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Libération_-_19_05_2018_-_20_05_2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 19 ET DIMANCHE 20 MAI 2018
2,70 € Première édition. No 11500
www.liberation.fr
MOBILISATION ÉTUDIANTE
PARTIELS
ORAGEUX
Examens reportés, délocalisés ou
presque secrets… Face au mouvement
de contestation qui agite de nombreuses facs françaises, les universités
imaginent des plans B. PAGES 2-4
CANNES/
MEGHAN
ET HARRY
Glamour
et préjugés
FOOD Les
dessous
du kebab
VOYAGES
Toiles
flamandes
«Un couteau
dans le cœur»
Paradis
retrouvée
Il n’est que sixième dans la ligne de
succession au trône d’Angleterre
mais le mariage du prince Harry, ce
samedi, à Windsor, met en transe
tout le Royaume-Uni. La faute à la
mariée, Meghan Markle, certes éloignée des canons britanniques habituels (elle est américaine, divorcée…) mais tellement glamour…
ETAUSSI NOSPAGESMUSIQUE,
IDÉES,MAI68…PAGES22-47
Et aussi : n Les critiques : «L’Homme qui tua
Don Quichotte» de Terry Gilliam, «L’Amour
debout» de Michaël Dacheux, «Ayka»
de Sergueï Dvortsevoy, «Libre» de Michel
Toesca… n Le portrait de Nadine Labaki.
n Nos chroniques. 8 PAGES CENTRALES
PAGES 20-21
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MEMENTO FILMS
WEEK-END
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
ÉDITORIAL
Par
PAUL QUINIO
Désacraliser
«Du droit de manifester
contre les devoirs sur table», «il est interdit d’interdire la tenue des examens».
Vous avez trois heures.
Relevé des copies sur votre
mur Facebook, les notes
vous seront envoyées
par SMS. Trêve de plaisanterie. La tenue des examens
de fin d’année, ou plutôt
leur non-tenue dans des
conditions normales, agite
depuis plusieurs semaines
la communauté universitaire et la classe politique.
Aux enseignants qui s’accrochent à la valeur des
diplômes qu’ils délivrent,
les étudiants bloqueurs
répondent en brandissant
leur droit de manifester.
Les plus droitiers sur l’échiquier politique se ridiculisent en dénonçant cette
chienlit. Le Président assure qu’aucun «diplôme en
chocolat» ne sera délivré.
En réalité, la question posée par la perturbation de
cette session d’examens
n’est pas celle de la légitimité de manifester contre
une réforme engagée par
un pouvoir élu il y a à peine
un an. Le propre d’une démocratie représentative est
d’accepter l’existence de
contre-pouvoirs, y compris
quand ils s’expriment dans
la rue. La spécificité du
cru 2018 de la mobilisation
dans les facs tient au fait
que les opposants à la réforme n’ont rallié à leur panache bloqueur qu’une petite minorité d’étudiants.
Difficile dans ces conditions de se mettre l’opinion
dans la poche. D’autant
plus dur que, l’an passé, le
recours au tirage au sort
pour départager des étudiants avait scandalisé. En
attendant, la situation angoisse des cohortes d’étudiants soucieux de valider
leur année et stresse des
parents inquiets de la réussite de leur progéniture.
Rappelons à ces derniers,
histoire de dédramatiser,
que les vrais-faux diplômés
de 1968 ne s’en sont pas
moins bien sortis que les
autres. Ultime raison de se
réjouir du bazar ambiant:
l’imagination à l’œuvre
pour trouver des plans B va
peut-être contribuer à désacraliser le lien des Français
aux examens. Et ça, c’est
une bonne nouvelle. •
L’université Rennes-II bloquée le 17avril. Outre l’établissement breton, Paris-I, Nantes ou Nanterre connaissent une mobilisation perturbant le
UNIVERSITÉS
Avec le mouvement contre
la loi ORE accusée d’instaurer la
sélection à l’entrée de l’université,
plusieurs facs doivent faire preuve
d’imagination pour organiser
les évaluations de fin d’année.
Sans garantie de résultat.
Examens bloqués,
solutions trop partielles
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«C’est le moment
où peut être reconnue
la valeur individuelle»
«
Pour la chercheuse
Annabelle Allouch,
l’examen
universitaire reste
symboliquement
fort, même s’il
ne garantit pas
la justice sociale.
l’idée d’ascension. Une taux sont en général similaiétude menée par les écono- res au nôtre, malgré quelmistes Eric Maurin et San- ques différences de forme,
dra McNally sur les étu- comme la notation par letdiants de Mai 68 le montre tres aux Etats-Unis ou en
bien. La désorganisation du Suède, jugée plus utile pour
baccalauréat et des examens évaluer une compétence inuniversitaires, souvent «al- dividuelle et moins biaisée
légés», s’est soldée cette an- socialement que la note
née-là par des taux de réus- sur 20. De nombreuses expésite supérieurs aux années riences s’en sont inspirées à
uteure de l’essai la antérieures. Or, les étu- l’école primaire ou au colSociété du concours(1) diants ont finalement ac- lège, avec plus ou moins de
dans lequel elle criti- cédé à des positions sociales réussite. Mais à l’université,
que la logique des concours auxquelles ils n’auraient pu l’internationalisation de
comme outil de reproduction prétendre s’ils avaient subi l’enseignement supérieur et
sociale, la sociologue Anna- l’obstacle de l’examen (lire de la recherche tend à homobelle Allouch explique que également page 4). La justice généiser les cadres d’apprenles partiels sont plus qu’un sociale n’est donc pas garan- tissage et donc d’évaluation.
outil d’évaluation.
tie par l’examen, il faudrait Un étudiant de Helsinki, s’il
Pourquoi une aussi grande plutôt s’intéresser à des mé- veut aller à Paris ou Boston,
crispation autour des par- thodes alternatives de re- doit bénéficier de validatiels de fin d’année ?
connaissance des savoirs.
tions claires pour voir ses diParce qu’ils ne servent pas Le contrôle continu est-il plômes reconnus. Donc
uniquement à évaluer un une meilleure solution toutes les universités proponiveau : si on suit Michel d’évaluation ?
seront une évaluation avec
Foucault, l’examen est un Une évaluation, quelle que des critères et un mode de
outil disciplinaire, par lequel soit sa forme, écrite comme notation «standards». Les
l’élève intériorise des normes orale, est toujours une façon modèles alternatifs seraient
et donc une forme d’auto- imparfaite d’évaluer le ni- plutôt à rechercher dans des
contrainte. L’examen termi- veau des élèves, car elle se secteurs comme la formanal homogéfonde sur un ju- tion professionnelle, qui vanéise aussi
gement faisant lorise l’évaluation par les
l ’e x p é r i e n c e
intervenir des pairs, ainsi qu’une relation
scolaire des élèéléments qui ne plus directe entre l’enseives, il en scande
sont pas liés au gnant et l’élève. Sur le mole rythme et
niveau. Une dèle du chef-d’œuvre des
fournit une rénote dépend compagnons, un travail final
tribution au traainsi de l’envi- comme l’élaboration d’un
vail fourni. Le
ronnement so- projet pourrait donner lieu à
fait que les poucial de l’élève, une validation plus personINTERVIEW tel qu’il trans- nalisée et moins normée. On
voirs publics
aient choisi
paraît dans son retrouve ici l’épreuve des
d’envoyer la police pour ten- travail, mais aussi de l’hu- travaux pratiques (TPE) du
ter d’assurer la tenue de cer- meur de l’enseignant au mo- baccalauréat. Certains prôtains partiels de fin d’année ment où il corrige, de sa tra- nent aussi le recours à l’automontre bien leur fonction jectoire sociale, de son évaluation. Mais cela pose la
symbolique: le partiel de fin rapport aux élèves, de la po- question des moyens disd’année matérialise le rap- sition de la copie dans le tas ponibles : dans notre sysport au mérite. C’est le mo- en cours de correction, etc. tème universitaire, le partiel
ment où l’étudiant peut voir Dès lors que l’on évalue, dif- écrit reste sans doute la
reconnue, au moins en théo- ficile d’éviter ces biais, qui forme la plus pragmatique
rie, sa valeur individuelle par pénalisent certains élèves et et la moins coûteuse, sans
l’Etat. C’est très important en favorisent d’autres.
trop sacrifier du rituel méridans un régime républicain Où trouver d’autres tocratique.
qui promet de distinguer les modèles ?
Recueilli par
individus selon leur talent, C’est difficile. Les systèmes
THIBAUT SARDIER
sans considération de leur scolaires des Etats occiden- (1) Seuil, 2017, 11,80 €.
naissance ou de leur capital
économique. De la même façon, quand on bloque les
examens, on bloque le système !
Le code de l’éducation est explicite : «Les modalités
L’examen est donc un outil
[des] contrôles doivent être arrêtées dans chaque
démocratique d’ascenétablissement au plus tard à la fin du premier mois
sion sociale ?
de l’année d’enseignement et ne peuvent être
L’examen est l’outil qui permodifiées en cours d’année.» Pour Me Valérie Piau,
met d’établir la valeur symavocate spécialiste en droit de l’éducation,
bolique du diplômé à partir
les étudiants qui s’estiment lésés par les
de la certification de ses apmodifications sont en droit d’«intenter un recours
prentissages. C’est le preen annulation [de l’épreuve] auprès du tribunal
mier acte de la reconnaisadministratif», en invoquant la «rupture d’égalité.»
sance d’une qualification
Le juge pourrait toutefois considérer que les
sur le marché du travail.
universités bloquées ont agi dans une situation
Mais on peut questionner
«de force majeure». A.C.
bon déroulement des examens. PHOTOS THIERRY PASQUET. SIGNATURES
Par
MARIE PIQUEMAL
avec AURORE COULAUD,
GUILLAUME FROUIN
et STÉPHANIE HAROUNYAN
J
usqu’ici, la mobilisation dans les facs
ne faisait pas bien peur au gouvernement. Certes, plusieurs universités ont
été occupées, parfois pendant des mois,
mais, depuis, le mouvement contre la réforme de l’accès au supérieur (ORE) semblait s’essouffler et même sur le point de
prendre fin. Seule Nanterre reste officiellement bloquée. Seulement voilà, la mobilisation a pris ces dernières semaines une
nouvelle forme, avec des actions ponctuelles pour empêcher la tenue des examens.
«C’est quelque chose d’assez singulier, qui
n’est pas dans le registre habituel des mouvements étudiants, c’est vrai, concède l’entourage de la ministre de l’Enseignement
supérieur qui maintient un discours (de façade?) très optimiste. Seize mille sessions
d’examens se sont tenues. Les problèmes ne
concernent qu’une petite dizaine de sessions.
Et tous les examens se tiendront, il n’y a pas
de question là dessus.» Frédérique Vidal le
répète sur tous les tons: «Tous les étudiants
passeront leurs examens, nous leur devons.»
Et le président de la République l’a asséné:
«Il n’y aura pas de diplômes en chocolat».
Méthode Coué? Car tout de même: Paris-I,
Rennes-II, Nantes, Nanterre… Il ne s’est pas
passé un jour cette semaine sans qu’il y ait
de nouvelles mobilisations et des examens
sans cesse repoussés à «plus tard». Certes,
comme le répète le ministère, seule une minorité d’étudiants est concernée, mais il
n’empêche: dans les universités touchées,
la situation est coincée et les esprits inquiets. A commencer par les enseignantschercheurs. Quels que soient leurs convictions politiques et leur avis sur la réforme,
beaucoup partagent la même appréhension: que se diffuse demain l’idée que dans
telle et telle fac, en 2018, les diplômes ont
été bradés… comme en 1968 (lire page 4).
A cette différence près que la réputation
des universités n’a jamais été aussi cruciale
qu’aujourd’hui. C’est certainement la principale conséquence de la loi ORE: le classement des dossiers qu’elle organise va mécaniquement exacerber la concurrence, déjà
présente, entre les universités. Les étudiants, eux, s’énervent. A la mobilisation
contre la sélection pour entrer à l’université
est venue se greffer une nouvelle forme de
colère, contre les conditions d’examens, devenues acrobatiques avec les blocages.
Tandis que du côté des services qui programment et reprogramment les examens,
c’est la prise de tête maximale, pour trouver
des «plans B», d’autres façons de faire passer les examens. Les options peuvent être
farfelues.
LE REPORT DES EXAMENS
C’est presque devenu son job à plein
temps. Depuis un bon mois, Pascal Beauvais, codoyen de la fac de droit et de sciences politiques à Nanterre,
Suite page 4
DR
A
UN RECOURS EST POSSIBLE
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Le bac
«dévalorisé»
de 1968, modèle
d’ascenseur
social
Deux économistes notent que le
nombre très élevé d’admis a permis
aux intéressés d’accéder en masse
aux études supérieures,
avec des effets à long terme.
n 2005, l’économiste Eric Maurin publiait
avec son homologue britannique Sandra
McNally une étude déconcertante sur les effets du bac «allégé» de 1968 (1). Intitulé Vive la Révolution! et sous-titré «Les bénéfices de long terme de
Mai 1968», ce travail entendait répondre à l’idée reçue selon laquelle, en acceptant que l’examen soit
réduit à un oral passé sur une journée et noté sur
place dans la foulée, l’institution avait délivré cette
année-là un diplôme ne valant rien. Les 80 % de
réussite du millésime 1968 (contre 60 % en 1967
et 1969) semblaient attester cette dévalorisation,
surtout si l’on considère que la valeur d’un titre académique est liée à l’effort qu’il a demandé. Le bac
«allégé» n’a pas été le seul examen touché par les
événements de Mai. «Dans la plupart des universités, il fut pratiquement impossible d’organiser des
examens normaux sans reports ni adaptations diverses», rappellent les chercheurs.
En bons économistes, les auteurs de l’étude pensent
que la valeur d’un diplôme se mesure aux effets qu’il
a ensuite sur la vie des individus, en particulier sur
leur insertion dans le marché du travail. Or là, divine
surprise, «la hausse des taux de réussite aux examens
a permis à une proportion significative de personnes
(notamment parmi celles qui étaient nées en 1948
et 1949) de poursuivre leurs études plus longtemps
qu’elles n’auraient pu le faire dans d’autres circonstances». Les chercheurs soulignent que ce «bénéfice
d’opportunité» ne concerne pas les meilleurs élèves
ou les rejetons des classes supérieures qui auraient
eu le bac de toute façon. «Les seuls étudiants véritablement affectés par un relâchement ponctuel du niveau d’exigence aux examens sont ceux qui, en temps
normal, auraient échoué et abandonné leurs études»,
écrivent-ils. La porte du supérieur leur a été ouverte
par accident et, presque quarante ans après 1968, les
auteurs de l’étude constatent que «l’histoire ne s’arrête pas là». Pour les chanceux de 68, «cette opportunité s’est traduite, des années plus tard, par un surcroît de salaire et de réussite professionnelle» par
rapport aux bacheliers de 1967 ou 1969. Mieux, ces
bons effets «se sont encore répercutés sur le destin
social de leurs enfants par un effet du rapport entre
l’éducation des parents et la réussite scolaire de leurs
enfants». N’est-ce pas dans ce type d’indicateurs que
se niche la valeur d’un diplôme ?
Au vu de ces résultats, Eric Maurin et Sandra
McNally estiment que le «cas 68» «devrait être considéré comme le laboratoire d’une expérience décisive
dans tous les pays qui s’interrogent aujourd’hui sur
l’opportunité d’une ouverture plus large de l’accès à
l’enseignement supérieur». Pour eux, «le déverrouillage ponctuel de l’université a été tout à fait bénéfique à ceux des enfants de 1968 qui ont eu chance
de pouvoir en profiter». Et pour ceux d’aujourd’hui?
Les deux économistes notaient en 2005 que «cette
leçon» était «toujours d’actualité à l’heure où l’on continue de s’interroger sur la pertinence des propositions suggérant d’amener le plus grand nombre de
jeunes à fréquenter l’enseignement supérieur».
En 2018, elle le demeure.
SIBYLLE VINCENDON
E
Le 13 avril, l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, alors bloquée depuis trois semaines. PHOTO M. COLOMBET. HANS LUCAS
passe ses journées à
(re)programmer les examens, et à échafauder toutes sortes de plans pour sortir de ce
casse-tête. Quand on l’a croisé, en début de
semaine, il se trouvait devant un bâtiment
bloqué, en opération «Je remonte le moral
aux troupes, on va trouver une solution».
Devant lui, une grappe d’étudiants stressés
venant aux nouvelles : «Ils arrivent avec
leurs billets d’avion, leurs conventions de
stage… Tous ont des contraintes, et pour le
coup, il y a unanimité sur un point: reporter les examens, comme cela a été fait, n’est
plus envisageable aujourd’hui.»
Suite de la page 3
LE DEVOIR
À LA MAISON
nées seront finalement évalués sur le contrôle continu sauf lorsque des cours magistraux ne sont pas associés à des travaux
dirigés, et là il s’agira d’un devoir à la maison», explique la présidente, Nathalie
Dompnier. Cette option divise. Si certains
y voient une façon de sortir de l’impasse
actuelle, d’autres sont attachés à l’examen
classique, comme garantie de la valeur des
diplômes. A Nanterre, une petite délégation de professeurs de l’UFR de droit a
même tenté une médiation avec les élèves
mobilisés. Quatre heures de discussion
plus tard, une prof raconte : «On a pu se
parler. C’est déjà bien, mais on marche sur
des œufs, ils ne veulent pas céder.»
C’est l’option qui semble plébiscitée par la
majorité des étudiants, pressés d’en finir
LA DÉLOCALISATION
et furieux des conditions dans lesquelles Ils sont plusieurs à y avoir cru, ou du moins
les examens se passent (ou pas). Au fil des à avoir tenté le coup. Dégoter une salle, si
semaines, ce motif de colère est venu possible loin des bâtiments de l’université.
d’une certaine manière épaissir les rangs Le 11 mai, par exemple: l’UFR de droit de
des étudiants mobilisés contre Parcour- Nanterre avait donné rendez-vous à près
sup, explique Eliott Nouaille, en troisième de 4 000 étudiants à la Maison des exaannée de licence à la Sorbonne à Paris et mens d’Arcueil, dans le Val-de-Marne.
très impliqué localement dans le mouve- Pour pouvoir être là à l’heure, le matin, cerment. «Le Président a dit qu’il n’y aurait tains étudiants ont dû se trouver des
pas de diplômes en chocolat, mais nous ne chambres d’hôtel. Résultat des courses:
voulons pas non plus de conditions d’exa- à 10 heures, l’affaire était pliée. Blocage
mens en chocolat.»
partiel des salles,
Dans son UFR de
examens annulés.
sciences politiques,
A Nantes aussi, la
assure-t-il, des resemaine a été rythcours devant le trimée par une tentabunal administratif
tive de délocalisasont en préparation dans deux
tion. A la fac d’Aixgrandes salles à
Marseille, ce sont
l’autre bout de la
carrément les étuville, habituellediants bloqueurs
ment dédiées à des
qui distribuent euxsalons professionmêmes des cournels. A la Sorbonne,
riers de recours
les étudiants en precontre la façon
mière année de liUne enseignante
dont les examens se
cence de lettres
passent… «Cela
viennent d’apprenpeut faire sourire. En réalité, il faut com- dre par mail que les épreuves auraient cerprendre qu’on bloque les examens parce tainement lieu dans… des hôpitaux. A la
qu’on nous laisse aucun autre choix. C’est Salpêtrière (dans un amphi de stomatolole seul moyen pour être entendu.»
gie), ainsi qu’à Tenon et à Trousseau. Un
A Lyon-II, «les première et deuxième an- petit plan est livré aux étudiants en pièce
«J’ai préparé mes
étudiants pendant
un semestre à un type
d’exercice. […] Changer
de modalités en cours
de route, c’est
d’une certaine façon
les trahir.»
jointe. Quant à la date et l’heure, «vous serez averti(e) en temps utile»…
LES EXAMENS EN LIGNE…
OU EN CACHETTE
«L’essentiel est à présent de maintenir le
cap». Mardi, dans un long courrier adressé
aux professeurs et étudiants, le président
de l’université de Nanterre, Jean-François
Balaudé, a sorti de son chapeau une solution, après l’échec des délocalisations: les
examens en ligne. «Ces types d’évaluation,
notamment numériques, sont fiables et sont
de fait mis en œuvre dans de nombreux
autres établissements d’enseignement supérieur, et pas seulement en temps de crise»,
vante-t-il pour parer aux réticences. Pour
nombre d’enseignants, ces examens en ligne, exception faite des oraux par Skype,
ne sont qu’une variante des devoirs à la
maison: difficilement contrôlables. «Qui
nous dit qui est derrière le clavier? Qui nous
garantit que l’étudiant ne paye pas quelqu’un pour faire le travail à sa place? questionne, amère, une enseignante. J’ai préparé mes étudiants pendant un semestre à
un type d’exercice, en l’occurrence un cas
pratique. Changer de modalités en cours de
route, c’est d’une certaine façon les trahir.»
A Rennes-II, la présidence de l’université
a annoncé, vendredi soir, que «les épreuves
annulées seront reportées […] et remplacées
par des épreuves en ligne».
Le doyen de Nanterre, Pascal Beauvais, essaie, lui, de rester positif: «Cela nous pousse
à réfléchir et inventer d’autres formes d’évaluation pour être sûr que les élèves qui travaillent à distance ne trouvent pas le corrigé
sur Internet.» Dans les faits, cela pourrait se
traduire par des QCM en un temps limité ou
des oraux par Skype. Il existe aussi le système D des oraux en cachette… à la bibliothèque. «Parce que c’est le seul bâtiment [de
Nanterre] qui reste accessible, nous raconte
un peu dépité le doyen. Ce sont des solutions
pragmatiques pour répondre aux désespoirs
des étudiants, même si ce n’est pas souhaitable.» Un autre enseignant racontait avoir
fait passer 100 oraux sur une seule journée
dans une annexe située à La Défense :
«Douze heures sans pause-déjeuner, mais au
moins c’est fait. Je les ai tous évalués.» •
(1) La République des Idées/Notes, mai 2005.
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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TOUS LES MARDIS
À NOS LECTEURS/
«CheckNews»,
le moteur de
recherche humain
de «Libé», primé
Par
LAURENT JOFFRIN
Directeur de «Libération»
Photos ALBERT FACELLY
Les médias mentent, les médias sont
manipulés, les médias manipulent,
les médias sont contrôlés et tutti
quanti. L’antienne a fait florès. La récusation de la presse, de la radio et de
la télévision est devenue le pont-auxânes des faux esprits forts. Une fois
l’information pluraliste et le travail
des journalistes discrédité, le plus
souvent par les extrêmes, qui
n’aiment pas les faits avérés et leur
préfèrent les scies de leur propagande, la conséquence ne s’est pas fait
attendre. Sur les réseaux, qui sont,
comme la langue d’Esope, un formidable outil de culture et de communication, mais aussi véhicule de toutes
les rumeurs et de tous les mensonges,
les fake news ont tenu la dragée haute
aux enquêtes les mieux documentées,
les sites complotistes se sont présentés comme des sources «alternatives»,
les assertions les plus foutraques ont
u 5
eu droit de cité dans le débat public.
La montée du populisme a démultiplié cette fausse monnaie informative
qui a tendu, comme toujours, à chasser la bonne, sur fond de prolifération
de la démagogie.
Pour lutter, Libération, il y a dix ans,
a créé une rubrique ad hoc, vite imitée
– chose très bénéfique – par d’autres
organes d’information : Désintox,
consacrée à la rectification aussi honnête que possible de ce qu’on n’appelait pas encore les fake news, bientôt
diffusée en partenariat sur Arte, jusqu’à aujourd’hui, dans l’émission
Y, SE PT EM
LY
TU ES DA
AL WEEK
28 Minutes d’Elisabeth Quin. Dix ans
N
IO
T
A
N
INTER
plus tard, en 2017, la rubrique s’ouvrait
aux questions posées directement par
les lecteurs et les internautes, avec un
succès qui démontrait par le fait son
utilité. CheckNews était né.
Depuis cette date, plus de 1 500 réponses ont été apportées aux questions posées par les internautes sur
tous les thèmes : immigration, économie, faits de société, éducation,
culture, sujets internationaux, etc. Cet
ROMERO
Mex ic o
E, New sprawleffort de longue haleine, menée par
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l Super, e va lley
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jeune média tunisien, à l’occasion des
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récentes élections municipales tuni- Continued
siennes. Le prix IFCN va donner à
Libération les moyens de mener à
bien cette ambition tout en continuant à développer l’offre sur tous les
supports de Libé.
Depuis quelques années, les fake
news sont devenues un sujet de préoccupation mondial et une inquiétude pour tous les démocrates attachés à la rationalité dans le débat
public. Pionnier dans le factchecking,
Libération continuera avec des
moyens renforcés de contribuer à
cette œuvre de salubrité civique. Ce
n’est qu’un début… •
accueille
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L’équipe de CheckNews, dans les locaux du journal vendredi.
Chaque mardi, un supplément
de quatre pages par le «New York
Times»: les meilleurs articles du
quotidien new-yorkais à retrouver
toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais
dans le texte, de l’Amérique
de Donald Trump.
CheckNews est l’héritier de Désintox, rubrique créée en 2007.
Lire aussi page 18.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
MONDE
Election au Venezuela : Maduro
et la pénurie démocratique
Une population peu mobilisée qui lutte
contre le marasme économique, une
opposition écartée appelant au boycott…
Le vote de dimanche devrait renouveler
le mandat de l’actuel président.
FRANÇOIS-XAVIER GOMEZ
eu de meetings, presque pas d’affiches:
la campagne pour l’élection présidentielle de dimanche au Venezuela a été
terne et peu suivie par une population obnubilée par la survie quotidienne: s’alimenter,
se soigner, se déplacer… Un peu plus
de 20 millions d’électeurs (sur une population
de 32 millions) doivent décider si Nicolás
Maduro poursuit son mandat commencé
en 2013, à la mort de son mentor Hugo
Chávez, le chantre du «socialisme du XXIe siècle». L’ancien chauffeur de bus, formé idéolo-
P
giquement à Cuba, affronte une poignée
d’adversaires de second plan, les principaux
partis d’opposition ayant lancé une consigne
de boycott contre une «farce électorale» qu’ils
estiment jouée d’avance.
Maduro à la pêche aux voix
La défaite du sortant dans cette élection à
un seul tour serait une énorme surprise, tant
le régime a mis tous les atouts de son côté
pour empêcher une alternance après dixneuf ans de gouvernance à gauche. Le grand
adversaire de Nicolás Maduro, c’est le
marasme économique et social, avec une
inflation hors de tout contrôle, des pénuries
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alimentaires chroniques, un système de santé précisé pour qui devaient voter ses compaen ruines et un secteur pétrolier, vital puis- triotes, il a précisé franchement le fond de sa
qu’il apporte 96% des ressources au pays, en pensée: «Les possesseurs du carnet se doivent
déliquescence.
d’aller voter, c’est donnant-donnant.» Pour le
Le 2 mai, le président candidat tient meeting reste, le Président mise sur une fin de la
près de Caracas. Devant la prévisible absten- «guerre économique»: les difficultés d’approtion, il pense avoir trouvé la parade: «Les dé- visionnement étaient selon lui le fait de sabotenteurs du carnet de la patages et non de l’impéritie des goutrie qui voteront recevront
vernants, et une sortie du cycle
Mer des
un bon d’achat de 1,5 milinflationniste (le Fonds monéCaraïbes
lion de bolivars», lancetaire international prévoit
t-il à ses partisans. L’hyune hausse des prix
perinflation rend vaine
de 13 000 % cette année)
toute tentative de convergrâce à la réforme monéCaracas
sion, mais le salaire minitaire en cours.
VENEZUELA
mum a été porté le 1er mai
GUYANA
à 1 million de bolivars, ce
L’opposition muette
qui permettait alors
Réunie dans une coalition
COLOMBIE
BRÉSIL
d’acheter un poulet et un ligauche-droite, la MUD (Tatre d’huile.
ble de l’unité démocratique),
200 km
Le carnet de la patrie est délivré
l’opposition a été prise de court
à tout bénéficiaire des prestations sopar la convocation des élections, dans
ciales, soit une majorité de la population. un premier temps programmées pour
Cette carte plastifiée munie d’un QR code l’automne. Le pouvoir profite ainsi de la faipermet de recevoir un colis mensuel de pro- blesse des antichavistes dont les principaux
duits alimentaires à bas prix. Elle fait aussi ténors sont hors jeu : en exil (Antonio
office de carte d’électeur et mémorise les pas- Ledezma), en prison domiciliaire (Leopoldo
sages par les urnes. Même si Maduro n’a pas López) ou privés de leurs droits civiques
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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u 7
Au Chili, «on
entend l’accent
vénézuélien
à chaque
coin de rue»
Depuis quelques
années, des milliers
de Vénézuéliens
ont fui la misère
et Maduro pour
la capitale, Santiago.
haque week-end, les terrains de baseball du Stade
national de Santiago du
Chili prennent des airs de petite
Caracas : reggaeton à plein volume, joueurs aux maillots siglés
«Venezuela Jr» ou «Venezuela
Soy». En l’espace de trois ans, du
fait de l’immigration vénézuélienne, la ligue locale de baseball
est passée de huit à vingt-quatre
équipes. Jackson Marciales,
34 ans, s’apprête à entrer sur le
terrain. «Quand je suis arrivé il y
a cinq ans, chaque fois que je croisais un Vénézuélien, je prenais
son numéro, se souvient-il.
Maintenant, on entend l’accent à
chaque coin de rue, et il y a des
stands de spécialités vénézuéliennes partout. Je me sens presque
comme à la maison, mais cela
en dit long sur la situation de
notre pays.»
C
(Henrique Capriles, battu à deux reprises à
la présidentielle). Surtout, l’opposition est
victime de l’échec de sa stratégie de reconquête du pouvoir: suivant le modèle des révolutions de velours parrainées par les EtatsUnis en Europe de l’Est, elle tablait sur la
mobilisation de la rue pour pousser le régime
dans les cordes. Malgré le bilan très lourd des
manifestations du printemps 2017 (quelque 140 morts), le pouvoir a tenu bon. Après
l’interdiction faite à la MUD de présenter un
candidat ce dimanche (seuls les partis qui
composent la coalition pouvaient le faire), le
camp opposant a décidé de boycotter les urnes. Un seul de ses membres a rejeté la consigne : Henri Falcón.
Lassitude et léthargie
Dirigeant du parti Avancée progressiste, Falcón, 54 ans, a été un fidèle de Chávez avant
de rompre avec le projet bolivarien en 2008.
En 2013, il était chef de campagne du centriste Capriles. Pour avoir désobéi à la consigne lancée par la MUD, il est qualifié de traître
par ses anciens alliés, qui l’accusent de légitimer la mascarade électorale. Les autres candidats sont symboliques, mais l’un d’eux, l’industriel et pasteur évangélique Javier
Bertucci, est donné comme possible outsider.
Lui aussi ancien chaviste, il prône la dollarisation comme remède radical à l’hyperinflation. Son apparition est en phase avec la montée en puissance dans l’arène politique des
Eglises protestantes en Amérique latine. Un
bon résultat de Bertucci dimanche favoriserait Maduro puisqu’il se ferait au détriment
de Falcón.
Il est difficile d’évaluer l’abstention au vu
des rares et très contradictoires sondages.
Lassitude et léthargie semblent dominer dans
l’opinion, et la récompense promise par
le Président ne risque pas de changer la
donne. La non-participation devrait être importante, comme le signale dans un tweet le
député d’opposition Rosmit Mantilla, actuellement hors du pays : «Il y a peu de chances
que les Vénézuéliens quittent la queue pour
acheter du poulet et rejoignent celle devant le
bureau de vote.»
La confiance affichée par Nicolás Maduro
d’une amélioration des paramètres économiques avec la fin de l’hyperinflation et la
remontée des cours du pétrole est peu partagée. La hausse du prix du baril, qui passe la
barre des 80 dollars cette semaine pour la
première fois depuis novembre 2014, peut
difficilement bénéficier au pays. Une des
raisons de la mini-flambée est justement la
baisse de la production du Venezuela, en
raison du départ de nombreux cadres de la
compagnie nationale PDVSA, de la corruption
et du manque d’entretien des installations.
Le brut vénézuélien se négocie en outre bien
mois cher que le pétrole de la mer du Nord,
qui sert de référence. Et le risque est réel de
perdre son principal client: les Etats-Unis, qui
menacent de durcir les sanctions économiques contre Maduro. •
Nicolás Maduro,
le président
vénézuélien, en
meeting jeudi
à Caracas. PHOTO
JUAN BARRETO. AFP
Inflation. L’année dernière, selon la police aux frontières, ce
sont plus de 160 000 Vénézuéliens qui sont arrivés au Chili, le
plus souvent en bus, faute de
moyens financiers. C’est ce qu’a
fait Johanna Pizarro en décembre, avec son mari et son fils.
Sept mille kilomètres depuis Valencia, une grande ville industrielle située à l’ouest de Caracas.
«J’y pensais depuis cinq ans, se
souvient-elle. Mais je n’avais pas
sauté le pas jusqu’à maintenant
parce que je croyais encore au fait
que le gouvernement pouvait
tomber.» La jeune femme a
vendu maison et voiture pour
quitter le pays quand elle a vu la
peau de son fils de 7 ans couverte
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
d’irritations : «Le médecin a dit
que c’était à cause de l’eau de la
ville, car le gouvernement n’a pas
réalisé les travaux d’assainissement nécessaires», fulmine-telle. Selon le Fonds monétaire
international, l’inflation a atteint
2 400 % en 2017, et continue
d’augmenter. La pauvreté atteint
des sommets.
«Fraude». Bianca Hidalgo est
arrivée il y a quinze jours seulement. Au Venezuela, elle travaillait comme ingénieure chimiste dans la plus grande
raffinerie de pétrole du pays.
«Même moi je ne m’en sortais
pas financièrement. Je gagnais
2,5 millions de bolivars par mois
et ça ne suffisait pas pour acheter
un kilo de viande et un litre
d’huile», se désole-t-elle. Alors
ce dimanche, elle ne votera pas.
Elle ne croit pas en cette élection. Pas plus que Williams
Obispo, au Chili depuis trois
mois: «C’est une vaste fraude. Et
le Président a dit pendant la
campagne qu’il allait arranger
des choses qu’il n’a jamais réussi
à régler. C’est se moquer de tous
les Vénézuéliens.»
De toute façon, ni les noms de
Williams et de Bianca ni ceux de
la majorité des Vénézuéliens installés au Chili n’apparaissent sur
les registres électoraux du consulat. Seuls les détenteurs d’un
titre de séjour permanent ont pu
s’inscrire au début de l’année.
Pourtant, «la loi prévoit que peuvent s’inscrire sur les listes électorales les personnes qui ont une résidence “légale” à l’étranger,
explique Luis Zurita, président
de l’Association vénézuélienne
au Chili. Cela dénote clairement
l’intention des autorités de porter
atteinte au droit de vote des Vénézuéliens de l’étranger.»
JUSTINE FONTAINE
Correspondante à Santiago
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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8 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
MONDE
ITALIE
M5S et la Ligue,
l’alliance crée
la défiance
Malgré les antagonismes entre les deux
mouvements, le pacte gouvernemental prévoit
des mesures sociales mais aussi anti-immigrés.
Certaines propositions économiques pourraient
provoquer une crise européenne.
RÉCIT
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
i vous décidez que c’est le
bon chemin à emprunter
malgré tout ce que disent
les grands journaux italiens et étrangers, en dépit de certains bureaucrates de Bruxelles et du spread [différentiel de taux d’intérêt entre la
dette publique italienne et allemande, ndlr], alors en tant que chef
politique du Mouvement Cinq Etoiles
(M5S), je signerai ce contrat pour
faire finalement démarrer le gouvernement du changement.» C’est à travers un message vidéo en ligne que
Luigi Di Maio a appelé vendredi matin les militants du M5S à se prononcer par Internet sur le pacte gouvernemental conclu avec la Ligue
«S
d’extrême droite de Matteo Salvini.
Le scrutin digital devait s’achever
vendredi soir. Les sondages indiquent que, sauf surprise, la majorité
des adhérents devraient entériner le
pacte entre les deux formations qui
sont sorties vainqueurs du scrutin
du 4 mars avec respectivement 32%
et 17% des suffrages. Le document
de 58 pages a été définitivement
bouclé jeudi soir après dix jours
d’intenses tractations.
Les deux partis ont dû chacun faire
d’importantes concessions pour
parvenir à un accord qui apparaissait encore il y a quelques semaines contre-nature. La Ligue a
par exemple accepté l’idée d’introduire un «revenu de citoyenneté»
de 780 euros par mois aux personnes en situation de précarité comme
le réclamaient les Cinq Etoiles et
malgré les critiques expriméespendant la campagne électorale contre
ce qui était défini comme de «l’assistanat» au profit du Mezzogiorno. A
l’inverse, Matteo Salvini a obtenu le
feu vert de Luigi Di Maio pour un
tour de vis sécuritaire et anti-immigration avec pêle-mêle l’extension
de la légitime défense (les particuliers pourront ouvrir le feu à leur domicile même en l’absence de menace physique claire), la possibilité
de maintenir jusqu’à 18 mois les déboutés du droit d’asile dans des centres de rétention ou encore la limitation aux familles italiennes de la
gratuité des crèches proposée par le
M5S. Il est aussi stipulé que toute
installation d’un lieu de culte musulman devra au préalable faire
l’objet d’un référendum municipal.
La Ligue a également vu son projet
de réduction d’impôts validé. Le document prévoit l’instauration d’une
«flax tax» réduisant les barèmes actuels à deux taux, de 15 % et 20 %,
tant pour les particuliers que pour
les entreprises.
«Marges de manœuvre»
Les deux partis revendiquent un
programme délibérément social et
tournant le dos à la rigueur: «L’action du gouvernement visera un programme de réduction de la dette publique non pas par des recettes
fondées sur les impôts et l’austérité
[…] mais plutôt via l’augmentation
du PIB à travers la relance de la demande interne.» La réforme des retraites introduite par le gouvernement de Mario Monti pour faire face
à la crise financière de 2011 sera notamment révisée, avec la remise en
cause du départ à la retraite à 67 ans
à partir de 2019. Nombre d’économistes calculent que cette politique
devrait coûter, au bas mot, 70 milliards d’euros par an. De quoi inquiéter les marchés financiers inquiets sur la gestion de la dette
publique du pays (131% du PIB) et du
système bancaire. Le différentiel de
taux entre l’Italie et l’Allemagne est
déjà remonté vendredi à 160 points
de base (soit le niveau le plus haut
depuis dix mois) et le cours de l’action de la banque Monti Paschi di
Siena a reculé dans la seule journée
de jeudi de près de 9% à la Bourse de
Milan après les déclarations d’un
responsable de la Ligue qui a évoqué
sa nationalisation.
Jeudi soir, le ministre des Finances
sortant, Pier Carlo Padoan, a appelé
les deux partis «à faire attention à
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u 9
Luigi Di Maio
à Rome
vendredi.
PHOTO GIUSEPPE
LAMI. ANSA. AP
plicitement «le retrait des sanctions
à la Russie», ce que le Kremlin a salué dès jeudi en évoquant un «bon
signal» en provenance d’Italie.
Dans ce contexte, les propositions
portées principalement par les
Cinq Etoiles, visant notamment la
lutte contre la corruption, la défense de l’environnement, le développement des énergies renouvelables ou encore la défense du service
public de l’eau sont passées au second plan. D’autant que la presse
italienne s’inquiète aussi des mesures prévues dans le document
concernant le fonctionnement de la
vie politique. Les deux partis ont
par exemple stipulé la formation
d’un «comité de conciliation» qui
sera institué parallèlement au gouvernement et qui devrait répondre
directement aux états-majors des
partis. Il est également prévu d’instituer «une obligation de mandat»
visant à empêcher tout parlementaire de changer de groupe. «Un élu
de la République ne dépend pas d’un
parti et ne doit rendre de compte à
personne, ni à un chef, ni à un
groupe politique, ni même à la circonscription qui l’a élu parce que son
seul patron est sa conscience et l’intérêt national», a rappelé avec préoccupation le quotidien la Stampa.
Le statut du Mouvement Cinq Etoiles prévoit déjà 100000 euros de pénalité financière en cas d’abandon
du groupe parlementaire.
Enfin, le «contrat pour le gouvernement du changement» prévoit explicitement que les françs-macons ne
peuvent faire partie du gouvernement. Pour le quotidien Corriere
della Sera, le prochain gouvernement Ligue-M5S risque de faire
«sombrer une république virtuellement en morceaux».
Tractations
ne pas détruire la confiance et
l’épargne». «Certains font des comptes d’apothicaire sur notre programme et nous demandent où nous
trouverons les recettes fiscales», a en
substance balayé d’un revers de la
main Luigi Di Maio, indiquant
qu’«il y a des marges de manœuvre
et que nous irons les chercher en Europe pour pouvoir dépenser plus
d’argent». Outre une amnistie partielle à destination des fraudeurs
fiscaux (en échange du paiement
d’une pénalité) et des recettes fiscales supplémentaires en vertu de la
relance attendue de la croissance,
l’alliance Ligue-M5S envisage en effet une renégociation avec l’UE des
paramètres budgétaires et notamment de la limite du déficit budgétaire à 3 % du PIB. «Nous voulons
pouvoir débloquer des fonds sans
La Ligue et le
Mouvement
Cinq Etoiles
ont annoncé qu’ils
soumettraient
lundi leur
programme
au Président.
contraintes extérieures», ont au
cours des derniers jours répété
Luigi Di Maio et Matteo Salvini. Ce
que le vice-président de la Commission européenne Jyrki Katainen a
déjà à demi-mot exclu, mettant en
garde contre toute velléité d’entorse
au pacte européen de stabilité et de
croissance. «L’Italie doit maintenir
sa politique actuelle en réduisant
progressivement le déficit et la
dette», a enchéri Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission chargé de l’euro.
Esprit pré-Maastricht
Dans la version définitive du
«contrat pour le gouvernement du
changement» qui devrait être paraphé devant notaire, les deux signataires ont adouci leurs positions visà-vis de l’UE. Il n’est plus directement question d’une éventuelle
sortie de l’euro ni même d’un référendum sur la question, alors
qu’une première ébauche du texte
envisageait le retour à l’esprit préMaastricht, c’est-à-dire avant l’introduction de la monnaie unique et
l’adoption de mesures techniques
de nature économique et juridique
permettant aux Etats membres de
sortir de l’union monétaire. Il n’en
reste pas moins que le futur gouvernement prévoit «une rediscussion
des traités» et la révision des règles
européennes sur le système
bancaire.
Le document final ne contient plus
non plus la requête à la Banque centrale européenne d’effacer d’un trait
de plume 250 milliards d’euros de
dettes mais pour «consolider la
croissance», la Ligue et le M5S jugent «prioritaire de pousser la Commission européenne à dissocier les
investissements publics productifs
du déficit courant», ce qui aurait
pour effet de remettre en cause le
modèle de calcul actuel. Autre
source de tension probable avec
l’UE: les deux partis demandent ex-
La Ligue et le Mouvement Cinq
Etoiles ont annoncé qu’ils soumettraient lundi leur programme au
président de la République, Sergio
Mattarella. Ils devraient à cette occasion révéler le nom du futur Premier ministre qui devra ensuite obtenir la confiance du Parlement et
notamment au Sénat où l’alliance
ne dispose pour l’instant sur le papier que de six voix d’avance. Les
tractations sont encore en cours entre les deux partis pour trouver le
candidat idoine, chargé de reprendre à son compte le contrat commun. Luigi Di Maio et Matteo Salvini ont simplement fait savoir que
ni l’un ni l’autre n’occuperont le
fauteuil du palais Chigi. Pour une
partie de la presse italienne, Sergio
Mattarella est aujourd’hui le dernier
rempart pour poser des conditions
au futur exécutif Ligue-M5S,
notamment en ce qui concerne le
sort des immigrés et les rapports
avec l’UE et pour éviter un saut
dans le vide de l’Italie. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
MONDE
Dernière minute Un Boeing 737 de la
compagnie cubaine Cubana de aviacion
s’est écrasé vendredi peu après son décollage de l’aéroport Jose Marti de La Havane. Il transportait
104 passagers et assurait un vol local vers la ville d’Holguin.
«Les nouvelles ne sont pas encourageantes, il semble qu’il y ait
un nombre élevé de victimes», a annoncé le président cubain,
Miguel Diaz-Canel. Vendredi soir, trois passagers survivants
ont été hospitalisés dans un état critique.
LIBÉ.FR
pour «leur courage et leur persévérance» et «implorent leur
pardon».
De l’avis des spécialistes, la
démission collective des évêques n’a rien de spontané. Il
est très probable que ce soit
le pape lui-même qui l’ait
suggérée afin d’avoir les
mains libres. Quoi qu’il en
soit, ce ménage radical est
une première mondiale. Cela
n’avait pas même eu lieu aux
Etats-Unis ou en Irlande, où
les affaires de pédophilie ont
ébranlé très profondément
l’institution dans les années 2000, au point que plusieurs diocèses américains se
sont trouvés en faillite financière.
Coulpe. Ce qui vient de
L’évêque Juan Barros, accusé d’avoir couvert des cas de pédophilie au Chili, à Osorno fin mars. PHOTO FERNANDO LAVOZ. NUR PHOTO
Pédophilie: les évêques chiliens
offrent leur démission au pape
Convoqués à Rome,
les prélats ont,
dans un geste
spectaculaire, fait
acte de contrition
après le vaste
scandale de
pédophilie couvert
par l’un des leurs
qui a secoué le pays.
Par
BERNADETTE
SAUVAGET
u jamais-vu dans
l’histoire de l’Eglise
catholique, et un
geste impressionnant qui
fera indéniablement date.
Les évêques du Chili, convoqués cette semaine à Rome
D
par le pape pour aborder le lors d’un calamiteux voyage
scandale de la pédophilie, sur place en janvier, qui avait
ont collectivement remis ouvert la boîte de Pandore.
vendredi leur démission. Lors de ce déplacement,
«Nous, les évêques présents à il avait apporté un soutien
Rome, avons remis nos postes inconditionnel à Juan Barentre les mains
ros, un prélat
du saint-père
L'HISTOIRE ayant couvert
afin qu’il décide
dans le passé les
DU JOUR
librement pour
agissements péchacun d’entre nous», est-il dophiles d’une figure
mentionné dans une déclara- du clergé local, Fernando Kation lue à la presse. Il est peu radima. L’opinion chilienne
probable que François, à qui avait été profondément choil appartient désormais de quée de l’attitude papale.
décider qui il va sanctionner François avait même qualifié
et qui il va garder parmi ces de «calomnie» les accusaprélats, accepte l’ensemble tions portées contre Barros,
de ces démissions.
mettant en cause des milieux
gauchistes. Quelques semai«Calomnie». La démarche nes plus tard, le Vatican
spectaculaire de l’épiscopat frôlait quasiment un «Franchilien vient clore quatre çoisgate»: l’agence de presse
mois de violentes polémi- américaine Associated Press
ques. C’est le pape lui-même, révélait une lettre envoyée
au pape dès 2015 par l’une
des victimes de Karadima.
L’auteur de la missive
détaillait les agissements
du prêtre, précisant que
Barros avait assisté lui-même
à des attouchements de
Karadima.
Conscience. Pour éteindre
un incendie qui aurait pu lui
coûter très cher, le pape avait
alors envoyé au Chili un des
experts les plus réputés du
Vatican en matière de pédophilie, l’archevêque de Malte,
Charles Scicluna. Au terme de
son enquête, celui-ci remettait un volumineux rapport
de 2 300 pages. Fin avril,
volte-face de François, qui reçoit très longuement au Vatican les trois victimes de Karadima, lesquelles se sont
battues pour faire reconnaître
les abus sexuels subis. Cette
semaine au Vatican, la trentaine d’évêques que compte le
Chili ont eu quatre réunions
à huis clos avec le pape, le
temps d’un examen de conscience. François a sévèrement
fait état d’une faillite collective dans la gestion des cas de
pédophilie. «Nous sommes
tous impliqués, moi le premier», a-t-il écrit, prenant sa
part de responsabilité, dans
un texte de dix pages remis à
l’épiscopat chilien. Les évêchés chiliens ont aussi fait repentance. «Nous voulons demander pardon pour la
douleur causée aux victimes,
au pape, au peuple de Dieu et
à notre pays pour les graves
erreurs et omissions que nous
avons commises», écrivent-ils
dans leur texte de démission.
Ils remercient les victimes
se passer à Rome ne concerne pas uniquement pas
l’épiscopat chilien. «C’est un
message adressé à tous les
épiscopats du monde entier»,
estime le théologien catholique Hervé Legrand. A travers
cette spectaculaire démission collective, François
signifie clairement qu’il sera
désormais intraitable dans le
dossier de la pédophilie.
«L’Eglise est acculée de toutes
parts. La pugnacité des victimes a créé le débat. Et c’est
cela qui a contraint l’Eglise
à réagir. On peut se poser
la question sur l’intention
réelle de l’institution», tempère, de son côté, François
Devaux, le président de l’association de victimes la Parole libérée.
L’affaire chilienne a de fait
contraint le pape à clarifier
son approche. Ces deux dernières années, il avait envoyé
des signaux contradictoires
dans sa manière d’aborder le
scandale de la pédophilie, en
reportant notamment la
création d’un tribunal destiné à juger les évêques ayant
couvert ces affaires. En très
mauvaise posture après son
voyage au Chili, il a démontré, en tous les cas, sa capacité de réaction et sa force
politique pour rétablir la situation. En bon jésuite, il a
aussi reconnu ses torts. Dans
une lettre adressée début
avril aux évêques chiliens,
François battait sa coulpe, en
affirmant «avoir commis luimême de graves erreurs d’appréciation et de perception».
Un geste très fort. «C’est le
premier pape, remarque
Hervé Legrand, à s’excuser en
ces termes.» •
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
u 11
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Le détail qui tue Si vous trouvez que quelque chose cloche sur la une du dernier numéro du GQ américain, c’est normal : pour
son annuel numéro «spécial comédie», le magazine s’est gentiment moqué d’une couverture de Vanity Fair de janvier, sur laquelle un
petit problème de retouche photo avait doté
par erreur Oprah Winfrey de trois mains et
Reese Witherspoon de trois jambes.
D’OUEST…
…EN EST
Le Paraguay inaugurera
dans les jours à venir son
ambassade à Jérusalem,
imitant ainsi les Etats-Unis
et le Guatemala, a confirmé
jeudi le chef de la diplomatie.
Le ministre n’a pas précisé la
date de cette inauguration.
Selon des sources non officielles, celle-ci pourrait intervenir mardi, en présence
du président paraguayen.
Lundi, les Etats-Unis ont procédé à l’ouverture controversée de leur nouvelle ambassade à Jérusalem, qui a
coïncidé avec un bain de
sang dans la bande de Gaza.
Des milliers de personnes
ont manifesté vendredi à Istanbul en soutien aux Palestiniens après le bain de
sang de Gaza, en présence
du président turc, Recep
Tayyip Erdogan, et du Premier ministre palestinien,
Rami Hamdallah. La manifestation, dont le mot d’ordre
est «halte à l’oppression», se
tenait à l’appel du chef de
l’Etat turc, qui s’est signalé
par ses critiques extrêmement virulentes contre Israël
depuis la mort, lundi,
de 60 Palestiniens sous les
balles israéliennes à Gaza.
Etats-Unis Un lycéen abat au moins
dix personnes dans une école texane
45
Un élève a abattu dix personnes et en a blessé dix autres
vendredi dans un lycée de Santa Fe, au sud-est de Houston
(Texas). Selon le shérif local, le tireur, qui a été arrêté, est
un élève de cet établissement. Il serait âgé de 17 ans. La
police a également interpellé une seconde personne, qui
était interrogée. Le district scolaire de Santa Fe a indiqué
sur Twitter que des engins explosifs avaient été trouvés
dans le lycée et à proximité.
A lire sur notre site, l’article de notre correspondante aux Etats-Unis.
C’est le nombre de cas d’Ebola confirmés
ou suspectés en république démocratique du
Congo, selon des chiffres publiés vendredi par
l’Organisation mondiale de la santé. Sur
ces 45 cas, 25 patients sont morts. L’épidémie est
apparue début mai dans une zone rurale du nordouest de la RDC, avant de se propager à Mbandaka,
ville d’environ 1,5 million d’habitants reliée à Kinshasa par de nombreuses liaisons fluviales. Le pays
fait face à sa neuvième épidémie depuis son apparition sur le sol congolais en 1976. La dernière épidémie en RDC remonte à 2017. Rapidement circonscrite, elle avait fait officiellement quatre morts.
Royaume-Uni L’ex-espion
Sergeï Skripal a quitté l’hôpital
L’ex-espion russe Sergeï Skripal, empoisonné à l’agent
innervant, est sorti de l’hôpital de Salisbury où il était soigné depuis le 4 mars, a annoncé le service de santé public
NHS England. «C’est une nouvelle fantastique que Sergeï
Skripal se sente assez bien pour quitter l’hôpital de
Salisbury», a déclaré la directrice de l’hôpital, Cara Charles-Barks. L’empoisonnement de Skripal et de sa fille
(qui est pour sa part sortie le mois dernier) a provoqué une
crise diplomatique entre Londres et ses alliés occidentaux
d’une part, et la Russie de l’autre, accusée d’en être
responsable.
Belgique: flou sur le tir
qui a tué une fillette kurde
La fillette migrante kurde
d’Irak, morte mercredi lors
d’une interception de la police belge, a été tuée par une
balle. Tout le contraire de ce
qu’affirmait le parquet belge
jeudi. Lors de la conférence
de presse qu’il a tenue vendredi au palais de justice de
Tournai, Frédéric Bariseau,
premier substitut du procureur du roi, a confirmé l’information donnée par la
RTBF le matin même. Tir policier ? «Je reste très prudent
sur l’origine de la balle», a-t-il
indiqué. Il est aussi resté flou
sur les conditions de l’intervention policière qui a conclu une course-poursuite de
près d’une heure, entre Namur et Mons, distants
de 70kilomètres. Une coursepoursuite à allure modérée:
la camionnette, surchargée,
avec 30 personnes à bord
dont la fillette, ne roulait
qu’à 90 km/h.
Elle venait tout juste d’avoir
2 ans, était hébergée avec sa
famille dans un gymnase de
Grande-Synthe, près de Dunkerque, selon la préfecture de
région. Mercredi soir, comme
tant d’autres soirs, une camionnette a embarqué des
migrants candidats au pas-
sage en Angleterre. Avec l’intensification des contrôles
près des ports de Dunkerque
et de Calais, le recours à des
navettes est devenu habituel:
les passeurs emmènent leurs
clients sur un parking lointain, où un routier complice
les attend pour ensuite passer la frontière.
Frédéric Bariseau détaille :
«Les policiers ont vu lors d’un
contrôle que les plaques [d’immatriculation, ndlr] n’étaient
pas officielles. Ils ont pensé à
un “vol-cargo”.» La pratique
consiste à transférer la cargaison d’un camion dans une
fourgonnette, avant de prendre la tangente. Les policiers
décident de contrôler, le véhicule redémarre. Ils demandent du renfort. Le substitut:
«Ils voulaient l’interpeller de
manière douce.» Mais le conducteur ne se laisse pas faire,
tente de provoquer un accident pour obliger les policiers
à s’arrêter. Frédéric Bariseau
refuse en revanche d’infirmer
ou de confirmer le fait qu’un
des occupants aurait exhibé la fillette à la fenêtre. Un
point important: les policiers
avaient-ils conscience de
poursuivre une camionnette
chargée de migrants ? Se-
lon Bariseau, les vitres arrière
étaient opaques, et la
camionnette sans fenêtres latérales.
Les policiers réquisitionnent
un camion pour boucher la
sortie d’un parking autoroutier, au niveau de Maisières,
dans la banlieue de Mons.
Des voitures de police encerclent le véhicule et l’obligent
à prendre la bretelle d’accès.
«La camionnette va aller
mourir doucement contre un
camion sur le parking», raconte le substitut du procureur. Quand les policiers arrivent, il n’y a personne à la
place du conducteur. S’est-il
enfui? «C’est une pratique des
passeurs, mettre le véhicule
au point mort, et passer à
l’arrière pour se faire passer
pour un migrant», précise
Frédéric Bariseau. Sortent
alors 26 adultes et 4 enfants,
dont la fillette grièvement
blessée. Elle mourra dans
l’ambulance. Dans ce scénario détaillé par Frédéric Bariseau, les coups de feu n’existent pas. Quand sont-ils
intervenus ? Le substitut se
réfugie derrière le secret de
l’instruction.
STÉPHANIE MAURICE
Envoyée spéciale à Tournai
S
O
I
TRADUCTION
AG ATH E
MELINAND
E
U N E FA B L E D E
CARLO
A
GOZZI
L
U
VERT
MISE EN SCÈNE, DÉCORS
ET COSTUMES
LAURENT
P E L LY
“ON R I T,
O N S’ É M E R V E I L L E ”
“UN VRAI
BONHEUR”
“D'UNE BEAUTÉ
SAISISSANTE”
LA TERRASSE
L’EXPRESS
LES ÉCHOS
P R O D U C T I O N T N T – T H É ÂT R E N AT I O N A L D E T O U L O U S E
C O P R O D U C T I O N M C 2 – G R E N O B L E , T H É ÂT R E N AT I O N A L D E B R E TA G N E – R E N N E S
AV E C L A PA R T I C I P AT I O N P O U R L A R E P R I S E D U P E L - M E L G R O U P E
01 42 08 00 32
PORTE MARTIN.COM
M A G A S I N S F N A C , F N A C . C O M E T S U R L’A P P L I T I C K& L I V E
FIMAL AC
C U LT U R E
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12 u
FRANCE
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Sarkozy à Nice, en mars 2014,
avec Ciotti (à gauche) et
Estrosi. PHOTO JEAN-PIERRE AMET.
DIVERGENCE
CIOTTI-ESTROSI
A Nice, rien ne va plus entre les deux anciens
«Sarkoboys». Alors que se profile un duel lors
des élections municipales de 2020, leurs troupes
se canardent déjà à coups de tweets.
Les frères
ennemis
de la Côte
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
pour les responsables LR de marcher tous ensemble. La rivalité
entre chefs s’est vite transformée
en guerre des clans. Vers une
droite Macron-compatible pour
les uns, vers la droite dure version Wauquiez pour les autres.
Et surtout vers une probable
confrontation Estrosi-Ciotti lors
des élections municipales
de 2020 à Nice.
Il est loin le temps où le premier,
élu député en 1988, faisait du second son attaché parlementaire
puis, quelques années plus tard,
son directeur de cabinet, notamment au conseil général des Alpes-Maritimes – un exécutif que
Ciotti finira par diriger lui-même,
en 2008, grâce à l’appui d’Estrosi.
Dix ans plus tard, rien ne va plus
entre les anciens compères sudistes, dont les proches se canardent
sur les réseaux sociaux, quand
Ciotti ne dégaine pas lui-même :
«Si j’écoute ses déclarations, j’ai
plus le sentiment qu’il est dans la
majorité. […] Moi, j’ai le sentiment
que Christian Estrosi est en marche vers En marche», a-t-il grincé
début mai.
Hausse d’impôt
Par
MATHILDE FRÉNOIS
Correspondante à Nice
e matin encore,
autour de Christian
Estrosi parce que
l’amour de Nice c’est ce qui nous
rassemble.» Ah l’amour. Pendant
le rendez-vous habituel des amis
du maire de Nice, le samedi
14 avril, Jean-Sébastien Martinez
déclare sa flamme. Le chef de cabinet de Christian Estrosi ouvre
son cœur sur Twitter. Des sentiments exacerbés, comme pour
mieux prendre ses distances avec
Eric Ciotti. Parce qu’à Nice, entre
les deux anciens snipers de la
sarkozie, il faut désormais choisir
son camp.
Depuis le divorce acté entre
Christian Estrosi et Eric Ciotti,
désormais frères ennemis se partageant le leadership dans le sudest de la France, plus question
«C
La semaine précédant son tweet
énamouré, lors d’un autre rendezvous des «Amis du maire», l’estrosiste Jean-Sébastien Martinez
louait l’«unité» et le «rassemblement», omettant qu’Eric Ciotti
fait toujours partie de sa famille
politique. Et le chef de cabinet de
se délecter des prises de bec entre
les deux clans, relayant sur son
compte des tweets hostiles au
député LR des Alpes-Maritimes.
La faute aux critiques de Ciotti
après l’annonce de l’augmentation de l’impôt foncier par le
maire de Nice.
«Eric Ciotti devrait mettre ses paroles en conformité avec ses actes
et rembourser la centaine de millions d’euros qu’il a prélevés aux
habitants du département en
augmentant les impôts en 2009 et
2014», écrit Anthony Borré, directeur de cabinet de Christian Estrosi, dans un tweet relayé par
Jean-Sébastien Martinez –qui n’a
pas souhaité répondre à nos
questions.
Anthony Borré, lui, se justifie
auprès de Libération : «Bien sûr,
on ne gère pas la ville, la métropole
et la région Paca en fonction d’Eric
Ciotti. Mais il est cohérent et logique que les personnes qui soutiennent Christian Estrosi le défendent
et en fassent la promotion.» Propos
confirmés par un autre de ses
tweets: «Non Eric Ciotti. Ils s’engagent pour la ville de Nice. Tout ne
tourne pas autour des partis politiques ni autour de ceux que vous
considérez comme vos adversaires.
Nice mérite mieux que de l’idéologie permanente.»
«L’hôpital, la charité, tout ça…»,
rétorque alors très vite, toujours
sur Twitter, Jérémy Collado, responsable de la communication
d’Eric Ciotti. «Dans chaque camp,
les choses ont tendance à se clarifier. La communauté d’Eric Ciotti
est soudée autour de lui, affirmet-il. Les réseaux sociaux, c’est une
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«Si j’écoute ses
déclarations,
j’ai plus le
sentiment qu’il est
dans la majorité.
[…] Moi, j’ai le
sentiment que
Christian
Estrosi est
en marche
vers En marche.»
Le député LR Eric Ciotti
parlant de son rival, le maire
de Nice, Christian Estrosi
façon de communiquer en direct
avec les gens, de sentir une forme
d’opinion publique et le pouls,
même si c’est exacerbé.» C’est que
du côté du député aussi, on monte
au créneau ouvertement à chaque
fois que Christian Estrosi bouge le
petit doigt. Récemment recruté
pour être référent jeunesse auprès
du secrétaire départemental
de LR, Eric Ciotti, Andrea Rossi a
ainsi publié en octobre sur Twitter
un montage acerbe: une photo du
maire de Nice épinglée au sommet
d’une girouette. L’image était accompagnée d’une remarque: «Estrosi parle de cinquième colonne
mais trouve que Ciotti flirt [e] avec
le FN quand il traite du même problème. Champion.»
Six mois plus tard, le référent jeunesse s’explique: «Je n’ai pas l’habitude des réseaux sociaux. Chacun exprime son militantisme à sa
façon. J’aime le débat et on arrive
à débattre sur Twitter. Mais il faut
se battre sur le fond et pas sur la
forme.» Plus que les propos d’Andrea Rossi, c’est sa nomination
par Eric Ciotti qui hérisse les poils
des estrosistes. «Je regrette qu’une
telle action divise une fois de plus
notre mouvement et décrédibilise
nos instances et nos actions, soutient, encore et toujours sur Twitter, Lucas Magliulo, responsable
des Jeunes LR des Alpes-Maritimes, Les Jeunes Républicains ne
doivent pas être otages des divisions et querelles d’égos, et ce genre
de comportement en est malheureusement un triste exemple. Je déplore enfin qu’Eric Ciotti parle de
rassemblement, mais que ses actions traduisent l’inverse.»
De part et d’autre, les rangs gonflent. Les troupes se renforcent.
La campagne de 2020 a déjà
commencé. En février, Caroline
Reverso-Meinietti, ex-candidate
En marche face à Eric Ciotti aux
législatives, s’est rapprochée de la
mairie. Elle a pour mission la lutte
contre les incivilités auprès de
Christian Estrosi. «A chaque poste,
on essaie d’avoir les meilleures personnes. On serait à cinq ans de
l’élection, on l’aurait prise quand
même», assure le directeur de cabinet Anthony Borré. Mardi,
c’était au tour de Franck Louvrier
de rejoindre Christian Estrosi. Depuis Paris, l’ancien conseiller
communication de Nicolas
Sarkozy, qui a quitté en mars la
présidence de Publicis Event, est
désormais chargé de la promotion
à l’échelle nationale des projets de
la métropole Nice-Côte d’Azur.
«J’ai de l’amitié pour Eric Ciotti.
J’espère que cette mission ne perturbera pas cette amitié. Mon intention n’est pas là», insiste celui
qui s’était éloigné de la vie politique après la défaite de Nicolas
Sarkozy en 2012.
Scénario impossible
Si Franck Louvrier prend des pincettes, c’est que ce type d’engagement a déjà joué des tours à un
conseiller municipal. Auguste Verola était adjoint au maire Christian Estrosi et suppléant du député Eric Ciotti depuis plusieurs
années. «Les relations se sont pas
mal dégradées pendant la campagne des législatives [de 2017]. Je
n’ai fait que manifester mon soutien à Eric Ciotti, et ça a fédéré les
divergences», commente-t-il. Petit
à petit, Auguste Verola perd ses
délégations à la ville : état civil,
culte, cœur de ville, commerce et
artisanat. Un accrochage en
conseil municipal en décembre
le pousse à démissionner. «Des
gens ne me parlent plus parce
qu’ils ont peur. Des employés de
mairie m’évitent : “Ah mais tu
comprends, si on me voit te parler…”» confie-t-il.
Lui aussi s’estime «complètement
pris en otage»: «Je n’ai rien choisi.
Je voulais continuer dans ma ligne
et j’étais prêt à faire le lien entre
les deux.» Un scénario désormais
impossible. Contraint de choisir,
Verola a opté pour le député
Ciotti, par ailleurs secrétaire général adjoint de LR chargé des fédérations, quand Estrosi a fait de
Nice l’absolue priorité de sa vie
politique.
A deux ans des municipales, les
écarts se creusent entre les deux
clans, même si Eric Ciotti ne s’est
pas encore déclaré candidat et
que selon l’estrosiste Anthony
Borré, «le temps de la campagne
n’est pas venu». En l’état, le maire
sortant pourrait trouver face à lui
une bonne dizaine de candidats,
avec un FN bien implanté qui
compte bien peser sur le scrutin.
«Nous avons plusieurs oppositions,
poursuit le dircab de Christian Estrosi. Eric Ciotti en fait partie.»
Un parmi d’autres? Tout indique
le contraire. Réunis pour les commémorations du 8 Mai, les deux
leaders ont déposé des gerbes de
fleurs ensemble au pied du monument aux morts. Mais sur les
photos publiées par l’équipe de
Christian Estrosi, Eric Ciotti a
presque disparu. Il est à l’arrièreplan ou hors cadre. Sur les clichés
postés sur le compte d’Eric Ciotti,
Christian Estrosi est absent. Ils
étaient pourtant au même endroit au même moment. Un art
tout soviétique du cadrage et surtout du recadrage, pour faire disparaître du cliché son adversaire
politique. Sans se concerter, les
deux équipes ont eu la même
idée. Enfin un élément qui les
rassemble. •
u 13
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LIBÉ.FR
Notre-Dame-des-Landes :
«On sent une volonté
de tout détruire»
Les gendarmes ont poursuivi vendredi leurs opérations de destruction d’habitats précaires de zadistes
entamées jeudi. A la mi-journée, plusieurs cabanes
avaient été détruites et certaines maisons anciennes,
expulsées et murées.Un manifestant a été blessé au
cours du face-à-face. PHOTO AFP
Les banlieues
à l’épreuve
du macronisme
lité des territoires (CGET). Le
Après avoir confié
à Jean-Louis Borloo Comité interministériel des
villes reste, lui, en sommeil
une mission dont
pour l’instant. «Il faut simplion ne sait ce qu’il
fier, simplifier, simplifier»,
retiendra, le
plaide un conseiller gouverPrésident réunit
nemental.
mardi un conseil
«Cadeau». En mars, le
créé spécialement
Bondy Blog avait annoncé les
pour la question
de certains membres
mais qui contourne noms
du cénacle présidentiel qui
les acteurs
doit servir à la fois de centritraditionnels.
fugeuse, de caisse de réso-
Par
LAURE BRETTON
a banlieue, c’est quel
numéro de téléphone?
Au terme d’un mois de
gros barouf entourant le plan
Borloo, encensé par un nombre incalculable d’associations, d’instances et de
personnalités, Emmanuel
Macron s’apprête à installer
sa propre instance de référence sur la banlieue, qui
– nouveau monde oblige –
contournera les acteurs historiques et les élus locaux. Le
chef de l’Etat doit présider
mardi à l’Elysée la première
réunion officielle de son
Conseil présidentiel de la
ville dont il avait annoncé la
création lors d’un grand discours à Tourcoing (Nord) en
novembre. «Je vais m’entourer […] d’un Conseil présidentiel de la ville où il y aura des
représentants des quartiers,
des femmes et des hommes qui
ne sont pas là pour administrer la politique des quartiers
[…], mais qui y vivent», avait
alors expliqué Macron.
Soit une nouvelle pousse
dans le maquis déjà bien
épais d’acteurs chargés de la
politique de la ville au sommet de l’Etat. Même si le gouvernement ne compte pas de
ministre dédié à la ville (une
première depuis la fin des
années 90), ces dossiers sont
du ressort du ministère de la
Cohésion des territoires et du
Commissariat général à l’éga-
L
nance et de comité d’évaluation de la politique
macronienne dans les banlieues. Bête noire du Printemps républicain comme de
la fachosphère qui voient en
lui un tenant du communautarisme musulman, l’humoriste Yassine Belattar fait partie des têtes de gondole. En
banlieue comme ailleurs,
«l’heure est aux circuits
courts, justifie Belattar quand
on l’interroge sur la nouvelle
instance présidentielle. On ne
peut plus passer de Michel à
Christophe avant d’avoir la
décision de Marcel pour faire
bouger les choses.» Fondateur
du collectif ACLefeu après les
émeutes de 2005 et de la
coordination «Pas sans
nous», Mohamed Mechmache siégera également dans le
conseil présidentiel «pour
voir». «La plupart du temps,
l’éducation populaire n’a pas
émancipé, elle a assisté, analyse ce spécialiste. Si on doit
redémarrer quelque chose, on
ne peut pas redonner les clés
à ceux qui en ont le monopole
depuis trente ans. Il faut s’appuyer sur les petites associations, les petits entrepreneurs,
les pionniers de l’économie sociale et solidaire.»
Le monde de l’entrepreneuriat sera très représenté, de
Saïd Hammouche, fondateur
du cabinet de recrutement
Mozaïk RH, avec qui Emmanuel Macron a noué des liens
dès son passage à Bercy, à
Majid El Jarroudi, créateur de
l’Agence pour la diversité en-
trepreneuriale. «Aujourd’hui,
on veut voir la banlieue qui
réussit, celle qui prend le pli»,
soupire un responsable associatif qui déplore le manque
d’allant présidentiel sur les
questions de démocratie locale ou de mixité.
Des citoyens experts et des
nouvelles têtes: cet avatar du
nouveau monde macronien
ne plaît évidemment pas aux
élus locaux. «C’est totalement
raccord avec le macronisme,
grince un maire de banlieue
parisienne. On crée une petite cour et on s’assoit sur le
suffrage universel.» Ce faisant, on sape un peu plus la
gauche – socialistes et communistes qui ont pignon sur
rue dans une majorité de villes de banlieue – et on supprime les corps intermédiaires au nom de l’efficacité.
Dans ce chambardement, «il
peut y avoir des vexés», reconnaît le député LREM de
l’Essonne Pierre-Alain Raphan. «Mais il y a une demande d’un nouveau modèle.
Les citoyens veulent s’impliquer, ils veulent faire: il faut
leur laisser une chance de piloter des projets à grande
échelle où l’Etat n’est qu’en
soutien. C’est un cadeau de la
République.» Pas totalement
désintéressé.
Car les prochaines élections
municipales sont dans toutes
les têtes. «En mettant la pression sur l e gouvernement, les
maires de banlieue sont dans
leur campagne électorale,
analyse un proche de Macron. Ils veulent tous leur
quota de nouvelles crèches
avant les municipales.» Le
Macron en campagne à Sarcelles, le 27 avril 2017. PHOTO MARTIN BUREAU. AFP
compliment peut être retourné. A la tête d’un mouvement neuf ayant peu d’ancrage local, le chef de l’Etat
n’est pas insensible à la nécessité de se créer des nouveaux relais dans les villes en
vue de 2020.
«Speed dating». Après
avoir chargé Jean-Louis Borloo de «coconstruire» les ba-
«En mettant la pression sur
l’exécutif, les maires de banlieue
sont en campagne. Ils veulent
tous leur quota de nouvelles
crèches avant les municipales.»
Un proche d’Emmanuel Macron
ses d’un futur plan banlieues, le chef de l’Etat a
laissé planer le doute sur ses
intentions pendant un mois.
Tout se passe comme si, pour
gérer un baril de poudre, Macron pensait avoir nommé
un artificier et se retrouve
aujourd’hui face au vendeur
d’allumettes. Les maires de
banlieue ont été autant
chauffés à blanc par les décisions du gouvernement sur
la réduction des emplois
aidés ou la baisse des APL
que par le volontarisme communicatif de l’ancien ministre de la Ville. D’où la nécessité de reprendre la main sur
la com avant le «speed dating
républicain» de mardi, dixit
Belattar. Après la réunion du
Conseil présidentiel, plu-
sieurs centaines d’acteurs de
terrain interpelleront Emmanuel Macron, qui leur répondra sans passer par la
case du discours formel. «Il
va rappeler sa vision et insister sur le fait que toute la politique du gouvernement concourt à l’amélioration de la
vie dans les banlieues», explique-t-on à l’Elysée, enterrant
en douceur les dix-neuf programmes de «réconciliation
nationale» signés Jean-Louis
Borloo : «L’enjeu n’est plus
de réinventer des grands dispositifs par le haut.» Une
ministre résume la pensée
gouvernementale à l’heure
des coupes budgétaires :
«En banlieue, il ne faut pas
plus d’argent, mais mieux
d’argent.» •
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
LIBÉ.FR
u 15
L’exécutif
fait son SAV
Jeudi soir, les membres
du gouvernement étaient en déplacement
aux quatre coins de la France pour défendre
leur action. Libération a suivi Muriel Pénicaud (Travail) dans le Calvados, Laura Flessel
(Sports, photo) en Essonne et Elisabeth Borne
(Transports) à Toulouse. PHOTO ALBERT FACELLY
AFP
80 km/ h Gérard Collomb esquive,
Edouard Philippe assume
Disparition Mort
de l’ex-ministre
Nicole Fontaine
L’ancienne ministre et présidente du Parlement européen Nicole Fontaine est
morte jeudi à 76 ans. Avocate
de formation, elle fut députée européenne pendant plus
de vingt ans et élue à la tête
du Parlement européen
en 1999. Elle avait été critiquée pour avoir embauché sa
fille comme assistante parlementaire. Nicole Fontaine fut
également ministre (UMP)
déléguée à l’Industrie de
2002 à 2004 au sein du
second gouvernement de
Jean-Pierre Raffarin.
«Joker.» Telle fut la réponse de Gérard Collomb, jeudi soir,
au moment de se prononcer sur l’abaissement à 80km/h
de la vitesse limite sur les routes secondaires. Le lendemain, sur BFMTV, le ministre de l’Intérieur a glissé qu’«il
faut peut-être parler davantage aux départements», qui
ont la charge des routes concernées, tout en éludant: «Mais
c’est le Premier ministre qui a décidé et tout ce que décide
le Premier ministre me plaît.» Edouard Philippe s’est, lui,
dit «prêt à assumer l’impopularité» de la mesure, alors que
LR comme le FN fustigent une décision «parisianiste» qui
viendrait compliquer la vie quotidienne de millions de
Français, en particulier en zones rurales. Depuis Strasbourg, il a réaffirmé que l’enjeu cardinal est de «réduire le
nombre de morts et de blessés sur les routes françaises».
Burger King a-t-il confirmé
utiliser de la viande de
cheval dans ses burgers?
Un agent de la CIA a-t-il
vraiment dévoilé une photo
montrant Ben Laden
vivant?
Front national Marion Maréchal
abandonne Le Pen
L’héritage du grand-père est-il devenu trop lourd à supporter? L’ex-députée du FN Marion Maréchal-Le Pen a effacé
sur ses comptes Facebook et Twitter le nom Le Pen. L’ancienne élue du Vaucluse, qui reste populaire dans le parti,
doit s’exprimer fin mai lors d’une soirée destinée à «débrancher Mai 68», organisée par ses proches, où elle est
également présentée comme «Marion Maréchal».
Un nouvel attentat
déjoué à Paris
La surveillance particulière- la déclencher ou non. Cette
ment soutenue de la Direc- fois-ci, la fouille du domicile
tion générale de la sécurité du suspect fut fructueuse,
intérieure (DGSI) sur les mes- puisque les policiers ont désageries cryptées a permis de couvert un sac contenant de
déjouer un nouveau projet la poudre noire issue d’un
d’attentat. C’est le ministre de bloc de pétards, des tutoriels
l’Intérieur, Gérard Collomb, sur la fabrication d’explosifs
qui l’a annoncé vendredi à la et l’utilisation de poison. Momatinale de RMC.
hamed M. a en outre assuré
Le 11 mai, deux hommes qu’un mystérieux command’origine égyptienne ont été ditaire lui a conseillé sur l’apinterpellés dans le
pli de messagerie
XVIIIe arrondisseÀ CHAUD sécurisée Telement de Paris. Degram de fabriquer
puis, l’un, O., a été relâché des explosifs pour perpétrer
mais l’autre, Mohamed M., un attentat en France.
un étudiant de 20 ans au pro- Selon Gérard Collomb, la
fil jugé «sérieux», a été mis en substance sur laquelle Mohaexamen et écroué. Fiché S de- med M. s’est renseigné n’est
puis à peine trois semaines, il autre que la ricine, un poison
faisait preuve d’une activité pouvant être extrait de la
suspecte sur des comptes fleur d’un arbrisseau africain.
projihadistes et consultait Six mille fois plus puissant
des vidéos de propagande en que le cyanure, un dixième de
ligne. Intrigués, les policiers gramme de ricine suffit à tuer
de la DGSI ont procédé à une un homme d’environ 100 kivisite domiciliaire, une dis- los. Dans les années 40, l’arposition prévue par la der- mée américaine avait envinière loi antiterroriste votée sagé de faire de ce produit un
par le Parlement en octobre. agent de guerre biologique.
Concrètement, il revient à la En 1978, un journaliste bulDGSI de fournir au préfet des gare a été assassiné par les
informations précises justi- services secrets soviétiques
fiant la nécessité d’une visite, après qu’on lui a injecté la
charge ensuite à ce dernier de substance à l’aide d’un appa-
reil connu sous le nom de
«parapluie bulgare». Selon le
Parisien, Mohamed M. aurait
prononcé ces mots lors d’un
échange téléphonique avec
son ami O.: «Bénis-moi, tu vas
être fier de moi.»
L’interpellation des deux
hommes est survenue la
veille de l’attaque au couteau
perpétrée par le FrancoRusse Khamzat Azimov dans
le quartier de l’Opéra à Paris,
qui a fait un mort et quatre
blessés). Tard dans la soirée
de jeudi, un ami proche de
l’assaillant abattu par la police, Abdoul Hakim A., a été
mis en examen et placé en détention provisoire. Deux femmes ont quant à elle été arrêtées et placées en garde à vue
jeudi dans l’après-midi. La
première, Inès H., originaire
de Seine-Saint-Denis, a
épousé religieusement Abdoul Hakim A. en 2017. La cérémonie, à laquelle avait assisté Khamzat Azimov, s’est
tenue la veille du jour où
Inès H. souhaitait prendre le
chemin de la Syrie. La seconde femme, Sahra, âgée
de 19 ans, est moins connue
des services spécialisés.
WILLY LE DEVIN
Prélèvement à la source :
comment l’impôt de
l’année N-1 va-t-il être
régularisé en année N?
Quelle est la différence
fondamentale entre un viol
et une atteinte sexuelle ?
vous demandez
nous vérifions
CheckNews.fr
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16 u
FRANCE MÉDIAS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Lors du lancement de la chaîne télé Viceland, à Paris en novembre 2016. PHOTO AURORE MARECHAL.ABACA
Vice France, un business
de petite vertu
Par
ALEXANDRE HERVAUD,
JÉRÔME LEFILLIÂTRE
et QUENTIN MÜLLER
ice France vient de fêter le
premier anniversaire de
son nouveau management.
Mais, au sein de la filiale française
du mastodonte américain des médias, réputé pour son esprit trash,
son inventivité journalistique et son
arrogance branchouille, personne
n’a célébré les changements qui ont
bouleversé l’entreprise ces derniers
mois. «Ceux qui sont restés dans la
boîte sont des fantômes. Ils sont déprimés, certains pleurent au boulot», raconte, sous couvert d’anonymat, un ex-cadre de la rédaction. Un
journaliste toujours en poste préfère évoquer la nouvelle ambiance
sur une messagerie sécurisée: «On
se méfie de tout le monde. On hésite
V
Publirédactionnels cachés, omniprésence des
annonceurs, ras-le-bol de la rédaction… L’esprit
punk originel de la filiale française du média est
perverti par la stratégie de la nouvelle direction.
à se confier, de peur que quelqu’un
aille rapporter à la nouvelle direction ce qu’on dit.»
La nouvelle direction? Elle est incarnée par Nicolas Bonard, un Suisse
de 48 ans issu de la télévision
payante. En 2017, cet ancien ponte
de la multinationale américaine
Discovery Communications est
nommé PDG de Vice France pour,
selon lui, «professionnaliser, développer et pérenniser» la société dans
la foulée du lancement de Viceland,
chaîne TV confidentielle distribuée
par Canal +. Depuis son arrivée,
l’ambiance, naguère potache et underground, a changé. Comme le ton
et le contenu des articles et vidéos
proposés.
«AUCUNE INDÉPENDANCE»
«Lors d’une des premières réunions,
on nous a dit que le modèle était Minutebuzz. On nous a ensuite de-
mandé d’être davantage [dans l’esprit] Konbini. Plus lisses. On ne dit
plus de mal de Canal, on ne dit plus
de mal des labels et des artistes. On
doit faire des articles courts, légers,
positifs», se souvient l’ancien cadre
déjà cité. Ex-rédacteur en chef adjoint démissionnaire, Romain
Gonzalez évoque surtout une frontière de plus en plus floue entre les
contenus journalistiques et les partenariats publicitaires: «La nouvelle
direction nous a directement vanté
le modèle I-D [le site mode de Vice
France, ndlr]. Ce modèle, c’est la dilution totale de la séparation entre
l’éditorial et le commercial: un média mode n’a aucune indépendance
vis-à-vis des marques…» Dans la
bouche du PDG Nicolas Bonard, face
à Libé, l’équation est ainsi résumée:
«La réalité, c’est qu’un média gratuit
est dépendant de la pub. Journalistes
et commerciaux doivent travailler en
bonne intelligence.»
Les journalistes racontent avoir appris à batailler avec les annonceurs
et leurs boss pour conserver la mention: «Cet article a été réalisé en coopération avec “X” et a été fait indépendamment de la rédaction de
Vice.» Un ex-rédacteur en chef :
«Avec l’ancienne direction, on était
tatillon sur le brand content [articles vantant des marques mais ressemblant très fort à des contenus
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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u 17
parcours d’une candidate
d’En marche aux élections législatives, validé par le «directeur artistique» et produit par Dryades Films,
était censé voir le jour à l’été 2017.
«A Vice UK [qui chapeaute l’entité
française], ils ont trouvé ça tellement nul qu’ils ont refusé le sujet»,
raconte une source interne, pour
qui le docu aurait coûté environ
35 000 euros. A Dryades Films, on
espère diffuser le sujet d’ici la fin
mai, pour l’anniversaire du couronnement macronien. Précision : la
candidate en question n’a pas été
élue députée. La vista. Dans le
même genre, un concert des rappeurs PNL, capté à grands frais à
Bercy en novembre, n’est toujours
pas sorti de la salle de montage.
La nouvelle direction souhaite calquer Vice France sur Minutebuzz et Konbini. PHOTO JESSE DITTMAR.REDUX.RÉA
d’information] et les articles sponsorisés. Avec la nouvelle, on a eu plein
d’articles avec une marque derrière,
et ce n’était pas dit explicitement. On
a demandé des dizaines de clarifications.» Vice, qui perd quelques centaines de milliers d’euros par an,
veut attirer des annonceurs. Venue
du magazine Lui, la directrice de la
rédaction, Florence Willaert, le fait
vite savoir à quelques rédacteurs en
chef : «Elle nous a dit qu’un média
gratuit ne serait jamais libre et que,
par exemple, Vice ne pourrait jamais rien faire contre Bernard Arnault. Elle l’a dit franchement: c’est
le patron de LVMH, un énorme partenaire commercial d’I-D, la vache
à lait de Vice France», se souvient
Romain Gonzalez.
Illustration de cette nouvelle politique peu raccord avec l’esprit punk
des origines: le 6 janvier, la branche
sport de Vice publie un article intitulé «Le Paris-Dakar est-il un truc de
gros con?». Aussitôt mis en ligne, le
papier, validé en conférence de rédaction, est dépublié. La faute à un
appel d’Amaury Sport Organisation,
organisateur du rallye automobile
et récent partenaire commercial de
Vice. Réécrit de fond en comble, l’article réapparaît finalement, avec un
titre beaucoup plus élogieux : «La
chevauchée fantastique». Nicolas
Bonard bafouille: «C’est un concours
de circonstances. L’article a été sorti
pour des raisons purement qualitatives, rien d’autre.»
Progressivement, les articles raccourcissent, le ton est moins sulfureux, les sujets se tournent davan-
tage vers l’actualité et le contenu
devient mainstream. Johnny Hallyday, post mortem, et Frédéric Beigbeder, ex-patron de Florence
Willaert à Lui, font l’objet de gentils
papiers –improbable il y a quelques
années. «Bonard n’en a rien à foutre
de nos articles. Il ne nous lit pas.
Pour Noisey [le site musique de
Vice, qui réussit encore à perpétuer
la tradition de contre-culture de la
maison, ndlr], il est venu un jour me
dire “ce serait bien qu’on fasse des vidéos sur les rappeurs.” On en fait depuis des années! C’est surréaliste. Il
m’a proposé Philippe Manœuvre
pour incarner le site… Au secours!»
raconte, dépité, Lelo Jimmy Batista,
ex-chef de Noisey.
«ON EST “FLAT”»
En parallèle de cette mise au pas
éditoriale, l’ambiance se tend en interne. En juin, plusieurs employées
alertent la nouvelle DRH, Elodie
Kurnikowski, ex-juriste de Microsoft, sur des situations antérieures
de harcèlement. Deux journalistes,
dont l’un en froid avec Bonard, sont
licenciés pour faute grave, sans que
les motifs soient motivés en interne.
L’atmosphère tourne à la parano.
«Toute cette histoire était tenue secrète. Les gens étaient pétrifiés», se
rappelle Batista. Le PDG estime de
son côté avoir fait le nécessaire «par
respect pour les vies privées des personnes concernées et la procédure légale». Même les plaignantes n’ont
pas de nouvelles. A posteriori, certaines expriment le sentiment
d’avoir été utilisées pour instaurer
un climat de tension aux départs
des récalcitrants.
Si tel était le plan, il a marché.
D’après plusieurs sources internes,
dont Batista, ancien délégué du personnel, plus d’une trentaine de personnes ont quitté la boîte en un an.
Licenciements, burn-out, dépressions, fins de CDD… Dans les couloirs de l’entreprise, on a l’impression de vivre un «plan social
déguisé». Une ancienne comptable:
«Nicolas Bonard, c’est un peu notre
Bolloré à nous.» Devant cette accusation, le PDG de Vice, qui compte
un peu moins de 100 employés,
s’étrangle: «Certains postes ne sont
pas remplacés, des remplacements
se font ailleurs mais, globalement,
on est flat [stable].» Reste qu’il suffit
de traîner sur les sites spécialisés de
Vice (Noisey, Munchies, Creators,
Motherboard) pour constater qu’ils
sont beaucoup moins alimentés que
par le passé.
Si Bonard est Bolloré, son Cyril Hanouna s’appelle Ariel Wizman.
A 55 ans, le journaliste-animateurchroniqueur de Canal+ et Europe1
a été bombardé «directeur du
contenu créatif» du média ayant
pour cœur de cible les 18-34 ans.
Officiellement, il est chargé de
conseiller les journalistes dans leurs
choix éditoriaux et de trouver des
nouveaux talents. Mais, selon Nicolas Bonard, il est aussi (et surtout)
un moyen d’attirer des annonceurs:
«Il est très connecté au niveau des
marques. Les directions [commerciales] le connaissent.» Une entité
qui exaspère en coulisse. «C’est sim-
ple, tout le monde le déteste», glisse
un journaliste. «Il passait une demiheure pour nous conter ses dernières
soirées mondaines ou personnalités
rencontrées», confirme Romain
Gonzalez. Plus curieux: les papiers
ou sujets en lien avec le judaïsme
passent tous par lui. «Je me rappelle
d’un reportage photo sur la communauté orthodoxe juive loubavitch
qu’il fallait montrer à Ariel Wizman
avant publication», se remémore
un ex-rédacteur en chef. «Genre
“l’expert en judaïsme, c’est Ariel”.
C’est devenu assez bizarre.»
L’effet Wizman sur la chaîne Viceland n’est guère évident. La chaîne
de télé accumule les infortunes. Le
must: un documentaire suivant le
HAPPINESS MANAGER
Surtout, Viceland, lancée en
novembre 2016, est un four. Selon
plusieurs sources, elle peine à attirer plus de 100 téléspectateurs par
jour. A Libé, Matthieu Pigasse assure
même qu’elle réalise parfois «zéro
audience». Ce qui explique que le
banquier d’affaires et copropriétaire
du Monde n’ait finalement pas investi dans Vice France comme il
l’avait annoncé. Sur Internet, ce
n’est guère mieux. La chaîne n’a toujours pas dépassé les 800000 vues
sur Dailymotion: en vertu de son accord avec Canal, elle doit passer par
la plateforme vidéo de la chaîne
cryptée et est privée de l’autoroute
YouTube. Se défendant de tout bide,
la direction de Vice France estime
qu’il faut apprécier les audiences
non plus média par média, mais sur
tout un «écosystème de diffusion, à
360 degrés [avec Facebook, Snapchat, Instagram, etc]».
Cette folle ambiance n’a pas empêché l’entreprise de déménager en
début d’année. Elle a quitté ses bureaux du Nord-Est populaire de Paris pour ceux, flambant neufs et
franchement chers, d’un immeuble du Marais spécialisé dans le
coworking. Rédaction en open
space, café à volonté, bière gratis
en fin d’après-midi… En apparence, tout va pour le mieux. Le bâtiment dispose même d’un «happiness manager». Symbole de la
culture start-up longtemps raillée
par Vice, sa mission consiste à s’assurer du bonheur des employés sur
leur lieu de travail. •
LA MAISON MÈRE, DU FREAK AU FRIC
Crâneur invétéré, le cofondateur et patron de Vice, le Canadien
Shane Smith, a longtemps dit vouloir bouffer la planète média.
De faire de sa créature aux 3 000 employés un nouveau CNN,
Disney ou même Hollywood. Mais ça, c’était avant la mi-mars,
lorsque le sale gosse de 48 ans a quitté son poste de directeur
exécutif pour devenir le simple président de la boîte. Pas une
promotion. Sous la pression des actionnaires, qui ont investi
près de 2 milliards de dollars depuis 2014, il a dû laisser son
fauteuil à Nancy Dubuc, une dirigeante d’entreprise au profil
plus rassurant. A elle de faire rentrer davantage de pognon et de
rendre Vice, dont l’ancien management a été éclaboussé par des
accusations de harcèlement sexuel, enfin rentable. L’entreprise
a manqué l’an dernier ses objectifs de chiffre d’affaires de
100 millions de dollars et son introduction en Bourse a dû être
repoussée. La nouvelle patronne a décidé de faire appel au
Frenchie Dominique Delport, un «Bolloré boy» passé par Havas
et Vivendi, membre du premier cercle du milliardaire. Il a été
nommé «chief revenue officer». Ce que l’on pourrait traduire par
«directeur du chiffre d’affaires». Tellement rock’n’roll.
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18 u
FRANCE
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Les yeux dans les
vieux, épisode 4
Après le rapport au
corps, l’esprit et la vie sociale, Libération
a enquêté sur le rapport des personnes
âgées au temps qui passe et à la mort.
Une fin qui n’est pas toujours vécue
comme telle, et parfois très bien préparée.
PHOTO FRANCK FERVILLE. VU
L’application pour
mobile, qui permet
de consulter
les données
nutritionnelles de
nombreux produits
alimentaires,
est-t-elle financée
par des industriels?
Vous nous avez
posé la question
sur «CheckNews».
Par
EMMA DONADA
uka est une application lancée en 2017
qui permet d’avoir des
informations sur un aliment
– celles inscrites sur les emballages– en scannant le code-barres du produit. Le résultat s’affiche en général en
quatre parties : la photo du
produit avec une note sur 100
et un adjectif: «excellent»,
«bon», «médiocre» ou «mauvais»; la composition du produit, ses défauts et qualités;
et, dans certains cas, de
«meilleures alternatives»,
c’est-à-dire d’autres produits
jugés équivalents, mais
mieux notés.
Y
Sur quoi l’appli
s’appuie-t-elle ?
Pour proposer ce service,
l’équipe utilise la base de
données sous licence ouverte
Open Food Facts lancée
en 2012 par Stéphane Gigandet, un informaticien. Cette
base propose des informations sur les produits d’alimentation en les répertoriant notamment grâce à leur
code-barres. Le fondateur
d’Open Food Facts explique
que les fiches des produits
peuvent être créées et modifiées par des contributeurs
«sur le même principe que
Wikipédia». Près de
300000 produits sont enregistrés. Tout le monde peut
se créer un compte sur Open
Food Facts… y compris les
marques: «Nous n’avons pas
de liste exhaustive, mais
parmi les fabricants qui ont
créé des comptes sur Open
Food Facts pour envoyer leurs
produits, il y a Bret’s, Mémé
Georgette, Hénaff, Marie Morin», explique Stéphane Gigandet. La plateforme est
aussi contactée directement
par certains fabricants qui lui
De nombreux fabricants ont envoyé des données afin d’alimenter la base de données. PHOTO PASCAL BASTIEN
Yuka est-elle une appli
publicitaire déguisée?
fournissent gratuitement les
informations sur les produits
sous format Excel. «Pour
l’instant, il y a Fleury Michon
et nous sommes en train d’importer tous les produits U.
D’autres producteurs comme Sodebo et le Coq noir
nous ont envoyé
des données et photos que
nous n’avons pas encore intégrées à la base.» La chaîne de
supermarchés Franprix, de
son côté, a donné son accord
pour une «scan party» avec
des contributeurs d’Open
Food Facts dans un de ses
magasins, pendant laquelle
«plusieurs milliers de produits» ont été pris en photo.
Même si la participation des
marques est pour l’instant
minoritaire, Stéphane Gigandet espère la développer, car «les
données seront
plus à jour et plus
complètes». En revanche,
pas question pour Open
Food Facts d’accepter des financements de ces entreprises. «Tous les participants au
projet et développeurs, et toutes les personnes qui ajoutent
et renseignent les fiches produits sur Open Food Facts
sont bénévoles. Notre finan-
cement (moins de 1000 euros
par an) provient exclusivement de dons individuels»,
précise le fondateur. De plus,
l’historique des modifications est consultable sur chaque fiche produit. Ainsi, la
base de données sur laquelle
s’appuie largement Yuka est
un projet collaboratif et indépendant.
Quel rôle jouent
les fabricants
dans l’appli et ses
recommandations ?
L’application propose elle
aussi à ses utilisateurs d’ajouter des produits et de corriger
les informations de produits
déjà enregistrés. Cependant,
comme pour Open Food
Facts, certaines données proviennent aussi des marques.
«De plus en plus de fabricants
nous contactent pour nous
fournir leurs données, pour le
moment nous l’avons fait avec
quelques-uns uniquement»,
précise Julie Chapon, de
Yuka. Les fabricants ont plutôt intérêt à voir leurs produits référencés, même s’ils
courent le risque d’être mal
notés si l’aliment est jugé
mauvais pour la santé. Le fait
d’être dans la base de données permet d’apparaître
parmi les recommandations. Mais comme dans le
cas d’Open Food Facts, ces
contributions sont encore
minoritaires.
Concernant les recommandations, il est difficile de prétendre à une analyse exhaustive,
mais CheckNews n’a relevé
aucune différence de traitement entre marques dans
l’application, avec des renvois
plus fréquents pour une marque en particulier. L’entreprise se défend de tout favoritisme et l’indique même sous
les recommandations, précisant qu’il ne s’agit pas de publicité: «Yuka identifie pour
vous des produits similaires
qui ont un impact positif sur
votre santé. Cette sélection est
impartiale: aucune marque
ne rémunère Yuka pour apparaître ici», peut-on lire sous
les produits recommandés.
L’équipe de Yuka renvoie sur
ce point à sa FAQ, dans laquelle il est expliqué que l’entreprise est «100% indépendante» : «Cela signifie que
nous ne travaillons avec
aucune marque ni aucun fabricant, et que nous ne faisons
aucune publicité: les évaluations et les recommandations
sont faites de façon totalement
objective», peut-on lire. L’algorithme propose «des produits similaires meilleurs
pour la santé» en prenant en
compte la catégorie du produit, sa note (seuls les biens
notés sont recommandés) et
sa disponibilité.
Comment
se finance Yuka ?
Dans un article des Echos de
février, les membres de
l’équipe expliquent avoir
pensé dans un premier
temps à vendre l’application
«à un groupe industriel ou à
une compagnie d’assurances
qui l’aurait alors utilisée en
son nom», ou bien la proposer
à des «industriels pour que
ces derniers s’en servent pour
améliorer leurs produits alimentaires en interne et se démarquer de la concurrence».
Mais ces options avaient ensuite été écartées pour se
tourner vers les consommateurs. Les revenus de l’entreprise proviennent de dons et
d’un programme de nutrition
proposé par la start-up.
L’équipe a aussi annoncé travailler sur une version avec
des options payantes, et une
possible diversification vers
les produits cosmétiques. •
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
LIBÉ.FR
u 19
L’Eglise manque
de vocations, mais
pas d’humour
En dèche de nouvelles recrues, le diocèse
de Coutances (Manche) a mis en ligne
deux vidéos pour rire de ses malheurs,
et tenter de provoquer de nouvelles
vocations parmi ses ouailles. A voir
sur notre site. CAPTURE D’ÉCRAN DR
«On ne s’est pas
emmerdés
pendant six ans
à organiser la
Coupe du monde
pour ne pas faire
de petites
magouilles.»
AFP
MICHEL PLATINI
à propos
du Mondial 1998,
sur France Bleu
Il dit ça benoîtement, sans
sembler mesurer la portée de
ses propos. «Quand on a organisé le calendrier [du Mondial 1998], on a fait une petite
magouille», raconte Michel
Platini dans l’épisode de
Stade Bleu qui sera diffusé ce
dimanche sur France Bleu.
Platini était alors coprésident
du comité d’organisation du
Mondial et la magouille a
consisté à rendre impossible
un match France-Brésil
avant la finale. «Si on finissait
premier du groupe et que le
Brésil finissait premier [de
son groupe], on ne pouvait
pas se rencontrer avant la finale», explique-t-il.
Le Brésil, tenant du titre, et la
France, pays organisateur,
faisaient partie des huit têtes
de série lors du tirage au sort
de 1997. Alors que celles-ci
devaient être réparties de
manière aléatoire au sein des
groupes par tirage au sort, selon la règle édictée par la
Fifa, deux pays têtes de série
ont bénéficié d’une préaffectation dans un groupe : le
Brésil et la France (respectivement versés dans le
gro u p e A e t d a n s l e
groupe C). «On ne s’est pas
emmerdés pendant six ans à
organiser la Coupe du monde
pour ne pas faire quelques
petites magouilles», rigole
aujourd’hui Platini. Après
tout, «France-Brésil en finale,
c’était le rêve de tout le
monde, argumente-t-il pour
justifier ce petit arrangement
avec le sort. Vous pensez que
les autres ne le faisaient pas
pour leur Coupe du monde?»
De fait, l’Equipe signale que
la manip n’avait rien de secret, qu’elle avait même fait
l’objet de longues tractations
entre Michel Platini et Fernand Sastre (coprésidents du
comité d’organisation) d’une
part, João Havelange et Sepp
Blatter (qui étaient respectivement président et secrétaire général de la Fifa) de
l’autre.
Les bonbons et gâteaux au
dioxyde de titane bientôt bannis
Son nom de code sur les étiquettes alimentaires : E171.
Cet additif communément
appelé dioxyde de titane
(TiO2) va être banni des produits de consommation alimentaire d’ici la fin de l’année. C’est en tout cas le
souhait du gouvernement
qui a annoncé, vendredi, par
l’intermédiaire de la secrétaire d’Etat au développement durable, Brune Poirson, vouloir «suspendre
avant la fin de l’année l’utilisation de cette substance en
France», qui se présente sous
forme de nanoparticules
dans les produits alimentaires (bonbons, gâteaux, tablettes de chocolat, etc.).
«La France a d’ores et déjà
saisi la Commission européenne afin de demander
aussi des mesures à ce niveau,
dès lors que le dioxyde de titane est susceptible de constituer un risque sérieux pour la
santé», a indiqué Brune Poirson. Un amendement va en
outre s’inscrire dans le cadre
du projet de loi sur les Etats
généraux de l’alimentation,
qui permettrait d’adopter
«d’ici la fin de l’année des mesures pour suspendre la mise
sur le marché et l’usage
du E171».
Connues pour leurs propriétés d’absorption des rayons
ultraviolets et de colorant
blanc, les nanoparticules de
dioxyde de titane posent un
problème médical: leur taille
est tellement faible qu’une
partie du TiO2 passe directement dans le sang puis dans
l’intestin. En 2017, une étude
de l’Institut national de recherche agronomique (Inra)
affirmait que «le dioxyde de
titane entraîne des lésions
colorectales précancéreuses
chez le rat» et qu’il était «nécessaire de conduire, selon des
modalités et un calendrier à
définir, les études nécessaires
à la parfaite caractérisation
du danger associé au E171».
Dans un communiqué, l’association Agir pour l’environnement a salué la décision du
gouvernement.
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deux temps et sur deux sites, les archives nationales
invitent à découvrir 68 depuis les bureaux de l’administration, de la préfecture
ou du pouvoir exécutif, au
travers de plus de 400 documents inédits, dont certains toujours scellés qui
écrivent ainsi la chronique
régulière d’un Etat en crise.
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20 u
Par
SONIA DELESALLESTOLPER
Correspondante à Londres
Photo MANUEL VAZQUEZ
e vert tient la corde, talonné
par le turquoise. En revanche,
le rouge a du plomb dans
l’aile. Depuis des semaines, les
bookmakers britanniques ont
ouvert les paris sur la couleur du
chapeau de la reine. Les paris loufoques –la pluie sera-t-elle de la partie? Le prince Harry aura-t-il rasé sa
barbe rousse? Elton John chantera-
L
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
VOUS
t-il Candle in the Wind en hommage
à Diana, la mère du marié?– font le
sel des mariages royaux. Récemment, une autre question cruciale
s’était glissée dans la liste. Qui donc
mènerait la fiancée à l’autel dans la
chapelle Saint-Georges du château
de Windsor ce samedi à 13 heures?
C’est finalement le prince Charles,
héritier du trône et père du marié, le
prince Harry, qui s’y colle. Trois
jours avant la cérémonie, le père de
la mariée, Thomas Markle, s’est fait
porter pâle, officiellement pour raisons de santé (lire ci-contre). Peutêtre aussi parce qu’il a accepté de
Harry
et Meghan
se marient,
vent frais
chez les
Windsor
RÉCIT
Le mariage ce samedi entre le
second fils de Charles et Diana
et l’ex-actrice, fille d’une
Afro-Américaine, marque
une rupture avec les habitudes
royales outre-Manche.
poser pour des photos montées par
des paparazzi, le tout contre un chèque conséquent. Ou plus simplement parce qu’il n’a pas supporté
l’attention oppressante des tabloïds
britanniques depuis l’annonce en
novembre des fiançailles de sa fille
avec un prince de la famille royale la
plus célèbre au monde.
Depuis la mort tragique de la princesse Diana, le 31 août 1997 dans un
accident de voiture à Paris, les
royaux britanniques se sont singulièrement aseptisés, contrôlés par
une formidable machine à lisser et
communiquer, rodée à prévenir, gérer et noyer tout début de scandale.
Mais, pour ce mariage, la machine
s’est enrayée. Les dernières semaines ont été riches en rebondissements et drames dignes des beaux
jours passés de la famille Windsor
ou… d’une bonne série américaine,
comme Suits, qui a rendu célèbre
Meghan Markle. Une partie de la famille de cette dernière a ainsi confié
sa jalousie et son dépit dans des interviews grassement rémunérées.
L’image soigneusement déroulée
par la communication royale depuis
des mois, celle du mariage moderne
et d’amour entre Harry, petit-fils de
la reine et très populaire au Royaume-Uni, et Meghan Markle, actrice
américaine, divorcée et métisse,
s’est un peu brouillée. Et la panique
a saisi Kensington Palace.
«FIÈRE»
Pourtant, les Britanniques sont des
experts en mariage royaux. Les événements sont à chaque fois des succès populaires et commerciaux
conséquents, grâce au tourisme et
au merchandising. Le mariage de
Harry et de Meghan pourrait ainsi
rapporter 1 milliard de livres
(1,14 milliard d’euros) en un an, selon les estimations du cabinet de
conseil Brand Finance. Ce chiffre
englobe aussi bien les retombées
commerciales que le tourisme.
Eurostar a ainsi annoncé une augmentation de 24% du trafic passager pour ce week-end royal. En matière de mariages royaux, la
référence reste toujours celui
du 29 juillet 1981, entre le prince
Charles, 32 ans, héritier du trône, et
la jeune et innocente aristocrate
Diana, 20 ans.
Le mariage de leur second fils,
Harry, 33 ans, sera radicalement différent. Notamment parce que le
prince n’est que sixième dans l’ordre
d’accession au trône. Sauf catastrophe totale, il ne sera jamais roi. Il a
devant lui son père, Charles, son
frère aîné, William, et les trois enfants de ce dernier, George, Charlotte et Louis. Mais c’est surtout la
mariée qui est fondamentalement
différente. Meghan Markle est une
femme de 36 ans, qui a déjà derrière
elle une vie bien remplie, loin des
lourdes traditions royales britanniques. La Californienne a fait des études à l’université avant de se lancer
dans une carrière d’actrice. Elle s’est
mariée, a divorcé. Elle est aussi depuis longtemps engagée dans des
activités humanitaires. En 2015, son
discours passionné à la tribune de
l’Assemblée des femmes de l’ONU
avait été remarqué. Elle se disait
«fière d’être une femme et une fémi-
Les mariages chez les Windsor sont à chaque fois des succès populaires
niste», «fière de ses origines», un
père blanc et une mère noire. Au
cours de ce discours à l’ONU, elle
avait raconté une anecdote. Elle
avait 11 ans lorsqu’elle vit à la télévision une publicité pour une lessive
de chez Procter and Gamble qui clamait que «toutes les femmes aux
Etats-Unis se battent contre la saleté
des casseroles». Indignée, elle écrivit
à Hillary Clinton, alors première
dame, à la présentatrice d’un show
télévisé, à une avocate et à Procter
and Gamble. Elle recevra une ré-
ponse de chacun, sera interviewée
à la télévision. Et Procter and Gamble changera le slogan par «Tout le
monde aux Etats-Unis se bat contre…». «Cela veut dire qu’une femme
est l’égale de l’homme, une sœur d’un
frère», avait-elle conclu dans son
discours.
PASSE-DROITS
«La Firme» –le surnom de la famille
royale– a le chic pour aspirer et lisser ses nouveaux membres. La
princesse Kate, épouse de William,
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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u 21
«Un cirque médiatique
qui dépasse l’entendement»
«
Spécialiste de la famille royale
britannique, ancien biographe
de Diana, Andrew Morton
revient sur le fiasco autour de
la famille de Meghan Markle.
mille royale n’ont rien à voir. C’est un cirque
médiatique qui dépasse l’entendement.
Meghan Markle est très différente de Diana
à l’époque de son mariage avec Charles, elle
est plus âgée, plus préparée, elle est habituée
à la presse, elle sait jouer. Mais son statut
d’actrice adorée d’une série à succès n’a rien
à voir avec l’appétit qui existe pour la famille
ndrew Morton est le roi des cancans royale. C’est pour cela que je ne comprends
royaux. Auteur de plusieurs biogra- pas pourquoi son père n’a pas été conseillé
phies, en général non autorisées, de par Kensington Palace.
stars et autres vedettes (Madonna, Tom Pourquoi personne ne s’est-il rendu sur place
Cruise, Angelina Jolie ou Monica Lewinsky), pour l’épauler, lui indiquer comment gérer
il est surtout connu pour son explosive biogra- l’intérêt des paparazzi et des tabloïds? Il disphie de Diana, parue une prepose de milliers de photogramière fois en 1992 et réactualiphies de Meghan dans son ensée après le décès de la
fance et adolescence, il aurait pu
princesse le 31 août 1997. Les réen diffuser quelques-unes aux
vélations lui avaient été fourjournaux pour avoir la paix, mais
nies par Diana elle-même, dans
personne ne l’a aidé.
six enregistrements de quatreLa famille de Meghan Markle
vingt-dix minutes. Elle y révéa raconté dans les médias des
lait son mal-être, son mariage
horreurs, la traitant d’arrimalheureux avec Charles, sa javiste et d’égoïste. Tom, son deINTERVIEW mi-frère, a même envoyé une
lousie vis-à-vis de sa maîtresse
Camilla et un nombre invrailettre au prince Harry en l’imsemblable de détails sur sa vie au sein de la fa- plorant de renoncer à l’épouser, avant de
mille royale britannique.
se rétracter. Pourquoi tout ce cirque ?
L’ancien journaliste de tabloïds vient de pu- La famille de Meghan Markle est déchirée deblier un livre sur la mariée du jour, Meghan, puis longtemps. Mais ce cauchemar aurait pu
de Hollywood à Buckingham (éditions Hugo être facilement évité si très tôt, après l’anDoc), où il retrace le parcours de la jeune nonce des fiançailles, Kensington Palace
Californienne. Pour ce livre, ses sources ont
été plus limitées. Il a parlé avec nombre de
ses relations d’enfance et d’adolescence, et
surtout avec Tom Markle, son demi-frère né
d’un premier mariage de son père, mais
qui est brouillé avec celui-ci ainsi qu’avec sa
célèbre sœur. Il analyse pour Libération les
erreurs de communication de «la Firme» –le
surnom de la famille royale – cette dernière
semaine avec une succession de drames
autour de la présence ou pas au mariage du
père de Meghan Markle. Opéré du cœur, ce
dernier est finalement resté au Mexique où
il réside.
La famille royale dispose d’équipes de
communication ultrarodées, qui contrôlent en général chaque image, chaque
mouvement des Windsor. Comment expliquez-vous qu’elle n’ait pas réussi à gérer la famille Markle ?
Je ne me l’explique pas et je ne comprends
pas. Je me doutais depuis un moment que
Thomas Markle ne viendrait pas. Aucun préparatif pour sa venue ne semblait en cours,
toute la chorégraphie de la journée du mariage avec Harry, diffusée au compte-gouttes
par Kensington Palace, ne le mentionnait jamais et, enfin, il n’a encore jamais rencontré
son futur gendre. Tout cela était extrêmement
embrouillé.
Mais dans votre livre, vous dites aussi que
le père et la fille sont très proches ?
Oui, Thomas Markle a toujours été présent
dans la vie de sa fille, il s’est débrouillé pour
payer ses études dans une école privée, puis
ses frais d’université. Et voilà qu’il rate le jour
dont il devrait être le plus fier, le mariage de
sa fille. Mais c’est aussi un homme très timide, très solitaire, qui vit reclus au Mexique
et n’était pas du tout préparé à l’ampleur médiatique de ce mariage.
Mais Meghan Markle était déjà célèbre
après son rôle dans la série télévisée
Suits. Et lui-même connaît le monde du
cinéma pour y avoir travaillé…
La célébrité à travers un rôle et celle de la faDR
A
et commerciaux conséquents.
ne dépasse ainsi pas d’une boucle.
Meghan a déjà supprimé toute présence sur les réseaux sociaux –elle
tenait un blog très suivi–, a démissionné de toutes les organisations
caritatives qu’elle soutenait et mis
fin à sa carrière d’actrice. A l’heure
où elle entre dans l’institution la
plus inégalitaire au monde, la monarchie britannique, où privilèges
et passe-droits vous sont offerts par
la grâce unique de la naissance, que
fera-t-elle de sa voix ? •
Voir notre diaporama sur Libération.fr
s’était un peu mieux renseigné sur la famille
et l’avait approchée en promettant une invitation au mariage, à condition qu’elle se taise
auprès des médias.
Mais Harry et Meghan ont préféré n’inviter
aucun membre de la famille de la mariée, à
part sa mère et son père. Ça a attisé les jalousies et les ressentiments. Et cela a été une erreur monumentale.
Et du coup les tabloïds et paparazzi s’en
sont donnés à cœur joie ?
Evidemment, ils harcèlent depuis des mois
chaque cousin, chaque ancien voisin, chaque
personne qui a approché de près ou de loin
Meghan Markle au cours des trente-six dernières années. Alors forcément, face à une
somme coquette, et si en plus vous vous sentez rejetés par la mariée, certains n’ont pas
hésité.
Est-ce que tout cela jette une ombre sur
le conte de fées qui était jusqu’à présent
présenté ?
Oui, forcément. En même temps, si la mère
de la mariée, Doria Ragland, Afro-Américaine, avait emmené à l’autel Meghan, actrice
américaine et divorcée, vous imaginez le symbole de modernité pour la famille royale ? Il
ne nous manquerait plus qu’un mariage homosexuel et elle serait définitivement ancrée
dans le XXIe siècle.
Recueilli par S.D.-S.
(à Londres)
CETTE SEMAINE
LE MARIAGE ROYAL
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
22 u
IDÉES/
Paul Hawken «Le réchauffement
climatique est une chance. En tout
cas, ce n’est pas une malédiction»
Recueilli par
THIBAUT SARDIER
Dessin
PHOTO DR
SIMON BAILLY
Sait-on vraiment comment
lutter contre le changement
climatique? Pas sûr, répond
l’environnementaliste
américain. Supprimer les
gaz frigorigènes, développer
l’éolien en mer, réduire
le gaspillage alimentaire…
A partir de modélisations
mathématiques, il propose
un classement des
100 mesures les plus
efficaces pour limiter
les gaz à effets de serre.
roclamer que le changement c’est
maintenant, viser l’inversion de la
courbe… Certains s’y sont cassé les
dents. Pourtant, c’est bien l’ambition de Paul
Hawken. A ceci près que la courbe que cet
environnementaliste américain espère infléchir est celle de la concentration de gaz à effet
de serre (GES) dans l’atmosphère, qui n’a jamais été aussi élevée. Pour lui, si le changement est possible dès aujourd’hui, c’est parce
qu’il y a urgence à agir, mais surtout parce que
les solutions sont là. C’est en tout cas ce que
veut montrer Drawdown, comment inverser
le cours du réchauffement planétaire (Actes
Sud), sorti mercredi. Fruit du travail mené depuis 2013 sous son égide par une coalition internationale de 70 chercheurs, ce livre établit
la première liste, hiérarchisée par de savants
calculs, des 100 mesures les plus efficaces
pour diminuer la quantité de polluants émis
dans l’atmosphère… à condition de les développer massivement dans le monde entier.
Comptant sur la rationalité des chiffres pour
P
convaincre ses lecteurs qu’une action efficace
est possible, Paul Hawken fait défiler les gigatonnes de carbone et les milliards de dollars
économisés, en fonction de scénarios plus ou
moins ambitieux. Dans celui que les chercheurs considèrent comme plausible, plus
de 1 000 gigatonnes de carbone – soit
1 000 milliards de tonnes, excusez du peu –
pourraient être économisées. Au top 3 des solutions les plus efficaces : l’élimination des
gaz frigorigènes utilisés dans les climatiseurs
ou les réfrigérateurs, le développement de
l’éolien en mer et la réduction du gaspillage
alimentaire. De quoi questionner nos habitudes de consommation, la responsabilité des
industriels et les choix politiques. Et le message est clair: l’efficacité des solutions étant
désormais connue, il appartient aux sociétés
d’agir collectivement. Car c’est ensemble que
tout devient possible.
En expliquant «comment inverser le cours
du réchauffement planétaire», votre livre
semble bien optimiste. Etait-ce le but ?
Le projet Drawdown(1) n’est ni optimiste ni
pessimiste, mais réaliste. Nous avons défini
un but: inverser la courbe de la concentration
des GES dans l’atmosphère, qui a atteint,
au XXe siècle, un niveau jamais vu sur Terre
depuis 20 millions d’années. Nous voulons
savoir si nous pouvons atteindre ce but dans
un délai raisonnable, d’ici 2050. Pour cela,
nous avons développé un modèle de calcul
permettant d’identifier les meilleures solutions à développer parmi celles déjà existantes, connues, opérationnelles, pour stocker du
carbone ou éviter d’en émettre: boisement, covoiturage, planification familiale, chauffe-eau
solaire… L’idée n’est pas de partager une conviction, d’élaborer un plan d’action, ou de dire
ce qu’il faut faire. La seule chose que nous
avons faite, c’est de modéliser le développement de chaque solution, en nous appuyant
sur des données provenant de revues relues
par les pairs et d’institutions reconnues
comme la FAO ou la Banque mondiale.
Comment avez-vous listé les solutions
que vous avez testées ?
Uniquement en fonction de leur impact. Au
départ, nous en avions 300 et nous avons éliminé les éléments dont l’effet était trop limité. Les couches recyclables, c’est une
bonne idée, mais ça n’a pas un impact important ! Certaines solutions sont très efficaces
dans un lieu précis, mais difficiles à généraliser dans le monde. Peu à peu, la liste s’est
réduite et notre modèle mathématique a
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permis de la hiérarchiser. Nous avons été Certes, nous effectuons nous-mêmes nos calsurpris dès les premiers résultats: l’action la culs en fonction de cette échéance. Mais pour
plus utile concerne les fluides frigorigènes de parler au grand public, cela ne fonctionne pas.
nos frigidaires et de nos climatiseurs, très C’est pourquoi dans le livre, la quasi-totalité
polluants. Il faut les récupérer sur les appa- des solutions sont utiles immédiatement et
reils existants en fin de vie et, à terme, leur indépendamment de leur effet sur le carbone.
substituer d’autres gaz réfrigérants comme Des cuisinières propres à l’isolation des bâtile propane ou l’ammoniac. Pourtant, cette ments en passant par les habitations éconoquestion ne semble pas prioritaire. Inver- mes en eau, elles améliorent les conditions de
sement, les solutions liées au transport vie, la santé, la qualité de l’air et de l’eau, la
(transports en communs, véhicules électri- biodiversité, l’emploi, la prospérité…
ques…) ne sont pas en tête, car les efforts dans Beaucoup de ces solutions nécessitent
ce domaine seront limités par la croissance soutien politique et investissements masdémographique des années à venir. Durant sifs. Ce livre est-il pour le grand public ?
la COP 21 de Paris en 2015, si vous aviez Drawdown s’adresse à tout le monde. Que
demandé aux participants de lister peut-on faire ? Presque tout. Nous voulons
les 10 meilleures solutions, même dans le dé- que chacun puisse comprendre et agir, il ne
sordre, personne n’aurait eu raison. Il est frap- s’agit pas de contraindre avec des mots d’orpant qu’après cinquante ans de débat public dre comme: «Ne gaspillez pas la nourriture»
sur le climat, il soit resté impossible si long- ou «mangez plus de légumes». Prenons l’alitemps de lister les solutions. Chacun parle en mentation. Nous disons qu’il faut consommer
fonction de croyances, faute d’avoir fait les moins de protéines pour atteindre 50 gramcalculs. Nous les avons faits.
mes par jour et par personne au lieu de 68 en
Le projet Drawdown vise la baisse des moyenne aujourd’hui. D’abord, cela implique
GES dans l’atmosphère. La COP 21, elle, que ceux qui n’en ont pas assez en mangent
veut limiter le réchauffement
plus, car il y a évidemment un enclimatique à 2 °C d’ici 2050.
jeu de santé. Ensuite, nous disons
Qu’en pensez-vous ?
qu’il faut consommer plus de proC’est un très mauvais objectif car
téines végétales et diminuer les
la barre des 2°C n’est pas scientifiprotéines animales. Mais cela renque. Le premier à en avoir parlé est
voie à de nombreuses possibilités:
un économiste de Yale, William
vous pouvez être végétarien, véNordhaus, en 1975, qui dit l’avoir
gan, omnivore, c’est votre choix.
un peu sorti du chapeau. Le
Mais vous pouvez changer les
deuxième est le climatologue allechoses. Et d’ailleurs, c’est le cas :
mand Joachim Schellnhuber, DRAWDOWN,
aux Etats-Unis, la consommation
en 1994, qui l’utilisait pour se faire COMMENT
de bœuf a chuté de 10 % en
comprendre simplement des poli- INVERSER LE
huit ans. A l’échelle du collectif,
tiques. Mais le fond du problème, COURS DU
l’heure est à la collaboration, entre
c’est 2050. Qui se lève le matin en RÉCHAUFFEMENT gouvernements, villes, entrepripensant à 2050 ? Personne ! Le PLANÉTAIRE
ses, philanthropes, ONG… Dans
cerveau humain n’est tout simple- de PAUL HAWKEN
Drawdown, tout est ouvert. Grâce
ment pas équipé pour prendre en Actes Sud,
à notre site internet, chacun aura
compte les menaces futures ! 576 pp., 35 €.
accès au modèle et pourra l’adap-
ter en fonction du lieu où il se trouve. De ce
point de vue, je pense que le réchauffement
climatique est une chance. En tout cas, ce
n’est pas une malédiction.
Pourquoi ?
La communication scientifique a souvent insisté sur la probabilité que ça aille mal, que ce
soit toujours pire. Notre approche consiste au
contraire à dire que le réchauffement global
est un système dynamique dont les conséquences débouchent sur des possibilités
nouvelles. Il ne s’agit pas de nier les difficultés
qui s’annoncent : réfugiés, famine, sécheresse, etc. Mais nous pouvons travailler à des
solutions. Mon sentiment, c’est que les cinq
ou six prochaines années vont être déterminantes. Les dernières traces de climatoscepticisme vont disparaître et il y aura une demande sociale plus forte du fait de l’urgence.
Par exemple, en 2017, l’île de Porto Rico a subi
deux ouragans de catégorie 5 en trente jours,
alors qu’elle n’en avait jamais connu auparavant. Que va-t-il arriver à la Floride, à la Géorgie, quand la même chose se produira ? Le
rythme du changement va s’accélérer: à la fin
du livre nous proposons 20 solutions nouvelles, comme la permaculture marine ou les
véhicules autonomes. Nous allons bientôt en
avoir 200 de plus ! Mais en même temps, je
suis préoccupé par les évolutions politiques.
Nous avons créé un système économique
néolibéral qui marginalise les gens. Quand ils
ont l’impression de ne pas compter, d’être victimes du système au bénéfice d’un petit
groupe de vainqueurs, cela ouvre la voie à la
démagogie, à l’intolérance, au Brexit, à
Marine Le Pen et à Donald Trump…
Peut-on mesurer l’impact écologique des
inégalités sociales ?
Nous l’avons fait dans les domaines pour lesquels nous avions des données, c’est ce qui
nous a permis d’établir que l’éducation des
filles est la sixième meilleure solution pour
limiter les émissions de gaz à effet de serre,
u 23
notamment parce que cela contribue à freiner
la croissance démographique. J’ai récemment
évoqué ce point devant les hauts commissaires du Commonwealth à Londres. La haute
commissaire de Grenade, dans les Antilles,
m’a répondu : «Nous éduquons très bien nos
jeunes filles. Ce sont les garçons qui ont besoin
d’éducation ! Ils font le travail du diable !»
Aujourd’hui, il y a peu de données sur l’éducation des garçons, mais elle a raison, c’est
très important! Si vous regardez par exemple
les armées illégales, elles regroupent beaucoup de jeunes hommes non éduqués. En
Syrie, beaucoup de combattants sont des jeunes qui ont quitté les espaces ruraux, n’ont
pas d’emploi à Damas, et retrouvent un sens
à leur vie dans ces groupes.
Votre modèle montre que les actions
auprès des femmes sont les mesures sociales les plus importantes.
Cela joue dans des domaines variés. Nous
pointons ainsi l’importance de soutenir les
femmes à la tête de petites exploitations agricoles. A conditions égales, elles obtiennent
des rendements 20 à 30 % plus importants
que les hommes. Les soutenir est donc un excellent moyen d’éviter la déforestation de plus
de 2 millions d’hectares de terres et de nourrir
les populations les plus pauvres du monde.
Dans des pays comme l’Inde, plus de 50% des
petits propriétaires sont des femmes.
Quelle sera la suite de ce projet ?
Il y aura une nouvelle édition de Drawdown
en 2019, avec des données actualisées. Mon
prochain livre s’intitulera Régénération, comment créer 1 milliard d’emplois. Il est fondé sur
la théorie de la complexité économique: quand
vous créez une économie plus complexe, tout
le monde en tire avantage. Quand elle l’est
moins, comme en Angola ou au Nigeria, vous
engendrez de grandes inégalités de richesse ou
d’éducation. Il faut aussi lutter contre ça. •
(1) Drawdown.org
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24 u
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
TANIA DE MONTAIGNE
Fais pas ta princesse!
ujourd’hui, le prince Harry
se marie et, de ce fait, une
jeune femme qui, jusque-là
menait une vie relativement classique, va se voir téléportée dans un
monde enchanté. Dans sa vie
d’avant, il a dû sûrement lui arriver
d’aller au travail, de faire ses courses, de payer des factures, d’acheter une baguette vêtue d’un
jogging qui poche aux fesses. Mais
ça, c’était avant. Dès demain, l’horizon de Meghan Markle sera fait
de calèches, de capelines à voilettes, de tailleurs assortis, de phrases
bienséantes, de dîner chez l’arche-
A
CES GENS-LÀ
Par TERREUR
GRAPHIQUE
vêque de Windsor ou de Canterbury. Fini le temps où on la reconnaissait pour ce qu’elle faisait,
s’ouvre désormais une ère où ce
qu’elle est, suffira. Ainsi va la vie
des princesses.
Quand on est une petite fille, il y a
tout un truc autour de cette histoire de princesse. Il y a les contes
dits de fée, il y a Disney, il y a les
chansons qui vont avec les contes
dits de fée mis en images par
Disney. «Un jour mon prince viendra» et tout ce genre de trucs. Puis,
les filles deviennent femmes, mais
la princesse demeure. Elle conti-
nue à habiter l’imaginaire, se logeant alors dans les phrases du
quotidien: «Ça va ma princesse?»,
ou alors «Qu’est-ce que je vous sers
mes princesses?», expression souvent employée par les serveurs,
plutôt en période estivale, ou par
le patron d’un lieu dansant qui
souhaite mettre à l’aise une tablée
féminine. Par cette phrase, le patron du lieu dansant dit en soustexte, «ici je suis le roi, tout ce que
vous me demanderez vous l’aurez
car vous êtes belles, les filles, et
moi j’aime ça». Il y a aussi l’expression «faire sa princesse» habituellement employée dans sa forme
négative «fais pas ta princesse!» Il
s’agit alors de signaler que l’on juge
la femme à laquelle on adresse
cette remarque un peu chiante,
voire hautaine. C’est alors un
moyen de lui signifier qu’il serait
temps qu’elle redescende sur terre.
Bref, la princesse plane toujours
au-dessus de nos têtes.
Comme il est étrange que cette figure perdure, car, au fond,
qu’est-ce qu’une princesse ?
D’abord, c’est une personne seule.
Souvent, elle est orpheline ou ne
va pas tarder à l’être. Dans tous les
cas, le seul horizon d’une princesse, c’est son prince. Jeune fille
sans famille, elle est aussi sans
amies. Dans les contes dits de fée,
la princesse ne peut jamais se fier
aux femmes, c’est toujours par les
hommes qu’elle est sauvée. Il y a le
prince, bien sûr, mais aussi les
nains, les trolls, les lapins, tous de
sexe masculin. A l’inverse, une
princesse doit toujours se méfier
de ses pairs: sorcière, belles-mères
maléfiques, demi-sœurs sadiques… Quand on est une princesse, il ne fait pas bon traîner avec
ses semblables. Dans les contes
dits de fée, les seules femmes bienveillantes sont les mères qui, généralement, sont mortes, ou les fées
qui, généralement, ont pas mal de
boulot et surgissent entre deux interventions de baguette magique
pour dire à la princesse de se méfier… des femmes. Bref, la princesse est seule mais elle est belle,
et ça c’est super. C’est d’ailleurs
pour ça qu’elle est princesse, parce
que sa beauté indéniable a fait
«chavirer» le cœur d’un prince. At-on jamais vu une princesse moche ? Non. C’est tout simplement
inenvisageable puisque la prin-
cesse est la meilleure d’entre nous,
l’élue. Et c’est là qu’intervient la seconde caractéristique de la princesse : ce statut d’élue ne lui donnera aucun accès au pouvoir, non,
il lui permettra simplement d’avoir
le droit de faire des enfants avec le
prince. C’est là sa fonction, son travail en quelque sorte. C’est la seule
chose, avec son apparence, sur laquelle on ne puisse transiger. At-on déjà vu une princesse qui souhaiterait ne pas avoir d’enfants ?
Non. D’ailleurs, il ne manquerait
plus que ça. Et tant qu’on y est,
pourquoi pas une princesse qui
poursuivrait une carrière de chercheuse en neurosciences et
n’aurait aucun désir d’enfants ?
N’importe quoi. A quoi pourrait
bien servir une princesse si elle ne
faisait pas d’enfant ? La réponse
est : à rien, tous les contes dits de
fée le disent. Car une princesse,
c’est un visage souriant et un utérus accueillant. Et c’est à ça que rêvent les petites filles depuis la nuit
des temps. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens, Sylvain Prudhomme et Tania de Montaigne.
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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PHILOSOPHIQUES
Par
FRÉDÉRIC WORMS
Professeur de philosophie
à l’Ecole normale supérieure.
Mépris de l’autre,
mépris du droit
Les graves événements qui se sont déroulés
en Italie et en Israël montrent la nécessité
de construire une transnationale des droits et des
institutions.
eut-on trouver quelque
chose, sinon de positif (car
ce n’est pas possible) mais
du moins de précis, et un appui
pour la pensée, face aux deux événements parmi les plus redoutables des derniers jours (en Italie
comme en Israël), et qui semblent
ajouter encore au chaos du moment présent? Si on le pouvait, ce
serait précisément dans le fait que
l’on puisse et aussi que l’on doive
tenter de les comparer. Comparer
ce qui vient de se passer en Italie et
en Israël, et cela malgré les différences. Car il se peut qu’il y ait là
quelque chose de profondément
commun, et qui permette donc
aussi d’échapper à de fausses explications qui ne feront qu’aggraver les problèmes, et qui consisteront comme toujours à les
«essentialiser». Car, dans les deux
cas ce qu’il faut dire d’abord, c’est
qu’il ne s’agit pas de problèmes
d’essence ou d’identité, mais bien
de problèmes politiques et de responsabilité. Dire que les problèmes
sont politiques, cela veut dire
qu’ils relèvent de certaines politiques, de certains choix et actes politiques et non pas certes d’une
identité d’un peuple ou d’une nation en tant que telle.
C’est une certaine politique que se
propose de faire l’étrange alliance
gouvernementale qui se dessine en
Italie (entre le Mouvement Cinq
Etoiles et la Ligue) et c’est bien sûr
une certaine politique d’un certain
gouvernement qui a conduit au
bain de sang intolérable qui s’est
produit à Gaza. Restons donc dans
les discours, les choix et les actes
politiques, et on verra alors se dessiner quelques traits communs et
d’abord un premier bien sûr, qui
saute aux yeux, mais qui ne suffit
certes pas à tout expliquer. Car,
bien loin que telle nation soit coupable ici ou là en tant que telle et
dans l’absolu, ce qui est responsable et coupable en ce moment et
presque partout, ce sont certaines
politiques nationales précises, et
précisément nationalistes et
même ultranationalistes. Ce ne
sont pas les nations qui sont responsables des politiques, mais
bien les politiques qui instrumentalisent et opposent les nations, et
cela, curieusement, de manière
P
transnationale car il n’y a rien de
plus international aujourd’hui (et
donc de comparable en effet) que
les pires nationalismes.
Mais on ne peut s’en tenir là bien
sûr, et se contenter du sentiment
presque irrépressible d’une «vague» qui semble déferler partout.
Car dans ce cas la comparaison,
quoique pertinente, ne ferait
qu’aggraver l’impuissance. Que
pourrions-nous faire, penser ? Il
faut donc aller plus loin. Deux
autres points frappent alors. Le
premier est très simple mais il
reste malgré tout central, c’est que
ces nationalismes, là-bas comme
ici, s’appuient toujours sur la diabolisation d’un tiers, d’un autre,
les réfugiés ici, les Palestiniens là,
autre que l’on ne voit même plus
comme tel, altérité que l’on néglige en lui, mais aussi en soi, car
c’est un déni général de l’altérité,
qui est la violence première de
l’identité. La loi d’airain de la clôture, de l’exclusion comme force
idéologique, est toujours à
l’œuvre et continue ses dégâts.
C’est bien ce que l’on constate
dans ces deux pays et ailleurs.
Mais qu’y opposera-t-on? Une politique de l’altérité et de l’ouverture ? Oui, bien sûr, sans relâche.
Et non seulement de l’altérité et
de l’ouverture aux autres mais en
soi, car la division est en «nous»,
en chacun de nous, et aussi difficile (sinon plus) à assumer à l’intérieur qu’à l’extérieur ! Mais cela
ne suffira pas non plus.
C’est un deuxième point de comparaison qui nous frappe alors entre
ces deux événements, peut-être
moins attendu mais non moins
grave, et qui indique une autre ligne de résistance. C’est que dans
les deux cas il n’y a pas seulement
mépris de «l’autre», mais mépris du
droit et des institutions et cela de la
part de régimes qui se veulent, se
disent et sont partiellement des
«démocraties».
«Ces
nationalismes,
là-bas comme ici,
s’appuient toujours
sur la diabolisation
d’un tiers, d’un
autre, les réfugiés
ici, les Palestiniens
là, autre que l’on ne
voit même plus
comme tel, altérité
que l’on néglige en
lui, mais aussi en
soi, car c’est un déni
général de l’altérité,
qui est la violence
première de
l’identité.»
Les deux partis qui sont en train de
s’unir en Italie ont un autre point
commun: non seulement le mépris
des étrangers, mais celui des institutions et du «système», ou de la
démocratie en tant qu’institution.
Et bien sûr ce qui a mis le feu aux
poudres et risque de le faire encore,
à Gaza, c’est la décision unilatérale
du président américain de déplacer
son ambassade à Jérusalem, unilatérale c’est-à-dire : au mépris des
dernières règles si fragiles du droit
international. Il ne suffit donc pas
d’exiger une politique de l’altérité
SI J’AI BIEN COMPRIS...
Par
MATHIEU LINDON
Pour ou contre gagner plus?
Si on commence à voter dans l’entreprise, qui sait où ça finira ?
Il n’est jamais trop tôt pour y mettre le holà.
i j’ai bien compris, Jean-Marc Janaillac, en convoquant un référendum
sur son propre cas (puisque sa démission était dans la balance) à Air France, a mis
un doigt dans l’engrenage démocratique –et
ce n’est pas forcément bon pour les mœurs
managementales. Les patrons ne lui diront
pas merci. Certes, ça fait du tort à la grève
– pourquoi continuer tant qu’il n’y a personne avec qui négocier ? – mais c’est cher
payé de la part d’un dirigeant que d’être en
première ligne avec son job, son salaire et ses
stock-options. Il y a quelque chose d’injuste
à ce que les actionnaires touchent des deux
côtés, ils ont le PDG et l’argent du beurre. Les
dividendes vont dans leurs poches et ils
nomment ou congédient, remercient dans
tous les sens du mot, le dirigeant qui les leur
attribue: et ça, ça ne s’appelle pas un conflit
d’intérêts? On saisit mieux quelques paradoxes de la justice capitaliste (quand on
S
u 25
pense à ce que l’homme de Sablé-sur-Sarthe
a dû souffrir pour un simple costume). Mais
certains ont tendance à penser qu’un patron
qui s’en va, c’est un peu de la liberté d’entreprendre qui disparaît.
Et si le personnel, à l’instar des actionnaires,
pouvait aussi élire le boss, et pas seulement
le lourder? Pas sûr toutefois que les avions
arriveraient plus à l’heure si les patrons devaient être populaires à l’intérieur même de
l’entreprise (et pas seulement dans un cercle
restreint, distingué et choisi). Mais puisque
la République en marche propose d’élargir
aux usagers le référendum que les syndicats
organisent pour le personnel de la SNCF,
pourquoi les usagers n’auraient-ils pas leur
mot à dire, pas forcément sur les grévistes
comme on voudrait les y cantonner, mais
aussi sur la gouvernance de l’entreprise en
grève ? Dans l’économie du «en même
temps», le personnel de la SNCF est suscep-
et de l’ouverture (y compris étendue aux injustices internes), il faut
aussi, puisque le mépris de l’altérité passe toujours par le mépris
des institutions et du droit, s’y opposer aussi par la défense des institutions et des droits. D’abord au niveau national, quand des règles
démocratiques qu’il faut toujours
renforcer le permettent. C’est ce
qui nous choque spécifiquement
dans ces violations, lorsqu’elles
surgissent d’Etats qui se réclament
de ces principes. Au niveau international. Au niveau, enfin, des institutions critiques nationales et
transnationales, l’information, la
presse, la critique, la discussion, la
justice. Une transnationale des
droits et des institutions. Qui appuie ceux qui luttent contre des politiques qui ne cessent de fragiliser
ces institutions. Et qui lutte pour
des règles internationales dont on
peut toujours sourire, mais qui dès
qu’elles sont violées ne laissent de
place qu’à la guerre. Voilà ce que
nous pouvons construire et penser,
pour résister. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.
tible d’être utilisé dans tous les sens. Au Salon de l’agriculture, Emmanuel Macron avait
estimé que les pauvres agriculteurs seraient
défavorisés si les cheminots avaient une
meilleure retraite qu’eux. Maintenant, on
pourrait faire comprendre aux pilotes d’Air
France que leurs salaires sont considérablement plus élevés que ceux des pauvres conducteurs même de TGV. Mais on ne va
quand même pas demander aux usagers de
voter sur les salaires de tous et de chacun :
«pas un sou pour le patron, ce mois-ci» ou
«je me ferais bien une petite prime, cette semaine».
En tant qu’électeurs, on n’a pas souvent l’impression de toucher les dividendes de nos
votes (ni ceux des entreprises publiques) –à
moins d’avoir investi dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron contre
l’ISF. Dans le climat de compétitivité exacerbée actuel, c’est à se demander si ce n’est pas
encore l’argent qui travaille le mieux. Et
voilà, un produit sûr et rentable sur lequel
investir. «Ayez de l’argent, vous ne vous en
mordrez pas les doigts.» Money is beautiful.
Dans le patriotisme économique, il faut
compter sur la fierté d’avoir un patron français plutôt que chinois, allemand, américain
ou russe. «Il est de chez nous, celui-là», au
moins on est représenté chez les ultrariches.
Si j’ai bien compris, certains grévistes
estiment que ça fait une belle jambe au personnel, la nationalité du mec qui se goberge
sur le yacht, là-bas, et cependant pas besoin
d’organiser un référendum pour savoir ce
que la majorité préfère, entre les Français et
les étrangers. •
Prochain «Si j’ai bien compris…» le 9 juin.
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DIMANCHE 20
Un temps calme et anticyclonique domine
au Nord, avec également un temps sec au
Sud, mais devenant plus changeant en
montagne en seconde partie de matinée.
L’APRÈS-MIDI Un temps calme printanier
prédomine, avec même un peu de chaleur
dans le Sud où, comme la veille, le temps
devient lourd près des reliefs, avec un
risque d'averse et plus rarement d'orage.
La matinée s'annonce assez fraîche, surtout
vers le Nord-Ouest. Rapidement en fin de
matinée, les températures grimpent bien
avec un ensoleillement généreux.
L’APRÈS-MIDI Le temps est plus instable que
la veille, en raison d'une faiblesse de
l'anticyclone centré sur la Grande-Bretagne.
De ce fait, des averses pourront voir le jour
sur l'Est et le Sud.
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Tremplins, prix...
TOFDRU
Moteurs
à propulsion
Page 30 : Cinq sur cinq/ Printemps trop tardifs
Page 31: On y croit/ Françoise Fabian
Page 32 : Casque t’écoutes ?/ Douglas Kennedy
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Sélection des Inouïs
à Bourges, Chantier
des Francofolies,
prix Chorus…
Les dispositifs
destinés à mettre
en avant les jeunes
talents constituent
aujourd’hui
de sérieux, voire
indispensables,
accélérateurs
de carrière.
Tremplins
musicaux
Le grand saut
Par
ÉRIC DELHAYE
Illustration
TOFDRU
e CV du rappeur KillASon
présente un album, deux EP
et un palmarès de bête de
concours : vainqueur du
tremplin du festival caennais Nördik
Impakt, coup de cœur des collégiens du
prix Chorus, sélection des Inouïs du
Printemps de Bourges, lauréat du Fair
et Talent Adami Détours. De 2015 à 2017,
il a rebondi sur quelques-uns des tremplins les plus efficaces pour propulser sa
jeune carrière. Désormais promis à une
trajectoire internationale par l’addition
du talent et de textes anglophones, le
Poitevin de 23 ans incarne la pertinence
de ces dispositifs dans un milieu ultraconcurrentiel, où tout est bon pour se
faire remarquer: «Il y a aussi eu le Converse avant-poste, grâce auquel j’ai joué
à la Cigale devant tous les professionnels
parisiens – directeurs artistiques, éditeurs, tourneurs, programmateurs – qui
ont découvert mon projet. Le scénario
aurait pu être différent, mais ces tremplins ont clairement développé mon réseau et boosté ma carrière.»
En gymnastique, le tremplin a pour
L
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tentifs, mais les programmateurs
surveillent aussi les Soundcloud, les blogs
qui ont une identité forte, un festival
défricheur comme les Transmusicales
de Rennes, ou des salles de concert avec
lesquelles ils entretiennent des affinités
artistiques.»
Mais comment se faire remarquer par les
pros, alors que les cafés-concerts se raréfient, tout comme les opportunités de
jouer en première partie d’artistes établis, une pratique qui se perd? Comment
monter sur scène devant les bonnes personnes? Patron de la société de production de concert Uni-T (Camille, Vitalic,
The Dø…), Thierry Langlois juge les
tremplins indispensables à l’écosystème : «Lilly Wood and The Prick, par
exemple, a été signé juste après son passage aux Avant-Seine de Rock en Seine.
Ces concerts permettent non seulement
à des jeunes groupes ou artistes d’être repérés, mais aussi de rencontrer pour la
première fois un public.» Revers de la
médaille: parfois tétanisés par l’enjeu,
il arrive que certains passent au travers.
Or, un professionnel ou un spectateur
déçus ne reviennent que rarement sur
leur première impression. D’où l’importance des tremplins qui accompagnent
la professionnalisation de leurs lauréats,
sur plusieurs mois ou années. C’est le cas
du Chantier des Francos de La Rochelle,
un «dispositif d’intérêt général» selon sa
directrice, Emilie Yakich: «Les jeunes artistes composent dans leur chambre, puis
on leur demande d’être prêts dès leur premier album ou leur premier concert. Du
coup, même s’ils émergent vite, ils ont du
mal à développer leur carrière. Par
exemple, Ben Mazué, sélectionné en 2007
alors qu’il n’avait pas sorti le moindre EP,
a été accompagné par le Chantier pendant tout son développement depuis
dix ans. Aujourd’hui, son Olympia de
novembre est déjà complet.»
u 29
rus 2018 : «En plein buzz autour d’Aloïse
Sauvage, tout le monde pensait qu’elle gagnerait, raconte David Ambibard, programmateur du festival francilien. Mais
le jury lui a préféré The Psychotic Monks,
qui n’a pratiquement aucun encadrement
et dont l’esthétique de rock bruitiste n’est
pas celle du grand public.»
Les jurés des tremplins étant majoritairement des quadragénaires férus de pop ou
de rock, on observa longtemps des palmarès formatés. Heureusement, le rap et la
pop synthétique actuels fournissent tellement de candidats qu’ils ne peuvent plus
être ignorés. Le tremplin BPM Contest
s’est même spécialisé dans les musiques
électroniques, comme l’explique son organisateur, Sébastien Roques: «Le dispositif
a pour but de sortir des jeunes artistes enfermés chez eux, pour les pousser à présenter leur musique. Du coup, certains m’appellent “tonton”.» Sacré en décembre, le
producteur electro Alvan vient de signer
chez Warner.
A l’opposé de l’échiquier musical, la chanteuse lyonnaise Pomme, 21 ans, a multiplié les concours depuis son adolescence:
«J’ai tapé “Tremplin Jeune Lyon” sur Google. Puis j’ai enchaîné des dispositifs plus
ou moins qualitatifs. Certains frôlent le
foutage de gueule mais d’autres, mieux intentionnés, sont une chance pour l’artiste
qui les saisit. Pendant le Chantier des
Francos, j’étais encore étudiante et un
coach m’a dit: “On n’a qu’une vie.” J’ai tout
de suite arrêté la fac.» En concert le 20 juin
à la Cigale (c’est complet) avant d’ouvrir
pour John Cale au Montreux Jazz Festival,
elle profite aujourd’hui d’avoir franchi ce
parcours du combattant. •
fonction de catapulter l’athlète, à qui
échoit ensuite l’habileté d’atterrir sur
ses deux pieds. En musique, c’est pareil.
Depuis les radio-crochets des années 50
jusqu’aux télé-crochets actuels, en passant par les vendredis du Golf-Drouot
qui lancèrent Johnny Hallyday et Eddy
Mitchell, on a tout essayé pour débusquer le talent caché et le pousser vers la
gloire qu’il mérite. «Les tremplins sont
la base de l’industrie musicale en
France», pose carrément Yves Bommenel, président du Syndicat des musiques
actuelles (SMA) : «C’est d’autant plus
vrai aujourd’hui, puisqu’ils participent
au raccourcissement du temps accordé
pour réussir, ajoute-t-il. Charles Aznavour, qui a commencé enfant, avait plus
de 30 ans quand il a signé son premier
tube. Un tel acharnement n’est plus possible. Le jeunisme est très fort et des carrières se décident avant la sortie du
moindre album. Il n’y a qu’à voir les
tremplins dans certains festivals : c’est
comme au Salon de l’agriculture, tout le
monde se précipite sur la plus belle génisse.» Une scène notamment observée
au Printemps de Bourges, où les professionnels se pressent, chaque jour de
12 h 30 à 16 heures, pour assister aux
concerts des Inouïs, l’un des tremplins
les plus surveillés par le milieu.
Depuis 1985, le Printemps de Bourges a
déployé un dispositif de repérages
dans les régions, où des jurys de spécialistes filtrent chaque année plus
de 3000 candidatures. La trentaine d’artistes ou de groupes sélectionnés sont
immédiatement surveillés par tous les
professionnels du pays, avant de se produire au festival pendant trente minutes
qui peuvent décider de leur avenir. Directrice du réseau Printemps, Rita Sa
Rego raconte: «L’an dernier, tous les pros
se sont intéressés à Rilès, un rappeur de
22 ans, dès qu’il a été sélectionné, puis ils
se sont jetés sur lui et son manager à la
fin du concert.» Rilès vient de signer sur
Republic Records, le label de Drake et
The Weeknd. Pourtant, c’est Eddy de
Pretto qui fut sacré en 2017, comme
avant lui Christine and the Queens, Radio Elvis et Fauve notamment.
Etre accompagné
Lauréats en 2018, L’Ordre du périph (un
groupe de rap) et Apollo noir (un producteur electro) sont-ils assurés de cartonner ? Fred Jumel, directeur de Paloma et du festival This Is Not a Love
Song à Nîmes, relativise : «Les artistes
placent beaucoup d’espoirs dans ces dispositifs, alors que ce ne sont pas des passages obligés. Certes, nous y sommes at-
Simon Nodet, directeur de W Spectacle
(la division live de Wagram), raconte
pour sa part le cas du chanteur Rover :
«En une semaine au Chantier, il a appris
ce qu’il aurait appris en trois ou quatre
mois de tournée. L’année suivante, son
live était rodé et il a donné un super concert sur la grande scène du festival, devant 12 000 personnes.»
Organisatrice du prix Société Ricard
Live Music, Leïla Montanier dit qu’il est
un «accélérateur» pour ses récipiendaires. Lauréats cette année, les rockeurs
de MNNQNS ont gagné dix concerts en
première partie de Moodoïd et Isaac Delusion, en plus d’un chèque de
5000 euros pour enregistrer un EP. On
comprend que les groupes multiplient
les candidatures, et, pour certains, les
succès. En 2014, Feu! Chatterton a tout
raflé : Inrocks Lab, Chantier des Francos, Prix Chorus, Inouïs, Paris jeunes talents… Une concurrence existe même
entre les tremplins quand ils veulent
tous inscrire à leur palmarès un artiste
dont le potentiel saute aux oreilles. «Il
y a toujours trente ou quarante groupes
en développement que tout le monde
veut avoir. L’enjeu est aussi de se démarquer de ces phénomènes de hype», remarque Julien Soulié, le directeur du
Fair, un dispositif particulièrement
prisé pour la qualité de son accompagnement, par lequel sont notamment
passés NTM, Dionysos, -M-, Jain, Petit
Biscuit et… Feu! Chatterton. Heureusement, il arrive aussi que des outsiders
l’emportent, comme lors du prix Cho-
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Se rôder
:
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#magnifique2018
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
30 u
PLAYLIST
FORTH WANDERERS
Compagny
Fermez les yeux, 1993, l’indie rock
règne: Pixies, Breeders, Veruca Salt sur
chaque platine. Vingt-cinq ans plus
tard, ce groupe du New Jersey reproduit
le son, furieusement mélodique et naïf,
de cette époque comme si le temps
s’était arrêté. Délicieux.
RIVAL CONSOLES
Persona
Rien ne sert de relever la référence
à Bergman, ces sept minutes
d’electronica, relativement
rythmées par ailleurs, se suffisent
à elles-mêmes. Difficile de faire
plus émouvant et impressionnant
dans le genre.
légal avec votre label vous empêche
d’enregistrer et que vous devez en
passer par un procès pour vous permettre de le quitter. Pionnier de la
scène dite de «Madchester» et de la
fusion rock-dance, The Stone Roses
fera attendre ses fans six ans entre
leur premier disque en 1989 et Second Coming en 1994. Le pire étant
que ce deuxième disque est unanimement considéré comme médiocre. The Stone Roses ne s’est jamais
vraiment remis de cet échec.
4 Chinese Democracy
Guns N’Roses
Entre 1987 (Appetite for Destruction) et 1991 (Use Your Illusion I
et II), Les Américains sont devenus
certainement le plus grand groupe
de rock en activité. Dans le genre
mastodonte: les dignes héritiers de
Led Zeppelin et dépassant même
leur modèle Aerosmith. Sauf que les
ego démesurés du chanteur Axl
Rose et du guitariste Slash, cumulés
avec des sommets de consommation éthilico-stupéfiants de l’ensemble du groupe, conduisent les
Guns à une impasse lorsqu’il s’agit
d’envisager une suite à ces trois albums foudroyants. Elle arrivera finalement… quinze ans plus tard
avec ce disque aussi copieux (14 titres) qu’indigeste publié sous le
nom de Guns N’Roses mais avec le
seul Axl aux manettes. Son coût de
production de près de 15 millions de
dollars en fait le deuxième album le
plus cher de tous les temps derrière
le Invincible de Michael Jackson.
Tout ça pour ça, pourrait-on dire.
5 Tour de France
Soundtracks Kraftwerk
Plus c’est long moins c’est bon
La création
demande
du temps. Parfois
trop. Au risque
de décevoir.
éficit d’inspiration,
peur de l’échec, angoisse de se savoir attendu au tournant,
problème de drogue ou d’alcool, les
raisons du difficile accouchement
d’un disque sont innombrables.
Voici cinq albums attendus parfois
très, ou plutôt trop, longtemps.
D
1 MBV
My Bloody Valentine
Il y a des disques qui se font attendre si longtemps qu’ils n’intéressent
plus personne quand ils sortent enfin. C’est un peu ce qui est arrivé au
troisième album de My Bloody Valentine. Pourtant, après Loveless,
vertigineuse symphonie bruitiste
considérée comme l’une des pierres
angulaires de l’histoire du rock, le
groupe de Kevin Shields trône
en 1991 sur le toit du monde. Déjà
considéré comme un démiurge obsessionnel à cause de dépassement
massif de budget d’enregistrement,
la réputation du guitariste anglais
ne va pas s’arranger quand, ayant
quitté le label Creation, dont il aura
contribué au succès comme à la
ruine, pour signer chez les plus fortunées Island, il se révélera incapable de livrer à son nouveau label
autre chose que des strates de guitares zonzonantes sur des embryons
de chansons informes. Régulièrement annoncé durant les années 90
puis 2000, le successeur de Loveless,
baptisé MBV, finira par sortir dans
un relatif anonymat, autodistribué en numérique
sur le site du groupe
en 2013. Vingt-deux ans
après la bataille.
2 St Anger
Metallica
conciliation sous l’égide d’un coach
spécialisé dans le maintien à flot
d’équipes sportives ou de
groupes de rock qui ne peuvent plus se supporter. En
plus, le chanteur James
Hetfield est obligé de partir
en cure de désintoxication
et ne peut travailler que
quelques heures par jour.
St Anger sortira en 2003,
cinq ans après son prédécesseur. Le documentaire
qui dévoile les coulisses de
l’enregistrement est hilarant.
CINQ
SUR
CINQ
Au début des années 2000,
Metallica, d’ordinaire très
productif, s’apprête à entrer une nouvelle fois en
studio après une guerre
victorieuse contre les pirates du site
Napster. Deux réalisateurs les accompagnent pour réaliser un documentaire sur un enregistrement qui
se révélera catastrophique. Pendant
deux ans, ils ne filment que d’embarrassantes scènes de guerre intestine et de pathétiques tentatives de
3 Second Coming
The Stone Roses
Pas simple d’avoir écrit un premier
album étiquetté «le son d’une génération» et de devoir en produire un
deuxième. Surtout quand un conflit
Forcené de cyclisme au point d’entraîner ses camarades au sein d’un
club à Düsseldorf, sous la bannière
du Radsportgruppe Schneider (le
club de cyclisme de Schneider), Ralf
Hütter a très tôt développé une obsession pour la petite reine. D’abord
en publiant en 1983 le single Tour de
France, pensé comme le premier
extrait de l’album avorté Techno
Pop. Tour de France va pourtant
être le point de départ d’un disque
qui mettra vingt ans à se matérialiser, et qui va exister tout ce temps
sous forme de concept, de notes, de
scripts ou de mots-clés dans l’esprit
de Hütter et de son complice Florian Schneider. Après douze ans
passés à numériser leur studio, le
fameux Kling Klang, les Beach Boys
de la Ruhr modernisent leur hommage au Tour à la veille de la centième édition de la grande boucle
en 2003, et rendent les masters d’un
nouvel et inattendu album lors de
l’arrivée de la dernière étape à Paris.
Depuis, rien de nouveau.
ALEXIS BARTIER
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
JAMIE ISAAC
Wings
King Krule, bien sûr, Puma Blue
également, il existe une brillante
nouvelle scène néojazzy anglaise à
laquelle on peut rattacher ce
talentueux chanteur, qui ajoute une
touche de bossa-nova. L’album sort
le mois prochain. A suivre de près.
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RICKY HOLLYWOOD
Comment veux-tu que je sache pour toi
Batteur pour Juliette Armanet ou
Melody’s Echo Chamber, Stéphane
Bellity trace aussi sa propre route.
Comme ce singulier EP dont on a
extrait ce titre électronico-indolent qui
appelle incontestablement à la danse
horizontale. A deux, de préférence.
u 31
XXXTENTACION
Changes
A l’opposé de ce nouveau r’n’b qui
croule parfois sous les arrangements
dégoulinant de diverses matières
collantes, ce jeune chanteur de Floride
donne dans le dépouillement, ou plutôt
le recueillement. Quelques notes de
piano, une voix et c’est (presque) tout.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
HISTOIRE DE POCHETTE
Laurent Garnier
«C’est ma préférée»
L’usine à nuages «J’habitais à Ivry-sur-
L’idée «The Cloud Making Machine
Seine, près de la gare de triage de ParisTolbiac, se souvient Laurent Garnier. En
face de chez nous se trouvait la déchetterie
d’Ivry et l’une de nos baies vitrée donnait
sur cette usine qui crachait une épaisse fumée jour et nuit. La vue était surréaliste.
On faisait tout le temps des fêtes à la maison et on avait un voisin, quand les enfants demandaient ce qu’était cette usine
d’où sortait la fumée, qui répondait que
c’était une machine à fabriquer des nuages. Je trouvais ça très poétique de la nommer de cette manière. Je me sentais déjà
connecté à la déchetterie, dont la vapeur
d’eau nous chauffait, et cela m’a semblé un
titre parfait pour mon album.»
est un album de changement, où ma
musique n’est plus uniquement
techno et tournée vers le dancefloor,
explique Garnier. Avec le label F com,
on avait envie d’une rupture. Je commençais à m’intéresser au cinéma et
l’idée d’une pochette réalisé à partir
d’un collage a trouvé sa source dans
les films des Monty Python. J’aimais
beaucoup les passages un peu fous où
ils partaient dans un délire dessin
animé. On a contacté l’illustratrice
Hélène Builly. On lui a fait écouter l’album, en lui expliquant c’était un disque de rupture, que j’habitais près
d’une machine à nuages…»
CHRISTOPHE ROUE
Comment illustrer un album comme «The Cloud Making
Machine», qui a marqué une rupture dans la carrière de
Laurent Garnier ? Avec une magnifique pochette, à la fois
poétique, personnelle et polysémique.
Françoise Fabian
La brune que voilà
La comédienne iconique de la
Nouvelle Vague signe un premier
album réalisé par Alex Beaupain.
h les actrices et la chanson...
Presque un passage obligé. En
France, il y a celles qui ont alterné avec bonheur les deux rôles: Bardot, Moreau, Birkin, Paradis…. Il y a celles au «one shot» triomphal derrière le micro:
Adjani, Deneuve. Puis il y a, hélas, la très longue
liste de celles qui auraient mieux fait de s’abstenir. On ne les citera pas. Enfin, il y a Françoise
Fabian. L’icône. Au parcours certainement atypique. Aussi rayonnante chez Louis Malle ou
Eric Rohmer, que dans les films de Claude Lelouch ou d’Yves Robert.
A un âge où la plupart de ses consoeurs ne font
plus que tourner en rond en égrenant le fil de
leurs souvenirs, FF se lance dans un pari un peu
fou: sortir un album de chansons. On dit bien
«album», car dans les années 60 on l’avait entendu fredonner quelques airs de Guy Béart (Il
fait toujours beau quelque part) et même de
l’incontournable Serge Gainsbourg (Moi, faut
pas me prendre). Cette vocation (très) tardive,
on la doit en bonne partie à Alex Beaupain.
C’est lui qui avait eu l’idée de (re)faire chanter
Fabian en 2015 à l’occasion du livre-disque
d’Isabelle Monnin les Gens dans l’enveloppe. Logiquement, trois ans après, le talentueux chanteur et producteur est à la réalisation derrière
ce projet sans doute casse-gueule sur le papier.
Pourtant Fabian, un peu à l’image de Depardieu interprétant Barbara, révèle vocalement
une personnalité troublante, aussi forte que
fragile, magnifiquement soutenue par la justesse des subtils arrangements. Beaupain a su
également rassembler au service de l’actrice un
casting de choix, parfois surprenant.
Il fallait avoir l’idée d’aller chercher le déjanté
Nicolas Ker, âme du groupe post punk Poni
Hoax, qui signe avec le somptueux Tant de choses que j’aime, un des sommets du disque.
Transpercées d’une délicate, mais jamais trop
pesante, mélancolie, ces chansons, d’amour
A
LAURENT
GARNIER
The Cloud
Making
Machine
(F Communications)
Histoire Selon le musicien français, «il
Le résultat «Sans rentrer dans les dé-
n’y a pas sur la pochette d’histoire dans
l’histoire». «Chacun y voit ce qu’il veut,
précise l’illustratrice Hélène Builly interrogée sur la signification des personnages.
Une image porte déjà en elle toute une histoire, la faire vivre dans un nouveau contexte lui confère bien sûr de nouvelles choses à dire mais l’inconscient ne
s’affranchit pas totalement de ce qu’elle racontait auparavant, on entre alors dans le
détournement pour faire naître des solutions imaginaires. C’est là où le collage est
passionnant ! La technique n’a que peu
d’intérêt, c’est d’abord une irrésistible envie de changer l’ordre des choses.»
tails, conclut Garnier, j’ai trouvé qu’il
y avait tellement d’informations sur le
collage que cela décrivait parfaitement
ce que j’avais essayé de faire passer
dans le disque et mon état d’esprit de
l’époque. Quand elle nous a montré la
pochette, je l’ai immédiatement trouvée géniale, et nous lui avons demandé
un poster. Il nous fallait un poster à insérer dans le vinyle, la pochette devenant un bout d’une plus grande partie.
De tous mes albums, c’est ma pochette
préférée, celle dont je suis le plus fier.»
Recueilli par
BENOÎT CARRETIER
FRANÇOISE FABIAN Françoise Fabian
(Turenne Music/LaBréa Music/Wagram)
pour la plupart, au charme suranné savent habilement conjuguer au présent le temps qui
passe (la Conversation de Vincent Delerm, la
magistrale conclusion Je ne rêve plus de vous
signée Beaupain). Et ce défi réussi en beauté ne
sera heureusement pas le dernier. Elle va maintenant s’atteler à retranscrire sur scène cet album émouvant. Maximum respect.
PATRICE BARDOT
Vous aimerez aussi
CAROLE LAURE
Alibis (1978)
Soutenue par son époux Lewis Furey à la
composition, l’actrice canadienne signe
un album pop baroquede toute beauté.
Enfin, pour ceux qui s’en souviennent.
ALEX BEAUPAIN
Après moi le déluge (2013)
Une écriture digne de la Grande Chanson
Française, avec des majuscules partout,
cumulée avec une modernité
de tous les instants. Chapeau.
GÉRARD DEPARDIEU
Depardieu chante Barbara (2017)
Rencontre improbable, même si Gégé
avait accompagné la chanteuse sur
Lily Passion. Sur scène, c’est foudroyant.
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32 u
LE COFFRET
Les années folles du «Boss»
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Douglas Kennedy
Ecrivain
«Le drone metal? On dirait
de la musique pour Donald Trump»
La fin des années 80 est douloureuse
pour celui que l’on appelle le «Boss».
Son immense popularité post-Born in
the USA le dépasse. Il divorce même.
Les albums sortis à partir de cette période jusqu’au milieu des nineties ne
sont pas parmi ses plus réputés de
Bruce Springsteen. On pense notamment à Human Touch ou Lucky Town.
Pourtant, ils recélent tous de sacrés trésors. A l’image du dépouillé The Ghost
of Tom Joad, qui justifie à lui seul l’achat
de ce coffret somptueux, où les disques
sont remasterisés et accompagnés d’un
livre de 60 pages avec des photos rares
du natif du New Jersey. Un tirage limité
et numéroté, mais pas dédicacé. Faut
pas déconner quand même.
Bruce Springsteen, coffret The Album Collection vol.2, 1987-1996 (Legacy/SonyMusic).
www.brucespringsteen.net
L'AGENDA
SES BALLADES JAZZY
PRÉFÉRÉES
How Long Has this Been
Going on ?
One for my Baby and One More
for the Road
In the Wee Small Hours of the
Morning
SÉBASTIEN LEBAN. LEEXTRA. ÉDITIONS BELFOND
A
club de jazz. L’expérience du live
est incomparable.
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Adolescent à New York, j’ai entendu Ella Fitzgerald chanter Satin Doll, accompagnée par le
groupe de Duke Ellington lors d’un
concert d’hommage quelques
jours après la mort d’Ellington.
Un disque fétiche pour bien débuter la journée ?
Les Variations Goldberg de Bach,
dans l’extraordinaire version de
Glenn Gould en 1955.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence ?
J’écoute toujours de la musique
quand j’écris.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
And So it Goes de Billy Joel, bal-
lade mélancolique sur le chagrin.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
The Wall de Pink Floyd. Jamais
compris.
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
La Messe en si mineur de Bach.
Quelle pochette de disque avezvous envie d’encadrer chez
vous comme une œuvre d’art?
Round About Midnight de Miles
Davis.
Allez-vous en club pour danser,
draguer, écouter de la musique
sur un bon sound-system ou
n’allez-vous jamais en club ?
Je cours les clubs de jazz du
monde entier. The Village Vanguard et Jazz Standard de New
York, mais aussi le Duc des Lombards à Paris, A-Trane à Berlin et
Jazzhus Montmartre à Copenha-
gue comptent parmi mes favoris.
Quel est le disque que vous partagez avec la personne qui vous
accompagne dans la vie ?
Impossible de les mentionner
tous, il y en a trop.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
Unborn Child de Seals and Crofts:
un atroce duo de rock FM. Un
morceau anti-avortement qui est
quasiment devenu l’hymne officiel de cette droite chrétienne
américaine qui n’a qu’une obsession, supprimer le droit à l’avortement et nous ramener dans les
années 50, à l’époque du pire conservatisme sexuel.
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Dietrich Fischer-Dieskau chante
Winterreise de Schubert.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
Le groupe avec lequel Miles Davis
a enregistré Kind of Blue. Il y avait
des gens comme Bill Evans, John
Coltrane ou Cannonball Adderley,
avec qui je ne peux évidemment
pas entrer en compétition, mais ce
chef-d’œuvre qui en a nourri tant
d’autres a été enregistré avec tellement d’assurance et de rapidité
que j’aurais aimé être là avec eux.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours
pleurer ?
Un requiem allemand de Brahms.
Un requiem pour les vivants, dans
lequel le chagrin est plus important que cette absurde idée d’une
improbable vie éternelle.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Non, mais on dirait de la musique
pour Donald Trump.
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
19–25 mai
BENJAMIN PINARD
méricain francophile et très apprécié des lecteurs
français, Douglas
Kennedy publie le livre trois de sa
Symphonie du hasard. Le destin
d’Alice, dont il nous a conté la saga
familiale de Dublin à New York à
la fin du XXe siècle, va bientôt se
sceller. En attendant, l’auteur
new-yorkais parle de son amour
de la musique classique et du jazz.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club
Band, le jour même de sa sortie.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique ?
Je regretterai toujours d’avoir
vendu tous mes vinyles il y a des
années. Depuis, j’écoute énormément de radios sur le Web, notamment BBC 3 et France Musique,
que je considère comme les deux
meilleurs diffuseurs de classique
au monde. Je suis aussi fidèle à
TSF Jazz, mais après minuit,
quand il n’y a plus de pub.
Le dernier disque que vous
avez acheté ?
L’intégrale des Cantates de Bach
dirigée par Eliot Gardiner, qui leur
rend toute leur fraîcheur.
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Dans une salle de concert ou un
n Digne descendant de Ian Curtis,
membre brillant de l’éphémère duo
de DJ The Shulgin Twins, Alex
Bernis fête ce samedi soir cinquante ans d’activisme au service du
rock’n’roll, mais aussi de sa passion
pour le répertoire de Bézu, dont il
devrait livrer quelques reprises.
«A la queue leu leu» bien entendu.
(Ce samedi au Trabendo, Paris.)
n Une affiche qui a du sens. En
ouverture Chevalrex, dont le nouvel album Antislogan, chroniqué ici
même, déploie une chatoyante pop
en français marchant sur les traces
des artistes du label Lithium, dont
Dominique A fut le fer de lance.
Ça tombe bien, c’est lui qui succédera au jeune chanteur.
La vie est bien faite. Parfois.
(Jeudi au Liberté, Rennes.)
n Quel rapport entre la Mayenne
et les pachydermes ? C’est peut-être
l’apparition un soir d’ivresse d’un
trio de «roses» qui a poussé les organisateurs à nommer leur festival
Les 3 Eléphants. Ce qui n’empêche
pas la finesse de la programmation.
Comme cette inauguration où, aux
côtés des mammouths Vitalic ou
Juliette Armanet, on retiendra
surtout les punkos new wave de
HMLTD ou Maestro (photo). On
barrit de joie. (Vendredi, Arène/Patio/Club Grand Géant, Laval.)
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
u 33
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Page 36 : John Dewey / L’homme de la mise en situation
Page 37 : David Sedaris / Heureux en humour
Page 40 : Arnaldur Indridason /«Pourquoi ça marche»
Par
PHILIPPE GARNIER
Photos
ADAM GLANZMAN
n roman exceptionnel, mystérieusement
resté inédit en
France depuis sa parution en 1982»,
clame la pub du site Sonatine, l’éditeur de Jessie le héros. Ils oublient de
dire qu’ils étaient assis dessus depuis six ans et que le court roman
dérangeant de Lawrence Millman a
été démarché depuis plus longtemps encore, et refusé par la moitié
des éditeurs de Paris. L’objection
était toujours la même, navrante :
«C’est bien, mais dommage que ça
parle du Vietnam. Ça fait daté.» Ce
qui revient à ne pas voir la forêt à
cause de l’arbre, puisque le roman
est moins sur la guerre du Vietnam
que sur la télévision et ses effets sur
un esprit dit «faible».
Mais on peut comprendre les hésitations, peu importent les raisons des
frileux: car même si on se laisse porter par l’écriture et l’étonnant tour
de force stylistique qu’est Hero Jesse
(en v.o.), on en ressort inévitablement secoué. C’est justement parce
qu’on a vite Jesse à la bonne que les
méfaits qu’il commet deviennent de
plus en plus dérangeants. Jesse est
un bon gars américain qui aime son
papa et les steaks purée ; et il
ADORE son frangin Jeff qui fait son
service au Vietnam ; il ne voit pas
pourquoi il ne passe jamais dans son
émission préférée –les actualités télévisées et les images violentes dont
se repaît l’Amérique en cette fin des
années 60. Jesse est un gaillard en
bonne santé avec un truc dans le
pantalon comme une tête chercheuse, mais comme il ne fait pas la
différence entre un village qu’on
brûle au napalm et le frotti-frotta
avec les filles, il y a évidemment des
dérapages. Qui risquent bien de l’envoyer direct à Concord, où se trouve
l’institut pour les garçons comme
lui. Mais le roman de Millman, aussi
noir soit-il, est surtout sur l’effet que
peut avoir l’environnement sur un
esprit instable, et donc anticipe de
façon étonnante les massacres et
meurtres perpétrés prosaïquement
par des adolescents qui font la une
des journaux en Amérique de manière routinière aujourd’hui. Donc,
le contraire de «daté». Visionnaire?
Sur mon exemplaire, Millman a
écrit: «J’espère que Suite page 34
Le 13 mai chez lui à Cambridge (Massachusetts).
«U
Lawrence Millman
jette un froid
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34 u
LIVRES / À LA UNE
Lawrence Millman
jette un froid
tu ne rencontreras jamais aucun des personnages de ce livre.» Notez qu’il ne dit pas
juste Jesse, cela vaut aussi pour le
révérend faux derche et goutte au
nez, pour Hack, le copain de Jeff,
qui finit à la décharge, pour Pettigrew, le gardien de ladite décharge,
qui finit mal aussi. Ou pour tous ces
«canucks», bûcherons à la terrible
réputation de ce côté de la frontière.
Chacun sait que les Canadiens français ont tous des verrues, qui s’attrapent. Et si Jesse force un peu avec
Grace, la fille de Pettigrew dans son
trailer, on peut s’étonner qu’elle
prenne ça plutôt bien, encore que
vite lasse, et on en comprend vite la
raison. Chasse gardée, ce qui vaudra
à Pettigrew une balle dans le ventre.
Le seul personnage touchant est le
père de Jesse, avec son insondable
amour pour son fils.
Suite de la page 33
Le chic pour «brûler
les ponts»
Ce brillant et subtil tissage narratif,
avec ses voix de tête, ses dialogues
sans guillemets et ses passages aux
fantasmes de Jesse ne vient évidemment pas de nulle part. On
pense à ce que fait Jim Thompson
dans The Killer Inside Me (le Démon
dans ma peau) ou Pop.1280
(1275 Ames), dans lequel le héros
tient un diabolique discours cohérent et raisonnable pour expliquer
les plus atroces méfaits.
Mais, insiste Milman, à l’époque où
il écrivait le roman, personne n’écrivait sur ces gens frustres et sans culture, à part dans le Sud. On songe
évidemment à Cormac McCarthy, à
ses premiers romans appalachiens,
à ses ermites nécrophiles et garçons
de ferme enculeurs de pastèques.
Millman dit aussi avoir beaucoup lu
Erskine Caldwell, un auteur immensément populaire passé de
mode («pas ses trucs connus comme
le Petit Arpent du bon dieu, mais
des trucs plus tardifs…»). Il reconnaît aussi avoir été, au début du
moins, inspiré par le faible d’esprit
dans le Bruit et la Fureur de Faulkner. «J’ai commencé par écrire Jesse
à la première personne. J’en ai montré des bouts à mon agent d’alors. Il
aimait beaucoup, mais avait un
doute sur la première personne. Ce
qui tombait bien, parce que je commençais à m’apercevoir que ça me limitait bougrement. Il fallait que je
rende compte aussi du milieu de
Jesse, tous ces gens horribles.»
Le pire, c’est que son roman, aussi
terrible soit-il, est furieusement
drôle, et qu’on en ressort d’autant
plus éclaboussé. Millman conduit
son récit d’une main sûre, sans un
raté, jusqu’à la fin atroce avec la
mère qui appuie encore la filiation
du texte avec les classiques gothiques (horreur que l’on retrouve
dans une nouvelle qu’il a publiée
en 2008 chez un éditeur indépendant, «Going Home»).
Hero Jesse est heureusement traduit
par Claro (rien que ça), fort bien encore qu’un peu distraitement ou
mal relu (on sait qu’il sait que «mother» peut vouloir dire motherfucker, «fils de pute», sauf que là il met
«ça devrait calmer la mère», sans
jeu de mot). Et des négations deviennent des affirmations parfois.
Broutilles, sauf que sur une partition certes dérangée mais précise,
le texte supporte mal les couacs.
Qui sont rares, il faut le dire.
Mais à qui doit-on pareil ovni et
pourquoi Millman est-il si mal
connu et n’a-t-il pas été invité au
moins trois fois au festival de SaintMalo, ne serait-ce que pour son Last
Places de 1990 (Coins perdus chez
Actes Sud), un des meilleurs livres
de voyage du dernier demi-siècle?
De son propre aveu, ce tout-justeseptuagénaire a le chic pour «brûler
les ponts». Il avoue aussi préférer les
moustiques aux gens («Les moustiques vous piquent et puis s’envolent,
les gens restent et vous cassent les
couilles»). Il peut se montrer strident. Ou inconvenant. Quand il
vous dit qu’il a enseigné à Minneapolis dans une école pour débiles
mentaux, il dit bien comme ça,
«mental defectives». Le politically
correct lui hérisse le poil.
Le monde de l’édition l’a pourtant
bien traité au début. Son premier
(sur la tradition de la transmission
orale en Irlande) a été salué par certains de ses héros comme Edward
Hoagland dans le New York Times
Book Review et Larry McMurtry
dans le Washington Post. «Le téléphone ne s’est plus arrêté de sonner,
tous les rédacs chefs voulaient que je
voyage pour eux.» Il a par contre été
déçu par l’accueil fait à Hero Jesse,
même si le livre a été finaliste pour
le PEN / Hemingway Award. Il enseignait à Reykjavík quand le livre
est sorti en 1982. «Les critiques américains n’ont pas vu l’humour qu’il
y a derrière la noirceur. Par contre
je l’ai donné à lire à la présidente du
pays, Vigdís Finnbogadóttir, que je
connaissais (une femme de théâtre
experte en Jean Genet, vous imaginez ça aux States ?) et elle a beaucoup ri. En général, les Islandais se
marraient comme des baleines et
appréciaient beaucoup l’histoire.
Mais bon, les Islandais ont un sens
de l’humour très tordu, qui se retrouve dans leurs sagas, au milieu
de l’invraisemblable violence. Je les
ai beaucoup lues à un moment et
sans doute cela a-t-il déteint. J’ai
commencé le roman à Minneapolis,
puis je suis retourné au New
Hampshire où j’avais enseigné, mais
là j’étais chômeur et j’ai vécu dans
des endroits très bon marché comme
Lawrence Millman
devant chez lui
à Cambridge
(Massachusetts),
le 13 mai.
Les critiques
américains n’ont
pas vu l’humour
qu’il y a derrière la
noirceur. Par contre
j’ai donné [«Jessie
le Héros»] à lire
à la présidente
de l’Islande et elle
a beaucoup ri.»
Littleton, New Hampshire (Northton dans Jesse) et aussi sur la côte
du Maine. Je vivais avec une copine
qui était de là-bas, et je la tannais
pour qu’elle me donne des expressions du coin, comme par exemple
pour “dépêche-toi” et elle me disait
“cut bait and move”: déshameçonne
et dégage, ça ne peut venir que d’un
peuple de pêcheurs. Ma copine en
avait marre, elle pensait que je me
servais d’elle. Elle n’avait pas tout à
fait tort.»
Il fut un temps où Millman n’avait
qu’à demander et on l’envoyait où
bon lui semblait. En plus du National Geographic, Outside et The Atlantic Monthly, il a longtemps travaillé pour le magazine Island, basé
à Santa Barbara. «J’appelais et disais, “j’ai besoin d’aller à Yap” (une
île minuscule du Pacifique dans les
Carolines). Ou “envoyez-moi à Bornéo”. Maintenant tout ça est en ligne, il n’y a plus de budget…»
S’il a parfois voyagé dans les pays
chauds comme le versant amazonien de l’Equateur (à la recherche
–vaine, au final– de réducteurs de
têtes encore en pratique), ou été aux
champignons (kulat) avec d’autres
ex-réducteurs de têtes, les Iban de
Bornéo, Millman a toujours été incommodé par la chaleur. Même à
Kansas City où il est né et a grandi,
il restait à l’ombre d’un certain pont
près de chez lui. Quand on lui demande pourquoi il n’a jamais écrit
sur le Midwest il décrète: «Etant du
Milieu, j’ai toujours été attiré par les
bords, les marges lointaines.» Et de
préférence les endroits rebutants et
froids.
Un des plaisirs incomparables
qu’on trouve dans Last Places, c’est
de l’entendre rhapsodier sur le
camp qu’il se choisit sur une plage
bordée d’à-pics monstrueux. Son
appétit pour l’inconfort rappelle comiquement celui de cet autre explorateur anachronique, Wilfred Thesiger. Après avoir lyriquement décrit
un champ d’angélique, Millman
mentionne juste en passant qu’il y
a une mouche par fleur. L’été des régions arctiques bourdonne de vie,
et de moustiques. «Le truc, c’est de
ne pas se laver. Les touristes là-bas
disent tous que les autochtones
puent, mais ils ne voient pas que les
couches de crasse sont bien plus efficaces contre les moustiques que tous
leurs pschitt-pschitt.»
Comique «mal
embouchés»
Son idée du tourisme est de se rendre au trou-du-cul de l’Islande à
Hornstrandir, dans l’ouest de l’île,
pour rendre visite à un phare isolé et
son gardien, Johann Pétursson, station météorologique à lui tout seul
et grand lecteur devant l’éternel. Il
a accumulé 16000 livres dans son
phare en douze ans. Millman a le
chic pour brosser un portrait en une
ou deux lignes qui font mouche. Ici,
par exemple, il se contente de noter
que Pétursson a pris ce boulot pour
écrire un livre en toute quiétude
(comme Nicholson dans The Shining?) et qu’au bout de quinze ans le
truc n’est toujours pas fini. Mais le
gardien de phare en lit des bouts sur
la radio météo aux marins de chalutiers. «C’est ça que j’aime chez ces
gens-là. Je suis docteur en littérature, mais un jour je m’en suis fait remontrer par un fermier qui m’a fait
un cours sur Samuel Beckett.»
Millman est toujours attiré par ce
genre de phénomènes et par les
peuplades, disons, un chouïa frus-
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u 35
LAWRENCE MILLMAN
JESSIE LE HÉROS
Traduit de l’anglais
(Etats-Unis) par Claro.
Sonatine, 205 pp., 19 €
comestibles et carrément dédaignées des mycophiles. Lors d’une
visite à Pasadena il y a deux ans, j’ai
eu toutes les peines du monde à lui
faire quitter le parking en raison de
la présence d’un Agaricus bitorquis
d’aspect tout à fait insignifiant
(pour ne pas dire carrément ringard) mais qui paraît-il décompose
exclusivement l’asphalte.
Ses Inuits ou
Groenlandais chéris
tres. Il adore le Groenland, par
exemple, surtout pour le mépris
dans lequel ses habitants sont tenus
par leur pouvoir tutélaire, le Danemark. Parlant du redoutable hakal,
la viande de requin séchée qui si
vous en trimballez un morceau dans
le sac à dos et voyagez en car peut
vous attirer les regards, il affirme
que «le requin du Groenland urine
par les pores de sa peau» et doit
donc être enterré plusieurs mois
pour perdre un peu de ses effluves
amoniaquées (il a rencontré un paysan qui affirme que tout hakal qui
n’a pas été enterré cinq ans ne vaut
pas le coup). Renseignements pris,
ce monstrueux requin d’une demi-
tonne retient bien toute l’urée dans
son corps pour maintenir sa température égale à celle de l’eau dehors,
mais ce n’est pas exactement faire
pipi. C’est la méthode Millman: il a
retenu votre attention. Sa description des skuas lors de sa visite dans
l’île écossaise de Foula (sujet du film
de Michael Powell A l’angle du
monde, que Millman réussit à égratigner dans la foulée) est par contre
à pisser de rire. Les skuas, ou «bonkers» pour les autochtones, adorent
tellement foncer sur vous en piqué
et vous cogner la tête que les habitants portent des casques. Malgré
l’inconvénient, Millman leur voue
une admiration sans borne pour
être la seule espèce d’oiseaux marins à choisir de rester en régions
arctiques sans migrer. On sent qu’il
voudrait bien faire pareil.
La seule lecture de Hero Jesse et de
Coins perdus suffirait à qualifier leur
auteur d’écrivain comique, épithète
auquel il objecte vigoureusement,
même si on avait en tête Evelyn
Waugh ou Flannery O’Connor. Comique comme dans «mal embouché». Il préfère se dire «outsider»,
souligner le côté ethnographique de
tout ce qu’il écrit, ou le fait qu’il porte
beaucoup de casquettes. Amen.
Car avec le temps, il semble être devenu plus essayiste et satiriste
qu’autre chose, et après une dou-
zaine de livres allant de Giant Polypores and Stoned Reindeer («Polypores géants et rênes défoncés», un
recueil de textes sur les champignons, mais qui a aussi une théorie
sur le père Noël) à Northern Latitudes, Lost in the Arctic, etc., il écrit à
présent un «Book of Origins» –un livre assez abscons sur «les origines
d’à peu près tout». Un de ses petits
derniers est Fascinating Fungi of
New England, la seule de ses œuvres
à parler du Massachusetts – étonnant pour un résident de Cambridge depuis des lustres. Sa passion pour toutes choses fungus
pourrait être dévorante. Il se spécialise évidemment sur les espèces non
Volontiers ronchon, ce n’est pas
d’aujourd’hui qu’il râle contre l’éradication des traditions. Son premier
livre, sur les conteurs irlandais qui
lui parlaient dans les pubs, s’appelait : Our Like Will Not Be There
Again ( en gros, on a cassé le
moule). Les vieux avaient un mot
pour la télé qui faisait déjà ses ravages dans les pubs. Ils appelaient le
poste «The Monster». Misanthrope,
Millman ? Quasi luddite, en tout
cas: pas de voiture, pas de portable,
un ordi par force.
De même il déplore que ses Inuits
ou Groenlandais chéris réduisent
aujourd’hui leur monde et leur vie
à un million de pixels sur l’écran de
leur portable. Pas étonnant qu’il ait
fini par leur préférer les champignons –qui, selon lui, hériteront de
la planète et la constituent déjà en
grande partie. Il est capable de s’esbaudir sur un timbre de Macédoine,
certes magnifique avec son International Klein Blue, qui reproduit un
corticioïde («champignon croûte»,
catégorie pourtant dédaignée des
amateurs) nommé Terana caerulea.
Il a déjà une montagne nommée
pour lui au Groenland du côté
d’Angmagssalik, mais il préférerait,
à un éventuel Pulitzer ou National
Book Award, donner son nom à un
fungus, de préférence insignifiant
et laid. Il est quand même fier
d’avoir un ver qui porte son nom,
Diomedia Millmani, un nouveau genus d’Onychophora, le «velvet
worm» du Honduras découvert par
l’entomologue français Louis
Eugène Bouvier. Ver velours est
bien poétique, pour ce qui ressemble plus à une limace.
Heureusement, Millman ne pourra
pas lire ça, son don pour les langues
étant limité. Mais comment parlet-il à tous ces gens dans le grand
nord? «Ils parlent tous anglais, c’est
la lingua franca. Sauf au Goenland,
là il a fallu que j’apprenne.» Ce qui
lui a permis un jour de traduire une
VHS des Chiens de paille de Sam
Peckinpah à une famille d’Inuits.
«Ils l’ont joué trois fois de suite. Les
mômes, surtout, raffolaient du piège
à ours et de la violence, et adoraient
hurler kani! chaque fois que Dustin
Hoffman apparaissait. Kani, c’est
comme gringo, leur mot pas gentil
pour les Américains.» •
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36 u
POCHES
GÉRARD PUSSEY
LA MÉMOIRE DU LAC
Le Castor astral «Galaxie»,
318 pp., 10,90 €.
«Surgie des profondeurs, une forme
oblongue, d’un sombre acajou, enluminé de reflets mauves, s’élance hors
du lac, comme pour provoquer le ciel.
Un court instant, cette torpille inscrit sa
longue courbe puissante dans l’air, avant
de se laisser choir dans un éblouissement d’écume et d’algues lacérées,
pour retourner s’envaser aux abysses.»
Vignes de vie
Frasques ivres
et mélancoliques
avec Christian
Authier
John Dewey, la
démocratie par
les actes Parution
d’«Ecrits politiques»
Par ANTONIN IOMMI-AMUNATEGUI
Par ROBERT MAGGIORI
es happy hours vont mal finir; c’est la prédiction d’une mendiante siphonnée, à mi-roman. Toulouse, 2011. Thomas, jeune homme
solitaire, lecteur exigeant, cinéphile solide,
flâneur déconnecté, lève la tête du guidon de longues études
austères; et puisqu’il doit désormais travailler, il rêve «de
quelque chose de drôle et d’un peu sauvage». Un hasard le
mène à Robert, de 25 balais son aîné, agent en vins (naturels), grande gueule et gosier idoine, qui va l’embaucher (au
black) et l’embringuer dans ce milieu à part, fait de déjeuners qui se métamorphosent en dîners, de salons où l’on
recrache (plus ou moins) et de virées de tout poil. C’est le
contexte et le prétexte à ce roman zigzaguant, tantôt
d’ivresse, tantôt maquisard. «Chez ces zèbres, l’incartade
et l’échappée belle n’étaient pas que des vues de l’esprit. Certains franchissaient le pas en tournant le dos aux destins programmés.» Une belle bande de zigues croisera en effet la
route de Thomas; le lecteur attentif ou introduit reconnaîtra
parfois, derrière les pseudos à l’eau claire, des camarades
d’Authier (qui nous avait déjà fait le coup dans l’essai De chez
nous): l’auteur Sébastien Lapaque, le chef Yves Camdeborde
ou le vigneron Jean-Christophe Comor. Il y a d’ailleurs sûrement beaucoup d’Authier dans ce Thomas; et une ode à son
propre amour du «temps des sourires évanouis» dans ces virées amicales (et essentiellement masculines, les femmes
incarnant plutôt l’idéal perdu ou éphémère).
Thomas, comme Authier croit-on, est souvent le spectateur
des frasques de la petite bande de ces buveurs accomplis,
qui s’enivrent de belles «quilles» (les noms de Callcut, Jouret, Puzelat, Pfifferling circulent dans le livre comme des
mots de passe) et prennent la poudre d’escampette dès
qu’ils le peuvent, en voiture ou dans un verre. Ils fuient
quelque chose; probablement l’ordre des choses actuelles,
cet espace-temps contemporain dans lequel leur gouaille,
leurs goûts, leur combustible nostalgique, brûle à perte.
A cinq, ils ont 200 ans, 10 ans d’âge mental et 1000 ans
d’esprit, résume bien Thomas-Christian. «Rien de grave
ne pouvait arriver à ces vieux enfants.»
Parfois, au détour d’une nuit, la grâce leur fait un clin d’œil
en passant. «De tels instants, simples et aristocratiques, valaient la peine d’être vécus. De cette joie, il ressentit une nostalgie par anticipation.» La nostalgie, toujours, cette autre
forme d’ivresse. Thomas tombera amoureux de Zoé, qui
lui offre «ce maelström d’émotions, de sentiments obscurs
et précieux où l’existence plongeait ses racines, de prémonitions d’une vie à venir qui ne tiendrait peut-être pas toutes
ses promesses, mais qui en conservait la possibilité avant
que la nostalgie des années éteintes et la mélancolie des fêtes
évanouies ne rétrécissent la focale et n’effacent l’horizon».
Christian Authier est meilleur quand il baisse la garde que
quand il donne des coups; c’est quand il cause d’amours
(perdues ou actives) qu’il est finalement le plus frappant.
Son élément-né, c’est cette mélancolie douce; la possibilité
d’une idylle et la nostalgie qui vient inévitablement. •
n même temps qu’est réédité Démocratie et éducation (Armand Colin), paraît, de John Dewey, un
important volume d’Ecrits politiques:
ainsi sont éclairées deux facettes supplémentaires de l’émérite représentant
du pragmatisme, que Bertrand Russell
considérait comme «le plus important
philosophe américain du XXe siècle», et
dont l’œuvre, recouvrant l’épistémologie, la psychologie, l’esthétique, l’éthique, se déploie aussi, en effet, sur le terrain de la science politique et de la
pédagogie. On sait que Dewey a été une
sorte de «conscience morale» progressiste des Etats-Unis, et qu’il s’est engagé, malgré son caractère réservé
(«the quiet man»), dans de nombreuses
batailles en faveur de la démocratie, de
la justice et de l’égalité. Il a beaucoup
écrit – environ 300 publications ! – et
s’est chargé d’une multitude de tâches
académiques (président de dizaines
d’associations ou de sociétés savantes,
visiting professor au Japon ou en
Chine), mais il n’a jamais renoncé à son
engagement civil, qui l’a fait participer
à la fondation de l’American Civil Liberties Union, ou de la League for Independent Political Action (d’où il espérait que naquît un parti politique),
manifester contre la condamnation à
mort des anarchistes italiens Sacco et
Vanzetti, conduire des missions sur
l’éducation au Mexique, en Turquie
ou en Russie soviétique, présider la
commission d’enquête sur le procès
Trotski à Mexico…
Les réflexions pédagogiques de Dewey
ont pris appui sur l’expérience concrète. Son «école active» (learning by
doing), dont s’inspirera par exemple
Maria Montessori, proposait un enseignement fondé non sur l’apprentissage
mémoriel de notions abstraites mais
sur des travaux répondant aux intérêts
et aux choix des élèves, lesquels, dans
le «laboratoire» pédagogique ouvert
par le philosophe à l’université de Chicago, pouvaient cuisiner, coudre, confectionner des produits, cultiver un
potager… De la même façon, l’approche des questions politiques, si elle a
un versant théorique – dans Reconstruction en philosophie ou le Public et
ses problèmes notamment– repose es-
C
CHRISTIAN AUTHIER
DES HEURES HEUREUSES Flammarion, 270 pp., 19 €
E
sentiellement chez Dewey sur «la conviction typiquement pragmatiste»,
écrit Jean-Pierre Cometti, que la valeur
de nos idées «se mesure à leurs conséquences dans la vie pratique des hommes». Ce qui explique le rejet des philosophies qui se réfugient dans l’«absolu
du droit et de la loi ou dans une téléologie plus ou moins déguisée», et le rôle
central donné à l’enquête ou à l’expérience, lesquelles exigent que toute
question soit insérée dans une situation, sociale ou politique, où elle peut
être traitée.
«Méthodes de la démocratie».
Les textes qui composent les Ecrits politiques recouvrent un arc historique
extrêmement large: le premier, «L’éthique de la démocratie», date de 1888, le
dernier, «Le monde un de Hitler et du
nationalisme-socialisme», de 1942
(Dewey est né à Burlington en 1859, et
est mort à New York en 1952 – six ans
après son… second mariage, à 87 ans!).
Autant dire que tous les événements
marquants du «court XXe siècle» (Eric
Hobsbawm) ont nourri ses analyses. Il
s’est toujours posé en défenseur des valeurs et des «méthodes de la démocratie», vue comme une réalité quasi naturelle. De même que dans la nature
l’individu est en constante interaction
avec son environnement, de même, en
démocratie, chaque individu participe
avec ses propres forces et capacités au
bien-être de tous, et reçoit à son tour
une part du bien-être général. Le philosophe n’en ignore évidemment pas les
pathologies et les dégénérescences –il
est contemporain des deux guerres
mondiales, de la révolution russe, du
fascisme, de la crise de 29, du nazisme…– et voit bien que dans les démocraties existantes, cette «collaboration» ne s’est pas faite de façon
équilibrée, et que les groupes sociaux
les plus élevés en ont tiré davantage de
bénéfices, ne laissant aux classes défavorisées que misère. La responsabilité
en incombe au libéralisme classique,
qui a noué la liberté politique (libérale)
à la liberté économique (libériste), et a
fini par établir un «régime financier et
compétitif» accompagné de «brutalités» et d’«iniquités», sinon de «la distorsion et la dévastation de la personnalité
John Dewey (1859-1952), philosophe et
humaine». C’est pourquoi il faut opter
pour un «libéralisme démocratique radical», dans lequel liberté et égalité ne
sauraient à aucun moment être disjointes. Ce radicalisme –qui a valu à Dewey
d’être parfois traité de «bolchevik» –
n’est pas le renversement révolutionnaire, et ne pose aucune fin radieuse
qu’on pourrait atteindre par des
moyens violents, oppressifs, liberticides. «Il est facile de comprendre que les
individus qui sont en contact étroit avec
les inégalités et les tragédies qui affectent le système actuel, et qui sont conscients que nous possédons désormais
toutes les ressources nécessaires pour
créer un système social de sécurité et
d’opportunité pour tous, puissent être
pressés de renverser le système existant
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«Si mon œuvre ne peut
refléter la beauté telle
que je l’ai vue, sentie,
sans dépendre de la
tradition ancienne
ni se borner à une
imitation, je ne pourrai
pas la reconnaître
comme mienne.»
SÔSEKI
OREILLER D’HERBE
OU LE VOYAGE POÉTIQUE
Nouvelle traduction du
japonais par Elisabeth
Suetsugu. Picquier poche,
272 pp., 10 €.
u 37
«Nonobstant le développement prématuré de mon esprit, quand je me regardais, je voyais un garçon de
quinze ans. A cet âge, interroger
l’abbé au sujet des secrets de ma mère
me semblait téméraire et irrespectueux, particulièrement ceux que son
langage avait su colorer d’une touche
mystérieuse pour moi.»
CAMILO CASTELO BRANCO
MYSTÈRES DE LISBONNE
Traduit du portugais par Carlos
Saboga et Eva Bacelar. Michel
Lafon «poche», 742 pp., 9,30 €.
Tel père telle farce
L’écrivain et humoriste
américain David Sedaris
enrôle sa famille dans
des récits hilarants
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
n type
e n t r e
dans un
wagonbar» : le titre de l’une des histoires du nouveau recueil de
David Sedaris en appelle un
autre, Un Cheval entre dans
un bar, celui du dernier roman
de David Grossman (Seuil,
2015). Un cheval entre dans
un bar était l’amorce d’une
plaisanterie dont la chute
n’était pas révélée. Le héros de
David Grossman pratiquait le
stand-up en Israël, il était juif,
drôle et tragique. David Sedaris est un Américain né en
1956, comédien de stand-up
autant qu’écrivain – les notices biographiques américaines le qualifient d’«humoriste». Vous ne trouverez
rien de tragique dans ses
textes, même s’il se peint en
caliméro maladroit. Ses livres
rassemblent des récits comiques, autobiographiques et
irrévérencieux. Sedaris joue
ses sketchs sur scène lors des
tournées nombreuses qu’il
effectue aux Etats-Unis. Làbas, chacun de ses livres occupe à sa parution la tête
des listes de best-sellers.
David Sedaris collabore au
New Yorker et fait aussi de la
radio pour la BBC et pour NPR
(National Public Radio), une
antenne américaine que l’on
rapproche de France Culture.
En France, où Sedaris aime
passer du temps entre Paris
et la Normandie, sa célébrité
est moindre.
«U
pédagogue américain, en 1935. PHOTO GETTY IMAGES
par n’importe quel moyen. Mais les
moyens démocratiques et les fins démocratiques ne font qu’un et sont indissociables.» La croyance en la démocratie,
«énergique, activiste et militante» doit
tenir à «notre foi en notre nature humaine commune», et au «pouvoir d’une
action volontaire fondée sur l’intelligence
publique collective».
«Croyance généreuse». On a parfois
accusé John Dewey de croire de façon
«indue et utopique» à la force de l’éducation et aux «possibilités de l’intelligence».
Mais est-ce irréaliste de soutenir que dénoncer le fascisme, le nazisme, et toutes
les formes de politiques qu’accompagnent l’intolérance, l’injustice, l’inégalité, l’exclusion, l’incitation à la haine,
«n’est que de l’hypocrisie», si, «dans nos
relations personnelles avec d’autres, dans
nos démarches et nos conversations quotidiennes nous sommes animés par des
préjugés de race, de couleur ou de classe,
et non par une croyance généreuse dans
les possibilités des êtres humains»? Estelle vraiment insensée, cette «foi démocratique», qui «consiste à croire que tout
être humain, indépendamment de
la somme ou de l’étendue de ses talents
personnels, possède un droit aux mêmes
possibilités de développement de ses dons
que tout autre» ? •
JOHN DEWEY ECRITS POLITIQUES
Traduit de l’anglais, présenté et annoté
par Jean-Pierre Cometti et Joëlle Zask,
Gallimard, 512 pp., 33 €.
Décalage. Son origine grecque et la rusticité avec laquelle
ses parents, son père surtout,
les ont élevés, son frère, ses
sœurs et lui, apportent à ses
récits le décalage qui amuse
lecteurs et auditeurs. L’éducation nord-américaine se caractérise par la permissivité ?
Chez les Sedaris, on ne mangeait pas de ce pain-là: «Tout
ce que tu touches se transforme
en merde», disait son père à
l’auteur. Ce dernier avait un
camarade de 7 ans qui n’acceptait de se nourrir que d’aliments blancs : «Si j’en avais
fait autant, mes parents
auraient dit : “Parfait”, et
m’auraient servi un bol de
colle, suivie de mastic à joints
et peut-être aussi de sperme si
j’avais été sage.» Les habitués
de l’univers de Sedaris deviennent des familiers de ce père,
et d’autres personnages récurrents de la planète Sedaris :
Hugh, son compagnon, ou
Gretchen, l’une de ses sœurs.
Tous les prénoms sont les
vrais.
L’actualité et la politique entrent rarement dans ces textes
de David Sedaris. Il nous apprend qu’«aux Etats-Unis, à
moins que vous n’écriviez sur la
politique, vous ne vous attendez pas à être interrogé sur le
sujet» lors de tournées littéraires. En France, on ne lâche pas
l’Américain Sedaris sur la
question. La preuve dans
«Obama !!!» : L’auteur vit une
partie de l’année en Angleterre
et il s’y trouvait lorsqu’Obama
fut investi président en janvier 2009. Hugh et lui suivaient la cérémonie sur la
BBC : «Toutes les trois secondes, on rappelait qu’Obama
était noir et qu’il serait le premier président noir des EtatsUnis. Au début, j’ai pensé que
les allusions étaient destinées
aux non-voyants et qu’il s’agissait d’un pense-bête au cas où
ils auraient oublié.» Ce qu’attend surtout l’écrivain de l’ère
qui s’ouvre, c’est la légalisation du mariage gay.
David Sedaris a grandi dans
une famille de classe moyenne
à Raleigh, en Caroline du
Nord. Dans «Un ami dans le
ghetto», il raconte qu’enfant,
il a tenté de se rapprocher
d’une fille noire plus pauvre
que lui: l’attelage n’a pas fonc-
tionné, et la culpabilité l’a
rongé. Il a une recette pour
rencontrer l’Autre : «Si vous
cherchiez un ami dont la vie
est, sur le plan économique,
l’inverse de la vôtre, ce que
vous avez probablement de
mieux à faire, c’est de trouver
un correspondant, de ceux
qu’on a normalement à l’école
primaire. Quelqu’un qui vous
écrit de loin pour vous dire que
son dromadaire s’est enfui.
Tout se fait par courrier. […]
Votre première pensée n’est
pas: «Beurk, un dromadaire!
mais «Ouah, un dromadaire!»
Farce. L’écrivain ne va jamais
trop loin dans le politiquement incorrect, tel n’est pas
son créneau. Il est drôle et gaffeur, rarement sarcastique. Il
ne se prive pas de raconter
l’agression de sa sœur par un
Noir, un soir en ville. Elle était
alors étudiante, David Sedaris
avait de son côté terminé de
brèves études et travaillait
dans un restaurant bio, donc
vertueux, qui l’exploitait. L’hilarant «Rester tranquille» raconte la façon dont le père
Sedaris décide de trouver le
coupable à la place de la police, qu’il juge inefficace. Ce
patriarche qui éructe et roule
des mécaniques ne connaît ni
l’abattement, ni la sentimentalité. Il est plutôt furieux et ridicule, et face à sa détermination, ses enfants demeurent
impuissants. La battue pour
retrouver le coupable tourne à
la farce: le caractère ronchon
et abrupt de sa famille remplit
la même fonction pour Sedaris que la judéité chez d’autres
comiques. •
DAVID SEDARIS
LE HIBOU DANS TOUS
SES ÉTATS
Traduit de l’anglais (EtatsUnis) par Thierry
Beauchamp.
L’Olivier, 256 pp., 22,50 €.
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38 u
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
POCHES
«Notre vie collective n’est plus une imbrication élémentaire de l’un avec l’autre (Ineinander), mais une juxtaposition accommodante
de l’un à côté de l’autre (Nebeneinander) ;
n’éprouvons-nous pas néanmoins, chaque fois
que deux regards vrais se rencontrent, que
pour nous le “Tu” est toujours primaire et que
la disposition réciproque de l’un envers l’autre
(Einander) a quelque chose de sacré ?»
MARTIN BUBER
COMMUNAUTÉ
Traduit de l’allemand par
Gaël Cheptou, préfacé
par Dominique Bourel.
Editions de l’éclat
«éclats», 160 pp., 10 €.
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Dans la tête de Restif et Casanova
Prix de
saison
Gaëlle Nohant a le prix des
Libraires pour Légende
d’un dormeur éveillé (Héloïse d’Ormesson), Maud
Simonnot le prix ValeryLarbaud avec la Nuit pour
adresse (Gallimard). Le
grand prix de l’Imaginaire
va aux romans Toxoplasma de Sabrina Calvo
(La Volte), l’Arche de
Darwin de James Morrow
(Au diable Vauvert), et à la
nouvelle «Serf-MadeMan ? ou la créativité discutable de Nolan Peskine»
d’Alain Damasio, dans Au
bal des actifs (La Volte).
Par DANIELLE RISTERUCCI-ROUDNICKY
Universitaire, traductrice (Berlin)
eux hommes célèbres, Restif
de La Bretonne et Casanova
de Seingalt, entretiennent, au
soir de leur vie, une correspondance imaginaire. Avec un plaisir chaque fois renouvelé, Mémoires d’oubli a
rythmé pendant une semaine mes rendezvous de lectrice avec les deux brillants épistoliers, ainsi qu’avec leur complice en littérature. A travers leurs aspirations, leurs
attentes et leurs découragements (les signatures des années 1794 et 1795 sont de bons
baromètres à ce propos), nous «revivons» la
Révolution française dans ses espoirs, ses
contradictions et ses horreurs. La double
perspective – la française, la vénitienne –
saisie à travers deux sensibilités imaginées,
reconstruites et restituées, enrichit la vision
de cette fin d’époque. Car il s’agit bien de
cela, la fin d’un monde qui n’est pas sans offrir un miroir au nôtre. De «Rien de plus
inégalitaire que l’égalité» – l’épigraphe du
roman, Nihil œqualitate inœqualius, donne
le ton –, au rejet des fanatismes, on peut
broder au présent sur ces passages et sur
bien d’autres. Quant aux femmes et à leurs
«revendications», il est plaisant d’entendre
une voix féminine, dans la cohérence de ses
rôles, ironiser sur elles à travers des paroles
d’hommes. Mais les séducteurs invétérés
que furent les deux écrivains s’inscrivent en
faux contre le marquis de Sade, marquant
bien la différence entre la séduction et la
domination.
Ce n’est pas sans une certaine timidité que
l’on pénètre dans l’univers offert au lecteur.
Ce qui, d’emblée, impressionne, c’est la
somme de travail et de recherches que l’on
imagine en archives, terreau de ce livre, et
qui mériterait d’être accessible, sans alourdir le texte. Mais le charme sous lequel on
tombe, dès les premières pages, c’est celui
de la langue. Quelle langue ! Les lettres offrent un festival d’élégance, d’expressions
oubliées, de métaphores surprenantes, de
réflexions sur la langue, d’allusions à la traduction, de citations qui parfois jouent sur
l’ambiguïté, même si les guillemets établissent la distance. Et puis, occuper, pour une
femme, un double statut de locuteurs masculins est une véritable prouesse, un défi relevé avec brio, vraiment.
Chantal Talagrand signe ici une œuvre puissante dont le plaisir exigeant égale celui que
procurent les ouvrages de Marguerite Yourcenar. Tout à la fois tableau historique, réflexion sur le politique et ses philosophies,
plaidoyer pour la raison, réquisitoire contre
la violence sous toutes ses formes, réseau
d’aphorismes et de maximes sur fond d’adages : dans ce roman épistolaire à la force
théâtrale où se côtoient les documents les
plus authentiques et les fictions les plus
imaginaires, passent l’anecdote et l’esprit,
cette difficile combinaison qui engendre,
lorsqu’elle est réussie, le plaisir intense et
la réflexion du lecteur. Car, partie prenante
dans ce long et brillant échange, une fois
le livre refermé, il n’est pas quitte: l’écriture
travaille en lui. •
VENTES
TITRE
Qui a tué mon père
Un été avec Homère
Le Lambeau
La Jeune fille et la nuit
La Disparition de Stephanie Mailer
Le Suspendu de Conakry
Les Leçons du pouvoir
La Terre des morts
Puisque tout passe
Couleurs de l’incendie
D
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 11 au 17/05/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(3)
3
(2)
4
(5)
5
(4)
6
(7)
7 (14)
8
(6)
9 (12)
10
(11)
CHANTAL TALAGRAND MÉMOIRES
D’OUBLI. RESTIF & CASANOVA 1789-1798
Editions Furor, 344 pp., 24 €.
La gauche est dans les livres et dans les librairies. François
Hollande dédicace par centaines les exemplaires de ses
Leçons du pouvoir. Vendredi, il était à Montmartre, reçu
par la Librairie des Abbesses. Le mois prochain il sera à
Rouen, à L’Armitière. Avec Paris, sa tournée aura compté
dix-sept villes depuis avril, à commencer par Tulle,
évidemment.
La politique guide la rage de Qui a tué mon père. Edouard
Louis l’a répété sur le plateau exceptionnellement intéres-
Par ici les
Festivals
Les Assises internationales du roman organisées
par la Villa Gillet se tiennent aux Subsistances à
Lyon de lundi à dimanche
(www.villagillet.net). Le
festival Oh les beaux jours !
joue les frictions littéraires
de mardi à dimanche dans
différents lieux à Marseille
(ohlesbeauxjours.fr). Les
Imaginales, installées sur
les bords de la Moselle à
Epinal, ont pour thème les
«créatures» et pour pays
invité, Canada et Québec,
de jeudi à dimanche
(www.imaginales.fr).
En France en 1789. PHOTO SELVA . LEEMAGE
AUTEUR
Edouard Louis
Sylvain Tesson
Philippe Lançon
Guillaume Musso
Joël Dicker
Jean-Christophe Rufin
François Hollande
Jean-Christophe Grangé
Claire Chazal
Pierre Lemaitre
ÉDITEUR
Seuil
Equateurs
Gallimard
Calmann-Lévy
Fallois
Flammarion
Stock
Albin Michel
Grasset
Albin Michel
sant de la Grande Librairie jeudi : remboursement d’un
médicament annulé, ou baisse de cinq euros d’une allocation, ce genre de décision gouvernementale n’affecte que
les classes les plus défavorisées.
A part leur propre histoire familiale –mais c’est le cas de
figure le plus rare–, qu’est-ce qui nourrit la connaissance
intime de la misère d’autrui qu’ont les romanciers ? Réponse lors des Etats généraux du livre qui se tiennent le
mardi: les écrivains sont les prolétaires de l’art. Cl.D.
SORTIE
04/05/2018
19/04/2018
12/04/2018
24/04/2018
07/03/2018
28/03/2018
11/04/2018
02/05/2018
02/05/2018
03/01/2018
VENTES
100
94
78
70
55
39
36
36
35
31
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
84 580 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes d’Un été
avec Homère représentent 94 %
de celles de Qui a tué mon père.
Rendezvous
Débat avec Jean-François
Hamel (Nous sommes tous
la pègre: les années 68 de
Blanchot, Minuit) et Boris
Gobille (le mai 1968 des écrivains, CNRS) à Compagnie
mardi à 18h30 (58, rue des
Ecoles 75005). Michèle
Ignazi reçoit Hanns Zischler
et Jean-Christophe Bailly
autour d’Histoires égarées
(Macula) mardi à 19 heures
(17, rue de Jouy 75004).
Edouard Louis présente Qui
a tué mon père (Seuil) mercredi à 18 heures à la librairie des Abbesses (30, rue
Yvonne-Le-Tac 75018).
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
GENEVIÈVE FRAISSE
LE PRIVILÈGE DE SIMONE
DE BEAUVOIR
Folio «Essais», 151 pp., 6 €.
«Peut-on dire que, face à
l’histoire future, Simone de
Beauvoir rêve de fraternité ?
Peut-on croire que la
libération qu’elle appelle
entraîne une réconciliation
entre les sexes ? Mais d’où
viendrions-nous, les
femmes ?»
ROMANS
NATASHA
SOOBRAMANIEN
GENIE ET PAUL
Traduit de l’anglais par
Nathacha Appanah.
Gallimard «Continents
noirs», 260 pp., 23 €.
Genie et Paul, modernes admirateurs du roman de Bernardin de Saint-Pierre, n’ont
pas le même père, mais ils
sont frère et sœur à la vie à la
mort. Elle a 5 ans et lui 10
quand ils arrivent à Londres
avec leur mère. Ils quittent
l’île Maurice. Paul ne s’en remettra pas et ne pensera qu’à
rentrer. Genie n’a pas les mêmes souvenirs, ni la même
nostalgie. D’un bout à l’autre
du roman –le premier de Natasha Soobramanien, née à
Londres de parents mauriciens–, Genie est à la recherche de Paul. Ce qui l’amène à
visiter quelques cercles de
l’enfer contemporain, mais
fait émerger aussi de nombreux destins, enchâssés
dans le récit principal. Cl.D.
KRISTOF MAGNUSSON
URGENCES
ET SENTIMENTS
Traduit de l’allemand
par Gaëlle Guicheney.
Métailié, 288 pp., 20 €.
«Nerf olfactif, nerf optique,
nerf oculomoteur, nerf
trochléaire, nerf trijumeau,
nerf abducens»… Quand
Anita se sent mal, elle se ré-
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
cite le nom des 12 nerfs
crâniens. Un mantra de spécialiste: elle est médecin urgentiste à Berlin et passe ses
nuits à foncer en ambulance
d’un accident de la route à
une crise de détresse respiratoire. Kristof Magnusson,
pour ce troisième roman traduit en français, s’est beaucoup documenté. A la fin du
livre, ses remerciements vont
à quatre médecins «sans [lesquels] les patients de ce livre
n’auraient jamais survécu».
Anita est aussi une femme
qui ne sait plus très bien où
elle en est sur le plan sentimental, plaquée et tétanisée
par la hargne constructrice
de celle qui l’a remplacée
auprès de son ex-mari et de
son fils. Le contraste entre le
professionnalisme de l’héroïne et son abandon existentiel est frappant. Le livre se
distingue aussi par des accélérations de rythme, dans les
moments où la mort se joue
à quelques secondes près,
dignes des meilleures séries
télévisées hospitalières. F.F.
ANNA SEGHERS
TRANSIT
Traduit de l’allemand
par Jeanne Stern.
Autrement, 220 pp., 22,90 €.
«Un transit, c’est l’autorisation de traverser un pays,
lorsqu’il est bien établi que
l’on ne veut pas y rester.» C’est
le cas du narrateur de Transit, roman que l’Allemande
Anna Seghers écrivit en 1941
sur le bateau qui l’emmenait
vers le Mexique. Née en 1900,
«Lors de la création au moyen de ces lettres, Dieu suit un cheminement défini: il
les grave dans le pneuma – le mot hébreu ruah signifie à la fois “air” et “esprit” –, il les y sculpte, les compare, les
permute et les combine, et forme à partir d’elles l’âme, ce qu’il faut entendre ici
comme l’essence de toute chose créée
ou qui sera créée un jour.»
GERSHOM SCHOLEM
LE NOM DE DIEU ET LA
THÉORIE KABBALISTIQUE
DU LANGAGE
Traduit de l’allemand
par Thomas Piel.
Allia, 128 pp., 8 €.
juive et communiste, elle
fuyait l’Europe en franchissant des paliers, pays après
pays. Les semaines passées à
Marseille dans l’attente d’un
visa, la perte de l’identité
pour se cacher, l’adoption
du nom d’un autre, voici des
épreuves que l’auteure a
vécues et transmises à son
personnage. Il s’échappe
d’un camp allemand et parvient à gagner la France. Il
entre dans la peau d’un écrivain mort et attend un visa.
Ses camarades d’infortune
sont notamment des Espagnols fuyant la guerre civile.
Transit fut publié en Allemagne après la guerre. René Al-
lio en fit un film en 1991 et
une nouvelle adaptation du
roman vient d’être réalisée
par Christian Petzold, l’occasion pour rééditer le texte,
assorti d’une postface de
Christa Wolf. V.B.-L.
petit livre publié à l’occasion
de ses 90 ans une définition
personnelle et concrète.
Obligé de quitter l’Allemagne
à 10 ans pour l’Italie puis la
France parce que juif, il écrit:
«L’exilé a sans cesse dans le
dos son cadre natal, sa Heimat, c’est-à-dire la multiplicité continue de bruits, de
frissons, de couleurs, de lieux,
de sensations, de voix, d’impressions dans lesquels se
situe son être.» D’où la «morsure» constante du Heimweh,
le mal du pays. Georges-Arthur Goldschmidt, dans un
mouvement de ressac, revient sur ce que fut pour lui
l’exil, comme en six chants
des regrets éternels, et les
entremêle à des réflexions
sur l’histoire et les traits spécifiques de son pays natal
marqué à jamais par le «crime
absolu nazi commis en son
sein». F.F.
NATHALIE HEINICH
UNE HISTOIRE DE FRANCE
Les Impressions nouvelles
«For intérieur», 220 pp., 18 €.
RÉCITS
GEORGES-ARTHUR
GOLDSCHMIDT
L’EXIL ET LE REBOND
Editions de l’Eclat,
96 pp., 12 €.
Ce récit retrace une saga familiale sur quatre générations. La sociologue Nathalie
Heinich a ainsi voulu rendre
à sa famille, les Benyoumoff,
leur histoire. Elle démarre à
Kiev en Ukraine, au milieu
du XIXe siècle, là d’où vient
Jacob qui va se marier en
secondes noces à Batsheva
Leptchinka; ce sont les arrière-arrière-grands-parents de
l’auteure. Chassés par les pogroms, ils atterrissent à Oran,
puis font racine à Marseille.
Jacob devient «casquetier»,
boulevard de Paris, fonde
ainsi la vocation familiale et
une entreprise qui deviendra
très florissante. Portrait après
portrait, des destins parfois
tragiques se déroulent en
images et en correspondance,
comme celui de Stacia, la
grand-mère de Nathalie
Heinich, beau parti, désillusionnée par le mariage, sorte
de Madame Bovary. La petite
histoire familiale, relatée
dans la chronologie d’un
album auquel il manque
une image originelle, se mêle
à la grande histoire nationale. En deux générations,
le patrimoine va fondre et
va se perdre la pratique de
la religion juive et la coutume
du mariage arrangé. «Ces
eaux mêlées qui coulent dans
mes veines, je les ai donc séparées à nouveau, rendues à
leur propre histoire, en remontant par ce récit en
direction de l’origine, des
origines.» F.Rl.
ESSAI
DANIEL SIBONY
UN AMOUR RADICAL.
CROYANCE ET IDENTITÉ
Odile Jacob, 172 pp., 19,90 €.
Le mot «Heimat», central
dans la culture allemande,
est souvent jugé comme impossible à traduire justement
en français, le mot «patrie»
manquant de résonance
maternelle. Georges-Arthur
Goldschmidt, écrivain et traducteur, lui donne dans ce
Psychanalyste, né au Maroc
et de langue maternelle
arabe, Daniel Sibony souligne d’emblée ce que l’on a
plutôt tendance à ignorer ou
nier, et qui fait «osciller entre
27e FESTIVAL INTERNATIONAL DE SPECTACLES JEUNE PUBLIC
LE GRAND-BORNAND
O
u 39
HAUTE-SAVOIE
O
DU 26 AU 31 AOUT 2018
On t’attend sur
le festival
En option : le pack exclusif de 5 spectacles
(dont 2 étoilés maximum) à 35 € / pers.
le déni et l’indignation affolée»: «En Europe, notamment
en France, nombre de musulmans supportent en silence
une dure contradiction : ils
veulent vivre avec les autres
et, en même temps, leur tradition leur transmet des contenus hostiles aux autres. Le
Coran, que presque tous vénèrent, enseigne que les “gens
du Livre” (juifs et chrétiens)
sont pour la plupart des per-
vers, qu’ils sont maudits par
Allah en tant que mécréants.»
On questionnera alors le lien
ou l’absence de lien entre l’islam et l’islamisme, entre une
identité islamique qui n’est
ancrée ni dans la menace
ni dans la haine envers les
autres mais tient d’abord à
l’«amour pour ses racines,
son idéal et la certitude sereine que cet idéal couvrira le
monde», et une identité islamiste qui est «projetée par ses
racines vers la guerre sainte»
et qui s’attache à une «Parole
sainte qui maudit les autres».
Aussi, pour sortir de la contradiction, faut-il tenter de
dénouer, au lieu de dénier,
les liens plus enfouis entre
l’identité, la religion, la
croyance, l’amour, la vindicte, et analyser «les supports inconscients du différend entre Islam et
Occident», et inlassablement
faire valoir qu’à côté de
l’«amour radical», il y a
l’«amour pluriel, partiel et
ramifié, qui vise les floraisons
et les fruits, plutôt que les racines». R.M.
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
40 u
Alessandro Baricco
prend le vide du bon côté
Souvenirs et haute voltige
dans les chutes du Niagara
Par CLAIRE DEVARRIEUX
est l’histoire de
Smith et Wesson, qui
se rencontrent au
bord des chutes du
Niagara. Enfin, s’il s’agit d’être exact,
Smith se présente un jour de 1902 chez
Wesson, qui vit dans une cahute «non
loin» desdites chutes. Pour commencer, Wesson est allongé, il est en pleine
phase détox. Cinq jours par an, tous les
quatre mois, il se couche et n’absorbe
que de la purée de fèves. Un peu plus
tard dans le récit, Smith prend sa place.
Qu’évoquent les chutes du Niagara ?
Les lunes de miel quand on est deux,
et les suicides en ce qui concerne les
touristes seuls. Wesson, en mars, a
repêché le corps d’un
banquier new-yorkais
qui avait retiré ses
gants mais gardé son
chapeau pour sauter.
Tel est son travail,
même s’il gagne en
réalité sa vie avec un
kiosque à souvenirs et
des promenades en
bateau. Il est connu
comme «le Pêcheur»,
mais n’est que l’ombre
de son père.
Smith n’a pas connu le
même genre de relations filiales mais ce
n’est pas le sujet –encore que l’éducation
trop rigide qu’il a reçue influe sur son
discours, sur ses actes, et donc, sur l’action. Smith vient dans la région en tant
que météorologue, afin de «compléter
[ses] tableaux» et établir des statistiques. Question de Wesson : «Vos tableaux?» Réponse de Smith: «Le temps
qu’il fait ici, aux cascades, au cours des
soixante-dix-sept dernières années,
chaque jour que Dieu a créé sur terre.»
Les souvenirs des gens qu’il rencontre
s’avèrent plus précieux que les archives
ou les collections du journal local.
Essayez vous-mêmes et, éventuellement, transformez ce petit jeu en atelier
d’écriture. Echantillons: «21 juin 1871,
Mlle Moore se rappelle distinctement
qu’au moment où Olivier Saltz l’a de-
C’
mandée en mariage elle s’est dit qu’elle
n’était pas assez habillée en cette soirée
humide. D’ailleurs, finalement, elle
n’épouserait pas Olivier Saltz.» Puis :
«21 juin 1872, si je vous dis que nous
comptions les étoiles, nous comptions les
étoiles. Je fêtais mes dix-huit ans, ce
jour-là, vous pensez vraiment que je
peux me tromper ?» Et ainsi de suite.
Smith, dans les moments d’angoisse, se
plonge dans ses calepins.
L’angoisse pointe son vilain nez après
qu’un troisième personnage persuade
les deux autres de l’aider à mener à
bien son projet. Ce protagoniste est
cette fois de sexe féminin. Rachel,
23 ans, journaliste au San Fernando
Chronicle qui la traite
horriblement mal, doit
trouver un sujet sensationnel, sinon elle est
virée. Elle a trouvé.
Certains acrobates sont
passés d’une rive à
l’autre en marchant sur
un fil. Eh bien, elle va
sauter dans les chutes
du Niagara, et en ressortir vivante. Comme
Wesson connaît la rivière mieux que sa poche, et que la qualité
principale de Smith
est, disons, l’imagination, ainsi que Rachel
le révèle, l’affaire est
dans le sac – c’est-à-dire dans le tonneau. La conférence de presse est rondement convoquée. Et Rachel saute. Et
l’histoire ne s’arrête pas là.
Smith et Wesson n’ont rien à voir avec
l’entreprise d’armes à feu du même
nom. Ils n’étaient pas nés quand elle a
été créée, en 1852, et d’ailleurs, ils ne se
prénomment pas Horace et Daniel,
mais Tom et Jerry. Le nouveau livre
d’Alessandro Baricco est une pièce
de théâtre. Vous qui n’en lisez jamais,
entrez, et tombez sous le charme. •
Smith et
Wesson n’ont
rien à voir avec
l’entreprise
d’armes à feu
du même nom.
D’ailleurs, ils ne
se prénomment
pas Horace et
Daniel, mais
Tom et Jerry.
ALESSANDRO BARICCO
SMITH & WESSON
Traduit de l’italien par Lise Caillat.
Gallimard, 156 pp., 16 €
«Survie II». PHOTO MANON WEIZER . VOZ’IMAGE
POURQUOI ÇA MARCHE
Erlendur loin des yeux loin
du lecteur Dernier tome
de la trilogie d’Indridason,
toujours aussi efficace
Par SABRINA CHAMPENOIS
e lecteur est à gifler
parfois. Nous, par
exemple. A chaque
livre entamé, c’est la
même histoire, la même attente,
dans un réflexe quasi pavlovien:
on veut de l’original, de l’inattendu, du déstabilisant, une flèche en plein cœur ou cortex, du
jamais-lu en somme. Déjà
on prépare le pollice verso – le
pouce baissé qui, dit-on (c’est
discuté), condamnait les gladiateurs. Dans le même temps, dès
qu’un auteur lâche son personnage récurrent, dès qu’il ose ne
pas se répéter, c’est panique à
bord, rendez-moi mon doudou.
Quand l’Islandais Arnaldur Indridason met son inspecteur
Erlendur Sveinsson entre parenthèses, par exemple. Du coup, ce
n’est qu’au dernier tome de sa
«Trilogie des ombres» qu’on se
laisse vraiment convaincre.
Alors que fondamentalement, ce
cycle contient tous les ingrédients indridasoniens, avec renouvellement ad hoc du casting.
L
1 Qui marche à l’ombre?
Les chutes du Niagara, dans l’Ontario. PHOTO REUTERS
La «Trilogie des ombres»
confirme le prisme historiconostalgique d’Indridason, 57 ans,
dont les romans atrabilaires sont
jalonnés de drames irrésolus. La
mémoire hantée, empoisonnée
par le passé et les non-dits, pourrait même être admise comme
protagoniste. Passage des ombres
replonge dans l’époque tendue
de «la situation», quand l’Islande
était sous occupation anglo-
américaine, entre 1940 et 1945.
Le titre fait référence au lieu où
a été découverte une jeune couturière, étranglée. Mais de fait,
Rosamunda pourrait avoir fait
partie de ces Islandaises contraintes à raser les murs, à n’être
que des ombres, pour cause de
liaison avec un soldat des troupes occupantes.
2 Qui sort de l’ombre ?
Le point de départ du livre
est un autre meurtre, dans l’Islande contemporaine. Un vieil
homme sans histoires est retrouvé mort dans son lit, étouffé
par un oreiller, révèlent les fibres
retrouvées dans ses voies respiratoires. Pourquoi Stefan gardait-il des coupures de journaux
sur l’assassinat d’une petite couturière dans les années 40 ? Piqué par ce cas que lui rapporte
une ancienne collègue de la police, l’ex-enquêteur Konrad s’en
saisit pour rompre l’ennui de la
retraite. Konrad n’est pas Erlendur, il a une compagne, n’est pas
asocial. Mais un gros caillou
occupe sa chaussure : son père
embobineur, escroc, qui a fini
assassiné lui aussi. Konrad est le
vecteur du Passage des ombres,
celui par qui on va et vient entre
l’Islande d’aujourd’hui et celle
des années 40. Dans le passé, on
retrouve le duo à l’œuvre dans
les deux tomes précédents: Flovent, le seul enquêteur de la police criminelle d’Islande, formé
à Scotland Yard, et Thorson, Islandais né au Canada, désigné
comme enquêteur par les militaires parce que bilingue.
3 Qui finit à l’ombre ?
Le beau soldat étranger
blablateur est un danger avéré,
qui laisse les filles en larmes avec
des rêves d’ailleurs fondus
comme neige au soleil. Mais celui qui murmure à ses victimes
«tu diras que c’était les elfes»
en sait forcément long sur l’Islande et ses croyances. Ce jeune
homme solitaire, Jonatan, par
exemple, qui était passé par
l’atelier de couture où travaillait
Rosamunda. Ce qui est certain:
Indridason tricote en maestro
son affaire, les temporalités et
l’abondante galerie de personnages, tout en diffusant une compassion poignante. «Il protège le
sommeil de l’ondine infortunée
qui habite ce palais» est la phrase
finale et emblématique. •
ARNALDUR INDRIDASON
PASSAGE DES OMBRES
Traduit de l’islandais
par Eric Boury.
Métailié «Noir», 300 pp., 21 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Vendredi, tout est
permis avec Arthur.
Divertissement. No limit.
23h25. Vendredi, tout
est permis avec Arthur.
Divertissement.
No limit, la suite.
20h55. La vie au temps des
châteaux forts. Documentaire.
22h25. Le dernier Gaulois.
20h55. Chroniques criminelles. Magazine. L’affaire
Maeva Rousseau : Vengeance
aveugle / Meurtre à Central
Park. 22h45. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
20h55. Les années bonheur.
Divertissement. Présenté
par Patrick Sébastien.
23h30. On n’est pas couché.
Divertissement. Avec Malek
Boutih, Françoise Fabian,
Brigitte Lahaie….
FRANCE 5
20h50. Échappées belles.
Magazine. Destination Corée
du Sud !. 22h25. Échappées
belles. Magazine. Week-end
à Moscou.
PARIS PREMIÈRE
20h50. Veuve à tout prix !.
Théâtre. Avec Tonya
Kinzinger, Éric Collado.
22h30. Sans filtre. Théâtre.
FRANCE 3
TMC
20h55. Mongeville. Téléfilm.
La porte de fer. Avec Francis
Perrin, Gaëlle Bona.
22h30. Mongeville. Téléfilm.
La nuit des loups. Avec Marie
Mouté, Pierre Aussedat.
21h00. Daredevil. Série.
22h00. Daredevil. Série.
Pan !. Condamné. Stick.
W9
21h00. Football : Multifoot.
Sport. 38e journée
Ligue 1 Conforama.
22h55. Jour de foot.
Magazine.
21h00. Harry et Meghan :
les coulisses d’un mariage
princier. Documentaire
présenté par Stéphanie
Renouvin. 22h35. Meghan et
le Prince Harry : les secrets
du mariage qui bouscule
la couronne. Documentaire.
ARTE
NRJ12
20h50. 1618 – La défenestration de Prague. Documentaire.
22h15. Au royaume des
champignons. Documentaire.
23h10. Streetphilosophy.
20h55. The Big Bang Theory.
Série. Alcool, sexe et mensonges. L’accélération du lancement. Un mariage express.
22h10. The Big Bang Theory.
M6
C8
21h00. Hawaii 5-0. Série.
He Lokomaika’i Ka Manu O
Kaiona. Ho’amoano. 22h50.
Hawaii 5-0. Série. Mo’o ‘olelo
Pu. Le crochet. Kekoa.
21h00. Les Chevaliers du Fiel :
Miami d’enfer. Téléfilm. Avec
Éric Carrière, Francis Ginibre.
23h00. Les plus belles
histoires de Cannes.
CANAL+
CSTAR
21h00. Storage Wars :
enchères surprises. Série.
4 épisodes. 23h00. Storage
Wars : enchères surprises.
Série. 4 épisodes.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Quand Harry
rencontre Meghan : Romance
Royale. Téléfilm. Avec Parisa
Fitz-Henley, Burgess Abernethy. 22h35. Meghan et Harry :
un conte de fées des temps
modernes.. Documentaire.
6TER
21h00. Rénovation impossible. Documentaire. 2 épisodes.
22h35. Rénovation
impossible. Documentaire.
CHÉRIE 25
20h55. L’enfant inconnu.
Téléfilm. Avec Andrew Kraulis,
Linda Purl. 22h50.
Histoire trouble. Téléfilm.
21h00. Avatar. Fantastique.
Avec Sam Worthington,
Sigourney Weaver.
23h50. Ant-Man.
Film.
FRANCE 4
20h55. Le tour du monde
en 80 jours. Aventures. Avec
Jackie Chan, Steve Coogan.
22h45. Malabar Princess.
Film.
LCP
20h30. Livres & vous....
Magazine. Avec Sylvain
Tesson et Étienne Klein.
21h30. Manger c’est voter.
TFX
20h55. 22 Jump Street.
Comédie. Avec Channing
Tatum, Jonah Hill.
23h05. 21 Jump Street.
Film.
FRANCE 2
FRANCE 5
CSTAR
20h50. La sardine en boîte,
une filière bien huilée.
Documentaire. 21h40. Le riz
a-t-il un grain ?. Documentaire. 22h40. De Rouen à
Hiroshima, la guerre en plein
ciel. Documentaire.
21h00. Lucifer. Série.
Au commencement. Lucifer,
à la niche. L’aspirant prince
des ténèbres. 23h40.
Rendez-vous surprise.
Téléfilm.
PARIS PREMIÈRE
20h50. 60 ans de télé.
Documentaire. L’impertinence
à la télévision. 22h30. 60 ans
de télé. Documentaire.
21h00. The other man. Comédie dramatique. Avec Liam
Neeson, Antonio Banderas.
22h40. Rendez-vous en enfer.
Téléfilm.
TMC
6TER
21h00. Les experts : Miami.
Série. L’arrache-cœur.
L’espion qui les aimait. 22h40.
Les experts : Miami. Série.
21h00. Rock. Aventures.
Avec Nicolas Cage, Ed Harris.
23h25. Storage Wars :
enchères surprises.
Divertissement.
FRANCE 3
CANAL+
20h55. Intérieur sport.
Documentaire. Kylian
Mbappé. Présenté par
Vincent Alix, Antoine Le Roy.
22h40. J+1. Magazine.
ARTE
20h55. Notre-Dame de Paris.
Drame. Avec Anthony Quinn,
Gina Lollobrigida. 22h50.
Le jazz : une arme secrète.
Documentaire.
M6
21h00. Capital. Magazine.
Maison, balcon, jardin : s’équiper tendance sans grosses
dépenses ?. Présenté par Bastien Cadeac. 23h10. Enquête
exclusive. Magazine. Megayachts : enquête sur la nouvelle passion des milliardaires.
W9
GRAVAGNA
Principal actionnaire
SFR Presse
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Légende du jour : Trait aux Blancs, la ministre des Finances de
Lettonie (quand elle avait 20 ans) joue et gagne !
Solution de la semaine dernière : Dd4 échecs et si le roi noir prend la tour, il y
a un joli mat des épaulettes. Les Noirs perdent sur tous les autres coups !
ĥ
Ģ
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
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2
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1BS ("²5"/
(030/
9
HORIZONTALEMENT
I. Hors du bâtiment, ils sont
prise de tête II. Fut fanfaron ;
Loi sur le logement III. Période
de prises ; Comme un œuf
décevant IV. Etre pensant en
tant qu’il est lui-même ; Qui
vient de sortir V. On peut se
reposer sur lui ; Grand pilote
dont on n’entend que la
dernière lettre VI. Le fameux
trou normand ; Ils font face à
la grande dépression VII. Ce
mot est dans les solutions ;
Centre d’une croix blanche
sur fond rouge VIII. La saison
prochaine ; Fût désagréable
IX. Dont on a encore eu besoin
X. Alliage léger et résistant
XI. Allât au plus mal
I
II
III
IV
V
20h55. Un + une. Comédie.
Avec Jean Dujardin, Elsa
Zylberstein. 22h50. Mardi
cinéma, le dimanche aussi !.
Divertissement. Présenté par
Laurent Ruquier.
20h55. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. La malédiction
de la neuvième. Avec Neil
Dudgeon, Nick Hendrix.
22h30. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. Crimes imparfaits.
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
Wojtek Sochacki remporte, en individuel, le premier
Championnat de France d’échecs des grandes écoles qui
s’est déroulé les 5 et 6 mai au château d’Asnières. Une
compétition en parties rapides, à laquelle ont participé
55 étudiants de 28 établissements prestigieux. Ce jeune
maître international, qui a battu au départage un autre
maître international, Julien Song, étudie à l’Ecole d’ingénieur généraliste en informatique (Efrei). Habitué des
podiums, il a également participé à plusieurs championnats de France universitaires. En 2014 à Besançon, il termine deuxième derrière Bastien Dubessay; en 2017 à
Strasbourg, il gagne cette fois le championnat en battant
Pierre Villegas; bis repetita l’année suivante, à Nancy,
face au même adversaire : un doublé inédit. L’Ecole de
management de Lyon remporte quant à elle la compétition par équipes. La
manifestation s’est terminée par deux simultanées
données par l’ex-champion du monde Anatoly
Karpov et par… la ministre
des Finances lettone, également grand maître, Dana
Reizniece-Ozola. •
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tél. : 01 87 25 95 00
NUMÉRO 23
20h55. L’enfer des prisons.
Documentaire. 2 épisodes.
23h00. L’enfer des prisons.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
u 41
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ABONNEMENTS
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France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
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Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
NRJ12
NUMÉRO 23
20h55. Les grandes histoires.
Documentaire. Un bébé
à la maison - Émission 3.
22h45. Les grandes histoires.
20h55. Out of Africa. Biopic.
Avec Meryl Streep, Robert
Redford. 23h35. Les insurgés.
Film.
C8
LCP
21h00. Les grandes vacances.
Comédie. Avec Louis de
Funès, Ferdy Mayne. 22h50.
De Funès : 100 ans de rire.
20h30. Un cœur qui bat.
Documentaire. 22h30.
Un caméraman dans la
résistance. Documentaire.
IX
X
XI
Grille n°914
VERTICALEMENT
1. Pompe (de gauche, c’est mieux) 2. Qui peut choquer ; Comme de doux
nuages blancs 3. Précipité ; Fera comme l’orignal 4. 225 en l’air ; Il a la
même fonction ; Il couve des poules 5. Lieux d’interventions policières ;
Miss démystifiant mystères 6. Elle a fait un duo avec Solo ; Loi sur le
logement 7. Poussa à bout ; C pour charge 8. Boisson mondaine ; Chez
les Ottomans, il n’était pas musulman 9. Créent beaucoup d’émotions
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. HARMONICA. II. OTORHINOS. III. ROCS. CENS.
IV. ONO. BENTO. V. DEUIL. ARC. VI. EXÉCRAI. VII. TSR. MARRA.
VIII. RÉALISAIT. IX. IN. OBÉI. X. CONTRALTO. XI. ERYTHRÉEN.
Verticalement 1. HORODATRICE. 2. ATONE. SEÑOR. 3. ROCOUERA. NY.
4. MRS. IX. LOTT. 5. OH. BLÊMI. RH. 6. NICE. CASOAR. 7. INÉNARRABLE.
8. CONTRARIÉTÉ. 9. ASSOCIATION.
libemots@gmail.com
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
◗ SUDOKU 3670 MOYEN
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CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Lola Lola.
23h05. Une femme
d’honneur. Séries. L’ange noir.
VII
VIII
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. X-Men.
Science-fiction. Avec Hugh
Jackman, Patrick Stewart.
22h25. Le crocodile du
Botswanga. Film.
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Origine du papier : France
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
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SUDOKU 3669 MOYEN
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
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◗ SUDOKU 3670 DIFFICILE
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SUDOKU 3669 DIFFICILE
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Solutions des
grilles d’hier
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
42 u
Les Flandres M
Par STÉPHANIE MAURICE
Correspondante à Lille
en toiles de fond
De Bruegel à Vermeer en
passant par Rubens, la région
a inspiré tous les peintres
des anciens Pays-Bas espagnols.
La beauté mordorée des
campagnes et le charme des
villes sont une plongée grandeur
nature dans leurs œuvres.
onotone, le plat pays ? Il
faut savoir lever les yeux
au ciel, pour en voir la
beauté, aimer les complexités que dessinent les nuages en
camaïeux de gris. Et les rayons du soleil soudain percent, le vert printanier des champs
en devient vibrant. Au coucher du soleil, on
s’émerveille de cette lumière des Flandres,
mordorée, qui magnifie la brique des Hallekerques, les églises trapues et des vieilles fermes organisées en U autour d’une cour carrée.
Les peintres des anciens Pays-Bas espagnols,
cet ensemble qui unissait Flandres française
et belgeet l’actuelle Hollande, ne s’y sont pas
trompés, de Bruegel à Vermeer. A flâner dans
la campagne et dans les villes anciennes, leurs
tableaux prennent encore vie aujourd’hui.
1 Cassel, mont d’antan
Du côté français des Flandres, moutonnent des «monts qu’ailleurs on appellerait des
collines», comme aimait à dire Marguerite
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Yourcenar des lieux de son enfance. Abbaye
du Mont des Cats, mais surtout Cassel, fondée
par les Ménapiens, peuplade celte entre 500
et 200 ans avant J.-C., aux ruelles escarpées.
Le chemin qui longe les anciens remparts
donne sur des vergers. Ceux qui auront le courage d’affronter ses 176 mètres seront récompensés par une vue sur toute la plaine, jusqu’à
la mer. C’est un polder, gagné sur les marais
dès le Moyen Age. Le ciel y est changeant à
cause du vent marin mais, par beau temps, le
patchwork des champs mérite l’ascension par
un escalier de rocailles dans le plus pur esprit
romantique du XIXe siècle, appelé la rampe alpine. Au musée de Flandre, la Vue panoramique de Cassel (anonyme, XVIIe siècle),
retrouvée enroulée dans un coin lors de la rénovation du bâtiment en 1997, saisit: collégiale
Notre-Dame à la tour carrée, collège des Jésuites, porte d’Aire… La bourgade, vue de loin, offre toujours le même paysage. Immémorial.
2 Anvers, aimée des peintres
On aurait voulu s’imaginer comme la
charmante Hélène et ses 16 ans, mariée à un
Rubens de 53 ans, fou amoureux de cette jeu-
u 43
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nesse, et qui l’a peinte dans leur jardin d’Anvers. Mais hélas, le portique flamboyant est
empaqueté d’échafaudages et gâche le
charme de ce parc organisé en stricts carrés.
La maison, elle, reste sublime avec, en point
d’orgue, un autoportrait du maître. On choisira alors, pour rendre hommage à Anvers,
une vue de son port: une minuscule marine
de Hans Bol, datée de 1584, juste avant que la
ville ne tombe dans l’escarcelle espagnole.
Elle est peu mise en valeur dans le vestibule
de la maison Rockox, bourgmestre d’Anvers,
mécène de Rubens. Il faut s’approcher pour
admirer le beau bleu du ciel, les voiles en goguette sur l’Escaut et la finesse des clochers.
Difficile aujourd’hui de retrouver le même
point de vue, mais le Steen, le plus vieil édifice de la cité, forteresse grise, est un repère.
On tourne le dos à la ville bouillonnante et
aux hangars des quais, on emprunte la passerelle sud, et c’est l’Escaut paresseux qui fend
Anvers en deux, avec sa rive gauche qu’on
peut croire encore sauvage. Le regard se perd
à suivre le sillage des péniches jusqu’à l’horizon, on sait la mer du Nord si proche. Les voiliers ont disparu, mais la riche bourgeoise de
la Renaissance a encore de beaux restes entremêlés de modernité. Ce bric-à-brac architectural est le charme d’Anvers.
3 Delft, le chef-d’œuvre de Proust
A la Mauritshuis de La Haye, où s’admire la Jeune Fille à la perle, c’est une autre
œuvre de Johannes Vermeer qui attrape l’œil,
jusqu’à ne plus voir qu’elle. La Vue de Delft,
datée aux alentours de 1660. A cette époque,
les Pays-Bas ont gagné leur indépendance et
ne sont plus sous domination espagnole. L’art
du clair-obscur est ici à son sommet: de la rive
d’où on la contemple, les abords fortifiés de
la ville néerlandaise sont d’un rouge brique
sombre, surplombés de nuages lourds. Ils se
reflètent sur les eaux du canal de la Schie.
C’est le petit matin, l’averse vient de passer.
Au loin, ciel clair, le soleil joue encore avec les
toits. Et sur l’extrême droite, derrière la porte
de Rotterdam, un petit pan de mur jaune, «si
bien peint qu’il était, si on le regardait seul,
comme une précieuse œuvre d’art chinoise,
d’une beauté qui se suffirait à elle-même»,
écrit Marcel Proust dans la Prisonnière.
L’auteur tenait le tableau comme l’un des plus
VOYAGES/
beaux du monde. Au point qu’il fit mourir son
écrivain-personnage, Bergotte, pourtant alité,
parce qu’il voulait absolument aller voir ce
détail pictural, qu’il n’avait jamais remarqué.
Mourir pour voir Delft… Certes, la ville a eu
la gentillesse de prévoir une Plein DelftZicht
(une place Vue de Delft) pour les touristes et
autres curieux, mais les deux portes et le mur
d’enceinte n’existent plus : il vaut mieux se
perdre le long des canaux de la vieille ville et
oublier la maison natale de Vermeer qui ne
contient aucun de ses tableaux.
4 Gaasbeek, un faux air de Bruegel
Impossible de sauter dans un avion
pour aller contempler la Moisson, l’un des
chefs-d’œuvre de Pieter Bruegel, dit l’Ancien,
conservé au Metropolitan Museum of Art de
New York, ou de faire un saut à Prague pour
la Fenaison. Mais, aux musées royaux de
Bruxelles où Bruegel vivait, dans le quartier
des Marolles, c’est une Scène d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux qu’on admire.
En plaignant les moineaux qui picorent le
grain sous une vieille porte de bois prête à les
piéger. Il aimait trouver cette inspiration campagnarde dans le Brabant flamand, aux portes
de Bruxelles, et c’est dans le paysage du château de Gaasbeek, acquis en 1565 par le comte
d’Egmond avec ses 17 villages, qu’on l’imagine volontiers poser sa toile. C’est un petit
bijou, autrefois château fort, maintenant
d’inspiration néoromantique, posé dans un
parc vallonné, aux douceurs vertes, aux sousbois émaillés de fleurettes blanches d’ail des
ours, avec étang en contrebas, où on verrait
bien les paysans de la Moisson se baigner tout
nus. Quand le soleil rasant poudre d’or la
campagne, l’effet est magique. •
RECTIFICATIF Dans notre édition du 12 mai, les photos de l’article intitulé Paris aux premières loges ont
été attribuées par erreur à Marc Chaumeil. Il s’agissait
d’un reportage réalisé par Stéphane Remael. Nos excuses aux photographes.
3
PAYSBAS
Rotterdam
er d
M or
N
du
2
Lille
ALLEMAGNE
4
1
Bruxelles
BELGIQUE
FRANCE
LUX.
25 km
Une ferme
et deux roulottes
Pour manger
A Cassel L’estaminet T’ Kasteel Hof,
près du moulin, avec vue sur la plaine.
Cuisine roborative, boudin noir,
andouillette, planche au lard.
8, rue Saint-Nicolas.
Rens. : 03 28 40 59 29.
A Gaasbeek Le restaurant
De Molensteen, dans une ancienne
ferme, est l’occasion de goûter en saison
aux asperges, légume de Flandre.
Donkerstraat 20.
Rens. : +32 2 532 02 97.
Page de gauche (de gauche à droite et de haut en bas) : la maison de Rubens à Anvers.
Vue sur Anvers (1583) de Hans Bol. Les toits de Cassel. Vue de Delft de Jan Vermeer. Vue
panoramique de Cassel, anonyme. Au centre : Une jeune fille à la perle dans les rues de Delft,
en 2014. Page de droite (en haut) : vue de Gaasbeek. Ci-dessus : la Moisson de Brueghel
(1565).PHOTOS RIEGER BERTRAND. HEMIS. FR. KBC BANK.JEAN-FRANÇOIS MALLET . GETTY IMAGES. ART IMAGES.
JACQUES QUECQ D’HENRIPRET. P. HERMUS. GETTY IMAGES. AGK IMAGES
Pour dormir
A Delft, au bord des canaux, l’hôtel
De Emauspoort. Une des chambres est
décorée en hommage à Vermeer,
et dans la cour, deux roulottes.
Vrouwenregt 9 –11.
Rens. : +31 15 219 02 19.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
44 u
Par
KIM HULLOT-GUIOT
Envoyée spéciale à Saint-Lô
Illustration
JULIEN LANGENDORFF
Kebab
le döner de
la guerre
A Saint-Lô, une école propose une
formation à la préparation et à la vente
du «sandwich grec». Ultraconsommé,
ultrarentable, sa fabrication peu
coûteuse nécessite, pour percer
un marché saturé, de se renouveler
et de faire preuve d’inventivité.
aint-Lô, sa préfecture,
son musée du bocage
normand, son château de la Vaucelle…
et sa Kebab Academy. France Kebab,
le leader hexagonal qui fournit
grossistes et supermarchés en produits surgelés déclinant veau, dinde
et poulet grillés en broches, lamelles
ou boulettes prêtes à l’emploi, y propose, depuis 2013, une formation de
«maître kebabiste». En trois jours,
des hommes et femmes en reconversion professionnelle ou au chômage,
souhaitant ouvrir leur commerce,
apprennent les rudiments de la fabrication et de la vente du kebab. Les
propriétaires de boulangeriessnacks et de pizzerias, qui verraient
bien ce casse-croûte populaire rejoindre leur offre, viennent grossir
les troupes. Ultraconsommé, le kebab est aussi ultrarentable, avec un
coût de production d’1 à 2euros pour
un prix de vente jusqu’à sept fois
plus élevé.
Venu de Mayotte, Muhamadi Ali,
30 ans, travaillait dans un abattoir.
Le kebab a débarqué sur son île «il y
a six ou sept ans», où il est vendu
dans des petites «cabanes tenues par
deux personnes», ou par la chaîne
Nabab Kebab. Laquelle, à l’instar
d’O’Kebap, peine à concurrencer les
bouis-bouis de quartier : après
quinze ans d’existence, Nabab Kebab
ne fait fonctionner qu’une quinzaine
de franchises sur l’ensemble du
territoire français.
Dans ce sandwich facile à assembler,
qui ne nécessite pas de jongler entre
S
beaucoup d’ingrédients, ni de gérer Bril dans son livre Bouffes bluffantes,
trop de stocks, Muhamadi Ali voit la véritable histoire de la nourriture,
l’opportunité de monter sa propre af- de la préhistoire au kebab (1).
faire. D’autant qu’avec une population dont la moitié a moins de 18 ans Film luisant. Adapter son offre au
et où le prix de l’alimentation pèse lieu d’implantation, c’est aussi l’idée
lourdement sur le pouvoir d’achat, de Pierre Libéral(2), homme politiMayotte est l’endroit idéal pour pro- que et d’affaires d’une cinquantaine
poser ce casse-graine peu onéreux. d’années. Lui veut importer le kebab
«Ma cible, c’est plutôt les jeunes et les en Haïti, où il ambitionne de concuractifs, explique-t-il. A Mayotte, il n’y rencer le pate kode, un genre de pain
a pas la notion métropolitaine du frit garni de saucisse, de chou, de tofrais ou du bio. La filière agricole est mate et d’œufs. Un plat «pas équilidélaissée, donc chère. Les gens bré» vendu par des marchands de
préfèrent les frites industrielles. Il rue «dans de mauvaises conditions
faut que le produit soit gourmand et d’hygiène», dit-il. S’il voit grand,
pas cher.»
l’homme d’affaires devra d’abord réA l’opposé de la tendance hexago- soudre le défi de l’approvisionnenale au «kebab amélioré», le projet ment : «On est à treize heures de vol
de Muhamadi Ali renoue avec la tra- de la France. Il faut que je trouve le
dition du sandwich populaire in- moyen de le produire localement. Ça
venté dans les anva créer des emplois, développer
nées 70 à Berlin par
des filières agricoles…»
des immigrés turcs
Tout en se gardant d’en
– plusieurs s’en
faire un produit de
Manche
disputent la paterluxe : «On ne peut
nité, Kadir Nurpas entreprendre
Jersey
man et Mehmet
sans tenir compte
Saint-Lô
(R.-U.)
CALVADOS
Aygün en tête. Jusdu pouvoir d’achat
MANCHE
que-là, «kebab» ne
de
la population,
Manche
désignait que la
qui est en moyenne
ORNE
viande grillée, mais
de moins de 2 dollars
ILLE-ETVILAINE
l’idée de la proposer
par jour, prévient-il.
20 km
en garniture dans un
Ça doit rester à la portée
pain a rencontré un tel sucde tout le monde et permetcès que le nom s’est imposé. Il a tre de bien se nourrir.»
d’ailleurs fini par détrôner, sur le Trop souvent réduit à une collation
marché de la nourriture sur le pouce, de fin de soirée ou de lendemain de
le traditionnel currywurst, une sau- cuite, même si, gras oblige, il est incisse-frites relevée d’une sauce ket- diqué dans les deux cas, le kebab est
chup-curry, raconte Nicolas Kayser- avant tout un repas populaire, nour-
rissant et rapide. En Allemagne,
comme on ne l’agrémente pas de
frites contrairement à la pratique
française, il est commode à manger
en marchant. Des deux côtés du
Rhin, il constitue une option
accessible quand on n’a pas envie ou
pas le temps de cuisiner. Si bien que
rien qu’en France, il s’en vend
en moyenne 300 millions chaque
année.
Le kebab : de la barbaque longuement grillée à la broche, juste assez
grasse pour déposer un film luisant
sur les babines –c’est aussi pour que
la graisse coule le long de la viande
et la parfume qu’on la dresse en broche, explique encore Nicolas KayserBril, disposée en lamelles dans un
pain moelleux et légèrement élastique façon pita, ou dans une galette
turque (dürüm), accompagnée du
triptyque salade-tomate-oignon qui
assure le croquant de l’affaire, et relevée d’une sauce généreusement
servie. Sauce blanche pour les estomacs fragiles, harissa pour les papilles plus audacieuses ou, entre les
deux, sauce samouraï, un mélange
de mayonnaise ou de sauce blanche
et de harissa. On trouve aussi des
échoppes pour ajouter au casse-dalle
des tranches de fromage à burger
dont l’intérêt gustatif est proche de
zéro, mais n’alimentons pas ce fâcheux débat (ni celui de décider si on
doit dire «kebab» ou «grec»).
Tournevis. A Saint-Lô, contre
770 euros, payés par les futurs
artisans ou financés par Pôle lll
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u 45
lll
Emploi, les apprentis «maîtres kebabistes» apprennent les secrets du montage de la broche, de la
confection des frites et des sauces
maison, et à décliner la viande
grillée en différentes recettes (type
bruschetta ou panini) afin de diversifier l’offre et rentabiliser les restes.
Sans compter les quelques heures
dédiées aux règles d’hygiène et de
sécurité.
Fabriquer un kebab, cela commence
donc par le maniement du tournevis:
il faut monter la tige de la broche et
le couteau électrique destiné à couper la viande. Les six élèves du cuisinier Johnnatan Gallais, qui assure la
formation, se grattent la tête : la
manœuvre semble presque aussi
compliquée que le montage d’une
commode Björksnäs. On place la broche surgelée (la viande se tient mieux
ainsi, assure le chef) face au gril, pas
moins d’une heure. On découpera
ensuite à la verticale,
sans forcer. Un peu
comme on rate toujours la première
crêpe, il faut jeter la
première découpe à
la poubelle, sauf à
vouloir laisser dans
l’assiette du client des
morceaux du film
plastique encore collé
à la viande congelée.
Selon Johnnatan
Gallais, la broche
n’est presque jamais
montée maison par
les artisans du kebab,
puisqu’il faut la confectionner dans une pièce à part,
chauffée à moins de 8 degrés. Surgelée, elle est vendue entre 4 et 8 euros
le kilo. Chez France Kebab, elle est
composée de volaille (dinde et poulet), de lait, de veau, de fécule de
pomme de terre, de sel, d’oignons,
d’exhausteur de goût, d’amidon modifié, de maltodextrine (un dérivé de
l’amidon), d’ail, d’extrait de poivre,
de persil et d’arômes, mais on n’en
saura pas plus sur les proportions
–les recettes n’étant pas brevetables,
le secret industriel est jalousement
gardé.
de yaourt grec se conserve mieux
que la mayonnaise maison. Voilà
pour les bases.
Mais, popularité croissante dans
l’hexagone oblige, où il suit de près
hamburger et jambon-beurre, le
futur artisan du kebab doit désormais jouer la diversité. Surtout dans
les grandes villes – dans les villes
moyennes, où le pouvoir d’achat est
plus chiche, le casse-dalle à 15 balles
a moins la cote. On a ainsi vu fleurir,
ces dernières années, des kebabs dits
«de luxe», avec pickles croquants à
l’allemande, pain fabriqué par l’artisan boulanger du quartier plutôt que
par l’industrie agroalimentaire et
viande labellisée de nos régions.
«Maintenant, les gens payent 30 centimes de plus pour une tradition,
parce que c’est meilleur, observe
Johnnatan Gallais. Avec les scandales sanitaires, comme celui de la
viande de cheval, les consommateurs
veulent de la qualité
et de la traçabilité…»
A 37 ans, Georges,
lassé de «travailler
derrière un ordinateur pour un smic plus
10 %», espère ouvrir
un restaurant à
Strasbourg : «Dans
mon étude de marché,
j’ai constaté que
les 18-35 ans plébiscitaient les circuits
courts, le locavore.
Moi-même, je fais partie d’une génération
où, en termes d’écologie, le business model
ne peut plus être celui de l’opulence.»
Pour les tomates, qu’on peut difficilement se passer de proposer dans un
kebab, il faudra tout de même faire
un écart aux principes du circuit
court et de saisonnalité, au moins entre l’automne et le printemps.
Henry-Aude Yacoub, 22 ans, est la
seule femme à suivre cette session
de formation. Après des études de
comptabilité et de gestion, cette
Guadeloupéenne a décidé d’ouvrir
un food-truck pour y vendre des
kebabs. Son investissement de départ, 50 000 euros, sera, selon elle,
vite amorti. «En Guadeloupe, il n’y a
pas de kebab de qualité, mais mon
étude de marché montre que les jeunes sont en demande, explique-t-elle.
On mange plutôt des agoulou, qui
sont comme des grands burgers avec
du steak, de l’œuf et du fromage ; ou
des bokit, une sorte de pâte qui gonfle
avec du poulet.» Pour elle, «un bon
kebab, c’est quand on veut en manger
un deuxième: il doit être raffiné, pas
trop lourd, avec une sauce qui fait la
différence». La jeune femme compte
ajuster ses recettes aux palais locaux
avec une sauce plus relevée et des
frites de patates douces. Cet été, si
tout se passe bien, elle sillonnera les
concerts de son île natale pour
proposer aux festivaliers ses kebabs
guadeloupéens. •
FOOD/
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Pickles. Pour les frites, on choisira
les pommes de terre selon la saison
(de la Belle de Fontenay toute l’année, de la Bintje à l’automne), qu’on
taillera au couteau avant de les faire
blanchir quelques minutes dans un
bain d’huile à 160 degrés, sans aller
jusqu’à la coloration. On égoutte, on
repasse dans de l’huile à 220 degrés
pour que la consistance de l’intérieur soit proche de la purée et celle
de l’extérieur bien croustillante.
Le pain, si on ne le commande pas
chez le boulanger, doit être cuit
quatre à cinq minutes à 200 degrés,
sur une plaque déjà chaude pour
imiter le four à pain. Un kilo de farine, 500 grammes d’eau, de l’huile
d’olive, 15 grammes de sel par kilo,
autant de levure fraîche de boulangerie, parfois un peu d’ail, le tout
pétri et roulé en petites boules. Enfin, on apprendra que la sauce à base
(1) Editions Nouriturfu (2018).
(2) Le nom a été modifié à la demande
de l’intéressé.
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46 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Et retrouvez sur notre site notre série vidéo «1968 version
LIBÉ.FR
mobile» : comment aurait-on suivi et raconté les événements de
68 avec un smartphone et ses applis ?
Le 19 mai vu par Chantal Thomas
L’ÉTUDIANTE
ET LE MÉTIER
DE VIVRE
L’écrivaine retrace son parcours d’étudiante en philo
à Aix-en-Provence et tous les moments intenses, les
découvertes et rencontres de cette époque féconde.
Une jeunesse revendicative dans une société étriquée.
est l’aube, je n’arrive pas à
trouver le sommeil. Je lis
ces lignes de Jean-Christophe Bailly : «Les événements de
Mai 68, puisque c’est d’eux qu’il
s’agit, se résument pour moi dans ce
geste, ou ce symbole – avoir planté
un arbre, ou plein de petits arbres
qui devaient former une forêt frémissante à la surface d’un pays
engoncé (1).» Dans la tension du
décalage horaire, dans ce mixte
particulier d’épuisement et d’énergie, j’aperçois une forêt. Je ferme
les yeux, sens sur mon visage le
vent entre les branches, son frémissement…
En mai 68, j’étais étudiante à Aixen-Provence. Je logeais dans une
grange retapée en bordure d’un
champ d’amandiers. J’étais étudiante en philosophie. Dans mon
esprit, ça voulait dire qu’il ne pouvait y avoir de limites à une telle
étude, elle ouvrait sur une aventure
DR
C’
Universitaire
et directrice de
recherches au CNRS,
Chantal Thomas
est spécialiste
du XVIIIe siècle,
auteure d’essais mais
aussi de fictions.
Dernier ouvrage
paru : SOUVENIRS
DE LA MARÉE BASSE
«Fiction et Cie»,
Seuil, 2017.
indéfiniment extensible, étrangère
à toute notion de programme. Je me
sentais étudiante à jamais. Une
sorte de vocation, discrète. Un désintérêt pour les rôles d’adulte.
L’état étudiant m’autorisait à prolonger le bonheur des plages de
mon enfance: dessiner sur le sable
un espace qui n’est qu’à soi, avoir
des amitiés qui, sans être coupées
de la société, lui restent marginales.
Et, de même que revient souvent
dans des récits de Kafka ou des contes de Hoffmann le personnage de
l’Etudiant, de même, dans le roman
rêvé de ma jeunesse, riche en moments aussi infimes qu’intenses et
en intrigues n’allant vers rien, j’étais
l’Etudiante.
L’Etudiante avait trouvé le mode de
vie qui lui convenait: lire des livres,
Simone de Beauvoir pour sa lucidité
combattante, une liberté, dont à la
suite de Virginia Woolf, elle indiquait aux femmes le chemin, le Mé-
tier de vivre de Pavese parce que
c’était, lui semblait-il, le seul métier
à prendre au sérieux, sinon parfois
au tragique, Boris Vian, pour sourire de ce tragique… voir des films,
Fellini, Godard, Chris Marker,
Agnès Varda, Truffaut, Bergman…
découvrir le théâtre avec Chéreau,
la danse avec Cunningham, voyager
loin, oublier tout, finir quand même
par revenir. Il y avait aussi les cours
bien sûr, pour la plupart magistraux
et d’un ennui torride, à se demander comment les professeurs euxmêmes y résistaient. Mais aller aux
cours est ce qui fait d’elle une Etudiante et l’amène à se déplacer partout avec ses livres et un classeur
fourrés en vrac dans un cartable, à
côté d’une trousse à toilettes qui
contient brosse à dents et minimum
nécessaire mais, hélas ! trente fois
hélas ! PAS la pilule contraceptive
alors interdite par la loi, une interdiction qui, à cause des avortements clandestins, entraîne la mort
de nombreuses jeunes filles et femmes. L’Etudiante en ce domaine se
débrouille comme elle peut, plutôt
mal. Ce qui n’assombrit pas vraiment son humeur, mais met en péril sa santé.
Aux premiers échos venus de la capitale d’une révolte étudiante,
dès l’annonce du Mouvement
du 22 mars, l’agitation déjà présente
dans la fac de lettres s’était accentuée, et l’opposition entre des littéraires gauchistes et des étudiants en
droit, militants Occident, n’avait
fait que se durcir. Des bagarres à la
sortie du restau U se déclenchaient
au moindre prétexte. Dans la grange
où l’Etudiante habitait, ça discutait
des nuits entières. Le jour, elle continuait de se promener avec son cartable, désormais allégé des notes de
cours, lesquelles avaient été remplacées par le Théâtre et son double
d’Antonin Artaud. Tout en pédalant
vers la Sainte-Victoire, l’Etudiante
se récitait avec ferveur: «Nous avons
surtout besoin de vivre et de croire à
ce qui nous fait vivre et que quelque
chose nous fait vivre – et ce qui sort
du dedans mystérieux de nousmême, ne doit pas perpétuellement
revenir sur nous-même en un souci
grossièrement digestif.»
Des camarades s’étaient décidés à
«monter» à Paris, comme dans
la Marseillaise de Renoir. Elle, ça ne
l’a pas effleurée, peut-être parce que
les revendications exprimées ne
surgissaient pas ex nihilo, telles un
coup de tonnerre dans un ciel serein, mais s’inscrivaient dans un climat latent de revendications, de
désaccords frustrants entre le caractère étriqué de la société gaul-
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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Un groupe d’étudiants dans une
manifestation de Mai, à Paris.
PHOTO GÉRARD AIMÉ. KEYSTONE. GAMMA-RAPHO
Le photographe Gérard Aimé est mort
le 11 mai 2018. Etudiant en 1965 à Nanterre,
membre des Jeunesses communistes
révolutionnaires en 1968, il fut un témoin
des événements de Mai 68. Nous
publierons toute ses images jusqu’à
mercredi. Fondateur, avec Serge July,
de Fotolib, première agence du quotidien
Libération, il créa aussi le club photo
de la cité universitaire de Nanterre,
ce qui l’amena à couvrir les préambules
historiques de Mai 68. Au cœur
du mouvement, il documenta cette
époque, des premières réunions avec Dany
le Rouge à Nanterre aux barricades,
en passant par l’occupation du Théâtre
de l’Odéon.
Lire sur Libération.fr l’article qui lui est consacré
19 MAI : «LA RÉFORME, OUI !
LA CHIENLIT, NON !»
liste et les audaces d’une vitalité juvénile de plus en plus difficiles à
juguler. On voulait vivre en couleur
et en musique, danser comme Anna
Karina dans Pierrot le fou, et que les
mots des livres, les citations qu’on
adorait, nous accompagnent dans
nos amours et nos errances, les inspirent. L’Evénement était dans la
rapidité foudroyante avec laquelle
la grève se propageait.
A Marseille, les CRS avaient demandé 300 bâtons supplémentaires. Ils n’en eurent pas besoin. La
manifestation du 13 mai rassemble
massivement les étudiants, mais ce
sont les ouvriers qui dominent. Les
militants de la CGT et du PC contrôlent la violence. Je regarde des photos de cette manifestation, je retrouve le lent défilé sur la
Canebière, la descente vers le
Vieux-Port, les banderoles blanches, une euphorie du nombre, du
grand nombre, de la chaleur et du
vent, des voix qui chantent et scandent, «Union entre les étudiants»,
«Usines universités union», «Union
étudiants marins et dockers».
Ceux-ci n’en sont pas à leur première grève, ils n’en peuvent plus de
dénoncer un salaire minable, des
conditions de travail dangereuses,
plus d’une dizaine d’accidents mortels par an… Les bateaux sont à
quai, les cargaisons non déchargées, les poubelles débordent, un
parfum «poisson pourri» embaume
l’atmosphère. Il y a de la musique,
des débats, des cris, du vin circule,
le port vibre à l’unisson. Quand la
fatigue l’emporte, un marin nous
propose de dormir sur son bateau,
j’hésite une seconde, vas-y me souffle le Marseillais maudit, Artaud le
Mômo, un bateau, c’est toujours
bien, on peut larguer les amarres,
prendre le large, Artaud ou bien
Rimbaud, qui, alors qu’il est à l’agonie dans l’hôpital de la Conception,
à quelques encablures du port, dicte
à sa sœur une lettre au directeur des
Messageries maritimes se terminant par ces mots : «Dites-moi à
quelle heure, je dois être transporté
à bord.»
Nous sommes restés des jours sur
notre bateau, la France était en révolution, rien ne fonctionnait, alors
quand on a appris le 19 mai que
«par solidarité avec les étudiants» le
Festival de Cannes s’arrêtait, ça
nous a paru une décision évidente.
C’est le chaos dans lequel elle fut
prise qu’on a commenté. Les
échauffourées, les applaudissements ou les insultes entre Truffaut, Malle, Berri, Polanski, Lelouch, Albicocco, Forman et le
public, Godard recevant une gifle
qui fait sauter ses lunettes, quelqu’un proposant que les producteurs paient les notes d’hôtel des
critiques, Resnais qui, de Lyon où il
est bloqué, retire Je t’aime, je t’aime
de la compétition, Carlos Saura et
Géraldine Chaplin accrochés au rideau pour empêcher la projection
de leur film Peppermint frappé. La
presse attaque «les enragés de la
Croisette». Ce même 19 mai, à Paris,
les états généraux du cinéma décrètent : «Nous, cinéastes (auteurs,
techniciens, ouvriers, élèves et critiques), sommes en grève illimitée
pour dénoncer et détruire les structures réactionnaires d’un cinéma
devenu marchandise.»
L’arbre de Mai ne s’est pas multiplié
en forêt, il était planté sur le sol friable des désirs impossibles. Mais
nous aurions tort de bannir l’utopie,
car il peut arriver, contre toute attente, dans des délais étranges, que
certaines de ses graines fructifient.
Je songeais à cela, il y a une semaine, devant la vision inédite, et
magnifique, de 82 femmes réunies
au Festival de Cannes sur le fameux
tapis rouge pour réclamer l’égalité
salariale. Sous les paillettes, la
plage… •
CHANTAL THOMAS
(1) Un arbre en mai, paru au Seuil.
Lundi, le 21 mai vu par Joy Sorman.
Le mot fera balle. Le dimanche à l’Elysée, les ministres se
réunissent avec le Général. Il en ressort cette formule
lapidaire : «La réforme, oui ! la chienlit, non !» De Gaulle
médite un référendum qui mettra les Français au pied du
mur. En attendant, il exige la reprise de la Sorbonne, que les
ministres redoutent à cause des violences inévitables.
De Gaulle finit par en rabattre et se contente de l’Odéon, que
la police devra évacuer au plus tôt. Pompidou acquiesce avec
la ferme intention de ne rien faire. Il en tient pour la tactique
du gros dos : on attend que l’opinion se retourne et on
cherche la négociation avec les syndicats pour mettre fin à la
crise par un compromis social. Pour cela, il a son homme : un
certain Chirac, cadet du gaullisme qui a conquis un siège en
Corrèze et devient le maître Jacques du pompidoulisme
naissant. Il est secrétaire d’Etat au travail. Il prend contact
avec les chefs syndicaux, tout comme le CNPF, qui cherche
en panique la sortie. Mais l’affaire n’est pas encore mûre. La
grève monte encore en puissance. Les syndicats veulent
attendre le zénith de la mobilisation pour négocier. A vrai
dire, les directions du PCF et de la CGT, très liés même s’ils
peuvent avoir des divergences tactiques, ont deux fers au
feu. La révolution ? Impossible : la police et l’armée sont
solides, la France est à l’Ouest, l’Otan est tout autour. Une
insurrection serait implacablement réprimée. Il n’y a que
deux issues possibles : une vaste négociation sociale où l’on
obtiendra ce qu’on demande depuis des années ;
éventuellement, si De Gaulle flanche, un changement de
gouvernement qui amènerait la gauche au pouvoir. La CGT
pousse à la grève tout en s’évertuant à la contrôler et à
empêcher tout contact entre ouvriers et étudiants
révolutionnaires. Action déterminée et froid réalisme. Le PCF
a aussi compris que l’URSS ne souhaite pas la chute d’un
régime qui la ménage et se distingue des Etats-Unis. En
attendant, le mouvement s’amplifie encore. On frise
les 9 millions de grévistes. Les trains sont arrêtés, les voitures
ne roulent plus faute d’essence, les ouvriers occupent les
usines comme en 1936, les lycéens, à travers les comités
d’action, se mettent de la partie. La France entière
commence à débattre des réformes, de la révolution, des
modes d’action, de la vie, du monde… Le lundi 20 mai,
Michel Rocard juge la situation révolutionnaire et appelle
à la constitution de comités de grève partout. La gauche
classique, désarçonnée, tente de se reprendre en exigeant
le départ du gouvernement et la constitution d’un pouvoir
alternatif. On commence à discuter en coulisse d’un autre
gouvernement, avec une sorte de programme commun à
négocier entre PCF, CGT, CFDT et FGDS. Mitterrand se méfie
du tête-à-tête avec le PC. Mais après tout, si De Gaulle tombe,
il faudra bien une relève…
LAURENT JOFFRIN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Un thriller hitchcockien.
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A฀
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FEMME ACTUELLE
L’OBS
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LE PARISIEN
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L’EXPRESS
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SUD OUEST
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LA CROIX
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LA VIE
฀ LE CANARD ENCHAÎNÉ
À NOUS PARIS
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POSITIF
penélope
cruz
javier
bardem
everybody asghar farhadi
knows
UN FILM DE
ACTUELLEMENT
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Pages II-III : Critique / «Un couteau dans le cœur», pénétrant
Page IV : Reportage / Fonds de commerce au fond du seau
Page VII : Portrait / Gonzalez-Paradis, ensemble c’est flou
CANNES/
RESTONS PALME
Vertige
Par
Jeudi à Cannes. PHOTO OLIVIER METZGER
LUC CHESSEL
#10_AU FOND DE LA TÊTE,
DE L’ŒIL OU DU SLIP
Extrait de la critique du film de Yann Gonzalez, «Un couteau dans le cœur», pages II-III
Il faut sortir du cinéma. A Cannes, celui-ci a son double, et ce
double est meilleur que lui. On
trouve aisément son adresse, dérobée en plein centre-ville. «Le
meilleur club du monde», d’après
l’auteur d’une chronique intitulée
«Cannes sans dormir», troque logiquement le temps du Festival
son chiffre sacré («le 7») pour un
autre nom, peut-être un titre :
celui que la critique internationale appelle régulièrement
«le meilleur film du monde». Ce
couronnement cinéphile ferait
d’ailleurs bien sourire, si elles
étaient mises au courant, toutes
les Madeleine/Carlotta de ce
même monde, toutes les reines
doubles de la nuit sans film, celles qui sont leur propre fantôme.
On ne les trouve qu’au Vertigo.
Enfin débarrassées de Scottie
(James Stewart), ce voyeur qui
causa leur perte : en qui une
foule exsangue, masculine, de
spectateurs et cinéastes, se
reconnaît depuis toujours. C’était
hier, c’était ce soir : alors qu’à la
porte Olivier cravachait avec tendresse la foule indocile cherchant l’entrée de son seul vrai
refuge, un critique de cinéma
monologuait accoudé au bar, et
captait l’attention de la patronne.
Elle lâchait un instant la tireuse
à tonic pour suivre du regard son
doigt pointé, qui semblait désigner un coin d’ombre à l’autre
bout de l’espace : «Regardez
Stewart dans Vertigo : un peu
robot, un peu zombie, ne tenant
au réel que par son rêve éveillé et
au décor que par les marques de
la mise en scène, comme par
autant de points de suture séparés les uns des autres par du
rien.» Autour de lui, dans la pénombre rose, les vivants s’agrippaient les uns aux autres, et leurs
regards brillaient de l’impossible
espoir de ne plus jamais retourner au cinéma. •
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II u
CANNES/
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Le vintage des possibles
ÉTREINTES «Un couteau dans le cœur»
de Yann Gonzalez met en scène
une Vanessa Paradis reine du porno gay
70’s dans un beau film sous influences.
EN COMPÉTITION
UN COUTEAU DANS LE CŒUR
de Yann Gonzalez avec Nicolas
Maury, Vanessa Paradis… 1 h 42.
En salles le 27 juin.
ive el hedonismo, viva
la lubricidad!» vocifère
avant d’entrer en action
l’étalon hispanisant d’un tournage
de film pour garçons avides de caresses plus ou moins solitaires, sous
la direction d’une maîtresse de noces versicolore qui a les traits de Vanessa Paradis. Ça se passe, nous
dit-on, en 1979 à Paris, au crépuscule
– ou plutôt à l’heure bleue, entre
bleu néon et bleu du ciel– d’une ère
pré-sida, pré-chômage, pré-porno à
domicile, où le cinéma pour adultes
s’ébattait encore joyeusement sur
«V
pellicule et en salles. Mais tout indique que ce que l’on voit dans les
plans lustrés d’Un couteau dans le
cœur, moins film d’époque que film
d’images et de réfractions tardives,
ne se joue pas tant sous Giscard
qu’au fond de la tête, de l’œil ou du
slip d’un type qui n’a connu tout cela
qu’à l’état de visions sur magnétoscope, de mirages de seconde main,
en queue de comète. Et ainsi se trouve-t-il d’autant plus libre d’en disposer comme d’une mythologie inventée, affranchie de toute chronologie
ou hiérarchie, où il lui reviendrait de
piocher à sa guise les halos, obsessions et créatures propices à filtrer
et repeupler avantageusement la
confusion des désirs contemporains.
Doudous. On pourrait –et nombre
de recensions expéditives ne s’en
privent pas – résumer ce très beau
deuxième long métrage de Yann
Gonzalez (après les Rencontres
d’après minuit) à un listing de références racées, de motifs, signes, fétiches, fantasmes et objets de deuil
adorés, convoqués ici dans une vibrante conflagration des figures de
cire qui peuplent l’imaginaire du
jeune cinéaste français, infesté par
la pop, la série B, le film d’horreur,
le porno, le giallo rital, le cinéma
d’auteur européen le plus buissonnier (de Werner Schroeter à Guy
Gilles en passant par la conspiration
Diagonale), et plus vastement toute
cette génération de cinéastes des
années 70 et 80 obnubilés par les
délices et vertiges du simulacre.
Ce serait là réduire le film à bien
peu de chose: la somme de ses miroitants effets de surface, un blind
test géant pour coterie d’initiés reconnaissants, une accumulation de
signes extérieurs de culture et de
distinction partagés par l’auteur et
ceux qui regardent, trop contents de
s’adonner au recensement du bataillon de doudous tirés du formol
pour parader à l’écran. Et c’est là à
la fois l’une des joies d’Un couteau
dans le cœur et sa limite que de savoir tout cela projetable et projeté
face à un parterre de notables endimanchés, en compétition pour la
palme d’or, et sur l’écran du grand
auditorium Lumière.
«Sperme». Il a cependant toute sa
place à Cannes, tout au bout du Festival et de la fatigue qu’il inocule à
ceux qui le suivent, où l’on hallucine
et amalgame plus volontiers
qu’ailleurs les images vues dans des
salles, des songes ou dans la rue. Car
le film, au fond, si l’on en gratte
l’écorce de cinéphilie, d’apparat seventies et de décorum poudré, ne raconte insatiablement qu’une chose
du début à la fin. Cette chose qui
vaut pour ceux dont il relate les existences fictives comme ceux qui
l’auront façonné quelque part en
France ces derniers mois (réalisateur, acteurs et musiciens inspirés
ou body double): une libre circulation des désirs, des affects et des
hantises entre la vie et la surface impressionnée de la pellicule, ou son
ombre numérique; l’intrication déliée des expériences réelles et rêvées, grattées, gravées à la même
pointe du couteau.
Puisque par-delà les collages il s’y
joue bien une intrigue (minimale,
branlante et trouée, à l’image de ses
référents, et c’est très bien comme
ça), sa protagoniste est donc Anne,
cette productrice de pornos gays
jouée par Paradis avec toute la sensibilité blême qu’autorisent les rôles
de chimères inventées de toutes
pièces, qui fait profession de recruter de jeunes hommes à l’aise avec
leurs charmes, de les placer devant
sa caméra et de composer avec eux,
sous des titres tels que «De sperme
et d’eau fraîche», des images frustes
pour fantasmes sophistiqués – à
moins que ce ne soit l’inverse. Une
femme dont la vie louche ressemble
de plus en plus à un mauvais film,
traquée par la mort en même temps
que la fin de l’amour, et dont les
films se vengent donc des caprices
mauvais de la vie qu’ils miment en
retour, les coups de ciseau à la table
de montage répondant orgueilleusement aux coups de couteau.
Emergé de l’armée des ombres masquées de corne, de cuir ou de plumes qui s’ébrouent dans l’obscurité
rouge-bleue d’un gothique filtré, un
tueur en série sévit dans les parages, ciblant de ses étreintes mortelles les acteurs des productions
d’Anne.
Contrairement à ce que ce synopsis
peut laisser supposer, c’est là un
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
PHOTO ELLA HERME
PLANTE GRASSE ET FINE FLEUR
A la plante grasse en
face de moi, ma
sœur en solitude. Je
suis assis sur un fauteuil en osier, et toi dans ton pot sur la
table basse. Des CRS au calot vert gardent les entrées. Les serveurs proposent
champagne et jus d’orange. Autour de
nous, sur la terrasse de l’Agora embrassant la baie, se mêlent effluves et discours de la fine fleur du journalisme. La
famille critique intercontinentale, troupeau de pertinence assoiffé de partage
et affamé tout court, est de sortie pour
cette soirée de prestige : le grand dîner
de la presse, qui va commencer.
À MICHEL ET DANIÈLE
Au critique, le cinéma reconnaissant.
A la table 1 de cet archipel de la pensée
sont assis (pour combien de temps…)
deux confrères dont l’éminence le partage à la ténacité: Michel fête son
50e Festival, Danièle ses 85 ans. Le directeur local, Thierry, les honore d’un
discours un brin foufou, peut-être alcoolisé… qu’importe ! C’est la fin de l’édition, les 200 convives sont là pour
s’amuser, faire résonner leur rire corporatiste tout en évoquant le sort des enfants des rues libanais dans le film Capharnaüm, programmé avant le dîner,
dont le titre ne laisse rien au hasard.
SALUT MES PETITS CHOUX
A la féérie des choux.
Et puis la pièce montée a fait irruption.
Douceur que le cinéma, qui a le pouvoir de transformer
les articles de journaux en particules de
farine, propose à ses plus fidèles serviteurs pour services rendus, pour montrer qu’il n’oublie pas, comme un infirmier propose un bout de quatre-quarts
au pensionnaire de l’hospice. Cela fait
chaud au cœur. Et tout l’Ehpad au stade
critique d’entonner alors pour la
consœur un joyeux anniversaire vibrant et mérité. Teinté de la mélancolie
des départs approchants. G.Ti.
KIKADI ?
«Je suis un animal
enragé, je suis à fleur
de peau. Ça me coûte
cher d’ailleurs.»
A/ Pierre Lescure évoquant
son PEL
B/ Vincent Lindon évoquant
son éthique personnelle
C/ Brigitte Bardot évoquant
les bébés phoques
Réponse B, Vincent Lindon, dans une
interview à «Télé Loisirs».
Vanessa Paradis
et Nicolas Maury.
MESSAGES
PERSONNELS
«
film moins sexy que sensuel, car les
plans de Gonzalez ne vibrent ici pas
tant pour les corps en présence que
leurs métamorphoses. Un film
moins macabre que drôle, et entre
deux échos déchirants au Blow Out
de De Palma, on songe fugitivement
à telle bouffonnerie bis, ou même à
la Cité de la peur. Moins un véhicule
pour star toute à la majesté de son
contre-emploi réussi qu’un film de
bande, à plusieurs titres.
A la fois au sens d’une marge, qui
s’arrogerait ici tout l’espace –malgré
la myriade de figures brassées, on ne
croise rien dans le périmètre de
cette fiction qui ressemble à une relation hétéro –, mais aussi d’une
peuplade de personnages souvent
merveilleux, qu’ils n’aient qu’une
scène à jouer ou douze, campés par
des cinéastes-cousins chacun à leur
manière (Jacques Nolot, Bertrand
Mandico), des figures de la scène
queer parisienne de maintenant et
des acteurs ici d’autant plus prodigues en transfigurations et ravissements qu’on ne les voit pas assez
souvent (Nicolas Maury, Kate
Moran, Romane Bohringer, Elina
Löwensohn, Pierre Pirol…). Un
chœur joyeux dont les disparités de
jeu assumées participent au caractère ouvertement composite et ondoyant d’un magma dont le maniérisme planant a ce beau mérite de ne
prendre au sérieux que ce que l’on
voudra bien y projeter de nos absences répétées, nos fantasmes, nos
drames et nos larmes.
JULIEN GESTER
u III
Adam Driver et Jonathan Pryce dans l’Homme qui tua Don Quichotte. PHOTO DR
MALÉDICTION Après vingt-cinq ans de turpitudes, Terry
Gilliam présente enfin son film inspiré du héros
de Cervantes, et passe totalement à côté.
«Don Quichotte»,
creux chevalier
HORS COMPÉTITION
L’HOMME QUI TUA
DON QUICHOTTE
de Terry Gilliam avec Adam
Driver, Jonathan Pryce…
2 h 12. En salles ce samedi.
homme qui tua Don
Quichotte de Terry
Gilliam porte bien
son titre, il est aussi le parfait
film de clôture d’un Festival
lui-même crépusculaire : il a
quelque chose de terminal.
Sa sortie ce samedi dans les
salles françaises semble
mauvais signe pour ce pays.
Bouclant la boucle d’une fameuse malédiction de production de vingt-cinq ans,
Gilliam semble avoir voulu
marquer le coup en fermant
par la même occasion une
autre boucle, celle de toute
l’histoire de la fiction moderne, qui commençait avec
Cervantes. Il reprend un par
un tous ses codes pour la ruiner, en l’évidant une bonne
fois pour toutes de ses deux
dimensions profondes : celles qui ne concernent pas les
seules «techniques» narratives ou représentatives.
L’
Dédale. Ces deux dimensions sont le sérieux et le
plaisir. Nulle gravité ici, mais
pas de joie non plus. Seulement les emboîtements gigognes du cinéma et de la littérature, de l’histoire et de la
fiction, de l’ironie et du destin etc., tournant à vide dans
une grosse machine à produire de la mise en abyme.
Rêves dans le film du rêve
d’un film dans le film : cherchant à nous semer et à nous
perdre, le film se retrouve
très vite seul sans nous, malgré les mille tours de passepasse théoriques censés faire
sa saveur.
Au départ de ce dédale, Toby
(Adam Driver, mauvais pour
la première fois de sa vie),
jeune réalisateur à la mode,
tourne en Espagne une adaptation de Don Quichotte qui
lui donne beaucoup de mal.
Il retombe un soir, dans la valise d’un vendeur de DVD piratés, sur une copie de son
tout premier film, l’Homme
qui tua Don Quichotte, sa première tentative d’adaptation
du roman. Entre deux séquences catastrophiques, il
quitte son plateau pour retrouver le village voisin où il
avait tourné dix ans plus tôt,
et découvre que ce tournage
aura pourri la vie des acteurs
non professionnels engagés
à l’époque – et avant tout
celle de Javier, le vieux
cordonnier qui incarnait le
chevalier à la triste figure, devenu fou comme son personnage et s’identifiant désormais à lui.
Les choses partant dès lors
tout à fait en vrille, Toby se
retrouve forcé de l’accompagner dans des aventures chevaleresques où les époques se
mélangent, décalquées du li-
vre de Cervantès, dans le rôle
de souffre-douleur distancié
de l’écuyer Sancho Panza.
Faux. La célèbre dimension
métafictionnelle du roman
de Cervantes est à la fois littéralement reprise (où un pauvre type se prend pour Don
Quichotte au cours d’une série d’hallucinations, qui
étaient d’origine littéraire
dans l’original, devenue cinématographique dans le film
de Gilliam, et où le narrateur
est partout dans son œuvre)
et multipliée à l’infini dans
toutes les directions. Or Cervantès faisait d’un système
de références, qui était celui
de son temps, non pas seulement une machine à surfiction mais bien une force vive
produisant des effets dans le
réel, folie, amour ou mélancolie, en un jeu sérieux avec
le plaisir de la fiction, quand
Toby Gilliam, repassant par
Cervantes pour parler avant
tout de lui-même, ne fait que
produire du faux avec le faux.
C’est la littérature qui l’encombre. Le seul Don Quichotte filmé possible, s’il n’a
pas déjà été fait, verrait un cinéphile fanatique, devenant
fou, se prendre pour un héros
de film d’action ou un personnage de Mizoguchi : cela
ne ferait pas un bon film,
mais sans doute quelque
chose de meilleur que ce
post-cinéma sans âme, d’une
interminable clôture où le
siècle dort.
LUC CHESSEL
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IV u
CANNES/
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SALADEDETION
Par
GUILLAUME
TION
La première fois qu’on a entendu
la rumeur, c’était à une terrasse.
Le frère du cousin d’un serveur a
dit : «Mais y a carrément moins de
monde cette année. Ils font - 20 %,
les commerçants.» On était prêt
à le croire, tant nous trouvions
la Croisette vide durant les cérémonies de montée des marches.
La seconde fois, c’était chez le
médecin. La praticienne a lancé :
«Et il y a du monde au Festival ?
Parce qu’à Cannes, c’est - 50 % par
rapport à l’an dernier. Mais bon,
les Cannois grognent tout le
temps.» Diantre. Nous commencions à être inquiet : comment se
porte le petit commerce pendant
le Festival ? Exceptionnellement
bien ! Contre toute attente, l’année
sourit aux boutiques, de luxe ou
pas. Le représentant de l’enseigne
Michael Kors, Nicolas Benbassa,
sur la Croisette, est «ravi» : «Nous
avons une augmentation de trafic,
mais aussi des ventes, de l’ordre
de 20 % par rapport à l’an dernier !» La boutique, comme nom-
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
Pasfestochepourlespetitesboutiques
bre d’autres ici, dispose d’un
compteur de clients. Cela permet
de dresser des statistiques, d’évaluer les vendeurs et de les fouetter dans des caves sombres entourés de chiens si les
pourcentages baissent… Bref.
De 200 à 300 clients entrent
chaque jour dans la boutique
Kors, 20 % d’entre eux en ressortent avec un article, et la tendance
est à l’achat de produits plus
chers : «Nous avons moins de curieux et beaucoup plus de professionnels du cinéma. Ils achètent
des produits de première ligne
luxe, alors que nous avons une
communication sur des produits
plutôt casual.» Sacoche quelque
chose ? «Peut-être que la marque
est plus connue et appréciée !» se
réjouit Benbassa. Même son de
cloche rue d’Antibes, l’artère commerçante au luxe plus panaché.
Chez Pimkie, 1 700 personnes défilent chaque jour et 16 % achètent
au moins un article. De quoi occuper la brigade de sept vendeuses.
L’assistante du responsable, Mélanie Lemaire, n’en revient pas :
«Nous avons eu une première semaine complètement folle ! Et tout
s’est brusquement ralenti il y a
quelques jours.» La pluie ? «Les
jours fériés.» Chez Pimkie, les
boosters sont le Festival, le salon MIP Immobilier et les Lyons.
Mais la grande période de vente
reste l’été. «Cela n’a rien à voir. On
double notre effectif», se félicite
Lemaire. Cannes en macronie,
territoire des commerçants heu-
reux au sourire décomplexé. Sauf
que… non. L’UCC, l’association
des commerçants cannois, tire,
elle, un bilan désespéré : «Nous ne
sommes plus que 70 commerçants indépendants. Tout le
monde a jeté les clés. Zara, Celio,
Mango… On a fait rentrer toute
cette tannée d’enseignes. Les
loyers sont montés, certaines rues
ont été refaites, d’autres pas… ça
marche à deux vitesses», soupire
la présidente de l’UCC, Maguy
Di Giovanni. Selon elle, tous les
magasins sont en perdition depuis dix ans. Même les boutiques
de luxe tirent la langue mais restent ouvertes pour le prestige.
Ce qui s’est perdu, c’est tout simplement la fête. «Avant, les stars se
baladaient rue d’Antibes, j’avais
Emmanuelle Béart dans ma boutique. Maintenant, elles arrivent et
repartent du Palais en voiture aux
vitres fumées. Les gens tirent la
langue devant le bunker pour les
voir. On se demande pourquoi ils
viennent encore. Il n’y a que des
mannequins et des stars de téléréalité. La magie est retombée.»
Claque de fin.
Et puis il y a cette échoppe, dont
on se doute qu’elle va vendre de
la nourriture, comme toutes ses
voisines sur ce côté de la rue
d’Antibes, mais on ne sait pas
vraiment quoi. Elle a raté le coche.
Le Festival a commencé depuis
deux jours et son comptoir n’est
pas encore assemblé, ni ses meubles montés. Au 3e jour, la boutique ouvre, mais reste en travaux.
Au 5e jour, elle a une terrasse.
Au 6e, un nom. Mais pas de machine à carte bancaire. Et, une semaine après, l’équipe n’a toujours
pas pris ses marques. Souriant et
un brin nonchalant, le gérant explique : «Oui, le Festival… bon.
C’est pas grave. Pour nous, l’essentiel c’est d’être prêt le 1er juillet.»
Car il y a une vie à Cannes autre
que devant des écrans. Et elle
commence demain. •
ADULTES Le cinéaste Michaël Dacheux dépeint avec justesse, notamment grâce à des comédiens pleins
de fraîcheur, le parcours initiatique de deux jeunes gens après leur première idylle.
«L’Amour debout», beaux débuts
ACID
L’AMOUR DEBOUT
de Michaël Dacheux avec Paul
Delbreil, Adèle Csech… 1 h 25.
Date de sortie non communiquée.
atelier de formation, ce devenir honorable pour jeunes
gens cultivés. C’est la bonne
idée du premier long métrage de
Michaël Dacheux, l’Amour debout,
présenté en clôture de l’Acid, que de
mettre en scène à trois reprises des
personnages qui, tout juste adultes,
gagnent leur vie en donnant de modestes conférences (sur l’architecture, le cinéma, l’électromagnétisme). En plus de dire quelque
chose de notre contexte économique, la trouvaille indique que le
film se situe à cet endroit délicat où
l’apprentissage devrait être terminé
(mais l’est-il jamais?), et les travaux
pratiques n’ont pas vraiment
commencé. Cet endroit aussi merveilleux que poisseux où l’on ne sait
pas encore qui l’on est, mais l’on sait
qu’on aimerait faire quelque chose.
Cet endroit où l’on a 25 ans, en
somme.
Léa (Adèle Csech) et Martin (Paul
Delbreil) sont séparés. Ils ont été
amoureux à Toulouse, et dans une
tentative de reconquête, Martin
vient la retrouver à Paris. Peine per-
L’
due, chacun s’installera en colocation de son côté et avancera,
au long de quatre saisons retranscrites à l’écran, vers sa part de
maturité.
Ce trajet, le film nous le raconte
au gré de conversations faussement légères dans un Paris grand
ouvert, à l’architecture moderne
mais pas plombante, par des
bribes de phrases assez écrites
mais prononcées comme en apesanteur. Adèle Csech et Paul Delbreil y sont remarquables de fraîcheur et d’hésitation, l’une dans
son rôle d’ingénue, réticente à
l’idée d’être amoureuse «d’un
homme plus vieux», l’autre dans ses
mouvements plus empotés, lesquels le mèneront vers un garçon,
enfin !
Derrière eux, tout un petit monde
bienveillant et posé, qui écrit des
scénarios, chante des requiems, lit
Fritz Zorn et reconnaît Ma Mère
l’Oye à la radio. On en voit certains
aller à la Cinémathèque pour revoir
la Maman et la Putain. Les références ne sont jamais gratuites, on
comprend sans lourdeur qu’elles
aident tout simplement cette assemblée à vivre. Mais plutôt que
Jean Eustache, c’est davantage
sous les auspices d’Eric Rohmer
qu’on placerait le film, ou de Paul
Vecchiali (la présence de Pascal
Cervo et Françoise Lebrun n’y est
pas pour rien). Nous les rappelle
Les personnages sont assemblés en un ballet ou un puzzle délicat. PHOTO PRESPECTIVE FILMS
une certaine manière de faire parler les comédiens, d’assembler les
personnages en un ballet ou puzzle
dont, très délicatement, les pièces
finiront par tomber au bon endroit.
Le genre de travail qui n’a l’air de
rien, mais dont il faut laisser les petites touches s’accumuler, la sédi-
mentation se faisant souvent dans
les tout derniers instants et informant ensuite le film à rebours.
Ici, c’est un plan sur le visage de
Léa, que l’on comprend regardée
par Martin, à travers la foule et
dans le cadre formé par la silhouette de quelques amis. La
simplicité de l’image ne l’empêche
pas de charrier toute l’émotion
retenue par le film, la nostalgie
d’un premier amour vu par le
prisme d’une sagesse durement
gagnée, et qui aujourd’hui l’empêcherait.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
u V
ÉTOUPES Avec force pathos, le Kazakh Sergueï Dvortsevoy raconte
la passion d’une jeune mère kirghize sans papiers à Moscou.
«Ayka», le chemin de proie
Capharnaüm, de Nadine Labaki. PHOTO DR
PROCÈS Nadine Labaki dépeint
grossièrement la souffrance
de gosses des rues de Beyrouth.
L’indécence
plombée
de «Capharnaüm»
EN COMPÉTITION
CAPHARNAÜM
de Nadine Labaki avec Zain Alrafeea, Yordanos
Shifera… 2 h 03. Date de sortie non communiquée.
Ayka, bouc émissaire éponyme à l’interminable supplice. PHOTO DR
EN COMPÉTITION
n suivant deux enfants livrés à eux-mêmes
dans les rues de Beyrouth –Zaïn, 12 ans (Zain
Al Rafeea) et Yonas (Boluwatife Treasure Bankole), réfugié éthiopien de 2 ans–, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki (lire portrait page VI) coche plusieurs grosses cases de l’actualité la plus brûlante et
douloureuse: les migrants, les sans-papiers, l’enfance
maltraitée. Et c’est d’abord pour cette mauvaise raison que Capharnaüm a été, avant même sa première
projection et la standing ovation qui a suivi, annoncé
comme l’un des aspirants à la palme d’or. Le seul
atout de ce film emphatique et lacrymal est l’émouvante présence des deux interprètes enfants qui y incarnent presque leur propre rôle. Mais en les voyant
morfler deux heures d’affilée, on peut se demander
si la dureté de ce que leur inflige le scénario n’en est
pas d’autant plus cruelle. La question se pose sérieusement pour l’enfant de 2 ans, poussé à accélérer la
marche, posé sur des trottoirs, attaché par la cheville
(avec chaîne ou corde) en étant inconscient que c’est
pour la bonne cause du cinéma. C’est alors moins
pour le personnage que pour l’acteur que l’on souffre,
ce qui révèle par l’absurde la manière dont le film
s’appuie presque entièrement sur le charme naturel
des gosses et sur la pitié qu’ils provoquent.
La séquence d’ouverture se situe dans un tribunal
où sont convoqués la plupart des personnages. Zaïn
déclare attaquer ses parents en justice pour l’avoir
mis au monde. L’idée est belle mais ne se déploie hélas pas dans un brûlot enragé de l’enfance contre le
monde adulte. Ce procès ne sera pris qu’au pied de
la lettre, de manière à ce que tout ce que l’enfant subit soit mis sur le dos des parents –et odieux jusqu’à
avoir vendu leur fille de 11 ans au plus offrant– sans
qu’on nous précise le contexte social ou politique de
leur misère. Leur seule défense tiendra dans une réplique de la mère: «Vous ne pouvez pas me juger si
vous n’avez pas vécu ce que j’ai vécu.» Mais le film évacue toute possibilité d’entrapercevoir la généalogie
de ces malheurs qui offrirait au moins à ses monstrueux miséreux la chance d’une circonstance atténuante. Au bout d’une heure et demie éclatent les
digues qui jusqu’alors contenaient difficilement le
pathos suintant de chaque scène. C’est dans un torrent de miel et de violons que se dénoue le film, avec
une manière de forcer l’émotion et d’imposer à la
truelle des condamnations et des happy ends qui
confinent à la plus parfaite indécence.
MARCOS UZAL
E
AYKA
de Sergueï Dvortsevoy
avec Samal Yeslyamova.
1 h 40. Date de sortie non
communiquée.
n 1999, Rosetta des
frères Dardenne remporte la palme d’or et
le prisme narratif du film devient rapidement le modèle
d’un certain nombre de copies
plus ou moins conformes, caméra à l’épaule, cadrage suffoquant sur le personnage principal lancé dans un tunnel
d’adversités, petit soldat serrant les dents sous la mitraille
des galères sociales à tir tendu.
Ayka adopte cette structure
E
d’endurance au mal à travers
les vicissitudes d’une jeune
exilée kirghize à Moscou. Le
film commence dans une maternité d’où Ayka s’échappe
par la fenêtre, abandonnant
son bébé pour aussitôt rejoindre une cave où, avec d’autres
ouvrières, elle plume des poulets à la chaîne, pliée en deux
par d’horribles douleurs au
ventre. Elle saigne, les patrons
véreux qui l’emploient se
tirent avec la caisse, deux
semaines de boulot sans être
payée. Le marchand de sommeil du gourbi où elle s’entasse avec d’autres migrants
est impitoyable et son téléphone sonne sans arrêt car
elle a contracté une dette pour
une entreprise de couture qui
n’a pas marché. Seule, sans
argent, sans papiers, sans
travail, les cuisses baignées
d’une hémorragie due à l’accouchement, les seins explosant de tout le lait qu’elle n’a
pas donné à son enfant, Ayka
n’a pas fini d’en baver, et nous
avec elle. La société moscovite
est montrée comme un véritable enfer urbain filmé dans
l’horreur glacée d’un hiver
neigeux, peuplé de gens horribles. Personne ne parle normalement, les gens aboient
des ordres, convoquent, révoquent, écrasent, extorquent,
enfoncent la jeune femme qui
est comme une poupée de
chiffon que des grosses mains
sales froissent et fouillent jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un
tas d’étoupes et de lambeaux
lacérés.
L’actrice principale, Samal
Yeslyamova, qui pourrait bien
rafler un prix d’interprétation,
arbore pendant une heure
trente une expression hagarde
de bout du rouleau. Le visage
le plus souvent à demi caché
par une capuche à moumoute,
elle transpire de fièvre, ahane
d’épuisement dans le labyrinthe de rues où elle cherche
désespérément du travail
(mais se fait jeter puisqu’elle
est en situation irrégulière).
Sergueï Dvortsevoy, jugeant
sans doute qu’il fallait encore en rajouter une louche,
multiplie les parallèles avec la
condition animale, les bébés
emmaillotés et les cadavres
de poulets, les saignements
d’Ayka et ceux d’une chienne
blessée au flanc dans un cabinet de vétérinaire. Tout en
nuances, donc.
DIDIER PÉRON
LUTTE Le documentaire de Michel Toesca a le principal mérite de mettre
en lumière l’activiste «passeur de migrants» dans la vallée de la Roya.
«Libre», un Herrou ordinaire
SÉANCE SPÉCIALE
LIBRE
de Michel Toesca avec Cédric Herrou.
1 h 40. En salles le 26 septembre.
a projection à Cannes du documentaire sur Cédric Herrou, l’activiste
«passeur de migrants» de la proche
vallée de la Roya, à la frontière italienne,
est au moins l’occasion pour le Festival,
joyau culturel des Alpes-Maritimes, de
rendre hommage au préfet de son dépar-
L
tement: une scène du film évoque joyeusement l’une des quelques condamnations en justice de Georges-François
Leclerc pour violation du droit d’asile.
Portrait d’un homme en action et chronique de son devenir médiatique, Libre de
Michel Toesca suit Cédric Herrou sur plusieurs années, documentant ses activités
d’assistance, d’hébergement et d’agitprop en faveur de ceux qui, traversant
clandestinement les Alpes, se retrouvaient devant sa porte. Très concentré sur
son personnage principal, le film oublie
de bien nous raconter les histoires de
tous ces personnages secondaires, notamment celles de leur propre participa-
tion au combat dont Herrou est devenu
le porte-parole: la lutte pour leurs droits,
arbitrairement et illégalement suspendus
par les agissements la police aux frontières. Souvent indulgent avec lui-même,
Libre semble prendre prétexte de son
titre, et de la personnalité sympathique
de son protagoniste, pour se poser assez
peu de questions: que ce soit sur la construction d’un film, sur la représentation
des êtres humains ou sur la hiérarchie
des récits et des images. Il demeure un témoignage bienvenu sur la résistance opiniâtre de quelques-uns au silence persistant de tous.
LUC CHESSEL
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VI u
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PITIÉ !
T’AS QUEL ÂGE ?
Michaël Dacheux,
39 ans et la fierté
d’être encore trentenaire, cinéaste,
présente son premier
long métrage,
«l’Amour debout»,
dans la sélection
Acid.
Par
DR
FRITZ LANG
VON PÜT
Ne vous étonnez pas de voir sortir
des spectateurs les mains
discrètement posées en coquille
sur l’entrejambe en sortant
des salles cannoises. Ils ne
singent pas l’angoisse de l’arrièregauche au moment du coup
franc mais répondent au réflexe
de tout homme face à l’image
d’une lame, d’un pic ou d’une
mâchoire de félin s’approchant
trop dangereusement d’une bite.
Car on en aura vu des bien
bizarroïdes cette année, à croire
que c’était l’un des critères secrets
du choix des films, toutes sélections confondues (même si sur
ce point la Quinzaine des réalisateurs a largement décroché
le pompon). Lorsqu’ils ne castrent
pas directement leurs personnages (les Confins du monde,
Un couteau dans le cœur, Girl),
les cinéastes infligent toutes les
mutations possibles aux attributs
des garçons, ne nous épargnant
aucune fantaisie en matière de
sculpture pénienne : phallus en
forme de sabre (Mandy), popol
monstrueusement boursouflé
par une sangsue parasite
(les Confins du monde), queue
dorsale doublée d’une quéquette
(Meurs, monstre, meurs), zguègue
poussant soudainement à
une femme troll (Border)… Même
les prothèses sont débandantes :
non content d’exhiber des plugs
anaux de la taille d’une bouteille
de Moët et Chandon (Sauvage),
certains cachent des lames dans
les sex-toys (Un couteau dans
le cœur) en prenant à la lettre
l’immortelle devise du président
Frémaux : «Avec ma bite
et mon couteau.» In gode
we don’t trust ! •
Comment ça va ?
Faut avoir du répondant ou on peut être mou ?
On ne va pas se plaindre. J’ai vu le Gonzalez,
que j’ai trouvé magnifique et merveilleux.
La rencontre avec Romane Bohringer, c’était
les années 80 qui revenaient. Bouleversant.
D’où tu sors ?
Pas totalement du ruisseau. De Mont-de-Marsan,
j’ai fait des études de ciné, des petits boulots,
des ateliers de réalisation. J’ai réalisé
deux moyens métrages.
Qu’est-ce que tu prends ?
De l’eau pétillante, de la crème solaire – pas assez.
J’essaie d’écouter ce que disent les spectateurs
et ne pas leur répéter ce qu’il y a dans le dossier
de presse. Je prends aussi ce que les gens qui ont
participé au film et qui le voient pour la première
fois renvoient.
T’as pas peur ?
Si, c’est pas grave. On a tous un peu peur,
mais quand on se lance, tout se passe bien.
La peur de se lever le matin existe aussi. Mais si
on s’enfonce trop là-dedans, on ne se relève plus.
T’as pas honte ?
J’essaie de ne pas avoir honte d’avoir honte.
(Silence.) Le film parle de ça, de la honte
d’être pédé, de venir d’un milieu socioculturel défavorisé, de ne pas être un héritier. Mais c’est une
honte qui peut se transformer en sentiment un
peu crâne. Sauf que les gens n’en ont rien à foutre
qu’on soit pédé. La honte nous engage, seul. Même
si en face il peut y avoir une domination, cela reste
notre problème. C’est le fondement de ma conscience politique. Avoir eu le sentiment d’être humilié, et cela ne se transforme pas en colère mais en
honte. On le ressent quand on vient d’un milieu
modeste. Les héritiers ne le comprennent pas.
T’en as pas marre ?
Pas encore. J’en ai marre de continuer à faire
des trucs pas intéressants. Il suffirait d’arrêter.
C’est aussi le thème de l’Amour debout : ce n’est
pas une injonction «en marche», mais il faut
trouver la force pour être bien.
T’as rencard ?
Une interview pour Allociné, après je retrouve
un ami et nous allons à la Queer Palm.
Recueilli attablé sur une plage à 17 h 51 par G.Ti.
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Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
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CAUSE ÉPERDUE
NADINE LABAKI La cinéaste libanaise, qui raconte dans «Capharnaüm»
l’histoire de deux enfants des rues entre errance et misère,
invoque sa «responsabilité en tant qu’artiste».
ur son compte Instagram, on la voit,
silhouette brune un peu floue, en
train de répondre au téléphone. Elle
hurle «compétitiooooooon» tandis que toute
son équipe pousse des hourras. Quelques
mois plus tard, sur la terrasse d’un palace,
le lendemain de la projection cannoise de
Capharnaüm, Nadine Labaki sourit : «Le
film a été très bien accueilli [pas par le staff
critique de Libération, ndlr], je suis émue.
Cela fait quatre ans que je travaille sur ce
projet. On n’a quasiment pas dormi pendant
les six derniers mois de montage pour être
prêts à temps.»
Elle a choisi le titre avant même de commencer l’écriture, en guise de clin d’œil à ce
moment où elle a jeté comme ça, pêle-mêle,
«les thèmes qui l’obsédaient» sur un grand
tableau. Après Caramel, sélectionné à Cannes en 2007, où elle dresse le portrait de
cinq femmes dans un salon de beauté, la cinéaste libanaise de 44 ans s’attarde cette
fois sur «ceux qu’on ne voit pas, les enfants
des rues, ceux qui sont négligés, maltraités»
pour comprendre «comment le système peut
les exclure». Elle a passé de longs mois à
visiter les prisons pour mineurs ou assister
aux audiences dans des tribunaux pour
enfants à la recherche de «la vérité»,
S
«pour pouvoir raconter ce qu’ils vivent
réellement».
Le film s’ouvre d’ailleurs par cette scène: un
enfant de 12 ans, traits fins et visage buté,
est debout dans un tribunal, il veut intenter
un procès à ses parents. Pourquoi l’ont-ils
mis au monde si c’est pour le laisser livré à
lui-même? Nadine Labaki a rencontré Zain
Al Rafeea, jeune réfugié syrien qui incarne
le rôle principal, «grâce à sa formidable
équipe de casting qui a sillonné tout le
Liban». Il était en train de jouer dans une
rue de Beyrouth. «J’ai su tout de suite que
c’était lui», dit-elle. Avant de raconter: «Le
tournage était simple, j’étais à l’écoute,
j’adaptais ma fiction à sa vérité. Nous avons
pris le temps pendant six mois.»
La cinéaste qui a travaillé dans la publicité
avant de commencer à faire des films considère qu’elle «a désormais une responsabilité
en tant qu’artiste». Elle a été candidate sur
une liste indépendante baptisée «Beyrouth
ma ville» aux élections municipales
de 2016 (emportant 40 % des suffrages) et
«se sert du cinéma pour changer les choses,
du moins en rêver». Lucide, elle ajoute :
«C’est peut-être un peu naïf.»
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 19 et Dimanche 20 Mai 2018
nstantané festivalier. Jour 10. Scène
du téléphone. «Nan mais vraiment,
je t’assure que ce n’est pas important.
Regarde Picasso, lui aussi a été hyper
contesté de son vivant. Et puis tu sais,
c’est sûrement le fiel d’un journaliste
complètement blasé de Cannes. N’en
tient pas compte», tente un attaché de
presse soucieux de remonter le moral
de son protégé apparemment en train
de s’étouffer à la lecture d’un papier mitigé. Autour de lui, c’est l’effervescence,
un condensé d’insensé et de pur folklore promotionnel. La suite Chanel de
l’hôtel Majestic a cette particularité :
elle permet de séquestrer au même endroit, pendant une durée in(dé)terminable (et variable selon le retard de la
star centrale), attachés de presse, acteurs, producteurs et journalistes. Ça se
bouscule, ça téléphone, ça s’ennuie ou
ça s’engueule entre les murs d’une bonbonnière façon dressing de grande marque avec robes à paillettes, mannequins
de couturière et paires de chaussures
dorées disséminées dans tous les coins.
Le cadre idéal pour évoquer Un couteau
dans le cœur, film mettant en scène une
productrice de pornos gays, alcoolique
et dévastée par un chagrin d’amour,
confrontée à un serial killer trucidant
méthodiquement son équipe.
Vanessa Paradis fait soudain son entrée, sautillant dans une robe à volants
et distribuant des saluts guillerets, fidèle à son image sur papier glacé. Dans
son sillage, un homme barbu en chemise bleue avance le pas lent et l’air timide. Impossible de les rencontrer l’un
sans l’autre, ordre du staff qui nous a
chaleureusement octroyés vingt minutes (chronomètre en main). Assis devant un étonnant tutu géant, le cinéaste
Yann Gonzalez se lance: «J’ai grandi à
Antibes et depuis mon adolescence, je
viens chaque année au festival. Je me
souviens qu’à 16 ans, j’ai vu Pulp Fiction
dans la salle Lumière. Alors être là, pour
mon propre film, c’est bouleversant et
magique. Il n’y a pas d’autres mots.»
Pour l’actrice aussi, c’est une première.
Certes, elle a foulé le tapis rouge pour
sa célèbre interprétation du Tourbillon
de la vie ou comme membre du jury
mais jamais pour un film en compétition. Elle raconte, voix enfantine et propos bien rodés : «C’est un film que je
porte très très fort dans mon cœur. Et
puis, je pense à Yann. C’est un vrai passionné de cinéma. Alors je suis doublement heureuse, pour moi, pour lui,
parce qu’on va le porter ensemble.»
Ils se souviennent très bien de leur première rencontre dans un café parisien
(récit qui permet également de passer
en revue tout le lexique promotionnel).
«J’étais un peu fébrile, commence Yann
Gonzalez. Mais elle est arrivée avec
cette présence tellement généreuse…
C’était comme si on se connaissait depuis longtemps.» Elle précise : «Yann
m’avait déjà envoyé son scénario. Et recevoir un scénario pareil ça n’arrive pas
souvent. Il est magnifique, original,
fort, tendre. Il a tout ce que j’aime. Pour
une actrice c’est le rêve. Avant de connaître Yann, j’avais déjà envie de lui
tomber dans les bras. Et puis, il est si
bienveillant, si humble, si bosseur, si
inspiré.» Il intervient, pommade à la
main : «Je te renvoie le compliment.»
L’échange se poursuit, congratulations
en pilotage automatique et politesses
d’usage, manière peut-être de dissimuler le stress ou la timidité. Elle a vu son
premier film. Il a regardé tous les siens,
u VII
I
HORSSERVICE
Par
JÉRÉMY PIETTE
CUL-CUL ET CHEMISE
VANESSA PARADIS
ET YANN GONZALEZ
Le réalisateur
et l’actrice
d’«Un couteau
dans le cœur»,
où une productrice
de porno gay
fait face à un serial
killer, évoquent
leur complicité,
sous la dictature
du chronomètre
festivalier.
l’a trouvée «bouleversante» dans Noce
blanche, «rayonnante» dans la Fille sur
le pont. Elle souligne qu’il est «courageux» d’avoir songé à elle parce qu’elle
a une image «très chanteuse». Pas du
tout, en l’écrivant, il «savait déjà», «il
avait envie de tenter ce pari d’intensité,
de romantisme» car «elle a une aura de
star et de comédienne incroyable».
Dans Un couteau dans le cœur, Vanessa
Paradis incarne donc Anne Parèze, jolie
blonde peroxydée, l’âme en miettes
après avoir été quittée par sa monteuse,
qui se lance sur les traces d’un tueur homophobe. Le réalisateur s’est inspiré
d’une productrice des années 70 découverte dans le Dictionnaire des films
français pornographiques et érotiques
de Christophe Bier avant de lui broder
une étoffe romanesque. Vanessa Paradis précise: «Pour nourrir les attitudes,
le maintien du corps, l’énergie, le regard,
Yann m’a montré les films de De Palma,
Possession de Zulawski, ou encore Simone Barbès ou la vertu.» Pendant huit
semaines, ils ont tourné dans les environs de Paris et vers Tours. C’était «un
faisceau d’énergie qui converge», résume le cinéaste. Avec une sorte d’apothéose commune dans la scène finale:
«Souvent quand je joue et que je dois
pleurer, je pense à des choses tristes. Là
c’était différent, j’étais complètement envahie par l’émotion, c’était très beau
à vivre», décrit Vanessa Paradis. On
pense à l’acteur Jonathan Genet –interprète du serial killer– qui doit garder un
souvenir plus mitigé du tournage: pour
ménager l’intensité de son personnage,
il n’a pas été autorisé à entrer en contact
avec le reste de l’équipe et a dû garder
son masque du début à la fin de son
contrat. Il faudrait peut-être prévenir
les autres qu’ils peuvent aussi le retirer.
JULIE BRAFMAN
Photo OLIVIER METZGER
Les mouettes rieuses survolent la baie. Il y a comme un
léger sentiment de calme
bien ballant en cette fin
de célébration cannoise. De
loin, on s’attendait à tout en
priant de se laisser surprendre par un léger coup
d’éclat qui viendrait craqueler le vernis bien jauni d’un
Festival quelque peu décati.
Toutes applications branchées, antennes dressées et
autres procédés divinatoires ne nous ont pas vraiment permis de voir la
houle franchement onduler. Cinquante bougies pour
Mai 68, une affaire Weinstein libérant la parole pour
les victimes d’agressions
sexuelles, nous pourrions
répertorier ainsi bon nombre de raisons capables de
déclencher un joyeux bordel militant au cœur des vagues de taffetas, fissurant
les sourires blancs comme
neige. Montée des marches
women only, une autre pour
dénoncer la sous-représentation des personnes noires
au cœur du cinéma, la pancarte de Manal Issa indiquant «arrêtez l’attaque
à Gaza». Quelques voix
et corps se sont élevés. Mais
le Festival est aussi devenu
depuis longtemps une
cathédrale intouchable (et
donc ne sachant plus vraiment toucher plus loin que
le bout de son nez). La liberté d’expression y court
fort heureusement mais on
se trouve loin des tambours
battants. Tout autant, le
strass des robes accrochait
moins les regards et les
tabloïds. Ça grattait pour
avoir un potin, un cliché
survolté, mais l’heure était
moins aux fastes honorifiques de la consécration
d’une grande messe tradi
que tournée vers l’idée
d’une sélection rafraîchie
laissant leur chance aux petits nouveaux. Toutefois
l’écho de cette saison aura
été comme assourdi, privé
des twists et aspérités qui
d’habitude percutent audelà des accrédités et nous
traversent par le ricochet
d’un enthousiasme synchrone. C’est l’heure de débrancher le télescope et de
couper les radars, laissons
dériver loin de nous et d’ici
les grésillements lynchiens
de ces rêves par délégations. Et revenons à notre
vraie vie. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
IL VA Y AVOIR
DU SPORT
TOUT
L’éTé
AVEC LES REPRISES
DE LA
© photo William Klein design Mich Welfringer
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