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Libération - 18 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11499
VENDREDI 18 MAI 2018
www.liberation.fr
CANNES/
«Burning»
Lee Changdong, le feu
sacré
Et aussi n Les critiques : «In
My Room» d’Ulrich Köhler,
«les Morts et les Autres» de
Joao Salaviza et Renée Nader
Messora, «Dogman» de
Matteo Garrone… n Nos
chroniques n Le portrait de
Terry Gilliam
8 PAGES CENTRALES
HLM
Le mauvais
tour de LREM
Le projet de loi Elan, actuellement examiné
en commission à l’Assemblée nationale, risque d’affaiblir la loi SRU, qui garantit un minimum de mixité sociale dans les communes.
PAGES 14-15
Mai 68 vu par
Alice Zeniter
18 mai 1968. Loin du Quartier latin en ébullition, loin de Cannes qui s’embrase, Georges
Pompidou réceptionne Charles de Gaulle au
retour de Bucarest dans un Orly désert. La romancière raconte. PAGES 22-23
LA GRANDE
EXTINCTION
Partout en France, la faune et la flore du
quotidien disparaissent à une vitesse
affolante, victimes des pesticides et de
l’urbanisation. Pour tenter d’enrayer la
catastrophe, Nicolas Hulot présente ce
vendredi son plan biodiversité.
Trop tard?
PAGES 2 À 7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
MONTAGE «LIBÉRATION». PHOTOS ISTOCKPHOTOS. GETTYIMAGES
PINEHOUSEFILM
ALOUETTES, LAPINS,
CHAUVES-SOURIS…
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 18 Mai 2018
BIODIVERSITÉ
Ça disparaît
près de
chez vous
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
15 ESPÈCES
COMMUNES
EN VOIE DE
DISPARITION
ABEILLE
DOMESTIQUE
APIS MELLIFERA
Taille : 11 à 13 mm
(ouvrière), 15 à 20 mm
(reine). Population d’une
ruche : 60 000 abeilles
maximum.
Aussi appelée abeille domestique, l’apis mellifera est l’espèce la plus répandue et la plus connue, celle qui produit
notre miel. «Depuis plusieurs semaines, l’Union nationale
de l’apiculture française reçoit des appels d’apiculteurs
de différentes régions françaises rapportant des mortalités anormales de leurs colonies en sortie d’hiver», alertait
fin avril l’organisation. Une nouvelle année s’ajoute à la
série noire que connaissent les abeilles depuis vingt ans,
période sur laquelle la production française de miel a
été divisée par deux. Elles sont dévastées par les néonicotinoïdes, ces pesticides neurotoxiques pour elles,
répandus sur les champs qu’elles butinent. La mort
des abeilles est dangereuse pour la biodiversité car elles
assurent la pollinisation de la plupart des végétaux.
Un «service écologique» que l’Inra a évalué à 154 milliards
d’euros par an dans le monde.
MARTINPÊCHEUR
ALCEDO ATTHIS
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
Taille : 18 à 19 cm de longueur,
30 à 36 cm d’envergure. Poids moyen : 26 à 50 g.
Population : 10 000 à 18 000 couples.
Espèce discrète mais reconnaissable à son corps bleu
d’eau et son ventre orangé, le martin-pêcheur d’Europe
est présent dans une grande diversité d’habitats, près de
l’eau courante et stagnante. Il souffre de la dégradation
de la qualité de ces eaux, causée par la pollution et les
drainages, ce qui réduit ses possibilités d’alimentation
en alevins et en petits poissons. L’artificialisation des berges et la disparition des petites zones humides aggravent
sa situation. Il a subi une perte de 50 % de ses effectifs
depuis 2001, moins 34 % depuis dix ans.
ALOUETTE
DES CHAMPS
ALAUDA
ARVENSIS
Taille : 18 à 19 cm de
longueur, 30 à 36 cm
d’envergure.
Poids moyen : 26 à 50 g.
Population : 900 000 à
1 500 000 couples.
Avec ses ailes brunes tachetées de beige, l’alouette des
champs est présente dans toute la France. Sa population
aurait chuté de 20 % en moins de quinze ans, une tendance observée dans toute l’Europe. C’est l’espèce symbolique du déclin des oiseaux en milieu agricole, même
si d’autres sont encore plus mal en point, comme la tourterelle des bois, dont la population a décliné en Ile-deFrance de 80 à 90 % sur cette période. Oiseau terrestre
qui construit son nid au sol et cherche sa nourriture en
fouillant la terre, l’alouette souffre de l’intensification des
pratiques agricoles, marquées par une surcharge en bétail dans les pâtures, les travaux du sol plus fréquents, des
densités de semis plus fortes et une utilisation accrue de
pesticides. Elle est aussi chassée dans le Sud-Ouest.
Cette fois, il ne s’agit pas d’ours polaires ou
de papillons exotiques: l’extinction de masse
concerne des centaines d’animaux ou plantes de
notre quotidien, qui se raréfient à une vitesse
ahurissante, fragilisés par les activités humaines.
Faudra-t-il bientôt parler au passé des hérissons
ou des lapins de garenne?
Par AUDE MASSIOT
et CORALIE SCHAUB
C
e sont de petits signes, auxquels on ne prête pas attention, et qui deviennent de plus
en plus flagrants. Les pare-brise propres après un voyage en voiture alors
qu’il y a une quinzaine d’années ils
étaient maculés d’insectes écrasés.
Les printemps de plus en plus silencieux, les alouettes, moineaux, perdrix ou hirondelles qu’on ne voit plus
qu’occasionnellement. Les hérissons,
grenouilles, libellules ou vers de terre
qui se font rares. Le coquelicot qui
n’égaye plus les blés, et qu’on doit
réintroduire, l’immortelle des sables
ou la violette de Rouen qui tirent leur
révérence. C’est arrivé près de chez
vous, ici et maintenant. «Globalement, 30% des espèces sur le territoire
français sont menacées, assure Sébastien Moncorps, directeur du comité
français de l’Union internationale
pour la conservation de la nature.
Cette situation est symbolique de ce qui
se passe dans le monde.» La biodiversité du quotidien disparaît sous nos
yeux, à une vitesse vertigineuse.
UN ENJEU MAL COMPRIS
Fin mars, des chercheurs du Muséum
d’histoire naturelle et du CNRS lan-
cent l’alerte: dans nos campagnes, les
populations d’oiseaux communs ont
chuté d’un tiers en quinze ans. Quelques mois après, une étude allemande
pointe la disparition, en trente ans, de
près de 80 % des insectes volants en
Europe. Il ne s’agit plus d’un ours polaire par-ci ou d’une espèce exotique
de papillon par-là, mais de la faune,
de la flore et des écosystèmes qui nous
entourent. Et dont l’humain dépend
pour respirer, manger, boire, se soigner, s’abriter, se vêtir, obtenir énergie
et matières premières, protéger les littoraux, stocker le carbone, etc. Autant
de «services écologiques» gratuits et
lll
irremplaçables.
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u 3
Sur près de 7 000 espèces évaluées en France, un tiers sont menacées
L'épaisseur des traits est proportionnelle : sur les 273 espèces
d'oiseaux menacées, un tiers se trouve en métropole et deux tiers en outre-mer.
Nombre d'espèces menacées
Par zone
géographique
Par catégorie
de danger
31 mammifères
273 oiseaux
France
métropolitaine
868
58 reptiles
et amphibiens
11 poissons de mer
231 poissons et
crustacés d'eau douce
37 insectes
La Réunion
434
532
En danger critique
674
En danger
Polynésie française
338
1 727
végétaux
Mayotte 277
Guyane 164
1 162
Vulnérable
Guadeloupe 141
Martinique 114
PIPISTRELLE
PIPISTRELLUS
PIPISTRELLUS
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
Libération Vendredi 18 Mai 2018
Taille : 3,6 à 5,1 cm de longueur, 18 à 24 cm
d’envergure. Poids : 3 à 8 g. Population : NC.
Petite chauve-souris au pelage dorsal de brun sombre à
brun roux, et au ventre plus clair, la pipistrelle se nourrit
de moustiques et de tiques. Elle fréquente tous les milieux, même les plus urbanisés. Comme ses congénères,
elle subit la disparition des habitats qu’elle affectionne,
du fait de l’isolation et de la rénovation des bâtiments,
ainsi que de l’exploitation forestière réduisant l’abondance des vieux arbres. En France, sur les 34 espèces de
chauves-souris, 16 sont aujourd’hui menacées ou quasi
menacées. D’après l’Observatoire national de la biodiversité, les chauves-souris ont perdu, globalement, près de
40 % de leurs effectifs en dix ans.
EN DANGER
VULNÉRABLE
Risque extrêmement élevé
d’extinction à l’état sauvage
Risque très élevé
d’extinction à l’état sauvage
Risque élevé d’extinction
à l’état sauvage
Infographie : Clara Dealberto et Dario Ingiusto
lll
Le bon fonctionnement de la
biodiversité est vital pour l’humanité.
Autant que le climat, les deux étant
interdépendants. C’est le message
qu’essayera de faire passer Nicolas
Hulot, vendredi à Marseille, en présentant les grands axes de son plan
biodiversité (lire page 5). Le ministre
de la Transition écologique et solidaire devra déployer toute sa force de
conviction pour secouer les consciences, jusqu’en haut lieu. L’enjeu est mal
compris, donc négligé.
«CASCADES BIOLOGIQUES»
Le concept de «biodiversité», complexe, n’est apparu que dans les années 80. Il désigne le tissu vivant de la
planète, soit l’ensemble des milieux
naturels (océans, prairies, forêts, mares…) et des espèces (y compris Homo
sapiens), mais aussi les interactions
entre les organismes vivants et leur
milieu. Comment l’Homme a-t-il
réussi à dérégler ces symbioses? Comment autant d’espèces aux morphologies si différentes, vivant dans des
milieux si divers, peuvent-elles être
touchées par un même déclin généralisé? «Un cocktail de facteurs, répond
Sébastien Moncorps. Le changement
climatique se combine à la pollution,
aux pratiques agricoles intensives, à
l’influence des espèces invasives et à la
disparition des milieux naturels.»
Cette dernière dynamique est la cause
principale de l’effondrement continu
de l’état de la biodiversité commune
en France, selon lui. Tous les ans,
66000 hectares d’espaces naturels et
agricoles sont grignotés par l’urbanisation et les grandes infrastructures.
Depuis 2006, le territoire a ainsi perdu
l’équivalent d’un département
comme la Seine-et-Marne. Une artificialisation qui provoque l’imperméabilisation des sols. «Une fois qu’il est
bétonné, le sol n’est plus utilisable pour
autre chose que les activités humaines,
explique Alexandra Langlais, juriste
au CNRS, spécialiste des interactions
Sont notamment pris en compte
la taille de la population et son taux
de déclin, le nombre d'individus qui
ont atteint la maturité et la disparition
de l’habitat naturel.
Sources : Union internationale pour la conservation de la nature ; Muséum national d’histoire naturelle
entre la biodiversité et l’activité agricole. C’est irréversible. On se retrouve
aujourd’hui à devoir fabriquer de nouveaux sols à partir de déchets, pour
les remplacer.» Idem pour l’intensification des pratiques agricoles par
l’accélération des rotations de cultures, l’usage systématique de pesticides et le recours à des engins mécaniques qui écrasent les terres. «La
majorité des sols européens est menacée d’épuisement, poursuit la juriste.
Une fois morts, les sols n’ont plus de capacité de régénération et de production agricole. Ils perdent leur pouvoir
de filtration de l’eau et de régulation
des inondations. Ces pratiques tuent
la biodiversité en profondeur, comme
les vers de terre.» Mais, dans ce cas,
le mouvement est encore réversible
grâce à l’agroécologie et des techniques comme le recours à des auxiliaires de culture (pucerons, coccinelles) qui luttent contre les ravageurs et
permettent la pollinisation.
Les produits chimiques ont aussi un
impact direct sur les animaux, les
plantes et la microfaune souterraine.
«Les grands prédateurs concentrent de
fortes quantités de substances toxiques, assure Jérémy Dupuy de la Ligue pour la protection des oiseaux. On
observe chez les rapaces, par exemple,
des cas d’empoisonnement, de baisse
de reproduction et de fragilisation de
la coquille des œufs.» Par définition,
les pesticides visent à tuer végétaux,
insectes et ravageurs. «Il faut recréer
des cascades biologiques, insiste Christian Huygue, directeur scientifique
Agriculture à l’Institut national de
recherche agronomique (Inra). Nous
devons repenser le système de fonctionnement agricole jusqu’à nos choix d’alimentation. Vouloir manger des tomates en hiver participe au cercle vicieux
de la perte de la biodiversité.» Les animaux et végétaux souffrent aussi de
la fragmentation de leurs habitats, par
la construction d’infrastructures
comme des routes, des zones indus-
trielles, la disparition des haies et des
chemins. Certaines espèces, comme
la vipère péliade, se trouvent isolées
par petites populations qui peinent à
se perpétuer.
«GRANDS DINOSAURES
HERBIVORES»
S’ajoute à tout cela le changement climatique. Certaines espèces d’oiseaux
migrateurs commencent déjà à revenir plus tôt dans nos contrées pour
se reproduire. D’autres n’ont pas la
même chance. Certains animaux et
insectes qui se déplacent au sol pourraient ne pas réussir à avancer vers le
Nord sous la pression de la hausse des
températures globales. «Une augmentation de 0,55°C correspond à un déplacement des écosystèmes de 100 kilomètres vers les pôles et de 100 mètres
en altitude, assure Jean-Dominique
Lebreton, écologue spécialiste de la
démographie animale et membre de
l’Académie des sciences. Même si les
contributions nationales de la COP 21
sont respectées, on risque de voir une
hausse d’environ 3°C d’ici 2100 et la végétation méditerranéenne se retrouverait en Bourgogne.» Un réchauffement
si rapide que certaines espèces ne
pourraient pas avoir le temps de
s’adapter. «Les oiseaux montagnards
qui nichent en prairies alpines vont
être poussés vers les sommets avec la
remontée des forêts en altitude, détaille Jérémy Dupuy. Ils sont condamnées à disparaître de certains massifs
montagneux.» Jean-Dominique Lebreton alerte sur un autre versant du
phénomène : «Le déclin mondial des
grandes espèces (ours, éléphants, singes...) est un avertissement avant toute
crise d’extinction massive. Lors de la
dernière grande extinction, ce sont les
grands dinosaures herbivores qui ont
disparu les premiers.» Signe que la
mécanique est enclenchée : aujourd’hui, c’est la biodiversité du quotidien qui s’efface de nos mers et de nos
campagnes. •
VER DE TERRE
ALLOLOBOPHORA
ROSEA
Taille : 4 à 7 cm. Poids : 1,5 à 3 g.
Population : 264 vers de terre en moyenne / m².
Vivant dans les 30 premiers centimètres de la terre, l’allolobophora rosea est l’une des 150 espèces de lombrics
représentées en France. Longtemps ignorés, ils intéressent de plus en plus les chercheurs. Et pour cause, c’est
la première biomasse animale terrestre. En quarante ans,
les grandes cultures auraient vu leur population de
lombrics divisée par quatre. Ces membres de la famille
des annélides oligochètes souffrent grandement des
pratiques agricoles intensives, comme l’utilisation de
produits phytosanitaires, la monoculture, les labours
continus et le compactage des sols. Les vers de terre
sont pourtant essentiels pour garantir le renouvellement
des terres et empêcher l’érosion des sols. Ils favorisent
aussi l’alimentation et la croissance des végétaux.
DÉESSE
PRÉCIEUSE
(LIBELLULE)
NEHALENNIA
SPECIOSA
Taille : 19-23 mm pour l’abdomen mâle, 19-22 mm
pour la femelle. Population : NC.
Cette petite espèce de libellule, vert métallique à cuivré,
vit dans les tourbières et marais. Discrète, elle est très menacée dans l’ouest de l’Europe. Elle a déjà disparu de Belgique et du Luxembourg et sa présence en Allemagne
et en France est en péril. L’UICN la classe en «danger critique», dernière étape avant l’extinction. Les principaux
facteurs de son déclin sont la destruction des tourbières,
leur assèchement par drainage, la pollution et le piétinement trop important des sites. Le réchauffement climatique pourrait aggraver cette situation. En métropole,
l’UICN estime que, sur les 89 espèces de libellules, 24 sont
menacées ou quasi menacées et deux ont disparu.
WILDLIFE . ANDIA
EN DANGER CRITIQUE
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
Terres australes
et antarctiques françaises 32
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4 u
ÉVÉNEMENT
Taille: 19,8 à 25,5 cm
de longueur pour les
mâles dont 3,9 à 5,9 cm
de queue, et 18,1 à
22 cm pour les femelles.
Population: entre
500 et 1000 individus
matures.
Avec son pelage bariolé
– ventre noir, dos roux et
taches blanches sur le
museau– le grand hamster d’Alsace est un rongeur reconnaissable. Mais il est menacé de disparition. L’UICN le
classe «en danger» dans sa liste rouge. Le fort déclin de
l’espèce omnivore est provoqué par l’intensification des
pratiques agricoles (diminution de la diversité culturale,
moissons plus précoces, développement de monocultures). Depuis 2007, la France tente d’empêcher sa disparition par une série de plans d’action. En 2017, on dénombrait moins des 1500 individus nécessaires pour la survie
de l’espèce.
LAPIN DE
GARENNE
ORYCTOLAGUS
CUNICULUS
Taille : longueur 45 cm.
Poids : 2 kg.
Population : NC.
Un nuisible, c’est ainsi
que le lapin de garenne,
avec sa queue blanche
reconnaissable, est perçu
dans plusieurs régions françaises. Pourtant l’espèce est
considérée comme «quasi menacée» par l’UICN car elle
a perdu une grande partie de sa population en vingtcinq ans. Victime de la chasse et de l’introduction du
virus de la mixomatose, ces mammifères endurent
aujourd’hui une disparition de leur habitat à cause de l’intensification des pratiques agricoles et de la transformation des paysages, tout comme le lièvre variable.
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
HORIZON FEATURES . LEEMAGE
GRAND
HAMSTER
D’ALSACE
CRICETUS
CRICETUS
CACHALOT
PHYSETER MACROCEPHALUS
Taille : 15 à 18 m (mâles), 10 à 13 m (femelles). Poids :
30 à 40 t (mâles) 10 à 15 t (femelles). Population :
moins de 1 000 individus matures dans les eaux
françaises.
Vivant dans les eaux profondes en haute mer, le cachalot
et sa tête énorme au profil carré est la plus grande espèce
de cétacés à dents. En France, il est observé dans l’Atlantique, au niveau du golfe de Gascogne, et en Méditerranée, au large de la Côte d’Azur et de la Corse. La classification «vulnérable» de l’espèce est essentiellement le
résultat de l’impact de son exploitation passée, le cachalot ayant subi les ravages de la chasse commerciale.
Alors que l’espèce était au bord de l’extinction, sa chasse
a été interdite en 1982. Les principales menaces pesant
aujourd’hui sur ce cétacé sont la pollution du milieu marin, par les PCB et les métaux lourds, et l’ingestion de déchets plastiques et métalliques rejetés dans les océans.
Libération Vendredi 18 Mai 2018
Des espèces s’éteignent,
d’autres prolifèrent
Le frelon asiatique
Chenilles toxiques,
écrevisses increvables
et frelons décapiteurs
sont de ces «invasifs» qui
participent à l’extinction.
L
es pressions humaines sur la
planète ne sont pas néfastes
pour toutes les espèces. Certaines, qu’on appelle «invasives», en
profitent pour gagner du terrain et
n’hésitent pas à s’accaparer l’habitat
et la nourriture de leurs voisins.
Toutes introduites par l’homme, elles
se multiplient en dehors de leur aire
d’origine, se reproduisent et bouleversent leur nouvel environnement,
grâce à une très forte capacité de dispersion, d’adaptation, et de prédation.
D’après Céline Bellard, écologue à
l’University College de Londres, «les
invasions biologiques sont la deuxième
cause d’extinction des espèces dans le
monde». En 2017, la Commission européenne a dressé une liste de 49 espèces invasives où on trouve, entre
autres, l’écureuil gris, le raton laveur,
le corbeau, la grenouille taureau ou
encore la jacinthe d’eau. Passage en
revue des trois espèces invasives les
plus symboliques.
Ecrevisse américaine. PHOTO
MINDEN. HEMIS.FR
La chenille processionnaire
du pin
Frelon asiatique. PHOTO GUILLAUME
SOUVANT. AFP
L’écrevisse américaine
Avec leurs petits yeux globuleux et
leurs grandes pinces rouges, les écrevisses américaines, originaires de Californie et de Louisiane, prolifèrent
dans les étangs et ruisseaux de métropole. Elles remplacent peu à peu les
deux espèces autochtones françaises
que sont l’écrevisse à pattes blanches
et celle à pattes rouges. Comestibles,
les écrevisses américaines ont été introduites en France pour l’élevage, car
elles se reproduisent en grande quantité, sont résistantes aux maladies (en
particulier à la peste des écrevisses) et
ne craignent pas la pollution. Mais
cela les rend aussi beaucoup plus
compétitives que les spécimens français. Une fois adultes, elles ne redoutent que les gros prédateurs (brochet,
Déesse précieuse,
alouette des champs, pipistrelle, tiare apetahi,
martin-pêcheur, lapin de
garenne… Il y a quelques
années seulement, cet inventaire à la Prévert
aurait été une invitation à
la rêverie, une fenêtre
ouverte sur la promenade
bucolique prévue après
un déjeuner printanier.
Champs de blé, coquelicots et épuisette. A moins
que la promenade ne se
fasse au petit matin,
brouillard léger au-dessus du marais, veste doublée pour oublier la fraîcheur et écouter
sereinement la nature qui
se réveille. Petit bonheur
que seuls les gens qui se
Membre de la famille des guêpes, le
frelon asiatique sème la terreur chez
les apiculteurs français. Reconnaissable à sa tête orangée et ses pattes
aux extrémités jaunes, il s’est fait pour
spécialité de capturer les abeilles à la
sortie de leur ruche pour les décapiter
et les démembrer plus loin, avant d’aller nourrir ses congénères. Originaire
d’Extrême-Orient, le frelon asiatique
a été introduit accidentellement près
de Bordeaux en 2004. Depuis, il progresse vers le nord au rythme moyen
de 78 kilomètres par an. Cette espèce
invasive pose des problèmes de santé
humaine (des réactions allergiques et
certaines attaques ont conduit à des
décès), économiques (déclin de la production de miel) et environnementaux, en bouleversant les écosystèmes
dans lesquels il vit.
Chenille processionnaire du pin.
PHOTO XAVIER LEOTY. AFP
sandre, anguille, loutre, héron), dont
une partie est en déclin. Pour lutter
contre ces crustacés, le moyen le plus
simple reste de les pêcher. Toute écrevisse américaine capturée doit être
tuée avant son transport et il est strictement interdit de la relâcher en milieu naturel.
Leurs gigantesques nids de fil blanc,
qui étouffent les arbres, sont visibles
de loin. Favorisées par une augmentation même minime de la température hivernale, les chenilles processionnaires du pin avancent de
4 kilomètres par an vers le nord de la
France depuis dix ans. Alors que, dans
les années 70, les températures forçaient l’insecte poilu à stationner
au sud de la Loire, le réchauffement
climatique a permis leur expansion
continue. La chenille processionnaire
du pin est ainsi en passe de conquérir
la quasi-totalité du territoire français,
à l’exception des zones froides en très
haute altitude ou au nord. La toxine
contenue par ses soies urticantes
présente un danger pour le bétail,
les animaux domestiques mais aussi
les êtres humains. De plus, sa vorace
activité réduit la croissance et fragilise les forêts de pins et cèdres. Pour
s’en débarrasser, l’Inra recommande
d’attirer les mésanges, friandes de
ces insectes, en installant des mangeoires dans son jardin.
AUDE MASSIOT
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Réveillons-nous
lèvent tôt peuvent comprendre… Ça y est ? Vous
rêvez ? Eh bien réveillezvous ! Car pour la déesse
précieuse, l’alouette des
champs et leurs amis, la
vie est un cauchemar,
une lutte quotidienne
pour ne pas disparaître.
Au moins 30% des espèces présentes sur le territoire français sont mena-
cées, affirme un des
experts interrogés par Libération. Alors que Nicolas Hulot présente ce jour
son plan de sauvegarde
de la biodiversité, les
sceptiques crieront au catastrophisme. Les dinosaures, après tout, ont
bien disparu sans que la
Terre s’arrête de tourner…
Sauf que la menace à
grande échelle sur la biodiversité représente un
risque pour l’espèce humaine elle-même.
La faute à qui ? A nous.
A notre urbanisation
galopante, à nos modes
de productions agricoles,
à nos habitudes de consommation. Ce qui nous
éloigne davantage encore
de nos flâneries champêtres pour nous plonger au
cœur des grands choix
politiques et économiques. Emmanuel Macron
ne donne pas toujours le
sentiment, au-delà du
discours, d’avoir intégré
cette urgence écologique.
Jupiter sait-il qu’il peut
sauver la déesse précieuse ? •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
La France
dépassera-t-elle les
beaux discours?
Hulot s’enflamme à
l’Assemblée, Macron
se pose en leader mondial
de la biodiversité:
le grand plan annoncé
ce vendredi à Marseille
se veut ambitieux. Malgré
quelques incohérences…
A
l’Assemblée, le 21 mars, Nicolas Hulot prend le micro, l’air
grave : «30 % d’oiseaux en
moins en quelques années. 80% d’insectes en moins à l’échelle européenne.
La semaine dernière, le dernier grand
mâle rhinocéros blanc du nord de
l’Afrique a disparu…» Le ministre de
la Transition écologique et solidaire
hausse le ton. «Chez moi, ça ne provoque pas de la peine, mais de la honte.
Nous sommes responsables de la
sixième extinction de la biodiversité.»
Il termine par un mémorable coup de
gueule, suivi d’une ovation debout.
«Tout seul, je n’y arriverai pas. Mais
tout le monde s’en fiche, à part quelques-uns. Donc je veux simplement
avoir un sursaut d’indignation, parce
que l’humanité a une communauté
d’origine et de destin avec le vivant !»
«Quelque chose a changé». Il y
a de fortes chances pour que le discours de Hulot ce vendredi à Marseille
soit tout aussi enflammé. Le ministre
présentera les grands axes de son plan
biodiversité. «Mon objectif, c’est de
placer dans le radar de nos sociétés
l’enjeu biodiversité au même niveau
que l’enjeu climatique, parce que les
préjudices pour l’humanité sont aussi
forts. Et on ne gagnera pas une bataille
sans l’autre, a-t-il martelé mercredi
sur BFM TV et RMC. Il faut que la
France prenne sa part, que l’on protège
les écosystèmes, que l’on arrête d’empoisonner la nature, d’artificialiser les
sols.» Nicolas Hulot a l’ambition de
«faire de la France l’un des acteurs clés
du débat sur la biodiversité sur le plan
national et international», dit-on dans
son entourage. Ambition légitime. La
France figure parmi les dix pays au
monde abritant le plus d’espèces, surtout grâce à l’outremer et à son espace
maritime de 11 millions de km2.
Ce vendredi, le ministre devrait annoncer que la France accueillera en
2020 à Marseille le prochain congrès
de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui réunit, tous les quatre ans, 80 Etats, une
centaine d’agences gouvernementales
et un millier d’ONG. «Ce sera un sommet très important car il aura lieu
juste avant la COP sur la biodiversité
prévue en Chine la même année où
sera fait le bilan des vingt grands objectifs mondiaux fixés en 2010 et sera
décidé le plan d’action pour les dix prochaines années», explique Sébastien
Moncorps, directeur du comité français de l’UICN. Après le climat, Emmanuel Macron se fera-t-il le chantre
de la biodiversité sur la scène internationale? Possible. Le 24 mars, le chef
de l’Etat a posté sur Twitter une vidéo
dans laquelle il prononce ces mots, en
anglais: «Imaginez. Vous vous réveillez
et quelque chose a changé. Vous n’entendez plus le chant des oiseaux. Vous
regardez par la fenêtre : les paysages
que vous avez jadis chéris sont désormais desséchés et toute vie en a disparu. […] Ce n’est pas un cauchemar
et encore moins une illusion. Vous le
savez. Vous le savez parce que nous en
constatons les premiers effets. Le temps
du déni est révolu. Nous ne sommes
pas seulement en train de perdre la
bataille contre le changement climatique, nous sommes en train de perdre
notre bataille contre l’effondrement de
la biodiversité».
Sincérité et amorce d’une réelle prise
VIPÈRE
PÉLIADE
VIPERA BERUS
Taille : jusqu’à 65 cm. Population : NC.
D’un corps brunâtre tacheté de noir, avec la gorge blanche,
la vipère péliade est une des plus menacées en France,
avec la vipère d’Orsini. Présente dans le Nord, dans le Massif central et dans le Jura, la vipera berus, classée «vulnérable» par l’UICN, pâtit de la dégradation de son habitat, particulièrement le bocage de l’ouest du pays, et voit ses
populations isolées par la fragmentation des espaces naturels. La population nationale aurait diminué de plus de 30%
sur les trois dernières générations (25 à 30 ans). Le reptile
est aussi vulnérable au réchauffement climatique.
ZONES
HUMIDES
En France, les
«zones humides» occupent
plus de 3,5 millions d’hectares,
selon Ramsar, la
convention internationale de protection de ces milieux. Tourbières,
marais littoraux, plaines et forêts alluviales sont l’habitat
de beaucoup d’espèces et d’oiseaux d’eau. Filtrantes, elles
sont aussi très utiles à l’épuration des eaux. Seulement,
ces milieux naturels fragiles subissent la pression du
grignotage des terres agricoles et de l’urbanisation,
ainsi que de la création de décharges sauvages et
des remblaiements. Les créatures survivant grâce aux
zones humides sont les principales victimes des déclins, comme le vison d’Europe, classé en danger par
l’UICN, le putois d’Europe (quasi menacé) et le campagnol amphibie (quasi menacé).
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Nicolas Hulot à l’Assemblée le 21 mars. PHOTO JACQUES DEMARTHON . AFP
de conscience politique, assortie d’actions fortes ? Ou belles paroles en
l’air? «Il semble que Nicolas Hulot ait
convaincu le Président et le Premier
ministre que la cause est importante»,
veut croire Philippe Martin. L’ex-ministre de l’Ecologie de François Hollande, membre du PS et de Génération·s, préside l’Agence française pour
la biodiversité (AFB). Il entend faire de
cet établissement public créé en 2017
le fer de lance de la «mobilisation citoyenne» pour la biodiversité. «Le sujet doit devenir une passion pour les
Français, afin qu’ils exercent une pression positive sur le gouvernement pour
que ce dernier se batte pour l’humus,
qui est tout aussi vital que l’atmosphère et forme un couple avec elle.»
Comment? En favorisant par exemple
la création d’atlas communaux de la
biodiversité permettant de sensibiliser le public. L’enjeu commence à être
compris. Selon un sondage Ifop d’avril
pour l’ONG Avaaz, qui lance une campagne mondiale sur ce thème, 75% des
Français se disent préoccupés par le
déclin rapide de la biodiversité et 87%
demandent des mesures plus radicales pour la protéger. «Encore faut-il
une étoile polaire qui puisse guider
l’action politique, souligne Marie Yared, responsable France de l’ONG. Des
scientifiques de premier plan s’accordent sur une solution : si nous protégeons 50 % de la planète d’ici 2050 et
gérons durablement les 50% restants,
la nature pourrait se régénérer et les
humains et 80 % des espèces pourraient survivre et cohabiter. Cet objectif pourrait devenir l’Accord mondial
pour la nature et compléter l’Accord de
Paris pour le climat.» La jeune femme
a rencontré le ministre lundi et lui a
remis une pétition en ce sens, signée
par un million de personnes dans le
monde. «De manière inespérée, Nicolas Hulot a souscrit totalement à la
proposition des scientifiques de protéger 50% de la planète», se réjouit-elle.
u 5
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
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Exemplarité. Mais il en va de la biodiversité comme du climat: pour que
ses beaux discours soient crédibles, la
France doit faire preuve d’exemplarité. On en est loin. Ce mercredi, l’Etat
a par exemple autorisé Total à raffiner
jusqu’à 300000 tonnes par an d’huile
de palme sur son site de La Mède
(Bouches-du-Rhône) pour produire
du biodiesel, agrocarburant responsable de la déforestation dramatique en
Asie et trois fois plus émetteur de gaz
à effet de serre que les carburants fossiles. La liste des incohérences gouvernementales ne s’arrête pas là. Emmanuel Macron soutient le projet
Montagne d’or, une mine géante qui
serait creusée au cœur de la forêt
guyanaise. Le projet de loi logement
entend lever les freins à l’urbanisation, cédant toujours plus à la tentation du bitume. Et la France vient de
s’opposer à la proposition de la Commission européenne d’un moratoire
visant à suspendre la chasse à la tourterelle des bois, espèce vulnérable
dont la population a chuté de 80% en
trente ans. Quant à Nicolas Hulot, il a
donné fin janvier son feu vert au
grand contournement ouest (GCO) de
Strasbourg, projet autoroutier destructeur de milieux naturels et de…
biodiversité. C’est toute la différence
entre les actes et les paroles.
CORALIE SCHAUB
SAXIFRAGE
ŒIL-DE-BOUC
SAXIFRAGA
HIRCULUS
Taille : jusqu’à 25 à 30 cm de haut.
Population : NC.
Avec ses pétales d’un jaune doré éclatant et sa tige clairsemée de feuilles, la saxifrage œil-de-bouc est une plante
qui n’est connue qu’en France et plus précisément dans
le massif du Jura. Alors qu’elle était autrefois présente
dans 18 localités, il ne subsiste plus aujourd’hui qu’une
seule population viable de cette herbacée vivace, située
au sein du bassin du Drugeon, en Franche-Comté. En régression dans toute l’Europe, elle est menacée par la
disparition des tourbières où elle vit, en particulier par
les travaux de drainage, la pollution de l’eau et l’arrêt du
pâturage traditionnel. Protégée aux niveaux national et
européen et considérée comme «en danger critique» en
France, la saxifrage œil-de-bouc fait l’objet d’un plan national d’action depuis 2012.
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 18 Mai 2018
WESTEND61 . GETTY IMAGES
Bruno David, président
du Muséum, mercredi.
PHOTO JÉRÔME BONNET
ANGUILLE
D’EUROPE
ANGUILLA
ANGUILLA
ISTOCKPHOTOS . GETTY IMAGES
Taille : jusqu’à 1 m de long.
Population : NC.
Corps serpentiforme, mâchoire inférieure plus longue
que la supérieure, l’anguille européenne est classée «en
danger critique d’extinction». Le stock d’anguilles a décliné de 95% à 99% depuis 1970. Entre autres maux, elle
est exposée à de nombreux polluants et pesticides qui
fragilisent ses défenses immunitaires. Comme les autres
poissons migrateurs amphihalins (saumon atlantique,
lamproie de rivière ou esturgeon européen), elle effectue
une partie de son cycle de vie en rivière et une autre partie en mer. Ces espèces sont affectées par les barrages
qui compromettent leur périple migratoire. Pour l’anguille, la pêche est réglementée mais reste une menace,
aggravée par un braconnage important lié au coût élevé
de ses alevins, nommés «civelles». Sur les 69 espèces de
poissons d’eau douce, 15 sont menacées de disparition,
selon l’UICN France. Le changement climatique pourrait
aggraver leurs conditions de vie.
HÉRISSON
ERINACEUS
EUROPAEUS
Taille: de 20 à 30 cm.
Population : NC.
Ce petit mammifère à pics, terrestre et insectivore, est
classé espèce protégée depuis 1981. Présent dans toute
la France, notamment dans les jardins, il limite la progression d’insectes et d’invertébrés ravageurs. En Grande-Bretagne, 30 % de la population de hérissons aurait
disparu en vingt ans, passant de 1,5 million d’individus
en 1995 à moins d’un million en 2015. En France, si tous
les observateurs affirment en voir de moins en moins,
aucun organisme n’a produit de chiffres officiels.
Comme ailleurs, le hérisson est menacé par la circulation
automobile (qui ferait jusqu’à 1,8 million de victimes par
an), les pesticides et antilimaces qu’il ingère en même
temps que ses proies, et la recrudescence de son prédateur, le blaireau.
DR
TIARE
APETAHI
APETAHIA
RAIATEENSIS
Taille : arbuste
de 25 cm à 2 m
de hauteur.
Population : NC.
Reconnaissable à ses cinq pétales blancs qui évoquent
la forme d’une main, c’est une fleur endémique de la Polynésie française et un symbole de la culture tahitienne.
Elle pousse uniquement sur l’île de Raiatea et toutes les
tentatives de transplantation dans d’autres îles de l’archipel ont échoué. Victime de son succès, elle fait l’objet
d’une cueillette abusive depuis des décennies, au point
d’être aujourd’hui en danger d’extinction. En vingt ans,
de 1995 à 2015, 80 % des tiares apetahi ont disparu. Son
environnement est aussi perturbé par des plantes invasives et la hausse de la population de rats et de cochons
sauvages qui s’attaquent à ses racines. Elle ne doit sa survie qu’à sa longévité, malgré une croissance extrêmement lente.
NELLY DIDELOT, A.M., C.S.
«
«On ne pourra pas
toujours s’en tirer, il n’y
a pas de planète B»
Il y a dix ans,
on était réveillé
par les oiseaux,
plus
aujourd’hui.
Un constat
parmi mille
autres de
l’extinction
majeure des
espèces qui
bouleverse
la planète
de façon
irréversible.
Le naturaliste
Bruno David,
président
du Muséum
d’histoire
naturelle,
s’alarme.
L
e naturaliste Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle, partage le
constat alarmiste de ses
pairs. Et craint que l’homme
ne soit pas capable de réagir
à temps.
Les scientifiques n’ont
plus de mots assez durs
pour qualifier l’état de la
biodiversité : «Anéantissement biologique», «défaunation aux conséquences
catastrophiques»… La situation est-elle si grave ?
J’aime bien prendre du recul.
Lors des derniers 500 millions d’années, il y a eu cinq
crises d’extinction majeures
de la biodiversité et une cinquantaine d’autres plus petites. On peut en tirer des leçons. Premièrement, il n’y a
pas deux crises identiques,
elles sont toujours conjoncturelles. Deuxièmement, les
crises ne tuent pas, elles ne
provoquent pas une hécatombe mais sont plus pernicieuses : de génération en
génération, les espèces sont
moins peuplées. Une crise est
mondiale et touche différents
groupes d’espèces. Dernière
caractéristique : elles sont
brutales à l’échelle géologique, de l’ordre du million
d’années en moyenne. La
deuxième leçon à retenir des
crises passées est qu’elles ont
toutes été multifactorielles.
On serait donc en train
de provoquer et vivre la
sixième extinction majeure des espèces ?
Rappelons les faits. Nous
constatons un déclin mondial et extrêmement brutal de
la biodiversité, qui touche
des groupes extrêmement divers, les vertébrés, les insectes et la microfaune du sol.
Ça n’a jamais été aussi rapide
dans l’histoire. La vitesse
est le facteur le plus inquiétant. Si on extrapole les chiffres du Millenium ecosystem
assessment (1) étudiant les
200 dernières années, on
aboutit à une éradication de
tous les mammifères en environ 10 000 ans. Et cela peut
s’accélérer. De même pour le
changement climatique, on
est sur des vitesses de boule-
versement qui ne sont pas
compatibles avec la vie végétale et animale.
Vous dites que la crise actuelle est multifactorielle.
Quels sont ces facteurs ?
On parle beaucoup du réchauffement climatique mais
la plus grosse pression sur la
biodiversité est le changement d’usages. C’est l’utilisation qu’on fait de la planète
qui touche le plus la biodiversité. Les études sur le déclin
des oiseaux communs publiées par le Muséum et le
CNRS, fin mars, montrent
que dans les plaines agricoles,
l’utilisation des produits phytosanitaires et l’intensification des pratiques empêchent
les oiseaux de se reproduire
correctement. La pollution,
l’agriculture, le changement
climatique sont autant de
facteurs qui s’additionnent.
On peut donc bien parler
d’«anéantissement biologique» ?
Oui. Je ne l’aurais peut-être
pas dit il y a quelques années
parce qu’on n’avait pas toutes
les données détaillées lll
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 18 Mai 2018
lll
sur le déclin des espèces communes. Mais depuis cinq ans, on empile les
mauvaises nouvelles. La diminution des oiseaux, des insectes, de la microfaune du
sol qu’on observe en France
est extraordinairement alarmante. On est en plein milieu
d’une crise du passé. Sauf
qu’on va beaucoup plus vite.
Est-on en train de la vivre
en France ?
Chez nous, dans nos jardins,
beaucoup de gens constatent
qu’il y a moins de lapins de
garenne et de hérissons, par
exemple. Il y a dix ans, j’étais
réveillé par les oiseaux à
5 heures du matin, qui faisaient un boucan pas possible. Aujourd’hui, je ne le suis
plus, et je ne pense pas être
devenu sourd. Face à cela, je
me dis: «Ce n’est pas possible.
Qu’avons-nous fait ?» On détruit leurs environnements.
On bourre les champs de produits phytosanitaires. On
met des enrobages sur les
graines de céréales pour
qu’elles ne soient pas mangées par les parasites et cela
empoisonne les animaux.
On injecte des perturbateurs
endocriniens dans l’eau. Les
bestioles se reproduisent
moins bien, voire s’empoisonnent. On perturbe tout le
système écologique.
Un système dont les humains font partie.
Le dualisme nature versus
homme est totalement faux.
On a deux kilos de bactéries
en nous dont notre vie dépend. En tant qu’espèce, on
vit en symbiose avec le reste
du monde. On en a besoin
pour exister, pour manger,
boire. Quand on porte atteinte à la biodiversité, c’est à
nous, humains, qu’on porte
atteinte. On est en train de
gravement perturber le fonctionnement des écosystèmes
qui nous rendent un tas de
services : la purification de
l’eau, de l’atmosphère, les ressources alimentaires, la régulation des grands cycles biochimiques et du climat. Ces
fonctionnements peuvent
basculer vers de nouveaux
équilibres si on les modifie de
façon trop importante. Ces
équilibres pourraient nous
faire basculer dans un nouvel
écosystème qui ne rendra pas
les mêmes services. Et dont
les humains seront peut-être
absents.
Dans votre livre la Biodiversité de crise en crise,
vous posez cette question:
«l’espèce humaine sera-telle la prochaine à disparaître ?»
Je continue de le penser fortement. Elle ne sera pas la
toute prochaine à disparaître,
mais sûrement une des
prochaines. Parce que nous
sommes trop prétentieux de
penser qu’avec notre technologie, on pourra toujours s’en
tirer. Il n’y a pas de planète B.
Il faut arrêter de rêver, il n’y a
pas d’autre option que de rester sur Terre pour le moment
et d’essayer d’y vivre le mieux
possible. La deuxième chose,
c’est que nous sommes une
espèce complexe, donc fragile. On a une physiologie
compliquée, on a l’impression d’avoir une bonne carapace, avec notre technologie,
notre pharmacopée, qui nous
protègent, mais jusqu’à une
certaine limite…
La pharmacopée, qui dépend de la biodiversité…
Oui, il y a des tas d’exemples.
Un seul, peut-être le plus
spectaculaire. Des bactéries
symbiotiques qui vivent sur
les larves d’animaux marins
microscopiques, les bryozoaires, sécrètent un produit
qui est un anticancéreux contre le cancer du pancréas.
Ces alertes provoquent un
certain émoi… qui retombe vite. Pourquoi ?
En étant optimiste, je me dis
que nous avons conscience
de la manière dont on agit sur
notre environnement, donc
on a une capacité à réagir.
Mais si je me tourne vers
l’histoire des sociétés, je
constate que l’homme a un
comportement puéril face à
des enjeux majeurs. Il va, à
chaque fois, au bout de son
erreur. Nous sommes au volant d’un véhicule sur l’autoroute, nous savons qu’il y a
un mur et qu’on y va très vite.
Et ce sera irréversible.
Sait-on quand se situe ce
point de bascule ?
Le paléo-écologiste Anthony
Barnosky estime que cela se
passera autour de 2050, en
extrapolant une tendance :
pour le moment, 25 % de la
surface des continents est
touchée par les changements
anthropiques de manière
importante. Il continue la
courbe et estime que quand
on atteindra 50 à 60%, la planète va commencer à fonctionner autrement. Mais je
pense que c’est difficile à évaluer, car on ne sait pas comment on va réagir, quelle sera
la pression démographique.
En 1980, on était 4,5 milliards
d’humains, aujourd’hui, on
est plus de 7,5 milliards.
Que faire pour éviter ce
basculement ?
Je n’ai pas de solution miracle, je ne suis ni politique ni
économiste, je suis naturaliste, je porte un constat : il
faut complètement changer
de mode de consommation.
Mais la première remise en
cause est d’abord démographique. Si on ne veut pas totalement changer de mode de
vie, il faut qu’on accepte une
réduction de la population.
On est dans un modèle économique où il faut qu’elle
augmente, mais jusqu’où ?
200 millions, 500 millions,
pour la France ? Notre pla-
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«On parle beaucoup
du réchauffement climatique
mais la plus grosse pression sur
la biodiversité est le changement
d’usages. C’est l’utilisation
qu’on fait de la planète qui
impacte le plus la biodiversité.»
nète est finie, on ne peut pas
avoir une croissance infinie,
c’est du b.a.-ba. A un moment, il va falloir changer de
système. Je pense qu’on ne
sera pas capables de le faire,
et que ce sont les circonstances qui nous l’imposeront. Le
fait que les écosystèmes ne
nous rendront plus les mêmes services, que les territoires ne seront plus habitables
comme ils l’étaient, risque de
provoquer des grandes migrations écologiques extraordinairement violentes et des
guerres. Pour sortir de ce
cercle vicieux, il faut absolument qu’on freine. Mais rien
que l’interdiction de trois insecticides néonicotinoïdes
en Europe pour protéger les
pollinisateurs, vous avez vu
le barouf que ça a fait !
Que pouvons-nous faire
en tant que citoyens ?
D’abord, on peut utiliser nos
bulletins de vote. On peut
aussi manifester: on a le droit
de s’exprimer sur l’environnement, de manière démocratique et pacifique. Dans
notre vie quotidienne, il faut
s’interroger sur chacun de
nos petits gestes, sans pour
autant renoncer à vivre.
Les petits gestes suffirontils ?
Non, peut-être pas. Il faut,
après, convaincre les politiques. Nicolas Hulot est sans
doute la bonne personne au
bon endroit pour le moment,
parce qu’il a cette sensibilité.
Qu’attendez-vous de son
plan biodiversité ?
Je prends tout ce qui est bon
à prendre. Le gouvernement
se montre incohérent, par
exemple avec le projet de
mine d’or géante en Guyane,
u 7
soutenu par Emmanuel Macron… Il y aura forcément des
incohérences, car on ne peut
pas basculer dans un autre
système économique du jour
au lendemain. Je pense qu’on
en est incapables, moi le premier. Mais il y a quand même
le début d’une vraie prise de
conscience. Elle ne se traduit
juste pas encore en actes.
Recueilli par
AUDE MASSIOT
et CORALIE SCHAUB
(1) Le Millenium ecosystem assessment (Evaluation des écosystèmes
pour le millénaire) est né en 2000
à la demande du Secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan.
Il vise à fournir des informations
scientifiques relatives aux conséquences des changements que subissent les écosystèmes pour le
bien-être humain ainsi qu’aux possibilités de réagir.
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 18 Mai 2018
L’EXIL GREC
DES EXCLUS
TURCS
REPORTAGE
Pour fuir les persécutions
du régime d’Erdogan, de
nombreuses personnes ont
trouvé refuge à Thessalonique ou
Athènes. Le pays fait désormais
face à un nouvel afflux
de gülenistes, traqués après le
putsch manqué de juillet 2016,
mais aussi d’étudiants
ou d’investisseurs voulant assurer
leurs arrières.
Envoyé spécial à Thessalonique
«D
Spirale infernale
IE
RQU
TU
A la tête de cette confrérie musulmane, aussi appelée Hizmet, se
trouve Fetullah Gülen, imam exilé
aux Etats-Unis depuis 1999 et accusé par le pouvoir turc d’avoir
fomenté le coup d’Etat manqué
contre Recep Tayyip Erdogan
le 16 juillet 2016. Conséquence: les
membres ou proches de ce réseau,
auparavant considérés comme soutiens d’Erdogan et de son parti,
l’AKP, sont devenus des cibles du
gouvernement. «Enseignants, médecins, infirmiers, avocats… Tous
sont suspects s’ils appartiennent à
une association locale ou à un syndicat affilié à Hizmet, s’ils ont fréquenté une de ses écoles, travaillé
dans un de ses médias ou de ses hôpi-
taux et même s’ils ont un abonne- infernale: après le coup d’Etat manment à son journal, Zamman, ou un qué, ils sont limogés, licenciés, ou
compte à Bank Asya [qui serait liée voient leur entreprise saisie. Ils sont
à Hizmet, ndlr]», précise l’avocat recherchés, arrêtés, torturés. Ce fut
athénien Sotiris Livas, qui épaule le cas de Shakir (1), 33 ans, géologue
ces migrants pour l’obtention de pa- au ministère de l’Energie. En
piers.
juillet 2016, ce fidèle de Gülen est liAprès la tentative de putsch cencié puis arrêté. «La police m’a deà Ankara, les huit militaires turcs mandé de signer une déclaration
qui ont gagné la Grèce en hépréremplie: j’aurais
licoptère ont été les preparticipé
au
BULGARIE
miers médiatisés. Seputsch!» Il refuse.
MAC.
lon les autorités
Domicile fouillé,
hellènes, 1827 Turcs
menaces sur sa faThessalonique
adultes ont requis
mille, chantage
Lesbos
GRÈCE
l’asile en 2017, conpour qu’il livre
Mer
Égée
tre une quarantaine
«un complice»…
en 2015. Et le mou«Ils m’ont traité
Athènes
Rhodes
Cyclades
vement continue. A
comme un terroMer
Crète
Thessalonique, un inriste. En prison, ils
Méditerranée
terprète raconte : «Dem’ont dénudé, ligoté,
100 km
puis janvier, deux ou trois fafrappé, enveloppé dans une
milles turques sont auditionnées ceinture de glace…» Après des sechaque jour par le service de l’asile maines de sévices, il sort de prison
grec. Toutes sont gülenistes.» Leurs mais se voit assigné à résidence.
histoires ressemblent à une spirale Avec son épouse et ses deux enr
Me nne
ie
Ion
ès que j’ai vu mon nom
sur la liste des personnes à arrêter, je me suis
planqué. Cinq mois sans sortir, ni
voir ma femme et mes enfants.» Le
Turc de 45 ans qui raconte cette histoire tient à rester anonyme. Il vit à
Thessalonique, en Grèce; une partie
de sa famille est encore au pays. «Si
les autorités apprennent mon nom,
elles s’acharneront sur mes proches»,
affirme-t-il. Il se tait, inquiet, puis
reprend son récit avec la traversée
de l’Evros, le fleuve frontalier entre
les deux pays, lors de la nuit de
Noël 2016. «C’était terrible. Je craignais sans cesse que nous chavirions
et soyons emportés par les eaux.
Mais partir était la seule option.»
Journaliste de profession, il a perdu
son travail du jour au lendemain.
«Le gouvernement a fermé Koza Ipek
Holding, le groupe de médias qui
m’employait, et nous a pourchassés,
moi et mes collègues.» Pourquoi? La
réponse fuse: «Parce que nous sommes gülenistes.»
IE
FABIEN PERRIER
AL
BA
N
Texte et photo
fants, il parvient à fuir. A Thessalonique, il se dit «soulagé de ne plus
être dans les griffes de ce régime».
«Les gülenistes découvrent bien
tardivement le sort réservé depuis
longtemps aux opposants d’Erdogan, Kurdes, communistes, démocrates… déplore une Kurde installée
en Grèce depuis trois ans. Quand ils
étaient en poste dans la police, ils
ont commis les mêmes atrocités contre nous !» Le photographe et écrivain kurde Youssouf Ozdemir en
sait quelque chose : «Les autorités
voulaient m’arrêter. Je ne peux plus
retourner en Turquie.» Et s’il continue de militer pour la cause de son
peuple, voilà cinq ans qu’il le fait
depuis Athènes. «Le nombre de Kurdes de Syrie et de Turquie arrivant
en Grèce augmente de nouveau depuis la prise d’Afrine [ville à majorité
kurde dans le nord de la Syrie, ndlr],
poursuit-il. Souvent, la Grèce n’est
qu’une étape : ils espèrent gagner
l’Allemagne ou les Etats-Unis.»
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
Shakir (1) 33 ans, géologue
au ministère de l’Energie
en juillet 2016, a été déchu
de ses fonctions après la
tentative de coup d’Etat
contre Erdogan.
«Quand les gülenistes ont pris les
postes clés dans les années 80, eux
aussi avaient leur liste. J’étais dessus !» témoigne Nese Ozgen. Cette
professeure des universités aux
cheveux teints en rouge explique :
«J’ai toujours travaillé sur les frontières, un sujet problématique pour
eux. J’enquêtais sur des zones militarisées.» En 2013, elle participe aux
manifestations contre le projet immobilier sur le parc Gezi, à Istanbul. «J’ai alors été déchue de
u 9
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mon poste.» Poussée dehors par les
gülenistes, dit-elle à mots couverts.
En outre, elle fait partie des Universitaires pour la paix, groupe créé en
novembre 2012 pour soutenir la
paix dans le sud-est de la Turquie.
«En 2016, j’ai aussi signé la pétition
“Nous ne serons pas complices de ce
crime” qui critiquait le massacre
des Kurdes.» Ses prises de position
la placent en haut de la liste noire
du gouvernement. A Thessalonique
où elle vit à présent, elle échange
malgré tout avec ceux qui l’ont
longtemps eue dans leur viseur. «Je
ne suis pas leur ennemie», assure-telle avec un sourire. Elle se dit
même «chanceuse». «Oui, je me sens
exilée. Mais des centaines d’amis,
d’étudiants, de connaissances croupissent encore dans les prisons turques», soupire-t-elle.
«Dictature islamiste»
La Grèce deviendrait-elle une terre
d’asile pour les Turcs en délicatesse
avec le pouvoir ? Elle est, en tout
cas, une échappatoire pour ceux
qui quittent «un pays passé d’une
dictature ethnique sous les kemalistes à une dictature islamiste sous
Erdogan», selon Lale Alatli. Militante des droits de l’homme, elle a
choisi, il y a douze ans, de «ne plus
vivre là-bas» et de s’installer à
Thessalonique. Ironie de l’histoire,
cette ville a vu naître Mustafa Kemal Atatürk, le père fondateur de la
Turquie moderne. «Mon cauchemar, dit-elle, est d’aller rendre visite
à mon père et de ne pas pouvoir revenir ici.» Ici… chez l’ennemi héréditaire du pouvoir turc qui n’a pas
digéré, notamment, le traité
de Lausanne, signé en 1923, traçant
les frontières européennes. Le régime lorgne notamment certaines
îles de la mer Egée, d’autant
plus depuis la découverte, dans les
années 70, de gisements de pétrole
et de gaz.
Néanmoins, ceux qui s’installent en
Grèce ne sont pas tous des opposants déclarés au régime. Des étudiants, par exemple, viennent y
poursuivre leur cursus. Josef Polit
est l’un d’entre eux. «Le gouvernement a fermé mon université, sans
m’accorder un seul certificat, raconte-t-il. En plus, étant juif, je devenais persécuté.» D’autres, stratèges,
sollicitent une année à l’étranger…
mais décident de rester étudier
dans le pays voisin.
A Kifissia, banlieue aisée d’Athènes, la Turque Olga (1) se sent chez
elle: «Le climat est très agréable, la
culture proche.» Son installation,
trois ans plus tôt, elle la justifie
d’abord par le métier de son mari.
«Il est dans le commerce, la Grèce a
une position charnière. Je n’ai pas
quitté le pays à cause de sa situation
politique», précise-t-elle. Comme
s’il s’agissait surtout de ne pas entrer dans ce débat sur l’évolution de
la Turquie d’Erdogan. Elle et son
mari refusaient que leurs deux enfants fréquentent une école turque,
religieuse. Ici, ils ont opté pour
l’école britannique. «Nous avons
quelques élèves turcs. Souvent, ils
vivent ici avec leur mère», confirment des salariés de lycées français,
américains et anglais en Grèce.
Le pays attire aussi les entrepreneurs. «Certains Turcs, dont la famille est déjà ici, déménagent leur
entreprise vers la Grèce», explique
l’avocat Sotiris Livas. Des grands
groupes turcs investissent même
dans le pays. La société d’investissement Dogus détient, par exemple, des parts du luxueux hôtel Hilton de la capitale grecque. Enfin,
un «visa d’or» pourrait faire croître
le nombre de Turcs s’installant en
Grèce: «Depuis 2013, les non-Européens qui achètent pour
EXPOSITION
ATTENTION
INTELLIGENCES !
MSC_CODEZ_LIBERATION_248x41_05-2018_V2.indd 1
Nese Ozgen professeure
des universités
250000 euros au moins de biens immobiliers en Grèce peuvent obtenir
un visa qui leur permet de circuler
sur l’ensemble du territoire européen, explique Antonis Kargopoulos, avocat à Thessalonique. Les
Turcs les plus aisés choisissent cette
opportunité pour échapper à la voie
consulaire.»
Base arrière
Mehmet Günez (1), à la tête d’un
groupe de restauration, est justement en train de régler ses affaires
dans le cabinet de l’avocat. «Ma
femme et ma fille vivent en Australie. C’était la seule solution pour que
ma fille ait une bonne éducation.»
Alors il a décidé de les rapprocher…
en investissant en Grèce. «D’ici
quelques mois, lui, sa famille la plus
proche, mais aussi ses beaux-parents obtiendront le visa. Nous
sommes en cours de procédure»,
souligne l’avocat. Et Mehmet
de préciser: «La situation économique en Turquie se dégrade. Je vais
multiplier les investissements
en Grèce. Et l’Etat turc n’est pas
démocrate, il vire dans le fascisme.»
Selon Enterprise Greece, l’agence
qui gère les investissements,
222 «visas en or» ont déjà été accordés à des Turcs. Nul ne sait
combien de procédures sont en
cours.
En tout cas, qu’ils l’avouent ou
non, ces résidents aisés cherchent
une base arrière, à Athènes ou à
Thessalonique. Si, après les élections présidentielle et législatives
du 24 juin, Erdogan renforce encore
le caractère autoritaire de son exercice du pouvoir, ils pourront s’y
replier. Et tous, gülenistes, Kurdes,
sympathisants de gauche, intellectuels ou ressortissants aisés préviennent: au regard de la situation
dans le pays, la Grèce pourrait
bien recevoir une nouvelle vague
massive de réfugiés, turcs cette
fois. •
(1) Les noms et prénoms ont été changés.
Oeuvres
participatives,
réalité virtuelle,
visites guidées
Entrée libre
37 rue de Turenne
Paris 3e
«Oui, je me sens
exilée. Mais
des centaines
d’amis, d’étudiants,
de connaissances
croupissent
encore dans
les prisons
turques.»
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10 u
MONDE
Libération Vendredi 18 Mai 2018
LIBÉ.FR
La Libye, future start-up
nation ? Dans le pays, dont
à peine 6 % du PIB provient du
secteur privé et où 77 % des travailleurs sont des
fonctionnaires, la culture de l’entrepreneuriat
est loin de faire partie du paysage. Reportage
dans la capitale, Tripoli, où un espace de travail
partagé a ouvert pour soutenir les initiatives
naissantes. PHOTO AFP
Enfants de la Lune au Maroc:
«La solution n’est pas de nous enfermer»
«Xeroderma
pigmentosum»,
cette maladie
génétique rare
qui interdit de
s’exposer au soleil,
touche environ
400 Marocains.
Faute de moyens,
les malades vivent
le plus souvent
reclus chez eux,
sans avenir.
Par
THÉA OLLIVIER
Correspondance au Maroc
L
es sourcils froncés plissant sa peau tachetée
abîmée par le soleil,
Fatima, 34 ans, prend la parole devant une centaine
d’étudiants de la faculté
d’Agadir, station balnéaire
dans le sud du Maroc. «Nous,
les enfants de la Lune, nous ne
pouvons pas sortir la journée
et devons nous cloîtrer pour
ne pas avoir de tumeurs cancéreuses, provoquées par le
soleil», lance sans hésiter la
jeune femme, malgré les forts
rayons qui transpercent les
rideaux. Accompagnée de
trois enfants malades, la présidente adjointe de l’association Ennour enfants de la
Lune est venue sensibiliser
les jeunes à la maladie Xeroderma pigmentosum, qui
touche «au moins une centaine de familles dans la région». «Nous avons 43 dossiers. Mais dans les villages,
beaucoup ne savent pas qu’ils
sont malades», s’inquiète Fatima en réajustant son voile
rose à fleurs de ses mains
gantées pour se protéger du
soleil. Au Maroc, les cas sont
estimés à 400 par les associations. En France, cette maladie génétique rare ne touche
que 70 à 80 personnes.
«Fièvre». «Dans les pays
nord-africains, la fréquence
de cette maladie est dix fois
plus élevée qu’en Europe, atteignant un ratio de 1
pour 100000, à cause de siècles de mariages consanguins
Les personnes atteintes de Xeroderma pigmentosum souffrent d’une hypersensibilité à la lumière. PHOTO KOKEL. BSIP
qui existent encore dans les tableau», se souvient-elle.
structures tribales ou les Soutenue par ses parents,
grandes familles», affirme l’aînée de la fratrie prend ses
Abdelhamid Barakat, profes- bagages pour le lycée public
seur au service génétique de de malvoyants et nonl’Institut Pasteur du Maroc, voyants à Témara, près de
qui ne peut pas donner de Rabat. Son baccalauréat en
chiffres exacts faute de cen- poche à 22 ans, elle étudie le
tres de diagnostic.
droit dans la capitale jusqu’à
Fatima a décidé de «vivre devenir la première et la
normalement» et de se battre seule enfant de la Lune au
pour «les enfants qui ont Maroc à obtenir une licence,
moins de chance»
en 2010. «Hosqu’elle. HabiREPORTAGE pitalisée pentants d’un petit
dant trois mois
village dans la campagne en- à cause d’un mélanome à la
tre Agadir et Taroudant, ses jambe pendant les examens,
parents découvrent sa mala- j’ai décroché mon diplôme
die lorsqu’elle a 9 mois. avec mention», raconte-t-elle
«J’avais de la fièvre, les yeux fièrement, en montrant son
rouges, les cheveux qui tom- mollet rongé par l’opération.
baient et des taches sur la Désormais, Fatima travaille
peau, décrit Fatima, qui a à Agadir dans un bureau de
continué à aller à l’école pu- l’entraide sociale au minisblique malgré les avertisse- tère de la Famille, en plus de
ments de son dermatologue. son engagement dans l’assoMême en portant des lunet- ciation. Un parcours qui motes, le soleil s’est attaqué à tive Younes, 21 ans et sur le
mes yeux et je ne voyais pas le point de passer son baccalau-
réat. «Je rêve d’étudier la médecine», sourit-t-il de ses lèvres usées par le soleil. Lui
refuse de se protéger malgré
les remontrances de son
aînée.
Cosmonaute. «Fatima est
courageuse, mais c’est une exception. Elle a un type de la
maladie qui l’épargne. La
majorité des enfants sont défigurés par le soleil et les opérations», précise Abdallah
Saadi, président de l’association Ennour, qu’il a fondée
avec la jeune femme en 2015.
Le père de deux enfants malades, dont un est mort, explique que leur espérance de
vie est «très faible», souvent
à cause de mauvaises conditions de vie.
D’une allure de cosmonaute,
Fatima sort de la foule d’étudiants avec son masque ventilé beige à la visière arrondie. «L’association a distribué
deux masques de protec-
tion qui coûtent près de
1 500 euros, soit 17 000 dirhams», explique celle qui
touche un salaire moyen
de 4000 dirhams (360 euros)
par mois. Vêtue d’une chemise violette et d’un pantalon noir anti-UV, Fatima affirme de sa faible voix filtrée
par son masque que sa vie «a
changé» depuis qu’elle peut
sortir en plein jour. «Mais
quand je cherche un taxi,
j’enlève mon masque pour
être sûre qu’il s’arrête», regrette-t-elle. «Si on me fait
des remarques, je ferme mes
oreilles et j’avance», assure
Fatima, déterminée à trouver
des financements pour que
tous les enfants de la Lune
vivent à l’abri grâce à ces
masques.
Abdallah Saadi récupère actuellement le matériel destiné à les fabriquer pour une
trentaine d’enfants. «Nous
les finaliserons au Maroc
pour réduire les coûts», expli-
que-t-il. La préfecture
d’Inezgane, ville à 12 kilomètres d’Agadir, a déjà accepté
de financer huit masques.
A Agadir, Fatima s’occupe de
distribuer des pommades,
crèmes solaires et gouttes
pour les yeux grâce à des
dons. «C’est révoltant que
l’Etat ne prenne pas en
charge ces produits qui
s’achètent cher en parapharmacie», s’agace-t-elle. De
même pour le matériel de
protection, les filtres pour les
fenêtres et les ampoules LED
qui ne diffusent pas d’UV.
«Pourquoi l’Etat nous néglige-t-il ? La solution n’est pas
de nous enfermer, mais de
nous insérer dans la société
grâce à du matériel approprié», milite Fatima, qui a
mis de côté sa vie personnelle. Quand on l’interroge
sur le mariage, elle répond
«blesh» («tant pis», en dialecte marocain) d’un air
désabusé. •
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
u 11
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LIBÉ.FR
Cosmétiques : le Parlement
européen veut abolir
l’expérimentation animale
Les eurodéputés se sont prononcés, début mai, à une
écrasante majorité (620 voix pour, 14 contre) pour
étendre l’interdiction déjà en vigueur aux produits
testés dans le reste du monde. Avec la volonté de lutter contre le flou qui entoure la fabrication des cosmétiques. PHOTO J. PETERSEN. TETRA IMAGES. PHOTONONSTOP
Pour réduire les risques liés
au jeu, le gouvernement
britannique va limiter drastiquement les mises dans
les machines à sous. La ministre des Sports et de la Société civile, Tracey Crouch, a
décidé de plafonner à 2 livres
la somme dépensée en une
seule mise. Jusqu’à présent,
les joueurs pouvaient miser
jusqu’à 100 livres toutes les
20 secondes. Le gouvernement est allé plus loin que ce
qu’avait préconisé le régulateur britannique des jeux, qui
avait recommandé un maximum de 30 livres par mise
dans les bandits-manchots.
Comment s’appelle la Macédoine ? Skopje et Athènes se
sont rapprochés jeudi d’une
solution dans la querelle politico-sémantique sur le
nom de l’ex-république yougoslave, à l’approche d’une
décision européenne sur la
possible ouverture des négociations d’adhésion de Skopje
à l’UE. La Grèce, qui bloque
depuis l’indépendance de
l’Etat voisin, en 1991, sa reconnaissance internationale
sous le nom de Macédoine,
serait prête à accepter «un
nom composé comprenant le
terme de Macédoine», par
exemple Haute-Macédoine.
REUTERS
«Je suis candidat
[…] parce que je sais
que je peux faire en
sorte que le [Brésil]
reprenne le chemin
de la démocratie.»
LUIZ INÁCIO LULA
DA SILVA ancien
président du Brésil,
dans une tribune
publiée dans le Monde
Il s’estime victime d’une «farce judiciaire» et exige une élection
présidentielle «démocratique», avec «toutes les forces politiques», dont la sienne. Dans une tribune publiée jeudi par
le Monde, l’ex-président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva,
72 ans, incarcéré début avril pour corruption, déclare: «En tant
que président, j’ai défendu, par tous les moyens, la lutte contre
la corruption et je n’accepte pas qu’on m’impute ce type de crime
par le biais d’une farce judiciaire.» L’ex-chef de l’Etat a été condamné à 12 ans et 1 mois de prison pour avoir reçu un luxueux
appartement en bord de mer d’une entreprise de BTP, ce qui
l’empêche de se représenter au scrutin prévu en octobre. Ces
élections «ne seront démocratiques que si toutes les forces politiques peuvent y participer de façon libre et juste», juge-t-il, présentant sa candidature comme «une proposition pour que le
Brésil retrouve le chemin de l’inclusion sociale, du dialogue démocratique, de la souveraineté nationale et de la croissance économique pour la construction d’un pays plus juste et solidaire».
Ancienne bête noire des
Américains, que sa milice
avait durement combattus
après l’invasion de l’Irak
en 2003, et grand promoteur
d’un nationalisme irakien et
d’un chiisme arabe distancié
de l’Iran, Moqtada al-Sadr a
gagné son pari. L’improbable
alliance «Sayroun» qu’il a
formée avec les communistes et d’autres petites formations laïques est arrivée en
tête des élections législatives
de samedi. La campagne
menée par ses «marcheurs»,
qui manifestaient tous les
vendredis depuis le mois de
janvier sur la place Tahrir,
dans le centre de Bagdad,
contre la corruption qui
6
pays, dont la France,
sont renvoyés devant la justice pour
«dépassement des valeurs limites de qualité
de l’air fixées et manquement à l’obligation
de prendre des mesures appropriées pour
écourter le plus possible les périodes de dépassement». La Commission européenne a
annoncé jeudi qu’elle
saisissait la Cour de
justice de l’UE à ce sujet. Elle reproche à la
France, à l’Allemagne
et au Royaume-Uni
d’avoir dépassé les valeurs limites de
dioxyde d’azote (NO2),
tandis que la Hongrie,
l’Italie et la Roumanie
se voient reprocher de
trop fortes concentrations de particules.
ronge l’Irak a porté bien audelà des quartiers pauvres de
la capitale irakienne où son
mouvement est historiquement implanté. En adoptant
un nouveau discours inclusif
pour toutes les composantes
communautaires irakiennes,
le mouvement a séduit
même les jeunes et les intellectuels qui se tenaient à
l’écart du jeu politique.
Le succès de Moqtada alSadr est d’autant plus insolent que sa liste a devancé les
deux autres qui ont fait campagne sur leur combat victorieux contre l’Etat islamique.
Arrivée en deuxième position, l’Alliance de la conquête, des anciens du Hachd
al-Chaabi («la mobilisation
populaire»), supplétifs de
l’armée contre l’EI, est soutenue par l’Iran. Quant au Premier ministre sortant, Haidar al-Abadi, tête de liste de
la Coalition de la victoire, arrivée en troisième place, il
bénéficiait de l’appui des occidentaux.
Pour barrer la route au trublion, Téhéran, qui ne supporte pas le rapprochement
d’Al-Sadr avec l’Arabie Saoudite, a dépêché à Bagdad dès
le lendemain des élections
le général Qassem Soleimani
qui intervient régulièrement
dans les affaires politiques
et militaires irakiennes,
mais toujours dans le plus
Images
grand secret. Le puissant patron des Gardiens de la révolution s’active ces derniers
jours dans des tractations en
vue de la formation d’un
gouvernement de coalition.
Il a réuni les chefs des formations rivales, dont Haidar
al-Abadi, mais aussi son prédécesseur, Nouri al-Maliki,
qui s’était illustré par un degré de corruption inédit et
par la défaillance totale face
à la conquête de l’EI en 2014.
«Notre décision sera irakienne et à l’intérieur de nos
frontières», a écrit Moqtada
Sadr sur son compte Twitter.
Visant clairement les ingérences iraniennes.
HALA KODMANI
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
u 27
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Page 31 : Cinq sur cinq/ Printemps trop tardifs
Page 32: On y croit/ Françoise Fabian
Page 34 : Casque t’écoutes ?/ Douglas Kennedy
u 33
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Page 36 : John Dewey / L’homme de la mise en situation
Page 37 : David Sedaris / Heureux en humour
Page 40 : Arnaldur Indridason /«Pourquoi ça marche»
Tremplins, prix...
Moteurs
à propulsion
Par
PHILIPPE GARNIER
Photos
ADAM GLANZMAN
«U
44 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Kebab
le döner de
la guerre
Par
KIM HULLOT-GUIOT
Envoyée spéciale à Saint-Lô
Illustration
A Saint-Lô, une école propose une
formation à la préparation et à la vente
du «sandwich grec». Ultraconsommé,
ultrarentable, sa fabrication peu
coûteuse nécessite, pour percer
un marché saturé, de se renouveler
et de faire preuve d’inventivité.
JULIEN LANGENDORFF
S
aint-Lô, sa préfecture,
son musée du bocage
normand, son château de la Vaucelle…
et sa Kebab Academy. France Kebab,
le leader hexagonal qui fournit
grossistes et supermarchés en produits surgelés déclinant veau, dinde
et poulet grillés en broches, lamelles
ou boulettes prêtes à l’emploi, y propose, depuis 2013, une formation de
«maître kebabiste». En trois jours,
des hommes et femmes en reconversion professionnelle ou au chômage,
souhaitant ouvrir leur commerce,
apprennent les rudiments de la fabrication et de la vente du kebab. Les
propriétaires de boulangerie-snack
et de pizzeria, qui verraient bien ce
casse-croûte populaire rejoindre leur
offre, viennent grossir les troupes.
Ultraconsommé, le kebab est aussi
ultrarentable, avec un coût de production d’1 à 2euros pour un prix de
vente jusqu’à sept fois plus élevé.
Venu de Mayotte, Muhamadi Ali,
30 ans, travaillait dans un abattoir.
Le kebab a débarqué sur son île «il y
a six ou sept ans», où il est vendu
dans des petites «cabanes tenues par
deux personnes», ou par la chaîne
Nabab Kebab. Laquelle, à l’instar
d’O’Kebap, peine à concurrencer les
bouis-bouis de quartier : après
quinze ans d’existence, Nabab Kebab
ne fait fonctionner qu’une quinzaine
de franchises sur l’ensemble du
territoire français.
Dans ce sandwich facile à assembler,
qui ne nécessite pas de jongler entre
beaucoup d’ingrédients, ni de gérer
trop de stocks, Muhamadi Ali voit histoire de la nourriture, de la prél’opportunité de monter sa propre af- histoire au kebab (1).
faire. D’autant qu’avec une population dont la moitié a moins de 18 ans Film luisant. Adapter son offre au
et où le prix de l’alimentation pèse lieu d’implantation, c’est aussi l’idée
lourdement sur le pouvoir d’achat, de Pierre Libéral(2), homme politiMayotte est l’endroit idéal pour pro- que et d’affaires d’une cinquantaine
poser ce casse-graine peu onéreux. d’années. Lui veut importer le kebab
«Ma cible, c’est plutôt les jeunes et les en Haïti, où il ambitionne de concuractifs, explique-t-il. A Mayotte, il n’y rencer le pate kode, un genre de pain
a pas la notion métropolitaine du frit garni de saucisse, de chou, de tofrais ou du bio. La filière agricole est mate et d’œufs. Un plat «pas équilidélaissée, donc chère. Les gens bré» vendu par des marchands de
préfèrent les frites industrielles. Il rue «dans de mauvaises conditions
faut que le produit soit gourmand et d’hygiène», dit-il. S’il voit grand,
pas cher.»
l’homme d’affaires devra d’abord réA l’opposé de la tendance hexago- soudre le défi de l’approvisionnenale au «kebab amélioré», le projet ment : «On est à treize heures de vol
de Muhamadi Ali renoue avec la tra- de la France. Il faut que je trouve le
dition du sandwich populaire in- moyen de le produire localement. Ça
venté dans les années 70 à Berlin par va créer des emplois, développer des
des immigrés turcs
filières agricoles…» Tout en se
–plusieurs s’en disgardant d’en faire un
putent la paternité,
produit de luxe: «On ne
Kadir Nurman et
peut pas entreprenManche
Mehmet Aygün en
dre sans tenir
tête. Jusque-là,
compte du pouvoir
Jersey
«kebab» ne désid’achat de la popuSaint-Lô
(R.-U.)
CALVADOS
gnait que la viande
lation, qui est en
MANCHE
grillée, mais l’idée
moyenne de moins
Manche
de la proposer en
de 2 dollars par
ORNE
garniture dans un
jour, prévient-il. Ça
ILLE-ETVILAINE
pain a rencontré un
doit rester à la portée
20 km
tel succès que le nom
de tout le monde et pers’est imposé. Il a d’ailleurs
mettre de bien se nourrir.»
fini par détrôner, sur le marché de la Trop souvent réduit à une collation
nourriture sur le pouce, le tradition- de fin de soirée ou de lendemain de
nel currywurst, une saucisse-frites cuite, même si, gras oblige, il est inrelevée d’une sauce ketchup-curry, diqué dans les deux cas, le kebab est
raconte Nicolas Kayser-Bril dans son avant tout un repas populaire, nourlivre Bouffes bluffantes, la véritable rissant et rapide. En Allemagne,
comme on ne l’agrémente pas de
frites contrairement à la pratique
française, il est commode à manger
en marchant. Des deux côtés du
Rhin, il constitue une option
accessible quand on n’a pas envie ou
pas le temps de cuisiner. Si bien que
rien qu’en France, il s’en vend en
moyenne 300 millions chaque année.
Le kebab : de la barbaque longuement grillée à la broche, juste assez
grasse pour déposer un film luisant
sur les babines –c’est aussi pour que
la graisse coule le long de la viande
et la parfume qu’on la dresse en broche, explique encore Nicolas KayserBril, disposée en lamelles dans un
pain moelleux et légèrement élastique façon pita, ou dans une galette
turque (dürüm), accompagnée du
triptyque salade/tomate/oignon qui
assure le croquant de l’affaire, et relevée d’une sauce généreusement
servie. Sauce blanche pour les estomacs fragiles, harissa pour les papilles plus audacieuses ou, entre les
deux, sauce samouraï, un mélange
de mayonnaise ou de sauce blanche
et de harissa. On trouve aussi des
échoppes pour ajouter au casse-dalle
des tranches de fromage à burger
dont l’intérêt gustatif est proche de
zéro, mais n’alimentons pas ce fâcheux débat (ni celui de décider si on
doit dire «kebab» ou «grec»).
Tournevis. A Saint-Lô, contre
770 euros, payés par les futurs
artisans ou financés par Pôle Emploi, les apprentis «maîtres lll
Lawrence Millman
jette un froid
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
n roman exceptionnel, mystérieusement
resté inédit en
France depuis sa parution en 1982»,
clame la pub du site Sonatine, l’éditeur de Jessie le héros. Ils oublient de
dire qu’ils étaient assis dessus depuis six ans et que le court roman
dérangeant de Lawrence Millman a
été démarché depuis plus longtemps encore, et refusé par la moitié
des éditeurs de Paris. L’objection
était toujours la même, navrante :
«C’est bien, mais dommage que ça
parle du Vietnam. Ça fait daté.» Ce
qui revient à ne pas voir la forêt à
cause de l’arbre, puisque le roman
est moins sur la guerre du Vietnam
que sur la télévision et ses effets sur
un esprit dit «faible».
Mais on peut comprendre les hésitations, peu importent les raisons des
frileux: car même si on se laisse porter par l’écriture et l’étonnant tour
de force stylistique qu’est Hero Jesse
(en v.o.), on en ressort inévitablement secoué. C’est justement parce
qu’on a vite Jesse à la bonne que les
méfaits qu’il commet deviennent de
plus en plus dérangeants. Jesse est
un bon gars américain qui aime son
papa et les steaks purée ; et il
ADORE son frangin Jeff qui fait son
service au Vietnam ; il ne voit pas
pourquoi il ne passe jamais dans son
émission préférée –les actualités télévisées et les images violentes dont
se repaît l’Amérique en cette fin des
années 60. Jesse est un gaillard en
bonne santé avec un truc dans le
pantalon comme une tête chercheuse, mais comme il ne fait pas la
différence entre un village qu’on
brûle au napalm et le frotti-frotta
avec les filles, il y a évidemment des
dérapages. Qui risquent bien de l’envoyer direct à Concord, où se trouve
l’institut pour les garçons comme
lui. Mais le roman de Millman, aussi
noir soit-il, est surtout sur l’effet que
peut avoir l’environnement sur un
esprit instable, et donc anticipe de
façon étonnante les massacres et
meurtres perpétrés prosaïquement
par des adolescents qui font la une
des journaux en Amérique de manière routinière aujourd’hui. Donc,
le contraire de «daté». Visionnaire?
Sur mon exemplaire, Millman a
écrit: «J’espère que Suite page 34
u 45
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lll
kebabistes» apprennent les
secrets du montage de la broche, de
la confection des frites et des sauces
maison, et à décliner la viande
grillée en différentes recettes (type
bruschetta ou panini) afin de diversifier l’offre et rentabiliser les restes.
Sans compter les quelques heures
dédiées aux règles d’hygiène et de
sécurité.
Fabriquer un kebab, cela commence
donc par le maniement du tournevis: il faut monter la tige de la broche
et le couteau électrique destiné à
couper la viande. Les six élèves du
cuisinier Johnnatan Gallais qui assure la formation, se grattent la tête:
la manœuvre semble presque aussi
compliquée que le montage d’une
commode Björksnäs. On place la
broche surgelée (la viande se tient
mieux ainsi, assure le chef) face au
gril, pas moins d’une heure. On découpera ensuite à la verticale, sans
forcer. Un peu comme
on rate toujours la première crêpe, il faut jeter
la première découpe à
la poubelle, sauf à vouloir laisser dans l’assiette du client des morceaux du film plastique
encore collé à la viande
congelée.
Selon Johnnatan Gallais, la broche n’est
presque jamais montée
maison par les artisans
du kebab, puisqu’il faut
la confectionner dans
une pièce à part, chauffée à moins de 8 degrés.
Surgelée, elle est vendue entre 4 et
8 euros le kilo. Chez France Kebab,
elle est composée de volaille (dinde
et poulet), de lait, de veau, de fécule
de pomme de terre, de sel, d’oignons,
d’exhausteur de goût, d’amidon modifié, de maltodextrine (un dérivé de
l’amidon), d’ail, d’extrait de poivre,
de persil et d’arômes, mais on n’en
saura pas plus sur les proportions
–les recettes n’étant pas brevetables,
le secret industriel est jalousement
gardé.
pour les bases.
Mais, popularité croissante dans
l’hexagone oblige, où il suit de près
hamburger et jambon-beurre, le
futur artisan du kebab doit désormais jouer la diversité. Surtout dans
les grandes villes – dans les villes
moyennes, où le pouvoir d’achat est
plus chiche, le casse-dalle à 15 balles
a moins la cote. On a ainsi vu fleurir,
ces dernières années, des kebabs dits
«de luxe», avec pickles croquants à
l’allemande, pain fabriqué par l’artisan boulanger du quartier plutôt que
par l’industrie agroalimentaire, et
viande labellisée de nos régions.
«Maintenant, les gens payent 30 centimes de plus pour une tradition,
parce que c’est meilleur, observe
Johnnatan Gallais. Avec les scandales sanitaires, comme celui de la
viande de cheval, les consommateurs
veulent de la qualité et de la
traçabilité…»
A 37 ans, Georges,
lassé de «travailler
derrière un ordinateur pour un Smic
plus 10 %», espère
ouvrir un restaurant à Strasbourg :
«Dans mon étude
de marché, j’ai
constaté
que
les 18-35 ans plébiscitaient les circuits
courts, le locavore.
Moi-même, je fais
partie d’une génération où, en terme
d’écologie, le business model ne peut
plus être celui de l’opulence.» Pour les
tomates, qu’on peut difficilement se
passer de proposer dans un kebab, il
faudra tout de même faire un écart
aux principes du circuit court et de
saisonnalité, au moins entre
l’automne et le printemps.
Henry-Aude Yacoub, 22 ans, est la
seule femme à suivre cette session
de formation. Après des études de
comptabilité et de gestion, cette
Guadeloupéenne a décidé d’ouvrir
un food-truck pour y vendre des
kebabs. Son investissement de départ, 50 000 euros, sera, selon elle,
vite amorti. «En Guadeloupe, il n’y a
pas de kebab de qualité, mais mon
étude de marché montre que les jeunes sont en demande, explique-t-elle.
On mange plutôt des agoulou, qui
sont comme des grands burgers avec
du steak, de l’œuf et du fromage ; ou
des bokit, une sorte de pâte qui gonfle
avec du poulet.» Pour elle, «un bon
kebab, c’est quand on veut en manger
un deuxième: il doit être raffiné, pas
trop lourd, avec une sauce qui fait la
différence». La jeune femme compte
ajuster ses recettes aux palais locaux
avec une sauce plus relevée et des
frites de patates douces. Cet été, si
tout se passe bien, elle sillonnera les
concerts de son île natale pour
proposer aux festivaliers ses kebabs
guadeloupéens. •
EN EST
Le 13 mai chez lui à Cambridge (Massachusetts).
D’OUEST
En Irak, la victoire du nationaliste
chiite Moqtada al-Sadr agace l’Iran
Pickles. Pour les frites, on choisira
les pommes de terre selon la saison
(de la Belle de Fontenay toute l’année, de la Bintje à l’automne), qu’on
taillera au couteau avant de les faire
blanchir quelques minutes dans un
bain d’huile à 160 degrés, sans aller
jusqu’à la coloration. On égoutte, on
repasse dans de l’huile à 220 degrés
pour que la consistance de l’intérieur soit proche de la purée et celle
de l’extérieur bien croustillante.
Le pain, si on ne le commande pas
chez le boulanger, doit être cuit
quatre à cinq minutes à 200 degrés,
sur une plaque déjà chaude pour
imiter le four à pain. Un kilo de farine, 500 grammes d’eau, de l’huile
d’olive, 15 grammes de sel par kilo,
autant de levure fraîche de boulangerie, parfois un peu d’ail, le tout
pétri et roulé en petites boules. Enfin, on apprendra que la sauce à base
de yaourt grec se conserve mieux
que la mayonnaise maison. Voilà
(1) Editions Nouriturfu (2018).
(2) Le nom a été modifié à la demande
de l’intéressé.
C’est le
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Nice
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IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
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Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
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Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. METALLICA. II. UL. NOUNOU. III. NASTIE. NX.
IV. INTER. HC. V. IN. COUD. VI. ILLUSOIRE. VII. POT-POURRI.
VIII. AZOTURIES. IX. LÉNIFIENT. X. ER. ARE. CE. XI. SELLERIES.
Verticalement 1. MUNICIPALES. 2. ÉLAN. LOZÈRE. 3. STILTON.
4. ANTÉNUPTIAL. 5. LOIR. SOUFRE. 6. LUE. COURIER. 7. IN. HOIRIE.
8. CONCURRENCE. 9. AUX. DÉISTES.
libemots@gmail.com
Bordeaux
Montpellier
HORIZONTALEMENT
I. Il nous donne de l’air
lorsqu’on aspire celui qui
l’entoure II. Ils travaillent à
vue de nez III. Quatre pièces
qui forment, au départ, un
carré ; Droit du seigneur
IV. Artiste en trois points
compagne d’un autre artiste ;
Plateau repas V. Ce que fait
apparaître une disparition ;
Même si le sportif est
relâché, il est tendu VI. Eus
en horreur VII. RTS-RSR ;
Passa un bon moment (se)
VIII. Dirigeait le jeu IX. Sur
le podium ; Participe subordonné X. Elle est grave
XI. Il a vue sur la mer Rouge
et des vues sur l’Europe et
une vie meilleure
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Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
0,3 m/14º
Bordeaux
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(cours, association,
enquête, casting,
déménagement, etc.)
Nantes
Lyon
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Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Orléans
Dijon
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VERTICALEMENT
1. Son masculin fait le trottoir pour de l’argent 2. Qui n’a la lumière
à aucun étage ; Mâle, gars, à Malaga 3. Passera à l’orange ; Capitale
Albany 4. Devant une lady ; Saint Louis ; Anglaise, prénom Felicity, à
la voix plus aiguë que la X. 5. Exclamation ; Blanchi ; Travail sur plans
6. Chagall et Matisse y ont leur musée ; Dangereux coureur 7. Si drôle
8. Elle n’est pas drôle 9. Les deux ensemble
Brest
Orléans
Nantes
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SAMEDI 19
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GORON
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L'anticyclone atlantique protège une large
moitié ouest de la France, avec un beau
temps de saison. L'extrême sud-est
conservera un ciel un peu voilé.
L’APRÈS-MIDI De l'instabilité risque de se
développer du sud-ouest au nord-est en
cours de journée sous forme d'orages. Le
temps sera plus sec ailleurs.
Lille
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généralement dégagé. Le temps reste plus
nuageux du sud-ouest au Massif central,
notamment dans les plaines.
L’APRÈS-MIDI Le beau temps s'impose sur les
deux tiers nord-ouest du pays grâce au
regonflement d'un anticyclone sur les îles
britanniques. Mais, des Pyrénées aux Alpes
et au Jura, des orages éclateront encore.
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14 u
FRANCE
Libération Vendredi 18 Mai 2018
Le hall d’un immeuble HLM
boulevard Suchet, dans
le XVIe arrondissement
de Paris, en décembre 2016.
PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
LOGEMENT
LREM bien à droite sur les HLM
Alors que l’exécutif avait promis de ne pas toucher
à la loi SRU, qui impose aux communes un quota de
HLM, un article de la loi Elan prévoit qu’un habitat
social soit comptabilisé comme tel jusqu’à dix ans
après sa vente, au lieu de cinq actuellement. Il a aussi
pour effet de provoquer une pluie d’amendements
menaçant la mixité sociale.
Par
Sont concernées toutes les villes de
plus de 3500 habitants (1500 en Ilede-France) appartenant à des aggloe gouvernement n’entend pas mérations de plus de 50 000 habitoucher à la loi SRU : c’est ce tants. Celles qui sont en dessous du
qu’a toujours assuré à ses seuil de 25% sont tenues de rattrainterlocuteurs Jacques Mézard de- per progressivement leur retard en
puis sa nomination comme minis- matière de HLM. L’objectif est de
tre de la Cohésion des
desserrer la contrainte qui
territoires. Adopté en
ANALYSE pèse sur les villes populaidécembre 2000 sous le
res, en amenant chaque
gouvernement Jospin, ce texte im- collectivité à contribuer à l’accueil
pose aux communes d’avoir sur leur des ménages pauvres et modestes
territoire un quota de 25% de HLM. par le biais du logement social.
TONINO SERAFINI
L
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
Les Républicains
ont déposé un
amendement
consistant à
compter pour
l’éternité les HLM
vendus dans
le quota des
logements sociaux
d’une ville!
près en règle. Comme dans les
Hauts-de-Seine, avec les villes Gennevilliers (66 % de HLM) ou Nanterre (56%) et celles de Neuilly-surSeine (6,3%) ou Vaucresson (7,7%).
Un autre amendement émanant du
Modem vise à soustraire du champ
d’application de la loi SRU de très
nombreuses communes en relevant
par exemple le seuil de la population qui déclenche l’obligation pour
200 ARTISTES
PEINTRES > SCULPTEURS > PLASTICIENS
PLASTICIENS > PHOTOGRAPHES > GALERISTES
m
le Sm’art
17>21
MAI 2018
x.co
AIX-EN-PROVENCE
le rapporteur dans la boucle». Il est, en revanche, perplexe sur des séries d’amendements identiques qui sont des «copiés-collés»
des propositions des lobbys, une manie
tenace, pour le coup, sur tous les bancs de
l’hémicycle.
Cette profusion d’amendements a aussi une
raison bien plus pragmatique. Les néophytes
de l’Assemblée ont découvert les joies des
classements de députés. Copieusement repris
par la presse régionale, ces palmarès ont toujours beaucoup d’écho en circonscription…
a fortiori pour les moins bien notés. Avec les
prises de paroles ou les présences en commission, le nombre d’amendements signés fait
partie des critères retenus. Ceux qui ont suivi
la consigne de renoncer à leurs amendements
s’ils n’étaient pas validés par le groupe, l’ont
appris à leurs dépens. Un député LREM, responsable sur un projet de loi, raconte ainsi :
«Plusieurs collègues m’ont dit: “Tant pis, je dépose quand même. Il faut que je remonte mes
stats, je suis dans le rouge sur Nosdéputés.fr”»,
plateforme qui agrège les données officielles
liées à l’activité parlementaire, sans faire ellemême de hit-parade global.
Fin juin, les députés auront à examiner le projet de loi constitutionnel qui vise notamment
à accélérer le processus de fabrication de la loi.
Il prévoit que les amendements ne relevant pas
du domaine législatif, n’ayant pas de portée
normative, ou sans lien direct avec le texte seront d’emblée irrecevables. Certains tenterontils alors d’amender cette limitation du droit
d’amendement ?
LAURE EQUY
rt-ai
L
es compteurs s’emballent. En commission des affaires économiques, les
députés examinent cette semaine près
de 2 500 amendements au projet de loi Elan.
Le débat, la semaine prochaine dans l’hémicycle, autour du projet de loi sur l’agriculture et
l’alimentation devrait être tout aussi costaud,
puisque le texte avait fait l’objet de 2 000
amendements en commission en avril. Sans
être en pointe, les députés La République en
marche (LREM) ne sont pas en reste. Concernant le texte sur l’évolution du logement, ils
ont déposé 510 amendements individuels alors
que le groupe LREM n’en porte officiellement
qu’une trentaine.
Au début de la législature, le groupe majoritaire
avait pourtant fixé une consigne à ses membres
pour modérer leurs ardeurs. Bien sûr, il n’y a
aucune interdiction, le droit d’amender étant
garanti par la Constitution. Mais d’après le règlement de LREM, plutôt que de déposer des
amendements à leur compte, les députés sont
priés d’en passer par le groupe. Avant chaque
discussion sur un texte, se tiennent des «réunions de balayage» pour les trier.
Or, depuis quelques semaines, il y a du
relâchement dans les rangs. On l’a vu fin mars,
quand une petite frange de députés
«marcheurs», soucieux d’infléchir le projet de
loi sur l’asile et l’immigration, avait défendu
plusieurs dizaines d’amendements non tamponnés par le groupe. Ce qui avait donné lieu
à un premier rappel à l’ordre de Richard
Ferrand. Le patron des députés LREM, le
9 mai en réunion interne, les a de nouveau incités à se soumettre au filtrage du groupe. Et
a pointé au passage les amendements au texte
logement qui sont liés à la loi SRU (lire ci-contre): «Vous voulez trouver le moyen de polluer
un projet de loi sur un sujet qui n’en fait même
pas partie», a-t-il relevé.
Mais de nombreux députés qui, en un an de
mandat, ont appris à se saisir des outils parlementaires rechignent désormais à se brider.
«Depuis l’affaire de la loi asile, je sens une volonté d’émancipation, mes jeunes collègues ne
veulent plus rester taisants», observe Alain
Tourret (LREM). Il se trouve aussi que le logement, comme l’agriculture, sont traditionnellement des thèmes dont s’emparent les parlementaires, directement interpellés dans leur
circonscription. «Ces sujets génèrent effectivement beaucoup de créativité mais, ce qui me
préoccupe, c’est d’avoir un débat efficace, qui
se concentre sur l’essentiel», pointe Roland Lescure (LREM), président de la commission des
affaires économiques.
Rapporteur du texte sur l’agriculture et l’alimentation, Jean-Baptiste Moreau comprend
la démarche de certains «qui ont vraiment
bossé un sujet et ont envie de défendre leur
point de vue jusqu’au bout même si, pour faire
aboutir un amendement, mieux vaut mettre
nsm
a
Malgré une consigne visant
à limiter le droit d’amender
et invitant les députés
En marche à passer par
un triage du groupe, de
nombreux élus rechignent à
se limiter. Parfois dans le but
d’être mieux classés.
ème
Détecteur de talents
ÉCHAPPATOIRE
Plusieurs députés LREM proposent
pour leur part que «les communes
qui entrent dans le champ d’application de la loi littoral» puissent être
exemptées dans certaines conditions de la loi SRU, pour tenir
compte de leurs «contraintes d’urbanisme». Une échappatoire est
ainsi offerte à de nombreuses communes résidentielles du littoral méditerranéen, basque ou breton, pas
très volontaires pour construire des
logements sociaux. Un autre amendement (toujours LREM) prévoit des
arrangements pour les villes exposées à des risques naturels. Le Modem veut la même chose pour celles
qui ont des sites classés. Les
Républicains veulent réduire la voilure, et ramener de 25 % à 20 % le
quota de HLM à réaliser par les communes. Mis bout à bout, tous ces
amendements réduiraient à néant
la portée de la loi SRU qui a permis
de construire plus de 500000 logements depuis son adoption.
«Il n’est pas question de toucher à ce
texte très bénéfique pour la mixité
sociale», a assuré à Libération le
député LREM Richard Lioger,
corapporteur du projet de loi Elan
à l’Assemblée. Il y a «pléthore
d’amendements qui vont dans tous
les sens, admet-il, mais il n’y aura
pas de remise en cause de la SRU».
Il laisse entendre que le gouvernement et la majorité parlementaire
tiendront bon pour rejeter les
amendements déposés, y compris
ceux des députés LREM ou Modem.
Mais dans les milieux du logement,
des sources estiment que le gouvernement pourrait leur faire
«quelques concessions». On l’a vu,
son texte prévoit ainsi de continuer
à compter comme HLM pendant
dix ans des logements sociaux vendus. Un vrai mauvais coup. •
Amendements sans filtre
13 SALON D’ART CONTEMPORAIN
le Sm’art
une ville d’atteindre un parc de 25%
de HLM. Ce seuil serait ainsi porté
à 3500 habitants en Ile-de-France
au lieu de 1 500 aujourd’hui, alors
que la région manque cruellement
de logements aux loyers accessibles.
.salo
«BOÎTE DE PANDORE»
Explication: dans le cadre de la loi
Elan, le gouvernement veut donner
un coup d’accélérateur à la vente de
logements sociaux avec l’objectif de
réaliser la cession de 45000 habitations par an contre 8 000 actuellement. Cette marchandisation du
logement social suscite de vives
controverses. Et pour favoriser le
mouvement, l’article 46 du projet de
loi Elan prévoit que ces logements
vendus continueront à être comptabilisés pendant un délai de dix ans
comme des HLM au titre de la
loi SRU (au lieu de cinq ans
aujourd’hui). Une ville qui vendrait
des logements sociaux en quantité
continuerait ainsi à afficher un
nombre de HLM en trompe-l’œil.
Pendant une décennie, la diminution du parc HLM du fait des ventes
serait masquée.
Cet article 46 a aussi pour effet
d’ouvrir un boulevard aux parlementaires qui souhaitent aller encore plus loin et vider de sa substance –à coup d’amendements– la
loi SRU dont les maires de communes résidentielles ne veulent pas.
«Avec cet article, ils disposent d’un
support pour amender à volonté,
souligne Daniel Golberg, un ancien
député PS de Seine-Saint-Denis,
spécialiste des questions du logement. Le gouvernement a ouvert la
boîte de Pandore.» Effectivement,
pas moins de 106 amendements sur
ce sujet doivent être examinés par
la commission des affaires écono-
miques. Beaucoup émanent du
groupe LR, mais les députés de la
majorité Modem et LREM ne sont
pas en reste (lire ci-dessous). Les
élus ont fait preuve d’une grande
imagination sur le sujet. Ainsi, des
députés Les Républicains ont déposé un amendement consistant à
compter pour l’éternité les HLM
vendus dans le quota des logements
sociaux d’une ville! D’autres proposent de les compter pendant vingtcinq ans. Les élus ont fait feu de tout
bois. Certains amendements LR et
Modem veulent revoir le champ
d’application géographique de la loi
SRU: l’obligation d’arriver à un taux
de 25% de HLM ne serait plus opposable aux communes, mais à la
communauté d’agglomération, ou
même aux «bassins de vie». Une
grosse ficelle consistant à additionner les HLM des villes, qui en ont
beaucoup, avec ceux des communes
voisines qui en ont très peu et à établir une moyenne à l’échelle intercommunale… ce qui ferait qu’au
global tout le monde serait à peu
www
Au fil des années, cette loi Solidarité et renouvellement urbain (SRU)
est devenue un texte de référence
dans notre corpus législatif. Elle est
aussi connue que la loi de 1905 sur
la laïcité. Ses défenseurs saluent sa
dimension républicaine. «Les familles les moins aisées ne doivent
être exclues d’aucune ville, y compris celles où les prix de l’immobilier
et des loyers du privé leur sont inaccessibles», pointe Thierry Repentin,
un ancien ministre de François
Hollande, qui préside une commission chargée du suivi de l’application de la SRU. La droite, au pouvoir
entre 2002 et 2012, a tenté à plusieurs reprises de revenir sur cet acquis législatif pro-mixité sociale
avant de renoncer, face à la levée
de boucliers.
Avec son projet de loi pour l’Evolution du logement, de l’aménagement et du numérique (Elan),
actuellement examiné par la commission des affaires économiques
à l’Assemblée nationale, le gouvernement Philippe a finalement –lui
aussi – décidé de remanier la loi
SRU, en modifiant les modalités de
comptage des HLM.
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 18 Mai 2018
LIBÉ.FR
«Le ramadan, ça nous
rappelle un peu la maison»
Ils sont plus de 2 000 migrants, massés
dans des tentes de fortune, sur toute la longueur du canal
Saint-Denis, en bordure du périphérique parisien. En dépit
de leurs difficultés, la plupart s’organisent pour respecter
le mois du jeûne, qui a commencé jeudi. Pas le droit de
manger ni de boire ou de fumer de l’aube au coucher du
soleil : «Ça va être très dur, on le sait.» PHOTO REUTERS
tre de formation professionnelle. Plus de postes, plus de
places, plus de considération? «C’est dans le plan, réplique Borloo, qui machouille les branches de ses
lunettes en souriant. Il y a un
tel malentendu! Le reste de la
France ne sait pas tous ces
efforts, toutes ces tendresses,
ces envies de pousser et de
faire pousser.» Le Paon
abonde: «Il ne peut pas y avoir
une France qui s’adapte et une
autre reléguée. Le gouvernement a une responsabilité historique. Si le Président est allé
chercher Borloo, c’est bien
pour qu’il en sorte quelque
chose de ce plan.»
«Tempo». Depuis la remise
Jean-Louis Borloo et Thierry Le Paon, délégué interministériel à la langue française pour la cohésion sociale, à Grigny, mercredi.
Plan banlieue: Borloo en service
«avant-vente» dans les quartiers
En vue du raout
élyséen de mardi,
l’ex-ministre de
la Ville s’est lancé
dans une tournée
des quartiers pour
soutenir un plan
sur lequel le
gouvernement
ne s’est pas encore
engagé.
Par
LAURE BRETTON
Photo
ALBERT FACELLY
I
l serait sportif, on parlerait d’un marathon. Mais
comme Jean-Louis Borloo reste un homme politique, cela ressemble surtout à
une campagne électorale. En
attendant la matinée prési-
dentielle consacrée aux ban- normandie. De là à dire que
lieues, mardi prochain à la macronie approuve le dial’Elysée, le père de la rénova- gnostic et les mesures contetion urbaine, qui a rédigé un nues dans un rapport prôretentissant rapport prônant nant un changement radical
la «réconciliation nationale» de méthode mais parlant
avec les quartiers difficiles, a aussi d’une addition de
passé sa semaine à
48
milliards
L’HOMME d’euros, il y a un
vibrionner à tous
les étages de la RéDU JOUR pas que le gouverpublique, pour
nement ne franfaire la promotion de ses chit pas du tout. «Le plan
19 plans, allant de l’école à la Borloo, c’est une piste parmi
sécurité en passant par les d’autres, décrypte froidemobilités. Un agenda de mi- ment un membre du gouvernistre militant.
nement. Quand j’entends que
Lundi soir, Borloo débat avec la République n’est pas assez
des acteurs de banlieue réu- présente en banlieue, je dirais
nis par l’humoriste Yassine surtout qu’elle n’est pas assez
Bellatar, que consulte le chef visible. Il faut mieux “brande l’Etat depuis la campagne. der” la République.»
Ce «rassemblement du bitume» à bord d’une péniche «Héroïsation». Du coup,
parisienne se déroule sous Borloo et certains de ses soul’œil approbateur du secré- tiens laissent filtrer l’idée que
taire d’Etat chargé de l’Ega- certains projets du plan de
lité des territoires, Julien De- 164 pages pourraient voir le
jour sans l’aide de l’Etat.
Mardi, à la surprise de certains des convives qui s’attendaient à un tête-à-tête, une
brochette d’anciens ministres
de la Ville se retrouve attablée
avec Borloo dans un restaurant parisien. Après l’alliance
des maires de banlieue toutes
étiquettes politiques confondues qui phosphorent depuis
l’automne autour du centriste, un photographe immortalise ce nouvel avatar de
l’union sacrée pour les quartiers. «Borloo avait l’air très
sûr de lui sur l’avenir de ses
propositions tout en nous disant que si l’Etat ne s’y mettait
pas, il trouverait les moyens
de le faire quand même. On a
trouvé ça un peu étrange», raconte l’un des invités.
Quelques heures plus tard, la
tablée est largement moins
chaleureuse. A la mairie de
Montreuil (Seine-Saint-De-
nis), Borloo chapitre les députés LREM qui émargent au
sein d’un groupe «Politique
de la ville» créé par le parlementaire de Marseille Saïd
Ahamada. Et là, «c’était un
festival d’incompréhensions»,
raconte un témoin. On reproche, entre autres, à Borloo
«l’héroïsation insupportable»
qui sous-tend son rapport, ou
l’absence d’évaluation des
politiques publiques dans les
banlieues. Glaciale au départ, l’ambiance se réchauffe
à coups de punchlines
gouailleuses de l’ancien avocat d’affaires.
Mercredi, c’est Evry et Grigny.
Bref, l’Essonne et le terrain
pur. Flanqué de Thierry
Le Paon, ancien dirigeant de
la CGT devenu délégué interministériel à la langue française pour la cohésion sociale,
Borloo écoute et chouchoute
les profs de français d’un cen-
de son rapport à Edouard
Philippe, maires de banlieue
et responsables associatifs
sont chauffés à blanc. La date
du 22 mai ayant été lâchée
par le ministre de l’Egalité
des territoires, Jacques Mézard, tous espèrent un chapelet d’annonces présidentielles. En réalité, malgré
l’assurance de Borloo –«tout
le monde s’est mis en route,
tout roule. Les réunions interministérielles sont OK. Les
grandes masses financières ne
doivent pas effrayer», assuret-il –, rien n’est moins sûr.
Mardi matin, l’Elysée organise bien une série de rencontres sur le thème des banlieues. Mais avec ses propres
codes et ses futurs interlocuteurs. A 9 heures, Emmanuel
Macron installera officiellement le Conseil présidentiel
de la ville, dont on connaîtra
alors la composition intégrale. Le chef de l’Etat avait
annoncé sa création en novembre: il voulait des «capteurs» chargés de «l’alimenter» sur la vie des quartiers.
En direct, sans passer par la
case élus ou associations historiques, qui ne sont d’ailleurs
pour l’instant pas conviés au
raout présidentiel. Ensuite, le
Président passera deux heures avec des habitants, des
travailleurs ou des enseignants de banlieue, et répondra à leurs interpellations.
Mais pas de «discours formel»
ni d’annonces au programme.
«Ce n’est ni l’objectif ni le moment», insiste l’Elysée. «Les
maires ont donné le tempo,
maintenant le Président récupère le tempo», explique un
visiteur du soir. Une sorte de
«je vous ai compris»… mais
on va faire autrement. •
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
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LIBÉ.FR
«Le foot a tout à gagner à
se débarrasser de l’homophobie»
«Pédé», «tarlouze»… Un supporteur de football sur trois reconnaît tenir des propos homophobes lors des
matchs, selon un sondage Ipsos. Jeudi, Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, Yoann Lemaire, ancien
footballeur amateur et homosexuel, a présenté en avant-première son documentaire Footballeur et homo : l’un n’empêche
pas l’autre. Libération l’a interviewé. PHOTO AFP
A Notre-Dame-des-Landes:
«Je suis dégoûté, on s’est fait défoncer»
A Notre-Dame-des-Landes, jeudi matin. PHOTO F. TOMPS
Bellevue (lieux-dits de la
ZAD) ont observé les
manœuvres de démolition à
distance. «Beaucoup de gens
sont partis, remarque Erwan,
qui se revendique des Black
Blocs. Mais il est faux de dire
que la majorité est pour les régularisations. Cela ne représente qu’un tiers des gens qui
vivent ici. On a bien compris
la stratégie de l’Etat qui veut
nous diviser. Mais ici on défend des valeurs.»
71 000
dans l’Internet fixe et 239 000 dans le mobile : c’est le nombre d’abonnés gagnés par
SFR entre les mois de janvier et de mars. Pour
la première fois depuis que Patrick Drahi (propriétaire de Libération) l’a racheté, en 2014,
l’opérateur de télécoms français n’a pas perdu de
clients dans l’Internet fixe lors du dernier trimestre. Une bonne nouvelle pour la filiale française du groupe Altice, après une année 2017
cauchemardesque, à l’issue de laquelle le milliardaire franco-israélien avait dû reprendre le manche. Jeudi, dans la matinée, le cours de Bourse
d’Altice Europe était en nette progression,
gagnant parfois plus de 10%. Attention, toutefois,
à ne pas s’enflammer trop vite : le chiffre d’affaires de SFR a continué de baisser, de 1,1 %,
à 2,6 milliards d’euros.
Pendant ce temps, à quelques
mètres des forces déployées
dans une prairie, un grand
jeune homme en parka rouge
harangue les gendarmes.
«Enlevez vos armures et vos
casques et venez nous voir. Ici,
on peut faire des potagers, du
pain, de la musique, et on
peut faire l’amour !»
Jeudi après-midi, des pelleteuses se sont attaquées à plusieurs baraquements, dont les
bâtiments du lieu-dit La Chat-
Teigne. Un espace construit
en 2012, lors d’un rassemblement qui avait réuni
40000 personnes pour protester contre le projet d’aéroport, hautement symbolique
pour les zadistes. Après le
passage des engins, il n’en restait plus que des amas de tôles, de poutres et de paille au
milieu d’un bois de bouleaux.
Après ces démolitions et les
procédures de régularisation
engagées lundi pour une
quinzaine de projets, auxquels s’ajoutent une dizaine
d’autres qui restent à affiner,
beaucoup de zadistes ont dénoncé un «double langage».
Les occupants de la ZAD ont
appelé à une manifestation
samedi à Nantes et à un rassemblement de soutien dimanche sur la zone pour «la
reconstruction et pour replanter les potagers». Les démolitions doivent se poursuivre
vendredi.
PIERRE-HENRI ALLAIN
Envoyé spécial
àNotre-Dame-des-Landes
CHRISTIAN ECKERT
ancien secrétaire d’Etat
au Budget, dans une
interview au Parisien, jeudi
AFP
Après des semaines de relative accalmie, les forces de
l’ordre se sont de nouveau déployées dans la zone à défendre (ZAD) de Notre-Damedes-Landes, jeudi matin,
pour procéder à des expulsions et à la démolition de cabanes. Venus en force, il
n’aura fallu qu’une heure ou
deux aux gendarmes mobiles
pour contrôler les abords du
bois de Rohanne où sont situés une dizaine de logements d’habitants qui n’ont
pas fait de démarches pour
une régularisation. A part
quelques échauffourées sporadiques, ces opérations se
sont déroulées «globalement
dans le calme», a déclaré le
général Richard Lizurey.
«Je suis dégoûté, on s’est fait
défoncer», déclare de son côté
un zadiste masqué, ayant
tenté avec quelques dizaines
d’autres de s’opposer à l’avancée des forces de l’ordre. Partagés entre colère et résignation, la plupart des zadistes,
regroupés à La Wardine ou à
«Il faut bien appeler un chat un
chat, si le PS préférait choisir
Moscovici pour les européennes,
j’envisagerais peut-être bien
d’aller voir ailleurs.»
Il s’y verrait bien. L’ex-secrétaire d’Etat au Budget de François Hollande, Christian Eckert, s’est dit jeudi «disponible»
pour être la tête de liste des socialistes aux européennes
de juin 2019. «Revenir ? Je ne m’interdis rien, annonce-t-il
dans une interview au Parisien. Je regarde.» Au passage,
l’ancien rapporteur général du budget à l’Assemblée nationale déclare qu’il est prêt à quitter le PS si la nouvelle direction choisit le commissaire européen Pierre Moscovici
pour mener cette liste : «Il faut bien appeler un chat un
chat, si le PS préférait choisir Moscovici pour les européennes, j’envisagerais peut-être bien d’aller voir ailleurs.»
Dans cette même interview, Christian Eckert, en promo
pour son livre Un ministre ne devrait pas dire ça, balance
aussi contre son ancien voisin de bureau à Bercy, un certain… Emmanuel Macron: «Il est clairement au service des
gens qui ont investi dans des entreprises, du numérique notamment. Au service des gens qui ont réalisé des plus-values
gigantesques –plusieurs dizaines ou centaines de millions
d’euros– et qui paient moins d’impôts qu’hier. Or, contrairement à son pari, sa théorie du ruissellement ne fonctionne
pas : l’argent ne ruisselle pas vers les moins favorisés.» L.A.
Attaque au couteau Deux femmes
interpellées en région parisienne
Après l’attaque au couteau perpétrée samedi soir dans le quartier de l’Opéra, à Paris, par le Franco-Russe Khamzat Azimov,
qui a fait un mort et quatre blessés, l’enquête progresse. Jeudi,
en début d’après-midi, deux femmes proches d’Abdoul Hakim
Anaiev ont été interpellées. Ce dernier, un ami du tueur, a été
présenté jeudi à un juge d’instruction en vue de sa mise en
examen. Agé de 21 ans, il résidait à Strasbourg où il a connu
Azimov durant le lycée. Les deux adolescents entretenaient
des liens étroits, mais c’est surtout l’activité téléphonique suspecte d’Anaiev qui intrigue les enquêteurs. Selon le procureur
de Paris, François Molins, il aurait téléchargé des messageries
cryptées, avant de les effacer aussitôt, dans la nuit qui a suivi
les faits. En perquisitionnant son domicile, les policiers ont
retrouvé pas moins de sept téléphones, ainsi que des feuillets
manuscrits en arabe.
Disparition Le mélodiste Gérard
Jouannest est mort
Accompagnateur discret de Jacques Brel puis de Juliette
Gréco, dont il fut également l’époux, Gérard Jouannest est
mort jeudi à l’âge de 85 ans. Débutée en 1959, sa collaboration
avec Brel donnera 35 compositions, dont Bruxelles, les Vieux,
Ces Gens-là, ou Ne me quitte pas. A partir de 1968, il commence
à composer pour Juliette Gréco, qu’il épousera vingt ans plus
tard. Le musicien fut aussi un mélodiste – qualificatif qu’il
préférait à celui de compositeur – de premier ordre. Gérard
Jouannest apparaît également sur deux albums d’Abd al Malik, Gibraltar (2006) et Dante (2008).
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18 u
SPORTS
Libération Vendredi 18 Mai 2018
MONDIAL
23, V’LÀ LES BLEUS
Le sélectionneur de l’équipe de France, Didier Deschamps,
a présenté jeudi au 20 heures de TF1 la liste des joueurs
qui partiront en Russie cet été.
DÉFENSEURS
LE RETOUR DE RAMI
GARDIENS
LA FAILLE MANDANDA
GETTY IMAGES
Hugo Lloris (Tottenham)
Steve Mandanda (Marseille)
Alphonse Areola (Paris-SG)
Sous les pavés des certitudes et de l’habitude, la plage de la prise de risque et le
poison du danger. International depuis
dix ans pile, le portier de l’Olympique de
Marseille Steve Mandanda (33 ans) est à
la sélection tricolore ce qu’un plot est
à une séance d’entraînement : un marqueur, mais aussi un élément du décor
s’étant tellement fondu dans le paysage
que plus personne ne le remarque; le statut de deuxième gardien derrière Hugo
Lloris que le natif de Kinshasa endosse depuis 2009 le cantonnant à la coulisse
les soirs de match. Ainsi, on pourrait
voir dans l’éligibilité du gaillard pour la
Coupe du monde russe une routine, la
paire de charentaises bleu-blanc-rouge
aux pieds du Mondial. Et on aurait tort.
Mandanda, c’est aussi deux blessures
musculaires en 2018: en cas de blessure
ou de suspension de Lloris, l’équipe de
France reposera ainsi sur un sol meuble.
D’autant que le troisième portier, Alphonse
Areola (25 ans), est un joueur entre
deux eaux depuis son retour dans son club
formateur du Paris-SG en 2016; suffisamment prometteur pour être ligné mais insuffisamment fort pour écarter la tentation
de faire venir un vrai cador du poste dans
la capitale. Stéphane Ruffier aurait été un
remplaçant plus crédible. Mais si le Stéphanois accepte le poste de doublure, il ne
veut pas de celui de troisième gardien.
Dit autrement: c’était Mandanda ou Ruffier. Et Deschamps a choisi Mandanda,
installant une fragilité au cœur de l’équipe
tricolore.
Djibril Sidibé (Monaco)
Benjamin Pavard (Stuttgart)
Presnel Kimpembé (Paris-SG)
Samuel Umtiti (Barcelone)
Raphaël Varane (Real Madrid)
Adil Rami (Marseille)
Lucas Hernandez (Atlético Madrid)
Benjamin Mendy (Manchester City)
Dans le foot, il y a toujours un drame sous
la belle histoire. Le 2 mai, lors du match
retour de la demi-finale de Ligue Europa
entre l’Atlético Madrid et Arsenal (1-0), le
défenseur des Bleus et de l’équipe anglaise
Laurent Koscielny (32 ans, 51 sélections)
s’effondrait au sol avant de hurler de douleur, victime d’une rupture du tendon
d’Achille. Meilleur défenseur tricolore (dur,
régulier, leader) depuis le quart de finale de
l’Euro 2012 perdu (0-2) contre l’Espagne,
Koscielny avait annoncé sa retraite internationale après le Mondial: il en aura terminé
avant terme et dans un anonymat qui l’aura
finalement poursuivi tout du long.
Koscielny out, revoilà Adil Rami: systématiquement cité par ses coéquipiers parmi les
joueurs les plus dingues ayant porté le
maillot bleu (en hommage à ses frasques
nocturnes après les matchs), le défenseur
marseillais revient par la fenêtre à 32 ans,
dix-huit mois après sa dernière sélection.
Rami, c’est une scène merveilleuse au cœur
de l’Euro 2016 organisé en France, après un
match disputé à Lille face à la Suisse: la pelouse était indigne, un journaliste en avait
fait la remarque et le joueur avait pris la
mouche: «En tant qu’ancien jardinier municipal, je vous ferais remarquer que…» Ressuscitant ainsi sa vie d’avant (il a cumulé le
foot et les espaces verts à Fréjus) pour défendre son ancienne corporation, alors que
l’on voyait défiler les millionnaires jusqu’au
bus tricolore. Toujours lors de cet Euro, le
capitaine Hugo Lloris et Laurent Koscielny
avaient intercédé auprès de Deschamps
après le quart de finale face à l’Islande pour
qu’il sorte Rami de l’équipe et privilégie Samuel Umtiti, jugé par eux plus fiable, plutôt
que Rami lors des deux dernières rencontres (Allemagne 2-0, Portugal 0-1). Même
pas certain que le défenseur marseillais en
ait pris ombrage.
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
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Carnet
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
D
epuis 1996, chaque année paire ressuscite le
cérémonial hexagonal
de la publication de la liste des
joueurs sélectionnés pour disputer une phase finale, et celui-ci est un rite de passage d’un
monde à l’autre : l’entraîneur
des Bleus laisse une bonne partie de son pouvoir là, devant la
porte d’entrée de la compétition, puisque tout ce qui suivra
ou presque sera conditionné
par le choix des hommes –non
pas les Antoine Griezmann,
Blaise Matuidi ou Raphaël Varane, superstars mondiales qui
se sélectionnent en quelque
sorte toutes seules, mais les seconds rôles, ces joueurs «pas
forcément actifs sur le terrain
mais importants dans la vie de
groupe» (le sélectionneur Didier
Deschamps), plus ou moins dociles en coulisses ou efficaces
quand ils sortent du banc, les
Bleus ayant par exemple payé
cher l’inefficacité de ceux qui
sont rentrés en cours de match
lors du dernier Euro.
Jeudi, sur TF1, Deschamps a
ainsi lâché 34 noms: 23 sélectionnés (les élus, ci dessous) et
11 suppléants (en cas de forfait
de dernière minute), lesquels
resteront à l’écart de la prépa-
ration, c’est-à-dire chez eux.
L’entraîneur a justifié cette séparation par un souci de miser
sur le «qualitatif» : ne surtout
pas perturber le commando
d’élite. Dans l’antichambre :
Kingsley Coman (Bayern Munich), Anthony Martial (Manchester United), Adrien Rabiot
(Paris-Saint-Germain), Wissam
Ben Yedder (FC Seville) ou
encore Alexandre Lacazette
(Arsenal).
CONFÉRENCES
Vendredi 18 mai
17h00
Conférence du Grand Prix
Européen de l’Urbanisme
Aéroports, Villes et
développement Urbain
Entrée libre inscription : www.ectp-ceu.eu
ATTAQUANTS
THAUVIN LE RESCAPÉ
MILIEUX
LE MONDE SELON POGBA
Corentin Tolisso (Bayern Munich)
N’Golo Kanté (Chelsea)
Blaise Matuidi (Juventus de Turin)
Paul Pogba (Manchester United)
Steven Nzonzi (Séville)
Formidable troisième épisode dimanche de
la PogSérie de Canal+ consacrée au milieu de
terrain des Bleus et de Manchester United
Paul Pogba, avec une impression étrange, aux
frontières du surnaturel : les Bleus vivront et
mourront en Russie par leur flamboyant milieu de terrain, l’indémêlable mélange de mégalomanie, de fraîcheur et de conviction pouvant tout aussi bien mener la sélection dans
le mur ou au titre de champion du monde.
Ce coup-ci, Pogba arbore un invraisemblable
costume lie-de-vin, avec rappel du motif
sur les godasses, et il s’exprime depuis le
deuxième étage de la tour Eiffel, à son initiative, précise-t-il: il jette un œil sur la ville qui
l’entoure comme s’il opérait une sorte de repérage en prévision de la liesse qui s’emparera du pays dans la nuit du 15 au 16 juillet
après la finale à Moscou, se mettant systématiquement au centre de l’échiquier tricolore
et organisant, de facto, une communication
parallèle à celle du sélectionneur, Didier Deschamps. Et c’est celle de Pogba qui recèle le
plus de sincérité: «On va essayer de prendre
les rênes de cette équipe de France, on va essayer d’être patron, sur le terrain et en dehors
du terrain.» Le périmètre du «on» dont use le
milieu de Manchester doit être élargi, outre
sa personne, à l’attaquant de l’Atlético Madrid
et tout frais vainqueur de la Ligue Europa
Antoine Griezmann, auquel Deschamps a
donné les clés du camion lors du dernier
rassemblement tricolore en mars. Toujours
devant les caméras de Canal +, l’attaquant
uruguayen du Paris-SG Edinson Cavani pose
une question à haute teneur philosophique
à Pogba : pour lui, le foot est-il une étape de
sa vie ou constitue-t-il à l’inverse le chemin
même, un instrument de préhension du
monde ? «Le foot m’a aidé, répond le joueur.
Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans ça.»
Aux innocents les mains pleines.
Thomas Lemar (Monaco)
Kylian Mbappé (Paris-SG)
Olivier Giroud (Chelsea)
Antoine Griezmann (Atlético Madrid)
Ousmane Dembélé (Barcelone)
Nabil Fekir (Lyon)
Florian Thauvin (Marseille)
Divine surprise: à peine sec après la douche consécutive à la défaite (0-3) en finale de la Ligue Europa face à l’Atlético
Madrid, Florian Thauvin a été préféré
à certains habitués de Clairefontaine
comme Kingsley Coman du Bayern de
Munich, tout juste revenu de blessure
il est vrai, Anthony Martial ou encore
Alexandre Lacazette, ces deux derniers
ayant été très bons lors du match amical
de cet automne contre les champions du
monde allemands (2-2, deux buts de Lacazette, deux passes décisives de Martial). Thauvin est allé la chercher au mérite: 22 buts en Ligue 1. Et une mentalité
irréprochable puisqu’il a porté l’Olympique de Marseille sur toute la longueur
d’une saison quand son coéquipier à
l’OM, Dimitri Payet, se gérait les yeux
fixés sur le compte-tours en en remettant
deux louches à partir de la fin février, histoire de rentrer dans les radars du sélectionneur avant un mois de mars que tout
le monde sait crucial dans l’esprit de celui
qui dessine les contours du groupe appelé à disputer la phase finale.
Dit autrement, Thauvin a une bonne tête
de remplaçant: disponible, altruiste, volontaire ; loin de ces calculs qui gâtent
l’ambiance d’un vestiaire. Manière de dire
que Deschamps et son adjoint, Guy Stéphan, sont aussi allés regarder dans les
arrière-cours. A part ça, la ligne d’attaque
des Bleus est d’une richesse inouïe avec
des joueurs ayant tous frappé (sauf Thauvin et Nabil Fekir) en Ligue des champions, avec en filigrane l’impression
d’une ligne de crédit ouverte en fonction
du talent et du potentiel quand celui-ci
dépasse un certain point: ni Thomas Lemar ni Ousmane Dembélé ne peuvent se
prévaloir d’une saison réussie dans leur
club respectif, l’AS Monaco et le FC Barcelone. Mais ceux-là n’avaient pas 20 ans
que tout le monde avait compris qu’ils
pouvaient renverser les montagnes. Ça
donne une marge quand même.
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20 u
Libération Vendredi 18 Mai 2018
IDÉES/
Rêver qu’ils
disparaissent…
Les Israéliens
semblent
désormais
n’avoir
qu’un souhait :
que les
Palestiniens
se volatilisent,
et ce fantasme
prend
aujourd’hui
le pas sur
la réalité.
Revenu
d’un voyage
à Jérusalem et
en Cisjordanie,
l’écrivain
Pierre Péju
témoigne ici
du quotidien
désespérant
et cruel de
la population
de ces
Territoires.
Par
DR
PIERRE
PÉJU
Ecrivain. Dernier
ouvrage paru :
Reconnaissance,
Gallimard, 2017
I
l est des rêves maléfiques, des
fantasmes funestes. Ils donnent
une satisfaction imaginaire à
des désirs inavouables, mais parfois, ils induisent des conduites
bien réelles… ou, malheureusement, des politiques. Comme ce
rêve, que pourraient faire les partisans du gouvernement d’extrême
droite, allié aux religieux les plus
radicaux, que dirige Benyamin
Nétanyahou : «Un matin, les Israéliens, n’en croyant pas leurs yeux,
découvrent qu’entre la Méditerranée et le Jourdain, à Jérusalem-Est,
à Ramallah, Hébron, Naplouse,
Bethléem, et même dans la bande de
Gaza, il n’y a soudain plus un seul
Palestinien !» Envolés, disparus,
volatilisés ou exilés ! Une sorte de
Nakba fulgurante et silencieuse
aurait eu lieu. Dix fois plus radicale
que celle de 1948, qui avait chassé
700 000 personnes. Peu importe ce
que seraient devenus tous ces «Arabes», l’essentiel étant qu’enfin, ils
n’existent plus ! Qu’on n’en parle
plus ! Aussitôt, la totalité de la terre
sur laquelle ce peuple a vécu si
longtemps pourrait être récupérée,
exploitée, lotie et habitée. Mais surtout, on serait désormais «entre
soi» («On est chez nous !»), et la promesse biblique absurdement considérée comme attestation historique
serait désormais tenue. Mais il faut
bien se réveiller : les Palestiniens
sont toujours là, en nombre bientôt
égal à celui des Juifs israéliens
(7 millions), sans compter les millions de réfugiés (au Liban, en Jordanie, etc.) s’acharnant à faire valoir leur «droit au retour» (reconnu
et géré internationalement par
l’UNRWA). Quelle déception !
Certes, des Palestiniens peuvent
aussi faire le même rêve inversé,
mais, en ce qui les concerne, sans le
moindre espoir de réalisation tant
ils sont actuellement défaits et dépourvus de tout recours. Humiliés,
condamnés à une sorte d’apartheid
dans des «réduits géographiques»
de plus en plus étroits, oubliés par
la communauté internationale, par
les pays arabes, mais aussi tirés parfois comme des lapins, comme à la
frontière avec Gaza (60 morts le
lundi 14 mai).
Pourtant, même soutenus de façon
presque obscène par Donald Trump,
les dirigeants israéliens n’ont pas la
victoire magnanime: ils s’acharnent
sur ceux qui ont manifestement
perdu. Pourquoi cette rage? Parce
qu’ils comprennent confusément
que, contrairement à leur rêve, ces
perdants seront sans doute toujours
là! En dépit de ce qu’ils subissent,
les Palestiniens ne disparaîtront ni
ne partiront. Vaincus, écrasés, ayant
perdu confiance en leurs propres dirigeants corrompus et impuissants
(honteusement antisémites, comme
Mahmoud Abbas, ou islamistes
autoritaires, qui viole les droits de
l’homme comme le Hamas!) ils refuseront de quitter un pays qui reste
le leur, même s’il n’est plus question, bien sûr, de dénier aux Israéliens de continuer à vivre dans cette
région du monde où d’autres horreurs de l’Histoire les ont amenés à
s’installer. Les Juifs aussi sont là, désormais. Cela aussi est un fait,
même si les utopies des premiers
temps, les idéaux démocratiques, le
socialisme heureux des kibboutz,
les chances de cohabitation avec les
peuples natifs (que la très colonialiste «déclaration Balfour» prévoyait
pourtant), comme la perspective de
deux Etats, ou celle d’un seul Etat
égalitaire, ont été minés jusqu’à voler en éclats.
Au cours d’un tout récent voyage à
Jérusalem et en Cisjordanie, j’ai cependant pu constater que la stratégie d’Israël consistait à «faire
comme si» le fantasme d’éradication d’une population (présentée
comme absolument dangereuse
pour sa sécurité) prenait le pas sur
tout réalisme, toute sagesse, toute
équité. Ainsi, j’ai vu le mur qui enferme la Cisjordanie et dont la construction bafoue le droit international, les résolutions de l’ONU, et ne
respecte même pas le tracé de la Li-
J’ai vu le souk
en plein air
d’Hébron, dominé
par ces immeubles
surréalistes, d’où
les colons, protégés
par des gardes dans
des miradors, jettent
leurs eaux sales
sur les passants
palestiniens.
gne verte (frontière officielle depuis
1967). J’ai vu cette enceinte grise, de
huit mètres de haut, séparer arbitrairement la maison d’agriculteurs
palestiniens de leurs propres
champs d’oliviers afin que ceux-ci
restent du côté israélien. J’ai vu
d’autres maisons, réduites, en une
nuit, à un tas de décombres par les
bulldozers de l’armée israélienne
sous prétexte que le fameux mur
vient d’être érigé à moins
de 300 mètres, et que la maison n’a
pas de permis de construire (puisqu’à peine 13% des permis sont octroyés à des Palestiniens, souvent
cinq ou sept ans après la demande).
J’ai vu surtout les «colonies» qui s’implantent partout sur le sol cisjordanien, de façon sauvage mais protégées
«officiellement», par les soldats, dès
qu’elles surgissent. Des colonies,
comme à Wadi Fukin ou en tant
d’autres lieux, qui sont en fait des villes, des sortes monstruosités bétonnées de 10000 à 40000 habitants qui,
telles des mâchoires enserrent des villages palestiniens que leurs habitants
apeurés désertent. J’ai vu les rutilantes autoroutes israéliennes reliant ces
colonies et les vilaines routes palestiniennes contraintes de passer sous
terre afin de ne pas les croiser, et j’ai vu
les écoliers dont l’école, toute proche,
n’est accessible qu’au prix de trois
quarts d’heure de marche, en raison
du passage du mur. J’ai vu les quartiers de Jérusalem-Est dont les habitants payent les mêmes impôts locaux
que ceux de l’Ouest, mais où les ordures ne sont plus ramassées. Ces natifs
palestiniens de Jérusalem ne disposent d’ailleurs que d’un «permis de
résidence» qu’on peut leur retirer arbitrairement.
J’ai vu les Bédouins misérables,
près de la vallée du Jourdain, assistant en silence au pompage de l’eau
de leur terre par des pompes israéliennes ultramodernes qui permettent aux colons retranchés d’avoir
des piscines tandis que ces mêmes
Bédouins, avec des citernes
rouillées tirées par des tracteurs,
vont acheter de l’eau quatre fois son
prix aux Israéliens. J’ai vu à Hébron, ville en principe palestinienne, ce quartier devenu fantôme
car interdit aux Palestiniens par
l’armée israélienne qui intervient
partout où elle le souhaite, et j’ai vu
le souk en plein air, dominé par ces
immeubles surréalistes, d’où les colons, protégés par des gardes dans
des miradors, jettent leurs sacs
poubelles et leurs eaux sales sur les
passants palestiniens.
J’ai vu les enfants traumatisés du
camp de réfugiés de Jenine, des
gosses qui m’ont confié avec un vague sourire que ce dont ils rêvaient,
eux, c’était de «voir un jour comment c’était la mer !», une mer à
moins d’une heure de voiture, mais,
comme me le rappelait leur enseignante, «une mer qu’ils ne verront
jamais» puisque ni eux-mêmes ni
leurs parents ne disposeront des
papiers nécessaires pour passer les
«check-points». J’ai vu, à un point
de contrôle, la très jeune soldate
blonde avec son gilet pare-balles et
son fusil-mitrailleur, maltraiter de
vieux Palestiniens obligés de vider
sur le sol tout le contenu de leur
voiture. Elle allait jusqu’à couper en
deux leurs pastèques (au cas où
elles cacheraient des bombes !).
J’ai vu l’école plusieurs fois mise à
sac et couverte d’inscriptions racistes par des colons ayant brisé les
pieds de toutes les petites chaises
des enfants de moins de 6 ans, et
tous leurs jeux. J’ai vu cette jeune
femme, étudiante qui aperçoit les
lumières de Jérusalem de la terrasse de sa maison mais qui,
à 20 ans, n’y est jamais allée parce
que son père a, un jour, avant sa
naissance, été arrêté, et qu’elle est
donc, en représailles, «prisonnière»
du mauvais côté du mur.
Toute cette répression, ces contrôles, enfermements, implantations
ou occupations tendent à faire de la
Cisjordanie une étoffe en lambeaux, une peau de chagrin misérable, dont les habitants devraient
s’évaporer miraculeusement.
A moins qu’on ne les parque définitivement dans des ghettos à ciel
ouvert (ce qu’est Gaza).
Cette réalité, je n’en avais pas idée
avant de venir sur place. Et de nombreux Israéliens, de Tel-Aviv ou de
Jérusalem-Ouest, ne tiennent pas
non plus à savoir ce qui se passe
derrière le mur, préférant imaginer
tout Palestinien un couteau à la
main, partisan du Hamas.
Mais ce que j’ai aussi découvert
chez un nombre considérable de
jeunes et de moins jeunes Palestiniens, c’est le désir ardent de
«mener un jour une vie normale».
Bizarrement, à leur réelle désespérance se mêle une étonnante énergie. Ils s’investissent, avec les
moyens du bord, dans des tâches
culturelles et humanitaires, réhabilitant ou défendant des «lieux de
mémoire», reconstruisant ce qui est
régulièrement détruit et résistant
avec persévérance aux arrestations
arbitraires, aux difficultés économiques. Cet entêtement et cette
détermination à «rester là» font que
le «rêve de les voir disparaître» n’est
bien qu’un rêve et que la raison,
l’équité, l’aspiration humaine à une
paix juste impliquent de tenir
compte de cette présence pérenne
d’un peuple qui a lui aussi une culture, une identité, et… des droits.
Dans cette actuelle et dramatique
impasse, subsistent quelques fragiles espérances, surtout lorsque
des Juifs israéliens viennent tout
spécialement dire en hébreu aux
soldats d’occupation qu’il y eut
d’autres camps dont les gardiens
prétendaient ne faire qu’obéir à des
ordres, et lorsque certains de ces
soldats tiennent à témoigner
d’exactions auxquelles ils ont assisté ou… participé («Breaking the
Silence»). Infime optimisme encore
lorsque se rencontrent des mères
israéliennes et palestiniennes ayant
toutes perdu un enfant dans le conflit, ou lorsque des membres du
centre israélien B’Tselem informent leurs concitoyens de violations des droits humains par leur
propre pays. Comme si, en cette
heure sombre, une lointaine solution dépendait de contacts réalistes
et sincères entre les deux peuples et
non de rêves porteurs, à terme, de
désastre pour tous. •
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
l est probable que personne
ne sera content avec la nouvelle loi sur les violences
sexistes et sexuelles, et voici
pourquoi. La société a le sentiment qu’il y a des relations entre
majeurs et mineurs qu’elle considère comme des agressions ou
des viols du mineur du seul fait
de la différence d’âge. Du seul
fait. De là la demande qui avait
été faite d’instituer une présomption de non-consentement
du mineur pour toute relation
L'ŒIL DE WILLEM
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VOUS
avec un majeur. Ceci acquis, à
l’automne, le débat s’est concentré sur le seuil d’âge. Lequel? 12,
13, 15? La psychiatre Muriel Salmona et les militants de la «mémoire traumatique» voulaient
un seuil à 15 ans et une imprescriptibilité des crimes sexuels
(aujourd’hui réservée aux seuls
crimes contre l’humanité).
Après bien d’autres, j’ai plaidé
pour un seuil d’âge à 13 ans et
expliqué pourquoi dans une tribune publiée par Libération le
27 décembre. En effet, il paraît
difficile de justifier qu’un rapport entre une fille de 14 ans et
demi et un garçon de 18 ans, ou
entre deux garçons des mêmes
âges, ou entre deux filles des
mêmes âges, soit considéré
comme un viol. 15 ans: un tel
seuil ne tient pas compte de ce
que l’on sait de l’entrée dans la
sexualité des jeunes, et pouvait
donner des armes terribles à des
parents qui rejettent le petit ami
de leur fille ou fils (racisme, homophobie, etc.). De nombreux
organismes, et la ministre de la
Justice elle-même, s’étaient prononcés pour un seuil à 13 ans.
Que s’est-il passé ? Eh bien vous
le savez : le président de la République a réagi trop vite, et
pour une fois émotivement, sur
un sujet qu’il ne connaissait pas
bien, et a dit «15 ans» avant
même d’avoir entendu les arguments des juristes, que ce soit
du Conseil d’Etat ou des syndicats d’avocats et de magistrats,
qui depuis des semaines discutaient de cela. Après, quand ils
ont compris les problèmes, il a
fallu rétropédaler. On aurait pu
aller vers un seuil à 13 ans. Mais
on risquait d’avoir l’air de déjuger le Président. Pour éviter cela
à tout prix, on a fait moins que
ce qu’on aurait pu faire. Afin de
pouvoir continuer à évoquer
l’âge de 15 ans, on a joué sur le
fait que ce seuil est déjà celui de
la majorité sexuelle, depuis très
longtemps. On a décidé de se
borner à punir davantage le
délit d’atteinte sexuelle, qui
existe déjà. Et décidé de préciser dans la loi que l’âge peut
être un motif de considérer
qu’il y avait «contrainte», donc
viol (ce que font nombre décisions judiciaires).
On peut tout à fait approuver ces
changements introduits par le
projet de loi, ce qui est mon cas,
et se dire qu’on pouvait faire
mieux. Car rien n’empêchait de
les énoncer et d’y ajouter aussi
une présomption de non-consentement en dessous de 13 ans.
L’ironie de la chose, si on y réfléchit, est que cela aurait moins
déjugé le Président: après tout,
il s’était prononcé sur l’essentiel,
l’institution d’une présomption
de non-consentement, et pas
seulement sur la détermination
d’un seuil…
L’abandon de toute idée de créer
une présomption de non-consentement a créé un sentiment
de recul sur lequel surfe la pétition «Le viol est un crime, pas
un délit, retirez l’article 2» ini-
tiée il y a deux jours par Muriel
Salmona et Caroline de Haas.
Le problème de cette pétition,
c’est cette folie qu’elle a de prétendre que le projet de loi aurait
inventé dans son article 2
un «délit de viol», comme si
désormais le viol n’était plus un
crime (donc était moins grave)
quand c’est un mineur qui est
victime! C’est une telle absurdité et une manipulation si
grossière du texte qu’on ne comprend pas que des gens sensés
soient tombés dedans.
La seule et vraie raison de leur
tribune est que les signataires
ont déjà tranché depuis des
mois et ne veulent pas en
démordre: le seul vrai seuil en
deçà duquel toute relation est
un viol, à leurs yeux, c’est 15 ans.
Même dans le cas que j’évoquais
plus haut des petits amis
de 14 ans et demi et 18 ans qui
s’aiment. C’est donc à partir de
leur définition (de leur définition «privée», en quelque sorte)
qu’ils prétendent qu’on en fait
un délit. Cette prétention est
abracadabrantesque. Mais elle
est aussi absurde et indigne: car,
on doit le répéter, même imparfait le projet permet bien de punir tous les viols (les vrais, si
j’ose dire) envers des mineurs,
y compris avec le seul argument
de l’âge comme constituant la
contrainte. Bref, personne n’y
comprend plus rien, la frustration demeure, la dictature de
l’émotion reprend ses droits,
l’éducation démocratique aux
catégories du droit ne parvient
pas à se faire entendre, et les
progrès que représente tout de
même le projet sont vus comme
des reculs par rapport aux attentes, y compris de celles de personnes raisonnables qui
s’étaient efforcées de plaider
pour une protection des mineurs qui soit aussi un accompagnement progressif de ceux-ci
vers leur autonomie sexuelle.
C’est ce qu’on appelle une occasion manquée. •
Par
IRÈNE THÉRY
DR
Crimes et délits sexuels
sur mineurs: une
occasion manquée?
I
L’article 2 du projet de loi
sur les violences sexuelles
sur des mineurs de moins
de 15 ans vient d’être
adopté. Reculant
sur l’idée d’une
«présomption de
non-consentement» pour
ne pas trancher entre
partisans d’un seuil
à 13 ans ou à 15 ans, il ne
va satisfaire personne.
u 21
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Sociologue, directrice d’études
à l’EHESS
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22 u
L’ANNÉE 68
Libération Vendredi 18 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 18 mai
vu par Alice Zeniter
LE CONCILIABULE
DANS ORLY DÉSERT
De Gaulle rentre de Roumanie, Pompidou l’accueille à la nuit
tombée dans un aéroport vide où les avions sont cloués au sol.
Une conversation étrange où flottent les ombres de Monica Vitti,
d’Alain Madelin et du Soldat inconnu.
SUR LE TARMAC
L’aéroport, désert, paraît immense dans
la lumière bleue de ce début de nuit –je
suppose qu’il est désert puisque la
France compte désormais plusieurs melle du dimanche matin à l’Elysée. Un
millions de grévistes, leur nombre dou- petit groupe d’hommes conciliabulent
ble de jour en jour et ils sont à la fois donc dans un hall ou un couloir d’Orly.
comme la mer étale qui semble arrêter Le général de Gaulle n’est absent que
le temps et la marée montante qui avale depuis le 14 mai mais son départ semla plage mètre par mètre et la remodèle. ble curieusement lointain. Ses minisUn article du Figaro du 20 mai 1968 liste tres récapitulent. Ils lui font peut-être
les moyens de transport
la liste de tous les lieux
à l’arrêt et précise que
qui ont été occupés de«les avions sont au sol».
puis son départ, mêlant
Ils sont peut-être tous
dans un débit haché les
rangés-là, sur le tarmac,
usines et les universités,
comme un troupeau qui
précisant sans doute que
s’endort, leurs nez blancs
rien n’est figé, que les ocsoigneusement alignés,
cupations commencent
et visibles par le Général
et se terminent, qu’elles
qui descend du seul de
se déplacent, qu’on
ces animaux encore en
peine parfois à savoir qui
Née en 1986,
mouvement, vrombisest qui, qui est où et au
Alice Zeniter est
sant et clignotant sur
nom de quoi. Peut-être
romancière et
la piste.
que quelqu’un informe le
dramaturge. Elle a
Je sais pourtant que,
président de la Républipublié cinq romans
malgré l’absence des traque que le Festival de
depuis 2003 mais
vailleurs, l’aéroport n’est
Cannes, ce jour-là, a
collectionné
pas totalement désert : il
connu un bordel sans
davantage de prix,
compte au moins la prénom, sous l’impulsion
avec quatorze
sence de Georges Pompinotamment de Truffaut,
distinctions, dont
dou et de quelques miMalle et Godard qui veusix pour l’Art
nistres qui rejoignent le
lent qu’on l’arrête, cet
de perdre.
président de la Républiévénement mondain,
que dès son atterrissage
quand d’autres cinéaspour évoquer brièvetes, comme Polanski,
Dernier ouvrage paru :
ment avec lui la situation
plaident pour qu’il contiL’ART DE PERDRE
avant la réunion fornue mais sans compétiFlammarion, 2017.
DR
I
l rentre dans la soirée, ce samedi-là:
il est 22h30 quand son avion atterrit.
Il devait ne quitter la Roumanie que
le dimanche matin mais finalement, le
voilà. Son grand corps vieilli, long de
presque deux mètres, doit lui faire un
mal de chien au sortir du vol BucarestParis. Il est loin le temps où il pouvait
multiplier les allers-retours entre Londres et l’Afrique du Nord. Il va avoir
78 ans, il est né au siècle dernier, en 1890,
et cette date, sûrement, paraît si poussiéreuse aux jeunes enragés du Quartier latin. Est-ce qu’il est hagard comme quelqu’un que l’on a tiré trop tôt du sommeil,
ou est-ce qu’il est furieux d’avoir eu à
écourter son voyage? Le lendemain, il
aura les mots lapidaires qu’on lui connaît
sur la «chienlit», ce qui pousserait à opter
pour la seconde solution. Mais il attendra près d’une semaine pour donner une
allocution à la télévision et il n’y dira que
des platitudes, proposera des solutions
dépassées, reconnaissant lui-même sitôt
l’exercice terminé qu’il a «mis à côté». Il
est possible qu’il ne comprenne rien à ce
qui se passe et qu’il soit rentré sans savoir ce qu’il fera de ces quelques heures
gagnées sur son emploi du temps initial.
tion. Je ne sais pas si ça intéresse Charles de Gaulle de savoir que Truffaut a
été ceinturé, que Godard, après avoir
été giflé, a hurlé: «Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et
vous me parlez travelling et gros plan.
Vous êtes des cons!», qu’on a dû évacuer
la salle et cesser les projections pour la
journée. Le Président n’est sûrement
pas revenu de Bucarest pour entendre
parler de la démission des membres du
jury, dont Monica Vitti – quand bien
même, en regardant les photos de l’actrice à l’époque, j’aimerais croire qu’un
instant la pensée de son beau visage
aux paupières fatiguées, aux lèvres
pleines, entrouvertes sur une cigarette
ou un rire, au nez légèrement busqué
que brunit le soleil de Cannes, la pensée de son décolleté improbable sur les
affiches de film où on la voit brandir un
pistolet ont pu flotter un instant sur
cette conversation hâtée, secrète, et
faire brièvement perdre le fil à ce petit
groupe d’hommes qui chuchotent, pardon, vous disiez Georges? Je vous parlais du port de Rouen. Ah oui! pardon.
Mais je vous en prie.
«CASSER DU BOLCHO»
Ils ne vont pas passer la nuit dans cet aéroport silencieux. Ils doivent bien se
mettre en mouvement, à un moment ou
un autre. Et peut-être qu’en montant
dans une voiture noire –suffisamment
grande pour ne pas avoir à scinder le
groupe –, Pompidou raconte au Président que sur la place de l’Etoile, en début de soirée, environ 2000 jeunes gens
se sont réunis à l’invitation de plusieurs
organisations de droite et d’extrême
droite. Ils ont marché vers la place de la
Concorde, presque dans le calme, mais
pas tout à fait, et il est à craindre que les
violences empirent dans les jours à venir puisque certains de ces jeunes gens,
notamment les membres d’Occident,
n’ont jamais caché leurs intentions de
«casser du bolcho». Et je suppose qu’il
est un peu gêné Pompidou, s’il évoque
Occident, qu’il ne sait pas sur quel pied
danser parce que le mouvement est
scindé: les membres d’Occident se demandent à qui ils ont le plus envie de
faire mal, au gouvernement honni ou
aux gauchistes exécrés, et certes le jeune
Alain Madelin a appelé à rallier la droite
gaulliste, mais il est loin d’être suivi par
tous et de toute manière – doit se demander Pompidou– est-ce qu’Occident
n’est pas un ami des plus gênants avec
ses appels à «l’élimination physique» des
communistes ou sa fâcheuse propension à laisser des étudiants dans le coma
lorsqu’il déboule sur les campus? Parce
que j’imagine qu’il sait, lui, le Premier
ministre, que l’année passée une douzaine de dirigeants du mouvement a été
condamnée pour «violence et voies de
fait avec armes et préméditation» après
une descente à l’université de Rouen.
Peut-être même qu’il connaît les noms
des inculpés mais il ne peut sûrement
pas imaginer leur avenir politique, des
carrières longues et riches qui finiront
par ramener certains, par détours minuscules et successifs, dans le giron de
l’ancien parti gaulliste: Gérard Longuet,
Alain Robert, Patrick Devedjian…
Dans mes recherches, je ne trouve pas
grand-chose sur le rassemblement très
droitier du 18 mai, sous l’Arc de triomphe. Pourtant, je veux penser que les
hommes réunis à Orly ce soir-là en ont
parlé au général de Gaulle et que, ce faisant, ils ont évoqué la place de l’Etoile,
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Le photographe Gérard Aimé est mort le 11 mai 2018. Etudiant en 1965 à Nanterre, membre des Jeunesses communistes révolutionnaires, il
fut un témoin des événements de Mai 68. Nous publierons toute cette semaine ses images. Fondateur, avec Serge July, de Fotolib, première
agence du quotidien Libération, il créa aussi le club photo de la cité universitaire de Nanterre, ce qui l’amena à couvrir les préambules
historiques de Mai 68. Au cœur du mouvement, il documenta cette époque, des premières réunions avec Dany le Rouge à Nanterre
aux barricades, en passant par l’occupation du Théâtre de l’Odéon. Lire sur Libération.fr l’article qui lui est consacré
des différents décomptes, la guerre des
nombres lors des manifestations est
trop connue et elle n’est pas terminée)
qui remonteront presque silencieusement les Champs-Elysées depuis la
Concorde pour venir chanter, cette fois,
la Marseillaise et réparer par cette cérémonie purificatrice l’affront du 7 mai.
Cette même place, enfin, qui s’appellera
18 MAI : CANNES S’EMBRASE
A Paris, la veille, les cinéastes réunis pour les Etats généraux du cinéma français ont exigé l’arrêt du Festival de
Cannes qui a commencé le 10 mai. A Cannes, qu’ils rejoignent le soir même, Truffaut, Godard, Berri et quelques autres relaient la demande des Etats généraux.
Envoyé en émissaire, Claude Lelouch essuie un refus catégorique du délégué général Robert Favre Le Bret qui le
qualifie de «traître». Ce 17 mai, au cours d’une réunion
consacrée à l’affaire Langlois, Truffaut explique que le
Festival ne peut pas continuer alors que la France entière est entrée en révolte. Comme plusieurs réalisateurs
refusent d’interrompre le Festival, Godard les interpelle :
«Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers
et vous me parlez travelling et gros plan. Vous êtes des
cons !» Pour empêcher ensuite la diffusion de son propre
film, Carlos Saura s’accroche aux rideaux du cinéma
avec sa compagne, Géraldine Chaplin. Le film est projeté néanmoins, mais quand la lumière se rallume, une
bagarre éclate. Milos Forman et Alain Resnais retirent
leurs films de la compétition. Monica Vitti, Roman Po-
à partir de novembre 1970 la place
Charles-de-Gaulle parce que Charles de
Gaulle sera mort et qu’il faudra lui
rendre hommage et qu’on lui dédiera
cette place-là, sans parvenir pourtant
à faire oublier son ancien nom.
ALICE ZENITER
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
Samedi, le 19 mai vu par Chantal Thomas.
lanski et Louis Malle démissionnent du jury. Le lendemain, Favre Le Bret annonce dans un communiqué que
le Festival est arrêté. Il n’y aura pas de palmarès.
Le nombre de grévistes passe à deux millions dans la
journée, puis à près de quatre millions dans la soirée;
45 entreprises de la métallurgie lourde sont arrêtées,
19 dans l’automobile, 17 dans l’électronique… A 22h30,
l’avion du général de Gaulle se pose à Orly en provenance de Roumanie. «Alors De Gaulle s’en va et quand il
revient, tout est par terre.» Puis se tournant vers Peyrefitte: «Alors, ces étudiants, c’est toujours la chienlit?»
Sous l’algarade, les ministres rentrent la tête dans les
épaules. «C’est l’anarchie, on a tout laissé aller, on a tout
ridiculisé, tout bafoué, la dignité, l’autorité, l’Etat. Ce
pays est foutu. En cinq jours, dix ans de lutte contre la
vachardise ont été perdus.» Un peu plus tard, Peyrefitte
et Pompidou présentent leurs démissions, qui sont aussitôt refusées. «Nous allons reprendre ça en main. Nous allons régler ces problèmes comme nous l’avons toujours
fait dans les moments difficiles. Nous en appellerons au
peuple français.»
LAURENT JOFFRIN
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
cette même place qui, dix jours plus tôt,
le 7 mai au soir, a vu débouler, drapeaux
rouge et noir au poing, un cortège d’étudiants arrivé de Denfert-Rochereau et
qui chantait l’Internationale à côté de
la flamme du Soldat inconnu. Cette
place qui, deux semaines plus tard,
verra défiler un million de manifestants
(je ne me lancerai pas ici dans une étude
En
partenariat
avec
u 23
A Paris,
le 3 mai 1968.
PHOTO GÉRARD
AIMÉ. KEYSTONE.
GAMMA-RAPHO
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
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Celui qui reste
Victor Solf Chanteur et pianiste de Her, il perpétue
le groupe depuis la disparition de Simon Carpentier,
l’autre moitié du duo et son meilleur ami.
L
e 25 avril 2018 à l’Olympia. Dernière date programmée
ensemble. Ce concert, Victor Solf et Simon Carpentier
l’avaient ajouté à leur agenda au début de l’été 2017.
Quelques semaines plus tard, un cancer emportait Simon à
l’âge de 27 ans. Depuis, la vie de Victor Solf tient à une promesse: ne pas arrêter Her. Le soir tant attendu, dans son élégant costume de soulman, l’artiste occupe le vide laissé sur
scène. Entouré par quatre musiciens, il interprète une version
plus rock de Five Minutes, leur tube. La
chanson, reprise dans une pub de la marque à la pomme, était chantée à l’origine
par Simon. Ferveur dans le public.
La voix pleine et grave du Franco-Allemand se casse à l’évocation du membre absent. En fin de concert, l’ombre enrobe
sa carrure de 1,91 m, le temps de dévoiler une composition
intime: Are You Still Here? («es-tu encore là?»). Le titre a prêté
son nom à une mini-série qui raconte la façon dont Her continue. «J’ai vraiment l’impression qu’on m’a coupé la moitié du
corps», livre Victor Solf au début du premier épisode, diffusé
courant juin. La mise à nu a été thérapeutique. Simon Carpentier était l’un de ses rares intimes, son témoin de mariage, et
même son acolyte de cuisine. Dès le début de Her, le duo fu-
sionnel savait que la course contre la maladie était lancée.
Comment Victor Solf a-t-il poursuivi en solo ? «Je me suis
oublié en tant qu’individu, tout simplement. Mon obsession
était de terminer cette histoire. Pour que je m’en sorte, je ne devais pas avoir de regrets. L’idée d’avoir un pied bloqué dans
le passé me hante. Tout ce que je commence dans ma vie, je le
finis», abonde-t-il. Il est installé depuis près d’une heure dans
un troquet du Xe arrondissement de Paris, à quelques mètres
de son appartement. Son sourire pudique
s’est estompé. Il dit être sorti de la tempête
des derniers mois. L’artiste de 27 ans a
tenu tous ses engagements : chanter à
l’enterrement de Simon en août, retourner sur scène pour
Rock en Seine quelques jours après, terminer l’album, assurer
la promotion, programmer la tournée jusqu’à février 2019.
Il a noyé son deuil dans le travail, quitte à imposer une cadence intense à son équipe. Fin 2017, deux musiciens ont
quitté Her.
La rupture reste difficile à digérer. Angoissé à l’idée que
le groupe se délite, Victor Solf a retrouvé de nouvelles perles
rares via des proches. Le devoir d’hommage pèse lourd sur
ses épaules, en apparence très solides. «A l’Olympia, j’ai senti
LE PORTRAIT
que quelque chose se libérait en moi, je suis plus léger», dit-il.
Lâcher prise lui prendra du temps.
«Il baisse peu la garde. Il est très conscient de tout ce qu’il fait,
il maîtrise», souligne Rodrigue Huart, réalisateur de la minisérie. Admirateur d’artistes américains compositeurs-producteurs-interprètes, comme Kendrick Lamar, Victor Solf parle,
lui, d’un besoin de se sentir indépendant: «J’ai mon label, je
fais ma musique comme je veux, j’écris mes clips, je gère la pochette.» Mais, contrairement au militantisme de l’Américain
pour la cause noire, pas d’engagement politique. «Her prône
la tolérance, l’espoir et la vie, c’est déjà un combat en soi», dit
en souriant celui qui a voté Mélenchon, «comme un grand idéaliste», à la dernière présidentielle, puis Macron. «Pas par dépit
mais parce que je prends Marine Le Pen très au sérieux. Aux
Etats-Unis, il y a eu un tel mépris de la part des médias et des
démocrates pour Trump que c’est pour ça qu’il est passé.»
Celui qui chante la sensualité a grandi dans un cercle très
féminin : une mère agrégée d’allemand dont il tient le côté
perfectionniste, ses trois sœurs, une tante philosophe, des
grands-parents catholiques «qui croyaient en ce principe que
l’homme est bon». Son père, allemand, «artiste complet», est
resté à Düsseldorf, où Victor est né. Lui a suivi sa mère, française, partie reprendre ses études dans la Ville Lumière. La
mixité de Belleville, son
quartier parisien, lui manque
quand il déménage à Rennes
20 novembre 1990
à 8 ans, dans une HLM d’un
Naissance à Düsseldorf.
quartier populaire. Grâce à
9 avril 2015 Lancement
une dérogation, le collégien
de Her.
intègre un établissement du
13 août 2017 Mort
centre-ville à la «caste bien
de Simon.
précise», comprendre bour30 mars 2018
geoise. En parallèle du basket
Premier album.
et du tennis, le pré-ado comJuin 2018 Série
mence la chorale et le piano
documentaire Are You
classique.
Still Here ? sur
L’ancien «nerd ultime» se
l’application Studio +.
marre qu’on l’imagine sécher
les cours pour vaquer à sa musique: «Mes copains étaient les meilleurs de la classe. Ils programmaient des jeux de combat ou de voiture sur les calculettes.
C’était ça mon univers!»
Son amitié avec Simon Carpentier se noue plus tard, au lycée,
au sein du groupe pop rock The Popopopops. L’aventure prend
fin après un premier album. Pas question de faire des études
«pour répondre à la pression sociale». Au 12e étage de l’immeuble de Victor Solf, les deux complices composent les premiers
morceaux de Her. Son ami, mature et issu d’un milieu plus
aisé, le canalise. «On avait beaucoup de débats, c’était très conflictuel mais constructif. Ça fait partie des choses qui me manquent le plus.» A l’époque du tout périssable, de la viralité des
réseaux sociaux, ils ne voulaient pas d’une musique «à la
mode». L’influence soul de James Brown, Marvin Gaye et The
Temptations se mêle à celle d’artistes rap et electro
(James Blake, The XX, Kanye West).
Aujourd’hui, sa femme, qui est devenue sa manageuse, assure
que Victor Solf va mieux: «Les nouveaux musiciens et l’accueil
exceptionnel du public durant les concerts l’ont beaucoup aidé.
Les échappées bretonnes lui font aussi beaucoup de bien.» Le
couple s’est rencontré lors du festival la Route du rock en Illeet-Vilaine et fêtera ses trois ans de mariage cet été.
En quête de lui-même, Victor Solf tente de dépouiller sa vie
du superflu. Son triptyque: musique, amour, famille. L’argent,
«je m’en fous tellement, c’est fait pour être dépensé!» dit-il vêtu
d’une tenue approchant les 1000 euros: un bombers coloré
et un pantalon en flanelle gris du couturier parisien Rives, qui
taille aussi ses habits de scène. Il s’extasie devant une vidéo de
Denis Lavant, acteur d’un de ses films préférés, Holy Motors,
critiquant «la volonté d’enrichissement, d’accumuler des biens».
Le Rennais se méfie des «extrémismes», celui du «surcapitalisme» ou de la religion, qui sépare plus qu’elle ne rassemble,
et rage contre les anti-IVG. Les stéréotypes de genre aussi le
désolent. «Si un garçon a envie de pleurer ou de s’habiller en
rose, pourquoi l’en empêcher?» demande ce membre du mouvement de l’ONU pour l’égalité des sexes He For She.
Le musicien guette l’horizon 2019, conscient qu’il devra à un
moment faire une pause pour se retrouver. Puis l’heure du
dilemme viendra. Continuer à incarner un artiste à deux têtes
ou créer son propre projet ? «La musique me guidera.» •
Par MARGAUX LACROUX
Photo FRED KIHN
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Page III : Critique / «In My Room» et seul au monde
Page V : Reportage / Débats sexuels à la Bocca
Page VIII : Portrait / Terry Gilliam, chevalier Cervantes
CANNES/
RESTONS PALME
Destination
Par
Jeudi à Cannes. PHOTO OLIVIER METZGER
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
#9_QUELQUE CHOSE ÉCHAPPE
ET MANQUE À NOTRE REGARD
Extrait de la critique du film de Lee Chang-dong, «Burning», pages II-III
Les patrons de Netflix l’ont peutêtre eu un peu saumâtre d’apprendre aux derniers jours du
Festival que l’un des films les plus
attendus en compétition, le fracassant Livre d’image de JeanLuc Godard, ne connaîtrait pas
de sortie traditionnelle en France,
mais une diffusion dans les
marges de l’exploitation commerciale, entre musée et télé (sur
Arte). La plateforme américaine
a fait les frais cette année d’une
réécriture du règlement du Festival, répondant à la grogne sectorielle suscitée, lors de l’édition 2017, par la présence en
compète de deux de ses productions. Difficile d’établir à ce stade
si la sélection officielle a sciemment contourné son propre cahier des charges, aussitôt celui-ci
instauré, au nom d’une exception
JLG, ou si le cinéaste et ses sympathiques partenaires de Wild
Bunch s’en sont chargés tout
seuls – les uns et les autres n’en
seraient pas à leur premier acte
de piratage. Mais quelque chose
se dit là assez nettement de l’impossible traçage de frontière, à
l’ère des plateformes, entre objets 100% pur film de cinéma et
autres produits filmés, selon le
seul critère discriminant de leur
écran de première destination.
Que l’avenir de la diffusion
d’œuvres dites «de niche» –au regard des entrées des derniers
films du maître, c’est de cela
qu’on parle – se joue ou non
ailleurs que dans les circuits traditionnels de la projection sur
grand écran, il y a matière à déplorer que se perde en route une
part considérable de l’expérience
du geste godardien, tel qu’il se
donne à Cannes dans tous ses reliefs –3D pour Adieu au langage,
mixage sonore étourdissant pour
le Livre d’image –, alignant les
conditions de réception de tels
dispositifs sur les arts de la performance ou le concert de rock
–be there or be square. A moins
qu’une palme samedi ne vienne
rendre la marque Godard à nouveau bankable et ajourner une
fois encore l’heure de la disruption finale. •
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II u
CANNES/
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Libération Vendredi 18 Mai 2018
«Burning» manne
BRANDON Histoire d’un trio amoureux malmené par
une disparition, le film de Lee Chang-dong projette
son postulat de thriller dans une médusante
errance existentielle.
EN COMPÉTITION
BURNING
de Lee Chang-dong avec Yoo Ah-in, Steven
Yeun… 2 h 28. En salles le 29 août.
A
l’avant-dernier soir de la compète et
à une heure déjà bien avancée de la
nuit, la perspective de prendre place
pour un film de Lee Chang-dong affichant
deux heures trente au compteur avait quelque
chose de la quête désespérée du saint graal.
Qu’il nous achève, pensaient peut-être les
spectateurs de la salle Bazin clairsemée, gavés
de films excessivement bien fichus (voire tout
simplement mal fichus) avalés pendant les
dix derniers jours. Ou qu’il nous sorte de là !
Le gavage et l’impression de trop-plein
auraient pu jouer contre lui, mais le geste du
Coréen a semblé, en regard des films vus jusqu’alors, d’autant plus limpide et magistral,
offrant, sous les atours trompeurs du thriller
haletant, le récit saisissant d’un questionnement existentiel.
Burning attise une combustion lente, son
mystère diffusant ses lumières obliques dans
l’esprit des spectateurs pour continuer de s’y
répandre longtemps après la projection achevée. La petite armée dans la salle vide a-t-elle
rêvé, cette nuit-là, d’un immense incendie
silencieux venu occuper la totalité de leur
espace mental ? On le parierait, tant restent
présents à l’esprit son récit lacunaire et
hanté, ses compositions fluides et sans
esbroufe.
Un jeune homme un peu gauche, Jongsu
(Yoo Ah-in), qui s’occupe de la ferme de son
père à Paju, retrouve une femme fantasque
qu’il a connue dans son enfance, Haemi (Jun
Jong-seo). Il en tombe amoureux, mais
Haemi lui est ravie par Ben (Steven Yeun),
sorte de crypto-Gatsby au visage lisse roulant
en Porsche à Gangnam. S’installe entre eux
un rapport de rivalité inquiétant, habité en
sourdine par la violence sociale. Puis Haemi
disparaît, et Jongsu se lance à sa poursuite.
«Upper class». Le film met en place ce trio
en nous faisant entrer au cœur d’une scène
inaugurale d’apparence banale mais où l’on
ne comprend rien, dans une rue totalement
rendue à l’agitation marchande. Deux hôtesses en short sont lancées dans une animation
publicitaire, hurlent des slogans et agitent
des prospectus (pour vendre quoi, mystère).
Burning aura beau dérouler ensuite deux
heures trente bien plus feutrées, succession
de scènes saisies dans un suspens
magnifique, donnant l’impression d’avoir été
tournées en silence dans la campagne coréenne au crépuscule ou dans le vide d’un
grand appartement chic, l’effet restera le
même : quelque chose échappe et manque
à notre regard. Il s’agit d’un chat qu’il faut
nourrir mais qu’on ne voit jamais, de serres
dont le plastique reste désespérément opaque, d’argent gagné on ne sait comment dans
le magma fumeux du capitalisme contemporain.
Comme les spectateurs à l’affût d’indices,
Jongsu, l’air vaguement hébété, passe son
temps à courir après des preuves (d’un incendie, d’une disparition) qui se dérobent, tout
à sa croyance que le monde a un sens dont il
faudrait décrypter les codes avant de pouvoir
pleinement s’y lancer. Et le comédien, Yoo
Ah-in, excelle à faire de son visage une illisible
surface à projections trompeuses. Ben, à l’inverse, en maîtrise la conduite upper class avec
une nonchalance blasée et antipathique, allant jusqu’à révéler qu’il brûle des serres pour
passer son temps et se calmer les nerfs. Le film
joue de l’inégal attrait des deux personnages,
nous rangeant immédiatement du côté de
Jongsu: il est cet attachant jeune loser écrasé
par l’arrogance de Ben, qui le pille du peu qu’il
a (copine, lectures) alors que lui-même a déjà
tout.
La question de l’écriture est omniprésente
tout au long du film, puisque Jongsu se présente comme un écrivain en devenir même
si nous ne le verrons qu’à deux reprises de-
vant son clavier d’ordinateur, la première fois
pour rédiger une pétition en soutien à son
père, la seconde restant mystérieuse puisqu’elle fait presque office de fausse fin,
comme si le personnage n’en pouvant plus
de ne pas retrouver la disparue, décidait qu’il
n’avait d’autre recours que de la rejoindre par
l’écriture dans le récit pressant d’une dépossession, d’un abandon. Le personnage paraît
d’autant plus s’enfoncer dans la confusion
qu’il espère que la logique cumulative des
sensations et expériences dont le sens profond lui échappe va finir par le porter miraculeusement vers l’échéance du premier mot
qui, bien entendu, pourrait aussi être le
dernier.
«Démangeaison». Lee Chang-dong a été
romancier avant de devenir cinéaste, mais sa
mise en scène a gardé le style souverain de
la phrase se déployant dans les méandres
complexes où il n’est plus possible de faire la
part entre la description et la digression, le
littéral et la métaphore, tels l’envers et le revers tournoyant d’un anneau de Moebius. «Si
on attend assez longtemps, il arrive un moment où la peur cesse de se traduire par une
souffrance intolérable et se réduit à une espèce
d’horrible et scandaleuse démangeaison
comme après une profonde brûlure», écrit
Faulkner dans Si je t’oublie, Jérusalem, et
un livre de l’écrivain américain figure dans
une scène, enjeu de rivalité vampirique entre
Jongsu et Ben. Le brasier dans lequel Jongsu
se souvient avoir jeté les vêtements de sa
mère qui a quitté la maison, ne supportant
plus les bouffées de violence de son père,
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u III
Libération Vendredi 18 Mai 2018
et l’étrange menace de Ben qui lui assure qu’il
va bientôt mettre le feu à une des serres des
environs, la brûlure du soleil qui découpe
l’œil fixé sur le reflet d’une tour (et dont
Jongsu fait un punctum érotique aberrant),
le brandon de discorde sous-jacent, explosif,
des frustrations et non-dits, tout cela propage
en effet la «scandaleuse démangeaison»
de l’insupportable existence.
Longueur d’ondes. Le pouvoir absolument magnétique de Burning tient à cette incroyable intensité avec laquelle Lee Changdong organise et filme des moments apparemment banals ou anodins –conversations
de café entre un couple, des amis fumant un
joint en regardant le soleil se coucher sur la
campagne, etc.– comme l’anticipation d’un
drame, ou l’apprentissage d’un rituel propitiatoire à la mise à mort par asphyxie lente.
Comme «une cellule dont on retirerait l’air petit à petit», selon la formule de Murakami,
dans la nouvelle librement adaptée «les Granges brûlées» à la naissance de ce scénario. Les
membres du jury seront-ils réglés sur notre
longueur d’ondes d’enthousiasme transi, accordant à ce maître discret la palme d’or qu’il
mérite pour ce film et pour les deux
chefs-d’œuvre qui l’ont précédé, Secret
Sunshine (prix d’interprétation féminine
en 2007) et Poetry (prix du scénario en 2010)?
On ne déteste pas l’idée de brûler toutes sortes de tentes en plastique, affiches et accréditations si notre souhait venait à être inutilement contrarié…
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
et DIDIER PÉRON
A vous tous qui abordez les dernières heures du marathon cannois comme une descente en apnée dans les tréfonds d’un seau
de margarita fraise tiède, le toujours pimpant commando Libé
adresse ses pétrissages de lombaires les plus sincères depuis les
hauteurs du Suquet. Oui, vous:
n Les membres du jury de la
sélection officielle, dont il se dit
qu’après une vingtaine de projections, de raouts sur la parité et
d’aïolis du maire ils se sont déjà
tous refilé trois fois la même conjonctivite.
n Gilles, notre fidèle vendeur
à la criée des abords du bunker,
qui berce dès l’aube les accrédités du monde entier et notre trop
fidèle lecteur Michel Ciment,
de sa noria de «Libératiooooon!
Demandez Libééééééé!»
n L’attachée de presse overbookée Matilde Incerti, 64 ans
de carrière selon Allociné (on n’invente rien), 5 films en compète et
une valse-hésitation au long
cours quant à l’opportunité de répondre à notre quintessentiel
questionnaire «T’as quel âge?»
n Le type dans le costume
Chewbacca qui a décroché le
rôle pour le photocall du Festival
mais pas dans le film.
n Nos collègues qui bouclent
Libé à Paris sans alcool, sans
tropézienne et sans perspective
d’enchaîner avec une nuit au
Vertigo.
n Gilles Jacob. Parce que ça fait
une paye, Gilles, non ?
KIKADI ?
«Alors oui, je
confirme, son
apparition est
une œuvre d’art.
Un chef-d’œuvre
dans un
documentaire.»
A/ Daniel Cohn-Bendit,
à propos d’Emmanuel
Macron
B/ Kevin MacDonald,
à propos de Whitney
Houston
C/ Wim Wenders, à propos
du pape François
Réponse A, interviewé par
Technikart, le pèlerin-reporter
de la Traversée, film de potes
de Romain Goupil présenté
dans un embarras général en
séance spéciale.
PINEHOUSEFILM
MASSAGES
PERSONNELS
«
Burning
de Lee Changdong. PHOTO
Armin, journaliste allemand free-lance livré à lui-même. PHOTO DR
ROBINSON La dystopie heureuse «In My Room»
d’Ulrich Köhler retrace le parcours initiatique d’un
héros rousseauiste qui se retrouve seul au monde.
Dans la vie, il y a
des astuces
UN CERTAIN REGARD
IN MY ROOM
d’Ulrich Köhler avec Hans
Löw, Elena Radonicich…
2 heures. Date de sortie non
communiquée.
C
et article contient des
informations de nature à vous gâcher le
plaisir. Ce n’est pas le nouveau slogan des pages cinéma de Libération mais
une mise en garde pour qui
compte encore sur les films
pour les mener par le bout
du nez et leur redonner la saveur de l’inattendu. In My
Room commence comme
un grisâtre film allemand sur
un journaliste-caméraman
free-lance, Armin, approchant la quarantaine, plutôt
fauché et encore post-ado,
vivotant dans un minuscule
studio où il reçoit les jeunes
filles draguées en boîte de
nuit.
Ellipse. Quand le film commence, il doit retourner chez
son père qui a accueilli chez
lui sa grand-mère agonisante. La pluie, la tristesse du
décor urbain sans charme,
l’impression générale de
ratage et de surplace sont
autant d’indices d’un portrait
contemporain de l’homme
blanc, hétéro, européen, ex-
posé aux affres d’un certain
désenchantement de l’ère
libérale. Mais tout à coup,
tout change. Armin s’endort
dans sa bagnole et, au matin,
il ne croise plus âme qui vive.
Scooters, voitures, camions
sont abandonnés sur la route
sans personne alentour, les
maisons, magasins et rues
sont totalement déserts.
Seuls subsistent les animaux
et Armin.
Ce virage fantastique fait du
protagoniste une sorte de
naufragé solitaire qui doit
apprendre à composer avec
une catastrophe dont il ne
paraît par ailleurs pas tant
souffrir puisqu’elle l’expulse
du monde d’avant qui n’avait
pas grand-chose de bon à lui
accorder. A la pluie et à la
ville succèdent l’été et la
campagne, Armin réapparaît
après une ellipse, physiquement transformé. Avachi
hier, il est devenu un Robinson aux muscles secs et au
visage hâlé. Il s’est bâti luimême une maison au fond
d’un pré, une ferme autosuffisante avec brebis, poule
cheval et potager.
In My Room est le quatrième
long métrage d’Ulrich
Köhler, cinéaste découvert
en 2000 avec son excellent
premier film, Bungalow, à
un moment où on parlait
pas mal de cette «école de
Berlin» qui coalisait une
génération montante de
réalisateurs allemands tels
qu’Angela Schanelec, Christian Petzold, Henner Winckler ou Maren Ade… En près
de vingt ans, Ulrich Köhler
aura peu tourné et son précédent film, la Maladie du
sommeil, tourné au Cameroun avec notamment Hippolyte Girardot, n’avait
même pas eu droit à une distribution française.
ZAD. In My Room peut
constituer un cas de dystopie
heureuse. L’apocalypse humaine qu’il décrit jette le héros dans un projet de survie
qui n’est plus porté par la volonté de l’espèce ni la dynamique sociale. Mais les biens
en abondance dans des magasins qu’il suffit de piller,
l’ingéniosité technique qu’il
se découvre quand autrefois
tout le monde l’accablait de
remarques désobligeantes
pour son manque évident de
talent, la nature généreuse de
ses beautés et bienfaits transforment l’angoisse attendue
d’une situation impossible
en véritable projet rousseauiste et épicurien, entre
ZAD de la dernière chance et
Eden für die Grünen. Il faut
faire l’économie d’une totale
vraisemblance, considérer le
film dans son postulat théorique de fable à la séduction
radiante qui oppose à sa
première pente dépressive
un impétueux sursaut dans
l’inconnu.
DIDIER PÉRON
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IV u
CANNES/
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Kôtô, la femme de Ihjãc, et leur fils. PHOTO DR
«Les Morts et les Autres»,
hanté diluvien
CHAMAN Le film de João Salaviza et Renée
Nader Messora sur le deuil d’un jeune
indigène brésilien part à la recherche
du cinéma chez les esprits de la forêt.
UN CERTAIN REGARD
LES MORTS ET LES AUTRES
de João Salaviza et Renée Nader
Messora. 1 h 54. Date de sortie non
communiquée.
Q
ue veut le cinéma? La question se repose à chaque fois,
pour chaque film et à chaque séance. Dire qu’il veut tout
implique de préciser pourquoi et
comment il le veut, comment il l’obtient, s’il l’extorque. Le cinéma veut
tout le monde ou le monde entier,
et il le veut d’abord pour lui – la
question de savoir pour qui il est fait
vient ensuite, dans l’après coup du
premier élan. Ce n’est pas une affaire d’intentions, bonnes ou mauvaises, tous les pavés de l’enfer
moral : chaque film en a, dont il
triomphe ou qui le dévorent, ce
dont on peut juger si vraiment il le
faut. Mais en dessous, comme première, cette étrange «volonté de
film» d’un cinéma qui va partout,
où il est et où il n’est pas, où il n’a
pas encore été. Postulant qu’il y
était déjà, qu’on l’attendait et que
toutes choses, s’abandonnant, se filment d’elles-mêmes. Et même qu’il
y est depuis toujours, la vieille torche mal éteinte de Lascaux (Europe). Que veut-il à la fin? Tout n’est
pas une réponse. Reprenons vite
fait sa vieille histoire, la petite
comptine de son siècle. Au plus fort
de sa gloire, c’était l’évidence, que
tout lui était dû, sous son règne.
Alors sont venus les remords, la
mauvaise conscience productrice:
tuant la volonté en lui, pour la libé-
ration du monde, il pensait rentrer
au «réel». Aujourd’hui, sans trop
s’émouvoir, on se demande bien, où
qu’il aille, ce qu’il fait là – et nous
avec, tous ses complices, puisqu’il
fait à nouveau semblant de rien. De
quel empire, ruiné puis recouvert,
il continue d’être hanté? Comment
les films font avec ça : le «cinéma»
unique, brisé puis recollé, qui voulait tout avoir et n’a vu que luimême, partout où il allait? Dernière
question, qui va avec: que faire sous
la restauration ? Celle-ci n’a pas
d’ailleurs et très peu de brèches.
Improvisation. On s’excuse d’être
si long, là où il devrait s’agir d’un
seul film, fait par deux cinéastes: les
Morts et les Autres, de Renée Nader
Messora et João Salaviza. C’est
qu’en lui la «volonté de film» et le
chant du monde s’allient ou s’opposent, tout en marchant main dans
la main. C’est sur un chemin, dans
la forêt, près d’un village – Pedra
Branca, au Nord du Brésil, chez les
Krahô. Un tout jeune homme
nommé Ihjãc arpente la nuit sudaméricaine, à la poursuite du mauvais rêve qu’il vient de faire, hanté
par l’esprit de son père. Le film marche avec lui, sur ses traces : il va
nous raconter son histoire, avec des
plans et des sons, un début, un milieu et une fin. On verra Kôtô, sa
jeune femme, leur fils encore bébé,
leur famille, les vieux du village, le
chaman; puis la ville des blancs où
Ihjãc vagabonde pour échapper à
son sort – devenir chaman à son
tour – avant de revenir chez lui,
pour apaiser l’esprit du père. «Pluie
et cantoria dans le village des
morts», annonce le titre original: la
cantoria au Brésil, c’est le chant improvisé dans les règles, un genre de
trouvaille ordonnée, qui peut tout
dire en vers exacts. Une improvisation cadrée. C’est tout à fait le film
qu’on voit : ses lignes où passera
tout le reste (nature verdoyante et
sonore, cérémonies «documentaires», corps d’humains devenus acteurs, histoires et matières, temps,
magie). Ligne horizontale du récit
et lignes verticales du cadre, où
l’imprévisible doit avoir lieu. Ça
prend, c’est réel, et sincère. A Pedra
Branca comme ailleurs, «la vérité
est la mort de l’intention» : un vrai
film est né du voyage.
Les Morts et les Autres est donc loin
de ces films abjects qu’on se fatigue
de toujours nommer, en crachant
sur leurs adorateurs, ces films bien
de notre temps qui ne cherchent
ailleurs que pour voir s’ils y sont
– bien souvent dans d’ex-colonies
ibériques. La question qui se pose
ici est encore autre, semble-t-il.
Film d’une Brésilienne (nouvelle
venue) et d’un Portugais (jeune
cinéaste, déjà aimé et couvert
de prix), il tient de l’un et de l’autre
en termes de cinématographies
mondiales. S’il rêve d’être aussi
un film krahô, capable du saut vers
l’autre langue, c’est sans se mentir
à lui-même: le cinéma passe avant
la forêt, ou s’y cherche. Que veut-il?
Sans doute pas tout : malgré son
penchant à la capture, difficile à
désactiver, il se soigne et tente
de s’enfuir.
Emprise. Comme son héros Ihjãc,
fuyant l’emprise de son maître, le
perroquet qui l’appelle à lui, le film
voudrait ne rien être et pouvoir
quelque chose: seulement bien regarder, et nous faire bien voir. Il est
fait pour eux – Ihjãc, Kôtô et les
autres – et pour nous – si nous en
voulons bien– dans ces deux directions il est limpide. Son impensé ou
sa part d’ombre est entre les deux,
vers le centre : dans ce qu’il veut
pour lui-même, ce qu’il dévore sans
y penser. Le vieux cinéma est
comme ce mort dont le film raconte
en creux l’histoire, appelant de ses
vœux la fin de sa période de deuil:
il est difficile de s’en débarrasser.
LUC CHESSEL
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
u V
Libération Vendredi 18 Mai 2018
SALADEDE TION
LABOCCA,LESNERFSÀVIT
Par
GUILLAUME
TION
Tempête polémique dans un verre d’eau
à Cannes. Au théâtre la Licorne de
la Bocca, quartier périphérique, se
déroule Cannes écrans juniors, compétition annexe organisée par l’association
Cannes Cinéma, où sont présentés huit
longs métrages pour ados, à partir de
13 ans, et dont le jury est composé de
trente collégiens des classes d’atelier ciné
de 4e et de 3e du collège Gérard-Philipe,
dans le quartier de Ranguin (la Bocca
Nord). Aujourd’hui, la compétition est
sous le feu d’une polémique infernale.
On a frôlé la censure d’un côté, on a vu
des scènes choquantes de l’autre… De
quoi parle-t-on ? De la désélection d’un
film suisse, Mario. Réalisé par Marcel Gisler, Mario suit les amours homosexuelles
naissantes de son héros, un joueur de foot
professionnel, qui évolue donc dans un
milieu pas franchement homophile. Le
film, pudique, contient néanmoins quelques scènes de sexe aux intentions limpides mais dont la figuration reste suggérée
par le cadrage. Les programmateurs
aiment Mario et l’inscrivent dans une liste
de présélectionnés. «On avait dix films, on
devait encore en enlever deux», résume
Gérard Camy, président de Cannes Cinéma. Mais un mail, «le mail de trop»,
précise que le film est sélectionné et se
trouve envoyé au distributeur français. Or,
le mail part avant la validation de l’équipe
pédagogique – les profs. Lesquels, en visionnant Mario, tiquent sur une scène de
masturbation, double ou simple, conjointe
ou unipersonnelle, on ne saura pas car on
ne voit rien. Les Beaux Gosses de Riad Sattouf qui se branlent dans des chaussettes
sont plus explicites. Mais on en devine
quand même suffisamment pour émettre
des doutes sur la présence du film en
compétition. D’autant que Mario, chose
courante dans ce genre d’événement, n’a
pas encore de visa d’exploitation. Peutêtre sera-t-il interdit aux moins de 12 ans ?
De 16 ? L’opération de rétropédalage commence. Cannes écrans juniors prévient
les distributeurs, Daniel Chabannes
et Corentin Sénéchal, d’Epicentre, qui
avaient déjà engagé des frais de déplacement du réalisateur. Epicentre demande
au CNC de statuer sur la classification de
Mario, laquelle est finalement favorable,
soit non assortie d’interdiction ni d’avertissement. Le film est donc visionnable par
tous. Mais l’équipe pédagogique, elle, n’a
pas changé d’avis. «Vous êtes drôle, on
n’est pas au Festival. C’est pas la sélection
de Frémaux, là. Il faut se mettre au niveau
de gamins de 12 ans. On peut comprendre
que les profs tiquent, c’est eux qui doivent
ensuite gérer les enfants et les retours des
parents», explique Camy. Avis qui ne semble pas partagé par les distributeurs : «Ils
nous ont dit que les images choquantes
perturbaient les ados pendant le film, alors
qu’il n’est pourtant pas interdit», rétorque
Sénéchal. Que faire ? Après un sévère
échauffement dont retracer les méandres
coûterait un volume, l’affaire se règle ainsi :
le film, apprécié par tous, n’est pas réintroduit dans la compétition pour satisfaire
aux exigences des profs, mais se retrouve
hors compète, projeté dans la grande salle
du théâtre de la Licorne, dans le cadre
d’une séance Coup de cœur en présence
du réalisateur… et dont le public, en ce
mercredi où la projo eut lieu, était quasi
exclusivement composé de collégiens.
Un résultat aussi bizarre que balayer sous
la pluie. Mais foin de masturbation masquée, de compétition ou autre, le message
du réalisateur est passé : «Il y a une forme
de schizophrénie de la part des clubs de
foot, qui ont une attitude ouverte vis-à-vis
de l’extérieur mais sont rétrogrades en interne, a expliqué Marcel Gisler après la
projection. Des dirigeants de club ont
trouvé mon film très réaliste.» Il montre
in fine que ni le vestiaire, ni les dirigeants,
ni le public ne peuvent accepter la situation d’un couple au sein d’une même
équipe. «Les prochaines Coupes du
monde sont organisées en Russie, où sont
appliquées des lois homophobes, et au
Qatar, pas spécialement reconnu pour
sa défense des droits de l’homme. Nous
les regarderons à la télé, et nous validerons
le système.» Alors : censurons ! •
MOLOSSES Malgré un acteur exquis et ses relents de vieux cinéma
populaire italien, la fable canine de Garrone pèse des tonnes.
«Dogman», toutou rien
EN COMPÉTITION
DOGMAN
de Matteo Garrone avec
Marcello Fonte, Edoardo Pesce…
1h42. En salles le 11 juillet.
T
rop bon, trop con, le gentil héros du nouveau film
de Matteo Garrone ? Marcello est ce toiletteur pour
chiens, père divorcé d’une gamine adorable et adorée, petit
dealer de poudre à ses heures et
figure du quartier guère avenant
de la périphérie d’une ville du
sud de l’Italie, où il tient boutique. C’est un petit homme, par
la taille mais aussi par cet être au
monde coulant et affable de
ceux qui n’affichent pas forcément la carrure propice à imposer leur point de vue. Une aménité, une propension à trouver
toujours le bon sens du poil, qui
le rendent expert à amadouer
hommes et bêtes, caniches, dalmatiens plus imposants que lui
ou molosses fulminants : les scè-
nes les plus réussies de Dogman
sont celles qui le mettent aux
prises, en situation de dompteur
aux manières douces, avec les
toutous dont il a charge de coiffage, garde ou toilettage de concours.
Il y a toutefois une bête rodant
dans le quartier que nul, pas
même «Marcé», ne sait mater : le
colosse Simoncino, brute
épaisse, cokée sans soif, qui enfonce tout ce qui s’oppose à lui à
coups de boule et entraîne le bon
Chienne de vie. PHOTO DR
Marcello dans des combines minables, dont il s’accapare chaque
fois le bénéfice, jusqu’à envoyer
son comparse réticent purger
peine de prison et infamie locale
à sa place. On décèle sans mal
dans cette masse ogresque, et au
gré des jeux d’échelles auxquels
s’adonne volontiers le film
comme saisi de ravissement par
la disparité de gabarits en présence, combien s’exprime là une
nouvelle fois le goût de Garrone
pour les corps un peu aberrants,
la libre circulation des signes entre figures humaines, bêtes et
pures créatures.
La majesté du décor décati, sa
stature de conte social sondant
l’infortune des gens de peu, et
surtout son exquis acteur principal (le très délicat Marcello
Fonte, à la rondeur embué de simili-Luis Rego transalpin, aussitôt bombardé candidat de poids
pour un prix d’interprétation)…
Tout s’ingénie ici à raviver une
certaine éternité de la tragédie
populaire du cinéma italien en
vivier de figures de bonté meurtrie. Mais la main lourde du cinéaste, son penchant pour le
surlignage allégorique, sa plastique infusée au ripolinage instagrammisant en vogue et la
raideur mécanique de sa démonstration rapiècent l’horizon
et l’ambition du film, vite confiné dans d’étroits parallèles
hommes-chiens – car, oui, nous
révèle-t-on, dans les deux cas, il
y en a des gros méchants, et des
petits gentils… Trop con, Dogman, tout simplement.
JULIEN GESTER
VITE VU
CÓMPRAME UN REVÓLVER
de Julio Hernández Cordón
(Quinzaine des réalisateurs)
Cómprame un revólver affiche sa bizarrerie
avec une ostentation que quarante ans de
cinéma ont rendu bien trop familière pour
encore étonner qui que ce soit. Julio Hernández Cordón ne cherche pas seulement
à nous épater avec sa faiblarde fable dystopique et ses vieux trucs de théâtre Panique,
il veut aussi nous transmettre un vague
message mêlant dans un même geste dénonciation de la violence crapuleuse et féminisme sans femme. Jouant sur tous les
tableaux, il aimerait aussi attendrir son public avec ces pauvres gosses perdus et cette
petite fille à l’insupportable ton de bébé.
Mais il ne suffit pas d’imaginer un conte
vaguement surréalisant dans un désert
avec une fillette masquée et un enfant
manchot pour être Buñuel, Jodorowsky ou
Herzog. Il manque au moins deux poules,
trois nains et beaucoup d’imaginaire. M.U.
TROPPA GRAZIA
de Gianni Zanasi
(Quinzaine des réalisateurs)
Pendant que Wenders filme le pape, la
Sainte Vierge fait son come-back sur
écran. Dans ce film esthétiquement immonde et d’un confusionnisme politique
consternant, elle apparaît à une géomètre
embêtée de construire un grand bâtiment
sur un site écologiquement sensible. Marie a la solution : «Devance les hommes
et bâtis une église.» Plus facile à dire
qu’à faire. Et puis surtout, qu’est-ce que
c’est que cette idée de l’action politique?
Et les commentaires racistes du compagnon de la géomètre, un gars somme toute
sympa, est-ce pour rire ou un message
subliminal pour les électeurs de Forza
Italia ? La Vierge a beau ressembler à un
mannequin L’Oréal, et la forme à une pub
Dior mal étalonnée, ce truc jaunâtre est
aussi moderne et frais qu’un pot de départ
au Vatican. Entre Euforia de Valeria Golino la veille et ça, on se dit qu’il serait
grand temps de changer les couches du
cinéma italien. M.U.
CARMEN ET LOLA
d’Arantxa Echevarría
(Quinzaine des réalisateurs)
En présentant son film, Arantxa Echevarría a déclaré qu’il était aujourd’hui difficile
d’être une femme, et plus encore d’être
femme et gitane, et presque impossible
d’être femme, gitane et lesbienne. Nous
n’en doutons pas. Son film le démontre
scolairement –scénario simpliste, caméra
portée gigotante, happy end sur coucher
de soleil. Le problème est qu’à force de manichéisme, les pères gitans apparaissent en
tant que contraire de la femme-gitane-lesbienne, c’est-à-dire comme l’ennemi à fuir,
si bien que leur représentation ne s’éloigne
finalement guère ici des clichés de la xénophobie ordinaire. Sur cette échelle de
valeurs de la bonté, les mères gitanes se
situent exactement entre les pères et les
filles: elles perpétuent la tradition paternaliste mais se montrent compréhensives et
prennent finalement le parti des femmes.
Carmen et Lola souffre ainsi du syndrome
Ken Loach: une distribution très sélective
de la bienveillance. M.U.
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VI u
CANNES/
Libération Vendredi 18 Mai 2018
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SPIRALE Ni sensationnel ni mièvre, le documentaire de Kevin Macdonald
peint généreusement le portrait de l’icone pop des années 80.
HANDICAP Entre douleur
et légèreté, la vie d’un
institut pour enfants.
«Whitney», diva à tout-va
Doc-fiction,
la «Jungle»
jongle
SÉANCE DE MINUIT
WHITNEY
de Kevin Macdonald. 2 heures.
En salles le 29 août.
WH ESTATE
Q
u’attendre d’un documentaire sur
Whitney Houston, la diva r’n’b dont les
tubes produits en quantité astronomique formèrent l’une des bandes-son des années 80 ? Qu’il la replace dans le contexte de
pop culture qui l’a vue naître, dise quelque
chose de sa nouveauté, et serre au plus près
l’alchimie qui fit d’elle la chanteuse de tous les
records. Whitney, le documentaire de Kevin
Macdonald, ne fait pas tout à fait cela, mais il
livre un récit de vie très documenté, globalement dénué de tout sensationnel ou de mièvrerie. Son intérêt principal réside dans l’accès
dont a bénéficié le réalisateur à l’entourage des
très proches de la star, proches ultra-candides
qui souvent, remarque-t-on en lisant leur nom
et qualités à l’écran, étaient des membres de
sa famille ainsi que des salariés.
Cet état de fait raconte déjà quelque chose de
tristement répétitif dans la qualité de cercles
un peu anthropophages entourant des stars
parvenues là où elles sont d’abord pour combler les manques et satisfaire les envies de ceux
qui les ont élevées. Les autres éléments classiques du récit d’ascension et de déchéance de
pop star sont (hélas) au rendez-vous (maltraitance enfantine cachée, apparence de
famille unie, spirale de drogue…) mais ce qui
fait de Whitney Houston un cas à part, c’est son
attrait transversal, sa popularité mainstream
reçue de manière parfois compliquée dans la
communauté noire au mitan des années 80.
Le film s’ouvre d’ailleurs par un montage habile faisant succéder à un catalogue d’images
dégoulinant de clinquant eighties (pubs CocaCola, discours de Reagan, vidéos de Whitney…)
des archives en noir et blanc d’émeutes à
Newark, la ville majoritairement afro-américaine et pauvre du New Jersey où a grandi la
star. Si le documentaire ne poursuit pas dans
cette veine, y sont quand même rappelés le jalon que fut Bodyguard (l’un des premiers films
hollywoodiens où une comédienne noire embrassa un homme blanc) et la remise en question permanente de l’afro-américanité de
Houston, qui enfant se voyait accusée d’être
«blanche» et fut plus tard huée pour s’être trop
écartée des traditions soul. Est-ce ce qui
poussa la diva, alors dans une histoire d’amour
lesbien mal assumée avec son assistante
Robyn Crawford, dans les bras du rappeur
Bobby Brown, à la crédibilité «street» établie?
Le mariage fut un long désastre, et acheva de
précipiter sa descente aux enfers.
Whitney fera sans doute parler de lui parce
qu’il livre une révélation, que la star fut victime
enfant d’abus sexuels aux mains de sa cousine
Dee Dee Warwick. Ce serait réduire le film à
un scoop, alors qu’il incarne très généreusement le personnage auquel il s’intéresse, restituant son génie vocal, sa personnalité solaire
et abîmée d’enfant grandie trop vite. Le caractère enjoué, rieur, de Whitney Houston figure
à l’écran par le biais d’abondantes vidéos familiales. Cette permanente gaîté, à l’aune de
l’arc tragique du récit, diffuse une mélancolie
persistante.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
FÉMINISTE Dans un mélo classique et convaincant, Agnieszka Smoczynska évoque
l’amnésie à rebours des usages, avec une héroïne qui se fout de retrouver sa vie.
Et la lumière «Fugue»
SEMAINE DE LA CRITIQUE
FUGUE
d’Agnieszka Smoczynska
avec Gabriela Muskala, Lukasz
Simlat… 1 h 40. Date de sortie
non communiquée.
T
out à sa conscience de ne
pas être le premier film à
mettre en scène une amnésie, Fugue s’ouvre avec un postulat
original et grinçant. La femme qui
a perdu la mémoire, et que nous
observons émerger d’un couloir de
métro en titubant sur ses talons,
n’a aucune envie de la recouvrer.
Ce qui déplace l’enjeu du
deuxième long métrage de la Polonaise Agnieszka Smoczynska, car
il ne s’agit plus tant de savoir qui
est cette femme (le mystère sera
vite résolu) que pourquoi elle n’a
aucune envie, tout amnésique
qu’elle est, de rentrer chez elle. A
mesure que Kinga (Gabriela Muskala) se réapproprie sa maison,
une première réponse s’offre à l’esprit des spectateurs, féministe et
drôlement bien vue : qu’après
Kinga ne veut pas redevenir une mère de famille bourgeoise. PHOTO DR
deux ans passés à survivre seule
dans les rues de Varsovie, Kinga
n’a aucune envie de redevenir une
mère de famille bourgeoise dans
cette élégante et chiante maison à
l’orée d’un bois. Ses proches ne
l’accueillent d’ailleurs pas avec un
excès d’attentions, ce qui attise
plus avant l’intérêt, comme le fait
aussi la mise en scène diffusant
une tension contenue dans ses
vues glacées d’architecture moderne et de campagne déserte.
Muskala excelle à exprimer une
agressivité rebelle somme toute
compréhensible, puis à y imprimer
un lent réchauffement. Si des embardées pas toujours réussies dans
des scènes à l’expressivité lynchienne piquent çà et là, Fugue se
révèle un mélo assez convaincant,
qui a la bonne idée de n’offrir
aucune résolution simplette.
É.F.-D.
ACID
DANS LA TERRIBLE JUNGLE
de Caroline Capelle et Ombline
Ley avec Ophélie Lefebvre,
Léa Lenoir… 1 h 21.
En salles en février 2019.
O
phélie, Léa, Médéric, Gaël,
Alexis et les autres sont formidables Dans la terrible
jungle d’Ombline Ley et Caroline
Capelle : ces adolescents ont bien
plus leur place sur un écran de cinéma que maints autres monteurs
de marches assermentés, ce que le
public de l’Acid n’a pas manqué de
constater en leur réservant des applaudissements chaleureux.
Que font-ils de mieux que les
autres ? Ils jouent, ils chantent, ils
dansent et ils parlent, pour la caméra ouverte qui a débarqué un jour
chez eux, leur proposant de faire un
film, à l’institut médico-éducatif où
ils vivent, dans le Nord-Pas-de-Calais. Aussi original que ses jeunes
acteurs, le film n’est ni une fiction
ni tout à fait un documentaire, il a
les avantages et les inconvénients
des deux. Il recueille leurs confidences comme leurs colères, leur
propre mise en scène d’eux-mêmes
aussi bien que ce qui, par moments,
leur échappe, en un geste de souffrance ou un cri de joie.
«Film-atelier» d’une part, mettant
en place un espace de tournage où
chacune de leurs propositions est
bienvenue, et plus strictement documentaire d’autre part, nous montrant leur quotidien, les relations
entre eux ou avec les éducateurs, et
leur réflexion constante sur le handicap avec lequel ils vivent, Dans la
terrible jungle se cherche un équilibre entre les deux. Bien que le film
soit d’un seul tenant, gardant dans
une direction comme dans l’autre le
même ton tendre et burlesque, avec
ses cadres bien campés, il souffre
peut-être par moments de ce choix :
ainsi, telle impressionnante – et involontaire – crise de Gaël, un grand
jeune homme tourmenté se jetant
soudain à travers l’espace, tel sketch
comique assumé et mis en scène par
tous les participants, ou telle scène
de chant généreusement offerte par
l’émouvante Ophélie se retrouvent
mis sur le même plan, faisant osciller sans transition le ton du film
du burlesque à la douleur, du spectacle à son envers avec une sorte de
légèreté dont on comprend les motivations profondes mais qui nous
parfois nous perd, au carrefour de
toutes ces jeunes vies agitées.
LUC CHESSEL
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u VII
Libération Vendredi 18 Mai 2018
T’AS QUEL ÂGE ?
PITIÉ !
Félix Maritaud,
25 ans et des
fringales, acteur,
révélation
de l’année de la
Semaine de la critique
pour «Sauvage» de
Camille Vidal-Naquet.
FRITZ LANG
VON PÜT
ELLE PENSE CASA
MERYEM BENM’BAREK La cinéaste de 34 ans, avec son film «Sofia»,
présenté dans la catégorie Un certain regard, qui évoque les
fractures sociales marocaines, est l’une des surprises du Festival.
M
eryem Benm’Barek se pose des
questions, la nuit, le jour, tout le
temps, et «ça la rend malade».
Alors pour soigner cette intranquillité de
l’âme, elle a décidé de faire des films, de dessiner ses points d’interrogation sur grand
écran. «J’ai besoin de tout comprendre mais
je ne comprends jamais rien», rit-elle, assise
sur une terrasse à quelques heures de la
montée des marches pour Sofia. Premier
long métrage de cette cinéaste franco-marocaine de 34 ans – qui a pour ambition de
«faire un cinéma social», «des histoires simples avec une réflexion plus globale»–, le film
explore la puissance de l’argent et des
conventions dans la société marocaine. A
travers l’épreuve infligée à son héroïne (enceinte d’un enfant hors mariage), Meryem
Benm’Barek ne veut pas se cantonner à une
chronique «du patriarcat ou du machisme»
mais s’engouffre dans la fracture sociale (lire
Libération de jeudi). «Le début de mon film
est construit un peu comme un thriller, je voulais que le spectateur soit séduit, en confiance,
pour ensuite aborder tout l’aspect relatif à la
place de la femme», explique-t-elle.
Elle a choisi de planter le décor au Maroc,
pays qu’elle a quitté à 6 ans mais auquel elle
reste très attachée. «Ma sœur habite à Casablanca, ainsi que le reste de la famille. C’est
une ville qui me fascine, une ville vers laquelle convergent ceux qui veulent se créer
une situation», dit-elle. Née à Rabat et fille
d’un diplomate, elle a surtout vécu à
Bruxelles et La Rochelle avant de retourner
en Belgique pour faire des études de cinéma. «Auparavant, j’avais fait du théâtre
et joué dans quelques pièces, mais j’ai réalisé
que ça me paraissait incomplet, j’avais vraiment besoin d’écrire.» A la fin de sa formation, elle réalise Jennah un premier court
métrage «qui ne [lui] ressemble pas vraiment» mais où elle «teste des choses en termes de formes, de lumières, de musique». Le
film connaît un destin plus prospère dans
les festivals internationaux qu’en France.
Pendant longtemps, Meryem Benm’Barek
tentera de convaincre des producteurs de
lui donner sa chance, de miser sur ses
projets «parfois complexes». «Je suis très
émue d’être ici parce que ça me renvoie à
quinze ans de bataille à partir du moment
où j’ai fait le choix d’une carrière artistique.
J’ai essuyé énormément de refus, vécu dans
une situation précaire et fait tous les petits
boulots du monde!» Elle prépare désormais
son prochain film, «une histoire d’amour»,
forcément politique.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Je suis venu vous gâcher
la teuf. Après des années
de playlists déplorables sur
les bancs de sable pollués
par les sponsors –amère vision que cette marée noire
sans sucre nommée «plage
Nespresso»–, les atroces
fêtes cannoises, dévidant
dans la nuit leur dégueulis
sonore à base de Chais pas
vous d’Ed Sheeran, semblent avoir fini par contaminer les films. Si j’étais au
pouvoir (frémis, Thierraux!
Déchoir Waintrop! Et tchak,
Tesson! Qui est chaud pour
un petit putsch?), j’imposerais un moratoire sur
l’usage de la musique dans
les films, tacitement renouvelable tous les dix siècles,
un plan millennal de développement du SILENCE.
Desplats au placard, Glass
au goulag! Cette année encore, pour nous faire passer
la pilule vomitive de leurs
montages indigestes, les
«cinéastes», tous budgets
et sélections confondus,
auront salopé leurs copies
avec diverses nappes
phréatico-progressives
(le reconnaissable «son
de l’angoisse» dont la kermesse du court métrage de
Pantin semble avoir perdu
l’exclusivité), sanglots longs
des violons sonotones et
autre vieille soul qui tache.
Il n’y a guère que mon petit
Godard pour oser encore
vite couper la chique aux
ardeurs d’Arvo Pärt: t’es le
dinosaure du punk hardcore, bébé! •
AFP
Par
Comment ça va ?
Comme après un prix d’interprétation pour son
premier long métrage en tant que rôle principal.
Ça va très bien.
Ça va pas trop bien ?
Non. Je suis un peu un éternel insatisfait.
Je reprendrais bien tout de suite quarantecinq jours de tournage en sueur.
D’où tu sors ?
D’un village construit sur un croisement de deux
routes départementales au milieu de la France,
là où il ne se passe pas grand-chose. Près
de Bourges. J’y ai même fait des études.
Il se passe plein de trucs à Bourges, vous
avez Charles VII…
C’était y a un moment. J’ai pas connu. [rires]
Qu’est-ce que tu prends ?
Du plaisir. Beaucoup de caféine aussi. Et sur un
plateau, parfois un peu de coups. Sur Sauvage,
des coups dans la gueule et des coups métaphoriques. Les métaphoriques font le plus mal.
Ils ne sont pas visibles, on a du mal à les exorciser. J’ai perdu le contrôle une fois, et j’ai chialé
toute une demi-heure après une prise sans comprendre ce qui se passait. C’était intense. Maintenant je crois que j’ai compris. Je pensais être responsable de la souffrance du personnage et à ce
moment-là, c’est le personnage qui m’a dit :
«Ta gueule ! Regarde ce que c’est que ma souffrance !» Moi j’ai pas changé, mais je l’ai invité
et il est venu.
T’as pas peur ?
J’ai peur de rien, ça sert à rien d’avoir peur. Je
ne connais pas cette sensation. C’est comme ça.
T’as pas honte ?
Parfois j’ai un peu honte. Quand j’ai trop bu.
Je me rends bien compte que je fais de la merde.
Et des fois avoir honte est justifié.
T’en as pas marre ?
Jamais. Je ne trouve pas ça très productif d’en
avoir marre, ça fait pas avancer grand-chose.
J’ai beaucoup d’énergie à donner.
T’as rencard ?
Sur le tapis rouge, avec Yann Gonzalez. Je découvre son film ce soir. Je l’attends avec une grande
impatience et beaucoup d’émotion.
Recueilli au téléphone jusqu’à 16 h 43 par G.Ti.
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VIII u
CANNES/
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HORSSERVICE
T
remblez carcasses endimanchées, Terry Gilliam a finalement rallié la Croisette, déjouant
les plus sombres pronostics. Revenu
d’entre les draps blancs d’une chambre
d’hôpital (après «un blocage de l’artère
médullaire, celle qui amène le sang vers
le cerveau»), rescapé des affrontements
judiciaires qui ont bien failli avoir la
peau de son «Don Quichotte de la malchance», le cinéaste de 77 ans s’empiffre
de madeleines aux fraises dans un salon cannois. Aux anges, il enchaîne les
blagues sur sa santé, sa femme, le dîner
de la veille dans le même restaurant
que les acteurs de Star Wars. Avant de
préciser plus sérieusement: «C’est important pour moi d’être ici, que le film
ait surmonté tout ça, c’est fantastique.»
Il gravira les marches ce samedi pour
clore le Festival et, par la même occasion, vingt-cinq ans de galère. Gilliam
le maudit en rigole: «Dieu me déteste.
Au moins, je pense qu’avec ce film j’ai
réussi à prouver son existence.»
Il a l’air d’un touriste en goguette avec
ses sandales, son jean et sa veste de kimono (entrouverte sur un tee-shirt estampillé «Don Quixote vive»), un touriste qui retrace son voyage aux confins
de la poisse. Tout commence dans les
années 90. Habitué à dévorer trois livres
par jour, «un à chaque repas», il se
prend de passion pour Cervantes. Ou
plutôt, rectifie-t-il théâtralement et hilare : «C’est Cervantes qui m’a choisi.
Moi, je suis une victime, une victime de
cet homme du XVIIe siècle. Très honnêtement, je pense qu’il a abusé de moi pendant toutes ces années.» Enthousiasmé
par le monument littéraire, il le convertit à sa sauce en scénario. Reste que
Hollywood est frileux avec l’ancien
Monty Python qui, malgré les succès de
Brazil ou l’Armée des douze singes, passe
pour un doux dingue aux poches percées et à la feuille de route aléatoire. Il
faudra dix ans pour dégoter sponsors et
casting de rêve: Johnny Depp, Vanessa
Paradis et Jean Rochefort. La presse annonce déjà avec fracas «l’un des films les
plus excitants de ce début de millénaire».
En 2000, toute l’équipe se retrouve dans
une zone désertique au nord de Madrid
pour un tournage entré dans la légende
du pire. Premier jour: le bruit des Mirage F16 survolant la base aérienne empêche toute prise de son. Deuxième: un
orage apocalyptique dévaste le plateau.
Cinquième: Jean Rochefort déclare forfait. Souffrant d’une double hernie discale (ce qui est gênant pour un rôle essentiellement à cheval), il doit subir une
intervention chirurgicale. Ambiance
dix plaies d’Egypte. «Depuis le début, je
ne le sentais pas, la production n’était
pas bonne. Quand tout s’est cassé la
gueule, une partie de moi a été soulagée:
au moins ce n’était pas de ma faute. Une
autre était déprimée, on avait travaillé
tellement dur et puis j’étais persuadé
que je ne trouverai jamais un aussi bon
Don Quichotte que Rochefort», se souvient Terry Gilliam.
Pour autant, il n’aura de cesse de vouloir
remettre le couvert. Il a été question de
Robert Duvall et Ewan McGregor pour
les rôles clés. Mais ses financiers le lâchent. Puis Owen Wilson et John Hurt
comme nouveau tandem lancé à l’assaut des moulins à vent. Mais le vieil acteur apprend qu’il a un cancer. Fidèle à
la chanson de la Vie de Brian Always
Look on the Bright Side of Life, le cinéaste persévère. «Je pense que je me
Par
JÉRÉMY PIETTE
CAVALIER SEUL
TERRY GILLIAM
Le cinéaste
de 77 ans, après
plus de vingt ans
de tuiles puis une
bataille judiciaire,
aura fini par
achever son film
inspiré de Don
Quichotte et le voir
projeté en clôture
du Festival samedi.
Rencontre avec
l’ex-Monty Python
en goguette
sur la Croisette.
suis accroché parce que tout le monde me
disait de lâcher. Les gens raisonnables
me rendent dingues», rit-il. Sa fille lui
souffle l’idée d’un Sancho Panza beau
comme Adam Driver. «Je ne connaissais
pas cet acteur mais quand je l’ai rencontré, je me suis dit “yeah”. Il avait quelque
chose de vraiment unique.» Quant à Don
Quichotte, il sera joué par son compère
de Brazil, Jonathan Pryce. «Cela faisait
quinze ans qu’il me tannait pour le rôle
mais je le trouvais trop jeune. Quand je
l’ai vu récemment au théâtre, je me suis
dit qu’il avait raison depuis le début.» Le
scénario devient «plus autobiographique», le cinéaste met en scène avec
dérision son propre parcours du combattant. Et cette fois, c’est la bonne. «Le
tournage était vraiment très perturbant: tout s’est très bien passé.»
En mai 2016, Terry Gilliam, au côté de
son producteur Paulo Branco, annonce
solennellement et en direct de la Croi-
sette : «C’est à Cannes que l’on découvrira l’Homme qui tua Don Quichotte.»
Il n’imagine pas l’ultime tempête. Le
film est prêt mais Paulo Branco – qui
a quitté le navire – lui en dispute les
droits jusqu’au dernier moment, menaçant de faire interdire la projection
cannoise 2018. «Ce qui le rend dingue,
c’est qu’on ait pu faire le film sans lui»,
commente le cinéaste. La justice tranche finalement in extremis en sa faveur,
du moins quant à la bonne tenue de la
projo cannoise. A l’impossible, Gilliam
a été tenu. Reste à savoir si le public en
sera reconnaissant. «Pendant le tournage j’étais inquiet, je me disais que je ne
pouvais que décevoir. Avec tout ça, les
gens ont tellement fantasmé le film…»
Avant de terminer l’interview en hurlant joyeusement sa nouvelle devise:
«Liberté, Egalité, Quixote.»
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
«Je suis bien trop jeune
pour savoir qui j’ai été»,
dit le jeune Arthur
à Jacques. Au lexème
près, cette phrase reçue
avec ivresse dans une
salle de cinéma à Bastille-Plage. Nous ne livrerons pas ici une impression superfétatoire du
Plaire, aimer et courir vite
(en compétition officielle
à Cannes) de Christophe
Honoré –déjà évoqué
au détour d’un papier
rédigé il y a une semaine
par quatre mains jointes
et couvertes de cocktail
larmes-prosecco. HorsService s’est pourtant retrouvé tout autant lacrymalement liquéfié un
tiède soir de mai après
avoir eu l’idée de découvrir seul (et le bras enfoui
dans un cornet XXXXL
de pop-corn) ce beau
morceau d’épure et
d’amour face à l’imminent dernier sommeil. Il
était tout à fait désespérant en revanche –il faut
le dire– d’être tiré de
cette nuit agréablement
solitaire au sortir (titubant) de la salle par un
monstrueux «le film avait
ses longueurs», nous rappelant ô combien une
émotion forte portée
comme un imper perméable peut vous être
ainsi volée en pleine rue
par un jugement malplaisant émis aux quatre
vents. Dans quelle impatience sommes-nous
tombés aujourd’hui pour
vouloir tourner nousmêmes si vite les pages
de ce récit transmis avec
une humble fragilité
et dans ce temps savamment compté? Le Festival carbure au Guronsan
(et autres stupéfiants), la
vie fait son petit sprint
haletant, et lorsqu’une
émotion prend le temps
de se raconter, on hérisse le poil. Or, même vu
avec retard et à Paris,
Plaire, aimer et courir
vite, en éclat de cinéma
encore trop court, semble montrer ce que nous
ne voulons plus ces derniers temps nous avouer
dans le tumulte d’un
temps urgent: il est possible de prendre les secondes par le cou pour
ainsi aimer, plaire, baiser
sans retenue. •
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