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Libération - 26 05 2018 - 27 05 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2,70 € Première édition. No 11506
SAMEDI 26 ET DIMANCHE 27 MAI 2018
www.liberation.fr
«MACRON
N’A PAS
Dans les jardins de l’Assemblée, jeudi.
PHOTO BORIS ALLIN. HANS LUCAS
GAGNÉ»
JEAN-LUC
MÉLENCHON
PARLE À
«LIBÉRATION»
RealLiverpool :
le choc
des
contraires
Libération a passé au crible les
finalistes de la Ligue des champions, qui vont s’affronter samedi soir à Kiev: deux clubs que
tout oppose, qu’il s’agisse de
leurs entraîneurs, leurs joueurs
ou leur histoire. PAGES 16-17
Week-end
Images
Le jeu vidéo
dans le sens
de l’histoire
PAGES25-32
Musique
Le punk
a encore
du chien
PAGES 33-38
Etudiants, cheminots,
fonctionnaires… Après un
an de macronisme, le leader des insoumis entend
fédérer les luttes dans une
«marée populaire» qui
doit «déferler» ce samedi.
INTERVIEW ET ANALYSES, PAGES 2-7
Livres
Kierkegaard
existe dans
la Pléiade
PAGES 39-46
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 3,40 €, Andorre 3,40 €, Autriche 3,90 €, Belgique 2,80 €, Canada 6,20 $, Danemark 36 Kr, DOM 3,50 €, Espagne 3,40 €, Etats-Unis 6,00 $, Finlande 3,80 €, Grande-Bretagne 2,80 £,
Grèce 3,80 €, Irlande 3,50 €, Israël 27 ILS, Italie 3,40 €, Luxembourg 2,80 €, Maroc 30 Dh, Norvège 36 Kr, Pays-Bas 3,40 €, Portugal (cont.) 3,60 €, Slovénie 3,80 €, Suède 34 Kr, Suisse 4,40 FS, TOM 560 CFP, Tunisie 4,90 DT, Zone CFA 2 900 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Double
tranchant
Mélenchon parle à Libé,
pour la première fois depuis de longues années.
C’est un progrès. Jusqu’ici,
il se contentait de mots
d’oiseau expédiés avec une
régularité d’artilleur contre
notre journal. Attitude un
peu mystérieuse : les
désaccords sur tel ou tel
point – le Venezuela, la
Russie, l’Europe, certains
points importants du programme de LFI – ne sauraient légitimer une violence verbale hors de
propos, qui n’est pas seulement de la susceptibilité
mais l’effet d’un raisonnement qu’il est difficile de
qualifier autrement que
«populiste», même si le
mot n’est guère satisfaisant. Mélenchon réclame
«un peu de bienveillance».
Elle n’a de valeur qu’à double sens. Revenons aux
faits : qui, à gauche, peut
aujourd’hui rassembler
dans la rue ou sur les places des dizaines de milliers
de personnes ? Mélenchon.
Orateur puissant, stratège
électoral avisé, il domine
de la tête et des épaules
le paysage de l’opposition
de gauche. Certes, il exagère le résultat de ses appels à la lutte ou à leur
convergence, laquelle
peine à se manifester.
Mais qui d’autre réussit à
mobiliser ? Et qui d’autre
réussit à faire entendre
aussi fort les anciennes valeurs de la gauche, quoi
qu’on pense de leur traduction dans la rhétorique
souvent sommaire de La
France insoumise ? Il y a là
un succès militant indéniable. Un succès à double
tranchant, aussi bien. La
France insoumise domine
mais – c’est une réalité objective – La France insoumise inquiète, y compris
au sein de la gauche. Elle
ne saurait à elle seule représenter les divers courants qui survivent – difficilement – au sein de l’arc
progressiste. Le macronisme s’en félicite tout bas.
Comme jadis André Malraux parlant du PCF, il se
dit qu’entre Mélenchon et
Macron, il n’y a rien. Mais
s’il n’y a rien, comment
rassembler ceux qui, à gauche, croient à la stratégie
insoumise et ceux qui n’y
croient pas ? •
Jean-Luc Mélenchon
à l’Assemblée
nationale, jeudi.
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
«
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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JEAN-LUCMÉLENCHON
«Un peu de
bienveillance,
est-ce possible ?»
Médias, mouvement social, alliances, écologie,
international… Après plus de cinq ans de silence
dans les colonnes de «Libération», le leader
de La France insoumise explique son rapport
à la gauche et sa stratégie d’opposant
à Emmanuel Macron.
INTERVIEW
Recueilli par
GRÉGOIRE BISEAU,
JONATHAN BOUCHETPETERSEN, LAURE EQUY
et RACHID LAÏRECHE
Photo BORIS ALLIN. HANS
LUCAS
U
n an après sa quatrième
place à la présidentielle,
Jean-Luc Mélenchon livre
un premier bilan: les difficultés face
à un Emmanuel Macron perpétuellement en «mouvement», l’évolution de la contestation sociale et son
rapport avec les autres formations
politiques et syndicales de gauche.
Le leader de La France insoumise
s’installe au centre du jeu et n’esquive rien. Il loue également l’émergence de «jeunes talents» au sein du
groupe parlementaire qu’il préside:
«Je me sens plus fort. Si demain je
devais faire un gouvernement, je sais
avec qui.»
Le dernier entretien que vous
avez accordé à Libération, malgré nos demandes répétées, remonte à 2012. Pourquoi ce retour dans nos pages ?
C’est le bureau politique qui l’a décidé ! (rires) Je me suis dit que les
gens que vous interrogez, qui passent leur temps à dire du mal de
moi, liront peut-être avec intérêt ce
que j’en pense. C’est un pari.
Il y a bien une raison plus politique…
Mon calendrier n’est pas celui de la
vie médiatique. Depuis le début, je
sais qu’il y a des temps. Le premier:
il fallait passer en tête dans notre
espace politique. C’est fait. J’ai une
nouvelle étape à franchir. Par vous,
j’ouvre un dialogue. Votre lectorat
reconnaît-il la situation créée par
l’élection présidentielle? Acceptezvous le fait que La France insoumise, dont le président du groupe
parlementaire se nomme Jean-Luc
Mélenchon, a une nouvelle responsabilité dans notre espace politique
commun? Un peu de bienveillance,
est-ce possible? Vous qui étiez classés jusqu’à présent dans une famille
politique précise, acceptez-vous
cette idée ou pensez-vous toujours
que rien n’est plus urgent que de
nous détruire ?
On vous a beaucoup lu et entendu dans bien des médias loin
de partager vos idées…
En effet. Je ne partage pas les vôtres
non plus. Mais ce n’est pas pareil
car, contrairement à Libération, ils
n’influencent pas notre espace politique, lequel se compose de journaux, de partis, de mouvements…
Trop considèrent que nous sommes
une erreur de l’histoire, dont le pays
sera bientôt débarrassé. Combien
ne comprennent pas la responsabilité qu’il nous faut assumer! On ne
joue pas aux billes! L’extrême droite
avance partout en Europe. Ici aussi.
Macron est en train de devenir le
chef de la droite sur une ligne extrême libérale ! Et dans notre espace, tout ce qui nous a été donné
pour le moment, ce sont des rebuffades. Les socialistes, qui pèsent
7%, me comparent à un dictateur et
pensent que le pouvoir leur revient
de droit. Benoît Hamon, lui, m’explique que si je change ma ligne sur
l’Europe, je pourrais m’allier à lui.
Je le remercie de cette bonté mais
je ne veux pas changer une ligne qui
a réuni près de 20% des électeurs!
Ayons un dialogue respectueux et
responsable. Moi, je ne passe pas
ma vie à expliquer que s’il ne s’était
pas maintenu de manière absurde,
on serait au pouvoir.
Mais de tout ça, on aurait pu en
parler plus tôt…
Je veux rester maître des rythmes.
Aujourd’hui, j’ouvre une porte avec
vous. Mais rien ne me fera bouger
de mon cap. J’ai droit au respect car
j’estime, comme intellectuel et militant politique, que j’ai été utile: j’ai
empêché l’effondrement de notre
famille idéologique que l’on a vu en
Italie.
Ce serait quoi, une victoire, ce
samedi 26 mai ?
«Plus important que le résultat de la
lutte est le sentiment grandissant de
la force et la confiance en soi.» C’est
signé Karl Marx. Dans la lutte, chaque étape est importante car elle
nourrit les consciences.
Mais encore…
Philippe Martinez, le secrétaire général de la CGT, m’a dit une chose
très juste: «Notre besoin est d’élargir
et d’enraciner la lutte.» Il faut que
les gens se prouvent à eux-mêmes
qu’ils sont en nombre, en force. Ils
en ont besoin pour vaincre la peur,
la résignation, le sentiment d’être
isolé et perdu. Macron doit sentir
leur souffle sur sa nuque.
La journée du 26 mai arrive bien
tard. Le mouvement social semble s’essouffler. C’est le cas à la
SNCF, mais aussi dans les facs ou
dans la fonction publique…
Je sais que l’info en continu raconte
ça tous les jours, depuis le début du
mouvement !
C’est pourtant très factuel, c’est
la réalité aujourd’hui sur le terrain…
Je ne le crois pas. C’est une vue de
l’esprit.
C’est pourtant ce que nos journalistes constatent dans les AG
de cheminots depuis plusieurs
jours…
Et alors ? Parlons de faits. Lors du
dernier mouvement de grève à la
SNCF, le 14 mai, la mobilisation a été
la plus forte [le taux de grévistes était
de 14,97 % contre 33,9 % lors de la
première séquence, ndlr]. Vous dites
que la mobilisation des fonctionnaires, ce mardi, était faible, moi je dis
qu’il s’est passé quelque chose de
très nouveau qui pèse lourd: tous les
secrétaires confédéraux de tous les
syndicats étaient en tête de cortège.
Oui, mais il y avait moins de
monde…
u 3
C’est votre appréciation. La physique d’un mouvement social est
changeante. Il y a des hauts et des
bas. Parfois il contourne une difficulté, d’autres fois il donne l’impression de disparaître, mais il est
passé par en dessous. La réalité
globale, c’est que la France est en
ébullition.
Le mouvement étudiant est
pourtant en train de se terminer.
Aujourd’hui, il n’y a plus une
seule fac bloquée…
Pour la première fois depuis
dix ans, des milliers de jeunes étudiants ont divorcé avec le système.
Ce qui l’emporte aujourd’hui dans
les esprits, que l’on ait ou pas participé au blocage de sa fac, c’est que
ce monde est pourri. Et que ses valeurs ne valent pas la peine d’être
vécues. Je me souviens du monde
étudiant à la fin des années 90. La
mentalité générale était largement
acquise aux idées libérales. C’est
fini. Monsieur Macron vient de divorcer d’avec cette jeunesse. Et
encore plus avec les arrestations
au lycée Arago de mardi. Je ne partage pas votre pesSuite page 4
MAKING-OF
C’est l’histoire d’un retour
inattendu : celui du chef
des insoumis. La dernière
interview de Jean-Luc
Mélenchon dans les
colonnes de Libé remonte
à novembre 2012 : une
éternité en politique. Depuis,
le tribun refusait à grand
bruit tout contact avec notre
rédaction. La rupture a eu
lieu après un titre qui avait
déplu. Malgré les relances,
rien à faire. Même durant la
dernière présidentielle. Pas
un mot. Ni en «on» ni en
«off». Les choses ont
commencé à bouger après
son entrée au PalaisBourbon : quelques
échanges dans la salle des
Quatre-Colonnes, une
rencontre dans son bureau.
Le 23 avril, nouvelle
demande d’interview auprès
de son attachée de presse,
comme une bouteille à la
mer. Le lendemain, la porte
s’entrouvre. Surprise. On
insiste et quelques jours plus
tard, on reçoit : «Ça paraît
jouable.» Sans trop y croire,
on cale quand même une
date. Et un mois après notre
demande d’interview, Libé
se retrouve dans son bureau
à l’Assemblée. On s’installe.
Le début est un peu froid.
On a envie de lui poser la
question qui nous chatouille
depuis des semaines :
pourquoi s’exprimer de
nouveau dans nos pages
après des années
d’ostracisme ? On comprend
entre les lignes qu’il avait
tout programmé, que chez
lui – ce n’est pas une
surprise – tout est politique :
son silence comme son
retour.
R.La.
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4 u
ÉVÉNEMENT
simisme.
Non, ce n’est pas vrai, le monde de
Macron n’a pas gagné.
Le pouvoir vous a accusé de faire
le jeu de la violence…
Ridicule. La violence est une difficulté pour nous, car comment faire
ensuite pour que le mouvement
reste uni dans l’action quand il peut
y avoir, de part et d’autre, des embardées, d’un côté la panique, l’idée
de tout arrêter parce qu’il y aurait
des bagarres en fin de manif, et de
l’autre la tentation de tout casser ?
Je suis très vigilant sur la question
de la violence, je la désapprouve absolument. Non pas pour des raisons
morales ou esthétiques, quoique,
j’en ai! Mais la violence n’a aucune
efficacité dans l’action révolutionnaire. Nulle part dans le monde, la
Suite de la page 3
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
violence n’a donné un résultat pour
nous. Sinon que les nôtres sont les
premiers à y perdre.
Vous mobilisez sur les questions
sociales. Vous qui avez fait votre
mue écologiste, pourquoi n’agrégez-vous pas les causes environnementales, aussi urgentes?
Chaque chose a son heure. Pour
l’instant, le sentiment d’urgence a
explosé ailleurs, sur le front social.
Nous sommes confrontés à un assaut libéral qui porte toute une vision du monde. Et nous savons bien
que les raisons à l’œuvre viennent
du même capitalisme qui détruit
la planète. Là encore, il faut construire avec patience. Nous avons organisé la votation citoyenne sur le
nucléaire. Mais nous ne sommes
pas un parti d’avant-garde qui in-
«Je suis très
vigilant sur
la question de
la violence,
je la désapprouve
absolument.»
jecte de la conscience. Nous avançons au pas du mouvement populaire. La diversité des luttes écolos
et de ceux qui les mènent ne s’unissent pas sur le modèle des luttes
sociales. Pour autant, elles ne se
sont jamais interrompues entre Notre-Dame-des-Landes, Bure, les batailles pour l’eau, etc. Et le change-
ment climatique va provoquer une
prise de conscience collective très
radicale.
En octobre, après six mois de
macronisme, vous aviez concédé
que Macron avait gagné le premier point sur les ordonnances
réformant le code du travail. En
a-t-il gagné d’autres depuis ?
Je n’aurais pas dû dire cela puisqu’on en a déduit que j’étais dépressif. Je voulais que chacun reconnaisse qu’on avait perdu pour que
cela impose une réflexion sur les
causes de cet échec. De notre côté,
nous avons tiré les leçons. Nous ne
sommes pas les seuls. C’est ce qui
permet la mobilisation unitaire de
samedi, à l’appel de 80 syndicats,
associations et partis. Un cycle nouveau a commencé.
«Marée populaire»:
l’unité de foule en aiguille
Plus de 60 organisations syndicales et politiques
appellent à défiler ce samedi. Satisfait de la
participation de la CGT, Mélenchon rêve d’un «front
populaire» mais doit rassurer ceux qui l’accusent
de vouloir phagocyter le mouvement.
Vous sentez-vous une responsabilité dans ce mouvement social ?
Elle est complète sur le plan politique ! Nous sommes les plus nombreux sur ce plan. Si nous ne prenons pas l’initiative d’une stratégie,
il ne se passe rien. Voyez quand
quelques-uns ont essayé de revenir
à la formule de l’union des petites
gauches, ça a donné un meeting déprimant à 300, place de la République, la veille du 1er Mai. Pour nous,
il s’agit de regrouper sur des contenus larges, et non derrière des étiquettes politiques. C’est autrement
plus mobilisateur. On a repéré deux
verrous : la division syndicale et
le cloisonnement entre social, associatif et politique. On ne pouvait
agir que sur le second. Au sein de
U
n moment clé dans la
«lutte». Samedi après-midi,
l’opposition, qui sera main
dans la main dans la rue, joue très
gros. Plus de 60 organisations défilent sur tout le territoire. Une «marée populaire», organisée notamment par la fondation Copernic et
Attac, pour mettre en «échec» le
projet du gouvernement qui «vise
à remodeler en profondeur la société
française». Un grand rassemblement inédit afin de freiner Emmanuel Macron, qui réforme à grande
vitesse sous le regard d’une opposition qui jusque-là peinait à se met-
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
La France insoumise, il y avait deux
propositions d’action: choisir la bataille pour le «décloisonnement» ou
continuer sur le mode «les syndicats défilent la semaine, La France
insoumise le week-end». Pour dégager une position commune, on discute beaucoup. On partageait tous
ce constat: on n’a pas la force d’y aller seuls. Et si on le fait, on risque de
causer beaucoup de dégâts et susciter l’incompréhension chez les syndicats et les associations. Donc on
a fait le pari que les syndicats accepteraient de passer en tête et de nous
réunir tous. On a pu faire un essai
concluant à Marseille, le 14 avril,
avec une manif de masse, syndicats,
partis, associations. Puis le 5 mai
[jour de «la Fête à Macron»] a été
une première phase de décloison-
nement, avec tous ceux qui voulaient en découdre. Il fallait démontrer qu’il y avait des masses de gens
disponibles pour l’action. Ça a été
une réussite. La situation s’est décoincée. C’est comme ça que s’est
construit le 26 mai, qui est très largement d’origine syndicale.
Vous appelez de vos vœux la
construction d’un «front populaire». Aurait-il vocation à s’installer durablement ?
Je n’ai pas l’illusion de croire que
des syndicats vont participer à je ne
sais quel programme commun politique. D’ailleurs, je ne le souhaite
pas, car je suis en faveur de l’indépendance des syndicats vis-à-vis
de tout gouvernement. Vouloir
un front populaire, c’est une autre
manière de parler de l’unité du
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peuple. C’est un projet, une pratique et une stratégie.
Quelle serait la place de La
France insoumise dans ce front?
Celle que lui donneront les électeurs. Pour l’instant, la composante la plus importante de la mouvance progressiste, c’est nous.
Nous ne sommes pas assez haut
mais les autres sont très bas. Mais
le plus souvent, leurs appels à
l’union sont seulement un moyen
de nous montrer du doigt. Ils doivent tourner la page.
Vous visez Benoît Hamon ?
Aussi. Mais surtout le PS, qui est
pire que tout. A la sortie des législatives, l’opposition populaire, c’était
La France insoumise et les communistes, point barre. Le groupe socialiste, c’était cinq votes avec le gou-
vernement, trois avec nous et
l’abstention pour tous les autres. Et
quelle était la ligne de M. Faure à
l’époque? «Nous voulons faire partie de cette majorité.» Je ne l’ai pas
oublié. Il vient de faire un congrès.
Sa conclusion : «Ni Macron ni Mélenchon.» Et c’est à moi qu’on demande des comptes sur l’unité de
l’opposition ? Vous me voyez dire
aux gens : «Bon, finalement, vu la
situation, on oublie tout et on se rabiboche autour du PS, même s’il
flirte avec Macron ?» Ce serait une
catastrophe.
Dans une récente interview à
Libération, Hamon regrettait la
prédominance des «passions
négatives» à gauche. Vous en
prenez votre part ?
(Il écarquille les yeux) Je ne me sens
Le 5 mai à Paris,
durant la Fête à Macron.
PHOTOS CYRIL ZANNETTACCI
d’avance. Lors de la première Fête
à Macron, le 5 mai, le secrétaire général du syndicat, Philippe Martinez, avait clairement fermé la
porte, jugeant le mot d’ordre trop
flou. Tout en craignant qu’un «leadership autoproclamé» – celui de
Jean-Luc Mélenchon, de La France
insoumise – ne vienne gâcher la
fête. «Le message de la mobilisation, c’est “faire la fête à Macron”.
Ça veut dire quoi? Pour nous, syndicalement, ce n’est pas assez concret», expliquait-il à Libé. Fallait-il
opérer un changement de stratégie
trois semaines plus tard et participer à cette deuxième édition? Pour
trancher la question, la CGT a
réuni son «parlement» qui, dans
une large majorité, a choisi de rejoindre la mobilisation. La responsable confédérale de la CGT, Catherine Perret, met en avant la
pluralité des participants. Elle dit:
«Cette fois, nous sommes bien dans
une construction collective et on a
été d’emblée associés avec un périmètre clair sur une base syndicale.»
Sourire. Le rassemblement entre
tre d’accord. Sauf que les choses
ont changé.
Pluralité. Sur le bitume, il y aura
trois syndicats de salariés: l’Union
syndicale Solidaires, la Fédération
syndicale unitaire (FSU, fonction
publique), soucieuse de «rassembler les colères face à la dégradation
de la situation économique et sociale», et la CGT. Sans surprise,
l’Unsa, la CFTC et la CFDT ne seront pas de la partie. Selon le secrétaire général de la CFDT, Laurent
Berger, participer à un tel cortège
serait «une faute mortifère pour le
syndicalisme». FO, fidèle à sa ligne,
n’a pas non plus souhaité s’associer
à une mobilisation portée en partie
par des politiques. «Nous ne faisons
jamais de politique», a rappelé le
secrétaire général, Pascal Pavageau. Ce qui n’empêchera pas nom-
bre de militants de la centrale de
venir battre le pavé puisque, souligne Pavageau, «les femmes et les
hommes qui sont à Force ouvrière
sont libres».
Du côté de la CGT, la participation
à la mobilisation n’était pas gagnée
«Jean-Luc Mélenchon
doit comprendre qu’il
ne sera pas le seul
artisan du grand débordement.»
Benoît Hamon fondateur de Génération·s
les politiques, les syndicats et les
associations file le sourire à Mélenchon: il court après cette configuration depuis des mois. Le tribun
s’est mis en retrait afin que l’opération fonctionne, en évitant les polémiques au sujet du leadership.
Récemment, Benoît Hamon expliquait à Libé: «Mélenchon doit comprendre qu’il ne sera pas le seul artisan du grand débordement.»
Le chef de La France insoumise, qui
rêve de «front populaire», est d’accord avec son ancien adversaire de
la présidentielle. Mais il explique à
qui veut l’entendre que le grand débordement est impossible à imaginer sans LFI. En attendant, toutes
les composantes sont d’accord sur
un point: «la marée populaire» ne
doit pas perdre de vue son principal
objectif. Modifier le rapport de
force avec le gouvernement.
A.Ca. et R.La.
u 5
pas très concerné par ce type
d’introspection.
Malgré votre goût pour le fracas,
vous vous jugez porteur de passions positives ?
Ah, ça oui !
On parle souvent de votre dureté, même avec vos partenaires.
On n’a rien compris ?
En effet. Ce qui est décisif, c’est ce
qui se passe dans les profondeurs
du peuple. Tout un pan de la société
– pour le dire vite, les abstentionnistes– s’est éliminé de l’action politique. On ne l’y ramènera pas par
des accords d’appareil. D’autant
qu’au rythme où vont les réformes
de Macron, le plus grand nombre
n’a même plus le temps de capter
de quoi il est question. Dans ce
contexte, je tiens mon cap et je refuse la tambouille. Ça crée des
tensions, je l’admets. Mais je ne
voudrais pas qu’il y ait de malentendu à mon sujet.
C’est-à-dire ?
On me classe soit comme Mme Arthaud le fait [Lutte ouvrière], dans
la catégorie de ceux qui veulent
gérer mieux les affaires du capitalisme, soit comme un homme qui
aurait l’obsession de reproduire un
modèle, tantôt le vénézuélien, tantôt le cubain. Je ne suis rien de tout
ça. Ma pensée politique, du fait de
mon âge, a traversé toutes sortes
d’époques et de modes, s’est mise à
l’épreuve de nombreuses périodes.
Tout cela a confirmé certaines certitudes de jeunesse mais m’a surtout
conduit à me renouveler de fond
en comble, comme le monde luimême. La théorie de la révolution
citoyenne mérite d’être entendue.
Le programme l’Avenir en commun
ouvre un chemin original.
Pourquoi ne voulez-vous plus
revendiquer le mot «gauche» ?
Il a été tellement faussé par la
période Hollande…
L’enjeu n’est-il pas alors de le
réinvestir ?
Il est réinvesti par les contenus que
nous mettons sur la table: planification écologique, Constituante, partage des richesses. Les idées sont
des matières vivantes, elles deviennent des forces matérielles si
les gens s’en emparent. Tant que
le mot «gauche» signifiera «la bande
à Hollande», il repoussera plus
qu’il n’agrégera.
Le mot «gauche» ne se réduit pas
à Hollande ! Pour beaucoup de
gens, la gauche, ça veut encore
dire quelque chose…
Je suis un homme issu de la gauche.
Tout notre groupe parlementaire de
même. Parmi les responsables politiques, je suis sûrement celui qui a
le plus écrit sur l’idée de gauche et
qui l’a le plus nourrie. Je n’ai jamais
dit que ça ne voulait plus rien dire!
Mais dans le combat que nous menons, il faut laisser de côté la fausse
monnaie. La gauche, ça n’a jamais
été la politique de l’offre ou la
soumission aux traités libéraux de
l’Union européenne. L’enjeu majeur
de 1789 à aujourd’hui, c’est la souveraineté politique du peuple. Le mot
«gauche» est né de cela! Notre stratégie révolutionnaire, c’est la révolution citoyenne par la Constituante.
La seule voie vers le pouvoir,
c’est l’élection ?
Suite page 6
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
ÉVÉNEMENT
Je n’en vois
Suite de la page 5
pas d’autres: je suis fondamentalement républicain.
Vous êtes surpris par Macron ?
Nous affrontons un stratège déterminé et rusé. De plus – ne vous fâchez pas –, jamais un président
n’avait eu autant de médias dans sa
main. On vit dans une ambiance
d’apologie permanente… Ce n’est
pas Hollande, cet ectoplasme flottant sur l’eau tiède qui ne bougeait
pas en attendant que tout le monde
s’épuise. Macron, lui, est continuellement en mouvement. Un mélange
de Sarkozy et de Giscard. A l’Assemblée, il pleut des textes de loi. Journalistes et députés suffoquent. Les
militants sont durement réprimés.
La lutte est rude.
Il revendique aussi un côté monarchique, jupitérien…
Là, il a perdu le sens de la mesure !
Le coup de la Pyramide du Louvre,
de Jupiter… ça n’a pas de place en
France. Les Français ont certes regardé la cérémonie nuptiale anglaise. Mais le monarchisme chez
eux les gave vite.
Pourquoi Macron résiste-t-il
plutôt bien dans l’opinion ?
Je crois le contraire! Cela fait un an
qu’il est élu et on se croirait à la fin
de l’ère Hollande : la contestation
est partout. Il a moins de 50% d’opinions favorables. Ce pays est en
ébullition. La présidentielle n’a rien
purgé. En fait, l’élection a été faussée au premier tour, où il est passé
d’une tête sur un discours «ni droite
ni gauche», et au second, dans un
vote imposé. Résultat, un président
pour riches bien à droite. Bien des
gens se sont fait avoir. Ils le savent
désormais.
Mardi, Macron a abandonné
l’idée d’un plan banlieues: cette
méthode ne fonctionne plus,
selon lui. Vous êtes d’accord ?
Son propos fonctionnerait s’il guérissait la société des maux dont la
banlieue est le paroxysme. Mais le
président des riches défait l’Etat et
aggrave toutes les inégalités. Sa réplique est donc seulement un refus
d’assistance à des populations en
danger.
Comment jugez-vous sa politique étrangère ?
C’est un atlantiste aveuglé. Il a réduit à néant notre seule carte: être
une nation indépendante, connue
pour être rebelle et farouche. Il s’est
aligné sur Trump à chaque étape.
Pour une raison que j’ignore, la
presse française en fait la superstar
de l’Europe, ce n’est pas du tout
mon impression. Pour la première
fois, dix pays ont fait un texte commun contre les propositions d’un
président français! Et il s’est laissé
embarquer dans cette histoire de
sanctions contre la Russie et l’Iran:
c’est géopolitiquement aberrant et
économiquement désastreux pour
nous. Merkel continue à décider de
tout. Il a raté le coche de l’histoire.
Le chef de l’Etat va tenter de
faire des européennes de 2019
une confrontation entre les partisans de l’Europe et ses opposants. Comment éviter d’être
mis dans le même sac que les
nationalistes ?
La faillite de l’UE est là, sous nos
yeux: une percée du nationalisme
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Déplacement à Woincourt (Somme), le 5 avril. De gauche à droite : Sébastien Jumel, François Ruffin, Pierre Laurent, Olivier Besancenot,
partout. Nous allons envoyer le signal dynamisant d’une alternative
européenne crédible. La France insoumise est partie prenante et fondatrice d’une coalition européenne
qui s’appelle «Maintenant, le peuple». Les Espagnols de Podemos et
le Bloco portugais, des partis à plus
de 10 %, sont les premiers participants. Nous comptons sur l’arrivée
de formations scandinaves et la discussion est en cours avec Die Linke
du Luxembourg, les Irlandais du
Sinn Féin et des Hollandais. Il faudra aussi assumer cette puissance
car nous avons un devoir à l’égard
des pays où l’opposition populaire
est en miettes. J’espère ainsi qu’il y
aura une liste en Italie et en Grèce.
Face au chauvinisme, nous sommes
internationalistes.
Comment analysez-vous l’alliance entre la Ligue et le Mouvement Cinq Etoiles, en train de
prendre le pouvoir à Rome ?
C’est une catastrophe. Cette calamité porte de forts relents d’extrême
droite, comme le montre l’interdiction faite aux francs-maçons d’entrer au gouvernement. Le contenu
de leur ligne économique est clairement de droite: réduire l’impôt sur
le revenu à une flat-tax à 10 % ou
à 20%. La mauvaise nouvelle, c’est
«A l’Assemblée nationale, on a dû
surmonter des obstacles, la peur
parfois: c’est impressionnant,
au début, de prendre la parole
devant 300 autres députés LREM
qui vont souvent vous huer au bout
de la deuxième phrase.»
qu’ils ont pris le pouvoir. La bonne,
c’est qu’on va pouvoir les affronter
mieux qu’auparavant.
Voilà bientôt un an que le groupe
que vous présidez s’est installé
à l’Assemblée. Y êtes-vous
utiles ?
Oui. On agit à la fois dans l’institution et dans la rue, sur les mêmes
causes. Mais pour nous tous, il a
fallu absorber en un temps record
la matière et les procédures. Désormais, les 17 qui sont à l’Assemblée
savent mouliner des textes de loi et
ils étoffent par leurs amendements
le programme l’Avenir en commun.
Et puis on a dû surmonter les obstacles, la peur parfois : c’est impressionnant, au début, de prendre la
parole devant 300 autres députés La
République en marche qui vont
souvent vous huer au bout de la
deuxième phrase. Enfin, on ne se
connaissait pas tous. Et nous sommes 17 têtes dures, habitués à nous
débrouiller seuls, chacun avec son
tempérament ! On a donc appris à
travailler ensemble. Je nous sens
plus forts. Si demain il fallait faire
un gouvernement, je sais avec qui.
Nous sommes passés du singulier
au pluriel. Du candidat à l’équipe.
Etre leur président est un accomplissement pour moi.
D’ici cet été, vous aurez à examiner le premier volet de la réforme des institutions. Comment comptez-vous mobiliser
l’opinion sur ce sujet ?
Depuis des mois, la majorité pilonne
un antiparlementarisme malsain.
Cette réforme est une grande af-
faire. Et elle se jouera sur un terrain
central pour nous, celui du changement des institutions. C’est le cœur
de notre stratégie révolutionnaire.
Pour défendre la démocratie parlementaire contre la monarchie présidentielle, une convergence extrêmement large est possible. Une
nouvelle fois, le front populaire des
partis, syndicats et associations sera
nécessaire.
L’exécutif veut réduire le nombre de parlementaires. Vous y
êtes opposé…
A eux de nous démontrer pourquoi
la démocratie vivra mieux avec
moins de parlementaires, moins de
communes, moins de régions… Allons jusqu’au bout : une seule personne suffirait ?
Le gouvernement affirme qu’il
faudrait des parlementaires
moins nombreux mais dotés de
moyens plus importants…
Non merci, nous n’avons pas demandé plus de moyens en échange
de moins de Parlement.
Pousserez-vous à l’organisation
d’un référendum ?
Evidemment ! Assez de changements de la Constitution sans vote
du peuple !
Un journaliste du Monde vous
poursuit en diffamation. Pour-
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
u 7
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A gauche, la rancœur
tous en chœur ?
Si toutes les chapelles,
du NPA à Génération·s,
entendent bien
manifester samedi,
les fractures
entre militants restent
à vif, surtout sur
les réseaux sociaux.
S
amedi, c’est le jour de la «marée populaire», celle qui est
censée renverser le président
de la République, Emmanuel Macron. Sur le bitume, chose rare,
toutes les couleurs de la gauche
vont défiler. Mais si les militants de
chaque paroisse (La France
insoumise, le Parti communiste
français, Génération·s, Europe
Ecologie-les Verts, NPA…)
brandiront fièrement leurs drapeaux, ils ne se feront pas de bisous
pour autant. Entre eux, l’ambiance
est souvent tendue. Il suffit de jeter
un œil sur les réseaux sociaux pour
s’en apercevoir: des reproches, des
accusations, des disputes.
puter entre nous plutôt que de
taper sur la droite ou le Front
national. Ça peut paraître ridicule, mais c’est plus fort que nous.»
Et les militants de La France insoumise sont souvent au centre
des bastons. Emilie, une jeune
communiste parisienne, explique:
«On a des désaccords avec les militants de Benoît Hamon et les écolos, alors parfois on se dispute,
mais ça ne va pas très loin. Par
contre, on a le sentiment d’être en
compétition constante avec les
insoumis.»
La militante, «en colère» contre
la politique de Macron, revient
«C’est compliqué
de lutter
ensemble
alors que nous
avons beaucoup
de combats
en commun.»
«Arrogants». Benjamin, encarté
chez EE-LV, confirme sans détour:
«On perd plus de temps à se dis-
Benoît Hamon. PHOTO MARC CHAUMEIL
quoi votre avocate a-t-elle mis en
avant votre immunité parlementaire pour justifier votre refus de
vous rendre à la convocation des
enquêteurs ?
Parce que c’est un conflit d’opinion
politique qui m’oppose à Paulo
Paranagua, du Monde. Il se sent diffamé parce que j’ai rappelé son
passé de guérillero. L’immunité est
faite pour assurer la protection de
la liberté de parole du député. Nous
sommes exactement dans ce cas.
Cinquante ans après Mai 68,
qu’en reste-t-il au lycéen que
vous étiez ?
Au début de ma vie politique, dans
le Jura, j’ai 16 ans et je monte sur des
tables pour haranguer mes camarades. J’ai été trotskiste [militant à
l’OCI de 1972 à 1975] mais j’ai été
radié. Ils me reprochaient de tout
mélanger: le parti, le mouvement et
les syndicats. Ils avaient raison !
Pour moi, ce sont des états
différents de la température de
conscience et non pas des cases
étanches, comme ils les aiment toujours. Eux croient à l’avant-garde
révolutionnaire, pas moi ! Ils ne
croient pas à l’auto-organisation du
mouvement populaire, moi si !
Et cela, je l’ai appris en Mai 68. J’y
suis fidèle. •
Maxime adhérent
Génération·s
sur la mobilisation du mois de septembre et la marche organisée
par LFI pour s’opposer aux ordonnances : «Je voulais y participer
mais je n’y suis pas allée, je ne voulais pas que cette marche soit une
réussite car les insoumis sont trop
arrogants.»
Au fil de nos appels, le mot «arrogant» revient d’ailleurs à plusieurs
reprises. Adhérent récent à Génération·s, Maxime développe : «Je
n’accuse pas les dirigeants mais les
militants. Avec les insoumis, ça se
termine mal à chaque fois que ça
commence à discuter politique, ils
se mettent toujours en avant, ils rabaissent les autres depuis leur score
à la présidentielle. Du coup, c’est
compliqué de lutter ensemble alors
que nous avons beaucoup de combats en commun.»
Les dirigeants des différentes familles ne ferment pas les yeux face
au phénomène qui s’est accentué
ces dernières années. Conscient,
Benoît Hamon assure ne pas «sousestime[r] l’intensité des fractures
au sein de la gauche». Des fractures qui, selon lui, freinent la mobilisation face au gouvernement.
Mais les leaders ne donnent pas
l’exemple pour autant, eux qui
s’échangent régulièrement des
mots pas très doux par médias interposés. «C’est vrai qu’on est mal
placés pour parler, concède un dirigeant écolo. A chaque fois qu’on
se dispute publiquement avec un
dirigeant d’une autre formation,
on chauffe nos troupes et on ne
contrôle plus rien. Pas facile dans
la foulée d’expliquer à sa base de
faire campagne avec l’un ou
l’autre.»
«Jaloux». Fabien, lui, milite au
sein de La France insoumise depuis «quelques mois». Il découvre
l’univers politique. Quand on lui
parle des querelles, l’étudiant
préfère mettre en avant les différences «idéologiques» entre sa
famille et le reste de la gauche,
notamment sur les questions européennes : «C’est important de
débattre.»
Pour lui, les militants de La France
insoumise sont «surtout» victimes
de leur succès dans les urnes. «On
rend les autres militants jaloux, du
coup ils ne nous supportent pas»,
dit-il, sûr de ses forces. Au fil
des discussions, nombreux sont
les militants insoumis qui évoquent Benoît Hamon. Clémentine,
marseillaise et «insoumise de la
première heure», lâche: «Lors de la
dernière présidentielle, il aurait pu
se retirer pour permettre à Mélenchon d’atteindre le second tour !
Mais non, il a préféré nous taper
dessus jusqu’au bout.» Le passé
dure longtemps.
R.La.
Malgré les divisions, les cheminots
s’accrochent en tête du cortège
A l’issue d’une deuxième
rencontre avec les syndicats
vendredi, Matignon a annoncé
un train de mesures qui
polarisent les grévistes.
T
erminus Matignon: vendredi, le Premier
ministre a reçu pour la deuxième et sans
doute dernière fois les organisations syndicales de la SNCF. Objectif: trouver une issue
au conflit qui dure depuis le 3 avril… et tenter de
diviser le front syndical, à la veille de la grande
mobilisation des organisations de gauche contre
la politique d’Emmanuel Macron. Car samedi,
les cheminots seront les stars du cortège.
Conformément à ce qui se murmurait, Edouard
Philippe a donc annoncé une reprise partielle
de la dette de la SNCF à hauteur de 35 milliards
d’euros. Pour digérer cette somme qui va s’ajouter à l’endettement national, l’Etat va s’y prendre à deux fois : 25 milliards seront récupérés
en 2020, le reste en 2022. En outre, l’Etat va
abonder de 200 millions par an le programme
de rénovation des voies ferrées, dont plusieurs
milliers de kilomètres sont en piteux état.
Chéquier. Cet effort financier n’est évidemment pas sans contrepartie. La SNCF est instamment invitée à mettre en place un plan
d’économies pour parvenir à 700 millions
d’euros par an de réduction de ses frais géné-
raux en 2026. Et pour éviter de retomber dans
le surendettement, le niveau des emprunts de
l’entreprise publique sera plafonné et contrôlé
par le Parlement.
Les mesures annoncées par le Premier ministre
s’inscrivent dans une valse à deux temps composée par le gouvernement et la direction de la
SNCF pour sortir du conflit. Mercredi, la commission de l’aménagement
du territoire du Sénat a
adopté une série d’amendements avant le vote de la loi
sur la réforme ferroviaire. Ces
dispositions ont été proposées par deux organisations
syndicales: l’Unsa et la CFDT.
En les retenant, le pouvoir législatif a voulu montrer que la
réforme pouvait, dans une
certaine mesure, être revue et
corrigée. Les annonces de ce
vendredi sont ensuite venues
confirmer que l’Etat était prêt
à sortir le chéquier pour accompagner la réforme du rail
français.
Résultat, les deux organisations syndicales «réformistes» de la SNCF ont
accueilli plutôt positivement ces mesures.
«Nous n’avons pas bossé pour rien, les éléments
proposés n’ont jamais été aussi favorables», indique à Libération le secrétaire général de
l’Unsa ferroviaire, Roger Dillenseger. Le numéro 1 de la CFDT, Laurent Berger, est sur la
même ligne : «Nous avons obtenu un certain
nombre d’avancées», a-t-il estimé à la sortie de
son rendez-vous à Matignon. En revanche, du
côté de Sud rail, l’opposition frontale demeure.
«Nous attendions autre chose que la reprise de
la dette. Il n’y a aucun élément qui nous permette de dire que nos inquiétudes sont levées»,
regrette un secrétaire fédéral.
Un scénario de fin
de crise pourrait
se dessiner à la
mi-juin. […]
A cette date, les
cheminots auront
plus de deux mois
de conflit dans les
baskets et un
manque à gagner
certain.
«Marathon». Un scénario
de fin de crise pourrait se
dessiner à la mi-juin, lorsque
le texte de loi sur la réforme
ferroviaire aura été définitivement voté, avec une
partie des amendements
souhaités par l’Unsa et la
CFDT. A cette date, les cheminots auront plus de deux
mois de conflit dans les baskets et un manque à gagner
certain sur leurs fiches de
paie. Ce pourrait donc être le
moment pour ces deux organisations de siffler la fin du
match. La CGT et Sud se retrouveraient seuls dans la bataille et l’union syndicale aurait alors vécu. Interrogé sur cette éventualité, Laurent Berger,
grand amateur de course à pied, a réagi par une
pirouette: «Le marathon, c’est toujours un moment où on part ensemble, mais où on n’arrive
pas forcément ensemble.»
FRANCK BOUAZIZ
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
En
Colombie,
le tribun
de gauche
crée
la surprise
Par
La première présidentielle
post-conflit avec les Farc
a lieu ce dimanche.
La campagne réussie de
l’ex-guérillero Gustavo Petro
pourrait lui permettre d’être au
second tour face à la droite dure.
FRANCE
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549 087 km2
Superficie
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Bogotá
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COLOMBIE
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Pacifique
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COLOMBIE
Mer des
Caraïbes
PIB par habitant 2016 Population
(en parité de pouvoir
2016
d’achat) Source : Banque mondiale
ANNE PROENZA
Correspondante à Bogotá
C’
est un petit morceau de
papier qui circule de main
en main et qui arrache à
chaque lecteur un sourire complice : «Nous ne croyons pas aux
sondages. Nous croyons aux places
publiques remplies.» Autour, environ 50 000 personnes agglutinées
sur la place Bolivar de Bogotá écoutent Gustavo Petro, 58 ans, voix cassée et chemise blanche qu’il ajuste
de temps à autre par-dessus son gilet pare-balles. Le candidat de la
gauche indépendante à la présidentielle donne son dernier meeting dans la capitale avant le premier tour de scrutin, dimanche. Et
le petit papier qui circule est à
l’image de la campagne à bas coûts
de cet ancien guérillero du Mouvement du 19 avril (M19, une guérilla
armée devenue un parti politique
légal en 1990), ancien sénateur et
ancien maire de Bogotá (2012-2015).
Ici, pas beaucoup de tracts, peu de
tee-shirts ou de casquettes à l’effigie du candidat à la présidence. Les
banderoles sont pour la plupart artisanales et personnalisées. «Je
m’appelle Cristián et je veux que
Gustavo Petro soit mon président»,
peut-on lire.
Corruption endémique
La foule, essentiellement jeune,
écoute très sérieusement. Le discours va durer plus de deux heures
et demie, déclenchant parfois des
rires irrépressibles, mais surtout un
formidable enthousiasme. Notamment lorsque ce charismatique tribun parle écologie, lutte contre le
changement climatique et les inégalités, qu’il promet une éducation
supérieure gratuite et accessible à
tous ou –et là les applaudissements
se déchaînent– de sortir du modèle
basé sur l’exploitation du charbon
et du pétrole pour remettre l’agriculture au centre de l’économie.
Les cris fusent : «Petro, amigo, le
peuple est avec toi.» Si, comme le
prédisent les sondages, l’ancien guérillero Petro, longtemps haï par une
grande partie de la classe dirigeante
semble avoir une forte chance d’être
présent au deuxième tour du 17 juin,
«c’est signe qu’il se passe quelque
chose en Colombie», souligne le journaliste Antonio Morales. Remplir la
place Bolivar au cœur de Bogotá,
agora colombienne par excellence,
où se font face la mairie et la cathédrale, le palais de justice et le Congrès et, juste derrière, le palais Narino (le siège de la présidence qu’il
brigue), est déjà un exploit. «On risque de gagner… et peut-être même
au premier tour», lâche, très optimiste, Jorge Rojas, le coordinateur
de la campagne «Colombia humana» («Colombie humaine»), le
mouvement de Gustavo Petro qui se
présente sans parti, avant d’ajouter:
«Nous sommes sur un volcan.»
La gauche serait donc aux portes du
pouvoir en Colombie, dans ce pays
déchiré par une si longue guerre,
qui a fait des millions de déplacés et
des centaines de milliers de morts
et de disparus? Où la corruption endémique d’une partie de la classe
politique traditionnelle est telle que
le procureur anticorruption luimême a été arrêté, accusé d’avoir
mis au point un système pour couvrir et blanchir les élites politiques,
avant d’être extradé aux Etats-Unis
pour être sûr que ses secrets ne
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Le candidat à la
présidentielle Gustavo
Petro, lors d’un meeting
à Bogotá, le 17 mai.
PHOTO HENRY ROMERO.
REUTERS
PÉRIL POUR L’ACCORD DE PAIX
Triste signe pour le pays, Humberto de la Calle, qui a mené à bien
les négociations de l’accord de paix historique entre la guérilla
des Farc et le gouvernement, aujourd’hui candidat à la
présidence, arrive bon dernier dans les sondages, prisonnier de
lamentables rapports de force au sein du Parti libéral qu’il
représente. Et nul ne doute que si Ivan Duque, le candidat de la
droite «uribiste», est élu à la présidence, comme le prédisent les
sondages, l’accord de paix signé en novembre 2016 sera vidé de
sa substance. Car Duque a beau avoir précisé qu’il «ne réduirait
pas en miettes» (comme l’avait menacé son mentor Alvaro Uribe)
cet accord qui a mis fin à cinquante ans de conflit, il dit vouloir le
réviser et, au mieux, s’abstiendra d’entreprendre certaines des
réformes essentielles prévues, mais pour le moment restées lettre
morte, comme la réforme agraire et la réforme électorale. Ce en
quoi il sera en grande partie suivi par Germán Vargas Lleras
(quatrième dans les sondages), qui n’a jamais caché son peu
d’appétence pour cet accord, même s’il a été le vice-président de
Juan Manuel Santos. Seuls Gustavo Petro, Sergio Fajardo et
Humberto de la Calle – peut-être même ensemble s’ils
parviennent à s’allier au second tour, ce qu’ils n’ont pas réussi au
premier – sont donc en mesure de poursuivre l’effort de paix
commencé par Juan Manuel Santos, et mener le pays vers une
transition décisive. A.P.
bien au-delà de la démobilisation des
Farc. Nous sommes dans un pays
nouveau, qui a envie de changement
et de réformes», écrit l’éditorialiste
María Jimena Duzán. «Voir passer la
gauche au second tour représenterait
une véritable nouveauté pour la Colombie», affirme de son côté Antonio
Morales. «D’une certaine manière
c’est notre printemps. Enfin nous
avons la possibilité d’y croire», souligne la sénatrice Maria José Pizarro
entrée en politique aux législatives
de mars et qui fait campagne aux côtés de Gustavo Petro. «La gauche n’a
jamais gouverné en Colombie, qu’on
nous laisse essayer !» ajoute celle
dont le père, Carlos Pizarro Leongómez, ex-commandant du M19 et
candidat à la présidence, fut assassiné le 26 avril 1990.
Douche froide
soient pas tous dévoilés? Où, encore
aujourd’hui, être militant des droits
de l’homme ou lutter pour défendre
l’environnement peut vous coûter
la vie? Et où un accord de paix historique a pu être rejeté par référendum –le 2 octobre 2016, par une très
courte majorité– après une campagne haineuse et mensongère des
partisans du «non»? Sans compter
qu’il est si facile de s’en prendre à
toute idée progressiste dans un pays
si proche du Venezuela en faillite,
ce dont la droite ne se prive pas.
«C’est notre printemps»
Justement, le grand favori de l’élection présidentielle –les sondages le
donnent en première position pour
le premier tour avec autour
de 40%–, Ivan Duque, candidat du
Centre démocratique, ce parti fondé
par l’ex-président (2002-2010) et actuel sénateur Alvaro Uribe, chantre
de la «mano dura» et ennemi juré du
président sortant et prix Nobel de la
paix, Juan Manuel Santos. Un avocat, donc, de 41 ans, qui se proclame,
sur sa page web, «fièrement colombien et croyant en Dieu» et qui a été
désigné comme dauphin par Alvaro
Uribe, sous le mandat duquel, au
nom de la lutte antiguérilla, ont explosé les exactions des paramilitaires, les exécutions extrajudiciaires,
les déplacements de populations.
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Pourtant, à deux jours du premier
tour de l’élection, le pessimisme
perpétuel de ce pays si longtemps
meurtri semble s’alléger par instants. Les analystes ont plus de mal
à avancer leurs pronostics. Et si médias, électeurs et candidats vivent,
depuis plusieurs mois, au rythme
des sondages, on s’en méfie tout de
même : aucune enquête n’avait
prévu la victoire du non lors du référendum sur la paix.
Finalement la situation est inédite.
«L’accord de paix [finalement] signé
entre la guérilla des Farc et le gouvernement de Santos en novembre 2016,
avec toutes ses difficultés, a eu des effets sociaux et politiques incroyables,
«Le pays est en changement, en transition, soit c’est momentané, soit cela
va durer, mais en tout cas, il y a
cinq ans, un tel schéma était impensable», modère l’analyste politique
Ariel Avila. D’abord, une grande
part de la population en a assez de
la pauvreté, de la corruption et de se
faire avoir. Ensuite, nous sommes
dans une situation de post-conflit :
jusque-là, pour les élites, il était
clair que quiconque s’opposait à eux
soutenait les guérillas, ce qui n’est
plus vrai. Enfin et surtout, nous assistons à une repolitisation massive
de la jeunesse.»
Car au lendemain de la victoire
du non au référendum du 2 octobre 2016, douche froide pour la
moitié du pays qui soutenait l’accord de paix, ce sont les étudiants
et les jeunes, vêtus de blanc, qui ont
investi les rues pour réclamer la
paix. Depuis, il semble bien que la
jeunesse colombienne a décidé de
s’engager en politique, notamment
en s’inscrivant massivement sur les
listes électorales et en occupant les
réseaux sociaux. Selon les sondages, les deux candidats qui attirent
le plus les votes des moins de 25 ans
sont Gustavo Petro et Sergio Fajardo. Ce dernier, professeur de mathématiques, ancien maire de
Medellín et ex-gouverneur d’Antioquia, à la tête d’une coalition de
centre gauche et des Verts, caracolait en tête des sondages il y a un
peu plus d’un an grâce à une campagne anticorruption et pro-éducation. Pour beaucoup, sa candidature centriste et consensuelle
semblait alors assurer une transition douce au pays. Mais, refusant
de se prêter au jeu des primaires au
sein de la gauche, et plutôt discret
dans les débats, il se retrouve
aujourd’hui à la troisième place
avec environ 16 %.
Derrière lui vient encore Germán
Vargas Lleras, ancien vice-président de Juan Manuel Santos et petit-fils de président, qui, même s’il
est loin dans les sondages (aux environs de 6%), pourrait encore bénéficier, avec son parti Cambio Radical, du clientélisme habituel de la
classe politique traditionnelle dont
il est une sorte d’incarnation.
Qui sera présent au second tour
le 17 juin ? Quelles alliances se tisseront alors et quel avenir les Colombiens choisiront-ils pour leur
pays? Selon la Constitution, le candidat perdant du second tour devient automatiquement sénateur
au Congrès. Et s’il n’est pas président, il sera en tout cas à la tête de
l’opposition. •
2018
MAY 22,
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par le «New York Times» : les meilleurs
articles du quotidien new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans «Libération»
pour suivre en anglais dans le texte l’Amérique de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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MONDE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
LIBÉ.FR
Bataille navale Les Etats-Unis ont
annoncé exclure la Chine des exercices militaires qu’ils organisent tous
les deux ans dans l’océan Pacifique, en réaction à la militarisation croissante de la mer de Chine du Sud par Pékin. Du matériel militaire a été observé sur les îles Paracels et Spratley, territoires revendiqués par d’autres pays
voisins, tandis que Pékin vient d’achever les essais en
mer de son deuxième porte-avions. PHOTO AFP
new-yorkais, celui-là même
qui avait obtenu l’abandon
des charges pénales contre
Dominique Strauss-Kahn
en 2011, ces inculpations sont
«contraires à la Constitution»
et ne sont «pas corroborées
par des faits».
Au fil des mois, les nombreux
témoignages ont montré
comment l’ex-patron de Miramax, débarqué de sa propre
entreprise, la Weinstein Company, avait usé de son pouvoir pour mettre en place tout
un système bien rôdé autour
de lui, avec le même mode
opératoire. Obligeant des jeunes femmes à céder à ses fantasmes sexuels, utilisant
chantage et accords de confidentialité pour acheter le silence de ses victimes, se faisant aider par ses employés.
«Habitude».
Harvey Weinsten, lors de son arrestation à New York vendredi.
PHOTO STEVEN FERDMAN. GETTY IMAGES. AFP
Sept mois plus tard, avant-première
judiciaire pour Harvey Weinstein
Le producteur
de cinéma, qui s’est
rendu vendredi à la
police de New York,
a été inculpé pour
un viol et une
agression sexuelle.
Il a été remis en
liberté contre une
caution et le port
d’un bracelet
électronique.
Par
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
L
a foule de reporters, les
appareils photo qui
crépitent, les journalistes qui crient «Harvey !» sur
son passage… Mais point de
tapis rouge pour le producteur déchu Harvey Weinstein, 66 ans, qui, vendredi,
s’est rendu à la police d’un
commissariat de Manhattan.
Après des mois d’enquête, le
mogul a été inculpé d’un viol
et d’une agression sexuelle
sur deux femmes différentes,
selon la police de New York.
C’est la première inculpation
depuis les révélations publiées il y a sept mois dans le
New Yorker et le New York
Times, suivies par les accusations d’agressions sexuelles,
de harcèlement et de viols de
près d’une centaine de femmes, grands noms d’Hollywood, dont Angelina Jolie,
Gwyneth Paltrow et Asia Argento, actrices aspirantes, assistantes ou mannequins. Le
«cas Harvey» a déclenché le
mouvement #MeToo, un moment inédit et massif de libération de la parole, qui a fait
tomber des dizaines d’hommes puissants de leur piédestal, dans tous les domaines,
de la musique aux médias en
passant par la mode. Dernier
en date, jeudi, l’acteur Morgan Freeman a été accusé par
huit femmes de les avoir harcelées sexuellement.
«Survivantes». Mais jusqu’ici, la réponse judiciaire
aux accusations contre
Weinstein se faisait attendre.
D’autres enquêtes sont en
cours à Los Angeles et à Londres, mais elles n’ont pas encore débouché sur des
inculpations. A New York,
l’enquête continue et les
autorités ont encouragé
d’autres victimes à venir témoigner. La décision du procureur, après des semaines
d’audience devant un grand
jury, porte pour l’instant sur
deux cas distincts. L’inculpation pour agression sexuelle
concerne l’actrice Lucia
Evans, qui accuse Harvey
Weinstein de l’avoir forcée à
lui faire une fellation dans ses
bureaux de Tribeca en 2004.
L’inculpation pour viol vient
d’une femme qui ne s’est pas
exprimée publiquement et
qui reste pour l’instant non
identifiée. Dans un communiqué, la police de New York
a «remercié ces survivantes
courageuses pour leur détermination à avoir témoigné et
à demander justice».
Vendredi matin, les agents
du First Police Precinct de
Manhattan ont enregistré
l’identité d’Harvey Weinstein, pris sa photo et ses empreintes digitales. Celui qui
fut longtemps incontournable et tout-puissant, faisant
et défaisant les carrières du
cinéma mondial, est ressorti
quelques minutes plus tard,
menotté et affichant un sourire crispé, puis s’est rendu
dans un tribunal pour y être
présenté à un juge. Weinstein
est resté silencieux pendant
l’audience, qui a duré une
vingtaine de minutes, avant
d’être remis en liberté contre
une caution d’un million de
dollars, le port d’un bracelet
électronique et le retrait de
son passeport. Il ne pourra
pas sortir des Etats de
New York et du Connecticut,
en attendant l’issue de la procédure judiciaire.
«L’accusé a utilisé sa position,
son argent et son pouvoir
pour appâter des jeunes femmes dans des situations pendant lesquelles il pouvait les
agresser sexuellement», a dénoncé la procureure. Devant
le tribunal, l’avocat de Weinstein, Benjamin Brafman, a
annoncé que son client, qui a
toujours démenti avoir eu des
rapports sexuels non consentis, allait plaider non-coupable. Selon le ténor du barreau
«J’avais,
comme beaucoup de victimes
de Weinstein, perdu espoir de
voir notre violeur rendre des
comptes devant les tribunaux, a déclaré l’actrice Rose
McGowan. Aujourd’hui, nous
avons fait un pas de plus vers
la justice.» Elle accuse
Weinstein de l’avoir violée
en 1997 dans l’Utah, mais le
cas est prescrit. «C’est super
cathartique pour beaucoup
de victimes, s’est félicitée Tarana Burke, fondatrice du
mouvement #MeToo. Nous
assistons peut-être à un changement dans la façon dont les
affaires de violences sexuelles
sont traitées.»
Le procureur de Manhattan,
le démocrate Cyrus Vance, a
longtemps été accusé de traîner des pieds sur l’enquête,
pour des raisons politiques et
financières – un proche de
Weinstein a fait un don de
10000 dollars pour la campagne de réélection du procureur. En 2015, celui qui avait
inculpé «DSK» avant d’abandonner les poursuites pénales n’avait pas poursuivi
Weinstein, malgré l’existence
d’un enregistrement audio où
le producteur reconnaissait,
devant une mannequin italienne dont il venait de toucher les seins contre son gré,
avoir «l’habitude» de faire des
attouchements. En mars, le
gouverneur de New York, Andrew Cuomo, a même lancé
une procédure rarissime
auprès du procureur de l’Etat
pour déterminer si la décision de Cyrus Vance en 2015
était appropriée ou non. Cette
enquête est en cours. •
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LIBÉ.FR
Le succès cannois de «Capharnaüm»
agace le Hezbollah libanais
Le film libanais Capharnaüm, de Nadine Labaki, auréolé du prix
du jury à Cannes, est sous le feu des critiques du puissant mouvement politique
libanais du Hezbollah. Capharnaüm raconte le périple d’un petit réfugié syrien des
bidonvilles, dont le chemin croise une jeune femme de ménage qui travaille au
noir. Il aborde des questions sociales a priori éloignées de la politique au Liban.
Sauf qu’il est question de réfugiés, thème qui manifestement fait bondir quelques
figures du Hezbollah. A lire dans notre chronique «A l’heure arabe». PHOTO DR
AFP
«Ils veulent vraiment le faire.
Nous aimerions le faire. Nous
verrons ce qui va se passer.»
DONALD
TRUMP
président
des Etats-Unis
Enième retournement de veste : Donald Trump a salué
vendredi la réaction «productive» et «chaleureuse» de la
Corée du Nord, qui s’est dite toujours prête au dialogue
avec Washington malgré l’annulation du sommet très
attendu entre le président américain et Kim Jong-un, le
leader nord-coréen, prévu le 12 juin à Singapour. «Nous leur
parlons en ce moment», a-t-il déclaré depuis les jardins de
la Maison Blanche. Ajoutant que, finalement, la rencontre
«pourrait même avoir lieu le 12 [juin]». Tout cela est
intervenu moins de vingt-quatre heures après la publication d’un courrier adressé à Kim Jong-un dans lequel
Donald Trump lui annonçait qu’il ne se rendrait pas
à Singapour comme prévu et dénonçait «l’hostilité» du
régime de Pyongyang.
Référendum sur l’IVG en Irlande: «Il fallait
que je sois là, c’est trop important»
Pour voter, les électeurs se déplacent en masse vers Dublin.
Dans la direction opposée à
celle des voyages solitaires et
parfois tragiques de ces milliers d’Irlandaises qui chaque
année franchissent la frontière pour aller ailleurs, pour
y recevoir l’assistance, les
soins que l’Irlande leur a, jusqu’à présent, refusés. Pour
avorter. A la mi-journée, les
premières estimations donnaient un taux de participation élevé, plus élevé qu’en
2015 pour le référendum sur
le mariage pour tous (déjà un
record), avec 61% d’électeurs
qui s’étaient déplacés. Ils sont
3,3 millions d’Irlandais à pouvoir voter et décider de supprimer ou pas le VIIIe amen-
dement de la Constitution
qui, de fait, interdit l’avortement, y compris en cas de
viol, inceste ou malformation
fœtale fatale. Certains sont
venus de loin pour ce scrutin.
L’avion en provenance de
Londres était plein en ce vendredi matin et plusieurs jeunes femmes portaient fièrement un sweat-shirt noir
barré du mot «Repeal» («Supprimez»), slogan de campagne du oui en faveur de la libéralisation de l’avortement.
Rowena, elle, vient d’atterrir
en provenance de Madrid. «Je
savais qu’il fallait que je sois
là, c’est trop important, explique-t-elle. J’ai peur, j’ai très
peur que ce soit serré et c’est
pour cela que je suis venue,
Nucléaire iranien: en Russie, Macron
avance des convergences avec Poutine
Secoué par la contestation
sociale sur le territoire national, Emmanuel Macron défend énergiquement, depuis
Saint-Pétersbourg, son bilan
sur la scène internationale.
Après deux jours en Russie
marqués par deux échanges
avec le président Vladimir
Poutine – un long entretien
jeudi suivi vendredi d’un
échange à la tribune du Forum économique de la métropole russe –, le chef de
l’Etat, relayé par son entourage, se félicite des initiatives
diplomatiques de ces douze
derniers mois.
Le déplacement de cette semaine, le 46e depuis le début
du quinquennat, serait une
nouvelle démonstration de
l’efficacité de la méthode Macron. La preuve ? Poutine,
interlocuteur réputé coriace,
aurait manifesté «des signes
d’ouverture» inespérés sur
plusieurs sujets, notamment
sur les dossiers iranien et
syrien. «Hier soir, on a
convaincu les Russes. Honnêtement nous pensions que ce
serait difficile», confiait vendredi à la presse un conseiller
de l’Elysée. Sans surprise,
Paris et Moscou ont affirmé
leur volonté commune de
Poutine et Macron, vendredi. PHOTO DMITRI LOVETSKY. AP
préserver l’accord sur le nucléaire iranien, malgré la décision de Donald Trump de
retirer sa signature et de sanctionner les entreprises qui
iraient investir en Iran.
La bonne surprise, ce serait
qu’au-delà de ce point, Paris
estime avoir su convaincre
Moscou de la nécessité de
«compléter» cet accord signé
en 2015 avec Téhéran par les
cinq membres du Conseil de
sécurité ainsi que l’Allemagne. Compléter l’accord, ce
serait ouvrir de «nouvelles
négociations» sur trois
points : la non-prolifération
après 2025, les armes balistiques iraniennes et l’activité
de Téhéran au Moyen-Orient.
De fait, Poutine a confirmé
qu’il «saluait cette approche», à condition de ne pas
faire de ces nouvelles négociations «la condition» du
maintien dans l’accord
de 2015. «Je ne propose pas de
renégocier l’accord pour
l’élargir. Je propose de le compléter», l’a rassuré Macron,
s’efforçant de lever ainsi
l’ambiguïté de la position
qu’il avait défendue à
Washington. En avril, beaucoup avaient compris que
c’était bien une «renégociation» que Macron essayait de
vendre au président américain, dans l’espoir de le faire
changer d’avis. A Moscou
comme à Téhéran, l’initiative
avait été sèchement écartée.
Vendredi soir, avant de s’en-
voler pour Paris, Macron a
voulu répondre, dans un entretien à BFMTV, à ceux pour
qui sa récente escapade à
Washington fut un fiasco diplomatique. Au contraire,
proteste-t-il : la France est
«écoutée» puisque tous les
pays européens, et désormais
la Russie, sont alignés sur sa
position sur le dossier iranien. «Si nous n’étions pas
écoutés, il y aurait peut-être
aujourd’hui la guerre au Liban» a risqué le Président.
Ce ralliement supposé ne serait-il pas surtout, pour Poutine, un moyen d’enfoncer un
coin dans la solidarité occidentale ? «La Russie est un
pays sérieux. On ne prétend
pas que tout est réglé. Mais on
avance, on crante, c’est cela la
diplomatie», répond l’Elysée.
Le chef de l’Etat, lui, n’en démord pas. «Je crois très profondément que la Russie a son
histoire et son destin dans
l’Europe», a-t-il lancé vendredi soir, avant de filer au
théâtre Mariinsky pour un
spectacle en hommage au célèbre chorégraphe Marius Petipa, marseillais de naissance
et russe d’adoption.
ALAIN AUFFRAY
(à Saint-Petersourg)
Le Premier ministre et ses députés. KASIA STREK. ITEM
pour voter oui.» Elle raconte
que sa maman, «très religieuse, va voter oui, pour elle
et ses petites filles. Mais qu’elle
s’est fâchée avec plein d’amies
qui vont voter non». Des estimations de sortie des urnes
devaient être publiées juste
après la fin du scrutin,
à 23 heures. Les résultats officiels seront connus ce samedi
après-midi.
SONIA DELESALLESTOLPER (à Dublin)
Espagne Le Parti populaire condamné
pour corruption, Rajoy menacé
Le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, s’est
retrouvé isolé vendredi, menacé par une motion de censure de l’opposition socialiste et lâché par ses alliés centristes de Ciudadanos, après la condamnation de son parti
conservateur dans un méga procès pour corruption. Le
Parti socialiste (PSOE) a déposé cette motion de censure
dans la matinée à la Chambre des députés pour renverser
Rajoy et former un gouvernement à sa place. Pour réussir,
elle devra être votée par 176 députés, une majorité absolue
que le PSOE ne pourrait rassembler qu’en s’alliant à la
gauche radicale de Podemos et aux petits partis nationalistes –dont les séparatistes catalans, contre lesquels le numéro 1 des socialistes, Pedro Sánchez, a pris position ces
derniers mois. Le parti libéral Ciudadanos, devenu le principal rival de Rajoy dans les sondages, a, lui, immédiatement annoncé qu’il s’opposerait à cette motion de censure
mais a exigé en revanche des élections anticipées. «La
condamnation du gouvernement pour corruption a mis un
terme à la législature, a lancé le chef de Ciudadanos, Albert
Rivera, dans un tweet. Nous avons besoin d’un gouvernement propre et fort qui affronte le défi séparatiste. Ou Rajoy
convoque des élections, ou le Congrès le fera.»
Brevet Samsung condamné à payer
533 millions de dollars à Apple
Samsung a été condamné jeudi à payer une amende de
533 millions de dollars (457 millions d’euros) à Apple pour
avoir copié le design de son iPhone, ont décidé des jurés
américains à l’issue d’un second procès. Le groupe sud-coréen, qui ne commercialise plus le modèle incriminé, devra
en outre payer 5 millions de dollars pour l’usage de certaines fonctions de l’iPhone. La justice semble avoir donné
raison à Apple qui avait argué tout au long de ce procès que
le design de ses smartphones était essentiel. Elle a toutefois
imposé une amende médiane puisque Apple réclamait un
peu plus d’un milliard de dollars. La décision pourrait constituer un cas de jurisprudence en considérant qu’un téléphone intelligent est considéré comme «un objet de design».
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FRANCE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
«Pour les enfants,
c’est enfin un
collège ordinaire»
Par
Dans le quartier du Petit-Bard,
à Montpellier, où des mères ont
lancé en 2015 un mouvement
de protestation, l’établissement
Simone-Veil fait ses premiers pas
vers la mixité sociale, grâce à un
afflux de moyens et de projets.
SARAH FINGER
Correspondante à Montpellier
Photos DAVID RICHARD.
TRANSIT
L
es anciennes lettres, sur le
fronton, ont été retirées, mais
on distingue encore leur
trace. En décembre 2016, le collège
Las Cazes de Montpellier est devenu le collège Simone-Veil. Ce second baptême devait acter sa renaissance. Mais faire table rase du
passé n’était pas aisé. Classé en ré-
seau d’éducation prioritaire ren- blissement accueillait près de
forcé (REP+), cet établissement si- 800 enfants, il n’en comptait plus
tué tout près du quartier prioritaire que 350 en 2016, au terme d’une
du Petit-Bard était marqué au fer longue dégringolade. Avec 120 enrouge : aux violences, tensions et fants supplémentaires en moins de
échecs scolaires s’ajoutait une re- deux ans, la tendance s’est enfin inmarquable absence de mixité socio- versée : à la rentrée prochaine, ils
culturelle, avec une quasi-totalité devraient être 550.
d’élèves d’origine marocaine, plus
de 80% de boursiers et environ 85%
ENTRE CES MURS
d’enfants issus de zones urbaines Le nombre de demandes de dérogasensibles. Les parents qui tapaient tions a fortement baissé, selon Re«Las Cazes» dans un moteur de re- naud Calvat. Certaines familles en
cherche en ressortaient au mieux demandent même pour inscrire leur
déprimés, au pire désespérés.
enfant. Ce qui a changé la donne,
Le printemps 2015 marque un tour- c’est un ensemble de moyens supnant : une poignée de mères du plémentaires et de nouveaux atouts.
Petit-Bard se mobilisent pour exiger En premier lieu, la création d’une
davantage de mixité dans leurs éco- section internationale. En sixième,
les. Bien décidées à ne rien lâcher, cette classe «anglo-américaine»
elles poursuivent leur
compte actuellement
lutte pendant des
REPORTAGE 26 enfants. «Environ
mois sous les feux des
80% des élèves de cette
médias. Sommés de trouver des so- section sont choisis sur dossier et
lutions, le ministère de l’Education n’habitent pas dans le quartier, exnationale et le rectorat tentent alors plique Jean-Pierre Flatry, le princid’apporter des réponses sur mesure. pal adjoint du collège. A terme, cette
«La carte scolaire n’a pas été redessi- section internationale va monter à
née car dans ce quartier, la sectori- plus de 100 élèves». Parmi ces ensation est mixte, rappelle Renaud fants, certains sont binationaux. «Il
Calvat, conseiller départemental y a même des enfants de cadres expa(PS) chargé des questions d’éduca- triés ! glisse Renaud Calvat avec
tion. Le problème reposait sur les gourmandise. Accueillir de telles fastratégies d’évitement employées par milles dans ce collège, c’était impenles familles pour ne pas inscrire leurs sable il n’y a pas si longtemps…»
enfants dans cet établissement.» Par Une autre nouveauté a fait bouger
le jeu des options ou des déroga- les lignes : la création, il y a
tions, sans parler bien sûr de la bi- deux ans, d’un pôle rugby, monté en
furcation vers les écoles privées, la collaboration avec le Montpellier
moitié des enfants relevant de ce Hérault Rugby (MHR). L’initiative
collège manquait en effet à l’appel. a attiré une trentaine d’enfants hors
Bilan: si dans les années 2000, l’éta- secteur, offrant un profil atypique
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A gauche, Mustapha,
professeur de mathématiques
au collège Simone-Veil.
Ci-contre, une classe de
sixième internationale, le 7 mai.
de la religion dans le quartier. Dès
la sixième, des filles (une vingtaine,
selon Belinda) nouent et dénouent
leur foulard aux portes du collège.
A la fête de l’Aïd, le collège est chaque année quasi déserté. Les relations filles-garçons s’inscrivent
dans ce contexte particulier. «Ici,
personne ne flirte», résume Franck,
le CPE. Mais l’arrivée des 34 élèves
rugbymen a bousculé les codes :
avec eux, la drague a fait son entrée
au collège, quitte à froisser des pères
qui rappliquent ensuite jusqu’aux
portes de l’école pour demander des
comptes…
«SÉGRÉGUÉS»
pour cet établissement. Ajoutez à
cela une nouvelle section «arts de la
scène et du spectacle vivant», ainsi
que la mise sur pied d’une collaboration avec des chercheurs, des étudiants et des doctorants de la faculté de sciences de Montpellier…
Même la langue allemande, longtemps délaissée, est de retour entre
ces murs. «Aujourd’hui, les enfants
ne se sentent plus stigmatisés, ils ont
l’impression d’être dans un collège
ordinaire», s’enthousiasme Robert
Laisné, le principal, arrivé ici il y a
trois ans, et qui, depuis, se bat sans
relâche pour l’établissement. «Tout
a été mis en place en même temps,
les dispositifs ont fonctionné, et on
sent qu’une nouvelle page est
ouverte, résume Mustapha (1), professeur de mathématiques dans le
collège depuis cinq ans. Même la
posture des parents a changé : certains se disent que finalement, leurs
enfants sont mieux lotis ici
qu’ailleurs.» Franck, conseiller principal d’éducation (CPE), confirme:
«Les familles reviennent vers ce col-
lège car le bouche-à-oreille est bon.» réels.» Certes, certaines classes (noAutrefois, la seule mixité provenait tamment en section internationale)
des quelques élèves handicapés sco- sont plus mixtes que d’autres. «Pour
larisés dans l’établissement, ainsi les mélanger, on a organisé un escape
que des enfants venus de l’étranger, game, raconte Mustapha, le prof de
dans la filière «français langue maths. Ils ont adoré.»
étrangère» (ils représentent environ Les occasions de se croiser se sont
10% des effectifs dans
aussi multipliées depuis que le
chaque classe).
collège est passé d’une
«Au j o u r d’h u i,
quarantaine de demimême si la mixité
pensionnaires à près
GARD
AVEYRON
socioculturelle
de 150. «Avant,
n’est pas totale,
presque tous les
TARN
même si les proenfants rentraient
HÉRAULT
portions ne sont
manger chez eux,
Montpellier
pas idéales, cette
dans le quartier,
école peut être un
explique Franck,
lieu de rencontre
le
CPE. A présent,
Mer
AUDE
Méditerranée
avec d’autres cultucomme l’origine géo10 km
res, d’autres origines.
graphique des enfants
Entre pas de mixité du tout
s’est diversifiée, le nombre
et un peu de mixité, ça fait toute la de demi-pensionnaires a augmenté,
différence», analyse Laurent, l’autre et on voit une vraie mixité autour
CPE du collège, en poste depuis des activités entre midi et deux.»
cinq ans. «Car alors, poursuit-il, on
n’est plus dans l’illusion, dans la re«PERSONNE NE FLIRTE»
présentation, dans le fantasme: les Mais cette métamorphose de Las
autres, différents de soi, sont là, bien Cazes en Simone-Veil n’est pas
qu’un long fleuve tranquille.
D’abord parce que l’équipe éducative n’était pas forcément préparée
à cette soudaine inflation des effectifs, même si sept postes doivent
bientôt être créés. «L’ambiance est
plus détendue qu’il y a trois ans,
mais il y a aussi beaucoup de mouvement et de passage… C’est un peu un
hall de gare ici, car on convoque les
familles à la moindre bagarre», raconte Belinda, assistante d’éducation. Et des tensions, il y en a encore, notamment depuis l’arrivée à
la rentrée d’une demi-douzaine
d’enfants albanais, peu encadrés
par leur entourage, voire livrés à
eux-mêmes, et répondant à des codes inconnus. Et puis il y a les soucis qui datent d’avant: la difficulté
récurrente à mobiliser les parents,
ou à faire travailler les enfants à la
maison. L’ampleur de la précarité:
«Le pourcentage d’élèves boursiers
a un peu baissé, mais il ne faut pas
se mentir, on ne sera jamais sous la
barre des 50 %», rappelle le proviseur. Sans oublier le poids croissant
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
Pour autant, chacun souligne que
l’établissement est calme : pas de
violence, pas de racket. Une chance,
insiste l’équipe dirigeante, que
l’école ne soit pas implantée au
cœur même du Petit-Bard, mais en
lisière : «Ça joue beaucoup, estime
Laurent. Ça nous aide à sanctuariser cette enceinte scolaire.» Robert
Laisné mesure le chemin parcouru.
Et n’oublie pas que sans la mobilisation des mères du Petit-Bard, son
collège serait sans doute toujours
baptisé Las Cazes. «C’est bien elles
qui ont mis en exergue nos difficultés, rappelle le proviseur. Elles ont
soulevé une problématique, et l’institution a répondu.»
Pour autant, cette réponse ne satisfait pas complètement le Collectif
des parents du Petit-Bard. Animé
aujourd’hui par une trentaine de
personnes, ce collectif dénonce toujours l’absence d’une réelle volonté
politique qui permettrait de mieux
aider «les établissements ségrégués».
«Trois ans ont passé et nous sommes
toujours mobilisés, constate Fatia,
l’une des mères impliquées depuis
le début dans ce combat. Nous avons
conscience d’avoir mis la lumière sur
une problématique. Depuis, les choses vont de l’avant. Mais cela ne suffit
pas.» Certes, dit-elle, le collège Simone-Veil bénéficie de moyens
supplémentaires et d’un peu plus
de mixité. Mais Fatia s’interroge :
«Qu’est-ce qui a été fait pour les
autres établissements ségrégués ?
Est-ce que les chances de réussite de
nos enfants sont plus importantes
qu’auparavant? Quel avenir leur offre-t-on ? Le chemin est encore
long…» •
(1) Les interlocuteurs sans nom de famille
ont souhaité garder l’anonymat.
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@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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LIBÉ.FR
FRANCE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Merci de l’avoir posée :
Pourquoi légaliser le cannabis à usage médical ?
Le gouvernement s’était jusqu’ici montré ferme sur la
question du cannabis. Pas de légalisation et une amende
de 300 euros pour ceux qui seraient pris la main dans le
sachet de marie-jeanne. Mais concernant l’usage médical,
un peu de mou vient d’être lâché. Jeudi sur France Inter,
la ministre de la Santé s’y est montrée plutôt favorable.
«J’ai demandé aux différentes institutions qui évaluent les
médicaments de me faire remonter l’état des connaissances sur le sujet, a affirmé Agnès Buzyn. Il n’y a aucune raison d’exclure, sous prétexte que c’est du cannabis, une
molécule qui peut être intéressante pour le traitement de
certaines douleurs très invalidantes.»
ments]», mais sans donner
plus de précisions.
L’affaire démarre au sein
même de la DGSE. Ses agents
détectent une possible compromission et observent
alors discrètement le comportement de leurs collègues.
Selon Quotidien, l’un des
agents soupçonnés travaillait
alors à Pékin, en Chine, l’Etat
accusé d’avoir retourné les
espions français. La Direction générale de la sécurité
intérieure (DGSI), chargée
Par PIERRE ALONSO
en France du contre-espionet WILLY LE DEVIN
nage, est avisée et met à son
ntelligence avec une tour en place une surpuissance étrangère, li- veillance. Puis, chose rare
vraison d’informations dans ce genre d’affaire,
portant atteinte aux intérêts la DGSE saisit la justice –«de
fondamentaux de la nation, sa propre initiative», soulicompromission du secret de gne le ministère des Armées
la défense nationale. En dans son communiqué. Inun mot : trahison. Ces faits formé, le procureur de Paris
particulièrement graves sont ouvre une enquête prélimireprochés à deux agents naire en avril 2017, puis
de la DGSE, le
le mois suivant
grand service de
L’HISTOIRE une information
renseignement
judiciaire conDU JOUR
extérieur franfiée à des juges
çais. Révélée par l’émission d’instruction de la galerie
Quotidien, l’affaire a été Saint-Eloi, compétente pour
confirmée par le ministère les affaires terroristes et les
des Armées, l’autorité de tu- atteintes aux intérêts fondatelle de la DGSE. Tard jeudi mentaux de la nation.
soir, l’institution a publié
un communiqué «con- Compromission. L’enfirm[ant] que deux de ses an- quête aboutit en décembre
ciens personnels et la con- au placement en garde à vue
jointe de l’un d’entre eux ont de quatre suspects. Trois perété déférés devant le juge sonnes sont finalement mid’instruction pour des faits ses en examen: deux agents
susceptibles de constituer les de la DGSE, entre-temps
crimes et délits de trahison». poussés à la retraite, et la
Le ministère insiste sur «l’ex- conjointe de l’un d’eux, pourtrême gravité [de] ces agisse- suivie pour recel des crimes
Selon «Quotidien»,
deux membres
de la Direction
générale de la
sécurité extérieure
ont été retournés
par la Chine. Ils
auraient livré des
méthodes de travail
de leur service.
I
Trois personnes ont été mises
en examen: deux agents de
la DGSE, entre-temps poussés
à la retraite, et la conjointe de l’un
d’eux, poursuivie pour recel des
crimes et délits de trahison.
et délits de trahison. Contrairement aux suspects principaux, placés en détention
provisoire, elle a été laissée
libre sous contrôle judiciaire.
Selon les premiers éléments
du dossier, les deux agents
auraient livré aux Chinois
des méthodes de travail spécifiques à la DGSE. En revanche, rien n’a filtré des éventuelles contreparties de cette
compromission, comme bien
d’autres détails de cette
affaire très spéciale.
Un épisode résume la sensibilité qui l’entoure. Début
mai 2017, un avis de la commission du secret de la défense nationale paraît au
Journal officiel, comme toutes les décisions de cet organe consultatif qui se prononce avant qu’un ministère
décide ou non de transmettre des informations
classifiées. Celui diffusé le
5 mai 2017 est un peu particulier. Il y est question d’une
requête, adressée par le procureur de Paris, François Molins, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte
notamment pour des faits de
«trahison par intelligence
avec une puissance étrangère, recueil d’informations
en vue de leur livraison à une
puissance étrangère, provocation directe au crime de
trahison et compromission
du secret de la défense nationale». Après coup, la parution met en émoi le parquet,
la commission et le ministère de la Défense. A croire
que personne n’avait réalisé
que l’avis, comprenant les
qualifications pénales retenues, finirait sur la place
publique, ou semi-publique,
s’agissant d’une ligne perdue
au fond d’un Journal officiel.
Si les faits précis n’apparaissent pas, il s’agit bien,
d’après une source ayant une
connaissance directe de l’af-
KRAMER O’NEILL. PLAINPICTURE
Renseignements:
la DGSE soupçonne
deux agents
de traîtrise
faire, de l’enquête sur les
compromissions au profit de
la Chine. Les vives tensions
ont laissé des traces : dans
des avis ultérieurs, la commission cite les enquêtes
ouvertes uniquement par
leur numéro de référence,
sans énumérer les qualifications pénales.
Manu militari. Selon une
source bien informée, le
contre-espionnage identifie
régulièrement des tentatives
d’ingérence de puissances
étrangères. En pareil cas, les
échanges d’informations ne
se font qu’au plus haut niveau de l’Etat, entre DGSI-
DGSE et les ministres directement concernés. Pour y répondre, la DGSI a recours
à plusieurs procédures. Parfois, une simple mise en
garde officieuse – dite «entrave»– dissuade la personne
identifiée de poursuivre ses
tentatives sur le territoire
national. Si le dossier est plus
sérieux, une procédure dite
«PNG» – pour persona non
grata – peut être engagée
avec l’appui du ministère des
Affaires étrangères. En clair,
l’individu suspecté dispose
de quelques jours pour
quitter la France, sans quoi
l’usage de la force peut être
adopté. Enfin, les cas les plus
extrêmes subissent une expulsion manu militari. La
France a usé de cette méthode musclée fin mars pour
faire partir quatre diplomates
russes soupçonnés d’espionnage: le consul à Strasbourg,
un membre du consulat
à Marseille, le chef de la mission économique et l’attaché
de défense à Paris. Les
autorités auraient alors surfé
sur le choc généré par
l’empoisonnement de Sergueï Skripal, un ancien officier du renseignement militaire russe installé au
Royaume-Uni, pour régler le
sort de ces diplomates ciblés
de longue date. •
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
LIBÉ.FR
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u 15
Marlène Schiappa peut-elle
utiliser son cabinet pour assurer la promotion de son livre ?
Un mail d’invitation à une dédicace du dernier ouvrage de
la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et
les hommes, intitulé Si souvent éloignée de vous - Lettres à
mes filles et qualifié dès les premières pages de «purement
personnel», a été envoyé par son service de presse. Est-ce
légal ? CheckNews vous répond sur Libé.fr. PHOTO REUTERS
«Valeurs actuelles»
Yves de Kerdrel
quitte la direction
Dans l’air depuis des semaines, le départ du directeur
général de Valeurs actuelles
a été officialisé vendredi par
Valmonde, la société éditrice.
Artisan de la renaissance et
de l’ultradroitisation de
l’hebdo, Yves de Kerdrel était
arrivé à la tête de la parution
fin 2012. Il sera remplacé
à son poste par Erik Monjalous, ex-directeur marketing
et commercial de l’AFP. Les
relations de Kerdrel avec les
actionnaires, Iskandar Safa
(majoritaire) et le duo
Etienne Mougeotte et Charles Villeneuve (minoritaires),
n’étaient plus au beau fixe,
surtout depuis qu’une affaire
d’escroquerie, révélée par Libération, avait éclaté à l’intérieur de l’entreprise.
Les généreux salaires du staff de
campagne de Le Pen payés par l’Etat
Le Front national est bel et
bien le premier parti de
France, non en termes
d’intentions de votes, ni en
nombre d’adhérents, mais
pour les émoluments qu’il
verse à ses collaborateurs
aux frais du contribuable.
Selon le Parisien, le parti
d’extrême droite a payé
plus de 2,4 millions d’euros
à ses salariés pendant la
présidentielle, une somme
très largement supérieure
aux autres candidats à
l’Elysée. Elle représente
«20 % des dépenses globales» de la candidate Marine
Le Pen, écrit le quotidien,
qui a eu accès aux comptes
de campagne de la dirigeante frontiste dans les
locaux de la Commission
nationale des comptes
de campagne et des
financements politiques
(CNCCFP).
En février, cette institution
indépendante avait refusé
d’intégrer 873 576 euros
aux dépenses de Le Pen,
sur les plus de 12 millions
qu’elle a utilisés, à cause
«d’irrégularités» dans les
prêts qu’elle a contractés
auprès du FN et de Cotelec, le micro-parti de JeanMarie Le Pen, à des taux
potentiellement usuraires.
Malgré cette grosse rectification, la plus importante
ayant visé un candidat à la
dernière présidentielle, ses
comptes ont été validés
pour 2017, et l’Etat va lui
rembourser 10,691 millions d’euros en tant que
finaliste du second tour.
Selon le Parisien, pendant
la campagne, les services
de Marine Le Pen ont parfois rémunéré jusqu’à
60 collaborateurs en
même temps à des montants parfois très élevés,
«la palme revenant à
l’énarque et haut fonctionnaire Jean Messiha, payé
12700 euros nets». «L’idée,
c’était d’en salarier le plus
possible, puisque c’était
remboursé» par l’Etat, raconte un proche du numéro 2 du FN alors,
Florian Philippot, interrogé par le quotidien.
Social La Grande Récré va fermer
53 magasins sur 252 en France
Le groupe français Ludendo, propriétaire de l’enseigne de
jouets la Grande Récré, va fermer 53 magasins sur les 252 que
compte la chaîne en France, a déclaré vendredi un porte-parole
de la société placée en redressement judiciaire depuis mars.
Disparition de mineurs Deux fois plus
de signalements en 2017
Le nombre de signalements de disparitions de mineurs dites
«inquiétantes» a doublé l’année dernière, passant de 687
en 2016 à 1 328 selon les chiffres du ministère de l’Intérieur
diffusés par l’association 116 000 Enfants disparus. L’augmentation serait liée à une meilleure sensibilisation des forces de
l’ordre et à davantage de signalements de la part des parents.
Mots de 2018 «Métissage» et «femmes»
«Métissage», choisi par les internautes, et «femmes», retenu
par un jury, ont été élus mots de l’année lors d’un vote organisé
dans le cadre du Festival du mot à la Charité-sur-Loire
(Nièvre). Etaient aussi en lice: Bitcoin, colère, glyphosate, harcèlement, jupitérien, porc, réchauffement, ressenti et vegan.
Alzheimer: les médicaments
ne seront plus remboursés
C’est la semaine prochaine
que la ministre de la Santé,
Agnès Buzyn, devrait annoncer la fin du remboursement
de tous les médicaments
anti-Alzheimer, achevant
une odyssée unique dans
l’histoire des médicaments.
Car depuis près de dix ans, la
plupart des experts avaient
beau pointer l’inutilité, voire
la dangerosité de ces molécules, les autorités sanitaires
avaient continué
à les rembourser,
INFO
quitte à jeter par
pertes et profits plusieurs
milliards d’euros. De fait, sur
ce dossier, Buzyn s’est montrée prudente, mettant ses
pieds dans ceux de sa prédécesseure, Marisol Touraine.
Très vite, elle a annoncé
qu’elle allait prendre son
temps, puis qu’elle attendrait
la publication par la Haute
Autorité de santé (HAS) d’un
guide sur la prise en charge
des malades atteints de cette
maladie. Or c’est chose faite
depuis vendredi, la HAS présentant ledit guide avec des
fiches pratiques.
Dans cette histoire, chacun a
tergiversé. Les politiques renâclant à prendre une mesure de bon sens pour ne pas
choquer certains lobbys. Car
d’un point de vue scientifique, le dossier était réglé, et
cela depuis longtemps. L’ancien président de la Commission de la transparence (CT)
–qui a pour mission de trancher sur les bénéfices et les
risques des médicaments –,
nous avait répété encore
à l’automne : «Ces médicaments sont bien sûr inefficaces.» Ajoutant même: «Ils ont
sûrement plus tué
de patients qu’ils
LIBÉ
n’ont jamais aidé
la mémoire d’autres.»
Des propos dans la droite
ligne des différents avis de
la Commission de la transparence, qui n’a pas chômé depuis 2007. A trois reprises,
elle a travaillé sur l’intérêt
thérapeutique de ces quatre
molécules, très largement
prescrites. Si au départ a été
évoqué un intérêt important
de ces médicaments, dès 2011
la CT ne parle plus que d’intérêt thérapeutique faible. Et
justifie le maintien du remboursement essentiellement
par le fait que ces traitements
permettent de maintenir un
lien thérapeutique entre le
médecin et le patient. En
aparté, la plupart des experts
notent, non sans justesse,
que face à une maladie présentée comme terrible, il est
humainement difficile de ne
rien proposer aux patients ni
à leur entourage.
Le changement radical est intervenu en 2016: c’est à une
très large majorité que les experts de la CT classent ces
molécules comme inutiles,
«sans intérêt thérapeutique»,
et de ce fait ouvrent la voie
immédiate à un déremboursement total. Formellement,
c’est le (ou la) ministre qui
signe l’arrêt. Avec la publication du guide de la HAS,
Agnès Buzyn s’est donc résolue au déremboursement.
A l’heure où le ministère de la
Santé insiste régulièrement
sur la pertinence des soins,
cette décision paraît pour le
moins justifiée. Faut-il rappeler, en effet, quelques chiffres? Ce sont plus de 90 millions d’euros qui ont été
consacrés en 2015 au
remboursement des médicaments anti-Alzheimer.
En 2012, c’était 205,7 millions.
Depuis la fin des années 90,
ce sont ainsi plusieurs milliards d’euros qui ont été dépensés en pure perte.
ÉRIC FAVEREAU
CETTE SEMAINE,
ROLAND-GARROS
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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16 u
SPORTS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Ligue des champions
Une finale
à contre-pied
Samedi soir, le dernier match de la coupe
d’Europe de football réunit deux clubs
légendaires que tout oppose. D’un côté,
l’ultrariche et dominateur Real Madrid, de
l’autre, l’héroïque mais inattendu Liverpool FC.
Par
NICOLAS DHINAUT
et GRÉGORY
SCHNEIDER
A
force d’électrocuter ses
adversaires (5-0 sur la
pelouse de Porto en février, 3-0 face au Manchester
City entraîné par Pep Guardiola en avril, 5-0 en une heure
face à l’AS Roma en mai) sur le
front européen, le FC Liverpool de Mohamed Salah et
consorts disputera samedi à
Kiev une finale de Ligue des
champions que tout le monde
espère dans la lignée d’une
édition 2017-2018 délirante.
C’est-à-dire sous amphétamine : joueurs – pour la plupart – ordinaires promis à la
défaite dans une configuration «classique» face à un Real
Madrid vainqueur de trois
des quatre dernières éditions
de la compétition, les sociétaires du club de la Mersey deviennent des démons passé un
certain seuil de rythme et
d’intensité, ressuscitant une
époque (la leur : fin des années 70, début des années 80)
où l’énergie et le courage inversaient les rapports de force
les mieux établis.
Tout oppose Madrid et Liverpool : l’approche des entraîneurs respectifs, le rapport à la
mémoire du club ou à la Ligue
des champions ainsi que le type
de joueurs qui remplissent les
deux vestiaires. La finale de la
Ligue des champions 2018 en
miroirs et en quatre points. •
LES ENTRAÎNEURS
«CONTRÔLE PASSE» CONTRE FOLIE DOUCE
Zinédine Zidane est une machine à fabriquer
du secret : à croire qu’un type passe après lui
pour faire signer une décharge «rien vu, rien entendu» au boulanger qui vient de lui vendre une
baguette. Le journaliste Romain Molina est cependant tombé sur une mine à ciel ouvert :
l’équipe réserve du Real Madrid, que le maestro
entraîna entre août 2014 et janvier 2016, avant
d’être appelé à diriger l’équipe première. Là,
tout le monde parle. De petites choses: l’humanité (forcément calculée, dans un contexte de
professionnalisme et de performance) envers
les joueurs blessés, le ton et les modulations qui
s’affirment au fil des mois, une certaine propension à voir ses propres joueurs trop beaux. Et,
par-dessus tout, une séance d’entraînement
comme une somme de problèmes pratiques à
résoudre, où le champion du monde prend la
place sur le terrain d’un dribbleur invétéré pour
réinstaller le basique «contrôle, puis passe vers
l’avant» sur lequel prospéra le joueur. Il faut imaginer le reste. L’absence du mot «philosophie»
dans son discours: il laisse entendre un double
effacement. A la fois de sa personne (il est au
service des joueurs) et d’une doxa qui contraindrait la liberté de ceux qu’il entraîne, comme si
la fonction de coach le cantonnait par nature
dans la marge. La lumière n’est pas pour lui.
Alors qu’elle est descendue sur Jürgen Klopp
depuis son premier jour à Liverpool, le 9 octobre 2015, rire tonitruant, professions de foi en
rafale : «S’il y a quelque chose que je ne ferai
jamais dans ma vie, c’est bien voter à droite.» Et
propension à mettre des pans de vérité au cœur
de sa communication disant la maestria. Un
mystère: la valeur individuelle suspecte de certains éléments (Trent Alexander-Arnold, James
Milner, Georginio Wijnaldum, Dejan Lovren,
le gardien allemand Loris Karius) alors que
la Ligue des champions post-arrêt Bosman
concentre les 120 meilleurs joueurs du monde
dans six ou sept clubs, ce qui interdisait les surprises. Avant que ce Liverpool-là ne déboule en
majesté. Klopp est un illusionniste.
Le défenseur croate de Liverpool, Dejan Lovren. PHOTO ROBIN PARKER. SPI. ICON SPORT
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
u 17
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LA MÉMOIRE
SOUVENIR DE DÉLUGE CONTRE CULTURE DE L’INSTANT
De Rome en 1977, première (3-1 contre les Allemands de Mönchengladbach) des cinq victoires
en Ligue des champions, jusqu’au miracle d’Istanbul 2005 contre le Milan AC (0-3 à la pause
contre les Anglais, qui s’imposent finalement
aux tirs au but), les cinq trophées figurent sur
cette photo de couverture de la page Facebook
de Liverpool. Suivi d’un autre en grisé :
Kiev 2018. Suite possible d’un puzzle sans fin.
Sur le site officiel, les témoins des épopées racontent, donc les deux plus grands joueurs du
club. Kenny Dalglish puis Steven Gerrard :
«[Ceux qui disputeront la finale de samedi] ont
la chance de changer leur carrière, mais aussi
leur vie. […] Ils ont toutes les raisons d’avoir confiance en eux car s’ils sont en finale, ce n’est pas
par hasard. Prends la responsabilité qui incombe
à tout joueur de Liverpool et donne tout.»
L’Espagnol Xabi Alonso, sacré à la fois avec Liverpool et le Real: «Ça se sent, [les joueurs de Liverpool] peuvent battre n’importe qui sur un
match, notamment à Anfield, qui leur a donné
des ailes. En finale tout peut se produire.» La
transmission d’une posture d’outsider transcen-
dée par l’émotion: l’intensité comme vertu cardinale. On appuie sur un bouton et ça repart. Le
foot comme un déluge. Côté madrilène, l’approche de la finale aura été plus clinique: les grands
anciens n’ont pas leur place ou plutôt si, mais en
coulisse, dans les instances. Ou bien pour accueillir les arbitres. Douze Ligues des champions, ou treize, en cas de succès à Kiev, quelle
différence? Pour la presse madrilène, l’enjeu est
autrement contemporain : est-ce que le capitaine Sergio Ramos remportera une quatrième
C1 en cinq ans? Est-ce que Zinédine Zidane fera
la passe de trois? Celui-ci a montré la voie dans
la semaine : «Nous sommes le Real Madrid et
nous voulons toujours plus.» L’oubli comme moteur, pour mettre le feu aux fesses des acteurs.
Malgré ses deux Ligues des champions remportées en dix-huit mois seulement, l’entraîneur
madrilène était fragilisé cet hiver, en amont du
8e de finale remporté (3-1, 2-1) contre le PSG: le
Real est un club où le passé ne pèse rien de plus
que les quelques mots de circonstances prononcés pour faire l’oraison funèbre de ceux que
l’on vire. Une pure culture de l’instant.
LES JOUEURS
LUKA MODRIC ET DEJAN LOVREN: SI LOIN, SI PROCHES
Pour point commun au Madrilène Luka Modric
et au Liverpuldien Dejan Lovren, internationaux
croates : le Dinamo Zagreb pour apprendre le
football. Et l’Inter Zapresic, à 40 minutes de Zagreb, en 2004-2005 pour Modric, entre 2006
et 2008 pour Lovren. Pour le reste, lorsque le rugueux Lovren pose sa carrure (1,88 mètre pour
84 kilos) et son leadership au cœur de la défense
du meilleur club croate, il est déjà l’heure pour
l’élégant Modric d’exporter sa finesse à Londres.
Tottenham signe un chèque de 21 millions
d’euros. L’Olympique lyonnais sortira Lovren de
Croatie pour 8 millions en 2010. La suite: le gringalet (1,73 mètre) Modric, propre sur lui, une
boîte de caviar dans chaque main (13 buts et
15 passes décisives en 127 matchs de Premier
League), s’impose comme l’un des deux ou trois
meilleurs milieux de terrain de la planète et
transforme les matchs en opéras, entre raffinement technique et maîtrise surnaturelle du
tempo; les pleins et les déliés. Sa finesse et son
influence le destinent au Real : il signe en 2012
et ramasse trois C1 (2014, 2016, 2017), signe
qu’un guerrier sommeille sous le magicien.
Lovren, lui, n’a pas fait de miracle à Lyon ou
Southampton. Il disait lundi: «Jouer la finale de
Kiev, c’est un rêve. J’ai toujours rêvé de soulever
le trophée, c’est ma plus grande chance, peutêtre la seule. […] Eux [Modric et Mateo Kovacic
les deux Croates du Real, ndlr] en ont déjà trois,
ils sont habitués.» La lutte des classes. Mais un
terrain commun: les tribunaux. En 2016, la justice croate décide de nettoyer son football et
sollicite Modric et Lovren pour faire tomber
l’homme qui tire les ficelles : Zdravko Mamic,
ancien président du Dinamo, accusé de corruptions, de fraude fiscale et d’agressions, parfois
avec l’aide du pouvoir. Lors d’une première
audition, Modric explique le système: une aide
en début de carrière puis des versements illégaux à Mamic au moment d’être transféré en
Europe occidentale, pour «payer [sa] dette». En
juillet 2017, la star se rétracte. Une semaine
après, Lovren, dont l’appartement à Zagreb
vient d’être mis à sac, est mutique devant les enquêteurs. En mars, Modric a été inculpé pour
faux témoignage. Une enquête est également
ouverte sur Lovren pour les mêmes raisons.
LE RAPPORT À LA LIGUE DES CHAMPIONS
PLAIE OUVERTE CONTRE DANSEURS DE TANGO
Son compatriote et milieu du Real Madrid, Luka Modric. PHOTO S. BOUÉ. PRESSE SPORTS
La scène remonte à avril 2005, un écho à la
page la plus sombre de toute l’histoire des coupes d’Europe: les 39 supporteurs italiens morts
par écrasement au Heysel de Bruxelles
vingt ans plus tôt, un soir de finale de C1 remportée par la Juventus de Turin contre les Reds
pendant que l’on ramassait les cadavres en tribune. En 2005, donc, les deux clubs se retrouvent à Anfield pour un quart de finale de Ligue
des champions et les supporteurs anglais, en
signe d’apaisement mais en aucun cas d’excuse,
multiplient les messages amicaux envers les
fans de la Juve. Ceux-ci les refusent et tournent
le dos au kop anglais, refusant de refermer une
plaie toujours ouverte si l’on en juge par la réticence féroce des supporteurs de Liverpool à
évoquer le Heysel et ses conséquences : la radiation au long cours des compétitions européennes du FC Liverpool et des clubs anglais,
puis le virage sécuritaire qui a suivi – escortes
policières, vidéosurveillance dans les stades,
obligation de pointer au commissariat à l’heure
des rencontres pour les contrevenants et, last
but not least, augmentation du prix des places
pour changer la sociologie des tribunes.
Au vrai, le club de la Mersey occupe une zone
rien qu’à lui, à la fois coupable et martyr, serviteur ô combien dévoué (cinq Ligues des champions en vitrine, soit trois de plus que Manchester United et Nottingham Forest, les deux clubs
anglais qui suivent derrière) d’une compétition
dont il furent aussi, par ailleurs, un emblème
honteux et sanglant. On parle ce printemps de
réintroduire les spectateurs debout dans les
stade de Premier League, pour la mémoire et
la ferveur : sans surprise, le stade de Liverpool
servira de juge de paix.
Pour le Real Madrid, c’est autrement suave et
organique : des danseurs de tango. Authentiques. Lors des raouts suivants les tirages au
sort, la palanquée de grands anciens –l’ex-attaquant devenu président des affaires sportives
Emilio Butragueno, l’ex-Ballon d’or brésilien Ronaldo... – devenus ambassadeurs du club glissent sur les tapis et passent la main dans le dos
des puissants. Le but ou la conséquence, on ne
sait: les deux ou trois coups de sifflets de l’arbitre qui font un résultat. En coupe d’Europe, le
Real et ses douze Ligues des champions jouent
toujours à domicile.
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18 u
SPORTS
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Et l’hymne officiel de la Coupe du monde
que personne n’attendait débarqua
C’est produit par Diplo, chanté par la starlette du
reggaeton du Massachussetts Nicky Jam et l’Albanaise Era Istrefi.
Will Smith y place deux couplets rap parmi les plus embarrassants de sa
longue carrière de rappeur embarrassant. C’est lourd, laid et mal fichu.
Bref, c’est l’hymne du Mondial 2018, un de plus dans la longue lignée des
hymnes qui ne semblent avoir été conçus et enregistrés que pour une
chose, nous faire grincer des dents.
Roland-Garros: Nadal surfe sur la terre,
une nouvelle vague en approche
«Sascha» (son surnom) s’est
finalement incliné 6-3 après
la reprise du jeu. Il sera particulièrement suivi à Paris : il
arrive là sans jamais avoir dépassé les huitièmes de finale
dans des tournois du Grand
Chelem, ce qui fait un peu figure d’anomalie quand on
pointe à la 3e place du classement mondial. Lui s’en défend en avançant ses victoires en cinq sets sur Ferrer ou
Kyrgios en Coupe Davis: «On
sait tous que je vais battre des
joueurs du Top 50 à un moment ou à un autre en Grand
Chelem. Ça ne m’inquiète
pas.» Orgueilleux.
Les Internationaux
de France débutent
ce dimanche, et le
suspens est limité.
Face à la méforme
de Djokovic et
aux défections de
Federer et Murray,
l’Espagnol, qui vise
un 11e titre, fera face
à la jeune génération,
notamment Thiem
et Zverev.
Par
ADRIEN FRANQUE
Vague. Ces dernières se-
Y
a-t-il un tennisman
pour sauver le suspense ? Ce dimanche
débute la 117e édition des Internationaux de France, et
Rafael Nadal, en pourfendeur
de la prétendue «glorieuse incertitude du sport», semble
d’ores et déjà avoir remporté
sa «undecima», son onzième
Roland-Garros. Ça tient en
chiffres : seulement deux
petites défaites en treize participations (et un forfait au
troisième tour en 2016), une
édition 2017 expédiée en
douze heures sans perdre un
set, et une saison 2018 sur
terre battue entachée d’une
seule défaite.
Vendredi, porte d’Auteuil, il
fait la bise aux sténos de la
salle d’interview avant de
s’asseoir face à la presse: cela
pourrait passer pour une
manière de marquer son territoire auprès des journalistes, du style «ici, c’est chez
moi», s’il n’était pas de notoriété publique que Nadal
connaît vraiment tout le
monde à Roland, du cordeur
au personnel de l’entretien
des cours.
Pangée. Casquette sur la
tête, il est obligé de calmer les
ardeurs de journalistes lui
posant déjà des questions de
finaliste: «On est le vendredi
avant le début du tournoi,
donc ce n’est pas vraiment le
bon moment pour parler de la
finale, non? On fera, j’espère,
Rafael Nadal à Roland-Garros, vendredi. PHOTO PRESSE SPORTS
cette conférence de presse-là
en temps voulu…» S’il est déjà
déclaré vainqueur, c’est parce
que le tableau masculin a
bien changé avant ce RolandGarros. Fini les repères de
l’antique «Big Four», désormais morcelé comme la Pangée: Roger Federer est en vacances à Ibiza, Andy Murray
soigne une hanche jusqu’à
Wimbledon et Novak Djokovic est bien à Paris mais
pour tenter de retrouver le
tennis qu’il a perdu là, il y a
deux ans. Reste le continent
Nadal, et quelques jeunes
colons ambitieux.
L’Autrichien Dominic Thiem,
24 ans et 8e mondial, est le
seul à avoir fait tomber l’Espagnol sur terre battue en
vingt-quatre mois, par deux
fois en deux sets. La dernière,
c’était en quart à Madrid
le 11 mai (7-5, 6-3). Thiem est
en plus particulièrement performant à Roland-Garros :
c’est là qu’il a réussi ses
meilleurs résultats en Grand
«Evidemment qu’il y a
une nouvelle génération
de joueurs qui arrive. Voyons
comment ils se débrouillent sur
les mois ou les années à venir.»
Rafael Nadal
10 fois vainqueur de Roland-Garros
Chelem, deux demi-finales
ces deux dernières années.
Autre prétendant: Alexander
Zverev, 21 ans. Tête de série
numéro 2, l’Allemand est de
ces sportifs génétiquement
modelés pour devenir des
champions: des parents tennismen, un aîné actuellement 52e mondial, un visage
encore adolescent mais prédestiné à vendre des montres
de luxe en 4 × 3. Lui aussi a
fait douter Nadal récemment, à Rome, mais sans en
venir à bout, coupé dans son
élan par la pluie: 3-1 en sa faveur dans le troisième set,
maines, Nadal, en daron du
circuit, a eu des petits mots
attentionnés pour ces deux
«petits jeunes». Sur Thiem :
«Un joueur comme Dominic
a beaucoup de potentiel.» A
24 ans, l’âge de l’Autrichien,
Nadal avait déjà gagné cinq
Roland-Garros. Sur Zverev,
l’Espagnol avait avancé après
Rome qu’il était «impossible
qu’il n’ait pas de bons résultats en Grand Chelem avec le
niveau qu’il a. C’est juste une
question de temps».
L’Allemand refuse de son
côté le storytelling de la nouvelle vague venue remplacer
l’ancienne: «Je suis numéro 3
mondial actuellement. On ne
devrait plus nous appeler la
nouvelle génération.» Sur le
sujet, Nadal le Majorquin est,
vendredi, resté plus insulaire : «Evidemment qu’il y a
une nouvelle génération de
joueurs qui arrive. Voyons
comment ils se débrouillent
sur les mois ou les années
à venir.» Les temps changent ? Un journaliste l’interroge sur le tennis sur terre
battue, qui se serait accéléré
ces dix dernières années :
«Les statistiques le prouvent,
les joueurs qui étaient performants il y a dix ans le sont encore aujourd’hui. Il y a deux
explications: soit ils ont eu la
capacité de s’adapter à ce qui
a changé, ou alors les choses
ne changent pas si rapidement.» On en reparle dans
deux semaines ? •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
u 19
CLUB ABONNÉS
100
C’est, en millions
d’euros, le solde maximum qu’un club de
foot européen devra
avoir entre ses dépenses et ses ventes sur le
marché des transferts,
sans quoi l’Instance européenne de contrôle financier des clubs déclenchera automatiquement
une enquête. C’est l’une
des mesures de la nouvelle mouture du fairplay financier. L’UEFA
annonce par ailleurs
«l’obligation pour les
clubs de publier leurs informations financières, y
compris les commissions
aux agents». L’objectif est
d’améliorer la transparence du football, selon
l’instance supranationale, et de diminuer l’endettement des clubs.
JE SUIS UN PAYS
de Vincent Macaigne,
la Colline-théâtre national,
31 mai-14 juin
Hand: Guigou,
«petit» taille XXL
En 1984, lorsque Michaël
Guigou a 2 ans, ses parents
fondent le club d’Apt, dans
le Vaucluse. Trois ans plus
tard, ils recrutent celui qui
deviendra le licencié le plus
célèbre de l’histoire du club.
Dès les catégories jeunes, le
talent du gamin ne fait pas
de doute. «Je me rappelle
surtout des premières grosses confrontations, contre
Carpentras à l’époque. Je
n’avais que 10-12 ans mais il
y avait de la pression. De
très bons souvenirs !» Et de
la pression, il y en aura ce
samedi après-midi sur le
parquet de l’Arena de Cologne, quand les Héraultais
rencontreront les Macédoniens du Vardar Skopje en
demi-finale de la Ligue des
champions dans un «Final
Four» très bleu-blanc-rouge
puisque l’autre demie opposera le PSG à Nantes.
Depuis qu’il a signé pro au
MHB en 2001, il n’a jamais
quitté le club. Cet amour inconditionnel lui a valu son
lot d’émotions et de titres.
De 2002 à 2012, il remporte
notamment 10 titres de
champion de France avec le
club héraultais et une Ligue
des champions en 2003.
Je suis un pays est une expérience, le cri de révolte
d’un romantisme plein d’espoir, mais sans concession.
Ce que Vincent Macaigne
met en scène, c’est l’énergie
de la jeunesse qui vient
buter sur le monde.
Claude Onesta le sélectionne pour la première fois
chez les Bleus en
juillet 2002. Seize ans plus
tard, l’homme aux 42 trophées y est toujours. Une
belle constance pour celui
qui n’a clairement pas le
physique du handballeur
moderne (1,79m pour 78 kilos) mais qui a compensé
son manque de capacités
athlétiques en développant
sa motricité, sa technique et
sa vision de jeu. «C’est un
petit malin au milieu des
grands qui a su faire sa
place dans l’adversité», s’est
amusé Patrice Canayer, son
entraîneur à Montpellier,
lors d’un entretien avec le
site Made in Hand. C’est
vrai que sur le terrain, ses
un contre un ou ses passes
lumineuses donnent le
tournis à des défenseurs qui
le dépassent souvent de
20 bons centimètres.
A 36 ans, l’homme ne semble par ailleurs pas encore
rassasié. Et avec ses futurs
diplômes d’entraîneur,
Michaël Guigou n’est pas
près de dire adieu aux
gymnases.
DONOVAN THIEBAUD
5 × 2 invitations à gagner
pour le 1er juin à 19 h 30
WEEK-END BD EN SCÈNE
Philharmonie de Paris
15-17 juin
Déjà récompensé deux fois
au festival d’Angoulême,
Bastien Vivès est l’un des
auteurs les plus prolifiques
et étonnants de la bande
dessinée contemporaine.
Avec son ami Lescop,
brillante tête de pont de la
jeune scène pop française,
il fait dialoguer en direct
dessins et musique.
5 × 2 invitations à gagner
pour le concert avec
images Lescop & Bastien
Vivès, dimanche 17 juin
à 20 h 30 au Studio
Lire la suite sur Libération.fr.
Chris Froome met le Giro
sens dessus dessous
Du jamais-vu depuis Floyd sait intouchable et boit le
Landis sur le Tour de bouillon avec plus d’une
France 2006. Vendredi, demi-heure de retard. Magie
le Britannique Christopher du sport: Froome, qui aurait
Froome a renversé le Tour pu être interdit de départ si
d’Italie en parcourant en soli- la justice sportive ne traînait
taire les 80 derniers kilomè- pas (il a subi un contrôle
tres d’une étape
«anormal» au salde montagne en
ANALYSE butamol en sepdirection
de
tembre), risque de
Bardonèche, sur les hauteurs triompher. Il ne lui reste plus
de Turin. Ses adversaires ont qu’une étape de cols à
eu beau coaliser, ils n’ont pas contrôler ce samedi –la derréussi à lui reprendre du nière journée, dimanche, est
temps, ni sur le plat ni dans dévolue aux sprinteurs.
les bosses. Froome s’impose Ce pourrait être l’ultime
avec plus de trois minutes prout de ce Giro sur coussin
d’avance et passe ainsi de la péteur. C’est à n’y rien piger.
quatrième place du classe- Chris Froome ne devrait pas
ment à la toute première, courir mais il s’achemine vers
déboulonnant son compa- un sacre en bonne et due
triote Simon Yates qui parais- forme. Simon Yates, inat-
tendu à ce niveau, insolent
vainqueur de trois étapes,
grimpeur qui se découvre
bon rouleur, craque in extremis. Son camarade Esteban
Chaves, qui faisait jeu égal
avec lui et pouvait offrir un
doublé à l’équipe australienne Michelton, s’est dégonflé il y a une semaine,
comme ça, d’un coup, sur une
étape sans gros relief.
Les scénaristes de telenovela
peuvent se rhabiller, avec
ces morts qui reviennent et
ces vivants qui glissent sur
des peaux de banane. Ce
Giro 2018 rend au vélo son air
coquin et au spectateur sa
mauvaise conscience, ce
choix difficile entre l’éthique
et le cirque. P.C.
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25/01/2016 12:49
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
20 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
DR
IDÉES/
Le religieux comme
vecteur naturel de
l’identitaire rassure et
crée de la communauté,
mais au risque de
l’intolérance, estime
le théologien
et psychanalyste.
La foi, au contraire, est
nomade, ne sait pas,
et aide à accepter les
non-sens et les vides
de l’existence.
Laurent Lemoine
«Nous vivons
malheureusement
un retour
du religieux,
pas du spirituel»
Recueilli par
BERNADETTE SAUVAGET
Dessin
XAVIER LISSILLOUR
L
ongtemps, religions et psychanalyse ont entretenu une
méfiance réciproque. Jusqu’à ce que, dans le monde catholique, des pionniers, comme le jésuite Denis Vasse ou le prêtre
parisien Maurice Bellet, défrichent
le terrain. Laurent Lemoine, théologien spécialiste d’éthique et religieux dominicain devenu psychanalyste, a mis ses pas dans ceux-là.
De l’analyse, il dit joliment que
c’est «le laboratoire de soi». Auteur
du récent Quoi de neuf docteur? La
psychanalyse au fil du religieux (éd.
Salvator), il explique en quoi le retour du religieux pose question et
quels garde-fous faudrait-il mettre
en place.
Dans un récent livre d’entretiens
avec le sociologue Dominique
Wolton (1), le pape François a
confié avoir eu recours à la psy-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
chanalyse. Une confidence inhabituelle…
C’est même une petite révolution.
Le pape a brisé un tabou. Si j’étais
caricatural, je dirais qu’il y a là une
minibéatification de la psychanalyse. Cette démarche –avouer avoir
eu recours à la psychanalyse– correspond aussi à une idée fondamentale chez le pape: ce qui paraît étranger à l’Eglise, ou loin de l’Eglise, ne
l’est pas en réalité. A ses yeux, il
existe une commune humanité.
Historiquement, il y a eu un soupçon théorique des Eglises à l’égard
de la psychanalyse. Parce que Freud
était athée et que la psychanalyse
était assimilée à un athéisme plus
ou moins militant; ce qui n’est pas
le cas. Freud a dit lui-même que le
psychanalyste devait rester indifférent à la religion pour pouvoir écouter les personnes venant à lui.
Comme théologien et psychanalyste, vous êtes très dubitatif sur
ce qu’on appelle aujourd’hui le
retour du religieux, très critique
même. Pourquoi ?
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Parce que la religion revient par son rent, la foi et la religion ?
plus mauvais côté. C’est le retour de La foi est nomade. Elle ne sait pas;
l’irrationnel, violent et fanatique, le elle cherche. Il y a une très belle
retour des valeurs (même si, bien phrase de saint Thomas d’Aquin qui
sûr, nous avons besoin de valeurs) dit, en substance, que ce n’est pas
et, pire, le retour de l’ordre moral le parce que j’ai trouvé quelque chose
plus strict. Le retour de
que ce que j’ai trouvé
ce religieux-là fait peur.
épuise la question. La
Et à juste titre. Parce
foi, c’est Abraham dans
qu’il justifie n’importe
la Bible. Il part, mais il
quoi : l’intolérance, le
ne sait pas où il va. Et au
non-dialogue avec le
cours de ce voyage, il y
pluralisme éthique et
a des déserts et des oareligieux, la remise en
sis.
état des frontières et des
Dans la religion, il n’y a
identités. Tant mieux si
plus de questionneles gens ont une idenment. Que ce soit avec
tité ! Mais l’identité est
la raison ou avec la spitoujours plurielle.
ritualité. C’est saturé et
Souvent, chez les reliQUOI DE NEUF
bloqué. La fonction du
gieux, on n’arrive plus
DOCTEUR ? LA
religieux est de donner
à distinguer l’identité
PSYCHANALYSE
du sens. Mais une vie
de l’identitaire. Pour
AU FIL DU
humaine, c’est accepter
ma part, je préférerais
RELIGIEUX
aussi qu’il n’y ait pas de
constater un retour de
de LAURENT
sens mais du non-sens,
la foi ou de nouvelles
LEMOINE
de l’échec, du vide.
quêtes spirituelles.
Edition Salvator,
La religion est un vecEn quoi est-ce diffé154 pp., 16 €.
teur naturel de l’identi-
taire. Et si elle n’est pas travaillée
par la parole, elle conduit au fondamentalisme qui se porte si bien.
L’antidote, c’est la capacité à relativiser. Il ne s’agit pas de relativisme
mais de «désabsolutiser» l’environnement qui est le nôtre.
Y a-t-il un besoin actuel de
spiritualités ?
Malheureusement, la grande vague,
je crois, est derrière nous. Au cours
des années 90 et 2000, nous avons
connu une éclosion des spiritualités, celle du New Age par exemple,
quitte d’ailleurs à donner corps à des
ensembles composites. Ce supermarché des spiritualités faisait suite
lui-même à la laïcisation massive de
la société, à son athéisation. Celles-ci ont été souvent asphyxiantes,
favorisant du coup l’efflorescence
des spiritualités. Mais la phase que
nous vivons actuellement, c’est celle
du retour du religieux et non pas du
spirituel. De mon point de vue, il
faudrait justement «désencombrer»
ce religieux pour retrouver des oasis
de spiritualités qui existent. On le
voit d’ailleurs dans le succès des pèlerinages. Croyants ou non, les personnes se mettent en marche, se
déplacent, redeviennent nomades,
cherchent…
Le religieux a-t-il étouffé le
spirituel ?
Je ne dirais pas étouffer mais le religieux, oui, domine le spirituel. Le
spirituel accepte une part d’inorganisation, peut se jouer des frontières; ce qui est souvent insupportable au religieux, par nature exclusif
et non pas inclusif. En ce sens, le
pape François me paraît davantage
spirituel que religieux.
Si la croyance s’exprime principalement sous la forme du religieux,
c’est parce que l’humanité a besoin
de réassurances. Le monde est précarisé, menacé de plusieurs manières, de la crise écologique à celle du
libéralisme. Face à cela, le religieux,
pourvoyeur de sens, rassure. C’est
une sorte de grand anxiolytique (je
ne dirai pas que c’est l’opium du
peuple !). Le religieux crée de la
communauté, tisse des liens entre
ceux qui se ressemblent. Et, ce
faisant, favorise le communautarisme. C’est l’aspect mimétique du
religieux.
Vous redoutez un retour du totalitaire en Europe à travers le retour du religieux. Pourquoi ?
Parce qu’il est instrumentalisable.
C’est l’une de ses particularités. Oui,
je crains que le retour du religieux
ne débouche sur un retour de politique autoritaire. Il n’y a pas plus religieux – si je suis sévère – que les
grandes assemblées nazies acclamant Hitler. En Russie aujourd’hui,
Poutine instrumentalise le retour
du religieux et des valeurs morales
(dont les gens ont, bien sûr, besoin)
pour un asservissement au régime
politique.
L’engagement des jeunes qui ont
rejoint Daech et le jihadisme
est-il, selon vous, religieux ?
Le religieux vient là répondre à un
besoin d’idéalisation, souvent un
peu paranoïaque ou mélancolique.
C’est une offre, un prêt à croire, du
ready-made qui satisfait la demande de l’adolescent, cherchant
à s’accrocher à des idéaux forts.
u 21
La religion est-elle violente ?
Quelle serait la spécificité de la
violence religieuse ?
Malheureusement, cela lui est, je
crois, naturel même si c’est très
controversé. L’expérience historique montre que cet ensemble complexe qu’est une religion (des rites,
un culte, une éthique, un texte sacré, etc.) porte à la violence. C’est un
vecteur possible de violence car la
religion a à voir avec la superstition,
la pensée magique. Le grand
problème du religieux, c’est l’Un, le
total enfermé en lui-même.
La violence religieuse se manifeste
d’ailleurs fréquemment dans les
textes sacrés. La Bible en est remplie! Si la devise républicaine de la
France inclut la fraternité, je suis
frappé, à titre personnel, d’observer
combien la violence fratricide court
à travers le texte biblique. Il suffit de
relire l’histoire de Caïn et d’Abel ou
celle de Joseph et ses frères. Le psychanalyste Gérard Haddad décrit
très bien ces couples de frères qui
s’entre-tuent. Souvent la violence
religieuse se manifeste là, sur le
thème du fraternel qui vire au fratricide. Comme s’il s’agissait de
nous dire qu’il est nécessaire de soigner la fraternité. Elle semble davantage un horizon, un idéal qu’une
réalité établie.
Entre religions, se joue un phénomène bien connu des psychanalystes, celui de ce qui est familier et
étrange en même temps, générant
de la violence. Le religieux, c’est
toujours le déjà connu. Ma doctrine
va se heurter à celle de mon voisin.
Ce voisin est un autre et à la fois un
même. C’est cela qui crée ce noyau
incandescent d’où surgit la violence. Ce n’est pas le cas –ou de manière moindre– pour la spiritualité.
Parce que dans le cas de la spiritualité, il y a une dimension de quête,
d’exploration de quelque chose que
je ne connais pas encore.
Cette potentialité de violence religieuse ne s’incarne pas obligatoirement. En fait, le religieux est un
bloc de ritualités qui doit être
retravaillé par la parole. Comme le
disait le philosophe et théologien
Maurice Bellet, nous sommes
toujours en commencement. Nous
ne possédons pas en nous-même
notre propre vérité, quelque chose
de notre vie nous échappe toujours.
Il y a beaucoup de rivalités entre
religions. Mais existe-t-il un
fond autour duquel elles puissent se retrouver, une fraternité
possible ?
Oui, à condition qu’elles acceptent
de sortir d’elles-mêmes, qu’elles
tentent de se dépasser, de dépasser
leurs frontières pour aller vers un
horizon commun, des valeurs communes. C’est ce qui a été tenté aux
rassemblements d’Assise, initiés
en 1986 par Jean-Paul II, une initiative qui n’a évidemment pas plu à
tous les religieux. Le théologien
Hans Küng a, lui, développé une
réflexion autour de ce concept
d’éthos planétaire dans lequel les
religieux acceptent de se transcender eux-mêmes. C’est possible mais
toujours très fragile. •
(1)Politique et société, un dialogue inédit,
éd. de l’Observatoire (2017).
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22 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
IDÉES/
À CONTRESENS
Par
MARCELA IACUB
Misérables «frotteurs»
L’entrée du mot dans le dictionnaire est
peut-être l’occasion de reconsidérer ces individus,
dont les pulsions dérangeantes pourraient
être prises en charge.
P
armi les mots qui feront leur
apparition dans le dictionnaire Robert de 2019,
«frotteur» est le plus intéressant.
Cette expression désigne la «personne qui recherche les contacts
érotiques en profitant de la pro-
CES GENS-LÀ
miscuité dans les transports en
commun». Or le dictionnaire ne
précise pas si ces individus sont
des malades qui obéissent à des
pulsions sexuelles contraignantes
ou s’il s’agit, tel que les actuelles
campagnes politiques le préten-
Par TERREUR GRAPHIQUE
dent, de machos qui préfèrent se
passer du consentement de l’objet
de leur désir pour éprouver du
plaisir en s’y frottant. Des machos
semblables à ceux qui insultent les
femmes dans les rues lorsque ces
dernières ne cèdent pas à leurs
avances. Pourtant, les dégâts qu’ils
provoquent ne sont pas comparables à ceux des autres agresseurs
sexuels.
Le frotteur est sans doute un misérable, il se contente de si peu. Lorsqu’il est découvert, il est traité
comme un rat que l’on trouve dans
une pièce censée être propre. On
l’engueule, on le chasse, on le
pointe du doigt. On l’humilie dans
les lieux mêmes où il avait imaginé
trouver le paradis. La victime ne se
sent pas effrayée comme dans les
autres agressions sexuelles car elle
est entourée de plein de monde
prêt à la secourir. C’est pourquoi
elle a le sentiment d’être face à un
sous-homme sur lequel elle peut
exercer le pouvoir que la société lui
accorde pour le repousser et pour
le démasquer. Le frotteur ne traumatise pas comme un violeur, il
n’humilie pas comme un harceleur, il importune tel un moustique ou un moucheron. Il est prêt à
payer ce prix amer pour ses plaisirs furtifs. Bref, les frotteurs nous
rappellent ce que les politiques
sexuelles contemporaines cherchent à oublier ou à refouler : les
gens ne choisissent pas l’objet de
leurs pulsions. Sans doute les frotteurs aimeraient-ils être attirés par
les mêmes plaisirs que la majorité,
au lieu de courir des risques si embarrassants dans les transports
publics. Si notre société était plus
tolérante envers ces déviances, les
personnes qui en sont victimes accepteraient de se faire traiter pour
trouver des plaisirs de substitution
et ainsi éviter de nuire aux autres.
L’intolérance actuelle pousse en
fait ces mêmes personnes vers une
terrible alternative : soit elles se
résignent à ne pas éprouver de
plaisirs sexuels, soit elles risquent
la prison.
Il est étrange que notre société,
pourtant si obsédée par la moindre
discrimination, ne puisse pas comprendre le malheur de ceux qui, ne
choisissant pas leurs désirs, sont
considérés comme «anormaux».
Comme si les sociétés égalitaires
avaient besoin de discriminer certaines catégories de personnes,
afin qu’il y ait toujours des monstres congénitaux, des sous humains qui permettent aux majorités de déverser leur violence. Mais
que n’accepterions-nous pas pour
nous permettre d’être cruels et méchants au nom de la loi et du «bien
commun» ?
Maintenant que le mot «frotteur»
fait son entrée fracassante dans les
dictionnaires, il est possible que
nous commencions à être plus sensibles à la tragédie de ces êtres. Et
peut-être cette sensibilité nous
amènera-t-elle à réfléchir à toutes
les personnes qui ont la malchance
d’éprouver des désirs biscornus.
Notre soif d’égalité devrait,
moyennant quelques aménagements certes, inclure ces déviants,
qui comme toute créature ont droit
à leur part de bonheur. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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ÉCRITURES
Par
CAMILLE LAURENS
Qu’est-ce que tu fiches?
A
utrefois, je me souviens, quand on était
lycéens, on avait des
projets d’avenir, des espoirs,
et même des rêves d’avenir
qu’on essayait de réaliser tant
bien que mal par des actions
concrètes dont le dilettantisme et l’erreur d’aiguillage
étaient des composantes. A
présent, c’est très simplifié,
vous n’avez plus à vous soucier de rien. Vos professeurs
et votre chef d’établissement
remplissent pour vous votre
«fiche avenir», ça tient sur
une feuille format A4, voire
sur un bristol taille fiche
cuisine, l’ordinateur touille,
d’autres enseignants font le
tri à l’autre bout et pof, vous
voilà servis, votre futur en
main – et maintenant allez
de l’avant où on vous dit d’aller et arrêtez de
barguigner car
comme l’a si
bien remarqué
le philosophe
Pierre Dac, les
j eune s
ont
l’avenir devant
eux mais ils
l’auront dans le
dos chaque fois
qu’ils feront
demi-tour.
Bien sûr, m’objec tera-t-on,
c’est le passé
des lycéens
qui détermine
le contenu de leur fiche avenir,
ils en sont donc responsables.
Si vous avez fait le mariolle en
terminale au lieu de réviser
vos maths, tout votre avenir
s’en trouve affecté, votre Parcoursup pique du nez et c’est
bien normal. Sans doute
n’avez-vous pas eu la chance
d’être détecté «à risque» dès
l’école maternelle, au moins
vous auriez pu ramer pour
revenir à temps dans la case
«RAS».
Maintenant, vous n’avez plus
«Un jour viendra
(à moins qu’il ne
soit déjà là?) où
ce sera la seule
question à poser
pour évaluer vos
perspectives
d’avenir: quel
misérable
êtes-vous?»
le droit d’essayer ni de vous
tromper, c’est trop tard, vous
êtes fichus. C’est comme ce
jeune SDF de 18 ans condamné à deux mois de prison
ferme pour avoir volé un paquet de pâtes et une boîte de
sardines dans une maison où
il s’était introduit en cassant
un carreau. A l’audience,
interrogé sur les faits, il a
expliqué qu’il n’avait rien
mangé depuis trois jours et
qu’il avait faim. Son avocat a
rappelé le sort de Jean Valjean, condamné au bagne
pour avoir volé un pain. Les
propriétaires n’ont pas souhaité porter plainte mais le
procureur de la République,
lui, en bon gardien de la loi, a
décidé d’engager des poursuites et a requis cinq mois de
prison ferme. «Au grand jeu
du dindon de l’avenir, tu passeras par la case prison, au
moins ça te fera un domicile
fixe». Jérôme Cahuzac, en revanche, pour avoir soustrait
des millions d’euros au fisc,
n’effectuera sans doute pas un
seul jour de détention. Tant
mieux pour lui, je ne souhaite
la prison à personne. Mais enfin il est clair que les magistrats ne se mélangent pas les
pinceaux. Il y a en effet deux
types de fichés SDF: les Sans
Domicile Fixe, promis à la
perdition, et les Sans Difficultés Financières, plus aptes à la
rédemption.
Au contraire des fichés S,
toujours un peu flous, le tri se
fait ici très facilement et
l’avenir des uns, sans être
rose à tout coup, tire nettement moins vers le sombre
que celui des autres. Comme
l’écrit Victor Hugo (cf. vos fiches de révision du bac): «Il y
a un point où les infâmes et les
infortunés se mêlent et se
confondent dans un seul mot,
mot fatal : les misérables ; de
qui est-ce la faute ?» Un jour
viendra (à moins qu’il ne soit
déjà là ?) où ce sera la seule
question à poser pour évaluer
vos perspectives d’avenir :
quel misérable êtes-vous ? A
propos d’évaluation, nous
sommes pourtant encore
bien loin des Chinois, imbattables dans ce domaine. Leur
projet est grandiose. Nous,
nous sommes fichés par Facebook et autres génies du marketing afin de savoir quoi
acheter et pour qui voter. Les
citoyens chinois, eux, dépendront des caméras de surveillance, de la délation de
leurs voisins, de l’appréciation de leurs chefs pour toute
la suite de leur vie: pas question de jeter un papier par
terre, de rentrer saoul chez
soi, d’être de mauvaise humeur au bureau ou de dire
du mal du gouvernement.
Leur fiche avenir s’en trouverait en effet aussitôt grevée,
sans parler de celle de leurs
enfants : fini l’emprunt à
taux préférentiel, envolé
u 23
l’espoir d’entrer à l’université,
terminés les rêves de promotion. Vous êtes fiché nul,
circulez.
Le psychanalyste Roland
Gori, dans un ouvrage collectif au titre éloquent, la Folie
évaluation, les nouvelles fabriques de la servitude, rappelle qu’à force de comparer,
hiérarchiser, normaliser,
quantifier, on supprime le
lien social en niant la singularité des êtres. L’action qui
s’opère sans considération du
désir individuel, en prenant
en compte les seules lois, statistiques ou formes de régulation, n’est qu’une volonté de
contrôle par une rationalisation abstraite qui caractérise
le capitalisme comme le fascisme. Nous ne sommes pas
des fiches produit. •
Cette chronique est assurée en alternance par Thomas Clerc, Camille
Laurens, Tania de Montaigne et Sylvain Prudhomme.
LE GUIDE DES
FESTIVALS
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24 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
SAMEDI 26
DIMANCHE 27
Un peu d'instabilité résiduelle localement
orageuse concerne le Nord-Ouest. Dans l'Est
et le Sud, le soleil domine le plus souvent
avec des températures qui grimpent.
L’APRÈS-MIDI Temps très chaud et lourd sur
la majeure partie du pays. Le ciel à tendance
à devenir plus nuageux au fil des heures
avec un risque d'ondées orageuses surtout
présent sur la façade ouest.
Quelques averses potentiellement orageuses peuvent encore traîner des Pays de la Loire
à la Normandie, avec une certaine douceur.
L’APRÈS-MIDI Le temps se dégradera rapidement avec de la chaleur toujours présente
sur les 3/4 de la France et de l'instabilité
plus généralisée par rapport à la veille. Les
orages seront donc nombreux entre les
reliefs pyrénéens et les Normandie.
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Detroit. PHOTO DR
Page 28 : Plein cadre / Eric Manigaud, sombres desseins
Page 30 : Art / Cieslewicz s’affiche à Paris
Page 31 : BD / Frank Santoro, histoires famille
Le jeu vidéo se la raconte
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26 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Jeux vidéo, récits soient-ils
Puisant dans les codes du cinéma,
de la série télé ou inventant des façons
de raconter qui n’appartiennent qu’à lui,
tour d’horizon des nouveaux schémas
narratifs empruntés par le médium depuis
dix ans, alors que sort «Detroit», nouvelle
création du Français David Cage.
Par ERWAN CARIO
et MARIUS CHAPUIS
P
arangon du jeu narratif, Heavy
Rain a plongé en 2010 le monde
du jeu vidéo dans une crise
d’hystérie, polarisant les avis à
l’extrême. D’un côté, l’extase : ce thriller à
embranchements qui faisait une large place
aux choix du joueur opérait soudain la fusion
du jeu et du cinéma au point de faire «passer
le jeu vidéo, et le joueur par la même occasion,
à l’âge adulte» (Libération). Son créateur, le
Français David Cage, devenait aussitôt «le
Bergman du jeu vidéo» (Wired). De l’autre
côté du spectre, les forums de joueurs explosaient contre la prétention bouffie d’un objet
multimédia dont la profondeur du gameplay
«Detroit» «T
à l’étroit
Star du jeu vidéo français et chantre
d’une narration à embranchements,
David Cage décline sa formule dans
cette superproduction d’anticipation
sur un énième éveil à la conscience des
machines. Un pétard mouillé.
consistait à secouer la manette pour se
brosser les dents. Huit ans et un jeu raté plus
tard (on jettera un voile de pudeur sur
Beyond: Two Souls), le décevant nouvel opus
de Quantic Dream, Detroit (lire ci-dessous),
reprend les mêmes schémas narratifs pour
les gonfler d’ambitions et de moyens. Et repose cette question cruciale: un joueur libre
peut-il évoluer dans une histoire écrite à
l’avance ?
Pendant les huit ans qui séparent Heavy
Rain de Detroit, le médium a par ailleurs
défriché ces terres, trouvant de nouvelles réponses et formulant d’autres façons de raconter des récits. En empruntant au rythme
de la série télé, en remettant le gameplay au
cœur de l’histoire ou, au contraire, en s’en
détachant, en fracassant le récit en morceaux, en opérant des ruptures entre son et
image… Des propositions rarement compatibles les unes avec les autres, souvent venues
de développeurs indépendants, aux équipes
et aux finances limitées. Des idées qui finis-
outes ces nouvelles
écritures ne sont pas
en concurrence. Il y a
plusieurs façons de
raconter des histoires. Bien sûr, j’ai regardé ce qui se fait, mais j’essaie d’avoir
mon écriture.» En nous présentant sa
dernière création, Detroit, le Français
David Cage assume : oui, le jeu vidéo
évolue mais son studio, Quantic
Dream (récemment épinglé par une
enquête de Mediapart, de Canard PC
et du Monde pour ses conditions de
travail délétères), préfère creuser le
sillon du séminal Heavy Rain, sorti en
2010. Detroit formule donc sa narration au travers d’une succession de di-
sent par essaimer, contaminant petit à petit
le champ du blockbuster. A l’occasion de la
sortie de Detroit, retour sur cinq jalons de
cette révolution en cours.
The Walking Dead (2012)
L’illusion du choix
Face à une mort imminente, qui sauver ? Le
grand ado du fermier qui nous accueille ou le
gamin perché sur un tracteur? Un seul peut
être extirpé de l’armée de morts surgie de
nulle part et il faut faire un choix. Vite. Il aura
suffi de quarante-cinq minutes pour que le
premier chapitre de The Walking Dead, développé par le studio Telltale, jette sur le joueur
son premier dilemme moral. Gardien du temple du vieux jeu d’aventure en point and click,
Telltale s’était jusqu’ici contenté d’adaptations très scolaires de licences externes. Avec
sa réalisation impeccable, son utilisation
rythmée des dialogues qui laissent libres de
donner une voix au survivant que l’on incarne, The Walking Dead était un jeu solide
lemmes moraux, chaque décision façonnant le cours des événements en
cascade, fermant une ou plusieurs portes et en ouvrant autant.
Focalisée sur l’apparition d’un mouvement d’émancipation des androïdes,
l’histoire de ce thriller de SF s’écrit
au travers de trois d’entre eux, interprétés successivement. L’un, un brin vexé
d’avoir été mis à la casse, fomente le
soulèvement de son peuple. L’autre,
froid et implacable, assiste un flic
(forcément au bout du rouleau) dans
son enquête sur cette vague de rébellion. Splendide graphiquement, l’Amérique de 2038 imaginée par Quantic
Dream est aussi terriblement rabâchée,
la guerre hommes-machines se nouant
dans un emballage de plastiques
blancs et de LED bleues parfaitement
standard. Les choix qui définissent les
arcs narratifs des deux personnages
sont eux aussi tellement limpides qu’ils
ne surprennent jamais (pacifisme ou
révolution ? à quel point peut-on emprunter la voie de la servilité ?). La
seule (petite) originalité résidant dans
le fait que ces personnages permettent
au joueur d’endosser deux rôles aux
objectifs opposés.
S’il est difficile de juger de la qualité intrinsèque d’une histoire que l’on
contribue à façonner (et où «réussir»
peut paradoxalement donner un récit
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
mais rien ne préparait au retentissement de
ce choix originel (comme la plupart des
joueurs, on a sauvé le gamin) et de tous les
suivants. Telltale inventait le hold-up moral.
Des décisions impossibles qui poussent le
joueur à tenir compte des conséquences, démultipliées en cascade à chaque chapitre
–The Walking Dead calant sa structure sur la
série, au point de fonctionner par épisodes regroupés en saisons. Des moments clés qui forcent l’implication personnelle, l’immersion
dans le jeu étant disproportionnée au regard
d’une histoire qu’on suivrait à peine sous la
forme d’un film ou d’une série. Mais l’impression de façonner les événements, d’influer sur
leur déroulement fait chavirer. Une illusion,
puisqu’en réalité le script ne change que peu
et conduit toujours à la même conclusion.
Mais se penser acteur de ce qui est en train de
se passer, c’est le devenir de fait dans le récit
intérieur que se construit le joueur. Telltale
fera de cette methode un business, décliné
jusqu’à l’écœurement, d’autres lui emboîtant
le pas avec plus d’inspiration, comme Life Is
Strange des Français de Dontnod.
Her Story (2015)
Le récit fracassé
Une salle d’interrogatoire, une femme filmée
de face. «Vous pensez que c’est un meurtre ?
Evidemment que c’est un meurtre… Qu’est-ce
que je peux faire pour vous aider?» Her Story
u 27
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commence ainsi, avec ce court extrait vidéo.
Le joueur n’a à sa disposition qu’un moteur de
recherche qui semble dater du siècle dernier.
Le mot «meurtre» est d’ailleurs déjà inscrit et
n’attend qu’un clic pour lancer la requête. Elle
débouche sur quatre autres extraits de la
même femme, questionnée à des dates différentes. Dans la dernière vidéo : «J’aimerais
parler à un avocat, maintenant. Vous n’avez
pas l’arme du meurtre, vous n’avez rien. Et toutes ces histoires qu’on s’est racontées, elles ne
sont que ça… des histoires…» Pensé comme un
puzzle narratif, Her Story confie au joueur la
charge de reconstituer les événements en recherchant les mots clés qui donneront accès
à de nouveaux extraits d’interrogatoire. Le jeu
de Sam Barlow tente une approche inédite: le
récit est inamovible mais la façon dont on se
meut en son sein est parfaitement libre. Tout
se joue à tâtons, dans les blancs à combler.
Pour avancer dans le vide, il s’agit de se
construire sa propre perspective sur les événements. Jusqu’à la résolution, qui conserve –ce
n’est pas la moindre des qualités de Her
Story– une large part de subjectivité et d’interrogations. Un principe réutilisé notamment
par le très attachant A Normal Lost Phone.
Firewatch (2016)
Le simulateur de marche
De tous ces jeux, Firewatch est sans doute le
plus élégant. De par sa direction artistique,
qui remet des couleurs dans un médium très
porté sur le marronnasse; de par son écriture,
qui préfère la suggestion à l’affirmation; et de
par son cadre, les sublimes étendues escarpées d’un parc du Wyoming. La première
création de Campo Santo place le joueur dans
la peau d’un garde forestier. Seul, simplement
muni d’une carte, d’une boussole et d’un
talkie-walkie, il n’a rien d’autre à gérer que les
déplacements et les dialogues. A ce titre, Firewatch est emblématique d’un genre apparu
vers 2012, surnommé péjorativement walking
sim («simulateurs de marche») pour moquer
l’importance qu’ils donnent à leur narration
au détriment des mécaniques de jeu et du
challenge. En réalité, Firewatch est plus qu’un
walking sim. La force et la nouveauté de son
approche tiennent à sa manière de faire reposer une partie de sa mise en scène sur le son.
Des brumes matinales à l’obscurité d’une nuit
en forêt, la radio est le dernier fil qui relie le
joueur au reste de l’humanité, en l’occurrence
une femme nommée Delilah, en charge d’une
autre tour de guet. Une voix qui devient rapidement une confidente. Avant que le jeu n’introduise des dissonances entre ce que le
joueur voit et ce qu’il entend. S’immisce alors
un climat de paranoïa d’autant plus radical
qu’il ne repose que sur l’imagination du
joueur, son conditionnement de gamer. On
en vient à douter des intentions de Delilah,
avant de questionner son existence même.
Cette brisure entre narration visuelle et auditive finit par transformer une ballade bucolique en trekking mental, le caractère dépressif
du personnage qui a tout plaqué pour se réfugier en forêt revenant soudain en mémoire.
Un jeu qui marche sur une ligne de crête et ne
tient que par son écriture. Pas étonnant de
retrouver un des auteurs de The Walking
Dead aux manettes.
What Remains of Edith Finch (2017)
La narration environnementale
La narration est le cœur de What Remains of
Edith Finch. Son sujet, son objet, sa matière.
Le joueur y incarne une femme qui revient
dans la maison familiale, patchwork à la verticalité impossible où chaque génération
aurait ajouté un appendice tarabiscoté.
A gauche: la narration
épisodique de The
Walking Dead et
l’épopée forestière et
mentale de Firewalk.
Au centre, Detroit et
son récit à tiroirs.
A droite, la narration
explosée de Her
Story et l’écriture
environnementale
et onirique de What
Remains of Edith
Finch. PHOTOS DR
Abondamment décorée, chaque pièce porte
les stigmates de ceux qui y ont vécu, y sont
morts, et donne naissance à des tableaux de
gameplay oniriques en forme de mémoires
d’outre-tombe. S’il reprend la narration environnementale formulée en 2013 par le très
marquant Gone Home, où l’exploration d’une
maison vide devenait une fabrique à histoires, Edith Finch lui ajoute des séquences de
rêves éveillés d’une audace folle. On n’en citera qu’un : la dérive d’un employé d’une
conserverie qui échappe à la répétition du
travail à la chaîne en rêvant d’aventures.
Avec le stick droit de la manette, le joueur reproduit le geste de l’ouvrier, attraper le poisson, le faire glisser sur le plan de travail jusqu’à la machine qui le décapite, puis le jeter
sur le tapis roulant; tandis que du stick gauche, il déplace le glorieux explorateur qui occupe ses pensées, au point que ses rêves envahissent l’écran, se superposent au travail
manuel. Là où Heavy Rain péchait en tentant
vainement de mimer des gestes du quotidien, le mimétisme sert ici à partager l’aliénation du personnage, à faire ressentir physiquement sa déchirure entre un réel terne
et des illusions envahissantes. Une magistrale adaptation du gameplay, mis au service
de l’histoire.
Watch Dogs 2 (2016)
Des petites histoires
On aurait sans doute pu choisir une autre superproduction, mais Watch Dogs 2, par sa
rupture complète avec un premier épisode
fadasse, illustre bien cette nouvelle place
prise par la narration. Ubisoft a toujours eu
du mal à captiver son public par ses «grandes» histoires. Trop bancales, pas assez rythmées ou éclipsées par le gameplay. S’il reste
une trame principale aux aventures du hacker de Watch Dogs 2, installées dans un San
Francisco ultraconnecté, le jeu se conjugue
au pluriel. C’est par son réseau d’intrigues
secondaires, pensées comme des fictions
quasi autonomes, que l’univers existe soudain. Une formule poussée de jeux en jeux
par Ubi, qui laisse le joueur écrire sa propre
histoire, à son rythme. Son surnom: «l’anecdote factory». •
Inspirations
végétales
Montrouge
1 FESTIVAL DU VERT ET DE L’AGRICULTURE URBAINE
er
2/3 JUIN 2018
plus faible), l’écriture, elle, souffre d’être
terriblement premier degré et frontale
dans son maniement des émotions.
Cage n’aime rien tant que les mélanges
d’action et de mélo, se complaisant
dans l’accumulation de scènes tire-larmes à base d’enfant battu.
Quand les deux avatars du joueur sont
dans l’action, le troisième personnage
sert de déversoir à pathos. C’est à Kara,
androïde domestique qui fuit son foyer
avec une fillette, que vont les pires scènes du jeu (la maison de l’horreur avec
son type de l’Est louche, pitié) mais
aussi les meilleures. A travers ses yeux,
le jeu donne à voir une Amérique en
guerre civile, où une minorité est tra-
quée, parquée, exterminée par l’Etat.
Avec elle, on dort sur des parkings, on
se faufile pour éviter les contrôles de
police, on cherche à devenir invisible.
Un maelstrom qui charrie des spectres
de Charlottesville, des réfugiés du sud
de la Méditerranée ou de la Seconde
Guerre… Detroit trouvant un ton lors
de quelques scènes glaçantes d’inhumanité, comme ce passage de la
douane vers le Canada dans la peau
d’un wetback.
Pas suffisant pour sauver un jeu qui n’a
de cesse de trébucher. Son pire défaut
étant d’exposer ses rouages. Une stratégie à rebours d’une industrie qui fait
tout pour cacher les coutures de ses
jeux. Fier de sa structure en arborescence quasi unique – tant elle coûte
cher à produire–, Cage affiche le squelette des embranchements de son récit.
Un graphique des chemins non empruntés censé titiller le joueur, le pousser à revenir réécrire son histoire et
ouvrir de nouveaux pans d’aventure.
Une balle dans le pied, en réalité, tant
la rejouabilité affadit le trajet initial, la
mise en lumières des coulisses venant
ici souligner le caractère tristement
mécanique du jeu.
M.C.
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Quai de Seine (2017). ERIC MANIGAUD.. COURTESY GALERIE SATOR
IMAGES / PLEIN CADRE
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Par
Desseins aux plombs
CLÉMENTINE MERCIER
D
ifficile de ne pas tourner la page
face à cette scène de massacre. La
photo n’épargne aucun détail
sordide: la jeunesse de l’homme
à terre, au premier plan, son visage si paisible
–on le croirait endormi–, les filets de sang sur
la chaussée, l’autre individu allongé en position
de l’homme de Vitruve, les costumes élégants
qu’ils portent le jour de leur assassinat. Sauf
qu’ici, il ne s’agit pas d’une photographie mais
d’un dessin. Ou plus exactement du dessin
d’une photographie prise le 17 octobre 1961,
après une manifestation violemment réprimée
des Algériens à Paris. On s’interroge alors : le
tracé d’un cliché nous atteint-il de la même
façon que l’épreuve originale ?
Eric Manigaud, exposé en ce moment à la galerie Sator à Paris(1), reproduit des photographies
anciennes de façon obsessionnelle. Au crayon
à papier, à la poudre de graphite, à la mine de
plomb. Depuis qu’il a utilisé cette technique, en
2002, pour décalquer un extrait du film Nuit et
Brouillard d’Alain Resnais –un gros plan abstrait d’un tas de cheveux–, il n’a eu de cesse de
refaire ce geste, comme aspiré par le gouffre des
photographies. Une brèche s’était ouverte, il s’y
est englouti, tout entier. Il faut l’imaginer dans
son atelier de Saint-Etienne, «une pièce noire
et froide» comme il le décrit, se plonger dans la
pénombre et le rayonnement des images: grâce
à un projecteur, il projette les images au mur et
recopie, point par point, trait de crayon après
trait de crayon, estompe après estompe, chaque
parcelle. Pendant deux mois pour ses grands
dessins, quinze jours pour ses moyens formats,
il vit au plus près des corps atrophiés, des paysages dévastés, des scènes de crimes. Et en
ouvrant cet espace entre le dessin et la photo,
en les superposant, il creuse une chambre
d’écho et greffe une mémoire qu’une reproductibilité facile pourrait ôter. En somme, il extrait
l’âme des photographies. «C’est mon cinéma du
pauvre», avance-t-il, chemise noire et visage
pâle, le jour de son exposition. Eric Manigaud
s’est déjà confronté aux affaires criminelles, à
la guerre, aux tranchées, à la folie, aux atrocités
du XXe siècle.
Le dessin ci-contre s’appuie sur une photographie prise par un inconnu, repérée dans un documentaire. Rappelons que quelques mois
avant la fin de la guerre d’Algérie, cette manifestation pacifique est réprimée dans le sang par
les forces de police. Maurice Papon est alors
préfet de Paris et le nombre de morts (entre 150
et 200) ne sera jamais clairement établi. Les victimes seront enterrées à la sauvette.
Pour ce récent corpus de dessins, Eric Manigaud a retrouvé les photos d’Elie Kagan, Georges Ménager, Georges Azenstarck et du film
interdit Octobre à Paris du biologiste Jacques
Panijel. «Je voulais depuis longtemps travailler
sur la guerre d’Algérie, explique l’artiste. C’est
un sujet dont on a encore du mal à parler. Cela
m’intrigue : pourquoi ce refoulé ? J’ai été
conforté dans mes intuitions: on confond encore
aujourd’hui le 17 octobre 1961 et la violence
policière à la station de métro Charonne en
février 1962. Cela en dit long sur notre mémoire
trouée.» Paradoxal, le jour du vernissage, Eric
Manigaud se cache pour échapper à ceux qui
veulent le photographier. «On est comme un
oignon face à un appareil. Chaque image nous
ôte une pelure.» Pour travailler au plus proche
des photos, l’artiste n’en connaît que trop
leur pouvoir aspirant. •
(1) «Octobre 1961» d’Eric Manigaud à la Galerie Sator
(75003), jusqu’au 23 juin. Lecture de témoignages sur
la guerre d’Algérie le samedi 26 mai, à 16 heures.
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À
VOIR
CANNES 2018 À PARIS au Reflet Médicis, au Forum des images et à la Cinémathèque française
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
C’est l’occasion de découvrir sans plus attendre les films remarqués par nos journalistes au Festival de Cannes cette année. Avec la sélection Un certain regard accueilli par le Reflet
Médicis, la reprise de la Quinzaine au Forum des images et la
Semaine de la critique à la Cinémathèque française. On vous
conseillera ainsi le corps trans en plein ballet héroïque de
Lara dans Girl de Lukas Dhont, le récit pop d’un amour les-
bien au Kenya avec le sensible Rafiki de Wanuri Kahiu, une
espèce d’ahurissant Zoolander portugais intitulé Diamantino
de Gabriel Abrantes et Daniel Schmidt… Tandis que Paul
Dano signe Wild Life, premier film sur un ado des années 60
qui assiste au naufrage de sa famille, et Bertrand Mandico un
Ultra Pulpe entre station balnéaire et cosmos queer. Dépêchez-vous, c’est déjà commencé! PHOTO DIAPHANA DISTRIBUTION
Art/ Cieslewicz, trames qui vivent
A Paris, une exposition
retrace l’œuvre
prolifique et engagée
du graphiste polonais.
L’occasion de découvrir
aussi ses influences
et ses obsessions
collectionnées.
L
es yeux prégnants d’un
médium annoncent sur
papier journal: «Je vois
votre avenir.» D’autres
écarquillés non loin sont sous-titrés
«Thriller». A leurs côtés, on trouve
des yeux larmoyants, maquillés
(Dior, Armani), schématiques, arrachés, découpés, bleus, noirs, injectés
de sang, rassemblés en un tapis de
regards sous vitre. Voici une –parmi
tant d’autres– des collections d’images de Roman Cieslewicz (19301996). Celle des pupilles nous cerne
au seuil de l’exposition du musée
des Arts décoratifs à Paris, consacrée
à cet artiste polonais de renom, figure de la scène graphique de la seconde moitié du XXe siècle. L’épingleur de rétines a scrupuleusement
chassé, tout au long de sa vie, formes
et obsessions en tout genre rassemblées dans des boîtes étiquetées à
minima : «Œil», «Noir», «Main»,
«Cercle», «Joconde», «Rouge»…
Non loin, le photomontage d’un
œil-lèvre étrangement charnel
trône au mur: Réussite génétique du
Docteur Twiller (1986) en un écho
de Magritte poétique et inquiétant
qui se distingue comme un blason
pour cet artiste, savant fou copieurcolleur, et sa volonté de «reproduire
une prise de vue impossible à visualiser, une sorte de Polaroid des
rêves […]» puis d’y ajouter «la vie en
soi est un collage extrêmement
bizarre… et épouvantable».
geant dans une des salles de l’exposition: un homme à la tête inclinée
et au strabisme divergent, dont la
déclivité est comme poussée par le
titre massif bordé de pointillés
San Clemente, documentaire sur un
asile psychiatrique de Depardon,
réalisé en 1982.
Ce serait une entreprise démesurée
et déraisonnable de vouloir restituer ici même l’ensemble du parcours et des collaborations du graphiste prolifique, poétique et
militant. A Paris, Cieslewicz
sillonne les vallées du pop art, de
l’art cinétique, des collages, des assemblages, travaille pour la presse
féminine (Vogue dès 1964, Elle
en 1965), artistique (Opus international en 1967), pour l’édition
(10/18), et autres magazines (l’Autre
Journal, Esquire, etc.). Pour la
mode, il se penche sur des profils
élégants de femmes sur lesquels il
ajoute une trame, retravaille les
contours en de larges aplats noir et
blanc (technique dite du «traitement de trait»). Pour Opus, il passe
aux couleurs bigarrées qui coulent,
de subtiles touches s’affirment
comme cette larme rouge sang qui
tombe de l’œil d’une Mona Lisa à la
peau d’un vert forêt en couverture
du magazine. Tourbillonnant, on
trouve, pour un autre numéro, un
œil bleu et blanc qui donne
l’illusion d’un mouvement, celui de
Jean-Luc Godard.
«Speed dating». Jeux des géométries, utilisations savantes des aplats
colorés, dialogues entre les photographies, les décisions de Cieslewicz
évoluent, mûrissent. Il crée sa propre
revue intitulée Kamikaze: trois numéros (1976, 1991, 1997) pour réagir
à l’information. Il extirpe l’actualité
politique. En une espèce de
split screen sur papier, il met simple-
«Il nous bouffera
tous, assaisonnés
à la sauce qu’il
jugera bonne,
selon son humeur
du moment.»
Topor à propos de Cieslewicz
ment en relation –sans intervention
abusive– des images mêlant corps
abîmés (même tués), slogans («Milosevic, t’es con» ou «Le Pen Schnell!»),
explosions, barbelés, pointillés,
frontières et collisions… démontrant
ainsi qu’il faut parfois faire confiance aux images, les sortir, les
pousser à un petit speed dating afin
qu’elles s’embrassent et, de cette
union improvisée, déconstruire et
dialoguer sur un monde fait de paradoxes et de violentes absurdités.
De son cycle «collages centrés»
(1971-1974) en réaction au bombardement d’images en roue libre, la
sérigraphie d’un homme-cyclope
intitulée Zoom contre la pollution de
l’œil (1971) nous montre un regard
qui se trouve compressé en un seul
cercle à jamais ouvert, se distinguant alors comme la lumière d’un
phare éternellement tourné vers le
monde. A la fois, le visage qui
s’abreuve sans ciller semble se replier sur lui-même, symétrie déformée à la Rorschach, comme prêts à
s’auto-avaler. A se neutraliser ?
En regard, ses «collages répétitifs»
(1964-1971) sont des déploiements,
des déclinaisons infinies qui
forcent le sourire : Mona Lisa, encore une fois, comme une photocopie mal accouchée, se retrouve ainsi
avec un visage allongé de décalages
successifs, comme un rire au nez de
cette mythologie De Vinci.
Chair. Topor disait de son ami :
«Roman me fait peur […]. Et ces instantanés, qui découpent ma vie en
tranches, lui appartiennent. Je suis,
vous êtes sa matière première. Il nous
bouffera tous, assaisonnés à la sauce
qu’il jugera bonne, selon son humeur
du moment.» Il est vrai que l’homme
a su découper dans la chair même
des images et manger le cœur de nos
vies. Dans les plis des icono-mutations dont il était l’instigateur, il
cherchait à faire cracher certains
aveux, des violences que l’on ne
voulait pas voir, des idolâtries aveugles, des certitudes que tout le
monde se racontait à voix basse et
que, lui, imprimait à voix haute.
JÉRÉMY PIETTE
ROMAN CIESLEWICZ,
LA FABRIQUE DES IMAGES
Au musée des Arts décoratifs
(75001) jusqu’au 23 septembre.
Pointillés. Diplômé des BeauxArts de Cracovie en 1955, ce graphiste-lépidoptériste a crucialement été
marqué par l’enseignement de Georges Karolak (résistant au réalisme
socialiste), mais aussi par le mouvement dada et le constructivisme
russe. Fatigué de la montée d’un
idéologisme de plus en plus normatif, il quitte la Pologne pour Paris
en 1963, avec son épouse. Là, il tisse
des liens forts avec Roland Topor,
Raymond Depardon, Fernando Arrabal, Alejandro Jodorowsky, et participe à la fondation du groupe Panique en 1960. Avec eux, les idées
graphiques fusent et se diversifient,
comme cette affiche offset en noir et
blanc que l’on croise, nous dévisa-
La une du magazine Opus, numéro 5, 1968. PHOTO ADAGP
Zoom contre la pollution de l’œil (Zoom 1), 1971. PHOTO ADAGP
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FRANK SANTORO. ÇÀ ET LÀ
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
BD/ «Pittsburgh»,
conflits
superposés
Dans ce roman
graphique, Frank
Santoro plonge
dans son histoire
familiale pour tenter
d’expliquer le divorce
de ses parents.
G
randir dans
un lieu, le fuir,
pour y être
rappelé quelques années plus tard. C’est
le mouvement qu’explore
Frank Santoro, figure de la
nouvelle bande dessinée
américaine. Chez lui, vie et
ville se chevauchent au point
que son dernier livre, enquête familiale dans laquelle
il tente d’expliquer comment
ses parents en sont venus à
s’ignorer tout en se côtoyant
tous les jours, prend le nom
de Pittsburgh. L’effondrement de cette cité de l’acier,
que Santoro a fuie puis embrassée de nouveau, offrant
une caisse de résonance à
cette fracture familiale qui le
taraude.
Pittsburgh n’est pas une fresque familiale, puisque ses
fragments sont suturés. San-
toro interroge ses grands-parents, ses parents, leurs proches, scrute ses racines pour
débusquer les nœuds souterrains qu’elles font et qui pourraient expliquer le pourrissement de son arbre
généalogique. Il n’en livre que
des bribes (les origines écossaises, un trauma vietnamien
ou une belle-famille lassée de
servir d’arbitre à de vieux
conflits), rassemblées dans
un album de souvenirs dont
la mission serait de réconcilier passé et présent. Les cases
sont découpées et scotchées
sur des pages gondolées. Le
feutre succède à la craie, se
mêle à la peinture ou au
crayon. Le schématique minimalisme d’un brouillon multicolore côtoie des portraits
plus réalistes, tandis que des
bouts de papier semblent arrachés à une nappe. Les
personnages se retrouvent
ainsi collés sur des paysages,
silhouettes centrales de tableaux auxquels elles restent
éminemment extérieures.
La splendide instabilité
graphique de Pittsburgh concourt à créer un espace de
la mémoire évanescente,
u 31
comme s’il était dangereux
de trop se souvenir, qu’à tenter de matérialiser les choses
on perdrait leur âme. A peine
esquissés, les détails d’un trajet en bus nous échappent
mais pas la chaleur enveloppante du soleil qui tape sur la
peau à travers les vitres au
petit matin.
Condamné à errer entre la
Californie où il vit et la Pennsylvanie qui le rappelle sans
cesse, Santoro finit par ressembler à un spectre venu
hanter les siens en ressassant
le passé. Le territoire qu’il
parcourt a d’ailleurs luimême quelque chose d’irréel,
puisqu’en lieu et place de
Pittsburgh, il arpente ses périphéries. Perrons, quincaillerie, living-room : un espace
que seule la famille semble
fréquenter. Des lieux qui se
transforment avec le temps,
remplacés par un no man’s
land de ponts, de routes et de
chemins de fer déserts.
«Pittsburgh est comme Pompéi, une ruine de ce qu’elle
fut», écrivait Santoro dans un
précédent livre.
Malgré l’aspect jeté et instinctif du dessin, Pittsburgh n’est
jamais foutraque. Sa cohérence tient à l’obsession de
son auteur pour les mécanismes secrets de la bande dessinée. Quand d’autres s’adonnent aux joies du foodporn en
photographiant leurs plats,
Santoro pratique le gridporn.
Il classe, dissèque les grilles.
On peut parcourir Pittsburgh
sans le remarquer, mais chaque planche est organisée en
trois bandes horizontales.
«Cette structure permet d’improviser sous contrainte», explique-t-il. De fait, cette rigidité facilite la circulation du
regard, favorise les rimes et
harmonies visuelles.
Pittsburgh tient du faux ami:
on pense contempler un ovni
graphique cadré par une classique chronique familiale,
c’est en réalité son histoire qui
est hors de contrôle. Santoro
confesse s’être laissé dépasser. Pensant initialement rédiger un livre pour sa mère, il
s’est retrouvé avec cette histoire sur lui-même, magnifique mausolée pour une famille foutue dans laquelle il
cherche toujours sa place.
MARIUS CHAPUIS
PITTSBURGH
de FRANK SANTORO
éd. Çà et Là, 224 pp., 28 €.
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32 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
DUGUDUS EXPOSE AFFICHES EN LUTTE ! au Point éphémère (75010) jusqu’au 31 mai
Evoqué dans nos pages «l’Année 68»
le 31 mars, le jeune graphiste militant
Dugudus fait valoir une réinvention savante de l’imagerie politique. A l’occasion
des 50 ans de Mai 68, il expose ses «Affiches en lutte !» au Point éphémère à Paris.
Réactualisation d’une iconographie issue
des créations de l’Atelier populaire à l’époque, le garçon met la main à l’encre pour y
dessiner ses propres impressions ironiques : «Enjoy Capitalism», «Prends l’argent
et tais-toi», qu’il est aussi possible de retrouver sur les façades de la capitale.
PHOTO DUGUDUS
14 u
VOUS
Libération Mercredi 23 Mai 2018
Par
lll
liste en eaux recyclables, il semble
avoir trouvé un filon assez juteux, puisqu’il
y a de plus en plus de demandes). Stéphane
est gentil, il reste avec le cobaye transpirant
d’angoisse toute la séance dans ce croisement
d’œuf et de tente de camping, on se parle par
le petit hublot latéral. «Il y a 1,3 millibar de
pression, dans un avion c’est 1,2», tandis qu’en
médecine, où le procédé est utilisé par exemple pour les grands brûlés, «c’est 1,5: donc ici
on ne fait pas du médical». On s’enferme dans
la tente, reliée à l’extérieur par un tuyau à
mettre dans le nez, un peu comme papi avait
aux soins palliatifs. Un bruit de machine à laver, on aurait dû s’emmener Johnny dans les
oreilles, on s’envoie de l’oxygène de Chine et
honnêtement, rien. Non. Rien. Pas de shoot
dans le cerveau ni de vision céleste, juste un
vague sentiment de grotesque avec sa charlotte sur la tête et ses chaussons de crèche,
mais bon une interview par hublot, ça change
un peu. On est dans le luxe du zen, «une bulle,
dans le lâcher-prise, la relaxation», explique
Stéphane. Dans les autres petites salles à emballage fœtal, les gens ont l’air normaux, lisent des livres, écoutent de la musique. «Je
vous abandonne deux minutes, je vais finir le
monsieur et je reviens.» Euh oui, d’accord
mais revenez vite. A la dépressurisation, les
oreilles font mal comme dans l’avion, on s’attend presque à ce que le monsieur fasse les
gestes de l’hôtesse de l’air. Mais non. Pas d’effet très sensible en sortant, mais il faudrait
peut-être le faire avec un sujet moins claustro.
EMMANUÈLE PEYRET
O2 Relax, 72, boulevard Saint-Michel, 75006 Paris.
Caisson à oxygène,
séance de yoga
très physique,
massage des tissus
enfouis sous la peau,
relaxation
aquatique…
Décompresser
demande
de la méthode.
Photos
videmment on pourrait prétendre
qu’au sortir de l’hiver, on est moche,
déprimé, mou, stressé, hors sol, tout ça,
et c’est le cas. Mais honnêtement c’est surtout
la curiosité qui nous a poussée à sortir de nos
riants bureaux pour partir en marathon du
bien-être, avec testing de plus ou moins nouvelles techniques –en tout cas non essayées
par nos services. Dans ce monde lucratif du
zen, du lâcher-prise et tout le toutim, il est
beaucoup question de se recentrer sur soi, de
cosmique, de mantra, de défini-infini (si),
d’homéostasie, de rehab et d’infinitude, et diverses indo-sino-foutaises, qu’on n’est pas
obligé de croire. En revanche, en sus du sourire béat affiché au bout de la journée, force
est de reconnaître qu’on avait un peu oublié
la bienveillance et le souci de l’autre, retrouvé
dans ces pratiques diverses. Certes payantes
et pas données, mais on n’a jamais dit que la
philanthropie faisait partie du contrat bienêtre.
A fond le caisson (à oxygène)
Oui, mais non, jamais je rentre dans cette espèce de tente en plastique bleu avec zip horizontal au-dessus de la tête vu qu’on est à moitié couché et enfermé comme pour une IRM
dans le sac. Rappelle-moi brièvement où je
me trouve? Au Centre O2 relax, où se trouvent
les premiers caissons à oxygène en France
hors milieu médical. Compter entre 49 euros
et 59 euros la séance d’une heure pour se
réoxygéner, pour l’effet anti-migraine, antijetlag, anti-«gueuldeub», anti-insomnie, antifatigue, avec la caution des sportifs «qui en
utilisent beaucoup», s’enthousiasme
Stéphane Bochart : il a ouvert le centre en
avril (par ailleurs dans la vie spécia- lll
BIEN-ÊTRE
SE DÉTENDRE,
C’EST DU TAF
Ça commence mal sur le bien-être et la relaxation, avec trente minutes de retard rapport à
un incident voyageur sur la ligne 8. La séance
est déjà commencée, mini-cour chic du
XIe arrondissement, une petite dizaine de
«yogueurs» très concentrés, certains manifestement rodés à la pratique, d’autres plus hésitants, mais tous sont motivés pour «le passage
des énergies dans nos différents chakras et également de l’énergie kundalini, celle de l’éveil»,
explique plus tard la très aimable prof,
Catherine Saurat, puisqu’on a raté le début de
la série d’exercices pour la flexibilité de la colonne, le tout en se connectant bien à l’univers, s’il te plaît. Une précision sympathique:
«Cette forme de yoga vise à faire remonter
l’énergie du bas vers le troisième œil, c’est la
forme la plus féminine du yoga, côté yin. Ce
n’est donc pas un yoga postural, mais un yoga
énergétique, précis, créé dans les années 60
pour essayer de libérer, de désintoxiquer des
drogues une génération hippie un peu
désœuvrée, se libérer de ses addictions.» Le
yoga de la rehab: on fonce direct et on chante
les mantras sans moufter en cherchant son
espace entre le défini et l’infini, la forme et la
non-forme, avec la terre qui t’aide et la chaleur qui remonte: «Ong Kar Nirankar Nirankar Ong» (la forme de Dieu et son infinitude,
nous dit-on dans l’oreillette), ou encore, «Sat
Nam», pour faire vibrer notre vérité. On ouvre
les bras au ciel et c’est parti pour une série
d’exercices très physiques (non, on ne les a
pas faits, clavicule cassée et sciatique velue
servant d’alibi), vu le souffle court et le rougissement des faces des participants. Les mouvements sont très coordonnés et pas faciles
du tout, la musique entraînante, l’ambiance
bienveillante et assez joyeuse, on monte, on
descend sur ses talons, ça doit être horriblement difficile. Sport et détente, donc, on n’est
CAMILLE MCOUAT
Libération du 23 mai.
Piège en
eaux doubles
Par
JÉRÉMY PIETTE
U
ne ligne d’horizon
à la belle soutane
d’eau chlorée porte
en chapeau deux
têtes de femmes, siamoises sous
le pouvoir unificateur de l’immersion aquatique. Une paire de
mains, quelques centimètres
d’épiderme à l’air libre, s’agrippe
à la survie comme pour esquiver
une plongée définitive.
Le but est pourtant de lâcher
prise, non face à la mort, mais
face à la relaxation totale. Les
deux corps doivent se laisser couler dans un salvateur abandon.
Sous l’eau, elles
paraissent touchées d’une dis-
torsion numérique (rêvonsnous ? Sûrement car influencés
par les quelques carreaux de mosaïque en céramique qui nous
font l’effet de gros pixels). Mais ce
dont nous sommes spectateurs
face à la photographie de Camille
Mcouat n’est rien
d’autre qu’un effet
d’optique logique
REGARDER VOIR
des zombies»,
vaudou di
dou di dou da
Vive la rehab par le yoga
CAMILLE MCOUAT
E
DVD/ «L’enfer
tirant les jambes vers la surdimension.
Cela nous rappelle –ainsi qu’à celles et ceux qui l’ont aimé– Maika
Monroe dans It Follows (2014) du
cinéaste américain David Robert
Mitchell. La nymphe maudite y
est poursuivie par un ennemi invisible. Dans la piscine, son corps,
capté par une caméra submersible, se trouve cloné d’un reflet radical sous le sort d’une élégante
symétrie verticale. Le buste Monroe a ainsi pour tête un autre
buste, renversé. Elle n’a alors plus
d’autre choix que de se laisser dériver vers l’aveuglement face à
toute approche offensive. Elle s’y
déforme, s’y transforme, mais s’y
transcende aussi. Quelque part,
elle y annonce intrinsèquement
son devenir de mutant(e) qui reprendra ensuite le dessus sur cette
menaçante situation.
L’eau comme dernier rempart ?
Il faudrait y voir aussi un certain
refuge. Femmes dédoublées, fusionnées et déformées: sur cette
photo, les voilà tendrement mêlées par la beauté d’une surimpression océanique, unies dans la
magie. Pour plus de dérision, on
pense aussi à la récente erreur du
magazine Vanity Fair qui donnait
en couverture photoshopée trois
mains à Oprah Winfrey et trois
jambes à Reese Witherspoon.
D’un clin d’œil facétieux, GQ a surenchéri généreusement ces derniers jours en donnant jambes
distendues et bras déplacés à trois
actrices. Sous les rires, le songe
plein d’espoir: et si nos images de
glacis modeux lâchaient la réalité
pour plus d’irrégularités?
Les femmes-mutantes, comme
les sirènes, ont leur place en couverture, sous l’eau comme sur le
papier, on s’attend à les voir
lâcher prise, accepter les transformations heureuses, les codes génétiques numériquement altérés,
les corps queer fièrement arborés.
Enfin, tout cela n’est probablement qu’un rêve, gonflé en pleine
apnée. •
B
ien sûr, l’Enfer des zombies (1979) n’existerait pas
sans les morts-vivants
voraces de George A. Romero, traînant leurs carcasses putrescentes dans des galeries marchandes
désertes. Pour autant, le film de Lucio
Fulci – qui allait relancer sa carrière
alors en perte de vitesse et l’infléchir
vers un cinéma d’horreur alliant
violence graphique, transe gore et plasticité de la pourriture– se démarque de
son modèle américain en situant son
récit de zombies cannibales dans une
île caribéenne aux allures de nécropole
fantôme battue par des rafales de sable. Dans ce berceau du vaudou, l’Italien place son film sous le cousinage
lointain de I Walked With a Zombie de
Jacques Tourneur. Référence singulière, tant les choix esthétiques en sont
radicalement opposés : au lieu d’un
noir et blanc expressionniste, où la terreur naît de l’ineffable, de l’opacité des
ténèbres et d’un mal d’autant plus
effroyable qu’on ne le voit pas, le cinéaste romain fait au contraire jaillir
l’épouvante en pleine lumière, dans
une esthétique de l’excès, un débordement viscéral où rien n’est épargné au
spectateur : corps dépecés, giclées de
sang, énucléation, crânes éclatés,
chairs lacérées plein cadre… Comme
s’il s’agissait, par l’ultraviolence explicite, de le mettre physiquement à
contribution, d’éprouver les limites du
regard, pris au piège de son propre
voyeurisme.
A travers l’inexorable progression des
morts-vivants, loqueteux sortant de
terre et contaminant l’île entière et
bientôt New York, c’est le refoulé
colonial de l’Amérique des conquistadors que Fulci revisite aussi, donnant
parfois à son film des allures de western macabre – l’assaut dans l’église,
l’hôpital assiégé, évoquant autant
Alamo que la Horde sauvage. Film de
zombie et western n’ont-ils pas en partage la question du territoire, de la
conquête (par la colonisation ou la
contamination)? En un mot, l’impérialisme dévorant.
NATHALIE DRAY
L’ENFER
DES
ZOMBIES
de LUCIO
FULCI
Coffret DVD
Blu-ray
et livre
(Artus
Films)
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Wattie Buchan, de The Exploited, à Londres, en octobre 2015. PHOTO LORNE THOMSON. REDFERNS
Page 35 : La découverte / Sex Judas
Page 36 : Cinq sur cinq / A nous les petites Anglaises
Page 38 : Casque t’écoutes ?/ Thomas N’Gijol
Punk
La fureur
de survivre
u 33
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34 u
Par
OLIVIER RICHARD
L
a Clef, Saint-Germainen-Laye, le 12 avril. Le
concert de The Exploited affiche complet :
530 spectateurs. L’ambiance est relax, aux antipodes de la tension qui
régnait le soir de leur premier concert parisien, en 1981 au Palace.
Dans les loges, Wattie Buchan, le
chanteur du groupe, jubile en racontant avec un accent écossais à
couper à la hache que «faire de la
musique lui a permis de voyager
partout dans le monde». Hilare,
l’homme à la crête poursuit : «En
plus, voir des gens apprécier ma musique me procure les meilleures sensations que je puisse avoir. Et pour
couronner le tout, je suis payé… Ha!
Ha ! Ha !»
Quarante ans plus tôt, le 14 janvier 1978 à San Francisco, les Sex
Pistols donnaient ce qui était censé
être leur dernier concert (ils se sont
reformés deux fois depuis). A l’époque, la puissante presse musicale en
conclut que le punk est mort.
Lourde erreur, le mouvement n’en
est qu’à ses débuts et va se répandre
comme la vérole sur le bas clergé
breton un peu partout sur la planète. D’autant que, phénomène désormais classique, grâce au Net, les
groupes les plus obscurs de l’épopée
keupon connaissent aujourd’hui
une deuxième carrière et recrutent
de nouveaux fans. La pacification
des mœurs et la professionnalisation du milieu font que, désormais,
les vieux punks peuvent venir évangéliser nos campagnes à une fréquence impensable aux temps héroïques. Au-delà de l’aspect
financier, on peut légitimement se
demander quelles sont les raisons
qui poussent ces quinquas, voire
ces sexagénaires, à continuer à appeler à la révolution sur fond de pilonnage sonique. Buchan, 61 ans
dont bientôt quarante de punk nonstop, explique : «Je suis poussé par
la colère. La situation du monde ne
s’est pas améliorée depuis nos débuts. On a eu tous ces enfoirés: Tony
Blair, Thatcher… Maintenant, il y
a ce connard de Trump. Des gens
souffrent partout: en Syrie, sous les
bombes russes. En Palestine, à cause
d’Israël. Putain, toutes ces injustices
sont dégueulasses. Et je ne parle pas
des migrants qui se noient. Toutes
ces choses me mettent la haine et le
punk est la musique de la colère. Le
punk est la musique de la classe
ouvrière en colère !»
«Un vaccin»
Il existe aussi des vétérans du punk
sous nos latitudes. Champion incontesté, le bientôt sexagénaire
Tai-Luc, chanteur et guitariste de
la Souris déglinguée (LSD), est en
activité depuis… 1976. Au civil bouquiniste et professeur de langues
orientales, le punk eurasien se réfère à Lou Reed. «Je me souviens
d’un article où le journaliste lui demandait pourquoi il continuait de
jouer du rock’n’roll à son âge, il
avait la cinquantaine. Lou Reed
avait répondu que la question était
mal posée: au lieu de lui demander
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
pourquoi il continuait à faire du
rock, on aurait dû lui demander
pourquoi il n’arrêtait pas la musique. Eh bien c’est quelque part la
même chose pour nous. A l’échelle
cosmique, on fait de la musique. Il
y a un semblant de rythme et de mélodies, ce qu’on fait ressemble à des
chansons. En plus, il ne faut pas
oublier que quand Johnny Rotten
chantait No Future, il s’adressait à
la famille royale et à tout ce qu’elle
représente, pas aux pékins
moyens.»
Même son de cloche chez son jeune
confrère Loran (54 ans), ex-guitariste de Bérurier noir désormais en
action chez les Ramoneurs de menhirs, combo punko-celte qui écume
les scènes françaises à raison
de 150 concerts par an. Lui aussi en
activité depuis la fin des années 70,
l’homme à la corne (il aime s’abreuver dans une corne qui ne le quitte
jamais) confie que, pour lui, «le
punk a été le vaccin indispensable
au système capitaliste»: «C’était une
réaction au même titre que le mouvement hippie dont il est une continuité. Et, quand on voit comment les
choses tournent, on comprend qu’on
a encore besoin de ce vaccin ! De
toute manière, la musique est ma
vie. Pour moi, un concert est une cérémonie, ça dépasse le punk. Et je
me suis trouvé un rôle, celui de fédérer la tribu. Et j’assume ce rôle.»
Appétit
Paris, le Gibus, le 30 avril. Le concert du groupe canadien hardcore
Propagandhi (formé en 1986) affiche également complet : 600 personnes. Toujours aussi relax, le public est radicalement différent de
celui de The Exploited. Un peu plus
jeune (la trentaine versus la quarantaine pour les Ecossais) et apparemment aisé. L’événement est organisé
par les associations Wecare Booking
et Sick My Duck (SMD), des activistes bien connus du milieu punk.
Sans surprise, les concerts keupons
sont majoritairement organisés par
des associations, voire des collectifs
sans aucune existence juridique, les
artistes les plus importants en termes de fréquentation travaillant généralement, mais pas toujours, avec
des sociétés spécialisées. Tangi de
SMD et Manux de Wecare confient
qu’ils ne veulent pas devenir professionnels. «On fait ça par passion»,
explique Tangi, producteur de vingt
concerts par an en région parisienne. Egalement agent en France
de groupes comme Pennywise ou
des puissants NOFX, Manux confirme: «Je ne veux pas devenir professionnel car cela voudrait dire organiser des concerts d’artistes que
j’aime moins pour faire entrer de
l’argent, aller lécher des culs à Bourges, ce genre de choses. Je travaille
en DIY [«do it yourself», ndlr] même
si je fais de grosses dates. Il y a un
appétit pour le punk en ce moment.
Comme les artistes ne vendent plus
d’albums, ils sont sur la route. Ils
sont souvent rincés au niveau pognon parce qu’ils ont fait la fête pendant des lustres, alors ils essaient de
revenir. Heureusement, les concerts
marchent, ainsi que les ventes de
merchandising. En plus, en lll
No future,
pour
toujours
A soixante ans bien tassés,
les vétérans du punk rock tournent
toujours comme des forcenés.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Propagandhi
au Gibus,
le 30 avril.
BRIAN RAVAUX.
DALLE
«Le punk
est la musique
de la colère,
la musique de
la classe ouvrière
en colère!»
Wattie Buchan
Chanteur des Unexspected
groupes comme The Exploited.
«Certains groupes n’ont pas su renouveler leur public, poursuit Niko.
Il est possible que les gens veuillent
des musiques plus dures, plus énergiques que celles des pionniers du
punk, qui jouent une musique qui
relève désormais plus du rock classique pour beaucoup de gens.»
Renouveler son public, s’il y a un
punk qui y est arrivé, c’est bien Wattie Buchan de The Exploited. Philosophe. Le crêté édimbourgeois raconte: «Notre album The Massacre
[1990] a attiré l’attention des métalleux. Ils nous plébiscitent depuis sa
sortie. D’habitude, les groupes punks
rassemblent les punks et les skins.
Nous, à nos concerts, nous avons
tout le monde, métalleux et
thrashers inclus. Et quand je vois
tous ces gamins, je suis heureux. Je
sais que j’ai bien fait les choses.»
Vieilles gloires
La souris déglinguée
au festival Week-end sauvage,
le 9 décembre. PHOTO IF LEOUF
Les Ramoneurs de menhirs
au festival les Petites Folies
en juin 2014. PHOTO FORBAN
PHOTOGRAPHIE
lll ce moment, les gens sont assez révoltés. Le punk colle bien avec
ce qui se passe au niveau social.»
Niko Giraudet, guitariste du groupe
rennais Tagada Jones et patron de
Rage Tour Booking, tourneur de
nombreux groupes punk (Agnostic
Front, The Exploited) mais aussi
metal (Ultra Vomit), rock (Manu) et
rap (Assassin) confirme : «Je crois
que nous arrivons au bout de cette
période où tout était écrasé par
l’electro et le rap. Le rock toutes ten-
u 35
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dances confondues a le vent en
poupe. Depuis dix ans, les vieux
groupes punks anglais reviennent.
Ils font notamment un très, très gros
retour aux Etats-Unis, où ils tournent beaucoup.» Etonnamment, des
groupes de classic punk encore en
activité comme les Buzzcocks voire
The Damned, qui n’avaient pas
réussi à remplir la petite salle parisienne du Batofar il y a dix ans (ils
sont depuis repartis à la hausse),
semblent moins bankables que des
Pour Tai-Luc, le Grand Timonier de
LSD, le plus beau cadeau que lui ont
offert ces quarante années passées
au service des dieux du volume est
à chercher entre Shanghai et Pékin.
«En 2012, nous avons joué devant un
public en surnombre dans des festivals chinois [environ 20000 spectateurs à Shanghai, ndlr]. C’était un
scénario assez différent de celui que
nous connaissons d’ordinaire sur notre territoire hexagonal. Il nous
aura fallu nous téléporter en Chine
pour récolter les bénéfices des efforts
que nous avons faits durant toutes
ces années !»
Les vieilles gloires britanniques,
américaines ou françaises n’attirent
pas forcément les mêmes publics.
Organisateur de concerts «en collectif» depuis quinze ans, William
Unpleasant a fait jouer plus de
mille groupes. Selon lui, en ce moment, les genres qui rencontrent le
plus de succès sont le post-punk et
la Oi, un sous-genre du punk anglais. «Le post-punk a été un peu récupéré par le milieu hipster. Les
concerts de groupes comme Frustration sont blindés. Il y aussi un gros
renouveau de la scène Oi ! Le collectif le Bal des vauriens, qui est proche
du groupe Lion’s Law, organise des
concerts qui sont pleins à craquer.»
Le succès des grognards du punk se
traduit aussi par l’organisation de
festivals dédiés comme Zikenstock
au Cateau-Cambrésis (Nord).
William Unpleasant poursuit : «Ils
programment des poids-lourds
comme Angelic Upstarts, les Toy
Dolls ou Stiff Little Fingers, que des
gros !» Marion, une étudiante de
25 ans habituée de la scène, dit les
yeux brillants: «Il y aura tout Montreuil !» Oi ! alors. •
LA DÉCOUVERTE
Sex
Judas
Bons
baisers
d’Oslo
ANTHONY P. HUUS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
L
e punk, le skate et le
metal mènent à tout,
y compris à la plus
débridée des musiques électroniques. Après six albums au sein du groupe de death
metal Beyond Dawn, le Norvégien Tore Gjedrem s’est lancé en
duo avec son compère Petter
Haavik sous le nom d’Ost Kjex au
milieu des années 2000, surfant
sur la vague space disco-house
qui enflammait le royaume, tout
en se lançant en solo sous le nom
de Sex Judas.
Volontairement inclassable, Sex
Judas louvoie entre blues, funk,
disco, post-punk et expérimentations électroniques. L’occasion
pour Tore Gjedrem de matérialiser son envie d’un univers où
toutes les idées musicales seraient valides sous la houlette de
«Judas», personnage de fiction
dans lequel il projette sa fascination pour le vice. Sur son premier album Go Down Judas, qui
fait suite à l’excellent maxi de remixs Monter sur le cochon norvégien n’est pas facile (en français
s’il vous plaît), Sex Judas se retrouve assisté de Ricky, compagnon de débauche avec lequel il
explore un quartier rouge imaginaire, le temps de neuf titres
autant inspirés par l’Afrique que
par le New York des années 80,
la new wave norvégienne et
l’acid house.
Un grand n’importe quoi étonnamment cohérent malgré les
écarts stylistiques et d’une exécution parfaite, Tore Gjedrem
ayant su s’entourer de musiciens
amis de la scène d’Oslo comme
le jazzman Bugge Wesseltoft, le
compositeur Ole-Henrik Moe et
le joueur de n’goni malien Sidiki
Camara, dont le luth illumine Sidikis Jam. Derrière la gaudriole,
un vrai talent.
BENOÎT CARRETIER
SEX JUDAS Go Down Judas
(Optimo Music)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
36 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
PLAYLIST
DENEZ PRIGENT
An Tad - Moualc’h Kaner
Avec l’aide d’Arnaud Rebotini,
le chanteur breton fut le premier
à marier Gwerz et Kan Ha Diskan
avec des breakbeats electro. Intense
et mélancolique, cet extrait d’un
nouvel album confirme que tradition
et modernité peuvent s’accorder.
SURGEON
The Etheric Body
On peut s’inspirer du Bardo Thödol,
le livre tibétain des morts, et cogner
comme un sourd. Sur la scène
techno anglaise, Anthony Child n’est
jamais meilleur que sous son pseudo,
Surgeon, avec lequel il affole le
compteur de BPM. Avec élégance.
CINQ SUR CINQ
sent et le futur d’une techno intemporelle qui se tient à l’écart de toute
hype éphémère. Pour s’en convaincre, il faut bien sûr aller danser devant ses platines ou écouter par
exemple l’ensorcelant Figure de
proue, un de ses derniers tracks
dont le nom colle parfaitement à
son auteure, appelée à jouer les tout
premiers rôles.
4 Anetha
Dans le fond, qu’est-ce que
c’est qu’un set de DJ, sinon de l’architecture? Construire sur de bonnes fondations, savoir utiliser les
matériaux adéquats, bien agencer
les textures, travailler sur la durée.
Donc, avec un diplôme en la matière dans ses bagages, cette Bordelaise installée à Paris, qui a effectué
ses premiers pas sur scène il y a seulement cinq ans, est peut-être partie
avec une longueur d’avance sur la
concurrence. Son style à la fois
(très) efficace et chatoyant s’est fait
d’abord remarquer au sein des soirées du collectif Blocaus, qu’elle codirige. Du légendaire club berlinois
Berghain à la barge parisienne de
Concrete ou dernièrement au festival breton Panoramas, Anetha séduit les danseurs armée de sa
techno assourdissante mais élégante qui aime doubler une certaine acidité des sons avec une
épure assez new wave. Dommage
pour l’architecture, tant mieux pour
l’électronique.
Garance, Charlotte de Witte, Anetha, AZF et Amélie Lens. PHOTOS DR ; TITOUAN MASSÉ ; ZEB DAEMEN
La parité
aux platines
Radiographie
d’une nouvelle
génération
de DJ.
L
a route a été longue.
Trente ans après la mise
en orbite de la techno,
les femmes sont enfin
prises au sérieux derrière les platines. La preuve avec cinq DJ (et non
DJettes, terme honni) de cette nouvelle génération, bien partie pour
s’emparer du pouvoir sur les pistes
de danse.
1 Charlotte de Witte
Malgré son jeune âge, la Belge
Charlotte de Witte est en train de
réaliser le hold-up parfait sur la
scène techno européenne, si bien
que des esprits chagrins persiflent,
comme pour la Russe Nina Kraviz
avant elle, que son succès massif est
d’abord dû à sa plastique (ce qui en
dit long sur le machisme qui gangrène aussi les musiques actuelles).
Adepte d’une techno 4/4 à la fois
sombre, massive et empreinte d’une
noire mélancolie, la Gantoise possède, du haut de ses 26 ans, une jolie
carrière : DJ depuis ses 17 ans, responsable du mini-hit You’re Mine
sous le nom de Raving George
en 2015, résidente des soirées KNTXT au vénérable cub bruxellois
Fuse, auteure de nombreux maxis
sur Turbo et NovaMute, où elle cogne avec intelligence, cette égérie
des réseaux sociaux est aujourd’hui
l’une des DJ les mieux payées du
circuit européen.
2 Amélie Lens
Souvent associée à sa compatriote De Witte, l’Anversoise Amélie
Lens a connu une ascension météorique. Inconnue hors des frontières
belges avant 2016, elle a littéralement explosé en 2017, devenant l’un
des DJ techno les plus demandés, la
jeune femme tournant actuellement à quinze dates par mois. Un
parcours sans faute, qui a commencé par une épiphanie techno au
festival de Dour à tout juste 16 ans,
s’est poursuivi par une quête vorace
de l’histoire des mouvements électroniques, avec des nuits passées
seule en club (aucun de ses amis
n’aimant ça) et des heures à se faire
la main dans le home-studio de son
petit ami. Une persévérance récompensée par sa présence en tête d’affiche de nombreux festivals, malgré un goût pour une techno dure
5 AZF
et ravageuse, qu’elle prolonge
aujourd’hui sur son propre label
Lenske.
3 Garance
Révélée lors de l’édition 2016
des Transmusicales de Rennes,
cette Genevoise est sans doute la
moins «cogneuse» de notre sélection. Adepte d’une techno chaleureuse et profonde, la Suissesse privilégie toujours une certaine forme
de mélodie à la déferlante de beats
martiaux et métalliques. On définira son style gorgé de soul comme
étant en ligne directe des pionniers
de Detroit, la ville qui a enfanté la
techno certes, mais également Marvin Gaye ou Stevie Wonder via le label Motown. Aussi à l’aise dans
l’exercice du DJ set que dans la production de ses propres morceaux,
Garance représente à la fois le pré-
Si on ne connaît toujours pas
vraiment les causes de la tristement
fameuse explosion de l’usine AZF à
Toulouse en 2001, on comprend par
contre facilement comment Audrey
Carcassonne, avec son pseudo-chimique, a pu fracasser la scène
techno française depuis quelques
années. D’abord il y a une personnalité unique, autant fan de Booba
que de Manu Le Malin, biberonnée
au Pulp, le mythique club parisien
des années 2000. Puis il y a le son
AZF electro-techno, tranchant et
abrasif. Elle est également la récente fondatrice du collectif parisien Qui Embrouille Qui. Une initiative qui, selon ses mots, «veut
mettre à l’honneur des artistes français issus des scènes électro-alternatives sur un mode économiquement
solidaire, sans tête d’affiche et avec
une vision commune de la fête». Très
bon esprit.
PATRICE BARDOT
et BENOÎT CARRETIER
Charlotte de Witte en DJ set le 7 juillet à
Paris (Festival Peacock). Amelie Lens en
DJ set le 15 juin à Marseille (Marsatac),
le 29 à Marmande (Garorock) et le 6 juillet
à Paris (Festival Peacock).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
INNER TONGUE
Dig Deeper
Depuis la belle époque du trip-hop à la
Kruder & Dorfmeister, l’Autriche n’avait
plus trop été à la fête niveau musiques
actuelles. Frémissement aujourd’hui
grâce à ce groupe sensible néo pop
électronique aux très belles qualités
mélodiques. Ça valse !
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LA FÉLINE & MONDKOPF
Comme un guerrier II
Une alliance finalement logique
entre deux personnalités atypiques. La
première excelle à conduire la chanson
française dans des domaines
inexplorés et le second aime autant
le métal que la dark techno. Une
collaboration grinçante et bluffante.
KANDIAFA
Nyonton (Saint Germain Remix)
Le Django Reinhardt malien, comme on a
l’habitude de le présenter, est subtilement
manipulé par les doigts d’orfèvre du pionnier
deep house français, qui est aussi un
passionné de musiques africaines. Un remix
réalisé avec un grand respect mais aussi avec
l’envie de pousser le dancefloor. Bonne idée.
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
ON Y CROIT
HISTOIRE DE POCHETTE
DJ Koze «La première
tentative est la bonne»
CLOUDYTRUFFLES
Pour la pochette de son quatrième album, le fantasque
producteur allemand de house voulait une image organique
comme venue d’un univers parallèle.
L’idée «Je vis la moitié de l’année
dans un petit village en Catalogne,
pas très loin des Pyrénées, explique
DJ Koze. On y trouve un paysage et
une nature superbes, avec des arbres magnifiques, des rochers et des
plantes incroyables. C’est là que j’ai
trouvé l’arbre que l’on a pris en
photo pour la pochette. Il est très
souvent taillé pour que les feuilles
poussent mieux et il ressemble à un
gingembre surdimensionné. Ma petite amie a eu l’idée de me faire
grimper dessus et de tenter de prendre une photo en contre-jour, pour
que seule mon ombre apparaisse.
Les images ont été prises au beau
milieu de la journée, pour un résultat que l’on voulait nocturne.»
La prise de vue Pour obtenir l’effet désiré, à
savoir la position du soleil pile derrière la branche centrale de l’arbre, il a fallu être patient :
«Pendant trois jours, nous avons essayé de nombreuses combinaisons et nous avons dû prendre
une bonne centaine de photos», précise DJ Koze,
qui s’était coiffé d’un chapeau coordonné à l’arbre, même s’il s’en défend en riant : «J’ai toujours
ce chapeau vissé à ma tête, même quand je dors.»
«La photo finalement choisie doit être la deuxième
ou la troisième que nous avons prise le premier
jour, mais nous ne le savions pas. Quand nous
sommes rentrés et que nous avons regardé le résultat de la première journée, nous avons pensé que
nous pouvions faire mieux, l’appareil photo utilisé
étant un petit truc sans prétention. Nous avons
loué un appareil professionnel et réessayé pendant deux jours. Les photos étaient de bien
meilleure qualité, mais la magie de l’instant avait
disparu. Alors nous sommes revenus à notre
image de mauvaise qualité.»
DJ KOZE
Knock
Knock
(Pampa
records)
La morale de l’histoire «Tu as parfois besoin de passer du temps à essayer de faire
mieux, même si la conclusion est que la première tentative est souvent la bonne. C’est la
même chose avec ma musique, je passe parfois des jours entiers à tenter d’améliorer mes
premières idées avant de tout supprimer et de revenir au point de départ, car tout ce que
j’essaye ne fait qu’empirer les choses. Tu as toujours quelque chose de précis à l’esprit que
tu essayes de matérialiser, et sans rechercher la perfection, j’essaye de mon mieux de rendre
vivant ce que j’ai à l’esprit. Quand tu insistes trop, tu te rends compte que supprimer est
mieux qu’améliorer. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec la photo de la pochette.»
Recueilli par BENOÎT CARRETIER
Warmduscher
Capharnaüm électrique
Le groupe anglais
sort un deuxième album
éclectique et énergique
en forme de faux opéra rock.
L’
idée semble aussi vieille que le
rock. Sur le papier, ça affiche de
belles promesses, mais dans les
faits, de nos jours, les «super
groupes» se révèlent généralement comme
de grosses déceptions. Sauf si on s’appelle
The Dead Weather ou Atom for Peace. C’est
un peu comme dans le foot : réunir d’énormes talents individuels sur une pelouse ne
suffit pas à faire une équipe. Mais on le sait,
il existe des exceptions, comme ces excellents Warmduscher.
Une réussite qui prend peut-être sa source
dans la diversité de ses membres, pas tous issus de la grande famille du rock’n’roll. Car
d’un côté nous avons le chanteur gueulard
mais finaud Clams Baker (sorte de Mark E.
Smith des temps modernes) plus l’homme
machine The Witherer qui, ensemble, forment le fascinant duo dark-acid-house Paranoid London. En soutien, les deux complices
se sont acoquinés avec une furieuse paire issue des renversants néo-punks Fat White Family : le batteur Lightnin’ Jack Everett et le
bassiste The Saulcano. Et, cerise sur le gâteau,
c’est Ben Romans-Hopcraft (Insecure Men et
surtout cerveau du le projet psyché pop
Childhood) qui tient fermement les guitares.
Une association de malfaiteurs – la bande est
connue pour sa forte tendance aux excès – issue du sud de Londres qui emballe la party
avec ce second album (après un premier
Khaki Tears déjà convaincant en 2015) jouissivement bordélique.
Infernal capharnaüm éclectique et électrique, Whale City s’écoute comme une sorte de
(faux) opéra rock, qui pourrait incarner, en
délirant un brin, la bande-son idéale et sous
haute tension, d’une tournée de la déglingue
du côté de Camberwell ou Peckham. Ne misant pas uniquement sur la débauche d’énergie qu’ils ont pourtant débordante, le gang
WARMDUSCHER Whale City
(The Leaf Label/Differ-Ant)
se permet, avec sa conclusion justement
nommée Sumertime Tears, de donner son
idée du slow de l’été. Forcément déviante,
mais on en pleurerait presque. Un super
groupe vraiment.
PATRICE BARDOT
Vous aimerez aussi
CAPTAIN BEEFHEART
The Spotlight Kid (1972)
Blues-punk expérimental et délirant,
cet album est sans doute l’un des plus
accessibles dans une discographie qui
plane très haut. Vers où ? Mystère.
THE JAM
The Jam All Mod Cons (1978)
Avant que le chanteur et guitariste Paul
Weller ne décide de transformer son
trio en fiesta soul-rythm’n’blues,
il songeait surtout à devenir à la fois
Roger Daltrey et Pete Townshend.
THE FALL
Perverted by Language (1983)
La preuve que Mark E. Smith était
un chanteur punk mais qui aurait
très bien faire des featurings du côté
du krautrock dance de Can.
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38 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
LE LIVRE
L’âge des possibles
Spécialiste de la
beat generation,
biographe de Jack
Kerouac, Frank
Zappa ou Allen
Ginsberg, un
temps à la tête de
Zapple Records,
le label expérimental des Beatles,
l’Anglais
Barry Miles a traversé les années 60 et 70 en acteur important de la contre-culture. Après Ici
Londres et In the Seventies, la réédition
augmentée de sa somme In the Sixties
nous plonge dans le récit halluciné de
sa vie dans une décennie de tous les
possibles, où sa route croise celle de
Leonard Cohen, Henry Miller, Charles
Bukowski, Marianne Faithfull, les Rolling Stones ou encore Pink Floyd. L’âge
d’or de l’underground vu de l’intérieur.
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Comédien
«Dans la BO de “Rocky”, il y a toutes
les émotions, et pas de paroles»
SES TITRES FÉTICHES
MARVIN GAYE
My Love is Waiting (1982)
MICHAEL JACKSON
Another Part of Me (1987)
DOC GYNÉCO
Dans ma rue (1996)
MAXIME BRUNO / CANAL+
L
e Jamel Comedy Club a
mis en lumière celui
qui était alors un spécialiste du stand-up.
Depuis, on l’a connu acteur, réalisateur et aujourd’hui animateur
sur Canal+ pour l’émission Selon
Thomas. A la rentrée, sortira Black
Snake, un film réalisé avec sa
femme, l’actrice Karole Rocher.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescent
avec votre propre argent ?
More Than I Can Bear de Matt
Bianco, et je me souviens que mon
frère l’avait acheté le même jour,
du coup on avait deux 45 tours du
même morceau à la maison…
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique : MP3,
autoradio, CD, vinyle… ?
Streaming via Apple Music, sur
mon iPhone.
Le dernier disque acheté et
sous quel format ?
Culture II de Migos, sur Apple
Music.
Où préférez-vous écouter de
la musique ?
Dans la rue. Je peux marcher très
longtemps quand j’ai mes écouteurs et c’est un vrai plaisir.
Un disque fétiche pour bien
débuter la journée ?
L’album Dangerous de Michael
Jackson, surtout la partie douce,
en particulier Will You Be There.
Avez-vous besoin de musique
pour travailler ou au contraire
de silence? Si oui quels disques
écoutez-vous ?
Non, pas de musique.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
Mise au point de Jakie Quartz. A
nos âges, je pense qu’il n’y a plus
de honte, en fait. J’ai beaucoup
d’amour pour Jakie.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Je déteste la bonne humeur poussive de Can’t Stop the Feeling de
Justin Timberlake : ça te donne
envie d’être agressif…
Le disque pour survivre sur
une île déserte ?
La bande originale de Rocky : il y
a toutes les émotions dedans, et
pas de paroles. C’est une des plus
belles BO du cinéma.
Quelle pochette de disque avezvous envie d’encadrer chez
vous comme une œuvre d’art?
Celle de Let’s Dance de Bowie.
Mon père avait le 33 tours, la pochette est belle, c’est un souvenir
qui me connecte à mon enfance.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Les deux sont complémentaires.
J’aime bien redécouvrir en live les
titres que j’aime. Et dernièrement,
j’ai aussi découvert Juliette Armanet en concert et j’ai eu envie
d’écouter son album ensuite.
Savez-vous ce qu’est le drone
metal ?
Une tendance assez hardcore du
rock ? et qui doit être planante…
Votre plus beau souvenir de
concert ?
Michael Jackson au Parc des princes sur le History Tour (juin 1997)
et aussi Snoop Dogg pour l’anniversaire de son premier album,
DoggyStyle, au Zénith (2011).
Allez-vous en club pour danser,
draguer, écouter de la musique
sur un bon sound system ou
n’allez-vous jamais en club ?
Depuis que les boîtes n’existent
plus, je ne vais plus en club.
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez
par cœur ?
«Tout a commencé là-bas dans la
ville qu’on appelle Maisons-Alfort /
Quand je vois une fatma chelou qui
fait vibrer son corps / Elle me dit
“MC Solaar, viens-là qu’j’te donne
du réconfort” / J’ai dit “Non merci
c’est très gentil mais je ne mange
pas de porc” / Elle m’a fait “Bouge
de là”.» (MC Solaar, Bouge de là).
J’ai grandi à Maisons-Alfort. Tout
est dit.
Quel est le disque que vous partagez avec la personne qui vous
accompagne dans la vie ?
Je reviens te chercher de Gilbert
Bécaud. C’est une chanson qui déclenche des sourires complices.
Le morceau qui vous rend fou
de rage ?
La Fête de Stromae, mais c’est de
la rage positive! Parce que si j’avais
été chanteur, j’aurais voulu faire
cette chanson. Stromae déclenche
un truc d’accessibilité déconcertant, c’est rageant d’habilité !
Le dernier disque que vous
avez écouté en boucle ?
Trône de Booba et La fête est finie
d’Orelsan.
Le groupe dont vous auriez
aimé faire partie ?
New Edition. Ils chantaient, dansaient… J’aimais bien leur énergie
quand j’étais jeune.
La chanson ou le morceau de
musique qui vous fait toujours
pleurer?
Angelina de Sebastien El Chato.
Quand ma première fille est née,
j’écoutais toutes les chansons qui
portaient son nom…
Recueilli par
ALEXIS BERNIER
L'AGENDA
26 mai–1er juin
ELAINE STOCKI
Thomas N’Gijol
Barry Miles In the Sixties (Le Castor Astral,
288 pp, 24 €).
n En activité depuis quasiment
vingt ans, King Khan & The Shrines déroule un vitupérant garage
punk psyché pouvant tirer par
instants du côté d’un soul-free-jazz
à la Sun Ra dont leur leader Arish
Ahmad est grand fan. Ça délire sec,
mais ça reste toujours dans
une dimension pop qui les rend très
accessibles. Sans que ça cartonne
pour autant. Triste. (Ce samedi
à La Grange à musique, Creil.)
n Même s’ils n’avaient jamais
complètement disparu, les frères
Ron et Russell Mael, alias Sparks
(photo), ont connu un regain de popularité grâce à leur collaboration
avec Franz Ferdinand sur l’album
FFS en 2015. Du coup, l’an dernier,
ils ont sorti un Hippopotamus d’excellente facture synth pop. De quoi
donner envie d’entendre sur scène
This Town Ain’t Big Enough for Both
of us ou Bon voyage. Et Singing
in the Shower ? Mouais pas sûr. (Ce
mercredi au Bikini, Ramonville.)
n Les filles de la techno ont le vent
en poupe. On s’en réjouit. A l’image
de la brillante Avalon Emerson
qui joue en inauguration du festival
Le Bon : Air et qui honore une belle
programmation électronique, pointue juste comme il faut. Avec également Paula Temple, Daniel Avery
ou Joy Orbison. (Ce vendredi à La
Friche de La Belle de Mai, Marseille.)
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 39
Mêle-toi de
Kierkegaard
Deux volumes
d’œuvres en C’
Pléiade
Par
ROBERT MAGGIORI
est clair, on ne
connaît pas Victor Eremita. Pas
plus que Johannes de Silentio. Et on ne sait rien de
Constantin Constantius, ni,
d’ailleurs, de Vigilius Haufniensis.
Mais ce n’est pas grave. Ce sont les
noms de personne. Ou d’Ulysse,
qui, pour éviter d’être retrouvé par
Søren Kierkegaard (1813-1855), vers 1840. PHOTO COSTA/LEEMAGE
Page 42 : Bernard Malamud / Ange juif et juifs patauds
Page 43 : Jean-Luc Allouche / Ingratitude divine
Page 46 : Michel Bussi / «Pourquoi ça marche»
le cyclope Polyphème (à qui il vient
de crever l’unique œil), lui dit s’appeler Personne. Quelle ruse a voulu
employer Søren Kierkegaard ?
Qu’est-ce que le philosophe, théologien, poète, écrivain danois a voulu
dissimuler, ou montrer, en jouant
des genres littéraires les plus variés,
en utilisant masques, leurres, simulacres, et tant d’alias, de polyonymes ou de pseudonymes ?
Kierkegaard (1813-1855) est un
océan. Ses Œuvres Suite page 40
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40 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
LIVRES/À LA UNE
Mêle-toi de
Kierkegaard
complètes, traduites entre 1966 et 1986 par PaulHenri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau aux éditions de
l’Orante – entreprise historique ! –
emplissent vingt volumes, auxquels
il faut ajouter la Correspondance
(traduite par Anne-Christine Habbard, Editions des Syrtes 2003), les
cinq tomes du Journal, publiés par
Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau (Gallimard, 1941-1963) et l’intégrale des Journaux et carnets de notes, dont seuls deux volumes sur
onze sont parus en 2007 et 2013
(édités chez Orante/Fayard par
Niels Jørgen Cappelørn, Else-Marie
Jacquet-Tisseau et Jacques Lafarge). En outre, ses ouvrages, édités séparément, sont disponibles
partout et dans tous les formats. Au
«père de l’existentialisme» s’ouvrent
aujourd’hui les portes dorées de la
Bibliothèque de la Pléiade. En soi,
ce ne peut être ni une surprise, ni
une «consécration», s’agissant d’un
auteur classique étudié déjà dans le
monde entier, objet, du lycée à
l’université, de milliers de cours et
de séminaires – mais le moyen de
disposer en seulement deux beaux
volumes de ses écrits les plus importants. Le premier contient en effet Ou bien… ou bien (avec le Journal du séducteur), la Reprise,
Crainte et tremblement, et Miettes
philosophiques, le second, entre
autres, le Concept d’angoisse, Stades
sur le chemin de la vie, la Maladie
mortelle, Pratique du christianisme
et Point de vue sur mon œuvre d’écrivain… L’impression est forte, mais
trompeuse, d’avoir, de la sorte, Kierkegaard «en mains».
Suite de la page 39
«Tremblement de terre»
Pourtant, si son œuvre a été interprétée de toutes les façons imaginables, et même, à la lettre, radiographiée (certains de ses manuscrits
ont été déchiffrés par des paléographes utilisant des microscopes
électroniques pour décrypter les
textes barrés ou effacés), elle n’a pas
laissé voir une «vérité» que l’auteur
de la Maladie mortelle (Traité du
désespoir) a tout fait –parfois en la
sur-expliquant ou en la plaçant
dans des poupées russes– pour rendre inaccessible, ou, du moins, toujours «au-delà» de celle qu'on croit
avoir entrevue. De même, marquée
par une «malédiction» (son frère
Søren-Michael meurt à 12 ans, son
frère Niels-Andreas et sa sœur Maren-Kirstine à 24 ans, ses sœurs Nicoline-Christine et Petra-Severine
à 33 ans) et par un «tremblement de
terre» dont même les plus avisés
des exégètes ne peuvent exactement dire en quoi il a consisté ou ce
qui l’a provoqué, sa vie a été explorée de nombreuses fois : mais elle
s’est révélée être un abysse insondable, ou un miroir cassé en mille
morceaux. Kierkegaard, il est vrai,
l’avait prévu, qui avait par avance
barré sa biographie du sceau de
l'impénétrabilité: «Après ma mort,
on ne trouvera pas dans mes papiers
(c'est là ma consolation) un seul
éclaircissement sur ce qui au fond a
rempli ma vie ; on ne trouvera pas,
au plus intime de moi-même, ce
texte qui explique tout et qui souvent, de ce que le monde traiterait de
bagatelles, fait pour moi des événements d’énorme importance, et qu'à
mon tour je tiens pour futilité, dès
que j’enlève la note secrète qui en est
la clef.»
Aussi, cumulées, ces deux difficultés d’investigation, biographiques
et herméneutiques – nul plus que
lui ne s’est nourri de sa propre existence, liée à son œuvre comme la
violence est liée au cri, la prière à la
foi ou l’émotion au visage– ont-elles créé le «mystère Kierkegaard».
Quand il avait 20 ans, celui-ci, étudiant en théologie à l’université de
Copenhague (il y soutiendra sa
thèse «le Concept d'ironie constamment rapporté à Socrate» –en 1841),
écrivait : «Je tâcherai de fuir en un
lieu où personne ne me connaît, où
personne ne peut comprendre ma
langue, ni moi la leur.» Plus tard,
dans une lettre au pasteur Emil
Boesen, son meilleur ami, il reconnaîtra lui-même: «Me comprendre
profondément est et restera une
chose difficile, car j’ai (peut-être
pour mon malheur!) un tel pouvoir
sur mes sentiments lorsque je veux
les dissimuler qu’il n’est pas facile de
lire dans mon jeu.» Mais ce mystère,
au lieu de décourager lectures et interprétations, les a excitées et passionnées, et rendu infinie la recherche d’un Kierkegaard qui se
révélerait sous les multiples facet-
«Ma mélancolie,
durant bien des
années, a fait que je
n’arrivais pas à me
dire “tu” à moimême au sens le
plus profond. Entre
la mélancolie et ce
“tu” il y avait tout
un monde
imaginaire. C’est
celui qu’en partie
j’ai épuisé dans les
pseudonymes.»
tes qu’il a présentées, tantôt avec
malice, tantôt avec excès de sincérité. Le Danois ne se disait pas philosophe, mais «auteur religieux».
De fait, il a signé de son vrai nom
ses livres de foi ou ses «discours
édifiants», alors qu’il a attribué ses
écrits proprement philosophiques
à Victor Eremita (Ou bien… ou
bien), Johannes de Silentio (Crainte
et tremblement), Constantin Constantius (la Reprise) ou Johannes
Climacus (Miettes philosophiques).
«Mon vœu, ma prière»
Bien sûr Kierkegaard a reconnu être
l’auteur des ouvrages pseudonymes, en dévoilant un secret de Polichinelle. Mais les explications qu’il
donne sont curieuses. Dans son
journal, en 1847, il écrit: «Ma mélancolie, durant bien des années, a fait
que je n’arrivais pas à me dire “tu”
à moi-même au sens le plus profond.
Entre la mélancolie et ce “tu” il y
avait tout un monde imaginaire.
C’est celui qu’en partie j’ai épuisé
dans les pseudonymes.» Mais dans
le Post-scriptum définitif et non
scientifique aux Miettes philosophiques, le langage n’est pas le même:
«Les ouvrages pseudonymes ne contiennent pas un seul mot de moi; je
n’ai aucune opinion à leur sujet, sinon comme tiers, aucun savoir de
leur signification, sinon comme lecteur, et pas le moindre rapport privé
avec eux […]. Au cas où quelqu’un
voudrait citer un passage de ces
ouvrages, mon vœu, ma prière, c’est
qu’on me rende le service de citer le
nom de l’auteur pseudonyme respectif, et nom le mien.»
Aussi peut-on raisonnablement
penser que Kierkegaard utilise son
nom dans les écrits religieux
comme pour indiquer que le seul fil
visible et résistant de son existence
est celui qui le relie à Dieu. Alors
que ce qu’il laisse exposer par des
«auteurs» dont il ne veut être que le
lecteur, serait à comprendre comme
désignant des «chemins de vie» praticables selon des modalités diverses, que l’on soit ou non ancré dans
l’«océan sans fond des plaisirs» ou
«les abîmes de la connaissance», libéré de tout souci ou en lutte contre
«des fantômes nocturnes, blêmes, exsangues et tenaces», ou encore, pour
reprendre l’hypothèse que pose Régis Boyer (1) dans l’introduction,
comme «autant de masques derrière lesquels se cachent les différentes représentations possibles de
l’existence». Représentations «entre
lesquelles le lecteur est invité à choisir celle qui lui correspond» mais qui
ont été aussi «mises en scène» par
Kierkegaard lui-même –grand amateur de théâtre – lequel non seulement a essayé tous les genres possibles, de l’abstraction théorique à
Vue du canal Frederiksholms à Copenhague en 1850, aquarelle de Christian
l’écriture romanesque, du poème au
conte, de l'humour au lyrisme, mais
a été à lui seul un ensemble de postures et de manières d’être. Maître
de l’ironie fustigeant les mœurs, la
presse, les philosophies à la mode,
qui devient à son tour objet des sarcasmes et des lazzis de la presse,
«s’en prenant aussi bien à sa pensée
qu’à son apparence physique ou à la
longueur de ses pantalons», et
même, après les féroces caricatures
parues dans la revue satirique
le Corsaire, des moqueries des enfants dans la rue. Joyeux dandy,
issu d’un milieu bourgeois aisé, qui
passe ses journées au café et ses soirées au théâtre, et qui dans ses nuits
solitaires –frère en cela de Giacomo
Leopardi– s’esquinte le dos à écrire
des milliers de pages, et, en «“intoxiqué” de la littérature», à lire
comme un affamé dévore le pain: la
Bible bien sûr, dont il a une connaissance intime, les auteurs grecs
et latins dans le texte, tous les classiques allemands, en particulier
Schlegel, Goethe et bien sûr Hegel,
qui représentait à ses yeux le «Système» tant haï, puis Dante, Shakespeare, Pascal, les auteurs suédois et
norvégiens, les mythes scandinaves, les contes populaires, les nouvelles, les sagas islandaises…
Homme de foi, luthérien, élevé selon les préceptes du piétisme et du
puritanisme, qui tenait avec ferveur
au christianisme, religion d’amour
et de pardon, et qui se lance avec
violence dans un combat contre
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
u 41
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SØREN KIERKEGAARD
ŒUVRES, I, II
Textes traduits, présentés et
annotés par Régis Boyer, avec
la collaboration de Michel
Forget, Gallimard, La Pléiade,
volume I, 1 260 pp., 69 € (62 €
jusqu’au 31/12/2018),
volume II, 1 442 pp., 70 € (63 €).
Kierkegaard
connaît un premier
revival dans l'entredeux-guerres.
Karl Jaspers lui
attribue la
paternité d'une
pensée vouée à
l’«Existenzerhellung», la
clarification de
l’existence.
Vilhelm Nielsen.. PHOTO COLLECTION DAGLI ORTI. MUSÉE DE LA CITÉ COPENHAGUE. ALFREDO DAGLI ORTI. AURIMAGES
l’Eglise et ses prélats, coupables
d’avoir trahi le Christ… Søren Kierkegaard semble donc être «plus
d’un» –une kyrielle d’auteurs et de
personnages qui se rassemblent
sous son nom. Mais sa voix est unique, dans tous les sens : elle se reconnaît entre mille, parce qu’elle
fait chœur des langages philosophique, littéraire et religieux, et elle est
seule à faire entendre ce qu’elle fait
entendre.
Il y a en effet chez lui, comme l’écrivait Karl Jaspers, «quelque chose
d’essentiellement différent, quelque
chose d’effrayant, qui ne vous laisse
plus en paix une fois qu’on a commencé à le comprendre». Cette
«chose» ne renvoie pas à quelques
traits psychologiques, sûrement
contradictoires, de la personnalité
de Søren (était-il timide, distant,
fermé ou taquin, insolent, provocateur ?). Ni sans doute à ce qui a déterminé de la façon la plus prégnante sa vie. D’abord la relation
avec son père, qui, probablement à
son insu, lui fera porter la croix de
ses péchés et de ses entorses à la
morale intransigeante qu’il prêchait
à ses enfants. Puis celle avec Regine
Olsen, l’éternelle fiancée, dont on
ne sait s’il l’a aimée afin de la quitter
ou s’il l’a quittée afin de l’aimer, et
qui, après la rupture, reviendra
comme un leitmotiv dans son
œuvre : «Il y a un an aujourd’hui.
Un témoin oculaire de ma situation
me dirait sans doute : “Tu ne sais
pas ce qu’est l’amour puisque tu as
agi de la sorte”. Possible. J’en sais assez, cependant, pour ressentir sa
douleur. Son plaisir, je le connais
aussi, serait-ce à distance, à très longue distance.»
Déchirures
La voix de Kierkegaard est celle qui
annonce une révolution philosophique, et défie la philosophie traditionnelle, en lui imposant la tâche
inouïe de penser le fait d’exister, irréductible au concept. Changement
de cap radical, qui éloigne de la
«pensée objective», de la saisie conceptuelle d’un monde posé là-devant (ob-jet), et oblige à une «pensée
subjective» visant ce qui ne peut
être «mis à distance», ce dont on ne
peut pas «sortir», à savoir l’existence
elle-même, laquelle est vérité de soi,
liberté inquiète et responsable, alternative (Ou bien… ou bien), règne
des possibles, choix –avec ses drames et ses déchirures– et donc angoisse. Le mérite d’avoir réhabilité
la subjectivité humaine dans son caractère absolu, ou donné toute sa
valeur à l’unique et au singulier –au
lieu de dissoudre le sujet humain
dans l’Etre qu’il est censé dévoiler–
n’a pas été reconnu tout de suite. En
France, les premières traductions,
partielles, des textes de Kierkegaard
apparaissent en 1927-1929.
Après sa mort, le 11 novembre 1855,
à 42 ans, le philosophe tombe en effet, hors du Danemark, dans un
quasi-oubli. On le lit par référence
à la «théologie spéculative» de Hans
Larsen Martensen, qui avait été son
«tuteur». Ou bien, à la suite du Søren
Kierkegaard de Georg Brandes, promoteur de ce que l’on a nommé
la «percée moderne» des lettres
scandinaves, de façon esthético-littéraire, en en faisant un écrivain
bourgeois et romantique, anti-intellectualiste et quelque peu bizarre.
Kierkegaard connaît un premier revival dans l'entre-deux-guerres, au
moment où il est discuté par les
théologiens protestants tels que
Karl Barth, où Jean Wahl publie ses
Etudes kierkegaardiennes, où il
éveille l’intérêt de Léon Chestov, de
Husserl, et où Karl Jaspers lui attribue la paternité d'une pensée vouée
à l’«Existenzerhellung», la clarification de l'existence. Peut-être est-ce
le retentissement du colloque organisé en 1964 à Paris par l’Unesco
(dont les actes, Kierkegaard vivant,
paraîtront deux ans après) – avec
l’accent mis sur l’angoisse de la liberté, l’affirmation du primat de
l’existence sur l'essence, de l’être sur
la conscience, du sujet sur l’objet
– qui fera du Danois le «père» de
l’existentialisme: y participent, entre autres, Jean Wahl, Karl Jaspers,
Gabriel Marcel, Jeanne Hirsch, Jean
Beaufret, Emmanuel Levinas,
Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre! Cependant, la célèbre étiquette,
quelque peu délavée, ne dit pas à
quel point ce personnage unique
qu’était Kierkegaard, et son écriture,
continuent à fasciner, ni dans quels
abîmes peut plonger sa pensée.
Libre volonté
Qu’on commence, si l’on veut s’initier de façon paradoxale, par un
texte tardif, rédigé en 1849, Point de
vue sur mon activité d’écrivain, en
fin du deuxième volume des
Œuvres de la Pléiade, où Kierkegaard («sentait-il sa mort venir et
voulait-il que sa production fût entendue dans toute sa cohérence ?»,
se demande Régis Boyer), fait en
quelque sorte le bilan de son œuvre.
Il s’y définit, encore et toujours,
comme «auteur religieux, répond
aux critiques qui verraient contradiction entre ses œuvres «esthétiques» et ses œuvres «religieuses»,
et, surtout, indique que l’idée qui a
guidé son travail est «la tâche de devenir chrétien», en distinguant la
chrétienté, à laquelle on appartient
par la seule vertu de la naissance
(au Danemark, l’Eglise luthérienne
était Eglise d’Etat), de l’authentique
christianisme, qui tient à la libre volonté de répondre au message du
Christ –d’où son combat: «Réintroduire le christianisme dans la chrétienté.» Mais le texte a un Appendice, intitulé «L’individu». Le terme
reprend une «catégorie» utilisée par
Kierkegaard («“l’individu”, c’est la
catégorie de l’esprit, de l’éveil de l’esprit»), sur laquelle se jouent,
comme il l’écrit, son «importance
éthique» et sa vérité, car passer de
la chrétienté au christianisme peut
aussi signifier, pour qui n’a pas de
dieu, passer du statut d’être humain, que chacun possède du fait
même qu’il est au monde, au statut
d’individu, d’être unique, singulier,
qui a la vérité en son être et acquiert
son authenticité et sa liberté dans
l’angoisse du choix. Qu’est-ce qui
s’oppose à l’individu ? La foule.
«Chaque individu qui s’enfuit dans
la foule, et fuit ainsi lâchement le
fait d’être individu […] contribue,
par sa part de lâcheté, à “la lâcheté”
qui est : foule. […] La foule, c’est le
mensonge. Aussi n’y a-t-il personne,
au fond, qui ait plus de mépris pour
le fait d’être homme que ceux qui
font profession d’être à la tête de la
foule […]. La foule en tant qu’instance éthique et religieuse est le
mensonge, alors qu’il est éternellement vrai que chacun peut être le
seul. Voilà la vérité.» Ainsi parlait le
«Solitaire de Copenhague». •
(1) Régis Boyer est mort en juin 2017, à
l’âge de 84 ans.
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42 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
POCHES
«Des dizaines et des dizaines
de personnes se sont trouvées
de manière affolante
impliquées dans l’affaire
Jarndyce et Jarndyce sans
savoir comment ni pourquoi ;
des familles entières ont hérité
de haines légendaires en même
temps que du procès.»
CHARLES DICKENS
BLEAK HOUSE
Préface d’Aurélien
Bellanger. Traduit de
l’anglais et édité par Sylvère
Monod. Folio classique,
1 470 pp., 14,90 €.
Les cas
de l’avocat
Le monde du travail
côté prud’hommes
par Cécile Reyboz
Malamud, pourquoi tant
de déveine ? Des nouvelles
amusantes et tragiques d’un
écrivain admiré par Philip Roth
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
U
D
n cabinet d’avocat du travail est une cour des
miracles. Celle des victimes du monde de
l’entreprise, des humains que l’on jette un
jour du système, pour des raisons diverses
et variées, et qui réclament réparation. Un commercial
dans la location d’espaces publicitaires licencié pour faute
grave sans indemnités, une pharmacienne biologiste émérite remerciée lors du rachat du laboratoire par un jeune
repreneur, cet interlocuteur au téléphone qui ne «sait pas
trop comment ça marche, et voudrait savoir, s’il allait aux
prud’hommes, à quoi s’attendre»… Plus qu’une critique de
la cruauté froide du marché du travail, Clientèle a choisi
de prendre un point de vue extérieur. D’adopter le prisme
des plaignants qu’une avocate voit entrer à un moment ou
à un autre dans son champ.
A ce titre, la narratrice parle à la première personne du pluriel. Cette forme de récit fait d’abord sursauter, au point
de pousser à balayer du regard par-dessus son épaule pour
voir qui sont ces autres dans le «nous». «Si nous n’avions
plus de client dont se plaindre et s’exaspérer, qui nous sollicite, nous contredise, à qui expliquer encore, avec qui se désoler, se congratuler.» Loin de vouloir englober un collectif
de juristes, l’auteur a pris ce parti faussement snob pour
décrire le tablier que la fonction impose: les apparences
– le rendez-vous en salle de réunion pour un gros client
alors que c’est un modeste cabinet–, les codes et les ficelles
de la profession, le réglage de la distance selon les clients.
Plus, c’est un jeu entre le «nous» et le «je». Chaque soir,
l’avocate enlève sa toge sur une jeune femme amoureuse
de Philibert, qui promène ses états d’âme dans Paris et
aime danser. Là elle parle à la première personne du singulier, en toute liberté. Elle a aussi ses problèmes, ceux que
lui pose le goût de son fils pour la violence, et ses impuissances à les exprimer, comme si en miroir l’inaptitude d’un
salarié perdu face aux méandres du code du travail, elle
l’avait elle-même à d’autres endroits de la vie.
Cet entre-deux peut faire regretter le manque de tranchant,
mais confère aussi son charme au roman. On pourrait
croire à une charge contre ces directions inhumaines et
ces multinationales cliniques, qui embrigadent et brisent
les salariés comme des riens. «Nous savons, nous savons
intimement, précisément de quoi le monde de l’entreprise
est capable. Nous nous en souvenons, nous avons connu
cela. Pas une semaine ne passe sans que nous nous félicitions d’avoir quitté ces labyrinthes étouffants de jargon inutile, ces dédalés éclairés à l’ego, décorés d’acronymes et de
slogans, dont les haut-parleurs diffusent constamment, en
mauvais anglais, un appel au process et au reporting.» Il
n’en est rien. La galerie de portraits, des hommes et des
femmes injustement brimés, comme des personnages arrogants, pitoyables ou peu altruistes, dessine un kaléidoscope tendre et parfois plein d’humour. Comme cette
cliente chic qui a gagné aux prud’hommes plus
de 223000 euros, et vraiment pas pressée de récupérer son
chèque. •
CÉCILE REYBOZ CLIENTÈLE Actes Sud, 199 pp., 19 €.
ans ses œuvres il n’est
question que d’eux : les
juifs américains de la
première génération,
pauvres, urbains et anxieux. Pourtant
Bernard Malamud, comme Saul Bellow
ou Philip Roth, refusait l’étiquette
d’écrivain juif américain. Ses héros,
toujours des hommes, débordent parfois de gentillesse: hélas, ceux-là meurent de leur bienveillance. Depuis 2015,
les éditions Rivages rééditent les romans et les nouvelles de Malamud. Fils
d’immigrés d’Europe de l’Est, il est né
en 1914 à Brooklyn, soit un an avant
Saul Bellow, et il est mort en 1986. Le
Tonneau magique est publié
aujourd’hui dans une nouvelle traduction de Josée Kamoun. Qui sont les
personnages de ce recueil de treize
nouvelles primé par le National Book
Award en 1959? Ou plutôt, quel métier
exercent-ils, puisque chaque texte débute par la mention de leur qualité professionnelle ? Un épicier (comme le
père de Malamud), dont la boutique
rapporte «des clopinettes» ; un ancien
mireur d’œuf, un vieux cordonnier, un
vieux tailleur, un ancien représentant
en café. Cela fait beaucoup d’anciens
et donc beaucoup de problèmes, d’argent mais aussi de cœur, autrement dit,
ce sont des problèmes universels: «Mes
personnages sont juifs parce que je
pense mieux les comprendre que
d’autres, mais ce n’est pas pour prouver
quoi que ce soit», expliquait Bernard
Malamud au journaliste Daniel Stern
dans The Paris Review en 1974. Pas de
communautarisme ni d’«esprit de clocher», écrit Cynthia Ozick à propos de
la judéité de l’univers malamudien. Ses
personnages habitent Manhattan ou
Brooklyn et n’en bougent pas. Malamud est l’écrivain «des vies cloîtrées»,
remarque Philip Roth, qui relate dans
Parlons travail sa rencontre en 1961
avec celui que ses amis surnommaient
Bern. Fidèle à lui-même, Roth est sincère et observe avec perspicacité
l’auteur du Tonneau magique.
Roth a eu deux surprises en découvrant
ce confrère qu’il admirait. Le physique
de Malamud, d’abord, ne coïncide pas
avec ce qu’il attendait: «On l’aurait pris
pour un agent d’assurance, pour un collègue de mon père à la succursale locale
de la Metropolitan Life.» Roth note ensuite l’absence d’humour de l’écrivain:
«Si peu de rire», s’étonne Roth. Aucune
trace de la «malice» qui porte son écriture. Ses héros s’affaissent en effet sous
une accumulation d’événements tragiques qui touche au comique. Le tailleur
Manischevitz, par exemple, dans la
nouvelle intitulée «l’Ange Levine», a
perdu son commerce du jour au lendemain dans l’incendie provoqué par un
bidon de détachant. Ses économies furent englouties par les indemnités versées à des clients blessés, puis: «Presque coup sur coup, son fils promis à un
bel avenir avait été tué à la guerre et sa
fille avait épousé sans tambour ni trompettes une espèce de rustre avec lequel
elle avait disparu corps et biens.» Quant
à sa femme, elle est alitée pour insuffisance respiratoire. Mais Manischevitz
est sauvé par un ange juif, bien que
noir. Levine n’en croit pas ses yeux. La
nouvelle joue avec l’identité juive et les
préjugés sur la question, la fameuse
question juive.
Marieur. Finkle, lui, n’a pas droit à un
dénouement heureux : cet apprenti
rabbin cherche une fille à épouser. N’en
connaissant aucune, il se tourne vers
un marieur, Salzman. Finkle s’imagine
que les candidates l’épouseraient par
amour. Vaste plaisanterie : «L’amour
vient quand il vient, pas avant», c’est-àdire jamais, sait Salzman. Celle sur laquelle Finkle jette son dévolu est une
femme à éviter. Salzman met en garde
son client, en vain. Finkle la veut, il
l’obtient, et le marieur fait alors un
geste qui serre le cœur du lecteur. Il
nous est signifié dans la dernière et magnifique phrase de la nouvelle. Les histoires du conteur Bernard Malamud
ont valeur de paraboles. Ses héros manifestent une vaillance ou une faiblesse
dignes des personnages bibliques. Le
destin les récompense ou les punit, il
ne fait pas de quartiers: «Je ne suis pas
doué pour créer des concepts mais je le
suis pour imaginer des métaphores», reconnaissait Malamud dans cet entretien accordé à The Paris Review. De fait,
chez Malamud se posent les grandes
questions, tel Mitka dans «la Fille de
mes rêves»: «Il faut bien vivre. Faut-il,
au fait?»
Les protagonistes des romans sont dotés des mêmes qualités. Roy Hobbs, le
joueur de base-ball de son premier
texte, le Meilleur, est un champion
dont l’ascension est sans cesse contrariée mais qui se relève toujours : la répétition tourne au sketch triste sur le
rêve américain. Publié en 1952, le roman fut adapté au cinéma (Robert Redford incarnait le sportif), et traduit seulement en 2015 en français, chez
Rivages. Morris Bober est l’épicier du
magnifique second roman de Malamud, le Commis (1957; 2016 chez Rivages). Pauvre, pieux et généreux, il est
victime d’un braquage dont l’un des assaillants, Franck, se repent. En souhaitant aider Bober, Franck accélère sa
perte. Le monde de Malamud est celui
de la «déveine», joli mot qu’emploie
Franck, catastrophe ambulante.
Bern n’était semble-t-il pas un homme
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
ADALBERT
VON CHAMISSO
PETER SCHLEMIHL
Suivi de «L’ombre et la
vitesse» de Pierre Péju.
Corti «les Massicotés»,
8 €, 170 pp.
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«Je sentis en même temps comme un
brouillard passer sur ma tête ; je regardai autour de moi, je frémis d’horreur ; l’homme en habit gris était assis
à mon côté, et me considérait avec un
regard infernal. Il avait étendu sur
moi le bonnet de nuage qui le couvrait, et mon ombre gisait paisiblement à ses pieds à côté de la sienne.»
Bernard Malamud,
en 1983.
PHOTO NANCY CRAMPTON.
OPALE. LEEMAGE
FIONA KIDMAN
FILLE DE L’AIR
Traduit de l’anglais
(Nouvelle-Zélande)
par Dominique
Goy-Blanquet.
Points, 472 pp., 8,20 €.
«A quelques centaines de kilomètres
au sud, au-dessus du Baloutchistan, elle
croisa des tempêtes de sable si violentes
qu’elles menaçaient de la clouer au sol.
L’appareil ballotté en tous sens frôlait la
crête des collines et manqua de peu un
bouquet d’arbres côtiers. Bientôt elle
atteignit une zone champêtre et décida
qu’elle devait se poser à tout prix.»
Moïse humain trop humain
Jean-Luc Allouche fait vivre
un prophète qui, parfois,
n’hésite pas à remettre Dieu
à sa place
Par PHILIPPE DOUROUX
P
arfois, la détermination vient de l’enfance
et de la première déception, du premier
abandon de Dieu, celui que dans la tradition juive on ne nomme pas, pas même Yahvé. Il
y aura des retours quand le besoin de savoir d’où
l’on vient face aux «autres» se fait sentir, quand,
enfant ou adolescent, il faut affirmer sa différence dans une ville européenne, Paris, que l’on
découvre après avoir dû quitter l’Algérie en 1962.
Et il y aura d’autres ruptures avec ce Dieu unique
avant de trouver une distance satisfaisante, mais
la première chamaillerie, la première indignation
demeure. Jean-Luc Allouche raconte ce parcours, ces errances, ce voyage d’une vie entre
l’enfant qui découvre au
Talmud Torah, l’école biblique de Constantine,
que Dieu n’a pas autorisé
Moïse à entrer dans la
Terre promise, le laissant
mourir à 120 ans, au
terme d’un parcours de
quarante ans à travers les
déserts entre l’empire des
Pharaons, sur les bords du
Nil, et le pays de Canaan.
Il a sauvé le peuple de
Dieu, a recueilli les
613 commandements parfois abscons et inapplicables tant ils peuvent être
complexes et contradictoires, et il doit laisser entrer le peuple d’Israël dans le pays où rien ne
manque, sans l’accompagner.
«Quel con!» a dit et répété l’enfant dans le secret
de sa chambre. Quelques décennies plus tard,
quand l’homme peut revendiquer une certaine
sagesse, Jean-Luc Allouche a voulu revenir sur
cette injustice inacceptable. Il le dit dans le prologue, avant que l’on s’embarque dans un long récit
de l’Exode, il règle ses comptes avec une décision
qui l’a révolté: «Cette ingratitude divine me scandalisait», est-il écrit dans le prologue.
Entre l’indignation enfantine et le Roman de
Moïse, il y a une volonté de comprendre, de ne
pas rompre avec la tradition de l’étude. Quand
on s’étonne que, finalement mécréant, l’auteur
ait consacré tant de temps et d’efforts à la lecture
et à l’étude des textes sacrés, la Torah, l’Ancien
Testament des chrétiens, le Talmud, constitué
de l’ensemble des textes commentant la Loi,
le Midrach, texte secondaire, mais souvent éclairant, sans oublié la Cabbale à laquelle se consacrait son père, Jean-Luc Allouche tranche: «On
peut être un juif observant ou indifférent, un juif
orthodoxe ou libéral, chacun choisit, mais on ne
peut pas être un juif ignorant.»
Alors il s’est engagé dans une vie d’éditeur et de
journaliste, il a été rédacteur en chef à Libération, sans jamais abandonner «l’étude». Pendant
sept ans, il donnera un cours dans un cadre privé
sur Moïse, le guide d’un peuple qui plus d’une
fois transgresse les interdits, se tournant vers les
idoles en doutant de ce Dieu qui accumule les
miracles pour le convaincre de lui être fidèle.
Moïse, l’enfant abandonné parce que les Egyptiens ont décrété la mort de tous les enfants mâles de ce peuple accueilli à bras ouverts, puis rejeté. Recueilli à la cour de Pharaon, dieu sur terre,
éduqué là, il devient berger avant que Dieu lui
confie une tâche immense: sauver son peuple en
le guidant vers la Terre promise où coulent le lait
et le miel et où tout
pousse à foison.
Comment raconter cette
histoire sans jamais perdre cette colère enfantine
et sans s’éloigner de la tradition? En adoptant la liberté qu’offre le roman
mais en s’accrochant sans
cesse au récit offert par la
Genèse, l’Exode, Le Lévitique, les Nombres ou le
Deutéronome. Tout au
long du livre, on accompagne donc un Moïse fidèle aux textes, mais qui parfois s’engueule avec
ce Tout Puissant qui l’accable de recommandations. Il y a de la drôlerie quand le scribe céleste
s’assoupit pendant la grande dictée sur le mont
Sinaï. Et aussi de l’incompréhension: «Moïse s’attarde sur ce commandement: «Tu ne cuiras pas
le chevreau dans le lait de sa mère…» Il se souvient
que le patriarche Abraham, pourtant, n’avait pas
hésité à offrir aux Messagers un repas à base de
viande, de beurre et de lait…» A-t-il mal entendu?
S’est-il égaré dans la transcription? Cela permettra aux sages, aux sachants et aux savants de discourir à l’infini pour le bonheur d’un peuple pour
qui l’exégèse est élevée au premier rang des
beaux-arts.
Et puis, Moïse, ce Moïse-là, s’empoigne avec Dieu
quand celui-ci décide que ce peuple n’est plus
«son» peuple, mais le peuple de Moïse. Le berger
s’emporte, si Dieu n’est pas capable de supporter
les infidélités du peuple qu’il a lui-même désigné, il manque singulièrement de constance et
de hauteur de vue, ce qui pour un Dieu tout puissant n’est pas bon signe. Peut-il d’ailleurs se dire
miséricordieux, lui qui par «jalousie» interdit à
son prophète d’entrer dans la Terre promise? •
Moïse s’emporte, si
Dieu n’est pas capable
de supporter les
infidélités du peuple
qu’il a lui-même
désigné, il manque
singulièrement de
hauteur de vue.
facile, mais il était drôle. A Daniel Stern
qui lui fait remarquer, pour The Paris
Review, que certains l’appellent «le
Chagall de la littérature», Malamud rétorque: «C’est leur problème.» Il n’aime
pas l’obsession de la mort de Chagall.
Air du désert. Le Tonneau magique
compte des nouvelles très amusantes
et moqueuses. «Le Dernier Mohican»
est l’histoire de Fidelman, «de son propre aveu peintre raté», parti chercher
l’inspiration en Italie. Il est amusant de
voir à quel point, sortis des Etats-Unis,
les juifs de Malamud sont patauds, doublement déracinés, inadaptés au climat
et à l’architecture du Vieux Continent.
Fidelman croise l’étrange et volatil Shimon Susskind qui arrive d’Israël: «L’air
du désert me constipe, alors qu’à Rome,
je me sens léger.» Susskind joue à Fidelman un mauvais tour si bien que ce der-
nier le cherche partout : «Il y en a un
parmi vous qui a vu Susskind, un réfugié qui porte des knickers?»
L’humour et le tragique chez Malamud
ne se lâchent pas. L’Homme de Kiev, son
plus grand succès (1966, 2015 chez Rivages), décrit le lynchage de Yakov dans
la Russie antisémite de Nicolas II. Avec
ce livre, il obtint en 1967 le prix Pulitzer
et le National Book Award pour la seconde fois. John Frankernheimer en fit
un film l’année suivante. A Malamud
qui s’étonnait de ne pas y retrouver
l’humour du roman, le scénariste Dalton Trumbo répondit : «Nous ne voulions pas que le film soit trop juif.» •
BERNARD MALAMUD
LE TONNEAU MAGIQUE
Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Josée Kamoun.
Rivages, 250 pp., 21 €.
JEAN-LUC ALLOUCHE LE ROMAN DE MOÏSE
Albin Michel, 464 pp., 22 €.
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44 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
POCHES
JÉRÔME FERRARI
IL SE PASSE QUELQUE
CHOSE. CHRONIQUES
Babel, 150 pp., 6,90 €.
ROMAN
CLAIRE FULLER
UN MARIAGE ANGLAIS
Traduit de l’anglais
par Mathilde Bach.
Stock, 436 pp., 22 €.
tram, le boudoir fumant des
toilettes et le passage à la
paye. Parler de l’usine, toujours en creux dans cette série
de portraits, c’est aussi montrer le taylorisme croissant de
l’organisation soucieuse de
productivité et la banalité
sidérante des accidents de
travail. Ce premier livre de
Jean Pallu, réédité pour la
première fois depuis 1931,
fait partie du courant de la
littérature prolétarienne fondée par Henri Poulaille. F.Rl.
RÉCITS
Le passé joue des tours au
présent: un homme aperçoit
la silhouette de sa femme,
disparue depuis onze ans, et
tombe à la mer en voulant la
poursuivre. Entre l’inquiétude de deux filles naguère
abandonnées par leur mère,
et les lettres que celle-ci a
cachées dans les livres de son
mari, se fait jour l’histoire
d’un couple, d’une famille,
et de blessures secrètes
qui ne sont pas forcément
définitives. Cl.D.
NOUVELLES
JEAN PALLU L’USINE
La Thébaïde «L’esprit du
peuple», 203 pp., 18 €.
Certains des 13 récits de ce
recueil font encore écho
aujourd’hui, même s’ils parlent d’un prolétariat qui a
pour l’essentiel disparu. La figure du «Père Rivat», contremaître dans la section des
fontes, montre jusqu’où peut
amener la tendresse qui lie un
homme à ses ouvriers et à ses
machines. «Vingt-quatre heures d’une vie» décrit la lassitude physique et l’abrutissement psychique imprimés
par la chaîne à un couple qui
était pourtant plein d’élan.
L’écrivain ouvrier dans l’automobile parle d’un milieu qu’il
connaît: on voit bien les silhouettes s’entasser dans le
EDUARDO HALFON
DEUILS Traduit de
l’espagnol (Guatemala) par
David Fauquemberg. Quai
Voltaire, 160 pp., 15,80 €.
Le Guatémaltèque Eduardo
Halfon, né en 1971, ajoute
avec Deuils une pierre à l’édifice autobiographique qu’il
écrit depuis plusieurs années. Le récit commence par
une mort, celle du jeune frère
de son père. Il s’appelait Salomon. Sa disparition est un de
ces sujets maudits dont on ne
parle surtout pas en famille,
si bien que le brouillard le recouvre. A partir de cet accident élucidé à un moment
où il ne s’y attend pas, l’écrivain déroule son passé, et
voyage : en Allemagne, au
Guatemala, en passant par
Miami Beach, où son grandpère maternel polonais s’est
installé après avoir survécu
à différents camps de concentration pendant six ans.
L’écriture d’Eduardo Halfon,
autant que les événements
qu’il raconte, donne son prix
à ce livre: avec délicatesse et
en déambulant d’une année
à l’autre, il restitue le trouble
furtif d’un de ses grands-pères à l’évocation d’un souvenir, la crise de nerfs de sa
mère (une habitude, chez
elle), ou une dispute importante avec ses parents à l’adolescence: le cours normal des
choses. V.B.-L.
«Afin d’occuper utilement les
longues heures d’études, j’avais
demandé à un élève de cinquième
qui venait d’arriver du Maroc où il
avait été scolarisé de m’apprendre
à lire et à écrire l’arabe. Il m’avait
regardé d’un air stupéfait en me
demandant simplement :
“Pourquoi ?”»
PATRICK STRAUMANN
LISBONNE,
VILLE OUVERTE
Chandeigne, 158 pp., 17,50 €.
Lisbonne est une nostalgie.
Elle a trouvé son mode : la
saudade. C’est sur ce ton que
l’auteur invite à revenir dans
la capitale portugaise à un
moment particulier, l’année
1940, quand tous ceux qui
fuyaient la barbarie s’y réfugiaient dans l’espoir d’embarquer vers New York ou
Rio. Au fil des pages surgissent Man Ray, Arthur Koestler, Julien Green, Hannah
Arendt… L’enquête de Patrick Straumann prend un
tour personnel lorsqu’il retrouve la trace de son grandpère, pionnier de la pharmacologie. Le récit déborde
néanmoins le cadre de l’année 1940: de chapitre en chapitre, on remonte le temps,
du passé glorieux de ce petit
pays lusitanien, jadis «centre
du monde», jusqu’à ses heures inavouables. Straumann
rappelle le XVIe siècle meurtrier qui a vu les grands pogroms des juifs, quoique convertis, dresse un portrait de
Salazar et de ses relations
ambiguës avec le fascisme et
le nazisme. P.Mo.
ELIAS CANETTI
LE LIVRE CONTRE LA
MORT Traduit de l’allemand
par Bernard Kreiss.
Albin Michel, 491 pp., 25 €.
Les deux tiers du Livre contre
la mort sont inédits. Il
compte des aphorismes, des
retournements («Tu ne mourras point, premier Commandement»), et des anecdotes
aussi drôles que possible,
comme celle de marins chinois qui, torpillés et sauvés
par des Canadiens, pour éviter de rentrer en Chine se
déclarent canadiens de naissance en invoquant leur résurrection. Mais le Canada
réfute leur version des faits.
Juif séfarade né en Bulgarie
en 1905, Canetti entame la rédaction de ces notes au début
des années 40. La finitude
l’obsédait, son chef-d’œuvre,
Masse et puissance (1960) en
témoigne. Prix Nobel de littérature en 1981, Canetti vivait
en Autriche avant de s’exiler
à Londres avec sa femme en
1938. Le Livre contre la mort
rassemble aussi des pensées
à la première personne : «Je
serais prêt à ne faire rien
d’autre qu’écrire des lettres à
mes morts», ou «Tu t’es refusé
d’abord à Dieu, puis à Freud,
puis à Marx, et depuis toujours à la mort. Que fuis-tu
donc si consciencieusement,
mon lapin?» V.B.-L.
de la question de l’imagination comme “matière” de la
construction des individualités collectives». Le deuxième
expose les différentes manières dont ontologie et
politique s’articulent chez
l’auteur de l’Ethique – et
fait apparaître la notion de
«transindividualité». Dans le
troisième, est esquissée de
manière novatrice une «problématisation de la question
des “trois genres de connaissance”», dégageant les conditions d’une «politique de la
vérité». R.M.
KŌJIN KARATANI
STRUCTURE DE
L’HISTOIRE DU MONDE
Traduit du japonais par
Makoto Asari et Isabelle
Flandrois. CNRS éditions,
384 pp., 25 €.
est pillage avant d’être redistribution, et met en jeu, dans
l’optique de Max Weber,
le monopole de la violence
par l’Etat, et son rôle de garant de la paix et l’ordre.
Enfin le «mode d’échange C»,
soit l’échange des marchandises. C’est un autre «visage»
du monde actuel qui est ainsi
montré. R.M.
HISTOIRE
CAROLE CARRIBON,
DOMINIQUE PICCO,
DELPHINE DUSSERTGALINAT, BERNARD
LACHAISE, FANNY
BUGNON (sous la direction
de) RÉSEAUX DE FEMMES,
FEMMES EN RÉSEAUX
(XVIE – XXIE SIÈCLES)
Presses universitaires de
Bordeaux, 377 pp., 25 €.
PHILOSOPHIE
ETIENNE BALIBAR
SPINOZA POLITIQUE.
LE TRANSINDIVIDUEL
Puf, 478 pp., 29 €.
Un ouvrage précieux, qui
collige l’ensemble des études
qu’Etienne Balibar, professeur émérite à l’université de
Nanterre et titulaire de la
chaire de philosophie européenne moderne à Kingston
University (Londres), a consacrées à la pensée de Spinoza «dans son rapport intrinsèque à la politique» –à la
fois la politique de Spinoza,
«aussi soigneusement rattachée à la conjoncture de son
temps», et la politique tout
court, «comme problème du
rapport conflictuel entre la
construction d’un Etat et la
démocratisation des institutions». Le volume est organisé en trois volets. Le premier exploite les principaux
ouvrages de Spinoza pour
faire ressortir «la centralité
Structure de l’histoire du
monde est le premier ouvrage
traduit en français de Kōjin
Karatani, économiste et angliciste de formation, qui a
enseigné la littérature japonaise à l’université de Yale, et
dont la pensée, exposée dans
son principal livre Transcritique – lecture croisée de
Kant et de Marx– se rapproche de celle de Frederic Jameson, Toni Negri ou Slavoj
Žižek. L’entreprise menée ici
est ambitieuse, puisque Karatani, pour saisir la «formation sociale moderne» et
l’«histoire du monde» qui y
conduit, entend «revisiter la
critique que Marx fait de
Hegel», en tentant d’aller audelà de «la triade CapitalEtat-Nation». Au lieu de suivre l’évolution des modes de
production, il privilégie les
modes d’échange, en suivant
la dynamique historique
et culturelle qui fait passer
de l’un à l’autre. D’abord le
«mode d’échange A», structuré par le principe de la réciprocité du don et du contredon (qu’a étudié Marcel
Mauss), régissant surtout les
sociétés archaïques. Ensuite
le «mode d’échange B», qui
Initiée par les sociologues,
l’étude des réseaux a investi
la recherche historique, sans
toutefois concerner les femmes. C’est désormais chose
faite sur le temps long et
dans un espace européen et
extra-européen grâce à cette
vingtaine de contributions.
Novateur, cet ouvrage l’est
aussi par le recours à des
techniques de modélisation
qui permettent une visualisation et une interprétation
des liens auxquelles les pratiques traditionnelles des
historiens, néanmoins pertinentes, ne pouvaient aboutir.
Ainsi traité, le réseau social
d’une marchande de Nantes
dévoile les responsabilités
que des femmes exerçaient
au XVIIe siècle. De nature diverse –salonnier, confessionnel, syndical, féministe, économique, épistolaire –, ces
réseaux promeuvent les idées
et les actions de leurs membres, qui en espèrent l’affirmation d’un pouvoir féminin, une ascension sociale
(voire politique) et une émancipation. Mais cette arme
peut, comme au Nigeria, se
retourner contre elles. Y.R.
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
«Pour prouver qu’une chose est
bonne, il faut nécessairement montrer que cette chose est le moyen d’en
atteindre une autre dont on admet
sans preuve qu’elle est bonne. On
prouve que l’art médical est bon
parce qu’il procure la santé ; mais
comment est-il possible de prouver
que la santé est bonne ?»
JOHN STUART MILL
L’UTILITARISME
Présentation de Gaspar
Kœnig, préface, notes,
traduction (anglais)
de Georges Tanesse.
Flammarion «Champs
classiques», 176 pp., 8 €.
u 45
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«La mélancolie de gauche n’appartient pas au récit canonique du socialisme et du communisme. Elle ne partage quasiment rien avec l’épopée
glorieuse, dans la plupart des cas illusoire et fausse, des triomphes et des
grandes conquêtes, des drapeaux déployés, des héros vénérés, des certitudes en l’avenir».
ENZO TRAVERSO
MÉLANCOLIE DE GAUCHE.
LA FORCE D’UNE
TRADITION
(XIXe-XXIe SIÈCLE)
La Découverte «Poche»,
232 pp., 11 €.
Prix de
saison
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Les lignes de cœur
d’Arnaud Cathrine
La Polonaise Olga Tokarczuk est lauréate du Man
Booker International Prize
pour Flights (les Pérégrins,
Noir sur Blanc). Jacky Durand (journaliste à Libération) a reçu le prix des lecteurs de Villejuif et du
Festival du Premier roman
de Chambéry (Marguerite,
Carnets Nord). Jean-Marie
Rouart a le prix Récamier
du roman pour la Vérité
sur la comtesse Berdaiev
(Gallimard). Dominique Sigaud a reçu le grand prix
de littérature de la SGDL
pour toute son œuvre.
Par ARMELLE STEPIEN
Responsable de médiation culturelle et enseignante
A
rnaud Cathrine sait parler des autres, il sait les observer et les faire aimer. Dans Nos Vies romancées (Stock,
2011), il déclare sa flamme à des auteurs qui lui
sont chers, Carson McCullers ou Françoise Sagan,
et moi, lectrice, je les rencontre et elles deviennent presque comme
deux amies familières par le prisme du regard tendre et humain
d’Arnaud Cathrine.
Quel plus beau cadeau pourrait faire un écrivain que de vous permettre de pénétrer si intensément des écritures, des univers qui
l’ont lui-même construit? Le monde devient plus vaste. On se sent
moins seul. Alors, quand sort la saison 3 d’A la place du cœur, sans
avoir lu les deux précédentes et tout en sachant qu’elle s’adresse
plus particulièrement à des lecteurs adolescents, je cours, je
l’achète, je l’ouvre… Et m’immerge sans tarder dans l’univers de
Caumes, Esther, Niels, Rodolphe et les autres membres de cette
jeune tribu. C’est comme de retrouver non seulement des amis
mais aussi une part de sa jeunesse à travers leurs désirs d’absolu,
leurs quêtes d’amour, leurs premières fois.
Nous sommes en 2017. En pleine campagne électorale. Marine
Le Pen est au second tour de l’élection présidentielle. Caumes a
perdu Esther, son grand amour, à cause d’un livre qu’il vient de publier où il dévoile des détails intimes sur leur relation amoureuse.
Caumes connaît le succès. Caumes est perdu. Entouré par ses frères
de cœur et son éditeur, il avance dans la vie avec un certain désabusement jusqu’au jour où la nécessité du vote, qui est pour lui une
première fois, va l’obliger à se positionner, reprendre sa vie en main
et peut-être remettre son cœur à sa place.
La liberté est telle dans la forme et l’écriture si fluide que je lis le livre
d’une traite… avant d’aller courir acheter les saisons 1 & 2… Bref,
Arnaud Cathrine, une fois encore, a fait de moi une addict au plaisir
de lire et de partager cet enchantement. •
LUCIE PASTUREAU . HANSLUCAS
A haute
voix
ARNAUD CATHRINE A LA PLACE DU CŒUR. SAISON 3
Laffont «R», 290 pp., 16,50 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine du
18 au 24/05/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(0)
3
(2)
4
(3)
5
(4)
6
(5)
7
(7)
8 (10)
9
(5)
10 (53)
TITRE
Qui a tué mon père
Une fille comme elle
Un été avec Homère
Le Lambeau
La Jeune Fille et la nuit
La Disparition de Stephanie Mailer
Les Leçons du pouvoir
Couleurs de l’incendie
Le Suspendu de Conakry
Sang famille
En attendant d’avoir le plaisir de lire le nouveau roman
de Marc Levy, on peut s’intéresser au petit dépliant
que son éditeur a adressé aux journalistes et aux libraires.
«Attention», est-il écrit en gros caractères, «ce roman ne
contient aucun meurtre, aucune disparition, pas de scène
horrible, pas de serial killer, ni de moment d’effroi…» Puis:
«Mais», également en caractères gras, «des quiproquos
en série, de l’amitié, de la complicité, de l’amour et des
moments d’humanité qui vous réconcilient avec la vie.»
AUTEUR
Edouard Louis
Marc Levy
Sylvain Tesson
Philippe Lançon
Guillaume Musso
Joël Dicker
François Hollande
Pierre Lemaitre
Jean-Christophe Rufin
Michel Bussi
ÉDITEUR
Seuil
Laffont/Versilio
Equateurs
Gallimard
Calmann-Lévy
Fallois
Stock
Albin Michel
Flammarion
Presses de la Cité
Il ne contient aucun père alcoolique, pas de dossier en
attente à Pôle Emploi ou dans une unité de soins palliatifs,
aucune sonde stomacale, pas d’escarres, pas d’attentats
islamistes ni d’attentats à la pudeur, pas trace de viol
d’enfant, d’inceste ou de violence conjugale. Il n’y est pas
question d’Emmanuel Macron ni de François Hollande.
On n’est pas non plus dans une île grecque.
Pendant ce temps, Beauvoir en Pléiade n’a pas dit son
dernier mot. Elle est dix-septième de la liste. Cl.D.
SORTIE
03/05/2018
18/05/2018
19/04/2018
12/04/2018
24/04/2018
07/03/2018
11/04/2018
03/01/2018
28/03/2018
16/05/2018
VENTES
100
58
53
51
45
39
32
27
26
21
Source: Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
82454 titres différents. Entre
parenthèses, le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras: les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple: les ventes d’Une
fille comme elle représentent 58% de
celles de Qui a tué mon frère.
La 8e édition de Vox, festival urbain de lecture à voix
haute et de livres lus, se
tient à Montreuil (93100)
du 29 mai au 7 juin, avec
Marie Desplechin, Robert
Linhart, Hervé Le Tellier,
Jean Bernard Pouy
(www.festivalvox.com).
La Bibliothèque nationale
de France propose la 2e édition de «Bibliothèque parlante» les 26 et 27 mai avec
la lecture des Mémoires de
Maigret par les comédiens
du Français ou des lectures
dans le noir (www.bnf.fr).
Rendezvous
Roxanne Dunbar-Ortiz
présente la traduction de
sa Contre-histoire des
Etats-Unis (Wildproject)
samedi à 18 heures à
La Petite Egypte (35, rue
des Petits-Carreaux,
75002). Rencontre avec
Davide Cerullo et Ernest
Pignon-Ernest pour Visages de Scampia (Gallimard)
samedi à 18 heures à la Petite Lumière (14, rue Boulard, 75014). Hélène Cixous
parlera de Défions l’augure
(Galilée) à la Librairie des
Abbesses samedi à 16 heures (30, rue Yvonne-LeTac, 75018).
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46 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Bussi remuscle son ado
Refaçonnage d’un thriller
écrit «un peu vite»
Par EMMANUÈLE PEYRET
Ç
Sur les pas de la muse
Sylvain-Christian David sort
de l’oubli Fanny Zaessinger,
figure bohème du XIXe
Par JEAN-DIDIER WAGNEUR
C
ertains ont peut-être
aperçu récemment une
affiche représentant une
jeune femme en robe
noire, au sourire énigmatique, l’épaule
gauche dénudée, se détachant sur fond
d’or. Cette œuvre, qui annonçait l’exposition «L’art du pastel de Degas à Redon»
au Petit Palais, est signée Charles Léandre. La jeune femme est Fanny à laquelle
Sylvain-Christian David consacre moins
une biographie traditionnelle qu’une enquête. L’auteur est un spécialiste d’Isidore Lautréamont et d’Alfred Jarry. S’il
s’était déjà confronté à un oublié de la littérature en la personne de l’ami de Baudelaire Philoxène Boyer il s’est ici penché
sur une personnalité pleine de séduction
mais aussi de mystère, une égérie des milieux symbolistes sur laquelle on ne savait quasiment rien.
David a pris cette femme en filature,
comme un amoureux. Il est parti de quelques adresses, d’images et de témoignages, de romans à clés, parfois d’entrefilets
dans la presse et de comptes rendus de
spectacles. Il lui a fallu autant de patience que de chance pour arriver à faire
ce livre qui ne ressemble à aucun autre,
une biographie où la biographiée semble
tout faire pour brouiller les pistes.
Née au Creusot. La trajectoire de
Fanny Zaessinger est celle d’une jeune
fille à la beauté baudelairienne montée
à Paris pour fuir le destin qui lui était promis en naissant au Creusot en 1877 dans
une famille d’artisans. Elle s’installe à
Montmartre dans un perchoir très «vie de
bohème». Elle pose pour des peintres
comme Léandre, qui sera son amant,
avant de rejoindre le Théâtre de l’œuvre
du génial Lugné-Poe: elle jouera la Salomé d’Oscar Wilde. C’est l’époque des
«maîtresses d’esthètes» pour citer le ro-
man de Willy, de Jean Lorrain et des petites revues symbolistes autour de Verlaine
et de Mallarmé. Fanny a imposé son style
préraphaélite à la jeunesse (Fanny-lesbandeaux, Fanny-Botticelli), elle fascine
Jarry, Fargue, Pierre Louÿs, Jean de Tinan, Henri Albert, qui la considèrent
comme leur sœur. Si les documents manquaient à David pour décrire les années
parisiennes de Fanny, il a su restituer avec
bonheur et grande précision le contexte
littéraire, celui du demi-monde et des
modèles, les Vachalcades et les atmosphères du Courrier français, du Centaure
et du Mercure de France avec leurs comités de rédaction et les mardis de Rachilde.
a va être chaud
d’échapper à Michel Bussi, je te le
dis. Et d’une,
voilà que France 2 a lancé le
23 mai la série Maman a tort,
adaptée du roman éponyme de
l’auteur au million de ventes à
chaque fois qu’il bouge une
oreille, avec Pascal Elbé et Anne
Charrier, ce qui est une bonne
nouvelle parce qu’on les aime
bien. C’est l’histoire (parue en
2015) du petit garçon qui dit en
gros que sa mère n’est pas sa
mère. Histoires de famille, secrets, quête d’identité, qu’on va
retrouver dans la dernière livraison de Bussi, qui est en fait une
resucée de l’un de ses premiers
livres, Sang famille (jeu de mots,
Hector Malot, merci d’être attentifs), sorti en 2009.
Et pourquoi on le ressort ?
Grosse fatigue cette année ?
«Edité dans mon ancienne maison d’édition en Normandie, à
quelque 3 000 exemplaires, le
livre était épuisé depuis des années. Il se négociait très cher sur
Internet car il était introuvable», dit le prof dans Téléloisirs.
Qui l’a un peu réécrit, «des petites choses me gênaient un peu.
J’ai donc ajouté un personnage
féminin qui manquait à l’équilibre narratif, tout en conservant
le ton et le style frais et léger».
Frais et léger, ça fait envie
comme un rosé, non?
1 Qu’est-ce
Riche industriel.«Elle est nous et notre génération», a dit d’elle Ernest La Jeunesse dans la Revue blanche, autant dire
que Fanny n’y fut pas une figurante.
Comme ces obliques personnalités de la
littérature qui ont moins écrit qu’exercé
un étrange pouvoir, celui d’inspirer, elle
fut ce que l’on nomme une muse. L’incarnation d’un idéal. Fut-elle blonde ou
brune, on ne le sait même pas. Reste que
sa vie littéraire fut brève. Celle qui fut la
première femme à réciter du Rimbaud
dans les soirées poétiques disparaît en
1898 de la vie parisienne, avant de trouver
un inattendu Harar. Alors qu’on la croyait
dans un harem en Orient, c’est en Egypte
que David l’a retrouvée, mariée avec un
industriel allemand qui l’amène dans
l’Allemagne du IIIe Reich. David a épluché toutes les archives : la situation de
Fanny la mettait en danger, sa famille la
protégea et elle est morte à l’âge de 81 ans.
Etait-elle juive? on ne sait et l’enquête se
clôt sur un cénotaphe œcuménique. •
SYLVAIN-CHRISTIAN DAVID FANNY,
HISTOIRE DE FANNY ZAESSINGER,
QUI DISPARUT Le Sandre, 336 pp., 22 €.
qu’on mange ?
La question c’est plutôt où,
Michel Bussi, en juin 2017. PHOTO BALTEL. SIPA
Fanny, représentée par Charles Léandre qui fut son amant. PETIT PALAIS/ROGER-VIOLLET
POURQUOI ÇA MARCHE
parce que dans ce thriller-là, on
est dans un lieu imaginaire, et
plus du tout comme d’habitude
chez Bussi, dans un endroit réel,
Corse ou Réunion, par exemple.
Pourtant, «beaucoup de mes lecteurs apprécient d’apprendre
des choses sur des lieux réels.»
Ah oui, ça c’est vrai, on aime
trop apprendre des choses en lisant Bussi. «Quand j’ai commencé mes premiers livres, cette
idée d’inventer un endroit me
plaisait énormément.»
En sus, ça rappelle «un peu l’Ile
aux trésors de Robert Louis Stevenson» en toute modestie. Ecrit
«un peu vite à l’époque», ses
«scènes d’action péchaient par
mollesse, je les ai remusclées.
J’ai aussi ôté des effets de style
lourd, des tics de langage. Audelà, je tenais à la spontanéité
du manuscrit original, encore
plus ancien». On est prévenu.
2 Et quoi ?
Du Bussi, du qui se lit
comme un polar puisque c’en
est un, comme le dernier qu’on
avait eu l’honneur de chroniquer l’an dernier (oui c’est
comme Musso ou Levy, c’est un
par an et ça se vend, mais ça se
vend, c’est fou) de l’auteur, universitaire, professeur à l’université de Rouen, directeur
d’un laboratoire de recherche
au CNRS, spécialiste en cartographie électorale.
On la trouvait plutôt jolie s’inspirait de l’actu, l’immigration,
le drame des migrants, tout ça
que le monde il est moche, là
on part sur une note secret de
famille/père disparu peut-être
mort mais c’est pas sûr/ ado de
15 ans qui s’appelle Colin/ cherche la vérité familiale sur l’île
imaginée de Mornesey, avec
deux taulards en fuite.
3 Oui, mais quoi ?
Rien en fait, c’est plus laborieux qu’On la trouvait plutôt
jolie, on peine, même en mode
vacances au soleil près de sa piscine, à s’intéresser à cet ado en
mal de père qui va avoir une sacrée surprise, aux personnages
secondaires, au journaliste qui
s’appelle Delpech sans doute
parce que l’auteur aime la chanson française (ceux qui composent, pas ceux qui interprètent,
suis mon regard), les ados surdosés aux hormones, etc.
Nous conclurons avec une
phrase de Bussi en quatrième de
couverture: «Je vais de l’imaginaire au merveilleux. J’aime
construire au-delà de ma
réalité.» •
MICHEL BUSSI
SANG FAMILLE Presses
de la Cité, 495 pp., 21,90 €.
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. Le grand concours
des animateurs. Jeu.
Spécial bac. Présenté par
Carole Rousseau. 23h55.
Les experts. Série. Le jeune
homme et la mort. Perdre
la boule. Énigme à deux
inconnues.
20h55. Des mamans modèles.
Documentaire. Les premiers
pas. Apprendre les règles.
Devenir adulte. 23h15.
La fabuleuse histoire du singe
Cannelle. Documentaire.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
L’affaire Bettina Beau : Une
maîtresse de trop ? / L’éventreur du Yorkshire. 22h40.
Chroniques criminelles.
FRANCE 2
20h55. Les enfants de la télé.
Divertissement. Spéciale
années 90. 23h30. On n’est
pas couché. Divertissement.
Présenté par Laurent Ruquier.
FRANCE 3
20h55. Mongeville. Téléfilm.
Retour au Palais. Avec
Francis Perrin, Gaëlle Bona.
22h25. Mongeville. Téléfilm.
Un silence de mort.
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Thriller. Avec Clémence Poésy,
Stephen Campbell Moore.
22h20. Brimstone. Western.
Avec Guy Pearce, Dakota
Fanning.
ARTE
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Documentaire. Des géants
sous haute surveillance.
22h20. Comment cloner
un mammouth laineux ?.
Documentaire.
FRANCE 5
CSTAR
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Magazine. Week-end sur la
côte d’Albâtre. 22h20.
Échappées belles. Magazine.
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21h00. Storage Wars :
enchères surprises. Série.
4 épisodes. 23h00. Storage
Wars : enchères surprises.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
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trop tranquille. Téléfilm. Avec
Tom Selleck, Saul Rubinek.
22h35. Jesse Stone : en
l’absence de preuve. Téléfilm.
21h00. Le monsieur d’en face.
Téléfilm. Avec Yves Rénier,
Ingrid Chauvin. 22h30.
Coup de foudre à. Série.
Coup de foudre à Bora Bora Parties 1 & 2.
TMC
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Sous les balles. Le gratin
de New York. 22h50.
Daredevil. Série. 2 épisodes.
21h00. Rénovation Impossible. Documentaire. On a
un plan. Bord de mer. 22h35.
Rénovation impossible.
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Jeunesse. Mariage à tout prix.
Qui s’y frotte, s’y pique.
Bébé nem. Le monorail.
22h35. Les Simpson.
20h55. Victime de l’amour.
Téléfilm. Avec William R
Moses, Alexandra Paul. 22h50.
L’enfant inconnu. Téléfilm.
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. 22h35.
The Big Bang Theory. Série.
NUMÉRO 23
20h55. L’enfer des prisons.
Documentaire. Les femmes les
plus dangereuses. 22h00.
L’enfer des prisons.
M6
C8
LCP
21h00. Hawaii 5-0. Série.
Ahuwale Ka Nane Huna.
Kopi Wale No I Ka I’a A ‘Eu No
Ka Ilo. 22h50. Hawaii 5-0.
Série. Luapo’i. Pa’ani. Na Ki’i.
20h35. Football :
Real Madrid / Liverpool FC.
Sport. Finale de la Ligue des
champions. 23h00. Canal
Champion’s Club. Magazine.
20h30. Livres & vous....
Magazine. Présenté par Adèle
Van Reeth. 21h30. Terra
Terre. Magazine. 22h00.
Déshabillons-les. Magazine.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
TF1
FRANCE 4
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21h00. Star Wars - Le réveil
de la Force. Science-fiction.
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Boyega. 23h30. Esprits
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visage. Les témoins du secret.
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à Miami. Policier. Avec Colin
Farrell, Jamie Foxx.
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porteuses : prêts à tout pour
devenir parents. Documentaire. 22h40. Grossesses miracles : elles se battent pour
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Luchini, Gemma Arterton.
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petit lys d’amour.
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Inspecteur Barnaby. Téléfilm.
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Ajaccio. Sport. Barrages
Ligue 1 / Ligue 2. 23h10. Sport
reporter. Documentaire. En
cage, dans la tête des gardiens.
ARTE
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du monde.
M6
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Magazine. Changer de vie :
ces français qui réalisent leur
rêve ! - Épisode 1. 23h05.
Enquête exclusive. Magazine.
Enquête sur le monde extraordinaire des forains américains.
FRANCE 5
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duel au soleil. Documentaire.
21h40. L’avocat - Un fruit
qui fait sa loi. Documentaire.
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du KGB. Documentaire.
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qui assure. Pactes avec le
diable. 22h40. Lucifer. Série.
Au commencement.
PARIS PREMIÈRE
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Série. Dernier voyage. Les
cibles. 22h40. Les experts :
Miami. Série. 3 épisodes.
21h00. Pearl Harbor.
Guerre. Avec Ben Affleck,
Josh Hartnett. 00h15. Storage
Wars : enchères surprises.
W9
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Avec Charlotte de Turckheim,
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Les infidèles. Film.
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d’honneur. Téléfilm. La grotte.
Avec Corinne Touzet, Franck
Capillery. 22h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Lola Lola.
20h55. Les grandes histoires :
Le premier jour de la vie.
Documentaire. Un bébé
à la maison (épisode 5)
22h50. Les grandes histoires :
Le premier jour de la vie.
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Jackson Jr, Corey Hawkins.
23h25. À la recherche du
bonheur. Film.
C8
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21h00. The code. Thriller.
Avec Morgan Freeman. 23h10.
Human Bomb, prise d’otages
à la maternelle de Neuilly.
20h45. Journal d’une FIV.
Documentaire. Suivi d’un
débat. 22h30. La Ve, une
constitution sur mesure ?.
Petites annonces. Carnet
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CILA (Nantes)
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
GRAVAGNA
Légende du jour : Comment Tan Zhongyi parvient-elle à valoriser
son pion de plus après avoir joué 125 coups ?
Solution de la semaine dernière: Cd6 ! FxC, et l’ouverture de la diagonale du
Fb2 fait la différence.
S’EN
ĥ
ĢUNE?
ON
GRILLE
Directeur artistique
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adjoints
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Cécile Daumas (idées),
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Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
Tout le gratin des échecs mondiaux – Carlsen, Caruana,
Mamedyarov, Vachier-Lagrave, Anand, Aronian, Kariakine, Nakamura, Ding… – participera au fameux tournoi
d’échecs Norway Chess. Il se déroulera du 27 mai
au 8 juin 2018 à Stavanger, en Norvège. Un tournoi joué
en 9 rondes classiques mais qui aura la particularité de
débuter par un tournoi en parties rapides. Le vainqueur
de ce préambule aura le privilège de choisir son numéro
d’appariement. Quant au tournoi principal, il se jouera
en 9 rondes à la cadence de 100 minutes pour 40 coups,
puis 50 minutes pour 20 coups, et enfin 15 minutes pour
le reste de la partie, avec un incrément de 30 secondes
par coup seulement à partir du 61e coup. Ce qui promet
des parties de qualité. D’autant que la «règle de Sofia»
sera appliquée : il n’y aura
pas de proposition de nulle
par accord mutuel. On
pourra suivre les parties en
direct sur le site officiel :
http://norwaychess.no.
Les échecs ont une nouvelle reine, la Chinoise
Ju Wenjun a piqué sa couronne à sa compatriote,
Tan Zhongyi (5,5 à 4,5). •
www.liberation.fr
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CSTAR
20h50. La Bataille de
San Sebastian. Western. Avec
Anthony Quinn, Charles Bronson. 22h55. Le Trou normand.
Film.
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u 47
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Grille n°920
VERTICALEMENT
1. Comme peaux de bébés 2. Avant le départ ; Jura 3. De Dora l’explorateur ;
Avec lui, on met cordes sur table 4. Disque d’or ; 15 de France ; Le nombre
de sénateurs romains à la fin de la monarchie 5. Esprits du Nord ; Taré
6. Equipe d’Angleterre ; Jouer son va-tout 7. Harry qui vous veut du bien ;
On y joue Don Pasquale (Donizetti) dans quinze jours 8. On y associe plat,
écoute et chaise ; Il en tient une couche 9. Prêts à effectuer un rapport
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ABORIGÈNE. II. ULTIMATUM. III. TEES. FAIM.
IV. ÔTE. VALSE. V. CS. LOISIR. VI. BÂTS. BD. VII. TSUBA. PIE.
VIII. OTTO. RELU. IX. NEO. CENIS. X. ENIVRANTE. XI. STRESSÉES.
Verticalement 1. AUTOCHTONES. 2. BLETS. STENT. 3. ÔTÉE. BUTOIR.
4. RIS. LABO. VÉ. 5. IM. VOTA. CRS. 6. GAFAIS. RÉAS. 7. ÉTALS. PENNE.
8. NUISIBILITÉ. 9. EMMERDEUSES.
libemots@gmail.com
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Origine du papier : France
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
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La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
(030/
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Comme un chaton avec
une tête de baudroie II. Label
de Cadix ; Ce que donne
celui qui pêche à la ligne
III. Avant la mouche dans les
bois ; Entre mer et montagne
de sel IV. Château de la Loire ;
Centre inauguré V. Elle sépara
duché de Milan et république
de Venise ; Cap ver VI. Tout
le temps derrière sauf le
dimanche, devant ; Beigbeder
vous en dira des nouvelles
VII. Il vécut en Campanie ; Son
voisin n’est pas fou, mais après
quelques coups, peut le devenir VIII. Grande puissance
en VO ; Moine bouddhiste
IX. C’est ça X. Enlèvent une
tumeur XI. Blancs secs
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◗ SUDOKU 3676 MOYEN
Indicateur
d’eutrophisation :
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grilles d’hier
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Par
JACKY DURAND
Envoyé spécial en Bourgogne
Photos
MARC CELLIER
C’
est un peu
l’histoire
de
Cendrillon, la
souillon méprisée au coin de sa cheminée jusqu’à
une histoire de citrouille, de carrosse et de bal où elle perd l’une de
ses pompes après avoir fait flasher
le prince. Le prince fait le tour de
tous les Eram du royaume, histoire
de faire essayer la godasse. Jusqu’à
ce qu’il trouve pied à sa chaussure,
celui de Cendrillon. La suite, vous
la connaissez depuis que Cendrillon
a fait la une de Point de vue.
Eh bien, l’histoire de l’aligoté, c’est
un peu du même tabac comme
aurait pu l’écrire Vladimir Propp
(1895-1970) dans sa Morphologie du
conte. Voilà un cépage blanc à qui le
chardonnay fait méchamment de
l’ombre dans l’eldorado bourguignon. Quand on s’appelle cortoncharlemagne, montrachet, vougeot
et que l’on joue dans la cour des
grands crus, on a que faire de ce faquin d’aligoté et de sa piétaille d’appellations régionales Bourgogne aligoté. Allez, Cendrillon retourne à
ton lumpenprolétariat de la vinasse
tout juste bonne à se travestir dans
la crème de cassis et les mousseux.
Tout ça, c’est encore la faute d’un
curé. On ne dira jamais assez à quel
point la calotte a fait du mal au jaja
depuis qu’un hipster né sur la paille,
il y a 2 000 ans, affirmait changer
l’eau en vin. Mais bon, rapprochons-nous de l’ère du Coca-Cola et
du vin bleu – le pire est toujours
possible – pour faire ou refaire
connaissance avec le chanoine Kir
(1876-1968) qui participa largement
à faire pisser l’aligoté dans le cassis.
Il fut maire de Dijon et député de
Côte-d’Or, autant dire un roi parmi
les plus belles quilles du monde.
Pourtant, selon plusieurs lll
Au clos des Monts-Luisants, seul premier cru de Bourgogne produit avec de l’aligoté, le 11 mai.
Les Aligoteurs : Laurent
Aligoté
La revanche d’un blanc
Près de Dijon, l’association de vignerons les Aligoteurs promeut ce cépage
bourguignon longtemps méprisé parce que noyé dans l’anonymat du kir,
et démontre qu’il sait être à la hauteur s’il est bien mené.
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pour corriger son
n’a jamais bénéficié
acidité. Cachez
d’autant d’attention
CÔTEdonc cette vinasse
que ce bijou de charD’OR
HAUTEque l’on ne saurait
donnay. Il n’était
Dijon
SAÔNE
boire que dans les
pas valorisé, on
Marsannay
bouges où on s’acavait systématiqueJURA
croche au zinc jusment recours aux
Bouzeron
qu’à la dernière gorherbicides et à la
SAÔNEET-LOIRE
gée.
mécanisation pour
15 km
Pourtant, il vient de
obtenir des hauts
loin ce cépage bourrendements», expliguignon, issu d’un
que Sylvain Pataille.
croisement entre le
Ce viticulteur insgouais blanc et le
tallé à Marsannay, à
pinot noir. On le
une dizaine de kilomentionne dès le
mètres de Dijon, fait
XVIIe siècle. En ces
partie des «Aligotemps anciens, il riteurs», une associavalisait avec les
tion joliment nomchardonnay et pimée par des
not noir. «Avant la
vignerons bourguicrise du phylloxéra
gnons pour sauver
au XIXe siècle, l’alile soldat aligoté et
goté faisait jeu égal
démontrer que c’est
avec le chardonnay
un grand cépage
dans les vignes de
quand il est bien
corton-charlemamené. Ils n’ont pas
gne ou de montrabesoin de beaucoup
chet», affirme Eric
d’efforts pour vous
Vincent, ingénieur terroir et délimi- convaincre quand ils vous emmètation de l’Inao (Institut national de nent, par une fin d’après-midi indél’origine et de la qualité) dans le re- cise, dans les vieilles vignes d’alimarquable mémoire l’Aligoté, cé- goté des Monts-Luisants du
page modeste bourguignon d’Abby domaine Ponsot. L’endroit doit son
Kaufman(1). L’aligoté jouait dans la nom au fait qu’à l’automne, les
cour des grands, avant d’être relé- feuilles dorées des ceps de blanc
gué au rang de vin de soif du pau- semblent briller au milieu de la mer
vre. «Après la crise du phylloxéra, les rouge du pinot noir. Le clos des
vignerons avaient besoin d’argent. Monts-Luisants (en appellation moPlutôt que de replanter de l’aligoté, rey-saint-denis) propose le seul preils ont choisi le chardonnay qui mier cru de Bourgogne produit avec
donne rapidement des vins de qua- de l’aligoté.
lité, explique un viticulteur. L’aligoté a été condamné aux terrains «Pâte à modeler». On n’en finit
profonds et riches donnant des rai- pas de contempler les vieux ceps
sins qui ne mûrissaient plus, d’où sombres, taillés en gobelets, qui
des vins légers, acides, verts.» sont comme des serres de rapaces
Circonstance aggravante, la créa- pointées vers le ciel. William Ponsot
tion, en 1937, d’une appellation les a plantés en 1911 sur cette pente
Bourgogne aligoté «bien trop vaste, dominant la plaine des colzas. Une
floue et générique pour à la fois exception dans cette époque postmettre en exergue une idée du ter- phylloxéra où le chardonnay détrôroir et communiquer une image plus nait sur les terres nobles des covariée et précise de l’origine géogra- teaux l’aligoté condamné à dévaler
phique, analyse un article du maga- la pente pour être planté sur des terzine le Rouge & le Blanc de décem- res à patates qui ne lui convenaient
bre 2016 (2). Comme si le lien entre pas. «C’est un cépage fougueux qui
cépage et terre n’avait guère d’im- aime les terrains pauvres et les
portance dans ce dossier. Il faut tailles courtes. Il a besoin d’être
admettre que cette dénomination bridé et de vieillir pour donner le
semble avoir été dessinée pour meilleur de lui-même», explique
abreuver l’industrie du petit vin vert Alexandre Abel, directeur adjoint
et sans ambition, dont la fonction se du domaine Ponsot.
confond avec celui de la crème de Le 23 avril, les Aligoteurs tenaient
cassis…»
leur premier salon professionnel
De l’Yonne à la Saône-et-Loire en dans le parc de Boisrouge(3), le respassant par la Côte-d’Or, l’aligoté a taurant-chambres d’hôtes où Phisupporté sa mauvaise réputation à lippe Delacourcelle porte haut l’alila manière de la chanson de Geor- goté accompagnant sa passion pour
ges Brassens : «Je pass’ pour un je- les épices. Ce chef qui a travaillé
ne-sais-quoi. Je ne fais pourtant de plusieurs années chez Bernard
tort à personne, en suivant mon che- Loiseau a appris les goûts du monde
min de petit bonhomme.» En l’oc- en Asie au contact des cuisines chicurrence, il s’agissait plutôt d’un noise, malaise, japonaise, indienne.
cercle vicieux. «Ce cépage mal-aimé «L’aligoté est un vin vif, dit-il. Il s’ac-
FOOD/
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Fournier, Philippe Delacourcelle, Jerome Galeyrand et Sylvain Pataille.
lll sources, il n’a fait que prendre en marche le train du blanc-cassis initié par Henri Barabant (18741951), maire socialiste de Dijon de
1904 à 1908. A cette époque, on débouchait le champagne pour les
apéros municipaux qui coûtaient
bonbon à la ville. Pour limiter les
frais, Henri Barabant décida de servir un vin blanc, additionné de liqueur de cassis. Le chanoine Kir
multiplia les «blancs-cass» comme
le Très-Haut les pains, jusqu’à
donner son nom à ce cocktail bourguignon. Il a aussi laissé son nom à
un lac à l’entrée de Dijon, mais ça,
c’est pour les buveurs d’eau.
Le problème des mariages à deux,
c’est qu’il y en a toujours un qui tire
la couverture à soi. Et c’est la crème
de cassis qui fait la belle dans le kir.
A tel enseigne qu’en 1951, le
chanoine Kir autorisa le fabricant
dijonnais de crème de cassis LejayLagoute à utiliser son nom pour
faire la promotion du blanc-cassis.
Mais le curé étant œcuménique, il
accorda ensuite le même droit aux
autres liquoristes. D’où un interminable pataquès juridique jusqu’en 1992, quand la Cour de
cassation trancha en faveur de
Lejay-Lagoute.
Cercle vicieux. Et notre aligoté
dans tout cela ? Il fallait qu’il s’estime bien heureux d’endosser la
robe pourpre et sucrée du cassis
u 49
commode bien avec le végétal, les légumes comme le fenouil, les choux,
les navets, les radis…» Ce jour-là,
dans sa thébaïde plantée de noyers
noirs, de hêtres pourpres et d’autres
arbres majestueux, Philippe Delacourcelle avait cuisiné des aubergines sauce miso, des perles de pâtes
à la cendre de bambou et au gingembre, et des saucisses au cumin
«dont le goût légèrement anisé prolonge les arômes du vin».
Dans les histoires d’hommes et de
vins, il y a souvent des recoins intimes et magnifiques. Prenez Aubert
de Villaine, vigneron et cogérant du
domaine de la Romanée-Conti, l’un
des vins mythiques de la Bourgogne. En 1971, il achète avec son
épouse Pamela un domaine à Bouzeron, au nord de la côte chalonnaise où, depuis plus de quarantecinq ans, il sublime l’aligoté jusqu’à
lui offrir une appellation d’origine
contrôlée (AOC) Bouzeron en 1997.
«De ce long mariage avec l’aligoté,
j’ai appris que le rendement est essentiel. Il faut le maîtriser par le
matériel végétal mais aussi une
plantation en terrain maigre. Il suppose aussi un élevage différent de celui du chardonnay.»
En faisant déguster leurs vins, son
neveu Pierre de Benoist est intarissable sur l’aligoté: «C’est un cépage
qui relie la croûte terrestre à la voûte
céleste, il a un lien vertical avec le
terroir dont il révèle la mémoire.»
«C’est un super passeur de terroir,
confirme Sylvain Pataille. Peut-être
plus que les autres cépages car il est
construit sur le végétal et les amers
qui, comme en cuisine, vont révéler
les arômes. Les amers, c’est magique
mais ça ne supporte pas l’approximation.» Si les vignerons présents
se refusent (par pudeur ? par modestie?) à parler de «vins d’auteurs»
à propos de leurs aligotés,
le Rouge&le Blanc estime que ce cépage longtemps méprisé leur offre
aujourd’hui «un espace de liberté,
une sorte de pâte à modeler» à côté
du formatage du «grand» bourgogne blanc (le chardonnay).
André Robert, le patron du restaurant la Cagouille à Paris, vient de
goûter l’aligoté 2005 de Pablo
Chevrot, vigneron à Cheilly-lès-Maranges (Saône-et-Loire). «C’est un
très grand vin, tu le respires, tu le
ressens. L’aligoté passe encore pour
un cépage de seconde zone alors qu’il
y a des vignerons qui font des choses
extraordinaires.» Et à des prix raisonnables (à partir de 8-10 euros)
quand la Bourgogne est réputée vider votre porte-monnaie. •
(1) Diplôme universitaire Terroirs et Dégustation, promotion 2016-2017, université de Bourgogne.
(2) Numéro 123, 12 €.
(3) 4 bis, rue du Petit Paris, Flagey-Echézeaux (21).
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50 u
L’ANNÉE 68
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Jusqu’au 1er juin, Libération donne quotidiennement carte blanche à des
écrivains pour évoquer les événements, les souvenirs, l’héritage ou l’imaginaire
de chacun des jours de Mai.
Le 26 mai vu par Célia Houdart
«ON VA
À CHARLÉTY»
«Tu vois le moment où le peuple va chercher
Ivan? Il y a ce plan où Ivan regarde le peuple
de loin. Pour moi c’était ça, le peuple en
marche, étudiants et ouvriers confondus.»
Célia Houdart s’entretient avec son père,
Dominique Houdart, marionnettiste et
à l’époque jeune adhérent du PSU, qui était
au stade Charléty le 27 mai 1968.
DR
«J
Née en 1970,
Célia Houdart
est philosophe,
romancière,
metteure en scène
et auteure de
textes pour des
pièces sonores,
de la danse
et de l’opéra.
Dernier
ouvrage paru :
TOUT UN MONDE
LOINTAIN
POL, 2017.
e l’ai trouvée hier à la Foire de Paris sur un
stand tenu par un vieux Chinois», me dit
mon père en me montrant sa veste rouge à
col Mao. C’est un jour férié du mois de mai, nous
sommes assis, mon père et moi, à une petite table
ronde à la terrasse du Café des phares, place de la
Bastille. Nous nous y retrouvons régulièrement,
comme ça, pour se voir, pour parler. Mon père a souvent évoqué le mois de Mai 68 tel qu’il l’a vécu,
comme jeune metteur en scène de théâtre et membre
du non moins jeune PSU. J’avais le souvenir qu’il
était au stade Charléty le 27 mai. Je l’ai donc interrogé. «Je suis venu avec les copains du PSU. Pas tellement les gens de la profession, qui étaient plutôt à
l’Odéon. J’y étais moi aussi au début. Il faut imaginer,
Madeleine Renaud nous suppliant: “Mes enfants, ne
touchez pas aux costumes!” On a aussi occupé le théâtre Chaptal. A vrai dire, j’avais compris qu’il n’y avait
pas grand-chose à espérer de la profession politiquement. Je préférais être sur le terrain. Je venais de
monter une pièce de Luc de Goustine. Il l’avait écrite
à chaud. Cela s’appelait 10 mai 1968. On l’a tournée
dans les comités d’action un peu partout avec des étudiants, car les professionnels du théâtre étaient en
grève, il n’était pas question que des comédiens jouent.
Comme je faisais partie d’un comité d’action dans le
IIIe arrondissement de Paris, qui se réunissait souvent
à l’école des Arts appliqués, j’ai embarqué les étudiants dans l’aventure. Et puis, je venais de faire la
rencontre du Bread and Puppet de Peter Schumann,
dont toute la troupe habitait rue Saint-Jacques, dans
l’appartement de la fille de Brecht. On s’était vus chez
Gabriel Garran, au théâtre d’Aubervilliers, où j’étais
en stage. J’avais découvert leurs spectacles au festival
de Nancy. Comme je baragouinais l’anglais et que,
surtout, j’avais une camionnette, je les ai trimballés
dans les usines en grève pour qu’ils puissent jouer Fire,
un spectacle avec masques et marionnettes géantes,
qui dénonçait les atrocités de la guerre du Vietnam.
Un théâtre visuel, gestuel, chanté, avec très peu de
mots. J’étais leur accompagnateur, chauffeur, assistant. Napo, le technicien de Garran, avait trouvé une
combine, par le PC, je crois, pour me fournir de l’essence, parce qu’il fallait qu’on roule! Le soir en douce,
je me souviens, il me filait des bidons, on remplissait
le réservoir de ma camionnette. Cette aventure a été
très marquante pour moi, décisive même. L’équipe du
Bread and Puppet m’a offert à la fin une oriflamme
que j’ai gardée pieusement. Je l’ai encore dans mon
bureau.»
Quand avais-tu adhéré au PSU? «En 1968. Je ne sais
plus exactement la date. Les manifs, les réunions.
C’était une période d’une densité. Tu sais, parfois, tout
se brouille. J’ai l’impression d’avoir vécu tout cela en
même temps. Pour revenir au 27 mai, le rendez-vous
était en fin de journée après le protocole d’accord dit
de Grenelle, que rejetaient les ouvriers des grandes entreprises. On est partis des Gobelins. Il y avait un mot
d’ordre: “On va à Charlety”, et beaucoup de monde. Tu
as vu le film Ivan le terrible d’Eisenstein ?» Oui. «Tu
vois le moment où le peuple va chercher Ivan? Il y a ce
plan où Ivan regarde le peuple de loin. Pour moi c’était
ça, le peuple en marche, étudiants et ouvriers confondus, qui allait porter quelqu’un au pouvoir pour l’arracher aux mains du gaullisme dont on ne voulait plus.
On a traversé ce quartier aux abords de la Porte de
Gentilly. La rue de l’Amiral- Mouchez, le boulevard
Kellermann. C’était un peu mort, assez bourgeois. Les
gens devaient avoir la trouille. Rien à voir évidemment
avec le Quartier latin. Je crois en fait que les habitants
ne se rendaient pas bien compte de ce qui se passait.»
Les images de l’INA montrent les groupes courant
en brandissant des banderoles. Comme les parades
des équipes avant un meeting sportif. «Oui exactement, j’ai le souvenir d’une sorte de cavalcade. De
courses dans le stade. C’était très joyeux. Après on
s’est assis sur la pelouse au centre. On crevait de
chaud. On avait soif. Mais on avait l’habitude. On
avait passé tout le mois de mai dehors à marcher
dans Paris. C’était extrêmement joyeux. On blaguait.
C’était la fête. Il faisait très beau. Un temps un peu
comme aujourd’hui. La réussite de Mai 68 c’était
aussi le beau temps. On dormait très peu. Mais c’était
tellement exaltant.»
Tu étais là pour quoi? «Pour Mendès. J’avais beaucoup
d’admiration pour lui et pour Rocard. Au début, je ne
l’ai pas vu, mais on m’a dit qu’il était en tête de cortège.
J’étais venu avec l’espoir non seulement qu’il prenne
la parole mais qu’il se déclare candidat pour prendre
la tête d’un nouveau gouvernement. On a écouté le discours de Sauvageot: “Ce n’est qu’un début, continuons
le combat.” De Geismar. Puis celui de Rocard. Ensuite
on a vu qu’on tendait le micro à Mendès France. Et là
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Le meeting de Charléty, le 27 mai 1968.
PHOTO ÉLIE KAGAN. COLL. LA CONTEMPORAINE.
Mi-photographe mi-militant, Elie Kagan (1929-1999) est témoin
et acteur de Mai 1968. Au cœur des manifs et des révoltes étudiantes, des premières barricades artisanales de Denfert-Rochereau
au Quartier latin, aux luttes des travailleurs, il séquence ces émeutes du 29 mars au 30 mai et collecte les traces historiques de l’agitation des occupations de la Sorbonne au Théâtre de l’Odéon.
L’ensemble du fonds Elie Kagan est géré par la Contemporaine.
26 ET 27 MAI : DE GRENELLE À MENDÈS
rien. Il est resté muet.» Il n’a pas
voulu tout mélanger, c’est ça ?
C’était un meeting syndical.
«Oui, mais étant donné le contexte et la vacance du pouvoir
gaulliste, on rêvait d’un putsch
de la gauche, avec Mendès
France en tête. Il y avait une possibilité de prise de pouvoir qu’il a
écartée. On savait bien que tout
cela avait un côté coup d’Etat qui
n’était pas du tout son style, il
était trop démocrate et légaliste
pour cela. Mais on espérait quand même. Et cela a été
une grande déception. C’est François Mitterrand qui
a profité de tout cela, juste après, en proposant la formation d’un gouvernement provisoire de gestion.»
Et le ralliement de l’ORTF qui venait de se mettre en
grève, cela a été une étape importante ? «Je me rappelle surtout cette affiche sortie des ateliers se sérigraphie des Beaux-Arts, où l’on voyait le sigle de l’ORTF
avec des anneaux comme ceux des Jeux olympiques en
fils barbelés. A vrai dire, on écoutait surtout Europe 1.
Ta grand-mère suivait en pleurant les émeutes en direct sur Europe 1.»
Et la police? Les CRS? Vous étiez très surveillés? «Non
pas tellement. Ils étaient sur le côté. C’était la police
à l’ancienne, sans équipement particulier. Je ne les revois même plus dans l’enceinte du stade. Et pourtant,
c’était un peu le grand soir pour nous. On était exaspérés par Pompidou et de Gaulle. D’ailleurs, inspiré sans
doute par l’exemple du Bread
and Puppet, j’avais fait fabriquer
une grande marionnette par les
étudiants des Beaux-Arts. Un
personnage hybride, une sorte de
monstre fabriqué à partir de cageots, qui s’appelait “le Pompigaullidou”. Je l’avais emmené
aux manifestations. Il était l’objet de quolibets, d’insultes très
violentes. Cela a été une révélation pour moi. J’ai compris à
cette occasion la force symbolique
de l’objet, de la marionnette. C’était ça aussi Mai 68,
une expérience de théâtre de rue. Une ferveur nous
gagnait tous. Une créativité. Il y avait beaucoup d’invention formelle, plastique. On était dans la plus
grande utopie, mais on y croyait fortement. A la fin de
Mai 68 à Paris, quand j’ai senti que c’était la fin, que
c’était perdu, je suis parti à Prague.»
Est-ce que tu dialogues souvent encore avec le jeune
homme que tu étais à l’époque ? Es-tu encore en
contact avec lui? Est-ce que tu le consultes pour agir
aujourd’hui? «Je ne prends pas conseil auprès de lui,
mais j’essaie de rester dans la même ligne. J’ai vraiment découvert ma ligne à ce moment-là. Je me suis
forgé politiquement et artistiquement, surtout avec
l’utilisation de l’objet-signe. Et j’essaie de ne pas
déroger.»
CÉLIA HOUDART
«J’avais fait fabriquer
une grande
marionnette , un
personnage hybride,
une sorte de monstre
qui s’appelait
“le Pompigaullidou”.»
Lundi, le 28 mai vu par Luc Lang.
La France entière est suspendue aux négociations de Grenelle. Elles sont tout sauf faciles.
Outre des augmentations de salaire, la CGT demande l’abrogation des ordonnances de 1967 et
l’échelle mobile des salaires.
Pompidou ne peut pas tout lâcher, sauf à perdre son autorité.
Toute la journée, on discute discrètement. Pompidou concède
à la CFDT la section syndicale
d’entreprise, au grand dam du
patronat. Il voit ensuite Séguy et
Frachon. Il leur parle avec un
réalisme brutal, selon les mémoires de Séguy. De Gaulle et
moi, dit-il en substance, menons une politique étrangère indépendante d’ouverture à l’Est.
Mitterrand et Mendès sont atlantistes. Si nous tombons, les
Américains gagnent. Les syndicalistes se récrient en protestant de leur indépendance visà-vis du PCF et de Moscou. Mais
Pompidou espère que le message passera…
A la reprise, la CGT réitère ses
demandes. «Est-ce un
préalable ?», demande
Pompidou. «Non, discutons…»
La CFDT complique les choses
en dissertant sur la crise du
capitalisme et l’état de la
société. «Quels cons !», lâche
Séguy. A 20 h 15, la discussion
est bloquée. On va dîner. A cette
heure, Séguy pense qu’il faut
maintenir la pression et
conclure dans un ou deux jours.
Il le dit à Aimé Halbeher, chef
du syndicat chez Renault. «Pas
d’accord avant mardi», glisse-t-il
à un journaliste. A deux heures,
on apprend que l’Unef et la
CFDT ont convoqué un meeting
pour le lundi soir à Charléty.
Mendès y sera. L’opération
Mendès France, montée par le
PSU, prend corps. Est-ce le
déclic ? Peut-être. A 3 h 30,
Krasucki fait un large geste et
lance : «Bon, il faut en finir.»
Chirac et Séguy se parlent
encore en tête-à-tête. Il veut
bien payer les jours de grève à
50%, rendez-vous dans six mois
pour l’échelle mobile, débat au
Parlement sur les ordonnances.
Séguy acquiesce. On met en
place deux commissions.
Section syndicale, 7% sur les
salaires, puis 3% en octobre,
retraite améliorée, baisse du
ticket modérateur sur la Sécu,
etc. L’accord est fait mais pas
signé : il faut consulter la base.
A la sortie, vers 6 heures,
Pompidou demande à Séguy :
«-Pensez-vous que le travail va
reprendre rapidement ?
- Les travailleurs risquent de
trouver ces résultats
insuffisants.
- Cela dépend de la manière
dont vous les présenterez.
- Je ferai un compte rendu
objectif.»
Séguy monte en voiture pour se
rendre à Billancourt. Il va vers
une sévère déconvenue. Arrivé
chez Renault, il trouve des syndicalistes persuadés qu’il faut
maintenir la pression. Il trouve
surtout des ouvriers qui veulent
poursuivre la grève. «On n’a pas
fait tout ça pour 10%.» C’est la
phrase de l’heure. Séguy énumère les acquis et les refus.
A chaque refus, les ouvriers
huent et sifflent. On vote. L’accord est refusé. Dans la matinée, Citroën, Sud-Aviation, Rhodiacéta décident de continuer
le mouvement.
Alors commence le grand vertige. Si la CGT, malgré les concessions obtenues n’a pas faitreprendre le travail, c’est que tout
devient possible. Cette fois le
spectre de la révolution, ou à
tout le moins du changement
de régime, se matérialise dans
l’esprit des Français. Mitterrand
voit les dirigeants communistes, on discute d’une solution
pour l’après-gaullisme, sans
conclure. Mitterrand annonce
qu’il parlera le lendemain. Pendant ce temps, l’opération concurrente, montée par l’Unef, le
PSU et la CFDT, autour de Mendès France, prend un tour plus
précis. Le soir, une foule fiévreuse se réunit au stade Charléty, les discours enflammés se
succèdent. «La situation est révolutionnaire ! Tout est possible !» Arrive Mendès, conduit
par Kiejman et Rocard. Va-t-il
parler ? Mendès veut bien prendre la tête d’un gouvernement
de toute la gauche. Mais il refuse de s’avancer trop et se méfie surtout du maximalisme des
étudiants. «C’est une réunion
syndicale», dit-il. Il s’abstient de
prendre la parole. Mais pour
l’opinion, le message reste clair :
le régime tombe, la gauche va
lui succéder, avec Mendès à sa
tête.
LAURENT JOFFRIN
Précision. Une erreur s’est glissée dans ce
récit de Mai : en 1968, Alain Badiou n’est
pas membre d’une organisation maoïste (il
en fondera une plus tard). Il est membre du
PSU. Mille excuses pour cet impair.
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
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Intérieur nuit
Guy Cuevas Quarante ans après la création du Palace,
son DJ, aveugle et désargenté, revient sur ces années
musicalement et sexuellement folles.
S
ur sa chemise, il y a des centaines de notes de musique
imprimées noir sur blanc. Monsieur a le vêtement mélodieux. On lui fait remarquer et il en parle comme «hier»,
quand il voyait. Définitivement aveugle depuis six ans, Guy
Cuevas a gardé en tête le souvenir des croches et des vinyles
de sa vie de voyant, lorsqu’il endiablait les foules, perché dans
sa nacelle de DJ sur les hauteurs du Palace. Le club parisien
n’est plus. Il a révolutionné la fête à une
époque révolue (à la fin des années 70 et
au long des années 80) où elle se parait de
sexe débridé, d’excès de toutes sortes qui
flottaient partout dans l’air. Cette nuit-là a trépassé avec bon
nombre de ses troupes, emportées par le trop plein de drogues
et le fléau du sida. Les danseurs et les poseurs qui en firent les
belles heures étaient pourtant bien vivants, porteurs d’antivaleurs aujourd’hui décaties: vivre dans l’instant, se libérer
des contraintes, transgresser les règles.
D’autres ont dû en supporter les séquelles cruelles. L’après.
Les revivals incessants. Le «c’était mieux avant». Guy Cuevas,
72 ans, a des allures de survivant. Rescapé de cette ère no limit,
victime des lendemains qui déchantent, il a pourtant marqué
sa discipline en introduisant pour la première fois en France
des mélanges sonores improbables qui ont infusé la culture
DJ jusqu’à devenir un classique du genre. «Quand j’ai commencé à mixer, je mélangeais des opérettes cubaines, les Plaisirs démodés d’Aznavour, des chants d’oiseaux, What’s Going
On de Marvin Gaye, Marilyn Monroe, West Side Story… Ça a
plu.» Guy Cuevas a perdu la vue un peu, beaucoup, à cause
de ce Palace auquel sa vie est intrinsèquement liée. Le laser du club, gadget spectaculaire qui faisait virevolter des formes
éphémères sur le décor de la discothèque,
lui a brûlé la cornée nuit après nuit. Il l’a compris trop tard.
Sans canne, sans lunettes malgré son handicap, il se reconstruit enfin, de jour, après des années à l’abandon, sans ami
et sans le sou. De retour dans l’intra-muros parisien, il se remet à la musique (un album de morceaux ayant marqué son
parcours), travaille à un livre sur ses années fastes et les autres,
participe à l’élaboration d’un film réalisé par Thierry Ardisson.
Dans son studio du XVIe arrondissement obtenu grâce à l’entremise du styliste Kenzo Takada, il y a un filet de jazz qui sort
d’un petit transistor et une horloge forcément parlante. Incar-
LE PORTRAIT
ner un monde disparu le contraint depuis trente ans à raconter encore et encore l’histoire de ce Palace qui fascine toujours.
Ouvert en 1978 par Fabrice Emaer, avant que le fric ne gâche
la fête au lieu de la porter, le Palace fut une chimère nocturne,
un rêve de mélange (2 000 personnes chaque soir à son climax) avec une clientèle à multiples entrées, à diverses nationalités, faite de gays, de stars et de mondains pleins aux as,
de trousse-chemises bien lookés. On n’avait encore jamais vu
chose pareille à Paris, et pas que. A son meilleur, «le Palace
était la boîte la plus importante du monde, assure-t-il. Au-dessus du Studio 54 de New York. Elle était plus créative et raffinée. Au 54, tous les serveurs étaient d’une beauté dingue, mais
il y avait des fautes de goût, des go-go danseurs la bite à l’air.
On y croisait Diana Ross, Jack Nicholson, Liza Minnelli, Andy
Warhol. Mais il y avait aussi des gens mal habillés, du formica.
Au Palace, nous sommes allés beaucoup plus loin. Fabrice était
un esthète comparé à tous les limonadiers qui ne pensent qu’au
tiroir-caisse. Lui dormait quatre heures par jour, lisait, allait
à l’opéra, au théâtre. Il séduisait la clientèle.»
A force d’ouvrir ses portes, le Palace, installé dans un ancien
cinéma transformé en salle de spectacle, a été victime de son
succès, subissant au fil des eighties les dérives d’une faune
qui ne maîtrisait plus les
codes. A écouter Guy Cuevas,
la beaufitude aurait eu raison
29 août 1945
de l’esprit des lieux. Lui a obNaissance à La Havane
servé le lâchage des troupes
Janvier 1964 Départ
depuis le meilleur des postes
pour Paris
d’observation. «Les gens sont
1er mars 1978
très timides en France, ils ne
Ouverture du Palace
sont pas dans la jouissance ex2003 Installation
térieure. C’est un pays cérébral.
à Thiais
Passer de la musique, c’était un
2017 Retour à Paris
peu comme violer les gens.
Dans le monde entier, c’est la
mélodie qui prime, on prend son pied tout de suite, en chantant
sur une musique qui passe, en souriant à quelqu’un. Le Français, lui, a peur du ridicule.»
Ce monde entier, c’est Cuba, son premier pays. Il a grandi à
La Havane au moment charnière où le Líder máximo arrivait
au pouvoir. Issu d’une famille de la classe moyenne, il a,
comme de nombreux Cubains, vu son train de vie et l’horizon
se réduire à peau de chagrin sous le régime castriste. A 18 ans,
il quitte les lieux à la faveur d’un dîner de Noël passé chez une
amie actrice. «Il paraît qu’elle était l’une des nombreuses maîtresses de Castro. Ce soir-là, Fidel est arrivé avec deux vigiles
et un jambon en cadeau. J’ai osé lui dire que je voulais partir
tenter ma chance en France. J’aurais pu aller en prison. Un
mois plus tard, j’étais à Paris. J’ai fait des petits boulots et je
me suis rattrapé sur l’amour. J’ai pris conscience que j’avais
une sexualité. J’ai découvert que j’étais tout terrain, je baisais
avec des femmes, des hommes, et même à plusieurs à l’époque
du Palace. C’était un vrai baisodrome.»
Il a débuté au Nuage, un bar minuscule de Saint-Germain-desPrés. Grâce à Bernadette Laffont, il est repéré par Fabrice
Emaer qui l’engage au Sept, restaurant hors de prix au rez-dechaussée et club sélect en sous-sol. Il y fait ses gammes, joue
pour David Bowie, Grace Jones, Noureev, Francis Bacon, Paloma Picasso, Saint Laurent, Karl Lagerfeld. Puis vient le Palace. Puis vient la fin du Palace. Il a abandonné les platines
pour cause d’angoisse aiguë et de manque d’inspiration.
«Comme en amour, lorsque vous passez de la musique, aucune
monotonie ne doit s’installer. Il faut toujours trouver à décoiffer
la bourgeoise. Ça génère un grand stress. Je ne pouvais plus
supporter cette pression.» Il a poursuivi sa carrière en travaillant à l’organisation de la fête pour d’autres clubs, oubliables, où plus rien ne s’inventait. Avec la chute de ses revenus,
un monde s’est refermé sur lui, jusqu’à le contraindre à vivre
de longues années dans un hôtel misérable de Thiais (Val-deMarne), côté nationale 7. «En quatorze ans en banlieue, trois
personnes sont venues me voir de Paris. Je contemplais le plafond, je mordais un oreiller, comme disait Dalida.» Devenu
français après une longue lutte, refusant de voter par rancune,
il raconte sa vie en passant d’une image à une autre avec un
fort accent cubain et des décibels à vous réveiller un dortoir
sous Stilnox. «Mon handicap a quintuplé ma mémoire. Je me
souviens de tout: des visages, des tableaux, de ce que j’écoutais,
de la taille du lit de ma mère. Je vis dans ma tête.» Comme une
boîte qui renfermerait ses nuits dissolues. •
Par MARIE OTTAVI
Photo FRED KIHN
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Jacqueline Delubac (1907-1997). PHOTO LAURE ALBIN GUILLOT . ROGER-VIOLLET
Edwige Feuillère,
Michèle Morgan,
Danielle Darrieux…
Le journaliste
Henry-Jean Servat
publie un livre
d’entretiens
avec les grandes
actrices du siècle
dernier,
rencontrées pour
«Libération» dans
les années 80.
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SAMEDI 26 ET DIMANCHE 27 MAI 2018
«Immortelles»
du désir
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
EN LIBRAIRIE
JE VOUS PARLE
D’UN TEMPS…
Retour à Hollywood-sur-Seine.
Dans les années 30, le cinéma français, pionnier du muet, est bousculé
par l’irruption du parlant. Avec une
énergie fascinante, il se métamorphose en quelques années. Transformation des salles – 5 000 en France,
plus de 300 à Paris –, nouveaux
métiers comme dialoguistes ou musiciens, bouleversement des écritures,
essor des studios, restructuration de
la production : une industrie radicalement neuve voit le jour, qui assoit sa
domination sur le divertissement
populaire. C’est l’âge d’or de la
création, c’est l’apogée de la «qualité
française», c’est aussi le zénith de la
fréquentation, avec quelque 400 millions de spectateurs par an (contre
200 millions aujourd’hui). Cette renaissance qui s’épanouit autour
de 1936 (avec les adaptations théâtrales pleines de brio par Guitry ou Pagnol…) a ses ambassadrices, souvent
venues de la scène, qui incarnent
pour le public cet extraordinaire élan
artistique. Arletty, Danielle Darrieux,
Edwige Feuillère, Michèle Morgan,
Gaby Morlay ou Viviane Romance
sont les Garbo tricolores, les Rita
Hayworth hexagonales, les Marilyne
de Paris, servies par Marcel Carné,
René Clair, Jean Renoir, ou Claude
Autant-Lara. Henry-Jean Servat,
franc-tireur de Libé, fan de glamour,
les a toutes interrogées.
La Nouvelle Vague, qui a modernisé
cet art vénérable, pilonné joyeusement la «qualité française» et ouvert
une autre époque, n’a pas effacé le
souvenir de cette légende vif-argent.
Nulle pesanteur historique dans le
recueil de ces entretiens préfacé par
Gérard Lefort, nulle volonté démonstrative, ni détour par les troubles
méandres de la collaboration filmique
des années 40 dont Arletty est le symbole. Dans les stars, Servat voit surtout les femmes, qui s’épanchent, parfois un demi-siècle après, auprès de
ce passeur empathique, tout en glissant pudiquement sur certains errements politiques, largement documentés dans les histoires sérieuses du
cinéma. La légèreté est une valeur,
loin des pensums moralisants. Ces
stars pétillantes, drôles ou mélancoliques, sont les messagères d’un temps
révolu qui a néanmoins fait la légende
du cinéma. De ce panorama que les
esprits rigides pourraient juger désuet, souffle un vent frais et salutaire.
LAURENT JOFFRIN
Edwige Feuillère (1907-1998), vers 1935. PHOTO IMAGNO. ROGER-VIOLLET
Danielle Darrieux
«Les
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u III
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
(1917-2017), en mars 1935. PHOTO BORIS LIPNITZKI. ROGER-VIOLLET
Arletty (1898-1992) dans le Jour se lève de Marcel Carné (1969). PHOTO RUE DES ARCHIVES. DILTZ
ortelles»
œurs
Retour sur la vie des stars
des années 30 et 40.
Un «devoir de mémoire»,
ému et émouvant, destiné
à une génération qui les
a trop vite perdues de vue.
Par
HENRY-JEAN SERVAT
I
l n’y avait pas grand monde
pour faire le joli cœur ou la
queue leu leu, en gants beurre
frais, à cette époque, au beau
milieu des années 80, au portillon
de toutes ces dames ou demoiselles
qui avaient régné, en divines divas,
sur le cinéma hexagonal et même
international, lors de temps plus
anciens. Les affriolantes, affolantes
et folledingues créatures en question n’étaient plus, en effet, il y a
trente ou quarante ans, de petites
poulettes de l’année, et ce depuis
belle lurette. Elles avaient connu
des heures de gloire, maintenant
passées. Aussi les admirateurs et les
curieux ne se pressaient-ils point,
effectivement, pour venir en rangs
serrés tirer leur sonnette, voir leur
bobinette et faire choir leur chevillette. Disons-le carrément, à
propos de ces vraies vedettes des
premières décennies du siècle, per-
sonne ne cherchait plus à les mettre
au turbin ou en valeur, à leur
présenter ses hommages, à évoquer
leurs souvenirs ni, surtout, à recueillir leurs confidences les plus
secrètes, tant sur leur carrière que
sur leur vie, l’amour ou la mort.
Il y avait pourtant dans le lot du gratin de grande classe. Doré sur tranches et aussi sur tronches. Qui en
avait gros sur le cœur et à raconter.
Arletty, gueule d’atmosphère et
classe de gouaille, Annabella,
venant spécialement d’Hollywood
et plus grande star encore que la
précédente, Jacqueline Delubac
«Guitryfiée» à l’extrême, Edwige
Feuillèèèèèère et son allure de
grande-duchesse moldave, Alice
Sapritch et son air de matriochka
des rives du Bosphore d’où elle arrivait, les printanières et benjamines
Michèle Morgan et Danielle Darrieux, la seconde appelant la première, sa cadette de trois ans, «la
petite», toutes ces créatures, pour
n’en citer que quel- Suite page IV
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Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
EN LIBRAIRIE
Le portrait
de Jacqueline
Delubac paru
dans Libération
en 1985.
Suite de la page III
ques-unes,
avaient été parmi les plus grandes
vedettes du cinéma ou du théâtre
français. Et, d’elles toutes, ainsi que
de quelques autres, vraies gloires
d’une France, élégante et populaire,
qui charme, enchante et pétille, demeuraient de très beaux restes et
des souvenirs nostalgiques. A longueur de films, des décennies durant, par-delà les crises d’austérité,
les troubles politiques, les orages
fascistes, les périodes de guerre,
elles avaient rayonné sur un monde
d’images, d’artifices et de celluloïd
tout de noir et de blanc, à la fois en
femmes à la stature magnifique et
en interprètes aux talents grandioses. Sous leur nom et sur leur
minois, avaient été construits l’économie et le succès d’œuvres célébrissimes qui trônent désormais, et
pour toujours, sur les rayonnages
des cinémathèques ou dans les mémoires des cinéphiles.
DES IMAGES DE MISSEL
Au beau milieu des années 80,
donc, lorsque démarre cette histoire, il n’y avait pas d’Internet, pas
d’ordinateur, pas de DVD qui fussent entrés et dans les mœurs et
dans l’usage courant. Pour embellir
le souvenir des grandes réussites cinématographiques d’hier ou même
d’avant-hier, pour entretenir la
trace de ces chefs-d’œuvre des florissantes années 30 et des inquiétantes années 40, il n’y avait que
leurs interprètes pour en parler, et
plutôt bien que mal. Mais encore
fallait-il qu’elles fussent interrogées. Il n’y avait que ces actrices,
frémissantes et frissonnantes à
l’écran, mais muettes à la ville, pour
témoigner, pour (ne pas) raconter
par le menu des détails de tournage
et pour (ne pas) les restituer sinon
les resituer dans le contexte d’une
époque agitée. Qu’elles avaient sublimement enluminé, telles des
images de missel.
Teint de tubéreuse pâle, rouge aux
lèvres en accroche-cœur, chevelure
frisée au petit fer, colliers de perles
en sautoirs, robes de soie sauvage,
jouant les belles et les rebelles, elles
étaient entrées dans la légende sinon dans l’éternité, bien plus que
leurs partenaires mâles qui m’intéressaient nettement moins. Elles savaient tout et elles ne disaient pratiquement rien, parlaient peu et ne se
racontaient pas.
Il y a trente ans, pourtant, les vedettes féminines ne manquaient pas
d’histoires, petites et grandes, à
narrer par le menu. Stars du moment, elles ne dansaient pas qu’un
seul été. Elles s’installaient en haut
de l’affiche, y duraient et, souvent,
celles de demain étaient encore celles d’hier, à la différence des décennies qui allaient suivre. Les anges
passaient, les temps allaient changer. Mais, à l’époque, d’un film
lait dans les journaux et les magazines le récit de ses bonheurs. Aucune
n’occupait les studios de radio ou
les plateaux de télévision pour et s’y
répandre à foison sur ses ex-occupations professionnelles et livrer
ses états d’âme. Ces dames vivaient
avec leurs rêves et leurs légendes
sans rien transmettre à qui que ce
soit. J’en fus choqué et ému. Soudain, je découvrais que ces créatures qui avaient été tant en vogue
n’étaient plus à la mode, reléguées
à des années-lumière des goûts et
des plaisirs du moment.
«Au milieu
des années 80,
il n’y en avait que
pour les starlettes
du moment.
Oubliées,
elles n’intéressaient
plus personne,
alors qu’elles
avaient écrit
l’histoire
du cinéma.»
Henry-Jean Servat
l’autre, les vedettes restaient longtemps au goût du jour. Et elles
s’enracinaient dans l’imaginaire
collectif.
A toutes ces jolies pépées, couvertes
du tour de leur cou jusqu’au bout de
leurs orteils, drôles de pépettes qui
avaient montré le bout de leur nez
et fait entendre le son de leur gorge,
succédaient les mêmes, avant que
d’autres belles plantes ne fissent
leur apparition. Avec d’autres canons et d’autres mœurs. Les temps
allaient passer, les temps allaient
changer. Martine Carol, puis Françoise Arnoul puis Brigitte Bardot
allaient se dévoiler et montrer une
peau nue. Les actrices s’évanouissaient. Au loin. Elles gagnaient le
large, voguaient sur des mers d’indifférence et n’existaient plus que
sur les rives de l’oubli.
A chaque époque, c’était la même
chose. Mais l’idée de voir, ou plutôt
ne pas voir, de ne plus contempler
celles qui continuaient à habiter
ces chefs-d’œuvre en lesquels elles
brillaient tels des ostensoirs était
entrée dans l’usage du moment et
dans l’air du temps. Et cela m’agaçait profondément. Personne, ou
alors pratiquement personne,
n’avait l’idée, l’envie, la curiosité de
courir après ces filles de lumière et
de les faire s’épancher sur leurs activités artistiques. Leurs metteurs
en scène, souvent, se trouvaient au
centre d’analyses ou d’études, de
thèses ou d’ouvrages mais les interprètes, surtout féminines, vestiges
d’un passé lumineux, n’intéressaient pas grand monde.
Si Arletty, Annabella, Jacqueline
Delubac avaient, dans les années 80, disparu du paysage,
d’autres qui travaillaient encore
n’avaient pas l’occasion de rencontrer des journalistes. Certaines ne
voulaient, à aucun prix, ressusciter
les fantômes abandonnés de leur
jeunesse, les ombres des temps anciens dont elles s’étaient éloignées
et qui les avaient, belles et bien,
oubliées.
Je voulus donc, en ce beau milieu
des années 80, à la suite d’un déclic
que précise mon ouvrage les Immortelles, me lancer en une longue
quête et enquête qui avait, à la fois,
tout de nostalgique et rien de passéiste, tout de sacralisant et rien de
policier. Ce fut une aventure autour
du cinéma, comme peu d’autres me
ravirent, ce fut une sorte de recherche du temps à la fois éperdu et
perdu. De toutes ces créatures,
aucune n’avait écrit de livre ni publié le récit de sa vie. Aucune n’éta-
PARTIE DE PLAISIR
Dans leurs pas, je me suis senti investi d’un droit de suite et d’un devoir de mémoire. Il importait de
réussir à les retrouver, où qu’elles
fussent et quoiqu’elles y fissent. Ce
ne fut pas chose aisée que de remettre la main dessus, si j’ose dire, pour
certaines. Leur rendre ensuite justice et célébrer leur gloire fut un ravissement. Ce fut, en effet, une réjouissante partie de plaisir que de
pouvoir mener à bien pareille quête
et de faire œuvre d’histoire et travail
de mémoire, à partir d’émois, de
palpitations et de fanfreluches.
Raconter sur douze feuillets dactylographiés, et une page et demie de
journal imprimé, le destin fabuleux
de Gaby Morlay, pleureuse en chef
du cinéma français avec col
Claudine et mouchoir au poignet, je
n’ai pu le faire que par, avec et en
Libération. On l’a dit, au milieu des
années 80, personne n’écrivait une
ligne sur Gaby Morlay ou sur Odette
Joyeux ou sur Jacqueline Delubac.
Il n’y en avait que pour les starlettes
du moment. Personne n’en avait
simplement l’idée. Oubliées, elles
n’intéressaient plus personne, alors
qu’elles avaient écrit l’histoire du cinéma. Libération, grâce à Serge Daney, à Jean-Pierre Thibaudat et à
Gérard Lefort (que j’idolâtrais sans
le connaître) et à leurs petits camarades du service Cinéma, m’a ouvert
les pages d’un journal ancré dans
l’air de son temps. Du coup, toutes
ces charmantes créatures sont redevenues, heures exquises, les amies
familières, modernes, de générations qui les avaient perdues de vue.
Je tiens donc à leur exprimer mon
affection et mon admiration et à
souligner à quel point je demeure
honoré et enchanté d’avoir pu consigner ces instants de grâce dans Libération, devenu, par la force des
choses et la tendresse des sentiments, aussi bien un mausolée
fleuri qu’un cabinet de curiosités,
aussi bien un florilège d’extases
qu’un chant d’amour. •
LES IMMORTELS
de HENRY-JEAN SERVAT
Préface de Gérard Lefort
Editions Hors Collection
190 pp., 18,50 €.
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Журналы и газеты
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