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Libération - 01 06 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VENDREDI 1ER JUIN 2018
2,00 € Première édition. No 11511
www.liberation.fr
EUROPE – ÉTATS-UNIS Trump lance
la guerre de l’acier
OLIVIER CULMANN. TENDANCE FLOUE
Les auteures de Gros n’est pas un gros mot, Eva Perez-Bello et Daria Marx, le 23 mai. PHOTO JÉRÔME BONNET
PAGES 6-7
PLACE
AUX GROS !
Non, les gros
ne sont ni
paresseux, ni
malodorants,
ni obsédés
par les burgers,
ni meilleurs
au lit, ni plus
drôles que
les autres.
Mais oui,
ils sont plus
discriminés.
PAGES 2-5
Mamoudou
Gassama
Héraut
malgré lui
Plongé dans une tempête médiatique,
érigé en «exemple pour l’Afrique», le
«Spider-Man» malien auteur d’un
spectaculaire sauvetage samedi
dernier a rencontré Libé malgré son
agenda désormais surchargé.
PORTRAIT, DERNIÈRE PAGE
Zidane
Le Real,
parce qu’il
s’en va bien
Arrivé en 2016 à la tête du club madrilène, l’ancien numéro 10 des Bleus
quitte son poste en majesté : avec les
Merengues, il aura remporté trois Ligues des champions d’affilée, du jamais-vu dans le foot européen.
DÉCRYPTAGE, PAGES 18-19
Kanye West
Grand walou
gourou
Le rappeur mégalo, qui sort un huitième album ce vendredi, est devenu
un troll tout-puissant sur les réseaux,
une créature de l’Amérique de 2018 oscillant entre agressivité et vacuité.
ANALYSE, PAGE 28
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
GROSSOPHOBIE
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Camisole
On connaissait la discrimination née de la couleur
de la peau, moins la discrimination liée à la forme du
corps. Elle est permanente,
ancienne, diffuse. Mais désormais combattue. S’il y a
une aristocratie en France,
c’est celle des minces, des
fuselés, des filiformes. Les
chiffres, les enquêtes, les
témoignages sont irréfutables: dans la balance des
emplois, des promotions
ou de la visibilité médiatique, les maigres pèsent
nettement plus lourd que
les gros. Quant à la répartition du surpoids dans la société, elle semble tout droit
sortie d’un manuel de lutte
des classes. Dans l’ancien
temps, les riches étaient
plus gras que les pauvres à
cause du prix des aliments.
Quand les famines sévissaient, la rondeur était un
signe de supériorité sociale.
Les canons du corps féminin étaient à l’unisson:
une belle femme était une
femme en chair. L’industrialisation de la nourriture
a inversé les facteurs. La
malbouffe frappe en priorité les mêmes. Les riches
sont obsédés par la minceur, les pauvres abandonnés aux affres du surpoids.
Les «beautiful people»
des magazines ont la peau
sur les os, même si une
escouade d’actrices moins
soumises à la camisole de
la maigreur tendent à
amender la règle. Ainsi la
lutte contre la «grossophobie», un mot désormais entré dans le dictionnaire,
est-elle de toute nécessité.
Les esprits conservateurs et
graveleux ne manqueront
pas de moquer de –grasses– plaisanteries cette extension nouvelle du domaine de la lutte contre les
discriminations. Ce n’est
que mépris ou ignorance.
La dynamique des sociétés
démocratiques est irrésistible. Dès lors qu’on inscrit
au fronton des bâtiments
publics le principe d’égalité, la revendication d’un
égal traitement touche tour
à tour tous les secteurs
de la société. Ceux qui
étaient négligés, ridiculisés, maltraités par la tradition demandent les uns
après les autres le droit
à la dignité. Les gros
s’y mettent: ce n’est pas
un mince progrès. •
Libération Vendredi 1er Juin 2018
«Nous, les gens
gros, on porte
notre souffrance
sur nous»
Fondatrices du collectif Gras politique, Daria Marx et
Eva Perez-Bello publient un livre sur les humiliations
dont sont victimes les personnes obèses au
quotidien. Elles racontent à «Libé» leur combat pour
que la société cesse de les mépriser, voire de les nier.
INTERVIEW
Recueilli par
VIRGINIE BALLET
Photo JÉRÔME BONNET
C’
est la boulangère qui demande: «Vous êtes sûre de
vouloir ce croissant ?» Ou
le quidam non sollicité qui gratifie
de ses conseils nutritionnels. Les
«grosse vache» et autres douceurs
balancées sans ménagement…
Autant d’agressions qui ne sont que
la partie émergée d’une discrimination souvent banalisée, voire
niée : la grossophobie. Avec Gros
n’est pas un gros mot : chroniques
d’une discrimination ordinaire (1),
Daria Marx, 37 ans, et Eva PerezBello, 32 ans, cofondatrices en 2016
du collectif antigrossophobie, féministe et queer Gras politique, espèrent faire la peau à cet «ensemble
d’attitudes hostiles et discriminantes à l’égard des personnes en
surpoids». Selon les derniers chif-
fres de l’Organisation mondiale
de la santé (OMS), 15% des adultes
français sont obèses. Mêlant témoignages et données scientifiques,
économiques et sociologiques,
l’ouvrage envoie bouler les périphrases politiquement correctes:
oui, elles sont grosses. Mais non,
elles ne diront pas combien elles
pèsent, même si la question leur
est systématiquement posée. Après
tout, qu’est-ce qu’un chiffre change
à leur discours, aux oppressions
qu’elles dénoncent ? Aux égouts,
aussi, les clichés et autres idées reçues: non, les gros ne sont ni paresseux, ni malodorants, ni obsédés
par les burgers, ni meilleurs au lit,
ni plus drôles que les autres… Un
an après la publication du livre témoignage très relayé de Gabrielle
Deydier, On ne naît pas grosse (2),
les auteures rêvent que la parole
continue de se libérer. La leur est
fleurie, pleine de force et d’hu-
mour, souvent rentre-dedans, jamais misérabiliste. Elles répètent
encore et encore les humiliations,
partout, tout le temps : ces trentenaires branchés qui les pointent du
doigt en soirée en leur lançant :
«Ouh, la grosse.» Ces ados qui les
moquent alors qu’elles dînent au
restaurant. Aux malotrus, elles
adressent sans hésiter un doigt
d’honneur. «C’est le tarif minimum», assument-elles en riant. Les
demoiselles au caractère bien
trempé sont déjà allées jusqu’à
prendre en chasse les goujats,
quitte à être verbalement «brutales». A leurs yeux, riposter relève
de la «pédagogie». Mode combat
activé. Objectif? «La révolution», se
marrent-elles.
Le terme «grossophobie» est récemment entré dans le dictionnaire. Qu’est-ce que ça change ?
(Toutes deux lancent un «yes»
enjoué.)
Daria Marx et Eva
Perez-Bello,
le 23 mai.
Eva Perez-Bello: C’est une forme
de reconnaissance. Désormais, on
reconnaît son existence. On ne
pourra plus nous opposer que c’est
une invention farfelue ni ridiculiser
la cause avec des phrases comme :
«A quand la loutrophobie ?»
Comment expliquez-vous ce
déni ?
Daria Marx : C’est comme si la
grossophobie était la dernière dis-
«
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 3
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SOPHIA, 22 ANS, ÉTUDIANTE, PARIS
«LA RECRUTEUSE A FIXÉ MON VENTRE»
«C’était il y a deux semaines. Je cherchais un job d’été. J’ai candidaté pour
un CDD en tant qu’employée polyvalente dans une enseigne qui vend
des glaces. J’ai envoyé un CV, sans photo, et on m’a convoquée pour un
entretien. J’ai déroulé mon expérience professionnelle: à 18 ans, j’ai vécu
à Londres, où je travaillais dans la restauration, puis j’ai continué à faire
des extras régulièrement à mon retour en France. La recruteuse, une
femme mince d’une trentaine d’années, m’a interrompue pour me dire:
“Excusez-moi, mais j’ai quelques doutes sur votre expérience.” Je lui ai
demandé de préciser. Elle m’a dévisagée, a fixé mon ventre et m’a répondu: “Vous êtes au courant qu’il faut être dynamique pour ce poste?”
C’était si brutal, injuste, que j’en suis restée sans voix. On n’était que deux
dans le bureau, sans témoin ni personne pour prendre ma défense. En
sortant, j’étais sous le choc, sidérée. Comment peut-on mesurer la capacité de quelqu’un à travailler ou son dynamisme en regardant son ventre?
J’aurais peut-être dû prendre mes affaires et partir, ou renverser le bureau… Je sais que la loi punit ce type de comportements, mais les poursuivre n’aurait servi qu’à me faire perdre de l’énergie, sans résultat. J’ai
préféré me préserver.»
Recueilli par V.B.
Discrimination
à l’embauche: une
embûche de plus
Si la pratique est
illégale, l’apparence
physique est pourtant le
deuxième motif de refus
d’une candidature
par un employeur.
C
andidater à un emploi quand
on est obèse ou en surpoids,
c’est s’exposer à des remarques désagréables, voire à une attitude hostile. C’est ce que montraient
en février 2016 les résultats du neuvième baromètre du Défenseur des
droits et de l’Organisation internationale du travail sur les discriminations physiques à l’emploi. Ainsi, les
femmes obèses disent être huit fois
plus discriminées en raison de leur
apparence physique que le reste de
la population, quatre fois plus pour
les femmes en surpoids. Pour les
hommes obèses, c’est un peu moins:
ils sont trois fois plus discriminés
que ceux qui présentent un indice
de masse corporelle (IMC) dans la
moyenne. La même étude démontre
que le physique est le deuxième motif le plus répandu de discrimination
à l’emploi, juste derrière l’âge.
Chômeurs. Le sociologue Jean-
crimination acceptable. Nous, les
gens gros, on porte notre souffrance
sur nous. Notre société a du mal
avec cela: il faut être «healthy», «détox», «happy»… On nous renvoie
sans cesse à la volonté, au contrôle,
alors que l’obésité est multifactorielle. C’est compliqué d’établir
des généralités. Des facteurs génétiques, sociaux, environnementaux
entrent en jeu, de même que le vécu
dans l’enfance, l’éducation, etc. On
n’est pas du tout dans l’angélisme,
on sait très bien que ce n’est a priori
pas bon pour nous. On voudrait
juste inviter tous ceux qui nous renvoient à la volonté, qui nous exhortent à maigrir, à s’intéresser vraiment à ce qu’est l’obésité. Et qu’on
cesse d’être soupçonnés d’être de
«mauvais gros» quand on ne fait pas
de régime.
Vous faites état des difficultés
à se vêtir. C’est un enjeu important ?
D.M. : Clairement, si vous me lâchez à poil dans Paris aujourd’hui,
je suis dans la merde pour me rhabiller… En Angleterre, on trouve
aisément des vêtements en taille 50
dans les magasins. En France, le 44
est déjà considéré comme une
grande taille, alors Suite page 4
François Amadieu pratique depuis 2004 des testings, ces envois de
faux CV aux entreprises, pour mettre
en lumière ces discriminations: «Les
personnes obèses ou en surpoids sont
particulièrement pénalisées dans les
emplois directement en contact avec
les clients, notamment les hôtesses
d’accueil.» La discrimination est
moindre sur certains emplois de bureau «peu qualifiés et sans contact
avec la clientèle», mais plus forte
chez les cadres car pour ces postes,
«la photo est systématiquement
jointe à la candidature». Il en résulte une surreprésentation des personnes grosses parmi les chômeurs
et les milieux à faibles revenus. La
grossophobie à l’embauche est pourtant illégale. La loi de 2001 sur la
lutte contre les discriminations, modifiée à plusieurs reprises, liste une
vingtaine de motifs de discrimination, dont l’apparence physique. Un
salarié ou un candidat à un emploi,
un stage ou une formation peut se
tourner vers les syndicats, les délégués du personnel ou encore le Défenseur des droits pour intenter une
action en justice. Si la discrimination est reconnue par la justice, l’employeur risque jusqu’à trois ans de
prison et 45 000 euros d’amende.
Par ailleurs, une entreprise
condamnée pour discrimination depuis moins de cinq ans se voit privée
d’accès aux marchés publics.
Tri. Voilà pour la théorie. Dans les
faits, cette loi a très peu d’effets.
«Beaucoup de gens ignorent la loi, il
y a souvent un manque de preuves et
jusqu’à présent il y a une grande
tolérance à l’égard de ces discriminations, même si les choses commencent à changer», explique JeanFrançois Amadieu. Pour le sociologue, il faut s’attaquer au problème à
sa source, en modifiant les pratiques
en matière d’embauche. «C’est un
vrai scandale qu’on admette encore,
en France, qu’il y ait des photos sur
les CV !» s’indigne-t-il. Il appelle à
généraliser le CV anonyme, qui était
entré dans la loi en 2006 avant d’être
abandonné en 2015. Passé l’étape du
tri des candidatures, Jean-François
Amadieu préconise encore d’introduire des étapes «impersonnelles»
dans le processus de recrutement,
comme le test de compétences,
avant d’arriver à l’entretien: «En s’attaquant de cette manière à la question des discriminations au travail,
on rend service à toutes les populations touchées.»
TIMOTHÉE DE RAUGLAUDRE
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4 u
ÉVÉNEMENT
que la femme
française moyenne fait du 42-44…
E.P.-B. : Il existe des marques qui
proposent des grandes tailles, mais
sur Internet. Même ceux, comme
H & M, qui avaient des rayons spécialisés, les ferment petit à petit.
On ne rentre tout simplement pas
dans leur plan marketing. Si le problème se limitait à trouver de belles
fringues, ce serait un moindre mal.
Quand bien même je dégote un joli
short, les tensiomètres ne seront
toujours pas à ma taille, de même
que les tables médicalisées… Je serai toujours plus précaire, j’aurai
toujours des troubles alimentaires,
je devrai toujours activer un radar
pour savoir où m’asseoir dans
les transports sans prendre des
coups de coude ou des remarques
désobligeantes…
Vous vous revendiquez «grosses». Avez-vous toujours été à
l’aise avec cet adjectif ?
D.M.: Je n’aime pas qu’on me qualifie d’obèse, c’est un terme médical,
Suite de la page 3
seuls les médecins sont légitimes
à l’employer. Pour autant, assumer
n’a pas toujours été facile. Plus
jeune, je disais plutôt «ronde, pulpeuse, bien en chair»…
E.P.-B.: Je déteste ces termes. Je ne
suis pas un fruit !
D.M.: On a tellement utilisé le mot
«grosse» pour nous faire du mal
que c’est compliqué de se le réapproprier. Je n’ai pu le faire qu’à partir du moment où j’ai commencé à
développer une conscience féministe, vers mes 18 ans. J’ai réalisé
que oui, j’étais grosse, mais que cela
ne devrait rien changer à mes
droits.
Comment avez-vous pris conscience de ce qu’était la grossophobie ?
D.M.: J’ai toujours été grosse, mais
je n’ai jamais compris pourquoi
j’étais discriminée. A l’âge de 18 ans,
j’ai rejoint l’association Allegro Fortissimo, fondée en 1989 par l’actrice
et activiste Anne Zamberlan, la véritable pionnière en France [morte
Libération Vendredi 1er Juin 2018
en 1999, ndlr]. Disons qu’on était
plus dans un esprit de rassemblement, sans réelle dimension politique ou militante. Il s’agissait de
se faire du bien, ce qui est déjà pas
mal, mais j’avais envie de plus. Puis,
quand je me suis engagée dans le
féminisme, la concomitance m’a
frappée.
Pourtant, vous déplorez que
votre combat soit très peu porté
par les principaux collectifs et
associations féministes…
E.P.-B. : La grossophobie n’intéresse personne. Seule une poignée
d’associations nous ont fait part
de leur soutien, plutôt des collectifs
«de niche», qui représentent des populations stigmatisées, loin d’un féminisme blanc, bourgeois, mince,
valide…
D.M.: Quelque part, pour les principales associations, les grands
combats sont plutôt des questions
comme l’IVG. Elles ne se rendent
pas compte que la grossophobie
est un réel problème au quotidien.
Un médecin qui
me faisait passer
une échographie
vaginale a lancé:
«On ne voit rien
dans votre truc
avec tout ce gras,
c’est comme
dans une caverne.»
Daria Marx
Qui se traduit souvent par des
discriminations au travail, dénoncées par le Défenseur des
droits (3) ou le sociologue JeanFrançois Amadieu (4)…
D.M.: J’ai pris le parti de désamorcer d’emblée ce type de situations
en entretien en disant: «Je sais que
cela ne se voit pas, mais je suis hyper
Angela, prof de yoga à Manatthan, aide une de ses élèves à effectuer la posture d’inversion. PHOTOS SARA NAOMI LEWKOWICZ
dynamique.» Je sais que c’est dans
leur tête, pour avoir souvent entendu : «Vous êtes capable ?»
Il y a peu de témoignages d’hommes dans le livre. Pourquoi ?
E.P.-B.: Je pense qu’ils n’en sont pas
victimes de la même manière. La
souffrance est similaire au niveau
personnel, mais les oppressions systémiques concernent beaucoup
plus les femmes: la pression sur leur
corps de manière générale est indéniable. Les chiffres sont édifiants.
Il y a autant de mecs que de nanas
grosses, en revanche, les opérations
de chirurgie bariatrique concernent
les femmes à 80%. Pour ce qui est
du marché du travail, les femmes
grosses ont huit fois plus de risques
d’être discriminées, contre trois
chez les hommes.
Vous militez aussi contre la
grossophobie médicale, qui est
le point de départ de la naissance de Gras politique.
D.M. : Clairement. Je suis sortie
traumatisée de mes trois dernières
Sur les murs de la salle de yoga, des motivational
A New York, du yoga loin des regards pesants
Dans la ville américaine,
un cours est dédié
aux femmes grosses
afin qu’elles fassent les
exercices à leur rythme
et se sentent à l’aise.
S
ur les murs parme, il y a
ces fameuses motivational
quotes : «Sois ce que tu
aimes», «Pense toujours que quelque chose de merveilleux va bientôt
arriver». Musique douce, odeurs
d’huiles essentielles d’agrumes,
une dizaine de tapis de sol et de
couvertures mexicaines disposés
des deux côtés de la pièce: le cours
de yoga «Thick and Fit» (littéralement «épais et en forme») débute,
ce mercredi soir, au huitième étage
d’un immeuble en plein cœur de
Manhattan. «Aujourd’hui, on va
travailler sur les postures d’inversion, annonce la prof de yoga, Angela. Si vous ne vous en sentez pas
capable, aucun problème. Vous en
avez la force, mais votre cerveau ne
le sait peut-être pas encore.» En face
d’elle, une dizaine de femmes de
tous âges, noires en majorité, dodues ou de forte corpulence, ont
pris place sur les tapis.
RESTER ACTIF
Dans la ville la plus peuplée des
Etats-Unis, on trouve également
des cours de danse du ventre,
de hip-hop, des cercles de parole,
des centres thérapeutiques ou de
nombreuses boutiques de vêtements qui s’adressent spécifiquement aux personnes en surpoids. Le
cours de yoga «Thick and Fit» est
dans la droite ligne du mouvement
américain Fat Acceptance («l’acceptation des gros») ou sa variante, la
«Size Acceptance», la tolérance visà-vis de tous, quel que soit leur tour
de taille. Et qui vise à permettre
à chacun de s’épanouir, d’être bien
dans son corps, de rester actif, sans
promouvoir des régimes. Ces derniers connaissent un taux d’échec
dans 95 % des cas, rappelle la National Association to Advance Fat
Acceptance (Naafa). Cette organisation pionnière contre la grossophobie, fondée à New York en 1969,
est en première ligne dans la lutte
contre les discriminations dont
sont victimes les gros aux EtatsUnis, notamment à l’emploi ou
dans leur prise en charge médicale.
«Quand je vais voir le médecin parce
que j’ai un rhume, la seule chose qu’il
trouve à me dire, c’est qu’il faut que
je perde 30 kilos», témoigne la
fondatrice de l’association Curve
Appeal, Elle Swoope, qui organise
entre autres ce cours de yoga.
Aux Etats-Unis, 40 % de la population adulte est obèse, le
plus fort taux des pays de l’OCDE
et en constante augmentation.
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
consultations gynécos… Comment
je fais pour me soigner ? Pour voir
un médecin qui ne soit pas dégueulasse avec moi ? Alors que j’allais
faire remplacer mon stérilet, une
spécialiste m’a d’abord dit ne
pas être sûre que la table puisse
supporter mon poids. Elle a ajouté:
«Pour les gens dans votre état, c’est
150 euros.» Près du double du tarif.
Il y a cette autre médecin, qui me
faisait passer une échographie vaginale et a lancé: «On ne voit rien dans
votre truc avec tout ce gras, c’est
comme dans une caverne.» C’est un
réel parcours du combattant de
trouver des médecins qui ne soient
pas maltraitants. Je n’ai aucun
souci avec le fait d’évoquer mon
poids avec un médecin, mais je refuse d’être humiliée.
E.P.-B.: J’ai été malade comme un
chien pendant trois ans. Je ne gardais rien, je vomissais absolument
tout. Mais mon médecin était ravi
parce que j’avais perdu du poids. Je
lui décrivais mes douleurs abdo-
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minales, et je suis persuadée qu’il
mettait ça sur le compte de la malbouffe… Ce n’est que trois ans plus
tard qu’on s’est aperçu que ma vésicule biliaire était archipourrie.
D.M. : La question de la maternité est cruciale. Chez les femmes
grosses, c’est encore plus violent
que chez les femmes normées :
«Vous allez tuer votre enfant», «il
sera difforme»… Personnellement,
je ne veux pas avoir d’enfant parce
que je refuse d’être malmenée pendant neuf mois. J’en ai trop chié, je
ne veux pas foutre en l’air le travail
que j’ai fait sur moi.
E.P.-B. : Moi qui suis gouine et infertile, la question ne se pose même
pas : je n’ai pas droit à une PMA
[procréation médicalement assistée]
à cause de mon poids.
Quid de la visibilité des corps
gros ?
D.M.: Il n’y a pas de gros à la télé, on
n’a aucun modèle. Quand on parle
des gros, c’est soit parce qu’ils
doivent maigrir pour survivre, soit
pour se moquer, soit pour les réduire à leur obésité: on ne verra jamais un reportage sur un charpentier gros qui ferait super bien son
métier, dans lequel on ne parlerait
pas de son poids… On représente
plus de 15% de la population, mais
on ne nous voit pas.
E.P.-B. : Comme si le corps gros
n’avait pas droit de cité.
Concrètement, comment lutter
contre la grossophobie ?
D.M. : On aimerait travailler avec
les institutions, le ministère de la
Santé, le Défenseur des droits…
Pour que cette discrimination soit
prise en compte en tant que telle.
A l’heure actuelle, la loi punit la
«discrimination en raison de l’apparence physique», mais ce n’est pas
assez précis. On voudrait aussi
encourager ceux qui en souffrent
à porter plainte ou à parler de ce
qu’ils ont vécu. Le problème du
peuple des gros, c’est qu’on est
tellement habitués à fermer notre
gueule pour essayer de devenir invi-
“Fuck it, j’ai le droit de manger en
public. Fuck it, j’ai le droit de porter
ce short.”»
«ENTRAIDE»
quotes pour encourager des femmes en mal de confiance en soi.
A New York, si la courbe est bien plus
basse, elle suit la même tendance:
on comptait 25,5% d’obèses en 2017,
contre 9,3% en 1990. Dans le pays,
les corps gros sont beaucoup plus visibles qu’en Europe: célébrités qui
assument leurs formes, vitalité des
marques grandes tailles, mannequins «plus size» mis en avant, programmes de télé-réalité qui promeuvent la «body positivity»…
«DE SECONDE ZONE»
Elle Swoope, styliste de mode de
formation, fait la moue. «Pour moi,
tout ça, ce sont des gadgets, des arguments marketing. Ce que montrent ces marques et ces mannequins, c’est le “gros acceptable”, des
tailles 42 ou 44… Il est important de
parler d’acceptation de soi, mais je
voudrais que le discours soit beaucoup plus politique. Quand on est
gros, on est un citoyen de seconde
zone, on n’est jamais assez bien pour
la société. Et moi, je ne suis pas seulement une femme noire, je suis une
grosse femme noire» – aux EtatsUnis, quatre Afro-Américaines sur
cinq sont en surpoids ou obèses.
Mais vivre à New York, où les gens
sont «beaucoup plus ouverts» que
dans son Mississippi natal, l’a beaucoup aidée. Internet aussi: forums
et réseaux sociaux l’ont galvanisée.
«Pendant des années, j’ai couvert
mes bras et mes jambes, même en
plein été, et transpiré comme une
dingue. Mais depuis quelque temps
j’ai décidé de m’en foutre. Je me dis:
Avant d’arriver dans ce cours
de yoga, en septembre, Carsianny, 32 ans, en a testé d’autres.
«Mais je me sentais jugée : j’avais
l’impression que l’apparence y
comptait plus que l’exercice luimême, regrette la jeune fille. On m’a
toujours dit que je ne pourrais jamais rien faire avec mon corps. Cet
espace, où je me sens en sécurité, me
montre que c’est faux. Ici, on partage
les mêmes peurs. Je m’y suis fait
de très bonnes amies, on est une
belle communauté.» Elle Swoope
parle même d’une «culture underground» pour qualifier ce mouvement. «Il y a beaucoup d’entraide :
par exemple, on fait circuler la liste
des médecins qui sont fat friendly,
confirme Marlene Mouttet, qui milite au sein de la Naafa depuis plus
de vingt ans, rencontrée la veille à
sa pause-déjeuner. On fait définitivement partie d’un groupe marginalisé, comme, disons, les transgenres
ou les Latinos.»
Le cours se déroule comme une
séance de yoga traditionnel, avec
des enchaînements de postures. On
voit des sourires, des ventres, des
courbes, des fesses. Des femmes de
Botero, en brassière et collants lycra, font la montagne, la chaise, le
chien tête en bas, le guerrier ou l’enfant. Les gestes sont peut-être un
peu plus lents et l’instructrice plus
encourageante. «Yes girl!» «Tu y es
presque!» Une jeune femme tente la
posture d’inversion, guidée par une
autre –tête en bas, jambes contre le
mur. «Comment t’as fait ça ?» demande l’une, impressionnée. «Avec
ton aide!» lui répond-elle en riant.
«Avoir de la force et dépasser sa
peur : c’est ça, le truc avec l’inversion», ponctue Angela. Qui conclut
la séance : «Merci d’avoir partagé
votre belle énergie dans cette pièce,
n’oubliez pas que vous êtes fortes, et
remerciez votre corps.»
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
sibles qu’on ne porte pas plainte, on
ne fait pas de vagues… On milite
pour redonner du pouvoir aux
concernés, pour agir ensuite avec
les pouvoirs publics. Une première
étape a été franchie l’an dernier,
quand la mairie de Paris a lancé une
campagne «Grossophobie, stop».
On a aussi pour projet de rédiger des
chartes: du patient obèse, du médecin, du patron, de la représentation
dans les médias… Il y a un réel
problème d’iconographie dans la
presse : on est systématiquement
représentés comme des troncs, des
ventres, ou de dos.
E.P.-B.: Il est temps de réaliser que
cela peut être très grave: un enfant
de 11 ans harcelé à l’école à cause de
son poids s’est pendu l’an dernier.
La grossophobie devrait être intégrée dans la prévention du harcèlement dans les établissements
scolaires. A notre échelle, on mène
des actions de sensibilisation. C’est
drôle, d’ailleurs, de constater que
les mômes sont hyper réceptifs, et
u 5
que les conneries viennent plutôt
des adultes.
Vous dites dans le livre vouloir
un armistice avec votre corps.
Y êtes-vous parvenues ?
D.M. : 98 % du temps, oui. Bien
sûr, je préfère qu’on ne me prenne
pas en photo en contre-plongée,
comme beaucoup de gens, mais si
on voit mon ventre, c’est juste que
j’ai du ventre et puis c’est tout.
E.P.-B.: Il y a des jours plus compliqués que d’autres, évidemment,
mais je crois que je suis en paix avec
mon corps. J’ai arrêté de rêver du
jour où je maigrirais. •
(1) Flammarion (Librio), 128 pp., 5 €.
(2) Editions Goutte d’Or, juin 2017.
(3) «Le physique de l’emploi», neuvième
édition du baromètre du Défenseur des
droits et de l’Organisation internationale
du travail (OIT) sur la perception des discriminations dans l’emploi, février 2016.
(4) La Société du paraître : les beaux, les
jeunes et les autres, éditions Odile Jacob,
septembre 2016.
Obésité mondiale: la
pollution suspectée
Précarité, manque
d’infos, génétique,
environnement…
Les facteurs de surpoids
sont multiples.
L’
obésité, plaie mondiale ?
D’un point de vue sanitaire, assurément. Un
dixième de la population est
aujourd’hui obèse, et la situation
risque d’empirer avec le basculement des Asiatiques qui, en se
sédentarisant et en modifiant
leurs habitudes alimentaires,
pourraient prendre de plus en
plus de poids. Pour autant, selon
une étude publiée en 2017 dans la
revue médicale américaine New
England Journal of Medicine, pour
la première fois en France, on a assisté à une évolution positive, avec
une courbe stable. Contrairement
aux Etats-Unis, où le nombre de
personnes en surpoids a bondi de
plus de 10 points en trente ans
(passant de 16 % à 26,5 %), la
courbe française de surpoids est
en voie de stabilisation : 49 %
des adultes l’étaient en 2015,
contre 49,3 % en 2006. Et quand
on regarde plus près, le surpoids
des enfants est lui aussi stable,
avec 16,9 % des 6-17 ans en
surpoids en 2015 et 3,9 % obèses,
contre 17,6 % et 3,3 % en 2006.
De fait, quand on interroge des
spécialistes en matière d’obésité,
deux constats reviennent systématiquement. D’abord, la question
des inégalités sociales ; c’est elle
qui est le carburant de cette montée en puissance de l’obésité. Parce
qu’avoir une alimentation équilibrée coûte cher. Et que les messages de santé publique ne passent
pas auprès des classes défavorisées. Ils semblent en tout cas avoir
bien plus d’impact dans les couches aisées de la population. «Il
faut avoir la tête libre de contraintes pour gérer ces risques», note
un professeur de santé publique.
Ainsi, en France, 12,7% des enfants
de cadres sont en surpoids ou en
situation d’obésité, quand 20% des
enfants d’employés et 21,5% pour
ceux des ouvriers sont concernés.
Autre problème soulevé: l’obésité
est à l’origine de plusieurs types de
maladies métaboliques, cardiovasculaires, ostéo-articulaires et respiratoires. Ainsi, le diabète est
l’une des conséquences les plus répandues du surpoids. Et plus particulièrement le diabète de type 2,
également appelé diabète gras. Il
y a aussi un risque plus élevé de
maladies cardiovasculaires: insuffisance cardiaque, apnée du sommeil, sans oublier l’hypertension
artérielle. Enfin, l’arthrose est
l’une des conséquences les plus
fréquentes de l’obésité. Maladie
chronique, elle provoque des douleurs articulaires dues, comme on
le devine, à une usure précoce des
articulations. Dans le cas de l’obésité, ce sont celles du bas du corps
qui en souffrent le plus.
Pour autant, rien n’est linéaire. Et
tout est multifactoriel. Depuis
quelque temps –si on laisse de côté
les composantes génétiques de
chaque individu qui ont évidemment un rôle clé–, des spécialistes
de santé publique s’intéressent de
plus en plus à l’environnement. Et
l’une des pistes actuellement privilégiée est la pollution: celle-ci
serait pourvoyeuse d’obésité car
nous stockons les polluants,
y compris atmosphériques, dans
nos cellules adipeuses. Un facteur
de risque auquel sont exposées en
premier lieu les populations les
plus précaires.
ÉRIC FAVEREAU
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6 u
MONDE
Libération Vendredi 1er Juin 2018
Etats-Unis-UE
Acier
trumpé
Après l’annonce par les Américains,
jeudi, de l’application de tarifs douaniers
sur l’acier et l’aluminium importés du Vieux
Continent, Bruxelles a déclaré vouloir
prendre des «contre-mesures».
Par
VITTORIO DE FILIPPIS
P
arce qu’il est imprévisible,
sus ceptible
de
dire
aujourd’hui l’inverse de ce
qu’il déclarait haut et fort hier,
beaucoup espéraient que Donald
Trump effectue, avant que n’expire
l’ultimatum de sa menace, une belle
pirouette. En vain. Le secrétaire
américain au Commerce, Wilbur
Ross, a annoncé jeudi que les EtatsUnis allaient appliquer à partir de
ce vendredi d’importantes taxes
douanières sur l’acier et l’aluminium importés de l’Union européenne. Les Etats-Unis ont donc
décidé de ne pas prolonger l’exemption temporaire accordée à l’UE jusqu’à jeudi minuit et vont mettre en
place des taxes de 25% sur l’acier et
de 10% sur l’aluminium (contre 3%
aujourd’hui pour les deux produits).
Le sursis sur ces taxes est également
levé pour le Mexique et le Canada,
ses deux partenaires de l’Alena, l’accord de libre-échange nord-américain, dont la renégociation, entamée il y a dix mois, peine à aboutir.
Au risque de contredire à terme une
croissance mondiale (proche de 4%
cette année contre 5% en 2017) tirée
essentiellement par la vigueur du
commerce international, au risque
de provoquer un début de panique
sur les grandes places financières.
Et de s’enfermer un peu plus, après
le retrait de l’accord de Paris sur le
climat ou la dénonciation du deal
iranien sur le nucléaire, dans un renoncement au multilatéralisme.
Car le repli américain est global,
puisque Washington a en effet annoncé la poursuite de son plan visant à imposer des droits de douanes supplémentaires de 25 % sur
50 milliards d’importation chinoises contenant «des technologies importantes». Le premier acte de la
guerre commerciale est donc acté.
L’hôte de la Maison Blanche entend
sans doute montrer qu’il donne
chair à son slogan de campagne
«America First». Et une telle décision n’est sans doute pas étrangère
à l’approche des élections de mimandat (les midterm) du 6 novembre 2018. «Je tiens une promesse que
j’ai faite pendant la campagne»,
avait déclaré début mars Donald
Trump lors de l’annonce de son intention de taxer l’acier et l’aluminium européens. Le secteur sidé-
rurgique, l’un des piliers historiques
de la puissance américaine, est utilisé comme le porte-drapeau de sa
politique protectionniste.
Déjà en 2002, l’administration Bush
avait temporairement imposé des
taxes sur l’acier importé pour sauver plusieurs entreprises sidérurgiques américaines menacées de
faillite. Avec, pour résultat, un impact pour le moins limité sur la préservation des emplois américains.
Depuis son arrivée au pouvoir, et
même lors de sa campagne électorale, le président américain a régulièrement pointé l’Allemagne, martelant que les voitures allemandes
étaient bien plus nombreuses aux
Etats-Unis que ne le sont les véhicules «made in USA» en Europe.
Certes, pour l’instant, les importations de voitures assemblées sur le
Vieux Continent ne sont pas encore
directement concernées. Mais
Washington n’en démord pas :
les 65 milliards de dollars d’excédent commercial de l’Allemagne visà-vis des Etats-Unis sont insupportables pour l’économie américaine.
A bon entendeur, le dossier automobile pourrait bien être un prochain
acte de l’escalade commerciale avec
l’Europe. Le gouvernement allemand a d’ailleurs prévenu jeudi que
la réponse à «l’Amérique d’abord»
sera «l’Europe unie».
TORSES BOMBÉS
En attendant, les Etats-Unis, plus
gros importateurs d’acier et d’aluminium au monde, enregistrent un
déficit commercial global avec le
reste du monde de quelque 570 milliards de dollars. Et l’impact des rétorsions américaines affectera bien
évidemment le Canada (16 % des
importations), principal fournisseur d’acier aux Etats-Unis, mais
aussi le Brésil (13%), la Corée du Sud
(9 %) ou le Mexique (9 %).
Les Européens, eux, exportent environ 5 milliards d’euros d’acier et
1 milliard d’euros d’aluminium chaque année vers les Etats-Unis. La
France ? Elle a vendu 467 millions
d’euros d’acier et 229 millions
d’euros d’aluminium en 2017. Mais
les deux pays de l’UE les plus présents sur le marché américain sont
l’Allemagne (3% des importations
d’acier, soit 1,5 milliard d’euros) et
l’Italie (pour 700 millions d’euros).
«Nous serons aussi stupides que les
Américains, avait prévenu en mars
le président de la Commission européenne, Jean-Claude Junker. Nous
allons mettre en place des contremesures concernant les droits d’importation de produits américains.»
Jeudi, peu après l’annonce de
Washington, qui était pressentie ces
derniers jours même si certains
Européens espéraient encore l’imposition de quotas à l’exportation
plutôt que des tarifs douaniers, le
président de la Commission européenne a déclaré : «L’Union européenne ne peut pas rester sans réagir. […] Ce qu’ils peuvent faire, nous
sommes capables de faire exactement pareil.» Chacun bombe donc
le torse, prêt à en découdre. L’Europe mettra donc à exécution sa
menace de taxer les produits agricoles, comme les jus d’orange, le
beurre de cacahuètes ou encore le
bourbon ou encore les produits industriels comme les jeans et les
Harley-Davidson. Dès jeudi soir, le
Canada a annoncé qu’il ripostait en
imposant 16,6 milliards de dollars
canadiens de taxes punitives.
Selon Washington, le montant des
droits de douane infligés à l’acier et
l’aluminium européens à partir de
ce vendredi a été calculé à partir du
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
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Le gouvernement
allemand
a prévenu
que la réponse
à «l’Amérique
d’abord» sera
«l’Europe unie».
pour le moins perfectibles et une
Amérique de Trump prête à tourner le dos à tout ce qui ressemble
de près ou de loin à ces lieux censés
construire des compromis. Entre
ces deux visions, protectionnisme
et bilatéralisme contre multilatéralisme, la bataille semble désormais
engagée.
«PALABRES INFINIES»
Donald Trump, jeudi
à Houston.
PHOTO EVAN VUCCI. AP
taux d’utilisation des industries de
l’acier et de l’aluminium des EtatsUnis. En clair, en taxant de 25 % et
de 10% ces deux matières premières, l’équipe de Trump espère faire
remonter ce taux d’utilisation des
capacités de production à 80% alors
qu’il était de 73 % pour l’acier et
de 39% pour l’aluminium, selon les
chiffres du Département du commerce américain. Les importations
des Etats-Unis des produits d’acier
considérés représentaient 29 milliards de dollars en 2017, celles de
l’aluminium 19 milliards. La raison
invoquée pour mettre en place les
droits de douane additionnels sur
ces deux produits? La sécurité nationale, conformément à la sec-
tion 232 du Trade Expansion Act
de 1962. De quoi faire lever plus
d’un sourcil dubitatif. Il se justifiait
jusqu’à présent en cas d’importations importantes en provenance de
pays n’étant pas considérés comme
des alliés. Se référer à une telle section en dit sur la stratégie internationale de l’actuelle administration
américaine. Elle signe surtout
l’abandon d’une constance de la
«diplomatie Trump»: le soutien à la
libéralisation des échanges depuis 1945, y compris contre l’avis de
son camp républicain.
ISOLATIONNISME
Certes, les institutions fondatrices
de l’ordre international de l’après-
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VOUS
guerre sont en piteux état. L’Organisation mondiale du commerce
(OMC), héritière du Gatt, sur lequel
ont reposé la libéralisation et l’expansion des échanges mondiaux
depuis 1945, ne parvient pas à se remettre de l’échec de Seattle en 1999.
Le Fonds monétaire international
(FMI) et la Banque mondiale sont
depuis longtemps la cible de maintes critiques, émanant désormais
du Nord autant que du Sud. Les
sommets du G7-G20 ne sont plus
que de grands-messes médiatiques.
Pour Trump, renouant avec une
forme d’isolationnisme des EtatsUnis dans le monde, ces lieux de
coordination internationale et de
recherche de régulation (ou de dé-
régulation) ne semblent pas incarner l’appartenance à la «communauté internationale» et à un
multilatéralisme plus protecteur
des intérêts des plus faibles que
peut l’être la négociation bilatérale,
à l’image du rapprochement en
cours avec la Corée du Nord.
Et c’est justement de cette évolution préoccupante pour la gouvernabilité future de la planète qu’il
est question dans la décision de
taxer l’acier et l’aluminium de
ses partenaires occidentaux.
D’ailleurs, les lignes de front semblent tracées entre une refonte du
multilatéralisme, reconnaissant
ainsi que ses formes actuelles
(OMC et autres instances) sont
Les premières passes d’armes se
sont déroulées à Paris, ce mercredi
au sein même de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique). C’est là, en
son siège, que de sérieux accrochages diplomatiques ont eu lieu. Face
aux Américains, les Européens,
Emmanuel Macron en tête, prônent
le multilatéralisme. Une position
que le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, a balayée d’un
revers de main, martelant que l’administration Trump privilégiait les
relations bilatérales. «Nous
n’aimons pas les palabres infinies,
nous préférons les actions bilatérales
pour négocier. Les réunions multilatérales prennent beaucoup de temps
et nous sommes animés d’un sentiment d’urgence», a-t-il balayé.
Des discussions qui pourraient
bien se poursuivre ce vendredi au
Canada lors du G7 des ministres
des Finances, qui se tient à Whistler
(Ouest), et qui va se dérouler «dans
un contexte compliqué et tendu», résume-t-on à Bercy. Le président
français, Emmanuel Macron, a dénoncé «une erreur à plusieurs
égards, car elle répond à des déséquilibres internationaux qui existent de la pire des manières, c’est-àdire en fragmentant et en faisant du
nationalisme économique. Et le
nationalisme, c’est la guerre». L’Allemagne ne manquera pas d’insister sur le fait que le conflit commercial pourrait compromettre la
reprise économique mondiale. Un
point de vue partagé par le FMI et
sa directrice générale, également
présente au G7. Christine Lagarde
alerte depuis des mois contre une
potentielle guerre commerciale
pouvant faire «dérailler» l’économie, qui a tant peiné à redécoller après la crise financière planétaire de 2008. •
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8 u
MONDE
Libération Vendredi 1er Juin 2018
LIBÉ.FR
Trump-Kim : un sommet à sauver
A deux semaines de l’échéance, la préparation de
la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un a
des allures de montagne russe. Il y a moins d’une semaine, le président
américain a annoncé dans une lettre l’annulation unilatérale du sommet, qui devait se tenir le 12 juin à Singapour. Mais depuis cette missive
courroucée, rien n’indique que le sommet ait été véritablement annulé.
Ni qu’il soit maintenu. Les manœuvres diplomatiques se sont intensifiées, pour tenter un sauvetage in extremis de la rencontre. PHOTO AFP
Royaume-Uni:
«Les pro-Brexit sont
en colère, affolés»
Pour le libéraldémocrate Nick
Clegg, ancien vicePremier ministre
britannique,
le Parlement a
encore la possibilité
de s’opposer à
la sortie de l’UE.
Il espère une
alliance avec les
travaillistes proeuropéens.
Recueilli par
AUDE MASSIOT
D
epuis le premier accord conclu en décembre, les négociations entre l’Union
européenne et le RoyaumeUni sur les conditions du
Brexit, prévu pour le 29 mars
2019 à minuit, patinent. En
parallèle, l’opinion publique
britannique se fait de plus en
plus pessimiste sur les conséquences que la sortie de l’UE
aura pour le pays. Dans un
sondage Guardian-ICM publié mercredi, 45 % des répondants estiment que le divorce aura un impact négatif,
particulièrement sur leurs finances personnelles (32 %).
En visite à Paris, le libéral-démocrate Nick Clegg, 51 ans,
profondément europhile et
qui fut vice-Premier ministre
britannique dans la coalition
du conservateur David Cameron de 2010 à 2015, rêve de
faire marche arrière. Dans
cette optique, il est venu en
France rencontrer l’équipe
d’Emmanuel Macron et des
responsables d’En marche.
Prévoyez-vous toujours
d’empêcher le Brexit de
se produire ?
J’adorerais y arriver, mais je
n’ai pas l’autorité nécessaire.
Seulement, il y a des chances
croissantes pour que les parlementaires britanniques
disent non au plan de Theresa
May sur le Brexit. Pour différentes raisons. D’abord, parce
que le Parti travailliste est de ne sait, et surtout pas l’exécuplus en plus mal à l’aise vis-à- tif. Deux ans se sont écoulés
vis du soutien de son diri- depuis le référendum. Malgré
geant, Jeremy Corbyn, à un cela, les membres du gouveragenda politique conserva- nement actuel n’ont toujours
teur : le Brexit. Beaucoup aucune idée des arranged’électeurs travaillistes n’en ments sur les accords douaveulent pas. Le mouvement niers, le marché unique et les
syndicaliste craint les consé- traités commerciaux postquences qu’aura la sortie de Brexit. S’ils n’arrivent même
l’UE sur les salariés et l’indus- pas à s’entendre entre eux,
trie britanniques. Les entre- j’imagine que la période de
prises s’inquiètent des pers- transition va s’étendre sur
pectives de baisse des bien plus longtemps que
échanges commerciaux entre ce qu’ils disent. Le Parti
le Royaume-Uni et son plus conservateur négocie avec
grand marché, l’Europe. Les lui-même, et non avec le
jeunes qui, dans leur majorité, reste de l’UE.
ne veulent pas du Brexit, trou- Un nouveau référendum
vent de plus en plus leur devrait être alors organisé?
propre voie politique. Toutes Oui, parce que les électeurs
ces dynamiques économi- sont souverains. On ne peut
ques, générationnelles et altérer le résultat d’un réfépolitiques, ensemble, pour- rendum que par un autre réraient mener à un refus du férendum. Mais il serait danplan gouvernemental de sor- gereux de l’organiser dans la
tie de l’UE. Les lignes sont en précipitation et dans une attrain de bouger. Les prochains mosphère de colère. Comme
mois et semaines avant le vote en juin 2016, lorsque David
crucial du Parlement, prévu Cameron a organisé le vote
cet automne, vont être très sur le Brexit pour trouver une
importants.
issue à une dispute dans son
Les parlementaires ont-ils propre parti.
le pouvoir de stopper Dans une tribune, vous
le Brexit ?
dites que les pro-Brexit
Ils peuvent dire oui ou non sont en train de paniquer.
au plan qui leur est présenté C’est-à-dire ?
par le gouvernement. De plus Le ton que les personnes
en plus d’élus de différents utilisent est souvent plus
partis ont de sérieux doutes révélateur que les mots qu’ils
sur la capacité de l’exécutif choisissent. En politique,
à établir, d’ici cet automne, normalement, les vainqueurs
les détails de la sortie de l’UE sont confiants, mais les proet de la future relation du Brexit, eux, sont en colère, afRoyaume-Uni avec l’Union. folés. Ils essayent de rejeter la
Bien sûr, si le
faute sur n’imParlement reINTERVIEW porte qui. Ils le
jette le profont parce qu’ils
gramme de Theresa May, cela n’ont pas de réponses aux
provoquera d’importants problèmes posés par le Brexit
bouleversements politiques. et que les gens commencent
Cela créerait une paralysie à s’en rendre compte. Le dédes relations entre le gouver- bat va devenir plus acerbe
nement et le Parlement. Mais dans les prochains mois.
c’est le fonctionnement nor- C’est inquiétant, mais c’est
mal d’une démocratie.
aussi une opportunité pour
Theresa May envisagerait nous, car cela révèle que le
de différer le Brexit à 2023. momentum politique n’est
Qu’en pensez-vous ?
plus en leur faveur.
C’est 2023, demain ce sera Le référendum du Brexit
2024. Puis 2027. Personne a mis en lumière les
Nick Clegg, en Ecosse, en avril 2015. PHOTO DOMINIC LIPINSKI. PA. AP
inégalités structurelles au
Royaume-Uni. Le gouvernement Cameron, dont
vous étiez le vice-Premier
ministre, en est-il en partie responsable ?
C’est ce que beaucoup de
tenants de la gauche disent.
Mais il n’y a aucune preuve
que ce soit le cas. Les inégalités sont restées au même
niveau entre 2010 et 2015. Le
chômage, notamment pour
les femmes, a diminué.
Comme le reste du monde
occidental, nous étions
en train de nous rétablir de
la catastrophe financière
de 2008. Cette crise a laissé
de profondes cicatrices dans
la société. Cela n’a pas été
inventé par mon gouverne-
ment. Nous sommes arrivés
pour faire le ménage. Mais
vous ne pouvez pas construire un énorme centre
financier avec d’immenses
responsabilités, comme l’a
fait le Royaume-Uni, et ne
pas réguler le système bancaire, ce que n’ont pas fait les
deux gouvernements travaillistes de Tony Blair [19972007] et de Gordon Brown
[2007-2010]. Cela nous a explosé à la tête. L’argent des
contribuables a dû être utilisé pour stabiliser les banques. Comme le reste de l’UE,
nous avons dû faire des économies. Nous nous en sommes bien sortis.
The Observer évoque la
création d’un nouveau
parti centriste. Pourriezvous en faire partie ?
J’ai eu une belle carrière politique. Il n’est pas question de
mes ambitions. Mais il y a de
grandes chances pour que
dans les prochains mois, la
prochaine année, on voie la
scission d’un groupe du Parti
travailliste. Beaucoup de parlementaires du Labour ne
veulent pas du tout voir
Jeremy Corbyn devenir
Premier ministre. Ce n’est
pas tenable. Cette scission est
donc possible. S’ils sont
audacieux, fidèles à l’UE et
prêts à mettre en place de
profondes réformes constitutionnelles, ils pourraient
réussir à former un large
rassemblement. •
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 9
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LIBÉ.FR
Espagne : Mariano Rajoy en passe
d’être renversé Le chef du gouverne-
ment conservateur, affaibli par la condamnation de son parti dans un procès pour corruption, devrait perdre sa place ce vendredi. Sauf défection de dernière minute,
l’appui des cinq députés du Parti nationaliste basque (PNV)
à une motion de censure socialiste donnera au chef des socialistes, Pedro Sanchez, la majorité absolue pour renverser Rajoy
et prendre automatiquement sa place. PHOTO AP
51%
Stocker le carbone dans les sols, pas si simple
Lancée sur ce constat par l’ex- mauvaises herbes repoussent,
ministre de l’Agriculture l’agriculture de conservation
Stéphane Le Foll, l’initiative fait usage d’herbicides et donc
«4 pour 1000» encourage la souvent de glyphosate», explicaptation de carbone dans que Anne-Laure Sablé, de
les sols, notamment grâce à CCFD-Terre solidaire. Ce mol’agriculture de conservation. dèle, venu du continent améCette méthode fonctionne ricain où près de 50% des tersur trois principes: une cou- res sont cultivées selon ce
verture maxiprincipe de
male du sol, la
labour réduit
AU RAPPORT
rotation des
(compatible
cultures et une perturbation avec les méthodes Monminimale du sol, c’est-à-dire santo), est promu par l’agriune limitation du labour qui culture industrielle qui y voit
permet de capter une plus un moyen de se verdir à peu
grande quantité de carbone. de frais. «L’agriculture de
Le gros problème, c’est que conservation est au cœur des
cette pratique repose large- stratégies de l’industrie agroment sur l’usage du glypho- chimique pour faire perdurer
sate, qui n’est pas vraiment un modèle agricole au nom du
un ami de la biodiversité. climat, mais aussi pour béné«Comme on ne laboure pas les ficier de financements interterres, au moment où les nationaux», attaque le rap-
Egypte Une
baleine bleue
vue en mer Rouge
Satya Amani Bicknell Rothon, une Equatorienne
de 6 ans, va officiellement
avoir ses deux mères reconnues. Mardi, la Cour constitutionnelle équatorienne a ordonné, après six ans de
bataille judiciaire, aux registres d’état civil d’inscrire les
noms des Britanniques Helen
Bicknell et Nicola Rothon à
l’état civil de leur fille née par
PMA en Equateur. Un pas en
avant pour les familles homoparentales du pays, qui jusque-là n’avaient aucune filiation reconnue.
AU SUD
Le Danemark a adopté
jeudi une loi interdisant
le port du voile intégral
islamique (burqa ou
niqab) dans l’espace public, suivant ainsi d’autres
pays européens comme la
France ou la Belgique. Le
projet de loi, porté par le
gouvernement de centre
droit, avait aussi les
faveurs des deux premières forces politiques au
Parlement : les sociauxdémocrates et le Parti populaire danois (populiste,
anti-immigration). A partir du 1er août, toute infraction à l’interdiction
du port du voile intégral
dans les lieux publics sera
donc sanctionnée d’une
amende de 1000 couronnes danoises (134 euros).
Si les infractions sont répétées, l’amende pourra
s’élever à 10 000 couronnes. Pour Amnesty International, «cette interdiction n’est ni nécessaire ni
proportionnée et viole les
droits à la liberté d’expression et de religion».
Le président nicaraguayen, Daniel Ortega,
confronté à des manifestations et des demandes
de démission, a affirmé
mercredi qu’il resterait
au pouvoir. «Le Nicaragua
nous appartient à nous
tous et nous restons tous
ici», a lancé Ortega devant
plusieurs milliers de ses
partisans. C’était la première fois que le président
sandiniste réagissait aux
demandes d’élections anticipées de l’opposition
pour abréger son mandat,
qui court en principe
jusqu’en janvier 2022.
Ortega fait face depuis le
18 avril à une vague de
contestation sans précédent. Des manifestations
lancées par les étudiants,
rejoints ensuite par
d’autres secteurs de la population, ont été réprimées par les forces de l’ordre. Ces heurts ont fait
11 morts mercredi, ce qui
porte à au moins 98 le
nombre de personnes
tuées depuis mi-avril.
Images
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MUSIQUE
LIVRES
VOYAGES
FOOD
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
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Page 38 : Cinq sur cinq /
A nous les petites Anglaises
Page 39 : On y croit /
Moodoïd
Page 40 : Casque t’écoutes ?/
Ovidie
Parc d’abstractions
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
SARAH BOUILLAUD
Equateur Avancée
pour une famille
homoparentale
DU NORD
port de CCFD-Terre solidaire.
Et en encourageant la séquestration du carbone dans
les sols, les Etats céderaient
à la facilité d’une solution qui
nous évite de changer nos
modes de vie, «plutôt que de
s’attaquer à une remise en
cause profonde des systèmes
alimentaires fortement émetteurs en gaz à effet de serre»,
déplore l’ONG. Pourtant,
la capacité même de l’agriculture de conservation à
emprisonner le carbone
durablement est remise en
cause. «Quand un arbre ou
le sol stockent du carbone, ils
le font jusqu’à en être saturés,
puis ils ne font plus qu’en relâcher», rappelle Anne-Laure
Sablé.
NELLY DIDELOT
Les YouTubeurs ont des vues sur la musique
u 41
www.liberation.fr facebook.com/liberation @libe
Page 44 : Jacques Jouet/ Enfer brun et damnation
Page 45 : Rachel Cusk/ Glissements incontrôlés
Page 48 : Juan Rodolfo Wilcock/ «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Envoyée spéciale
à Saint-Florent-le-Vieil
(Maine-et -Loire)
Photo THÉOPHILE
TROSSAT
A
Emmanuel Ruben, à Saint-Florent-le-Vieil, le 18 mai.
Une baleine bleue a été observée pour la première fois
dans la mer Rouge, à l’est
de la péninsule égyptienne
du Sinaï. Ce mammifère, qui
peut atteindre les 30 mètres,
est l’animal le plus grand qui
ait jamais vécu sur Terre.
Dans les années 60, la baleine
bleue a frôlé l’extinction en
raison de sa pêche, désormais interdite. Mais la plus
grande menace pourrait être
le manque de plancton, qui
constitue la base de son alimentation.
Sans-titre, de la série Abstracts, Daisuke Yokota (2015). PHOTO DAISUKE YOKOTA, AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE L’ARTISTE ET DE LA GALERIE JEAN-KENTA GAUTHIER
C’est la part des 13-17 ans américains qui utilisent Facebook. Au réseau social vieillissant de
Zuckerberg, les ados préfèrent de plus en plus
d’autres réseaux sociaux, plus centrés sur les photos et les vidéos, selon une nouvelle étude publiée
jeudi. Les 13-17 ans sont ainsi 85% à utiliser YouTube (Google), 72% Instagram (détenu par Facebook) ou encore 69% Snapchat, selon le sondage
réalisé par le Pew Research Center, basé
à Washington. Le profil des usagers a nettement
changé depuis 2014-2015: le Pew Research Center
comptait alors 71% d’adolescents américains sur
Facebook, qui totalise aujourd’hui 2,2 milliards
d’usagers mensuels actifs.
Agriculture et dérèglements
climatiques sont intimement
liés: les paysans sont les premiers à en pâtir, mais l’agriculture contribue aussi largement aux émissions de gaz à
effet de serre. Ce qui complique la donne, c’est que les
terres cultivées peuvent aussi
être à même de capturer des
émissions de CO2, et d’accentuer le rôle de «puits de carbone» des sols. C’est sur cette
pratique, qui semble parfois
tenir de la solution miracle,
que se penche le dernier rapport de CCFD-Terre solidaire,
publié ce jeudi et que Libération dévoile en exclusivité.
Il suffirait d’augmenter la teneur en carbone dans les sols
de 0,4% par an pour stopper
l’augmentation annuelle de
CO2 dans l’atmosphère.
«Parfois je suis proche
de l’extase
géographique»
Rencontre avec
Emmanuel Ruben
près avoir traversé
l’Europe en train sur
la route des migrants
puis à vélo le long du
Danube, il est venu se poser là, dans
cette bâtisse austère qui surplombe
la Loire épaisse, sirupeuse, aux courants trompeurs. Là, à la limite du
Maine-et-Loire, dans la maison de
Julien Gracq, dont il a lu et étudié
l’œuvre entière, fasciné par un style
qui ne ressemble à aucun autre, romanesque et fiévreux, et une passion du paysage qu’il partage, lui le
géographe. Emmanuel Ruben pourrait entrer dans cette catégorie très
à la mode des écrivains-voyageurs
mais il ne s’y reconnaît pas, préférant le terme de «géographe défroqué» que n’aurait pas renié Louis
Poirier, véritable nom de Julien
Gracq, dont il dirige depuis octobre
la maison de Saint-Florent-le-Vieil,
transformée en résidence pour artistes et écrivains. Un combat quotidien tant la situation financière de
l’association née en 2014, sept ans
après la mort de l’auteur d’Un balcon en forêt, est critique. S’il veut
continuer à laisser les amateurs visiter la magnifique salle des cartes
du Grenier à sel ou accueillir dans
la bibliothèque des auteurs, tels, en
ce jour de mai, Claro et Eleni Sikelianos, le premier lisant des textes
de la deuxième sur Suite page 42
C’est le
week-end
Rendez-vous chaque samedi dans
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
FRANCE
Par
SIBYLLE VINCENDON
D
ans l’arsenal législatif des
dernières décennies, la loi
littoral est une pièce de patrimoine. Voté à l’unanimité
en 1986, sous un gouvernement de
droite, ce texte de défense de l’environnement a souvent fait râler localement, mais il n’a jamais été remis
en cause nationalement. Jusqu’à la
loi évolution du logement et aménagement numérique (Elan). A la
faveur d’un amendement déposé en
commission mi-mai, des députés de
la majorité ont décidé de pratiquer
une entaille dans le monument,
avec le soutien de Julien Denormandie, secrétaire d’Etat auprès du
ministre de la Cohésion territoriale.
Baptisé, pour faire court, l’amendement «dents creuses», du nom que
le BTP donne aux terrains vides entre deux bâtiments, ce texte veut
autoriser les communes côtières à
construire dans les trous.
Libération Vendredi 1er Juin 2018
LOI LITTORAL Attention
au retour de béton
En déposant un amendement autorisant de nouvelles constructions
sur des terrains vides entre deux bâtiments, les députés de la majorité
s’en prennent à un texte fondamental qui assure la protection des
zones côtières.
RÉCIT
«L’APPÉTIT
DES PROMOTEURS»
Avec cette disposition, les parlementaires visent en particulier à faciliter la vie des communes de «la
Bretagne et la Normandie avec leur
habitat dispersé et leur histoire»,
comme l’écrivent poétiquement
dans leur exposé des motifs les
auteurs de l’amendement emmenés
par les députés LREM Hervé Pellois
(Morbihan) et Richard Ferrand (Finistère).
La mesure semble technique, mais
elle peut se révéler lourde de conséquences. Député communiste et
ancien maire de Dieppe (Seine-Maritime) jusqu’en 2015, Sébastien Jumel est «vent debout» contre
l’amendement. «Les dents creuses,
c’est l’appétit des promoteurs», résume-t-il, lui qui les voit loucher
depuis des années sur les huit hectares protégés de sa commune. Audelà de cette menace potentielle,
l’amendement pose aussi le problème de n’être, précisément,
qu’un amendement. Rectifie-t-on
un texte fondateur comme la loi littoral en passant par là? Pour François Pupponi, député PS du
Val-d’Oise, il vaudrait mieux éviter:
«Que l’on puisse discuter des anomalies et des incohérences que comportent la loi montagne et la loi littoral me paraît tout à fait normal,
a-t-il dit en commission des affaires
économiques. Toutefois, il s’agit de
sujets explosifs et il ne me semble
pas bon de décider de dérogations
au détour d’amendements sans
aucune étude d’impact. Je préfère
insister sur ce point, car le jour où il
y aura un problème, vous ne pourrez pas dire que vous n’avez pas été
avertis.» A bon entendeur…
Au demeurant, en suivant les débats
en commission, on perçoit que certains parlementaires de la majorité
ne sont pas loin de s’interroger sur
le risque de faire une bêtise. Le député Gilles Lurton (LR, Ille-et-Vilaine) met en garde ses collègues :
«Nous ne pouvons toucher la loi littoral qu’avec une main tremblante.»
Martial Saddier (LR, Haute-Savoie)
reconnaît qu’«il y a sûrement eu des
blocages excessifs mais, lll
Dans les Côtesd’Armor, en 2016.
PHOTO MÉLANIE
BAHUON. NEUTRAL GREY
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 1er Juin 2018
[«dents creuses», ndlr], affirme-t-il
en commission. Le sens de cet amendement est de permettre de prendre
le Scot [schéma de cohérence territoriale] comme référence de document d’urbanisme et, je le dis de manière très ferme, en aucun cas ça ne
pourrait toucher la bande des 100
mètres.»
CHANGEMENT
CLIMATIQUE
A ce point-là de la discussion, une
explication s’impose. La bande
des 100 mètres est un concept d’arpenteur facile à mesurer et à protéger. Mais outre cette première zone,
explique le député Jimmy Pahun, la
loi littoral définit aussi «les espaces
proches du rivage et les sites de patrimoine remarquables» –deuxième
zone –, et enfin le reste de la commune qui forme la troisième zone.
L’amendement «dents creuses» ne
concerne-t-il que cette troisième
zone, ce fond de commune sans vue
sur la mer? Pas clair. Jimmy Pahun
affirme que son objectif, c’est de
«
«Il s’agit de sujets
explosifs et il ne me
semble pas bon
de décider
de dérogations
au détour
d’amendements. »
François Pupponi
député PS
«clarifier». «Il faut que les Scot protègent les deux premières zones et
nous demandons qu’on accélère leur
élaboration pour qu’ils soient achevés en 2020», dit-il à Libération.
La faiblesse de ce raisonnement,
c’est que ces schémas de cohérence
territoriale sont déjà là. La carte
qu’en a dressée la Fédération nationale des agences d’urbanisme
(Fnau) montre que la France est
quasiment couverte et que les côtes
bretonnes le sont en totalité. «Mais
il y a de tout dans les Scot, nuance
Brigitte Bariol-Mathais, la présidente de la fédération. Certains sont
prescriptifs, d’autres moins.» Ces documents doivent évidemment intégrer la loi littoral, mais comment
pourront-ils servir de garde-fou si
elle change? En s’égarant dans cet
imbroglio, les parlementaires ne se
trompent-ils pas de combat ? S’il
faut modifier la loi littoral, ne vaut-il
pas mieux le faire à cause du changement climatique? L’Institut géographique national dessine désormais sur ses cartes le recul de «trait
de côte» que l’on sait calculer et anticiper. A Soulac-sur-Mer (Gironde),
l’immeuble le Signal a été construit
en 1970 à 250 mètres de la mer.
Aujourd’hui, l’océan est à cinq mètres du bâtiment. Les 74 copropriétaires ont été expulsés en 2014. Ils
attendent depuis une indemnisation, mais aucun texte n’a prévu de
protéger les citoyens de l’érosion
dunaire. Si l’on veut modifier la loi
littoral, commençons par là. •
Carnet
DÉCÈS
Sa famille a la tristesse de
faire part du décès de
Giselle LEGRAND
- LOSNO
- FONDARD
survenu dimanche à 88 ans
suite à une hospitalisation
d’un mois qui ne laissait
aucun espoir.
Durant sa carrière elle a
enseigné dans les lycées de
Nice et de Paris la langue et
la culture espagnole.
L’inhumation aura lieu ce
vendredi 1er juin à 15h45
au cimetière du Père
Lachaise
à Paris (division 90).
«La loi consacre le
principe de libre accès»
L’avocat Sébastien Mabile revient
sur les modifications de la loi
littoral, légitimes en matière
d’éoliennes, mais fustige
l’amendement déposé, qui ferait
prévaloir la volonté des élus
locaux sur celle de la justice.
d’un paysage à peu près préservé. La loi littoral permet aussi de préserver la biodiversité. Les écosystèmes littoraux tels que les dunes fournissent des services considérables et gratuits, par exemple la
protection des côtes contre les événements extrêmes.
Il faut privilégier les solutions naturelles d’adaptation au changement climatique plutôt que des solutions artificielles, comme la construction de digues,
extrêmement lourde et coûteuse pour la collectivité.
vocat spécialisé en droit de l’environnement, La loi a déjà été retouchée plusieurs fois…
Sébastien Mabile rappelle le rôle crucial de Oui. Souvent, cela part d’une question légitime. La
la loi littoral.
loi de transition énergétique de 2015 a par exemple
En quoi la loi littoral est-elle précieuse ?
modifié la loi littoral pour permettre l’installation
C’est un peu un monument national. Elle a été adop- d’éoliennes. Cela pouvait se comprendre car c’est
tée en 1986, un an après la loi montagne, un autre en général sur le littoral qu’il y a le plus de vent. Mais
monument. Elle interdit toute construction et instal- un amendement à la loi Elan, adopté par la commislation nouvelle à moins de 100 mètres du rivage (des sion des affaires économiques de l’Assemblée natiomers, océans et grands lacs) en dehors
nale, entend étendre cette dérogation
des zones urbanisées. Elle a pour but
au solaire photovoltaïque. Alors qu’il
de préserver le patrimoine collectif des
n’y a pas plus de soleil près des côtes
Français et d’éviter qu’il ne soit accaqu’à 3 kilomètres à l’intérieur des terparé et privatisé au profit de quelquesres! Cela mène à quelque chose de très
uns qui ont les moyens de construire
dangereux: si l’emprise foncière d’une
sur cette bande littorale de plus en plus
éolienne est relativement faible, ce
convoitée et chère. Elle consacre le
n’est pas du tout le cas des champs de
principe de l’ouverture au public, de lipanneaux solaires. Et la prochaine
bre accès au rivage, qui est essentiel.
étape peut être l’autorisation de consINTERVIEW truire des parkings dans la bande
Pour éviter ce qui se passe dans d’autres
pays ou dans certaines collectivités
des 100 mètres, à l’arrière des dunes ou
d’outre-mer où la loi ne s’applique pas, comme en des plages, pour y installer des panneaux… A chaque
Polynésie française ou en Nouvelle-Calédonie: accé- fois qu’on touche à cette loi littoral, on ouvre un peu
der au rivage y tient parfois du parcours du combat- la boîte de Pandore, une faille dans laquelle des élus
tant. L’Espagne a adopté une loi sur les côtes tardive- s’engouffrent. De même, vouloir permettre de comment, dans les années 2000, après une urbanisation bler dans les hameaux les «dents creuses», ces espaeffrénée étroitement liée à des scandales de corrup- ces non construits entourés de bâtiments existants,
tion des élus locaux. Cela a aussi motivé la création peut parfois être localement justifié. Mais le gouverd’un parquet national environnement-urbanisme nement veut faire prévaloir la volonté des élus sur
pour mettre fin à toutes ces dérives.
celle de la loi et du juge, notamment la jurispruNotre loi de 1986 a permis d’éviter cela ?
dence du Conseil d’Etat. C’est conférer aux maires
Il suffit d’aller en Corse puis aux Baléares pour voir des petites communes du littoral des pouvoirs qui
les bienfaits de cette loi en termes de paysage, de pré- les dépassent complètement. Cela leur met une
servation du littoral… Et elle n’a pas empêché la pression considérable car des terrains valent parfois
France de devenir la première destination touristi- plusieurs milliers d’euros au mètre carré. Et, en parque mondiale, notamment grâce au tourisme bal- ticulier pour des zones très exposées à des risques
néaire. Elle n’a jamais freiné l’activité économique. naturels tels que les tempêtes dévastatrices, cela exAu contraire, c’est un facteur d’attractivité: si les tou- pose les maires à un risque juridique important.
ristes viennent, c’est parce qu’ils peuvent bénéficier
Recueilli par CORALIE SCHAUB
A
DR
lll avant d’ouvrir la boîte de
Pandore, faisons preuve de prudence, mes chers collègues». Jimmy
Pahun (apparenté Modem, Morbihan) déplore, pour sa part, un
amendement qui «introduit une dérogation sans l’entourer de garanties
suffisantes». Serait-on en train de favoriser le retour des paillotes ? «Je
me demande si cet amendement ne
risque pas d’avoir pour conséquence
d’autoriser la construction de locaux
commerciaux dans la bande
des 100 mètres.»
La bande des 100 mètres, territoire
sacré de la loi littoral. En interdisant
d’y construire, le législateur de 1986
a bloqué une bonne fois pour toutes
les équipements de plages privées,
les immeubles pieds dans l’eau,
bref, toutes les formes de bétonnage
et, d’ailleurs, la Bretagne en a été
une des grandes régions bénéficiaires. Mais sur cet intouchable foncier, le secrétaire d’Etat Julien Denormandie se veut au-dessus de
tout soupçon. «Je voudrais juste être
très clair sur l’amendement 2235
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12 u
FRANCE
Libération Vendredi 1er Juin 2018
LIBÉ.FR
Européennes : Le Pen
rappelle Dupont-Aignan
à la rescousse Si elle n’est
pas vraiment une surprise, la démarche montre une
certaine fébrilité dans le camp de Marine Le Pen.
La présidente du Front national, sous pression, est en
quête d’alliés et souhaite reformer une entente avec
le leader de Debout la France, comme lors de l’entredeux-tours de la présidentielle. PHOTO MARC CHAUMEIL
EPR de Flamanville: encore raté!
Le problème de
soudures détecté
sur le réacteur
pourrait différer
de près d’un an
son démarrage. Un
coup dur pour EDF.
du générateur vers la turbine
électrique. Elles sont longues
de 360 mètres. Et comme
chaque soudure nécessite
cent tours, soit six à huit semaines de travail, la tâche
s’annonce particulièrement
fastidieuse.
taines ont été «détectées tardivement»: «La qualification
des modes opératoires de soudage […] ne respecte pas l’ensemble des règles de l’art»,
écrivait-il. Et ce spécialiste
de la sûreté nucléaire de
pointer «des défaillances humaines et organisationnelles» et «un manque de rigueur
des fournisseurs», en épinglant les «insuffisances du
système de surveillance mis
en place par EDF». Craignant
des «dysfonctionnements potentiellement préjudiciables
à la sûreté», il invitait EDF à
revoir de fond en comble son
organisation.
Fessenheim. Réagissant à
nos informations, EDF a indiqué jeudi soir que «les
échanges avec l’ASN vont se
JEAN-CHRISTOPHE
poursuivre encore quelques
FÉRAUD
semaines», et que «les consée Charybde en Scylla? quences sur le planning et le
Un mois et demi cas échéant sur le coût du proaprès la découverte jet Flamanville 3 seront précide nouveaux défauts de qua- sées à cette échéance». L’éleclité sur 150 soudures du cir- tricien reconnaît de facto que
cuit secondaire principal du l’EPR ne sera pas en service
réacteur EPR de la centrale avant la fin de l’année prode Flamanville, dans la Man- chaine, en lâchant une inforche, EDF s’apprête à accuser mation qui va faire bondir les
un nouveau retard de plu- partisans de la sortie du nusieurs mois dans la mise en cléaire: «Un décalage de quelservice de ce qui était censé ques mois du réacteur EPR de
être le nouveau fleuron de Flamanville 3 faisant partie
l’atome made in France. des hypothèses envisagées,
L’EPR devait démarrer au EDF se met en situation de
plus tard début 2019. Mais se- poursuivre l’exploitation des
lon une source fiable interro- deux réacteurs de la centrale
gée par Libération, l’opéra- nucléaire de Fessenheim justion pourrait carrément qu’à l’été 2019.» La fermeture
«subir un an de retard et être de la centrale alsacienne
reportée à fin 2019 ou dé- avait pourtant été actée pour
but 2020»! Sévèrement tancé la fin 2018 par François Holpar le gendarme de l’atome, lande et confirmée par EmEDF serait en effet contraint manuel Macron. Mais en
de reprendre une à une «la coulisses, EDF avait obtenu
quasi-totalité des 150 soudu- de la corréler au démarrage
res», dont la qualité n’est pas de Flamanville. Déjà mise à
à la hauteur de ce qui était at- mal, la transition énergétendu par le gendarme du tique vers moins d’atome et
nucléaire.
plus de renouvelables en a
Mercredi, un haut responsa- encore pris un coup…
ble de l’Institut de radiopro- Yves Marignac, du cabinet
tection et de sûreté nucléaire d’études Wise-Paris, ne se dit
(IRSN), le bras armé de l’Auto- «pas surpris»: «EDF espérait
rité de sûreté nucléaire (ASN), s’en tirer avec des reprises
avait laissé entendre qu’EDF mineures mais c’est l’option
allait devoir reréparation qui
L’HISTOIRE s’impose: ils vont
faire les soudures défectueuses
devoir examiner
DU JOUR
en prenant le
à la loupe chatemps qu’il faudrait avant de que soudure de tuyauterie,
démarrer le réacteur: «Nous démonter des portions, reparlons clairement au moins faire les soudures dans les rède mois de retard», a indiqué gles de l’art, ce sera tout sauf
Thierry Charles, le directeur simple.» Pour cet expert critigénéral adjoint de l’IRSN au que du nucléaire, «un report
site Montel, spécialisé dans du démarrage de l’EPR
l’énergie. Avant d’ajouter : à 2020 paraît plus probable»
«C’est difficile de mettre le cur- qu’à l’été 2019. Et de prédire:
seur entre quelques mois et «EDF s’emploie à minimiser
plus.» Les tuyauteries concer- la mauvaise nouvelle car
nées, celles du circuit secon- les enjeux sont énormes. Le
daire, servent à évacuer la va- groupe est en train de perdre
peur produite par le réacteur une grande partie de sa cré-
Par
D
Bombe. La nouvelle d’un
Sur le site du réacteur EPR de Flamanville, en novembre 2016. PHOTO B. TESSIER. REUTERS
dibilité dans sa capacité à répondre aux exigences de sûreté et donc à construire
l’EPR.»
Car avant même cette affaire
de soudures, l’exploitant
avait déjà déclaré le 22 février
un premier problème de qualité affectant une autre partie
du circuit secondaire principal. Et ce pépin faisait luimême suite aux «anomalies»
découvertes en 2015 dans la
composition de l’acier de la
Déjà mise à mal, la transition
énergétique vers moins
d’atome et plus de
renouvelables en a encore pris
un coup…
cuve du réacteur (qui ont
conduit l’ASN à demander le
remplacement du couvercle
de la cuve d’ici 2024).
Le gendarme du nucléaire a
donc mis la pression sur EDF
pour que l’EPR Flamanville
ne soit plus synonyme de vices cachés. Le 11 avril, dans
un courrier à Pierre-Franck
Chevet, le président de
l’ASN, Thierry Charles, de
l’IRSN, avait déjà dressé un
réquisitoire très sévère contre l’électricien après la découverte de ces nouvelles
«non-conformités», dont cer-
énième report du projet Flamanville 3 risque de faire l’effet d’une bombe. Car le premier EPR français, dont les
travaux ont commencé
en 2007, devait initialement
démarrer en 2012 ! Et après
bien des avanies, EDF avait
finalement promis de le livrer pour début 2019. Entretemps, la facture a triplé de
3,5 à 10,5 milliards d’euros,
mettant en péril les finances
du groupe. Un nouveau retard d’un an pourrait coûter
un milliard d’euros supplémentaire… Plus grave, le
chantier est scruté par les
clients étrangers. Notamment les Britanniques, qui
ont commandé deux EPR à
EDF. Et l’Inde, qui étudie
l’achat de six exemplaires.
«Un nouveau report de la
mise en service de l’EPR de
Flamanville serait une très
mauvaise nouvelle pour le
projet d’Hinkley Point C au
Royaume-Uni. Les Britanniques vont commencer à douter de la capacité d’EDF à mener à bout un tel chantier»,
estime Florence de Bonnafos
chez Greenpeace.
EDF avait découvert le problème le 21 mars, à la suite de
«la visite complète initiale»
réalisée par ses ingénieurs
sur l’EPR de Flamanville. A
l’époque, l’électricien avait
indiqué qu’«à l’issue de l’expertise en cours», il serait en
mesure de préciser fin mai
«si le projet nécessite un ajustement de son planning et de
son coût». Une manière de
préparer les esprits à un nouveau retard. On y est. •
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
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u 13
Par points ou bien «à
la suédoise» : à quoi
ressemblera notre prochain système de retraite ? Promesse d’EmLIBÉ.FR
manuel Macron pendant la campagne présidentielle, la réforme des retraites entame une nouvelle
étape. Six semaines après le lancement des concertations avec les syndicats, le gouvernement a ouvert
jeudi une consultation citoyenne.
Syrie: Lafarge vers la mise en examen
L’enquête sur les agissements de Lafarge en Syrie va
franchir un nouveau cap
mardi. Une audition d’un représentant légal de la société
sera menée ce jour-là par la
juge d’instruction Charlotte
Bilger en vue d’une mise en
examen de la multinationale, selon France Inter.
Ce nouveau rendez-vous intervient après un an d’une
investigation menée au pas
de charge depuis l’ouverture
d’une information judiciaire, en juin 2017. Depuis,
la liste des anciens dirigeants de Lafarge mis en
examen s’allonge chaque
mois. Ils sont désormais
huit, dont deux ex-PDG, à
être poursuivis pour financement du terrorisme ou
mise en danger de la vie
d’autrui. La multinationale mentent des conflits armés.»
–qui a fusionné en 2015 avec L’association espère que
le Suisse Holcim – est sus- «la complicité de crime de
guerre et de crime
pectée d’avoir
contre l’humaparticipé au fiANALYSE
nité» seront retenancement de
plusieurs groupes armés, nus comme chefs d’accusadont l’Etat islamique, pour tion à l’issue de l’audition
maintenir son activité en de mardi.
Le rôle de la société comme
pleine guerre.
«C’est la première fois qu’une personne morale dans l’enmultinationale va être mise quête a jusque-là été partien examen pour ses activités culièrement ambigu. En lanà l’étranger», réagit Marie- çant une enquête interne,
Laure Guislain, responsable confiée au cabinet améridu contentieux au sein de cain Baker McKenzie, le cil’association Sherpa, dont la mentier a contribué à établir
plainte avec constitution de rapidement la matérialité
partie civile a lancé l’en- des infractions poursuivies.
quête. Elle ajoute : «Ça dé- A la suite de cet audit,
montre que l’impunité est en Lafarge a également retrain de se réduire. Il faut que connu, dans des communicela crée un précédent pour qués, que des «erreurs»
toutes ces entreprises qui ali- avaient été commises.
Aides sociales, migrants:
mots durs en macronie
Quand, il y a une quinzaine sujet sur lequel Sarkozy était
d’années, le jeune vieux Lau- allé loin dans l’abaissement.
rent Wauquiez a martelé le En juin 2015, l’ex-chef de
mot d’«assistanat» plutôt l’Etat avait comparé le flux
que celui «d’assistance», il a des migrants à «une grosse
fallu qu’il en fasse un «cancer fuite d’eau».
de la société» pour que le Dans un registre mêlant
marqueur politique de- grossièreté à l’endroit des
vienne un boulet. Trop trash, migrants et refrain sur les
même si surfer sur la peur du aides sociales, le ministre de
«profiteur» a toujours été l’Intérieur, Gérard Collomb,
électoralement rena choqué jusque
table. Dans le nouBILLET dans son camp en
veau monde selon
parlant mercredi
Macron, on a anglicisé ou devant le Sénat de «benchtechnicisé le message, mais marking des migrants». Sile fond reste semblable. Con- nistre novlangue. Au début
cernant les aides sociales, le du mois, la ministre des Afministre Gérald Darmanin a faires européennes, Nathalie
fini par rejoindre son collè- Loiseau, avait, elle, cru pertigue de Bercy, Bruno nent de parler d’un «shopLe Maire, pour dire qu’il y ping de l’asile», avant de
en a «trop», et que certaines concéder une «expression
sont des «trappes à inacti- malheureuse».
vité». Le tout dans un pays S’il est un univers où le
où des millions de personnes benchmarking et le contourne touchent pas les milliards nement de l’impôt sont masd’aides auxquelles elles ont sifs, c’est celui des géants
droit (si, si) – bien sou- mondialisés, Gafa en tête.
vent cet «homme pauvre» Mais parions que les aides soévoqué par le porte-parole ciales seront rabotées et que
du gouvernement, Benjamin l’accueil des migrants sera
Griveaux, pour assurer qu’il complexifié avant que la
est au cœur de l’action France et l’Europe ne metmacronienne.
tent les géants du numérique
Ces derniers temps, le gou- au pas. Fort avec les faibles…
vernement s’est aussi lâché
JONATHAN
sur la question des migrants,
BOUCHET-PETERSEN
13
millions d’euros, ce
sera le montant du
jackpot du «loto du
patrimoine», qui
aura lieu le 14 septembre. Macron a fait
de la restauration et la
mise en valeur du patrimoine une priorité
de sa politique culturelle. «C’est un engagement national» pour
«défendre l’identité de
nos territoires», a-t-il
déclaré jeudi dans
l’Ain, où l’accompagnait Stéphane Bern,
chargé d’une mission
sur les monuments en
péril. Ce tirage spécial
du Loto, ainsi qu’un
jeu de grattage lancé
en même temps, visent à financer les
rénovations de monuments menacés.
En coulisse, l’enquête judiciaire révèle pourtant que
Lafarge, via ses représentants, a manœuvré pour ralentir le travail des douaniers
et des magistrats. L’avocat
Christophe Ingrain, qui assistera sûrement la société
lors de son audition, a par
exemple tenté de ne transmettre qu’une partie du rapport Baker McKenzie aux
magistrats. Les enquêteurs
relèvent également une
«différence quantitative et
qualitative» entre les pièces
qui leur étaient transmises
par l’avocat. S’étonnant par
exemple que des documents
«numériquement parfaits,
avaient été imprimés puis
scannés (parfois mal) par
la suite».
ISMAËL HALISSAT
«Les lingettes sont présentées
par les fabricants comme
biodégradables au contact
de l’eau, mais ce n’est
pas du tout le cas.»
UNE RESPONSABLE
DE L’ENTREPRISE KSB
qui assure le pompage
d’eaux usées
C’est en apparence un produit pratique, multi-usages, qui permet de nettoyer les surfaces, se démaquiller ou encore faire
la toilette des bébés. Pourtant, c’est une catastrophe pour l’environnement. Le groupe allemand KSB, qui assure notamment le pompage des eaux usées au Mont-Saint-Michel, tire
la sonnette d’alarme: les lingettes jetées dans les toilettes se
retrouvent dans les stations d’épuration et créent un «encombrement». «Ces stations sont conçues pour recevoir des matières
organiques et pas des matières textiles», explique Catherine
Rolin, de France Nature Environnement. Conséquence: un
surplus de travail pour les employés de ces stations, qui se répercute sur la facture d’eau des consommateurs.
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14 u
FRANCE
Libération Vendredi 1er Juin 2018
Geoffroy Roux de Bézieux
La Tech la première
Parti favori, le vice-président
du Medef chargé de l’innovation
et du numérique peaufine son
image d’homme moderne investi
dans les secteurs d’avenir.
D
éjà candidat en 2013 au poste de patron des
patrons, Geoffroy Roux de Bézieux croit
son heure venue. Agé de 55 ans, ce familier
des arcanes patronaux, ex-président du réseau
d’entrepreneurs CroissancePlus et qui a sagement
attendu son tour dans l’ombre de Pierre Gattaz –il
était depuis cinq ans vice-président chargé de la
fiscalité et du numérique –, laboure depuis des
mois le terrain en quête de son bâton de maréchal.
Réputé franchement libéral en économie et ouvert
sur les questions de société, cet homme de coups
dans sa carrière d’entrepreneur a fait de la «révolution technologique» le cœur de son discours.
Marine. Ancien rugbyman et éphémère engagé
dans les commandos de marine à sa sortie de l’Essec, le baroudeur, parti favori sur la ligne de départ,
a reçu le soutien de 100 patrons de la French Tech.
Dont Frédéric Mazzella (BlaBlaCar), Marc Simoncini (ex-Meetic, Sensee), Henri Seydoux (Parrot) ou
encore Pierre Kosciusko-Morizet (Ex-Rakuten
France), son associé dans Isai, un fonds d’investissement dans les start-up. De quoi peaufiner son
image de patron moderne investi dans les secteurs
d’avenir et les nouveaux modèles économiques du
numérique, là où son adversaire a fait toute sa carrière dans l’industrie. «C’est un entrepreneur opiniâtre et futé qui a su prendre des risques en développant des activités intercalées entre les producteurs
et les consommateurs, comme dans la téléphonie»,
explique un proche, en citant le distributeur spécia-
lisé de mobiles The Phone House et l’opérateur virtuel Virgin Mobile, tous deux disparus depuis belle
lurette. Pas étonnant donc que ce catholique pratiquant grandi dans les beaux quartiers à Neuilly, et
partisan de la modération pour les émoluments des
grands patrons, insiste sur les bouleversements à
venir de l’intelligence artificielle et la gestion prévisionnelle des compétences. «Il s’agit de faire comprendre l’entreprise et d’expliquer le futur, pas de la
faire aimer», dit-il en adepte de l’économiste de l’innovation Joseph Schumpeter, persuadé que les emplois détruits par le progrès technique seront compensés par d’autres nouvellement créés grâce à la
transformation numérique des entreprises.
Com. Bien moins «techno» et homme de dossiers
que Saubot, plus à l’aise dans la com consensuelle
que dans les grands marathons des négociations
paritaires entre partenaires sociaux, celui à qui l’on
reproche parfois son côté très parisien joue la carte
de la féminisation des instances dirigeantes du
Medef. Il se montre aussi plus ouvert que son principal adversaire sur la question de la responsabilité
sociale et environnementale (RSE) des entreprises,
que le gouvernement entend consacrer avec la future loi Pacte et promet d’œuvrer à «la réconciliation du capital et du travail» en améliorant les différents dispositifs permettant de partager avec les
salariés les fruits de la croissance.
S’il reconnaît que les divergences sur le fond avec
ses adversaires sont minimes , cet ancien de la commission Attali, décrit par un syndicaliste comme «un
patron pour lequel le social, c’est le minimum légal»,
veut convaincre qu’il est capable de changer en profondeur l’image du Medef. Un autre candidat interroge: Roux de Bézieux ou Saubot, «les sortants, sontils les plus crédibles pour conduire ce changement?»
C.Al.
MEDEF Les patrons passent
leur entretien d’embauche
Par
Les six candidats –cinq hommes et une
femme– à la présidence de l’organisation
patronale étaient auditionnés jeudi par
l’Institut de l’entreprise. Ils ont tenté d’expliquer
leurs différences, alors qu’Emmanuel Macron
semble tenir le rôle de patron en chef.
CHRISTOPHE ALIX
Photos DENIS ALLARD
D
rôle de dispositif pour une rencontre. Jeudi matin, l’Institut de
l’entreprise a réussi la gageure de
réunir à la tribune du Conseil économique, social et environnemental (Cese) les
six candidats, dont une seule femme, à
la succession de Pierre Gattaz à la tête du
Medef et dont l’élection aura lieu le
3 juillet. Alignés par brochette de trois,
de chaque côté du «perchoir» du palais
d’Iéna, sans pouvoir se voir des deux
côtés de la scène: c’était l’occasion (rare)
de les entendre tous ensemble sur leur
conception de leur futur rôle à la tête de
la principale organisation patronale.
CAMPAGNE
Une petite heure après le début de ce format «sur le gril», où les différents prétendants se sont exprimés sur des sujets
aussi variés que le danger populiste, la
responsabilité sociale et environnementale (RSE) des entreprises ou encore
l’avenir du paritarisme à l’ère d’un président très centralisateur, la moitié d’entre
eux s’était purement et simplement
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 15
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Alexandre Saubot
Métal à toute épreuve
Le «monsieur social» du Medef,
ancien patron de l’UIMM,
est rompu au paritarisme
à la française. Il veut apparaître
moins libéral que son rival.
P
résident jusqu’en avril de l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), la
plus puissante et influente des fédérations
patronales affiliées au Medef, Alexandre Saubot, 53 ans, se présente comme un candidat de «réconciliation des Français et de l’entreprise» pour
succéder à Pierre Gattaz à la tête de la première organisation patronale française. A 53 ans, ce polytechnicien et ingénieur de l’armement passé par
différents postes dans la haute fonction publique
avant de rejoindre en 1999 Haulotte, le fabricant
de nacelles élévatrices stéphanois repris par son
père (500 millions d’euros de chiffre d’affaires,
1 700 salariés), entend redonner du poids à un
Medef qui, comme les syndicats de salariés, subit
ces dernières années la crise des corps intermédiaires.
«Ancien monde». Réputé très «techno» et fin politique, rompu aux subtilités du paritarisme à la
française, cet ancien responsable du pôle social du
Medef –et à ce titre son négociateur en chef lors des
dernières discussions autour de la nouvelle convention d’assurance-chômage signée en 2017– s’est
forgé l’image d’un patron expert du dialogue social.
Pour l’emporter, il met en avant les «résultats très
concrets», insiste-t-il, obtenus lors de ses précédents
mandats patronaux: quasi-disparition du compte
pénibilité dans l’industrie, non-taxation des contrats courts. Mais celui que le camp adverse brocarde comme un candidat «de l’ancien monde» a
de l’emploi à l’ère du tout-numérique,
dans un pays qui «ne compte pas que des
premiers de cordée», qui permettra de redorer le blason du Medef. S’il est élu, il
s’est engagé à lancer des discussions sur
le sujet avec les syndicats.
VOCATION
A l’autre extrémité de la scène, son principal adversaire, Alexandre Saubot (lire
ci-dessus), ancien patron de la puissante
Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), l’a dit autrement en insistant sur l’importance de la formation
et de l’apprentissage. Faisant le pont entre les deux, Patrick Martin, à la tête du
Medef Auvergne-Rhône-Alpes, qui a rallié à sa cause des patrons de PME fatigués par les calculs des états-majors des
«Le problème, c’est
que le futur patron du
Medef, c’est en réalité
Macron. On le voit
bien, sur la plupart
des sujets, c’est l’Etat
qui décide.»
Jean-Claude Volot
ancien vice-président du Medef
grandes fédérations, a plaidé pour un
Medef «qui soit un lieu de convergence et
non de confrontation entre ses différents
secteurs». Dominique Carlac’h, la seule
candidate, qui joue la carte «sociétale»,
a jugé que le Medef était passé à côté du
débat sur l’objet social de l’entreprise,
d’où la nécessité de le démocratiser. Une
seule fois, semble-t-il, le mot «dialogue
social» a été prononcé, par Frédéric
Motte, président du Medef des Hauts-deFrance, tandis qu’Olivier Klotz, du Medef
Alsace, s’est ému que les «corps intermédiaires» ne soient pas plus entendus.
En filigrane, la question est celle de la
vocation du Medef à l’heure où les modes de gestion et de négociation paritaires apparaissent dépassés aux yeux des
candidats. «Le problème, c’est que le futur
patron du Medef, c’est en réalité Macron,
lance, provocateur, Jean-Claude Volot,
ancien vice-président de l’organisation,
candidat éphémère à sa présidence
en 2013. On le voit bien, sur la plupart des
sujets, c’est l’Etat qui décide parce que
c’est lui qui apporte sa garantie financière et c’est lui qui dit au début de la négociation où celle-ci doit aboutir. Soit le
Medef se met à voir plus loin et sort de son
corporatisme, soit d’autres s’en chargeront à sa place.» Avis au futur président,
dont la première des qualités, a-t-on largement entendu au Cese, sera de bien
s’entendre avec le pouvoir. •
«Panne». Saubot, qui sait que son image
d’homme de dialogue centralisateur peut lui nuire,
a eu tendance ces derniers temps à durcir son discours. Il affirme ainsi qu’il n’est pas forcément un
«inconditionnel du dialogue social» en toutes circonstances, qui n’est utile, dit-il, que lorsqu’il sert
«la performance économique». Autre manière de
faire mentir sa réputation, ce catholique pratiquant et bien né, un des rares points communs
avec son principal adversaire, plaide pour un paritarisme de gestion plus sélectif, recentré dans les
domaines où le Medef peut peser (l’assurance-chômage, les retraites complémentaires, les accidents
du travail) face à un Etat qui, du fait de sa garantie
financière, se montre de plus en plus interventionniste. Parmi les points saillants de son programme
détaillé dans une plaquette de quinze pages –Geoffroy Roux de Bezieux s’en est, lui, abstenu à ce
jour–, ce patron qui déplore «la panne de l’ascenseur social en France» veut mettre le paquet sur la
formation et l’apprentissage, avec l’objectif d’une
hausse de 50 % du nombre de bénéficiaires d’ici
cinq ans. En creux, au fil de ses interventions, le
public aura compris que Saubot n’hésite pas à apparaître comme (un petit peu) moins libéral que
son principal concurrent. Un peu moins moderne,
aussi, rétorque ce dernier.
C.Al.
LES
MATINS
DU
SAMEDI.
> Avec
la chronique food
de Jacky Durand
© Radio France/Ch. Abramowitz
éclipsée. Apparemment partis, a-t-on
entendu, battre la campagne auprès des
seuls qui comptent véritablement dans
cette élection: les adhérents. Surréaliste.
A quoi peut bien servir le Medef en 2018
alors qu’un président très «probusiness»
s’est installé à l’Elysée et que les réformes
mises en place depuis quelques années,
du CICE hollandais à la réforme macronienne du code du travail, ont largement
répondu à ses attentes? Comme il se doit
dans ce genre d’exercices, tous les candidats y sont allés de leur couplet sur le déficit d’image du Medef et la nécessité de
transformer en profondeur une organisation qui ne compte pas moins de 87 fédérations professionnelles affiliées, 110
à 130 représentations territoriales sans
compter le Medef international, et une
centaine de commissions. Mais lorsqu’un participant a demandé comment
les aspirants comptaient s’y prendre
pour moderniser le fonctionnement du
Medef, personne n’a su lui répondre. «On
ne va pas froisser les grands électeurs
avant d’avoir leur vote», a ironisé un chef
d’entreprise dans l’assistance.
Les six candidats ont plutôt cherché
à mettre en avant ce qui pouvait bien les
distinguer de leurs concurrents. Pour
Geoffroy Roux de Bézieux, un des deux
favoris (lire ci-dessus), issu de l’univers
du commerce et des services, c’est la
priorité accordée aux bouleversements
aussi été critiqué pour sa gestion solitaire et quelque
peu autoritaire de ses dossiers. «Il dit qu’il a changé
mais jusqu’ici il s’est comporté en autocrate, dit de
lui un ponte du Medef pour qui Saubot n’est pas
parti favori mais se démène pour activer ses réseaux. Il a avec lui les polytechniciens, qui sont nombreux dans la banque.» Cette fédération clé vient de
lui apporter son soutien, tout comme les travaux publics et naturellement l’UIMM.
En
partenariat
avec
franceculture.fr/
@Franceculture
7H -9H
LE SAMEDI
Caroline
Broué
L’esprit
d’ouverture.
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16 u
FRANCE-SPORTS
Libération Vendredi 1er Juin 2018
LIBÉ.FR
Le plus vieux détenu
de France libéré
Michel Cardon, 67 ans,
sortira ce vendredi de la prison de Bapaume
(Pas-de-Calais). Condamné en 1977 à perpétuité
pour meurtre, il a passé plus de quarante ans
derrière les barreaux, et n’a eu son premier
parloir qu’après trente-huit ans de détention.
PHOTO AFP
Le boss de Mediapro
se rêve en roi du foot français
Jaume Roures en conférence de presse, à Paris, jeudi. PHOTO DENIS ALLARD
En raflant les droits
télé de la Ligue 1,
le groupe espagnol
fait un pari
à 780 millions
d’euros. Jaume
Roures, son
cofondateur,
assume copier
le «modèle» Canal
et espère diffuser
plus de matchs.
Par
JÉRÔME
LEFILLIÂTRE
A
u Bristol, le palace
parisien où il tenait
une conférence de
presse jeudi, Jaume Roures
se sent comme chez lui.
«C’est ici qu’on a fait avec
Woody Allen un très beau film
[Midnight in Paris, ndlr]», attaque le patron et cofondateur de Mediapro, deux jours
après que l’entreprise espagnole a avalé la quasi-totalité
des droits de la Ligue 1
pour 2020-2024 en alignant
780 millions d’euros. Une
façon de rappeler à tout le
monde que l’homme dirige
un large groupe de production audiovisuelle, et non un
simple «courtier» –comme le
qualifie Canal+– désireux de
spéculer. «On n’arrive pas ici
pour acheter pour 10 et revendre pour 12», prévient le Catalan dans un très bon français, mâtiné d’un accent.
L’homme a douché les espoirs
des perdants de l’appel d’offres, notamment Canal +,
passé complètement à travers. Si ces derniers espéraient négocier le rachat de
certains matchs à Mediapro,
c’est mal parti. «Ce n’est pas
notre projet», affirme Jaume
Roures, se disant néanmoins
ouvert à la discussion avec les
«opérateurs» de télévision
payante (Canal +, Orange,
BeIn Sports…).
«Fenêtres». Le groupe espagnol projette de diffuser les
huit matchs par journée de
championnat qu’il a obtenus
sur sa propre chaîne à partir
de 2020 et de mettre cette antenne à la disposition de l’ensemble des distributeurs. «La
façon d’avoir plus d’abonnés
et plus d’argent est d’ouvrir
toutes les fenêtres possibles.
J’espère que la chaîne sera
dans Canal», assure-t-il, rappelant s’être inspiré de la
chaîne cryptée lorsqu’il a
lancé Mediapro. «C’était le
modèle pour nous dans les
années 80. On a tenté de
copier tout ce qu’on a pu de
son modèle.» Manifestement,
il parle d’un temps précédant
la prise en main du groupe
français par Vincent Bolloré…
La future chaîne de Mediapro
pourrait être vendue
«25 euros par mois», selon son
président. Un prix très élevé,
alors que le bouquet BeIn
Sports est autour de 15 euros
et que Canal+ a redescendu
son offre d’entrée de gamme
à 20 euros. Mais Jaume Roures ne voit pas le problème.
S’appuyant sur son expérience commerciale en Espagne, il défend la rationalité
économique de son investissement, jugé «déraisonnable»
par Canal: «Tout le foot français [presque tout, en réalité,
ndlr] pour 25 euros par mois,
ce n’est pas cher.» Il estime
qu’il lui faut entre 3
et 3,5 millions d’abonnés pour
rentabiliser son investissement. Ce qui implique de réunir à peu près le même parc
de clients que BeIn Sports actuellement, six ans après l’arrivée des Qataris en France,
qui ont pourtant empilé les
droits sportifs depuis. On
peut qualifier l’initiative de
Mediapro de pari, a minima.
L2. Le secret, pour Roures,
est dans l’amélioration de
l’exposition et de la popularité de la L1. «On doit travailler avec la Ligue, les clubs
et les opérateurs, ensemble,
pour développer ce produit
dans l’industrie des loisirs»,
avance-t-il, tellement serein
qu’il parle déjà de candidater
au prochain appel d’offres
pour les droits de la L2 et
d’ajouter d’autres compétitions de foot (mais pas
d’autres sports) sur son antenne. Le raisonnement, qui
paraît si simple à l’écouter,
est celui du cercle vertueux
profitant à tout le monde. On
demande à voir. •
ROLAND-GARROS
Par ADRIEN FRANQUE
21400
C’est le montant, en euros, de l’amende à laquelle a été condamné Peter Gojowczyk.
L’Allemand a été victime de la nouvelle règle de la
Fédération internationale de tennis qui veut éviter
que des joueurs blessés s’alignent au premier tour
uniquement pour toucher la prime promise aux
joueurs sortis d’entrée (40000 euros). Désormais,
la Fédération les incite à renoncer avant le début du
tournoi en leur assurant la moitié de la prime et en
les menaçant d’une amende si leur forfait est estimé
suspect. Il semblerait que Peter Gojowczyk ait voulu
tenter le diable: à cause d’une douleur à la hanche,
il a abandonné lors de son premier tour face au Britannique Cameron Norrie alors qu’il était mené 1-6,
0-2. Les autorités du tennis n’ont pas apprécié
ce qu’elles ont estimé être une mascarade et ont
donc mis le joueur à l’amende : 25 000 dollars
(21 400 euros). Ça paraît gros, mais comme
l’Allemand a touché la prime de 40000 euros, son
Roland-Garros lui a quand même rapporté
18600 euros (1400 de moins que ce qu’il aurait touché en déclarant forfait).
La surprise
Marterer
On attendait le teenager Shapovalov en surprise de ce
tournoi, il n’aura finalement
pas passé le deuxième tour.
La faute à l’Allemand Max
Marterer (photo), 22 ans et
70e mondial, qui a «outsidé»
l’outsider : service parfait, du
punch en fond de court et
une tactique pour éviter le
coup droit d’un Shapovalov
en froid avec son service. Résultat: 5-7, 7-6, 7-5, 6-4. Le Canadien de 19 ans, mentalité
irréprochable, a complimenté
son adversaire du jour, le félicitant d’avoir «joué un très
bon tennis», et mettant cette
défaite sur le compte de sa
jeunesse: «Je n’ai pas encore
joué beaucoup de gauchers
dans ma carrière, ni de
matchs en cinq sets. Je n’ai que
19 ans. Je ne vais pas faire de
demi-finale à chaque tournoi.
Il y aura forcément des hauts
et des bas.» PHOTO AP
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JEAN-MICHEL
LARQUÉ
PIERRE
DUCROCQ
LIONEL
CHARBONNIER
FRANK
LEBOEUF
JÉRÔME
ROTHEN
ÉRIC
DI MÉCO
CHRISTOPHE
DUGARRY
EMMANUEL
PETIT
ROLLAND
COURBIS
WILLY
SAGNOL
ALI
BENARBIA
DeBonneville-Orlandini
LA SEULE
ÉQUIPE À JOUER
TOUS
LES MATCHS
RADIO DIFFUSEUR DE LA COUPE DU MONDE DE LA FIFA RUSSIE 2018
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18 u
SPORTS
FRANCE
Libération Vendredi 1er Juin 2018
Zinédine Zidane lors de la victoire (3-1) du Real Madrid contre Liverpool en Ligue des champions, à Kiev samedi. PHOTO SERGEI SUPINSKY. AFP
Zidane prend la
clé des champs
Cinq jours après sa troisième Ligue des
champions comme entraîneur du Real Madrid,
l’ancien meneur de jeu tricolore a pris tout le
monde de court en annonçant son départ.
Laissant derrière lui un palmarès remarquable
en seulement deux ans et demi.
DÉCRYPTAGE
Par
GRÉGORY SCHNEIDER
E
ntre le coup de tonnerre et
l’affaire rondement menée.
Mercredi, quatre jours après
la troisième finale de Ligue des
champions remportée (3-1 à Kiev
devant Liverpool) en trente mois
par Zinédine Zidane avec son
équipe du Real Madrid, l’entraîneur
français a demandé à voir son président, Florentino Pérez. Qui, sidéré, s’est vu signifier le départ de
celui qu’il avait nommé entraîneur
en janvier 2016, et qui était sous
contrat jusqu’en 2020. Puis Zidane
s’est entretenu avec certains
joueurs du club merengue, dont le
capitaine, Sergio Ramos, avec lequel le Zidane joueur avait fait un
bout de route (la saison 2005-2006)
dans la Maison blanche: même discours du coach, même mutisme de
ses interlocuteurs.
Zidane est une machine à fabriquer
du secret. Une conférence de presse
impromptue est organisée jeudi à
Valdebebas, le centre d’entraînement du Real Madrid: annonce tardive une petite heure avant pour limiter les spéculations et la chasse
aux infos, trente minutes chrono
pour répondre aux questions et un
Zidane froid comme une lame, ré-
pétant une antienne unique :
«C’était le moment.» Un mantra. Devant une presse espagnole qui n’a
rien vu venir, ce qui dit les ressorts
exclusivement intimes de la décision du maestro. Qui a commenté sa
journée : «Je me sens bien, croyezmoi. Ce n’est pas une belle journée,
mais ce n’est pas un jour triste non
plus : juste un moment compliqué,
parce que je suis venu vous dire que
je vous quitte. Mais il faut aller audelà de l’émotion du jour.»
Pourquoi Zidane quitte-t-il
le Real Madrid ?
«J’ai pris la décision de ne pas continuer comme entraîneur du Real :
c’était le moment pour toutes les parties prenantes, pas seulement pour
moi mais aussi pour l’équipe, ainsi
que le club. Les joueurs ont besoin de
changement: un autre discours, une
autre méthodologie de travail, j’ai
pris ma décision pour cela. Et c’est la
décision adéquate.» Une fois,
cinq fois, dix fois les journalistes espagnols sont revenus à la charge.
Beaucoup ont pointé le changement
de pied d’un coach qui, en février,
affirmait vouloir «se battre jusqu’au
bout pour rester au Real». Zidane a
un peu rusé: «Hum… une forme de
lassitude naturelle s’est installée depuis. Et puis, si je suis franc avec toi,
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
même parce qu’il oublie) les états
de service de ses plus zélés serviteurs. C’est-à-dire, dans le cas de Zidane, les deux Ligues des champions et le championnat d’Espagne
remportés en deux ans avant cet hiver difficile.
Quelle trace laisse-t-il ?
Zidane aux prises avec Rubén Baraja lors de Real Madrid-Valence en 2002. PHOTO DENIS DOYLE. AP
Après la victoire en Ligue des champions du Real face à l’Atlético, en 2016 à Milan. J.-P. MARCOU. AFP
peut-être que je n’ai pas dit ce que je
pensais vraiment à ce moment-là.
J’ai d’ailleurs expliqué d’autres fois
qu’il pouvait tout se passer, à mon
initiative ou à celle du club. Il y a
beaucoup de raisons qui m’ont conduit à arrêter, pas une seule. Je ne
suis pas fatigué d’entraîner, je suis
fatigué d’une manière plus… globale.» Plus loin: «Je remercie le public pour m’avoir soutenu et aussi
pour avoir fait preuve d’une telle exigence à mon endroit, je les remercie
u 19
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même pour ça. Le Real Madrid est un
club où la pression est permanente et
cette exigence pèse sur tout le monde;
sur moi, sur les joueurs, et je peux
vous dire que ce n’est vraiment pas
facile pour eux, mais aussi sur le
kiné, le médecin, l’intendant… On
demande plus, toujours plus.»
Cet hiver, en amont du 8e de finale
de Ligue des champions contre le
Paris-SG, Zidane avait expliqué
jouer son avenir sur cette double
confrontation dans un contexte où
son équipe était larguée en championnat et éliminée en coupe par la
modeste équipe de Leganés (1-0
puis 1-2 à Santiago-Bernabéu)
contre laquelle le coach merengue
avait décidé de reposer les titulaires. Ce qui lui avait été reproché :
avouant jeudi avoir alors vécu «le
pire moment de [sa] carrière d’entraîneur, je ne peux même pas dire
ce que ça m’a fait», il a peut-être médité sur l’ingratitude d’un club «exigeant», qui avance en oubliant (et
Jeudi, un journaliste l’a interrogé
sur la «lassitude» confessée par l’entraîneur français au regard de sa sérénité sur le banc madrilène, et cette
clairvoyance dont il a toujours fait
preuve dans les moments difficiles.
«Je voulais transmettre de la sérénité aux joueurs, c’était très important dans ces instants où il y a du
doute, a expliqué Zidane. Je voulais
aussi transmettre les valeurs que j’ai
défendues comme coach; le travail,
l’abnégation. Mais, à un moment, les
joueurs n’ont plus rien à voir avec les
décisions que vous devez prendre.»
En résumé: le foot est un théâtre et
la vérité d’un homme se situe en
surplomb, et toujours entre les lignes. En trente mois, Zidane s’est
tué à dire que l’entraîneur qu’il est
n’a existé –et prospéré– qu’à travers
ses joueurs. Il a défendu ceux-ci tant
et plus, éloignant en janvier le spectre d’un concurrent à Karim Benzema que réclamait pourtant le
peuple madrilène et se refusant à
prendre acte d’une fin de cycle
pourtant évidente, parce que Gareth
Bale est souvent blessé, Luka Modric a 33 ans ou Cristiano Ronaldo
n’a plus que son efficacité devant le
but (exacerbée il est vrai) pour exister à ce niveau. Zidane aurait dû être
l’architecte d’une reconstruction: il
préfère laisser le boulot à un autre,
c’est-à-dire qu’il sera resté éternellement fidèle à ces joueurs-là. Ce faisant, il choisit de quitter un club que
l’on ne quitte jamais (c’est le Real
qui licencie ses coachs) comme il
avait quitté la finale du Mondial 2006 sur un coup de boule: de
sa propre initiative.
Plus que les neuf titres enquillés en
deux ans et demi avec le Real, c’est
cette capacité à garder la main et à
contrôler sa propre trajectoire,
comme le joueur qu’il fut maîtrisait
le ballon, qui l’a transformé en personnage hors norme, sans aucun
équivalent. Ceux qui l’ont croisé depuis qu’il a embrassé la carrière
d’entraîneur ont parfois été surpris
de l’absence volontaire de séduction du bonhomme, comme s’il ne
mangeait pas de ce pain-là : il a refait tout le parcours de l’apprenti
coach (brevet d’Etat d’éducateur
sportif premier degré, diplôme
d’entraîneur de football, diplôme de
manager général de club sportif
professionnel, assistant, équipe de
jeunes) alors qu’on lui aurait ouvert
les portes sur son seul nom. De-
meure une présence hypnotique,
secrète aussi. Le foot est sa chose.
Et maintenant ?
17 h 20, Allianz Riviera de Nice,
veille du match amical de préparation pour le Mondial russe des Bleus
vendredi face à l’Italie: le sélectionneur tricolore, Didier Deschamps,
rigole de bon cœur quand la première question sur le maestro
tombe, et les journalistes qui lui font
face rigolent aussi. Tout le monde se
comprend. On est entre nous : la
brusque disponibilité d’un Zidane
qui a tenté à deux reprises de prendre en main les destinées des Bleus,
en juillet 2012 (acte de candidature,
Deschamps est choisi) et plus confusément en octobre 2013, en amont
d’un barrage pour le Mondial 2014
face à l’Ukraine qui aurait pu rebattre les cartes en cas de malheur, est
une menace phénoménale pour le
sélectionneur en place. Une pression? Négative? Positive? «Ah bah
positive, je ne sais pas», répond Deschamps. Nouveaux rires dans la
salle. «Vous savez comment je fonctionne. Je suis là en immersion avec
mon groupe, à deux semaines d’une
Coupe du monde. Il y aura un aprèsCoupe du monde, c’est valable pour
moi comme pour les joueurs.» Aucun
agacement: Deschamps a vu arriver
les questions à des kilomètres et il a
décidé d’adopter une attitude
ouverte, sympa. Cinq questions porteront sur le maestro. La dernière:
est-ce que Deschamps ne sera pas
tenté, en cas de succès en Russie, de
partir par la grande porte? Moue du
sélectionneur: «C’est l’actualité [le
résultat des Bleus au Mondial, ndlr]
qui animera les débats. Moi, je suis
en immersion. Je ne rêve pas. Je
n’imagine pas.» Inutile : si Zidane
veut prendre la sélection, ce que l’on
peut supposer (quoi d’autre après
trois Ligues des champions avec le
Real?) mais ce que l’on ne sait pas à
ce stade, il la prendra indépendamment du reste, un succès des Bleus,
un naufrage, un résultat mitigé.
Il n’aura même pas besoin de le faire
savoir ni de faire naître médiatiquement une évidence. Les commémorations du titre de champion du
monde des Bleus en 1998 battent
leur plein : il n’y en a que pour lui.
Deschamps, clinique: «Quand Zizou
rentre ou sort par une porte, c’est forcément par une grande porte.» Mercredi, le président de la fédération,
Noël Le Graët, a enterré la carrière
internationale de Benzema, dont
Deschamps ne veut plus depuis
trois ans. Lequel Benzema a réagi
violemment sur Twitter: «Président,
vous montrez votre vrai visage.»
Benzema plus Zidane : l’épopée
russe à venir des Bleus fait le plein
de fantômes. Et quels fantômes. •
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20 u
Libération Vendredi 1er Juin 2018
IDÉES/
Sur le stand
France biotech
de Sanofi,
lors du Salon
des nouvelles
technologies
numériques,
à Paris, samedi.
PHOTO MARC
CHAUMEIL
«L’intelligence artificielle a déjà
un impact sur le vivant»
Selon François Jouen,
spécialiste de
la cognition humaine
et artificielle, si notre
cerveau est à l’origine
des évolutions
technologiques,
elles le façonnent
tout autant en retour.
Recueilli par
ERWAN CARIO
L
es grandes innovations technologiques qui se suivent à
un rythme effréné sont souvent issues des cerveaux les plus
brillants de la planète. Mais, pour
François Jouen, qui travaille entre
autres sur le développement du cerveau des nourrissons, ce n’est pas
une relation à sens unique. La tech-
nologie elle-même a toujours fait
évoluer la cognition. Cette relation
symbiotique façonne nos capacités
cérébrales. Le chercheur donnera
une conférence jeudi prochain sur
le sujet, à l’occasion des 150 ans de
l’Ecole pratique des hautes études
(lire ci-contre), où il codirige l’unité
de recherche Cognition humaine et
artificielle.
De quoi parle-t-on quand on
parle de «cognition» ?
C’est justement quand on cherche
à la définir que les ennuis commencent. Dans le langage courant, la cognition a remplacé l’intelligence, et
c’est un mot fourre-tout, un concept
parapluie, qui ne veut pas dire
grand-chose. On peut établir que ça
décrit les processus mentaux qui se
rapportent à la connaissance, mais
on n’a pas beaucoup avancé. La définition classique de la psychologie
cognitive renvoie au langage, à la
mémoire, au raisonnement, à l’apprentissage, à la prise de décision, etc. Cette définition a pas mal
de défauts. D’une part, elle est centrée sur l’humain, et on oublie la
condition animale, ce qui est dommage. D’autre part, il y a cette idée
implicite, cartésienne, du dualisme
entre le corps et l’esprit. On s’intéresse aux processus mentaux de
haut niveau. Mais on oublie que la
cognition, c’est surtout une association de processus de bas et de haut
niveaux.
Quelle est alors votre définition?
Elle est très minimaliste: c’est la capacité qu’a un système à intégrer à
son fonctionnement les effets de
l’environnement en réponse à sa
propre activité. En gros, c’est donner du sens à son univers. Il y a deux
corollaires à cette définition. Le premier, c’est que la cognition est incarnée, le système de cognition est
référencé au corps. On le constate
avec la verticalisation, quand
l’homme s’est mis debout. Cette
posture verticale a changé le mode
de locomotion, le volume crânien,
a modifié la face, et a permis la libération de la main qui est, en soi, la
première technologie. Le deuxième
corollaire, c’est que la cognition est
située dans un milieu. Le milieu,
c’est le rapport qu’un système va entretenir avec son environnement
pour se l’approprier. Ça se constate
sur la perception que nous avons
des horizontales, des verticales et
des obliques. Lorsqu’on effectue des
tests, les deux premières sont détectées plus rapidement. Ce n’est pas
lié à la rétine, ni à l’optique de l’œil,
ça se joue dans le cerveau qui a
grandi dans un environnement où
les lignes horizontales et verticales
sont plus importantes. Il faut donc
comprendre comment ce milieu va
modifier le rapport cognitif vis-à-vis
de lui, aux niveaux physiologique,
linguistique et adaptatif.
On a tendance à considérer que
150 ANS DE L’ÉCOLE PRATIQUE
DES HAUTES ÉTUDES
Dans le cadre du cycle de conférences du cent cinquantenaire de
l’EPHE, François Jouen interviendra jeudi prochain lors de la
conférence «Cognition et technologie». De 18 heures à 19 heures à
l’Institut d’études avancées (IEA), hôtel de Lauzun, 17, quai d’Anjou,
75004 Paris. Inscription obligatoire : www.paris-iea.fr
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
pact sur le vivant. Il y a des programmes qui permettent de trouver
les foyers épileptiques des patients
et de leur fournir une thérapie personnalisée. C’est un effet immédiat
d’une technologie sur le vivant.
Comme pour les inventeurs du silex
taillé qui ont permis d’atteindre
plus de proies, ce qui a augmenté la
taille du cortex par l’apport de protéines. On est toujours dans ce
même processus.
Est-ce une évidence pour vous
qu’un jour, les machines penseront ?
Oui, c’est évident. La généralisation
de l’apprentissage, l’intégration de
l’environnement, il n’y a pas de raison que ça n’arrive pas. Le gros problème des réseaux de neurones, ça
a longtemps été de savoir comment
on transmettait le message d’erreur
lors de l’apprentissage. On a
aujourd’hui des systèmes qui sont
beaucoup plus plausibles physiologiquement.
Ça
change la donne.
C’est pour ça que je
m’intéresse au développement de l’embryon. On a de très
jolis modèles d’apprentissage qui sont
extrêmement simples, précoces et efficaces.
L’inspiration biologique, c’est la meilleure piste
pour vous ?
C’est la plus évidente, mais ce n’est
qu’une voie parmi d’autres. Sur le
plan de la pensée, c’est plus simple
de chercher à reproduire le fonctionnement humain. Je suis cependant persuadé que dans quelque
temps, on aura des systèmes cognitifs artificiels qui auront des propriétés radicalement différentes.
La technologie a connu ces dernières décennies une croissance
sans précédent, est-ce que ça ne
va pas trop vite pour qu’on
puisse vraiment s’adapter ?
Non, c’est toujours la même chose.
D’autres inventions, comme le chemin de fer, ont déjà eu un impact
considérable. On se demandait déjà
à l’époque si transporter des gens
à une si grande vitesse n’allait pas
les rendre complètement dingues.
L’inquiétude face aux évolutions
technologiques a toujours existé.
Il y a une sorte de résistance naturelle face à cette accélération. On le
voit sur l’utilisation des smartphones et des tablettes chez les petits.
Mais cette évolution conjointe peut
encore une fois s’observer avec la
surreprésentation du pouce dans
le cortex des jeunes générations,
qui est liée au fait qu’ils saisissent
leurs messages avec ce doigt. Mais
c’est vrai qu’aujourd’hui, on intègre
des changements technologiques
d’une génération à l’autre, ce qui
est inédit. •
DR
les évolutions technologiques
sont le fruit de l’intelligence humaine, mais vous établissez
aussi une relation dans l’autre
sens…
Oui. La cognition permet le développement de la technologie, mais
la cognition dépend aussi de la
technologie. Les premiers outils
nous ont permis de mieux nous
nourrir, et d’augmenter nos capacités cognitives. Parfois, aussi, la
technologie devance la cognition,
comme avec les couleurs. La perception des couleurs par l’œil, décomposées en bleu, rouge et vert, a
été utilisée dans la photographie
bien avant qu’on découvre sa cause
physiologique et la présence de cônes spécialisés dans notre rétine.
On entend beaucoup parler de
l’augmentation de l’homme par
la technologie…
Ça a toujours été le cas! On est déjà
un homme augmenté quand on
porte une paire de
lunettes.
Quand on parle de
cognition et de
technologie, on
pense forcément à
l’intelligence artificielle (IA), à ses
progrès fulgurants, et à ses limites actuelles…
Oui, l’IA est très performante, mais elle est très spécialisée. J’explique souvent à mes étudiants que le système artificiel le
plus sophistiqué qu’on ait construit
aujourd’hui est plus bête qu’un
bébé de 3 jours. Il ne possède pas
cette capacité de généralisation des
apprentissages qu’ont les systèmes
vivants. C’est lié au nombre monumental de connexions neuronales
qu’on a à la naissance, et à notre système qui va se construire en fonction de l’environnement. Quand on
naît, la répartition de ces connexions, qu’on appelle la «synaptogenèse», est pratiquement uniforme sur l’ensemble du cortex, et
c’est notre relation à l’environnement qui va influencer l’architecture de notre système cérébral. Les
systèmes d’IA ne possèdent pas ces
capacités génératives liées à l’apprentissage.
On sait que l’intelligence artificielle s’inspire souvent des travaux des sciences cognitives,
mais ça va aussi dans l’autre
sens…
C’est effectivement une relation qui
est biunivoque. Le jour où on aura
des systèmes d’intelligence artificielle qui commenceront à avoir des
propriétés relativement proches du
fonctionnement humain –dont on
ne connaît finalement pas grandchose – on le comprendra sans
doute mieux. Mais, comme les
autres technologies avant elle, l’intelligence artificielle a déjà un im-
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PHILOSOPHIQUES
Par
MICHAËL FŒSSEL
Professeur de philosophie à l’Ecole
polytechnique.
Rome, le peuple
ou la Constitution?
Contre le vote populaire, le président italien
refuse de nommer un gouvernement
qui remettrait en cause les fondements
de la République.
E
n refusant de nommer
le gouvernement pressenti par les deux partis
vainqueurs des élections
législatives, le président de la
République italienne ouvre un
débat juridique d’une extrême
complexité. Certes, Sergio
Mattarella a le droit constitutionnel d’opposer son veto à
une proposition gouvernementale qu’il juge incompatible avec les principes de l’Etat.
Dénué de véritable pouvoir, le
président italien incarne une
autorité à laquelle, en cas de
crise, revient le dernier mot.
Ou plutôt l’avant-dernier, puisque cet acte de rébellion présidentielle entraînera inévitablement le retour aux urnes.
Jouer la République contre la
démocratie, les principes de la
Constitution contre la majorité issue du peuple, ne dure
qu’un temps. Si, comme c’est
prévisible, les Italiens persistent dans leur vote, on imagine mal Mattarella user une
deuxième fois de ses prérogatives juridiques. Désavoué par
le peuple, c’est certainement
lui qui devra partir.
Politiquement, le choix est
déjà cornélien. On dira que le
Président a raison de s’ériger
en rempart de la démocratie
lorsque celle-ci menace de se
retourner contre elle-même.
Le Mouvement Cinq Etoiles et
(bien plus encore) la Ligue ont
prouvé à maintes reprises
qu’ils confondaient démocratie et appel démagogique au
peuple. Dans un pays où le fascisme s’est installé au pouvoir
après la «marche sur Rome», la
menace de la Ligue d’organiser des manifestations de rue
n’a rien d’anodin. La position
de Mattarella aurait toutefois
été plus crédible s’il avait refusé la nomination du ministre de l’Intérieur ou de la Justice plutôt que celle d’un
ministre des Finances ouvertement europhobe. On a du
mal à se départir de l’impression que la haine des migrants, le nationalisme autoritaire et l’atteinte aux libertés
fondamentales chagrinent
moins les élites gouvernementales que la remise en cause
des dogmes monétaires de
l’Union européenne. Ce qui
aurait pu être un moment de
vérité démocratique ressemble un peu trop au scénario
grec de 2015. En décidant de
nommer un ancien dirigeant
du FMI pour assurer l’intérim
à la présidence du Conseil,
Mattarella sauve moins les
principes de la République
que la confiance des marchés.
Ce n’est sûrement pas le
meilleur moyen de ramener le
peuple à davantage de raison.
Philosophiquement, le problème n’est pas moins épi-
La situation
italienne
rappelle à tous
le sérieux qui
entoure l’exercice
du pouvoir. Les
mouvements
contestataires
ne peuvent plus
se contenter
d’invoquer la
colère du peuple.
u 21
neux. La question est de savoir
qui, du peuple ou de la Constitution, est souverain. On se
souvient peut-être que le Mouvement Cinq Etoiles avait
donné à sa plateforme internet
le nom ambitieux de «Rousseau». Il s’agissait d’opposer la
démocratie directe à la logique
des institutions représentatives. Chaque adhérent était invité à élaborer le programme
du mouvement en répondant
à des questions qui touchent à
la vie quotidienne (par exemple: «Faut-il prévenir le vol par
des dispositifs de surveillance
électroniques ?»).
Nous ne sommes plus au
temps des programmes et de
la gestion de l’ordinaire. Le
Mouvement Cinq Etoiles et
son allié d’extrême droite sont
désormais confrontés à la
question du pouvoir. Il est vrai
que, selon Rousseau, «ce que le
peuple a fait, il peut le défaire». En d’autres termes, la
volonté du peuple ne doit pas
être bridée par des règles
constitutionnelles : cela reviendrait à substituer à la démocratie une aristocratie des
juges. Le problème est que ces
partis ont remporté une élection législative, pas un référendum constitutionnel. Malgré leurs appels réitérés à la
volonté souveraine du peuple,
ils ont joué à plein le jeu du
système représentatif condamné par Rousseau. Jusqu’à
improviser à la dernière minute une alliance à laquelle ils
s’étaient refusés tout au long
de la campagne électorale.
La situation italienne rappelle
à tous le sérieux qui entoure
l’exercice du pouvoir. Les
mouvements contestataires
ne peuvent plus se contenter
d’invoquer la colère du peuple. Il ne suffit pas non plus
aux autorités institutionnelles
de s’abriter derrière la Constitution. Aussi longtemps que
les règles démocratiques sont
respectées, il n’y a pas d’autre
fondement du pouvoir que la
souveraineté du peuple. Les
populistes la flattent sans se
soucier des conséquences. Les
partisans de l’austérité budgétaire la menacent au nom de la
raison économique. Il ne vient
visiblement à l’idée de personne d’essayer de convaincre
les citoyens que la politique ne
se réduit ni à la haine des
étrangers ni aux excédents
budgétaires. •
Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël
Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric
Worms.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
22 u
Libération Vendredi 1er Juin 2018
IDÉES/
Ce qui est frappant
dans le film de Stéphane
Brizé «En Guerre»,
c’est l’isolement des soldats
mobilisés. Ils sont seuls
dans un combat totalement
inégal.
Par
DR
RÉMI LEFEBVRE
S
téphane Brizé continue à scruter
dans son dernier film, En guerre,
l’effroyable inhumanité de la société
de marché. Plans serrés, cadrages étouffés, vies asphyxiées : comme dans la Loi
du marché (2015), l’implacable tragique
est à l’arrivée. On est passé des coulisses
confinées d’un supermarché à la mobilisation d’ouvriers contre une délocalisation dans une France oubliée. L’usine Perrin va fermer ses portes malgré les profits
records du groupe et l’engagement moral
pris de maintenir le site. En guerre documente le règne intraitable du marché,
ses réquisits intangibles, le cynisme de
ses gardiens, la cruauté de ses patrons,
bref, l’enfer de la mondialisation à travers
ses dégâts de proximité, bien concrets.
L’abstraction de la globalisation est ramenée au ras des existences humaines.
La financiarisation est bien le nouveau
visage de la domination. La mobilité
de l’argent a réduit à néant le rapport
de forces entre le capital et les forces du
travail, désarmées. La loi du marché est
de plus en plus assumée dans sa brutalité
et brandie par ceux-là même qu’elle enrichit comme une fatalité. La compétitivité
et la rentabilité deviennent des vérités
révélées.
L’essentiel du propos n’est néanmoins pas
là. Ce qui est le plus terrible dans le film,
c’est l’impossibilité de la lutte de ceux que
ce nouvel ordre du marché détruit. Dans
l’état actuel des règles du jeu et du rapport
de forces, la confrontation est fondamentalement inégale. Tout se passe comme si
le conflit, héroïque, si coûteux et aux
retombées si improbables, était voué à
l’échec. Dès le début de la mobilisation de
ces ouvriers, la division lézarde le groupe.
L’objectif de la lutte est de maintenir le
travail sur le site, puis d’imposer un repreneur, mais très vite l’option d’obtenir
avant tout de meilleures indemnités de licenciement entre en balance et gagne
inexorablement du terrain. La cohésion
du groupe est fragile. Les passagers clandestins croient sauver leur peau : pourquoi lâcher la proie (quelques milliers
d’euros d’indemnisation : une somme !)
pour l’ombre (la «fatalité du probable» de
la défaite au bout du compte, pour détourner Pierre Bourdieu) ?
Comment ne pas penser à la démobilisation qui semble gagner actuellement les
cheminots tant le conflit est coûteux et
l’exécutif inflexible ? Le statut de la SNCF
compte moins que ce qu’elle représente
encore, un des derniers bastions de la
résistance sociale qu’il faut mater. La
force de la mondialisation tient à la démoralisation des luttes. Les quelques concessions du gouvernement auront-elles raison de la mobilisation ? Edouard Philippe
Professeur de science politique
à l'université de Lille
Vincent Lindon dans la Guerre, de Stéphane Brizé. PHOTO NORD-OUEST FILMS
Comment le
marché a gagné
la guerre
confiait, non sans cynisme, il y a quelques
mois, qu’il comptait sur les égoïsmes individuels pour tuer la mobilisation dans
l’œuf… Elle a bien pris, grève perlée pour
durer, mais ira-t-elle au bout ? Qui y croit
encore ?
Ce qui est frappant aussi dans le film de
Stéphane Brizé, c’est l’isolement des mobi-
lisés. Ils sont seuls : pas un parti politique
aux alentours, la population locale est peu
présente, les élus absents… Le seul interlocuteur est le conseiller social de l’Elysée
qui joue la médiation mais cache à peine
son impuissance et se retranche derrière le
principe non négociable de «la liberté
d’entreprendre». Le principal levier de la
mobilisation est «l’opinion», cette abstraction médiatique.
Mais le spectacle télévisuel de l’indignation finit par tourner à vide. Comment organiser la lutte quand tout conspire à la
rendre impossible ou vaine, et que les défaites s’enchaînent ? Reste aux ouvriers
indignés la force du verbe. Le film porte
sur la parole, celle qui trahit ou aussi celle
du discours pour se défendre comme ultime recours. Le film n’est qu’un enchaînement de scènes de palabre qui sont autant
de dialogues de sourds (entre mobilisés,
dans les réunions de négociation, devant
les journalistes…).
Mais les mots eux-mêmes comme les vies
ne valent plus rien, noyés dans les eaux
glacées du calcul égoïste. Les ouvriers se
battent pour obtenir un tête à tête avec le
PDG allemand du grand groupe qui les licencie. Qu’espèrent-ils au juste ? Toucher
en dernier ressort le décideur hors d’atteinte de ce capitalisme déterritorialisé ?
Que le bon droit de leur argumentation et
de leur indignation l’emporte ? Ils finissent
par obtenir le rendez-vous mais la rencontre ne donne rien. Leurs mots, leurs affects, leur rage n’ont aucune portée même
dans leur frontalité.
Enfin accessible, le PDG ne fait qu’invoquer et ânonner encore la loi du marché,
ressassée. La violence n’est alors que
l’unique issue possible. Pas de chemise
arrachée ici mais la voiture du PDG retournée dont la trace médiatique sera
vite oubliée. L’indignation, qui tourne
sur les chaînes d’actualité, devient pur
spectacle, expression volatile d’affects
sans suite, pris dans le tourbillon infini
des images. L’unité du groupe éclate
pour de bon. Le leader du mouvement
Laurent Amedeo (magnifique Vincent
Lindon) livre dès lors, avant le drame final, la vérité du film : les dominants sont
la dernière classe sociale mobilisée, et
les dominés divisés sont structurellement
désarmés.
La beauté du film est d’incarner les apories de la lutte sociale. Rien ne pourra être
possible si le rapport de forces ne change
pas, mais comment le construire quand la
confrontation est si déséquilibrée ? Comment sortir de la résignation quand les
régressions s’enchaînent, quand la «marée
humaine» ne «déferle» pas même quand la
richesse «ruisselle», pour ceux d’en haut…
L’hypercapitalisme a gagné parce qu’il a
désamorcé la conflictualité. En guerre ?
Mais contre qui ? Contre soi quand l’adversaire se dérobe ? •
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 23
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Il faut défendre la SNCF!
Il ne s’agit pas
de préserver un
«statut privilégié»,
mais plutôt
la réalisation
concrète d’un
espoir de justice et
d’égalité née il y a
plus d’un siècle.
U
ne cagnotte a été récemment mise en place pour
soutenir les cheminots
grévistes. Elle a recueilli à ce jour
plus d’un million d’euros. Une
trentaine d’écrivains ont participé à un recueil collectif prochainement publié par les édi-
tions Don Quichotte, dont les
droits iront intégralement à la
caisse des grévistes. Cela donne
une idée de l’élan de solidarité
suscité par le mouvement.
La SNCF a été créée par le Front
populaire, dans ses derniers
mois, le 31 août 1937. Il s’agissait
alors de régler le sort d’un système ferroviaire au bord de la
faillite, partagé entre plusieurs
compagnies privées – hormis la
compagnie de l’Ouest, nationalisée en 1908 car elle était déficitaire. Le déficit accumulé par les
différents réseaux pesait sur les
comptes publics. Au terme d’une
négociation éclair, le gouvernement imposa une réorganisation
visant à unifier et à rationaliser
l’activité ferroviaire sous la tutelle de l’Etat, qui détiendrait
51 % du capital. La création de la
SNCF prit effet au 1er janvier 1938.
Cependant, la nationalisation
des chemins de fer, c’est beaucoup plus qu’une solution économique et financière : c’est un
symbole de la souveraineté
populaire. Le 19 février 1911,
Par
ANNIE ERNAUX,
DANIÈLE
SALLENAVE,
et JEAN-MARIE
LACLAVETINE
Ecrivains
Jaurès déclarait : «Les travailleurs de la voie ferrée ont vu
juste lorsqu’ils ont demandé […]
que l’ensemble des réseaux fût
nationalisé» car «il y a pour la
classe ouvrière un intérêt vital à
ce que des services publics démocratiquement gérés se substituent
aux monopoles capitalistes». La
même revendication fut avancée
lors de la grève massive des cheminots en 1920 : Léon Blum présenta une proposition de loi
visant à la «nationalisation
industrialisée» du réseau. Le
chemin de fer, ce n’était pas seulement un progrès technique,
c’était un changement profond
des habitudes de vie, et le moyen
de diffuser au plus profond du
territoire les valeurs et les institutions républicaines. D’où l’attachement viscéral des Français
à leur SNCF, renforcé par le souvenir toujours vivace de son rôle
dans la Résistance et celui,
moins connu, dans la libération
de la France au moment du débarquement de juin 1944. Défendre la SNCF, qu’on le veuille ou
non, ce n’est pas défendre un
«statut privilégié», mais une réalisation concrète de l’espoir de
justice et d’égalité née dans les
classes pauvres il y a plus d’un
siècle. Ce que défendent
aujourd’hui les cheminots,
ce n’est pas un passé. C’est un
avenir, celui de notre service
public. •
Les maladies rares feront-elles exploser
nos systèmes de santé?
L
a lutte contre les maladies rares est
une équation complexe. Les médicaments et la médecine personnalisée,
s’ils offrent à l’industrie un nouveau marché très lucratif, représentent un risque
mal anticipé par les Etats pour leur financement. Selon le cabinet Evaluate Pharma,
les ventes mondiales de traitements
pour ces maladies oubliées seront passées
de 20 milliards à 200 milliards de dollars
entre 2000 et 2022.
Depuis deux décennies, l’intérêt pour ces
thérapies appliquées à des maladies longtemps négligées s’est accru avec des succès thérapeutiques et commerciaux notables. La société Vertex Pharmaceuticals
a obtenu ainsi l’autorisation de mise sur
le marché en 2012 du Kalydeco, et en 2014
de l’Orkambi, tous deux utilisés contre la
mucoviscidose. Le premier concerne environ 4 % des patients dans le monde (une
soixantaine en France). Le second pourrait
bénéficier à plus des trois quarts des
patients atteints par cette maladie génétique (5 000 cas en France). L’un et l’autre
illustrent parfaitement une dérive inquiétante. Comment prendre en compte
simultanément le coût de l’innovation,
celui du développement thérapeutique et
l’intérêt des patients ? Les médicaments
rares, par la valeur thérapeutique de la
molécule et le faible nombre de patients,
ont un prix parfois exorbitant. Les deux
comprimés quotidiens de Kalydeco
ou d’Orkambi coûtent ainsi entre
600 et 700 euros au patient, soit plus
de 200 000 euros par an. Ce qu’un malade
ne peut évidemment pas supporter seul.
En 2012, des chercheurs ont protesté
contre le prix élevé du Kalydeco dans une
lettre ouverte adressée à Vertex Pharmaceuticals, mais sans succès. Depuis, des
Etats (Angleterre, Ecosse, Australie,
Canada) cèdent un à un pour donner l’accès à ces nouveaux traitements.
En mai 2017, la Belgique s’est prononcée
contre le remboursement d’Orkambi, et la
France à fait de même, en février 2018.
Les patients et leurs familles se retrouvent
alors pris au piège entre d’un côté la réglementation des Etats et de l’autre les entreprises pharmaceutiques qui répercutent
les dépenses d’innovation et de développement sur le prix du médicament, profitant ainsi de leur avance. La réaction de
Vertex a été immédiate avec des menaces
de retrait des essais cliniques en France et
l’arrêt de la distribution du médicament.
Cette réaction présage du chantage auquel
nous devons nous préparer.
Des milliers de chercheurs des laboratoires publics du monde entier travaillent
depuis des dizaines d’années pour étudier
les mutations génétiques responsables de
ces maladies rares, ouvrant la voie à des
traitements. Ce travail préalable conduit
par la recherche publique, financé par la
dépense publique et largement soutenu
par les associations de malades au travers
des dons, permet aujourd’hui à une entreprise privée comme Vertex de réaliser
d’importants bénéfices en commercialisant un produit dont l’accès serait menacé
dans certains pays.
Comment peut-on accepter que des millions de donateurs et bénévoles contribuent par leurs actions à la recherche
mondiale, et que les malades se voient
imposer un tarif inabordable pour la très
grande majorité d’entre eux ? Les Etats
peuvent-ils déséquilibrer leur système de
remboursement des médicaments au profit de malades relativement peu nombreux
au regard de la population totale (60 millions de personnes en Europe et aux EtatsUnis, et 350 millions de personnes dans le
monde) ? Le refus d’une prise en charge
publique limite de fait l’accès à ces traitements aux personnes les plus riches des
Etats les plus riches qui ont les moyens de
souscrire une assurance privée.
La situation est donc devenue kafkaïenne.
Refuser le remboursement de ces médicaments, c’est prendre le risque insensé de
voir l’industrie se détourner de ces mala-
Par
FRÉDÉRIC BECQ
DR
Quels patients pourront bénéficier des traitements
destinés à soigner les affections rares ? Les plus riches
des pays riches. Pour éviter cette situation inacceptable,
il faut repenser toute la chaîne qui va de la recherche
jusqu’au remboursement de ces molécules au prix
souvent exorbitant.
Professeur de physiologie
et spécialiste de la mucoviscidose
dies rares. Mais le permettre revient à mettre en péril les systèmes de santé basés sur
la solidarité collective.
Des solutions consensuelles existentelles ? Collectivement, médecins, chercheurs, associations et fondations peuvent
peser dans une négociation. L’exemple de
l’AFM-Téléthon apporte peut-être un élément de réponse, par son objectif affiché
de soutenir la recherche et l’innovation
jusqu’à la production de médicaments
pour les maladies rares.
Il faudra cependant repasser par la table
des négociations avec l’ensemble des
acteurs pour s’entendre. Nous devons
repenser un système déséquilibré et fragile pour inventer des alternatives moralement acceptables et financièrement raisonnables. Rien ne saurait justifier que les
Etats ou les peuples assument seuls les
frais d’offres thérapeutiques innovantes
d’une médecine de précision réservées à
quelques-uns. •
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24 u
La taverne
de maître Kantor
Troupe historique de l’avant-garde new-yorkaise,
installée à SoHo depuis 1975, le Wooster Group revisite
dans sa nouvelle pièce la figure de l’influent dramaturge
polonais Tadeusz Kantor, qui lui aussi a travaillé avec
le même groupe plus de quarante ans.
Libération Vendredi 1er Juin 2018
Par
AURÉLIE CHARON
Envoyée spéciale à New York
E
lle se défend de tout sentimentalisme,
éclate d’un rire moqueur quand tout
le monde lui dit : «C’est sur toi et ta
compagnie ! C’est tellement personnel, cette
pièce, Liz !» Elizabeth LeCompte ne pense
pas, elle dit non, ne voit pas le rapport. Pourtant, nous sommes au Performing Garage,
33 Wooster Street, minuscule théâtre newyorkais qu’elle a investi dans SoHo en 1975.
Pourtant, si certains visages historiques du
Wooster Group ont disparu ou sont partis,
comme Willem Dafoe, les autres sont encore
là. Voilà quarante ans que l’actrice Kate Valk
joue ici et que la compagnie s’attaque aux
fantômes. Alors, quand ils font renaître celui
du sérénissime dramaturge polonais Tadeusz
Kantor et de sa troupe qui, eux aussi, ont joué
plus de quarante ans ensemble, évidemment,
on voit le rapport et on ne la croit pas. Evidemment, il y a l’émotion de voir la durée
dans les corps, l’utopie debout, l’effort intact,
et de se dire: ils se réunissent encore, ensemble. De se rendre compte qu’ils sont toujours
vivants alors que les rues ont été avalées par
le luxe et que le SoHo des artistes est mort depuis longtemps.
Liz LeCompte, née en 1944, n’acquiesce pas
facilement, intimide par son exigence. Silhouette fine, regard perçant, il ne manquerait
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 25
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Le visage de Dorota
Krakowska, la fille de
Kantor, se retrouve au
cœur de A Pink Chair
(in Place of a Fake
Antique) à travers un
entretien vidéo. PHOTO
CULTURE/
MARIA BARANOVA
de cire. Quand son pays semble à son tour
s’effondrer, le Wooster Group convoque
morts et vivants sur scène. Pendant la représentation, Liz LeCompte se tient parmi le public avec sérieux et carnet de notes. Quelques
jours plus tard, elle nous reçoit sur le plateau
avec son actrice complice, Kate Valk, et une
bouteille de vin blanc.
DIALOGUE AVEC LE PRÉSENT
Dans les années 70, la BBC avait diffusé un
documentaire pour préparer les spectateurs
sensibles à l’arrivée du Wooster Group: attention, ils ont mis sur scène des écrans. Liz LeCompte pense très tôt que la télévision n’est
pas si différente de Tchekhov ou de Shakespeare : elle imite la vie. On lui réplique que
l’écran va faire concurrence aux acteurs, ça
l’intéresse, elle aime le défi. Aujourd’hui, il
est toujours là, mais jamais par hasard. C’est
un dialogue avec le présent. Ça lui permet de
convoquer le passé, ici des images de la pièce
de Kantor en 1988, et d’y mêler les acteurs
new-yorkais. Elle divise l’espace et le temps,
trace des lignes pour qu’on comprenne qu’un
seul visage sera important : Dorota
Krakowska, la fille de Kantor.
Quand une agence du ministère de la Culture polonais lui propose de réfléchir à Kantor, Liz LeCompte est étonnée, elle ne le connaît pas bien. C’est d’abord le maître Jerzy
Grotowski qui a traversé l’Atlantique. Elle se
souvient bien des «forums» que celui-ci
organisait : les étudiants de Columbia se
pressaient pour venir l’entendre parler de
l’art et la vie. «Il est devenu une sorte de gourou à la fin des années 60. Un sage. Il faisait
la liste des noms des personnes présentes et
de toutes leurs questions. Son interprète les
lisait, traduisait à Grotowski qui, prenant
plus qu’on la prenne pour Tadeusz Kantor. La son temps, ne répondait vraiment à aucune
nouvelle création du Wooster Group A Pink des questions mais se lançait dans un long
Chair (in Place of a Fake Antique) fait revivre discours existentiel : à la fois très instructif
une pièce du Polonais créée à Berlin-Ouest et assez opaque.»
en 1988, Je ne reviendrai jamais, dans la- Lorsque Kantor débarque à New York, dix ans
quelle il s’était donné un rôle : «Moi, en per- plus tard, «les choses avaient changé, on était
sonne.» L’idée du retour a marqué celui dont revenu au théâtre commercial, on l’avait insle père est mort à Auschwitz et dont une des tallé dans le minuscule théâtre de Downtown,
premières pièces, le Retour
La Mama». Liz LeCompte ne lui
d’Ulysse, s’est jouée de façon REPORTAGE a jamais parlé mais l’a observé
clandestine sous l’occupation alautour de ses acteurs : «Je le
lemande. Le Wooster Group a l’habitude d’in- voyais rôder avec sa cigarette sur le plateau,
viter les spectres. Liz LeCompte adore provo- j’adorais. Mais j’étais jalouse, il concentrait
quer en déclarant qu’on ne peut pas mieux toute l’attention. Moi, jeune metteure en scène,
faire que ce qui a été fait. Kantor, habité par si je me mettais à marcher comme ça, on
la mort, avait répondu à la décomposition de aurait dit que j’étais arrogante! A l’époque, je
l’Europe par un théâtre métaphysique : sa l’ai presque rejeté, alors que son travail était
pièce la Classe morte (1977) a marqué l’his- magnifique.» Ses souvenirs de la Classe morte,
toire du théâtre du XXe siècle en faisant coha- pièce maîtresse de Kantor présentée en 1979
biter acteurs en chair et en os et marionnettes à New York, sont vagues: pas de sous-titres,
seulement une annonce au début pour évoquer les thèmes et les personnages.
Le Wooster Group a donc d’abord commencé
par Grotowski. En 2004, ils créent Poor Theater, et lui consacrent un chapitre. En Pologne,
Kate Valk avoue que «certains étaient excités,
d’autres pensaient que c’était une hérésie». Liz
LeCompte précise: «Une abomination! Surtout pour les vieux qui l’avaient connu. C’est
l’histoire de ma vie, on me dit toujours: pourquoi ne pas voir l’original ? Mais au théâtre,
personne ne peut revenir vingt ans plus tard.»
Finalement, la pièce a fait l’objet de satires et
les a rendus célèbres en Pologne.
ENTRETIEN VIDÉO
Liz LeCompte met du temps à trouver la fille
de Kantor, Dorota Krakowska. Elle part
d’abord sur les traces du père, visite la Cricothèque, centre des archives de Kantor à Cracovie, son studio «avec ses chaussures et ses
costumes alignés comme le jour de sa mort, ses
médicaments enroulés dans de petits papiers,
ses livres, son lit avec les mêmes draps». Elle
prend alors conscience que Dorota existe. Elle
part la rencontrer à Amsterdam. Immédiatement, elles décident de travailler ensemble:
«J’ai pris un risque, mais je savais que c’était
une façon d’entrer dans l’histoire de Kantor,
à travers le désir de sa fille. Je pouvais me débarrasser de moi-même, être là pour Dorota,
lui offrir un cadeau de son père.»
Souvent, les parents empêchent les enfants.
Dorota Krakowska a une soixantaine d’années, est devenue graphiste, diplômée de
l’Académie des beaux-arts de Cracovie.
A 18 ans, elle adopte le nom de famille de sa
mère et n’osera jamais aller vers le théâtre,
intimidée par l’ascendance. Elle ne parle pas
très bien anglais mais a déjà vu le travail du
Wooster Group à Berlin. Elle vient passer du
temps avec eux, ils travaillent, elle revient.
Ils comprennent le sens de l’humour de Kantor grâce aux traductions subtiles de la fille.
Liz LeCompte organise les cinq parties fragmentées de la pièce, du manifeste de Kantor
jusqu’à un épisode revisité du Retour
d’Ulysse. Le visage de Dorota se retrouve au
cœur de la pièce à travers un entretien vidéo
mené par Kate Valk. Elle appelle l’esprit de
son père et petit à petit prend sa place, mène
la danse avec le Wooster Group et nous fait
traverser les années. Kate Valk: «On est souvent face à des choses plates dans nos vies modernes : l’écran plat, etc. Là, au théâtre, on
a la possibilité de faire apparaître un esprit,
parce qu’on a l’espace.» Sur l’écran, Kantor
et ses acteurs. Tout autour, le Wooster Group
rejoue au millimètre chaque geste et chaque
intonation. Les années 1988 et 2018 sont su-
perposées, s’entendent en même temps.
Liz LeCompte avoue tout de même s’identifier à Kantor à travers une question : «Comment garder une compagnie ensemble, après
toutes ces années?» L’angoisse de Kantor résonne: faut-il partir et abandonner ce qu’on
est, ou rester ? Liz LeCompte avoue : «Je
pense à ma mort, mais pas de façon sentimentale, je me sens liée à l’hymne protestant
qu’on chante à la fin. Pour moi, c’est un appel
à avancer, allons trouver quelque chose de fabuleux plus loin… Je suis très américaine,
vous voyez !» Au début, Dorota la Polonaise
a mis du temps à se faire aux habitudes des
«très New-Yorkais». Liz LeCompte : «Elle ne
pouvait pas croire qu’on ne répétait pas jusqu’à minuit. “Quoi, vous travaillez seulement
cinq heures ?” Beaucoup de nos acteurs ont
un autre job, même si on les paye à plein
temps, ce n’est pas assez pour vivre, ici. Et
aussi, on ne boit pas et ne fume pas comme en
Pologne !»
RÉPARTITION DES TÂCHES
Une autre différence: ici, on fait tout, on n’a
personne pour fabriquer un décor. Sur le plateau, Kate Valk énumère l’historique des objets de la compagnie : la table autour de laquelle on est assises a servi dans six autres
pièces, les portes dans trois pièces, les chaises
aussi. Comme il y a quarante ans, un planning
définit la répartition des tâches pour les
membres de la troupe: laver les toilettes, s’occuper du bar… En Chine, récemment, on leur
a dit : «On dirait du théâtre allemand !» Aux
Etats-Unis, ils restent des ovnis. Liz LeCompte se moque de ce théâtre américain naturaliste qui persiste : «Moi, j’appelle ça le
“couch theater” parce qu’il y a toujours un canapé qui traîne.»
Dorota, la fille de Kantor, sera dramaturge
sur leur prochaine pièce. Elle et Liz Lecompte ne se quittent plus. Kate Valk, 62 ans,
mêmes immenses yeux clairs que sur cette
photo où elle saute sur le dos de Willem Dafoe dans les années 80, résume : «Cette pièce,
c’est sur le théâtre et sa possibilité. On est encore en train de se réunir dans une petite
pièce, de s’asseoir dans un espace vide et d’attendre que quelque chose se passe.». Liz LeCompte sourit. •
A PINK CHAIR
(IN PLACE OF A FAKE ANTIQUE)
par le WOOSTER GROUP
m.s. Elizabeth LeCompte,
jusqu’au 2 juin au Performing Garage,
New York. Puis en tournée en France
en 2019 (Kantor avait présenté sa pièce
en 1988 au festival d’Automne).
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26 u
Libération Vendredi 1er Juin 2018
Une reconstitution
tendre et comique sur
la guérilla hertzienne
à l’aube des eighties.
PHOTO CHRISTOPHE
RAYNAUD DE LAGE
«Voyage
d’hiver», exil
et tour de Rhin
«Winterreise» réunit sept
acteurs venus de Syrie,
d’Afghanistan et
de Palestine, jouant
leurs propres rôles,
dans un road-trip en bus.
O
n peut l’admettre : souvent les
présentations ont été mal faites.
Entre autochtones et nouveaux
arrivants, c’est aux seconds qu’on demande de montrer patte blanche avec
un menaçant : «Qui êtes-vous ?» Dans
Winterreise, c’est l’inverse : sept acteurs
de Syrie, d’Afghanistan et de Palestine,
forcés à l’exil, attendent de l’acteur allemand Niels Bormann qu’il leur «présente» le pays, l’Allemagne.
La question s’annonce excitante et
nouvelle : on leur montre quoi ? C’est la
première production de l’Exil ensemble qui, depuis novembre 2016, accueille ces sept acteurs réfugiés à Berlin. C’est un voyage gelé d’hiver, quinze
jours en bus mimés sur scène avec valises et écharpes à travers «la classique et
romantique Allemagne», qui se révèle
moins douce que prévu. Première
étape : Dresde «pour leur montrer qu’on
peut reconstruire une ville». Le paysage
défile sur un écran et le road-trip
oscille entre absurde «comment draguer les Allemandes ?» et terreur.
On ne sait pas quoi leur montrer, il y a
des choses qu’ils ne préfèrent pas voir.
Sur la route, l’acteur allemand se
résout à expliquer ce qu’est Pegida, ce
mouvement de «patriotes» qui «luttent
contre l’islamisation de l’Occident» et
qui préféreraient qu’ils ne soient pas là.
Un arrêt de car plus tard, c’est
Buchenwald, et Niels se demande s’il
n’aurait pas fallu choisir le parc aquatique Tropical Islands au Brandebourg.
On se trouve toujours de bonnes excuses : «Un voyage en juin, ça aurait été
plus accueillant», leur dit-il.
Mais les images accueillantes manquent et on bascule dans le récit de
leur voyage à eux depuis la Syrie ou
l’Afghanistan, en s’éloignant malheureusement de l’Allemagne et du présent et en évitant la réponse qu’on n’a
pas, à savoir : quoi montrer de nous
sans tomber dans l’effroi.
AURÉLIE CHARON
WINTERREISE
(VOYAGE D’HIVER),
par L’EXIL ENSEMBLE, mise en scène
Yael Ronen, a fait la clôture des Chantiers
d’Europe les 29 et 30 mai,
Théâtre de la Ville.
«Les Ondes magnétiques»,
nostalgie par la bande
Autour de l’essor des
radios libres, la pièce
de David Lescot
est une évocation
mélancolique autant
qu’un pastiche réussi
des années 80.
D
es pochettes de vinyles
jonchent le sol d’une
salle un peu glauque,
avec son mobilier de Formica et
ses teintes marronnâtres. Pour
égayer tout ça, les murs ont été
recouverts de posters à cheveux
gras et d’affiches militantes à la
prose laconique. Voici la salle du
Vieux-Colombier, à Paris, transformée en un studio de radio
clandestin, animé à l’arrache par
des jeunes gens en bombers,
chemisiers à fleurs et pulls en
tricot aux motifs lapons.
Cynisme. C’est qu’on se trouve
autour de 1980, et les radios libres sont alors en pleine effervescence. Contre le monopole
public, elles élèvent leurs voix
mutines pour mener sur les ondes une guérilla hertzienne,
avant que la libéralisation de
l’audiovisuel par François Mitterrand ne les fasse passer de la
répression violente de l’Etat aux
séductions mortifères du marché. A travers leur histoire évanescente, c’est donc une chronique des années 80 que David
Lescot met en scène dans les Ondes magnétiques, sa nouvelle
création pour la Comédie-Française avec huit comédiens de la
troupe. L’histoire est connue.
1981, le ciel chante et gronde audessus de Paris, les socialistes
arrivent au pouvoir et menacent
de couper des têtes. 1983, c’est le
tournant de la rigueur. 1985, Bernard Tapie, en crooner frelaté,
balance dans une France ébahie
un single mémorable d’audace
et de cynisme : Réussir sa vie.
Voilà une manière de synthétiser à coup de faucille cette histoire du devenir-fric de la liberté.
Un des personnages de la pièce
en résume très bien l’enjeu :
comment «l’avant-garde fauchée
va faire le boulot pour les gros
lards»? Ou comment passe-t-on
de la Bastille au Palace, et des
éclats d’espoir d’un soleil rouge
au clinquant en toc d’un astre
d’or ? Bien. Mais en partant
d’une telle vision de l’histoire,
on pouvait redouter la satire
sentencieuse ou didactique sur
la trahison des idéaux de jeunesse. Il n’en est rien, car David
Lescot ne cède pas au mépris
surplombant. Il décide plutôt
d’exhiber les contradictions de
l’époque – la pub ou la mort –
grâce au parti pris de la comédie
mélancolique. Pas de farce sardonique donc, mais un humour
de bons potes qui se demandent
par exemple quelle différence
s’entend entre une voix de droite
et une voix de gauche.
Champagne. C’est cette veine
comique qui nous éloigne des attendus de l’exercice documentaire. Derrière le geste de reconstitution et d’historicisation se
dévoile en réalité une véritable
entreprise de pastiche des années 80. Ce n’est pas sur du Elli
et Jacno que les acteurs dansent
avec leurs gestes automatiques,
mais essentiellement sur une
imitation du son d’époque écrite
pour l’occasion par Anthony Capelli et David Lescot. Et lorsque
les rêves se noient dans le champagne, la scène se trouve saisie
par les néons de la nuit, laissant
défiler robes métalliques aux
seins coniques (la fameuse de
Jean Paul Gaultier), fourrures
blafardes et électriques ou cos-
On pouvait redouter la satire
sentencieuse sur la trahison des
idéaux de jeunesse. Il n’en est rien,
car David Lescot ne cède pas au
mépris surplombant, mais exhibe
les contradictions de l’époque.
tumes warholiens bleu pastel,
tandis que pour les coupes de
cheveux, on n’hésite pas à ressortir les vieilles et grosses perruques bien cheap. Tout ici est
donc imitation, et au départ, on
se dit que tout ça fait un peu
kitsch, avant de se rappeler
qu’au fond, c’était quand même
ça, les années 80, et que le génie
maléfique de l’époque, c’est
peut-être d’en avoir eu dès le départ conscience, et même de s’y
être complu.
C’est aussi la belle idée discrètement à l’œuvre ici : années 80,
années ringardes, précisément
parce qu’elles-mêmes se vivaient
comme le remake teinté de tristesse des glorieuses sixties et seventies. Bref, utiliser le pastiche
pour révéler l’essence pastichante de la décennie. «La nuit
promet d’être belle/ Car voici
qu’au fond du ciel/ Apparaît la
lune rousse», entend-on sur
scène. C’est du Higelin de l’époque. Un clin d’œil mélancolique
à des années qui l’étaient déjà.
Après tout, c’est bien en 1983
qu’est née Radio Nostalgie – et
de cette conscience décadente
de tard-venus, nous ne sommes
pas encore sortis.
AUGUSTIN GUILLOT
LES ONDES MAGNÉTIQUES
texte et m.s. DAVID LESCOT
Théâtre du Vieux-Colombier/
Comédie-Française, 75006.
Jusqu’au 1er juillet. Rens. :
www.comedie-francaise.fr
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CULTURE/
SCÈNES
«Orfeo ed Euridice»,
enfers et contre tout
Sobre et radicale,
la mise en scène
par Robert Carsen de
l’opéra de Gluck permet
à Patricia Petibon et
Philippe Jaroussky
de briller par la justesse
de leur interprétation.
O
pération résurrection pour
Orfeo ed Euridice. En cette
fin mai paraît chez Erato
une version studio de l’opéra de
Christoph Willibald Gluck, dans
une version de 1774 –une première
au disque, claironne Erato. Et une
nouvelle production scénique de
l’œuvre, dans sa version initiale
de 1762 cette fois, est montée au
Théâtre des Champs-Elysées à
Paris. Point commun de cette double exhumation ? Le contre-ténor
Philippe Jaroussky, qui interprète
deux fois le rôle du malheureux Orphée ; et le chef suisse Diego Fasolis, à la tête dans les deux cas de sa
formation sur instruments d’époque I Barocchisti.
Délaissons le CD et intéressonsnous à l’œuvre mise en scène par
l’inaltérable Robert Carsen. Le Canadien n’a, lui, pas besoin de résurrection: il est partout. Comme une
plante vivace à feuillage persistant,
il plonge ses racines dans tous les
théâtres et registres: à la ComédieFrançaise cet hiver avec la Tempête
de Shakespeare, aux Bouffes du
Nord en mars avec The Beggar’s
Opera de Pepusch, et aujourd’hui
avenue Montaigne avec Gluck.
Quand, selon le mythe bien connu,
Orfeo se retourne et qu’Euridice
disparaît, on ne peut pas ne pas
penser à Carsen qui, dans un soupir épuisé, se débrancherait enfin
des plateaux en se remémorant
tout ce qu’il y a accumulé depuis
trente ans. Avant, évidemment, de
renaître aux manettes, comme
dans le dénouement de cet opéra
qui voit Euridice être ressuscitée et
filer le parfait amour avec Orfeo
qui, lui, ne s’est pas suicidé.
Bestiaire. Dans les enfers de
Gluck, plus on souhaite la mort,
plus on a droit à la vie. Robert Car-
Philippe Jaroussky et Patricia Petibon, bouleversants dans les rôles d’Orfeo et d’Euridice. V. PONTET
sen s’empare de cet opéra au premier degré, dans un dépouillement
d’une sobriété de granit. Sa mise en
scène est le miroir de celle qu’il
avait déployée dans la Flûte enchantée, où plus on cherche la vie
plus on fréquente la mort. Chez Mozart, Carsen jouait les artificiers et
multipliait les effets sur le plateau
de Bastille où toutes les fantaisies
sont réalisables. Il nous faisait visiter le monde souterrain à la vitesse
d’un grand-huit. Chez Gluck et sur
la scène plus restreinte du Théâtre
des Champs-Elysées, il supprime
tout ce qui fait son ordinaire. La rapidité et la vivacité sont effacées. Et
quand l’opéra permet au deuxième
acte, lors de l’arrivée aux enfers, de
sortir des placards un bestiaire de
monstres de carnaval et de se détendre le temps d’un ballet de turlupins, Carsen reste dans la pudeur de
corps et de linceuls éclairés à la
flamme. Le message passe: on n’est
pas là pour rigoler.
Assurance. La mise en scène est
tellement pénétrée de sérieux
qu’elle laisse les chanteurs, durant
près de deux actes, déambuler devant nos yeux comme leurs alias errent aux enfers. Le corps de Philippe Jaroussky –un spécialiste du
rôle qu’il a pris pour thème d’un CD
d’extraits d’opéras sorti l’an dernier– fait les cent pas sur le plateau
vide, suivi de celui de la soprano Patricia Petibon. Dans cet entre-deuxmondes que le metteur en scène ne
qualifie que par des jeux de lumière,
l’attention est alors portée sur leurs
voix, et l’interprétation que livrent
ces deux compères en baroque, déjà
complices dans un Alcina mis en
scène par Katie Mitchell, est bouleversante. Ces deux vedettes dont on
croit toujours avoir fait le tour de la
glotte stupéfient à chaque fois qu’on
les retrouve. Justesse, incarnation,
intelligence de jeu… Avec la jeune
soprano Emöke Baráth et le chœur
de Radio France, ils se promènent
avec assurance dans cet appartement-témoin de la réforme du lyrique dont Gluck traça les plans à la
fin du XVIIIe siècle.
Le résultat de cette production est
à bien des égards beaucoup plus radical que l’avalanche de grands
noms ne le laissait supposer à la lecture du générique. Comme Gluck
cherchant la simplicité et le naturel,
vie et mort ont ici l’attrait de bonheurs banals.
GUILLAUME TION
ORFEO ED EURIDICE
de GLUCK, ms Robert Carsen,
dir.mus. Diego Fasolis. Théâtre
des Champs-Elysées, 75008.
Jusqu’au 2 juin.
«The Sea Within», mer inférieure
D’habitude plus
inspirée, Lisbeth
Gruwez déçoit avec
sa chorégraphie
trop convenue sur
le désir féminin.
C
uisses satinées à
l’huile de jojoba, teeshirt effet lose encanaillé par un shorty en dentelles, fouetté de crinières
sublimées d’un effet coiffédécoiffé façon «savane
chic»… La bande de filles envahit peu à peu le plateau des
Rencontres chorégraphiques
de Seine-Saint-Denis et
compte bien nous expliquer
que ça suffit maintenant.
Qu’il y en a marre. Que oui,
on peut jouer le jeu des clichés sur le féminin et revendiquer sa part de virilité,
qu’on peut être à la fois douce
comme une chatoune et méchamment gangsta. Qu’il est
temps de reprendre le pouvoir sur notre sexualité pour
The Sea Within, de Lisbeth Gruwez. DANNY WILLEMS
ne plus se laisser enfermer
dans un déterminisme de
genre. Alors girl power,
merde. Les brunes comptent
pas pour des prunes. On est
des amazones. Mieux, des
sorcières !
A ce stade de la chorégraphie,
alors que la horde désirante
se contorsionne et se love
dans la moiteur lascive de la
moquette, les questions s’accumulent. Etant placée en
milieu de rang, doit-on gagner l’issue de secours en
passant par la gauche ou par
la droite ? Ce spectacle ressemble-t-il davantage à un
clip de Beyoncé en moins
spectaculaire, à un lip-dub
un peu olé-olé lancé par le secrétariat d’Etat à l’égalité
hommes-femmes, ou à une
opération de brand content
pour la marque de lingerie
Princesse Tam-Tam ? N’y a-
t-il vraiment aucune autre
image (même en cherchant
un tout petit peu) pour évoquer le désir féminin que
celle d’une mer déchaînée ?
Lorsqu’on est une femme et
qu’on jouit, le faisons-nous
vraiment de manière cinégénique, comme cette danseuse virtuose, ici, à la sauvagerie si étudiée ? Si la pièce
fait mine de dénoncer la vision publicitaire de la libido
féminine tout en capitalisant
joyeusement dessus, peut-on
la qualifier de faux-cul? Bref,
qu’est-il arrivé à la si talentueuse Lisbeth Gruwez, jadis
interprète star de Jan Fabre,
pour passer d’œuvres aussi
étranges et insondables que
son solo sur les orateurs, à
cette pièce convenue sur la
forme comme sur le fond ?
Allez, on sort par la gauche.
E.B.
THE SEA WITHIN
chor. LISBETH GRUWEZ
Les 19 et 20 juin
au Festival de Marseille (13).
texte
et mise en scène
Vincent Macaigne
31 mai —
14 juin 2018
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28 u
Libération Vendredi 1er Juin 2018
CULTURE/
Kanye West,
l’album
de troll?
Messages de soutien
à Trump, longues
tirades zinzins…
L’artiste mégalo, dont
le huitième opus doit
sortir ce vendredi,
s’est fait l’apôtre
incompréhensible du
tout et rien.
A
lors que les éditocrates
nord-américains et les sémioticiens de tout poil n’ont
pas encore vraiment décidé quoi
faire de l’info la plus WTF de la semaine (la rencontre entre Kim Kardashian et Donald Trump pour évoquer «la réforme des prisons et du
régime des peines»), alors que l’on ne
s’est pas encore remis du superbe
Daytona, le très compact album de
Pusha-T sorti le 25 mai et produit
par un Kanye West au sommet de sa
forme old-school, voilà que le nouvel album de Kanye himself doit débouler ce vendredi, tel qu’annoncé
par l’intéressé il y a quelque temps
sur Twitter, et dont on ne sait presque rien, hormis qu’il contient sept
titres. Deux ans après The Life of
Pablo, dont la délivrance avait été
précédée d’un cirque médiatique
ahurissant (teasing de trois ans,
innombrables coups de théâtres…)
l’accouchement du huitième opus,
au titre inconnu, semble presque sobre. Il faut dire que l’artiste s’est
chargé par d’autres moyens de rappeler son existence au monde, revenant en fanfare sur Twitter le 13 avril
après une absence qu’il motiva par
une dépression, une hospitalisation,
une liposuccion ou encore une addiction aux opioïdes.
Vitupérances. Kanye West
n’avait, hélas, rien perdu de sa verdeur sur réseau. Aussitôt, une pluie
acide de tweets, conjugués à des prises de parole de plus en plus outrancières et maniaques, ont assuré le
spectacle, pointant une fois encore
la singularité de l’artiste : là où
d’autres parlent trop pour ne rien
dire, Kanye West, lui, parle excessivement pour tout dire. La pulsion
orale dérégulée comme frappe pré-
ventive est une spécialité du rappeur, et l’on se souvient que, déjà en
2016 sur The Life of Pablo, il avançait ceci : «Et si Kanye composait
une chanson sur Kanye qui s’appellerait l’Ancien Kanye me manque?
(Ce serait tellement Kanye !)»
Tellement Kanye, oui, si bien qu’à
quelques mots près, cette pensée,
«l’ancien Kanye me manque», a sans
doute fait son chemin dans la boîte
crânienne de milliers de fans depuis
son retour sur la scène médiatique.
Par exemple lorsqu’a tourné
ad nauseam l’extrait d’une interview donnée le 1er mai à TMZ où il
affirme, entre autres vitupérances
à peine cohérentes, que «quatre
cents ans d’esclavage, on dirait bien
un choix». Ou encore au moment
de la publication d’une photo de
casquette rouge «Make America
Great Again» dédicacée par cet
autre parangon du spectacle narcissique qu’est le président américain,
Donald Trump. Mais qu’était-il
donc advenu, s’éleva un peu partout
le cri, de l’homme qui, en 2005 pendant l’après-Katrina, avait scandalisé et réjoui en balançant en direct
à la télé que «George Bush n’en a rien
à foutre des Noirs» ? Qu’avait-il dans
le cerveau, alors que le pays connaît
des tensions raciales et crispations
identitaires pas rencontrées depuis,
disons, le mouvement pour les
droits civiques? «Tu es devenu quelque chose d’irréel», lui balança l’un
des producteurs (noir) de TMZ. Et
le même regret nostalgique s’est retrouvé étalé çà et là dans les tribunes des quotidiens anglo-saxons,
les plus intéressantes signées de
l’essayiste américain Ta-Nehisi Coates, lequel émet l’idée d’une «liberté
blanche» que s’arroge Kanye, «une
liberté sans conséquence et sans critique, la liberté d’être fier et ignorant», et de l’historien nigérian David Olusoga, qui rappelle qu’il n’y a
rien de «neuf», contrairement à ce
qu’affirme le rappeur, dans son révisionnisme, lequel s’inscrit dans une
longue tradition de justification de
l’esclavage.
Il serait tentant, oui, de dire que l’on
regrette ce Kanye qui jadis nous enchantait par son iconoclasme, au vu
de l’inconséquence avec laquelle
il balance sa maîtrise défaillante
Kanye West à Indianapolis, en août 2016. PHOTO ©AJ MAST.THE NEW YORK TIMES-REDUX-REA
de l’histoire des Etats-Unis et
son soutien à un chef d’Etat, son
«frère» à «l’énergie de dragon» (vise
les tes-tê…) dont le racisme n’est
plus un mystère. Pourtant, ce serait
s’aveugler sur un point d’importance : Kanye West n’a pas du tout
changé, au contraire. Le doigt dans
la prise des refoulés américains, il
continue de se faire le conducteur
de tout ce qui s’exprime à travers
le pays, bon ou mauvais. L’artiste a
beau revendiquer une pensée «libre», il semble surtout traversé par
les multiples courants du Zeitgeist,
l’accès direct au ping-pong maniaque se jouant dans son cerveau déployant, davantage qu’un accès à
une psyché défaillante ou inexistante à force d’être laissée ouverte
à tout vent, un certain état de la nation américaine, plus cash que le
discours du même nom prononcé
annuellement devant le Congrès.
Evangéliste. En 2008, l’ascensionnel Touch The Sky avait accompagné l’élection de Barack Obama,
avec ses paroles captant l’idéalisme
éberlué du moment, et désormais,
le fil Twitter de KW ne fait rien
d’autre que régurgiter un racisme
qui n’est plus à l’état latent de l’ère
Bush mais bien à découvert et décomplexé. Ce n’est pas tant Kanye
qui a changé, que le contexte politique devenu affolant, rendant tout ce
qu’il recrache beaucoup moins
drôle, parfois effrayant. Pour qui a
du temps à perdre, la lecture attentive de ses décharges tapuscrites,
entrecoupées de photos de bottes ou
baskets de sa marque Yeezy, fournit
ainsi un extraordinaire concentré
Le doigt dans la prise des refoulés
américains, Kanye continue de
se faire le conducteur de tout ce qui
s’exprime à travers le pays,
bon ou mauvais.
du moment, de matière à informer,
d’ici quelques siècles, d’hypothétiques extraterrestres sur le déclin de
l’empire américain, entre culture
managériale dévoyée, opportunisme politique, consumérisme
crasse et vacuité pure et simple.
Du performatif «Ayez confiance
dans vos sentiments. Arrêtez de penser tout le temps» (108000 retweets)
au «Il y a une majorité silencieuse
qui est silencieuse depuis bien trop
longtemps» (27 000 retweets, on
comprend qu’il ne parle pas de lui)
et à l’inénarrable «Les siestes, c’est
génial !» (185000 retweets), Kanye
West a achevé sa mue en grand
évangéliste du rien, almanach des
tendances lourdes du moment, et
c’est avec un pincement de nostalgie, mêlée d’un soupçon d’optimisme, que l’on constate que c’est
encore l’annonce de son album à venir (108000) et de celui qu’il cosigne
avec Kid Cudi (242000) qui provoque le plus de remous sur le réseau.
Preuve que persiste l’espoir que, là
non plus, Kanye West n’ait pas
changé, et qu’il reste toujours l’un
des meilleurs beatmakers que le rap
ait jamais connu.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 29
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représentant 10 % du montant de la mise à prix avec un minimum de 3 000 €.
S’adresser pour tous renseignements : Me C. DENNERY-HALPHEN,
Avocat au Barreau des HAUTS DE SEINE, 8, rue Louis Philippe à NEUILLYSUR-SEINE - T. 01.55.62.19.99. Au Greffe du JEX du TGI de NANTERRE
ou au Cabinet de l’Avocat poursuivant où le cahier des conditions de vente
peut-être consulté. www.ferrari.fr
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Par GAËTAN
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Sceau II. Futurs chasseurs
de rongeurs III. On n’y parle
pas franc fort mais euro
fort ; Réacteur toujours pas
acteur IV. Sans précipitation ;
Quand vient le moment de
l’explication V. Telle queue
de pelle ; Consacra VI. Il
ne mange que le midi à la
cantine ; Lignes de
conduite des cheminots ;
Son programme change
en permanence VII. Un
voisin ; Mit en mouvement
VIII. Formation en ligne
IX. Liquides en cellules ; Fit
un retrait en liquide X. Un
coup de vent et il permet la
reproduction XI. Seau
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Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Sauts 2. Méthode de contraception 3. Après un bon coup de pompe ;
Ici sans ultra 4. Dangereux symbole ; Dangereux insecticide ; Apocope
ménagère 5. Un de Troie ; En guerre et dans les Pyrénées, à la frontière
avec l’Espagne ; Cours à reculons 6. Grande école ; Vingt francs or 7. Il
ferait mieux de mettre son activité en sommeil ; Moins de deux bornes
8. Toujours secret ; Période en fin d’ère primaire 9. Sot ? Non, mais fou !
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. FLASHBALL. II. AIDE. AG. III. SEITA. ESB.
IV. HUE. GANCE. V. URINOIR. VI. OK. AROUET. VII. NIDS. MIMA.
VIII. IKE. CALMI. IX. SURCOLLER. X. TY. ALIÉNÉ. XI. AUTOTESTS.
Verticalement 1. FASHIONISTA. 2. LIEU. KIKUYU. 3. ADIEU. DER.
4. SET. RAS. CAO. 5. AGIR. COLT. 6. BA. ANOMALIE. 7. AGENOUILLÉS.
8. SCIEMMENT. 9. LIBERTAIRES. libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
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30 u
L’ANNÉE 68
Libération Vendredi 1er Juin 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
vu par
Laurence Cossé
MAI
S’EFFACE,
PAS SES
TRACES
Après l’ébullition, les affaires
publiques comme privées
reprennent. La France tente
un rapprochement avec
l’Iran, Brejnev remet
la Tchécoslovaquie au pas,
Mao élimine ses opposants.
Et Albert Cohen bataille pour
publier «Belle du seigneur».
L
nologue qui vit à
chose. Ils ont vécu un
Hongkong voit les camois de mai épuisant.
davres mutilés des vicEux qui, depuis des
times de la révolution
lustres, se rassemblent
arriver par centaines
en grandes nappes pésur les plages de la copiantes sur leurs plalonie, vomis par les
cettes favorites, ils ne
fleuves chinois dans la
retrouvent plus leurs
mer de Chine. Il abanmarques. Mais le sort
donne pour un temps
des oiseaux, de la plases recherches sur la Née en 1950,
nète et du vivant en
peinture chinoise et Laurence Cossé est
général, c’est le cadet
puise dans les lettres romancière, grand
des soucis des manihebdomadaires d’un prix de littérature
festants, des CRS et de
jésuite épluchant tout de l’Académie
la totalité des Français.
ce qui s’écrit en Chine française pour
Alexandre Vialatte a du
–les China News Ana- l’ensemble de
mal à boucler ses fins
lysis du père Lazlo La- son œuvre (2015).
de mois. Ses romans ne
dany– la substance de
se vendent pas. Qui lit
ces Habits neufs du Dernier ouvrage
ses chroniques dans la
président Mao qui le paru : UN CANAPÉ
Montagne ? Cette anrendront célèbre sous SUR LE TROTTOIR
née 1968, il a accepté
son pseudonyme de Salvator, 2018.
d’en donner aussi aux
Simon Leys. (A la sorArts ménagers, un
tie du livre le Monde le traitera de mensuel de bon ton pour femmes au
«“China Watcher” travaillant avec foyer. Ces douze chroniques (1) sont
les méthodes américaines» et exécu- ce qui s’est écrit de plus brillant et de
tera un livre «comportant des erreurs plus déjanté dans la presse en 68.
et des faits incontrôlables en prove- Qui les a découpées?
nance de la colonie britannique»).
Albert Cohen éprouve une espèce
A Paris, les moineaux sont tout de vertige. Ce septuagénaire déC. HELIE. LEEMAGE
Le 1er juin
e 31 mai : De Gaulle a parlé.
Ses partisans ont défilé en
masse le 30 à Paris. D’autres
cortèges de soutien se forment en
province. Mai 68 s’achève mais on
ne le sait pas encore. A droite, on
respire. Le Général, quand même.
Il s’est réinstallé à l’Elysée pour
dix ans. La rue est persuadée du
contraire. Juin 68 commence. L’utopie ne va pas se coucher comme
cela. On a changé d’époque. Le capitalisme a vécu.
Georges Pompidou est pressé d’en
finir avec les trublions. Il a passé
dix jours en mai en Iran et en Afghanistan. Ils se modernisent, ces pays.
Leurs dirigeants souhaitent ardemment un rapprochement avec la
France. On va coopérer de plus en
plus avec eux, au plan culturel –car
le français et la culture française les
passionnent– et bien sûr au plan industriel: on va les aider à détecter et
à extraire des ressources minières
encore inexplorées. Que des millions d’Iraniens et d’Afghans voient
l’occidentalisation d’un très mauvais œil, qui le sait ? Qui en tient
compte ?
Depuis le début de l’année, le gouvernement tchécoslovaque essaie
de concilier les libertés fondamentales avec le communisme. L’Europe de l’Ouest considère avec bienveillance cette tentative de
«socialisme à visage humain», mais
elle ne mise pas gros sur son succès.
Brejnev vient de réunir à Dresde
l’ensemble des pays frères: la Tchécoslovaquie est sommée de rentrer
dans le rang. Le PCF se fait remarquer par son silence. Le gouvernement français regarde ailleurs. La ligne est déjà connue : quand les
Soviétiques remettront de l’ordre à
Prague, «bien entendu nous ne ferons rien». L’ours soviétique est
chez lui à l’Est, on ne va pas lui marcher sur les pieds.
Après deux ans de révolution culturelle, la Chine est à deux doigts de la
guerre civile. Mao a repris la main.
Ceux des hiérarques communistes
qui s’opposaient à lui sont férocement éliminés. La contre-terreur
suit la terreur. Les Gardes rouges
sont mis au pas à leur tour et envoyés apprendre à vivre aux
champs.
Les maoïstes français sont les plus
radicaux et les mieux organisés
parmi les gauchistes en France. Ils
jugent le mouvement étudiant petitbourgeois, voire manipulé. Ils n’ont
pas la même distance critique avec
la révolution culturelle chinoise,
qu’ils tiennent pour un modèle de
politique léniniste. Alberto Moravia
a rapporté d’un voyage en Chine
deux cents pages enthousiastes, la
Révolution culturelle de Mao. La
Quinzaine littéraire demande au sinologue Lucien Bianco de rendre
compte de sa traduction en français
mais, trouvant son article trop
dur, elle refuse de le publier.
L’ORTF en grève s’est rebaptisée
«Radio-Pékin». Pendant ce
temps-là, un historien de l’art et si-
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
u 31
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1ER JUIN : «CHANGER
LA VIE» UN SLOGAN
TOUJOURS ACTIF
pressif a l’impression d’être maudit,
du moins que son immense Geste
des Juifs est maudite. En 1968, cela
fait quarante ans qu’il y travaille.
L’éditeur, la NRF, a obtenu à
deux reprises d’en publier des morceaux, disparates et déroutants,
en 1930 (Solal), puis en 1938 (Mangeclous) – le contrat avait quand
même été signé en 1922. Cohen a dû
remanier le reste, revoir son plan.
Entre 38 et 68, il a dicté à peu près
dix mille pages, dont il n’a gardé
qu’un dixième, qu’il a remanié, poli,
enrichi. En 67, il en a enfin terminé.
Mais Gallimard a pris peur en
voyant que le manuscrit faisait
mille cinq cents pages et décidé
d’en retirer les chapitres qui ont
trait, non pas à Solal, à sa Belle et à
leur passion mais aux oncles, les
Valeureux. Ce qui va paraître en 68
est à nouveau un fragment du tout,
dont l’auteur doute maintenant
qu’il soit jamais publié dans son
intégralité. Le titre choisi est
Belle du seigneur. Et voilà que tout
vacille en France: il n’y a plus d’essence, le papier n’arrive plus à
l’imprimeur, ni les livres aux libraires, d’ailleurs les lecteurs ne font
plus qu’écouter la radio. Belle du
seigneur sortira finalement en juin,
dans l’indifférence générale. Quel
intérêt, les vaticinations d’un vieux
sceptique sur l’étiolement d’une
passion sans entrave? Il faudra attendre l’automne pour qu’un critique en parle. De tous les romans parus en 68, ce pavé radicalement à
contre-courant sera le plus vendu.
Il va pulvériser les records de vente
dans la collection «Blanche» chez
Gallimard.
Des affres d’aujourd’hui –la montée
en puissance des pétromonarchies
depuis le choc pétrolier des années 70, le jihad islamiste, le terrorisme un peu partout dans le
monde, le chômage de masse, l’intégration des immigrés, le réchauffement climatique et les menaces
sur la vie humaine, le délitement de
l’Empire communiste et les crispations de la Russie, les ambitions
de la Chine depuis qu’elle a intégré
le capitalisme, l’indestructibilité du
machisme –, aucune n’a compté
en mai 1968.
LAURENCE COSSÉ
(1) L’Oiseau du mois, Le Dilettante.
Graffiti et affiches sur le mur de la
Sorbonne, notamment celle
annonçant le grand meeting
anti-impérialiste du 24 mai 1968
à la Mutualité.
PHOTO ÉLIE KAGAN.
COLL. LA CONTEMPORAINE
Mi-photographe mi-militant,
Elie Kagan (1929-1999) est témoin
et acteur de Mai 68. Au cœur
des manifs et des révoltes étudiantes,
des premières barricades artisanales
de Denfert-Rochereau au Quartier
latin aux luttes des travailleurs,
il séquence ces émeutes du 29 mars
au 30 mai et collecte les traces
historiques de l’agitation des
occupations de la Sorbonne
au Théâtre de l’Odéon.
L’ensemble du fonds Elie Kagan
est géré par la Contemporaine.
LIBÉ.FR
Retrouvez sur notre site le récit
des précédentes journées de Mai 68
vues chacune par un écrivain.
Le reflux commence. Lentement, à regret,
mais il commence. L’Unef a beau manifester à
Paris aux cris de «Elections, trahison !», le
calcul de Pompidou se vérifie. Après le
discours tranchant du Général le 30 mai, les
Français ratifient le choix du gouvernement :
on ira voter. Ce seront «les élections de la
peur», où la droite progresse moins qu’on ne l’a
dit en voix mais rafle la mise grâce au scrutin
majoritaire. Les gaullistes se retrouveront en
force à l’Assemblée, portés par la grande
trouille des possédants. Le week-end suivant,
l’essence revient dans les pompes et le rituel
de la migration hebdomadaire reprend
comme auparavant, symbolisant le retour à la
normale. Le ministère de l’Education annonce
des modalités assouplies pour le passage du
bac. La droite moquera ce «diplôme au rabais».
Trente ans plus tard, une étude très sérieuse
montrera qu’il n’en est rien : les bacheliers
de 68, en moyenne, connaîtront une vie
professionnelle plutôt meilleure que les autres
promotions… Tout au long du mois de juin, le
gouvernement et le patronat éteignent les
incendies en négociant secteur par secteur. Il
faudra plus d’un mois pour que le travail
reprenne partout en France. Curiosité qui en
dit long sur l’impact du mouvement dans tous
les milieux : l’ENA et les Folies-Bergère seront
les dernières à reprendre le travail. La classe
ouvrière a vu s’ouvrir une brèche dans l’ordre
des usines. Elle rechigne à abandonner ses
espérances. Paradoxalement, la violence
devient plus meurtrière, comme un ciel de
traîne après la tempête. A Flins, le lycéen,
Gilles Tautin, poursuivi et poussé par les CRS,
se noie dans la Seine. A Sochaux, deux
ouvriers sont tués, dont un par balles. La
reprise a lieu dans la douleur, consentie par les
syndicats, qui appellent les uns après les
autres à la reprise du travail, mais souvent
imposée par l’intervention musclée de la
police. A l’ORTF, la grève débouche sur un
licenciement massif. Expert en médias, le
Général a tenu personnellement à sanctionner
ceux qui l’ont lâché au plus fort de la crise, en
ayant le front d’exiger l’indépendance de
l’information publique. La télévision restera
l’instrument du pouvoir pour de longues
années. Le mouvement étudiant désavoué par
l’opinion se débat sans but précis, enferré dans
sa dénonciation stérile des élections. Les
groupes révolutionnaires, soudain renforcés
par le mouvement, commencent leur saga, qui
va occuper la scène politique pendant une
décennie, jusqu’à la victoire de Mitterrand,
en 1981, qui sacre le grand perdant de Mai 68.
Réunissant autour de lui au terme d’une
bataille politique opiniâtre les protagonistes
opposés des événements, le PCF et le PSU, la
CGT et la CFDT, les caciques de l’ancienne
SFIO et les militants de Mai, il adopte un mot
d’ordre directement issu de la révolte,
«changer la vie», et fait revenir au pouvoir,
après vingt ans de traversée du désert, une
gauche provisoirement unie. Né dans le drame
et le rêve, l’esprit de Mai se diffuse partout
dans la société, des usines aux bureaux,
à l’école et à l’université. Le «dialogue» et la
contestation de l’autorité se développent
partout. La génération des baby-boomers a
trouvé son événement fondateur et la droite
conservatrice son épouvantail. Cinquante ans
plus tard, souverainistes et identitaires
clament pour la énième fois qu’il faut «en finir
avec Mai 68». En vain : interrogés par plusieurs
instituts, les Français jugent à plus des deux
tiers que la révolte a été, somme toute, un
«événement positif» pour la société française.
LAURENT JOFFRIN
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Libération Vendredi 1er Juin 2018
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Droit d’agile
Mamoudou Gassama Cavalcade médiatique au côté
du sans-papiers sauveteur d’enfant, héroïsé par les
Français, naturalisé par Macron et bombardé pompier.
M
amoudou Gassama n’est pas là. On l’attend jeudi matin, dans le hall de l’hôtel où il dort depuis quelques
jours, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), et il ne vient
pas. Oh, il n’est pas loin, nous dit-on, mais le problème, c’est
qu’il n’arrive pas à avancer. Le garçon de 22 ans est parti au bureau de poste, et tout le monde l’arrête, le félicite. Il ne l’a pas
choisi, mais c’est l’homme du moment, c’est comme ça. Son
corps ne lui appartient plus, il est propriété médiatique d’une
nation en quête de héros à mythifier, porté
en triomphe par une marée de selfies. «Il
faudra apprendre à gérer l’après, quand il
ne sera plus dans la lumière, dit Djeneba
Keita, adjointe au maire PCF de Montreuil qui s’est transformée en attachée de presse. Ça a été dur pour Lassana Bathily,
qui s’est retrouvé seul, par exemple.» Les deux hommes se sont
rencontrés. Le brave de l’Hyper Cacher, désormais employé
à la mairie de Paris, lui a donné des conseils, seul à seul.
Mamoudou Gassama a escaladé samedi à toute vitesse quatre
étages pour sauver un enfant pendu dans le vide. Un vidéaste
amateur a tout filmé et depuis, tout le monde se l’arrache. Le
sans-papiers malien, arrivé à Paris en septembre, qui vivait
dans un foyer de travailleurs et va emménager vendredi dans
un logement social, a été reçu par Emmanuel Macron lundi.
Le Président a déroulé le tapis rouge: médaille de remerciement, procédure de naturalisation, service civique aux pompiers de Paris pour l’incroyable athlète. La totale. Pour les médias, c’était «la» personne à avoir. Les motards de Barthès et
Hanouna ont manqué de se battre pour qu’il aille d’abord à
Quotidien plutôt qu’à Touche pas à mon poste, et réciproquement. Catherine Barma, grand manitou de On n’est pas couché,
ne décolère pas que l’entourage de Gassama ait refusé le face à face avec Moix et
Angot. Folie. «Il n’est pas prêt et il n’est pas
là pour ça, tranche Djeneba Keita. On lui
demande d’avoir des avis, de prendre position sur la politique
d’immigration de Macron, mais ce n’est pas son rôle !»
Ah! Mamoudou Gassama arrive, baskets Nike, jogging Wati B,
tee-shirt Adidas et sweat à capuche. A ses côtés, son frère Diaby,
plus âgé, depuis vingt-cinq ans en France. Il est fatigué, répond
souvent par «oui» ou par «non», la voix plus lointaine qu’un
entrefilet d’eau au cœur de la montagne. N’importe comment,
tout est «super» et tout le monde est très «gentil», le Président,
les politiques, les pompiers. Il est un peu méfiant, et ça se comprend, on le serait à moins, trimballé d’inconnus en inconnus,
LE PORTRAIT
à devoir (re)raconter sa performance, à mettre des mots là où
les images parlent d’elles-mêmes. Le nouveau Spider-Man est
Hercule après ses travaux. Pas besoin de bavarder, les ménestrels médiatiques s’en chargent à sa place. Il y a un sauvetage
magnifique, une glorification totale, et un homme qui ne la
ramène pas parce qu’il en a vu d’autres. Bien pire. Arrivé
en 2013 en Italie après avoir réussi à traverser la Méditerranée
à sa deuxième tentative, le Malien, passé par le Burkina Faso
et le Niger, a connu les geôles libyennes, les coups et brimades
sous le soleil écrasant du Sahara. Même loin de sa famille, sans
argent, il dit que «Roma, c’était super, parce qu’il n’y a pas l’esclavage comme en Libye». Son regard se voile.
Soninké, l’ethnie majoritaire chez les Maliens en France,
Mamoudou (ou Mamadou sur ses papiers mais tout le monde
dit «Mamoudou») a grandi à Yaguiné, dans la région de Kayes,
dans l’ouest du Mali. Sixième d’une famille de neuf enfants,
père agriculteur, le gamin a été mis tôt à contribution. Il montre les cicatrices sur ses mains et fait le geste du sécateur coupant l’herbe des champs. La vie au village, il ne regrette pas:
trop dure. Sa mère est morte en 2011. Adolescent, lui est envoyé un temps travailler en Côte-d’Ivoire. Il doit rentrer à
cause de la guerre civile. Une équipe de France Télés est allée
rencontrer sa famille sur place. Sa tante Sané Touré : «Il a
prouvé que partout il peut
s’imposer. Malgré la galère,
nos enfants nous aiment et ils
1er janvier 1996
prennent soin de nous.» «S’il
Naissance au Mali.
a voulu partir, c’est parce
16 septembre 2017
qu’il voulait suivre nos exemArrive en France
ples en Europe», dit Diaby.
d’Italie.
Son sympathique frère, la26 mai 2018 Sauve
veur de carreaux, répond la
un enfant d’une chute
plupart du temps à la place
fatale.
de Mamoudou, mal à l’aise en
28 mai Reçu par
français.
le Président à l’Elysée.
Vite, vite, il faut y aller.
L’acrobate est attendu dans
une émission de radio d’Africa n°1, à Bastille. Dans la voiture,
on papote football et le sportif se déride. Il s’enthousiasme
pour Pogba, Matuidi, Kanté et Giroud, raconte qu’il soutenait
déjà «les Blancs» avant d’avoir des papiers. «Les Bleus», le corrige son frère. «Ah! Ah! Oui, les Bleus!» Ça l’amuse. Bon milieu
de terrain, on le surnommait «Zidane» dans son village. Ça
tombe bien: l’ex-coach du Real veut le voir et l’a invité à Madrid. Folie, encore. A la radio, l’animateur, Patson, un humoriste, râle parce que la nouvelle star est en retard. «On ne va
même pas lui donner un verre d’eau, il fait le ramadan et on
est pauvre», s’amuse-t-il. Mamoudou Gassama, qui a interrompu son jeûne le temps de laisser passer la tempête médiatique, écoute d’une oreille distraite. Il préfère parler de sa
chanteuse préférée, Nahawa Doumbia, de Gaspi, un rappeur
malien à la mode, de Booba et de Maître Gims.
Diaby et Djeneba Keita le taquinent sur les filles qui vont toutes
le draguer. Il baisse la tête et sourit, gêné. «Je préfère rester avec
ma copine, elle est gentille.» Ils sont depuis peu de temps ensemble. Elle s’appelle Soukouné, a 23 ans. Soninkée elle aussi, elle
est née en France. Samedi soir, ils dînaient ensemble et avaient
prévu de regarder la finale de la Ligue des champions, dans le
quartier de la Chapelle, dans le XVIIIe arrondissement.
Rue du Faubourg-Saint-Antoine, la voiture nous pose 200 mètres avant à cause des embouteillages. Dans la rue, les badauds, évidemment, le reconnaissent, réclament des photos,
le filment, comme une star de télé-réalité. Mais est-ce autre
chose, finalement, que «The Gassama Show», avec un acteur
principal qui n’a pas choisi de l’être? Dans le studio, il est accueilli dans un grand éclat de rire et avec force accolades par
Patson. Le présentateur parle fort, met les pieds dans le plat.
Première question: «Est-ce que s’il y avait eu du riz en haut,
tu serais monté aussi vite ?» Deuxième : «Est-ce que tu avais
déjà monté ta copine avant de monter au balcon?» On lui répète qu’il est ici chez lui, qu’il doit se décontracter, qu’il est
un exemple pour l’Afrique. Mais, entre les quatre personnes
braquant des caméras, dont une équipe de 66 Minutes (M6),
un acteur instagrameur qui vient lui rapper un tube écrit en
son honneur et un peintre angolais lui remettant un portrait
de lui en pompier, on sent que c’est trop. A la fin de l’émission,
entre deux portes, il nous fait un petit geste, secouant discrètement la main, les doigts repliés à l’italienne. Manière de dire:
«Mais qu’est-ce qu’ils racontent tous ?» •
Par QUENTIN GIRARD
Photo OLIVIER CULMANN. TENDANCE FLOUE
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