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Libération - 12 05 2018 - 13 05 2018

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Ils représentent
presque 10%
de la population
française,
pourtant,
les plus de 75 ans
sont éclipsés
par une société
qui a peur de
se confronter
au grand âge.
«Libération»
leur donne
la parole PAGES 2-6
www.liberation.fr
CANNES/
DR
«Samouni road»
Gaza, tragiques
dessins
Et aussi n Les critiques:
«Shéhérazade» de JeanBernard Marlin, «A genoux
les gars» d’Antoine
Desrosières, «Cold War»
de Pawel Pawlikowski…
n Le portrait de Cassandro
the Exotico
n Nos chroniques
8 PAGES CENTRALES
WEEKEND
Livres
Beauvoir intime
dans la Pléiade
RENCONTRE AVEC LA FILLE
ADOPTIVE DE L’ÉCRIVAINE,
PAGES 33-40
AP
DIDIER CARLUCCIO
LES
VIEUX
DANS
LES
YEUX
SAMEDI 12 ET DIMANCHE 13 MAI 2018
F.HANOTEAU . GALLIMARD
2,70 € Première édition. No 11494
Musique
Eurovision, l’année de
la France ?
PAGES 27-32
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
A Balaruc-les-Bains, en septembre 2013. Réputée pour son effet sur les rhumatismes, cette station thermale de l’Hérault accueille surtout des retraités issus des classes moyennes
«Je donne
encore le
sentiment
d’aimer la vie»
«Libération» est allé à la rencontre des plus de 75 ans
pour tenter de percevoir comment on vieillit dans
une société qui vous invisibilise. Dans le premier
volet de cette enquête, des femmes et des hommes
évoquent leur rapport à un corps qui faiblit.
Par
CHARLOTTE BELAICH
I
l n’a pas pu faire autrement, le
maquettiste: on lui a demandé
d’illustrer un livret sur la
vieillesse, il a dessiné un homme
courbé. Sauf que «la plupart des
vieux ne sont pas comme ça», se désole Marie-Françoise Fuchs, qui
s’emploie à nous mimer le dessin du
fascicule édité par un organisme
travaillant sur l’adaptation des villes aux personnes âgées. Présidente
de l’association Old Up, à 86 ans,
elle se tient encore bien droite. Mais
dans l’imaginaire collectif, un
vieux, ça doit souffrir. Penché, une
main sur une canne, l’autre sur sa
hanche, le vieux souffle, râle, car il
est victime, suppose-t-on, d’une
douleur diffuse et continue.
Pourtant, la majorité des octogénaires sont «plutôt en forme», explique
Jérôme Pellissier, docteur en psychogérontologie (lire page 6). «Il y a
une confusion permanente entre la
vieillesse et la maladie, notamment
Alzheimer. Or il y a une minorité qui
va mal et qui est très visible, mais la
majorité va bien.» Parmi la vingtaine de personnes, âgées de 76
à 97 ans, rencontrées au cours de
cette enquête (lire ci-contre), la plupart sont certes diminuées, mais
encore vaillantes. Pour tout dire, on
a même vu des teints hâlés, des lèvres lisses, des peaux qu’on présumait douces, des mains puissantes,
des dos droits, entendu des voix dotées d’une certaine force et senti de
l’énergie. A 94 ans, Robert Desplan
«se réveille le matin et n’a mal nulle
part», à 90, Odette Lévy fait encore
son ménage toute seule et à 97,
Claude Moureaux tient encore bien
debout, gesticulant sans cesse.
Passé 80 ans, on pourrait même encore parfois se sentir bien dans sa
carcasse. «L’autre jour, j’étais à un
concert de musique tzigane, une
femme est venue me trouver pour
danser, raconte Françoise Sauvage,
88 ans. Je pense que je donne encore
le sentiment d’aimer la vie», dit-elle
en riant, un peu fière. Quelques
jours après, elle a prévu d’aller au
théâtre avec des amis. Suivra ensuite un dîner, qui la mènera dans
son lit vers 2 heures, tient-elle à indiquer avec l’air espiègle d’un enfant ayant bravé un interdit.
Comme les jeunes donc, les vieux
peuvent faire la bringue, un peu. Ils
leur arrivent aussi de ressentir du
plaisir, parfois même du genre de
ceux qu’on penserait leur être interdit. «La femme, elle peut jouir jusqu’à la mort, s’amuse Laure Brandt,
84 ans. Toutes ces sensations du
corps… le plaisir des yeux, tous les
sens que nous avons, je pense qu’on
peut les exploiter. Ça dépend des
gens, moi j’aime beaucoup les massages. C’est quand même une relation avec quelqu’un, il y a déjà de
l’érotisme. Ça, ça reste possible pour
les personnes âgées.»
«Des pompes
tous
les matins»
Un bémol, toutefois, à ce dessin du
vieux en forme : il faut se forcer
pour être bien, travailler à son
maintien. «Se faire violence pour
trouver du plaisir», nous dit Françoise Sauvage, «se remuer», répète
en boucle Claude Moureaux.
«Quand je me remets debout, je me
rends compte que les jambes sont
moins solides [il dit «les», comme on
parlerait d’une pièce mécanique].
Donc je remue beaucoup.» Pour faire
de l’exercice, il scie des morceaux
de bois («ça m’oblige à faire marcher
les muscles»), quand Suite page 4
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
u 3
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et populaires. PHOTOS YANN CASTANIER. HANS LUCAS
Loin des vieux, loin du cœur:
le grand âge effacé et oublié
Phénomène récent dans
ces proportions, la grande
vieillesse n’est pas forcément
un naufrage: seule une
personne de plus de 85 ans
sur cinq est dépendante.
Pourtant, la société française
ignore cette tranche d’âge,
dont elle a une perception
biaisée, et souvent négative.
nous met donc mal à l’aise si on veut maintenir
cette illusion.» Il faut bien le dire aussi, les
vieux, ça encombre. Ils ne travaillent plus,
mais prennent des places assises dans le métro, ils ne rapportent plus mais allongent
les queues aux caisses des boulangeries. «Le
rapport collectif à la vieillesse est imprégné
d’un présupposé d’inutilité dans une société
où tout se mesure à l’utilité», explique le sociologue Michel Billé, spécialisé dans les
questions relatives aux handicaps et à la
vieillesse.
«L
La vraie vieillesse,
absente de la société
eur malheureux sort dénonce
l’échec de toute notre civilisation.»
Puisque Simone de Beauvoir écrit
tout de même un peu mieux que nous, et que
son constat colle encore au réel, on s’est permis d’emprunter ses mots. Cinquante ans
plus tard, on aime toujours aussi peu nos
vieux. On les planque tant bien que mal, puisqu’ils sont de plus en plus nombreux. En janvier 2016, les plus de 75 ans représentaient
9,1% de la population française, 3% si on resserre le segment aux plus de 85 ans. Selon la
Cour des comptes, ces derniers devraient passer de 1,4 million de personnes à 5 millions
en 2060. Ce sont nos grands-parents, nos parents et, qu’on se le dise, ce sera nous. C’est
probablement ce qui explique cet angle mort:
nous rechignons à voir ce que nous deviendrons, à nous projeter au bord du seuil. Jérôme Pellissier, docteur en psychogérontologie, l’explique ainsi (lire aussi page 6) :
«Nous vivons dans une société où la mort est
cachée. Or les personnes âgées sont associées
à cet impensé. La société est très centrée sur
des valeurs comme la performance, la jeunesse, la rapidité, avec le modèle de l’humain
surpuissant, prenant soin de lui. Le très vieux
Penser la vieillesse, ne serait-ce que commencer par la montrer, n’est donc pas sur la
liste des priorités. La loi sur «l’adaptation de
la société au vieillissement», promulguée
en 2016, montre à quel point nous réalisons
tardivement l’ampleur du phénomène. «La
vraie vieillesse est très absente de la société,
affirme Jérôme Pellissier. Qu’est-ce que cette
Quand on prête
attention aux plus
âgés, c’est souvent
pour parler des cas
de souffrance
extrême, des
malades d’Alzheimer
ou de la situation
dans les Ehpad.
période de la vie? Il y a très peu d’ouvrages sur
le sujet. Ce sont des gens qu’on ne voit presque
jamais dans les médias.» Il y a bien quelques
personnalités qui squattent nos antennes depuis des décennies, mais les «vrais vieux»,
ceux de la «vraie vieillesse» dont parle Jérôme Pellissier, ne sont pas surreprésentés
sur les plateaux.
Accordons-nous déjà sur ce qu’est un vieux.
Un vieux, une vieille, est quelqu’un de «très
avancé en âge, dans la dernière période de sa
vie», nous dit le Larousse, et la vieillesse, la
«dernière période de la vie normale qui succède à la maturité, caractérisée par un affaiblissement global des fonctions physiologiques
et des facultés mentales», selon le Robert. Mais
à partir de quel âge y arrive-t-on? Jérôme Pellissier : «C’est aussi dur d’y répondre qu’à
“quand et comment devient-on adulte?” Il y a
des gens de 60 ans qui se sentent vieux et
d’autres de 95 qui se sentent jeunes.» Il y a
donc des vieux, un certain nombre de conditions venant définir les vieillesses, mais au
moins un point commun: l’apprentissage de
la perte. «Vieillir, c’est perdre, explique Michel
Billé. Perdre de l’acuité visuelle, auditive, de
la force… Je vieillis à partir du moment où
je regarde le temps qu’il me reste à vivre avec
le sentiment de finitude.»
Les projecteurs braqués
sur l’extrême souffrance
Pour autant, tous les vieux ne sont pas boiteux. Seule une personne de plus de 85 ans
sur cinq est dépendante. Le chiffre tombe
à 17 % si on le ramène aux plus de 75 ans. Ils
sont donc finalement peu nombreux, mais
c’est sur eux que les projecteurs se braquent.
Quand on prête attention aux plus âgés, c’est
souvent pour parler des cas de souffrance
extrême, des malades d’Alzheimer ou de la
situation dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes
(Ehpad).
Mais comment vieillit-on en France quand on
ne fait apparemment pas partie des plus à
plaindre ? Pour tenter de répondre à cette
question, nous avons interrogé ces vieillards
(lire notre enquête, pages 2 à 6). Quinze femmes, quatre hommes, âgé de 76 à 97 ans, en
Ile-de-France et en Paca. Certains font partie
d’Old Up, une association qui s’est fixée pour
but de «donner un sens et de l’utilité à l’allongement de la vie», d’autres ont été rencontrés
par l’intermédiaire de l’association les Petits
Frères des pauvres, qui accompagne des personnes souffrant de solitude, de pauvreté,
d’exclusion ou de maladies graves. Dix vivaient à domicile, sept dans des établissements spécialisés. Nous avons également
mené un entretien groupé avec une vingtaine
de résidents (des résidentes pour la plupart)
d’un Ehpad dans les Hauts-de-Seine.
Parmi tous ceux qui ont accepté de se livrer,
une ou deux personnes étaient encore capables de trottiner, une bonne partie pouvait
toujours marcher, d’autres avaient plus de
mal à se mouvoir, quelques-uns étaient quasiment immobilisés. Quelle que soit leur condition, s’intéresser aux vieux, c’est s’interroger
sur des évidences: comment vit-on la dégradation de son corps? Est-on toujours le même
qu’on a été? C’est confirmer ce qu’on supposait : partout dans la vieillesse s’immiscent
des formes de souffrance. Mais c’est aussi être
surpris: découvrir à quel point les souvenirs
d’enfance reviennent, presque tangibles, apprendre qu’on ne voit pas le temps passer et
qu’il y a aussi du bon.
Ch.B.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Un résident d’une maison de retraite de Joué-les-Tours (Indre-et-Loire) participe à un atelier photo, à Tours, en 2015.
Robert Desplan,
dont on peine à comprendre comment il tient debout tant sa tête est
en avant, fait «des pompes tous les
matins»: «C’est ridicule, mais il faut
essayer de se maintenir en forme. On
peut toujours faire des progrès dans
certains domaines, il suffit de s’appliquer. Je suis au défi avec moimême.» On voit, en le regardant,
que rester en vie demande un effort.
Il s’agite, il gesticule, comme s’il
menait un combat perpétuel pour
être présent.
Car si la vieillesse n’est pas une maladie contagieuse, il faut bien l’admettre, elle consiste à perdre. Souvent, ce sont les jambes qui ne
tiennent pas, les genoux qui n’y arrivent plus. «On apprend que le
Suite de la page 2
corps, c’est très important, alors
qu’on n’en a pas conscience quand on
est jeune», raconte Robert Desplan.
Ce corps qui, tant qu’il marche bien,
ne se fait pas sentir, devient alors
très concret. «On ne peut pas
l’oublier, il se manifeste par des douleurs, des douleurs de fond», décrit
Laure Brandt.
«J’ai peur de ne
plus pouvoir
me relever»
Comme une allégorie de cet effondrement, la peur récurrente, chez
toutes les personnes interrogées,
c’est celle de la chute. On tombe et
alors quelque chose lâche, s’éteint,
quand une autre s’installe : l’anxiété, l’angoisse de s’écrouler à nouveau. Ces chutes, ils les racontent
souvent précisément, les décrivent
comme des souvenirs marquants,
donnant l’air de les revivre en les
évoquant. «Ma chute, je pense qu’elle
m’empoisonne un peu la vie dans la
mesure où je la visualise et je la ressens, raconte Nancy de La Perrière,
89 ans. J’étais sur un trottoir, je suis
tombée la tête la première, mon
bras, je ne sais pas où il était. Une
femme a mis un linge entre le trottoir et ma figure. C’est une angoisse
que ça recommence.»
La peur empêche, quand ce n’est
pas le corps qui ne suit plus. Vieillir,
c’est vouloir sans pouvoir, se sentir
QUATRE ÉPISODES À LIRE SUR LIBÉRATION.FR
Après le corps, thème
principal du premier volet
de notre enquête publié
ce samedi, le prochain
épisode sera consacré à l’esprit, à l’intellect
et à la mémoire. A en croire les personnes
interrogées, les souvenirs ne disparaissent
pas. Ainsi, Robert Desplan, 94 ans, cite
aisément le nom d’un de ses maîtres d’école.
«Je suis persuadé qu’on n’oublie rien, il y a des
absences, mais c’est à l’intérieur, en nous, tout
ce qu’on a vécu. D’ailleurs, on dit qu’au
moment de mourir, beaucoup de personnes
voient la totalité de leur vie en un temps très
bref.» Souvent, les souvenirs les plus vivaces
sont paradoxalement les plus lointains, ceux
de l’enfance. «C’est presque des perceptions
sensorielles, j’ai les odeurs, le toucher, les
sentiments qui vont avec, raconte Nancy de
La Perrière, 89 ans. Je peux me rappeler un
moment d’été chez mes grands-parents, ce
que je pensais à table au milieu des grandes
personnes. J’y suis.» On est donc toujours
un enfant, et a fortiori celui de quelqu’un.
LIBÉ.FR
Ainsi, l’image des parents, elle aussi, reste très
prégnante. «Je les sens présents», nous dit
Nancy de La Perrière. «On ne fait jamais le
deuil de ses parents, c’est enfoui en vous mais
ça ne disparaît jamais», ajoute la pensionnaire
d’un Ehpad, quand une autre explique «parler
à maman», lui demander ce qu’elle ferait à sa
place. Tous ne sont pas pour autant dans la
nostalgie. Quand ça la «démange», Paule
Giron, 89 ans, écrit dans un cahier ses
souvenirs d’enfance, et c’est réglé. «Le passé
n’est plus une interrogation, je n’ai pas besoin
de le ressasser. C’est maintenant que j’ai
l’impression d’être bien dans ma peau, dans
ma vie. J’ai passé mon temps à me chercher,
j’ai fini par un peu me trouver. Sur ce plan-là,
je trouve que la vieillesse est un temps
extraordinaire. On est moins impliqué, on a
plus de recul, de temps. Ça me paraît bête
à dire mais c’est vrai, il y a plus de sagesse.»
Cet épisode sera disponible à partir de lundi
sur Libération.fr. Les deux suivants seront
consacrés à la vie sociale et au rapport à la
mort.
Dans une maison de retraite de Laily-en-Val (Loiret), à
empêtré par soi-même. On le voit à
la façon de tenir un couteau pour
découper une tarte, on le comprend
quand on nous raconte qu’on adorerait faire des randonnées, comme
avant, ou simplement marcher. «Il
n’y a qu’une chose qui vraiment
m’embête, c’est que j’ose plus prendre
de bain. Moi, j’aimais prendre des
bains… Et j’ai peur de plus pouvoir
me relever. Alors je prends des douches, mais c’est pas pareil», raconte
Odile Lévy. «C’est une souffrance
constante, je ne peux pas faire ce que
j’aimerais faire, des mouvements qui
paraissaient naturels», témoigne
Annie Mallet, 87 ans.
«J’ai mes
jambes qui
frétillent»
Même ceux qui se jugent en forme
n’échappent pas au poids de ces
limites. «Ce qui est difficile, c’est de
ne pas pouvoir faire ce qu’on a envie
de faire parce qu’il y a quand même
une forme de tonus intérieur qui demeure, explique Nancy de La Perrière. J’ai fait beaucoup de ski dans
ma vie, de temps en temps j’ai mes
jambes qui frétillent. Il y a un décalage entre cette espèce de pulsion de
mouvement, de plaisir corporel et
l’impossibilité de le faire.» L’affaissement est progressif, «peut-être une
façon de pouvoir l’accepter plus facilement», suppose-t-elle, mais jalonné, pour beaucoup, de «coups».
«Mon corps a changé d’un coup, décrit Annie Mallet. Ma colonne s’est
tassée, tout a changé, a basculé, toutes les facultés m’ont lâché.»
Esthétiquement aussi, tout «fout le
camp», pour reprendre une expression souvent utilisée. Comme un signal de cette mécanique qui s’enraye, la couleur des yeux se ternit
en même temps qu’ils se ferment,
les peaux se ramollissent, des dentiers se barrent, remis en place par
un rictus assorti d’un coup de langue. Les hommes, souvent, sont
minces, très minces, donnant l’impression qu’ils flottent dans leurs
vêtements, comme si une partie
d’eux n’était déjà plus là, du moins
le superflu. «Je ne suis pas attirée
par le corps d’un homme de mon âge,
explique d’ailleurs Laure Brandt. Ça
me renvoie à ma vieillesse. Moi, ça,
j’en souffre. J’ai la peau des bras qui
est épouvantable, toute fripée, j’ose
plus les montrer.» Le temps prend
d’abord son temps pour s’inscrire
sur les corps, avant d’accélérer à un
point tel qu’on a parfois du mal à se
reconnaître. «Je me revois quand
j’avais 15 ans et qu’un jour, tout d’un
coup, dans ma chambre, j’ai découvert mon corps de fille avec des seins,
mais je ne me revois pas plus tard.
A 30, 40 ans, il faut que je regarde
une photo. Le vieillissement, pour
la femme en particulier, c’est une
épreuve.» «On a l’impression que
votre physique ne donne pas l’idée
de ce que vous êtes», estime Robert
Desplan, pour la version masculine.
«Je suis le
rythme des
pommes»
Que faire, sinon supporter? «Perdu,
c’est le mot de la vieillesse. On n’arrête pas de perdre et c’est ça qu’il
faut accepter, sinon, on va s’empoisonner la vie», juge Paule Giron,
89 ans. Elle ne peut plus se baisser,
se couper les ongles des pieds, tant
pis. «Ce qu’on apprend en vieillissant, c’est de ne jamais être tout
à fait dans le même état. Le corps
bouge à une vitesse grand V. Il faut
accepter ces manques qui vont nous
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
proximité d’Orléans, en 2015.
arriver au fur et à mesure. On n’a
aucun moyen de les refuser et quand
on essaie, on tombe très vite dans le
ridicule.» Aidée par deux cannes
pour se mouvoir, elle a accueilli
cette perte, comme on dirait dans
un manuel de bien-être. «Un truc typique des vieux, c’est la lenteur. Je ne
vis pas ça comme une frustration,
c’est un autre cycle. Maintenant, je
suis vieille, et quand je vois mes filles
par exemple, je suis totalement admirative ce qu’elles arrivent à faire
dans une journée, mais je ne les envie
pas. J’aime être totalement adaptée
à ce mouvement naturel. Le corps est
intelligent, je n’ai pas envie de brusquer ça. Je ne suis pas quelqu’un qui
va se révolter contre le temps. Pour
moi c’est vécu comme une évidence.
Ça me ramène à l’écologie, ça me fait
penser que je fais partie de la nature,
donc je suis le rythme des pommes,
qui tombent. Et alors ?»
D’une certaine façon, le désir
s’adapte à la capacité, s’accorde avec
les nouvelles limites du corps.
«Moi, je suis fatiguée, donc je me
rends compte qu’il y a des choses
qu’on ne veut plus faire», nous explique une femme dans un Ehpad.
«Il y a un ressort qui est cassé», justifie une autre.
«La tête,
elle, ne
vieillit pas»
Reste aussi «un plaisir d’être vivant
sans objectif particulier», explique
Nancy de La Perrière. Et dans la dégringolade, pour certains, il y a
même des gains, bien que le mot
jure avec les paragraphes ci-dessus.
«Il faut accepter ce qu’on perd pour
jouir de l’acquis, constate MarieFrançoise Fuchs, 86 ans. Mon mari
aimait le tennis, il faisait des sim-
u 5
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A Tours, en 2015. PHOTOS DIDIER CARLUCCIO
«Il faut essayer
de se maintenir en
forme. On peut
toujours faire
des progrès dans
certains domaines,
il suffit
de s’appliquer.
Je suis au défi avec
moi-même.»
Robert Desplan
94 ans
ples. A partir de 55 ans il perdait
contre ses adversaires. Ça le mettait
de mauvaise humeur. Puis il a décidé de jouer en double et il a découvert un autre plaisir. C’est fou, le
potentiel qu’on a si on l’utilise.»
Presque toutes les personnes interrogées s’accordent aussi sur le fait
qu’on gagne plus qu’on ne perd sur
le plan intellectuel. «Ma curiosité
est infinie, cette faculté, je l’ai toujours», juge Laure Brandt. «Côté
culturel, j’ai jamais eu autant de
temps pour me développer. Tant
qu’on a sa tête, c’est dommage de se
plaindre car la tête, elle, ne vieillit
pas», abonde Paule Giron. Tout de
même y a-t-il des «trous» ? De
temps en temps, au cours d’une
conversation, il faut rappeler où
l’on en est, ou chercher avec l’autre
le nom propre qui nous échappe.
Ainsi, Marie-Françoise Fuchs aura
rebaptisé le député Gilles Le Gendre, qu’elle venait de rencontrer,
«Gilles Machin». «J’ai des distractions», s’excuse-t-elle. Le mot est
adéquat, car souvent réémerge ce
qui échappait. «Ça, la mémoire, ça
m’étonne, explique Robert Desplan.
On oublie des choses qui vont ressurgir avec des événements, mais pourquoi?» Il y en a d’autres en revanche
qui ne disparaissent jamais. Pour
lui, «la description de Madame Verdurin» ou «une fable de La Fontaine». «Sur quel critère? Je ne sais
pas… Mais de toute façon, la nature
a horreur du vide : si vous perdez
quelque chose, vous avez quelque
chose d’autre en remplacement.
On perd la mémoire, mais ça fait
aussi de la place dans la tête pour
changer les fichiers.»
Vient un moment, cependant,
quand arrive la perte de l’autonomie tant redoutée par toutes les personnes interrogées, où il n’est plus
possible d’optimiser, de s’efforcer.
«Retomber dans la dépendance qui
est quelque part la dépendance de
l’enfance, dont on a eu tant de mal
à sortir, ça, ça fait peur», s’inquiète
Laure Brandt. Oui, c’est dur, confirme Maryane Aillaud, 76 ans seulement mais victime d’un AVC qui
l’a condamnée à cette dépendance.
«Il faut être à disposition des gens»,
explique-t-elle, et notamment pour
la toilette, souvent vécue comme
une épreuve. Quand même lire devient compliqué, difficile de parler
de «bénéfice». «Je vois à peine, là, je
vous entrevois, nous explique Geneviève Peltier, 97 ans. Qu’est-ce que
vous voulez que je fasse? Je ne peux
plus regarder la télé, lire, écrire…»
Ainsi, la perte des capacités finit par
isoler et on a un peu l’impression,
en observant certains des plus âgés,
que la vie les quitte progressivement. A moins qu’il ne reste une
forme d’«énergie», revenant par secousses, comme l’explique Nancy
de La Perrière: «C’est plus qu’une remémoration, c’est quelque chose
qui réside encore en soi, en ses fibres
corporelles. C’est peut-être cette
espèce de pulsion de vie qui est un
plaisir en soi…» •
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Silence
Et si c’était eux qui en parlaient le mieux. Eux qui? Les
vieux. De quoi? De la
vieillesse. La grande vieillesse
plutôt. A priori, considérer que
les plus concernés sont les plus
intéressants à écouter sur la
souffrance ou sur le bonheur
d’être très âgé, sur les petits bobos du quotidien comme sur
les interrogations métaphysiques que charrie le simple fait
de vieillir, relève du bon sens.
Sauf que c’est précisément le
contraire qui se passe. Les
vieux sont silencieux. Pire,
d’autres parlent à leur place:
leurs enfants, leurs médecins,
des gestionnaires d’Ehpad. Et
c’est malheureusement logique. Car comment oser parler
à cœur ouvert quand tout est
fait pour «cacher ces vieux que
l’on ne saurait voir»?
Libération a donc décidé de
donner la parole, sur la longueur, aux plus de 75 ans. Et
c’est passionnant, car touchant et triste, drôle et flippant. Nous publions
aujourd’hui notre enquête
consacrée au rapport qu’entretiennent les vieillards à leur
corps. D’autres suivront, sur
notre site internet, sur la mémoire, la vie sociale et, forcément, le rapport à la mort.
Rappelons deux chiffres : les
plus de 75 ans représentent
aujourd’hui près de 10 % de la
population française (ils seront 5 millions en 2060) ; et
seul un vieux de plus de 85 ans
sur cinq est en situation de dépendance. Et pourtant, l’arrivée récente de cette nouvelle
génération reste globalement
un impensé sociétal et politique. Certes, il y a eu une loi,
en 2016, sur «l’adaptation de la
société au vieillissement»,
bien sûr, la crise des Ehpad a
récemment fait parler, la dépendance est un sujet de préoccupation et la maladie
d’Alzheimer fait régulièrement la une des journaux.
Mais comment contester que,
dans les conversations familiales comme dans les débats
publics, parler des très vieux
revient le plus souvent à parler de «charges» à supporter
ou de cette génération qui
laissera derrière elle une dette
sur le dos des suivantes. Non
pas qu’il faille nier les problèmes ou les difficultés, ils s’imposeront d’eux-mêmes. Mais
il est temps de penser cette
nouvelle tranche d’âge dans
sa globalité, c’est-à-dire, aussi,
comme une vraie tranche
de vie. •
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6 u
ÉVÉNEMENT
«
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
A Balaruc-les-Bains, en septembre 2013. PHOTOS YANN CASTANIER. HANS LUCAS
«Notre société donne à une
partie de sa population
le sentiment d’être un poids»
DR
M
ichel Billé est sociologue, spécialiste
des questions relatives aux handicaps et à la vieillesse. Jérôme Pellissier est docteur en psychogérontoligie, auteur
notamment de la Guerre des âges (Armand
Colin). Libération les a interrogés, séparément, sur la façon dont les plus vieux sont
perçus dans la société.
On a parfois l’impression que des personnes âgées se forcent à être dynamiques,
légères, utiles, de peur d’être un poids
pour ceux qui les entourent.
Jérôme Pellissier : Il y a quelque chose de
cet ordre-là. Puisqu’il y a une injonction de
notre société à ne pas être âgé, certaines personnes se censurent pour ne pas être rejetées.
La peur d’être un poids pour sa famille, d’embêter les proches, revient assez souvent. Il y a
des gens qui se sentent presque coupables de
vivre. C’est très dangereux psychiquement.
Notre société donne à une partie de sa population le sentiment d’être un poids.
Michel Billé : «Que voulez-vous, ce n’est
quand même pas de ma faute si je suis pas encore morte» est une phrase qu’on entend souvent. On intègre la faute d’être encore en vie.
Cette peur d’être un poids est entretenue par
nos manières de parler de la vieillesse. On
parle de «prise en charge des personnes vons dans une société où la mort est cachée.
âgées». Comment voulez-vous qu’ils ne déve- Jamais il n’y a eu aussi peu de rituels sur la
loppent pas une culpabilité d’être encore là? mort qu’aujourd’hui. On déguiserait presque
C’est une scandaleuse expresles corbillards en taxis. La sosion. Les vieux ne sont pas une
ciété est très centrée sur des vacharge. On fait le reproche de la
leurs comme la performance, la
dépendance alors que vivre,
jeunesse, la rapidité. On a un
c’est développer de l’interdépenmodèle de l’humain surpuisdance. Les vieux ne doivent pas
sant, actif, en pleine forme, prese taire. Avancer en âge, c’est
nant soin de lui. Le très vieux
d’abord une chance.
nous met donc mal à l’aise si on
La grande vieillesse est-elle
veut maintenir cette illusion de
un impensé ?
jeunesse et de performance
J.P. : J’en suis persuadé. La soconstante. Il interroge le fanciété arrive à penser la fausse
tasme de l’homme du XXIe siècle
vieillesse. Il y a tout un discours
quasi parfait.
autour des seniors, des retraités
M.B. : On ne veut pas les voir
actifs qu’on qualifie à tort de perd’abord pour une raison personsonnes âgées alors que ce sont
nelle et intime. Nous avons une
juste des adultes qui ne traextraordinaire tendance à regarvaillent plus. Mais la vraie
der notre vieillesse comme une
vieillesse est très absente de la
période de notre vie qui nous
INTERVIEW rapproche de la mort au lieu de
société. Ce sont des gens qu’on
ne voit presque jamais dans les
la regarder comme une période
médias. Qu’est-ce que cette période de la vie? de vie qui nous sépare encore de la mort. La
Il y a très peu d’ouvrages sur le sujet, contraire- deuxième raison est sociétale: il y a une peur
ment à l’entrée dans l’âge adulte, l’enfance, de devoir consacrer des moyens à la vieillesse.
l’adolescence. Ils sont d’autant moins visibles On les tolère donc à condition qu’ils restent
qu’une partie de ces personnes vivent de façon jeunes. Nous ne sommes sociétalement autoisolée, dans des établissements retranchés.
risé à vieillir que si la vieillesse ne se voit pas.
Pourquoi ne veut-on pas les voir ?
Nous développons des stratégies extraorJ.P.: Un des changements majeurs de ces der- dinaires pour ne pas voir la vieillesse : en la
niers siècles est le lien entre la période de la cachant dans des Ehpad, mais aussi en dissivie et la mort. Jusqu’à il y a à peu près un siè- mulant les rides, les cheveux blancs, en
cle, la mort était liée à l’enfance, ce sont les n’adoptant pas des comportements de vieux…
enfants qui mouraient le plus. Aujourd’hui, On voit donc la vieillesse uniquement
c’est exactement l’inverse. Plus les gens sont comme un amoindrissement ?
âgés, plus on les associe à la mort. Or nous vi- J.P.: La conception du vieillissement dans noDR
Pour le sociologue Michel Billé
et le psychogérontologue
Jérôme Pellissier, si la grande
vieillesse est mal appréhendée
aujourd’hui, c’est notamment
à cause d’un présupposé
d’inutilité et d’un nouveau
rapport collectif à la mort.
tre société est centrée sur les caractéristiques
physiques. Mais la pensée ne suit pas le même
destin que le corps: à 90 ans on peut penser
mieux qu’à 30. Or, on a du mal à concevoir
qu’on peut être physiquement fragile tout en
étant intellectuellement dans une autre réalité, à se dire que tout n’est pas cohérent entre
le corps et la tête. Pendant longtemps, on a
considéré les enfants comme des adultes immatures, et non comme une période spécifique de la vie. De la même façon, la très grande
vieillesse est conçue comme de l’adulte en
moins, alors que c’est une période spécifique.
Cette vision ne va-t-elle pas parfois jusqu’à une certaine déshumanisation? On
renvoie le vieux à son poids économique…
M.B. : C’est ça. Le rapport collectif à la
vieillesse est imprégné d’un présupposé
d’inutilité dans une société où tout se mesure
à l’utilité. Il y a deux sortes de concitoyens: les
actifs qui bossent et rapportent et les inactifs
qui ne bossent pas et coûtent. Ils deviennent
suspects de profiter du système: ces salauds
de vieux qui vont laisser une dette aux jeunes
générations. Comme si eux n’avaient pas déjà
participé. Au lieu de voir l’argent consacré à
la vieillesse comme un investissement, on le
voit seulement comme une dépense.
La société a-t-elle intégré l’allongement
de la vie ?
M.B : Je pense qu’on ne l’a pas intégré. J’en
veux pour preuve l’adoption de la loi sur
«l’adaptation de la société au vieillissement».
C’est faire l’aveu que la société française est
passée à côté de cette réalité.
J.P.: On le sait par le vécu, mais ça n’a pas été
intégré. On est sur le même modèle de fonctionnement qu’il y a cinquante ans, quand les
gens mouraient presque à l’âge de la retraite.
C’est le schéma classique : travail, famille
puis un peu de glandouille. Or aujourd’hui,
à 70 ans, il y a des gens en pleine forme, qui
ont envie de faire des choses, de reprendre
leurs études, de s’investir dans des activités
associatives. Ça, c’est totalement inédit, cette
transition entre l’âge adulte et la vieillesse.
Chaque époque a-t-elle sa vision des
vieux ?
M.B.: En effet. Il y a par exemple une bascule
dans les années 50-60. L’accélération de la
mécanisation vient disqualifier l’expérience
et le savoir des vieux. Ce n’est plus considéré
comme quelque chose qu’il faut valoriser et
transmettre. On parle d’ailleurs du maintien
des seniors dans l’emploi. Au-delà de 50 ans,
l’expérience acquise est considérée comme
dépassée. Notre société disqualifie l’âge.
J.P.: Le point commun à quasiment toutes les
époques sauf la nôtre est d’avoir une vision
oscillant entre un pôle très positif –on valorise l’expérience, la sagesse, on confie aux
plus vieux des formes de pouvoir – et une
vision beaucoup plus négative –la vieillesse
associée au gâtisme. La particularité de la nôtre, c’est qu’il y a moins de discours positifs.
L’association avec la sagesse est beaucoup
moins fréquente. Prenez la France du XIXe :
le gars qui pendant quatre-vingts ans a vu
comment se déroulait l’artisanat, la météo, la
vie des champs… il a des choses très précieuses à dire pour la communauté. Aujourd’hui,
quelqu’un qui dit «je vais vous apprendre ce
qu’était l’informatique il y a quarante ans»,
vous rigolez. L’obsolescence des savoirs est
très rapide dans beaucoup de disciplines.
Dans notre société où tout va très vite, il
y a une permanente course à la nouveauté. Les vieux en souffrent-ils ?
J.P.: Oui, je l’entends. Plus on est âgés, plus on
a le désir de transmettre, or quand on a l’impression que la génération à qui on essaie de
transmettre dit «ça m’emmerde», ça peut être
cause de souffrance. Commencer une phrase
par «de mon temps», ça veut dire qu’on ne ressent plus le temps actuel comme étant le sien.
Recueilli par CHARLOTTE BELAICH
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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8 u
MONDE
Par
HALA KODMANI
Envoyée spéciale à Bagdad
A
15 ans, Maryam traîne un lourd passé.
L’adolescente boulotte à la peau très
blanche et aux yeux noirs vient d’être
retournée à sa famille après un an de mariage.
«C’est mieux ainsi», dit-elle d’une voix lasse
en baissant le regard devant son frère aîné,
26 ans, qui hoche la tête. Le jeune «homme de
la maison», selon son rôle désigné depuis la
disparition de leur père, n’était pas d’accord
avec ce mariage arrangé par sa mère et son
oncle. «Maryam est une enfant et son prétendant avait vingt-cinq ans de plus qu’elle. Il
l’emmenait vivre avec sa première femme et
leurs trois enfants, fait valoir le grand frère.
Mais je n’avais pas les moyens de m’opposer
à leurs arguments financiers.» Le commerçant de Bagdad venu demander la main
de la très jeune fille proposait l’équivalent
de 4 000 euros de dot à la famille de six enfants, aux ressources modestes. Et puis c’était
une bouche de moins à nourrir. «J’ai dit oui,
quand le cheikh m’a posé la question pour conclure le mariage, raconte Maryam. Je n’aimais
pas l’école et je rêvais de porter la robe blanche
comme dans les feuilletons télé. Mais j’ignorais
tout le reste.» Refusant catégoriquement
de parler des rapports physiques avec son
mari éphémère, l’adolescente se plaint
surtout d’avoir été traitée en «servante»
par les membres de la famille où elle était
la deuxième épouse. «Ménage, lavage, repassage, habillage des enfants pour l’école, j’étais
la première réveillée et la dernière couchée
dans la maison», raconte-t-elle. Quand elle
a commencé à rechigner au travail, elle a
fini par être répudiée.
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
IRAK
«Je rêvais d’une
robe blanche,
j’ignorais
tout le reste»
Mariages forcés, polygamie, prostitution
déguisée, absence de représentation
politique… Depuis l’invasion américaine
de 2003 et la montée en puissance
des islamistes, la situation des femmes
s’est fortement dégradée.
PUISSANT CLERGÉ
Le cas de Maryam est banal et paraît moins
terrible que celui de nombre de ses semblables jeunes mariées irakiennes. Elles subissent grossesses précoces ou violences familiales dans le premier pays au monde pour le
nombre de mariages comme de divorces
des mineures. En 2016, selon les chiffres officiels, 24 % des femmes ont été mariées
avant 18 ans et 5 % avant 15 ans, tandis
que 60 % de ces mariages se terminent en
divorce. Le phénomène n’a cessé de s’accenREPORTAGE
tuer depuis 2003. Le démantèlement du régime de Saddam Hussein avec l’occupation
américaine s’est traduit par un affaiblissement de l’Etat irakien et une montée en puis- gères sont légalisées par les hommes de relisance des tribus et des islamistes conserva- gion. Importé d’Iran, le «mariage de plaisir»
teurs. Ceux-là veulent imposer des codes (traduction littérale) s’est répandu dans cercommunautaires au nom de «la liberté de tains milieux chiites en Irak, comme au Liban
croyance», en particulier la «loi Jaafari», per- auparavant. Conclu par un cheikh, il s’agit
mettant aux chiites, majoritaires en Irak, d’un contrat dont la durée déterminée
d’appliquer les règles du mariage préconisées à l’avance varie entre vingt-quatre heures et
par leur puissant clergé, autorisant le mariage quatre-vingt-dix-neuf jours, au cours desdes filles dès 9 ans. Alors que l’âge légal reste quels la mariée reçoit l’équivalent de 20 dolfixé à 18 ans pour les deux sexes, il n’est pas lars par jour (16 euros). Ce contrat n’ouvre
respecté dans les faits par les forces religieu- aucun droit par la suite à un héritage ni à la
ses influentes dans le pays. Les
reconnaissance de l’enfant ou même
cheikhs concluent les conà une pension alimentaire en cas
TURQUIE
trats en famille avec témoins
de grossesse. Cette formule perpuis les tribunaux civils se
mettant la bénédiction d’une
trouvent obligés de légaliser
relation sexuelle passagère a
IRAK
SYRIE
les unions comme un fait acouvert la voie à une prostituIRAN
compli, notamment en cas JORD.
tion déguisée.
de grossesse ou lorsque l’âge
«La remise en cause globale
Bagdad
légal est atteint.
du code du statut personnel
ARABIE
Le problème des mineures
de 1959 nous oblige à nous moSAOUDITE
n’est que l’un des aspects de la
biliser régulièrement non pour
K.
régression du statut et des droits
faire progresser les droits des fem100 km
des femmes en Irak. Mariage, divorce,
mes mais pour défendre les acquis léhéritage, polygamie… l’ensemble des disposi- gaux», indique Amal Allami, de l’association
tions de la loi de 1959, qui reste théorique- Amal («espoir») à Bagdad. La vice-présidente
ment en vigueur, est bafoué dans la pratique de l’une des 90 organisations locales regrouces dernières années sous la pression sociale pées dans le Réseau des femmes irakiennes
et religieuse. Outre l’autorisation d’épouser rappelle la loi n°188, qui représentait l’un des
des filles dès 9 ans, des pratiques plus étran- codes les plus progressistes du monde arabe
en matière de droit des femmes, lors de
son adoption il y a près de soixante ans. «Notre réseau s’est constitué en 2004 justement
pour faire face à la première tentative d’un
parti religieux conservateur de substituer
au code de 1959 des statuts personnels différenciés selon les communautés», précise Amal
Allami.
RÉSEAUX SOCIAUX
Depuis, les forces politiques religieuses ont
renouvelé leurs offensives pour modifier
la législation. Leur dernière tentative, en novembre, présentait au Parlement une réforme
remettant radicalement en cause les droits
des femmes avec une série d’amendements
apportés au code du statut personnel, dont
l’âge du mariage. «Une mobilisation sans précédent des organisations des droits de l’homme
et de la femme a rayé de l’agenda du Parlement
cette proposition d’un groupe de députés intégristes», affirme Montadhar Nasser, journaliste membre d’un collectif de jeunes qui a
participé à la campagne pour faire échouer le
projet. «La domination mâle totale sur l’Etat
et les institutions bloque notre action», constate Amal Allami. Malgré un quota officiel qui
accorde 25% des sièges du Parlement irakien
aux femmes, celles-ci ne sont pas très actives
dans la défense de leurs droits. «Elles ne sont
souvent pas concernées par nos causes car elles
ont été élues grâce à l’appui de leur communauté ou de leur tribu et tiennent à rester
en place pour continuer de bénéficier des
avantages», dénonce Amal.
L’initiative de la députée Jamila al-Obeidi
illustre en effet à quel point les représentantes des femmes peuvent être étrangères
à leurs droits. Le 8 mars 2017, à l’occasion de
la journée de la femme, la parlementaire a
présenté une proposition de loi pour inciter
les hommes à prendre pour deuxième ou
troisième épouse une veuve ou une divorcée.
Il s’agissait d’accorder au mari volontaire une
subvention du gouvernement de 5 millions
de dinars (3500 euros), et 1 million de dinars
de plus par enfant qu’aurait la femme. L’affaire avait allumé le feu sur les réseaux
sociaux. «Nous accepter comme partenaires
pour nous protéger», résumait la page lancée
par la députée sur Facebook, appelant ses collègues et les autres femmes à soutenir son initiative par solidarité entre elles. Certaines ont
répondu à l’appel faisant valoir qu’il y avait
4 millions de veuves, célibataires et divorcées
en Irak. La polémique a éclaté quand des
femmes ont exprimé leur opposition à une
telle mesure, tandis qu’une grande majorité
d’hommes l’ont soutenue. Pendant des
semaines, les hashtags «campagne féminine
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
u 9
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Dans un salon de beauté
abandonné après
des combats entre
les forces
de sécurité irakiennes
et l’Etat islamique,
à Bartella en Irak,
en octobre 2016. PHOTO
MARKO DROBNJAKOVIC. AP
LÉGISLATIVES
SOUS TENSION
En pleine escalade
dans son voisinage
immédiat, l’Irak tient
des élections législatives
ce samedi avec des
promesses
de reconstruction
et d’unification.
Capitalisant sur la victoire
contre l’Etat islamique,
le Premier ministre
sortant, Haidar al-Abadi,
mène la campagne avec
la première liste
à présenter des candidats
dans les 18 provinces
sunnites, chiites, kurdes,
chrétiens et yazidis.
Son Alliance de la victoire
est concurrencée par
les formations d’autres
leaders chiites influents
tels Nouri al-Maliki, son
prédécesseur qui tente
de revenir au pouvoir,
et Hadi al-Amiri,
commandant d’une
milice chiite soutenue par
l’Iran. Sur les 329 sièges
en jeu, 25 % doivent
revenir à des femmes
selon un quota fixé.
Malgré cette
représentation, les
Irakiennes, dont la
situation n’a cessé de
se dégrader, sont très mal
défendues au Parlement.
contre l’initiative de Jamila al-Obeidi» et «Jamila al-Obeidi me représente» se sont disputés la première place. «L’Irak n’a donc plus
d’autre problème que celui des divorcées et des
veuves», ironisait une internaute avant d’ajouter : «Il vaudrait mieux leur trouver des emplois honorables que les condamner à cette
proposition lamentable.»
CHEVEUX COURTS
Les difficultés économiques nées des guerres
extérieures et intérieures en Irak depuis 1980
sont en grande partie responsables des problèmes auxquels sont confrontées les femmes. Leur condition s’est dégradée, «même
par rapport à tous les autres pays arabo-musulmans en raison des circonstances excep-
En 2016, selon les
chiffres officiels,
24% des femmes
ont été mariées
avant 18 ans
et 5% avant 15 ans,
tandis que 60%
de ces mariages
se terminent
en divorce.
tionnelles qu’a traversées le pays», estime la
sociologue Dalal al-Rubei. Cheveux courts
découverts, contrairement à l’écrasante majorité des Irakiennes, la féministe quinquagénaire insiste sur la force de ses concitoyennes : «Elles ont supporté des décennies de
dictature, puis de guerre. Puis de blocus, en gérant la vie quotidienne souvent en tant que
cheffes de famille du fait de la disparition des
pères. Elles sont immensément capables.»
Vice-présidente de l’Organisation de la liberté
de la femme en Irak, Dalal al-Rubei rappelle
que l’ONG créée en 2003 au lendemain de la
chute de Saddam Hussein avait pour ambition de promouvoir les droits des femmes
dans le cadre d’une démocratie laïque. Mais
l’essentiel de son action actuelle est de lutter
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
contre toutes les violences faites aux femmes.
La villa décatie au centre de Bagdad où est
installée l’association est devenue un refuge
pour les filles, jeunes ou moins jeunes, fuyant
leur famille ou leur entourage. «Pour échapper aux violences qu’elles peuvent subir de la
part de leurs maris, pères, frères ou tribu, celles qui découvrent notre existence par les réseaux sociaux ou par le bouche-à-oreille viennent se réfugier chez nous», explique Dalal
al-Rubei. Cette opportunité concerne un tout
petit nombre d’habitantes de la capitale.
D’autres mineures forcées au mariage ou jeunes femmes menacées d’un crime d’honneur
se jettent dans les eaux du Tigre par désespoir. Les suicides n’ont cessé de se multiplier
ces dernières années parmi les Irakiennes. •
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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10 u
MONDE
ÉTHIOPIE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Dans le bercail d’«Abiy»,
la fierté oromo retrouvée
Abiy Ahmed, à Addis-Abeba, le 2 avril 2017. Il a dirigé l’une des deux agences de renseignement du pays avant de commencer sa carrière politique. PHOTO EPA. MAXPPP
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Après trois ans de crise sociale
et politique, Abiy Ahmed a été
nommé chef du gouvernement.
L’arrivée au pouvoir d’un membre de
l’ethnie majoritaire est une première
historique. A Beshasha, le village
de sa famille, cette ascension suscite
beaucoup d’espoir.
REPORTAGE
Par
VINCENT DUBLANGE
Envoyé spécial à Beshasha
et à Ambo (Oromia)
«I
pouvoir et de la croissance économique importante des dix dernières
années (autour de 8 % encore en
2018, selon le FMI). En 2015, le déclencheur des manifestations a été
le plan d’extension de la capitale,
Addis-Abeba, située au milieu de la
région Oromia.
SOUDAN
l était tard, nous attendions
tous la nouvelle. Quand elle
est tombée, mon grand-père
a bondi tout nu de son lit !» Idiam
Dafis en sourit encore en racontant
CULTIVATEURS DE CAFÉ
l’anecdote dans la cour de la maison Le nouveau dirigeant s’est engagé
familiale. A quelques mètres, son à la fin de l’adolescence dans la lutte
grand-père boit le café traditionnel, contre le régime dictatorial, tenbien entouré. Ahmed Ali, 92 ans, a dance communiste, de Mengistu
une progéniture nombreuse. Et l’un Haile Mariam. A-t-il participé aux
de ses enfants, Abiy, est devenu le combats ? Les avis divergent mais
nouveau patron du pays.
«Abiy» (en Ethiopie, on n’a qu’un
Sa nomination est historique car ja- seul nom usuel, accolé à l’état civil
mais un Oromo n’a occupé les plus à ceux du père et du grand-père) a
hautes fonctions de l’Etat dans ensuite été incorporé dans la noul’histoire moderne de l’Ethiopie. velle armée nationale, puis a dirigé
Elle intervient après trois ans d’une l’une des deux agences de renseicrise politique et sociale sans précé- gnement du pays, avant de réelledent, ayant fait vaciller pour la pre- ment commencer sa carrière politimière fois le Front démocratique que. Il a été élu au Parlement
révolutionnaire des peuples éthio- fédéral en 2010 et 2015 dans sa répiens (EPRDF) qui gouverne d’une gion natale. Depuis, «il a notammain de fer le pays depuis 1991. ment aidé les cultivateurs de café à
C’est dans la région Oromia que le s’organiser et exporter sur le marché
vent de la colère s’était levé. Ethnie international, détaille Rais Yassin,
majoritaire (35% de la population), l’administrateur du woreda, le disles Oromos s’estiment marginalisés trict local. Il a aussi fait beaucoup en
par l’EPRDF, une coalition de qua- termes d’infrastructures: école, centre formations régionales dominée tre de santé…»
par le parti des Tigréens (6 % de la Les habitants de Beshasha se soupopulation). Abiy Ahmed, 42 ans, viennent également de son rôle de
est un homme du sérail. Il a fait médiateur dans le conflit meurtrier
carrière au sein de cette coalition et qui a opposé chrétiens et musulplus précisément de sa composante mans en 2007. «Cela s’est passé penoromo. Mais, malgré l’étidant la nuit, raconte Bequette EPRDF, le peurhanu Habtemariam, un
ÉRYTHRÉE
ple semble enclin à
des responsables de
YÉMEN
lui faire confiance.
la petite commuGolfe
Sur la route cahonauté chrétienne
DJIB. d’Aden
Ambo
teuse qui mène
orthodoxe. Des
Addis Abeba
à Beshasha, la
gens ont brûlé
ville natale
l’église, ils ont
ETHIOPIE
d’Abiy Ahmed,
aussi attaqué
Beshasha
les caféiers rapdes personnes,
pellent que
six sont mortes et
SOMALIE
l’arabica fut dévingt-six ont été
KENYA
OUG.
couvert non
blessées sérieuse200 km
loin de là, dans
ment.» Pour quelle raila région du Kefa,
son ? Le septuagénaire dit
qui donna son nom à la boisson bien n’en rien savoir, ou ne veut rien en
avant qu’on l’encapsule. Ici, le café dire. «Maintenant les gens vivent en
est la principale richesse et beau- paix.» Car Abiy Ahmed est passé.
coup espèrent exporter davantage. Venu ici deux fois en quelques mois,
C’est tout le paradoxe de la région il a commencé par demander aux
centrale de l’Oromia, la plus grande, militaires déployés de partir. «Les
la plus peuplée d’Ethiopie, qui con- gens n’aiment pas les soldats, explicentre des terres fertiles, qui ac- que Kassim Abassimal, l’imam de
cueille des entreprises, mais dont la l’une des mosquées de Beshasha. En
population estime que d’autres, no- faisant ça, il a gagné le cœur des
tamment venus du nord du pays, en gens. Donc lorsqu’il est revenu, ils
profitent à leur place. Les Oromos étaient heureux de le voir et prêts à
disent être maintenus à l’écart du accepter ce qu’il avait à dire. C’est
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
comme cela qu’il a pu réussir la réconciliation.»
Dans son village, personne n’imagine appeler le nouveau chef du
gouvernement fédéral autrement
que «docteur». Musulman par son
père, chrétien orthodoxe par sa
mère, Abiy a finalement embrassé
le protestantisme. A Beshasha, chacun espère qu’il saura panser les
plaies du pays : tensions et violences à caractère ethnique, querelles
sur le partage des richesses.
Quelques jours après sa prestation
de serment, Abiy s’est rendu à
Ambo, à une centaine de kilomètres
à l’ouest de la capitale, l’un des berceaux de la contestation oromo.
Dans le stade de l’université, la
foule brise le cordon policier et envahit le terrain pour ovationner au
plus près le leader tant attendu. «On
a obtenu un Premier ministre après
cent ans d’attente. C’est un miracle!»
s’exclame Teshome Gutu, un militant du Congrès fédéraliste oromo,
parti d’opposition dont deux dirigeants ont été libérés de prison au
début de l’année lorsque, de manière inattendue, la coalition a commencé à lâcher du lest.
«Gemechu !» répond, comme en
écho, le Premier ministre à la tribune, exprimant son «bonheur» d’être là. Il utilise la langue locale, l’afaan oromo, et non
l’amharique, langue de l’administration mais aussi, du point de vue
nationaliste oromo, du colonisateur
abyssin du XIXe siècle.
ÉTAT D’URGENCE
Avec cette nouvelle figure à sa tête,
l’Ethiopie se donne un visage frais
et neuf, en apparence. Car, dans les
coulisses, les tenants de l’ancienne
garde n’ont peut-être pas dit leur
dernier mot. Ils tiennent les services de renseignement, l’armée, et
d’importantes entreprises publiques. Laisseront-ils les mains libres
au nouveau gouvernement, nommé
le 19 avril? Abiy Ahmed les connaît
bien, lui l’ancien lieutenant-colonel
qui maîtrise trois langues nationales. Mais, que ce soit en amharique,
en afaan oromo ou en tigrigna, il n’a
pour l’instant pas encore mentionné l’état d’urgence, en vigueur
depuis la mi-février et qui a entraîné l’arrestation d’au moins un
millier de personnes. La plupart
u 11
Les tenants de
l’ancienne garde
tiennent les
services de
renseignement,
l’armée, et
d’importantes
entreprises
publiques.
sont toujours emprisonnés même
si quelques têtes d’affiche, une poignée de journalistes, de militants
des droits de l’homme et de personnalités politiques, ont été libérés.
«Le problème est que la coalition
continue d’avoir les mêmes schémas
de pensée, explique l’opposant
oromo Merera Gudina, lui-même
sorti de prison en janvier. Donc cela
dépend de la volonté du parti au
pouvoir d’en changer. Dans le cas
contraire, Abiy ne pourra pas faire
grand-chose. Mais je suis prudemment optimiste.» •
Chant libre
pour la révolte
du 22 décembre). Sur scène, Haacaaluu Hundessaa, jeune chanteur adulé des manifestants «défie
les dirigeants oromos à la tribune de faire des pas
en direction des aspirations politiques du public
oromo. Il exhorte l’auditoire à se regarder dans le
miroir, à décoloniser son esprit». Trois mois plus
tard, Abiy Ahmed est nommé Premier ministre
(lire ci-contre), pour la première fois, un Oromo accède à la tête de l’Etat.
as une manif sans une chanson, pas de Depuis l’avancée abyssinienne (de la région Abysrévolution sans sa bande-son», affirme sinie, dans le nord) en direction du sud et de l’est,
le rappeur havrais Médine. De l’autre et la création de l’Ethiopie moderne, les militants
côté de la Méditerranée et du Sahara, jusqu’aux nationalistes oromos se considèrent comme colosommets des hauts plateaux éthiopiens, la phrase nisés. Dès cette époque, la musique et la chanson
a de l’écho. Pas de musique hip-hop ici, mais de la jouent un important rôle social. Les gerarsas,
chanson traditionnelle oromo, reprise en chœur «chansons de geste» oromo, font partie de la culdepuis 2015 par les manifestants de l’ethnie la ture ancestrale de ces populations nomades qui
plus nombreuse du pays, qui s’estime margina- se sont progressivement fixées et assimilées aux
lisée par les différents pouvoirs, amharas et Abyssins. «D’après certains Oromos, c’est même un
tigréens, qui se sont succédé
type de musique qui a toujours
depuis la conquête du négus
fait peur, parce que c’était une
(roi) Menelik II à la fin du
musique de résistance, une muXIXe siècle. «Loin d’être une
sique de motivation, qui galvanote de bas de page dans l’hisnise», précise la doctorante en
toire de la lutte oromo pour la
anthropologie à l’université
justice et la liberté, musiciens,
technologique du Queensland
poètes et créateurs en sont le
Anaïs Maro.
centre de gravité», explique
Au XXIe siècle, la musique se
Awol Allo, maître de conférendiffuse beaucoup plus vite. Les
ces en justice sociale et droits
urbains la téléchargent sur
Awol Allo université de Keele
humains à l’université de Keele,
leurs téléphones mobiles, les
au Royaume-Uni. Dans un
ruraux la partagent par l’intertexte publié en mars sur le site African Arguments, médiaire de clés USB, de cartes mémoires, de rél’universitaire éthiopien insiste sur le fait que «les seaux Bluetooth… C’est ainsi que Maalan Jira
paroles puissantes et poignantes des artistes oromos («quelle est ma vie ?») est devenue la chanson
ont donné une voix et de l’importance à l’indigna- «officielle» du mouvement de 2015 contre le projet
tion du groupe dans son ensemble».
d’extension de la ville d’Addis-Abeba, enclavée
Le 10 décembre, au Millenium Hall d’Addis-Abeba, au sein de la région Oromia. Pour l’universitaire
Abiy Ahmed, alors simple parlementaire, était pré- engagé Awol Allo, elle a permis «aux Oromos
sent dans la tribune officielle lors d’un concert de se projeter au-delà de l’état de fait présent» et
destiné à récolter des fonds pour les déplacés in- leur montre «que les choses peuvent changer pour
ternes du conflit qui opposait les communautés le meilleur».
des régions Oromia et Somali (Libération
V.Du.
Les chansons traditionnelles
des Oromos, qui estiment
avoir été discriminés par les
Amharas puis les Tigréens,
accompagnent toujours
les manifestations de l’ethnie.
«P
«Les paroles des
artistes oromos
ont donné
de l’importance
à l’indignation
du groupe entier.»
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12 u
MONDE
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LIBÉ.FR
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
1968 en version mobile, épisode 3 :
la guerre du Vietnam Comment aurait-on suivi et
raconté les événements de 1968 avec un smartphone et
ses applis ? Chacun des épisodes de «1968, l’année où tout a commencé»
est l’histoire d’un personnage racontée sur l’écran d’un téléphone portable qui aurait pu lui appartenir. Ce troisième épisode se déroule pendant
la guerre du Vietnam : les Etats-Unis sont persuadés que la victoire n’est
pas loin, mais au début de l’année 1968 une attaque soudaine du Vietcong
jette le doute sur les succès de l’armée américaine.
Les Malaisiens avaient désespérément besoin d’un changement, mais ils ont fait le choix
de faire taire leur conscience
et leur mémoire, s’énerve
Patricia Martinez, chercheuse malaisienne en sciences de l’islam, qui a lancé le
mouvement #UndiRosak, qui
appelait au vote blanc. Le dilemme devant lequel nous
étions était terrible. On nous
a dit “choisissez le moins
mauvais des deux diables”.»
«Sodomie II». Un des re-
Mahathir Mohamad à Kuala Lumpur, après son intronisation, vendredi. PHOTO ANDY WONG. AP
Nouveau Premier ministre en Malaisie:
«N’oubliez pas que je suis un dictateur»
Mahathir Mohamad,
ancien chef du
gouvernement
de 1981 à 2003,
revient au pouvoir à
92 ans. Un retour
qui doit permettre
d’assurer une
transition que
beaucoup
de Malaisiens
espèrent la plus
courte possible.
Par
LAURENCE
DEFRANOUX
Envoyée spéciale
à Kuala Lumpur
«P
osez vos questions
dans
l’ordre.
N’oubliez pas que
je suis un dictateur!» La boutade, lancée aux journalistes
après son intronisation
comme Premier ministre, san Nasional, la coalition au
sonne comme un avertisse- pouvoir durant soixante et
ment. Mahathir Mohamad, un ans, une monumentale
92 ans, savoure son retour au raclée.
pouvoir après le raz-de-ma- «Longue vie à Tun [un de ses
rée électoral qui a chassé titres honorifiques, ndlr]»,
l’ancien régime, mercredi. scande la foule sur le passage
Né le 10 juillet 1925, Mahahtir du nouveau chef du gouverest une vieille
nement, après son
L'HOMME intronisation par
connaissance des
Malaisiens, puisDU JOUR le roi. «C’est le plus
qu’il a rejoint l’Orsage des Premiers
ganisation nationale unifiée ministres, c’est pour ça qu’on
malaise (Umno) à sa création, l’a réélu, s’enthousiasme une
en 1946. L’Umno négocie l’in- jeune femme. Il a déjà apdépendance avec l’empire porté une fois la grandeur à ce
britannique en 1957, et fait pays, et maîtrisé l’inflation.
main basse sur le pouvoir. Sans lui, nous n’aurions pas
Premier ministre de 1981 Putrajaya [la capitale admià 2003, cet ancien médecin nistrative à l’architecture fude campagne est l’un des ar- turiste, ndlr] ou le centre-ville
tisans de la puissance du de Kuala Lumpur [hérissé de
parti, basée sur la division buildings de verre]. C’est un
ethnique et la supériorité des vrai leader, pas comme NaMalais musulmans. Par un jib.» Najib Razak, le Premier
incroyable retournement de ministre sortant, est pourl’histoire, il est aussi celui qui tant un ancien dauphin de
a infligé à l’Umno et au Bari- Mahathir, qui l’avait aidé à
gravir les échelons à l’Umno
jusqu’à son premier mandat
de Premier ministre, en 2009.
Après qu’il a été mouillé dans
l’immense scandale 1MDB de
détournements de fonds publics, son mentor l’a renié, a
quitté le parti et s’est lancé
dans la course en s’alliant
avec ses anciens ennemis.
«Féodal». Dans une Asie
qui affectionne les hommes
forts, Mahathir bénéficie
toujours de son aura de «père
du succès économique».
«La Malaisie est toujours un
système féodal, sensible aux
leaders charismatiques, analyse Sophie Lemière, chercheuse qui suit pour Harvard
la campagne malaisienne.
Toute une histoire a été construite autour de Mahathir,
pour le présenter comme
le messie qui se battra pour
la démocratie jusqu’à son
dernier souffle.»
Le retour au pouvoir de cet
ancien dirigeant autoritaire
et manipulateur est parfois
difficile à avaler. «Toutes les
magouilles que l’on voit
aujourd’hui, le redécoupage
électoral, la justice aux ordres, la censure, c’est lui qui
les a inventées, se désolait dimanche Harjinder Kler,
43 ans. Voter pour un parti
dont il est le chef heurte mon
âme.» Même si les 32 millions
de Malaisiens ont voté en
masse pour l’opposition, et
sont enchantés d’avoir enfin
obtenu l’alternance politique, beaucoup n’oublient pas
la manière dont Mahathir jetait ses opposants en prison,
et comment il a instrumentalisé l’islam au détriment de
l’unité nationale. «Je pense
que c’est une vision à très
courte vue que de blanchir un
homme que l’on surnommait
«Mahafiruan» [«le Grand
Pharaon»], il y a quinze ans.
tournements de situation les
plus spectaculaires est l’alliance entre Mahathir Mohamad et celui qui fut durant
plusieurs années son vicePremier ministre, Anwar
Ibrahim. En 1999, pour stopper son ascension politique,
Mahathir le fait emprisonner
pour «sodomie», prétextant
des relations sexuelles avec
un de ses assistants, un crime
en Malaisie. Lorsqu’il sort de
cinq années de prison, Anwar
prend la tête de l’opposition,
avant d’être renvoyé derrière
les barreaux sous le même
prétexte par Najib, dans un
feuilleton judiciaire surnommé «Sodomie II» par la
presse.
Dans le marché conclu cette
année avec la coalition d’opposition Pakatan Harapan,
une fois l’élection remportée,
Mahathir devait laisser le
pouvoir à Anwar, lequel devrait sortir de prison dans un
mois, voire avant. Le plan est
ensuite que la femme
d’Anwar et vice-Première ministre, Wan Azizah Ismail, accepte de démissionner de son
poste de députée, et laisse
son époux gagner la législative partielle pour qu’il
puisse être nommé à la tête
de l’Etat, ce qui devrait prendre plusieurs semaines.
«Ce n’est pas facile de faire
confiance à un ancien dictateur, même s’il dit laisser de la
place pour des vues divergentes», a commenté vendredi
Nurul Izzah Anwar, la fille
d’Anwar. Mahathir commence d’ailleurs à suggérer
que la passation de pouvoir
pourrait attendre un peu :
«J’ai une expérience de vingtdeux ans comme Premier ministre. Je pense que le gouvernement peut en avoir besoin,
alors je resterai aussi longtemps qu’il sera utile. Mais
pas trop longtemps», a-t-il annoncé vendredi, au premier
jour de son mandat. •
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u 13
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Safari En séjour aux Pays-Bas, une famille française visitant le parc animalier
Beekse Bergen a visiblement eu du mal
avec le concept de safari. Une vidéo tournée par d’autres visiteurs (aussi hilares qu’inquiets) montre ces touristes sortir
de leur voiture – bambin compris – pour photographier des
guépards évoluant en semi-liberté. D’abord impassibles, les
félins se sont ensuite rués vers les inconscients, qui par
chance ont regagné leur véhicule sans égratignure.
LIBÉ.FR
Grèce: le droit d’adopter pour les
couples homosexuels se dessine
Vangelis Skoufas et Michalis
Lolis agitent un drapeau arcen-ciel devant le Parlement
grec. Ce mercredi, ils veulent
rappeler les revendications
de la communauté LGBT
pendant que les députés votent une loi visant à faciliter
et accélérer l’adoption et le
placement d’enfants. Une de
ses dispositions les concerne
directement: elle autorise le
placement d’enfants chez des
couples homosexuels liés par
le pacte d’union civile (l’équivalent du pacs en France).
Bien qu’ayant provoqué des
cris d’orfraie dans la société,
notamment de la part de
l’Eglise orthodoxe, l’article a
été adopté par 161 députés
contre 103. Dans leur écra-
sante majorité, ceux de Nouvelle Démocratie, le principal
parti d’opposition, ainsi
que ceux du parti néonazi
d’Aube dorée et des Grecs indépendants ont voté contre.
Syriza, le parti de gauche
au pouvoir mené par Aléxis
Tsípras, et le centre gauche,
ont voté pour.
«C’est une étape supplémentaire pour l’accès à un droit,
celui de l’adoption, explique à
Libération Antonis Perpatidis, membre de l’association
Familles arc-en-ciel. Par rapport à l’état de la société grecque il y a cinq ans, cette disposition, comme les mesures
précédentes, sont de vrais progrès. Mais nous attendions
beaucoup plus.» Pour lui,
REUTERS
Catalogne Puigdemont renonce
et désigne un candidat à sa succession
Le dirigeant indépendantiste catalan Carles Puigdemont a annoncé jeudi
depuis l’Allemagne, où il
est en attente d’une éventuelle extradition, qu’il renonçait à redevenir le président de la Catalogne. Il
a également désigné un
nouveau venu en politique, Quim Torra (photo),
pour être candidat à sa
succession. Puigdemont a proposé que cet éditeur de
55 ans tente d’être investi par le Parlement, qui en débattra
ce samedi. Inconnu du plus grand nombre dans la région,
Torra a fait son entrée en politique tout récemment et présente l’avantage de ne pas être l’objet de poursuites judiciaires. Le gouvernement espagnol était intervenu mercredi pour barrer la route à une réélection de l’ex-président
indépendantiste de Catalogne, forçant les séparatistes à
présenter un nouveau candidat s’ils voulaient former un
gouvernement. Par ailleurs, la cause catalane compte un
nouvel adepte, l’acteur américain Viggo Mortensen, qui
vit à Madrid: il a annoncé jeudi avoir rejoint la puissante
association indépendantiste catalane Omnium Cultural.
Climat Trump annule un programme
de la Nasa sur les gaz à effet de serre
Nouvelle attaque contre la science climatique par la Maison
Blanche: la suppression d’un programme de la Nasa destiné
à surveiller dans l’atmosphère le dioxyde de carbone et le
méthane, contribuant au réchauffement de la planète. Selon le magazine Science, la Nasa «a refusé de fournir une raison autre que “des contraintes budgétaires et des priorités
plus pressantes au sein du budget scientifique”». Selon un
porte-parole, le programme n’était pas mentionné dans le
budget adopté en mars par le Congrès, ce qui «a permis à
l’initiative de l’administration d’entrer en vigueur».
cette disposition «ouvre la
porte à l’adoption» sans la
permettre tout à fait: les couples homosexuels pourront
devenir famille d’accueil mais
pas adopter. Ensuite, comme
le souligne Antonis Perpatidis, des questions restent en
suspens pour le partenaire
d’un parent qui, lorsqu’il était
célibataire, aurait adopté un
enfant. «La Grèce ne fait que
se mettre en conformité avec
le droit européen, précise Antonis Sigalas, activiste gay de
la première heure. Syriza ne
doit pas utiliser cette politique
pour détourner les regards de
la question économique sur
laquelle il a échoué.»
FABIEN PERRIER
(à Athènes)
32
C’est le nombre de malades d’Ebola comptabilisés en République
démocratique
du
Congo entre le 4 avril et
le 9 mai, dont 18 décès.
L’Organisation mondiale
de la santé (OMS) juge
«élevé» le risque de propagation de l’épidémie
d’Ebola dans le pays.
«Nous sommes très préoccupés et nous nous préparons à tous les scénarios y
compris au pire», a déclaré le directeur du programme de gestion des
situations d’urgence de
l’OMS, Peter Salama,
vendredi, précisant que
les cas ont été recensés
dans la région de Bikoro,
située au nord-est de
Kinshasa, à la frontière
avec le Congo-Brazzaville.
Combien rapporte l’exit
tax à l’Etat français
chaque année?
Pourquoi interdit-on
à certains pays de se doter
de l’arme nucléaire alors
que d’autres en disposent?
L’Australie va-t-elle
être le premier pays
à micropucer
sa population?
Une jeune femme est-elle
morte après une négligence
du Samu de Strasbourg ?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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FRANCE
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Les
marcheurs
frappent
toujours
deux fois
En Indre-et-Loire, les militants
LREM, lancés dans une deuxième
«grande marche» en vue des
européennes de 2019, se
réjouissent de toquer à toutes
les portes, malgré les refus.
REPORTAGE
Par
NATHALIE RAULIN
Envoyée spéciale à Luzé
Photos
CLAUDE PAUQUET. VU
«V
ous êtes des témoins
de Jéhovah ?» Le ton
agressif stoppe net le
petit groupe de militants macronistes à la grille d’une des 60 adresses
que la feuille 351 de leur programme
leur indique de sonder à Luzé
(260 habitants) pour donner un
semblant de représentativité aux
résultats de la «Grande marche
pour l’Europe» lancée par le parti
le 7 avril. Un quart d’heure déjà que
les marcheurs arpentent les quelques routes sans charme de cette
bourgade de Touraine, sans croiser
âme qui vive. La première rencontre
s’engage mal. Guylmine Elguin,
coordinatrice Europe de LREM sur
le département, tente d’amadouer
le couple revêche: «Nous sommes de
La République en marche, nous venons vous demander votre avis sur
l’Europe.» «Pas le temps pour discu-
ter», s’entend-elle répondre. Un ballon aux couleurs de l’Europe dans
une main, des prospectus vantant
les réformes du gouvernement en
faveur du pouvoir d’achat dans
l’autre, Nicole, son binôme, «rocardienne de cœur», glisse: «C’est un refus poli, ça n’est pas toujours le
cas…»
«N’ESSAYEZ MÊME PAS»
Guylmine et ses quatre acolytes en
ont pris leur parti. Plus de trois semaines de démarchage intensif en
Indre-et-Loire leur ont fait toucher
du doigt l’indifférence de la masse
à la question européenne. «Au début, les portes qui ne s’ouvrent pas,
les refus de répondre, ça nous a surpris, dit-elle. Le ratio, c’est un questionnaire rempli pour cinq coups de
sonnette. On s’est vite fait une raison.
Au national, c’est pareil.» Sans manifester d’impatience, les marcheurs
reprennent leur déambulation.
Route de Braslou, un ancien ouvrier
édenté les éconduit à son tour: «Vos
questions ne m’intéressent pas, n’essayez même pas.» Poussant une
L’équipe de militants LREM dans les rues du village de Luzé, le 9 mai.
grille rouillée entrouverte, Philippe les Américains, tous bizarres en ce
Boucheron, référent départemental moment, la France est un tout petit
de LREM venu prêter main-forte à pays. Avec l’Europe, on est plus forts,
ses troupes, plaisante: «Ici, ça sent même s’il faudrait que les autres
le coup de fusil !» Fausse alerte, la nous aident quand on intervient au
maison est déserte. Consciencieuse, Mali ou ailleurs.» L’euro, elle a
Nicole sort un accroche-porte dou- trouvé ça «pratique», même si «le
blement siglé LREM et Europe pour coût de la vie a augmenté, il suffit de
marquer leur passage. Nouvelle ten- voir le prix des bottes de radis». Mais
tative quelques dizaines de mètres la montée des populismes à l’Est
plus loin devant un pavillon mal en- l’inquiète: «On n’aurait jamais dû
tretenu. Le chien, qui déboule tous élargir si vite, c’était une erreur.» Et
crocs dehors, les pousse au repli im- puis «tous ces Polonais qui viennent,
médiat. En voyant sa maîtresse ap- ça nous a foutus dedans». Sans
paraître, les marcheurs reprennent compter l’immigration: «On va être
espoir. La quarantaine, Isabelle cède envahi, ça me fait peur. Qu’est-ce
à leur insistance. L’Europe, pour qu’on va faire de tous ces gens?» Au
elle, «c’est non». Plus exactement, la second tour de la présidentielle,
chômeuse «ne sait même pas» ce Noëlle, qui aspirait à l’avènement
qu’est l’Union européenne. «On a d’une «droite ferme», a voté blanc.
l’impression d’être commandé Avant de quitter celle qui dit «tenir
par tout le monde», tente-t-elle d’ex- Macron à l’œil», Philippe débite un
pliquer. Si elle devait donner laïus rodé: «On n’a rien à vendre, on
une priorité aux 28 Etats
est là pour vous écoumembres, ce serait
ter et transmettre
SARTHE
«l’amélioration de
au national pour
la
situation
qu’ils tiennent
économique».
compte de vos réTours
Mais en réalité,
ponses dans notre
LOIRET-CHER
elle ne «deprogramme pour
INDRE-ET-LOIRE
mande rien».
les européennes
D’ailleurs, elle
de 2019.» EnthouLuzé
ne vote pas.
siastes, ses comAvec Noëlle,
pagnons lui font
INDRE
les militants ont
écho: «Vous, à Luzé,
VIENNE
plus de chance.
vous participez à ce que
10 km
Cintrée dans une robe
l’Europe change, c’est une
de chambre défraîchie, la
chance!»
septuagénaire leur ouvre sa cuisine, A peine revenue sur la route, Guylvisiblement ravie de la conversation mine s’agace: son téléphone portaqui s’annonce. L’Europe, elle est ble n’affiche plus sa zone de démar«pour» et plutôt deux fois qu’une: chage. A Luzé, il n’y a pas beaucoup
son mari, ancien routier, est autri- plus de réseau que de commerces…
chien. «Pour moi, ça veut dire la Son quota de questionnaires pas enpaix», insiste l’ancienne cadre infir- core atteint, le groupe pousse jusmière. «Face à la Chine, les Russes, qu’aux dernières maisons en lisière
MA
ET- INELOI
RE
14 u
de champ. La quarantaine athlétique, un agent de sécurité et son ami
routier – qui n’ont «jamais voté à
droite» mais «cela peut changer»–
acceptent de se prêter à l’échange.
Pour eux, l’Europe renvoie à «une
baisse du pouvoir d’achat, pour les
personnes à moyens modérés, pas
pour les riches». Et ce, même si
«l’ouverture des frontières et la libre
circulation, c’est bien pour l’économie». De toute façon, disent-ils, «il
n’y a plus le choix, c’est trop tard
pour sortir, alors autant se battre
pour corriger les injustices». Cette
écotaxe que l’Allemagne et la Belgique infligent aux routiers français,
par exemple, quand la France, elle,
ne demande rien à leurs concurrents étrangers…
«ON RETROUVE DE L’ENVIE»
Son mobile en rade, Guylmine a
sorti crayon et formulaire papier.
Quand la conversation glisse sur la
tendance de Macron à «faire beaucoup pour les gens qui ont de l’argent, les grands patrons», elle coupe
court. Pour cette professeure d’université, c’est hors sujet. Un couple
de marcheurs partis explorer un
autre versant de Luzé les rejoint
pour débriefer. Transfuges du PS
venus donner un ultime coup de
collier avant le gong final, samedi,
les deux septuagénaires viennent
de quitter un ancien ouvrier eurosceptique encarté au PC. «Il a traité
Macron de banquier d’affaires, de
bandit et de voleur», tremble Claire,
encore vibrante de l’échange musclé. «C’est comme cet agriculteur qui
nous a dit que l’Europe n’a rien fait
pour lui, alors que, c’est écrit dessus,
le transformateur tout neuf installé
devant chez lui est cofinancé par
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
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Carnet
DÉCÈS
Catherine Kergomard,
sa compagne
Maxime Buyse, son fils
Sa famille et ses amis
ont la douleur de vous
annoncer le décès de
Alain Buyse,
Sérigraphe à Lille,
Maître d’Art
Survenu à Lille le dimanche
6 mai 2018 à l’âge de 66 ans.
SOUVENIRS
Guy-Noël MOSER
nous a quitté
le 13 mai 2002
Il est présent dans nos cœurs
Nous l’aimons
Si la maison est vide, les marcheurs déposent un accroche-porte siglé avant de repartir.
l’Union !» la réconforte Guylmine,
sur le mode «la mauvaise foi est partout». Apaisée, Claire confie : «Ces
échanges d’expériences entre nous,
c’est très important. Le porte-àporte, c’est pas toujours confortable.
On a besoin de partager pour conserver l’énergie. Et puis cela crée une
complicité. On retrouve du collectif,
de l’envie…» Quand on paie de sa
poche tous les faux frais de campagne, de l’essence aux repas, il s’agit
d’entretenir la foi.
A la manœuvre le 7 avril quand il
avait fallu accueillir au pied levé
Christophe Castaner, le patron de
LREM, venu pour cause de grève
SNCF à Tours plutôt que dans le
Grand Est pour donner le coup d’envoi de la «grande marche pour l’Europe», Philippe Perruchon abonde:
«On est orphelins de Macron. Il était
notre leader, il est devenu président
de tous les Français. Au début, les
adhérents étaient venus pour la
conquête, aujourd’hui, ils sont là
pour accompagner la politique du
gouvernement. Alors ce type d’opération nous donne un nouvel élan.»
En Indre-et-Loire, ils sont quelque
140 militants à avoir chaussé les baskets. Jusqu’à en user la semelle au
«On est orphelins
de Macron. Il était
notre leader, il est
devenu président
de tous les Français.
[…] Ce type
d’opération nous
redonne un élan.»
Philippe Perruchon
militant LREM
vu du bilan: 3 200 portes frappées,
1500 ouvertes et 600 questionnaires
remontés au siège parisien en un
peu plus de trois semaines.
D’un coup, le visage de Guylmine
s’illumine. Un mail du QG vient de
tomber. «Au national, on en est
à 200 000 portes frappées !» Soit
50 000 de mieux qu’au printemps 2016, lors de la première
grande marche macronienne, qui
avait lancé la campagne présidentielle. Un résultat qui les rassure sur
la force de frappe du parti, à un an
des européennes. Au moins pour
cela, c’est mission accomplie. •
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Européennes: LREM en quête
d’un candidat introuvable
Le parti macronien cherche
un profil connu et sensible
à la cause environnementale.
Une quête ardue qui déclenche
une avalanche de rumeurs.
Q
ui pour conduire la liste aux européennes
de 2019 sous la bannière de La République en marche? A un an de l’échéance,
Macron et ses proches conseillers en sont toujours au stade des «idées» sans qu’aucune, pour
l’heure, ne se soit concrétisée, tant l’exigence présidentielle est forte. Pour le chef de l’Etat, l’enjeu
est crucial. Un revers au scrutin de mai 2019 mettrait à mal son ambition de «refonder l’Europe»,
fil d’Ariane de sa campagne et de son action élyséenne. Pis peut-être, elle pourrait briser l’élan sur
lequel compte le parti macronien pour aborder
les municipales de 2020 et réussir à s’ancrer sur
le territoire… Ainsi aiguillonnés, les lieutenants
de Macron se sont, du coup, lancés dans une véritable quête au mouton à cinq pattes. Dressé en
interne, le profil type du candidat idéal en dit long
sur la difficulté : une personnalité dont le parcours professionnel marquerait d’emblée l’attachement européen, bon connaisseur des dossiers
de l’Union, disponible, pas inconnu du grand
public, sensible à la cause environnementale, et
last but not least, suffisamment peu marqué politiquement pour que son leadership puisse être
accepté sans réserve par des colistiers aux sensibilités politiques (voire aux nationalités) diverses.
En clair, une Simone Veil du XXIe siècle…
L’ennui c’est que cette perle rare, LREM ne l’a pas
en magasin. Du coup, les proches du Président
écument leurs carnets d’adresses pour dénicher
des profils réunissant au moins deux ou trois de
ces critères. D’où l’avalanche de rumeurs – et
autant de pistes mortes quasi nées– qui tour à
tour ont mis sous le feu des projecteurs des vieux
routiers de l’Europe (Daniel Cohn-Bendit, l’exeurodéputé EE-LV Pascal Canfin), des politiques
français de premier plan (Alain Juppé, Edouard
Philippe, Christophe Castaner) ou des personnalités de la société civile à forte notoriété.
Ainsi, par exemple, Thomas Pesquet, qui après
avoir accompagné Macron en déplacement
à Washington fin avril, a vu sa cote s’envoler. Au
point que l’astronaute, s’il a confirmé son intention de participer aux «consultations citoyennes
sur l’Europe» lancée par le chef de l’Etat le 17 avril
à Epinal, s’est fendu d’un démenti ferme sur
Twitter: «Des rumeurs me prêtent des aspirations
politiques… aujourd’hui incompatibles avec mon
métier à l’ESA! Je reste concentré sur mes objectifs : retourner dans l’espace, et promouvoir la
science, l’éducation, l’Europe, la protection de
l’environnement… en tant que citoyen ;).»
N.R.
Réservations
et insertions
la veille de 9h à 11h
pour une parution
le lendemain
Tarifs : 16,30 e TTC la ligne
Forfait 10 lignes :
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FRANCE
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Devant la Maison
des examens
d’Arcueil (Val-deMarne), vendredi.
Délocalisés à Arcueil
dans le Val-de-Marne,
les partiels de
l’université de Nanterre
ont finalement été
annulés, après un
blocage par des
centaines d’étudiants
dispersés par les forces
de l’ordre.
REPORTAGE
Nanterre
Exams en rade,
gazage en règle
Par
TIMOTHÉE DE RAUGLAUDRE
et CATHERINE MALLAVAL
Photo CYRIL ZANNETTACCI
C
ertains, comme Aïda, avaient mis
leur réveil aux aurores pour arriver
bien en avance à la Maison des examens d’Arcueil (Val-de-Marne) et se faufiler
avant le blocage prévu. C’est là que l’université de Nanterre, paralysée depuis trois semaines, avait choisi de délocaliser ses partiels de droit. Sur place, à l’intérieur de la
salle de composition dès 7 h 30 pour une
épreuve qui devait démarrer à 9 heures,
cette étudiante en L2 de droit n’a pu passer
son examen. «Au début, on était cinq dans
la salle. A 9 heures, peut-être 11. On a attendu plus d’une heure sans avoir aucune
info des surveillants. On recevait juste des vidéos de nos camarades qui se faisaient gazer
à l’extérieur. On a compris que le blocage
fonctionnait. Et puis, un peu après 10 heures, une surveillante a fini par nous dire que
les partiels étaient annulés aujourd’hui et
demain.» Aïda est ressortie du centre très
remontée contre le manque d’informations
(«Pourquoi le président de l’université n’est
pas venu nous parler?») mais pas contre les
bloqueurs. Même si, pour elle, le mouvement qui a saisi Nanterre, haut lieu de la
contestation contre la loi Orientation et
réussite des étudiants (ORE), est désormais
sans espoir. Elle s’explique :«Je suis allée à
une AG avant les vacances, on était 1 200.
J’ai voté pour le blocage, parce que j’étais
convaincue par leurs arguments. Mais je
trouve qu’il n’y a plus d’issue. Le gouvernement nous étouffe. Pour eux, c’est un petit
problème, nous, on joue notre avenir.»
«IRRESPONSABILITÉ»
Vendredi, l’entrée du centre d’Arcueil était
bloquée à 9 heures. Marc (1), étudiant en
anthropologie à Nanterre, a débarqué
dès 6h20 pour soutenir le blocage, essentiellement composé d’étudiants de la fac et
de quelques chargés de TD. Parmi eux, peu
de militants autonomes en noir, ni de couleurs syndicales, si ce n’est un drapeau jaune
de Sud étudiants et un gilet rouge de cheminot CGT. «On était une petite dizaine à faire
des rondes à 6h30 pour voir s’il y avait des
CRS, raconte Marc. Les premiers sont arrivés
vers 7 h 30.» Des centaines d’opposants se
sont peu à peu massés, rejoints par le député
de La France insoumise Eric Coquerel. A
coups de tirs de gaz lacrymogène, les ran-
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
u 17
tions de plus en plus visibles. En fait, c’est
pour faire des images à la télévision, alors
que presque partout en France, les examens
se passent bien.» Et le même conseiller
d’ajouter: «On peut se demander pourquoi
il y a autant de postiers ou de cheminots qui
se sont déplacés pour bloquer des examens.
C’est en réalité une tribune offerte à
La France insoumise. Résultat, cela va conduire à du stress supplémentaire pour les
étudiants.» Nicolas Dupont-Aignan (Debout
la France) a, lui, critiqué «l’extrême gauche
[qui] empêche ceux qui ont travaillé pendant
des mois de valider leur année et réussir».
«Comment une bande de crasseux d’extrême
gauche peut-elle contraindre l’Etat à abdiquer et à annuler des examens déjà délocalisés?» a violemment renchéri le porte-parole
du Front national, Jordan Bardella.
gées de policiers se sont efforcées de les disperser et de faire taire leurs slogans –«cassez-vous, cassez-vous!» ou «la sélection, c’est
dégueulasse!» Mêlées, démêlés, confusion.
Bilan? A 10h30, les partiels étaient officiellement annulés. Et l’affaire a vite pris une
tournure politique, alors que le mouvement
des universités, monté en puissance il y a six
semaines, semble s’essouffler. Selon les derniers chiffres du ministère, seules deux universités restent bloquées (Nanterre, donc,
et Rennes-II) et cinq perturbées.
Au taquet, le délégué général de La République en marche, Christophe Castaner, a très
tôt jugé «inacceptable» que des étudiants
aient été empêchés de passer leurs examens, épinglant au passage «l’irresponsabilité de certains responsables politiques». Et
bim pour Eric Coquerel qui avait, lui, salué
«contre la répression, [la] victoire des étudiants de Nanterre», tout en dénonçant le
«gazage inadmissible des personnes sur
place» qu’il a lui-même subi.
Le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb,
a bien sûr fait part de son indignation. Dans
l’entourage de la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, on dit :
«Comme le mouvement de contestation est
en train de retomber, on s’attendait à des ac-
«JE N’ARRIVAIS PAS À RESPIRER»
Passé ce concert de réactions, que faire? Si
nombre d’étudiants d’autres filières de Nanterre ont pu contourner l’étape des partiels
en rendant des devoirs maison, les étudiants en droit ont toujours besoin de valider leur semestre. «Rien ne nous oblige à organiser les examens fin mai. On peut les
repousser au mois de juin, explique le ministère de l’Enseignement supérieur. On va les
étaler dans le temps et sur plusieurs sites,
pour éviter l’effet de concentration.» «Examens il y aura», a appuyé le président de
l’université de Nanterre, Jean-François Balaudé, sur BFM-TV évoquant «des formules
alternatives d’examens à distance, en temps
limité, en ligne, sécurisés» alors que trois
autres journées d’examens sont prévues la
semaine prochaine à Arcueil.
Toujours sur place en fin de matinée, les
bloqueurs ont déjà prévu de revenir lundi.
Avec, hormis une farouche opposition à la
sélection à l’entrée de la fac, des arguments
pêle-mêle. Les étudiants pestent contre le
manque d’informations et l’absence de
Jean-François Balaudé. «Le président de
Nanterre est dans sa tour d’ivoire, raille
Chaïmae, étudiante en L2 de droit qui était
du blocage. Il n’écoute pas les résultats des
AG. Il est venu à une AG et est resté deux minutes. Pourtant, à la dernière, quand on a
voté le blocage, on était plus d’un millier.»
Une de ses camarades critique elle aussi l’attitude de la direction: «Les autres UFR ont
eu droit à des devoirs maison pour valider
leur semestre. Nous, en droit, on est les seuls
à devoir passer nos partiels. C’est contraire
au principe d’égalité que défend Balaudé.»
Farah, la tête recouverte d’un hijab noir, est
encore chamboulée par sa matinée, qu’elle
aurait dû passer devant sa copie: «J’habite
loin. J’ai dû prendre une chambre d’hôtel à
50 euros la nuit près du centre d’examen. Et
finalement, quand je suis arrivée, je me suis
pris des tirs de gaz lacrymogène. Je me suis
retrouvée par terre, je n’arrivais pas à respirer, j’avais peur. Les CRS me regardaient. Ils
ne m’ont même pas aidée.»
A l’écart des bloqueurs, Cyprien, polo bleu
nuit et cheveux blonds parfaitement peignés, peste contre la «position victimaire»
des bloqueurs. S’il reconnaît que «les problocage sont majoritaires», l’étudiant en
droit, qui prépare en parallèle l’ENS, aimerait bien que «les non-bloqueurs soient pris
en compte et puissent passer leurs partiels».
Diane et Liane sont sur la même ligne :
«On aimerait passer nos partiels et valider
notre année. Ils envisagent de les reporter en
juillet. Mais nous, on veut trouver un job étudiant cet été.» La défense de Chaïmae est
toute trouvée: «Les étudiants en droit sont
individualistes. Pour tout vous dire, c’est des
macronistes.» •
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LIBÉ.FR
130 ans de parkings sur la
place de Paris A force de se garer
dans de lugubres parkings souterrains, on a fini par oublier que les garages de Paris ont
longtemps monté leurs étages à partir du sol. Avec parfois, des allures de palais. On l’a oublié car pour la plupart, ces édifices ont été détruits. Une exposition au Pavillon de l’Arsenal met à l’honneur ces «immeubles pour
automobiles». PHOTO PARISIENNE DE PHOTOGRAPHIE
Référendum à la SNCF: «Dans un conflit
comme celui-là, toutes les armes sont bonnes»
militants. Depuis le début du
mouvement le 3 avril, beaucoup d’entre eux se plaignent
d’être dépossédés de la grève
et de ses modalités. Dans leur
viseur, le calendrier de deux
jours sur cinq qu’ils estiment
peu probant et l’inertie de
leurs fédérations. Dans un
tract distribué ces derniers
jours, l’intersyndicale a appelé en réponse les cheminots à «donner (leur) avis»
lors de la «vot’action» pour
«peser dans les décisions à venir». «Ce n’est pas un truc qui
m’emballe. La “vot’action”, ce
n’est pas une action. La seule
action, c’est la grève. Le vrai
vote, c’est la grève. Notre seule
préoccupation devrait être
d’amplifier la grève», avance
Monique Dabat, à la gare du
Nord. «Dans un conflit
comme celui-là, toutes les armes sont bonnes à prendre. Si
ça peut mobiliser davantage,
pourquoi pas», nuance un
autre militant.
«Bonnes raisons». Car un
Assemblée générale intersyndicale à la gare du Nord, à Paris, le 3 mai. PHOTO MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
A trois jours
de la consultation
des cheminots,
et même si tous
les détails pratiques
ne sont pas réglés,
l’unité syndicale
tient. Pendant
ce temps-là,
Guillaume Pepy
tente d’acheter
l’opinion en
bradant des billets.
Par
GURVAN
KRISTANADJAJA
N
e leur parlez pas de
référendum. Les syndicats de la SNCF à
l’origine de la consultation de
cheminots prévue du 14
au 21 mai (CGT, SUD rail,
CFDT et Unsa) préfèrent évo-
quer une «vot’action». «Le cisément, à la question suimot référendum était trop lié vante : «Etes-vous pour ou
à celui d’Air France, donc on contre le pacte ferroviaire
a choisi d’appeler ça autre- porté par le gouvernement?»
ment», explique Bruno Poncet, secrétaire fédéral de SUD «Carton». Pour le reste,
rail. Dans les modalités, c’est le grand flou. A trois
pourtant, cela y ressemble en jours de la tenue de la consultous points. Il y aura bien des tation, aucune instruction
bulletins de vote et des urnes n’a été transmise aux milià la fin des assemblées géné- tants. «On ne sait même pas
rales. «On va escomment ça va
L’HISTOIRE être organisé. On
sayer de faire ça
de manière très
va devoir découDU JOUR
normée», pour
per des boîtes en
«une vraie expression des che- carton nous-même ?» s’inminots et pour qu’elle soit quiète Monique Dabat, miliprise en compte», plaide tante SUD rail à la gare du
Bruno Poncet. «Notre idée Nord. «Qui pourra voter ?
n’est pas d’avoir la tête de Quelles listes va-t-on utiliser
[Guillaume] Pepy [le patron pour vérifier si un cheminot a
de la SNCF, ndlr], mais de voté plusieurs fois ou non? On
permettre à tous les chemi- attend de voir, on ne sait pas.
nots de pouvoir s’exprimer», Il faut faire voter tous les cheautrement que par la grève. minots et pas seulement les
Notamment «l’encadre- syndiqués, c’est donc difficile
ment», précise le militant d’avoir des listes», précise
SUD rail. En répondant, pré- l’agente commerciale. Les
interrogations concernent
également les lieux de vote :
«En plus des AG, on peut
peut-être imaginer qu’ils feront ça dans les cantines,
comme ça se fait parfois»,
envisage Monique Dabat.
Contactés, les responsables
syndicaux renvoient la balle
à la CGT, chargée de l’organisation.
Après l’échec des discussions
avec Edouard Philippe lundi
et l’érosion de la mobilisa-
Matignon
misait, il y a
quelques
semaines
encore, sur
le retrait
des syndicats
réformistes.
tion, cette «vot’action» devrait néanmoins permettre
aux syndicats d’afficher de
nouveau leur concordance.
«L’unité syndicale est toujours
d’actualité», a souligné
Laurent Brun, secrétaire national de la CGT cheminots,
à l’issue d’une réunion de
l’intersyndicale, mercredi,
au siège de la centrale de
Montreuil. D’abord sceptique, l’Unsa ferroviaire s’est
finalement ralliée à cette
consultation «pour maintenir l’unité syndicale», ce qui
nécessite «des concessions des
uns et des autres», a expliqué
son secrétaire général, Roger
Dillenseger. Un argument
de plus dans leur camp,
quand le gouvernement misait, il y a quelques semaines
encore, sur le retrait des
syndicats réformistes du
mouvement.
Un moyen aussi de redonner
un semblant de pouvoir aux
score largement en défaveur
de la réforme pourrait bien
servir de point d’appui pour
légitimer le mouvement, notamment auprès des usagers.
«S’il en sort que 70 % des
cheminots sont contre la
réforme, on pourra leur dire:
vous voyez, on fait grève et on
vous bloque, mais on a de
bonnes raisons de le faire»,
plaide un cheminot.
En face, le patron de la SNCF,
Guillaume Pepy, a estimé
que le référendum interne
n’aura «aucune» légitimité, le
Parlement ayant seul le
pouvoir de décider. «La réforme ferroviaire est un sujet
qui ne concerne pas que l’entreprise mais tous les Français, et qui sera tranché par
les élus nationaux dans quelques semaines. Personne ne
peut confisquer le débat et le
vote au Parlement», a-t-il expliqué. Il a également annoncé vendredi, en réponse
au mouvement, souhaiter reconquérir les usagers
affectés par la grève en
mettant en vente à l’été
trois millions de billets TGV
à prix cassés. •
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Trois événements
sportifs à suivre
ce week-end
L’enquête préliminaire sur la Cité
du cinéma du réalisateur et producteur Luc Besson, visant
d’éventuels détournements
de fonds publics, a été classée
sans suite, révèle l’Expansion.
Ouverte en 2013, cette enquête
faisait suite à un signalement de
la Cour des comptes sur les conditions de financement du projet.
Bouclé en 2008, le montage financier s’élevait à 180 millions
d’euros. Emmanuel Macron avait
lui-même été entendu comme témoin en 2015 dans la procédure,
en sa qualité d’ex-banquier au
sein de l’établissement Rothschild. Installée dans une ancienne centrale thermique à
Saint-Denis (Seine-Saint-Denis),
la Cité du cinéma accueille l’école
Louis Lumière, des plateaux de
tournage, un auditorium et des
espaces événementiels.
«Foi de breton,
laissez-moi
rappeler que
l’élitisme est un
“ringardisme”!»
MICHEL-EDOUARD
LECLERC
PDG de l’enseigne
de grande distribution
E.Leclerc
REUTERS
Cité du cinéma
L’enquête classée
sans suite
«J’enseigne grâce
à un jeu vidéo»
Koh-Lanta
Une «agression
sexuelle» en
plein tournage ?
Tous les quinze jours, Libé- tin. On a commencé par traration met en avant des vailler sur les plans du musée
initiatives d’enseignants pour voir à quoi ça ressemmotivés. Aujourd’hui, Tho- blait car, hormis le théâtre,
mas Pagotto, professeur tous les autres bâtiments sont
des écoles à Rochemaure, en ruines. Des maquettes en
dans l’Ardèche. Il s’inspire Lego ont été élaborées. C’est
d’un jeu vidéo pour abor- un bon prétexte pour aborder
der plusieurs matières.
certains apprentissages,
«C’est une petite école de six comme enseigner le numériclasses pour 140 élèves. L’idée que aux élèves. Mais aussi les
de faire reconstituer à mes faire travailler en collaboraélèves de CM1-CM2, grâce au tion, aborder les notions
jeu vidéo Minecraft,
d’échelle, de déciCLASSE maux, de fractions,
le site archéologique Alba HelvioACTION en plus du travail
rum (Alba-la-Rosur l’histoire.
maine) comme il l’était au «Je sens beaucoup d’enthouIIe siècle, est née l’an dernier. siasme et ils ont fait un bond
Mes élèves parlaient beau- important, surtout en maths.
coup de ce jeu. J’ai découvert Les notions d’échelle et de
la version éducation que j’ai proportionnalité sont difficitrouvée très intéressante.
les à aborder pour les élèves.
«Le but est que le public du La démarche de projet, c’estmusée puisse visiter le site à-dire une réalisation, la maarchéologique grâce au jeu. nipulation de plusieurs matéLes classes ont rencontré le riaux entre les plans les mapersonnel du musée et des quettes en Lego et le jeu
spécialistes de l’Antiquité vidéo, porte ses fruits. Je sens
afin d’avoir le plus d’infos aussi que les notions historipossible pour reconstituer la ques sont plus facilement ascité. Des collègues se sont similées, car plus concrètes.
joints à moi. On est huit clas- Le français est aussi abordé à
ses de cinq écoles primaires, travers la tenue d’un journal
plus une classe de 6e du col- de bord. Ça les motive et ils
lège du secteur…
sont fiers d’eux.»
«Les séances Minecraft ont
MARLÈNE THOMAS
surtout lieu le mercredi ma- A lire en intégralité sur Libé.fr
L’annulation du tournage
aux Fidji de la prochaine
édition de Koh-Lanta,
annoncée vendredi, a été
décidée après qu’une
concurrente a accusé un
autre participant d’avoir
commis une «agression
sexuelle», a annoncé dans
un communiqué Alexia
Laroche-Joubert, la présidente d’Adventure Line
Productions, le producteur du jeu diffusé par
TF1 : «Dans la nuit du
quatrième au cinquième
jour de tournage, une
concurrente a fait état de
faits susceptibles de relever
d’une agression sexuelle.
[…] Ces faits sont formellement contestés par le
concurrent concerné.»
Ce n’est pas la première
fois que le tournage de la
célèbre émission d’aventure s’arrête brutalement.
En mars 2013, un candidat, âgé de 25 ans, était
mort d’un arrêt cardiaque
pendant la première journée de tournage au Cambodge. Une semaine plus
tard, le médecin chargé de
veiller sur les participants
s’était suicidé, estimant
avoir été injustement mis
en cause.
LA 37E JOURNÉE DE LIGUE 1
Entre le sprint pour les places européennes et la bataille contre la relégation, le multiplex d’avant-dernière
journée de championnat s’annonce
attrayant (samedi à 21 heures sur
Bein Sports et Canal +). Sur Libé.fr,
focus sur Lille qui, contre toute
attente, pourrait bien sauver sa peau.
François Hollande dédicace
ce samedi son dernier livre,
les Leçons du pouvoir, à l’espace culturel E.Leclerc de
Plérin (Côtes-d’Armor), près
de Saint-Brieuc. Imaginant à
tort l’ex-président coincé entre le rayon boucherie et la
poissonnerie, plusieurs journalistes et quidams l’ont raillé
sur Twitter avec une condescendance toute parisianiste.
De quoi irriter le patron de
l’enseigne qui, sur son blog, a
rappelé «aux arbitres du bon
goût qui éructent» que «E.Leclerc est le deuxième libraire
de France (eh oui…)», avec
près de 1 500 libraires professionnels répartis dans
215 magasins. Le Télégramme,
relayant la polémique, s’est
toutefois posé la bonne question: «Plutôt que d’aller chez
un mastodonte de la diffusion
culturelle, François Hollande
aurait-il dû choisir une petite
librairie indépendante?»
LES 8E ET 9E ÉTAPES DU TOUR
D’ITALIE Parti de Praia a Mare, en
Calabre, le peloton arrivera samedi
au sanctuaire de Montevergine, à
l’est de Naples, après la deuxième arrivée au sommet du Giro. Dimanche,
place aux 225 kilomètres de l’étape
Pesco Sannita - Gran Sasso et sa
montée démesurée de 31 kilomètres.
Médias Laurent Guimier quitte
Radio France, Lagardère en vue
Laurent Guimier, le numéro 2 de Radio France, a
annoncé vendredi qu’il
quittait le groupe audiovisuel, «fier de la mission accomplie et convaincu que
des regards neufs sauront
confirmer l’élan du service
public». Le directeur des
antennes et des programmes, un temps pressenti
pour être candidat à la succession de Mathieu Gallet,
était arrivé dans la Maison ronde en 2014 pour prendre
la tête de la radio d’information en continu France Info,
qu’il a relancée. La nouvelle présidente de Radio France,
Sibyle Veil, a indiqué qu’il avait «décidé d’entreprendre
un nouveau projet professionnel». A priori, il devrait diriger le futur pôle «news» du groupe Lagardère, qui sera
constitué d’Europe 1, de Paris Match et du Journal du
dimanche. Là-bas, l’homme de radio aura pour tâche
principale de redresser Europe 1, où il a fait une grande
partie de sa carrière et qui traverse une nouvelle crise.
L’actionnaire, Arnaud Lagardère, a décidé de se séparer
du patron qu’il avait installé l’été dernier, Frédéric
Schlesinger, dont le départ est imminent. J.Le.
AFP
LA LISTE
LA FINALE DE LA COUPE
D’EUROPE DE RUGBY oppose
le Racing 92 et le Leinster samedi
à 17 h 45 à Bilbao (sur France 2).
Une vraie opposition de style : le
club de Top 14 alignera douze Français quand le Leinster aura des allures de XV du Trèfle. Etonnant à
l’heure d’un rugby mondialisé.
CETTE SEMAINE
MAI 68
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
LIVRES/
Par
PHILIPPE LANÇON
O
uvrons Postscript, son dernier livre, publié en 2016 :
«Une amie philosophe nous
l’assure: “Il n’y a pas de strapontins
dans la société des esprits.” Arrivé
un peu tard à quelques concerts, je
m’en suis souvent contenté, au risque
de provoquer quelques “chut” indignés. J’essaierai de faire moins de
bruit en sortant.» Gérard Genette,
qui vient de mourir à 87 ans, avait
plus qu’un strapontin dans le
monde de la théorie littéraire,
même si sa sortie, dans ce monde
criard et moyennement réflexif,
fera peu de bruit. Il avait en réalité
un fauteuil : celui d’un créateur et
d’un maître depuis la publication de
ses premières études en 1959 (réunies dans Figures I). Sa rigueur, son
style, son ironie, son travail sur la
matière des textes, comme sur une
trace pariétale, une peau de cuir
vouée au palimpseste ou dans le filon d’une mine, mais avec toute la
tenue, l’orgueil, la puissance et le
raffinement quasi-précieux d’un
noble du Grand Siècle, a influencé
sous le nom de narratologie quelques générations d’étudiants, et
donc de lecteurs et de professeurs,
bien au-delà de sa propre matière
littéraire (qu’il avait lui-même étendue au champ de l’art).
GÉRARD GENETTE
MORT D’UNE
FIGURE DE LA
LITTÉRATURE
Chambre d’étudiant
Il donnait des outils à ceux que la
dilution plus ou moins forte des textes dans la biographie et l’histoire
des idées ne pouvait satisfaire. Il les
invitait à ne pas être paresseux face
à ces textes, à entrer dedans comme
à l’établi, en ouvriers apprentis de la
langue. Il leur donnait les clous et le
marteau de la théorie. Dans ces années 60 et 70, il leur indiquait finalement, avec quelques autres dont Roland Barthes, que l’analyse peut
être, sinon une fiction, du moins
une création. Dans sa chambre
d’étudiant, après la guerre, il avait
punaisé cette phrase de Marx :
«Hegel conçoit le travail comme l’essence de l’homme, comme l’essence
humaine en gestation.» Soixante ans
plus tard, il ajoutait: «Je ne suis pas
sûr d’avoir trouvé de meilleure définition de l’espèce humaine – ce qui
n’oblige pas à en abuser.»
Comme souvent, devenu pape à la
suite de Figures III, le plus technique de ses livres, publié en 1972, il
avait moins de sérieux –ou plus de
légèreté– que ses disciples. Il se sou-
On a appris vendredi après-midi
la mort du théoricien de la littérature, auteur
des «Figures». Celui qui invitait ses lecteurs
à entrer dans les textes comme à l’établi, en
ouvriers apprentis de la langue, avait 87ans.
DISPARITION
venait ainsi de la consternation silencieuse d’une «personne narratologiquement correcte» à qui, écrit-il,
«je parlais, au fil d’une conversation
à bâtons très rompus, de Combray à
propos d’Illiers et de Proust à propos
de Marcel : j’étais bien le dernier
dont elle aurait attendu des glissements aussi irresponsables, de
l’auteur au narrateur, et de la fiction
à la réalité. Il me semble pourtant
que les principes de méthode (et
autres) doivent être réservés à leur
champ d’application spécifique, et
négligés là où ils n’ont pas grandchose à faire». Et il concluait : «La
pire confusion est la confusion des
ordres: Pascal n’a pas tort de railler
les demi-habiles qui ne savent jamais oublier le peu qu’ils ont appris
– et qui confondent tout ce qu’ils
ignorent.»
La bêtise, on l’aura compris, n’était
pas plus son fort que celui du Monsieur Teste de Paul Valéry; mais l’affirmer aurait été une faute de goût.
Lorsqu’on le rencontrait, c’était
pourtant cela qui frappait: la sensation immédiate d’être en présence
d’un fauve, presque d’une menace,
silencieuse, soyeuse, griffue, sous le
regard clair et la surveillance de
cette intelligence quasi parfaite, on
dit quasi puisque le doute est dans
la nature même du guet. Cette intelligence vous laissait venir et, soudain, une lueur passait dans le regard légèrement bridé et la bouche,
s’ouvrant à peine, vous reprenait sur
un mot déplacé, inutile, inapproprié. Le fauve avait tendu la patte et
vous corrigeait. Il ne le faisait pas au
nom d’une idée abstraite, mais par
souci de précision et de clarté. De
surcroît, il était drôle. Et l’entretien
se finissait dans la convivialité, devant un whisky.
A l’entrée «Concept», dans Bardadrac, le premier volume de son abécédaire intime (et pas seulement),
il raconte comment, au lycée Lakanal de Sceaux, en 1948, dans sa cel-
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u 21
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Gérard Genette,
en 2009.
PHOTO
OLIVIER ROLLER.
DIVERGENCE
2009 ; Apostille, 2012 ; Epilogue,
2014, et donc Postscript en 2016), où
chaque livre prolonge le précédent,
sans annoncer le suivant.
Texte sur Borges
lule communiste d’étudiants khâgneux agglomérés par le professeur
Jean-Toussaint Desanti, il vit entrer
un garçon qu’il prenait pour un
réac, l’historien Emmanuel Le Roy
Ladurie. Celui-ci avait été converti
en une semaine au communisme
par la lecture de la Phénoménologie
de l’esprit : «Je savais déjà que les
voies du Concept sont impénétrables,
mais celle-là parvint à me sidérer, et
j’avoue n’avoir jamais cherché à l’utiliser pour d’autres tentatives de re-
crutement – n’ayant pour ma part
jamais réussi à suivre toutes les étapes de cette odyssée de la conscience.»
Signe total
Il quittera le Parti communiste en
1956, au moment de la répression en
Hongrie. Plus tard, longtemps, il enseigna Baudelaire, sans jamais rien
écrire sur lui, parce qu’il n’avait
«rien de nouveau» à en dire. La littérature: travail, orgueil, plaisir et si-
lence. Il y a une apparente coquetterie dans cette façon, pour un
théoricien reconnu, de s’amuser des
fumées conceptuelles ; mais il ne
faut pas se tromper sur Genette :
c’est un styliste raffiné, à la phrase
longue, mais un penseur infiniment
concret. Dès ses premiers articles,
son écriture explore les textes de
telle façon que jamais elle ne s’appuie sur eux pour aller vers du vague ou du pompeux. Une phrase
merveilleuse, écrite dans «Le jour,
la nuit» (Figures II), résume cette
éthique, cette respiration retenue:
«Le signe total est une quantité discrète.» Son père était ouvrier, coupeur en textile.
En 2006, appliquant à sa propre vie
l’acuité et la condensation analytiques qu’il avait jusque-là développées en lisant les œuvres des autres,
Proust, Stendhal, Mallarmé, Montaigne, Flaubert, le récit baroque, il
entame avec Bardadrac une suite
intime et buissonnière, (Codicille,
L’ensemble ressemble à une suite
d’écluses ou de bassins sculptés,
comme dans un parc baroque, où la
vie d’un homme, sous forme
d’abord abécédaire, puis l’éliminant
au profit de simples paragraphes,
est retenue, lâchée, composée, décomposée, un souvenir jaillissant
sous le masque d’un mot où l’on ne
l’attend pas. Il applique son esprit
analytique à sa propre mémoire,
mais avec une fantaisie, un jeu, que
les textes des autres n’autorisaient
pas. Ce faisant, il est créateur de
nouveau: d’une forme autobiographique. Elle est déterminée par les
perspectives et les contraintes de
l’âge. Elle se réduit peu à peu, sans
s’éteindre. Il est probable qu’il l’a
conçue comme un tombeau et
comme une éclaircie.
On s’en voudrait pourtant de terminer en éclairant le texte par l’auteur,
à propos d’un homme qui, dans un
texte sur Borges, écrivait : «Depuis
plus d’un siècle, notre pensée –et notre usage– de la littérature sont affectés par un préjugé dont l’application toujours plus subtile et plus
audacieuse n’a cessé d’enrichir, mais
aussi de pervertir et finalement
d’appauvrir le commerce des Lettres: le postulat qu’une œuvre est essentiellement déterminée par son
auteur, et par conséquent l’exprime.» Cette évolution, ajoute-t-il,
a retenti «sur l’opération la plus délicate et la plus importante de toutes
celles qui contribuent à la naissance
d’un livre: la lecture.» Elle devient
«une indiscrétion savante, qui tient
à la fois de la table d’écoute et de la
salle de torture». Borges –et Genette
lisant Borges– réagit en proposant
une «admirable utopie» qui glorifie
«une pensée et une œuvre qui ne veulent être celles de personne en particulier». On travaille à lire pour se
libérer.
Il avait beaucoup d’humour, on l’a
dit, plutôt à froid, et l’un de ces
«mots-chimères» était : «Proustituée: cocotte à la recherche du temps
perdu.» Il faut malheureusement
que Genette se passe. •
L’œuvre de Gérard Genette est publiée au
Seuil où il dirigeait la collection «Poétique» fondée avec Tsvetan Todorov en
1970, dans le prolongement de la revue du
même nom.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
IDÉES/
Recueilli par
FLORIAN BARDOU
Dessin
DORIAN JUDE
C
ontre le mariage pour tous, mais
aussi contre l’ouverture de la PMA
aux lesbiennes ou contre l’éducation à l’égalité entre les filles et garçons
à l’école, leurs détracteurs, à l’image de
la Manif pour tous en France, ont brandi
ces dernières années la menace de la
«théorie du genre». Selon eux, cette
«idéologie du genre», née outre-Atlantique, mettrait fin à la différence des sexes
et dénaturerait «l’ordre sexuel». Un tohubohu identitaire qu’il convient de combattre. Ce fantasme, soutient Bruno Perreau, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et auteur de Qui
a peur de la théorie queer? (éd. les Presses
de Sciences Po), est en réalité mobilisé
pour décrédibiliser un champ d’études,
le genre, et en particulier les travaux les
plus critiques, le queer, qui déconstruisent avec radicalité la fabrique des rôles
sociaux en fonction du genre. En creux:
la crainte d’une pensée française «colonisée» par la pensée américaine perverse et
«polymorphe», et d’une «propagation de
l’homosexualité», déloyales à la nation,
que le sociologue appelle à réfuter par…
le geste théorique.
D’où vient la théorie queer et comment la définir ?
La théorie queer est plus une boîte à
outils qu’un corpus bien délimité. Il s’agit
d’un ensemble de travaux qui s’intéressent aux effets politiques du genre. Le
mot «queer» a longtemps été une injure
pour désigner les «pédés», les «tapettes»,
les «tordu(e)s» et, de façon plus large, ce
qui est «bizarre», «étrange». Dans les années 80, la poétesse californienne Gloria
Anzaldúa, d’origine mexicaine et lesbienne, a été l’une des premières à utiliser le terme «queer» pour se désigner. Des
mouvements comme Act Up vont eux
aussi se réapproprier l’injure pour en désamorcer la violence. En 1990, trois universitaires, Teresa de Lauretis, Judith
Butler et Eve Kosofsky Sedgwick, décryptent, à partir de ce travail de réappropriation, le rôle du genre dans la fabrique de
l’ordre social. Leurs travaux seront très
vite désignés comme «théorie queer» car
ils produisent à la fois une théorie des
«tordu(e)s» (les minorités sexuelles ont
été peu étudiées jusqu’alors) et une
«théorie tordue», en ce sens qu’elle déplace les modes de pensée et a donc quelque chose de troublant. Dans Trouble
dans le genre, Judith Butler s’intéresse
alors à la façon dont nos identités sont
jouées dans le théâtre social et comment
les rôles que nous jouons sont eux-mêmes la copie d’autres rôles. C’est ce qu’elle
appelle une chaîne performative. Ce qui
l’intéresse, ce sont les moments où il y a,
littéralement, du jeu dans cette chaîne,
c’est-à-dire où ce qu’incarnent les individus ne correspond pas tout à fait à ce qui
est attendu d’eux.
Quelles sont les résonances de la
théorie queer en France ?
Lors des débats sur la loi Taubira, les
mouvements réactionnaires ont accusé
la théorie queer d’envahir la France et
d’être la cause de l’ouverture du mariage
aux couples homosexuels. Or, les textes
queer sont très largement inspirés
d’auteurs français : Deleuze, Foucault,
Derrida, mais aussi, avant eux, Beauvoir
et Wittig. C’est d’ailleurs ce que l’on appelle la french theory aux Etats-Unis. Ces
fantasmes sont associés à la peur d’une
invasion queer : conversion à la cause
minoritaire, corruption de la jeunesse,
culture du plaisir sans lendemain, mondialisation des catégories sexuelles, marchandisation du corps, etc. Mais il faut les
étudier en les confrontant à l’émergence
réelle du queer en France dans les espaces militants, académiques, artistiques
et médiatiques. Ce sont d’abord des associations, comme les Sœurs de la perpétuelle indulgence qui, au début des années 90, commencent à utiliser le terme
queer. Dans la seconde moitié de la décennie, plusieurs chercheur(e)s, parmi
lesquels Didier Eribon, Françoise Gaspard, Sam Bourcier et Eric Fassin,
ouvrent des séminaires et engagent un
travail de traduction. Le terme commence à être popularisé dans les médias
de masse au début des années 2000 parce
qu’il permet, paradoxalement, de parler
d’homosexualité et de transidentités sans
avoir à les désigner explicitement en
français. C’est le cas quand les écrivains
Erik Rémès et Guillaume Dustan font le
tour des plateaux télé et que, dans la foulée, Thierry Ardisson dépose la marque
Queer. Quand TF1 reprend le show américain Queer Eye for the Straight Guy («Regard pédé pour homme hétéro»), la
chaîne l’intitule Queer, cinq experts dans
le vent. Le terme sert à ouvrir de nouveaux marchés sans choquer les téléspectateurs déjà acquis. Il rejoue le spectacle
du placard. Le queer n’est donc pas en soi
synonyme de radicalité: tout dépend de
ce que l’on en fait.
CC-BY-SA-4.0
Bruno Perreau
Dans son dernier
ouvrage,
le professeur
spécialiste des
questions de genre au
MIT analyse l’origine
des fantasmes et des
craintes à l’encontre
de la théorie queer.
Pourquoi cette
critique des
rôles sociaux
de genre suscite-t-elle
tant de peurs chez
les réacs de droite
comme de gauche?
«Queer ou pas,
nous sommes tous
enserrés dans
un ensemble
de normes avec
lesquelles nous
devons composer»
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D’où vient la peur de la théorie queer? tionnaires de droite comme de gauche,
Disons qu’elle s’exprime sur des modes il y a à la fois la crainte d’une conspiration
différents. Depuis 2013, la droite sait que orchestrée par un groupe minoritaire pole combat contre la loi Taubira est perdu tentiellement déloyal envers l’Etat –l’end’avance. Elle s’engage donc sur un autre nemi de l’intérieur– et, simultanément,
terrain sensible : l’idée du déclin de la peur de la propagation d’une culture
l’école. Cela lui permet de s’adosser à la minoritaire qui ne chercherait qu’une
peur du déclassement social et de rallier chose : sa propre multiplication. C’est
au-delà des familles catholiques mili- pourquoi les transidentités sont souvent
tantes. Des mouvements en ligne propo- décrites comme cause et comme sympsent de retirer les enfants de l’école car tôme d’une société individualiste où chaon y transformerait les petits garçons en cun(e) se définirait à sa guise.
petites filles et vice-versa ! C’est aussi Vous pointez aussi des «dérives» dans
une façon d’éviter les arguments théolo- certains usages de la théorie queer
giques – approche peu efficace dans un elle-même…
pays qui se pense sécularisé– en mobili- Certaines lectures queer considèrent
sant une rhétorique déjà présente dans par exemple le droit comme l’ennemi
le débat public, comme l’idée de risque numéro 1 car, en imposant ses catégosocial calqué sur le modèle
ries, il empêcherait l’émerdu risque environnemental
gence de nouvelles subcultu– le Vatican a notamment
res. Pourtant, queer ou pas,
forgé l’idée d’«écologie hunous sommes tous enserrés
maine». L’extrême droite
dans un ensemble de normes
craint surtout la dévirilisaavec lesquelles nous devons
tion de la société. Les cultucomposer. On peut ne pas
res queer auraient tant théâdésirer une institution et que
tralisé les relations entre les
son existence même nous
sexes que le rapport de sétravaille. On peut aussi
duction entre homme et
transformer les normes jurifemme deviendrait presque
diques par la pratique, par
impossible. Ce n’est pas pour QUI A PEUR
exemple être marié et ne pas
rien que Jean-Marie Le Pen, DE LA THÉORIE
faire vie commune ou ne pas
qui pensait avoir transmis sa QUEER ? de
avoir une stricte définition
virilité politique à sa fille, s’en BRUNO PERREAU
de la fidélité. Comme l’écrit
est pris aux gays qui en- Ed. les Presses
Maggie Nelson, les vies queer
tourent cette dernière. Ceux de Sciences Po,
sont pleines de contradicqu’il appelle, par référence à 320 pp., 22 €.
tions, à la fois ordinaires et
Abel Bonnard, ministre de
extraordinaires.
l’Education nationale de Pétain, les «ges- Pourquoi insistez-vous, à rebours de
tapettes» auraient efféminé, et donc af- certain(e)s collègues, sur le nécesfaibli, Marine Le Pen.
saire effort de théorisation ?
Et à gauche ?
Nous sommes, depuis plusieurs années,
C’est plutôt l’anticommunautarisme qui piégés par les écrits réactionnaires, ce qui
prime: ne pas donner l’impression d’être nous éloigne de la production de nouvelinféodés aux revendications des minori- les façons de penser. Il a fallu dire qu’il
tés. A peine la loi votée, Jean-Marc Ay- n’y avait pas de «théorie du genre» mais
rault explique qu’il faut en revenir à la dé- des recherches sur le genre. Les études
fense du «vrai peuple» et donner priorité LGBT et queer ont ainsi été subsumées
aux combats économiques sur les ques- dans ce discours défensif. Elles restent
tions de société. Comme si le mariage d’ailleurs très peu enseignées en France.
n’était pas une question économique et C’est aussi une certaine méfiance envers
comme si les minorités sexuelles étaient, le travail théorique dans son ensemble
en soi, privilégiées. La théorie queer dé- qui s’est exprimée. Par conséquent, je
montre que les corps minoritaires sont à propose une théorie minoritaire de la rela fois un lieu de vulnérabilité et un lieu présentation. Dans un système politique
d’affirmation de soi. C’est précisément ce majoritaire, reconnaître les minorités imque la gauche a du mal à saisir, d’où son plique de les regarder d’en haut, soit en
rejet de la GPA et sa prudence sur la PMA. soutenant leurs revendications de telle
Emmanuel Macron a quelque peu dé- sorte à ce qu’elles deviennent majoritaiplacé cette problématique. Il s’agit, pour res, soit en leur faisant bénéficier d’un
lui, de maintenir un équilibre de parole. dispositif spécifique. Pourquoi ne pas baC’est ainsi qu’il a pu expliquer que la Ma- ser le système représentatif sur la capanif pour tous avait été «humiliée» par les cité à porter les voix minoritaires, c’est-àdébats sur le mariage. Cette logique est dire constituées par un rapport de domiprécisément ce que les mouvements nation ? «Parler pour» serait alors enréactionnaires cherchent à accréditer : tendu en son sens littéral, non pas «à la
que toutes les théories se valent. Alors place de» et «au nom de», mais «en faveur
que pour les minorités, le combat théorie de». C’est la culture politique que prône
contre théorie est la première des Condorcet et qu’il est essentiel d’actualioppressions.
ser. Il faut faire vivre ce même travail criVous dites que c’est aussi une peur de tique sur les peines, l’état d’urgence,
la «propagation de l’homosexualité»…
l’hospitalité. Pas une critique descendue
Oui, moins aujourd’hui de la sexualité el- du ciel des idées, mais une critique vérile-même que des formes de pensée criti- tablement queer, c’est-à-dire où les usaque qu’elle peut produire. Chez les réac- ges du corps font théorie. •
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
IDÉES/
A CONTRESENS
Par
MARCELA IACUB
Sans entrave, mais
tellement seuls
Les acteurs de Mai 68 ont certes remis en
question une société rigide, mais ils ont aussi
rendu nos liens affectifs plus précaires.
L
e principal reproche que
l’on peut adresser à Mai 68,
c’est d’avoir rendu nos attachements aux autres si fragiles.
D’avoir pu imaginer que nous
pourrions survivre et même être
heureux dans un tel contexte. Non
que les chaînes du passé aient été
«meilleures» comme le prétendent certains.
Il est vrai qu’en termes d’intégration des individus, la société que
CES GENS-LÀ
Par TERREUR
GRAPHIQUE
Mai 68 a vaincue était plus efficace mais le prix à payer pour certains groupes –les femmes, les homosexuels, les jeunes – était
terriblement cher. Pourtant, les
acteurs de cette révolution qui
nous plongea dans la modernité
auraient pu avoir la clairvoyance
–et la délicatesse aussi– de léguer
à leurs enfants des sociétés moins
insécures et plus heureuses en
matière de relations humaines.
Car si la gauche exige que les acquis sociaux, la stabilité professionnelle, la force des services publics ne soient pas balayés, elle ne
cesse par ailleurs de promouvoir
des normes qui accroissent l’insécurité relationnelle et sentimentale. Seuls les liens des mères avec
leurs enfants mineurs sont protégés de ce marasme et ce, malheureusement, au détriment de l’intérêt de ces derniers. Comme si,
d’une certaine manière, ces
liens-là étaient devenus le seul socle non négociable de la sociabilité. Or les troubles que cette
fragilité suscite sont systématiquement attribués par cette gauche au capitalisme, au machisme
et même au racisme. Il est pour
elle impensable que l’ultralibéralisme de nos mœurs y soit pour
quelque chose. Car non contents
d’avoir tellement malmené nos attachements, les acteurs de Mai 68
nous ont laissé un héritage encore
plus amer.
En effet, toute mise en question
de ce libéralisme effréné, toute
critique de cette utopie hyperindividualiste dans laquelle évoluent
nos perceptions, nos comportements et nos opinions sont taxés
de «réactionnaires». Parfois les
groupes politiques qui poussent
cette logique jusqu’au bout,
comme le font aussi certaines féministes officielles, sont capables
d’obliger ceux et celles qui ne partagent pas cette idéologie à se
taire, en utilisant parfois même la
violence. Avec un peu plus de délicatesse, les universités, qui devraient être pourtant des viviers
de la pensée, des usines à inventer
l’avenir et non pas à le fermer, en
font de même. Et que dire des médias qui se contentent de diffuser
avec la stupidité et la vulgarité qui
leur est propre cette idéologie
triomphante et sans conteste ?
Certes, ils nous font entendre des
dinosaures tels Eric Zemmour et
autres créatures de son espèce.
Comme pour mieux valider cette
idée selon laquelle toute contestation de l’ultralibéralisme des attachements ne conduit qu’à la quête
d’une restauration de l’époque délicieuse des corsets et des
colonies, du temps des filles
séduites et des punitions
corporelles dans les écoles. Au
moins, les intellectuels et les militants politiques de gauche, qui
ont détruit cette société
d’avant 68, avaient la certitude
que les mœurs de leur époque
étaient affreuses et qu’il fallait à
tout prix les réinventer.
Mais lorsque la logique isolationniste actuelle aura atteint son
paroxysme, lorsque les suicides et
les violences de masse deviendront notre lot quotidien,
peut-être comprendra-t-on enfin
que la sociabilité dont nous avons
hérité après Mai 68 ne peut aboutir à un ordre social viable.
Peut-être qu’au lieu de devenir le
gendarme et le promoteur de
l’ultralibéralisme de nos liens
affectifs, la gauche devrait plutôt
travailler à concevoir de formes
d’organisation alternatives de notre vie sociale. Peut-être recouvrera-t-elle la joie de discuter, de cultiver des idées folles et biscornues
et surtout celle d’inventer des
mondes possibles.
Mais les gardiens de l’ordre actuel
sont si violents, si persuadés
d’avoir la Raison, le Bon Sens et
même le Bien de leur côté qu’il
faudrait construire des barricades
pour les déloger. Et pourtant, il
faudra bien se révolter contre les
héritiers de ces «anciens révolutionnaires» qui ont cru que les
sociétés humaines n’étaient qu’un
conglomérat d’individus affreusement seuls. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
ÉCRITURES
Par
THOMAS CLERC
Un McDo est-il
un restaurant?
L
es animaux ont la
réponse : non, c’est
l’autre nom des Enfers; les hommes, eux, hésitent. Certains adeptes du
fast thinking japperont en
chœur oui. Si on définit par
«restaurant» un endroit où
on sert à manger, McDo est
un endroit où on sert à manger, donc McDo est un restaurant. Il faut reconnaître
qu’avec les syllogismes on
n’avance pas vite. Heureusement, il existe une autre
race d’hommes qui répond
par la négative à la question
qui nous occupe. Des gens
qui manient la dialectique,
comme moi, ou la barre de
fer, comme les Black Blocs.
Détruire un McDo, si on en
croit les présentateurs souspayés du JT et les riverains
du micro-trottoir, est un
acte inqualifiable. Or il n’y a
rien de plus beau que de
détruire ce qui doit l’être. Et
pourquoi McDo doit-il être
détruit? Parce qu’il est destructeur.
La chaîne de restauration
rapide nous informe qu’il
faut dix-sept semaines pour
construire un de ces «restaurants» (selon l’euphémisme
consacré), le record de rapidité étant celui de Lourdes:
douze semaines pour gâter
une population qui a sur
place, il est vrai, les moyens
de se purifier. En France,
McDo réalise un chiffre d’affaires annuel de 5 milliards
d’euros; les journalistes qui
ont déploré le saccage du
«restaurant» n’ont cependant pas informé les citoyens sur l’art de la fraude
fiscale qui serait mis en
œuvre par cette société qui
crée de si beaux emplois
pour des jeunes prêts, eux, à
sauver leur viande. 68 saignant, où es-tu passé ?
Passons sur les raisons dié-
tétiques d’éviter McDo, mesurable au nombre d’obèses
et de fanatiques du running
qu’il produit en masse.
D’édifiants reportages existent sur la question : ils
n’empêchent rien hélas, car
la vérité est moins forte que
le symbole de liberté représenté par ce pays où l’on dit
aux gens «venez comme
vous êtes». Admirez par
contraste les membres des
Black Blocs, eux au moins
sont venus en grand habit
noir, ils ont revêtu leur tenue de fête pour la bagarre
d’Austerlitz. Enrichissement
obscène, optimisation
fiscale, dégradation de la
santé publique, attentat
esthétique –à ces armoiries,
j’ajouterais même un motif
patriotique: McDo, l’aristocrate du fast-food, n’est pas
un restaurant puisqu’on ne
peut pas y boire d’alcool. Les
Black Blocs et le cafetier du
coin, voilà la convergence
des luttes !
A ce moment précis, le fantôme de Pasolini se pencha
sur mon épaule : «Thomas,
tu dérailles. Tu sais qui fréquentes les McDo? Les jeunes Noirs, les jeunes Arabes,
les fils du peuple. D’ailleurs
les terroristes ne s’y sont pas
trompés, lors des attentats,
ils n’ont visé que les cafés de
bobos dans ton genre, les
petits bourgeois blancs qui
se pavanent aux terrasses
du Xe arrondissement! Non,
tu fais fausse route, ce sont
les prolos qui mangent chez
McDo, toi-même, d’après le
ton de ta chronique ironique
et surplombante, tu n’y mets
jamais les pieds. Les Black
Blocs sont des alliés objectifs de la bourgeoisie, des intellectuels nostalgiques de
la violence, qui jettent de
l’huile sur le feu par impuissance et n’arrivent qu’à susciter l’indignation des braves gens. Même Mélenchon
a condamné l’attaque… Tu
fais la même erreur d’ana-
Par
MATHIEU LINDON
Il n’y a pas plus Macron
que Macron
Tout le monde aimerait bien lui faire
en 2022 ce qu’il a fait à tous en 2017 :
gagner la présidentielle sous son nez
alors qu’il n’y a aucune chance.
i j’ai bien compris, à défaut
d’être soi-même président
de la République – pour
l’instant, c’est occupé –, chacun
voudrait être premier opposant,
dans l’espoir de pénétrer dans la
place dès que ce sera libre. De
manière plus ou moins tortueuse,
Emmanuel Macron favoriserait
Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, parce qu’affronter au
deuxième tour un extrémiste (de
gauche, de droite, on sait que l’actuel président prétend ne pas
lyse que les gauchistes
en 68. Tu sais qu’à l’époque,
c’était la police qui était le
peuple, et les étudiants des
fils à papa. Je l’ai raconté
dans un poème, le PCI aux
jeunes…»
Mon maître se tut, je lui rétorquai: «Si je te comprends
bien, Pier Paolo, il faut laisser la standardisation prospérer sans rien faire, il faut
admettre que la violence est
une forme du passé, et laisser les fils du peuple que tu
«Thomas, tu dérailles.
Tu sais qui fréquentes
les McDo? Les jeunes Noirs,
les jeunes Arabes, les fils
du peuple. D’ailleurs les
terroristes ne s’y sont pas
trompés, lors des attentats,
ils n’ont visé que les cafés
de bobos dans ton genre.»
SI J’AI BIEN COMPRIS…
S
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faire de différence, même si ce
n’est pas à droite qu’il a le plus de
contempteurs) lui faciliterait
l’obtention d’un second mandat.
On connaît la validité de pareils
calculs: Nicolas Sarkozy n’avait-il
pas été enchanté de la disqualification sofitelienne de Dominique
Strauss-Kahn qui lui laissait pour
adversaire ce gros nul de François
Hollande qui n’avait pas l’ombre
d’une chance («les Françaises et
les Français ne sont quand même
pas si cons») ? Donc, dans le
même ordre d’idée, si le terme
n’est pas un peu fort, Marine Le
Pen serait disqualifiée ad vitam
æternam pour un débat raté
(François Mitterrand avait
d’abord été mangé à la télévision
par Valéry Giscard d’Estaing
avant que les convives n’échangent leur rôle à l’élection suivante) et la soudaine célébrité des
Black Blocs n’aurait pas comme
effet de recentrer un chouia,
c’est-à-dire dédiaboliser, JeanLuc Mélenchon. Et si, à force
d’habiletés diverses et variées,
Emmanuel Macron devenait le
premier de ses propres opposants, l’ennemi public numéro
zéro ?
François Hollande lui-même aspire à entrer dans ce jeu : et si
c’était lui entre tous qu’il fallait
redouter et que Emmanuel Macron tremblait de terreur en imaginant sa présence à l’élection de
2022 ? Après tout, l’ancien président est en droit d’estimer qu’il
n’a pas moins de carrure que
Benoît Hamon et Olivier Faure et
qu’il y a encore de la place à prendre dans ce qu’il était convenu jadis d’appeler la gauche. Il y a une
vraie injustice dans le Hollande
bashing que la sortie des Leçons
du pouvoir a réactivé : jamais un
président n’avait à ce point aimé
les journalistes qui, ingrats, ont
pourtant rendu sa seconde candidature impossible en publiant les
aimes tant, bouffer de la
merde ?»
«Ma, Tommaso, arrête de
croire que le peuple est
aliéné et laisse-le manger où
il peut, ce n’est pas comme
ça que se fera la Révolution!»
Je donnai congé à mon fantôme et restai perplexe. Qui
a tort, qui a raison? La Littérature seule me donna tout
à coup la réponse, me remettant en mémoire le coup de
force des surréalistes contre
un cafetier qui avait eu le
mauvais goût d’appeler son
établissement Maldoror. Le
14 février 1930, la bande à
Breton avait dévasté l’établissement. Mais à l’époque
même les marchands du
temple avaient des lettres, et
on était capable de saisir la
beauté scandaleuse du bloc
noir. •
Cette chronique est assurée en
alternance par Thomas Clerc,
Camille Laurens, Sylvain Prudhomme et Tania de Montaigne.
confidences qu’il ne pouvait
s’empêcher de leur faire. Un président ne devrait pas être considéré comme ça. L’ancien éternel
ministre italien Giulio Andreotti
prétendait que «le pouvoir use…
ceux qui ne l’ont pas». Loin d’une
sagesse conventionnelle, le livre
de François Hollande et ses prestations médiatiques indique
aussi que la principale leçon du
pouvoir est qu’on ne peut pas se
résoudre à ne plus l’avoir. On
l’aime et il nous quitte quand
même, l’ordure.
De toute façon, on n’a encore rien
vu. Les premiers seront les derniers. Les ultrariches, qu’ils se
dépêchent de se frotter les mains
parce que ça va bouger. Dans
trois ans, fini pour eux, pschitt
les mesures en leur faveur, ce sera
le tour des pauvres et les ultrariches devront attendre le quinquennat suivant s’ils ne sont pas
rassasiés et évidemment qu’ils ne
le seront pas, «trop c’est trop»
n’est pas la devise des milliardaires. Au demeurant, les ultrariches paient pour tout le monde,
ils servent surtout à trouver
un angle de critique contre
Emmanuel Macron. On s’en ficherait qu’ils deviennent
ultra-ultrariches si de leur côté
les pauvres devenaient un peu
plus riches mais, si j’ai bien compris, ce n’est pas comme ça que ça
se passe. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
SAMEDI 12
DIMANCHE 13
Une perturbation arrive par l'ouest avec un
temps de plus en plus maussade et des
pluies faibles à modérées. Les éclaircies
résistent encore à l'est mais cela reste
temporaire.
L’APRÈS-MIDI La perturbation atlantique
continue sa progression à l'intérieur des
terres. À l'est, l'instabilité se forme
principalement sur les reliefs.
Des pluies soutenues se produiront à l'est du
Rhône et de la Saône avec des orages en
Méditerranée. Le temps sera plus calme
ailleurs, avant l'arrivée des averses par
l'Atlantique.
L’APRÈS-MIDI Les pluies soutenues et
localement fortes et orageuses se
poursuivront à l'est du Rhône et de la Saône.
Des averses se produiront dans l'ouest.
Lille
0,6 m/10º
0,3 m/12º
0,6 m/13º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Dijon
Nantes
IP 04 91 27 01 16
1 m/12º
1 m/14º
Bordeaux
2,5 m/17º
Nice
Montpellier
Toulouse
Toulouse
Marseille
Nice
Montpellier
Marseille
1 m/17º
-10/0°
1/5°
Soleil
Agitée
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
1,5 m/18º
16/20°
Pluie
21/25°
Couvert
Modéré
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
12
11
10
10
13
12
12
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13
12
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25
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Lyon
Bordeaux
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Conchita Wurst, gagnante de l’eurovision pour l’Autriche en 2014 (ici en 2015). PHOTO ROLF KLATT. REX SHUTTERS. SIPA
Page 30 : Cinq sur cinq / Colette Magny
Page 31 : On y croit / Parquet Courts
Page 32 : Casque t’écoutes ? / Benoît Hamon
Eurovision
Mire
et chansons
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28 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Eurovision
La nouvelle partition
du télécrochet
Appel à des auteurs réputés, casting télévisuel du représentant
hexagonal, lobbying diplomatique auprès des pays concurrents…
La cérémonie de l’Eurovision, longtemps considérée comme
ringarde, connaît un regain d’intérêt depuis que France 2 en a pris
la direction. La France se hissera-t-elle sur le podium ce soir?
Par
PATRICE DEMAILLY
Le duo Madame Monsieur, en lice samedi soir. PHOTO JACK GUEZ. AFP
A
nd finally… France : twelve
points. Quarante et un ans à
courir derrière cette fuyante
note maximale. Quarante et
un ans de disette et parfois même d’humiliations. Quarante et un ans que Marie Myriam,
dernière lauréate en 1977 avec l’Oiseau et l’Enfant, s’est offert son petit quart d’heure de
gloire médiatique. L’Eurovision, maudit symbole d’un certain désamour européen à notre
égard ? Le concours de la chanson, créé
en 1956 et qui continue de rassembler en
moyenne 180 millions de téléspectateurs
(dont 4,7 millions en France pour l’édition 2017), n’a pas la même aura selon les destinations.
Evénement érigé en religion dans des pays
comme la Suède ou l’Islande (98% de parts de
marché télévisuelles l’année dernière alors
que le pays n’avait même pas décroché sa
place en finale). Sujet de gausserie, au mieux
regardé avec une distance amusée chez nous.
«Dans les pays scandinaves, l’Eurovision est
perçue comme une fête populaire au sens noble
du terme et attire toute la famille. En France,
une rupture s’est faite dans les décennies 80-90
avec les multiples changements de chaîne de
diffusion, l’enchaînement de résultats médiocres et une sélection de chansons françaises démodées, ne répondant pas aux attentes du public européen», indique Nisay Samreth,
rédacteur en chef du site Eurovision-fr.net.
Freak show
Les tentatives de remporter le trophée n’ont
eu de cesse de tourner au fiasco. En vrac: l’envoi de Patricia Kaas sur une terre russe qui devait lui être conquise, l’ancienne Nouvelle
Star Amandine Bourgeois (l’Enfer et moi, impeccable titre prémonitoire), le zoukeur Jessy
Matador, la langue bretonne de Dan Ar Braz,
le franglais des Fatals Picards, la désinvolture
de Sébastien Tellier, les envolées vocales de
Les Twin Twin, bons derniers en 2014 avec Moustache. PHOTO ROLF KLATT. REX
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Le sacre de Marie Myriam en 1977, dernière victoire française. PHOTO PICOT. STILLS
Lisa Angell. Et les Twin Twin bien sûr, historique lanterne rouge en 2014, sans honte et sans
regrets: «Nous y sommes allés juste pour rigoler, pas du tout pour gagner. C’est une blague
ce spectacle, une sorte de freak show. On a pris
ça comme une aubaine de terminer les derniers. Conchita Wurst, la gagnante de cette
année-là, ce n’était pas de la musique mais un
personnage télévisuel», confie Lorent, membre du trio parisien electro-rock. Sauf que le
résultat de leur prestation a été analysé par
certains comme un véritable affront. «Il y a
des gens qui prennent ça très au sérieux et qui
en ont fait tout un plat. Cela devenait un truc
grave, notamment pour les médias. Après, et
en partie grâce à l’exposition que cela nous
avait apportée, on est partis aux Etats-Unis
pour enregistrer notre deuxième album avec
u 29
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Jillionaire du groupe Major Lazer», poursuit-il.
On finit par se demander si la France a un réel
appétit de victoire ? N’a-t-elle pas provoqué
son propre sabordage ? Le coût excessif de
l’organisation – un budget entre 15 et 20 millions d’euros – est régulièrement considéré
comme un frein. Il faut surtout éviter de l’emporter pour ne pas devoir mettre la main au
portefeuille: «Une télévision peut avoir cette
stratégie mais cela ne marche pas. Je ne pense
pas que l’Autriche voulait spécialement gagner
en 2014 et devoir l’organiser l’année suivante,
mais elle a été dépassée par le phénomène Conchita Wurst. C’est un show très cher à produire
mais jamais un pays n’a rechigné à le faire,
même pas la Belgique en 1987 ou la Suisse en
1989, ou encore moins les nouveaux arrivants
dans les années 2000 comme l’Estonie ou la
Lettonie. Même des petits budgets tels que la
Grèce ou la Turquie ont accepté. Reste le cas
de l’Irlande, qui avait gagné trois fois de suite
entre 1992 et 1994, ce qui a failli ruiner la télévision irlandaise», explique Jean-Marc Richard, commentateur du concours pour la
Radio télévision suisse et coauteur du livre la
Saga Eurovision. «Au Portugal cette année,
l’office de tourisme de Lisbonne contribue au
budget, en puisant dans les taxes de séjour
qu’ils ont d’ailleurs augmenté à cette occasion», ajoute Frédéric Bultez, directeur des
programmes à EFR12, une web-radio française entièrement consacrée à l’Eurovision.
Dépoussiérage
Du côté de France 2, qui a repris le bébé il y
a trois ans et refuse de s’épancher sur l’implication précédente de ses cousins de la Trois,
on évoque à la fois une idée reçue et un faux
débat. «Arrêtons de résumer le concours à ce
qu’il va coûter. La France est capable d’organiser les Jeux olympiques, la Coupe du monde
de foot ou de rugby. Croyez-moi, son secteur
audiovisuel saura fabriquer un très bel Eurovision», argumente Antoine Boiley, directeur
délégué de France 2. La chaîne semble affiner sa cible et surfer sur la dynamique populaire d’Amir (sixième en 2016 avec un savant
«Youhouhou» en amorce de refrain). Pour redorer son blason, elle se prête dorénavant à
un lobbying forcené auprès des instances de
l’Eurovision. Cet activisme s’inscrit notamment dans la participation à des concerts de
promotion pré-Eurovision à Tel-Aviv, Amsterdam, Londres et Madrid. «Il faut aller sur
le terrain et faire connaître avant la finale le
candidat français dans les différents pays,
mobiliser les Français de l’étranger, leur entourage et au-delà. On ne développait pas assez cela auparavant. L’an dernier, grâce à la
stratégie que nous avions avec l’ambassade
sur place en Ukraine, ce pays nous a donné six
points. Tout ce travail, on le fait main dans
la main avec le ministère des Affaires étrangères», affirme Antoine Boiley. France 2 ne
cache pas son intention de placer l’Eurovision en tête de ses divertissements et d’abattre à nouveau la concurrence de TF1 et de
The Voice.
Cet esprit de conquête a balayé les réserves
que la manifestation provoquait généralement. «J’entends encore, à la fin du concours
de 2016, la responsable des divertissements de
France Télévisions déclarer, enthousiaste,
“Mais c’est génial, c’est un show incontournable, à prendre au sérieux et la France doit absolument le gagner.” Après avoir toujours entendu de leur part pendant vingt ans :
“L’Eurovision c’est ringard et cela n’intéresse
plus personne”, nous avons cru tomber de nos
chaises», remarque le journaliste Jean-Marc
Richard. Fini aussi la désignation du candidat
par la seule chaîne diffuseuse. Dans le sillage
du réputé Melodifestivalen en Suède,
France 2 s’est appuyée sur trois prime-times
Destination Eurovision en janvier, ainsi que
sur des morceaux écrits par Zazie, Maître
Gims, Dany Synthé ou Grand Corps Malade.
«Avant, personne ne se bousculait pour placer
une chanson à l’Eurovision. C’est encore un
exemple de notre travail de dépoussiérage. Le
concours est une vitrine extraordinaire pour
les auteurs-compositeurs aussi bien financièrement qu’en termes de notoriété», assène
Edoardo Grassi, le chef de la délégation française.
Géopolitique des votes
Lors de la dernière soirée de qualification,
l’échantillon de jurés-spécialistes internationaux a largement mis en tête le titre redoutablement calibré du favori Lisandro Cuxi (gagnant de The Voice 2017). Les téléspectateurs,
dont la voix était prépondérante, ont renversé
la vapeur en plébiscitant le duo Madame
Monsieur. Pourquoi s’en remettre majoritairement au choix du public français lorsqu’on
sait qu’on dépend en définitive de l’adhésion
de notre chanson auprès des 42 autres pays
participants? Et la géopolitique des votes, indéfiniment contestable et contestée? «Même
pas peur!», claironne le chef de la délégation
française. Comme d’habitude, les pays scandinaves se feront des courbettes, la Russie
s’accrochera au soutien de ses anciens satellites, Grèce et Chypre s’offriront mutuellement
les douze points. «Mais il y a aussi des votes
communautaires, la France donne régulièrement ses points à l’Arménie», constate le journaliste Sébastien Barké. Mathématiquement,
cet échange de bons procédés ne suffit pas à
faire complètement pencher la balance. «Si
cela fausse un classement, cela ne permet pas
de s’offrir la victoire. Aujourd’hui tous les styles sont représentés et il n’existe plus de chansons formatées Eurovision. La victoire du Portugal l’an dernier a rappelé que le choix de la
langue est secondaire et qu’il n’est pas obligatoire de chanter en anglais», détaille Frédéric
Bultez.
Voilà donc le duo (à la ville comme à la scène)
Madame Monsieur sur la ligne de départ (en
tant que membre fondateur, nous avons le
privilège d’éviter les deux demi-finales) avec
Mercy, une chanson humaniste évoquant la
naissance d’un bébé migrant – et un «peu démago», selon Lorent des Twin Twin. D’après
les bookmakers, la timbale pourrait ce soir
être décrochée par Israël. «C’est à prendre
avec des pincettes car des nations se sont déjà
révélées ou effondrées à la dernière minute.
L’ordre de passage et la scénographie jouent
aussi un rôle primordial. C’est le gros point faible de la France, qui ne fait jamais preuve
d’originalité dans ses propositions scéniques»,
souligne Sébastien Barké. Il faudra tabler sur
un éventuel hold-up à Lisbonne ! •
LA DÉCOUVERTE
Ramó
Nature
singulière
JEROMINO ACERO
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
O
n se méfie toujours des artistes
à la communication «mystérieuse». Souvent beaucoup d’artifices pour pas grand chose.
Alors quand le nouveau venu
Ramó se planque derrière un
alias mi-homme, mi-toucan (en
témoigne la pochette de son premier EP), il y aurait de quoi s’enfuir en courant, avant même
d’écouter quoi que ce soit. Cela
aurait été fort dommage. Car audelà de ce visuel naturaliste, on
rencontre une singulière écriture
chanson, pop et dansante, à la
réjouissante tonalité afro.
Ancien guitariste chez les Nantais de Yalta Club, le jeune
homme avoue une fascination
pour le Douanier Rousseau découvert enfant à Laval, la ville
natale du peintre, où le chanteur
a grandi. Ses toiles luxuriantes,
le premier choc artistique de
Ramó, ont nourri l’imagination
de cet EP qui s’égaye joyeusement dans les samples d’oiseaux
sur fond d’une thématique de retour à la nature.
Empreintes d’une naïveté jamais
niaise, les compositions de
Ramó déploient une vibration
«feel good» contagieuse. Tout
comme le pilier de l’art naïf, apôtre d’une fabuleuse nature exotique sans jamais y avoir mis les
pieds, Ramó fantasme en musique une jungle idéalisée où humain, animaux et… plantes festoieraient ensemble. Une grande
partouze effervescente dont ces
trois titres constituent bien évidemment la bande-son parfaite.
Avec une préférence pour l’entêtant et solaire Tout ira bien, hit
en puissance. Enfin, au moins
chez Europe Ecologie-les Verts.
Comme peuvent en témoigner
ces quelques vers (pas de terre):
«Sommes-nous toujours des hommes si nos pieds sont coupés / Il
faudra fuir la ville, nos racines
retrouver, rejoindre les arbres et
les fleurs de l’été.»
PATRICE BARDOT
RAMO Tout ira bien (Hercules)
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30 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
PLAYLIST
S.PRI BLANC
Michael Jackson
La science du flow est une vertu
qui se perd dans le rap français,
où les MC mutent en chanteurs.
Pas ici. A la grande maestria du
Parisien s’ajoute une production
minimale bien vrillée entre trap et
world. Etrange et fascinant.
MALENA ZAVALA
If it Goes
Extrait de l’album enthousiasmant
d’une chanteuse argentine, qui joue
de tous les instruments. Une sorte
de dream pop acoustique élégante,
légèrement psyché. On peut penser
à la Cat Power de You are Free.
Belle référence.
Ribeiro la fille, Lavilliers le fils et
moi la mère.»
CINQ SUR CINQ
3 Ambassadrice
des luttes
Magny met sa voix au service des
minorités, des opprimés, des injustices et des conflits sociaux. Elle ne
veut chanter que ce qu’elle observe
et qui la touche. Plutôt que de se
produire dans des salles traditionnelles, elle choisit des lieux conformes à ses convictions tels que la
Fête de l’Huma, les comités de soutien ou les patelins oubliés. Magny
hurle des textes des Black Panthers,
défend la démocratie au Chili dans
un projet collectif, raconte la grève
tout en dénonçant les conditions de
travail des travailleurs immigrés de
l’usine Penarroya à Lyon, enregistre
avec des enfants handicapés mentaux. En écho à Mai 68, le brûlot
Nous sommes le pouvoir ensemble.
Sans concession, comme toujours.
4 Esthète
à l’extrême
Colette Magny en concert à Bordeaux en 1972. PHOTO JEAN-PIERRE ROCHE
Colette Magny
Porte-voix
«Sois rebelle
et ne te tais pas»
pourrait être
la devise de
cette chanteuse.
M
auvais timing
que de mourir la
même année
que Barbara. Le
20e anniversaire de la disparition de
Colette Magny est passé à la trappe
l’an dernier, mais la sortie d’un double album, A cœur et à cris, ainsi
qu’une anthologie (10 CD + un livret) de cette chanteuse révoltée,
intransigeante, poétique et expérimentale, souvent victime de la censure, permet de se rattraper.
1 Interprète d’un seul
et unique tube
C’est la chanson qu’on associe automatiquement au nom de Colette
Magny. Entre le blues et le negrospiritual, évoquant la mélancolie
d’une enfance perdue. Un tube,
l’unique de son répertoire. Une
femme au visage poupon
s’échappe, en 1963, du cabaret rive
gauche de la Contrescarpe pour
passer une audition au Petit Conservatoire de Mireille. Elle y chante
Melocoton à la guitare. Voix grave,
profonde, déchirante. Paris-Presse
titre le lendemain : «La France a
trouvé son Ella Fitzgerald.» Même
carrure massive, même don de la
nature que la diva américaine. Tous
les voyants sont au vert pour enfoncer les portes de la notoriété: elle
éclipse Sylvie Vartan en ouverture
à l’Olympia, son titre se classe au
hit-parade de Salut les copains. Plusieurs versions de la chanson –
qu’elle n’inscrivait à son tour de
chant que selon son humeur – existent, dont l’ultime dans son album
Inédits 91. D’autres artistes comme
Catherine Ribeiro, Allain Leprest,
Axelle Red ou Hervé Vilard s’en
sont également emparés.
2 Insoumise
et engagée
Refus des étiquettes, refus des
compromis. L’industrie musicale a
l’intention d’en faire une Bettie
Smith française. Certainement pas.
Colette Magny s’oriente vers des
textes politisés. L’ancienne dactylo
chante : «Lorsque l’humanité sera
enfin sage / Nous passerons de la
compétition / Dans l’individualisme
à l’individualité / Dans la coopération» et prend position contre l’impérialisme américain à Cuba et au
Vietnam. CBS rompt son contrat.
L’éditeur phonographique Le
Chant du monde, proche du Parti
communiste, la prend sous son
aile. Elle se nourrit quotidiennement de la presse pour tisser son
propre chemin de mots et d’engagements. La légende dit que l’ORTF
rayait ses disques pour empêcher
leur diffusion sur les ondes. L’esprit
libertaire et avide d’un idéal de liberté (Choisis ton opium), Colette
Magny définit, elle, son propre jeu
des sept familles: «Dans la famille
coup-de-poing, Ferré c’est le père,
Chez elle, la recherche formelle est
poussée à l’extrême. Colette Magny
fait voler en éclats la sacro-sainte
structure couplets-refrain. Elle se
glisse entre les vers des poètes anciens comme Louise Labbé (Baise
m’encor), met en musique les Tuileries de Victor Hugo (repris depuis
par Bertrand Belin et Camélia Jordana), déstructure les textes en insufflant des cris ou des harangues
parlées. Son champ expérimental
n’en finit pas de s’étendre au fil des
années. Cette radicalité passe notamment par le collage sonore, une
confrontation avec d’autres arts, et
même le chant d’un article du Larousse (la Marche). L’un de ses principaux tours de force reste Répression, audacieux album de free-jazz
concocté avec François Tusques, figure emblématique du genre.
5 Célébrée
par les rappeurs
Rien n’aura freiné Colette Magny
dans sa quête créative. A 65 ans, elle
s’adonne à un rap enragé de dix-sept
minutes (Rap’toi d’la que je m’y
mette). Ceux qui la citent
aujourd’hui comme une référence
absolue s’appellent Rocé et Orelsan.
Le premier, qui a déclaré que «chaque rappeur qui se dit engagé devrait
connaître le parcours de Colette Magny», a signé l’an dernier la préface
de la réédition de la biographie de la
chanteuse (Colette Magny, Citoyenne-blues, de Sylvie Vadureau). Le second, invité il y a quelques mois sur
France Inter, a offert un texte inédit
sur l’instrumental d’un titre de cette
grande oubliée de la chanson (J’ai
suivi beaucoup de chemins).
PATRICE DEMAILLY
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
YVAN MARC
Sous les gants
Le parcours n’est pas banal. Prof dans un
lycée agricole de Haute-Loire la journée et
chanteur tendance Cabrel/Manset la nuit.
Une manière de garder les pieds dans la
réalité, même si sa pop française proche
de Sparklehorse explore une belle poésie.
Solaire.
u 31
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TRACEY THORN
Dancefloor (Pearson & Lindblad
Italo remix)
Le remuant mais doux-amer Dancefloor
de l’Anglaise Tracey Thorn s’illumine
un peu plus remanié par Ewan Pearson
et Klas-Henrik Lindblad, qui le
propulsent sur une piste de danse de
Rimini. Tube de l’été ?
I:CUBE
Flutes souterraines
Revoici le trop discret I:Cube, qui fait
enfin feu de tout bois : il remixe
à tour de bras et revient avec un
45 tours et un double maxi étonnant,
qui s’ouvre sur Flutes souterraines,
sautillant exercice house sous
influence afro.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
HISTOIRE DE POCHETTE
Scorpions La vierge mise
à nu par les hard-rockeurs
L’image Au milieu des années 70, le
groupe de hard rock allemand Scorpions
se targue de repousser les limites avec ses
pochettes dans le but affiché d’attirer l’attention sur ses disques, mais délègue systématiquement le choix des visuels à son
label. La pochette de Virgin Killer va souffrir de cette absence de contrôle. Pour le
groupe, le «tueur de vierge» est une image
du temps qui passe. Mais pour Steffan
Böhle, alors chef de produit au sein de
RCA et qui va se charger de la conception
du visuel, l’idée est tout autre. Sous sa direction, le photographe Michael von Gimbut réalise le portrait d’une petite fille prépubère de 10 ans, entièrement nue, et dont
le sexe est caché par un impact de balle sur
une vitre. Le jour de la prise de vue, personne n’est choqué par le résultat. Ni la
mère ni la sœur de la jeune modèle, présentes sur le plateau, ni les trois assistantes féminines du photographe.
La censure L’album Virgin Killer ne restera pas longtemps en bac avec sa pochette
originale. Devant le tollé provoqué par
cette incitation à ce que certains jugent
comme de la pédophilie, RCA couvre ses
arrières: le disque est vendu sous un film
plastique noir dans certains pays, quand
d’autres changent l’image pour un portrait
classique de nos cinq Teutons chevelus.
Seule la France bénéficiera de la photo de
Michael von Gimbut non censurée. Le
groupe va ensuite se défausser sur RCA, à
qui il reproche mollement d’avoir recherché la controverse pour créer du bruit médiatique, tout en reconnaissant ne pas s’y
être opposé. En 2008, l’ancien guitariste
Uli Jon Roth, auteur de la chanson Virgin
Killer, avouera son dégoût de l’image et se
fustigera pour ne pas avoir stoppé la machine à temps.
SCORPIONS
Virgin Killer
(RCA)
Les suites La controverse n’est jamais retombée. En mai 2008, le FBI annonce une enquête
officielle sur la légalité de la présence de l’image sur Wikipédia à la demande du site conservateur américain WorldNetDaily, mais conclut à l’absence d’infraction légale. Quelques
mois plus tard, l’organisme britannique Internet Watch Foundation, qui lutte contre les
contenus illégaux en ligne, juge la photo pédopornographique, ce qui oblige les fournisseurs
d’accès à bloquer la page Wikipédia incriminée. Cela ne sera que temporaire, l’IWF reconnaissant rapidement l’inutilité de s’acharner sur une image déjà amplement diffusée.
En 2015, une cour de justice suédoise statue que l’image relève purement et simplement
de la pornographie infantile.
BENOÎT CARRETIER
EBRU YILDIZ
Considérée comme l’une des pires pochettes d’albums
de l’histoire du rock, «Virgin Killer» de Scorpions est surtout
celle qui a provoqué le plus de remous. Quelle drôle d’idée aussi.
Parquet Courts
Guérilla rock
Le groupe d’origine texane
sort un cinquième album
réalisé avec la touche magique
de Danger Mouse.
A
ttention, rareté. Surtout lorsque l’on évoque la trajectoire
des groupes de rock apparus
depuis une décennie. Au hasard: Palma Violets, The Vaccines, Howler ou
Toy. Pic créatif (et médiatique) dès le premier
album, déception sur le second, et puis plus
rien (ou presque). Un triste schéma complètement ignoré par Parquet Courts. Déjà, c’est
leur deuxième essai, Light Up Gold (2012) qui
a réellement braqué les projecteurs sur ces
quatre Texans exilés à New York, guérilleros
enragés d’un post-punk lo-fi.
Ensuite, la qualité de leur pléthorique discographie (un long format minimum tous les
deux ans) n’a pas réellement faibli. Mieux, il
n’est pas interdit de considérer ce cinquième
album comme étant leur meilleur. Et il serait
réducteur d’attribuer cette réussite à la seule
présence derrière les consoles du réputé Danger Mouse. Même si l’apport du producteur
de Gorillaz, U2 ou The Black Keys est incontestable. C’est bien sa touche magique qui illumine le faux rythm’n’blues bien branque de
Back to Earth, le festival de percus brésiliennes du jouissif et très dansant Wide Awake! ou
les grands espaces de Mardi Gras Beads.
Reste que les solides fondations de Parquet
Courts sont toujours là. S’appuyant sur ses
deux compositeurs-chanteurs-guitaristes,
Andrew Savage et Austin Brown, à la fois
énervés et désenchantés, le groupe démontre
un sens assez remarquable de la nuance pop,
voire dance pop comme ici, étonnamment
compatible avec des brûlots contestataires à
la Black Flag ou à la Minor Threat. Avec
comme illustration l’emballante ouverture
Total Football, qui prône un mode de fonctionnement collectif de la société pour sortir
du marasme ambiant. Une référence au fameux «football total» de l’Ajax Amsterdam
des années 70, où chacun attaque et défend,
mais qui n’a pas empêché l’émergence d’un
PARQUET COURTS Wide Awake !
(Rough Trade/Beggars)
talent individuel comme Johan Cruyff. «Comment donner voix au mécontentement tout en
étant constructif ? Voilà le challenge qu’on a
voulu endosser», raconte Savage pour expliquer la genèse de Wide Awake! Mission réussie, haut la main.
PATRICE BARDOT
Vous aimerez aussi
THE MODERN LOVERS
The Modern Lovers (1976)
Trait d’union entre la génération
Velvet Underground et les punks,
le songwriting de Jonathan Ritchman
reste toujours aussi époustouflant,
quarante ans et quelque plus tard.
ANGRY SAMOANS
Back From Samoans (1982)
Ces ancêtres du hardcore californien
savaient faire passer le message «live
fast, die young» avec des mélodies
à fredonner sous la douche (de bières).
!!!
Louden up Now (2004)
Alors oui, si l’on associe dance et punk,
on pense aussitôt à LCD Soundsystem.
Mais le groupe de l’expansif chanteur
Nic Offer n’a rien d’un second couteau.
Bien au contraire.
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32 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
LE COFFRET
London Calling
Benoît Hamon
Homme politique
«Je suis irrationnellement
fan de Sharleen Spiteri»
SES TITRES FÉTICHES
THE DOORS
The End (1967)
AC/DC
Thunderstruck (1990)
DR DRE
Still D.R.E. (1999)
OLIVIER TOURON. DIVERGENCE
D
ésormais à la tête de
son propre mouvement politique Génération·s, l’ex-candidat malheureux à la dernière
élection présidentielle a été nourri
à la culture rock, posters d’AC/DC
et de Motörhead affichés dans sa
chambre d’ado, comme il le racontait il y a quelques années à nos
confrères de Rolling Stone. Depuis, le Brestois a élargi son
champ d’action de la cold wave au
hip-hop en passant par le jazz.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
What You’re Proposing? de Status
Quo [45 tours du groupe de boogie
rock londonien sorti en 1980, ndlr].
Votre moyen préféré pour écouter de la musique: MP3, autoradio, platine CD, Vinyle…?
En CD.
Le dernier disque que vous avez
acheté et sous quel format?
Il y a une quinzaine de jours, j’ai
acheté quatre CD. Il s’agissait de
deux compilations : l’une des
Smiths et l’autre de New Order ;
puis d’Au loin, un album de Simon
Goubert et Ablaye Cissoko [rencontre d’un batteur et d’un joueur
de kora qui dressent des ponts entre le free-jazz et la musique traditionnelle sénégalaise, ndlr], ainsi
que du dernier album du rappeur
Sofiane, Affranchis.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Dans mon salon
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ? Quel
genre de musique ?
Toujours. Du jazz en règle générale.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Summer Son de Texas, à fond! Je
suis irrationnellement fan de
Sharleen Spiteri.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Nevermind de Nirvana.
Le disque qu’il vous faudra
pour survivre sur une île déserte ?
Dummy de Portishead.
Y a-t-il un label ou une maison
de disques à laquelle vous êtes
particulièrement attaché et
pourquoi ?
Non.
Quelle pochette de disque avezvous envie d’encadrer chez
vous comme une œuvre d’art?
Tutu de Miles Davis, avec la photo
de l’Américain Irving Penn.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Godless des Dandy Warhols.
Savez-vous ce que c’est que le
drone métal ?
Non.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Les disques.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Keith Jarrett à Pleyel.
Allez-vous en club pour danser,
draguer, écouter de la musique
sur un bon sound-system ou
n’allez-vous jamais en club ?
Je ne vais plus en club maintenant.
Quel est le groupe que vous détestez voir sur scène mais dont
vous adorez les disques et inversement ?
J’aime bien le rap en CD, moins en
concert. Et j’aime l’opéra à l’opéra,
moins en CD.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«Les matins se suivent et se ressemblent / Quand l’amour fait
place au quotidien / On n’était pas
fait pour vivre ensemble / Ça ne
suffit pas toujours de s’aimer
bien.» (Salut les amoureux, Joe
Dassin.) Je la connais intégralement pour l’avoir chantée comme
berceuse à mes deux filles.
Quel est le disque que vous partagez avec la personne qui vous
accompagne dans la vie ?
Carnegie Hall Concert de Keith
Jarrett (2006).
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Killing in the Name de Rage
Against the Machine ou On a enfoncé les portes de Kool Shen.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Absolute Janis, de Janis Joplin.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
U2.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours
pleurer ?
Brothers in Arms, de Dire Straits.
Recueilli par
PATRICE BARDOT
L'AGENDA
12–18 mai
KEVIN DAVIS
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Cent quatre -vingtcinq titres.
Il fallait au
moins ça
pour mesurer la puissance de
l’explosion
de la scène
rock britannique après
les premiers
succès des
Beatles au début des années 60. Piochant allègrement dans les catalogues
des labels Piccadilly et Pye Records,
Fab Gear : The British Beat Explosion
and Its Aftershocks 1963-1967 se concentre malgré son titre sur les années
1965-1966, quand les multiples formations apparues dépassent le stade de la
copie des Fab Four et adoptent un style
plus personnel. Un coffret parfaitement documenté où s’illustrent les géniaux Kinks, The Moody Blues et un
David Bowie alors débutant avec les
Lower Third.
n C’est sans doute un des projets
musicaux les plus étranges de ces
derniers mois. Le duo nantais
electro-hip-hop bien barré Cabadzi
s’est approprié les dialogues écrits
par Bernard Blier à l’occasion
de ses films pour en tirer un album
et donc, maintenant, un concert.
«On n’est pas bien ? Paisibles, à la
fraîche, décontractés du gland…»
(Ce samedi au Stereolux, Nantes.)
n Descendants d’une longue lignée
de bikers-rockers californiens
comme Blue Cheer ou Steppenwolf,
les Lords of Altamont, qui existent
depuis presque vingt ans, partagent
le même amour pour les guitares
(jouées le plus fort possible)
et les Harley Davidson (conduites
le plus vite possible). (Mercredi
à l’Epicerie moderne, Feyzin.)
n La discrétion légendaire
du pionnier French Touch
St Germain (photo) est mise à mal
pour une soirée qui le met doublement à l’honneur. D’abord dans la
salle du Grand Rex pour un live où il
sera entouré de ses sept musiciens
africains, puis descente au Rex Club
où il prendra les platines en compagnie de ses éternels potos DJ Deep
et Alex From Tokyo. Ça va houser
fort. (Jeudi au Grand Rex et
au Rex Club, Paris.)
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u 33
Simone de Beauvoir, chez elle à Paris, en 1949. PHOTO ELLIOTT ERWITT. MAGNUM
Page 36 : Laurence Kahn / La psychanalyse victime du nazisme
Page 37 : François Muratet / La guerre d’Algérie, la fleur au fusil
Page 40 : Willa Cather / «Comment ça s’écrit»
«Elle restait quelqu’un
de tendre et d’intense»
Rencontre avec la fille
de Simone de Beauvoir
Recueilli par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
S
imone de Beauvoir entre dans
la Pléiade par le récit qu’elle a
fait de sa vie. La philosophe,
théoricienne du féminisme,
militante anticolonialiste, a voulu d’abord
être un écrivain. Avant les romans, ce sont les
écrits autobiographiques qui inaugurent
cette publication en deux tomes sur papier
bible. Ils embrassent un cycle mémoriel de
vingt-cinq ans, entamé en 1956 avec la rédaction des Mémoires d’une jeune fille rangée jusqu’à la parution de la Cérémonie des adieux,
en 1981, un après la mort de Sartre. Dès l’âge
de 18 ans, la jeune Simone entame un journal
intime qu’elle poursuivra quasiment toute
son existence. C’est la volonté de parler de la
douleur liée à la disparition de son amie Zaza
qui va lui faire concrétiser ce désir d’écriture
de soi avec la conviction d’intéresser le plus
grand nombre. Le premier volet, Mémoires
d’une jeune fille rangée, apparaît comme son
livre le plus vendu depuis sa sortie en octobre 1958 (930033 exemplaires), juste devant
le révolutionnaire et iconique Deuxième Sexe
paru en mai 1949 (856 234). Il se trouve au
programme de l’agrégation de lettres modernes 2019, une première pour un écrit du Castor. De quoi réjouir sa fille adoptive Sylvie
Le Bon de Beauvoir qui, de- Suite page 34
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34 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
LIVRES/À LA UNE
Rencontre avec la fille
de Simone de Beauvoir
puis sa disparition
le 14 avril 1986, veille jalousement à l’édition
de son œuvre. Entretien.
Pourquoi avoir commencé par les récits
autobiographiques ?
Ce projet autobiographique a accompagné
toute la vie de Simone de Beauvoir. Le titre
–Mémoires– répond aussi à l’esprit dans lequel elle l’écrit. Ce n’est jamais autocentré. Si
elle parle d’elle, c’est une façon de parler des
autres et de parler du monde. Il y a un va-etvient vraiment constitutif de sa personne.
Elle a rêvé, écrivez-vous dans «l’album»
de la Pléiade, de «ressusciter la petite fille
envers laquelle elle se sentait une dette»,
mais ressent aussi «le besoin de dissiper
les malentendus sur ce qu’elle est».
Elle ne se reconnaissait pas dans l’image
qu’avait d’elle un certain public. Elle en parlait d’ailleurs avec humour: soit on la voyait
comme une sorte de cheftaine austère, soit
comme une sorte de débauchée, dansant nue
sur des tonneaux. Elle a voulu se faire connaître telle qu’elle est dans sa vérité. Elle se sentait aussi une dette envers son enfance heureuse, qui lui a donné une force et un
optimisme vitaux qui ne l’ont jamais quittée.
Parfois elle me disait : «Vous savez, on est ce
qu’on a été à 5 ans.» Elle voulait ressusciter
cette petite fille encore vivante en elle et qui
avait pourtant disparu. C’est lié à quelque
chose de très profond: ce sentiment intense
qu’elle avait du temps, de l’instant qui a été
et qui n’est plus, pourtant qui a été et existe
à jamais.
Elle ne dit pas tout pourtant.
Exactement tout, non, parce qu’elle dit avoir
été retenue par un devoir de discrétion envers certains intimes. Elle n’a pas pu rendre
justice à Jacques Laurent Bost, à son amour
pour lui, et à l’intimité qu’ils ont eue ensuite
durant le reste de leur vie. Elle n’en a pas
parlé à cause de son amie Olga qui était liée
à Bost. Elle n’a pas pu tout dire, mais elle n’a
pas menti. Elle a parlé de l’essentiel, de son
attitude envers la vie, de ce qu’elle en attendait. Le devoir qu’on a aujourd’hui c’est de
compléter ce qu’elle n’a pas pu dire. J’ai commencé avec la publication de sa correspondance avec Bost. Elle me disait souvent en me
montrant des placards chez elle: «Il y a ci, il
y a ça… Moi je ne peux pas, je ne publierai
pas. Vous si vous voulez, vous le ferez.» C’était
une indication.
Comment regardez-vous ces trente ans
d’édition ?
Cela m’a chargée d’un devoir mais a été aussi
un salut personnel parce que sa disparition
a été un écroulement. Ce qui m’a ancrée, c’est
que j’ai senti que j’avais quelque chose à faire,
que c’est pour ça qu’elle m’avait adoptée. J’ai
commencé à le faire pour le bonheur de la retrouver quand je tapais un journal ou une correspondance. C’était une façon d’être toujours
avec elle. Puis après j’ai pensé qu’il fallait éditer de manière professionnelle. J’en suis très
heureuse, même si ça m’expose aux coups.
Les attaques qui l’atteignent m’atteignent directement. Mais c’est inévitable.
Avait-elle programmé une parution de ses
inédits ?
Dans un sens, elle m’a aiguillée parce qu’elle
avait envisagé de publier les lettres à Nelson
Suite de la page 33
Algren. Elle les avait fait venir des Etats-Unis,
où elles sont la propriété d’une université, et
avait commencé à les relire dans le but de les
publier. J’ai simplement continué le projet.
Et pour le reste, avait-elle donné des indications ?
Il y a des écrits qu’elle ne voulait pas publier
de son vivant. Elle les avait conservés et ce
qu’elle m’en avait dit était tout à fait clair. Ses
archives nous ont d’ailleurs servi à illustrer
l’album Pléiade. Elle conservait aussi les manuscrits de ses romans de jeunesse, écrits entre 1930 et 1940, avant l’Invitée. Je trouverais
intéressant de les mettre en annexe d’une édition de ses romans.
Quant à son journal après les années de
guerre…
Il est inédit et considérable. Il va de 1945
à 1980. Il aurait pu constituer un pendant aux
Mémoires. Ce n’était pas envisageable dans
la Pléiade vue son envergure. Nous en avons
publié des extraits «autour» des textes euxmêmes. Je n’ai terminé qu’il y a deux ou
trois ans de tout transcrire. J’ai accéléré
quand le projet de la Pléiade a été certain, il
y a cinq ans. Le journal m’a beaucoup servi
évidemment pour la chronologie. J’ai tout déchiffré à part deux ou trois mots qui résistent
obstinément. C’est une écriture extrêmement
rapide, avec des abréviations. Je tiens ici à remercier toute l’équipe qui, sous la direction
de Jean-Louis Jeannelle et Eliane LecarmeTabone, a permis de mener à bien cette considérable édition.
Claude Lanzmann dit qu’elle avait besoin
de tout dire du fait d’une angoisse qui
l’habitait.
Ce n’est pas faux. Elle a un amour de la vie qui
fait qu’elle a vécu intensément l’instant, mais
en même temps, elle a le sens – c’est ça l’angoisse– que cet instant va périr. Que sa propre
vie va finir aussi. D’ailleurs cela explique le
projet autobiographique. C’est une lutte contre le temps. Naturellement, elle ne croyait
pas en une autre vie que celle-ci sur cette
terre.
La mort de Zaza n’a-t-elle pas accentué tôt
cette inquiétude ?
Cette tragédie de son amie de jeunesse qui
meurt brutalement à 21 ans du fait d’être
femme, dans les conditions particulières de
son milieu, l’a marquée profondément. Elle
a essayé cinq ou six fois de la ressusciter avant
de trouver le ton et le mode littéraire adéquats
dans les Mémoires d’une jeune fille rangée.
Claude Lanzmann a vendu ses lettres
d’amour à Yale. Vous dites que vous étiez
prête à les publier, lui dit le contraire.
Dès 2008, lors d’une émission de Jean-Pierre
Elkabbach, on en a parlé. J’ai tout de suite dit
oui. J’attends les manuscrits depuis dix ans.
Il a retourné la situation en prétendant que
je ne veux pas les publier. C’est faux. Je suis
là pour publier. C’est peut-être aussi pour justifier cette vente à une riche université américaine alors que Simone de Beauvoir souhaitait que ses manuscrits soient donnés par ses
amis à la Bibliothèque nationale de France.
La BNF a des moyens financiers limités, elle
a manqué plusieurs manuscrits comme les
Belles Images, acquis par le Musée des lettres
et des manuscrits, et désormais sous
lll
séquestre.
Simone de Beauvoir,
avec Sylvie Le Bon de Beauvoir
(à gauche), lors d’une
manifestation féministe,
en 1973, à Vincennes.
PHOTO JANINE NIEPCE. ROGER-VIOLLET
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
SIMONE DE BEAUVOIR
LE DEUXIÈME SEXE
(fac-similé du manuscrit)
Préface de Sylvie Le Bon
de Beauvoir, postface
de Leila Slimani.
Editions Les Saint-Pères,
180 €, à paraître le 17 mai.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 35
SIMONE DE BEAUVOIR
MÉMOIRES I ET II Sous la direction de Jean-Louis
Jeannelle et Eliane Lecarme-Tabone, Gallimard
«La Pléiade», 1 584 pp. et 1 616 pp., 62 € et 63 €
jusqu’au 31 décembre. (A paraître le 17 mai) ALBUM
SIMONE DE BEAUVOIR de Sylvie Le Bon de Beauvoir,
Gallimard «Albums de la Pléiade», 256 pp., offert en
librairie pour l’achat de trois volumes de «La Pléiade».
lll Vous avez d’autres correspondances inédites? Celle avec Merleau-Ponty?
Avec Olga ?
Je n’ai que le côté Merleau-Ponty. Ils ont cessé
de correspondre en 1930, mais après les Mémoires d’une jeune fille rangée, il lui a écrit
une lettre très belle, qu’on a publiée, dans laquelle il lui dit : «Vous êtes la seule que je ne
blâme jamais dans mon cœur. Oui vous parlez
sévèrement de moi, j’ai l’air d’un niais mais je
l’étais à l’époque.» Avec Olga, son élève,
l’échange est charmant, elle la soutient, l’encourage.
Et avec sa sœur ?
Ah oui, sa sœur et sa mère! Les lettres ont été
mises en vente par l’héritier de sa sœur chez
Christie’s il y a trois ou quatre ans et la maison m’a prévenue. Je me suis précipitée, je les
ai datées et ils m’ont donné des photocopies
en contrepartie. J’ai tout retranscrit, c’est très
amusant, surtout les lettres à sa mère. Simone de Beauvoir lui raconte tout, mais
gomme Sartre dans ses récits. Quand ils
voyagent tous les deux, elle écrit par exemple: «Je suis allée au Maroc.» Ils n’étaient pas
mariés, donc pour madame de Beauvoir…
Sartre ou qui que ce soit d’autre, c’est toujours «je». Elle ne parle pas non plus de Nelson Algren à sa mère qui a fini par accepter
Sartre : ils n’étaient pas mariés mais enfin
c’était sérieux. Mais Algren, là non, et puis
Bost pas question : elle aurait été choquée.
Quant à la correspondance avec sa sœur,
comme elles n’étaient pas proches, c’est plus
extérieur, plus superficiel, tout en ayant son
intérêt. Quand les mémoires ont paru, sa
sœur est tombée des nues: «Je ne connaissais
rien de toi, tu ne me disais rien.» Simone lui
répond avec sincérité : «Oui, tu es ma petite
sœur, tu resteras ma petite sœur. Et une petite
sœur, ce n’est pas une amie. C’est pour ça que
je ne t’ai pas parlé d’Algren.»
Avez-vous le projet de publier toutes ces
correspondances ?
Je pense que oui. J’ai tout arrêté sauf les
transcriptions, au profit de la Pléiade. La
chronologie m’a pris dix ans, parce que j’ai
voulu tout refaire de première main. Je me
suis aperçue qu’il ne fallait se fier à personne.
Les gens copient les erreurs des autres, les erreurs s’invétèrent… Quant à Simone de Beauvoir, elle avait moins de documents que moi
et écrivait souvent selon sa mémoire affective. Ainsi, dans la Force des choses, elle déplace le dîner avec Cocteau et Colette de
deux ans. Quand j’ai publié les lettres à Algren, je suis tombée sur l’une d’elles qui dit:
«Hier soir, j’ai dîné avec Colette et Cocteau…»
Ce n’était pas dans son journal ?
A cette époque-là, elle ne tient pas de journal.
Il fallait tout vérifier. C’est passionnant. Cela
m’a entraînée souvent très loin, pour un seul
article, je suis allée à Milan. Ça a un côté enquête policière. Et quand on obtient des recoupements, on jubile.
Et vous-même, avez-vous eu une correspondance avec elle? Et imaginez-vous de
la publier ?
Oui, on s’écrivait, surtout quand elle voyageait, parce que sinon on se voyait tout le
temps. C’est ma vie, et je voudrais encore que
cela m’appartienne à moi toute seule pendant
un temps. C’est un peu le même scrupule
qu’elle avait pour ses lettres à Sartre, vous
voyez.
Dans la Force de l’âge, Simone de Beauvoir rêve d’«une radicale entente»,
était-ce le cas de votre relation ?
Elle plaisantait souvent en disant, trop gentiment, que j’étais sa réincarnation. Elle voulait
dire qu’on avait les mêmes défauts, une espèce de jusqu’au-boutisme, d’extrémisme,
maîtrisé chez elle. Mais moi à l’époque, c’était
Saint-Just. Et dans notre sensibilité, dans notre appréhension des choses, il y avait des affinités, ça ne s’explique pas plus qu’on n’explique réellement un amour. Elle s’amusait de
retrouver chez moi des défauts qu’elle avait
combattus en elle. Une certaine violence dans
les prises de position, un manque de nuance
qu’elle me reprochait. «Ah, vous ne pensez qu’à
juger les gens, vous feriez mieux d’essayer de
les comprendre.» Depuis j’ai progressé…
Vous n’aviez pas forcément envie d’être
adoptée. Qu’est-ce qui vous a convaincue?
Elle ne voulait surtout pas que sa sœur se
mêle de son œuvre, ni sa famille. Comme
nous nous sommes connues pendant vingtsix ans, elle a estimé que j’aimais et comprenais son œuvre, et elle a voulu me la confier.
J’étais d’accord, en tant qu’amie. Elle me disait: «Mais vous n’aurez aucun droit.» Quand
elle a parlé d’adoption, j’ai tiqué parce que
nous n’avions pas du tout un rapport mèrefille. Mais quand est arrivée la mort de Sartre,
j’ai changé d’avis. En 1981, elle m’a donc adoptée et j’en remercie le ciel tous les jours. Regardez la difficulté que j’ai déjà dans certains
cas à faire valoir mes droits, imaginez si je
n’en avais pas.
Cette adoption ne vous mettait pas dans
une situation compliquée par rapport à
votre propre famille ?
J’ai expliqué à ma mère, un peu jalouse quand
même, que c’était un procédé juridique pour
gérer une œuvre littéraire. Je lui ai dit: «Je ne
vous renie pas, loin de là.» Et j’ai voulu m’appeler Sylvie Le Bon de Beauvoir. J’avais retrouvé un bon rapport avec ma mère et j’en
suis bien contente maintenant qu’elle n’est
plus là. On a toujours des remords, mais bon…
plus ou moins. Pour ce qui est du poids de
cette gestion littéraire, je ne me rendais pas
du tout compte de ce qui m’attendait. Simone
«Toute son œuvre est un
effort de démystification.
[…] C’est en 1985 qu’elle
dit dans une interview
vouloir écrire sur sa
sexualité, la sexualité
des femmes en général
et toutes les histoires
qu’elles se racontent soit
pour mentir ou se
magnifier, soit au
contraire pour se brimer,
se refouler.»
de Beauvoir encore moins.
Vous avez aujourd’hui un an de moins
qu’elle à sa mort. Qui prendra la
suite après vous ?
J’ai pris des dispositions, c’est mon devoir.
J’avais dit qu’à 75 ans je ferais un testament,
je l’ai fait. Le rapport que j’ai eu à Simone de
Beauvoir est unique, je ne peux pas espérer
retrouver ça. Les personnes peuvent disparaître aussi. Donc il vaut mieux compter sur un
collectif, une structure.
Lui connaît-on d’autres histoires
d’amour après Lanzmann ?
C’était avec moi l’histoire… D’ailleurs Lanzmann m’a dit en 1986 d’un ton indéfinissable:
«Elle n’en avait plus que pour toi.» Elle avait
une conception très personnelle du temps et
de l’âge auquel on pouvait avoir des histoires
d’amour. Et après Lanzmann, elle s’était barrée. C’était son idée, moi je ne la partageais
pas. Elle avait décidé que pour l’amour physique, elle était trop vieille. Je lui ai demandé
quand, pour la première fois, elle avait estimé
être vieille. Elle m’a dit: «A 13 ans.» Sans doute
que c’est justement à 13 ans qu ’elle a pris
conscience du temps qui s’anéantissait à jamais. En revanche, elle avait toujours cherché
à revivre l’intimité avec une femme, une amitié comme avec Zaza. Elle restait quelqu’un
de chaleureux, de tendre et d’intense. Sa vie
n’était pas finie, loin de là, elle était très active
sur tous les plans et très entourée d’affection.
Elle voulait écrire sur la sexualité sans
rien ménager. Avait-elle commencé ?
Malheureusement, non. Elle m’en parlait. Elle
aurait voulu y aller à fond sans aucun mensonge. Il s’agit toujours de son goût de démystifier, d’atteindre des vérités. Toute son œuvre
est un effort de démystification. Elle avait publié la Cérémonie des adieux, puis les Lettres
au Castor, cela nous amène déjà en 1983. C’est
en 1985 qu’elle dit dans une interview vouloir
écrire sur sa sexualité, la sexualité des femmes en général et toutes les histoires qu’elles
se racontent soit pour mentir ou se magnifier,
soit au contraire pour se brimer, se refouler.
Elle n’a pas poursuivi son journal après
1980 ?
Après Sartre, non. Il s’arrête juste avant sa
mort. Elle a eu ensuite une compulsion d’écriture, pour la Cérémonie des adieux, comme
après la mort de sa mère. Pour sauver les dix
dernières années de Sartre. Il y a quelques lettres où elle parle un peu d’elle. On vient de
m’en envoyer il y a à peine trois jours. J’ai été
très frappée parce qu’il y en a deux de 1986
dans lesquelles elle parle d’elle. Elle écrit: «Je
vais très bien, je suis en bonne santé, je me fatigue juste plus vite à marcher, mais je suis très
entourée. Je suis très active, je fais ci, je fais
ça.» Et ajoute: «Pour l’instant, je n’écris pas.»
C’était au début de 1986. Je l’ai immédiatement imprimée et jointe à son journal. Elle dit
«pour l’instant», donc elle avait bien l’intention de s’y remettre.
Vous êtes encore très émue trente ans
après.
Ce ne sont pas des souvenirs, vous comprenez, cela m’habite. Le temps n’est rien dans
un certain sens, mais hélas, aussi, c’est beaucoup. •
Lire aussi sur Libération.fr le compte rendu
de l’exposition Hélène de Beauvoir
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36 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
POCHES
«Il y avait les
passeports, les permis
de conduire ou, parfois,
les cartes de crédit de
personnes qui avaient
vécu à l’aéroport avant
de mourir. Clark tenait
un registre
impeccable.»
EMILY ST. JOHN MANDEL
STATION ELEVEN
Traduit de l’anglais
(Canada)
par Gérard de Chergé.
Rivages poche, 476 pp., 9 €.
Giuseppe
Bonaviri, il était
autrefois en
Sicile Echos de
vers et de prose
«Les nazis ont détérioré
et pétrifié les mots de
la psychanalyse» Entretien
avec Laurence Kahn
Par FRÉDÉRIQUE FANCHETTE
Recueilli par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
A
I
Mineo, épicentre de l’univers littéraire de Giuseppe Bonaviri, certaines ruelles sont si étroites
et sombres que les vieux qui ne bougent pas ont
une astuce. Quand le soleil darde une lame de lumière jusqu’à leur logis, ils se la renvoient les uns aux autres
avec des miroirs. Une façon comme une autre d’échapper
au silence et aux ténèbres. La Sicile des Commencements
est un pays âpre. C’est celle de l’enfance de Bonaviri (19242009), né dans la province de Catane et fils d’un artisan
pauvre dont il fera le personnage principal de son premier
roman, le Tailleur de la grand-rue («l’Imaginaire» Gallimard). La faim est souvent présente et, pour la tromper, les
mères conseillent aux enfants d’ajouter à leur pain une fine
tranche d’un autre pain et de faire comme si le pain le plus
mince «était une cuisse de faisan, un gésier de poule cuit,
ou un biscuit au sésame». Plus radicalement, il y a la solution de l’exil, de ceux qui partent en Amérique le cœur déchiré, ou en Ethiopie, poussés par la propagande fasciste.
A l’exemple des parents de Bonaviri, lui permettant ainsi
de faire des études de médecine.
Mais ce coin de Sicile est aussi une terre habitée par l’histoire, par sa grandeur passée. Dans la galerie des ancêtres,
se bousculent les Grecs de l’Antiquité, les Phéniciens, les
Sarrazins, les Normands… La tradition orale a gardé vivantes les histoires des aèdes d’antan. Et au XXe siècle, la poésie
baigne encore la vie de tous les jours. Des croyances païennes restent prégnantes, les étoiles «descendent s’abreuver
aux torrents», on donne à boire aux enfants, pour leur fortifier l’âme, l’eau dans laquelle ont trempé les instruments
de la forge. Dans les rivières, les femmes lavent les placentas des accouchées, comme un rite de restitution aux forces
vives de la nature. Le vent du crépuscule apporte «des présages et la très subtile mélancolie des morts».
Giuseppe Bonaviri mène chacun de ses récits en un double
attelage, en prose puis en vers. Les mêmes histoires se déplient ou se contractent, selon les deux modalités d’écriture
toujours solidaires. La poésie se fait moins hermétique,
moins elliptique après la prose, et jette sur cette dernière
rétroactivement une aura cosmique. On pourrait trouver
lassante cette répétition des histoires sous deux formes,
mais ce n’est absolument pas le cas, il y a le plaisir de se
retrouver en terrain déjà exploré, le plaisir de l’harmonique,
comme en musique. De façon plus élaborée, le traducteur
Philippe Di Meo parle de «l’espace interstitiel capiteux
sécrété par la friction résultant d’une juxtaposition de deux
registres». Retenons aussi les va-et-vient de Giuseppe Bonaviri entre le microcosme de Mineo et le «nébuleux et lent
tournoiement indéfini de l’univers». A la fin de l’ouvrage,
une photo le montre accroupi sur le haut plateau de Camuti, en 1979. Il est près d’un rocher gros comme un veau,
«la pierre de la poésie». Un lieu de pèlerinage très ancien
des poètes paysans et artisans de Sicile, dont Bonaviri semble vouloir rester frère en écriture •
GIUSEPPE BONAVIRI LES COMMENCEMENTS
Traduit de l’italien par Philippe Di Meo.
La Barque, 176 pp., 22 €.
l existe un lien peu intuitif entre
l’empathie, actuellement sacralisée, la psychanalyse et le nazisme. La psychanalyste Laurence Kahn explique ce tissage dans un
essai ardu et passionnant, Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse. Les atteintes sont allées bien au-delà des mises à l’index des ouvrages de Freud et
de l’exil des grands psychanalystes
viennois en Grande-Bretagne notamment. La littérature, à travers Thomas
Mann mais surtout Imre Kertész, est
un des fils directeurs de ce livre.
Pourquoi avoir choisi ce titre, et
non «Nazisme et psychanalyse» ?
Parce que «Nazisme et psychanalyse»
aurait débouché sur une histoire des
instituts psychanalytiques et des psychanalystes durant la période nazie.
Elle est connue: Matthias Göring, cousin d’Hermann Göring, lance une politique d’aryanisation à laquelle participent certains analystes. Elle aboutit
en 1936 à la création de l’Institut
Göring, institut de psychologie et de
psychothérapie présidé par Carl Jung.
Les psychanalystes juifs s’exilent en
masse avec l’aide de Jones ; certains
sont assassinés. Mais ce que j’ai souhaité et essayé de repérer, au-delà de la
catastrophe dans les vies individuelles,
c’est la manière dont les nazis avaient
atteint la psychanalyse dans son utilisation de la culture.
De quelles façons ?
Très tôt, l’usage nazi des mots de la culture fait écho au vocabulaire de la psychanalyse. Des mots qu’ils détériorent
et pétrifient. Par exemple le mot «pulsion», Trieb en allemand, que la traduction française de Mein Kampf
en 1934 restitue de façon erronée par
«instinct». De même, l’expression «pulsion d’autoconservation», mise par Hitler au service de la destruction d’une
partie de l’espèce et de la justification
d’un «Lebensraum». Ou encore le
terme d’inconscient ou celui de forces
obscures. Plus largement, dans
l’Homme Moïse et la religion monothéiste, Freud désigne le «grand
homme» avec le terme «Führer». Certes, le mot est banal en allemand, employé dès les premières traductions du
Contrat social de Rousseau pour nommer le «chef». Mais en 1934, sa charge
est tout autre. Thomas Mann repère ces
dévoiements et les souligne avec une
ironie mordante dans Frère Hitler
(1938), qui fit scandale, ou dans la Loi
(1943). De même il insiste sur le fait que
les nazis développent une théorie de la
pulsionnalité et il en fait part à Freud
– les deux hommes étaient en étroite
relation. Lorsqu’on lit en allemand
Mein Kampf ou le Mythe du XXe siècle
d’Alfred Rosenberg, on s’aperçoit
qu’Hitler et sa «troupe» ne cessent de
mettre à contribution ceux que l’historien Eric Michaud appelle les Grands
Allemands – Goethe, Fichte, Kant,
Nietzsche bien sûr. Il s’agit d’un véritable «art de la citation» qui aboutit à la
corruption de la langue elle-même. Ce
qu’étudient aussi Klemperer et
Cassirer.
Pourquoi invoquez-vous autant
Imre Kertész dans votre essai ?
C’était un survivant de l’Holocauste, un
romancier, un lecteur de Thomas
Mann et d’Adorno, et un traducteur de
Freud. Il était en quête de la «langue
d’après Auschwitz» qu’il voulait «atonale» pour indiquer la brisure que représentait Auschwitz. Il eut aussi le
culot d’utiliser l’expression de «contreculture nazie». Culot, car «contre-culture» véhicule l’idée d’une avant-garde
émancipatrice et créatrice. Kertész le
fait après que les nazis, en fait de
contre-culture, interdisent l’échange
entre Einstein et Freud sur les causes
de la guerre et les sources de la destructivité, qui devait paraître en trois langues en 1933.
Comment cette «contre-culture» atteint-elle la psychanalyse ?
Elle fut un renversement. Après Aus-
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
JESÚS CARRASCO
LA TERRE
QUE NOUS FOULONS
Traduit de l’espagnol par
Marie Vila Casas. 10/18,
240 pp., 7,50 €.
u 37
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Le corps de l’enfant est un des derniers
à apparaître. Il est tout au fond de la
caisse, dans un coin, minuscule parmi
les hommes, enveloppé dans un caban
foncé d’où ne sortent que des doigts pâles. Il aurait pu finir à la poubelle,
confondu avec les vêtements jetés et les
bricoles avec lesquelles les prisonniers
étaient montés dans le camion.»
ERRI DE LUCA
LE PLUS ET LE MOINS
Traduit de l’italien
par Danièle Valin. Folio,
190 pp., 7,25 €.
«Ischia avait un anneau brillant qui la serrait au large, à l’écart de la terre. Elle était
prisonnière, mais cela ne se voyait que de
là. Je ne connaissais pas d’autre liberté en
dehors d’elle. Il faut fixer à temps ses propres limites et puis les oublier. Les miennes se trouvaient dans le coup d’œil d’une
claire journée de septembre au sommet
de l’île.»
Volontaire pour l’Algérie
La guerre d’indépendance vue
par un jeune officier chargé
d’infiltrer un commando harki,
roman de François Muratet
Freud exilé,
dans son bureau,
à Londres,
vers 1938-1939.
PHOTO AKG-IMAGES
Par ALEXANDRA SCHWARTZBROD
chwitz, il faut réfléchir à la culture telle
que l’entend la psychanalyse, c’est-àdire à la façon dont nous vivons ensemble, à partir de ce meurtre inaugural
nazi et non plus à partir du meurtre originaire du père, depuis lequel Freud
conçoit les interdits civilisateurs. Mais
rares sont les analystes qui ont investi
ce terrain.
Quelles conséquences eut Auschwitz sur la pratique analytique?
L’inflation de l’empathie, entre autres.
En travaillant sur Shoah, de Claude
Lanzmann, j’ai découvert un très
grand nombre de textes issus de débats
tenus autour du film. Ils étaient entièrement centrés sur la pathologie des
rescapés, et ils expliquaient que Shoah
était le film de quelqu’un définitivement traumatisé par les camps dans sa
jeunesse, qui avait subi comme tous les
rescapés un abrasement de la mémoire
sous le coup du traumatisme. Selon
eux, la théorie psychanalytique était
trop sévère, trop froide pour s’adapter
à l’écoute du patient traumatisé par
Auschwitz. Ils reprenaient des enquêtes américaines de 1961 sur la pathologie d’un rescapé, affirmant que celui-ci
souffre d’un trauma spécifique qu’il
faut l’écouter avec une méthode spécifique : l’empathie. Le psychanalyste
devait tenir la position de la mère pour
réparer le rescapé : il ne restait plus
rien de la théorie analytique.
Pourquoi l’empathie vous gêne-telle ?
L’idée qu’on va pouvoir en finir avec
l’effroi en reconnaissant la douleur de
la victime et qu’à soi seule, cela doit la
réparer, est une position simpliste. Or
elle s’est généralisée. Je me souviens de
la page d’accueil d’un site psychanalytique américain, montrant des demandeurs d’asile syriens derrière des fils de
fer barbelés, avec comme surtitre: «Empathy for refugees». Notre empathie
leur faisait une belle jambe. Est-ce que
la responsabilité des psychanalystes ne
consiste pas plutôt à se demander pourquoi ces réfugiés sont retenus derrière
des fils de fer barbelés de triste mémoire? Là, je retrouve Kertész, dont la
langue est dénuée d’emphase et qui refuse absolument tout pathos pour
écrire sur l’Holocauste.
Autre effet du nazisme sur la psychanalyse: la prégnance de l’identité…
En effet : pourquoi l’identité est-elle
devenue le fer de lance de toute une
psychanalyse qui adore réparer les
troubles identitaires, alors que l’identité est aussi l’arme de guerre du refus
des étrangers ? Le nazisme a atteint
la théorie analytique là où pointe le
mal qu’il nous a appris. Il a fait de
l’identité un élément majeur, il a réveillé en nous une passion identitaire.
Comme si le vœu nazi d’ignorer la
complexité de la vie psychique s’accomplissait encore là. •
LAURENCE KAHN
CE QUE LE NAZISME A FAIT
À LA PSYCHANALYSE
«Petite bibliothèque de
psychanalyse», PUF, 260 pp., 14 €.
N
ous sommes en 1960. La guerre
d’Algérie fait rage. Frais émoulu de
l’école des élèves officiers, le jeune
André Leguidel se voit déjà crapahuter dans le djebel, les balles sifflant à ses
oreilles. «Contrairement à beaucoup de jeunes de
ma génération, je pensais que la France devait
montrer de quoi elle était capable en Algérie,
c’était une question d’honneur, de fidélité, de
grandeur, d’héritage. Se bousculaient dans mon
esprit les images de Vercingétorix, Du Guesclin,
d’Artagnan, celles aussi des grognards de Napoléon et des résistants de la Seconde Guerre mondiale, et surtout des hommes de Londres, comme
mon père l’avait été, les fidèles du Général, la
jeune garde des soldats dévoués à une cause immense, celle de la patrie,
alors même qu’elle était rabaissée par le maréchal
collabo.» Manque de
chance, sa connaissance
des langues étrangères le
destine plutôt à un travail
de gratte-papier dans les
bureaux du renseignement militaire en… Allemagne. Jusqu’au jour où
un général le convoque. Cigare aux lèvres et regard frisant sur une moustache à la Clark Gable,
il lui annonce qu’il est promu lieutenant et qu’il
part combattre en Algérie.
Leguidel ne demande pas son reste, il n’est pas
très finaud, et embarque pour Alger où il est reçu
par un commandant grisonnant et avenant. Là,
entre deux volutes de Chesterfield et trois gorgées de thé, le jeune lieutenant finit par comprendre à qui et surtout à quoi il doit sa promotion. Son père n’a jamais été un homme de
Londres mort sur le champ d’honneur aux commandes de son avion de combat, il travaillait
au 2e bureau de l’état-major de l’armée de terre,
en charge de la censure de la presse à Vichy. Un
collabo fusillé par les résistants en 1944. Et le
commandant aux Chesterfield, qui rêve de casser «du bougnoule», était son secrétaire. C’est par
fidélité à son ancien chef qu’il a promu le fils, et
aussi pour confier à celui-ci une mission un peu
spéciale : infiltrer en tant que simple troufion
une section de commando de chasse peuplée de
harkis et dirigée par un Français arabe, musulman, Mohammed Guellab. Il le suspecte de travailler en sous-main pour le FLN et d’avoir tué
un officier français qui combattait sous ses ordres. «Tu arrives et tu le flingues dès que tu en as
l’occasion, au cours d’un échange de tirs avec des
fells, et on n’en parle plus, ta mission est termi-
née.» Leguidel, bien que troublé, obtempère. Le
héros de ce nouveau roman consacré à la guerre
d’Algérie n’est pas André Leguidel, personnage
un peu falot que la guerre finira par déciller, mais
bien Mohammed Guellab, que François Muratet
fait vivre sous nos yeux avec une force, une fougue que l’on comprend mieux quand on apprend
que Guellab lui a été inspiré par la figure de son
beau-père, le père de sa femme. «Un jour, me
voyant écrire, il m’a dit: “Vous savez, je pourrais
vous en raconter des choses.”. Alors il a fait défiler
ses souvenirs. Arrivé à la guerre d’Algérie, je lui
ai demandé s’il avait tué des gens et il m’a répondu : “Bien sûr, qu’est-ce que vous croyez ?”.
Malheureusement, je n’ai pas osé continuer,
j’avais peur de le gêner, je le
regrette aujourd’hui»,
nous a confié François Muratet, l’auteur du très beau,
très puissant Tu dormiras
quand tu seras mort. Toutes les anecdotes concernant la vie de Guellab sont
donc puisées dans la réalité. Ainsi, si l’homme ne
croit plus en Dieu c’est
parce que son propre père
est mort après s’être rendu
dans une zone où sévissait une grave épidémie.
Averti du danger, il s’était contenté de clamer,
fataliste : «Inch Allah !»
Il en faudra du temps à Leguidel pour cerner
Guellab. Au début, l’homme le met mal à l’aise.
«Même genre de dur qui ne raisonne qu’en termes
d’opération, de zone, d’efficacité, de vitesse, de discipline, avec sans arrêt le jargon militaire à la
bouche, même pour parler du temps qu’il fait. Le
temps n’était pas beau, il était clair, on ne se dépêchait pas, on dropait, on ne se rangeait pas en file
indienne, mais bite à cul, affirmatif pour dire oui,
négatif pour dire non, et au temps pour moi pour
dire qu’il s’était trompé sur des choses insignifiantes», écrit Muratet. Puis il finira comme les autres,
fasciné. Ce nouveau roman sur la guerre d’Algérie
nous plonge dans le quotidien des combats, le
fracas des armes, le saignement des corps et l’enchevêtrement des identités. Dans une étonnante
course-poursuite finale dans le maquis, la folie
de cette guerre fratricide va atteindre son paroxysme quand Guellab va retrouver un de ses anciens camarades parmi les gars du FLN qu’il traque à mort avec sa bande de harkis. Les hommes
tombent au fil des mètres, ils ne savent même
plus pourquoi. •
«Même genre de dur
qui ne raisonne qu’en
termes d’opération, de
zone, d’efficacité, […],
avec sans arrêt le
jargon militaire à la
bouche.»
FRANÇOIS MURATET TU DORMIRAS QUAND
TU SERAS MORT Joëlle Losfeld, 252pp., 18,50 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
POCHES
«Contrairement
à l’élitisme
démocratique, l’élitisme
artiste conserve
l’indexation de
l’excellence sur le
privilège de naissance
que représente le don
inné.»
NATHALIE HEINICH
L’ÉLITE ARTISTE
Folio essais,
502 pp., 8,30 €.
elle a remporté un succès considérable avec le Mangeur de
citrouille en 1962», est-il écrit
dans le catalogue de l’Œil de
la lettre en 1989. Cl.D.
ROMANS
MANUEL SORIANO
LA PERFECTION DU
REVERS
Traduit de l’espagnol
(Argentine) par Delphine
Valentin. Actes Sud, 320 pp.,
22,50 €.
La championne de tennis argentine Patricia Lukastic,
surnommée Luka, avait un
revers exceptionnel, don rare
pour une gauchère. Active
dans les années 1990, arrivée
en finale de l’Open d’Australie en 1996, elle cesse de jouer
à 21 ans à cause d’une blessure aux vertèbres. Sa jeunesse et sa chute sont très
bien racontées par Manuel
Soriano, écrivain argentin né
en 1977. Le ton alterne entre
humour et suspense. Luka
sollicite Soriano : elle souhaite que sa vie devienne un
livre. Soriano est auteur et
éditeur, sa femme et lui ont
besoin d’argent, Luka en a
gagné beaucoup: l’affaire est
dans le sac. Il la rencontre en
Uruguay, où il habite aussi.
Première entrevue: il remarque que la main gauche qui
tenait la raquette «est suivie
d’un avant-bras monstrueux
et hypertrophié. Elle pourrait
me démolir avec cette main,
me perforer la peau avec ces
doigts, m’arracher la pomme
d’Adam ou le cœur». Derrière
l’athlète, il y avait un père qui
espérait sortir sa fille de la
pampa. V.B.-L.
GEIR GULLIKSEN
HISTOIRE D’UN MARIAGE
Traduit du norvégien par
Jean-Baptiste Coursaud.
Buchet-Chastel,
204 pp., 19 €.
Etendue sur le dos tandis
qu’il la pénètre, elle lui dit :
«Au cas où ça devrait finir entre nous […] alors il faudra
qu’on se voie en secret, toi et
moi, parce que je veux qu’on
continue de faire l’amour ensemble, tu comprends ?» Ce
serment triste, Jimini le pro-
CHRISTIAN OSTER
MASSIF CENTRAL
L’Olivier, 154 pp., 16,50 €.
nonce quand la fin de son
mariage avec Jon est déjà
amorcée. Elle a rencontré un
autre homme, sous les yeux
de Jon. Elle est encore ici,
mais déjà ailleurs. Histoire
d’un mariage, du Norvégien
quinquagénaire Geir Gulliksen, raconte un effacement,
un grand amour qui s’en va.
Jon avait quitté sa femme
pour vivre avec Jimini ; il
était alors un jeune père.
Celle qu’il abandonnait, tellement atteinte, lui avait souhaité de connaître un jour un
chagrin d’amour équivalent
au sien: son vœu fut exaucé,
merci. Entre Jon et Jimini,
cela ne se termine pas en un
éclair. Cet éloignement, le roman l’alimente et le dissèque.
Il devient un supplice. Mais
ça va passer puisque «tout va
passer. Ce ne sont que des
émotions». V.B.-L.
PENELOPE MORTIMER LE
MANGEUR DE CITROUILLE
Traduit de l’anglais par
Jacques Papy. Belfond
«vintage», 250 pp., 16 €.
Paul a pris Maud à Carl Denver, pour la laisser tomber
ensuite. Culpabilité, paranoïa ou lucidité, il ne pense
plus qu’à la vengeance inévitable de l’ami trahi. «Seule la
crainte d’un passage à l’acte
de Carl Denver m’occupait
l’esprit.» Dans un périple absurde puisqu’obsessionnel, il
se réfugie chez des connaissances dans le Massif central,
enchaîne des situations erratiques dans lesquelles le suit
le lecteur goûtant l’humour
cynique à perles typiquement osterien. C’est aussi,
sans en avoir l’air, un hommage à la lecture, incarnée
par une femme. Paul répond
à son ami qui lui demande
s’il ne s’ennuie pas à lire
toute la journée : «Je répondais que la lecture, précisément, est une manière
d’échapper à tout.» La fin le
dira. F.Rl
n’a rien de révolutionnaire :
la fureur de vivre adolescente
dans un bled perdu. Mais
d’emblée, dès que Suzy accompagne sa grand-mère à
l’église, on sait que quelque
chose va clocher, et de fait
elle s’ennuie aussi sec, se met
à fantasmer des virées pas du
tout catholiques, à imaginer
des statues à l’effigie de mécréants comme elle («sainte
Suzy Kosasovich des Beuveries du Vendredi, étalée de
tout son long sur le dos, un œil
au beurre noir, la lèvre fendue
et les jambes ouvertes sur sa
pieuse jupe retroussée, un
mausolée où les hommes solitaires viendraient se frotter»).
Suzy a 14 ans, vit à Joliet, Illinois (d’où est originaire Patrick Michael Finn, prof de
creative writing désormais
installé dans l’Arizona). Sa
grand-mère Busha est bien
mignonne avec sa foi et ses
reliques mais l’ado n’a qu’une
hâte, pécher, se frotter au
diable. Qui tient QG, à Joliet,
au Zimno Puwe Club. Joey
Korosa et Darly Sharpinka,
un couple de lycéens têtes
brûlées qui fascinent Suzy, y
vont souvent. Et Joey fait
monter la sève en Suzy. Le livre, c’est cette nuit au Zimno
Puwe Club où Suzy pactise
avec le diable. S.Ch.
JEAN-YVES MOLLIER
L’ÂGE D’OR DE LA
CORRUPTION
PARLEMENTAIRE,
1930-1980
Perrin, 352 pp., 24 €.
PATRICK MICHAEL FINN
CECI EST MON CORPS
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Yoko Lacour.
«Equinox» Les Arènes,
188 pp., 9,90 €.
C’est un livre bref mais incandescent, du roman noir
quartz, à étincelles. La trame
ESSAI
l’essai, pour faire, par contraste, ressortir la beauté et
l’utilité morale, sociale, politique de l’ironie, dresse le
portrait-type de ses ennemis:
depuis «les intégristes à rebrousse-poil», jusqu’aux trolls
(«le troll est un imbécile digital qui sévit en pied d’articles,
de posts de blogs ou de tribunes»), les idéologues, les cyniques, les donneurs de leçons ou encore «ceux qui
veulent que l’espèce humaine
s’améliore une bonne fois
pour toutes: amoureux du développement personnel, enragés du bien-être, du soin de
soi, ou des sept étapes vers
l’épanouissement puis vers le
bonheur». R.M.
REVUE
EUROPE
GEORGES DIDIHUBERMAN
Mai 2018, 384 pp., 20 €.
DIDIER POURQUERY
EN FINIR AVEC L’IRONIE ?
Robert Laffont «mauvais
esprit», 160 pp., 17 €.
HISTOIRE
POLAR
Mrs Armitage pleure tout le
temps, et le psychiatre qu’elle
consulte va l’aider, n’en doutons pas, avec la complicité
du mari, Jake. Tout le monde
fait en sorte que Mrs Armitage ne se fatigue pas avec
d’autres enfants, elle qui en a
déjà tellement. Passive mais
lucide, Mrs Armitage tente de
trouver un refuge contre la
trahison conjugale. Une curiosité que ce roman de Penelope Mortimer (1918-1999):
«Romancière des névroses et
des frustrations féminines,
scandales de l’entre-deuxguerres et acheminé durant
l’Occupation le magazine Signal. Tout portait à croire
qu’elles disparaîtraient dans
le grand procès de «moralisation» entrepris à la Libération, qui imagina leur transformation en entreprise de
service public. Il n’en fut rien.
L’ouvrage montre comment
la loi Bichet du 2 avril 1947 signa «le retour du trust Hachette» au sein des nouvelles
NMPP. Le climat de guerre
froide, l’intervention de
nombreux hommes politiques (futurs «députés Hachette») et d’influents patrons de presse expliquent ce
retour imprévu. Rien n’interdisait alors, conclut l’auteur,
de réitérer les formes habituelles de la corruption politique. D.K.
Le titre est trompeur. Car
l’enquête serrée que mène ici
l’auteur, spécialiste de l’histoire du livre et de l’édition,
concerne un objet beaucoup
plus précis : l’échec du pouvoir issu de la Résistance à liquider, au lendemain de la
guerre, le «trust vert» des
messageries Hachette. Véritable empire, celles-ci
avaient trempé dans tous les
Qu’on se rassure: on ne trouvera pas ici un commentaire
érudit des grands textes ironiques ou sur l’ironie, tels
qu’on les trouve chez les philosophes ou les écrivains, de
Swift à Karl Kraus, de Platon
(Socrate) à Kierkegaard ou
Jankélévitch. Didier Pourquery, journaliste (Libération, le Monde, VSD, InfoMatin, The Conversation
France…), hume l’air du
temps, et cherche à savoir ce
que dit, dans le monde
d’aujourd’hui, la nouvelle
méfiance (illustrée par le premier discours de Macron président, «nous ne céderons rien
au mensonge, nous ne céderons même rien à l’ironie»)
envers l’ambivalence ironique, le second degré, la délicate moquerie, l’esprit de finesse –si fin qu’il n’adhère à
rien et décourage d’avance
tout dogmatisme. Ecrit de
façon légère – forcément ! –,
Georges Didi-Huberman est
désormais à la tête d’une
œuvre considérable, partagée entre études qui relèvent
– sans solution de continuité– de la philosophie et de
l’histoire de l’art (de la Renaissance à l’art contemporain), qui s’inscrivent dans le
sillage de celles d’Aby Warburg, Walter Benjamin ou
Pier Paolo Pasolini, et qui se
concentrent sur les subtiles
relations entre les mots, les
images et la pensée. Deux entretiens et une quinzaine
d’articles sont recueillis dans
ce dossier spécial d’Europe
qui éclairent chaque composante du travail de Didi-Huberman, dont: «Qu’est-ce que
s’orienter dans les images?»
de Muriel Pic, «Une certaine
écriture» de Marianne Alphant, «La pensée phasme»
d’Emmanuel Alloa, ou «Soulèvement de vie dans le grain
d’une photo», d’Eduardo
Jorge De Oliveira. De Georges
Didi-Huberman, vient de paraître Aperçues (Minuit,
340 pp., 27 €). R.M.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
«Serait-il sage de croire qu’un mouvement social qui vient de si loin pourra
être suspendu par les efforts d’une génération ? Pense-t-on qu’après avoir détruit le féodalisme et vaincu les rois, la
démocratie reculera devant les bourgeois et les riches ? S’arrêtera-t-elle
maintenant qu’elle est devenue forte
et ses adversaires si faibles ?»
ALEXIS DE
TOCQUEVILLE
TYRANNIE
DE LA MAJORITÉ
Avant-propos de
François L’Yvonnet.
L’Herne «Carnets»,
104 pp., 6,50 €.
u 39
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Chaque fois que la critique dénonce
le matérialisme, elle conforte la
croyance selon laquelle le vice réside
dans le désir des hommes pour les
biens de consommation, et non dans
l’ordre qui les en prive : dans la satiété
et non dans la faim. Si l’humanité disposait de l’abondance, elle secouerait
les chaînes de la barbarie civilisée.»
THEODOR W. ADORNO
PRISMES.
CRITIQUE DE LA CULTURE
ET SOCIÉTÉ
Traduit de l’allemand par
Geneviève et Rainer
Rochlitz.
«Petite bibliothèque» Payot,
368 pp., 10,70 €.
«Refaire
le monde»
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Azouz Begag, plein soleil
Le festival Etonnants
voyageurs tient sa 29e édition à Saint-Malo du 19
au 21 mai avec pour principal thème «Refaire le
monde». Plus de 200 écrivains et artistes seront
présents, dont J.M.G
Le Clézio, Dany Laferrière,
Armistead Maupin, Kevin
Canty, Asli Erdogan. A
cette occasion paraît un
recueil intitulé Osons la
fraternité ! Les écrivains
aux côtés des migrants, dirigé par Patrick Chamoiseau et Michel Le Bris
(Philippe Rey). Rens. :
Etonnants-voyageurs.com
Par PAULINE DRABI Enseignante
D
ans le Gone du Chaâba (1986) Azouz Begag nous ouvrait grand
les pages sur un monde sans mots, sans nos mots –ceux des
bourgeois, des bien-pensants, ceux des intellectuels – un
monde de «bouarianes à filou» (bons à rien à vélo). Dans ce
désordre du bidonville de Lyon où vit alors la famille d’Azouz, au milieu
des cris, des rires et des injustices du quotidien, la poésie s’infiltrait déjà
dans toutes les fissures, celles des murs, et des hommes. C’est dans ce
monde où la souffrance se dit aussi difficilement que l’amour, que l’auteur
a trouvé la source tendre et colorée de son inspiration.
Dans Mémoires au soleil, depuis l’appartement de Lyon, des années plus
tard, Azouz remonte le temps, plus loin encore, avant le bidonville, avant
sa naissance, avant la France même, là où tout commence: en Algérie. On
ne peut s’empêcher de penser à Camus et au manuscrit inachevé du Premier
Homme. Deux auteurs en quête de leurs origines, dans ce même pays marqué par la colonisation, et les conflits mondiaux, au cours desquels des ancêtres encore jeunes meurent, anonymes, pour un autre pays qu’ils n’ont jamais connu. C’est une tragique symétrie des destins qui émerge entre le
père de Camus, modeste pied-noir d’Alger, et le grand-père de Begag, petit
paysan de Constantine. Au cours de ce voyage, comme Camus avant lui,
Azouz Begag est confronté à la difficulté de retrouver des traces, dans une
Algérie qui les efface, obstinément. Aux «villes sans passé» de Camus dans
l’Eté, répond le proverbe algérien rappelé par Begag, «Li fet met», «ce qui
est passé est mort».
Si la recherche des racines se fait si pressante, parfois désespérée, c’est qu’ici,
en France, Bouzid, le père d’Azouz s’en va silencieusement. Les lumières
en lui disparaissent comme les habitants, à une autre époque, avaient déserté l’un après l’autre la tôle du Chaâba. Il est atteint d’«Ali Zaimeur»,
comme dit sa femme, cette maladie qui le vide de ses souvenirs. Souvent,
sans crier gare, Bouzid prend la poudre d’escampette. Lui aussi, il veut revoir
ses ancêtres et la chaleur des origines. Azouz le retrouve un peu plus loin,
au café du Soleil. Tandis que Bouzid s’exile en lui-même, dans son regard
qui s’absente, les vieux clients du café projettent la lumière du pays. Son
fils près de lui, la main dans la sienne, il redevient un enfant. Dans ce café
de fantômes humains, on ne doute pas qu’Azouz et Bouzid sont chez eux.
Et au milieu des parties de dominos et des vieilles cartes postales renaissent
la poésie et la nostalgie des éternels exilés. •
AZOUZ BEGAG MÉMOIRES AU SOLEIL Seuil, 184 pp., 17 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 4 au 10 mai 2018)
ÉVOLUTION
1 (21)
2
(3)
3
(1)
4
(4)
5
(2)
6 (31)
7
(6)
8 (40)
9 (79)
10 (84)
Proust
à l’encan
Les gorges d’El-Kantara, en Algérie, en 1900. PHOTO AKG-IMAGES
TITRE
Qui a tué mon père
Le Lambeau
Un été avec Homère
La Disparition de Stephanie Mailer
La Jeune Fille et la nuit
La Terre des morts
Le Suspendu de Conakry
The End
Le Manuscrit inachevé
Bilan de faillite
Il y a tout juste un an, Fred Vargas dégainait Quand sort la
recluse et se positionnait directement en numéro 1. Après,
on retrouvait les habitués. Jean-Christophe Rufin proposait le Tour du monde du roi Zibeline, Guillaume Musso
avait Un appartement à Paris, qui cartonne en ce moment
dans son format de poche, et Régis Debray, avant de nous
mettre en Bilan de faillite, expliquait «Comment nous sommes devenus américains» dans Civilisation.
La tonalité de ce printemps est plus grave. Le titre du nou-
AUTEUR
Edouard Louis
Philippe Lançon
Sylvain Tesson
Joël Dicker
Guillaume Musso
Jean-Christophe Grangé
Jean-Christophe Rufin
Zep
Franck Thilliez
Régis Debray
ÉDITEUR
Seuil
Gallimard
Equateurs
Fallois
Calmann-Lévy
Albin Michel
Flammarion
Rue de Sèvres
Fleuve noir
Gallimard
vel album de Zep, une dystopie qui n’a rien de Titeuf, le
résume: The End. Sur la page de garde, Zep a cette formule:
«Et pour avoir prêté leurs traits aux personnages, merci à
Arthur, Francis, Laure, Stéphane et Alain.» Voilà qui est
honnête. Les romans à clés, ou autofictifs, pourraient s’en
inspirer. On éviterait ainsi les ennuis. L’auteur donnerait
les prénoms de ceux qui l’ont inspiré, dirait merci, les intéressés se reconnaîtraient et comprendraient qu’ils sont devenus des personnages, des modèles. Cl.D.
SORTIE
03/05/2018
12/04/2018
19/04/2018
07/03/2018
24/04/2018
02/05/2018
28/03/2018
25/04/2018
03/05/2018
03/05/2018
VENTES
100
72
60
55
50
34
30
30
28
25
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total
de 81 088 titres différents. Entre
parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes du
Lambeau représentent 72 % de celles
de Qui a tué mon père.
La collection de MarieClaude Mante, petite-nièce
de Marcel Proust, sera
mise aux enchères
le 24 mai chez Sotheby’s.
Parmi les 70 lots figurent
un ensemble de 138 lettres
adressées à l’écrivain par
son éditeur Gaston Gallimard, estimé entre
100 000 et 150 000 euros,
ainsi qu’un rare brouillon
de Du côté de chez Swann
(estimé entre 30 000 et
50 000 euros) et deux jeux
d’épreuves d’A l’ombre des
jeunes filles en fleurs.
Rendezvous
Michel Winock présente
Journal politique t. 2. Les
années Mitterrand 19811995 (Editions Thierry
Marchaisse) à la librairie
Compagnie mardi à 18 h 30
(58, rue des Ecoles, 75005).
«Phares du Nord» à la Maison de la poésie de mardi
à jeudi : Cees Nooteboom
s’entretient avec son traducteur, Philippe Noble,
mardi à 19 heures ; rencontre avec Lize Spit à 20 h 15 ;
mercredi, à 19 heures, Margriet de Moor dialogue
avec Geneviève Brisac (157,
rue Saint-Martin, 75003).
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40 u
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Willa Cather,
maillage d’amour
ParMATHIEU LINDON
L
e talent de Willa Cather
s’exprime dans une douceur sans concession qui
profite souvent plus au
lecteur qu’à ses personnages. Les
douze romans de l’Américaine née en
1873 et morte en 1947 sont traduits en
français, mais peu de ses nombreuses
nouvelles –Destins obscurs, chez Rivages, n’en regroupe que trois. En
voici donc une quatrième avec Prochainement, Aphrodite! (dont Rivages
avait republié en 1996 une ancienne
traduction, la Montgolfière). Ce texte
de 1920 est une histoire d’amour newyorkaise dont les protagonistes sont
plus nombreux qu’ils le croient. Un
jeune homme et une jeune fille (un
chien également, mais il n’est pas partie prenante dans l’amour proprement dit), et aussi l’art, puisqu’elle se
consacre au chant et lui à la peinture.
C’est un éphémère mariage à trois
sans mariage où il s’avère que, de
même qu’un personnage assure qu’«il
y a beaucoup de sortes de succès», il y
a pour des artistes plusieurs manières
d’être ambitieux: pour sa carrière ou
pour son art. Et quel que soit le choix,
il rejaillit sur sa vie dite sentimentale.
Désirés ou non, les orages frappent
partout. «Don Hedger savait qu’il ne
se passerait pas grand-chose dans sa
vie. Eden Bower, elle, savait qu’elle vivrait intensément. Mais elle n’avait
pas deviné que son voisin connaîtrait
plus de tumultueuses aventures dans
son sombre atelier qu’elle n’en vivrait
dans toutes les capitales d’Europe.»
Que se passe-t-il dans une vie, qu’y appelle-t-on une aventure, au-delà
même du sentimental ?
«Je n’aime pas prendre de risques déraisonnables. –Il ne doit pas être très
amusant de prendre des risques raisonnables.» Mais est-il plus raisonnable ou déraisonnable de monter dans
une montgolfière ou d’être fidèle à la
conception qu’on a de son art? Rien ne
rapproche apparemment le jeune
homme de la jeune femme sinon qu’ils
sont voisins et que celui-là profite d’un
trou dans la cloison pour voir celle-ci
nue. L’érotisme est exceptionnellement présent dans le texte. «Ce qui le
conduisait irrésistiblement jusqu’à
cette fente était plus fort que sa volonté, pourtant il avait toujours considéré que sa plus grande qualité était
justement la volonté.» Quand ils arri-
«Je n’aime pas
prendre de risques
déraisonnables.
–Il ne doit pas être
très amusant de
prendre des risques
raisonnables.»
vent à grimper sur le toit : «Les
contours de leurs visages se perdaient,
s’estompaient dans l’ombre, mais il
s’agissait bien d’un homme et d’une
femme et c’était tout ce qui comptait
pour eux, leur mystérieuse beauté, le
rythme qu’ils adoptèrent pour enfin se
déplacer sur le toit et se glisser dans le
trou noir.» Une prétendue légende aztèque va encore appuyer sur l’amour
physique. Mais physique et sentimental se mêlent, un geste provoque un
sentiment qui provoque un geste. «Ils
n’échangèrent pas un mot, mais quand
ils traversèrent la passerelle, elle lui
prit le bras et appuya son épaule
contre la sienne. Hedger eut la sensation qu’ils baignaient dans une atmosphère très chargée, dans un maillage
invisible d’émotions subtiles, presque
douloureuses. De façon mystérieuse, ils
s’étaient emparés l’un de l’autre.» Et
c’est ainsi que le peintre en arrive à expliquer son travail : «Voyez-vous, je
m’efforce de peindre ce que les gens
pensent et ce qu’ils ressentent.» Est-il
compris? L’est-on jamais? «Bien sûr,
ils finirent par se disputer» est la première phrase du bref chapitre qui suit
celui d’où sont extraites les citations
précédentes.
«Cette petite grande âme venait de
s’envoler», écrit Victor Hugo à la mort
de Gavroche et des générations d’écoliers ont dû commenter cet oxymore.
Il est tentant de voir en Prochainement, Aphrodite! (l’explication du titre arrive à la fin) un grand petit texte
dans l’œuvre de Willa Cather dont il
embrasse des thèmes en accéléré, en
particulier le rapport que chacun de
ses personnages tisse à sa propre existence. La jeune fille : «La vie s’étalait
devant elle comme dans un magasin
de luxe, et elle n’avait plus qu’à passer
commande, sachant que ces choses
magnifiques et coûteuses, on n’allait
pas toutes les lui livrer d’un seul coup,
mais que, l’une après l’autre, elles arriveraient immanquablement jusqu’à
sa porte.» «Les êtres tels qu’Eden
Bower ne s’expliquent pas», écrit aussi
Willa Cather et le peintre Hedger, audelà de ses théories, sait pourquoi: «Il
allait la retrouver parce qu’elle
préexistait à tout art, parce qu’elle
était la chose la plus époustouflante
qui lui soit arrivée.» Il va faire d’autres
découvertes, le concernant: «Il ignorait qu’il était capable d’autant de
souffrance.» Il va montrer sa maestria: «Il était dévasté. Ce soir, il lui faudrait endurer la solitude de toute une
vie.» Mais chacun rencontrera sa solitude et se révélera capable d’élargir le
champ de ses souffrances. •
WILLA CATHER PROCHAINEMENT,
APHRODITE ! Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) et présenté par Sylvie
Rozenker. Petite bibliothèque
Ombres, 98 pp., 9 €.
Benoîte Groult en Irlande, où elle avait une maison. COLL PRIVÉE FAMILLE GROULT
POURQUOI ÇA MARCHE
Benoîte Groult a une
sacrée pêche L’Irlande
de l’écrivaine féministe
Par CLAIRE DEVARRIEUX
L
es fans de Benoîte
Groult (1920-2016)
retrouvent avec plaisir le franc-parler de
l’écrivaine féministe dans Journal d’Irlande, sous-titré «Carnets
de pêche et d’amour 1977-2003».
Ceux qui ne la connaissent pas
tirent plaisir et profit de la lecture de ces pages, éditées par
une des filles de l’auteure, Blandine de Caunes. Comme son titre
l’indique, Journal d’Irlande
parle à la fois d’un pays et du
temps qui passe. Benoîte Groult
et son mari, le romancier Paul
Guimard (1921-2004), plutôt que
de chercher indéfiniment la
maison de leurs rêves, achètent
en 1977 un terrain dans le Kerry,
et font construire. Ils vivent à Paris et ont déjà une maison en
Bretagne et à Hyères, mais ils
viennent ici l’été pêcher en mer,
seul sport et passe-temps qu’ils
peuvent pratiquer ensemble. A
bord d’un bateau, ils s’entendent. Une fois à terre, c’est une
autre histoire, et c’est la note
sombre de ces mois d’août qui se
succèdent. Paul Guimard s’abandonne à la vieillesse.
1 Alors, ça mord ?
Les lieus et les congres par
kilos atterrissent sur la table et
dans le congélateur. Les casiers
de homards et de crevettes sont
pleins, et il ne manquera ni le
pain ni le beurre pour les accompagner, sauf chez Joséphine
Chaplin, la voisine. On savoure à
la fois bouquets, oursins, étrilles,
tourteaux, bigorneaux, et le vocabulaire de la pêche, pêche en
mer ou à pied. Boetter, relever le
tramail paraît soudain familier.
Naturellement, il pleut et le fond
de l’Eire est froid. Sinon à l’instant, du moins tout à l’heure à
coup sûr. Aucune importance. Le
pays a d’autres ressources –dont
les pubs– évoquées dans le Journal avec infiniment de finesse.
2 Qu’est-ce que
je peux faire ?
Benoîte Groult sait toujours quoi
faire. «Quand je ne rame pas, je
couds.» Quand elle ne brique pas,
elle répare. Les sanitaires sont
souvent en panne, de préférence
lorsqu’il y a des invités. Ensuite,
une fois les corvées ou le ménage
terminés, elle écrit. «Etrange
d’être contrainte à s’excuser,
quand on va travailler.» Elle qui
a longtemps «couvé» son écrivain
de mari, voudrait être couvée à
son tour. Paul Guimard ne l’aide
en rien, sauf à mesurer que désormais il ne la fait plus souffrir.
C’est Kurt, l’amant retrouvé, qui
prodigue la sécurité dont les artistes ont besoin. Et la nuit, raconte Benoît Groult, cet homme
qui est tout sauf un intellectuel
la comble. Bien plus efficace que
deux liftings. «Mais pourquoi le
roi des cons est-il le roi de mon
con ?» A ce sujet, Groult est à la
fois plus explicite et moins brutale dans les Vaisseaux du cœur
(1988), roman jugé osé par l’entourage de François Mitterrand,
qui ne l’a donc pas lu.
3 Devine qui vient
dîner ?
François Mitterrand, dont Paul
Guimard a été le conseiller avant
de rejoindre la Haute Autorité de
l’audiovisuel, vient passer une
nuit. Au nombre des invités de
marque, notons Jean-Loup Dabadie et les siens, Eric Tabarly,
Michèle Manceaux. Les Badinter
viennent en 1989. «Elisabeth lit
sans cesse. Ne se baigne pas avec
Robert. Refuse la moindre promenade et même le moindre pas !»
Entre 1977 et 2003, les enfants
ont le temps de faire leur vie.
L’Irlande change, un élevage de
saumons «pollue la baie». Une
silhouette fend le cœur, celle de
Flora, sœur de Benoîte (voir leur
Journal à quatre mains). En
1983, Flora Groult a «une mémoire époustouflante». Seize ans
plus tard, elle est «terrassée par
Alzheimer comme maman». •
BENOÎTE GROULT
JOURNAL D’IRLANDE
Texte établi et préfacé
par Blandine de Caunes.
Grasset, 428 pp., 22 €.
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. The Voice. La plus
belle voix. Divertissement.
La finale. Présenté par
Nikos Aliagas, Karine Ferri.
23h25. The Voice, la suite.
Divertissement.
20h55. Le monde de Jamy.
Documentaire. En France, des
plus hauts sommets au littoral,
ils défient pour nous les milieux
extrêmes. 22h55. Vénézuela,
l’expédition extrême.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
Affaire Maël Combier : Passion
meurtrière / L’amour à mort.
22h40. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
FRANCE 5
CSTAR
21h00. 63e édition du
Concours de l’Eurovision.
Divertissement. Présenté par
Stéphane Bern et Christophe
Willem. 00h50. La grande
histoire de l’Eurovision.
Documentaire.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Le Périgord des
gourmets. 22h20. Échappées
belles. Magazine.
21h00. Supergirl. Série.
La grande évasion. La sens
du devoir. 22h30. Supergirl.
Série. 3 épisodes.
FRANCE 3
20h55. Magellan et
Mongeville. Téléfilm. Avec
Jacques Spiesser et Francis
Perrin. 22h30. Commissaire
Magellan. Série. Noces
funèbres.
CANAL+
21h00. Football :
Multi Foot. Sport.
37e journée - Ligue 1
Conforama. 22h55.
Jour de foot. Magazine.
Présenté par Karim Bennani.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Troisième Reich :
l’avènement. Documentaire.
22h40. Troisième Reich :
la chute. Documentaire.
21h00. Nos chers voisins.
Série. Avec Martin Lamotte,
Gil Alma. 22h20. Nos chers
voisins. Série.
TMC
6TER
21h00. Daredevil. Série.
Nelson contre Murdock.
La marche des vertueux.
23h05. Daredevil. Série.
21h00. Rénovation Impossible. Documentaire. Style art
déco. 3x7. 22h35. Rénovation
impossible. Documentaire.
W9
CHÉRIE 25
20h25. Les Simpson.
Jeunesse. Covercraft. Maman
de bar. Déluge au stade. Le rap
de Bart. Oh... la crise cardiaque.
22h30. Les Simpson.
20h55. Histoire trouble.
Téléfilm. Avec Jennifer Beals,
Jonathan Goad. 22h40.
Un inconnu dans mon lit.
Téléfilm.
ARTE
NRJ12
NUMÉRO 23
20h50. Un tour du monde
à vol d’oiseau. Documentaire.
22h20. Ménopause et
andropause. Documentaire.
Quand les hormones s’affolent.
20h55. The Big Bang Theory.
Série. Le vortex du week-end.
Le dysfonctionnement du
téléporteur. La vengeance
d’Howard. L’enfer des vacances.
22h35. The Big Bang Theory.
20h55. L’enfer des prisons.
Documentaire. Délinquants
sexuels. 22h00. L’enfer des
prisons. Documentaire. Prison
pour femmes en Californie.
M6
21h00. Hawaii 5-0. Série.
E Ho’oko Kuleana. Aohe Mea
Make I Ka Hewa; Make No I Ka
Mihi Ole. 22h50. Hawaii 5-0.
Série. 3 épisodes.
C8
21h00. La folle histoire des
Bodin’s. Documentaire. 23h00.
Les chevaliers du Fiel : dans
l’intimité d’un duo de choc.
LCP
20h30. Livres & vous....
Magazine. Présenté par
Adèle Van Reeth.
22h00. Déshabillons-les.
Magazine.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
C8
21h00. Eyjafjallajökull.
Comédie. Avec Dany Boon,
Valérie Bonneton. 22h45. Le
mytho. Comédie. Avec Jennifer Aniston, Adam Sandler.
20h55. Envoyés très
spéciaux. Comédie. Avec
Gérard Lanvin, Gérard Jugnot.
22h20. Microbe et Gasoil.
Comédie. Avec Théophile
Baquet, Ange Dargent.
21h00. Alceste à bicyclette.
Comédie. Avec Fabrice
Luchini, Lambert Wilson.
23h10. La télé de Luchini.
FRANCE 2
20h55. La tête haute. Drame.
Avec Catherine Deneuve,
Rod Paradot. 23h00. Faites
entrer l’accusé. Magazine.
Grilles de Vallière l’assassin
aux cordelettes.
FRANCE 3
20h55. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Mort par persuasion.
22h30. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Échos du passé.
CANAL+
20h55. J+1. Magazine.
J+1 remet ses trophées. Présenté par Nicolas Tourriol, Marina Lorenzo, Pierre Desmarest
et Julien Cazarre. 22h30.
Sport reporter. Documentaire.
Amiens, le grand saut : I, II, III.
ARTE
20h55. Le vent se lève.
Drame. Avec Cillian Murphy,
Padraic Delaney. 22h55.
Anjelica Huston raconte
James Joyce. Documentaire.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Meghan et le prince
Harry : les secrets du mariage
qui bouscule la Couronne.
23h10. Enquête exclusive.
Magazine. Harvey Weinstein :
l’affaire qui a changé
le monde.
FRANCE 5
20h50. Villages fleuris :
un trophée qui vaut de l’or.
Documentaire. 21h45. Au fil
de la Loire, petit château
deviendra grand. Documentaire. 22h40. La Bleuite,
l’autre guerre d’Algérie.
TFX
20h55. Gladiator. Péplum.
Avec Russell Crowe, Joaquin
Phoenix. 23h40. Demolition
Man. Film.
CSTAR
21h00. Chicago Fire. Série.
Soixante jours. Dos au mur.
22h45. Allumeuses nocturnes.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Le samouraï. Thriller.
Avec Alain Delon, Francois
Perier. 22h40. American
psycho. Thriller. Avec
Christian Bale, Willem Dafoe.
21h00. Harry et Meghan :
coup de foudre royal.
Documentaire. Épisode 1.
22h10. Coup de jeune sur
la monarchie britannique.
TMC
6TER
21h00. Les experts : Miami.
Série. Hors course. Corps
en détresse. Motel Deluca.
23h40. 90’ Enquêtes.
Magazine. Croisières de rêve,
vacances à prix cassés : entre
bons plans et arnaques.
21h00. Hellboy II : les légions
d’or maudites. Fantastique.
Avec Ron Perlman. 23h05.
Storage Wars : enchères
surprises. Divertissement.
W9
21h00. Le crocodile du
Botswanga. Comédie. Avec
Thomas Ngijol, Claudia Tagbo.
22h25. Brice de Nice. Film.
NRJ12
20h55. Tellement vrai les
grandes histoires. Documentaire. Un bébé à la maison Émission 1. 22h50. Tellement
vrai les grandes histoires.
Documentaire.
u 41
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Légende du jour : Troisième partie du championnat du monde
féminin. Les Blancs, Wenju, jouent et gagnent.
Solution de la semaine dernière : Les Noirs ont joué Roi f7 et gagné la finale.
ON
GRILLE
S’EN
ĥ
ĢUNE?
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Grille n°908
GORON
(030/
VERTICALEMENT
1. Intermittents 2. Trieuse d’élites ; Sema de la grenaille 3. Rendit
chatoyant ; Elle est petite chez la poule 4. Chez Brecht, Hitler
renversé ; Féale à l’époque féodale ; Prend sur elle 5. Sa déclaration
ne se fait pas par amour ; Coupa un oignon 6. Sous chef ; Il est à
cheval sur la robe 7. Pomme rouge ; Chefff 8. Il joue un colonel dans
la Ligne rouge ; Pointue avec trois points 9. Lits de vins
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ÉPENTHÈSE. II. XIII. EXAM. III. PÉ. TOUTIM.
IV. RDA. ÂNE. V. DNIESTR. VI. PLAIN-PIED. VII. RIMES. ALE.
VIII. ITOU. SIUM. IX. AT. LUTÈCE. X. NRA. FUNIN. XI. TÉRAOCTET.
Verticalement 1. EXPROPRIANT. 2. PIED. LITTRÉ. 3. EI. ADAMO. AR.
4. NIT. NIEUL. 5. OVINS. UFO. 6. HEU. ÉP. STUC. 7. EXTASIAIENT.
8. SAINTE-LUCIE. 9. EMMERDEMENT.
libemots@gmail.com
◗ SUDOKU 3664 MOYEN
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d’eutrophisation :
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◗ SUDOKU 3664 DIFFICILE
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100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
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Solutions des
grilles d’hier
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Pour joindre un journaliste
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Par
1BS GAËTAN
("²5"/
HORIZONTALEMENT
I. Semeuse qui avait peu de
valeur II. Tel un nouveau
son ; Sa ponte est lente
III. Singe des Amériques ; Il
est dix mille fois supérieur à
une unité de mesure présente
dans les solutions IV. Insulte
dans l’Evangile ; 22, v’là le
métal V. Vieille écriture ;
Hameau antillais VI. Elle fait
le tour de ce qui se passe
autour de Tours ; Dans l’eau,
son coup y tombe VII. Rosé
AOC ; Qui a la banane
VIII. Plante médicinale à
fleurs jaunes ; Autour des
bijoux de famille IX. Réseau
de lignes saillantes X. On n’y
est pas encore XI. Qui ne font
pas faux bonds
9
III
CHÉRIE 25
20h30. Cobayes humains. Documentaire. Suivi d’un débat.
22h30. Mon ancêtre l’esclave.
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IV
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. L’ange
noir. 22h50. Une femme
d’honneur. Téléfilm.
LCP
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II
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20h55. Apollo 13. Aventures.
Avec Tom Hanks. 23h15. Erin
Brockovich, seule contre tous.
5
I
Origine du papier : France
NUMÉRO 23
GRAVAGNA
w Le Championnat du monde féminin, entre Tan Zhongyi, la tenante du titre, et Ju Wenjun, pourrait s’achever
avant la date prévue (le 20 mai). En effet, la championne
du monde semble dominée par son adversaire qui, à l’issue de la 5e ronde, possède déjà deux points d’avance. Il
suffit à Wenju de marquer deux points supplémentaires
pour ne plus pouvoir être rattrapée.
w Les Internationaux de France de blitz débutent à 9h30,
ce samedi, à Orsay. Le tournoi se jouera sur deux jours en
24 parties de 5 minutes plus 2 secondes par coup. A l’issue de ces 24 parties, les 8 premiers seront qualifiés pour
les quarts de finale d’un tournoi à élimination directe.
w L’activité échiquéenne est toujours aussi intense en
Corse avec 8 tournois internationaux prévus cette année. Elle a débuté ce week-end par le 4e open de Lecci.
Suivi par un match à
l’aveugle opposant, le
grand maître Loek Van
Wely aux deux maîtres locaux, Michael Massoni et
Pierluigi Piscopo. Suivra,
le week-end prochain, le
13e open de Calvi avec Laurent Fressinet, Romain
Edouard, Fabien Libiszewski, Loek Van Wely. •
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Par PIERRE
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Paris
aux premières
loges
Branches d’acacias, compas, lac d’amour…
sur les tombes du Père-Lachaise, dans les temples
maçonniques ou aux détours des places
parisiennes, la confrérie se visite
en suivant les symboles.
Par
BERNADETTE SAUVAGET
Photos
MARC CHAUMEIL
D
iscrète ou secrète, la
franc-maçonnerie ? Le mystère, en
tous les cas, entretient les légendes. Pourtant, les
portes s’ouvrent assez facilement
pour découvrir (un peu) ce qu’elle
est. Ce qui est le plus fascinant
sans doute, c’est l’appropriation et
l’utilisation des symboles. Balade
ésotérique dans Paris.
1 Pierre brute ou cubique
Rue Cadet, au siège du
Grand Orient de France (GODF) (1),
derrière une façade moderne peu
engageante, la bâtisse, un ancien
hôtel particulier acheté au
XIXe siècle, abrite 21 temples (2).
S’y succèdent les «tenues»
(réunions) des loges qui ont lieu
chaque quinzaine, sous la houlette
du «vénérable maître», élu par ses
pairs. Un temple maçonnique,
c’est en fait un condensé de symboles qui ont marqué la culture
occidentale et que la franc-maçonnerie a déployés à sa manière. Toujours sans fenêtre, il est
censé représenter symboliquement celui de Salomon.
Son agencement est fait d’invariants. Sa forme est rectangulaire
et on y pénètre par l’ouest. La porte
d’entrée est flanquée de deux colonnes jumelles, nommées Jakin
et Boaz, en référence au Temple de
Salomon, seuil qui permet de passer d’un monde à l’autre, du profane à celui des initiés. A l’Orient
(à l’est), se trouve le bureau où
siège le vénérable, surplombé par
le «delta lumineux», un triangle
contenant un œil, encadré du Soleil et de la Lune. Au pied de l’estrade sont posées, d’un côté, une
pierre brute et de l’autre, une
pierre cubique à pointe, symboli-
sant le «chemin» à parcourir. De
chaque côté, une rangée de sièges
où s’assoient les francs-maçons.
Au sol, un pavé mosaïque
alterne carrés noirs et blancs et au
plafond, se déploie une voûte
étoilée.
Rue Cadet, au siège labyrinthique
du GODF, les époques se percutent. Le temple Arthur-Groussier,
datant de 1850, est l’un des plus remarquables, celui où sont accueillis, en visite, les hommes politiques et les personnalités. Le plus
spectaculaire, sans doute, est le
temple Lafayette, avec ses drapeaux de l’Indépendance américaine. D’un point de vue patrimonial, le plus intéressant est le
temple Joannis Corneloup, ouvert
en 1924, de style Art-Déco.
2 Neuf Sœurs
Modeste par sa taille, le musée de la Franc-maçonnerie (3),
toujours rue Cadet à Paris, propose
une intéressante introduction
historique. Née en Grande-Bretagne, la franc-maçonnerie prend
son essor en France vers les années 1720. La première loge se réunit chez le traiteur Huré, rue des
Boucheries, désormais englobée
Au pied de l’estrade
sont posées, d’un
côté, une pierre
brute et de l’autre,
une pierre cubique
à pointe,
symbolisant
le «chemin»
à parcourir. Au sol,
un pavé mosaïque
alterne carrés noirs
et blancs.
par la rue de l’Ecole de médecine
et le boulevard Saint-Germain. S’il
y a des francs-maçons particulièrement actifs pendant la Révolution (comme Mirabeau ou Choderlos de Laclos), la période de
l’Empire lui est particulièrement
favorable.
Rue Cadet, c’est à travers une
collection d’objets, de portraits, de
documents que se lit l’histoire.
Parmi les plus remarquables,
figure un exemplaire de l’édition
originale des Constitutions
d’Anderson, le premier texte qui
organise la franc-maçonnerie moderne. Il y a là de très jolies curiosités comme l’épée maçonnique de
Lafayette qui a été vénérable maître. A découvrir aussi des tabliers
de francs-maçons comme ceux de
Voltaire (qui a appartenu, tout
comme Benjamin Franklin, à la fameuse loge des Neuf Sœurs, chic et
influente) et du dessinateur Hugo
Pratt. Le musée offre aussi en clin
d’œil la photo de la rencontre entre
deux francs-maçons célèbres,
Winston Churchill et Pierre Mendès France; ainsi qu’une belle collection de faïences du XVIIIe siècle
à motifs franc-maçons.
La sépulture de Charles Voisin, un franc-maçon du XIXe siècle, au Père-
3 A cause du triangle
Il y a des légendes tenaces.
Et qui agacent. La tour Eiffel, un
monument maçonnique? Sourires
et soupirs chez les initiés. Pour le
moment, les spécialistes sont formels : il n’a jamais été établi que
Gustave Eiffel a fait partie de la
franc-maçonnerie. La vogue ésotérique attribue un peu tout et n’importe quoi à la symbolique maçonnique, de l’église de la Madeleine
à l’Assemblée nationale. Toujours
à cause du triangle… «Fantasme»,
répliquent les connaisseurs. «Il y
a des frontons triangulaires et
alors?» s’agace un franc-maçon. Il
y a pourtant, à Paris, quelques curiosités maçonniques. Ainsi, dans
le XVIe arrondissement, place des
Ci-dessus et au centre, au musée de la Franc-Maçonnerie, rue Cadet. A
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
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Etats-Unis, la statue de Lafayette
et de George Washington qui se
serrent (de manière très maçonnique) la main. A ceux qui veulent
exercer leur œil, on conseille aussi
un détour place de la Nation. C’est
probablement l’endroit de la capitale où la symbolique maçonnique
est la plus parlante, avec la monumentale sculpture du Triomphe de
la liberté, truffée d’allusions symboliques maçonniques.
4 Divisions et compas
Lachaise.
Porcelaine recouverte de symboles maçonniques au musée de la Franc-Maçonnerie.
droite, la tombe du révolutionnaire Auguste Blanqui au cimetière du Père-Lachaise.
C’est plus qu’une promenade. Une expédition à travers la
quarantaine d’hectares du
Père-Lachaise. S’il a un peu le
souffle court, Sylvain n’en a pas
moins la jubilation communicative, l’art et la gourmandise de partager ses découvertes. Passionné
de «funéraire maçonnique», il
connaît comme sa poche les divisions et les allées du plus célèbre
cimetière parisien. Comment retrouver parmi les milliers et milliers de tombes, celles des francsmaçons, connus ou inconnus ?
Amoureux des lieux, Sylvain en a
dénombré (pour le moment) au
moins 400. Direction d’abord la sépulture d’un franc-maçon «inconnu» du XIXe siècle, Charles Voisin (inhumé dans la 66e division,
près de la tombe de Jules Vallès).
«C’est un endroit unique», souligne
Sylvain. Parce que s’y trouve là un
ensemble de symboles maçonniques qu’on ne retrouve nulle part:
compas et équerre, delta lumineux, poignée de main maçonnique, lacs d’amour (corde à nœuds),
branches d’acacia…
Parmi les très belles tombes à ne
pas manquer, celle du révolutionnaire Auguste Blanqui qui fut
membre simultanément de trois
loges. Emouvant gisant, l’anarchiste âgé et dénudé recouvert
d’un drap aux plis harmonieux
sculpté par Jules Dalou. Un arrêt
s’impose aussi auprès de la tombe,
très vénérée, de l’écrivain Oscar
Wilde, mort dans la misère à Paris
en 1900 après sa condamnation
pour homosexualité en GrandeBretagne.
A découvrir enfin quelques curiosités au columbarium (longtemps
interdite par l’Eglise, la crémation
a été un combat laïc). Ici et là, des
plaques révèlent des engagements
maçonniques passés, souvent par
le symbole, plus ou moins discret,
de l’équerre et du compas. Avec un
peu de patience, on déniche une
plaque très belle, de style ArtDéco, celle d’un certain Francis Nicolas, mort en 1920. Parmi les célébrités, il y a l’homme de cirque
Achille Zavatta, très discret sur son
appartenance au Grand Orient, à
la loge Esmeralda (fréquentée es-
u 43
sentiellement par le milieu du cirque). A ne pas manquer non plus,
la «Montée» au mur des Fédérés,
une sorte de pèlerinage qui a lieu,
chaque 1er mai. Les francs-maçons,
et d’autres militants laïcs, rendent
hommage aux morts de la Commune de Paris, qui pourtant divisa,
en son temps, le GODF. •
(1) On estime à 150 000 le nombre de
francs-maçons en France, un tiers appartenant à la principale obédience, le
Grand Orient de France.
(2)Les visites sont organisées par le musée de la Franc-maçonnerie (libres ou
guidées). Rens. : Museefm.org
(3) Cette année, il participera à la Nuit
européenne des musées, le 19 mai avec
visites guidées des temples, spectacle
vivant et concerts.
Baba au rhum
et péripéties
Pause déj
Ce n’est un secret
pour personne… Situé
pratiquement en face
du siège du GODF, le Royal
Cadet est une brasserie
très fréquentée par les frères
(et les sœurs).
Ambiance familiale et
auvergnate garantie
(tripoux, viande de Salers et
d’Aubrac…) mais surtout un
merveilleux baba au rhum.
A voir
La Mémoire volée
des francs-maçons, un
documentaire
de Jacques Ravenne, Eric
Giacometti et Jean-Pierre
Devillers. Visible sur le Web.
A savoir
Pendant la Seconde Guerre
mondiale, les (très
précieuses) archives
des francs-maçons (qui
remontent pour certaines
au XVIIIe siècle) ont
connu d’étranges
péripéties. Très répressifs
à leur égard, les nazis
les saisissent dès le début
de l’Occupation et les
acheminent à Berlin.
En 1945, c’est l’armée
soviétique qui s’en empare
et les emporte à Moscou !
Il faudra attendre le début
des années 2000, après
d’intenses tractations
diplomatiques, pour que
les archives de la francmaçonnerie française soient
(enfin) rapatriées. Quoique…
Une incertitude demeure :
ont-elles toutes été vraiment
restituées ?
VOYAGES/
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Cyril Aveline dans
son restaurant l’Etable
Saint-Germain,
à Paris le 4 mai.
Après des hauts
et des bas,
le chef, ancien
des Bistronomes,
cuisine avec
imagination
et nuance
des viandes
en provenance
d’éleveurs triés
sur le volet.
Par
JACKY DURAND
Photos
MARTIN COLOMBET.
HANS LUCAS
A
u fond, les cuisiniers sont de
drôles de zèbres. Ils ont l’art
de mettre les pieds dans le
plat sans en révéler les
dessous. L’assiette est leur scène, ils font
mine d’être dedans à l’heure du coup de feu
mais ils ne sont jamais loin du bord, histoire de débusquer une nouvelle recette et,
plus globalement, de préserver leur liberté.
Il suffit de se caler contre un fourneau à
midi pour découvrir, à côté du plat du jour,
un mystérieux «essai» en train de frissonner. Les chefs ont un rempart naturel pour
échapper à la curiosité du mangeur: le passe-plat, ce quai où s’arrête l’omnibus du
service quand il faut dresser un poisson,
une viande, rectifier un éventail de pois
gourmands et semer un trait de jus corsé.
Quand ils acceptent de baisser le pont-levis
de leur cuisine, ils endossent souvent la carapace de l’autodidacte pour vous faire saucer leur pudeur. Sur l’air «vous comprenez,
je n’ai pas fait les études qui vont bien, je n’ai
pas les mots pour me raconter». Le visiteur
est prié d’aller se rhabiller devant un bon
gueuleton en salle où le chef viendra faire
un petit tour et puis s’en ira.
Bondissant. Les métiers de bouche étant
Cyril Aveline
Les plaisirs
de l’Etable
un commerce comme un autre où la courtoisie lubrifie le tiroir-caisse, les chefs dans
leur très grande majorité évitent de vous
envoyer vous faire foutre quand on s’accroche à leurs casseroles. Mais ils ont chacun
leur fond de sauce quand il s’agit de passer
sur le gril. Prenez Jean Sulpice, le chef doublement étoilé de l’Auberge du Père Bise à
Talloires (Haute-Savoie). Sacré cuisinier de
l’année 2018 par le Gault&Millau, il répond
toujours présent au bout du fil mais cet apache savoyard tient autant de la truite de torrent, qui vous échappe des mains, que du
chamois bondissant. On pourrait aussi
vous parler d’Alexandre Couillon, le magnifique «marin patate» de l’île de Noirmoutier
(Vendée). Entre terre et mer, cet ouvrier de
la vie est toujours à la barre de sa Marine
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
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Ci-contre,
côtes de bœuf ;
au centre,
os à moelle ;
en bas,
asperges rôties.
Technique. Et puis il y a Cyril Aveline,
le chef de l’Etable Saint-Germain à Paris (1), le restaurant du lunetier Alain
Mikli. Avec sa barbe soigneusement entretenue, ses yeux bleus et sa BMW 850
RT, il a de quoi mijoter élégamment dans
cette époque hypsterisée où les bougnats 2.0 ont remplacé les Auvergnats de
Paris, le charbon en moins, les rois du pétrole en plus.
Il officie dans un quartier qui oscille entre
l’entre-soi germanopratin et le tourisme
argenté où le ressac du veganisme n’atteint pas l’écrin vitré où maturent les
viandes de l’Etable. C’est aussi beau que
les natures mortes carnées du peintre italien Felice Boselli (1650-1732). What else?
Cyril Aveline pourrait se retrancher derrière l’élégance sapide de ses plats où
toutes les convenances de l’air du temps
sont respectées: les fraises et les tomates
sont de saison et ne vont jamais au frigo;
les légumes et les viandes sont en circuits
courts et n’ont pas subi les cochonneries
de la grande bouffe industrielle. Prenez
ses asperges rôties et blotties dans un lit
de foin, son entrecôte qui va du brun au
rosé sur la fonte obscure: c’est aussi bon
que beau. On est sur le produit avec une
technique impeccable, comme dit le
bruit de fond de la critique.
Voici donc une Etable irréprochable et
sincère. Sauf qu’on est tombé sur un os. Et
pas qu’un os à moelle que le chef sublime
en écrin embaumant le paprika fumé soulignant le goût de la chair plutôt que son
gras. Figurez-vous que Cyril Aveline parle.
Sans éléments de langage précuits par un
cabinet de com, sans fourbi modeux. Il
parle à cœur, à cru, saignant, émouvant.
De ses hauts et de ses bas, ce qui revient
parfois au même, tout dépend de quel
point de vue on se place. En 2011, il ouvre
avec un associé les Bistronomes en plein
âge d’or du Fooding. Il fait carton plein
avec son pâté en croûte, sa volaille à l’estragon, son pithiviers de pigeon. Les guides l’adulent, les télévisions japonaise et
australienne débarquent dans sa cuisine
où ils ne sont que deux pour réaliser des
miracles comme la sole soufflée qui fait
dire à Michel Roth, alors chef du Ritz, le
palace à Paris: «Tu es barré, nous à quinze,
on n’arrive pas à faire la sole soufflée.»
Il faut toujours être un peu barré pour
suer sang et eau aux fourneaux de l’aube
à minuit. Sur le fil du rasoir, la cime n’est
jamais loin du ravin. «Avec les Bistronomes, je voulais me donner à fond, raconte
Cyril Aveline. Je voulais prouver à moimême et à mes pairs que je n’étais pas
manchot. Avant, j’avais fait plein de maisons mais ce n’était pas ma cuisine, celle de
mes tripes. Je vais toujours au bout des
choses.» Mais à force de dire «je», «je» à
toutes les sauces, le cuisinier finit par
s’oublier: «Je me suis cru arrivé, il fallait
sortir, se faire voir, c’est parti en couilles.»
Trop de nuits blanches, un couple qui bat
de l’aile, un sac que l’on boucle dans
l’urgence pour s’enfuir. Cyril Aveline finit
par vendre les Bistronomes à un Américain «venu taper à la porte»: «Le jour où
j’ai signé, j’avais dormi une heure et quart
après avoir pris une grosse mine. J’ai passé
mes nerfs sur un conteneur métallique. Je
me suis cassé la main. J’étais en colère contre tout le monde mais surtout contre moimême d’avoir pété les plombs».
Souvent, on voit les fusées exploser en
plein vol après une brève trajectoire. C’est
d’autant plus à craindre en cuisine avec
le florilège d’émissions, plus ou moins
sadomasochistes, qui miment le Graal en
trois coups de cuillères à pot cathodiques
alors qu’apprendre à faire à manger, c’est
plutôt un mijotage au long cours. Cyril
Aveline arbore un CV qui, s’il devait tenir
sur une seule page, nécessiterait une
loupe pour lire les milliers de petits caractères. Il est le fils d’un père couteau
suisse, tour à tour mécanicien, bûcheron, vendeur de parfum et de vin,
restaurateur de maisons
anciennes et d’une mère,
assistante en pharmacie.
«Comme ils bossaient
beaucoup, je faisais le dîner à 8 ans, des gâteaux
au yaourt, des quiches
aux poireaux. L’école, ça
ne me plaisait pas trop.»
Il passe un CAP et un
BEP cuisine au Mans
tout en se frottant aux
fourneaux d’un chef qui
lui fait découvrir le lièvre
à la royale et goûter le
beurre blanc à 9 heures
du matin. Il apprend ensuite «la dextérité
du couteau» chez un charcutier de la Flèche (Sarthe) où l’on travaille rillettes,
boudins et andouilles. Un accident de
moto et deux ans d’inactivité forcée plus
tard, il tâte du restaurant gastronomie
dans les Alpes avec cette posture qui ne
semble jamais l’avoir jamais quitté: Cyril
Aveline rentre sur la pointe des pieds de
l’humilité dans une nouvelle maison et
en sort par la grande porte. Il devient
ainsi second au Mas Candille à Mougins
(Alpes-Maritimes) avant d’aller fricasser
sous le ciel de Miami en tant que chef
privé. On le retrouve ensuite à Paris second chez Michel Rostang, puis au Bristol
avec Eric Fréchon avant de démarrer
l’aventure des Bistronomes.
Au fond, les chefs sont souvent de grands
pudiques. Ils ne sont jamais autant dans
leurs assiettes que lorsqu’ils vous les font
déguster. Dans le clair-obscur de la
chambre aux viandes, il règne une odeur
lactée, un parfum de fruits secs et du romarin ramené du maquis corse. On s’attarde sur le fuseau grenat d’un filet de
bœuf. Ici, la viande s’exprime en trois
grains de texture pour les papilles :
«doux», «corsé», «rond» qui disent toutes
les nuances et la délicatesse du chef soucieux d’accompagner le plus fidèlement
la philosophie des éleveurs: «Il s’agit de
bêtes qui produisent du lait pour faire du
fromage comme le Laguiole avant d’être
laissées au pré. Elles sont nourries à
l’herbe, au fourrage et aux céréales produits sur l’exploitation. Cela donne une
viande persillée avec plus de goût».
Emotion. Quand d’autres restaurants
dédiés à la viande pêchent par la faiblesse des entrées, des garnitures et des
desserts, Cyril Aveline
déploie l’amplitude de
son savoir-faire et de son
imagination. Goûter ses
poireaux vinaigrette,
c’est une émotion rare
pour un grand classique
de la cuisine de bistrot :
le légume est cuit à sec à
150 degrés durant une
bonne heure pour un
moelleux aérien soutenu
par une chiffonnade de
bœuf saumuré et séché,
et une vinaigrette à la
moutarde de Dijon et au
miel. Le chef de l’Etable
Saint-Germain est aussi
joliment inspiré quand il
assaisonne ses ribs de bœuf cuits vingtquatre heures à 85 degrés : soja, miel,
whisky, cumin et gingembre en font un
bonbon de viande fondant. Il faut aussi
se perdre dans la déclinaison d’agrumes
du dessert qui clôt ce repas intimiste, dégusté sur un coin de cuisine avec le chef
que l’on dirait désormais plus tranquille.
Quand il ne cuisine pas, Cyril Aveline
s’occupe de son fils Sacha, 5 ans, dont il
a tatoué son prénom à la façon d’une bague sombre autour de son annulaire: «Je
souhaite mettre une alliance sur Sacha.
Cela voudra dire que la personne m’aura
accepté entier.» Il dit que «sa vie est
aujourd’hui plus apaisée, qu’il est en train
de se retrouver à l’Etable Saint-Germain,
le lieu y est pour quelque chose, c’est humain ici.» Après le coup de sang des Bistronomes, Cyril Aveline est «allé voir
quelqu’un. Au début je n’étais pas très
ouvert à cette perspective mais il a su
m’emmener là où je devais aller pour travailler sur mon manque de confiance en
moi.» Il paraît que Cyril Aveline n’est pas
le seul chef à «aller voir quelqu’un»,
comme il dit. Il paraît. •
FOOD/
(deux étoiles) où il faut attraper ses mots
dans l’écume du coup de feu. Que dire des
Alain Ducasse, Pierre Gagnaire, icônes archi-étoilées que l’on admire tout autour de
la planète cuisine? Il y a du Harry Houdini, l’illusionniste américain, dans leur
façon de s’évader du carcan médiatique
tout en étant toujours sur la scène de l’assiette mondialisée.
«Je voulais me
prouver que je n’étais
pas manchot. J’avais
fait plein de maisons
mais ce n’était pas
ma cuisine, celle
de mes tripes.»
Cyril Aveline
(1) L’Etable Saint-Germain, 15 rue Clément,
(75006). Plat du jour à 9,50 euros.
u 45
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46 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 12 mai 1968
vu par Marc Villard
LES LIEUX SONT DÉSERTS,
C’EST DIMANCHE À PARIS
MANTOVANI . GALLIMARD .
LEEMAGE
Une sœur
partie faire la
«revolución»…
au bord d’une
piscine à SaintCloud, une daube
qui cuit, des
immigrés
qui recollent
les pavés.
Né en 1947, venu
des arts graphiques,
de la poésie, des
beatniks et du jazz,
Marc Villard fait
partie de la
génération qui a
renouvelé le polar.
Romans, nouvelles,
scénarios de BD…
Il a tout exploré.
Dernier ouvrage paru :
LES BIFFINS
Joëlle Losfeld, 2018.
D
eux policiers pénètrent dans
les lieux et font sauter avec
fracas les loquets des grilles
des cellules. Thierry se redresse
vivement. Trois autres flics rejoignent les deux premiers et regardent passer les interpellés de la nuit
du 10 mai qu’ils apostrophent.
C’est l’heure de la messe, les
connards. On se dépêche, on retourne chez maman.
Ils ont tous été raflés dans les rues
proches du boulevard Saint-Michel.
Ils ne se connaissent pas. Devant le
centre Beaujon, rue de Courcelles,
le soleil de mai leur fait cligner des
yeux. Aucun d’eux ne semble pressé
et ils se laissent porter vers l’entrée
du métro dont les grilles sont ouvertes. Un garçon d’origine espagnole
écoute une petite radio et annonce
que les forces de l’ordre ont quitté
les facultés.
Après avoir arpenté deux couloirs
de correspondance, Thierry
descend à Saint-Michel. Les combats des nuits précédentes ont
laissé sur la chaussée des pavés, des
vêtements souillés, des grilles d’arbres descellées, des poubelles en
fermentation et des carcasses de
voitures calcinées. Une odeur de
ménagerie et d’essence mêlées
flotte à mi-hauteur. Il entre au
Cluny, monte au premier et commande un café et une tartine. Les
lieux sont déserts, c’est dimanche.
Au moment de payer, il extrait de sa
poche son portefeuille et retrouve
la réservation prise, voici quelques
jours, pour une séance spéciale au
Studio des Ursulines. Le film de Mi-
chel Cournot, les Gauloises bleues,
passe en avant-première ce matin
même, bien qu’il soit présenté en
compétition à Cannes. Du coup, il
règle l’addition et file vers le haut du
Boul’ Mich’, s’enfonce dans les petites rues, gagne celle des Ursulines
et s’installe dans la queue qui serpente près du cinéma.
Il s’installe au troisième rang et au
milieu de la rangée. Enthousiaste, il
savoure le film et quand Kalfon apparaît, Thierry murmure «J’adore ce
mec» entre ses dents. La séance terminée, il regagne Saint-Michel et
aperçoit sa sœur Céline poussant la
porte d’un immeuble cossu de la rue
du Panthéon. Et tout lui revient
dans un fret amer. Comment elle les
prenait de haut avec ses 19 ans et ses
fringues de hippie. En plus, elle
parlait fort.
Voilà, je me tire, c’est pas un poisson d’avril. J’en ai marre de regarder
le vieux monde avec des gens qui ne
bougent pas leur cul pour que ça
change. Ici, ça sent la mort. Nous les
jeunes, on va foutre en l’air le pays
de merde que vous avez laissé, on va
s’éclater. Viva la revolución !
Elle avait allumé son joint en partant, sous l’œil effaré des parents de
Thierry.
Aujourd’hui, intrigué, il se décide à
faire le pied de grue sur le trottoir
d’en face, attendant qu’elle ressorte
du bâtiment.
Une heure plus tard, il est assis sur
ses talons et la voit apparaître au
portail de l’immeuble. Il se lève. Elle
marche vivement et, 20 mètres plus
bas, se penche sur la portière avant
d’une Mercedes bleue. Thierry
balaie les alentours et repère un
Vespa esseulé devant la vitrine d’un
libraire. Il prend le guidon à deux
mains, casse le verrou d’un coup
sec, bidouille le démarreur et dirige
le scooter derrière la Mercedes qui
a déjà 50 mètres d’avance.
Son blouson en jeans se gonfle
autour de son corps, le soleil claque,
Paris défile sous son regard attentif.
En arrivant porte de Saint-Cloud, il
plonge la main dans la sacoche du
scoot et en tire un vieux pull, le
Journal de Bolivie et un couteau à
cran d’arrêt.
A Saint-Cloud tout est beauté, luxe
et volupté car ce qui bouge au Quartier latin ne souille pas la banlieue
chic. La berline allemande emprunte une rue coquette et stoppe
devant la grille d’une maison de
maître dissimulée derrière des buissons impeccables. La grille pivote et
Céline pénètre dans la propriété.
Thierry, de son côté, gare le Vespa
contre un trottoir et, machinalement, saisit le couteau et le glisse
dans sa poche de blouson. Puis il
met la main sur une Gitanes sans
filtre et se colle la cigarette au bec.
Quinze minutes plus tard, il s’approche de la haie et découvre la piscine et son plongeoir. Sur la planche
d’élan, Céline se contorsionne dans
un maillot de bain vert amande. La
chair de poule parcourt ses bras.
Elle discute avec un homme bronzé
en short noir. La cinquantaine.
J’ai pas peur de plonger, j’ai la
trouille d’avoir froid, dit-elle.
L’eau était bonne, elle n’a pas re-
froidi en dix minutes. Allez, si tu
plonges, on va dîner chez Lasserre.
Finalement, elle se jette à l’eau et
ressort bien vite du bassin. Puis se
précipite contre l’homme qui l’entoure de son bras et lui tapote les
fesses dans la foulée. Derrière la
haie de troènes, Thierry a libéré le
cran d’arrêt et le lève en direction
du couple. Puis un frisson le secoue
et, comme il serre les dents, des larmes perlent à ses yeux. Il jette le
couteau d’un geste rageur et essuie
vivement son visage rougi. Maintenant, il tourne le dos à la propriété,
passe près du scooter sans le regarder et part en traînant les pieds
dans la douceur du printemps.
Sans trop s’en rendre compte, il arrive devant la gare de Saint-Cloud.
Un train part cinq minutes plus tard
et Thierry grimpe à l’intérieur sans
se presser. Les voyageurs sont
clairsemés et bien nourris. Il se
tasse sur son siège et rumine la traîtrise de Céline. Aux gares d’Asnières
et Clichy, des travailleurs d’origine
africaine montent dans son wagon.
Quelques femmes d’allure modeste
également. Alors qu’il s’interroge
sur leur présence dans le train, il
comprend qu’ils viennent aider la
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
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Boulevard Saint-Michel
le 11 mai (photo tirée du
catalogue de la vente
organisée le 15 mai
par Christophe Goeury
avec l’étude Millon
à Drouot, Claude Dityvon,
la poésie du regard). Nous
publions chaque jour de
mai une photographie
de Claude Dityvon,
autodidacte, mandaté par
aucun journal, qui a suivi
les événements de Mai 68
au jour le jour. Loin du
photoreportage, ses
images sont plutôt des
«impressions»: des
atmosphères de chaos ou
de grande sérénité, des
univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar ou
Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
voirie parisienne à nettoyer les rues
dévastées par les affrontements.
Son regard se fixe sur les mains calleuses, les visages fatigués, les
fringues passées de mode.
A Saint-Lazare, il prend un métro
qui le conduira, après correspondance, au Quartier latin.
Devant les portes de la Sorbonne,
une trentaine d’étudiants sont occupés par des échanges virulents.
Thierry allume une Gitanes et se
faufile dans les groupes. Il entend
des mots qui lui chauffent la tête. Le
pouvoir abuse, on va changer la vie,
tout, tout de suite, démocratie directe, jouir sans entraves, il faut exagérer. Un peu plus tard, il rejoint le
métro Saint-Michel et se laisse porter jusqu’à la station Père-Lachaise.
Son immeuble est situé rue de la Roquette, dans les derniers numéros.
L’odeur d’un plat qui mijote le saisit
d’entrée. Sa mère, ceint d’un tablier
à fleurs, lui saute dessus.
Deux nuits sans rentrer, tu aurais pu
nous prévenir. Avec toutes ces
émeutes, j’étais inquiète.
Je suis resté chez Daniel pour regarder du foot.
D’accord. J’ai fait une daube avec
des olives, comme tu aimes.
Merci, maman.
Thierry se débarrasse de son
blouson et rejoint son père qui lit
l’Humanité Dimanche, assis dans
un fauteuil en velours. C’est un
homme de 52 ans qui fume la pipe
et porte la moustache.
Tu as vu le bordel, vendredi soir ?
dit le père.
La faute aux flics.
Ouais. Demain, à la Centrale, on décide si on rejoint le mouvement.
C’est bien.
Tu commences quand l’apprentissage ?
Je dois être à l’imprimerie à 7 h 30
mercredi.
Tu vas pouvoir conduire la machine
au début ?
Non, pendant un an je porterai les
feuilles d’essais d’un bout à l’autre
de la presse. C’est vachement lourd.
Hé oui, c’est pas facile, le boulot.
Thierry se lève et saisit une cigarette dans son paquet. Pendant qu’il
tire ses premières bouffées, son regard se fixe sur des jeunes de son
âge, 17 ans, qui chahutent dans la
rue et inscrivent des slogans sur les
murs. Il ferme le rideau et se fait la
réflexion que, dans une révolution,
le pire, ce sont les dimanches. •
12 MAI : POMPIDOU CÈDE,
LA FUSION ÉTUDIANTS-OUVRIERS POINTE
En abattant la carte de la clémence dès
son retour d’Afghanistan, Pompidou a
changé la donne. Dans un premier temps,
son plan semble réussir. Certes, les députés gaullistes sont atterrés. En cédant aux
étudiants, en rouvrant la Sorbonne, en retirant la police du Quartier latin et, surtout,
en faisant élargir les manifestants du 3 mai
emprisonnés, il a désavoué la police qui a
défendu la Sorbonne, et compte de nombreux blessés dans ses rangs, il a désavoué
la justice qui doit libérer ceux qu’elle avait
condamnés et dont l’indépendance passe
sous la table, il a désavoué le gouvernement pour son action dans la semaine, et il
a désavoué De Gaulle qui ne cessait d’exiger la fermeté. Il se justifiera ensuite en disant qu’il a privé la manifestation du lendemain d’objectif, alors qu’on prévoyait
une bataille de rue autour de la Sorbonne,
et mis en difficulté les syndicats, qui
voient leurs revendications tout à coup satisfaites. Les leaders étudiants le sentent,
qui sortent un communiqué entortillé. «On
était à bout de souffle», dira Cohn-Bendit.
Mais il est déjà trop tard pour arrêter le
mouvement. La France, dans sa majorité,
réprouve l’action brutale de la police ; les
éditorialistes sont plus nombreux à condamner le gouvernement qu’à stigmatiser
la violence étudiante, les mots d’ordre de
débrayage circulent partout dans les entreprises ; les lycéens se solidarisent massivement avec les étudiants ; les syndicats
ouvriers ont embrayé et appelé à une
grève nationale, y compris la CGT, qui ne
veut pas se laisser déborder ; la manifestation prévue le lendemain 13 mai est
maintenue.
Date symbolique : dix ans plus tôt,
le 13 mai 1958, la foule envahissait le gouvernement général à Alger et un comité
soutenu par l’armée prenait la pouvoir en
Algérie, enclenchant le processus qui allait conduire au retour du général De
Gaulle aux affaires. Après une décennie
d’existence, la Cinquième République vat-elle buter sur un mouvement de solidarité nationale avec les étudiants ? La fusion
étudiants-ouvriers, tant espérée par les
groupes révolutionnaires, se produira-telle ? Ce dimanche, entre deux réunions
de crise, Pompidou lance à Jobert : «Ce serait tout de même drôle s’ils nous balançaient un 13 mai…»
LAURENT JOFFRIN
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Armes et bagages
Brigitte Petit L’ex-ouvrière de Samsonite, déléguée
CGT, sera au off d’Avignon cet été pour rejouer au théâtre
le combat mené contre patron voyou et fonds américain.
C
our d’appel de Douai, mi-février, Samsonite contre ses
ex-ouvrières d’Hénin-Beaumont. La multinationale
est soupçonnée de s’être dérobée à un plan social, en
revendant son usine française de valises pour l’euro symbolique à des repreneurs véreux. Ceux-ci ont pillé les caisses, et
les femmes se sont retrouvées sur le carreau, avec des indemnités légales de licenciement au ras des pâquerettes. C’est un
combat judiciaire d’une décennie, le bagagiste américain n’a pas de visage autre que
ceux de ses avocats. Tout l’inverse de
l’auditoire. Sorties de chez le coiffeur et
maquillage léger, les ouvrières licenciées il y a dix ans sont
toujours là, en rangs serrés. En figure de proue, Brigitte Petit,
60 ans, l’ancienne déléguée du personnel CGT. Elle, ce sont
les poings qu’elle serre, face aux arguments de la défense. Elle
souffle, les joues empourprées, un côté taureau furax.
Une semaine plus tard, centre culturel d’Haubourdin, dans
la banlieue de Lille. Brigitte Petit salue, encore et encore, devant une salle debout, applaudissant. Sa lutte est montée sur
scène, et elle retient ses larmes, comme à chaque représentation. Elle ne joue pas son rôle, elle incarne celui de Renée Pon-
thieu. Sa sœur de combat, qui a créé la section CGT chez Samsonite. Les deux camarades ont vu venir le vent mauvais: «On
a essayé de prévenir les gens, mais ils ne suivaient pas, ils
avaient leur maison, leur voiture à payer.»
Janvier 2007, le patron avertit les syndicats: «Ce mois-ci, je ne
pourrai pas verser les salaires.» La réponse a fusé: «Allez leur
dire vous-même.» Brigitte raconte, comme si c’était hier :
«Alors, les gars ont été chercher des palettes, les ont sorties et ont mis le feu. Ils ont
dit: “On occupe, on ne bougera plus”.» Les
femmes, majoritaires dans l’usine, leur
ont emboîté le pas. L’épopée avait commencé. Avec tricot pour
s’occuper les mains, sandwichs et lotos pour alimenter les
fonds de l’association, AC Samsonite, qui représente les anciens salariés dans les procès. Aux prud’hommes, cela a déjà
rapporté entre 10 000 et 60 000 euros, selon l’ancienneté.
«Renée a su me porter. Il fallait quelqu’un de plus fort que moi
pour faire tout ça», dit Brigitte Petit. Elles sont parties jusqu’à
New York, pour assigner en justice Mitt Romney, candidat à
la présidence des Etats-Unis et fondateur de Bain Capital, le
fonds d’investissement auquel appartenait Samsonite. Les
LE PORTRAIT
petites ouvrières françaises sur la 5e Avenue, qui manifestent,
elle en rit encore.
Renée Ponthieu est morte d’un cancer, en 2013. «Quand vous
êtes licenciés comme ça, vous voyez des collègues qui attrapent
des maladies, qui divorcent, qui sont à la rue», témoigne
Brigitte Petit. Les lunettes s’embuent. «Renée, c’était une vraie
communiste de chez nous. Elle était hospitalisée et elle me disait : “Faut continuer, je vais revenir, continue.” J’ai pris sa
force.» Hélène Desplanques, documentariste qui les a suivies
depuis le début et a écrit le texte de la pièce On n’est pas que
des valises!, approuve: «Brigitte a un côté chef de troupe, mais
elle a des grosses fêlures, dont la mort de Renée. Elle s’est fait
violence pour prendre sa place, c’est de l’ordre du devoir.»
Brigitte Petit vit dans un pavillon paisible, tiré au cordeau, pas
loin du coron de son enfance –une famille de mineurs syndiqués. «Mon père, mes frères, ma mère. On était une famille qui
se défendait. Tous à la CGT!» s’exclame-t-elle. Et au Parti communiste, comme une évidence. Son mari, ce matin, a distribué
des tracts sur le marché, pour le PCF. Maintenant qu’il est à la
retraite, il a le temps. Il ne manque pas une représentation,
18 novembre 1957
fier de sa femme désormais coNaissance à Héninmédienne, se plaint pour rigoBeaumont.
ler: «Je ne la vois jamais.»
1984 Embauche chez
Ils se sont rencontrés à 14 ans,
Samsonite. 2007
dans un camp d’ados en BretaOccupation de l’usine.
gne organisé par les houillères.
14 novembre 2008
«C’était mon premier flirt. On
Victoire aux
ne s’est pas revus pendant trois
prud’hommes.
ou quatre ans. Et puis il a
Septembre 2016
croisé mon frère cadet. Il lui a
Création de la pièce.
demandé s’il n’avait pas une
6-29 juillet 2018 Off
sœur qui s’appelait Brigitte.
d’Avignon.
Depuis ce temps-là, on est ensemble.» Lui, musicien amateur et maître-nageur, elle, ouvrière-couturière. Dans une maison où elle était entrée à 15 ans et demi, d’où elle a été licenciée
à 25 ans. Elle était enceinte de son deuxième fils. «Je ne m’y
attendais pas. Le patron m’a dit: “Je vous regretterai pour le
travail, mais pas pour ce que vous pensez.”»
Deux ans plus tard, en 1984, l’unité de production Samsonite
ouvrait ses portes à Hénin-Beaumont, et elle y était embauchée, pour les coutures des sacs: «Au début, je piquais les portefeuilles qu’on mettait dans les attachés-cases», se souvientelle. Puis elle est passée contrôleuse qualité. Elle aimait son
usine, les poilades entre filles. On les voit se moquer, dans la
pièce de théâtre, des chefs à la démarche de cow-boy. Les plus
délurées s’égosillaient : «Tagada, tagada, voilà les Dalton !»
Mélenchon ? Elle fronce le nez, il l’a déçue, face à Marine
Le Pen. Après avoir été battu au premier tour des législatives
de 2012, dans la circonscription d’Hénin-Beaumont, il est
parti, comme ça, sans tenter de creuser le sillon. Et, ça, lâcher
devant l’adversité, ce n’est pas dans le tempérament de Brigitte Petit qui, par défaut de candidat PCF, a pourtant voté
pour lui en 2017. Elle propose le café, les petits gâteaux,
comme c’est l’habitude en ces terres ouvrières. Sa mère est
là, assise dans un fauteuil confortable, âgée mais avec toute
sa tête, qui regrette l’ancien temps, la solidarité. «Ils se laissent
faire, les jeunes. Ils ne luttent pas. Ça ne va pas», bougonne-telle. Sa fille la regarde avec grande tendresse.
Dans les repas de famille, chacun sait les opinions des uns et
des autres, les lepénistes et les cocos. «Vaut mieux ne pas en
parler», soupire Brigitte Petit. Elle ne cède pas aux provocations, car elle pourrait se fâcher, et quand elle se fâche, c’est
pour la vie. Alors, elle se retient, fait cependant la leçon à une
de ses belles-filles tentée par le Front national: «Tu veux que
ta belle-mère, elle soit fusillée sur la place du village?» Pendant
l’occupation de l’usine, Steeve Briois, alors conseiller municipal d’opposition FN, aujourd’hui maire d’Hénin-Beaumont,
a voulu venir. «On lui a fermé la porte, assène Brigitte Petit.
Marine Le Pen a été dire qu’on avait refusé le FN, et c’était
vrai.» Avec toute cette histoire, elle n’est plus ouvrière. Elle
accueille chez elle des enfants placés par la protection à l’enfance. Des cabossés par la vie, qui l’émeuvent. Elle vient de
prendre sa retraite et s’attriste d’avoir dû se séparer du dernier.
Cet été, elle sera à Avignon. On n’est pas que des valises! sera
joué dans le off. Le théâtre, de la douceur dans toute cette douleur: «C’est incroyable, l’émotion que ça vous fait, et ça me fait
du bien.» •
Par STÉPHANIE MAURICE
Photo ANTOINE BRUY. TENDANCE FLOUE
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P. II-III : Critique / «Samouni Road», opération plomb adouci
P. V : Reportage / La parité, débat houleux
P. VIII : Portrait / Cassandro, catch et paillettes
CANNES/
RESTONS PALME
Selfie
interdit?
Par
Vendredi à Cannes. PHOTO OLIVIER METZGER
LUC CHESSEL
#4_LA PREUVE QUE LE CINÉMA FRANÇAIS
A LES DOIGTS DANS LA PRISE
Extrait de la critique du film de Jean-Bernard Marlin «Shéhérazade», page III
L’interdiction par son directeur,
Thierrot le Fou, anecdotique
mais qui a fait parler d’elle, des
selfies sur le tapis rouge du Festival (pour «manque d’élégance»)
ne serait-elle en fait que l’aboutissement de tout un pan de l’histoire de la théorie critique et de
la cinéphilie? Dans son analyse
d’un fameux texte d’André Bazin
proclamant en 1956 le «Montage
interdit» au profit de la cohabitation des contraires dans un seul
et même plan, Jean Narboni,
figure de la critique issue des Cahiers du cinéma, nous met sur
cette piste généalogique: «Que
cherchent en effet les adeptes du
selfie, pratiquants sans le savoir
d’un bazinisme affadi comme le
Bourgeois gentilhomme l’était de
la prose, sinon une trace de leur
proximité physique avec une vedette sportive, politique ou médiatique, Cristiano Ronaldo, Stromae ou Emmanuel Macron ?
L’image âprement convoitée est
destinée à faire la preuve que
l’auteur a été au moins une fois
dans le même cadre que son partenaire d’élection, comme Charlot et le lion dans sa cage. Mais
ainsi flottante et limitée à ellemême sans pouvoir d’identification rétroactive de rien, l’image
reste un catalyseur sans emploi
et sans solution. Faute d’un effort
de montage par quoi les auteurs
de selfies pourraient devenir vraiment baziniens.» Ils n’en auront
pas l’occasion sur les marches
cette année – à moins que, tels
des lions voyant rouge et quittant cette cage nouvellement imposée, les badauds ne se jettent
tout bonnement sur leurs proies,
pour dévorer toute la bande de
charlots célèbres venue défiler
sous leur regard soudain privé
de cadre. •
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CANNES/
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Stefano Savona a eu l’idée d’insérer dans ses images de son documentaire des séquences d’animation signées du cinéaste et illustrateur Simone Massi. PHOTO DR
Gaza, l’abandon dessiné
PLOMB Mêlant docu et animation, Stefano
Savona revient avec tact dans «Samouni
Road» sur le massacre d’une famille
palestinienne en 2009. Superbe.
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
SAMOUNI ROAD
de Stefano Savona. 2 h 08.
En salles le 7 novembre.
O
n se souvient de la page célèbre de Walter Benjamin
décrivant, à partir d’un tableau de Paul Klee, l’Ange de l’histoire, le regard tourné vers le passé
où il ne voit qu’«une catastrophe
sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant
éternellement devant ses pieds»
mais dont il peut juste considérer
les gravats s’accumulant sans recours tandis que la tempête du progrès lui gonfle les ailes et l’emporte
inexorablement vers l’avenir. Cette
méditation à la fois mystérieuse et
profonde plane, sans être explicitement citée, sur le superbe Samouni
Road de Stefano Savona, documentaire sur la tragédie d’une famille
prise sous le feu de l’opération
«Plomb durci» en janvier 2009. Gaza
n’est pas un Etat mais une bande
territoriale et il est difficile de l’imaginer autrement que sous l’aspect
d’un ruban de ruines et de terres en
friche constamment labourées par
les tanks et les obus. Le film ne
cherche pas à nous convaincre du
contraire mais il s’inscrit dans une
perspective à la fois intimiste et mythologique, cherchant au ras du
quotidien à collecter les images, les
sons, d’une expérience sensible des
habitants du quartier agricole de
Zeitoun et s’élevant dans un ailleurs
transfiguré où la guerre cesse d’être
une abstraction pour devenir cette
horrible promesse d’un impossible
présent constamment recouvert par
les gravats, les deuils, la mémoire
mutilée –et l’indistinction des souvenirs, des frontières et des projets.
dre qu’elle fut l’une des victimes
d’une opération israélienne au
cours des offensives fracassantes
de 2009. Ordre avait été donné aux
habitants de Zeitoun de se réunir
dans une même maison afin de ne
pas gêner une patrouille à la recherche d’activistes. Mais le lendemain,
ce refuge, où s’entassait une centaine de personnes, devenait la cible
de bombardements et 48 personnes, pour l’essentiel des femmes,
des enfants et des vieillards, y trouvèrent la mort, 29 d’entre eux appar-
tenant à une même famille élargie,
les Samouni. Amal est une rescapée
que les ambulanciers, empêchés par
Tsahal d’approcher la zone, n’ont
récupérée que trois jours après la
chute de l’obus sur la maison. Elle
gisait avec des éclats de ferraille
dans la tête parmi les dizaines de cadavres. Elle n’est pas prostrée, c’est
une gamine dynamique et qui sait
se défendre face à ses frères qui la
chamaillent à tout propos. Elle
éprouve le deuil de son père et d’un
frère aîné, tués sous ses yeux, à tra-
vers l’expérience sensible d’un
vieux sycomore absent, que l’armée
israélienne a arraché sur son passage et qui trônait sur la place principale du quartier; son ombre centenaire et paisible lui manque
aujourd’hui qu’il n’y a plus que de la
terre battue et quelques parpaings
déjointés. Le cinéaste recueille la
parole des veuves, orphelins, cousins, oncles et voisins qui ne comprennent pas pourquoi un tel événement leur est tombé dessus,
assurant face caméra que le secteur
Sycomore. Assise sur le sol, dessinant dans la terre des figures avec
un bâton puis posant sur ses yeux le
bandeau bleu qui nouait ses cheveux, disant «je ne sais pas comment
on raconte les histoires», Amal est
une petite fille d’une dizaine d’années dont on va peu à peu compren-
Amal, petite fille d’une dizaine d’années rescapée de l’opération israélienne «Plomb durci». PHOTO DR
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u III
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
s’est toujours tenu à l’écart de la politique, et qu’ils ont fermé la porte
au représentant du Fatah et du Hamas qui ont ensuite cherché à récupérer les funérailles et à inclure les
«martyrs» dans leur appel à la vengeance. Il y a d’ailleurs au cœur du
drame des Samouni une confiance
trop grande dans leur vocation à ne
pas être pris dans la tourmente de la
guerre car, alors que quelques-uns
incitent à fuir en ville, le père
d’Amal, qui a travaillé en Israël et
parle hébreu, se veut rassurant et incite au contraire à ne pas bouger. Il
sera tué d’une rafale de mitraillette
alors qu’il ouvre la porte aux soldats
et s’apprête à leur dire qu’ils sont de
simples paysans et n’ont rien à voir
avec les activités du Hamas.
Baroudeur. Archéologue de formation, Stefano Savona a beaucoup
voyagé au Moyen-Orient (Soudan,
Egypte, Israël, territoires palestiniens, etc.) d’abord pour y faire des
fouilles puis, insatisfait d’être ainsi
prisonnier des traces du passé, pour
y faire des photos puis du documentaire. On lui doit notamment un retentissant film sur la révolution de
la place Tahir et aussi un autre sur
les combattants kurdes. Il connaît
bien Gaza où il est régulièrement
allé pendant une dizaine d’années.
Sa réflexion de scientifique et d’artiste, de baroudeur et d’intellectuel,
l’a conduit à mûrir une approche
nouvelle afin de recoller les morceaux, d’assembler dans un même
espace figuratif les disparus et les
survivants, les faits reconstitués au
plus près de leur chronologie calamiteuse et leurs échos modifiés
par la traîne de l’imaginaire et des
cauchemars.
Il a alors eu l’idée d’insérer dans ses
images des séquences d’animation
signées du cinéaste et illustrateur
Simone Massi. Il utilise une technique artisanale de grattage sur papier préalablement recouvert d’encre à l’huile noire. En 2015, alors
qu’il est encore en plein travail, Savona expliquait qu’il leur avait fallu
reconstruire le quartier de Zeitoun
en maquette 3D pour tenter de le représenter avant qu’il ne soit intégralement rasé par les bombes, et de
même avec les visages des personnes décédées. L’animation s’implante dans la chair des prises de
vues réelles et en modifie la substance, la gorgeant d’une sève crépitante et élégiaque de souvenirs balbutiés; en retour, le sentiment que
les Samouni vivent au ralenti dans
ce qui paraît désormais un éternel
provisoire rejaillit dans la matière
des dessins dont on pense respirer
l’odeur d’encre et les patientes heures à tracer l’aléatoire de vies qu’il
faut bien fictionner dans un atelier
à Urbino à des milliers de kilomètres de là où elles ont été abolies.
L’ange de l’histoire suspend son vol
à la jonction des peaux et de l’encre
et on se dit qu’on n’avait jamais ressenti avec une telle justesse l’accolade fatidique du deuil qu’en voyant
surgir dans un enchevêtrement,
crayonnée et attrapée sur le vif, l’expression de surprise effarée de ceux
dont on ne croisera plus jamais le
regard.
DIDIER PÉRON
SPOILER ALERTE
PREMIER REGARD SUR GODARD
«La guerre est là…» nous annonce une
voix humaine: la première projection
(dont on sort in extremis à l’heure du
bouclage de ce journal) du nouveau film
de Jean-Luc Godard, le Livre d’image,
dans le grand amphithéâtre Lumière, fut
précédée d’un beau silence –l’avancée
d’un pressentiment– et suivie d’une ovation nette, mais comme suspendue. Les
mains qui applaudissent et le souffle
coupé. Entre les deux, il y a tout, mais ce
tout est une explosion –une explosion et
le murmure qui la couvrent, réunis en un
même geste sur la bande-son de l’histoire. «La guerre est là», dedans et dehors,
dedans comme dehors, à même toutes
les images –il y a dans ce film toutes les
images du monde, le monde en guerre–
et la voix qui le dit, celle de toujours, la
sienne, reprend sans cesse son souffle
coupé. Tout Lumière doute: on vient de
voir, malgré son titre, le premier film sonore, le Livre d’image, sous-titré «Image
et parole» et venu après un Adieu au langage (2014) qui était le premier film
muet. Ce film sonore a cinq parties, chapitres nettement découpés, aux titres
limpides. On sort de ce chaos avec l’impression d’une extrême clarté, d’une déclaration sans équivoque: entre la guerre
et la voix, quelque chose semble s’être
établi, un dialogue qui dans tout Godard,
au bout de quelque cent vingt films, a rarement été aussi net, et rarement aussi
révolté. Ce Film des films, qui congédie
jusqu’au cinéma au profit de tout le reste
(ce reste qui est encore le cinéma, que
seul le cinéma a su voir), est bien un appel à autre chose. Au centre du film, on y
reviendra dans nos éditions de lundi et
d’ici là sur notre site, ou au centre du
monde, cette question non subalterne:
«Les Arabes peuvent-ils parler?» L.C.
BLACK BLOC-NOTES
Mai ta capuche ! Que casser
à Cannes pendant le Festival ?
Pour ce deuxième Black Bloc-notes,
toujours à l’avant-tête de la lutte des
casses, la critique destructrice vous
propose sa sélection de cibles de choix,
officielles et parallèles :
n A vos marques ! Sous les pavés, la
plage Magnum. Décapsuler la villa
Schweppes. Couler le bateau Arte.
n Hôtel de casses ! Comme Marguerite
Duras, qui voulait tout péter, le préconisait dès 1969 dans un reportage sur le
tournage de Détruire, dit-elle le biennommé : «On rase le Martinez.» Ou bien
était-ce le Negresco ? Peu importe : que
mai soit sans Suite Chanel.
n Hommage aux familles des vitrines !
Côté commémoration, le magasin de
vêtements Mai 68, 41, rue d’Antibes, décrit en ces termes son dress-code pas
très K-way noir : «Une marque dont le
caractère est aussi fort que son nom
l’évoque. Un mouvement retranscrit au
travers de matières naturelles, voiles de
cotons transparents, dentelles, de formes “oversize” car il est important de se
souvenir et jamais trop tard pour se sentir au plus proche de la nature, LIBRE,
tout simplement.»
Zachary (Dylan Robert) et Shéhérazade (Kenza Fortas). PHOTO DR
SPIRALE Jean-Bernard Marlin nous électrise avec
une idylle entre un jeune caïd et une prostituée.
«Shéhérazade»,
flamme toujours
SEMAINE DE LA CRITIQUE
SHÉHÉRAZADE
de Jean-Bernard Marlin
avec Dylan Robert, Kenza
Fortas… 1 h 49.
P
endant la projection de
Shéhérazade, immersion dans le quotidien
de racailleux marseillais à la
langue bien pendue et à
l’idiome opaque mélangeant
argot des quartiers Nord et
mots arabes, on a regardé défiler les sous-titres anglais qui
donnaient une assez pâle
transcription de ce qu’une
oreille francophone pouvait
capter de la cavalcade verbale
qui traverse l’intégralité d’un
film par ailleurs porté par une
énergie et une lucidité rares.
C’est quasiment un genre en
soi, l’idée d’arracher à un milieu social populaire des spécimens glanés à la force de
castings sauvages et tirer au
maximum des ressources du
naturel et du charisme voyou
la matière fascinante d’une
fiction abrupte où se révèle
une fois encore l’éclat vite pâlissant de la mauvaise vie
entre drogue, prostitution,
vols, séjours en prison et loi
de la street.
On peut toujours craindre la
manip, les raccourcis entre
réalité et légendes urbaines,
les attitudes de toute-puissance avantageuses tirées de
trop de films de gangsters au
détriment d’une conscience
du revers des poses. C’est bien
en cela que Shéhérazade nous
embarque et nous tient sans
jamais nous mentir, il colle
aux baskets de Zachary (Dylan Robert), mineur fraîchement débarqué de prison qui
retourne rapidement dans le
salon de coiffure où trône un
caïd du quartier, le seul qui
peut lui donner les moyens de
grailler. Sa mère, au chômage,
ne veut plus l’accueillir et préfère laisser aux éducateurs et
à l’institution judiciaire la
charge d’un fils qu’elle aime
d’autant mieux qu’il ne traîne
pas dans ses pattes. Fou de
rage, Zach fait l’important
et veut se payer une passe.
Il rencontre Shéhérazade
(Kenza Fortas), une ado qui
lui résiste et le charme au
point qu’ils finissent par s’entraider dans une spirale d’erreurs et de mises en péril.
Shéhérazade accueille Zach
dans l’appart qu’elle partage
avec son amie trans, et Zach
ne trouve rien de mieux que
de gérer le bout de trottoir
qu’occupe sa petite amie et
d’autres filles de son âge. Il ne
comprendra que trop tard
qu’il s’agit de proxénétisme et
que c’est puni par la loi.
La mécanique du récit n’est
pas spécialement de nature à
nous surprendre, si ce n’était
la jeunesse des protagonistes
qui n’ont pas encore 18 ans et
se comportent déjà comme
des hommes et femmes très
avancés dans une zone de débrouille et de perdition. Avec
sa petite gueule de frappe,
Zach sait qu’on ne lui résiste
pas longtemps et la fierté bravache de Shéhérazade la
sauve des humiliations que
son activité de «pute» lui fait
traverser. Jusqu’aux embrouilles et règlements de
compte d’usage qui ne tardent pas à tout dérégler.
La force et l’intelligence de
Jean-Bernard Marlin sont de
savoir ne pas se poser en surplomb de ses personnages,
de suivre ses acteurs au bout
de la phénoménologie de leur
beauté brute, impérieuse,
dessinant dans les méandres
d’une passion qui ne veut pas
s’avouer la violente méprise
sexuelle des rôles : l’agressivité machiste des garçons et
la vocation des filles à être
proies ou fétiches. Ça marche
un temps, ça produit des
étincelles, du désir, et puis,
une fois encore, le dérapage
où la fille n’est que la monnaie d’échange des rivalités
viriles. D’habitude, les films
soldent ce genre de compte
d’un coup de twist ou par une
ellipse; or cette fois, il veut aller au-delà du romantisme
lumpen pour révéler la part
des sentiments et la difficulté
du rachat. Déplaçant stylistiquement le réalisme banlieue
en lui prêtant des accents
de sitcom post-pasolinienne
nimbée de musiques électronique, Shéhérazade est, un
jour après Sauvage de Camille Vidal-Naquet, la preuve
que le cinéma français a les
doigts dans la prise et que la
Semaine de la critique a su se
saisir de la foudre.
D.P.
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IV u
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Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
Tabous religieux, conditionnements sociaux, harcèlement : Antoine Desrosières met à nouveau les pieds dans le plat de toutes les questions qui fâchent. PHOTO DR
«A genoux les gars»,
félons et fellations
COMÉDIE Au tempo mitraillette d’une
tchatche jamais entendue au cinéma,
Antoine Desrosières met en scène
une ado piégée par une sextape subie.
UN CERTAIN REGARD
À GENOUX LES GARS
d’Antoine Desrosières avec
Souad Arsane, Inas Chanti…
1 h 38. En salles le 20 juin.
E
n 2015 sortait en salles
un étonnant et désopilant
moyen métrage d’Antoine
Desrosières, Haramiste, où deux
jeunes sœurs musulmanes de banlieue parisienne étaient tiraillées
entre les tabous religieux –pour les
musulmans, le haram c’est l’interdit – et leur impatiente curiosité
pour le sexe. Tout en portant le hijab, elles surfaient sur des sites de
rencontres, parlaient de sodomie ou
mimaient des fellations. A genoux
les gars en est en quelque sorte la
suite, on y retrouve Rim et Yasmina
un peu plus âgées, désormais sans
voile et plus délurées encore. Le
film repose à nouveau essentiellement sur la tchatche de ses deux
formidables actrices, Inas Chanti et
Souad Arsane, par ailleurs également coscénaristes et dialoguistes
(lire leur portrait dans Libération de
jeudi). Car c’est surtout par la parole
que les tabous sont ici piétinés un
à un, avec une frontalité et une
audace extrêmes malgré l’apparente légèreté du ton.
Les deux sœurs ont maintenant des
petits amis, eux-mêmes obsédés et
tchatcheurs, mais surtout pétris d’a
priori sur des pratiques sexuelles
pour lesquelles ils n’ont pas plus
d’expérience que leurs copines.
Sans doute formés en théorie par la
fréquentation du porno (ce que la
scène inaugurale du film laisse entendre), la fellation leur semble plus
urgente qu’un baiser, et plus simple
à demander. Par un idiot jeu de persuasion, Yasmina se voit forcée à
faire une fellation aux deux dans un
parking. Honteuse, elle veut le cacher à Rim, mais l’acte a été filmé au
portable, par celui-là même qui se
prétend son mec. Commence alors
un odieux chantage des gars,
auquel les filles finiront par répondre en les poussant à un audacieux
vrillage de leur virilité.
Cordes. Rien n’est montré ici mais
tout est dit, sans retenue et à un
rythme effréné brillamment maintenu tout du long (pour atteindre
cette vivacité, sept mois de montage
auraient été nécessaires). Les dialogues sont encore plus crus que dans
Haramiste : au sexe oral contraint
par le baratinage répond l’oralité
d’une parole se libérant jusqu’à renvoyer les garçons dans les cordes de
leur conditionnement machiste.
Faisant s’entrechoquer les pulsions
adolescentes et tous les travers de
l’époque ou des traditions en matière de sexualité, Desrosières met
à nouveau les pieds dans le plat de
toutes les questions qui fâchent,
scandalisent, déchaînent les colères
ou président aux projets de lois à
l’ère de Twitter, YouPorn, Tariq Ramadan et Harvey Weinstein: tabous
religieux, conditionnements sociaux, harcèlement, violences mas-
Le film ne s’écarte
jamais de son ton
débridé, excluant
ainsi toute forme
de politiquement
correct ou
de moralisme.
culines, chantages à la sextape, etc.
Bien que le film soit très drôle, ce serait donc une erreur de n’y voir
qu’une comédie de plus sur la
sexualité adolescente. Sa force est
de s’emparer de sujets très graves
pour les passer à la moulinette de
son humour apparemment potache. Ce qui est montré dans le film
est de plus en plus violent, sans qu’il
ne s’écarte jamais pour autant de
son ton débridé, excluant ainsi
toute forme de politiquement
correct ou de moralisme.
Yéyé. Il est certain que ce drôle
d’objet un peu aberrant risque de
provoquer de violents rejets de la
part de ceux qui, déroutés par sa vulgarité, n’en goûteront pas l’esprit.
D’autant qu’il peut sembler formellement simpliste, brut de décoffrage, mais cette dimension frontale
et faussement amateure est là encore une façon d’entrer dans le vif
des tabous, sans manières, tout en
s’accordant totalement à l’esprit de
ses personnages, à revers de toute
distance sociologisante.
Tout au long de A genoux les gars, on
entend des chansons des années 60
aux rythmes yéyé et interprétées par
des femmes. Elles scandent les messages que le film ne formule par
ailleurs jamais explicitement,
comme autant d’appels à un féminisme joyeux, où il reviendrait enfin
aux garçons de se livrer au tempo
des filles, de se soumettre à leurs
danses.
MARCOS UZAL
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u V
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
SALADEDE TION
PARITÉMALORDONNÉE
Par
GUILLAUME
TION
«Existe-t-il un cinéma de femmes?» Le
débat s’annonçait houleux sur la plage
du CNC. Comme souvent, c’est Dominique Besnehard qui s’est distingué.
Jean-Pierre Lavoignat venait d’expliquer finement que «Diane Kurys est
une femme alors que Katherine Bigelow pourrait être un homme» quand
un esclandre à fleurets peu mouchetés est advenu entre Besnehard et Vérane Frediani, réalisatrice d’A la recherche des femmes chefs. «En
France, beaucoup de femmes sont cinéastes», expliquait Besnehard, qui
s’appuie sur une étude du CNC sur la
période 2012-2016, laquelle présente
des chiffres plutôt réjouissants (20%
de films féminins, +63% de films réalisés par des femmes sur dix ans…). Frediani intervient: «On ne peut pas dire
que 20% c’est satisfaisant et que tout
est réglé!» Besnehard: «Par rapport
aux autres pays [Italie et Grande-Bretagne, 6%, ndlr], c’est mieux!» Frediani: «La parité ne serait pas difficile!»
Besnehard: «Mais c’est le talent qui est
important!» Boum. Notre voisine, une
parfaite inconnue, béait de la mâchoire, choquée. On a senti un gros
tangage avec noyade du débat et
mise à l’eau de certains intervenants.
De quoi faire couler d’un bloc la Semaine du cinéma positif où se tenait
cette table ronde, manifestation organisée par la fondation Positive Planet,
présidée par Jacques Attali, et entourée d’une nuée de partenaires hétéroclites public-privé, du CNC à L’Oréal
en passant par France Culture ou Pepsico. Mais en fait non, tout est rentré
dans l’ordre, ou plutôt le désordre. Car
le débat était si vaste que chacun y
suivait un angle différent. Ont été évoqués la possibilité de quotas pour sécuriser un volume de films de femmes, la frilosité des directrices des
fictions à France Télévisions (qui ne
confient que 4% de films à des femmes), les sujets rebattus qui leur sont
réservés (histoires de tromperies, la
femme de 50 ans qui doute)… Tous les
aspects de la question ont été jetés sur
la table. Même les creux de carrière
ont été abordés. Audrey Clinet, fondatrice de la société Eroïn, qui ne distribue et ne produit que des femmes, a
relevé que seules 3% des pubs sont
réalisées par des femmes. Entre deux
longs métrages, les hommes peuvent
s’exercer ou remplir les caisses sur des
spots, alors que les femmes sont scénaristes, monteuses ou assistantes
réal. De quoi, à la longue, se décourager. Clinet a un parcours atypique. Actrice, elle a commencé la distribution
de courts métrages en 2012. «Je voulais montrer le travail de femmes de
tous horizons, une richesse de points
de vue que je ne retrouvais pas dans
les festivals», a-t-elle expliqué plus tard
à Libération. En 2016, elle a ouvert un
secteur production, de courts mais
aussi de pubs. Son analyse est aujourd’hui partagée. Elle remarque «une
évolution positive. Les femmes sont de
plus en plus produites, quelque chose
a bougé au sein des commissions», débloquant des fonds pour la création.
La France du cinéma cultive sa féminisation depuis quelques années.
«Le vent tourne, c’est un processus
lent, mais cela avance.» Elle voit aussi
que la structure du système est défavorable à son type de projet. «Je n’ai
aucune aide parce que je m’occupe
uniquement de films de femmes. Au
CNC, il y a bien un fonds diversités…
mais les femmes ne font pas partie des
minorités, dit-elle, ce qui est toutefois
rassurant. Pour débloquer une aide, on
me propose de créer un festival de
films de femmes, mais je ne veux pas!»
Du coup, Clinet avec ses projets peu
bankables s’est en partie exilée aux
Etats-Unis, où les mécènes sont plus
facilement sensibles au travail des
femmes depuis #MeToo et où elle se
lance maintenant dans la préparation
de longs métrages. Toujours féminins.
Mais dans un pays où 7% des films
sont réalisés par les femmes, soit presque trois fois moins qu’en France. •
ZOOLANDER Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt signent une improbable
farce autour d’un simili-Cristiano Ronaldo, plus idiot que nature.
«Diamantino», héros bien frappé
SEMAINE DE LA CRITIQUE
DIAMANTINO
de Gabriel Abrantes et
Daniel Schmidt avec Carloto
Cotta, Cleo Tavares… 1 h 32.
L
e film du duo lusoaméricain Gabriel
Abrantes et Daniel
Schmidt, court-métragistes
stars dont c’est le premier
long (lire portrait page VII),
pourrait presque se résumer
à cette comparaison impossible et flatteuse : en leur Diamantino, on tient rien moins
que l’hypothèse la plus approchante d’un Zoolander
portugais. Par l’euphorique
brassage de pop culture, de
satire géopolitique, d’idiotie
sublime, de trouvailles aberrantes passées au ventilateur
d’une extatique frénésie sans
filtre, de difformités plus ou
moins heureuses foutraque-
ment suturées les unes aux
autres, de pannes de régime
et d’embardées désopilantes,
on ne se figure pas meilleur
pendant européen (et queer)
à la farce de Ben Stiller. A
cette seule nuance que les
jeunes cinéastes disposèrent
sans doute d’un budget de
l’ordre du dixième de celui
flambé par son cousin
d’Amérique et ses légions de
guest stars. Mais qu’importe,
puisque Abrantes et Schmidt
ont depuis leurs œuvres
courtes toujours eu l’art de
convertir les faméliques
moyens alloués aux désirs
d’auteurs novices en ressources poétiques, ahurissantes
de «production value»,
comme dit Hollywood.
Là où Stiller refaisait le portrait au monde de la mode
aux basques d’une figure de
male model insondablement
innocent et imbécile, Diamantino suit une semblable
figure d’homme creux, footballeur international portugais richissime habitant un
château truffé d’objets déri-
Diamantino droit au but. PHOTO DR
vés à son effigie hébétée, et
aussi performant sur le terrain d’une finale de Coupe du
monde qu’inapte à vraiment
tout le reste. Lorsque s’évapore le seul talent de ce décalque vachard d’un Cristiano Ronaldo (campé avec
des trésors d’intelligence
anémiée par Carloto Cotta, le
bellâtre de Tabou), sa vie se
détraque, son corps aussi, et
les grands thèmes de l’époque (crise des réfugiés, capitalisme dérégulé, montée des
nationalismes et transhumanisme) s’invitent en vrac
dans la farce. Sous ses dehors
de fable aberrante, le film
nourrit une ambition folle
furieuse de tout embrasser,
tout brûler d’un coup qui ne
saurait être parfait. Mais,
prototypique en diable, il se
pose en même temps comme
le plus grisant remède à tous
les films à formule dont se repaissent les sélections de festivals comme Cannes.
JULIEN GESTER
Cold War, une fresque en clair-obscur. PHOTO DR
BLOC Pawel Pawlikowski raconte
une passion empêchée
au cœur de la guerre froide.
«Cold War»,
coco charnel
EN COMPÉTITION
COLD WAR
de Pawel Pawlikowski avec Joanna Kulig, Tomasz Kot,
Jeanne Balibar… 1 h 24. En salles le 31 octobre.
L
e carton oscarisé d’Ida n’a pas rendu Pawel Pawlikowski en odeur de sainteté auprès des autorités
de son pays, la Pologne, gouvernée par l’extrême
droite. Au contraire: le cinéaste, qui a débuté sa carrière
au Royaume-Uni avant de revenir au pays à la faveur
d’Ida, se targue auprès de l’AFP que son film soit «sur
la liste noire de tous les instituts culturels polonais de par
le monde». Sans préjuger de ses intentions, on ne voit
en revanche pas ce que les nationalistes trouveront à redire à sa dernière œuvre, et à une éventuelle palme d’or
pour laquelle il paraît un prétendant sérieux, à défaut
de nous être très aimable. Sur les rails d’une fresque enluminée de virtuoses jeux de profondeurs et clairs-obscurs, Cold War dérive en effet d’une élégiaque évocation
des traditions folkloriques balayées par le stalinisme
vers un épilogue qui solde dans un signe de croix la
somme des brèves rencontres du couple d’amants dont
il relate quinze ans de romance maudite.
Ils s’appellent Wiktor et Zula. Tous deux très beaux, ils
se rencontrent en 1949, à la faveur d’une mission confiée
au premier, musicien brillant sous-employé par les communistes, chargé de battre la campagne en quête des
meilleurs interprètes de traditions populaires régionales. Lorsque son œil d’examinateur se pose sur Zula, elle
a beau ne cocher aucune case, l’évidence transperce son
regard: il a trouvé là sa meneuse de revue, à l’aura de
star, et «la femme de sa vie». Deux ans de liaison plus
tard, alors que la troupe triomphe dans les capitales du
bloc de l’Est, en même temps que son programme passe
à la lessiveuse de la propagande, Wiktor fuit vers la bohème jazz parisienne, sans qu’elle, plus arrangeante et
guère sensible aux sirènes de l’Ouest, ne le suive.
Passée au filtre d’un romanesque dentelé par les ellipses,
qui corsète l’épanchement de leurs émois à peu près
aussi efficacement que le rideau de fer, les hoquets de
leur histoire sillonneront le continent et la décennie via
d’autres pays (Berlin-Est, la côte Yougoslave), d’autres
écarts, d’autres états de leur relation tissée d’autant d’ardeurs que d’ambiguïtés –empêchée tantôt de l’extérieur,
tantôt depuis son cœur même. Resté à quai de l’académisme d’Ida, ici reconduit sur un mode plus rongé et
sensuel, on peut trouver là matière autrement entêtante
à ronger, presque comme un délassement coupable, tandis que le récit chemine hiératiquement vers le mur
d’inéluctabilité de sa destination cruelle. Et alors n’en
vouloir que plus au film de nous avoir un peu pris au
piège de sa séduction, sans rien trouver d’autre à offrir
en retour qu’un très compassé programme de catéchisme formaliste sans trouble ni panache, où la part
humaine des destinées dépeintes crie famine.
J.G.
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VI u
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FRONTIÈRES Au centre du deuxième film de la Brésilienne Beatriz Seigner,
une île fantastique où mondes des morts et des vivants s’entremêlent.
«Los Silencios», raisons hantées
LOS SILENCIOS
de Beatriz Seigner avec Marleyda Soto,
Enrique Díaz… 1 h 28. En salles le 2 janvier.
L
La famille d’Amparo en quête de la isla de la Fantasia. PHOTO DR
un passage entre les deux – ce qu’est le cinéma depuis toujours, principal relais démocratique entre deux AG dans la tourmente ; il maintient les bonnes relations.
Amparo arrive sur cette petite île de l’Amazone, zone à la nationalité incertaine sur la
triple frontière de la Colombie, du Brésil et
du Pérou. Fuyant avec ses deux enfants, sa
fille, Nuria, et Fabio le petit frère, les affrontements entre les paramilitaires colombiens
et les guérilleros dont faisait partie son mari
tout juste disparu, elle espère obtenir des papiers au Brésil. Mais bientôt ce père réapparaît, caché dans la maison de l’île. On met du
temps, le film nous laisse le temps, se jouant
de nous comme les morts se jouent des vivants, à comprendre ce qu’il se passe vraiment: à bien savoir qui est vivant et qui est
mort dans cette histoire, et qui hante qui
dans les larges plans-séquences dont los Silencios se compose. Ménageant pour nous
de grandes surprises, mais d’une façon presque imperceptible, progressive, profondément liée à ces lieux insulaires et limitrophes où les frontières entre les pays et entre
les mondes se confondent et s’échangent, le
film résonne de ses mille silences qui n’existent pas: car les mondes bruissent, sur quoi
les fantômes veillent.
LUC CHESSEL
«Arctic», un homme en polaire
ARCTIC
de Joe Penna avec Mads
Mikkelsen, Maria Thelma
Smáradóttir… 1 h 37.
En salles le 5 décembre.
L
e survival movie, cette
ode à l’héroïsme de
l’homme ordinaire (généralement un mâle, oui) est un
exercice de cruauté attendue.
Sadisme du cinéaste vis-à-vis de
sa créature, implication des
spectateurs qui souffrent, rires
nerveux, autocongratulation de
ne pas connaître les mêmes déboires (et prise de notes mentales sur les stratégies à adopter
en pareil cas –c’est donc comme
ça que l’on agrafe une plaie purulente, etc.), tel est le pro-
TEN YEARS IN THAILAND
d’Aditya Assarat, Wisit Sasanatieng, Chulayarnnon Siriphol, Apichatpong Weerasethakul. (Séance spéciale)
MON TISSU PRÉFÉRÉ
de Gaya Jiji (Un certain regard).
PILOTE Le débutant Joe Penna signe un survival modeste et surprenant,
porté par un Mads Mikkelsen parfait en rescapé d’un crash d’avion.
SÉANCE DE MINUIT
VITE VU
Quatre cinéastes thaïlandais, dont le
grand Weerasethakul, imaginent leur pays
dans dix ans. Se succèdent l’inquiétude
réaliste d’une expo photo censurée par des
militaires, un monde de SF dominé par
des hommes-chats, un délire de mise en
scène kitsch mêlant scoutisme, clonage et
charcutage des corps dans l’espace. Hélas,
ce film qui se présente comme un éventail
des formes constituant le cinéma
thaïlandais est surtout un agglomérat de
fausses originalités. Le segment de Weerasethakul fait certes un peu monter le niveau, mais sa courte durée et ce qu’il faut
bien appeler sa paresse donnent le sentiment qu’il est surtout là pour ajouter du
prestige à ce médiocre ensemble. M.U.
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
e silence n’existe pas: le monde bruit,
que des fantômes traversent. Dans ses
feuilles frémit le vent de sa propre histoire, souffle multiple que le cinéma sait enregistrer quand il prête un peu l’oreille.
Ainsi le grand cinéma mineur mondial –qui
aura été, en termes de mouvements élémentaires, un courant d’air bien plus qu’une
nouvelle vague–, né vers les orées 2000 sous
l’égide pas unique d’Apichatpong Weerasethakul, tendait la sienne vers tous les fantômes sympathiques. Cinéma d’un nouveau
siècle hanté par les morts, et ceux entre
autres du siècle précédent, mais enfin rendus à leur évidente bienveillance. Cinéma
hanté comme celui du siècle précédent,
mais tout autrement: au XXe siècle du film
d’horreur, le fantastique, c’était la guerre
– au XXIe, le fantastique ce serait la paix,
souhaitable et possible, à condition que les
vivants suivent. Un passage de Faulkner cité
dès 1986 par un film de Godard l’annonçait:
qu’il faudrait protéger, non plus les vivants
contre les morts, mais les morts contre les
vivants.
Sur l’isla de la Fantasia, l’île en effet un peu
fantastique où débarque los Silencios («les
silences»), deuxième film de la cinéaste brésilienne Beatriz Seigner, on assiste à deux
assemblées de village : l’assemblée des vivants et l’assemblée des morts. Le film est
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
gramme. Dans le meilleur des
cas, tout, les éléments déchaînés, l’univers des objets (défaillants ou bêtement perdus),
conspire pour exprimer l’indifférence du monde.
Arctic, qui largue Mads Mikkelsen en plein désert arctique et
puis débrouille-toi bonhomme,
ne révolutionne pas le genre, reprenant même quelques tics
énervants (type humaniser un
tas de pierre, comme jadis un
ballon). Mais hormis son omniprésente et horrible bande-son
new age, qui menace de le disqualifier, le film, présenté à Cannes dans la case projection de
minuit dévolue aux films de
genre, se révèle un objet lo-fi et
dénué d’esbroufe. Sans doute
est-ce d’abord dû à son budget
modeste, Arctic étant le premier
film du réalisateur Joe Penna, né
en 1987 au Brésil, par ailleurs
créateur de la chaîne YouTube
«Mysteryguitarman» qui compte
2,8 millions d’abonnés.
La performance taiseuse, quasi
huguenote de Mikkelsen y est
aussi pour beaucoup. Pendant
une heure et demie, son personnage de pilote débrouillard frôle
les engelures et essuie avec méthode une escadrille de galères
qui menacent, sans spectacle excessif, son existence. L’accident
du petit avion qui l’a laissé nau-
Mads Mikkelsen (Arctic). DR
fragé des neiges est déjà advenu
lorsque s’ouvre le film, et la
chute de l’hélicoptère venu le secourir est filmée avec économie,
la résignation et un bref instant
de dépit égoïste affleurant alors
sur son visage.
Dans cet hélico, une rescapée
(Maria Thelma Smáradóttir), qui
passera l’essentiel du film saucissonnée dans un sac de couchage
basse température (trouvez-lui
un prix d’interprétation !), et
dont la blessure déclenche une
épopée sur la lande lunaire et
glacée. Kyrielle d’emmerdes pas
trop attendues, résolutions (ou
pas) réalistes, tout cela compense quelques mièvreries. Le
plan final, qui se refuse aux gratifications habituelles, suinte
d’ironie, énième manifestation
de la connivence maîtrisée dont
le film fait preuve.
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
Tourné à Istanbul, Mon Tissu préféré se
déroule à Damas en mars 2011 quand les
premières manifestations contre le gouvernement de Bachar al-Assad indiquent le
chemin de la guerre civile dont personne
n’anticipe alors à quel point elle va durer
et mettre le pays à genoux. Une jeune
femme célibataire, Nahla, espère conquérir
un expatrié syrien débarqué des Etats-Unis
qui choisit finalement sa sœur cadette, Myriam. La femme éconduite se met alors à
passer de plus en plus de temps dans l’appartement de sa voisine, madame Jiji, une
mère maquerelle régnant sur un petit
groupe de prostituées et de clients réguliers. Premier film d’une cinéaste et actrice
originaire de Damas, Gaya Jiji, Mon Tissu
préféré est étrangement empesé et les motivations de son personnage principal difficiles à comprendre, bien qu’on sente en filigrane la justesse de l’idée de départ :
montrer comment les désirs et attentes
d’une jeune femme vont être soudainement enterrés par l’irruption de la guerre
qui n’est encore qu’un bruit de fond amorti
par une sentimentalité aux abois. D.P.
JOUEURS
de Marie Monge
(Quinzaine des réalisateurs).
Parce que c’est un sujet rarement abordé,
on est d’abord vaguement intrigué par
cette rencontre amoureuse dans les soussols des cercles de jeu parisien. Mais très
vite, on constate une fois encore que la volonté de se situer aux marges du cinéma
français consiste surtout à singer le cinéma américain. Marie Monge semble incapable de rendre compte de l’évolution
de ce qu’elle filme: qu’il s’agisse de l’addiction au jeu comme d’une poursuite en voiture, tout avance ici par à-coups où, à force
d’ellipses et de champs-contrechamps,
l’essentiel –c’est-à-dire le mouvement des
choses et le déploiement des êtres – est
souvent esquivé. On passe progressivement d’un pseudo-Scorsese à un sousGilles Béhat (qui s’en souvient ?), jusqu’à
ce que les sentences les plus usées (sur
l’ivresse de perdre), le méchant le plus caricatural (chauve, tatoué, métisse, patibulaire) et le romantisme le plus simplet deviennent très marrants. M.U.
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u VII
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
T’AS QUEL ÂGE ?
PITIÉ !
Romain Gavras,
38 ans et des stats,
cinéaste, présente à la
Quinzaine des réalisateurs son second long
métrage, Le monde
est à toi, avec Isabelle
Adjani, Vincent Cassel
et Karim Leklou.
GABRIEL ABRANTES ET DANIEL SCHMIDT Les deux cinéastes américano-portugais
partagent un goût certain pour l’humour absurde, qui transpire
dans chaque plan de «Diamantino», leur premier long métrage.
Q
uel cerveau déglingué a bien pu imaginer ça? C’est en substance ce qu’on
se demande en sortant de la projection de Diamantino (lire page V). Bref résumé: un footballeur talentueux mais décérébré –qui voit des caniches roses dès qu’il
marque un but– décide d’adopter un jeune
réfugié en hommage à son père décédé. Tandis qu’il l’accueille –c’est en réalité une fille
qui se fait passer pour un garçon– il est tyrannisé par ses deux sœurs jumelles qui tentent de le dépouiller de sa fortune. Il doit en
plus gérer les aléas d’un protocole de clonage
qui lui fait pousser des seins, une campagne
de pub fasciste et ses premiers émois sentimentaux. Quel cerveau déglingué, donc? La
réponse se tient dans un appartement cannois: il y a l’hémisphère droit: Gabriel Abrantes. Et le gauche: Daniel Schmidt.
On leur octroierait 30 ans (à eux deux). Ils en
ont 34, chacun. Gabriel Abrantes est né aux
Etats-Unis, a bourlingué au Portugal, en Belgique et a étudié le cinéma à Coopers Union
à New York, «l’une des seules écoles encore
gratuites, très cool, totalement folle, postmarxiste». A deux rues, à la très chic NYU, il
y avait Daniel Schmidt, fils de profs de Yale,
«un peu jaloux de ces gens sexy et brillants qui
étudiaient pour pas un rond». En 2007, un
ami commun les présente. L’été suivant, le
tandem se retrouve dans la vieille bicoque
de la grand-mère Abrantes au Portugal pour
réaliser son premier film en commun.
«C’était un désastre, rigole Gabriel Abrantes.
Ça parlait du réchauffement climatique. En
fait, c’était un peu trop ambitieux de vouloir
faire un film apocalyptique avec tout un village.» Big Hug ne verra donc jamais le jour.
Cependant, ils récidivent avec le court métrage Une histoire de respect mutuel et, cette
fois, raflent tous les prix, notamment au festival de Locarno. «Ces dix dernières années,
on est devenus comme des frères, il y a une
vraie symbiose», insiste Abrantes, chemise
rouge à fleurs. Schmidt acquiesce, tête appuyée sur sa main aux ongles vernis de rose:
«On fait tout ensemble. Une partie de notre
amitié repose sur l’humour absurde.»
Lorsqu’ils évoquent Diamantino, ils rivalisent de références: les livres de David Foster Wallace, Au hasard Balthazar, Forrest
Gump ou des comédies romantiques des
années 70. Ils ont voulu créer une sorte de
«génie vide», un être de pureté perverti par
la société, un héros qui triomphe de tous les
questionnements contemporains. Il faut
préciser que les caniches roses poudrés de
cette fable rousseauiste sont une idée de
Gabriel Abrantes. Bien sûr, conforté par Daniel Schmidt, qui a «beaucoup ri».
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Comment ça va ?
Pas mal. Pour la première fois, j’ai un film sélectionné à la Quinzaine. Je suis content mais
stressé. 67 % stressé. 33 % complètement à l’aise.
D’où tu sors ?
Du ventre de ma mère. Oui, c’était y a un bail.
D’une association franco-grecque.
Tu prends quoi ?
Gin Tonic. Mais c’est pas régulier. ça fait branché,
j’aime bien. Les 33% j’essaie de faire branché. Désolé, j’ai bu quatre Martini je suis bourré.
T’as pas peur ?
J’ai peur de R. Kelly. Il provoque des émotions
contradictoires, j’aime sa musique et il a des yeux
hyper rapprochés, il me fait peur. J’arrive pas à savoir ce qu’il pense. C’est précis, comme peur.
T’as pas honte ?
Surtout quand je fais des films. On a honte de le
montrer la première fois. On sait qu’on est un peu
médiocre. On a construit tout un château avec
panache, pour cacher sa médiocrité. Avant de
commencer, on se dit qu’on va construire un truc
génial ! Et le masque tombe avant de le montrer.
On est comme un enfant nu sous la pluie.
T’en as pas marre ?
Non. J’ai 38 ans, j’en ai pas encore marre.
T’as rencard ?
C’est un peu une interview à la Ardisson, ton truc.
Oui, je vais manger avec un pote. C’est un plaisir.
Recueilli au téléphone à 20 h 30 par G.Ti.
KIKADI ?
«Mais c’est qui Gérard
Lefort?»
A/ Thierry Frémaux
B/ Jean-Luc Godard
C/ Un(e) envoyé(e) spécial(e) à l’hacienda
Libé-Cannes
Réponse C, un membre de la Libé Team. On est
bien peu de choses.
FRÈRES DE SENS
A mes nouveaux amis
cinéphiles d’Arabie
Saoudite qui, d’après
Variety, ont investi pour
la première fois un énorme
espace au marché,
willkommen !
Quelle merveilleuse idée
que ce repositionnement
soft-power à paillettes en
pleine escalade nucléaire !
J’ai dans mon rucksack
quelques idées pour votre
public «sophistiqué, riche,
anglophone» venu faire
ses emplettes. A 2 milliards
d’euros la minute, il appréciera sûrement En guerre,
la proposition de l’émir
du cinéma social français
Stéphane Brizé, qui met
en scène un courageux
patron autocrate tentant
par tous les moyens
de résister aux mouvements de révolte de ses
employés ma foi fort ingrats, car il a beaucoup
fait pour eux. Ou alors
Arctic ? Le seul personnage
féminin passe une heure
à sa juste place, c’est-à-dire
saucissonnée dans un
klein klein sac de couchage, et n’emmerde personne avec son permis
de conduire (et puis
quoi encore ???).
Enfin, natürlich, The House
That Jack Built, une histoire
de serial killer qui
torture des gens l’ayant
sûrement bien mérité,
signée Lars von Trier.
Lui aussi, votre prince
héritier aime faire
des blagues avec
du Hitler dedans. •
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VIII u
CANNES/
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Libération Samedi 12 et Dimanche 13 Mai 2018
HORSSERVICE
U
ne loge impersonnelle. Musique d’Ennio Morricone. Il se
présente, un peu bravache: «Ce
n’est pas juste parce que je suis un Exotico et que j’aime embrasser les autres
catcheurs. Je suis sur le ring parce que
j’ai du talent et du potentiel.» Il laque
ses cheveux blonds, enfile un body
rose serti de flammes dorées. Lace
ses chaussures montantes. Vide une
autre bouteille de laque à grands
gestes. S’agenouille pour une prière
express en mâchant du chewing-gum.
Puis monte sur le ring sous les acclamations de la foule. C’est ainsi qu’entre
en scène Cassandro the Exotico dans
le documentaire du même nom de
Marie Losier.
Si on a tenu à le rencontrer, ce n’est pas
seulement pour l’improbable présence
d’un catcheur mexicain gay surmaquillé à Cannes. Mais parce que Cassandro rit et chiale de la vie avec la régularité d’un métronome déglingué,
parce qu’il trouve qu’il n’y a rien de plus
beau que de voler sur un ring tout de lycra vêtu, parce qu’il aligne ses jetons de
thérapie comme ses plus beaux trophées, qu’il croit en la médecine aztèque après avoir été camé, bave sur les
footballeurs à la télévision et se contrefout – mais alors totalement – qu’on
l’accepte ou non. Cassandro the Exotico
a quelque chose de flamboyant.
«Je suis vraiment très heureux et reconnaissant d’être ici. Je revois ce petit garçon qui a grandi à El Paso et à Ciudad
Juárez, et mes parents… et tout ce que
j’ai traversé… et me voir maintenant, à
Cannes…» bredouille-t-il un peu intimidé, assis sur le fauteuil en osier d’un
toit terrasse. Il y a longtemps, ce petit
garçon s’appelait Saul Armendariz. Il
vivait des deux côtés de la frontière
mexicaine, avec un père travaillant à la
mairie, une mère femme au foyer et
cinq frères et sœurs. «Les relations avec
mon père étaient compliquées. Il était
alcoolique et machiste, pas tendre. Moi,
je jouais à la poupée, j’étais très féminin. J’étais beaucoup plus proche de ma
mère, elle m’a appris à me maquiller, à
être glamour», évoque-t-il. Avant de
semer quelques mots en pointillés
pour résumer sa jeunesse : «battu»,
«violé par des inconnus», «drogues»,
«alcool». Une date compte plus que
tout : le 4 juin 2003, quand il a décidé
de devenir sobre. Les chiffres de la
rédemption sont désormais tatoués sur
son dos. «J’avais tellement de souffrance que je n’étais pas sûr de pouvoir
la nommer, alors j’ai fait une thérapie»,
dit-il. La seconde s’est déroulée en parallèle, sur le ring.
Au Mexique, le catch est une religion,
les fidèles s’y retrouvent tous les dimanches. Saul Armendariz a 8 ans
quand il assiste à ses premiers matchs.
A 15, il quitte l’école et se consacre entièrement à la lucha libre. A 17, il devient professionnel. Lorsqu’il entre
pour la première fois dans l’arène, il
s’appelle Mister Romano et porte un
masque noir et blanc. Ce n’est que quelques mois plus tard qu’il deviendra, à
visage découvert, un Exotico, l’un de
ces catcheurs déguisés en caricatures
gays bariolées, jouant sur les contrastes
dans un milieu à l’image ultra-virile. «Si
les Exoticos existaient avant lui, tous,
majoritairement hétérosexuels, singeaient une homosexualité grossière et
burlesque, presque homophobe, alors
que lui en a fait une cause nationale, un
cheval de guerre sincère et boulever-
Par
JÉRÉMY PIETTE
RING PARADE
CASSANDRO
THE EXOTICO
Le catcheur
mexicain, 48 ans,
«Liberace de la
lucha libre», est
le héros éponyme
du documentaire
de Marie Losier,
présenté à l’Acid.
Gay surmaquillé
aux tenues
exubérantes, il défie
les codes du milieu.
sant», relève Marie Losier dans sa note
d’intention. Cassandro a dû se battre
pour «ne pas être considéré comme le
clown du cirque». Il a décidé que le courage porterait un costume à paillettes,
que la résilience serait grandiose: «J’ai
voulu être différent, mettre des tenues
incroyables, un boa, du maquillage et
faire une entrée en scène impressionnante. En revanche, une fois que j’étais
sur le ring, je redevenais un “macho” et
c’était parti pour la castagne.»
En 1991, sous les regards stupéfaits, il est
le premier Exotico à devenir champion
du monde. Le voilà désormais célèbre,
considéré comme «le Liberace» de la lucha libre. Sur la terrasse cannoise, vêtu
d’une chemise aux couleurs psychédéliques, étonnante coupe en iroquois
et talons aiguilles, Cassandro, 48 ans,
mime ses entrées fracassantes au son de
la chanson It’s Raining Men, parle de ses
capes inspirées de la robe de mariée de
Lady Di (qu’il adore) et rit de la ferveur
provoquée par ses apparitions. Il a passé
près de trente ans sur le ring. Jusqu’à
l’épuisement. Jusqu’à avoir tout pulvérisé: huit clous dans le tibia gauche, des
dents cassées, cinq fractures de la clavicule. «C’est sans doute ridicule mais, au
début, je n’ai pas pensé que je pouvais
être blessé. Aujourd’hui mon corps est
fatigué, il m’abandonne», dit-il, le visage
soudain assombri.
Lors d’un précédent combat, il n’est
pas parvenu à se relever, a fait une crise
d’angoisse dans le vestiaire. Il a décrété
que c’était fini. A beaucoup pleuré. Puis
il y est retourné. Juste une fois, juste
pour entendre : «Ladies and gentlemen… Cassandro!» A l’avenir, il envisage de donner des cours de catch et
d’écrire un livre: «Vous pensez quoi du
titre “Vie et mort de Cassandro ?”»
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Un voyeur à Paris chiale
sur son trône de déshérité. Fenêtre sur cour, les
nuits d’été sont proches
–les appartements laissent leurs rideaux non
tirés, de quoi se désintéresser facilement des
objets célestes pour coller plutôt son regard à
quelques âmes défeuillées. Au loin le glam,
à Cannes, c’est toujours
le Truman Show. Il n’y a
pas d’autre condition
possible que celle de curieux forcé, les yeux astreints à regarder défiler
des flots de films ou des
flots de personnalités divers et variés. On est pris
dans les portes battantes: tout est toujours
plus-que-visible si bien
qu’on n’y voit rien. Le
Playtime n’a ni queue ni
tête tandis que ces artères se retrouvent exposées sur Instagram, Periscope, Snapchat. On y
voit déambuler des promeneurs qui font dix fois
l’aller-retour sur le boulevard de la Croisette dans
l’attente de cet ennui
où ils se trouvent déjà.
En direct-live, le filmeur
d’anodin ne se rend
même pas compte. Il ne
nous livre rien, se comporte tel un vendeur
de rêve à la sauvette:
«Viens, y’a de la place, toi
aussi tu vas devenir une
star.» On attend la nuit,
engagé dans le silence,
pour que derrière un
pixel entrebâillé de cette
ville sous vitrine, on
puisse discerner furtivement, réalisme magique
sur tablette tactile,
quelques irrégularités.
Sur le balcon d’un hôtel
glitché, un tigre phosphorescent nous regarde de loin, séquelle
d’une Tropical Malady.
La traîne à strass de Cassandro glisse le long de
la baie tel le plus beau
des boïdés, des ectoplasmes de divas autrefois récompensées errent dans des images
figées de téléphones
surchauffés. Il faut savoir
regarder. «On dit que les
sentinelles peuvent dormir les yeux ouverts»,
entend-on dans la Mort
en direct. Pour ces figures, je les garde à jamais
écartés. •
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