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Libération - 15 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11496
MARDI 15 MAI 2018
www.liberation.fr
JÉRUSALEM-GAZA
A la frontière entre Israël et Gaza, lundi. PHOTO MOHAMMED ABED . AFP
UNE AMBASSADE
ET UN MASSACRE
Une inauguration en grande pompe
d’un côté, plus de cinquante morts et des
centaines de blessés de l’autre: le «grand
jour» pour Israël célébré par Trump aura été
particulièrement meurtrier.
PAGES 2-5
CANNES/
«Le Grand Bain» Gilles Lellouche, comme
un poisson dans l’eau
CRITIQUES, PORTRAITS, CHRONIQUES, 8 PAGES CENTRALES
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 15 Mai 2018
Proche-Orient
Trump s’installe
à Jérusalem :
au moins
52 morts à Gaza
Après sept semaines meurtrières,
la manifestation contre l’inauguration
de l’ambassade des Etats-Unis dans la Ville sainte
a été durement réprimée par l’armée israélienne,
lundi. Depuis le début de la «Marche du retour»,
plus de cent Palestiniens ont perdu la vie.
Par
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial à Jérusalem
L
e contraste est éclatant. Les cotillons à
Jérusalem, transformé en Disneyland
trumpiste à l’occasion du déménagement, plus symbolique que pratique, de l’ambassade américaine dans la Ville sainte. A
Gaza, les barbelés, les snipers et le sang.
De Washington, Trump n’a vu qu’un «grand
jour pour Israël». Benyamin Nétanyahou, lui,
évoquait «une journée glorieuse». Mais pour
l’Autorité palestinienne, c’est un «terrible
massacre». A la frontière de l’enclave, au
moins 52 Gazaouis – dont huit enfants de
moins de 16 ans, selon l’ambassadeur palestinien à l’ONU, Riyad Mansour– ont péri sous
les balles des snipers israéliens, alors qu’au
moins 40000 Palestiniens s’étaient massés
le long de la clôture israélienne, pour la septième semaine de la «Marche du retour». Le
ministère de la Santé de Gaza évoque plus de
«1204 blessés par balle». Il s’agit de la journée
la plus sanglante à Gaza depuis la fin de la
guerre de 2014, venant s’ajouter à la cinquantaine de morts, vingtaine d’amputés et centaines de blessés par balle comptabilisés depuis
le début du mouvement. La tragédie était attendue par tous les acteurs –de Tsahal au Hamas –, chacun se retranchant derrière ses
mortifères représentations historiques, présupposés idéologiques et obsessions sécuritaires.
«MENSONGE»
Deux planètes à 90 kilomètres l’une de l’autre.
Sur la première, en plein «no man’s land» jérusalémite, un car aux décorations flambant
neuves «Trump est l’ami de Sion» soulève la
poussière d’une colline râpée, puis déverse
une poignée d’évangéliques, le public pour
lequel Trump a allumé la mèche. Ici s’élève
le bâtiment consulaire, rebaptisé «ambassade». On se croirait à un meeting de la dernière présidentielle américaine. Trois «blogueurs conservateurs» au mètre carré,
casquette écarlate «MAGA» (Make America
Great Again) sur le crâne font la «fête», faute
d’invitations pour la cérémonie officielle.
Forte de ses 150 000 abonnés sur Twitter,
Laura Loomer est venue «en tant qu’Américaine et en tant que juive». Benyamin Nétanyahou et Donald Trump seraient les «seuls
vrais leaders d’aujourd’hui, qui osent faire ce
qui est juste, contre le politiquement correct,
les démocrates et les islamistes».
A deux pas, un polémiste éructe qu’Israël ne
devrait pas être trop obsédé par son «caractère démocratique». Un Etat palestinien ?
«Même eux savent qu’ils vivent mieux sous occupation israélienne [en Cisjordanie] qu’à
Gaza…» Ari Fuld, un colon américano-israélien, hausse les épaules quand on évoque les
protestations monstres dans l’enclave sous
blocus: «Ils disent qu’aujourd’hui est un jour
de colère, mais hier, c’était quoi, la journée de
l’amour?» Les tsitsit dépassent de sa chemise
à carreaux sur son jean, il en rajoute une couche. «Trump a choisi la vérité contre la diplomatie. Je comprends que les Arabes soient fous
de rage: il a fait éclater leur mensonge. Jérusa-
lem n’a jamais été, et ne sera jamais, une ville
arabe.»
«HONTEUSE CÉLÉBRATION»
Si le coup a été porté à Jérusalem, la douleur
a été ressentie le plus vivement à Gaza, exsangue et «invivable d’ici 2020» selon l’ONU. Plus
de 70 % de la population est considérée
comme «réfugiée», c’est-à-dire descendante
des Palestiniens expulsés de leurs terres
en 1948, lors de la guerre d’indépendance israélienne. Cette catastrophe originelle a un
nom en arabe, la Nakba, et sa commémoration tombe chaque année le 15 mai. Alors que
les Israéliens, suivant le calendrier hébraïque,
célèbrent la création de leur Etat en avril.
Le calendrier de l’administration américaine,
à dessein ou par inculture, a ajouté du sel sur
la plaie. «A quoi pensaient [David] Friedman
[l’ambassadeur américain, ndlr] et [Jason]
Greenblatt [l’émissaire de Trump au MoyenOrient] en choisissant l’anniversaire de la
Nakba pour leur honteuse célébration de
haine?» s’est indigné Ahmad Tibi, chef de file
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Libération Mardi 15 Mai 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
A la frontière
entre Israël
et la bande
de Gaza, lundi.
ÉDITORIAL
Par
ALEXANDRA SCHWARTZBROD
PHOTO IBRAHEEM
ABU MUSTAFA.
REUTERS
Spirale
Difficile, lundi, face aux images nous parvenant de Gaza, Ramallah et Bethléem, de
ne pas faire le rapprochement avec ce jour
du 28 septembre 2000, où la dernière intifada a éclaté. Prêt à tout pour revenir au
pouvoir, le chef de l’opposition israélienne, Ariel Sharon, était entré sur l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de
l’islam après La Mecque et Médine. Devant la «provocation», les Territoires palestiniens s’étaient embrasés en quelques
heures. Mais ce ne serait pas honnête de
considérer Sharon comme le seul responsable. Les Palestiniens avaient alors l’impression d’être baladés non seulement par
Israël, mais aussi par leurs propres dirigeants, en qui ils n’avaient plus confiance
pour ramener la paix. Ils étaient à bout.
Le terrain est le même aujourd’hui.
Les provocateurs sont Donald Trump et
Benyamin Nétanyahou qui, en célébrant le
transfert de l’ambassade des Etats-Unis de
Tel-Aviv à Jérusalem, actent symboliquement l’abandon du projet d’un Etat palestinien crédible. Et les dirigeants palestiniens
ont épuisé le peu de crédit dont ils bénéficiaient encore auprès de leur peuple. A fortiori auprès des Gazaouis, enfermés telles
des bêtes sauvages entre mer et barbelés,
sans eau ni travail. Ceux-là n’ont rien à perdre. Et ce ne sont pas les appels à la paix de
Trump qui vont les calmer. Il faut avoir un
hubris démesuré ou être d’un cynisme absolu pour oser prononcer le mot «paix»
après avoir mis le feu aux Territoires.
Comment sortir de cette spirale mortifère?
Quand on sait à quel point le conflit israélopalestinien alimente la colère dans le
monde, beaucoup auraient intérêt à se démener pour calmer la situation et offrir un
minimum d’espoir aux Palestiniens.
A commencer par les dirigeants arabes,
et notamment le nouvel ami de Trump, le
prince héritier d’Arabie Saoudite. Déjà enlisé dans une guerre fratricide au Yémen,
Mohammed ben Salmane n’a aucun intérêt
à voir s’ouvrir un autre front. •
des députés arabes à la Knesset, alors que le
morbide bilan à Gaza augmentait de manière
affolante –37 morts avant 16 heures, horaire
du début de la cérémonie protocolaire à Jérusalem.
Vendredi dernier, les rassemblements à la
frontière avaient peu mobilisé, marqués par
la bataille des cerfs-volants palestiniens enflammés contre les drones israéliens cherchant à en ciseler les fils. Confrontation absurde. Mais dans les têtes, de chaque côté,
les 14 et 15 mai s’annonçaient funestes.
Sans le revendiquer ouvertement, le Hamas
s’est approprié le mouvement pacifique des
débuts, placé sous l’égide de Gandhi et Martin
Luther King. Au fil des semaines, ses leaders
ont fait du franchissement en masse de la
frontière un but ultime, une réponse au blocus israélo-égyptien en place depuis leur
prise du pouvoir en 2007. «Mieux vaut faire
tomber les murs de la prison que mourir à petit
feu», déclarait jeudi Yahya Sinwar, le chef du
Hamas à Gaza, à l’occasion d’une conférence
de presse inédite.
Ce week-end, l’Egypte a tenté de monnayer
pour le compte d’Israël non pas l’annulation,
mais a minima le musellement du mouvement, en échange d’une série d’offres humanitaires (réouverture du point de passage de
Rafah vers l’Egypte, extension de la zone de
pêche, convois de médicaments, etc.). Le Hamas a visiblement refusé l’offre. Dimanche,
une vidéo attribuée au mouvement islamiste
menaçait en hébreu les habitants des kibboutz longeant la frontière, les exhortant à
quitter leurs maisons ou finir «noyés dans le
sang». A l’aube, les drones de Tsahal avaient
mis le feu aux tentes près de la frontière et largué des tracts implorant les Gazaouis de «ne
pas se laisser cyniquement manipuler par le
Hamas» en cherchant à passer les barbelés.
Ignorant la complexité de la foule, Tsahal se
refuse à faire le tri des manifestants, vus uniquement comme des «émeutiers» aux mains
du Hamas, qui «mène une opération terroriste
sous la couverture des masses réunies». Et Nétanyahou de justifier sur Twitter l’action de
son armée: «Le Hamas a clairement fait savoir
son intention de détruire Israël en envoyant des
milliers de personnes à la frontière. Nous continuerons à agir résolument pour défendre notre
souveraineté et nos citoyens.» «L’armée a assez
de balles pour eux tous», a lâché lundi matin
à la radio le député Avi Dichter, ancien chef du
Shabak (sécurité intérieure). Yehuda Shaul,
le fondateur de Breaking the Silence, groupe
de vétérans anti-occupation, en a le souffle
coupé: «La tragédie était dans l’approche, depuis le début. Utiliser des snipers face à des manifestants sans armes… Le fusil de précision,
c’est l’arme pour assassiner l’ennemi, pas pour
réguler une manifestation!»
«LIGNES ROUGES»
Depuis des semaines, cet «usage disproportionné de la force» est condamné par le représentant des Nations unies dans la région,
Nikolaï Mladenov, ainsi que par les ONG, Amnesty International évoquant des «crimes de
guerre». Pour Shaul, «l’armée n’est jamais tombée aussi bas. Les lignes rouges ont déjà été dépassées lors de guerres, mais là, c’est la politi-
que de l’état-major. La faute morale d’hier est
la norme d’aujourd’hui.» Il y a peu, l’éditorialiste de Haaretz Gideon Levy écrivait que tuer
des Gazaouis était devenu «plus acceptable
qu’écraser des moustiques».
A Jérusalem, devant 800 VIP, le sulfureux pasteur messianique Robert Jeffress psalmodie:
«Trump est non seulement du bon côté de l’histoire, mais du bon côté de Dieu», avant de prier
pour la «paix de Jérusalem». A la tribune, peu
après le lever de rideau du nouveau sceau de
l’ambassade par Ivanka Trump, Jared Kushner, le gendre présidentiel chargé de concocter
le «deal du siècle» (lire page 5) assurait que «la
paix est à notre portée…» reprenant «l’espoir»
de Donald Trump dans une vidéo diffusée peu
avant. Trump et Nétanyahou n’en démordent
pas: le déménagement de l’ambassade américaine, une pure opération de communication,
devait faire avancer la paix. Une dissonance
inouïe, renforcée dans la soirée par une déclaration d’un porte-parole de la Maison Blanche
selon lequel «la responsabilité de ces morts tragiques repose entièrement sur le Hamas». •
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mardi 15 Mai 2018
TÉMOIGNAGES DE GAZA
JEHAD ABU HASSAN, DE L’ONG PREMIÈRE
URGENCE INTERNATIONALE
«LE NOMBRE DE MANIFESTANTS
EST IMPRESSIONNANT»
MAHMOUD SHALABI, DE L’ORGANISATION
MEDICAL AID FOR PALESTINIANS
«MÊME EN 2014, IL N’Y AVAIT PAS EU
AUTANT DE VICTIMES»
«
«On a fait face à un nombre de victimes record en une seule journée. Même lors des bombardements aériens intensifs de la campagne de 2014, on n’avait pas atteint de tels chiffres. Tout à
l’heure, huit ambulances sont arrivées à l’hôpital Al-Shifa en deux
minutes, et chacune amenait deux ou trois blessés graves. Ils sont
atteints en majorité aux membres inférieurs et les blessures sont
profondes. Le genre de munitions utilisées par les Israéliens est
plus destructeur que tout ce qu’on avait constaté auparavant.
Dans certains cas, une même balle atteint les deux membres d’un
manifestant. On a même vu deux jeunes aux chevilles transpercées par la même balle.
«La dizaine de points médicaux de première urgence installés
le long de la frontière ne traite que les difficultés respiratoires du
fait des gaz utilisés ou les blessures mineures, mais la plupart du
temps, c’est plus grave et il faut les transporter vers les hôpitaux.
Le plus étonnant malgré ces périls, c’est la détermination des
manifestants à poursuivre le mouvement. J’ai même vu un jeune
sortir de l’hôpital après s’être fait soigner d’une grave blessure
au pied et repartir vers la frontière pour manifester.»
Recueilli par H.K.
Un manifestant gazoui tire au lance-pierre en direction des soldats israéliens, lundi. PHOTO SAID KHATIB. AFP
«Des foules de manifestants continuent depuis ce matin de se
diriger vers la clôture frontalière. Leur nombre est impressionnant et nettement supérieur aux vendredis de ces dernières semaines. Il s’agit en grande majorité d’hommes, plutôt jeunes,
mais il y a aussi des femmes et des enfants. Ces derniers sont particulièrement touchés par les gaz tirés par l’armée israélienne,
parce que plus sensibles. Le nombre des blessés est beaucoup
plus élevé que d’habitude. Il augmente à mesure que la journée
progresse parce que l’énervement monte des deux côtés, surtout
chez les Israéliens, qui tirent de plus en plus.
«Notre préoccupation aussi, dans la zone de Khan Younès et Rafah, dans le sud-est de Gaza, où notre organisation intervient,
c’est que les manifestations et les confrontations se déroulent
dans les champs cultivés. Or, ceux-là représentent 35% des terres
agricoles dans la bande de Gaza et constituent une source de
revenus essentielle, notamment pour les femmes. Ce problème
s’ajoute à un autre, plus ancien: chaque saison, les Israéliens déversent leurs herbicides par avion le long de la frontière, contaminant délibérément les cultures maraîchères palestiniennes.»
Recueilli par H.K.
RIYAD HAIGAR, COMMERÇANT QUI
TRAVAILLE DEVANT L’HÔPITAL AL-SHIFA
«LES AMBULANCES N’ARRÊTENT
PAS D’ARRIVER»
«C’est une catastrophe. Depuis ce matin [lundi, ndlr], les ambulances n’arrêtent pas d’arriver à l’hôpital Al-Shifa et de repartir.
Il y a plus de 2000 blessés [dont 1200 par balle, ndlr], mais pas
assez de lits, pas assez de moyens pour les opérer et les soigner.
L’ambiance est mortifère. Tout est fermé dans le quartier, personne ne sort. Il y a eu beaucoup d’appels à manifester ce matin.
C’est normal que les jeunes y répondent. Ils n’ont pas de vie,
aucun espoir. Nous sommes dans une situation déplorable. C’est
une prison entourée de frontières fermées. L’économie se dégrade sans arrêt, il y a 70% de chômeurs. Environ 400000 jeunes
diplômés des universités ne trouvent pas de travail. La plupart
des gens n’ont pas un shekel en poche. Dès le début, les manifestations étaient pacifiques. Les gens protestaient ensemble, c’est
tout. Mais même avant aujourd’hui, on en était déjà à des dizaines
de morts et des milliers de blessés. Parmi eux, il y a des amputés,
des gens qui sont devenus invalides. Je ne pense pas que les manifestations vont s’arrêter. En tout cas, demain [mardi], c’est sûr,
elles continueront. Israël a bombardé deux sites du Hamas
aujourd’hui. S’il arrête de bombarder, je ne pense pas que le Hamas ripostera avec des armes. Il n’osera pas.»
Recueilli par L.Ma.
Ivanka Trump lors de l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem, lundi. PHOTO MENAHEM KAHANA. AFP
«Israël est obligé de vendre
une situation de péril
sécuritaire qui n’existe pas»
Pour Xavier
Guignard,
chercheur
et spécialiste
de la Palestine,
un éventuel conflit
armé permettrait
à l’Etat hébreu
de justifier
sa répression
sanglante
des dernières
semaines.
X
avier Guignard est doctorant en
science politique (Paris-I) et spécialiste de la Palestine au sein du
collectif Noria.
L’importance de la mobilisation de ce
lundi était-elle prévisible ?
Tous les ingrédients étaient réunis. Il y
avait un condensé d’événements, avec la
réponse répressive d’Israël qui alimente
depuis un mois et demi le soutien aux
manifestations. Il y a aussi la forme très
particulière qu’elles ont prise, avec, pour
la première fois à Gaza, des partis qui ne
sont pas complètement impliqués. Même
s’ils ont tous soutenu le mouvement, les
gens sortent manifester sans suivre leurs
appels. La mobilisation de lundi était
aussi un écho à ce qu’il se passait en
même temps à Jérusalem avec le déplacement de l’ambassade américaine. Celui-ci n’était pas suffisant pour susciter
de telles manifestations mais il était un
additif très puissant. Les manifestations
actuelles à Gaza rappellent celles de 2011
dans le monde arabe: on se mobilise sur
des vraies questions économiques et sociales. C’est une population extrêmement
précarisée qui se soulève contre les conditions de vie provoquées par le blocus.
Le politique vient après le social.
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Libération Mardi 15 Mai 2018
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L’Arlésienne
du «plan
de paix»
américain
Promis pour début 2018 et attendu
avec circonspection, l’accord
mitonné par le gendre de Trump
n’a toujours pas été dévoilé.
P
L’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, et Benyamin Nétanyahou, lundi. PHOTO MENAHEM KAHANA. AFP
DR
Faut-il craindre un nouveau conflit totalement la nature de la mobilisation.
militaire entre Israël et le Hamas, Ce n’est pas que le Hamas soit forcément
comme en 2012 et 2014 ?
contre, mais la configuration actuelle est
Il y a une attente côté israélien que cela au moins aussi efficace pour lui, et il ne
évolue dans ce sens. C’est une dialectique perd pas des dizaines d’hommes dans
beaucoup plus facile à gérer face aux opi- des bombardements de tunnels. Il n’y a
nions publiques. L’opinion internatio- en outre pas de coût politique majeur, à
nale, pour le peu qu’elle s’intéresse à ce savoir d’être celui qui a déclenché un
qui se passe, se demande
conflit.
pourquoi il y a autant de
Y a-t-il des négociations
morts et de blessés par balle
entre le Hamas et Israël
côté palestinien alors que
pour établir une trêve,
leurs armes les plus puiscomme l’évoque la presse
santes sont des cerfs-voisraélienne ?
lants avec un peu d’essence.
C’est probable, cela a déjà
Si cela virait à un conflit miété évoqué par le passé. Tout
litaire, Israël aurait les
comme la terminologie emmains libres pour répondre
ployée : une «trêve» pour
INTERVIEW une durée de dix à vingt ans.
alors qu’aujourd’hui, ils
sont obligés de vendre une
Le Hamas a changé de regissituation de péril sécuritaire qui n’existe tre ces dernières années. Il est au moins
pas. Le Hamas l’a, de son côté, très bien favorable à une négociation pour pouvoir
compris. Yahya Sinwar (le chef du Hamas continuer à exister si le blocus était levé.
à Gaza) l’a même dit il y a quelques jours, Les manifestations actuelles n’auront pas
son organisation peut avoir intérêt à né- d’incidence. Des deux côtés, les interlogocier et à éviter que ça ne dégénère. Un cuteurs demeurent. Sinwar a longtemps
basculement vers le militaire changerait été présenté comme un fou furieux alors
Evacuation d’un blessé palestinien, lundi. PHOTO IBRAHEEM ABU MUSTAFA. REUTERS
qu’il est l’un des plus pragmatiques au
sein de la direction du Hamas. C’est pareil côté israélien, des responsables sont
persuadés qu’il faut négocier.
Quelles conséquences pourraient
avoir les manifestations à Gaza sur le
processus de réconciliation entre le
Hamas et le Fatah ?
Ce processus est moribond. Il a toujours
été un serpent de mer et le Fatah a toujours tout fait pour le saboter. Le processus concerne deux partis qui n’ont de
toute façon qu’une très faible légitimité
politique. Les Palestiniens de Cisjordanie
et ceux de Gaza ont été séparés en 2006.
A l’époque, ce qui se passait à Gaza ne
suscitait pas de soutien en Cisjordanie.
Depuis 2012, et plus encore depuis 2014,
cela a changé. Une solidarité et une unité
se mettent en place entre Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem. Le risque, du point
de vue du Fatah, est que la popularité du
Hamas monte en Cisjordanie. Cela ne va
pas les inciter à négocier. Ils préfèrent
discuter quand le Hamas est au plus bas.
Recueilli par
LUC MATHIEU
endant qu’à Gaza, des dizaines de Palestiniens
tombaient sous les balles israéliennes, Jared
Kushner, présent à Jérusalem pour l’inauguration de l’ambassade américaine, assurait croire à
la paix. Et à la médiation constructive, pour y parvenir, de l’administration Trump. «Les Etats-Unis sont
prêts à tout faire pour soutenir un accord de paix»,
a martelé le gendre du président américain, placé
par son beau-père à la tête de l’équipe chargée de
relancer le dialogue entre Israéliens et Palestiniens.
Confier une tâche aussi ardue à un promoteur immobilier trentenaire, dépourvu d’expérience diplomatique et proche de la famille Nétanyahou, avait
valu à Trump de nombreuses critiques. Cela n’a pas
empêché Kushner, épaulé par Jason Greenblatt, représentant spécial de Trump pour les négociations
internationales, de multiplier les entretiens, depuis
plus d’un an, avec de nombreux responsables israéliens, palestiniens et arabes.
Si ce dialogue a contribué à rapprocher Washington
de certains pays arabes, dont l’Arabie Saoudite et les
Etats du Golfe, qui partagent avec Israël leur haine
de l’Iran, beaucoup doutent qu’il ait permis de progresser vers la paix avec les Palestiniens. Le fameux
«plan de paix» de Trump, initialement annoncé pour
le début d’année, n’a toujours pas été dévoilé. Et la
décision de reconnaître Jérusalem comme capitale
d’Israël et d’y déplacer l’ambassade des Etats-Unis
a suscité la fureur des Palestiniens, qui ont depuis
rompu tout canal officiel de discussions avec Kushner et son équipe.
De source officielle à Washington, on laisse entendre
que le plan est quasiment achevé et pourrait être
bientôt présenté aux deux camps. Il y a quelques
jours, le Premier ministre israélien assurait n’avoir
«pas vu» ce projet américain. Compte tenu de l’alignement de Donald Trump sur Nétanyahou (au sujet de l’ambassade américaine, de l’Iran), le leader
de l’Etat hébreu ne devrait pas avoir de mauvaises
surprises. En revanche, Washington redoute un rejet
catégorique de la part des Palestiniens.
A Jérusalem, lundi, Jared Kushner n’a donné aucune
indication, ni sur le calendrier, ni sur le contenu du
plan américain. «Nous croyons qu’il est possible, pour
chaque camp, de gagner plus qu’il ne donnera, pour
que tout le monde puisse vivre en paix, à l’abri du
danger et de la peur, et avec la possibilité de réaliser
ses rêves», a-t-il lancé. Une déclaration dont l’ingénuité, s’agissant de l’épineux dossier proche-oriental,
ne rassure guère les experts, déjà sceptiques sur ses
capacités. «Cette administration n’a guère montré,
jusqu’à présent, qu’elle valorisait et soutenait la diplomatie et les diplomates, note Maia Hallward, spécialiste du Proche-Orient à la Kennesaw State University (Géorgie). Or, en l’absence de quelqu’un qui soit
très au fait des complexités des populations israéliennes et palestiniennes, qui maîtrise à la fois le droit international, l’histoire du processus de paix et les outils
de la diplomatie, aucune solution ne pourra être trouvée». Si elle estime que «les Etats-Unis ont un rôle à
jouer», Hallward conclut toutefois, pessimiste, que
le contexte politique, aussi bien en Israël qu’en Palestine, ne se prête guère à une percée diplomatique:
«Nétanyahou est le plus faucon des Premiers ministres israéliens depuis longtemps, et Mahmoud Abbas
est vieux, n’a pas été réélu depuis 2005 et a fortement
perdu sa légitimité auprès des Palestiniens».
FRÉDÉRIC AUTRAN
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6 u
MONDE
Libération Mardi 15 Mai 2018
L’accord de
gouvernement
entre les
populistes et
l’extrême droite
n’est pas encore
achevé. Plusieurs
sujets opposent
toujours les deux
formations
antisystème,
dont le nom du
futur président
du Conseil.
ITALIE
Les Cinq Etoiles
et la Ligue,
le contrat
de méfiance
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
«N
ous sommes en train
d’écrire l’histoire.
Pour cela, il faut un
peu de temps.» C’est par ces mots
que Luigi Di Maio, le leader du
Mouvement Cinq Etoiles (M5S),
avait expliqué samedi le retard
pris dans la rédaction du programme gouvernemental conjoint entre sa formation populiste et la Ligue de Matteo Salvini
(extrême droite). Lundi soir, à
l’issue d’une nouvelle consultation avec le chef de l’Etat Sergio
Mattarella, le jeune responsable
a encore demandé un répit de
quelques jours pour peaufiner le
«contrat à l’allemande» que les
deux formations sont en train
d’élaborer : «Ce sera le programme du gouvernement pour
les cinq prochaines années, il est
important pour nous de l’achever
au mieux, c’est pourquoi nous
avons demandé quelques jours
de plus.» Les deux formations
antisystème sont en tout cas
aux portes du pouvoir et le document commun, fruit de longues
négociations, aurait déjà permis
de lisser de nombreuses divergences. Comme l’exigeait la Ligue, le futur gouvernement devrait engager une révolution
fiscale, même si Salvini semble
avoir renoncé à l’introduction
d’une flat tax (impôt à taux unique) à 15%. Le M5S aurait obtenu
de maintenir un second taux
d’imposition à 20 %. Le revenu
de citoyenneté de 780 euros défendu par les Cinq Etoiles fait
aussi partie du programme commun, même si cette mesure devrait ne pas entrer en vigueur
avant 2020 et ne concerner que
les travailleurs qui ont perdu
leur emploi.
RETRAITES
Le document prévoit également
la révision de la réforme des retraites introduite en urgence
en 2011 par le gouvernement de
Mario Monti, appelé aux affaires
dans le sillage de la crise financière et du départ forcé de Silvio
Berlusconi. La Ligue et les Cinq
Etoiles, qui la considèrent
comme injuste et trop restrictive, ont fait campagne pour
l’abolition de cette réforme, qui
fixe l’âge de départ à la retraite
à 66 ans puis à 67 ans à partir
de 2019.
Selon la presse italienne, le coût
total de ces mesures devrait
s’élever au moins à 70 milliards
d’euros. Elles devraient être financées par une amnistie fiscale
partielle et par davantage de déficit budgétaire, en dépit des recommandations de l’Union
européenne. A la table des tractations, la Ligue, dont de nombreux dirigeants ont fait campagne pour une sortie de l’euro,
pencherait d’ailleurs pour une
position beaucoup plus ferme
vis-à-vis de Bruxelles, tandis que
les négociateurs Cinq Etoiles
s’emploieraient à modérer les
termes de la discussion avec les
institutions communautaires.
Les points de l’accord qui coincent encore et justifient le délai
supplémentaire concerneraient
par ailleurs les grandes infrastructures (en particulier la ligne
ferroviaire à grande vitesse
Lyon-Turin, à laquelle s’opposent les Cinq Etoiles) et la lutte
contre l’immigration. La xénophobe Ligue souhaite notamment ouvrir des centres de dé-
«
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Libération Mardi 15 Mai 2018
«Vers une crise aggravée
des copropriétaires
européens»
A
TIERCE PERSONNE
D’ici là, les deux partis devront
aussi se mettre d’accord sur le
nom du futur président du Conseil et sur la liste de ses ministres. Matteo Salvini s’est opposé
à ce que Luigi Di Maio occupe le
fauteuil de chef du gouvernement. Les deux hommes se seraient par conséquent résolus à
chercher une tierce personne
qui puisse garantir les intérêts
des uns et des autres et qui reprenne à son compte le programme gouvernemental. Au
cours des derniers jours, le président de la République a fait savoir qu’il ne sera pas un simple
notaire. Une manière de dire
qu’il veillera à ce que le futur
gouvernement respecte les engagements européens et internationaux de l’Italie. •
Le leader du
Mouvement
Cinq Etoiles
Luigi Di Maio
après sa
rencontre
avec le
président
italien, lundi.
PHOTO
RICCARDO
ANTIMIANI. AP
ncien directeur de
l’Institut Jacques-Delors, Yves Bertoncini
est enseignant et consultant
en affaires européennes et président du Mouvement européen-France. Il analyse l’arrivée au pouvoir de la Ligue du
Nord (extrême droite) et du
Mouvement Cinq Etoiles (populiste), lequel a toujours été
très ambigu sur les questions
européennes.
Pour la première fois, un
gouvernement antisystème
s’apprête à arriver aux affaires dans un des grands pays
fondateurs de l’UE. Peut-on
parler d’un choc comparable à celui du Brexit ?
C’est sans aucun doute un choc
mais qui évoque davantage la
crise grecque, car la caractéristique des deux partis antisystème qui vont composer le gouvernement italien, c’est leur
présence dans des groupes périphériques au parlement de
Strasbourg. La Ligue, avec le
groupe d’extrême droite, celui
de Marine Le Pen, et les Cinq
Etoiles avec l’Ukip de Nigel Farage. En Grèce, c’était pareil.
Aléxis Tsípras était dans un
groupe périphérique et il est
allé chercher des alliés auprès
des «Grecs indépendants» qui
n’étaient ni chez les libéraux, ni
au PPE ni au Parti populaire
européen. En revanche, la situation italienne est différente
du Brexit. Je doute que l’alliance gouvernementale soit
europhobe dans le sens où elle
voudrait quitter l’Union européenne et la zone euro. Luigi
Di Maio [dirigeant du Mouvement Cinq Etoiles, ndlr] a déjà
mis de l’eau dans son vin en
critiquant l’Europe sans pour
autant vouloir en sortir. Ils sont
dans une situation ambiguë,
un peu comme Tsípras, qui
avait engagé une épreuve de
force avec l’UE. Avec la différence que les Italiens sont dans
une position plus forte que
celle du Premier ministre grec.
Une sortie de l’Italie de
l’euro est-elle écartée ?
J’ai l’impression que les Italiens sont devenus extrêmement eurosceptiques mais
qu’il n’y a pas de majorité europhobe. Ce n’est pas forcément
La situation italienne peutelle torpiller le projet de relance de l’Europe voulu par
Emmanuel Macron ?
Oui. Sans l’Italie, après la Pologne, la partie commence à devenir difficile. Cependant, sur
certains points, il n’y aura pas
forcément d’antagonisme, par
exemple sur les enjeux migratoires et l’aide à apporter à
l’Italie en Méditerranée, à travers des accords avec la Libye
et les pays du Sahel, ou encore
pour remettre en cause le «fétichisme» allemand sur les
comptes publics. Les relations
risquent d’être tendues avant
tout sur l’idée que l’Europe est
une bonne chose et qu’il faut
en faire plus.
L’issue des élections italiennes ne scelle-t-elle pas une
certaine faillite de l’Europe
qui a plongé l’Italie dans
l’austérité et a abandonné la
péninsule sur la question
migratoire ?
Les Européens ont une part de
responsabilité mais elle n’est
pas la première. Ils auraient dû
être davantage solidaires mais
pour cela il aurait fallu qu’ils
aient confiance dans les Italiens. Or il y avait par exemple
un fort soupçon que les Italiens
laissaient passer les migrants
qui arrivaient sur leurs côtes.
Dans la crise économique, les
Italiens n’ont pas fait le boulot,
ils n’ont pas assaini leur système bancaire. Or la solidarité
a une limite quand on n’a pas
confiance. Les Européens
auraient dû en faire plus et ils
vont en payer la note, même
s’ils ne sont pas les principaux
responsables de la crise italienne.
Recueilli par É.J.
l’Italexit que l’on a en perspec- les postfascistes de Gianfranco
tive mais une aggravation de la Fini, même s’ils s’étaient recencrise des copropriétaires euro- trés. Aujourd’hui, en Autriche,
péens. Les Italiens vont être le FPÖ est au pouvoir comme
sur des positions dures, avec les Vrais Finlandais à Helsinki.
des demandes très fortes, par Reste que c’est plus perturbant
exemple pour davantage de so- en Italie car cela se passe dans
lidarité en matière migratoire. un grand pays fondateur de
Le gouvernement qui va arri- l’Union européenne. Il va falver au pouvoir est antisystème loir regarder attentivement la
mais je crois que
répartition des porleur principale
tefeuilles. Tout va
cible, c’est le
se jouer autour des
système politiCinq Etoiles qui ne
que romain,
peuvent pas être
bien
ava n t
assimilés à un parti
Bruxelles.
d’extrême droite.
Les projets
Les deux partis
économiques
sont proches de
du futur gouVladimir PouINTERVIEW tine. Peut-on s’atvernement
(baisse des imtendre à une mopôts, plus de dépenses et dification de la politique
plus de déficit) font-ils tout étrangère et une remise en
de même peser un risque cause des sanctions contre
sur la zone euro ?
la Russie ?
L’Italie ne va pas être sous la Le camp de ceux qui veulent
surveillance de Bruxelles mais s’entendre avec la Russie va se
sous celle des marchés. Le sys- renforcer. L’Italie a toujours
tème bancaire transalpin est souhaité un assouplissement
encore fragile et si les mesures des sanctions contre Moscou.
du nouveau gouvernement Le gouvernement de centre
n’inspirent pas confiance au gauche sortant de Paolo Gentimilieu financier, il peut y avoir loni aussi. De toute façon, cet
une défiance identique à celle assouplissement paraît inéviqu’a connue la Grèce avec une table, car les Européens ne
hausse des taux d’intérêt jus- vont pas pouvoir continuer à
qu’au moment où la question tenir tête en même temps à
sera de savoir si les Européens Donald Trump et à Poutine.
viennent en aide à l’Italie. Certainement, car l’Italie est un
bien plus gros morceau que la
Grèce. D’autant plus qu’il
existe aujourd’hui des mécanismes d’aide, de stabilité et de
contrôle, qui n’avaient pas encore été mis en place au moment de la crise grecque.
Quelles peuvent être les
conséquences sur la politique migratoire de l’Europe?
Comme la Grèce, l’Italie a été
en première ligne dans la crise
migratoire. Rome demande de
l’aide, ce qui sera un défi, entre
autres, pour la France, qui n’a
relocalisé que 550 demandeurs
d’asile depuis l’Italie. Néanmoins, la volonté affichée du
le music-hall
futur gouvernement italien de
napolitain
mieux contrôler les frontières
ressuscité !
extérieures de l’UE n’est pas en
texte
contradiction avec ce qu’est en
Raffaele Viviani
train de faire l’Europe depuis
mise en scène
Alfredo Arias
quelques mois.
Matteo Salvini, le leader de
24 › 29 mai 2o18
la Ligue du Nord, est un allié
atheneede Marine Le Pen. Peut-on
theatre.com
o1 53 o5 19 19
parler sur le plan politique
d’une légitimation de l’extrême droite européenne ?
Ce n’est pas la première fois en
Italie. Déjà dans le passé, la Ligue a été au gouvernement
avec Berlusconi. Il y avait aussi
DR
Pour Yves
Bertoncini,
président
du Mouvement
européen-France,
la situation italienne
est différente du
Brexit.
tention permanents dans
chaque région du pays. Une proposition rejetée par le M5S, dont
une partie de l’électorat provient
de la gauche. Luigi Di Maio a indiqué hier que le «contrat de
gouvernement» serait soumis à
l’approbation des militants par
un vote sur internet.
u 7
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8 u
MONDE
Libération Mardi 15 Mai 2018
LIBÉ.FR
Paradis fiscaux : il est temps d’agir «Un sys-
tème fiscal sain et juste, c’est la base de tout Etat et
de tout système social. Si nous voulons des professeurs dans les écoles, des médecins et du personnel dans les hôpitaux,
dans les maisons de retraite, les systèmes fiscaux doivent fonctionner.
C’est pourquoi il est grave que les multinationales puissent transférer
leurs bénéfices dans des paradis fiscaux.» Des députés européens s’engagent à élaborer une liste noire complète des paradis fiscaux (photo :
manif d’Oxfam en décembre à Bruxelles), sanctions à l’appui. PHOTO AFP
l’état-major séparatiste, il n’a
aucune expérience politique.
Quim Torra est avant tout un
idéologue, qui ne cache pas
sa haine de l’Espagne. «C’est
un xénophobe suprémaciste»,
résume Inés Arrimadas, chef
de file de Ciudadanos, la formation espagnoliste qui a récolté le plus de voix aux législatives de décembre. Les
autres leaders non sécessionnistes partagent cette opinion. Quim Torra a d’ailleurs
dû s’excuser pour plusieurs
tweets incendiaires dans lesquels il prête aux Espagnols
tous les défauts de la terre.
Dans un article publié
en 2012 dans le journal catalan El Món, il les comparait à
des «charognards, des vipères, des hyènes, […] des bêtes
chez qui toute expression de
catalanité provoque des
phobies».
Quim Torra à sa sortie du Parlement catalan juste après son investiture (66 voix contre 65), lundi à Barcelone. PHOTO JOSEP LAGO. AFP
Quim Torra, un président catalan
indépendantiste sans modération
Après le retrait de
Carles Puigdemont,
objet de poursuites
en Espagne,
le nouveau chef
de l’exécutif a été
investi lundi à
Barcelone. Son
profil ne devrait
pas aider à concilier
les deux camps.
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
Correspondant à Madrid
L
a Catalogne va être dirigée par l’un des
meilleurs élèves de
Carles Puigdemont, réfugié
en Allemagne, et que la justice espagnole entend juger
pour «rébellion» ou «sédition». Quoiqu’extrêmement
serrée (par 66 voix contre 65), vain, a invoqué le «1-0»,
l’investiture, lundi, du nou- autrement dit le 1er octoveau président de la Catalo- bre 2017, journée pendant lagne augure une nouvelle ère quelle les séparatistes catade confrontation
lans
avaient
L'HOMME
entre le gouverorganisé un réfénement central et
rendum d’autoDU JOUR
les sécessionnisdétermination iltes catalans. Quim Torra, légal, puni par les forces de
55 ans, a aussi clamé son in- l’ordre espagnoles à coups de
tention de défier l’exécutif de charges policières. Aux yeux
Mariano Rajoy. Selon lui, il de Quim Torra, c’est le «kiloest urgent de «construire la mètre zéro» à partir duquel la
République catalane» et «Nouvelle République de Cad’«entamer un processus talogne doit se constituer».
constituant» pour mettre fin Tout comme Carles Puigdeaux liens unissant l’Espagne
à cette région turbulente. Et
ce, même si les sondages indiquent qu’une grosse moitié
des Catalans sont opposés à
l’indépendance.
«KILOMÈTRE ZÉRO»
Front dégarni, lunettes proéminentes, celui qui est à la
fois avocat, éditeur et écri-
mont, le nouveau chef de
l’exécutif régional accorde
toute la légitimité «au peuple
catalan», et aucune à l’Etat
espagnol.
L’élection de Quim Torra à la
tête de la Catalogne est le
fruit des circonstances précaires. Alors que Carles Puigdemont, en qui son camp voit
«le président légitime en exil»,
ne peut fouler le sol espagnol
sans atterrir immédiatement
en prison, il fallait trouver un
candidat acceptable. Pour les
sécessionnistes, le choix
«Des charognards, des vipères,
des hyènes, […] des bêtes chez
qui toute expression de catalanité
provoque des phobies.»
Quim Torra
nouveau président catalan dans un tweet sur les Espagnols
n’était pas facile car la plupart
des dirigeants sont ou bien à
l’étranger – en Suisse, Allemagne, Belgique et Ecosse–
ou bien derrière les barreaux,
accusés par le tribunal suprême de «rébellion», «désobéissance» ou «malversations
de fonds publics». Un véritable casse-tête, après la courte
victoire (en sièges) des sécessionnistes aux législatives de
décembre.
Le choix de Quim Torra présente plusieurs avantages
pour Carles Puigdemont qui,
depuis l’Allemagne, entend
piloter la politique catalane:
il lui est totalement fidèle
– Torra ne cache d’ailleurs
pas qu’il incarne la voix de
son maître –, partage son
souhait ardent de divorcer de
l’Espagne («un Etat oppresseur et anticatalan»), et surtout, a un casier judiciaire
vierge. A la différence de
«JUSTE BONS À VOLER»
Dans une récente interview
à TV3, la télévision publique
régionale contrôlée par le
camp indépendantiste, il
s’est également excusé pour
avoir affirmé que «les Espagnols sont tout juste bons à
voler». Comprendre: la Catalogne serait victime d’une
«spoliation fiscale» orchestrée par Madrid de l’ordre
de 9 milliards d’euros annuels –un argument battu en
brèche par la plupart des formations politiques du pays.
La spécialité de Quim Torra
n’est toutefois pas l’économie, mais l’histoire. A l’en
croire, la chute de Barcelone,
le 11 septembre 1714, lors de
la guerre de succession entre
la dynastie des Habsbourg et
celle des Bourbon – gagnée
par ces derniers– marque le
début de la sujétion de la
Catalogne.
Le nouveau président sait
que son pouvoir est «temporaire», lié à des «circonstances exceptionnelles». Une façon pour lui de reconnaître
que le marionnettiste à distance reste Carles Puigdemont. Ce dernier a déjà fait
savoir que deux de ses fidèles
lieutenants, Elsa Artadi et
Pere Aragonés, eux aussi au
casier judiciaire vierge, seraient les personnes clés du
nouveau gouvernement catalan. L’avenir proche demeure
très incertain. «Je suis ouvert
au dialogue, a dit Mariano
Rajoy. Mais au moindre écart
légal, nous saurons être intraitables.» •
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Libération Mardi 15 Mai 2018
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LIBÉ.FR
«Green Cards» : «Cette année pourrait être ma dernière chance» Chaque année,
les Etats-Unis organisent un tirage au sort qui permet
à 50 000 étrangers d’obtenir une carte de résident
permanent. Un jeu de hasard auquel participent
moult Français mais que Donald Trump souhaite
supprimer. Les premiers résultats pour cette possible
dernière édition seront donnés ce mardi. PHOTO AP
AP
«L’objectif de tous ces pourparlers,
c’est d’obtenir des assurances que
les intérêts du peuple iranien
garantis par [l’accord] seront
défendus.»
MOHAMMAD ZARIF
ministre iranien des
Affaires étrangères,
lundi
Pour tenter de sauver l’accord sur le nucléaire iranien, Mohammad Zarif demande des «assurances» aux signataires de ce
texte abandonné avec fracas par les Etats-Unis. Lundi, à Moscou, lors de la deuxième étape de sa tournée diplomatique, le
ministre iranien des Affaires étrangères s’est entretenu avec
son homologue russe Sergueï Lavrov, après des consultations
à Pékin pendant le week-end et avant son arrivée à Bruxelles
mardi où il rencontrera ses homologues français, allemand et
britannique. L’accord sur le nucléaire a été conclu en juillet
2015 après des années d’âpres négociations entre l’Iran et le
groupe 5+1 (Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, RoyaumeUni et Russie). Aux termes de l’accord, Téhéran a accepté de
geler son programme nucléaire jusqu’en 2025. Les Iraniens espèrent désormais «être capables d’établir un cadre futur clair
pour l’accord», avait déjà déclaré Zarif à Pékin, avertissant que
l’Iran était «prêt pour toutes les options» si ses intérêts n’étaient
pas assurés. Vendredi, il avait d’ailleurs affirmé que Téhéran
se préparait à reprendre «l’enrichissement industriel» d’uranium «sans aucune restriction» à moins que l’Europe ne fournisse de solides garanties de maintien des relations commerciales. Lors d’une rencontre jeudi à Téhéran, le vice-ministre
russe des Affaires étrangères et son homologue iranien avaient
déjà souligné leur «attachement à la sauvegarde de l’accord».
Des experts estiment que la Russie pourrait bénéficier économiquement du retrait américain, étant moins exposée que
l’Europe aux conséquences du rétablissement de sanctions
contre la République islamique.
44,52%
des Irakiens ont voté samedi lors des élections
législatives et, selon les résultats partiels de
lundi, ils ont créé la surprise en plaçant en tête
deux mouvement antisystème, celui du chef nationaliste chiite Moqtada Sadr, qui s’est rapproché de l’Arabie saoudite au grand dam de Téhéran, et le Hachd
al-Chaabi, des supplétifs de l’armée proches de l’Iran.
Le Premier ministre, Haider al-Abadi, pourtant crédité d’un large soutien international et de la récente
victoire face aux jihadistes, est loin derrière. Ces premiers résultats officiels du scrutin n’incluent pas les
votes des forces de sécurité, des Irakiens de l’étranger
et des déplacés, et leur prise en compte est encore
susceptible de changer la donne.
Indonésie Un nouvel attentat
commis par une famille kamikaze
Une famille de cinq personnes est à l’origine de l’attentat-suicide, revendiqué par l’EI, commis contre un commissariat de police qui a fait au moins 10 blessés lundi
à Surabaya, deuxième ville d’Indonésie. Une fillette
de 8 ans qui accompagnait les kamikazes a survécu. La
métropole de l’est de l’île de Java a été le théâtre dimanche d’une des vagues d’attentats les plus meurtrières
de ces dernières années dans l’archipel. Dimanche, trois
attentats-suicides ont été commis contre des églises
par six membres d’une même famille, dont deux très
jeunes filles, et revendiqués par l’EI. Ces attaques ont
fait 14 morts et des dizaines de blessés. PHOTO REUTERS
Maroc Démantèlement d’une
cellule liée à l’Etat islamique
Les autorités marocaines ont annoncé lundi le démantèlement d’une cellule composée de quatre membres liés
à l’EI. Les suspects, âgés de 20 à 27 ans, parmi lesquels
un ancien détenu pour une «affaire de terrorisme», sont
accusés de «propagande» et «d’incitation à mener des
opérations terroristes dans le royaume», a précisé le ministère de l’Intérieur. Les membres de cette cellule entretenaient «des liens avec des combattants dans la zone
irako-syrienne» pour «bénéficier de leur expertise dans
la fabrication d’explosifs», a affirmé le ministère.
DU NORD
AU SUD
Un brasseur allemand a
provoqué la colère de l’Arabie Saoudite en reproduisant le drapeau du pays sur
une capsule de bière. Tout
part d’une initiative marketing de la brasserie Eichbaum, qui décide d’imprimer le drapeau des 32 pays
participant à la Coupe du
monde de foot sur les capsules de ses bouteilles. Sacrilège en Arabie, où la consommation d’alcool est proscrite
au nom de l’islam. Parlant de
mépris et de provocation à
l’égard des musulmans (le
drapeau contient la formule
affirmant l’unicité divine),
les autorités saoudiennes
réagissent. «L’ambassade a
immédiatement pris contact
avec le ministère allemand
des Affaires étrangères et les
autres instances concernées
pour arrêter la production de
la bière et obtenir son retrait
du marché et la présentation
d’excuses de la part de l’entreprise.» La brasserie a finalement décidé de retirer les lots
déjà livrés «sur les conseils de
la police et des services du
renseignement intérieur».
En choisissant de tremper
leurs museaux dans une
coupelle d’alcool, les bœufs
royaux thaïlandais ont prédit une amélioration des relations à l’international
lundi lors d’une cérémonie
organisée à Bangkok devant
le grand palais et présidée
par le roi thaïlandais, Maha
Vajiralongkorn. Ce dernier,
qui règne depuis près d’un an
et demi mais que l’on voit
peu dans le royaume, a succédé fin 2016 à son père, Bhumibol Adulyadej, mais n’a
toujours pas été couronné
–aucune date n’a encore été
avancée. Placés devant plusieurs bols de nourriture,
les deux animaux, choisis
avec soin pour leur tempérament et leurs attributs physiques, ont également opté
pour de l’herbe et de l’eau, ce
qui serait synonyme de bonnes récoltes pour l’année à
venir. Et puisqu’ils ont bu de
l’alcool, «les relations commerciales et diplomatiques
avec les pays étrangers seront
facilitées», a expliqué Thanit
Anekwit du ministère de
l’Agriculture.
Soudan: violée et condamnée à mort
D’une victime, la justice
soudanaise vient de faire
une coupable. Noura Hussein, 19 ans, a été condamnée à mort par pendaison,
jeudi, par un tribunal de
Khartoum, pour avoir tué
son mari, le 3 mai 2017. La
veille, l’homme l’avait violée
«avec l’aide de deux de ses
frères et un cousin qui la
maintenaient au sol», a indiqué l’organisation de défense des droits de l’homme
Amnesty International.
Quand il a voulu recommencer le jour suivant,
Noura Hussein «a réussi à
s’échapper dans la cuisine,
où elle a attrapé un couteau». C’est avec cette arme
qu’elle a frappé celui qu’on
l’avait forcée à épouser,
deux ans auparavant, et
chez qui elle venait de déménager sous la contrainte
après avoir terminé ses études secondaires.
Noura Hussein s’est alors réfugiée chez son père, qui l’a
livrée à la police. Elle a été
déclarée coupable d'«homicide volontaire» en juillet.
Jeudi, la famille du mari a
refusé le versement d’une
compensation financière
(diyah), une possibilité prévue par la charia, et la peine
capitale a été prononcée.
Les avocats ont deux semaines pour faire appel. Ils
devraient invoquer la légitime défense «en cas de danger de viol» prévue par l’article 12.4 du code pénal
soudanais.
D’un strict point de vue
juridique, c’est la définition
du viol par la loi qui est
soulevée dans le procès
de Noura Hussein. Jusqu’en 2015, le violeur était
décrit, dans l’article 149 du
même code, comme «quiconque a un rapport sexuel,
par adultère, ou sodomie,
avec une personne sans son
consentement». La notion
d’adultère excluait de fait
le viol commis par un mari
sur son épouse.
Mais l’article 149 a été
réécrit, il y a trois ans.
La définition du viol a été
élargie à «quiconque a
un contact sexuel, en pénétrant par un organe sexuel,
un objet ou une partie
du corps, le vagin ou l’anus
de la victime par la force,
l’intimidation, la coercition
par la peur ou l’utilisation
de la violence, la détention,
la persécution psychologique […]». Il n’est là plus
question d’adultère ni de
sodomie. Noura Hussein
était donc bien en situation de légitime défense,
même sur le strict plan
du droit, expliquent ses défenseurs.
Une campagne mondiale de
soutien à la jeune Soudanaise a été initiée ces
derniers jours. Plusieurs
agences onusiennes ont appelé les autorités à «la clémence», tandis qu’une pétition en ligne avait recueilli
plus de 375 000 signatures
ce lundi. C.Mc.
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10 u
POLITIQUE
Libération Mardi 15 Mai 2018
Edouard
Philippe,
en marche
à l’ombre
Le Premier ministre fête ce mardi
sa première année d’exercice
à Matignon. Chef de la majorité mais
toujours pas encarté chez LREM,
il garde ainsi une marge de
manœuvre auprès de son ancienne
famille politique.
PROFIL
Par
DOMINIQUE ALBERTINI
Photo
ALBERT FACELLY
I
l est libre, Edouard. C’est un Premier
ministre sans étiquette qui va fêter,
mardi, sa première année à la tête du
gouvernement. L’homme est de droite,
c’est sûr : il l’a affirmé deux fois sur le
perron de Matignon, le jour de sa prise
de fonction. Et macroniste, évidemment: jamais l’ex-maire du Havre n’a exprimé d’autre ambition que d’appliquer
fidèlement le programme du chef de
l’Etat. Mais, situation inédite depuis
Raymond Barre, le patron de la majorité
n’est membre d’aucun parti : ni de
Les Républicains (LR) – qui ont «pris
acte» de son départ en octobre 2017– ni
de La République en marche (LREM),
contrairement aux ministres ex-LR
Bruno Le Maire, Gérald Darmanin et Sébastien Lecornu. Une latitude qui lui
permet de travailler aux prochaines étapes de la recomposition politique. Voire,
croient certains, à son propre avenir
électoral.
La raison n’est pas là, martèle pourtant
son entourage: «Après son exclusion de
LR, il n’a pas vu l’intérêt de prendre une
carte ailleurs, tout simplement, assure
un proche. On peut être dans un alignement complet avec le Président sans
avoir un bout de papier pour le prouver.
D’ailleurs, plus personne ne pose la question aujourd’hui.» Personne, sauf une
participante d’un récent bureau exécutif
de LREM, en présence de l’intéressé qui
a de nouveau écarté toute adhésion
dans l’immédiat.
«LA POUTRE TRAVAILLE»
Dans les médias, le Havrais a fait entendre les accents post-idéologiques du macronisme, où l’on considère que l’«action» vaut toutes les cartes de membre:
«J’aurai un engagement politique, et l’engagement politique à mon avis vaut largement l’étiquette partisane», philosophait-il après son exclusion de LR
–l’«engagement» renvoyant à sa fonction au gouvernement. Coquetterie, de
la part de celui qui fut longtemps un
homme de parti? Il est pourtant vrai que
l’ex-rocardien cultivait déjà une lll
A Paris, le 1er février.
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lll distance ironique envers la comédie partisane. Dans le documentaire
Edouard, mon pote de droite, tourné
en 2014 par le réalisateur (de gauche)
Laurent Cibien, le maire du Havre se
flattait d’avoir choisi ses colistiers «sans
leur demander s’ils étaient d’accord avec
moi sur les sujets nationaux». Après sa
victoire au premier tour des municipales, alors que l’UMP claironnante célébrait une «vague bleue» au niveau national, lui préférait souligner son «refus du
sectarisme partisan». Le second épisode
de cette série, tourné durant la primaire
de droite et diffusé mardi soir sur
France 3, le montre parfois souriant, parfois agacé, face aux petites misères de la
vie militante (lire ci-contre).
La posture est d’autant plus facile à
maintenir que le parti présidentiel tolère, depuis ses débuts, un engagement
assez informel de la part de ses sympathisants. Il reste surtout, à ce jour, peu
structuré et dans une parfaite subordination à l’exécutif. C’est du lien personnel avec le chef de l’Etat, et non de la
carte de membre, qu’Edouard Philippe
tire sa légitimité de macroniste. Il ne faut
pas pour autant en déduire que ce dernier se désintéresserait tout à fait de la
vie du mouvement: adhérent ou non, il
y est étroitement associé. De manière
d’autant plus fluide que le patron des
«marcheurs», Christophe Castaner, est
aussi secrétaire d’Etat, et dans les
meilleurs termes avec son Premier ministre. Les collaborateurs d’Edouard
Philippe sont d’ores et déjà impliqués
dans la préparation des élections intermédiaires. «Jamais un gouvernement n’a
eu du mal à être associé à la vie de son
parti: d’habitude, c’est plutôt l’inverse,
souligne le député LREM Gabriel Attal.
Chez nous les choses se font très bien. La
preuve: Edouard Philippe est intervenu
récemment devant notre bureau exécutif,
et en novembre dernier devant notre conseil national.»
Lors de ce dernier, le Normand avait promis de s’employer «à chaque instant» à
élargir la base du macronisme: «La poutre travaille encore», avait-il lancé, désignant ainsi une recomposition à laquelle
avait déjà contribué son arrivée à Matignon. Dans son entourage, on confirme
que le Premier ministre œuvre toujours
en ce sens, dans la perspective des européennes de 2019 et, surtout, des municipales de 2020. Entre rendez-vous à
Matignon et visites sur le terrain. «Enormément de maires de centre droit ont une
attitude bienveillante envers la majorité,
explique un proche. Conserver avec eux
des relations affranchies de
considérations partisanes est un atout.
A LREM, ensuite, de forger sa doctrine
Une candidature en
tête de liste aux
européennes, ou à la
mairie de Paris
en 2020, plutôt que le
presque déclaré
Benjamin Griveaux:
deux hypothèses qui
reviennent avec
insistance, mais
toujours sur le mode
de la rumeur.
d’alliances pour les municipales. Mais le
moment venu, ces contacts permettront
au parti d’avoir le choix.» Dans le viseur,
des maires tels Benoist Apparu (Châlons-en-Champagne), Arnaud Robinet
(Reims), Laurent Marcangeli (Ajaccio)
ou Olivier Carré (Orléans). Appelés à
donner à LREM l’ancrage local qui lui
fait encore défaut aujourd’hui.
«Il faut un porte-avions pour poser les
avions, métaphorise François Patriat, patron des sénateurs LREM. Il y a des gens
qui sont d’accord avec nous sur l’essentiel,
mais qui ne veulent pas adhérer. Certains
chez nous doivent disposer d’une forme
d’indépendance pour traiter avec eux. Le
rôle d’Edouard Philippe c’est aussi cela.
De rappeler que, parmi nos réformes, il
y a celles que la droite aurait pu faire.»
Pour la députée LREM Aurore Bergé,
«prendre notre carte pourrait passer
pour un geste opportuniste de la part de
ces élus et donc s’avérer contre-productif.
Le Premier ministre montre que l’adhésion n’est pas un prérequis.» Un ministre
résume : «Quand vous voulez dire que
vous aimez le Président, mais sans rejoindre LREM, vous voyez Edouard.»
Le charme opère aussi auprès de l’électorat de droite. Dans un récent sondage
Ifop, le Premier ministre est jugé favorablement par 64% des sympathisants de
droite, et même par 73% des sympathisants LR. Soit dix et quinze points de
plus, respectivement, que le chef de
l’Etat. «Quand Edouard Philippe déclare
“je suis de droite” sur le perron de Matignon, c’est peut-être encore plus important pour les électeurs de droite que pour
les élus, estime un membre de son entourage. Ça rassure, et ça permet de se retrouver plus facilement dans une partie
de ce que l’on fait.»
«MOUTONS À CINQ PATTES»
Ce capital entretient aussi les conjectures sur l’avenir électoral du Premier ministre. Candidature en tête de liste aux
européennes, ou à la mairie de Paris
en 2020, plutôt que le presque déclaré
Benjamin Griveaux: deux hypothèses
qui reviennent avec insistance, mais
toujours sur le mode de la rumeur, le
Premier ministre ne s’étant jamais exprimé en ce sens. «S’il ne prend pas sa
carte à LREM, c’est pour préparer la
suite, juge un ancien membre de l’équipe
de la maire de Paris, Anne Hidalgo. Il a
le profil idéal: séduisant pour une droite
locale sans capitaine, et compatible avec
l’électorat macroniste. Donc il doit rester
neutre jusque-là.» C’est-à-dire en 2020,
après trois ans à Matignon –bonne fenêtre pour une éventuelle sortie.
«Absolument faux, conteste son entourage. Le Premier ministre est à sa tâche
et ne fait aucun plan sur la comète.»
Dans la rumeur, on veut tout de même
bien voir une «reconnaissance du travail
accompli… ou le souhait que la place se
libère». Un ministre abonde: «Des moutons à cinq pattes comme Edouard Philippe, ce ne sera pas facile d’en trouver
d’autres. Les quelques députés qui se sont
plaints de lui dans les médias se sont
beaucoup fait engueuler par leurs collègues. Allez trouver quelqu’un qui puisse
gérer à la fois Hulot, Le Drian et
Le Maire… Et puis quoi de mieux que
Matignon en ce moment, sous un président à qui tout réussit ? Il pourrait être
à la place de Laurent Wauquiez.» Au lieu
de quoi, voilà Edouard Philippe aux premières loges d’un macronisme droitisé.
Dont, membre ou pas, il incarne désormais le centre de gravité politique. •
u 11
La vie avant
Matignon, du
Havre à Juppé
Le film du
réalisateur Laurent
Cibien, qui suit
Edouard Philippe
depuis 2004, donne
à voir l’ascension
d’un homme loin
de se douter qu’il
deviendra Premier
ministre.
S
erait-ce le pari le plus
rentable de l’histoire
du documentaire ?
Lorsque Laurent Cibien et sa
caméra se mettent dans le
sillage d’Edouard Philippe,
en 2004, celui-ci est un simple conseiller régional de
Normandie, inconnu du
grand public. En filmant au
long cours la carrière de son
ancien camarade de classe, le
réalisateur souhaite documenter la fabrique du pouvoir à la française. Il sera
exaucé au-delà de toute attente : treize ans plus tard,
c’est à Matignon que Cibien
poursuit l’exercice.
Avant cela, il y eut la primaire
de droite: Philippe y est porte-parole d’Alain Juppé. Ce
sont ces quelques mois de
campagne que raconte le
deuxième épisode de la série
Edouard, mon pote de droite,
diffusé mardi soir sur
France 3. Le spectateur
connaît la suite ; il se régalera, un peu facilement, des
réflexions du Normand sur
son futur patron. «Emmanuel, je l’aime bien, et puis je
crois que je suis à peu près
d’accord sur tout avec lui»,
confie-t-il à quelques journalistes. Mais «ça m’étonnerait
qu’il gagne, je n’y crois pas le
début du commencement
d’une seconde […] sauf séisme
inconcevable.» Autre remarque à double détente, devant
une intervention télévisée de
Manuel Valls : «Il est de plus
en plus marqué, Manolo… Ça
doit être dur d’être Premier
ministre.»
L’ensemble fait le récit intime
et souvent drôle d’une primaire perdue contre toute attente. Et brosse le portrait
d’un Philippe tantôt raide,
tantôt sarcastique. «L’avantage quand on est un élu portuaire, c’est qu’on a l’habitude
des marées qui montent et qui
descendent, relativise-t-il,
alors que la cote de Juppé est
encore au plus haut. Elle redescendra.»
D.Al.
EDOUARD, MON POTE DE
DROITE Episode 2.
Ce mardi sur France 3
à 22 h 30.
Les informés
de franceinfo
Du lundi au vendredi de 20h à 21h
Avec Jean-Mathieu Pernin
chaque mardi avec
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12 u
FRANCE
A Paris, un palais
de justice en verre
et contre tous
Le bâtiment
imaginé par Renzo
Piano, où la justice
parisienne
emménage depuis
mi-avril, accueillait
lundi sa première
audience
solennelle
de rentrée.
Chez les
professionnels
du droit, ces
nouveaux locaux
«aseptisés» et
«déshumanisés»
sont très
décriés.
REPORTAGE
Ce nouveau
bâtiment
aura coûté
2,35 milliards
d’euros.
Libération Mardi 15 Mai 2018
Par
CHLOÉ PILORGET-REZZOUK
Photo
CHRISTOPHE MAOUT
D’
aucuns évoquent un aéroport,
d’autres le siège d’une banque.
Avec ses 38 étages, ses 90 salles
d’audience et ses 24 kilomètres de
couloirs pouvant accueillir jusqu’à 9000 personnes, le nouveau palais
de justice de Paris aligne les superlatifs.
Un projet titanesque, au service de la
«justice du XXIe siècle», pour un coût record de 2,35 milliards d’euros. Lundi,
l’audience solennelle de rentrée est venue consacrer sa création et la disparition des vingt tribunaux d’instance dans
les arrondissements parisiens. Si
1400 magistrats sont déjà arrivés aux Batignolles, le déménagement s’étalera jusqu’à fin juin. Cette semaine, le Parquet
national financier rejoindra ainsi la nouvelle enceinte, avant les juges d’application des peines, puis les tribunaux d’instance. Mais, déjà, l’immeuble de verre de
l’architecte Renzo Piano fait face à des
débuts cahoteux: problèmes techniques,
restriction d’accès aux audiences, polémique autour des box vitrés…
Entre ses vitres à perte de vue et son environnement immaculé, beaucoup trouvent d’abord l’endroit «aseptisé» voire
«déshumanisé». Tablettes d’orientation
pour trouver son chemin, faible présence
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Libération Mardi 15 Mai 2018
de symboles juridiques… «Ce sont les
codes du centre commercial, pas de la justice. Si le justiciable se sent client dans ce
tribunal, ça va être compliqué», s’inquiète une magistrate. Au-delà du décorum, c’est surtout l’hypersécurisation du
lieu et son dispositif particulièrement visible qui frappent les esprits. Patrouilles
policières armées, fouilles des sacs,
contrôles récurrents, portiques multiples, circulation restreinte… «C’est un
bâtiment globalement hostile, y compris
pour nous», poursuit cette magistrate.
Couac
En dehors du «socle», seul bâtiment accessible au public et où sont situées les
salles d’audience, impossible d’évoluer
au sein de l’enceinte sans un badge.
Se trouvant dans un autre bâtiment, les
bureaux des juges – censés recevoir du
public– sont donc difficiles d’accès. Pour
atteindre les services des différentes juridictions, il faut badger, puis passer un
sas, et encore un autre…
L’objet de crispation ultime? Ces alarmes
capricieuses entre les nombreux contrôles. De «mauvais paramétrages» qui vont
être réglés dans les prochains jours, assure le président du tribunal de grande
instance, Jean-Michel Hayat, lui-même
exaspéré. «Une fois dans votre bureau, le
premier truc que les gens vous disent ce
sont les galères qu’ils ont eues pour arriver», souffle une magistrate.
u 13
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«La justice ne doit pas devenir une justice
“bunkerisée” dans laquelle on a peur du
justiciable», estime Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature
(classé à gauche). «Il est normal que, sur
un tel déménagement, il y ait encore des
réglages à faire», tempère-t-on côté du
ministère de la Justice, où on assure que
«chez les personnels», le sentiment est
moins négatif. Dernier couac en date, et
non des moindres: le public souhaitant
accéder aux comparutions immédiates
a été refoulé le premier week-end de mai.
Socle fondamental du bon fonctionnement de la justice, la publicité des débats
est pourtant inscrite dans la loi. Jean-Michel Hayat, qui se serait bien passé de
cette mauvaise publicité, évoque une
«grosse contrariété» et explique que les
consignes transmises aux agents de sécurité –d’une société privée– ont été «mal
comprises». Cela ne se reproduira pas, assure le président du tribunal.
«Auparavant, nous allions consulter très
librement un dossier dans les greffes», regrette de son côté un avocat. Autant
d’obstacles matériels qui mettent à mal
«la foi du palais, ces petits échanges informels, basiques, entre avocats et magistrats qui permettent d’avoir une relation plus chaleureuse et de se connaître»,
déplore la pénaliste Léa Dordilly. «Le palais, c’est notre deuxième maison. Le fait
de ne pas avoir accès à tous les étages
donne l’impression qu’on n’est pas forcément les bienvenus», abonde Pauline
Rongier, avocate pénaliste. Il y a tout de
même un point positif, ironise une magistrate : «On met tellement de temps à
entrer qu’on n’a plus envie de ressortir,
même pour déjeuner. On se voit de nouveau, c’était moins le cas à Cité. On va
peut-être retrouver une vie de juridiction !»
«Transparence»
Depuis l’ouverture du nouveau tribunal,
c’est surtout la présence dans 13
des 27 salles d’audience pénale de box vitrés –réservés aux prévenus qui comparaissent détenus– qui alimente la crispation. Si le dispositif n’est pas propre à
Paris et se généralise depuis l’adoption
du plan de lutte contre le terrorisme en
2015, ces «cages de verre» sont contraires
à la jurisprudence de la Cour européenne
des droits de l’homme et elles fragilisent
les droits de la défense. Au ministère de
la Justice, on argue qu’il y «a eu dans les
juridictions des incidents et des tentatives
d’évasion qui ont conduit à prévoir des
dispositifs de sécurité». En 2016,
seuls 88 incidents d’audience ont eu lieu
pour 700 000 procès.
«On se veut dans un tribunal exemplaire,
de transparence, de modernité et d’apaisement avec ses bois clairs et ses salles insonorisées –et, à certains égards, c’est une
vraie réussite– mais on ne peut pas commencer par mettre les gens en prison
avant même que le tribunal ait décidé ou
non de leur condamnation», défend Basile Ader, vice-bâtonnier du barreau de
Paris. Grâce à leur mobilisation, les avocats du barreau et l’Association des avocats pénalistes ont obtenu un démantèlement partiel des box. «Les travaux
commencent cette semaine», annonce
Jean-Michel Hayat. En correctionnelle,
il n’y aura plus que cinq salles équipées:
deux dédiées au terrorisme et trois à la
délinquance organisée. Une première
victoire. Car en toile de fond, souligne
Me Ader, «tout ce qui se fait là, à Paris,
a vocation à s’appliquer aux autres tribunaux de France». •
«LES CAGES DE VERRE? LA VICTOIRE
DE LA PEUR»
LAURE HEINICH, AVOCATE PÉNALISTE
«Il est fou d’imaginer que des gens soient jugés dans des cages de verre. Nous refusons de plaider dans ces conditions.
C’est la victoire de la peur, de la haine et du mépris envers
le justiciable. Une humiliation pour celui qui se retrouve à
l’intérieur. Quelqu’un présenté dans un box est présumé coupable: c’est nier la part d’inconscient que de ne pas l’admettre. Juger un homme ou une femme dans une cage est le signe d’une absence de considération de l’autre. On n’entend
rien, on distingue mal les expressions du visage… Comparaître ainsi participe aussi de la façon de se défendre. On ne
parle pas de la même manière qu’on soit libre ou dans un
box. Comment peuvent alors survenir des échanges de vérité ?
«Je ne crois pas une minute que les magistrats ou les avocats aient peur pour leur sécurité. Salah Abdeslam n’a pas
été jugé derrière un box vitré. Bien sûr, on a tous déjà eu
peur une fois. Qu’il y ait une salle d’audience avec un box
– utilisable à titre tout à fait exceptionnel, comme le dit la
Cour européenne des droits de l’homme – pourquoi pas.
Mais il va rester cinq box, c’est encore quatre de trop. Nous
ne voulons pas d’une justice policière qui se fait en excluant
les individus. Nous ne lâcherons pas.»
«UN ARCHITECTE CONNU
S’EST FAIT PLAISIR»
BRIGITTE BRUNEAU-BERCHÈRE,
GREFFIÈRE (UNSA-SERVICES
JUDICIAIRES)
«C’est un bel endroit, mais on a un peu l’impression qu’un
architecte internationalement connu s’est fait plaisir en
oubliant que c’est d’abord un lieu où on rend le droit et la
justice. Tout est borné entre magistrats, auxiliaires de justice
et justiciables. Même entre professionnels, on ne peut plus
se rendre d’un service à l’autre sans y être autorisé ou que
quelqu’un nous introduise. Si je veux voir une collègue qui
travaille aux affaires familiales, mon badge –que je dois recharger tous les huit jours– ne me le permet pas. A l’usage,
c’est pénible. Dans l’ancien tribunal, nous circulions librement d’une juridiction à l’autre sauf en certains points très
sécurisés.
«Au moindre déplacement, il faut emprunter a minima deux
ascenseurs. Certaines salles de délibération sont trop éloignées des salles d’audience. Or, en comparution immédiate,
les magistrats rendent la décision sur le siège – c’est-à-dire
immédiatement. Le greffier doit donc reprendre les dossiers
avec lui, se rendre dans la salle prévue, passer les sas d’accès, où il faut régulièrement badger, les bras chargés d’au
moins 25 pages par affaire… C’est lourd, fatiguant; on perd
du temps. Auparavant, les salles des délibérés se trouvaient
juste derrière, donc ce problème n’existait pas.»
«CET ENVIRONNEMENT IMMACULÉ
EST FROID, OPPRESSANT»
LOUISE (1), CHERCHEUSE
EN LITTÉRATURE
«Je suis venue pour mon compagnon, jugé en comparution
immédiate. Le point positif de ce nouveau tribunal? L’accès
est beaucoup plus facile. Il n’y a plus d’attente. Dans l’ancien
palais de justice sur l’île de la Cité, où mon ami a déjà comparu, on se retrouvait à faire la queue avec les touristes : il
fallait arriver au moins une heure avant l’audience. Mais l’endroit en lui-même, chargé de toute sa dimension historique,
était à taille humaine.
«Ici, c’est très grand, très impressionnant. Le lieu me fait un
peu peur. Mis à part les panneaux muraux en bois clair, cet
environnement immaculé est froid, oppressant. J’ai comme
le sentiment d’une démonstration de pouvoir et de force.
Il y a énormément de caméras. Leur présence est normale,
mais leur nombre me paraît disproportionné. D’un point de
vue architectural, cette transparence me dérange beaucoup: comme si on passait à une autre conception de la justice, plus répressive. Le contexte n’est pas anodin, je crois
qu’il peut amener inconsciemment à d’autres manières de
juger.»
(1) Le prénom a été modifié.
Carnet
DÉCÈS
Luna, sa fille, Rolande et David, ses parents,
Jérôme, Karine, Olivier,
Philippe et Sandra, ses frères et soeurs,
ont l’immense tristesse de
vous faire part du décès
brutal de
Bruno BANQUY
survenu le 10 mai 2018
La cérémonie aura lieu le
jeudi 17 mai à 11h30, à la coupole du crématorium du Père-Lachaise.
Danielle BOIS, son épouse,
Pierre, Marie-Christine,
Rose et François
LEMARDELEY,
sa famille
ont la tristesse de vous
annoncer le décès de
Gérard BOIS
dit Gérard-Aimé,
photographe
survenu le 11 mai 2018.
L’inhumation aura lieu au
cimetière haut de
LIVRON-SUR-DRÔME (26)
mercredi 16 mai à 14H30.
Armelle THORAVAL,
sa fille,
Thomas et Simon
CARACACHE,
ses petits-enfants,
ses neveux et nièces
ont la tristesse de vous faire
part du décès de
M. JEANFRANÇOIS
THORAVAL
survenu le 4 mai 2018 à
ORSAY, à l’âge de 86 ans.
Une cérémonie civile aura
lieu le 15 mai 2018, à 10H30,
au Crématorium d’Avrainville,
Essonne, suivie de
l’inhumation au cimetière de
Fontenay-les-Briis.
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14 u
FRANCE
Libération Mardi 15 Mai 2018
LIBÉ.FR
Mondial 2018 : qui sera champion du monde ? Du 14 juin au
15 juillet, la Russie accueille la Coupe
du monde de foot (photo à Saint-Pétersbourg). Qui succédera à l’Allemagne, vainqueur en 2014 ? Les Bleus accrocheront-ils une deuxième étoile ? Ou le Brésil un
sixième titre ? Libé vous propose une habile animation
graphique pour effectuer intuitivement vos pronostics,
que vous pourrez partager avec tous vos amis ! PHOTO AFP
Facs: à Marseille, la police cogne fort,
la mobilisation gagne des renforts
Devant la fac Canebière, à Marseille lundi. Le site devrait être à nouveau bloqué mardi.
En raison du blocage
du campus SaintCharles, les examens
devaient se tenir sur
le site Canebière.
Sans succès.
Dockers et
cheminots ont prêté
main-forte aux
étudiants en lutte.
Par
STÉPHANIE
HAROUNYAN
Correspondante à Marseille
Photo PATRICK
GHERDOUSSI.
DIVERGENCE
L
es conteneurs à poubelles ont été jetés du
côté de l’entrée de la fac
Canebière, au cœur de Marseille. Tôt ce lundi matin, une
centaine d’étudiants venus
du campus Saint-Charles les
avaient installés devant les
portes du site où devaient se
tenir, toute la journée, des
épreuves de sciences. Les
examens avaient été délocalisés pour contourner le blocage de Saint-Charles, tenu
depuis quarante jours par des
étudiants dénonçant la ré- message à 9h37 pour dire que Je n’assurerai plus aucune
forme universitaire. Pour em- les épreuves étaient annulées. surveillance ni cours pour
pêcher la tenue des épreuves, Si elle l’avait fait plus tôt, on l’instant !» Le prof s’en est
auxquelles devaient partici- aurait évité cette intervention allé mais, en milieu de matiper quelque
d’une violence née, les délogés sont toujours
L’HISTOIRE inacceptable !» massés devant le site univer700 étudiants,
les mobilisé(e)s
C’est la réaction sitaire, face aux forces de l’orDU JOUR
avaient décidé de
de trop, selon dre. Quelques drapeaux CGT
bloquer l’entrée vers 7h30. Ils lui : «Nous, enseignants et volent dans la foule: les cheont tenu une heure avant que personnels de l’université, minots en grève, alertés par
la police n’intervienne. «Ap- avions prévenu la direction les étudiants de l’intervenparemment, il y a eu des som- que si la police intervenait, on tion policière, ont décidé de
mations, mais on ne les a pas entrerait dans le mouvement. venir prêter main-forte aux
entendues, assure Sylvain,
l’un des leaders marseillais de
la contestation étudiante, la
veste déchirée et le cou rougi
par la bousculade musclée.
Lundi, à Lyon-II, les examens, qui concernaient
On avait fait une chaîne hu800 étudiants, n’ont pu se tenir en raison d’un
maine et ils sont venus nous
blocage des bâtiments. Même cas de figure à
chercher les uns après les
Marseille (lire ci-contre) et à Paris VIII-Saint-Denis.
autres. On a reçu des coups,
Et si les forces de l’ordre ont évacué Rennes-II, les
moi, je me suis fait gazer au
étudiants les plus déterminés tentent de
sol après m’être fait étranpoursuivre la lutte en empêchant là aussi la tenue
gler…»
des épreuves. Certains partiels vont-ils finir par
passer à la trappe ? «Les examens se tiendront,
Drapeaux. Une étudiante
nous le devons aux étudiants», a une nouvelle fois
intervient : «Ils ont même
assuré la ministre de l’Enseignement supérieur,
poussé notre prof de physio
Frédérique Vidal, dans un tweet lundi. Oui, mais
qui venait faire passer les
comment ? «Les modalités d’organisation des
exams», s’énerve-t-elle. Le
examens dépendent de chaque université, mais
professeur en question s’est
nous sommes en relation quotidienne avec elles»,
posté sur le trottoir d’en face,
répond l’entourage de la ministre, qui dit aider en
très en colère : «Je confirme,
mettant à disposition des locaux. Et d’insister :
je me suis fait gazer et bous«Les difficultés restent marginales : les deux tiers
culer. La doyenne a envoyé un
des sessions d’examens se sont déjà déroulées.»
DES EXAMENS INCERTAINS
jeunes. «Je viens d’appeler
tous les cheminots qui sont en
gare pour qu’ils viennent
nous rejoindre», annonce
Rémy Hours, secrétaire général de la CGT cheminots de
Marseille. Ce n’est pas le seul
syndicaliste présent. Pascal
Galeoté, responsable CGT
des agents portuaires, a lui
aussi mobilisé ses militants.
Ils avaient prévenu, le mois
dernier, que si la police intervenait pour déloger les étudiants, eux aussi rejoindraient le mouvement. «Ce
matin, on a stoppé le pompage au niveau du bassin pétrolier quelques minutes pour
marquer le coup, tempère
Pascal Galeoté. On attend de
voir ce qui se passe.»
Derrière lui, des applaudissements fusent : un cortège
d’environ 150 cheminots est
en train d’arriver. Devant les
portes, le cordon policier ne
bronche pas. Un étudiant
s’est assis devant eux, un
conteneur en guise de chaise,
pour leur jouer de la guitare.
«Ridicule». Au même moment, une délégation d’étudiants est à l’intérieur du site,
reçue par la doyenne. La dis-
cussion ne durera pas. «La
doyenne nous a expliqué que
notre mobilisation était ridicule, assure Sylvain. Ils ne
veulent pas dialoguer…»
En fin de matinée, escortées
par les cheminots, les troupes
étudiantes décident de repartir vers le site de Saint-Charles pour tenir une assemblée
générale. Arrivé sur place à
quelques minutes de là, Sylvain annonce la nouvelle: les
examens sont également annulés cet après-midi. Parallèlement, l’assemblée générale
des personnels de l’université
a aussi condamné, dans un
communiqué, l’intervention
policière.
De son côté, l’université explique que «le président s’est
toujours opposé à l’intervention des forces de l’ordre dans
l’enceinte de l’université, mais
là, les étudiants étaient dans
la rue. Il y avait potentiellement trouble à l’ordre public». Aucun examen n’est
programmé ce mardi sur le
site de Canebière, où les étudiants ont prévu, en AG, de se
rendre au petit matin. Les
examens annulés lundi devraient se tenir dans la
semaine. •
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Libération Mardi 15 Mai 2018
u 15
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LIBÉ.FR
A Paris, un McDo occupé pour mieux
«converger» A deux pas de la gare de l’Est, le
McDonald’s du boulevard de Magenta est occupé
par ses salariés mais aussi par des étudiants et des cheminots. Les salariés demandent un «meilleur partage des richesses», pointant du doigt
l’évasion fiscale dont est accusée la multinationale, sous le coup d’une
enquête judiciaire, justement portée par le comité d’entreprise du McDonald’s ouest parisien. Au cœur de leurs revendications : un salaire de
base à 13 euros de l’heure. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
Consommation Des nouveaux
reblochons retirés de la vente
Les autorités sanitaires ont décidé de retirer de la vente et
de rappeler l’ensemble des fromages reblochons entiers
au lait cru fabriqués et commercialisés par la fromagerie
Chabert à Cruseilles (Haute-Savoie), après la contamination d’enfants par la bactérie Escherichia coli. L’ensemble des enseignes de distribution est concerné. Les reblochons fabriqués à Cruseilles sont notamment vendus
sous les marques Chabert, Nos régions ont du talent (Leclerc), Reflets de France (Carrefour) et Itinéraire des
saveurs (Intermarché).
Notre-Dame-des-Landes Quinze
projets agricoles jugés éligibles
Quinze des 29 projets agricoles déposés par les zadistes
de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) ont d’ores
et déjà été jugés «éligibles» à la signature de conventions
d’occupation précaire, a annoncé lundi le ministre de
l’Agriculture, Stéphane Travert. Pour les autres projets,
«nous avons encore besoin de temps pour continuer à
les examiner», soit en raison de dossiers incomplets,
soit du fait de conflits d’usage avec d’autres exploitations
agricoles, a ajouté le ministre à l’issue d’un comité de
pilotage à la préfecture de Nantes.
«Khamzat [Azimov] était
discret et travailleur»
Près de 48 heures après l’at- «Pour Hakim, on avait noté
taque au couteau commise un discours religieux qui
par Khamzat Azimov dans s’était renforcé. Il voyait
le quartier de l’Opéra à Pa- tout à travers le prisme de la
ris (un mort et quatre bles- religion. J’avais perçu qu’il
sés), trois gardes à vue y avait un problème quant
étaient encore en cours à sa vision de la démocratie
lundi aprèsou sur le rapmidi. Outre
port aux
RETOUR SUR
les parents
femmes. Il
du tueur – qui a été abattu était favorable au port du
samedi soir – un ami pro- voile et prônait des relache, Hakim A., 20 ans, a été tions inégalitaires entre
transféré dans les locaux de hommes et femmes. Hakim
la Direction générale de la avait fait un exposé sur le
sécurité intérieure (DGSI) à sujet et j’ai dû y mettre fin,
Levallois-Perret (Hauts-de- car je ne pouvais pas laisser
Seine). Libération a dire tout ça au sein d’une
recueilli le témoignage institution laïque. Hakim
d’un ancien professeur des était bien plus préoccudeux hommes.
pant, car il était en situa«Après les attentats contre tion d’échec scolaire. Les
Charlie Hebdo et de no- deux derniers mois avant le
vembre 2015, j’ai organisé bac, il ne venait plus à
des débats sur le sujet du l’école. Il a passé les épreuterrorisme. Je pensais que ves, mais il n’a pas eu le dic’était nécessaire. Je n’avais plôme. Sa famille avait un
eu aucune réaction surpre- fort désir de réussite sonante dans la classe où Ha- ciale. Sa mère était très mokim et Khamzat se trou- derne et elle voulait que son
vaient. Face à l’acte de fils réussisse. Il a dû vivre
Khamzat, c’est une incom- son échec scolaire avec
préhension totale : per- difficulté.»
sonne ne pouvait imaginer
Recueilli par
ça de quelqu’un de si resGUILLAUME KREMPP
pectueux, si poli. Il était
discret et travailleur et il D’autres témoignages à lire sur
s’améliorait avec le temps. Libération.fr
SNCF: «Une urne, quelle urne?»
Elle a attiré une troupe de
journalistes lundi matin. Peu
avant 11 heures, à l’assemblée
générale de la gare du Nord,
à Paris, tous ont débarqué
avec la même question: «Elle
est où, l’urne ?» Depuis l’annonce d’un référendum de
consultation des cheminots
par les quatre syndicats majoritaires, on ne savait que
peu de choses sur les modalités du vote à bulletin secret.
Si ce n’est qu’il débute ce
lundi, dure une semaine, a
été renommé «vot’action» et
se fait à la fin des AG.
Monique Dabat, la militante
qui mène les débats, feint
l’ignorance : «Une urne,
quelle urne?» Le dépôt de Paris Nord est en majeure partie
tenu par les militants de SUD
rail. La CGT y est donc mino-
Schmutz
Le Petit Larousse et le
Petit Robert ont présenté lundi leur millésime 2019. Les mots
nouveaux concernent
tous les domaines: ainsi,
en politique, le «dégagisme», relevé par Le Robert, est-il une conséquence de la vague
«antisystème» ? Le Petit
Larousse propose aussi
des mots oubliés tel
le gênant «enchifrènement» (embarras du
nez). La langue est aussi
effrontée. «Se palucher»,
explique Le Robert, renvoie à un travail peu
attrayant ou à une
certaine félicité solitaire.
Avec le Larousse on ne
se contentera plus d’embrasser ceux qu’on aime
alors que l’on peut «se
boujouter», «se faire
pêter la miaille», bref
faire un «schmutz» (un
baiser).
ritaire. Pour beaucoup de qu’elle est réalisée dans les rècheminots présents en AG, gles de l’art. «On l’a faite ce
l’initiative du référendum est vendredi nous-mêmes, on a
à attribuer à la fédération de découpé du carton, collé le
Martinez. «Nous, à SUD rail, tract de l’intersyndicale. Vous
on a juste dit qu’on
pensiez que le synétait OK sur le
ANALYSE dicat allait nous en
principe. Mainteenvoyer ou quoi?»
nant ils se débrouillent», dit La plupart des militants inun cheminot.
terrogés se disent peu embalA quelques minutes du début lés par l’initiative. Mais prode l’AG, une délégation de la mettent tout de même d’y
CGT débarque. Luis Da Silva glisser un bulletin. «Ce n’est
Cachao, responsable de la pas un non catégorique. Mais
CGT cheminots Paris-Nord, j’ai peur que ça crée des illuarrive avec une urne dans un sions chez certains grévistes.
sac plastique. «On va proposer Qu’ils aillent voter en pensant
de l’installer à la fin de l’AG, si que ça changera quelque
les militants sont d’accord. On chose, alors qu’en fait on sait
tiendra des bureaux de vote, tous très bien que non», glisse
et on espère que les cheminots Eric, agent commercial.
d’autres fédérations viendront La fin de l’AG arrive, va-t-on
nous aider.» Impossible de la enfin voir l’objet ? Las, Luis
voir, mais le militant promet Da Silva Cachao renonce
finalement à découvrir son
urne pour procéder au
«vot’action»: «De toute façon,
on n’a plus le temps, on doit
aller à la manifestation dans
trente minutes. C’était la
journée sans cheminots
aujourd’hui, peut-être pas le
meilleur moment pour procéder au vote. Il reste encore une
semaine.» Devant la gare de
l’Est, un militant ironise :
«On m’a dit qu’ils avaient
amené l’urne. Moi, je l’ai pas
vue. Peut-être que même les
militants de la CGT ne sont
pas intéressés.» «Bon… Je ne
sais pas où est l’urne de la
CGT, mais je sais où sont les
mojitos de la CGT», lui répond un autre avant de prendre la direction de la buvette.
GURVAN
KRISTANADJAJA
COMMENT L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VA CHANGER NOS VIES
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Libération Mardi 15 Mai 2018
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Libération Mardi 15 Mai 2018
À LA TÉLÉ CE SOIR
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. L’arme fatale. Série.
Club Dorothy. Têtes brûlées.
Léo pour vous servir. 23h35.
Chicago Police Department.
Série. Meurtres en direct.
L’heure du choix.
20h55. La famille nombreuse,
une école de la vie. Documentaire. 22h25. 21 jours en colo.
Documentaire.
21h00. Chaos. Policier.
Avec Jason Statham, Ryan
Phillippe. 23h00. R.I.P.D.
Brigade fantôme. Film.
FRANCE 2
20h55. Secrets d’histoire.
Documentaire. Le prince
Charles aux marches du trône.
Présenté par Stéphane Bern.
22h50. Elizabeth II : histoire
d’un couronnement.
Documentaire.
FRANCE 3
20h55. Capitaine Marleau.
Téléfilm. Philippe Muir. Avec
Gérard Depardieu, Corinne
Masiero. 22h30. Édouard,
mon pote de droite.
Documentaire. Primaire.
FRANCE 5
CSTAR
21h00. Mémoire du crime.
Documentaire. Simone Weber,
la vieille dame et son juge.
22h00. Mémoire du crime.
ARTE
20h50. Iran, rêves d’empire ?.
Documentaire. 21h45. L’Iran à
court d’eau. Documentaire.
22h45. Kadyrov, Ubu
dictateur de Tchétchénie.
M6
21h00. The Island Célébrités.
Divertissement. Épisode 1.
22h10. The Island Célébrités.
Divertissement. Épisode 2.
21h00. Nous York. Comédie.
Avec Leïla Bekhti, Géraldine
Nakache. 22h40. Tiny House :
mini-maison à emporter.
NRJ12
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Dijon
IP 04 91 27 01 16
IP
1 m/14º
0,6 m/13º
Bordeaux
1,5 m/14º
Toulouse
1 m/17º
Nice
Marseille
Lyon
Toulouse
1/5°
6/10°
11/15°
VII
XI
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de la rédaction
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tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3666 MOYEN
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◗ SUDOKU 3666 DIFFICILE
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5 9 8 6
SUDOKU 3665 MOYEN
2
SUDOKU 3665 DIFFICILE
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l’Eco-label européen N°
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Montpellier
Marseille
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MONDE
MIN
MAX
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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1 2
9
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Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
1,5 m/18º
-10/0°
V
VI
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
Montpellier
IV
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Dijon
Nantes
Lyon
HORIZONTALEMENT
I. Fondant sous moelleux
II. Mettra le cavalier en
danger ; Avant de faire bonne
impression III. Prénom qui
évoque la classe ; Petite
protection IV. Fasse devenir
rien V. Souverain autour du
premier 5. ; Quand on pousse
un peu trop sur les bords
VI. On y associe char et
chariot VII. Qui travaille bien ;
Langue parlée au Sénégal
VIII. Son mari lui a fait plein
d’enfants dans le dos ; Capitale
en Europe IX. Fruit passion
d’un amateur d’épinards ; Jean
la dirige X. Oxyde de baryum ;
Chez lui, on ne s’excuse pas à
la fin XI. De petite taille et de
grande qualité
9
II
IX
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
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III
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
0,6 m/12º
Brest
7
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Lille
1,5 m/12º
0,6 m/11º
6
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. GRILL-ROOM. II. RÉ. EXAUÇA. III. ALLÔ. MIEL.
IV. NUE. ADÈLE. V. NEVADA. LD. VI. YS. POMPEÏ. VII. DOS.
VIII. MUET. GANT. IX. IMPROUVAI. X. TÉLÉRADIO. XI. HAUSSMANN.
Verticalement 1. GRANNY-SMITH. 2. RELUES. UMEA. 3. LEV. DÉPLU.
4. LÉO. APÔTRES. 5. LX. ADOS. ORS. 6. RAMDAM. GUAM. 7. OUÏE. PRAVDA.
8. OCELLE. NAIN. 9. MALÉDICTION.
libemots@gmail.com
Le temps est plus instable avec des averses
localement orageuses près des frontières de
l'est tandis qu'elles se raréfient dans le SudOuest.
L’APRÈS-MIDI L'instabilité se généralise à la
moitié du pays avec des averses pouvant
prendre un caractère orageux sur les reliefs
de l'Est. Seuls les bords de la Méditerranée
restent à l'écart avec de belles éclaircies.
Lille
5
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
MERCREDI 16
Des éclaircies plus ou moins belles sont
présentes sur le Nord de la France. Des
pluies et des averses se produisent des
Pyrénées aux frontières de l'Est.
L’APRÈS-MIDI Le temps devient progressivement plus agréable avec de belles
éclaircies au nord de la Loire et toujours
d'avantage de nuages et des averses des
Pyrénées à la Corse.
4
NUMÉRO 23
20h30. Droit de suite :
Aviation : l’héritage de 14-18.
Documentaire. 22h00.
On va plus loin. Magazine.
21h00. Safe. Série. Un quartier
paisible. Heaven. 22h35.
Safe. Série. Chantage.
3
I
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
LCP
C8
2
GORON
20h55. Snapped : les femmes
tueuses. Magazine. 2 épisodes.
22h55. Snapped : les femmes
tueuses. Magazine.
20h55. La main passe.
Téléfilm. Avec Bruno
Todeschini, Fanny Valette.
22h40. Le temps des secrets,
le temps des amours.
Téléfilm. 2e partie.
20h55. Le chaos. Aventures.
Avec Nicolas Cage, Chad
Michael Murray. 23h00.
Last passenger. Film.
1
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
VERTICALEMENT
1. Il a du mal avec nous 2. e est son nombre ; Comme Max 3. L’une des
dames avec qui fut cocufiée la première VIII. ; Oiseau en jaune et noir
4. Dodo sans réveil programmé ; Qui cherche preneur 5. Elle protège
les actionnaires ; Mouvements incontrôlés ; H 6. Fermer les yeux ; Clé
du sol 7. Après coup 8. Lettres grecques ; Corse 9. S’ils manquent d’air,
ils ne peuvent plus avancer
CHÉRIE 25
21h00. Minute par minute.
Documentaire. La chute de
DSK. Présenté par Stéphanie
Renouvin. 22h30.
État de Choc. Magazine.
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
VIII
6TER
W9
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
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SFR Presse
21h00. Traqués. Série.
Épisodes 1 & 2. Avec Félix
Bossuet, Joffrey Platel.
22h45. Dr House. Série.
20h50. Les brigades du tigre.
Policier. Avec Clovis Cornillac,
Edouard Baer. 23h05.
Le petit lieutenant. Film.
MARDI 15
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TF1 SÉRIES FILMS
PARIS PREMIÈRE
21h00. 90’ Enquêtes.
Magazine. Seine-Saint-Denis :
quand la banlieue s’enflamme !.
23h25. 90’ Enquêtes.
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tél. : 01 87 25 95 00
20h50. L’histoire du cheval de
Troie. Documentaire. 21h45.
L’acropole d’Athènes.
Documentaire. 22h35.
C dans l’air. Magazine.
TMC
21h00. Money monster.
Thriller. Avec George Clooney,
Julia Roberts. 22h35. Profession.... Magazine. Acteur.
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18 u
FRANCE SOCIÉTÉ
Libération Mardi 15 Mai 2018
ASILE LE PIÈGE
DES DEALERS D’HISTOIRES
D
eux sur trois. C’est le ratio de dossiers
qu’Elise (1) refuse chaque jour. De son
bureau de Fontenay-sous-Bois (Ile-deFrance), cette salariée de l’Office français de
protection des réfugiés et apatrides (Ofpra)
voit défiler les demandeurs d’asile. En tant
qu’officier de protection (OP), et comme
ses 800 collègues, elle examine et instruit les
demandes de régularisation reçues par l’Ofpra. Et pour chaque demande, Elise évalue la
gravité de la situation fuie par l’exilé. Au cours
d’un entretien d’environ deux heures, secondée par un traducteur, elle interroge les migrants sur leur histoire et vérifie la cohérence
des faits racontés.
Dans l’écrasante majorité des cas, ces entretiens se soldent par un refus : seulement 27% des demandes enregistrées se traduisent par l’obtention du statut de réfugié.
Plusieurs facteurs expliquent la faiblesse de
ces chiffres : les critères limités à la convention de Genève et excluant la détresse sociale
Pour demander l’asile en France,
présenter un «récit de vie rédigé
en français» est obligatoire…
Et mission impossible pour les exilés
qui découvrent la langue française.
Des trafiquants en profitent pour
monnayer leurs services,
souvent contre-productifs.
Par
VALENTINE WATRIN
et économique, le manque d’accompagnement et de suivi pour aider les demandeurs
d’asile dans leurs démarches, l’engorgement
des plateformes d’accueil mises en place par
l’Etat, les contraintes de délai conduisant
les OP de l’Ofpra à travailler en cadence…
Mais pas seulement.
Pour Elise, si tant de demandes d’asile sont
déboutées, c’est surtout à cause d’un problème majeur et pourtant méconnu: les fausses histoires. L’OP explique refuser au moins
la moitié des dossiers qu’elle examine à cause
de «récits stéréotypés»: «On tape beaucoup sur
l’Ofpra en disant qu’on accepte à peine un tiers
des demandes… Mais il faut voir les demandes
qu’on reçoit ! A une époque, presque tous les
dossiers que je recevais étaient écrits avec la
même écriture, les mêmes fautes d’orthographe, la même histoire… Il n’y avait que les
noms qui changeaient. A tel point qu’à la fin,
je leur donnais des numéros, “Dossier La Chapelle 1, 2, 3”, etc.»
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Libération Mardi 15 Mai 2018
u 19
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Des demandeurs d’asile à
Fontenay-sous-Bois en 2015, et
entre Jaurès et Stalingrad,
à Paris, en 2016. PHOTOS ALBERT
FACELLY ET CYRIL ZANNETTACCI
potentiels au métro La Chapelle, à la jonction
des Xe et XVIIIe arrondissements de Paris :
«J’attendais sur le quai et j’ai surpris une conversation. Ils parlaient le bengali, ma langue
natale, et expliquaient à quelqu’un qu’ils allaient améliorer son histoire», se souvient-il.
Mais au moment d’entrer dans les détails, le
jeune homme reste énigmatique: «Je ne sais
pas qui c’était. Ça peut être dangereux, lâchet-il dans un soupir. On a peur. On a tous peur.»
Une «culture restrictive»
Dans le jargon des travailleurs du droit d’asile,
le problème mentionné par Elise porte plusieurs noms : «faux récits de vie», «récits stéréotypés», «histoires toutes faites»… Moyennant des sommes allant jusqu’à une centaine
d’euros, des «dealers» écument les camps de
migrants, proposant leurs services aux nouveaux arrivants. La rumeur va vite et les demandeurs d’asile savent qu’ils seront moins
d’un tiers à obtenir le statut de réfugié. Alors
les escrocs leur font miroiter monts et merveilles: en trafiquant des récits aux parcours
de vie et nationalité factices, ils promettent
aux exilés un futur meilleur. Acheter une histoire est présenté comme la meilleure façon
d’obtenir l’asile. Les associations s’efforcent
bien de proposer des traductions gratuites,
mais la demande est trop importante et l’accompagnement trop éclaté pour que les bonnes informations circulent correctement.
Alors, sans savoir qu’ils pourraient faire traduire leurs histoires sans débourser un centime, et dans l’espoir d’être le plus convaincants possible, les exilés tombent dans le
piège des «dealers de récits».
«Des histoires sans queue ni tête»
Sauf que ces récits sont surtout la garantie
d’un recours auprès de la Cour nationale du
droit d’asile (CNDA), où les exilés peuvent
faire appel quand la protection leur est refusée. Car quelques questions suffisent aux officiers de l’Ofpra pour débusquer un faux récit.
«Parce qu’on leur a dit que l’Ofpra accordait
l’asile aux personnes de telle ou telle nationalité, ils jettent leurs passeports ou achètent des
récits qui racontent des histoires sans queue
ni tête, explique Elise. Quand ils n’ont pas vécu
ce qui est écrit dans le récit, ils sont incapables
de répondre à nos questions et on s’en rend
compte très rapidement. C’est terrible, parce
que souvent les personnes peuvent parfaitement venir de zones dangereuses et avoir ren-
contré des situations qui permettraient d’obtenir la protection en France.»
En 2015, le directeur général de l’Ofpra, Pascal
Brice, affirmait à Slate ne pas tenir rigueur des
fausses histoires : «Les récits stéréotypés ne
portent pas préjudice aux demandeurs. C’est
notre politique.» Mais, en deux ans de carrière, Elise n’a jamais vu un demandeur
d’asile reconnaître qu’il avait acheté son récit:
«Les demandeurs n’ont pas confiance en nous,
car pour eux on représente l’Etat ou la police.
A leur place, je n’aurais pas confiance non
plus, reconnaît l’employée de l’Ofpra. Je ferais
confiance à quelqu’un qui parle ma langue
plutôt qu’à quelqu’un qui travaille pour
l’Etat.»
Le constat est le même du côté des
travailleurs sociaux. Antoine de Courcelles,
responsable de l’aide administrative auprès
des demandeurs d’asile pour l’association
la Cimade Ile-de-France, dénonce l’extrême
exigence de l’Ofpra : «L’Ofpra a développé
depuis les années 80 un discours de suspicion
vis-à-vis des demandeurs d’asile, car le
discours politique à l’égard des réfugiés et de
leur accueil a complètement changé.» Une
bénévole du Bureau d’aide et d’accompagnement des migrants (BAAM) regrette également cette posture: «Les officiers de l’Ofpra
sont là pour jouer au détecteur de mensonges.»
Craintifs, les demandeurs restent donc souvent mutiques. Floués par les dealers de récits, ils se trouvent prisonniers d’une histoire qui leur ferme les portes de l’asile.
Originaire du Tchad, Mahamad, 23 ans, a traversé la Libye et l’Italie avant d’arriver en
France. Aujourd’hui en attente d’une réponse
de l’Ofpra, il a dû rédiger un récit de vie en
français. A son arrivée il y a sept mois, il ne
parlait qu’un français balbutiant. Alors, dès
ses premiers jours sur le camp de la Porte de
la Chapelle, Mahamad a eu affaire aux dealers de récits: «Des gars sont venus me voir et
m’ont dit en arabe : “T’es nouveau toi ? Ça se
voit que t’es nouveau.” Ils m’ont demandé si
je voulais obtenir l’asile, si je connaissais les
règles. Ils m’ont dit qu’ils connaissaient les
“bonnes histoires” et que, pour m’aider, ils allaient améliorer la mienne.» Se fiant à son
instinct, Mahamad a refusé leur «aide». «J’ai
senti qu’ils voulaient me tromper, alors je suis
parti.»
«Le moins de bruit possible»
Tous n’ont pas le flair de Mahamad. «Souvent,
les demandeurs d’asile sont tellement sous
pression qu’ils se présentent eux-mêmes aux
dealers de récits pour qu’ils traduisent leur
histoire. Ils ont besoin d’écrire leur récit, ils ont
vingt-et-un jours pour remplir un dossier en
français, donc ils font tout pour se débrouiller.
Va comprendre la convention de Genève
quand tu viens d’arriver d’Afghanistan!» raconte Héloïse Mary, présidente du BAAM.
Le trafic de faux récits est très difficile à identifier. Malgré des années d’expérience sur le
terrain avec les migrants, les bénévoles présents sur les camps peinent à cerner cette nébuleuse: «C’est la même chose que si tu avais
des dealers en face de toi, constate l’une d’entre eux. Comme tous les dealers, ils font le
moins de bruit possible pour faire leur business discrètement.» Ce sentiment d’impuissance est largement partagé dans les associations d’aide aux migrants. Morgann Barbara
Pernot, cofondatrice de Paris d’Exil, déplore
aussi une omerta: «On a tenté de mener l’enquête mais on n’arrive jamais à savoir si c’est
un ami qui a traduit, un traducteur ou carrément un vendeur de récits bidons. Et même
quand les demandeurs d’asile en parlent, ils
disent ignorer le vrai nom du vendeur.»
Dhrubo (1) fait partie de ceux qui distillent des
informations lapidaires. Ce jeune exilé du
Bangladesh, qui sollicite l’asile politique pour
persécution, dit avoir vu graviter des passeurs
Entre Barbès-Rochechouart et place de
la Chapelle, les rues sont jalonnées de taxiphones, cybercafés et petites boutiques de
téléphonie. Derrière les enseignes clignotantes et les grands sourires commerciaux, des
vendeurs s’affairent parmi les téléphones
prépayés et les smartphones retapés à neuf.
Mais à la mention d’éventuels traducteurs
travaillant avec des migrants, c’est silence radio. On hausse les épaules, fronce les sourcils
et invite gentiment à aller voir ailleurs: «Allez voir vers Barbès, c’est là qu’il y a des traducteurs!» conseille un vendeur d’une boutique de La Chapelle. Et du côté de Barbès :
«Vous devriez essayer d’aller à La Chapelle,
je crois qu’il y a des gens qui font ça chez eux!»
Les bénévoles le répètent, il est quasiment
impossible de poser des questions sans se
faire balader.
«Comment voulez-vous mettre le doigt dessus
sans que l’on s’intéresse à la cause du problème? soupire la présidente du BAAM. Tant
qu’on imposera des récits en français, qu’il n’y
aura pas de service d’aide géré par l’Etat et que
tout reposera essentiellement sur la bonne volonté des associations, il y a aura toujours de
la débrouille !» Car pour les travailleurs sociaux comme pour les salariés de l’Ofpra, ce
trafic n’est que la manifestation d’un problème plus profond. Le désengagement de
l’Etat laisse les exilés livrés à eux-mêmes,
l’économie de la misère squatte la place laissée vacante par les institutions. Pour Antoine
de Courcelles, de la Cimade, voilà la preuve
d’une «culture restrictive distillée depuis longtemps à l’Ofpra selon laquelle le droit d’asile
serait quelque chose de rare, et seulement accessible à une minorité de personnes.»
La solution pour supprimer ce business des
traducteurs mal intentionnés existe, disent
les associations: supprimer les récits en français. Selon Héloïse Mary, «il faudrait que les
personnes puissent s’exprimer oralement sur
leur histoire dans leur propre langue. Imposer
un récit manuscrit suppose une maîtrise parfaite de la lecture et de l’écriture, alors que
beaucoup viennent de pays où le taux d’alphabétisation est faible». Une revendication
que partage Antoine de Courcelles : «C’est
étrange de demander à des demandeurs
d’asile venus des quatre coins du monde de rédiger en français les motivations de leur demande. Il faudrait tout simplement supprimer cette obligation.» •
(1) Les prénoms ont été modifiés à la demande des intervenants.
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20 u
Libération Mardi 15 Mai 2018
IDÉES/
C’est le camembert
de Normandie AOP au
lait cru qu’on assassine
L’emblématique
fromage moulé
à la louche pourrait
bientôt être fabriqué
avec du lait
pasteurisé.
Une victoire
pour l’industrie
agroalimentaire,
un risque fatal pour
les fermiers et les
consommateurs.
L
e plus populaire des fromages tricolores, le calendos,
né dans les limbes de la Révolution française au cœur du
bocage normand, va basculer
dans la pasteurisation. Autant
dire qu’il va perdre son caractère
et sa typicité, pour devenir une
vulgaire pâte molle sans goût.
Chauffé à des températures élevées, le lait devient une matière
inerte et «infromageable» en tant
que telle sans le recours à la technologie car on détruit des flores
L'ŒIL DE WILLEM
aromatiques et des ferments indigènes. Ce n’est plus du camembert.
Honte, scandale, imposture… les
mots ne sont pas assez forts pour
dénoncer la forfaiture dont la
France, créatrice du système des
appellations d’origine qu’elle
brandit partout en modèle, sera
accusée d’avoir commis si les
Français ne protestent pas.
Au nom de la loi économique, fallait-il sacrifier le vrai camembert
qui doit sa singularité au lait cru
(non chauffé) et au moulage à la
louche, seuls aptes à développer
une intensité et une complexité
aromatiques et à restituer le terroir normand ?
Cela ressemble à un mauvais rêve
qui se répète. Mais cette fois-ci,
on se réveille avec la gueule de
bois. Le 21 février, sous l’égide de
l’Institut national de l’origine et
de la qualité (Inao), les poids
lourds du secteur ont remporté le
morceau. Un accord entre tous
les fabricants a ouvert la voie à la
pasteurisation et plus seulement
au lait cru, dans un cahier des
charges de l’appellation d’origine
protégée (AOP) Camembert de
Normandie.
Dans une époque de détresse
agricole et d’alerte sanitaire, tout
le monde a envie de croire à un
bon accord, qui réconcilierait la
famille autour d’un camembert.
L’annonce par communiqué d’un
armistice dans la guerre de
dix ans entre producteurs de camembert AOP et industriels, est
passée sans bruit à la veille du Salon de l’agriculture.
Mais, la réalité, si nous laissons
faire, est inverse : dans cinq ans à
peine, le «véritable camembert
de Normandie» sera un produit
de luxe, réservé aux initiés, tandis que la masse des consommateurs devra se contenter d’un ersatz fabriqué selon les méthodes
industrielles. Pour les uns, le lait
cru, moulé à la louche, aux arômes complexes. Pour les autres,
un plâtre pasteurisé mais pouvant néanmoins se réclamer
d’une appellation d’origine protégée (AOP) Camembert de Normandie.
Voilà ce que les «sages» de l’Inao
appellent un bon accord ! A quoi
sert donc l’Inao ? Il est en principe chargé d’être le garant des
usages «ancestraux, loyaux et
constants», ces valeurs sont les
piliers des signes de qualité. Le
lait cru vivant et savoureux est
de toute évidence un marqueur
de ce patrimoine fromager à préserver.
Or, sous couvert de protéger une
zone géographique «Normandie», le compromis rédigé au burin techno-bureaucratique
consacre deux versions de camembert. L’une respecte la tradition et le palais du consommateur ; l’autre, de piètre qualité
gustative, a pour vertu essentielle
d’être adaptée au modèle économique mortifère de la grande distribution, autant dire neuf camemberts sur dix (60 000 tonnes
contre 5 400 tonnes). L’original
sera englouti dans un océan de
médiocrité. A quoi sert l’Inao si
un signe de qualité cautionne
l’original et sa copie ?
Tous les fromages d’appellation
qui ont choisi la voie de la pasteurisation, donc in fine le volume, ont dégradé la qualité tout
en ne réglant rien à la question
de la rémunération des producteurs laitiers. Seuls les grands
groupes en ont tiré bénéfice. Certaines AOP ne comptent presque
plus de fabrications artisanales.
La cohabitation lait cru, lait pasteurisé – pratiquée dans plus de
50 % des AOP nationales, pontl’évêque, neufchâtel, livarot, ossau-iraty, cantal, fourmes d’Ambert et de Montbrison, bleu
d’Auvergne, époisses, maroilles,
munster… – n’a entraîné que médiocrité et tensions dans la filière
laitière, accélérant la disparition
des petits artisans.
Beaucoup d’entre elles ont en
réalité perdu des parts de marché. Le bleu des Causses AOP ne
compte plus aucun fermier. Plus
grave, en voulant répondre à une
détresse légitime des éleveurs laitiers desquels les consommateurs sont solidaires, les techniciens de l’appellation risquent
d’entraîner dans le sillage du camembert l’ensemble des signes
de qualité dans ce nivellement
par le bas. Demain, ce sera le brie
de Meaux, l’autre pâte molle, qui
pasteurisera sans états d’âme !
Puis le reblochon…
La France, reconnue comme le
pays du fromage, irait-elle à
contre-courant ? Le fromage au
lait cru se développe partout,
même aux Etats-Unis ! Si les
géants industriels veulent bénéficier de l’image de l’appellation
d’origine, qu’ils se mettent à faire
de la qualité en fabriquant exclusivement au lait cru l’incomparable exception française.
Nous réclamons le droit au bienmanger pour tous dans la République française. Le véritable camembert au lait cru ne doit pas
être réservé à une certaine catégorie de consommateurs, mais
un produit fier de ses origines populaires et rustiques.
Durant toute la Première Guerre
mondiale, il nourrissait les soldats dans les tranchées, il était fabriqué dans toutes les régions de
France, il trônait sur les tables
paysannes et embaumait les cuisines. Les étiquettes en témoignent. Vouloir en faire un produit de luxe est une injustice et
une insulte à l’histoire.
Monsieur le président de la République, monsieur le ministre
de l’Agriculture, nous réclamons
un camembert au lait cru pour
tous ! Aidons les producteurs laitiers en visant la qualité dans le
respect de nos traditions !
Liberté, égalité, camembert ! •
Tribune rédigée par Véronique RichezLerouge, présidente de l’association
Fromages de terroirs.
Premiers signataires
Chefs : Olivier Roellinger, Sébastien et
Michel Bras, Anne-Sophie Pic, Arnaud
Daguin, Michel et César Troisgros,
Emmanuel Renaut, Jean-Michel Lorrain,
Christophe Bacquié, Franck Pelux, Jany
Gleize, Xavier Mathieu, Cédric Béchade,
Julien Dumas, Mathieu Guibert, Ronan
Kervarrec, Philippe Mille, Nicolas Magie,
Guillaume Anor, Julien Lucas, Patrick
Henriroux, Christopher Coutanceau, JeanGeorges Klein, Guy Martin, François
Pasteau, Vincent Betton, Jean-André
Charial, Jérôme Artiguebere.
Vignerons : Olivier Cousin, Sylvie
Augereau, Nicolas Reau, Alexandre Bain.
Personnalités : Ali Badou, Jacques Bonaffé,
Camille Labro, Jacques Weber, Carlo
Pedrini, Pierre-Brice Lebrun, Sébastien
Demorand, Luc Dubanchet, François-Régis
Gaudry, Eric Morain…
Fromagers : Xavier et François Bourgon,
Philippe et Romain Olivier.
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Libération Mardi 15 Mai 2018
ECONOMIQUES
Par
IOANA MARINESCU
Professeure d’économie à l’Université
de Pennsylvanie
Pour en finir
avec la propriété privée
Pour combattre les inégalités de ressources
et de patrimoine, deux économistes américains
proposent une piste inédite et radicale :
taxer tous les propriétaires et redistribuer
l’argent sous forme de revenu universel.
D
epuis la crise de 2008, les
économistes sont plus que
jamais sur la sellette pour
avoir légitimé un système capitaliste instable qui ne profite qu’aux
plus riches. Juste avant la crise, les
économistes n’ont, il est vrai, guère
étudié les sources d’instabilité économique et financière. Au con-
traire, beaucoup croyaient que la
«grande modération» des crises
économiques depuis 1985 allait
continuer ad vitam aeternam.
Tout le monde est donc tombé de
haut en 2008.
Avant le succès des travaux de
Thomas Piketty, Emmanuel Saez
et de leurs coauteurs(1), l’étude des
inégalités de revenu et de patrimoine n’était pas à la mode parmi
les économistes, malgré la forte
montée de ces inégalités. Les économistes contribuaient au «circulez, y a rien à voir». Depuis 2008, la
situation a bien changé et de plus
en plus de travaux s’intéressent à
l’instabilité des marchés et aux
inégalités.
Les économistes vont même plus
loin et commencent à réfléchir à
des réformes qui pourraient transformer le capitalisme de manière
radicale tout en combattant les
inégalités. Les nouveaux révolutionnaires de la pensée économique viennent notamment de l’Université de Chicago, renommée
pour sa défense du marché libre et
sa contribution à la pensée néolibérale. Eric Posner et Glen Weyl,
respectivement professeur et ancien professeur à l’Université de
Chicago, ont sorti un livre, Radical
Markets(2), qui a l’ambition d’utiliser les mécanismes du marché
pour combattre les dérives du capitalisme. Les auteurs commencent leur analyse par une attaque
en règle de la propriété privée. La
propriété, ce n’est peut-être pas
(toujours) du vol, mais c’est le monopole. Un monopole, c’est quand
il n’y a qu’un seul vendeur d’un
produit; le vendeur peut ainsi imposer un prix plus élevé que dans
une situation de concurrence où
un grand nombre de vendeurs essaient d’attirer le chaland. Pour les
défenseurs du marché libre, le monopole est donc un crime.
Pour comprendre en quoi la pro-
RÉJOUISSANCES
Par
LUC LE VAILLANT
Soutiens l’OM,
si t’es un homme!
Etude des raisons qui poussent Macron à soutenir Marseille,
ses embardées sportives, son ardeur caricaturée
et son machisme de comédie.
J
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
e n’ai pas l’âme supportrice. Je comprends mal qu’on puisse s’enticher
d’une équipe de façon inconditionnelle,
porter ses couleurs à vie et la suivre dans
tous ses errements les yeux bandés et la voix
chevrotante. J’ai le foot vagabond et sans appartenance, l’attention plus esthétisante
qu’adhésive. J’apprécie les gestes outrés et
les acrobaties de funambule, les individualités transgressives et les personnalités mythiques.
Les clubs m’importent de moins en moins
depuis qu’ils se sont standardisés. Les
joueurs sont pris dans le tourbillon des
transferts permanents. Il est compliqué de
se souvenir où ils évoluaient la saison précédente. Et le risque est grand qu’ils prennent
la poudre d’escampette dès le prochain mercato d’hiver. Les tactiques deviennent malléables et évolutives. Même à Barcelone, les
princes du beau jeu parraissent plus durs
sur l’homme.
Voilà pourquoi je regarde avec une incrédulité ironique la France cartésienne et retenue, structurée et protégée s’enticher à nouveau de son exact contraire, de cet OM,
passionné et hystérique, voyou et grand guignol que chacun renvoie à sa caricature et
dont personne ne veut vraiment qu’il
change de nature, même quand il s’escrime
à le faire.
Le club marseillais se présente en finale de
la ligue Europa, mercredi soir, et il y a à nouveau le feu à la brousse. Tous les bémols vo-
priété privée crée une situation de
monopole, il faut se rendre compte
que beaucoup de biens sont uniques. Ainsi, un terrain peut avoir
une situation tout à fait particulière, au milieu d’une vallée entre
deux montagnes. Si une société
d’autoroute veut acheter ce terrain, le propriétaire peut imposer
un prix très élevé parce que cette
terre est indispensable à la construction ; le propriétaire pourrait
même refuser la vente. Que faire?
La réponse des auteurs est qu’il
faut taxer la propriété et obliger les
propriétaires à vendre pour un prix
raisonnable.
Les auteurs proposent de créer un
nouvel impôt qui s’appliquerait à
toute forme de propriété, sauf
peut-être les effets personnels. Les
propriétaires déclarent au fisc la
valeur du bien, et ils payent un impôt proportionnel à la valeur de ce
bien. Evidemment, si c’était le seul
dispositif, les gens mettraient des
valeurs très basses pour payer
moins d’impôts.
Mais c’est là que le côté radical
intervient : si quelqu’un veut racheter le bien à la valeur déclarée,
le propriétaire est obligé de vendre. Si le terrain dans la vallée
a été déclaré pour une valeur
de 500000 euros par son propriétaire, la société d’autoroute a le
droit de l’acheter à ce prix. Ce système permet à la propriété d’être
libérée du pouvoir de monopole
des propriétaires et d’être utilisée
par ceux qui peuvent en faire
le meilleur usage d’un point de
vue économique. Si la société
lent au vent quand la cité du Sud remet le
short. La ligue Europa est la petite sœur pauvrette et décavée de la Ligue des champions?
Peut-être, mais le PSG s’est arrêté encore une
fois en 8e de finale de la compétition principale où il n’a jamais brillé, alors autant se pâmer pour une bagatelle de substitution.
Malgré la récente injection américaine, les
finances de l’OM sont loin d’arriver à la cheville des clubs-pays, Qatar-PSG ou Abou
Dhabi-Manchester City? Qu’importe si les
joueurs de second rayon se transcendent et
saisissent une chance qui échappe à d’autres
bien plus doués et dotés qu’eux.
Le projet sportif de l’OM est incertain, sa
philosophie de jeu est mal définie et ses vedettes sont des trentenaires assez mercenaires quand Monaco sait se faire pouponnière
de talents revendus avec des marges phénoménales, comme Mbappé au PSG ? Toutes
les réserves légitimes et rationnelles n’y font
rien. La résurrection de l’OM génère une
passion française mal fagotée pour un club
pas du tout le genre du pays.
Que Macron se soit toujours déclaré soutien
de l’OM participe de ce grand écart et de ce
rapprochement des contraires. Les enthousiasmes adolescents sont toujours les plus
beaux. Le bon élève avait un peu moins
de 16 ans en 1993, au moment de l’unique
victoire d’un club français en Ligue des
champions. Et je parierais volontiers que le
soufre entourant le sacre de l’OM d’alors
n’est pas pour rien dans la fascination
éprouvée par cet épris d’absolu. Blanc et
bleu ciel, les couleurs du maillot ont beau
évoquer le culte marial, l’angelot blond ne
peut ignorer le côté canaille de l’aventure.
Et je le soupçonne d’y trouver prétexte à am-
d’autoroute est prête à payer
500 000 euros, cela veut dire que
la valeur du terrain pour la société
d’autoroute est supérieure.
Les revenus de cet impôt sur la
propriété seront redistribués à
tous, créant un revenu universel.
Eric Posner et Glen Wey calculent
qu’un taux de 7% pour l’impôt sur
la propriété serait adéquat. Un tel
impôt lèverait une somme énorme
égale à 20 % du PIB. Le revenu de
cet impôt permettrait à une famille
moyenne américaine de recevoir
environ 20000 euros par an, sans
conditions. Etant donné que l’impôt sur la propriété tombe lourdement sur les plus riches, il réduirait les inégalités de revenu et de
patrimoine.
Cet impôt est radical, parce qu’il
transforme la notion de propriété
privée en une notion de propriété
collective qu’on loue au plus offrant. Le revenu universel qui est
financé par cet impôt est le signe
que la propriété appartient à tous.
Voilà une proposition innovante
qui mérite d’être débattue à un
moment où la gauche manque
d’idées neuves pour combattre les
inégalités face à la montée du populisme. •
(1) Rapport sur les inégalités mondiales,
2018, Le Seuil, 22,90 €.
(2)Radical Markets: Uprooting Capitalism
and Democracy for a Just Society, Princeton University Press.
Cette chronique est assurée en alternance
par Pierre-Yves Geoffard, Anne-Laure Delatte, Bruno Amable et Ioana Marinescu
bivalence romanesque, entre trouble attirance et coupable répulsion. L’argument
sportif n’est qu’un élément mineur. Au-delà
de la tête fracassante de Basile Boli qui décalque les élégants milanais, l’OM a une défense de sidérurgistes découpeurs de jambons et une attaque de canonniers assez
sommaires. Le sel de l’histoire tient surtout
à la revanche prise par Tapie sur Berlusconi.
Le tout est suivi par la chute vertigineuse du
ministre de la Ville de Mitterrand, embastillé pour avoir acheté un match anodin.
Ces éléments fondateurs sont les pierres angulaires d’une légende qui n’a fait que prospérer. L’OM a continué à attirer les capitaines d’industrie dépensiers et suicidaires, les
agents véreux en cheville avec les mafias locales, sans oublier les escouades de supporteurs assez abrasifs qui aiment hurler «haut
hisse enculé» quand le gardien adverse dégage.
Il fallait voir la félicité gamine de l’Amiénois
qui avait oublié sa raquette de tennis au Touquet quand, l’été dernier, il a chaussé les
crampons pour un galop d’essai amical avec
les titulaires de son club de cœur. Il est amusant de noter que l’inspecteur des finances
en rupture de ban, lecteur de Paul Ricœur
et adulateur de Jeanne d’Arc, se sent attiré
par une maison où le virilisme méditerranéen continue à s’afficher en tricot de corps
et où la goguenardise à la Pagnol emboucane
le Vieux-Port, même si elle commence à faire
frémir les narines du Mucem.
Car, malgré tout ce folklore difficile à liquider, une bonne étoile semble briller au-dessus du Vélodrome, devenu le stade Orange,
et accompagner le destin d’un club français
très particulier. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
L’ANNÉE 68
Libération Mardi 15 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 15 mai
vu par Camille Laurens
PENDANT CE TEMPS-LÀ,
À DIJON…
DR
Alors que
l’imagination
prend le pouvoir
à l’Odéon, Camille
Laurens voit
sa sœur aînée
traiter ses
grands-parents
de «bourgeois».
Née en 1957 à Dijon,
agrégée de lettres
modernes, Camille
Laurens est auteure
de romans,
essayiste,
dramaturge et
chroniqueuse à
Libération.
Dernier ouvrage paru :
CELLE QUE VOUS CROYEZ
Gallimard, 2016.
A
ux environs du 15 mai 1968,
oui, disons que c’était le
15 mai, ma sœur aînée, âgée
de 13 ans, s’est plantée en face de
notre grand-mère qui gémissait de
concert avec une voisine sur les
voyous incendiaires de Paris, des
gauchistes, des fainéants qui
n’avaient pas connu la guerre et leur
a dit d’une voix assurée: «Vous, de
toute façon, vous êtes des capitalistes.» Je lisais par terre adossée au
mur, j’ai juste senti la vibration de la
phrase quand elle s’est fichée dans
le silence. J’ai relevé la tête, j’ai regardé ma grand-mère, l’air qu’elle
avait. Mais avant que celle-ci, médusée, ait eu le temps d’articuler une
réponse, ma sœur a asséné le coup
de grâce: «Vous êtes des bourgeois.»
Je ne connaissais aucun de ces deux
mots, «bourgeois», «capitaliste», ce
n’était pas des mots courants dans
le Club des cinq, «gauchiste» non
plus d’ailleurs, mais vu le tour de la
conversation, je me doutais que
c’était des injures.
Cela se passait à Dijon, nous
n’avions pas encore la télévision,
mon père n’allumait la radio que
pour le Jeu des mille francs, créé
par Henri Kubnick et animé par
Lucien Jeunesse, j’aimais bien ce
nom, Jeunesse, je trouvais ça rigolo de s’appeler Jeunesse et d’être
vieux, mon père nous donnait
50 centimes quand nous répondions correctement à une question, et un franc pour la question
banco, ce qui n’arrivait pas souvent
– mais qu’est-ce qu’un bourgeois,
alors ça, c’était une question super
banco.
A Paris, je ne le savais pas, mais la réponse n’était pas tellement plus
claire pour les autres que pour moi.
Dans la nuit du 15 au 16 mai, à l’issue
d’une représentation des ballets
Paul Taylor suivie d’une réception
d’ambassade, le théâtre de l’Odéon,
officiellement théâtre de France, est
investi par quelques centaines de
manifestants. Sur les marches, ils
croisent le public élégant qui en sort.
A leur tête, deux chefs de file de la
contre-culture: Jean-Jacques Lebel,
spécialiste du happening, et l’architecte contestataire Paul Virilio. Des
drapeaux noir et rouge sont aussitôt
hissés au fronton du bâtiment, une
banderole y est déployée : «Etudiants ouvriers l’Odéon est ouvert!!!».
Le 16 mai, plus de 3000 personnes
–comédiens, étudiants, artistes– occupent le théâtre, suscitant de brèves altercations avec le personnel.
Le comité d’action révolutionnaire
(révolutionnaire mais exclusivement masculin, comme l’attestent
les archives de l’INA) annule toute
la programmation à venir et annonce que «l’ex-théâtre de France,
lieu de la culture bourgeoise» est
transformé en «permanence révolutionnaire créatrice» destinée à lutter
contre le «spectacle-marchandise».
«Ne nous attardons pas au spectacle
de la contestation, passons à la contestation du spectacle», «L’imagination prend le pouvoir à l’ex-théâtre de
l’Odéon –Entrée libre», proclament
les affiches placardées sur la façade.
Jean-Louis Barrault, qui le dirige
depuis une dizaine d’années, proteste: lui, un bourgeois? Ses spectacles, du théâtre bourgeois? Lui qui
a monté Ionesco, Beckett, Duras !
Lui, surtout, qui a fait scandale
deux ans plus tôt en créant les Paravents de Jean Genet, peu après la fin
de la guerre d’Algérie! Mais pour les
insurgés, Genet sert d’alibi à une
fausse avant-garde ; l’Odéon et ses
dorures, comme la Comédie-Française, comme l’Opéra, n’est à leurs
yeux qu’une scène rétrograde interdite au peuple, et ses auteurs des
bouffons pour les riches. «L’Art révolutionnaire se fait dans la rue, expliquent-ils, le seul théâtre est la
guérilla.»
«LEUR DÉSIR EST LÉGITIME»
Le directeur de l’Odéon, à qui on a
laissé son bureau, mettant de côté
l’autorité qu’on lui conteste, parle
de lui comme d’un autre : «JeanLouis Barrault est mort, constatet-il, mais il reste un homme vivant.
Alors qu’est-ce qu’on fait?» A l’instar
de ses cadets Planchon, Wilson,
Chéreau, Bourseiller, il prend le
parti des occupants: «Leur désir est
légitime. Il faut s’occuper des gens
qui ont encore de longues années à
vivre.» Bourgeois peut-être, mais
c’est le printemps et il est attentif
aux bourgeons. Aussi refuse-t-il de
faire évacuer les lieux, comme il refusera quelques jours plus tard, par
une réplique théâtrale, de couper
l’électricité. «Serviteur, oui. Valet,
non !» dira-t-il à André Malraux,
alors ministre des Affaires culturelles. Dès le 14, le même élan a poussé
les élèves du Conservatoire d’art
dramatique à se déclarer solidaires
des manifestants et à créer une
«université des arts autonome»
pour le «non-public». Dans une
salle de la Sorbonne, Coluche, le
chanteur Evariste et quelques universitaires forment le Crac –Comité
révolutionnaire d’agitation culturelle. Le 15 mai, les élèves des
Beaux-Arts s’emparent de tous les
locaux qu’ils transforment en «atelier populaire» vite producteur d’affiches révolutionnaires.
Pendant ce temps-là, à Dijon, je
mets toute ma puissance créatrice
à terminer avant le 26 mai, date de
la fête des mères, un coffret à bijoux
fabriqué dans une boîte de camembert. Mon école ferme avant que
j’aie eu le temps de coller le ruban
sur le couvercle, ce qui occasionne
une grosse crise de larmes. Le Bien
public, quotidien bourguignon, fait
sa une sur l’occupation des usines
Renault à Cléon, près de Rouen. Les
métallurgistes ont débrayé le 15 au
matin, des piquets de grève sont organisés un peu partout, et le mouvement fait tache d’huile en province. Etudiants et ouvriers se
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u 23
Boulevard SaintGermain, en juin 1968
(photo tirée du catalogue
de la vente organisée
le 15 mai par Christophe
Goeury avec l’étude
Millon à Drouot, Claude
Dityvon, la poésie
du regard).
Nous publierons chaque
jour de mai une
photographie de Claude
Dityvon, autodidacte,
mandaté par aucun
journal, qui a suivi les
événements de Mai 68
au jour le jour.
Loin du photoreportage,
ses images sont plutôt
des «impressions»: des
atmosphères de chaos
ou de grande sérénité,
des univers poétiques…
Lauréat du prix Niepce
en 1970, il fonde en 1972
l’agence de reportages
Viva aux côtés de Martine
Frank, Richard Kalvar ou
Guy Le Querrec.
PHOTO CLAUDE DITYVON .
COURTESY MILLON
rassemblent pour lutter contre les
hiérarchies autoritaires et les «vieux
engrenages». Ma grand-mère commence à empiler des paquets de pâtes dans les placards. N’allant plus
en classe, je bouquine et j’imite
De Gaulle en faisant avec les bras de
grands mouvements de tire-bouchon. Le mot «boul’mich» me réjouit, on croirait un gros pain à partager avec tout le monde. Je
bourgeonne.
ENVIE DE LIBERTÉ
Début juin, ma mère m’a envoyé
voir si mon école avait rouvert. Depuis la grille, j’ai aperçu la maîtresse
de CM2 dans la cour de récréation,
et mes camarades de classe qui
avaient repris la marelle comme si
de rien n’était. De retour chez moi,
j’ai dit que c’était toujours fermé.
L’école? Il y avait autre chose dans
la vie, non? Et j’avais de longues années à vivre. Il n’y avait pas que Lucien qui s’appelait jeunesse. Tant
pis pour le cadeau. J’avais envie de
liberté. Je n’avais jamais mis les
pieds au théâtre, sinon pour accompagner ma grand-mère voir une
opérette. Bourgeois, je ne savais pas
encore exactement ce que ça signifiait. Il me semblait vaguement que
ça voulait dire à la fois riche et sans
imagination. Un double antonyme
d’artiste et d’ouvrier, en quelque
sorte, mais comment savoir ?
J’aurai la réponse trois ans plus tard
en feuilletant le Rock&Folk de ma
sœur. En janvier 1971, Léo Ferré, qui
allait devenir mon idole, y déclarait:
«Etre bourgeois, c’est avoir des pantoufles mais les avoir dans l’esprit.»
Il ajoutait: «On a l’habitude de dire
que Mai 68 ça a avorté, mais ça n’est
pas vrai du tout. Ça a été grandiose
malgré tout. Ça ne pouvait pas réussir, bien sûr, car ce n’est pas avec des
pavés et des inscriptions merveilleuses sur les murs qu’on fait la révolution. Pour faire la révolution, il faut
convaincre les cons. C’est pourquoi
ça n’est pas possible.»
A voir ce qui se passe dans le théâtre
aujourd’hui où l’on censure Romeo
Castellucci, et quand tant de gens
pensent en savates et bavassent en
charentaises, on se dit que Mai 68
n’a pas trop réussi. Ce qui est possible en revanche, me dirai-je alors, et
ce sera ma leçon des événements,
c’est de ne jamais renoncer à être
jeune. Ni à virer ses pantoufles. •
Mercredi, le 16 mai vu par Geneviève
Brisac.
15 MAI : LES OUVRIERS ENTRENT EN SCÈNE
Cette fois le doute n’est plus permis : le
monde salarial entre dans la danse.
Six jours après la nuit des barricades,
deux jours après la grande manifestation
du 13 mai, la grève commence. Les
ouvriers ont été choqués par la répression
anti-étudiante ; puis ils ont vu le gouvernement reculer brusquement ; ils ont en travers de la gorge, entre autres, les ordonnances de l’été précédent qui ont réformé
la Sécu à la hussarde et le «plan de stabilisation» de Giscard qui a ralenti la croissance du pouvoir d’achat et provoqué l’apparition du chômage ; c’est le moment de
faire avancer les revendications, la section
syndicale dans les entreprises, la réduction du temps de travail, l’augmentation
des salaires et, par-dessus tout, la protestation contre une condition ouvrière implacable, avec horaires interminables, tâches mécaniques et répétitives, salaire
payé encore à l’heure, discipline quasi militaire. A Bouguenais, chez Sud-Aviation, à
Renault-Cléon, les prémisses du mouvement apparaissent : grève avec occupation ici, assemblée générale là. Eugène
Descamps l’a senti le premier au niveau
national : il réunit les responsables de la
CFDT et lance le mot d’ordre de grève générale. Georges Séguy et la CGT sont pris
à contrepied. Ils voulaient à tout prix éviter la jonction entre les étudiants qu’ils détestent, surtout Daniel Cohn-Bendit ; les
voilà contraints de suivre un mouvement
de solidarité avec les manifestants du
Quartier latin. Comme il est trop tard pour
arrêter la machine, il faut s’efforcer d’en
prendre le contrôle. Alors Séguy, à son
tour, lance le mot d’ordre de grève immédiate. Il commencera par la SNCF (il est
ancien permanent cheminot). En arrêtant
les trains, la CGT paralyse le pays et assure
l’extension du mouvement ; elle peut
aussi, si elle le souhaite, siffler la fin de la
partie. Mais nul besoin de consignes nationales : un peu partout en France, les
ouvriers, souvent des jeunes sans grande
expérience syndicale, imposent les débrayages. Le même jour, la commune étudiante trouve un troisième foyer d’agitation après Censier et la Sorbonne : le
théâtre de l’Odéon dirigé par Jean-Louis
Barrault, qui doit céder la place à un comité d’occupation péremptoire qui
change la salle de spectacle en forum permanent. La grève ouvrière donne sa force
au mouvement. La contestation parisienne, sous le signe de l’imagination libérée, lui donne sa couleur.
LAURENT JOFFRIN
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Entré
Hughes Jallon Elégant et discret, le nouveau PDG
des éditions du Seuil, qui est également écrivain,
est résolument à gauche.
U
ne heure plus tard, on n’en sait pas beaucoup plus sur
Hugues Jallon, qui vient d’être nommé directeur des
éditions du Seuil, après avoir été à la tête de La Découverte. On est monté dans le grand immeuble au bord du périphérique à Montrouge, on a regardé la
fresque des photos d’écrivains qui tapissent le couloir, on est redescendu «dans
un café normal» pour l’entretien. Et le
voici face à nous, élégant et discret, en retrait, sans qu’on n’ait
ni l’envie ni le pouvoir de forcer sa réserve. Hugues Jallon n’a
rien d’un glaçon, mais il maintient à distance, ne cherche pas
coûte que coûte à établir un lien avec son interlocuteur, ou
à exhiber facticement une intimité.
Est-ce les voitures qui s’embouteillent et l’étrangeté peu avenante du lieu, ni Montrouge ni Paris? Dans un premier temps,
les mots n’accrochent pas complètement, tandis qu’Hugues
Jallon nous raconte son enfance, un père «militaire atypique
de gauche, une mère artiste peintre», comment il a d’abord
rêvé de conquête spatiale avant de se projeter, très jeune, écrivain, et comment il a commencé à «rater les concours des
grandes écoles –Normale sup, l’ENA– et l’agrégation», ce qui
lui a permis d’acquérir «la formation généraliste nécessaire
pour devenir éditeur». On s’en aperçoit après coup: un dirigeant qui commence par délivrer spontanément ses échecs,
c’est rare. Puis, en 1997, «au feeling et sans CV», Hugues Jallon
est embauché par François Gèze, alors PDG des très engagées
éditions de La Découverte. Il se souvient:
«C’était l’époque où le mouvement altermondialiste naissait, où intellectuellement
il y avait un nouveau bouillonnement
après des années un peu ternes. On s’intéressait beaucoup à
Toni Negri, par exemple.» On lui demande si lui aussi a déjà
proposé des CDI à des gens sans rien savoir d’eux. La réponse
est oui.
Dans le monde de l’édition comme à l’intérieur de la maison,
la nomination de Jallon, proposée par Olivier Bétourné à
Hervé de la Martinière une poignée de mois avant que le
groupe Seuil ne fusionne avec Medias Participations, a été accueillie comme une excellente nouvelle. Tous disent leur soulagement à l’idée que les rênes de la maison soient confiées
à quelqu’un qui la connaît de l’intérieur pour avoir été directeur éditorial des sciences humaines de 2010 à 2014. La plupart soulignent que la nomination d’un patron résolument
à gauche n’est pas négligeable, au moment où le Seuil passe
LE PORTRAIT
sous le contrôle d’une entité très «vieille France». Et d’autre
part, lorsqu’il était patron de La Découverte, Hugues Jallon
a su négocier avec Planeta, les actionnaires de la maison, pour
conserver les deux fondamentaux : «la responsabilité des
comptes et la liberté éditoriale». Yves Pagès, qui édite les textes
littéraires de Jallon aux éditions Verticales, souligne: «L’un
de ses premiers gestes a été de nommer un grand lecteur, Pierre
Hild, comme directeur commercial. Pour les libraires, cela signale que le Seuil est de retour et ne va pas se contenter de publier un best-seller de temps en temps.» Hugues Jallon :
«Aujourd’hui, s’est installée l’idée que chaque livre devait être
rentable. Or, le succès demeure l’exception. Le problème n’est
pas tant d’éditer des livres qui marchent que de savoir comment
en parler pour qu’ils aient une chance de rencontrer quelques
lecteurs.»
On retrouve Hugues Jallon, une quinzaine de jours plus tard,
dans un vrai quartier, le sien, à Pigalle. Il constate : «Longtemps, je ne me suis pas intéressé à moi.» Ses écrits ne sont
pas directement autobiographiques, mais le révèlent à la manière des rêves. De forme éclatée, poétique et politique, ils
sont une boussole qui lui indique où il en est et qui il est. Il
écrit la nuit, «par petites séquences», et pendant les vacances.
Et le matin ? «Non, pas le matin, sauf urgence. Même si les
aurores sont des heures où la
pensée est très active. C’est
rarement à 21 h 30 que je
13 juin 1970 Naissance
prends de grandes décisions.»
à Bordeaux.
Il sourit à cette idée, comme
2007 Zone de combat
si elle était particulièrement
(Verticales).
saugrenue. Et que fait-il à
1er février 2014
21 h 30 ? Il lit – Faulkner ces
PDG de La Découverte.
jours-ci –, fait la cuisine,
2015 La Conquête des
s’occupe de ses enfants et de
cœurs et des esprits
ceux de sa compagne, prof
(Verticales).
d’université, quatre filles
4 avril 2018
entre 9 et 15 ans. A partir de
PDG du Seuil.
19 heures, il y a une règle :
tout le monde dépose son téléphone portable à l’entrée. On
le regarde avec admiration. Et on se souvient, qu’à La Découverte, Jallon avait publié la magistrale étude de Hartmut
Rosa, Accélération, une critique sociale du temps, où le philosophe démontrait les ravages de l’accélération sociale et technique, et l’impossibilité de mettre en place des stratégies individuelles pour y échapper. Jallon : «Tout au plus peut-on
se ménager des oasis de décélération. Même les symphonies
de Beethoven sont jouées plus rapidement aujourd’hui.» Il lit
la presse quotidienne payante, mais son cauchemar absolu
serait d’être journaliste, toujours en retard d’un tweet. Lui
aime signer des contrats pour des livres qui ne verront le jour
qu’en 2021. Au Seuil, il assistera à tous les comités de lecture,
et présidera le comité d’entreprise. S’il est à la tête d’une prestigieuse maison (130 salariés), il ne semble pas avoir
manœuvré pour obtenir cette place. Comment fait-on pour
ne pas mal user de son pouvoir quand on dispose de la destinée d’autrui? Quels sont les garde-fous? La question le surprend. «Déjà, peut-être, en avoir conscience. Et abattre le plus
possible la culture du secret.» Ou encore: «Ne pas être dépendant du désir d’être aimé.» Il se souvient: «A La Découverte,
j’ai été délégué du personnel. J’ai négocié les accords sur les
35 heures.»
Sur le pouvoir littéraire, Yves Pagès précise: «A ce niveau hiérarchique, il y a peu de gens aussi indifférents que lui aux coteries parisiennes. Il ne cède à aucune des séductions.» Comme
en écho, lorsqu’on demande à Hugues Jallon son rêve pour
Le Seuil, il répond «déménagement». Non pas au nord de Paris,
comme cela se fera dans quelques mois, mais… à Marseille.
«Je rêve qu’une grande maison littéraire parisienne fasse le trajet inverse d’Actes Sud.»
A 17 ans, Hugues Jallon était sérieux et militait, «ce qui fait
vieillir très vite». Il ne faisait «ni théâtre ni musique». Désormais, son engagement est dans la publication des textes.
«L’histoire récente est celle d’une série d’échecs de la gauche
quand elle se complaît dans l’ultralibéralisme.» Il a été invité
à Matignon dès sa nomination, n’a pas répondu, dit qu’il adore
payer des impôts s’ils permettent des recherches aussi inutiles
au pouvoir que celles sur l’histoire byzantine. Et aussi que
c’est aujourd’hui qu’il vit sa véritable adolescence. Depuis qu’il
a découvert la scène où il performe ses propres textes accompagné du musicien électronique Eric Labbé. •
Par ANNE DIATKINE
Photo FRÉDÉRIC STUCIN
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Pages II-III : Critique / «Libé» défend un Lellouche
Page V : Reportage / Frémaux dans ses œuvres de parité
Page VIII : / Farahani, une lueur dans «les Filles du soleil»
CANNES/
RESTONS PALME
Collisions
Par
A Cannes, lundi. PHOTO OLIVIER METZGER
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
#6_LE POUVOIR
IDÉALISANT DE L’EAU CHLORÉE
Extrait de la critique du film de Gilles Lellouche, «le Grand Bain», pages II-III
Entre l’heure où se boucle ce
journal et son arrivée en bons
vieux kiosques physiques de
l’ancien monde, l’édition 2018 du
Festival aura grillé sa meilleure
cartouche en termes d’effet sensationnel plaqué auteur : The
House that Jack Built, de Lars
von Trier, soit le retour du
cinéaste danois non grata depuis
ses déclarations d’empathie pour
Adolf Hitler en 2011 –lesquelles,
on s’en rappelle, avaient alors un
peu déplu. Le film est présenté
comme le portrait d’un serial
killer, torturant et massacrant
à tout va des victimes apparemment plutôt femmes sur une période de douze ans, pour faire de
chaque meurtre, selon le catalogue du festival, «une œuvre
d’art». Lui-même œuvre d’un cinéaste implicitement accusé
fin 2017 de harcèlement par l’actrice-chanteuse Björk, il sera projeté quelques heures seulement
après le grand raout «50/50 en
2020» en promotion de l’égalité
hommes-femmes dans l’industrie du cinéma, avec Thierry Frémaux et le jury pour guest-stars
– les festivals sont des lieux de
collisions incessantes par le jeu
des grilles, mais on a connu effet
de montage plus adroit. La nouvelle chronologie des projections de la sélection officielle
réservant la primeur aux spectateurs des séances de gala (tandis que la presse assure la voiture-balai le lendemain au saut du
lit), ce sont les festivaliers les plus
endimanchés qui auront l’heur
de se dégobiller sur les genoux,
d’appeler le Samu depuis leur
siège ou de gifler le cinéaste en
pleine projection, si l’on en croit
la rumeur d’ultraviolence pulvérisant toute limite du supportable qui précède le film, sans que
l’on sache encore ce qu’elle doit
à un pur sensationnalisme marketing. Contacté par Libération,
le service de presse du festival a
en tout cas nié toute prophylaxie
spécifique : pas de sac à vomi
fourni par Chopard sous les fauteuils de l’auditorium Lumière, ni
de cellule psychologique tenue
par Gérard Miller à la sortie. •
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II u
CANNES/
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L’équipe «all stars»
de natation sychronisée
du Grand Bain. PHOTO DR
«Le Grand Bain», synchro saint
SLIP Gilles Lellouche présente hors
compète une comédie généreuse
qui gagne en aisance au même rythme
que ses antihéros aux muscles avachis.
HORS COMPÉTITION
LE GRAND BAIN
de Gilles Lellouche avec Mathieu
Amalric, Guillaume Canet,
Philippe Katerine, Benoît
Poelvoorde… 2 h 02.
En salles le 24 octobre.
Ç
a nous a pris comme une
grippe au moins deux semaines avant Cannes. Il y avait,
pour le dire vite, un «enjeu
Lellouche». Pas au point d’en faire
une réu pour en parler, pas non plus
pour faire son intéressant (quoique,
la tentation est toujours là, on ne va
pas se mentir…) mais parce que le
type avait quand même l’air depuis
quelque temps d’être sur une bonne
pente et que sa sélection, fût-ce hors
compète à Cannes, avait valeur de
passage d’un nouveau cap. On revient de loin avec lui car pendant
longtemps, Gilles Lellouche, l’acteur, avec sa tête d’assiette creuse, sa
virilité un peu relou de joueur de poker en jean trop serré et son statut de
faire-valoir de ses potes stars chromés Guillaume Canet et Jean Dujardin, a pu constituer une raison solide pour ne pas aller voir un film. Il
suffit de regarder les titres sur les dix
dernières années où il figure au casting, comédies ou polars signés Luc
Besson, Cédric Klapisch, Valérie Lemercier, Guillaume Canet, pour
comprendre qu’il n’était pas précisément le cœur de cible pour qui s’intéresse au cinéma au-delà du seul
registre du divertissement.
Mais en 2017, sa prestation en chanteur de mariage pas décidé à obéir
aux injonctions du grand bourgeois
tête à claques qui l’a embauché pour
animer la soirée dans le Sens de la
fête de Nakache et Toledano démontrait qu’il pouvait au sein d’un casting choral voler la vedette à JeanPierre Bacri, de même un an plus
tard, il était parfait d’understatement consterné dans la courte séquence de l’excellent Rock’n’Roll de
Guillaume Canet, où il se contentait
de considérer les facéties liftées de
son ami d’un œil noir. Le Grand
Bain ne peut pas être considéré
comme le premier long qu’il coécrit
et réalise, puisqu’il a déjà dans sa
filmo Narco (2004), qu’il avait signé
avec Tristan Aurouet. Mais il est évident en voyant ce feel-good movie
particulièrement généreux qu’il en
a peaufiné les détails pour échapper
à la paresse habituelle du genre, qui
trop souvent se contente de quatre
ou cinq gags dispersés dans de la
soupe et des bons sentiments.
Le Grand Bain raconte comment un
groupe de mecs franchement pas au
mieux de leur forme vont se remet-
tre d’aplomb en participant à une
compétition de nage synchronisée.
Le narrateur est le quinquagénaire
en dépression Bertrand (Mathieu
Amalric), que l’on voit avaler son bol
de musli assaisonné de Xanax et
autres stabilisateurs du moral en déroute avant de se vautrer dans son
canapé pour une active journée à
jouer à Candy Crush.
Fiole. Mal vu par ses enfants ados
qui se désolent d’avoir à la maison
une telle allégorie vivante de l’échec,
Bertrand tombe par hasard sur une
petite annonce de recrutement d’un
nouveau membre pour un club
amateur de nage synchronisée masculine à la piscine municipale. La
première fois, dans l’eau, il fait la
connaissance des anciens: Laurent
(Guillaume Canet), manager irascible, Marcus (Benoît Poelvoorde), patron d’une boîte vendant des piscines et des spas qu’il gère n’importe
comment, Simon (Jean-Hugues Anglade), rockeur sans succès qui a fini
par devenir homme de ménage à la
cantine du collège de sa fille, le naïf
Thierry (le génie pur Philippe Kate-
rine), fan de Julien Clerc et préposé
au ramassage des bouées, Avanish
(Balasingham Thamilchelvan), un
Sri-Lankais qui communique dans
sa langue avec tout le groupe (et tout
le monde comprend), etc.
Ces messieurs sont coachés par une
ancienne championne, Delphine
(Virginie Efira), tombée dans l’alcool, puis par Amanda (Leïla
Bekhti), une adepte de la manière
forte qui hurle ses ordres depuis son
fauteuil roulant quand elle n’enferme pas la troupe dans le sauna à
bloc en les empêchant de sortir avec
une barre de fer placée sur la porte.
Etalant à longueur de vestiaires plus
ou moins dépités bedaines et
muscles avachis, se passant fiole de
vodka et joint pour se remettre des
piteuses prestations aquatiques de
sirènes amorphes ou dauphins sans
sonar, l’équipe est un bel exemple du
degré zéro de la performance.
Comme on s’en doute, ce principe
d’inéligibilité aux faveurs acquises
d’usage aux premiers de cordée et
autres médaillés d’or des sommets
de podium va être perturbé par les
aléas favorables du récit et sa loufo-
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u III
Libération Mardi 15 Mai 2018
MESSAGES
PERSONNELS
MÉTÉO FRANCE
A tous ceux qui s’arrêtent dans les
allées des salles de
projo pour consulter leur portable au lancement du générique de fin et bloquent un car entier de
critiques énervés par les films d’Eva
Husson et Romain Gavras, sachez que
la lecture impérieuse de vos mails d’invitation à la soirée Kering-Météo France
fêtant en beauté bien hydratée le retour
des intempéries sur la Croisette peut attendre quelques secondes.
TOUTES NOS EXCUSES
sketch conclusif des Infidèles (2012),
Lellouche (qui le réalisait) en virée
avec son pote Dujardin dans la ville
américaine, finissait par le sodomiser après des heures de drague
navrante et de râteaux successifs.
Puisque quelque chose comme un
auteur Lellouche sort de sa chrysalide dans l’écrin cannois, on dira
qu’il est durablement travaillé par le
masculin et ses contours affolants.
Les nageurs se font d’ailleurs traiter
régulièrement de pédés quand ils
s’évertuent à croiser et décroiser les
jambes dans d’exquis entrechats
aquatiques. Quand ils arrivent au
championnat en Norvège, la caméra
considère cette discipline en cadrant les pays au niveau du cul galbé
des athlètes. Taillé à l’écran pour
être l’hétéro bourrin de service, Lellouche entend clamer dès qu’il peut
qu’il a du queer en lui. Grand bien lui
fasse et grand bain pour tous.
DIDIER PÉRON
A tous ceux qui ont
un message à faire
passer à Eric Ciotti:
d’après l’un de nos
nombreux agents doubles disséminés
dans la presse, le sympathique et très
bien coiffé député LR nous faisait le plaisir de lire nos considérations sur la conférence de presse hors norme de JeanLuc Godard, à bord du vol Nice-Paris
AF6227, lundi en fin d’après-midi. Puisque nous comptons ardemment sur
son assiduité (chaque lecteur compte!),
merci d’adresser vos missives à messagepersonnelpourrico@gmail.com, nous
en publierons une sélection impartiale
d’ici la fin du Festival.
KIKADI ?
«Je supporte pas
Mathieu Amalric,
je supporte pas
Guillaume Canet, il
ne me supporte pas!
Arrête de raconter
ces conneries,
c’est de la merde!»
A/ Gilles Lellouche
B/ Benoît Poelvoorde
C/ Marion Cotillard
Réponse B, l’acteur du «Grand Bain»
de Gilles Lellouche, à propos de ses
partenaires du film et en plein pétage
de franchise lors de la conférence
de presse lundi, cité par «le Figaro
Madame».
Entrechats. Dans, «Las Vegas», le
MISSIVES
«
querie émancipatrice à travers le
pouvoir idéalisant de l’eau chlorée et
la beauté démocratique du bonnet
en caoutchouc. Le film, assez bancal
et dérythmé dans ses séquences liminaires d’exposition, surmonte à
son tour ses handicaps et gagne en
même temps que ses antihéros
l’aisance de mouvements qui lui permet d’avancer et de défier la fatigue.
Elle était siamoise dans Sisters, portait une nuisette diaphane dans Superman, hurlait en découvrant les pièces
secrètes d’Amityville ou participait à la
murder party de Black Christmas… Margot Kidder, par ailleurs ex-femme de
Philippe de Broca, de John Heard et de
Thomas MacGuane, est morte lundi.
Les 40000 festivaliers, déjà endeuillés
par la mort du soleil depuis quarantehuit heures, serrent les dents.
La force du film tient aussi aux superbes images en pellicule Super 16. PHOTO TEMPESTA
ÉLÉGIE Narrant l’histoire d’un paysan bienveillant
et corvéable dans l’Italie profonde, le film d’Alice
Rohrwacher ne manque pas d’élégances.
«Lazzaro», ’tit hameau
EN COMPÉTITION
HEUREUX
COMME LAZZARO
d’Alice Rohrwacher
avec Tommaso Ragno,
Adriano Tardiolo… 2 h 10.
L
azzaro est-il né dans un
chou ? Tombé du ciel ?
Sorti d’un film de Pasolini ou des frères Taviani? Il a
les traits d’Adriano Tardiolo et
il est doux, beau, corvéable
à merci. L’écho de son nom
hante les premiers plans de
Heureux comme Lazzaro, troisième film de la cinéaste italienne Alice Rohrwacher, car
on l’appelle de partout : des
champs, de l’étable, de la maison. Et Lazzaro, dont la bonté
n’a rien d’idiot, arrive avec sa
démarche un peu lourde, ses
bras forts. Le film choisit de
s’intéresser à lui, à qui pas
grand monde ne s’intéresse, et
en retour c’est sur ses épaules
que le film tient, en équilibre
instable. Lazzaro sauve qui il
peut, film compris.
Sillon. Comme Lazare, Heureux comme Lazzaro a deux
vies. Ou peut-être davantage,
par sa manière de mêler néoréalisme et magie, politique et
fantastique. Plus ambitieux
que les Merveilles, précédent
film de la cinéaste, protéiforme au risque du cassegueule, il séduit, rebute, séduit
à nouveau, avec ce don de suggérer des pistes pour les effacer aussitôt. Déroulant une
histoire de toute éternité, celle
des opprimés et des coupables,
une histoire de l’Italie contemporaine aussi, il avance en
ordre dispersé mais tient sur le
fil d’une manière d’être au
monde qui repose tout entière
sur la bonté. C’est cette qualité
atemporelle, servie par l’élégance de sa mise en scène, ses
cadres au cordeau, qui creuse
plus profond encore le très singulier sillon dessiné par le
cinéma d’Alice Rohrwacher
depuis Corpo Celeste.
Dans la première vie du film,
fresque champêtre saisie dans
d’enjôleurs tons mordorés,
une famille tentaculaire existe
paisiblement, semble-t-il, à
une époque d’abord difficile à
dater – il y a vingt ans ? quarante ? – au cœur d’un hameau reculé. Le hameau a un
nom de conte de fée, l’Inviolata, et la marquise qui règne
sur lui aussi, Alfonsina
de Luna, même si les paysans
la surnomment «la Vipère».
Dans cette fable Lazzaro est le
garçon de ferme à tout faire,
sorte de mascotte exploitée
par tous, qui n’en souffre pas,
ne questionne rien. Son regard émerveillé est saisi sans
condescendance, à juste distance, mérite en revenant
sans doute à part égale au
merveilleux comédien et à la
réalisatrice. Le cadre rappelle
un peu celui des Merveilles,
une ferme fruste où s’empilent les membres d’une famille de paysans, et eux aussi
seront secoués par l’irruption
soudaine de la modernité.
Dans sa deuxième vie, Heureux comme Lazzaro met en
scène les mêmes, quelque
vingt ans plus tard, en empruntant les atours d’une comédie italienne, les personnages y étant à nouveau tout
à fait misérables mais non
dénués d’humour, existant à
la périphérie d’une ville
du Nord grâce à de petites
combines.
Trouvailles. Il ne faut rien
révéler de la magie par laquelle Lazzaro et le film sautent de l’une à l’autre époque,
ni de l’élégance avec laquelle
la cinéaste réunit ce petit
monde. Mais ce saut, le grand
et traumatisant exode italien
des campagnes vers la ville,
est revisité de telle manière
qu’il sauve le film de ce qui le
guettait, notamment le soupçon de passéisme renforcé par
les superbes images en pellicule Super 16. L’Arcadie où
s’ébattait Lazzaro reposait sur
l’exploitation des hommes, le
nouveau monde où il débarque avec des yeux écarquillés
et un train de retard a mis
en place une autre forme d’absurdité, tout aussi cruelle, et
désincarnée. Heureux comme
Lazzaro ne tient pas forcément toutes ses promesses,
semblant parfois hésiter, une
fois son miracle accompli, sur
la marche à suivre. Mais il regorge de telles trouvailles
qu’il laisse un souvenir persistant, et réussit ce tour de force
de garder au long son regard
sans jugement, enregistrant
une désillusion dont la nostalgie est absente.
ÉLISABETH
FRANCK-DUMAS
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IV u
CANNES/
Libération Mardi 15 Mai 2018
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Pio Marmaï et Adèle Haenel dans En liberté !, de Pierre Salvadori. PHOTO DR
«En liberté !», l’homme
au masque de véreux
CASSE Pierre Salvadori met en scène une
veuve découvrant que son policier de
mari tué en service n’était qu’un ripou.
Une comédie en toute liberté.
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
EN LIBERTÉ !
de Pierre Salvadori avec Adèle
Haenel, Pio Marmaï, Audrey
Tautou… 1 h 47.
En salles le 31 octobre.
L
e film s’ouvre sur une porte
fermée –nous sommes à l’intérieur d’un appartement –
qui vole en éclats, défoncée dans
notre direction. Cette ouverture, littérale et brusque, En liberté ! la répétera plusieurs fois. Mais la scène
de bagarre qui s’ensuit, à la violence
exagérée, une descente de flics dans
une cache de trafiquants de drogue,
connaîtra pour sa part toute une sé-
rie de variations. Il s’agit de l’histoire qu’Yvonne (Adèle Haenel) raconte chaque soir à son fils pour
qu’il s’endorme, le récit des hauts
faits de son père policier, mort en
service, dans le souvenir duquel ils
vivent tous les deux. Cette histoire
du soir changera de version au diapason du reste de l’intrigue, pour la
commenter ou l’infléchir.
Dès le départ, le film de Pierre Salvadori superpose ces deux niveaux,
l’histoire qu’on se raconte et l’histoire qu’on vit, pour mieux les entremêler, les faire agir l’une sur
l’autre, les confondre: on ne vit que
ce qu’on raconte. Car très vite ce récit idéal, déjà comique dans son héroïsme de film d’action, est déconstruit quand Yvonne, elle-même du
métier, apprend que le cher disparu, à qui la ville élève une statue,
était un flic corrompu qui s’en mettait plein les poches en maquillant
les faits. La belle histoire s’effondre,
une autre peut commencer: découvrant qu’un innocent, Antoine (Pio
Marmaï), est emprisonné depuis
huit ans pour un casse monté de
toutes pièces, la policière cherche
sa trace, le suit à sa sortie, le rencontre et fatalement l’accompagne
dans des situations imprévues, de
plus en plus hors de contrôle, en lui
cachant la vérité.
Quiproquo. Mais quelle vérité? Il
y a beaucoup de masques dans ce
film, qu’on porte pour le crime ou
pour l’amour (ils se ressemblent) :
cagoules trouées dans des sacs en
plastique ou en papier, masques
de SM en cuir, et même un loup de
Zorro transi. Coupables, innocents
et justiciers avancent ici tous masqués. S’ils quittent un instant leur
masque, c’est pour s’en faire aussitôt un nouveau : les masques ne
tombent pas, simplement on en
change. En liberté !, en bonne co-
médie bien écrite, saute de quiproquo en malentendu vers une révélation finale : mais seules les
mauvaises comédies prétendent, à
la fin de leur jeu de masques, laisser percer la vérité, quand les bonnes multiplient les masques dans
l’espoir de trouver le bon, en sachant qu’il est provisoire et qu’en
dessous il n’y a rien. Les vrais visages n’existent pas. Tout comme
Yvonne multiplie les récits paternels, en en proposant chaque soir
une nouvelle version de moins en
moins idéale: adéquate aux vérités
provisoires qu’elle éprouve pendant la journée. Il y a du jeu entre
le récit et la vie, dans un film vraiment pour acteurs, à qui il laisse la
marge de trouver le bon écart entre
le visage et le masque, entre leur
jeu et le petit jeu des personnages,
entre le comédien et la comédie.
Adèle Haenel en tête, furieusement
versatile sous ses mille masques, ils
savent donner toutes les versions
non définitives de leurs personnages divisés.
Antoine, le coupable innocent, ne
sait plus quel masque lui va, et veut
devenir un vrai coupable, pour coller au faux verdict qui l’a brisé – et
Yvonne, perdant son innocence de
départ, le suit dans le crime, mais
déclarera, en enlevant sa cagoule
à l’attention des caméras de surveillance au moment de la révélation finale, qu’elle en a assez d’être
coupable.
Constat. Les vigiles captivés et
émus regardent la scène sur leur
écran de contrôle : ce film dans le
film n’est pas seulement la blague
d’une mise en abyme, mais la blague du film entier, où la vie rit de
n’être qu’un film. Où Louis (Damien
Bonnard), collègue flic amoureux
d’elle, et Agnès (Audrey Tautou),
compagne qui attendait sa libération à lui mais se retrouve face à «la
cruauté des victimes», constat beau
et triste, sont bien les seconds rôles
de leur vie, qui veillent sur les premiers, ramassent leurs morceaux de
masques.
En liberté! congédie la vérité et l’innocence, notions trop restreintes
pour la vie, parce qu’il ne croit pas
non plus à celles, envolées depuis
longtemps, du cinéma: il peut donc
en jouer librement, s’amuser de
si bien savoir en faire. N’ayant pas
honte de l’être lui-même, le film de
Salvadori nous rend intelligents. Il
demande à des spectateurs lucides
de s’amuser d’être ainsi assis pour
le voir. Il prend et donne toute liberté pour rire de notre absence générale de liberté, un rire comme on
défonce une porte.
LUC CHESSEL
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SALADEDE TION
PARITÉESTUNEFÊTE
Par
GUILLAUME
TION
Femmes sur la Croisette, suite et pas fin.
Lundi matin avait lieu une table ronde
organisée par le collectif 50-50 en 2020,
dont l’objectif est d’atteindre la parité
dans le cinéma d’ici deux ans. Modératrices de la manifestation, les cinéastes
Céline Sciamma et Rebecca Zlotowski
expliquent: «Il faut dépasser l’affaire
Weinstein. Les pouvoirs publics
deviennent sensibles aux inégalités.
C’est le moment de changer la répartition des pouvoirs.» Les femmes invitées
sur l’estrade sont des représentantes de
Time’s Up (projet de lutte contre le harcèlement sexuel) aux Etats-Unis et au
Royaume-Uni, de Greek Women’s Wave
en Grèce, de Dissenso comune en Italie,
de Cima en Espagne. Réunies pour la
première fois, toutes dressent un tableau
sombre de la place des femmes dans le
cinéma. La salle, ultramajoritairement
féminine, prend des notes. Certaines
participantes dénoncent les particularités de leurs pays, notamment l’Italie, où
«la femme est encore vue comme un ca-
deau entre deux hommes. Regardez Berlusconi. D’ailleurs, il n’est pas sûr que les
pratiques de Weinstein n’auraient pas été
acceptées en Italie!» Les participantes
brandissent des chiffres. Les données
sont importantes. Elles constituent le levier sur lequel le collectif 50-50 en 2020
veut appuyer pour provoquer les prises
de conscience. «Il nous faut des données
scientifiques dans cette science molle
qu’est le cinéma», explique Zlotowski.
Les stats sont vues comme décrivant la
réalité d’une situation qui ne ment pas:
1 palme d’or attribuée à une femme
sur 71 éditions, 94% de films italiens réalisés par des hommes, la période où l’on
trouve le plus de femmes sur les plateaux au Royaume-Uni remonte à 1930…
Aucun des pourcentages du nombre de
femmes réalisatrices n’atteint le 50 qui
fait figure de cap. «Il est temps de mettre
en place une révolution!» C’est sur cette
base que la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, a lancé les discussions, en
annonçant notamment la tenue d’assises en juin sur la question de la parité.
«Mais le ministère ne fera pas une révolution tout seul. Les festivals ont un devoir
d’exemplarité.» Voilà la seconde raison
pour laquelle toutes ces femmes étaient
réunies ce matin-là: faire signer une
charte engageante sur la parité, devant
les membres du jury servant de témoins, par les trois délégués du Festival
–Thierry Frémaux, Charles Tesson et
Paolo Moretti, futur délégué de la Quinzaine. Charte en trois points: genrer les
statistiques (rapporter l’importance de la
donnée féminine au Festival); rendre
transparentes les listes des comités de
sélection et des programmateurs; suivre
un calendrier de transformation des instances dirigeantes pour parvenir à la parité. «De nombreux festivals sont prêts à
la signer, nous explique Zlotowski en
marge de la table ronde. Toronto, Locarno, San Sebastian, Venise… la tournée
commence.» Cannes, qui a beaucoup
fait cette année pour montrer qu’il est à
l’écoute (montée des marches des femmes, réunion de ministres de la Culture
française et suédoise, ligne téléphonique antiharcèlement…), sert d’initiateur
et d’accélérateur. Tout à coup, c’est le
drame. Une journaliste anglophone demande: «Pourquoi signe-t-on avec Frémaux? Il ne sélectionne pas les femmes,
il dénigre leur travail… il est une partie du
problème!» Stupeur et applaudissements. Zlotowski et Sciamma tempèrent: le Festival fait beaucoup pour les
femmes, et Frémaux est aussi une partie
de la solution. Puis Frémaux arrive, nerveux. «Le monde a changé et doit encore plus changer», explique-t-il. Il lit la
charte comme s’il venait de la découvrir,
s’exclame: «En fait, faut qu’on laisse notre
place, quoi!» La salle crie: «Oui!» On entend soudain craquer une lézarde, de
celles qui font trembler les empires. L’interdiction des selfies sur les marches, au
fond, tout le monde s’en carre. La réalité
est là. Frémaux sourit: «Je signe.» Voilà
le Festival engagé dans la parité. •
SEXY MONSTRE Luis Ortega raconte avec justesse l’histoire du pire tueur
en série de l’histoire argentine, Robledo Puch, tout juste âgé de 20 ans.
«L’Ange» faucheur de troubles
UN CERTAIN REGARD
L’ANGE
de Luis Ortega avec Chino
Darín, Lorenzo Ferro… 2 h 06.
C
arlos Eduardo Robledo
Puch est très connu en
Argentine pour avoir été
le tueur en série le plus meurtrier du pays (onze victimes en
moins d’un an), avant d’être
l’Argentin ayant purgé la plus
longue peine de prison –il est
incarcéré depuis 1972. N’ayant
pas encore 20 ans lorsqu’il fut
arrêté, il arborait alors un visage d’éphèbe aux cheveux
blonds bouclés contrastant totalement avec la monstruosité
de son itinéraire meurtrier et
qui contribua amplement à
l’édification de son mythe.
Comme le titre de son film
l’indique, c’est d’abord cette
gueule d’ange qui a intéressé
Luis Ortega, sa beauté fatale
plutôt que sa psychologie
déséquilibrée, le trouble
provoqué par sa plastique plus
que le dégoût de ses actes.
Il en découle un film sexy et
vintage plutôt qu’un thriller
glaçant, où est surlignée la
supposée homosexualité
ou bisexualité de l’assassin
(hypothèse jamais avérée),
tandis que sont éludés les viols
et agressions sexuelles qu’il
a commis sur des jeunes filles.
Ce choix du mythe contre la
réalité n’est pas un problème
en soi, et d’autant moins ici
qu’il est intelligemment pensé
par le cinéaste comme une
forme de distance consistant
à nous faire éprouver le
charme du tueur plutôt qu’à
nous en rendre juge. L’apparente légèreté du film, qui
dédramatise ce qu’il rend
attrayant, est donc aussi une
traduction de l’inconscience
du jeune homme sur la gravité
de ses gestes, comme s’il nous
Lorenzo Ferro, ange démonique de Luis Ortega. PHOTO DR
était donné de voir son
itinéraire sanglant à travers
son miroir de narcisse
psychopathe. De cet écart découle une forme d’humour
noir, une constante ironie,
mais jamais insistante et, surtout, qui ne se construit pas
sur le dos des victimes –la violence est ici sèche, brutale, jamais exhibée ou matière à rire
gras.
L’élégance de la mise en scène
d’Ortega se montre à la hauteur du goût de son personnage pour les jolies fringues,
les belles voitures, les motos
rapides et les musiques
dansantes. Dans cette superficialité très consciente et
travaillée résident à la fois la
limite du film et sa singularité. Plus sensuel que sexuel,
l’Ange est peut-être d’abord
un film sur le désir, dont cet
ange noir de Robledo Puch incarnerait à la fois ce qu’il peut
avoir de plus enfantin et de
plus fatal.
MARCOS UZAL
VITE VU
CHRIS THE SWISS
d’Anja Kofmel (Semaine de la critique)
Composé à la fois d’archives en tout genre,
d’entretiens face caméra (voire par téléphone
avec le terroriste Carlos depuis sa geôle), et de
séquences d’animations permettant de figurer cauchemars et scènes évanouies sans laisser d’autres traces que des notes consignées
sur des carnets, le premier long métrage de
la suisse Anja Kofmel revient sur la disparition de son cousin, Chris, plus âgé d’une vingtaine d’années, mort en Croatie en 1992 dans
des circonstances restées troubles, alors que
celui-ci était parti couvrir la guerre comme
journaliste avant de s’enrôler dans une milice
de mercenaires étrangers mabouls. Le film
brasse inégalement presque autant de natures d’images que de pistes, histoires et personnages que l’on entrevoit comme passionnants: du traumatisme familial à la figure du
probable commanditaire de la mort de Chris
(un milicien bolivien, extrémiste et catho,
mort en 2009 alors qu’il était soupçonné de
planifier l’assassinat d’Evo Morales), sans, hélas, jamais élire ni sa forme ni son sujet. J.G.
WELDI
de Mohamed Ben Attia
(Quinzaine des réalisateurs)
Pour narrer l’histoire de ce père dont le fils
disparaît du jour au lendemain pour aller
faire le jihad en Syrie, Ben Attia (Hedi, un vent
de liberté) se contente tellement de coller aux
faits, sans autre parti pris que de braquer sa
caméra portée sur ses personnages, que Weldi
passe à côté de tous les enjeux que son sujet
devrait un tant soi peu explorer et ne montre
rien que nous ne connaissions déjà. M.U.
GONGJAK
de Yoon Jong-bin (Séance spéciale)
Au moment où les leaders des Corées du Nord
et du Sud jouent à la marelle en prenant le
goûter sur la zone frontière comme deux bons
camarades, Yoon Jong-bin réalise une histoire
d’espionnage vintage. Au début des années 90
le Sud suspecte le Nord de bricoler un programme nucléaire. Un militaire doit s’infiltrer
dans les cercles économiques du Nord pour
approcher Kim Jong-il. Chou blanc sur le proton, le film se transforme en mélo d’amitié virile entre deux agents du Nord et du Sud, mâtiné d’une charge contre le Sud des faux
gentils, où le gouvernement en place provoque des problèmes de frontières pour se faire
réélire par la terreur. La démocratie tremble
malgré une mise en scène conforme. G.Ti.
MEURS, MONSTRE, MEURS
d’Alejandro Fadel (Un certain regard)
Ce film d’horreur argentin et symboliste nous
entraîne dans un labyrinthe très maîtrisé de
folie, de gore et de panique sexuelle dans des
paysages grandioses. Efficace sur le plan du
corps, y compris celui de son spectateur, mais
vite ennuyeux sur le terrain du sens, Meurs,
monstre, meurs a l’avantage de ne jamais nous
dire où il va, repoussant jusqu’au bout sa possible interprétation pour mieux nous envoyer
ses entrailles gluantes au visage. Des femmes
décapitées, des hommes tourmentés, et entre
les deux un monstre mâle et femelle sillonnant une nature hostile: tout ce côté «grand
film sur la phobie du sexe» en excitera peutêtre certains. L.C.
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DÉBROUILLE Hirokazu Kore-eda dessine la vie d’un clan qui vit de petits larcins. Si le cinéaste réussit à ne pas
tomber dans le misérabilisme social, il reste néanmoins dans sa zone de confort.
Une famille saisie en plein vols
EN COMPÉTITION
UNE AFFAIRE DE FAMILLE
de Hirokazu Kore-eda avec Sakura
Andô, Lily Franky… 2 h 01.
S
électionné huit fois à Cannes,
dont six en compétition, Hirokazu Kore-eda est au Festival comme à la maison, et cette
familiarité est aussi ce qui passe
d’un film à l’autre par l’entremise
d’un art sans égal de la chronique
pointilleuse, où chaque plan
rassemble les ingrédients enjôleurs
de la miniature nippone. Il sait,
comme personne, créer le sentiment que les lieux où s’inscrivent
ses personnages ne sont pas de
simples décors circonstanciels
mais un environnement statufié
par la routine, l’usure des jours, la
fine crasse du temps et la patine
des vies.
C’est ainsi que l’on ressent le bungalow des Shibata, une famille déshéritée qui s’entasse dans quelques
mètres carrés : le père, la mère, la
fille adolescente, la grand-mère, le
fils et bientôt une gamine du voisinage arrachée à ses parents qui la
battent. Osamu, le père, travaille sur
Une famille où tout reste affaire. PHOTO DR
les chantiers, mais la situation
financière reste si fragile qu’il lui
faut voler sans cesse de la nourriture ou des objets à revendre,
accompagné dans ses larcins par
l’habile Shota, fiston et collègue de
la débrouille.
On comprend bientôt que tout le
monde s’active peu ou prou à tenir
«Thunder Road»,
descente
de flic
Un policier perd pied,
dans un plan-séquence
sobre et efficace.
ACID
THUNDER ROAD
de Jim Cummings avec Jim Cummings,
Kendal Farr… 1 h 31.
A
vant de devenir un long métrage
présenté à l’Acid, après avoir été une
chanson de Bruce Springsteen,
Thunder Road était un court métrage astucieux, composé d’un unique plan-séquence
de douze minutes : plan sur un flic en uniforme qui pétait les plombs, devant toute
l’assistance, au cours de son discours à la cérémonie d’enterrement de sa mère. Ce plan
est repris presque à l’identique dans Thunder Road le long, que Jim Cummings réalise
et où il joue le rôle principal. L’intérêt de ce
plan unique réside dans l’absence à l’écran
du public réuni dans l’église, et donc de la
la barque à flot, mais le climat de
douceur, la tendre estime que chacun parait vouer aux autres dans
cette promiscuité dont nul ne semble pointer l’extrême inconfort, dessine à la place du cruel tableau
social la peinture idéalisée d’une
insularité heureuse, comme détachée des contingences blessantes
réaction des autres. Cette absence de contrechamp, sur un interlocuteur étonné ou
choqué, est une figure reprise plusieurs fois
dans Thunder Road : presque chaque fois,
et elles sont nombreuses, que l’agent Arnaud perd pied en public, s’enfonçant dans
ses passages à l’acte et ses monologues incohérents sans que personne ne l’interrompe
ou lui vienne en aide. Comme si le monde
extérieur, offensé ou indifférent mais dépourvu d’indulgence, laissait trop durer le
plan au lieu d’y couper court : cette bonne
idée de mise en scène exprime à merveille
et l’angoisse –se débattre à l’intérieur d’un
cadre– du personnage, et la cruauté –laisser
souffrir en restant hors champ– du reste du
monde.
Les mésaventures de l’officier sont de bout
en bout une descente aux enfers, mais
racontée dans cette forme sobre et sèche
qui est nerveusement contagieuse. On en
sort un peu trop dans le mal pour vraiment
le remercier du fond du cœur, mais le film
de Jim Cummings est réussi dans sa recherche, empathique et distanciée à la fois, comique par moments, d’une traduction fidèle à un sentiment courant : la terreur de
n’avoir plus aucune prise sur la réalité. Le
flic perd progressivement le contact avec
son entourage (sa petite fille, son exfemme, son collègue, ses supérieurs), situation qui s’aggrave vers un climax dramatique et un happy end résilient sans doute
un peu exagérés, mais qui collent à l’hystérie d’ensemble de l’affaire, la dialectique de
tout ce déchaînement d’émotions dans des
cadres sous contrôle. Flic déprimé, à moitié
pardonné ?
LUC CHESSEL
par le cordon sanitaire de la pauvreté biblique. En recueillant une
fillette maltraitée, la petite Rin, que
la police croit avoir été enlevée
– mais comme dit Osamu, ce n’est
pas un rapt «puisqu’on n’a pas
demandé de rançon» –, le clan démontre sa générosité et les libertés
qu’il prend avec les règles sociales
les plus élémentaires. On finira par
découvrir que la capacité intégrative des Osamu est en fait un
modèle déposé de longue date et
pas forcément toujours pour de très
bonnes raisons.
La mise en scène de Kore-eda, ici
particulièrement discrète et néanmoins virtuose, consiste à faire glisser les éléments décisifs du récit
dans le flux égal de moments qui
semblent sans enjeux ni poids
particuliers: on discute, on joue, on
mange, on se promène, on vole un
truc ou deux, on dort, mais insensiblement, cette épiphanie des
temps faibles défait en toute
indolence la trame des liens dont la
réciprocité heureuse, si agréablement figurée, révèle son revers
de désordre. Une affaire de famille
est un beau Kore-eda, un de plus
(après Tel père, tel fils, Notre petite
sœur, Après la tempête, etc.),
mais sa maîtrise et son tact finissent étrangement par en congeler
la violence latente. On voudrait
qu’il s’affranchisse un peu
de la séduction d’orfèvre dont, d’un
récit à l’autre, il paraît fignoler un
peu plus le geste. On admire, mais
sans être bousculé ou fasciné, trop
installé avec lui dans une zone de
confort.
DIDIER PÉRON
TONSURE En pleine Révolution française, un jeune
moine finit par troquer sa soutane pour un fusil.
«Un violent désir de bonheur»,
aux âmes citoyens
Quentin Dolmaire. LES FILMS D’ARGILE
ACID
UN VIOLENT DÉSIR DE BONHEUR
de Clément Schneider avec Quentin
Dolmaire, Grace Seri… 1 h 15.
E
n 1792, dans un couvent réquisitionné par l’armée, un jeune prêtre
(Quentin Dolmaire, très touchant)
s’ouvre peu à peu aux idéaux révolutionnaires ainsi qu’au désir que sa vocation lui in-
terdisait. Loin de se renier, il vit cet accès
à la révolte et la sensualité comme le
prolongement naturel de ses idées chrétiennes de justice, d’égalité, d’amour.
A cette évolution correspondent des changements d’apparence : l’homme d’église
abandonne sa tonsure et se voit obligé de
remplacer sa soutane par l’uniforme du
soldat, avant de terminer nu comme au
premier jour.
En se défaisant ainsi de leurs certitudes
comme de leurs vieux vêtements, le père
Gabriel et Marianne (Grace Seri) –jeune fille
noire que l’on suppose être une esclave affranchie, et qui l’initie au plaisir charnel et
à l’amour – deviennent dans la dernière
partie, les intemporelles incarnations de la
jeunesse en révolte. Un violent désir de
bonheur dessine ainsi un beau mouvement
du passé vers le présent, de la pensée à la
sensualité, d’une prise de conscience
individuelle à un appel collectif. Même s’il
reste un peu trop théorique et appliqué,
n’atteignant jamais vraiment le souffle
lyrique auquel il appelle, la modestie et la
candeur de ce film sont fort attachantes et
précieuses.
MARCOS UZAL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u VII
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T’AS QUEL ÂGE ?
PITIÉ !
Gaspar Noé,
54 ans et une
moustache, cinéaste,
sur la Croisette
pour «Climax»,
avec Sofia Boutella,
film qu’il présente
à la Quinzaine
des réalisateurs.
FRITZ LANG
VON PÜT
TOUCHE PATER
BEN FOSTER L’Américain, qui déteste se voir à l’écran, explore le thème
de la paternité à travers le personnage d’un survivaliste dans le
film de Debra Granik, «Leave No Trace», présenté à la Quinzaine.
I
l y a longtemps, quand il était encore
à l’école, Ben Foster était un cancre. Plus
exactement, un cancre qui adorait
raconter des histoires. Par exemple, à 12 ans,
il a écrit une pièce de théâtre «au sujet d’un
type, de son fils et d’un poisson rouge». «J’ai
gagné un prix international, j’ai été très surpris que les gens aiment autant. Je le suis
d’ailleurs toujours», sourit-il, installé en bordure de plage et vêtu d’un élégant costume
bleu. On ne sait pas vraiment si ces derniers
mots font allusion à son succès enfantin ou
à sa présence à Cannes pour le film Leave
No Trace de la cinéaste américaine Debra
Granik. C’est l’histoire (vraie, tirée du roman
l’Abandon de Peter Rock) d’un père et de sa
fille qui ont décidé de rompre avec la société
pour s’installer dans une forêt vers Portland,
dans l’Oregon. Le duo mène une vie solitaire
et rudimentaire dans cette sorte d’eden primitif. Jusqu’à ce qu’il soit contraint de quitter le campement.
Si physiquement, Ben Foster, 37 ans, n’a
plus grand-chose à voir avec son personnage de vétéran survivaliste –il a repris ses
cheveux blonds et taillé finement barbe et
moustache – il en garde un bon souvenir :
«J’ai grandi dans l’Iowa où il y avait beaucoup de forêts et j’ai toujours aimé me ressourcer dans la nature. C’est pour ça que j’ai
beaucoup aimé le scénario. Je trouve que
c’est un conte optimiste où on ressent la gentillesse de mon personnage, il n’y a aucune
toxicité dans cette relation père-fille.»
Il ne peut pas parler du film plus en détail:
il ne l’a pas vu. Du moins pas la version finale. Ben Foster déteste se regarder à
l’écran, trouve ça «trop difficile». Il attend
d’être un «vieux monsieur» pour se rattraper
en DVD pendant les journées pluvieuses. Il
y en aura déjà une bonne trentaine (pour le
moment). «Je choisis mes films en fonction
du moment. Parfois, il s’agit juste de payer
le loyer. Pour moi, c’est un métier comme un
autre», dit-il avec pragmatisme. Leave
No Trace fait quand même partie de ses
«moments de poésie». Il décrit la préparation
avec des soldats comme «une expérience formidable» et retient cette drôle de concomitance: au moment du tournage, en 2016, son
épouse était enceinte de leur premier enfant : «Le film posait la question “Que veut
dire être père?” Il était donc impossible de ne
pas y penser tous les jours. Finalement,
c’était une sorte de dédicace à ma fille pas encore née.» Il ne sait pas s’il lui montrera
un jour : «Elle trouverait peut-être ça
ennuyeux ?»
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
«Je suis le président du soleil», déclarait l’année de sa
prise de fonctions Pierre
Lescure, qui a suffisamment de bouteilles (vides,
mais aussi dans sa cave)
à son actif pour savoir que
les promesses et autres
proclamations présidentielles valent au mieux autant
que les cotisations au PS
d’Emmanuel Macron.
Seuls les innocents,
les idiots et les électeurs de
gauche seront donc surpris
par cet accablant virage
consommé à mi-festival :
oui, l’édition cannoise 2018
est peut-être bien celle de
la femme (mais pas en sélection), mais c’est aussi
celle de la pluie. C’est-à-dire
que Kamelita de la compta
va encore prendre très cher
en frais de pressing pour
smokings froissés par
l’averse intempestive qui
menace à tout moment depuis deux jours, que les
coiffeurs de la ville sont désespérément bookés à
mort sur tout créneau succédant au défilé de stars au
sourire waterproof sur un
tapis rouge heureusement
fourni par Spontex, et que
tout trajet via la Croisette
– qui, point de vue fréquentation, n’avait pas vraiment
besoin de ça – s’apparente
à un slalom entre des
vendeurs à la sauvette à qui
l’on se retient chaque fois
de vociférer : mais comment faites-vous, quels
sont vos réseaux, et, surtout, quelle est votre appli
météo ? •
AFP
Par
Comment ça va ?
Bien. Le monstre a été accouché.
Il est tout mignon.
Quel sexe ?
Pansexuel. Ne pas confondre avec panne
sexuelle.
D’où tu sors ?
Du ventre de ma mère. La moitié de ma vie est
restée là-dedans. La vie est divisée en deux : prénatale et postnatale. Je m’interroge par exemple
sur la perception de deux frères jumeaux dans
le ventre de leur mère. Avec une vie consciente
mais une notion du temps différente.
Fais-en un film…
Y aurait pas beaucoup d’images. Ce serait surtout
un film sonore. Mais pour retrouver les sensations de vie prénatale, on peut se faire aider par
des psychotropes. Ça peut être un prétexte pour
prendre des hallucinogènes. Une fois, je devais
faire un remake d’Altered States de Ken Russell,
et on m’avait proposé de passer dans un caisson
d’isolation sensorielle. Il y a de l’eau de mer très
salée et tu flottes à la surface. Seulement j’avais
des égratignures dans le dos et le sel entrait dans
les plaies. J’ai eu l’impression d’être piqué par des
aiguilles pendant une heure. C’est la seule sensation que j’aie eue.
Qu’est-ce que tu prends ?
J’ai deux addictions : le café et le sel. Je ne peux
pas ne pas manger salé. L’alcool, il y a quelque
temps. Je ne bois plus. Mais au troisième Perrier,
je commence à en avoir marre alors je prends un
verre.
T’as pas peur ?
De quoi ? Tu sais, Tous les autres s’appellent Ali,
de Fassbinder, le titre original c’est «La peur
ronge l’âme».
T’as pas honte ?
De quoi ?
T’en as pas marre ?
Non. Si tu en as marre de quelque chose, fais
autre chose. Si tu te fais chier, change de trottoir.
T’as rencard ?
Pas tout de suite. Mais avec le public, tout à
l’heure. Avec les danseurs aussi, qui vont danser
sur scène à la fin de la projection.
Recueilli crânes au vent à la plage à 16 h 05
par G.Ti.
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VIII u
CANNES/
Libération Mardi 15 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
E
n arrivant dans ce décor banal à
pleurer, on en a eu assez des terrasses lattes-en-bois-fauteuilsen-osier de la brochure cannoise.
Marre de toutes ces interviews dans des
hôtels de luxe, assis dans des canapés
de catalogue, prisonniers d’ambiances
aseptisées où de petites mains discrètes viennent à intervalles réguliers
remplir les verres d’eau, et d’autres
–moins discrètes– sortent le chronomètre quand le temps s’étire. Alors on
a demandé à Golshifteh Farahani de
prendre le maquis. Où est-il son doux
ailleurs, la planque secrète dans laquelle elle aime se réfugier? Histoire de
s’incruster quelques instants dans la
carte postale, ne serait-ce qu’en songe.
«Je vous emmènerais dans un endroit
où il y a de la nature, des arbres et du silence. Et des oliviers aussi, j’adore ça…»
dit-elle en souriant après avoir réfléchi
quelques instants. Son paradis se
trouve en Espagne, c’est une ferme
dans laquelle elle vient de s’installer.
«Je ne peux pas habiter dans les villes
alors j’ai suivi le soleil, raconte-t-elle.
Avec l’âge, j’essaie de me rapprocher de
mes rêves.» Avant de rigoler : «Je me
souviens que quand je me suis mariée la
première fois, j’avais demandé à mon
père un tracteur comme cadeau. Il ne
me l’a pas donné.»
Désormais, l’actrice «travaille la terre»,
rêve de vivre en autosuffisance et se
dépêche de planter des noisetiers pour
que, peut-être, ses petits-enfants
puissent en profiter un jour. Résultat,
elle a débarqué sur la Croisette «avec les
ongles noirs comme un Mowgli qui sort
de sa jungle» avant de «faire des efforts
pour [se] rendre présentable». C’est
réussi, on la croirait sortie tout droit de
la suite d’un grand couturier.
Assise en tailleur sur son fauteuil (en
osier, donc), elle ressemble à un colibri
en train de picorer quelques friandises
dressées sur une assiette. Un colibri
doré des pieds à la tête, du pantalon
aux boucles d’oreilles, lunettes comprises (paupières également). Tout ce
que dit Golshifteh Farahani est imagé
et guilleret. Ce n’est pas tant la musicalité de sa voix un peu chantante que ses
carambolages de métaphores, la vivacité de ses descriptions. Comme
celle-ci: «J’ai l’impression que c’est le cinéma qui m’a choisie. Moi, j’essaie juste
d’attraper la télécabine sans trop savoir
où elle va.»
A 34 ans, elle est montée assez haut :
une cinquantaine d’apparitions sur
grand écran dans des blockbusters
comme dans des films d’auteur. Selon
elle, chaque projet est «un peu comme
un mariage», il faut bien choisir. Ou
alors ce serait «comme une terre où il ne
faut pas planter n’importe quoi». Ou
«comme acheter une maison», il ne faut
pas se tromper. En tout cas, lorsque
la cinéaste Eva Husson lui a parlé du
rôle de cette combattante kurde dans
les Filles du soleil, en compétition pour
la palme d’or, elle a dit oui sans hésiter,
sans même lire le scénario – découvrant le film, nos collègues critiques se
sont dit qu’elle aurait sans doute dû
(lire Libération de lundi). «C’est le retour de captivité de ces femmes qui m’a
intéressée, comment elles sont revenues
plus majestueuses, plus vivantes. Pleines de rage et d’espoir.» On pense alors
à l’adolescente de 16 ans agressée à
l’acide dans une rue de Téhéran qui en
a réchappé miraculeusement avec
quelques brûlures sur les mains. Celle
HORSSERVICE
Par
JÉRÉMY PIETTE
ALLURE LIBRE
GOLSHIFTEH
FARAHANI
La Franco-Iranienne
de 34 ans, seule
actrice à tirer son
épingle du jeu dans
le film d’Eva Husson
en compétition
«les Filles du soleil»,
s’est relocalisée
entre cinéma
français et ferme
espagnole après
avoir fui Téhéran.
qui a décidé de se raser les cheveux, a
aplati ses seins et berné les ayatollahs
en se faisant passer pour un homme.
«Ça, c’était un rôle un peu risqué»,
dit-elle.
Ses parents vivent toujours en Iran, elle
aussi aurait adoré rester là-bas, auprès
de cette «famille un peu folle». Quand
elle est née, en 1983, il y avait des muses au-dessus du berceau: son père et
sa mère, acteurs, et tous les amis de la
famille metteurs en scène ou écrivains.
Presque naturellement, Golshifteh Farahani s’est mise à jouer. D’abord de la
musique (du piano et du hang qu’elle
n’appelle d’ailleurs pas ses instruments
mais ses «jouets»). Puis dans des films.
A l’âge de 14 ans, elle fait ses débuts
dans le Poirier et commence à rafler les
prix d’interprétation. Dix ans plus tard,
elle est une star en Iran, sa renommée
traverse les frontières et lui vaut un
rôle au côté de Leonardo DiCaprio
dans Mensonges d’Etat, le film de Ridley Scott. La suite est connue: l’incursion à Hollywood irrite le régime islamique qui lui confisque son passeport.
Golshifteh Farahani réussit à partir.
«Quand on est déraciné, les racines ne
repoussent plus dans la terre mais dans
le cœur. Alors chez moi, ce sont les gens
que j’aime, mon partenaire. Et ma
plus grande maison, c’est le cinéma»,
dit-elle. Elle a décidé de ne plus avoir
d’ancrage matériel, même en parlant
de sa ferme elle n’utilise jamais le
possessif : «Je me sens très libre parce
que je ne suis pas attachée aux choses
ni aux lieux. Je ne m’attache plus qu’à
ce que je peux avoir éternellement :
l’amour, l’art, le cinéma», son «seul
bijou».
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Une bande de chihuahuas
enragés hurle sous nos
fenêtres. Comment ne pas
le prendre comme un
funeste avertissement
dont on serait le seul destinataire ? Tout comme Jay
(Maika Monroe) fut l’une
des seules à voir ce mal
qui la pourchassait dans
le thriller It Follows en 2014,
de David Robert Mitchell.
«Notre monde est empli
de codes, de messages
subliminaux», s’inquiète
Sam dans la bande-annonce du nouveau film du
cinéaste, Under the Silver
Lake, attendu avec frénésie
en compétition officielle
à Cannes. Sous l’habituelle
myriade d’eau chlorée
chère au réal, une fascinante voisine se trouve
soudainement ponctionnée du récit telle une muse
hitchcockienne enrayée.
Mais quelques indices
troublants apparaissent
en suspension. Tous
(ou presque), nous sommes
capables d’imaginer à chaque tournant un symbole,
un appel, qui nous seraient,
peut-être, adressé, surtout
si nous sommes prêts à
les déceler. Il nous est par
exemple salvateur d’imaginer que Cannes, ville en
faux diamant gros comme
le Ritz, nous convoque face
à une absence prolongée.
Elle nous laisse entrevoir
dans les lunettes fumées
bleu Anastacia de Michael
Shannon un appel au
secours (quoi d’autre ?), ou
sur la casquette de Lars
von Trier «Make America
gay as fuck again» un signe
du destin qui nous serait
pleinement adressé.
Surenchère, l’exposition
du prolifique graphiste
polonais Roman Cieslewicz
tout juste visitée à Paris
nous met en face d’un livre
sous vitrine : l’Ultra-Guide
Cannes (1967-1973), cocréé
avec Jacques-Louis Delpal,
et dont l’une des couvertures affiche un astre soleil
orangé pourvu d’un téton
aguicheur, une sorte d’œil
qui cligne quand on passe
tout près de lui. Cieslewicz,
appelé l’«aiguilleur de
rétine», nous ferait-il un
tacle supplémentaire ?
On ne peut plus détourner
notre attention.
Cannes nous veut. •
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