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Libération - 25 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,00 € Première édition. No 11505
VENDREDI 25 MAI 2018
DONNÉES PERSONNELLES
D’APRÈS PHOTO MATELLY . CULTURA . PHOTONONSTOP
SOURIEZ,
VOUS ÊTES
(MIEUX)
PROTÉGÉS
www.liberation.fr
Le règlement
général pour la
protection des
données, adopté
par l’UE, entre
en application
ce vendredi.
Une étape
inédite dans
le renforcement
des droits
des utilisateurs
face
aux géants
du Net,
Facebook
en tête.
PAGES 2-5
Collomb
contre Hidalgo
Le bras de fer
sur les migrants
Lycée Arago
L’ahurissant
coup de filet
de la police
Irlande
L’avortement
passe
par les urnes
L’Etat et la Ville de Paris se renvoient la balle sur la multiplication des campements au nord de Paris. La capitale soupçonne l’Intérieur de laisser pourrir la situation
pour affaiblir électoralement la maire. PAGES 12-13
Deux nuits en garde à vue pour l’occupation d’un établissement scolaire à Paris: le traitement réservé à des
dizaines de lycéens, dont de nombreux mineurs, laisse
perplexe. PAGES 14-15
Référendum crucial, ce vendredi, sur le 8e amendement
de la Constitution, celui qui interdit aujourd’hui l’IVG.
Entre Dublin, la progressiste, et les campagnes, traditionnalistes, le vote s’annonce serré. PAGES 6-7
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
Par
AMAELLE GUITON
L
es données personnelles, ou
la revanche d’une Europe désormais à l’initiative en matière de protection de la vie privée?
Alors que Facebook continue à subir, du moins en pression politique,
le contrecoup du «scandale Cambridge Analytica» –du nom de cette
firme de «marketing» politique proche de l’alt-right américaine, accusée d’avoir siphonné les données
de 87 millions d’utilisateurs du réseau social à des fins d’influence–,
c’est vers le Vieux Continent que les
regards se tournent, y compris aux
Etats-Unis. Le patron de Facebook,
Mark Zuckerberg lui-même, a finalement dû accepter de répondre,
mardi à Bruxelles, aux présidents
des groupes parlementaires européens (lire Libération du 23 mai). Et
le règlement général sur la protection des données (RGPD), qui entre
en application ce vendredi dans
l’ensemble de l’Union, est regardé
de près outre-Atlantique.
Ce texte, qui impose de nouvelles
obligations aux entreprises comme
aux administrations et renforce les
droits des utilisateurs (lire page 4),
va «changer le Web», écrivait Wired
en mars. Pour le New York Times,
c’est «la plus vaste réforme en matière de législation sur la confidentialité des données de ces vingt dernières années». Nombre d’observateurs
s’interrogent sur ses effets à
long terme, sur sa capacité à vraiment faire pièce au pouvoir des
grandes plateformes numériques
américaines. Mais à tout le moins,
c’est désormais l’Union européenne
qui donne le tempo.
Cela n’a pourtant pas été une mince
affaire: il a fallu plus de quatre ans
aux Vingt-Huit pour se mettre d’accord sur ce texte très disputé, successeur d’une directive de 1995. Annoncé par la Commission en
janvier 2012 et confié, côté Parlement, au Vert allemand Jan Philipp
Albrecht, inlassable défenseur des
droits fondamentaux, le projet de
règlement a longtemps patiné. Le
documentaire Democracy du Suisse
David Bernet, sorti en 2015, témoigne d’un processus sans cesse contrarié, enjeu d’un lobbying intense,
et débloqué, à la mi-2013, par l’irruption sur la scène internationale
d’un certain Edward Snowden… Les
révélations de l’ancien consultant
de la NSA sur la surveillance massive exercée par l’agence de renseignement américaine –notamment
via le programme Prism, qui lui permet d’accéder aux données stockées
par les géants du Net– sont en effet
venues rebattre les cartes. Mais ce
n’est qu’au printemps 2016 que le
texte a été définitivement adopté.
FÉBRILITÉ
Avec une entrée en application
fixée au printemps 2018, les acteurs
concernés –de l’artisan qui gère un
fichier client aux acteurs du
big data – avaient donc deux ans
pour se mettre dans les clous… mais
il y a eu du retard à l’allumage. En
France, «à part les très grandes entreprises qui s’y sont mises début 2016, le travail a commencé,
Libération Vendredi 25 Mai 2018
Donnéespersonnelles
L’Europe en
première ligne
de défense
De révélations en scandales, la confiance envers les
géants d’Internet s’est largement fissurée.
En réponse, l’Union européenne s’est dotée d’un
cadre juridique protecteur et innovant, qui entre en
application ce vendredi et pourrait faire des envieux.
ANALYSE
pour les plus gros acteurs, mi-2017,
explique Etienne Drouard, avocat
associé au cabinet K&L Gates. Et la
panique a commencé à s’emparer
des PME en novembre et décembre.»
L’an dernier, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) s’en inquiétait d’ailleurs,
jugeant la «cote d’alerte» atteinte
– en mars 2017, seules 10 % des entreprises françaises pensaient pouvoir être prêtes le jour J… Ces derniers mois, études et sondages se
sont accumulés, débouchant sur le
même constat : la grande majorité
des acteurs privés sont en retard.
«Bien sûr qu’il faut faire attention à
la gestion des données, mais le RGPD
risque d’apparaître comme une nouvelle contrainte», glisse-t-on du côté
de l’Union des entreprises de proximité (U2P), qui prépare une déclinaison, à destination des patrons
de TPE, du guide pratique élaboré
par la Banque publique d’investissement (BpiFrance) et la Cnil.
Signe d’une fébrilité certaine, cette
dernière a enregistré en avril et mai
des pics de connexions à son site
web et d’appels téléphoniques. Et le
branle-bas de combat produit des
effets de bord. «L’un des effets non
attendus du RGPD, c’est qu’il a généré une guerre nucléaire de la négociation contractuelle entre les entreprises européennes et leurs
prestataires américains», explique
Etienne Drouard – les seconds en
profitant pour rejeter sur les premiers la responsabilité de la conformité au règlement. L’échéance
du 25 mai a aussi donné naissance
à un business d’un nouveau genre:
début mai, la Cnil s’est fendue d’une
«alerte» dénonçant «les agissements
de sociétés promettant de manière
peu scrupuleuse une mise en conformité “clé en main” au RGPD» et se
présentant comme «certifiées» par
le gendarme de la vie privée…
La situation est manifestement
meilleure côté secteur public: «Globalement, l’Etat est prêt, assure
Henri Verdier, le patron de la Direction interministérielle du numérique et du système d’information et
de communication de l’Etat (Dinsic).
Pour l’administration numérique, la
seule évolution forte est l’obligation
de délivrer une réelle information
aux personnes sur les informations
MACRON, L’AFRIQUE ET «ZUCK»
C’est parti pour trois jours très tech porte de Versailles à Paris
avec la troisième édition de Vivatech, le grand raout des
start-up hexagonales. Inauguré jeudi matin par Emmanuel
Macron en compagnie du président rwandais Paul Kagamé,
à la tête d’un pays réputé pionnier dans le numérique
en Afrique, la journée s’est terminée par une causerie tout
en autocongratulations entre Mark Zuckeberg et Maurice
Lévy, co-organisateur de l’événement. «Le RGDP, c’est ce
que l’on voulait depuis longtemps», a osé le patron de
Facebook, selon qui le texte va permettre aux usagers de
recevoir des «publicités plus efficaces correspondant à leurs
attentes». «Great», a répondu l’ex-patron de Publicis. C.Al.
recueillies et leurs finalités, une pratique déjà rendue nécessaire par la
jurisprudence européenne.»
Même très inégalement anticipée et
vécue comme un couperet par beaucoup d’acteurs, l’entrée en application du règlement a, en tout cas, déjà
commencé à produire des effets
pour les utilisateurs, y compris les
non-Européens: Apple, par exemple, a annoncé de nouvelles fonctionnalités accessibles à l’ensemble
de ses clients. D’autres tentent d’évidence d’en limiter l’impact autant
que possible. En avril, Facebook a
confirmé à Reuters que les données
de ses utilisateurs situés hors d’Europe et d’Amérique du Nord, qui jusqu’ici étaient sous la responsabilité
de Facebook Irlande, relèveraient
désormais du siège californien : 1,5 milliard de personnes se
retrouvent ainsi exclues de la protection du droit européen. De quoi
relativiser les louanges décernées
par Zuckerberg au RGPD…
JURISPRUDENCE
Côté société civile, en tout cas, l’entrée en application du règlement est
attendue de pied ferme. En France,
l’association la Quadrature du Net
s’apprête à saisir la Cnil de plusieurs
actions collectives contre les géants
américains du Net (lire page 4).
S’appuyer sur le texte européen
pour engager des procédures juridiques est aussi l’objectif d’une association européenne, Noyb – acronyme de None of Your Business, «ça
ne vous regarde pas» –, lancée par
l’Autrichien Max Schrems, juriste et
militant de la vie privée.
Et pour cause : si le RGPD marque
sans conteste une avancée en matière de droits des utilisateurs,
beaucoup reste à faire du côté de la
jurisprudence. Les grandes plateformes numériques ont toutes annoncé, ces dernières semaines, des
mises à jour de leurs conditions
d’utilisation: reste à savoir si ces aggiornamentos sont conformes à
l’esprit et à la lettre du cadre européen. Notamment dans le cas du réseau social de Mark Zuckerberg,
dont les utilisateurs n’ont, par
exemple, pas d’autre choix que de
fermer leur compte s’ils ne souhaitent pas que leurs données soient
partagées «à travers les produits des
entités Facebook, y compris Instagram, WhatsApp et Oculus»…
En la matière, comme souvent, le
diable se niche dans les détails: selon le règlement, un traitement de
données personnelles est autorisé
si l’utilisateur y consent librement
et en connaissance de cause, s’il est
indispensable (à l’exécution d’un
contrat ou au fonctionnement d’un
service, à une obligation légale ou
à la préservation des intérêts vitaux
d’une personne), mais également
s’il répond aux «intérêts légitimes»
d’une entreprise sans empiéter sur
les droits fondamentaux d’un individu. Nul doute que les géants de la
Silicon Valley, armés de bataillons
d’avocats, ont bien en tête les subtilités du texte et ses marges d’interprétation. C’est désormais aux Cnil
européennes et aux tribunaux qu’il
revient de fixer le curseur entre les
intérêts des champions de la data et
les droits des citoyens. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Mai 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉDITORIAL
Par
CHRISTOPHE
ISRAËL
Succès
Sophie a 27 ans, elle habite dans un
pavillon de la banlieue lyonnaise
(Irigny).
Son animal domestique est un chat
appelé Abbath, qui mange des
croquettes spéciales commandées
sur Amazon. Elle écoute sur Deezer
des playlists de drone metal et est
sur le point de finir la première
saison de Crazy Ex-Girlfriend sur
Netflix.
Costumière, elle a le statut
d’intermittente du spectacle.
Elle a voté Jean Lassalle au premier tour
de la présidentielle. Elle est en couple
avec Nino, qu’elle a rencontré sur Tinder
et qui a lui voté Mélenchon, mais elle flirte
avec Lola dans ses DM Twitter.
Son péché mignon, poster sur
Facebook et sous pseudo, des
citations de Pascal Praud qu’elle
attribue à Pierre Desproges.
Le RGPD impose aux entreprises et administrations de mieux traiter les données. MONTAGE LIBÉRATION D’APRÈS UNE IMAGE PHOTONONSTOP
Etat-civil, coordonnées
bancaires, préférences musicales, sexuelles ou culinaires, lieux et activités favoris… nos données
personnelles peuplent les
gigantesques fichiers des
entreprises et administrations. Peu de détails de notre vie personnelle échappent à ce «flicage» de
masse. C’est d’ailleurs généralement en conscience
que les Homo consumericonumericus que nous sommes devenus décident de
confier leurs fragments de
vie aux réseaux sociaux,
enseignes commerciales,
sites de rencontre ou applis
de cuisine. Le prix à payer
pour communier avec ses
pairs numériques sur son
réseau préféré, bénéficier
des réductions chez le marchand du coin ou de recommandations personnalisées sur les plateformes
de streaming. «A l’insu de
leur plein gré», corrigeront
les sceptiques et ceux qui,
une fois au moins, ont lu
jusqu’au bout les «Conditions générales d’utilisation» que la masse des béotiens valident d’un clic
qu’ils pensent innocent.
Exceptés quelques ermites
de la déconnexion et une
poignée de décroissants qui
vivent à l’écart de la modernité numérique, ce sont
donc quelque 500 millions
de citoyens de l’Union
européenne qui vont bénéficier des protections nouvelles accordées par
le RGPD (règlement de protection des données personnelles), qui entre en application ce 25 mai.
Concrètement, le texte impose aux entreprises d’être
plus transparentes sur
l’usage qu’elles font des
données personnelles collectées, de sécuriser leur
stockage et de permettre
leur portabilité… Il prévoit
des sanctions financières,
qui se veulent dissuasives.
Félicitons-nous de cet acte
fort de régulation qui oblige
les Gafam. Saluons un succès européen: ils ne sont
pas si fréquents. Protégés
des plus graves errements
des entreprises, les citoyens doivent toujours se
méfier de ce qui reste le
plus grand danger en matière de données personnelles: eux-mêmes. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Vendredi 25 Mai 2018
Plus de clarté dans les
conditions d’utilisation,
davantage de possibilités
de recours, un renforcement
des droits et des contrôles…
Passage en revue et explication
du contenu du RGPD.
C’
est le nouveau texte de référence
dans l’Union européenne en matière
de données personnelles : le
règlement général sur la protection des données, ou RGPD, entre enfin en application ce
vendredi, un peu plus de deux ans après son
adoption (lire page 2). Tous les acteurs, publics
ou privés, qui traitent des données personnelles –y compris les sous-traitants– doivent s’y
conformer, moyennant quelques exceptions:
les fichiers de sécurité nationale, les acteurs
de la chaîne pénale, ou encore les fichiers privés de personnes physiques, tels qu’un carnet
de contacts personnels, ne sont pas concernés.
A la différence du précédent texte européen
en la matière, une directive de 1995, le règlement est dit «d’application directe»: il ne nécessite pas d’être transposé dans une loi nationale. Il laisse cependant quelques marges
de manœuvre aux Etats membres, et le Parlement français vient d’adopter un texte – actuellement examiné par le Conseil constitutionnel à la suite de plusieurs désaccords
entre l’Assemblée et le Sénat – qui viendra
mettre à jour la loi informatique et libertés.
Elément essentiel: le RGPD ne s’applique pas
seulement aux acteurs établis en Europe, mais
aussi à ceux dont le siège est hors de l’Union,
dès lors qu’ils proposent des biens ou des services (payants ou gratuits) à des citoyens européens, ou qu’ils procèdent à un «suivi» de leur
«comportement», par exemple un traçage de
leur navigation web à des fins de publicité ciblée. Les géants américains du Net sont donc
concernés au premier chef, et attendus au
tournant… Pour les utilisateurs, le règlement
marque un renforcement substantiel de leurs
droits. Y compris en France, où le cadre législatif était déjà l’un des plus protecteurs.
1. Un consentement renforcé
Les services numériques vont devoir en finir
avec les fastidieuses et absconses «conditions
générales d’utilisation»: informer les utilisateurs de l’usage qui est fait de leurs données
personnelles ne suffit plus, il faut désormais
utiliser «des termes clairs et simples». La notion de consentement, déjà présente dans le
droit français, est renforcée. Lorsque l’accord
d’une personne est nécessaire à l’utilisation
de ses données, il n’est valable que s’il est exprimé de manière «libre, spécifique, éclairée
et univoque», via une «déclaration» ou un
«acte positif clair». Autrement dit, il faut dire
«oui» à chaque usage.
2. Une «majorité numérique»
Les données des petits Européens de moins
de 16 ans ne peuvent être collectées qu’avec
l’accord d’un titulaire de l’autorité parentale.
Les jeunes internautes doivent par ailleurs
être informés de ce à quoi servent ces informations dans des termes qu’ils peuvent comprendre. Une obligation qui vaut donc pour
les réseaux sociaux, d’Instagram à Snapchat.
Le règlement laisse aux Etats membres la possibilité d’abaisser cet âge jusqu’à 13 ans : en
France, les députés ont fixé à 15 ans cette «majorité numérique».
3. Des données plus mobiles
Envie de passer de Spotify à Deezer ou inversement, ou de changer de fournisseur de mail?
Pouvoir le faire facilement, c’est l’objet d’un
nouveau droit, dit droit à la «portabilité» des
données (déjà anticipé, en France, par la loi
«République numérique» de 2016). Les utilisa-
Cette œuvre de Dima Yarovinsky exposée à Jérusalem matérialise les CGU de WhatsApp, Google, Tinder, Twitter, Facebook,
Snapchat et Instagram, que tout usager doit avoir approuvées. PHOTO DIMA YAROVINSKY. BEZALEL ACADEMY FOR ART AND DESIGN
Ce que le texte va changer dans
la vie des citoyens européens
teurs doivent pouvoir récupérer les données
personnelles qu’ils ont fournies gratuitement,
dans un format réutilisable, pour les transférer
ailleurs s’ils le souhaitent. Ils peuvent même
demander ce transfert directement d’un service à un autre, sans avoir à le faire eux-mêmes, «lorsque cela est techniquement possible».
4. Des obligations de sécurité
Les entreprises se vantent rarement des piratages dont elles – et avec elles, leurs utilisateurs– sont victimes. Avec le RGPD, l’opacité
n’est plus de mise : elles doivent prévenir,
sous 72 heures, l’autorité de protection des
données personnelles dans le pays où elles
sont installées – en France, la Commission
nationale de l’informatique et des libertés
(Cnil) – mais aussi, en cas de «risque élevé
pour [leurs] droits et libertés», les individus
concernés. Les acteurs soumis au règlement
doivent «garantir un niveau de sécurité
adapté» de leurs infrastructures, mais également se montrer moins gourmands en «data».
Le texte leur impose en effet un principe de
privacy by design («confidentialité dès la conception») qui inclut le fait de ne collecter que
les données nécessaires à la fourniture d’un
produit ou d’un service.
5. Des sanctions plus lourdes
C’est l’un des aspects majeurs du règlement
européen: un renforcement très significatif
des sanctions en cas de sortie de route. La Cnil
et ses homologues peuvent désormais infliger
des amendes allant jusqu’à 4% du chiffre d’affaires annuel mondial d’une entreprise (le
montant maximal en France était passé,
en 2016, de 150000 à 3 millions d’euros). De
quoi inciter à rester dans les clous… Autres
nouveautés: le droit de demander réparation
financière d’un «préjudice matériel ou moral»
lorsqu’on estime avoir été victime d’une violation du règlement, et la possibilité de participer, sous la houlette d’une association active
dans le champ de la protection des données
personnelles, à une action de groupe. En
France, l’association de défense des libertés
en ligne la Quadrature du Net fourbit depuis
plusieurs semaines une série de recours collectifs contre les «Gafam» –Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – et saisira la
Cnil dès le 28 mai. L’initiative a déjà été rejointe par plus de 10 000 internautes.
AMAELLE GUITON
«
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
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u 5
«Avec le RGPD, il devient possible de
défendre collectivement nos données»
Pour le sociologue
Antonio Casilli,
le RGPD est un
premier pas pour
assainir la relation
que citoyens et
entreprises ont
établie autour des
données fournies
par les premiers
aux secondes.
que le règlement ouvre
la possibilité de recours
collectifs en justice est très
révélateur de cette nouvelle
approche.
En quoi le RGPD peut-il faciliter nos vies d’usagers et
de «travailleurs» de la
donnée ?
En actant le fait que nos données ne sont plus «chez
nous» mais disséminées sur
une pluralité de plateformes,
ociologue, Antonio Ca- dans les profils de nos prosilli est enseignant- ches, les bases de données
chercheur à Télécom des commerçants ou des
ParisTech et chercheur asso- «boîtes noires» algorithmicié à l’EHESS. Pour lui, l’enjeu ques, le RGPD cherche à hardu règlement général sur la moniser les pratiques de tous
protection des données les acteurs, privés mais aussi
(RGPD) est de permettre publics, qui veulent y accéau «travailleur de la donnée» der. D’où l’idée d’un «guichet
qu’est devenu
unique» pour
homo numericus
les usagers, qui
de se réapproétablit que c’est
prier un capital
le pays de résisocial numéridence qui est
que que les
compétent pour
grandes plategérer les litiges,
formes avaient
et non le lieu
jusqu’ici confisd’implantation
qué à leur avande l’entreprise
INTERVIEW qui a accès aux
tage.
Que reprédonnées. Cela
sente le règlement euro- n’aurait aucun sens alors que
péen à l’aune du combat celles-ci circulent partout.
déjà ancien pour la maî- Si ces données sont le rétrise de nos données per- sultat de notre propre prosonnelles ?
duction en ligne, ne deLa question du contrôle de vrait-on pas disposer d’un
nos vies privées a radicale- droit à les monétiser ?
ment changé de nature à l’ère Ce n’est pas la philosophie
des réseaux. Alors qu’il du RGPD, qui ne conçoit pas
s’agissait auparavant d’un la donnée dite personnelle
droit individuel à être «laissé comme un objet privatisable,
en paix», cette vision très ex- mais plutôt comme un objet
clusive n’a plus guère de sens social collectif dont nous
aujourd’hui pour les mil- pouvons désormais contrôler
liards d’usagers connectés en l’usage. Les données sont depermanence, avides de par- venues un enjeu de négociatager leurs expériences. Nos tion collective, non pas au
données personnelles sont sens commercial du terme
en quelque sorte devenues comme l’imaginent certains,
des données sociales et col- mais plutôt syndical: il y a là
lectives, ce qui ne signifie l’idée d’un consentement
évidemment pas qu’il faille sous conditions dans lequel
faire une croix sur l’exploita- les deux parties fixent des
tion qui en est faite. C’est obligations réciproques. C’est
même tout le contraire.
très différent d’une vision
Comment le RGPD s’ins- marchande qui risquerait
crit-il dans ce mouve- d’instituer ce que l’on appelle
ment ?
un «marché répugnant»,
Ce texte est l’aboutissement dans lequel on monétiserait
d’un processus d’adaptation des aspects inaliénables de
à l’omniprésence des gran- ce qui fonde notre identité.
des plateformes numériques Le diable ne se situe-t-il
dans notre quotidien. Dans pas dans les fameuses
le Far West réglementaire qui «conditions générales
a prévalu ces dernières d’utilisation» (CGU) que
années, leurs marges de tous les services s’empresmanœuvre étaient considé- sent de modifier, mais que
rables pour utiliser et valori- personne ne lit ?
ser les données personnelles C’est une des limites actuelcomme bon leur semblait. les du RGPD. Les «Gafa»
Avec le RGPD, il devient [Google, Apple, Facebook
possible de défendre collecti- et Amazon, ndlr] restent en
vement nos données. Le fait position ultradominante, et
DR
S
nous bombardent de CGU
qui pour l’instant ne modifient pas l’équilibre des pouvoirs. Il existe un vrai flou sur
notre consentement présupposé à ces «contrats» que l’on
nous somme d’approuver.
Pouvez-vous donner des
exemples ?
Lorsque Facebook explique
que la reconnaissance faciale
de nos photos est utile pour
lutter contre le revenge porn
[la publication en ligne de
photos sexuellement explicites d’une personne sans son
accord], il s’abstient de préciser que dans certains contextes, elle peut également servir à certains régimes
politiques pour identifier des
personnes. Il circule actuellement une pétition dénonçant
le projet «Maven», que Google mène en collaboration
avec l’armée américaine afin
que ses technologies d’intelligence artificielle servent à
de la reconnaissance d’images filmées par des drones.
Le problème, c’est que les
mêmes technologies sont
utilisées pour améliorer nos
usages. Mais on n’a pas signé
pour que nos données servent à améliorer les outils du
Pentagone.
Le RGPD va-t-il aider à un
rééquilibrage entre petits
et très gros acteurs d’Internet, comme le dit la
Commission européenne?
Il serait illusoire de croire que
la régulation de nos données
personnelles pourra faire ce
que d’autres lois devraient
faire. Les grandes plateformes du numérique vont ap-
pliquer ou faire semblant
d’appliquer le RGPD, parce
qu’il est vital pour elles de
continuer à accéder au marché européen, mais les petits
vont continuer à souffrir de
leur concurrence. Pour parvenir à un rééquilibrage économique, il vaut mieux se
concentrer sur la réforme de
la fiscalité du numérique, qui
jusqu’ici n’a pas vraiment
avancé malgré toutes les promesses des politiques.
Recueilli par
CHRISTOPHE ALIX
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6 u
MONDE
Libération Vendredi 25 Mai 2018
Dublin veut dire
«oui» à l’IVG pour
en finir avec
les «tragédies»
REPORTAGE
Dans les grandes villes irlandaises, les partisans
de la légalisation de l’avortement espèrent que
l’issue du référendum de ce vendredi mettra un
terme à des années de scandales médicaux
et de déplacements forcés à l’étranger.
A Dublin, mercredi, une fresque en faveur de la suppression de
Par SONIA DELESALLE-
STOLPER
Envoyée spéciale à Dublin
Photo KASIA STREK. ITEM
C
e vendredi, les Irlandais se
prononceront, par référendum, sur la suppression
du 8e amendement de leur Constitution. Adopté en 1983, il accorde les
mêmes droits au fœtus et à la mère
et interdit de fait l’IVG, y compris en
cas de viol, d’inceste ou de malformation fœtale fatale. L’avortement
n’est autorisé que dans le cas d’un
«risque réel et substantiel pour la
vie» de la femme, une notion extrêmement encadrée. Sinon, il est passible de quatorze ans de prison.
Paradoxalement, la loi irlandaise
n’empêche pas de se rendre à
l’étranger pour avorter. Au moins
3000 Irlandaises traversent ainsi les
frontières pour une IVG.
Si le oui l’emporte ce vendredi, une
loi autorisant l’avortement jusqu’à
douze semaines de grossesse, sur la
même ligne que la plupart des pays
européens, sera présentée au Parlement. Bien que le oui soit donné en
tête par tous les récents sondages,
avec 56% à 58% des voix, l’écart entre les deux camps s’est beaucoup
resserré et si les résultats officiels ne
seront connus que samedi, plusieurs sondages à la sortie des urnes
devraient être publiés le jour même.
FOSSE COMMUNE
Dans le sud de Dublin, dans une
salle du stade de Tallaght, Katherine
Zappone prend la parole. L’élégante
ministre de l’Enfance et de la Jeunesse est, à 64 ans, l’une des voix les
plus respectées de la campagne du
oui–et la première députée ouvertement homosexuelle du Parlement
irlandais. «Ce référendum n’est pas
un vote sur l’avortement, parce que
l’avortement se pratique déjà en
Irlande, soit illégalement sur son sol,
soit légalement à l’étranger», explique-t-elle au petit groupe venu
l’écouter. C’est à son initiative
qu’une assemblée de citoyens a été
convoquée en 2017. Des mois durant, ses 99 membres ont écouté les
témoignages d’experts. La décision
d’organiser un référendum a été
prise après cette consultation.
En Irlande, les femmes partent «en tions fœtales, les viols ou les incesvoyage». Cette expression qui évo- tes. Bien moins sur les grossesses
que si souvent l’aventure est de- non désirées.
venue synonyme de «partie avor- Il y a treize ans, Louise White,
ter», et ne laisse jamais de doute sur 38 ans, a «voyagé» vers Birminla destination: un hôpital du Royau- gham. Et elle s’est tue. «Et puis il y
me-Uni ou des Pays-Bas. «J’ai décidé a eu une suite de scandales, notamde faire campagne pour le oui, parce ment celui de Tuam, et je ne pouvais
que j’ai été trop souvent confronté à plus me taire.» En 2014, une fosse
des tragédies, à des
commune est découverte
couples obligés
dans cette ville de
Océan
Atlantique
de voyager à
l’ouest de l’Irlande.
l’étranger pour
Environ 800 enavorter d’un
fants, mort-nés
ROYAUMEUNI
fœtus non viaou
décédé s
ble», explique à
avant
3 ans, y
Shannonbridge
Dublin
son tour Pasont été enterrés
Océan
Atlantique
chal Donohoe,
dans les anIRLANDE
ministre des Finé e s 50. Ils
nances. Le Preétaient nés dans
Mer
Cork
d’Irlande
mier ministre irune maison pour
landais,
Leo
mères célibataires,
50 km
Varadkar, a autorisé un
gérée par les sœurs cachoix libre pour le vote au
tholiques du Bon Secours.
sein de son gouvernement. Lui- Louise White décide alors de parmême a personnellement multiplié ticiper au X-ile Project, des porles interventions en faveur «du choix traits en ligne de femmes ayant
des femmes à disposer de leurs avorté à l’étranger. Auparavant, elle
corps». La campagne s’est beaucoup se confie à sa mère. «J’étais terroriaxée sur les tragédies, les malforma- sée, je m’attendais à être jugée. Elle
m’a juste dit qu’elle comprenait et
qu’elle était vraiment désolée que
j’aie eu à traverser cette épreuve
seule.»
«Après le scandale des abus sexuels
dans l’Eglise catholique, c’est un
autre silence qui s’est rompu pendant cette campagne, remarque la
juriste irlandaise Fiona De Londras,
professeure à l’Université de Birmingham. Même si le non l’emporte,
rien ne sera comme avant.»
«TRAITEMENT INHUMAIN»
En 1983, 67% de la population avait
voté par référendum pour imposer
le 8e amendement. Depuis, l’Eglise
catholique irlandaise a été discréditée par une série de scandales.
En 2012, la mort de Savita Halappanavar, une Indienne de Galway, a
bouleversé l’opinion. Parce que les
médecins avaient refusé de pratiquer un avortement alors qu’elle faisait une fausse couche, la jeune
femme est morte de septicémie.
En 2013 et 2014, les cas d’Amanda
Mellet et de Siobhan Whelan, obligées de se rendre au Royaume-Uni
pour avorter alors que leurs bébés
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A l’ombre d’une grande
affiche accrochée
sur un lampadaire,
qui montre un fœtus
suçant son pouce et les
mots «droit de tuer?»,
une femme, en veste rose
fluo, distribue des
prospectus pour le «non».
nifeste pas. En fait, c’est soir de messe à l’église
St. Ciaran’s. Le père Tom Cox est en retard. Il
arrive en trottant, son aube sous le bras, sous
l’œil goguenard des buveurs du Killeen’s Bar,
le pub situé juste en face qui vend aussi des
appâts pour la pêche à la truite, une attraction
du coin. Les paroissiens, une quarantaine dont
beaucoup de têtes grisonnantes, mais pas seulement, sont déjà installés dans les travées. A
l’ombre d’une grande affiche accrochée sur un
lampadaire, qui montre un fœtus suçant son
pouce et les mots «droit de tuer?», une femme,
en veste rose fluo, distribue des prospectus
pour le «non». Elle refuse de discuter mais tend
résolument son papier. La messe file, le prêtre
a un débit de mitraillette. Au milieu des annonces de premières communions, il glisse un
«message de notre évêque Francis». Il accélère
encore le rythme: «Sans le 8e [amendement de
la Constitution], certains bébés dans le ventre
de leur mère seront considérés comme ayant
moins de valeur que d’autres vies humaines.»
Il avale ce petit paragraphe comme s’il voulait
s’en débarrasser le plus vite possible.
Indécis. L’Eglise catholique est restée discrète
l’amendement interdisant l’avortement. De nombreux artistes irlandais se sont engagés dans la campagne référendaire.
souffraient d’anomalies fœtales fatales, sont portés devant le comité
des Nations unies sur les droits de
l’homme. L’Irlande sera condamnée
pour «traitement cruel et inhumain».
A Dublin et dans les grandes villes,
la population, plutôt jeune, ne semble pas hésiter : le oui a le vent en
poupe. Cela suffira-t-il? Les zones
rurales sont traditionnellement plus
conservatrices et la campagne du
non, souvent appuyée en coulisses
par les puissants lobbys «pro-vie»
américains, s’y est concentrée (lire
ci-contre). Deux semaines avant le
vote, Facebook et Google ont
d’ailleurs banni toute publicité sur
le référendum par crainte d’interférence étrangère. «Mais la conversation a lieu, et c’est déjà énorme, note
Eva O’Connor, auteure de pièces sur
l’avortement. Le débat est très différent de celui de 2015 pour le mariage
pour tous. On parlait alors d’histoires d’amour. Aujourd’hui, on soulève
des histoires tristes, traumatisantes.
Ce référendum parle de honte, de
douleur, de dissimulation et de silence.» •
A Shannonbridge,
le «non» trouve grâce
aux yeux des ouailles
Dans ce village
de 200 habitants,
les anti-avortement
se rassemblent à l’église,
mais restent discrets.
L
e fond de l’air est âpre. Dans les cheminées de Shannonbridge, 206 habitants,
la tourbe brûle encore en cette fraîche
soirée de mai. La tourbe est partout, brune et
dense, dans les champs qui encadrent le minuscule village au bord de la rivière Shannon.
Elle alimente la centrale électrique, principal
employeur local. La rue centrale, bordée d’un
boucher, de deux pubs et d’une poste-stationservice mène à un joli pont de pierre, construit
en 1700. De l’autre côté, se dressent les ruines
de fortifications construites par les Britanniques pour contrer une invasion napoléonienne
qui n’arriva jamais.
Grisonnantes. Le pont marque la frontière
entre les comtés d’Offaly et celui de Roscommon. Ce comté, au centre exact de l’Irlande, est
le plus conservateur du pays. En 1995, ses habitants y ont voté contre la légalisation du divorce. En 2015, ils ont rejeté le mariage pour
tous. En ce samedi de la semaine de l’Ascension, une grande manifestation «pro-vie» a
réuni plusieurs milliers de personnes sur
Merrion Square, en plein cœur de Dublin. Au
micro, la porte-parole de la campagne du non,
Cora Sherlock, a appelé à «sauver des vies, pas
à les supprimer». A Shannonbridge, on ne ma-
pendant la campagne. Un groupe de prêtres a
même réclamé la fin des interventions et homélies sur le sujet pendant la messe. Certains
évêques se sont tout de même exprimés,
comme celui d’Ossory, Dermot Farrell, qui a
jugé qu’«un avortement à la suite d’un viol pouvait se révéler plus traumatisant que le viol luimême».
Le père Cox disperse ses ouailles, «pressées d’aller regarder l’Eurovision». A la sortie, une dame
âgée explique que ce référendum est «difficile».
A l’approche d’amis, elle se détourne, murmure
qu’il «vaut mieux ne pas en parler». Au bord de
la rivière, scintillante sous les derniers rayons
du jour, le Luker’s Bar se remplit peu à peu. Au
sous-sol, un groupe donne un concert. Dans le
pub, un guitariste chante du Simon and Garfunkel. Peter, 30 ans, commande une tournée de
Guinness. «Je vais voter oui, et je pense que tous
mes potes, les jeunes, voteront aussi oui», dit-il.
Et les plus âgés ? «Je ne sais pas, mais on est
beaucoup à en avoir parlé avec nos parents et
grands-parents.»
A la veille du vote, près d’un quart des électeurs se disent indécis ou ne veulent pas se
prononcer. C’est un peu le cas de Nancy, 74 ans,
même si elle dit pencher dernièrement pour
le oui: «Même si ça me peine quand je pense à
ces bébés avortés.» Elle vit dans un ancien presbytère protestant. Sur ses étagères trônent les
photos de Jean Paul II et François. L’église et
le cimetière attenants sont en ruines. Elle ne
va plus à la messe qu’occasionnellement, «surtout pour penser. Mais ma mère devait y aller
chaque semaine, sinon ça jasait dans le village». Son mari, Terry, 72 ans, est surpris par
ses propos: «On n’en a jamais parlé.» Pour lui,
ce sera un «oui, sans hésitation. Pour tout dire,
je pense que ce vote devrait être interdit aux
hommes. Ni l’Eglise ni l’Etat ne devraient avoir
leur mot à dire. Et qui suis-je pour juger de ce
qui est bon pour le corps d’une femme ?»
S.D.-S. (à Shannonbridge)
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MONDE
SÉBASTIEN FARCIS
Envoyé spécial à Bangalore
L’
épaisse couche de mousse
blanche ondule sur le lac de
Bellandur, au sud de Bangalore. Telle une étrange poudre de
neige posée dans cette ville tropicale, elle reflète le soleil et éblouit
ses observateurs inquiets. «Ce sont
tous les détergents des eaux usées
ainsi que les rejets chimiques des
usines, décrit Ishwarappa, militant
au Mouvement populaire pour le
droit à l’eau, d’un air dégoûté. C’est
le plus grand lac de la ville, donc il
récolte tous ces rejets toxiques et
ceux-ci viennent s’accumuler ici, à
son embouchure.» La grande étendue d’eau se resserre en effet à cet
endroit pour descendre en cascade
vers un pont. Ces flots font mousser
la surface sur plus de 50 mètres carrés, comme dans une machine à laver.
De petits jets automatiques, installés par la municipalité, envoient de
l’eau sur sa surface pour essayer de
faire tomber la mousse, sans grande
réussite. «Nous sommes en période
normale, prévient Ishwarappa, mais
dès que la mousson arrive, cela devient une montagne qui déborde sur
la route. Les véhicules ne peuvent
plus circuler!» Plus grave, le détergent suspect s’invite dans les résidences collées à ce lac. «Il y a
deux jours, il a plu et nous avons
donc eu de la mousse dans tout le
jardin et devant nos portes,
confirme Poornima, une des habitantes, frêle quinquagénaire à la
voix fluette. Cela ressemble à du savon, mais nous irrite la peau. Et
l’odeur persistante nous fait mal à la
tête. J’aimerais bien partir d’ici,
mais je n’ai pas les moyens.»
ALGUES
Le Bureau d’approvisionnement et
de retraitement des eaux de Bangalore (BWSSB) affirme avoir les capacités de retraiter les deux tiers
des eaux usées de cette mégalopole
de 11 millions d’habitants, mais les
scientifiques n’y croient pas. «Nos
Pénurie d’eau
REPORTAGE
Dans la troisième ville d’Inde, l’extrême pollution
des lacs, qui disparaissent progressivement avec
l’avancée de la métropole, infiltre les nappes
phréatiques et menace les habitants déjà touchés
par l’épuisement des ressources en eau.
DÉMOGRAPHIE
Cette mauvaise gestion des eaux
usées n’est malheureusement pas
unique en Inde, où on estime que les
villes n’arrivent à traiter que 30% de
Des pompiers tentent d’éteindre un
leurs rejets. Mais ce qui est particulièrement inquiétant à Bangalore,
c’est que ses habitants ont un besoin Les nouvelles résidences commenvital de ces nappes phréatiques. Car cent alors à pomper sauvagement
à la différence des autres villes in- dans les nappes phréatiques, les
diennes, la troisième plus grande épuisant à grande vitesse. Dans l’est
métropole du pays ne compte pas de de Bangalore, il faut maintenant
rivière pour s’alimenter en eau pota- creuser à plus de 600 mètres de
ble. Pour combler ce manque, les profondeur pour trouver cet or
fondateurs de la ville ont creusé des bleu. L’autre solution, bien plus
centaines de lacs. Mais l’expansion coûteuse mais préférée par les autodémentielle de la ville a eu rairités : faire venir l’eau
son de ces réserves et
du fleuve CauBangalore est ainsi en
very, situé à plus
CHINE
train de détruire
les
de 100 kilomèAFGHANISTAN
ressources qui
tres au sudpourraient la
ouest
de la ville.
NÉPAL B.
faire vivre.
Cinq gigantesNew Delhi
Cette croisques tuyaux ont
Calcutta B. BIRM.
sance frénétiété construits
Bombay INDE
Golfe du
que débute
depuis les anBengale
dans les années 70 et apporBangalore
nées 90 : Bangatent aujourd’hui
lore devient alors la
1,4 milliard de litres
SRI LANKA
Silicon Valley inpar jour à Bangalore,
300 km
dienne, cœur de l’indusalimentant plus de la
trie des nouvelles technolomoitié de la population de la
gies du pays. Les plus grandes ville. La construction d’un sixième
sociétés informatiques s’y implan- vient d’être approuvée, pour un
tent, ce qui fait exploser sa démo- coût estimé de 560millions d’euros
graphie : la population triple en –il devrait augmenter le pompage
trente ans et continue aujourd’hui de 50 % à partir de 2022. Le proà croître de 400000 personnes cha- blème est que ce fleuve est une resque année, la deuxième plus forte source disputée par un bassin de
croissance après New Delhi. Les plusieurs dizaines de millions de
tours résidentielles et les routes dé- personnes réparties sur quatre
vorent progressivement les lacs, Etats de l’Inde méridionale.
jusqu’à faire disparaître 80% de ces A 150 kilomètres au sud de Bangaprécieux réservoirs.
lore, le millier d’habitants du vilr
Me an
m
d’O
A Bangalore,
il y a le feu
au lac
relevés mensuels dans les lacs indiquent que leur qualité est équivalente à celle des eaux non traitées,
avec des taux élevés de phosphate,
d’azote et de nitrate, objecte le professeur T.V. Ramachandra, coordinateur du Groupe sur les zones humides au prestigieux Institut
indien des sciences. Je pense qu’à
peine un tiers est vraiment retraité,
le reste est relâché directement.»
Ces déchets dégagent du méthane
au-dessus des lacs, un gaz très inflammable et qui, au contact des
algues, réalise l’impossible: la surface du Bellandur prend régulièrement feu.
Cette situation est grave, car l’eau
de ces lacs s’infiltre dans la nappe
phréatique et entre ainsi dans la
chaîne alimentaire. «45% de la population de Bangalore dépend de
ces eaux souterraines pour s’alimenter et vivre, poursuit le professeur
Ramachandra, dans son bureau
obscur encombré de livres et récompenses. Or, nous y avons trouvé
de hauts niveaux de nitrates ainsi
que des métaux lourds.» Son équipe
a aussi analysé les poissons et légumes cultivés en aval. «Nous y avons
décelé des niveaux élevés de chromium 6, cadmium et cuivre [utilisés
par l’industrie et très toxiques,
ndlr]. Cela a entraîné une
hausse des cancers et des insuffisances rénales. Les habitants de Bangalore ont maintenant une chance
sur 5000 de souffrir d’insuffisance
rénale, soit 20 fois plus qu’il y a
dix ans !»
IS
TA
N
Par
Libération Vendredi 25 Mai 2018
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Carnet
DÉCÈS
Megan, Gwynfa, ses soeurs, Gareth, son frère,
leurs enfants, sa belle-soeur
et son beau-frère,
ont la tristesse de vous faire
part du décès de
David JONES
traducteur, à l’âge de 67 ans,
La cérémonie aura lieu
le 29 mai à 14 heures
au crématorium du Père
Lachaise, salle du Dernier
Hommage
SOUVENIRS
Gabriel
Prononcer ton prénom
Encore et encore
Et aujourd’hui plus que
jamais
Ton sourire sera notre étoile
On est avec toi On sera toujours ensemble
25 mai 1992-25 mai 2018
Pour tes 26 ans
Jean-Philippe Pascale
Aurore Romane Gabriel
incendie dû à la pollution chimique sur le lac Bellandur, à Bangalore, le 20 janvier. PHOTO MANJUNATH KIRAN. AFP
lage de Kurati Vasur aimerait bien
bénéficier de cette eau du Cauvery.
Ce hameau se situe à moins
de 30 kilomètres du lit du fleuve,
mais n’en reçoit pas une goutte et
ses agriculteurs dépendent uniquement de la pluie pour arroser leurs
champs de millet et de maïs. Or, depuis plus de deux ans, les précipitations irrégulières ont obligé la plupart des villageois à partir. «Nous ne
pouvions plus rien faire pousser,
nous allions mourir de faim, explique Jayamma, une agricultrice de
ce village semi-désert, drapée dans
un sari mauve. Donc nous sommes
partis. Certains sont allés travailler
à Bangalore, d’autres dans les
champs de café ou les carrières des
Etats voisins.» Les trois quarts des
habitants ont migré il y a deux ans
et les premiers sont revenus en janvier, après des pluies inespérées.
«Si on nous fournissait de l’eau du
fleuve Cavery, nous n’aurions plus
à faire cela», résume simplement
Jayamma.
RÉSERVOIRS
Un peu plus au nord de ce village,
dans le district de Mandya, plus
de 2500 agriculteurs se sont suicidés entre 2013 et 2017 pour des raisons directement liées à ce manque
d’eau. Ils ne pouvaient plus rembourser leurs emprunts. La Cour
suprême, régulièrement appelée
à la rescousse pour répartir le Cauvery entre les quatre Etats méridionaux, a augmenté en février la part
attribuée à Bangalore, considérant
que son alimentation en eau potable était prioritaire.
Dans la mégalopole indienne, beaucoup contestent toutefois l’obsession des autorités envers l’eau du
fleuve et soutiennent que la priorité
devrait être de récupérer celles des
précipitations, abondantes ici : il
y tombe environ 930 millimètres
d’eau par an, soit 50% de plus qu’à
Paris. Cette politique débute timidement. «Depuis 2008, tous les nouveaux immeubles qui occupent plus
de 110 mètres carrés de terrain
doivent avoir un système de récupération des eaux de pluie, affirme
le directeur du BWSSB, Tushar
Girinath.
Aujourd’hui,
il
y a 100 000 bâtiments qui ont installé ces systèmes, et 100 000 sont
en infraction et paient des
amendes.»
Depuis deux ans, les nouveaux bâtiments de plus de 20 étages doivent
également avoir un système local de
retraitement des eaux usées. Ces
deux améliorations pourraient injecter dans le réseau, d’ici cinq à
dix ans, l’équivalent du quart du volume nécessaire aux habitants,
espère Tushar Girinath. Mais ce
dernier refuse de croire, comme
l’avancent certains scientifiques et
militants, que Bangalore puisse
devenir autosuffisante en eau.
C’est pourtant ce qu’a réussi le millier d’habitants de la Rainbow Colony, un complexe résidentiel de
classe aisée de 270 maisons. Et ce,
depuis sept ans. A cette époque,
l’eau municipale n’était pas distribuée dans cette banlieue du sud-est
de la ville et les résidents ne voulaient pas dépendre des camionsciternes. Ils ont donc creusé
cinq grands puits de 12 mètres de
profondeur qui récoltent directement les eaux de pluie ainsi que
celles qui tombent sur les routes,
«Les habitants
de Bangalore
ont maintenant
une chance
sur 5000
de souffrir
d’insuffisance
rénale, soit 20 fois
plus qu’il
y a dix ans.»
T.V. Ramachandra
Institut indien des sciences
grâce à des tuyaux construits dans
les rigoles. Chaque maison a également l’obligation d’installer un système de récupération des eaux des
toits, qui tombent dans des réservoirs. «Nous en avons plusieurs qui
peuvent stocker jusqu’à 13 000 litres, montre l’un des résidents, Joe
Kamicheril. Quand ils sont pleins,
l’excédent est renvoyé dans les puits
pour recharger la nappe phréatique, donc pas une goutte n’est perdue. Pour notre consommation,
nous prenons l’eau de pluie, qui est
comme distillée, et nous la mélangeons avec celle du puits, afin de lui
rajouter des minéraux. Ensuite
nous la filtrons et nous pouvons la
boire.»
Ce système a permis de recharger
rapidement la nappe phréatique,
qui se trouve aujourd’hui à 45 mètres de profondeur, contre 350 mètres il y a sept ans. L’eau coûte
maintenant sept fois moins cher
aux résidents que celle apportée
par citerne. Et à la différence du
reste de la ville, les habitants de
Rainbow Colony ne sont pas inquiets pour l’avenir, comme le témoigne K.P. Singh, l’initiateur du
projet : «Si nous récupérons toute
l’eau qui tombe sur les 34 hectares
de notre terrain, nous en aurons
deux fois plus que nécessaire. Nous
avons donc de la marge. Et cela nous
offre un vrai sentiment de paix.» •
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un séminaire,
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MONDE
Libération Vendredi 25 Mai 2018
LIBÉ.FR
France-Rwanda : le réchauffement
diplomatique La «visite de travail» du
président rwandais, Paul Kagame, à Paris
consacre l’amélioration des relations franco-rwandaises
particulièrement tumultueuses depuis le génocide de 1994
au Rwanda. «Il faut avancer de manière pragmatique sans rien
enlever à la complexité des histoires du passé, a déclaré
mercredi Emmanuel Macron. L’essentiel c’est de reprendre
notre coopération.» PHOTO AFP
Trump annule le sommet et relance
les hostilités avec la Corée du Nord
prospérité. Cette opportunité
manquée est un moment vraiment triste de l’histoire.»
Cette annulation intervient
alors que l’agence de presse
officielle nord-coréenne affirme que ce jeudi, le site nucléaire de Punggye-ri a été
démantelé «complètement».
Un gage de bonne volonté,
même si certains experts
doutent que le site soit vraiment rendu inutilisable.
Autre gage récent, Pyongyang avait libéré le 9 mai
trois ressortissants américains détenus depuis des
mois en Corée du Nord.
Faucon. La décision de
Le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, brandit la lettre adressée par Donald Trump à Kim Jong-un, jeudi. PHOTO CHIP SOMODEVILLA. GETTY IMAGES. AFP
Le dialogue entre
Washington
et Pyongyang a
été brusquement
interrompu par
le président
américain, via
une lettre adressée
jeudi au leader
nord-coréen.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
A
près les menaces
et les épithètes moqueuses, puis la réconciliation optimiste, voici
la lettre de rupture. Dans une
missive adressée à Kim
Jung-un, datée de jeudi et
transmise par le service de
presse de la Maison Blanche,
Donald Trump annonce l’annulation du sommet historique prévu le 12 juin à Singapour, au cours duquel il
devait rencontrer le leader
nord-coréen. «J’avais vraiment hâte d’y être avec vous,
écrit le président américain.
Malheureusement, considérant l’immense colère et l’hostilité affichée dans vos récentes déclarations, j’estime qu’il
est inapproprié, en l’état, de
procéder à ce sommet tant attendu.» La rencontre de Singapour n’aura pas lieu, poursuit Trump, «pour le bien des
deux parties mais au détriment du monde». Avant de
menacer: «Vous parlez de vos
capacités nucléaires, mais les
nôtres sont si énormes et puissantes que je prie Dieu que
nous n’ayons jamais à en faire
usage.» En fin de journée, le
président américain a renchéri : «Notre armée, qui est
de loin la plus puissante du
monde, est prête si nécessaire.»
Dans sa lettre, Trump semble
faire référence aux propos
d’un haut responsable nordcoréen, qui aurait qualifié
mercredi le vice-président début, alerté sur les nomMike Pence de «pantin politi- breuses failles dans la prépaque», et affirmé que «la Corée ration précipitée du sommet.
était prête à une confronta- L’historien des sciences spétion nucléaire en cas d’échec cialiste des armes nucléaires,
du dialogue avec les Etats- Alex Wellerstein, expliquait
Unis». Après des mois de su- fin avril à Libération que le
renchère verbale
dialogue entre
L'HISTOIRE Washington et
entre les deux
leaders, ce somPyongyang déDU JOUR
met historique
marrait sur «un
avait été accepté en mars. grand malentendu», les deux
Changement de ton, espoir: parties étant par exemple inet si l’improbable se produi- capables de se mettre d’acsait? Et si ces deux dirigeants cord sur un objectif et un lanimprévisibles et fort peu gage commun. Ce flou faisant
conventionnels étaient ceux du sommet «un rendez-vous
qui inversaient le cours des très risqué et potentiellement,
choses? Le secrétaire d’Etat, un prélude à la guerre», préMike Pompeo, s’était même venait James Acton, codirecrendu à plusieurs reprises en teur du Nuclear Policy ProCorée du Nord pour préparer gram au think tank Carnegie
le sommet, et avait rencontré Endowment for International
Kim Jung-un.
Peace. «Le monde ne peut pas
faire confiance aveuglément
Failles. Mais l’optimisme à Donald Trump pour assurer
des premiers jours avait laissé la paix mondiale», a regretté
place à de plus en plus de Beatrice Fihn, directrice exéscepticisme. De nombreux cutive de la Campagne interobservateurs avaient, dès le nationale pour l’abolition des
armes nucléaires (Ican), prix
Nobel de la paix en 2017.
Pyongyang n’a pour l’instant
pas répondu à l’annulation
du sommet et à la lettre de
Trump. Le président américain a cependant laissé la
porte ouverte: «Si vous changez d’avis par rapport à ce
sommet important, n’hésitez
pas à m’appeler ou à m’écrire.
Le monde, et la Corée du Nord
en particulier, ont perdu une
grande occasion pour une
paix durable et une grande
La décision
pourrait bien
être le dernier
effet Bolton
en date, après la
sortie des EtatsUnis de l’accord
sur le nucléaire
iranien.
Trump pourrait bien être le
dernier effet Bolton en date,
après la sortie des Etats-Unis
de l’accord sur le nucléaire
iranien. Le faucon, conseiller
à la sécurité nationale de Donald Trump depuis début
avril, n’a eu de cesse de torpiller Pyongyang, et a toujours méprisé les efforts diplomatiques vis-à-vis de la
Corée du Nord. Il ne voyait la
perspective du sommet
Trump-Kim que comme «une
façon de raccourcir le temps
que nous aurions perdu en
négociations», et s’est plusieurs fois dit favorable à des
frappes préventives en Corée
du Nord.
Fin avril, il avait sérieusement fait dérailler les négociations en évoquant dans
une interview le «modèle libyen» pour la dénucléarisation de la Corée du Nord. Des
propos perçus comme une
provocation par Pyongyang,
qui n’a oublié ni le sort funeste de Kadhafi ni le sérieux
penchant du conseiller pour
le «changement de régime»,
en Iran, en Irak ou en Corée
du Nord. Les paroles de Bolton sont «une tentative sinistre d’imposer à notre digne
Etat le destin de la Libye et de
l’Irak», avait dénoncé le viceministre nord-coréen des Affaires étrangères, exprimant
ses «doutes» sur la «sincérité
des Etats-Unis à vouloir améliorer les relations avec la
Corée du Nord par le dialogue
et la négociation». •
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
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u 11
Droits des femmes en Arabie Saoudite
LIBÉ.FR
A partir du 24 juin, les Saoudiennes pourront
conduire une voiture. A un mois de la levée de
cette interdiction, une dizaine de personnalités et militantes pour le
droit des femmes ont pourtant été incarcérées la semaine dernière.
Riyad les accuse de «traîtrise» au royaume et ces militants d’avoir entretenu «des contacts suspects avec des parties étrangères», apporté
un soutien financier à «des éléments hostiles à l’étranger» et tenté de
porter atteinte à la sécurité et la stabilité du royaume. PHOTO AP
C’était l’une des voix de
l’Etat islamique en Syrie.
Adrien Guihal, un jihadiste français de 34 ans,
vient d’être arrêté par les
Forces démocratiques syriennes (FDS), selon un
communiqué publié sur
leur site. Les services de
renseignement français
intérieur et extérieur jugent «très probable» sa
capture, même si les
conditions exactes restent
incertaines. Les FDS affirment l’avoir interpellé
avec sa femme le 19 mai à
Raqqa, l’ancienne capitale
syrienne de l’organisation
terroriste, reprise en octobre par la coalition. Il
cherchait un moyen de
«s’échapper en Turquie
puis en Europe», toujours
d’après le communiqué.
Au sein de l’EI, Guihal,
qui se faisait appeler
Abou Oussama, s’occupait principalement de la
propagande, notamment
sur les ondes de la radio
Al-Bayan. Les policiers
français ont reconnu sa
voix dans les messages revendiquant les attentats
de Magnanville en
juin 2016 et de Nice
le 14 juillet 2016. Il avait
rejoint l’EI début 2015
avec un petit groupe.
«Si on attaque
l’UE, elle va
être obligée
de réagir d’une
manière ou
d’une autre.»
MAURICE
FESCHET
Lavandiculteur
retraité
Des familles d’Europe, du
Kenya et des îles Fidji débutent jeudi une procédure contre le Parlement et le Conseil
européens, devant le Tribunal européen, pour avoir
autorisé un niveau trop élevé
d’émissions de gaz à effet de
serre d’ici à 2030 et, ainsi, ne
pas avoir protégé les citoyens
du réchauffement climatique. Deuxième objectif: faire
reconnaître les dommages
subis par les familles pour
exiger que les ambitions des
Londres Deux Français coupables
du meurtre d’une jeune fille au pair
Les Français Sabrina Kouider et Ouissem Medouni ont été
reconnus coupables jeudi du meurtre de Sophie Lionnet,
leur fille au pair, dont le cadavre carbonisé avait été retrouvé
le 20 septembre dans leur jardin à Londres. Leurs peines
seront prononcées le 26 juin. Ils encourent la prison à perpétuité. Ils ont également été reconnus coupables d’entrave
au fonctionnement de la justice pour avoir tenté de faire
disparaître le corps de la jeune femme de 21 ans. Après l’annonce du verdict, la mère de la victime a qualifié les accusés
de «monstres», «aussi maléfiques l’un que l’autre».
Etats-Unis L’acteur Morgan Freeman
accusé de harcèlement sexuel
Huit femmes auraient été victimes de harcèlement sexuel
ou de comportements inappropriés de la part de l’acteur
américain Morgan Freeman, selon CNN. L’une des femmes
qui a témoigné raconte que l’acteur l’aurait soumise à des
attouchements non désirés, à des commentaires sur ses
vêtements. Il aurait notamment essayé de soulever sa jupe
sur le plateau du tournage de Going in Style, en 2015. Toujours selon CNN, trois journalistes auraient également été
les cibles de remarques déplacées.
BORIS ALLIN
Syrie Adrien
Guihal, voix
de l’EI, arrêté
réductions de GES et les
efforts d’adaptation soient
rehaussés et respectés.
Maurice Feschet, 72 ans,
lavandiculteur à la retraite à
Grignan (Drôme), qui a transmis son exploitation à son
fils, fait partie des plaignants.
Il a choisi de se lancer dans ce
procès «pour protéger [sa]
famille, [ses] descendants». Il
explique comment le changement climatique affecte son
activité: «Dans les années 70,
les plants de lavande duraient
vingt-trois ans. Cela a diminué au fur et à mesure. Cette
année, on a des champs qui
ont quatre ans et qui sont déjà
perdus à 40 %, à cause de la
sécheresse qui a duré cinq
mois et demi en 2017. La lavande pousse dans des terres
ingrates pourtant mais elle a
besoin d’un minimum d’eau.
Entre 2009 et 2016, on a
perdu 44% de nos revenus en
moyenne, suite aux aléas climatiques. Une année, on a eu
trop d’eau, une autre la sécheresse, puis un hiver chaud
suivi d’une période de gel.
Mon fils a dû se mettre à l’élevage de volailles pour compenser ces baisses de revenus.»
Il ajoute: «Dans l’agriculture,
on subit des aléas climatiques,
c’est normal, on l’accepte.
Ça arrive normalement tous
les quinze à dix-huit ans. La
nature est capricieuse. Mais
quand ça se répète trois ans
d’affilée, il devient compliqué
de s’en remettre.» C’est pourquoi les plaignants s’attaquent directement aux instances européennes: «On sait
que l’UE a le pouvoir de dicter
leur conduite aux Etats membres.» Si Pour Maurice Feschet, cette plainte est un
«enjeu supérieur» malgré la
complexité d’un tel procès.
Car «les effets qu’on voit déjà
du changement climatique
sont affolants».
AUDE MASSIOT
Lire aussi notre grand format sur
la justice climatique sur Libé.fr
Macron et Poutine
restent sobres
A Saint-Pétersbourg, jeudi. DMITRI LOVETSKY. AP
Un modèle de sérieux et de
sobriété. Devant les caméras qui guettaient, jusque
dans les moindres détails,
les petits gestes de leurs
retrouvailles, Vladimir Poutine et Emmanuel Macron
avaient à cœur de laisser
voir qu’ils n’étaient d’humeur à s’échanger des tapes
fraternelles dans le dos.
Le président russe a choisi
d’accueillir son homologue
dans le palais Constantin
à Saint-Pétersbourg. Une
forme de réponse à la
réception à laquelle il avait
eu droit à Versailles
le 29 mai 2017. Mais on était
loin, jeudi, du faste de cette
première rencontre. Et plus
loin encore de l’affection
débordante qu’avaient mis
en scène Trump et Macron
à Washington. Qu’importe,
les deux hommes n’étaient
pas là pour parler architecture. Après une franche
mais rapide poignée de
main sur la terrasse du
palais, ils ont échangé poliment devant la presse avant
de s’isoler pour un tête-àtête. Les deux chefs d’Etat
devaient tenir une conférence de presse commune
dans la soirée.
Lire sur Libération.fr le reportage de notre envoyé spécial
et l’interview de la politologue
Tatiana Stanovaya.
MH17: le missile meurtrier était russe
«Maintenant, c’est officiel.»
Comme le chroniqueur Volodymyr Runets, de nombreux
utilisateurs ukrainiens de
Facebook ont accueilli avec
soulagement les conclusions
de l’équipe internationale
d’enquêteurs sur le drame du
MH17 de la Malaysia Airlines.
Le missile «Buk» qui a abattu
le Boeing, le 17 juillet 2014,
et tué ses 298 passagers et
membres d’équipage, appartenait à la 53e brigade antiaérienne de l’armée russe,
basée près la ville de Koursk.
En Ukraine, c’est une ultime
confirmation de ce que
Kiev présente comme une
évidence depuis 2014 : le
Kremlin est directement
impliqué dans la guerre,
dans l’est du pays.
En 2014, la tragédie avait placées, selon l’ONU. Malgré
forcé la communauté inter- une accumulation de preunationale à se pencher sur ce ves accablantes, le Kremlin
conflit. Suivant l’annexion de n’a jamais admis son engagela Crimée en mars, la région ment sur le terrain. Pour les
industrielle du Donbass Ukrainiens, le drame du
s’était enflammée. Qua- MH17 constitue l’une de ces
tre ans après, les
preuves.
VU DU
républiques autoD’autant que la
DONBASS catastrophe a été
proclamées de
Donetsk et Louvécue comme une
hansk semblent sanctuari- attaque cynique de la Russie
sées, retranchées derrière dans la guerre de l’informaune ligne de front stabilisée. tion que se livrent les deux
Depuis juillet 2017, l’aviation pays. Médias russes et rémilitaire n’est plus utilisée seaux sociaux relaient depuis
dans la zone de guerre, mais juillet 2014 une série de théodes affrontements spora- ries, pour certaines incohédiques alourdissent réguliè- rentes et contradictoires,
rement le bilan humain, rejetant la responsabilité de
de plus de 10 300 morts, la chute du Boeing sur
25 000 blessés, et au moins l’Ukraine. Des hypothèses
1,5 million de personnes dé- réfutées les unes après les
autres par les enquêteurs internationaux.
«Le mal sera puni et la justice
rétablie», a réagi le président
ukrainien, Petro Porochenko.
Lui assure poursuivre la coopération de son pays avec les
enquêteurs internationaux, et
demander des comptes à la
Russie à travers les différents
recours ukrainiens auprès
d’instances internationales.
Si le Président est très critiqué
dans sa gestion de la situation
dans le Donbass, ses promesses concernant l’enquête sur
le MH17 sont bien accueillies
dans un pays qui subit toujours les conséquences de ce
qui est considéré comme une
agression étrangère.
SÉBASTIEN GOBERT
(dans le Donbass)
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 25 Mai 2018
Réfugiés
Collomb et
Hidalgo, camp
contre camp
Le ministre de l’Intérieur et la maire
de Paris s’affrontent sur les modalités
d’évacuation des campements de
migrants dans le nord-est de la capitale.
Par NATHALIE RAULIN,
MARK SAMBA
et TONINO SERAFINI
E
t dire qu’il y a un peu plus d’un an,
Anne Hidalgo et Gérard Collomb
appartenaient au même parti, le
PS. Aujourd’hui, la guerre est déclarée entre la maire socialiste de Paris et le ministre macronien de l’Intérieur, alors que la
formation présidentielle a fait de la conquête de Paris un objectif majeur des municipales de 2020. «Calculs politiciens»
contre «inaction», la tension est montée
d’un cran ces dernières semaines sur la
question des campements de migrants,
qui se multiplient et prennent de l’ampleur dans les arrondissements du nordest. La capitale n’est en effet pas épargnée
par l’arrivée en nombre de personnes en
provenance de pays en guerre (Afghanistan, Syrie…) ou connaissant la misère.
Cette semaine, RTL a affirmé que le ministre de l’Intérieur avait volontairement
tardé à résoudre la situation pour embarrasser Anne Hidalgo. La Place Beauvau a
annoncé l’évacuation imminente des
campements. •
COMBIEN DE MIGRANTS VIVENT
DANS DES CAMPS À PARIS?
Gérard Collomb, le 8 mai à Lyon. PHOTO JEFF PACHOUD. AFP
Depuis 2015, les campements de migrants se sont multipliés dans la capitale. Et malgré 35 opérations d’évacuations, de nouveaux camps se sont, à chaque fois, reconstitués. Les associations dénombrent aujourd’hui près de 2 500 personnes, réparties
dans trois secteurs. Le premier, porte de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement,
est le plus ancien. Malgré de multiples démantèlements, dont celui de 2016 (4000 migrants évacués), il regroupe aujourd’hui près de 350 personnes, à majorité d’origine
malienne ou soudanaise. Plus loin, sur le canal Saint-Martin, près du métro Jaurès,
une centaine de tentes sont alignées sous un pont : 500 personnes, pour la plupart
afghanes, vivent là, étouffées par la promiscuité et le manque d’hygiène. Le camp
du «millénaire», Porte de la Villette, à proximité du centre commercial éponyme, est
le plus grand. Il s’étend le long du canal Saint-Denis. Récemment, des barrières ont
été installées pour limiter les risques de chute dans le cours d’eau, qui ont déjà fait
deux morts parmi les migrants. Le campement regroupe autour de 1650 personnes,
séparées en quatre groupes: les Soudanais, musulmans, cohabitent avec des Maliens
et des Ivoiriens, sur le quai de l’Allier. En face, sur le quai du Lot, près de l’unique point
d’eau du camp, Erythréens et Somaliens, chrétiens, se répartissent les tentes avec
des femmes et des enfants. Plus au sud, quai de la Gironde, une trentaine d’abris sont
occupés par les Maghrébins, en majorité de jeunes Egyptiens mineurs, tandis qu’à
l’entrée nord, à l’écart des autres, une trentaine d’Afghans se sont rassemblés en cercle.
M.Sa.
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
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MISE À L’ABRI DES RÉFUGIÉS
OU ÉVACUATION PURE ET SIMPLE?
En raison du statut particulier de la Ville
de Paris, l’Etat et la municipalité se renvoient la responsabilité de la multiplication et de l’extension des campements de
migrants dans la capitale. Sans que rien
ne soit fait pour les mettre à l’abri. Tour à
tour, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, et le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, ont reproché
à la maire de Paris, Anne Hidalgo, de ne
pas avoir «pris la responsabilité politique
de demander l’évacuation» de près
de 2500 personnes vivant dans des tentes et abris de fortune aux abords du périphérique et du canal Saint-Martin (lire cicontre). Jeudi sur Europe 1, Griveaux, qui
ne fait pas mystère de son ambition de se
lancer à la conquête de la mairie de Paris
aux municipales de 2020, a ajouté que
l’exécutif avait finalement «décidé de procéder [au démantèlement des campements], mais le ministre de l’Intérieur se
substitue en cela à la mairie de Paris». Réponse de l’Hôtel de ville : le gouvernement a tout pouvoir pour le faire, en raison du statut particulier de la capitale
–siège du gouvernement, des ministères,
des ambassades…– où le préfet de police,
sous l’autorité du ministre de l’Intérieur,
dispose de toutes les prérogatives sur la
sécurité urbaine, d’ordre public et en partie sur la circulation. «En matière d’occupation de l’espace public, l’Etat a compétence pour intervenir directement»,
indiquent les services de la maire de Paris.
«D’ailleurs, depuis 2015, il y a eu plus
d’une trentaine d’évacuations de campements qui ont permis de mettre à
l’abri 29 000 personnes, souligne Ian
Brossat, adjoint (PCF) au maire de Paris en
charge du logement et de l’hébergement
d’urgence. Jamais l’Etat n’a expliqué que
cela devait être précédé par une demande
de la Ville.» Oui mais pourquoi la municipalité n’a pas malgré tout requis l’évacuation de ces campements que des riverains
ressentent à la longue comme une gêne?
«Parce que le gouvernement voulait nous
contraindre à demander une simple opération de démantèlement sans mise à
l’abri des personnes expulsées», répond
une source à l’Hôtel de ville.
Les associations de lutte contre l’exclusion expliquent, pour leur part, que les
structures d’hébergement, qui ont vocation à accueillir les migrants venant des
campements, relèvent d’une prérogative
de l’Etat, et non des communes. Elles citent à l’appui l’article 121-7 du code de
l’action sociale et de la famille: «Lorsque
le ministre de l’Intérieur dit que la mairie
de Paris ne prendrait pas ses responsabilités, c’est [de la] mauvaise foi», a ainsi
réagi sur France Info Bruno Julliard, premier adjoint (PS) d’Anne Hidalgo. «Collomb est convaincu que la mise à l’abri
crée un appel des migrants. C’est pour
cela qu’il n’en veut pas», dit-on à la Ville.
Cette affaire crispe en tout cas les relations entre la mairie et le gouvernement,
déjà très mauvaises. «Benjamin Griveaux
se livre à un calcul politicien consistant à
faire pourrir des situations inacceptables
pour les riverains, dans l’espoir de discréditer la maire de Paris en vue des élections
municipales, accuse Ian Brossat. Mais les
Parisiens ne sont pas dupes.» Ambiance.
T.S.
QUEL EST LE POIDS DES CALCULS POLITIQUES
EN VUE DES MUNICIPALES?
Le sort des 2500 migrants qui s’entassent
dans des campements dans le nord-est
de la capitale ferait-il l’objet «de calculs
politiciens de la part du ministère de l’Intérieur», comme le laissent entendre des
proches de la maire de Paris ? A tout le
moins, alors que chacun se prépare en
coulisse au scrutin municipal de 2020,
Collomb tente de dévier les coups sur ce
dossier sensible. «Il en a marre de passer
pour le facho de service», lance un
proche.
Quand, mercredi, le locataire de la place
Beauvau annonce son intention de procéder à «bref délai» à l’évacuation des migrants, il prend soin (instruit par les centaines d’heures passées à amadouer l’aile
gauche de sa majorité sur sa loi «asile et
immigration») de justifier l’opération par
la morale et son souci des riverains : il
s’agit, dit-il, de pouvoir «remédier aux enjeux humanitaires qui ne sont plus supportables pour les Parisiens».
Surtout, Collomb fait ce qu’il peut pour
renvoyer la patate chaude dans le camp
d’Hidalgo: «Il s’agit de la 35e mise à l’abri
depuis 2015 […] Cette situation se répétera indéfiniment si des mesures ne sont
pas prises par les autorités locales.» C’est
laisser entendre que la maire de Paris ne
joue pas le jeu, quitte à passer sous
silence les 2 500 places d’hébergement
créées dans la capitale en trois ans, tout
comme les six sites qu’elle a mis à disposition pour palier l’urgence. Cette attaque
de la Place Beauvau, le porte-parole du
gouvernement, Benjamin Griveaux, s’est
chargé, jeudi, de la préciser, reprochant
à Hidalgo de ne pas avoir demandé l’éva-
cuation des campements (lire ci-dessus),
que ce soit en saisissant la justice ou par
voie de presse. «Hidalgo est tenue par sa
majorité plurielle, pour qui l’évacuation
ne fait qu’empirer les choses si, derrière,
on ne donne pas un toit aux migrants, explique un proche de l’édile. Pour celle
qui veut incarner la gauche morale aux
municipales, le dossier des migrants est
un facteur de différenciation.»
Pour autant, la maire n’est pas restée
silencieuse. Le 27 mars, elle alerte les
services de l’Etat sur le danger encouru
par les migrants installés à proximité du
canal Saint-Denis, mais sans déposer
plainte. Courant avril, sur Twitter et dans
les médias traditionnels, elle appelle
l’Etat à respecter son obligation de «mise
à l’abri» des populations à la rue. Avant de
lancer, le 17 mai, une pétition en ligne.
Devant l’absence de réaction du gouvernement, plusieurs de ses proches commencent à croire à la volonté politique de
nuire : «Collomb laisse pourrir le dossier
pour abîmer l’image d’Hidalgo auprès des
Parisiens.» Un calcul qui, «s’il existe», va
«se fracasser sur la réalité», à en croire
France Terre d’asile. «L’Intérieur est persuadé depuis longtemps que plus le système est maltraitant, plus on dissuade les
migrants de venir, explique son directeur
général, Pierre Henry. A tort. Les flux sont
là et tant qu’il n’y aura pas de dispositif
d’accueil liant hébergement et accès à la
procédure de régularisation dans toutes
les grandes capitales régionales, Lyon
compris, les campements réapparaîtront.
Paris n’y est pour rien.»
N.R.
Anne Hidalgo, le 5 février 2017 à Paris. PHOTO MARC CHAUMEIL
u 13
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14 u
FRANCE
Lycée Arago
La police
embarque, les
jeunes en bavent
Entrés dans l’établissement parisien après la
manifestation des fonctionnaires de mardi, des
dizaines de lycéens, dont plusieurs mineurs, ont été
gardés à vue pendant près de deux jours. Des
parents affirment qu’ils n’ont pas été tenus informés.
Libération Vendredi 25 Mai 2018
Par ISMAËL HALISSAT
et FABIEN LEBOUCQ
Photos MICHAËL BUNEL.
HANS LUCAS
M
ardi, la préfecture de police a pratiqué la pêche
au gros au lycée Arago
(XIIe arrondissement de Paris). La
manifestation des fonctionnaires
venait de prendre fin quand une
centaine de jeunes sont entrés
dans l’établissement, tout proche
du lieu de dispersion du cortège,
pour organiser une assemblée générale contre Parcoursup et la sélection à l’université. Les cours
étaient alors terminés et le lycée
fermait ses portes. Tous interpellés, les occupants comptaient
dans leurs rangs une soixantaine
de lycéens mineurs, selon les associations de parents d’élèves.
Après deux jours de garde à vue, ils
étaient nombreux à ressortir sans
poursuites et les charges retenues
contre les autres sont faibles.
Rappel à la loi
Pour justifier son intervention, la
préfecture de police expliquait
dans un communiqué publié le
soir même «qu’une réquisition a
été établie par le chef d’établissement». Contactée par Libération,
la préfecture précise les conditions
de son intervention: «La manifestation s’est terminée vers 18 h 30.
Environ 45 minutes plus tard, la
proviseure nous a demandé d’intervenir parce que l’établissement
était occupé. Elle dit avoir constaté
des dégradations. Toutes les personnes présentes dans le lycée à notre arrivée ont été interpellées et
placées en garde à vue.»
Cette situation rappelle les très
nombreuses interpellations qui
avaient suivi la manifestation
du 1er Mai et abouti, pour l’immense majorité des cas, à de faibles poursuites judiciaires. A l’issue de la manifestation du 22 mai,
ce sont 128 personnes qui ont
été placées en garde à vue pendant près de deux jours, dont
102 étaient présentes dans le lycée
Arago selon le parquet de Paris.
Au bout du compte, 67 ont été déférés (40 majeurs et 27 mineurs),
dont de très nombreux en vue
d’un simple rappel à la loi ou de
mesures de réparation pénale. Et
aucune comparution immédiate
n’a été organisée dans la journée
de jeudi.
Selon le parquet de Paris, les deux
infractions majoritairement retenues lors des gardes à vue et,
ensuite, pour les poursuites judiciaires sont l’«intrusion dans
un établissement d’enseignement
scolaire» et la «participation à
un groupement en vue de commettre des violences ou des dégradations». Deux délits passibles
chacun d’un an de prison et, respectivement, de 7 500 euros et
15000 euros d’amende. Mais qui
permettent surtout une application très extensive : dans le premier cas, le simple fait d’être entré
dans le lycée est constitutif de
l’infraction. Dans le second, le délit de participation à un groupement a récemment été utilisé très
largement pour poursuivre des
manifestants, notamment après
le défilé du 1er Mai, marqué par
des affrontements avec la police.
«Dans cette affaire, il y a une
volonté de dissuader les lycéens
de manifester avec l’utilisation de
ces gardes à vue punitives», estime
Me Arié Alimi, avocat de plusieurs
jeunes.
«Délais logistiques»
Devant le tribunal, c’est en chantant qu’élèves, étudiants, parents, enseignants et syndicats ont accueilli, jeudi, les jeunes gardés à vue.
Autre point de crispation important de ces deux derniers jours: de
nombreux parents ignoraient totalement l’interpellation de leur
enfant. D’autres étaient «sans
nouvelle du lieu où [il-elle] se trouvait», assurait l’association de parents d’élèves FCPE dans un communiqué publié jeudi. Beaucoup
ont eu des difficultés à trouver les
commissariats où ils étaient retenus. Une situation anormale pour
des gardés à vue mineurs: une ordonnance de 1945 sur les mineurs
prévoit ainsi que l’officier de police judiciaire a l’obligation d’informer les responsables légaux
des enfants dès la notification de
leur placement en garde à vue.
Si l’information des parents a pris
du temps, c’est, selon la préfecture, à cause du nombre élevé
d’interpellés qui a suscité des «délais logistiques» : «Il faut prendre
les identités, mais tout le monde n’a
pas sa carte d’identité. Puis on devait aussi dresser les procès-verbaux, répartir les gardés à vue
dans les commissariats en fonction
des places disponibles, veiller à
bien séparer les majeurs et les mineurs, les hommes et les femmes.»
Autant de tâches chronophages
pour la police qui a interpellé sans
distinction la centaine d’occupants du lycée Arago. •
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
u 15
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Manifestation de soutien, jeudi devant le tribunal de grande instance de Paris (Batignolles).
«On a voulu faire de nous un exemple»
Parents, camarades
et enseignants se sont
rassemblés, jeudi, devant
le tribunal pour accueillir les
lycéens sortant de garde à vue,
après 36 heures éprouvantes.
«L
ibérez nos camarades!» Devant le
tribunal de grande instance (TGI)
de Paris, c’est sous les applaudissements et en chantant que, jeudi après-midi,
élèves, étudiants, parents, enseignants et syndicats ont accueilli les jeunes placés en garde
à vue mardi, à l’issue de la manifestation à
l’appel des syndicats de la fonction publique
et rejointe par les étudiants mobilisés contre
la loi ORE et des cheminots contre la réforme
du rail. Un important comité d’accueil qui n’a
pas hésité à narguer les forces de l’ordre en
jouant sous leur nez à «1,2,3 soleil».
Enlacée par plusieurs de ses amis, Anna,
20 ans, étudiante à Nanterre, a été l’une des
premières à ressortir du tribunal : «On m’a
convoquée à un procès en octobre.» Motif: «intrusion non autorisée dans un établissement
scolaire commise en réunion dans le but de
troubler la tranquillité ou le bon ordre de
l’établissement.» Epuisée, elle raconte: «A la
fin de la manifestation [de mardi], on a entendu un appel à soutenir les lycéens en blo-
quant le lycée Arago de manière pacifique. On
a sonné et le gardien nous a ouvert la porte.
Très vite, on a été encerclés par les CRS. On a
alors commencé à bloquer les escaliers et à
monter dans les étages. Les CRS ont forcé une
porte, et là ça a commencé à être la panique.
On s’est barricadés dans une salle, ils ont déboulé dans la pièce et ont attrapé une personne par la gorge.» Les jeunes ont alors
l’idée de s’asseoir et de dégainer leurs smartphones pour filmer la scène. L’initiative
calme immédiatement les forces de l’ordre.
Mise en examen. L’étudiante poursuit :
«On a été encerclés comme du bétail dans la
cour. Les CRS nous ont dit que si on les suivait,
il n’y aurait pas de suite. Ils nous ont fouillés
et palpés avant de nous faire monter dans des
bus.» Débutent alors plusieurs heures difficiles: «On était parqués dans ce bus, sans pouvoir aller aux toilettes, boire ou manger. Certains n’en pouvaient plus et ont uriné à
l’intérieur.» Jade (1), 16 ans, en seconde dans
un lycéen parisien, a été mise en examen
pour les mêmes motifs. Elle ajoute: «On y est
restés près de cinq heures. On était plus de 60,
tous les uns sur les autres. On avait à peine assez d’air pour respirer. Je ne savais même pas
que j’étais en garde à vue, on nous avait dit
qu’on nous laisserait sortir si on obéissait. A
ce moment-là, je pouvais encore entrer en con-
tact avec mes proches, ce qui me rassurait.
Mais dès 3 heures du matin, je n’ai fait qu’être
déplacée de cellule en cellule jusqu’à passer devant le tribunal. Je n’avais qu’une hâte, sortir.
J’étais seule, sans rien pour m’occuper, à part
dormir… C’est vraiment aberrant, ce qui s’est
passé. On n’a fait que me répéter de ne plus
faire de manifestations, ce n’est pas pour
autant que je vais arrêter.» Son père, Thomas(1): «On va saisir le Défenseur des droits
et j’appelle personnellement à la démission de
Jean-Michel Blanquer et de Gérard Collomb.
Cette mise en examen, c’est une mesure politique. Le juge, gêné, nous a affirmé qu’elle était
requise par le procureur.» Anna ne compte
pas en rester là: «On a voulu faire de nous un
exemple pour stopper la mobilisation des jeunes, mais je vais continuer à me mobiliser,
même davantage. J’ai été choquée par le dis-
«On était parqués dans
ce bus, sans pouvoir aller
aux toilettes, boire
ou manger. Certains
ont uriné à l’intérieur.»
Une lycéenne de 16 ans
positif déployé, l’agressivité des forces de l’ordre et les conditions de détention.»
Inquiétude. Devant le TGI, Sophie, mère
d’un ado de 17 ans du lycée Voltaire, peine à
contenir son émotion: «On a eu des nouvelles
lorsqu’il était dans le lycée, puis dans le bus.
On est allés rue de l’Evangile [XVIIIe arrondissement] où les cars étaient, en espérant qu’ils
les laisseraient partir. Sans succès. On a appris
à 5 heures du matin qu’il était déplacé dans un
commissariat, sans nous dire le lieu. L’attente
a été terriblement longue et angoissante. On
n’a su qu’à 19h30 où il était et je n’ai pas pu lui
parler depuis l’interpellation. Certains parents n’ont même pas été prévenus. On n’avait
jamais vu ça en France.» La prof d’histoiregéo à Voltaire Marianne Cabaret-Rossi se mobilise : «Dans mon établissement, deux tiers
des élèves sont en attente sur Parcoursup. Le
blocus est un moyen qu’ils ont trouvé pour
montrer leur inquiétude. On veut les empêcher
de s’exprimer, on pense que la répression va
marcher, mais il y aura un retour de bâton.»
A noter que selon ses confrères d’Arago, contrairement à ce qui a été notifié par la proviseure dans un mail aux parents, aucun dégât
important n’a été constaté. Seule une fenêtre
aurait été brisée.
MARLÈNE THOMAS
(1) Les noms ont été modifiés.
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16 u
FRANCE
Libération Vendredi 25 Mai 2018
LIBÉ.FR
Le Vieux-Lyon, une «no
go zone» pour la Gay
Pride ? Cette année encore, le
cortège de la manifestation LGBT souhaite passer
dans le quartier historique de la ville, que des groupuscules d’extrême droite tentent de s’approprier.
Les organisateurs viennent de recevoir un soutien
inattendu, celui du rapporteur public du tribunal
administratif de Lyon. PHOTO AFP
la fois dans le fantasme politique et dans la réalité, car ce
rapprochement n’existe que
très marginalement, à travers
quelques échanges et contacts», précise Sylvain Boulouque. Les connexions intellectuelles entre les collectifs
des banlieues et ceux d’extrême gauche se jouent notamment sur la question des
violences policières, le soutien à la cause palestinienne
et le rejet de l’islamophobie.
Mais si les passerelles existent depuis longtemps, les
rendez-vous manqués ne se
comptent plus… Exemple
symptomatique : Nuit debout. Si la mobilisation citoyenne contre la loi travail
s’était quelque peu étendue
aux centres-villes de province, elle n’a jamais atteint
les quartiers populaires.
«Bavures». Samedi, la ban-
Marche en mémoire d’Adama Traoré, à Beaumont-sur-Oise, le 22 juillet 2017. A droite, Assa Traoré, la sœur d’Adama. PHOTO LAURENT TROUDE
Les quartiers populaires en tête de
cortège pour ne plus être «périphériques»
Les représentants
des banlieues
militantes
participeront
à la manifestation
anti-Macron
de samedi, pour
bousculer une
gauche avec qui
ils partagent des
combats mais dont
ils se sentent exclus.
Par
CHLOÉ PILORGETREZZOUK
C
ette fois, cela ne se
passera pas sans eux.
C’est en tout cas la
promesse d’un samedi «pimenté» que fait la banlieue
militante, à travers un appel
du Comité justice et vérité
pour Adama Traoré, jeune
homme mort peu après son
interpellation par les gendar-
mes, à Beaumont-sur-Oise
(Val-d’Oise) en juillet 2016.
Pour cette journée de manifestation dont associations,
syndicats et partis de gauche
veulent faire une «marée populaire» contre la politique
de Macron, Assa Traoré, la
sœur d’Adama, et ses acolytes enjoignent les banlieues
à rejoindre la contestation
sociale dans le cortège de
tête.
L’objectif de cette irruption
inhabituelle ? S’inviter dans
l’espace politique, et bousculer une gauche dont les quartiers populaires se sentent
exclus. Avec cette interrogation centrale : pourquoi les
problèmes propres à la banlieue n’auraient pas droit de
cité? «Toutes ces lois, nous serons les premiers à les subir.
Le mouvement social ne peut
pas se faire sans nous», soutient auprès de Libération
Assa Traoré, qui déplore que
les banlieues et leurs luttes
restent considérées comme
«périphériques». «Si les choses
se passaient normalement, on
n’aurait pas à faire ça. La
gauche devrait intégrer les
problématiques de violences
policières dans son combat»,
pointe celle qui est devenue
l’une des figures de proue de
la lutte contre ces violences.
«Voile». Dans le viseur : la
France insoumise, le Parti
communiste… «On n’est pas
là juste pour colorer les tribunes», abonde Youcef Brakni,
militant. Originaire de Bagnolet, le trentenaire estime
que la gauche «n’arrive pas à
voir les quartiers populaires
autrement que comme une réserve électorale». Concrètement, depuis la Marche pour
l’égalité et contre le racisme,
en 1983, la banlieue n’a jamais vraiment retrouvé de
place dans le champ politique, ni réussi véritablement
à se fédérer. A l’époque, les
maires avaient défilé aux
côtés des familles endeuillées par la mort de jeunes de cités. «C’est le seul moment de reconnaissance
publique que la banlieue a
connu sur ces questions-là»,
rappelle le sociologue
Ahmed Boubeker. Depuis, les
années 80, différents collectifs militants ont émergé.
«Mais ces mouvements n’ont
pas réussi à se structurer réellement. Et au début des
années 2000, tout explose,
autour de la question de l’islam et de la perception du
voile», décrypte Sylvain Boulouque, historien de la gauche radicale. En 2005, après
la mort de Zyed et Bouna
à Clichy-sous-Bois (SeineSaint-Denis), les jeunes des
banlieues se sont sentis
abandonnés par la gauche
traditionnelle et radicale,
dans ce qu’ils appelaient
«révolte» et que l’on nommait
«émeutes urbaines».
Aussi, le choix du comité
Adama de rejoindre le cortège
de tête n’est pas anodin: il relance la question lancinante
d’une alliance entre la gauche
radicale et les banlieues. Espace indépendant du mouvement social, le cortège de tête
regroupe des militants issus
de l’antifascisme, des autonomes et des anarchistes. En
bref, des énergies contestataires qui ne se reconnaissent
pas dans les institutions étatistes ou syndicales. «On est à
«La gauche
n’arrive pas
à nous voir
autrement
que comme
une réserve
électorale.»
Youcef Brakni Militant
lieue et les mouvances de la
gauche radicale vont donc
tenter d’unir leurs forces
pour dépasser ces occasions
manquées. «Nous avons le
même système en face : nous
subissons les mêmes répressions sociale et policière», déclare Assa Traoré. «Si les antifas sont pour la plupart issus
de la classe moyenne ou bourgeoise, ils voient dans ces
quartiers exclus de nouveaux
lieux de lutte», indique
Ahmed Boubeker. Certains
membres du comité Adama
sont d’ailleurs proches de
groupes comme l’Action antifasciste Paris-banlieue, qui
s’est réjoui de la présence des
associations de banlieue. «Il
existe une connexion assez
forte entre ces deux milieux»,
abonde Sylvain Boulouque.
Quid d’une proximité éventuelle avec les Black Blocs ?
«Nous partageons une même
logique de désobéissance,
mais nos méthodes ne sont
pas les mêmes», dit Almamy
Kanouté, activiste politique
et membre du comité
Adama. Samedi, les Black
Blocs ne devraient de toute
façon pas se manifester.
Pour le sociologue Ahmed
Boubeker, le geste de prendre
la tête de la marche est surtout symbolique: «Il est très
important de mettre ainsi en
avant la lutte contre les violences policières, les bavures
et les crimes racistes. Depuis
plus de quarante ans, ces
questions constituent la trame
essentielle du militantisme
politique des banlieues.» •
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Justice L’ex-policier Mario Sandoval,
soupçonné d’avoir participé à plus de
500 faits de meurtres, tortures et séquestrations lors de la dictature militaire argentine, avait
refait sa vie en France. En rejetant son pourvoi, ouvrant
ainsi la voie à son extradition, la Cour de cassation a
donné satisfaction aux juges de Buenos Aires qui le
réclament pour la disparition d’un étudiant, sous la
dictature, en 1976. PHOTO AFP
Parcoursup Le rectorat va devoir
passer au tri à la Sorbonne
Opposés à la réforme Parcoursup, des profs de philo de
Paris-I-La Sorbonne avaient refusé de trier ces dernières
semaines les dossiers des élèves souhaitant intégrer leur
fac. Qu’à cela ne tienne, le recteur de Paris va s’y coller. La
ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal,
avait prévu le coup dans sa loi ORE, adoptée à la va-vite en
février. Elle a donc pris un arrêté ce jeudi, transférant la
mission au recteur de Paris, qui est aussi «chancelier des
universités». Comment va-t-il s’y prendre? «Il va constituer
lui-même une petite commission d’enseignants-chercheurs»,
répond le ministère, qui indique que pour l’heure, Paris-I
est le seul cas pour lequel la ministre est intervenue.
«Secret des affaires» Accord entre
députés et sénateurs
Députés et sénateurs ont trouvé un compromis en commission mixte paritaire sur la proposition de loi pour protéger
le secret des affaires des entreprises, qui suscite des inquiétudes parmi les médias et associations. Ce texte sur «la protection des savoir-faire et des informations commerciales
non-divulgués», qui transpose une directive adoptée par
le Parlement européen en juin 2016, était soutenu par la
majorité et la droite mais critiqué par la gauche.
NDDL: le blessé n’est «pas un zadiste»
Non, ce n’est «pas un zadiste». Ce jeudi, l’avocat de
Maxime, un Marseillais de
21 ans, amputé de la main
droite après l’explosion
mardi d’une grenade sur la
ZAD de Notre-Dame-desLandes s’est évertué, lors
d’une conférence de presse à
Nantes, à dissocier son client
du reste des opposants les
plus radicaux à l’ex-projet
d’aéroport. Maxime Peugeot,
étudiant en 3 e année de
sciences politiques à l’Université de Lille, est d’abord
un «rugbyman» et un amateur de «planche à voile».
Ce passionné de sciences politiques «très idéaliste» –qui a
travaillé au cours de ses études sur «la radicalité en
ville» – se rendait pour la
toute première fois sur la
«zone à défendre», avec six n’auront pas les forces de l’orautres étudiants lillois. A son dre», commente Me Gerbi. Un
casier judiciaire, ne figurait «geste stupide», qu’il regrette
qu’une procédure pour amèrement. «Contrairement
«outrages» après un concert. à tous les zadistes, il ne savait
«Il est venu dans le
pas qu’il ne fallait
DROIT
prolongement de
jamais ramasser
sa curiosité natuDE SUITE une grenade au
relle, car il était insol.» Maxime Peuterpellé par le caractère très geot a également démenti,
hétéroclite de la ZAD», expli- par la voix de son avocat,
que Me Hervé Gerbi, du bar- avoir eu l’intention de renreau de Grenoble. Lui et ses voyer la grenade aux forces
amis seraient venus «sans de l’ordre. Selon lui, il n’y
avoir pris de contacts préala- avait au moment du tir que
bles» avec les zadistes.
«deux» personnes –dont luiL’étudiant a par ailleurs ad- même – dans un périmètre
mis avoir récupéré la grenade «assez large» autour des genGLI-F4 qui lui a arraché la darmes, ce qui interroge sur
main, alors qu’il «rebroussait l’usage «proportionné» de la
chemin après une charge» po- force auquel sont astreints les
licière. «Il l’a ramassée avec gendarmes. Le jeune homme
l’idée simple, mais bête, que ce va donc porter plainte «dans
sera une munition que les prochains jours» pour
Alpes: des militants promigrants
«pris comme boucs émissaires»
Images
MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
sans la voir, mais les migrants, eux, y meurent. Génération identitaire et la police
ont une responsabilité.»
Les militants, au discours anticapitaliste assumé, fustigent le traitement de leurs
actes et ceux de l’extrême
droite. «Notre réaction, c’est
la solidarité, et on nous réprime pour nos idéaux, ajoute
Théo. Fermer les yeux sur les
délits de Génération identitaire et nous mettre aux Baumettes parce qu’on a fait une
marche solidaire montre la
partialité du parquet de Gap!
Nous avons été pris comme
boucs émissaires, de façon arbitraire.»
FRANÇOIS CARREL
(à Grenoble)
FOOD
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Page 35 : La découverte / Sex Judas
Page 36 : Cinq sur cinq / A nous les petites Anglaises
Page 38 : Casque t’écoutes ?/ Thomas N’Gijol
Page 28 : Plein cadre / Eric Manigaud, sombres desseins
Page 30 :Art / Cieslewisz s’affiche à Paris
Page 31 :BD / Frank Santoro, histoires famille
Punk
La fureur
de survivre
Le jeu vidéo se la raconte
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Page 42 : Bernard Malamud / Ange juif et juifs patauds
Page 43 : Jean-Luc Allouche / Ingratitude divine
Page 46 : Michel Bussi / «Pourquoi ça marche»
Mêle-toi de
Kierkegaard
Deux volumes
d’œuvres en C’
Pléiade
Par
ROBERT MAGGIORI
est clair, on ne
connaît pas Victor Eremita. Pas
plus que Johannes de Silentio. Et on ne sait rien de
Constantin Constantius, ni,
d’ailleurs, de Vigilius Haufniensis.
Mais ce n’est pas grave. Ce sont les
noms de personne. Ou d’Ulysse,
qui, pour éviter d’être retrouvé par
Søren Kierkegaard (1813-1855), vers 1840. PHOTO COSTA/LEEMAGE
été interpellés à l’issue de la
marche. Présentés devant les
juges en comparution immédiate, ils avaient obtenu le report de leur procès mais
avaient été placés en détention provisoire. Leurs avocats
avaient obtenu leur libération
onze jours plus tard, sous
strict contrôle judiciaire.
«Nous sortons du silence,
pour alerter sur ce que nous
avons vu. La situation aux
frontières est désastreuse»,
précisent-ils, expliquant que
si «la répression est dure à vivre pour nous, elle l’est encore
plus pour les migrants». Théo
ajoute : «La répression de la
solidarité avec les migrants
est une honte. Nous, Européens, passons cette frontière
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
La Souris deglinguée au Festival Grat’Moila, le 2 septembre. PHOTO IF LEOUF
Bastien et Théo. PHOTO PABLO CHIGNARD. HANS LUCAS
Détroit. PHOTO DR
«Nous sommes en colère. Nous
ne baisserons pas la tête, malgré la répression. On cherche
à faire peur aux personnes solidaires des migrants, mais
nous n’avons pas peur.» Une
semaine avant leur procès qui
se tiendra le 31 mai à Gap
(Hautes-Alpes), deux Suisses,
Bastien, 26 ans, et Théo,
24 ans, ont décidé de s’exprimer devant la presse, jeudi à
Annemasse (Haute-Savoie).
Ils sont poursuivis pour avoir
«facilité ou tenté de faciliter
l’entrée irrégulière en France»
de migrants, des «faits commis en bande organisée» selon
le parquet de Gap et passibles
d’une peine de dix ans de prison, de 750 000 euros
d’amende et d’interdiction du
territoire français.
Le 22 avril, ils avaient participé à une marche de militants promigrants, au col de
Montgenèvre, à la frontière
franco-italienne, en réaction
au happening de militants
d’extrême droite de Génération identitaire organisé au
même moment sur le col voisin de l’Echelle. En se mêlant
à cette manif improvisée, une
vingtaine de migrants avaient
pu passer la frontière. Bastien
et Théo, et une Italienne
de 24 ans, Eleonora, avaient
«violences volontaires». «Alors
que son avenir est totalement
bouleversé par la perte de sa
main, sa détermination est
sans faille», prévient
Me Hervé Gerbi.
Pour son avocat, la version
du jeune homme est donc
«très éloignée» de celle du
procureur général près la
cour d’appel de Rennes, qui
assurait mardi soir que la grenade avait explosé «alors qu’il
armait son bras pour lancer
ce projectile en direction des
gendarmes». En attendant, le
jeune homme panse ses
plaies. Sorti de soins intensifs, il va rester hospitalisé
quelques jours encore avant
d’être admis pour de longs
mois en rééducation.
GUILLAUME FROUIN
(à Nantes)
le cyclope Polyphème (à qui il vient
de crever l’unique œil), lui dit s’appeler Personne. Quelle ruse a voulu
employer Søren Kierkegaard ?
Qu’est-ce que le philosophe, théologien, poète, écrivain danois a voulu
dissimuler, ou montrer, en jouant
des genres littéraires les plus variés,
en utilisant masques, leurres, simulacres, et tant d’alias, de polyonymes ou de pseudonymes ?
Kierkegaard (1813-1855) est un
océan. Ses Œuvres Suite page 40
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
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18 u
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Guillaume Pepy reste aux
commandes de la SNCF…
pour le moment En réponse
à la CGT et à SUD rail qui demandaient sa tête,
le gouvernement a réaffirmé son soutien au dirigeant
de l’entreprise ferroviaire. La question du maintien
de Guillaume Pepy pourrait toutefois se poser à la
mi-juin, si aucune solution n’est trouvée pour sortir
de cette longue grève. PHOTO REUTERS
Jean-François Parot,
dernier banquet
AFP
Hommage à Julien Pieraut, à Pantin, jeudi. PHOTO ALBERT FACELLY
En novembre, à l’occasion général de Gaulle (sa réféde la sortie du Prince de rence) aux quatre coins du
Cochinchine, quatorzième monde : Saïgon, Athènes,
enquête de Nicolas Doha, Khartoum, Djibouti,
Le Floch, commissaire de Ouagadougou ou Sofia, où
police au Châtelet «chargé il eut l’idée de créer Nicolas
des affaires extraordinaires Le Floch qui allait en queldu Roy» et marquis de ques tomes le hisser au
Ranreuil, on se demandait rang d’auteur de best-selcomment le héros allait lers –ses derniers volumes
aborder l’année 1789… L’en- se vendaient à plus de
quêteur al60000 exemlait-il épouplaires et faiser la cause
saient l’objet
révolutiond’une série
naire ou sa
sur France 2.
fidélité à la
Les ingréroyauté sedients ? Des
rait-elle plus
personnages
forte? On ne
attachants,
le saura sans
des énigmes
DISPARITION un peu simdoute jamais. Les
plettes aux
éditions JC Lattès ont an- happy end rassurants, et
noncé jeudi la mort à 71 ans une connaissance sans
de Jean-François Parot, an- faille du Paris de l’Ancien
cien diplomate et écrivain Régime, le tout servi par
à succès.
une langue savoureuse et
Issu d’une famille proche entrecoupé de longues didu cinéma, l’homme avait gressions sur la nourriture.
fait des études de lettres, Nicolas Le Floch – et avec
d’histoire et d’ethnologie lui Jean-François Parot, fin
avant de se lancer en diplo- gourmet qui avait égalematie un peu «par hasard». ment publié un livre de reS’en est suivie une longue cettes du XVIIIe siècle –
carrière où ce haut fonc- aimait les nourritures tertionnaire courtois et vieille restres.
école servira la France du
F.D.
A la SNCF, «un gamin de 26 ans
se suicide et vous trouvez ça normal?»
Après que Julien
Pieraut, un jeune
cheminot, s’est jeté
sous un train sur le
chemin de son
travail à Pantin,
près de Paris, ses
collègues fustigent
le surmenage et le
non-respect de sa
vie personnelle.
Par
GURVAN
KRISTANADJAJA
I
l est tôt lundi matin lorsque Julien Pieraut, un
cheminot de 26 ans,
prend la direction du technicentre Est-Européen à Pantin
(Seine-Saint-Denis). Avant
d’arriver sur son lieu de travail, vers 5 heures, il s’arrête
en chemin. A un passage à niveau, il se jette sous un train.
«Un geste incompréhensible
pour un gamin si jeune», regrette l’un de ses collègues en
marge d’un rassemblement
en son hommage, jeudi.
Beaucoup d’entre eux tentent
aujourd’hui de trouver des
réponses à ce drame. Pour
Mathieu Borie, délégué SUD
rail à Paris-Est, s’il ne faut
pas tirer de conclusions hâtives, les circonstances laissent à penser que le contexte
professionnel a pu jouer un
rôle: «Il s’est suicidé en se rendant sur son lieu de travail un
lundi de Pentecôte. Ça rend
incontestable le fait que sa situation professionnelle était
problématique. Mais il faut
faire attention à ne pas chercher des réponses simples à
une situation compliquée.»
enfants et ils manquent de
personnes pour faire ça.» Julien Pieraut vivait à Chauny
avec sa mère et sa sœur, dans
l’Aisne, à plus d’une heure et
demie de route. «C’est de
l’acharnement, il faisait déjà
trois heures de trajet par jour
et on lui demande de faire des
horaires décalés», dit l’un des
deux collègues.
«Acharnement». Arrivé Au fil des mois, le cheminot
dans le service d’entretien des accumule les retards et les abfreins il y a cinq ans, il avait sences injustifiées. «Ils [la dipris sa carte au syndicat SUD rection, ndlr] pensaient qu’il
rail. Un jeune homme que l’on faisait du cinoche, qu’il avait
surnommait «Doudouce» juste un bon médecin qui lui
pour sa gentillesse, collec- signait des arrêts maladie»,
tionneur de voitures et pas- regrette l’un d’eux. Selon ses
sionné de mécanique, son deux collègues, ces absences
ancien métier. «Il déconnait lui auraient coûté des sancbeaucoup, c’était un bon vi- tions disciplinaires et des revant, discret mais toujours traits de salaire, jusqu’à
franc. C’était quelqu’un de n’avoir à la fin «qu’une feuille
dur. C’est pour
de paye à trois
REPORTAGE chiffres». Maça quand on a
appris la nouthieu Borie, dévelle, on ne l’a pas crue», di- légué de Paris-Est, évoque lui
sent-ils. «Il pouvait avoir des aussi prudemment des sancsoucis familiaux, sentimen- tions disciplinaires à l’encontaux et financiers mais c’est le tre du jeune homme.
professionnel qui a sans doute Mobilisés dans une grève deété la goutte d’eau», assure puis plus d’un mois et demi,
l’un d’eux. Il se souvient qu’il les cheminots réunis devant
y a six mois «la direction lui a le technicentre de l’Ourcq
demandé de faire les trois- voient dans ce suicide un
huit» au technicentre de symbole. «C’était aussi un mil’Ourcq, à Pantin. «Ils l’ont litant et un gréviste très impliforcé, alors qu’ils savaient qu’il qué», décrit l’un de ses amis.
était suivi psychologiquement. «C’est sûr qu’on est tous dans
Mais il était célibataire et sans une situation incertaine et
précaire à cause de la réforme.
C’était Julien hier, mais ça
pourrait être moi ou un autre
demain», craint l’un des militants présents. Il fait référence au suicide d’un autre
militant SUD rail, Edouard
Postal, à la gare Saint-Lazare
en mars 2017. «Ce stress et
cette violence nous la subissons tous. Des remarques désobligeantes, les horaires décalés. Certains collègues
perdent confiance et s’isolent»,
regrette un militant.
«Peine». Sollicités par Libération, le directeur du technicentre ainsi que le service de
communication de la SCNF
ont refusé de commenter l’affaire. Beaucoup des cheminots présents pour l’hommage s’étonnent que la
direction ne soit pas présente.
S’ensuit une vive altercation
entre le directeur du centre
où travaillait Julien Pieraut,
finalement descendu tardivement, et des salariés. «Nous
partageons votre peine», explique le cadre, gêné. Un cheminot lui lance: «Un gamin
de 26 ans se suicide et vous
trouvez ça normal? Vous étiez
où? On ne peut pas se contenter de dire que c’est seulement
à cause de problèmes personnels. J’espère que vous ne ferez
aucune entrave à l’enquête
du CHSCT». •
Foot Lyon, ligue de championnes
Un nouveau titre pour un palmarès qui s’étoffe de plus en
plus: les joueuses de l’Olympique Lyonnais ont remporté
jeudi soir leur troisième Ligue des champions d’affilée en
battant les Allemandes de Wolfsburg 4-1 à Kiev. Après deux
mi-temps sans but, tout s’est décanté dans la prolongation,
les Lyonnaises Henry, Le Sommer puis Hegerberg répondant en cinq minutes à l’ouverture du score de Harder,
avant que Abily n’aggrave la marque. Archi-dominateur
au plan national depuis une décennie, l’OL féminin, fondé
en 2004, est désormais le seul club titré cinq fois au niveau
européen (2011, 2012, 2016, 2017 et 2018). PHOTO REUTERS
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Médiatisée depuis peu,
cette pratique dérange
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du rapport au corps et à
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ne enchère conclue à 1,2 million
d’euros : c’est le montant déboursé, début mai, par un banquier de Wall Street pour la virginité de
Jasmine, une Parisienne de 20 ans. L’acquéreur était passé par le site allemand
Cinderella Escorts. Fondée par
Jan Zakobielski, 27 ans, et récemment
revendue à un homme d’affaires, cette
agence se vantait déjà, l’an passé, d’être
la première à connaître le succès dans
le business des vierges.
En Allemagne, cette pratique est exercée en toute légalité car, contrairement
à la France, le pays a adopté en 2002
une loi qui légalise la prostitution et
ouvre aux travailleuses du sexe un droit
à l’assurance chômage, à des conditions
de travail réglementées et à une couverture maladie. Malgré une nouvelle loi
promulguée en juillet 2017, qui instaure
plus de contrôle, la pratique de la prostitution profite toujours d’un cadre légal
assez libéral.
De toute manière, Cinderella Escorts
joue avec les lignes et refuse de parler de
prostitution: «Non, les femmes qui ven-
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
u 21
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PHOTO AMANDINE KUHLMANN
«UNE RÉAPPROPRIATION
DU CORPS»
dent leur virginité grâce à notre agence
ne pratiquent pas la prostitution. Elles
l’auraient vendue avec ou sans nous.
Nous leur donnons juste une plateforme
sécurisée pour le faire», assure un responsable contacté par Libération. «Tous
les jours, nous figurons dans les plus importants journaux et émissions de télévision», fanfaronne-t-il. Et d’avancer les
chiffres d’un développement express :
En deux ans, six enchères ont été
conclues, pour des sommes allant
de 397000 à 3,9 millions de dollars (environ 3,3 millions d’euros), sur lesquelles l’agence prélève 20 % de commission. Mais seules cinq femmes ont
réellement vendu leur défloration.
L’une d’entre elles, Alexandra, avait
menti sur sa situation : elle vivait en
couple et n’a donc jamais rencontré l’acquéreur de sa virginité.
Si sa médiatisation, via les réseaux sociaux, est récente, le phénomène ne date
pas d’hier. «Cette pratique existe depuis l’Antiquité, explique la sociodémographe Maryse Jaspard, qui a consacré
sa carrière aux questions de genre, de
sexualité et de violences. Il y a toujours
eu des hommes riches qui s’octroyaient de
jeunes vierges par des conquêtes de pouvoir, par l’argent.» Sociologue spécialisée sur la prostitution, Françoise Gil remarque aussi que «la virginité d’une
femme a toujours été un bien précieux
pour les hommes, le père de famille, le
mari. Mais je n’avais jamais constaté une
telle médiatisation.»
Jasmine, par exemple, n’a pas hésité à
faire part de son expérience au tabloïd
anglais The Mirror, auquel la jeune
femme élevée dans une famille religieuse a assuré n’avoir aucun regret :
«Ma virginité était importante pour
moi, mais avec ma famille, nous croulions sous les dépenses. Une maison, une
voiture, tout ça coûte très cher.» Vendre
sa virginité lui a en outre, dit-elle, permis de réaliser son rêve de voyager à travers le monde et de fonder sa propre entreprise. Contactée par Libération,
Rose, 21 ans, autre Française à avoir mis
sa première relation sexuelle aux enchères via Cinderella Escorts, invoque
également une motivation financière:
«Je fais ça pour m’aider à payer mon
université et mon master. J’ai commencé
à y réfléchir l’année dernière, lorsque j’ai
lu un article à ce sujet. Je suis vraiment
sûre de ma décision et je n’imagine pas
un meilleur moyen de perdre ma virginité.» Mais pour Jasmine comme pour
Rose, au-delà de l’aspect financier, la réflexion autour de l’émancipation des
femmes entre en considération: «Cela
brise les tabous de notre société et montre que les femmes peuvent décider de ce
qu’elles font de leurs corps.» Et Rose n’a
pas l’intention de se prostituer durablement: «Les femmes qui s’habillent sexy
pour avoir un travail, impressionner
leur patron, c’est un peu comme si elles
vendaient un acte sexuel. Je m’assure
que je n’aurai à faire ça qu’une seule fois.
Après, je serai indépendante.»
Pour autant, la pratique divise et
ne laisse personne indifférent. Pour
preuve, les sondages lancés par les internautes et les nombreux commentaires sur les réseaux sociaux. «Indécent»,
«immoral», «choquant» : les critiques
fusent. Anna, 24 ans, «trouve ça rabaissant. Chacun fait ce qu’il veut, mais il est
triste d’en arriver à vendre quelque chose
d’unique dans sa vie, d’avoir matérialisé
et sous-estimé ce premier acte sexuel».
Un point de vue qui fait écho à sa propre
expérience : «J’ai perdu ma virginité
à 18 ans avec mon copain de l’époque.
J’étais consentante, mais je l’ai surtout
fait parce qu’il me mettait une pression énorme: son meilleur ami me disait
qu’il allait me quitter. Je regrette de ne
pas avoir eu quelqu’un qui m’explique à
quel point cette étape aurait pu être importante.»
A l’opposé, certaines saluent un acte féministe, comme la sociologue Françoise
Gil : «Il y a une réappropriation du
corps. Si elles veulent en tirer profit,
pourquoi pas? Certainement qu’il existe
un fond de révolte par rapport à cette injonction de virginité. Elles vendent quelque chose qui appartient à leur corps, elles en disposent, c’est en ça que je trouve
que c’est une position féministe. Les gens
que cette décision choque oublient le
nombre de mariages qui sont toujours
liés à cela.» «Rentabiliser une chose qui
n’a que la valeur qu’on veut bien lui donner est très intelligent, renchérit
Camille, 36 ans. Si j’étais une jeune fille
vierge aujourd’hui, mettre aux enchères
ma virginité serait une éventualité à laquelle je réfléchirais.»
Elena, 21 ans, se souvient : «Il y a quelques années, j’étais encore dans ce système de sacralisation. J’ai été élevée
dans l’esprit qu’il faut être prête pour sa
première fois, que cela se vit dans
l’amour. C’est une pression psychologique qu’on impose aux femmes, ça nous
stresse et du coup on a envie de s’en débarrasser. Mais les femmes se rendent de
plus en plus compte que cette sacralisation de leur corps, de leur virginité, n’est
pas si justifiée que cela.» Et Françoise
Gil d’ajouter : «Le corps, le sexe d’une
femme ne sont pas sacrés. C’est ce qui
gêne dans la prostitution, alors que pour
les prostituées, du moins celles qui ont
choisi de l’être, c’est seulement leur outil
de travail. Elles n’ont pas perdu leur âme
pour autant.»
On se remet d’un coup à parler de quelque chose qu’on n’évoquait même plus
dans les ouvrages sur la sexualité.»
La sociodémographe estime que «vendre sa virginité 1 million de dollars est
aberrant, puisqu’elle n’a plus de sens, de
valeur, hormis dans certains milieux politico-religieux.»
Et de préciser: «L’évolution de la sexualité, du
couple, le fait d’avoir des
rapports sexuels hors
mariage ont fait évoluer
cette perception. Les
rapports
sexuels
n’étaient autorisés que
dans le mariage jusque
dans les années 60, où
ça a commencé à évoluer. Un changement
profond s’est ensuite
opéré dans les années 70. Le rapport de
domination des hommes
sur les femmes donnait
du sens à la virginité. On
n’est plus tout à fait
dans ce schéma socioloElena 21 ans
gique.»
Sans surprise, très peu
d’hommes ont été médiatisés pour
avoir tenté de vendre leur virginité.
En 2012, pour le documentaire australien Virgins Wanted, des personnes ont
enchéri pour emporter la «première
fois» d’un homme, Alexander, et d’une
femme, Catarina. Alors qu’il a fallu débourser 780 000 dollars pour acquérir
la virginité de Catarina, celle d’Alexander a été adjugée à «seulement»
3000 dollars. Un flop prévisible, estime
Maryse Jaspard: «Si la vierge est sacralisée, le puceau est en général ridiculisé.»
Une preuve sonnante et trébuchante du
fossé encore majeur qui subsiste dans
la représentation sociale des sexualités
féminine et masculine et, partant, de
l’inégalité entre les sexes. •
«J’ai été élevée
dans l’esprit qu’il
faut être prête
pour sa première
fois, que cela se vit
dans l’amour. C’est
une pression qu’on
impose aux
femmes, ça nous
stresse et on a
envie de s’en
débarrasser.»
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
«UN SIGNE DE DOMINATION
PATRIARCALE»
Les sommes dépensées par les clients
peuvent également décontenancer.
«Culturellement, les hommes adorent
posséder une femme qui n’a jamais été
touchée par personne, poursuit la sociologue. Sexuellement, l’acte serait plus
agréable pour un homme, mais c’est
aussi pour le plaisir de posséder cette
femme dans sa globalité. Pour certains,
c’est une garantie de la domination masculine. C’est un peu comme s’offrir un
produit de luxe, une voiture neuve… Là,
ils s’offrent une femme neuve. Cette obligation de virginité est évidemment un signe de domination patriarcale. Historiquement, on a tenu à la virginité de la
femme pour s’assurer que les enfants à
naître seraient bien du mari.»
Maryse Jaspard craint pour sa part que
cette valeur financière ne redonne une
aura à la virginité : «Si cela rapporte
autant, c’est que cela a de l’importance.
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
si en avril 2017, Cinderella Escorts affirmait avoir reçu 400 candidatures de
vierges, le responsable en revendique
aujourd’hui près de 20 000 sur
deux ans. Seules quelques prétendantes
sont retenues, après une minutieuse sélection qui comprend des tests psychologiques et médicaux certifiant la virginité. «Nous les choisissons d’abord sur
des critères de beauté, mais nous essayons aussi de savoir si elles sont vraiment sûres de leur décision», précise notre interlocuteur. Sur le site, l’onglet
«virgins» se détache au milieu d’un catalogue d’une cinquantaine d’escort girls, la plupart du temps en petite
tenue et positions lascives.
En
partenariat
avec
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
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22 u
Libération Vendredi 25 Mai 2018
IDÉES/
Contre l’idéologie
sécuritaire qui assimile les
migrants à des terroristes,
il faut un projet de société
fondé sur l’hospitalité,
estiment les signataires
de ce texte. Ils réclament
notamment l’abandon
du projet de loi Collomb.
C
et appel est collectif, il ne naît pas
d’une indignation isolée, il est une
conscience qui se lève pour signifier que cela suffit. Ça suffit de s’entendre
répéter que l’accueil de 20 000 personnes
en cinq ans est une chose impossible, alors
que cet accueil avait pourtant été fixé par
l’Union européenne (UE) qui n’est pas
réputée pour son audace particulière. Ça
suffit que l’on puisse imaginer des lois toujours plus torturées qui viennent établir la
possibilité du délit d’identité dans les centres d’accueil d’urgence. Nous reculons
chaque jour davantage devant une peur
entretenue sciemment pour ne laisser
aucune autre alternative que l’exclusion
des plus fragiles. Nos gouvernants sont tellement arc-boutés sur l’impératif, légitime
au demeurant, de la sécurité qu’ils identifient par avance le migrant à un terroriste
dont il faut se prémunir en l’éloignant, en
rendant son existence spectrale.
Mais une société est en train de naître qui
refuse d’être acculée à la peur. Les droits
des gouvernés ne sont pas le pouvoir qu’ont
les gouvernants sur eux. Il s’agit de proposer un contre-récit, une idéologie de l’hospitalité contre l’idéologie de la sécurité. Il
s’agit d’affirmer que le contre-empire de la
solidarité est en marche, qu’il s’organise,
qu’il prend corps sous nos yeux. Cet appel
est un collectif qui s’organise: citoyens, intellectuels, associations, tous convergent
pour dire «ça suffit!», et pour faire entendre
un certain nombre de demandes précises
autour desquelles les luttes actuelles et à
venir s’organisent, s’intensifieront.
1) Nous demandons l’abrogation du projet
de loi qui autorise à demander l’identité
dans les centres d’hébergement d’urgence
et par conséquent nous demandons le respect de la loi de 1956 sur l’inconditionnalité de l’accueil qui a été inscrite dans le
code de l’action sociale et des familles
de 1956. Cette vocation qui était celle de
l’Eglise est devenue, avec ce code, celle des
pouvoirs publics. En remettant en cause
cette inconditionnalité, par l’identification des migrants dans les centres d’hébergement d’urgence, la circulaire Collomb
s’apprête à briser toutes les formes de
confiance inhérentes à l’accueil et à le renvoyer à la seule conscience morale et religieuse de chacun.
2) Nous demandons que les lieux de la
République abandonnés soient réquisitionnés et mis sans délais au service des
associations qui les occuperont et en feront des centres d’hébergement pour toutes celles et tous ceux, migrants comme exclus, qui en ont besoin. Nous demandons
que chaque région fasse le compte des
lieux abandonnés, publics ou privés. Sur la
seule région Nouvelle-Aquitaine, on en
dénombre 22, châteaux, hôtels, anciennes
A Gelos (Pyrénées-Atlantiques) où des migrants sont regroupés dans un centre d’accueil. PHOTO CYRIL ZANETTACCI
Accueillons-les!
discothèques, commissariat, collèges, etc.
3) Nous demandons que des maisons de
l’hospitalité soient créées dans toutes les
grandes villes de France à l’instar des centres de fraternité créés sous la pression de
l’Hiver 54.
4) Nous demandons que soit étudiée sans
délais la possibilité de conférer des droits
locaux à tous les migrants qui en font la demande, à l’instar des villes sanctuaires
américaines afin que les villes qui en feront
la demande puissent bénéficier du statut
de «villes refuges» et bénéficier à ce titre du
label «ville accueillante» qui ouvre toute
une série de droits aux migrants, parmi lesquels le droit de travailler, de s’inscrire à la
mairie, à la bibliothèque, aux écoles, aux
installations sportives, à l’hôpital sans être
pour cela en position d’être expulsés.
5) Nous demandons la suppression de la
circulaire du 26 septembre 1991 qui supprime le droit au travail pour les demandeurs d’asile en affirmant que le droit de
travailler doit être dissocié du droit d’asile
et pouvoir être considéré en lui-même
comme un droit humain fondamental.
Les droits des gouvernés
ne sont pas le pouvoir
qu’ont les gouvernants
sur eux. Il s’agit de
proposer une idéologie
de l’hospitalité contre
l’idéologie de la sécurité.
Nous demandons de revenir à la circulaire
du 17 mai 1985 qui accordait automatiquement une autorisation de travailler aux
demandeurs d’asile. La suppression de
cette circulaire a eu des effets délétères :
elle a acculé les migrants au travail au noir
ou les a contraints à vivre d’aide et à ne
plus pouvoir bénéficier de la moindre protection sociale et en a fait des délinquants
potentiels.
6) Nous demandons que la question des
migrants cesse d’être une prérogative du
ministère de l’Intérieur.
Aujourd’hui, le risque est grand cependant
de n’en appeler qu’au seul accueil des
migrants sans percevoir la globalité de la
question sociale sous-jacente. Le secrétaire
d’Etat à la Cohésion des territoires a affirmé mardi 30 janvier qu’il n’existait pas
plus d’une cinquantaine de personnes à la
rue dans la région parisienne. Comment
peut-on confondre, sans cynisme, le nombre de personnes qui ont appelé le Samu
social et qui n’ont pas reçu de places avec le
nombre de personnes à la rue, alors que le
nombre de personnes sans domicile fixe
est, selon le rapport complet 2018 de la
Fondation de l’Abbé-Pierre, de 143000
en France? D’un côté, l’on minore le nombre de SDF tandis que de l’autre, on majore
le nombre de migrants. Cette logique duale
permet d’effacer le problème de l’exclusion,
dont les causes sont largement intérieures,
en accentuant le problème de la migration,
dont les causes sont largement extérieures.
A ce jeu, notre politique se gagne un blancseing. Elle accrédite l’idée que la souveraineté nationale est menacée par les migrations et que son problème se situe à l’exté-
rieur et non à l’intérieur. Mais outre que
cette idée est fausse, elle amplifie le sentiment d’une perte nationale des droits sociaux pour les nationaux les plus démunis
au profit d’un nouvel ensemble de misérables des autres pays. Il nous faut refuser ce
partage nouveau entre bons et mauvais
pauvres. La question sociale a surgi à la fin
du XIXe siècle avec cette conviction qu’elle
devait être traitée comme un tout.
Aujourd’hui plus qu’hier, il nous faut affirmer que la protection des uns n’est pas
incompatible avec l’accueil des autres.
Pouvons-nous cesser d’avoir peur de nos
peurs et tendre la main? Une partie de la
société a répondu «non» mais une autre
partie a répondu «oui». Aujourd’hui, à
l’heure où l’on nous fait prendre la réalité
de la nation pour le seul vrai monde, il est
bon de se souvenir que le monde est plus
vaste que la nation. A la fin du XVIIIe siècle,
Kant soulignait déjà que le monde, quoique
vaste, n’est pas illimité et que nous devions
apprendre pour cette raison à vivre les uns
à côté des autres. Cette cohabitation s’avère
aujourd’hui plus que jamais nécessaire. Le
problème politique du «face à face» doit
être envisagé à partir du souci cosmopolitique du «côte à côte». C’est plus qu’une utopie, une façon de vivre. •
Signataires : Geneviève Fraisse Philosophe, Audrey
Pulvar Présidente de la Fondation pour la nature et
l’homme, Cynthia Fleury Philosophe, Sandra Laugier
Philosophe, Michel Lussault Géographe, Serge
Paugam Sociologue, Marc Crépon Philosophe,
Stéphane Haber Philosophe, Justine Lacroix
Politologue, Pascale Laborier Professeure de science
politique, Fabienne Brugère Philosophe, Sandrine Rui
Sociologue, Patrick Chamoiseau Ecrivain, Emmanuel
Renault Philosophe, Judith Revel Philosophe, Patrice
Vermeren Philosophe, Catherine Marnas Metteuse en
scène, Agathe Cagé Economiste, Jean-Yves Pranchère
Philosophe, Arnaud Bouaniche Philosophe.
Cet appel accompagne la sortie du livre : Vaincre nos
peurs et tendre la main. Mobilisons-nous pour les exclus,
de Guillaume Le Blanc, Flammarion 2018. Droits
reversés à ATD Quart Monde, à Emmaüs Solidarité, et au
Secours catholique.
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
L
a France ne s’ennuie pas,
elle s’arrête. Toutes les résistances à la politique gouvernementale que l’on croyait
voir s’essouffler, celle du personnel de la SNCF et d’Air France,
celle des étudiants, se maintiennent, se renforcent même. La
croissance a perdu ses deux moteurs, l’investissement et la consommation des ménages, et ne
continue que par inertie. La cohérence brutale des réformes
gouvernementales a détruit le
seul rouage que l’on savait devoir
préserver dans ce pays, celui des
corps intermédiaires. La fonction
publique, dont les salaires
restent gelés, a perdu en même
temps que la majorité de la population sa confiance dans une politique qui marche toute seule et
dans le vide.
Nous assistons à l’effondrement
de ce qui fut un mot d’ordre sans
programme, «l’efficacité», avant
de se développer sous la forme
d’un programme dépourvu de
toute surprise, de toute inventivité, de toute capacité d’adaptation. Il s’avère, encore sans surprise, que l’urgence forcée n’a pas
d’autres ressources que la répétition.
Ce qui éclate surtout dans cette
crise, qui est aussi une stase (ce
terme grec signifiant à la fois «le
conflit» et «l’arrêt»), c’est l’illusion d’un lien immédiat entre la
rapidité des trajets, la mobilité
sociale et le dynamisme politique. Ils semblent s’entraîner les
uns les autres. On pense qu’il faut
des trains plus «efficaces» pour
permettre aux demandeurs d’emploi de travailler loin de chez eux,
et que c’est là le gage d’une «flexibilité» économique que favoriserait une politique de déréglementation et de privatisation. Or, les
trajets les plus rapides ont pour
condition le développement
d’une infrastructure lourde qui
implique des investissements à
long terme, au rythme des innovations technologiques, menés
par des acteurs stables. La mobilité sociale n’a de sens que si elle
permet de passer d’un statut à un
autre, et n’est que contrainte et
aliénation si elle repose sur l’absence de statut, l’insécurité des
postes, l’augmentation des trajets
quotidiens. Quant à l’Etat, s’il ne
vise que la rapidité, il ne parvient
qu’au blocage. Il n’est pas seule-
PHILOSOPHIQUES
Par SANDRA LAUGIER Professeure de philosophie à
l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne
La vraie mort de 1968
Le cinquantenaire de
Mai 1968 ne pouvait tomber
plus mal : les mouvements
sociaux de ce printemps 2018
sont réprimés sèchement
par la première génération
de gouvernants étrangère à
l’héritage «soixante-huitard».
S
urréaliste cinquantenaire: ce mois de
mai 2018, que l’on aurait pu craindre
blindé de célébrations plus ou moins
hypocrites d’un esprit d’insurrection refoulé
depuis longtemps, se révèle comme une
sorte de répétition –tragique au lieu d’être
comique, comme un «18 Brumaire» inversé–
des événements du siècle dernier. La multiplication des réflexions et rencontres commémoratives, dans la presse et dans le
monde académique, sur une époque que la
recherche connaît de mieux en mieux et
dont les témoins n’hésitent pas à parler contraste remarquablement avec les scènes de
répression (cars de CRS, filtrages et bousculades) aux abords de ces campus où quel-
ques étudiants s’agitent contre la loi ORE
– laquelle institue une sélection à l’entrée
des universités et, depuis deux jours, laisse
sur le carreau, ou dans l’angoisse, la moitié
des jeunes désireux d’étudier après leur bac.
L’an 2018 n’est ni aussi impressionnant
comme mouvement étudiant ni comme
mouvement social, que Mai 1968; loin s’en
faut même. Ce qui suscite la comparaison,
c’est bien sûr l’espoir irrésistible de solidarité
et de jonction des contestations, étudiante
et sociale. Plus profondément, il s’agit, encore une fois, de formes de désespoir face à
un monde insupportable, «mauvais» pour
reprendre l’expression d’Adorno. Les jeunes
et les travailleurs soumis à des contraintes
et normes insupportables en 1968, demandant à la fois la liberté et la possibilité de partager les fruits de la croissance; les mêmes
soumis aujourd’hui aux inégalités d’un
monde globalisé, encore plus indifférent à
la souffrance sociale. Du désespoir seul peut
naître l’espoir, et c’est certainement cela
l’élan de 1968, sa positivité robuste. Celles et
ceux de 68 avaient ce sentiment qu’une brèche s’ouvrait qui pourrait transformer radicalement l’existence –et en tout cas la leur.
ment ralenti par ceux qui s’opposent à ses réformes, mais il se fige
lui-même. C’est ainsi que l’actuelle modernisation de la France
repose sur une concentration des
pouvoirs et une utilisation
systématique des forces de l’ordre qui n’ont rien de modernes.
Les transports, la société, la politique impliquent tous des relations et des équilibres entre mobilité et stabilité ; ces relations ne
se transposent pas simplement
d’un domaine dans l’autre ; voilà
tout ce qu’ignore l’idéologie lassante et répétitive qui fait de la
mobilité ou de la «marche» une
valeur absolue.
Il ne sert à rien de vouloir simplement ralentir. Cette volonté n’est
qu’une réaction immédiate à
l’idéologie de l’accélération, aussi
détournée de ces deux réalités :
l’équilibrage difficile à établir entre mobilité et immobilité, l’impossibilité d’une même «recette»
pour les transports (et les communications), la société et l’Etat.
Dans une époque où la décroissance devient une nécessité écologique majeure, l’idéologie de la
décélération doit faire sa propre
critique pour porter une nouvelle
politique.
D’où vient, actuellement, cette
nouvelle politique? De l’arrêt, du
blocage lui-même, et avant tout
de celui des transports. Sans elle,
après l’agitation du «changement
De fait, beaucoup ont réorienté leur vie, se
sont engagés, ont repris des études, se sont
réapproprié leur existence au sein du quotidien. Reste à savoir ce que vont gagner, pour
eux-mêmes, les insurgés de 2018 qui se battent non pour une forme de vie mais pour en
avoir une; pour l’espace d’une revendication.
Dans l’un des premiers épisodes de For the
People, une nouvelle série judiciaire qui met
en scène la vie quotidienne au sein d’un tribunal à New York autour d’un groupe de jeunes avocats débutants, une des novices se
lance dans la défense d’une cliente de façon
si acharnée qu’une collègue «ancienne»
l’avertit que de toute façon elle va perdre –lui
expliquant qu’elle doit viser non pas de «gagner», mais de «gagner quelque chose» («win
something»). Celles et ceux de Mai 1968 n’ont
certes pas «gagné», car tout est rentré dans
l’ordre assez vite; mais ils et elles ont, c’est
sûr, gagné «quelque chose» ; un quelque
chose dont nous avons pu hériter: la possibilité de renverser le conformisme et d’inventer des formes de vie –la preuve même
fugitive, pour quelques semaines, de la vulnérabilité d’un ordre «tenu pour acquis».
Quel serait alors le «quelque chose» à tirer de
ce mai 2018 calamiteux? A-t-on cette fois démontré, même pour quelques semaines, la
vulnérabilité d’un ordre inégalitaire?
On serait tenté de dire que non, étant donné
la façon caricaturale dont le pouvoir a affiché son refus de négocier parfois violent, son
mépris de revendications tenues d’emblée
pour exagérées ou futiles. Et pourtant, c’est
la même vulnérabilité, intellectuelle et
morale, qui se révèle aujourd’hui dans cette
volonté obstinée, de la part de ceux et celles
qui détiennent provisoirement le pouvoir et
jouissent de leurs privilèges, d’évacuer toute
discussion. Le gouvernement actuel, pur
communicant, s’appuie comme au siècle
pour le changement», la France
pourrait mourir d’ennui. Mais la
grève est plus surprenante que
l’Etat, elle porte l’inventivité de la
société, et pour une raison simple: elle se situe par définition en
retrait de l’idéologie de la mobilité. Plus radicale que l’idéologie
du ralentissement, elle impose
une immobilité positive que l’on
peut nommer «station». Il nous
faut cet arrêt, imprévisible, indéfini, pour garder un contact quotidien avec le politique, pour nous
interroger sur les nouveaux types
de mobilité et leur lien avec la
société de demain. C’est la même
stase et la même station que l’on
entend dans «résistance», aussi
bien que dans «Etat». Prenons ces
mots à la racine, acceptons, avec
enthousiasme, qu’en s’arrêtant, la
politique avance. •
Par
JÉRÔME LÈBRE
DR
Quand la France s’arrête
SNCF, Air France,
fonctionnaires :
les Français ne
s’ennuient pas,
ils font grève,
ce qui par définition
se situe en retrait
de l’idéologie
de la mobilité.
u 23
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Directeur de programme
au Collège international de
philosophie. Dernier ouvrage
paru : Eloge de l’immobilité,
éd. Desclée de Brouwer, 2018.
dernier sur un ordre moral –convaincu de
son bon droit, imposant la justification théorique de l’inégalité. Mais les jeunes de 2018
n’ont (souvent) plus les références politiques
de leurs prédécesseurs, ou des partis ou
mouvements. Ce n’est pas Marx qu’ils citent
mais Bella Ciao, la chanson reprise dans la
série culte de Netflix La Casa de Papel, qui
fictionnalise l’occupation et critique un
monde injuste et «faux». La culture populaire, bien plus largement partagée encore
que les classiques, devient culture politique,
comme dans les multiples dystopies rebelles, ou la série la Servante écarlate inspirée
d’Atwood qui prône la désobéissance
–même désespérée– et l’agency individuelle
contre l’ordre moral: là sont les ressources
pour de nouvelles contestations.
Cette façon de rembarrer, d’ignorer, de déconsidérer, voire de criminaliser toute conduite ou forme de vie qui contredit ses propres certitudes –tel est le philistinisme de ce
pouvoir, ce qu’on peut appeler aussi fake
ethics, et finalement sa fragilité, culturelle et
morale. Comme en témoignent les réactions
sidérantes de ses représentants (moquant la
mesquinerie de citoyens qui luttent pour
50 euros d’aide), cette vulnérabilité morale
commence par l’incapacité à voir le mal en
soi. Première génération de gouvernant·e·s
qui de fait se révèle radicalement étrangère
à l’héritage (ou à la culture) de 68, à ce principe d’égalité et de transformation de soi que
les histoires qu’on nous raconte aujourd’hui
viennent rappeler. Et si on peut gagner
«quelque chose» de ce mai 2018, c’est peutêtre la compréhension de ce que serait un
monde… où Mai 1968 n’aurait pas eu lieu. •
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra
Laugier, Michaël Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric
Worms.
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
Créée au Kunstenfestivaldesarts, la pièce de Milo Rau la Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) réunit six comédiens, dont deux non professionnels. PHOTO BEA BORGERS
Milo Rau, le Gand manitou
Trublion du théâtre européen,
le jeune metteur en scène suisse prend
la direction du NTGent en lançant
un «Manifeste» radical. Avec sa nouvelle
pièce, jouée à Avignon cet été, il poursuit
sa réflexion sur la représentation
de la violence sur scène, et ses limites.
Par
AURÉLIE CHARON
Envoyée spéciale à Gand (Belgique)
C’
Milo Rau en décembre 2015. PHOTO AFP
est facile de ne rien voir. D’être citoyen, de vivre maintenant et, pourtant, de n’avoir aucune prise sur la
réalité. Notre temps de réaction est trop long.
Pour éviter de traverser l’époque en aveugles,
il faudrait revoir, ré-assister, être témoin à
nouveau, réinventer du temps, rembobiner:
alors on a besoin du théâtre et de la reconsti-
comme il a mis sur scène l’affaire Dutroux, les
Ceausescu ou la radio rwandaise et sa propagande génocidaire. Si la réalité est scandaleuse et radicale, selon Milo Rau, 41 ans, tout
juste nommé à la direction du NTGent, le
Théâtre national de la ville flamande, le théâtre aussi doit l’être. Au moins on aura vu, on
aura été témoins. A voir si on sera restés à nos
places.
Milo Rau questionne depuis toujours la représentation de la violence sur scène. Sa nouvelle
création, la Reprise – Histoire(s) du théâtre(I),
reconstitue un fait divers : une nuit
d’avril 2012, Ihsane Jarfi, homosexuel, est torturé et assassiné par un groupe de jeunes
tution. Milo Rau aime revenir à l’origine. Ce hommes à Liège. Sur scène, six comédiens,
n’est pas forcément d’avoir été l’élève de dont deux non professionnels liégeois: Suzy
Pierre Bourdieu et de Tzvetan Todorov, Cocco, gardienne de chiens, et Fabian Leend’avoir lu Trotski à 13 ans, de s’opposer à un ders, magasinier. Peu d’entre eux ont échappé
père ultra-conservateur ou d’être
à la figuration dans un film des
le petit-fils d’un ami de Heideg- RENCONTRE frères Dardenne (Suzy y comger qui le fait s’engager. C’est un
pris). Et on rit aussi avec l’acteur
rapport physique au présent. Et c’est ce que d’origine béninoise Tom Adjibi qui a grandi
l’on comprend à le voir arriver ici, face à nous, à Lille: «Si tu es noir, soit tu joues le Noir, soit
à Gand, à vélo, à toute allure : la vie, c’est un tu joues dans le théâtre engagé où tu dénonces
corps-à-corps. Les choses, on les attrape, on ça… soit tu danses.» Le spectacle ouvre sur un
les serre au cou jusqu’à faire couler le sang, clin d’œil brechtien. Johan Leysen, grande fi-
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u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
CULTURE/
gure du théâtre flamand, ici narrateur, pose
la question: «A quel moment commence la tragédie ? A quel moment on devient le personnage ?» Puis d’autres, posées par Suzy et Fabian: «Tu peux pleurer? Tu es capable de jouer
nu? Tu peux me frapper sur scène?» On entre
avec distance, conscients d’assister à un rituel, et ce n’est pas si souvent qu’on se demande ce qu’on est capable de faire à l’intérieur d’un théâtre, avant que le fait divers ne
soit raconté en 5 actes à travers plusieurs
points de vue.
«SOLIDARITÉ ET TENDRESSE»
Sa nouvelle création,
«la Reprise – Histoire(s)
du théâtre(I)»
reconstitue un fait
divers: une nuit
d’avril 2012, Ihsane Jarfi,
homosexuel, est torturé
et assassiné par un
groupe de jeunes
hommes à Liège.
teurs, citoyens et politiciens. Rau invitera Victoria Deluxe avec une série de conférences intitulée «L’art d’organiser l’espoir», avec des
activistes du monde entier. Le chorégraphe
Faustin Linyekula viendra y créer le
deuxième épisode de cette enquête performative, Histoire(s) du théâtre (II), le metteur en
scène Luk Perceval, sa trilogie les Chagrins de
la Belgique, premier épisode : le Congo. Milo
Rau promet de faire de Gand la ville du théâtre du futur. Un des criminels d’Ihsane Jarfi
avait dit depuis sa prison à Fabian, l’acteur
amateur : «Tu as de la chance de faire cette
pièce de théâtre.» Sûrement pour dire : de
pouvoir vivre et reconstituer sans risques.
De pouvoir «jouer», rejouer, refaire. Et donc
de s’offrir un futur. •
(1) Le Manifeste de Gand est visible sur vimeo.com
LA REPRISE – HISTOIRE(S)
DU THÉÂTRE (I) de MILO RAU
au Festival d’Avignon du 7 au 14 juillet.
L’AGNEAU MYSTIQUE de MILO RAU
le 28 septembre au Théâtre national
de Gand pour l’ouverture de la saison.
« La performance
Radio Vinci Park […]
claque comme une
bouffée délirante. »
Le Monde
ALLEMAGNE
Milo Rau voulait mener une réflexion sur la
tragédie et entend parler d’Ihsane Jarfi grâce
à un des acteurs: Sébastien Foucault a assisté
au procès en cour d’assises. Jean-Louis Gilis- c’est: comment réétablir un théâtre d’auteurs
sen, l’avocat d’un des meurtriers, avait tra- au sens large, qu’on en finisse avec l’adaptavaillé avec Milo Rau pour sa pièce sur le tion de romans ou de pièces classiques? HouelRwanda. Lui et ses acteurs sont allés à Liège lebecq, on l’a fait 50 fois, pourquoi ?» Si nous
enquêter, rencontrer les parents et l’ex-petit ne sommes pas les marionnettes de notre
ami de la victime ainsi que l’un des criminels époque, il faut couper les fils des automatisen prison. Ils sont alors frappés par le décor, mes et des paresses. Milo Rau a donc dressé
les hauts-fourneaux, la sidérurgie morte et sa une liste d’interdictions. De limites. Le «Mamélancolie. Pendant la représentation à nifeste de Gand» (1) se lit en 10 points. Le preBruxelles, dans le cadre du Kunstenfestival- mier commence ainsi: «On n’en est plus à redesarts, en mai, le père et l’ex-petit-ami d’Ih- présenter le monde. Il faut le changer. Le but
sane Jarfi sont sortis de la salle au moment où n’est pas de peindre le réel, mais de rendre la
la mise à mort était représentée, durant ces représentation elle-même réelle.» Dans la
vingt minutes que certains n’auraient pas suite, il est écrit que chaque metteur en scène
voulu vivre. «Pourquoi je devrais assister à doit s’engager à: avoir au moins deux langues
ça ?» devient alors une question passion- différentes sur le plateau, passer un quart des
nante. La réponse se trouve peut-être par-là: répétitions hors du théâtre, avoir une scénoseuls ceux qui l’ont déjà vécu sont sortis. Milo graphie qui entre dans une voiture, jouer dans
Rau cite Wajdi Mouawad sur l’acte le plus ra- les zones de guerre, avoir au moins deux acdical qui pourrait advenir sur un plateurs non professionnels
teau : ce serait un acteur avec
dans l’équipe (les animaux
PAYSune corde qui menacerait de
ne comptent pas, même
er rd
BAS
M o
N
se pendre en attendant de
s’ils sont bienvenus) –«sidu
voir si quelqu’un viendrait
non la première est annuAnvers
le sauver. Il a mis dans nos
lée. Sinon, vous n’êtes pas
Bruxelles
têtes de façon allégorique
des auteurs, pas des artisGand
BELGIQUE
le fait que, parfois, on
tes, sortez de ce théâtre !»
pourrait se lever, et saulance Milo Rau dans un
ver.
éclat de rire.
Son «histoire du théâtre» se
Il se rappelle l’époque du
LUX.
FRANCE
déroule à travers les corps
Dogme95 pour le cinéma,
des acteurs: Johan Leysen dira
lancé par Lars von Trier et Tho25 km
sur scène : «Jouer, c’est comme limas Vinterberg. «J’étais ado et ça
vrer une pizza, c’est la pizza qui est imm’a libéré. Chacun pouvait faire un film
portante, pas le livreur.» Il fait face à Sara de avec 2 000 euros, c’était : fuck you, je prends
Bosschere, poing levé, très engagée politique- ma petite caméra et je n’attends plus de supment, et Sébastien Foucault, école de Liège plier un producteur.» Il ajoute à voix basse que
et théâtre incarné. Il mettra côte à côte, nus, même Lars von Trier, même Breaking the Wajouant les parents d’Ihsane Jarfi, le grand ac- ves n’ont pas suivi toutes les règles, «mais c’est
teur Johan et Suzy la débutante. Il y voit «une OK. Disons… au moins huit règles doivent être
solidarité, une tendresse» seulement possibles respectées!» Il est persuadé que c’est avec les
au théâtre: «C’est virtuel, mais ce qui se passe règles et les quotas que les sociétés changent,
est réel. Il y a quelque chose d’utopique, de «pas en parlant».
symbolique dans ce geste.» On entend dans la
bouche de Fabian: «Il faut la vérité, il n’y a pas
DÉTECTEUR DE MENSONGES
d’émancipation gratuite, tu traverses le pire, Son arrivée à Gand a été précédée d’une polél’humiliation, pour atteindre l’émancipation.» mique, objet de questions jusqu’au ParleEn ce moment, Milo Rau prépare un texte sur ment : en mars, une petite annonce paraît
«l’acteur du XXIe siècle»: «Après cinquante ans dans un hebdo gratuit en Flandre, Milo Rau
de postmodernité, où la performance était la cherche pour sa prochaine production d’anrègle et où on rejetait l’acteur petit-bourgeois ciens jihadistes. Tom, l’attaché de presse tout
fabriquant ses émotions, la théâtralité revient droit venu du rock, a pu remplir son réperet l’authentique ne nous intéresse plus. Alors toire de journalistes en une journée. Pour
comment garder l’authentique tout en reve- Milo Rau, «c’était un malentendu: s’il n’est pas
nant au théâtre ?» A propos de sa prise de en prison, conformément à la loi, il peut être
fonctions au NTGent, il dit : «La question, sur scène, on est dans un Etat de droit». Milo
Rau a pu s’annoncer à Gand avec puissance:
«Ils savent à quoi s’attendre: il vaut mieux ne
pas faire semblant que tout va être sympa, et
changer après.» Il prévoit que sa compagnie
parte faire des recherches dans le nord de
l’Irak et au Congo.
La brochure de la prochaine saison s’ouvre
avec des photographies d’agneaux bien vivants qui passeront à l’abattoir avant la dernière page. En septembre, il présentera
l’Agneau mystique. Le théâtre fait face à
l’église qui héberge le polyptyque des frères
Van Eyck, chef-d’œuvre de la peinture des
primitifs flamands. Milo Rau reste fasciné
par la réflexion sur la représentation :
«Au XVe siècle, ils ont pris leurs voisins dans
les rôles de figures bibliques. Adam est nu, il
a des mains brûlées par le soleil : le modèle
était un homme qui travaillait la terre. C’était
déjà présent chez les maîtres flamands: et c’est
ça, c’est notre manifeste. Mêler l’imaginaire
collectif aux corps d’aujourd’hui.» Sur YouTube, deux fillettes devant l’Agneau du
XVe siècle lisent le «Manifeste» du XXIe. Pour
le lancement de la saison, fin septembre, une
«boîte à vérité» avec détecteur de mensonges
sera installée sur la place, où seront invités ac-
THÉO MERCIER &
FRANÇOIS CHAIGNAUD
Radio Vinci Park
8.06.2018
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
CULTURE/
23 rue Couperin, de Karim Bel Kacem. PHOTO ISABELLE MEISLER
Karim Bel Kacem,
de l’art en barres
Interrogeant l’urbanisme des
cités dans une installation
plastique et musicale, le
metteur en scène a reproduit
à l’Athénée les HLM de
son enfance à Amiens,
promis à la démolition.
C’
est une cité constituée de huit barres d’immeubles HLM. Mais ici, devant nous, elle ressemble plutôt à un
jouet. Un jeu de construction, précisément,
composé de milliers de planchettes Kapla que
l’on peut combiner et recombiner de façon à
représenter sur scène, en une maquette d’un
gros mètre cinquante de haut, ce que beaucoup tiennent pour le cauchemar urbanistique ultime. La violence en kit. Il n’y a qu’à frôler la banlieue en bois d’un peu trop près, la
pousser du doigt un peu trop fort, et hop, elle
s’effondre sur le plancher comme un château
de cartes ou des dominos en sucre. Dans le
très beau 23 rue Couperin, la barre Couperin
s’effondre ainsi dans un énorme fracas symphonique sitôt le spectacle commencé. Une
démolition par anticipation, puisque ce bloc
de béton sera réellement détruit en 2019.
Dorures. A Amiens Nord, en effet, les barres
Couperin, Mozart et Messager sont bien réelles et forment le quartier dit du «Pigeonnier»,
680 logements occupés à 80 % par des familles d’origine maghrébine, l’endroit même
où le metteur en scène Karim Bel Kacem, petit
frère de l’ancienne ministre de l’Education,
a grandi jusqu’à ses 17 ans et «a fait l’amour
pour la première fois», précise-t-il. Dans cette
œuvre contemplative, qui tient bien plus de
l’installation plastique et musicale que de la
pièce de théâtre, le quartier de son enfance
prend des allures mythologiques, devient une
pure fiction, presque un décor décrépit appartenant déjà au passé.
Et tout ici est fait pour nous rappeler à cette
fiction, à commencer par le théâtre dans lequel l’artiste a pu présenter le travail. Pas
n’importe lequel : le Théâtre de l’Athénée,
merveille de théâtre à l’italienne classé monument historique et situé dans le IXe arrondissement de Paris, avec son cadre de scène,
sa coupole et ses dorures (1). Difficile, désormais, d’imaginer la pièce se dérouler ailleurs,
tant sa charge politique semble tenir dans cet
oxymore architectural –entre les fastes du bijou parisien qu’est l’Athénée et la fragilité de
la maquette de cité qui s’écroule dans cet
écrin. C’est la magie du dialogue qui peut se
nouer entre une œuvre et son contexte de
présentation. Et c’est la finesse de Karim
Bel Kacem, venu des arts plastiques avant de
fonder en Suisse son Think Tank Theatre, que
de créer suffisamment de vide, de silence et
de patience pour qu’il puisse se nouer. Les
questions éclatent vite d’elles-mêmes: celle
de savoir ce qui est digne ou non d’appartenir
au patrimoine national, d’être protégé par la
puissance publique et considéré comme personnage de l’histoire nationale. Celle de sa-
SCÈNES
voir s’il faut ou non les détruire, ces barres,
s’il vaut mieux les oublier.
Supplique. La beauté de cette pièce tient
évidemment au fait qu’elle n’a – rareté suprême– absolument aucune intention de répondre, offrant ainsi à son sujet (l’urbanisme
des banlieues, donc) autre chose qu’un docu
psychosociologisant caméra à l’épaule. Elle
repose aussi sur la façon d’animer la maquette et de l’éclairer, de manière à lui donner
tantôt le prestige d’une ruine antique, l’étrangeté d’un décor de science-fiction ou la misère d’un tas de gravats à balayer. Elle tient
enfin à la manière d’habiter cette cité miniature. Et elle ne peut l’être, sur ce plateau, que
par des fantômes : seules les voix des habitants nous parviennent via des enregistrements et le seul humain présent sur scène est
un mort, Yacine (formidable Fahmi Guerbâa),
gravissant les décombres le temps d’une longue supplique à sa mère. Quant aux autres
corps, ce ne sont pas ceux des personnages
mais ceux des musiciens de l’ensemble Ictus,
qui compilent et recombinent du Debussy, du
Ravel ou du Mozart –les compositeurs dont
les noms sont donnés aux rues du quartier du
Pigeonnier. Il y a enfin le corps des oiseaux
(des vrais) finalement lâchés dans la cage de
scène –des pigeons évidemment– et dont le
claquement des ailes et le vol aléatoire viennent comme souligner le vide, l’absurdité, de
ces grands ensembles dont personne ne sait
quoi faire. Personne hormis l’artiste, ici, qui
les transforme en monstres de poésie.
ÈVE BEAUVALLET
(1) La tournée est en cours d’élaboration.
Marco Berrettini,
extases tantriques
Le chorégraphe
signe un sublime
et aberrant
manifeste
hédoniste où les
danseurs vibrent
tel un seul corps
extra sensible.
S
oma, du grec ancien :
le corps. Soma, du
nom aussi de cette
drogue de synthèse présentée comme un simple
médicament aux citoyens
du Meilleur des mondes, la
dystopie d’Aldous Huxley,
mais qui les plonge en fait
dans un sommeil paradisiaque, du genre à désamorcer toute forme d’insubordination politique.
Penser à cette substance
flippante et merveilleuse
peut aider à se figurer l’at-
mosphère qui se dégage du
plateau de Marco Berrettini, une des plus complexes, baroques, qu’il nous
aura été donné de voir chorégraphiée : celle d’une
secte de danseurs extatiques, sorte de corps vibratiles inexorablement émus
de l’aberrante communauté qu’ils forment, laquelle semble tout droit
jaillie des décombres rétrofuturistes d’un film de SF
des années 70 (moquette
crème, combis argentées,
piano noir). Dans la salle
fusent des exclamations
mi-rire mi-effroi à mesure
que les danseurs pénètrent
nos regards de leurs yeux
énamourés, puisque l’hédonisme se teinte ici de
monstrueux, la joie de mélancolie – ne semblent-ils
pas donner toute leur énergie pour une dernière
danse ? – sans que jamais la
My Soul Is My Visa. PHOTO DANNY WILLEMS
pièce ne délaisse sa valeur
cardinale : celle du pur
plaisir à communier
comme un seul corps, de la
même manière sur du funk
ou sur Meredith Monk.
La comparaison avec la
drogue de Huxley ne tient
pas longtemps cependant.
Sauf à les considérer tragiquement abrutis, et ainsi à
lire cette pièce comme la
satire d’une génération dépolitisée, par exemple.
On préférera la voir comme
une farce tantrique très politique, dans ce qu’elle dit
de la liberté des corps à
pouvoir s’harmoniser, de
leur aptitude à se rendre
extra sensible aux autres,
autant qu’aux plus infimes
vibrations de l’air, des
plantes et des sons. Sa façon de revendiquer le droit
de s’en extasier, avec cette
irréductible étrangeté, fait
d’elle une pièce magistrale
que l’on aimerait voir tourner après sa création aux
Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis.
E.B.
MY SOUL IS MY VISA
chor. MARCO BERRETTINI
Du 30 mai au 3 juin à
l’Arsenic, Lausanne (Suisse).
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Jean-Michel Guilcher, Mangazou le petit Pygmée, illustration de Cana, Flammarion, coll. « Les albums du Père Castor », 1952 © Le Père Castor – Flammarion / Jean des Vallières, Nouk le petit esquimau, illustrations d’Hervé Morvan, Éd. PIA, 1953 © Hervé Morvan © ADAGP, Paris, 2018.
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CULTURE/
SCÈNES
«L’Oiseau vert», envol de bon augure
Mise en scène par
Laurent Pelly, la fable
philosophique et
grinçante de l’auteur
italien Carlo Gozzi,
rival de Goldoni, révèle
sa féerie loufoque.
Q
u’on le veuille ou non, en
dépit de certaines bonnes
volontés tentant d’installer des passerelles, un (petit)
monde continue de séparer théâtre privé et théâtre public. Notamment parce que le premier est régi
par des considérations éminemment économiques où, critère ultime, prévaut le taux de remplissage. Classé monument historique,
le théâtre parisien de la Porte
Saint-Martin n’échappe pas à la règle. D’autant qu’il dispose chaque
soir de 1 800 fauteuils à commercialiser; un ordre de grandeur qui
condamne implicitement l’établissement à miser sur des noms bankable (Michel Bouquet/Michel
Fau, ou Vincent Dedienne/Clotilde
Hesme/Laure Calamy ces derniers
mois), quand bien même son jeune
directeur, Jean Robert-Charrier,
assure vouloir maintenir une exigence artistique certaine.
Marâtre. Aussi, en parfait contre-
L’Oiseau vert a été créé à Venise en 1765. PHOTO
POLO GARAT
exemple du diktat people, s’est
posé là depuis la mi-mai un curieux Oiseau vert dont, pour être
franc, on se demande bien comment, malgré ses qualités intrinsèques, il pourrait parvenir à faire le
plein: oublié de beaucoup, l’auteur
(et comte) Carlo Gozzi (1720-1806),
n’appartient pas au cénacle de la
dramaturgie, pas plus que le metteur en scène, Laurent Pelly – en
dépit du fait qu’il a codirigé le
Théâtre national de Toulouse. Et,
pour couronner le tout, aucun des
douze comédiens impliqués ne
possède une envergure telle qu’elle
lui permettrait de tailler la bavette
un matin sur Inter chez Augustin
Trapenard.
Créé début 2015 et ayant déjà pas
mal tourné en province, cet Oiseau
vert persifleur n’en possède pas
moins une grâce indéniable, au
risque (assumé?) que la forme, tirée au cordeau, finisse par menacer le fond, pour qui se hasarderait
à rêvasser au gré des péripéties
parsemant cette fable philosophique à tiroirs, née en 1765 à Venise.
Véritable imbroglio familial, l’intrigue s’ancre dans la cité imaginaire de Monterotondo, où il s’en
passe de belles : rentrant d’une
longue campagne, un roi n’y retrouve plus les siens. Sa femme a
été enterrée vivante par l’odieuse
reine mère – mais elle a réussi à
survivre grâce au soutien providentiel d’un étrange oiseau – et
son fils et sa fille, jetés dans un canal par la même marâtre, ont été
sauvés de la noyade par un couple
de charcutiers faussement affectés
par le «grand malheur de ne pouvoir être honnêtes et francs avec les
riches». Ainsi posée sur les fondements archétypaux de la fabulation, la trame révèle une prodiga-
lité inouie, qui va englober des
statues douées de parole, un tremblement de terre, un chœur de
pommes géantes, etc.
Contemporain du plus illustre Goldoni – qu’il avait dans le pif –, le
polémiste Carlo Gozzi ne manquait pas de verve, à l’évidence, et
sa manière de brocarder les travers
pontifiants de la philosophie a
réussi à traverser les siècles, grâce
ici à la traduction d’Agathe Mélinand (complice de Pelly) qui en
restitue les inflexions variées, tour
à tour loufoque et fantastique, sarcastique et tourmentée.
Grotte. Subjugué par le texte,
Laurent Pelly lui offre le plus bel
écrin imaginable. Sobrement spectaculaire, la scénographie s’y déploie sur un long plateau ondulé et
bordé d’ampoules, où les décors
montent et descendent des cintres
(les sombres façades d’une ville,
une porte surdimensionnée symbolisant l’entrée d’une grotte…)
tandis que vont et viennent des
personnages parvenant à se départir de la caricature avec un bonheur inégal. Au petit jeu des références esthétiques, les noms de
Walt Disney, Charles Perrault, Tim
Burton ou Jacques Demy oignent
l’artisanale épopée.
GILLES RENAULT
L’OISEAU VERT
de CARLO GOZZI m.s.
Laurent Pelly. Théâtre de la
Porte-Saint-Martin, 75010.
Rens. : www.portestmartin.com
«Le Maître et Marguerite», diablement ambigu
A la Tempête avant le off d’Avignon,
Igor Mendjisky condense le célèbre
roman russe en un best-of Boulgakov
plutôt malin mais sans grands enjeux.
L
ongiligne comme une
flamme, le diable entre en scène. Parlant
de sa voix traînante et serpentine, il se meut (plus
qu’il ne bouge) avec son
flegme aristocratique, ses
cheveux mi-longs négligemment rejetés en arrière
et son pantalon de tweed à
carreaux juste assez moulant pour dessiner la
courbe élégante d’un cul
ferme et bombé. C’est l’acteur Romain Cottard, en
séducteur impeccable dans
cette adaptation qu’Igor
Mendjisky propose du Maître et Marguerite, roman
maudit de Mikhaïl Boulgakov où le diable, déboulant à Moscou dans la peau
d’un professeur de magie,
s’amuse à faire disjoncter
l’appareil d’Etat soviétique.
L’œuvre a déjà été triturée
par les plus fameux (Frank
Castorf, Krystian Lupa,
Simon McBurney) au point
d’être aujourd’hui entourée
d’une aura mythique : au
royaume du théâtre, qui
saura l’adapter pourra être
couronné prince. Il faut
dire que le texte est un véritable défi de mise en scène,
une diablerie littéraire oscillant entre farce écervelée
et fable philosophique, où
les têtes coupées continuent à jacter, où les chats
discutent philo en buvant
de la vodka et où les amoureuses éplorées volent sur
des balais de sorcière à la
recherche de leurs amants
lunatiques.
Avec un certain respect de
la matière textuelle et narrative, Igor Mendjisky fait
le choix de la coupe plutôt
que de la réécriture complète du roman. Une demimesure qui offre une succession des séquences les
plus fameuses, lesquelles
s’enchaînent avec fluidité
en moins de deux heures.
La maîtrise scénique est indubitable, mais c’est précisément là que la frustration pointe. Egratigner le
texte plutôt que le lacérer :
ça produit le sentiment
d’assister à un «digest» de
l’œuvre de Boulgakov, une
anthologie des immanquables qui sacrifie l’acte d’appropriation pour se contenter de raconter (pas
toujours clairement) l’histoire. Les enjeux du texte se
trouvent alors évacués au
profit d’une mise en image
élégante. Le fameux épisode du bal de Satan devient une petite teuf où, sur
écran, Hitler, Staline, Mao
ou Kadhafi se dandinent
sur l’effroyable tube Despacito. Voilà une certaine vision de l’enfer, une idée
maline, mais purement dé-
corative, qui montre à quel
point le geste d’adaptation
se résume ici à trouver les
«trucs et astuces» pour figurer sur scène l’infigurable du roman – geste qui se
confond dès lors étrangement avec ce prince des apparences qu’est Satan.
AUGUSTIN GUILLOT
LE MAÎTRE ET
MARGUERITE
de MIKHAÏL BOULGAKOV
m.s. Igor Mendjisky.
Théâtre de la Tempête,
75012. Jusqu’au 10 juin,
puis du 6 au 27 juillet à
Avignon (11.Gilgamesh).
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21h00. Koh-Lanta, le combat
des héros. Télé-réalité.
La finale. Présentée par Denis
Brogniart. 23h50. Vendredi,
tout est permis avec Arthur.
Divertissement. Spéciale
Soirée hantée.
20h55. La petite lady.
Téléfilm. 22h35. Sans famille.
Téléfilm. Parties 1 & 2.
21h00. Super Nanny.
Magazine. Papa marin : autorité qui prend l’eau !. 22h45.
Super Nanny. Magazine.
FRANCE 5
FRANCE 2
20h55. Candice Renoir. Série.
L’union fait la force - 1 & 2/2.
22h45. Taratata
100 % live. Divertissement.
FRANCE 3
20h55. Le Zap. Divertissement. 22h30. Le Zap.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Camille Chamoux L’esprit de contradiction.
Spectacle. 22h40. Camille
Chamoux - Née sous Giscard.
21h00. Grey’s Anatomy.
Série. Il suffit d’un jour.
Savoir renoncer. 22h35.
Grey’s Anatomy. Série.
2 épisodes.
21h00. Rugby : Montpellier /
Lyon. Sport. Demi-finale
Top 14. 23h05. Selon Thomas.
23h30. Money monster.
Film.
ARTE
20h55. Le temps des égarés.
Téléfilm. Avec Claudia Tagbo,
Alice Belaïdi. 22h30.
Personne ne bouge !.
Magazine. Tina Turner.
23h05. 1968 en super-8.
W9
NUMÉRO 23
20h55. Au siècle de Maupassant, contes et nouvelles du
XIXe siècle. Série. La maison
du chat-qui-pelote. La
cagnotte. 23h00. Au siècle
de Maupassant, contes et
nouvelles du XIXe siècle.
Série. Claude Gueux.
LCP
20h30. Demain, tous crétins ?.
Documentaire. Suivi d’un
débat. 22h00. Livres & vous....
Le temps restera instable et orageux au
nord de la Loire avec des averses. Le beau
temps résistera ailleurs.
L’APRÈS-MIDI Le risque orageux se
maintiendra essentiellement au nord mais
pourrait aussi concerner le sud-ouest. Le
temps restera sec ailleurs. La chaleur sera
marquée.
0,3 m/14º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Paris
Orléans
Orléans
Dijon
Nantes
IP 04 91 27 01 16
IP
0,6 m/16º
0,6 m/15º
Lyon
Bordeaux
1 m/18º
Toulouse
Montpellier
Marseille
Lyon
Toulouse
Marseille
0,6 m/19º
-10/0°
1/5°
6/10°
11/15°
HORIZONTALEMENT
I. Il est là depuis le début
II. Il serait bien inspiré qu’il
n’expire pas III. Ils sont
morts sous les balles ; On
lui associe crève ou grève
IV. Prends part ; Un Belge la
fait monter dans les temps
V. Coins coins ; Résoudre
cette grille par exemple
VI. Sur dos d’ânes ; Planches
en bois transformé VII. Il
sépare lame du corps ; Ils
ont mis près de deux mille
ans pour aller de I à XII
VIII. Dix artiste ; Passé encore
en revue IX. Petit cancer ;
Mont commun avec un voisin
X. Qui crée un changement
d’état X. Qui sont dans un état
préoccupant
9
V
VII
X
Grille n°919
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. VAUXHALLS. II. TUE-LOUP. III. ÉVOÉ. SUMO.
IV. AY. ÉTAIN. V. SHAMPOING. VI. PI. IAM. EI. VII. ENVOI. OSE.
VIII. CEAUSESCU. IX. TSR. SUCES. X. ISERANE. XI. RÉASSORTS.
Verticalement 1. VIE. SPECTOR. 2. VAHINÉS. 3. UTOYA. VARIA.
4. XUE. MIOU. SS. 5. HE. ÉPAISSES. 6. ALSTOM. EURO. 7. LOUAI. OSCAR.
8. LUMINESCENT. 9. SPONGIEUSES.
libemots@gmail.com
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
◗ SUDOKU 3675 MOYEN
5 2
◗ SUDOKU 3675 DIFFICILE
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SUDOKU 3674 MOYEN
21/25°
26/30°
31/35°
SUDOKU 3674 DIFFICILE
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2
Solutions des
grilles d’hier
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
36/40°
Origine du papier : France
Soleil
Agitée
Éclaircies
Peu agitée
Nuageux
Calme
Fort
Pluie
Modéré
Couvert
Orage
Pluie/neige
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
Neige
Faible
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MONDE
MIN
MAX
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
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25
25
30
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
4
4 2 3 7
7 1
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16/20°
9
9
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Nice
Montpellier
8
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Bordeaux
1 m/18º
Nice
7
GORON
VERTICALEMENT
1. Du cru 2. Bientôt pourris, gâtés ; Il maintient le vaisseau ouvert
3. Soustraite ; Là où mettre la perche pour finir haut perché 4. Veau en
vol-au-vent ; Banc d’essais ; De quoi contrôler une pièce cylindrique
5. Milieu discriminant ; Prit parti ; Cordon bleu 6. Surveillais attentivement ; Ils ont le câble 7. Lieux d’échanges d’oseilles ; Pâtes en biseau
8. Caractère nocif 9. Dam dames
Dijon
Nantes
6
VI
XI
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
Strasbourg
Brest
5
IV
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
0,3 m/14º
Brest
4
II
IX
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
Lille
0,6 m/12º
3
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
SAMEDI 26
Lille
0,6 m/13º
20h55. Un si joli mensonge.
Téléfilm. Avec Corinne Touzet,
Anémone. 22h55. Qui mange
quand ?. Téléfilm.
NRJ12
Quelques averses résiduelles pourront
encore traîner près des reliefs alpins ou vers
la Normandie. Elles seront très localisées,
avec un temps majoritairement sec et doux.
L’APRÈS-MIDI Les orages se développeront à
nouveau en deuxième partie de journée.
Néanmoins, les orages risqueront plus
facilement de se développer entre le Grand
Est et les Hauts-de-France.
2
III
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
20h55. Julie Lescaut.
Téléfilm. Un meurtre peut
en cacher un autre. 22h50.
Julie Lescaut. Téléfilm.
VENDREDI 25
1
I
VIII
CHÉRIE 25
21h00. Enquête d’action.
Magazine. Au cœur de
l’urgence avec les pompiers
de Provence. 23h00.
Enquête d’action. Magazine.
21h00. L’OM, champion
d’europe pour l’éternité.
Documentaire. Retour sur le
sacre du 26 mai 1993. 23h00.
Football : OM / Milan AC.
Sport. Finale Ligue des
champions 1993.
21h00. MacGyver. Série.
Pour une poignée de diamants. Bienvenue Mademoiselle Cage. Mission Solo.
23h35. Ncis : Los Angeles.
Série. 3 épisodes.
Principal actionnaire
SFR Presse
21h00. Soupçon de magie.
Série. Quand la famille
s’en mêle (1 & 2/2). 22h40.
Soupçon de magie. Série.
C8
M6
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
RCS Paris : 382.028.199
6TER
21h00. Mentalist. Série.
L’homme des cavernes.
Plus rien à perdre. 22h40.
Mentalist. Série. 2 épisodes.
CANAL+
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
CSTAR
20h50. La maison France 5.
Magazine. 22h20.
Silence, ça pousse !.
TMC
20h55. Le divan de
Marc-Olivier Fogiel.
Magazine. Laurent Gerra.
22h35. 68, année érotique.
u 29
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RETROUVEZ AUSSI LE P’TIT LIBÉ
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30 u
L’ANNÉE 68
Libération Vendredi 25 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Et retrouvez sur notre site notre série vidéo «1968 version
LIBÉ.FR
mobile» : comment aurait-on suivi et raconté les événements de
68 avec un smartphone et ses applis ?
Le 25 mai vu par
Laurent Binet
LA LUTTE N’EST
JAMAIS PROPRE
S’il y a un rapport de force qui a changé,
c’est celui des mentalités: cinquante ans
après 68, on voudrait des grèves qui ne
gênent personne, des manifs familiales et
des pétitions sur Internet. Mais si la rue
veut obtenir quelque chose, elle doit
pourtant faire un peu peur.
DR
A
Né en 1972,
Laurent Binet a été
enseignant en lycée
et à l’université avant
d’être remarqué
en 2010 pour son
roman historique
HHhH, sur le projet
d’assassinat du chef
de la Gestapo
Reinhard Heydrich.
Dernier ouvrage
paru : LA SEPTIÈME
FONCTION
DU LANGAGE
Grasset, 2015.
la fin, il ne reste peut-être que des
chiffres. Tant de morts, tant de millions de morts, tant d’années glorieuses ou non, tant de chômeurs, tant de croissance, tant de buts, tant de grands
chelems, etc. Les chiffres, avec l’esprit de concision qui leur est propre, font preuve en général d’une merveilleuse éloquence.
Quel serait, alors, le chiffre de 68? En ce jour
anniversaire de l’ouverture des négociations
qui conduiront aux accords de Grenelle, on
peut proposer, sans risque de se tromper: 35.
A l’époque, on ne parlait pas en heures, mais
en salaires. A l’issue des négociations, les syndicats obtiendront, entre autres, ceci: trentecinq pour cent d’augmentation du salaire minimum (le smig, ancêtre du smic, sur lequel le
smag des travailleurs agricoles, réputés jusque-là pour être moins dépensiers puisqu’ils
pouvaient piocher dans les œufs de la ferme et
n’étaient donc pas supposés avoir les mêmes
frais de bouche, viendra royalement s’aligner).
Trente-cinq pour cent. D’augmentation. Ils
seront nombreux, parmi les dix millions de
grévistes, à estimer qu’il s’agit là d’un échec,
et d’ailleurs refuseront de reprendre le travail.
(De fait, l’inflation aura tôt fait de réduire à
peu de chose ce gain a priori considérable,
mais c’est une autre histoire.) Si on transpose
l’accord à aujourd’hui, on mesure le changement d’époque abyssal. Essayons d’imaginer,
une seconde, les mouvements sociaux actuels
parvenir à un tel résultat. C’est bien simple:
on ne peut pas. Non pas, bien sûr, parce que
ce serait économiquement impossible,
comme voudraient nous le faire croire tous
ceux qui trouvent parfaitement possible, convenable et même souhaitable de multiplier
les dividendes comme des petits pains dans
des proportions inégalées, mais parce que
deux choses ont décidément bien changé depuis cinquante ans: le rapport de force et les
mentalités (le premier découlant en partie des
secondes).
Quand on en vient à manifester le samedi
dans l’espoir que les salariés du privé se joignent au cortège, quand on attend (quand on
exige, en faisant voter des lois s’il le faut, et en
trouvant des gens pour les voter) d’une grève
qu’elle dérange le moins possible, quand on
s’autorise les comparaisons les plus viles pour
discréditer ceux qui se battent pour quelques
euros (cinq euros d’APL ou cinquante, une approximation de mille pour cent, quelle importance, puisqu’on parle de sommes inférieures
à cinq chiffres, n’est-ce pas?), quand des jour-
nalistes, à longueur d’éditos et de temps d’antenne, traitent de privilégiés des gens qui gagnent dix fois moins qu’eux, quand un
banquier d’affaires, accessoirement devenu
président, qui a passé l’essentiel de son activité professionnelle à organiser des déjeuners
pour que des gens très riches se rencontrent
aux fins de s’enrichir encore davantage (et
dont le grand œuvre aura été la fusion-acquisition de Nestlé avec Pfizer : paye ton legs à
l’histoire!), se croit autorisé à parler de grandeur, ou quand on considère la destruction
d’un McDo (un McDo!) comme un crime très
grave et même, allons-y gaiement, un acte terroriste, on sait que la période n’est pas exactement favorable à l’amélioration du sort des
travailleurs.
Les Black Blocs ont parfaitement saisi l’esprit
du temps quand, sur le McDo maudit, dans
un trait d’ironie et de clairvoyance géniales,
ils ont affiché un texte intitulé: «Aux familles
des vitrines».
Black Blocs, SNCF: les pavés qui volent et la
grève longue. Il n’est pas moins ironique de
constater l’opprobre qui frappe ces deux actions en même temps qu’on commémore à
tout va le moment dont elles sont les héritiers
les plus directs. Il n’est pourtant qu’à regarder
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Libération Vendredi 25 Mai 2018
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Barricades
à Paris,
le 10 mai 1968.
PHOTO ÉLIE KAGAN.
COLL. LA
CONTEMPORAINE.
Mi-photographe
mi-militant,
Elie Kagan
(1929-1999)
est témoin
et acteur de
Mai 1968.
Au cœur
des manifs
et des révoltes
étudiantes,
des premières
barricades
artisanales
de DenfertRochereau
au Quartier latin,
aux luttes
des travailleurs,
il séquence
ces émeutes
du 29 mars
au 30 mai
et collecte
les traces
historiques
de l’agitation
des occupations
de la Sorbonne
au Théâtre
de l’Odéon.
L’ensemble
du fonds
Elie Kagan
est géré par
la Contemporaine
.
les photos: la rue Gay-Lussac, c’était un peu
plus qu’un petit McDo saccagé. Dix millions
de grévistes, on avait un petit peu dépassé le
stade de «l’usager pris en otage».
Aujourd’hui, on veut des manifs familiales,
on veut des grèves qui ne gênent personne,
on veut des pétitions sur Internet. A la rigueur, on veut bien tolérer quelques hippies qui
veillent à République tant qu’ils se contentent
de jouer au backgammon sauf qu’on sait bien
qu’ils finissent par brûler des bagnoles. Et les
pouilleux de la ZAD, c’est non.
On voudrait des luttes propres, mais la lutte
n’est jamais propre. Ça déborde, ça dérape, ça
déconne, et en général ça finit dans un grand
merdier décevant. C’est vrai, mais c’est
comme ça qu’on avance. L’homme social
ignore la ligne droite. Il ne connaît que la lutte.
Les actionnaires, les évadés fiscaux, les assujettis à feu l’ISF n’ont jamais fait preuve d’une
très grande solidarité, d’une très grande générosité, d’un très grand souci du bien public.
Vous pouvez toujours attendre qu’ils vous fassent la vie plus facile. Le fric, vous pouvez attendre qu’ils vous en rendent un peu. Vous
pouvez attendre de votre propriétaire qu’il
baisse votre loyer. Vous pouvez attendre de
votre employeur qu’il vous augmente. Vous
pouvez attendre d’une grande fortune qu’elle
paye volontairement pour construire des routes, des écoles ou des hôpitaux. Mais l’histoire
a prouvé qu’il valait quand même mieux les
forcer un peu.
Les camarades de promo d’Aurore Bergé, chargés du comptage par la presse (sous-traiter
l’information, mais quelle bonne idée!), affirment qu’il n’y a plus personne dans les manifs.
Et quand bien même on serait des millions:
ce n’est pas la rue qui gouverne, comme l’avait
théorisé Raffarin. Non, en effet. C’est la peur.
Pour qu’ils rendent une partie du magot, il faut
toujours leur faire un peu peur.
Ils ont eu peur en 68, de Gaulle à Baden-Baden,
Ceyrac à l’hôpital, Chirac se vantant d’être
venu armé à son rendez-vous avec Krasucki,
Balladur qui se vengera vingt-cinq ans plus
tard sur les retraites des soixante-huitards.
Or, le capitaliste n’a peur que d’une chose :
perdre son argent. Mettez-le en situation de
perdre de l’argent et il devient comme Harpagon affolé répétant : «Ma cassette ! Ma cassette!» Il n’y a qu’à voir comment la perspective, ou même le simple sentiment, non pas
d’en perdre, mais d’en gagner moins, les fait
crier à tue-tête «la dette! la dette!» pour empêcher l’Etat de redistribuer un peu de gâteau
aux ramasse-miettes que sont les chômeurs,
retraités, emplois aidés et autres intermittents (sans parler des légions du mal que sont
les fonctionnaires).
En 68, la France n’était pas paralysée, au contraire, elle était animée d’un foisonnement
incroyable. Mais pour que les représentants
du patronat aient consenti à des concessions
financières aussi exorbitantes (selon les standards actuels), c’est que le seuil de non-rentabilité du capital devait se rapprocher dangereusement. Le ressort essentiel de la lutte des
classes est toujours le chantage. D’un côté :
travaillez plus pour gagner moins ou bien on
délocalise. Et de l’autre: laisse-nous un peu
du pognon que tu nous voles sinon tu risques
de perdre beaucoup plus.
Est-ce que les recettes de 68 peuvent encore
marcher aujourd’hui? Je ne sais pas. Je suppose que des méthodes nouvelles vont être
inventées. Dans tous les cas, je suis certain
qu’il faudra stopper le repli défensif pour repasser à l’attaque.
Trente-cinq pour cent. Si on veut vraiment
commémorer Mai 68, ça me semble être un
bon slogan. Pour commencer.
LAURENT BINET
Samedi, le 26 mai vu par Célia Houdart.
u 31
25 MAI : LA PASSE
D’ARMES RUE DE
GRENELLE
De Gaulle déprime. Son discours sur
le référendum est un échec cuisant.
Non seulement les manifestants ont
été galvanisés par sa menace de
démission, mais la consternation se
sent dans les rangs mêmes de la
majorité. A Missoffe, ministre très
opposé au référendum, il laisse
tomber : «Il fallait bien que j’aie une
raison de foutre le camp.» Missoffe se
récrie : «Vous serez obligé de passer
les pouvoirs à Mendès.» Réplique
immédiate : «Alors, je reste !» Comme
souvent, le Général alterne les phases
d’abattement et les sursauts
d’énergie. Ruse de guerre ou vraie
dépression ? On en débat encore. De
Gaulle voit s’effondrer l’œuvre de la
Ve, redressement économique,
prestige de la France, réforme des
institutions, etc. Il est tenté par le
renoncement dans l’amertume. Mais
c’est aussi un monstre d’énergie…
Pompidou est serein : il comprend
que l’opinion se retourne, effrayée par
la violence et le désordre. Il veut
conclure avec le PCF et la CGT, qui
assureront le retour au calme. A
déjeuner ce jour-là, il est guilleret. A
15 heures, les négociations
commencent rue de Grenelle au
ministère du Travail. Chirac et
Balladur ont tout préparé. On doit
aboutir à un compromis, devrait-on y
passer tout le week-end. Pompidou,
qui lutte contre le manque de
sommeil en se bourrant d’aspirine, est
pâle mais vivace. Il dirige la réunion
avec une maîtrise consommée.
Debré, ministre des Finances, vestale
de l’orthodoxie budgétaire, a été
écarté ; Jeanneney, ministre du
Travail, est court-circuité par Chirac.
En face, la CGT veut des avancées
exceptionnelles sur le pouvoir
d’achat. La CFDT en tient pour les
revendications «qualitatives» sur le
pouvoir dans l’entreprise. Emmené
par Huvelin, le CNPF est en pleine
panique, craignant la remise en cause
du pouvoir patronal. Il suivra le
gouvernement dans les concessions.
On commence par le salaire
minimum. La CGT demande 35 %
d’augmentation et la fin des
abattements de zone (le smig est
régionalisé). Chirac avait trouvé un
compromis en coulisse, inférieur à la
demande officielle de Séguy, Frachon
et Krasucki. On s’attend à une passe
d’armes et à un point médian. «Nous
sommes d’accord», dit Huvelin.
Stupeur générale. Séguy est médusé.
Pompidou se penche vers Jeanneney :
«Il est fou !» Trop tard : le smig
augmente d’un tiers… On continue
sur les salaires. Cette fois Huvelin se
reprend. Il accepte 3 % contre 13 %
pour la CGT. La discussion traîne en
longueur. Arrive l’heure du dîner, on
reprend dans la soirée. Aucun accord
en vue. Comme on n’avance pas,
Séguy prend la parole : «Passons à
d’autres sujets, dit-il, on fera la liste
des points d’accord, puis on reviendra
sur les difficultés.» La réunion est
sauvée. On se sépare à 3 h 45. On se
retrouvera le lendemain dimanche,
en fin de journée. Dans l’angoisse ou
l’espoir, la France entière attend.
LAURENT JOFFRIN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 25 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Stabat Madère
Dolorès Aveiro Issue d’une famille miséreuse, la très
croyante mère de Cristiano Ronaldo, l’attaquant du Real
Madrid, est devenue une star dans les pas de son fils.
C
omme si je n’existais pas/Elle s’est assise à côté de moi/
Sans un regard, reine de Funchal. En sortant de l’hôtel
Napoléon près de l’Arc de triomphe, il ne nous restait
plus qu’à fredonner une Aïcha légèrement remixée pour coller
à la situation. Drôle de moment que cet entretien avec la mère
de Cristiano Ronaldo, 64 ans, où Maria Dolorès Aveiro ne nous
a regardés qu’une seule fois. Un vague sourire lorsqu’on a évoqué, brièvement, des vacances à Madère
dont elle est originaire (allez boire des
punchs au Venda Velha et danser au
Teatro Municipal à Funchal pendant le
carnaval si vous passez par là). Les yeux rivés à ceux de sa traductrice, notre existence n’avait aucune importance. Timidité? Complexe? Lassitude? Maîtrise totale d’une vieille routière de la com s’agaçant d’un rictus sec dès qu’une remarque
ne lui plaisait pas? Un peu tout à la fois? On ne saura pas, finissant plutôt par observer les peintures des maréchaux d’empire, sentant son ire et la bérézina venir. Pourtant, malgré ces
petits aléas du direct, sa vie mérite qu’on s’y attarde.
Petit rappel pour les auditeurs de France Culture. A 33 ans, le
Portugais Cristiano Ronaldo est l’un des footballeurs les plus
connus au monde. Quintuple ballon d’or (l’équivalent des oscars pour sa profession), il tentera samedi de gagner une nouvelle Ligue des champions avec le Real. Quand il déclare son
argent aux impôts, ce qui ne fut pas toujours le cas, il gagne
plusieurs dizaines de millions d’euros par an. Il vient de plaider
coupable de fraude fiscale et de proposer d’en rembourser 14
au fisc espagnol. Jamais son pays n’avait connu un tel joueur,
devenant, là-bas et ailleurs, l’objet d’un véritable culte.
Son aura a rejailli sur ses proches, qui sont
devenus eux aussi célèbres. En 2014, la publication de la biographie de Dolorès Aveiro, désormais traduite en français, a été un succès d’édition au Portugal. Sur Instagram, elle est l’une des femmes les plus suivies de son pays
avec 1,4 million de fans. Son benjamin, lui, en a près de cent
fois plus. On la voit souriante, posant avec ses petits-enfants,
avec des amis, avec le «meilleur tatoueur» de Madère, devant
sa piscine ou dans des hôtels chics, à mi-chemin entre Kim
Kardashian et Mamie Nova. La suivre, lui parler, c’est aussi approcher la vie de «CR7», personnalité médiatique désormais
pratiquement inaccessible. «J’apprécie quand les internautes
LE PORTRAIT
m’écrivent des mots gentils, dit-elle. Quand j’étais petite, je n’ai
pas reçu beaucoup d’amour.» Elle a posté deux photos lors de
son séjour chez nous, apparaissant sur son balcon face à l’Arc
de triomphe et à la tour Eiffel. Avec la mention «Paris je
t’aime», suggérée par son manager qui surveille la discussion.
Désormais, c’est press junket et maquilleuse, comme pour son
bambin. C’est «une grande fierté» de revenir à Paris dans ces
conditions, elle qui quarante ans plus tôt avait tenté d’immigrer en France, laissant mari et enfants à Madère, pauvre île
portugaise aux larges des côtes marocaines. Cinq mois de galère comme femme de ménage avant de retraverser l’océan.
On plaisante, suggérant que Ronaldo aurait pu être français
et que c’est bien dommage. Elle répond, «c’est le destin». A la
plupart des questions d’ailleurs, «c’est le destin» revient comme
un mantra. C’est pratique. De la petite fille miséreuse à la bourgeoise en face de nous, le chemin a été long et parfois aussi noir
que la pierre volcanique du pays où elle est née. Dolorès Aveiro
a grandi à Caniçal, un village près de Funchal, principale ville
de l’île où on trouve une statue (ratée) à la gloire de son quatrième enfant et un musée dédié.
A la maison, dans les années 50, pas d’eau, ni électricité.
A 6 ans, sa mère décède d’une attaque cardiaque. Son père,
alcoolique et violent, décide de mettre ses rejetons à l’orphelinat catholique. Rébellion,
tentatives de fugue: elle le vit
très mal. Les mères supérieu31 décembre 1954
res multiplient les brimades,
Naissance à Madère.
les humiliations et les coups
5 février 1985
de règles. Dolorès Aveiro y est
Naissance de Ronaldo.
retournée des années plus
2005 Son mari meurt.
tard. Elle dit qu’elle parMai 2018 Mère
donne, imprégnée encore
courage, Michel Lafon.
aujourd’hui de son éducation
26 mai 2018 Finale
chrétienne. «Ma jeunesse
Real Madrid-Liverpool
était une souffrance, mais jamais je n’ai cessé de croire en
Dieu.» Chez elle, à Madrid, où elle habite dans une chic résidence sécurisée près de son fils, les représentations de saints
sont en bonne place, Fatima en tête. Elle a toujours suivi son
fils, habitant avec lui à Lisbonne pendant sa formation au
Sporting puis dans la grisaille de Manchester où il a connu la
gloire. Abandonnée elle-même, elle met l’amour et l’union
de sa famille avant tout, prête à sortir les griffes si une question
sur son attaquant préféré lui déplaît. Elle a cette formule, qui
dit tout d’elle et peut-être aussi de la détermination incroyable
du Merengue: «Les gens de ma famille ont beaucoup souffert
et ils ont souffert d’avoir souffert.»
A l’orphelinat, Dolorès Aveiro est persuadée qu’elle serait malgré tout plus heureuse près de son père. Grave erreur. S’il accepte son retour à la maison, il s’est remarié avec une femme
qui a aussi cinq enfants. L’ambiance est volcanique. Traitée
comme Cendrillon, la petite fille est souvent battue ou attachée à son lit par sa belle-mère. La famille survit à douze dans
un trois-pièces insalubre. L’enfant doit arrêter l’école à 13 ans
et se mettre à tresser des paniers en osier. A peine majeure, elle
rencontre un garçon, ils flirtent, il est gentil et son père l’oblige
à se marier pour qu’elle débarrasse le plancher. Il y a quelque
chose de Sans famille, le roman d’Hector Malot dans tout ça.
Dès que l’on pense que ça va s’arranger, une nouvelle douleur
survient. Le couple s’installe à Funchal, a deux enfants, Dolorès n’est plus frappée par personne. Mais son compagnon,
joyeux, est appelé par l’armée et envoyé en Angola pour les
guerres coloniales portugaises. Il en revient amorphe, détruit,
incapable de travailler et de s’intéresser aux autres. Leur union
se délite jusqu’à son décès en 2005.
La «mère courage», le surnom qu’elle s’est donnée, tombe par
hasard enceinte de CR7 à 30 ans. Elle pense à avorter, renonce,
l’appelle Ronaldo en hommage à Ronald Reagan parce qu’elle
trouvait que le président américain avait l’air d’un homme dur
et sûr de lui. La roue tourne définitivement lorsque son fils touche ses premiers salaires et lui achète une maison. Pendant
des années, Dolorès Aveiro a tenu un rôle prépondérant, s’occupant de ses trois premiers petits-enfants nés de mères porteuses anonymes. Depuis que CR7 a une femme «officielle» et que
la retraite sportive approche, elle sait que les temps vont changer. Elle souhaite terminer ses jours à Madère où elle s’entend
très bien avec le président régional de centre droit. Heureuse,
face à la mer, dominant les vagues de l’existence, en alma mater, mère nourricière et sans doute, aussi, dévorante. •
Par QUENTIN GIRARD
Photo ROBERTO FRANKENBERG
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