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Libération - 10 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11492
JEUDI 10 MAI 2018
www.liberation.fr
CANNES/
«Wildlife»,
des failles de
bonne famille
OLIVIER METZGER
premier long
de Paul Dano
Et aussi : n Les critiques :
«Rafiki» de Wanuri Kahiu,
«Donbass» de Sergei
Loznitsa ou «Everybody
Knows» d’Asghar Farhadi
n Le portrait de Martin
Scorsese n Nos chroniques
8 PAGES CENTRALES
Interview
croisée
La parité vue
par Pénicaud
et Schiappa
PSG Crises de
jalousie et de
démagogie
Après sa victoire, mardi, en Coupe de
France marquée par l’hypocrisie et le
leurre, enquête sur un club déchiré par
ses querelles de cour, un vestiaire échaudé
par le retour de Neymar et divisé sur le
cas Cavani. PAGES 18-19
La nuit des
barricades
racontée par
Jean-Bernard
Pouy
IRAN
AVANCER SANS LUI
Donald Trump ayant remis en cause la stabilité au MoyenOrient en dynamitant l’accord sur le nucléaire iranien,
les regards se tournent désormais vers l’Europe.
PAGES 2-5
Le 10 mai 1968, l’auteur de romans noirs
était au cœur de l’action, dans «une ambiance Moyen Age, ou prise du palais d’Hiver», quand les manifestants ont érigé des
murs de pavés face aux assauts des
policiers. PAGES 22-23
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
GILLES BASSIGNAC .DIVERGENCE ; REUTERS ; GETTY IMAGES . AFP ; REUTERS
Les deux ministres détaillent les conclusions de la concertation sur l’égalité professionnelle femmes-hommes qui vient de
se terminer sur un consensus avec les syndicats. PAGES 10-12
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2 u
ÉVÉNEMENT
Nucléaire iranien
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Tonnerre
Et si, paradoxalement,
le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien était une chance pour
l’Europe ? Entendons-nous
bien, des contrats vont
capoter et des entreprises
souffrir, les prix du pétrole
risquent de grimper et de
plomber la croissance
mondiale, les conservateurs pourraient reprendre
le pouvoir à Téhéran et la
société civile iranienne
trinquer…
Bref, les aspects négatifs
du coup de force de Donald
Trump sont légion. Mais
ce que montre surtout ce
coup de tonnerre, c’est un
basculement inattendu
des alliances qui pourrait
refaçonner les équilibres
géopolitiques, et pourquoi
pas au bénéfice de l’Europe. C’est en effet la
deuxième fois, après leur
retrait de l’accord de Paris
sur le climat, le 1er juin,
que les Etats-Unis se retrouvent isolés face à un
bloc composé de l’Europe
– Royaume-Uni compris,
ce qui ne manque pas de
sel à l’heure du Brexit – et
de la Chine, mais aussi de
la Russie. Donald Trump,
de facto, place aujourd’hui
les Européens au pied du
mur : soit ils s’inclinent et
se laissent dicter leur politique étrangère et commerciale par les Américains,
soit ils décident qu’il est
grand temps de transformer l’Europe en puissance
non seulement économique mais aussi politique.
C’est plus facile à dire qu’à
faire, mais pour une fois
que les principaux leaders
européens sont sur la
même ligne, et que la
Chine est de leur côté,
ce serait dommage de rater
cette occasion.
Piqué au vif par le camouflet infligé par Trump alors
qu’il n’avait pas ménagé
ses ronds de jambe à la
Maison Blanche, Emmanuel Macron a l’occasion
toute trouvée, ce jeudi, de
marteler la nécessité de
renforcer la puissance politique de l’Europe. Il doit
recevoir des mains de la
chancelière allemande,
à Aix-la-Chapelle, le prix
Charlemagne, qui couronne un engagement
européen. Si ce n’est pas un
signe du destin… •
Libération Jeudi 10 Mai 2018
Sans
l’Amérique,
stop ou accord ?
Malgré le retrait des Etats-Unis du plan d’action
conjoint et leur volonté de mettre en place de
nouvelles sanctions contre la République islamique,
la communauté internationale espère trouver
les moyens de sauver le texte et les équilibres
fragiles au Moyen-Orient.
DÉCRYPTAGE
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN,
AUDE MASSIOT
et ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
D
ans une intervention de
dix minutes à la Maison
Blanche, mardi, Donald
Trump a dynamité la seule victoire
de Barack Obama au Moyen-Orient.
L’aboutissement d’une dizaine
d’années d’efforts diplomatiques et
d’expertises techniques, avec l’engagement commun de six puissances signataires, rarement d’accord.
Mardi, le président américain a annoncé non seulement qu’il voulait
quitter l’accord sur le nucléaire iranien, le Joint Comprehensive Plan
of Action (JCPOA), mais également
rétablir le «plus haut niveau» de
sanctions économiques contre
Téhéran. De toutes les options, le
dirigeant a choisi la plus radicale,
mettant en péril la survie du pacte.
Et le monde dans l’incertitude.
Signé le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran, les Etats-Unis, la Chine, la
Russie, la France, le Royaume Uni
et l’Allemagne, le JCPOA vise à empêcher l’Iran de fabriquer une arme
nucléaire pendant dix ans au
moins, en échange de la levée des
sanctions économiques occidentales.
Leur rétablissement, par les EtatsUnis, rend incertaine la volonté de
Téhéran de rester dans l’accord et
de ne pas s’engager dans un programme nucléaire militaire. «C’est
un coup porté à la stabilité de l’accord, qui contredit le marché qui
était en place, décrypte Naysan
Rafati, de l’International Crisis
Group (ICG). Mais ça ne signifie pas
que l’accord est mort. Tout va dépendre de ce que proposeront les Européens pour garder les Iraniens à
bord en terme de message politique
et de protections contre les sanctions
américaines.»
Quels leviers a l’Europe
pour sauver l’accord
sans les Etats-Unis ?
D’un mouvement commun, tous les
regards se sont tournés vers les
puissances européennes. Vont-elles
baisser la tête et laisser leurs entreprises subir les conséquences des
nouvelles sanctions américaines ?
Ou tenter de sauver ce qui peut
l’être, quitte à s’opposer frontalement à Washington ? Mardi soir,
Emmanuel Macron, la chancelière
allemande, Angela Merkel, et la Première ministre britannique, Theresa May, ont déclaré d’une même
voix : «Nos gouvernements restent
déterminés à assurer la mise en
œuvre du JCPOA, et travailleront à
cet effet avec les autres parties qui
resteront engagées dans ce cadre collectif, y compris en assurant le main-
tien des bénéfices économiques liés
à l’accord au profit de l’économie et
la population iraniennes.» Une déclaration qui laisse entendre qu’ils
tenteront de maintenir certaines activités économiques européennes
en Iran. Pour cela, l’Europe a plusieurs cartes en main: créer des programmes d’aide au développement
et des partenariats énergétiques à
destination de l’Iran, qui échapperaient aux sanctions. «On peut aussi
imaginer la création de fonds souverains nationaux qui permettraient
de rembourser les entreprises européennes qui s’exposeraient aux
amendes américaines en travaillant
en Iran», explique Ali Vaez, de
l’ICG. D’un point de vue technique,
les Etats-Unis ne se «retirent» pas
mais violent les termes du JCPOA
en rétablissant des sanctions économiques. Il est alors inclus dans
l’accord un mécanisme de «résolution de conflit» que l’Iran prévoit
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
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u 3
prioritaires de sa visite à Washington fin avril.
Sûr de sa capacité à convaincre, il s’est laissé
entraîner dans des marques d’affection à la
limite du grotesque avec le président américain. Mais il «a toujours été dans l’anticipation
de ce qui se passe aujourd’hui», dit-on à l’Elysée. Paris reconnaît une bataille perdue mais
sûrement pas «la fin de l’histoire».
Car le paysage après la bataille est désolant
et préoccupant, l’entourage du chef de l’Etat
le reconnaît. Certes, les diplomates français
avaient sérieusement envisagé une sortie totale des Etats-Unis de l’accord nucléaire iranien. Mais la dénonciation unilatérale d’un
accord signé avec l’Iran par cinq autres grandes puissances mondiales (France, RoyaumeUni, Allemagne, Chine et Russie) confirme
que «notre allié historique», comme les diplomates continuent de considérer les EtatsUnis, a une conception particulière des relations internationales.
Face à cela, le premier réflexe des trois signataires européens de l’accord a été de serrer
leurs rangs. Après avoir joué la vedette américaine sur les tapis rouges et dans les jardins
fleuris de la Maison Blanche, présentant «sa»
vision au point d’agacer Angela Merkel, Emmanuel Macron s’est réengagé dans le jeu collectif. Dans les minutes qui ont suivi l’annonce du retrait de Trump mardi soir, une
déclaration conjointe du président français,
de la Première ministre britannique Theresa
May et de la chancelière allemande Angela
Merkel exprimait «regret et préoccupation»:
«Ensemble, nous soulignons notre engagement
continu en faveur de [cet accord]. [Il] revêt une
importance particulière pour notre sécurité
partagée.» Concernant les démarches à envisager après le retrait américain, «la coordination européenne est totale», insiste l’Elysée.
Y compris le dialogue avec l’Iran pour qu’il
reste dans l’accord et continue à tenir ses engagements. La concertation inclut également
la défense des intérêts des entreprises européennes engagées dans des contrats avec
l’Iran et qui se retrouvent prises au piège des
sanctions remises en place.
Illusoire? Londres, Paris et Berlin semblent
Donald Trump à Washington,
mardi, après avoir signé son
retrait de l’accord sur
le nucléaire iranien. PHOTO
JONATHAN ERNST. REUTERS
d’activer. Peu de chance que cela
fasse reculer Trump. «Avec cette
clause, Téhéran veut forcer tous les
signataires de l’accord à condamner
l’action des Etats-Unis et, pour sa
population, rejeter la faute sur
Washington», reprend Ali Vaez.
Les Européens
peuvent-ils échapper
aux sanctions ?
Il n’est «pas acceptable» que les
Etats-Unis se placent en «gendarmes économiques de la planète»,
a déclaré mercredi le ministre français de l’Economie, Bruno Le Maire.
Au cœur des débats : le fait que les
sanctions américaines peuvent
frapper des entreprises étrangères
pour des activités n’ayant aucun
lien avec le territoire des Etats-Unis.
«Le problème clé est l’extraterritorialité du droit américain, dit
à Libération Matthias Fekl, ex-secrétaire d’Etat au
Suite page 4
Après la claque
de Trump, Macron joue
la carte européenne
M
La stratégie du président
français, qui affichait
ostensiblement son amitié
avec le dirigeant américain,
a échoué dans le dossier
iranien, et rappelle
le précédent de l’accord sur le
climat. Il tente désormais de
serrer les rangs avec Berlin et
Londres pour sauver l’accord.
ême pas mort, l’accord! «Il y a un retrait américain mais l’accord est toujours là», a assuré Jean-Yves
Le Drian, le ministre français des Affaires
étrangères, mercredi matin. Et même pas
mortifié, Emmanuel Macron, par ce qui ressemble à une claque de la part d’un Donald
Trump qui l’avait pourtant reçu en grand
copain et en grande pompe.
Grotesque. Le président français avait présenté son plaidoyer en faveur de l’accord sur
le nucléaire iranien comme un des objectifs
déterminés à rester dans l’accord, tout l’accord mais pas «rien que l’accord». L’Elysée
met en avant en effet les trois «compléments»
présentés par Macron à Washington pour
l’élargir: engager un débat avec l’Iran sur son
programme de missiles balistiques, discuter
avec Téhéran de ses interventions déstabilisatrices dans la région (notamment en Syrie et
au Yémen) et étendre les restrictions sur le
programme nucléaire au-delà de 2025.
Hypothétique, voire illusoire? La France veut
continuer à promouvoir ces «trois piliers» et
se vante d’avoir convaincu ses partenaires
européens. Tout en rejetant toute remise en
question de l’accord, Angela Merkel a en effet
appelé mercredi à des discussions «plus larges
pour aller au-delà». Le ministre des Affaires
étrangères britannique, Boris Johnson, a évoqué lui aussi «un accord de suivi», et appelé
Washington à de nouvelles propositions.
En mentionnant à la fin de son intervention,
mardi, la nécessité d’un nouvel accord à la
place de celui qu’il venait de «déchirer», Donald Trump pensait-il aux «compléments» de
Macron? Les trois questions sont en tout cas
au cœur des préoccupations de tous les acteurs. «La région qui mérite mieux qu’une déstabilisation supplémentaire provoquée par le
retrait américain», selon Jean-Yves Le Drian.
«Je regrette la décision du président américain, je pense que c’est une erreur, c’est pourquoi nous, Européens, avons décidé de rester
dans l’accord de 2015», a rappelé Macron mercredi soir dans une interview accordée à la télévision publique allemande, à l’occasion
d’un déplacement à Aix-la-chapelle.
HALA KODMANI
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4 u
ÉVÉNEMENT
Commerce
extérieur sous François Hollande.
Soit l’Europe se dote des mêmes
outils et elle garde sa capacité d’intervention, soit non, et elle sera, au
mieux, un acteur secondaire des
questions mondiales.» En théorie,
les Vingt-Huit disposent de plusieurs outils. L’un serait de réactiver
une «loi de blocage» adoptée
en 1996 par le Conseil européen
pour riposter à des sanctions américaines contre Cuba, la Libye et
l’Iran. Ce texte interdisait en substance aux entreprises européennes
de se plier aux injonctions de
Washington, et prévoyait des représailles contre des sociétés américaines.
Une autre option serait de contester
l’extraterritorialité américaine devant l’Organisation mondiale du
commerce.«Si l’Europe ne réagit pas
fermement, elle semblera politiquement ridicule», analyse le professeur à l’école de droit de Sciences-Po Régis Bismuth, tout en
précisant que même en cas de
réponse ferme de l’UE, les grandes
entreprises européennes «se montreront sans doute dociles» avec les
Etats-Unis afin de se prémunir de
sévères représailles financières.
Suite de la page 2
Trump voulait que l’accord soit prolongé au-delà de 2025, que celui-ci
endigue l’influence de l’Iran dans la
région (notamment son soutien au
régime syrien), et qu’il contrôle les
activités balistiques de l’Iran. Dans
son discours mardi, Trump a évoqué sa volonté de «bâtir un nouvel
accord durable» avec ses alliés et
l’Iran. Or, rien ne semble avoir été
prévu. Des hauts fonctionnaires de
l’administration l’ont d’ailleurs reconnu lors d’un briefing au département d’Etat, mardi soir : «Nous
n’avons pas évoqué de plan B dans
nos discussions [avec les Européens],
parce que nous étions concentrés sur
les négociations pour un accord sup-
Libération Jeudi 10 Mai 2018
plémentaire», avec toutes les conditions évoquées plus haut.
Un nouvel accord
est-il envisageable ?
Soufflée à Trump par le président
français (lire page 3), cette idée
d’une négociation élargie ne
convainc personne. «Seul quelqu’un
qui ne connaît rien à l’Iran peut imaginer que Téhéran paiera davantage
sous la contrainte pour obtenir la
même chose que ce qui lui a été promis il y a trois ans», résume l’ex-conseillère à la sécurité nationale
d’Obama Susan Rice, dans le New
York Times. Egalement signataires
du pacte de 2015, la Russie, la Chine
et surtout l’Iran ont catégoriquement exclu de nouvelles discussions. «Non seulement Trump ne
pourra pas rassembler la même coalition multinationale qui a produit
le JCPOA, écrit le professeur en relations internationales Stephen Walt
sur le site Foreign Policy, Mais l’Iran
sera doublement réticent à négocier
avec les Etats-Unis maintenant que
Trump a démontré qu’on ne peut pas
faire confiance à la parole de l’Amérique.» Selon Walt, qui dénonce depuis longtemps l’influence israélienne sur la politique américaine,
l’administration Trump n’a aucune
intention de renégocier. Influencé
par Nétanyahou (lire page 5), par
«l’aile dure du lobby israélien» et par
le camp des «faucons», dont son
conseiller à la sécurité nationale
John Bolton et son secrétaire d’Etat
Mike Pompeo, Trump chercherait
avant tout à «s’assurer que l’Iran
reste un paria isolé à jamais». Avec,
en ligne de mire le rêve d’un «changement de régime», formulé par Bolton depuis très longtemps. Dans un
rapport début mai, l’ICG citait
d’ailleurs un diplomate français :
«La vérité, c’est que le problème de
l’administration Trump n’est pas
avec l’accord lui-même, mais avec la
République islamique d’Iran. Nous
sommes en 2018, mais les Etats-Unis
sont coincés en 1979.» •
Voit-on enfin un axe
politique européen
émerger face à Trump ?
Les leaders européens, que ce soit
les chefs d’Etat ou la Commission
européenne, promettent de rester
unis dans ce revers infligé par
Trump. Pour l’instant, personne ne
hausse le ton. En France, Macron
maintient sa diplomatie du dialogue. «Pas question de revenir sur la
décision d’entretenir une bonne relation avec le président américain, assure l’Elysée (lire page 3). Emmanuel Macron n’a par ailleurs jamais
occulté ses différends avec lui, sur
l’accord de Paris ou sur l’accord iranien.» Les Etats-Unis partis, l’Europe, et surtout la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, s’imposent
comme les principaux interlocuteurs internationaux sur le dossier.
«Nous allons nous réunir avec mes
collègues britannique et allemand
lundi prochain, avec aussi les représentants de l’Iran, pour envisager
l’ensemble de la situation», a déclaré
Jean-Yves Le Drian mercredi. Ce
n’est pas la première fois que l’Europe s’oppose à Trump. En juin 2017,
les leaders du Vieux Continent ont
tous dénoncé la décision du locataire de la Maison Blanche de sortir
de l’accord de Paris sur le climat. Et
lançaient des initiatives, comme le
sommet One Planet de Macron,
pour compenser la perte de financements américains dans ce domaine.
Comment les Américains
ont-ils préparé la suite
avec leurs alliés ?
Les Américains ont choisi de dynamiter l’accord sans vraiment proposer de porte de sortie. Ces derniers
mois, Trump avait posé le débat en
ces termes: «Fix it or nix it» («le réparer ou le rejeter»). Le «réparer»
aurait supposé, pour répondre aux
exigences américaines, une réécriture totale et unilatérale du texte, totalement inacceptable pour l’Iran.
Cérémonie à Téhéran, le 12 janvier 2017, après la livraison du premier des 100 A321 promis à Iran Air. FATEMEH BAHRAMI. ANADOLU AGENCY
Les boîtes françaises
font le deuil des deals
Après les menaces américaines
de sanctions, Airbus, Total
et Renault pourraient se trouver
en sérieuse difficulté.
I
ls étaient plus de 150 en septembre 2015 dans
les bagages de Stéphane Le Foll, alors porteparole du gouvernement, et Matthias Fekl,
secrétaire d’Etat au Commerce extérieur. Des patrons français venus à Téhéran pour signer des
contrats ou tâter le terrain iranien. Quelques
mois plus tard, c’était le jackpot pour Airbus, Total, PSA ou Sanofi. «En deux ans, la France avait
multiplié par trois son excédent commercial avec
l’Iran», soupirait mercredi le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire. Les exportations françaises ont ainsi bondi d’à peine 500 millions
d’euros en 2014 à 1,5 milliard en 2017.
Aujourd’hui, les espoirs français se prennent le
mur de l’intransigeance américaine: l’administration Trump a menacé de «graves conséquen-
ces» tous «ceux qui font du business en Iran» et
«n’auront pas renoncé à leurs activités» dans les
cent quatre-vingts jours qui viennent (ou quatrevingt-dix selon les secteurs). «On est en train de
regarder, d’analyser, dit-on à Bercy, de voir comment nos entreprises pourront s’adapter.»
Le coup est particulièrement rude pour Airbus.
En janvier 2016, l’avionneur avait annoncé une
mégacommande iranienne portant sur plus
d’une centaine d’appareils, dont le fameux
A320neo. Raboté de moitié, à 10 milliards
d’euros, après l’abandon d’une option sur
des A380, ce contrat est désormais caduc, de
l’avis d’un ex-cadre du groupe interrogé par
Libé: «C’est no chance pour Airbus, impossible
de vendre des avions embarquant des équipements américains contre l’avis des Américains, d’autant que tout se fait en dollars.» Airbus semble avoir fait le deuil du deal : «Nous
analysons attentivement cette annonce et évaluerons les prochaines étapes […] dans le respect
complet des sanctions et des règles de contrôle
des exportations», a déclaré un porte-parole.
Total risque aussi de perdre très gros dans l’affaire. La major pétrolière française avait signé en
juillet 2017 un accord pour exploiter le gisement
de South Pars avec le chinois CNPC avec l’objectif
de produire 400000 barils par jour: un premier
investissement de 1 milliard de dollars, sur 5 au
total. Mais Total avait prévenu que l’avenir du
deal dépendait de la position de Washington: «Si
les sanctions sont de retour, nous devrons faire
une demande de dérogation» pour rester, avait
anticipé le PDG du groupe, Patrick Pouyanné,
le 19 avril. «Dans une économie totalement dollarisée comme le pétrole, Total n’a pas d’autre choix
que de mettre ses projets sur pause, analyse un
expert du secteur. Mais Pouyanné va tout faire
pour garder de bonnes relations avec les Iraniens
en espérant un revirement géopolitique. Dans
cette région, il ne faut jamais injurier l’avenir.»
Présent en Iran depuis des décennies avec 30%
du marché, PSA a peut-être moins à craindre: il
ne vend pas de véhicules aux Etats-Unis. Mais
Renault, qui a vendu 160000 voitures en Iran
l’an dernier, pourrait être touché: son allié Nissan pèse lourd outre-Atlantique. Bercy étudie
minutieusement les directives du Trésor américain pour tenter de sauver des sanctions le business de l’automobile française en Iran.
LILIAN ALEMAGNA
et JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 10 Mai 2018
u 5
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En Iran, les
ultras se sentent
pousser des ailes
Malgré l’espoir
du président modéré
Hassan Rohani
de maintenir l’accord,
le retrait américain
le fragilise sur la scène
nationale.
D
eux images résument l’état
de la classe politique iranienne après la décision de
Trump de réimposer des sanctions
contre l’Iran, en violation de l’accord
sur le nucléaire signé en 2015. La
première: le président Hassan Rohani s’exprime mardi soir en direct
à la télévision d’Etat, ses ministres
alignés un peu benoîtement à ses
côtés. Le propos alterne propositions et menaces. «Nous devons attendre de voir ce que les cinq grands
pays [Allemagne, Chine, France,
Royaume-Uni et Russie] vont faire,
tempère Rohani. Si à la fin de cette
courte période, nous arrivons à la
conclusion que les intérêts du peuple
iranien sont assurés malgré les
Etats-Unis et le régime sioniste, […]
l’accord nucléaire restera en vigueur
et nous pourrons agir pour l’intérêt
de la paix et la sécurité de la région
et du monde.»
Détracteurs. En revanche, avertit
le modéré réélu l’an dernier, si ces
conditions ne sont pas remplies, Téhéran relancera ses activités nucléaires: «J’ai ordonné à l’Organisation iranienne de l’énergie atomique
de prendre les mesures nécessaires
[…] pour qu’en cas de nécessité nous
reprenions l’enrichissement d’uranium industriel sans limite.»
Deuxième image: mercredi matin,
au lendemain de l’annonce de
Trump, des députés conservateurs
se ruent à la tribune du Parlement et
chantent «mort à l’Amérique» en
brûlant laborieusement un drapeau
étoilé et une feuille représentant
l’accord. Une ultime gesticulation
dans la lignée de leur position
depuis le tout début des discussions
en 2013. «Ils refusent l’idée même de
négociation avec les Etats-Unis, en
partant du principe qu’on ne peut en
aucun cas leur faire confiance, commente un analyste proche de l’administration Rohani, Reza Nasri.
Ceux-ci vont redoubler leur rhétorique, ils peuvent même constituer
un obstacle à la tentative de Rohani
de poursuivre les négociations avec
les Européens, en expliquant que
l’Europe est toute aussi peu fiable
que les Etats-Unis.»
C’est toute la perversité de la décision de Trump: en menaçant l’accord, qui est au cœur de la politique
de Rohani, le président américain
renforce ses détracteurs, soit le
camp ultraconservateur. Certains
députés l’ont bruyamment démontré dès mercredi. D’autres, dans les
franges non élues du régime, s’en
sont froidement réjouis, sur le ton
de l’évidence. Le commandant en
chef des puissants Gardiens de la révolution, le général Mohammad Ali
Jafari, s’est «félicité» de la décision
de Trump: «Il était clair dès le début
que les Etats-Unis ne sont pas dignes
de confiance.» Le Guide suprême,
Devant l’ancienne ambassade américaine à Téhéran, mercredi. PHOTO VAHID SALEMI. AP
Ali Khamenei, a réagi mercredi. «Je
ne fais pas confiance non plus aux
trois pays de l’UE. Vous voulez conclure un accord, obtenez des garanties réelles, car demain ils feront la
même chose que les Etats-Unis», a
lancé le véritable chef de l’Etat à
l’adresse des défenseurs de l’accord.
Malaise. Sur les réseaux sociaux,
les soutiens anonymes de ces
conservateurs se sont déchaînés, relève sur Twitter la chercheuse
Ariane Tabatabai. Premier argument : «On vous l’avait bien dit.»
Puis viennent les critiques contre
Rohani, coupable à leurs yeux de
croire encore que l’accord peut être
sauvé en faisant confiance aux
Européens. Enfin, ils s’en prennent
à la population iranienne qui avait
fêté la signature de l’accord en sortant dans les rues le 14 juillet 2015.
Signe qu’au-delà de la classe politique, la société iranienne se fissure
désormais. Elu et réélu sur le projet
pragmatique de redresser l’économie du pays, en mettant fin aux
sanctions et donc en signant un
accord sur le nucléaire, le président
Rohani a déçu. Les manifestations
violentes et éparses dans des dizaines de villes l’ont brutalement
démontré au début de l’année.
Même si les ultraconservateurs ont
soufflé sur les braises de la contestation, et malgré la disparité des mots
«Il était clair
dès le début que
les Etats-Unis
ne sont pas dignes
de confiance.»
Mohammad Ali Jafari
commandant en chef des
Gardiens de la révolution
d’ordre et revendications, la racine
de ce malaise était essentiellement
économique, les plus mobilisés
étant aussi les plus pauvres. Depuis,
les prix ont continué d’augmenter,
et le cours de la monnaie iranienne
de chuter.
La pression sur la société civile n’a,
elle, pas diminué. Arrestations de
binationaux et d’écologistes, répression des femmes qui se dévoilaient
symboliquement dans la rue… Le
pouvoir judiciaire, entre les mains
des ultras, et les Gardiens de la révolution poursuivent une stratégie de
harcèlement, contre laquelle l’exécutif semble impuissant. Alors
qu’Emmanuel Macron souhaitait
sauver l’accord avec une négociation plus globale, comprenant la politique régionale de l’Iran et son programme balistique, la marge de
manœuvre de Rohani est plus réduite que jamais.
PIERRE ALONSO
En Israël, Nétanyahou et Trump main dans la main
Le retrait des Etats-Unis
de l’accord sur le nucléaire
iranien symbolise
l’alignement américain sur la
politique agressive du Likoud.
P
resque du karaoké: aux oreilles des habitués des discours de Benyamin
Nétanyahou, l’argumentaire récité par
Trump pour justifier le retrait des Etats-Unis
de l’accord sur le nucléaire iranien a résonné
mot pour mot comme un incroyable compendium de la doxa israélienne de la dernière
décennie. Le best-of de «Bibi» sur l’Iran, en
somme. Depuis la signature du JCPOA
en 2015, le Premier ministre israélien a martelé de pupitre en pupitre son mantra en
anglais, aussi accrocheur qu’un slogan publicitaire : «Fix it or nix it» («réparez-le ou supprimez-le»).
Complice. Pour la presse israélienne –mais
pas que–, la victoire du «nix it» lui appartient
donc tout entière. Son dernier biographe,
l’éditorialiste de Haaretz Anshel Pfeffer, est
formel: «Le président américain a adopté la
doctrine Nétanyahou en bloc et en a fait la
politique américaine officielle.»
Dans cette affaire, Nétanyahou est autant inspirateur que complice. Il a fourni à Trump le
«smoking gun» («le pistolet fumant») : la
preuve irréfutable – ou présentée comme
telle. Une semaine plus tôt, il délivrait en
mondovision sa désormais célèbre présentation PowerPoint titrée «L’Iran a menti», exhibant les archives du programme nucléaire
iranien du début des années 2000. Les experts pro-JCPOA et la plupart des chancelleries avaient levé les yeux au ciel : «Rien de
neuf ici.» Mais le but n’était pas de convaincre, c’était de fournir un alibi à Trump. Qui n’a
pas manqué, mardi, de s’appuyer lourdement
sur cette «preuve définitive». Le micro de
Trump tout juste coupé à Washington, Nétanyahou a salué la décision «courageuse» et
«historique» du président américain. Coordination totale.
Après la reconnaissance de Jérusalem comme
capitale, Nétanyahou obtient à nouveau de
Trump le maximum. Les deux hommes
l’assurent: avec eux, l’Amérique et Israël n’ont
jamais été aussi proches. Ce n’est plus un
tandem, mais quasi des frères siamois.
Carte blanche. Connu pour sa relation
exécrable –voire «toxique» selon des officiels
américains – avec Barack Obama, Nétanyahou, un partisan de la guerre en Irak, profite
du retour en force des néoconservateurs à la
Maison Blanche, à commencer par John Bolton, «monsieur Bombardons l’Iran» comme
on le surnomme au Pentagone (lire aussi
page 2). Nétanyahou n’a jamais souffert de
complexe d’infériorité face aux locataires de
la Maison Blanche, se vantant en privé de
mieux comprendre la psyché américaine que
ces derniers. En 1996, lors leur première rencontre, Bill Clinton avait explosé devant tant
d’assurance : «Mais qui est la putain de superpuissance ici !» Ironiquement, avec
Trump, Nétanyahou a adopté une autre méthode, prônée par nul autre qu’Obama :
«Lead from behind» («diriger de l’arrière»).
Jusqu’ici couronnée de succès, sauf sur la
question de la présence iranienne en Syrie.
Pressé par Nétanyahou sur le sujet, Trump
n’est pas revenu sur sa volonté proférée de
se désengager de ce conflit. Tsahal se prépare
désormais à une confrontation ouverte avec
l’Iran sur le terrain syrien, entre l’impression
d’avoir carte blanche et celle d’être abandonnés. Peu après la déclaration de Trump
mardi, des frappes «préventives» attribuées
à Israël sur des installations iraniennes au
sud de Damas en Syrie auraient tué
quinze personnes, dont huit Iraniens. Téhéran, qui aurait ainsi perdu une trentaine de
ses Gardes de la révolution sous les bombes
israéliennes en un mois, a promis de répliquer. Reste à voir jusqu’où Trump suivra
Nétanyahou dans cette escalade.
GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
Tribune Brutalité
américaine, maturité
iranienne, incertitude européenne: telle est, pour l’ancien
ambassadeur en Iran François Nicoullaud,
la situation après l’annonce par Trump de
la sortie de l’accord sur le nucléaire iranien.
LIBÉ.FR
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6 u
MONDE
Par
JOHANNA LUYSSEN
(Envoyée spéciale à Hambach)
Photos SEBASTIAN HOPP
«B
rûlez les frontières, pas le
charbon!» «Hambi reste
là !» A la gare de Buir, à
cinquante kilomètres de Cologne,
le regard se pose sur des tags militants. Des occupants de Hambach
nous attendent sur le quai. On marche le long de la nationale, d’un bon
pas –la forêt est à deux gros kilomètres. Cela fait six ans que ça dure.
Six ans que «Hambi reste là». Depuis 2012, cette forêt de chênes et de
charmes vieille de 12000 ans est occupée par des écologistes. Ils protestent contre le conglomérat
d’énergie RWE, qui exploite du lignite dans l’immense mine à ciel
ouvert jouxtant la forêt. L’histoire
est tragiquement simple. Pour produire de l’électricité, il faut du charbon. Et pour extraire le charbon, il
faut couper les arbres et déplacer
des villages. Alors les écologistes et
les paysans ont protesté. Ils ont afflué, se sont réunis, ont construit
des cabanes dans les bois. En
cinq ans, ils en ont fait l’une des
plus grandes «zone à défendre»
(ZAD) d’Europe. Au commencement, il y avait une dizaine de cabanes dans les arbres. On en
compte 42 aujourd’hui.
La communauté vit encerclée par la
mine –surnommée Mordor, en référence au Seigneur des anneaux.
A l’entrée de la forêt, un bâtiment
vert pimpant accueille le visiteur.
C’est un centre d’orientation, destiné à le guider dans les multiples
quartiers que compte «Hambi»: Gallien, Oak Town, Cosytown ou Miketown –«Mike» étant le prénom générique choisi par les zadistes. En ce
week-end pluvieux, ils ont arpenté
la forêt toute la journée pour la nettoyer de ses déchets. Ils sont fourbus. Dans l’obscurité, ils boivent une
bière et devisent près d’une hutte,
une sorte de salle communale appelée «Troubadix». Un type joue la musique de Star Wars à la clarinette. On
y trouve Wasabi, une jeune Fran-
Libération Jeudi 10 Mai 2018
En Allemagne,
une ZAD face au
lignite ennemi
Dans une forêt rhénane se trouve l’une
des plus grandes «zones à défendre» d’Europe.
Elle s’oppose à une mine de charbon, denrée
prisée depuis que Berlin veut sortir du nucléaire.
çaise arrivée ici en novembre, après une militante antispéciste lilloise
être passée par la ZAD de Bure venue spécialement pour l’«Animal
(Meuse). «J’ai tout lâché pour la fo- Liberation Week», une semaine de
rêt», dit, rêveuse, Wadiscussions et de
REPORTAGE conférences autour de
sabi, qui se passionne
pour les étoiles et lit
la cause animale qu’orHenry David Thoreau et Hubert ganise bientôt Hambi. Pendant son
Reeves. Lorsque la police l’a embar- séjour, Delphine va apprendre à
quée, en début d’année, alors qu’elle grimper aux arbres. C’est indispenétait enchaînée à un arbre, elle a fait sable.
comme les autres: elle n’a pas donné
son identité. Elle a passé quelques Guimbarde
jours en prison à Cologne. A sa sor- Des occupants s’activent devant
tie, elle s’est juré ceci: «La prochaine Troubadix, lampe frontale sur la
fois que les flics m’attraperont, ils tête. «Ils sont en train de construire
vont pleurer comme avec du wa- des toilettes sèches. Je ne suis pas
sabi.» Son nom de forêt était trouvé. sûre que tu verrais ça un samedi soir
Autour d’une soupe végane et d’une dans une ZAD française», sourit Wabière, Wasabi accueille Delphine, sabi, forte de son expérience à Bure.
Wasabi et Link dans le secteur «Oaktown» de la ZAD.
Il existe un mot allemand pour qualifier ce doux sentiment d’être bien
chez soi: Gemütlichkeit. Hambach
en est imprégné. Malgré des conditions de vie spartiates – pas d’eau
courante, pas d’électricité, pas d’argent–, on y mange bien et souvent
bio. Les toilettes y sont impeccables: «Plus propres que dans les bars
de Berlin !» fanfaronne-t-on. On
dort dans des cabanes bien charpentées, confortables et bien équipées. Devant une cuisine ouverte,
un panneau invite à faire la vaisselle
après avoir mangé, et ce en vertu de
valeurs anarchistes, car sinon «cela
crée de la hiérarchie, et la hiérarchie
crée l’oppression». L’eau est un bien
si précieux qu’on prend des douches quand on peut, chez l’habitant
solidaire. Wasabi, à Delphine: «J’ai
un plan douche chez des potes, si tu
veux je te mettrai en contact.» Réponse de Delphine: «Oh, c’est pas la
priorité, tu sais.»
Link, qui a choisi son nom de forêt
en référence au jeu vidéo Zelda, est
allemand. Depuis le début de l’occupation, il effectue des allers-retours entre Hambach et Berlin.
Dans la capitale, où il organise des
soirées de soutien à Hambi, il vivote
en jouant de la guimbarde. «On n’est
pas là juste pour le charbon. Ici, j’ai
appris à travailler l’argile, le bois, à
grimper à la corde, dit-il en allumant une cigarette roulée. Quand je
suis arrivé dans la forêt et que j’ai vu
ce qu’ils étaient capables de construire, j’ai été épaté. Tu peux vraiment vivre une vie différente que
celle que nous impose la norme capitaliste. En tant que personne privilégiée, donc en tant qu’homme blanc,
j’ai appris à réfléchir sur moimême.»
Les zadistes de Hambach s’accordent sur un certain nombre de va-
Une cabane à étages dans le secteur
leurs. Link parle de «convergence
des luttes». On est antiraciste, anticapitaliste, pro-réfugiés, féministe,
végan, LGBTI. On aime le punk et
l’anarchie. On met en pratique tous
les jours un mode de vie alternatif.
Des couples se forment, et il n’est
pas rare qu’ils pratiquent le polyamour; en outre, personne ne veut
se sentir assigné à un genre. Ainsi
de Fancy, un barbu aux cheveux
ébène et au look mi-bûcheron miManu Chao, à qui l’on s’adresse
en disant «elle». Les points de vue
semblent diverger sur une
seule question : l’utilisation de la
violence.
Pompier volontaire
Certains se disent très pacifistes,
d’autres plus radicaux. «Chacun fait
ce qu’il veut, dit Link. Si tu es pacifiste et que tu n’as pas envie de contact avec la violence policière, tu fais
de la logistique. Si tu es pacifiste et
radical, tu t’enchaînes quelque
part.» Ils cultivent un mélange savant de guérilla et de prosélytisme,
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
«Gallien» de la ZAD.
A treize mètres du sol, «Leo» observe du haut d’un arbre l’immensité de la mine à ciel ouvert.
Les occupants de la forêt souffrent tions. «Une fois, les flics ont trouvé
d’une image négative dans les mé- dans la forêt des éclats de bombe
dias. En première ligne, le groupe de datant de la Seconde Guerre monpresse conservateur Axel Springer, diale, ce qui arrive très souvent en
qui possède le quotidien Die Welt Allemagne, raconte Link. Tout de
et le tabloïd Bild. Cette presse se suite dans les médias, ils ont exdistingue par son
pliqué qu’on s’armait avec
hostilité à l’égard
des explosifs.»
DANEMARK
de ce genre de
Début mars, la tenmouvements –il y
sion est montée
Berlin
a cinquante ans,
d’un cran lorsque
er rd PAYSM No
BAS
elle multipliait les
le directeur finanu
ALLEMAGNE
d
Cologne
textes violents
cier d’Innogy, fiBELG.
à l’égard des
liale de RWE, a été
RÉP.
TCHÈQUE
Hambach
soixante-huiattaqué à l’acide
Munich
E
tards de Berlinprès de Düsseldorf.
FRANCE
CH
I
TR
Ouest, puis elle s’est
Les médias ont aussiAU
SUISSE
attaquée aux membres
tôt incriminé les occu150 km
de la Fraction armée rouge
pants de Hambach, les
(RAF, une organisation terroriste comparant aux terroristes de
d’extrême gauche) et, à l’été 2017, la RAF. Deux mois plus tard, l’enaux émeutiers du G20 de Ham- quête n’a toujours pas déterminé
bourg. Comme à Notre-Dame-des- qui était à l’origine de l’attaque. Les
Landes, où la rumeur d’une impro- zadistes nient toute implication.
bable «cache d’armes» a alimenté la C’est l’heure du ramassage des ormachine à fantasmes, on soup- dures. On se retrouve, armée d’un
çonne régulièrement les occupants sac-poubelle, à fouiller des yeux la
de Hambi de planquer des muni- zone désolée qui jouxte la mine.
NE
OG
POL
alternent enchaînement aux arbres,
actions de sabotage à la mine et balades pédagogiques dans la forêt
avec les habitants de la région. Il
existerait 140 espèces d’animaux
protégées à Hambach. Le lendemain, c’est tea time et dégustation
de cakes végans. Seahawk, qui porte
un nom d’oiseau marin parce qu’il
est né près de la mer Baltique, se
presse. Les gâteaux sont préparés
par des sympathisants du coin. Ils
font partie des nombreuses personnes qui soutiennent les occupants,
à coups de boîtes Tupperware et de
virées sponsorisées au supermarché. La dégustation est prévue sur
le bitume de la nationale, à quelques
mètres du «point de sécurité» de la
mine. D’une voix rauque, Seahawk
raconte sa vie d’ancien pompier volontaire à Ludwigshafen, en Rhénanie-Palatinat. Il n’imagine pas une
seconde quitter cette bulle qu’est
Hambach. «Les gens de l’extérieur
nous prennent pour des terroristes
alors qu’on s’accroche simplement
aux arbres.»
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Vincenz est militant Greenpeace à
Cologne. Il est venu donner un
coup de main. On marche en silence. La mine est là, devant. C’est
une immense tranchée à ciel
ouvert, un monstre de 85 kilomètres carrés, actif jour et nuit. Vincenz ramasse un morceau de plastique. Il désigne les environs d’un
geste ample. «La première fois que
je suis venu à Hambach, c’était dans
les années 70. Tout ça, avant,
c’étaient des arbres.» RWE est propriétaire de Hambach depuis 1978.
En quarante ans, la mine a
avalé 90 % de la forêt.
Pâtes au tofu
Hambach est la mauvaise conscience de l’Allemagne. Le symbole
des cruels paradoxes de la politique
énergétique du pays, qui se targue
de mettre fin au nucléaire d’ici
à 2022, sans régler la question de ce
charbon si polluant, mais si peu
cher. L’envolée, ces dernières années, des prix du gaz a fait que l’Allemagne est devenue tragiquement
dépendante de son or noir –le charbon représente 40 % de la production d’électricité en Allemagne,
dont 23% de lignite. Tout cela crée
des dégâts environnementaux considérables, sans que les politiques
ne fassent grand-chose – lobby du
charbon, partis politiques et syndicats marchant main dans la main
pour protéger le statu quo, le secteur étant encore une manne d’emplois. «Bien sûr, on peut faire des tas
de choses pour retarder l’échéance,
dit lucidement Wasabi. Mais au
fond, c’est tout le système qu’il faudrait changer.»
Le soir se penche sur la forêt, une
pluie fine et continue ruisselle sur
les cabanes. On dîne d’une plâtrée
de pâtes au tofu. Seahawk joue Wish
You Were Here de Pink Floyd. Il est
tôt, mais la nuit recouvre tout. On
grimpe en silence dans une cabane
pour y trouver l’asile. Et c’est ainsi
que la forêt se plonge dans un silence paisible, que seul vient rompre le ronronnement continu de la
mine de Hambach. •
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8 u
MONDE
Libération Jeudi 10 Mai 2018
LIBÉ.FR
Trois Américains libérés de Corée
du Nord La visite du nouveau secrétaire d’Etat
américain, Mike Pompeo, en Corée du Nord a
donné un premier résultat concret. Il est reparti du pays en emmenant dans ses valises les trois derniers Américains retenus prisonniers par le régime de Pyongyang. L’un avait été arrêté en octobre 2015, les deux autres au printemps 2017. Un nouveau signe de
bonne volonté envoyé par la Corée du Nord à l’approche du sommet
entre Kim Jong-un et Donald Trump. PHOTO AP
de coalition est Nidaa Tounes, avec qui les islamistes
gouvernent déjà au niveau
national. «Ils vont tout faire
pour préserver cette alliance»,
commente Alia Gana. Mais
cette entente ayant profondément déçu la base de Nidaa
Tounes, le parti présidentiel
pourrait de son côté explorer
des alternatives.
La participation
aux municipales
de dimanche
a plafonné à 33,7%.
Un tiers des votants
se sont tournés
vers des formations
indépendantes,
obligeant
Ennahdha
et Nidaa Tounes
à constituer
des alliances.
Désaveu. Pour le moment,
Par
CÉLIAN MACÉ
Envoyé spécial à Tunis
D
epuis la chute de Ben
Ali, aucun scrutin ne
ressemble au précédent en Tunisie. Les premières élections municipales libres de l’histoire du pays,
dimanche, ont été marquées
par une abstention record,
l’effritement de Nidaa Tounes (la formation fondée par
l’actuel président de la République, Béji Caïd Essebsi) et la
percée surprise de listes indépendantes (non affiliées à
un parti).
Seuls 33,7 % des inscrits se
sont déplacés pour voter,
deux fois moins que pour les
législatives de 2014, selon
l’Instance supérieure indépendante pour les élections,
qui a rendu publics les résultats du vote mercredi.
«Sept ans après la révolution,
cette participation très faible
est l’expression d’une défiance
grandissante à l’égard des
partis et de l’action politique
en général, observe Alia Gana,
chercheuse au CNRS à la tête
d’un programme d’études des
élections dans la région. C’est
l’élément déterminant du
scrutin, et un avertissement
très lourd pour la classe politique tunisienne.»
Faux-nez. Les deux grandes
forces politiques de Tunisie
(alliées au sein du gouvernement) ont connu une hémorragie de leurs électeurs par
rapport aux législatives
de 2014. Mais Ennahdha, qui
se définit désormais comme
«démocrate musulman» et a
tenté de gommer son image
islamiste en intégrant des
candidats extérieurs à l’organisation, devance nettement
son rival «moderniste» Nidaa
Tounes, dont la raison d’être,
au moment de sa création,
A la sortie d’un bureau de vote de Sidi Bouzid, lors des municipales de dimanche. PHOTO AUGUSTIN LE GALL.HAYTHAM
Tunisie: derrière l’abstention,
le rejet des grands partis
était de lui faire barrage. Sfax. «Ennahdha peut crier
«L’écroulement de Nidaa Tou- victoire, mais c’est un parti en
nes est dû à plusieurs facteurs, perte de vitesse, qui a perdu
poursuit l’universitaire. Son 400 000 voix par rapport
manque de fonctionnement à 2014 et dont l’électorat a été
démocratique, ses faibles per- divisé par trois en sept ans»,
formances sociorappelle le géograéconomiques et,
ANALYSE phe David Goeury,
surtout, son aldu CNRS.
liance avec Ennahdha, perçue Le score additionné des listes
comme contre-nature et indépendantes (32%) est un
contre-productive.»
second indice du rejet des
Avec un score de 29 % au ni- grandes formations au pouveau national, contre voir, mais ce chiffre cumulé,
21 % pour Nidaa Tounes, certes spectaculaire, est un
Ennahdha redevient le pre- trompe-l’œil. Ces indépenmier parti du pays. Surtout, il dants n’ont par définition pas
arrive en tête dans les deux grand-chose en commun :
plus grandes villes, Tunis et certains sont des dissidences,
voire des faux-nez des partis
qui comptent ainsi glaner
quelques sièges supplémentaires au conseil municipal,
d’autres sont de vrais candidats issus de la société civile,
mobilisés par un projet commun pour leur ville. C’est le
cas de la liste arrivée en tête
à La Marsa, ville ultrachic au
nord de Tunis, ou de celle du
professeur de droit Fadhel
Moussa dans la vaste localité
voisine de L’Ariana (qui a recueilli 38 % des voix). «On a
cassé un mythe, celui de l’étau
des deux grands partis», savoure le candidat, qui affirme
vouloir «laisser la politique
au vestiaire» pour construire
une coalition «sur la seule
base du programme pour
L’Ariana».
L’élection se déroulant à la
proportionnelle et en un seul
tour, avec un seuil de 3% des
suffrages, rares seront les
conseils municipaux où une
liste aura, à elle seule, la majorité absolue des sièges. Des
alliances seront nécessaires
pour diriger et, avant cela,
pour élire le président de la
municipalité. Or Ennahdha
ne dispose d’aucun allié naturel dans le paysage politique tunisien. Ironie du sort,
son seul partenaire possible
aucune consigne nationale
n’a été donnée. Chaque municipalité va être le théâtre,
dans les prochaines semaines, de tractations plus ou
moins secrètes. Et surtout
inédites. Dans la capitale, ce
«second tour» sans scrutin a
déjà commencé. La candidate d’Ennahdha, Souad Abderrahim, arrivée en
tête (34%), a tendu la main à
son concurrent de Nidaa
Tounes, Kamel Idir (26%), en
déclarant qu’elle «ne pens[ait]
pas que le consensus [entre les
deux principaux partis] aille
à l’encontre de la volonté du
peuple». «Il n’y a aucune intention de faire des alliances
avec Ennahdha pour les municipales», a sèchement répondu mardi un cadre de Nidaa Tounes, Wissem Saïdi.
Joint par Libération, Kamel
Idir affirme qu’il est toujours
«candidat à la présidence du
conseil municipal» et qu’il
«essaye d’obtenir l’appui des
autres listes».
«Le positionnement des uns et
des autres va peser dans les
élections législatives et présidentielle de l’an prochain,
analyse Alia Gana. Les coalitions se construiront aussi
avec cette arrière-pensée.»
Les candidats se plieront-ils
aux injonctions des états-majors ? Ils devraient dans de
nombreux cas s’émanciper
des partis politiques, et «privilégier des coalitions de
circonstance en fonction
d’enjeux locaux, tant les
contextes sont différents
d’une ville à l’autre», selon
David Goeury. Cette liberté
d’action à l’échelon municipal répondrait, en tout cas,
au désaveu exprimé par les
électeurs vis-à-vis des formations nationales et de leurs
accords. Elle sera aussi une
chance pour les listes indépendantes de participer à
l’action municipale. La démocratie va timidement pénétrer dans les villes et les
villages : bon an, mal an, la
révolution se poursuit. •
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
u 9
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LIBÉ.FR
Reportage photo à Gyumri, deuxième
ville d’Arménie en déshérence L’Arménie
mise sur le nouveau Premier ministre, Nikol Pachinian, élu mardi, pour éradiquer la corruption et relever l’économie,
dans un pays qui en a bien besoin. Illustration avec le reportage de
Rafael Yaghobzadeh à Gyumri, ville rongée par la pauvreté. Dans les
années 90, la cité grouillait. Aujourd’hui, dans la plupart des immeubles, certaines fenêtres ne s’allument plus le soir. PHOTO RAFAEL YAGHOBZADEH. HANS LUCAS
ZEID RA’AD
AL-HUSSEIN
haut-commissaire
de l’ONU aux droits
de l’homme
REUTERS
«Nous appelons
le gouvernement
turc à lever
immédiatement
l’état d’urgence.»
Le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a demandé mercredi à la Turquie de lever «immédiatement» l’état
d’urgence afin de garantir la crédibilité des élections présidentielle et législatives anticipées du 24 juin. «Il est difficile d’imaginer comment des élections crédibles peuvent être organisées
dans un environnement où les opinions dissidentes et les contestations du parti au pouvoir sont si sévèrement pénalisées», a
déclaré Zeid Ra’ad al-Hussein.
L’état d’urgence a été instauré en juillet 2016, quelques jours
après la tentative de putsch. Le haut représentant onusien a
dénoncé les restrictions des droits de l’homme, de la liberté
d’expression, de réunion et d’association. Dans le cadre de cet
état d’urgence, des purges sans précédent ont été menées :
plus de 50000 personnes ont été arrêtées et plus de 140000 limogées ou suspendues. Outre les putschistes présumés, ces
opérations ont ciblé les milieux prokurdes et d’opposition,
touchant nombre de juges, enseignants et journalistes.
Elections en Malaisie:
«C’est la victoire que l’on espérait»
«Reformasi, reformasi!» La
clameur monte de la rue, où
des voitures passent vitres
ouvertes avec de grands drapeaux aux couleurs de l’opposition. Cinq heures après
la fermeture des bureaux de
vote, les résultats défilent
sur les téléphones. Partout,
la coalition au pouvoir sans
interruption depuis 1957, le
Barisan Nasional (BN), est
écrasée, avec des scores humiliants, 6 200 voix contre 780, 5500 contre 2200…
C’est un raz-de-marée pour
Pakatan Harapan, «l’Alliance
de l’espoir», la coalition antigouvernementale.
«Nous souffrons depuis
soixante ans, et enfin nous
sommes libérés !» s’exclame
James, 60 ans, la gorge serrée, dans la foule qui se
presse devant le bureau
d’enregistrement des voix de
Batu, un quartier de la capitale, Kuala Lumpur. La police antiémeute cherche à en
interdire l’accès à l’opposition. Le député sortant, Tian
Chua, une figure de l’opposition maintes fois emprisonné et qui n’a pu se représenter – il avait été déclaré
inéligible il y a dix jours par
un tribunal –, veut vérifier
Mahatir Mohamad, mercredi. PHOTO JEWEL SAMAD. AFP
que la victoire de son candidat, constatée par ses observateurs dans les bureaux de
vote, est bien enregistrée. Il
en vient aux mains, se fait
bousculer par les forces de
l’ordre, qui finissent par le
laisser passer. Une ambulance qui cherche à entrer
dans la cour est bloquée par
la foule, qui craint qu’elle ne
transporte des urnes bourrées. Les supporteurs de
l’opposition ne la laissent
passer qu’une fois les portes
ouvertes et l’intérieur exploré. Une voiture officielle
se fraye un chemin à grands
coups d’accélérateur.
Des dizaines de policiers et
soldats arrivent d’on ne sait
où, en file indienne. Mais
Etat islamique et talibans:
à chacun son attentat à Kaboul
Kaboul a été ensanglanté
mercredi par une série d’attaques simultanées qui ont fait
au moins sept morts et dixhuit blessés, selon plusieurs
sources sécuritaires. Vers
midi, un kamikaze s’est fait
exploser devant un commissariat avant que d’autres assaillants échangent des tirs
avec les forces de l’ordre. Peu
après, un deuxième commissariat a été pris pour cible par
des hommes qui, selon les
autorités, ont été tués en tentant d’y pénétrer alors qu’un
kamikaze se faisait exploser
dans la rue, dans le quartier
très fréquenté de Shahr-eNaw. L’après-midi a été ponctué d’explosions et de tirs, sur
fond de sirènes d’ambulan-
ces, jusqu’à une explosion en
fin de journée attribuée à un
dernier kamikaze.
L'Etat islamique a revendiqué
le premier attentat, commis
dans un quartier majoritairement chiite, par le biais de
son agence de communication Amaq. Les talibans, eux,
ont revendiqué le second.
De telles attaques simultanées à Kaboul, revendiquées
par deux groupes différents,
sont inédites : si les deux
groupes rivaux s’acharnent à
décrédibiliser le gouvernement tout en se disputant la
notoriété internationale à
coups d’attentats médiatiques, ils n’ont jamais effectué
leurs attaques le même jour,
en même temps, dans la capi-
tale. Le ministère de l’Information et les services de renseignement afghans, le NDS
(National Directorate of Security), ont pour leur part accusé le réseau Haqqani
d’avoir perpétré les deux attentats, avec le soutien du
groupe pakistanais Lashkare-Taiba.
Selon une analyste européenne, «le réseau Haqqani
est connu pour avoir effectué
des attentats pour les talibans, s’érigeant comme une
sorte de “bras terroriste” pour
ce mouvement qui, à l’origine,
se distingue plus par sa capacité à s’accaparer des territoires en province qu’à effectuer
des attentats en milieu urbain». Mais, poursuit-elle «il
beaucoup ont le sourire aux
lèvres. Le résultat du scrutin
chez les fonctionnaires, qui
votent séparément dans ce
pays de 32 millions d’habitants, avait déjà montré qu’ils
étaient nombreux à avoir,
pour la première fois, bravé
les intimidations et voté contre le parti au pouvoir. «Ce
soir, nous avons écrit l’histoire, déclare Tian Chua à Libération. Nous allons bientôt
pouvoir former un gouvernement. C’est la victoire que l’on
espérait, même si tout le
monde assurait que nous perdrions encore. Najib [Razak,
le Premier ministre, ndlr] n’a
plus aucune autorité pour
continuer à gouverner.»
Il aura donc fallu quatorze
élections générales pour que
l’Organisation nationale unifiée malaise (Umno), le parti
qui avait négocié l’indépendance avec les colons britanniques, à la fin des années 50,
soit enfin battu dans les urnes. Le scandale 1MDB, qui a
explosé en 2015, quand une
journaliste a révélé que près
de 4 milliards d’euros avaient
été détournés d’un fonds
souverain par le chef de l’Etat
et ses proches, a joué un rôle
important dans cette défaite.
Mais c’est surtout le retour
surprise de Mahathir Mohamad, qui fut Premier ministre de 1981 à 2003, aux côtés
de l’opposition, qui a renversé la vapeur. A 92 ans,
l’ancien homme fort du pays
a mené la bataille contre Najib, son ancien dauphin, enchaînant les meetings jusqu’à la dernière minute avec
une force surprenante.
Selon la Constitution, le
gouvernement était censé
laisser le pouvoir aux gagnants dès mercredi soir.
Mercredi soir, Najib Razak
n’avait toujours pas reconnu
sa défaite.
LAURENCE
DEFRANOUX
(à Kuala Lumpur)
Italie Tractations in extremis
sur un gouvernement
n’est pas impossible que Haqqani ait fini par œuvrer pour
l’EI, qui a récemment fait
preuve de sa capacité à effectuer des attentats particulièrement meurtriers, alors que
les talibans n’ont toujours pas
officiellement rejeté l’offre de
paix proposée par le président Ashraf Ghani».
La semaine dernière, un double attentat revendiqué par
l'Etat islamique a tué au
moins 25 personnes, dont
plusieurs journalistes. L’objectif des talibans et de l’EI est
de déstabiliser et décrédibiliser le gouvernement central,
perçu comme illégitime et
sous la coupe des Etats-Unis.
MARGAUX BENN
Correspondance à Kaboul
L’Italie va-t-elle sortir de l’impasse? Les deux partis antisystème italiens, le Mouvement Cinq Etoiles et la Ligue (extrême droite), ont demandé mercredi au chef de l’Etat un
dernier délai de vingt-quatre heures pour tenter de former
ensemble un gouvernement. Après plus de deux mois de
discussions infructueuses entre les diverses forces politiques, la situation est toujours bloquée entre la coalition de
droite, arrivée en tête avec 37% des voix et menée par la Ligue, le M5S, premier parti avec plus de 32%, et le Parti démocrate (PD, centre gauche), tombé à 19%.
Catalogne Madrid barre la route
à une réélection de Puigdemont
Le gouvernement espagnol est intervenu mercredi pour
empêcher une éventuelle réélection de l’ex-président indépendantiste de Catalogne, Carles Puigdemont, à la tête de
l’exécutif régional, forçant les séparatistes à présenter un
nouveau candidat s’ils veulent enfin former un gouvernement. Le Conseil des ministres a décidé de saisir la Cour
constitutionnelle pour qu’elle annule une loi votée la semaine dernière au Parlement catalan qui permettrait d’investir, en son absence, l’ex-président, en Allemagne dans
l’attente d’une éventuelle extradition vers l’Espagne.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Recueilli par
AMANDINE CAILHOL
et CATHERINE MALLAVAL
Photo ROBERTO FRANKENBERG
F
aire appliquer la règle du «à travail égal,
salaire égal» inscrite dans le code du
travail depuis plus de quarante ans ;
aider les entreprises à jouer le jeu et les sanctionner en cas de défaillance ; et puis aussi
Libération Jeudi 10 Mai 2018
tenter de lutter contre ce misérable mal qu’est
le harcèlement au travail… Muriel Pénicaud,
ministre du Travail, et sa collègue chargée de
l’Egalité entre les femmes et les hommes,
Marlène Schiappa, dévoilent ici leurs mesures
clés qui seront reprises dans le cadre de la loi
pour «la liberté de choisir son avenir professionnel». Le fruit d’une longue concertation
avec les syndicats, plus simple et consensuelle que lorsqu’il s’est agi de parler flexibi-
MURIEL PÉNICAUD
MARLÈNE SCHIAPPA
«Qui voudra
travailler là
où il n’y a pas
d’égalité
salariale ?»
«
INTERVIEW
La ministre et la secrétaire d’Etat
présentent leurs mesures pour résorber
les écarts de rémunération et mieux
accompagner les entreprises dans
leur lutte contre le harcèlement.
lité, détricotage du code du travail ou statut
des cheminots.
Sanctionner les entreprises qui ne luttent
pas contre les inégalités salariales jusqu’à 1 % de leur masse salariale, cela
existe déjà dans la loi. Sans grand succès.
Pourquoi devrait-on y croire ?
Muriel Pénicaud : L’enjeu, c’est de passer
d’un droit formel à un droit réel. L’égalité salariale est un des rares domaines où le droit
n’est massivement pas respecté. Ce principe
a pourtant quarante-cinq ans! C’est un sujet
évidement juridique, mais aussi sociétal. Le
droit, seul, ne peut suffire.
Marlène Schiappa: Il y a aussi une méconnaissance du droit, de la part des entreprises,
mais aussi de certaines femmes. Quand on
leur demande ce qu’elles voudraient obtenir,
beaucoup citent l’égalité salariale ou la protection contre les licenciements pendant la
grossesse, alors que ces droits existent déjà.
M.P.: Maintenant, cela peut marcher car la société a changé. Il commence à y avoir un refus
de ces inégalités, tolérées jusqu’alors. Il y a
vingt ou trente ans, on n’osait pas dénoncer
les cas de harcèlement et on parlait encore de
«salaire d’appoint» pour les femmes. Désormais, les filles font les mêmes études que les
garçons, voire font mieux qu’eux. Il n’y a plus
de prétexte. Pourtant, pour trois mois de
congé maternité, les femmes continuent de
subir un préjudice énorme en termes de carrière. Un problème supplémentaire, c’est
qu’elles ont intériorisé le plafond de verre, elles doutent d’elles-mêmes.
M.S.: Dès la sortie d’études, les jeunes hommes diplômés demandent des salaires supérieurs aux jeunes femmes, alors que rien dans
leur parcours ne le justifie.
Concrètement, qu’allez-vous changer ?
M.P. : Aujourd’hui, les entreprises ont une
obligation de moyens et non de résultats.
Elles doivent signer un accord ou faire un
plan d’action, et si elles ne le font pas, elles
peuvent être sanctionnées jusqu’à 1% de leur
masse salariale. Mais elles sont plus ou moins
rigoureuses, efficaces… Nous voulons passer
d’une obligation de moyens à une obligation
de résultats.
Et surtout, très peu d’entreprises ont été
condamnées jusqu’ici…
M.P. : Il y a eu plus de 3 000 contrôles depuis 2013 et 157 entreprises ont été pénalisées.
Beaucoup ont été interpellées et se sont mises
en conformité. On sait que l’écart, à travail de
valeur égale, est en moyenne de 9 %. L’écart
général, qui prend en compte les différences
de carrière, c’est-à-dire le fait que les femmes
vont vers des métiers moins bien rémunérés,
ou encore les ralentissements de carrière liés
aux maternités et aux temps partiels, est
de 25 %. Et il se transforme en 37 % à la retraite, ce qui est l’horreur absolue! Mais c’est
ce 9% qui est le plus intolérable et ne sera plus
toléré. Pour le mesurer de façon fiable dans
les entreprises, nous allons mettre en place
un outil d’évaluation commun et pragmatique. Soit en utilisant les données existantes
de la feuille de paye, soit en passant par les logiciels de paye existants ou en en créant un
ad hoc. Des simulations sont nécessaires et
une mission technique va être lancée. On ne
se précipite pas. Il faut que ce soit tranché
pour septembre. Et les premières actions seront mises en place dès janvier 2019.
Et ensuite ?
M.P.: Si des inégalités sont constatées, l’entreprise devra provisionner une enveloppe de
rattrapage sur trois ans maximum. Certaines
entreprises, quand l’écart est grand, répondent que c’est impossible de le combler en un
an. Du coup, elles ne font rien. Avec cette loi,
elles pourront et devront régler cet écart.
Vous prévoyez que 7000 entreprises seront contrôlées tous les ans alors que, selon les syndicats, les effectifs de l’inspec-
La ministre du Travail et sa collègue
tion du travail sont en train de fondre…
M.P.: C’est tout à fait absorbable. En France,
on a un nombre d’inspecteurs au-dessus des
normes de l’Organisation internationale du
travail. Le sujet n’est donc pas le nombre,
mais la priorité fixée.
Marlène Schiappa, vous vous êtes prononcée en faveur du name and shame, qui
consiste à donner les noms des entreprises peu vertueuses. Vous allez persister?
M.S.: On continue. Nous avons fait une première expérience en juin sur la base du baromètre Ethics & Boards [observatoire interna-
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
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u 11
Des questions
en suspens malgré
les avancées
La méthode de
concertation a satisfait les
syndicats, plus mitigés sur
les mesures pour l’égalité
et contre les violences.
U
ne trêve dans la tempête. Entre la
réforme du code du travail, de l’assurance chômage et de la formation professionnelle, sans oublier l’épineux dossier de la SNCF, partenaires
sociaux et gouvernement n’ont pas manqué de sujets pour s’écharper. Mais il est
un dossier sur lequel tout le monde semble s’entendre: la concertation sur l’égalité
professionnelle femmes – hommes, qui
s’est clôturée mercredi. Des échanges
nourris, plusieurs séances de travail concerté, des propositions syndicales portées
collégialement par toutes les centrales et
reprises par Muriel Pénicaud, la ministre
du Travail, et Marlène Schiappa, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les
femmes et les hommes: rarement un dossier n’a fait autant consensus. Du moins,
pendant le temps des échanges. «Sur un
an, c’est le seul sujet sur lequel on a vraiment été entendu», reconnaissait, fin avril,
Philippe Martinez, le numéro un de la
CGT, pourtant peu enclin à louer l’exécutif. «Il y a eu un véritable échange, avec un
travail conséquent», souligne de son côté
Dominique Marchal, de la CFDT. Et Pénicaud, d’en remettre une couche, saluant
l’«engagement des partenaires sociaux»
autour de ce travail de «co-construction».
«Des choses positives». Mercredi, les
chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, le 9 mai à Paris.
tional de la gouvernance des sociétés cotées,
ndlr] portant sur l’égalité femmes-hommes.
Les dix derniers du classement ont été invités
à une formation et les noms de ceux qui ont
refusé de venir ont été divulgués.
M.P. : Il y aura aussi un volet transparence
dans la loi. Les entreprises devront publier
chaque année les écarts de salaires. Cela va
jouer sur leur attractivité en matière de recrutement. Qui voudra aller travailler dans une
entreprise où il n’y a pas l’égalité salariale ?
M.S.: Au Royaume-Uni, il y a un classement
annuel publié par la BBC. Et ça a de l’impact.
Les médias peuvent s’en servir.
Mais il y a aussi des inégalités plus souterraines. Et l’écart moyen de salaires entre les femmes et les hommes s’élève encore globalement à 25,7 %…
M.P. : L’idée est bien de lutter contre elles
aussi. Et d’ailleurs, en luttant contre les 9 %
d’écart entre les deux sexes à travail de valeur
égale, on verra d’autant mieux ces différences
de carrière, d’emploi, ces craintes qu’il y a à
embaucher des jeunes femmes… Nous prévoyons qu’en matière de formation professionnelle, les salariés à mi- Suite page 12
deux membres du gouvernement ont donc
présenté les mesures retenues. Elles feront
l’objet d’amendements gouvernementaux
pour être intégrées au projet de loi «pour
la liberté de choisir son avenir professionnel». Au menu : cinq actions pour lutter
contre les violences sexistes et sexuelles,
et dix autres pour «en finir avec les écarts
de salaires inexpliqués et faire progresser
l’égalité professionnelle».
A l’arrivée, le bilan est plutôt mitigé pour
les syndicats. «Il y a des choses positives. On
a été entendus sur certains points», note
Dominique Marchal, de la CFDT. Avant de
nuancer : «Beaucoup de ce qui ressort
aujourd’hui était déjà dans le document de
cadrage du gouvernement, en mars.» «Il n’y
a pas grand-chose de neuf, par rapport au
travail que l’on a fourni pendant sept
mois», souffle Sophie Binet, de la CGT.
Pour lutter contre les violences, le gouvernement propose de former les acteurs. Seront concernés les inspecteurs du travail,
les professionnels de la médecine du travail, les délégués syndicaux, les élus du
personnel, les conseillers prud’homaux.
Mais pas les salariés. Une erreur, pour
Sophie Binet, qui craint que «ces formations se fassent à budget constant». Les ministres proposent aussi de mettre en place,
comme le demandaient les syndicats, des
«référents internes à l’entreprise» dans les
entreprises afin d’accompagner les victimes de violence. Mais, alors que les syndicats voulaient les doter d’un droit d’alerte
ou encore de saisine l’inspection du travail, le gouvernement préfère que leurs
prérogatives soient définies dans chaque
entreprise. Par ailleurs, le sujet ne fera pas
l’objet de négociation au sein des boîtes,
comme le demandaient les centrales, mais
au niveau des branches. L’obligation de
l’employeur en matière de prévention de
ce risque est en revanche renforcée.
«Usine à gaz». Sur l’autre volet, celui de
la lutte contre les inégalités de salaires, les
syndicats reconnaissent une réelle avancée
et adhèrent au mantra de l’exécutif: «Passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats.» Mais les questions demeurent. D’autant que l’élément clé du
dispositif –un logiciel qui doit mesurer objectivement les écarts de salaires dans chaque entreprise, pour sanctionner celles
qui, au bout de trois ans, n’auront rien fait
pour y remédier– n’est pas prêt. Son rôle:
mouliner plusieurs critères, tel que le diplôme, le profil de postes, l’expérience, et,
peut-être, l’ancienneté, pour mesurer les
éventuels écarts de rémunération injustifiés au sein de chaque entreprise de plus
de 50 salariés (dès le 1er janvier 2019 pour
celles de plus de 250 salariés, et au 1er janvier 2020, entre 50 et 250 salariés).
«Les organisations syndicales ont fait des
propositions hyperprécises pour des critères
objectifs, non à la main des employeurs,
simples et transparents», s’impatiente
Sophie Binet. Mais la ministre du Travail
veut creuser le sujet, au travers d’une mission devant étudier plusieurs pistes. Avant
d’entrer dans une phase de test, en septembre. Avec le risque, pointé par les syndicats, que les lamentations du patronat contre toute nouvelle «usine à gaz» ne
finissent, si elles sont écoutées, par vider
le dispositif de son jus.
AMANDINE CAILHOL
JUSTICE : SILENCE SUR BUSINESS FRANCE
La ministre du Travail, Muriel Pénicaud, est convoquée chez le juge le 22 mai
comme témoin assisté dans l’affaire Business France, ou «affaire Las Vegas»,
selon le Canard enchaîné. Une information judiciaire a été ouverte pour
soupçons de favoritisme concernant un déplacement d’Emmanuel Macron,
alors ministre de l’Economie, à Las Vegas en janvier 2016, préparé par Business
France, dirigé à l’époque par Muriel Pénicaud. Cet organisme public, chargé de
promouvoir les entreprises françaises à l’étranger, avait confié à Havas la quasitotalité des prestations sans faire d’appel d’offres, en infraction avec le code des
marchés publics. Commentaire de la ministre confirmant cette convocation :
«La procédure suit simplement son cours. Je suis extrêmement sereine. Et je ne
commente pas des dossiers qui concernent la justice.» Dont acte.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Jeudi 10 Mai 2018
temps aient les mêmes
droits que ceux qui sont à temps plein. C’est
important quand on sait que 80% des temps
partiels sont des femmes. Ces dernières sont
prises dans la trappe du temps partiel, moins
payé et souvent moins qualifié. Elles ont besoin d’un levier d’émancipation sociale.
Le congé paternité, tout comme le congé
parental, est un autre levier, non ?
M.S.: Evidemment, la question de la conciliation de la vie professionnelle et privée est très
importante, et liée à l’existence d’un plafond
de verre. Nous avons lancé ensemble deux
missions: l’une sur le congé maternité pour
les femmes non salariées, comme les agricultrices ou les auto-entrepreneuses, l’autre sur
le congé paternité. Ce travail a été confié à
l’Inspection générale des affaires sociales
(Igas) qui planche sur ce congé des pères et
doit nous faire des propositions. Faut-il l’allonger et/ou mieux le rémunérer? L’Igas doit
nous fournir des scénarios en juin. Car oui, ce
congé paternité est un levier, même si ce n’est
pas une clé magique.
M.P.: Sur le congé parental, il y a une actualité
avec cette fameuse directive européenne [qui
propose entre autres une meilleure indemnisation, lire ci-dessous]. Les médias disent que la
France bloque, c’est faux. Nous sommes favorables au principe d’une directive sur ce sujet
au niveau européen. Si des pays, une vingtaine, sont opposés à cette première mouture,
c’est parce que les modalités sont trop précises. Elles doivent relever du niveau national
sous peine de ne pas coller à la réalité. Nous,
nous avons un congé maternité, un congé paternité, un congé parental. Il y a des tas de
pays où il n’y a pas les trois.
Mais le Président a bien évoqué «un coût
potentiellement explosif»…
M.P.: Oui, nous devons mesurer les impacts
budgétaires. Et sur le congé parental, il faut
aussi être certain que cela ne freine pas l’accès
des femmes au travail.
M.S. : Il faut se garder des incantations. Les
mêmes lois ne produisent pas les mêmes effets selon les pays. Lors du quinquennat précédent, j’ai plaidé en tant que présidente du
réseau Maman travaille en faveur d’un partage obligatoire du congé parental, comme
c’est le cas en Suède, ce qu’on a obtenu. Mais
cela n’a pas été efficace: il n’y a pas eu davantage de pères qui ont pris ce congé.
Sauf qu’en Suède, ce congé est bien indemnisé !
M.S.: Mais en France, même dans les couples
où la femme gagne plus que l’homme,
c’est elle qui le prend. Ce n’est donc pas
ROBERTO FRANKENBERG
Suite de la page 11
qu’une question d’indemnisation. Il y a quelque chose de culturel.
Comment comptez-vous agir sur les violences sexuelles et sexistes au travail ?
M.S.: Cette question a vraiment émergé avec
le mouvement #MeToo, alors qu’elle était
vraiment hors du spectre du débat public.
Nous avons lancé, avec le secrétaire d’Etat
Olivier Dussopt, un plan contre les violences
sexistes et sexuelles dans la fonction publique, et nous sommes en train de mobiliser
dans le secteur privé. Là, nous allons confier
un rôle de prévention aux commissions paritaires interprofessionnelles et aux branches.
Mais dans les entreprises elles-mêmes?
M.P.: Elles ont déjà une obligation de prévention des risques. Mais nous devons ajouter
très explicitement la lutte contre le harcèlement dans cette obligation.
M.S.: Dans les entreprises de plus de 200 salariés, nous allons installer un référent identifiable auprès des services de ressources
humaines et le former. Dans toutes les entreprises, y compris les plus petites, il y aura
aussi un référent formé et choisi parmi les
élus du comité social et économique. Il ne suf-
«Il ne suffit pas d’avoir
de l’empathie et de
l’écoute sur le sujet
des violences sexuelles
et sexistes au travail.
Les “oh ma pauvre”
ne suffisent pas.»
Marlène Schiappa
fit pas d’avoir de l’empathie et de l’écoute sur
ces questions. Les «oh ma pauvre» ne suffisent pas. Nous avons aussi prévu la diffusion,
d’ici la fin de l’année, d’un guide sur toutes les
sanctions en matière de violences sexistes
et sexuelles pour accompagner tous les employeurs. Certains sont de bonne volonté
mais ne savent pas quoi faire. Enfin, nous
souhaitons que les employeurs affichent une
liste de contacts utiles en cas de violences: le
Défenseur des droits, l’inspection du travail,
le référent en médecine du travail…
Congé parental: Macron
doublé par l’Europe
Plus ambitieuse dans
ses propositions,
l’UE a mis l’Elysée
dans l’embarras
sur sa grande
cause nationale.
L
e président Macron l’a dit et
redit: il compte bien faire de
l’égalité entre les femmes et
les hommes la grande cause nationale du quinquennat. Il répète par
ailleurs à l’envi: bénie soit l’Europe.
Le voilà pourtant gêné aux entournures par une directive européenne
«vie privée-vie professionnelle» vi-
sant à remédier à la sous-représentation des femmes sur le marché du
travail. Dans un bel envol de progressisme, cette directive propose
– entre autres – une meilleure indemnisation du congé parental
pour mieux inciter les pères à mettre la main au berceau. Elle impose
aussi un congé paternité de
dix jours à la naissance à l’ensemble
des Etats membres. Et prévoit, cerise sur le gâteau, cinq jours de
congé rémunérés par an pour s’occuper d’un proche dépendant (une
tâche qui revient souvent aux femmes). Bravo ? Si la France n’est pas
en reste sur le congé paternité
(onze jours), cette version européenne du congé parental représenterait un saut qualitatif de taille: là
où le nôtre est faiblement indemnisé (396,01 euros au maximum par
mois), l’allocation prévue par la directive serait fixée au niveau de
celle d’un congé maladie (soit 50%
du salaire journalier de base, plafond à 1,8 fois le smic). Total : une
indemnité de presque 900 euros
pour un salarié touchant
2000euros par mois. Il s’agirait d’un
congé de quatre mois pour chaque
parent, fractionnable et pouvant
être pris jusqu’aux 12 ans de l’enfant,
alors qu’actuellement en France le
Vous avez un budget pour tout cela ?
M.S.: En plus des 420 millions alloués globalement par le gouvernement à l’égalité hommes-femmes, nous lançons un appel à projets
pour un montant d’un million d’euros pour
des initiatives innovantes contre les violences
dans tous les territoires.
Vous comptez aussi lancer un numéro national d’écoute sur le harcèlement au travail ?
M.S.: C’est exact. L’Etat doit être le chef de file
sur ces questions. Grâce à ce numéro, toutes
ces femmes seront orientées.
Mais c’est déjà le travail de l’Association
européenne contre les violences faites
aux femmes au travail (AVFT)…
M.S.: L’Etat subventionne cette association.
Or elle a décidé de fermer son standard. Pourtant, nous maintenons sa subvention sans la
baisser d’un centime.
Mais c’est parce qu’elle a été débordée par
les appels après la libération de la parole
qui a suivi l’affaire Weinstein…
M.S.: Nous pensons qu’un numéro national
doit exister. Et il est logique que l’Etat assume
cette mission. •
congé parental (pour un enfant) est
de six mois maximum pour un seul
parent et d’un an si les deux parents
en bénéficient.
Première réaction du Président à
cette directive: ça fait cher! Aussi le
chef de l’Etat a-t-il estimé devant le
Parlement européen le 17 avril qu’il
s’agit d’une «belle idée», mais d’un
coût «potentiellement explosif». Depuis, 50 associations, dont l’Union
nationale des associations familiales (Unaf), sont montées au créneau,
tandis que les principaux syndicats
ont demandé à Macron, dans une
lettre ouverte, de mettre ses «actes
en adéquation avec ses paroles»
concernant sa grande cause.
Forcément un rien embarrassé (de
même que sa secrétaire d’Etat à
l’Egalité qui s’est fendue d’un «ce
qu’il faut voir, c’est la question du financement»), a fortiori en pleine
annonce des mesures gouvernementales en faveur d’une égalité salariale réelle entre femmes et hom-
mes, l’Elysée s’attache dorénavant
à faire savoir qu’il ne bloque pas la
directive et que la France allait «elle-même faire une proposition». De
source ministérielle, il s’agirait de
défendre un congé parental indemnisé et obligatoire… mais en laissant
chaque pays définir le niveau de son
indemnisation.
Au fond, et hors de l’Hexagone, cette
directive représente pour l’heure
une sacrée avancée sociale pour certains Etats membres. Le congé paternité serait ainsi une nouveauté en
Allemagne, en Autriche, à Chypre,
en Croatie, en République tchèque
et en Slovaquie. Quant au congé parental de quatre mois payé au niveau d’un congé maladie, il ferait
faire un saut à la Bulgarie, l’Irlande,
l’Italie, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Actuellement en discussion dans les Etats membres, la directive doit être adoptée fin juin par
le Parlement européen.
CATHERINE MALLAVAL
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FRANCE
u 13
Tu mitonnes : Levant
du miel l’emportera
LIBÉ.FR
Chaque semaine, passage
en cuisine et réveil des papilles. Aujourd’hui,
il faut dare-dare sauver les abeilles en leur offrant le gîte et le couvert en face de la Grande
Bleue. Et pour faire sa fête au miel, on a déniché «le pain au miel», une recette d’Auvergne
et de Limousin. PHOTO EMMANUEL PIERROT
Adam Driver et Jonathan Pryce dans l’Homme qui tua Don Quichotte. PHOTO OCÉAN FILMS
«L’Homme qui tua Don Quichotte»:
la justice trancha, Sancho passera
Terry Gilliam a
emporté la manche
cannoise dans
la lutte pour
les droits de son
film, qui pourra être
diffusé en clôture
du Festival. Un
aboutissement pour
un projet vieux
de vingt-cinq ans.
Par
CHRISTOPHE ALIX
A
près dix-huit années
d’un feuilleton épique et aux multiples
rebondissements pour porter
à l’écran les aventures de Don
Quichotte, le réalisateur britannique et ex-Monty Python
Terry Gilliam va enfin pouvoir montrer ce qu’il considère comme «l’œuvre de sa
vie» dans une projection publique. Achevé il y a quelques
semaines, son long métrage
de deux heures douze, Akerman, Manoel de Oliveira
l’Homme qui tua Don Qui- ou encore Raul Ruiz) et qui
chotte, sera bien diffusé en compte une cinquantaine
soirée de clôture du Festival de sélections cannoises à
de Cannes et hors compéti- son actif.
tion, le samedi 19 mai. Le jour
même où ce film, qui n’a pas Avertissement. Le juge a
encore obtenu le visa du estimé «disproportionnée» la
CNC, doit sortir sur demande de Paulo Branco
300 écrans en France.
qui, rappelle-t-il, ne s’est conAu cœur d’un imbroglio juri- sacré à ce projet que durant
dique dantesque, cette cinq mois en 2016, avant que
œuvre avait fait
Terry Gilliam
l’objet d’une deL'HISTOIRE décide de résimande d’interlier le contrat
DU JOUR
diction de sa difqui le liait à Alfusion cannoise par le fama Films. Il met également
producteur portugais Paulo en relation les 300000 euros
Branco et sa société Alfama que Alfama dit avoir investi
Films, qui revendique l’ex- dans ce projet et les vingtclusivité des droits sur le cinq années que Terry
film. Ce dernier avait saisi Gilliam, aujourd’hui âgé de
la justice en urgence la 77 ans, a consacrées à son
semaine passée. Dans une rêve, ainsi que les 16 millions
procédure de référé de plus mis sur la table par les autres
de trois heures, le tribunal producteurs pour que le film
de grande instance de Paris voit finalement le jour.
a examiné lundi la requête Sa diffusion en projection
de ce producteur de 67 ans, sera néanmoins assortie de
réputé pour avoir produit l’obligation légale d’afficher
près de 300 films (Chantal à l’écran un avertissement au
public : «La projection du
film The man who killed Don
Quixote […] ne préjuge en
rien des droits revendiqués
par la société Alfama Films
Production et Monsieur
Paulo Branco sur ce film à
l’encontre de Monsieur Terry
Gilliam et des producteurs
mentionnés au générique, qui
font l’objet de procédures judiciaires en cours.» Une allusion au récent procès en
appel qui s’est tenu à Paris
dans cette bataille juridicofinancière hors norme, et
dont la décision ne sera connue que le 15 juin, soit un
mois après la sortie annoncée du film en salle.
«La mesure sollicitée par
M. Branco était constitutive
d’une atteinte grave à la liberté d’expression, ce qui a
conduit le juge à la rejeter,
s’est félicité Me Benjamin
Sarfati, l’avocat de Terry
Gilliam. On a dit de ce film
qu’il était frappé d’une malédiction. Grâce à la justice, le
sortilège est rompu.» Présent
à Cannes et joint par Libération, Paulo Branco a pour sa
part reconnu une «décision
sage, qui permet la projection
du film mais oblige le festival
à reconnaître que les droits
du film nous appartiennent».
Il dit pourtant être décidé à
poursuivre le festival sur le
fond en lui réclamant des
dommages et intérêts pour
avoir «forcé» cette présentation sans son assentiment.
«Cette projection servira à
quoi?, martèle-t-il. Seulement
à flatter l’ego de Terry Gilliam
et de Thierry Frémaux [délégué général du festival qui a
retenu le film, ndlr]. Je crains
qu’un nouveau désastre industriel ne se profile à cause
de l’intransigeance absolue
du cinéaste et des financiers
qui ont produit ce film de manière illicite.»
Suspense. Il reste que l’on
ne sait toujours pas si la sortie en salle prévue simultanément à la diffusion cannoise,
lors de la séance de 20 heu-
res, samedi 19 mai, aura bien
lieu. Pour son distributeur
français, la société Ocean
Films, qui a déjà engagé, ditelle, 500 000 euros de frais,
aucun doute que le CNC accordera son visa. «L’enregistrement du film suit normalement son cours, explique
Philippe Aigle, le patron
d’Ocean, et la décision que
vient de prendre la justice ne
peut que nous conforter.» Un
avis que ne partage évidemment pas le camp Branco, selon lequel le CNC «devrait logiquement attendre que la
question des droits soit tranchée pour donner son feu
vert». Le suspense continue.
Quant à Terry Gilliam, qui a
été victime d’une attaque cérébrale en fin de semaine
dernière, il a jubilé sur Twitter : «Je ne suis pas encore
mort, je viens à Cannes.» On
l’imaginait mal renoncer au
plaisir d’une montée des
marches, au terme d’une si
longue attente pour son Don
Quichotte. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
14 u
FRANCE
Libération Jeudi 10 Mai 2018
Université Bloquée depuis deux
mois, l’université Jean-Jaurès de
Toulouse a été évacuée par environ
200 policiers vers 4 heures du matin, mercredi. L’université est fermée administrativement. A la mi-journée, environ 400 personnes ont participé à une AG
place du Capitole, où des orateurs ont appelé «à maintenir la mobilisation». Retrouvez sur Libération.fr
notre carte de France des facs mobilisées. PHOTO AFP
LIBÉ.FR
Samu de Strasbourg:
enquête sur une
mortelle indifférence
Fin décembre, les
services d’urgence
ont éconduit sans
ménagement
une jeune femme
en détresse. Elle est
morte quelques
heures plus tard.
Mercredi, le
parquet a ouvert
une enquête
préliminaire.
Par
NOÉMIE ROUSSEAU
Correspondante à Strasbourg
«O
ui, vous allez
mourir certainement un jour,
comme tout le monde.» Et
Naomi Musenga est morte, ce
jour-là. Le 29 décembre 2017,
six heures trente après avoir
appelé (à l’aide) le Samu de
Strasbourg. L’enregistrement,
demandé par la famille, a été
révélé le 27 avril par le site
d’information
alsacien
Heb’dil. Glaçant. Il commence par une transmission
d’une opératrice à sa collègue
vers 11 heures. Avant de lui
passer «la dame au bout du
fil», la seconde demande:
«Qu’est-ce qu’elle a ? La
grippe ?» «22 ans, des douleurs au ventre, elle a ses règles mais c’est pas ça apparemment, de la fièvre et elle va
mourir.» Les deux ricanent.
L’appel bascule, le ton
change. Il se fait autoritaire,
cassant, quand, à l’autre bout,
une toute petite voix répète :
«Aidez-moi madame, aidezmoi.» L’opératrice n’entend
pas, menace de raccrocher,
ne questionne pas. «Mais j’ai
mal, j’ai très mal», souffle la
petite voix, sèchement interrompue : «Vous appelez SOS
Médecins.» Les dix chiffres du
numéro à composer sont débités, répétés. «Je peux pas…
souffle Naomi Musenga. Je
vais mourir.» Cynique, l’opératrice confirme que tout le
monde meurt un jour.
Malgré trois tentatives,
Naomi Musenga n’arrivera jamais à composer le numéro
de SOS Médecins. Elle contacte alors une proche de sa
famille, qui la trouve baignant dans son sang, selon
les Dernières Nouvelles d’Alsace. Nouvel appel vain au
Samu. Finalement, SOS Médecins dépêche un docteur.
C’est lui qui parviendra, enfin, à faire venir une ambulance du Samu, qui évacue
Naomi Musenga aux urgences, en plein centre de Strasbourg, à peine 500 mètres à
vol d’oiseau…
Après plusieurs arrêts cardiaques, la jeune femme décède
à 17 h 30. De quoi exactement ? «Défaillance multiviscérale sur choc hémorragique.» Autrement dit,
plusieurs organes ont cessé
de fonctionner. Vague révélation de l’autopsie, pratiquée
sur un corps en état de putréfaction : le corps a passé un
jour en réanimation et quatre
à la morgue avant l’examen
du légiste.
«Vérité». Jeudi 3 mai, la famille sort du bureau de
Christophe Gautier, le directeur général des hôpitaux
universitaires de Strasbourg.
L’institution se fend alors
d’un communiqué de huit lignes annonçant l’ouverture
d’une enquête administrative. L’opératrice, d’abord affectée à d’autres fonctions, a
finalement été suspendue.
Depuis, les réactions pleuvent, l’indignation monte,
jusqu’à la ministre de la Santé
qui a ordonné une enquête
de l’Inspection générale des
affaires sociales (Igas). La famille a écrit à la procureure
de la République qui a ouvert
mercredi une enquête préliminaire pour «non-assistance
à personne en péril».
Contacté par Libération,
Christophe Gautier dit avoir
«découvert l’affaire» dans la
presse, qu’il lui a fallu ensuite
«authentifier les éléments»,
avant de «prendre un engage-
ment de vérité complète
auprès de la famille». Il doit
la revoir le 24 mai. Avec toutes les réponses, a-t-il promis.
Pourquoi Naomi n’a-t-elle
pas pu parler à un médecin
régulateur? «C’est le cœur de
l’enquête, reconnaît le directeur général des hôpitaux
universitaires de Strasbourg.
La procédure le prévoit
quand il y a identification
d’un appel requérant un avis
médical.» Et «pas de sous-effectif» en cette période de fêtes de fin d’année, assure-t-il,
«nous étions dans des conditions normales d’organisation
de service».
Précisément, «ça ne va pas du
tout», affirme Syamak Agha
Babaei, médecin aux urgences «submergées», «engorgées» de Strasbourg. Il raconte «un des hivers les plus
rudes en termes d’intensité»,
à la suite duquel le service
s’est mis en grève jusqu’à fin
avril. «Chercher à réduire le
flux d’entrées n’est pas la solution, comme c’est le cas dans
les politiques actuelles. C’est
considérer les malades
comme des cas sociaux qui
appellent pour tout ou n’importe quoi. Or le problème
n’est pas la “bobologie” mais
l’absence de lits, de moyens
humains, et la désorganisation. Les soignants sont maltraités et cette maltraitance
rejaillit sur les patients.»
L’affaire Naomi Musenga fait
parler dans son service, elle
«choque» et «nous interroge
sur nos pratiques, poursuit-il.
A cause de la pression, on
peut être excédé, ne pas avoir
les bons mots ou, pire, faire
des erreurs. L’éthique, on l’apprend sur le tas, puis chacun
fait avec sa sensibilité… on
devrait être formés».
Le directeur, lui, «pense que
les protocoles encadrant la régulation n’ont sans doute pas
été respectés». Quand on demande si ces protocoles tiennent compte des conditions
de vie des appelants, il se fâche. «Seuls les éléments médicaux sont évidemment, exclu-
A l’hôpital de Strasbourg. PHOTO FRÉDÉRIC MAIGROT.REA
sivement, pris en compte»,
tacle-t-il alors que la polémique enfle sur les réseaux sociaux autour d’accusations de
racisme. En somme, pour le
directeur, la médecine se doit
d’être aveugle, comme la justice: pas de préjugés, que des
principes.
«Obstacle». Pourtant, le
profil de Naomi Musenga
aurait peut-être pu être un indice, pour lui accorder une
attention particulière, une
écoute bienveillante. Mère
d’une fille de 17 mois, travaillant en intérim, elle venait tout juste d’emménager
seule dans un logement social. «Elle cumule, soupire
Catherine Vidal, directrice de
recherche honoraire à l’Insti-
tut Pasteur. Ce drame est hélas une illustration du rapport (1) publié en 2017 par le
Haut Conseil à l’égalité entre
les femmes et les hommes : le
contexte social et économique
des femmes fait obstacle à
l’accès aux soins et à la prise
en charge médicale.» Il faut
donc le «prendre en compte,
l’intégrer aux procédures, estime celle qui est par ailleurs
membre du comité d’éthique
de l’Institut national de la
santé et de la recherche médicale. «Mais doit-on demander aux opérateurs d’être
compétents sur le contexte sociologique comme peuvent
l’analyser les chercheurs en
sciences sociales? Et puis, ne
sont-ils pas aussi en situation
de précarité eux-mêmes? On
fait des recommandations,
mais de là à ce que les pratiques changent dans le quotidien…»
Auteure de Femmes et santé,
une affaire d’hommes ?
(éd. Belin, 2017), Catherine
Vidal connaît le danger des
stéréotypes, qui retardent
parfois les prises en charge.
Elle cite l’exemple de l’infarctus, «vu comme une maladie
d’homme stressé au travail»,
alors que les maladies cardiovasculaires sont la première
de cause de mortalité chez les
femmes dans le monde. Le
cancer du sein occupe la
dixième place. •
(1) «La santé et l’accès aux soins :
Une urgence pour les femmes en
situation de précarité».
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
La gauche radicale reprend le
pouvoir dans la guerre du mème
LIBÉ.FR
Alors qu’aux Etats-Unis, l’alt-right a investi
depuis un moment les forums et blogs, suivie en France par
Henry de Lesquen et consorts, la gauche radicale française s’est
réveillée, avec une myriade de pages Facebook : «Anarcho-capitalisme ubérisé», «Anarchipster», etc. Dans le genre, la scène
a déjà produit plus de contenus pertinents que le PS depuis
dix ans. A lire sur le blog L’An 2000. PHOTO ANARCHIPSTER
8
A Paris, deux hommes se noient
près de campements de migrants
En l’espace de trois jours,
deux hommes sont morts
noyés dans le canal Saint-Denis et le canal Saint-Martin, à
Paris. L’identité du premier,
dont le «corps, flottant, [a été]
trouvé dans un état de décomposition avancé» dimanche,
selon la préfecture, n’a pas
encore été élucidée. L’homme
n’avait pas de papiers sur lui.
Le deuxième est un Afghan
âgé d’une vingtaine d’années,
selon France Bleu, qui a révélé les faits mardi aprèsmidi. Il aurait sauté dans le
canal pour le traverser, probablement alcoolisé, rapporte la
radio, citant le parquet, qui a
ouvert des enquêtes.
Le point commun entre les
deux hommes : leurs corps
ont été découverts près de
campements de migrants,
l’un à côté du camp dit du
Millénaire, à Aubervilliers, le
second à côté de celui du canal Saint-Martin.
Le directeur général de
France Terre d’asile, Pierre
Henry, a réagi mardi sur Facebook: «Ce drame [il évoque
le deuxième homme, ndlr]
était prévisible, presque programmé. Il y en aura d’autres,
si rien ne bouge. Deux mille
personnes survivent depuis
trois mois pour la plupart à
50 cm du canal ou sur un
nœud autoroutier à la sortie
de la Porte de La Chapelle.
[…] Il n’y a aucune raison
d’attendre pour programmer
et réaliser une mise à l’abri
sans condition préalable.»
Au-delà du fait individuel,
ces deux morts relancent
la polémique sur les
conditions de vie, déjà
dénoncées comme «indignes»
par le Défenseur des droits,
Jacques Toubon, en particulier sur l’absence de sécurité,
dans ces lieux où s’entassent
des milliers de migrants à Paris. Selon le dernier recensement effectué par la Ville, le
campement du canal SaintMartin compte 455 occupants, celui de la Porte de la
Chapelle, 300, et, le long du
canal Saint-Denis sous des
tentes, celui de la Porte de la
Villette, aussi appelé campement du Millénaire, compte
1570 personnes. La fermeture
du centre de premier accueil
de la Porte de la Chapelle, fin
mars, n’aurait pas arrangé la
situation. L’Etat a mis en
place cinq centres d’accueil et
d’examen de la situation, proposant 750 places en Ile-deFrance. Mais un seul de ces
centres est à Paris. «Depuis la
fermeture du centre humanitaire, se sont reconstitués à
Paris des campements de
masse. Le système mis en
place par l’Etat n’est pas assez
dimensionné. La mairie demande la mise à l’abri depuis
deux mois», explique-t-on à
l’Hôtel de Ville. Mi-avril,
Christophe Castaner avait
répliqué que la mairie n’avait
qu’à se tourner vers la justice.
K.H.-G.
C’est le nombre de numéros qu’aura publiés
l’hebdomadaire Vraiment avant de cesser de paraître. Lancé en mars, le titre a annoncé mercredi
qu’il jetait l’éponge, ses ventes n’ayant pas atteint le
niveau espéré. Alors que le premier numéro s’était
écoulé à 18000 exemplaires, l’objetif était «d’atteindre à dix-huit mois l’équilibre des 40000 exemplaires
vendus». C’est le deuxième échec en quelques semaines dans la presse hebdomadaire, après celui d’Ebdo.
Vraiment réfléchit toutefois à «faire perdurer les valeurs et l’esprit du journal sous une autre forme».
«Aucun licenciement n’est prévu», a assuré son cofondateur, Julien Mendez, à l’AFP. L’équipe compte une
vingtaine de salariés.
Nathalie Loiseau et le
«shopping de l’asile»
Tout en reconnaissant que le
règlement de Dublin était dépassé et qu’il fallait le revoir,
la ministre a alors laissé entendre que la faute était en
partie celle des migrants.
«Lorsque l’on arrive du SudSoudan, on peut faire du
shopping de
l’asile et trouver
qu’on est mieux
en Suède qu’en
Italie, mais enfin tout de
même», s’est
agacée Nathalie
Loiseau, déclenchant une
mini-bronca dans les rangs
de la gauche. «Je ne voudrais
pas qu’on puisse considérer
que l’Italie n’est pas un pays
où on peut demander l’asile»,
a ajouté la ministre, espérant
une stabilisation de la situation politique italienne pour
renforcer les procédures
d’asile européennes.
«Comment osez-vous utiliser
ce mot de “shopping” pour
parler de gens qui sont dans
la misère, dans la souffrance,
dans le dénuement?» a répliqué Esther Benbassa, avant
que plusieurs de ses collègues de gauche n’embrayent
sur Twitter. L.Br.
AFP
Avec un intitulé pareil
–«L’Union européenne face
aux défis de la sécurité, des
migrations et des frontières» –, il fallait s’attendre à
quelques éclats de voix mercredi, même dans le carmin
feutré du Sénat. La majeure
partie des questions de la
séance a été
consacrée à la
situation des réfugiés, offrant
un avant-goût
du futur débat
sur le projet de
loi asile et immigration que l’Assemblée a
adopté dans la douleur fin
avril. Sénatrice écologiste, Esther Benbassa a interrogé la
ministre chargée des Affaires
européennes, Nathalie Loiseau, sur la procédure dite de
Dublin, qui impose aux demandeurs d’asile d’effectuer
cette demande dans le pays
par lequel ils arrivent dans
l’UE. Une procédure obsolète
et inopérante, estime l’élue
parisienne, qui a demandé
comment le gouvernement
«comme il prétend le souhaiter, [allait] rendre le droit
d’asile effectif en France et sur
le territoire européen».
Assemblée générale à la gare du Nord, le 3 mai. PHOTO MARTIN COLOMBET
Grève à la SNCF: les syndicats
optent pour un référendum
Après les rencontres peu
concluantes avec le Premier
ministre, Edouard Philippe,
lundi, les syndicats réfléchissaient mercredi à la suite
à donner à la grève qui secoue la SNCF depuis
le 3 avril. Le référendum proposé par la CGT, qui accueillait dans son siège de
Montreuil une réunion de
l’intersyndicale (CGT, Unsa,
SUD rail, CFDT), a été soutenu par les trois autres syn-
dicats (SUD rail, UNSA,
CFDT) sous le nom de «vote
action». Il aura pour but
d’interroger les cheminots
sur leur adhésion ou non à la
réforme proposée par le gouvernement Philippe. Cette
consultation sera organisée
«du 14 au 21 mai» et «selon
des modalités sur lesquelles
nous sommes en train de travailler de manière précise», a
ajouté Laurent Brun, le secrétaire général de la
CGT cheminots. Pour lui, il
ne faut pas y voir pour
autant une «fin du conflit»,
mais plutôt un moyen de légitimer le rapport de force.
«Le gouvernement affirme
qu’il ne veut pas bouger le
cœur de sa réforme. Donc
nous, nous allons questionner les cheminots pour savoir
si oui ou non ils sont en accord avec [elle]», avait-il expliqué sur CNews dans la
journée.
La direction de la SNCF «dit
que puisque trois quarts des
cheminots ne sont pas en
grève, c’est que trois quarts
des cheminots soutiennent la
réforme, donc nous allons
[leur] poser la question […].
A mon avis, la réponse sera
écrasante, mais on verra
bien», a-t-il conclu.
Du côté des militants de la
gare du Nord, la nouvelle
n’est pas très bien accueillie.
A l’assemblée générale de
mercredi matin, on considérait qu’il est illusoire de vouloir reproduire le coup de
force des salariés d’Air
France. «Dans leur cas,
c’était un référendum à l’initiative de la boîte. Là, c’est à
l’initiative d’un syndicat, ça
n’aura pas le même effet du
tout», analyse Monique Dabat, qui mène les débats.
«Dans un conflit, il faut savoir comment concentrer ses
forces militantes. Faire voter
les cheminots, c’est mobiliser
de nombreux militants. Pour
quel résultat ?» questionne
Eric, agent commercial. «Le
seul référendum, c’est la
grève», conclut l’un d’eux.
L’annonce a pourtant déjà
trouvé des échos. Le député
de La France insoumise Eric
Coquerel a appelé sur Public
Sénat à «un référendum national» sur l’ouverture à la
concurrence du rail français,
«car la SNCF est une entreprise publique». G.K.
.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Jeudi 10 Mai 2018
LIBÉ.FR
Tribune : «La politique de Macron
est une politique sans valeurs»
«Sous couvert d’apolitisme, de pragmatisme et de
rationalisation, une idéologie gouverne les multiples réformes mises
en œuvre par le pouvoir exécutif : on fait se substituer aux discours
axés sur les valeurs, des discours privilégiant les techniques. Les
instruments régulent, fragmentent, contrôlent et rendent conforme
l’ensemble des pratiques sociales.» Une tribune signée par Nicolas
Matyjasik, politiste et enseignant à Sciences-Po Lille. PHOTO AFP
LGBT La Marche des fiertés se penche
sur les discriminations dans le sport
«Les discriminations au tapis, dans le sport comme dans
nos vies!» A un peu plus d’un mois de la Marche des fiertés
parisienne, le 30 juin, l’association organisatrice du défilé,
l’Inter-LGBT, vient de dévoiler le mot d’ordre de ce moment militant, cette année consacré à la lutte contre les
discriminations dans le sport. «L’Inter-LGBT déplore que
les comportements racistes, sexistes et LGBTphobes ne
soient presque jamais sanctionnés, et que des événements
d’ampleur mondiale – Coupe du monde de football, Jeux
olympiques– aient lieu dans des pays ouvertement répressifs
envers les personnes LGBTQI+ comme la Russie et le Qatar.»
Taxe d’habitation La suppression,
c’est 26 milliards d’euros
Ça va coûter bien plus cher… Selon un rapport commandé
par Matignon, la suppression totale en 2020 de la taxe d’habitation prévue par l’exécutif représentera finalement un
manque à gagner de 26,3 milliards d’euros pour les communes et intercommunalités. Jusqu’ici, le gouvernement
évoquait un chiffre de 18 milliards. Comment financer
cette mesure ? Les auteurs du rapport avancent plusieurs
pistes, dont un transfert partiel ou total de la part de taxe
foncière, que récoltent aujourd’hui les départements.
Autre solution proposée : accorder une part de TVA, de
CSG ou d’une autre taxe nationale au bloc communal.
Marwan Muhammad, le 12 avril 2017. PHOTO JULIEN MIGNOT
Marwan Muhammad
sonde les musulmans de France
L’ancien directeur
du Collectif contre
l’islamophobie
en France
prend de court
le gouvernement
en lançant une
consultation
en ligne.
Par
BERNADETTE
SAUVAGET
C’
est un joli – et intéressant– pavé dans
la mare. Comme les
aime Marwan Muhammad,
l’ancien directeur du Collectif contre l’islamophobie en
France (CCIF), figure du milieu musulman. «Après plusieurs générations, les musulmans n’ont toujours pas
d’instance représentative nationale qui soit à la hauteur
des enjeux de notre temps»,
déplore-t-il dans une tribune
publiée mercredi par
le Monde. Pour pallier cela,
du culte, resté jusqu’à présent
l’apanage de la première génération de l’immigration,
les «blédards» comme on les
appelle familièrement. La génération émergente des quadragénaires, à l’instar d’un
Marwan Muhammad, n’a pas
Audit. «Ce n’est pas une dé- pu (ou voulu) trouver sa
marche personnelle, précise- place, notamment dans la
t-il à Libération. Ceux qui gestion des mosquées.
soutiennent cette opération Familier d’une rhétorique asvont peu à peu se faire con- sez clivante, Marwan Munaître.» A travers un ques- hammad interpelle aussi
tionnaire, les musulmans de dans sa tribune, très vigouFrance sont invités à dresser reusement, le président de la
République et le
une sorte d’audit
L'HOMME gouvernement,
des structures mises en place il y a
DU JOUR lancés depuis janvier dans une réquinze ans pour organiser l’islam de France. «Il flexion sur l’islam de
est à noter que les musulmans France. «La façon dont l’Etat
ne se sont pas donné les gère les citoyens de confession
moyens suffisants pour pren- musulmane reste bloquée
dre en charge ces questions à dans un autre temps, dans un
l’échelle nationale», poursuit autre siècle, écrit Muhamdans son texte du Monde mad. Cette relation est
Marwan Muhammad. Cette faite, le plus souvent, de conautocritique –le peu d’inves- trôle et d’injonction.»
tissement des musulmans Au moins sur un point, l’actieux-mêmes – est peu habi- viste se retrouve sur la même
tuelle. Tout comme l’intérêt longueur d’ondes qu’Anouar
manifesté pour l’organisation Kbibech, l’ancien président
l’activiste de gauche a pris les
choses en main en lançant,
en parallèle des travaux du
gouvernement, une consultation de la base via un site
internet, Consultationdesmusulmans.fr.
du Conseil français du culte
musulman (CFCM), qui en
appelle à une réforme de son
institution «sinon il risque de
disparaître. […] Il y a un vide
à combler : il faut que le
CFCM intègre en son sein des
jeunes et des femmes.»
Propositions. Pour le moment, il règne un certain flou
quant aux intentions de l’Elysée sur ce dossier sensible. En
janvier, Macron avait fait
part, à travers une courte interview au JDD, de son intention de consulter et de faire
des propositions lors du premier semestre de 2018. «En
un an, Macron a montré qu’il
tenait toujours son agenda»,
souligne une source proche
de son dossier. On attend l’intervention présidentielle. Le
mois de ramadan, qui commence dans quelques jours,
pourrait en être l’occasion.
Traditionnellement, le CFCM
organise un repas officiel de
rupture de jeûne. Une invitation a été lancée au Président
pour qu’il vienne, comme l’an
passé, y participer. •
Sargasses
Le 5 mai, l’Etat a débloqué 3 millions d’euros
destinés à acheter des machines de ramassage
et des équipements de protection pour lutter
contre la polifération de ces algues brunes
dont les échouages massifs en Martinique, Guadeloupe et Guyane posent de plus en plus problème.
«Lors des trois derniers mois, nous avons dû à plusieurs reprises fermer notre port, raconte à Libération Jean-Claude Pioche, le maire de la Désirade
(DVG). Les magasins n’ouvrent plus faute d’arrivée
d’approvisionnement. Entre mars et avril, plus
400 tonnes de sargasses se sont amassées.» Les sargasses forment de vastes bancs d’algues brunes
tissés en rangs serrés, leur épaisseur peut atteindre un mètre et s’étaler jusqu’à plusieurs dizaines
de kilomètres à la surface de l’Atlantique. Leur
propagation serait due au réchauffement et aux
pollutions des eaux. Lorsque ces algues s’amoncellent et sèchent, elles dégagent de l’ammoniac
et de l’hydrogène sulfuré. Les élus antillais demandent à la France de prendre des dispositions
pour que la situation ne se reproduise plus, les Antilles ayant déjà connu une grande crise en 2015.
Lire notre décryptage sur Libération.fr
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Astérix aux Jeux
Olympiques. Comédie.
Avec Gérard Depardieu,
Clovis Cornillac. 23h15.
Esprits criminels. Série.
Le pyromane. Les proies.
Morts anonymes.
21h00. Concours Eurovision
de la chanson 2018. Divertissement. Seconde demi-finale,
en direct de Lisbonne. 23h30.
D’Amir à Alma. Documentaire.
21h00. La face cachée de
Margo. Aventures. Avec Cara
Delevingne, Nat Wolff. 23h00.
Chroniques criminelles.
FRANCE 5
20h55. Affaire conclue :
le prime. Magazine. Présenté
par Sophie Davant. 22h35.
Affaire conclue : l’histoire
continue. Magazine.
21h00. The Expatriate.
Action. Avec Aaron Eckhart,
Olga Kurylenko. 22h55.
Imogène McCarthery. Film.
20h50. Les dix commandements. Aventures. Avec
Charlton Heston. 00h50. Salamandre. Série. Épisodes 3 & 4.
21h00. Section de
recherches. Série. Les mailles
du filet. La rançon du succès.
22h50. Section de
recherches. Série. 2 épisodes.
20h55. Les neiges du
Kilimandjaro. Comédie
dramatique. Avec Ariane
Ascaride, Jean-Pierre
Darroussin. 22h45. Soir 3.
23h30. Bobby Kennedy.
Documentaire. Le rêve brisé
de l’Amérique.
TMC
6TER
21h00. Star Wars - Épisode IV
- Un nouvel espoir. Sciencefiction. Avec Mark Hamill.
23h15. Star Wars : L’Empire
des rêves. Documentaire.
CANAL+
W9
21h00. Départ immédiat.
Magazine. Île de Ré : les
secrets d’un coin de paradis.
22h40. Départ Immédiat.
Magazine. Cap Ferret :
le paradis secret de la côte
Atlantique.
21h00. Trust. Série.
La maison de Getty. Lone star.
23h05. Smilf. Série.
2 épisodes.
21h00. Joséphine. Comédie.
Avec Marilou Berry, Mehdi
Nebbou. 22h45. Relooking
extrême : spécial obésité.
NRJ12
20h55. Au cœur de.... Documentaire. Écoles de graines de
stars : usines à rêves ?. 23h00.
Au cœur de.... Documentaire.
M6
C8
21h00. Scorpion. Série.
Rendez-moi mon QI. La bourse
ou la vie. 22h50. Scorpion.
Série. 4 épisodes.
21h00. Rush Hour 3.
Comédie. Avec Chris Tucker,
Jackie Chan. 22h50.
Rush Hour 2. Film.
JEUDI 10
Une perturbation de faible activité traverse
le pays par l'ouest en se décalant vers l'est.
Une amélioration se fait progressivement
par la Bretagne au fil des heures.
L’APRÈS-MIDI La dégradation progresse vers
l'est avec une baisse significative des
températures par rapport à la veille. Les
températures se rapprochent des valeurs de
saison sur les trois quarts de la France.
LCP
20h30. Mon ancêtre l’esclave.
Documentaire. 22h00. The
Gatekeepers. Documentaire.
VENDREDI 11
Le soleil s'impose sur quasiment toute la
France. La fraîcheur est marquée au lever
du jour. L'arrivée d'une perturbation par
l'ouest donne un ressenti plus gris sur la
pointe bretonne.
L’APRÈS-MIDI Le soleil s'impose dans une
ambiance très agréable. La faible
perturbation atlantique progresse
lentement sur les régions du nord-ouest.
Lille
1 m/12º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
1 m/14º
1 m/14º
Lyon
Bordeaux
2,5 m/17º
Toulouse
2,5 m/17º
Nice
Marseille
Lyon
Toulouse
Marseille
1 m/18º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
7
8
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Rouges II. Donnant les
moyens III. Bonne près du
Vieux-Port ; Louis fut fou d’elle
IV. Point de côté ; Mieux vaut
ne pas y dormir V. Marqueur
d’un bateau de guerre ;
Plus poli VI. On lit souvent
ce mot deux fois dans une
même phrase ; Tiens, le voilà
VII. Secret ; A montré qu’il
n’était pas indifférent (a)
VIII. Prénom aqueux (Johnny
ne rentre pas, seulement
trois cases) ; Va à l’intérieur
d’un tube ou sur Youtube
IX. Protéger un pied ; Et
mois, et mois, et mois… X. Il
relie érable et étoiles ; On le
met à nu pour nous habiller
XI. Rouge
9
V
VII
X
Grille n°906
VERTICALEMENT
1. Rouges 2. Elle rougit de colère ; N’ira pas droit au but 3. Ils sont déserts
par temps chaud ; Chanteur au son rassuré 4. Vieilles compagnes de
vieux croûtons ; Qui ne reste pas en travers de la gorge ; Pierre et pierre
et pierre… 5. Avance à cheval sur le premier 2. ; Quand Lao-Tseu dit : «il
faut trouver la voie», c’est celle-ci ; Réfléchi 6. Il y en a une en dessous ;
Atoll atome 7. Henri en rires ; Flancs d’un volcan 8. En manque 9. Rouge
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. BLANCHETT. II. OUVERTURE. III. OLA. XIX.
IV. NARAYAMA. V. ÉGAYENT. VI. ÈS. EI. MOU. VII. EAU. SCÈNE.
VIII. ÎLE. OS. IX. BLÊMIR. AI. X. YOMEDDINE. XI. ÉRATHÈMES.
Verticalement 1. BOONMEE. BYE. 2. LULA. SAILOR. 3. AVARE. ULÉMA.
4. NE. ÂGE. ÉMET. 5. CROYAIS. IDH. 6. HT. AY. CORDE. 7. EUX-MÊMES. IM.
8. TRIANON. ÂNE. 9. TEX. TUERIES. libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
◗ SUDOKU 3662 MOYEN
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8
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Solutions des
grilles d’hier
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Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
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15
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22h00. Indices. Série.
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18 u
SPORTS
Libération Jeudi 10 Mai 2018
Dans le vestiaire
du PSG, des trophées
et des crises
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
«N
ous avons vu une belle
fête avec, certes, des
équipes de niveaux différents.» Le Paris-SG en a terminé
mardi au Stade de France de SaintDenis avec sa saison 2017-2018 sur
quelques mots prononcés par un
mort (il s’en va) qui marche (il est
encore là), l’entraîneur basque Unaï
Emery, bouclant face aux Herbiers
en finale de la Coupe de France (2-0)
une saison à trois titres : toute la
soirée dionysienne aura respiré la
contrainte et le passage obligé.
Voire la manipulation, puisque Neymar n’était pas subitement revenu
du Brésil pour assister à la finale par
hasard et il n’arborait pas le maillot
du club sous la veste de costard par
hasard non plus. L’attaquant brésilien a passé ces trois derniers mois
dans sa maison de São Paulo, où il a
soigné la fracture au cinquième métacarpien qui l’avait contraint à
quitter le terrain un soir de clasico
face à l’Olympique de Marseille.
RABIOT MONTE
DANS LES TOURS
Rétrospectivement, on l’avait trouvé
un peu seul, non seulement quand
il gisait au sol, le visage déformé par
la douleur, mais aussi lors de sa sortie du terrain sur une civière. On a
connu des coéquipiers plus empressés. Mais il est vrai qu’une entité où
voisinent pour chaque poste deux
internationaux aux prétentions salariales XXL n’est pas n’importe quel
club non plus.
Le 24 avril, Neymar senior, père et
agent de l’homme que le Paris-SG
arracha au FC Barcelone l’été dernier pour quelque 222 millions
d’euros, a pris un avion pour Paris
depuis São Paulo pour s’entretenir
avec Pini Zahavi, l’agent israélien
qui avait déjà organisé l’exfiltration
du joueur depuis la Catalogne. «Et
Neymar senior lui a expressément
demandé d’ouvrir les portes des
Coup de sang d’Adrien Rabiot
contre le comportement
du clan Neymar, tir de barrage
des Brésiliens face à Cavani…
La tension est à son comble
entre les joueurs parisiens,
faisant oublier le triplé
réalisé cette saison.
grands clubs», raconte à Libération siens», selon un proche. Ses interloune partie prenante du dossier. Une cuteurs reçoivent le message cinq
clause de style: l’Angleterre non, le sur cinq: s’ils veulent que Neymar
Barça non plus à cause du mélo- porte le maillot du Paris-SG la saison
drame de l’été 2017, le Bayern de Mu- prochaine, il va falloir que le père
nich n’a jamais mis plus de 45 mil- (indissociable du fils) combatte ce
lions d’euros sur un joueur… le Real désir.
de Madrid est donc seul en piste.
Et il serait incité à le combattre si le
Aux dirigeants parisiens, Neymar contrat du Brésilien au club était
senior joue ces derniers temps une prolongé au-delà de son terme acmélodie subtile. La dominante : tuel (2022) avec une substantielle
Neymar est malheureux au Pa- augmentation salariale, une
ris-SG. La mélodie: le président du manœuvre habituelle dans le cas
club sous capitaux qataris, Nasser d’un joueur qui n’a rien moins que
al-Khelaïfi, n’est plus en cours à doublé –de 15 millions d’euros anDoha, ce qui fragilise la gouver- nuels à une bonne trentaine,
nance parisienne et floute les pers- compte non tenu des dons fait à sa
pectives. De fait, c’est l’émir du Qa- fondation– ses émoluments en retar, Tamim ben Hamad al-Thani, joignant Paris l’été dernier.
qui a embauché l’entraîneur alle- Lundi matin, l’affaire a pris un tour
mand Thomas Tuchel à partir de la savoureux. Mis au courant des desisaison 2018-2019, alors même que derata du clan Neymar, le défenseur
Nasser al-Khelaïfi battait la campa- du Paris-SG Marquinhos s’en est
gne pour convaincre l’exouvert au milieu Adrien
coach du FC Barcelone, ENQUÊTE
Rabiot en marge de l’enLuis Enrique, de rejointraînement. Lequel Radre la capitale. Difficile d’accorder biot l’a très mal pris : lui-même
du crédit à la parole présidentielle lancé dans une renégociation autredans ces conditions. Beaucoup plus ment urgente (son contrat prend fin
surprenant: devant plusieurs inter- en juin 2019), il est monté dans les
locuteurs du club parisien, le père tours devant plusieurs coéquipiers
de Neymar a mis en avant ses pro- sur le mode : «Il n’y en a que pour
blèmes de santé, «exprimant son dé- Neymar» ; «Il n’a qu’à jouer tout
sir de rester au Brésil, auprès des seul», etc. Un courroux qui a trouvé
un écho dans la soirée sur le groupe
WhatsApp (une messagerie en ligne) des joueurs parisiens, solidaires–à des degrés divers il est vrai–
de l’international français. Ambiance.
CAVANI HÉRISSE
LES BRÉSILIENS
D’autant qu’un second front est
ouvert dans le vestiaire depuis quelques jours et l’interview donnée
à SFR par l’attaquant Edinson Cavani: les Brésiliens sont vent debout
contre l’Uruguayen, Thiago Silva
évoquant même en privé un «manque de respect» à son endroit et un
«crime contre l’équipe». L’origine :
alors que le consultant de SFR
Christophe Dugarry relève l’existence de comportements individualistes sur le terrain, Cavani abonde,
ajoutant : «Dans l’équipe, chacun
sait quel est celui qui pense à lui et
celui qui pense à l’équipe. Et
d’ailleurs, la société [il veut dire le
club, les dirigeants, ndlr] le sait
aussi.» Avant de conclure : «Pour
moi, la ligne est de toujours marcher
ensemble.»
Thiago Silva a raison de se sentir
visé : capitaine de l’équipe depuis
son arrivée en 2012, il est à ce titre
garant d’une unité collective que
Cavani ne voit manifestement nulle
part. Les deux hommes ont un passif: lors de ses deux retours différés
post-trêve hivernale, en janvier 2016 et 2018, Silva avait lâché
l’Uruguayen en rase campagne, expliquant même devant les micros,
voilà cinq mois, que Cavani,
meilleur buteur de toute l’histoire
du Paris-SG devant Zlatan Ibrahimovic, devait «travailler pour regagner sa place» dans l’équipe. Par
ailleurs, le fait que le Brésilien ait
constamment fait primer ses liens
avec les dirigeants sur l’intérêt des
joueurs est proverbial au club, le sujet faisant même parfois l’objet de
plaisanteries.
Au-delà de sa propension à endosser sans barguigner la position de
ceux qui le payent en toutes circonstances, Thiago Silva doit cependant être entendu quand il parle
de «crime contre l’équipe»: la détérioration de l’image du club consécutive à l’interview donnée à SFR
est bien réelle. Et, au-delà, le timing
de cet entretien interroge au regard
de la personnalité (secrète) du
joueur et de la rareté de ses interventions médiatiques. S’il avait
voulu préparer le terrain à une exfiltration dès cet été, par exemple à
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
u 19
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BILLET
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
Démagogie: la
Coupe est pleine
l’Atlético Madrid qui disposerait
d’un pactole phénoménal si le club
cédait Antoine Griezmann pour une
centaine de millions d’euros, il
n’aurait pas fait autrement – ni dit
autre chose – que de se livrer à ce
moment-là, et sur ce ton-là.
Ce n’est pas la première fois que
l’attaquant endosse le beau rôle. Le
«penaltygate» de septembre 2017,
qui avait vu Cavani et Neymar se
disputer l’exécution d’un péno face
à Lyon avant que la direction ne
tranche en faveur du Brésilien,
l’avait placé dans une position de
martyr vis-à-vis du public, sans
doute exagérée, le fait que les penaltys reviennent au meilleur
joueur de l’équipe (et c’est Neymar)
ne relevant tout de même pas du
scandale.
Bref, petites manœuvres, profits
inégalement répartis en terme
d’image créant des jalousies et
grosse fatigue collective, gravée
dans le marbre dès qu’un protago-
niste passe à confesse. A part ça, la
situation est aussi tendue au centre
de formation du club puisque le directeur, Luis Fernandez, ancien
grand joueur du Paris-SG revenu
dans son club de cœur pour lui
donner une dimension patrimoniale, ne voulait pas que le milieu
de terrain italo-brésilien Thiago
Motta prenne en main les moins
de 19 ans, ce qu’il fera cet été à la
suite de sa brillante carrière de
joueur. L’été sera chaud. •
Maillot sur le dos
mais en pantalon
de costume,
Neymar porte
le trophée
de la Coupe
de France au soir
de la victoire
de Paris, mardi
au Stade
de France.
PHOTO
FRANCK FIFE. AFP
Le capitaine des Herbiers, Stéphane
Flochon, soulevant la Coupe de France
avec son homologue parisien, Thiago Silva,
mardi à Saint-Denis, pour ponctuer la
victoire (2-0) des champions de France en
finale de la Coupe: une image œcuménique rassemblant amateurs (Flochon, sauf
que non: il est payé 3000 euros par mois
pour consacrer sa vie au football) et professionnels, le symbole d’une compétition
rappelant que le jeu préféré des hommes
est le même partout, même si le talent de
ceux qui le pratiquent, lui, est inégal. Mais
une image ambiguë: si Flochon fait une
tête de six pieds de long en portant la
coupe, c’est sans doute parce qu’il a perdu
le match (ce qui rend son compagnonnage
avec les vainqueurs à cet instant illégitime,
et il le sait puisqu’il est sportif de haut niveau) mais aussi, peut-être, parce qu’il
comprend qu’il passe pour une marionnette, un instrument de divertissement induisant le leurre et la fausseté. Dans une
soirée qui, par bien des côtés, a basculé
dans le simulacre, entre un Neymar arborant le maillot du Paris-SG sous la veste
(une manœuvre, lire ci-contre) et l’accolade
présidentielle entre Emmanuel Macron et
Nicolas Sarkozy, sans même parler des
remplaçants parisiens fêtant chaque but
comme s’il s’agissait d’une finale de Coupe
du monde alors qu’ils ne levaient pas un
sourcil quand les titulaires en passaient
sept à Monaco, le 15 avril, pour sceller le titre de champion 2017-2018. Bref: on se fout
de notre gueule. Pas de souci: depuis le
temps, on a pris le pli. C’est Flochon qui ne
passe pas. Si le foot peut se passer de public ou de retransmissions télé, il ne pourra
jamais faire l’économie du joueur: c’est la
dernière frontière. Or, celui-ci a été utilisé
dans le sens de la communication du club
parisien –une utilisation valant son pesant
de condescendance, «viens, quand même,
petit, tu es méritant, c’est pas mal du tout
pour un joueur de National [3e échelon]…».
Mardi, les joueurs des Herbiers n’étaient
pourtant pas des joueurs de National, mais
des finalistes de Coupe de France ayant
gagné des matchs (Auxerre, Romorantin,
Lens, Chambly), au même titre que leurs
adversaires parisiens du jour et que les
deux derniers finalistes malheureux de la
Coupe de France, Angers et Auxerre. Qui,
eux, n’avaient pas été invités à soulever la
coupe : par quel bout qu’on le prenne, ce
distinguo est injustifiable. Il y eut un précédent : le capitaine nantais, Mickaël Landreau, conviant celui de Calais, Réginald
Becque, après la finale de 2000 (2-1 pour
les Canaris), un braquage arbitral ayant
privé les Calaisiens (alors en CFA 2,
5e échelon) d’une prolongation qu’ils
méritaient mille fois.
Encore aujourd’hui, Becque se dit ravi
de l’initiative de l’international français.
On ne nous enlèvera pourtant pas de l’idée
qu’elle contredisait le sport dans ce qu’il
a de plus précieux : un monde où tout s’efface (salaire, statut) le temps d’un match
à l’exception de la condition de joueur.
La démagogie n’a rien à y foutre. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Jeudi 10 Mai 2018
IDÉES/
HISTORIQUE
SOPHIE WAHNICH
Directrice de recherches en histoire et science
politique au CNRS, équipe Transformations
radicales des mondes contemporains de l’IIAC
et de l’EHESS.
Nouveaux identitaires,
troubles convergences
L’antisémitisme occupe une place singulière
dans la constellation d’extrême droite actuelle.
Une histoire qui puise ses racines dans le
renoncement à l’antinazisme et à l’antivichysme
dans les années 50.
L
es affiches de l’Action française sont réapparues dans
des zones d’affichage souterrain, aux portes de Paris. Le groupe
d’extrême droite Génération identitaire fait des vidéos très efficaces
pour entendre la nouvelle modernité de l’amour de la tradition.
Ce 1er Mai à Nice, le Front national
défendait «l’identité des nations et
les origines helléno-chrétiennes de
la civilisation européenne». Le
«helléno-chrétien» fait écran au ju-
déo-chrétien comme au greco-latin qui avaient auparavant la prééminence des racines de l’Europe.
Quant au monde arabo-musulman, il serait l’autre de l’Europe.
1969. Lendemain de Mai 68. Les intellectuels de la nouvelle droite
créent le Grece, Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne. Ils veulent
combattre le mélange de culture
judéo-chrétienne et d’idéologie
marxiste du monde intellectuel et
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Macron : le hussard
du changement
Pour réussir la
transformation
de la France,
Macron impose
ses réformes au
pas de charge.
Mais il coupe
le pays en deux,
divise
les Français
entre riches
et modestes.
S
’il fallait deux qualités pour définir l’an I d’Emmanuel Macron,
ce serait audace et ambition. S’il
fallait deux défauts pour le caractériser, ce serait autoritarisme et division.
En douze mois, le jeune président
français a prouvé qu’il a la stature de
sa fonction. Inconnu deux années
plus tôt, entré en lice sans parti, sans
mandat, sans légitimité, sans expérience politique, il s’est imposé à la
hussarde, chargeant droit devant lui,
sans se soucier un instant des règles,
des rites et des traditions. Certes, les
circonstances l’ont bien aidé. Déchirure de la gauche, division de la droite,
universitaire français, œuvrer
pour une renaissance culturelle de
l’Occident. Au sein du Grece, la
version païenne de l’Occident
prospère aux côtés de sa version
chrétienne. Une culture du sang
pur aryen pour les premiers, un
imaginaire des sangs mêlés pour
permettre d’étendre l’empire de la
mystique du Christ pour les seconds. Le mariage mixte est insupportable aux premiers, le gris insupportable aux seconds.
Ces intellectuels nouveau genre se
font les bons élèves de Gramsci. La
violence n’est pas nécessaire pour
mener et gagner une révolution, le
vrai enjeu étant de transformer les
consciences dans une dialectique
du consentement et de la coercition. Guerre de position. Le Grece
affirme régulièrement vouloir
«combattre plus par les idées et
l’astuce que par la force». Il aura
pour tâche spécifique de détruire
les valeurs de la société qu’il veut
radicalement transformer.
Désormais, la guerre de position
est numérique. Elle use de tous les
registres, bluff, brouillage, détournement sur le Net. Des micro-actions sont diffusées sous une
forme virale. Investir un fast-food
hallal avec des masques de cochon
n’a de sens que si l’on sait que la vidéo sera vue des milliers de fois.
Génération identitaire dit lutter
contre l’islamisation de la France
au nom des Gaulois et incite de fait
à la haine raciale. Mais quand ses
porte-parole sont mis en examen,
les mêmes se réclament des droits
de l’homme. Cela avait bien réussi
aux maurassiens en 1953, pourquoi
ne pas recommencer ?
1953. Amnistie des collaborateurs
sous l’Occupation. Pour l’obtenir,
la droite maurassienne met en
irruption imprévisible de la justice
dans la campagne, rancœur et lassitude des Français vis-à-vis des partis
classiques, montée spectaculaire des
extrêmes, le décor était en réalité vermoulu. Encore fallait-il avoir l’audace
et l’ambition de l’enfoncer, en balayant les pronostics et les probabilités. Il y fallait une grande confiance en
soi et un tempérament de fer.
Parvenu au pouvoir, Emmanuel Macron a continué sans hésitation à se
comporter en hussard du changement. Bien souvent, le candidat élu
au Palais de l’Elysée ruse et tergiverse
avec ses promesses de campagne,
Jacques Chirac en est l’archétype.
Emmanuel Macron, non. Le Président applique au triple galop les mesures annoncées par le candidat. Il
mène sans hésiter une politique économique libérale, il renforce les instruments de la sécurité, il plaide vigoureusement pour une relance de
l’Europe, il bouscule ses adversaires,
il ignore délibérément les précautions d’usage en matière sociale
comme culturelle. C’est un transgressif assumé, fier de l’être et mettant en
scène son audace. Sur le plan international, il s’est imposé sans coup férir
comme un acteur qui compte.
Il y a, qu’on l’aime ou pas, qu’on l’encourage ou qu’on le combatte, un pré-
doute la valeur de la résistance au
nazisme et au vichysme. L’épuration est comparée aux massacres
de septembre 1792, le maratisme
évoqué pour faire réapparaître le
spectre du «juif Marat» vengeur et
non justicier. Cela permet de révoquer en doute la valeur de la justice des vainqueurs y compris à
Nuremberg, de récuser la référence à la Révolution française, de
maintenir une association ancienne entre l’imaginaire antirévolutionnaire et antisémite à travers la figure de Marat. Les
promesses émancipatrices du projet universaliste résistant sont enterrées au nom de la clémence démocratique et même des droits de
l’homme.
Désormais, la perversion des notions et des valeurs s’exprime dans
l’énoncé «égalité et réconciliation». Il permet à Soral de prospérer sur la Toile. La réconciliation
est alors possibilité d’associer ce
qui d’ordinaire s’oppose : la défense de l’Occident chrétien et un
islam orthodoxe au nom de la défense de la famille naturelle contre la théorie du genre et contre le
mariage pour tous. La réconciliation, c’est aussi celle des chrétiens
et des païens, païens d’hier du
Grece dont des figures actuelles
sont issues du GUD et le font renaître. Ces familles font cependant baptiser leurs enfants par des
intégristes.
Les discours segmentés pour des
publics spécifiques convergent
ainsi vers des intérêts politiques
momentanément communs. Convergent aussi des identitaires islamophobes et l’association «La banlieue s’exprime». Ce groupe
antisioniste dur parrainé par Dieudonné veut venger la trahison co-
sident à l’Elysée. Et même un président intellectuel, pour la première
fois depuis François Mitterrand, car
ce sabreur impitoyable est aussi un
homme de culture et, visiblement, de
réflexion.
Ces qualités ont évidemment leur revers. Emmanuel Macron est un séducteur impérieux, très impérieux.
Les institutions de la Ve République
lui offrent de grands pouvoirs, sans
équivalent dans les démocraties. Il
les emploie intégralement, il les mobilise, il les met au service de sa politique. L’Etat, c’est lui. La République,
c’est lui. Le pouvoir, c’est lui. Il décide, le gouvernement exécute. Il a
choisi un Premier ministre très complémentaire –un bon choix– qui met
en œuvre ses décisions, arrondit
quelques angles, anime le gouvernement mais le pilote sur l’itinéraire
tracé rue du Faubourg-Saint-Honoré.
La majorité doit être cohérente, les
ministres sont interdits d’indiscrétions, a fortiori de dissensions. C’est
la discipline de la Garde républicaine
qui s’applique, sabre au clair et gardeà-vous. Il devrait distribuer des casques à crinière à son camp.
Les contre-pouvoirs sont bousculés,
invectivés, marginalisés. Il méprise
la presse, rudoie les élus locaux, malmène les syndicats. Il a la conviction
loniale et postcoloniale française
en reprenant la parole, mais il loue
aussi le travail contre-révolutionnaire de Reynald Secher et sa notion de génocide franco-français
pour parler des guerres civiles de
Vendée. Il accuse ainsi la politique
révolutionnaire d’avoir été raciale
et falsifie l’histoire. Il y a certes
parfois des tiraillements, mais la
convergence demeure.
Quant au financement de tout ça?
Dans les années 2000, des hommes d’affaires, voire des gouvernements, du monde arabe et perse, la
Syrie de Bachar al-Assad, la Libye,
l’Iran de Mahmoud Ahmadinejad,
parfois par antisionisme, parfois
par antisémitisme. Des films, des
entreprises, des campagnes électorales: des millions d’euros. Ce n’est
même plus un secret.
Ainsi dans cette constellation d’extrême droite complexe, l’antisémitisme occupe une place singulière
et réelle. Cette histoire puise dans
une histoire longue, celle du renoncement dans les années 50 à
l’antinazisme et l’antivichysme,
puis du renoncement à l’effectivité
universelle de la subjectivité de
chacun au nom de l’histoire des
groupes particuliers. Mais aucun
groupe particulier n’est homogène
politiquement et si vous n’êtes pas
gréco-chrétien, votre siège en Europe est déjà éjectable. Les seules
alliances possibles face à ce désir
terrible d’Occident sont politiques
et doivent s’exprimer politiquement sans préférence communautaire mais sans renoncement subjectif. Et pour la politique,
mai 2018, c’est le moment ! •
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich,
Johann Chapoutot et Laure Murat.
qu’il doit aller vite et fort pour réussir
son pari prométhéen, la transformation de la France. Il sait qu’imposer
des réformes est un choix téméraire
dans ce pays. Il le croit nécessaire et
possible. Il cherche pour la France
modernité et prestige. Toujours en
chargeant.
Et donc, il divise profondément. S’il
donne une image flatteuse de la
France, il déchire les Français. Il le
fait politiquement et, pire, il le fait sociologiquement. Sa stratégie renforce
les populismes, lyriques et rêveurs à
l’extrême gauche, nationalistes et angoissés à l’extrême droite. Il en joue et
bombarde savamment les partis d’alternance traditionnelle. Son style, sa
méthode, ses options provoquent un
autre effet, encore plus redoutable. Il
coupe la France en deux, non plus de
gauche à droite mais de haut en bas.
La moitié la plus aisée, la mieux formée, la plus diplômée et qualifiée le
regarde avec sympathie et curiosité,
avec espérance. La moitié la plus modeste, la plus vulnérable, la plus pessimiste, la plus délaissée surtout l’envisage avec crainte et avec amertume.
Le hussard du changement a un projet patriotique, un projet culturel, un
projet économique, un projet européen mais il n’a pas de projet social.
C’est une infirmité cardiaque. •
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
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LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
Mai 68, ou la saga
de baby-boomers
L’ex-sénateur Henri Weber était aux premières
loges lorsque les événements de mai
commencent. Le trotskisme mène à tout,
à condition d’en sortir…
Q
uand on est né à Leninabad
au Tadjikistan et qu’on devient, in fine, sénateur de la
Seine-Maritime, après avoir man-
qué de renverser le pouvoir gaulliste un certain mois de mai 1968,
animé pendant quinze ans la saga
honorable du trotskisme à la fran-
L'ŒIL DE WILLEM
çaise et vécu de l’intérieur celle du
socialisme européen, on a quelque
chose à raconter sur la politique et
sur la vie. Tous ceux qui s’intéressent un tant soit peu à l’histoire
contemporaine de la France et de
la gauche liront donc les souvenirs
d’Henri Weber. En ces temps d’anniversaire, il donne sur Mai 68,
dont il fut l’un des animateurs, un
des témoignages les plus justes. Il
conte surtout d’une plume teintée
d’humour et de générosité, comme
le personnage, la saga d’une génération de baby-boomers nourris de
mythologie révolutionnaire et qui,
à l’âge de raison, ont compris qu’en
démocratie, plutôt que de rêver
sans fin à l’avènement brutal d’un
autre monde, il faut mieux s’efforcer de rendre celui-ci meilleur.
Né d’une famille juive rescapée
des «terres de sang», cette Europe
de l’Est ravagée par le nazisme et
le stalinisme, réfugiée dans la partie soviétique de la Pologne pour
échapper à Hitler, et néanmoins
déportée par les mêmes Soviéti-
u 21
ques à Arkhangelsk en
huitards recyclés dans
Russie, puis à Leninale savoir. S’ensuivent
bad, Henri Weber ardix ans de luttes milirive en France juste
tantes et intellectuelles
après la guerre, selon le
qui traversent l’histoire
vœu de son père horlode l’extrême gauche
ger qui voyait dans la
française, austère et viRépublique qui avait
rulente, prise en teréhabilité Dreyfus un
nailles entre le foisonhavre d’espoir et de sénement culturel de
curité. La méritocratie
l’après-68 et la montée
française fait le reste: à
de la gauche réformiste
18 ans, muni de son bac
HENRI WEBER
qui a su habilement se
et d’un costume comREBELLE
rénover en reprenant
mandé auprès d’un
JEUNESSE
une partie des thèmes
bon faiseur du Carreau
Robert Laffont
de Mai.
du Temple, le jeune
288 pp., 19 €.
Le trotskisme mène à
Henri entre à la Sortout, à condition d’en
bonne au milieu de l’admiration sortir. Après une décennie de comfamiliale. Las! Il s’inscrit aussitôt bats fervents, vient l’apostasie. Weà l’Union des étudiants commu- ber constate qu’aucune des prévinistes (UEC), chez les staliniens sions émises par les trotskistes au
honnis, alors que son père était de- nom d’une doctrine à prétention
puis toujours proche du Bund, le scientifique ne s’est réalisée. Les
parti socialiste juif du «Yiddis- peuples du tiers-monde sortent de
hland». Mais l’UEC est à ce mo- la misère non par la révolution soment «l’endroit où ça se passe». cialiste mais par un effort d’adapAutour du journal Clarté, une es- tation au marché mondial; les procouade de jeunes gens brillants et létariats européens ignorent pour
actifs est en lutte contre la direc- l’essentiel les mots d’ordre radition thorézienne, recherchant caux de l’extrême gauche et comdans les livres et un air du temps munient à une démocratie sociale
très rouge des voies nouvelles vers qui leur semble la meilleure voie
la révolution socialiste.
pour améliorer leur condition ; le
L’UEC sera le laboratoire politique naufrage de plus en plus visible
de 68, d’où partiront les rameaux des expériences communistes atdivers de l’extrême gauche des an- taque au cœur l’étatisme de la docnées 70. Avec Alain Krivine, Henri trine révolutionnaire et ruine
Weber en tient pour la version l’idée chère à Trotski d’une évolu«frankiste» du trotskisme, moins tion «conseilliste» des pays du sosectaire et moins ridicule que les cialisme réel.
croisés solennels du lambertisme Petit à petit, comme il le raconte
ou les moines-soldats de Lutte dans une des meilleures parties du
ouvrière. Devenu la tête pensante livre, Weber devient une sorte de
de la petite organisation, Weber se trotskiste churchillien, découvrant
retrouve aux premières loges que la social-démocratie est le pire
quand commence Mai 68. Contre des régimes, à l’exception de toules idéologues des autres groupus- tes les autres utopies de la gauche.
cules, qui veulent quitter le Quar- Peut-être parce que ce projet jatier latin pour les usines, il impose mais achevé est le plus humain :
les seuls gestes tactiques que les imparfait, faillible, souvent déceleaders réussiront à mettre en vant, mais opiniâtre à soutenir la
œuvre: s’appuyer sur la jeunesse et cause éternelle des réprouvés.
les étudiants pour déclencher un Ceux que le fils d’une famille bunmouvement de solidarité dans la diste revenu à ses origines s’est efclasse ouvrière. Le reste suit forcé, tout au long de cette histoire,
comme par miracle et les jeunes de défendre. •
anciens de l’UEC pris de vertige
constatent que leur petite mèche
a allumé un incendie énorme.
Aujourd’hui, Weber le sociologue
tire les leçons de cet événement
sans pareil, étrange et enthousiasmant, avec «17 thèses» sur 68 qui
forment la meilleure synthèse des
réflexions et des recherches menées depuis.
Avec Krivine, Bensaïd et les autres,
Weber s’attelle ensuite à la «construction du parti révolutionnaire»
selon les enseignements du prophète à lorgnons dont il se veut
l’héritier libre et érudit, en participant parallèlement à l’édification
de l’université de Vincennes, cette
abbaye de Thélème des soixante-
Henri Weber
le sociologue tire
les leçons de
cet événement
sans pareil, avec
«17 thèses» sur 68
qui forment la
meilleure synthèse
des réflexions et
des recherches
menées depuis.
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22 u
L’ANNÉE 68
Libération Jeudi 10 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 10 mai 1968
vu par Jean-Bernard Pouy
LA BATAILLE, LA VRAIE
DR
Le romancier
était rue
Gay-Lussac
pendant la
«nuit des
barricades», en
plein cœur des
affrontements
entre étudiants
et policiers.
Editeur, auteur de
romans noirs, JeanBernard Pouy écrit
depuis 1983 entre
un et trois policiers
par an. Sans
compter les essais
et les nouvelles.
Dernier ouvrage paru :
MA ZAD
Série noire,
Gallimard, 2018.
J’
avais 22 ans, pas un perdreau
de l’année, les manifs, je
connais, en général bien
rangé dans le cortège, les flics, je
connais, avec leur képi, leur noire
pèlerine et leur «bidule», la longue
matraque souple et douloureuse, de
vraies caricatures à la Daumier,
même si je me souviens parfaitement de Charonne et de la mort, et
même si je fais la différence avec les
gardes mobiles, alors, le 22 mars,
quand les éléments de langage ont
radicalement changé, les muscles
déliés, les casques de moto multipliés, quand les services d’ordre
étudiants se sont structurés, quand
la baston est devenu obligatoire,
déjà, deux jours avant, du moins je
crois, pardon mais ça fait presque
cinquante ans, le 3 et aussi le 6, ça
a chauffé au Quartier latin, gaz lacrymos, blessés, des deux côtés, les
flics ne s’attendaient pas à voir
qu’en face, ça puisse s’organiser, et
maintenant l’erreur honteuse du
pouvoir, la fermeture de la Sorbonne, l’arrestation des leaders étudiants, deux simples et évidents super motifs de lutte, pas trop
d’idéologie là-dedans, que des revendications normales, et, du coup,
sit-in sur le boulevard Saint-Michel
où Cohn-Bendit se paie la fiole de
vieux birbes, Aragon tête de con, je
ne comprends pas tout, je découvre, je sens que ce n’est pas pareil
que d’habitude, il y a de la joie, de
l’énervement, une absence totale
de peur et de honte, tout le monde
sait qu’il y a déjà eu beaucoup de
blessés et d’arrestations, mais tout
le monde semble s’en foutre, et ne
s’attarde pas trop sur les diverses
réunions des états-majors gauchistes qui, de la Mutu à Ulm, déshabillent Pierre pour habiller Paul,
oui, c’est ça, on sent un truc, une
ambiance Moyen-Age, ou prise du
palais d’hiver, tout se mélange,
mais c’est là, dans une paix relative,
alors, petit à petit, le 10, ça a pété,
les troupes, arrivées de Denfert-Rochereau s’installent en plein Quartier latin, comme les fourmis attirées par le pot de miel, la Sorbonne,
devenue brutalement un château
fort qu’il faut reprendre, et, tout
aussi brutalement, sans réels mots
d’ordre, pas besoin de conseils venus d’en haut, d’on ne sait où, ça
s’agite, impossible d’attendre et de
rester assis sans bouger, alors ça dépave, ça vide les chantiers du coin,
tout ce matos qui vous tend les bras,
ça renverse des bagnoles, ça barricade, ça barricadise avec patience
et conscience, on fait la chaîne,
comme des prolos chinois, pour entasser tout ce bordel au milieu de la
rue, je n’avais jamais vu autant
d’énergie déployée sans effort apparent, et, déjà, ça discute ferme, certains trouvent déjà absurde d’élever
une barricade rue Gay-Lussac, trop
Le temps manque,
on sent déjà
le souffle chaud
et puant du CRS
au bout de la rue,
beaucoup d’entre
nous courent.
large, indéfendable en cas de baston, et se réfugient du côté de Mouffetard, où les rues sont étroites et où
les barricades s’élèvent, comme rue
de l’Estrapade, jusqu’au deuxième
étage des baraques, mais ça continue de gueuler, si Gay-Lussac cède
et tombe, tous ceux qui sont plus
haut seront piégés, mais les «trotsk»
s’en foutent, ils continuent d’ériger
un mur de pavés, qui n’atteindra
que deux mètres de haut, que les
flics pourront enjamber relativement facilement, mais ça les regarde, ce n’est pas la tactique qui les
étouffe, ils préfèrent les batailles
rangées, comme à Leningrad, alors
que plus haut, ça prépare le choc, je
vois des casiers à pinard remplis de
cocktails Molotov, et des tas de projectiles bien rangés, là, pour les cognes, ça va être une autre paire de
manche, et le temps passe, la nuit
est tombée, tout le quartier est illuminé, c’est la Commune, les habitants qui ne sont pas d’accord se
terrent chez eux, les autres participent, des boulangers distribuent
leurs réserves de pain et de sandwichs, on ne trouve plus un citron
dans le coin, les spécialistes disent
que c’est efficace contre les lacrymos, et pourtant, il ne se passe rien,
la police est bien rangée le long des
boulevards et laisse faire, on nous
apprend que des négociations sont
en cours, je me souviens que le nom
de Geismar revient souvent, mais
personne n’a l’air d’espérer que ça
réussisse, comme si c’était dommage d’avoir fait tout ce boulot
pour rien, et, bien au contraire, tout
le monde pense que ça ne peut se
terminer que par une guéguerre ur-
baine, et certains pensent aussi que
c’est très con d’être tombés dans un
tel piège, coincés comme des rats,
l’inquiétude monte, mais pas trop,
l’ambiance est douce, il n’y a pas
encore de portables, alors personne
n’avertit sa famille ou ses proches,
qui doivent tous écouter Europe 1
ou Radio Luxembourg, avec leurs
reporters impatients d’assister à
une tragédie moderne, alors ça circule, ça flâne, ça baguenaude, entre
Luxembourg et Mouffetard, ça discute beaucoup, meeting permanent, chacun parle à chacune, l’impression de faire partie de la même
famille, ça attend l’inexorable sans
trop savoir ce qu’il va se passer, et
les attitudes changent, les apparences se précisent, disparaissent les
habits d’étudiants qui nous semblent, aujourd’hui, ringards et désuets et apparaissent les foulards
sur le visage, les bonnets, on se déguise en possibles émeutiers, certains retournent leurs vestons, c’est
la fête et le carnaval, et on attend,
on attend, on attend et tout à coup,
vers 2 heures du matin, comme une
traînée de poudre, la nouvelle tant
attendue et redoutée: ils attaquent,
et, à partir de là, on ne réfléchit
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
u 23
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Le 24 mai, gare de Lyon
à Paris (photo tirée du
catalogue de la vente
organisée le 15 mai
par Christophe Goeury
avec l’étude Millon
à Drouot, Claude Dityvon,
la poésie du regard). Nous
publierons chaque jour
de mai une photographie
de Claude Dityvon,
autodidacte, mandaté par
aucun journal, qui a suivi
les événements de Mai 68
au jour le jour. Loin du
photoreportage, ses
images sont plutôt des
«impressions»: des
atmosphères de chaos ou
de grande sérénité, des
univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar ou
Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
plus, on se précipite vers Gay-Lussac où c’est déjà le bordel, lacrymos
et grenades offensives, ça résiste,
même si l’on sait déjà que ça ne durera pas longtemps, des habitants
des immeubles adjacents jettent
des seaux d’eau pour aplatir les gaz,
ils se prennent en retour des grenades en tir tendu, il y a des rumeurs
comme quoi d’autres habitants balancent des boules de pétanque sur
les forces de l’ordre, bref, la bataille,
la vraie, cris, insultes, chants, explosions diverses, sirènes, mégaphones en folie, de part et d’autre,
on voit les premiers blessés, du
coup on fonce vers Mouffetard où
les anars tiennent les remparts, et
là, ce n’est pas pareil, dès qu’un flic
grimpe sur la barricade, il repart, en
feu, de l’autre côté, là, ils ne passent
pas, là ils ne passeront jamais, et le
silence, là, est plus grave, plus profond, alors on reste là et on se bat,
des fois de loin, des fois de près, et
ça dure longtemps, c’est dramatique et joyeux, et puis des cris, longtemps après : «Gay-Lussac est
tombé!» et alors c’est la panique, ils
vont nous arriver dans le dos, coincés nous sommes, l’inexorable est
arrivé, le matraquage et le panier à
salade se profilent à l’horizon, certains tentent de refaire des barricades vers l’arrière, mais le temps
manque, on sent déjà le souffle
chaud et puant du CRS au bout de
la rue, beaucoup d’entre nous courent sur les trottoirs, des portes
s’ouvrent pour les laisser entrer et
pour moi, c’est une sorte de miracle,
je tombe sur mon prof d’italien, en
fac, Monsieur G., que son nom soit
sanctifié, il habite tout près, il me
dit de le suivre, on monte à l’étage,
un appartement qui sent la fumée,
il y a déjà une vingtaine de mecs et
de filles assis par terre, dans son salon, totalement silencieux, les rideaux sont tirés, je m’assois aussi
sur la moquette et, là, on attend
longtemps, sans bruit, sans parler,
et on écoute, pendant deux ou trois
heures, les dialogues des flics qui,
sur les toits, tentent de repérer les
appartements où se seraient réfugiés des émeutiers, et puis
vers 7 heures du matin, on s’en va,
avec précaution, on découvre le
champ de bataille, un champ de
ruines, et je rentre chez moi, en
banlieue, en train, avec une godasse
en moins.
JEAN-BERNARD POUY
10 MAI : À 2 HEURES, C’EST L’ASSAUT
Cette journée, en fait, sera une nuit : la «nuit des
barricades». C’est elle qui allume la mèche, c’est
elle qui décide de tout, c’est elle qui déclenche
vraiment le Mai français. Elle n’avait rien d’inévitable : depuis le matin, le gouvernement cherche le compromis. Deux canaux de discussion
sont ouverts : par François Sarda, avocat de
l’Unef, qui parle à Louis Joxe, Premier ministre
par intérim (Pompidou est toujours en Afghanistan) ; par les dirigeants de la FEN, qui ont l’oreille
d’Alain Peyrefitte. Malgré De Gaulle, qui en tient
pour l’intransigeance, et tandis que s’ouvre la
conférence internationale sur le Vietnam, le
gouvernement a déjà cédé sur deux des trois
points avancés par les étudiants : réouverture de
la Sorbonne, et retrait de la police du Quartier
latin, en échange d’une reprise des cours. Reste
le cas des emprisonnés. Ils ont été condamnés
par une justice en principe indépendante. Le
gouvernement peut-il les faire sortir ? Toute la
journée, on tourne autour de cette épineuse
question. A 18 heures, quand la foule se rassemble, les discussions se poursuivent. Cohn-Bendit
trouve la parade pour gagner du temps : «On occupe le quartier, dit-il, et on encercle la police !»
L’imagination de la foule fait le reste : elle commence à construire des barricades dans les rues
qui mènent à la Sorbonne, réveillant les souvenirs de 1848 et de la Commune. Place Edmond
Rostand, devant la Luxembourg, on dépave le
boulevard Saint-Michel. Un sable jaune apparaît.
Un étudiant inscrit sur un mur : «Sous les pavés,
la plage». En direct à la radio, ou dans le bureau
du recteur, la négociation continue. Le gouvernement est prêt à faire élargir les prisonniers s’ils
font appel. Mais en direct à la radio, Geismar
exige une garantie solennelle. Peyrefitte et Joxe
refusent de céder : la bataille aura lieu. Ils
auraient avancé leurs propositions le matin ou la
veille, rien ne se serait passé. Maintenant, il est
trop tard. Tandis que la France a l’oreille collée à
son transistor où retentissent les cris des manifestants, les échanges entre négociateurs ou les
ordres de la police, le préfet Grimaud attend
l’heure du dernier métro en espérant que les
plus jeunes rentreront chez eux. A 2 heures, c’est
l’assaut. La police reprend une à une les barricades élevées depuis la fin de l’après-midi et dont
certaines s’élèvent jusqu’au deuxième étage. Les
habitants aident les manifestants, les ravitaillent
ou les cachent. Le bruit des grenades retentit
dans Paris, l’air s’emplit de gaz lacrymogène, les
voitures brûlent, les policiers chargent en poussant des hurlements. Rue Gay-Lussac, la bataille
fait rage jusqu’à l’aube. Il y a des centaines de
blessés de part et d’autre. Au matin, force est restée à la loi. Mais la France, qui a veillé devant sa
radio toute la nuit, est consternée. Un air de révolution flotte sur le pays.
LAURENT JOFFRIN
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
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Elle prêche dans le désir
Ahlem Mosteghanemi Algérienne vivant entre Paris
et Beyrouth, la romancière, très lue dans le monde
arabe, prône l’acceptation du désir des femmes.
A
vec Ahlem Mosteghanemi, il faut revoir de fond en
comble la notion de romancière engagée. Elle est
l’auteure «la plus lue du monde arabe», sans que personne ne puisse donner une évaluation sérieuse de ses chiffres
de ventes tant la pratique des éditions pirates est répandue,
mais chacun s’incline devant son influence qualifiée tour à
tour de «considérable», d’«immense», ou de «phénoménale».
Facebook permet de mesurer avec précision la taille de sa communauté : 11 millions d’abonnés. Loin devant J.K. Rowling
(5,5 millions) ou Guillaume Musso
(341 000).
Une sommité inconnue en France et en Europe qui vous reçoit
parce qu’une amie lui a dit d’ouvrir la porte. «Les journalistes,
je n’en ai pas besoin», dit-elle d’une voix un peu fatiguée, assise
sur le rebord du canapé d’un appartement loué pour quelques
jours, avec des unes de Libération affichées au mur. Elle aime
les signes du destin et s’est dit qu’elle pouvait faire confiance,
pour une fois. Le regard planté dans les yeux de celui qui vient
la questionner, elle sourit, cachant sa lassitude. Longs cheveux défaits, musulmane sans voile et sans reproche à l’égard
de ceux qui prient le samedi ou le dimanche, elle plaide avec
douceur.
La veille, l’Institut du monde arabe l’a reçue pour la sortie de
son deuxième roman traduit en français, les Femmes ne meurent plus d’amour. Il a fallu pousser les murs, rajouter des chaises et calmer les ardeurs des femmes, jeunes ou âgées, voilées
pour quelques-unes, mères et filles ensemble, et aussi des
hommes, assez nombreux, qui sont venus
pour boire ses paroles. «Là, ce n’est rien.
Dans les pays arabes, elle ne peut pas marcher dans la rue et les séances de signatures
ne finissent jamais», s’amuse Ghassan, l’un de ses trois fils,
qui la suit en prenant soin qu’elle ne manque de rien et qu’elle
trouve le temps de se reposer.
Fille d’un combattant de la première heure de ce qui deviendra le Front de libération national (FLN), Ahlem Mosteghanemi voit le jour en 1953, à Tunis, où son père a trouvé refuge.
De retour à Alger, après la proclamation de l’indépendance,
elle est priée de montrer la voie de l’arabisation. Si son père
a fait des études, il ne parle ni ne lit l’arabe.
A 17 ans, elle s’empare de cette langue et se sent à l’abri puis-
LE PORTRAIT
que son père ne peut lire ses poèmes d’amour. Déjà, elle
échappe à la censure. Quand on l’accuse de parler de futilité
quand le pays n’a pas fini d’enterrer ses «martyrs», son père
prend sa défense et l’invite à poursuivre dans cette voie. Là
commence son combat pour l’émancipation qui passera par
l’affirmation du désir, celui de la femme et celui de l’homme.
Ce n’est jamais facile. Dans les romans d’Ahlem Mosteghanemi, l’amour commence mal et ne finit pas mieux tant les
envies des deux sexes peinent à s’imbriquer.
Est-elle féministe? Ça ne fait guère de doute, mais elle ne peut
revendiquer l’étiquette, car il lui faut se protéger. «Je me
tourne toujours du côté du plus faible. Il se trouve que dans le
monde arabe, le plus faible, c’est la femme. Oui, elle est victime,
mais l’homme est bourreau et victime à la fois. Victime d’une
culture dans laquelle il doit être fort et puissant. Sinon, il n’est
rien», explique-t-elle, apaisée et sûre de son propos.
Dans les Femmes ne meurent plus d’amour, l’écrivaine suit une
femme libre et un homme bouffi de prétention, de pouvoir
et d’argent. D’un air dégagé, elle évoque l’émancipation de
la femme vis-à-vis de tous les pouvoirs. Elle a l’habitude
d’échapper aux censeurs devenus impuissants quand elle dénonce le terrorisme religieux ou le terrorisme d’Etat. Son discours touche juste dans tout le monde arabe dont elle parle
comme d’une entité plus ou
moins cohérente. En Algérie,
le pays qu’elle a quitté, mais
13 avril 1953
où elle retourne régulièreNaissance à Tunis.
ment. A Beyrouth, où réside
1972 Premier recueil
son mari, le journaliste Georde poèmes.
ges El Rassi, avec qui elle a eu
1993 Mémoires de la
trois garçons. Et en France,
chair.
où elle vient souvent se met2016 Artiste de
tre à l’abri de ses lecteurs
l’Unesco pour la paix
qu’elle chérit mais dont elle
Avril 2018 Les
craint le bruit. Une scène de
Femmes ne meurent
son dernier ouvrage résume
plus d’amour (Hachette
ses combats. Elle s’en prend
Antoine).
à la pudibonderie qui veut
qu’un soir, à Alger, quarante jeunes des deux sexes venus se
bécoter sur des bancs publics soient arrêtés pendant que des
centaines de terroristes sont relâchés.
Pourquoi être passée de la poésie qui est consubstantielle à
la langue arabe, dans laquelle les mots ne tiennent pas en
place et s’échappent quand on vient de les saisir, aux romans?
Sa réponse débarque toute seule. Elle a été répétée cent fois,
mille fois, mais sonne si bien qu’il faut la reprendre: «On écrit
un poème quand on perd un amour, on écrit un roman quand
on perd un pays.»
Ahlem Mosteghanemi raconte ce soir où, installée à Paris pour
des études de sociologie, elle revêt une robe traditionnelle et
se met à pleurer en reprenant des chansons de Constantine,
d’où vient sa famille mais où elle n’a jamais vécu. Elle commence alors à allonger les phrases et à débuter le récit. «Je ne
savais pas que j’écrivais un roman. C’était douloureux», ditelle. Le titre, Mémoires de la chair, frise la provocation.
Comment déchiffrer ce succès inchiffrable? Sans doute par
ce passage qu’on pourrait dire en douce, par opposition au
passage en force. On peut reprendre l’expression de roman
à l’eau de rose pour le parfum et la quantité de fleurs qu’elle
met en scène dans ses livres et que ses lecteurs et lectrices lui
offrent. Elle reprend le rôle joué dans les années 50 par la
collection Harlequin qui participa, à sa manière, à la libération
de la femme.
Ahlem Mosteghanemi retrouve sa pugnacité quand il faut évoquer sa manière de mener le combat. «S’en prendre de front
à la censure, critiquer directement, ça n’a pas de sens. C’est
perdu d’avance. Il faut que les femmes, leurs filles, leurs fils,
et les hommes puissent me lire à la maison. Et là, je peux leur
parler. Les Arabes aiment pleurer, mais nous sommes à un moment tellement difficile que je dois donner de l’espoir.
Aujourd’hui, l’air nous manque. Nous n’avons plus qu’un poumon», dit-elle, un peu lasse de tourner autour de mots qui
n’ont plus de sens dans le monde arabe: liberté, égalité, démocratie, amour ou miséricorde.
«A 17 ans, la langue arabe m’a libérée, je défiais tout le monde.
Aujourd’hui, je dois rendre compte à mes lecteurs. La vérité,
c’est qu’il y a là quelque chose d’effrayant.» Elle reprend son
souffle et recherche l’oxygène qui fait défaut pour respirer en
paix. •
Par PHILIPPE DOUROUX
Photo MATHIEU ZAZZO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
P. II-III : Critique/ «Wildlife», famille je vous aime
P. VII : Pitié ! / Polanski rejoue la Saint-Barth
P. VIII : Portrait/ Scorsese, le malade d’imaginaire
CANNES/
RESTONS PALME
Ciné-tract
Par
JULIEN GESTER
et MARCOS UZAL
Devant le Carlton,
mardi à Cannes.
PHOTO OLIVIER METZGER
#2 UN MISTIGRI
DE SITUATIONS GROTESQUES OU INQUIÉTANTES
Extrait de la critique du film de Sergei Loznitsa, «Donbass», page III
Séries télé (de cinéastes), films
de plateforme (de cinéastes),
expériences de réalité virtuelle
dans la peau d’un migrant (de cinéaste)… Lors de l’édition 2017,
Cannes se plaisait à claironner,
non sans forcer, son esprit
d’ouverture perméable à tous les
bouillonnements de l’imagier
contemporain – dès lors que
ceux-ci portaient la griffe de… cinéastes. Un an plus tard, on
ferme à triple tour toutes les
écoutilles: pas l’ombre d’un clip,
d’une émission de télé-réalité ou
d’un gif animé à s’inoculer en sélection officielle. Le patron du
Festival, Thierry Frémaux, s’en
est justifié à plusieurs reprises
sur l’air, en gros, de «Cannes reste
le bastion du cinéma d’auteur,
si les auteurs, butés comme ils
sont, s’en tiennent à faire des
films de deux heures (ou douze),
pas de raison de montrer autre
chose, surtout si c’est fait par
n’importe qui». Les adeptes de
parasitage intempestif, d’objets
post-numériques mal identifiés,
ou de bon vieux ciné-tract à la
papa peuvent fort heureusement
se reporter, à titre de contre-programmation surprise, aux cinq
minutes magnifiques publiées
mercredi après-midi par le (mal
nommé) site d’information Lundi
Matin, signées d’un certain JeanLuc Godard en direct de sa panic
room de Rolle (Suisse). Un court
métrage inédit, Vent d’ouest, assemblage d’extraits de films et
d’images de l’évacuation de la
ZAD de Notre-Dame-des-Landes,
captées avec le surplomb d’une
caméra de surveillance. Le tout
porté par un texte au lyrisme funèbre qu’enlumine le timbre caractéristique du cinéaste francosuisse (ou un excellent faussaire).
L’énoncé s’ouvre par cette sentence: «Autrefois, il n’y avait que
des cinéastes, on ne parlait pas
de techniciens.» •
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II u
CANNES/
Libération Jeudi 10 Mai 2018
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«Wildlife», hymen à sa perte
DÉCHIRURE L’acteur hollywoodien et
néocinéaste Paul Dano signe un premier
film à la grande finesse sur un ado des
60’s qui assiste au naufrage de sa famille.
SEMAINE DE LA CRITIQUE
WILDLIFE, UNE SAISON
ARDENTE
de Paul Dano avec Jake
Gyllenhaal, Carey Mulligan,
Ed Oxenbould… 1 h 44. En salles
le 19 décembre.
L
a première révélation offerte
par la Semaine de la critique
–sélection dévolue aux réalisateurs débutants– n’en est pas tout
à fait une. Avant qu’il ne signe Wildlife, on identifiait déjà en l’Américain Paul Dano, 33 ans, un très
talentueux et attachant acteur américain vu notamment dans There
Will Be Blood (Paul Thomas Anderson, 2007), la Dernière Piste (2011,
Kelly Reichardt), Twelve Years a
Slave (Steve McQueen, 2013), ou encore dans le rôle de Brian Wilson,
l’âme des Beach Boys, dans Love
and Mercy (Bill Pohlad, 2014).
Faisant preuve d’une surprenante
maîtrise pour un novice, il démontre à nouveau combien les acteurs
s’avèrent souvent des cinéastes très
valables –en attendant le premier
long métrage de Gilles Lellouche,
hors compétition à Cannes lundi.
Son film n’est pas d’une folle originalité mais il s’inscrit brillamment
à la croisée de deux lignées : celle
que l’on pourrait dire néoclassique,
proche du Jeff Nichols de Loving, et
celle, plus maniériste mais aux teintes rétro, du Todd Haynes de Loin
du paradis et Carol. Le scénario,
adaptation d’un roman de Richard
Ford, ne couve a priori rien d’une révolution lui non plus: en 1960, dans
une petite ville du Montana, un adolescent de 14 ans (Ed Oxenbould, le
petit garçon de The Visit de Shyamalan) observe avec dépit le désarroi
intime et social de ses parents (Carey Mulligan et Jake Gyllenhaal) et
la déliquescence de leur couple.
Désordre. Et si le film est beau,
c’est bien sûr parce que l’important
va se jouer dans l’enchaînement de
chaque petit fait, dans la finesse des
détails, la justesse de l’observation.
Dano reconstitue minutieusement
l’époque sans pour autant, malgré
les inévitables citations du peintre
Edward Hopper, sombrer dans
l’académisme ou le fétichisme rétro.
Car cette image harmonieuse de
l’American Way of Life, peinte avec
un indéniable sens du cadre et de la
lumière, n’est qu’une première
couche qui va progressivement se
déliter pour dévoiler une réalité
plus rêche. Peu à peu, les beaux vêtements se plissent et se salissent,
les intérieurs coquets sont gagnés
par le désordre, les paysages se
trouvent menacés par les flammes,
et sur les visages se creusent des plis
et des cernes.
Cette façon de partir de la vision
idéalisée de l’Amérique de la fin des
années 50 véhiculée par les publici-
Il n’y sacrifie pas
ses personnages
car, si tout se défait,
c’est d’abord au
nom de l’aspiration
des protagonistes
à une liberté
plus enviable
qu’un bonheur
préfabriqué.
tés et les films de l’époque pour
mieux observer comment elle se
défait face aux frustrations intimes
qu’elle génère et aux pulsions
qu’elle réprime, rappelle –certes, en
plus timide et sage – la manière
dont Todd Haynes s’est évertué à
faire craquer le vernis de l’esthétique des mélodrames de Douglas
Sirk ou des photos de Saul Leiter
dans les films cités plus haut.
Mais Dano, pas plus que Haynes, ne
se complaît à observer cruellement
ce subtil processus de décomposition. Il n’y sacrifie pas ses personnages car, si tout se défait, c’est
d’abord au nom de l’aspiration des
protagonistes à une liberté plus enviable qu’un bonheur préfabriqué,
aussi destructrice soit-elle. On peut
dire que les trois membres de cette
famille sont des gens bien, et ils le
restent même lorsqu’ils se font du
mal. Le récit avance à travers leur incapacité à se mentir, à se cacher trop
longtemps leurs secrets. Les parents
sont certes trop impulsifs, ils ont de
sérieuses poussées d’égoïsme et des
élans quasi suicidaires, mais ils n’y
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u III
MESSAGES PERSONNELS
BOUT DE CHOU
Aux parents de l’animal
marin en bas âge égaré
sur les marches du Palais
le soir de la cérémonie
d’ouverture, merci de venir récupérer votre
bout de chou, resté recroquevillé sur la tête de
Kristen Stewart.
HOTLINE
Aux mauvais plaisants,
aux retraités désœuvrés,
aux volés à l’étalage,
aux psychoanalysés dans
l’impasse, aux sacs à main arrachés, à tous
ceux qui cherchent désespérément une invite pour la projo de gala du Gilles Lellouche,
aux groupies inquiètes de l’absence assourdissante de leur virtuose québécois chouchou, à Elli Medeiros les nuits de pleine lune,
aux Insus accros du téléphone, aux abonnés
absents en quête d’un peu de présence,
aux mabouls du room-service à pas d’heure
prêts à tapoter n’importe quel numéro pour
un Big Mac aux truffes et Toblerone, aux
journalistes under-accrédités en mal de sensation gonzo, nous nous associons à l’organisation du Festival de Cannes pour vous
demander de cesser immédiatement de
surcharger d’appels mal aiguillés la hotline
antiharcèlement mise en place cette année
pour mettre tous les petits Weinstein de
la Croisette au pas. Ça ne fait vraiment rire
personne.
NOSTRADAMUS DE LA V E
perdent jamais leur probité. Ça ne se
dessine pas seulement dans la finesse du scénario –qui évite la surenchère dramatique tout en se situant constamment au bord de la
tragédie– ou grâce aux acteurs qui
incarnent formidablement ces êtres
aussi entiers que complexes, mais
surtout dans la délicatesse de la
mise en scène de Dano, qui sait ne
jamais s’appesantir, préserver une
juste distance jusqu’à nous faire
simplement entrevoir lorsque voir
reviendrait à trop dévoiler la part de
secret que ses personnages préservent jusqu’au bout.
Silence. Le regard du néocinéaste
s’accorde alors à celui de Joe, l’adolescent au centre du film, témoin
bienveillant et sensible de la chute
inexorable de son univers familial.
Bouleversante figure capable de se
contenir plus que ses parents, d’encaisser en silence tout le mal qu’ils
se font sans ajouter du drame au
drame et des larmes aux larmes. «Tu
aurais le droit de me détester», lui dit
magnifiquement sa mère, peut-être
parce qu’elle sait qu’il en est incapable. Et c’est même Joe qui se
charge de cadrer le dernier plan du
film (on ne dira pas comment), un
plan qui suspend le drame in extremis en figeant un bonheur passager
–comme un dernier éclat d’enfance.
MARCOS UZAL
FICHE WIKIPÉDIA
A Michel C., immarcescible et toujours très
tempéré directeur de la
rédaction de la revue
cinéphile Positif, pas la peine de traîner
Jacques A. en justice pour l’intitulé plagiaire
de ses séminaires cannois : la fiche Wikipédia superbement rédigée par les thésard(e)s susmentionné(e)s nous informe qu’il
gagne ses procès en diffamation à tous les
coups.
KIKADI ?
«Avant, Cannes servait
les films; maintenant,
Cannes se sert des films.
C’est contre ça que je lutte.»
A/ Paulo Branco, producteur
B/ Ted Sarandos, boss de Netflix
C/ François Ruffin, député de la Somme
Réponse A, Paulo Branco, le cœur lourd,
après la décision de justice autorisant le
Festival à projeter «The Man Who Killed
Don Quixote» de Terry Gilliam (lire
page 13).
PHOTO COURTESY OF
SUNDANCE INSTITUTE
Au(x) thésard(e)s précaire(s) en charge des
fiches mémoires de Jacques A., économiste
et infaillible Nostradamus de la Ve République,
toutes nos félicitations pour le ton enlevé
de son intervention en ouverture et clôture
de l’inoubliable première journée de «Cinéma
positif», à laquelle nous n’avons hélas pas pu
assister.
«
Carey Mulligan
dans Wildlife,
de Paul Dano.
La reconnaissance faciale version Donbass. PHOTO DR
SATIRE Sergei Loznitsa décrit la guerre en Ukraine
dans un mélange de noirceur et d’outrance calculé.
Arrière, «Donbass»
UN CERTAIN REGARD
DONBASS
de Sergei Loznitsa avec
Boris Kamorzin, Valeriu
Andriutã… 2 h 01. En salles
le 5 septembre.
D
éjà à Cannes en 2017
avec Une femme
douce, adapté de Dostoïevski, l’Ukrainien Sergei
Loznitsa a ouvert cette année
la sélection Un certain regard
avec une nouvelle fiction,
Donbass, vaste tableau des
turpitudes d’un monde en
perdition qu’il entend dépeindre à partir de multiples
récits d’histoires vraies glanées autour de ce que le cinéaste qualifie de «guerre hybride». En effet, entre 2013
et 2014, après les événements
de la révolution de Maidan et
l’arrivée au pouvoir de Petro
Porochenko, magnat du chocolat soutenu par les Européens et les Américains
censé mener une énergique
politique anticorruption, le
Donbass, majoritairement
russophone, a été dominé par
une intense activité séparatiste avec l’appui plus ou
moins explicite des troupes
pilotées par le gouvernement
de Poutine.
Merde. Pour le cinéaste, il
s’agit de documenter un
peu plus que le simple
affrontement de populations
prêtes à se déchirer – selon
qu’elles s’estiment plutôt redevables de l’espace politicoculturel russe (ou asiatique)
ou plutôt proeuropéennes–,
soit une gangrène plus profonde enracinée dans l’his-
toire de l’URSS et de sa très
mauvaise décongélation en
un fleuve de boue. «Ce qui
m’intéresse et me concerne au
premier chef, c’est le type
d’êtres humains engendrés
par une société dans laquelle
l’agressivité, le déclin et la désagrégation sont les maîtres»,
raconte Loznitsa dans une
note d’intention où, citant
l’écrivain soviétique Varlam
Chalamov, il cherche à capter quelque chose comme «le
reflet déformé d’un monde
souterrain dans un miroir
incurvé».
Dans la séquence d’ouverture, dans un camion-loge,
des figurants se font maquiller avant d’être menés
prestement sur une scène de
guerre (un bus vient d’exploser, il y a des victimes au sol,
les caméras de télé sont déjà
en place…) où ils servent
de témoins pour rendre
véridique ce qui semble être
un reportage de propagande.
Puis, changement de décor,
nous passons dans une salle
de réunion où déboule une
femme en furie qui verse sur
la tête d’un député un seau
de merde en représailles à
son témoignage dans un
journal l’accusant notamment de détournement de
fonds.
Le récit va avancer ainsi,
d’un personnage à l’autre, en
un mistigri de situations grotesques ou inquiétantes: des
hommes en civil humiliés
par une femme en treillis,
une déambulation hagarde
parmi des familles s’entassant dans d’interminables
caves, un mariage mené tambour battant tel un show télé
particulièrement criard et
vulgaire, etc. Le spectateur
ne comprend pas toujours
qui agresse qui ni pourquoi
mais est malmené par l’implacable virulence satirique
d’une traversée des violences
complémentaires qui paraît
façonner la routine d’institutions aux mains de voyous
et agrémentée en tirage
de gueules, hurlements canins et poings en pleine face
de la discorde ordinaire des
rapports des uns avec les
autres.
Tord-boyaux. De toute
façon, dans un univers où la
moitié des mecs portent un
treillis, soit soldat, soit milicien, soit fashion victime
d’un fort désir d’ordre, la situation n’incite pas à trop
s’attarder dans le secteur.
Loznitsa laisse, comme dans
Une femme douce, libre cours
à sa maîtrise des tableaux ulcérés qu’il peuple de trognes
plus que de vrais personnages. Ici, chacun n’existe que
pour consolider cette idée
liminaire de la décadence que
le film ne tente jamais de
questionner ou de troubler. Si
bien que l’expérience sur
deux heures consiste à confirmer par tous les moyens une
hypothèse posée au départ (la
société s’écroule, le mal est
partout) et ne nous offre
aucun intervalle pour respirer
et jouer un peu à l’intérieur
du récit, nous engluant dans
un réseau poisseux de laideur
morale et d’imprécations
théâtralisées.
C’est peu dire qu’en lancement de festivités, ça ressemble à un toast de tord-boyaux
administré à jeun au son d’un
orchestre de marteaupiqueur. Qui eût cru qu’on réclamerait un jour un peu de…
douceur?
DIDIER PÉRON
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IV u
CANNES/
Libération Jeudi 10 Mai 2018
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Dans Rafiki, la mise en place, filtrée par des jeux de transparences colorées, décrit un univers quasi pagnolien de commérages et de rites de groupe. PHOTO DR
«Rafiki», amour saphique
au mépris des dangers
VIRÉE Porté par la grâce incroyable de
ses deux actrices, le film de Wanuri
Kahiu questionne l’homophobie
qui règne au Kenya.
UN CERTAIN REGARD
RAFIKI
de Wanuri Kahiu avec Samantha
Mugatsia, Sheila Munyiva, Dennis
Musyoka… 1 h 22.
R
afiki est un film infiniment
aimable car c’est un film
charmant. Tout, dans ses
conditions de fabrication, aurait dû
l’en empêcher et le destinait à devenir un film plombé. Mais Rafiki résiste: il est résolument pop, acidulé.
Récit d’un amour lesbien déjà censuré au Kenya «car il légitime l’homosexualité» (lire Libération du
8 mai), en même temps que sa sélection à Cannes propulse sa réalisatrice de 38 ans, Wanuri Kahiu, sur la
scène internationale, Rafiki séduit,
et c’est sans doute ce qui était insupportable au censeur, par sa qualité
d’«Afro bubble game art». L’art bubble-gum? Un concept forgé par la cinéaste lors d’une conférence TED,
pour revendiquer le droit à une création «joyeuse et frivole». Avec pour
résultat un film qui pioche gaiement
dans les codes du mainstream, et
semble par là réclamer sa place à la
table des films d’époque –et pourquoi pas, d’ailleurs?
Scooter. Peut-être, en revanche,
que sa sélection, la première d’un
film kényan en soixante-dix ans de
Festival, et la rumeur engagée qui
précède son arrivée lui jouent un
drôle de tour, car si le coup de projecteur est bienvenu, il y a d’entrée
presque trop à faire porter à ses
épaules fragiles. Certains ne man-
queront pas, aussi, de voir dans le
deuxième long métrage de la Kényane un objet formaté pour festivals de pays du Nord, et lui reprocheront son passage à elle par l’école
cinéma de UCLA en Californie. Mais
Wanuri Kahiu, qui a tout à fait conscience des enjeux politiques de son
film, son caractère «nécessaire et urgent», sans être pour autant une militante LGBT, a souvent proclamé
que sa manière résolument légère
d’envisager et retranscrire le monde
s’adresse avant tout aux Africains.
«Pour que l’on se voie différemment…
Nous ne pensons pas avoir droit au
bonheur, et nous remettons toujours
la joie à plus tard, comme s’il s’agissait d’une destination à atteindre un
jour. Mais j’estime que l’on peut être
heureux dès maintenant.»
Tiré de la nouvelle Jambula Tree de
l’Ougandaise vivant au Kenya Monica Arac de Nyeko, Rafiki («ami» en
swahili) s’ouvre avec un montage
rythmé de plans tenant du clip, sur
fond du bien balancé Suzi Noma de
la rappeuse Muthoni Drummer
Queen (toute la musique du film est
signée d’artistes femmes africaines).
Est circonscrit le quartier de Nairobi
où Kena (Samantha Mugatsia) et
Ziki (Sheila Munyiva) habitent deux
univers distincts. Celui de Kena, qui
vit dans un minuscule appartement
avec sa mère divorcée et travaille
dans une petite épicerie tenue par
son père, est balisé par des cordes à
linge quadrillant l’espace, dont l’apparition répétée signale l’enfermement dont elle est victime, la place
de «femme kényane respectable» à
laquelle sa mère aimerait qu’elle se
cantonne. Et dont elle s’échappe
brièvement grâce à des virées à
skate ou à scooter. Le monde de Ziki
est superficiellement plus enviable:
fille d’un homme politique local,
elle passe ses journées à inventer
des chorégraphies dans les rues, secouant sa sublime tignasse de
Certains verront
dans le deuxième
long métrage
de la Kényane
un objet formaté
pour festivals
de pays du Nord.
dreads pastel en chaloupant des
hanches. La mise en place, filtrée
par des jeux de transparences colorées, décrit un univers quasi pagnolien de commérages et de rites de
groupe, notamment les messes dominicales aux effrayants prêches
homophobes, où des personnages
au bord de la caricature n’arrêtent
pas de se croiser et de se lorgner
comme sur une scène de théâtre,
mais jamais trop pesamment.
Viols. Ce qui vient secouer cet ensemble posé, c’est le ballet de séduction qui s’engage entre les deux
jeunes femmes, chacune crevant
l’écran à sa manière –la longiligne
Kena par l’intensité de ses mouvements retenus, la pétulante Ziki par
sa folle énergie et son sourire à dessouder une carapace en titane.
Leurs étreintes sont évoquées avec
pudeur, mais c’est leur complicité
en public qui donne un frisson de liberté, notamment lors d’une scène
fluo-stroboscopique en boîte de
nuit, que l’on aimerait croire possible dans un pays où l’homosexualité est réprimée à coups de tabassages et viols punitifs. L’intrigue suit
un cours assez attendu, la relation
fleur bleue se heurtant à un mur de
préjugés et de violence horrifiante,
et malgré sa brève durée, le film
s’essouffle par moments. Mais l’on
préfère retenir la grâce incroyable
de ses deux comédiennes, et l’émotion qui naît d’une relation pèrefille dont on n’attendait rien, et qui
nous cueille au bord des larmes par
son intelligence et sa bienveillance
inespérée.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Jeudi 10 Mai 2018
u V
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NARCO Le Colombien Ciro Guerra livre le récit trop prévisible et sans saveur des conflits vécus
au cœur d’une tribu indigène autour du trafic de marijuana, dans les années 60 et 70.
«Les Oiseaux de passage», la guerre des cônes
R
etour en majesté à Cannes pour le Colombien Ciro Guerra, qui s’y était révélé avec ses deux précédents films, et
notamment le succès surprise de la dérive
chamanique l’Etreinte du serpent en 2015.
Fort de l’enthousiasme alors éclos sur la Croisette, de jolis succès en salles et d’une nomination aux oscars, il lui revient cette fois
d’ouvrir la Quinzaine des réalisateurs avec un
quatrième long métrage, les Oiseaux de passage, coréalisé avec son épouse et productrice, Cristina Gallego, où partout apparaît
sensible, pour le meilleur et surtout le pire, la
montée en régime, tous curseurs inflationnistes poussés à fond, des appétits d’investisseurs comme des moyens de production.
Si le premier des cinq «chants» qui architecturent cette ambitieuse fresque familiale
s’ouvre en 1968 (pour courir sur une douzaine
d’années), il ne faut pas redouter ici une nouvelle louche de Mai en boîte versée à l’over-
Chez les Wayyu va naître un family business psychédélique et florissant. PHOTO DR
dose commémorative en cours: le récit s’enracine à mille lieues des pavés et de la plage,
dans le désert de la Guajira, à la pointe nord
du territoire colombien. Là, la communauté
indigène wayyu mène encore une vie scandée
de rites ancestraux et d’oracles panthéistes,
lorgnant d’assez loin et pleine de défiance
tout ce qui s’apparente à un «étranger» (hispa-
SALADEDE TION
LA GOUAILLE DE L’EMPLOI
À LA BOCCA
Par
GUILLAUME
TION
La boutique Chanel est située en face des
marches du Palais. D’un côté de la vitrine,
la masse des festivaliers qui shootent le
bunker. De l’autre, des ensembles sans
prix qui dorment dans un univers feutré
de doux spots et de tablettes crème. Depuis mardi, les marches fascinent moins
que la boutique. Sept jeunes y ont débarqué il y a quelques mois et ont demandé
à un employé : «Prenez-vous des stagiaires non rémunérés ?» La bande est
«Garantie jeune», c’est-à-dire qu’elle suit
un programme d’accompagnement
collectif et personnalisé pour trouver un
emploi, via la mission locale Cannes Pays
de Lérins. L’action s’étale sur un an, est
éligible aux 16-26 ans qui touchent un revenu inférieur au RSA (550 euros pour un
jeune actif seul) et les participants bénéficient d’une allocation (470 euros par
mois). Le programme débute par six semaines de coaching. Les jeunes sont en-
cadrés par une formatrice qui leur apprend à se présenter. Oralement, mais
aussi physiquement (ne pas briser les
doigts des gens à qui on serre la main).
C’est ce que l’on voit dans Boccallywood,
le court métrage qui suit leur parcours et
qui a été présenté mardi en ouverture de
la Quinzaine des réalisateurs, dans le
cadre de la Quinzaine en actions. «Au début, ils ont râlé quand on a voulu les
filmer, explique Sonia Kronlund, la réalisatrice, auteure de Nothingwood, en sélection l’an dernier. Ils parlaient de droit
à l’image. Pourquoi Cate Blanchett peut
contrôler ses photocalls et pas eux?»
Pour cette 3e édition, la Quinzaine en actions présentait quatre courts au théâtre
de la Licorne, dans le quartier périphérique de la Bocca. Les acteurs : des
jeunes précaires, des femmes en situation de détresse, des lycéens. A cheval
entre le docu et le cinéma vérité, l’atelier
scénario et la carte blanche aux cinéastes invités. La ministre de la Culture,
Françoise Nyssen, était présente, manière de montrer l’importance de cet
événement qui se déroule maintenant
niques postcolonisateurs, Afro-Colombiens
issus de l’esclavage ou missionnaires de l’anticommunisme américain, venus planter les
graines du capitalisme heureux entre deux
joints de pure). L’un des indigènes, parce qu’il
se verrait bien épouser la fille de la fière matriarche de l’une de ces vieilles familles, va
toutefois entreprendre de pactiser avec enva-
dans une dizaine de villes de France. Attachée à son pass culture, ses projets de
kit cinéma pour les collèges ou de festival du film scolaire, Nyssen a défendu sa
vision d’une «culture au plus près de
chez vous. Pour que ces jeunes puissent
imaginer quelque chose, un possible».
Le «possible» à la Bocca est loin du «probable». Cannes a un taux de pauvreté de
près de 19%, un revenu médian faible et
«plus de grandes fortunes qu’à Neuilly»,
selon le maire, David Lisnard. Ce qui en
fait un laboratoire de l’inégalité. «D’un
côté il y a 30 % de chômeurs, c’est
la Bocca. De l’autre, 42% ont voté FN au
second tour, c’est Cannes. Il y a une imperméabilité totale entre les deux mondes, remarque Sonia Kronlund. Et les jeunes se foutent du Festival ou de Cannes.
Ils ont une vie dure, avec des histoires familiales souvent horribles.» (1) Selon des
chiffres de l’Insee datant de 2015, à
la Bocca, 40% des ménages vivent avec
moins de 1 000 euros par mois.
«T’as laissé un CV, Oussama?» entend-on.
Oussama a une barbe fournie, un teeshirt pro-Palestine. Est-ce que ça peut le
faire pour un job dans les boutiques de
la Croisette? Et pour Sonia, qui dit: «La
violence résout toujours tout»? «Il ne faut
pas envisager l’aventure en termes de résultat, mais comme un impératif catégorique: on le fait parce qu’il le faut.» En pénétrant chez Chanel, les jeunes n’ont pas
glissé dans le monde du rêve –ça, c’est en
face. Ils sont restés dans la réalité. «Vous
prenez des stagiaires non rémunérés?»
Réponse: non. «Et, conclut la réalisatrice,
en sortant, ils étaient super contents. Ils
sont entrés dans une boutique de la Croisette et on leur a dit bonjour.» •
(1) Ecouter Embrouilles à la Bocca, sur France
Culture, émission où ces jeunes se racontent.
ILLUSTRATION : FRANCISCO BIANCHI
LES OISEAUX DE PASSAGE
de Ciro Guerra et Cristina Gallego, avec
Natalia Reyes, Carmina Martine… 2 h 05.
ALEXANDRE ATHANÉ - EMMANUELLE BARBIER
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
hisseurs et lointains cousins, pour concilier
ainsi tous les mondes embrassés à l’ère moderne par le pluriculturalisme colombien,
suscitant d’abord la fortune puis la perte du
clan, dans un très prévisible bain de sang. Et
d’un Nouveau Monde au monde nouveau, au
rythme des chants, tandis que le family business psychédélique fait florès, la polysémie
du titre de se mettre au jour, d’oiseaux de
(mauvais) présages en coucous convoyant la
dope vers le marché nord-américain.
Passé un énergique prologue fort en danses,
costumes et poses chorégraphiées sous un soleil idéal, le film ne tarde pas à dénuder son
vaste projet de repeindre la énième revisitation de ruines du Nouvel Hollywood réduites
à un parc d’attractions (abscisse Peckinpah,
ordonnée Coppola) aux pittoresques couleurs
locales. Décalqués avec un inoxydable esprit
de sérieux et un savoir-faire assez sûr, ses gros
plans d’insectes et ambitions narratives de
grand roman latino-américain s’enrobent
d’une plastique avantageuse qui confine souvent à la photographie filmée, option carte
postale ethno-folklorique. Où jamais les personnages de Guerra et Gallego n’y paraissent
disposer d’eux-mêmes, pauvres figurines
sculptées d’un bloc, ployant toutes sous une
tonne d’allégorie monocorde.
JULIEN GESTER
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VI u
CANNES/
Libération Jeudi 10 Mai 2018
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LIE Le film d’Asghar Farhadi évoque avec méchanceté et lourdeur les tensions
au sein d’une famille espagnole après la disparition d’un enfant.
«Everybody Knows», tanche de Castille
EN COMPÉTITION
EVERYBODY KNOWS
d’Asghar Farhadi avec Penélope
Cruz, Javier Bardem, Ricardo
Darín… 2 h 12. En salles depuis
mercredi.
L
e film s’ouvre, des engrenages
apparaissent à l’écran. Tictac, la grosse mécanique d’Asghar Farhadi se met en place. Nous
sommes à l’intérieur d’un clocher,
une colombe s’échine contre l’envers d’une horloge. L’image a beau
être lourdingue, elle est juste: pendant deux longues heures, des créatures vont se débattre avec l’arbitraire que le cinéaste iranien a mis
en place autour d’eux. Il s’agira
ici, un peu comme dans A propos
d’Elly, le film qui l’avait révélé en
Europe avant le carton d’Une séparation, de scruter à travers une
loupe surplombante un groupe qui
se fracture après la disparition d’un
de ses membres. Le cinéaste iranien
a beau avoir déplacé sa caméra de
Téhéran à la Castille (il l’avait déjà
fait à Paris pour le Passé, primé à
Cannes en 2013), son mode opératoire, sa manière d’évoquer (en mal)
les relations humaines restent les
mêmes. S’est-il déporté là pensant
Bea (Bárbara Lennie) et Paco (Javier Bardem), qui ne sait plus à quel sein se vouer. PHOTO T. ISASI
que l’Espagne reculée – contrairement à, disons, la banlieue de
Stockholm– garde un peu de cet immobilisme familial permettant de
dérouler un récit truffé de non-dits?
A-t-il simplement souhaité s’adonner à un brin de tourisme viticole en
Castille ? Toujours est-il que voilà
Javier Bardem, Penélope Cruz et la
formidable Bárbara Lennie embarqués dans une sale affaire.
Laura (Cruz) est de retour au pays,
depuis l’Argentine où elle habite,
pour le mariage de sa sœur. Son examant Paco, désormais vigneron
(Bardem), et sa femme (Lennie)
sont de la noce. Le long prologue
fait monter le suspense grâce à un
montage de plus en plus rapide de
saynètes de félicité familiale, retrouvailles et inévitables danses
flamenco. Penélope Cruz y est surprenante de surjeu souriant, dans
un décalque malheureux de ses
performances solaires chez Almodóvar. Défilent de somptueux pay-
sages à l’avenant, l’intérieur croquignolet d’un petit hôtel bien de
là-bas, et dans cet éden quelque
chose va se passer, on le sent. Reste
à savoir si on le pressent parce que
Farhadi le distille habilement ou
parce que tout spectateur de son cinéma sait qu’un tableau heureux y
est voué à être mis en pièces. Nulle
apparence de bonheur qu’il n’aime
saccager, nulle première impression qu’il n’entende brutalement
rectifier.
Mais le ravage est conduit ici
presque sans y croire, laissant l’impression d’une grande paresse. Le
kidnapping de la fille de Laura fait
sauter le couvercle de rancœurs recuites, de ragots dépliés en service
informatif à l’intention du public.
Les personnages en sont réduits à ne
vivre que des scènes exagérément
signifiantes, une petite révélation à
la fois, comme si les spectateurs
n’étaient pas capables d’en absorber
plus, où tout est articulé avant que
vite le film ne passe à la suivante. Si
cela ôte à cette famille toute profondeur et nuit à la véracité de l’ensemble, le pire est que cela dénote un déplaisant manque de générosité à
l’égard des personnages. Et qu’à de
nombreux moments les spectateurs
sachent des choses que les intéressés ignorent ne fait pas que nuire au
suspense: cela place le public dans
une position de toute-puissance, à
une hauteur permettant de juger depuis un siège confortable le manque
de discernement de tout ce petit
monde. La famille qui s’agite sous
nos yeux n’est pourtant pas pire
qu’une autre; simplement, tout est
fait pour nous la rendre vaguement
déplaisante, quand elle n’est pas inconséquente. La finesse de jeu de
Bárbara Lennie en paraît presque
incongrue, et ne réussit pas à nous
sauver de l’ennui.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
DÉJÀ-VU Trompée, usée, déçue… Les clichés de la
cinéaste Zsófia Szilágyi sur la vie d’une mère.
Avec «Un jour», Hongrie
et on pleure
SEMAINE DE LA CRITIQUE
UN JOUR
de Zsófia Szilágyi avec Zsófia Szamosi,
Leo Füredi, Ambrus Barcza. 1 h 39.
E
n présentant son film, la réalisatrice
hongroise Zsófia Szilágyi a précisé
qu’il s’inspirait de la lettre qu’une
amie, mère de trois enfants, lui avait un jour
écrite, y détaillant très précisément l’une de
ses journées, par tranches de dix minutes. La
cinéaste dit avoir fait le pari que ce quotidien
pouvait constituer une intrigue de film
captivante. Voilà pour les intentions, assez
prometteuses si l’on songe avec optimisme à Chantal Akerman ou Marguerite
Duras.
Dès les premières secondes, on comprend
qu’on en est hélas très loin. Le problème est
que l’épuisant sentiment de déjà-vu que provoque la vie courante dépeinte par Szilágyi
se rattache moins à la réalité qu’aux conventions par lesquelles un certain cinéma vériste
en limite la définition.
Ici, les enfants sont forcément enrhumés et
pleurnichards, le mari est inévitablement
infidèle, les collègues de bureau indélicats,
la meilleure amie décevante et la mère une
confidente dévouée et discrètement inquiète.
Le lave-vaisselle doit se remplir avec un téléphone coincé entre l’épaule et l’oreille, il faut
qu’on mette sa clé dans la mauvaise voiture
en partant au travail avant de tomber sur le
chauffard le plus goujat de Budapest. Certes,
ces choses existent et oppriment celles qui
les subissent chaque jour, mais elles sont
aussi devenues les clichés cinématographiques d’un ordinaire qu’aucun extraordinaire ne vient ici déranger.
De plus, le récit se déroulant en une seule
journée, la réalisatrice est contrainte à
condenser en quelques heures tous les déboires, contrariétés, tracas, baisses de tension
et moments de désespoir d’au moins trois
semaines entières. Elle surdramatise ainsi
ce qui se voudrait quotidien, et recourt fina-
Enfants pleurnichards, mari infidèle, le quotidien sans vision d’Un jour. PHOTO DR
lement à des ficelles comparables à celles des
fictions formatées dont elle prétend s’écarter.
La mise en scène répond parfaitement à cette
vision lourdingue en se contentant de suivre
approximativement les gestes des acteurs ou
de coller à leurs visages une caméra qui ne
cesse pas une seconde de gigoter ou de
tanguer. Encore un énième film dont la part
pseudo-documentaire consiste surtout à
mimer les maladresses d’un banal reportage télé.
M.U.
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Libération Jeudi 10 Mai 2018
u VII
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PITIÉ !
T’AS QUEL ÂGE ?
FRITZ LANG
VON PÜT
BAGOUT DOUBLE
SOUAD ARSANE ET INAS CHANTI Les actrices de 22 et 23 ans sont coscénaristes
d’«A genoux les gars» d’Antoine Desrosières, film pour lequel
elles ont totalement improvisé les dialogues mordants.
I
l y a celle un peu bougon, qui se plaint
qu’on ne l’écoute jamais, qui peste, qui
souffle, qui souffre et tente de se dépêtrer
d’une impossible situation –entre imbroglio
fellatoire et chantage à la sex-tape. Et l’autre,
ado rieuse, d’apparence plus assurée mais
en vérité tout aussi paumée. Souad Arsane
et Inas Chanti, 22 et 23 ans, incarnent ces
deux sœurs qui s’appellent «frère» entre
elles, découvrent la sexualité, explorent le
désir et le consentement dans A genoux les
gars d’Antoine Desrosières. Finalement,
hors écran, c’est à peu près la même chose:
il y a la raisonnable et l’insouciante. Inas
Chanti, pile à l’heure, élégant chemisier
blanc et sac plein de cours de droit, travaille
dans un cabinet d’avocats. Elle a dû négocier
avec les profs pour qu’ils décalent les partiels
tombant pendant Cannes. «Quand j’étais
petite, c’était mon grand rêve de faire du cinéma, évoque-t-elle. Je postulais à des castings mais on me répondait jamais.» Jusqu’en 2013, quand Antoine Desrosières lui
propose un rôle dans son moyen métrage
Haramiste, au côté de Souad Arsane. Ensuite, «tout s’est enchaîné».
Un quart d’heure passe, voilà l’autre moitié
«toujours en retard» qui déboule dans le café,
jean-tee-shirt-chewing-gum et cheveux bouclés en bas des fesses. Souad Arsane, char-
mant mélange de bagout et de nonchalance,
résume: elle est arrivée d’Algérie à 12 ans, vit
«dans le 92» avec sa mère boulangère, a arrêté l’école en première car elle était «en
mode ça me plaît pas, c’est pas pour moi». Ensuite, elle a fait des petits boulots «par-ci,
par-là» jusqu’au jour où elle a demandé du
feu. A l’autre bout de la cigarette, il y avait
une directrice de casting. C’est ainsi qu’elle
a atterri sur le tournage d’Haramiste: «Avec
Inas, ça a collé tout de suite, c’était une sorte
de fight, on se répondait, y’avait pas de blanc,
ça se finissait jamais.» A les écouter parler,
se répondre, s’interrompre, ce n’est pas un
hasard si elles sont aussi créditées coscénaristes d’A genoux les gars. Elles ont écrit les
dialogues crus et drôles lors de séances d’improvisation. «C’est comme ça qu’on parle
entre potes. Je m’identifiais pas dans les
autres films pour ados», souligne Souad Arsane. Désormais, elles n’ont qu’une peur:
que leurs parents voient le film. «C’est une
sorte de gêne, de pudeur. Je leur ai dit que ça
parlait de sexualité. Mais c’est pas des sujets
qu’on aborde à la maison», explique la première. Quant à Inas Chanti, moins téméraire,
elle a juste précisé que «c’était l’histoire d’une
fille à qui il arrivait des choses pas très bien».
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Tout le monde est hyper
vènère après les déclarations en roue libre de Roman Polanski qualifiant le
mouvement #MeToo, dans
une désopilante interview
au Newsweek polonais,
d’«hystérie collective, du
genre de celle qui arrivent
dans les société de temps à
autre». Craignant sans
doute d’être mal compris ou
jugé, il compare le climat féministe à la nuit de la SaintBarthélemy et la Révolution
française. Ce qui n’est finalement pas si original: Terry
Gilliam avait déclaré à Variety (avant son AVC) que lui
aussi trouvait que tout ça
commençait à nous chatouiller les nerfs: «La populace est là, dehors, les torches à la main et va brûler le
château de Frankenstein.»
Bien que nous-mêmes d’ascendance aristocratoc depuis le XIe siècle, on restera
discret sur les sous-entendus calamiteux de ces analyses au doigt trempé (t’es
sûr?): soit que la condition
masculine 2018 tiendrait du
huguenot zigouillé en
masse ou du sang bleu
étêté. Sans parler de l’usage
archifautif et impardonnable du concept d’«hystérie»,
que notre manuel du lacanisme détraqué valorise en
désir de n’être pas définitivement l’algèbre opaque du
désir qui manque (et que
l’Autre remplit sans demander si c’est vraiment l’heure
ou s’il a le droit…). C’est
pourtant clair –pitié! •
AFP
Par
Bertrand Bonello,
49 ans et des
inquiétudes, cinéaste,
président du jury de
la Cinéfondation et
des courts métrages,
après le Roumain
Cristian Mungiu
l’année dernière.
Comment ça va ?
Léger trac avant une conversation avec Scorsese
en public, mais grand plaisir. On sera pendant
une heure et demie face à lui, j’espère poser les
bonnes questions, ne pas repartir en me disant :
«Pourquoi j’ai pas demandé ça ?»
D’où tu sors ?
D’un long silence.
Artistique ?
Un peu total.
T’étais grippé ?
Non, je n’étais pas grippé.
Qu’est-ce que tu prends ?
Majoritairement café, cigarettes, whisky. Ça me
détend. La chimie, je fais attention.
Tu vas continuer comme ça
longtemps ?
Je suis pour les changements de carrière. J’avais
hésité avec vendre de l’huile d’olive. Je vais essayer de faire encore au moins un film. C’est toujours un peu un miracle quand on y arrive. Mais
c’est pas acquis que j’en ferai toute ma vie.
T’as pas peur ?
L’inquiétude et le doute sont mes deux compagnons. On apprend à vivre avec. Il y a deux inquiétudes, celle qui bloque et celle qui fait avancer. C’est pas très gai, ce que je raconte. Ça fait
bien dépressif. Alors que je suis plutôt dans l’action.
T’as pas honte ?
C’est un sentiment que j’ai appris à accepter,
quasiment à apprécier. La honte, je vis bien avec,
donc ça va.
Où tu dors ?
Je sais même plus le nom de l’hôtel. J’ai déposé
les valises, j’en suis parti.
T’as rencard ?
Cannes est un rencard perpétuel. J’étais pas venu
depuis quatre ans, j’avais oublié. Je suis niçois, en
y revenant m’est remonté un truc précis : l’odeur
très particulière de la Côte. J’y ai aussi d’immenses plaisirs de projection, de bons souvenirs. Et
de la peur, car j’ai l’impression d’être confronté à
des gens sûrs d’eux. Je peux avoir envie de rentrer sous terre.
Recueilli par G.Ti.
en fin d’après-midi
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VIII u
CANNES/
Libération Jeudi 10 Mai 2018
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HORSSERVICE
I
l existe un immuable cannois assez
réjouissant: le coup de fil de l’attaché de presse d’une célébrité pour
anticiper les «questions sensibles», celles passibles d’un sursaut rétif ou
même de l’ire éternelle de son protégé.
Quoi de plus savoureux que de se voir
ainsi livrer (et sans rien avoir demandé)
le nectar de l’interdit, la recette toute
prête de l’irrévérence ? Ainsi l’on découvre enfin quelqu’un à l’aune de ce
qu’il hait. Cette fois-ci, le prélude est
déjà un délice: «Je dois vous donner la
liste des sujets qui emmerdent Martin
Scorsese.» Apparemment, une armada
d’attachés de presse, français et américains, se sont réunis pour élaborer le
sommaire des «emmerdes», plus précisément un top 2: Trump et Weinstein.
Avec un ajout de dernière minute: Netflix (pour qui il prépare actuellement
le film The Irishman). Ces précautions
auront été inutiles, il a suffi de voir apparaître la silhouette de Martin Scorsese en costume bleu nuit sur la terrasse du palace, qu’il décroche
simultanément sourire et poignée de
mains, pour que les autres géants de
l’actualité s’évanouissent.
Le cinéaste n’est ici pour aucun film.
Ou plutôt, pour tous. A l’heure où il va
recevoir le carrosse d’or –une distinction remise par la Quinzaine des réalisateurs à ses monstres sacrés –, il se
souvient encore du «sentiment de liberté» la première fois qu’il a foulé le
sol cannois, en 1974, au côté de Robert
De Niro pour Mean Streets, projeté à la
Quinzaine des réalisateurs, et revoit ce
«jeune cinéaste plein d’excitation
qui passait son temps sur la Croisette
et dans les cafés». Agé de 75 ans,
cheveux blancs et fameux sourcils
broussailleux, il s’exclame avec
une joie non feinte : «Je trouve ça incroyable d’être là, quarante-quatre ans
plus tard !»
L’histoire de Martin Scorsese est si
connue qu’elle en est devenue une légende : celle d’un petit-fils d’immigrants siciliens qui a grandi dans la
pauvreté du quartier d’Elizabeth
Street à New York, un gamin souffreteux qui, faute de pouvoir faire du
sport, passait son temps dans les salles
de projection. Son enfance se conjugue à l’impératif de circonstance. «Je
n’ai pas eu d’autre choix que de faire du
cinéma, dit-il. J’étais différent à cause
de ma santé. J’ai pensé à devenir peintre, mais je n’étais pas doué. La littérature, ce n’était pas possible, parce que
mes parents n’avaient aucun livre.
Alors, la seule façon que j’avais de m’exprimer artistiquement, c’était par des
images.»
Ensuite, il y aura la découverte par
l’adolescent cinéphile de la Nouvelle
Vague, les études à l’université de
New York (NYU), le coup de foudre
avec De Niro en 1970 et la consécration
cannoise de Taxi Driver, couronné de
la palme d’or en 1976. La vie de Martin
Scorsese est une sorte de sismogramme, une succession d’apothéoses
et d’échecs, avec deux piliers intangibles: l’Eglise et le cinéma. Sans aucune
loi de séparation. «La façon dont je perçois les choses – ou dont je tente de les
comprendre– a été forgée par le catholicisme à New York dans les années 50,
explique-t-il. Ça a été essentiel. Je pense
notamment à un jeune prêtre qui a été
très important dans mon enfance. Il est
mort l’année dernière.» Tout le cinéma
de Scorsese en est imprégné –agitant
Par
JÉRÉMY PIETTE
ENCORE UNE FOI
MARTIN
SCORSESE
A 75 ans, le cinéaste
américain est
à Cannes pour
recevoir le carrosse
d’or, remis par
la Quinzaine
des réalisateurs.
Il se souvient de
sa première venue,
quarante-quatre
ans plus tôt, pour
«Mean Streets».
les mêmes thèmes de l’échec, la culpabilité, la dépression, la rédemption…–,
convoque les fantômes qui l’obsèdent,
explore les tréfonds de l’âme et les précipices. Certainement parce qu’il y a
sombré. C’était à la fin des années 70,
dévoré par les drogues, happé par le
doute et les nuits blanches. Spleen et
hôpital.
Dans les archives de Libération, on
trouve cette pépite, un numéro des Cahiers du cinéma de 1996, entièrement
consacré au cinéaste, dans lequel Antoine de Baecque écrit: «Il ne construit
des empires, il ne suit des gloires naissantes, il ne s’encombre d’apogées, que
pour mieux les regarder s’écrouler, les
voir vieillir et les conduire à la chute.»
Scorsese confirme d’une voix presque
mélancolique : «Toujours la chute…
C’est le plus intéressant. Ma plus grande
influence vient d’auteurs comme Graham Greene ou Dostoïevski. J’aime
aussi énormément ce livre de Herman
Melville, Moby Dick.» Comme il est impossible de mettre ses peurs à distance,
il les travaille, les façonne sans fin :
«Parfois, j’envie les acteurs parce que,
eux, ils s’en défont en jouant !»
La première nuit, quand il est arrivé à
Cannes, il a fait ce cauchemar : «Tout
allait mal. Je n’arrivais plus à communiquer avec personne de mon équipe,
ils ne comprenaient pas ce que je disais. Dans ce rêve, ils avaient fait venir
un docteur qui m’a dit que j’avais un
“mal-trauma”, c’est un mot inventé. Je
lui ai demandé s’il pouvait m’aider. Il
a répondu : “Pas vraiment.”» Martin
Scorsese se tait. Laisse passer quelques secondes. Puis rit aux éclats à
l’idée d’être définitivement irrécupérable, même aux yeux d’un médecin
imaginaire.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
«Les cathédrales recèlent souvent des œuvres
sublimes, dans de sombres recoins, que seul
Dieu peut voir. Il en va
de même pour le crime.»
La cathédrale n’est pas
ici le Palais des festivals,
tout comme ceci n’est
pas le commentaire d’un
fashion faux pas par
Thierry Frémaux persiflant dans un souffle
chaud contre la grande
verrière sur les choix
vestimentaires des invité(e)s se prêtant à l’épique rituel de la montée
des marches. Non, la
proclamation vient de
Matt Dillon modulant
l’effroi dans le teaser du
film de l’ex-Danois non
grata Lars von Trier, qui
revient hors compét la
semaine prochaine avec
–normal– un récit de
serial killer. Restons sur
l’Eglise et les fashionistas: Cate Blanchett, présidente du jury, n’a pas
jugé bon de boucler la
boucle en gravissant le
tapis costumée en protestante Queen Elizabeth Ire telle qu’elle le fit
en 1996 (et elle a bien
fait: si une reine porte
ce nom sur la Croisette
cette année, elle fait partie de notre équipe d’envoyés spécieux sur
place). Le style religieux
sera de mise en séance
spéciale avec le docu
sur le pape François de
Wim Wenders. En guise
de répète lundi soir, au
Met Gala à New York, un
essaim de stars défilait
sur le thème «Corps célestes: mode et imagerie
catholique». Entre autres
grands crimes d’apparat: Katy Perry en angoissant ange Versace,
Lana Del Rey et sa couronne d’ailes de pigeons
ramiers arrachées-coulées dans le bleu de
méthylène, ou Frances
McDormand en néogrand-mère feuillage.
Côté Cannes, et vu de
Paris, l’heure de la montée des marches était au
sombre chic: sous une
griffe noire de veuve sicilienne, Cate Blanchett
et Penélope Cruz
semblaient claironner
de concert qu’elles ne
sont pas là (que) pour
sourire et plaisanter. •
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