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Libération - 11 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 11 MAI 2018
2,00 € Première édition. No 11493
www.liberation.fr
IRAN-ISRAËL
JUSQU’OÙ ?
A Deraa, en Syrie, dans la nuit de mercredi à jeudi. ALAA AL-FAQIR . REUTERS
Missiles tirés sur l’Etat hébreu d’un
côté, frappes sur des positions iraniennes en Syrie de l’autre : la brusque escalade militaire dans la nuit de mercredi
à jeudi alarme la communauté internationale. PAGES 2-4
«Plaire, aimer
et courir vite»,
Légèreté,
gravité,
Honoré
OLIVIER METZGER
CANNES/
Et aussi : n Les
critiques : «les Ames
mortes» de Wang
Bing, «Sauvage»
de Camille VidalNaquet, «Leto» de
Kirill Serebrennikov
n Le portrait
de Pierre
Deladonchamps
(photo)
n Nos chroniques
8 PAGES CENTRALES
MALAISIE
Au bout de
61 ans, enfin
l’alternance
MAI 68
DOA dans
la peau
d’un CRS
Séisme politique en Asie : la coalition au pouvoir à Kuala Lumpur depuis l’indépendance en 1957 a été
balayée dans les urnes malgré une
multitude de tentatives pour contrôler et fausser le scrutin. REPORTAGE,
Suite de notre série sur Mai 68, où
chaque journée est revisitée par un
écrivain. Après Annie Ernaux, Olivier Guez ou Catherine Millet, c’est
aujourd’hui DOA, qui se place de
l’autre côté des barricades du Quartier latin. PAGES 22-23
PAGES 6-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
La confrontation armée entre
l’Iran et Israël via le territoire
syrien marque-t-elle le début
d’une guerre régionale qui pourrait embraser le monde ou l’une
des nombreuses répliques du
séisme provoqué par les EtatsUnis à l’annonce de leur retrait
de l’accord sur le nucléaire
iranien? Pour l’heure, tout est
possible: «la guerre ou la paix»
au Proche-Orient, a benoîtement
noté la chancelière allemande.
Ce qui est sûr, c’est que tous les
voyants sont au rouge et que
deux chefs d’Etat, l’Américain
Donald Trump et l’Israélien
Benyamin Nétanyahou, ont
décidé de jouer la politique du
pire, unissant leurs forces pour
réduire, si ce n’est éliminer le
pouvoir de nuisance –réel– de
l’Iran. L’entreprise, concertée,
vise à dégager la voie à l’Arabie
Saoudite, ennemi juré de l’Iran,
Libération Vendredi 11 Mai 2018
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Courte vue
allié traditionnel des Etats-Unis
et nouvel ami d’Israël. Elle vise
surtout à montrer qui est le
patron sur la scène internationale. Pour l’heure, Donald et
«Bibi» plastronnent, convaincus
d’avoir donné une raclée à tous
ceux qui osaient se placer sur
leur chemin, et ces réjouissances
se poursuivront lundi avec le
transfert de l’ambassade améri-
caine de Tel-Aviv à Jérusalem,
dont les plus droitiers, en Israël,
ne rêvaient même plus. Après les
frappes de la nuit contre des positions iraniennes en Syrie (en
représailles à des tirs de roquettes iraniennes sur le Golan), le
très nationaliste ministre israélien de la Défense, Avigdor
Liberman, s’est félicité: «J’espère
que cet épisode est clos et qu’ils
ont compris.» Ce qui montre
bien la vision à courte vue des
leaders israéliens et américains.
Pour l’heure, la Russie, alliée de
Damas et Téhéran, semble temporiser, et le Hezbollah (financé
par l’Iran et grand vainqueur des
législatives au Liban) ne bouge
pas, mais il suffirait d’une erreur
de tir, d’un assassinat ciblé (le
général iranien Soleiman, par
exemple, qu’Israël a dans le
viseur), pour que la mèche
s’enflamme. •
Israël-Iran
Déraison
d’Etats
ANALYSE
Les tirs attribués à l’Iran depuis la Syrie vers le
Golan, dans la nuit de mercredi à jeudi, et la
réaction massive de Tsahal constituent une
escalade inédite. Conforté par la décision de
Trump de se retirer de l’accord sur le nucléaire,
l’Etat hébreu, qui frappait depuis des semaines les
positions iraniennes, veut montrer sa puissance.
Par
GUILLAUME GENDRON
Correspondant à Tel-Aviv
«I
ls doivent se rappeler que
lorsqu’il pleut ici [en Israël],
c’est le déluge chez eux.»
Jeudi matin, le ministre israélien de
la Défense, Avigdor Liberman, a pu
à nouveau exercer son sens de la formule imagée et brutale. L’occasion
était historique : le raid aérien le
plus massif de Tsahal sur le territoire syrien depuis la fin de la guerre
d’octobre 1973. Depuis une semaine,
alors que la sortie de Washington de
l’accord sur le nucléaire iranien
apparaissait inéluctable, Benyamin
Nétanyahou l’assumait, le moment
était venu de frapper durement
l’Iran en Syrie, sur l’air des jointures
qui craquent et du «donne-moi juste
une raison…», comme dans les westerns. Ce que Téhéran s’est décidé à
faire, passant à l’acte dans la nuit de
jeudi en tirant pour la première fois
en direction d’Israël (lire ci-contre).
«Nouvelle ère»
Cette riposte, somme toute très
limitée, à une série de frappes meurtrières pour les Gardiens de la révolution était archi-attendue par Israël. Le scénario avait été éventé en
prime-time à la télévision dès dimanche, et plusieurs sources militaires en avaient par avance minimisé la portée. S’il ne s’agissait donc
que de loi du talion, la riposte israélienne apparaîtrait comme totale-
ment disproportionnée : 50 bases
bombardées, soit «la quasi-totalité
des infrastructures militaires iraniennes en Syrie», dixit Liberman.
Mais les temps ont changé: «L’heure
des grandes manœuvres est arrivée.
Avec le retrait mardi des Etats-Unis
de l’accord, il règne un sentiment de
nouvelle ère à la tête de l’Etat, estime
Ofer Zalzberg, de l’International
Crisis Group. Les Israéliens se sentent plus libres que jamais: non seulement les Etats-Unis les soutiennent
sans réserve mais, pour le moment,
les Russes n’interviennent pas.» Depuis des mois, Israël, qui s’est longtemps tenu à l’écart du bourbier syrien, prévient sur tous les tons la
communauté internationale. TelAviv a une nouvelle ligne rouge :
aucune présence militaire iranienne
en Syrie ne sera tolérée. Les frappes,
qui ne touchaient d’abord que
des camions d’armements, sont
devenues de plus en plus importantes et étendues.
«On n’a jamais voulu interférer en
Syrie, plaide Yaakov Amidror, ancien conseiller à la sécurité nationale de Nétanyahou. A l’origine,
nous n’avons cherché qu’à arrêter
le transfert de technologies au Hezbollah. Mais à partir du moment
où l’Iran installe une machine de
guerre à 15 km de notre frontière et
viole notre souveraineté avec des
drones [comme Israël l’a clamé, en
février, pour justifier un raid en Syrie qui lui a coûté un de ses chasseurs F16, ndlr], les règles du jeu ont
changé.»
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
u 3
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A Damas,
jeudi. PHOTO
200 km
TURQUIE
OMAR SANADIKI.
REUTERS
LIBAN
IRAN
SYRIE
Damas
ISRAËL
IRAK
JORDANIE
ÉGYPTE
ARABIE
SAOUDITE
Frappes israéliennes
de la nuit du 9 au 10 mai
Golan
Et pas que du côté iranien. En «déchirant» l’accord sur le nucléaire
iranien, Trump a redéfini les équilibres régionaux: «L’Iran est soudainement plus faible, parce que Téhéran doit faire preuve de self-control
afin de ne pas perdre les Européens
qui le soutiennent encore et dont il
a besoin économiquement», explique à Libération Ofer Zalzberg.
«Round de fin»
Réputé frileux sur la question des
opérations extérieures, Nétanyahou
a pourtant considéré que le marasme suivant la décision de Trump,
qu’il a largement encouragée, «était
la période à moindre risque pour
faire ce qu’il envisageait depuis longtemps», confirme l’analyste. Et
l’occasion de grimper dans les sondages, reléguant loin dans l’inconscient collectif le souvenir de ses déboires judiciaires. Quelles suites ?
«Les médias iraniens ont minimisé
l’ampleur des frappes, note Zalzberg, ce qui pourrait laisser penser
à une volonté d’éviter l’escalade. Israël communique à outrance, l’opinion semble contentée. Des deux côtés, quelque part, chacun a eu son
compte dans ce qui pourrait s’apparenter à un round de fin, la clôture
d’une séquence.» Restent deux inconnues: l’hubris israélien (cette semaine, le ministre de l’Energie, proche de Nétanyahou, avançait l’idée
de «liquider» Al-Assad) et le «gros
calibre» de Téhéran, pour reprendre
le jargon militaire israélien, c’est-àdire le Hezbollah libanais. •
Réaction en chaîne
du Golan à Damas
par l’Etat hébreu en 1981. Selon Tel-Aviv,
Après des bombardements
quatre roquettes ont été interceptées par le
israéliens sur les positions
système de défense antiaérienne, le célèbre
iraniennes en Syrie ces
«Dôme de fer», les autres sont tombées en
dernières semaines, les forces
territoire syrien.
de la République islamique ont
tiré, d’après l’Etat hébreu, des
Sirènes. L’attaque attribuée aux forces iramissiles vers le Golan, dans
niennes n’a pas pris Israël par surprise.
Ces dernières semaines, l’armée israélienne
la nuit de mercredi à jeudi.
a en effet intensifié ses raids en Syrie, ciblant
Tsahal a durement répliqué.
L
es tensions entre Israël et l’Iran ont
franchi, dans la nuit de mercredi
à jeudi, un palier militaire sans précédent. Jamais les forces iraniennes présentes
en Syrie n’avaient tiré des roquettes vers
l’Etat hébreu. Lequel a mené, en représailles,
l’une de ses opérations aériennes les plus
massives des dernières décennies, et «certainement la plus importante contre des cibles
iraniennes», a précisé le lieutenant-colonel
Jonathan Conricus, porte-parole de l’armée
israélienne.
La première salve de la nuit a semble-t-il été
tirée depuis une position militaire près de Damas. Peu après minuit, selon Israël, des éléments de la force iranienne Al-Qods, chargée
des opérations extérieures des Gardiens de la
révolution, ont tiré une vingtaine de missiles.
Ces engins visaient des postes avancés
israéliens sur le plateau du Golan, annexé
en particulier des positions iraniennes.
Le 9 avril, sept membres des Gardiens de la
révolution ont péri dans des frappes contre
la base T4, dans la province syrienne de
Homs. Après cette attaque, Téhéran a promis
de répliquer. La colère iranienne a, depuis,
été attisée par d’autres frappes. Fin avril,
des raids dans les régions d’Alep et d’Hama
ont fait au moins 26 morts, dont une
majorité de conseillers militaires iraniens,
selon l’Observatoire syrien des droits de
l’homme (OSDH). Et mardi soir, un raid nocturne attribué à Israël a tué 15 combattants
pro-Damas, dont 8 Iraniens. Il visait un dépôt
d’armes des Gardiens de la révolution, près
de Damas.
Dans ce contexte très tendu, Tel-Aviv avait
donc anticipé d’éventuelles représailles de
l’Iran. Mardi, l’armée israélienne a ainsi demandé aux autorités locales du plateau du
Golan occupé d’ouvrir et de préparer les abris
antimissiles en raison «d’activités inhabituel-
les des forces iraniennes en Syrie». Lorsque
les sirènes d’urgence ont retenti dans la nuit
de mercredi à jeudi, les habitants s’y sont
brièvement réfugiés.
L’échec total des tirs de roquettes iraniennes
–aucun engin n’ayant touché le sol israélien,
ni fait de victimes ni de dégâts– n’a pas empêché Tsahal de déclencher des représailles
sans précédent. Selon le ministère russe de
la Défense, l’Etat hébreu a tiré environ
70 missiles, dont une soixantaine à partir
des 28 avions F15 et F16 engagés. Si Moscou
affirme que la défense antiaérienne syrienne
a détruit plus de la moitié des projectiles, l’armée israélienne assure «avoir frappé des douzaines de cibles militaires iraniennes en Syrie». Outre le lanceur d’où étaient parties les
roquettes iraniennes, les chasseurs israéliens
ont visé des sites de renseignement, de logistique, des dépôts de munitions et des postes
d’observation à travers le pays, a précisé le
porte-parole de Tsahal, Jonathan Conricus.
Ajoutant que cinq batteries antiaériennes
syriennes, de construction russe, avaient également été détruites.
Inquiétude. Par cette salve inédite, qui
aurait tué 23 combattants, dont 18 étrangers,
selon l’OSDH, Tel-Aviv affiche à la fois sa supériorité militaire et sa volonté, maintes fois
répétée, de ne pas «laisser l’Iran transformer
la Syrie en une base avancée contre Israël», a
souligné jeudi le ministre la Défense, Avigdor
Liberman. «Nous ne cherchons pas l’escalade»,
a assuré de son côté Jonathan Cornicus, tout
en mettant en garde les Iraniens contre toute
nouvelle opération: «Ils ont déjà payé le prix
cette nuit, mais l’option est là qu’ils paient encore plus cher.»
Alors que le Proche-Orient est sous vive
tension depuis l’annonce, mardi soir par
Donald Trump, du retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, de nombreux
dirigeants ont exprimé leur inquiétude et
appelé à la retenue. «L’escalade des dernières
heures nous montre qu’il en va vraisemblablement de la guerre ou de la paix» dans la
région, a déclaré la chancelière allemande,
Angela Merkel. Emmanuel Macron a appelé
à la «désescalade» et le ministère français des
Affaires étrangères a demandé à l’Iran de
«s’abstenir de toute provocation militaire»,
rappelant au passage «son attachement indéfectible à la sécurité d’Israël». Berlin, Londres,
mais aussi Bahreïn (proche allié des Saoudiens et ennemi de Téhéran) et bien sûr
Washington ont insisté sur «le droit d’Israël
à se défendre». Quant au régime de Damas, il
a estimé que les frappes israéliennes sur son
territoire constituaient «une nouvelle phase»
dans la guerre qui secoue la Syrie depuis 2011.
FRÉDÉRIC AUTRAN
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 11 Mai 2018
Image diffusée en septembre 2016 du général Qasem Soleimani, chef de la force Al-Qods, lors d’une réunion des Gardiens de la révolution à Téhéran. KHAMENEI.IR. HO. AFP
«L’Iran ne peut pas se permettre
une guerre ouverte dans la région»
Au centre des accusations
israéliennes contre la
République islamique, la force
Al-Qods et son chef, le général
Qasem Soleimani. Selon des
experts, les donneurs d’ordre
des frappes iraniennes sont
encore flous.
S’
agit-il de l’escalade redoutée? Deux
jours après la décision du président
américain de réimposer des sanctions
contre l’Iran, en violation de l’accord sur le nucléaire signé en 2015, Israël a riposté massivement contre ce que Tel-Aviv a présenté comme
une attaque iranienne. Un porte-parole de l’armée israélienne a précisément accusé la force
Al-Qods, une branche des puissants Gardiens
de la révolution, d’être à l’origine de 20 tirs de
roquette depuis le territoire syrien. Jusqu’ici,
Téhéran s’est abstenu de les revendiquer, les
dépêches des agences de presse iraniennes
parlant uniquement des frappes israéliennes
et aucun responsable ne s’étant exprimé sur
le sujet. Israël n’avait encore jamais accusé
l’Iran de tirs contre son territoire.
Leviers. «Si les Gardiens de la révolution
sont bien derrière, y a-t-il eu un ordre politique
ou ont-ils agi de leur propre initiative?» s’interroge le chercheur Vincent Eiffling, associé
au Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (Cecri) de l’Université catholique de Louvain. Le contexte est tout sauf anodin, tant pour Tel-Aviv que pour Téhéran.
Après le choix de Donald Trump, le président
iranien a souhaité entamer les discussions
avec les Européens, les Russes et les Chinois,
également signataires de l’accord, pour tenter
de le sauver. Or, rappelle Eiffling, «les Gardiens de la révolution sont hostiles à l’accord,
ils savent que le climat de tension est propice
à la mise à mal des futures négociations».
Ces derniers jours, les hauts gradés ont multiplié les déclarations pour se réjouir de la décision de Trump qui démontre, à leurs yeux,
que Washington ne tient jamais ses engagements. Un refrain que les Gardiens, comme
les élus ultraconservateurs, entonnent depuis
le début des négociations sur le nucléaire,
auxquelles ils n’étaient pas favorables. L’armée idéologique dispose de nombreux leviers
pour influer sur la politique iranienne, les
dossiers les plus sensibles leur sont confiés
à eux, qui répondent au Guide suprême et
non au président élu. «Le président a un pouvoir limité en matière de politique étrangère,
le pouvoir qu’on veut bien lui donner. Rohani
n’est qu’une voix parmi d’autres sur la Syrie,
le Liban, l’Irak et le Yémen», indique Eiffling.
Ce sont les Gardiens, et plus précisément la
force Al-Qods, qui est présente en Syrie pour
défendre le régime de Bachar al-Assad. Ils
comptent à leur côté de nombreuses milices
chiites, notamment des Afghans et des Pakistanais. «Ceux-ci servent de chair à canon, alors
que les Iraniens se voient confier des postes à
responsabilité», remarque le chercheur à l’International Institute for Strategic Studies Clément Therme. Les estimations varient, mais
les milices chiites compteraient au maximum
100000 combattants, quand le nombre des
Gardiens est évalué entre 5000 et 10000.
Depuis quelques années, un homme incarne
cette politique régionale de l’Iran: le général
Qasem Soleimani, à la tête de la force Al-Qods.
Tsahal l’a nommément accusé d’être derrière
les tirs de roquettes de mercredi soir. La veille,
un précédent raid israélien au sud de Damas
visait déjà, d’après l’Etat hébreu, à empêcher
une action militaire coordonnée par Soleimani. Selon le quotidien Haaretz, le général
voulait associer ses forces sur place, le Hezbollah et les milices chiites pour cibler Israël.
Rival. L’ampleur de la riposte israélienne de
mercredi est néanmoins nouvelle, observe
Vincent Eiffling: «Il s’agit de frappes coordonnées sur des sites éloignés. Elle n’a pas pu être
improvisée en une heure. Les Israéliens envoient un signal aux Iraniens: ne tentez rien.»
LIBÉ.FR
«L’Iran ne peut pas se permettre une guerre
ouverte dans la région, la République islamique n’en a pas les moyens», relève Clément
Therme. Jusqu’ici, Téhéran recourt à des
«proxies», des groupes armés locaux. Au
Yémen, elle soutient les Houthis, en guerre
contre l’Arabie Saoudite, ennemi juré et principal rival régional de l’Iran. Mais ces interventions coûtent cher, et leur popularité
s’effrite au sein de la population iranienne qui
n’a pas bénéficié des dividendes économiques
de l’accord sur le nucléaire. «Avec la fin de
Daech, il n’y a plus de justification à combattre
en Syrie, ajoute Therme, comme l’ont rappelé
les manifestations du début de l’année.» Lors
des protestations du début de l’année, certains
slogans critiquaient ouvertement le soutien
de la République islamique au régime syrien
ou au Hezbollah libanais, privant les Iraniens
de ces ressources.
PIERRE ALONSO
DANS LES COULISSES DU POUVOIR
C’est une tombe très bavarde. Celle d’un officier iranien des Gardiens de la
révolution, mort en Syrie et enterré en «martyr»à Téhéran en septembre 2016.
Sa sépulture est au centre des enjeux présentés dans le documentaire Iran,
rêves d’empire ? diffusé mardi 15 mai sur Arte et proposé sur Libé.fr en avantpremière. En 2016, l’accord sur le nucléaire vient d’être signé par l’Iran, les cinq
membres permanents du Conseil de sécurité et l’Allemagne mettant un terme à
treize ans de crise diplomatique (il est aujourd’hui plus menacé que jamais
après la décision de Trump de réimposer des sanctions).
A l’époque, l’Iran met l’accent sur deux stratégies : un programme balistique, et
une «défense de dissuasion» basée sur l’utilisation d’intermédiaires à l’étranger
(en Irak, en Syrie, au Liban et dans une moindre mesure au Yémen). De
Washington à Riyad, en passant par les coulisses conservatrices de la politique
iranienne, le doc de Vincent de Cointet démêle les enjeux de la politique de
puissance de l’Iran : comment Téhéran défend militairement le régime syrien
au nom de son «intérêt national» et en imposant une vision complotiste du
soulèvement populaire ; comment son soutien aux chiites est perçu comme un
impérialisme à Riyad ; comment les Occidentaux ont sous-estimé l’importance
de la Syrie pour l’Iran. Comment, in fine, ses ambitions régionales pourraient
mettre en péril la République islamique, si la population iranienne finissait par
se retourner contre le régime. Les manifestations éparses et violentes des plus
déshérités au début de l’année sonnent à ce titre comme un avertissement. P.Al.
«Iran, rêves d’empire ?», de Vincent de Cointet, le 15 mai à 20 h 50 sur Arte ;
suivi de «L’Iran à court d’eau», de Laurent Cibien et Komeil Sohani, à 21h45.
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
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ÉDITOS/
Le référendum
à toutes les sauces
Par JONATHAN
pagnie, à commencer par celui des pilotes,
le PDG Jean-Marc Janaillac a abattu cette
Chef de service France
carte. Laquelle, à la surprise générale, lui
@BouchetPetersen
fut fatale pour avoir mis sa démission dans
la balance. Les salariés n’ont-ils répondu
Demander par un vote leur avis à ses salaqu’à la question posée ? Le PDG sorti aura
riés, ses adhérents ou ses concitoyens, sur
du temps pour refaire le match. Il a joué, il
le papier l’initiative a tout de vertueux.
a perdu, la grève continue.
Mais quand un chef de l’Etat ou le leader
A la SNCF, ou plutôt au sein de l’intersynd’un parti, le patron d’une entreprise ou
dicale, la partie est d’une autre nature. Il
même une intersyndicale s’en
s’agit de retrouver de la voix
remet à une telle consultation,
ANALYSE pour sortir de l’ornière, alors que
c’est évidemment avec l’idée
la stratégie initiée par la CGT
d’en sortir gagnant ou au moins renforcé.
d’une grève deux jours sur cinq n’a rien
L’arme s’avère toutefois à double trandonné. Preuve qu’il y a urgence à trouver
chant tant une défaite délégitime illico son un nouveau souffle, mercredi a été la plus
initiateur. Sans évoquer De Gaulle en 1969
faible journée de mobilisation tandis que
ou Cameron puis Renzi en 2016, qui ont
le gouvernement affiche sa fermeté. Offitous trois chu par voie référendaire, le cas
ciellement, l’objet de cette consultation
d’Air France l’a, à moindre échelle, illustré.
(du 14 au 21 mai) est d’interroger les chePour contourner les syndicats de la comminots sur leur adhésion ou non à la ré-
BOUCHET-PETERSEN
forme. Mais pour la CGT, à l’origine de
cette proposition de «vote action», l’enjeu
est aussi de faire légitimer par une forte
participation la poursuite du mouvement
dans les conditions actuelles, plutôt que la
bascule dans une grève reconductible
autrement plus paralysante. Une option
défendue depuis le début par SUD et de
plus en plus par la base CGT. Alors qu’un
rejet massif de la réforme semble acquis,
on se demande bien en quoi cela viendrait
significativement renforcer le front syndical. Etrange initiative.
Le référendum, le vrai, reste l’apanage du
chef de l’Etat. Il est alors un outil de verticalité absolue puisqu’il revient à enjamber
le Parlement via un dialogue direct entre
le leader et «son» peuple. Mais là encore,
la logique plébiscitaire – et donc potentiellement régicide – l’emporte sur la question
posée. On comprend que ni Sarkozy ni
Hollande ne s’y soient aventurés et combien il serait risqué pour Macron d’y recourir pour sa réforme constitutionnelle.
Ça, c’est pour la théorie. Dans les faits, on
retiendra surtout qu’en 2005, c’est le Parlement qui a servi au pouvoir à contourner
son peuple après que celui-ci se soit «mal»
exprimé par référendum, abîmant et la démocratie et l’Europe. Plus récemment
dans le dossier Notre-Dame-des-Landes,
on peut à la fois saluer l’abandon du projet
et regretter qu’un référendum, au périmètre contesté et (donc) au résultat piétiné,
se soit tenu.
Ces réserves mises à part, dans un pays où
la démocratie représentative ne l’est plus
assez et où les corps intermédiaires sont
écartés de l’élaboration de la loi, il faut se
réjouir que des consultations se multiplient. Et si dans l’entreprise, elles sont
toujours suspectes quand elles portent sur
des questions sociales, dans la sphère publique elles vivifient bien souvent le débat.
Mais à l’opposé de l’usage césariste du référendum, il s’agit bien davantage de créer
le cadre d’une «démocratie continue»,
autrement dit de penser l’exercice démocratique entre les élections. En passant,
pour le dire vite, du stérilement consultatif
au réellement participatif, dans une Ve République qui donne puissamment la main
au seul chef de l’Etat. Dépasser le binaire
«oui/non» ou le syndrome du «avec moi ou
contre moi», n’était-ce pas aussi cela la
promesse du «et en même temps» ? •
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6 u
MONDE
Libération Vendredi 11 Mai 2018
Mahathir Mohamad (au centre),
après l’annonce de la victoire
de l’opposition, à Petaling Jaya
jeudi. PHOTO LAI SENG SIN. REUTERS
Malgré
les ruses
du pouvoir
pour empêcher
les électeurs
de se rendre
aux urnes,
l’opposition,
emmenée
par un ancien
Premier
ministre
de 92 ans,
a remporté
une victoire
historique,
mercredi soir,
aux législatives.
Par
LAURENCE DEFRANOUX
Envoyée spéciale
à Kuala Lumpur (Malaisie)
MALAISIE
J
amais la Malaisie ne s’était couchée aussi
tard. «Cela fait longtemps que notre peuple se bat pour sa liberté, lance Hishamuddin Rais, comédien et réalisateur, quinze
fois emprisonné pour des raisons politiques.
C’est notre prise de la Bastille. Et jusqu’au dernier instant, on peut nous voler notre histoire.» Plus tard dans la nuit, à trois heures du
«C’est notre
prise de la
Bastille»
matin, le chef de l’opposition malaisienne, la Malaisie se réveille avec un nouveau gouMahathir Mohamad, 92 ans, frais comme un vernement. Depuis le départ des colons brigardon dans une veste de cuir rouge, entéri- tanniques, en 1957, la coalition Barisan Nasionait le raz-de-marée de la coalinal (BN), un des plus vieux
tion dans son QG de l’hôtel SheREPORTAGE règnes ininterrompus du monde,
raton, à Kuala Lumpur. Et
empêchait toute alternance polidevenait le chef de gouvernement le plus tique dans ce pays de 32 millions d’habitants.
vieux au monde. Pour la première fois, jeudi, Dès la fermeture des bureaux de vote,
à 17 heures, les résultats non officiels des dépouillements commençaient à défiler sur les
smartphones, avec des scores hallucinants,
souvent dix fois plus de voix pour l’opposition
que pour l’Organisation nationale malaise
unie (Umno), le parti du Premier ministre,
Najib Razak, que l’on pensait indéboulonnable. Il en fallait bien autant pour remporter la
majorité des 222 sièges, tant le découpage
électoral effectué dans les dernières semaines
avantageait le régime, en lui garantissant le
maximum de résultats avec le minimum de
votants. Le Pakatan Harapan, la coalition de
l’opposition, l’emportait finalement avec
quelques sièges de marge.
COURSE CONTRE LA MONTRE
Dans cet étrange système, où une aristocratie
défendait son monopole par tous les moyens,
mais s’attachait à sauvegarder les apparences
de la démocratie, ce 8 mai a parfois tenu de la
tragicomédie. Longtemps gardée secrète, la
date du scrutin a été fixée en plein milieu de
semaine, et la campagne ramassée à dix jours
pour limiter la participation. Les Malaisiens
se sont alors lancés dans une course contre la
montre, prenant d’assaut avions, routes et
bus. Le vote dans les ambassades ayant été
supprimé, les 2,7 millions d’expatriés se sont
retrouvés quasiment dans l’impossibilité de
poster leur bulletin à temps, mais un réseau
de «coursiers» volontaires s’est mis en place
sur Facebook. A l’entrée des bureaux de vote,
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
u 7
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Ce jeudi, un calme anormal règne dans la capitale, pendant que Mahathir prête serment,
après sa désignation par le roi au poste de
Premier ministre –la Malaisie est un régime
fédéral de 14 Etats, qui possèdent tous un sultan, et chacun d’eux devient roi à tour de rôle
tous les cinq ans. Entre les gratte-ciel de
Kuala Lumpur, des éclairs transpercent le ciel
plombé et le tonnerre couvre le chant des
muezzins. Aux terrasses des cafés, les gens
se sourient, l’air heureux mais inquiet. De
l’Etat de Sabah proviennent des contestations, après des recomptages qui ont
inversé les résultats
pour le BN. Mahathir
a déclaré jeudi et vendredi fériés, pour éviter les violences, alors
que des entreprises
avaient déjà demandé
à leurs employés de
ne pas sortir de chez
eux. C’est que le souvenir des émeutes raciales suscitées par
l’Umno après une victoire de l’opposition,
en 1969, qui avait servi de prétexte à déclencher l’état d’urgence et se maintenir au pouvoir, est encore vif. Chua, 63 ans, entrepreneur
dans le bâtiment, ne cache pas son soulagement: «Le parti n’avait que des propos racistes
à la bouche envers les habitants d’origine chinoise, indienne, ou envers les indigènes de l’île
de Bornéo. Une rhétorique inadmissible dans
un pays multiethnique comme le nôtre, où l’on
doit vivre en harmonie.»
Azizah est l’épouse de l’ancien leader de l’opposition Anwar Ibrahim, emprisonné depuis
trois ans pour «sodomie». Un «crime» pour lequel personne d’autre n’a jamais été condamné dans le pays, grossier paravent d’une
détention politique fabriqué par une justice
aux ordres. Après plusieurs procédures légales, Anwar Ibrahim, qui doit sortir de prison
dans un mois, devrait devenir Premier ministre à la place de Mahathir.
Pour James Chin,
chercheur à l’université de Tasmanie, «le
plus gros défi va être
de reconstruire les
institutions d’Etat qui
ont été compromises
durant les dix années
de règne de Najib. Il
ne faudra pas seulement leur redonner
leur indépendance,
mais aussi reconstruire toute la culture
de l’appareil d’Etat».
Une des raisons de la
chute du système de Najib est la révélation,
en 2015, par une journaliste britannique, d’un
scandale phénoménal de corruption, qui a vu
près de 4 milliards d’euros détournés d’un
fonds souverain créé par l’ex-Premier ministre
lui-même, dont 640 millions sur ses comptes
personnels. Malgré la censure des médias, le
limogeage du procureur, l’affaire a fini par être
connue de la plupart des habitants, qui ont très
mal pris le fait que leur argent ait servi à acheter un tableau de Monet, financer le film le
Loup de Wall Street ou affréter un yacht de
luxe. Des révélations qui tombaient d’autant
Comme le scrutin de
2013 avait été marqué par
des coupures volontaires
de courant au moment
du dépouillement, les
observateurs se sont
munis de torches de
spéléologues pour
empêcher le bourrage
des urnes.
plus mal que le gouvernement lançait au
même moment une TVA à 6%, et que les prix
de l’or noir chutaient, infligeant un cuisant
manque à gagner à ce pays producteur de pétrole. Le siphonnage des ressources naturelles,
allié à l’accaparement de terres indigènes, a
fini par affaiblir une économie longtemps florissante, peser sur le pouvoir d’achat des ménages et sur les salaires, maintenus à très bas
niveau même pour les jeunes diplômés.
«COMME LE SEXE OPPOSÉ»
Le carcan moral imposé par le BN, qui a conservé le double système de droit civil et de charia des Britanniques, est devenu un fardeau
pour une partie de la population, moderne,
connectée, avide de libertés et très engagée
dans la société civile. Nisha Ayub, militante
transgenre, qui est régulièrement envoyée en
prison, dans les quartiers masculins où elle est
agressée sexuellement, confie son «grand espoir»: «C’est l’opportunité de réformer des lois
de la charia qui criminalisent la communauté
LGBT, comme celle qui interdit de s’habiller
comme le sexe opposé.» Pour l’écrivaine Preeta
Samarasan, du mouvement Bersih («propre»),
qui lutte contre la corruption, l’espoir va audelà des frontières. Après la Corée du Sud, l’Indonésie, «c’est peut-être le début d’une nouvelle
ère pour les pays postcoloniaux de l’Asie du
Sud-Est». Aucun n’oublie pour autant que Mahathir fut aussi un dirigeant autoritaire et manipulateur, qui a fait emprisonner Hishamuddin Rais, Anwar Ibrahim etd’autres. Mais une
chose leur semble sûre: si le nouveau gouvernement, qui sera nommé dans les semaines
qui viennent, ne leur convient pas, ils pourront en changer dans cinq ans. •
Lire également sur Liberation.fr «Ce résultat est un
véritable tsunami».
UNE JUSTICE AUX ORDRES
Images
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Cyril Aveline dans
son restaurant l’Etable
Saint-Germain,
à Paris le 4 avril.
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u 27
Page 30 : Cinq sur cinq / Colette Magny
Page 31 : On y croit / Parquet Courts
Page 32 : Casque t’écoutes ? / Benoît Hamon
Après des hauts
et des bas,
le chef, ancien
des Bistronomes,
cuisine avec
imagination
et nuance
des viandes
en provenance
d’éleveurs triés
sur le volet.
Par
JACKY DURAND
Photos
MARTIN COLOMBET.
HANS LUCAS
A
u fond, les cuisiniers sont de
drôles de zèbres. Ils ont l’art
de mettre les pieds dans le
plat sans en révéler les
dessous. L’assiette est leur scène, ils font
mine d’être dedans à l’heure du coup de feu
mais ils ne sont jamais loin du bord, histoire de débusquer une nouvelle recette et,
plus globalement, de préserver leur liberté.
Il suffit de se caler contre un fourneau à
midi pour découvrir, à côté du plat du jour,
un mystérieux «essai» en train de frissonner. Les chefs ont un rempart naturel pour
échapper à la curiosité du mangeur: le passe-plat, ce quai où s’arrête l’omnibus du
service quand il faut dresser un poisson,
une viande, rectifier un éventail de pois
gourmands et semer un trait de jus corsé.
Quand ils acceptent de baisser le pont-levis
de leur cuisine, ils endossent souvent la carapace de l’autodidacte pour vous faire saucer leur pudeur. Sur l’air «vous comprenez,
je n’ai pas fait les études qui vont bien, je n’ai
pas les mots pour me raconter». Le visiteur
est prié d’aller se rhabiller devant un bon
gueuleton en salle où le chef viendra faire
un petit tour et puis s’en ira.
Cyril Aveline
Les plaisirs
de l’Etable
Conchita Wurst, gagnante de l’eurovision pour l’Autriche en 2014 (ici en 2015). PHOTO ROLF KLATT. REX SHUTTERS. SIPA
FOOD
44 u
Bondissant. Les métiers de bouche étant
un commerce comme un autre où la courtoisie lubrifie le tiroir-caisse, les chefs dans
leur très grande majorité évitent de vous
envoyer vous faire foutre quand on s’accroche à leurs casseroles. Mais ils ont chacun
leur fond de sauce quand il s’agit de passer
sur le grill. Prenez Jean Sulpice, le chef doublement étoilé de l’Auberge du Père Bise à
Talloires (Haute-Savoie). Sacré cuisinier de
l’année 2018 par le Gault&Millau, il répond
toujours présent au bout du fil mais cet apache savoyard tient autant de la truite de torrent, qui vous échappe des mains, que du
chamois bondissant. On pourrait aussi
vous parler d’Alexandre Couillon, le magnifique «marin patate» de l’île de Noirmoutier
(Vendée). Entre terre et mer, cet ouvrier de
la vie est toujours à la barre de sa Marine
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Eurovision
Mire et chansons
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u 33
Page 36 : Laurence Kahn / La psychanalyse victime du nazisme
Page 37 : François Muratet / La guerre d’Algérie, la fleur au fusil
Page 40 : Willa Cather / «Comment ça s’écrit»
Simone de Beauvoir, chez elle à Paris, en 1949. PHOTO ELLIOTT ERWITT. MAGNUM
Un des objectifs officiels de l’Umno, qui a instauré l’islam comme religion officielle, est de
privilégier les Malais, ethnie légèrement majoritaire dans une mosaïque de peuples et de
religions. Le parti a toujours entretenu une
mentalité de défiance entre les communautés pour mieux régner. Sur les formulaires administratifs, chacun doit renseigner sa
«race», une définition de plus en plus absurde au fil des mélanges, et alors que la conversion à l’islam obligatoire en cas de mariage mixte n’est souvent qu’une formalité
des agents du gouvernement multipliaient les vide de sens, et que dans les villes, églises,
procédures pour allonger le temps d’attente, temples bouddhistes ou hindous côtoient parefoulant des électeurs sous prétexte qu’ils ou cifiquement les mosquées.
elles se présentaient en short, un règlement Depuis plusieurs mois, les sondages moninventé de toutes pièces. Des tracasseries qui traient un nombre anormalement haut de Maont limité la participation à 76%, contre 85% lais indécis, signe que les frontières ethniques
en 2013, mais pas la ferveur démocratique. et politiques se dissolvaient dans les urnes.
Comme le scrutin de 2013 avait été marqué L’arrivée surprise à la tête de la coalition d’oppar des coupures volontaires de courant au position de Mahathir Mohamad, ancien Premoment du dépouillement, les observateurs mier ministre qui a dirigé sans pitié le pays ense sont munis de torches de spéléologues pour tre 1981 et 2003, et a été l’architecte de la
empêcher le bourrage des urnes.
supériorité malaise, a été un
Sentant le vent tourner, le parti au
déclencheur crucial. La
pouvoir piochait plus que javieille menace de l’Umno
CAMBODGE
mais dans l’argent public pour
selon laquelle voter pour
VIETNAM
acheter des voix, contre une
l’opposition signifiait voMer de Chine
THAÏLANDE
méridionale
bouteille d’huile, un sac de
ter pour les ennemis de
riz ou une subvention
l’islam, devenait caduque.
MALAISIE
de 80 euros distribuée le
Et dans les meetings tenus
Kuala Lumpur
matin même à 260 planpar la coalition, sur scène
teurs. Winnie, 30 ans,
comme dans la foule, touSINGAPOUR
Ile de Bornéo
Sumatra
directrice de ressources hutes les sensibilités commuI N D O N É S I E
maines originaire de Selanniaient dans la même avidité
Mer de Java
gor (au centre du pays), agite
de «changement». Sumarti Ma200 km
son index tout bleu indiquant
gari, 30 ans, diplômée dans le touqu’elle a voté, pour expliquer: «Avant,
risme, était de tous les rassembledans les zones reculées, les gens ne savaient ments de son quartier. Musulmane
même pas qu’il existait plusieurs partis. Avec pratiquante, elle revendique son sang «indonéInternet, tout a changé, et tout le monde a pu sien, philippin et indigène de la tribu Bajau»
voir la femme de Najib s’acheter des diamants. et multiplie les insultes de charretier contre
Nous sommes tellement heureux du résultat. Najib Razak, tout en montrant sur son téléMais on sait que le système de clientélisme est phone un selfie avec Wan Azizah Ismail, la fuprofondément enraciné.»
ture vice-Première ministre, elle aussi voilée.
«Elle restait quelqu’un
de tendre et d’intense»
Rencontre avec la fille
de Simone de Beauvoir
Recueilli par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
S
imone de Beauvoir entre dans
la Pléiade par le récit qu’elle a
fait de sa vie. La philosophe,
théoricienne du féminisme,
militante anticolonialiste, a voulu d’abord
être un écrivain. Avant les romans, ce sont les
écrits autobiographiques qui inaugurent
cette publication en deux tomes sur papier
bible. Ils embrassent un cycle mémoriel de
vingt-cinq ans, entamé en 1956 avec la rédaction des Mémoires d’une jeune fille rangée jusqu’à la parution de la Cérémonie des adieux,
en 1981, un après la mort de Sartre. Dès l’âge
de 18 ans, la jeune Simone entame un journal
intime qu’elle poursuivra quasiment toute
son existence. C’est la volonté de parler de la
douleur liée à la disparition de son amie Zaza
qui va lui faire concrétiser ce désir d’écriture
de soi avec la conviction d’intéresser le plus
grand nombre. Le premier volet, Mémoires
d’une jeune fille rangée, apparaît comme son
livre le plus vendu depuis sa sortie en octobre 1958 (930033 exemplaires), juste devant
le révolutionnaire et iconique Deuxième Sexe
paru en mai 1949 (856 234). Il se trouve au
programme de l’agrégation de lettres modernes 2019, une première pour un écrit du Castor. De quoi réjouir sa fille adoptive Sylvie
Le Bon de Beauvoir qui, de- Suite page 34
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 11 Mai 2018
LIBÉ.FR
La forêt d’Hambach en
résistance A voir, le diaporama
surprenant issu du reportage photo
de Sebastian Hopp dans la forêt d’Hambach, près de
Cologne, en Allemagne, occupée par des écologistes.
Depuis 2012, ils s’opposent à l’exploitation d’une immense mine de charbon toute proche de la forêt.
A lire également, le reportage de notre envoyée spéciale, Johanna Luyssen. PHOTO SEBASTIAN HOPP
Etats-Unis: l’agence
de l’environnement
échaudée par son boss
Scandales
financiers, liens
avec des industriels,
gestion sectaire
hostile aux valeurs
de l’organisme censé
s’occuper du
climat… Scott Pruitt,
choque jusqu’aux
républicains.
Par
AUDE MASSIOT
D
onald Trump avait
promis d’«assécher» le
«marais» qu’est, pour
lui, Washington, cette ville
symbole de l’establishment
politique. Il y a finalement
installé un homme qui accumule les scandales financiers
et politiques: Scott Pruitt, le
directeur de l’Agence de protection de l’environnement
(EPA). L’ancien procureur général de l’Oklahoma, célèbre
pour avoir lancé 14 procès
contre cette même agence
avant d’être installé à sa tête,
est aujourd’hui sous le coup
de 10 enquêtes par différents
organismes de l’administration. Sept sont relatives à des
excès de dépenses.
Depuis son entrée à l’EPA, en
février 2017, Scott Pruitt a dépensé au moins 105000 dollars (88 140 euros) pour des
vols en première classe, affirmant qu’il devait voyager séparé des autres passagers
pour sa sécurité. Une sécurité
pour laquelle il est prêt à mettre le prix: il a déboursé plusieurs millions de dollars
pour payer une équipe
de 20 personnes, disponible vingt-quatre heures sur
vingt-quatre et qui l’accompagne partout, même dans
des voyages personnels. Un
luxe dont n’ont pas profité ses
prédécesseurs. L’EPA a aussi
versé 30000 dollars pour des
services de sécurité privés
lors d’un voyage de Pruitt
en Italie, et 45 000 dollars
«L’EPA a retiré des informations sur le changement climatique de sites gouvernementaux et Scott Pruitt a
publiquement donné une
image fausse de la science du
climat en suggérant que le
changement climatique pourrait être positif, raconte
Augusta Wilson, avocate
pour l’association. Il y a aussi
des exemples de censure
comme quand l’EPA a annulé,
en octobre 2017, les conférences de trois scientifiques sur le
changement climatique.»
Une des mesures poussées
par Pruitt qui a fait enrager
les organisations environnementalistes est la «Secret
Science Proposal» (proposition sur la science secrète).
Sous prétexte d’améliorer la
transparence sur les prises de
décisions politiques de
l’agence, il a annoncé, mimars, que seules les études
scientifiques qui rendront
publiques toutes leurs données brutes pourront être reCensure. «Les actions de tenues. Ce qui met de côté
Scott Pruitt qui ont le plus de toutes les recherches de
conséquences sur le pays ne santé publique qui se basent
sont pas ses dépenses outran- sur des données médicales
d’individus, qui
cières, mais les
L'HISTOIRE ne peuvent être
attaques répédévoilées car
tées contre la
DU JOUR
elles relèvent de
science, menées
au sein de l’EPA», assure la vie privée. L’industrie des
Andy Rosenberg, directeur énergies fossiles espérait
du Center for Science and faire passer depuis longtemps cette mesure.
Democracy.
Depuis son arrivée à la tête de Au sein de l’agence, le climat
l’agence, Pruitt a mis en place est devenu pesant pour
des mesures qui détricotent les employés. Scott Pruitt
les régulations instituées agit de manière secrète. «Il
sous les mandats de Barack ne parle quasiment qu’à son
Obama et visent à limiter l’in- petit cercle de proches de l’influence des scientifiques dustrie, reprend Andy Rodans les décisions politiques. senberg. J’ai discuté avec des
L’université de Colombia et le employés qui ont l’impression
Climate Science Legal De- de ne pas être autorisés à
fense Fund –une association faire leur travail. Beaucoup
de défense des climatolo- ont démissionné depuis un an
gues– ont créé un «détecteur et de nombreux postes n’ont
d’attaques contre la science», pas été remplis par l’adminiset listent toutes les dérégula- tration, bien que Trump soit
tions liées aux politiques cli- arrivé à la Maison Blanche
matiques menées par l’admi- il y a plus d’un an.» La
nistration Trump. Il y en a succession de scandales a
mené Scott Pruitt à être inbeaucoup.
pour envoyer des employés
en préparer un autre en Australie qui, finalement, a été
annulé. Son obsession pour
la sécurité l’a poussé à
payer 5 700 dollars pour des
serrures biométriques à son
bureau et 43000 dollars pour
disposer d’une cabine de téléphone insonorisée.
Mi-avril, le Government Accountability Office – l’organisme d’investigation du
Congrès – a déclaré ces dépenses illégales car pas notifiées au Congrès. Scott Pruitt
a aussi offert à ses proches
conseillers jusqu’à 72 %
d’augmentations de salaire,
malgré l’opposition de la
Maison Blanche. Des frais qui
semblent démesurés alors
que l’administration Trump
a prévu de couper le budget
de l’EPA de 33,7% en 2019 en
supprimant des programmes
de recherche et d’éducation,
notamment sur le changement climatique.
Scott Pruitt, interrogé, le 26 avril, à Washington. PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI.AFP.
terrogé, le 26 avril, par deux
comités de la Chambre des
représentants.
Impassible, il a maintenu ne
pas être au courant de la plupart de ces dépenses et a déclaré qu’il voyageait désormais en classe économique.
Depuis, quatre de ses
conseillers ont démissionné
sous la pression des scanda-
les. Pruitt, lui, s’accroche à
son poste, et Trump continue
de le soutenir publiquement.
Mais jusqu’à quand ?
«Charbon». Les médias
américains fouillent le passé
du conservateur, quand il
était sénateur de l’Oklahoma,
il y a dix ans, et déterrent les
liens financiers ambigus qu’a
«Les actions de Scott Pruitt qui
ont le plus de conséquences […]
ne sont pas ses dépenses
outrancières, mais les attaques
répétées contre la science.»
Andy Rosenberg
directeur du Centre pour la science et la démocratie
entretenus le chef de l’EPA
avec des lobbyistes très actifs
dans son Etat.
Dans le camp républicain,
des critiques commencent à
émerger. Christine Todd
Whitman, qui a dirigé l’EPA
sous la présidence Bush
de 2001 à 2003, a désigné le
protégé de Trump comme
«pas fait pour ce travail» sur
CNN. «Si Scott Pruitt doit
quitter sa position, cela ne signifie pas un meilleur avenir
pour l’EPA, assure Andy
Rosenberg. Celui qui le remplacerait sûrement, Andrew
Wheeler, l’actuel vice-administrateur de l’agence, est un
ancien lobbyiste de l’industrie
du charbon et continuerait
la politique de dérégulation
de Pruitt.» •
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
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LIBÉ.FR
Affaire Lafarge Jacob Waerness,
ancien des services secrets norvégiens, a été arrêté lors d’une escale
à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle le 2 mai dans le
cadre de l’instruction sur les activités du cimentier
Lafarge en Syrie. Il a été mis en examen pour «financement du terrorisme» dans la foulée de sa garde à vue.
Il rejoint ainsi dans la procédure sept autres anciens
cadres et dirigeants de l’entreprise.
Italie: vers une union baroque
entre les Cinq Etoiles et la Ligue
SUISSE
KENYA
David Goodall a réussi à
mourir, mais loin de chez lui.
Le scientifique australien
de 104 ans, venu jusqu’en
Suisse pour bénéficier d’un
suicide assisté que son pays
lui refusait, s’est éteint jeudi
à 12 h 30, à Bâle, à la suite
d’une injection de barbituriques. C’est le Dr Philip Nitschke, fondateur de la fondation Exit International, qui l’a
annoncé dans un tweet.
David Goodall ne souffrait
d’aucune maladie en phase
terminale, mais jugeait que
sa qualité de vie s’était détériorée et qu’il était temps de
partir. Après une tentative de
suicide ratée en début d’année, il avait demandé aux
autorités australiennes de
bénéficier d’un suicide assisté. Mais devant leur refus,
il avait été contraint de voyager jusqu’en Suisse, où plusieurs fondations offrent ce
service. «J’aurais préféré terminer en Australie et je regrette vraiment que l’Australie soit en retard sur la Suisse
[en matière de droit à mourir]», avait-il expliqué devant
les journalistes, mercredi.
«Un enfer sur terre», selon
des rescapés. Au moins
41 personnes, dont 20 enfants, sont mortes après la
rupture, mercredi soir, d’un
barrage dans le centre du Kenya, les eaux boueuses et tumultueuses emportant des
habitations. Le pays, qui sort
d’une sécheresse aiguë, est
depuis mars et le début de la
longue saison des pluies soumis à de fortes précipitations
qui ont entraîné des inondations causant la mort de
quelque 170 personnes. Mercredi, le barrage privé Patel,
sur la commune de Solai, à
environ 160 km au nord de
Nairobi, a cédé et ses eaux
ont balayé les modestes habitations de cette zone rurale.
«C’est une catastrophe car la
plupart des habitants étaient
endormis quand la tragédie
s’est produite et leurs maisons
ont été emportées», a raconté
à l’AFP un responsable policier de la région. Le barrage
était utilisé pour l’irrigation
et entouré d’habitations de
fortune d’ouvriers agricoles
employés dans les exploitations environnantes.
Ils se courtisaient depuis les
législatives du 4 mars : la
Ligue et le Mouvement Cinq
Etoiles (M5S) pourraient
sceller leur alliance dans les
prochains jours et donner
naissance au premier gouvernement antisystème en
Italie et en Europe.
Après plus de deux mois
d’impasse politique, Silvio
Berlusconi a en effet cédé à
la pression de son allié d’extrême droite. Mercredi soir,
il a accepté de se mettre en
retrait et de ne plus s’opposer à la volonté de Matteo
Salvini de prendre ses distances de la coalition de
droite radicale qui est sortie
en tête des élections
(37% des suffrages) pour former un exécutif avec les
Cinq Etoiles. Dans un bref
communiqué, l’ancien Premier ministre, patron de
Forza Italia, a indiqué : «Si
une autre force politique de
la coalition de droite veut assumer la responsabilité de
former un gouvernement
avec les Cinq Etoiles, nous
prendrons acte de ce choix
avec respect.»
Les deux dirigeants de la Ligue et du M5S se sont rapidement mis autour d’une table et ont indiqué, dès jeudi,
Luigi Di Maio, à Rome le 11 avril. LUIGI MISTRULLI. SIPA
matin qu’ils avaient effectué
des «pas significatifs» pour
parvenir à un accord.
Ce déblocage soudain est intervenu alors que, lundi soir,
le président de la République, Sergio Mattarella, constatant l’impossibilité de dégager une majorité au
Parlement en raison de vetos croisés, avait prévu de
nommer un gouvernement
provisoire, «politiquement
neutre» pour gérer le pays
jusqu’en décembre. Mais la
Ligue et le M5S, qui ensemble disposent de plus
de 50 % des sièges dans les
deux Chambres, s’étaient
immédiatement opposés à
cette solution et avaient
demandé des élections anticipées. Face à cette situation
et alors que Forza Italia est
en chute dans les sondages
et que plusieurs de ses lieutenants semblaient prêts à
passer dans les rangs de la
Ligue, Silvio Berlusconi s’est
résigné à laisser Matteo Salvini faire cavalier seul.
Forza Italia a précisé qu’il ne
votera pas la confiance à
l’éventuel gouvernement
tout en maintenant les alliances avec la Ligue au niveau local. «Qu’ils tentent de
faire un gouvernement, personne ne pourra nous utiliser
comme alibi face à l’incapacité de trouver un accord entre forces politiques très
diverses», a lâché Berlusconi, qui mise sur la difficulté de la Ligue et des Cinq
Etoiles à mettre réellement
sur pied une équipe.
Les deux formations populistes ont en effet des propositions difficilement compatibles. Les Cinq Etoiles, qui
ont obtenu leurs meilleurs
scores dans le Mezzogiorno,
veulent par exemple lutter
contre la pauvreté avec l’introduction d’un revenu de
citoyenneté alors que la Ligue mise sur une baisse des
impôts comme le réclament
les petits patrons du nord du
pays, qui constituent le
cœur de son électorat.
Les deux formations vont
devoir se mettre d’accord sur
le nom du futur Premier ministre et rassurer les marchés financiers et les partenaires de l’Italie. Lors d’un
colloque sur l’Europe, le Président, Sergio Mattarella, a
mis les deux prétendants en
garde: «Les solutions souverainistes sont aussi séduisantes qu’inapplicables. […]
Aucun des grands défis auxquels notre continent est exposé ne peut être affronté par
un membre de l’Union européenne isolément.»
ÉRIC JOZSEF (à Rome)
Négociations sur le climat: 2018, une année cruciale
Rencontre Le sommet entre Trump
et Kim prévu le 12 juin à Singapour
Une vague de chaleur frappe
le pôle Nord depuis début
mai. Pendant ce temps-là, à
Bonn, en Allemagne, c’est
l’intersession des négociations climat, sous l’égide des
Nations unies, qui se termine
jeudi. Sans grandes avancées
mais avec de l’espoir. Dans
l’agenda fixé lors de la COP21
en France, 2018 constitue une
année tremplin pour l’avancée de la mise en place de
l’accord de Paris sur le climat.
Les 176 Etats l’ayant ratifié
ont jusqu’à 2020 pour rehausser leurs contributions. «L’addition de tous les engagements
nationaux nous porte à un réchauffement des températures mondiales de 3,7 °C à 4°C
pour 2100, ce qui serait catastrophique, rappelle Lucile
Dufour, responsable politi-
Après des semaines de spéculations, Donald Trump a annoncé jeudi sur Twitter la date du sommet historique lors
duquel il rencontrera le dirigeant nord-coréen, Kim
Jong-un. «Nous allons tous deux essayer d’en faire un moment très important pour la paix dans le monde !» a écrit
le président américain. Quelques heures auparavant, il
avait accueilli trois Américains libérés par Pyongyang, remerciant Kim Jong-un. Trump a rappelé que l’objectif central de ce processus diplomatique restait la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Son secrétaire d’Etat, Mike
Pompeo, n’a pas exclu que le sommet dure plus d’un jour.
ques internationales au Ré- que les Etats-Unis ont décidé
seau action climat France. de se retirer de l’accord de
Les pays ne doivent donc pas Paris, en juin. Macron a tenté
rater le coche de 2018 pour re- de combler le manque de
hausser leurs ambitions.» financements américains
Pour les aider, la
(2 milliards de
présidence fiddollars) grâce
ANALYSE
jienne a lancé,
au sommet One
lors de la Conférence des par- Planet organisé en décemties (COP 23), à Bonn, en bre 2017. Il a promis qu’une
novembre 2017, le «dialogue deuxième édition se tiendrait
Talanoa».
en 2018, mais si l’Elysée garde
Ces derniers jours, les négo- ces dates, elle tomberait lors
ciateurs nationaux, la société de la COP 24. Une concurcivile et les représentants du rence qui serait mal vue par
secteur privé, ont échangé les organisateurs de la confédes retours d’expérience afin rence des Nations unies car
de guider les Etats dans l’aug- la COP en Pologne doit voir
mentation de leurs ambitions aboutir les règles de l’accord
pour 2020. En vue: la COP24, de Paris.
organisée à Katowice, en En plus des ambitions de
Pologne, début décembre.
réduction de leur impact sur
L’Union européenne est le climat, les pays développés
attendue au tournant, depuis doivent tenir leurs engage-
ments de financement à destination des Etats les plus
vulnérables. Et ils en sont encore loin. Pour Armelle Le
Comte, responsable climat à
Oxfam France: «Les options
sur la table sont insuffisantes
et le risque de blocage à la
COP24 est élevé.» Les pays développés doivent notamment
consacrer 100 milliards de
dollars par an, à partir
de 2020, pour le climat. Des
fonds nécessaires pour que
les pays en développement
remplissent leurs engagements. Pour y parvenir,
2018 est jalonnée de rendezvous internationaux afin de
donner une impulsion avant
la COP24, dont la présidence
polonaise n’annonce pas un
grand volontarisme.
A.Mt
Charte R. Kelly non grata sur Spotify
Première application de sa nouvelle charte, Spotify a annoncé jeudi retirer de ses playlists les chansons de l’artiste
américain R. Kelly, dix jours après un appel du mouvement
Time’s Up à «couper les ponts» avec le chanteur accusé
d’abus sexuels. La plateforme suédoise se réserve désormais la possibilité de modifier l’exposition d’un artiste en
fonction de critères sans lien avec sa musique. Les titres
de R. Kelly resteront accessibles mais n’apparaîtront plus
dans les playlists ni les propositions faites aux utilisateurs.
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10 u
FRANCE
Libération Vendredi 11 Mai 2018
Rapport
Borloo
Les doutes
amers
des maires
de banlieue
Le Président devrait se prononcer
le 22 mai sur les préconisations
ambitieuses de l’ex-ministre, mais les
élus craignent d’être laissés en plan par
un exécutif minimisant leurs problèmes.
ANALYSE
Par
LAURE BRETTON
I
ls ont l’oreille sélective. En attendant le
discours d’Emmanuel Macron sur la banlieue, prévu pour l’instant le 22 mai, maires de villes aux quartiers difficiles et présidents d’associations préfèrent retenir les
paroles les plus allantes dans le concert gouvernemental provoqué par la remise, fin avril,
du rapport Borloo. Ils voient des signes dans
les sorties médiatiques à répétition du secrétaire d’Etat chargé de la Cohésion territoriale.
Julien Denormandie parle, tweete, diffuse les
«19 plans» du père de la rénovation urbaine
appelant à une «réconciliation nationale» avec
les quartiers défavorisés. «Nous étudions toutes les propositions du rapport Borloo sans
aucun tabou», assure-t-il sur tous les tons,
promettant que le gouvernement sera «au
rendez-vous». Ce qui va bien à des maires
épuisés par les décisions gouvernementales
sur les emplois aidés (lire ci-contre) ou les
baisses d’APL mais remontés comme des coucous depuis cet automne. «Jacques Mézard et
Julien Denormandie ont demandé à dix commissions de bosser, soit près de 250 personnes
auxquelles il faut ajouter les préfets, les cabinets ministériels, Matignon et l’Elysée: ça fait
beaucoup de cerveaux pour seulement deux ou
Plus de 1 000 maires étaient reçus à l’Elysée, le 22 novembre. PHOTO LAURENT TROUDE
trois bricoles présidentielles» annoncées fin
mai, veut croire Driss Ettazaoui, vice-président Modem de la métropole Evreux-Portes
de Normandie et membre du tout nouveau
conseil présidentiel des villes.
«Bal des faux-culs»
En réalité, derrière le paravent Denormandie,
les analyses ministérielles inquiètent les acteurs de la politique de la ville. Comme celle
de Benjamin Griveaux, qui conteste le ton de
Jean-Louis Borloo– «Il ne faut pas non plus
dramatiser»– et qui prévient que les conclusions de l’ex-ministre de la Ville, «cela ne reste
qu’un rapport». «Borloo a fait du Borloo,
abonde un autre membre du gouvernement,
sous couvert d’anonymat. Il est allé voir un ministre pour lui dire : “Ecoute, il faut que tu
prennes 10000 jeunes.” Il y a des choses qu’on
va reprendre, qui recoupent certains de nos
projets, et d’autres, bon…» Et d’ajouter: «C’est
quand même un plan à 50 milliards.»
Depuis la remise précipitée du rapport à
Edouard Philippe, les ministères se sont mis
au travail, épluchant ses idées: création d’une
«académie des leaders», 30000 places de crèche dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), primes pour les policiers
nommés en banlieue ou encore «cour de
l’équité territoriale» et un fonds de 5 milliards
d’euros abondés par des cessions de partici-
pations de l’Etat. «Il faut garder la cohérence
de ce rapport, son caractère global. Si on ne
prend pas tout, ça ne marchera pas, plaide
Yasmine Boudjenah, première adjointe à Bagneux (Hauts-de-Seine). La vraie erreur jusqu’à maintenant a été de toucher au bâti d’un
côté, puis au sport, puis à l’école.»
Vu la valse à deux temps de l’exécutif – rapport remis au Premier ministre, décisions présidentielles un mois plus tard– et le mode de
fonctionnement vertical du chef de l’Etat, le
silence radio des cabinets ministériels était
prévisible. Puisque personne ne sait vraiment
jusqu’où iront les arbitrages d’Emmanuel Macron, personne ne se risque à dire trop de bien
ou vraiment du mal du travail de Jean-Louis
Borloo et des maires. «Un vrai beau bal de
faux-culs», s’amuse un édile. «Ce qui a commencé, c’est un jeu de couloirs, les calculettes
politiciennes sont de sortie», explique de son
côté Philippe Rio, maire PCF de Grigny (Essonne), pointant Bercy du doigt.
«C’est surtout à l’Education nationale que ça
coince», insiste un autre élu. En plus de la
poursuite des dédoublements de classes dans
les quartiers les plus difficiles, Jean-Louis
Borloo a remis au goût du jour l’idée de mettre
en réseau tous les acteurs concernés par les
enfants, des écoles aux associations sportives
ou culturelles aux médiathèques en passant
par les parents d’élèves ou les centres de loi-
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
u 11
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Les associations vraiment
pas aidées dans les quartiers
Deux députés
ont rendu il y a un
mois un rapport au
vitriol sur la baisse
des emplois aidés
décidée par
l’exécutif.
I
l est des diagnostics plus
difficiles que d’autres à
reléguer dans la catégorie
«opposition stérile». Deux
députés franciliens ont
rendu il y a un mois un rapport au vitriol sur la réduction des emplois aidés, décidée l’été dernier par le
gouvernement, et son effet
sur les associations culturelles et sportives.
«Moyens humains». Rédigées pour «tirer fortement
la sonnette d’alarme», les
27 pages qui parlent, entre
autres, «d’extrême brutalité»
sont signées par l’ex-ministre
communiste de la Jeunesse
et des Sports, élue de SeineSaint-Denis, Marie-George
Buffet, mais également par
un jeune député macroniste,
Pierre-Alain Raphan. Le député trentenaire de l’Essonne
qui compte dans sa circonscription Grigny, ville de banlieue emblématique avec
son ensemble de la Grande
Borne, fait partie de cette
«société civile» chère à
LREM, mêlant expérience
dans le privé et un solide CV
dans le monde associatif.
Une personnalité de gauche
sirs. Ce serait la naissance de «cités éducatives», une petite révolution qui effraie pas mal
de monde dans les rangs des enseignants. «La
fourmi ne pense jamais du bien du coup de
pied dans la fourmilière», rappelle Catherine
Arenou, maire LR de Chanteloup-les-Vignes
(Yvelines) pour qui il est «encore plus important de bousculer la méthode et de changer les
habitudes que de se focaliser sur les montants
budgétaires».
L’Association des maires de France et les
grandes métropoles ont dit tout le bien ces
dernières semaines du combat des maires de
banlieue. Même le Medef est en train de bouger, qui devrait se lancer sous peu dans un
«tour de France de l’insertion des jeunes»
avec l’association Bleu blanc zèbre. «Il est en
train de se passer quelque chose, assure son
président, Jean-Philippe Acensi. On a créé
une ambiance, maintenant il faut une épopée.» Dont il croit Emmanuel Macron capable. «Il peut être le président des banlieues, le
président de l’outre-mer, le président des
oubliés de la République», assure Jean-Louis
Borloo. Comme une petite pression amicale.
Occasion en or
«On vient tous de l’ancien monde, analyse un
édile dérouté par le chef de l’Etat. On a du mal
à comprendre le bonhomme: on le croit capable de tout envoyer bouler sous prétexte que le
consensus est général au nom de sa fameuse
disruption.» S’ils ne sont pas récents, les propos d’Emmanuel Macron raillant «les gens qui
pensent que le summum de la lutte, c’est
les 50 euros d’APL» dans un documentaire dif-
fusé lundi sur France 3 ont ravivé leurs inquiétudes pile au moment où ils espéraient que le
Président avait enfin une occasion en or pour
se défaire de son étiquette de «président des
riches». «Il peut enfin faire du “en même
temps” pour les plus riches et les moins favorisés, ce serait bien les premières décisions sociales du quinquennat, analyse Philippe Rio. Soit
il prend les trucs les plus clinquants et il casse
la cohérence d’ensemble, soit il reste le chantre
de la réussite individuelle et il manque son rendez-vous avec les banlieues.»
Soudés malgré leurs étiquettes politiques diverses, les membres de l’association Ville et
banlieue ont décidé de remettre un coup de
pression sur le gouvernement à l’heure où les
décisions sont en cours. Mercredi et jeudi prochains, ils organisent des conseils munici-
HALLE DU 11
DES BLANCS AU 13 MAI
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et un jeune loup de la majorité entièrement qualifiés
pour juger ce que certains
maires de banlieue ont qualifié de «plus vaste plan social
depuis la Seconde Guerre
mondiale».
Même si les parlementaires
ne reprennent pas la formule, leur diagnostic est
salé. Il ne concerne toutefois
pas les emplois aidés dans
l’Education nationale, autre
secteur touché depuis la rentrée et la disparition de nombreux contrats. Aux emplois
aidés, Buffet et Raphan préfèrent l’idiome «emplois
aidants» inventé par Erik
Orsenna. «Si on veut tendre
vers une société de l’engagement et de l’émancipation, il
faut des moyens humains,
explique sans ambages le député Raphan cinq semaines
après la présentation du rapport. Depuis, on pousse
auprès de l’Elysée et de Matignon pour qu’il y ait un vrai
soutien de l’emploi associatif.
Pas que dans les quartiers
populaires mais partout où
l’accès à la culture est compliqué, dans la ruralité ou
les Dom aussi.»
Pour justifier sa décision de
tailler dans les contrats
aidés, le gouvernement a expliqué tour à tour que les
crédits 2017 avaient été
épuisés en six mois sous
François Hollande, qu’il
fallait boucler le premier
budget du quinquennat
Macron et lutter contre les
ENTRÉE LIBRE
«effets d’aubaine», autrement
dit mettre fin à une aide publique qui prenait la place
d’un emploi privé. «Cette
suspicion sur les associations
est insupportable», estiment
les auteurs du rapport, qui
parlent de fragilisation voire
de disparition de nombreuses d’associations.
Effets en cascade. Selon
la Dares, il y a eu 65000 embauches en 2016 en contrats
aidés dans les associations
culturelles et sportives contre
41000 en 2017. Cette disparition de 24000 emplois aidés
– plus du tiers du total d’un
coup– a eu des effets en cascade sur les bénévoles: «Dans
la culture comme dans le
sport, s’il n’y a pas d’emplois
aidants, il n’y a plus de bénévoles et rien qu’au service de
la lecture, ils sont 82 000 en
France.» Mais le plus inquiétant est ailleurs pour les deux
députés, qui réclament une
loi sur le tissu associatif et
préconisent un regroupement des employeurs ou une
mutualisation des contrats
aidés entre associations. Le
principal impact est «non mesurable parce qu’il n’est pas
seulement économique mais
qu’il touche aussi à la construction et au maintien d’un
lien social de proximité. Et
quand le lien social se désagrège, cela coûte au final encore plus cher à l’Etat», préviennent-ils.
L.Br.
paux extraordinaires pour «décrypter et
débattre» du rapport Borloo et faire voter une
«adresse à Emmanuel Macron» par leurs
concitoyens. Un peu d’agit-prop, en ce mois
de mai cinquantenaire, venue de La Seynesur-Mer, Grigny, Chanteloup-les-Vignes ou
encore Allonnes, près du Mans. «Les propositions de Borloo vont à l’opposé de tout ce que
fait le gouvernement en faveur des plus riches,
explique le maire d’Allonnes, Gilles Leproust.
Donc forcément, on doute de la volonté politique de changer totalement de cap en trois semaines.» •
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Pour aller plus loin,
notre billet : «Grand
Paris, le retour de la
ficelle Castro»
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 11 Mai 2018
I
smaëla Bocar Deh n’a jamais avoué
qu’il frémissait à chaque fois qu’il
sortait dans la rue. Par pudeur peutêtre, «par fierté, sans doute», résume
Alassane, son frère aîné. «Il était le chef
du clan, l’homme fort qui devait nourrir
sa famille. Il ne montrait que rarement
ses angoisses, mais nous pouvions les sentir.» Installé en France depuis 2001, ce
Sénégalais âgé de 58 ans, marié, père de
huit enfants restés au pays, rasait les
murs lorsqu’il partait travailler. Autour
de lui, ce n’était que peur et crainte :
Ismaëla était sans papiers. Renversé par
un fourgon de police alors qu’il tentait
d’échapper à un contrôle d’identité, il
est mort lundi 30 avril.
Il y a environ trois mois, l’homme avait
rejoint une équipe de vendeurs à la sauvette postée devant les grilles du château
de Versailles. Il monnayait parfois des
parapluies, marchandait souvent des
petites tours Eiffel avec les touristes de
passage. Dimanche 29 avril, une patrouille de police a fait irruption pour
un contrôle des papiers et des marchandises. Comme d’habitude, tous les vendeurs ont pris la fuite. Ce jour-là, c’est Ismaëla qui a été poursuivi par un fourgon
et deux fonctionnaires à pied. Sa course
a pris fin 100 mètres plus loin, rue Carnot, quand il a été percuté par le véhicule. Amené aux urgences de l’hôpital
Pompidou, à Paris, avec une hémorragie
cérébrale, un arrachement de l’oreille
gauche et de multiples fractures vertébrales, le vendeur à la sauvette a succombé à ses blessures le lendemain.
L’Inspection générale de la police nationale a ouvert une enquête pour homicide involontaire (lire page ci-contre).
DEMANDES D’ASILE REJETÉES
«La France, c’était son rêve, mais elle s’est
montrée cruelle envers lui, juge sa petite
sœur, Aïssata. Ce n’était ni un voyou ni
un délinquant, mais un honnête homme
qui travaillait d’arrache-pied et gagnait
une misère. Comment la France a-t-elle
pu être si injuste?» Tous les membres de
la famille Deh résidant en France ont
obtenu la nationalité française, sauf Ismaëla. Ses frères et sœurs, arrivés dans
les années 80, ont été naturalisés. Ses
neveux et nièces sont nés à Mantes-laJolie. Le quinquagénaire, lui, a vu ses
demandes d’asile rejetées les unes après
les autres par la préfecture de Versailles.
En 2011 et en 2014, lorsque son père puis
sa mère meurent au Sénégal, il est le
seul à ne pouvoir rentrer pour les obsèques. «Mon frère, poursuit Aïssata, s’est
sacrifié pour un pays qu’il voulait intégrer et qu’il aimait obstinément, mais la
France n’a pas su l’aimer en retour. Elle
a même fini par le tuer.» Le corps du Sénégalais sera rapatrié ce dimanche
auprès de ses enfants et de sa terre natale après dix-huit ans de survie en clandestinité.
Entre 2001 et 2017, Ismaëla fait les
saisons touristiques à Cannes. Chaque
pièce gagnée est envoyée au Sénégal
pour ses six filles et ses deux garçons. Il
bosse à la plonge, la trouille au ventre.
Change de patron tous les étés pour plus
de sécurité. Loge successivement chez
des amis d’un soir pour ne pas se faire
repérer. Et retourne en région parisienne
retrouver les siens à chaque saison
creuse. Tout le monde l’aide comme il
peut. Les aînés lui offrent le logis. Les
jeunes lui glissent régulièrement un
petit billet durant les repas de famille.
«Sur l’échiquier familial, Ismaëla était
notre roi, souffle Dady, son lll
ISMAËLA BOCAR DEH,
UNE VIE
À LA SAUVETTE
Le Sénégalais de 58 ans, sans papiers, est mort le 30 avril percuté
par un fourgon de police alors qu’il tentait de fuir un contrôle
d’identité. En France depuis 2001, il avait écumé les petits boulots,
la peur au ventre, avant de tenter de survivre en vendant
des souvenirs sous le manteau.
Par ANAIS MORAN
Photos MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
lll
neveu, chauffeur poids-lourd de
36 ans. Il était certainement le plus malheureux d’entre nous, le plus fauché, le
plus à plaindre, et pourtant il était notre
roc, notre pilier qui gardait la foi. Toujours droit et soucieux des problèmes des
autres. Aujourd’hui, je me demande si
nous n’aurions pas pu l’épauler encore
davantage. Je me demande aussi si la
France est vraiment notre pays.»
Le travailleur sans papiers revient définitivement à Mantes-la-Jolie durant
l’hiver 2017. Arrêté à Cannes quelques
mois plus tôt, relâché mais obligé de
quitter le territoire français dans un
délai de trente jours, Ismaëla trouve
refuge chez sa sœur Aïssata, employée
de mairie. «Il a mis quelques semaines
avant de remettre les pieds dehors, se
souvient-elle. Il a longtemps évité les
gares et les transports en commun. Avant
de se rendre quelque part, il vérifiait toujours qu’aucun événement n’était prévu
dans la journée pour éviter à tout prix la
présence des policiers. Ce n’était plus une
vie.» En février, Ismaëla devient vendeur à la sauvette au château de Versailles. Sa famille l’ignore. Elle ne l’apprendra que le dimanche 29 avril, la
veille de son décès. «Il ne nous a rien dit
car il savait très bien que nous allions le
persuader de laisser tomber ce travail, se
désole son frère Alassane. Comment lui
en vouloir? C’était un forcené qui voulait
gagner sa vie. Un homme digne qui voulait pouvoir marcher la tête haute.»
Zakaria (1), 50 ans, marchand de bric et
de broc depuis trois ans sur la place des
Armes, un spot occupé principalement
par une vingtaine de Sénégalais, avait
«prévenu le petit nouveau»: les descentes
régulières, les corps en alerte, les regards
attentifs, les courses-poursuites, les
u 13
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planques, les confiscations, les amendes
plus ou moins sévères, les gardes à vue
plus ou moins justifiées, le danger d’être
envoyé dans un centre de rétention…
CHAPEAUX ET BOUTEILLES D’EAU
Mais en février, Ismaëla n’a plus un
sou en poche. La vente à la sauvette
peut bien être un délit passible de
six mois d’emprisonnement, 3750 euros
d’amende et un ticket sans retour pour
le Sénégal, il n’a plus vraiment le
choix.«Ismaëla était trop âgé pour faire
ce genre de boulot, mais je le comprends.
On est des pères de famille, pour gagner
5 ou 10 euros de bénéfice, on peut rester
ici toute la journée. Même une journée à
un euro, on prend sans rechigner»,
raconte Guy, vendeur sénégalais de
36 ans, installé dans un foyer à SaintDenis. «Il y a des jours où on ne gagne
rien. C’est un travail terriblement précaire et périlleux. Mais c’est la seule option des sans-papiers pour pas crever de
faim et protéger leur famille.»
Les derniers mois de sa vie, Ismaëla Bocar Deh passera la majorité de son temps
avec les vendeurs à la sauvette de Versailles. La semaine, les week-ends, les
jours fériés. Le sac de toile sur le dos et
paniquant à chaque passage d’un véhicule de police. Certains «collègues»,
vendeurs fugitifs de chapeaux, foulards
et bouteilles d’eau, deviendront des
amis. Tous seront présents ce vendredi
après-midi pour la cérémonie d’hommage organisée par sa famille à la
grande mosquée de Mantes-la-Jolie. «Ismaëla est mort pour avoir vendu des parapluies. Où va le monde?» se demande
Zakaria, désemparé. «Un sans-papiers
de moins, un Noir de moins, tout le
monde s’en fout, enrage Aïssata. Nous
avons perdu un frère, un père, un oncle,
un cousin, un ami. Mais la France a-telle le sentiment d’avoir perdu l’un des
siens ?» •
(1) Le prénom a été modifié.
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
L’IGPN OUVRE UNE ENQUÊTE
L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a ouvert dimanche
une enquête pour homicide involontaire dans l’affaire d’Ismaëla Bocar
Deh. Deux jours plus tôt, la famille de ce Sénégalais de 58 ans avait porté
plainte contre X par l’intermédiaire de son avocat, Olivier Combes. Un
neveu du défunt et des témoins ont été entendus par les fonctionnaires
de police. «Les proches de la victime ont le droit de connaître les
circonstances exactes de l’interpellation, a déclaré Me Combes à
Libération. A l’heure actuelle, cela ressemble à un accident, mais
l’enquête pourrait apporter de nouveaux éléments et entraîner des
poursuites judiciaires.» Selon la police, Ismaëla Bocar Deh aurait
«traversé la route subitement» devant le véhicule, qui n’a pas pu l’éviter.
Pour Aïssata, la petite sœur de la victime, «il y a pourtant des zones
d’ombre» dans cette affaire, notamment «la véritable vitesse» du fourgon
policier au moment des faits, ainsi que «l’extrême rapidité» de l’autopsie
du corps. «Nous sommes peut-être un peu paranos, mais nous craignons
que les policiers n’essaient de camoufler l’affaire. Nous voulons
simplement la vérité.» Selon l’avocat, les conclusions de l’enquête
devraient être rendues avant la fin du mois de mai.
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
Libération Vendredi 11 Mai 2018
En
partenariat
avec
A gauche, un
vendeur à la
sauvette de
Versailles.
A droite, chez
la famille Deh,
mercredi.
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
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14 u
FRANCE
Libération Vendredi 11 Mai 2018
LIBÉ.FR
Billet Macron aime Versailles. Il y discourt devant le
Parlement, il y reçoit en grande pompe. Il aime tellement Versailles qu’il en fait un refuge de… la République : Versailles, dit le Président, c’est «un lieu où la République […] s’était retranchée quand elle était menacée». Mais il parle là de l’assemblée élue
en 1871, une assemblée… majoritairement monarchiste, qui délégua à Adolphe Thiers le soin d’écraser la Commune et pour laquelle la République
n’était qu’un mauvais moment à passer. Une référence révélatrice ? Lire notre
billet : «Une certaine idée de Versailles.» PHOTO LIONEL BONAVENTURE. AFP
Emmanuel Macron au côté d’Angela Merkel à Aix-la-Chapelle, jeudi. PHOTO LUDOVIC MARIN. AFP
Par
ALAIN AUFFRAY
Envoyé spécial à
Aix-la-Chapelle (Allemagne)
S
A Aix-la Chapelle, Macron
conte l’Europe à Merkel
ous le regard impassible et légèrement souriant de son «amie
Angela», la chancelière allemande, Emmanuel Macron allemande pour l’UE. C’est
a prononcé ce jeudi à Aix-la- parce que le temps presse que
Chapelle le plus lyrique et le le Français a profité de cette
plus impétueux de ses déjà tribune pour passer à l’offennombreux discours sur l’Eu- sive. Il est vrai que les cirrope. Dans la salle du trône constances s’y prêtaient.
de l’hôtel de ville dont les En ce jeudi de l’Ascension,
fondations remontent à Macron, à l’honneur dans
Charlemagne, les nombreux l’ancienne ville impériale, veélus ou dirigeants européens nait recevoir le prix Charleinvités à la cérémonie ne s’y magne en récompense de sa
sont pas trompés: avec cette «contribution exceptionnelle
charge contre ceux qui pen- à l’unification européenne».
sent que l’UE doit se satis- Huit autres Français, dont
faire d’avoir à son
Jean Monnet,
L’HISTOIRE Robert Schuman,
actif «soixantedix ans de paix
Simone Veil et
DU JOUR
sur le continent»,
François Mitet qui se contentent, pour le terrand ont déjà reçu cette
reste, de faire toujours «le distinction.
choix du plus petit pas à la
dernière minute», le prési- «Tsunami». Les plus ardent français venait de met- dents partisans d’une Europe
tre un gros coup de pression fédérale se pressaient ce
sur la coalition au pouvoir à jeudi à Aix pour entendre
Berlin, accusée par beau- Macron: le social-démocrate
coup, y compris en Allema- Martin Schulz, l’ancien vicegne, de frilosité sur la ques- chancelier écologiste Jostion de l’intégration de la chka Fischer ou encore Franzone euro.
çois Bayrou, assis aux côtés
Merkel et Macron ont con- du philosophe Peter Slotervenu de présenter ensemble, dijk. Ils en sont ressortis enau sommet européen de juin, chantés, Daniel Cohn-Benune feuille de route franco- dit, évidemment présent,
Non sans lyrisme, le président français
a exhorté jeudi l’Allemagne à s’investir
pour faire évoluer l’UE et à abandonner
son «fétichisme» pour les excédents
commerciaux. Il a présenté ses quatre
«impératifs catégoriques».
allant même jusqu’à rêver
que ces fortes paroles provoquent «un tsunami» dans
l’opinion outre-Rhin.
A en croire le sondage diffusé
mercredi par la chaîne ARD,
plus de 80 % des Allemands
disent approuver la volonté
du président français de
«faire avancer» l’Europe. Et
ils seraient 58 % à souhaiter
que Merkel s’y engage avec
«plus de passion».
A Aix-la-Chapelle, Emmanuel Macron n’a pas jugé
utile, devant un auditoire
très europhile et manifestement très informé, de revenir
sur les propositions de refondation formulées à la Sorbonne en septembre, au lendemain des législatives
allemandes. Il s’est contenté
d’énoncer solennellement
–avec sa pompe habituelle–
les quatre «impératifs catégoriques» qui s’imposent selon
lui à l’Union.
Le premier consiste à affirmer que l’Europe ne doit plus
«subir» ni accepter que sa
souveraineté soit bridée par
les géants du numérique ou
par les décisions de Washington, qu’il s’agisse du climat ou
du dossier iranien. «Ne soyons
pas faibles», s’est-il emporté.
Son second impératif – «ne
nous divisons pas»– s’adresse
plus directement à la chancelière, et plus encore à l’aile
conservatrice de sa majorité
CDU-CSU, farouchement
hostile à un budget commun
qui ne ferait que financer les
déficits français. «Réveillezvous! La France fait ses réformes», leur a-t-il lancé.
Sous les applaudissements
nourris, Macron a réaffirmé
la nécessité d’un «budget
propre» et «beaucoup plus
ambitieux» pour la zone
euro, afin de lui donner les
moyens d’exercer sa solidarité en direction des pays du
sud, où le chômage des jeunes atteint des niveaux records. A ce propos, il a rappelé, comme il l’avait fait la
veille sur ARD, que la République fédérale avait, elle
aussi, «bénéficié de cette solidarité au moment de la réunification».
Son troisième impératif
–«n’ayons pas peur de ce que
nous sommes» – doit selon
Emmanuel Macron conduire
Paris et Berlin à «se délivrer
de leurs propres tabous».
S’il estime avoir surmonté,
pour la France, celui de
la baisse de la dépense
publique et des changements
de traités européens, il
demande à l’Allemagne de se
délivrer enfin de son
«fétichisme perpétuel pour les
excédents budgétaires et commerciaux». «Fétichisme»,
le mot a fait frémir, et
sourire, dans la salle du couronnement.
«C’est maintenant» qu’il convient de s’engager pour cette
«Europe qui protège»: de plus
en plus pressant, Macron a
conclu son «quatrième impératif» par un éloge de «la
prise de risque», et de «l’utopie». Il faut, selon lui, en finir
de toute «urgence», c’est-àdire au sommet européen du
mois prochain, avec cette
«Europe qui attend perpétuellement que tout le monde
soir d’accord sur tout pour
avancer».
Sobriété. Avant cette intervention enflammée, c’est à
Angela Merkel qu’il revenait
de prononcer le discours
d’éloge du récipiendaire. Elle
s’en est acquittée avec sa légendaire sobriété. Sans
fermer aucune porte. Mais
sans en ouvrir non plus. Elle
a loué l’implication et le
courage de son «ami Emmanuel», tout en constatant
tranquillement leurs désaccords : «Oui, ce sont des
discussions difficiles car les
cultures sont différentes.
Mais nous allons avancer sur
l’union bancaire, sur l’union
des marchés des capitaux,
nous allons renforcer la zone
euro, nous allons la rendre
plus compétitive.» Ni fin
de non-recevoir ni accord
de principe, ces bonnes
intentions sont suffisamment vagues pour ne fâcher
personne. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 11 Mai 2018
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LIBÉ.FR
u 15
Interview Edouard Philippe a
présidé jeudi la cérémonie parisienne pour la Journée commémorative du souvenir de l’esclavage et de son abolition,
et a confirmé qu’un mémorial verra bien le jour à
Paris. François Durpaire, spécialiste de l’histoire de
l’esclavage, évoque cet enjeu mémoriel majeur : «La
pire erreur serait de croire que l’esclavage appartient
au passé.» PHOTO AFP
«Embrouille» en marche au Sénat?
Dans le feuilleton de la révision des institutions, cette
nouvelle péripétie ne va pas
apaiser les esprits. Alors que
le volet constitutionnel a été
présenté, mercredi, en Conseil des ministres, c’est un
élément glissé dans l’avantprojet de loi ordinaire de la
réforme qui a hérissé au Sénat. Ce texte, comme le projet
de loi organique seront, eux,
au programme du Conseil des
ministres du 23 mai.
Le gouvernement y prévoit, à
titre exceptionnel, un renouvellement du Sénat en septembre 2021: toute la Haute
Assemblée serait alors remise
en jeu et non pas, comme à
l’accoutumée, la moitié des
sièges tous les trois ans.
L’idée du gouvernement est
d’appliquer en une fois la réduction de 30% du nombre
de parlementaires prévue
dans sa réforme des institutions. Faute de quoi, invoquet-il, il y aurait un déséquilibre
entre la première moitié de
départements élisant leurs
sénateurs (qui subiraient la
diminution du nombre de
parlementaires) et ceux qui
n’appliqueraient cette baisse
que trois ans plus tard.
«Ça sent l’embrouille», dit-on
dans l’entourage du président
du Sénat, Gérard Larcher
(LR), en faisant remarquer
que ce renouvellement complet interviendrait opportunément après les municipales de 2020. Des élections
auxquelles La République en
marche se présente pour la
première fois – ce qui va lui
permettre d’augmenter son
nombre d’élus et donc de
grands électeurs aux sénato-
riales. Alors que les désaccords sont déjà consistants
entre l’exécutif et le président
du Sénat, cette idée de renouveler d’un bloc n’arrange rien.
«Oh je ne fais jamais d’accusation de manipulation. Pour
être manipulé, il faut déjà être
manipulable, ce qui est difficile», a prévenu Gérard Larcher, mercredi. Il a rappelé
que, «depuis la IIIe République, le Sénat est renouvelé
partiellement pour garantir
sa stabilité et son rôle de modérateur», une disposition
qui figure dans trois articles
de la Constitution. «Le gouvernement prévoit, en l’état
actuel du texte, de contrevenir
à cette règle en prévoyant un
renouvellement intégral
en 2021. Cela ne serait pas acceptable», a-t-il mis en garde.
LAURE EQUY
«Chatte, zézette,
moule, foufoune,
teuch, berlingot,
tarte aux poils,
abricot, origine
du monde…»
EXTRAIT DU CLIP DE
L’ASSOCIATION IMAGYN
incitant les femmes
à se rendre chez leur
gynécologue une fois par an
Le sexe féminin a des dizaines de noms. L’association Imagyn (Initiative
des malades atteintes de
cancers gynécologiques)
s’empare de la richesse et
la puissance d’évocation
de la langue, dans un spot
incitant les femmes à se
rendre chez leur gynécologue une fois par an,
pour le dépistage des cancers de l’appareil génital
(ovaire, col de l’utérus, etc.). Le clip, diffusé à
la télé, sur Internet et
dans les cinémas, met en
scène en noir et blanc des
actrices (Aure Atika,
Florence Loiret-Caille,
Catherine Jacob, Emma
de Caunes, Cristiana
Reali…) et des personnalités (Flavie Flament, Chantal Thomass, Hélène
Darroze…) déclamant les
différentes dénominations du sexe féminin.
Taxe d’habitation: chaud patates
C’est souvent comme ça avec
les promesses de campagne:
elles permettent à un futur
président de la République de
l’emporter. Mais au moment
de les appliquer, elles se révèlent être un vrai casse-tête
politique et budgétaire. Emmanuel Macron n’échappe
pas à la règle. Sa proposition
de supprimer la taxe d’habitation «pour 80% des ménages» l’a bien aidé à convaincre
une partie des classes moyennes et populaires de voter
pour lui dès le 1er tour de la
présidentielle. La fin d’un impôt qui voit une même famille, avec les mêmes revenus et le même type de
logement, payer deux montants différents en fonction
de sa ville? Forcément, ça ramène des voix…
Mais comme François Hollande avec sa taxe à 75%, Macron voit revenir en boomerang une réforme mal ficelée
juridiquement : tout en lui
garantissant un sursis, les
«sages» se sont inquiétés du
poids fiscal pesant, à partir
de 2020, sur les 20% des ménages les plus aisés qui continueraient à payer. Macron a
donc choisi de la supprimer
pour tout le monde. «Au plus
tard d’ici à 2021», a précisé
Matignon mercredi.
A Vaulx-en-Velin, en avril 2018. PHOTO ETIENNE MAURY
Ce réajustement a un prix.
Puisque Macron s’est engagé
à compenser les communes
et intercommunalités «à
l’euro», le gouvernement a
avancé le chiffre de «18 milliards» d’euros : 10 milliards
déjà prévus dans le budget
pour les «80%» et 8 milliards
pour les «20%» restants. Une
somme qui, elle, n’a pas été
inscrite dans la «trajectoire
budgétaire» de la France,
envoyée il y a quelques semaines à Bruxelles, et qui
prévoit un retour à l’équilibre
budgétaire en fin de quinquennat.
Mais selon les calculs du sénateur Alain Richard (La République en marche), et de
l’ex-préfet Dominique Bur,
auteurs d’un rapport sur
la réforme des finances locales remis mercredi au Premier ministre, c’est une
facture à 26,3 milliards
d’euros que l’Etat va devoir
compenser. Dont 10 milliards, selon leurs décomp-
tes, non prévus aux prochains budgets.
Le gouvernement a déjà
laissé entendre qu’il maintiendrait une taxe sur les
résidences secondaires qui
concerne, normalement, les
foyers les plus aisés, pour
garder 2,5 milliards d’euros.
Resterait donc – si tout va
bien– à financer 7,5 milliards
d’euros. Comment? En augmentant les impôts ? L’exécutif s’y refuse. Comme il exclut
de dévier de sa trajectoire de
réduction du déficit budgétaire inscrite dans le marbre
européen.
Reste une option : celle des
économies. Or, pour tenir ses
engagements, l’exécutif doit
déjà trouver 100 milliards
d’euros d’ici à la fin du quinquennat. Le tout alors que le
ministre de l’Economie et
des Finances promet aux entreprises de nouvelles baisses
d’impôts et que la reprise
(même partielle) de la dette
de la SNCF pèsera elle aussi
quelques milliards d’euros.
Des économies, donc, que le
gouvernement va devoir vite
préciser: ce n’est qu’à ce moment-là qu’on verra qui paye
finalement la suppression de
la taxe d’habitation pour les
20 % des foyers les plus aisés.
L.A.
Toulouse Un étudiant hospitalisé
après l’évacuation de la fac
L’hospitalisation en soins intensifs, depuis mercredi, d’un
étudiant blessé par l’explosion accidentelle d’une grenade
défensive lors de son interpellation par la police, a fait
monter la pression d’un cran, à Toulouse, sur le front des
conflits sociaux. Il était 5h30, mercredi matin, lorsqu’un
groupe d’une cinquantaine d’étudiants, tout juste évacués
par les CRS de l’université Jean-Jaurès, débarque à la gare
Matabiau. Avec pour objectif, selon les témoignages recueillis par Libération, d’y tenir leur assemblée générale
dans le local syndical des cheminots de la SNCF.
A la sortie du métro, le groupe se serait retrouvé face à plusieurs équipages des brigades anticriminalité (BAC)
déployés pour les empêcher de pénétrer dans l’enceinte de
la gare. Dans ce contexte tendu, ces derniers décident
d’interpeller Guilhem, l’un des manifestants, suspecté
d’avoir détérioré une caméra de surveillance dans la faculté,
au départ de l’action. Insultes. Bousculades. Maintenu au
sol, le jeune homme aurait alors été grièvement blessé par
l’explosion de la grenade de «désencerclement» de l’un des
policiers en civil chargés de son interpellation. Confiée à
la fois à l’IGPN, la police des polices, et à la sûreté départementale de la Haute-Garonne, l’enquête ordonnée par le
parquet de Toulouse doit déterminer les causes de ce grave
incident. J.-M.E. (à Toulouse) PHOTO ERIC CABANIS.AFP
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
S’EN
ĥ
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ON
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À LA TÉLÉ CE SOIR
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FRANCE 4
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21h00. Koh-Lanta, le combat
des héros. Télé-réalité.
23h15. Vendredi, tout est
permis avec Arthur. Divertissement. Spéciale pyjama.
20h50. Rugby : Cardiff Blues /
Gloucester Rugby. Sport.
Finale de la Challenge Cup.
23h00. 38e Festival du Cirque
de Monte-Carlo. Spectacle.
21h00. Super Nanny. Magazine. Tablette et téléphone
portable : nos enfants sont
accros aux écrans, au secours !.
22h40. Super Nanny.
FRANCE 2
FRANCE 5
CSTAR
20h55. Candice Renoir. Série.
Le chien est le meilleur ami de
l’homme. C’est la goutte d’eau
qui fait déborder le vase. Notre
pire ennemi est dans notre
cœur. 23h35. On n’est pas
couché. Divertissement.
Spéciale Cannes.
20h50. La maison France 5.
Magazine. Présenté par
Stéphane Thebaut.
22h20. Silence, ça pousse !.
20h55. Le Zap. Divertissement. 22h30. Le Zap.
FRANCE 3
21h00. Grey’s Anatomy. Série.
Trouver sa place. Bien cacher
son jeu. 22h35. Grey’s
Anatomy. Série. 2 épisodes.
20h50. Les Grosses Têtes.
Divertissement. Présenté
par Laurent Ruquier.
22h00. Les Grosses Têtes.
6TER
21h00. Mentalist. Série. Jane
en danger. Au clair de la lune.
22h40. Mentalist. Série.
3 épisodes.
CANAL+
W9
21h00. Alien : Covenant.
Fantastique. Avec Katherine
Waterston, Michael Fassbender. 22h55. Selon Thomas.
21h00. Enquête d’action.
Magazine. Gendarmes de
campagne : affaires sensibles
dans le sud de la France.
23h00. Enquête d’action.
21h00. Soupçon de magie.
Série. Fais un vœu. Dites-le
avec des chocolats.
22h40. Soupçon de magie.
Série. 3 épisodes.
TMC
M6
21h00. MacGyver. Série. Le
compteur Mac Geiger. Mes
amis les geeks. MacMurdoc.
23h35. NCIS : Los Angeles.
Série. 3 épisodes.
CHÉRIE 25
NUMÉRO 23
20h55. Julie Lescaut.
Téléfilm. Vengeances. 22h55.
Julie Lescaut. Téléfilm.
Hors la loi.
20h55. Au siècle de Maupassant, contes et nouvelles
du XIXe siècle. Série. Aimé de
son concierge. On purge bébé.
Un gentilhomme. 00h05.
Les vauriens. Téléfilm.
C8
LCP
21h00. William & Harry, qui
sont-ils vraiment ?. Documentaire. 23h00. Diana, notre
mère : sa vie, son héritage.
20h30. Droit de suite.
Documentaire. Le Président
et le dictateur. 22h00.
Livres & vous.... Magazine.
VENDREDI 11
0,3 m/13º
Caen
Caen
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Strasbourg
Paris
Orléans
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VII
HORIZONTALEMENT
I. Elle adoucit les articulations II. MI/(XIxVII) ; On
peut bloquer dessus quand
bloquer n’a pas suffi à l’éviter
III. Saint de Bigorre ; Tout
le toutim IV. Vieux pays du
Vieux Continent ; Spécialité
poitevine V. Fleuve terre
d’une guerre en Europe (1992)
VI. Etage au sol VII. On ne
peut les embrasser quand
on les croise ; Pale plutôt pâle
VIII. De même ; Ce genre de
plantes devient métal après
un démonstratif IX. @ ; Elle
n’avait pas jadis l’influence
capitale qu’elle a aujourd’hui
X. Amie de Trump ; Cordages
d’un navire XI. Go Go … Go Go
(mille fois en tout)
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III
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VI
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Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
IX
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
GORON
X
Grille n°907
VERTICALEMENT
1. Prenant bien à des gens qui ne le prennent pas bien 2. On le prend avec
plaisir ; Emile ou de l’érudition 3. Voyelles de l’effroi ; On lui associe la nuit
et la neige qui tombe ; Il retourne à l’envoyeur 4. Une candela par mètre
carré ; Sur-mer face à l’île de Ré 5. Sources de chaleur ; Il vole, paraît-il
6. Hésitation ; Une épine sans le pied ; Chaux rococo 7. Se pâmaient (s‘)
8. Etat féminin 9. Quand, malade ou non, on est dans de sales draps
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. CRAMOISIS. II. OUTILLANT. III. MÈRE. ELSA.
IV. EST. VAL. V. USS. AMATI. VI. NI. BOUDIN. VII. INSU. ROSI.
VIII. SUE. SURFE. IX. TERRER. AN. X. ERIE. OVIN. XI. SANGLANTE.
Verticalement 1. COMMUNISTES. 2. RUE. SINUERA. 3. ÂTRES. SERIN.
4. MIES. BU. REG. 5. OL. TAO. SE. 6. ÎLE. MURUROA. 7. SALVADOR. VN.
8. INSATISFAIT. 9. STALINIENNE.
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Directeur artistique
Nicolas Valoteau
◗ SUDOKU 3663 MOYEN
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tél.: 01 55 56 71 40
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Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3663 DIFFICILE
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Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
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Le temps se dégradera rapidement de façon
assez générale avec l'arrivée d'une
dépression sur le proche Atlantique. Les
pluies se multiplient à l'ouest, le temps reste
plus ensoleillé et doux dans l'est.
L’APRÈS-MIDI Le temps sera agité avec des
pluies et des averses sur une large moitié
ouest du pays. A l'est du Rhône et de la
Saône, le temps restera sec.
Lille
1
I
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Libération
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SAMEDI 12
Le soleil s'impose sur quasiment toute la
France. La fraîcheur est marquée au lever
du jour. L'arrivée d'une perturbation par
l'ouest donne un ressenti plus gris sur la
pointe bretonne.
L’APRÈS-MIDI Le soleil s'impose dans une
ambiance très agréable. La faible
perturbation atlantique progresse
lentement sur les régions du nord-ouest.
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Alain de Boissieu
75015 Paris
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Directeur délégué
de la rédaction
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20h55. Qui mange quoi ?.
Téléfilm. Avec Catherine
Jacob, Julien Guiomar. 22h50.
Qui mange qui ?. Téléfilm.
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20h55. Les 7 vérités. Série.
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Personne ne bouge !.
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PARIS PREMIÈRE
20h55. Imitateurs, des voix
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Divertissement. 22h45.
La vie secrète des chansons.
Divertissement. Les succès
fulgurants.
ARTE
u 17
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
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18 u
FRANCE
Libération Vendredi 11 Mai 2018
CHAPEAUX DE FRANCE
Déboires jusqu’à plus coiffes
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
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A Montezels, la dernière
chapellerie de confection
entièrement française a fermé
fin mars. La fabrique a marqué
des générations
d’habitants de
la haute vallée
de l’Aude et
laisse derrière
elle un savoirfaire centenaire.
TARN
HÉRAULT
Carcassonne
ARIÈGE
Montazels
Méd Mer
iterr
anée
AUDE
PYRÉNÉESORIENTALES
10 km
Page de
gauche,
dans les
locaux de
Chapeaux
de France,
à Montazels
le 20 avril.
Ci-contre,
Alain,
ancien
directeur
technique
désormais
retraité, y a
travaillé
pendant
quarantesix ans.
Au musée
de la
chapellerie,
dans
le village
voisin
d’Espéraza.
Par
SARAH FINGER
Envoyée spéciale à Montazels (Aude)
Photos DAVID RICHARD .
TRANSIT
D
ans le village de Montazels
(environ 500 habitants), on
n’a pas vraiment été étonné
par la nouvelle. Tout le monde savait
que Chapeaux de France allait un
jour ou l’autre tirer sa révérence.
C’est fin mars que la cessation d’activité a été officiellement déclarée.
La haute vallée de l’Aude voit ainsi
s’éloigner ce glorieux passé qui fit
d’elle, durant des décennies, la capitale de la chapellerie française. Une
histoire dont les dernières traces
s’arrêtent aux portes désormais
closes de Chapeaux de France.
de 10000 moules en aluminium (un
par taille et par modèle) s’entassent
sur des étagères. Quelques candidats
à la reprise de cette entreprise se sont
manifestés, leurs dossiers sont à
l’étude. Alain n’ose y croire: «Est-ce
que quelqu’un va réellement investir
pour remettre tout cela en marche ?
D’un autre côté, les salariés formés ici
détiennent un savoir-faire exceptionnel. Cinq pourraient retravailler, les
retraités viendraient former de nouveaux salariés…»
AVEC ELODY, AU CAFÉ D’ESPÉRAZA «LA PATRONNE, C’ÉTAIT
LA FEMME INVISIBLE»
Dans le village voisin d’Espéraza
(environ 2 000 habitants), on retrouve Elody, 36 ans, l’une des neuf
personnes licenciées par Chapeaux
de France il y a quelques semaines.
AVEC ALAIN, À L’USINE
Elle y a travaillé cinq ans comme
DÉSAFFECTÉE «JADIS ON
ouvrière et n’en a pas conservé que de
ÉTAIT 600, ON A FINI À 9»
bons souvenirs. «Faire des chapeaux,
Portail rouillé, vitres brisées, pein- ça me faisait voyager. Mais dans ces
ture écaillée… De l’extérieur, ces bâti- vieux locaux, l’été on mourrait de
ments semblent être à l’abandon chaud, on devait amener notre propre
depuis des lustres. Idem au-dedans: ventilo, et l’hiver on crevait de froid,
une épaisse poussière alourdit les alors on venait avec notre petit chauftoiles d’araignées, les
fage… Et puis j’étais
murs décrépis s’avaREPORTAGE payée au smic, comme
chissent au pied de mama collègue qui, elle,
chines centenaires, des ronces s’im- avait quarante-deux ans de carrière.»
miscent à travers les carreaux cassés. Mais surtout, ce qu’Elody a du mal à
On jurerait que le temps s’est arrêté oublier, c’est la façon dont l’entreici il y a un siècle. Pourtant, neuf sa- prise était gérée. «Il n’y avait aucune
lariés y travaillaient encore jusqu’à communication. Même le site internet
fin mars. «C’était la dernière usine de n’évoluait jamais. En interne, on
France qui fabriquait les chapeaux n’était informés sur rien. La devise de
de A à Z, de la laine brute jusqu’au l’entreprise, c’était : “On a toujours
produit fini, résume Alain, l’ancien fait comme ça.” Malgré ça, les comdirecteur technique. C’est vrai, les mandes tombaient sans rien faire.
bâtiments ont vieilli. Il faut dire C’est rageant, ce gâchis.»
qu’ils datent de 1923…» Un siècle de Chapeaux de France appartenait
fabrique de chapeaux sur ce site, à Janie Philip, 72 ans, également
dans le cadre des différentes sociétés patronne de La Chausseria, une
qui s’y sont succédé.
chaîne de magasins qu’elle avait
A 62 ans, Alain a pris sa retraite reprise à la fin des années 80 avec ses
quand l’entreprise a fermé ses usines de fabrication basées ici, dans
portes, après y avoir passé toute sa la haute vallée de l’Aude. Selon Elody,
vie. «J’ai commencé à 16 ans comme Janie Philip, c’était «la femme invisiouvrier, puis j’ai fait tous les postes. ble»: «Pour mon licenciement, je me
J’ai été heureux, ça oui, j’ai pas vu suis retrouvée pour la première fois
passer le temps…» Mais sa fin de dans son bureau avec elle en tête-àcarrière lui a laissé un goût un peu tête. Ce jour-là, elle m’a raconté qu’on
amer. Il raconte: «Dans les années 80, lui avait forcé la main pour racheter
on sortait 5 000 chapeaux par jour. la chapellerie en même temps que
Après, ça a été la dégringolade, à La Chausseria.» Une pause, et puis:
cause de la concurrence de l’Amérique «Ma mère travaillait dans une usine
latine puis celle des pays de l’Est et de La Chausseria, dans le village de
de la Chine. A cause aussi des phéno- Fa, à côté d’ici. Finalement, on a eu la
mènes de mode… Jadis on était 600, même patronne.» Elody est désoret on a fini à 9.»
mais l’une des seules à connaître
Dans ces vastes bâtiments sont nés certains gestes techniques qui, avec
des centaines de modèles différents. la fin du métier, risquent de se perdre
Certains célèbres, comme le «tonton» à jamais. Ces gestes, c’est Marie-Jo
de Mitterrand. D’autres plus formels, qui les lui a appris.
tels les bicornes ou tricornes destinés
à la marine, à Polytechnique ou aux AVEC MARIE-JO ET JOSÉ,
adeptes de la chasse à courre. Mais AU TABAC «AVANT, ICI,
aussi des coiffes pour les hôtesses de ON ÉTAIT COMMUNISTES»
l’air, les scouts, les francs-maçons Avant de tenir le tabac d’Espéraza,
ou les salariés d’Euro Disney, des bé- Marie-Jo, 64 ans, a travaillé à la
rets, des «Borsalino», des chapeaux chapellerie de 1970 à 2015. «J’ai été
de théâtre –mousquetaires, person- là-bas un matin avec mon père, en
nages de Molière, révolutionnaires–, mobylette, pour m’inscrire sur leurs
des melons, des hauts-de-forme… listes, et j’ai été embauchée le len«On a même coiffé Hassan II», se demain. J’avais 16 ans.» Avec José,
souvient le retraité.
son mari, qui a passé vingt ans dans
Partout gisent des reliques de ce une fabrique d’isolants, ils évoquent
savoir-faire. Les antiques machines un temps passé où le cœur de cette
italiennes semblent prêtes à repartir, haute vallée palpitait au rythme
des centaines de cônes de feutre des sorties d’usine : «Ici, dans les
attendent qu’on les transforme en années 70, trois cars partaient
vrais chapeaux tandis que plus chaque matin à Montazels pour
u 19
amener les salariés à la chapellerie.
Il y avait aussi les usines de
La Chausseria, celles de la marque
Myrys, une scierie, une fabrique de
meubles… C’était vivant.»
Francis, un ancien directeur de la
chapellerie, raconte, en payant ses
cigares : «A l’époque, quand un gars
ne faisait pas l’affaire, son patron
le mettait dehors et il n’avait qu’à
traverser la rue pour retrouver du
travail.» Tous se souviennent de la
célèbre marque Formica, installée à
quatre kilomètres de là; ses ouvriers
faisaient les trois-huit pour pouvoir
honorer toutes les commandes.
«Aujourd’hui, ici, il n’y a plus rien,
lâchent les buralistes. Que des retraités, tous appelés au cimetière. La
dernière cheminée d’usine a été
détruite ; à la place, on a construit
un service pour des vieux atteints
d’Alzheimer…»
Entre-temps, le village a aussi changé
de couleur politique. Si Jean-Luc
Mélenchon est arrivé en tête du premier tour de la dernière présidentielle (32% des voix), Marine Le Pen
n’était pas loin derrière (26,6 %).
«Avant, Espéraza était notoirement
connu pour être communiste. Aujourd’hui, ceux qui se déplacent encore
jusqu’aux urnes votent FN en masse,
constate José. Les vieilles familles
communistes d’ici, on les connaît. Et
quand tu les écoutes parler maintenant, tu t’interroges…» A la mairie, à
deux pas du tabac, on fait le même
constat. «Entre les radicaux, les communistes et les socialistes, Espéraza
est resté à gauche un demi-siècle,
résume Georges Reverte, maire sans
étiquette. Depuis, le vote Front national a pris du poids. Il faut dire qu’on
a un taux de chômage de 24,5% et pas
mal de cas sociaux. Pour les plus âgés,
qui ont connu le plein-emploi, voir
traîner tous ces gens désœuvrés, ce
n’est pas neutre.»
AVEC LOUIS, AU MUSÉE DE
LA CHAPELLERIE «PLUS
PERSONNE NE SE COIFFE»
Au musée de la chapellerie, à Espéraza, on apprend que, durant l’âge
d’or de cette industrie, entre 1919 et
1939, ce petit territoire a compté jusqu’à 14 fabriques et 4000 ouvriers.
Tous ces chiffres, Louis les connaît
par cœur. Agé de 92 ans, il tutoie chacune des vieilles machines exposées
dans ce musée, qu’il a contribué à
créer il y a un quart de siècle. «Je suis
entré à l’usine de Montazels à 15 ans,
j’en suis sorti à 60, dit-il. Mon père
travaillait déjà là-bas. Il a arrêté vers
65 ans et je l’ai remplacé là où il était,
aux enrouleuses.» Louis a fini contremaître. Il se souvient de chaque geste,
de chaque opération –soit près d’une
trentaine– entre la laine d’agneau et
le couvre-chef en feutre. Il se désole:
«Avant, on portait tous un chapeau
ou un béret… Maintenant, plus personne ne se coiffe!»
Eric, employé municipal détaché au
musée, rectifie: «Dans ma famille, on
est depuis quatre générations dans le
chapeau. Ma tante et ma grand-mère
sont même en photo dans le musée.
Eh bien moi, je sors coiffé 365 jours
par an.» En quittant le musée de la
chapellerie, on se retrouve pile en
face de celui des dinosaures. Les plus
pessimistes y verront sans doute
un signe. •
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20 u
Libération Vendredi 11 Mai 2018
IDÉES/
Conseil d’une féministe
américaine: gare à la loi
sur les violences sexuelles
La législation
américaine, en
constante expansion,
menace de
criminaliser
les rapports sexuels.
Par
JUDITH LEVINE
DR
Essayiste et journaliste
américaine
Prochain livre : The Feminist and
the Sex Offender («la Féministe
et le délinquant sexuel»,
Comment réussir à abolir le
régime injuste des lois sur le sexe
tout en mettant fin à la violence
sexuelle).
A
ux Etats-Unis, certaines féministes applaudissent aux nouvelles lois proposées en France pour réduire la violence et le harcèlement sexuels. Parmi les
mesures envisagées : augmenter l’âge du consentement sexuel ; allonger le délai de prescription pour les crimes sexuels commis sur
mineurs ; et permettre à la police de donner
une amende à un homme qui, dans la rue, offenserait une femme verbalement. «Les EtatsUnis devraient s’inspirer de la France et de son
projet de loi draconien contre le harcèlement
sexuel», écrit Liz Posner, l’une des rédactrices
en chef du site progressiste Alternet.org.
Pourtant, c’est en grande partie d’Amérique
que sont venues ces idées. Les Français devraient donc plutôt tirer les leçons de l’expérience des Etats-Unis et de leur législation en
constante expansion sur les crimes sexuels.
Les Etats-Unis ont commencé à relever l’âge
de la majorité sexuelle – établi par chaque
Etat – à la fin des années 1880, en le faisant
progressivement passer de 10 à 12 ans, puis
de 12 à 13 ans, et de 13 à 16 ans. Aujourd’hui,
l’âge légal pour avoir des relations sexuelles
est passé à 16, 17 ou 18 ans, selon les Etats. La
première vague d’augmentation a probablement été salutaire – tout comme la clarification juridique établissant, en France, que la
violence physique n’est pas nécessaire pour
qualifier de «non consenti» un acte sexuel imposé à un enfant. Mais après avoir porté l’âge
auquel un mineur peut avoir une relation
sexuelle avec un adulte à 15 ans, la France serait avisée d’en rester là. Car, en Amérique,
l’élévation de celui-ci a eu comme premier effet de criminaliser la grossesse des adolescentes, et a fini par criminaliser pratiquement
tout acte sexuel entre mineurs consentants.
Dans les années 1990, un sociologue américain souleva un vent de panique après avoir
révélé que la moitié au moins des bébés nés
hors mariage de mères adolescentes avaient
été engendrés par des hommes de plus
de 20 ans. Tout le monde, des chroniqueuses
féministes de gauche à l’organisation ultraconservatrice Family Research Council, en
passant par le président Bill Clinton, s’est mis
à crier au viol. Les Etats américains ont alors
injecté énormément d’argent dans des poursuites judiciaires pour détournement de mineur plutôt que de l’investir dans la contraception et l’éducation sexuelle. Des relations
amoureuses stables entre des hommes mûrs
et des femmes moins âgées ont été rompues
– notamment dans les communautés mexicoaméricaines pauvres et ouvrières du SudOuest, où de tels rapprochements sont courants. Ces politiques n’ont pas réduit pour
autant le nombre des grossesses non désirées
chez les adolescentes.
Aujourd’hui, la loi sur le détournement de
mineur peut envoyer des adolescents amoureux en prison. La loi fédérale impose à toute
personne ayant eu des rapports sexuels avec
un enfant de moins de 12 ans, qu’importe que
le fautif soit âgé de 14 ou de 45 ans, de longues peines d’emprisonnement et une inscription au casier judiciaire, parfois à vie,
pour délinquance sexuelle. Les peines encourues pour possession ou diffusion de photos
ou de vidéos à caractère «pédopornographique» – c’est-à-dire toute image sexualisée
d’une personne de moins de 18 ans, dévêtue
ou non – peuvent dépasser celles encourues
pour le viol. En vertu de ces lois, la police arrête des adolescents au motif qu’ils ont envoyé des selfies à caractère sexuel à des amis
ou à des amants.
Pour l’instant, la France reste sur la bonne
voie en ne judiciarisant pas les rapports
sexuels consentis entre mineurs. Mais ce qui
s’est passé aux Etats-Unis montre que la législation sur les droits sexuels tend à se durcir, et
rares sont les politiciens qui se risqueront à
abroger une loi trop restrictive, par peur
d’être accusé de manquer de fermeté face aux
«pédocriminels».
L’allongement du délai de prescription pour
les crimes sexuels commis sur mineurs est en
grande partie le fruit des militants pour le
«droit des victimes». Mais les règles de prescription n’existent pas pour rien: les souvenirs
s’estompent, les témoins meurent, les preuves
disparaissent. C’est la parole de la personne
accusatrice contre celle de la personne accu-
Les lois pénales visant
à défendre l’égalité
entre les sexes ont
d’injustes revers
comme l’incarcération
accrue des personnes
pauvres et de couleur.
Certaines féministes,
qui se sont battues
pour durcir ces
poursuites,
font désormais
tout leur possible pour
en contenir les effets.
sée. Etant donné la haine qu’inspirent les
«prédateurs sexuels», la personne accusée a
peu de chance de s’en sortir, qu’elle soit coupable ou non. Parmi les autres partisans de l’allongement du délai de prescription, on trouve
les psychologues qui défendent les thérapies
de la «mémoire retrouvée» –lesquelles permettraient aux patient(e)s victimes d’abus
sexuels et d’autres traumatismes pendant leur
enfance de faire remonter à la conscience des
souvenirs jusque-là refoulés. Bien que discréditées par les spécialistes de la mémoire, les
dépositions consécutives à ces épisodes de remémoration ont jeté en prison d’innombrables innocents.
De toutes les idées avancées par ce projet de
loi, la verbalisation pour harcèlement sexuel
dans la rue est probablement la pire. La principale objection formulée par la presse anglophone est qu’elle y découragerait la drague et
priverait la vie dans l’espace public de toute
forme d’érotisme. Ce serait dommage, en effet, mais ce n’est pas le plus grand danger.
Des militants américains n’ont cessé de se
battre contre la loi de la «saisie civile» en justice pénale, qui permet – sans inculpation ni
procès – la confiscation par la police de l’argent, des biens et même des voitures des personnes interpellées pour possession de stupéfiants ou pour tout autre type d’actes
répréhensibles. Bien souvent les gens ne récupèrent pas ce qui leur a été pris, et de nombreux services de police de petites villes, en
particulier dans le Sud, vivent de ce vol «légalisé». La grande majorité des victimes de la loi
en question sont pauvres, et bien sûr noires
ou brunes de peau.
Votre loi, de la même façon, sur la base de la
parole d’une femme, transformera d’un claquement de doigts le policier en procureur et
en juge. Avez-vous fait la Révolution pour
confier à l’Etat le pouvoir d’infliger des amendes en vertu de ce nouveau crime de lèse-majesté : oser insulter l’idée qu’une personne se
fait de la bonne conduite ?
Et qui pensez-vous que la police arrêtera pour
réprimer cette transgression ? Il suffit de voir
qui fait majoritairement l’objet de contrôles
dans le métro ou dans la rue, et quels sont les
quartiers dont l’atmosphère est constamment
tendue par le hurlement des sirènes de
police.
Les féministes américaines et les partisans
des victimes ont appris à leurs dépens que les
lois pénales visant à défendre l’égalité entre
les sexes ont d’injustes revers : l’éclatement
des familles et l’incarcération accrue des personnes pauvres et de couleur. Pis encore, ces
politiques nuisent souvent à la plupart des
femmes qu’elles entendent protéger. Certaines féministes qui se sont battues pour durcir
les poursuites, en s’appuyant sur la loi américaine de 1994 sur la violence contre les femmes, font désormais tout leur possible pour
en contenir les effets.
La violence publique ne met pas toujours les
femmes à l’abri de la violence privée. Pour les
en protéger, un lent et difficile travail d’éducation par la culture et par le discours politique
est nécessaire. En tant que féministe passionnée de justice sociale, je supplie les Français,
et en particulier les femmes, de refuser
ces lois. •
Traduction de l’américain Cédric Weis
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
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PHILOSOPHIQUES
Par SABINE PROKHORIS
Philosophe et psychanalyste
Lire: une aventure
laïque
Plutôt que de disserter sur le «besoin d’absolu»
des religions, le président de la République
devrait parler du grand défi de la lecture qui
renouvelle indéfiniment le sens de textes tout
sauf «sacrés».
L'ŒIL DE WILLEM
L
e 9 avril dernier à la Conférence des évêques de
France, le président de la
République a prononcé une allocution clairement marquée par
un tropisme personnel envers la
chose religieuse –principalement
catholique. Dans ce discours revient dans sa bouche, pas moins
de six fois, le terme «absolu»,
martelé en substantif, adjectif,
adverbe. Un «besoin», nous dit-il,
voire le fondement d’une ferveur
éthique. Quelques semaines plus
tard, s’exprimant cette fois sur
son rapport à la littérature (1), le
Président confie à ses interlocuteurs son souci là encore des
questions religieuses –à titre personnel comme politique comprend-on.
Par ailleurs, à l’occasion du manifeste controversé sur le nouvel
antisémitisme(2), de vifs débats
ont éclaté quant à la légitimité
d’un retour critique sur les textes
«sacrés» de l’islam, dernière ve-
Le Président,
laissant le ciel
«aux anges et aux
moineaux», selon
le mot de Heine
cité par Freud
(il est vrai
à l’intention de ses
«compagnons
d’incroyance»),
ne pourrait-il
aborder autrement
qu’au prisme
de la religiosité la
question du sens,
de son élaboration
comme de sa
circulation?
nue des religions révélées, et à ce
titre ultime (jusqu’à nouvel ordre ?) mise à jour du «logiciel»
monothéiste (mais c’est aussi ce
que soutient, relativement au judaïsme, la doctrine chrétienne,
chacun voit Dieu à sa porte).
Plutôt que de disserter sur le «besoin d’absolu» – dont il est à tout
prendre préférable que nous puissions accepter qu’il soit déçu, cela
modérerait quelques mortels
élans «radicaux» ici ou là–, le Président, laissant le ciel «aux anges
et aux moineaux», selon le mot de
Heine cité par Freud (il est vrai à
l’intention de ses «compagnons
d’incroyance»), ne pourrait-il
aborder autrement qu’au prisme
de la religiosité la question du
sens –de son élaboration comme
de sa circulation ? Et puisqu’il
aime la littérature, appliquer sa
réflexion à l’aventure de la lecture: cet acte qui, épousant l’inépuisable mouvement des textes,
les transforme et en renouvelle
indéfiniment le sens ?
«L’idée de texte définitif ne relève
que de la religion ou de la fatigue.» Jorge Luis Borges faisait
cette remarque à propos des traductions d’Homère – d’un texte
profane. On doit aussi à Borges
une nouvelle intitulée Pierre Ménard auteur du Quichotte, dont le
héros fictif, Pierre Ménard, auteur
de divers «essais, sonnets, monographies», a en outre réécrit mot
pour mot – littéralement donc –
certains passages du Don Quichotte de Cervantès. Telle est,
nous dit Borges, son «œuvre invisible», ainsi qualifiée: «la souterraine, l’interminablement héroïque, la sans pareille. Egalement
hélas – pauvres possibilités humaines –, l’inachevée. Cette
œuvre, peut-être la plus significative de notre temps, se compose
des chapitres IX et XXXVIII de la
première partie de Don Quichotte
et d’un fragment du chapitre
XXII». Ce sont entre autres les
passages dans lesquels apparaît
u 21
un dénommé Sidi Ahmed Benengeli, «historien arabe» ayant consigné l’histoire de l’ingénieux hidalgo que Cervantès, lecteur de
ces aventures, dit avoir traduite
du «morisque».
Comparant deux fragments –l’un
écrit par Cervantès, l’autre par
Pierre Ménard –, Borges expliquera en quoi ces deux textes
pourtant identiques sont entièrement différents. Un paradoxe ?
Plutôt une méditation, très profonde, de la rencontre vivante
avec un texte. Car l’entreprise de
Pierre Ménard, auteur d’une version de Don Quichotte qui n’est
pas une reproduction mais une
transformation de l’œuvre de
Cervantès, est en réalité une métaphore de la lecture. De même
que le psychanalyste écoute mot
pour mot ce qui lui est dit – telle
est la condition de l’interprétation, et des renouvellements
qu’elle peut induire, défaisant
tout sens unique–, de même lire
suppose de rencontrer un texte
tel qu’il est écrit. Mais dans la
mise en œuvre d’une relation aux
textes résolument non religieuse,
qui se refuse à croire qu’ils portent un sens «absolu»: «définitif»
ou, pour ceux produits par les religions, «sacré», car effet d’une
inaltérable révélation divine qu’il
serait «blasphématoire» de questionner (3).
«Si le livre entre dans l’esprit du
lecteur tel qu’il a quitté celui de
l’écrivain […], alors il a été lu en
vain», notait Edith Wharton (4),
ajoutant: «La valeur des livres est
proportionnelle à ce que l’on pourrait appeler leur plasticité –leur
capacité à représenter toutes choses pour tous, à être diversement
modelés par l’impact de nouvelles
formes de pensées. Là où, pour
une raison ou une autre, cette
adaptabilité réciproque manque,
il ne peut y avoir de réelle relation
entre le livre et le lecteur.»
Pour trancher la dispute laïcité
versus «spiritualités», l’œuvre de
Pierre Ménard est alors en effet
«la plus significative de notre
temps». •
(1) Le Monde, 28 avril
(2) Le Parisien, 21 avril
(3) Sur ces questions, voir le récent
ouvrage de Mathieu Guidère, Au commencement était le Coran (Folio), et en
particulier le chapitre sur la transmission
du texte sacré, où il explique l’interdiction qui fut faite de cumuler les fonctions
de transmetteur du Coran et celle de
transmetteur de poésie («conteur»).
(4) Le vice de la lecture.
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël
Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric
Worms.
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22 u
L’ANNÉE 68
Libération Vendredi 11 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 11 mai 1968 vu par DOA
MÊME PLUS MAL
SAMUEL KIRSZENBAUM
Après une nuit
d’affrontements
avec les
étudiants, le
réveil comateux
d’un CRS dans
le brouillard
coloré et
fumant des
barricades.
Acronyme de Dead
on Arrival, les trois
lettres DOA forment
le pseudonyme
de cet auteur de
romans policiers né
en 1968 (mais après
Mai) qui a, disent
les spécialistes,
réveillé le roman
noir en France.
Dernier ouvrage paru :
PUKHTU SECUNDO
Gallimard, 2016.
Situation s’aggrave de minute en
minute […] manifestants poursuivent activement le dépavage et leurs
préparatifs de combat […] casqués
pour la plupart […] sur les barricades […] planches cloutées sur la
chaussée […] fils de fer à ras du
sol […] voitures renversées […] agressivité croissante contre le service
d’ordre […] reçoit injures et projectiles […] toujours statique conformément aux ordres […] malgré les efforts de pacification, pluie de pavés,
boulons, bouteilles enflammées […]
obstacles gênent les manœuvres […]
«périmètre Sorbonne» plus sous contrôle […] intervention nécessaire […]
J
uste avant. Juste avant juste
avant juste avant. Juste. Avant.
Au rythme de ses halètements
tantôt précipités, tantôt laborieux,
il se demande où il était, ce qu’il
foutait, juste avant. Avant le choc,
énorme, définitif. Qui l’a soulevé de
terre et jeté au sol. Sa chute, brutale,
a vidé ses poumons, ça l’a brûlé en
dedans et, terrifié, il a d’abord pensé
«j’vais crever ici» puis «alors, c’est
rien que ça?» puis «j’ai pas peur». Et
c’est vrai qu’il n’avait plus la frousse,
il n’avait même plus mal. Il se sentait léger, libéré d’un coup. A présent, dans le noir, il sourit, la fin approche et il l’attend. Il a déjà fait un
bout du chemin, plus que quelques
pas et tout sera terminé. Ce n’est pas
de la résignation, plutôt de l’impatience. Mais après quelques secondes, ou quelques minutes, ou quelques heures, difficile de le savoir
avec le cerveau qui vrille, il est encore là, il respire, avec difficulté,
mais il respire. La mort se fait désirer et, à force, il se remet à souffrir
et à espérer –c’est bizarre comment
ça marche, l’espoir, chez un gars –
à espérer qu’on lui porte secours. La
pétoche revient également, familière, le reprend, lui serre le bide.
Les ténèbres qui l’enveloppent
n’aident pas, la terrible douleur au
front, sur le côté, vers la tempe, non
plus. Il commence à chialer. Ça pique et il doit revenir à la surface,
ouvrir les yeux. Ça aussi, ça lui fait
pas du bien. Il les referme.
Mais il a vu.
Qu’il est étendu sur le dos et qu’au-
dessus de son blase, à quelques centimètres à peine, il y a des nuages,
un brouillard. Coloré. Rouge brasier. Il était dedans, juste avant, il
s’en souvient maintenant. Perdu. Il
avançait tout seul dans cette purée
incandescente. Il aurait pas dû. La
voix de Jo, son chef de groupe, lui
revient en mémoire: «Cours pas devant!» Et pendant un instant, il esquisse un sourire. Il l’aime bien, Jo.
Il a fait l’Algérie comme son père et
en plus il vient du même coin,
u Niolu, le pays des géants corses,
mais lui, il est du village d’en face.
Pourtant, ils sont pareils son vieux
et Jo, trop honnêtes pour devenir
bandits, ils ont choisi d’embaucher
à la République, pour la défendre,
un dans l’armée, l’autre dans la police. Quand tu viens de là-haut, t’as
pas le choix, c’est ça ou la misère.
Alors il a voulu faire poulet aussi,
CRS, une troupe, un corps, tous
unis. Jo, encore, ses petites histoires
et ses bons tuyaux.
«T’es où, Jo ?»
Il tend l’oreille pour voir s’il la capte
encore, cette voix rassurante et
forte. Tendre l’oreille est moins pénible que regarder. Son casque et
ses lunettes le gênent. Il les sent de
traviole sur sa caboche ces machins
en plastoc mal foutus, et lève un
bras pour les virer, mais un élancement lui monte dans la nuque si vif
qu’il se fige et vomit une longue
plainte. Son cri rebondit sur les
murs alentour et quand il pige, il la
ferme aussitôt. Pris de panique, il
rouvre les yeux, même si ça brûle
costaud, et fouille les vapeurs incendiées qui recouvrent son
monde. Sans rien voir.
Ses paupières retombent, lourdes
de fatigue et de désespoir.
Petites détonations
Un truc crame pas loin. Malgré l’angoisse et la souffrance, il en perçoit
les crépitements. Ailleurs, c’est un
brouhaha, une clameur distante
ponctuée d’entrechocs métalliques,
de petites détonations, de lointains
pin-pon. «Me laissez pas, les copains.» Il retient avec peine de nouvelles larmes. Au milieu du tumulte
étouffé, il croit entendre Jo gueuler
«Reviens!» et se met à écouter aussi
fort qu’il le peut. Mais plus rien.
«J’vais crever là.» Plus rien ne surnage de la grande confusion sonore
qui l’entoure. «J’veux pas.» Pour lutter contre l’accablement, il se creuse
les méninges, essaie de se repérer.
«Où, nom de nom, où?» Juste avant.
«Reste avec moi!» Jo, à nouveau, et
au mépris du danger, il hurle en retour: «Je suis là!» Mais c’est sa tête
qui doit lui jouer des tours, parce
que personne ne réagit.
Pas tout de suite.
Et quand la réponse arrive, sous la
forme d’un claquement de pierre
sur la pierre, dans sa poitrine tout
s’effondre. Ce bruit, il n’a pas arrêté
de l’entendre aujourd’hui. Clac,
clac! Au début, dans la compagnie,
ils en rigolaient, un peu, pour masquer l’anxiété. Et puis les cons d’en
face, tous ces petits bourges révolutionnaires à papa, ils savaient pas
viser et restaient à bonne distance.
Clac, clac, clac ! A la longue, ça tapait sur les nerfs. Et ils s’étaient rapprochés, les étudiants, enhardis par
l’absence de réaction, ils faisaient
mouche. Des collègues ont morflé,
c’était pas beau à voir. Plus personne ne se marrait. Ça commençait même à râler sec, pourquoi on
attendait? A contrecœur, la hiérarchie leur a laissé jeter des grenades
en guise de réplique. Pas assez pour
stopper l’averse mortifère qui, de
plus en plus drue, s’abattait sur eux.
Clac! Un second pavé frappe le sol
sur sa gauche, plus proche. Clac! Un
troisième, tout près. «Ils ajustent.»
Suit une explosion de verre, une violente illumination qui traverse le filtre protecteur de ses paupières et un
appel d’air chaud dont l’intensité
l’oblige à détourner la tête, au mépris de la douleur. A peine s’il y arrive. «Ils veulent me griller.» Son
cœur, il tape, il tape, il veut se barrer,
mais lui reste cloué là, par terre, incapable de sauver sa peau. Il se voit
déjà bouffé par les flammes. Des
cocktails Molotov, cette nuit, il y en
a eu d’autres, plein. Toujours à un
cheveu, une série de coups de bol.
«Ça pouvait pas durer.» Le premier,
il lui a pété à quelques pas devant
alors qu’il montait à l’assaut avec les
copains. On venait de leur lâcher la
bride et ils fonçaient boulevard
Saint-Michel, la haine au cœur: ils
allaient morfler, tous ces anars, ces
cocos, ces gauchos. Ça lui avait
chauffé les arpions alors qu’il grimpait un tas de parpaings, poutres,
troncs et grilles d’arbres, caisses,
poubelles, tout ce qu’ils avaient
trouvé pour les bloquer, ces emmanchés. Il ne s’était pas arrêté et, passé
le feu et le sommet, s’était trouvé
face au vide. Pas bête, la chienlit attendait en retrait du rempart de fortune et entonnait à tue-tête ses
chansons de mes deux, et les injuriait, «CRS, SS !» – toujours cette
même saloperie qui en enrageait
plus d’un et Jo, dont la famille avait
caché des juifs pendant la guerre,
dans leur bergerie, pas le dernier–
et les arrosait, copieusement. Mais
les collègues canardaient aussi à ce
moment-là. Plus de quartier, à foison les grenades, à la main, au fusil.
Des tirs toujours plus tendus, dans
leurs petites gueules de merdeux. Et
une fois au contact, c’est à la gomme
à sourire qu’ils ont commencé à la
leur faire passer l’envie de tout casser. Et lui, il s’en est fait un paquet,
des crânes, cette nuit.
Le dernier, c’était un abruti coiffé
d’un casque de tankiste russe. Plein
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
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u 23
Le 12 juin à Paris (photo
tirée du catalogue de la
vente organisée le 15 mai
par Christophe Goeury
avec l’étude Millon
à Drouot, Claude Dityvon,
la poésie du regard). Nous
publierons chaque jour
de mai une photographie
de Claude Dityvon,
autodidacte, mandaté par
aucun journal, qui a suivi
les événements de Mai 68
au jour le jour. Loin du
photoreportage, ses
images sont plutôt des
«impressions»: des
atmosphères de chaos ou
de grande sérénité, des
univers poétiques…
Lauréat du prix Niépce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar
ou Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
la poire, il lui en a collé, il avait plus
de dents et sa sale petite tronche en
pissait de partout, du résiné. Derrière lui, Jo criait: «Reviens, reste pas
tout seul!» Il n’avait pas entendu, ou
pas voulu entendre, trop excité.
Toto scaphandrier
C’était à l’angle Le Goff Gay-Lussac,
leur troisième barricade.
Juste avant.
Avant qu’il se penche pour lui piquer son couvre-chef, à l’amoureux
des Soviets. Prise de guerre. Avant
le grand toto surgi des brumes lacrymogènes avec son masque de
plongée. Avant la barre à mine.
Avant.
Maintenant, ça court autour de lui
et ça gueule, sa trouille, sa hargne.
Il ouvre les yeux. Le toto scaphandrier qui l’enjambe et lui sourit
arme ses bras pour achever sa besogne. Une déflagration retentit. Il reconnaît le «plop» d’un «lance-patates». Le gusse est projeté sur le côté,
hors de vue, Jo apparaît.
Sauvé.
DOA
Merci à Christian Ingrao, jamais à court
de suggestions pour les copains.
Samedi, le 12 mai vu par Marc Villard.
11 MAI : LA POLICE MISE EN CAUSE, POMPIDOU REVIENT
Au matin de la «nuit des barricades», le pays est en état
de choc. Des millions de Français ont suivi sur leur
poste de radio les événements du Quartier latin. Entre
les manifestants retranchés derrière leurs barricades
et les policiers en casque noir chargeant sans discernement, la responsabilité des violences est partagée.
Sans le dire, le préfet Grimaud est satisfait : il a fait dégager la rue Gay-Lussac sans qu’on déplore un seul
mort, alors même que les policiers ont attendu des
heures durant sous les insultes, les boulons et les pavés. Mais pour l’opinion, la cause est entendue : la police du Général a fait preuve d’une brutalité injuste et
choquante contre la jeunesse révoltée, montrant le visage d’un régime fermé et autoritaire. A 5 heures
du matin, Cohn-Bendit, qui vient de prononcer la dispersion, lance un appel à la grève générale. Dans la
matinée, les chefs syndicaux, Descamps pour la CFDT
et Séguy pour la CGT, tiennent plusieurs conciliabules. A midi, ils lancent à leur tour un mot d’ordre de
grève générale pour le lundi suivant, 13 mai, assorti
d’un appel à des manifestations dans tout le pays.
A Paris, on défilera de la République à Denfert, en passant par la gare de l’Est où se rassembleront les étudiants. La CGT tente d’écarter Cohn-Bendit de la tête
du défilé mais les autres syndicats imposent sa présence. A l’Elysée, De Gaulle de très méchante humeur
reçoit ses ministres venus dès l’aube lui rendre
compte. Force est restée à la loi, disent-ils, sans qu’on
ait à déplorer un seul mort. Le maintien de l’ordre, ré-
pond le Général, comporte nécessairement la possibilité d’ouvrir le feu. C’est une éventualité qu’il faut regarder en face. Les ministres plaident pour
l’apaisement. De Gaulle refuse, puis se laisse convaincre par Peyrefitte, qui propose d’accepter les trois conditions étudiantes, en échange d’un arrêt de la grève
et d’un retour au calme. Mais en fin d’après-midi,
l’avion du Premier ministre, Georges Pompidou, se
pose à Orly venant d’Afghanistan. Par son directeur de
cabinet, Michel Jobert, Pompidou s’est tenu au courant des moindres détails. Il a son plan. Si le gouvernement continue à tergiverser, pense-t-il, la manifestation de lundi se terminera mal. Les manifestants
chercheront une nouvelle fois à reprendre la Sorbonne par la force. Et, cette fois, les syndicats ouvriers
seront de la partie. Si un contestataire est tué, le régime risque de ne pas y survivre. Il faut donc sonner la
retraite pour priver la manifestation de son objectif et
empêcher la contagion. Pompidou voit De Gaulle, obtient son accord, puis, à 23 h 30, il parle à la télévision.
D’une voix ferme, il annonce une totale reculade : la
Sorbonne est rouverte, les étudiants condamnés seront jugés en appel et libérés, la police se retirera du
Quartier latin. Le mouvement étudiant a gagné sur
toute la ligne. Pompidou compte que ces concessions
spectaculaires désamorceront le mouvement. Mais
dans toute la France, les mots d’ordre de grève sont
déjà lancés.
LAURENT JOFFRIN
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Libération Vendredi 11 Mai 2018
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Voix (dé)voilée
Mennel La chanteuse musulmane qui s’est retirée de
«The Voice», à la suite de tweets complotistes, sort un
single et voudrait qu’on oublie ses bêtises de jeunesse.
A
un moment, on s’est demandé si on ne s’apprêtait pas
à jouer les acrobates avec un vase Ming sur la tête, vu
l’avalanche de précautions qui a précédé cette rencontre. Comme s’il fallait, à tout prix, préserver un trésor rare, éviter d’ébrécher le regard azur, de faire blêmir davantage le teint
de porcelaine, de casser la voix cristalline. C’est presque l’équivalent de la Grande Muraille qui se dresse autour de Mennel:
pas question d’accéder à l’univers intime ou familial de la
jeune chanteuse, que l’on rencontre dans le studio du quartier
parisien des Batignolles où elle enregistre
son premier album. Incitations appuyées
à «se concentrer sur l’artistique», obligation de réaliser l’entretien en présence de
son manager et producteur, Mehdi Azir, programmateur musical chez Beur FM. Lequel justifie: «C’est une gamine sensible
qui en a pris plein la tête. On est obligés de la protéger.» Et parle
d’une communication «maîtrisée». Euphémisme. S’il nous
autorise l’accès à sa protégée, c’est grâce à une tribune de soutien à Mennel parue dans Libération par le professeur de philosophie Saïd Benmouffok, pour lequel l’artiste est une «Française ordinaire, semblable aux gamines de ses classes, parfois
dans l’erreur ou la provocation, visage d’une France plurielle
que certains refusent de voir».
Pour rappel, la môme, bientôt 23 ans, a déboulé un samedi
de février en prime-time sur TF1, lors des «auditions à l’aveugle» du télécrochet The Voice. Elle choisit d’interpréter Hallelujah de Leonard Cohen, en anglais et en arabe. Elle retient
une réinterprétation sous forme d’éloge à Dieu, par le poète
koweïtien Mohamed Elhessiane pour, dit-elle, louer le «vivre
ensemble». Les jurés se retournent, signe de leur intérêt unanime pour le jeune talent. Et découvrent une silhouette frêle,
coiffée d’un turban turquoise. Membre du jury, Mika, lyrique,
lui lance : «Tu as apporté ta propre lumière.» Mais c’est une part d’ombre du
passé de Mennel qui va vite être exhumée:
des déclarations à tendance complotiste
publiées sous pseudo sur Facebook au lendemain de l’attentat
meurtrier de Nice, le 14 juillet 2016. Puis cette phrase, après
l’égorgement d’un prêtre à Saint-Etienne-du-Rouvray, la
même année: «Les vrais terroristes, c’est notre gouvernement.»
La fachosphère se déchaîne, les associations de victimes s’indignent, l’ex-garde des Sceaux Christiane Taubira apporte son
soutien, la presse internationale s’intéresse à l’affaire, on relance les débats sur le voile…
Mennel, elle, s’excuse, dit regretter ses messages, répète
«aimer la France, son pays». Mais le feu ne s’éteint pas, jusqu’à
LE PORTRAIT
la pousser à annoncer son retrait de l’émission. Est aussi exhumée une chanson interprétée il y a trois ans, intitulée Souris
Palestine. «J’estime que c’est correct de chanter pour des gens
qui souffrent. Je pourrais le faire pour d’autres peuples opprimés», argumente-t-elle aujourd’hui. Elle assure être restée en
bons termes avec la boîte de production (ITV France) qui, tout
comme TF1, a salué sa décision, dont les prestations suivantes,
déjà enregistrées, ont été coupées au montage. Depuis, elle
confesse avoir du mal à regarder l’émission, qu’elle compare
à «une fête d’anniversaire à laquelle elle ne serait pas conviée».
Et dit avoir traversé une période sombre, dont la description
évoque presque un deuil : sidération, prise de conscience,
perte de l’appétit et du sommeil, colère. «Dans ma tête, j’avais
un plan. Là, tout tombait à l’eau», résume-t-elle.
Née à Besançon, Mennel Maskoun, de son vrai nom, a grandi
dans une commune de 2000 habitants à dix kilomètres au sud
de la préfecture du Doubs. C’est là que son père, venu de Syrie,
a posé ses valises à la fin des années 80, pour étudier la médecine. Il devient finalement commerçant. Sa mère, née à Oran
(Algérie), arrive en France à l’âge de 8 ans. D’abord couturière,
elle sera famille d’accueil en 2015. «On est un foyer très tourné
vers les autres, c’est pour cela que c’était d’autant plus insupportable, pour eux comme pour moi, de me voir décrite comme quelqu’un d’insensible», argue-telle. Troisième d’une fratrie
de cinq filles, âgées de 16 à
1995 Naissance.
28 ans, elle décrit une en3 février 2018 Apparaît
fance très nature, entre la ridans The Voice 7.
bambelle d’animaux domes5 février Exhumation
tiques (poisson, perruches,
de tweets douteux
tortue, chat, lapin), une pasà propos des attentats.
sion pour le patinage artisti9 février Quitte
que et l’équitation, qui l’ont
le télécrochet de TF1.
aidée à «prendre confiance en
11 mai Premier single,
elle et à surmonter les obstaJe pars, mais je t’aime.
cles». Le sens que prend cette
phrase suscite chez elle un
sourire nerveux. Musulmane chiite, elle dit avoir «baigné dans
la connaissance de sa religion depuis toute petite». Un «état d’esprit», qu’elle résume ainsi: penser aux autres, rendre service.
Elle dit s’intéresser «à la connaissance de soi, au dalaï-lama,
au développement personnel». Chaque été ou presque, la famille se rend dans la villa avec piscine qu’elle possède à l’est
d’Alep. «J’ai appris à nager là-bas, on mangeait des glaces,
j’aimais les ruelles authentiques», se remémore-t-elle. Et aussitôt: «La maison a été bombardée, détruite. Il m’arrive de pleurer
en pensant à ce pays», où vivent toujours quelques membres
de la famille de son père.
Le reste est proche du moule de bien des candidats de télécrochets: amour de la musique depuis l’enfance (d’Alicia Keys à
Beyoncé, ou de Ray Charles à Sinatra, ou Tiersen, Polnareff,
Piaf et Dalida, selon les époques de sa vie), chant permanent
à la maison, apprentissage du piano en autodidacte. Mais les
parents rêvent d’un parcours «stable, plus classique». Elle choisit d’étudier l’anglais pour, à terme, l’enseigner. Malgré tout,
subsiste dans un coin ce «rêve de grandeur qui l’a toujours hypnotisée», loin de sa petite ville dont elle «a fait le tour».
Alors, quand, repérée via sa chaîne YouTube, on la contacte
pour passer les castings de The Voice, elle lâche le poste d’enseignante d’une classe de sixième qu’elle occupait parallèlement
à son master, ainsi que son job, alimentaire, d’animatrice en
périscolaire. «Résultat: après avoir quitté The Voice, je n’avais
plus rien entre les mains», dit-elle, estimant qu’on «ne lui aurait
pas cherché des poux» si elle n’avait pas couvert ses cheveux depuis ses 18 ans, «par choix», insiste-t-elle. Ou chanté en arabe,
ou eu des origines syriennes. «Sans cela, on en serait resté à une
“Marion Cotillard”», appuie Kerredine Soltani, faisant allusion
aux propos complotistes de l’actrice sur le 11 Septembre. Celui
qui a propulsé la chanteuse Zaz avec Je veux a composé le premier single de Mennel, sorte de lettre fleur bleue à ceux qui l’ont
soutenue. «Je suis l’étrangère de Camus», y chante-t-elle, sur
un air de valse. «Pour moi, si on ne lui a pas pardonné, c’est parce
qu’on ne la considère pas comme faisant partie de notre famille.
Pas comme française», avance-t-il. Mennel, elle, attend de Macron, qu’elle juge «bon président», qu’il «fasse en sorte que tous
les Français se sentent chez eux». Avec son album à venir, la
gosse comtoise espère «vivre de ce qu’elle aime». Et surtout maquiller cette «cicatrice» qu’elle conserve: «Quand on parle de
moi, je voudrais juste être Mennel, la chanteuse. Point.» •
Par VIRGINIE BALLET
Photo MATHIEU ZAZZO
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P. II-III : Critique / Wang Bing, camps chinois au long cours
P. IV : Critique / Christophe Honoré, Rennes de beauté
P. VII : Portrait / Manal Issa, actrice sans fard
CANNES/
RESTONS PALME
Niche
Par
OLIVIER METZGER
DIDIER PÉRON
#3_CONTRE CEUX QUI
NE VOIENT QUE ÇA
Extrait de la critique du film de Camille Vidal-Naquet, «Sauvage», page VI
Ce n’est pas parce qu’à Cannes
les chiens dans les films ont le
droit aussi d’être des bêtes de
concours et de briguer une
palme dog qu’il ne faut pas se
pencher sur ce que les magazines professionnels et les vendeurs à l’étranger qualifient de
«film de niche» (niche features en
anglais). L’expression désigne un
film qui, par son sujet, son budget et son style, est à l’inverse du
blockbuster conçu pour ratisser
large, s’adresse à un potentiel public relativement faible mais potentialisable à la hausse par accumulation sur divers territoires
d’exploitation. Cette question de
la «niche» devient fascinante dès
lors qu’elle s’inscrit dans un festival qui se donne quand même
pour tâche de faire bouger les
horizons d’attente d’un public international et valider ainsi de fait
des prises de risques en production au détriment des seules logiques marketing. Ainsi, on peut
ne pas être enthousiaste sur Yomeddine, le film égyptien projeté
en compétition officielle, mais
contempler une fois encore la façon dont la sélection transforme
en un jour la niche objective en
possible loft (l’inverse étant aussi
vrai, il suffit de se souvenir du ratage en règle de The Last Face de
Sean Penn ou de The Search de
Michel Hazanavicius). Dans une
tribune expéditive publiée dans
le Monde, Julien Jourdan (émargeant à Paris Dauphine, secteur
management, qui n’est pas précisément un nid de gauchistes)
remet en question le modèle des
«subventions publiques» au cinéma français qui auraient, dit-il,
détourné les producteurs de leur
vocation à être économiquement performants, les laissant
s’endormir, justement, dans «un
marché de niche». L’ampleur des
coproductions françaises qui essaiment dans toutes les sélections cannoises indique au contraire une vertu et une confiance
du secteur dans la promesse
d’un non-alignement intégral sur
les lois de la planification ultralibérale dont on sait dans quel
genre de mono-niche industrielle et hors-sol elle entend
nous entasser. •
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II u
CANNES/
Libération Vendredi 11 Mai 2018
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Le cinéaste-enquêteur-archéologue-tailleur de pierre Wang Bing (en haut à gauche) a présenté le film le plus long qu’ait connu le Festival de Cannes (8 h 26). PHOTOS DR
«Les Ames mortes» à vif
STÈLE Wang Bing a tourné sur plus d’une
dizaine d’années et compilé des heures
de témoignages de survivants de camps
de rééducation chinois emprisonnés
entre 1957 et 1961. Monumental.
SÉANCE SPÉCIALE
LES ÂMES MORTES
de Wang Bing. 8 h 26.
En salles le 24 octobre.
L’
un des hommes dont les
Ames mortes de Wang Bing
recueille le témoignage raconte l’échec de la tentative, menée
par un groupe de survivants des décennies après les faits, d’ériger une
stèle commémorative sur les lieux
des camps de rééducation de Jiabiangou, dans la province désertique du Gansu, dans le nord de la
Chine: le projet est empêché in extremis par les autorités, alors que la
pierre est déjà gravée, portant une
partie des milliers de noms de ceux
qui sont morts de faim, de froid
et d’épuisement en ces lieux
entre 1957 et 1961, victimes de la
campagne nationale «antidroitiers»
qui les avait désignés comme des
ennemis politiques.
Ces survivants, dans le récit de
l’homme, sont baladés de village en
village par les représentants de
l’Etat, et voient finalement la stèle
détruite et les noms effacés. De toute
évidence, les Ames mortes, film de
plus de huit heures tourné par le
grand documentariste chinois entre 2005 et 2017, vaut pour ce monument absent, pour cette borne non
posée sur le sol aride de l’histoire.
C’est qu’il est à la fois un monument
et son double, celui qui manque
dans le réel: film d’un cri autant que
du silence qui l’entoure, film d’un cri
dans le désert, capable d’un même
geste d’évoquer ces noms effacés au
burin et de les prononcer à voix
haute et claire –à mesure que, dans
les phrases des vieillards vivants que
le film retrouve, ils ressortent un par
un de l’oubli où tout voulait qu’ils
demeurent.
Reflet. Les Ames mortes, dans son
travail patient, acharné pour arracher l’histoire orale d’événements
peu documentés, n’en propose donc
pas seulement, semble-t-il, un documentaire, mais quelque chose
comme le monumentaire: sa durée
bien sûr, l’importance immédiate
et consciente de son entreprise, sa
gravité et sa sobriété endeuillée n’en
font pas autre chose. Archéologue
et tailleur de pierre, Wang Bing
transforme une masse de documents, douze ans de rushs d’entretiens qu’il montre dans l’ordre chronologique du tournage, en un grand
monument – aux morts : les morts
du camp de Jiabiangou, et les survivants qu’il rencontre, mais dont on
apprend d’après les cartons du film
qu’ils ont depuis disparu à leur tour.
Tous ces morts ont des noms et des
histoires, et le film semble se livrer
à un infini travail historique de
singularisation, de spécification. Il
donne mille et mille détails qui, s’ils
n’étaient pas gardés au montage,
retomberaient sans doute dans le
néant, dans ce rien de la mémoire
dont un cinéaste-enquêteur sorti
de nulle part, avec sa petite caméra
qu’on aperçoit dans le reflet des
fenêtres et des lunettes, est venu un
jour les tirer : comme s’il s’agissait
pour lui de ne pas couper, ou le
moins possible : c’est sans doute
pourquoi Wang Bing mûrit ces
Ames mortes depuis si longtemps,
comme un montage interdit gardé
à part des autres de ses films qui
exploraient la même histoire.
Faim. Ainsi le Fossé (2010), son seul
film de «fiction» à ce jour, qui reconstituait la mort quotidienne
dans le même camp de Mingshui, et
Fengming, chronique d’une femme
chinoise (2007) qui donnait sur ce
sujet la parole à une seule femme, la
veuve d’un homme désigné et persécuté comme «droitier», étaient nés
des rushs de ce nouveau film, d’une
gigantesque matière qui donnera
lieu à des films futurs. Cette matière
est surtout faite des longs entretiens
détaillés où s’expriment en détail la
faim et la détresse, le malheur et le
destin, l’arbitraire et la cruauté, toutes les explications précises et avec
elles la part d’incompréhensible qui
«
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demeure une fois énumérés les faits.
Et dans ce film parlé, enfin parlé in
extremis, à l’article de la mort, dans
cette hymne à la vieillesse d’un pays
et du monde, Wang Bing ouvre,
comme il le fait souvent dans ses
films, de soudaines sorties, qui précipitent ou saisissent le reste, le sortent de lui-même: ainsi cette bouleversante scène d’enterrement qui
nous donne très tôt le sens du film
entier, ainsi cette promenade qui
s’échappe un temps, avec lui, de
l’appartement d’un homme luimême claquemuré dans sa colère,
ainsi ces plans tournés à Mingshui
ou ce qu’il en reste.
Le dernier plan du film, qui marche
et qui cadre mais ne coupe pas, est
ce qu’on a vu au cinéma de plus
terrible et de plus grand; désormais
et pour toujours, le son saturé du
vent soufflant sur la capsule d’un
micro sera celui du souffle de toutes
les «âmes mortes».
Toponymie. Parole et sortie, document et monument : tout participe d’un vaste mouvement vers le
détail, vers le cas par cas. Ce grand
mouvement vers le petit n’est un paradoxe qu’en apparence, sur le chemin de la singularisation et de la
spécification de l’histoire. Les morts
des Ames mortes ne sont pas seulement «les morts du communisme»,
indexés à la nécessité par ailleurs
de les compter –l’établissement de
leur nombre est, selon le film, peine
perdue –, ce sont les morts de Jiabiangou, ensemble de lieux dont le
nom regroupe les camps annexes de
Xintiandun et du plus effroyable,
Mingshui, auquel la plupart du récit
s’attache : c’est toute une topographie et une toponymie que le film
arpente avec précision, qu’il veut
établir clairement, à travers les mots
puis sur place, sur ce terrain sec où
il ne reste presque rien. Et sur ce terrain seul – Jiabiangou n’étant luimême que l’un des nombreux ensembles de camps alors établis sur
tout le territoire chinois. Et non pas
donc, en général, les morts du communisme, mais les professeurs, les
instituteurs, les militants, les intellectuels, les cadres du parti morts
du communisme: ce sont les communistes morts et survivants du
communisme, les révolutionnaires
morts et survivants de la révolution,
ceux qu’une hiérarchie désordonnée, saturée de vengeances personnelles, désignait comme idéologiquement criminels pour remplir un
pourcentage, mathématiquement
décidé en haut lieu, de «droitiers»
au sein de la société.
Ces communistes morts et survivants du communisme sont ici à
eux-mêmes leur propre monument:
stèle vivante qui nous raconte une
tragédie du siècle dernier, la tragédie de la politique, qui se retourne
contre ceux qui la font. Elle se raconte, limpide et désordonnée, sincère, et nous l’écoutons. L’archéologue et tailleur de blocs Wang Bing,
au pays d’une «vérité» impossible à
dire sinon à établir, semble avoir
troqué celle-ci contre un autre critère bien plus fiable : le critère de
l’honnêteté, qui est sa seule morale,
la seule morale du cinéaste.
LUC CHESSEL
u III
KIKADI ?
«Je vais arrêter
de donner des fessées.»
A/ Cate Blanchett, présidente
du jury
B/ Peter Aalbaek Jensen,
producteur de Lars von Trier
C/ Thiago Silva, joueur de foot
loquace
Réponse B, Peter Aalbaek Jensen, en
plein accès de beauferie à moitié
contrite, reconnaissant suite à des
accusations de harcèlement très
imagées le visant qu’il avait pour
habitude de «donner des petites tapes
sur les fesses à des gars et des filles».
Libération Vendredi 11 Mai 2018
MESSAGES
PERSONNELS
«FAKE»
Aux éminents critiques
cinéma de Libération
qui ont aimé les «cinq
minutes magnifiques»
abusivement signées de mon nom et postées par le site d’information Lundi Matin,
«au lyrisme funèbre qu’enlumine [mon] timbre caractéristique (ou celui d’un excellent
faussaire)», sachez pour votre gouverne que
je ne loge pas, et n’ai jamais logé, dans une
«panic room» suisse, mais plutôt dans un
coquet pavillon avec vue sur le lac. Bisous,
J.-L.G. (ou un autre faussaire)
LA VACHE !
Nos condoléances à Ewan McGregor que
de douloureux problèmes d’impôts ou un
contrat de la mafia particulièrement pervers obligent à signer des contrats ridicules, car l’acteur de Trainspotting, plus tout
jeune (47 ans), va jouer dans un remake de
la Vache et le prisonnier, reprenant le rôle
de Fernandel après s’être montré peu
convaincant dans ses essais pour décrocher celui de la vache, qui pouvait au
moins lui promettre une nomination aux
oscars, toujours friands de performances
transformistes un peu limites.
MODIQUE SOMME
A Kamelita de la
compta, dont le pas
léger et enlevé dans
les couloirs de YoupiBalard est toujours annonciateur d’exquises
nouvelles: notre très estimé chef de service
a cru bon de dépenser la somme (modique,
si on y songe!) de 39 euros pour une douzaine de rigatonis parfumés à la truffe mercredi soir. A ce prix-là, il ne s’agissait que de
brisures en conserve, tu penses bien, et l’on
sait qu’avec 39 euros tu as au moins de quoi
envoyer notre Prix Albert-Londres à Raqqa
(and back!) pour un reportage d’une douzaine de pages sur l’utilisation des armes
chimiques. Mais ne saute pas dans le premier TGV! (En plus y a grève, biquet). Il a
promis de se nourrir exclusivement de pâte
de wasabi et d’huile de friture de socca jusqu’à la fin du séjour. Bisous.
L’acteur germano-coréen Teo Yoo campe Viktor Tsoi avec une grâce totale. PHOTO DR
SOVIET Le film de Kirill Serebrennikov dépeint l’essor
de la scène rock russe dans les années 80
par le prisme d’un émouvant trio amoureux.
«Leto» d’urgence
EN COMPÉTITION
LETO
de Kirill Serebrennikov
avec Teo Yoo,
Irina Starshenbaum,
Roman Bilyk… 2 h 06.
En salles le 5 décembre.
I
l n’a pas de palme d’or, de
psychopolémique cannoise ou de victoire à
l’Eurovision à son palmarès,
mais le nom du Russe Kirill
Serebrennikov avait déjà fait
couler beaucoup d’encre, de
pixels et de cristaux liquides
avant même que le Festival
ne s’élance puis ne dévoile
son nouveau long métrage,
Leto («l’Eté»). Cela, sans
même que l’intéressé ait fait
le déplacement. Le metteur
en scène et cinéaste moscovite se trouve retenu loin de
la Croisette, assigné à résidence et sous le coup d’un
procès (douteux) pour détournement de subventions.
Mais s’il fut arrêté en plein
tournage de Leto – il en réalisa le montage et la postproduction depuis l’appartement où il se trouve
confiné –, le film lui-même,
dont il avait peu été question
jusqu’à présent, n’entretient
qu’un rapport très lâche, assourdi, avec le sort de son
auteur – ce que sera enfin
venu dissiper sa projection
jeudi.
Récit qui se cherche, aux poison lent et vapeurs de tabac
froid, autrement moins
éprouvant et démonstratif
que la précédente réalisation
de Serebrennikov (le Disciple,
2016), Leto arpente indolemment les prémices de la scène
rock russe à Leningrad
(aujourd’hui Saint-Pétersbourg), circa 1981, alors que
l’Union soviétique de Brejnev
voit d’un œil mauvais que les
disques de T-Rex, Bowie ou
Blondie circulent sous les
manteaux longs de la jeunesse électrique. Flashée
dans un linceul de noir et
blanc très BCBG, celle-ci y
mène une vie faite d’idolâtries longue distance, de
nuits envapées passées à débattre des paroles de Lou
Reed, ou de concerts assis et
chaperonnés des gloires locales, sur lesquelles règne un
certain Mike, à la dégaine
très coiffée et sunglasses after
dark de baladin d’une époque empêchée d’advenir,
perdue d’avance.
Lors d’un après-midi à racler
les guitares au bord de l’eau,
lui et sa tendre compagne
Natacha font la connaissance
de Viktor, garçon sublime, un
peu fan, un peu ambitieux,
que l’un et l’autre vont adopter à leurs manières charmées, protectrices, puis
aimantes. Ce timide Viktor,
campé avec une grâce totale
par l’acteur germano-coréen
Teo Yoo (tout le casting ou
presque est à l’avenant), se
révélera n’être autre que le
bien réel Viktor Tsoi, superstar en devenir du soviet
rock, au culte toujours vivace
et galvanisé par sa mort précoce au volant d’une voiture
– ce qui achèvera d’en faire
un double étrange et tragique
de l’idole de son pygmalion
loser Mike, Marc Bolan.
Par sa forme, qui entre-tisse
ainsi le biopic, la chronique
et la comédie musicale (le
film est scandé d’inégales
échappées fantasmatiques
qui revisitent joyeusement
les tubes de l’autre côté du
rideau de fer, avec l’accent),
Leto se veut une sorte de
cousin slave de la fresque
de l’après-punk mancunien
24 Hour Party People (2002)
de Michael Winterbottom,
jusque dans ses accès de tentation pour la pose – et sans
plus résoudre l’impossible
équation de mettre des images convenues et enjôleuses
sur une musique à vocation
subversive. Oscillant entre
poussées formalistes, notations ténues et délicatesses
avant de trouver la plénitude
calme de son geste, le film
avance comme à pas chassés, d’une perspective à
l’autre parmi les multiples lignes de fuite offertes par son
ondoyante matière première.
Au bout de ses mues successives, un peu tard peut-être,
il accède enfin à son sujet
comme à une évidence différée, soit la libre circulation
des amours et des admirations de contrebande noués
entre les deux rockeurs et la
femme qui habite leurs ombres. Alors seulement, au
cœur battant de ce triangle,
peuvent coaguler tous les affects, les désordres et les ambitions maudites à la gloire
ou la liberté, jusqu’alors brassés par le film en pointillés.
JULIEN GESTER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV u
CANNES/
Libération Vendredi 11 Mai 2018
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qui appartienne à tous.» Ces mots
de tout le monde sont de BernardMarie Koltès, un écrivain que
Plaire, aimer et courir vite – film
d’écrivain(s), donc– cite à plusieurs
reprises, directement et indirectement. Ils pourraient être d’Honoré,
on ne l’imagine pas dire autre chose
sur son dernier film. Ne pas inventer, bien raconter, bien écrire. Et
Koltès est peut-être, sans doute, l’un
des modèles de l’écrivain du film.
Serge Daney disait quelque part que
tout un cinéma français post-Nouvelle Vague, qu’on a dit «intellectuel», n’aura peut-être rien fait
d’autre que répertorier un certain
nombre de gestes, écrire, être assis
à son bureau, etc. où son public
pouvait se reconnaître et se réfléchir, se penser lui-même. Or l’écrivain de Plaire, aimer et courir vite
n’écrit pas, pas plus qu’il ne court :
il meurt, et tout en mourant il plaît
et il aime. Tout au plus laissera-t-il
derrière lui un journal que nous ne
lirons pas, et qui a peut-être à voir
avec le film que nous voyons. L’écrivain meurt du sida, mais ce n’est
pas un film sur l’écriture, ni un film
sur le sida, bien qu’il soit traversé,
torturé par l’une et par l’autre.
Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps dans Plaire, aimer et courir vite de Christophe Honoré. PHOTO LES FILMS PELLEAS
Honoré, rencontre
du premier type
RETOUR À RENNES «Plaire, aimer et courir vite»,
sorti en salles jeudi, croise avec grâce
une initiation sentimentale et un dernier
amour à l’heure des «années sida».
EN COMPÉTITION
PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE
de Christophe Honoré
avec Vincent Lacoste,
Pierre Deladonchamps… 2 h 12.
En salles depuis jeudi.
D
eux ans après Juste la fin
du monde de Xavier Dolan
d’après Jean-Luc Lagarce, et
surtout un an après le fracassant
looping émotionnel occasionné sur
la Croisette par 120 Battements par
minute de Robin Campillo, le grandhuit cannois accomplit un nouveau
crochet, devenu presque un rendezvous, par la France des «années
sida», ce début des années 90 où
plonge à son tour le onzième long
métrage de Christophe Honoré.
Mais de ces prédécesseurs, Plaire,
aimer et courir vite se démarque
doublement, et nettement, par sa
sobriété –formelle comme thématique. On qualifiera un peu vite
(même sans lui dire en face) cette
sobriété de bourgeoise, d’apolitique, d’irrécupérablement sentimentale, tout un quelque chose
d’affreusement téchinesque et de
très français. Mais non : Plaire,
aimer et courir vite est ce beau mélodrame aux couleurs froides, un
blues en bleu et noir, dont le titre
tient lieu d’antiprogramme: plaire
oui, mais sans recourir outre-mesure aux effets de séduction de la reconstitution d’époque (sinon ceux
de sa bande-son riche en doudous
indies: Ride, Massive Attack, Prefab
Sprout…) ; aimer, mais à bas bruit,
sans rien idéaliser de ses personnages, pleins de crevasses; courir vite,
mais sans embardées, en ménageant ses forces car la funeste ligne
d’arrivée se tient là, à vue, fatidique.
Sa romance à temps compté fraie sa
voie à rebours du film de Campillo,
opposant au foisonnement de la
fresque un envers de chronique,
pour ne s’apparenter ainsi aux films
des autres que par quelques jeux
d’échos minimaux, relevant tout au
plus de l’anecdote ou du gag –«Mais
qu’est-ce qu’il irait faire à une réunion d’Act Up?» entend-on dans le
dernier mouvement du film, dit par
Jacques, écrivain parisien, sous les
traits de Pierre Deladonchamps (lire
portrait page VIII).
Charme. Ce «il», c’est Arthur (Vincent Lacoste), étudiant breton
cueilli par Jacques et par le film
dans la tendreté d’un âge expérimental, où tout ou presque de soi
reste à inventer, ou écrire. Les deux
hommes se croisent, se plaisent,
comme par hasard, dans l’obscurité
d’une salle de cinéma rennaise. Soit
le lieu d’une sorte de pas d’écart, de
retrait ou d’oubli vis-à-vis de leurs
vies, dont Arthur a le tort de croire
que c’est là le bon endroit, et surtout
le bon moment pour tomber amoureux. Une fois revenus de cette absence aux cours désaccordés de
leurs existences, ils auront encore à
trouver ce qu’ils se trouvent, ce qui
n’est pas simple, le temps presse, et
le film a le charme de ne pas en faire
grand cas – tout juste suggère-t-il
qu’à défaut du temps de s’aimer, ils
ont peut-être là celui de se transmettre quelque chose. Jacques vit
de ce qu’il écrit, ce qu’Arthur se verrait bien faire plus tard.
Ecrire : «Avant je croyais que notre
métier, c’était d’inventer des choses;
maintenant, je crois que c’est de bien
les raconter. […] Pour ma part, j’ai
seulement envie de raconter bien, un
jour, avec les mots les plus simples,
la chose la plus importante que je
connaisse et qui soit racontable, un
désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi
qui soit un bout de notre monde et
Ivresses. Sa toile de fond tissée de
références et l’imaginaire qui tapisse sa coulisse évoquent en effet
la façon dont l’épidémie a travaillé
au corps tout un pan de la littérature française des années 80 et 90.
Mais c’est sans doute autre chose
qu’Honoré cherche (et parvient) à
bien raconter : quelques désirs et
quelques lieux dans un morceau
d’époque, et parmi eux, y naissant
incidemment, une bonne histoire
inachevée parce qu’interrompue,
une simple histoire d’amour et de
mort, d’ivresses soucieuses et
d’agonies insouciantes. Honoré
épure, il débarrasse les plans de
tout élément de décor ou d’accessoire, de tout rayon de projecteur
qui pourraient nous détourner des
dialogues et du récit, nous renvoyer
au cinéma ou à la sociologie.
C’est bien une sorte d’espace littéraire qu’il construit, espace blancbleu du récit pur, équivalent stylistique aux auteurs à qui il emprunte
ce qu’il ne puise pas dans un apparent stock autobiographique, qu’on
ne cherchera pas à démêler. De
quels gestes de son temps remplit-il
cet espace, qui ne sont ni ceux de
l’écriture ni ceux de la maladie (la
seule et unique scène d’hôpital n’a
rien de clinique)? Simplement ceux
de l’aimer et du plaire, du discours
et du doute amoureux, de la drague
et du drame des cœurs circa 1990 :
l’élémentaire vision en coupe d’un
état précis de l’amour physique et
courtois, homosexuel par et pour
l’exemple, à une époque donnée
– où comme dans ses Chansons
d’amour d’il y a onze ans, il s’agit
d’apprendre à aimer et à perdre
tout à la fois. Rejouer cela pour
soi-même, pour le faire appartenir
à tous, le donner à rejouer à des
acteurs inspirés, le raconter bien
sur fond bleu du ciel : c’est tout ce
que le Honoré 2018 demande et
désire.
LUC CHESSEL
et JULIEN GESTER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u V
Libération Vendredi 11 Mai 2018
SALADEDE TION
HARCELEURSENLIGNEDEMIRE
Par
GUILLAUME
TION
Voilà une initiative curieuse. Après la déflagration Weinstein, et dans un mouvement
de remise en cause de l’attitude des institutions vis-à-vis des femmes, le Festival a
ouvert une ligne téléphonique pour «venir
en aide aux personnes victimes de harcèlement ou d’agression physique ou morale, en
offrant un accompagnement adapté». Le
Festival n’est pas seul à la manœuvre, il est
adossé au secrétariat d’Etat pour l’Egalité
entre les femmes et les hommes (ou entre
les hommes et les femmes, comme l’ont
écrit les organisateurs, certainement dans
un souci d’égalité). Est-ce à dire que la police n’est pas efficace? Voyons de quoi il retourne. «Cette ligne n’est ouverte que durant
le Festival, du 8 au 19 mai, et ne concerne
que les 40000 accrédités et les personnes
qui y travaillent», nous dit une des organisatrices du dispositif. Si vous vous êtes fait
agresser à Cannes sans être accrédité, vous
raccroche-t-on au nez? «Non, bien sûr. Mais
a priori vous n’avez aucune raison de nous
appeler, vous appelez la police, vous vous
rendez à la réception de votre hôtel!» Certes,
mais les festivaliers peuvent aussi appeler la
police. Cette ligne n’a donc pas de justification, c’est un coup de com. «N’oubliez pas
les touristes: ils sont loin de leur pays, ne parlent pas le français. Imaginez que vous alliez
en Thaïlande, par exemple, vous ne saurez
pas qui appeler», s’énerve l’interlocutrice,
qui a deviné que nous ne parlions pas thaï.
Finalement c’est simple: en imaginant que
personne ne parle anglais, et à défaut de
parler français ou de retenir le 17, il faut que
les touristes festivaliers apprennent le
+33 (0)4 92 99 80 09 ou l’adresse Cannesalerte@festival-cannes.fr. L’aide annoncée
dans le communiqué se résume à un «premier niveau d’écoute et d’aiguillage». Les
opératrices bi ou trilingue, qui ne sont pas
bénévoles et ont le même profil que celles
d’associations d’écoute de victimes, orientent la personne: «Cela peut être pour une
première assistance au poste de secours
ou auprès des pompiers, mais aussi pour un
accompagnement au commissariat. On
aiguille et on suit. Si un festivalier thaïlandais
[décidément, ndlr] se fait agresser, on va
l’aider à traduire, y compris vis-à-vis de la
police ou à l’hôpital.» Le dispositif ne se
substitue pas aux professionnels: «Les opératrices ne posent pas de question et n’ont
pas à demander l’identité des appelantes ni
si elles ont mal, ni où… On ne prend pas la
place des médecins, ni des psychologues.»
Ni non plus de la police dans l’obtention de
détails qui peuvent se retrouver ensuite
dans des procédures de justice. Quand
nous avons interrogé la mairie et la police
cannoise pour savoir ce qu’ils pensaient de
ce dispositif mis en place par une structure
privée, on nous a répondu qu’on ne nous répondrait pas. Quand on a demandé à une
actrice son point de vue sur le harcèlement,
elle nous a répondu: «Personnellement, je
n’ai jamais entendu de problème au Festival
de Cannes. En revanche, on m’a toujours dit
que si je voulais réussir aux Etats-Unis, je devais coucher avec Weinstein.» Retournons
aux opératrices. De service de 9 heures
à 2 heures, ces denrées rares ont été dénichées par «des recruteurs extérieurs avec
des équipes adaptées. Même les associations ont du mal à trouver des opératrices».
L’opération occasionne l’embauche de neuf
personnes supplémentaires pour un coût
qu’on n’a pas voulu nous communiquer. Le
Festival ne veut pas s’étendre sur les détails
et n’a pas encore de données statistiques.
On saura juste que, deux jours après sa
mise en service, des personnes ont appelé,
mais aucune pour des cas de harcèlement
durant le Festival. Canulars, personnes désireuses de parler… oui. Violences et harcèlements, non. «J’espère que nous n’en aurons
pas. Si j’ai zéro appel, je serais contente!» •
CHARRETTE L’Egyptien A.B. Shawky suit l’épopée d’un malade et d’un orphelin. Un
premier film faible, que sa pauvreté en cinéma ne suffit pas à rendre antipathique.
«Yomeddine», un lépreux «hobo» roi
EN COMPÉTITION
YOMEDDINE
d’Abu Bakr Shawky avec Rady
Gamal, Ahmed Abdelhafiz,
Shahira Fahmy… 1 h 37.
«J
e suis un être humain»,
s’écrie dans une scène
Beshay, homme au visage et aux mains mutilés par la
lèpre. Un flash-back a montré le
moment fatidique où ses parents
l’ont abandonné enfant aux bons
soins d’une léproserie, où il va
passer toute sa vie. Il porte alors
sur la tête la même cagoule que
celle qu’arbore John Merrick
dans Elephant Man de Lynch, lequel dans une fameuse scène
hurle, acculé par la foule qui veut
voir le monstre sous le sac de jute,
hurle lui aussi qu’il est un
homme et pas un animal.
Yomeddine est d’évidence nourri
de ce cinéma des freaks, se rangeant à leur côté et regardant le
monde de leur point de vue de
parias et de perpétuels humiliés.
C’est le premier long métrage
d’A.B. Shawky, un jeune cinéaste
égyptien formé à New York qui
semble avoir pas mal galéré pour
le mener à bien, puisqu’il évoque
Beshay et Obama, protagonistes de Yomeddine. PHOTO DR
un tournage qui date de 2016,
suivi d’une longue période de recherche de financement pour la
post-production en compagnie
de sa femme.
Road-movie sur les routes de
campagne dans le nord du pays,
loin de l’épicentre fabuleux et si
hautement cinégénique du Caire,
le récit assemble Beshay, un quadragénaire subitement veuf et qui
veut retrouver sa famille depuis
longtemps perdue de vue, et un
orphelin nubien surnommé
«Obama», lui aussi désireux d’en
savoir un peu plus sur ses parents.
Le couple voyage sur une charrette branlante tirée par un âne
efflanqué. Il leur arrive évidemment de nombreuses mésaven-
tures qui bientôt s’inversent,
histoire de ne pas désespérer du
genre humain. Des intégristes religieux d’abord phobiques («fuis
le lépreux comme tu fuis le lion»,
professe un hadith mettant en
garde le croyant contre la contagion) prêtent main-forte à Beshay.
Plus tard, un cul-de-jatte les
chasse de sa zone de chalandise
où le lépreux et l’orphelin, au plus
mal, n’ont même plus la force de
mendier. Mais il revient à son tour
dans de meilleures dispositions
pour les aider à poursuivre leur
route. Les acteurs du film sont des
non-professionnels, Rady Gamal,
qui joue le rôle de Beshay, a bel et
bien été déposé par ses parents
dans une léproserie tenue par des
religieuses qui lui ont sauvé la vie.
La lèpre est une maladie en voie
d’éradication et il est donc à cet
égard une des dernières victimes
d’une pathologie ayant engendré
partout où elle a frappé une mécanique de mise à l’écart et de mépris horrifié. Ahmed Abdelhafiz
(Obama), lui, est un Nubien, fils
d’un gardien d’immeuble
au Caire, originaire d’Assouan.
Propulsé en compétition, Yomeddine surprend à la fois par sa modestie formelle un rien trop photographiée et sa mise en scène
bancale, mal assurée. Tout repose
ici sur l’adhésion que l’on porte
aux personnages et à leurs tribulations de hobos du Nil. Personne
ne discutera de l’extrême sympathie qu’ils suscitent d’entrée de
jeu mais, en dépit des échos de
standing ovation embuée à la
projo de gala, le plébiscite n’a que
lointainement à voir avec le cinéma, un geste d’artiste, la révélation d’un regard, d’un style avec
lequel on puisse éventuellement
lutter ou décoller. Comme à l’arrivée, on ne fait ni l’un ni l’autre, la
surprise attendue, la petite excitation à l’idée de voir le film d’un total inconnu ainsi surexposé a
laissé place à un grand point d’interrogation que la nuit n’a pas
suffi à dissiper.
DIDIER PÉRON
JUNGLE Guillaume
Nicloux se risque
à un «Apocalypse
Now» gaulois.
Duel viril
en Indochine
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
LES CONFINS DU MONDE
de Guillaume Nicloux avec Gaspard
Ulliel, Guillaume Gouix… 1 h 43.
D
epuis l’Enlèvement de Michel
Houellebecq (2014), Guillaume
Nicloux est décidément devenu
un cinéaste surprenant, se déplaçant à
chaque fois dans des genres et territoires différents avec une ambition formelle de plus en plus affirmée. Dans les
Confins du monde, il remonte aux prémices de la guerre d’Indochine, en 1945,
lorsque celle-ci, pas officiellement déclarée, n’était encore qu’une riposte à
l’insurrection des Viêt-minh. Dans ce
contexte historique, il déploie un récit
à la Conrad sur un jeune militaire (Gaspard Ulliel) qui traverse jungles et combats pour retrouver l’officier Viêt-minh
responsable d’un massacre où il vit son
frère se faire décapiter.
Toutes proportions gardées, on pense
bien entendu à Apocalypse Now, pour
le récit mais aussi pour la sensation
d’épopée hallucinée que parvient à
produire la mise en scène très maîtrisée de Nicloux. Cependant, cette
maîtrise est aussi ce qui l’empêche d’atteindre véritablement une folie comparable à celle du film de Coppola –beaucoup de plans impressionnent mais
l’ensemble reste trop timoré pour aller
jusqu’au bout de ce que le récit semble
promettre. Par ailleurs, la rencontre du
soldat avec une prostituée indochinoise (Lang-Khê Tran) remettant en
cause sa soif de vengeance, ou celle
avec un écrivain improbable (Gérard
Depardieu) font dévier le film vers des
scènes plus convenues et démonstratives qui en freinent l’audace et en
édulcorent l’étrangeté.
Dans cette sauvagerie exotique quelque peu surannée (mais ça participe
aussi à son charme), on conviendra
que Nicloux a le mérite de la frontalité.
Il montre régulièrement des corps mutilés ou des sexes de soldats (se masturbant, se douchant, s’apprêtant à pénétrer une prostituée) et quand l’un d’eux
doit se faire couper le pénis parasité
par une sangsue, il devient clair que ces
deux «motifs» –mutilation et pénis– se
rejoignent dans l’idée que l’origine première de la guerre serait la hantise de
la castration. Dans cette variation sur
Au cœur des ténèbres, Nicloux semble
s’être souvenu que Serge Daney, en
lecteur de Lacan, interprétait l’adaptation de Coppola comme une quête vers
«l’irreprésentable phallus» (le colonel
Kurtz et son crâne chauve). Ainsi, les
Confins du monde seraient-ils le pendant viril et cauchemardesque de son
Origine, telle qu’elle fut représentée
par Courbet ?
MARCOS UZAL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VI u
CANNES/
Libération Vendredi 11 Mai 2018
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CRÉATURE Avec son film
de genre déconcertant,
Ali Abbasi réinvente
l’appel à la tolérance.
«Border»,
une volonté
de flair
UN CERTAIN REGARD
BORDER
d’Ali Abbasi avec Eva Melander, Eero
Milonoff, Viktor Akerblom… 1 h 41.
Félix Maritaud interprète Léo dans Sauvage de Camille Vidal-Naquet.
PHOTO PYRAMIDE DISTRIBUTION
ZAD Défense du premier long métrage de Camille Vidal-Naquet, aussi
indéfendable que son héros Léo, jeune prostitué junkie et amoureux.
«Sauvage», macadam toy-boy
SEMAINE DE LA CRITIQUE
SAUVAGE
de Camille Vidal-Naquet
avec Felix Maritaud, Eric
Bernard, Nicolas Dibla… 1 h 37.
En salles le 22 août.
S
auvage, premier film de Camille Vidal-Naquet, a ses
défauts –Sauvage a ses raisons, qui ne sont pas celles de
tout le monde. Et Sauvage a raison. Le premier spectateur qui,
sortant de la première projection
du film, aurait commencé à émettre des réserves, à trier dans son
assiette, avec les vieux refrains de
la critique culinaire, trop de ci,
pas assez de ça, celui-là s’en serait
pris une. Venue de loin. Appartenant au genre des films-personnages, ceux dont chaque seconde
s’identifie au corps et à la figure
de leur héros, Sauvage est aussi
indéfendable que Léo (Félix Maritaud), il faut donc par avance le
défendre, avec ses défauts, contre
tous, y compris contre ceux qui
l’aiment. Non parce qu’il y aurait
de mauvaises raisons d’aimer,
mais parce que personne n’a jamais su. N’essayez même pas. Défendre le film contre ceux qui
l’aiment parce qu’il est beau, et
contre ceux qui ne l’aimeraient
pas parce qu’il est un peu trop séduisant. Contre ceux qui l’aiment
parce qu’il est pédé, et contre
ceux qui ne l’aimeraient pas parce
qu’il le serait un peu trop. Contre
ceux qui loueraient son sujet, la
«prostitution masculine», ou son
scénario, bien fait, ou sa lumière,
bien tombée: c’est-à-dire ceux à
qui plairait sa vie (de pute), ou
son histoire (de clodo), ou ses
pectoraux (de rêve). Et contre
ceux qui n’aimeraient pas tout ça,
ou pas trop, ou seulement dans
les limites du raisonnable. Contre
ceux qui n’aiment pas voir des
bites au cinéma, et contre ceux
qui n’attendent que ça, pour voir.
Contre ceux qui n’aiment pas
le réalisme en matière de sexualité, et contre ceux qui n’aiment
pas l’artifice. Contre ceux qui
n’aiment que les bonnes scènes.
Ceux qui n’aiment que les bons
films. Contre ceux qui ne voient
pas partout la lutte des classes, la
lutte des sexes, la lutte des races.
IMPOSTURE A trop s’attacher à la forme, le cinéaste
espagnol trivialise sa tragédie en «soap-opera».
Rosales fourvoyé
dans un fichu «Petra»
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
PETRA
de Jaime Rosales avec Bárbara Lennie, Alex
Brendemühl, Marisa Paredes… 1 h 47.
O
n sent bien que Jaime Rosales, qui
n’est pas un modeste, vise la tragédie
grecque avec l’histoire de cette jeune
femme pensant retrouver son père en rencontrant un très riche et tyrannique sculp-
teur catalan, puis faisant un enfant avec un
possible frère dont la mère garde un secret
qu’elle dévoilera trop tard, tandis que le fils
de l’employée de maison de l’odieux artiste
vengera peut-être le suicide de sa mère lors
d’une partie de chasse… De rebondissement
en rebondissement, on se dit que cela relève
pourtant beaucoup plus du soap-opera que
d’Eschyle.
A priori, on n’a rien contre, mais le problème
est qu’il manque ici tout ce que ce genre populaire nécessite de croyance, de sentiments,
de candeur. Car, comme toujours, le cinéaste
espagnol s’intéresse plus à ses jeux de cons-
Contre ceux qui ne voient que ça.
Contre les non-tragiques, contre
les tragiques aussi. Contre les
antisentimentaux, et contre les
sentimentaux. Contre ceux qui
n’aiment pas Pasolini, Fassbinder, contre ceux qui n’aiment que
Pasolini, Fassbinder, ceux qui
n’aiment pas qu’on les mélange.
Contre ceux qui préfèrent la vie
au cinéma. Contre ceux qui préfèrent le cinéma. Contre ceux
qui aiment le cinéma français et
ceux qui ne l’aiment pas. Défendre Sauvage contre lui-même. Le
défendre contre ceux qui croient
devoir le défendre. Ne l’aimer
qu’à l’endroit, s’il existe, où il n’en
a vraiment rien à battre, et s’en
prendre une quand même, venue
de loin, pour la route.
LUC CHESSEL
truction – ici un découpage en chapitres
montés dans le désordre – et à ses travellings,
qu’à ses personnages. Ce travail formel ne
montre pourtant rien d’autre que lui-même,
il est une pure pose à contre-courant du récit.
Et comme il arrive aux personnages des choses terribles et graves, cette façon de ne pas
y toucher, à coups de mouvements de caméra
se baladant lentement entre les acteurs et les
décors, paraît non seulement lassante mais
surtout insupportablement hautaine. C’est
comme si le cinéaste avait décidé d’enlever
toute émotion et passion à un récit qui ne
tiendrait que par elles, faisant en quelque
sorte du anti-Almodóvar tout en naviguant
dans ses eaux feuilletonesques. Pour ajouter
un degré supplémentaire de froideur à cette
chichiteuse imposture, il nous inflige régulièrement la fort gênante musique de Kristian
Eidnes Andersen, qui fait penser à la première écoute qu’un spectateur est en train
d’allumer son ordinateur dans la salle. Au
fond, Rosales a peut-être inventé un nouveau
genre : la telenovela arty.
MARCOS UZAL
B
order fait tout pour être un film
répugnant et il y parvient très
bien. Vers de terre cueillis sur
l’arbre et dégustés à pleines dents, gros
plans sur peau grumeleuse et ongles
sales de l’héroïne (et sur ses fesses excessivement poilues), zeste de pédophilie hardcore (pas à l’image, juste sur
la bande-son), fœtus diaphane conservé dans un frigo… Border? Oui, tout
à fait. Le plus intéressant avec ce film,
le deuxième du cinéaste danois né en
Iran, Ali Abbasi, n’est toutefois pas le
dégoût qu’il suscite, mais plutôt qu’il
parvienne à nous retourner en 1 h 48
tout en ayant appuyé sur tous les boutons aptes à nous faire sortir en hurlant
du Palais des festivals. Manœuvre
classique du film à thèse appelant à la
tolérance, mais la figure de l’autre
que Border a prélevée dans l’humus enchanté des forêts suédoises est quand
même l’une des créatures les plus singulières à nous avoir attaché si fortement à elle par le biais d’un écran.
Douanière en Suède, Tina (Eva Melander, qui a passé quelques heures au maquillage pour ressembler à Neandertal), a l’odorat et les mimiques d’un
chien truffier. Grâce à son flair, elle détecte non seulement l’alcool passé en
contrebande, mais toutes les émotions
honteuses des voyageurs, ce qui lui
permet de soulever quelques lièvres.
C’est avec ces derniers, ou plutôt le
règne animal d’une manière général,
qu’elle se sent à l’aise, et Border déploie
quelques belles scènes d’euphorie sylvestre. A ce stade, les spectateurs et
l’intéressée se posent bien des questions sur son identité, et voilà qu’arrive
un alter ego non moins cracra qui finira
par la lui dévoiler. Pour qualifier l’histoire d’amour qu’ils vont vivre, l’adjectif «queer» ne suffirait pas, mais avançons quand même que le mélange des
genres est total.
Le réalisateur Ali Abbasi a vécu à Téhéran jusqu’à l’âge de 20 ans avant d’émigrer vers la Suède puis le Danemark. Il
s’est inspiré pour ce film d’une nouvelle de John Ajvide Lindqvist (par
ailleurs scénariste de Morse et Laissemoi entrer) mais aussi de son expérience d’étranger dans le grand Nord
scandinave. L’Europe a beau s’arcbouter sur ses borders, ce film plaide
avec une efficace dinguerie pour
l’ouverture de toutes les frontières.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u VII
Libération Vendredi 11 Mai 2018
PITIÉ !
T’AS QUEL ÂGE ?
FRITZ LANG
VON PÜT
CANDEUR NATURE
MANAL ISSA Repérée sur Facebook, la jeune actrice enchaîne depuis
les tournages et irradie dans «Mon Tissu préféré» de Gaya Jiji.
D
ans l’inépuisable série des hasards
qui mènent au tapis rouge, cette histoire-là est savoureuse: une élève de
l’Institut des sciences et techniques de l’ingénieur à Angers (Istia) est repérée sur Facebook par une réalisatrice insatisfaite des
castings. Elle devient actrice, est nommée
révélation aux césars, ne s’arrête plus de
tourner. «C’était une photo banale, je faisais
un câlin à un arbre, rigole Manal Issa.
Quand j’ai reçu le message du producteur, je
me suis dit “c’est bizarre” et puis “bon, j’essaie”.» Comme un clin d’œil, le film était intitulé Peur de rien… Trois ans plus tard, elle
est à Cannes pour Mon Tissu préféré de la
réalisatrice syrienne Gaya Jiji. Elle campe
Nahla (rôle pour lequel elle a pris 12 kilos
«en m’empiffrant de chocolat»), une jeune
femme syrienne secrète et renfrognée,
qui erre entre fantasmes d’ailleurs et désir
de rien.
«On pourrait penser que c’est prétentieux
mais quand j’ai lu le scénario, je me suis dit
qu’il n’y avait que moi pour faire ce rôle. Il est
tellement intérieur, tellement différent de ce
qu’on voit au cinéma. Nahla n’a de comptes
à rendre à personne, elle s’en fout.» Nahla,
c’est une moue boudeuse entourée de deux
joues rondes, des robes aux couleurs fanées
et peu de mots. Manal Issa est l’inverse :
fluette et dynamique, rigolote et un peu
paumée.
Elle a 26 ans, une fille d’un an et demi, un
divorce et une vie avec tellement de possibles qu’elle ne sait plus quoi en faire. Elle est
rentrée en France il y a quatre mois, chez ses
parents à Angers, en attendant de décider.
«Aujourd’hui, je ne fais plus que du cinéma,
je n’ai plus le temps pour être ingénieur»,
précise-t-elle. Si l’on rembobine quelques
années en arrière, après le tournage de Peur
de rien, elle est partie vivre à Beyrouth, renouant ainsi avec son enfance: ses parents
sont libanais, elle a vécu dans le pays pendant dix ans avant la guerre «dans un petit
village du Sud, près de la mer». A l’époque,
elle s’installe dans une grande colocation
avec des musiciens syriens, tombe amoureuse de l’un d’entre eux. Ce n’est pas celui
qu’elle épousera, dit-elle presque à regrets.
Elle crée aussi une start-up de musées en
ligne «pour montrer les artistes du monde
arabe». Mais la délaisse vite pour enchaîner
les tournages : des films de Bertrand Bonello, Félix Moati, Eva Ionesco ou prochainement Sébastien Betbeder. «Le film
de Gaya, c’est celui dans lequel j’ai le plus
donné, le plus gueulé, le plus pleuré. Je me
suis battue pour qu’on arrête avec les filles
belles et maquillées. D’ailleurs je ne suis pas
maquillée», insiste-t-elle. Résultat : on ne
voit qu’elle.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
«C’est qui le patron dans
cette taule?» Ceci n’est
pas le titre du nouveau
chef-d’œuvre de mon ami
Dolan mais le hurlement
quotidien asséné à la LibéTeam, arrachée à sa
paillasse mitée à l’aube par
votre serviteur dans un
grand mouvement de seau
d’eau glacée jeté au visage.
Le travail, il n’y a que ça de
vrai. Se lever tôt, grimper à
mains nues, premier de cordée, mort aux faibles. Le
Festival vivote péniblement
mais ça sent le gros dans
l’air salé du port entre yacht
et yacht: Macron sur l’écran
cannois de nos nuits blanches. Oui, le phare aveuglant fixant le cap de
l’hyperinsomnie productive
joue dans le docu des zigotos soixhuitroptard Romain
Goupil et Daniel Cohn-Bendit, la Traversée. C’est Vanity
Fair qui nous l’a appris avec
force détails exaltés alors
qu’on attaquait la tarte poire-chocolat du petit déj. Ils
admirent notre prince philosophe au point de se chamailler à longueur de pastis
avalés en terrasse pour savoir comment l’intégrer à
leur portrait de la France.
Manu leur a dit: «Je viens
dans un café à Francfort, je
vous regarde vous bouffer
le nez et je joue mon propre
rôle, marrant non?» Prévoir
une tirade à Avignon, un air
de flûte à Bayreuth et un tir
au but à Sotchi au rayon des
rôles de guest-star de notre
président-Zelig. •
AFP
Par
Virginie Ledoyen,
41 ans et des
fulgurances, actrice,
membre du jury
Un certain regard,
présidé cette année
par l’acteur américano-portoricain Benicio
Del Toro.
Comment ça va ?
Bien. Je viens d’arriver. C’est excitant, je suis très
curieuse de ce que je vais voir.
D’où tu sors ?
De projo, j’ai vu Donbass. Sinon je sors de chez moi
la plupart du temps, de ma maison près de Paris.
Tu prends quoi ?
Un thé vert. Mais si je devais prendre autre chose,
ce ne serait pas forcément liquide. Ce serait de la
vie. C’est ce que je préfère. Dans les films, la musique, les gens. Quand ça me provoque des choses.
T’as pas peur ?
Je vais dire : non, jamais. Si on commence, on
peut avoir peur de tout et ce serait handicapant.
Mais n’avoir peur de rien aussi. Sinon oui, j’ai des
petites peurs, comme les araignées, bon… Et j’ai
peur de la perte des gens que j’aime.
T’as pas peur de vieillir ?
Ce n’est pas vraiment une peur. Ça fait partie du
boulot. Etre actrice, c’est quand on travaille mais
aussi quand on ne travaille pas.
T’as pas honte ?
Je peux avoir honte, mais ce sont des choses intimes. Ce n’est pas dicible. Je ne vais pas dire que
j’ai honte de moi, de mes parents ou de tel film.
C’est de l’ordre du rapport à soi. La honte, ça brûle.
Tu regrettes quoi ?
Je n’ai pas de regrets. Je ne dis pas que je ne suis
pas passée à côté de quelque chose ou de quelqu’un, mais ce ne sont pas des regrets. Si tu fais
tout bien tout le temps, y a rien à créer. Mais j’ai pu
faire plein de trucs de travers.
T’en as pas marre ?
J’en ai ras le bol de cette musique d’ambiance.
J’aurais préféré rien. Ou du Nina Simone.
T’as travaillé ta voix ?
Non. Mais j’ai chanté dans des duos.
T’as rencard ?
Pas de rencard, je vais enlever ces talons, me laver et passer un jean.
Pourquoi t’es en robe de soirée au milieu de
l’après-midi ?
Pour les photocalls. Faut faire un effort. J’aime
bien l’idée de faire l’effort. Y a de l’action.
T’arrêtes pas de nous parler d’action…
Je suis actrice.
Recueilli sous une enceinte d’un palace par G.Ti.
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VIII u
CANNES/
Libération Vendredi 11 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
HORSSERVICE
O
n se balade dans un dictaphone de journaliste cannois
comme dans un musée imaginaire. Ils sont là, côte à côte, les fragments de vie, les timbres inconnus, les
rires célèbres, les silences sérieux et,
parfois, les moments de poésie. Dont
celui-ci quand on a demandé à Pierre
Deladonchamps de se raconter de la
même façon que son personnage dans
une scène d’anaphores nocturnes du
film Plaire, aimer et courir vite (lire
page IV). Regard flottant, silhouette un
peu avachie dans les coussins du canapé de la terrasse déserte, l’acteur a
hésité quelques instants. Puis il a souri.
Il faudrait pouvoir restituer sa voix
grave aux basses veloutées, les pauses,
les hésitations et la scansion particulière des phrases quand il a prononcé:
«Je suis un garçon qui a grandi dans un
environnement lourd mais aimant.
Je suis un garçon qui a grandi très tard,
physiquement et intellectuellement.
Je suis un garçon qui a toujours été très
angoissé mais qui l’est de moins en
moins.
Je suis un garçon qui s’estime chanceux
d’être là où il est, et qui se le dit à peu
près une fois par jour.
Je suis un garçon qui a peur de la mort
et de la maladie.
Je suis un garçon qui se demande sans
cesse quel sens donner à sa vie, pas seulement pour soi mais pour le reste des
gens.
Je suis un garçon qui veut être aimé
mais qui ne sait pas toujours très bien
aimer lui-même.
Je suis un garçon qui aime rire peut-être
parce que pleurer n’est pas loin.
Je suis un garçon qui doute mais qui se
dit finalement que c’est peut-être pas
plus mal.»
Certes, il y a sa gueule d’ange et ses
yeux couleur curaçao (avec tee-shirt
impeccablement assorti). Mais, c’est
autre chose qui captive, peut-être sa
dernière phrase. Pierre Deladonchamps a cette délicatesse des «gens
qui doutent», «de tous ces gens qui
passent, moitié dans leurs godasses, et
moitié à côté». Ce n’est certainement
pas un hasard si on retrouve la chanson
d’Anne Sylvestre dans le film de Christophe Honoré, en lice pour la palme.
L’acteur de 39 ans y incarne un écrivain
tiraillé entre élan et renoncement après
sa rencontre avec un étudiant breton.
Dernière romance avant l’oubli. Il est
Jacques, atteint du sida, Jacques et ses
fantômes, son amour gratuit et tous
ceux qui se servent, Jacques et sa maladie qui tient lieu d’horloge. «J’avais
très envie de tourner avec Christophe
Honoré. J’aime son univers, sa mise en
scène pas ostentatoire, le naturalisme
et la liberté dans la direction d’acteurs»,
dit Pierre Deladonchamps. De ce tournage, il conserve «des bribes de souvenirs», quelque chose «de doux, de
concentré».
Avant de s’offrir aux yeux des autres,
il a longtemps été les yeux d’un autre.
Ceux de son frère aveugle, auquel il a
inlassablement décrit le monde. «Finalement, dans mon enfance et dans mon
adolescence, j’étais le petit frère qui joue
le grand. J’avais trois ans de moins
mais un pouvoir que je n’avais pas demandé», raconte-t-il. A Nancy, chez les
Deladonchamps, ils sont sept. Sa mère,
institutrice, et son père qui travaille
«dans le social» ont adopté les trois enfants d’amis morts dans un accident de
voiture. Après une scolarité «un peu
Par
JÉRÉMY PIETTE
FORCE EN PRÉSENCE
PIERRE
DELADONCHAMPS
L’acteur de 39 ans
au parcours
cahoteux,
révélé par
Alain Guiraudie,
interprète Jacques,
écrivain atteint du
sida dans «Plaire,
aimer et courir
vite» de Christophe
Honoré, présenté
en compétition.
dilettante», Pierre Deladonchamps ne
sait pas trop quoi faire. Des langues
peut-être, il aime bien l’anglais et l’italien. De la communication, pourquoi
pas. Un jour de 2001, il donne la réplique à un copain de son école de
théâtre nancéenne pour une audition
au cours Florent. Ils sont pris tous les
deux. «A la fin de la première année, j’ai
perdu mon frère, j’ai voulu tout arrêter,
rentrer», se souvient-il. Ses parents l’en
dissuadent. Il persévère. Culpabilise:
«Je me dis que mon frère a dû souffrir
de mon émancipation. Il était artiste,
compositeur, je le regarde toujours avec
admiration. Il est très présent dans
mon métier, a beaucoup contribué à
ce que je suis.»
Les désillusions originelles –des petits
rôles «pas très épanouissants» pour la
télé et le cinéma – ont pourtant failli
avoir raison de sa carrière. En 2010,
le téléphone ne sonne plus, Pierre
Deladonchamps vient d’être père et
décide de plier bagage pour rentrer
à Nancy. «Il restait quand même un
tout petit espoir, une petite braise
incandescente», sourit-il. Avec la vie
c’est toujours la même chose : elle
attend que vous soyez de dos pour
vous taper sur l’épaule. En l’occurrence, le cinéaste Alain Guiraudie décide de lui offrir un premier rôle dans
l’Inconnu du lac. Mieux encore, il
transforme la «petite braise» en césar
du meilleur espoir masculin. Après
avoir été le corps qui exulte chez Guiraudie, il sera celui qui se travestit
chez Téchiné, celui qui aime et cède
chez Honoré. Plaire, aimer et courir
vite, Pierre Deladonchamps pourrait
«tout à fait s’approprier» cette trilogie.
A une nuance près, ce serait «courir à
petite foulée».
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
D’un regard aérien
à l’œil-drone en plein
anticyclone, on scrute
Cannes. Une chenille
de journalistes ultra-caféinés s’en vont en projection se tenant par
l’épaule, clopes et langues de belle-mère au
bec, les frères Mitchum
(Twin Peaks: the Return)
en tête de cortège.
Des passants transpirant
le génépi les observent
ébahis. Le générique
démarre, Sous le soleil
exactement –remix italodisco avec la voix troglodyte d’une Anna Karina 2018. Tandis que
le commun des mortels
se remet à peine de l’épisode précédent (oui,
Françoise Nyssen a
lâché un «fourmidable»
à son arrivée sur tapis
rouge), on débriefe
à mots rompus les
premiers films vus. Stupeur et grognements
sur Farhadi. Non loin,
une dame en léopard
préfère la compagnie
mutique de son parasol
Lustucru et se murmure
à elle-même: «N’y aurat-il plus de série à
Cannes?» Elle ne pense
pas à Cannes Séries qui
lui a fait l’effet d’un pet
dans le vent, mais tendrement à David Lynch
ou Jane Campion venus
en 2017. «Les séries, c’est
industriel, les films, c’est
de la poésie», lui lance
son mari qui a tout entendu, sortant ragaillardi
d’une baignade. Cannes
est une série. Dans un
océan de cristaux liquides sont emmêlés vedettes et figurants prêts
à briller face à de petits
et grands écrans. Entre
autres cliffhangers majeurs, Terry Gilliam crie
«je serai là!» alors que
Jean-Luc Godard déclenche sa tramontane
avec un court métrage
inédit qui prend cause
pour la ZAD. «Zumba
à Dubaï», répond JeanFélix en se tartinant les
pecs de crème solaire,
sa belle-mère lui ayant
demandé le sens de ce
sigle inquiétant. Cut au
noir. Une musique épique composée par Hans
Zimmer soutient le «to
be continued» qui s’affiche alors à l’écran. •
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