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Libération - 02 06 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
SAMEDI 2 ET DIMANCHE 3 JUIN 2018
Images
Musique Livres
La photo abstraite Des youtubeurs
n’en fait
en quête
qu’à sa Tate
de tubes
PAGES27-34
PAGES 35-40
Emmanuel
Ruben, écrivain
des frontières
PAGES 41-48
www.liberation.fr
CheckNews
va au bout
des comptes
de campagne
En Espagne,
Sánchez fait
d’une motion
deux coups
Notre service de «factchecking» a répondu à vos questions après l’ouverture d’une enquête sur les comptes
du candidat Mélenchon lors de la
présidentielle 2017. PAGES 10-11
A la surprise générale, le leader socialiste a réussi à renverser le
conservateur Mariano Rajoy et à
doubler le favori Albert Rivera, chef
de Ciudadanos. PAGES 6-7
En 2050, il y aura
plus de plastique
que de poissons
dans l’océan. Pour
lutter contre ce fléau,
gouvernements et
consommateurs se
mobilisent. Samedi,
une opération contre
le suremballage est
organisée dans des
supermarchés
français.
PAGES 2-5
PLASTIQUE
LA POUBELLE
BLEUE
SAMEDI 2 ET DIMANCHE
3 JUIN 2018
Grand Sud, Centre Nord-Est, Grand
Ouest, Europe...
CAMILLE MCOUAT
Au large de l’île indonésienne de Sumbawa. PHOTO JUSTIN HOFMAN .SEALEGACY
Week-end
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
De nombreux pays ont pris des mesures contre le plastique : la France, le Royaume-Uni, le Kenya, l’Indonésie… PHOTO ROBERT BROOK. GETTY IMAGES. SCIENCE PHOTO LIBRARY. RF
Par
AUDE MASSIOT
U
n cachalot a été trouvé mort
en Espagne, avec dans l’estomac 29 kilos de plastiques
qui ont causé sa mort. Cette terrible
découverte, ce jour d’avril, révèle
l’état de pollution aux plastiques et
microplastiques généralisée des
océans, mers et cours d’eau de la
planète. D’après les Nations unies,
on y trouvera plus de plastiques que
de poissons en 2050.
Face à cette déferlante qui dévaste
les écosystèmes dont dépendent les
humains, une mobilisation mondiale grandit depuis deux ans. Samedi, le mouvement Plastic Attack
s’exporte en France. Des centaines
de «consommacteurs» vont faire
leurs courses dans des supermarchés et laisser à l’entrée tous les emballages plastiques non nécessaires.
Lundi, la Commission européenne
a annoncé l’interdiction prochaine
des cotons-tiges, des couverts, des
assiettes, des pailles, des touillettes
et des tiges pour ballons en plastique. Cette annonce développe la
Stratégie sur les matières plastiques, présentée le 16 janvier par la
Commission. Un calendrier qui ne
tient pas au hasard. Deux semaines
plus tôt, la Chine fermait ses portes
à une partie des détritus que lui envoie le monde entier pour être recyclés. Ne laissant, pour beaucoup de
pays, pas d’autre choix que de diminuer leur production de déchets,
faute de capacités de gestion pour
leurs propres rejets plastiques.
100 % D’EMBALLAGES
RECYCLABLES EN 2025
La France a pris les devants. Après
l’interdiction des sacs plastiques
non recyclables en 2017, la loi
prévoit la fin des gobelets, tasses et
assiettes non compostables et des
cotons-tiges, en 2020. Le gouverne-
LE PLASTIQUE
ENTRE EN DÉTOX
RÉCIT
Alors que des militants organisent ce samedi
des actions dans les supermarchés, la France va
interdire cotons-tiges et autres gobelets en 2020.
Dans le monde, les initiatives se multiplient.
ment se fixe aussi un objectif
de 100% d’emballages recyclables
d’ici à 2025. La France n’est pas la
seule à réagir. L’Indonésie s’est
engagée à réduire ses déchets plastiques de 70% d’ici à 2030. Le Kenya,
la Jordanie, Madagascar, le Chili
vont bannir les sacs plastiques à
usage unique. Pour protéger leurs
tortues, les îles Galápagos vont prohiber les pailles, les bouteilles et les
sacs à partir du 21 août. Au Royaume-Uni, Theresa May a promis,
le 10 janvier, l’élimination de tous
les plastiques «évitables» d’ici à 2042
et envisage d’établir une forte taxe
sur les plastiques non recyclables.
«Les politiques publiques de réduction du plastique sont l’option la
plus efficace pour diminuer la pollution, assure Lia Colabello de Plastic
Pollution Solutions, une entreprise
de conseils spécialisée sur le sujet.
Elles répondent aux préoccupations
croissantes des citoyens et poussent
les entreprises à agir dans la bonne
direction.» Dans le secteur privé, le
consortium NextWave, qui comprend la multinationale de l’informatique Dell, espère éviter à plus
de 1,3 million de kilos de plastiques
de finir dans les océans dans les
cinq ans à venir, en privilégiant
les plastiques recyclés et biodégra-
dables. La chaîne de supermarchés
britannique Iceland s’est engagée,
en janvier, à éliminer tous les emballages plastiques de sa marque
d’ici cinq ans, et met en place des
consignes pour les bouteilles en
plastique.
«Les entreprises devraient acheter
plus de plastique recyclé, même
quand le prix du pétrole est bas,
poursuit Lia Colabello. On estime
qu’il devient compétitif face au neuf
au-dessus de 65 dollars le baril de
pétrole.» Pour la spécialiste de la
pollution marine, les industriels
doivent investir davantage dans la
recherche d’un plastique dégra-
dable dans les océans, ce qui n’est
pas le cas des matériaux dits biodégradables. L’entreprise californienne Full Cycle Bioplastics aurait
déniché ce graal. Leur Polyhydroxyalkanoate est produit par une
bactérie à partir de déchets organiques. Il serait compostable, dégradable dans les océans et «compétitif
économiquement avec les alternatives fossiles», dit-elle.
«DES MOYENS D’ENVOYER
DES SIGNAUX FORTS»
Parmi les initiatives de la société civile, la très médiatisée «barrière
flottante» qui nettoie les océans du
jeune Néerlandais Boyan Slat devrait être lancée cette année. Cette
technologie permettrait de capturer
des plastiques d’à peine un centimètre et pourrait débarrasser d’ici
cinq ans la moitié du continent de
plastique dans le Pacifique qui
s’étend sur 1,6 million de kilomètres
carrés. Dans la même lignée, le catamaran Plastic Odyssey s’apprête à
partir pour un tour du monde de
trois ans grâce à du carburant entièrement conçu avec des déchets
plastiques.
Toutes ces solutions ont émergé
grâce à une prise de conscience citoyenne mondiale dont l’expansion
du mouvement sans déchet (lire
page 5) est le symbole. «Nous devons tous agir personnellement un
peu plus contre ce problème, appelle
Valeria Merino, vice-présidente du
Earth Day, dédié cette année à la
pollution plastique. Les consommateurs ont les moyens d’envoyer
des signaux forts aux industriels qui
ont alors une capacité d’adaptation
très rapide.» En France, l’association Cantine sans plastique interpelle ainsi les pouvoirs publics sur
les dangers pour la santé des enfants que représente l’omniprésence des plastiques dans la restauration scolaire. •
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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Les dix déchets plastiques les plus ramassés
en milieu marin dans le monde en 2017
400
lors des collectes de l'association Surfrider
350
45 864
26 543
24 407
Mégots
de cigarette
Fragments
de plastique
2,5-50 cm
Bouteilles
(boissons)
jusqu’à 1,5L
15 590
13 904
13 641
Emballages
alimentaires
Fragments
de polystyrène
2,5-50 cm
Sacs plastiques
et fragments
11 592
10 103
Pêche : filets,
cordes, lignes,
hameçons...
Bouchons
de bouteille
La France obligée
de se mêler
de ses déchets
La décision de Pékin de
ne plus accepter tous les
plastiques émis par le reste
du monde pousse
les industriels français
à investir dans le recyclage.
300
E
t si le refus chinois d’importer une
bonne partie de nos déchets, qu’il
s’agisse de papiers-cartons ou de plastiques, était une aubaine, l’occasion, enfin,
de mieux les recycler en France et de réduire
leur volume? A court terme, certes, la décision de Pékin, annoncée en juillet 2017 et
concrétisée cette année, bouscule les recycleurs hexagonaux (pour ne parler que du
plastique, ils en ont exporté 98000 tonnes en
Chine en 2016). Désormais, ce pays importe
moins de déchets, et les veut de meilleure
qualité. Seules les chutes industrielles
(comme les emballages de palettes) sont acceptées. Les plastiques issus des ménages
sont refusés. Par exemple, pour le PET (utilisé dans les bouteilles d’eau), ne sont acceptés que des granulés lavés et livrés par couleurs homogènes. Conséquence: les volumes
envoyés en Chine se sont écroulés.
Que faire de toutes ces matières recyclables
déclarées non grata par Pékin? Difficile de
les écouler ailleurs. La capacité des autres
usines mondiales n’est pas encore en mesure de prendre le relais. Les stocks s’amoncellent chez nous. «A court terme, cela a fragilisé la filière de recyclage européenne et fait
baisser les prix des matières premières secondaires: les films plastiques qui entouraient
les palettes ou les packs d’eau, par exemple,
sont passés de 250 à 170 euros la tonne en
trois mois. Nous sommes revenus à 200 euros
la tonne», explique Jean-Marc Boursier, directeur général adjoint de Suez en charge de
l’activité recyclage et valorisation en Europe.
250
7 201
Cotons-tiges
200
5 466
Bâtons
de sucettes
150
Production de plastique primaire
en millions de tonnes
Autres
Textiles
100
Machines industrielles
Produits de consommation courante
Produits électriques et électroniques
Bâtiments et constructions
Transports
Emballages
50
Relocalisation. Les recycleurs commen-
0
1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010 2015
Une pollution plastique concentrée par les courants marins :
l'exemple du Pacifique
Pékin
CHINE
ÉTATS-UNIS
JAPON
Los Angeles
Tokyo
Océan Pacifique
HAWAÏ
(ÉTATS-UNIS)
MEXIQUE
Equateur
1 000 km
Concentration de plastique par km2
100 kg
10 kg
Plastique
Tahitidéversé par les grands bassins
POLYNÉSIE
fluviaux,
en milliers de tonnes par an
AUSTRALIE
1 à 13
FRANÇAISE
14 à 28
Plus de 28
Infographie : Clara Dealberto, Dario Ingiusto, Christophe Pinto
Source : L. Lebreton et alii, Evidence that the Great Pacific Garbage Patch is rapidly accumulating plastic, Scientific Reports, 2018 ;
National Geographic ; Surfrider, Bilan environnemental des initiatives océanes 2017 ; R. Geyer, J. R. Jambeck, K. L. Law, Production,
use and fate of all plastics ever made
u 3
cent à s’adapter. Premier impératif: améliorer la qualité du tri des plastiques (jusqu’au
stade de granulés) en France. Chez Paprec,
le «numéro 1 français du recyclage», on a
pris les devants. «Nous avons dédié une de
nos usines, à La Neuve-Lyre en Normandie,
au lavage et au surtri de films plastiques.
Nous n’avons pas le choix: c’est soit cela, pour
pouvoir continuer à exporter nos matières
premières en Chine, soit l’incinération», explique Sébastien Petithuguenin, le DG du
groupe. Quant à créer des usines en France,
ce que le groupe n’a pas encore décidé tant
que l’incertitude demeure sur la relocalisation de cette activité (Europe de l’Ouest, centrale –où la Chine a commencé à implanter
des usines– ou Asie du Sud-Est), «cela prendrait dix-huit à vingt-quatre mois minimum». Cela dit, ajoute le DG de Paprec, en
imposant une forte montée en gamme des
matières premières issues du recyclage, «la
décision chinoise représente une opportunité
pour les entreprises capables d’investir et de
les fournir, c’est le cas pour nous».
Les recycleurs français espèrent aussi, au
passage, s’offrir de nouveaux débouchés en
Europe. Les industriels européens rechignent pour l’instant à utiliser du plastique
recyclé dans leurs produits. Celui-ci souffre
des faibles cours du pétrole qui rendent plus
rentable l’utilisation de plastique vierge.
«Une tonne de PET vierge coûte environ
1 250 euros en ce moment, prix à peu près
équivalent à la tonne de plastique recyclé,
dont les coûts de production sont relativement fixes (collecte, tri et recyclage). Cela ne
nous aide pas, d’autant qu’il subsiste des réticences, une certaine défiance face aux matériaux recyclés», déplore Jean-Marc Boursier.
Qui insiste sur les efforts en recherche-développement. Pour le PET, le polyéthylène
haute densité (bouteilles de shampooing),
le polyéthylène basse densité (films plastiques) et le polypropylène (pare-chocs automobiles), «nous sommes en train de résoudre
l’équation technique», assure-t-il.
Shampooing. Le recyclage du polystyrène, en revanche, n’est pas encore au point.
Le responsable de Suez remarque que certains industriels «s’engagent». Et de citer
L’Oréal, Unilever, Danone, Renault ou Procter&Gamble, avec lesquels le groupe a noué
des partenariats pour intégrer par exemple
du plastique recyclé aux bouteilles de shampooing. Mais pour que le marché français et
européen des plastiques recyclés décolle,
Jean-Marc Boursier juge nécessaire que les
industriels privilégient l’ecodesign (des plastiques facilement recyclables) ou que les
consommateurs puissent choisir des produits recyclés (en clarifiant l’écolabel
aujourd’hui abscons). «Il faut aussi et surtout
que les pouvoirs publics poussent les industriels à inclure du plastique recyclé dans les
emballages. La Californie a imposé 25% de
matériaux recyclés dans les bouteilles en plastique, et ça marche», dit-il. La France n’en est
pas là. Même si l’exécutif, qui a présenté fin
avril sa «feuille de route pour l’économie circulaire», demande aux industriels d’incorporer plus de matières recyclées dans leurs
nouveaux produits d’ici à la fin de l’année.
«Pour que les lignes bougent réellement, il
faudrait un taux d’incorporation obligatoire
de matières premières issues du recyclage,
de l’ordre de 10 à 15% par exemple», estime
Sébastien Ricard, directeur du développement durable chez Paprec.
Les recycleurs préconisent aussi de donner
un prix au carbone assez incitatif. «Une
tonne de plastique recyclé, c’est 1,6 tonne de
CO2 évités, cinq barils de pétrole économisés
et une division par dix de l’utilisation d’énergie», rappelle Jean-Marc Boursier. Comme
ses confrères, il se dit «optimiste» pour le
moyen ou long terme et voit dans la décision
chinoise «l’occasion de créer enfin une industrie des matières premières recyclées en
France, vertueuse pour le climat, la balance
commerciale –en réduisant les importations
de matières premières – et l’emploi». Selon
le ministère de la Transition écologique,
recycler une tonne de déchets génère trente
fois plus d’emplois que de les mettre en décharge. Recycler en France plutôt qu’ailleurs
permettrait donc de relocaliser ces jobs.
Reste une évidence : pour ne pas crouler
sous nos déchets, la solution consiste avant
tout d’éviter d’en produire.
CORALIE SCHAUB
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Au Vietnam,
les champs
recyclés en
ateliers pollués
A Minh Khai, les
villageois transforment,
sous les émanations
toxiques, des tonnes
de déchets plastiques.
dans une seconde extrudeuse pour
produire de longs spaghettis qui
sont refroidis dans de grands bacs
d’eau avant d’être découpés en granulés et stockés dans des sacs. Ils
seront revendus pour refabriquer
des poches et des films.
a portière s’ouvre et l’odeur Lindh supervise ces opérations en
âcre saute au nez et à la patronne vigilante. Sous le hangar,
gorge. Le mal de tête viendra six personnes travaillent d’arrachevite. Et ça fait sourire Lindh (1). pied ce chaud matin de la fin mai.
«C’est parce que vous n’êtes pas ha- Les unes sur des tabourets ou à
bitué. Nous, y compris mes trois en- même le ciment pour trier les défants, nous allons très bien», évacue chets, les autres debout au pied des
la jeune femme. Les pieds dans les machines ou au milieu des colis.
sacs plastiques, les
Pour seule protection, ils armains dans un
borent des masques de
CHINE
plat de poulet
papier et des chaHanoi
qu’elle désosse,
peaux,
très
Lindh prépare
rarement des
LAOS
le repas du midi
gants. Pas de sysMinh Khai
à deux mètres
tème de filtrage
Mer
de Chine
de ses machide l’air, de l’eau
méridionale
THAÏLANDE
nes.
ou
du bruit. Pas
VIETNAM
CAMBODGE
C’est l’heure de
de séparation
la pause dans ce
entre les ateliers
Golfe de
Thaïlande
suffocant hangar
et pas plus de colde tôle et de toile nilecteurs des liquides
200 km
ché au cœur de
pollués. Seuls trois venMinh Khai, village d’envitilateurs brassent les varon 1000 familles immergées dans peurs de la fusion et la chaleur de la
le recyclage du plastique à une saison qui s’accumulent sous les tôvingtaine de kilomètres à l’est de les ondulées. Chargées en déterHanoi. Là, au milieu d’un lacis de gents et en miettes de polyéthylène,
ruelles poussiéreuses, derrière des les eaux usées s’échappent dans une
murs en parpaings et des portails en rigole qui vient grossir un petit
fer, des milliers de personnes s’af- torrent courant vers la rivière.
fairent dans les vapeurs de polyéthylène fondu et les émanations de PATATES DOUCES
lessive et de soude caustique.
Bandana rouge et vert sur la tête,
Minh Khai est une ruche dédiée au pommettes hautes et prunelles
plastique dans l’ombre de la natio- rieuses, la trentenaire Lindh aborde
nale 5. Un concentré de pollution l’ampleur de la pollution sur le verimportée et exportée, un condensé sant optimiste. «Oui, c’est pollué.
de l’emprise des polyéthylènes dans Mais tout ce que nous faisons est nénos vies quotidiennes. La route d’ac- cessaire. S’il n’y avait pas ce village
cès au village est coiffée d’une large qui fait beaucoup pour le recyclage,
bannière en lettres rouges: «Bienve- tout ce que vous voyez là serait dans
nue à Minh Khai». Dessous, des bal- l’océan», assure la jeune patronne
lots ventrus, des monceaux cras- en épluchant un concombre.
seux de toiles et de films plastiques Chaque année, plus de 8 millions de
jonchent les bas-côtés entre des tonnes de plastique finissent dans
conteneurs et des camions qui dé- les mers du globe. Et le Vietnam,
chargent parfois à ciel ouvert. Cha- aux côtés de la Chine, l’Indonésie,
que maison, chaque cour abrite des les Philippines et la Thaïlande, est
ateliers de fortune, des machines à l’un des pires pollueurs en la mabout de souffle, des monticules de tière. Minh Khai n’est pourtant pas
sacs charriés par des triporteurs pé- un parangon d’efficacité. En 2003,
taradants ou des petites mains si le village a été classé par les autorimal protégées des polluants.
tés comme l’un des 439 sites vietnaLindh est l’une d’elles. Il y a dix mi- miens responsables d’une grave
nutes, elle trônait sur un escabeau pollution. Lindh avait lancé depuis
pour enfourner des pelletées de co- deux ans sa petite entreprise et
peaux de plastique tout juste broyés amorcé une petite révolution. Sa
et lavés dans son extrudeuse, cette belle-famille, qui possédait 700m2
machine fabriquant un magma par de terres agricoles, avait dû vendre
fusion. Puis, la pâte est engouffrée 90% de sa superficie à l’entreprise
L
ng
ko
Mé
ANIE
BIRM
A Minh Khai, le plastique vient du monde entier. En 2003, le village a été classé par les autorités comme
«Nous n’avons
pas eu d’autre
choix que
d’abandonner nos
cultures pour
gagner notre vie.»
Lindh habitante de Minh Khai
d’Etat, la Corporation 319, spécialisée dans le plastique. «Nous nous
sommes mis aussi au recyclage, nous
n’avons pas eu d’autre choix que
d’abandonner nos cultures pour
gagner nos vies», se souvient Lindh.
Longtemps, Minh Khai a été
surnommé «Khoai», le village des
patates douces. De l’histoire an-
cienne. Dès les années 90, les agriculteurs se sont métamorphosés
en recycleurs, collectant, lavant,
découpant, fondant des sacs et
des films plastiques pour fabriquer
des granulés.
UNE MARGE MINIME
Minh Khai s’est donc lancé dans la
ruée vers le plastique. Il vient du
Vietnam et de toute la planète. Les
quantités ont même augmenté depuis un an quand la Chine a commencé à dire qu’elle allait fermer ses
portes au recyclage des déchets des
pays riches, avant de l’interdire
pour de bon en janvier. Avec la
Thaïlande et la Malaisie, le Vietnam
a récupéré une large partie des
stocks. «Minh Khai reçoit entre 600
et 700 tonnes de plastique à recycler
par jour, l’essentiel vient de Chine»,
assure un homme qui se présente
comme un «officiel» du village.
Lindh acquiesce. Elle est en contact
régulier avec un «courtier chinois»
qui, tous les mois, vient lui revendre
trois conteneurs de 17 à 25 tonnes de
plastique. Celui-ci vient du Japon,
des Etats-Unis et d’Allemagne,
comme le révèlent les étiquettes
en papier que les employés retirent
des emballages. Chaque jour, la
petite entreprise de Lindh recycle 1,5 tonne. Elle achète le kilo sale
à 15 000 dongs en moyenne
(0,56 euro) pour revendre un kilo de
granule à 18500 dongs. «On est des
milliers à vivre comme ça», résume
Lindh quand on lui fait remarquer
que la marge est minime.
Elle ferait presque partie des privilégiés. Dans une autre ruelle de
Minh Khai, une femme craintive de
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u 5
Une semaine
sans plastique,
c’est pas si tragique
Adieu textiles synthétiques,
spaghettis, gel douche, lait en
bouteille… Passer aux travaux
pratiques requiert un solide
sens de l’organisation.
tête déconfite, il comprend que ce n’était pas
ma préoccupation… En plus, j’ai oublié d’apporter mes couverts. Un peu honteuse, j’emprunte une fourchette en plastique à une collègue. Ma tentative du jour est donc un échec.
L
Dans le premier placard ouvert, deux rangées
de gobelets jetables. Plus loin, une collection
de verres réutilisables peu réutilisés. Je fais
ma sélection de matières plastiques à remplacer: une dizaine de boîtes hermétiques (il en
existe en verre ou en acier), deux planches à
découper (revenir au bois), une passoire et
des moules à gâteau en silicone (l’acier fait
aussi très bien l’affaire). Tout est en bon état.
Donc je ne rachète rien dans l’immédiat et me
promets de ne plus investir dans du film alimentaire. Mes bocaux et pots de confiture
remplis d’aliments achetés au détail sont en
bonne place. Entre midi et deux, je me suis
encore entêtée avec le «à emporter». Mais
cette fois-ci, c’est gagné: un sandwich toasté
sur une barquette en carton.
e clavier sur lequel j’écris, mes lunettes,
l’écran, mon téléphone et ses écouteurs, mon stylo… Ma vie est prise dans
le plastique. Comment m’en débarrasser? Il
faut du temps pour anticiper, investir, tester,
échouer… J’y suis donc allée progressivement : en ajoutant une difficulté par jour.
Lundi Casse-tête à la supérette
l’un des 439 sites vietnamiens responsables d’une grave pollution. PHOTO TRANG BUI
parler à la presse raconte à bas mots
qu’elle ne revend son kilo de plastique recyclé qu’à «13 000 dongs en
moyenne». Puis elle s’éclipse. «Les
autorités ne veulent pas que l’on
parle de la pollution.» Pourtant,
«l’officiel» ne s’est pas gêné pour
dire combien les enfants de Minh
Khai étaient atteints par la pollution de l’air et de l’eau. Mais, à notre
connaissance, aucune étude sérieuse n’a encore été réalisée sur les
conséquences sanitaires de la ruée
vers le plastique. «L’officiel» préfère
demander de l’argent pour aider à
soigner deux enfants assis sur un
banc devant un étang artificiel. A la
surface, un poisson flotte, ventre en
l’air et tête pourrie.
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Minh Khai
(1) Le prénom a été modifié.
LIBÉ.FR
«Les Maldives malades du plastique»
En plein développement, le pays importe
tous ses produits manufacturés. Les emballages usagés gênent l’évacuation des
pluies, polluent le paysage et menacent
l’écosystème corallien. En 2015, les Maldives ont importé près de 50 millions de
sacs plastiques, et la seule capitale consomme 280 000 bouteilles d’eau par jour.
Seul un infime volume est recyclé. Le reste
sert de remblai ou est envoyé sur les collines d’ordures de l’île-poubelle Thilafushi,
dont le panache de fumée noire chatouille
les narines des hôtels de luxe alentour, et
rend l’air de la capitale irrespirable. Dans
la langue locale de l’archipel, un seul mot
signifie à la fois «plage» et «poubelle». Retrouvez notre enquête sur notre site.
Sac (en toile) sous le bras, direction un gros supermarché de centre-ville pour tester les limites de la grande distribution, dont dépend la
majorité des Français. Au rayon frais, bio ou
pas, le film alimentaire étouffe le brocoli, les
champignons agglutinés dans des barquettes
en plastique, les pommes rangées par quatre
sur du polystyrène. Les étals de fruits et légumes vont me sauver la mise… mais désillusion
devant les sachets en kraft: une des faces est
en plastique. Pas grave, je dépose la verdure
dans mon chariot. Je zappe le rayon charcuterie sous vide. Certains aliments sont plus durs
à trouver que prévu : le lait, dont l’option la
plus dépouillée est la brique avec bouchon en
plastique ou le café lyophilisé (même problème de bouchon). Seuls les rayons conserves, boissons alcoolisées et œufs sont épargnés. La traque n’est pas si évidente: la nature
de l’emballage n’est pas toujours précisée, je
dois alors tout secouer pour repérer un éventuel «sachet fraîcheur». Il faut assumer d’attirer les regards suspects quand on joue des maracas avec les boîtes de céréales. Galère aussi
rayon pâtes. Même quand l’emballage est en
carton, on y trouve une fenêtre de plastique.
Au cas où on voudrait vérifier qu’il y a bien des
spaghettis dans la boîte. Côté biscuits sucrés,
c’est du 100% plastique: l’emballage des petits
beurres, la barquette des cookies, l’étui individuel des madeleines. Fléau des promos: les
packs familiaux ou les «deux achetés, le troisième offert» sont tous surempaquetés. Direction la caisse. Une heure trente de concentration pour une quinzaine de produits triés sur
le volet. Une responsable du magasin fait les
gros yeux en me voyant déposer des légumes
sans sac. La prochaine fois, il faudra un emballage… pour éviter de salir la caisse.
Mercredi Cuisine sur le gril
Jeudi Salle de bains à la loupe
Cotons-tiges dévastateurs pour l’environnement, démaquillant, déodorant, shampooing,
gel douche, crème hydratante, maquillage…
Le plastique enrobe presque la totalité de mes
produits. J’ai déjà dit bye-bye aux exfoliants
microbilles, remplacés par un galet en argile.
A part du savon dur pour le corps (4 euros
pour six mois d’utilisation), je n’ai rien trouvé
en substitution au supermarché. Je repère un
magasin de vente en vrac dans les environs
et un autre bio, assez complémentaires. Dans
le premier, je trouve un disque démaquillant
lavable en fibre d’eucalyptus pour 1,80 euro,
un déodorant solide pour 9,50 euros. J’ai ramené des pots de confiture vides et des boîtes. Il y a de tout au détail: chocolat, féculents,
épices et aussi des produits d’entretien et
d’hygiène. Le prix du dentifrice solide est rédhibitoire, la brosse à dents en bambou n’existe
pas en version souple, la lessive, ce sera pour
une autre fois. A la caisse, il y a même des
pailles en fer inoxydable à 9 euros. Merci,
mais on fera plutôt sans. En magasin bio, je
tombe sur un cure-oreille en bambou tout mignon, sorte de mini-spatule très allongée.
4,50 euros pour une utilisation ad vitam æternam. La trentaine d’euros dépensée pour cinq
produits est un peu douloureuse. Mais c’est
de l’investissement sur le long terme.
Mardi Traque du jetable
Vendredi Tri de garde-robe
Gourde en acier et mug en place sur le bureau,
tout commençait dans les clous. C’est le jour
de l’abandon du plastique à usage unique hors
de la maison. A la machine à café, je choisis
l’option sans gobelet et je glisse ma tasse. Je
tente d’ignorer le distributeur de barres chocolatées. La vraie difficulté arrive au moment
du déjeuner, en allant chercher un plat à emporter. Direction la boulangerie. Les salades
à composer me tentent, mais le récipient est
en plastique. Le matin, j’avais emporté une
boîte (plastique) vide. Je demande s’il est possible de tout mettre dedans. L’employé m’explique qu’il doit d’abord doser les ingrédients
dans son propre bol en plastique. Il finit par
arroser la salade de sauce dans son récipient,
le referme, me tend le tout en disant «ne vous
inquiétez pas, la sauce ne coulera pas». A ma
Ce dernier jour, je m’attaque aux textiles synthétiques. Mes armoires regorgent de polyester, polyamide, acrylique… Petit exercice data:
je relève la composition de mes vêtements en
scrutant les étiquettes. Près de 70% de mes habits contiennent au moins un type de textile
synthétique. Pour mes prochains achats
mode, je reviendrai aux matières naturelles.
Lin, coton, soie, laine. Pour les ceintures, les
sacs et les chaussures, je privilégie déjà le
cuir… Pas meilleur pour nos amies les bêtes.
Au détour de mes recherches, je lis que la tendance cet été consistera à s’habiller de plastique translucide. Sans moi. Ce jour-là, j’emporte ma nourriture au bureau. On me cherche
des poux: et ce manche de fourchette, il est
pas en plastique? La route est encore longue.
MARGAUX LACROUX
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
En rassemblant
autour de sa motion
de défiance, le chef de file
du PSOE, moribond et
minoritaire à l’Assemblée,
a réussi à renverser
vendredi le Premier
ministre, Mariano Rajoy,
affaibli par la
condamnation de
son parti dans une vaste
affaire de corruption.
ESPAGNE
Pedro Sánchez
remet les
socialistes
en Etat
Par
FRANÇOIS MUSSEAU
Correspondant à Madrid
L’
Espagne a vécu vendredi une journée
politique exceptionnelle. Pour la première fois en quarante ans de démocratie – trois tentatives de la sorte s’étaient
déjà soldées par un échec–, un chef du gouvernement doit laisser sa place, après une
motion de défiance, à un rival dépourvu de
siège parlementaire et qui a perdu les deux
dernières élections générales. En l’occurrence, au socialiste Pedro Sánchez, 46 ans,
un économiste madrilène qui s’inscrit
dans «la nouvelle politique», davantage
proche des militants que des appareils traditionnels (lire ci-contre).
La sortie du supposé «incombustible» sexagénaire Mariano Rajoy, au pouvoir depuis 2011,
est une énorme surprise. Lorsque, de manière
audacieuse, Pedro Sánchez a déposé une motion de défiance contre l’exécutif conservateur, l’accusant d’être «gangrené par la corruption», rares furent ceux qui pensaient que
celle-ci pouvait renverser l’hégémonique
Parti populaire (droite). D’autant qu’en 2016,
le même Sánchez avait essuyé un échec retentissant lors d’une précédente tentative. Cette
fois-ci, toutefois, l’occasion était trop belle :
pour la première fois, un tribunal a condamné
la formation conservatrice pour avoir mis
en place «un système de corruption institutionnalisé» et a publiquement mis en doute
«la crédibilité» de Rajoy lorsqu’il a tenté de
minimiser la gravité des scandales à répétition éclaboussant sa formation. Pedro Sánchez, qui attendait son heure, n’a donc pas hésité à se jeter sur sa proie.
«Parti usé,
sans initiative»
Le nouveau chef socialiste du gouvernement,
qui sera investi en début de semaine prochaine par le roi Felipe VI, a réussi un
coup de poker. Non seulement il est parvenu
à déboulonner un chef de file conservateur
qui avait le don de demeurer à son poste
malgré toutes les tempêtes, mais aussi, il
fait de l’ombre au leader le plus en vue qui, selon tous les sondages, gagnerait haut la main
les élections générales aujourd’hui : Albert
Rivera, le président de Ciudadanos («Citoyens»), formation libérale de centre droit
qui présente de nombreuses similitudes avec
le mouvement d’Emmanuel Macron.
«Sa bonne
fortune lui a donné
l’occasion de jouer
un rôle central.»
Fernando Vallespín
politologue
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Pedro Sánchez en
meeting en mai 2017
à Séville. PHOTO CRISTINA
QUICLER. AFP
La revanche d’un ex-loser
«à l’orgueil très fort»
de maître, analyse le journaliste Javier Ayuso.
Voici que le leader d’un parti usé, sans initiative, dont une bonne partie de l’électorat a
fui vers Podemos, très minoritaire à la Chambre des députés [seulement 84 sièges sur 350],
se paie le luxe de bouleverser l’échiquier politique et d’en devenir le nouveau chef d’orchestre.»
Si ce petit miracle a pu avoir lieu, c’est essentiellement grâce aux nationalistes modérés
du Parti national basque, dont les cinq députés ont finalement permis une gouvernance
alternative, avec 180 sièges contre 169. Motif:
Pedro Sánchez leur a promis une légère
hausse des retraites et le maintien d’une enveloppe de 540 millions d’euros d’investissements publics au Pays basque. Le «cadeau»
fait par les nationalistes basques à Pedro Sánchez est aussi succulent qu’empoisonné.
«C’est avant tout un triomphe personnel, une
victoire individuelle», souligne le commentateur Rubén Amón.
Ex-basketteur
et docteur en
économie, le chef
du parti socialiste
a su déjouer tous
les pronostics pour
devenir le nouveau
Premier ministre
d’un pays
paralysé par la
crise politique.
«J’
ai toujours appris à donner le
maximum de
moi-même jusqu’à ce que
l’arbitre siffle la fin de la rencontre.» C’est dans une récente entrevue, répondant à
une question sur son trait de
caractère dominant, que
celui qui, à 46 ans, va prendre les commandes de l’Espagne, faisait cette confidence. La métaphore fait
référence à son passé de basketteur, lorsque, jusqu’à
l’âge de 21 ans, Pedro Sánchez, 1,90 mètre, évoluait
dans l’équipe d’Estudiantes,
à Madrid, l’un des meilleurs
clubs du pays.
«Coalition exagérément
hétéroclite»
Reste à voir si cette prouesse peut se transmuer en projet collectif. Il y a de quoi douter : les sept formations qui ont appuyé la
motion de défiance ont pour motivation le
rejet d’un gouvernement corrompu, et non
l’adhésion à un nouveau candidat. De fait,
aucun de ces partis n’a d’atomes crochus
avec les socialistes. La plupart ont même
bien des raisons d’être leurs ennemis: Podemos, le grand rival de Sanchez à gauche; les
séparatistes basques de la coalition indépendantiste de gauche Bildu ; et surtout les sécessionnistes catalans de la Gauche républicaine de Catalogne et du Parti démocrate
européen catalan de Carles Puigdemont,
l’ancien chef de l’exécutif catalan réfugié en
Allemagne et poursuivi par la justice pour
«rébellion», une charge très grave passible
de trente ans de prison.
Or, sur le dossier catalan, Pedro Sánchez s’est
aligné sur la position de fermeté de Mariano
Rajoy. Il demande aux séparatistes catalans de «respecter la légalité espagnole» et
il est partisan de maintenir la mise sous
tutelle de Madrid sur cette région rebelle.
«Le pays s’est débarrassé d’un exécutif
corrompu jusqu’à la moelle, et c’est une grande
nouvelle, estime le chroniqueur de la chaîne
Sexta, Anton Losada. Mais on risque d’entrer
dans une ère de forte instabilité, tant
cette coalition est exagérément hétéroclite.»
A tel point que personne n’imagine un
autre scénario que celui d’élections anticipées. Etant donné que la hâte ne profite
pas au leader socialiste, ces dernières
pourraient avoir lieu au début de l’année
prochaine. •
Phénix. Secrétaire général
du Parti socialiste ouvrier
espagnol (PSOE) depuis
mai 2017, Pedro Sánchez
a une expression favorite,
également d’inspiration
sportive : «Je ne crois qu’à
cette stratégie : ne penser
qu’au match suivant.» Un
plagiat de Diego Simeone,
l’entraîneur de l’Atlético
Madrid, dont le chef de file
socialiste est un fervent supporteur. Avec le coach argentin, surnommé El Cholo
(«l’Indien»), Pedrio Sánchez
a en commun la fougue,
mais surtout la résistance et
la persévérance. «Il ne se
donne jamais pour vaincu,
Manifestation, Paris, mai 1968 © Fondation Gilles Caron
Une fois au pouvoir, Pedro Sánchez peut
convoquer des élections anticipées quand
bon lui semble. Il le fera sans doute lorsque
sa formation, aujourd’hui affaiblie, aura
gagné du muscle et récupéré une bonne
partie de sa crédibilité, perdue depuis la
crise économique de 2008. En espérant
que, d’ici là, Ciudadanos, qui n’a pas appuyé
la motion de censure, n’aura plus le vent
en poupe. «Pedro Sánchez a réalisé un coup
u 7
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
souligne le politologue José
María Garrido. Les obstacles
et les déconvenues peuvent
s’accumuler, il n’abdique
pas, il se bat jusqu’au bout
comme un possédé.»
Et cela porte ses fruits. A
priori, à suivre sa récente
trajectoire et en dépit de son
physique avenant de Don
Juan madrilène, Sánchez
avait tout du loser. En décembre 2015, face au Parti
populaire (PP) amoindri
de Mariano Rajoy, il essuie
un échec retentissant avec
85 députés sur 350, le pire
résultat du PSOE depuis le
retour de la démocratie.
En juin 2016, alors qu’ont
lieu des élections générales
anticipées, il perd de nouveau le scrutin et n’obtient
que 84 sièges. Il tente alors
de former un gouvernement
minoritaire avec les radicaux de Podemos, qui l’envoient sur les roses et menacent de lui infliger un
sorpasso ( «dépassement»)
historique.
Son chemin de croix continue puisque, en octobre de
la même année, il est écarté
par les cadres de son parti,
qui supportent mal son style
perso, son ambition démesurée, son mépris des barons régionaux et son invocation incessante aux bases
–«Je ne suis et ne serai fidèle
qu’aux militants», répète-t-il
à l’envi. A ce moment-là,
tout le monde pense que
Sánchez est un cadavre politique. C’est mal connaître
ce docteur en économie,
«dévoré d’ambition et à l’orgueil très fort», comme le
décrit un député PSOE qui
le connaît bien : c’est lorsqu’il est au plus bas que ce
phénix à la volonté d’acier
renaît de ses cendres.
Son retour survient le
21 mai 2017. Sa chance tient
à l’esprit du temps, qui veut
qu’au nom de la démocratie
interne et sur fond de
défiance des appareils, s’imposent des primaires. Celui
qui a déjà sillonné toutes les
capitales de province et a
goûté aux bains de foule
dans les endroits les plus reculés, surprend son monde
en battant Susana Díaz, la
toute-puissante présidente
régionale de l’Andalousie,
adoubée par les barons et
par Prisa, grand groupe de
communication (El País, la
radio Ser…) qui soutient
d’ordinaire les candidats
socialistes. «Sa bonne fortune lui a donné l’occasion
de jouer un rôle central, analyse le politologue Fernando
Vallespín. Sánchez a parié
sur un rapprochement avec
les militants, qui lui ont conféré le pouvoir.»
Changement. Son flair
politique, qui lui donne une
envergure que peu soupçonnaient, même au sein de
sa formation, a fait le reste.
Lorsque, la semaine dernière, le tribunal de
l’Audience nationale a condamné 29 anciens dirigeants du Parti populaire à
un total de 351 années de
prison pour corruption,
Pedro Sánchez y a vu l’opportunité en or de faire tomber son grand rival, Mariano
Rajoy, qui s’arc-boute au
pouvoir depuis sept ans
malgré une avalanche d’affaires. Cet homme marié
et père de deux filles, issu
d’une classe moyenne aisée,
a gagné son pari: apparaître
comme l’homme du changement. Pour l’instant.
F.M. (à Madrid)
CARON
PARIS1968
GILLES
E X P O S I T I O N G R AT U I T E À L’ H Ô T E L D E V I L L E
4 MAI / 28 JUILLET 2018 - 10H / 18H 30
PARTENAIRES
MASTERCARD, FONDATION BRU, SAIF
PARIS MATCH, LE BONBON, LIBÉRATION, LES INROCKUPTIBLES, RATP, POLKA MAGAZINE, FRANCE INFO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
8 u
MONDE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
LIBÉ.FR
La Bavière plonge dans
la «révolution conservatrice»
Ses adversaires le surnomment «Shrek».
D’abord parce qu’il aime se déguiser en ogre verdâtre pour
le carnaval, mais surtout parce que le style brutal et rustre
de ce héros misanthrope va comme un gant à Markus Söder,
le turbulent ministre-président de Bavière (CSU). Depuis
son arrivée à la tête de ce Land, voici deux mois, il enchaîne
les polémiques à un rythme soutenu. PHOTO AFP
Avec Matteo Salvini, l’Italie boit le calice
jusqu’à la Ligue
Xénophobe,
antiavortement,
anti-Europe, le
leader du parti et
nouveau ministre
de l’Intérieur est
un pur et dur de
l’extrême droite.
un nouvel assistanat en direction du Sud, il impose
l’accord avec le parti de Luigi
Di Maio, finalement ratifié à
plus de 90 %. Il est vrai que
Matteo Salvini est parvenu
à inclure dans «le contrat
d’un gouvernement de changement» toute une série de
mots d’ordre du parti: baisse
des impôts, expulsion massive des clandestins, obligation d’organiser des référendums municipaux avant
la construction de nouvelles
mosquées, allocations sociales réservées aux familles
italiennes ou (en accord avec
le M5S) révision des rapports
avec la Russie en vue d’un
allégement des sanctions.
Depuis quelques années,
Salvini, allié à Marine Le Pen,
entretient des rapports
étroits avec Poutine et s’enorgueillit de ses liens avec le
Hongrois Orbán ou les dirigeants nord-coréens.
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
«O
n va renvoyer les
clandestins chez
eux, c’est l’une
de nos priorités.» Quelques
heures avant de prêter serment devant le président de
la République au Quirinal,
Matteo Salvini, 45 ans, leader
de la Ligue d’extrême droite
et nouveau ministre de l’Intérieur italien, était jeudi soir
devant ses militants en Lombardie. Celui qui sera aussi
vice-président du Conseil n’a
visiblement pas l’intention de
modérer ses positions. Il est
l’homme fort de ce gouvernement populiste formé avec
le Mouvement Cinq Etoiles
(M5S) de Luigi Di Maio et est
porté par les derniers sondages qui donnent à la Ligue
plus de 25% des intentions de
vote.
En l’espace de cinq ans, Matteo Salvini a transformé un
parti qui, sous le poids des
scandales entourant le fondateur, Umberto Bossi, et de
l’usure du pouvoir au côté de
Silvio Berlusconi, était tombé
en 2013 à 4% des voix. C’est à
cette période que Salvini
prend le pouvoir pour transformer la formation sécessionniste (qui réclamait l’indépendance du Nord) en
un parti d’extrême droite
«classique». Il en a fait l’un
des plus puissants d’Europe.
Grâce à des opérations spectaculaires dans des camps de
nomades, des déclarations à
l’emporte-pièce et d’omniprésence sur les réseaux
sociaux, Salvini s’impose rapidement dans le champ politique italien.
A coups de violentes sorties
xénophobes, comme lors-
Obstruction. Bien que cet
Matteo Salvini,
le 5 avril à Rome. PHOTO
ALESSANDRO BIANCHI. REUTERS
qu’il promet d’utiliser «le
bulldozer contre les Tziganes» ou un «nettoyage de
masse contre les clandestins»
qu’il faudra aller chercher
«avec la manière forte si nécessaire», celui que ses partisans surnomment «il Capitano» commence peu à peu
à dicter l’agenda. Il décide de
s’adresser à tous ses concitoyens sous le slogan «les Italiens d’abord» et présente des
candidats dans le Mezzogiorno, lui qui autrefois
chantait au milieu des militants de la Ligue: «Sens cette
puanteur, même les chiens
s’en vont, les Napolitains sont
arrivés, avec le savon ils ne se
sont jamais lavés.»
OPA. Adhérent de la Ligue
du Nord sécessionniste
à 17 ans, il fréquente les
centres sociaux milanais et
se revendique du courant
des «communistes de la Padanie». «Je suis communiste à
l’ancienne, je connais plus
d’usines que ces gens qui
ne fréquentent que des banquiers», se justifiera-t-il plus
tard, revendiquant le caractère social de son parti. Fils
d’un petit entrepreneur et
d’une femme au foyer, il
abandonne vite ses études de
sciences politiques, de lettres
puis d’histoire, ainsi que ses
petits boulots, pour s’investir
totalement dans l’activisme
politique. Dès l’âge de 20 ans
il est conseiller municipal à la
mairie de Milan et travaille à
Radio Padania, l’antenne de
la Ligue, puis est élu député
européen en 2004. Peu à peu,
il gravit les échelons et ringardise la vieille classe politique
de la Ligue du Nord, qui sous
son impulsion change de
nom pour devenir la Ligue
tout court. En radicalisant
ses positions contre les clandestins, l’Europe, les lobbys et
l’islam («une religion incom-
patible avec la Constitution»)
au nom de la défense de l’Italie chrétienne, celui qui milite
aussi contre le mariage gay ou
l’avortement («un meurtre»)
profite de la déliquescence de
Forza Italia pour faire une
OPA sur le vote de droite.
Le 4 mars, la Ligue devient le
premier parti de la coalition
conservatrice avec 17 % des
voix, contre 14% pour la formation de Silvio Berlusconi.
Malgré les réticences d’une
partie des militants qui
voient d’un mauvais œil le
programme du M5S et les
promesses d’un revenu de citoyenneté considéré comme
ultranationaliste ait fait pendant des années campagne
pour la sortie de l’euro –«si la
Ligue va au gouvernement,
nous sortirons. Mais c’est le
type de choses qu’il faut faire
très vite, sinon les Soros [du
nom du financier américain,
ndlr] de la situation […] te
massacrent», disait-il notamment en 2016–, le projet ne figure pas dans l’accord de gouvernement. Mais jusqu’au
bout il a cherché à placer
l’économiste Paolo Savona,
auteur d’un Guide pratique
pour sortir de l’euro, au ministère des Finances, provoquant l’obstruction du chef de
l’Etat, Sergio Mattarella. Le
fougueux leader de la Ligue a
dû reculer pour permettre la
formation du gouvernement,
et accepté que Savona soit
transféré aux Affaires européennes. Mais Salvini a réussi
à obtenir des ministères de
poids, notamment le stratégique secrétariat de la présidence du Conseil pour son
bras droit, Giancarlo Giorgetti. D’où un selfie, tweeté
depuis le palais du Quirinal et
légendé: «Je le confesse, je suis
ému et heureux.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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LIBÉ.FR
Mai dans la vie des femmes Chaque
mois, Libération fait le point sur les histoires
qui ont fait l’actualité des femmes, de leur
santé, leurs libertés et leurs droits. En mai, on parle notamment
du projet d’un lieu d’hygiène réservé aux femmes SDF à Paris,
des hôtesses sur le podium du Tour, du hashtag
#moncorpssurYouTube, de la cinquième immortelle
à l’Académie française, ou encore d’égalité salariale
dans le cinéma. PHOTOS RITA SCAGLIA ET AFP.
Acier: Macron fustige le nationalisme
de Trump et pointe le risque de guerre
Grèves Flambée sociale au Brésil
Il aura fallu onze jours au gouvernement brésilien pour venir
à bout de la grève des camionneurs, qui protestaient contre
la hausse du prix du diesel. Soldats et policiers sont intervenus
pour débloquer les autoroutes que les irréductibles refusaient
de quitter, même après l’annonce d’un accord dimanche dernier (baisse et gel du prix du carburant pendant deux mois),
réclamant le départ du chef de l’Etat, Michel Temer. Le Président n’a pas vu venir la grogne. Cerné par les accusations de
corruption, il a semblé plus près que jamais de tomber, à quatre mois des élections –même ses alliés ne l’excluaient plus.
Mercredi, les pétroliers étaient aussi entrés en grève, pour réclamer la démission du président de Petrobras, Pedro Parente,
qui a fini par quitter son poste vendredi. PHOTO D. VARA. REUTERS
A grand renfort de volontarisme, Emmanuel Macron se
montrait jeudi soir relativement confiant: non, Trump
ne gagnera pas ce nouveau
bras de fer engagé au nom
de la défense de l’industrie
américaine. N’a-t-il pas déjà
échoué sur le climat ?
N’est-il pas en train de perdre la partie sur le dossier
iranien? Sur ces deux fronts,
le président français estime
que sa méthode de défense
obstinée du multilatéralisme et du droit international a fait ses preuves. Sur le
commerce, l’Europe peut et
doit, selon lui, «se porter non
seulement en défenseur de
ses propres droits, mais aussi
en puissance garante de l’Or-
ganisation mondiale du
commerce».
Comme la chancelière Angela Merkel, Emmanuel Macron a qualifié jeudi d’«illégale» la décision américaine
sur les tarifs douaniers. Il
l’a dit de vive voix en fin de
soirée à Donald Trump, au
cours d’un entretien téléphonique. A cette «erreur»
de Washington, l’Europe
ripostera «de manière ferme
et proportionnée», a-t-il
ajouté, invitant une nouvelle fois son ami américain
à participer à des négociations pour une «refonte» des
règles de l’Organisation
mondiale du commerce. Selon lui, ce travail doit viser à
«résorber les surcapacités,
une vision commune du modèle agricole à des programmes nationaux de gestion de
fonds européens contrôlés
par Bruxelles…
Ironiquement, la Commission présidée par JeanClaude Juncker profite donc
du Brexit et du trou budgétaire engendré pour réaliser le
rêve britannique d’un démantèlement de la PAC. De fait, la
Commission, qui a renoncé à
proposer une hausse du budget européen pour combler le
trou de plus de 10 milliards
d’euros annuel laissé par le
Royaume-Uni, a choisi de
faire principalement porter
l’effort sur la PAC, mais aussi
sur les aides régionales (-10%)
afin de financer –un peu– de
nouvelles politiques (contrôle
des frontières, défense…).
Globalement, pour 2021-2027,
le budget de la PAC en euros
constants passera à 365 milliards à vingt-sept, contre
408 milliards à vingt-huit entre 2014 et 2020 –43 milliards
de moins, soit une année
d’aide aux revenus…
Point positif, Hogan propose
d’introduire plus d’équité
dans la répartition des aides,
à la fois en réduisant les
écarts entre pays de l’Est et de
l’Ouest, et surtout en plafonnant le montant annuel des
aides à 100 000 euros (soit
pour les exploitations de plus
de 200-250ha) avec une dégressivité dès 60000 euros.
Les plus touchés seront l’Allemagne, la République tchèque, la Hongrie, la Roumanie
et la Bulgarie, pays d’exploitations géantes héritées des
sovkhozes. L’argent économisé restera dans l’enveloppe
nationale. Car, c’est là l’essentiel, chaque Etat aura droit à
une enveloppe globale intouchable qu’il gérera dans le
cadre de neuf objectifs plutôt
généraux assortis d’indicateurs plus précis: garantir
un revenu agricole décent
tout en accroissant la sécurité
alimentaire, assurer une
meilleure compétitivité…
Reste qu’on se demande comment la Commission vérifiera
que les pays respectent leur
programme. En clair, la PAC
risque bien de se réduire rapidement à la signature de chèques aux Etats, ce qui posera,
à terme, la question du maintien de ce qui ne sera plus
qu’une gigantesque caisse de
compensation.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
situation contemporaine
à celle qui a conduit à la
Seconde Guerre mondiale :
«Le continent européen l’a
vécu et l’a payé. Nous avions
choisi la guerre commerciale
qui est devenue la guerre
tout court. Personne, quelques éclaireurs mis à part,
n’a alors pensé utile ou nécessaire de protéger et de développer l’embryon de cadre
multilatéral mis en place
après la boucherie de 19141918.» Une façon pour lui de
faire la publicité du forum
pour la paix qu’il se propose
d’organiser en novembre
pour commémorer, à Paris,
le centenaire de la fin de la
Première Guerre mondiale.
ALAIN AUFFRAY
TOUS LES MARDIS
LA PAC perd sa place
de premier budget de l’UE
Pour la première fois dans
l’histoire de l’Union européenne, le budget de la Politique agricole commune (PAC)
va diminuer, au point, tout
un symbole, de perdre sa
place de premier budget de
l’UE au profit de la politique
régionale (fonds structurels).
Si la proposition de «cadre financier pluriannuel» (CFP)
pour la période 2021-2027
présentée le 2 mai par la
Commission est adoptée en
l’état par les Vingt-Sept, la
PAC ne représentera plus
que 30% des dépenses européennes, contre plus de 43%
aujourd’hui.
Cette pénurie de moyens va
s’accompagner d’une large renationalisation de ce qui est
la plus vieille politique commune de l’UE et la plus intégrée. L’énième réforme
présentée vendredi par le
commissaire à l’Agriculture,
l’Irlandais Phil Hogan, prévoit que les Etats seront libres
de gérer comme ils l’entendent les fonds qu’ils recevront du budget européen, à
condition qu’ils s’engagent à
respecter neuf objectifs définis au niveau européen.
Autrement dit, on passe
d’une politique fondée sur
encadrer les subventions et
mieux protéger la propriété
intellectuelle». Devant quelques journalistes, Macron
a estimé que Trump répondait aux déséquilibres
internationaux «de la pire
manière, c’est-à-dire en
fragmentant et en faisant du
nationalisme économique
et commercial». «Le nationalisme, c’est la guerre, a-t-il
ajouté, citant François Mitterrand. C’est exactement
ce qui s’est passé dans les
années 30.»
Manifestement soucieux
d’insister sur les dangers
que fait courir au monde
le nationalisme trumpien,
Macron avait déjà comparé
la veille, devant l’OCDE, la
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Chaque mardi, un supplément de quatre pages par
le «New York Times»: les meilleurs articles du quotidien
new-yorkais à retrouver toutes les semaines dans
«Libération» pour suivre, en anglais dans le texte,
l’Amérique de Donald Trump.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
10 u
Par
CHECKNEWS.FR
D
epuis septembre, Libération met à la disposition
des internautes un site,
CheckNews.fr, qui permet de
poser des questions sur l’actualité
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
à une équipe de journalistes.
Notre promesse: «Vous demandez, nous vérifions.»
A ce jour, l’équipe de CheckNews
a déjà répondu à près de
1600 questions, anecdotiques ou
graves, sur des sujets concernant
la politique, l’environnement,
l’économie ou le sport… Alors
qu’une enquête préliminaire
sur le financement de la campagne de Jean-Luc Mélenchon vient
d’être ouverte, CheckNews
répond à toutes vos questions sur
la vérification des comptes
des campagnes présidentielles.
Tout ce que vous
avez voulu savoir sur
les comptes
de campagne
Ristournes et dons suspects en faveur du candidat Macron
mais pas d’enquête; soupçons sur le financement de
la campagne de Mélenchon et «vérifications» du parquet…
Mais deux comptes validés par l’autorité de contrôle.
CheckNews répond à vos questions sur le sujet.
Comment sont organisées les consultations
des comptes de campagne des candidats ?
Depuis la mi-mars, l’actualité est rythmée
par les articles sur les comptes de campagne
des candidats à la dernière élection présidentielle. Le bal a débuté avec les comptes
de Jean-Luc Mélenchon et s’est poursuivi
avec ceux de François Fillon et d’Emmanuel
Macron.
L’accès des médias aux comptes de campagne obéit à des règles particulières. La
Commission nationale des comptes de
campagne et des financements politiques
(CNCCFP) détermine d’abord l’ordre dans
lequel les comptes de chacun des candidats
seront rendus accessibles. «On l’établit en
fonction des demandes, explique-t-on à la
commission. A la date de la publication, au
Journal officiel, des décisions sur les comp-
tes de campagne, le 13 février, ce sont ceux
de Jean-Luc Mélenchon qui étaient le plus
demandés. Ce sont donc eux qui ont été rendus publics en premier, le 12 mars.» Pourquoi
ce délai d’un mois? «Parce qu’il a fallu tout ce
temps pour anonymiser les documents,
comme nous y sommes contraints.» Après
Mélenchon, les comptes les plus demandés
étaient ceux de Fillon et de Macron. Fillon
aurait donc dû être en deuxième place, mais
le temps d’anonymiser ses comptes, la commission a rendu accessibles ceux de Jean
Lassalle. Les comptes de Fillon ont été rendus publics après ceux de celui-ci, avant
ceux de Macron, qui étaient les troisièmes les
plus demandés. Le Pen a suivi. Hamon arrive
ensuite, avant le reste des candidats.
La commission doit ensuite déterminer l’ordre dans lequel les personnes ayant demandé la consultation vont venir. Rien de
plus simple : la consultation des comptes,
c’est comme à la Sécu. On prend son ticket.
Le premier arrivé est le premier servi. Mediapart, qui a évoqué avant les autres «l’affaire des ristournes» dont a bénéficié le candidat d’En marche, a ainsi été le premier
média à pouvoir consulter les comptes de
Macron. Pour la bonne raison que la demande de consultation du site d’information
a été déposée avant les autres auprès de la
commission. En effet, le site dirigé par Edwy
Plenel a fait sa demande au tout début du
mois de juillet dernier. Soit deux mois pile
poil après le second tour… Libération, par
exemple, n’a fait sa demande pour les comptes de Macron qu’en janvier… Ce qui nous
plaçait à la huitième position.
Bref, les médias les mieux organisés se débrouillent pour être les premiers servis. Mediapart a ainsi été le premier à consulter,
outre les comptes de Macron, ceux de Mélenchon et de Fillon. En revanche, le site s’est
fait griller la politesse (par le Monde et l’AFP
notamment) pour les comptes de Le Pen.
A noter que les journalistes ne sont pas les
seuls à pouvoir solliciter une consultation.
«Tout citoyen peut demander à venir consulter les comptes. Il y a des citoyens lambda,
des chercheurs, des militants, et même des
candidats. Pour les législatives, nous avons
des candidats qui viennent consulter les
comptes de leur adversaire. Pour les comptes
de la présidentielle, l’immense majorité des
demandes émane de journalistes. Le reste,
ce sont des chercheurs», explique la com-
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Est-ce que la Commission des comptes
de campagne a déjà signalé au parquet
le compte d’un candidat qu’elle avait déjà
validé auparavant ?
L’annonce par l’Express, mardi, de
l’ouverture par le parquet de Paris
d’une enquête préliminaire sur les
comptes de campagne de Jean-Luc
Mélenchon a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux, et plusieurs questions sur CheckNews.
Comment un compte de campagne
peut-il être validé tout en donnant lieu
à un signalement à la justice ? Est-ce
une première ?
Que s’est-il passé? La Commission nationale des comptes de campagne
(CNCCFP) a validé les comptes de
Jean-Luc Mélenchon le 13 février.
Après des remous. Le Parisien avait effectivement révélé quelques semaines
plus tôt que l’un des membres de la
commission, Jean-Guy de Chalvron,
avait démissionné en novembre 2017
après avoir constaté, selon lui, de
nombreuses irrégularités dans les
comptes de campagne du leader
de La France insoumise. D’après ses
calculs, 1,45 million d’euros sur les
plus de 10 millions de la campagne
n’aurait pas dû être validés. Mais au
final, la CNCCFP n’a retoqué, dans sa
décision du 13 février, «que»
434 939 euros de surfacturations et
«majorations» non justifiées.
Si la commission a validé les comptes,
elle a toutefois adressé, selon le Parisien, un signalement au parquet
de Paris, lequel a saisi la police judiciaire en avril.
Interrogée sur le paradoxe apparent
qui permet de valider des comptes
tout en effectuant un signalement à la
justice, la CNCCFP explique que
«même s’il s’agit du même compte, ce
n’est pas le même domaine de compétences. La commission ne peut aller
plus loin et creuser. Elle est compétente sur les domaines de dépenses et
de recettes des comptes de campagne, mais n’a pas de pouvoir de police
ou de justice». Et de poursuivre :
«Quand on trouve des éléments qui
pourraient relever du pénal, on doit les
déclarer au procureur. On a un délai
de six mois pour examiner les comptes
de campagne au regard du droit électoral ; pour toutes les matières qui ne
relèvent pas de notre compétence, on
transmet l’information aux juges. Ce
signalement se fait soit en parallèle de
l’annonce de la décision sur les comptes, soit tout de suite après.»
Les motifs justifiant un signalement
ne se confondent donc pas avec ceux
menant à l’invalidation d’un compte.
Pour invalider, il faut constater une ou
des «causes substantielles de rejet».
«C’est une sanction très lourde», explique la commission, qui est survenue
pour les comptes de campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. Mais le plus
souvent, les comptes sont surtout réformés, puis validés malgré les dépenses ainsi rajoutées ou retoquées par la
commission.
Le signalement aux autorités judiciaires après validation des comptes n’est
pas une première. Contactée par
CheckNews, la CNCCFP refuse néanmoins de dresser un bilan exhaustif
des signalements au parquet effectués après validation des comptes.
Elle donne cependant deux exemples,
déjà sortis dans la presse.
Le premier remonte à la dernière présidentielle et concerne un autre candidat: Emmanuel Macron. Après examen des comptes de campagne, la
CNCCFP avait signalé à la justice
le cas de quatre donateurs de Macron
dont les versements avaient dépassé
les plafonds autorisés (lire ci-dessous).
La commission refuse de donner
la date du signalement, mais nous
assure que ces irrégularités avaient
été signalées au parquet «après la
prise de décision» sur la validation de
ses comptes. A la différence de
Mélenchon, le parquet n’avait pas
donné suite.
Second exemple : en 2013, une information judiciaire visant le FN avait été
ouverte suite à un signalement de la
CNCCFP. Selon cette dernière, le signalement avait été effectué après
l’instruction du compte. Dans cette
affaire, le FN a notamment été mis en
examen pour escroquerie. Les comptes du FN avaient été validés, après réformation.
PAULINE MOULLOT
Pourquoi aucune enquête n’a
été ouverte à propos d’Emmanuel
Macron alors que des irrégularités
ont été signalées ?
mission. Et d’assurer que les journalistes ne
sont pas avantagés dans l’ordre de consultation par rapport aux autres citoyens : «Si le
boulanger du coin fait sa demande de
consultation après Mediapart mais avant le
Monde, il consultera les comptes après Mediapart mais avant le Monde.»
Ajoutons que lors de la consultation des
comptes, le temps est limité (quelques heures), et les cartons de documents sont nombreux. Les journalistes bénéficient toutefois
d’un élément précieux pour aiguiller leur
recherche : le compte rendu des débats
contradictoires. Y figurent les sujets sur
lesquels il y a eu les échanges entre l’équipe
et les experts de la commission. Par exemple, concernant Macron, le sujet des ristournes, pour lesquelles la commission avait
demandé des éclaircissements à l’équipe
du candidat.
CÉDRIC MATHIOT
Meeting de
Jean-Luc
Mélenchon
à Marseille,
le 9 avril
2017.
PHOTO
BORIS ALLIN.
HANS LUCAS
Emmanuel
Macron
à Bercy,
le 17 avril
2017.
PHOTO MARC
CHAUMEIL
On a beaucoup parlé
des comptes d’Emmanuel
Macron, entre les ristournes
dont aurait bénéficié le candidat et le signalement au
parquet de dons effectués
au-delà des limites légales.
Mais aucune enquête, à
ce jour, n’a été ouverte.
Explications.
Tout d’abord, la Commission des comptes de campagne (CNCCFP) peut trouver à redire aux comptes
déposés par les candidats,
sans que cela entraîne un signalement. En fait, à l’exception notable d’Olivier
Besancenot en 2007 (dont
les comptes avaient été validés d’emblée), tous les
comptes font plus ou moins
l’objet de contestations par
la commission, ce qui entraîne leur «réformation»,
c’est-à-dire que des dépenses sont intégrées (ou sorties) dans les comptes et ne
donnent pas lieu à remboursement. En revanche,
certaines irrégularités cons-
tatées (ou suspectées) par la
commission nécessitent un
signalement, ce qui n’est
pas incompatible avec la
validation des comptes (lire
ci-dessus).
Deuxième volet : les éventuelles poursuites pénales.
Une semaine après la publication des comptes de campagne de Macron au Journal officiel, le 13 février,
Marianne révélait que quatre donateurs de la campagne d’Emmanuel Macron
avaient été signalés au
parquet de Paris par la
CNCCFP. Selon l’hebdomadaire, ces quatre donateurs
avaient été signalés à la justice en raison de dons dépassant la limite légale.
Deux jours plus tôt, en
conférence de presse, le
président de la commission
prévenait déjà que des donateurs avaient été signalés
à Bercy. Interrogé sur ces
dons irréguliers, il explique : «Nous faisons également un signalement à l’ad-
ministration fiscale de tous
les dons qui dépassent
le plafond […] C’est au
contrôle fiscal de faire son
travail.»
Début avril, Marianne annonçait que le parquet «ne
donn(ait) pas suite» à ce
signalement. Pourquoi ?
Parce que le parquet a conclu à l’«absence de mauvaise foi des donateurs».
L’autre sujet concernant
Emmanuel Macron a été
l’affaire dite «des ristournes», relative aux tarifs
avantageux obtenus auprès
du prestataire GL Events
par le candidat. L’article
L 52-8 du code électoral interdit en effet toute participation d’une personne
morale (et donc d’une entreprise) autre qu’un parti
politique au financement
d’une campagne électorale,
notamment en fournissant
au candidat «des biens, services ou autres avantages
directs ou indirects à des
prix inférieurs à ceux qui
sont habituellement pratiqués». La commission a
pourtant estimé qu’une
ristourne n’impliquait pas
forcément violation de l’article 52-8. Dans un communiqué consécutif aux nombreux articles de presse à
ce sujet, la CNCCFP estime
que l’article 52-8 «n’a pas
pour objet d’empêcher
l’équipe de campagne d’essayer d’obtenir d’un fournisseur, par la négociation
d’un devis, une facturation
la plus juste possible […].
Une interprétation contraire
pourrait avoir pour conséquence une inflation des
dépenses de campagne
et, en définitive, le remboursement par l’Etat de sommes indûment surestimées».
Selon la commission, les
ristournes obtenues par
Macron entrent donc dans
le cadre légal d’une négociation. Le communiqué de
la CNCCFP observe que
d’autres candidats ont bénéficié de remises similaires pour l’organisation
d’événements publics. Ce
qui explique donc qu’elle
n’ait pas considéré qu’il y
avait violation du code
électoral.
P.Mo.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
12 u
FRANCE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
LIBÉ.FR
Mort d’un braqueur : prison avec sursis
pour «le bijoutier de Nice» Jeudi soir, la cour
d’assises des Alpes-Maritimes a condamné Stephan
Turk (photo) pour «violence volontaire avec arme ayant entraîné la
mort sans intention de la donner», tout en écartant la légitime défense.
Le bijoutier avait abattu l’un de ses braqueurs le 11 septembre 2013.
«On se contente de cette décision même si ce n’est pas
un acquittement, a estimé l’avocat de Stephan Turk. Ça en a la couleur
et la saveur. C’est un acquittement Canada Dry.» PHOTO AFP
GLI-F4: l’Etat balance la grenade
lacrymogène au passif explosif
sont en cours sur l’évolution
des grenades en dotation […].
L’objectif de ces études est
le remplacement des grenades GLI-F4 par des grenades assourdissantes lacrymogènes sans explosif.» L’été
dernier, quand Beauvau lançait son appel d’offres, des pétitionnaires –dont les parents
de Rémi Fraisse– exigeaient
dans Libération «l’interdiction de la GLI-F4».
«Brisant». S’il n’y a plus de
Affrontements entre zadistes et forces de l’ordre au lieu-dit La Chèvrerie (Notre-Dame-des-Landes), le 10 avril. PHOTO THIERRY PASQUET
Le ministère de
l’Intérieur va cesser
de commander
le modèle contesté
qui avait provoqué
l’amputation de la
main d’un homme
à Notre-Dame-desLandes fin mai.
Elle sera remplacée
par la GM2L,
supposément
moins dangereuse.
Par
FABIEN LEBOUCQ
L
e nom est barbare, ses
effets aussi. Le 22 mai à
la mi-journée, Maxime,
un étudiant de 21 ans, perd
une main sur la ZAD de
Notre-Dame-des-Landes
(Loire-Atlantique). Il a ra-
massé une grenade envoyée
par les gendarmes mobiles
avant qu’elle n’explose.
C’était une grenade lacrymogène instantanée modèle F4
(GLI-F4). Contrairement à
ce que son nom indique,
la GLI-F4 n’est pas qu’une lacrymo. Envoyée avec un propulseur ou à la main, elle
possède un «triple effet lacrymogène, sonore et de souffle»,
explique le communiqué du
ministère de l’Intérieur.
Jeudi, à Nantes et à Paris, des
manifestants de soutien au
blessé de la ZAD demandaient la cessation de l’usage
de cette grenade : «Après le
glyphosate, la GLI-F4 !» Ils
vont finir par être entendus:
cette grenade va disparaître…
à terme. L’Etat a en effet
décidé de ne plus en commander. La décision n’a rien
à voir avec l’amputation de
Maxime, puisqu’elle a été
prise bien avant. C’est un
hasard du calendrier qui
veut qu’elle ait été officialisée
deux jours après le drame.
Le 24 mai, un avis paraît dans
le Bulletin officiel des annonces de marchés publics : le
ministère de l’Intérieur va renouveler ses stocks de «grenades lacrymogènes et moyens
de propulsions». Et ne rachètera donc pas de GLI-F4.
Tolite. L’appel d’offres, paru
en août, estimait le marché
à 22 millions d’euros
hors TVA. Bonne nouvelle
pour le contribuable: avec ce
contrat censé durer quatre
ans, Beauvau renouvelle ses
armes antimanifestants pour
17,5 millions d’euros (toujours
hors TVA). Le gâteau se partage essentiellement entre
deux «industriels historiques
pour ce type d’équipement»,
commente le ministère: Nobel Sport et Alsetex, respectivement 68% et 30% de la valeur du marché.
La GLI-F4 qui a emporté la
main de Maxime a été produite par la seconde entreprise. Selon le ministère, «il a
Selon la fiche technique
de la nouvelle grenade, «les
matériaux employés permettent
de ne générer aucun éclat
lors de son fonctionnement».
été décidé de ne plus fabriquer
cette grenade». Outre ses
effets lacrymogène (gaz CS
pulvérulent) et sonore
(165 décibels à 5 mètres),
la GLI-F4 produit une forte
explosion. Elle contient de
la tolite, un explosif également présent dans la grenade OF-F1, responsable de la
mort de Rémi Fraisse en octobre 2014. La OF-F1 avait par
la suite été interdite. En revanche, un rapport commun
aux inspections générales
de la gendarmerie et de la police nationale concluait que
la GLI-F4 pouvait continuer à
être utilisée, tout en reconnaissant sa dangerosité.
Le pouvoir législatif était lui
moins catégorique. Fin 2016,
la commission des affaires
étrangères, de la défense et
des forces armées sur le projet
de loi de finances pour 2017
du Sénat écrit : «Des études
commande de GLI-F4 prévue, cela ne signifie pas pour
autant l’interdiction du projectile. «La GLI-F4 sera utilisée jusqu’à épuisement des
stocks», assure Place Beauvau
à Libé… sans préciser le nombre de ces grenades encore
disponibles : «Elles seront
progressivement remplacées
par la GM2L», déjà en dotation et utilisée sur la ZAD. La
différence avec la première?
«Elle contient bien un effet lacrymogène et assourdissant,
mais n’a pas l’effet déflagrant
de la GLI-F4», selon le ministère de l’Intérieur. Normal :
dans l’appel d’offres de l’été
dernier, le magazine l’Essor
de la gendarmerie a repéré
que pour le lot intitulé «grenades assourdissantes lacrymogènes», le cahier des charges (qui n’est plus en ligne)
précisait que «la composition
pyrotechnique ne [devait] pas
contenir d’explosif brisant».
La GM2L répondrait donc à
cet impératif.
Selon la fiche technique de
l’arme qu’a publiée l’Essor de
la gendarmerie, «les matériaux employés pour la fabrication de cette grenade
[plastique polyéthylène élastomère] permettent de ne
générer aucun éclat lors de
son fonctionnement». La fiche
est siglée Alsetex. L’entreprise
qui fabrique la GM2L (et sa
prédécesseure la GLI-F4) ne
nous a pas répondu. L’entreprise était seule candidate
pour le lot et l’a remporté
avec une offre à 1,8 million
d’euros. Combien achète-t-on
de GM2L avec cette somme?
Là encore, silence du client
comme du fabricant. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 13
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
LIBÉ.FR
Parcoursup, année
zéro : la chronologie
interactive La nouvelle
procédure d’accès à l’enseignement supérieur,
Parcoursup, a été mise en place en moins
d’un an. Du vote de la loi à son déploiement
chaotique, suivez au jour le jour l’application
de cette réforme express sur notre site.
PHOTO MARGUERITE BORNHAUSER
Loi littoral Face au tollé, la majorité
renonce à certaines dérogations
Le sexisme à l’école sévit aussi entre garçons
C’est ce qu’on appelle faire marche arrière. Face aux polémiques grandissantes (lire Libération de vendredi), les
députés ont réduit ou supprimé en séance la portée de plusieurs dérogations à la loi littoral, en métropole et outremer, qui avaient été votées par la majorité en commission.
Ils ont notamment fait sauter les dérogations introduites
pour permettre la construction d’équipements collectifs
dans les territoires «ultra-marins» et «insulaires de métropole» et adopté plusieurs amendements sur le «comblement
des dents creuses» (ces parcelles vides situées entre deux
bâtiments construits dans un même hameau) pour éviter
«des interprétations malencontreuses».
«J’ai envie que les rapports
hommes-femmes changent et
pour cela il faut s’intéresser
aux hommes et femmes de
demain. Nous, on est déjà
cuits. Je me suis donc tournée
vers l’école où tout reste à
faire», explique Lisa Azuelos, réalisatrice et présidente
de l’association Ensemble
contre la gynophobie. En parallèle de la préparation d’un
film, elle a commandé un
rapport sur les violences
sexistes à l’école au sociologue Eric Debarbieux, présenté jeudi. Avec les chercheurs Johanna Dagorn,
Arnaud Alessandrin et Olivia Gaillard, il a recueilli
plus de 47000 témoignages
d’élèves de 8 à 19 ans.
«Toute violence peut avoir
une connotation sexiste. Mais
les violences sexistes ne signi-
Attac fête ce samedi ses 20 ans avec ce mélange de sérieux
et de potacherie qui fait son sel. L’ONG s’appelait initialement «Association pour une taxe Tobin d’aide aux citoyens», du nom de l’Américain suggérant de prendre l’argent là où il est (sur les marchés). La revendication d’une
taxation des transactions financières est peu à peu passée
à la trappe. Attac se contente désormais d’exiger que les
multinationales, dont les Gafa, paient leur juste part d’imposition sur les bénéfices dans les pays où ils les encaissent.
SNCF: le Sénat entrouvre la porte
d’une fin de conflit
Le conflit à la SNCF a peutêtre trouvé une issue dans la
nuit de jeudi à vendredi.
A 1 h 55 du matin, les quelques parlementaires encore
présents dans l’hémicycle
ont achevé l’examen de la loi
sur la réforme ferroviaire.
Dans ce texte, une série
d’amendements ont été
taillés sur mesure afin de
mettre du baume sur les
plaies des cheminots, et notamment sur celles de deux
de leurs organisations syndicales : l’Unsa et la CFDT,
que le jargon du microcosme social qualifie de
«réformistes», en opposition
aux «orthodoxes» de la CGT,
peu enclins pour le moment
à stopper le mouvement de
grève.
Les dispositions votées au
cœur de la nuit prévoient
que, lorsque la SNCF perdra
l’exploitation d’une ligne
régionale dans le cadre
de l’ouverture à la concurrence, la plupart des
cheminots ne seront pas
obligés de travailler pour
le nouvel opérateur. Ils
bénéficieront en outre
d’un «droit au retour» à
la SNCF au bout de trois ans,
et pendant une durée de
A la gare du Nord, le 14 mai. PHOTO ALBERT FACELLY
huit ans si la greffe ne prend
pas. Dans le train qui le
ramène à Chartres, le
sénateur (LR) d’Eure-et-Loir
Gérard Cornu ne cache pas
sa satisfaction : «Les amendements n’ont pas été dénaturés au moment du vote et
la ministre des Transports
nous a assurés de son soutien
sur les dispositions qui ont
été adoptées.»
Le texte doit encore être
adopté de manière solennelle mardi, avant de repasser en commission mixte
paritaire le 13 juin afin
d’accorder les violons avec
la mouture votée en première lecture par l’Assem-
blée nationale. Tout porte
néanmoins à croire que les
députés ne feront pas d’excès de zèle et ne chercheront
pas à détricoter ce que le Sénat a adopté, avec la bénédiction du gouvernement,
soucieux de permettre une
issue à un mouvement social qui a débuté le 3 avril et
entrant ce week-end dans sa
treizième séquence de deux
jours de grève. Le tout pour
un coût évalué à 400 millions d’euros, soit l’équivalent des trois quarts des bénéfices de la SNCF en 2017.
Bizarrement, vendredi, la
plupart des responsables
syndicaux de la SNCF que
Libération a essayé de joindre (CGT, SUD rail, CFDT)
ne décrochaient pas leur
téléphone pour commenter
le vote du Sénat. Le secrétaire général de la CFDT,
Laurent Berger, a toutefois
indiqué clairement sur RMC
et BFMTV que «si ce qui a été
voté au Sénat est confirmé
par la commission mixte
paritaire, la CFDT quittera
la grève».
Quant à Roger Dillenseger,
le secrétaire général de
l’Unsa Ferroviaire, il reconnaît «des avancées significatives et un moment important». Suffisant pour
appeler à une sortie de
crise ? «Laissez-nous travailler», se contente de répondre le responsable syndical. Avant de préciser que
l’organisation, qui appellera
toute seule à une fin de
conflit, pourrait se retrouvera confrontée «à un avenir
compliqué». Les élections
professionnelles sont programmées au mois de
novembre à la SNCF, et le
score de chaque syndicat
sera largement affecté par
son comportement durant
cette grève.
FRANCK BOUAZIZ
plus victimes d’insultes et de
menaces (65 % contre 55 %),
mais aussi de déshabillage
forcé (14,2 % contre 10,3 %).
Un peu plus de filles (20 %)
que de garçons (18,4 %) rapportent avoir été regardées
aux toilettes. Au collège, les
adolescents sont toujours
plus victimes d’insultes
(56 % contre 47 %), tandis
que les filles se plaignent
davantage d’être mises à
l’écart (32 % contre 26 %) et
de subir des moqueries sur la
sexualité (8,6% contre 8,1%).
Pour les lycéens, il ressort
notamment que les garçons
sont plus exposés aux insultes homophobes (21,1% contre 13,8 %) ; 6,6 % de jeunes,
sans distinction de sexe,
rapportent des situations
de voyeurisme ; 5 % de garçons et 2,2 % de filles ont
souffert de la diffusion
d’images intimes.
Quant aux violences entre
garçons, Eric Debarbieux
estime qu’elles «s’inscrivent
dans un refus du féminin.
Elles vont souvent se porter
contre les garçons considérés
comme plus faibles, doux,
qui sont quelque part accusés
d’être des femmes. Le viriliste
a besoin de dominer et va
d’abord le faire avec le
garçon. Lorsqu’il va grandir,
il aura l’habitude d’être le
dominant et ça se transférera, par exemple, avec sa
compagne». Le rapport souligne toutefois que «si l’école
participe parfois à la construction des violences subies
par les femmes […], elle est
aussi un lieu de leur prévention».
MARLÈNE THOMAS
«Personne,
ni Marine
Le Pen
ni le pape,
ne me dictera
mon calendrier.»
NICOLAS
DUPONT-AIGNAN
vendredi, à l’AFP
AP
Anniversaire Attac fête ses 20 ans
fient pas qu’elles sont sexuelles [viols, agressions, ndlr].
Il s’agit ici de la construction
qui va amener ensuite, éventuellement, à la violence
sexuelle. Ça commence par
des insultes, des baisers
forcés, du voyeurisme dans
les toilettes», souligne Eric
Debarbieux, qui fut délégué
ministériel à la prévention
du harcèlement scolaire
de 2012 à 2015. Les chercheurs ont essayé de résoudre «l’énigme» de «l’oppression viriliste».
Les données recueillies vont
à contre-courant de certaines idées préconçues. Les
garçons, bien que majoritairement auteurs d’agressions,
sont au moins tout autant
victimes de violences sexistes en milieu scolaire. En primaire, ils sont nettement
Jeudi, Marine Le Pen a proposé à Nicolas Dupont-Aignan de
figurer sur une liste commune aux élections européennes de
l’an prochain. Une proposition accueillie prudemment par
le président de Debout la France, qui s’était rallié à Le Pen lors
de la dernière présidentielle. La proposition de la dirigeante
frontiste intervient alors que le Front national annonçait vendredi le résultat du vote de ses adhérents sur le nouveau nom
proposé pour le mouvement: «Rassemblement national». Une
mue qui doit marquer l’aboutissement de la «refondation»
engagée par Marine Le Pen après le double échec de son parti
aux dernières échéances électorales, et sert à rassurer les futurs alliés potentiels, inquiets de l’image et du passé sulfureux
auquel le nom historique du parti renvoie.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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FRANCE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Mélina Boughedir,
une Française jugée
à Bagdad
RÉCIT
Partie en Syrie et en Irak rejoindre l’Etat islamique avec son mari
et ses enfants en 2015, la jeune femme est jugée ce dimanche pour
terrorisme dans la capitale irakienne. Elle risque la peine de mort.
«Libération» a rencontré sa famille.
Par WILLY LE DEVIN
Dessin JAMES ALBON
C’
était un samedi matin. Sarah (1), la grande sœur de
Mélina Boughedir, décide
de s’exercer à la conduite accompagnée. La circulation est fluide en ce
début de week-end, rien de mieux
pour traverser l’agglomération parisienne et rendre visite à sa cadette
et ses trois enfants. D’ordinaire, leur
appartement de Nanterre (Hautsde-Seine) tourbillonne : les petits
chahutent, crient, pleurent. Mais ce
matin-là, aucun bruit. Sarah triture
la sonnette, toque avec énergie sur
la porte. Rien ne brise le silence.
«J’ai immédiatement eu un mauvais
pressentiment», se souvient-elle.
Quelques heures plus tard, un SMS
de Mélina tombe, laconique : «Je
suis en voyage.»
«INCROYABLE»
Près de trois ans plus tard, Mélina
Boughedir, 27 ans, s’apprête à être
jugée pour terrorisme en Irak. Ce dimanche, elle comparaît au palais de
justice de Bagdad, en présence de
ses avocats français, William Bourdon et Vincent Brengarth, et risque
la peine de mort. Après l’avoir
condamnée une première fois en février à sept mois de prison pour en-
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
– pour sûreté de l’Etat –, est condamné à trois ans de prison dont
deux avec sursis. Il est laissé libre
sous contrôle judiciaire, mais ses
fréquentations ne sont pas du goût
des Boughedir. En septembre 2015,
«peu après le procès, avec ma femme
nous sommes allés crever l’abcès, raconte Salmane, 38 ans, le mari de
Sarah. «On s’est assis dans leur cuisine à Nanterre, et j’ai posé des questions précises à Maximilien. Ce qui
m’a frappé, c’est qu’il ne connaissait
pas la religion. Il y avait une mosquée à côté de chez eux mais il n’y allait absolument jamais. Après coup,
on s’est dit qu’il était juste timide, influençable, incapable de basculer
dans le terrorisme.» Sondée en
aparté par sa sœur, Mélina assure
être très heureuse.
trée illégale sur le territoire, la Cour
de cassation irakienne a réexaminé
le dossier, et estimé que la Française
devait être rejugée. Son cas, comme
celui des soixante autres ressortissants français emprisonnés au Kurdistan syrien et en Irak, suscite depuis de longs mois une vive
controverse juridique et diplomatique (lire ci-contre). L’imminence du
procès ronge les proches de Mélina
Boughedir. Mercredi, Libération a
passé la soirée au domicile de ses parents. Ils habitent un charmant appartement du sud de Créteil (Val-deMarne), à quelques encablures du
lac. Aujourd’hui, ils ont encore toutes les peines du monde à comprendre la démarche de Mélina. «On rejoue chaque scène, on s’interroge sur
ce que l’on n’a pas vu, se désespère
son père, Hocine, 75 ans. Cela doit
paraître incroyable aux yeux de
beaucoup de gens, mais nous
n’aurions jamais imaginé qu’elle
puisse partir.»
Une vive inquiétude a pourtant parcouru la famille tout au long de
l’année 2015. Cet été-là, le mari de
Mélina, Maximilien Thibaut, est
jugé par le tribunal correctionnel de
Paris pour son appartenance au
groupuscule islamiste Forsane
Alizza. Le jeune homme, de
cinq ans l’aîné de Mélina et fiché S
«RESTE OÙ TU ES»
Le 5 octobre 2015, la jeune femme,
Maximilien, et leurs trois enfants de
4, 3 et 1 an, prennent le chemin de
la Syrie. Ils partent de Nanterre en
voiture, font un crochet par Narbonne, puis poursuivent leur périple vers le califat de l’Etat islamique
(EI). A ses proches, Mélina ne dit
alors jamais où elle se trouve. «Un
jour, on a reçu une photo avec des
taxis jaunes en arrière-plan. Moi,
mon mari, mes parents, on s’est alors
mis à chercher comme des dingues à
quoi ressemblaient les taxis de chaque pays du monde. On a fini par
comprendre qu’il s’agissait de la
Turquie. Je lui ai écrit par SMS :
“Reste où tu es”», confie Sarah,
émue aux larmes.
Depuis, l’angoisse est devenue une
compagne quotidienne. Dès son entrée au «Shâm», le couple ne donne
plus signe de vie. Il faut attendre
quelques mois pour que les téléphones et Skype se remettent à sonner.
«Mélina nous a simplement expliqué
qu’après une courte étape en Syrie,
l’EI les avait envoyés dans une
grande ville», se remémore sa mère,
Aïcha, 58 ans. Comme pour la Turquie, Mélina fait tout pour dissimuler sa localisation exacte. Alors, au
gré des échanges, ses proches se
mettent à noter tous les indices pertinents. Un jour, ils retiennent que
Mélina évoque «un fleuve». Une
autre fois, ils tiquent sur la description d’une «vieille ville». A force de
recherches sur Google Maps, Salmane finit par en avoir le cœur net:
sa belle-sœur se trouve sur les rives
du Tigre, à Mossoul, capitale irakienne de l’Etat islamique.
Avec le temps, Aïcha supporte de
moins en moins l’attitude de Maximilien. L’époux de Mélina confisque le téléphone, et ne donne des
nouvelles qu’à sa propre mère.
Grâce à la bonne entente entre les
deux belles-familles, cette dernière
répercute ensuite aux Boughedir.
Mais pour Aïcha, cette absence de
lien direct est insupportable: «Dès
que j’ai pu, je l’ai engueulé violemment. J’ai exigé qu’il me passe Mélina. Vous n’imaginez pas la violence
que cela représente de savoir ses petits-enfants dans un pays en guerre.
On avait chaque jour peur d’apprendre leurs décès», s’emporte-t-elle.
Surtout, la famille découvre un
Maximilien transfiguré. Fallot dans
sa vie antérieure, le jeune homme
u 15
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Jihadistes jugés à l’étranger:
Paris «sans états d’âme»
D’ordinaire très actif pour éviter
l’exécution de ses ressortissants,
le Quai d’Orsay tend à être bien
plus sévère à l’égard des recrues
de l’Etat islamique.
M
élina Boughedir «est une terroriste de Daech
qui a combattu contre l’Irak» et doit donc,
à ce titre, être jugée dans ce pays. Vendredi
matin, sur LCI, le ministre des Affaires étrangères,
Jean-Yves Le Drian, a été extrêmement ferme sur le
sort de la soixantaine de ressortissants français détenus au Kurdistan syrien (55) et en Irak (4). «Quand on
va à Mossoul en 2016, c’est pour combattre. Madame
Boughedir est donc jugée sur les lieux de ses exactions.
C’est la logique normale. Elle a combattu contre les unités irakiennes, elle est jugée en Irak», a-t-il poursuivi,
réaffirmant ainsi la position intangible de l’Etat français. Ces propos ont fait vivement réagir William
Bourdon, l’un des avocats français de Mélina Boughedir. Il les a d’abord qualifiés de «lamentables», puis a
parlé de dégoût : «Il y a une tendance mondiale face
à la menace terroriste : c’est la fin qui justifie les
moyens, c’est le cynisme, c’est la déshumanisation et
c’est plus efficace de brocarder les grands principes que
de les respecter.»
Arrêtée durant l’été 2017, Mélina Boughedir a d’abord
été condamnée en février à sept mois de prison pour
une simple entrée illégale en Irak. Sa famille s’atten-
semble beaucoup plus assuré, voire
agressif, depuis l’Irak. «La première
fois que nous l’avons vu, il était mort
de trouille, rit (jaune) Salmane. Rencontrer son beau-père l’angoissait
tellement qu’il était venu chez nous
avec un pote! On avait même chambré Mélina sur son caractère. Lors
des repas de famille, il mangeait
puis partait faire la sieste. Quand
nous allions chez eux, il venait nous
saluer et repartait sur l’ordinateur
illico. En tout, il devait passer près
de quinze heures par jours sur Internet.» Pour Sarah, il ne fait aucun
doute que Maximilien a contraint sa
sœur à rejoindre la Syrie et l’Irak: «Il
a dû lui faire comprendre qu’il emmènerait les enfants coûte que coûte.
Or, Mélina les aime trop pour accepter de s’en séparer.»
A l’automne 2016, les choses se gâtent sur les bords du Tigre. Une
vaste offensive est déclenchée pour
reconquérir Mossoul. Les avions de
la coalition bombardent violemment la ville, obligeant les familles
de l’EI à se terrer dans les caves.
Lors de contacts devenus très rares,
Mélina décrit «le bruit des drones»
A force de
recherches sur
Google Maps,
Salmane finit
par en avoir
le cœur net: sa
belle-sœur se
trouve à
Mossoul.
dait alors à la voir revenir en France dans le cadre
d’une procédure d’expulsion. Mais la Cour de cassation irakienne a réexaminé le dossier et la jeune
femme de 27 ans, mère de quatre enfants (trois ont été
rapatriés en France) est rejugée ce dimanche pour «terrorisme». Or l’Irak prononce quasi systématiquement
la peine capitale pour cette infraction.
D’ordinaire, la France s’agite pour éviter la mort à ses
ressortissants. Puisque les juridictions françaises sont
compétentes pour juger ses citoyens, quand bien
même les crimes et délits auraient été commis à
l’étranger, la diplomatie œuvre au rapatriement sur
le sol hexagonal. Ainsi, le Quai d’Orsay tente depuis
plusieurs années d’empêcher l’exécution de Serge
Atlaoui, poursuivi pour trafic de stupéfiants en Indonésie. Pour ce qui est des jihadistes, la donne est différente. Il y a quelques semaines, la ministre des Armées, Florence Parly, a quasiment recouru à la loi du
talion à l’égard des recrues de l’Etat islamique: «Les
jihadistes n’ont jamais eu d’états d’âme, je ne vois pas
pourquoi nous en aurions pour eux.»
Une sévérité qui sied à une opinion publique harassée
par le cycle d’attentats islamistes en Europe, mais qui
s’avère très contestable au plan de la sécurité nationale. «Nous ferions mieux de rapatrier nos ressortissants pour recueillir du renseignement, pour ne pas
être la cible d’un chantage diplomatique de la part
d’une entité tierce [les Kurdes, ndlr], et pour que nos
juges puissent boucler leurs instructions», s’essouffle
une source ministérielle. W.L.D.
et «les explosions de plus en plus proches». Les combats, âpres, dureront
de longs mois. Aux yeux des forces
antiterroristes irakiennes, Maximilien participe alors activement aux
combats. Ce dont doute réellement
Salmane, «pour la simple raison que
Maximilien a toujours eu un gros
handicap aux mains». Mélina, elle,
est suspectée d’appartenir aux brigades féminines de la police morale
de l’EI, la Hisba. Un haut gradé du
renseignement français, contacté
par Libération, juge cette hypothèse
«possible», mais concède qu’il n’y a
«aucune certitude».
«RENTRER À LA MAISON»
Le 8 juillet 2017, Mélina et ses quatre
enfants –une petite dernière est née
à Mossoul– sont finalement arrêtés
par des soldats irakiens qui les retrouvent terrés dans le noir et affamés. S., le deuxième fils de Mélina
se jette sur les bouteilles d’eau des
militaires. La jeune femme, rachitique, balbutie à peine quelques
mots. Après des semaines de silence, Sarah, qui croit sa sœur
morte, reçoit un SMS: «Les soldats
de Daech sont entrés, et ils sont nombreux.» De France, l’aînée comprend que sa sœur confond l’EI et
l’armée irakienne. Mélina est sauvée, mais immédiatement transférée en détention.
Maximilien, lui, est présumé mort.
La dernière fois que Mélina l’a vu, il
«est sorti chercher de l’eau». Sans jamais revenir. Salmane pense «qu’il
a été tué par un sniper car il n’a pas
l’étoffe d’un fugitif». Lors de son arrestation, Mélina était en possession de deux téléphones portables.
Selon la justice irakienne, toutes les
données ont été effacées sur le sien.
Mais sur l’autre, qui appartenait
vraisemblablement à son mari, les
soldats auraient découvert un plan
actualisé des données GPS des positions irakiennes et jihadistes.
Incarcérée dans la banlieue de Bagdad, Mélina n’a parlé à sa famille
qu’une fois depuis son arrestation.
«Après tout ce temps, je l’imaginais
abattue, souffle Aïcha. Mais Mélina
m’a paru sereine. Elle a donné son
accord pour que la France rapatrie
ses trois premiers enfants. La petite,
Z., est restée avec elle dans la cellule
car elle l’allaite.» Actuellement, les
parents de Mélina font l’objet d’une
enquête sociale approfondie, dont
les conclusions pourraient leur permettre, à terme, d’héberger leurs petits-enfants. Pour le moment, ils ne
les voient qu’un jeudi tous les
quinze jours. «Revoir les petits, ça
raccroche à la vie. Ils vont bien je
crois, malgré la faim, le traumatisme
qu’ils ont subi. Mais cette enquête est
très difficile à supporter psychologiquement, avoue Aïcha. Un jour, on
m’a dit: “Mais madame, pourquoi
avez-vous laissé partir votre fille en
Syrie?” Je donnerais tout pour que
Mélina puisse rentrer à la maison.»
Ce dimanche, tous attendront des
nouvelles de Bagdad. Salmane,
fataliste, a pris l’habitude de découvrir l’avenir de Mélina dans la
presse. Quand le moral flanche, la
famille regarde en boucle une vidéo
prise peu avant son départ en Syrie.
Pour fêter l’Aïd, les sœurs Boughedir étaient allées à Royal Kids, un
parc d’attractions près de Créteil.
Mélina, «la plus facétieuse», y fait
du toboggan. •
(1) Les prénoms des proches de Mélina
Boughedir ont été modifiés.
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16 u
FRANCE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
PMA «Si Dieu me permet d’avoir
un enfant, peu importe le moyen»
Alors que le
Comité d’éthique
rend son premier
rapport mardi,
«Libération»
a rencontré
des croyantes
bisexuelles ou
lesbiennes
en faveur de
la procréation
médicalement
assistée. Parfois
soutenues au sein
de l’Eglise, malgré
le discours du
Vatican.
RÉCIT
Par
TIMOTHÉE DE
RAUGLAUDRE
D
Amélie Georgin, 39 ans et sa femme Annick, 34 ans, avec Garance, leur fille de 20 mois. PHOTO ULRICH LEBEUF. MYOP
imanche, 11h30. Face à l’assemblée de croyants, le prêtre déclame son homélie,
commentaire d’extraits de l’Evangile: «Ne regarde pas nos péchés mais
la foi de ton Eglise.» C’est la phrase
préférée d’Elise, 22 ans, qui assiste
chaque dimanche à la messe de Notre-Dame-de-Clignancourt, dans le
nord de Paris. «Pour moi, ça résume
tout», s’amuse-t-elle. Les interventions du prêtre sont entrecoupées de
chants chrétiens qui résonnent dans
la nef. Une forte odeur d’encens a investi le lieu de culte.
Chignon au-dessus de la tête, lunettes à monture pourpre et robe bleu
nuit, Elise, «très croyante», connaît
par cœur les chants, qu’elle entonne
sans fausse note. Dans sa sphère
catholique, elle reste discrète sur sa
bisexualité, par «peur du regard des
autres». «L’autre jour, on fêtait les
cinq ans du mariage pour tous. Dans
la même journée, j’ai parlé à la fois
à une pote catho qui m’a dit:“OK, tu
peux être bi et catho mais tu devrais
viser l’abstinence” et à une militante
LGBT [lesbiennes, gays, bisexuels et
trans, ndlr] qui m’a lancé:“Non mais
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
je ne comprends pas comment tu peux
rester catho alors que t’es bi.” Ma foi
n’est pas acceptée par les LGBT et ma
sexualité n’est pas tolérée par mes coreligionnaires. Je ne me sens à ma
place nulle part.» Sur les pages du livret de chants distribué aux paroissiens, en bas à droite, il est écrit
«Bonne fête des mères !» Plus tard,
Elise veut des enfants. Si elle ne se
voit pas faire sa vie avec une femme,
elle se dit farouchement «pro-PMA
[procréation médicalement assistée]
pour les couples de même sexe». «Si
j’étais amoureuse d’une femme, c’est
évident que je ferais une PMA.»
ger», selon elle. C’est pourquoi elle
ne se reconnaît ni dans le discours
de la Manif pour tous ni dans celui
de la Conférence des évêques.
Le 7 mai au micro de France Inter,
Michel Aupetit, l’archevêque de Paris, a fustigé la PMA pour toutes qui
selon lui «créera une situation dont
les enfants seront victimes», assumant, au passage, être «descendu
dans la rue pendant la Manif pour
tous». «Je ne crois pas une seconde
que ça reflète ce que pensent l’ensemble des catholiques», commente
Amélie. Elle perçoit un profond décalage entre ce discours officiel et
l’accueil qu’elle a reçu de sa famille,
du curé qui a baptisé sa fille ou encore de la marraine de Garance, fervente pratiquante. Des études récentes démontrent que la conception de
la famille des catholiques a évolué.
En décembre 2017, un sondage Ifop
montrait que 60 % des Français
étaient favorables à l’ouverture de la
PMA aux couples de lesbiennes.
Chez les catholiques, c’était à peine
moins: 56% approuvaient la mesure,
dont un petit 35 % des pratiquants
mais 59 % des non-pratiquants.
«DISTANCE»
Mardi 5 juin, le Comité consultatif
national d’éthique (CCNE) rend son
premier rapport aux parlementaires
à l’issue des états généraux de la
bioéthique, qui se sont clos fin avril.
Ces discussions qui ont eu lieu un
peu partout en France ont beaucoup
tourné autour de la PMA. Avec un
noyautage certains des militants de
la Manif pour tous –un collectif d’associations notamment opposées au
mariage homosexuel et à l’homoparentalité– revenue pour l’occasion
dans l’arène médiatique. Engagement de campagne d’Emmanuel Macron, l’ouverture de la PMA à toutes
devrait faire l’objet d’un projet de loi
au Parlement à l’automne. Comme
au moment du mariage pour tous,
en 2013, les états généraux de la bioéthique ont donné à voir une opposition binaire entre deux camps: militants LGBT sécularisés d’un côté,
catholiques conservateurs de l’autre.
La réalité est plus nuancée.
Stéphanie, 30 ans, lesbienne, était
«très pratiquante, enfant de messe et
très assidue au catéchisme» jusqu’à
son coming out. Si elle a «pris des distances avec l’Eglise», elle continue de
se définir comme catholique. Entre
son homosexualité et sa foi, elle n’a
«aucun cas de conscience». La «version du catholicisme» que lui a inculquée sa famille, celle d’une «religion
d’amour et d’accueil du prochain», est
à mille lieues du discours de la Manif
pour tous. Sur Twitter, l’architecte
lyonnaise, brune aux cheveux courts,
a créé avec son épouse une page, Demande à tes mères, pour raconter leur
vie de mères et celle d’Alix, 2 mois et
demi, défendre la PMA pour toutes
et «emmerder la Manif pour tous».
Dans l’entourage de Stéphanie, y
compris dans sa famille, très
croyante, on «accepte complètement
la situation et la venue au monde» de
sa fille. Elle se souvient avec émotion
de la réaction de sa grand-mère le
jour de son retour d’Espagne, où elle
s’est fait inséminer: «Elle m’a aspergé
d’eau bénite qu’elle reçoit de sa paroisse chaque année.»
Le 25 janvier, dans l’Emission
politique de France 2, la Toulousaine
Amélie Georgin a défendu face au
président du parti Les Républicains,
Laurent Wauquiez, l’ouverture de la
PMA à toutes les femmes. Elle a évoqué sa fille Garance, aujourd’hui âgée
de 19 mois, portée par sa femme, Annick, après une PMA à Barcelone.
«Cet enfant, on l’éduque avec une volonté de l’ancrer dans des repères. Garance a été baptisée il y a quelques
mois de ça au sein de l’Eglise.» «Sachant que Laurent Wauquiez est lui
u 17
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Carnet
DÉCÈS
Sa famille a la tristesse de
faire part du décès de
Giselle LEGRAND
- LOSNO
- FONDARD
survenu dimanche à 88 ans
suite à une hospitalisation
d’un mois qui ne laissait
aucun espoir.
Durant sa carrière elle a
enseigné dans les lycées de
Nice et de Paris la langue et
la culture espagnole.
L’inhumation aura lieu ce
vendredi 1er juin à 15h45
au cimetière du Père
Lachaise
à Paris (division 90).
«TRÈS MIGNONNE»
Marianne Berthet-Goichot, militante pour la PMA. MARIE ROUGE
aussi catholique, c’était un clin d’œil,
explique la femme de 39 ans. Une
façon de lui dire qu’au sein même de
ces familles qui seraient à l’origine
d’une “perte de repères”, il y a des
personnes avec des engagements de
foi.» Quand elle a voulu faire baptiser
Garance, il y a plus d’un an, le prêtre
de son église locale s’est montré réticent, cherchant à «écarter» Amélie
et posant des «questions venues
d’un autre monde sur notre orientation sexuelle».
En se rendant dans une autre paroisse en banlieue toulousaine, elle
et son épouse ont rencontré le père
François, qu’Amélie continue de porter dans son cœur. «On était vraiment en confiance, il n’y avait pas de
jugement.» Amélie a un seul regret,
qu’elle exprime en riant: «On aurait
aimé se marier à l’église.» Elle en a
même fait la demande, en vain. Sociologue au Centre national de recherche scientifique (CNRS), Martine Gross a étudié en 2003 les
baptêmes religieux au sein des familles homoparentales. Etonnamment, les prêtres qu’elle a interrogés
étaient globalement ouverts à l’idée
de baptiser l’enfant d’un couple de
même sexe. «Dans la religion catholique, il y a deux volets: la doctrine du
Vatican, qui considère que l’homosexualité est un désordre moral et que
la PMA devrait être interdite, et la
tradition de l’accueil pastoral, qui
donne aux prêtres une certaine li-
berté, détaille la sociologue. A partir
du moment où les couples ont une volonté sincère d’intégrer leur enfant
dans l’Eglise, les prêtres sont prêts à
s’adapter et réduire les aspects réprouvés par la doctrine pour mettre
en avant d’autres valeurs, comme
l’amour ou la fidélité.»
«DON»
Nicaise, étudiante rennaise de
24 ans, va à la messe tous les dimanches et observe le jeûne du carême.
Depuis six mois, elle est en couple
avec une femme musulmane. Elles
savent déjà qu’elles veulent avoir des
enfants ensemble. «Toutes les deux,
on a toujours eu le désir de porter nos
enfants. Donc on penche plutôt pour
une PMA. En la faisant, je me sentirais accomplie en tant que femme.»
Elle n’y voit aucune contradiction
avec sa foi : «Si Dieu me permet
d’avoir et d’élever un enfant, peu importe le moyen, c’est que c’est un don
de sa part.» «Les homosexuels
croyants gèrent de différentes manières la tension intérieure liée à leurs
deux dimensions identitaires, analyse Martine Gross. Beaucoup s’aménagent une approche personnelle de
la religion, en prenant leurs distances avec l’autorité de l’Eglise tout en
construisant une relation plus directe
avec Dieu.» Parmi les amis chrétiens
de Nicaise, aucun ne l’a jamais jugée
sur sa sexualité ni ses projets de vie.
«Ils laissent à Dieu le pouvoir de ju-
«A partir du moment où les couples ont
une volonté sincère d’intégrer leur enfant
à l’Eglise, les prêtres sont prêts à s’adapter»
Martine Gross sociologue au CNRS
Dans les locaux de l’association
LGBT David & Jonathan, dans le XIIe
arrondissement de Paris, un immense drapeau arc-en-ciel est accroché au mur. Sur la table basse, le dernier rapport de SOS homophobie
côtoie un ouvrage sur les liens entre
foi et homosexualité. Depuis 1972,
l’association défend une autre vision
du christianisme et se bat pour faire
accepter les personnes LGBT au sein
de la religion. Marianne Berthet-Goichot en est membre depuis 2010.
«On essaie de défendre l’idée que
l’Eglise est plurielle. Je fais aussi partie de cette Eglise et pourtant je suis
lesbienne et maman.»
En 2013, lors des débats sur le
mariage pour tous, elle a eu avec Catherine, sa compagne, une fille par
PMA. Dans leur petite paroisse rurale
de l’Yonne, elles l’ont très vite fait
baptiser. «On avait contacté le prêtre,
qu’on connaissait bien. Ça s’est bien
passé, comme ça aurait été le cas pour
n’importe quelle autre personne de la
paroisse. Le prêtre m’a dit: “Moi, j’applique la loi.” J’étais en procédure
d’adoption de ma fille, puisque dans
le cadre d’une PMA on est obligé de
passer par l’adoption de son propre
enfant. Sur le registre de baptême, il
n’a écrit que le nom de ma femme mais
a laissé de la place pour rajouter mon
nom. Deux mois plus tard, quand je
lui ai envoyé l’attestation de mariage,
il a ajouté mon nom. J’ai trouvé la démarche très mignonne.»
Dès 2013, David & Jonathan s’est positionné en faveur de la PMA pour
toutes. Fin mai, l’association a publié
un communiqué pour contrer les arguments des opposants et «montrer,
avec notre regard de chrétien, que ce
n’est pas incompatible» avec la religion. «Dans l’Eglise, beaucoup de
gens ne comprennent pas que l’homophobie, ce n’est pas uniquement des
coups, des insultes, mais aussi la différence de traitement entre un couple
homo et un couple hétéro.» Marianne
le reconnaît volontiers : «La lutte
contre l’homophobie religieuse, c’est
un vaste champ de bataille.» •
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18 u
FRANCE
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
LIBÉ.FR
Pippa, ado des villes et ado
des champs Chaque vendredi,
Libé fait le point sur l’actualité du
livre jeunesse. Aujourd’hui, un roman illustré, le journal
de Pippa, une adolescente qui a du mal à tout gérer,
entre les deux maisons de ses parents divorcés, sa mère,
fantasque, célibataire et amoureuse inconditionnelle
de la nature d’un côté, son père, citadin psychorigide
qui a refait sa vie de l’autre. ILLUSTRATION DR
Les marionnettes
des stars du PAF
des années 90. PHOTO
ROBERTO BATTISTINI.
BUREAU233
«Les Guignols», ainsi fondent, fondent,
fondent, les petites marionnettes
Après des mois
d’une entreprise
de démolition
méthodique
du programme
trentenaire
de Canal+ par
Vincent Bolloré, le
groupe audiovisuel
a annoncé jeudi
son arrêt définitif.
Par
JÉRÔME
LEFILLIÂTRE
«L
es Chinois à Paris.» C’est le titre
du sketch des Guignols diffusé mercredi soir
sur Canal +. Au lendemain
de la perte par la chaîne cryptée des droits de diffusion
du foot français pour la période 2020-2024, remportés
par Mediapro, groupe espagnol détenu par un fonds chinois, les célèbres marionnettes imaginaient une
saynète entre Anne-Sophie
Lapix et Jacques Chirac. «Je
sais pas s’ils [les Chinois,
ndlr] vont le lâcher, leur milliard, finalement, disait le
double en latex de l’ex-chef
de l’Etat. Quand ils vont
s’apercevoir qu’ils ont mis
autant d’argent pour voir
jouer Giannelli Imbula et
Vincent Pajot…» Et l’avatar
de la journaliste de répondre:
«Il peut s’en passer des choses
en deux ans, Jacques…»
Ce n’est pas faux. Mais
les Guignols n’auront plus
l’occasion d’ironiser sur ces
arrière-cuisines de la chaîne
qu’ils avaient pris l’habitude
de raconter depuis que Canal+ existe. Le groupe audiovisuel a annoncé jeudi lors
d’un comité d’entreprise l’ar-
rêt du programme emblématique de la chaîne à la fin de
la saison. Dans l’air depuis
des mois, la nouvelle n’est
pas une surprise. Elle n’a
d’ailleurs pas fait l’objet
d’une communication officielle. Juste d’une confirmation à l’AFP de l’info sortie
par le site les Jours. Les Guignols s’arrêtent et c’est une
telle évidence que la grande
machine bolloréenne ne
prend même pas la peine de
la justifier.
Sape. Triste faire-part de
décès pour un mythe télévisuel, créé en 1988, qui fut
dans les années 90 le territoire le plus irrévérent du
paysage médiatique français.
C’était avant que le milliardaire breton Vincent Bolloré,
qui n’a jamais été un grand
fan, ne fasse tout pour la saper de l’intérieur. Après avoir
essayé de la supprimer puis
reculé devant le tollé médiatique suscité, il a lui imposé
d’incessants changements
d’horaires, l’a fait passer du
clair au crypté au clair, a
exigé qu’elle traite moins de
politique et l’a dépouillée peu
à peu de ses talents… Les
auteurs historiques ont
d’abord été virés, puis le producteur de toujours, Yves le
Rolland, remplacé par un
«Bollo boy» (David Gauthier)
missionné pour faire le
moins de vagues possibles.
Un type qui restera dans
l’histoire comme le fossoyeur
des Guignols.
L’entreprise de démolition,
que l’on peut difficilement
imaginer ne pas avoir été
sciemment conduite, a
parfaitement fonctionné.
Diffusés chaque soir de semaine à 20h30 cette saison,
les Guignols réalisent depuis
des mois des audiences
confidentielles. Tombé dans
l’anonymat quasi-total, le
programme génère un bruit
médiatique proche du néant
sur les réseaux sociaux. Un
signe, à notre époque, de
mort et un excellent prétexte pour décider son
anéantissement.
Grève. «Les Guignols, c’est
comme ton arrière-grand-oncle éloigné. Tu le calcules plus
depuis longtemps mais ça te
fait un petit truc de savoir
qu’il vient de mourir», a parfaitement résumé l’humoriste Kheiron sur Twitter. Au
même endroit, Bruno Gaccio,
l’ancienne figure de proue de
l’émission, a réagi tout en
sous-entendus : «Vous vous
doutez bien de ce que je pense,
ne me le faites pas dire.»
D’après les Jours, l’équipe des
Guignols, composée d’une
cinquantaine de personnes,
envisage de se mettre
en grève.
Il est à peu près certain que
cela ne sera pas de nature à
faire plier Bolloré, habitué à
tenir les rapports de force. La
grève d’un mois au sein de la
chaîne d’information i-Télé
fin 2016 ne l’avait pas fait
bouger d’une oreille. Vendredi, l’homme d’affaires a
offert une nouvelle démonstration de son inflexibilité
lors de l’assemblée générale
des actionnaires du groupe
Bolloré. A propos de la claque
reçue sur les droits du foot,
qui fragilise considérablement Canal+, il a eu ces mots
particulièrement légers :
«C’est présenté comme la fin
du monde mais, pardon, c’est
une tempête dans un verre
d’eau microscopique.» Que
doit-il penser alors de la disparition des Guignols. •
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u 19
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
LIBÉ.FR
«Le Cauchemar de Séville», comme en 1982
Ce samedi, au stade Yves-du-Manoir de Colombes
(Hauts-de-Seine), il faudra imaginer que nous sommes
le 8 juillet 1982, jour de la demi-finale de la Coupe du monde de football, sur
la pelouse du stade de Séville. Massimo Furlan recrée, avec des habitants de
la ville, le match France-RFA perdu par les Bleus. A ceci près qu’il n’y aura ni
ballon ni Allemands. Quatre de ces acteurs amateurs racontent l’expérience
à Libération et leur rapport à ce match mythique. Avec des extraits de leur
«partition» sonore.
CLUB ABONNÉS
La Magnifique Society,
Reims, 15-17 juin
La Magnifique Society
revient à l’aube de l’été
au parc de Champagne
de Reims les 15, 16 et 17 juin.
Cette année encore,
l’aventure sera dense et chic
avec une programmation
mêlant artistes emblématiques (Etienne Daho,
The Hives, Jane Birkin…)
et étoiles montantes,
comme IAMDDB, Kelela,
Jessie Reyez ou Tshegue,
sans oublier la scène Tokyo
Space ODD et son ambiance
made in Japan.
AFP
Gasquet: «On m’a comparé
à Nadal à 13, 14 ans…»
«Au moins, on m’aura comparé à lui. Au moins, il me
restera cela.» Jeudi, la déclaration crépusculaire de Richard Gasquet en salle de
presse sonnait comme un
aveu de défaite avant l’heure.
La question portait sur Rafael
Nadal, forcément, que le Biterrois affronte ce samedi au
troisième tour de RolandGarros. La rencontre était espérée dès le tirage au sort :
dans ce tableau masculin
vendu comme un conflit de
générations, le match des exenfants prodiges est l’occasion d’un état des lieux.
Génération 1986 tous les
deux, nés à quinze jours de
différence, ils se sont rencontrés quinze fois depuis leurs
débuts sur le circuit pro
en 2002: quinze fois, Nadal a
battu Gasquet. Il est loin, le
temps du tournoi des Petits As quand, en 1999, le «petit Mozart», surnom fardeau,
s’imposait face à «Rafa» en
demi-finale. «On nous a comparés à 13, 14 ans… J’ai vu
à 18 ans que la comparaison
allait devenir difficile», s’est
amusé Gasquet, fataliste. Le
Français explique que le
souci est surtout technique,
les gifles de coup droit liftées
du gaucher sont sa kryptonite : «La diagonale revers
que je maîtrise contre
80 % des joueurs, contre lui
c’est compliqué. Son coup fort
annule mes forces.»
En dehors des courts, les
deux ont développé une
proximité qu’on a du mal à
percevoir comme de l’amitié,
sorte d’entre-deux provoqué
par le fait de se côtoyer depuis toujours. «Je ne dis pas
que je vais dîner avec lui tous
les soirs, racontait Gasquet
jeudi. En tout cas c’est quelqu’un que j’apprécie. J’ai une
histoire avec lui. Il y a beaucoup de respect pour le champion et, surtout l’homme qu’il
est.» En face, Nadal a utilisé
plusieurs fois le mot «normal», comme un compliment, pour qualifier Gas-
AFP
«Cette histoire de “next gen”,
c’est de la connerie. Je n’aime
pas toute cette attention
accordée aux jeunes joueurs.»
FABIO
FOGNINI
31 ans,
18e mondial
Devant les médias italiens, Fabio Fognini, 31 ans, s’est lâché
contre les dirigeants du tennis, les accusant d’en faire trop
avec les jeunes prometteurs du tableau masculin. Notamment à Roland-Garros, en les programmant sur des courts
prestigieux au détriment des féminines: «D’accord Shapovalov est 25e mondial et il fait des progrès, mais au même âge,
Nadal avait déjà gagné Roland-Garros. Et quand tu vois que
son match est programmé sur le court Suzanne-Lenglen
alors que Muguruza-Kuznetsova, c’est sur le numéro 1, cela
laisse perplexe.» Fognini a estimé que Zverev, Shapovalov,
Khachanov et consorts devraient «manger des pâtes, courir
et gagner des matchs» avant de mériter une telle attention.
quet : symptomatique de la
mentalité du Majorquin, rétif
aux égos débordants et aux
comportements indisciplinés. «C’est quelqu’un qui ne
crée jamais de problèmes, qui
est facile à vivre.» Quand Gasquet a été suspendu en 2009
pour un contrôle positif à la
cocaïne, avant d’être blanchi,
Nadal était de son côté : «Je
l’ai toujours défendu parce
que je crois qu’il le mérite.
C’est une personne qui est très
saine de mentalité et c’est toujours agréable d’avoir des personnes comme cela autour de
soi dans le circuit.»
Bref, ce Nadal-Gasquet s’annonce avec un goût de déjà-vu. Malgré un beau début
de tournoi avec deux victoires
nettes sur Seppi et Jaziri, le
Français donne l’impression
de partir battu : en plus des
quinze défaites, il n’a pas pris
un set à l’Espagnol depuis
dix ans. Gasquet a tenté de se
motiver: «J’y vais pour faire
un grand match. Je ne vais
pas me répéter toute la journée qu’il est extraordinaire. Je
suis un compétiteur, j’ai envie
de faire quelque chose, pas d’y
aller en me disant que je vais
me faire massacrer.»
ADRIEN FRANQUE
2 × 2 pass festivals
à gagner.
«Souffle», de Tiago
Rodrigues, présentée
par le théâtre Garonne
et le TNT, 19-22 juin
A partir de l’histoire secrète
de Cristina Vidal, souffleuse
depuis vingt-cinq ans
au Théâtre national
de Lisbonne qu’il dirige,
Tiago Rodrigues (auteur
et metteur en scène
de Bovary, Antoine et Cléopâtre, By Heart) a composé
un hommage bouleversant
à la puissance du théâtre,
concentré d’humanité.
4 × 2 invitations à gagner
pour le 21 juin à 19 h 30.
e
541
C’était le classement
de la Roumaine Mihaela Buzarnescu début 2017, après une série
de blessures. Depuis,
la joueuse a enquillé
70 victoires l’an dernier
et a débuté ce RolandGarros comme tête de
série. Vendredi, elle s’est
payé l’une des favorites,
l’Ukrainienne Svitolina
(6-3, 7-5), numéro 4.
Chaque semaine, participez
au tirage au sort pour
bénéficier de nombreux
privilèges et invitations.
Montpellier Danse,
du 22 juin au 7 juillet
Onze danseurs proposent
une symphonie chorégraphique extrêmement rigoureuse à partir de cette partition fantôme de Franz
Schubert. Entre éclaircissement et folie, Twenty-Seven
Perspectives instaure un vaet-vient constant entre composition chorégraphique et
symphonie cachée, comme
pour donner à voir et à
entendre un chef-d’œuvre
de la musique classique
en excès de lui-même.
5 × 2 invitations à gagner
pour «Twenty-Seven Perspective» de Maud Le Pladec, le 4 juillet à 22 heures.
Pour en profiter, rendez-vous sur : www.liberation.fr/club/
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20 u
SPORTS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
RUGBY
Castres
face à
Montpellier, A
faut pas
Poucet…
Montpellier après sa victoire face à Lyon en demi-finale, le 25 mai. PHOTO JEFF PACHOUD. AFP
Par
DENIS SOULA
Mohed Altrad d’un côté, le legs
de Pierre Fabre de l’autre:
la finale du Top 14, samedi soir,
n’opposera pas l’ogre héraultais
au petit tarnais, mais deux
formations bien dotées,
en fonds comme en joueurs
internationaux.
RÉCIT
21 heures samedi à Saint-Denis, la finale du championnat
de France de rugby oppose
Castres à Montpellier, respectifs
vainqueurs du Racing et de Lyon en
demi-finale le week-end dernier.
Deux clubs du Nord ont plié devant
deux clubs du Sud. Une habitude en
somme. Un trompe-l’œil en fait, car
les plaques tectoniques du rugby
français ont la bougeotte. Aux Parisiens et Lyonnais presque au top,
s’ajoutent des Rochelais si inscrits
dans le paysage qu’on est surpris de
ne pas les voir en finale, eux qui ont
développé par moments le plus beau
jeu de la saison. En sus, Grenoble
sera de nouveau dans l’élite en août,
en attendant l’arrivée de Nantes, opposé à Mâcon en quart de finale de
fédérale 1, ou de Rennes, qui évoluera l’an prochain au plus haut niveau amateur.
Test-match déguisé
Belle ouverture topographique et savoureuse pichenette du président de
la fédération, que l’organisation –au
nez à la barbe du président de la Ligue nationale– de ce test-match international déguisé en finale entre
le Tarn et l’Afrique du Sud! En effet,
avec un petit tiers de ses participants formés en France, ce sommet
des pros de l’ovalie ne fatiguera
guère les Tricolores. Au sélectionneur Jacques Brunel d’apprécier
la diligence des clubs du Top 14 à
ignorer l’essentiel des troupes bleu
horizon à la veille de s’envoler pour
une tournée en Nouvelle-Zélande.
Ne manquent que Galletier et Fall de
Montpellier et Babillot de Castres à
l’appel des braves chargés d’échauffer les All Blacks avant le Four
Nations.
Cette finale a le parfum seventies
d’un Béziers-Narbonne, presqu’un
derby d’aujourd’hui (170km à peine
entre les deux villes) tant il semble
opposer un favori exaspérant (Montpellier), coaché par l’impavide Vern
Cotter, à de romanesques outsiders,
guidés par le bougon Christophe
Urios. Il a fallu la fameuse magie et
incertitude des phases finales, suc
du printemps hexagonal, pour que
Castres, qualifié in extremis, passe
sur le corps de Toulousains apathiques, puis de Parisiens empruntés,
nous épargnant l’affrontement des
mastodontes Montpellier et Racing,
premier et deuxième de la phase régulière, danseuses (tendance pogo
en Doc Martens) de patrons industrieux comparant à distance la taille
de leurs portefeuilles. A gauche, les
Altrad guys, à droite, les Lorenzetti
boys ; et l’oseille au centre.
Qu’on ne se méprenne pas, le rugby
professionnel vit grâce aux largesses
de ces mécènes. Depuis le chapelier
Jean Bourrel, dont la fortune avait
permis à Quillan de conquérir le
Brennus en 1929, la liste est longue
de passionnés du jeu qui l’ont fait
avancer à coups de dollars et d’idées
disruptives. Antoine Béguère à Lourdes, Georges Mas à Béziers, Serge
Kampf à Biarritz, Max Guazzini à Paris, Mourad Boudjellal à Toulon ou…
Pierre Fabre à Castres !
Et oui, la finale était trop parfaite :
Castres-Montpellier, le pauvre et le
riche, le petit chose contre le grand
machin, le Poucet et l’ogre. Fatalement, les clichés captent plus les
«fragrances épicées» de Mohed
Altrad à Montpellier que les silences
d’un farouche discret disparu
en 2013, Pierre Fabre, dont le souvenir flotte entre Castres et sa ville
de Lavaur où sont implantés les
laboratoires pharmaceutiques portant son nom. In fine, près du
Brennus au Stade de France, des
chiffres d’affaires à deux milliards de
sesterces pour une rondelle de cuir
et laiton encastrée sur une planche
de paddle.
Besogneux éclatant
Sur le terrain, si le sérieux de ses cadres sud-af et la compétence de son
entraîneur néo-zélandais ont
propulsé Montpellier en tête du
championnat, Castres n’est pas un
nain du rugby. Il a déjà été champion
de France lui, en 1949, 1950, 1993
et 2013. Rescapés de la dernière victoire, Caballero, Capo Ortega, Kockott et Samson fouleront la pelouse
samedi.
Au fait, comment tourne le vent
d’une finale ? Un éclair à la Imhoff
en demi ? Un drop loupé à la Talès
en finale de Coupe d’Europe ? Du
besogneux éclatant à la Willemse
et Babillot ? Il y aura des défenses
Maginot, des essais imaginaires, la
comédie de l’art de Kockott, la rage
sentimentale de Capo Ortega, les
coups de latte de Steyn et Pienaar,
les Du Plessis en chiens qui n’en
démordent pas et des étreintes en
guise de réconfort pour qu’au
bout, la caravane passe et ramène
le planchot à la maison. Vae victis… •
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 21
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fortement pour le sport de haut niveau, qui se
dote d’infrastructures à la hauteur des ambitions. Une idylle qui prolonge en réalité
un premier flirt, quand la «mission Racine»,
créée en juin 1963 sous l’impulsion du général
de Gaulle et destinée à dresser le proche littoral
du Languedoc-Roussillon en rempart contre
l’exode touristique vers l’Espagne, déclenche
la construction de résidences, voire de villes
(La Grande Motte), mais aussi d’équipements
sportifs et de loisirs –courts de tennis, golfs…
Accrochages. Officiellement passée cette
Castres après sa victoire contre le Racing 92 en demi-finale, le 26 mai. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK. AFP
Dans la préfecture de l’Hérault,
le sport, force d’attractions
Montpellier brille en rugby,
foot, hand, basket, waterpolo… Le prolongement d’une
politique initiée par l’ancien
maire Georges Frêche.
C
e samedi soir, au Stade de France, on
saura donc qui, du Montpellier Hérault Rugby ou du Castres Olympique,
soulèvera le bouclier de Brennus saison 2017/2018. Sans préjuger du résultat, un
constat s’impose: Montpellier kiffe la compétition de haut niveau. Déjà, en 2012, l’équipe
de football avait parachevé le rêve d’une vie
de feu son flamboyant président, Louis Nicollin, en devenant à la surprise générale championne de France de Ligue 1, tandis que,
concomitamment, le handball décrochait
aussi la timbale; et que le water-polo masculin, comme le foot et le basket féminins, occupaient également les avant-postes.
Six ans plus tard, rebelote. En attendant un
possible sacre du rugby, le Montpellier Handball, club français le plus prestigieux, a reconquis l’Europe dimanche dernier –quinze ans
après un premier titre continental–, au détriment de Nantes. Mi-mai, les rugbywomen ont
remporté leur septième titre national (contre
Toulouse), idem pour les footballeuses en
moins de 19 ans, leurs homologues masculins
disputant, eux, la finale du championnat ce
dimanche (contre Caen). Et des bilans mitigés
en Ligue 1 de foot (10e) ou en Ligue A de volley
(6e) ne suffiront pas à ternir le panorama.
Short. «Cette réussite sportive, qui contribue
fortement à renvoyer une image positive de la
ville dans tous les journaux télé, n’est pas le
fruit d’une stratégie explicitement établie.
Néanmoins, elle correspond à un effort financier considérable, avec environ 20 millions
d’euros versés en fonctionnement en 2018,
c’est-à-dire en subventions, par la métropole,
alors que l’ensemble de la Grande Région Occitanie, elle, y consacre 11 millions d’euros»,
détaille Philippe Saurel, maire (DVG) de
Montpellier depuis 2014 et président de la
métropole (anciennement communauté d’agglomération) depuis la même année.
La love story en short a vraiment décollé avec
Georges Frêche, omnipotent maire (de 1977
à 2004) et président de la communauté d’agglomération (de 1977 à son décès le 24 octobre 2010). Sous son règne, la collectivité cotise
Historiquement, il n’a
jamais existé de dialogue
constructif entre
les différentes élites
sportives de la ville.
De plus, niveau
fréquentation, le public
suit couci-couça.
© Radio France/Ch.Abramowitz
LES MATINS.
Guillaume Erner et la rédaction
année du 8e au 7e rang national en nombre
d’habitants (282 143 selon l’Insee) au détriment de Strasbourg, Montpellier se veut dynamique, avec 47% de sa population âgée de
moins de 30 ans, dont quelque 70 000 étudiants. «Faute d’industrie, ajoute Philippe
Saurel, nous misons sur plein de domaines susceptibles de créer de l’emploi, tels que l’enseignement supérieur, la recherche, les nouvelles
technologies, le tourisme ou l’urbanisme. Et les
pratiques sportives, amateures ou professionnelles, comme la culture, jouent en ce sens un
rôle très important dans notre action.»
Un état des lieux flatteur qui ne justifie pas
pour autant de basculer dans l’angélisme.
Historiquement, il n’a jamais existé de dialogue constructif entre les différentes élites
sportives de la ville, «chacune restant dans
son couloir», selon le maire. De plus, niveau
fréquentation, le public suit couci-couça :
avec une piteuse quinzième affluence en
moyenne cette saison (13532 spectateurs), le
stade de la Mosson sonne creux les soirs de
matchs de Ligue 1 et, côté rugby, on trouve
quasiment toujours de la place à l’Altrad Stadium, ex-stade Yves-du-Manoir inauguré en
2007, où l’ambiance ne rivalise pas avec celles
de Maillol (Toulon) ou de Marcel-Deflandre
(La Rochelle). Par ailleurs, conclu par un contrat de trois ans arrivé à son terme, le naming
de l’enceinte a déjà fait l’objet de plusieurs accrochages entre Mohed Altrad, le président
richissime et controversé du MHR (accointances douteuses avec Bernard Laporte, le
président de la FFR, récents soupçons de dépassement du plafond de la masse salariale…)
et Philippe Saurel. Qui pèse ses mots, lorsqu’il
s’agit d’évoquer celui qui a fait fortune en
commercialisant du matériel pour le BTP et
l’industrie: «Je dis merci au chef d’entreprise
qui a investi avec succès dans le rugby et nous
permet de jouer les premiers rôles. Mais ma relation avec l’homme reste au mieux courtoise.
On se dit bonjour, pas plus, pas moins.»
Accessoirement, il se murmure que Mohed
Altrad (qui n’a pas répondu à nos sollicitations) pourrait être candidat aux prochaines
élections municipales en 2020. Un récent
sondage publié dans Midi libre l’a en tout
cas crédité d’un score encourageant. L’édile
actuel a aussitôt riposté en dénonçant les
modalités suspectes de l’enquête et parlé de
«désinformation». Ambiance.
GILLES RENAULT
franceculture.fr
@Franceculture
en partenariat avec
du lundi au vendredi > 7H
Retrouvez Alexandra Schwartzbrod du journal Libération chaque lundi à 8h57
L’esprit
d’ouverture.
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22 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Recueilli par
THIBAUT SARDIER
et CATHERINE CALVET
Dessin
SANDRINE MARTIN
L
e dernier livre «parisien»
d’Eric Hazan, après Une traversée de Paris et l’Invention
de Paris, s’éloigne des barricades de
la Commune ou des quartiers populaires pour explorer le Paris arpenté
à pas pressés par l’écrivain botté
Honoré de Balzac. Tout comme
la Comédie humaine, le Paris de
Balzac publié à la Fabrique fait figure de cathédrale: s’y superposent
la ville fantôme disparue et déjà
regrettée par le romancier, la ville
qu’il fréquente professionnellement
à travers le quartier des éditeurs,
celui des imprimeurs, des journaux,
mais aussi les diverses maisons de
l’auteur. Sans compter bien sûr les
rues et les immeubles habités par
ses personnages. Comme une carte
spatio-temporelle en trois dimensions, au moins, qui donne envie de
relire toute l’œuvre. Si Eric Hazan
ne se sent pas toujours français, il
est assurément parisien : né près
du jardin du Luxembourg, face à
l’Observatoire, il a vécu à Montmartre puis à Barbès, avant de s’installer à Belleville où il a fondé sa
maison d’édition, la Fabrique, il y a
vingt ans cette année (lire Libération du 26 avril). Comme Balzac, il
est éditeur et écrivain, il partage
avec lui le goût de la marche, même
s’il s’avère un peu plus flâneur. S’il
raconte la capitale de l’auteur des
Illusions perdues, c’est donc aussi
la sienne qui transparaît.
Comment avez-vous écrit ce
livre ?
J’y ai passé deux ans, mais j’avais
déjà lu et même relu tout Balzac.
J’ai eu la chance d’échapper au
dégoût général des lycéens pour cet
auteur. J’ai donc fréquenté la Comédie humaine toute ma vie et développé une grande familiarité avec
l’œuvre.
Avez-vous recensé tous les
passages auxquels Balzac fait
référence à Paris ?
Non, je me suis laissé guidé par mes
souvenirs. Je n’ai jamais fait de fiches sur la Comédie. Je suis retourné régulièrement à l’œuvre, et
j’ai progressivement dressé un canevas qui, le plus souvent, est géographique. Pourtant, Balzac n’a pas
une démarche de géographe : sa
description d’un immeuble ou
d’une rue ne sert qu’à définir un
personnage qui y vit ou un milieu
social. Il ne décrit jamais le quartier,
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u 23
IDÉES/
DR
Eric Hazan
«Balzac faisait tout à pied,
avec de grandes bottes
usées. C’est un arpenteur,
il dévore Paris»
L’auteur de «la Comédie
humaine» adorait la
Chaussée-d’Antin et
Notre-Dame-de-Lorette,
ignorait les quartiers
ouvriers et trouvait
les réverbères «hideux».
Passionné de Balzac et de
Paris, l’éditeur Eric
Hazan raconte, dans son dernier livre, la capitale
à travers les yeux de l’écrivain.
préférant se focaliser sur un seul
immeuble. Personnages et lieux
évoluent donc ensemble : à partir
du Père Goriot, il a l’idée de faire
passer les personnages d’un livre à
l’autre au sein de la Comédie
humaine et, pour que ce soit cohérent, il fait de même avec les quartiers. Ainsi la rue Taitbout [IXe arrondissement] – que l’historien de
Paris, Louis Chevalier, qualifiait de
plus balzacienne des rues de Paris–
sert de cadre à plusieurs événements, en général plutôt heureux.
Le changement de quartier signifie
aussi l’évolution du personnage.
Ainsi le petit Popinot, l’apprenti
boiteux de César Birotteau, va
commencer son histoire rue des
Cinq-Diamants, la plus misérable
des Halles. Mais il va finir ministre,
pair de France, et bien que Balzac
ne le précise pas, on l’imagine volontiers vers la Chaussée-d’Antin.
Vous rappelez qu’à l’époque,
le quartier renvoyait à des
lieux bien plus restreints
qu’aujourd’hui…
Cela correspondait presque à des
villages. Deux ou trois rues suffisent
à constituer un quartier. C’est surtout frappant sur la rive gauche. Et
même dans ma jeunesse on
traversait plusieurs quartiers très
différents: ne serait-ce qu’entre les
quartiers Saint-Sulpice et SaintGermain-des-Prés, en 200 mètres
de parcours, les populations, les
commerces, l’architecture… tout variait.
Cette juxtaposition fait justement penser à une forme de
mixité sociale…
Comme les quartiers étaient beaucoup plus petits, on n’était jamais
loin d’un quartier pauvre quand on
habitait un quartier riche. Je pense
aussi qu’à l’intérieur des quartiers,
et même des immeubles, coexistaient souvent plusieurs classes
sociales. Mais le seul quartier qui
m’apparaît comme vraiment mixte
à l’époque est sûrement le PalaisRoyal. Il faut imaginer le quartier
du Carrousel, celui qu’habite la
Cousine Bette, comme très miséra-
ble, on ne sait pas très bien ce qui se
passe la nuit. C’est aussi le quartier
de la bohème où habitent Gautier et
Nerval. L’endroit ne devait pas être
désagréable et évoquerait aujourd’hui plutôt des squats.
Le Quartier latin était aussi très
pauvre…
Et cela a duré très longtemps.
Cette pauvreté est encore évoquée
dans De Montmartre au Quartier
latin de Francis Carco dans les
années 20. Ce n’est devenu un quartier riche que récemment. Il est vrai
qu’aujourd’hui, tout Paris intra-muros abrite une classe aisée.
Quels sont les points aveugles
dans le Paris de Balzac ?
Il ne va jamais à l’Est, jamais dans
les quartiers ouvriers. Il faut dire
que Paris est tout petit: Belleville et
Montmartre n’en font pas encore
partie. La frontière de l’époque est
marquée aujourd’hui par la ligne de
métro numéro 2. Il se déplace pourtant beaucoup, toujours poussé par
la nécessité de se défaire de ses
créanciers. Mais il va toujours plus
à l’Ouest, suivant le mouvement
que lui-même décrit comme étant
celui des «petits bourgeois».
C’est donc un mouvement assez
répandu ?
Même les plus riches en vieillissant
cherchent des endroits plus verts,
plus bucoliques. L’avenue des veuves (aristocrates) correspond ainsi
à l’avenue Montaigne.
Mais celle-ci, jusqu’aux années 1830,
n’était pas forcément un endroit sûr.
Elle l’est devenue après l’installation du Bal Mabille en 1831 et de
grands trous que sont les places de
l’Opéra, de la République… Paris a
perdu cette grande et longue promenade sans fin.
Avez-vous une vision de Paris
proche de celle de Balzac ?
Non, je ne dirais pas cela, même si
je me sens très proche de cet auteur.
Comme Balzac, je surveille d’un œil
critique ce qui change dans Paris.
Mais il faut aller au-delà de cet apparent conservatisme et ne pas
oublier que Balzac fut très apprécié
des auteurs marxistes. Pour son réalisme, pour sa précision sur le trajet
de l’argent et de divers mécanismes
financiers de cette époque du capitalisme naissant. Les marxistes en
ont fait leur miel.
Quel était selon vous le quartier
préféré de Balzac ?
Probablement la Chaussée-d’Antin,
qui le faisait rêver. Ainsi que tous
les quartiers satellites, comme la
Nouvelle Athènes, Notre-Dame-deLorette, là où vivent les lorettes,
femmes de mœurs plutôt légères,
l’éclairage au gaz. Ce n’était pas fré- mais bienveillantes et surtout généquent: on ne risquait pas de prendre reuses, pour lesquelles il avait beauun verre à la terrasse des cafés le coup d’estime. Son expérience de la
soir! La vie nocturne pendant la Co- ville passait par le travail, ses visites
médie humaine est très sombre.
aux imprimeurs, aux journaux… Il
D’ailleurs, Balzac détestait les n’utilisait pas les transports et fairéverbères…
sait tout à pied, avec de grandes botIl les trouvait «hideux».
tes usées, mal habillé. C’est un
Selon vous, Balzac a-t-il forgé arpenteur : quand il va voir Victor
une vision de Paris qui nous in- Hugo, il part de Passy jusqu’à la
fluence encore collectivement, place Royale, aujourd’hui place des
et crée une difficulté à accepter Vosges. Il écrit: «Flâner, c’est vivre»,
certains changements ?
alors qu’il n’a probablement jamais
Le XIXe siècle cristallise une cer- eu le temps de flâner au sens où
taine idée de Paris. Quand Walter nous l’entendons. Il est tout le
Benjamin écrit le Livre
temps en recherche, de
des passages dans les
noms, de lieux, il dévore
années 20, c’est princila ville.
palement au Paris du
Et votre quartier préXIXe siècle qu’il se référé ?
fère, celui de Balzac et
Je vis à Belleville et
de Baudelaire. Je
j’aime bien, même si le
pense qu’avant les traquartier prend des
vaux de Haussmann, il
coups : il y a même des
y avait une douceur
galeries qui ouvrent !
dans cette ville qui
Avant, j’ai vécu deux ou
s’est perdue. La circutrois ans à Barbès : c’est
lation était sans doute
plus rude, l’espace y
plus harmonieuse et
BALZAC, PARIS
manque. Les deux bouleplus naturelle. Je ne
d’ÉRIC HAZAN
vards (Barbès et Bellesuis pas anti-haussmaEditions la Fabrique, ville) sont très différents
nien, je trouve qu’il a
209 pp., 14 €.
géographiquement, le
réussi de magnifiques
premier est écrasé par le
perspectives. Souvent, ses trouées métro aérien (qui est magnifique
sont intelligentes et respectueuses, quand même), le second est large,
comme par exemple l’axe Sébasto- c’est un boulevard de marché avec
pol-Strasbourg, avec la gare du terre-plein central et arbres. Mais
Nord d’un côté et le tribunal de en même temps, j’aime aussi me
commerce de l’autre. Les Grands promener le dimanche matin dans
Boulevards étaient au départ une certains coins du Marais, ou vers la
coulée ininterrompue de la Made- rue de Verneuil, Montmartre, le
leine à la Bastille. Il n’y avait pas les matin en hiver. •
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24 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
IDÉES/
ÉCRITURES
Par
SYLVAIN PRUDHOMME
Qui a choisi la pub
Lapeyre avant la vidéo
de Mamoudou Gassama?
O
n a beaucoup parlé du courage de Mamoudou Gassama, ce jeune Malien sans
papiers de 22 ans, grimpé à mains
nues au quatrième étage d’une façade pour sauver un enfant de
4 ans qui allait en tomber. La vidéo
de son ascension a été vue des millions de fois. On a loué son héroïsme. On a commenté la promesse aussitôt faite par Macron de
lui offrir la nationalité. On a
rappelé la politique migratoire très
dure qui pendant ce temps continuait de sévir. On a débattu de
l’inaction apparente du voisin de
CES GENS-LÀ
Par TERREUR
GRAPHIQUE
palier pendant la scène. Mais il y a
une chose qui n’a pas été discutée:
c’est la pub Lapeyre qui, sur de
nombreux sites d’information, à
l’instant où j’écris ces lignes au
moins, jeudi 31 mai un peu après
minuit, précède la fameuse vidéo.
Espiègle, enjouée, une jeune fille
reçoit un SMS et sourit en se penchant à la fenêtre de sa chambre.
Elle demande à son père, en contrebas, la permission d’aller passer
la nuit chez son amoureux. Pour
empêcher la réponse négative de
lui parvenir, elle referme par intermittence la fenêtre à double vi-
trage, hachant le sermon paternel.
Et je coupe le son. Et je remets le
son. «En moyenne, vous allez
ouvrir et fermer 73750 fois vos fenêtres. Autant bien les choisir», conseille Lapeyre. Puis tout de suite
après c’est la fameuse façade
du XVIIIe arrondissement escaladée par Mamoudou. La silhouette
de l’enfant suspendue dans le vide.
Celle de Mamoudou grimpant à
toute allure vers lui.
Je me pose une question simple,
que je ne m’étais jamais posée: qui
choisit les pubs avant les vidéos en
ligne les plus visitées ? Est-ce
Lapeyre qui demande à vanter ses
fenêtres juste avant les images de
l’enfant passé par-dessus le
balcon? Est-ce moi qui ai, à mon
insu, commandé trop de doubles
vitrages sur Internet, passé trop
d’heures ces derniers temps à rêver
sur Google à de nouvelles huisseries? Le tout nouveau règlement
général sur la protection des données, entré en vigueur le 25 mai,
saura-t-il neutraliser ces algorithmes capables de deviner en moi des
pensées que j’ignorais, par exemple
cet intense appétit de fenêtres?
Je rafraîchis la page, pour voir si
Lapeyre revient. Mais cette fois
c’est Perrier qui apparaît, et une
plante carnivore qui éclôt au rezde-chaussée et grimpe en quelques
secondes jusqu’au toit, hypervo-
race, menaçant bientôt une fille
confortablement installée avec son
eau pétillante au sommet de l’immeuble, et que rien ne semble perturber, ni la plante ni le vide. Aussi
téméraire que Mamoudou ? Je
rafraîchis encore. Cette fois, c’est
un bidon de lessive Ariel et un père
qui, traumatisé de voir sa petite
fille jouer déjà les parfaites
ménagères, s’accroupit devant sa
première machine à laver pour lui
enseigner le partage des tâches.
Bref: un père qui assure. Sous-entendu : pas comme celui du quatrième étage, qui était parti faire
des courses ?
Je vais consulter les mêmes vidéos
de Mamoudou sur d’autres sites. Je
retombe à plusieurs reprises sur
Lapeyre. Puis je trouve une interview du voisin de palier, vilipendé
pour sa passivité pendant que
Mamoudou risquait sa peau. Je
l’écoute se défendre de façon plutôt convaincante. Il tenait la main
de l’enfant, le rassurait, cherchait
à le rapprocher de lui en lui parlant. Il encense Mamoudou et dit
une chose importante : et le courage de l’enfant ? Personne n’en
parle, du courage de l’enfant. Mais
est-ce qu’il n’est pas resté accroché
plusieurs minutes au-dessus du
vide, à la seule force de ses doigts?
J’hésite devant la vidéo suivante,
celle d’un autre héros, un Polonais
torse nu, trois cuillères, une boîte
de conserve et un fer à repasser
collés au poitrail, aimantés à ses
côtes comme des magnets à un
frigo. En guise de légende: «Ce Polonais a découvert son pouvoir électromagnétique en 2004.» Ah
YouTube. On passerait ses soirées
à dériver de perle en perle.
Je réécoute Florian. L’interview est
filmée de son balcon, au fameux
quatrième étage de l’immeuble. La
veille, on n’en voyait que la façade,
aujourd’hui on est dedans. Par une
autre vidéo, je découvre le visage
des commerçants d’en face. Je
songe qu’au rythme où ça va, demain je saurai ceux des voisins du
dessous, et bientôt de chaque
étage. J’apprendrai ce que chaque
habitant faisait à l’instant de l’exploit. A quoi il pensait. S’il était
heureux ou triste, s’il cuvait un
chagrin d’amour ou s’apprêtait à
sortir faire un jogging. Et je me dis
soudain: c’est la Vie mode d’emploi,
de Perec. Ce sont les mille romans
d’un plan d’immeuble en coupe,
photographié à un instant T, scruté
avec une passion qu’on n’avait rarement vue pour un banal édifice du
nord de Paris. Où l’engouement des
foules rejoint le romanesque. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Thomas Clerc, Camille Laurens et
Sylvain Prudhomme.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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INTERZONE
Par PAUL B. PRECIADO
Philosophe
Un appartement à Uranus
Selon Ulrichs, penseur allemand du XIXe siècle,
les uranistes sont des âmes féminines enfermées dans
des corps masculins attirés par les âmes masculines.
La condition de trans est une nouvelle forme d’uranisme.
A
lors qu’au cours de ces derniers
mois, ma vie de veille a été, pour
reprendre l’euphémisante expression catalane, «bonne, si nous n’entrons
pas dans les détails», ma vie onirique a eu
la puissance d’un roman d’Ursula K. Le
Guin. Au cours de l’un de mes derniers rêves, je discutais avec l’artiste Dominique
Gonzalez-Foerster de mon problème :
après des années de vie nomade, il m’est
difficile de décider d’un lieu où vivre
dans le monde. Pendant que nous avions
cette conversation, nous observions les
planètes tourner doucement sur leur orbite, comme si nous étions deux enfants
géants et que le système solaire était un
mobile Calder. Je lui expliquais que, pour
l’instant, afin d’éviter le conflit que la décision entraînait, j’avais loué un appartement sur chaque planète, mais que je ne
passais pas plus d’un mois sur chacune
d’entre elles, et que cette situation était
économiquement et vitalement insoutenable. Probablement parce qu’elle est
l’auteure du projet «Exotourisme», Dominique était dans ce rêve une experte de la
gestion immobilière au sein de l’univers
extraterrestre. «A ta place, j’aurais un appartement sur Mars et je garderais un
pied-à-terre sur Saturne, me disait-elle,
faisant preuve d’un grand pragmatisme.
Mais je laisserais l’appartement d’Uranus. C’est trop loin.»
Eveillé, je n’ai pas de connaissance particulière en astronomie ni aucune idée de
Aphrodite, la déesse
de l’amour, a émergé
des organes génitaux
amputés d’Uranus… ce
qui pourrait suggérer
que l’amour vient de
la déconnexion des
organes génitaux du
corps, du déplacement
et de l’extériorisation
de la force génitale.
la position et distance des différentes
planètes du système solaire. Mais j’ai vérifié, en consultant la page Wikipédia
consacrée à Uranus: c’est effectivement
l’une des planètes les plus éloignées de
la Terre. Seuls Neptune, Pluton et les planètes naines Hauméa, Makémaké et Eris
sont plus lointaines. Uranus est ce que les
physiciens appellent une «géante gazeuse». Composée de glace, de méthane
et d’ammoniac, elle est la planète la plus
froide du système solaire, avec des vents
pouvant dépasser les 900 km/h. Bref, on
ne peut pas dire que les conditions d’habitabilité conviennent. Dominique avait
donc raison: je devrais quitter l’appartement d’Uranus.
Le rêve fonctionne comme un virus.
A partir de cette nuit, alors que je suis
éveillé, la sensation d’avoir un appartement à Uranus augmente, et je suis de
plus en plus convaincu que c’est là-bas
que je veux vivre.
Pour les Grecs, comme pour moi dans le
rêve, Uranus était le toit solide du
monde, la limite de la voûte céleste. Uranus est considéré comme la maison des
dieux dans de nombreuses invocations
rituelles grecques. Dans la mythologie,
Uranus est le fils que Gea, la Terre, a
conçu seule, sans insémination ni accouplement. La mythologie grecque est
à la fois une sorte de conte de sciencefiction rétro-anticipant, dans une modalité do it yourself, les technologies de reproduction et de transformation du
corps qui apparaîtront tout au long des
XXe et XXIe siècles ; et en même temps
une série télé kitsch dans laquelle les
personnages s’adonnent à une quantité
inimaginable de relations qui sont hors
la loi. Ainsi Gea a épousé son fils Uranus,
un titan souvent représenté au milieu
d’un nuage d’étoiles, tel une sorte de
Tom of Finland dansant avec d’autres types musclés dans un club techno sur le
mont Olympe. Des relations incestueuses et peu hétérosexuelles du Ciel et de
la Terre naquirent la première génération de titans, parmi lesquels Océan,
l’eau ; Chronos, le temps ; ou Mnémosyne, la mémoire… Uranus est à la fois
le fils de la Terre et le père de tout le
reste. On ne sait pas clairement quel
était le problème d’Uranus, mais la vérité est qu’il n’était pas un bon père: soit
il forçait ses enfants à rester dans le ventre de Gea, soit il les jetait dans le Tartare
dès la naissance. Gea a donc convaincu
l’un de ses enfants d’effectuer une opération contraceptive. On peut voir au palais Vecchio de Florence la représentation que Giorgio Vasari a faite au
XVIe siècle de Chronos castrant son père
Uranus avec une faux. Aphrodite, la
déesse de l’amour, a émergé des organes
génitaux amputés d’Uranus… ce qui
pourrait suggérer que l’amour vient de
la déconnexion des organes génitaux du
corps, du déplacement et de l’extériorisation de la force génitale.
Cette forme de conception non hétérosexuelle, citée dans le Banquet de Platon,
a inspiré à Karl Heinrich Ulrichs le terme
«uraniste» en 1864 pour désigner ce qu’il
appelle les amours du «troisième sexe».
Afin d’expliquer l’attirance d’homme
pour d’autres hommes, Ulrichs, après
Platon, coupe la subjectivité en deux, sépare l’âme et le corps, et imagine une
combinatoire d’âmes et de corps qui
l’autorise à revendiquer la dignité de
ceux qui s’aiment contre la loi. La segmentation de l’âme et du corps reproduit
u 25
dans l’ordre de l’expérience l’épistémologie binaire de la différence sexuelle : il
n’y a que deux options. Les uranistes ne
sont pas, dit Ulrichs, malades ou criminels, mais des âmes féminines enfermées dans des corps masculins attirés
par les âmes masculines. Ulrichs ne fait
pas cette déclaration en tant que scientifique, mais à la première personne. Il ne
dit pas «il y a des uranistes», mais «moi,
je suis uraniste», et il l’affirme encore,
après avoir été condamné à la prison et
vu ses livres interdits, devant un congrès
de juristes à Munich. Ainsi Ulrichs était
sans aucun doute le premier citoyen
européen à déclarer publiquement qu’il
voulait un appartement sur Uranus.
Je réalise alors que ma condition trans
est une nouvelle forme d’uranisme. Je
n’ai plus besoin, comme Ulrichs, d’affirmer que je suis une âme masculine enfermée dans un corps de femme. Je n’ai pas
d’âme et je n’ai pas de corps. J’ai un appartement sur Uranus, ce qui me situe assez loin de la plupart des Terriens, mais
pas si loin que vous ne puissiez pas venir
me voir. Même dans les rêves. •
Cette chronique est assurée en alternance par
Marcela Iacub et Paul B.Preciado.
CETTE SEMAINE,
LE FRONT NATIONAL
EXPLIQUÉ AUX ENFANTS
SUR LEPTITLIBE.FR
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26 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Document : LIB_18_06_01_OM.pdf;Date : 30. May 2018 - 15:32:49
SAMEDI 02
Le positionnement d'une dépression sur le
proche Atlantique apporte un temps
instable sur le Sud-Ouest. Ailleurs, les
pressions plus élevées maintiennent un
temps plus calme et plus sec.
L’APRÈS-MIDI Des orages se mettent à
nouveau en place au fil des heures sur l'arc
Atlantique en allant vers le Massif-central,
les Alpes et les Pyrénées.
Lille
0,6 m/16º
DÉMÉNAGEURS
«DÉMÉNAGEMENT
URGENT»
MICHEL TRANSPORT
DEVIS GRATUIT.
PRIX TRÈS
INTÉRESSANT.
TÉL. 01.47.99.00.20
MICHELTRANSPORT@
WANADOO.FR
0,3 m/15º
Caen
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Dijon
0,6 m/16º
0,6 m/16º
Lyon
Bordeaux
Bordeaux
1 m/20º
Nice
Montpellier
Toulouse
Marseille
Toulouse
Nice
Montpellier
Marseille
0,3 m/21º
-10/0°
1/5°
Soleil
Agitée
6/10°
Éclaircies
Peu agitée
DIVERS SERVICES
Dijon
Nantes
Lyon
1 m/20º
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
IP 04 91 27 01 16
repertoire-libe@teamedia.fr
01 87 39 84 80
Lille
0,3 m/16º
0,3 m/15º
IP
Répertoire
DIMANCHE 03
La présence d'un anticyclone sur le nord de
l'hexagone apporte un temps plus sec sur
l'ensemble du territoire. Quelques plaques
de grisaille restent tenaces malgré tout.
L’APRÈS-MIDI Malgré la hausse des champs
de pression, une tendance orageuse est
possible près des côtes de la Manche et sur
les reliefs de la moitié Sud. Le soleil devient
plus généreux sur un large quart Nord-Est.
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
0,6 m/21º
16/20°
Pluie
21/25°
Couvert
Modéré
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Neige
Faible
15
FRANCE
Lille
Caen
Brest
Nantes
Paris
Strasbourg
Dijon
MIN
MAX
14
12
11
14
13
15
15
23
23
21
25
27
26
24
FRANCE
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Marseille
Nice
Ajaccio
ABONNEZ
MIN
MAX
15
15
15
19
19
19
19
27
31
28
28
24
24
24
MONDE
Alger
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Madrid
New York
MIN
MAX
21
21
13
19
14
16
24
26
24
23
24
23
22
31
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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Sans-titre, de la série Abstracts, Daisuke Yokota (2015). PHOTO DAISUKE YOKOTA, AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE L’ARTISTE ET DE LA GALERIE JEAN-KENTA GAUTHIER
Page 30 / Plein cadre : Elvis et versa
Page 32 / Série : Atlanta, flow devant
Page 33 / Ciné : Imamura en salles
Parc d’abstractions
u 27
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28 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Steel Pipes, Maximilian Smelter de Peter Keetman (1958). PHOTO P. KEETMAN. F.C. GUNDLACH FO
PHOTO
Konica Konica Color SR-G 3200asa, End of an Age de Paul Graham (1997). PHOTO
«Shape of Light»,
les fières lumières
A la Tate Modern de Londres une exposition célèbre, dans une foisonnante mise en scène,
les débuts et les mouvances actuelles de la photographie non figurative. Une balade visuelle
et sensorielle mise en résonance avec des peintures et des sculptures d’art abstrait.
Par
CLÉMENTINE MERCIER
Envoyée spéciale à Londres
A
peine distinguera-t-on des coquilles d’œufs, des capsules de
bière et des coquillages… Ou
même des vitres brisées, un
disque vinyle, des bas résille ou des cylindres
en acier… Mis à part ces quelques silhouettes,
il n’y a pas grand-chose de tangible dans la
majestueuse exposition londonienne consacrée à la photographie abstraite par la Tate
Modern. «Shape of Light» célèbre l’abstraction en photographie au XXe siècle dans un
déluge de lignes, de cercles, de points, de
triangles, de rayures, de sinusoïdes, avec
300 œuvres sur 1300 m2. Habituellement envisagée sous le jour de son apparente
proximité avec le réel, la photographie sort ici
de ses gonds figuratifs pour reconquérir son
autonomie sur la reproduction du monde, en
pur jeu de lumières et de formes. L’originalité
du parcours est de la mettre en regard avec la
peinture et la sculpture.
«C’était mon rêve de faire un jour une exposition avec une sculpture de Brancusi» glisse Simon Baker, ex-conservateur en chef pour la
photographie à la Tate, en partance pour Paris
où il vient diriger la MEP (Maison européenne
de la photographie). Son rêve est désormais
réalité : un bronze de Constantin Brancusi
(Maiastra, 1911) trône dans une salle, reflétant
sur ses courbes dorées des petits tirages dont
les motifs arrondis lui font écho. Ailleurs, les
œuvres de Vassily Kandinsky, Piet Mondrian,
Jackson Pollock, László Moholy-Nagy ou Carl
Andre créent des réverbérations avec
les 130 photographes exposés.
«Parfois les photographes sont précurseurs,
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 29
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«C’est un travail physique,
une expérience chimique»
Maya Rochat,
qui clôt l’exposition,
présente son travail
mixant peinture et
photo. Elle explique
son désir de rompre
avec les limites
imposées par
chaque discipline.
N
COURTESY ANTHONY REYNOLDS GALLERY, KIRKLAND COLLECTION
parfois ils travaillent “d’après”, parfois ils font
les choses en même temps, notamment dans
les avant-gardes où les artistes se réunissent
dans des groupes et échangent facilement les
idées: le surréalisme, le Bauhaus par exemple»
résume Simon Baker qui a collaboré avec Emmanuelle de l’Ecotais, chargée des collections
photographiques au musée d’Art moderne de
la ville de Paris. Depuis les premières expériences des années 1900 –et plus particulièrement au tournant du premier conflit mondial
où se développent les clichés aériens – jusqu’aux innovations numériques actuelles,
«pas de reportage», le mot d’ordre de
Mallarmé pour affirmer la pureté de la poésie,
«s’applique parfaitement aux recherches d’un
grand nombre de photographes» rappelle la
co-commissaire. Mais quelle fut, finalement,
la première photo abstraite ?
ée en 1985 en
Allemagne et
installée en
Suisse, Maya
Rochat a réalisé, pour clore
l’exposition, une installation
avec la matière de son dernier livre A Rock Is a River,
recouvrant un mur entier de
plusieurs couches de tirages,
de projection vidéo, de
papier peint, mélangeant
photo et peinture. Elle immerge le visiteur dans une
abstraction grandeur nature,
colorée, brute, rock et presque asphyxiante
Quelles techniques avezvous utilisées ?
A Rock Is A River est un travail
sur la matière du monde et
sur ses transformations. J’ai
extrait les images de mon livre et je les ai poussé encore
plus loin au moment de l’impression : j’ai expérimenté
leur matérialité avec des reproductions sur verre, sur papiers argentés préalablement
peints. Parfois, l’encre glisse
n’est plus que transparences et géométrie.
En 1916, l’américain Paul Strand est le premier
à donner à ses gros plans de bols et d’ombres
portées le titre Abstraction.
Non loin, les fameux Vortographs d’Alvin
Langdon Coburn sont bien là, considérés
dans le monde anglo-saxon comme les plus
anciennes photos abstraites: à partir de 1916,
Coburn fabrique un «vortoscope» avec trois
miroirs rectangulaires et photographie son
ami Ezra Pound, chef de file du «vorticisme»,
Miroirs rectangulaires
«On avait toujours considéré que les premières
étaient d’Alvin Langdon Coburn mais l’expo
remet cela en perspective, précise Emmanuelle
de l’Ecotais, qui donne sa version de l’histoire.
Il existe une photo fondamentale au MoMA de
George Seeley, un paysage daté de 1909, encore
pictorialiste, considéré comme la première
photographie abstraite. Mais nous n’avons pas
pu obtenir le prêt du tirage. En revanche, dans
notre expo, on trouve une photo de Pierre Dubreuil de 1911 (Interpretation Picasso : The
Railway), totalement cubiste qui inaugure en
Europe l’abstraction photographique.» Difficile de reconnaître les papiers à cigarettes utilisés pour la prise de vue: la photo de Dubreuil
sur la peinture et crée des accidents. Une plaque de verre
est soufflée à la main avec de
l’encre glissée à l’intérieur.
L’idée c’est que les images
n’ont plus de cadre et qu’elles
interagissent entre elles. C’est
un travail physique, une expérience chimique. C’est encore photographique car
certaines parties sont figuratives, on y distingue des racines, par exemple.
Comment vous situezvous par rapport aux
autres artistes exposés au
sein de «Shape of Light» ?
Ce qui est troublant, c’est de
retrouver mes préoccupations chez les autres, dès les
années 40, 60. J’aime beaucoup le travail de John Divola
qui a peint à la bombe des
maisons abandonnées qu’il a
photographiées. C’est assez
beau de voir que l’abstraction
est une recherche collective
dans le temps. J’ai découvert
une photo de plis et de peinture qui m’a beaucoup touchée. J’ai fait une image cette
année qui pourrait être sa petite sœur.
Comment en êtes-vous venue à l’abstraction ?
Je me suis rendu compte que
mes images figuratives, douloureuses et violentes,
n’avaient pas l’impact que je
voulais. Il y a dix ans, on pouvait encore voir des images
de gens blessés, des cicatrices, des vues de pollution du
monde mais, aujourd’hui, on
est en pilotage automatique,
on ne les voit même plus.
J’essaye de faire des images
plus ouvertes, plus contemplatives, sans tomber dans le
décoratif. J’aime que les photos perdent leur cadre et mo-
A Rock is a River, de Maya Rochat (2017). PHOTO MAYA
ROCHAT. COURTESY LILY ROBERT
le mouvement artistique britannique cousin
du futurisme et du cubisme. Ses images sont
élaborées à partir de morceaux de bois, de
verre, de cristal et tentent de reproduire un
vortex, puisque l’art, pour ces artistes, naît
dans le «tourbillon des émotions». «Au fond,
il y a deux manières d’atteindre l’abstraction,
rappelle Emmanuelle de l’Ecotais. Elle est soit
construite, réfléchie et raisonnée à la manière
de Mondrian. D’autre part, elle peut être spirituelle en faisant jouer le hasard et “la nécessité
intérieure” : cela donne du Kandinsky.»
Peu d’expos, finalement, ont été consacrées
au phénomène et la Tate s’engouffre dans
cette béance. Dans les années 50, juste après
la Seconde Guerre mondiale, deux shows ont
pourtant fait date aux Etats-Unis alors que se
lance l’expressionnisme abstrait en peinture:
«Abstraction in Photography» (1951) et «The
sense of Abstraction» (1960). Man Ray, provocateur, y montre ses Unconcerned Photographs (1959) prises, dit-il, en faisant tournoyer,
au hasard, un appareil photo au-dessus de sa
tête. Partisan d’un art inutile, Man Ray s’inscrit à l’encontre d’une photographie «concernée» et optimiste, qui veut montrer une humanité réconciliée dans le monde traumatisé
d’après-guerre.
«Une deuxième vie»
Swinging de Kandinsky (1925) PHOTOTATE
difient l’environnement.
J’essaye de garder quelque
chose de «sale» – ce n’est
peut-être pas le bon mot,
mais plutôt une énergie
rugueuse, non lisse.
Qu’est-on encore apte à voir
aujourd’hui? C’est le sens de
ma démarche.
Recueilli par C.Me.
Dans le parcours chronologique de la Tate,
l’abstraction photographique épouse le siècle,
se répand à l’international (Chine, Japon,
Amérique latine) et mute en même temps que
les autres arts: peintures et tirages de Laszlo
Moholy-Nagy pendant le Bauhaus, échos en-
tre les drippings de Jackson Pollock et les lumières bougées sur la place de la Concorde de
la photographie subjective d’Otto Steinert
dans les années 50, résonance entre le minimalisme des clichés d’Ed Ruscha et les
géométries au sol de Carl Andre dans les
années 60. Mécaniquement, la photo se pare
de couleurs avec les nouvelles pellicules dans
l’Op Art.
«On pensait avoir fait le tour de l’abstraction,
mais elle reste une préoccupation très forte des
artistes contemporains. Au fond, il n’y a pas
tellement de différence entre les photographes
d’il y a cent ans et ceux d’aujourd’hui. Ils ont
de nouveaux outils, le Polaroid puis le numérique, avance Emmanuelle de l’Ecotais. Parce
qu’elle est concrète, la photo permet à l’abstraction de trouver une deuxième vie.» On retient particulièrement les tubes en acier de
l’allemand Peter Keetman, les craquelures de
Guy Bourdin, les coquilles d’œufs bien rangées de la Tchèque Bela Kolarova, les tirages
noirs de Daisuke Yokota et l’époustouflant
hommage à la photographie argentique du
Britannique Paul Graham avec sa plongée
dans la matière de pellicules agrandies. Si la
partie contemporaine aurait méritée d’être
plus étoffée pour répondre aux foisonnantes
premières salles, on quitte la Tate hypnotisé,
comme après avoir plongé œil et corps tout
entier dans le tube d’un kaléidoscope. •
SHAPE OF LIGHT, 100 YEARS OF
PHOTOGRAPHY AND ABSTRACT ART
à la Tate Modern, Londres,
jusqu’au 14 octobre. Rens. : Tate.org.uk
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30 u
IMAGES / PLEIN CADRE
Têtes à calque
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Par
JÉRÉMY PIETTE
G
rimaces sous glace,
rouflaquettes de
compète et tenues
célestes : si le King
s’est éteint un soir de 1977 dans sa
villa de Memphis, succombant à
un ultime cocktail d’émotions et
de drogues saveur banana spleen
(plus ou moins obtenues sous
ordonnance), son style vestimentaire légendaire et son allure
brevetée demeurent une influence majeure pour encore bien
des jolis cœurs. Dans la liste de
mouvements à calquer, on trouve,
en tête de cortège, le fameux déploiement de hanches que certains aujourd’hui iraient probablement réduire à un vulgaire
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
hipspreading éhonté.
Le coin d’une lèvre supérieure semble tenir grâce à la magie d’un fil
imperceptible. De lourds bijoux à
chaque phalange pèsent en balises
d’une rock’n’roll préciosité: quelques reflets Presley apprêtés peuplent ainsi la terre, du pays de Galles aux Etats-Unis. Clémentine
Schneidermann est allée les trouver, les immortaliser, comme un
geste de plus vers une éternité déjà
bien actée pour ce chanteur brisé.
Entre 2013 et 2017, la photographe
française, qui vit à Cardiff, a poursuivi les fans, bananes gominées et
cols remontés. De Porthcawl
(station balnéaire abritant l’un des
plus grands festivals qui rend hommage chaque année au chanteur) à
la maison mère Memphis, elle a déniché une peuplade d’hommeshommages, tatouages et foulards
noués à des cous de tout âge (et de
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tout sexe) qui pourraient très bien
en chœur entonner – d’une voix
très mi-mollo– cette reprise altérée
d’Heartbreak Hotel: «Well, since my
Elvis left me/ I found a new place to
dwell» («Depuis que mon Elvis m’a
quitté / J’ai trouvé un nouvel endroit où vivre»).
Les postures ainsi figées de ces
impersonators à l’allure crypto-arbussienne font comme préciser le
trait déjà tracé d’une icône. Les gim-
mick et affectations du King ainsi
alphabétisés sont utilisables à l’infini, boucles, loops de chansons
pop : «Love me», «I want you», «I
need you», ces refrains si aisés à enregistrer qu’ils nous colonisent l’esprit et agitent avec plus de frénésie
nos doigts qui claquent. Les santons
pop captés par Clémentine Schneidermann forment ensemble les
échos forcés du roi disparu, ils se
toisent pour le trône. Sous la lu-
u 31
mière et le regard satiné de la photographe, ils ont par ailleurs déjà gagné: la prospérité déjà, mais aussi
le droit de relâcher l’attitude. Après
tout, ils sont bien plus qu’une simple (photo)copie, ils sont des «je»,
des «nous», des «need you», en boucle, qui font leur vie. •
«I Called Her Lisa Marie» de Clémentine
Schneidermann, éd. Chose commune. Lancement le 6 juin au BAL, Café Otto (75018).
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VIDÉO
CLUB
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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NIGHT IS SHORT, WALK ON GIRL de MASAAKI YUASA (All The Anime).
Kyoto, une nuit d’été. Un garçon à lunettes rêve d’une fille
qu’il n’ose aborder. La fille en question entreprend de son
côté de lessiver les bars de la ville, buvant tout ce qui se
présente devant elle. Gigantesque course-poursuite pédestre et perchée, Night Is Short, Walk On Girl est un formidable film d’animation où l’esthétique minimaliste et
acidulée favorise des compositions grotesques. Un long
métrage qui constitue à la fois une porte d’entrée et une
magnifique conclusion à The Tatami Galaxy, série réalisée
en 2008 qui passait au shaker la Quatrième Dimension,
Un jour sans fin et le débit mitraillette des œuvres d’Aaron
Sorkin. Derrière ces bijoux, l’omniprésent Masaaki Yuasa,
déjà responsable l’année dernière de Lou et l’île aux sirènes et d’une relecture de Devilman. ILLUSTRATION DR
ver, grimé et méconnaissable, joue
un riche ermite, goule dont on ne
saurait établir la couleur qui séquestre un ami d’Earn dans sa maisonmusée. Avant son dénouement brutal sur un air de Stevie Wonder, le
huis clos sert de chambre d’écho à
la folie d’un Michael Jackson, mutant muté ici en prédateur blanc.
Hommage à Get Out (qui passait le
film d’horreur à la moulinette d’une
perspective racisée), l’épisode montre combien Atlanta est avide de
commenter l’Amérique telle qu’elle
s’écrit sous nos yeux. Sa violence,
mais aussi ses usages –Instagram et
la mise en scène permanente– et ses
sous-cultures. A commencer par le
rap, dont l’histoire est célébrée tout
au long de la série (par sa bandeson, ses caméos, ses dialogues),
juste retour des choses puisque la
ville d’Atlanta est un des centres de
gravité du rap, d’où sont nés le snap,
le crunk, la trap ou le dirty south.
Sans être appuyées, les représentations du milieu sonnent toujours
justes: les concerts dans les facs, la
relation manager blanc-artiste noir
et le côté «start-up nation» des boîtes qui signent les musiciens.
Earn (Donald Glover),
trentenaire en bout
de course et apprenti
manager de rap. PHOTO
Désinvolture. Sans se livrer à une
FX PRODUCTIONS, LLC. ALL
Série/ «Atlanta», this is America
Sur fond de rap,
la deuxième saison
de la série de Donald
Glover précise son
portrait onirique de
l’Amérique, sa violence,
ses sous-cultures et ses
dysfonctionnements.
Magistral.
L
e scénario d’Atlanta
tel qu’il fut présenté aux
responsables de la
chaîne FX tient du cheval de Troie. Censément, on y
suivrait Earn (Donald Glover), un
trentenaire en bout de course avec
sa copine Vanessa, qui reprend
opportunément contact avec son
cousin Al, célébrité locale du rap,
afin de devenir son manager. Une
façon de subvenir aux besoins de sa
jeune fille et de trouver quoi faire de
sa vie. Glover promettait de suivre
leurs péripéties au milieu de l’industrie du rap. Alors que la
deuxième saison vient d’arriver à
son terme, le sujet n’est qu’une tapisserie. La première qualité d’Atlanta étant précisément sa capacité
à résister aux tentatives de réduction sous la forme de pitch. Série
touchée par la grâce, au réalisme
lardé de saillies oniriques, elle
n’aime rien tant que se disperser,
polliniser les sujets et les genres.
Il y aurait un jeu à créer : compter
le nombre de séries auxquelles
Atlanta a été comparée sans que ces
références parviennent à la résumer. Parce qu’elle parle frontalement de ce que cela signifie d’être
Noir aux Etats-Unis, il faudrait y
voir un enfant de The Wire. Après
Baltimore, Atlanta –la ville des lois
Crow et des droits civiques ? La
violence est bien là, mais en bordure, jetée sans explication ni morale. La série n’abandonne jamais le
terrain de la comédie, l’humour se
nichant souvent dans des incursions absurdes à la lisière du fantastique (une voiture invisible qui fuit
un club après une fusillade, par
exemple) qui lui a valu des comparaisons faciles et trompeuses avec
Twin Peaks. Et, par son format
court, son système d’épisodes autosuffisants et son écriture éminemment personnelle, la filiation
d’Atlanta est plus à chercher du
côté de Louis C.K (Louie).
Surtout la série de Glover imprime
un rythme unique, presque cassé,
étirant des non-moments qui n’ont
d’autre utilité que de laisser entrer
de l’air. Comme on se souvient de la
respiration lourde de James Gandolfini en peignoir dans les Soprano,
il y a une saveur particulière dans
les regards spleenatiques d’Earn,
qui la moitié du temps semble
émerger d’un demi-sommeil, traînant sa beauté flottante de jeune
garçon renfrogné à travers la ville.
Flippant. A travers lui, Atlanta se
présente comme un roman d’apprentissage angoissé, la revendication d’un droit à l’échec au pays de
la seconde chance. Un passage à
Princeton ne prémunit de rien, et
Earn est aussi paumé et fauché que
les gars de son quartier. Pour ce
sympathique parasite qui vit d’un
canapé à l’autre, les liens fraternels,
amoureux, géographiques et ce
qu’ils impliquent en termes d’enfermement dans un rôle, sont à la fois
sa pire source d’angoisse et une ligne de survie. Il les fuit autant qu’il
dépend d’eux. Quand Earn dit «ce
dont j’ai peur, c’est de devenir
comme toi, quelqu’un que tout le
monde pensait malin qui finit
comme un je-sais-tout qui subit sa
vie», difficile de ne pas y voir un miroir tendu sur son créateur. Comique de stand-up devenu roitelet de
la comédie alternative (auteur sur
30 Rock, acteur dans Community),
Glover s’est réinventé en méta-rappeur sous pseudo (Childish Gambino), avant de revenir en acteur
franchisé (Solo), en showrunner, et
de devenir une figure majeure de la
pop culture américaine. Capable
d’imposer Hiro Murai à la tête d’Atlanta, réalisateur venu du clip, novice en matière de séries, à qui l’on
doit une image très léchée, aux filtres discrets qui ajoutent un surplus
atmosphérique à ces scènes délicates où le temps se dilate.
Atlanta cultive la non-linéarité, chaque épisode fonctionnant comme
un tableau indépendant susceptible
de repenser sa forme –au risque de
gripper un peu le déroulement de
son récit (on ne sait jamais trop où
ses personnages en sont dans leurs
relations). Ainsi, la série multiplie
les incursions aux frontières des
genres. Le drame, dans le sublime
épisode «Fubu». Ou l’angoisse dans
le flippant «Teddy Perkins», où Glo-
méticuleuse radiographie des institutions, leurs dysfonctionnements
sont partout dans la série (prof
blasé, arbitraire judiciaire, police
aveugle) et semblent aussi insurmontables que les discriminations
ordinaires qui étouffent Earn, immédiatement suspect quand il veut
claquer un billet de 100.
Dans l’effervescence de séries
consacrées à la culture afro-américaines et diffusées par des chaînes
généralistes (Dear White People, Insecure, Snowfall, The Chi…), Atlanta est à la fois la plus délicate et
la plus sans-gêne. Une désinvolture
sublime qui tient à de petites audaces –comme le fait que Justin Bieber soit black– et à des charges plus
gonflées. Lors du dernier épisode en
date, après que son cousin exige
qu’il lui trouve un avocat solide,
«un Juif», Earn demande à l’employé d’un cabinet tenu par une famille juive qui s’occupe de refaire
des passeports en urgence : «Vous
croyez qu’il existe un avocat noir
aussi bon que votre cousin?» Silence
lourd. «Absolument. Mais pour être
bon dans ce boulot, il faut des
contacts, et les Noirs n’ont pas ceux
de mon cousin. Pour des raisons
systémiques.» Tout y est. Les regards
gênés d’une question qu’on ne pose
pas au pays de la discrimination positive. Et une réponse qui ne se
berce d’aucune illusion.
MARIUS CHAPUIS
ATLANTA Saison 2 sur OCS.
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u 33
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Ciné/ «La Femme insecte»,
une mue, des maux
Le chef-d’œuvre
de Shohei Imamura,
portrait clinique et
allégorique d’une
paysanne en lutte
pour survivre,
ressort en version
restaurée.
Tome, magnifiquement interprétée par Sachiko Hidari . PHOTO MARY-X DISTRIBUTION
C’
est peutêtre
la
seule leçon
que Shohei
Imamura (1926 -2006) aura
retenu du vieil Ozu dont il fut
brièvement l’assistant à ses
débuts à l’orée des années 50,
lorsqu’il faisait ses classes à la
Shochiku avant de rejoindre
la Nikkatsu, autre grand studio nippon: de la place de la
caméra ne dépend pas seulement le regard mais la nature
de ce qui est regardé. Chez
l’auteur du Goût du saké, posée au ras du tatami, elle occupera ainsi, selon la formule
de Jean Douchet, «la place du
chien dans le foyer» dans des
récits domestiques qui enregistrent les mutations du
Japon d’après-guerre.
Mais ne comptez pas sur
Imamura le provocateur, passablement obsédé sexuel,
pour respecter la bonne distance, filmer à hauteur de regard, fût-il celui d’un animal
de compagnie. Chez lui, la
caméra s’amuse constamment à changer de focale, à
élargir l’angle pour noyer ses
personnages dans le cadre,
les égarer comme une
aiguille dans une meule de
foin ou, dès qu’il s’agit de pulsions sexuelles, à le resserrer
en gros plans indistincts
pour y voir de plus près. En
vérité, ces sautes d’échelles,
en même temps qu’elles tiennent le spectateur à distance
et empêchent toute identification, traduisent stylistiquement le projet du cinéma
d’Imamura : observer un
sujet à la loupe, comme un
entomologiste dans son laboratoire. Programme que
déroule la Femme insecte
(1963) son cinquième long
métrage, repris en salle dans
une superbe copie restaurée,
et dont aussi bien le titre
français que l’intitulé original, Nippon Konchuki, traduit par Chroniques entomologiques du Japon, expriment
parfaitement l’enjeu documentaire et anthropologique.
A travers le portrait clinique
de Tome – magnifiquement
interprétée par Sachiko Hidari– une paysanne montée
à la ville, s’efforçant de survivre dans un environnement
brutal, misère crasse, prostitution, déchéance, abandon,
quitte à revêtir elle-même la
défroque du bourreau en devenant une proxénète, aussi
impitoyable que la maquerelle qui l’exploitait, le film
décline en toile de fond quarante ans de l’histoire d’un
pays en heurts, de la rémanence des structures féodales
du début du siècle au miracle
économique des années 60
en passant par la Seconde
Guerre mondiale et l’occupation américaine.
Interdit de filmer pendant
deux ans par la Nikkatsu depuis le virulent Cochons et
Cuirassés, Imamura ne s’était
pas assagi pour autant. Après
un prologue allégorique –un
insecte en gros plan escalade
péniblement un monticule
de terre, auquel fera écho la
scène finale, où Tome, âgée,
s’échine à gravir les flancs
escarpés d’une montagne
rocailleuse pour rejoindre sa
fille –, le cinéaste baigne le
récit dans une atmosphère
indéfiniment sulfureuse,
d’autant plus dérangeante
qu’il s’abstient de tout jugement. Ainsi la relation quasi
incestueuse de la fille avec
son père simple d’esprit, et
cette scène sidérante où elle
l’invite à téter son sein pour
la soulager du lait que son
nourrisson refuse de boire.
A l’absence de jugement moral, répond la dé-subjectivation des personnages, tour à
tour perdus dans le plan, ou
rendus à des parties de leurs
corps, morcelés par l’effet
grossissant de la loupe. Une
étude en coupe aux ellipses
tranchantes, que ponctuent
des arrêts sur images stylisés,
comme une glaciation de la
pellicule, rendant compte de
la déshumanisation des
individus dans le chaos de
l’histoire.
NATHALIE DRAY
LA FEMME INSECTE
de SHOHEI IMAMURA
avec Sachiko Hidari,
Kazuo Kitamura… (2 h 03).
www.archives-nationales.culture.gouv.fr
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
34 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
HELLO HAPPINESS ! de MARIE LOSIER.
Lancement le 4 juin à 19 heures aux éditions Re:Voir (75010).
Cette année à Cannes (sélection Acid) avec son documentaire
Cassandro the Exotico, sur une sorte de Liberace mexicain de
la lucha libre, la cinéaste Marie Losier présente aux éditions
Re:Voir le DVD Hello Happiness !, sélection de ses courts
métrages mêlant les oiseaux de nuit pailletés et les musiciens
rockab poudrés jusqu’au nez. Jukebox babe !
48 u
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Libération Samedi 26 et Dimanche 27 Mai 2018
Par
JACKY DURAND
Envoyé spécial en Bourgogne
Photos
MARC CELLIER
est un peu
l’histoire
de
Cendrillon, la
souillon méprisée au coin de sa cheminée jusqu’à
une histoire de citrouille, de carrosse et de bal où elle perd l’une de
ses pompes après avoir fait flasher
le prince. Le prince fait le tour de
tous les Eram du royaume, histoire
de faire essayer la godasse. Jusqu’à
ce qu’il trouve pied à sa chaussure,
celui de Cendrillon. La suite, vous
la connaissez depuis que Cendrillon
a fait la une de Point de vue.
Eh bien, l’histoire de l’aligoté, c’est
un peu du même tabac comme
aurait pu l’écrire Vladimir Propp
(1895-1970) dans sa Morphologie du
conte. Voilà un cépage blanc à qui le
chardonnay fait méchamment de
l’ombre dans l’eldorado bourguignon. Quand on s’appelle cortoncharlemagne, montrachet, vougeot
et que l’on joue dans la cour des
grands crus, on a que faire de ce faquin d’aligoté et de sa piétaille d’appellations régionales Bourgogne aligoté. Allez, Cendrillon retourne à
ton lumpenprolétariat de la vinasse
tout juste bonne à se travestir dans
la crème de cassis et les mousseux.
Tout ça, c’est encore la faute d’un
curé. On ne dira jamais assez à quel
point la calotte a fait du mal au jaja
depuis qu’un hipster né sur la paille,
il y a 2 000 ans, affirmait changer
l’eau en vin. Mais bon, rapprochons-nous de l’ère du Coca-Cola et
du vin bleu – le pire est toujours
possible – pour faire ou refaire
connaissance avec le chanoine Kir
(1876-1968) qui participa largement
à faire pisser l’aligoté dans le cassis.
Il fut maire de Dijon et député de
Côte-d’Or, autant dire un roi parmi
les plus belles quilles du monde.
Pourtant, selon plusieurs lll
pour corriger son
n’a jamais bénéficié
acidité. Cachez
d’autant d’attention
CÔTEdonc cette vinasse
que ce bijou de charD’OR
HAUTEque l’on ne saurait
donnay. Il n’était
Dijon
SAÔNE
boire que dans les
pas valorisé, on
Marsannay
bouges où on s’acavait systématiqueJURA
croche au zinc jusment recours aux
Bouzeron
qu’à la dernière gorherbicides et à la
SAÔNEET-LOIRE
gée.
mécanisation pour
15 km
Pourtant, il vient de
obtenir des hauts
loin ce cépage bourrendements», expliguignon, issu d’un
que Sylvain Pataille.
croisement entre le
Ce viticulteur insgouais blanc et le
tallé à Marsannay, à
pinot noir. On le
une dizaine de kilomentionne dès le
mètres de Dijon, fait
XVIIe siècle. En ces
partie des «Aligotemps anciens, il riteurs», une associavalisait avec les
tion joliment nomchardonnay et pimée par des
not noir. «Avant la
vignerons bourguicrise du phylloxéra
gnons pour sauver
au XIXe siècle, l’alile soldat aligoté et
goté faisait jeu égal
démontrer que c’est
avec le chardonnay
un grand cépage
dans les vignes de
quand il est bien
corton-charlemamené. Ils n’ont pas
gne ou de montrabesoin de beaucoup
chet», affirme Eric
d’efforts pour vous
Vincent, ingénieur terroir et délimi- convaincre quand ils vous emmètation de l’Inao (Institut national de nent, par une fin d’après-midi indél’origine et de la qualité) dans le re- cise, dans les vieilles vignes d’alimarquable mémoire l’Aligoté, cé- goté des Monts-Luisants du
page modeste bourguignon d’Abby domaine Ponsot. L’endroit doit son
Kaufman(1). L’aligoté jouait dans la nom au fait qu’à l’automne, les
cour des grands, avant d’être relé- feuilles dorées des ceps de blanc
gué au rang de vin de soif du pau- semblent briller au milieu de la mer
vre. «Après la crise du phylloxéra, les rouge du pinot noir. Le clos des
vignerons avaient besoin d’argent. Monts-Luisants (en appellation moPlutôt que de replanter de l’aligoté, rey-saint-denis) propose le seul preils ont choisi le chardonnay qui mier cru de Bourgogne produit avec
donne rapidement des vins de qua- de l’aligoté.
lité, explique un viticulteur. L’aligoté a été condamné aux terrains «Pâte à modeler». On n’en finit
profonds et riches donnant des rai- pas de contempler les vieux ceps
sins qui ne mûrissaient plus, d’où sombres, taillés en gobelets, qui
des vins légers, acides, verts.» sont comme des serres de rapaces
Circonstance aggravante, la créa- pointées vers le ciel. William Ponsot
tion, en 1937, d’une appellation les a plantés en 1911 sur cette pente
Bourgogne aligoté «bien trop vaste, dominant la plaine des colzas. Une
floue et générique pour à la fois exception dans cette époque postmettre en exergue une idée du ter- phylloxéra où le chardonnay détrôroir et communiquer une image plus nait sur les terres nobles des covariée et précise de l’origine géogra- teaux l’aligoté condamné à dévaler
phique, analyse un article du maga- la pente pour être planté sur des terzine le Rouge & le Blanc de décem- res à patates qui ne lui convenaient
bre 2016 (2). Comme si le lien entre pas. «C’est un cépage fougueux qui
cépage et terre n’avait guère d’im- aime les terrains pauvres et les
portance dans ce dossier. Il faut tailles courtes. Il a besoin d’être
admettre que cette dénomination bridé et de vieillir pour donner le
semble avoir été dessinée pour meilleur de lui-même», explique
abreuver l’industrie du petit vin vert Alexandre Abel, directeur adjoint
et sans ambition, dont la fonction se du domaine Ponsot.
confond avec celui de la crème de Le 23 avril, les Aligoteurs tenaient
cassis…»
leur premier salon professionnel
De l’Yonne à la Saône-et-Loire en dans le parc de Boisrouge(3), le respassant par la Côte-d’Or, l’aligoté a taurant-chambres d’hôtes où Phisupporté sa mauvaise réputation à lippe Delacourcelle porte haut l’alila manière de la chanson de Geor- goté accompagnant sa passion pour
ges Brassens : «Je pass’ pour un je- les épices. Ce chef qui a travaillé
ne-sais-quoi. Je ne fais pourtant de plusieurs années chez Bernard
tort à personne, en suivant mon che- Loiseau a appris les goûts du monde
min de petit bonhomme.» En l’oc- en Asie au contact des cuisines chicurrence, il s’agissait plutôt d’un noise, malaise, japonaise, indienne.
cercle vicieux. «Ce cépage mal-aimé «L’aligoté est un vin vif, dit-il. Il s’ac-
FOOD/
C’
Au clos des Monts-Luisants, seul premier cru de Bourgogne produit avec de l’aligoté, le 11 mai.
Les Aligoteurs : Laurent
Aligoté
La revanche d’un blanc
Près de Dijon, l’association de vignerons les Aligoteurs promeut ce cépage
bourguignon longtemps méprisé parce que noyé dans l’anonymat du kir,
et démontre qu’il sait être à la hauteur s’il est bien mené.
Fournier, Philippe Delacourcelle, Jerome Galeyrand et Sylvain Pataille.
lll sources, il n’a fait que prendre en marche le train du blanc-cassis initié par Henri Barabant (18741951), maire socialiste de Dijon de
1904 à 1908. A cette époque, on débouchait le champagne pour les
apéros municipaux qui coûtaient
bonbon à la ville. Pour limiter les
frais, Henri Barabant décida de servir un vin blanc, additionné de liqueur de cassis. Le chanoine Kir
multiplia les «blancs-cass» comme
le Très-Haut les pains, jusqu’à
donner son nom à ce cocktail bourguignon. Il a aussi laissé son nom à
un lac à l’entrée de Dijon, mais ça,
c’est pour les buveurs d’eau.
Le problème des mariages à deux,
c’est qu’il y en a toujours un qui tire
la couverture à soi. Et c’est la crème
de cassis qui fait la belle dans le kir.
A tel enseigne qu’en 1951, le
chanoine Kir autorisa le fabricant
dijonnais de crème de cassis LejayLagoute à utiliser son nom pour
faire la promotion du blanc-cassis.
Mais le curé étant œcuménique, il
accorda ensuite le même droit aux
autres liquoristes. D’où un interminable pataquès juridique jusqu’en 1992, quand la Cour de
cassation trancha en faveur de
Lejay-Lagoute.
Cercle vicieux. Et notre aligoté
dans tout cela ? Il fallait qu’il s’estime bien heureux d’endosser la
robe pourpre et sucrée du cassis
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
commode bien avec le végétal, les légumes comme le fenouil, les choux,
les navets, les radis…» Ce jour-là,
dans sa thébaïde plantée de noyers
noirs, de hêtres pourpres et d’autres
arbres majestueux, Philippe Delacourcelle avait cuisiné des aubergines sauce miso, des perles de pâtes
à la cendre de bambou et au gingembre, et des saucisses au cumin
«dont le goût légèrement anisé prolonge les arômes du vin».
Dans les histoires d’hommes et de
vins, il y a souvent des recoins intimes et magnifiques. Prenez Aubert
de Villaine, vigneron et cogérant du
domaine de la Romanée-Conti, l’un
des vins mythiques de la Bourgogne. En 1971, il achète avec son
épouse Pamela un domaine à Bouzeron, au nord de la côte chalonnaise où, depuis plus de quarantecinq ans, il sublime l’aligoté jusqu’à
lui offrir une appellation d’origine
contrôlée (AOC) Bouzeron en 1997.
«De ce long mariage avec l’aligoté,
j’ai appris que le rendement est essentiel. Il faut le maîtriser par le
matériel végétal mais aussi une
plantation en terrain maigre. Il suppose aussi un élevage différent de celui du chardonnay.»
En faisant déguster leurs vins, son
neveu Pierre de Benoist est intarissable sur l’aligoté: «C’est un cépage
qui relie la croûte terrestre à la voûte
céleste, il a un lien vertical avec le
terroir dont il révèle la mémoire.»
«C’est un super passeur de terroir,
confirme Sylvain Pataille. Peut-être
plus que les autres cépages car il est
construit sur le végétal et les amers
qui, comme en cuisine, vont révéler
les arômes. Les amers, c’est magique
mais ça ne supporte pas l’approximation.» Si les vignerons présents
se refusent (par pudeur ? par modestie?) à parler de «vins d’auteurs»
à propos de leurs aligotés,
le Rouge&le Blanc estime que ce cépage longtemps méprisé leur offre
aujourd’hui «un espace de liberté,
une sorte de pâte à modeler» à côté
du formatage du «grand» bourgogne blanc (le chardonnay).
André Robert, le patron du restaurant la Cagouille à Paris, vient de
goûter l’aligoté 2005 de Pablo
Chevrot, vigneron à Cheilly-lès-Maranges (Saône-et-Loire). «C’est un
très grand vin, tu le respires, tu le
ressens. L’aligoté passe encore pour
un cépage de seconde zone alors qu’il
y a des vignerons qui font des choses
extraordinaires.» Et à des prix raisonnables (à partir de 8-10 euros)
quand la Bourgogne est réputée vider votre porte-monnaie. •
(1) Diplôme universitaire Terroirs et Dégustation, promotion 2016-2017, université de Bourgogne.
(2) Numéro 123, 12 €.
(3) 4 bis, rue du Petit Paris, Flagey-Echézeaux (21).
MARC CELLIER
Libération du 26 mai.
Un beau petit cru
Par
JULIEN GESTER
et DIDIER PÉRON
D
epuis peu, le quotidien suisse le
Temps mène l’intéressante expérience –inspirée par les récriminations d’une lectrice pas
contente – de publier, chaque
mois, un baromètre de la présence féminine dans ses pages:
nombre d’éditoriaux signés par
des femmes, de
contributrices
des pages «Débats», d’expertes
convoquées dans
la page «Sciences» et, surtout, de
photos représentant des femmes.
Malgré la lumière jetée sur les dissymétries genrées par ce recensement mensuel, le constat reste
fort cruel puisque les trois pre-
miers critères
décomptent
environ 25 %
d’interventions
féminines au
mois de mai
(mais c’est toujours un progrès par rapport aux
4% d’éditos signés par des femmes en janvier) tandis que celui
qui scrute l’iconographie fait valoir 37% de photos de meufs. Mais
pareil inventaire systématique ne
REGARDER VOIR
saurait aller sans angles morts.
Ainsi, rien ne s’y dit par exemple de la représentation dont
jouissent les figures de femmes en
photo, selon qu’elles s’y trouvent
au centre de l’image ou à sa périphérie, seules ou accompagnées,
au travail ou au repos, en habits
de ville ou en costume de bain,
debout à la tribune ou à quatre
pattes sur une peau de bête.
Si la photographie ci-contre, parue dans Libération, avait figuré
une vigneronne identiquement
déhanchée plutôt qu’un vigneron, sans doute eût-elle été moins
remarquable –mais pour de mauvaises raisons. Car, malgré
l’abondance d’images de travailleuses s’adonnant à une activité banale et néanmoins portraiturées en bimbos, il n’est en
revanche pas si courant de voir
un corps mâle –qui ne soit ni celui d’un rugbyman ni celui d’un
danseur ou d’un mannequin
slip – se trouver réduit à la
proéminence d’un cul bombé, et
cueilli avec une certaine approbation par l’objectif en posture à
la fois si tendue et offerte. La fermeté de la cuisse bronzée, la rondeur de la croupe et la beauté gainée de cet homme, tandis qu’il
s’adonne en short légionnaire à la
production de premier cru
d’aligoté bourguignon au bien
nommé clos des Monts-Luisants,
ne sont en effet pas forcément les
traits du cépage en question qui
nécessitaient d’apparaître si fièrement en quasi pleine page sous
les atours d’un inédit d’Alain Guiraudie, des aventures à 12°5 de
Lady Chatterley ou de Tom of
Finland – Tom of Dijon ?
L’érotisation par cette image du
sujet dont elle contient à grandpeine les chairs explosives,
cernées de totems phalliques sur
fond de probable lupanar en
vieilles pierres (le charme de l’ancien, le luxe du champêtre, l’action de la tomette sur nos libidos
détraquées), déroge ainsi à cette
norme problématique qui cantonne d’ordinaire des corps féminins à ce registre de sexualisation
hors de propos. Mais quel rapport
avec le pinard ? C’est sans doute
qu’il faudrait aligoter les deux tenanciers mâles de cette chronique au plus vite. •
AU REVOIR
Art/ Boîtes curieuses
Hugues Reip fuit les effets de manche. Ses sculptures, dessins et
installations recèlent quelque chose
des boîtes à secrets que les enfants
n’ouvrent qu’une fois seuls, sous les
draps, à la lueur d’une lampe de
poche pour animer un monde
exotique par la grâce de leur imagination.
L’ÉVASION de HUGUES REIP
au Crédac (94), jusqu’au 1er juillet.
Ciné/ Pierre Rissient,
inclassable
Pierre Rissient, mort le 6 mai, a réalisé deux longs métrages en Asie.
Celui tourné en 1982 à Manille, Cinq
et la peau, a le charme des films
prototypes qui inventent un genre
pour eux seuls. Ici, le récit tient à la
fois du journal de voyage, de l’essai
lyrique, de l’érotisme tropical et du
collage dandy. Ivan y déambule
dans les rues de Manille entre ses
conquêtes féminines, ses livres, ses
estampes et ses verres d’alcool.
CINQ ET LA PEAU de PIERRE
RISSIENT… 1h35. En salles et en DVD.
Art/ Jürgen Klauke,
ceci est sa chair
Hyper érotique, grotesque, insolent,
Jürgen Klauke s’immortalise entre
autres en fumeur de haschich, ou mimant le coït avec son double, en tirant la langue à l’objectif. Et, à partir
de sa chair –et parfois de celle de partenaires, il développe, depuis les années 70, une esthétique qui bouscule,
pleine de solitude et de noirceur. Un
art qui fait mal à force de mélancolie.
SENSATION FANTÔME
de JÜRGEN KLAUKE à la Galerie
Suzanne Tarasieve (75003).
Ciné/ Deux fois
Paul Vecchiali
Dans l’un, on ne quitte pas le compartiment d’un train et l’héroïne,
Angélique; dans l’autre, sept déserteurs se sont échoués dans un genre
de clairière lumineuse. Les deux
films de Paul Vecchiali qui sont sortis le même jour et partagent les mêmes acteurs, agissent dans la mémoire comme un rêve qui se
transforme et s’efface au fur et à
mesure qu’on y songe.
TRAIN DE VIES OU LES VOYAGES
D’ANGÉLIQUE et LES SEPT
DÉSERTEURS OU LA GUERRE EN
VRAC de PAUL VECCHIALI.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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u 35
SARAH BOUILLAUD
Page 38 : Cinq sur cinq / A nous les petites Anglaises
Page 39 : On y croit / Moodoïd
Page 40 : Casque t’écoutes ?/ Ovidie
Les youtubeurs ont des vues sur la musique
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36 u
Par
VINCENT BRUNNER
Illustration
SARAH BOUILLAUD
«Q
uand j’ai commencé, j’ai essayé de suivre
le parcours
classique en proposant ma musique
aux maisons de disques. Dans le
même temps, j’étais attiré par YouTube. D’un côté, je ne me prenais que
des portes fermées alors que, sur
YouTube, j’ai trouvé un terrain fertile à mes expérimentations.» Né
en 1985, le Français PV Nova appartient à la même génération de pionniers que Norman ou Cyprien, celle
des vidéastes amateurs devenus des
professionnels du Net en alignant
les millions de vues grâce à des formats conçus spécialement pour
YouTube. «La raison pour laquelle
ça a marché, c’est que c’était nouveau et proche des gens. J’étais
meilleur en “voisin” des internautes,
en pote musicien, qu’en candidat
pour les maisons de disques.»
L’essor des reprises
S’il s’exprime avec facétie face à la
caméra, PV Nova n’a pas choisi
comme principal créneau l’humour,
mais la musique. Depuis 2008, il
filme dans son studio ses «Expériences» dans lesquels il décortique
les recettes des tubes contemporains ou les couleurs musicales
(rock des sixties, dubstep, hiphop, etc.). Son plus gros succès
–10 millions de vues – est venu avec
une reprise multistyles de Get Lucky
de Daft Punk. Sa dernière performance date de mars: en onze jours,
il a réalisé de A à Z l’album inédit
Eleven Days, en direct sur YouTube
et les réseaux sociaux. «PV Nova a
aussi composé la musique d’Overwatch Rap Battle, la vidéo la plus
vue en 2017 en France», ajoute Vincent Manilève, journaliste et auteur
de YouTube derrière les écrans (éd.
Lemieux) et co-animateur du podcast No Tube. Observateur averti, il
relève: «Un des formats qui a rapidement émergé sur YouTube est celui
de la reprise. Du point de vue de l’algorithme qui régit le site, c’est un bon
moyen de sortir de la masse : quand
on tape le nom d’une chanson, il est
facile de voir sa cover suggérée. On
bénéficie de l’aura d’un artiste pour
se faire repérer.»
Même des chaînes de télévision s’y
sont mises : Canal+ a initié le «Comité des reprises» avec PV Nova et
Waxx tandis que M6 a lancé la
chaîne YouTube «Cover Garden».
Parmi les participants de cette dernière, on trouve Lola Dubini. Révélée à 15 ans par un passage dans
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Youtubeurs
La nouvelle
vie
d’artiste
Eclose sur la plateforme vidéo
sans passer par le circuit classique
des maisons de disques,
une nouvelle génération
de musiciens étrenne un modèle
économique hybride.
l’émission La France a un incroyable talent, Lola a ouvert en octobre 2015 sa chaîne YouTube personnelle sur laquelle elle publie
régulièrement des reprises. «Je voulais montrer que la musique n’est pas
quelque chose d’élitiste, on peut en
jouer avec très peu d’argent, des maracas ou une guitare à 50 euros.
Pour moi, la reprise est un challenge,
un bon exercice. Mais pas un passage obligé. Par exemple, le rappeur
Rilès a commencé sur YouTube et il
ne fait que de la composition originale.» Lola écrit actuellement son
premier album, dont elle livre des
extraits lors de concerts au Sentier
des Halles à Paris. «Je donne un
spectacle qui mêle humour et chansons.» Pendant trois ans, elle a aussi
fait partie de la distribution d’une
pièce de théâtre, Ados. Car, si la musique reste le moteur de sa carrière,
elle ne se limite pas. Sur sa chaîne
YouTube, il lui arrive de poster des
vidéos qui évoquent le harcèlement
scolaire ou sa routine de démaquillage. Son nombre d’abonnés – quasi un demi-million – lui
vaut d’être considérée par les marques comme une influenceuse.
«Voir ces chiffres déclenche en moi
un devoir de responsabilité, insiste
la chanteuse. Je ne peux pas me per-
mettre de déconner. Je collabore uniquement avec les marques dont
j’aime l’univers. Je fais des partenariats sans courir après, c’est un volet
du métier.» Vincent Manilève commente : «Lola Dubini ne s’exprime
pas seulement à travers la musique,
c’est une fille drôle. Sur YouTube, on
peut industrialiser sa personnalité.
Il faut aussi entretenir une relation
directe avec ses abonnés.»
Monétiser
Etre musicien youtubeur revient à
essuyer les plâtres d’un statut hybride. «Depuis des années, gagner
ma vie c’est un fourre-tout, détaille
PV Nova, entre le partage des revenus publicitaires venant de YouTube, entre 10 000 et 15 000 euros
par an, des opérations de partenariats avec des marques bien choisies,
des cachets de comédien pour le
spectacle Les Franglaises, des droits
d’auteur. Heureusement, je ne
compte pas sur la pub de ma chaîne
YouTube, ça serait chiant pour tout
le monde. Si je multipliais les “Expériences musicales”, mon format
phare à 1 million de vue de moyenne,
je sais que je gagnerais mieux ma
vie. Mais si elles marchent, c’est
parce que je les fais pour m’éclater.»
Vincent Manilève précise : «On a
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 37
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Ce n’est pas
parce que les gens
trouvent drôles les
vidéos d’un artiste
qu’ils iront acheter
son album.»
Stéphane Espinosa
Directeur du label Polydor
logistique de Polydor. «YouTube,
c’est l’école du Do it Yourself, résume
Stéphane Espinosa, directeur du label Polydor. La maison de disques
sert à passer un vrai cap, à rencontrer des réalisateurs de clips, des gens
qui ne sont pas dans ton univers. Des
mecs qui ont des millions de vues sur
YouTube, il y en a plein. Certains resteront sur YouTube. Mais si, en plus,
ils sont bons sur scène, en interview,
écrivent bien, ça donne le succès de
Bigflo et Oli.»
Un outil
longtemps fantasmé sur le fait que
1 000 vues rapportaient un dollar.
C’est totalement faux. Depuis janvier, il faut 1 000 abonnés et
4000 heures vues sur les douze derniers mois pour pouvoir monétiser
sa chaîne.» Seules les stars de YouTube peuvent ainsi y prétendre.
A l’autre bout du spectre, le Suisse
Boodaman, quadragénaire au nombre d’abonnés modeste, utilise le
site comme vitrine de sa musique
electro. «Mes premières vidéos
étaient purement techniques. Il y a
peu de temps, je me suis mis à partager de plus en plus mes morceaux.»
Fétichiste du synthétiseur modu-
laire, Boodaman se représente la
plupart du temps de dos, les doigts
dans sa machine. «Mon but a toujours été de mettre en avant la musique et les synthétiseurs plus que moimême. C’est un succès, puisque je
suis un inconnu complet encore
aujourd’hui! plaisante-t-il à moitié.
Je n’ai pas besoin d’être adulé, j’ai
une famille, un métier à côté. Mais
comme mon album précédent a eu
zéro visibilité, j’en ai tiré une grosse
frustration.» Pour donner un coup
de projecteur à son nouvel album,
Obédiences électroniques, il lance
une campagne de financement participatif sur wemakeit.com. «Je vais
devoir me montrer parce les gens ont
besoin d’avoir une personne physique en face d’eux.» Pour financer la
réalisation de son album Eleven
Days, tourner des clips, payer une
chorégraphe, PV Nova a aussi eu recours au financement participatif
et récolté 60 000 euros. «Je profite
de la liberté artistique que me procure mon statut d’indépendant,
mais je suis quand même insatisfait
de devoir gérer toute la logistique...
comme stocker 1000 CD dans mon
appartement. II y a des métiers que
je déléguerais bien.» Si ses albums
bénéficient d’une distribution numérique, est-il prêt à aller plus loin,
à signer avec une maison de disque? «Pour l’instant, je n’ai pas encore trouvé la souplesse que je cherche.» Lola Dubini résume :
«L’avantage de YouTube, c’est que
l’on a appris à se débrouiller tout
seul. C’est aussi un inconvénient :
dans un sens, on aimerait être aidé
mais on ne sait pas faire autrement.»
Au contraire, les rappeurs Bigflo &
Oli, s’ils ont émergé grâce à YouTube
et y restent ultra-présents – notamment grâce à leurs excellentes relations avec des YouTubeurs stars
comme McFly & Carlito – s’appuient
depuis 2013 sur le savoir-faire et la
Cependant, des centaines de milliers d’abonnés (ou plus) ne sont pas
gage de succès pour les YouTubeurs
musiciens. «Evidemment, qu’un artiste fédère une communauté, ça
suscite de l’intérêt, estime Stéphane
Espinosa. Ce qui importe c’est de savoir si cette chaîne YouTube ou ses
réseaux sociaux très costauds se sont
vraiment construits sur la musique
ou si celle-ci n’est qu’un complément.
Ce n’est pas parce que les gens trouvent drôles les vidéos d’un artiste
qu’ils iront acheter ou streamer son
album.» Seule exception jusqu’alors: la reconversion du YouTubeur humoriste Mister V (plus de
4 millions d’abonnés) en rappeur
bankable et crédible. Sorti l’an dernier, son album Double V a fini disque de platine. «Lui s’est servi de
cette notoriété pour construire quelque chose d’artistique, commente
Stéphane Espinosa, il s’est donné du
mal niveau prod. De toute façon,
YouTube ne remplace rien, c’est un
outil. Avant de signer quelqu’un, je
veux toujours le voir sur scène, le
rencontrer pour voir ce qu’il a à proposer artistiquement.» Un équilibre
que l’on retrouve dans la vision de
Lola Dubini. «YouTube me frustrerait si je n’avais pas la possibilité de
partager des choses avec les gens via
la scène.» PV Nova, représentant
autoproclamé de la «culture web qui
consiste à faire ensemble», a dévoilé
début mai son nouveau projet :
tourner dans les festivals en 2019
avec un groupe recruté sur le net.
«Est-ce que je suis YouTubeur? Non,
je suis musicien. Je fais à la fois de la
scène, du studio et des vidéos sur
YouTube… Tout ça se répond.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
38 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
PLAYLIST
LA FILLE DE LA CÔTE
La Baule
On songe à Mikado
en écoutant la pop chic
et délicate de ce groupe
délicieusement décalé
qui chante le spleen
d’un été éternel entre bain
de mer et amour de saison.
LANE
Black Moon
Du haut de ce track, plusieurs
générations noisy angevines nous
contemplent. Ce supergroupe formé
de deux Thugs plus le fils de l’un d’entre
eux, associés à deux Daria, s’inscrit
bien dans cette école historique : plus
de bruit, plus de mélodies. C’est fort.
cienne expérimentale anglaise Micachu (elles sont amies d’enfance)
des chansons évoquant la solitude
et le malaise amoureux sur des productions synthétiques et dépouillées. Un r’n’b expérimental,
presque artisanal, qui devrait livrer
tout son potentiel sur Devotion, premier album attendu au mois d’août.
Franchement expérimental, mais
passionnant.
CINQ SUR CINQ
4 IAMDDB
S’il fallait trouver un mot
pour décrire IAMDDB, il serait probablement court et percutant. Badass, donc. Autrement dit, qui
transpire la classe. Depuis Manchester, cette jeune artiste d’origine
portugo-angolaise développe depuis trois mixtapes déjà (dont la très
remarquée Hoodrich Vol. 3 l’an dernier) un univers entre rythmiques
rap, r’n’b fredonné et phrases assassines à l’égard des donneurs de leçon en tout genre. Un sens de l’expérimentation et de l’attitude qui
offre à Diana De Brito un véritable
univers musical, et donc une place
de choix dans la liste des jeunes
pousses venues d’Albion. C’est
d’autant plus vrai lorsqu’on la découvre, dans ses clips, en train de
déambuler à travers un désert ou au
milieu des allées d’un parc d’attraction tout en affichant une confiance
digne de n’importe quel rappeur
venu d’Atlanta (VIBE 2Ø2Ø, Running). On vous l’a dit : badass.
Mahalia, succès rétro-soul. PHOTO DR
L’exubérante Stefflon Don. PHOTO DERRICK KAKEBO
IAMDDB, badass percutante. PHOTO DR
Filles à l’anglaise
Le r’n’b et
le rap féminins
se portent bien
outre-Manche.
D
epuis quelques mois
en Angleterre, rap et
r’n’b se conjuguent
parfois plus au féminin qu’au masculin. Alors que deux
de ses représentantes – Jorja Smith
et IAMDDB – se produisent ce weekend au festival We Love Green, passage en revue d’une nouvelle garde
féminine affirmée, de Londres à
Manchester en passant par Leicester.
1 Jorja Smith
Il y a des coups de pouce qui
aident bien dans la vie. Encore anonyme à l’été 2016, la chanteuse Jorja
Smith n’a que quelques morceaux
dans sa besace, dont un prénommé
Where Did I Go ? Un titre au funk
minimaliste qui va lui porter
chance, puisqu’il va tomber dans
l’oreille d’un certain Drake, qui l’invitera ensuite à poser sa voix sur
son dernier album More Life via des
messages privés sur Instagram. Et
si la jeune Anglaise de 20 ans a su
profiter de ce joli coup du sort
(presse musicale et magazines de
mode se l’arrachent aujourd’hui) sa
musique joue en sa faveur: son r’n’b
teinté de soul, à la fois pur et multiforme (grime sur On My Mind,
piano violon sur Let Me Down, jazzy
sur Teenage Fantasy) évoque des
thématiques aussi variées que déceptions amoureuses, violences policières (le touchant Blue Lights) ou
diktat de la beauté (Little Beautiful
Fools). Un profil caméléon et ultraprometteur (Drake, Kendrick Lamar
et Bruno Mars sont fans) qui n’attend plus que la sortie d’un premier
album – Lost Found, le 8 juin prochain – pour confirmer.
2 Stefflon Don
Son exubérance et ses phrases dingos ne sont pas là pour faire
dans la dentelle. Née de parents jamaïcains, élevée en Angleterre puis
aux Pays-Bas, Stephanie Allen de
son vrai nom a pris le temps de
s’imprégner d’une flopée de courants musicaux avant de donner
naissance à Stefflon Don, personnage galvanisant à la frontière entre
pop et rap. Autant capable de poser
son flow arrogant sur des morceaux
en compagnie de ses comparses du
rap US ou anglais (Ding-A-Ling avec
Skepta) que de chanter sur des tubes ensoleillés avec J.Balvin ou
Sean Paul, la jeune femme fait figure de révélation de ces derniers
mois. Exubérante et caméléon, Stefflon Don, avec sa forte personnalité
(elle rappelle énormément Nicki
Minaj sur ce point) se présente
comme une véritable bombe anglaise à retardement. La preuve :
Quality Control, plus important label du rap US actuel (Migos, Lil
Yachty, Cardi B), vient de prendre la
jeune femme sous son aile. Objectif ? L’installer durablement aux
Etats-Unis.
3 Tirzah
Voix robotique, expérimentations synthétiques, sensibilité feutrée… si la musique de Tirzah semble difficile à catégoriser, il est
moins compliqué d’en déceler ses
intentions : celles d’une jeune
femme détestant les cases tout en
étant avide d’expériences sonores.
Révélée il y a cinq ans maintenant
par l’émérite label anglais Greco-Roman (Disclosure et TEED font partie
de leurs trouvailles) cette jeune Londonienne compose depuis plusieurs
années en compagnie de la musi-
5 Mahalia
L’histoire du succès de Mahalia pourrait se résumer à une chaîne
YouTube: Colors. Installée à Berlin,
cette plateforme qui invite chaque
semaine des artistes des quatre
coins d’Europe à interpréter un
morceau en live dans ses studios a
déjà propulsé quelques carrières
avec son 1,1 million d’abonnés curieux. C’est justement le cas de Mahalia, jeune chanteuse de 20 ans
originaire de Leicester dont la carrière a vécu un tournant en septembre 2017 après son passage sur la
chaîne pour interpréter son titre Sober, qui frôle actuellement les dix
millions de vues sur YouTube.
Aujourd’hui considérée comme un
jeune espoir du r’n’b à l’anglaise, la
jeune femme continue de lâcher des
morceaux aux tonalités toujours
très retro/soul qui plaisent bien aux
plateformes de streaming. Une artiste aux millions d’écoutes qui doit
néanmoins confirmer sur le long
terme avec son deuxième album, attendu l’an prochain. Comme quoi,
YouTube fait parfois des miracles.
BRICE BOSSAVIE
Jorja Smith et IAMDDB sont en concert,
respectivement samedi et dimanche, à Paris, au festival We Love Green.
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
PAUL SIMON
All Around the World or the Myth
of Fingerprints (Photek Remix)
Globalement très laid, ce projet
de remixes de l’album Graceland
est sauvé par l’explosive touche
drum’n’bass du légendaire Photek,
qu’on avait totalement perdu de vue.
Belles retrouvailles.
JAUNE
Le Plancton
Batteur pour Frànçois & The Atlas
Mountains, entre autres, Jean Thévenin
se met sur le devant de la scène
avec une pop francophile lo-fi languide
et charmante. Mais reconnaissons
que l’on n’a pas compris grand-chose
aux paroles. Tant mieux.
ON Y CROIT
LA DÉCOUVERTE
Moodoïd French
pop décomplexée
Abrão
Bain de
soleil
Le projet de Pablo Padovani
revient avec «Cité
Champagne», un album néodisco dansant et optimiste.
U
n chanteur
brésilien invité
par un duo israélien, voilà le
souvenir que l’on avait gardé
d’Abrão, qui illuminait il y a
cinq ans Papa Soma ou Caminho de Dreyfus, du groupe
Red Axes. Une voix singulière, distante, comme passée
à travers un magnétophone,
qui ne s’était fait entendre
que sur un maxi confidentiel
avant la sortie discrète, il y a
quelques semaines, de son
premier album Omnam.
Vieux routier de la scène
DR
T
out va très vite aujourd’hui.
Trop vite, diront certains. Où
étaient, il y a seulement quatre ans, les nouveaux héros de la
chanson pop française, les Eddy de Pretto,
Juliette Armanet, Fishbach, Tim Dup ou
Clara Luciani? Certainement encore en train
de bidouiller des maquettes dans leurs
chambres d’étudiant en rêvant de lendemains qui chantent.
Pourtant, à la même époque, Pablo Padovani alias Moodoïd, fils du jazzman saxophoniste réputé Jean-Marc Padovani, sortait déjà un premier album acclamé, qui le
plaçait alors comme chef de file, aux côtés
de Frànçois & The Atlas Mountains ou de
Flavien Berger, d’une pop francophile décomplexée aux accents à la fois organiques
et électroniques. Depuis, son trône a quelque peu vacillé. Secoué par ces nouveaux et
intrépides arrivants, pas forcément plus jeunes que lui. Si, à la suite de la sortie de le
Monde Möö, Pablo a donné l’impression de
musarder en chemin, il n’a pas flemassé
pour autant. Changement de statut en quittant la famille originelle Entreprise pour rejoindre Because Music. Réalisation de clips
pour, entre autres, Juliette Armanet (tiens,
tiens) ou Paradis. C’est d’ailleurs Pierre
Rousseau, moitié de ce duo french house,
qui se colle à la production d’un nouveau
disque, très néo disco, aux compositions
plus directes et surtout beaucoup moins encombrées des scories psychédéliques qui
peuplaient sa première œuvre.
On danse beaucoup (les singles Miss Smith
ou Reptile) à l’écoute de ce Cité Champagne
(clin d’œil à une rue de Paris où Pablo a habité) qui arrive, et c’est un tour de force d’arriver à utiliser (volontairement ou pas) nombre de sempiternelles références des
années 80 sans friser l’overdose. Certainement parce que Moodoïd a très bon goût. Il
cite avec jubilation Dinosaur L, le projet
avant-gardiste disco du musicien new-yorkais Arthur Russell, ou Donald Fagen, la
voix et le cerveau des mythiques Steely Dan,
comme influences de la genèse de cet album
chaleureux et optimiste qui donne bien envie d’arrêter le temps. Enfin au moins pendant les quarante-huit minutes et quelques
de Cité Champagne. Déjà pas mal.
PATRICE BARDOT
Vous aimerez aussi
PATRICK JUVET
Paris by Night (1977)
L’album disco du fameux Où sont
les femmes ? On retiendra surtout
les folles onze minutes du
morceau homonyme avec JeanMichel Jarre à la production
et aux textes.
RICHARD GOTAINER
Chants zazous (1982)
Hélas réduit à l’étiquette
«comique», révaluons
ce chanteur et parolier allumé
qui avait trouvé l’écrin idéal dans
les compositions synthético-rock
finaudes de Claude Engel.
PRINCE
Purple Rain (1984)
MOODOÏD
Cité Champagne
(Because Music/Universal)
C’est rock, c’est funk, c’est pop, et
c’est aussi une B.O. Même les tubes pourtant ultra-rincés, When
Doves Cry ou Purple Rain, restent
intouchables. Le roi.
u 39
Retrouvez cette playlist et
un titre de la découverte
sur Libération.fr en partenariat avec Tsugi radio
DR
USÉ
Danser un slow avec un flic
Clin d’œil déglingué et hilarant
au J’ai embrassé un flic de Renaud
sur fond de downtempo
baltringue et minimal avec
des sons de basses venus
du plus profond des abymes.
Gérard Collomb appréciera.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
post-punk brésilienne, Abrão
Levin avait pourtant déjà
tenu le micro au sein du duo
Kafka à la fin des années 80.
Né à São Paulo, Abrão a
grandi dans le ghetto juif des
années 60 et a plus ou moins
fait d’Israël sa base arrière
depuis vingt ans. S’il est longtemps resté sans projet artistique fixe, ces collaborations
internationales ont permis de
découvrir sa vision très personnelle de la MPB, la Música
Popular Brasileira, genre brésilien non identifié, populaire
chez les classes moyennes. Si
ce n’est pas tout à fait de la
samba, de la bossa, du rock
ou encore du funk carioca,
alors c’est de la MBP. Et de
l’indéfinissable, Omnam en
regorge. Entre rythmes lents,
influences tropicales, effluves
dub et ambiances cold-wave,
les dix titres d’Abrão choisissent de ne pas choisir, préférant baigner dans un bain lumineux et mélancolique. Un
disque singulier, dont la richesse repose sur la minutie
apportée à la production et
un goût pour l’humilité. A
l’image de son auteur. B.C.
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40 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
LA RÉÉDITION
Les solos d’Alan Vega
Ovidie
Réalisatrice et productrice
«J’ai eu un orgasme lors d’un
concert de Gary Numan»
SES TITRES FÉTICHES
METAL URBAIN
Clé de contact (1977)
SOFT CELL
Sex Dwarf (1981)
DEAD OR ALIVE
You Spin Me Round (1985)
CORENTIN CHRÉTIEN
A
ctrice porno au début des années
2000, Ovidie est
aujourd’hui une
artiste multicartes: productrice,
réalisatrice, scénariste, mais
aussi écrivaine et journaliste. Son
dernier documentaire, Là où les
putains n’existent pas, pointe du
doigt la société suédoise et les dérives de sa politique à travers le
prisme d’une militante féministe
assassinée.
Quel est le premier disque que
vous avez acheté adolescente
avec votre propre argent ?
Appetite for Destruction des Guns
N’ Roses, en K7, en 6e.
Votre moyen préféré pour
écouter de la musique : MP3,
autoradio, platine CD, vinyle… ?
Le vinyle. Mais j’écoute beaucoup
de MP3 car je passe beaucoup de
temps dans les transports.
Le dernier disque acheté et
sous quel format ?
13.13 de Lydia Lunch, en vinyle !
Où préférez-vous écouter de la
musique ?
Dans mon salon.
Est-ce que vous écoutez de la
musique en travaillant ?
Je l’ai longtemps fait et avec des
trucs genre Dead Can Dance pour
ne pas être trop perturbée par les
mélodies pop. Aujourd’hui, je ne
le fais plus vraiment. Ma façon de
travailler a changé.
La chanson que vous avez
honte d’écouter avec plaisir ?
J’écoute beaucoup d’italo disco.
Mais j’évite d’enchaîner plus de
cinq morceaux. C’est un peu
comme le chocolat, si tu en bouffes trop, tu vomis.
Le disque que tout le monde
aime et que vous détestez ?
Fauve et PNL, je n’ai pas compris.
Le disque qu’il vous faudra
pour survivre sur une île déserte ?
Down in the Park de Gary Numan. Je ne m’en lasse pas.
Y a-t-il un label ou une maison
de disques auxquels vous êtes
particulièrement attaché et
pourquoi ?
Mute Records. A une époque,
tous les groupes de pop synthétique signaient chez eux. Le boss
Daniel Miller a fait un super travail.
Quelle pochette avez-vous envie d’encadrer chez vous
comme une œuvre d’art ?
Speak and Spell de Depeche
Mode ! J’adore l’album, mais je
me demande pourquoi ils ont fait
une pochette aussi à chier. Du
coup, je la trouve fascinante.
Un disque que vous aimeriez
entendre à vos funérailles ?
Hurt de Johnny Cash. Tout le
monde pleurera. Pas forcément
pour ma perte, mais au moins
pour la chanson.
Savez-vous ce que c’est que le
drone métal ?
Non.
Préférez-vous les disques ou la
musique live ?
Je ne peux pas me passer des disques dans mon quotidien, alors que
je peux me passer des concerts pendant des mois.
Votre plus beau souvenir de concert ?
Lors d’un concert de Gary Numan à
Londres, je dansais dans mon coin,
j’étais assez emportée par la musique
et j’ai eu un orgasme physique.
C’était très curieux.
Quel est le groupe que vous détestez voir sur scène mais dont vous
adorez les disques et inversement ?
Sisters of Mercy. Ils jouent en playback, arrivent sur scène avec des
t-shirts fluos. Le chanteur est dans
un rejet de tout le public gothique et
new wave, c’est le pompon…
Allez-vous en club pour danser,
draguer, écouter de la musique
sur un bon sound system ou n’allez-vous jamais en club ?
Jamais. Comme je ne bois pas et ne
me drogue pas, ça n’aide pas…
Citez-nous les paroles d’une
chanson que vous connaissez par
cœur ?
«On sait pas la java, le cha-cha, connaît pas / Quand on fait le mambo on
s’emmêle les nougats / Le tango, c’est
très beau mais on sait pas les pas /
Pour mouiller nos liquettes, on a un
plan extra.» (Le Sampa, Richard Gotainer.)
Quel est le disque que vous partagez avec la personne qui vous accompagne dans la vie ?
L’autre fois, dans la voiture, on s’est
fait un petit karaoké sur Pale Shelter
de Tears for Fears.
Le morceau qui vous rend folle de
rage ?
Tous les ans, la nouvelle chanson
des Enfoirés.
Le dernier disque que vous avez
écouté en boucle ?
Shadow People de The Limiñanas.
Le groupe dont vous auriez aimé
faire partie ?
Bananarama (rires). J’aurais voulu
faire partie d’un groupe de filles.
La chanson ou le morceau de musique qui vous fait toujours pleurer ?
Utopia de Brendan Perry.
Recueilli par DAVID MICHEL
L'AGENDA
2–8 juin
OLIVIER JEANNE-ROSE
CASQUE T’ÉCOUTES ?
Parmi la foisonnante œuvre en solo du
chanteur de Suicide, mythique duo
new-yorkais des années 70, on cite souvent le premier album éponyme, voire
le deuxième, Collision Drive. La réédition (notamment en double vinyle numéroté avec des photos rares et des
dessins de Vega) de six albums parus
entre 1990 et 2007 permet de faire la lumière sur des disques largement méconnus, à l’énergie sans nul doute
punk-rockab’, mais à la fabrication et
à l’inspiration très électronico-indus.
Et notamment Dujang Prang (1995),
dont la sophistication des arrangements tranche avec le minimalisme
habituel de celui qui était le héros de
James Murphy (LCD Soundsystem).
Bon, ça n’empêche pas de se remettre
un bon vieux Jukebox Babe…
n Clôture de la 3e édition des
Rendez-vous hip-hop, qui font la
part belle aux trois disciplines du
genre (graff, danse, rap). Cet événement se décline à Nîmes, Paris,
Marseille, Lille et ici, sur les bords
de la Loire, avec, entre autres, un
trio de choix : Medine, Nemir, et DJ
Skillz. Ça mérite bien sa petite
toupie. (Ce samedi au cours
Saint-Pierre, Nantes.)
n Dans la riche programmation du
festival éco-friendly We Love Green,
on choisira le punk-jazz du magistral King Krule, le nouveau live de la
star techno française Agoria, ou la
jeune et brillante electronicienne
tunisienne Deena Abdelwahed
(photo). On fait gaffe à ne pas jeter
des papiers partout ! (Ce dimanche
au bois de Vincennes, Paris.)
n «Je ne reconnais plus personne en
Harley Davidson.» Vu son état, on
peut raisonnablement penser que
Brigitte Bardot ne chevauchera pas,
hélas, son terrible engin pour se rendre à cet Eurofestival 2018, rassemblement de bikers de la marque
américaine (les autres peuvent venir
aussi) qui accueille Little Bob Blues
Bastards et Steve’n’Seagulls. Vroom,
vroom ! (Ce vendredi aux Prairies
de la mer, Grimaud.)
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 41
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Page 44 : Jacques Jouet/ Enfer brun et damnation
Page 45 : Rachel Cusk/ Glissements incontrôlés
Page 48 : Juan Rodolfo Wilcock/ «Comment ça s’écrit»
Recueilli par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Envoyée spéciale
à Saint-Florent-le-Vieil
(Maine-et -Loire)
Photo THÉOPHILE
TROSSAT
Emmanuel Ruben, à Saint-Florent-le-Vieil, le 18 mai.
A
«Parfois je suis proche
de l’extase
géographique»
Rencontre avec
Emmanuel Ruben
près avoir traversé
l’Europe en train sur
la route des migrants
puis à vélo le long du
Danube, il est venu se poser là, dans
cette bâtisse austère qui surplombe
la Loire épaisse, sirupeuse, aux courants trompeurs. Là, à la limite du
Maine-et-Loire, dans la maison de
Julien Gracq, dont il a lu et étudié
l’œuvre entière, fasciné par un style
qui ne ressemble à aucun autre, romanesque et fiévreux, et une passion du paysage qu’il partage, lui le
géographe. Emmanuel Ruben pourrait entrer dans cette catégorie très
à la mode des écrivains-voyageurs
mais il ne s’y reconnaît pas, préférant le terme de «géographe défroqué» que n’aurait pas renié Louis
Poirier, véritable nom de Julien
Gracq, dont il dirige depuis octobre
la maison de Saint-Florent-le-Vieil,
transformée en résidence pour artistes et écrivains. Un combat quotidien tant la situation financière de
l’association née en 2014, sept ans
après la mort de l’auteur d’Un balcon en forêt, est critique. S’il veut
continuer à laisser les amateurs visiter la magnifique salle des cartes
du Grenier à sel ou accueillir dans
la bibliothèque des auteurs, tels, en
ce jour de mai, Claro et Eleni Sikelianos, le premier lisant des textes
de la deuxième sur Suite page 42
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42 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
LIVRES/À LA UNE
Rencontre avec
Emmanuel Ruben
des compositions musicales de Toups Bebey, il
aura besoin d’aides publiques ou
privées et cette quête lui prend une
partie de son temps. Le reste, il le
consacre à l’écriture.
Obsédé par les frontières, qui guident ses voyages autant que son
œuvre, il n’a de cesse de raconter
l’impact des murs réels ou imaginaires qui divisent individus et sociétés. Un travail passionnant, à
l’heure où les pays se replient sur
eux-mêmes, qu’il alimente par
l’écriture et le dessin, des cartes reproduites à l’aquarelle et à l’encre de
Chine sur l’écorce de bouleau, un
matériau découvert en Lettonie où
il a séjourné autrefois.
Ses dernières productions sont
d’une beauté et d’une actualité poignantes. Un long poème titré Terminus Schengen (Le Réalgar) écrit
de Novi Sad (Serbie) à Leipzig (Allemagne): «La Mitteleuropa n’est pas
l’Europe du milieu/c’est une Europe
encore coupée en deux/vingtsept ans après la chute/DU/MUR/
qu’on croyait unique et qui n’en finit
pas d’enfanter/ces fils de fer barbelés/ces fossés moyenâgeux/derrière
les miradors plantés dans les
champs comme des échassiers». Et
un court texte à La Contre Allée, le
Cœur de l’Europe, balade au cœur
de l’ex-Yougoslavie aujourd’hui balafrée de frontières (1). Après Jérusalem terrestre (Inculte, 2015), magnifique essai autour du mur de
séparation entre Israël et Cisjordanie, Emmanuel Ruben tisse sans relâche le lien entre Europe orientale
et Proche-Orient, suivant les barrières et les fleuves qui séparent autant
qu’ils unissent.
D’où vient votre lien avec Gracq?
Je l’ai découvert à 17 ans en lisant
les Eaux étroites (José Corti, 1976)
que m’avait offert une grand-tante
libraire, et j’ai trouvé ça fabuleux. La
sensualité de la phrase, l’exigence
du mot juste, l’art de la digression.
A l’occasion d’un voyage en barque
sur un affluent de la Loire, Gracq remonte la chaîne de son inspiration,
évoque tous ceux qui l’ont nourri,
Stendhal, Nerval, Proust… Plus tard,
c’est la géographie qui m’a plu. Cette
exigence de la prose est la plus à
même de raconter la complexité
d’un paysage. A Normale sup, j’avais
dit ma passion pour Gracq, et un de
mes profs de géographie, JeanLouis Tissier, m’a donné son
adresse. En 2001, je lui ai envoyé
une première lettre pour lui dire que
j’écrivais depuis l’âge de 9 ans, que
j’avais été reçu à Normale sup et que
j’avais commencé des études de géographie. On a correspondu jusqu’en
2004, il me disait «oui, oui, publiez
des livres, mais surtout continuez vos
études de géographie!»
Comment en êtes-vous venu à
Suite de la page 41
écrire Terminus Schengen ?
Je vivais avec ma compagne à Novi
Sad, en Serbie, depuis février 2015.
A l’automne, les réfugiés étaient omniprésents. Le grand square devant
la gare de Belgrade était devenu un
immense camp et nous allions parfois leur distribuer des vivres. Et
c’est le moment où j’apprends que
Viktor Orbán a décidé de déployer
l’armée à la frontière. De construire
un nouveau rideau de fer.
J’avais l’impression d’être poursuivi
par la frontière. Je l’ai rencontrée
dans les pays baltes, quand je vivais
à Riga, elle m’a suivi à Jérusalem et
je la retrouvais en Serbie. C’est à ce
moment, en octobre 2015, que j’ai
décidé de traverser l’Europe en
train, en suivant le même chemin
que les réfugiés, pour me rendre à
Leipzig où je devais visiter une exposition et retrouver mon frère, sur
les traces d’une arrière-grand-mère.
A Novi Sad, j’ai pris un train pour
Budapest. Après la frontière hongroise, le train tombe en panne en
rase campagne, on nous fait descendre, monter dans un autre train
qui ne démarre pas non plus. On
nous fait descendre du train, on
nous dit qu’un car va arriver. On
monte dans le car et là, on nous refait descendre pour remonter dans
un train. Kafkaïen. On finit par arriver dans une gare de la banlieue de
Budapest. On avait mis la journée
entière pour un trajet qui se fait en
trois heures en voiture. J’ai continué. C’était le moment où les frontières se fermaient. A chacune d’entre elles on était réveillé: Slovaquie,
Autriche, République tchèque, Allemagne. Les compartiments étaient
fouillés, la police regardait sous les
couchettes si des migrants n’y
étaient pas cachés. Une triste impression de déjà-vu. C’est pour ça
que je me suis permis de faire parler
l’émigrant qui est en moi. A une
frontière, un flic m’a dit «Schengen
kaputt». Kaputt: le titre du livre de
Malaparte qui raconte la destruction de l’âme de l’Europe.
Pourquoi en faire un poème ?
Tout cela me paraissait tellement
déstructuré que je ne voyais pas
comment décemment faire de la
prose. Comme si la poésie était la
seule éthique possible. Pour moi, la
poésie est plus abrupte que la prose,
c’est ce qui est le plus proche du cri.
Vous vous considérez comme un
écrivain engagé ?
Non, je ne me sens pas investi d’une
mission. J’aime beaucoup l’idée de
«littérature embarquée», inventée
par Camus et reprise par Imre Kertész dans son Journal de galère (Actes Sud, 2010). On n’a pas le choix,
on est «embarqué dans la galère de
son temps», nous dit Camus, donc
ça ne sert à rien de se déclarer engagé. Ce qui est sûr, c’est que j’ai be-
«L’enlèvement d’Europe». dessin d’Emmanuel Ruben, 2014. PHOTO DR
soin d’aller voir, de décrire ce qui se
passe sur le terrain, c’est mon côté
géographe. Je me vois plutôt en arpenteur des marges et des lisières,
en géopoliticien des lieux tus.
Vous avez remonté le Danube à
vélo pour raconter l’Europe, un
livre prévu pour 2020 ou 2021.
C’est vital de raconter l’Europe?
Le Danube, c’était un rêve naïf de
gosse – inspiré par la beat generation– qui se dit qu’il va réécrire l’Europe à vélo, comme Kerouac et ses
amis réécrivaient l’Amérique en bagnole. Il y a quelques années, j’avais
commencé une traversée imagi-
naire du continent, de Paris à Kiev.
Sauf qu’au bout de 90 pages, mes
personnages n’avaient toujours pas
franchi la porte de Pantin! Alors je
me suis dit qu’il fallait faire le
voyage en vrai, l’éprouver physiquement. Et c’est là que j’ai lu Boussole
(Actes Sud, 2015) de Mathias Enard.
Dans ce livre, deux personnages
discutent de Danube (Gallimard,
1988), le livre de Claudio Magris, ils
disent que le Danube de Magris est
un roman de la Mitteleuropa, que
les trois quarts du livre se déroulent
en Allemagne et en Autriche et qu’il
a bâclé les Balkans. J’avais eu le
même sentiment en lisant le livre.
J’en ai discuté avec Enard et puis j’ai
demandé une bourse Stendhal pour
refaire le voyage à vélo mais en sens
inverse, pour caresser l’Europe à rebrousse-poil, d’est en ouest, dans le
sens des grandes invasions, des
conquêtes ottomanes et des réfugiés actuels.
L’idée était aussi de croiser tous les
fils qui me constituent : la géographie, la littérature, le vélo. Le Danube m’a permis de relier tout ça
mais le vrai sujet de ce livre, ce sera
l’Europe, d’Odessa à Strasbourg. Le
voyage a duré deux mois. Au total,
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
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u 43
EMMANUEL RUBEN
TERMINUS SCHENGEN
Le Réalgar, 68 pp., 14 €.
LE CŒUR DE L’EUROPE
La Contre Allée «Fictions
d’Europe», 91 pp., 8,5 €.
«Pour moi, le
Proche-Orient
n’est qu’une
marche-frontière
de l’Europe. C’est
jusque là que va
notre pouvoir,
c’est là qu’il
s’arrête. L’Europe
s’invente là, sur
ses frontières.»
4 000 kilomètres à vélo en suivant
le fleuve au pixel près. Avec mon
compagnon de route, nous faisions
100 bornes par jour, et nous bivouaquions la nuit. Un jour, en Bulgarie,
je me suis arrêté, il était 15 heures,
je m’étais levé à 6 heures, j’étais sale,
épuisé. Sur une terrasse, je prends
mon carnet, le papier gondole, l’encre bave, impossible d’écrire une ligne. Je m’interroge : et si je faisais
confiance à ma mémoire? Pendant
deux mois, j’ai fait confiance à ma
mémoire. Parfois je m’enregistrais
en pédalant, des sensations, des
idées qui me passaient par la tête. Je
pourrais vivre sur un vélo. Car sur le
vélo, je ne suis plus séparé entre le
géographe, le dessinateur, l’écrivain
et le cycliste : je suis juste un
homme, fait de tous les hommes et
qui ne vaut pas plus qu’un autre.
Vous avez deux centres d’intérêt
très forts : le Proche-Orient et
l’Europe centrale, Jérusalem et
Sarajevo. Qu’est-ce qui les relie?
Jérusalem et Sarajevo sont des villes très proches. Du point de vue de
l’histoire déjà: ce sont deux villes où
se sont joués des événements déterminants pour l’histoire de l’Europe
et du monde. Et du point de vue
géographique aussi: ce sont des villes de montagne. Jérusalem est un
col, un point de passage entre mer
et désert, à un endroit où le relief
s’affaisse légèrement. Sarajevo est
une cuvette entourée de montagnes, mais c’est aussi un point de
passage, un lieu stratégique, qui
peut se retrouver enclavé, assiégé.
Et puis il y a bien sûr la présence des
trois religions monothéistes. Ce qui
m’a poussé vers Jérusalem, c’est
l’espoir de comprendre un peu
mieux les choses en étant géographe. Ma famille maternelle est juive
pratiquante. C’est un croisement de
juifs de Livourne installés en Algérie au XIXe siècle et de Berbères judaïsés au Moyen Age. Dîner avec
eux, c’est plonger dans un roman
d’Albert Cohen, ils sont truculents
comme les Valeureux, je les aime
beaucoup mais ils ont tous un point
commun : pas touche à Israël !
J’ai donc voulu voir par moi-même
ce qu’il en était. En 2014, j’ai obtenu
une bourse de l’Institut français
pour m’installer à Jérusalem-Est et
j’ai vécu tous les jours ce que vivent
les Palestiniens. Cela m’a fait bizarre de réaliser que la langue que
j’avais entendue pendant mon enfance, celle du rite familial, était devenue celle du check-point. Pour
moi, le Proche-Orient n’est qu’une
marche-frontière de l’Europe. C’est
jusque-là que va notre pouvoir, c’est
là qu’il s’arrête. L’Europe s’invente
là, sur ses frontières.
C’est l’Europe, votre terreau ?
Pas mon terreau mais mon horizon,
depuis le début. La matrice de l’écriture, c’est pour moi la chute du mur
de Berlin, c’est elle qui a fait de moi
un écrivain, puisque ce soir-là, à
l’âge de 9 ans, j’ai inventé ma première fiction et cartographié mon
premier pays imaginaire, la Zyntarie, situé d’abord en Forêt noire, aux
sources du Danube puis transformé
en archipel et déporté dans la mer
Baltique, c’est une histoire que je raconterai dans un roman autobiographique écrit depuis longtemps mais
qu’il est encore trop tôt pour pu-
blier. Quand on a élargi l’Europe
vers l’est, il y avait un horizon, un
espoir. Et il s’est refermé avec la vague néolibérale, très violente, qui a
déferlé sur les ruines du communisme. Aujourd’hui, il y a deux Europe: celle qui s’est construite avec
ces villes interconnectées de l’économie-monde et cette autre Europe
nationaliste, rurale, provinciale qui
se réveille au cœur du continent, en
Hongrie comme ailleurs. En face de
ça, il y a cette nostalgie, très présente chez certains intellectuels, du
«monde d’hier» et de «l’âge d’or de la
sécurité» comme disait Stefan
Zweig, et ça me fait très peur aussi.
Est-ce que l’on ne porte pas plutôt
en nous la nostalgie de ce qui est en
train de disparaître? Cette Europe
de Schengen est assez molle, elle
fait preuve de beaucoup de lâcheté,
elle n’est pas capable de réagir face
à Donald Trump mais est-ce qu’on
ne va pas la regretter ?
Le problème, c’est ce que cette Europe de Schengen a produit sur ses
frontières: elle ne laisse pas seulement les migrants se noyer mais
aussi beaucoup de gens vivoter
dans la misère. Je me souviendrai
toujours d’une parole entendue en
chemin sur le Danube. Je descends
un jour de vélo pour remplir mon
bidon et là, un retraité me dit: tu l’as
acheté combien ton vélo? Je lui réponds 130 euros d’occasion, sur un
marché aux puces. Et il me dit que
130 euros, c’est sa retraite, et qu’il en
a pour 70 euros de médicaments
non remboursés. Et il ajoute : «Nique ta mère, Gorbatchev!» Nous, on
est en train de réaliser qu’on va perdre une petite utopie mal faite mais
eux, ils l’ont déjà perdue, leur petite
utopie mal faite, c’était l’URSS.
Sur votre trajet, vous avez apprécié des lieux plus que d’autres ?
Toutes les rives se valent: la Danubie, c’est un pays flottant, mouvant,
sans racines, sans identité. Les moments magiques, c’est quand je suis
proche de l’extase géographique,
cette sensation d’être dissous dans
l’espace, d’être un ensemble d’atomes désagrégés mais un peu pensant, qui appartient à l’environnement. Il n’y a plus de dedans, plus
de dehors, la lumière est si intense
qu’on se sent traversé. Julien Gracq
aurait dit «la plante humaine» : de
nature contemplative, il était dans
l’abandon à la photosynthèse. Je
pense qu’on est davantage animal.
Quelque part entre dieu, la plante,
l’animal et la machine.
Vous n’avez pas de genre attitré,
passant du roman au récit puis
au poème…
Tout ce que je tente peut se diviser
en deux types de projets. D’un côté
des récits d’arpentage comme Jérusalem terrestre (Inculte, 2015)
ou Sur la route du Danube, le livre
auquel je travaille. Le Cœur de l’Europe et Terminus Schengen – pardelà la question du genre – appartiennent à cet ensemble. Des récits
autobiographiques où le narrateur
coïncide avec l’auteur, où les lieux
sont cités, situés, voire cartographiés, où l’on procède à un arpentage des lisières de l’Europe et de
l’Occident. Ce sont des récits très
géographiques, dans lesquels je
souhaite exprimer tout à loisir –libéré des contraintes universitaires–
ma vocation manquée de géographe. Ils se situent toujours sur des
frontières, des points chauds de la
géopolitique occidentale.
De l’autre côté, il y a les romans géopolitiques comme la Ligne des glaces
(2014), Sous les serpents du ciel (2017)
ou le roman à paraître en 2019 (chez
Rivages, comme le précédent et le livre à venir sur le Danube) –une histoire de sabre qui a voyagé à travers
l’Europe. Ce qui m’intéresse, dans la
géopolitique, c’est une configuration spatio-temporelle. Dans la Ligne des glaces, la confrontation entre
un condensé d’Europe tellurique, la
Grande Baronnie, et une Europe gazeuse, un peu nomade, derrière laquelle se cache la Russie. Dans Sous
les serpents du ciel, ce qui m’intéressait, c’était le grand barrage, qui évoque le mur de séparation entre Israël
et la Cisjordanie. La situation qu’il
crée, la coupure qu’il instaure dans
le paysage, entre les personnages. Le
roman ne vise alors qu’à percer une
brèche. C’est un travail d’artificier,
à la Kafka. Voir ce qui se produit
dans les interstices et les intervalles.
Dans ces romans, je prends des libertés avec l’histoire et la géographie: les lieux sont imaginaires, l’intrigue souvent dystopique, et je
m’autorise à explorer l’avenir ou les
futurs non advenus de l’histoire, à
travers l’anticipation ou l’uchronie.
Ce que je souhaite, à travers cette
double entreprise romanesque et
autobiographique, à cheval entre le
réel et l’imaginaire, c’est proposer
une cartographie de l’Europe et de
ses marges au XXIe siècle et dénoncer toutes les fictions (nationalistes,
religieuses, communautaires) qui
nous constituent. Je dépasserai
peut-être un jour le cadre européen
ou occidental au sens large mais
pour l’instant, j’ai encore pas mal de
pain sur la planche en Europe et
dans son Proche-Orient. Et puis je
me considère comme un écrivain européen de langue française,
ce qui veut dire que mon territoire
littéraire, c’est l’Europe et ses marges comme le territoire littéraire de
Giono était la Provence et ses marches, du Diois à l’Italie. •
(1) Les Editions de la Contre Allée fêtent
leurs dix ans avec un beau catalogue téléchargeable sur Internet.
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44 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
POCHES
«Daimler a toute une
théorie selon laquelle
aujourd’hui, les vrais
romantiques sont obligés
de passer pour des gens
cyniques. Il refuse de
s’expliquer, quand on le
lui demande. – Mais, qui le
lui demanderait ?»
FRÉDÉRIC BERTHET
DAIMLER S’EN VA
Préface de Jérôme Leroy.
La Table ronde «la petite
vermillon», 122 pp., 6,10 €.
Zigzags sur la
fracture sociale
Bologne et sa
banlieue imaginaire
par Silvia Avallone
Le laid legs de Lémoni
Jacques Jouet suit l’héritier
d’un enfer livresque constitué
d’écrits d’extrême droite
Par VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
L
O
a beauté de l’Italie est un problème ; un
aiguillon de la misère. Lorsqu’on se promène
dans Bologne «à l’ombre des arcades», vers «les
sapins de la Villa Spada» ou entre les buis des
jardins, on est au paradis. Comment supporter ensuite de
rejoindre les Lombriconi pour y vivre? Tel est le surnom
de ces immeubles noirs et rouges, ces «mastodontes» de
la banlieue (imaginaire) de la ville. Ils ont gagné leur célébrité à cause de la tristesse qu’ils dégagent et génèrent. Silvia Avallone, 34 ans, est poétesse et romancière. Elle échafaude son troisième roman sur l’imbrication de ces deux
mondes opposés que sépare une heure de trajet.
La construction en zigzag de la Vie parfaite est réussie, car
fluide. Une fenêtre ouverte sur les bourgeois du centreville, une autre chez les pauvres, et ça recommence et se
chevauche naturellement. Une femme des Lombriconi
part faire le ménage à Bologne et plus tard une professeure
de littérature d’un bon lycée du centre rend visite à l’un
de ses élèves au Lombriconi. Le fond colle à la forme puisqu’entre ces univers, il existe plusieurs points de raccordement. Parmi eux, un obscur désir d’enfant et une détresse.
Doria et Fabio, un couple de bourgeois trentenaires qui ne
se supportent déjà plus, ont des années de procréation médicale assistée sans résultat derrière eux. Habitante d’une
tour sinistre, Adèle, 17 ans, tombe enceinte, trop jeune,
d’un garçon qui ne veut pas d’elle. Il s’appelle Manuel et
il est à gifler. Adèle se demande «si ce n’était pas un destin:
se faire humilier». Fabio trompe Doria sans scrupule: Doria
pourrait se poser la même question qu’Adèle.
La Vie parfaite est un roman social, doublé d’un roman
à suspense, et c’est essentiellement à cette dernière qualité
qu’il doit sa réussite. Passer de la ville, que l’on voit peu,
à ce labyrinthe de tours dans lequel, la nuit, ronflent les
téléviseurs, deviendrait répétitif si nous n’attendions pas
un verdict au terme d’un compte à rebours: Doria et Fabio
espèrent adopter un enfant; Adèle part à la maternité pour
accoucher sous X. Elle donne naissance à Bianca. Adèle
parviendra-t-elle à abandonner sa fille qui deviendrait
alors celle de Fabio et de Doria ?
A Libération qui l’avait rencontrée en avril 2011, Silvia Avallone avait dit : «Pour ma génération, Roberto Saviano,
l’auteur de Gomorra, a tout changé. Il a rouvert le monde,
il nous a libérés d’une autofiction omniprésente. Je pense
qu’on ne peut pas raconter le destin de quiconque sans le
relier au théâtre social.» C’était à l’occasion de la traduction
de son premier roman, publié en Italie lorsqu’elle avait
24 ans. D’acier (Liana Levi, 2011) décrivait déjà la misère
sociale. Il fut un best-seller et un succès international. Récemment, la romancière était invitée sur un plateau de télévision en France, pour promouvoir son livre. Nous avons
vu une femme belle et flamboyante s’exprimant avec assurance, aussi dynamique que la construction de son livre.
Le fond et la forme, là encore, correspondaient parfaitement. •
SILVIA AVALLONE LA VIE PARFAITE Traduit de l’italien
par Françoise Brun. Liana Levi, 396 pp., 16,99 €.
n peut prendre un héritage atypique de différentes manières : l’accepter sans se poser de
questions ou tenter d’en percer le sens.
Clotilde et Lémoni héritent de leurs
parents versaillais, des boutiquiers
philatélistes fusionnels au point de se
suivre en quelques heures de temps
dans la tombe. Dans le magot, Il y a
trois lingots et surtout une bibliothèque dans le cagibi secret d’une penderie. Elle constitue un enfer livresque,
pas érotique mais brun: les écrits d’extrême droite en France depuis
Edouard Drumont jusqu’aux années
60. «Qu’est ce qui leur avait pris d’accumuler, de collectionner ces peurs, fulminations nationales, misères et horreurs de la pensée française, le plus
souvent rien d’autre que des invectives
à terme assassines ou des ressentiments
historiques qui avaient jeté tant d’esprits de culture dans les gants de fer
d’un impérialisme concurrent, l’allemand, qui s’invitait en France ?» Le
dernier livre de Jacques Jouet tinte
comme en écho à la polémique de l’hiver sur le projet de réédition par Gallimard des pamphlets de Céline, finalement reportée.
On peut prendre un tel héritage de
deux façons : se saisir de l’aubaine financière pour améliorer son présent ou
enquêter pour savoir ce qui a poussé un
couple de gauche bon teint et sans histoire à collectionner ces sulfureux volumes. Jouet ne s’attarde pas sur l’irresponsabilité parentale qui consiste à
balancer une forme de bombe insensée
sur sa progéniture. Tout au plus jouerat-il sur le danger à ouvrir des septièmes
portes, songer à Barbe bleue. Un duo
fraternel lui permet de suivre deux modèles existentiels bifurquants. Clotilde
la sœur volage, qui «jouissait de son
cœur d’anguille», se fait fort d’investir
dans de l’immobilier et de développer
le capital. Lémoni lui, champion du
monde au jeu des pays limitrophes
(quels sont les voisins de la Bolivie ?),
obsédé des frontières «au plus intime
de sa personne», prend la bibliothèque
extrémiste au pied de la lettre. Plutôt
que de la détruire, il l’épargne, préoccupé par le mobile de sa constitution
et la lecture de son contenu en guise
d’éclaircissement de la collectionnite
des parents. «Ce ne sont pas mes convictions, mais je veux tout de même les
lire.» Une autre tentative sera de sonder la tante Mado, une vieille femme
hystérique, dont le langage grossier en
rafale ne déparerait pas dans la galerie
de personnages céliniens.
«Ni pied ni patte». On part donc
dans la Dernière France sur les traces
d’une enquête personnelle, mais aussi
nationale si on élargit la préoccupation
de Lémoni à celle des Français
confrontés à cette résurgence d’une littérature infernale. Faut-il la regarder en
face et ausculter ses motivations, ou
faut-il la terrer et s’opposer à sa diffusion? C’est avec Rebatet et Saint-Loup
(mais aussi Thomas Mann et Heine),
que Lémoni, «pas un travailleur
vaillant et les dents plutôt courtes», apolitique, prend la direction de la Suisse
pour découvrir un dernier legs surprise
entreposé dans un coffre-fort. Tout en
peinant sur ses lectures brunes: «Rebatet sur la table de nuit ne bougeait ni
pied ni patte, comme un chien qui a volé
une saucisse et veut se faire oublier le
temps de la digestion.»
Cette première escale hélvétique se
présente en fait comme le marchepied
d’un voyage en Allemagne en mode
école buissonnière, par les petites
lignes, les petites villes, les gîtes d’un
soir. Lémoni a tous les traits d’un
contemplatif heureux, sans besoins
matériels, «consommateur allégé de ses
désirs, sans boulimie d’aucune sorte».
«Il voulait avoir tout son temps, pas une
minute de moins, le temps de réfléchir,
agiter les bras dans son vide pour savoir
ou non si c’était un gouffre.» De fait, une
fois traversé la frontière sans l’avoir
senti passer, son périple lui permet
d’expérimenter le hiatus entre les deux
pays de chaque côté du Rhin, objets de
rancœurs, de fascinations, d’a priori
nationalistes. «La France de Lémoni,
Lémoni la voyait encore mieux de chez
la voisine: décidément la France des racines était au moins autant bassement
impériale, colonialiste, impérialiste, raciste, militariste, antidreyfusarde et vichyste et beaune-la-rolandiste et drancyste qu’idéaliste et généreuse.»
On peut écrire un roman de multiples
façons, par exemple dérouler une intrigue sans qu’il soit besoin de cailloux
blancs pour suivre le fil ou choisir au
contraire de ne pas prendre le chemin
le plus direct pour aller à Rome. La
Dernière France se plaît dans les circonvolutions, les excroissances et les
jeux de formes.
Les tribulations de Lémoni se coltinent
avec des personnages hauts en couleurs, égocentriques éructants, traversent des dialogues imaginaires, des
aventures en soi, le début d’un autre
roman et des histoires d’amour, amour
qu’il a découvert après la mort de ses
parents, douloureux souvenir d’avoir
été de nouveau lâché du jour au lendemain. Bref. De quoi faire grossir la bête
de papier, au point que l’auteur, sentant bien l’effet de prolifération, a arrêté l’ouvrage à un moment donné
pour écrire une «version courte» de mémoire, qu’il n’a pas mise à la queue
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
IAN MCGUIRE
DANS LES EAUX DU
GRAND NORD
Traduit de l’anglais
par Laurent Bury.
10/18, 310 pp., 7,50 €.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Il jette sur le côté le bois fendu, puis
lance distraitement un regard à l’intérieur du tonneau à moitié vide. Il y voit
blotti, en partie submergé par le reste
d’eau de ballast, comme une sorte de
monstrueux champignon nourri par
le fétide bouillon de culture de la cale,
le corps nu, meurtri et mort de Joseph
Hannah, le mousse.»
Jacques Jouet , en décembre
2017 à Paris. Son dernier livre
résonne avec la polémique sur
le projet de réédition par
Gallimard des pamphlets de
Céline, finalement reportée.
JIM TULLY
VAGABONDS DE LA VIE.
AUTOBIOGRAPHIE
D’UN HOBO
Traduit de l’américain
par Thierry Beauchamp.
Le Livre de poche «biblio»,
286 pp., 7,40 €.
u 45
«Nous avions une drôle d’allure. Je n’avais
ni chapeau ni veste et ma chemise était
toute déchirée dans le dos. Les chaussures
de Bill tenaient à ses pieds grâce à des
bouts de fil de fer. Il avait les genoux à l’air
et lui non plus n’avait pas de veste. Mais
nous nous en fichions. Nous venions de
manger et nous nous mîmes à fredonner
une chansonnette de hobo.»
«Pourquoi est-ce que tout doit
être aussi bizarre ?» Une
femme en pleine transition
existentielle, deuxième volet de
la «trilogie Faye» de Rachel Cusk
PHOTO ÉRIC GARAULT. PASCO
Par THOMAS STÉLANDRE
S
oudain, vers le milieu du roman,
alors que la narratrice, écrivain,
échange avec une étudiante, le téléphone sonne dans la pièce d’à
côté et cela nous donne, lecteurs, l’impression
d’avoir réussi à joindre Rachel Cusk. Elle prie son
interlocutrice de l’excuser le temps d’aller répondre. En ligne, son fils aîné. «Je lui expliquai que
j’étais en plein cours avec une étudiante. Oh, fit-il.
Silence.» L’enfant veut demander à sa mère (dont
le nouveau logement est en travaux, l’obligeant
son frère et lui à habiter chez leur père) quand il
pourrait rentrer et, face à la réponse évasive de
cette dernière, ajoute: «Pourquoi on ne pourrait
pas juste être normaux? Pourquoi est-ce que tout
doit être aussi bizarre?» Oui, pourquoi? Pourquoi
est-ce qu’on ne pourrait pas avoir une trame fléchée par la logique et un propos unique? «Je répondis que je ne savais pas pourquoi. Que je faisais
de mon mieux.» L’étudiante se racle la gorge dans
l’autre pièce. «J’étais désolée mais je devais raccrocher. D’accord, dit-il.»
leu leu de la longue, mais fourrée entre
les pages 433 et 501, à l’image du gigot
et de la gousse d’ail… C’est explicité
dans un intermède et aussi endossé par
Gilbert Sursuiday, écrivain «utilisateur
éventuel» de l’Oulipo, mais qui «ne
cherche pas dans le même sens en permanence» (projection ?). Lémoni rencontre à Berlin ce personnage qui se dit
attiré par l’idée d’hyperroman et lui
confie dans un long monologue : «Ce
serait mon rêve: je ne retranche jamais
rien de ce que j’écris; ce qui est écrit est
écrit. […] Les modernes sont des amputateurs. Ils ne pensent qu’en termes de
suppressions d’acquis.»
Tapettes à sangliers. Si poseurs et
esbroufeurs ne manquent pas de verbe
et d’humour, l’énigme originelle –frontières, nation et écrits pernicieux– ne
se perd pas en chemin. Versant grinçant de la société du zapping, la sœur
Clotilde, qui veille de loin à l’errance de
son frère, tombe amoureuse à répétition d’inventeurs fascinants, promesses de fortune à base de tapettes à sangliers, casquettes à thermo-voûte ou
obsèques personnalisées.
Si le titre est aussi celui d’une pièce que
veut monter un histrion brillant, c’est
aussi de la France d’aujourd’hui qu’il
s’agit au travers de différents territoires
romanesques. Lémoni, anticapitaliste
par nature, marginal antitravail par désir, avance vers la population la moins
opulente, précarisée, islamisée, réfugiée. Quant à l’enfer brun, un érudit critique, aveugle, le dit: «J’entends, quant
à moi, que vous êtes, que nous sommes
les héritiers de ces livres, même si ça ne
nous fait pas plaisir et si nous les haïssons.» •
JACQUES JOUET LA DERNIÈRE
FRANCE P.O.L, 658 pp., 25 €.
Jardin médiéval. Transit nous place en situation de passage. Il est fait de glissements, de retours, on le traverse sans contrôles. Tout part du
mail d’une astrologue annonçant un changement, «un transit majeur» censé «se produire prochainement dans mon ciel». Qu’il puisse s’agir
d’un spam n’en fait pas moins un signe. Charge
à nous de guetter les suivants, jusqu’au changement attendu. En reflet, «je» fait précisément l’expérience d’une transition dans sa vie: après une
séparation, elle emménage à Londres dans un appartement vétuste que même l’agent immobilier
lui déconseille d’acheter. «Vous n’êtes pas au bout
de vos peines», lance à son tour l’entrepreneur en
charge de la rénovation, et l’écho résonne hors les
murs. Le logement ouvre les portes d’un espace
mental où, comme dans un jardin médiéval, se
croisent adjuvants (les ouvriers Tony et Pavel incarnent respectivement «“Destruction…”» et
Cusk a semble-t-il opéré
une forme de révolution,
de radicalisation, se
délestant peu à peu des
caractéristiques
romanesques que sont
personnages ou
rebondissements afin de
gagner en altitude.
«“Construction!”») et opposants (en fantômes, le
couple du dessous rappelle sa présence par des
coups réguliers). Suivant ce principe, le coiffeur
rechignant à couvrir les mèches grisonnantes deviendrait l’acceptation du temps qui passe («“Il
s’agit de ton autorité naturelle”, dit Dale») et le
simple texto reçu, un message du destin («Il craignait de ne pas être disponible pour me voir jeudi,
comme je le lui avais proposé. Peut-être une autre
fois, concluait-il»). Dans la dernière séquence, un
curieux dîner à la campagne rassemble plusieurs
familles et l’héroïne, seule. Qu’est-ce qu’un foyer?
La question circule dans toute l’œuvre de Cusk.
Chantier. Depuis Arlington Park (L’Olivier,
2007), sa première fiction traduite en français
(qui était en fait la sixième), Cusk a semble-t-il
opéré une forme de révolution, de radicalisation,
se délestant peu à peu des caractéristiques romanesques que sont personnages ou rebondissements afin de gagner en altitude. Comme si, pour
cette admiratrice de Virginia Woolf, l’ombre de
la Mrs Dalloway maîtresse de maison s’était retirée pour ne garder plein phare que le flux de conscience, le mouvement des vagues. Disent-ils (l’Olivier, 2016) se situait au carrefour de multiples
récits dont la figure centrale, Faye, se rendait réceptacle. Son prénom n’était mentionné qu’une
seule fois, c’est encore le cas ici –Kudos, tout juste
paru outre-Manche, applique la même règle et
vient boucler la «trilogie Faye». Entre deux volets
marqués par le déplacement géographique, Transit fait paradoxalement office de point d’ancrage,
ou du moins d’étape. Mais cela reste un chantier:
«Partout où je posais les yeux, je voyais les squelettes des murs et des sols, si bien que la maison paraissait vulnérable, perméable, comme si tout ce
dont ces murs et ces sols étaient censés la protéger
était maintenant libre d’y pénétrer».
«Je veux décrire l’intangible», expliquait la romancière britannique à Libération au moment
de la sortie des Variations Bradshaw (L’Olivier,
2010). Pour autant, certaines de ses phrases s’impriment très concrètement, au point d’infiltrer
notre quotidien par leur étrangeté, leur évidence.
Au bout d’un chapitre de Contrecoup (L’Olivier,
2013), essai personnel «sur le mariage et la séparation», Cusk écrivait: «Je vais acheter une fougère, et je la garderai en vie.» Souvent, depuis, on
pense à elle chez le fleuriste. Après Transit, cela
sera aussi le cas en chaussant nos baskets de running: «Peut-être que les gens courent des marathons pour nourrir leur fantasme de s’enfuir.» •
RACHEL CUSK TRANSIT
Traduit de l’anglais par Cyrielle Ayakatsikas.
L’Olivier, 240 pp., 22 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
46 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
POCHES
NATHACHA APPANAH
TROPIQUE DE LA
VIOLENCE
Folio, 190 pp., 6,60 €.
ROMANS
MICHAEL ENGGAARD
LE BLUES
DU BOXEUR
Traduit du danois
par Susanne Juul
et Bernard Saint Bonnet.
Gaïa, 318 pp., 22 €.
Nul doute que quelque chose
va se passer entre Frank, ancien champion de boxe, et
Ellen, une infirmière à domicile passionnée de théâtre.
Le père de Frank est immobilisé chez lui, démonté par
une cargaison de meubles
Ikea –c’est là qu’il travaille et
se livre à un inexplicable trafic de cartouches de cigarettes. Les ennuis s’abattent sur
Frank, qui peut compter sur
la solidarité des vieux amis.
Mais un secret en entraînant
un autre, c’est d’Ellen qu’il a
besoin pour affronter ce que
son père lui a caché. Ellemême ayant un cauchemar
à exorciser, ils ont du chemin
à faire. Journaliste dont c’est
le premier roman, l’auteur
met en œuvre une tendre
malice, sans pour autant fermer les yeux sur les aspects
les moins glamour du corps
humain. Cl.D.
PIERRE CENDORS
VIE POSTHUME
D’EDWARD MARKHAM
Le Tripode,
100 pp., 15 €.
Dans la Death Valley, face
aux Montagnes noires, le réalisateur Todd Traumer écrit
l’ultime épisode d’une série
mythique de science-fiction
du début des années
soixante, la Quatrième Dimension. Pour Edward
Markham, l’acteur de 46 ans
qui incarne à l’écran le rôle
d’Usher, un visualiseur à distance, ce sera son dernier
tournage, car il est malade et
condamné à brève échéance.
Quant à Todd Traumer, il
meurt une nuit seul dans sa
chambre, en écrivant la fin
du feuilleton. Attiré par les
crépuscules et l’esthétique
cinématographique, Pierre
Cendors publie un septième
roman une nouvelle fois
troublant, attirant et fantomatique. «Le cinéma est une
vielle demeure hantée et chaque nouveau locataire de
l’écran hérite de ses esprits errants.» F.Rl
RÉCITS
RICHARD TEXIER
ZAO
Gallimard, 160 pp., 17 €.
Tandis que s’ouvre au musée
d’Art moderne de Paris une
rétrospective des œuvres du
peintre français d’origine
chinoise Zao Wou-Ki, mort
en 2013, Richard Texier publie un portrait de l’artiste.
Lui-même peintre et graveur,
Texier l’a rencontré au début
des années 1990. A partir de
là, les deux hommes se côtoient pendant vingt ans.
Zao Wou-Ki était né à Shanghai en 1920 et arrivé à Paris
après la guerre. Il fréquentait
Samuel Beckett. Amateur de
Venise et des impressionnistes, le peintre abstrait restait
attaché à sa Chine natale et
connaissait parfaitement
l’histoire de l’art de son pays.
Richard Texier apprécie en
Zao Wou-Ki l’érudit polyglotte. Il l’avait emmené dans
sa maison de l’Ile de Ré et
s’était baigné avec lui. Zao ne
posait pas les yeux sur
l’océan en y pénétrant : regarder frontalement la réalité est une habitude occidentale. Nous y gagnons en
rapidité mais nous perdons
des nuances au passage. En-
«Je ne sais pas pourquoi
je n’ai pas appelé la police,
l’hôpital ou Moussa ou
même la voisine. J’avais
quatorze ans, j’étais seul,
j’avais peur et, même
si toutes ces raisons
ne suffisent pas, c’est tout
ce que j’ai.»
fin Henri Michaux fut
comme Malraux, l’un des
amis de Zao Wou-Ki. V.B.-L.
GILBERT VAUDEY
VIE ET MORT DE L’INCA
ATAHUALLPA
Bourgois, 176 pp., 12 €.
Atahuallpa valait Louis XIV.
Pas moins extravagant, ni
moins puissant. Il n’était pas
permis de regarder ce souverain dans les yeux. Pour le saluer, il fallait se tourner vers
le soleil. Une cérémonie accompagnait son réveil. Le
chef inca est pourtant déchu
et dépouillé en une seule
scène : le 16 novembre 1532,
les Espagnols l’emportent à
Cajamarca, dans les Andes, et
un autre empire commence.
Gilbert Vaudey raconte «cet
épisode canonique». Son savoir, il le tient de différentes
chroniques, et de sa lecture
de l’anthropologue suisse Alfred Métraux, né en 1902,
spécialiste des peuples
d’Amérique du Sud et auteur
de les Incas (Seuil, 1961). Les
adorateurs du soleil aménageaient les pentes montagneuses en terrasses de culture, «les andenes». Ils
tissaient des étoffes et travaillaient les métaux. Sur le
Nouveau Monde, beaucoup
de fantasmes furent projetés
par les hommes de l’Ancien
Monde. Vaudey nous en restitue beaucoup grâce à ses souvenirs de voyages au Pérou, et
à un «libre vagabondage»
dans sa bibliothèque. V.B.-L.
JEUX DE MOTS
MATTHIEU DOUÉRIN
EXERCICES DE STYLE
CALEMBOURESQUE
Le Lys bleu, 114 pp., 12,80 €.
Il y a des pensées : «Le Hongrois est brillant alors que le
Tchèque est mat.» Il y a plein
d’histoires, par exemple celle
du sans-papiers blanc qui
«travaille aux blagues», Des
«fables express». Et puis
quelques portraits de gens
célèbres qui resteront dans
les mémoires : «Comme son
nom ne l’indique pas, Catherine de Médicis n’était pas de
Medici, mais d’où donc si ce
n’est pas de là-bas? Mais d’ici,
voyons, et aussi de Florence,
comme Machiavel dont elle
retint les conseils politiques.
Attention, pas question d’endosser le rôle de celui qui médit ici.» Etc. Une dernière
pour la route: «Audit-moi si je
me trompe mais on me souffle
que je dois lever le pavillon.
En vous remerciant de
m’avoir prêté une oreille attentive, je vous la rends à présent.» Cl.D.
tique, que l’on fait par l’apparente «familiarité» avec les
mots vrais et les phrases
vraies, et celle qui, au delà
(ou en deçà) du langage, tient
à son apparition, à la «phénoménalité du vrai» – au sens,
donc, où le vrai se dit et où il
se «voit» (et «se donne» à l’intuition) – et est donc «indissociable de la question de
l’être-dans-le-monde». Une
réflexion fondamentale et
essentielle, car, aujourd’hui,
à l’heure de la «post-vérité»,
«le vrai est en danger»: «lorsque le “on” prévaut sur la parole, alors il n’importe plus
que les dires soient vrais ou
non et, a fortiori, s’ils sont
vrais, qu’ils soient justifiés ou
non.» R.M.
BERNARD STEVENS
MARUYAMA MASAO.
UN REGARD JAPONAIS
SUR LA MODERNITÉ
CNRS Editions,
144 pp., 22 €.
PHILOSOPHIE
JEAN-YVES LACOSTE
THÈSES SUR LE VRAI
Puf, 206 pp., 24 €.
Life Member du Clare College
de l’université de Cambridge
et professeur honoraire à
l’Australian Catholic University, marqué par les présocratiques, puis les Pères de
l’Eglise, la pensée de Kierkegaard et, enfin, la phénoménologie tant husserlienne
que heideggerienne, JeanYves Lacoste a participé,
avec Emmanuel Lévinas,
Jean-Luc Marion ou Michel
Henri (mais de manière
moins visible, ayant séjourné
et enseigné souvent à l’étranger), à ce que Dominique Janicaud a nommé le «tournant théologique de la
phénoménologie française».
Il analyse ici la double expérience du vrai, celle, linguis-
Chercheur en philosophie à
l’université de Louvain-laNeuve (Belgique), Bernard
Stevens vise dans son travail
–entre autres Invitation à la
philosophie japonaise– à incorporer dans le discours
philosophique occidental
une conceptualité issue
d’autres traditions, extrêmeorientales notamment. Il le
fait ici en mettant au jour une
figure-clé de la pensée au Japon: Maruyama Masao (disparu en 1996), historien des
idées, sociologue et philosophe – «conscience politique
d’un pays ébranlé par plus
d’une décennie de militarisme»–, dont les travaux sur
la démocratie, l’autonomie,
l’autoritarisme, le nationalisme ont forgé une «science
politique nippone», qui révèle
bien des correspondances et
des complémentarités avec,
entre autres, les études
d’Hannah Arendt, concernant tant les totalitarismes
que les conditions de possibilité d’une société démocratique. R.M.
SOCIÉTÉ
OLIVIER SAINT-JEAN
et ÉRIC FAVEREAU
ALZHEIMER,
LE GRAND LEURRE
Michalon, 172 pp., 17 €.
A présent que la décision est
prise du déremboursement
des médicaments contre la
maladie d’Alzheimer, on se
reportera à ce livre pour comprendre comment on a pu
dépenser tant d’argent, pendant trente ans, pour des pilules dont tout le monde savait que non seulement elles
ne servaient à rien, mais en
plus, avaient des effets secondaires. Olivier Saint-Jean,
professeur de médecine, est
gériatre, et Eric Favereau
grand reporter santé à Libération. Ils expliquent comment l’argument utilisé fut
longtemps de ne pas désespérer les malades. On a donc
menti. Mais, pour commencer, on a transformé le
vieillissement en maladie,
utilisé un terme vague pour
unifier des pathologies différentes, et fait peser la menace
d’Alzheimer avec des statistiques aussi fausses qu’alarmantes. Cela se met en place
dans les années 80. «Tout est
prêt pour la montée en puissance de la maladie d’Alzheimer. L’industrie se prépare, la
gériatrie s’est médicalisée. Et
rien ne semble résister au
bulldozer du modèle biomédical.» Quelques bonnes nouvelles cependant pour
conclure : «La maladie
d’Alzheimer et les autres démences sont sur le déclin.»
Ensuite, ce n’est pas parce
qu’on a des lésions dans le
cerveau qu’on est dément. Et
enfin, si le vieillissement et le
déclin sont inéluctables, il
existe des processus qui permettent de résister. Une nouvelle notion apparaît: «la réserve cognitive». Elle ouvre
des perspectives, et permet
de respirer un peu avant de
plonger dans la triste réalité
actuelle des Ehpad. Cl.D.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
«Si “le fait divers fait diversion”, selon la
formule de Pierre Bourdieu, ce détour
ramène vers les fondements de l’humanité : notre besoin de grandes et de petites histoires, de fantasme et de réel, de
héros ordinaires et de figures inoubliables. Car si le fait divers commence avec
les mirabilia et se poursuit avec les faits
de société, il s’achève dans le mythe.»
ANTHOLOGIE
LE GOÛT
DES FAITS DIVERS
Textes choisis
et présentés par Blanche
Cerquiglini. Mercure de
France «Petit Mercure»,
116 pp., 8 €.
u 47
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
«Kraus se tourne sans cesse vers l’animal
et vers ce “cœur de tous les cœurs qu’est
celui du chien”, véritable miroir des vertus de la création, dans lequel fidélité, pureté et gratitude nous adressent un sourire depuis le lointain d’une époque
révolue. Qu’il est regrettable que les hommes prennent sa place ! C’est ce que font
les disciples.»
WALTER BENJAMIN
KARL KRAUS
Traduit de l’allemand
par Marion Maurin
et Antoine Wiser. Allia,
96 pp., 7 €.
Québec
poésie
LIBRAIRIE ÉPHÉMÈRE
Jonathan Coe,
onze de choc
Le Québec est l’invité du
36e Marché de la poésie
qui se tient place SaintSulpice à Paris du 6 au
10 juin avec une dizaine de
poètes (Nicole Brossard,
Hélène Dorion, Daphné B.,
Claude Beausoleil,
Natasha Kanapé Fontaine). Le Festival de poésie de Montréal propose à
cette occasion PoésieGo !
une application permettant d’écouter les créations sonores d’une vingtaine de poètes locaux
dans certains monuments.
www.marche-poesie.com
Par NATACHA MECHBERG Traductrice
I
l y a quelque chose de cocasse et de salutaire à lire Numéro 11 de Jonathan Coe tandis que l’Angleterre, tout au
moins celle racontée par les tabloïds et autres JT, célèbre
en grande pompe le mariage du prince Harry et de la starlette de la série Suits, Meghan Markle. «Roger était plein de théories, essentiellement je présume parce qu’il était payé pour ça…
Quoi qu’il en soit, il pensait que chaque génération vit un moment
où elle perd son innocence. Son innocence politique.» Dans une
Angleterre post-Blair où résonnent les mots racisme, austérité,
chômage, pauvreté et profit, marchandisation des sentiments,
Jonathan Coe nous emmène, pour une promenade caustique et
désenchantée, semée de personnages que semble relier le numéro 11 : le 11, Needless Alley (Allée superflue) pour les jeunes
Rachel et Alison, le bus n°11 pour Laura, chanteuse plus qu’éphémère et oubliée qui va se fourvoyer dans une émission de télé
réalité, le 11e étage souterrain du projet immobilier mégalo d’une
famille richissime, le container n°11 où Roger essaie de retrouver
le jardin de cristal de son enfance… Sans oublier le tueur d’humoristes, un flic situationniste. Et, centre névralgique, le meurtre
ou le suicide de David Kelly, commissaire à l’ONU, alors que transpirent les mensonges sur l’intervention en Irak.
«Pour résoudre un crime anglais, commis par un criminel anglais,
il faut considérer la “situation” de l’Angleterre elle-même.» Ce
11e roman kaléidoscopique de Jonathan Coe, qui fait écho à son
Testament à l’anglaise, prend parfois un habit de conte gothique
qui tournerait court et mal, parfois un air de satire sociale drôle
et coléreuse, parfois les couleurs d’un récit intimiste…Il dresse
avec tendresse et férocité un portrait multiforme de l’Angleterre
d’aujourd’hui dont je me suis délectée à chaque page, comme de
ces bonbons, anglais justement, dont la saveur tient à une pointe
d’acidité. •
JONATHAN COE NUMÉRO 11
Traduit de l’anglais par Josée Kamoun. Folio, 496 pp., 8,30 €.
VENTES
Classement datalib
des meilleures ventes
de livres (semaine
du 25 au 31/05/2018)
ÉVOLUTION
1
(1)
2
(3)
3
(2)
4
(4)
5
(5)
6
(6)
7 (27)
8 (34)
9
(7)
10 (29)
Avec les
migrants
Sur le pont de Westminster, à Londres, en 2012. PHOTO ALASTAIR GRANT. AP
TITRE
Qui a tué mon père
Un été avec Homère
Une fille comme elle
Le Lambeau
La Jeune Fille et la nuit
La Disparition de Stephanie Mailer
Mortelle Adèle t.14
Moins qu’hier (plus que demain)
Les Leçons du pouvoir
Petit Manuel de résistance contemporaine
Quand la bande dessinée apparaît dans le classement, les
vacances ne sont pas loin. Ne pas se réjouir trop vite cependant cette semaine, ce n’est pas encore l’été. Moins qu’hier
(plus que demain) de Fabcaro n’est pas là pour sonner
l’heure de la sortie des classes. C’est le couple qui a du pain
sur la planche (une planche par page) dans ce nouvel album destiné aux adultes, ou du moins ceux qui essaient
de l’être, et se livrent à des dialogues de sourds ou des interprétations erronées.
AUTEUR
Edouard Louis
Sylvain Tesson
Marc Levy
Philippe Lançon
Guillaume Musso
Joël Dicker
Mr Tan et Diane Le Feyer
Fabcaro
François Hollande
Cyril Dion
ÉDITEUR
Seuil
Equateurs
Laffont/Versilio
Gallimard
Calmann-Lévy
Fallois
Tourbillon
Glénat
Stock
Actes Sud
Côté enfants, signalons que notre Mortelle Adèle préférée
se souvient du temps où elle était un bébé tuant. Titre de
ses 14e aventures qui, tout autant que les précédentes,
outrepassent crânement le bon goût : Prout atomique.
Adèle est irrécupérable, méchante comme une teigne, totalement dénuée de sens moral. Question : les parents qui
achètent Mortelle Adèle pour leur progéniture sont-ils les
mêmes qui acquièrent la nouvelle bible écologique, Petit
Manuel de résistance contemporaine ? Cl.D.
SORTIE
03/05/2018
19/04/2018
18/05/2018
12/04/2018
24/04/2018
07/03/2018
23/05/2018
23/05/2018
11/04/2018
23/05/2018
VENTES
100
88
81
67
62
59
58
47
47
40
Source : Datalib et l’Adelc, d’après un
panel de 253 librairies indépendantes
de premier niveau. Classement des
nouveautés relevé (hors poche, scolaire,
guides, jeux, etc.) sur un total de
77 867 titres différents. Entre
parenthèses : le rang tenu par le livre la
semaine précédente. En gras : les ventes
du livre rapportées, en base 100, à celles
du leader. Exemple : les ventes d’Un été
avec Homère représentent 88 % de
celles de Qui a tué mon père.
La Maison de la poésie
propose une rencontre ce
samedi à 19 heures autour
du recueil Osons la fraternité ! Les écrivains aux côtés des migrants, dirigé par
Patrick Chamoiseau et Michel Le Bris (Philippe Rey),
avec Lola Lafon, Raphaël
Gluksmann, Sami Tchak,
Hassan Yassine. Un appel
vient d’être lancé aux
Etonnants voyageurs de
Saint-Malo qui clame l’urgence de la construction
d’un principe d’hospitalité
opposable aux Etats (157,
rue Saint-Martin 75003).
Rendezvous
Une heure avec Kaouther
Adimi ce samedi à 16 h 30
autour de Nos richesses
(Seuil), avec Paula Jacques, à l’Institut du monde
arabe (1, rue des FossésSaint-Bernard 75005). Patrick Straumann présente
Lisbonne, ville ouverte
(Chandeigne) à la Maison
de l’Amérique latine le
5 juin à 19 h (217, bd SaintGermain 75007). Rencontre avec Costa-Gavras à
Compagnie le 6 à 18 h 30
autour de Va où il est impossible d’aller (Seuil) (58,
rue des Ecoles 75005).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
48 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
COMMENT ÇA S’ÉCRIT
Wilcock, momie soit
qui mal y pense
ParMATHIEU LINDON
L
e Livre des monstres (il y a
une sorte de miroir sur la
couverture pour que chaque lecteur prenne sa part
du titre) est le dernier livre de Juan
Rodolfo Wilcock, mort juste avant sa
parution en 1978. L’extravagant auteur
était né en 1919 à Buenos Aires, où il
fut proche de Jorge Luis Borges,
Adolfo Bioy Casares et Silvina
Ocampo, avant de devenir un écrivain
italien lié à Alberto Moravia, Elsa Morante et Roberto Calasso et un ami de
Pier Paolo Pasolini.
De 1976 à 1985, Gallimard a publié quatre livres de lui. Le Stéréoscope des solitaires est le plus proche du Livre des
monstres, constitué aussi d’une
soixantaine de textes d’à peu près
deux pages et d’une imagination folle,
et toutefois lucide. En épigraphe: «Selon moi, Dieu est une personne exceptionnelle», phrase attribuée à Marius
Ambrosinus, écrivain selon toute apparence inventé que réutilisera Enrique Vila-Matas dans Bartleby et compagnie. Et il faut se demander si toutes
les personnes exceptionnelles sont
des monstres ou si tous les monstres
sont des personnes exceptionnelles.
La Synagogue des iconoclastes regroupe 35 portraits imaginaires de
prétendus génies qui pourraient tout
aussi bien être des monstres et l’édition du recueil de nouvelles le Chaos
indique : «Il est impossible dans le
monde moderne de séparer le tragique
du ridicule, avança un jour l’auteur
pour justifier le bien-fondé de son propre style.» Le Temple étrusque est un
roman dont le point de départ est que
le conseil municipal d’un village
italien décide de
faire élever au
milieu de sa place
«toute ronde» un
temple étrusque
pour attirer des
touristes. La quatrième page de
couverture du Chaos, évoquant l’humour noir de l’auteur, estimait qu’il
faudrait «trouver un superlatif à “noirceur” pour caractériser la joie calme et
féroce que Wilcock met à détruire toute
sécurité, toute assurance de vérité,
toute apparence d’ordre ou de loi, tout
cosmos». «Le plus facile, quand on le
cherche, est de trouver Jérôme Bosch,
Jonathan Swift, Samuel Beckett et
Jorge Luis Borges, et de les mettre aux
quatre coins d’un cercle./ Wilcock est
quelque part au milieu», écrit Philippe
Marczewski dans sa préface au Livre
des monstres. D’autres en appellent
aussi à E.T.A. Hoffmann, Alfred Jarry,
le Douanier Rousseau, Franz Kafka,
Raymond Roussel et Ambrose Bierce.
Les personnages du Livre des monstres
n’ont aucune vraisemblance et Juan
Rodolfo Wilcock, comme si de rien
n’était, finit par les rendre plausibles
à sa façon. Par exemple, le chevalier
Bellestar s’est transformé en momie
dans un «somptueux sarcophage» et
compte «rester comme cela quelques
millions d’années, à rêvasser à des choses agréables», en l’occurrence des
«jeux érotiques avec des petites filles et
des maîtresses d’école et, même si les
critères de censure se sont relâchés ces
derniers temps de manière évidente
[rappelons que le texte date de 1978,
ndlr], cela n’a pas modifié le préjugé
commun qui réprouve l’érotisme de
masse entre momies et petites filles, et
même entre momies et maîtresses
d’école». Or ces «vues concupiscentes
sur les petites filles et les maîtresses
d’école» ne sont-elles pas dans notre
nature à tous, et ne sommes-nous pas
tous «sinon déjà des momies, du moins
des projets de momie à un stade plus ou
moins avancé de réalisation» ? «La
seule différence réside dans le sarcophage : celui du chevalier est peint,
quant au nôtre, qui sait combien il est
gris et ordinaire.» Mais l’extraordinaire est l’ordinaire de Juan Rodolfo
Wilcock, avec son personnage de trois
mètres cinquante, ou constitué d’une
boule de ouate, en outre amoureuse,
ou son trapéziste qui évoque divers
animaux, «l’éléphant pour les oreilles,
le lion pour la crinière, l’hippopotame
pour le ventre», au contraire de la sveltesse qu’on prêterait à un artiste du
trapèze, «instrument auquel même
une ingénieuse modification ne pourrait permettre de supporter son poids».
Peut-on par ailleurs s’étonner que tel
beau-père soit «une illusion optique»,
ce qui ne l’empêche pas de lire
son journal et
d’aller au lit, «vu
que nous faisons
les mêmes choses
et sommes nous
aussi, c’est bien
connu, des illusions optiques»?
Il faut lire le Livre des monstres pour
en savoir plus sur l’amour, la douleur,
la joie et la vie en général.
L’homme, selon l’esthète érudit Juan
Rodolfo Wilcock, est l’«archétype du
monstre» (ce sont les derniers mots du
livre). Il est aussi, comme on l’apprend
dans le texte «Mesto Copio», aussi plat
qu’un papillon, «un monstre suprêmement incohérent». «Voilà pourquoi
Mesto Copio, dans sa platitude, est
réellement écœurant: parce que, plus
qu’un homme, il est l’image de
l’homme, désastreuse velléité d’une nature non dépourvue de bon goût pour
le reste des choses.» •
«Vu que nous faisons
les mêmes choses et
sommes nous aussi,
c’est bien connu, des
illusions optiques.»
JUAN RODOLFO WILCOCK
LE LIVRE DES MONSTRES
Traduit de l’italien par Lise Chapuis.
L’Arbre vengeur, 188 pp., 13 €.
Ainsi va le monde. PHOTO GILBERT GARCIN. CAMERA OBSCURA
POURQUOI ÇA MARCHE
Au travail ! Précis de
confiance en soi par le
philosophe Charles Pépin
Par CLAIRE DEVARRIEUX
C
harles Pépin, depuis près de
vingt ans, et souvent avec la complicité du dessinateur Jul,
contribue à mettre la philosophie à la portée de tous. Dans
la Confiance en soi, titre partagé
avec Ralph Waldo Emerson (Rivages poche, 2018), il réussit son
pari: proposer un vade-mecum
qui se situe au-dessus de la
soupe des ouvrages de développement personnel. Ceux-ci sont
la plupart du temps ennuyeux,
voire dégradants pour le lecteur.
Charles Pépin fait œuvre utile
sans être abscons. En bon philosophe, il appelle les collègues à
la rescousse, mais évite d’alourdir son texte de citations entre
guillemets. Par exemple: «Aristote avait une définition très originale et très juste de l’amitié. Un
ami, pour l’auteur de l’Ethique
à Nicomaque, c’est quelqu’un qui
nous rend meilleurs.» Enfin, il illustre sa démonstration avec des
phénomènes connus du grand
public, tels que George Sand,
l’alpiniste Erik Decamp, Madonna ou les sœurs Williams.
1 Faut-il méditer ?
Dieu merci, cet amical petit guide n’est en aucun cas une
énième publicité pour la méditation. La confiance en soi ne s’acquiert pas par le repli, même si
s’il est question, à un moment
donné, de savoir s’écouter. Une
sorte de dialectique, ou de dynamique, est constamment invo-
quée, un mouvement vers autrui
et le monde, qui montre que cela
ne se passe jamais entre soi et
soi: «prendre confiance» et «faire
confiance» marchent ensemble.
On ne peut rien tout seul. «La
confiance en soi est toujours en
même temps une confiance en
autre chose que soi», écrit Pépin.
L’admiration joue ce rôle d’entraînement: «Admirer, c’est sortir de soi pour mieux y revenir.»
De même que l’émotion esthétique n’est pas une évasion, mais
au contraire un recentrement.
2 Vais-je reconnaître le
génie qui est en moi?
«Avoir confiance en soi, ce n’est
pas être sûr de soi.» A fuir, les injonctions censées renforcer le
narcissisme (le terme n’est pas
utilisé par Pépin), et aboutissant
au résultat contraire. Nous ne
sommes pas des machines performantes. En outre, il n’est
même pas question ici d’ego,
mais d’identité «multiple, plurielle, protéiforme».
viser une illusoire maîtrise.
«Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche met en scène un
personnage grotesque, le “Consciencieux”, pour nous donner à
voir la distinction entre la compétence qui enferme et l’expérience qui libère.» Au chapitre de
la libération, comptent les vertus de l’action. Charles Pépin insiste aussi sur un plaisir en voie
de disparition, celui qui nous
met en contact avec les choses
concrètes, et que résume la formule «mettre la main à la pâte».
Le philosophe Matthew Crawford est l’exemple même de l’intellectuel qui a retrouvé le goût
de vivre et de penser en ouvrant
un atelier de réparation de motos. Nous sommes «ultra-connectés» et «de plus en plus déconnectés du monde du “faire”»,
note Pépin. Il faut faire ce qu’on
aime : «La confiance en soi est
fille du plaisir.» •
3 Suis-je nul(le) ?
«Chaque fois que le doute
nous assaille, que nous avons
peur de ne pas y arriver, nous ferions mieux de reprendre confiance par la pratique et développer notre compétence, plutôt que
d’invoquer un hypothétique
manque de talent.» Au travail! A
condition de ne pas se contenter
de répéter ce que nous savons
faire, de ne pas être esclaves de
nos compétences, et de ne pas
CHARLES PÉPIN
LA CONFIANCE EN SOI.
UNE PHILOSOPHIE Allary
Editions, 216 pp., 18,90 €.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
CARNET D’ÉCHECS
À LA TÉLÉ CE SAMEDI
TF1
FRANCE 4
TFX
21h00. 3615 code Arthur &
Jarry. Divertissement.
23h15. 3615 code Arthur &
Jarry. La suite.
Divertissement.
20h55. Histoires de chats.
Documentaire. L’héritier
des grands fauves. Félins de
compagnie. 22h35. Histoires
de chats. Documentaire.
20h55. Chroniques
criminelles. Magazine.
22h40. Chroniques
criminelles. Magazine.
FRANCE 2
FRANCE 5
20h45. Rugby : Montpellier /
Castres. Sport. Finale du
Top 14. 23h10. On n’est pas
couché. Divertissement.
Avec Michel Onfray, Zep,
Marc Lavoine, Nathalie Helal,
Thomas Sotto.
20h50. Échappées belles.
Magazine. Échappée en
Pologne. 22h20. Échappées
belles. Magazine.
FRANCE 3
20h55. Mongeville. Téléfilm.
Comme un battement d’ailes.
22h30. Mongeville. Téléfilm.
Un amour de jeunesse.
CANAL+
20h45. Rugby : Montpellier /
Castres. Sport. Finale du
Top 14. 22h40. Rugby :
Top 14. Remise du trophée /
Mika - Show de clôture.
23h40. Débrief : Top 14.
ARTE
20h50. Les mondes perdus.
Documentaire. Le mystère
des dragons à plumes. L’aube
des mammifères. Qui a tué
les insectes géants ?.
23h30. L’histoire de
l’évolution des minéraux.
Documentaire.
M6
21h00. Hawaii 5-0. Série.
2 épisodes. Avec Alex
O'Loughlin, Scott Caan.
22h50. Hawaii 5-0. Série.
3 épisodes.
CSTAR
21h00. Storage Wars :
enchères surprises. Série.
4 épisodes. 23h00.
Storage Wars : enchères
surprises. Série. 4 épisodes.
PARIS PREMIÈRE
TF1 SÉRIES FILMS
20h50. Jesse Stone : Meurtre
à Paradise. Téléfilm. De Robert
Harmon. Avec Tom Selleck.
22h30. Jesse Stone :
Une ville trop tranquille.
Téléfilm. 2 ép.
21h00. Tombé sur la tête.
Téléfilm. Avec Michèle
Bernier, Bruno Madinier.
22h40. On se quitte plus.
Téléfilm. Avec Olivier Marchal.
TMC
21h00. Daredevil. Série.
Kinbaku. Repentirs. Avec
Charlie Cox, Elden Henson.
23h05. Daredevil.
Série. 2 épisodes.
W9
21h00. Les Simpson.
Dessins animés. 4 épisodes.
22h35. Les Simpson.
Dessins animés. 9 épisodes
NRJ12
20h55. The Big Bang Theory.
Série. 4 épisodes. Avec
Jim Parsons. 22h35.
The Big Bang Theory.
Série. 11 épisodes
C8
21h00. La télé de Ruquier.
Divertissement. Partie 1.
22h40. La télé de Ruquier.
Divertissement. Partie 2.
6TER
21h00. Rénovation
Impossible. Documentaire.
22h35. Rénovation
Impossible. Documentaire.
CHÉRIE 25
20h55. Portée disparue.
Téléfilm. Avec Sherilyn Fenn,
Duncan Regehr. 22h45.
Victime de l’amour. Téléfilm.
Avec William R Moses.
NUMÉRO 23
20h55. L’enfer des prisons.
Documentaire. 22h00.
L’enfer des prisons.
Documentaire.
LCP
20h30. Livres & vous....
Magazine. Marlène Schiappa,
Cynthia Fleury : des femmes
irremplaçables. 21h30.
Manger c’est voter.
Magazine.
À LA TÉLÉ DIMANCHE
FRANCE 4
TFX
21h00. Sans identité.
Thriller. Avec Liam Neeson,
Diane Kruger. 23h05.
Star Wars - Le réveil
de la Force. Film.
20h55. Rocky IV.
Action. Avec Sylvester
Stallone, Dolph Lundgren.
22h20. Blockbusters 80,
la folle décennie
d’Hollywood. Documentaire.
20h55. Ted. Comédie.
Avec Mark Wahlberg, Mila
Kunis. 22h55. 22 Jump Street.
Comédie. Avec Channing
Tatum, Jonah Hill.
20h55. Paris à tout prix.
Comédie. Avec Reem Kherici,
Tarek Boudali. 22h35.
Faites entrer l’accusé.
Magazine. Divorce à la
sicilienne.
FRANCE 5
20h50. Normandie : le
business du Débarquement.
Documentaire. 21h40. Business moines. Documentaire.
22h35. La guerre du N° 5.
FRANCE 3
PARIS PREMIÈRE
20h55. Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. L’incident de Cooper
Hill. Avec Neil Dudgeon,
Gwilym Lee. 22h30.
Inspecteur Barnaby.
Téléfilm. La nuit du cerf.
20h50. La Seconde Guerre
Mondiale en HD. Documentaire. 22h45. La Seconde
Guerre Mondiale en HD.
CANAL+
20h55. Sélectionneurs.
Documentaire.
22h20. Les hommes du feu.
Drame. Avec Roschdy Zem,
Émilie Dequenne.
ARTE
20h55. Kramer contre
Kramer. Drame. Avec
Dustin Hoffman, Meryl Streep.
22h35. Katharine Hepburn.
Documentaire.
M6
21h00. Zone interdite.
Magazine. Changer de vie :
ces Français qui réalisent leur
rêve ! (2/2). Présenté par
Ophélie Meunier. 23h05.
Enquête exclusive. Magazine.
Polynésie Française : le
territoire de tous les extrêmes.
TMC
21h00. Les experts : Miami.
Série. M. Wolfe pris au piège.
Copies non conformes.
22h40. Les experts : Miami.
Série. 3 épisodes.
W9
21h00. X-Men : l’affrontement
final. Fantastique. Avec
Hugh Jackman, Halle Berry.
22h45. X-Men. Film.
NRJ12
20h55. Les grandes histoires.
Documentaire. Les familles
nombreuses. 22h50.
Les grandes histoires.
Documentaire.
C8
21h00. Football : Espagne /
Suisse. Sport. Match amical
23h00. L’OM Champion
d’europe pour l’éternité.
GRAVAGNA
Le Top 12 se déroule jusqu’au 5 juin à Brest. Pendant onze
jours, les 12 meilleurs clubs de France s’affrontent par
équipes de 8 joueurs. Sont qualifiés les clubs d’Evry,
Metz, Monaco, Clichy, Bischwiller, Nice, Mulhouse, BoisColombes, Grasse, Saint-Quentin, Tremblay-en-France et
Vandœuvre-lès-Nancy. Le vainqueur sera sacré
champion de France 2018. Il s’agit donc de la plus forte
compétition par équipes des échecs français et l’un des
meilleurs championnats mondiaux. Clichy, double
tenant du titre, tentera d’ajouter une 16e victoire à son
palmarès. Bischwiller, 2e en 2017 et champion en 2015,
et Nice, 3e en 2017, seront
ses principaux
concurrents. On peut
suivre les parties en direct
sur le site du tournoi:
Brest2018.ffechecs.org.
A mi-parcours, c’est
Bischwiller, emmené par
le numéro 2 français,
Etienne Bacrot, qui mène
la danse devant Clichy et
Mulhouse. •
www.liberation.fr
2, rue du Général
Alain de Boissieu
75015 Paris
tél. : 01 87 25 95 00
Edité par la SARL
Libération
SARL au capital
de 15 560 250 €.
2, rue du Général Alain de
Boissieu - CS 41717
75741 Paris Cedex 15
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et de la rédaction
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de la rédaction
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Directeurs adjoints
de la rédaction
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Christophe Israël,
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Légende du jour: Les Noirs jouent et gagnent. Le grand maître chinois
Wen Yang dispose facilement d’un adversaire qui lui rend 300 points Elo.
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
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(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solution de la semaine dernière : Ré3 (et non pas l’évident Dd3 qui mène à la
nulle) Dç5+, Re2; Dç2, Ré1 ; Dç1, Dd1 et les Blancs qui n’ont plus qu’un seul
échec mais qui échangent les Dames perdent l’initiative et la partie.
ON
GRILLE
UNE?
S’EN
ĥ
Ģ
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
Par PIERRE
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CSTAR
21h00. Lucifer. Série. Le fils
préféré. Les ailes de l’enfer.
Avec Tom Ellis, Lauren German. 22h40. Lucifer. Série.
TF1 SÉRIES FILMS
21h00. Un secret. Drame.
Avec Patrick Bruel, Cécile
de France. 22h55. La voleuse
de livres. Drame. Avec Sophie
Nélisse, Emily Watson.
6TER
21h00. Top Gun. Aventures.
Avec Tom Cruise, Kelly McGillis. 23h05. Pearl Harbor.
Film de guerre. Avec
Ben Affleck, Josh Hartnett.
ABONNEMENTS
abonnements.liberation.fr
sceabo@liberation.fr
tarif abonnement 1 an
France métropolitaine: 391€
tél.: 01 55 56 71 40
II
III
IV
NUMÉRO 23
20h55. 11.6. Thriller.
Avec François Cluzet, Bouli
Lanners. 22h40. Indigènes.
Drame. Avec Jamel Debbouze,
Samy Naceri.
VII
VIII
X
XI
n°926 / Grille concours
VERTICALEMENT
1. Adhèrent 2. Comme l’or ; Avant de surveiller le bouchon 3. Elles ont plein
de dents ; Il peut évoquer Pirandello ou Mario 4. Autour d’un demi-rat ; Philosophe anagramme de dire ; Il est dans la terre quand labour est dans le
pré 5. Elle s’accroche ici en haut de grille ; Il quitte la mer pour la terre 6. Il
coule où coule la bière ; Prophète d’Israël 7. Prénom ou niveau ; Bande soin
8. Richesse au palais ; Source d’huile 9. Pour lui, c’est tout blanc ou tout noir
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Solution 925 publiée lundi car la grille du jour fait office de qualification pour la finale du championnat de mots croisés organisée samedi
29 septembre à Antony (92) par l’association A la croisée des mots.
Pour participer, renvoyez grille remplie et coordonnées avant le 30 juin
- soit par courriel à antonyfinale@alacroiseedesmots.com
- soit à l’adresse : A la croisée des mots, 30 rue de Paradis, 75010 Paris
Règlement et détail de la journée sur www.alacroiseedesmots.com
Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
◗ SUDOKU 3682 MOYEN
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Origine du papier : France
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Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
◗ SUDOKU 3682 DIFFICILE
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Solutions des
grilles d’hier
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SUDOKU 3681 MOYEN
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
9 2
3
4
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LCP
20h30. Juno. Comédie.
Avec Ellen Page, Michael Cera.
22h30. Yoga, un souffle
de liberté. Documentaire.
Suivi d’un débat.
(030/
GORON
Petites annonces. Carnet
Team Media
10, boulevard de Grenelle
CS 10817
75738 Paris Cedex 15
tél. : 01 87 39 84 00
hpiat@teamedia.fr
CHÉRIE 25
20h55. Une femme
d’honneur. Téléfilm. Avec
Corinne Touzet. 22h45. Une
femme d’honneur. Téléfilm.
VI
IX
PUBLICITÉ
Libération Medias
2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
1BSGAËTAN
("²5"/
Par
HORIZONTALEMENT
I. Orange avec un quartier
plus vif encore II. Qui ont
un sens insu du partage ;
Beau parleur en couleurs
III. Pronom qui pose question ;
Ou IV. Pas mal de temps ;
Note divisant en deux V. Soimême latin ; Mot de soutien
VI. Article de sens en un sens ;
Gris VII. Organisa une remise
de prix ; Bruce tout-puissant
VIII. Elle a changé de nom,
elle permettait l’accès aux
soins ; Quand on ne croit
guerre en ses chances
IX. Devenues cônes X. Cherchait à obtenir plus XI. Elle
n’a pas le droit de participer à
ce concours
9
I
V
TF1
FRANCE 2
u 49
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
50 u
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
Le lac d’Ohrid près de Pogradec, en juin 2013. PHOTO CORENTIN FOLHEN.DIVERGENCE
Albanie
des mondes
aux Balkans
Loin des circuits touristiques, il faut visiter le dernier
pays à être sorti du communisme après la chute
du mur et s’échapper de Tirana, sa capitale, pour
découvrir cinq villes où se mêlent souvenirs de
Riviera, maisons ottomanes, citadelles et mosquées.
Par
ANNE DIATKINE
Envoyée spéciale en Albanie
V
Hoxha, est une option. Périple en
minibus et vieille Mercedes (tous
les taxis sont des antiquités de cette
marque) hors de Tirana, au hasard
Balthazar, à travers cinq villes
estivales.
ous n’avez pas d’argent, mais vous avez
envie d’azur et d’eau
fraîche, comme tout
1 Dhërmi,
le monde, l’été ? Vous souhaitez
Saint-Trop vivable
plonger dans une culture mal Les Albanais nomment la petite
connue dont les premières épopées centaine de kilomètres qui s’étale de
orales sont plus ancienVlorë jusqu’à la bruyante et
nes encore que l’Iljoyeuse Sarande «la
KOSOVO
T.
iade et l’Odyssée (à
Riviera albanaise»
N
O
M
moins qu’Hoet aiment dire que la
mère ne soit
petite
ville
MACÉDOINE
ALBANIE
lui-même alde Dhërmi, c’est
Tirana
banais, si on
Saint-Tropez. C’est
Pogradec
en croit le
mal aimable, car le
Mer
Adriatique Bérat
GRÈCE
formidable
village de Dhërmi
Korça
roman d’Isest beaucoup plus
Dhërmi
maïl Kadaré, le
fréquentable que
ITALIE
Dossier H) ?
le port du sud de la
Gjirokastër
Vous ne voulez
France. Certes, sur
25 km
pas entendre parler
certaines plages, il y
broken english ni même
a des boîtes de nuit,
français? Alors la montagneuse Al- des cafés qui tous, sans exception,
banie, dernier pays à être sorti du postillonnent des musiques diffécommunisme après la chute du rentes, si bien que quand on s’insmur du Berlin et le plus fermé du talle sa serviette entre deux établisbloc pendant la dictature d’Enver sements, on a le sentiment
d’écouter une radio entre deux
stations.
La côte de Dhërmi a cependant des
atouts : en raptant l’essentiel des
touristes (Russes ou Italiens) au
bord de l’eau turquoise, elle préserve pour l’instant de l’afflux le
reste de l’Albanie. Des initiations à
la plongée sous marine sont organisées dans la baie de Jale. Si on
s’éloigne d’une poignée de kilomètres, les criques sont légions et
désertes (mais rarement nettoyées).
Et le vieux Dhërmi, le village, situé
en hauteur de la mer ? Il joue à
«cherchez Charlie» parmi les
constructions plus récentes. Existet-il une architecture albanaise ?
L’architecte Hervé Loiselet, qui a
restauré quelques maisons très anciennes du magnifique hameau de
Qeparo, préfère parler «d’architecture balkanaise». Elle est très simple, en pierres, et les ouvertures des
maisons ne donnent pas forcément
sur la mer, mais ont été percées en
fonction du vent ou du lever du soleil. Autre hameau rénové: Kudhës.
Pour attirer les touristes, la municipalité a reconstruit un ancien café
de l’époque communiste lll
Une fête foraine au bord du lac d’Ohrid, en juillet 2015. PHOTO HUGO
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
VOYAGES/
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
sur une vielle place, en restituant sur les murs les slogans à la
gloire du dictateur Enver Hoxha. Ce
qu’on peut aussi interpréter comme
une prise de distance humoristique
par rapport à des décennies
d’étranglements qui n’ont pas fini
de peser sur le pays.
lll
2 Bérat, la ville
aux mille fenêtres
Qui sont les Bektachi, cet ordre religieux dont la plupart des membres
vivent en Albanie depuis le début
du XXe siècle après avoir été chassé
de Turquie? «Des musulmans pratiquants qui boivent de l’alcool, mangent du porc [mais pas de lapins,
ndlr], ne voilent pas les femmes, et
qui, chaque 22 août, partent en
pèlerinage sur le Mont Tomorr
[2 416 mètres d’altitude], pour une
méga fête avec alcool et barbecue!»
explique Dritan, Bektachi luimême. Fait extraordinaire: Bérat, la
citadelle, classée au patrimoine
mondial de l’Unesco, mais habitée
toute l’année, n’a rien d’une ville
musée. Autrement dit, ses moyenâgeuses maisons ottomanes, collées les unes aux autres et adossées
à des églises byzantines, qui voisinent avec les plus anciennes mosquées d’Albanie, n’empêchent en
rien ses habitants de vivre, d’aller à
l’école, de travailler. Il faut juste éviter de porter des stilettos, because
les pavés. Difficile de croire que la
ville, qui semble aujourd’hui symboliser la paix, la tolérance et le syncrétisme, fut des plus dangereuses,
après la chute du mur, pendant la
crise économique de 1997, lorsqu’une guerre civile non dite et maffieuse déchira le pays.
3 Korça,
le petit Paris
C’est l’une des villes les plus agréables d’Albanie pour son climat parfait l’été, la plus festive aussi, avec
notamment sa fête de la bière en
août, la plus intellectuelle et la plus
parisienne! Pourquoi Paris? Parce
qu’en 1916, avec l’appui de l’armée
française, la ville s’organisa en petit
Etat autonome et devint la république de Korça, plus ou moins ratta-
CLARENCE JANODY. HANS LUCAS
u 51
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
chée à la France comme en témoigne le drapeau qu’elle se choisit,
mixte de l’étendard français et de
l’albanais. Ainsi le premier lycée
français, toujours ouvert, y fut
construit en 1917, qui éduqua l’élite
albanaise dont l’horrible Enver
Hoxha. En souvenir de cette petite
France, on peut y visiter le cimetière militaire français, y prendre
un verre dans des cafés français où
passent en boucle France Gall,
Aznavour, Jacques Brel et Françoise Hardy, avant de faire un tour
à l’Alliance française.
4 Pogradec,
la balnéaire
D’où sortent tous ces gens ? D’où
surgit cette foule, très apprêtée et
populaire –plusieurs rangs de faux
colliers de perles, tailleur ou jupes
moulantes pour les femmes et smoking pour les hommes – qui, dès
que la nuit tombe, marche d’un pas
décidé et unanime, dans un flot de
rires et de musiques, alors que
toute la journée, la station balnéaire fut déserte? Y a-t-il une fête
qu’on nous aurait cachée ? Voire
plusieurs ? Les joueurs d’échecs
jouent aux échecs, les enfants
s’ébattent dans les jardins devant le
lac, les vieilles autos des autos tamponneuses tamponnent et, alors
que le soleil rouge tombe dans
l’eau, une impression de gaieté submerge. Qu’on se le dise: la rive albanaise du lac d’Ohrid alors que tout
est désuet, cabossé, rouillé, est
joyeuse la nuit tombée en dépit du
chômage endémique qui ravage la
région et en fait l’un des coins les
plus pauvres d’Albanie. La
multitude surgit, s’interpelle, se
salue, et marche, marche, marche,
de manière festive et énergique.
Si on loue des bicyclettes et qu’on
continue quelques kilomètres, en
direction de la frontière macédonienne, on tombe sur un îlot de zénitude, où l’eau du lac pénètre dans
la terre. Nous sommes dans le parc
national du Drilon, où des dizaines
de mariées se font photographier
en même temps. Beaucoup d’arbres, des restaurants les pieds dans
l’eau, d’autres plus chics.
5 Gjirokastër,
la ville perchée
Encore une architecture qui ne
ressemble qu’à elle-même, une ville
ottomane comme Bérat mais, à la
différence de cette dernière,
Gjirokastër, difficile à atteindre l’été
et inaccessible l’hiver, est une villemusée où l’on ne croise que des
randonneurs ou des touristes essoufflés. Ses habitants habitent et
travaillent dans la ville basse et moderne. Ismaïl Kadaré, dont la maison se visite, a écrit un roman en
hommage à sa ville natale, Chronique de la ville de pierre: «C’était une
ville penchée, peut-être la plus
penchée au monde, qui avait bravé
toutes les lois de l’architecture et de
l’urbanisme. Le faîte d’une maison
y effleurait parfois les fondations
d’une autre, et c’était sûrement le
seul lieu au monde où, si l’on glissait
sur le côté d’une rue, on risquait de
se retrouver sur un toit. Et cela, les
ivrognes surtout en faisaient
l’expérience.» •
Dormir et lire
Y aller
Transavia. Deux vols par
semaine pour Tirana.
Quitter Tirana pour aller
à la mer. A une vingtaine de
kilomètres au sud de Durrës,
soudain, la plage, une
plongée dans les années 50.
Se loger
A Dhërmi Dormir
chez l’habitant.
A Korce Pourquoi pas
Vila Sigal ? Une jolie maison
ancienne. Lagjia 2, Rruga
Teni Konomi.
A Pogradec Là encore,
la vila Sigal, le lac. Rruga
Reshit Çollaku.
A Gjirokastër tenter
l’hotel Gjirokastra dans les
hauteurs de la vieille ville,
puis dîner à la Taverna Kuka.
A lire
Le Dossier H., d’Ismaïl
Kadaré.
La vieille ville de Gjirokastër et ses maisons ottomanes du XVIIe et XVIIIe sicèles. PHOTO M. COHEN. AURIMAGES
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
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Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
CHINE
LAOS
Hanoi
ng
ko
Mé
ANIE
BIRM
THAÏLANDE
CAMBODGE
Mer
de Chine
méridionale
VIETNAM
Golfe de
Thaïlande
200 km
Par
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Hanoi (Vietnam)
L
Au restaurant Pho Thin à Hanoi, situé au sud du lac Hoan Kiem et non loin des rives du Fleuve rouge. PHOTO HOANG DINH NAM. AFP
Hanoi dans le vrai
du pho
Nourrie d’influences étrangères, d’histoires et même de légendes,
cette soupe vietnamienne est une fierté nationale et se goûte toute
la journée au rythme de rencontres et de débats passionnés
sur la meilleure façon de la cuisiner.
a première fois, c’est sur
la nationale 1A en direction de Da Nang. Là, au
centre du Vietnam,
dans une courbe poussiéreuse
dévalée par les camions, une gargote est ouverte sur la route qui
s’échappe vers le nord. Deux salles
animées. Dans la plus grande, des
tables en formica, des odeurs de
fritures, des vapeurs de bouillon, un
chien pouilleux et les roucoulades
d’un drama coréen crachotées par
une télé pendue au plafond, au
milieu des néons. Le soleil s’efface,
il est presque tard.
Menu unique avant la fermeture
des fourneaux : un grand bol fumant, des saladiers de pousses de
soja, de coriandre, de rau-ram – la
menthe vietnamienne au goût acidulé et poivré–, de basilic thai, des
citrons verts, des piments piquants
et du sel. Dans le bouillon, des
oignons frais tout en tige, de la
ciboulette en rondelles baignent entre les nouilles de riz et les tranchettes de bœuf. Pas d’assiette, mais des
baguettes et une cuillère en inox.
L’estomac dans les talons, nous
voilà équipés pour le pho (prononcez «feu», voire «fa»). C’est parfait
pour cette très douce soirée, avant
de repartir sur la route. Mais soyons
honnête, à première vue, le plat a
l’apparence d’un banal brouet de
bœuf bouilli. Façon fadeur et régime minceur. Puis le fumet du pho
fait son effet. Il exhale des senteurs
d’épices humectées, parfumées
d’agrume, de gingembre, d’anis
étoilé. Il révèle des herbes fraîches
qui exsudent dans le consommé
chaud. Impression confirmée à la
première cuillère. Le pho titille les
papilles avec son bouquet qui
éveille autant qu’il enrobe, qui emplit autant qu’il allonge une note à
la fois carnée et végétale.
Le corps ramassé sur une chaise en
plastique, le visage en suspension
dans les vapeurs du bouillon, un
chauffeur routier se lance à l’assaut
du pho à la table d’à côté. On dirait
un boxeur : il a des mains comme
des battoirs, un visage et une coupe
de cheveux taillés à la serpe et l’air
de celui qu’on ne chatouille pas,
surtout à l’heure du casse-croûte.
Entre le pouce et l’index, il écrase
trois citrons. Puis, il arrose le
consommé avec des rasades de
sauce soja (une manière de faire
dans le sud vue comme un
sacrilège dans le nord). Il s’empare
des baguettes. «Et ça fait des grands
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slurp.» On entre dans la danse. La
deuxième fois, le grand Jacques est
encore au rendez-vous. On est à
Hanoi, un matin moite de mai, à
méditer sur l’idée saugrenue de
manger bouillant et fumant quand
le soleil vous rend suintant et soufflant. Cette fois, on tente le petit
déjeuner version pho. Et à nouveau, l’alchimie fonctionne. Le
goût est au rendez-vous dans la
cantine Pho Thin, située au sud du
lac Hoan Kiem, à un jet de pierre de
l’hôpital militaire et des rives sableuses du Fleuve rouge. Sous les
peles du ventilo, le pho descend
tout seul, rassasie, réconforte, réveille. La journée peut commencer.
Là, sur les tabourets de chez Pho
Thin, la rue et le bureau, l’étudiant
et l’ouvrier, le commerçant et le retraité, le nonchalant et le pressé se
retrouvent au coude-à-coude sans
se donner rendez-vous. Il en est de
même au 34 Au Trieu ou au Cua
Dong au 49 Bat Dan.
gras, pas sucré», agrémenté d’herbes fraîches. Et, à 41 ans, il se
campe en «traditionaliste, quasi
nationaliste»: «Le pho est si parfait
en lui-même. Je préférerais qu’il
reste tel qu’il est pour ne pas détruire la tradition.»
Question fidélité, la palme revient
à Huu Ngoc, érudit et passeur de
culture qui, à 100 ans, bon pied, bon
œil, déguste régulièrement la
soupe. «Il y a tout dans ce plat ingé-
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nieux que l’on peut manger à n’importe quel moment de la journée,
raconte le centenaire dans sa maison-refuge nichée dans l’ouest de
Hanoi. Vous avez le solide et le liquide car dans un pays chaud, on a
besoin de liquide. Le café du matin,
ça ne fait pas l’affaire. Vous avez la
viande, les légumes et les nouilles
pour un prix à la portée de toutes les
bourses [entre 30 000 et 70 000
dong vietnamiens, 1,5 et 2,6 euros].»
Largeur de la nouille. Soupe de
tous les jours, le pho est un condensé de Hanoi. Le plat du nord qui
a valeur de carte d’identité et de
passeport pour la rue et la gargote.
Un concentré consommé du Vietnam. «Le pho compte pour moitié
dans la fierté nationale, a confié le
poète Vu Quan Phuong au chef Didier Corlou, tombé dans la marmite
de pho en 1991. L’autre moitié, c’est
la guerre populaire.» Le pho et
l’oncle Ho, même valeur, même
combat. Nous voilà prévenus. Ce
consommé est dans l’ADN des
Vietnamiens de toutes les générations qui racontent sur lui des histoires et des légendes qu’ils finissent par croire avant de feindre
l’émoi si jamais la tradition, le patrimoine, voire la largeur de la nouille
de riz (savoureuse polémique!) venaient à être charcutés.
La vingtaine pressée, la belle Trang
en prend parfois trois par jour dans
les échoppes de la capitale vietnamienne. Comme celle de la souriante Nguyen Ngoc Lan qui officie
aux fourneaux du Pho Bo Ly Quoc
Su, l’une des bonnes adresses de
Hanoi qui ne paye pas de mine. Le
chef Nguyen Phuong Hai qui officie
au Hang Son 1871 se le fait cuisiner
par sa mère qui tient la recette de la
grand-mère qui l’avait appris de…
Il ne le propose plus à la carte de
son restaurant. «Ça demande trop
de temps. Il faut au moins huit heures pour préparer le bouillon», raconte ce faux dilettante devant un
thé glacé. Lui plonge les os de bœuf
dans un haut faitout, il y ajoute le
paquet d’épices: la cannelle, le gingembre grillé, l’anis étoilé, la cardamome noire. Il fut un temps où on
ajoutait le «sa sung», une sorte de
ver marin pour apporter une saveur
douce, maintenant on se contente
plus souvent de glutamate, un exhausteur de goût industriel qui
donne la sensation de sel. Ça coûte
beaucoup moins cher et ça rebute
moins. «Mais il ne faut surtout pas
ajouter du sucre, prévient Nguyen
Phuong Hai. Ce sont les os du
bouillon, du glutamate et également
du nuoc mam [sauce de poisson fermenté] qui relèvent le goût.» Le chef
affectionne un consommé «pas trop
La préparation des nouilles de riz. PHOTO CORBIS VIA GETTY IMAGES
Francophone (et -phile), auteur de
nombreux ouvrages sur la culture
traditionnelle vietnamienne, Huu
Ngoc est un recenseur scrupuleux.
Il a écrit un éloge du pho, renommé
«soupe hanoienne», en citant les errances nostalgiques d’un Vietnamien émigré au Japon, en racontant ces quêteurs déçus de soupe et
d’authenticité entre Paris, Besançon, Copenhague, Munich et la Californie. «Mais seul le pho de Hanoi
FOOD/
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
u 53
dispose des bonnes herbes du village
de Lang. En France, dans les serres,
les plantes ne sont pas raffinées, elles
ne peuvent pas être goûtées», assure
ce gardien des traditions. Il a listé
les herbes et les épices, les différents types de consommés au bœuf
(pho bo) en fonction de la qualité de
la viande, de la coupe et du goût des
clients. Sans s’attarder sur le pho ga
(au poulet), le pho lon (au porc), sur
les manières iconoclastes de le cuisiner entre Saigon, Hoi An, Da Lat
ou Can Tho. La tradition avant tout.
Quand il veut faire une pause dans
la discussion, il vous met un livre
entre les mains. Voici le dictionnaire de la francophonie, édition 1997. «Lisez la définition du
pho.» On s’exécute. «Soupe chinoise
au bœuf.» Le centenaire coupe
court à la lecture. «Ah non, c’est
faux. Elle n’est pas chinoise.» La
fierté nationale ne prendra pas le
bouillon dans le pho. Huu Ngoc défend l’idée d’une soupe propre à la
culture de Hanoi, mais nourrie des
influences étrangères et de l’histoire coloniale.
Et pourtant, les origines restent fumeuses. Elle serait apparue au début du XXe siècle, au sud du delta
du Fleuve rouge, dans la ville de
Nam Dinh. Les Français ont introduit l’usage du bœuf, «élevé sur les
plateaux voisins du Laos. C’est l’une
des raisons qui a présidé à la création du pho», poursuit Huu Ngoc.
Certains ont convoqué le pot-au-feu
français, associant le pho au feu.
«La piste d’une influence cantonaise
ne tient pas debout, poursuit le gardien de la mémoire, il n’y a pas de
tomates dans le pho. Mais cette
soupe hanoienne s’est enrichie des
apports étrangers.»
Les trucs et les secrets. Didier
A la cantine Pho Thin, en 2013. PHOTO HOANG DINH NAM. AFP
Dans le vieux quartier de Hanoi, en 2016. PHOTO BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES
Corlou revient en cuisine en pacificateur. «Il faut rendre à César ce qui
est à César. Le pho est une recette
sous influence, mais vietnamienne.»
Lui, au risque de faire tousser les
traditionalistes, n’a guère de scrupule à assaisonner la soupe à sa
sauce. L’ancien chef des cuisines du
Sofitel métropole de Hanoi, qui a
ouvert des tables entre Hoi An et la
capitale vietnamienne, la cuisine
avec du saumon, du foie gras et
même avec des légumes uniquement. Quasi un crime de lèse-pho.
«La technique est bonne, le bouillon
excellent. On l’adapte. Il faut évoluer
et ne pas laisser tout ça dans un musée», sourit ce bavard amoureux du
Vietnam, auteur d’un précis sur le
pho et organisateur d’un colloque
sous l’égide de la Commission
européenne en 2002. Il convoque à
nouveau le poète Vu Quan Phuong.
«Nous devons protéger le pho et, en
même temps, le laisser évoluer.»
Nguyen Ngoc Lan, la patronne du
Pho Bo Ly Quoc Su, sur la route de
l’université de Hanoi, sourit
poliment. Pour elle, il n’y a que du
bœuf au menu. Et quand on la
cuisine sur les trucs et les secrets qui
font de son pho une adresse courue,
elle vante les «produits de qualité, le
travail en famille, le contrôle continu» et finit par se réfugier derrière
son comptoir. Les nouilles de riz
n’attendent pas. Il faut laisser la
place. Alors, on reprend la route. •
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L’ANNÉE 68
Libération Samedi 2 et Dimanche 3 Juin 2018
De la guerre du Vietnam au Printemps de Prague, de la famine au Biafra aux
JO de Mexico, de l’assassinat de Luther King à 2001, l’Odyssée de l’espace,
l’année 68 est celle de bouleversements dans le monde entier, bien audelà du Mai français. En 2018, Libération revisite, chaque samedi,
les temps forts d’une année mythique. Sur Libération.fr,
retrouvez tous les jours notre page dédiée, «Ce jour-là en 68».
BANDE ORIGINALE
LES JOLIES
VOIX DE MAI
Du yéyé aux chants révolutionnaires parodiés,
en passant par la variétoche, Ferrat, Aufray et
Brassens, la jeunesse en lutte chante à gorge
déployée et fait entrer la musique dans
les manifs comme catharsis au langage.
Et les chanteurs populaires protestent
aussi en chansons.
Par
EMMANUÈLE PEYRET
A
ma gauche, Michèle, prof
de philo à la retraite, Mao
en 68, qui entonnait avec
son groupe de gauchistes
les chants de la Commune : «la Jeune
Garde: “Nous sommes les enfants de Léniiineueu, par la faucille et le marteau
(pour les trotskistes) et de Staline et de
Maoooooo (pour les maoïstes)”; la chanson
du Komintern; Jeanneton prend sa faucille (et son marteau); la complainte de
Jean Misère avec Mouloudji; le Chant des
partisans avec Montand… On faisait des
chorales, le soir, dans la rue. On n’a jamais
autant chanté, faux mais à pleine voix»,
rigole-t-elle cinquante ans après.
Chants révolutionnaires et chants pour
enfants, Potemkine de Jean Ferrat mais
aussi «Sag Warum en boîte, en Bretagne,
cet été-là», même les révolutionnaires se
laissent parfois griser par la variétoche.
A ma droite, Colette, fan de Sheila, de
Johnny, d’Eddy, de Cloclo, de Sylvie, qui
passent à la radio et ont conquis le
monde depuis la folle nuit place de la Nation en 1963, acte de consécration de la
très fameuse émission Salut les copains
et de son magazine éponyme. «On écoutait Serge Lama, avec D’aventure en aventure, Françoise Hardy aussi.» Chez Martine, «en famille, c’était le style guinguette
et accordéon. Quant à moi, j’étais plutôt
Joan Baez, Barbara, The Rolling Stones,
Françoise Hardy, Aznavour… Entre copains, on écoutait et on essayait de chanter, surtout moi qui chante comme une
casserole. Premier tourne-disque obtenu
vers 14 ans.» La yéyé s’en souvient encore.
«C’ÉTAIT JOYEUX, ON BRAILLAIT»
Yéyé insouciants d’un côté, chantres de
la contestation (Ferré, Brassens, etc.) de
l’autre ? Pas si simple. En 68, on chante,
«comme dans toutes les révolutions», explique Serge Hureau, directeur du Hall de
la chanson à la Villette(1): «Les militants
créent leur carnet de chant en piochant
dans le répertoire du mouvement ouvrier
du XIXe siècle: l’Internationale, la Jeune
Garde, la Semaine sanglante, le Temps
des cerises… Ou du XXe siècle avec le
Chant des marais, des chants des révolutions russes et chinoises mêlés.»
Les jeunes alors mixent un peu tout: «On
écoutait Brassens, Brel, Adamo, Hugues
Aufray, les yéyé, Ferrat, Ferrer, se
souvient Jacques, fils de militaire biberonné au Tino Rossi, qui a bossé en usine
à l’été 66 et abandonné sa fac à Aix. Du
folk, du rock, les Beatles, les Kinks, les
Moody Blues, le jeune Clapton, Joan Baez.
Les jeunes se séparaient en deux: d’un côté
les militants, de l’autre les étudiants politisés.» Et surtout, sourit le septuagénaire,
on se marrait, «on parodiait sans cesse,
c’était joyeux, on braillait “ce n’est qu’un
au revoir, de Gauulleu”, ou “all you need
is fuck”.» On a toujours chanté et détourné des airs connus pour en faire des
parodies, «pendant la Commune, la Révolution française avec Ah, ça ira, ça ira, la
Marseillaise, les mazarinades qui se moquent de Mazarin, les chansons qui brocardent la reine Marie-Antoinette. Même
le roi Dagobert, considérée aujourd’hui
comme une chanson enfantine, vise en fait
Louis XIV, XV et XVI, explique Serge Hureau. La chanson sert à créer de l’identité,
à se rallier, souvent en épinglant, en se
moquant avec la force du rire».
Nino Ferrer s’amusera avec Mao et moa,
«c’est moa que j’suis pour Mao», Delpech
conclut chacun de ses couplets de
l’Inventaire 66, année charnière, par «et
toujours le même président», un gros succès chez les jeunes ravis de se moquer du
«grand homme». Le Glou et Jacqueline
Danno parodient Il est 5 heures, Paris
s’éveille : «Les 403 sont renversées, la
grève sauvage est générale, les Ford finissent de brûler, les enragés ouvrent le
bal»; Evariste et Dominique Grange enregistrent des 45 tours en forme de pavés
qui tapent juste et ravissent la jeunesse,
avec la fameuse parodie la Faute à Nanterre.
Il ne faut pas oublier que la guerre est encore proche, les guerres des «grands»
contre lesquelles les jeunes vont monter
des barricades faites de chansons. «Représentant plus du tiers de la population,
les moins de 21 ans infléchissent des équilibres issus du siècle précédent, écrit Serge
Dillaz dans sa somme sur la chanson en
France(2). Au-delà du classique conflit de
Dans la cour de
la Sorbonne
à Paris,
le 14 mai 1968.
RUE DES
ARCHIVES. AGIP
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LE POLITIQUE ET L’INTIME
On peut entendre les germes de la protestation chez Dutronc qui chante Fais
pas ci, fais pas ça, Jean Ferrat a fait tonner Nuit et brouillard cinq ans plus tôt et
va bientôt écrire et chanter Pauvres Petits C…, hostile aux étudiants caricaturés
comme bourgeois. Perret l’amuseur
commet des couplets sur le service militaire. En juin 67, 100 artistes se rassemblent pour le Vietnam, au rang desquels
Moustaki, Colette Magny et Barbara. Gainsbourg défend aussi Israël
dans le Sable et le Soldat. L’apocalypse et
le nucléaire sont dans les chansons de
Nougaro, Antoine, Béart, Ferré.
La musique, comme catharsis du langage du corps: «Les blousons noirs et les
blousons dorés chantent la même chose»,
note Edgar Morin dans le Monde. Au
fond, explique Serge Hureau, «c’est 1963
avec le grand rassemblement de la place
de la Nation qui consacre la jeunesse et
proclame son ras-le-bol. Celui de la jeunesse bourgeoise qui rencontre celui de la
jeunesse ouvrière et bientôt paysanne.
Toute une génération s’apprête à ne faire
qu’un. La radio et le disque l’avaient pressenti et participent activement».
Le lycéen Renaud tire sur tout son petit
monde avec Crève salope, Guy Béart
chante le Grand Chambardement, Sardou
braillera son «si les ricains n’étaient pas
là». «Et, de fait, reprend Serge Hureau,
s’ils n’avaient pas été là, Johnny et Eddy
n’auraient pas chanté le rock’n’roll après
Vian qui l’avait, lui, parodié, d’autres le
folk, ou Hugues Aufray qui, lui, faisait entendre le protest song de Bob Dylan en
français à toute la jeunesse, y compris
celle des veillées scouts.» Si, si.
C’est aussi une génération troublée «qui
a vécu au rythme d’un rock’n’roll inoffensif et du conformisme euphorisant de
Sheila avec sa Petite Fille de Français
moyen, à quoi voudrait s’opposer par
JOHNNY N’A PAS TOUT COMPRIS
Il y avait eu Antoine, le beatnik, qui
en 1966 proposait dans ses Elucubrations
visionnaires de mettre «la pilule en vente
dans les Monoprix». 1968 c’est ça aussi,
l’amour, le désir, la sexualité, le féminisme et ses premières luttes pour
l’avortement et le grand malaise des jeunes dans une société de prétendue prospérité qui ne propose comme idéal que
la consommation. «Alors qu’on promet
à la jeunesse un avenir plaqué or, celui du
gagner plus que les vieux, la jeunesse, elle
veut changer la vie. Les Chansons contre,
enregistrées par Marc Ogeret, ont un succès fou, Bernard Lavilliers, fils de directeur du personnel, chante dans les usines,
comme entre autres Moustaki, Leny Escudero, Maxime le Forestier et bien sûr
Colette Magny et Dominique Grange, véritables égéries du mouvement de mai»,
énumère Serge Hureau.
Et après? La société a été bouleversée, on
l’aura compris, mais les artistes ? Après
la révolte, explique Serge Dillaz, «ils ont
été vaguement dépassés par ce qui est
arrivé subitement à Nanterre, où s’envolèrent, d’un jour de mai à l’autre, la Carmagnole et l’Internationale». France Gall
s’agace que son 45 tours n’ait pu, en 1968,
profiter de sa pub, Sheila se félicite que,
«ouf, tout est rentré dans l’ordre», Johnny
n’a pas tout compris de ce qui s’est passé
mais va bientôt attaquer la partie hippie
de sa vie de renaissances multiples, Dick
Rivers se demande si «tout ça n’est pas
allé un peu vite», Cloclo décrète qu’un artiste n’a pas à donner son avis, Frank
Alamo pense que le Général a été à la
hauteur, Eddy préfère attendre pour en
parler.
Et Serge Hureau d’ajouter : «Après,
comme Nougaro le chante dans son monumental Paris Mai, chacun est rentré dans
son automobile. Mais pour entendre à
son autoradio un son indéniablement
nouveau.» Et dans ce juste après-Mai, les
femmes continuent, elles, de détourner
et d’entonner avec joie, sur des airs
de chansons connues, leurs revendications qui deviendraient bientôt des
conquêtes: «Levons-nous, femmes esclaves, et brisons nos entraves, debout !»
chante Serge Hureau. •
(1) Auteur avec Olivier Hussenet de
Ce qu’on entend dans les chansons,
éd. Points (2017). www.lehall.com
(2) Vivre et chanter en France, 1945-1980
(tome 1), éd. Fayard, 2005.
Panne
C’est le grand embouteillage. Tous les Parisiens veulent quitter la capitale chamboulée
par les événements de Mai pour retrouver
une province apaisée. En guise d’apaisement, les voilà servis. Les bouchons sont tels
que les voitures se retrouvent à l’arrêt sur les
Champs-Elysées. En prime, il pleut.
AFP
exemple Serge Lama avec les Belles de
mai», poursuit Serge Hureau. En 1968, la
chanson, variété ou non, perd ses points
d’ancrage : Jacques Higelin et Brigitte
Fontaine chamboulent toutes les couleurs et plus encore par leurs extravagances, le refus de la subversion formelle et
convenue des chansons militantes, chantant en duo Cet Enfant que je t’avais fait,
c’est-à-dire le féminisme, l’avortement,
le libre choix des femmes. 1968 s’attaque
ouvertement aux mœurs: on rapproche
le politique et l’intime, la voix publique
et la confidence privée, la chose politique
va même à la rencontre de la cause
sexuelle. «Quand Polnareff ose prononcer
“Moi je veux faire l’amour avec toi”, c’est
extrêmement nouveau et choquant en
pleine France de De Gaulle», explique
Serge Hureau. Ça bougera bientôt aussi
côté gay qui détourneront les couplets de
Brassens: «Mais les braves gens n’aiment
pas que/ l’on mette ailleurs notre queue.»
Et vlan pour la phallocratie patriarcale,
moquée comme Dagobert.
générations, toute une classe d’âge s’est
politisée progressivement depuis le début
des années 60 et se retrouve dans le rejet
de l’autorité institutionnelle (Etat, partis,
patrons, syndicats, église, armée, enseignement, parents), des guerres coloniales,
du nucléaire, de Papon, des CRS.»
u 55
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Emeutes à Belleville
Dans la nuit du 2 juin, à partir d’une microscopique
affaire de dette de jeu, Belleville s’enflamme dans
un affrontement entre Juifs et Arabes qui se soldera
par une cinquantaine de boutiques détruites, incendiées ou pillées et une synagogue profanée. Dans ce
quartier réputé pour la cohabitation pacifique des
communautés, c’est le choc.
«La tendance est à la reprise
du travail mais la reprise ne
touche qu’un petit nombre
d’entreprises.»
INTER ACTUALITÉS
Journal de20 heures
Les négociations de Grenelle se poursuivent et,
même si les appareils syndicaux et patronaux avancent, nombre d’accords ne sont pas encore validés
par la base. Bref, rien n’est fini.
ÉTATS-UNIS
Bob Kennedy tué
Sénateur démocrate américain, ex-ministre de la Justice de son frère John
Fitzgerald Kennedy, président des Etats-Unis assassiné en 1963, Robert est tué
à son tour le 5 juin 1968 de
deux balles tirées par un
jeune Palestinien. Il était
favori dans son camp pour
l’élection présidentielle
de 1968, qui sera remportée par le républicain Richard Nixon.
DR
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le succès public de cannes
Un.OIRETCAPTIVANT
thriller haletant.
TÉLÉRAMA
A voir à tout prix.
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Une dramaturgie impressionnante.
SUD OUEST
LE PARISIEN
Virtuose et universel.
Un drame familial puissant.
L’OBS
Une mécanique narrative
captivante.
LA VIE
Un thriller psychologique brillant.
L’EXPRESS
LE CANARD ENCHAÎNÉ
Un thriller hitchcockien.
PREMIÈRE
Une mise en scène d’une grande virtuosité. Une interprétation superbe.
POSITIF
LA CROIX
penélope cruz
javier bardem
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asghar farhadi
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UN FILM DE
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