleversements dans l’Arctique
pourraient avoir sur le climat
mondial», soulève Mark Serreze. Le courant de retournement Nord-Atlantique, qui
permet en partie à l’Europe
de jouir d’un climat tempéré,
pourrait s’en voir affaibli. Ce
qui provoquerait, en chaîne,
des perturbations dans le climat sahélien et sur la côte Est
américaine.
AUDE MASSIOT
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Photo non contractuelle
Le Parlement égyptien a définitivement adopté lundi les
articles du projet de loi dit
«de réglementation des activités du transport routier par
technologie de l’information»,
visant particulièrement les
sociétés Uber et sa rivale Careem, établie à Dubaï. Une
première demande d’accéder
aux bases de données
– chauffeurs clients et courses effectuées– avait été présentée en juin 2017 par le
gouvernement égyptien à
Uber. La société californienne avait rejeté cette requête alors que l’Egypte représente son plus gros
marché au Moyen-Orient
avec 4 millions d’utilisateurs
depuis 2014 et 157 000 conducteurs. Careem qui compte
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Réforme des institutions
Premiers articles,
premiers courroux
Manifestation des nationalistes corses, le 3 février à Ajaccio. PHOTO ALBERT FACELLY
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Le projet de loi
constitutionnel arrive
en Conseil
des ministres
ce mercredi. Prévu
pour être consensuel,
ce premier volet de
la réforme hérisse
déjà le Sénat et
l’Assemblée, opposés
à la modification
de la procédure
parlementaire.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Par
LAURE EQUY
C’
est le premier bloc de la réforme des
institutions voulue par Emmanuel
Macron. Le projet de loi constitutionnelle, intitulé «pour une démocratie plus
représentative, responsable et efficace», sera
au programme du Conseil des ministres ce
mercredi. Le gouvernement avait d’abord
prévu de présenter en même temps les projets
de loi organique et ordinaire mais a dû détacher les trois wagons pour des raisons techniques liées à leur passage préalable en Conseil
d’Etat. Si les éléments les plus polémiques (réduction du nombre de parlementaires, noncumul dans le temps, dose de proportionnelle
aux élections législatives) contenus dans les
deux autres textes doivent suivre d’ici à la fin
du mois, ce projet de loi constitutionnelle
comporte déjà son lot de points épineux.
Certes, la suppression de la Cour de justice de
la République (CJR), la réforme des nominations au parquet –après un avis conforme du
Conseil supérieur de la magistrature et non
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
plus sur avis simple– ne devraient guère rencontrer d’obstacles. De même pour la fin de
la présence de droit des anciens présidents au
Conseil constitutionnel ou encore la transformation du Conseil économique, social et environnemental (Cese) en une Chambre de la
participation citoyenne.
«Très colère». Le texte dédié à la Corse, lui,
déçoit déjà la majorité nationaliste de l’île, car
il se situe très en deçà de ses ambitions (lire
ci-dessous). Numéroté 72-5, le nouvel article
prévoit un régime propre à l’île, «collectivité
à statut particulier» : les lois et règlements
pourront être adaptés «aux spécificités liées
à son insularité, ainsi qu’à ses caractéristiques
géographiques, économiques ou sociales». Ces
ajustements pourraient être décidés par la
Collectivité de Corse, mais seulement «dans
les matières où s’exercent ses compétences», et
après une habilitation préalable «par la loi ou
le règlement». Contrairement au vœu des nationalistes, le pouvoir d’adaptation ne serait
donc ni général ni tout à fait autonome. Difficile pour l’exécutif d’aller plus loin sans
braquer la droite sénatoriale, opposée à une
trop large autonomie de l’île.
Le volet consacré à la procédure législative
– les dix premiers articles du texte – a, lui,
d’ores et déjà hérissé l’opposition parlementaire. Et au premier chef, le président LR du
Sénat, Gérard Larcher, qui s’est étranglé en
découvrant mi-avril l’avant-projet de loi qui
avait été transmis au Conseil d’Etat, pas franchement la version que l’exécutif lui avait vendue. «J’ai rencontré Gérard Larcher très colère
dans son bureau, il s’est assis devant moi et m’a
dit: “Impossible”!» raconte Patrick Kanner,
président du groupe PS au Sénat.
Tri strict des amendements visant à éliminer
ceux qui ne relèvent pas du domaine de la loi,
qui n’ont pas de portée normative ou de lien
direct avec le texte; possibilité de «trapper»
une nouvelle lecture au Sénat en cas de désaccord sur un texte et d’échec de la commission
mixte paritaire; pouvoir accordé au gouvernement d’inscrire plus facilement à l’ordre du
jour des textes prioritaires (y compris en mordant sur des semaines réservées au Parlement): le président du Sénat s’est fendu d’une
lettre au président de la République pour
l’avertir que «le Parlement ne pourra accepter
son affaiblissement». Larcher a prévu de tenir
une conférence de presse ce mercredi, dans
la foulée du Conseil des ministres, pour prévenir à nouveau que «jamais depuis 1958 une révision constitutionnelle n’a eu pour objet de
faire régresser les droits du Parlement».
«Saisir la balle». En des termes forcément
plus feutrés, le président LREM de l’Assemblée nationale, François de Rugy, avait reconnu des ajouts et des oublis dans la copie
gouvernementale qui ne visaient pas, loin de
là, à renforcer les pouvoirs du Parlement. Il a
appelé les députés à «saisir la balle au bond»
pour «rajouter, compléter, enrichir» le projet
de loi… via des amendements. A la demande
des groupes GDR (communistes) et La France
insoumise, une séance de questions consacrée
à la révision des institutions est prévue ce
mercredi à l’Assemblée. Premiers à être saisis
des trois textes de la réforme, les députés devraient les examiner avant la pause estivale,
puis le Sénat les discutera à la rentrée. •
Corse dans la Constitution:
j’écris (juste) ton nom
Le projet de l’exécutif se
contente d’une inscription
symbolique dans la loi
fondamentale du «statut
particulier» de l’île. Une
grosse désillusion pour les
nationalistes au pouvoir,
qui rêvaient d’un premier
pas vers l’autonomie.
C’
est ce qu’on appelle prendre
une douche froide. Après
de longs mois de négociations, des rendez-vous organisés à
Paris toutes les semaines depuis
février et un travail «titanesque»
pour démontrer, dossiers techniques
à l’appui, l’intérêt d’inscrire la Corse
dans la Constitution, les nationalistes
insulaires ne cachent pas leur déception. En cause, le projet d’article constitutionnel présenté il y a quelques
semaines par le gouvernement à
l’exécutif régional qui est loin (très
loin) de convenir aux «natios», au
pouvoir en Corse depuis décembre 2015.
«Spéculation». Forts de deux victoires écrasantes aux régionales et
législatives l’an dernier, les nouveaux
patrons de l’île espéraient pouvoir
faire «un premier pas vers l’autonomie» grâce à la révision constitutionnelle. Las, si le futur article 72-5 de la
loi fondamentale mentionne le «statut particulier» de la Corse et prévoit
la possibilité «d’adapter les règles»,
les élus ne disposeront que d’une
marge de manœuvre très réduite et
devront se plier à un mécanisme
«d’habilitation au coup par coup».
Bref, «on ne pourra avancer sur rien»,
déplore le président de l’Assemblée
de Corse, l’indépendantiste Jean-Guy
Talamoni: «Fiscalité du patrimoine,
lutte contre la spéculation immobilière, question de la langue corse :
ces problématiques, fondamentales
de notre point de vue, ne pourront
pas trouver de solution si le texte reste
ainsi formulé.»
«C’est une coquille vide, une voiture
sans moteur, une omelette sans les
œufs… Vous voyez l’idée? se lamente
également le député de deuxième circonscription de Corse-du-Sud, PaulAndré Colombani, nationaliste lui
aussi. Et ce texte risque de se retrouver
gravé dans le marbre. C’est encore pire
que si rien n’avait été fait.» La déception est d’autant plus grande dans
l’île que l’inscription de la Corse dans
la Constitution représente l’unique
concession d’Emmanuel Macron aux
revendications nationalistes. Lors de
sa visite à Bastia et Ajaccio en février,
le président de la République avait
fermé la porte aux doléances de ceux
qu’il avait qualifiés, avec une once
de condescendance, «d’élus locaux».
Coofficialité de la langue corse, statut
de résident, transfert de compétences
fiscales, rapprochement des prisonniers «politiques»: c’était donc «non»
à tout. Sauf à l’inscription de la Corse
dans la Constitution.
Déterminés à tirer leur épingle du jeu,
les élus nationalistes s’étaient pourtant investis sur la question institutionnelle. Depuis le début de l’année,
les membres des cabinets de l’exécutif et de la présidence de l’Assemblée
de Corse planchent à fond sur leurs
dossiers ; les trois députés «natios»
multiplient les opérations séduction
et le lobbying ; les «présidents» Simeoni et Talamoni ne comptent plus
les allers-retours à Paris. La droite régionaliste, principale mais faible opposition aux nationalistes à la collectivité de Corse, ne s’y est pas trompée,
qui reproche aux élus de délaisser les
«vrais problèmes des Corses» au profit
d’un bras de fer symbolique avec le
gouvernement.
«Il ne faut pas s’étonner que ce soit
la soupe à la grimace aujourd’hui,
analyse un conseiller de l’exécutif
corse. La déception est immense.
Parce que les attentes étaient immenses. Et que nous y avons cru, au nouveau monde promis par Macron. Nous
avons pensé qu’on pourrait enfin discuter avec un gouvernement qui ne
serait pas braqué dans une posture jacobiniste. Au final, ils sont encore plus
fermés que les autres et on est très loin
du “pacte girondin” promis.»
Avec la présentation du texte, la claque a été si sévère que même le très
poli et policé Gilles Simeoni est sorti
de son habituelle réserve. Dans un
communiqué signé par l’ensemble
du conseil exécutif de la collectivité
(sorte de minigouvernement corse),
qu’il dirige, les quelques lignes du
projet d’article sont qualifiées de
«déni de démocratie». «Par son attitude, l’Etat crée les conditions d’un
blocage et d’une crise politique grave,
ceci alors même que la situation n’a
jamais été aussi favorable à la mise
«C’est une coquille
vide, une voiture
sans moteur, une
omelette sans les
œufs… Vous voyez
l’idée? […] C’est
encore pire que si
rien n’avait été fait.»
Paul-André Colombani
député nationaliste de Corse
en œuvre d’une solution politique»,
poursuit le texte. Certains signes
ne trompent pas : le climat entre
les nationalistes et le gouvernement
Philippe s’est refroidi au point de
devenir glacial.
«Comédie». Auparavant si empressé à prêcher la bonne parole dans
les lieux de pouvoir de la capitale,
Gilles Simeoni préfère désormais s’occuper des affaires corses en Corse.
«C’est une situation de crise aiguë, c’est
très grave, précise-t-il à Libération.
Paris ne veut pas nous entendre, on
verrouille tout en amont et en aval.
Non seulement on ne veut pas de
l’autonomie, mais on la fossilise, on
l’empêche.» Dans un autre style, mais
avec la même volonté de manifester
son mécontentement, Jean-Guy Talamoni a, pour sa part, décidé de fermer
systématiquement sa porte aux ministres en déplacement dans l’île. Histoire de bien faire comprendre qu’il
«n’accepte pas la mise en scène du gouvernement et de la présidence»: «On
veut nous faire croire qu’il y a eu des
discussions, alors que nous n’avons été
ni entendus, ni écoutés, râle l’élu indépendantiste. Je ne suis pas un acteur
de cinéma, je suis un responsable politique. Je ne suis pas là pour jouer la comédie, je viendrai m’asseoir à la table
des négociations, à la condition qu’elles soient réellement ouvertes.»
Pour autant, les «natios» ne s’avouent
pas vaincus. «Le match n’est pas fini,
assure le député Jean-Félix Acquaviva. Nous ne sommes pas les seuls
déçus et il n’est pas sûr que la réforme
constitutionnelle aboutisse. Dans ce
cas, l’échec ne serait pas de notre ressort, mais de celui d’Emmanuel Macron et de son gouvernement.»
KAEL SERRERI
Correspondante à Bastia
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Mercredi 9 Mai 2018
LIBÉ.FR
CheckNews Du centre
de rétention à un conseil
municipal vendéen. Un
internaute a demandé à CheckNews des précisions sur une photo parue récemment dans
l’Obs. Nous avons reconstitué l’histoire de
cette famille tchétchène, expulsée en 2011
puis revenue en France où elle a fini par obtenir l’asile. PHOTO DR
Montant de la taxe d'habitation
En euros courants par ménage
18,8 milliards d'euros
en 2016
Ménages exonérés
de la taxe d'habitation
En %
Déciles de population…
…les plus riches
10
Avant réforme 2018
Après réforme 2018
9
600
8
7
500
6
400
5
300
4
Gain moyen
par ménage
3
200
2
100
1
1995
2016
100
50
Suppression de la taxe
d’habitation: qui va payer?
Par DOMINIQUE
ALBERTINI
et LILIAN ALEMAGNA
C’
était l’une des principales promesses
du candidat Macron, peut-être la plus populaire : supprimer pour 80 %
des Français la taxe d’habitation, cet impôt prélevé par les
communes et les intercommunalités. Mais comment financer cette mesure, désormais élargie à l’ensemble des
contribuables ? C’est l’objet
d’un rapport que remettront
à Edouard Philippe le sénateur LREM Alain Richard et
l’ancien préfet Dominique
Bur, ce mercredi. Un document très attendu par les élus
locaux, qui craignent de perdre de nouvelles ressources
dans ce chantier à plus de
20 milliards d’euros.
Pourquoi cette réforme?
Un impôt «injuste», pesant
avant tout sur les classes
moyennes: ce constat sévère
justifiait, selon le candidat
Macron, de supprimer la
«TH» pour les 80% les moins
aisés des ménages –en réalité
65%, les 15% les plus modestes en étant déjà exonérés.
Coût de cette disparition en
trois étapes, de 2018 à 2020 :
environ 10 milliards d’euros.
Mais la facture n’a pas tardé
à grimper. «Si cet impôt est
mauvais pour 80% des Français, il a peu de chance d’être
bon pour les 20% restants», a
constaté le chef de l’Etat devant le congrès de l’Association des maires de France
(AMF), en novembre dernier,
proposant l’extinction complète de la taxe d’habitation
afin d’éviter une future censure du Conseil constitutionnel. Selon Bercy, ce nouveau
cadeau coûterait 8 à 9 milliards d’euros supplémentaires. Une somme qui n’est
pour l’instant pas prévue
dans la trajectoire budgétaire
française 2018-2022.
Pour les membres du gouver-
nement, l’addition totale de
cette réforme serait donc de
18 milliards d’euros. Mi-mars,
Alain Richard évoquait, lui,
un manque à gagner de
24 milliards d’euros en 2020.
Pour compenser cette perte
de ressources pour les communes, c’est une «refonte en
profondeur de la fiscalité locale» qu’a proposée le chef de
l’Etat. Charge au duo Bur-Richard, missionné en octobre,
d’en dessiner les contours.
Quelles sont les pistes?
Le rapport proposera plusieurs options, confie un ministre, qui évoque un document «très, très technique».
Et dont «la seule ligne rouge
sera: pas d’impôt nouveau».
La piste la plus sérieuse consisterait à réaffecter des impôts existants pour dédommager les communes. Soit en
leur attribuant une fraction
d’un impôt national, comme
la CSG ou la TVA. Soit en leur
transférant tout ou partie des
droits de mutation (les fameux «frais de notaires») et
l’ensemble des revenus de la
taxe foncière, actuellement
partagée entre communes,
intercommunalités et départements. Ces derniers récu-
0
200
500
…les plus pauvres
Source : OFCE, Insee
Un rapport est
remis mercredi
au Premier
ministre pour
éclaircir les pistes
qui permettraient
de financer la fin
de cet impôt.
Un vrai casse-tête
pour l’exécutif.
0
En euros
péreraient alors une part de
fiscalité nationale. Cette
deuxième option semble
avoir les faveurs du gouvernement. «On prend à Pierre
pour habiller Paul. C’est du
bricolage, reproche JeanFrançois Debat, maire PS de
Bourg-en-Bresse et président
délégué de Villes de France.
La part départementale de la
taxe foncière ne couvre pas
l’ensemble de la taxe d’habitation. L’Etat devra compenser.» Il faudra donc trouver
un nouveau système de péréquation entre les communes.
Car certaines (notamment en
zone urbaine) seraient perdantes. Demain, elles percevraient moins en taxe foncière, qu’autrefois en taxe
d’habitation. Une fois le rapport en main, le gouvernement a prévu une concertation avec les associations
d’élus avant de rendre ses
arbitrages.
Les impôts vont-ils
augmenter ?
Non, assure le chef de l’Etat.
«Il n’y aura pas de création
d’un nouvel impôt local ni national, et pas d’augmentation
de la pression [fiscale], a promis Emmanuel Macron dans
son interview télévisée du
15 avril. Nous compensons à
l’euro par les économies de
l’Etat, et […] on donnera à
l’une des collectivités un bout
d’impôt national.» Le 26 avril,
dans le Parisien, le ministre
de l’Action et des Comptes
publics, Gérald Darmanin,
insistait : «Il n’y aura pas de
tour de passe-passe où l’on
supprime des milliards pour
aller les chercher ailleurs.» Il
était important de le préciser:
en janvier, la ministre auprès
du ministre de l’Intérieur Jacqueline Gourault avait envisagé la mise en place d’un
«impôt plus juste».
En mars, devant la commission des finances de l’Assemblée, Alain Richard avait lui
aussi évoqué la création
«d’un impôt local citoyen, demandé au gouvernement par
une grande majorité des maires». Hors de question, a
tranché l’exécutif. Ce dernier
envisage toutefois de maintenir une forme d’imposition
sur les résidences secondaires. De quoi réduire, selon
Bercy, la facture de 2,5 milliards d’euros et éviter au
gouvernement de se voir à
nouveau reprocher sa bienveillance envers les plus
aisés. Le gouvernement s’est
aussi engagé à réformer les
valeurs cadastrales, base de
la taxe foncière, qui n’ont pas
bougé depuis les années 70.
Une révision qui fera forcément des perdants. Mais ce
nouveau calcul se fera «au
mieux» en 2023, selon Alain
Richard. Voire, a expliqué
Darmanin, «progressivement,
sur une période d’environ
trente à quarante ans».
Qu’en disent les élus ?
La remise du rapport est un
moment important dans les
orageuses relations entre
l’Etat et les collectivités. Maîtrise de la dépense, prise en
charge des mineurs migrants,
réforme de la formation professionnelle, coupe dans les
emplois aidés… Autant de
dossiers qui ont envenimé les
relations entre Paris et les territoires depuis un an. Du côté
des départements, on refuse
d’avance d’échanger les impôts locaux contre une part
de prélèvements nationaux.
La réforme «ferait perdre
toute autonomie fiscale aux
exécutifs départementaux et
porterait ainsi atteinte au
fondement même de la démocratie et de la décentralisation», a protesté lundi l’Assemblée des départements de
France.
Chez les maires, en revanche,
on verrait d’un bon œil le
transfert de la taxe foncière
au niveau municipal :
«Autant il n’y aurait pas
grand sens à donner une part
de TVA aux petites communes, autant il paraît logique
que la taxe foncière, impôt local par excellence, revienne
au niveau le plus localisé»,
fait valoir un porte-parole de
l’AMF. Au risque, pour l’exécutif, d’éteindre d’un côté
l’incendie municipal pour
le rallumer à l’étage départemental. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 9 Mai 2018
u 15
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Dix-huitards L’Odéon
rejoue son Mai 68 mais
évacue la jeune
génération : lundi, un spectacle évoquait in
situ l’occupation du théâtre parisien par
des étudiants, il y a cinquante ans. Une cinquantaine de «dix-huitards», qui avaient tenté
en vain de s’y inviter, ont été dispersés par
les CRS appelés par la direction. PHOTO AFP
LIBÉ.FR
Philippe, d’Orléans, loue la Pucelle
Edouard Philippe mardi à Orléans. PHOTO DENIS ALLARD
maire Les Républicains
du Havre termine en saluant
«la douce fermeté empreinte
d’espérance» de la lycéenen
choisie pour incarner la
Jeanne d’Arc de l’année, Mathilde Edey Gamassou, victime de propos racistes sur
les réseaux sociaux. «Il ne
faut pas oublier que c’est la
royauté ici», explique un ancien brigadier du 65e régiment d’infanterie. Pour l’octogénaire, ce choix «va dans
le sens de l’Europe, du
monde. La fête devient inter-
Lafarge en Syrie: déclassification
de documents «secret défense»
La Commission du secret de financement» de l’Etat islala défense nationale, chargée mique (EI) par Lafarge. Jusde la déclassification de do- qu’alors, le scandale dépeicuments sensibles, a donné gnait surtout l’entêtement du
son feu vert le 18 avril. D’ici cimentier à maintenir en acpeu, une quarantaine de no- tivité son usine ultramotes émanant des différents derne, au risque d’exposer
services de renseignement ses salariés aux enlèvements.
– extérieur et intérieur – Désormais, c’est l’appareil
pourraient tomber dans l’es- d’Etat qui apparaît au cœur
carcelle des trois juges ins- de l’affaire. Sans surprise, la
truisant le tentaculaire dos- juge d’instruction Charlotte
sier Lafarge. Depuis 2016 et la Bilger a rédigé plusieurs depublication d’informations mandes de déclassification:
dans la presse
l’une, adressée
syrienne, le ciau ministre
mentier frande l’Intérieur,
co-suisse est
Gérard ColSYRIE
accusé d’avoir
lomb, (compéCOMMENT LAFARGE
financé des
tent pour la
INFORMAIT L’ÉTAT
groupes terroDGSI), l’autre,
ristes.
envoyée à la
Dans son édiministre des artion du 23 avril,
mées Florence
Libération réParly (compévélait les liens
tente pour la
étroits qu’entreDRM et la
DROIT
tenaient JeanDGSE). Comme
DE SUITE
Claude Veillard,
le prévoit la rèancien direcgle, la magisteur sûreté de la multinatio- trate a dû motiver sa requête,
nale, et les différents services afin d’expliquer en quoi les
secrets (DGSE, DRM, DGSI). notes visées sont susceptiL’ancien commando de ma- bles de concourir à l’avancée
rine a même indiqué, lors de des investigations. Les deux
ces interrogatoires, avoir li- ministres ont ensuite saisi la
vré «toutes les informations» Commission du secret de la
aux services sur «la réalité du défense nationale. Composée
L’intrigante
concession
de Kim Jong-un
La com infecte
de Génération
identitaire
La suspension des essais nucléaires nordcoréens, annoncée samedi, a été saluée à
Washington et à Séoul comme un progrès
significatif. Mais la promesse est plus ambiguë qu’il n’y paraît. PAGE VI
Dans une sinistre opération de communication, une centaine de militants d’extrême droite ont mis en scène leur volonté
d’empêcher tout passage de migrants à la
frontière italienne ce week-end. PAGE VIII
Selon les derniers éléments du dossier
d’instruction, que «Libération» a pu
consulter, les services secrets français
étaient tenus au courant des conditions
d’activité de la multinationale,
notamment des versements
à l’Etat islamique.
PAGES II-IV
La cimenterie Lafarge de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, en 2010. PHOTO DANIEL RIFFET. PHOTONONSTOP
CAHIER CENTRAL DE 12 PAGES – NE PEUT ÊTRE VENDU SÉPARÉMENT
LUNDI 23 AVRIL 2018
d’un membre du Conseil
d’Etat, d’un magistrat de la
Cour de cassation, d’un magistrat de la Cour des comptes, ainsi que d’un député et
d’un sénateur, la CCSDN devait rendre un avis consultatif dans les deux mois de sa
saisine. C’est donc désormais
chose faite, le Journal officiel
ayant publié le 3 mai les avis
favorables de la commission.
La loi fixe les critères sur lesquels la commission doit s’appuyer pour fonder ses avis. Il
s’agit, d’une part, de «l’intérêt
pour le service public de la justice, des droits de la défense et
de la présomption d’innocence», et d’autre part «de la
préservation des capacités de
défense du pays, du respect de
ses engagements internationaux et de la sécurité des personnels». En clair, les doléances des juges se heurtent à
d’autres logiques impérieuses, ce qui aboutit parfois à un
versement de documents très
minimaliste, voire à des notes
expurgées de 95 % de leur
contenu. Désormais, il appartient aux deux ministres de
donner leur accord définitif
pour que les pièces soient
versées au volumineux dossier d’instruction.
WILLY LE DEVIN
nationale. Il faut savoir être
moderne !» Au milieu des
militaires à la retraite,
on distingue quelques délégations venues du Japon,
d’Italie ou encore des EtatsUnis, des habitués. «Si les
politiques viennent ici, c’est
pour avoir une bonne image
auprès des Français. On n’est
pas dupes. On sait bien qu’on
leur sert aussi de porte-drapeau», observe un gradé.
A l’ombre de la cathédrale,
Jeanne et Lucie, 14 et 15 ans,
gardent les bras croisés dans
leurs tenues d’époque. «Il ne
faut pas que [le Premier ministre] oublie qu’il est là pour
rendre hommage à Jeanne
d’Arc, pas pour prendre sa
place», lâche Lucie.
MARK SAMBA
(Envoyé spécial à Orléans)
AFP
La Pucelle a les faveurs des
deux têtes de l’exécutif.
Deux ans après le candidat
Macron, le Premier ministre
est venu mardi célébrer les
Fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans. Sous un soleil qui lui
tape le visage, Edouard Philippe débute son discours,
dos à la cathédrale: «Jeanne
d’Arc a voulu agir, là où
d’autres voulaient tergiverser», en référence à l’action
réformatrice de son gouvernement. Après avoir cité
tour à tour Malraux, Michelet… puis Emmanuel Macron «le pourfendeur de système», le Premier ministre a
rendu «un hommage appuyé
à ceux qui sacrifient leur vie
pour protéger la nôtre». Laissant un temps pour les applaudissements, l’ancien
«Aujourd’hui j’ai gagné une
bataille judiciaire importante
face à Marine Le Pen, et AUCUN
média ne s’y intéresse. Le FN
n’est leur ennemi que deux
semaines tous les cinq ans.»
RAQUEL GARRIDO
Avocate et ex-porteparole de La France
insoumise
«J’avais le droit de la qualifier de délinquante, […] elle [Marine
Le Pen] qui avait avoué avoir fait éditer des faux-tracts dans
la campagne législative de 2012 à Hénin-Beaumont, face à
@JLMelenchon, dont j’étais (et je suis toujours) l’avocate.»
Lundi 7 mai, la chroniqueuse sur la chaîne C8 et avocate insoumise Raquel Garrido s’est réjouie sur Twitter de sa victoire
en cassation face à Marine Le Pen. Tout en s’indignant que
cette information capitale ne fasse pas –entre les mouvements
sociaux à la SNCF et à Air France et l’accord nucléaire iranien–
«la une de tous les grands titres et des JT de 20h».
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16 u
FRANCE
Libération Mercredi 9 Mai 2018
LIBÉ.FR
Accidents Deux corps ont
été repêchés en quarantehuit heures dans les canaux parisiens, à proximité d’un camp de migrants. Un premier corps a été retrouvé dimanche dans le canal
Saint-Denis, puis un jeune Afghan s’est noyé dans
la nuit de lundi à mardi en voulant traverser le canal Saint-Martin à la nage, selon France Bleu Paris.
Maurane, en blues blanche
La chanteuse belge
connue pour sa
voix puissante et
grave a été
retrouvée morte
chez elle lundi soir.
Elle avait 57 ans.
Par
GILLES RENAULT
U
ne certaine idée de la
musique populaire
francophone des années 80-90 s’évanouit avec la
disparition de la Belge Maurane, contemporaine des
Lara Fabian, Fabienne Thibeault et autres Liane Foly,
avec qui elle occupait la case
souvent aisément raillée des
chanteuses dites à voix.
Lundi, en début de soirée,
Maurane a été retrouvée sans
vie dans son lit, à son domicile de Schaerbeek. Le magistrat du parquet de Bruxelles
a confirmé l’ouverture d’une
information judiciaire, tout
en précisant que la mort
n’était «pas considérée comme
suspecte par l’intervention
d’un tiers». La veille, elle était
enfin remontée sur scène,
après deux années d’interruption due à des problèmes
de cordes vocales, auxquels
s’ajoutait un mal de dos tenace qui l’empêchait de rester longtemps debout.
ENREGISTREMENT
de la conversation, en décembre,
entre Naomi, 22 ans et une
opératrice du samu de Strasbourg.
L’enregistrement révélé par le journal alsacien Heb’di a déclenché l’ouverture d’une enquête administrative. Elle devra déterminer si la jeune femme, morte peu après, aurait
pu être sauvée par une prise en charge plus rapide.
A lire dans CheckNews sur Libe.fr.
Pénicaud convoquée en
tant que témoin assistée
Maurane en mars 1990. PHOTO FRÉDÉRIC SOULOY. GAMMA
rapide d’une variété à la- Legrand,
Christophe
quelle elle s’efforce d’appor- Willem…) prétextes à diverter une inflexion jazzy. ses apparitions à la télé, ainsi
En 1988, Michel Berger lui que par la participation, à
confie le rôle de Marie- partir de 2012, au jury de
Jeanne dans la deuxième la Nouvelle Star sur D8.
mouture de la comédie musicale Starmania, qui entérine Mal-être. En 2014, sa chanune période faste. Au tour- son (composée et écrite par
nant des années 80-90, Tou- Daran) Trop forte, qui dontes les mamas, Ça casse ou nera aussi le titre à sa biograSur un prélude de Bach pas- phie publiée l’année d’après,
sent en radio et sa notoriété lui permet d’évoquer un cerest entretenue ensuite par tain mal-être : «J’ai connu
une foultitude
toutes les apde reprises
DISPARITION pellations con(L’hymne à
trôlées / Dès la
l’amour de Piaf, Armstrong cour de récréation/Ça trempe
de Nougaro, Bridge over le caractère/La bonhomie des
Troubled Water de Simon et gros / C’est rien que de la coGarfunkel) et de duos (Michel lère / Stockée sous la peau».
Impliquée sur le versant caritatif, la Bruxelloise était apparue au générique de l’association Solidarité enfant sida,
des Enfoirés et, avec Jacques
Higelin, du projet Baltimore
visant à soutenir les otages
du monde entier. Maurane
laisse derrière elle dix albums solo, une fille, Lou, née
d’une union assez brève avec
le chanteur Pablo Villafranca, et des amis éplorés,
dont Lara Fabian : «Je suis
assise ici dans mon petit
bureau tout blanc à Montréal […] Je me dis que tu vas
appeler et m’engueuler parce
qu’on ne se voit pas assez…
Mais la vie… Mais cette putain de vie !!!» •
La justice pénale met les
formes. Comme vient de le
révéler le Canard enchaîné,
Muriel Pénicaud est convoquée le 22 mai
par un juge
d’instruction en
charge d’une affaire de favoritisme. Le papier
ne mentionne pas la mention habituelle, «en vue
d’une mise en examen»,
mais, nuance, la simple
perspective d’une audition
sous le statut de témoin assisté. Ouf de soulagement
pour la ministre du Travail,
compte tenu de la jurisprudence formulée l’été dernier
par Christophe Castaner,
alors porte-parole du gouvernement: «S’il y avait une
mise en examen de Muriel
Pénicaud, elle devrait quitter son ministère.» Mais à
l’issue de cette confrontation, rien n’empêche le juge
de changer ce statut à tout
moment de la procédure.
Le fond de l’affaire concerne Business France,
agence gouvernementale
chargée de promouvoir
les entreprises françaises
à l’étranger,
autrefois dirigée
par Pénicaud.
En cause, un
raout organisé
en janvier 2016 à
Las Vegas, qui
tenait également en un
show de précampagne présidentielle
d’Emmanuel Macron et ambassadeur autoproclamé de
la «french tech». Mais ce
n’est pas cet aspect-là qui
intéresse les enquêteurs.
Ceux-ci visent plus prosaïquement un vice de forme,
un marché public passé
sans appel d’offres au bénéfice de l’agence Havas (382000 euros, ensuite
ramenés 289 000 euros).
Muriel Pénicaud sera confrontée prochainement à
son ancienne directrice de
la communication, Fabienne Bothy-Chesneau: la
première plaide l’ignorance
d’éventuels dysfonctionnements, quand la seconde
prétend que sa patronne
n’en ignorait rien. •
REUTERS
«Starmania». Maurane préparait pour l’automne 2018
un album hommage à Jacques Brel – qu’une tournée
devait valider au printemps 2019– elle qui avait débuté en participant en 1979 au
spectacle «Jacques Brel en
mille temps», au côté de Philippe Lafontaine et de Pierre
Barouh. C’est sous le label de
ce dernier, Saravah, que sortirent les premiers 45 tours
de Maurane, la fille de GuyPhilippe Luypaerts, directeur
de l’académie de musique de
Verviers, et de Jeannie Patureaux, professeure de piano.
Très vite, la carrière de
Claudine Luypaerts – qui
s’est choisi le pseudo de
Claude Maurane, puis Maurane tout court, en référence
au metteur en scène, Francis
Morane– oblique vers la voie
«–Madame, j’ai très mal.
–Oui ben vous appelez
un médecin. D’accord? Vous
appelez SOS Médecins.
–Je peux pas.
–Vous pouvez pas? Vous
pouvez appeler les pompiers,
mais vous pouvez pas…
–Je vais mourir.
–Oui, vous allez mourir.
Certainement un jour,
comme tout le monde.»
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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18 u
Libération Mercredi 9 Mai 2018
IDÉES/
Aïssa Maïga
et Tania de
Montaigne
«Le substantif
“Noir” est
chargé pour
tout le monde»
Par
La comédienne et
ANNE DIATKINE
l’écrivaine racontent
Photos
chacune dans un livre
SAMUEL KIRSZENBAUM
comment elles ont peu
à peu découvert qu’on
n croyait tout savoir du raleur assignait une place
cisme de base et de comment il engage, contraint,
définie par les préjugés
empoisonne,
non seulement plésur leur couleur de peau.
O
TANIA DE MONTAIGNE
LES NOIRS N’EXISTENT PAS
Grasset, avril 2018, 13 €.
AÏSSA MAÏGA, COLLECTIF
NOIRE N’EST PAS MON MÉTIER
Le Seuil, mai 2018, 17 €.
thore de vies singulières, mais l’ensemble de la société française, et on
s’aperçoit, en lisant les témoignages
d’actrices recueillis dans Noire n’est
pas mon métier (Seuil), le livre collectif initié par la comédienne Aïssa
Maïga, qu’on n’en connaissait que
l’écume. On croyait tout deviner
des mécanismes qui provoquent le
développement des stéréotypes
concernant les noirs, les jaunes, les
Arabes, les juifs, bref, de n’importe
quel être humain à partir du moment où il est défini ou se détermine à partir d’un groupe fixe, et on
prend conscience, en lisant les
Noirs n’existent pas, la vigoureuse
démonstration autobiographique
et documentée de Tania de Montaigne (par ailleurs chroniqueuse à
Libération), qu’on n’y avait jamais
réfléchi. On supposait que le racisme concernait une catégorie de
personnes –les électeurs du Front
national par exemple –, mais évidemment pas toi, lecteur, ni moi,
journaliste. Et on s’avise qu’il circule et s’immisce à peu près partout, dès lors qu’on s’arrête de le repérer dans nos pensées les plus
spontanées, nos dires les plus immédiats, et les réflexes économiques de toute entreprise, y compris
culturelle.
Les livres de Tania de Montaigne et
d’Aïssa Maïga, la quarantaine chacune, ne sont cependant ni accusateurs ni donneurs de leçons. Ils
racontent précisément et souvent
drôlement, à travers moult détails
féroces et déconvenues vécues,
l’absorption par tous de la norme
fictive d’une société française blanche un demi-siècle après la fin des
guerres coloniales et la révocation
du caractère scientifique du terme
de «race», par Claude Lévi-Strauss.
Dans Noire n’est pas mon métier,
constitué de récits d’actrices, est
démontré notamment comment,
quand la couleur de peau d’un personnage n’est pas spécifiée dans
un scénario, elle est implicitement
blanche. Une évidence ? Et pourquoi donc? Et ce faisant, comment
les fictions nourrissent notre imaginaire spontané de la société, où la
femme et l’homme noirs viennent
forcément d’un ailleurs qu’il ne
convient en général pas de ne pas
préciser.
Dans son témoignage, Aïssa Maïga
raconte une histoire édifiante. La
voici élue à ses débuts pour jouer
une histoire d’amour au côté d’un
acteur connu dans une comédie
romantique. Au moment de la
sortie du film, Aïssa Maïga a cependant l’intense surprise de découvrir
qu’elle a disparu de l’affiche du film.
C’est une histoire d’amour à deux,
et non le combat d’un Narcisse ?
Personne n’est raciste, mais pour
réunir toutes les chances du succès,
mieux vaut enlever l’actrice principale du visuel promotionnel si
elle est noire.
D’où vient l’urgence de témoigner et de réfléchir sur la question de l’assignation, alors
qu’elle semble immémoriale ?
Aïssa Maïga : Cela fait à peu près
quinze ans que ce livre hurlait en
moi! Mais il y a une part de voyage
intérieur à accomplir avant que la
parole ne puisse se dire. Je n’étais
pas prête aussi, car au tournant des
années 2005, j’ai eu la sensation
que la société évoluait. A cette époque, on parlait beaucoup de la présence des minorités visibles dans
les médias français, et l’une des réponses s’appelait Harry Roselmack.
A cette époque, certains metteurs
en scène ont fait appel à moi pour
des rôles qui n’étaient pas connotés, c’est-à-dire qu’une actrice blanche aurait pu jouer tout autant. J’ai
aussi longtemps refusé de parler
car, paradoxalement, témoigner
m’assignait au rôle de l’actrice
noire, alors que j’avais l’espoir et la
volonté d’être actrice sans spécificité réductrice. Quand j’étais sur un
plateau de télé, j’avais envie,
comme n’importe quelle comédienne, que le journaliste me questionne sur le personnage, le met-
teur en scène, sur mon travail. J’ai
longtemps eu la naïveté de croire
qu’apparaître, avec ma peau noire,
suffisait à faire bouger les mentalités. Puis la colère est revenue
très régulièrement. L’année dernière, j’ai écrit un texte sans penser
le publier, qui est devenu le prologue du livre. Et dans mes vœux
du Nouvel An a surgi la nécessité
d’un livre qui collecterait les propos
d’autres actrices noires: l’urgence,
tapie en moi, a resurgi de manière
brûlante.
Le contexte de l’ouragan Weinstein a-t-il joué ?
A.M. : Oui. Le déferlement qu’il a
provoqué a ouvert une nouvelle
forme: celle de la parole collective
et publique. Il a montré qu’elle était
efficiente. Ça ne m’avait pas effleurée jusqu’alors que la colère et
l’indignation pouvaient s’organiser
dans un ouvrage à plusieurs.
Tania de Montaigne, est-ce la
même urgence qui vous a mue?
Tania de Montaigne: La nécessité
d’écrire aujourd’hui Les Noirs n’existent pas s’organise un peu différemment. Il y a trois ans, j’ai publié un
récit autour de Claudette Colvin,
cette jeune fille de 15 ans qui vivait
en Alabama et qui a refusé dans les
années 50, quelques mois avant
Rosa Parks, de céder sa place dans
un bus à un blanc. Ce livre, paru
chez Grasset, s’intitule Noire, la vie
méconnue de Claudette Colvin. A
l’occasion des entretiens, je me suis
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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u 19
Tania de Montaigne
(en blanc) évoque les
assignations des comédiens
noirs dans le cinéma
français, auxquelles Aïssa
Maïga a été confrontée
en tant qu’actrice.
aperçue que le mot était indicible.
Soit parce que mes interlocuteurs
tenaient à ce que je comprenne
qu’ils n’étaient pas racistes, soit par
des noirs qui me reprochaient de
«parler un peu comme une blanche»,
sans que je comprenne ce que cela
signifie.
Que signifie le reproche de «parler un peu comme une blanche»?
T. de M.: Il renvoie à l’idée que les
noirs sont une catégorie existante,
qu’ils disposent d’un dictionnaire
spécifique et commun, et que si je
ne l’emploie pas, je trahis le groupe.
Peu importe la singularité de ma
vie, mon éducation, ou que ma famille soit française depuis plusieurs
générations, je serais avant tout
assignée à une existence en majuscule dont la réalité m’échappe. Le
substantif «Noir» est chargé pour
tout le monde, mais quelle est cette
balle qui nous menace tous ? Dans
mon livre, je pars à la recherche
de ce que signifie cette majuscule
– Noir –, mais cette logique fonctionne aussi avec les Juifs, les Arabes, les Musulmans, les Jaunes.
Si les préjugés diffèrent, la mécanique est identique. Elle obéit à la
croyance que la race existe.
Dans votre livre, vous recherchez le moment de bascule où
vous prenez conscience qu’aux
yeux d’autrui vous êtes noire…
Notamment à travers la réflexion d’une prof de musique
qui fait remarquer votre «sens
du rythme» qui viendrait de vos
racines. Et peu importe qu’elles
soient bretonnes…
T. de M.: Etre un être en majuscule
est très pratique. Pour les autres
d’abord : ça permet de le ranger
aisément dans une armoire, de savoir d’avance qui il est, d’où il vient,
où il va. Mais pour soi aussi. Cette
armoire, comme tout meuble, est
une construction. Longtemps, on a
pensé que les noirs étaient incapables de courir vite parce qu’ils
avaient les poumons trop petits. A
la suite du triomphe de Jesse
Owens, ils deviennent à l’inverse
dans l’entre-deux-guerres ceux qui
battent forcément à plate couture
leurs adversaires d’une autre couleur de peau. L’enseignante ne se
pensait pas raciste, mais pour elle,
comme pour beaucoup de gens
(quelle que soit leur couleur), un
noir a forcément le sens du rythme.
A la même époque, mortifiante, il y
a l’épreuve du coiffeur, lorsque
du haut de mes 13 ans, je vais toute
seule me faire lisser les cheveux afin
qu’ils soient comme ceux de tout le
monde – les blancs étaient tout le
monde– et j’entends la coiffeuse répondre à la gamine que j’étais: «Ici,
on ne coiffe pas ça.» Ou comment
une femme blanche qui croit que
les Noirs existent fait découvrir à
une adolescente qui l’ignore encore,
qu’elle est «ça».
Vous n’étiez pas «ça», mais que
signifiait être noire quand vous
étiez enfant ?
T. de M.: Je n’ai pas du tout été élevée dans l’idée que ma couleur de
peau m’imposait des comportements particuliers. La découverte
des assignations en tant que Noire
a été d’autant plus violente qu’elles
sont venues percuter quelque chose
qui n’est pas mon sujet. Je ne suis
pas constamment en train de penser à la couleur de ma peau. En revanche, je suis obligée de réagir
quand quelqu’un m’explique que si
je ne peux pas nager, c’est parce que
les noirs ont les os trop lourds. Ce
«J’ai choisi de parler de ce à quoi je suis
confrontée: un racisme à connotation
sexiste. Le croisement de ces deux axes
concerne en réalité beaucoup plus de
monde que les seules actrices noires.»
Aïssa Maïga
qui est très dérangeant lorsque surgit une parole comme celle-ci dans
une tablée où je suis la seule noire,
c’est qu’aucun des convives à peau
blanche ne se sent légitime pour y
répondre, alors qu’évidemment tout
le monde l’est.
Et vous, Aïssa Maïga, à quel
moment avez-vous compris
qu’avoir la peau noire vous imposait des déterminations, aux
regards des autres ?
A.M.: La couleur de ma peau était
reliée pour moi au Nord du Mali,
d’où venait mon père. Il avait une
fierté énorme d’être songhaï. Alors
qu’à l’extérieur, à l’école, je n’étais ni
malienne, ni africaine, ni songhaï,
mais noire. Quand j’avais 4 ans, ma
copine Ophélie, blonde aux yeux
bleus, voulait être noire, car elle
trouvait ma peau magnifique. Puis
très vite, à l’école, cela a été: «Tu es
marron comme le caca, on voit ton
crâne quand tu as des tresses». Au
collège, on me disait «Tu es belle
pour une noire» et on ne comprenait pas que je le prenne mal. Mais
c’est quand je suis partie de chez
mes parents, que j’ai cherché un
appart, et que j’ai voulu travailler
comme comédienne, que je me suis
pris une claque.
Tania de Montaigne, pourquoi
avez-vous intitulé votre livre
«Les Noirs n’existent pas» et non
«Le Noir n’existe pas» ?
T. de M. : Ce qui m’intéresse, c’est
la masse. Jusqu’au 11 Septembre,
on a vécu avec la pensée universaliste qu’il n’y aurait ni blancs ni
noirs et qu’on était tous pareils.
C’est bien sûr faux, et les assignations étaient en réalité persistantes.
La réponse des communautaristes
a consisté à instaurer que seuls les
membres du groupe auraient le
droit d’énoncer qui ils sont. Or, je
récuse cette réponse, car elle implique que je ne peux pas être un être
de culture.
Pourquoi ne pas avoir inclus les
acteurs noirs dans les témoignages des actrices ?
A.M. : J’ai choisi de parler de ce à
quoi je suis confrontée: un racisme
à connotation sexiste. Le croisement de ces deux axes concerne
en réalité beaucoup plus de monde
que les seules actrices noires.
Il y a plus d’acteurs noirs connus
qu’il y a quelques années. Mais la
plupart viennent de l’humour, car
voir un homme noir qui fait rire,
cela rassure. Mais, il est toujours
aussi ardu pour une actrice noire
d’obtenir le rôle de Phèdre ou Lady
Macbeth sans qu’on s’interroge
sur les intentions du metteur en
scène et les inflexions de la couleur
de la peau sur le récit. On ne peut
toujours pas imaginer que l’actrice
ait été choisie uniquement pour
son talent.
T. de M.: Ce qui m’étonne, c’est que
dans les films français, non seulement les personnages principaux
sont tous blancs, mais l’ensemble
de leur environnement l’est aussi.
Je suis scénariste et j’ai découvert à
mes débuts que lorsqu’il n’était pas
notifié qu’un personnage n’était pas
blanc, il l’était forcément même si
rien ne l’indique. Je disais : «On
peut prendre un acteur d’une autre
couleur que blanc.» Le producteur
me disait: «Oui, mais il parle français et il n’a pas de problème lié à sa
couleur…» Je lui répondais : «Parlons alors de ses problèmes et qu’il
parle français est plutôt logique
puisqu’il est français.» «Oui, mais on
risque de faire un film qui discrimine.» «Dans ce cas, ne parlons pas
de ses problèmes.» «Oui, mais on risque de les gommer.» Donc au final,
tout le monde est blanc, et les femmes ont toutes 24 ans, c’est plus
simple.
Vous vous opposez à la lutte contre l’appropriation culturelle…
T de M. : Oui, car ceux qui exigent
que Nina Simone soit incarnée par
une actrice dont la peau répond à
des critères de couleur ultraprécis
détournent le principe de tout art,
qui suppose déplacement. D’autre
part, ils reprennent tous les critères
des racistes. Dans le livre d’Aïssa
Maïga, beaucoup d’actrices disent
que si elles ont choisi ce métier,
c’est que l’art permet de dépasser
les limites. Qu’il n’y ait pas eu de
noirs au moment où Shakespeare
a écrit Hamlet n’est pas le sujet. Il
n’y avait pas de femmes actrices
non plus ! Ce qui est intéressant,
c’est de lire les arguments de ceux
qui refusaient aux femmes d’être
sur un plateau. Car ce sont exactement les mêmes qui sont utilisés
pour expliquer qu’il n’y ait pas de
danseuses étoiles non blanches. Si
elles ne sont pas sur scène, c’est
qu’elles ne veulent pas. Si elles veulent, elles ne peuvent pas. On n’en
sort pas.
Comment échapper aux assignations ?
A.M.: Les clichés mutent au fil des
âges mais ils ont la peau dure. J’ai
une amie qui a raté plusieurs castings car on a, à chaque fois, jugé
qu’elle n’était pas assez grosse pour
jouer la maman africaine.
T. de M.: Rien ne peut évoluer sans
nous au gré du vent. Tant que les
préjugés restent tapis et ne montent
pas jusqu’à la conscience, ils ne peuvent pas être détricotés.
A.M.: Les mythologies sont forcément secouées par les individus
qu’elles excluent. Les actrices,
même lorsqu’elles sont à la marge,
ont la possibilité de faire entendre
leurs voix et de faire résonner le
principe d’égalité. J’espère que chacun va s’en saisir. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
L’ANNÉE 68
Libération Mercredi 9 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 9 mai vu par Tariq Ali
«LE TEMPS EST MÛR
POUR UNE RÉVOLUTION»
DR
A Londres,
l’écrivain
Tariq Ali,
qui s’apprêtait
à lancer une
revue, apprend
que la Sorbonne
est occupée.
La stupeur est
mondiale.
Britannique d’origine
pakistanaise,
journaliste, essayiste et
romancier, Tariq Ali est
né en 1943 à Lahore.
Il est l’auteur de deux
cycles romanesques,
la Trilogie de la chute
du communisme et
le Quintet de l’islam.
Dernier ouvrage paru :
LES DILEMMES DE
LÉNINE (TERRORISME,
GUERRE, EMPIRE,
AMOUR, RÉVOLUTION)
Sabine Wespieser
éditeur, 2017.
E
n ces temps-là, les communications étaient lentes, et c’est
seulement le 9 mai en fin
d’après-midi que la nouvelle nous
est parvenue à Londres. La
Sorbonne était occupée! Cinq mille
personnes s’entassaient dans le
grand amphithéâtre. Des comités
d’action divers et variés poussaient
comme des champignons
hallucinogènes. Le Mouvement
du 22 Mars, né à Nanterre, n’était
plus isolé. L’un de ses deux principaux inspirateurs, Daniel Bensaïd,
est mort il y a quelques années,
fidèle à ses convictions, tandis que
l’autre Daniel (un certain Cohn-Bendit, je crois) est mort politiquement.
Son cadavre, ai-je appris de source
sûre, occupe aujourd’hui des fonctions au cimetière de l’Elysée.
De notre côté, nous formions un
groupe constitué de socialistes radicaux, de marxistes, de poètes, de
dramaturges, de féministes occupés
à préparer le premier numéro de notre nouvelle revue politico-culturelle d’avant-garde, The Black
Dwarf, dont nous avions annoncé la
parution le 1er mai. Ce calendrier
nous avait été suggéré par l’offensive
du Têt (nouvel an vietnamien) engagée au Vietnam par le FLN (Front de
libération nationale), qui avait mis
à mal la stratégie américaine. Aux
Etats-Unis, jusque-là, les généraux
et les responsables politiques faisaient croire à leur peuple qu’ils
étaient en train de gagner la guerre.
Depuis le Têt, on ne les croyait plus.
Ils allaient pourtant continuer la
guerre pendant sept ans de plus, à
l’aide d’armes chimiques comme
l’agent orange, qui tuaient ou défiguraient les êtres humains et détruisaient l’écologie. Chaque jour, oui,
la télévision nous rendait témoins
de cette barbarie.
Mais le 9 mai 1968, la France était au
bord d’une de ces explosions dont
elle seule a le secret. Le lendemain
et dans les semaines suivantes,
c’était la stupeur partout dans le
monde, l’ampleur et la profondeur
de la crise devenaient visibles.
«De Gaulle est mort de trouille», disait Mick Jagger avec un grand sourire. Les étudiants qui se battaient
sur les barricades avaient rebaptisé
le Quartier latin «Quartier héroïque
vietnamien». On dira ce qu’on voudra, à cette époque la gauche française et ses intellectuels ne versaient ni dans le provincialisme ni
dans l’atlantisme.
À LONDRES, LES «COSAQUES»
ET LES STONES
Chez nous à Londres, après débat,
nous avons décidé de mettre au pilon le premier numéro du Black
Dwarf, avec sa couverture un peu
terne. Au dos d’une enveloppe, j’ai
esquissé un nouveau projet de une,
devenu ensuite grâce au graphiste
un emblème de l’époque : «Nous
lutterons, nous gagnerons, Paris,
Londres, Rome, Berlin.»
A l’intérieur figurait le long journal
de notre correspondant à Paris,
Jean-Jacques Lebel, décrivant sur
le vif ces journées d’espoir avec leur
doux parfum de barricades, gauloises écrasées sur le pavé et gaz lacrymogènes lancés par les CRS («SS»).
Sous-titre de la section consacrée à
la Sorbonne ? «Le Soviet de la Sorbonne», tout simplement.
En mars, la Vietnam Solidarity
Campaign s’était rassemblée autour
de l’ambassade américaine à Londres et avait subi une charge de la
police montée («Les Cosaques, les
Cosaques !» criait-on en se dispersant comme on pouvait, tout en
pensant au Vietnam et à Petrograd).
Mick Jagger, qui était des nôtres,
était indigné par ces brutalités policières et trouvait que nous aurions
dû répondre à la violence par la vio-
lence. Il n’y avait vraiment rien à attendre des Britanniques. Quelques
mois plus tard, il écrivait sa chanson
Street Fighting Man. La culture intervenait en politique: «Hey, je pense
que le temps est mûr pour une révolution de palais, mais là où je vis, le
jeu à jouer, c’est la solution de compromis/ Hey, je vous ai dit que mon
nom est Désordre/ Je vais crier et
hurler, je vais tuer le roi, m’en prendre à tous ses domestiques…»
Comme la BBC refusait de passer
cette chanson, il m’en a envoyé le
texte accompagné d’un mot griffonné («Pour toi !»). Nous l’avons
publié dans The Black Dwarf, au
côté d’une analyse de Engels sur le
combat de rue. La New Left Review
a brièvement été agitée par une
controverse sur la musique nouvelle et l’atmosphère nouvelle, avec
Richard Merton (nom de plume de
Perry Anderson) qui expliquait: «Il
n’est pas juste de dire que les Stones
ne sont “pas de grands innovateurs”.
Il serait peut-être fécond, en fait,
d’opposer les Stones aux Beatles
comme Adorno a pu opposer Schönberg à Stravinsky (après lecture de
Beckett). On se contentera ici d’observer que, malgré leur intelligence
et leur raffinement, les Beatles n’ont
jamais débordé de très loin les strictes limites de la convention romantique: les principaux ressorts de leur
œuvre sont la nostalgie et la fantaisie, deux traditions bien ancrées
dans la classe moyenne anglaise…
Les Stones, eux, ont rejeté l’orthodoxie en cours de la musique pop; leur
œuvre en est la négation aussi noire
qu’authentique. C’est étonnant, mais
presque aucune composition de Jagger-Richards n’a pour thème, conventionnellement, une relation privée “heureuse” ou “malheureuse”.
L’amour, la jalousie et la lamentation –qui inspirent 85% de la musique pop traditionnelle– en sont ab-
sents. A leur place, l’exploitation
sexuelle, la désintégration mentale
et l’immersion physique.»
NOUVELLE VAGUE
ET PRINTEMPS DE PRAGUE
En Grande-Bretagne, la musique ;
en France, le cinéma. Dès avant
Mai 68, l’orientation radicale prise
par le cinéma français annonçait ce
qui allait venir. Cette Nouvelle Vague était surtout incarnée par JeanLuc Godard, qui ne craignait pas de
mêler Hollywood avec Kant et
Hegel, un montage à la Eisenstein
avec le réalisme d’un De Sica et d’un
Rossellini, et affirmait qu’un jour
l’image nous subjuguerait tous. Guy
Debord et les situationnistes approuvaient. Concept, image et vérité
documentaire étaient les maîtresmots du cinéma de Godard, qui a
ensuite adhéré au mouvement
de 1968 avec la passion d’un prophète de l’Ancien Testament. En
Allemagne, les feux d’artifice du
jeune Rainer Werner Fassbinder allaient bientôt illuminer les horizons
gris de la République fédérale, avec
ses bureaucraties truffées d’anciens
nazis. Créée en avril 1968, sa pièce
Katzelmacher (le Bouc) décrit les
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
u 21
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Devant la Sorbonne le
10 mai 1968 (photo tirée
du catalogue de la vente
organisée le 15 mai
par Christophe Goeury
avec l’étude Millon
à Drouot, Claude Dityvon,
la poésie du regard). Nous
publierons chaque jour
de mai une photographie
de Claude Dityvon,
autodidacte, mandaté par
aucun journal, qui a suivi
les événements de Mai 68
au jour le jour. Loin du
photoreportage, ses
images sont plutôt des
«impressions»: des
atmosphères de chaos
ou de grande sérénité,
des univers poétiques…
Lauréat du prix Niépce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar
ou Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
tourments infligés à un immigrant
grec par des truands bavarois: il devient victime de leur haine raciale,
sexuelle et politique.
A Prague aussi, le cinéma a produit
quelques chefs-d’œuvre, mais le
Printemps de Prague et le «socialisme à visage humain» qu’il promettait va reléguer tout le reste dans
l’ombre. Les manifestations du
1er Mai, cette année-là, sont massives et spontanées, en réponse au
programme de réformes initié par le
nouveau dirigeant du Parti communiste, Alexander Dubcek. Parmi ces
réformes, des amendements à
la Constitution tchécoslovaque
auraient réintroduit une certaine
dose de démocratie et plus de libertés personnelles. C’est la fin de la
censure: les journaux et la télévision
commencent à organiser de vrais
débats, à dénoncer vigoureusement
la corruption du gouvernement, son
incompétence, etc. Pendant un bref
moment, avant que Brejnev n’envoie
les chars, la presse tchécoslovaque
est la plus libre du monde. L’essor de
la conscience politique est palpable.
Avant la fin de l’année, tous les continents sont touchés, et cette période ouverte en 1967 ne s’achèvera
qu’en 1975, quand les forces révolutionnaires succomberont face à une
social-démocratie financée par la
Fondation Ebert. Leur seule victoire
a eu lieu au Pakistan, où un mouvement étudiant lancé en novembre 1968 s’élargit aux ouvriers et aux
couches intermédiaires urbaines
(avec une forte implication des femmes) et renverse la dictature militaire du commandant en chef Muhammad Ayub Khan, soutenue par
les Etats-Unis. Le slogan des vainqueurs: «Socialisme et démocratie».
Le principal parti religieux, qui avait
activement cautionné le régime, se
trouve mis sur la touche.
Les choses changent. Dans le
monde de Trump-Macron, les étudiants reviennent en première ligne. Ceux que j’ai vus récemment
au Proche-Orient, avec leurs visages
si ardents et curieux, m’ont fait repenser à nous en 1968. Et la Sorbonne a de nouveau été occupée.
Bien sûr, l’époque n’est pas la
même, mais cela ne vaut que pour
ma génération. Les jeunes, eux, font
leurs propres expériences, et ils ont
un monde à y gagner. •
Traduit de l’anglais par Diane Meur.
Jeudi, le 10 mai vu par Jean-Bernard Pouy.
9 MAI : ARAGON SIFFLÉ DEVANT LA SORBONNE,
LA MUTUALITÉ PRÉPARE LE GRAND JOUR
C’est le jeudi de la veillée d’armes. Le compromis a échoué. On manifestera le 10 mai. Le préfet Grimaud est inquiet. Il a dû détacher une
partie de ses forces en province pour faire face
à des manifestations paysannes. Il sait qu’il devra affronter une masse d’étudiants déterminés
le vendredi soir et craint de manquer d’effectifs. Les étudiants, eux, poursuivent leur action
de mobilisation. Ils savent que leur mouvement est populaire : un sondage Ifop montre
que 61 % des Français approuvent les étudiants. Quant à la base, elle veut poursuivre à
tout prix ce mouvement inédit qui défie l’autorité et ouvre sur le rêve du grand chambardement. Geismar, Sauvageot et Cohn-Bendit, le
trio désormais célèbre qui incarne la protestation, improvisent un meeting à la mi-journée
devant la Sorbonne fermée et gardée par la police. Soudain, on crie dans la foule : «Vive le
Guépéou ! Vive Staline !» On montre du doigt
un homme maigre et chenu qui s’avance vers
les orateurs. C’est Aragon. On siffle. «Tout le
monde a le droit de parler !» lance Cohn-Bendit
qui tend un mégaphone au poète compagnon
de route du PCF. «Je suis avec vous !» crie Aragon. «Pourquoi n’étiez-vous pas dans la rue ?»
demande Cohn-Bendit, qui se réfère aux réactions négatives parues dans l’Humanité. «Je fe-
rai tout pour vous amener le maximum d’alliés»,
répond le poète naguère thuriféraire de Staline. Le soir, la JCR a prévu de longue date un
meeting «anti-impérialiste» à la Mutualité.
Cohn-Bendit demande qu’il soit ouvert «à tous
les révolutionnaires», ce que les trotskistes acceptent sous les applaudissements de la foule.
La salle de la Mutualité est bondée quand
s’ouvre le meeting sous une banderole qui proclame «De la révolte à la révolution». Les orateurs se succèdent, plus enfiévrés les uns que
les autres, à l’exception des maos de l’UJC (ml)
qui veulent arrêter le mouvement étudiant et
transmettre le flambeau «à la classe ouvrière».
Le lendemain, ils interdiront à leurs militants
de participer à la manifestation. Les autres
exaltent l’unité nécessaire dans la lutte, au-delà
des divergences idéologiques qui séparent les
groupes révolutionnaires. Péninou appelle à la
constitution de «comités de base» dans les
facs, les lycées et les usines, un mot d’ordre appelé à prospérer. La foule quitte ensuite la
Mutualité, épuisée mais toujours fervente.
Elle a rendez-vous le lendemain, 10 mai, à
18 h 30, aux abords du Quartier latin ; certains
le pressentent : elle a aussi rendez-vous avec
l’histoire.
LAURENT JOFFRIN
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22 u
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Putain rouge
Hanna Lakomy Très à gauche, cette Berlinoise, fille
d’un chanteur à succès de RDA, est une fière travailleuse
du sexe et dirige désormais sa propre agence d’escorts.
O
n l’appelle «Salomé Balthus». Ou bien «Klara Johanna
Lakomy». Plus généralement Hanna Lakomy. Tout
dépend qui est ce «on». Lorsque ses futurs clients
s’aventurent sur le site de son agence d’escorts, ils y trouvent
la photo de Salomé, putain majestueuse et poupée perverse.
En dessous, quelques précisions: 1, 58 m. Pointure: 36. Salomé
cite Baudelaire et porte du parfum Perris Monte Carlo.
Elle aime les desserts et le Ruinart Blanc
de Blancs. Salomé est une hétaïre.
Hanna Lakomy est attablée, verre de prosecco à la main, dans un restaurant italien
onéreux du quartier de Mitte, à Berlin,
environnement sans charme, mais proche des grands hôtels
où Salomé fait régulièrement affaire. Affable et volubile, elle
est apprêtée et parfaitement maquillée, avec ce look de baby
doll qui doit faire des ravages dans les cinq étoiles de la ville:
col Claudine, pochette Miu Miu, lunettes de soleil itou.
L’histoire est intrigante. Voici la directrice féministe d’une
agence d’escorts, qui lit Adorno et vote Die Linke. Et surtout,
c’est crucial, qui ne remet pas la moitié de ses gains à un type
derrière son bureau. Après avoir travaillé pendant cinq ans
dans des agences classiques, Lakomy a créé Hetaera en 2016.
Une sorte de gynécée online où travaillent douze prostituées
de luxe, et sur lesquelles elle ne prend pas de commission. On
pourrait qualifier cela de «Scop de la passe», mais elle préfère
appeler ça des «dates». Lorsqu’elle rencontre le photographe
de Libé, qui appartient à l’agence Ostkreuz, elle s’écrie, enchantée: «Ah! je connais du monde là-bas. Je me suis beaucoup inspirée du modèle d’Ostkreuz pour fonder mon agence.» Elle se
félicite d’avoir injecté sa culture de gauche dans son métier,
résumant la chose en une phrase percutante: «Je prends l’argent sale des hommes riches avec mon corps, et ensuite je le redonne aux impôts.»
Hanna Lakomy est une fille de l’Est. Elle
a grandi dans les années 80 dans le quartier berlinois de Pankow, «un paradis banlieusard». Ses parents étaient artistes. Son
père, Reinhard, mort en 2013, était un célèbre chanteur populaire à cheveux longs. Sa mère, Monika Ehrhardt, était parolière. Quel gamin en RDA n’a pas grandi avec leur Traumzauberbaum, «l’arbre magique du rêve»? Leurs productions
pour enfants se sont vendues à des millions d’exemplaires.
«A l’école, les gens connaissaient mon père avant de me connaître, moi. Je n’ai jamais pu me cacher. Je n’ai jamais pu mener
une vie tout à fait normale. Alors, j’ai décidé de me distinguer
pour de bon!»
Elle a toujours aimé le sexe, qu’elle distingue volontiers de
l’amour. S’ajoute à cela un rapport à la nudité décomplexé.
Adepte de la FreiKörperKultur, le naturisme cher aux estivants de la mer Baltique, elle estime qu’«être nue, c’est comme
LE PORTRAIT
Libération Mercredi 9 Mai 2018
être habillée». En RDA, non seulement la culture sexuelle
était moins conservatrice qu’à l’Ouest, mais les femmes pouvaient avorter plus aisément. «Ma grand-mère et ma mère
étaient des femmes sûres d’elles. Quand je suis arrivée à l’université, et qu’on m’a parlé des différences entre femmes et
hommes, le salaire, le droit à disposer de leur corps… j’ai été
stupéfaite. Dans ma culture, les choses étaient beaucoup plus
simples.»
Elle dit être arrivée avec la même simplicité à la prostitution
qui, rappelons-le, est légale en Allemagne. Après ses études
de philosophie est venue l’envie de gagner sa vie, mais pas
forcément dans l’écriture, son loisir préféré –elle a un roman
en préparation. «Autrefois, la prostitution était une ligne rouge
à franchir, il fallait aller dans des bars ou dans certaines rues.
Internet a tout changé. Vous pouvez mener une vie normale
lorsque vous n’êtes pas avec un client, conserver votre vie bourgeoise. Nous, les prostituées, nous sommes parfois assises à côté
de vous dans le métro.» Surtout, elle n’a vu dans cette activité
aucun interdit moral.
Elle aime le sexe, elle a besoin de gagner sa vie, elle est en couple depuis une décennie avec un homme, artiste, trente ans
de plus, qu’elle aime et qui la soutient. De toute façon, dit celle
qui n’a aucune envie d’avoir
un enfant, «mon corps ne
lui appartient pas». Elle vit
1984 Naissance
à Berlin, où la sexualité
à Berlin-Est.
s’exprime avec plus d’extra2011 Commence
vagance qu’ailleurs. Sans
la prostitution.
doute n’exercerait-elle pas
2013 Mort de son père.
ce métier avec la même fa2016 Fonde son
cilité à Munich. «La vie nocagence d’escorts.
turne ici m’a absorbée.
2017 Dévoile son nom
A Berlin, tu peux aller dans
à la presse.
le métro en bikini, tout le
monde s’en fiche. C’est
quand je vais ailleurs en Allemagne que je me rends compte à
quel point les choses sont fermées. A chaque fois je me demande
“mais pourquoi je me sens si mal?” Tout simplement parce que
ce n’est pas Berlin !»
Pendant des années, elle a pratiqué son métier sous pseudo,
réticente à l’idée que l’on sache que la fille de Reinhard
Lakomy était une prostituée de luxe, et que la chose fasse les
délices des tabloïds. Mais en décembre dernier est venu le moment du coming out. Son amie Caroline Rosales, journaliste,
écrit alors avec son accord un long article dans le journal
Die Zeit, sur le thème «mon amie est une call-girl». Le titre :
«Parce qu’elle le peut, parce qu’elle le veut». «Encore
aujourd’hui, il y a des moments où on lui demande ce qu’elle
fait dans la vie et elle ne le dit pas, s’amuse Rosales. Elle repousse les frontières. Elle se comporte comme si le monde lui
appartenait, comme si les règles n’avaient jamais existé. Pour
moi, qui écris beaucoup sur les femmes, elle représente un féminisme que je n’avais jamais pris en considération, ni pour moi
ni pour les autres. C’est rafraîchissant.»
Parmi les règles que Lakomy a instaurées au sein de son
agence, l’une d’elles peut surprendre: «Nous ne garantissons
pas le sexe. Mais du coup, nous garantissons que les rapports
sexuels qui surviennent sont consensuels.» Cela veut dire
que si elle n’a pas envie de coucher avec un type, elle le lui
dit gentiment. «Cela lui laisse une chance pour plus tard, avec
une autre. La plupart du temps, les gens ne le prennent
pas mal. Bien souvent d’ailleurs, c’est réciproque. Du coup,
ils payent les verres, mon taxi, et on en reste là.» Si le contrat
se conclut, en revanche, elle pratique des tarifs qu’elle estime
conformes à sa profession : 1 000 euros les quatre heures,
3 000 la nuit.
Salomé Balthus, pseudo choisi pour la tentatrice biblique et
pour le peintre qu’elle admire, ouvre la porte de sa chambre
dans un grand hôtel italien du centre de Berlin. Face à elle,
l’université Humboldt, où elle a fait ses études. Son client
arrive dans deux heures. On papote, on évoque Simone de
Beauvoir, elle, qui aime tant la philosophie. Elle n’a jamais lu
le Deuxième Sexe. Si elle l’avait fait, peut-être aurait-elle cité
cette phrase qu’on trouve dans le chapitre sur les hétaïres :
«Il arrive que dans l’argent ou les services qu’elle extorque
à l’homme, la femme trouve une compensation au complexe
d’infériorité féminine; l’argent a un rôle purificateur; il abolit
la lutte des sexes.» •
Par JOHANNA LUYSSEN
Photo MAURICE WEISS. OSTKREUZ
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Grey’s Anatomy. Série.
Trouver sa place. Bien cacher
son jeu. 22h50. Chicago Med.
Série. Premier amour. Libre
arbitre.
20h55. Madagascar 3 :
bons baisers d’Europe. Film
d'animation. 22h15. La petite
histoire des super-héros.
Documentaire.
FRANCE 2
FRANCE 5
21h00. Joséphine, ange
gardien. Téléfilm. La couleur
de l’amour. Avec Mimie Mathy,
Philippe Caroit. 22h45.
Joséphine, ange gardien.
Téléfilm. Paris-Broadway.
20h55. Je suis coupable.
Téléfilm. Avec Bruno
Debrandt, Samuel Jouy.
22h35. Dans les yeux
d’Olivier. Magazine. Adoption :
une aventure à risques.
20h50. Retraite, année zéro.
Documentaire. 22h00. Le
monde en face, débat. Débat.
22h40. C dans l’air. Magazine.
FRANCE 3
20h55. 39-45 : La guerre des
enfants. Documentaire.
22h25. La bataille du charbon
(1944-1948). Documentaire.
23h25. Soir 3.
CANAL+
21h00. Visages, villages.
Documentaire. De Agnès
Varda & JR. 22h30. Les
fantômes d’Ismaël. Thriller.
Avec Mathieu Amalric, Marion
Cotillard.
ARTE
CSTAR
21h00. Vol d’enfer. Téléfilm.
Avec Steven Seagal, Steve
Toussaint. 22h50.
A Dangerous Man. Téléfilm.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
TMC
6TER
21h00. Burger Quiz. Jeu.
Épisodes 7 & 8. Présenté
par Alain Chabat. 22h45.
Burger Quiz. Jeu.
21h00. Kuzco 2 : King Kronk.
Animation. 22h20.
Rénovation impossible.
Documentaire.
W9
CHÉRIE 25
21h00. Enquêtes criminelles.
Magazine. Présenté par Nathalie Renoux. 23h00. Enquêtes
criminelles. Magazine.
20h55. Les enquêtes de
l’inspecteur Wallander.
Téléfilm. L’homme inquiet 1/2.
22h50. L’ombre du MontSaint-Michel. Téléfilm.
NRJ12
M6
C8
21h00. Michaël Gregorio :
J’ai 10 ans !. Spectacle. 23h15.
Michaël Grégorio, le prodige.
Documentaire.
21h00. Le grand bêtisier
des animaux. Divertissement.
22h50. Le grand bêtisier
des animaux. Divertissement.
MERCREDI 09
On retrouve un temps instable et orageux
des Pyrénées au nord-est. Le temps est sec
ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Le risque d'averses orageuses
se maintient des Pyrénées aux frontières de
l'est. Quelques pluies arrosent la Bretagne
en fin de journée. Le temps reste sec
ailleurs.
NUMÉRO 23
20h55. Riviera. Série.
Tableaux de famille.
Avec Julia Stiles, Lena Olin.
22h00. Riviera. Série.
LCP
Caen
Strasbourg
IP 04 91 27 01 16
IP
1 m/15º
1 m/14º
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Lyon
Toulouse
Marseille
1 m/17º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
VII
X
n°905 / Festival de Cannes
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Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3661 MOYEN
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◗ SUDOKU 3661 DIFFICILE
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Solutions des
grilles d’hier
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
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d’eutrophisation :
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La responsabilité du
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Pour joindre un journaliste
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POP (La Courneuve)
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CILA (Nantes)
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Nice
HORIZONTALEMENT
I. Madame la présidente
II. Everybody knows, d’Asghar
Farhadi III. Mouvement de
foule ; Siècle de l’invention du
cinéma IV. Sacrée montagne
où Imamura nous emmène en
ballade (Palme 1983) V. Font
plaisir VI. Avant la spécialité ;
Œuf d’Autriche ; Son coup met
dans le dur VII. Sa Forme a eu
un Lion d’or lors de la dernière
Mostra ; Elle est mise à prix
à Cannes VIII. Une version
restaurée de celle des amours
(en compétition, 1982), sera
projetée cette année ; Tomber
dessus pose problème
IX. Virer blanc ; Possède
X. Film en compétition pour
la Palme XI. Ages de pierres
9
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. SUPERFLIC. II. ANOUILH. III. PRISCILLA.
IV. HARAS. LEU. V. IT. METS. VI. SUNLIGHTS. VII. TRIES. ARE.
VIII. IEP. ADMIT. IX. PUR. MST. X. UNEF. SEMÉ. XI. ENSOUFRÉS.
Verticalement 1. SOPHISTIQUE. 2. RATURE. NN. 3. PAIR. NIPPES.
4. ENSABLÉ. UFO. 5. ROCS. ISAR. 6. FUI. MG. SF. 7. LILLEHAMMER.
8. ILLETTRISME. 9. CHAUSSETTES.
libemots@gmail.com
Dijon
Nantes
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Dijon
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Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Petites annonces. Carnet
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tél. : 01 87 39 84 00
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Orléans
Nantes
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GORON
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Lille
Paris
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1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
VERTICALEMENT
1. Oncle palmé ; Salut 2. Elle aime le suivant ; Et ensemble, ils ont eu la
Palme 3. Pièce où il rechigne à en donner une ; Il n’est pas sur Coran alternatif 4. Amorce de pas ; Ce qui nous sépare du départ ; Produit son ou
lumière 5. Avais foi ; Classement par pays 6. Sans contribution ; Ville de
bulles ; Bien placé, on la tient 7. Pronom ; Note du sol 8. Vieux cinéma ; Bête
9. Américaine avant le précédent ; Elle font un son bien loin de leur sens
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Brest
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VI
XI
L'anticyclone regonflera sur le proche
Atlantique : le temps sera donc plus stable à
l'ouest avec des températures de saison. À
l'est, le ciel risque de rester menaçant avec
encore quelques ondées orageuses.
L’APRÈS-MIDI Les dernières ondées
orageuses se déclenchent avant un retour
au calme général. Mistral et Tramontane
soufflent assez fortement.
Caen
Paris
4
III
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
0,6 m/13º
Brest
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IV
IX
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
20h30. Droit de suite.
Documentaire. Je reviendrai.
22h00. On va plus loin.
0,6 m/11º
2
II
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
JEUDI 10
Lille
0,6 m/13º
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
1
I
VIII
21h00. Profilage. Série.
Silence radio. Disparus.
22h50. Profilage. Série.
Juste avant l’oubli.
20h55. Bad asses on the
bayou. Téléfilm. Avec Danny
Trejo, Danny Glover. 22h35.
Dernière mission. Téléfilm.
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Théâtre. Avec Philippe
Lellouche, David Brécourt.
22h35. Les Grosses Têtes.
Divertissement.
20h55. L’effet aquatique.
Comédie dramatique. Avec
Florence Loiret-Caille, Samir
Guesmi. 22h15. Cannes, le
festival libre. Documentaire.
1 m/12º
u 23
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
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P II-III : Interview / Cate Blanchett, mots précieux et précis
P IV : Programme / Revenants et nouveaux arrivants
P VII : Portrait / Javier Bardem, le conquérant
CANNES/
RESTONS PALME
Un certain
retard
Par
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
Devant le Palais
des festivals, lundi.
PHOTO OLIVIER METZGER
#1_ RECH. PROJ. PRO.
POUR PROJ. PRIV.
Extrait de nos «messages personnels», page VI
Jamais trop pressée, la presse.
Faisons un sort une bonne fois
pour toutes à la polémique corporatiste qui secoue, côté badgés, ce début de festival : brûlé
par la tentation du chambouletout, le délégué général du Festival, Thierry Frémaux, a jugé opportun et nécessaire de restaurer
le prestige des premières «gala»
de films en torpillant la traditionnelle antériorité des projections
dévolues aux journalistes accrédités. Ainsi, terminé les tweets
expéditifs, les papiers assassins
(ou mielleux) publiés avant
même que l’équipe du film ait
foulé le tapis rouge, le moral au
fond des escarpins prêtés. La
mesure, enrobée d’un discours
de type gel à base d’eau laissant
entendre que tout cela est fait
pour rendre service, pourrait paraître anecdotique si elle ne semblait sous-tendue par une indécrottable mauvaise foi. Personne,
au sein du commando cannois
de Libé, ne vit comme un idéal
d’accomplissement professionnel de prendre part à la course à
l’échalote de la speed critique
crachée à toute blinde et les sens
affolés, avec sur la tempe le pistolet à eau de la direction du
journal, sûre de l’idée – pas forcément aberrante – qu’elle se fait
de l’actu et de l’attente du lecteur.
Le temps long de la réflexion, la
lente déposition d’idées forcément géniales parce que mûries
au long cours, l’étincelle surgie à
la jonction des plans et des concepts quinze jours après la projection, tout cela fait rêver – et
constitue le quotidien non rémunéré de la rédaction de Positif.
Mais Frémaux, en dépit de sa défiance proclamée vis-à-vis des
réseaux et de leur instantanéité,
n’offre ainsi guère à sa vieille
presse chérie et ses délais de
bouclages ridicules l’opportunité
de s’adonner aux joies ineffables
de la prise de distance, puisque
la mesure, à l’inverse, creuse et
entérine le retard stratégique
qu’elle accusait déjà sur la trop
expéditive machinerie numérique. Au mieux, nous voilà en
avance d’un retard, et jetlagués
pour quinze jours. •
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II u
CANNES/
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
Recueilli par
JULIEN GESTER
Photo OLIVIER METZGER
A
ctrice virtuose et révérée, choyée à
la fois par la fine fleur des grands
auteurs américains (Wes Anderson,
Todd Haynes, Martin Scorsese…) et des blockbusters à portée intergalactique (le Seigneur
des anneaux, Dragons 1, Dragons 2, Dragons 3…), l’Australienne Cate Blanchett,
48 ans, a sur sa cheminée deux oscars, mais
aucun prix cannois à ce jour, et c’est un total
scandale –il y a trois ans, on lui en aurait bien
décerné un pour Carol, entre autres. Cette année, c’est à elle et au jury qu’elle préside qu’il
reviendra d’en distribuer au terme de douze
jours de choc ophtalmique et d’une édition
forcément ombrée par l’absence sur la Croisette, pour la première fois depuis des lustres,
de Harvey Weinstein –dont Blanchett a déclaré il y a quelques jours à Variety avoir été la
victime des abus. A quelques heures de la cérémonie d’ouverture, elle a reçu Libération
pour un entretien à mots précieux, précis,
combatifs.
Quels souvenirs marquants gardez-vous
de votre longue relation avec le Festival?
La quintessence de l’expérience cannoise tient
dans le principe de juxtaposition. La première
fois que je suis venue ici, en 1997, c’était avec
un film présenté au marché, ce qui était un environnement brutal et cruel pour un petit film
australien. J’ai pu être invitée à une projection
d’Ice Storm d’Ang Lee au Palais, et je n’avais jamais été à une projection comme celle-là: les
marches me faisaient l’effet de gravir le flanc
des pyramides, j’étais totalement envoûtée, et
découvrir le film d’Ang Lee dans cette salle,
c’était une expérience unique. Plus tard je suis
venue pour une séance de gala, avec Indiana
Jones de Spielberg, qui était le film de clôture
du Festival avec un acteur [Harrison
Ford, ndlr], une franchise, un cinéaste légendaires qui sécrétaient un effet puissant sur la
Croisette. Enfin, j’ai pu aussi venir avec Babel
d’Alejandro González Iñárritu, qui était un travail d’auteur plus pointu… J’ai donc pu explorer de multiples facettes du Festival. C’est ce
que j’aime à Cannes, c’est une corne d’abondance de films, mais de toutes sortes d’échelles et d’ambitions. Et pour quelqu’un qui a
comme moi grandi en Australie, cela me fait
l’effet d’un melting-pot et d’un portail extraordinaires pour les cinéastes du monde entier,
qui peuvent à la fois s’y frotter aux canons artistiques européens et y trouver un point d’entrée dans le monde anglo-saxon.
Quand le job vous a été proposé,
vous êtes-vous plongée dans l’histoire du
Festival ?
Oui, les jurys, les palmarès, les règlements
surtout, car les règles de Cannes sont changeantes et mystérieuses, au point qu’elles
échappent sans doute à une large partie du
public et même de la presse. Mais je suis remontée en arrière, et j’ai regardé Marty [de
Delbert Mann, 1955, ndlr], le premier film en
langue anglaise à avoir gagné la palme, et je
comprends parfaitement pourquoi tant le film
résonne au présent, avec cette fraîcheur… Les
films sont ancrés dans leur temps et le reflètent, mais les grands films, ceux de Jane Campion ou Bergman, ou même aujourd’hui d’Andrea Arnold ou Yórgos Lánthimos, je crois, ont
La présidente du jury du 71e Festival, Cate Blanchett, mardi à Cannes.
cette puissance à braver l’épreuve du temps,
à transcender leurs attaches avec le présent.
Quelles expériences de spectatrice vous
ont marquée ?
Je me souviendrai toujours de ma découverte
d’Un ange à ma table [de Jane Campion], la
Valse des pantins [de Martin Scorsese], Alps [de
Yórgos Lánthimos], ou tout récemment ce film
iranien qui m’a vraiment ouvert les yeux, A
Girl Walks Home Alone At Night [d’Ana Lily
Amirpour]… Mais surtout, enfant, je me rappelle avoir été totalement éblouie par le ci-
néma de Jacques Tati, et j’ai été profondément
influencée par la manière dont Mon Oncle et
les Vacances de monsieur Hulot interrogent la
nécessité de la parole et combien l’on peut se
passer du langage. J’ai aussi été très marquée,
et changée, par Koyaanisqatsi [documentaire
new age et plaidoyer écologiste de Godfrey
Reggio, 1982].
Que représente pour vous d’être la première présidente du jury de l’ère postHarvey Weinstein, très présent à Cannes
pendant un quart de siècle ?
Il est très important en tant qu’industrie –tout
comme les médias– que nous prenions la mesure de ce qui se joue en ce moment et ne le
circonscrivions pas au milieu du cinéma. Le
nom de Harvey Weinstein est devenu un motclé, un surtitre pour la myriade de problèmes
qui existent, pas seulement dans le secteur artistique, mais aussi dans l’industrie automobile, le secteur bancaire, le monde de l’architecture… Il n’est pas un secteur professionnel
où il n’y a pas de culture de l’abus de pouvoir
et de l’impunité. Les changements qui inter-
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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Cate
Blanchett
«On vous
pose une
question sur
Harvey, vous
répondez, ça
finit en titre»
L’actrice australienne préside le jury
du 71e Festival de Cannes. Féministe,
engagée, elle prône un changement
profond et mûri de l’industrie
cinématographique et au-delà. Mais se
refuse à faire de ses rôles ou de la palme
d’or un tract.
viennent à Cannes et partout dans l’industrie
où je travaille m’apparaissent comme très positifs parce que l’égalité, l’équité et la justice
sont des valeurs propices à la créativité. On ne
peut que gagner à ce que toutes les voix puissent s’exprimer. Je pense donc que le débat
actuel est vivace et qu’il faut l’envisager de
manière positive, mais par-dessus tout veiller
à ne pas en confiner les enjeux.
Vous répondez sans répondre…
(Elle s’emporte soudain.) Mais que voulezvous entendre ?
Que signifie pour vous d’être la présidente de cette édition forcément particulière ?
(Agacée.) Etant femme, c’est cela que vous
voulez dire ?
Non, étant vous: féministe revendiquée
de longue date, activement engagée dans
de nombreuses causes, politisée…
Bien sûr que je suis tout cela, en tant que personne, et je crois qu’en tant qu’acteur vous avez
le devoir d’être engagé dans le monde autour
de vous parce que vous avez cette chance
inouïe de le représenter. Vous devez habiter le
monde et y réagir, vous y engager. Mais je ne
travaille pas de façon politique. La façon dont
mon travail est disséminé, digéré et analysé
peut susciter des discussions politiques, mais
le travail en lui-même… relève de la provocation, de l’inspiration… Je ne veux pas paraître
malhonnête ou sur la défensive, je ne comprends simplement pas votre question.
Vous ne pouvez pas nier que quelque
chose a changé depuis l’an dernier. La
«conversation» ambiante n’est plus la
même, et il ne peut pas être anodin pour
vous d’occuper cette place en 2018.
Mais précisément, je ne veux surtout pas que
la conversation soit la même, ni cette année
ni l’an prochain. Et je pense qu’il y a une manière circulaire et délétère dont se diffuse l’information, en particulier sur Internet, avec le
clickbait [intraduisible autrement que «pute
à clics», ndlr]: vous faites une interview, on
vous pose une question à propos de Harvey,
vous répondez, ça finit en titre, et c’est tout ce
qui est retenu. Cela confine la réflexion, ça la
réduit à une dénonciation d’individus pointés
du doigt plutôt que d’aborder les solutions. Et
j’ai le sentiment, depuis l’intérieur de cette industrie, que les choses bougent. Donc, comment je me sens? Optimiste. Reste-t-il néanmoins encore beaucoup à faire? Evidemment.
Aimerais-je qu’il y ait plus de réalisatrices en
compétition à Cannes ? Oui, bien sûr. Mais
rien de tout cela ne se produira en une nuit.
Pour qu’un changement profond et durable
s’opère, pour que s’annihilent les abus systémiques et les travers de mon secteur professionnel et tant d’autres, le changement doit
s’opérer de manière inclusive, en étant à
l’écoute de toutes les voix, et pas à pas. Mais
en allant de l’avant.
Justement, quelles actions concrètes jugez-vous les plus urgentes pour entraîner
le changement ?
Cela passe par des choses comme le renouvellement du comité de sélection du Festival.
Jusque récemment, il n’y avait [presque] que
des hommes, aujourd’hui il y a aussi des
femmes. Parce que les femmes portent un regard différent, comme quelqu’un en Iran ne
regardera pas les choses du même œil que
quelqu’un aux Etats-Unis, en Russie, à
Taiwan… Cannes a toujours été un lieu de diversité culturelle, mais il faut aussi qu’y soit
prise en compte la diversité de genres. J’ai
l’impression que ça passe aussi par des changements ténus. Quand nous avons commencé
à diriger un théâtre, à Sydney, mon mari et
moi avons examiné la démographie du conseil
d’administration parce que c’est là que les décisions sont prises. Et il faut faire de même
avec les grandes entreprises, les majors… Par
ailleurs, souvent on ne parle que des gens qui
sont dans la lumière dans l’industrie cinématographique, mais il faut apporter la même
considération à la composition des équipes
techniques et artisanales. Où sont les opératrices caméra, les techniciennes son ? On
pourrait dire la même chose du monde du jeu
vidéo ou du code informatique. Ce sont là des
langages à l’essor immense, et il faudrait s’attaquer au problème dès maintenant afin que
des femmes prennent part au développement
de ces langages et que l’on ne se trouve pas
confrontés aux mêmes problèmes systémiques dans cinquante ans.
u III
Vous soutenez d’ailleurs le concept de
«clause d’inclusion» promu par Frances
McDormand quand elle a reçu son oscar
en février.
Absolument. Il y a toujours eu des femmes
puissantes, mais elles n’ont pas toujours osé
ou su comment faire usage de ce pouvoir parce
que le système qui les entourait ne les appuyait pas dans cette direction. Mais je pense
que les femmes sont désormais beaucoup plus
disposées à aborder les problèmes auxquels
elles sont confrontées. Et la diversité ne peut
aussi qu’être au bénéfice des hommes dans ce
milieu car personne qui ait un semblant de
fibre artistique ne peut désirer créer dans un
environnement totalement homogène. L’homogénéité est profondément stérile.
Vous disiez ne pas travailler de façon politique…
(Elle coupe.) … Je dis que je n’assène pas au
public ce qu’il doit penser.
Diriez-vous aussi qu’aucune considération politique n’interférera dans le choix
de votre jury ?
Les décisions peuvent être politisées, mais la
prise de ces décisions n’est pas, elle, politique.
L’un des mots d’ordre de notre premier dîner
de jurés lundi soir était d’avancer de manière
ouverte, disponible, sans arrière-pensée.
Vous pensez faire totalement abstraction
du nombre de réalisatrices en compétition, du nombre de réalisatrices ayant gagné la palme d’or…
… Une seule! (Elle rit.) J’ai été très marquée
par la séance photo des anciens vainqueurs de
la palme sur la scène du Palais prise lors d’une
édition anniversaire du Festival, où Jane Campion figurait seule parmi tous ces hommes…
Parfois il faut la vérité absolue d’une image pareille pour se dire: «Mais qu’est-ce qui ne va
pas dans cette image ? Qu’est-ce qui va, au
fond, dans cette image?» (Rires.)
Il y a aussi la situation de deux cinéastes
en compétition cette année, Jafar Panahi
et Kirill Serebrennikov, qui sont retenus
dans leurs pays pour des raisons essentiellement politiques.
Il serait inconcevable pour moi en tant qu’artiste de dire que face à des films issus d’économies et d’ambitions aussi diverses il est possible de simplement désigner le meilleur. C’est
la part la plus difficile et douloureuse du boulot. On ne voit jamais un film isolé des autres,
on n’est jamais face au seul film de Kirill Serebrennikov ou de Nadine Labaki: ce que l’on
voit c’est un mash-up, une juxtaposition. Et ce
qui m’intéresse, au fond, c’est le dialogue, la
conversation qui se noue entre eux, puis entre
nous. Qu’est-ce que ce dialogue nous dit du
monde, quels thèmes, quels fils connectent
tous ces travaux si différents? C’est cela qui
m’intéresse en tant qu’artiste, et bien sûr qu’à
la fin il faudra prendre une décision. Qui déconcertera certains, décevra d’autres. Et ce
n’est pas moi qui prendrai cette décision: il
faudra que l’on forge ensemble un esprit de
groupe pour accoucher d’un consensus. En
n’oubliant pas que le jury est composé d’artistes, de «praticiens», ce qui conduit en général
à avoir une appréciation différente. Enfin, bien
sûr que Cannes dispose d’une aura culturelle
très puissante, mais est-ce qu’un film ou prix
peuvent faire sortir un homme de la prison où
il est enfermé pour raisons politiques? J’en
doute profondément. •
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IV u
CANNES/
Libération Mercredi 9 Mai 2018
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LES REVENANTS
Il y a les cinéastes perdus de vue
dont on se dit avec candeur que
leur présence ici après une si longue absence pourrait être le signe
d’une résurrection, tel Spike Lee
dont Blackkklansman devrait au
moins prouver que si le cinéma a
pu l’abandonner, lui n’a pas abandonné la lutte. Il y a ceux dont on
se réjouit de revoir un nouveau
film après un silence trop prolongé,
comme le Sud-Coréen Lee ChangDong (Burning, en compétition officielle) qui n’avait rien réalisé depuis le beau Poetry en 2010. Il y a
ceux qui reviennent de loin,
comme Lars Von Trier (The House
That Jack Built, hors compétition)
que l’on croyait à jamais banni du
festival pour cause de point Godwin atteint en pleine conférence de
presse en 2011, où il avait fait part
de sa compassion pour un certain
Adolf Hitler. Il y a ceux qui aimeraient bien revenir mais ne peuvent pas. C’est vraiment l’unique
point commun entre Xavier Dolan
– non sélectionné, malgré son intime conviction d’être le seul à le
mériter –, et l’Iranien Jafar Panahi, en compétition pour Trois visages mais toujours condamné à
l’interdiction de quitter son pays.
Et puis il y a Godard, qui ne viendra très probablement pas en personne présenter le Livre d’images,
et qui de toute façon n’en serait pas
moins un revenant, spectre farceur
autant que shakespearien, le plus
vivant porteur de la voix des morts,
toujours à la fois ici et ailleurs.
Revenants
et ovnis
sur la grille
de départ
«Le cinéma, c’est mort», vitupérait un
retraité local égrénant toutes les séries
démentes qu’il avale à longueur de
temps libre. Cannes va tenter
de prouver le contraire avec un festin
de films qu’on est prié de regarder
religieusement dans le noir. Survol
en Uber-drone du programme 2018.
Par
LUC CHESSEL, ÉLISABETH FRANCK-DUMAS,
DIDIER PÉRON et MARCOS UZAL
TOUTES
PREMIÈRES FOIS
Débarquant sur zone en sifflotant le
tube de Jeanne Mas («toutoute première fois») et se perdant en «no-go
zone» entre la gare et les sex-shops
limitrophes, les impétrants cannois
vont pouvoir goûter aux plaisirs
coupables de la projection qui décolle et de la critique qui fait mal
aux gencives. On citera notamment
Vanessa Filho, photographe ayant
signé des clips et des pochettes de
disques qui a réussi à convaincre
Marion Cotillard de la suivre dans
son premier film, Gueule d’ange (Un
certain regard), histoire d’une mère
de famille bossant dans une boîte
de nuit qui se barre en laissant sa
petite fille seule à la maison.
En compétition, la présence d’un
film égyptien, Yomeddine, dont le
héros est un homme victime de la lèpre traversant le pays en compagnie
d’un orphelin nubien. «Le film ne
fait pas pleurer», a tenté de nous rassurer l’attaché de presse, et tous les
regards se portent donc sur l’auteur
de ce road-movie, Abu Bakr
Shawky, un Austro-Egyptien ayant
étudié à New York dont un des premiers courts métrages en 2009,
El Mosta’mara était un documentaire tourné dans une léproserie.
Ainsi que l’Asako du Japonais Ryu-
suke Hamaguchi (Senses, sorti
mercredi), précédé d’une rumeur
plus que favorable. A la Quinzaine
des réalisateurs, c’est le baptême du
feu pour Arantxa Echevarria, Madrilène ayant vécu à Sydney qui écrit
et produit Carmen et Lola, une histoire d’amour lesbienne en milieu gitan. Quant à l’Acid, peuplée de cinéastes débutants et de jeunes
acteurs frétillants, elle laisse une
grande place aux commencements:
aux côtés des premiers longs métrages de l’Américain Jim Cummings
(Thunder Road) ou de la Kazakhe
Olga Korotko (Bad Bad Winter),
une sélection qui assume un flot de
films français sur la jeunesse: Nous,
les coyotes de Hanna Ladoul et
Marco La Via, l’Amour debout de
Michaël Dacheux, Dans la terrible
jungle de Caroline Capelle et Ombline Ley, ou encore Un violent désir
de bonheur de Clément Schneider.
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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Ci-contre : The House
That Jack Built (Lars
von Trier). PHOTO DR
Ci-dessous : Under the
Silver Lake (David
Robert Mitchell).
COURTESY OF A24
A gauche :
Asako (Ryusuke
Hamaguchi).
PHOTO DR
A droite :
Solo : A Star Wars
Story (Ron
Howard). WALT
DISNEY COMPANY
APPELEZ LE
SERVICE D’ORDRE
Il y a des films dont on se demande
ce qu’ils fichent ici, et qui a pu les
produire, et au nom de quoi il faudrait qu’on les voie. La plupart sont
en «séance spéciale» ou «hors
compétition», manière polie de
sous-entendre qu’on aurait tout à
fait pu s’en passer. Un film de Ron
Howard, par exemple, dont on ne
u V
Pas de bande-annonce, à peine une
image, un synopsis très bref et légèrement inquiétant (un enfant assi-
gne ses parents en justice pour lui
avoir donné la vie). Mais le ventilateur à rumeurs cannoises s’est déjà
emballé pour le Capharnaüm de
Nadine Labaki (Caramel, Et maintenant on va où?), en compét officielle, que personne n’a encore vu,
dont certaines sources mieux informées que nous font état qu’il était
l’objet d’une bidding war (Gaumont
l’a piqué à Studio Canal). Autre leitmotiv du grapevine cannois, où les
bruits circulent d’autant plus vite
que les noms relayés étaient inconnus il y a encore une semaine, le premier film du réalisateur belge
de 27 ans Lukas Dhont, Girl, qui relate le parcours d’une ballerine
transgenre –en lice pour la caméra
d’or et la Queer Palm, donc.
Signalons aussi le cas de l’Argentin
Luis Ortega, qui montre l’Ange à Un
certain regard. Jamais sélectionné
à Cannes, Ortega a réalisé son
premier film à 19 ans (Caja negra, 2002) et signé, avec Dromomanos (2012), un des films les plus
étranges qui soient. Le fils de Palito
Ortega (homme public dans son
pays, au cinéma, dans l’industrie
musicale ou en politique) a ensuite
travaillé pour la télévision et fait apparaître dans son dernier film le
jeune et populaire acteur Chino
Darín. Difficile à cerner au sein de la
jet-set de l’auteurisme international,
Ortega ne devrait pas manquer d’attirer l’attention avec un film de serial
killer annoncé sulfureux.
Parmi les noms déjà connus des milieux informés, et dans un très large
périmètre s’étendant à au moins
10 mètres autour de l’hacienda Libé,
l’enthousiasme est aussi total à
l’idée de chausser des lunettes 3D
pour découvrir le nouveau film du
prodige Bi Gan (Kaili Blues), Un
grand voyage vers la nuit, qui n’a apparemment rien à voir avec la pièce
d’Eugene O’Neill, et de passer
huit heures devant le nouveau documentaire de Wang Bing, les Ames
mortes, enquête sur des prisonniers
de camp de rééducation morts il y
a une soixantaine d’années dans le
désert de Gobi. Au risque de cramer
la mèche critique avant qu’elle
ne soit consumée, disons aussi
notre hâte de découvrir Ash Is Purest White, le dernier film de Jia
Zhang-ke (Still Life, A Touch of Sin),
et nos frétillements d’impatience
pour Under the Silver Lake, de David Robert Mitchell, qui a prouvé,
dans ses géniales réinventions du
teen-movie américain, The Myth of
the American Sleepover et It Follows,
qu’il sait ausculter ce que cache
l’eau qui dort. Peut-être moins
attendu dans ces colonnes (mais
comme l’a dit un estimé chef de service, «pour une fois qu’on attend un
Lellouche»), le Grand Bain, de
Gilles Lellouche, donc, sur un
groupe de mâles quarantenaires se
lançant dans la natation synchronisée. Et Godard, alors? Et Godard,
bien sûr.
sait encore s’il est le plus grand des
benêts ou des opportunistes. Il
paraît que dans Solo : A Star Wars
Story (hors compétition), on découvre comment Han Solo a rencontré Chewbacca. Les paris sont
lancés: chez le coiffeur? à l’anniversaire de Demis Roussos ? dans un
bar bear? Puisque nous en sommes
aux quiz: quel est le point commun
entre Nicholas Ray, Pina Bausch et
le pape François ? Wim Wenders
leur a consacré à chacun un portrait. Et tout porte à croire que Pope
Francis, A Man of His Word (séance
spéciale) est la preuve ultime
qu’au fil du temple il est devenu
le plus pontifiant des cinéastes
allemands.
Ce n’est pas seulement parce qu’un
Lars von Trier est toujours une
sorte d’aberration que The House
That Jack Built (hors compétition)
entre d’office dans cette liste, mais
surtout parce qu’un film de lui sur
un serial killer relève a priori de la
redondance, de l’excès double couche. On mettra nos cirés. Certes, on
a évité Dolan et Audiard, mais comment se fait-il que Matteo Garrone tape encore l’incruste de la
compétition officielle avec son
Dogman ?
BUZZ
EN VILLE
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CANNES/
A ceux que la démolition
systématique des films
par la presse (bourgeoise)
laisserait frustrés sur le plan
de l’action concrète, voici
un mémo pour futures
violences en marge de la
manifestation cannoise :
n Mobilier urbain pailleté,
portiques de détection des
bijoux en métaux lourds,
barrages d’attachés de
presse cuirassés, panneaux
publicitaires de la taille
d’un yacht et autres pots
de fleurs géants poussent
sur la Croisette, donnant
l’embarras du choix
aux casseurs-cueilleurs
de l’édition qui vient.
n Le Bunker des Festivals,
qu’on se le dise, est toujours
debout, sur son raide-carpette flambant neuf découpé dans une matière
extrêmement inflammable.
n Une fois chaussées vos
lunettes noires de plongée,
ne pas hésiter à retourner
à l’envoyeur, au moyen
de crosses de hockey
ou de perches à selfies,
le stock de lacrymogènes
déployé par les scènes
les plus larmoyantes des
mélos d’Asghar Farhadi ou
de Stéphane Brizé. A l’université comme à l’officielle,
tous contre la sélection !
n Freed from Desire:
le cortège de fête saura recouvrir la langue de gueule
de bois des conférences
de presse par l’hymne du
mouvement en cours, confirmant que la Révolution
est bien un pogo de Gala.
«ARÉOPORT»DENICE,
DEUXMINUTESD’ARRÊT
Par
GUILLAUME TION
Dimanche soir, tout est déjà
prêt. Les tentes au toit de
plastique pointu s’étalent
près des plages. Les bacs à
fleurs géants anti-attentats
délimitent le Palais des festivals. Des ouvriers ont relié
les arbres aux lampadaires
à l’aide de grosses chaînes
– «pour éviter qu’on vole
les arbres ou pour ne pas
qu’on passe ?» demandet-on. «Deuxième solution»,
entend-on bougonner.
Un palace a plaqué sur sa
façade des murs d’écrans
LED diffusant des bandesannonces que, dans la nuit,
personne ne regarde. De
l’autre côté de la ville, les
touristes éparpillés aux
terrasses osent les fruits
de mer. Les yachts éteints
dorment dans le clapotis.
Un vieil homme est assoupi
sur un banc, peut-être
est-ce un ancien critique
auquel le Festival tient à
offrir une accréditation
pour services rendus au cinéma, comme les organisateurs l’ont écrit dans une
lettre ouverte aux journalistes. Tout est donc prêt. Ne
manque que la foule, les
films. Et les stars.
Si vous cherchez une star,
allez du côté de l’aéroport,
nous susurre une voix.
Pas l’aérodrome de Cannes,
mais l’aéroport de Nice, où
la fine fleur de Hollywood
débarque au milieu des
travaux de voirie sur la pro-
menade des Anglais. On s’y
rend par le bus qui longe la
côte et traverse ces villes où
sont placardés dans les
parties résidentielles les
panneaux «Voisins vigilants», «Site sous protection». Dans le bus, des
haut-parleurs diffusent
RMC, l’émission les Grandes Gueules spéciale grève
à Air France. Une hôtesse
essaie de faire comprendre
aux animateurs qu’ils sont
«obnubilés par le salaire
des pilotes, vous dites tout le
temps 7 000 euros, mais
vous savez combien gagne
un bagagiste ?» Pendant
ce temps, un
jeune gars
surchauffé
tente de casser avec son
trousseau de
clés le loquet
des fenêtres
pour pouvoir
les ouvrir et créer un courant d’air par-dessus la
clim. Il n’y parvient pas.
Il est un peu la star de la
ligne 200.
Terminal 1 de l’aéroport
Nice-Côte d’Azur. Beaucoup
de monde à l’arrivée des
passagers. La plupart brandissent des panonceaux
au nom de marques (Ford,
L’Oréal) ou de noms d’inconnus (Joanna Naden,
Stanton Smith…). Certains
sont en costume noir, cravate, ils ont chaud. Mais on
ne trouve pas trace de groupies frénétiques tendant
posters et feutres pour re-
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2
!
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T’AS QUEL ÂGE ?
Françoise Nyssen,
66 ans et des enthousiasmes. La ministre
de la Culture était
à Cannes pour l’ouverture, nous l’avons
pécho à la Bocca,
où elle présentait la
Quinzaine en actions.
AFP
Mai ta capuche !
Que casser à Cannes
pendant le Festival ?
SALADEDETION
cueillir un autographe devant le flux de passagers qui
débarquent de ce vol en provenance de Stockholm. Et
pas non plus de stars immédiatement reconnaissables
parmi ce groupe de seniors
scandinaves suivant le drapeau suédois tenu à bout de
bras par une monitrice aux
cheveux frisés et aux dents
longues. Tant pis. Attendons le vol qui arrive de
Londres dans une heure. A
peine assis, nous recevons
un message : une conférence de presse sans objet
s’organise au débotté au bunker. Diantre… peut-être y
aura-t-il des stars ?
Effectivement. Seul contre
tous, derrière une table
immense qu’il parvient à
animer de ses gestes, tantôt
vers le haut comme pour
en appeler aux dieux du
cinéma, tantôt sur les côtés,
comme pour ne pas se faire
doubler par Reed Hastings
de Netflix, voilà l’étoile du
pré-Festival, qui nous offre
une heure de show haletant : Thierry Frémaux. Ce
garçon a un talent inné
d’orateur. Et quel
panache dans la
façon de couper
les journalistes
quand
leurs
questions sont
trop longues…
inoubliable. Une
star locale de premier plan (ou de cordée ?).
C’est finalement le jour de
l’ouverture qu’on a pu les
voir : Kristen Stewart, Khadja Nin, Léa Seydoux, Ava
DuVernay et Cate Blanchett
(lire interview pages 2-3),
ouvrières en attente d’une
certaine reconstruction de
l’image et du rôle des
femmes en cette ère postWeinstein. Ce qu’elles choisiront sera scruté et interprété à travers ce prisme.
Tout le monde ici ne parle
que d’elles. Elles sont les
porte-drapeaux des grandes
stars de la 71e édition : les
femmes. •
Comment ça va ?
Quand je peux dire le sens de la politique que
je mène, avec la conviction avec laquelle
je la mène, eh bien oui ! Cela va très bien.
D’où tu sors ?
D’une salle où j’ai vu des actions formidables
de jeunes qui ont fait un court métrage avec Sonia
Kronlund, extraordinaire, et qui dit ce que peut
faire la pratique artistique et la nécessité de le faire
car… y a du travail! Ils rentrent dans un magasin
chic, ils proposent un stage… on ne les prend pas!
Même pas rémunérés ?
Même pas rémunérés.
Qu’est-ce que tu prends ?
La joie des enfants et la fierté des femmes.
T’as pas peur ?
Non. Ah, si ! J’ai le vertige. Terriblement le vertige.
T’as pas honte ?
Non. Et si j’avais honte, je le garderais pour moi.
Mais je peux avoir honte des inégalités
et de ne pas pouvoir agir.
Où tu dors?
J’ai la chance, moi, de dormir dans un bon lit.
T’as rencard?
J’ai rencard avec le monde du cinéma.
Recueilli à 15h25 au théâtre de la Licorne par G.Ti.
KIKADI ?
«L’art doit marcher un pas
avant le peuple, mais un pas
seulement.»
A/ Robert Guédiguian
B/ Christian Louboutin
C/ Mao Zedong
Réponse : C cité par A pendant la conférence de
presse du jury de la sélection officielle.
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
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Libération Mercredi 9 Mai 2018
HORSSERVICE
I
l faut imaginer une toile vierge et
de gros pinceaux. Puis une tripotée
d’enfants turbulents qui s’emparent des couleurs, qui projettent du
bleu, du rouge, du jaune dans une
sorte de symphonie rimbaldienne. «Ce
serait sauvage et désorganisé. Une
œuvre complètement organique, faite
d’intuitions sans aucune arrière-pensée. Elle représenterait la liberté du
personnage, son dépassement des
conventions, sa simplicité dans des
circonstances extraordinaires.» C’est
ainsi que Javier Bardem peindrait
Paco, le vigneron qu’il interprète dans
Everybody Knows d’Asghar Farhadi :
«un homme simple, qui travaille de ses
mains, passe des heures et des heures
sur ses terres». L’acteur qui a fait les
beaux-arts dessine souvent à l’encre,
sur un petit coin de table, des esquisses liées aux rôles qu’il prépare. «Ça représente la façon dont je vois le monde,
ce sont des sensations, des expressions,
des corps plutôt que des choses ou des
paysages», dit-il en enfonçant ses
chaussures dans le moelleux d’une
moquette cinq étoiles.
Le sien de corps est massif –«un minotaure à la force primitive», «une gueule
tombée du ciel, venue de l’Antiquité»,
a bien décrit Alejandro González Iñárritu – avec un visage méditerranéen,
des paupières épaisses et un nez fracassé par un coup du destin (plus exactement par celui d’un inconnu dans un
bar). Un Atlas en tee-shirt gris et aux
épaules un peu voûtées. La magie
de Javier Bardem se niche dans le
contraste, dans ce mélange de puissance et de douceur, de sensualité
brute et de jovialité. Il n’a pas seulement failli devenir peintre, il a aussi
frôlé une carrière de rugbyman: «Finalement la peinture, le rugby – en tant
que sport d’équipe – et le jeu d’acteur
sont profondément liés», sourit-il.
Après quelques digressions –presque
une cavale– pour échapper à la fatalité
familiale, il s’est résolu à suivre le chemin que d’autres avaient tracé : ses
grands-parents sont acteurs, son oncle
réalisateur, sa mère comédienne de
théâtre. «Les parents de mes grandsparents eux aussi étaient acteurs, ajoute-t-il. Tout cela m’a permis de connaître la réalité de ce métier, les périodes
de creux, de disette financière, l’injustice ou les abus de pouvoir.» Finalement, Javier Bardem croit au travail
plus qu’au talent: «Je ne me prends pas
au sérieux, ce qui serait horrible, mais
je prends ce métier très au sérieux»,
souligne-t-il. Il n’y a qu’à voir l’application avec laquelle il répond aux
questions, ses silences songeurs et ses
délicieux «attendez, je vais reformuler»
(ce qui l’était déjà parfaitement).
Lorsqu’il se voit sur grand écran, il lève
souvent un sourcil: «C’est comme une
photo prise d’un angle que vous ne
connaissiez pas et que vous regardez en
disant: “Ah bon, c’est moi?”» Il n’est pas
étonnant que lui-même puisse en douter tant ses métamorphoses sont impressionnantes d’un film à l’autre, tant
ce corps-masse ne semble plus être que
l’outil docile du regard. Il se vieillit, se
grossit, se féminise, se virilise, se ridiculise… A croire qu’il est capable de
dessiner toutes les existences : celle
d’un grand écrivain cubain persécuté
et malade (Avant la nuit), d’un tétraplégique condamné à l’immobilité totale (Mar Adentro), d’un tueur à gages
dément à l’improbable coupe au bol
u VII
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Par
JÉRÉMY PIETTE
CHIC DE TITAN
JAVIER
BARDEM
L’acteur espagnol
qui a failli devenir
peintre ou
rugbyman prête
sa sensualité
brute à Paco,
protagoniste
d’«Everybody
Knows» d’Asghar
Farhadi, film
d’ouverture
du Festival.
(No Country for Old Men). Récemment,
il a donné sa lumière à Paco, son ombre
à Escobar. Quand il parle du chef du
cartel de Medellín, il reprend à son
compte cette jolie expression de Victoria Abril : «un acteur est en quelque
sorte un avocat de la défense», il n’est
pas là pour juger mais pour «comprendre», «pour loger le mal», «chercher la lumière dans le tunnel».
Coïncidences ou appétit des réalisateurs pour quelques flashs de réalité,
dans ses deux derniers films qui
sortent à quelques semaines d’intervalle, il partage à chaque fois
l’affiche avec son épouse, Penélope
Cruz. «C’était amusant de sauter de la
fiction à la réalité. Je ne pourrais voir
que des choses liées à notre vie personnelle, ce qui serait assez pauvre artistiquement. Mais j’essaie d’incarner mon
personnage jusqu’au bout, de ne plus
voir que par lui. Et c’est mon person-
nage qui regarde le sien», dit-il. Si, à
l’instar de ces anciens amoureux de
jeunesse, qu’ils jouent dans le film de
Farhadi, ils se retournaient sur leur
passé, on les verrait déjà côte à côte.
C’était en 1992, dans Jamón, jamón de
Bigas Luna. Elle, 16 ans, l’insouciance
en robe rouge. Lui, 21 ans, la bête de
sexe torse nu, dans cette scène mythique où il est armé d’un jambon. «J’ai
eu 49 ans cette année et quand je pense
à celui que j’étais quand j’ai commencé
à 21 ans, je m’estime chanceux. En près
de trente ans, j’ai vu tellement de gens
talentueux ne pas pouvoir vivre de ce
métier.» La suite est un mélange de
rêve américain et de mise en abyme de
son propre parcours, il s’apprête à
tourner une série de Spielberg sur
l’histoire de Hernan Cortes, le conquérant espagnol.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Ces prochains jours, les
débordements lacrymaux
et autres gouttes de sueur
de corps troublés n’iront
pas exclusivement couler
vers la jetée Albert-Edouard
pour ainsi finir leur course
plus loin dans le golfe de
la Napoule, qu’on se le dise.
Certains ont un peu trop
tendance, semble-t-il, à
imaginer que Cannes tend
à garder pour soi le monopole des émotions fortes,
dans cet écrin d’instant-cinéma riche en illusions
et hallucinations. Le monde
ici bas continuera de tourner… peut-être à vide. La
Croisette peut bien se garder ses fiers palmiers étranglés de guirlandes haute
consommation, son tapis
écarlate pour perte de vue,
son microcosme où se bataillent les contradictions.
S’y mêleront les journalistes
prêts à brûler en scooter
dans leur costard-cravate,
touristes à Crocs pailletées,
divas diaphanes enrobées
dans du Balmain, chihuahuas endimanchés, la liste
est (trop) longue… la plupart
armés de perches à selfies
tendues comme des lances
de Don Quichotte, prêts à
immortaliser leurs plus
belles moues dans une
éternité de Riviera au filtre
Amaro. Que va-t-il se passer
pour nous autres alors, condamnés à errer dans des
bureaux promis neufs mais
déjà en voie de décomposition précipitée? Eh bien, on
va regarder du cinéma faire
son cinéma, accueillir du
cinéma, de loin, tel un corps
de veille aux écrans jamais
complètement éteints. De
son côté en tout cas, Paris
arrive rarement à coller
proprement Penélope Cruz
dans ses colonnes Morris.
Souvent l’égérie d’Almodóvar –attendue au côté de
son époux, Javier Bardem,
dans le film d’ouverture
Everybody Knows d’Asghar
Farhadi– est condamnée à
avoir la figure décalée par le
marouflage bâclé, comme
si elle portait le masque de
son propre visage. Etrange
image, mais si belle pour
une ouverture cannoise,
ces douces festivités dorées
qui aiment fièrement
afficher comme une nouvelle peau la vitrine édulcorée de ce qu’elle semble
depuis toujours annoncer,
son même cinéma. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
du 9
au 19 MAI
à NNES
puis à Marseille, Paris,
Genève, Rome,
Florence & Bruxelles
© photo William Klein design Mich Welfringer
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