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Libération - 16 052018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MERCREDI 16 MAI 2018
L’OM C’EST
MOI !
Intérêts communs?
Macron et Mélenchon
soutiendront tous
deux ce mercredi
soir les Marseillais
contre l’Atlético
Madrid en finale
de la Ligue Europa.
Un match dans
le match.
www.liberation.fr
CANNES/
PAGES 2-5
DR
MONTAGE PHOTOS LIBÉRATION. PHOTOPQR.LA PROVENCE ; CLAUDE PARIS.AP ; DOMINIQUE JACOVIDES.BESTIMAGES ; THIERRY GARRO. MAXPPP
2,00 € Première édition. No 11497
Asako I & II
A double
penchant
Et aussi n Les critiques :
«The House That Jack
Built» de Lars von Trier,
«BlacKkKlansman»
de Spike Lee, «Un grand
voyage vers la nuit»
de Bi Gan… n Le portrait
de l’acteur Teo Yoo
n Nos chroniques
8 PAGES CENTRALES
Gaza pleure
le «sacrifice
de la
jeunesse»
Au lendemain de la répression sanglante des Palestiniens massés à la
frontière avec Israël, qui a déclenché
une vague de condamnations internationales de l’Etat hébreu, reportage
dans le territoire meurtri. PAGES 6-8
Tom Wolfe,
bûcheur
à succès
L’écrivain américain, auteur du Bûcher
des vanités et de l’Etoffe des héros, pionnier du «nouveau journalisme», est
mort à 88 ans à New York où il vivait en
dandy besogneux. PAGE 20
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
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2 u
ÉVÉNEMENT
Une finale à qui sera
le plus olympien
ÉDITORIAL
Par
GRÉGORY
SCHNEIDER
Fantasme
L’Olympique de Marseille a
du génie. On peut toujours
gloser sur cette Ligue
Europa pensée comme un
ramasse-miettes de la prestigieuse Ligue des champions, se pincer le nez devant la modestie des
adversaires (les Slovènes
de Domzale, les Portugais
de Braga ou Guimaraes,
le 14e du championnat
d’Espagne et le champion
d’Autriche) écartés par le
club phocéen jusqu’à la finale, ou suspecter l’équipe
entraînée par Rudi Garcia
de gagner ses matchs sur
l’enthousiasme et la générosité comme la couche de
peinture tient le mur, on
n’effleurera même pas le
sens profond de ce que l’on
a sous les yeux : la faculté
qu’a l’OM de voir le jeu,
toujours, lui revenir entre
les mains. Comme si le
cœur du foot français battait là et pas ailleurs, pôle
mystérieux aimantant à intervalles réguliers les passions des amoureux du jeu
– et les politiques, qui savent y trouver une caisse
de résonance sans pareil –
comme si le football
retrouvait quelque chose
de familier, ayant à voir
avec son origine.
Le paradoxe : aucun club
n’aura été autant secoué,
entre ex-président mort
par suicide, abus de biens
sociaux en rafale, corruption de joueurs et système
implanté au sein du club
permettant à des mafieux
de se sucrer sur les transferts. Pour autant, l’OM
reste à sa place ou la reprend au bout de deux saisons, plastronne cette année sur les chaînes en clair
lors des soirées de Coupe
d’Europe que le Paris-SG
(qui affiche un budget plus
que triple) a déserté depuis
deux mois et mène toujours cette croisade un peu
floue, quelque part entre le
partage et la rébellion.
L’OM est intouchable : c’est
une idée, peut-être même
un fantasme. Depuis 2011,
on parle du PSG comme
du club des Qataris. Il ne
viendrait à personne de
parler de l’OM de Franck
McCourt, son propriétaire
américain : une idée n’est
à personne, manière
de dire aussi qu’elle est
à tout le monde. •
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Emmanuel Macron à Marseille
durant la campagne présidentielle,
en novembre 2016. PHOTO FRÉDÉRIC
SPEICH. LA PROVENCE. MAXPPP
Macron
Le gamin passionné
à l’enthousiasme
revendiqué
Biberonné à l’OM des
années 90, vainqueur
de la Ligue des
champions, le chef de
l’Etat lui est resté fidèle.
U
n rêve de gosse: l’été dernier,
pour ses premières vacances
de président de la République, Emmanuel Macron s’est rendu
à Marseille, et il en a profité pour passer une tête à la Commanderie, le
centre d’entraînement de l’Olympique de Marseille. Une rencontre avec
les dirigeants, l’entraîneur et les
joueurs. Il a enfilé un short et un
maillot pour disputer un petit match
avec les pros. Le tout sans presse ni
flashs. Sa manière de ne pas partager
ce moment. Après son passage, les
joueurs, tout sourire, ont publié des
photos sur les réseaux sociaux. On
avait du mal à déchiffrer qui était fan
de qui.
Oreille. Le chef de l’Etat a souvent
mis en avant sa passion pour l’OM,
l’un des clubs les plus populaires du
pays. Durant la campagne présiden-
tielle, après un meeting à Marseille
et un match au Stade-Vélodrome, il
déclarait : «Pourquoi je soutiens l’OM? Parce qu’ils m’ont fait rêver! Ils m’ont fait pleurer parfois. Ils
m’ont fait vibrer.» Mercredi soir, il ne
sera pas à Lyon pour assister à la finale de la Ligue Europa entre Marseille et l’Atlético de Madrid. La faute
au sommet entre l’UE et les Balkans,
à Sofia, en Bulgarie. Fichu calendrier. Il a pensé s’éclipser le temps de
la rencontre. Une sorte d’aller-retour
express. Mais il a très vite fait marche arrière afin de ne pas créer la polémique. Manuel Valls en sait quelque chose: en 2015, en plein congrès
du Parti socialiste à Poitiers, le Premier ministre avait subi les foudres
médiatiques après avoir pris un
avion, avec ses enfants, pour assister
à la finale de la Ligue des champions
entre le FC Barcelone et la Juventus
de Turin. Du coup, à Sofia, Emmanuel Macron se débrouillera pour
trouver un écran. Au pire, un de ses
conseillers lui glissera l’évolution du
score à l’oreille comme lors de la demi-finale, lorsqu’il était à l’autre
bout du monde, dans le Pacifique.
Gloire. En privé, le président de la
République parle souvent foot. Un
soir, Daniel Cohn-Bendit, l’écolo en
marche, lui a posé une question :
pourquoi l’OM? Macron a replongé
dans son enfance, qui coïncide avec
la période de gloire des Marseillais:
l’ère Tapie, au début des années 90.
Il garde en mémoire les buts de JeanPierre Papin, les dribbles de l’Anglais
Chris Waddle et les tacles du Brésilien Carlos Mozer. Le 26 mai 1993,
lorsque Marseille rafle la Ligue des
champions –aucun club français ne
l’a fait depuis – face au Milan AC,
Macron a 15 ans. A la fin de la discussion, Cohn-Bendit comprend. Il dit:
«Durant ma jeunesse, on était tous
derrière le stade de Reims, ceux de sa
génération, c’est Marseille.»
Emmanuel Macron a également tâté
le ballon. Son camarade de classe
à l’ENA, Gaspard Gantzer, se sou-
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
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Chacun pour ses raisons, JeanLuc Mélenchon et Emmanuel
Macron soutiendront ce mercredi
soir –à distance– l’Olympique
de Marseille face à l’Atlético
Madrid en finale de la Ligue
Europa. Retour sur les parcours
respectifs de deux supporteurs.
Par
RACHID LAÏRECHE
U
ne éternité : la dernière finale de coupe d’Europe
d’un club de foot français
remonte à 2004. Déjà, c’était
l’Olympique de Marseille. Mercredi
soir, le club phocéen se retrouve au
même niveau. En finale de la Ligue
Europa –la petite sœur de la Ligue
des Champions – les Marseillais
partent de loin face à la redoutable
armada espagnole de l’Atlético de
Madrid. Les joueurs, sous le regard
de leur entraîneur Rudi Garcia,
pourront compter sur la ferveur po-
pulaire qui les accompagne à travers tout le territoire, dans toutes
les générations.
Parmi eux, deux hommes politiques
que tout éloigne, ou presque, sur le
terrain des idées. Et qui, d’une certaine manière, se retrouvent le
temps d’une soirée. D’un côté, le
président de la République: Emmanuel Macron. Amateur de foot, il
soutient Marseille depuis ses plus
jeunes années passées à Amiens. De
l’autre, le leader de La France insoumise et nouveau député du cru :
Jean-Luc Mélenchon. Lui a toujours
guetté le ballon rond d’un mauvais
œil avant de découvrir tout récem-
u 3
ment ses joies qui, notamment à
Marseille, dépassent de loin les
joueurs.
Il existe tout de même une différence notable entre les deux : leur
rapport au foot et à l’OM. Le premier
ne lâche pas du regard ce qui se
passe sur le terrain (le jeu, les
joueurs, les choix de l’entraîneur, les
trophées du club). Le second, qui ne
maîtrise pas encore les forces et les
faiblesses techniques des protagonistes sur la pelouse, s’intéresse davantage à l’extrasportif: l’ambiance
dans les tribunes, la fierté et l’identité de la ville que le club porte sur
ses épaules. Le fond et la forme. •
Jean-Luc Mélenchon
le 26 avril au Vélodrome.
PHOTO FRÉDÉRIC SPEICH.
LA PROVENCE. MAXPPP
sommes foot. L’un des deux commissaires, Gilles Perez, l’accueille.
Le reporter-documentariste connaît le désamour de l’insoumis
pour le football. Au fil de la visite
guidée, il lui conte une histoire qui
le touche: les joueurs qui ont joué
un rôle politique dans leur pays,
les chants des supporteurs à travers le globe pour s’opposer au fric
qui coule à flots dans les instances,
les liesses populaires. Gilles Perez
se marre : «Il a plusieurs fois été
surpris, il regardait, il écoutait
sans rien dire.» Il raconte une autre
scène. Le moment ou le député
«bloque» devant une banderole des
supporteurs de l’OM: «On craint
dégun» («on ne craint personne»)
était inscrit en gros. «Cette banderole, c’était tout le côté bravache de
Marseille, toute la fierté que le foot
apporte à une ville qui se sent négligée par les puissants. Le foot permet de planter le drapeau de Marseille. Et il a compris tout ça…»
vient des matchs de foot tous les jeudis après-midi à Strasbourg et à Paris, près de la tour Eiffel. Le futur
président venait «régulièrement». Il
évoluait au poste d’arrière gauche.
«Ce n’était pas le plus technique, mais
il était accrocheur», estime Gantzer.
Il n’a en revanche découvert que récemment la passion de son ancien
condisciple pour l’Olympique de
Marseille. Il argumente avec un petit
sourire : «Il a toujours aimé le foot,
mais à l’époque il ne s’arrêtait pas de
vivre pour un match, dans les vestiaires il n’a jamais parlé de Marseille, il
préférait parler de philosophie et de
Paul Ricœur.» Gaspard Gantzer joue
au jeu de la comparaison avec son
ancien chef, François Hollande. Selon lui, question foot, «Macron ne lui
arrive pas à la cheville». Possible.
Mais il y a une autre hypothèse: l’ancien ministre de l’Economie a peutêtre caché son jeu, celui qui lui a permis de dribbler Hollande afin de lui
chiper sa place à l’Elysée.
R.La.
Mélenchon
Le converti tombé
amoureux d’un
élan populaire
Celui qui voyait
le football d’un œil
soupçonneux a été
conquis par la passion
du public marseillais.
J
ean-Luc Mélenchon a prévenu: il ne sera pas joignable
mercredi soir. Accompagné
de copains insoumis, il sera dans
son QG, près de la gare du Nord,
devant le petit écran pour mater la
finale de la Ligue Europa. Il aurait
aimé être à Lyon, dans les tribu-
nes. Mais il n’a pas réussi à avoir
des places. Un petit échec qui ne
retire rien à son excitation: il vit à
fond l’épopée européenne de l’OM.
Une conversion qui laisse sans
voix plusieurs de ses proches et
compagnons de route : l’ancien
candidat à la présidentielle avait
jusque-là toujours mis le ballon
rond à distance. Sauf que la donne
a changé depuis un an.
Promesse. Il y a peu, les mots
étaient durs. Les footballeurs? Des
«antihéros du sport, gorgés d’ar-
gent, planqués du fisc, blindés d’ingratitude». Le football ? Rien
d’autre que «l’opium du peuple».
Les supporteurs? «Choqué» de voir
des pauvres applaudir des millionnaires. Il n’a jamais mesuré la dimension sociale et universelle qui
règne autour d’un terrain. Mais les
temps changent. Elle paraît loin
l’époque – au tout début des années 90 – où l’élu municipal
de Massy (Essonne) s’opposait
ouvertement au projet de grand
stade que la ville voulait obtenir
pour la Coupe du monde 98. Récemment, après quelques mois
dans sa nouvelle ville, Marseille, il
est tombé dans la marmite. L’été
dernier, à peine élu, toute la ville
lui cause de l’OM. Le député
écoute, observe et promet de mettre un pied au stade un soir de
match. Mélenchon ne s’est pas
pressé pour tenir sa promesse.
En janvier, il a fait un premier pas
en douceur. Le tribun s’est rendu
au Mucem pour l’exposition Nous
Ferveur. Jean-Luc Mélenchon a
choisi son moment pour tenir sa
promesse : fin avril, lors de la demi-finale de coupe d’Europe face
aux Autrichiens de Salzbourg. Ce
soir-là, la ville est électrique. Une
ambiance dingue. Le bleu se
presse à l’ouverture des portes. Il
ne veut rien rater. Les couleurs, les
chants, la ferveur populaire. Toutes ces choses qu’on lui conte depuis des mois. Antoine Léaument,
l’un de ses protégés, l’accompagne. Il se souvient: «Le peuple, les
mouvements de masse… il était
davantage concentré sur les tribunes que sur le terrain. Il a pu percevoir l’émotion et le lien entre le foot
et la ville.» Léaument poursuit :
«Est-ce qu’il va suivre tous les scores de l’OM ? Est-ce qu’il ira souvent au stade? Personne ne le sait,
même pas lui. Mais ce qui est certain, c’est que son regard sur le
foot, et l’OM plus particulièrement, a changé.» Dorénavant, il
devra faire un autre effort : comprendre toutes les subtilités du
football. Un petit exemple? Lorsqu’un joueur glisse pour en arrêter
un autre, ce n’est pas un «crochepatte», comme aime le dire Mélenchon, mais un tacle.
R.La.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Notre-Dame-de-la-Garde,
mardi. William et
Yannick, supporteurs de
l’OM, font brûler un
cierge pour leur club.
PHOTO PATRICK GHERDOUSSI
Décontenancés
par leur match nul
bancal, à Guingamp
vendredi, les
Marseillais foncent
affronter Madrid.
Objectif: finir
en apothéose une
saison flatteuse
en championnat mais
entachée d’accidents
de parcours.
A Marseille, veillée
d’armes dans l’amour,
la foi et l’espérance
L’
Olympique de Marseille est en finale
de la Ligue Europa et ce qui suit est
une affaire entendue : la ville, territoire conquis depuis des lunes par le football,
a ici et là des allures de barrière électrifiée
et les fans les plus dévoués au club, de fils
conducteurs dénudés. C’est un peu plus
qu’une histoire de ballon qui roule et rebondit
sur un gazon vert. Sinon, Adil Rami, cadre défensif de l’OM, n’aurait pas, en conférence de
presse, qualifié Marseille de république autonome et Jean-Luc Mélenchon (footballistiquement athée), député insoumis, ne s’y serait pas mis comme on fumerait sa première
clope à 66 ans (lire pages précédentes). Ce dernier était présent au Stade-Vélodrome pour
la demi-finale aller, remportée 2-0 par l’OM
face à Salzbourg. Il a vu la chaudière mystérieuse et, surtout, entendu un boucan à faire
plier un gouvernement, en imposer un autre,
traduire en justice l’ancien et gratter une
Constitution, tout ça en une soirée.
TORTUES
L’électricité: lundi, un quadra barbu hurle en
face d’un métro «Jean-Michel Aulas», en soignant la musicalité. Il a crié soudainement,
cul en biais sur un vélo. Jusque-là, il était en
discussion courtoise avec un contrôleur de
bus. Juste en face, deux femmes témoins de
Jéhovah en mission spirituelle statique (un
stand et des brochures par dizaines) ont rentré la tête dans leurs épaules comme des tortues –la voix du cycliste a manqué faire tomber un pan de ciel. Depuis quelques semaines,
le nom du président de l’Olympique lyonnais
(rival numéro 1 de l’OM) alimente quelques
chants, lesquels évoquent dans les grandes
lignes l’éventualité de «tout casser chez lui».
Les uns y voient joie et folklore, les autres une
promesse de bastons de saloon: mercredi soir,
la finale se déroulera à Lyon. Sur le VieuxPort, des tee-shirts floqués «Aulas», avec un
dessin de bus pour illustrer le voyage, se vendent 20 euros pièce. A la longue, on croirait
presque que l’adversaire de Marseille (4e de
Ligue 1) n’est pas l’Atlético Madrid (2e du
championnat d’Espagne, le meilleur du
monde), mais Lyon (3e de Ligue1). Ou bien les
deux en même temps.
ANGLICISMES
L’OM: une équipe dont les joueurs ont commencé la saison portés par le slogan présidentiel «OM Champions Project» (genre fusées en
cours de fignolage), pour la terminer emmitouflés dans le champ lexical laineux du tra-
vail (des types qui ne comptent plus leurs
heures au bureau pour compenser les lacunes). Rami, encore lui, après un retour de
blessure plus tôt que prévu, dans un élan
d’euphorie et d’humour : «La science, on la
nique» – ce qui équivaut à emmerder l’arrêt
maladie. Ce soir-là, Marseille avait déboîté
les Allemands de Leipzig à domicile (5-2) en
quart de finale, l’international français jouant
le mollet en compote. Depuis juillet, ses collègues et lui ont disputé 60 matchs toutes compétitions confondues. Un record de points en
championnat (74) à cette place-là, un buteur
improbable (Florian Thauvin, 22 buts en Ligue1, marche sur l’eau), une froide régularité
contre petits et moyens, mais de sales déconvenues face aux gros (Monaco, Lyon, Paris).
A part ça, un effectif globalement costaud,
mais inégal: des talents purs en minorité, des
bons profils pour jouer un top5 en Ligue1 et
une constellation d’autres au potentiel inconnu ou surestimé au départ. Au fil des semaines, le discours officiel a donc laissé tomber les anglicismes (le proprio est américain)
de superhéros pour se recentrer sur la notion
sacrée de collectif, partagée à la fois par le
supporteur (les valeurs routinières du boulot)
et le footballeur (le culte du maillot mouillé).
Les joueurs marseillais cavalent, bousculent,
tentent, s’obstinent, taclent. Gagnent en définitive largement plus qu’ils ne perdent et progressent. Cette finale valide tous ces bons
mots sur les valeurs sacrificielles (qui ne tiennent qu’un temps sans résultats probants) et
facilite le service après-vente en fin de saison:
«
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
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FOI
La Ligue Europa: la coupe des petits et moyens
forts au départ (une consolante), convoitée par
des grands (leur plat de substitution quand ils
foirent) et surtout, un billet direct pour la
Ligue des champions en cas de victoire. L’Atlético se déplace avec une tripotée de flèches,
dont Antoine Griezmann, attaquant de
l’équipe de France. Le club espagnol a remporté le trophée en 2011 et disputé deux finales
de Ligue des champions (2014 et 2016). En
somme: le favori, même si ces rencontres-là
se jouent aussi sur des détails non-cartésiens
–la réussite, voire le bol. A Marseille, des quidams brûlent des cierges dans des églises et
des religieux bénissent le club, ce que les deux
témoins de Jéhovah citées plus haut rejettent
dans le fond: «Si l’on prie pour un gagnant,
cela signifie quelque part que l’on abandonne
le perdant. Il ne faut pas reproduire le schéma
de la Seconde Guerre mondiale, où des chrétiens d’un camp priaient contre ceux de l’autre
camp.» La foi aussi est complexe.
Vendredi, l’OM a concédé le nul à Guingamp (3-3). Il a mené 2-0, s’est fait remonter 2-3, avant d’égaliser. Le dernier quart
d’heure avait des airs de prolongations en
Coupe du monde : l’organisation jetée aux
égouts, un jeu de gosses sur le parking d’un
centre commercial. En Bretagne, Marseille a
joué sans son épée du moment, Dimitri Payet
(meilleur passeur du championnat), touché
au genou et incertain pour la finale. Sans
ses champions d’Europe et tauliers non plus:
l’excellent Brésilien Luiz Gustavo (une Ligue
des champions en 2013 avec le Bayern), Adil
Rami (une Ligue Europa l’an passé avec Séville) et le Portugais Rolando (il a soulevé ce
même trophée en 2011 avec Porto).
au pire, les Olympiens sortiront de cette saison en perdants magnifiques.
HUGUES
Depuis ce week-end, des ultras tapissent
Marseille de banderoles à la gloire du club.
Tradition vieille de vingt-sept ans (1991),
quand l’OM joua la première de ses cinq finales européennes (avant 1993, 1999, 2004 et
2018), pour une victoire il y a vingt-cinq ans
face au Milan AC (1-0),
en Ligue des Champions
– la coupe la plus prestigieuse qui soit. «Marco»,
ultra historique, présent à
Munich lors du sacre
ultime : «Nous avions
changé les paroles d’une
chanson de Hugues Aufray
dans le train nous conduisant en Allemagne.» Et
d’entonner l’air de Santiano… Le quinquagénaire
enchaîne : «La légende
marseillaise se transmet
aux minots comme les hommes préhistoriques
transmettaient leur savoir au coin du feu. Ce
serait bien qu’ils connaissent la joie d’une victoire en coupe d’Europe. Parce qu’un jour, nous
devrons passer le flambeau.» Dans un café, un
bonhomme aux cheveux aussi gris que lisses
regarde dans le vide en se confessant: mercredi soir, il donnera à manger à sa mère
trois quarts d’heure plus tôt que d’habitude
pour arriver pile au coup d’envoi. Il le dit avec
BENNY
Hormis Thauvin, Marseille s’est globalement
reposé en Bretagne sur les enfants de sa nouvelle méritocratie. Dans la promo, pêle-mêle,
Bouna Sarr (arrière droit transfiguré), Lucas
Ocampos (attaquant teigneux, bagarreur et
désormais décisif), André-Frank Zambo Anguissa (vaillant milieu défensif, diagnostiqué
au départ allergique au ballon). Belle histoire:
ces trois types-là avaient tout sauf la dégaine
de l’OM Champions Project. Bonne affaire
aussi: Rudi Garcia, leur entraîneur, leur a fait
prendre une valeur marchande inespérée.
Après la victoire contre Salzbourg, ce dernier,
dans le top5 des coachs
français, avait loué l’intelligence de ses hommes, donc la sienne.
Et puis, après l’accroc
breton, joueurs, staff et
président furent confrontés aux questions
inhérentes au vide. Imaginons que l’OM finisse
au pied du podium en L1
(après y avoir séjourné
un temps) et perde face
à l’Atlético (hypothèse
plausible). En zone
mixte, le regard de l’attaquant Valère Germain
s’était figé quelques secondes. Lundi, le président du club, Jacques-Henri Eyraud, est allé
apporter une réponse officielle sur BFMTV.
On aurait dit un épisode de Benny Hill, quand
on ne sait plus qui court derrière qui. En l’occurrence, qui interroge qui. Le dirigeant a résumé sa théorie très simplement: à la base,
tout cela n’était pas prévu.
RAMSÈS KÉFI (à Marseille et Guingamp)
Marseille est tapissé
de banderoles à la
gloire du club.
Tradition vieille de
vingt-sept ans,
quand l’OM joua la
première de ses cinq
finales européennes.
«Le sport est un
moyen pour les
politiques de faire
rayonner la nation»
Pour le professeur
de philosophie et fan
de foot Gilles Vervisch,
les politiques attrapent
le ballon rond au vol
pour goûter à la ferveur
populaire.
[aujourd’hui président de la Fédération
française de foot] avait dit ne pas du tout
être gêné, seule la qualification comptant
à ses yeux. Au-delà de l’enjeu patriotique,
la place de l’argent dans le football professionnel a fait basculer le curseur, en termes
de valeurs, du sport vers le spectacle. Mais
même si, au final, seul le résultat fait foi,
c’est aussi ce spectacle qui fait se lever les
an de ballon rond, né en 1974, une foules. Spectacle, c’est bien le mot quand
année de Coupe du monde, Gilles par exemple le PSG qatari affronte le
Vervisch est professeur de philoso- FC Barcelone, qui compte le Qatar parmi
phie. Il a notamment publié De la tête aux ses sponsors : au-delà de l’affrontement
pieds: philosophie du football (Max Milo). entre les deux équipes, on peut se dire que
Quel lien faites-vous entre football et le Qatar est de toute façon gagnant.
philosophie ?
Quand les politiques se glissent dans
Dans mes cours, je me suis toujours servi une arène sportive, a fortiori un stade
d’exemples liés au football pour parler phi- de foot, c’est pour humer «l’opium du
losophie politique à mes élèves. En pre- peuple» ?
nant par exemple la figure de l’arbitre pour Certains sont fans, comme Sarkozy avec
illustrer Hobbes, qui dit que pour une dé- le PSG, Hollande avec Rouen et d’après ce
cision juste et même si ce n’est pas démo- que j’ai lu Macron avec l’OM. Mais quand
cratique, il faut un souverain
Chirac prend la vague de
au-dessus de tout le monde
France 98 ou que Mélenchon
qui arbitre, et il faut que tout
se découvre une passion pour
le monde lui obéisse. Dans le
l’équipe de Marseille, c’est
foot, si on laisse les deux
d’abord autre chose qui se
équipes déterminer s’il s’agit
joue. Historiquement, le
d’une faute ou d’un fait de
sport a toujours été un moyen
jeu, on n’a aucune chance d’y
pour les politiques de faire
arriver. C’est aussi tout l’enrayonner la nation et de projeu du jugement de Salomon:
INTERVIEW mouvoir le pays. Il a aussi
il faut un juge impartial, en
toujours été une façon de cadehors des parties en présence, c’est la rai- naliser les passions –les mauvaises langues
son pour laquelle un arbitre ne peut être diront de les détourner des vrais enjeux sointéressé au résultat de la rencontre.
ciaux. Chirac était clairement dans cet élan
Football et morale, le couple ne semble patriotique sans même connaître les noms
pas naturel. On pense à la main de des joueurs. C’est ce qui se rapproche le
Maradona ou à celle de Thierry Henry, plus de la récupération du sportif par le pomais aussi à la grève des Bleus en Afri- litique. Mélenchon ne s’en cache pas, il est
que du Sud…
lui aussi davantage fan du «peuple» marAlbert Camus, qui était goal de l’équipe seillais en tribunes que de l’équipe sur le
universitaire d’Alger et qui se destinait, terrain, transporté par l’intensité de la feravant sa tuberculose, au foot plutôt qu’aux veur plus que par la technique des joueurs.
livres, disait: «Tout ce que je sais de plus sûr Dans un meeting politique comme
à propos de la moralité et de l’obligation des dans un match de foot, les passions
hommes, c’est au football que je le dois.» Le prennent largement le pas sur la raifoot, pour des millions de pratiquants, c’est son, au nom d’un objectif commun…
d’abord une formidable école de la vie, où Certes, mais je vois surtout des distincon apprend l’esprit d’équipe, le respect de tions à faire entre ces deux mondes, qui
l’arbitre et plus largement à vivre avec des n’ont pas le même rôle dans la société.
règles en tenant compte des autres dans le Avec le football, des gens peuvent avoir le
jeu. Au foot comme dans pas mal de sports, sentiment de vivre des victoires même si
on apprend aussi que le plus fort n’est pas c’est par procuration, c’est le fameux «on
forcément le plus violent mais celui qui a gagné» qu’on retrouve effectivement en
joue le mieux dans le respect des règles.
politique. Mais si en sport, la victoire est
Vous parlez de la pratique populaire du une fin en soi, en politique on attend que
sport, c’est une autre chanson quand l’action de la personne victorieuse et donc
il s’agit du monde professionnel…
élue fasse de nous des gagnants. On comC’est vrai qu’à haut niveau, le football spec- prend bien ce que les politiques trouvent
tacle est rarement un vecteur de morale ou dans le foot au-delà du sport, mais il
d’exemplarité. Si le soliste technique est convient de ne pas mélanger les registres.
glorifié, a fortiori s’il est buteur, même un Attend-on d’abord d’un politique, et non
joueur enfreignant les règles peut-être cé- d’un religieux, qu’il fasse vivre à des «foulébré pour sa «rugosité» ou son «expé- les sentimentales» des passions partagées?
rience du haut niveau». La frontière entre Mélenchon comme Macron ont clairement
vice et vertu est alors floue. A l’époque de fait le choix, dans une logique charismala main de Thierry Henry [qui avait quali- tique, de conjuguer passions et raison.
fié la France face à l’Irlande pour la Coupe
Recueilli par
du monde 2010, ndlr], Noël Le Graët
JONATHAN BOUCHET-PETERSEN
F
DR
le doute d’un gars pas sûr de revenir du front
–la crainte d’un imprévu sur la route ou d’une
cata dérivée. Son camarade, diabolique, quelques minutes plus tard: «Est-ce que les vieux
doivent vraiment manger le soir?» Jurons chuchotés, sourires malins. L’amour est complexe.
u 5
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Mercredi 16 Mai 2018
GAZA
Le deuil après
«le sacrifice
de la jeunesse»
Blessé lors des manifestations, un homme est envoyé à l’hôpital, lundi.
REPORTAGE
Les familles gazaouies affluent dans les hôpitaux,
où près de 2400 blessés par balles sont soignés.
Si les proches louent le courage de leurs «martyrs»,
morts lundi pour la «Palestine éternelle»,
au total une soixantaine, certains critiquent
la «Marche du retour».
Lors des funérailles d’un membre de la branche armée du Hamas,
Par
GUILLAUME GENDRON
Envoyé spécial à Gaza
Photos MICHAEL BUNEL.
HANS LUCAS
L
e jour d’après, ce sont d’abord
les tentes funéraires aux
coins des rues dès l’aube. Il
y a celle aperçue au centre de Gaza
City, au pied d’un immeuble où reçoivent les dignitaires politiques de
l’enclave : longue d’une vingtaine
de mètres, flamboyante coiffe violette, drapeaux verts du Hamas claquant dans la brise de mer. Et puis
il y a celle de la famille Al-Nafar,
dans une rue de terre au nord-ouest
de Gaza, avec sa simple bâche noire
et ses deux rangées de chaises en
plastique. Les hommes sont partis
enterrer Imad, un maçon de 24 ans.
Dans la pièce principale de cette
modeste maison de parpaings nus,
une cinquantaine de femmes, toutes silencieuses dans la chaleur
étouffante.
Un seul cadre au mur : le photomontage d’un homme moustachu
avec une fronde et un fusil automatique écrasant le croquis d’une jeep
israélienne roulant dans le sang.
«Un oncle mort durant la première
intifada [1987-1993]», pointe Jamila, la mère endeuillée. Les yeux
gonflés, elle déchiquette un mouchoir en papier. Cette fois-ci, c’est
son fils. «A l’aube, il m’a dit “prie
pour que je devienne martyr”.» Elle
proclame qu’elle est fière que son
vœu ait été exaucé. Que c’est le
«prix à payer pour la Palestine».
Imad répétait la même chose chaque vendredi depuis le début de la
«Marche du retour», le 30 mars,
dont il n’avait jamais raté un ras-
semblement. Tous les regards tournés vers elle, Jamila al-Nafar parle
du retour dans la «patrie libérée»,
de la «Palestine éternelle» et des
juifs «qui doivent rentrer dans leurs
pays, en Europe», une litanie entendue à longueur de semaines le long
de la frontière. Dans ce chagrin indicible, difficile de faire la part entre nationalisme sincère, passé de
génération en génération, et discours dicté par la pression sociale.
«DU JAMAIS VU»
Un flot de brancards se répand sur
les escaliers de l’hôpital Al-Shifa, le
plus grand de Gaza. Il déborde au
sens propre de blessés. De simples
couvertures en laine recouvrent les
jambes déchirées par les balles,
laissant apercevoir compresses imbibées de sang et broches métalliques sortant des tibias. «Vu leurs
blessures, ils auraient besoin de
deux ou trois chirurgies supplémentaires, mais on a besoin de lits», explique Gabriel Salazar, le coordinateur local de la Croix-Rouge. En
amont des rassemblements, le ministère de la Santé de Gaza avait
comptabilisé exactement 2243 lits
dans ses hôpitaux. Lundi, 2400 Palestiniens ont été blessés, à balles
réelles ou par les inhalations de gaz,
qui ont coûté la vie à une fillette
de 8 mois.
A l’étage d’orthopédie, les chirurgiens font des ablutions, autant
pour une courte prière que pour rester en éveil, après une nuit au bloc,
souvent sur trois patients en simultané. «Hier, nos équipes, qui ont tout
connu ici, avaient l’impression de
revivre la guerre de 2014, témoigne
Marie-Elisabeth Ingres, la cheffe de
la mission de Médecins sans fron-
tières (MSF) dans l’enclave. A l’hôpital Al-Aqsa, ils ont reçu 300 patients
en quatre heures, du jamais vu. On
a dû opérer dans les couloirs.» Il y a
un mois, ses équipes avaient constaté «des blessures inhabituelles»,
principalement aux genoux, visés
sciemment par les snipers israéliens, causant «un niveau extrême
de destruction des tissus et des os, et
des orifices de sortie de balles démesurés, qui peuvent avoir la taille
d’un poing». Une vingtaine de jeunes Gazaouis avaient dû être amputés, et Mahmoud Abbas, le président palestinien, s’est alarmé de
l’émergence d’une «génération de
handicapés».
CONSIGNES DE TIR
Selon MSF, les blessures de la veille
sont réparties bien plus fréquemment sur le reste du corps des ma-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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u 7
TREIZE ANS
D’OPÉRATIONS
Enterrement mardi d’un membre de la branche armée du Hamas, touché au torse par un sniper israélien.
mardi.
Le corps d’un Palestinien tué lundi est déposé à la morgue d’un hôpital.
nifestants, laissant penser un changement dans les consignes de tir de
Tsahal, l’armée israélienne. Dans
les chambres communes de l’hôpital Al-Shifa, on se bouscule. Entourés de leurs proches, les malades
font bonne figure, masquant la
douleur et proclamant, eux aussi,
leur fierté. «Je vais boiter toute ma
vie maintenant, mais peu importe,
c’est pour la Palestine», jure Bassem, 23 ans, du camp de réfugiés de
Nuseirat, au centre de la bande de
Gaza. Il dit avoir été touché en
transportant un blessé vers une
ambulance.
Son voisin de lit, Soubhi, 25 ans, faisait rouler des pneus enflammés
vers la frontière quand soudain, il
n’a plus senti sa jambe. Lui aussi assure qu’il n’a aucun regret. Sa vie
d’avant se résumait à mendier quelques shekels au souk. Il est peu probable qu’elle s’améliore, mais sa
LES CONDAMNATIONS INTERNATIONALES PLEUVENT
Israël fait face depuis lundi à une vague de
condamnations internationales après le bain de
sang dans la bande de Gaza, où près de
60 Palestiniens sont morts sous les balles de
Tsahal. Le Royaume-Uni, l’Allemagne, la
Belgique, la Suisse et la Chine soutiennent
l’idée d’une enquête indépendante lancée par
le secrétaire général de l’ONU, António
Guterres, dès fin mars, date des premières
manifestations gazaouies. Le Conseil des droits
de l’homme de l’ONU et Amnesty International
n’ont pas hésité à accuser Israël de «crimes de
guerre». Dès lundi soir, la Turquie et
l’Afrique du Sud ont décidé de rappeler leur
ambassadeur en Israël. En rétorsion, l’Etat
hébreu a ordonné au consul général turc de
quitter le pays. Le chef de l’Etat français s’est de
son côté entretenu avec le Premier ministre
israélien après un échange avec le roi de
Jordanie. Emmanuel Macron lui «a fait part de sa
très vive préoccupation et condamné les
violences.»
blessure, il le sait, lui confère désormais un certain statut dans une enclave marquée par des décennies de
culture martyrologique.
«Une blessure vous donne le respect
de la communauté car elle vous
connecte dans votre chair à la lutte
palestinienne, remarque Hasan
Zeyada, un psychologue gazaoui
qui a perdu trois frères et sa mère
dans la guerre de 2014. S’inscrire
dans cette histoire aide à supporter
les conditions de vie déplorables.»
«NOS TERRES»
Il voit la marche du retour comme
une forme d’«empowerment» pour
une génération perdue. A Gaza, les
trois quarts de la population ont
moins de 25 ans, et le taux de chômage y est le plus élevé du monde,
tutoyant les 50 % de la population
active. Et plus encore chez les jeu-
n Août 2005 Retrait de l’armée
israélienne de la bande de Gaza,
qui l’occupait depuis 1967,
et démantèlement des colonies.
n Janvier 2006 Le Hamas
remporte les législatives
face au Fatah, le parti à la tête
de l’Autorité palestinienne,
fondé par Yasser Arafat.
n Juin-novembre 2006
L’offensive israélienne «Pluies
d’été» dans la bande de Gaza
fait près de 300 victimes, après
la capture du soldat Gilad Shalit.
n Juin 2007 Le Hamas prend
le contrôle de toute la bande de
Gaza après de violents combats
avec le Fatah. Israël décrète la
bande de Gaza «entité hostile» et
impose un blocus avec l’Egypte.
n 27 décembre 2008–janvier
2009 Opération «Plomb durci».
Après une première offensive en
février, qui avait fait 130 morts
palestiniens, Israël lance une
attaque aérienne en réponse
à des tirs de roquettes.
Les trois semaines de guerre
font 1440 morts palestiniens,
dont plus de 430 enfants
et 13 Israéliens. En septembre,
l’ONU accuse les deux parties
de crimes de guerre.
n Novembre 2012 Israël lance
l’opération «Pilier de défense»
après des mois de tensions. Huit
jours de frappes aériennes qui
font 174 morts palestiniens,
dont le chef militaire du Hamas.
n Juillet-août 2014 Opération
«Bordure protectrice» destinée
à faire cesser les tirs de roquette
et à détruire les tunnels du
Hamas. La guerre
fait 2 251 morts palestiniens
et 74 Israéliens.
n Octobre 2017 Accord de
réconciliation entre le Hamas et
le Fatah, prévoyant le transfert
des compétences
administratives au Fatah dans la
bande de Gaza. Depuis, les
négociations sont au point mort
et les deux partis se rejettent la
responsabilité de l’attaque qui a
visé en mars le Premier ministre
de l’Autorité palestinienne, en
visite à Gaza.
nes diplômés. Environ 90% d’entre
eux ne sont jamais sortis de l’enclave et ne connaissent que ces quarante kilomètres de côte labourés
par les guerres. Tout au long des
sept semaines de la «Marche du retour», ce sont ces shebabs («jeunes»)
sans espoir ni avenir, qui ont défié
la mort, avec leurs armes bricolées,
dérisoires (lance-pierres et cerfs-volants Molotov), pendant que la majorité des participants restaient à
l’arrière. Malgré les risques, ils ont
eu «l’impression d’agir, ne pas être
une simple victime de l’occupant,
surtout qu’ils avaient le droit international de leur côté», assure
Zeyada.
Dans une chambre d’Al-Shifa réservée aux femmes, une lycéenne se
tord de douleurs. Sa grand-mère remet son voile en place. Les larmes
coulent sur les joues Suite page 8
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
de Naïma, touchée, dit-elle, par un «éclat de métal» derrière le crâne. Elle s’est approchée des barbelés pour
«rappeler aux Israéliens qu’ils sont
sur nos terres», dit-elle. Cela valait-il de risquer sa vie ? «Oui, répond la matriarche, à la place de
l’ado. Le sacrifice de la jeunesse nous
rend notre honneur, et leurs enfants
feront de même s’il le faut, Inch Allah.» «Cette génération, elle n’a quasiment pour ainsi dire connu que le
siège», souligne doctement Basem
Naïm, haut responsable du Hamas.
Il fait référence au blocus israéloégyptien en place depuis l’arrivée
au pouvoir du mouvement islamiste en 2007, d’abord par les urnes
puis la force.
«Soixante Palestiniens ne sont pas
“morts”, ils ont été tués. Par des
Israéliens. Le martyr de ces enfants
innocents est leur entière faute»,
martèle-t-il, refusant toute part de
responsabilité dans l’hécatombe.
Même si les dirigeants du mouvement ont appelé tout au long de la
journée les participants à la «marche» à cisailler et franchir la clôture
après des jours de surenchères belliqueuses contre les habitants des
kibboutz de l’autre côté de la frontière, fournissant une justification
aux consignes létales de l’armée israélienne.
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Suite de la page 7
(1) Les prénoms ont été modifiés.
«
PHOTO IBRAHEEM
ABU MUSTAFA.
REUTERS
«Les Palestiniens ont peur d’être
les grands oubliés»
La chercheuse Aude
Signoles souligne
la rupture symbolique
du transfert
de l’ambassade
américaine
à Jérusalem.
A
ude Signoles, maître de
conférence à l’IEP d’Aix-enProvence, associée à l’Institut de recherches et d’études sur
les mondes arabes et musulmans
(Iremam), spécialiste de la question palestinienne, analyse le contexte de la «Marche pour le retour».
Les nouvelles générations de
Palestiniens sont-elles aussi
sensibles à la Nakba (la catastrophe de l’exode) de 1948? Que
signifie-t-elle pour eux ?
La Nakba est un thème de mobilisation encore très fort qui permet
d’éviter l’oubli. Ces nouvelles générations depuis 2000 refusent toutefois d’être figées dans une position de victimisation avec l’image
du réfugié qui tend la main à côté
de son olivier arraché. Mais le sens
politique de la Nakba qui fait qu’ils
vivent encore dans des camps
continue d’avoir un sens concret,
en particulier à Gaza où 80% de la
population est descendante de réfugiés. Mais la nouvelle génération
veut se présenter avec des capacités de rebondir et d’inventer. Les
réfugiés qui revendiquent le droit
au retour sont en fait très pragma-
tiques. Le sens des marches est de ment en Syrie, et par Daech, ils
dire qu’il faut prendre en compte sont confrontés pour la toute preleur situation, y compris hors des mière fois à une administration
territoires palestiniens. A Gaza, on américaine qui prend une décision
est à la troisième ou quatrième gé- contraire aux résolutions de l’ONU.
nération de réfugiés et ils se sen- Même si auparavant les Améritent gazaouis. Ils revendiquent cains soutenaient Israël, le transpeut-être un droit de visite dans fert de l’ambassade à Jérusalem releurs villes d’origine, des répara- présente une véritable rupture
tions financières et une reconnais- symbolique. Alors que la tradition
sance israélienne de leurs spolia- diplomatique des Etats-Unis detions, mais ne réclament pas le puis les années 1990 avec le prodroit de se réinstaller dans leurs cessus de paix est de se poser en
terres de 1948.
médiateurs. L’ONU ne peut pas
Comment expliquer alors la prendre le relais à cause du refus
mobilisation masd’Israël, il ne restait
sive des habitants
que les Etats-Unis.
de Gaza lundi pour
Pourquoi ce mouvela Marche du rement de protestatour ?
tion ne s’est-il pas
L’idée de la marche a
développé en Cisjorété lancée précisédanie ?
ment lors de l’anDeux raisons princinonce par Trump de
pales. La marginalisasa décision du transtion de la question paINTERVIEW lestinienne sur la
fert de l’ambassade
américaine à Jérusascène internationale
lem. Elle a commencé fin mars et touche plus les Gazaouis en raison
il était annoncé que les manifesta- du blocus qui leur est imposé. Il y
tions continueraient jusqu’au dé- a une vraie différence entre le gouplacement effectif de l’ambassade. vernement de Ramallah, reconnu
Il n’y a pas eu de lien formalisé en- internationalement et soutenu
tre marche du retour et ambassade. économiquement, alors que Gaza
Mais il est certain qu’avec l’arrivée est rejeté, autant le gouvernement
de Trump et une nouvelle diplo- du Hamas que la population. La
matie américaine complètement deuxième raison est interne. Malalignée sur Israël, les Palestiniens gré la suspension des négociaont peur d’être les grands oubliés. tions, Mahmoud Abbas veut garDéjà marginalisés à cause des der le contrôle sur les Palestiniens
autres conflits de la région, notam- de peur d’être accusé par Israël de
DR
«LEADERS MERDIQUES»
Yasmin (1) refuse de donner son
vrai prénom dès qu’il s’agit de parler politique. C’est une jeune entrepreneure de 23 ans d’une famille
gazaouie aisée. Elle tient un site de
vente en ligne de produits artisanaux confectionnés par des «femmes des camps de réfugiés dans le
besoin». Elle ne s’est jamais rendue
à la frontière durant la «marche du
retour» : «Mon père ne l’aurait jamais permis, et, au début, je pensais
qu’il s’agissait juste de gâcher l’énergie de notre peuple, juste pour satisfaire nos leaders merdiques.» Son
frère, Ahmed (1), renchérit : «Ce
mouvement, c’était quoi à part un
suicide collectif? A part donner l’occasion aux Israéliens de s’amuser en
nous tirant comme des lapins ? La
vie est trop précieuse pour la sacrifier pour un bout de barbelé.»
Cet ingénieur à l’anglais parfait refuse de voir dans la marche un
mouvement populaire. Il assure
qu’à la mosquée, on lui a fait passer
un message clair : «Tu es avec la
marche ou tu te tais», la preuve, selon lui, d’une manigance politicienne du Hamas.
Yasmin n’est pas d’accord: «Oui, le
Hamas a profité de la “marche”,
mais beaucoup de gens y ont trouvé
l’occasion de pousser un cri.» Ceux,
dit-elle, à qui on a tout pris: «La liberté de mouvement, l’électricité,
l’eau potable, les maisons, leurs propres enfants même! On ne peut pas
les juger car personne ne peut leur
donner d’alternative.» Et d’ajouter:
«Parmi les femmes que j’aide, beaucoup sont allées à la marche. Et j’ai
compris : plus que la mort, c’était
l’impression de vivre libres qu’elles
cherchaient en allant là-bas, juste
un instant.» •
Manifestants
palestiniens,
mardi, à la
frontière entre
Gaza et Israël.
terrorisme ou de refuser la paix. Il
tient à ce que les populations ne se
rebellent pas contre Israël aussi
par crainte de la suspension de
l’aide au développement. En
outre, il sévit contre toute opposition. La population n’ose pas manifester, tant par peur des Israéliens que de l’Autorité qui peut les
emprisonner.
L’initiative de «la Marche pour
le retour» représente-t-elle un
affranchissement de la société
civile palestinienne par rapport
aux formations politiques du
Fatah comme du Hamas ?
La population ne marche pas contre les partis politiques, mais le
mouvement à Gaza n’est absolument pas contrôlé par Hamas, contrairement à la rhétorique israélienne. Il y a cette idée partagée par
toute la société civile qu’il faut
trouver des solutions en dehors des
machines politiques des partis.
L’idée qui progresse est que la solution des deux Etats n’est plus possible. Elle ne veut plus rien dire pour
beaucoup. C’est un défi, mais il n’y
a pas encore d’organisation politique prônant cela. Il y a des propositions qui montent pour un seul
Etat pour les deux peuples. La refondation d’un nouveau projet politique pour le mouvement palestinien est en pleine maturation
parmi les populations qui ne sont
pas divisées comme leurs gouvernements à Gaza ou en Cisjordanie.
Recueilli par HALA KODMANI
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
DeBonneville-Orlandini
LES FRANÇAIS PRÉFÈRENT
REGARDER 3 FOUS DU VOLANT
QUE DES BÊTISIERS
RMC DÉCOUVERTE
2
ÈME
CHAÎNE
TNT
SUR LES
HOMMES
25-49 ANS
Médiamétrie Médiamat – PDA H25-49 ans – Sept 2017 à Janv 2018 – LàD – 03h-27h
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
MONDE
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Caroline du Nord
Les profs luttent
pour leurs classes
Des bus scolaires attendent les écoliers, à Roanoke Rapids, le 14 mai.
«Je suis contente
de lui épargner le sort
des autres gamins
noirs du coin»
A Roanoke Rapids, en Caroline
du Nord, la carte scolaire a été
héritée de la ségrégation.
Deux districts réunissent 90%
des enfants noirs, un autre
est majoritairement blanc.
E
n secouant la tête, Taliyah fait cliqueter
les perles de ses tresses sur le perron,
devant sa maison. Le soleil blanc de
cette brûlante journée de mai à Roanoke Rapids, en Caroline du Nord, est devenu orange
en fin d’après-midi. A l’école aujourd’hui, la
fillette a appris les mots «aimer» et «turquoise», murmure-t-elle, en suçotant un
échantillon de ketchup. Stacey, sa mère, la regarde avec fierté : «Elle sait utiliser un iPad,
ils en ont chacun un à l’école. Elle apprend des
nouvelles choses tous les jours: si ça continue,
je vais avoir besoin de cours particuliers!» sourit-elle. La trentenaire avait repéré une maison qui lui plaisait quelques rues plus loin,
dans le même quartier. «Mais j’ai réalisé que
si on déménageait, on changeait de district
scolaire, et ma fille n’aurait pas pu rester dans
son école toute neuve. Je suis contente de pouvoir lui épargner le sort des autres gamins
noirs du coin.»
L’adresse actuelle de Stacey permet en effet
à sa fille d’être scolarisée tout près. Si elle
avait habité quelques dizaines de mètres plus
Après une série de manifestations
dans le sud du pays, la grogne
gagne Raleigh, ce mercredi,
où les enseignants défilent
contre un système inégalitaire.
Une première dans un Etat où ils
n’ont pas le droit de se syndiquer.
Par
ISABELLE HANNE,
Envoyée spéciale à Raleigh
Photos BEN MCKEOWN
D
ans le sillage d’une mobilisation inédite de l’enseignement public dans les Etats
républicains du Sud, c’est au tour
des profs de Caroline du Nord
d’organiser un débrayage et une
manifestation, ce mercredi à
Raleigh, sa capitale. Un mouvement
sans précédent dans cet Etat où les
professeurs n’ont pas le droit de se
syndiquer. Initié en mars en Virginie-Occidentale, puis dans l’Oklahoma et le Kentucky, il a débouché
sur des hausses de salaires des enseignants du public de ces Etats,
La carte scolaire est héritée de la ségrégation.
David Harvey, chef
loin, Taliyah aurait dû prendre, chaque ma- Unis, l’enseignement public est financé via
tin, l’un de ces fameux bus jaunes qui sillon- les impôts locaux. Comme la carte scolaire ne
nent les Etats-Unis. Celui de Roanoke Rapids correspond pas aux contours de la ville, de
part à 6h30 et dépose les gosses à 25 kilomè- nombreuses familles participent au financetres de là, parfois plus, dans les établisse- ment d’écoles dont leurs enfants sont exclus.
ments d’un autre district scolaire. Car outre
la faiblesse des ressources allouées par la Ca- «Domino». «Ça me rend dingue que des gosroline du Nord à ses écoles publiques, le ses doivent prendre ce satané bus pendant des
comté de Halifax, pauvre et rural, souffre heures chaque semaine alors qu’il leur suffirait
DISTRICT
d’un handicap supplémentaire.
de traverser
la rue à pied pour aller à
OF COLUMBIA
VIRGINIE
Il n’a jamais appliqué l’arrêt
l’école»,
s’agace David Harvey au vode la Cour suprême Brown
lant de sa voiture, naviguant envs. Board of Education, qui
tre des zones pavillonnaires
a mis fin en 1954 à la ségrédélabrées et des chaînes de
VIRGINIE
Roanoke Rapids
gation dans l’enseignefast-food, avant de faire deRaleigh
ment public, entraînant la
mi-tour devant des belles
Charlotte
CAROLINE
fusion des districts scolaimaisons aux jardins soiDU NORD
res. Halifax, qui compte
gnés. Le chef de la branche
CAROLINE
DU SUD
moins de 7 000 élèves, a
locale du NAACP, mouveGÉORGIE
Océan
conservé la carte scolaire en
ment historique des droits ciAtlantique
vigueur pendant la ségrégaviques aux Etats-Unis, a tout
100 km
tion: deux districts où sont scolatenté pour faire changer les chorisés des enfants noirs dans leur imses. D’abord, essayer de convaincre les
mense majorité (90 %), et un troisième county commissioners, ces élus qui dirigent
majoritairement blanc, dépendant de Roa- le comté. «Mais la résistance au changement
noke Rapids.
est immense: chacun veut conserver son proLes contours de ce dernier district font fi des pre système scolaire. Et ceux qui pourraient
limites administratives de la ville, englobant changer les choses disent qu’ils sont satisfaits
les quartiers blancs et plus riches pourtant du statu quo.» Le sexagénaire essaye ensuite
au-delà de ses frontières, slalomant entre les de les déloger lors des élections locales, en
quartiers noirs pour les éviter. Aux Etats- tentant de convaincre les électeurs afro-amé-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 16 Mai 2018
FORTES DISPARITÉS
«Alors que je considère mon école
comme plutôt favorisée, j’ai dans ma
classe des manuels scolaires dans
lesquels George W. Bush est toujours
à la Maison Blanche, et des équipements, tables, chaises ou ordinateurs en très mauvais état, témoigne
Dov Rosenberg, professeur de technologie dans le secondaire à
Durham. Ce qui manque, ce sont des
ressources pour mieux accompagner
l’élève, des infirmières scolaires, des
conseillers d’orientation…»
Aux Etats-Unis, ce sont les Etats et
les collectivités locales qui financent l’éducation, le gouvernement
fédéral n’intervenant que pour des
subventions ciblées. Ce système
crée de fortes disparités entre Etats,
mais également au sein d’un même
Etat, selon les ressources fiscales
des comtés. La Caroline du Nord,
qui abrite en son sein le «Research
Triangle», formé par les villes universitaires, démocrates et prospères de Raleigh, Durham et Chapel
Hill, et des comtés ruraux où les
écoles publiques sont très démunies, illustre bien ces contrastes
(lire ci-contre).
«La Caroline du Nord est l’un des
cinq pires Etats si l’on regarde le
pourcentage des ressources allouées
à l’éducation», précise Eric Houck,
local du NAACP, un mouvement des droits civiques.
ricains d’aller voter. En vain. «Je me suis rendu
compte qu’on n’y arriverait jamais par les urnes, à cause du découpage électoral, mais aussi
parce qu’il est très difficile de mobiliser les
gens : ici, c’est un comté très pauvre, les gens
essayent avant tout de survivre.» Avec des parents d’élèves et des organisations locales, ils
se sont alors tournés vers les tribunaux. Ils
mènent depuis 2015 une action en justice, arrivée devant la Cour suprême de Caroline
du Nord fin avril.
«Les ressources sont gaspillées pour soutenir
ce triple système quand un seul suffirait amplement, et ne sont pas distribuées équitablement aux trois districts scolaires, précise leur
avocat, Mark Dorosin. Le district “blanc” est
favorisé, avec plus de moyens, des profs mieux
formés, des écoles neuves ou rénovées…» Les
trois districts sont parmi les plus faibles de
tout l’Etat, le district «blanc» de Roanoke Rapids étant légèrement au-dessus des deux
autres (Halifax et Weldon). La plainte accuse
le comté de n’avoir pas «respecté ses obligations constitutionnelles en n’allouant pas les
ressources nécessaires pour les fournitures et
les équipements scolaires, la construction et
la rénovation des bâtiments, et pour les infrastructures». Pendant l’audience, les représentants du comté ont renvoyé la balle à l’Etat,
qui a la responsabilité de l’éducation publique. «Sauf que c’est le comté qui a le pouvoir,
professeur en financement de l’éducation à l’université de Caroline du
Nord (UNC). Selon un rapport de la
National Education Association, cet
Etat du Sud-Est dépense environ 2 300 dollars (1 929 euros)de
moins par élève et par an que la
moyenne nationale. «Il a pourtant
été pendant longtemps un Etat progressif et en pointe sur l’éducation,
mais les choses se sont gâtées au
cours des années 2000, et l’Etat n’a
pas su retrouver les niveaux d’avant
la récession, détaille l’enseignant.
Le salaire moyen d’un professeur,
corrigé de l’inflation, y est aujourd’hui de 50000 dollars par an, contre 54 000 dollars en 2008.»
En cause: les réformes fiscales votées par le Parlement de l’Etat, majoritairement républicain depuis 2010, qui ont fortement
diminué les ressources allouées aux
écoles publiques. La manifestation
de mercredi se tient d’ailleurs à l’occasion de la réouverture des débats
parlementaires dans cette législature. Les organisateurs ont dans le
viseur les élections de mi-mandat,
en novembre, où les sièges de leurs
deux représentants à Washington DC et des 50 sénateurs de Caroline du Nord seront remis en jeu :
«Nous avons six mois pour rendre
responsables nos élus d’avoir préféré
les réductions d’impôts à nos salles
de classe», assure la North Carolina
Association of Educators, qui organise la manifestation.
CHAUFFEURS UBER
Selon l’analyse de l’Institute on
Taxation and Economic Policy, la
Caroline du Nord aurait récolté
3,5 milliards de dollars supplémentaires chaque année si les parlementaires n’avaient pas changé le
régime fiscal en 2013. «Ils voient les
James Mills, l’ancien maire de Scotland Neck.
d’un seul coup de crayon, de redessiner la carte
scolaire», insiste Dorosin.
Dans la plainte, les parents d’élèves décrivent
«des toilettes qui fuient dans les couloirs, avec
des élèves qui doivent marcher dans l’eau
souillée pour atteindre leur casier ou leur salle
de classe», «des bouts de plafond qui tombent
sur les élèves», «des gros problèmes de moisissure, de parasites et de rongeurs». «Des rats?
J’en vois souvent dans le gymnase», lâche, désabusée, une jeune prof du comté qui préfère
ne pas donner son nom ni celui de son établissement «pour ne pas le stigmatiser». Elle raconte la «nourriture périmée servie à la cantine», ses manuels scolaires hors d’âge, ses
élèves si pauvres qu’avec les autres profs, ils
se cotisent «pour leur acheter des chaussures,
pour aider un parent à payer une facture».
«Ça a un tel effet domino sur les enfants: ils se
disent qu’ils vont à l’école des pauvres, des
mauvais enfants, et ça devient une prophétie
autoréalisatrice.»
enseignants comme un corps inefficace, poursuit Eric Houck. Et punissent un groupe politique qui n’a pas
voté pour eux.»
Résultat : un encouragement à recourir à l’enseignement privé ou à
domicile, des classes sous-équipées, des profs sous-payés, souvent
obligés de faire d’autres tâches au
sein de l’école, voire un deuxième
boulot pour boucler les fins de mois
–chauffeurs Uber, caissiers, cours
en ligne… Leurs conditions se sont
beaucoup détériorées ces dernières
années : contrairement à leurs
aînés, les jeunes profs de Caroline
du Nord ne sont plus payés pendant les congés d’été, et ne bénéficient plus d’assurance-santé à leur
retraite. «Nous ne pouvons plus
continuer à faire plus avec moins,
insiste Dov Rosenberg. Cela finit
par détruire la passion avec laquelle
on s’est lancés dans ce métier.» •
Taliyah et sa mère Stacey, à Roanoke Rapids.
de ressources entre districts, et «payer un peu
mieux les enseignants», lance-t-il sous sa casquette aux initiales de Martin Luther King. La
Cour suprême de Caroline du Nord doit rendre
sa décision d’ici cet été. David Harvey ne se
fait pas beaucoup d’illusions: «Si on gagne, le
district scolaire de Roanoke Rapids fera tout
pour privatiser ses écoles, assure-t-il. Les enfants blancs ne se mélangeront pas. Mais au
moins, il n’y aura plus qu’un seul système, donc
des ressources équitablement distribuées. Et
les parents pourront vivre et envoyer leurs enfants où bon leur semble.»
I.H. (à Roanoke Rapids)
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«Privatiser». Dans les districts scolaires
«noirs», «près de 100% des enfants vivent sous
le seuil de pauvreté», rappelle James Mills,
l’ex-maire de la ville voisine de Scotland Neck.
«Et en face, on a un Etat qui a décidé de faire
la guerre à l’éducation publique…» L’an dernier, il est parvenu à faire voter un impôt complémentaire qui vise à corriger les différences
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Photo non contractuelle
parmi les plus mal payés du pays. La
Caroline du Nord, 40e sur 50 en matière de salaire des profs, espère
profiter de cet élan. Mais comme
ailleurs, les revendications portent
surtout sur l’amélioration des
conditions de travail et sur une augmentation substantielle des budgets alloués à l’éducation publique
(où sont scolarisés 90% des élèves
américains), qui ont subi des coupes claires depuis la crise de 2008.
u 11
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12 u
MONDE
Libération Mercredi 16 Mai 2018
LIBÉ.FR
Le nazisme, l’Iran et le
philosophe L’historien
Frédéric Sallée revient sur
les propos de Bernard-Henri Lévy dans l’émission On n’est pas couché, diffusée sur France 2
le 7 avril, sur le lien idéologique entre Allemagne nazie et Iran. Il souligne notamment que
l’invocation «du nazisme est une constante dans
l’argumentaire de BHL». PHOTO AFP
mées. Aux frontières, il faut
désormais pouvoir présenter
des documents notariés,
comme avant la fin des visas
bosniens et albanais dans
l’espace Schengen, fin 2010.
Un désenchantement certain
pour la société albanaise,
l’une des plus europhiles du
continent. Surtout qu’à ces
contrôles stricts succèdent
parfois de lourdes interdictions de quitter le territoire.
«J’ai essayé de repartir, mais
j’ai trois ans d’interdiction de
sortie», raconte Valentino.
Scandales. Mais si les por-
Manifestation à Tirana contre le gouvernement, le 12 mars 2015. PHOTO ARBEN CELI. REUTERS
La jeunesse albanaise privée
d’horizon et d’Europe
Premier pays pour
les demandes
d’asile en France,
et candidate à l’UE,
l’Albanie s’est vu
priée de réduire
son émigration.
Tirana a ainsi durci
les procédures pour
empêcher des
départs motivés
par la misère.
Par
LOUIS SEILLER
et GIOVANNI VALE
Correspondance à Tirana
C
oupe de footballeur et
regard sombre, Valentino sait qu’il est loin
d’être le seul à faire ce constat. «J’aime ce pays, mais on
ne peut pas y vivre», dit-il, at- péré obtenir l’asile au sein de
tablé dans un café du Block, l’Union européenne. En
quartier branché de la capi- France, ils formaient le plus
tale, Tirana, autrefois réservé important contingent de deà l’élite du régime commu- mandeurs d’asile en 2017, deniste. Après six ans passés en vant les ressortissants de
France à enchaîner stages et pays en guerre tels les Syriens
petits boulots, le
ou les Afghans.
jeune homme a
L'HISTOIRE Le taux d’accepété renvoyé en
tation des AlbaDU JOUR
Albanie
en
nais n’a pourjuillet. A 23 ans, il ne croit tant pas dépassé 6 % l’an
plus au changement. «C’est dernier. «Ma demande a été
comme avant mon départ, rejetée. Tout comme celle de
toujours les mêmes salaires à ma mère et de ma sœur qui
15000 lekë [118 euros, ndlr]. veulent fuir les violences de
Tu ne peux rien faire avec ça», mon père. Au total, j’ai reçu
se désole-t-il dans un français six obligations de quitter le
parfait. Comme lui, ils sont territoire français, une pour
nombreux à avoir voulu fuir chaque année», ironise
la misère et démarrer, Valentino.
ailleurs, «une nouvelle vie».
Entre 2011 et 2017, près de «Miel». L’Albanie, qui n’est
330 000 Albanais ont quitté pas en guerre, est en effet
le pays, soit près de 12% de la considérée comme un «pays
population. Beaucoup ont es- sûr». Ces derniers mois, les
dirigeants allemands, néerlandais ou français ont fait
pression sur Tirana afin de
réduire le flux de l’immigration irrégulière. Après la venue de Gérard Collomb en
Albanie en décembre, le secrétaire d’Etat belge à l’Asile
et à la Migration, Theo
Francken, est allé jusqu’à affirmer mi-avril, devant des
autorités albanaises visiblement mal à l’aise, que «la Belgique n’est pas l’Eldorado, elle
n’est pas le pays où ruisselle le
lait et le miel». Et mardi, le
Premier ministre albanais,
Edi Rama, a été reçu par Emmanuel Macron à l’Elysée.
Soucieux de convaincre les
Etats membres de l’UE de démarrer les négociations d’adhésion, le gouvernement albanais a fini par prendre des
mesures peu populaires.
«Nous avons renforcé la res-
ponsabilité administrative et
pénale des parents qui voyagent avec leurs enfants, explique le ministre de l’Intérieur
albanais, Fatmir Xhafaj. Notamment dans les cas où les
mineurs ne rentrent pas au
pays.» Cinquante procédures
pénales ont ainsi été lancées
contre des parents ou des associations reconnus coupables de favoriser l’émigration
illégale, tandis que trois agences de voyages ont été fer-
Malgré une
croissance
soutenue,
un tiers de la
population vit
sous le seuil
de pauvreté.
tes de l’Albanie se ferment,
les raisons de partir sont toujours là. L’alternance politique qu’a connue le pays
en 2013 n’a pas répondu aux
espoirs de changement de la
jeunesse, qui ne croit plus en
une classe politique régulièrement secouée par les scandales. «Au lieu de réclamer
des mesures contre l’émigration, les dirigeants européens
devraient se demander pourquoi, vingt-sept années après
la chute du communisme, les
Albanais continuent de fuir le
pays dans une telle ampleur»,
affirme Fatos Lubonja, intellectuel et écrivain albanais.
Malgré une croissance soutenue, un tiers de la population
vit en effet sous le seuil de
pauvreté, selon les dernières
données de la Banque mondiale. Lubonja esquisse alors
un parallèle entre l’Albanie
d’aujourd’hui et la «prison à
ciel ouvert» du dictateur Enver Hoxha, qui a dirigé d’une
main de fer le pays entre 1944
et 1985.
«La comparaison est exagérée
si l’on se réfère aux instruments d’oppression et d’exploitation de ce temps, mais le
sentiment de manque de dignité et de ne pas être le maître de notre destin est probablement aussi fort parmi les
gens actuellement», précise
Fatos Lubonja. Et c’est peutêtre pour cela que le gouvernement semble avoir du mal
à retenir ses jeunes. Pour environ 3000 euros, malgré les
interdictions de séjour notifiées en France ou ailleurs, ils
n’hésitent pas à se cacher
dans les poids lourds qui partent pour l’Italie. «Tous mes
amis qui ont été renvoyés ici,
comme moi, sont déjà repartis», assure Valentino. Et entre deux boulots, lui-même se
demande s’il ne va pas, bientôt, retenter sa chance. •
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
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u 13
Sous pression, la
fondation caritative
de George Soros
quitte la Hongrie L’ONG Open Society,
LIBÉ.FR
un des plus grands contributeurs philantropiques du pays, a décidé de se retirer de ses
bureaux européens de Budapest, après
plusieurs attaques du gouvernement de
Viktor Orbán. PHOTO AFP
A quatre jours du mariage royal, on
a perdu le père de la mariée, ou pas
Pas de bon scénario sans rebondissements. Dans la série
la plus célèbre au monde,
«The Crown in the Real
World», ils ne manquent pas.
Mariages, naissances, divorces, décès prématurés –d’humains et de corgis – cœurs
brisés, réconciliations, remariages, scandales, rien n’a été
oublié depuis le premier épisode, celui narrant l’accession au trône de la reine Elizabeth II, le 6 février 1952.
Il n’est donc pas surprenant
que quatre jours avant le mariage, samedi, du prince
Harry et de l’actrice américaine Meghan Markle, un ultime rebondissement secoue
le cocotier royal. Le père de la
fiancée, Thomas Markle, fe- ser dans des mises en scène
ra-t-il le voyage depuis son un peu ridicules pour ces mêdomicile au Mexique vers mes paparazzis, contre une
Londres et le château de somme conséquente. Selon
Windsor et accompagnera- Samantha Grant, sa fille
t-il donc sa fille jusqu’à aînée et la demi-sœur de
l’autel ? Rien
Meghan, avec
LA FOIRE
n’est moin sûr.
laquelle elle n’a
Il a annoncé
pas de contacts
DU TRÔNE
mardi qu’il s’en
–mais qui a écrit
remettrait à l’avis de ses mé- un livre au vitriol, Journal de
decins. L’affaire est un peu la sœur de la princesse arrinébuleuses. Il aurait souffert viste – Thomas Markle a
il y a quelques jours d’une conclu «cet accord pour concrise cardiaque provoquée trer les images volées et peu
par le stress du mariage et, flatteuses» qui ont déjà été
surtout, la pression des papa- publiées dans la presse et le
razzis qui le traquent sans re- montrent négligé, en train de
lâche depuis l’annonce des manger un burger.
fiançailles du couple.
Pour épargner plus d’humiMais il a aussi accepté de po- liation à sa fille qu’il adore,
Thomas Markle, déprimé et
«sous valium», aurait donc
renoncé à assister au mariage. Le palais de Kensington a réclamé «du respect et
de la compréhension», tant
pour Meghan que pour son
père, à «un moment très personnel et difficile». Les spéculations vont bon train sur une
volte-face éventuelle du
papa, qui n’a toujours pas
rencontré son futur gendre,
ou sur la personne au bras de
laquelle Meghan Markle rejoindra son fiancé. Les médias britanniques parient sur
sa mère, Doria Ragland.
SONIA
DELESALLE-STOLPER
Correspondante à Londres
18 mil ions
c’est le nombre d’emplois gagnés à l’échelle
mondiale d’ici 2030 si l’accord de Paris sur le
réchauffement climatique est respecté selon
un rapport de l’Organisation internationale du travail. Les 24 millions d’emplois créés notamment
grâce au développement des énergies renouvelables, à l’utilisation accrue de véhicules électriques
et à l’amélioration de l’efficacité énergétique dans
les bâtiments existants et futurs compenseraient
largement les 6 millions perdus dans des secteurs
comme l’extraction pétrolière et le raffinage. Les
Amériques, l’Asie-Pacifique et l’Europe bénéficieraient particulièrement de ces créations d’emploi,
contrairement au Moyen-Orient et à l’Afrique.
Chine Quatre
étudiants en
labo lunaire
INDE
Quatre-vingt-six journalistes japonaises ont annoncé
mardi la création d’une association pour faire valoir
leurs droits et lutter contre
les attitudes et propos sexistes qu’elles rencontrent dans
leur métier. Cette initiative a
été prise à la suite d’un cas ultramédiatisé de harcèlement
sexuel d’une journaliste
d’une chaîne de télévision
par un haut fonctionnaire du
ministère des Finances.
L’homme, Junichi Fukuda,
vice-ministre administratif
au ministère des Finances, a
été contraint de démissionner. «Toutes les femmes journalistes japonaises ont un
jour subi une forme de harcèlement sexuel. Il n’y a, je crois,
pas d’exception, mais elles se
taisent de peur de rompre les
liens avec leurs sources», a déclaré lors d’une conférence
de presse Yoshiko Hayashi,
une des fondatrices du mouvement Women in Media
Network Japan, qui fait, selon elle, «indirectement»
écho à la vague mondiale
#MeToo.
Les discriminations sexistes tuent 239 000 fillettes
indiennes par an selon une
étude publiée dans le Lancet
Global Health. Moins bien
nourries, moins bien soignées, moins bien vaccinées,
globalement moins bien traitées, les Indiennes de moins
de 5 ans meurent plus que les
garçons du même âge. Une
surmortalité évaluée à 18,5
morts pour 1000 naissances
dans 29 des 35 Etats indiens.
Dans les plus pauvres comme
l’Uttar Pradesh ou le Rajasthan, où la natalité et l’illettrisme sont plus forts, le taux
monte à 30 morts pour
1000 naissances. «Comme le
démontrent les estimations
par régions des morts en excès
chez les filles, toute intervention pour réduire la discrimination dans la répartition de
la nourriture ou les soins médicaux devrait par conséquent en cibler certaines en
priorité […] où persistent la
pauvreté, un faible développement social et des institutions
patriarcales», commente une
démographe indienne.
Afghanistan
Offensive des
talibans à Farah
Les forces de sécurité
afghanes et américaines
ont effectué des frappes
mardi sur des positions
talibanes à Farah, dans
l’ouest du pays, en riposte
à une vaste opération déclenchée dans la nuit par
les insurgés pour tenter
de s’en emparer. Un porte-parole du ministère
de la Défense afghan a fait
état en fin de journée de
4 militaires tués et de «dizaines de combattants ennemis abattus».
Manifestation, Paris, mai 1968 © Fondation Gilles Caron
JAPON
Quatre élèves de l’université pékinoise de Beihang
ont passé cent dix jours
dans un laboratoire clos
de 160 m2 nommé Yuegong-1 («Palais lunaire-1»)
simulant un environnement lunaire, à l’heure où
la Chine ambitionne d’envoyer des humains sur le
satellite de la Terre. C’est
le deuxième séjour de ces
étudiants dans le laboratoire, après soixante jours
en 2017. Une autre équipe
y avait entre-temps passé
deux cents jours.
CARON
PARIS1968
GILLES
E X P O S I T I O N G R AT U I T E À L’ H Ô T E L D E V I L L E
4 MAI / 28 JUILLET 2018 - 10H / 18H 30
PARTENAIRES
MASTERCARD, FONDATION BRU, SAIF
PARIS MATCH, LE BONBON, LIBÉRATION, LES INROCKUPTIBLES, RATP, POLKA MAGAZINE, FRANCE INFO
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14 u
FRANCE
Par
VIRGINIE BALLET
et CATHERINE MALLAVAL
Photos ÉDOUARD CAUPEIL
C
e sont ces deux militants de
l’association de lutte contre
le VIH Aides, qui ont essuyé
le 21 avril dernier à Poitiers
(Vienne): «Sale pédé, on va te faire
la peau», avant de se faire tabasser
par deux individus. Ou encore ce
jeune homme de 25 ans, invectivé
à Marseille (Bouches-du-Rhône)
le 2 mai, alors qu’il sortait du métro
pour aller faire ses courses. «Tu ne
vois pas que c’est un sale pédé ?» a
lancé son agresseur à ceux qui l’accompagnaient, selon le témoignage
de la victime paru dans la presse locale. Lui aussi a été roué de coups
de pied et de poing au visage. Et ce
couple de jeunes filles de 17 et
18 ans, qui, alors qu’elles prenaient
le train à Pontoise (Val-d’Oise) en février, disent avoir été violemment
bousculées. Cheveux et vêtements
tirés. Là encore, les propos lesbophobes ont fusé : «Putains de lesbiennes! Vous baisez?» Il y a encore
ce couple gay, agoni d’injures et de
menaces de mort au début du mois
de mars, alors qu’il faisait ses
courses dans un supermarché
des Hauts-de-Seine…
«PRÉOCCUPANT»
La litanie de récits de ce type, glanés dans la presse depuis le début
de l’année 2018, pourrait se poursuivre jusqu’à l’écœurement, dans
une France qui célèbre pourtant les
cinq ans du mariage pour tous, et
voit de plus en plus de familles homoparentales se former. Ces agressions physiques ou verbales
sont hélas dans la droite continuité d’une année 2017 qui, selon
le 22e rapport annuel de l’association SOS Homophobie paru mardi,
révèle une hausse des coups. Ou du
moins une hausse des témoignages
d’hommes ou de femmes frappés
en raison de leur orientation
sexuelle. «Les victimes témoignent
de plus en plus, analyse Joël Deumier, le président de SOS Homophobie. Nous, quand on réagit, on
passe parfois pour des rabat-joie.
Mais il faut le faire. Car je crois qu’il
reste encore une forme de tolérance
face à l’homophobie, alimentée notamment par les discours bruyants
de la Manif pour tous, Alliance Vita,
Sens commun… Autant de gens qui
ne représentent qu’eux-mêmes mais
auxquels on ne ferme pas le clapet.»
Et qui se sont largement fait entendre au cours des Etats généraux
de la bioéthique. Un tour de
chauffe avant l’ouverture de la procréation médicalement assistée à
toutes les femmes promise par le
gouvernement.
Preuve de la persistance d’une homophobie latente quand elle n’est
pas carrément violente, ces chiffres
émanent des 1 650 témoignages et
signalements reçus en 2017 par l’association, qui juge le bilan global
«préoccupant»: après deux années
de baisse en 2014 et 2015, le nombre
d’actes LGBTphobes signalés l’an
dernier a, comme en 2016, grimpé:
+ 4,8 %. Les manifestations de rejet (62 %) et les insultes (52 %) sont
Libération Mercredi 16 Mai 2018
«Ils nous
ont traitées
de sales
gouinasses
avant de
frapper»
Selon le rapport annuel
de SOS Homophobie paru mardi,
les violences en raison
de l’orientation sexuelle ou
de l’identité de genre ont
augmenté en 2017. «Libération»
donne la parole à des victimes.
les faits les plus fréquemment relevés, devant les cas de discrimination (34 %), de harcèlement (20 %)
et de menaces et chantage (19 %).
Dans la majorité des cas, cette haine
se manifeste dans la vie quotidienne mais aussi sur Internet (22%
des cas).
«ORDINAIRES»
Plus inquiétant, ces agressions
physiques qui repartent donc à la
hausse après plusieurs années de
baisse, avec 139 cas en 2017 contre
121 en 2016 (+ 15 %). Dans la même
veine, le service statistique ministériel de la sécurité intérieure faisait état mardi de 1026 infractions
LGBTphobes rapportées aux forces
de l’ordre en 2017. Parmi elles,
262 actes de violence physique ou
sexuelle. Pour illustrer ce constat,
Libération a recueilli les témoignages d’un homme et de deux femmes agressés (beaucoup de victimes qui se sont affichées sur les
réseaux sociaux au lendemain de
l’agression ne veulent plus raconter et cherchent surtout à tourner
la page) : Nicolas, frappé un soir à
Dieppe, et Chloé et Mathilde, traitées de «sales gouinasses» à la sortie
d’une boîte parisienne avant d’être
tabassées. Nous donnons aussi la
parole à deux cibles de ces violences fourbes souvent qualifiées
d’«ordinaires» que sont la transphobie et la lesbophobie. La parole
est à Delphine, qui évoque la lesbophobie ordinaire et à Bertrand,
transgenre maltraité verbalement. •
Chloé Locatelli
et Mathilde Guillemet,
mardi, à Paris.
CHLOÉ
LOCATELLI,
30 ANS,
COMMERCIALE
ET MATHILDE
GUILLEMET,
27 ANS,
ARTISAN EN
BIJOUTERIE
FRAPPÉES EN
PLEIN PARIS
«C’était dans la nuit du 6 au 7 octobre 2017, à Paris. On avait fêté l’anniversaire d’une amie dans un bar, avant
de poursuivre la soirée dans une boîte
de nuit, la Java. On est sorties
vers 3 heures du matin. On attendait
notre petite bande en face de la Java.
On s’est embrassées, on avait passé
une bonne soirée, quand un groupe
de mecs avec des scooters a commencé à nous traiter de “sales gouinasses, sales lesbiennes”.
«Deux d’entre eux étaient nettement
plus véhéments. On n’a rien dit. Ils ont
recommencé. On leur a dit d’aller se faire foutre. Ils ont continué. Le plus grand a frappé
Mathilde. Coup de poing dans l’œil. Gifle à
l’oreille droite, à la gauche. Etourdissements.
Les lunettes protègent l’œil mais se brisent.
Moi, Chloé, je prends aussi des coups. Je
tombe. Chaque fois qu’on essayait de partir,
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
NICOLAS
BELLENCHOMBRE, 30 ANS,
RESPONSABLE D’UN
FESTIVAL DE CINÉMA
PASSÉ À TABAC À DIEPPE
«C’était le 3 février. Il était plus de minuit,
et je marchais avec un ami dans une rue
commerçante de Dieppe, déserte à cette
heure-là. On fredonnait une chanson de
Diane Tell, abrités sous un parapluie. Je
me souviens que je portais des Doc Martens un peu originales aux pieds. On a dépassé deux individus, qui nous ont invectivés: “C’est quoi ce parapluie de pédé?” Un
peu fébriles, on a continué notre chemin
en baissant la tête. Ils nous ont balancé
des briquets, puis nous ont suivis, en nous
traitant de “tarlouzes”.
«Ils ont mis un coup de poing à mon ami.
On a couru. Lui a réussi à s’enfuir. Moi, ils
m’ont rattrapé en criant: “On se met sur la
grosse tarlouze.” Je leur ai dit de me prendre ce qu’ils voulaient : portefeuille, tablette, téléphone… Ils ont répondu: “C’est
ta gueule qu’on veut.” Ils m’ont mis des
coups de poing, de pied, dans les jambes,
les côtes, ils m’ont massacré le visage. J’ai
brièvement perdu connaissance, mais
BERTRAND,
47 ANS,
SANS EMPLOI,
ALSACE
TRAITÉ
DE «MALADE
MENTAL»
«Je suis un homme né dans un
corps de femme. Je me suis
toujours senti et habillé
comme un homme. J’ai emménagé il y a environ deux ans
dans un petit village. C’est là
que les remarques ont commencé. Je me souviens notamment d’un barbecue, au cours
duquel une personne qui ne
DELPHINE, 38 ANS,
MARIÉE,
UN ENFANT,
TRAVAILLE DANS
UNE BOÎTE
DE PRODUCTION
TÉLÉ, PARIS
LA DIFFICULTÉ
D’ÊTRE VISIBLE
ils revenaient à la charge. Notre amie a
demandé aux videurs d’intervenir. Ils n’ont
pas voulu, mais c’est peut-être eux qui ont appelé les flics qui ont débarqué. A temps. Ils
nous ont emmenées au commissariat et proposé de porter plainte.
«Notre amie aussi a témoigné. On a identifié
nos agresseurs. Le lendemain, on était encore
en état de choc et avons dû aller faire constater
nos blessures à l’unité médico-judiciaire de Paris. Mathilde a eu quatre jours d’incapacité totale de travail (ITT), moi deux. On a témoigné
à SOS Homophobie dans la foulée. Le 20 novembre, nos agresseurs ont été jugés et ont
pris quatre mois ferme, sept mois de travaux
d’intérêt général, deux ans d’obligation de
soins, le remboursement des frais de justice…
On a été soulagées et on a eu le sentiment
d’être entendues. La circonstance aggravante
de l’homophobie a été retenue dans l’agression, ce qui était très important pour nous.»
u 15
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Nicolas Bellenchombre, mardi.
réussi à crier au secours. Ils m’ont remis
une droite. Mon ami, qui n’était pas très
loin, a appelé la police. Quand ils sont arrivés, nos agresseurs avaient évidemment
déjà déguerpi. J’avais plusieurs fractures
au visage, au crâne, à l’œil, ainsi qu’un
gros mal de dos et une semi-paralysie de
la cuisse. Résultat : dix jours d’ITT et obligation de rester allongé chez moi pendant
me connaissait absolument
pas m’a traité de “sale gouine
de merde”.
«Je ne suis pas homosexuel,
j’aime les femmes. A l’époque,
je n’avais pas entamé ma transition, j’avais encore des seins,
certes, mais je ressemblais à un
homme. Dans le voisinage, on
me disait souvent: “Toi, tu n’es
pas un homme, tu es une
femme”, ou on me “traitait” de
lesbienne. Ces provocations incessantes m’ont fait me sentir
si mal que j’ai fini par aller voir
mon médecin traitant. J’étais
déprimé, et cela a fait ressurgir
des épisodes douloureux : j’ai
été victime d’attouchements à
un certain temps. Je n’ai pas vraiment réalisé ce qui s’était passé jusqu’à la semaine
dernière : les agresseurs ont été jugés en
comparution immédiate. Je ne me sens
pas très bien depuis quelques jours,
comme une sorte de contrecoup. J’ai peur
de marcher seul le soir, et j’ai acheté un
spray au poivre.
«Pourquoi est-ce qu’ils ont fait ça? Malgré
l’audience, pas de réponse. L’un a écopé
de dix-huit mois, dont six avec sursis, et
l’autre de seize mois, dont six avec sursis.
Le caractère homophobe des agressions
a évidemment été retenu. Un couple gay
a été agressé par ces mêmes personnes le
même soir, cela laissait peu de place au
doute… D’autant que les deux personnes
arrêtées avaient dit à la police qu’ils voulaient “casser du pédé”… La dernière fois
que j’avais été pris pour cible à cause de
mon homosexualité, c’était au collège: on
me harcelait, m’insultait, on m’a même fait
pipi dessus… Depuis, je pensais que la
société était peut-être plus tolérante,
d’autant plus depuis l’adoption du mariage
pour tous. Or, si je témoigne aujourd’hui,
c’est parce que ce qui s’est passé m’a fait
prendre conscience que le combat contre
l’homophobie est loin d’être gagné.»
l’âge de 5 ans, puis de viol. Je
pensais à ce moment-là que je
ne pourrais jamais être heureux comme tout le monde.
«Par la suite, j’ai fini par penser
que si je me faisais opérer, si je
suivais des traitements hormonaux, alors peut-être on me
laisserait tranquille. J’ai rencontré un psychiatre, une gynécologue, un chirurgien… Et
entamé le processus, en
mars 2017. Je prends des hormones depuis dix-sept mois,
j’ai subi une double mastectomie. Sauf qu’on ne me laisse
pas tranquille pour autant.
«Désormais, soit on parle de
moi au féminin, soit je me fais
«J’ai de la chance : j’habite une
grande ville, je travaille dans un milieu où personne ne m’embête, et si
avec mon milieu familial, le chemin
a été long, maintenant tout va bien.
Cependant, cela reste difficile pour
moi, lesbienne, d’être visible.
Quand je rejoins ma femme quelque part et que j’ai envie de l’embrasser, comme cela se fait dans
n’importe quel couple hétéro, ce
n’est pas toujours possible. Je ne le fais jamais quand on se retrouve
dans le quartier des Halles, par exemple. Car il m’est arrivé d’y subir
des regards négatifs ou des remarques d’hommes nous proposant des
plans à trois, ou des phrases du style : “Ce qui vous manque c’est un
homme.” Manifestement, les relations entre femmes suscitent des fantasmes. On est peut-être moins insultées que les gays, mais il y a cette
idée chez des hommes qu’ils pourraient nous remettre dans le droit
chemin ! C’est une façon de nier qui nous sommes vraiment.
«Du coup, au quotidien, il faut réfléchir. Se tenir la main ou pas ? On
a sans cesse une sorte de vigilance. Et même de la part de gens éduqués, on entend parfois des réflexions qui montrent que tout n’est pas
réglé. L’une de mes amies qui s’était fait larguer, m’a dit : “Je vais me
mettre en couple avec une femme, ce sera plus simple !” Mais moi,
quand il m’est arrivé d’être quittée, j’ai souffert. Les relations avec les
médecins, et particulièrement les gynécos, sont complexes. En gros,
comme on ne demande pas de contraception, ni une aide pour tomber
enceinte, ils ont tendance à dire qu’ils ne peuvent rien pour nous. Du
coup, entre amies, on se refile les noms des “bons”, ceux qui font un
suivi normal (frottis, palpation des seins…) C’est compliqué aussi
quand on veut se lancer dans une PMA… Culpabilité, impression d’être
une délinquante parce que l’on enfreint la loi française, refus parfois
des pharmaciens de nous délivrer des hormones… C’est quasi de la
lesbophobie légale, alors qu’on veut juste un enfant.»
traiter de “tapette” ou de “malade mental”. On m’a déjà
lancé : “Si je touche en bas,
c’est pas une queue que je vais
sentir, mais une chatte.” Ma voiture a été vandalisée, on m’a
menacé de s’en prendre à moi
physiquement… J’étais à bout,
je me sentais comme un animal, une source de curiosité,
alors je suis allé porter plainte.
Mais on ne m’a pas pris au sérieux, comme s’il fallait attendre quelque chose de plus
grave pour agir. Une policière
m’a suggéré de déménager. Ce
n’est pas à moi de partir. Alors
je ne quitte plus ma bombe
lacrymogène.»
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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16 u
FRANCE
Libération Mercredi 16 Mai 2018
«Médiacités», l’investigation à l’échelle des métropoles Ce journal en ligne indépendant a été lancé en décembre 2016 à Lille et s’est depuis étendu à Lyon, Toulouse et
Nantes. Formé par une équipe essentiellement issue de l’Express, Médiacités mise sur les abonnements et non la publicité. Un modèle économique inspiré par celui de Mediapart,
qui est d’ailleurs entré au capital de Médiacités. Reste à savoir
si ce type de presse peut survivre économiquement. PHOTO JOSEPH MELIN POUR MÉDIACITÉS
Avec Cahuzac, la justice pas très ferme
L’ancien ministre
du Budget
condamné pour
fraude fiscale a vu
mardi sa peine
de prison aggravée
par la cour d’appel.
Mais avec un sursis
rallongé, il pourra
finalement
échapper
à la prison.
Par
RENAUD LECADRE
J
érôme Cahuzac, condamné pour fraude fiscale, n’ira pas en prison.
Mardi, la cour d’appel a rabioté sa peine prononcée
fin 2016 en première instance, de trois à deux ans de
prison ferme – quand il en
risquait sept. Sur le papier et
avec doigté : quatre ans de
prison (légère aggravation
symbolique) dont deux avec
sursis. La décision de la cour
permet un aménagement de
peine, automatique pour
toute condamnation inférieure ou égale à deux ans de
prison ferme. Patricia Cahuzac, future ex-épouse de Jérôme, qui avait fait bien pire
que lui en matière de chirurgie capillaire payée au black
dans les paradis fiscaux, condamnée à deux ans de prison
ferme en première instance,
s’était abstenue de faire appel
– pas folle, la guêpe.
Johnny. «Je ne demande pas
la lune, mais je vous supplie
de ne pas l’envoyer en prison»,
avait plaidé à l’audience son
avocat en défense, Eric Dupont-Moretti. Ce ténor du
barreau, plus habitué à convaincre humainement des jurés populaires aux assises,
aura donc convaincu avec les
mêmes arguments les magistrats professionnels de la
cour d’appel. Quand en première instance, son précédent défenseur, Jean Veil,
avait plaidé en vain les vices
de forme tel un pitbull. La
justice française aurait donc
une âme, des sentiments…
«La peine prononcée doit
Jérôme Cahuzac au palais de justice, à Paris, mardi. PHOTO MICHEL EULER. AP
avoir pour effet, et je dirais tencourt, l’héritière de Retour au cas Cahuzac, à sa
même pour objet, une incar- L’Oréal ayant battu le record double, triple ou quadruple
cération de Jérôme Cahuzac», hexagonal en matière de re- peine. Redressement fiscal
avait pourtant redressement fiscal initial de 930000 euros (péquis le parquet,
L’HOMME (pour des mon- nalités de mauvaise foi incluinsistant sur une
tants dix fois su- ses) ; opprobre publique et
DU JOUR
peine exemplaire,
périeurs à ceux médiatique – sa peine complus que symbolireprochés aux plémentaire de cinq ans
que : un ex-ministre au bal- époux Cahuzac), sans la d’inéligibilité infligée en prelon pour avoir voulu échap- moindre poursuite pénale mière instance et confirmée
per à l’impôt.
adjacente. Ou encore sur Jo- en appel semblant dès lors
En matière de fraude fiscale, hnny Hallyday et cet «hom- superfétatoire; et enfin peine
délit financier non négligea- mage national rendu à un de prison plus ou moins
ble, les poursuites pénales personnage qui aura passé sa ferme. «Je ne voudrais pas
sont pourtant rarissimes, en- vie à changer de pays pour faire un chantage, mais s’il se
tre 500 et 600 par an, les pei- échapper à l’impôt».
suicidait en détention?» avait
nes de prison ferme finalement prononcées ne visant
que 20% d’entre elles, d’une
durée généralement inférieure à un an. Dès lors, les
trois ans ferme infligés en
première instance à Jérôme
Cahuzac paraissaient bien
fort de café. A l’audience en
appel, Me Dupont-Moretti
avait ironisé sur Liliane BetLa cour d’appel de Paris mardi
«Ces agissements heurtent
le principe républicain d’égalité
des citoyens devant l’impôt,
qui devrait être au centre des
préoccupations d’un élu.»
fait mine de s’interroger son
avocat, décrivant son client
comme n’ayant rien d’autre à
faire de ses journées que de
traîner dans son cabinet à observer murs et plafond.
Jésuitisme. Comme convenu, la cour d’appel lui a délivré une ultime leçon de morale : «Ces agissements
heurtent le principe républicain d’égalité des citoyens devant l’impôt, qui devrait être
au centre des préoccupations
d’un élu» devenu ministre du
Budget en 2012. Elle a pointé
également ses mensonges,
devant les médias puis à la
barre –Jérôme Cahuzac tentant vainement de justifier
ses comptes offshore par le
financement de la rocardie
au début des années 90. Mais
mentir n’est pas un délit, tout
juste et très vaguement une
circonstance aggravante.
Comble du jésuitisme, la cour
évoque une peine de prison
qui serait «pleinement justifiée», mais sans pour autant
oser la prononcer formellement… Elle lui a simplement
infligé en sus une amende
de 300000 euros (oubliée en
première instance), pour
mieux le faire payer par là où
il avait péché.
A l’issue de l’audience,
Me Dupont-Moretti a salué
une «décision équilibrée».
Son client, accablé par les
preuves, avait plaidé coupable en multipliant les paroles
de repentance – «mes déclarations ont été épouvantables,
elles ne tenaient pas debout,
je vous présente mes excuses».
Et l’avocat d’annoncer illico
une demande d’aménagement de peine. Il n’y aura
donc pas pourvoi en cassation. Fin de l’affaire Cahuzac,
du moins au plan pénal. •
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
u 17
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LIBÉ.FR
Un braqueur en série devant les assises Pharmacies,
supérettes, bureaux de poste, stations-service… Adil B. ratisse large, et à cadence très
soutenue. En quelques mois, ce voleur a commis pas
moins d’une vingtaine de braquages – aux profits
plutôt maigres – en plein cœur de Paris et dans les
Hauts-de-Seine. Ce récidiviste comparaît à Paris depuis mardi devant la cour d’assises.
- 41%
«Le secret des affaires ne nous fera pas taire»
Comme souvent avec les militants altermondialistes ou
alterjuridiques, l’ambiance
est bon enfant. Logistique
toujours au cordeau, aussi:
mardi, vers 7h30, ils ont déployé à Paris une large banderole sur le pont de la Concorde, face à l’Assemblée
nationale. Point de vue impeccable pour marteler symboliquement que «plus de
550 000 citoyen·ne·s disent
stop au secret des affaires»
– pointage en cours de la
pétition initiée par différents collectifs, où l’on retrouve la patte de journalis-
tes, d’ONG et de syndicats, à
quelques jours de l’examen
de la proposition de loi sur le
sujet par une commission
mixte paritaire. C’est la dernière ligne droite du marathon législatif, la commission devant se réunir la
semaine prochaine pour va-
lider définitivement ce
texte. Après avoir scandé «le
secret des affaires ne nous
fera pas taire», ou «information bâillonnée, démocratie
en danger», la petite troupe
s’est dispersée après une demi-heure de happening.
PHOTO J. DEMARTHON. AFP
C’est la baisse d’émissions annuelles de CO2 que
vise EDF d’ici 2030. Cette année-là, EDF espère n’en
produire que 30 millions de tonnes contre 51 millions
par an aujourd’hui, a annoncé mardi le PDG du
groupe, Jean-Bernard Lévy. «Aucun grand électricien
n’atteint un niveau d’émissions aussi bas», a assuré
Lévy. L’entreprise, dont l’Etat est actionnaire à 83,5%,
est pressée par le gouvernement de développer les
énergies renouvelables alors que le pays veut réduire
sa dépendance au nucléaire à moyen terme. Il a présenté en décembre un plan pour développer massivement le photovoltaïque en France. EDF veut également développer ses capacités de stockage de
l’électricité dans le monde.
Free dégringole en Bourse
après des résultats décevants
Après les résultats décevants
de la maison-mère de Free, Iliad, l’opérateur télécom de
Xavier Niel a décroché en
Bourse, de presque 20 %,
mardi. En quelques heures,
plus de 1,5 milliard d’euros de
capitalisation boursière s’est
envolé. C’est le très fort ralentissement de sa croissance
qui explique ce reflux des investisseurs. Sur le premier trimestre, l’activité a certes encore légèrement progressé, de
0,8%, à 1,2 milliard d’euros,
mais elle était en hausse de
6,9% il y a un an.
«Il y a une forte pression
concurrentielle dans le fixe,
pointe Alexandre Iatrides,
analyste télécoms chez Oddo
securities, qui rappelle que
Free a beaucoup tardé à sortir
sa nouvelle box. Il y a un peu
de lassitude face aux promesses non tenues de Xavier Niel
et un tassement de la croissance, dont rien ne laisse présager un rebond immédiat.
Résultat, les investisseurs
vendent.»
Les abonnés des différentes
versions de la Freebox, qui représentent 56% des revenus
de Free, sont de plus en plus
volages. Et pour en recruter
de nouveaux, l’opérateur doit
multiplier les offres promotionnelles, ce qui a pour effet
de baisser son «arpu», le revenu moyen par abonné et
véritable baromètre du secteur. De 34,50 euros il y a un
an, il a reflué à 32,90 euros
aujourd’hui.
Pour repartir de l’avant,
l’opérateur va faire le ménage
dans ses offres. Dans le fixe,
il devrait mettre la pédale
douce sur ses promotions
agressives, comme la mise en
avant de la Freebox régulièrement proposée à 1,99 euro
par mois pendant un an sur
le site Vente-privée.
Dans le mobile, l’objectif de
progression de l’arpu pourrait se traduire par l’introduction d’un nouveau forfait intermédiaire, entre l’entrée de
gamme à 2 euros et celui à
20 euros, de manière à pouvoir capter la clientèle à petit
budget qui souhaite bénéficier de quelques gigaoctets
supplémentaires dans son
abonnement, mais à des prix
demeurant très compétitifs.
Une refonte des offres et du
«pricing» que Niel, qui avait
pris un peu de recul ces derniers temps, devrait superviser. Free insiste aussi sur les
relais de croissance dont il
dispose. A commencer par la
nouvelle Freebox, qui devrait
être dévoilée en septembre.
«Longtemps focalisé sur
l’ADSL dont Free aura été un
des grands champions, le
monde de l’Internet fixe migre
aujourd’hui vers la fibre
optique, qui devrait toucher
9 millions de foyers raccordables d’ici fin 2018 et 22 millions en 2022, analyse Alexandre Iatrides d’Oddo securities.
Or pour donner de l’intérêt à
cette migration, il faut offrir
de nouveaux services. Cela
pourrait par exemple concerner le stockage à distance
dans le cloud, aujourd’hui
trusté par les Gafa [les géants
du Web]. Un acteur comme
Free, soumis à une réglementation locale plus protectrice
de nos données, a d’évidence
une carte à jouer.»
L’autre piste d’avenir passe
par le développement à l’international. Déjà présent
en Irlande où Iliad détient
31,6% de l’opérateur Eir, Free
attend énormément de son
arrivée dans le mobile en Italie, au début de l’été, où il entend bien faire exploser un
marché jusqu’ici contrôlé par
trois opérateurs historiques.
CHRISTOPHE ALIX
Histoires
dites
Fabric
ce Drouelle
affaires sensibles
15 : 00 - 16
:
L’affaire du jour :
Le voile de la discorde 1989 :
l’affaire des foulards de Creil
invitée : Bernadette Sauvaget
00
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18 u
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Sciences naturelles,
sciences si humaines
L’anthropocène, lieu
de tensions scientifiques
et politiques
Forgé par les sciences de
la Terre, ce concept,
désignant une époque
géologique marquée par
l’impact de l’homme et
du capitalisme sur le climat,
a contraint l’histoire
naturelle et l’histoire
humaine à sceller leurs
retrouvailles. Non sans
frottements et tensions.
L’
anthropocène est actuellement un
des principaux domaines de recherche où se côtoient, et parfois se
rudoient, sciences naturelles et sciences
humaines. Proposé au tournant des années 2000 par le prix Nobel de chimie Paul
Crutzen, l’anthropocène désigne une nouvelle époque géologique, encore informelle, faisant suite à l’holocène.
Sur le versant positif, l’anthropocène signe
les retrouvailles de l’histoire naturelle et
de l’histoire humaine qu’un siècle de spécialisation académique avait séparées.
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(1)
Pour les historiens, il constitue un appel
très fort à rematérialiser leurs récits : quel
sens historique, quels acteurs, quelles institutions, quelles idéologies, quels phénomènes (guerre, impérialisme formel et informel, capitalisme, fordisme, etc.) faut-il
mettre derrière les courbes mesurant la
croissance des pollutions au XIXe et
XXe siècles ? L’intérêt de l’anthropocène
est d’avoir initié une réflexion plus rigoureuse sur les origines de la crise environnementale en cours.
Ce faisant, l’anthropocène est aussi un lieu
de tensions scientifiques et politiques. En
un sens, il était le plus mauvais terme possible pour nommer la crise environnementale. En désignant comme responsable un anthropos indifférencié, une
humanité prise comme une espèce, il
charrie une vision malthusienne des questions écologiques. Or, si la démographie a
sans doute quelque chose à voir avec la
crise environnementale, elle n’est certainement pas le facteur principal : entre
1800 et 2000, la population mondiale est
certes multipliée par 6, mais la consommation d’énergie par 40 et le capital, si l’on
prend les chiffres de Thomas Piketty, par
134. Face à un «système Terre» menacé,
nous n’avons pas un anthropos indifférencié, mais des sociétés et un «système
monde» structurellement inégalitaires.
Par exemple, les émissions cumulées de
CO2 des deux puissances hégémoniques
du XIXe siècle (la Grande-Bretagne) et du
XXe siècle (les Etats-Unis) représentent
60% du total mondial en 1900, 55% en
1950 et pas loin de 50% en 1980. D’un point
de vue historique il serait sans conteste
plus rigoureux de parler de «capitalocène»
ou même «d’anglocène»…
La question du point de départ de l’anthropocène fournit un deuxième lieu de tension. Pour officialiser une époque géologique, il faut du solide, du sédiment, des
traces dans les roches, ce que les géologues appellent un «marqueur stratigraphique global». Le résultat est que le débat sur
l’anthropocène s’est focalisé non pas sur
des processus historiques, mais sur une
date de départ. De nombreuses propositions ont émergé mais la position qui paraît s’imposer est de faire débuter l’anthropocène dans les années 1950 lorsque la
bombe atomique et la croissance économique globale laissent des marques géologiques indubitables. Mais en profilant
ainsi l’anthropocène pour répondre plus
facilement aux exigences des stratigra-
phes on perd le sens de l’alerte initiale.
L’augmentation du CO2 et la révolution industrielle passent au second plan, de
même que l’impérialisme ou la guerre,
alors même que les techniques qui nous
ont conduits dans l’anthropocène sont
toutes liées au fait militaire et à l’exploitation des ressources des pays pauvres.
Troisièmement, pour ses promoteurs, parler d’anthropocène signifie que l’humanité
est devenue un agent perturbant l’équilibre du «système Terre». Depuis les années
1980, les sciences du «système Terre» qui
sont à l’origine du concept d’anthropocène
promeuvent une vision très particulière de
notre planète comme un système certes
complexe, mais un système tout de même
que l’on peut analyser, décomposer, modéliser et surtout, si nécessaire, maîtriser.
Dans un article de Nature de 1999, Hans
Joachim Schellnhuber, une des sommités
du domaine présentait sa discipline
comme une «seconde révolution copernicienne». Les promoteurs de l’anthropocène se comparent volontiers à Galilée,
Darwin ou Pasteur, ils seraient les initiateurs d’une «révolution scientifique», alors
même que l’idée de la Terre comme un
système possède une longue généalogie
que l’on peut, sans exagération, faire remonter aux théories de la Terre du
XVIIe siècle.
Le point n’est pas simplement historique :
la prétention à la nouveauté des savoirs
sur la Terre est aussi une prétention des
savants à agir sur celle-ci. La glorification
des «sciences du système Terre», leur capacité à identifier les seuils et les «points
de bascule» qu’il ne faut pas franchir sous
peine de catastrophe servent surtout à justifier les entreprises les plus démiurgiques
de «stabilisation» du «système Terre». Par
exemple : contrer le réchauffement climatique en injectant des particules soufrées
dans la haute atmosphère pour renvoyer
une partie de l’énergie solaire vers l’espace. A un anthropocène inconscient, succéderait enfin un «bon anthropocène»
éclairé par les scientifiques. Et ce n’est pas
un hasard si l’inventeur du mot «anthropocène», Paul Crutzen, est aussi un promoteur des techniques de la géoingéniérie. Le rôle des sciences humaines est
aussi de veiller à ce que l’anthropocène ne
devienne le discours légitime d’un nouveau géopouvoir. •
Par
JEAN-BAPTISTE
FRESSOZ
DR
IDÉES/
Historien des sciences, chercheur au
CNRS, centre Alexandre-Koyré, EHESS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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Humain, non-humain. Lors de sa deuxième édition, le Festival toulousain «L’histoire à venir» (de jeudi
à dimanche) va parler animaux, dieux, plantes, robots, chimères et techno. Bref, creuser
les relations que les hommes entretiennent
avec tout ce qui n’est pas eux. Après les big
data l’an passé, les rencontres, dont Libé est
partenaire, se coltinent encore l’actualité: il
sera question de transhumanisme, de neurobiologie, de
brevetisation du vivant et d’intelligence artificielle pendant quatre jours. Mais aussi de la meilleure
manière de les approcher. Les sciences humaines et l’histoire ont-elles encore leur mot
à dire quand les sciences du vivant et la technologie prennent toute la place ? Le social
est-il réductible au biologique ? Les historiens Jean-Baptiste Fressoz et Sylvie Chaperon, qui interviendront lors du festival, montrent au con-
u 19
traire le rôle capital que peuvent jouer l’histoire ou la
sociologie pour accompagner ou contredire les savants,
qu’ils cherchent à légitimer au nom de la nature et du cerveau des inégalités bien sociales ou tentent de reprendre
d’une main bien humaine le contrôle sur le non humain
qui nous entoure.
Les conférences prononcées en 2017 par Patrick Boucheron et François Hartog viennent d’être publiées: l’Histoire à venir, Anacharsis,
78 pages, 13 euros).
Neuroféminisme contre neurosexisme
Bien avant l’IRM, des savants ont
voulu légitimer les inégalités de genre
par le cerveau. Les neurosciences
prolongent cette tradition. Mais les
scientifiques féministes s’organisent.
tées. La faible teneur informative des images est
rappelée. Ce que Bruno
Latour appelle «la construction du fait scientifique» comporte quantité de
choix et de méthodes avec
des implications fortes sur
les résultats. La méthode
expérimentale, qui est depuis la seconde moitié du
XIXe siècle le principal garant de l’objectivité des
sciences du vivant, doit
être examinée attentivement. Mais cette tâche ingrate, hautement technique, décourage le lecteur et
n’a que rarement l’impact
médiatique de la publication qui l’a suscité. La critique épingle d’ailleurs
autant, sinon plus, les relais de vulgarisation scientifique qui irriguent les
grands médias. Les auteurs
de l’article sur les différences dans le connectome
n’émettent que des hypothèses, mais en France, où
les adversaires du mariage
pour tous commencent à
s’attaquer au genre dans les
manuels scolaires, la nouvelle fait grand bruit.
Certains n’hésitent pas à la
brandir comme la preuve
irréfutable que la «théorie
du genre» est une invention militante et qu’hommes et femmes ne sont pas
programmés pour les mêmes tâches.
Souvent, les variations entre les sexes constatées ne
SYLVIE
CHAPERON
Par
DR
L
a critique féministe
cible régulièrement
des publications neuroscientifiques. Non que
les neurosciences soient
plus traversées par le
sexisme que les autres
sciences mais elles bénéficient d’échos médiatiques
considérables. Quelques
exemples donneront une
idée du neurosexisme et du
neuroféminisme, pour reprendre des anglicismes
courants.
Avant l’invention des IRM,
des savants s’appuyaient
déjà sur l’anatomie post
mortem des cerveaux afin
de trouver des différences
entre les sexes susceptibles
d’expliquer les inégalités
de genre. L’écart entre les
volumes moyens des cerveaux masculins et féminins a permis pendant
longtemps d’affirmer l’infériorité intellectuelle des
femmes. Plus récemment,
un article de la prestigieuse
revue Science de 1982 affirmait des différences de volume dans les corps calleux
des hommes et des femmes, ensemble de fibres
nerveuses qui relient les
hémisphères et les lobes
entre eux. Une décennie
plus tard, les scientifiques
glosaient sur les conséquences fonctionnelles que
ces variations engendreraient. En 2013, une étude
publiée dans PNAS, revue
de l’Académie des sciences
des Etats-Unis, affirme
avoir trouvé des différences
significatives dans les connectivités cérébrales entre
hommes (plus intrahémisphériques) et femmes (interhémisphériques).
A chaque fois, le gros de la
critique féministe (qui est
aussi une critique scientifique) porte sur la méthode
expérimentale et ses modélisations – tailles et constitutions des échantillons
notamment. Les modalités
de production des imageries cérébrales sont scru-
Professeure d’histoire
contemporaine à
l’Université de Toulouse
Jean-Jaurès.
sont pas plus importantes
que les différences entre les
individus. Surtout, elles
peuvent être fonction
d’autres facteurs que le
sexe –l’âge ou la taille du
cerveau, elle-même corrélée à la taille des individu·e·s. Ainsi la taille du
corps calleux, qui s’est révélée être dépendante du
volume cérébral, a cessé
d’être un enjeu. Et comment savoir si les différences constatées sont imputables au sexe ou au genre,
c’est-à-dire, pour faire bref,
à la biologie ou aux structures sociales? On sait que les
spécialisations cognitives
laissent leurs empreintes
dans le cerveau et qu’elles
sont liées aux divisions sociales, culturelles ou professionnelles. Le concept
de plasticité cérébrale est
ainsi régulièrement mobilisé pour expliquer des circuits neuronaux spécialisés
et leur caractère acquérable
ou réversible.
Plus globalement enfin, les
chercheuses féministes
contestent les fondements
de ce type de travaux. Si
l’analyse du dimorphisme
sexuel peut être pertinente
cliniquement et en termes
thérapeutiques, elle ne
peut avoir de valeur expli-
cative pour les phénomènes sociaux. Au contraire,
ceux-ci expliquent plutôt
pourquoi des scientifiques
de toutes disciplines continuent si assidûment et depuis des siècles à rechercher des manifestations du
dimorphisme sexuel dans
chaque élément corporel
nouvellement découvert ou
grâce à de nouvelles techniques d’investigation. Les
stéréotypes de genre ont la
peau dure et agissent sur le
cerveau des scientifiques à
chaque étape de leurs essais et raisonnements.
Face à cela la critique féministe des neurosciences
L'ŒIL DE WILLEM
s’organise et s’étend. Depuis 2010, le «NeuroGenderings Network», un réseau
interdisciplinaire et international de vigilance, produit des colloques tous les
deux ans et d’importantes
contributions. Parmi les
expertes, auxquelles j’ai
beaucoup emprunté, signalons la philosophe des
sciences Cynthia Kraus, la
biologiste Odile Fillod et
son blog «Allodoxia», la
neurobiologiste Catherine
Vidal. Neuroféminisme
contre neurosexisme, constructivisme contre naturalisme : la science est aussi
un combat politique. •
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20 u
Libération Mercredi 16 Mai 2018
CULTURE/
LIBÉ.FR
Lundi noir Inventeur d’une musi-
que symphonique électrique et
jusqu’au-boutiste, auteur de seize
symphonies taillées dans le rock le plus radical, Glenn
Branca (à gauche) est décédé lundi, à l’âge de 69 ans.
Dessinateur hyperréaliste aux commandes de la saga
XIII, William Vance est mort à 82 ans. Son ami et éditeur
Yves Schlirf nous parle de ce grand de la BD belge «qui
se cachait pour dessiner». PHOTOS AGENCE VU ET AFP
Tom Wolfe, l’étoffe d’un héraut
L’Américain, tête
de file du nouveau
journalisme et
auteur du «Bûcher
des vanités», est
mort lundi à 88 ans.
Washington Post, pour Rolling Stone et d’autres magazines branchés ont fait sa
gloire initiale. «Un bon roman, disait-il, c’est d’abord
du bon journalisme.»
Verve. Sa description grin-
Par
LAURENT JOFFRIN
C
omme Mark Twain,
les aphorismes en
moins, il portait en
toutes saisons un costume
croisé d’une blancheur immaculée, «non pour être prétentieux», mais parce qu’il ne
détestait pas «qu’on le remarque» disait-il. Comme Zola, le
génie en moins, il arpentait
un carnet à la main des lieux
dont il ferait le décor de ses
romans. Comme Flaubert, le
style en moins, il moquait
toujours avec subtilité, mais
avec une insistance criante,
les travers du progressisme et
ne cachait pas sa propension
à voter pour des candidats
notoirement réactionnaires.
Tom Wolfe, mort lundi à l’âge
de 88 ans, a néanmoins créé
un genre, le «nouveau journalisme», qu’il définissait
comme «une hystérie naturaliste», mélange d’écriture
subjective, de sociologie distrayante, d’enquête maniaque et d’obsession du détail.
Il a surtout écrit de retentissants best-sellers – l’Etoffe
des héros, le Bûcher des vanités, Un homme, un vrai.
Tom Wolfe, chez lui, à New York, en mars 2013. PHOTO JEAN-LUC BERTINI. PASCO
Muscadin. Le premier se
changea à l’écran en blockbuster hyperréaliste contant
les grandeurs et les vanités de
la conquête spatiale américaine, le second en thriller social un peu lourdaud mis en
scène par Brian de Palma qui
symbolisa les affres et les ridicules de la société new-yorkaise écartelée entre le cynisme de la finance, les
errements de la justice et les
roublardes croisades menées
au nom du communautarisme politiquement correct.
Comme journaliste puis
comme écrivain, il fut une
star adulée, populaire et chic
à la fois, même si sa gloire devait se faner quelque peu au
tournant du siècle.
Comme l’écrivait Nicolas Demorand dans Libération, cet
Américain jusqu’au bout des
ongles, né en 1930 d’une famille modeste du Sud, monté
à New York pour conquérir le
monde tel Rubempré, fut «le
dernier écrivain français du
XIXe siècle». Il revendiquait
cet héritage très traditionnel
avec hauteur, moquant sans
cesse les romans personnels
et à ses yeux narcissiques qui
foisonnaient dans la littérature américaine. Aux écrivains reconnus, Mailer ou
Updike, qui le battaient froid
et démolissaient ses romans
imités de Dickens ou de
Thackeray, il rétorquait que
leurs tirages étaient confi-
dentiels quand lui rencontrait un succès populaire
écrasant. Sa méthode était
celle de Zola, même s’il était
loin de l’ambition novatrice
du maître, comme de sa torrentielle créativité. Il s’est enfermé dans une chambre
froide –avec un crayon parce
que l’encre gelait – pour dé-
crire le travail d’un ouvrier
de la grande distribution, il a
étudié à fond les métiers de
ses personnages qu’il décrivait avec une minutie de
notaire talentueux, il a
sillonné le Sud profond
pendant dix ans avant de
produire les 800 pages d’Un
homme, un vrai.
Il revendiquait cet héritage très
traditionnel avec hauteur,
moquant sans cesse les romans
personnels et à ses yeux
narcissiques qui foisonnaient
dans la littérature américaine.
Dandy conservateur à l’élégance de muscadin, vivant
dans une retraite new-yorkaise toute de pénombre et
de raffinement, c’était aussi
un travailleur acharné qui
soutenait ses intrigues d’un
travail harassant de documentaliste aigu. Son style
était populaire, généreux,
fluide, émaillé de mille détails, ces «petits faits vrais»
qui étaient la Bible de son
autre maître, Stendhal. Son
réalisme allait jusqu’à contrefaire par une écriture phonétique bourrée d’onomatopées
irritantes les accents propres
à tel ou tel Etat américain ou
à telle ou telle classe sociale.
Ses reportages pour le
çante des «Fifth Avenue radicals» (la «gauche caviar») a
mis en rage l’intelligentsia
progressiste. Il fut même
taxé de racisme pour son
portrait au vitriol des activistes noirs lancés dans les
manœuvres de la politique
ethnique. «C’est simplement
parce que j’ai mis les pieds
dans le plat. Or les règles des
milieux intellectuels de
New York, où tout est affaire
de conventions, veulent que
l’on n’aborde la question raciale qu’à travers des héros
noirs ou portoricains irréprochables.» Il ajoutait, avec une
verve quelque peu poujadiste, vouée à une longue
postérité dans la dénonciation de la «bien-pensance»
«que des gens qui ne sont jamais sortis de leur appartement ou de leur bureau de
Manhattan aillent se balader
dans le Bronx, alors nous
comparerons nos images respectives de New York», tout
en mettant ses détracteurs
au défi de trouver dans ses livres la moindre trace de racisme. Et de fait, dans Un
homme, un vrai, consacré en
grande partie aux Noirs
du Sud, il fait preuve d’une
empathie indiscutable avec
les réprouvés de la société
américaine.
Wolfe, modeste malgré son
dandysme, humble dans le
succès, parlant d’une voix
fluette et professant un conservatisme sarcastique et tolérant, ne laissera pas une
trace majeure dans la littérature américaine. Mais il a
distrait des millions de
lecteurs par ses romans reportages acides et foisonnants. Il laissera surtout des
documents tissés de scènes
saisissantes qui sont une
bonne partie de la mémoire
américaine de la fin du
XXe siècle, quand l’empire en
pleine contre-attaque ausculte néanmoins ses déchirures et ses tares avec une lucidité cruelle. •
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
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Paris
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HORIZONTALEMENT
I. Il fait rimer mieux et vieux
II. Il est hallucinant ; Mot à
usage unique III. Ce qui reste
après paiement par chèque ;
Lieu de départ avant démarrage en flèche IV. Ersatz
sucré pour diabétiques
V. Cours en première page ;
On y prie Allah VI. Lieux
d’éveil ; Contingent militaire
fourni par une tribu
VII. Prénom féminin, celui
d’une prostituée chez
Dostoïevski VIII. Permettant
de cultiver son jardin IX. Le
corps du Christ ; Assortis des
couleurs X. Il a été arrêté en
Russie ; Trois lettres du mot
gréviste XI. Telle rare cellule
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GORON
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Grille n°911
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Vieux maroquin ; Qui affiche son souhait de ne pas la voir 2. Mis à plat ;
Alcool entre Europe et Asie 3. On y fourre fourrage ; Fruit meilleur en
bouche qu’au nez 4. Echecs et marche ; Vieil inconnu 5. Ligue de géants ;
Histoire du Nord à cheval sur le premier V. ; Pied grec 6. Le rouge et le noir
d’Arthur Rimbaud ; Vieille organisation armée sioniste 7. En mission, il
s’envoie en l’air 8. Préparation de peaux 9. Qui crée une de ces émotions !
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. FELDSPATH. II. RUERA. PAO. III. ALDO. COUV.
IV. NÉANTISSE. V. CR. TILT. VI. LECLERC. VII. PRO. SÉRER.
VIII. HÉRA. RIGA. IX. OLIVE. OIF. X. BAO. TAROT. XI. EXTRAFINS.
Verticalement 1. FRANCOPHOBE. 2. EULER. RELAX. 3. LÉDA. LORIOT.
4. DRONTE. AV. 5. SA. TICS. ETA. 6. CILLER. AF. 7. A POSTERIORI.
8. TAUS. RÉGION. 9. HOVERCRAFTS.
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tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
◗ SUDOKU 3667 MOYEN
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Solutions des
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
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Dijon
Nantes
0,6 m/13º
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Lyon
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IP 04 91 27 01 16
Origine du papier : France
Bordeaux
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Toulouse
1 m/16º
Nice
Marseille
Toulouse
Montpellier
1 m/19º
-10/0°
1/5°
Soleil
Agitée
Bordeaux
Montpellier
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Nice
Marseille
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
0,3 m/17º
16/20°
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
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MIN
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23 Alger
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SUDOKU 3666 DIFFICILE
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Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
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Brest
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II
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
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2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
La situation reste instable sur les régions du
centre du pays jusqu'au Nord-Est. Ailleurs,
les nuages sont plus ou moins nombreux
sauf sur le pourtour méditerranéen où le
soleil se montre plus généreux.
L’APRÈS-MIDI Des averses devraient
concerner nos régions de la moitié sud à
l'exception du pourtour méditerranéen où le
soleil persiste.
1 m/12º
3
III
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Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
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adjoints
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Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
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Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
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Le temps est plus instable des Pyrénées au
centre de la France mais aussi du côté de la
Bretagne et sur les reliefs de l'Est. Les
éclaircies sont plus ou moins larges ailleurs.
L’APRÈS-MIDI L'instabilité se généralise à la
moitié du pays avec des averses pouvant
prendre un caractère orageux sur les reliefs
de l'Est. le temps est plus clément sur la
façade Atlantique et les Hauts de France.
Principal actionnaire
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Par GAËTAN
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
(cours,
association,
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RCS Paris : 382.028.199
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de la rédaction
Paul Quinio
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L’ANNÉE 68
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 16 mai
vu par Geneviève Brisac
LA MERVEILLEUSE
LÉGÈRETÉ DE L’ÊTRE
L’air du printemps, l’air de la rue et l’air des manifestations, l’odeur
du marqueur noir sur les banderoles poussent à vivre plutôt qu’à écouter
un prof parler. Presque tous les lycées parisiens sont occupés, le soleil brille.
DR
T
Depuis les Filles,
paru en 1987,
Geneviève Brisac
a publié 17 romans
mais aussi écrit de
nombreux titres de
littérature jeunesse
dans le cadre de
L’école des loisirs.
Dernier ouvrage paru :
LE CHAGRIN D’AIMER
Grasset, 2018.
ous les matins, une fille
de 16 ans comme toutes les
autres, vêtue comme toutes
les autres d’un jean frappé en velours vert ou bleu et d’une chemise
nouée, descend la rue Soufflot, traverse le boulevard Saint-Michel jonché des débris des combats de la
veille, respire l’odeur banale de
brûlé et de gaz lacrymogènes, escalade un reste de barricade. C’est ici
au Quartier latin que ça se passe et
elle est là, parce que c’est son quartier, son boulevard, sa rue, depuis
toujours, depuis seize ans, qui est
son toujours. Ce matin, le 16 mai,
elle descend la rue Monsieur-lePrince, comme tous les jours depuis
six ans, c’est le chemin du lycée. Il
est 7 h 45.
Depuis le soir de février, où elle a vu
matraquer les étudiants qui défilaient sous une pluie froide pour le
FNL, pour Hô-Chi-Minh et Che Guevara, Hô-Hô-Hô-Chi-Minh, TcheTche Guevara, elle ne confond plus
FNL et FLN, elle en est fière, elle lit
le Monde que vend à la criée d’une
manière unique un habitué du quartier qui est devenu un ami. Elle lit le
Nouvel Observateur, K.S. Karol, Jean
Lacouture. Elle s’arrête rue des Fossés Saint-Jacques, à la librairie de la
Vieille Taupe où des types à lunettes
lui refilent des brochures sur l’autogestion; elle sait ce qui se passe à Berkeley, et ailleurs. Elle attend quelque chose, elle ne sait pas quoi.
En mars, le quartier a commencé à
vibrer. Au retour des vacances de
Pâques, personne n’a repris les
cours. Enfin presque personne. Des
parents ont envoyé leurs enfants à
la campagne, certaines élèves de
terminale sont parties réviser leur
bac en province, loin du bruit des sirènes de police et des slogans, loin
des manifs. La vie s’est remplie d’assemblées générales. Elles se tiennent dans la salle de permanence,
tout de suite à droite en entrant. Ou,
le plus souvent dans la cour, quand
il ne pleut pas.
Quel temps fait-il, ce 16 mai? Dans
mon souvenir, il fait beau, beau et
chaud. Mais la mémoire météorologique est mensongère comme les
autres mémoires. En descendant
vers le lycée, en réfléchissant à cette
AG décisive qui va avoir lieu tout à
l’heure pour décider d’occuper de
jour et de nuit, elle repense à la journée de la veille. Dès qu’elle a appris
l’occupation de l’Odéon, elle est accourue, comme tous les badauds et
tous les militants, tous les voisins et
tous les curieux. Elle va aux manifs,
elle rôde dans la Sorbonne occupée,
elle crie et elle court, et elle reprend
son souffle, elle cherche et elle attend, elle ne sait pas très bien quoi,
c’est comme tout le monde, c’est
comme ça. L’air est spécial, l’air de
la rue et l’air des manifs, l’air du
printemps, l’air de l’aventure. L’air
léger et frais pousse à vivre et à
croire. Et à ne rien prendre au sérieux, sinon l’immense joie de secouer d’invisibles chaînes, et de
parler à tout le monde. La merveilleuse légèreté de l’être.
GARDEZ VOS PETITS CHEFS
CHEZ VOUS
A l’Odéon, il y a foule, et une scène
et un micro. Quelqu’un parle de la
société du spectacle, quelqu’un se
moque de l’orateur, de son ton pompeux. Elle s’est avancée, elle s’est
fait un chemin. Prendre la parole.
Ses jambes tremblent, et ses mains,
comme au moment des charges de
CRS, d’une certaine façon. «Chasse
le flic de ta tête», lui a dit un type il
y a quelques jours à Denfert-Rochereau et depuis elle essaie de comprendre ce que cela signifie. Cela
veut dire y aller. Oser. Sortir de
l’ombre, dire. Cela veut dire ne pas
avoir peur. Elle suppose. Elle est
montée à la tribune et elle a dit: «Au
lycée, on occupe, on ne veut plus de
cette manière d’étudier.» Elle cite
l’abbaye de Thélème, le regrette instantanément, elle dit: «on s’est organisées». Elle ne dit pas qu’elles ont
refusé le soutien paternaliste des
garçons d’à côté. Non pas qu’elles
n’aient pas eu envie de voir des garçons au lycée, de tomber amoureuses, au contraire. Peut-être d’autres
garçons. Ceux-là, les militants du
noble lycée Henri-IV, les vaillants
samouraïs du lycée Louis-le-Grand,
on se demande encore pour qui ils
se prennent, merci, pas besoin de
vos leçons, gardez vos petits chefs
chez vous.
Leurs petites amies sont parties
avec eux, on est restées entre nous.
Elle n’a pas dit l’émotion d’inventer
les banderoles les plus belles.
L’odeur du marqueur noir, les grandes lettres sur les draps. Elle n’a pas
dit «on a un service d’ordre de
filles». Elle n’a pas dit «on étudie la
révolution de 48, c’est notre préférée». Personne n’écoutait, et puis
elle voyait très bien que ce n’était
pas assez flamboyant. Trop calme,
trop artisanal. Pas assez ouvrier. Pas
assez violent. Pas spectaculaire. Des
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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u 23
Le théâtre de l’Odéon
occupé, le 15 mai 1968.
PHOTO GÉRARD AIMÉ. GAMMARAPHO.
Le photographe Gérard
Aimé est décédé le 11 mai
2018. Etudiant en 1965 à
Nanterre, membre des
Jeunesses communistes
révolutionnaires en 1968,
il fut un témoin des
événements de Mai 68.
Nous publierons toute
cette semaine ces
images. Fondateur, avec
Serge July, de Fotolib,
première agence du
quotidien Libération, il
créa aussi le club photo
de la cité universitaire de
Nanterre, ce qui l’amena à
couvrir les préambules
historiques de Mai 68. Au
cœur du mouvement, il
documenta cette époque,
des premières réunions
avec Dany le Rouge à
Nanterre aux barricades,
en passant par
l’occupation du théâtre
de l’Odéon.
Lire sur Libération.fr un article
qui lui est consacré
filles. Pas bagarreuses. Des petites
bourgeoises apolitiques. Des filles
pour qui la révolution c’est : «à bas
le cours magistral, vive les exposés !»
Elle n’a pas dit le plus important,
comment le 3 mai, une manifestation l’avait détournée de son rendez-vous chez le psychiatre censé
maintenir son âme hors de l’eau
boueuse du chagrin. Comment soudain l’air était différent, plus aérien, plus léger, lumineux, et les
feuilles plus vertes, et cætera. La légèreté, la merveilleuse légèreté de
l’être. Une foule de filles et de garçons marchant dans la même direction et chantant les mêmes chansons, scandant le même slogan,
«libérez nos camarades», l’ont détournée à jamais, des interférences,
de la cinématique, des ondes en
tout genre, de l’effet Doppler et du
calcul intégral.
LA JONCTION DES LYCÉENNES
ET DES EMPLOYÉS DES PUF
S’asseoir pour écouter un prof parler lui semble depuis ce jour impossible à penser. Quelqu’un d’autre
parlait déjà, et personne n’écoutait.
Quand elle arrive au lycée, l’assemblée générale commence. C’est
rôdé. L’ordre du jour. Organiser le
tour des classes, faire débrayer les
récalcitrantes. Dire ce qui se passe
dans le pays. Elle monte sur une table et raconte l’Odéon mais aussi les
usines Renault, et le mouvement
breton. Quand Renault éternue, dit
quelqu’un, la France s’enrhume.
Cléon, et Flins. Atchoum, rigole une
fille. Cléon et Flins et Billancourt.
Des noms devenus familiers.
Presque tous les lycées parisiens
sont occupés. Mettre sur pied de
nouvelles commissions, étudier les
autres systèmes d’éducation. Ça
s’agite dans le hall. Deux lycéennes
disent que les PUF se sont mises en
grève. Applaudissements. Le soleil
brille. En mai, cette année-là, il faisait toujours beau et chaud. On sort
les banderoles «lycée en grève, solidarité», on part en cortège vers le
boulevard saint-Michel. «So-so-sosolidarité.»
Le 16 mai 1968, nous avons organisé
la jonction des lycéennes et des employés des PUF. Commencé des
amitiés, et organisé des collectes
dans tout le quartier. Du moins
est-ce ainsi dans mon souvenir.
Toutes unies. Pour un monde
meilleur. •
Jeudi, le 17 mai vu par Danièle Sallenave
16 MAI : GRÈVE ILLIMITÉE ET SLOGANS À L’INFINI
Pompidou s’inquiète. Il pariait sur un reflux, c’est le raz-de-marée. Partout en
France la grève ouvrière prend comme un
feu de brousse. La CGT a sauté dans le
train : du coup le mouvement devient national. La centrale de Georges Séguy, liée
au PCF, ne veut pas d’un mouvement insurrectionnel. Elle se cantonnera à des revendications immédiates, quantitatives
pour l’essentiel. Mais, pour l’instant, elle
pousse à la roue. Les dépôts de Montparnasse et de Vaugirard s’arrêtent.
A 14 heures à Cléon, la grève illimitée est
votée, bientôt Billancourt va rejoindre le
mouvement. Aux PTT, les jeunes postiers
imposent eux aussi l’arrêt de travail. Rhodiacéta, les Forges du Creusot, Nord-Aviation, Hispano-Suiza, Babcock, Berliet,
Rhône-Poulenc, cessent le travail.
A 17 heures, il y a 300 000 grévistes.
A 22 heures, ils sont 600 000. Dans un effort désespéré, Pompidou décide de parler à la télévision. Dans l’après-midi, il enregistre une déclaration solennelle pour
appeler les Français à «refuser l’anarchie».
Mais ce qu’il ne sait pas, c’est que la télévision a invité en début de soirée les trois
leaders étudiants, Cohn-Bendit, Geismar
et Sauvageot. Face à trois journalistes plutôt hostiles, les jeunes gens ne se démon-
tent pas. Ils parlent clair, manient l’humour et la
provocation. Ils ont gagné leurs galons de stars
de la contestation. Diffusée dans la foulée, l’intervention enregistrée du Premier ministre paraît mécanique, compassée, décalée. Pompidou
a arrêté sa tactique : il tiendra bon en faisant le
gros dos. Tôt ou tard, la contestation et la grève
générale donneront une image de désordre et
d’aventure. Lassée de la grève et apeurée par la
perspective d’une révolution, l’opinion se retournera. Pour hâter la reverse, Pompidou
compte sur le spectacle baroque de la Sorbonne
occupée. Dans un premier temps, il se trompe.
Au son des orchestres, dans un foisonnement
de débats et d’initiatives militantes, la vieille
université est le lieu d’une extraordinaire libération de la parole qui suscite fascination et enthousiasme. Sur les murs, les slogans témoignent de cette étonnante créativité collective :
«L’imagination prend le pouvoir», «Prenez vos
désirs pour des réalités», «Sous les pavés, la
plage». Et encore, plus poétiques ou plus incongrus : «Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de
faire l’amour, plus je fais l’amour, plus j’ai envie
de faire la révolution» ; «Assez d’actes, des
mots !» ; «La vie est ailleurs» ; «Cache-toi, objet» ;
«La liberté est le crime qui contient tous les
autres». La révolution du verbe double la révolte
sociale.
LAURENT JOFFRIN
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Libération Mercredi 16 Mai 2018
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L’ombre de l’homme
Philippe Bohn Actuel patron d’Air Sénégal, cet ex-agent
d’influence pour Airbus, Elf ou Vivendi raconte comment
signer un gros contrat est aussi affaire d’empathie.
P
ar une journée ensoleillée, pénétrer dans le bar anglais
de l’hôtel Regina, c’est se frayer une voie dans un maquis opaque. Un lieu parfait pour rencontrer un homme
de l’ombre. Philippe Bohn, l’ex-M. Afrique d’EADS, publie le
récit de ses aventures africaines. Quelque chose entre Hergé
et Gérard de Villiers, avec une foule de personnages colorés.
Quinquagénaire ayant adopté volontairement la calvitie aux
premières trahisons capillaires, ce prince Malko a d’abord été
l’assistant des photographes Helmut Newton et Frank Horvat, avant de servir Alfred
Sirven et Loïc Le Floch-Prigent chez Elf,
Henri Proglio chez Vivendi ou Marwan
Lahoud chez Airbus… C’est lui qu’on envoie en Afrique pour
«négocier» avec les chefs d’Etats africains. «Bohn, c’est l’Afrique, l’aventure et le sport, le patriotisme économique et l’empathie pour les autres», a résumé son vieil ami Renaud Girard,
grand reporter au Figaro. Bohn lui doit les débuts de son carnet d’adresse d’agent d’influence.
Devant un Perrier citron, Bohn commente l’affaire du financement présumé de la campagne présidentielle de Sarkozy en
2007 par la Libye. Ce yogi éclairé jette une lumière crue sur
les mœurs ténébreuses de certains politiciens. «Dans ce dos-
sier, je suis le seul à les connaître tous. Et véritablement tous»,
dit-il, en baissant la voix, comme si le seau à champagne posé
sur le bar dissimulait une caméra. Tous ? Ce n’est pas du pipeau. Kadhafi lui-même, ses fils, un ministre libyen retrouvé
noyé dans le Danube, Sarkozy, Guéant et Djouri… Le contrat
se transforme en affaire dans l’entre-deux tours de la campagne 2012 lorsque Mediapart produit un document libyen dénonçant un financement de Tripoli dans la campagne 2007
de Sarkozy. «Je fabrique les mêmes avec
une photocopieuse couleur, il me reste du
papier à en-tête. Des trucs de collégiens»,
affirme Bohn, qui n’y croit pas. Pourtant,
il en veut à Sarkozy. «Comme Obama, il devrait confesser que
son intervention en Libye a été la pire décision de son quinquennat. Mais dans le dossier libyen, il n’y a rien contre lui.»
L’ovale imberbe de son visage est encadré de deux oreilles de
chauve-souris –défaut de plicature de l’anthélix– qui lui permettent de se déplacer avec aisance dans les zones obscures.
«Sarkozy est un garçon un peu clinquant, il a le goût du flashy.
Il pense aimer l’argent, il n’aime que le pouvoir et la politique.
Je ne crois pas une seconde qu’il soit allé demander lui-même
quelque chose à Kadhafi. A un certain niveau, on ne s’occupe
LE PORTRAIT
pas de l’intendance», affirme-t-il. Noir et jaune comme un polar, son livre est posé sur la table. Sur la jaquette, on l’a représenté en contre-jour, en imper au col relevé. «Le problème,
dans le journalisme d’enquête comme dans les métiers de renseignement, c’est d’avoir accès au réseau, poursuit-il. Mais at-on le bon réseau? Son point de vue, il faut toujours être capable de lui imposer la validation du réel. Certains médias remplacent l’enquête par l’idéologie.»
En 2002, Philippe Bohn entre chez EADS (devenu Airbus),
pour vendre 42 avions à South African Airways et rafler la
commande à Boeing: il connaît de longue date Thabo Mbeki,
le président sud-africain. Trois ans plus tard, il devient le
M. Libye de la firme. Pour vendre des avions, il doit construire
un réseau d’influence. Expert en relations humaines, le Français analyse avec finesse les interactions entre les membres
de l’entourage de Kadhafi, afin de trouver sa propre place.
Bohn se rapproche de son fils Saïf Al-Islam, élégant play-boy
diplômé d’architecture et d’économie, avec lequel il noue une
relation amicale.
Sincèrement empathique, dépourvu d’ego et disponible, Bohn
est doué pour l’amitié. En 2008, lorsqu’il rejoint Saïf à SaintTropez pour son anniversaire, sur un yacht à 500000 euros
la semaine, il débarque en Twingo. «Rester soi-même est important lorsqu’on tisse un réseau.
Le lien est d’autant plus fort
qu’il se construit sans arti25 juillet 1962
fice», dit Philippe Bohn, imNaissance à Paris.
pavide.
1993 Naissance de
Saadi, autre fils du Guide, deson premier enfant.
vient aussi un copain. Jet set1999 Institut des
ter comme son frère, cet anhautes études de
cien footballeur est le
Défense nationale,
donneur d’ordres pour
51e promotion, comme
l’achat de Rafale que Sarkozy
Bernard Squarcini.
veut vendre à la Libye en
2003 Entrée chez
2007. Lors de rencontres à
EADS.
l’Elysée, Bohn entend Saadi
2018 Profession agent
sermonner un conseiller imd’influence (Plon).
portant, lui expliquant que
les Libyens refusent d’entendre parler d’intermédiaires et de
rétrocommissions. Les mœurs de certains politiques français
sont connues internationalement. Selon Bohn, si les Kadhafi
dédaignent les pourboires, c’est qu’ils ont un accès illimité…
aux capitaux d’Etat.
«Un dirigeant de haut niveau est toujours sensible à une valeur
ajoutée autre que l’argent», affirme Bohn. Etendre son influence, par exemple. Kadhafi, qui arbore souvent un badge
de l’Afrique, se rêve en roi des rois. Pour cela, il doit se rapprocher de Thabo Mbeki, qui préside alors l’Organisation de
l’unité africaine. Bohn présente les deux hommes. La Libye
passe commande des douze Airbus. «Philippe n’a pas eu besoin
de verser des commissions car il a rendu ce service à Kadhafi»,
témoigne Renaud Girard.
Le tropisme africain de Bohn (et le remplissage de son carnet
d’adresses) ont commencé par une histoire d’aventure et
d’amitié. Au milieu des années 80, la lecture d’un reportage
de Renaud Girard le transporte. Au cœur de la brousse, le journaliste a rencontré Jonas Savimbi, qui combat l’ingérence soviéto-cubaine en Angola. Ses freedom fighters, sorte de Vietcongs noirs, vivent dans la forêt.
Pensionnaire délaissé chez les Oratoriens, Bohn a été quasiadopté par la famille Girard qui le recueille chaque week-end.
Fils d’un éditeur parisien et d’une mère absente, Bohn a été
placé en internat à 7 ans. Pour survivre en milieu hostile, il
se fait un réseau d’amis. Un Obélix noir, neveu de Baby Doc,
est son protecteur. Les Girard branchent Bohn avec leur contact de l’Unita. Il part en Angola comme représentant du secteur africain du PR. Proche de Madelin et Léotard, anticommuniste comme eux, Bohn a découvert le goulag à
l’adolescence avec Soljenitsyne. En 1989, Alfred Sirven, le
M. Affaires (très) spéciales du groupe pétrolier, le recrute pour
se concilier Savimbi: son premier job. Elf financera le gouvernement marxiste et… la guérilla. Et lui, Bohn, a-t-il fait fortune? «Non, pas plus qu’un cadre bien payé… Je suis propriétaire d’un appartement de 90 mètres carrés à Neuilly.» En
France, ce père de quatre enfants a une vie de famille qui l’ancre solidement dans le réel. Nommé par le président Macky
Sall à la tête d’Air Sénégal, il tente de relancer la compagnie
nationale et vit à Dakar. Le samedi soir, il regarde Friends. •
Par MARIE-DOMINIQUE LELIÈVRE
Photo RÉMY ARTIGES
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Pages II-III : Critique / «Asako I & II», double messieurs
Page V: Rencontre/ Des Marseillais en rade de Cannes
Page VIII: Portrait/ Sergi López, le feu sucré
CANNES/
RESTONS PALME
Relief
Par
A Cannes, mardi. PHOTO OLIVIER METZGER
DIDIER PÉRON
#7_DANS LA CATHÉDRALE LIVIDE
D’UNE CHAMBRE FROIDE
Extrait de la critique du film de Lars von Trier, «The House That Jack Built», page III
En 2009, la sortie d’Avatar de
James Cameron entend faire entrer le public dans l’ère nouvelle
du cinéma en relief. Le cinéaste
et producteur américain est
convaincu du potentiel profondément transformateur de cette
technologie du trompe-l’œil qui
doit permettre aux spectateurs
une expérience augmentée de
ce bon vieux cinéma qu’on devrait finir pas trouver terriblement plat. Or, finalement, les
chiffres de fréquentation aux
Etats-Unis ont rapidement été jugés décevants et les principaux
fabricants de téléviseurs ont nettement ralenti leur budget de développement du poste domestique 3D. Finalement, l’usage a
consolidé le non-relief par la prolifération des écrans tactiles et
hormis en Chine où le marché du
blockbuster en relief en salles est
florissant, les décideurs des studios n’en font plus vraiment un
enjeu marketing majeur, comme
on a pu le voir avec la sortie de
The Last Jedi ou de Black Panther. La partie en relief du film de
Bi Gan, Un grand voyage vers la
nuit, indique les ressources que
peut tirer la radicalité poétique
d’un auteur d’une simple déambulation nocturne en un éblouissant plan-séquence d’une heure
capté en 3D. Les corps semblent
si proches qu’on pourrait tendre
la main pour les toucher et on
passe à pas feutrés des ruelles
aux intérieurs des bars ou des
maisons comme dans d’authentiques lieux qui n’attendaient que
notre présence pour en conforter
la chaleur ou l’éclat louche. De
même que Godard (Adieu au langage), Omer Fast (August) ou Camille Henrot (Saturday) du côté
du film d’art ou Werner Herzog
pour le documentaire (la Grotte
des rêves perdus) ou Gaspar Noé
pour le porno (Love), le relief,
outil de matraquage et de poudre aux yeux, se mue en modalité figurative aux pouvoirs sorciers. Le cinéma en sort moins
spectral et plus que jamais tendu
vers l’éblouissement de la pure
présence au monde. •
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II u
CANNES/
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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Baku et Asako, il est jamais trottoir pour s’aimer. PHOTO DR
«Asako», l’amour
a ses saisons
I & II Le film en deux mouvements de
Ryusuke Hamaguchi retrace l’itinéraire
sentimental d’une jeune Japonaise
à travers la figure du dédoublement.
EN COMPÉTITION
ASAKO I & II
de Ryusuke Hamaguchi
avec Masahiro Higashide, Erika
Karata, Rio Yamashita… 1 h 59.
Date de sortie non communiquée.
Q
ue le verdict du jury samedi
lui accorde ou non les honneurs qu’il mérite, il est
probable que Ryusuke Hamaguchi
conserve un joyeux souvenir de ce
mois de mai qui l’aura révélé à la
France comme l’un des auteurs les
plus singuliers du cinéma japonais
d’aujourd’hui –et il ne saurait y être
tout à fait indifférent, lui qui cite
Eric Rohmer et Jean Grémillon
parmi les maîtres cinéastes qui lui
sont les plus chers. Déjà auteur
à 39 ans d’une demi-douzaine de
longs métrages et documentaires
depuis 2007, dont plusieurs sécrétés
par l’onde de choc post-Fukushima,
c’est en l’espace de deux semaines
seulement et de quelque sept
heures de projections cumulées
qu’il aura achevé de conquérir cette
reconnaissance un rien tardive. Depuis début mai, le public français a
ainsi pu découvrir enfin son étude
fleuve des alliances humaines
contemporaines, Senses (distribué
ici en salles en trois tronçons, après
avoir été découvert avec éblouissement et primé en 2015 au festival de
Locarno, sous le titre Happy Hour),
tandis que le Festival de Cannes
élisait sa dernière réalisation,
Asako I&II, en prétendant surprise
et très séduisant aux honneurs du
palmarès officiel.
Le faux classicisme de la mise en
scène de Hamaguchi brille souvent
par la clarté un rien précieuse de ses
cadres et la netteté d’affects intranquilles qui s’y précipitent, mais s’il
est un art auquel le cinéaste excelle,
démontrant dans chacun des films
que l’on connaît désormais de lui
une inventivité hors norme, c’est le
découpage. L’éclat serein de Senses
tenait pour beaucoup dans la façon
dont ses cinq heures et quart de récit avivaient par des coupes et
assemblages aussi limpides que déroutants le temps long offert à l’immersion dans les scènes ordinaires
de la vie de quatre femmes –scènes
de tablées, de promenades ou de
lecture examinées à la faveur de durées ordinaires en rien, elles, pour
en examiner, en forer et dépouiller,
avec des trésors d’attention tant à la
parole qu’à l’écoute ou la rumination, la complexité des rapports qui
les sous-tendaient.
Eclosion. La narration autrement
plus ramassée d’Asako –deux heures seulement ! – échafaude une
tout autre économie de son récit,
plus ondoyante et flexueusement
accordée aux états amoureux de son
héroïne éponyme, des éclats fulgurants de l’éclosion de la passion impossible à l’enlisement trompeur,
sans contour, dans la routine d’une
histoire possible.
Asako I & II, dont le titre évoque
moins un chapitrage que cette dualité d’appréhensions de la temporalité des sentiments, s’ouvre sur une
magnifique scène de rencontre.
Baku (Masahiro Higashide), grand
et mystérieux bellâtre, cueille Asako
(Erika Karata), sage étudiante
d’Osaka, au sortir d’une exposition
photo. Sans un mot ou presque
Tous ces moments
qui contribuent à la
sédimentation d’un
couple forment ici
la matière de
chorégraphies
de groupe
superbement
maîtrisées.
il l’embrasse, elle chavire, alors
qu’autour d’eux le monde se met
soudain au diapason –ralenti, claquements de pétards, fumées.
L’amorce du film est consacrée à ce
début de romance, vécue sur le
mode lyrique et excessif des premières amours, chaque séquence
portant alors l’empreinte de cette
dramaturgie particulière. Une soirée en boîte vire au duel amoureux,
une balade à moto se termine en accident, figé dans une superbe plongée sur leurs corps sains et saufs,
enlacés, puis hilares, qui pourrait
être tirée des premiers travaux de
Gregory Crewdson. Mais l’extravagant Baku disparaît sans laisser de
trace, au désespoir d’Asako.
Maturité. Deux ans plus tard, la
jeune femme travaille à Tokyo, dans
un café-traiteur servant l’entreprise
de saké où travaille Ryohei, séduisant salaryman, et par ailleurs saisissant sosie de Baku. Leur rencontre la remue intimement, la surprise
et l’effroi passant sur le visage
d’Erika Karata, et le film joue un
long moment de ce trouble, que la
comédienne maintient sur un fil, et
qui est aussi le nôtre: les deux hommes sont-ils une seule et même personne ? Asako ne suggérera pas de
réponse avant que celle-ci ne se soit
d’abord imposée à nous, et à son héroïne, qui trouve peu à peu dans la
relation qu’elle vit avec Ryohei une
maturité dont manquait son premier emballement. C’est jusqu’à la
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u III
Libération Mercredi 16 Mai 2018
Asako I & II quelque chose comme
un renversement du geste du film
précédent, dont toute l’entreprise
consistait à examiner ce qui pouvait
bien faire tenir des êtres ou des
corps ensemble (dans une amitié,
un couple, un plan) avant et après
que l’évaporation à mi-parcours de
l’une des protagonistes n’ébranle
tout le réseau de relations tissées
autour d’elle. Ici, même si la trajectoire sentimentale d’Asako porte la
blessure de la disparition de Baku,
c’est moins une opération de soustraction qui meut le récit qu’à l’inverse l’addition d’un corps en trop
–ce fardeau mêlé de hantise et d’obsession des amours passées que se
traîne l’héroïne comme autant de
peaux mortes faisant écran à son regard sur les nouvelles expériences,
les nouveaux hommes que rencontre son désir. Déjà très sensiblement
figurée par la communauté de traits
de ses deux amants successifs,
comme si le spectre du premier
amour recouvrait de son masque le
visage du nouvel amant, cette belle
idée viendra s’incarner dans un retour à deux détentes de la figure enfuie, ressurgissant pour parasiter
d’abord son champ visuel puis son
existence même, comme s’il fallait
d’abord à l’héroïne, pour s’abandonner enfin entière au présent, se confronter et surmonter l’ingratitude
de tout fantôme.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
et JULIEN GESTER
LA SEMELLE DE LA CRITIQUE
Aux échotiers pris de
vapeurs, voire de
disrupture d’anévrisme, fallait-il vraiment céder à l’outrance langagière
en qualifiant de «geste fou», voire
«dingue» ou «rebelle» (on n’invente
rien) le fait que Kristen Stewart, en
mode suffragette de la voute plantaire, ait retiré sa paire de Loubouboutes avant de fouler les marches
tendues de rouge détrempé ? Oui.
Car, s’il est tentant de railler ceux de
nos estimés confrères qui ont été jusqu’à postuler que l’actrice avait «risqué sa place à Cannes» en piétinant
ainsi le paillasson ramolli du protocole sous l’œil ulcéré des apôtres de
la bienséance et des élégances Lescure-Frémaux, ce serait occulter un
peu vite les risques encourus à barboter ainsi à pleins pieds dans le
bouillon de cultures d’un pédiluve
foulé par les gros souliers bactérifères de milliers d’accrédités. Après ça,
elle est a priori mûre pour se brosser
les dents avec l’eau du Gange.
PLACE AUX CANNOIS
A la Cannoise qui
se désolait dans la
salle d’attente d’un
généraliste local («On peut pas circuler, on n’a pas de place dans les
salles. Le Festival c’est pas notre
tasse de thé, tous les Cannois se barrent. En plus c’est des films intellectuels, y a rien à comprendre.»), où
elle espérait probablement se faire
administrer un anesthésiant propice
à pioncer jusqu’à la clôture (à défaut,
on a deux ou trois films à lui recommander), nous adressons, ainsi qu’à
son peuple, nos pensées les plus
empathiques : nous aussi, sous antibios-collyre codéïné, à ce stade, on
aimerait bien rentrer chez nous.
KIKADI ?
«J’ai eu certains
de mes plus gros fous
rires grâce à des
critiques assassines.»
A/ Sean Penn revenant
sur la réception
de son navet «The Last Face»
B/ Stéphane Brizé
évoquant les réactions à son
dernier film, «En guerre»
C/ Eva Husson
s’exprimant sur les notes
distribuées à son opus
guerrier «les Filles du soleil»
Réponse A, le comédien et réalisateur américain, qui n’a pas toujours été si cool et distancié.
Fardeau. Au fond, s’opère dans
MESSAGES
PERSONNELS
«
texture même du film, son rythme,
qui changent alors, pour épouser la
nature de cette deuxième liaison.
Aux crépitations du début répondent des morceaux de bravoure plus
alanguis et apaisés, qui s’inscrivent
toujours dans un faisceau de relations sociales absorbant cette union
au sein de la société: une scène de
repas entre amis à Tokyo, un banquet non loin de Sendai où Asako et
Ryohei se sont portés volontaires,
tous ces moments qui contribuent
à la sédimentation d’un couple et
forment ici la matière de chorégraphies de groupe superbement maîtrisées, enlacées par la mise en
scène, où les mouvements de caméra semblent indiquer aux uns et
aux autres, à Asako particulièrement, la place qui leur revient au
sein de la communauté. La bascule
vers le second temps du récit s’opérera lors d’un tremblement de terre
que l’on devine être celui de 2010, et
juste avant une représentation du
Canard sauvage d’Ibsen, indice que
la félicité familiale qui s’engage risque d’être menacée par les non-dits.
On retrouvera les mêmes cinq ans
plus tard, installés dans une paisible existence bourgeoise, et entourés de personnages dont la moindre
parole n’a jamais rien de gratuit, le
film regorgeant de très beaux personnages secondaires: dans la durée, un couple se dit aussi par les
rapports qu’il a noués, les couches
successives d’expériences et rencontres communes, et le chœur
d’amis entourant successivement
Asako déploie une vaste palette de
sentiments qui confèrent un surcroît de nuances et de densité souterraines au récit.
L’une des plus belles performances de Matt Dillon. PHOTO ZENTROPA. CHRISTIAN GEISNAES
SLASHER Le film qui marque le retour du cinéaste danois
sur la Croisette devait être «le» scandale de cette édition.
Il n’est qu’une énième tentative de provocation vaine.
«Jack» l’event Trier
HORS COMPÉTITION
THE HOUSE THAT
JACK BUILT
de Lars von Trier avec Matt
Dillon, Bruno Ganz, Uma
Thurman… 2 h 35. Date
de sortie non communiquée.
T
out le monde s’est beaucoup excité à la perspective des projections gala
et presse du nouveau Von Trier
puisque la rumeur n’avait cessé
d’enfler autour d’un slashermovie si éprouvant que même
le monteur devait quitter sa
table de travail pour aller vomir
et qu’il faudrait, par mesure sanitaire de base, garer quelques
ambulances aux portes du Palais pour évacuer les spectateurs évanouis. Désolé de casser l’ambiance, mais The House
That Jack Built n’est vraiment
pas de nature à faire comater
qui que ce soit en raison de sa
violence graphique, finalement
nettement moins traumatisante que bien des films de
Quentin Tarantino (Reservoir
Dogs), Michael Haneke (Funny
Games) ou David Lynch (Fire
Walk With Me).
Cric. De toute façon, on est
prévenu, il ne s’agit pas d’un
biopic sur la carrière d’un gentil maçon autoentrepreneur
comme son titre pourrait le laisser croire, mais de cinq épisodes
prélevés dans la vie d’un serial
killer revendiquant une soixantaine de crimes. Jack (Matt
Dillon, qui tient là une de ses
plus brillantes performances) a
des manies et de l’ambition. Il
tue, certes, plutôt des femmes,
qu’il trouve particulièrement
bêtes et saoulantes, mais la
mise à mort est traversée par un
désir esthétique, l’élaboration
d’un grand œuvre funèbre dans
la cathédrale livide d’une chambre froide. Il y entrepose les
corps rigidifiés en leur faisant
adopter toutes sortes de postures suggestives avant de les
prendre en photo. Les clichés
sont expédiés à des journaux et
signés «M. Sophistication». Le
film est entièrement raconté et
commenté par la double voix
off de Jack et d’un interlocuteur
invisible, Verge (Bruno Ganz),
qui le questionne et lui porte la
contradiction sur le terrain des
théories extrêmes sur l’infinie
perfection du mal que l’humanisme aurait eu tort de croire
abolir en la recouvrant de
niaiseries.
Le film montre Jack défonçant
une première victime (Uma
Thurman) à coups de cric,
étranglant une autre avant de la
traîner sur des kilomètres de bitume ensanglanté à l’arrière de
son van rouge, saccageant sa
propre famille à la carabine en
tuant ses deux fils puis sa
femme au cours d’un pique-nique macabre, tranchant les
seins à vif de sa petite amie, etc.
Entrecoupant les meurtres de
considérations pas très originales sur Glenn Gould, l’architecture gothique, William
Blake, les différentes maturations du vin, mais aussi les
grands crimes totalitaires (archives de camps, images de
dictateurs soudain mêlées à divers extraits de la filmo de Von
Trier), The House… est dominé
par la double pulsion misogyne
et narcissique de Jack dont on
peine à comprendre d’ailleurs
pourquoi il en est arrivé là,
même si un flash-back nous le
montre déjà coupant au sécateur la patte d’un joli petit
poussin.
Impitoyablement bavard, pontifiant à vide, jusqu’au grand finale où c’est rien moins que
Dante et ses cercles de l’enfer
qui sont revisités, Verge étant
Virgile pour qui n’aurait pas
capté quelques séquences
plus tôt qu’il avoue avoir écrit
l’Enéide. Avec Von Trier, le rire
cuistre n’est jamais loin de l’obsession sale, et la provocation
sexuelle ou politique prospère
à chaque saison sur un terrain
toujours renouvelé de nihilisme macéré dans des hectolitres de vodka-Xanax et, en lui,
le petit malin et le malade mental coexistent et s’entendent
comme larrons en foire.
Pensum. Von Trier, 62 ans, a
eu droit avant le début de la
projection de gala à une longue
standing ovation pour ce retour
cannois après le long bannissement dû à sa calamiteuse
conférence de presse en 2011 où
il avait évoqué sa sympathie ou
commisération pour le Hitler
de la dernière période. On lit çà
et là que le film a fait scandale,
que cent personnes ont quitté
la salle en criant, etc. On est
loin des passions que déchaîna
la Grande Bouffe de Ferreri,
voire Crash de Cronenberg.
Personne ne prend vraiment ce
pensum au sérieux, sauf à vouloir à toute force s’énerver sur le
vieil oncle fada jamais avare de
commentaires et digressions
vite troussés sur à peu près tous
les sujets qui fâchent.
DIDIER PÉRON
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IV u
CANNES/
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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directes, de The Birth of a Race de
John W. Noble (1918) à The Birth
of a Nation de Nate Parker (2016).
La dimension volontairement manichéenne de BlacKkKlansman, et
son recours à la caricature, sont à
considérer également comme une
réponse à ce film qu’il cite abondamment, et une sorte de retournement de sa rhétorique. On peut y
identifier un anachronisme, mais
Lee assume le postulat que rien n’a
vraiment changé depuis cent ans,
que ce racisme culturel est encore
suffisamment vivace pour que Naissance d’une nation reste le cœur de
la représentation ennemie. Plus profondément, il y répond en reprenant
une figure de montage dont Griffith
fut le premier grand expérimentateur, et qui reste fortement attachée
à sa façon de traiter l’Histoire : le
montage parallèle –consistant à suivre et faire évoluer de concert deux
situations qui se répondent ou s’opposent. Par exemple, lorsqu’un vieil
homme (Harry Belafonte en personne) raconte à des activistes noirs
le lynchage de Jesse Washington
en 1916 tandis qu’à une autre extrémité de la ville, David Duke déclame
un discours haineux.
Violence. Dans cette utilisation
En pleine lutte des droits civiques, l’officier Ron Stallworth (John David Washington) enquête sur le Ku Klux Klan. 2018 FOCUS FEATURES LLC
«BlacKkKlansman»,
gugusses Klan
COMBATS A travers l’histoire d’un flic noir
infiltrant le KKK, Spike Lee démontre avec
malice que les tensions des années 70
n’ont rien perdu de leur actualité.
EN COMPÉTITION
BLACKKKLANSMAN
de Spike Lee avec John David
Washington, Adam Driver,
Laura Harrier… 2 h 08.
En salles le 22 août.
B
lacKkKlansman marque le
retour de Spike Lee en compétition officielle après
vingt-sept ans d’absence – la dernière fois, c’était avec Jungle Fever
en 1991 –, et dans une forme qu’on
ne lui a plus connue depuis l’excellent, mais plus impersonnel, Inside
Man (2006). Son dernier film n’a
pas fait l’unanimité à Cannes,
essentiellement pour une raison
que l’on tendrait plutôt à considérer
comme une bonne nouvelle :
l’auteur de Do the Right Thing (1989)
n’a rien perdu de cette rage qui va
de pair avec une certaine lourdeur
– celle des tracts militants et des
slogans rap incisifs. Autrement dit:
le fait qu’avec le temps, Lee n’a pas
appris à faire dans la dentelle
prouve aussi qu’il n’a en rien
renoncé à ses combats.
Dans ce film produit par Jason Blum
et Jordan Peele (l’auteur de Get Out,
à qui le projet fut d’abord proposé),
il s’attache à l’histoire réelle de Ron
Stallworth (John David Washington,
fils de Denzel), le premier Noir à être
entré dans la police de Colorado
Springs, à la fin des années 70.
Ayant pour mission d’infiltrer un relais des Black Panthers, Stallworth
prend aussi l’audacieuse initiative
de faire de même avec l’antenne locale du Ku Klux Klan. Alors qu’il est
parvenu à les contacter et à les
convaincre par téléphone, il se
trouve obligé d’envoyer à sa place un
policier blanc (Adam Driver) pour
toutes les rencontres en personne.
Par-delà l’infiltration de la cellule du
coin, ils réussiront même à se lier
avec le cadre national du KKK, David Duke, et à déjouer un d’attentat.
Vivace. Parmi les apparentes lourdeurs de ce film au ton volontiers
comique, une scène risque d’offusquer pas mal de cinéphiles. On y
voit des membres de l’organisation
raciste regarder avec jubilation, le
rire goguenard et l’œil haineux, les
séquences de Naissance d’une nation (1915) de David W. Griffith,
montrant la création du KKK
comme une héroïque prolongation
du combat sudiste. Spike Lee ne
s’essaie bien sûr pas ici à la critique
cinématographique, il utilise ces
images pour leur portée politique.
Le film de Griffith, aussi cinématographiquement génial qu’idéologiquement problématique, a en effet
de longue date été classé parmi l’un
des grands symboles à combattre
pour les artistes de la communauté
afro-américaine –Lee le premier–
et plusieurs films furent par ailleurs
pensés comme autant de répliques
Les idéologies
des Black Panthers
et du KKK
apparaissent
comme des lignes
ne pouvant
s’entrecroiser
que de manière
détournée
ou violente.
démonstrative du montage parallèle, les idéologies totalement opposées des Black Panthers et du KKK
apparaissent comme des lignes qui
ne peuvent s’entrecroiser que de
manière détournée ou violente.
L’infiltration des deux groupes par
la police, lors de laquelle le policier
blanc sert de cheval de Troie au noir
et inversement, permet une interconnexion indirecte des deux mondes. Puis lorsque les deux groupes
en viennent à se rencontrer, c’est
forcément dans une scène explosive
(un peu gâchée par une musique
tonitruante et un montage un peu
brouillon, convenons-en). Car tel
est le constat de Lee : tant que la
haine blanche existera et que l’histoire officielle en étouffera les horreurs, l’heure ne sera pas à la dialectique – qui serait la résolution du
montage alterné– et la violence restera toujours l’inévitable issue.
Le cinéaste le démontre dans un
épilogue constitué d’images des
manifestations ayant réuni suprémacistes, néonazis et racistes
de tous crins à Charlottesville
le 12 août 2017, qui débouchèrent sur
la mort d’une contre-manifestante,
Heather Heyer, à qui le film est
dédié. Deux heures plus tôt,
BlacKkKlansman s’ouvrait par une
conférence raciste menée par Alec
Baldwin, imitateur attitré de Donald
Trump dans l’émission satirique Saturday Night Live. Pour boucler la
boucle, on retrouve à la fin l’actuel
président américain peroxydé, dans
une célèbre allocution où il minimise la violence des manifestations
de Charlottesville – une intervention d’ailleurs saluée alors par le véritable David Duke, qui apparaît
également. Et Spike Lee de signifier
ainsi que non seulement rien n’a
changé, mais qu’il y a pire : les
clowns racistes avec lesquels il nous
a fait rire deux heures durant se
trouvent désormais au pouvoir.
MARCOS UZAL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u V
Libération Mercredi 16 Mai 2018
SALADEDE TION
BEAUXTIER-QUARS
Par
GUILLAUME
TION
Les Marseillais des quartiers débarquent sur la Croisette. Avec la présentation du formidable Shéhérazade
dans le cadre de la Semaine de la critique le week-end dernier, toute la
troupe du film s’est déplacée. Walah,
je t’emboucane, whisky-coca et cicatrice au couteau… la greffe entre les
deux mondes prendra-t-elle?
Deux heures avant la présentation
officielle, les filles se font coiffer et
maquiller dans deux suites du Martinez. «Shéhérazade» est là. C’est Kenza
Fortas, 18 ans, aux lèvres rouge vermillon. «C’était difficile de rentrer dans
le film, et puis après on allait sur le plateau, c’était comme notre vie», se souvient-elle. C’était ce que recherchait
Jean-Bernard Marlin, alias «JB», le réalisateur, marseillais lui aussi, passé par
Louis-Lumière, ancien acteur et dont
Shéhérazade est le premier film: «Sur
un sujet rebattu [entre Scarface et Un
prophète, ndlr], cerné de clichés, je me
disais qu’il fallait avant tout montrer
comment ça se passait dans la réalité.
Avec en point de mire l’idée de l’amour
précaire.» Avec sa directrice de casting, il est allé dénicher ces comédiens plus vrais que nature auprès
d’animatrices de foyers ou lors de castings sauvages rassemblant des jeunes sortis de centres pour mineurs.
Durant le tournage, un second rôle
quittait la prison le matin pour y
retourner le soir. La rue est à l’écran.
Mais à Cannes, devant le Martinez, la
rue reste en bas. «Les garçons ne peuvent pas entrer! prévient une attachée
de presse débarquant au milieu des
coiffeurs. Ils n’ont pas de pass…»
Les garçons sont donc retournés à
trois numéros de là, à la Terrasse, où ils
boivent un verre entre deux interviews et en attendant de se changer.
Zachary est là. C’est Dylan Robert,
18 ans. Le film porte le nom d’une fille,
mais le héros qu’on suit plan à plan,
c’est lui. Comme son personnage, il a
fait de la prison, il a payé et en est sorti.
Mais, même s’il connaît Kenza depuis
l’enfance, l’histoire n’est pas la sienne,
elle est inspirée d’un fait divers. «Le
cinéma, franchement, j’y croyais pas.
JB nous a poussés à jouer, il nous a fait
chercher les émotions. On s’est entraînés en faisant des jeux d’acteurs. J’ai
même dû aller chez l’orthophoniste, JB
payait. C’est positif, avant on ne me
comprenait pas, je parlais trop vite en
mâchant mes mots», explique Dylan,
qui veut aujourd’hui s’inscrire dans
une école de théâtre. Et puis si ça marche pas, il se voit bien faire «du carrelage. J’ai toujours su utiliser mes mains.
J’ai un CFA poseur de sols. Tu sais,
maintenant les gens ils veulent des
sols de ouf! Même sur les murs ils veulent du carrelage ou de la mosaïque!»
Puis il revient changé pour la soirée:
costume noir, baskets avec zips dorés,
catogan, grand sourire.
A côté de lui, Idir Azougli, 23 ans,
grand gars de la cité Bassens, toujours
en train de parler, de rire, de séduire.
Son monologue au tribunal est ahurissant. «JB nous plaçait des mots clés et
après chacun faisait sa sauce, plus ou
moins à l’impro. Moi, je suis extrêmement passé au tribunal, devant des juges. C’était facile de me sortir de cette
scène.» Idir, comme son rôle, a eu des
frères et des cousins qui l’ont interdit
de quartier, pour essayer de le protéger. Aujourd’hui, il va essayer de transformer cette expérience ciné, sans
savoir encore en quoi. «Franchement,
on me dit que j’ai quelque chose, mais
j’arrive pas à voir quoi…» Son truc, ce
serait plutôt le chant, tout comme son
compère Abdelkader Benkaddar, qui
rappe sur des rimes à 4 et 6 pieds sur
la Croisette avec son verre à la main.
Ce sera son dernier, le barman ne veut
plus les servir. Une heure plus tard, ils
posent avant la projection au Miramar.
Certains n’ont pas encore vu le film et
vont se découvrir sur grand écran.
Sous les flashs ils rient et profitent de
l’instant qui passe trop vite. Ils sont ce
qui est rare au Festival, naturels. •
SURVIVALISME Simple et intense, le drame sans pathos de l’Américaine
Debra Granik suit un père et sa fille loin de la civilisation.
«Leave No Trace», marge à l’ombre
QUINZAINE
DES RÉALISATEURS
LEAVE NO TRACE
de Debra Granik avec Ben
Foster, Jeff Kober… 1 h 48.
En salles le 19 septembre.
«E
fface tes traces !»
c’était le mot d’ordre de Brecht, à
l’usage d’habitants des villes.
Leave No Trace, au titre approchant, a un côté «manuel
pour habitants des bois». Un
père et sa fille adolescente y
vivent dans la forêt, un immense parc aux environs de
Portland, et on les découvre
d’abord, eux et leur relation
étroite, à travers les gestes
de leur subsistance quotidienne, construire un feu,
cueillir des champignons,
s’entraîner à être intraçables.
C’est d’abord le film-tutoriel
des gestes de leur survie :
ceux auxquels le père aux
aguets (Ben Foster) entraîne
en permanence sa fille (Thomasin McKenzie), empreints
d’un certain esprit «survivaliste», moins bucolique que
parano, dont on raconte qu’il
prospère ces temps-ci aux
marges des Etats-Unis et
d’ailleurs. Ce n’est pas
comme un thème de société
que Leave No Trace évoque
ces vies dehors, mais bien
comme le contrecoup d’une
hantise: dégoût du monde tel
qu’il va, et face sombre d’un
père protecteur – chu d’un
passé obscur dont le film distillera quelques bribes.
Une fois repérés à la trace par
les autorités du parc, «pris en
charge» par les services sociaux qui les classifient SDF,
nos deux personnages seuls
au monde changent souvent
de lieu et progressivement de
rapports, sillonnant Oregon
Thomasin McKenzie et Ben Foster. MAB PRODUCTIONS
et émotions sans que le film
perde jamais trop de son intensité de départ, un bel et
pur et triste éloge de la survie
hors des sentiers de l’insertion. Le film-manuel devient
autre chose, pas plus docile
pour autant, et toujours centré sur les gestes, désormais
vus comme des signes: d’affection, de filiation, de désaccord, tous exprimés en peu de
mots, sans mélodrame et pas
sans drame. Simple et bon
film après tout, que celui qui
simplement cherche à regarder des humains ensemble
pour déceler une histoire
dans leur manière de se tenir
côte à côte. Adaptant un roman noir à succès né d’un fait
divers connu, Debra Granik
n’éprouve pas le besoin de les
gonfler d’une couche artiste
de sordide ou de mièvre, mais
fait le choix, comme ses personnages lucides, de l’économie de moyens.
LUC CHESSEL
Emmanuel Devos et Moustapha Mbengue. DR
IMMIGRATION Fin, juste, humain…
«Amin» émeut.
Philippe Faucon,
sentiments d’exil
QUINZAINE DES RÉALISATEURS
AMIN
de Philippe Faucon avec Moustapha Mbengue,
Emmanuelle Devos, Fantine Harduin… 1 h 31.
En salles le 3 octobre.
C
omme souvent avec Philippe Faucon, qui
signe son retour au cinéma après le succès
césarisé de Fatima et sa récente mini-série
Fiertés (sur Arte), Amin commence par paraître
quelque peu timoré dans sa façon de brosser
à petites touches ses personnages discrets et
de s’attacher à des situations ténues. Puis cette
économie narrative et formelle s’avère de plus
en plus fine, juste et finalement émouvante. Il
parvient ici à entrelacer plusieurs vies éloignées
géographiquement ou socialement, et si l’émotion
monte progressivement, c’est que les êtres existent
alors surtout au regard ou en présence des autres,
plus que par eux-mêmes. Plus le récit avance, plus
ils se révèlent, s’ouvrent, s’épaississent. Et c’est
ce qui marque toute la différence entre Faucon
et la plupart des cinéastes français s’inscrivant
dans une comparable veine réaliste : il parvient
à saisir la progressive et complexe construction
sociale et sentimentale des rapports humains plutôt que de la réduire dans une démonstration
prémâchée.
Au centre du récit, Amin (Moustapha Mbengue),
Sénégalais qui travaille en France depuis neuf ans.
Il a laissé femme et enfants dans son pays, où il
envoie une partie de l’argent qu’il gagne et retourne
régulièrement. Sa famille accepte difficilement la
situation, ses filles le traitent en souriant de «faux
père», son épouse craint qu’il rencontre une autre
femme en France. Elle a raison, il aura une brève
liaison avec Gabrielle (Emmanuelle Devos), chez
qui il fait des travaux. Mais leur relation est si
simple et douce qu’aucun spectateur ne penserait
y voir une trahison. Le film est peuplé d’autres
personnages dont chaque apparition touche par la
beauté de leur visage, l’intensité de leur regard,
l’émotion de leur présence. Parfaite antithèse des
virtuoses de la steadicam ou du sound design qui
agitent leur savoir-faire sur les écrans cannois,
souvent sur le dos de leurs créatures, Faucon est de
ceux pour qui le minimum que puisse faire le
cinéma est de rendre hommage à la beauté de tout
être et de tout destin, aussi petit soit-il. Amin n’est
pas dénué de situations convenues ou prévisibles,
mais la façon dont elles surviennent l’est rarement
et l’on se surprend à avoir les larmes aux yeux pour
une ellipse, la dernière seconde d’un gros plan ou
la dignité d’un silence.
M.U.
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VI u
CANNES/
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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VIRTUEL Le jeune prodige chinois apparu avec «Kaili blues» était très attendu pour son deuxième film.,
qui nous entraîne vers d’autres dimensions. Impresssionnant et déroutant.
Heureux qui comme Bi Gan a fait un beau «voyage»
ments épars d’une simple histoire
dans le désordre : la recherche
d’une femme, le souvenir d’une
mère, l’absence d’un enfant pas né,
s’actualisent dans la seconde, mais
sur tout un autre plan. Ce plan unique et multiple suit Luo Hongwu
dans le dédale d’une mine désaffectée, sur une tyrolienne traversant
une vallée entière, puis à travers
tous les étages et terrasses, y
compris en volant, d’un grand
complexe de bâtiments abandonnés, où notre homme rencontre
successivement chacune des trois
figures évoquées par la première
partie.
UN CERTAIN REGARD
UN GRAND VOYAGE
VERS LA NUIT
de Bi Gan avec Tang Wei, Sylvia
Chang, Huang Jue… 1 h 50.
En salles le 22 août.
S
i Kaili Blues (2016) avait
changé la vie de beaucoup de
ceux qui vont encore au
cinéma, il aura aussi changé celle de
son auteur. Bi Gan, cinéaste chinois
né en 1989 – comme, disent-ils, le
monde actuel– avoue lui-même que
son premier film, d’être tellement
mêlé à sa propre vie, n’avait rien à
voir avec le cinéma –contrairement
donc à son deuxième, qui vient
d’être montré à Cannes.
Ce n’est pas faux, Un grand voyage
vers la nuit est bien un film de
cinéma. Il le serait même un peu
trop, s’il ne semblait pas éprouver le
besoin, pour y parvenir, de changer
un peu ce qu’on entend par ce mot.
Les mots ne changent pas d’un seul
coup, ils résistent; on ne fait pas le
monde en un film. Pourtant, avant
de foncer tête baissée dans le piège
que le film nous tend, on dira qu’on
l’estime pour ce que d’autres lui reprocheront, sa prétention extrême,
un rêve de cinéma, la chimère du
trajet inverse à celui du premier
film: non plus de toute la vie au film
mais, retour, du film à toute la vie,
transmutation. Tout reprendre, le
vieux et nouveau romantisme d’un
Novalis 1989, d’après la chute : le
monde doit être cinématisé. Il est
Le spectateur vit un film dans le film. PHOTO DR
bon d’aller trop loin. Comme Kaili
Blues, son très proche inverse, ce
Derniers Crépuscules sur la Terre (titre original repris à Bolaño, notre
Dante, d’une génération mondiale)
est en deux parties, qui se reprennent et se cristallisent l’une l’autre,
dont la première est faite de beaucoup de plans et la seconde d’un
seul, un plan-séquence d’au moins
une heure, qui a cette fois la particularité d’être en relief.
Réversible. Un carton annonce
au début: «Ceci n’est pas un film en
3D», mais conseille au spectateur
d’imiter le héros quand il met les
lunettes requises. Au mitan du film
en effet, quand Luo Hongwu entre
dans un cinéma, un rêve de film
dans le film, toutes dimensions dehors, commence – ou bien le film
lui-même, tant il se faisait attendre,
dans une première partie introductive aux splendeurs filmées
(si d’autres, perdus par la suite, se
diront l’inverse, c’est parce que le
film est réversible, son seul endroit
est son envers). On quitte alors
«le cinéma», le désir ardent d’en
faire, quand le film entre au cinéma
avec son héros.
On le quitte pour autre chose: pour
le souvenir du cinéma, les souvenirs du film qui précède, pour un
jeu vidéo, pour un rêve. Pour le rêve
d’un jeu vidéo et le jeu vidéo d’un
rêve. Après les artifices filmés de la
première heure, la seconde –pourtant pure performance technique,
toute absorbée dans sa technologie
du rêve, productrice d’immersion
et d’éloignement (l’onirisme de la
technique n’est plus à démontrer,
mais il change d’époques) – nous
rend soudain tout le réel. Bi Gan ou
le réalisme virtuel: ici les virtualités
de la première partie, tous les élé-
Textures. Tous les plans (les mille
cadres parfaits et ennuyeux du début, qui sont les mille niveaux de la
mémoire du héros) deviennent un
seul plan, dont le probable rapiéçage digital fait office de synthèse
– inconsciente (si c’est un rêve),
narrative (si c’est une histoire), numérique (si c’est un film). Toutes les
textures de la première partie, miroirs, vitres, pare-brise, grillages,
écoulements et ruissellements, tout
cet attirail d’aquarium vu de
dehors, sont refondues en une
seule plongée, vers l’intérieur du
cinéma et de la mémoire. C’est du
moins l’intention, peut-être la
victoire : ou bien raté ou bien
sublime, peu importent nos
adjectifs, passant sans honte mais
avec force du cinéma filmé au
cinéma transmuté et du passable
au futur, ce Voyage va plus haut
qu’il ne vole, il vaut mieux que ce
qu’il veut être.
LUC CHESSEL
CAPITALISME Guillaume Senez compose un film social
autour d’un syndicaliste que Duris peine à incarner.
«Nos Batailles», un père
touché coulé
SEMAINE DE LA CRITIQUE
NOS BATAILLES
de Guillaume Senez avec Romain Duris,
Lætitia Dosch… 1 h 38.
En salles le 10 octobre.
N
os Batailles nous demande de nous intéresser à un personnage dont rien, au
début, n’est fait pour susciter un excès
de sympathie. Olivier (Romain Duris) dirige
une équipe de manutentionnaires dans un
entrepôt type Amazon. Il est un syndicaliste
plein d’empathie, un père de famille aimant,
mais incapable d’annoncer à un ami qu’il va
se faire virer (ce qui conduit au désastre) et
aveugle au profond mal-être de sa femme. Un
matin, celle-ci le quitte sans crier gare, et Olivier doit se débrouiller avec ce qui reste: les
enfants, la culpabilité, les non-dits.
Le deuxième long métrage du cinéaste franco-belge Guillaume Senez (Keeper) déroule
autour de cette situation de départ, qu’on
pourrait croire tirée d’un film de ses compatriotes les Dardenne, un récit avançant avec
retenue. Au questionnement souterrain qui
l’habite (pourquoi la femme est-elle partie?),
Nos Batailles ne propose pas de réponse simpliste, mais un ensemble délicat qui s’ancre
dans des préoccupations très terre à terre.
Une forme d’angoisse et d’empathie monte,
alors que l’on se demande comment Olivier
ira chercher ses enfants, se débrouillera avec
un salaire en moins, s’occupera de la petite
qui ne veut plus dire un mot (les jeunes comé-
Romain Duris et Lætitia Dosch dans Nos Batailles. PHOTO CLAIRE NICOL
diens sont parfaits), tout en jonglant avec la
rigidité de son cadre professionnel. Toutes ces
péripéties du quotidien, liées au casse-tête de
l’imbrication du travail dans la vie de famille
(ou est-ce le contraire ?), sont déposées ici
avec légèreté dans le flot du récit. Nos Batailles ne porte pas de jugement sur ses personnages, se contentant de constater les
phénomènes de réplication intime, ou d’exploitation consentante, dans lesquels ils sont
pris au piège.
D’où vient le sentiment que quelque chose ne
marche pas complètement? On apprenait, lors
de la présentation à la Semaine de la critique,
que le scénario ne comportait pas de dialogue
mais des situations d’impro. Le résultat final
dépend donc de l’intelligence de jeu de chacun, et le solaire trio Lætitia Dosch, Laure Calamy et Dominique Valadié, incarnant les seconds rôles, semblaient s’en tirer mieux que
le comédien vedette sur qui repose le film.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u VII
Libération Mercredi 16 Mai 2018
T’AS QUEL ÂGE ?
PITIÉ !
Rebecca Zlotowski, 38 ans,
mais «22 en début de Festival,
et 106 au dernier
jour», cinéaste, a
présenté mardi
une charte de la
parité.
FRITZ LANG VON PÜT
CANDIDE CRUSH
SERGI LÓPEZ L’Espagnol de 52 ans est à Cannes pour «Heureux comme
Lazzaro» d’Alice Rohrwacher et le «Don Quichotte» de Terry
Gilliam, des cinéastes pour lesquels il dit avoir eu un coup de foudre.
L
a plupart du temps, il y a soit ceux qui
se lancent dans le cinéma par passion,
soit ceux qui arrivent sur grand écran
par hasard, par une facétie du destin qui les
propulse devant la caméra. Sergi López, lui,
est devenu acteur par mensonge. Trente ans
de carrière pour couvrir un bobard de môme.
Un soir, il n’est pas rentré à l’heure et, pour
ne pas essuyer les foudres paternelles, a dégainé l’appât du jeu. «Je lui ai dit que j’avais
eu une révélation, que je voulais faire du
théâtre. Je crois que c’est en le prononçant que
j’ai réalisé que c’était vrai. Ça m’a sauvé la vie
parce que les études, c’était pas vraiment mon
truc», se marre l’acteur espagnol de 52 ans.
Avec sa gouaille teintée d’accent catalan, sa
carrure de boucher de conte pour enfants,
son look boucle d’oreille, jean et chemise
froissée, sa bise qui claque et son tutoiement
qui fait pareil, l’acteur joue le contraste. Il
n’empêche que, dans le salon du Palais des
festivals, il parle de son métier avec des mots
d’ébaubi heureux: «cadeau», «miraculeux»,
«trésor». C’est un peu sucré mais sincère.
Bon élève, il a noté les dates de ses derniers
passages à Cannes pour être capable de rassasier l’appétit nostalgique des journalistes.
Bilan: sept au total. La première fois, en 1996
pour Western, quand il ne comprenait pas
pourquoi on faisait tout un tintouin pour un
escalier. La dernière, en 2013, «pour un petit
rôle, un petit truc où je jouais un niais» dans
Michael Kohlhaas. Cette fois-ci, Sergi López
est là pour deux films, Heureux comme Lazzaro (lire Libé de mardi) d’Alice Rohrwacher
et l’Homme qui tua Don Quichotte de Terry
Gilliam –déjà célèbre par ses déboires–, où
il fait une apparition. Seul point commun,
ce sont deux histoires de «coups de foudre»
avec les cinéastes respectifs. «Alice m’a contacté sur Skype et m’a fait une vraie déclaration en me disant qu’elle avait écrit le personnage pour moi, raconte Sergi López. Il me
faisait penser à Anthony Quinn dans le film
de Fellini la Strada. Au début, il fait peur mais
ensuite on découvre que c’est un grand tendre.» Sur le plateau du Don Quichotte, à l’ambiance «très Monty Python», il s’éprend également : «Avec Terry Gilliam aussi on est
devenus amoureux dès la première semaine.
On avait le même plaisir du jeu. Je me souviens de lui en train de me crier, mais alors
vraiment il hurlait: “Ah mais c’est exceptionnel!”» A chaque fois qu’il vient à Cannes, López pense que c’est peut-être la dernière.
Aujourd’hui, il «est plus ému encore» (il dit
aussi «quelque chose de très fort» ou «beaucoup touché»). Classique mais sincère.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Les bons films ne sont pas (plus) à
Cannes, tout le monde vous le
dira. Faut pas chercher loin. Un
exemple cuisant ce jour : Bohemian Rhapsody, le biopic sur
Queen, dont la Fox a mis en ligne
la première bande-annonce. Pardon, mais l’histoire de Freddy
Mercury, c’est quand même plus
stimulant que les états de service
d’un syndicaliste interprété tout
en finesse par Vincent Lindon ou
le blabla d’un tueur en série qui
fabrique des porte-monnaie avec
les nichons des dames, non? Les
cinéphiles et les mélomanes du
monde entier attendent fébrilement le récit des turpitudes en
justaucorps et moustache de la
Castafiore Mercury, indien né à
Zanzibar, et son orchestre.
D’autant qu’il y a matière à un
autre film qui raconterait les épisodes cocasses de ce projet vieux
de plusieurs années (faut pas que
Paulo Branco lise cette chronique) : d’abord Sacha Baron Cohen
signe pour le rôle puis claque la
porte, ne supportant plus que les
musiciens survivants dictent ce
qu’on doit montrer de leur histoire, il est remplacé par Ben Wishaw (qui se barre aussi) puis Rami
Malek qui, lui, se fâche avec le
réalisateur Bryan Singer, accusé
d’être là un jour sur deux et viré à
son tour (notamment pour des
accusations de harcèlement
sexuel). Mais – ça tombe pile –
the show must go on et le film est
annoncé pour sortie française fin
octobre. Ok, c’est pas le genre de
Frémaux qui est plutôt sur du rustique tendance Dylan et Springsteen, chanteurs à texte et sans
choucroute garnie (encore que
Dylan…). Ou alors Mercury, avec
sa manière de brandir le micro
par le manche, paye d’avoir inventé la perche à selfie…
REUTERS
Par
Comment ça va ?
Euuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh… ça va. Cette
question est folle en fait. En plus, elle a un
rapport avec le transit intestinal. Au Moyen
Age, quand on demandait «ça va ?» ça voulait dire «êtes-vous allé à la selle ?»
D’où tu sors ?
De la table ronde où nous avons signé
une charte sur la parité. L’ensemble des
mouvements émergents paritaires mondiaux et les trois délégués du Festival de
Cannes étaient réunis pour signer. En fait,
«comment ça va ?», c’est une question intime, très personnelle…
Qu’est-ce que tu prends ?
En ce moment, je donne. Sinon, je sais pas
ce que je prends. Je prends de l’écoute, j’essaie de prendre les créneaux qu’on me
donne. A la place à laquelle je suis, on me
demande de prendre la parole, et j’essaie
de ne pas me dérober à la réalité. J’essaie
de ne pas prendre trop cher.
T’as pas peur ?
Quand tu présentes un film, tu as tout
le temps peur. Quand tu présentes un projet plus politique, l’intelligence collective
t’enlève la peur.
T’as pas honte ?
J’ai honte pour certains. C’est tellement lié
à ce qu’on fabrique. J’ai envie d’avoir des
réponses d’empowerment. Tu sais, chez
les Inuits, la honte est un outil d’apprentissage. Plutôt que de mettre en garde ou réprimander les enfants, ils les laissent faire
une bêtise et rigolent d’eux. La honte est un
moteur très puissant. Il ne faut pas en avoir
peur, cela nous fait apprendre. Et je te dis
ça en bonne Ashkénaze élevée dans la
culpabilité, la honte et le rejet de soi.
T’en as pas marre ?
Non, c’est pas mon tempérament. J’ai la
dalle. La dalle métaphysique.
T’as rencard ?
Avec le film de Salvadori. Je l’attends
comme un rendez-vous d’amour.
Recueilli en terrasse sous des gouttes de rosé
pour le goûter par G.Ti.
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VIII u
CANNES/
Libération Mercredi 16 Mai 2018
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I
l se souvient très bien du moment
où tout s’est effondré, de cette sensation terrible quand «son cœur s’est
tordu à l’intérieur». C’était le matin
du 22 août 2017, à Saint-Pétersbourg: on
lui a dit que le réalisateur Kirill Serebrennikov avait été arrêté, qu’il ne reviendrait pas. Et il a aussitôt pensé que
l’Eté (ce film sur l’émergence, dans les
années 80, de la scène rock underground à Leningrad) était fini. «J’étais
acteur depuis quinze ans à faire des petits boulots en parallèle pour arriver à
en vivre, et là, j’avais enfin un premier
rôle, une chance de prouver ma valeur.
Et on me l’ôtait», raconte avec émotion
Teo Yoo, acteur sublime qui a donc failli
rester méconnu. Avant d’en arriver au
dénouement, il faut remonter la chronologie des désillusions, commencer
par l’histoire de ce drôle de gamin germano-coréen qui a passé son enfance
à enregistrer plus de 500 films sur le
magnétoscope familial.
Assis dans le hall d’un hôtel chic, Teo
Yoo, 37 ans, déroule sa vie comme une
pelote de laine, sans pause. C’est une
sorte de conte initiatique, un récit
à suspense que l’on se garderait bien
d’interrompre. Il commence à Cologne
après que ses parents, mineur de charbon et infirmière, ont quitté la Corée.
Durant son enfance et son adolescence,
Teo Yoo peine à trouver ses repères
dans un pays qu’il n’affectionne guère
et dans un milieu où il n’arrive pas à exprimer sa sensibilité artistique. Alors il
s’évade en regardant le moindre film
qui passe à la télé, d’Indiana Jones à
la Haine : «Pendant longtemps, je me
suis senti très seul et mélancolique. Et
puis un jour, c’était à Noël 1995, j’ai vu
un film de Wong Kar-wai, Chunkging
Express. Ce jour-là, je me suis dit que
quelqu’un comprenait.» A la fin du lycée, il envisage de faire carrière dans le
basket mais prend une année «pour explorer le monde». Il sourit : «J’ai cette
idée un peu folle: j’ai fait des recherches
au sujet de Brando, Al Pacino et De Niro
que j’adorais et j’ai vu qu’ils étaient passés par l’école de Lee Strasberg,
à New York.»
C’est ainsi, qu’à 21 ans, il s’envole pour
y faire un stage de trois mois. Là encore,
il se souvient précisément du moment.
Celui où il a su. Il était debout sur scène
pour un exercice sur l’enfance : «J’ai
commencé à pleurer de façon incontrôlée, j’essayais de retenir, la professeure
me disait de tout lâcher. J’ai ressenti
quelque chose de tellement fort, j’ai compris que j’avais toujours voulu jouer.» Le
soir même, il appelle ses parents: «Je
leur ai dit “désolé, mais je vais rester”.
Et j’y ai passé deux ans et demi.» Teo
Yoo poursuivra sa formation à Londres,
où il étudie Shakespeare avant d’obtenir son premier rôle dans un film américain, Brooklyn Bund. «C’était juste une
petite scène», dit-il. Ce qui sera à peu
près le leitmotiv des prochaines années. On lui propose généralement «de
jouer le stéréotype de l’Asiatique, comme
le livreur chinois ou le tenancier de bartabac». Il tente sa chance à New York.
C’est un échec. En 2009, il revient dans
le pays de ses aïeux ou plutôt «celui des
films Old Boy, A Bittersweet Life, Memories of Murder», qui l’ont tout autant
forgé. «C’était difficile de trouver mon
identité en Corée, je me sentais trop occidental. Je ne savais plus quoi faire, j’ai
failli abandonner», évoque-t-il. Grâce
à l’essor de la pop culture coréenne
(dont le succès du Gangnam Style), il
HORSSERVICE
Par
JÉRÉMY PIETTE
ROCK’N’RÔLE
TEO YOO
L’acteur germanocoréen de 37 ans
a su persévérer
malgré les galères
et les déconvenues
de New York
à Séoul. Avant
d’être propulsé
par «Leto» de Kirill
Serebrennikov, où
il joue un chanteur
culte du rock
soviétique, sans
parler un mot
de russe.
obtient tout de même quelques rôles
dans les pays voisins.
Un jour, l’un de ses amis lui apprend
que l’homme de théâtre et cinéaste Kirill Serebrennikov cherche un acteur.
«Au début, je me suis dit que ce n’était
pas pour moi. Puis j’ai envoyé un selfie,
juste pour voir. Ils m’ont demandé une
vidéo où je joue de la guitare. Et la semaine suivante, je passais le casting en
Russie», se souvient-il. Teo Yoo décroche le rôle de Viktor Tsoi, ce chanteur
de rock soviétique, objet de culte et leader du groupe Kino. Sauf qu’il ne parle
pas un mot de russe… «Je suis devenu
complètement fou, j’ai étalé le scénario
sur les murs de ma chambre, j’ai tout décortiqué ligne par ligne, mot par mot et
tout appris par cœur pendant trois semaines. Ensuite, j’ai traduit pour comprendre les émotions.» Sur le tournage,
il ne peut s’en remettre qu’à Kirill Serebrennikov pour savoir s’il joue juste: «Je
me sentais vulnérable, je ne savais
même pas ce que je disais.» Alors, quand
le cinéaste a été arrêté pour une affaire
de détournement de fonds (qu’il nie),
que le tournage a été gelé, Teo Yoo a
vécu l’un des pires moments de sa vie.
Désœuvré, il se souvient être allé sur la
tombe de Viktor Tsoi pour «lui rendre
hommage». Les dieux du rock y ont
peut-être été sensibles: le producteur
a finalement décidé d’aller jusqu’au
bout du tournage. Le film sera monté
dans l’appartement du cinéaste assigné
à résidence. Il en est ressorti une fresque en noir et blanc, lyrique et punk, racontant les aspirations de la jeunesse et
les tribulations amoureuses de trois
musiciens. Voilà comment le môme
aux 500 cassettes vidéo est devenu un
sérieux prétendant au prix d’interprétation à Cannes.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Qui de nos journalistes
viendra fanfaronner
en résistant-restant
au sortir du cinéphilique
engraissement qu’est
Cannes Festival ? Quelle
confiance devrons-nous
alors lui accorder, à ce revenant ? Après A l’Aube
du sixième jour (2000), le
récent Annihilation (2018),
ou l’illustre le Monstre
(1955) qui a dû inspirer plus
ou moins consciemment
moult réalisations, comme
celle d’Intrusion (1999), on
est en droit de douter de la
personne qui va revenir à
nos côtés, si elle passe le
contrôle d’identité de
Bal(l)ard sous une possible
forme jumelle inséminée
par du pollen alien. Sur un
versant moins Quatrième
Dimension, on peut se
questionner sur l’être continuellement en pleine mutation. Asako, nouvelle «merveille» en compétition du
cinéaste japonais Ryusuke
Hamaguchi (si l’on se fie
aux rumeurs Twitter et à
l’article page II) raconte
l’histoire d’une jeune
femme qui retrouve son
grand amour disparu
deux ans plus tôt, tout du
moins une âme à l’enveloppe corporelle identique.
Au-delà d’une quelconque
absence déterminée qui
pourrait attirer le soupçon,
nous pouvons
continuellement nous
raconter qu’une personne
change à peu près à chaque seconde et qu’il n’est
jamais possible de la retrouver telle qu’elle a été.
Chaque pas entraîne un
non-retour, chaque souffle
un départ ; nous sommes
de nature instable.
Capt(ur)er des existences
par les médiums filmiques
ou photographiques donne
ce pouvoir de rembobiner
afin d’y trouver des strates
de visages et de vies
à l’identique, emprisonnées
à l’intérieur d’une seconde.
Alors si jamais nos
collègues ont trop changé
(et on ne dit rien ici d’un
abus désormais notoire de
tropézienne à toute heure),
nous regarderons donc
– ainsi – et nous ferons
confiance – aussi – au
moins aux images qu’ils
auront gracieusement
laissées derrière eux. •
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