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Libération - 13 06 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MERCREDI 13 JUIN 2018
2,00 € Première édition. No 11521
www.liberation.fr
Les 629 migrants recueillis à bord de l’Aquarius étaient toujours en mer mardi. PHOTO EMILIO MORENATTI. AP
L’Europe à la dérive
PAGES 10-13
SOMMET KIM-TRUMP
UNE HISTOIRE DE FLOUS
REUTERS
Si la rencontre entre les deux imprévisibles leaders a accouché d’un
texte vide de tout engagement, elle n’en demeure pas moins inédite
et à forte charge symbolique. PAGES 2-5
(PUBLICITÉ)
AUDACIEUX IMPERTINENT INDISPENSABLE REMARQUABLE CULOTTÉ
LIBÉRATION
LA SEPTIÈME OBSESSION
MADMOIZELLE.COM
TÉLÉRAMA
PREMIÈRE
ANNABELLE BOUZOM PRÉSENTE
ÉCRIT PAR SOUAD
ARSANE, INAS CHANTI, ANNE-SOPHIE NANKI ET ANTOINE DESROSIÈRES RÉALISÉ PAR ANTOINE DESROSIÈRES
AU CINÉMA LE 20 JUIN
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 13 Juin 2018
Juste avant la première poignée de main historique entre Kim Jong-un et Donald Trump, mardi sur l’île de Sentosa, à Singapour. PHOTO EVAN VUCCI. AP
Le leader nord-coréen et le président américain ont signé un texte jugé décevant par nombre d’experts. PHOTO JONATHAN ERNST. REUTERS
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 13 Juin 2018
u 3
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
KIM ET TRUMP
Par
ARNAUD VAULERIN
Envoyé spécial à Singapour
D
epuis le sommet intercoréen de Panmunjom
du 27 avril et l’inédite détente coréenne, on s’est habitué à
commenter l’actualité de la péninsule au présent «historique». Et
c’est vrai que les occasions et les déclarations n’ont pas manqué, surtout si on les regarde à l’aune du
passé apocalyptique qui piégeait
encore l’Asie orientale l’année dernière. Le sommet de Singapour qui
s’est tenu mardi entre Kim Jong-un
et Donald Trump a bel et bien été
une rencontre «historique». La poignée de main (lire ci-dessous) entre
le trentenaire nord-coréen et le septuagénaire américain était inédite
et bienvenue. Elle a permis de clôturer un cycle de tension, d’hostilité et de méconnaissance.
Entre drapeaux mêlés et tapis rouge
à l’hôtel Capella, la mise en scène
était parfaite, le symbole clair. Les
deux hommes qui ne s’étaient jamais rencontrés se sont parlés, se
sont presque «sentis», comme on le
dirait de fauves impétueux prêts à
en découdre. Rien que pour cela,
l’entrevue de Singapour est un succès. Mais l’erreur a probablement été
de croire qu’un sommet «historique»
allait forcément accoucher d’une
déclaration tout autant capitale.
sions au régime de Pyongyang. Et a
insisté pour dire que cette dénucléarisation «sera vérifiée par un grand
nombre de personnes sur le terrain».
Quand, comment? Tout est à décider. Ce flou s’ajoute à une absence
remarquée dans les quatre petits
paragraphes du texte. Kim et Trump
ne font nullement la mention d’un
quelconque calendrier ou d’une discussion pour déclarer la fin de la
guerre des Corée. Si un armistice
signé en 1953 a mis un terme au
conflit, toutes les parties prenantes
(Etats-Unis, les deux Corées et la
Chine) semblent convaincues du
bien-fondé d’un traité de paix.
Le cauchemar
devenu trêve
CADEAU
Après la rencontre inédite entre le président
américain et le dirigeant nord-coréen, mardi,
les avis divergent sur la portée de l’événement
au vu du texte flou qui en a découlé, notamment
sur la dénucléarisation du régime de Pyongyang.
ANTIENNE
Depuis plusieurs semaines, parfois
à coup de menton crâne, Trump a
rabâché que la dénucléarisation
de la Corée du Nord ne pourrait être
que «complète, vérifiable et irréversible». Or la déclaration de Singapour, que le président américain
a survendue comme un «document
très complet» –au risque de le faire
apparaître pour un texte faible et
ANALYSE
vague –, se garde bien d’inscrire
l’antienne noir sur blanc.
En mentionnant la «déclaration
de Panmunjom du 27 avril 2018»
signée entre le président sud-coréen
Moon Jae-in et Kim Jong-un, le
point 3 du document précise que la
«république populaire de Corée
[RPDC, ndlr] s’engage à travailler à
une complète dénucléarisation de la
péninsule coréenne». Rien de nouveau, ni d’engageant, ni de contrai-
gnant sur une promesse déjà formulée en 1992, 2005, 2007… Lors de sa
conférence de presse mardi aprèsmidi à Singapour, Donald Trump
s’est refusé à admettre que son administration avait fait des conces-
Le texte de Singapour n’évoque que
le retour des dépouilles des combattants et des disparus au combat.
Un traité serait pourtant de nature
à apaiser les tensions et à rassurer
Pyongyang, qui cherche la reconnaissance de son régime et à garantir
sa sécurité. La suspension des exercices militaires auxquels les GI se livrent avec les soldats sud-coréens
est-elle une réponse du président
américain? C’est même un cadeau
fait à Kim, dont le régime a toujours
vilipendé les bruits de bottes près
de ses frontières. «Les Américains
auraient pu arracher d’importantes
concessions, jugeait mardi l’historien
Andreï Lankov au site NK News,
mais cela n’a pas eu lieu. Les NordCoréens vont s’enhardir, et les EtatsUnis n’ont rien obtenu.» L’accord de
mardi a une «valeur pratique nulle».
Kim Jong-un peut savourer sa victoire sans avoir besoin d’assurer le
service après-vente en conférence
de presse. Il s’est affiché au côté de
Trump, a renouvelé de vagues engagements, a gagné du temps et acquis
une reconnaissance internationale
qui lui sera fort précieuse à domicile.
Bref, un succès «historique». •
A Singapour, une journée particulière
Flottement, sourire face
caméras, larmes de Dennis
Rodman devant la poignée
de main de ses deux
«amis»… Retour sur la
rencontre Kim-Trump,
encore inimaginable il y a
seulement trois semaines.
I
l a semblé lui-même ne pas y croire. Et il
s’en est ouvert au président américain
d’après le récit livré par un journaliste embarqué dans le pool du sommet de Singapour.
Après sa poignée de main avec Donald Trump
devant les drapeaux nord-coréens et américains mêlés à l’hôtel Capella sur l’île de Sentosa, Kim Jong-un a eu cette sortie étonnante,
quasi adolescente: «Beaucoup de gens dans le
monde penseront à cela comme à une… forme
de fiction… à un film de science-fiction.»
Il est 9 heures passées d’une poignée de minutes quand les deux dirigeants, costumes
sombres et face à face, se serrent la main pendant une dizaine de secondes. La scène est en
effet irréelle car inimaginable il y a encore trois
semaines seulement, quand Donald Trump
avait inopinément annulé sa venue à Singapour avant de se raviser quarante-huit heures
plus tard. Surtout, elle aurait été inconcevable
l’année dernière, au moment où les deux leaders disaient se préparer à l’apocalypse nucléaire en s’insultant copieusement à coup de
«vieux gâteux» contre «petit homme fusée». Le
tout en dégainant navires de guerre et avions
de chasse, et en testant missiles et bombes atomiques. Cela intervient après des décennies
de montagnes russes diplomatico-militaires,
de menaces et de haine entre Washington et
Pyongyang. La poignée de main entre Kim et
Trump peut entrouvrir une porte. Malgré les
incertitudes et les inquiétudes, ce sera l’un des
bénéfices de ce sommet.
SÉANCE PHOTO
Presque chaleureux et souriant, toisant de sa
haute stature le jeune dirigeant nord-coréen,
le président américain s’adresse à Kim sans
que l’on perçoive clairement ce qu’il dit. Ce
dernier, comme s’il était intimidé par le caractère historique du moment et par un président
américain bien plus rompu que lui aux rencontres internationales, glisse un «nice to meet
you, Mr. President» («enchanté, monsieur le
Président) avant la séance photo. Sur la chaîne
Channel NewsAsia, un expert invité pour un
direct spécial sur le sommet de Singapour élabore: «Que diraient le grand-père et le père de
Kim Jong-un s’ils le voyaient serrer la main de
Donald Trump, eux qui ont tant cherché une
reconnaissance officielle des Etats-Unis?»
A cet instant, nul doute que le leader nord-coréen signe alors une victoire symbolique qui
a valeur de revanche pour lui et le régime du
Nord. Puis les deux hommes se rendent dans
un salon pour une rencontre privée, seulement accompagnés par leurs interprètes.
Avant que les portes ne se referment, ils
échangent quelques mots devant la presse. A
Kim qui demande –via l’interprète– s’il doit
attendre les questions des journalistes, Trump
répond : «Je suppose, ils n’arrêtent jamais.»
Puis le président américain déclare que c’est
un «honneur» d’être assis à côté du dirigeant
nord-coréen. «Je me sens vraiment bien, nous
allons avoir une excellente discussion et, je
pense, un énorme succès», poursuit-il, avant
d’ajouter: «C’est un honneur pour moi et nous
aurons une relation formidable, je n’ai pas de
doute.»
A son tour, brièvement et calmement, Kim
Jong-un prend la parole pour dire que «ce
n’était pas simple d’arriver là». Un constat en
forme d’aveu et de soulagement, comme l’expression d’une bonne volonté. Et à ce moment, on s’est souvenu des premiers mots
que le leader du Nord avait adressés à Moon
Jae-in, le président sud-coréen, lors de leur
rencontre à Panmunjom, le 27 avril, au-dessus
de la ligne de démarcation entre les deux
pays – le troisième, et lui aussi historique,
sommet intercoréen. «Alors que je parcourais
les 200 mètres pour passer la ligne de démarcation, je me demandais: pourquoi ça semble
si loin, pourquoi ça semble si difficile?» A Singapour cette fois, Kim s’adresse à son interlocuteur en convoquant l’histoire avec des mots
forts: «Le passé a agi comme des entraves sur
nos membres. Les vieux préjugés et les pratiques ont été des obstacles sur notre chemin,
mais nous les avons tous surmontés et nous
sommes ici aujourd’hui.»
«ENTRAVES»
Après les quarante-cinq minutes d’entretien
privé entre les deux hommes, la journée
prend une tournure plus Suite page 4
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 13 Juin 2018
officielle. Kim et Trump
retrouvent leurs entourages, qui préparent
depuis plusieurs semaines ce sommet: côté
américain, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo,
le secrétaire général de la Maison Blanche,
John Kelly, et le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton. Côté nord-coréen, le viceprésident du comité central du Parti du travail en charge des affaires intercoréennes,
Kim Yong-chol, le vice-président du comité
central du parti en charge des affaires internationales, Ri Su-yong, et le ministre des Affaires étrangères, Ri Yong-ho. Les deux équipes doivent rentrer dans le vif du sujet : la
dénucléarisation «complète, vérifiable et irréversible» selon les exigences des Etats-Unis,
une déclaration sur la paix et des engagements de Washington sur la sécurité à apporter au régime de Pyongyang. Avec un calendrier, des détails techniques et pratiques.
On ne sait pas encore que la déclaration finale ne précisera nullement ces questions.
Suite de la page 3
Kim Jong-un et Donald Trump, mardi, après la signature de l’accord à Singapour. PHOTO KEVIN LIM. THE STRAITS TIMES VIA AP
«
la porte. Les délégations patientent. On voit
John Bolton, faucon notoire, s’adresser directement à Kim via les interprètes.
A 13h38, on retrouve Kim et Trump derrière
une table en bois sombre. Pour la signature
d’un «document très complet» (lire page 2),
dixit le patron de la Maison Blanche. Il s’arroge
la parole avant de demander à Kim, un brin
paternaliste, s’il veut «dire quelque chose».
«Aujourd’hui, nous avons eu une rencontre historique et nous avons décidé de tourner le dos
au passé, enchaîne le “Grand Successeur”, peu
«Kim Jong-un A
a gagné
une stature
internationale»
Le chercheur spécialiste de la Corée du Nord
Antoine Bondaz estime que s’il ne fallait pas trop
attendre de l’accord signé par Pyongyang et
Washington, les concessions américaines, sans
la moindre contrepartie, restent surprenantes.
L’Américain en profite
pour montrer au NordCoréen, la «bête», son
imposante limousine
noire dont il entrouvre
la porte. Les délégations
patientent.
ntoine Bondaz est chercheur à la Fondation pour la
recherche stratégique et enseignant à Sciences-Po.
Comment juger cette première
rencontre entre Donald Trump
et Kim Jung-un ?
Elle a donné lieu à une déclaration
d’intention qui fixe un cadre pour
des négociations futures. Mais ce
n’est pas un accord technique programmant la dénucléarisation. En
si peu de temps, on ne pouvait pas
obtenir grand-chose d’autre. Cette
première étape fait la part belle à la
diplomatie plutôt qu’à l’action militaire. Il faut s’en réjouir. Ça permet
de réduire les tensions. La déclaration commune est moins contraignante que certains accords antérieurs qui n’ont pas abouti. Si la
disert. Le monde va assister à un changement
majeur.» Lors de la conférence de presse que
le dirigeant nord-coréen a boudée, le président américain reprendra le même refrain sur
ce «sommet très historique».
Pendant une heure, il défend sa déclaration
de Singapour, rappelant que les Etats-Unis
et la Corée «ne sont jamais allés si loin» dans
l’entente. Il en profite également pour annoncer que Pyongyang va détruire un «site
de missiles très bientôt». Il déclare que les
manœuvres militaires américano-sud-co-
rencontre est historique, l’accord ne cléaire, ce sera déjà une bonne
l’est pas.
chose. Mais il est trop tôt pour évoDans ce cas, a-t-on aujourd’hui quer une vraie dénucléarisation,
une chance de parvenir à une dé- d’autant que l’accord demande simnucléarisation ?
plement qu’elle soit «complète»,
Ces dernières années, la Corée sans inclure les termes «vérifiable
du Nord a considéraet irréversible».
blement développé ses
Avec les réseaux de
capacités nucléaires et
tunnels et les diffébalistiques. Au point
rents sites, les vérifide les institutionnalications sur le terrain
ser, notamment en réne s’annoncent-elles
visant la Constitution
pas compliquées à
en 2012. Elle est dans
mener ?
une position où elle
Les concessions de la
est beaucoup moins
Corée du Nord ne sont
INTERVIEW que partielles et réversusceptible de se dénucléariser qu’il y a
sibles. Le site d’essai
quelques années. Mais il faut rester de Punggye-ri n’a pas été détruit,
optimiste : si on peut négocier au seulement ses tunnels d’accès, de
moins un gel du programme nu- façon très symbolique et lll
DR
UN BRIN PATERNALISTE
Sur CNN, le basketteur Dennis Rodman venu
en ami de Kim et de Trump à Singapour est en
larmes après la poignée de main. Les
délégations enchaînent la réunion avec le
déjeuner officiel. A chaque fois, les deux
hommes apparaissent marchant dans les couloirs, les patios ouverts sur les jardins verdoyants du Capella, entre deux arcades.
Presque toujours, ils sont interpellés sur les
engagements du Nord pour une dénucléarisation. Une fois sur Otto Warmbier, cet étudiant
américain arrêté et torturé en Corée pour
avoir dérobé une affiche de propagande. Il a
été expulsé avant de mourir il y a presque un
an jour pour jour. Trump botte en touche et
Kim reste muet face aux questions. Puis il y
a ce moment de flottement après le repas,
quand le programme de la journée semble devenir plus flou. Les deux hommes se promènent dans le parc de l’hôtel, sans traducteur,
un peu comme Moon et Kim l’avaient fait en
avril à Panmunjom. C’est bon pour les images.
Trump montre des parterres à Kim qui semble
l’écouter d’une oreille distraite. Nouvelle
scène irréelle.
Certes, le leader nord-coréen a vécu à l’étranger, a fait des études dans une école internationale en Suisse, mais est-il en mesure de
comprendre le président américain et de discuter avec lui ? Puis Trump s’approche d’un
pool de journalistes pour saluer la grande
réussite du sommet. Depuis le début de la
matinée et devant les caméras, il alterne entre
superlatifs et hyperboles. Il annonce la signature imminente d’un document. L’organisation prend du temps. L’Américain en profite
pour montrer au Nord-Coréen, la «bête», son
imposante limousine noire dont il entrouvre
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
Aux Etats-Unis,
un choix qui déçoit
ÉDITORIAL
Si la fin de l’escalade verbale
entre Trump et Kim fait
l’unanimité, experts et politiques
déplorent que l’accord entre
les deux dirigeants ne soit pas
plus coercitif pour Pyongyang.
Trump-l’œil
H
réennes, «coûteuses et très provocatrices» (!),
seront suspendues tant que des négociations
sont en cours avec la Corée du Nord. Il admet
avoir abordé la question des droits de
l’homme avec Kim, assurant que ce dernier,
qualifié plusieurs fois d’«homme talentueux»,
«veut faire des choses» à ce sujet. Puis il promet des nouvelles rencontres entre John Bolton, Mike Pompeo et des dirigeants nord-coréens dès «la semaine prochaine». Mais sans
feuille de route précise, tout reste à faire.
A.Va. (à Singapour)
médiatique. Ils peuvent très
bien recommencer les essais dès demain. Les concessions majeures accordées aujourd’hui sont finalement américaines.
Qui sort vainqueur de ce sommet de Singapour ?
Sur le plan politique et à court
terme, les deux chefs d’Etat. Kim a
gagné une stature internationale
qui renforce sa légitimité en interne. Tant que les négociations se
poursuivent, Pyongyang évite de
nouvelles sanctions et peut accroître sa coopération avec ses voisins.
Pour Trump, l’objectif était de se
démarquer de ses prédécesseurs. Il
avait à tout prix besoin d’un accord
pour ne pas se discréditer, lui qui a
construit son image sur sa capacité
à conclure des deals. Il était donc
lll
u 5
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istorique, mais. Mardi matin aux EtatsUnis, les réactions au sommet de Singapour, chez les experts comme chez les
politiques américains de tous bords, sont finalement assez homogènes. Le caractère inédit de la
rencontre entre Donald Trump et Kim jung-un
est largement souligné, tout comme l’apaisement
entre les deux pays, engagés pendant des mois
dans une escalade belliqueuse. Même certains
démocrates, dont le représentant de la Californie
à la Chambre, John Garamendi, ont applaudi la
stratégie de Trump : «Vous êtes d’accord avec le
Président, c’était la bonne chose à faire?» lui demande un présentateur sur CNN. «Absolument.
Les autres chemins étaient la guerre ou d’accepter
sans rien faire que la Corée du Nord nous menace
avec ses armes nucléaires.»
Avec ce sommet, «les tensions avec la péninsule
coréenne ont été réduites, et le danger d’une guerre
a reculé, résume sur Twitter Joseph Cirincione,
le président du Ploughshares Fund, une fondation sur la résolution des conflits et contre la prolifération nucléaire. Mais tout cela peut s’effondrer
s’il n’y a pas beaucoup plus d’engagements pour
concrétiser ces vagues promesses, et vite.» Comme
tous les spécialistes de la question nucléaire, Cirincione n’a pas caché sa frustration devant le document signé par Trump et Kim : «J’attendais
beaucoup plus, et je suis frappé par la faiblesse du
langage, a-t-il regretté. Il y a vingt-cinq ans, l’administration Clinton avait obtenu un accord plus
solide avec Kim Il-sung, qui comprenait des outils
de vérification. Il a été bafoué puis anéanti par
John Bolton.» En octobre 1994, en effet, les deux
pays avaient signé un accord-cadre qui gelait le
programme nucléaire de Pyongyang avec une
perspective de démantèlement, en échange de
la normalisation des relations politico-économiques. Le faucon John Bolton, aujourd’hui conseiller à la sécurité nationale de Trump, avait plus
tard poussé George W. Bush à le dynamiter.
Doutes. «La déclaration conjointe Trump-Kim
est très décevante, déplore aussi sur Twitter le directeur du programme Asie au Kissinger Institute,
Abraham Denmark. Aucun détail, aucun proces-
plus à même de se plier aux conditions nord-coréennes. Les surprises
ne viennent donc pas de la déclaration mais de la conférence de presse
où Trump fait des concessions importantes sur le plan politique, sans
demander le moindre engagement
à Pyongyang. Il faut donc les prendre avec beaucoup de prudence.
Une dénucléarisation menacerait-elle les fondements mêmes
du régime de Pyongyang ?
La dénucléarisation n’arrivera pas
à court terme, tout comme il n’y
aura pas d’ouverture brutale de
l’économie nord-coréenne. Le pays
cherche un équilibre entre une
amélioration du niveau de vie,
ce qui est une source de légitimité pour Kim, et le maintien d’un
contrôle constant de la population.
sus de vérification, pas de nouveaux engagements,
pas de calendrier…» Même son de cloche chez les
experts conservateurs, à l’instar de Bruce Klingner, spécialiste de la Corée du Nord au puissant
think tank néoconservateur Heritage Foundation:
«Chacun des quatre points [de la déclaration] était
déjà présent dans des textes précédents, et parfois
avec des engagements plus forts et plus exhaustifs.»
Le sénateur républicain de Floride, Marco Rubio,
n’a pas non plus caché ses doutes: «Nous devrions
être sceptiques de tout accord avec Kim qui limite
de futures armes stratégiques au lieu d’éliminer
son programme actuel. Ce n’est pas un résultat acceptable.» «On est loin d’une véritable avancée»,
estime pour sa part Kingston Reif, directeur des
politiques pour le désarmement et la réduction
de la menace au think tank Arms Control Association. «Le bon côté, c’est que le dialogue va continuer et que tant qu’il y a de la diplomatie, il y a de
l’espoir», veut croire Denmark.
«Apoplexie». Mais un point inquiète: lors du
sommet, Trump a annoncé unilatéralement la
suspension des exercices militaires de l’armée
américaine, organisés conjointement avec les soldats sud-coréens. Quelques heures à peine après
la poignée de main historique, les experts comptent les points. Et l’«Etat paria» s’en tire bien. Avec
ce sommet, «Kim bénéficie d’une énorme victoire
de propagande, d’une tonne métrique de légitimité
et de l’abandon des exercices militaires américains, avec rien ou si peu en retour», regrette Denmark: «Séoul va sans doute essayer de progresser
sur le front des relations intercoréennes, mais
j’imagine que [les Sud-Coréens] vont être déboussolés par la décision du Président de stopper ces exercices. Selon des premières indications, Séoul
n’avait pas été mis au courant. Les conservateurs
sud-coréens doivent être au bord de l’apoplexie.»
Kingston Reif rappelle que la véritable cheville
ouvrière de cette performance diplomatique n’est
pas Trump, mais le président sud-coréen, Moon
Jae-in: «C’est son habileté et sa créativité diplomatiques qui ont permis de réunir les Etats-Unis et
la Corée du Nord à Singapour.» Selon lui, pour que
le sommet ne se limite pas à une poignée de main
et à une séance photo, «les deux parties devront
avoir la volonté politique et le courage de dépasser
les différends et autres retards qui vont inévitablement arriver dans les négociations qui vont suivre.
Et il n’est pas certain que Trump ait l’endurance
et le soutien politique pour le faire».
ISABELLE HANNE
Correspondante à New York
L’accord va-t-il mettre fin à la
surenchère guerrière ?
A court terme et tant que les négociations continuent, oui. Mais
ça ne garantit pas que dans quelques mois ou quelques années on
ne puisse pas à nouveau faire face
à un cycle de tensions, comme ceux
qui ont rythmé les trois dernières
décennies.
Que signifient ces avancées pour
Pékin, parrain de longue date de
Pyongyang ?
Ce ne sont que des bonnes
nouvelles. La Chine et la Corée
du Nord sont liées par une relation
de dépendance mutuelle et un
traité de défense signé en 1961. La
Chine a besoin que la Corée du
Nord ne s’effondre pas, et la Corée
du Nord a besoin de la Chine pour
ne pas s’effondrer. Les négociations en cours sont positives pour
Pékin. Elles réduisent les risques
d’escalade militaire et favorisent la
stabilité régionale, la priorité de
la Chine. L’annulation des exercices américains avec la Corée
du Sud, annoncée par Donald
Trump, est aussi dans l’intérêt
chinois. Pékin a toujours proposé
un gel des exercices militaires
en échange de celui des essais nucléaires. Trump a même évoqué la
réduction potentielle de ses troupes en Corée du Sud, ce qui participe in fine à l’affaiblissement de
l’influence américaine dans la
péninsule.
Recueilli par
CHARLES DELOUCHE
et NELLY DIDELOT
Par
LAURENT JOFFRIN
Jour après jour, ils marquent des points. Le ministre de l’Intérieur italien,
Matteo Salvini, refuse d’accueillir un navire portant
des migrants: l’Espagne
les accueille. Salvini bombe
le torse (lire page 12). Donald Trump insulte Kim
Jong-un, menace d’appuyer sur le bouton nucléaire: le dictateur nordcoréen sollicite une entrevue et signe un texte d’apaisement. Trump bombe le
torse. Le nationalisme, qui
rend à terme le monde plus
dangereux, est une recette
payante à court terme. Il
flatte les peuples en colère
et intimide les chefs d’Etat
raisonnables, comme lors
du G7. Mais il n’est pas non
plus cette politique incohérente et folle qu’on se plaît
parfois à décrire, sans
doute pour se rassurer. Au
contraire, son obsession
pour la stricte logique des
intérêts nationaux lui
donne une force politique
sans cesse croissante. Qui a
gagné lors de la rencontre
de Singapour? Kim, sans
doute, si l’on applique à la
chose des critères rationnels. Il a gagné une reconnaissance internationale et
un gage de pérennité en
échange d’une absence
quasi-totale de concessions. Le texte signé tient
en quelques phrases plutôt
creuses quoique bien intentionnées, sans avancée
nouvelle en comparaison
des accords déjà acceptés
–et violés– par la Corée du
Nord. Il vaut mieux se parler que s’insulter et la paix y
gagne, surtout si l’on se remémore l’hystérie qui a régné sur ce front diplomatique depuis des mois. Pour
le reste, il s’agit en grande
partie d’un trompe-l’œil
(d’un Trump-l’œil?). Peu
importe: le président américain s’en prévaudra pour
justifier sa manière et sa
politique. Les autres puissances démocratiques,
humiliées lors du G7,
mises hors-jeu en Asie et
au Moyen-Orient, impuissantes face aux rebuffades
américaines, doivent y réfléchir plus avant. Le nationalisme ne passera pas
comme un mauvais rêve.
Il faut lui opposer une autre
politique, toute aussi cohérente et énergique. Elle
manque cruellement. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MONDE
Par
QUENTIN RAVERDY
Envoyé spécial à Dilovasi
Photos BARBAROS KAYAN
A
près une lourde averse qui
vient de balayer la ville de
Dilovasi, quelques hommes
profitent d’une courte accalmie
pour respirer un peu d’air frais à
l’extérieur de l’hôpital municipal.
Juché sur les hauteurs de la ville,
l’établissement offre une vue vertigineuse sur ce district de quelque
47000 âmes, à une cinquantaine de
kilomètres à l’est d’Istanbul.
Les rayons du soleil et les coins de
ciel bleu tout juste arrachés à la
grisaille ambiante ne parviennent
pas à égayer la froideur de ce
paysage d’acier.
A l’image du reste de la province de
Kocaeli, centre névralgique de l’industrie turque (environ 37 % de la
production automobile, 28 % du
secteur chimique et 19 % de la métallurgie en 2016), la ville de Dilovasi
s’est dédiée corps et âme au secteur
secondaire. Ici, l’usine a pris le dessus sur l’homme. Les habitants se
sont nichés dans les pentes de la
ville, quand le fond de la vallée et les
bords de la mer de Marmara ne sont
qu’un vaste dédale de hangars et de
cheminées d’où s’échappent d’épais
nuages aux couleurs inquiétantes.
DUNES DE CHARBON
Rentrés dans l’hôpital, les quelques
hommes qui étaient sortis prendre
l’air s’affairent maintenant près de
la chambre du muhtar – le chef de
quartier– Mehmet Sirin Baris. Chacun de ses proches s’aventurant
auprès du lit du malade ressort dans
le couloir les yeux rougis. C’est une
figure locale qui est en train de
s’éteindre, devenue célèbre par sa
lutte obstinée pour protéger la vie
des habitants de Dilovasi, l’une des
villes les plus polluées de Turquie.
«En luttant contre cette pollution, il
s’est tué», enrage son frère Mahmut,
gaillard robuste bataillant pour ne
pas laisser l’émotion le submerger.
En ce mardi de mai, à 57 ans, le «patron» du quartier de Turgut-Ozal a
Libération Mercredi 13 Juin 2018
TURQUIE «Aucune
famille n’est épargnée
à “Cancerville”»
UKRAINE
RUSSIE
Mer Noire
Dilovasi
ROU.
Istanbul
GRÈCE
6 u
Ankara
TURQUIE
CHYPRE
SYRIE
Mer
Méditerranée
IRAK
400 km
perdu son combat contre une cirrhose du foie et un cancer de l’estomac, lui qui n’a «jamais fumé, ni
bu», jurent ses proches.
Pour Mahmut, le mal qui rongeait
son frère ne devait rien au hasard.
«Il est connu de tous», explique-t-il,
en pointant son doigt en direction
de l’usine de charbon Kosb, à moins
d’un kilomètre de l’hôpital. Comme
Les habitants de Dilovasi, dans la région
industrielle de Kocaeli, ont trois fois plus
de chance d’être atteints d’un cancer ou
d’une maladie respiratoire. En cause, la pollution
provoquée par les nombreuses usines. Alors
que les élections générales se tiennent le 24 juin,
les autorités sont pointées du doigt.
pour mieux les fondre dans l’ambiance curieusement bucolique des
environs de Dilovasi, la plupart des
bâtiments de l’entreprise ont été
peints en vert. Pourtant, pas de quoi
duper les habitants qui regardent les
dunes de charbon avec appréhension. «Le vent venu de la mer Noire
souffle sur le charbon entreposé à
l’extérieur et disperse une poussière
A cause de la pollution, Gülümsün, 8 ans, souffre d’asthme et d’allergies depuis l’âge de 9 mois.
noire partout. On la voit tous les
jours sur nos vitres», s’inquiète Firat,
mi-coiffeur, mi-activiste de l’association de protection de l’environnement Ekos-Der.
En première ligne de cette menace
flottante, les quartiers pauvres de la
ville où vivent essentiellement des
familles kurdes installées ici au fil
des années. Beaucoup dénoncent
d’ailleurs la proximité de l’usine
avec les habitations. «Ici, encore plus
qu’ailleurs dans la ville, les cancers
de la peau, de l’estomac et des poumons sont monnaie courante», lâche
Firat. De son côté, l’usine Kosb nie
en bloc. «Ces accusations sont infondées. Il n’y a aucune donnée scientifique pour les étayer», explique sa
chargée des affaires administratives. Et de lister les nombreuses mesures prises par l’entreprise pour
protéger l’environnement. Jamais
assez pour rassurer la population de
cette ville transformée en gigantesque usine à ciel ouvert. Ici, tout le
monde semble avoir accepté de cohabiter avec cette épée de Damoclès
invisible au-dessus de leur tête.
Mais les effets sont bien réels.
Selon la chambre des ingénieurs environnementaux de la ville (CMO),
Dilovasi ne bénéficie que de cinquante-cinq jours d’air sain par an
(selon les critères de l’OMS). Conséquences: dans le district, le taux de
mort par cancer avoisinerait les
32 %, près de trois fois plus que la
moyenne turque – et mondiale –,
pointe une étude relayée par le
quotidien Habertürk. A quoi
s’ajoute un sinistre chapelet
d’autres maux : «Ici, 18 % des décès
sont dus à des maladies liées à
l’asthme ou à des problèmes d’obstruction des poumons», précise Sait
Agdaci, le président la CMO. Un mal
que Hakan, logisticien quadragénaire, ne connaît que trop bien. Dès
le seuil de sa maison franchi, un léger vrombissement en provenance
du salon attire l’attention. Le regard
fatigué, sa fille Gülümsün, 8 ans, est
assise dans un fauteuil un masque posé sur la bouche et le nez.
A 9 mois, la petite fille a été diagnostiquée avec de l’asthme et des
troubles respiratoires.
«PAS DE RÉPIT»
Avant que la machine ronronnante
ne fasse son entrée dans la famille,
«on devait parfois aller cinq fois par
jour à l’hôpital, se rappelle sa mère,
Selma. Le docteur pense que cela
vient de l’environnement ambiant».
Rien de surprenant pour cette jeune
maman: «J’ai toujours vécu dans ce
quartier, j’ai été enceinte ici, c’est
normal qu’elle ait été affectée.» Bien
qu’il soit un électeur de l’AKP, le
parti islamo-conservateur à la tête
de la municipalité, Hakan n’en reste
pas moins très critique de l’inaction
des autorités locales. «Ils ne semblent pas s’inquiéter de l’avenir de
nos enfants. A chaque période d’élections, les partis nous disent que les
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
u 7
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A Dilovasi, le 30 mai. A l’image du reste de la province de Kocaeli, la ville s’est dédiée corps et âme au secteur secondaire.
problèmes liés aux usines seront réglés», explique-t-il, présageant déjà
des futures promesses de campagne
pour les législatives du 24 juin, le
même jour que la présidentielle.
«Bien sûr qu’on veut une ville plus
saine, plus propre, mais ce n’est pas
de notre compétence», se dédouane
Sebahattin Gültekin, chargé de
presse pour la mairie. Face aux
six zones industrielles spéciales (OSB) qui regroupent plus de
2 000 entreprises, les pouvoirs
locaux semblent bien désarmés.
«Elles ont leur propre réglementation, la mairie ne décide pas de l’implantation. Ces entreprises relèvent
de la compétence du gouverneur»,
esquive-t-il. Contacté par Libé, le regroupement des OSB de Dilovasi se
mure dans le silence. En 2016, la
Commission de Bruxelles s’inquiétait du trop lent alignement d’Ankara sur les standards européens en
matière de pollution industrielle et
de gestion des risques.
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VOUS
«C’était en amont qu’il fallait prendre des précautions. Maintenant,
avec le poids financier que représente
l’industrie ici, c’est très dur de revenir en arrière et de changer les choses», peste Salih Gün, ancien député
d’opposition (Parti républicain du
peuple) de la région et maire de Tavsancil, en périphérie de Dilovasi.
«Face à cet enjeu économique, les élus
sont eux aussi démunis, estime-t-il.
En 2007, j’étais à la tête d’une commission parlementaire pour inspecter la région et rendre un rapport au
ministère de l’Environnement.» Résultat: «Depuis, 500 à 600 nouvelles
usines ont vu le jour. Et pas de répit
pour les habitants. Aucune famille
n’est épargnée à “Cancerville”», lâche ce rescapé d’une tumeur au poumon, avant d’interpeller un homme
assis en face de lui. «Ta mère est
morte du cancer n’est-ce pas?» l’interroge-t-il. «Oui, et mon voisin de
21 ans vient de s’en faire diagnostiquer un à la prostate», dit l’intéressé.
Pourtant, depuis près de
quinze ans, le professeur Onur
Hamzaoglu n’a eu de cesse de tirer
la sonnette d’alarme. «Dès 2004, il
a produit une étude sur les causes de
décès à Dilovasi puis une autre sur
la présence de métaux lourds dans
le lait maternel et dans les selles des
nouveau-nés», rappelle Nilay Etiler,
professeure en santé publique et
ancienne collègue d’Hamzaoglu,
tous les deux renvoyés de l’université de Kocaeli.
COLLIMATEUR
Régulièrement visé par les autorités
locales pour ses rapports, le scientifique est aujourd’hui emprisonné
pour ses prises de position sur la
question kurde. «Il faut rappeler
que le thème du développement économique est une question centrale
de la politique de la Turquie, quels
que soient les partis au pouvoir.
Alors dès qu’un scientifique pointe
du doigt quelque chose, l’Etat à un
réflexe d’autodéfense», poursuit la
chercheuse.
Un sort similaire semble aujourd’hui menacer Bülent Sik. Cet enseignant –également exclu de son université –est actuellement dans le
collimateur de la justice pour avoir
divulgué au public les résultats
d’une enquête sanitaire commandée par le ministère de la Santé
portant sur trois régions du pays,
dont la province de Kocaeli. «Les
conclusions de l’étude ont montré
que, dans ces régions, les prélèvements de terre, d’eau, d’aliments et
d’air de certaines zones résidentielles
contenaient des substances chimiques toxiques en quantités susceptibles de causer des dommages à la
santé. La quantité d’arsenic, de
plomb, d’aluminium dans l’eau par
exemple dépassait les limites préconisées par l’OMS», s’inquiète-t-il.
Mais révéler ces chiffres reviendrait
à «reconnaître la responsabilité du
gouvernement, explique le cher-
cheur. C’est la raison la plus déterminante pour expliquer leur volonté de
taire les résultats de l’étude.»
«Vous savez à quoi servait cette région avant?» interroge Ali (1), assis
sur sa terrasse, surplombant Dilovasi. «C’était le verger de l’Empire
ottoman», précise-t-il, en regardant
avec amertume cette plaie industrielle au cœur de la verdure. Pourtant, personne ici ne songe à partir,
faute de moyens. Dénoncer les agissements des entreprises? «On a fait
des actions, on s’est plaints auprès de
la mairie, on a fait venir des médias
turcs, mais rien n’a changé. Et plus
de la moitié des familles ici sont
constituées d’ouvriers, donc évidement, s’ils se plaignent, ils perdent
leur travail», explique l’un des frères d’Ali. Et de présager : «Le poids
industriel est trop important ici.
L’activité continuera, qu’importe le
nombre de morts.» •
(1) Le prénom a été modifié.
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 13 Juin 2018
LIBÉ.FR
Au Cameroun, la sale guerre
derrière la «crise anglophone»
Amnesty International a enquêté sur
les violations des droits humains commises par les forces de sécurité camerounaises et les groupes armés séparatistes dans les régions anglophones. La «crise anglophone», ainsi qu’elle est désignée depuis octobre 2016,
a entraîné le Cameroun dans un cycle de violences de
plus en plus meurtrières. PHOTO AFP
Le journaliste
Taha Siddiqui,
qui a dû quitter
son pays après
une tentative
d’enlèvement,
dénonce la censure
des médias
à l’approche
des élections,
le 25 juillet.
Recueilli par
LAURENCE
DEFRANOUX
A
seulement 34 ans,
Taha Siddiqui, lauréat du prix AlbertLondres en 2014, est un journaliste célèbre au Pakistan
pour dénoncer à la télévision
et dans les colonnes du New
York Times ou du Guardian
la mainmise de l’armée sur
les affaires intérieures et extérieures du pays. En janvier,
il a dû quitter Islamabad
après avoir échappé de justesse à une brutale tentative
d’enlèvement, qu’il attribue
aux militaires. Alors que les
autorités françaises ont examiné ce mardi sa situation,
Libération l’a rencontré à
Paris où il s’est installé avec
sa femme et leur fils.
La liberté de la presse estelle menacée au Pakistan?
Depuis plusieurs mois, les
médias subissent une campagne de peur et d’intimidation. En mars, Geo News, la
plus grande chaîne d’information, a été empêchée
d’émettre sur la majeure partie du territoire sans que l’on
sache d’où venait l’ordre. Le
réseau n’a été rétabli qu’en
avril, après que la chaîne
aurait passé un accord avec
les militaires qui l’oblige à
couper le son quand l’ex-Pre- D’où vient la censure ?
mier ministre Nawaz Sharif, L’armée est le plus grand
[destitué l’an dernier pour empire du Pakistan, elle agit
corruption, ndlr] critique comme un gouvernement de
le pouvoir judil’ombre. On ne
ciaire ou l’arINTERVIEW les rencontre
mée. La distripas, on ne sait
bution de Dawn, le plus rien d’eux, ils vous appellent
ancien et le plus respecté d’un numéro masqué. Cerdes quotidiens, est bloquée tains journalistes sont toudans plusieurs zones. S’atta- jours payés mais ne peuvent
quer aux grands médias est plus faire de sujet. Un présenune manière de créer une tateur m’a dit qu’on lui avait
forme d’autocensure chez les donné une liste de personnes
autres. Dans les années 80, qu’il ne doit pas inviter. Des
les journaux dessinaient des prétextes religieux, comme
ciseaux à l’endroit où un arti- l’accusation de blasphème,
cle avait été coupé. Aujour- sont instrumentalisés. Un de
d’hui, la pression est invisi- mes amis a été attaqué en
ble, et c’est pire.
sortant d’une émission de
Taha Siddiqui
à Rawalpindi, le 10 janvier.
PHOTO CAREN RIROUZ. REUTERS
Au Pakistan, «la pression
est invisible, et c’est pire»
télé et on n’a pas retrouvé les
agresseurs. Mardi dernier, à
Lahore, ma consœur Gul
Bukhari a été enlevée quelques heures par des hommes
non identifiés. Comment
combattre des ennemis qui
ne se montrent pas ?
Une résistance s’organiset-elle néanmoins ?
Les sujets qui ont été censurés sont publiés sur les réseaux sociaux. Mais des bataillons de trolls disséminent
des fake news et décrédibilisent les journalistes et les
institutions restent silencieuses face aux attaques
contre la liberté de la presse.
Le Pakistan s’isole de l’Occi-
dent et se rapproche de la
Russie et de la Chine, dont il
adopte les méthodes. Un
autre problème est que les
médias pakistanais, dont le
modèle de gestion est commercial, ne sont pas unis
pour résister, et que les journalistes les plus anciens ont
été habitués durant les années de pouvoir militaire à la
compromission.
L’approche des élections,
prévues le 25 juillet, explique-t-elle cette dérive ?
Il est clair que les militaires
préparent des manipulations
électorales et que personne
n’a le droit d’en parler. Mais la
dégradation de la situation
n’est pas liée qu’aux élections. Depuis 2008 [et le
retour au pouvoir civil, ndlr],
l’armée fait profil bas. Mais
on constate que sous les apparences de la démocratie,
elle a juste inventé une nouvelle manière de contrôler le
pays en gardant la main sur la
justice, la sécurité intérieure
et les médias. Nawaz Sharif
voulait de bonnes relations
avec l’Inde, et avait déclaré
que les militaires étaient ses
«subordonnés». Sa condamnation est un cas classique de
justice sélective, motivée par
la vengeance, qui permet
d’expulser quelqu’un du pouvoir et de l’en bannir à vie. Il
y avait des cas similaires de
corruption et les gens n’ont
pas été inquiétés.
Comment avez-vous, vousmême, été contraint à
quitter le pays ?
Je me rendais en taxi à l’aéroport. En plein jour, deux voitures nous ont stoppés, une
dizaine d’hommes armés
m’ont entouré. Comme je devais prendre l’avion pour
Londres, personne ne se serait inquiété avant une vingtaine d’heures et on aurait pu
raconter que j’avais choisi de
disparaître à l’étranger. Je me
suis débattu, ils m’ont frappé,
ont menacé de me tirer dans
les jambes. Un véhicule militaire est passé, j’ai voulu l’arrêter, mais un des hommes
lui a fait signe de continuer
son chemin. Ils m’ont poussé
dans le taxi avec un pistolet
sur le ventre et ont démarré.
Là, j’ai vu que l’autre portière
était déverrouillée, et j’ai
sauté au milieu de la circulation. J’ai entendu «Tuez-le!»
et j’ai couru pour ma vie. Finalement, j’ai trouvé refuge
dans un poste de police.
Qu’a donné l’enquête de
police ?
Ils n’ont rien pu trouver. Les
plaques étaient fausses et les
caméras de surveillance
étaient débranchées à cet endroit. Depuis trois ans, je recevais des menaces, on a fait
pression sur mes amis et mes
employeurs pour m’isoler socialement. Un ami a rencontré le Premier ministre, qui
lui a dit : «Nous ne pouvons
rien faire, ils kidnappent
même les membres du parti
au pouvoir.» J’ai vu le ministre de l’Intérieur, mais il m’a
conseillé d’«écrire au chef de
l’armée et de demander pardon». C’est là que j’ai compris
que je n’étais plus en sécurité.
Ma femme était photographe
de presse, je dirigeais le bureau de la chaîne indienne
Wion à Islamabad, nous vivions confortablement. Nous
avons tout perdu pour partir
dans un pays dont nous ne
parlons pas la langue, où
notre fils n’a pas d’ami à
l’école. Mais je ne baisse pas
les bras. Je viens de lancer
un site internet, Safenewsrooms.org, qui dénonce
les cas de censure. Il a été
blacklisté, mais ça n’a fait
qu’augmenter le nombre de
visites. La fascination des Pakistanais pour la démocratie
et les valeurs des droits de
l’homme n’a pas disparu. •
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
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LIBÉ.FR
u 9
Un Africain président d’université
au Japon Oussouby Sacko, Malien
de 52 ans, vient d’être élu président de l’université Seika à Kyoto (Japon). Une grande première dans un archipel où les étrangers représentent moins de 2 % de la population. Il y est arrivé il y a vingt-sept ans, après avoir étudié la
littérature française puis l’architecture en Chine. Il a alors découvert le Japon voisin, où il a «retrouvé les valeurs» de son
pays natal. PHOTO AP
82
C’est, en millions de
dollars, les revenus
touchés l’an dernier
par Ivanka Trump,
la fille du président américain, et son mari, Jared
Kushner, grâce à leurs
parts respectives dans les
compagnies qu’ils dirigeaient avant de devenir
conseillers à la Maison
Blanche et dont ils ne
reçoivent plus de salaires, a révélé mardi le
Washington Post.
Héritage, homosexualité, peine de
mort: offensive progressiste en Tunisie
C’est un kit progressiste
de 200 pages qui vient d’être
remis au président Béji Caïd
Essebsi. Le rapport rédigé par
la Commission des libertés
individuelles et de l’égalité
(Colibe), rendu public ce
mardi, préconise l’abolition
de la peine de mort, la suppression de l’article 230 du
code pénal criminalisant
l’homosexualité, ainsi qu’une
réforme de l’héritage dans le
sens d’une plus grande égalité entre hommes et femmes.
Jusqu’où iront le chef de
l’Etat tunisien et les députés?
Alors que des élections législatives et présidentielle sont
prévues l’an prochain, le débat promet d’être tendu.
La peine capitale n’est plus
appliquée en Tunisie de-
MIROIR D’OUTRE-RHIN
puis 1991, mais elle continue
à être prononcée: 25 personnes ont été condamnées à
être exécutées en 2017, et près
de 70 détenus attendent
aujourd’hui dans les couloirs
de la mort. Le pays n’avait pas
franchi le cap de l’abolition
lors de la rédaction de la
Constitution de 2014, la
Colibe l’encourage à sauter
le pas.
La question de la dépénalisation de l’homosexualité était
également une recommandation attendue. Même le
parti islamiste Ennahdha
(qui se définit désormais
comme «musulman démocrate») semble avoir discrètement laissé la porte ouverte
à une abrogation de l’article 230. «Je pense qu’il ne
Par JOHANNA LUYSSEN
Le tri des déchets en Allemagne,
ou le premier des sept cercles de l’enfer
Tout a commencé par un regard suspicieux jeté sur ma
poubelle. «Dis donc, tu tries
pas très bien tes déchets.»
Cette amie a lâché ça dans
ma cuisine, avant de s’excuser: «Il faut me comprendre,
je me suis germanisée au fil
des ans.» Les Allemands sont
les premiers de la classe en
matière d’écologie citoyenne.
Ils SAVENT trier leurs déchets. Ils AIMENT ça. Ils ont
un DOCTORAT en la matière.
Se rendre au local à poubelles
peut vite tourner au cauchemar. Exemple: les déchets en
verre se trient par trois couleurs : vert, marron, blanc.
Comment décrire les pensées
qui se bousculent lors de la
sélection –cette bouteille estelle vert foncé ou marron
clair ? Ai-je tout faux ? Quelqu’un va-t-il me réprimander? Il est aussi interdit de jeter le verre dans les poubelles
publiques les dimanches ou
jours fériés, pour ne pas déranger les riverains. C’est indiqué sur les conteneurs avec
force points d’exclamations
– la fameuse touche passive
agressive allemande. Ainsi,
l’un de mes pires moments
de honte citoyenne fut lorsque j’ai jeté, le 1er janvier, des
bouteilles dans ma poubelle
de quartier. J’ai regardé
autour de moi: personne. J’ai
fui. Ici, il est possible de soutenir très longuement une
conversation sur le sujet. J’ai
déjà expliqué à un Allemand,
plutôt fière, que je lavais mes
bocaux avant de les mettre à
la poubelle. Erreur, m’a-t-il
dit. L’eau de la vaisselle engendre une coûteuse dépense d’énergie, et ne parlons
pas de la toxicité du détergeant. La solution? Racler le
pot avec une cuillère pas
encore lavée, voyons.
Il y a aussi la consigne, le
Pfand. Le concept est formidable, ai-je pensé. Mais
c’était avant de découvrir le
tableau de consigne de mon
supermarché. Bilan : on arrive avec un chariot plein de
bouteilles et on repart le
crâne en miettes, munie d’un
bon d’achat de 1,20 euro.
Il ne s’agit pas de tailler en
pièces le vertueux système de
recyclage allemand. C’est à
bien des égards un modèle à
suivre. Mais il suscite souvent un profond sentiment
de culpabilité. La sensation
de toujours mal faire. Par
ailleurs le système de la consigne a fait ses preuves, le ministère de la Transition écologique en France souhaite
d’ailleurs s’en inspirer. Mais
il est hélas imparfait: les bouteilles de plastique à usage
unique, ainsi que les canettes, ne sont pas entièrement
recyclées. Elles peuvent
donc, elles aussi, terminer
leur course dans les océans.
Et cela n’ira pas en s’arrangeant, vu que leur consommation ne cesse d’augmenter. D’où ce paradoxe: tandis
que ses citoyens font de leur
mieux pour bien trier leurs
déchets, l’Allemagne reste
l’un des premiers producteurs européens d’emballages plastiques. Et expédie un
grand nombre de ses déchets
en Pologne, Bulgarie ou Roumanie.
Concluons par une histoire
du cru : celle de ce type jugé
en avril pour avoir détourné
1,2 million d’euros en trafiquant des machines de
consigne : il récupérait l’argent destiné au recyclage des
mêmes bouteilles. •
revient pas à l’Etat de s’immiscer dans la vie intime des
gens», avait déclaré le chef
d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, à Libération en mai.
La réforme de l’héritage, en
revanche, pourrait être plus
compliquée. Prudente, la
Colibe suggère plusieurs options. Celle du compromis
pourrait être une égalité de
principe entre hommes et
femmes du «premier rang de
parentèle» (frères et sœurs,
fils et fille, père et mère et
époux) tout en permettant
aux individus hostiles à cette
égalité de répartir leur succession autrement. L’inverse
de la situation actuelle, où les
familles doivent ruser pour
déroger à la règle de l’inégalité. C.Mc.
Epidémie Flambée de rougeole en
Ukraine : 20 500 malades, 11 morts
Sept enfants et quatre adultes sont morts de la rougeole
depuis le début de l’année en Ukraine, un des pays
européens frappés par une forte recrudescence de cette
maladie. Les derniers décès sont survenus début juin:
un bébé de 10 mois dans la région d’Odessa (sud) et une
femme dans celle de Kirovograd (centre). Au total, plus
de 20500 cas de rougeole ont été enregistrés. En cause:
le retard accumulé dans la couverture vaccinale,
aujourd’hui de 93 %, l’OMS recommandant un taux
minimum de 95 % à 98 %.
Accord Athènes reconnaît la
République de Macédoine du Nord
Le Premier ministre macédonien, Zoran Zaev, a annoncé
mardi à Skopje qu’un accord sur le nom de l’ex-république yougoslave avait été conclu avec son homologue
grec, Aléxis Tsípras: son pays s’appellera désormais «République de Macédoine du Nord». Il sera «reconnu en
Grèce en tant que Severna Makedonija», la formulation
en macédonien du nouveau nom, a précisé Athènes.
L’accord met fin à une querelle politico-sémantique de
vingt-sept ans, mais devra néanmoins être approuvé par
le Parlement macédonien et soumis à un référendum.
EN KIOSQUE
FESTIVALS DE L’ÉTÉ
Danse, musique, théâtre ou photos… Les festivals
sélectionnés par Libération. 32 pages, 4 euros.
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10 u
MONDE
BILLET
Par
ALEXANDRA
SCHWARTZBROD
Cynisme
Depuis le début de son histoire, l’Aquarius est un
symbole. Symbole de la
main tendue d’une partie
de la société civile européenne d’abord, quand politiques et gardes-frontières tentaient de freiner
l’afflux des migrants. Symbole du durcissement et du
verrouillage de l’Europe
ces derniers jours. Symbole, enfin, du cynisme de
certains dirigeants du
Vieux Continent face à ce
sujet qui les a toujours gênés aux entournures. Du
ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, qui a
refusé dimanche de laisser
l’Aquarius accoster sur les
côtes italiennes, on n’en attendait malheureusement
pas moins. Le dirigeant de
la Ligue, parti d’extrême
droite, est arrivé au pouvoir
grâce, notamment, à son
rejet des migrants. Du chef
de l’Etat français, en revanche, on attendait a minima
un peu de décence. Critiqué, y compris dans son
propre camp, pour son silence et son inertie depuis
que l’Aquarius erre au large
des côtes méditerranéennes, Emmanuel Macron n’a
rien trouvé de mieux,
mardi, que de dénoncer
l’irresponsabilité et le cynisme de l’Italie dans cette
affaire… tout en rejetant la
proposition d’accueil lancée à l’Aquarius par le président du Conseil exécutif
de Corse. On a clairement
atteint là les limites du «en
même temps» macronien,
qui devient au fil du temps
un grand n’importe quoi.
La séquence désastreuse de
ces derniers jours montre
surtout que l’on est arrivé
au bout d’une politique
bancale. On ne peut plus
faire comme si, on ne peut
plus bidouiller des quotas
sur un coin de table, on ne
peut plus ouvrir et fermer à
la fois. Si l’Europe ne veut
pas être gangrenée par les
nationalismes, si elle ne
veut pas imploser et s’autodétruire, si elle veut conserver un minimum ses valeurs d’ouverture et de
respect, elle doit d’urgence
se reprendre en main et
établir des règles claires
pour soulager les pays qui
saturent et convaincre les
autres. Vite, avant que l’indignité ne la gagne. •
Libération Mercredi 13 Juin 2018
AQUARIUS
La France refuse
de se mouiller,
Macron
éclaboussé
ANALYSE
Les trois jours de silence de l’Elysée et le refus
d’accueillir le navire ont été ouvertement critiqués
par certains députés de la majorité présidentielle,
attachés à une politique migratoire plus humaine.
A bord de l’Aquarius, lundi. Les migrants
Par
ALAIN AUFFRAY ET
LAURE EQUY
G
ros malaise chez les marcheurs. Après le coup de
force du ministre italien
Matteo Salvini, refusant de porter
assistance aux 629 naufragés de
l’Aquarius, le navire de SOS Méditerranée, Emmanuel Macron est
resté obstinément silencieux pendant près de trois jours, tandis que
la droite et l’extrême droite françaises ne cachaient pas leur enthousiasme. L’Aquarius doit «retourner
vers les côtes libyennes», claironne
Eric Ciotti qui dit «comprendre» la
décision italienne. Marine Le Pen,
elle, la qualifie de «salutaire».
Assistance
Le silence de l’Elysée a été cruellement souligné par les offres d’assistance venues de Madrid, d’Ajaccio
et même de plusieurs municipalités
de gauche italiennes comme Palerme ou Messine. Plusieurs députés
LREM faisaient part, mardi matin,
de leur effarement. «La France est
restée muette. Laissant à la dérive le
principe d’accueil inconditionnel des
migrants. Qu’attendons-nous pour
agir?» s’interrogeait, sur Twitter, Sonia Krimi, l’une des parlementaires
de la majorité qui s’était abstenue
sur la loi asile. «Lorsque j’ai voulu
prendre la parole en réunion de
groupe ce matin, on ne m’a pas laissée faire», ajoute-t-elle, regrettant
«Face à l’urgence et
la détresse absolue,
la France se serait
honorée à faire
une exception.»
Anne-Christine Lang
députée LREM
que «ni LREM ni les ministres n’aient
été à la hauteur de la situation». Anne-Christine Lang, sa collègue, faisait remarquer que «face à l’urgence
et à la détresse absolue, la France se
serait honorée à faire une exception
et à accueillir les passagers de
l’Aquarius». Pour le vice-président
de l’Assemblée nationale, Hugues
Renson, «la France aurait dû répondre à cette situation d’urgence».
Droit maritime
Dans les couloirs du Palais-Bourbon, ce mardi, des membres de la
majorité sont venus saluer le député
de Haute-Corse, Jean-Félix Acquaviva, et le remercier pour la proposition formulée par le duo SimeoniTalamoni, à la tête de l’île : «J’ai
senti un malaise chez les députés
LREM, raconte le député nationaliste. Certains ne se reconnaissent
pas dans la position de l’exécutif. On
ne peut pas transiger sur nos valeurs
d’accueil et d’hospitalité.»
Tel n’était pas l’avis du chef de l’Etat
qui s’exprimait dans la matinée devant le Conseil des ministres. Selon
le porte-parole du gouvernement,
Benjamin Griveaux, Macron a
«d’abord tenu à rappeler le droit international maritime» qui stipule
qu’il revient au pays dont les côtes
sont les plus proches de l’embarcation en péril «d’assumer la responsabilité de l’accueil». En refusant d’appliquer ce droit, le gouvernement
italien aurait fait preuve de «cynisme» et d’«irresponsabilité». «Si
quelque bateau que ce soit avait
pour côte la plus proche les côtes
françaises, il pourrait à l’évidence
accoster» s’est défendu le porte-parole, ajoutant qu’en attendant, la
France saluait «le geste humanitaire» des autorités espagnoles.
Macron souhaite d’ailleurs que «la
solidarité européenne» se traduise,
concrètement, par l’envoi à Valence,
d’agents de l’Office français de protection des réfugiés Suite page 12
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
u 11
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se trouvant à bord du navire, aidé par deux bâtiments italiens, devraient être accueillis par l’Espagne, à Valence. PHOTO KARPOV. SOS MEDITERRANEE. AFP
Corse: geste humanitaire, portée politique
En offrant leur aide, les
nationalistes posent l’île
comme un acteur «autonome»
des affaires méditerranéennes,
et irritent Paris.
«M
anque de vivres, mauvaises conditions météo, port espagnol trop
éloigné: face à l’urgence, le Conseil exécutif de Corse propose à SOS Méditerranée d’accueillir l’Aquarius dans un port corse.»
En un tweet, Gilles Simeoni s’est posé en recours pour le navire auquel Malte et l’Italie ont
fermé leurs ports. Le geste du président nationaliste de l’exécutif corse a été reçu avec agacement à Paris, où l’on a aussi noté sa dimension
politique. «C’est un réflexe spontané de notre
part, envers des gens qui se trouvent en détresse
si près de nos ports, a expliqué Gilles Simeoni
à Libération. Sur le moyen ou le long terme, il
serait sans doute difficile de gérer l’accueil de
629 personnes en Corse. Mais il s’agit d’abord
d’offrir une escale, de ne pas laisser ces gens errer en pleine mer.» L’invitation a reçu le soutien
du président indépendantiste de l’Assemblée
de Corse, Jean-Guy Talamoni, mais aussi du
maire de Bonifacio et représentant local de
LREM, Jean-Charles Orsucci. Mais elle n’a pas
reçu de suite: «Notre navire est sous l’autorité
exclusive du commandement maritime italien,
explique le président de SOS Méditerranée,
Francis Vallat. C’est lui qui détermine le “port
sûr” vers lequel nous diriger. Mais si on nous
avait envoyés en Corse, nous aurions été ravis
car c’est plus proche que Valence.»
Tensions. L’invitation corse n’a trouvé
mardi aucun soutien au niveau de l’Etat. Dans
ce scénario, «les élus corses laissaient accoster
les bateaux, mais ne traitaient pas les demandes d’asile, donc on reportait le problème», a
jugé le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, également soucieux de ne «pas
créer des situations qui permettraient aux pays
européens de se défausser sur leurs partenaires». Mêmes réserves chez la préfète de l’île,
Josiane Chevalier. Accueillir ou pas l’Aquarius, «c’est une décision qui appartient à l’Etat
français», a rappelé celle-ci auprès de l’AFP.
«L’accueil, ce n’est pas “garez-vous là”», a jugé
de son côté le président du groupe LREM à
l’Assemblée, Richard Ferrand.
Outre l’enjeu humanitaire, l’initiative du duo
Simeoni-Talamoni a des accents politiques.
Elle permet au tandem de se dissocier du
camp des nationalismes «fermés» du continent. Et de renvoyer de la Corse une image
ouverte, contrastant avec de récents événements. L’île a été marquée par des tensions
communautaires à Ajaccio fin 2015, puis à
Sisco durant l’été 2016. Lors de la dernière
présidentielle, Marine Le Pen y a obtenu
48,5% des voix au second tour, contre 33,9%
au niveau national.
«Valeurs». Autre objectif: poser la Corse en
acteur à part entière des affaires méditerranéennes. Comme un prélude à cette autonomie politique que le chef de l’Etat a refusée
à l’île en début d’année. «Il ne s’agit pas d’instrumentaliser une situation douloureuse pour
construire un rapport de force avec l’Etat», insiste Gilles Simeoni, tout en assumant de
n’avoir pas consulté la préfecture avant de
lancer son invitation à l’Aquarius. «On nous
dit que nous n’avons pas la compétence, mais
moi, la compétence, je la prends, lance, bravache, le leader autonomiste. La collectivité est
propriétaire des ports. On est au croisement
des valeurs d’hospitalité de notre île et des valeurs universelles de l’Europe. Donc on dit à
l’Etat : nous sommes prêts, et vous ?»
DOMINIQUE ALBERTINI
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12 u
MONDE
Libération Mercredi 13 Juin 2018
et apatrides
(Ofpra) pour aider à l’examen des situations. Le ministre de l’Intérieur,
Gérard Collomb, a invité mardi soir
ses homologues italien et espagnol,
Salvini et Grande-Marlaska à une
réunion dans les prochains jours. La
France serait-elle prête à en accueillir certains? Sur ce point, Benjamin Griveaux rapporte que le chef
de l’Etat entend rester fidèle au
principe «d’humanité et de fermeté»
exposé par Gérard Collomb dans le
cadre de la discussion de sa loi asile
et immigration: examen «au cas par
cas» des situations puis éventuel accueil en France de ceux qui seront
éligibles au droit d’asile, les autres
ayant, selon l’expression consacrée,
«vocation à être reconduits dans leur
pays de départ».
Suite de la page 10
«Solution durable»
Selon l’un de ses ministres, Emmanuel Macron aurait confié, mardi
matin, que son «premier réflexe»
aurait été d’ordonner l’accueil de
l’Aquarius. S’il s’est abstenu de le
faire, c’est qu’il est à la recherche
d’une «solution durable», celle qu’il
a mise sur la table en septembre, à
la Sorbonne, dans son discours sur
l’Europe. C’est aussi, comme l’explique le député LREM Jacques Maire,
qu’il ne veut surtout pas «se lancer
dans une partie de ping-pong avec
le gouvernement italien». «Salvini
nous met sous pression, nous ne devons pas le laisser faire», ajoute-t-il.
La réponse, pour Macron, repose
sur la création d’un «office européen
de l’asile» assisté par «une police
européenne» capable de «renvoyer
rapidement» les déboutés du droit
d’asile. Ce projet devrait être au
cœur de l’initiative que le président
français et la chancelière allemande
présenteront à Bruxelles lors du
Conseil européen des 28 et 29 juin.
Il sera aussi à l’ordre du jour, la semaine prochaine à Berlin, d’un conseil des ministres franco-allemand.
Début juin, dans un entretien au
Frankfurter Allgemeine Zeitung,
Merkel a donné son accord de principe pour la création d’une police
européenne des frontières et pour
une harmonisation des procédures
d’asile.
En attendant, le gouvernement soutient que «la France prend plus que
sa part» dans les arrivées de migrants. Certes, elle n’a pas, comme
l’Italie, vu débarquer sur ses côtes
700000 migrants depuis 2013. Mais
selon le Premier ministre, «aucun
pays n’en fait autant que la France
pour stabiliser la situation au Sahel
et en Libye». Cet argument n’a pas
plus convaincu que l’invocation du
droit maritime… «En Bretagne, on
connaît notre droit: on n’abandonne
pas des gens, seuls, perdus en mer.
Point», assène le député LREM du
Morbihan, Paul Molac.
Quelques minutes plus tôt lors de la
séance de questions au gouvernement, la socialiste Gisèle Biémouret
fustigeait, dans l’hémicycle, l’argumentaire juridique derrière lequel
se retranchait le Premier ministre,
Edouard Philippe : «On vous parle
d’humanité, vous nous répondez
droit maritime.» Certains députés
de la majorité n’auraient pas dit
mieux. •
Des migrants recueillis en Méditerranée arrivent à Malaga, samedi. PHOTO JON NAZCA. REUTERS
Italie Salvini satisfait,
l’opinion fracturée
La politique du
ministre de l’Intérieur
fait réagir même au
sein du M5S allié.
«D
e toute évidence, hausser poliment le ton,
c’est payant.» Matteo
Salvini n’en finit pas de crier «victoire», comme il l’a tweeté après
la décision de l’Espagne d’accueillir l’Aquarius. Pour le ministre de l’Intérieur (Ligue, extrême
droite), son bras de fer sur le dos
de 629 migrants a permis d’ouvrir
«un front de discussions pour une
nouvelle politique de l’immigration
au niveau continental. C’est sûr
que la partie n’est pas finie [mais]
l’Italie ne peut pas continuer à soutenir seule ce poids énorme.»
Après l’Aquarius, Salvini a clairement l’intention de s’en prendre
aux autres ONG qui portent secours aux migrants en mer : «Un
navire qui bat pavillon hollandais
est en attente de charger d’autres
êtres humains […]. Nous aurons
la même position, polie, éduquée
mais ferme» qu’avec SOS Méditerranée. En clair, les ports italiens
seront fermés. Et d’ajouter : «Ce
qui m’importe, c’est qu’il n’y ait pas
d’associations d’origine douteuse
qui prennent l’Italie pour un camp
de réfugiés.» Alors que Rome a
autorisé les gardes-côtes italiens
à accoster en Sicile avec 900 migrants à bord, Matteo Salvini a
souligné : «L’Etat, c’est l’Etat ; les
privés, c’est autre chose.»
Jusqu’à présent, le Mouvement
Cinq Etoiles (M5S) se place officiellement sur la même ligne de
fermeté que la Ligue: «L’accord est
total au sein du gouvernement.»
Mais chez certains militants, la
politique de Salvini crée un malaise. Mardi matin, le maire de
Livourne, Filippo Nogarin, a déclaré sur Facebook, comme divers
élus de gauche, qu’il était prêt à
accueillir les passagers de l’Aqua-
Des migrants arrivent en Sicile
rius… avant d’effacer rapidement
son message sous la pression de la
direction du parti.
Dans l’opinion publique italienne,
l’Aquarius provoque une véritable
fracture. «Salvini, notre héros» titrait par exemple le quotidien de
droite Libero, tandis que les responsables de gauche dénonçaient
sa démagogie. «Il est sans pudeur
et sans vergogne», s’indigne l’exministre démocrate de la Culture
Dario Franceschini, qui a publié
sur Twitter une photo de Salvini,
le rosaire à la main, en train de
jurer sur les Evangiles. Mais la
gauche s’insurge aussi contre les
commentaires de l’Elysée sur la
«politique cynique et irresponsable» de Salvini. «Paris n’a pas de
leçon à donner en la matière», a estimé l’ancien ministre Carlo Calenda. Un commentaire partagé
par le vice-président du Conseil
(M5S), Luigi Di Maio.
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
Espagne Avec son offre généreuse,
Pedro Sánchez se singularise
Le nouveau Premier
ministre a proposé
d’accueillir l’«Aquarius»
à Valence. Un geste
approuvé par tous ses
potentiels alliés.
E
n proposant le port de Valence pour accueillir – en
trois embarcations différentes – les 629 migrants du navire
humanitaire Aquarius, le tout
nouveau chef de gouvernement
socialiste a créé une onde de choc
positive et, lui qui était inconnu ou
presque, réussi à se positionner en
Europe. «Geste solidaire», «acte de
dignité», «générosité exemplaire»,
entend-on dans les médias et au
sein des autres formations politiques, de la gauche radicale de Podemos aux centristes libéraux de
Ciudadanos. Seul grincheux : le
Parti populaire (droite) de Mariano
Rajoy, éjecté du pouvoir (qu’il détenait depuis 2011) au début du
mois à la suite d’une motion de
censure, pour qui il s’agit d’un acte
«très dangereux», car il peut créer
«un appel d’air».
L’offre de Pedro Sánchez («nous
avons le devoir d’éviter une catastrophe humanitaire») a d’ailleurs
causé ici une surenchère: le gouvernement régional basque, allié
aux socialistes au pouvoir, s’est dit
disposé à recevoir 10 % de l’équipage: Ada Colau et Manuela Carmena, les maires de Barcelone et
Madrid, lui ont emboîté le pas,
tout comme l’exécutif séparatiste
catalan, «prêt à accueillir tous ces
migrants en détresse».
Cette vague de générosité survient
alors que, ces dernières années,
l’Espagne a reçu des flux de migrants bien inférieurs que dans les
années 2000. En outre, il y a un effet compensatoire : quoique le
Parti populaire affirme avoir
«sauvé 5000 migrants en mer», la
réalité statistique dit que Mariano
Rajoy n’a pas respecté les quotas
d’accueil auxquels il s’était engagé
en 2015 auprès de l’UE : sur les
17337 migrants prévus, seuls 2782
ont réellement été hébergés. Pardelà le «geste» de Pedro Sánchez,
on s’interroge sur sa portée et sur
les carences qu’il met en exergue.
«Aussi généreuse soit-elle, l’offre
des socialistes met en évidence le
chaos européen, l’absence d’entente entre les pays, dit l’analyste
Pablo Suanzes. C’est un acte ponctuel, qui aide des vies, et il faut
l’applaudir, mais qui ne nous dirige pas vers une solution.» Même
son de cloche de la part de Pablo
Casado, une des figures montante
du Parti populaire. «Sánchez tente
de s’accaparer le monopole des
bons sentiments. Mais la vraie
question est de savoir ce qu’on va
faire de ces flux, et quelle stratégie,
nous les Européens, allons-nous
mettre en place pour y faire face.»
FRANÇOIS MUSSEAU
(à Madrid)
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
en mars 2017. PHOTO G. ISOLINO. AFP
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Des médecins de MSF se trouvent à bord de l’Aquarius. PHOTO KENNY KARPOV. SOS MÉDITERRANÉE. AP
Rome abandonne le navire, l’Europe prend l’eau
L
e refus d’accueillir dans les ports italiens l’Aquarius et ses 629 migrants est
brutal. Mais au-delà de l’émotion suscitée par cette décision sans précédent, très largement due au fait qu’elle émane d’un ministre de l’Intérieur d’extrême droite, Matteo
Salvini, leader d’une Ligue qui a fait de la xénophobie son fonds de commerce, rares sont
ceux qui, à Bruxelles, condamnent ce geste
spectaculaire. Car cela fait des années que
l’Italie est laissée seule face aux arrivées de
migrants en provenance de Libye, comme
avant elle la Grèce. «Aucun pays ne s’est montré solidaire de Rome, alors que régulièrement
le Conseil européen des chefs d’Etat et de gouvernement affirme, à l’unanimité, la nécessité
de ne pas la laisser seule.» Un abandon européen qui explique en bonne partie la défaite
du Parti démocrate et l’arrivée au pouvoir des
démagogues du Mouvement Cinq Etoiles alliés à l’extrême droite de la Ligue.
L’attitude de Malte qui a, une nouvelle fois,
refusé d’accueillir l’Aquarius, en est la démonstration, alors que l’île est gouvernée par
les travaillistes. C’est finalement le nouveau
gouvernement socialiste espagnol qui a sauvé
l’honneur, à la grande satisfaction de Rome:
«De mémoire de citoyen, c’est la première fois
qu’un bateau ayant secouru des migrants en
Libye les débarquera dans un autre port qu’un
port italien, c’est le signe que quelque chose est
en train de changer», s’est ainsi félicité Matteo
Salvini. De fait, tous les pays européens qui
participent aux différentes opérations de
Frontex (1) en Méditerranée («Poséidon» au
large de la Grèce, «Aeneas» au large de l’Italie,
à laquelle a succédé «Hermès», puis «Triton»
et enfin «Thémis»), ont toujours posé comme
condition que les migrants sauvés ne
pouvaient être ramenés qu’en Italie et non pas
dans le pays du pavillon du navire qui les
avaient sauvés (2) alors que la Péninsule a
accueilli, depuis 2013, plus de 700 000 migrants arrivés par bateaux. Paris, furieux de
voir arriver des étrangers sans papiers sur son
sol, a même rétabli les contrôles à la frontière
italienne et pratique une chasse impitoyable
aux migrants.
La Commission, elle-même, ne s’est pas montrée très compréhensive. Fin 2015, poussé par
une Allemagne qui venait d’accueillir un million de demandeurs d’asile et de migrants
provenant de Grèce, l’Allemand Martin Selmayr, alors chef de cabinet de Jean-Claude
Juncker, a ainsi ouvert deux procédures d’infraction contre la Grèce, un Etat en faillite, et
l’Italie parce qu’ils n’avaient pas créé suffisamment de «hotspots» pour prendre les empreintes de tous les arrivants (afin de nourrir
le système Eurodac). Une catastrophe politique pour Matteo Renzi, alors Premier ministre, et une bénédiction pour les «populistes»,
à qui Selmayr a fourni un argument de
campagne en or. A la suite de cette affaire, le
membre italien du cabinet Juncker a démissionné avec pertes et fracas… Le problème est
que la crise de l’Aquarius arrive à contretemps, la «vague migratoire» étant bel et
bien passée. Désormais, les arrivées sont revenues à leur niveau d’avant 2015 : au 6 mai,
l’Italie n’en a enregistré que 9657 depuis le début de l’année, soit une diminution de 77 %
par rapport à la même période de 2017.
«L’Aquarius, c’est largement du show», remarque-t-on à la Commission. Mais, convient-on,
cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne faut
pas trouver des solutions durables en cas de
nouvel afflux.
Vœu pieux. Or, si un corps européen de gardes-frontières, aux effectifs encore symboliques (1500 personnes), mais qui vont considérablement augmenter dans les prochaines
années, a été créé en 2015, la solidarité entre
Etats membres est toujours un vœu pieux et
le restera pour longtemps. Il n’est pas question de remettre en cause le droit de chaque
pays d’accueillir ou non un étranger arrivant
sur son sol et, en matière d’asile, c’est le premier pays d’arrivée qui reste, en principe, seul
responsable du traitement de la demande (règlement dit de Dublin). La Commission et une
majorité d’Etats ont bien essayé de rendre
obligatoire durant deux ans la relocalisation
d’une partie des demandeurs d’asile (et non
leur séjour permanent), mais ce règlement est
un échec, les pays d’Europe de l’Est refusant
d’accueillir des étrangers dont ils ne veulent
pas: en clair les musulmans. La proposition
de réforme du règlement de Dublin, qui visait
à rendre permanente la relocalisation des demandeurs d’asile, est totalement bloquée et
ne verra jamais le jour en l’état.
Ce qui peut se comprendre: comment obliger
un Etat à accueillir des personnes dont il ne
veut pas, et surtout comment contraindre des
êtres humains à se rendre dans des pays où
ils ne veulent pas aller? Et la période récente
a montré qu’il ne fallait pas compter sur la
bonne volonté des Etats, d’autant que l’Allemagne, qui a voulu se montrer généreuse, l’a
payé cher avec la percée de l’extrême droite
de l’AfD. Ce n’est pas un hasard si Emmanuel
«Si elle ne veut pas voir
les frontières resurgir
partout, l’Europe n’a pas
d’autre choix que de
trouver des mécanismes
de solidarité.»
Patrick Weil directeur de recherche
au CNRS
Macron, qui avait critiqué durement pendant
la campagne présidentielle cette absence de
solidarité européenne, a vite remisé ses promesses.
Déni. Pour Patrick Weil, directeur de recherche au CNRS et professeur associé à Yale,
«l’Europe joue la survie de son espace de libre
circulation intérieur dans cette affaire. Si elle
ne veut pas voir les frontières resurgir partout,
elle n’a pas d’autre choix que de trouver des
mécanismes de solidarité pour soulager les
pays de la ligne de front». Cela passera aussi
par des accords avec les pays tiers, tels ceux
conclus avec la Turquie ou le Maroc, afin
qu’ils assurent le contrôle de leur littoral, et
des accords de réadmission avec les pays
d’origine pour les étrangers déboutés du droit
de séjour. Le gouvernement italien vient utilement de rappeler aux Européens qu’ils doivent sortir du déni: on ne peut à la fois vouloir
sauver les migrants de la noyade et se laver les
mains de leur sort.
JEAN QUATREMER
Correspondant à Bruxelles
(1) L’agence européenne chargée de coordonner le
contrôle des frontières extérieures de l’Union;
(2) Près de 900000 personnes ont ainsi été sauvées
depuis 2015 dans toute la Méditerranée.
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Photo non contractuelle
Le coup de frein italien force
l’Europe à revoir sa politique
migratoire, entre accueil
contraint et fausses
promesses de solidarité.
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14 u
FRANCE
Libération Mercredi 13 Juin 2018
PROCÈS CONTRE FRANCE 2
Bloqué à la porte,
Bolloré se prend
la fenêtre
Une semaine après le tribunal correctionnel de Nanterre,
le tribunal de commerce de Paris a débouté l’homme
d’affaires dans ses accusations de «dénigrement»
concernant un documentaire diffusé en 2016.
Par
RENAUD LECADRE
L
e tribunal de commerce (TC) est incompétent. En conséquence de quoi Vincent Bolloré s’est fait bananer. C’est le
TC qui vient de le dire, mardi après-midi, saisi
par le patron du groupe éponyme, et accessoirement de Vivendi ou Canal+, fort mécontent
d’un documentaire, Vincent Bolloré, un ami
qui vous veut du bien, diffusé dans l’émission
Complément d’enquête en avril puis
juillet 2016 sur France Télévisions, peu élogieux à son égard. L’avocat du groupe Bolloré,
Me Richard Malka, a indiqué à l’AFP qu’il allait
faire appel. Dans le documentaire, «Vincent
Bolloré est présenté comme dénué de scrupules, prêt à tout pour prospérer», s’indigne sa
défense – qui n’a pas totalement tort sur ce
point… Notons que l’auteur du documentaire, Tristan Waleckx, s’est vu décerner
en 2017 le prix Albert-Londres, une des plus
prestigieuses distinctions dans le domaine
du journalisme.
Bolloré avait attaqué, non seulement pour diffamation, devant le tribunal correctionnel,
juge naturel des médias, mais aussi devant la
justice commerciale, juge des litiges entre les
entreprises, ne réclamant pas moins de
50 millions de dommages et intérêts à la
chaîne publique. Au motif que France 2 se serait livré à une entreprise de «dénigrement»,
sous couvert d’enquête journalistique. A
l’aune de cette méthode qui consiste à saisir
le tribunal de commerce au nom d’un dénigrement entre entreprises présumées concurrentes, tout ce qui serait écrit dans Libération
(dont le principal actionnaire, Patrick Drahi,
également propriétaire de chaînes de télévisions telle BFM TV, peut être présenté comme
un concurrent de Vincent Bolloré) serait par
avance suspect.
Seconde chance
au grattage
Si, mardi, le tribunal de commerce a vaguement reconnu dans ses attendus un préjudice
moral, il a réfuté toute dimension commerciale : «Aucune des critiques soulevées par le
Groupe Bolloré, fût-elle exacte, ne vise l’impact
négatif du contenu du reportage sur les produits diffusés par le groupe, mais seulement
l’impact négatif en ayant résulté sur son
image.» Double échec. La semaine dernière,
le tribunal correctionnel de Nanterre, statuant, lui, en matière de diffamation, dé-
boutait Vincent Bolloré, en lui infligeant de
surcroît 21000 euros à reverser à la partie adverse pour ses frais de procédure. «Tarif très
inhabituel», relevait benoîtement Jean Castelain, avocat de France Télévisions. Défaite sur
le fond. Seconde chance au grattage devant
le tribunal de commerce, et autre défaite,
mardi. Sur la forme cette fois, le TC refusant
de se mêler au barnum (1). Comme d’autres
hommes d’affaires avant lui, il sera plus difficile à l’avenir pour Vincent Bolloré de tenter
Personne physique ou
morale? Chez Vincent
Bolloré, on peine
à distinguer ce qui
relèverait de l’homme
d’affaires, de l’homme
tout court –catholique
revendiqué, Breton
devenu Parisien, à moins
que ce ne soit l’inverse…
de contourner commercialement la législation sur la liberté de la presse.
«Marcel Dassault, Michel-Edouard Leclerc,
les frères Costes, Luc Besson ou encore Bernard
Arnault ont tous fait l’objet d’un portrait, marqué, à l’instar de Vincent Bolloré, par l’absence
de complaisance ou de critique déplacée»,
avait plaidé Me Castelain devant le tribunal
de commerce. Mais seul Vincent Bolloré avait
osé porter le pet, du moins commercialement.
Avec en tête un scénario un poil parano-complotiste: si France Télévisions s’en prend au
taulier de Canal, ce serait forcément pour de
mauvaises raisons…
Personne physique ou morale? Chez Vincent
Bolloré, on peine à distinguer ce qui relèverait
de l’homme d’affaires, de l’homme tout court
–catholique revendiqué, Breton devenu Parisien, à moins que ce ne soit l’inverse… Trêve
de plaisanterie, les tribunaux ont statué :
toute critique de Bolloré ne saurait relever du
dénigrement commercial, financier, ou industriel, comme ses avocats l’ont défendu,
mais simplement de la liberté de la presse.
Demeure cette incompréhension entre Bolloré et les médias. Fin 2016, le Syndicat national des journalistes (SNJ) publiait ce communiqué : «La menace pécuniaire, brandie
comme une arme de dissuasion, n’est-elle pas
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
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Vincent Bolloré,
le 25 avril 2017
à Paris. PHOTO
ALAIN GUILHOT.
DIVERGENCE
pleins pouvoirs). Il n’est pas interdit
de se poser la question –tout le microcosme financier se la pose. Mais
sous la plume de Me Baratelli, cela
donne: «Questions au ton accusatoire et inquisiteur, orientées, empreintes de partialité», traduisant à
ses yeux un «acharnement manifeste». «Procédure bâillon, stratégie
d’intimidation», rétorque en défense l’avocat des auteurs, William
Bourdon, «visant à dissuader tous les
journalistes qui voudraient enquêter
sur Vincent Bolloré».
Entrave. Pour la petite ou grande
destinée à généraliser l’autocensure? Vincent
Bolloré l’a bien compris, qui porte désormais
ses attaques devant le tribunal de commerce.»
Une épée de bois, au cas d’espèces…
Raté pour cette
fois
Normalement, les litiges soumis au tribunal
de commerce relèvent de l’ordinaire des affaires, des bisbilles interentreprises. «Le reportage en cause ne constitue ni un banc d’essai
comparatif de produits, ni l’instrument d’une
prétendue lutte commerciale entre France Télévisions et la société Bolloré, souligne Me Castelain, laquelle tente vainement d’appliquer
au journalisme des solutions relevant d’un litige commercial.» C’est raté pour cette fois,
mais d’autres procédures sont à venir. La loi
sur le secret des affaires, qui devrait être ratifié définitivement jeudi par l’Assemblée nationale, enfoncera d’autres portes ouvertes en
ce sens par le législateur. •
(1) Début 2018, le tribunal avait enjoint au journal
Challenges de retirer de son site internet un petit article mentionnant le placement sous mandat ad hoc de
Conforama, au nom du secret des affaires.
«Vincent tout-puissant»:
Vincent pas content
L
L’ouvrage de
deux anciens
collaborateurs
de Canal+,
également
auteurs du
documentaire
sur le Crédit
mutuel censuré
en 2015, est lui
aussi dans le
collimateur de
l’homme
d’affaires, mais
au nom de
Vivendi.
e livre Vincent tout puissant
(JC Lattès), corédigé par Nicolas Vescovacci et JeanPierre Canet, n’était même pas
encore sorti en avril 2017, qu’il
était déjà attaqué par Vincent Bolloré. Mais bizarrement, une fois
l’ouvrage publié, en janvier dernier,
aucune plainte en diffamation n’a
été portée contre les deux journalistes, anciens collaborateurs de
Canal +, le livre étant pourtant à
charge. Il est vrai qu’il respecte les
canons de l’enquête plus ou moins
contradictoire, avec envoi avant publication d’une liste de questions à
la personnalité en cause.
Stratégie. C’est sur ce point qu’Olivier Baratelli, l’imaginatif et combatif avocat de Bolloré, a choisi l’angle
d’attaque –non pas au nom du big
boss mais, nuance, de Vivendi : le
listing des questions posées relèverait à ses yeux d’une entreprise de
«dénigrement», voire de «grave déstabilisation». Bigre. Et de réclamer
(dans une assignation datée de janvier 2017, dans la foulée du questionnaire) pas moins de 700000 euros
de dommages et intérêts. De fait,
certaines questions des auteurs traduisent un état d’esprit: «Le groupe
Vivendi a-t-il joué le cours de l’action
à la baisse pour pouvoir racheter ses
propres titres moins cher? Une communication négative a-t-elle été
orchestrée en ce sens par Vincent Bolloré?» Allusion à sa stratégie boursière lui ayant permis de grignoter le
capital de Vivendi à moindre coût
(20 % à ce jour, tout en ayant les
histoire, les deux auteurs du bouquin en cause sont également ceux
(avec Geoffrey Livolsi) du célèbre
documentaire sur le Crédit mutuel
subitement déprogrammé en
mai 2015 de la grille de Canal (alors
fraîchement sous empreinte bolloréenne) puis diffusé sur France Télévisions (réputé nouvel havre de l’investigation télévisuel). Règlement
de comptes ? En octobre 2016, les
auteurs avaient porté plainte pour
«entrave à la liberté d’expression»,
visant sans le nommer Bolloré et ses
sous-fifres de Canal+.
Peut-on écrire sur quelqu’un avec
lequel on est en procédure judiciaire? Vaste débat dans lequel s’engouffre à sa manière Me Baratelli,
évoquant un livre «motivé exclusivement par la volonté de nuire».
Emporté par son élan, il ne peut
s’empêcher de refaire le match
– voire de réécrire totalement
l’histoire. La censure du documentaire sur le Crédit mutuel? «L’intérêt du sujet avait été éventé» pour
cause de partage de quelques
éléments saillants avec Mediapart,
«Nicolas Vescovacci et Jean-Pierre
Canet étant la cause unique de la
non-diffusion». Le premier a déjà
répondu sur ce point dans la presse
audiovisuelle (Télé2semaines) :
«Je fais ce travail depuis une quinzaine d’années. Des sujets rabotés,
j’en ai vu plusieurs ; mais des
censures aussi radicales, je n’en ai
jamais connu.»
Le livre ne se résume pourtant pas
aux tambouilles internes de Canal+,
vécues de l’intérieur, même si elles
occupent une bonne part du bouquin. Nonobstant, il est aussi beaucoup question des activités africaines (portuaires, ferroviaires ou
agricoles) du groupe Bolloré. Reste
cette problématique: outre d’innombrables plaintes en diffamation, la plupart du temps en vain,
Vincent Bolloré paraît prendre un
malin plaisir à initier des procédures parallèles. Celle-là, toujours en
cours, se situe au plan civil. Les avocats y multiplient les échanges
écrits. De quoi entretenir le bras de
fer durant des années.
R.L.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE
Libération Mercredi 13 Juin 2018
LIBÉ.FR
L’économie ralentit, mais
Pénicaud joue la confiance
Les chiffres publiés mardi par l’Insee
montrent un ralentissement des créations d’emploi. Mais
lors des «Rendez-vous de Grenelle», organisés pour faire
un point sur le marché du travail, la ministre Muriel
Pénicaud a évoqué de simples «signaux d’attention».
Elle juge les créations d’emploi «dynamiques» malgré
un «contexte incertain». PHOTO AFP
Glyphosate: le long
combat d’une famille
contre Monsanto
Les parents d’un
enfant né avec
des malformations
graves assignent
en justice la firme
rachetée par Bayer.
Ils veulent prouver
que la société
connaissait la
nocivité de
ses produits.
Il décrit d’abord longuement
le calvaire de la famille iséroise. Dès la naissance, Théo
a dû être opéré en urgence
pour séparer les systèmes
digestif et respiratoire. A
3 mois, il a subi une
trachéotomie, qui lui laisse
aujourd’hui encore un gros
trou dans la gorge, par lequel
il respire et qui lui interdit
toute activité aquatique.
N’ayant plus de cordes vocales, Théo était muet jusqu’à
ce qu’il apprenne à s’expriPar
mer par la voix œsophaCORALIE SCHAUB
gienne, métallique et guttuest une première. rale, «qui n’évoluera jamais»
Jusqu’ici, personne et l’expose aux railleries des
n’avait intenté de autres enfants. Il a été nourri
procès à Monsanto pour des par sonde jusqu’à 6 ans et
malformations dues au gly- met toujours du temps à avaphosate, l’herbicide le plus ler ses repas, dont la compovendu au monde. Voilà qui sition doit être adaptée. Ses
est fait. Selon les informa- parents, qui ont dû aménager
tions de Libération, Sabine et leur activité professionnelle
Thomas Grataloup, les pa- –ils s’occupent d’une agence
rents de Théo, né il y a de voyages spécialisée dans
onze ans avec de graves mal- les randonnées équestres –
formations de
pour accompaL’HISTOIRE gner Théo en
l’œsophage et du
larynx, ont assip e r m a n e n c e,
DU JOUR
gné fin mai la
ont dû gérer
firme américaine, rachetée dans l’urgence plusieurs épile 7 juin par l’allemand Bayer, sodes traumatisants pendant
devant le tribunal de grande lesquels ils craignaient de
instance de Vienne (Isère). Il voir leur fils mourir. Fin mai,
s’agit d’une procédure civile le garçon a subi sa 53e opéraet non pénale, car «le pénal tion. Et le risque vital reste
fait affronter un océan d’in- permanent.
certitudes, dans la tempora- Dans leur assignation, les
lité et dans l’issue, alors que avocats des Grataloup s’attales règles qui commandent la chent à établir un lien de cauresponsabilité au civil nous salité entre les malformaapparaissent plus protectri- tions de Théo, qualifiées
ces des droits de Théo et de sa d’«exceptionnelles» par les
famille», indiquent leurs spécialistes qui l’ont suivi,
avocats William Bourdon,
Amélie Lefebvre et Bertrand
Repolt.
L’assignation, un document
de 61 pages (hors annexes)
dont Libération a obtenu une
copie, a été délivrée par huissier les 29, 30 mai et 4 juin à
Monsanto, mais aussi à la société française Novajardin,
qui a distribué le produit, et
la caisse primaire d’assurance-maladie de l’Isère – pure
William Bourdon
formalité.
avocat de la famille
C’
«Leur ambition
est de faire
établir
l’incroyable
cynisme
de Monsanto.»
et son exposition au glyphosate in utero. En début de
grossesse, quand Sabine
Grataloup ignorait encore
être enceinte, elle a désherbé
pendant plusieurs jours la
carrière d’équitation familiale avec du Glyper – un générique du Roundup de
Monsanto, fournisseur de la
substance active –, car une
publicité vantait son innocuité. Or, c’est à ce stade clé
que l’œsophage et la trachée
se forment chez le fœtus.
Rapport enterré. S’appuyant sur 15 études publiées
entre 2002 et 2017 sur les
effets tératogènes (provoquant des malformations du
fœtus) du glyphosate, le premier chirurgien pédiatre à
avoir opéré Théo conclut son
attestation ainsi: «Ma conviction est que l’implication du
glyphosate dans l’apparition
du syndrome polymalformatif que Théo a présenté à la
naissance est hautement probable», en l’absence de facteurs génétiques identifiés
chez la mère et l’enfant. Ce
que confirme un chirurgien
ORL, dans une autre pièce du
dossier.
Selon les avocats de la famille
Grataloup, Monsanto «a commis une faute, en ce qu’elle n’a
pas délivré une information
complète des précautions
d’usage du Glyper dans sa
notice d’utilisation, violant
par conséquent l’obligation à
laquelle elle était contractuellement tenue». Violation
d’autant plus «manifeste et
grave que les sociétés n’ignoraient pas les risques liés à
l’usage du Glyper». Dans le
cadre d’un procès intenté aux
Etats-Unis par des centaines
de travailleurs agricoles touchés par un cancer du sang,
des milliers de documents
internes de Monsanto ont été
publiés en 2017 sous le nom
de «Monsanto Papers». Ils
prouvent notamment que la
firme s’inquiétait dès 1999 du
potentiel mutagène du gly-
Sabine Grataloup, le 16 octobre 2016 à La Haye. PHOTO YURI VAN GEENEN
phosate, dans un rapport
commandé au scientifique
britannique James Parry,
puis enterré, et dont les avocats de la famille Grataloup
demandent communication
à Monsanto, parmi d’autres
pièces. Ces derniers demandent aussi au tribunal d’ordonner une expertise médicale de Théo et, en attendant
le chiffrage définitif des préjudices subis, de condamner
les sociétés attaquées à verser une indemnité provisionnelle de 30 000 euros aux
époux Grataloup.
«Dignité». Mais obtenir une
réparation financière est loin
d’être la préoccupation pre-
mière de la famille. «Ce combat contre le glyphosate est
celui de notre vie, il est essentiel que cela n’arrive pas à
d’autres», explique Sabine
Grataloup, qui se dit
«écœurée» par le rejet massif,
fin mai par les députés, des
amendements visant à inscrire dans la loi la promesse
présidentielle d’interdire le
glyphosate en trois ans.
«Pour cette famille, il y a une
dimension très citoyenne et
morale dans ce procès, ajoute
Me Bourdon. Leur ambition
est de faire établir l’incroyable cynisme de Monsanto et sa
responsabilité dans ce qui est
pour eux une tragédie au quotidien. Leur dignité est la plus
belle des motivations pour un
avocat.» Pour lui, l’enterrement par Bayer du nom sulfureux de sa cible n’aura «pas
d’impact, puisque les conséquences civiles attachées à ce
procès feront partie du passif
de la société Monsanto».
Mais il s’attend à une bataille
«acharnée» : «Monsanto,
comme il le fait mondialement, va multiplier tous les
tirs de barrage possibles pour
essayer de maintenir son irresponsabilité.» Il se dit toutefois «confiant», car «jurisprudence à l’appui, le droit
positif est largement l’allié de
la famille Grataloup». Et
espère un jugement «d’ici
quinze à dix-huit mois». •
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
u 17
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Un sans-papiers guinéen gay condamné
à la prison Fodé-Moussa Camara, un Guinéen affir-
LIBÉ.FR
mant être homosexuel, a été condamné à deux mois de
prison ferme et deux ans d’interdiction de territoire pour s’être révolté lors
de son expulsion, après une audience déroutante et en l’absence d’un interprète parlant le dialecte du prévenu. Pour la procureure, le «fait qu’il se
réclame d’une homosexualité est apparu suffisamment peu étayé pour accéder au statut de réfugié». Pour l’association Aides, Fodé-Moussa Camara
est pourtant menacé dans son pays. PHOTO PABLO CHIGNARD. HANS LUCAS
Aéroports de Paris, Française des jeux,
Engie: l’Etat vise le gros lot
L’aéroport de Roissy. PHOTO STÉPHANE DE SAKUTIN. AFP
secteur des nouvelles technologies ou de l’intelligence
artificielle. Soucieux d’éviter
des critiques comme celles
qui avaient suivi la privatisation des autoroutes en 2002,
Bercy veut mettre en place
une série de mécanismes de
contrôle qui lui permettront
de garder un œil sur ces entreprises. Ainsi pour ADP, les
acquéreurs de la part de
l’Etat auront une concession
sur l’exploitation des plateformes aéroportuaires parisiennes (Roissy, Orly,
Le Bourget) et sur l’important patrimoine foncier qui
les entoure pour une durée
de soixante-dix ans. Durant
cette période, les terrains ne
pourront être vendus sans
«Les patients sont de plus en
plus conscients de l’existence
de leur droit à la sédation
profonde et continue.»
L’INSPECTION GÉNÉRALE
DES AFFAIRES SOCIALES
dans un rapport d’évaluation
de la loi Claeys-Leonetti de 2016
C’était une des deux grandes nouveautés de la loi de février 2016 sur la fin de vie: la possibilité de recevoir «une
sédation profonde et continue jusqu’au décès», dans certaines situations cliniques. «Une forme déguisée
d’euthanasie» pour ses détracteurs; «le droit de dormir
jusqu’à la mort», disait plus simplement Jean Leonetti.
Lundi, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas)
a rendu public son rapport: deux ans plus tard, y a-t-il
beaucoup de demandes ? L’Igas n’apporte pas de réponse, estimant que ce droit «est exercé aujourd’hui de
façon limitée et hétérogène». Et les chiffres donnés par
l’Igas semblent en dessous de la réalité: dans les hôpitaux de Paris, qui gèrent environ 18000 morts par an,
un seul cas de sédation est remonté.
accord de la puissance publique. A l’issue des soixantedix ans, l’Etat récupérera les
infrastructures aéroportuaires et les terrains. Concernant Engie, Bercy conservera
une action spécifique dans le
capital (golden share) afin
d’éviter que certaines filiales
soient vendues. Le groupe
énergétique est en effet considéré comme une entreprise
stratégique puisqu’elle participe au transport et au stockage d’énergie : en l’occurrence du gaz.
Quant à la Française des
Jeux, aujourd’hui en situation de monopole pour certaines de ses activités, une
autorité de régulation sera
créée afin de contrôler la
stratégie choisie par le ou les
nouveaux actionnaires. Cette
activité est par nature sensible puisque concernée par les
phénomènes d’addiction et
de blanchiment d’argent. Enfin, de manière à rendre plus
acceptables par l’opinion publique ces opérations de
privatisation, les épargnants
pourront acheter des
titres des trois entreprises
concernées.
Une occasion également pour
le gouvernement de rappeler
que, sous son impulsion, la
fiscalité sur les actions a été
revue à la baisse. L’an dernier,
l’Etat avait vendu un bout de
sa participation chez Renault
et chez Engie, mais sous
forme de blocs directement
cédés aux marchés financiers
et sans que les particuliers ne
puissent y participer. Avant
que le Parlement n’examine
le texte, il devra, au préalable,
être minutieusement passé
au crible par les juristes du
Conseil d’Etat qui se réunissent, ce jeudi, en assemblée
plénière pour l’examiner.
Politiquement sensibles, ces
opérations de vente du patrimoine de l’Etat devront être
juridiquement irréprochables.
FRANCK BOUAZIZ
Carburants La FNSEA veut
poursuivre le blocus des raffineries
Mardi après-midi, 18 raffineries et dépôts de carburants
étaient bloqués en France. Entamé dimanche par la
FNSEA, ce mouvement qui proteste contre l’importation
de produits agricoles ne respectant pas les normes européennes et françaises va se poursuivre, a déclaré mardi la
patronne du syndicat, Christiane Lambert, à l’issue d’une
réunion avec le ministre de l’Agriculture (photo). La FNSEA
et les Jeunes Agriculteurs dénoncent les «incohérences du
gouvernement», qui a autorisé Total à importer jusqu’à 300000 tonnes par an d’huile de palme pour alimenter
sa bioraffinerie de La Mède. PHOTO ALBERT FACELLY
Corruption Michel Neyret condamné
à deux ans et demi ferme en appel
La cour d’appel de Paris a condamné mardi l’ancien numéro 2 de la PJ de Lyon, Michel Neyret, à deux ans et demi
de prison ferme pour corruption, la même peine que celle
prononcée en première instance en 2016 mais alourdie de
18 mois avec sursis. Ayant déjà passé huit mois en détention
provisoire après son interpellation en 2011, le médiatique
ex-flic de 62 ans, aujourd’hui retraité, pourra solliciter un
aménagement de peine, qu’il pourrait purger sous bracelet
électronique pour ne pas retourner derrière les barreaux.
Il a indiqué qu’il ne formerait pas de pourvoi en cassation.
Antoine Griezmann dribble la presse
Foule des (très) grands soirs
mardi dans l’amphithéâtre de
l’hôtel New Jérusalem d’Istra
(Russie), qui abrite les circonvolutions médiatiques des
Bleus durant le Mondial
russe : Antoine Griezmann
était annoncé et l’attaquant
tricolore a un secret. A savoir:
son choix de club pour la saison prochaine, la rumeur
le faisant hésiter entre l’Atlético Madrid où il évolue
depuis 2014 et le très sexy
Barça de Lionel Messi.
L’attaché de presse des Bleus
passe avant lui: Griezmann se
fendra d’une déclaration liminaire sur le sujet, un peu à la
façon des entraîneurs de l’Est
avant la chute du Mur. Puis on
passera à autre chose. Bref :
c’est pas le moment. Murmure
dans la salle, où des confrères
espagnols se
sont tapé des
centaines de
bornes pour recueillir les mots
du joueur: ben,
à quoi on sert ?
A rien les gars.
Griezmann sort
deux phrases,
«désolé, ce n’est pas aujourd’hui que je donnerais ma
décision», puis la même en espagnol, puis rideau. On
confesse un intérêt limité pour
le choix du joueur mais sur le
coup, la déception nous a
étreints, comme si le père Noël
avait oublié de passer. L’intensité médiatique était réelle et
après tout, le fait qu’un joueur
passe d’un club à l’autre
conditionne les émotions de
centaines de millions de per-
sonnes. On a
eu du mal à
s’intéresser à la
suite, le joueur
étant pourtant
venu dire que
cette équipe de
France, lancée
à la conquête
d’un second
titre mondial, était la sienne
puisqu’il était consulté par le
sélectionneur à la fois sur le
système de jeu et les joueurs.
Le sujet du transfert s’est cependant invité ensuite à deux
reprises, malgré les consignes.
La première fois a fait froid
dans le dos: un confrère espagnol, qui avait manifestement
enregistré sa question sur un
site de traduction en ligne, a
collé le micro à son smartphone, lequel a recraché en
AFP
Le processus de vente des
bijoux de famille est lancé. Le
projet de loi «Pacte», qui sera
examiné lundi 18 juin en
Conseil des ministres, comportera un volet autorisant
l’Etat à vendre une partie ou
la totalité des actions qu’il
possède dans le capital de
trois entreprises : Aéroports
de Paris (ADP, 50,6% du capital), La Française des jeux
(72 %) et Engie (28,7 %). Jusqu’a présent, la puissance publique ne peut se défaire de
sa participation dans ces
trois sociétés. Plusieurs textes législatifs votés par le
passé imposent à l’Etat un
seuil minimum : (50 % pour
ADP, 33% pour Engie) au sein
de ces entreprises. L’autorisation du Parlement est donc
indispensable pour déverrouiller le capital de ces sociétés. Le ministère de l’Economie ne précise cependant
pas encore si l’Etat vendra la
totalité ou une partie seulement de ses titres dans ces
trois compagnies. Le produit
de ces opérations viendra
abonder un fonds de modernisation dont le montant a
été fixé à 10 milliards. Les dividendes annuels, soit 200
à 300 millions par an, iront
financer des projets dans le
français un très métallique et
haché «bonjour, je voudrais savoir/dans quel club/vous allez
signer/pour l’année prochaine/
s’il vous plaît». On s’est cru
dans Terminator.
La deuxième fois a été plus
subtile, le journaliste espagnol
étant expert dans le contournement des interdictions
comme sa sélection se joue
des défenses regroupées :
est-ce que l’indécision ne vous
perturbe pas en vue du Mondial à venir, où vous jouerez un
rôle central? Griezmann a répondu: «Il n’y a pas d’indécision. Ma décision est prise.
Mais ce n’est ni le moment ni
l’endroit.» Et on a cru entendre
le sélectionneur des Bleus
parler à sa place.
GRÉGORY SCHNEIDER
(à Istra)
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18 u
FRANCE
Libération Mercredi 13 Juin 2018
Mardi, devant
le magasin
Cofyshop, rue
Amelot à Paris.
Face à l’ouverture
ces dernières
semaines
d’établissements
vendant des
produits à base de
CBD, un composant
du cannabis,
la mission
interministérielle
de lutte contre
les drogues a publié
lundi soir une mise
au point juridique
estimant illégaux
ces nouveaux
commerces.
Le gouvernement
coupe l’herbe sous le pied
des coffee-shops
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 13 Juin 2018
nus. Il faut dire que lundi soir, la Mission interministérielle contre les drogues et les conduites addictives
(Mildeca) a un peu gâché la fête en publiant un rappel à la loi sévère. Cette
mise au point met clairement un grand
nombre de ces enseignes hors la loi et
plonge ce secteur, sitôt émergé, dans un
brouillard juridique.
Au cœur de cette effervescence, le CBD
–pour cannabidiol, un des composants
du cannabis. A la différence du THC (tétrahydrocannabinol), molécule psychoactive du chanvre, le cannabidiol
n’est pas considéré comme un produit
stupéfiant, comme ne cesse de le
rappeler le médecin addictologue
William Lowenstein. La molécule, louée
pour ses propriétés relaxantes, calmantes voire thérapeutiques, avait d’abord
fait son apparition dans les liquides de
cigarettes électroniques. Elle se décline
désormais en multiples produits: gélules, tisanes, baumes cosmétiques,
sucreries.
Le CBD est autorisé en France à la condition d’être extrait de plants de chanvre
dont la teneur en THC est inférieure
à 0,2%. A cette concentration, l’association Norml (National Organization for
the Reform of Marijuana Laws) parle de
cannabis ultralight, à différencier du
«cannabis light», qui est légal en Suisse
et qui, lui, peut aller jusqu’à 1% de THC.
Par comparaison, la concentration
moyenne du cannabis sous forme
d’herbe circulant (illégalement) sur le
marché français était en 2016 de 11 %.
Par
CÉDRIC MATHIOT
Photo CYRIL ZANNETTACCI
A
peine ouverts, déjà illégaux? Ces
dernières semaines, des dizaines
de magasins proposant du «cannabis light», à fumer, manger, ou à appliquer sous forme de crème, de baume
ou d’huile sont apparus en France. Les
reporters télé et de presse écrite se sont
ainsi pressés au cœur du XIe arrondissement de Paris pour l’ouverture d’une enseigne au nom évocateur de «Cofyshop»,
rue Amelot. «Le premier coffee-shop de
la capitale», assurait Capital, tandis que
Ma chaîne étudiante TV s’enthousiasmait: «La première boutique de “weed”
vient d’ouvrir à Paris !» Le patron, aux
anges, se félicitait pour sa première journée d’une rupture de stock, et racontait
au Parisien que, parmi la foule de
clients, il a même eu «des policiers qui
sont repartis avec leur sachet».
Changement d’ambiance, mardi. Les
journalistes n’étaient plus les bienve-
u 19
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«EFFET DE MODE»
D’abord vendu sur le Net, le CBD génère
depuis quelques semaines une floraison
de magasins en dur, bien au-delà du très
médiatisé coffee-shop parisien. Le Parisien décomptait une dizaine d’établissements ouverts (ou allant ouvrir) en
France, à Besançon, Lille, Epinal, Puteaux, Vesoul, ou bientôt Nancy et Metz.
Un décompte très loin d’être complet.
L’enseigne Biokonopia, qui gère trois
magasins en Suisse depuis avril 2017, a
décidé de lancer une offensive à destination du très prometteur marché français. Et affirme à Libération viser
«trente magasins».
Les premiers ont ouvert à Héricourt et
Belfort. Depuis, ont suivi ou suivront
Altkirch, Dijon, Montélimar, Montpellier, Saint-Quentin, Mulhouse et Strasbourg. «D’ici la fin du mois de juin, une
quinzaine de magasins devraient ouvrir,
assure la gérante de Biokonopia, Karolina Willoqueaux. On a reçu 100 demandes d’ouverture.» L’enseigne estime
pouvoir fournir la demande. Elle a mis
en culture, en Suisse, des plants spécifique pour la France présentant, après
hybridation, des taux de THC conforme
à la législation hexagonale. Elle se fournit également en République tchèque
ou en Pologne pour les huiles de CBD ou
les infusions.
«Il y a un gros effet de mode, et donc
beaucoup d’effet d’annonce, relativise le
gérant de Root’s Seeds, un magasin
ayant ouvert il y a quelques mois dans
le XIe arrondissement parisien. L’enseigne compte cinq magasins (dont les premiers à Alès) et espère en ouvrir quatre
de plus prochainement. Ces établissements n’ont rien à voir avec les fameuses échoppes d’Amsterdam. Vous n’y
trouverez pas d’herbe à effet psychotrope. Si d’aucuns jouent volontiers la
confusion, la majorité des enseignes réfutent d’ailleurs en bloc le terme de «cof-
fee-shop». «C’est une appellation racoleuse et trompeuse, estime ainsi Frédéric
de Gélibert, gérant et propriétaire de
Root’s Seeds. On vend des fleurs bien sûr,
mais surtout des crèmes, des baumes, des
huiles etc. On est sur du bien-être, de la
détente. Parler de coffee-shop, c’est suggérer du cannabis récréatif. C’est affoler
les gens et tromper les consommateurs.»
Même discours du côté de Biokonopia:
«On n’a rien à voir avec un coffee-shop.
On ne vient pas chez nous pour boire un
verre et fumer, mais pour acheter un
shampooing, une infusion ou une crème.
Nous avons plus de 500 références de
produits à partir de cannabis et seulement huit sont à fumer, vendus sous l’appellation de substitut de tabac. Les gens
qui viennent ne sont pas des fumeurs, ils
veulent bénéficier des bienfaits de la
plante.»
TOUR DE VIS
Dans son communiqué, la Mildeca entend mettre de l’ordre à propos des
«nombreux produits présentés comme
contenant du CBD apparus sur le marché français». Le communiqué rappelle
d’abord que tout produit contenant du
cannabidiol extrait de la plante de cannabis est interdit, sauf dérogations. Une
des conditions est donc que la plante ait
une teneur inférieure à 0,2 % en THC.
Mais voilà, la Mildeca estime que ce taux
n’est pas un seuil de présence de THC
dans le produit fini… mais dans la
plante elle-même. En clair, les produits,
et notamment les e-liquides à base
de CBD, sont «interdits s’ils contiennent
du THC, quel que soit le taux […]. Or, des
contrôles réalisés dans certains produits
présentés comme contenant du CBD ont
révélé la présence de THC». L’autre condition est que «seules les graines et les fibres peuvent être utilisées. L’utilisation
des fleurs est quant à elle interdite». Une
interdiction à laquelle contrevient allègrement la quasi-totalité des enseignes.
Le communiqué met enfin en garde
contre les allégations thérapeutiques,
précisant qu’en France, «les seuls produits contenant du THC et du CBD pouvant revendiquer des allégations thérapeutiques sont les médicaments autorisés
par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé ou la
Commission européenne».
Un tour de vis trop sévère pour Karolina
Willoqueaux, qui considère que «le gouvernement essaye de faire peur aux
gens». La responsable de Biokonopia
conteste notamment l’interprétation
faite de la loi par la Mildeca selon laquelle le taux limite de 0,2 % de THC
s’applique au produit d’origine : «Il y a
forcément des traces de THC dans le
produit fini! Quand on est sous 0,2%, on
se situe à des niveaux où il n’y a aucun effet psychotrope.» L’enseigne n’entend
pas désarmer. Karolina Willoqueaux
expliquait mardi à Libération avoir pris
la plume «pour écrire à l’Elysée», avant
de consulter un avocat dans la foulée.
Elle assure: «On considère qu’on respecte
la loi.»
«La Mildeca vient clairement de siffler
la fin de la récré», juge Olivier Hurel, de
Norml France. L’association juge «très
restrictive» la mise au point des autorités, mais sans vraiment s’étonner non
plus: «Ce n’est pas faute d’avoir prévenu.
Mais certains acteurs ont fait un peu
n’importe quoi.» Et de pointer notamment la vente ostentatoire de fleurs par
certains. «C’est un point sur lequel il n’y
a aucune ambiguïté : les fleurs sont in-
terdites, explique Béchir Bouderbala,
responsable juridique de Norml. Une
enseigne qui en vend un peu, parmi un
panel de produits variés, ça peut passer.
Mais quand on voit que certains établissements réalisent 80 ou 90 % de leur
chiffre d’affaires sur les fleurs, difficile
de s’étonner de la réaction de la Mildeca.
Si certains n’avaient pas essayé de faire
le buzz, on n’en serait peut-être pas arrivé là.»
«CHARTE ÉTHIQUE»
L’association avait tiré la sonnette
d’alarme ce week-end. Dans une note
publiée sur son site, elle déplorait que
«beaucoup de relevés de perquisitions et
de tests» avaient
montré «que certaines entreprises qui
manipulent du CBD
vendaient parfois à
leur insu, par méconnaissance ou
manque de précautions, des dérivés du
chanvre ayant plus
de 1 % ou 2 % de
THC». L’association, qui entend
promouvoir une
«charte éthique»
pour les acteurs du
secteur, a adressé
mardi une lettre à la
Mildeca. Elle y déplore la position de
la mission sur le
Frédéric de Gélibert
taux de THC. Et si
gérant de Root’s Seeds
elle ne conteste pas
l’interdiction de la vente des fleurs, en
l’état du droit, elle appelle à une évolution législative tenant compte des usages et de «l’ampleur du phénomène»,
dans le cadre d’un débat posé. Visiblement consciente que le barouf généré
ces derniers jours autour des coffeeshops à la française peut profiter à quelques entrepreneurs, mais sûrement pas
à la cause du CBD. •
«On vend des fleurs,
bien sûr, mais
surtout des crèmes,
des baumes… On est
sur du bien-être, de la
détente. Parler
de coffee-shop,
c’est suggérer du
cannabis récréatif.
C’est affoler les gens
et tromper les
consommateurs.»
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dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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20 u
Libération Mercredi 13 Juin 2018
IDÉES/
Secret des affaires:
monsieur le Président,
en marche vers la censure?
Par
LE COLLECTIF
STOP SECRETS
DES AFFAIRES
ONG, syndicats, et
journalistes sont tous
solidaires pour dire
non à l’actuelle
transposition
de la directive
européenne sur
le secret des affaires
dans le droit français.
N
ous en sommes persuadés. Comme nous, vous
considérez la liberté d’informer comme un pilier de la démocratie. Comme nous, vous êtes
favorable à l’équilibre des pouvoirs et à l’intérêt général.
Pendant des mois, nous avons défendu ces valeurs – dont vous êtes
l’un des garants – pour amender
la loi sur le secret des affaires, votre loi, portée par le député Raphaël Gauvain (LREM), ancien
avocat d’affaires. Ce texte sera définitivement voté le 14 juin 2018
par l’Assemblée nationale. Or, votre majorité parlementaire n’a jamais pris en compte l’engagement des 550 000 citoyens
signataires de notre pétition. Elle
est restée sourde aux revendications de 52 organisations et syndicats. Elle a rejeté en bloc les arguments d’une grande partie de
la presse française.
Aujourd’hui, ONG, représentants
des salariés dans les entreprises,
journalistes, syndicats, nous
sommes tous solidaires pour dire
«non» à l’actuelle transposition
de la Directive européenne sur le
secret des affaires.
Monsieur le président de la République, faut-il rappeler ici le
travail exemplaire du Dr Irène
Frachon, sans laquelle il n’y
aurait pas eu d’affaire Mediator ?
Que dire du travail minutieux des
lanceurs d’alerte, des chercheurs,
des ONG et des centaines de journalistes, sans lesquels vous
n’auriez jamais entendu parler
des Panama Papers, des Paradise
Papers, du Diesel Gate ou de l’affaire UBS ? La liste est trop longue
pour que vous ignoriez l’utilité
publique de ces enquêtes. Avec
cette loi, elles n’auraient jamais
vu le jour.
Comme toujours, le diable est
dans les détails. La définition au
large spectre du secret des affaires permettra aux entreprises de
soustraire l’essentiel de leurs
informations du débat citoyen.
Les lanceurs d’alerte seront systématiquement traînés en justice, avant même de pouvoir faire
la preuve de leur bonne foi. Les
représentants du personnel
pourront être poursuivis pour
avoir diffusé des informations
aux salariés. Les ONG devront
démontrer qu’elles agissent pour
le bien commun. Et les organes
de presse pourront être assignés devant des tribunaux
de commerce.
Désormais, la loi donnera aux entreprises le pouvoir de poursuivre tous ceux qui oseront révéler
des informations sensibles dans
l’intérêt général. Pis, avant même
toute publication, elle réinstaurera une forme de censure a
priori du juge, abolie en 1881 par
la loi sur la liberté de la presse.
Entre les mains de vos députés,
cette loi constitue un outil de
censure inédit. C’est une attaque
sans précédent contre le droit
d’informer ainsi que le droit
d’être informé de manière libre
et indépendante.
Monsieur le président de la
République, si vous considérez la
liberté d’informer comme un pi-
La majorité
parlementaire n’a
jamais pris en
compte les 550000
citoyens signataires
de notre pétition.
Elle est restée
sourde aux
revendications
de 52 organisations
et syndicats.
lier de la démocratie, si vous êtes
attaché à l’équilibre des pouvoirs
et à la défense de l’intérêt général, nous ne sommes pas opposés
au secret des affaires. Comme
vous, nous souhaitons protéger le
savoir-faire de nos entreprises et
mettre un terme à l’espionnage
économique entre acteurs concurrentiels. Mais c’est à ces acteurs, et à eux seuls, que le secret
des affaires doit s’appliquer. Pas à
l’ensemble de la société !
Nous refusons qu’une loi votée au
nom du peuple soit instrumentalisée afin de bâillonner les citoyens. Nous ne pouvons accepter
que des lobbys, quels qu’ils
soient, dictent l’information.
Monsieur le président de la
République, à l’heure où les médias n’ont jamais été aussi concentrés, à l’heure où les ONG
n’ont jamais subi autant de pressions, vous ne pouvez remettre
en cause le contrat historique qui
unit les Français à leurs élites
politiques.
En mars 1944, les représentants
des organisations de résistance,
des centrales syndicales et des
partis politiques groupés au sein
du Conseil national de la Résistance (CNR) décidaient d’assurer
à la presse son indépendance
«à l’égard de l’Etat et des puissances d’argent». Le CNR revendiquait l’instauration d’une véritable démocratie économique et
sociale, impliquant «l’éviction des
grandes féodalités économiques et
financières».
La loi sur le secret des affaires
s’attaque à ce pacte fondateur.
Elle met sérieusement en danger
l’équilibre démocratique et constitutionnel de notre pays. Elle
érige le secret des affaires en un
principe général et relègue la liberté d’information au rang de
simple exception, sans poser de
cadre précis.
Monsieur le président de la
République, nous ne pouvons
l’accepter.
La procédure parlementaire
n’ayant permis aucun débat
public digne de ce nom, ni
aucune concertation entre les
partenaires sociaux, vous êtes,
avec le Premier ministre, le seul
à pouvoir changer le contenu
de cette loi.
Si comme nous, vous considérez
la liberté d’informer comme un
pilier de la démocratie ; si comme
nous, vous êtes attaché à l’équilibre des pouvoirs et à la défense
l’intérêt général, vous devez
modifier cette loi. Vous devez
limiter le champ d’application
du secret des affaires aux seuls
acteurs économiques
concurrentiels. •
Liste des signataires collectifs :
n Sociétés des journalistes, sociétés
des rédacteurs, organes de presse et
associations soutenant la presse :
Agence France Presse. Prix Albert-Londres, Alternatives économiques, Bastamag, BFMTV, Capa, Challenges,
les Echos, Fakir, Europe 1. Fédération
française des agences de presse, le Figaro, France 2, France 3 Rédaction nationale, France Inter, Fumigène Mag,
le Journal du dimanche, le Journal minimal, les Jours, la TéléLibre, Libération,
Mediacités, Mediapart, Collectif Metamorphosis, l’Obs, l’Observatoire des multinationales, le Parisien, le Point, Premières Lignes Télévision, Radio France,
Reporterre, RMC, Société civile des
auteurs multimédias (Scam), Slug News,
Télérama, TF1, TV5 Monde, la Vie.
n ONG et syndicats :
Anticor, les Amis de la Terre France,
CCFD-Terre solidaire, Centre de recherche et d’information pour le développement (Crid), CFDT cadres, CFE-CGC, Collectif éthique sur l’étiquette, Crim’HALT.
Fédération des finances-CGT, Fédération
communication conseil culture, Fondation France Libertés, Foodwatch,
Greenpeace France, Inf’OGM, Informer
n’est pas un délit, le Mouvement,
Nothing2hide, Notre affaire à tous, Ligue
des droits de l’homme (LDH), Pollinis, Ritimo, Sciences citoyennes, Syndicat des
avocats de France (SAF), Syndicat national des journalistes (SNJ), Snesup-FSU,
SNCS-FSU (syndicat national des chercheurs scientifiques), SNJ – CGT, Sherpa,
Solidaires, UGICT – CGT.
Retrouver la liste des signatures individuelles sur Libération.fr
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
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LA CITÉ DES LIVRES
Par
LAURENT JOFFRIN
La vérité sur
les sondages
Certes les enquêtes d’opinion ne donnent
pas le résultat de l’élection, mais
elles restent une indication fiable.
Frédéric Micheau, lui-même sondeur,
en retrace l’histoire et montre que
la marge d’erreur est minime.
L
es sondages sont truqués, les sondages se
trompent, les sondages manipulent l’élection…
Combien de fois a-t-on entendu ces clichés, dont la répétition inlassable finit par
confiner à l’obscurantisme?
Il y a eu, dans la longue histoire des enquêtes d’opinion, des sondages erronés,
truqués ou manipulatoires.
Mais c’est une infime minorité. En général, les sondages sont honnêtes, ils reflètent l’évolution de l’opinion,
ils annoncent même très
souvent les résultats du
scrutin. En 2017, la moyenne
des intentions de vote recueillies par l’ensemble des
instituts correspond, à quelques dixièmes de points
près, au score final obtenu
par les différents candidats,
en dépit des incroyables re-
L'ŒIL DE WILLEM
bondissements qui ont
émaillé la campagne électorale. Il en fut de même
en 2012 : tous les sondeurs
ont constaté, jour après jour,
les difficultés de Nicolas
Sarkozy et la domination de
François Hollande sur la
campagne.
Est-ce vrai sur le long terme?
Oui, à une nuance près.
Une étude récente publiée
dans Nature Human Behaviour, réalisée à partir
de 31000 sondages effectués
à l’occasion de 351 élections
dans 45 pays entre 1942
et 2017, montre que l’erreur
moyenne des sondages par
rapport au résultat final est
égale à 2%. Le chiffre est faible et contredit formellement l’idée que «les sondages se trompent tout le
temps». A deux points près,
les sondages sont fiables. Ils
u 21
sont même une
des sondages devaleur prédictive.
puis leur créaCeux qui disent
tion, les arcanes
le contraire ne
de leur élaboraconnaissent pas
tion, les vertus et
le sujet, ou bien
les failles de
répandent cette
leurs méthodes,
fable en raison de
le fonctionneleur idéologie, en
ment et l’éconogénéral extrême,
mie des instituts
selon laquelle «le
qui les produisystème maniFRÉDÉRIC
sent, l’influence
pule l’opinion»,
MICHEAU
qu’ils ont sur les
seule explication
LA PROPHÉTIE
campagnes élecpossible de leur
ÉLECTORALE
torales et sur le
défaveur dans
Ed. du Cerf,
vote final des
l’opinion. Dans la
400 pp., 27 €.
électeurs – indernière élecfluence à la fois
tion, les responsables de La irréfutable et difficile à meFrance insoumise ont régu- surer. Ensuite, ils pourront
lièrement récusé les sonda- parler.
ges, qu’ils assimilent à de la Il y eut des truquages honvoyance, même si leur lea- teux, qui ont beaucoup nui
der, Jean-Luc Mélenchon a à la profession. Dans la preété filmé pendant la campa- mière élection du maire de
gne au moment où il com- Paris –Jacques Chirac était
mentait gravement un son- candidat – plusieurs officidage qui montrait – à juste nes ont publié des sondages
titre– sa progression parmi biaisés qui annonçaient la
les électeurs… Plus générale- victoire du candidat du RPR.
ment, les candidats en diffi- Silvio Berlusconi, propriéculté expliquent avec force taire d’un institut, s’arranarguments sonores que «les gea pour que les chiffres ansondages se trompent» ils noncés par la filiale de son
«ne font pas l’élection», que groupe lui soient outrageu«les électeurs démentiront sement favorables. L’institut
leurs résultats», quitte à truqueur a ensuite été radié
faire grand cas, le lende- de l’organisme européen qui
main, d’une enquête nou- réunit les professionnels revelle qui les favorise.
connus. Entre-temps, BerMais deux points d’erreur, lusconi avait été élu.
en moyenne, c’est aussi Mais ce sont des exceptions.
beaucoup, surtout en cas de En France, une législation
compétition serrée. Les son- précise régit la publication
dages n’ont pas anticipé la des sondages et garantit,
déconfiture de Lionel Jos- non leur infaillibilité, mais
pin au premier tour et la leur transparence et leur sédeuxième place de Jean-Ma- rieux. Quand un candidat
rie Le Pen en 2002 (la diffé- progresse de jour en jour
rence entre les deux candi- dans les sondages, cela cordats se situait dans la marge respond à un mouvement
d’erreur), pas plus que l’élec- réel de l’opinion – Macron
tion de Donald Trump dans six mois avant le scrutin,
la dernière présidentielle puis au moment du rallieaméricaine (dont les résul- ment de Bayrou, Hollande
tats sont légalement défor- en 2012. Quand un autre s’efmés à cause du vote par fondre –Balladur face à ChiEtat). Ce qui aboutit à la rè- rac en 1995, Marine Le Pen
gle suivante, rassurante au après son débat calamiteux
fond: en général, les sonda- avec Emmanuel Macron –
ges ont raison, sauf dans les les enquêtes d’opinion en
cas où ils se trompent, ce qui font aussitôt état. L’élection
est nettement plus rare ; ils est-elle pour autant jouée
permettent de suivre en d’avance ? En aucune matemps réel les évolutions de nière. Dewey contre Truman
l’opinion pendant une élec- en 1948, Jospin en 2002,
tion, même si le résultat fi- Clinton contre Trump
nal garde sa part d’incerti- en 2016, en ont fait les frais.
tude.
Les sondages sont des insCeux qui doutent de ces sa- truments utiles aux acteurs,
ges conclusions doivent lire aux commentateurs et aux
le livre de Frédéric Micheau, électeurs. Mais de ces trois
sondeur lui-même (à Opi- protagonistes, c’est toujours
nionWay), qui décrit de ma- le dernier qui l’emporte.
nière méthodique l’histoire Librement. •
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22 u
Libération Mercredi 13 Juin 2018
«Madame Fang»,
la mort en phases
Le grand cinéaste chinois Wang Bing a suivi la
lente agonie, chez elle et entourée de ses proches,
d’une sexagénaire atteinte d’Alzheimer.
Un documentaire déchirant qui entend
s’approcher au plus près de l’instant fatidique.
Par
OLIVIER LAMM
O
ctobre 2015, à Maihui, dans
la province du Zhejiang,
dans le sud-est de la Chine.
Une femme se tient face à la caméra
d’un grand cinéaste. Elle s’appelle
Fang Xiuying. Elle a 68 ans, l’air
poupin, des vêtements élégants,
elle porte bien. Son regard pourtant
exprime une inquiétude qui diffère
de celle qu’on décèle sur le visage
des quidams filmés pour la première fois et spontanément intimidés – on est tous comme ça– par
l’œil de la caméra. Elle fuit cette
dernière, se retourne, fixe la porte
sombre derrière elle. Puis on la voit
s’avancer en extérieur, au bord de
l’eau, qui se parle doucement à ellemême, l’air confus. Cette séquence
d’introduction, très courte, est un
témoignage de celle qu’elle était
avant de l’oublier tout à fait, avant
qu’un Alzheimer la précipite pour
de bon dans la démence. En
juin 2016, quand débute le nouveau
documentaire de Wang Bing (en attendant la sortie en octobre des
Ames mortes, film-fleuve de
huit heures sur les camps de rééducation chinois, présenté hors com-
pétition en mai à Cannes),
Mme Fang n’est plus la même. Visage émacié, dents qui fuient en
avant, on la reconnaît à peine. On
distingue son crâne plus que son visage, et on comprend qu’elle est
mourante. On devine aussi que ce
film – étonnamment court pour
l’auteur de la fresque A l’ouest des
rails (quatre-vingt-six minutes,
presque un court métrage pour lui–
envisage de faire de l’évanouissement de cette femme son insensé
sujet, bien plus que la réalité sociale
dans laquelle elle survient.
GESTES
INDÉCHIFFRABLES
Ainsi va la mort de Fang Xiuying,
qui souffre sans doute, mais on ne
le saura jamais, de rester couchée,
de ne plus pouvoir parler. Elle a des
escarres, qui racontent en creux les
longs mois de dérive que le film ne
nous montre pas – ceux passés à
l’hôpital qui ont suivi le préambule,
avant qu’on la renvoie chez elle,
pour s’évanouir entourée des siens.
Les siens, justement, sont ceux
qu’on entend, puisqu’elle a perdu la
capacité à s’exprimer. Ils parlent à
sa place de ses douleurs, de ses habits mortuaires, de l’endroit où on
l’enterrera «si le feng shui est bon».
Ils sont la vie qui continue autour,
jusqu’à douze ou treize adultes bien
portants, amis, famille proche, voisins, qui bruissent dans l’appartement modeste où Fang Xiuying va
bientôt cesser d’exister. Ils parlent,
conjecturent sur son cas, boivent,
pêchent, s’engueulent sur l’absence
des petits enfants («On meurt mieux
entouré !»), disent que ça va. Mais
on l’a vue avant, on la voit maintenant dans un coin de l’écran, et on
sait que ça ne va pas. Que ça ne va
plus, que ça n’ira plus jamais.
A partir de là, Wang Bing ne s’intéresse plus qu’à une chose, au seuil,
et aux deux mondes qu’il sépare,
l’endroit où l’on est et le néant où
l’on n’est plus, qui se tiendront toujours distincts, inconnus l’un à
l’autre, pour l’éternité. Le gouffre
est infranchissable, en tout cas, entre ceux qui attendent et celle qui
est en train de partir. «Si vous la
voyez bouger, vous pouvez être rassurés», dit l’un de ses fils. Rassuré,
mais de quoi ? aimerait-on lui demander, de notre côté de l’écran. De
sa propre survie et continuité ici,
soit tout et presque rien. Quand
Mme Fang sera complètement
inerte, elle sera un miroir du pire,
un trou noir. En attendant, sa mort
en cours est triviale, parce qu’on
s’agite et s’écharpe autour, parce
qu’elle s’affiche «vivante» avec un
pouls qu’on peut tâter et des gestes,
même s’ils sont impossibles à déchiffrer : une main qui s’approche
du cuir chevelu, hésitante, avant
d’abdiquer quelque chose, une
autre qui se tend comme une supplique, ou en tâtonnant, que Zhen
Xiaoying, fille aimante –on la verra
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
Après plusieurs mois
passés à l’hôpital,
Fang Xiuying a été
renvoyée dans sa
famille pour y mourir.
CINÉMA/
PHOTO LES ACACIAS
delà. Proust également, dans le Côté
de Guermantes, où le narrateur contait en long et en large l’évanouissement de sa grand-mère en des mots
vertigineux et bouleversants dont
beaucoup siéraient aux images
qu’on voit ici, tels ces plans incommensurables où Mme Fang porte son
regard vers un ailleurs invisible,
droit devant ou autour de son
monde réduit à ras de couette ornés
de motifs hideux (des crayons de
toutes les couleurs), qui existe ou
n’existe pas. Ses enfants ont beau
discuter de la «vivacité» dans son
regard, dont la lueur augmenterait
ou diminuerait selon l’étape où elle
se situe dans son voyage, on sait
qu’on ne saura jamais ce qu’elle y
voit ou pas.
INTENSE SOLITUDE
Wang Bing filme
l’espace impensable
entre le monde des
vivants et l’au-delà,
dans lequel
il engouffre notre
regard. C’est la plus
vieille histoire du
monde, son plus
vieux mystère.
pleurer, quelquefois– attrape et enserre par affection ou folie douce,
parce que derrière le visage d’une
mère, il est trop douloureux d’admettre qu’il n’y a plus rien de celle
qu’on a aimée.
Tant qu’on lui parle, qu’on peut la
redresser, et qu’elle ne répond pas,
Fang Xiuying est donc vivante pour
quelqu’un. Mais déjà plus tout à fait
pour Wang Bing, qui filme l’espace
impensable entre le monde des vivants et celui au-delà, dans lequel
il engouffre notre regard. C’est la
plus vieille histoire du monde, son
plus vieux mystère. Poe a écrit dessus de la plus audacieuse des manières en 1845 dans la Vérité sur le
cas de M. Valdemar, nouvelle dans
laquelle un mourant sous hypnose
parle –ou ne parle pas– depuis l’au-
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«Personne ne peut plus rien», alors
Wang Bing, qui est un cinéaste excessivement curieux, se faufile pour
filmer l’infilmable à travers ses
yeux, et la regarde regarder, en des
plans fixes dont les durées prennent
une valeur toute particulière puisque chaque seconde qui passe repose la question: l’instant fatidique
va-t-il arriver devant nous, pour de
bon, pour de vrai? A cet endroit, le
film est, fatalement, difficilement
soutenable. Pendu au visage de la
mourante, ils rappellent que la
mort, «ça peut être très rapide ou
très lent», et le paradoxe de l’espoir,
qui prolonge la vie, mais aussi l’agonie. On respire pendant les plans de
coupe, tels ceux des proches qui fument à l’embrasure de la porte, leur
propre regard embué d’interrogations. Wang Bing cherche-t-il, en filmant les occupations presque burlesques autour du corps, à nous
souligner l’intense solitude de la
femme à l’heure où elle commence
à glisser vers la mort? Il est vrai que
la vie qu’il filme dans l’appartement
ou au dehors, dans le village battu
par la pluie, paraît terriblement triviale en comparaison, telle cette pêche au poisson à tête de serpent
dans les roseaux qui finit en engueulade sur le bitume autour de sa
préparation. Mais nullement moral
dans son regard oblique, il nous
rappelle qu’il faut un vestibule et un
perron pour faire un seuil. Que chacun de nos gestes, chacune de nos
paroles proférées à proximité de
cette béance joue la plus cruciale
des tragédies, dans laquelle il est
écrit que nous avons déjà disparu.
Qu’une fois l’impossible survenu, la
seule manière de le montrer est
d’exposer son contrechamp, où la
vie continue et les proches ont déjà
commencé à pleurer. •
MADAME FANG
de WANG BING (1 h 26).
«Ocean’s 8», un spin-off
qui vole bas
Suite de la série initiée par Steven
Soderbergh, le film de Gary Ross
aligne un casting féminin
rutilant et croit renouveler
le genre sans idée originale.
A
travers ses trois films franchisés de
casse, Ocean’s Eleven, Ocean’s Twelve et
Ocean’s Thirteen, le cinéaste Steven Soderbergh a mis au point une rutilante chaîne
de production qui permet aux stars les plus
estimées et mieux rémunérées du moment de
rassembler leurs crédits, symbolique et financier, pour faire mine de réfléchir en toute décontraction au moyen d’accéder le plus rapidement possible, c’est-à-dire en toute illégalité, à
des butins de plusieurs centaines de millions
de dollars. La focalisation à la fois désinvolte et
fascinée de la série «Ocean» pour tout ce qui
brille, des palaces aux bagnoles, des villas de
maboul aux virées en yacht XXL, participe d’un
«rich porn» qu’on est censé trouver sympathique et cool précisément parce que les gentlemen-cambrioleurs menés par George Clooney
et Brad Pitt le sont en tout état de cause.
Avec le spin-off Ocean’s 8, dont le réalisateur
Gary Ross, ami de longue date de Soderbergh
(qui avait produit en 1998 son premier long métrage, Pleasantville) assure qu’il était en chantier bien avant les professions de foi féministes
à Hollywood sur les brisées de l’affaire Weinstein, le cinéaste entend étendre ce régime du
goinfrage au fric à un brat pack de braqueuses
de haut vol et de beau standing. Après cinq ans
de taule, Debbie Ocean (Sandra Bullock), retrouve son acolyte, Lou Miller (Cate Blanchett),
devenue tenancière de night-club. Debbie a eu
le temps de mûrir à l’ombre les moindres détails d’un scénario de larcin à 150 millions de
dollars. Il s’agit d’infiltrer le bal très sélect du
Metropolitan Museum sous patronage Vogue
pour arracher subrepticement au cou de Daphne Kluger (Anne Hathaway), la jeune star
présidant le raout, une rivière de diamants si
ruineuse qu’elle ne sort jamais des coffres de la
maison Cartier. Le recrutement de l’équipe, la
conjonction des talents spécifiques – une hackeuse, une pickpocket, une tailleuse de diamant, etc. – et les préparatifs du plan fournissent le lot des péripéties invraisemblables qui
conduisent tout naturellement jusqu’au climax
du vol lui-même, dans le cadre enchanteur
d’une nuit remplie de people endimanchés
sous la coupole du Met.
Puisqu’il s’agit de bousculer les stéréotypes
genrés, on se demande pourquoi les auteurs et
producteurs du film ont jugé judicieux de remplacer les casinos des voleurs mâles par les bijoux et vanités mondaines de la mode pour
leurs alter egos féminins. Le film aurait pu être
plus drôle, moins soucieux en fait de sauver les
apparences et les normes, s’il avait montré par
exemple un peu plus d’insolence à l’égard de
l’industrie du luxe et de ses satellites médias,
d’autant que les deux actrices de tête, Bullock
et Blanchett, sont de surcroît congelées sous le
make-up et un dressing pléthorique, comme
s’il fallait surtout préserver, voire amplifier,
leur capital auprès des marques.
Au fond, ni le casting chromé ni surtout Gary
Ross n’ont la moindre idée de ce sur quoi ils
essaient de faire main basse (de l’argent, un
mode de vie, des codes sociaux ? Et dictés par
qui ?), si bien que la fortune acquise à coup
d’entourloupe, qui devrait valoir de l’or, en réalité ne vaut rien.
DIDIER PÉRON
OCEAN’S 8 de GARY ROSS
avec Sandra Bullock, Cate Blanchett,
Rihanna, Anne Hathaway… 1 h 50.
Lou (Cate Blanchett) et Nine Ball la hackeuse (Rihanna) en mode kleptos de luxe. WARNER BROS.
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24 u
Libération Mercredi 13 Juin 2018
CINÉMA/
Luna (Julia Jedlikowska) et Giuseppe (Gaetano Fernandez), une liaison quasi télépathique. JOUR2FÊTE
«Sicilian Ghost Story»,
calvaire au nom du père
Entre conte gothique
et romance ado,
le nouveau film
des réalisateurs
de «Salvo» évoque
avec justesse le rapt
et la mort du fils
d’un ancien mafieux.
A
l’origine de Sicilian Ghost
Story, un fait divers qui
marqua fortement la mémoire collective sicilienne : l’enlèvement en 1993, puis l’assassinat
779 jours plus tard, de Giuseppe,
12 ans, fils du mafieux repenti Santino Di Matteo, devenu informateur
pour la police après avoir été impliqué dans l’attentat contre le juge
Falcone. En retenant le fils, la Cosa
Nostra espérait faire taire le père,
mais le stratagème se révélant inefficace, l’enfant fut étranglé et son
corps dissous dans de l’acide.
Hibou complice. A partir de
cette histoire vraie particulièrement
sordide, démontrant la bêtise et la
brutalité de la mafia locale, Fabio
Grassadonia et Antonio Piazza (remarqués en 2013 avec Salvo, qui
mélangeait déjà thriller et tragédie
amoureuse), construisent un conte
gothique en y entremêlant romantisme adolescent et animisme –n’y
manquent ni la forêt enchantée ni
le hibou complice. Ils imaginent
une petite amie à Giuseppe, nommée Luna, et accordent tout le film
à son point de vue obsessionnel,
passionné et poétique.
Une première partie flirtant avec le
cinéma d’horreur accompagne l’enquête entreprise par Luna après la
disparition inexpliquée du garçon,
énigme rendue d’autant plus angoissante par l’attitude mystérieuse
des parents, leurs silences, leurs secrets face à la candeur de la jeune
fille. Puis, lorsque les causes sont
éclaircies, s’établit une sorte de
communication télépathique entre
les deux amoureux, par la pensée et
le rêve, mais aussi à travers des
puissances et des flux plus mystérieux circulant dans les objets et la
nature, transcendant toutes les distances, et même la mort.
Grassadonia et Piazza n’hésitent devant rien, y compris montrer le trajet de morceaux de chair dans l’eau
d’une rivière, où la mémoire du défunt –ou son âme– finit par se concentrer dans une goutte qui s’écrase
sur le visage de celle qui le pleure.
Cet exemple dit bien à quel point ce
film étrange slalome entre deux
grands écueils: le sordide, côté description du fait divers, et la niaiserie, côté romantisme pubère. Mais
par le délicat équilibre de son scénario et de sa mise en scène, et par
l’émouvante présence de ses jeunes
acteurs, il parvient à ne sombrer ni
dans l’un ni dans l’autre.
Funèbre. Certes, les cinéastes frôlent quelques limites à travers une
esthétique parfois trop lisse ou en
s’autorisant des twists un peu gênants à la toute fin, mais il faut
avant tout voir ce film comme la
description d’un mécanisme de
deuil, un deuil individuel (Luna et
son amour empêché par la violence
et la peur des adultes) et collectif (la
société sicilienne meurtrie par la
mort d’un enfant) rendu possible
par les pouvoirs de la fiction, les libertés du songe, les méandres du
fantastique. Sicilian Ghost Story est
une fable funèbre dédiée à un jeune
martyr de la mafia, un tombeau
dont la forme s’accorde à l’imaginaire de l’âge qu’il ne cessera jamais
d’avoir.
MARCOS UZAL
SICILIAN GHOST STORY
de FABIO GRASSADONIA
et ANTONIO PIAZZA avec Julia
Jedlikowska, Gaetano Fernandez,
Corinne Musallari… 1 h 57.
«Filles du feu», les ardentes combattantes du Rojava
P
ourquoi partir chez les
filles du feu? Pourquoi
aller les voir ? Il se
pourrait que nous en ayons
besoin. Comment ça ?
D’abord, il se pourrait que ce
monde ait besoin d’elles, et
jusqu’à preuve du contraire,
nous en faisons partie. Ensuite, il se pourrait qu’il y ait
quelque chose à voir là-bas,
pour nous tous: dans cet endroit où il y a surtout quelque
chose à faire, où les filles du
feu font la guerre.
Voir quelque chose, encore
aujourd’hui, c’est faire un
film. Le documentariste Sté-
phane Breton a fait un film là
où il y avait peut-être, pour
lui et pour nous, quelque
chose à voir: c’est au Rojava,
le Kurdistan syrien, une région autonome tenue et défendue, depuis le début de la
décennie en cours, par les
Unités de protection du peuple (YPG), ces forces armées
dont les combattantes font
front contre l’Etat islamique
d’une part et l’armée syrienne d’autre part. Il y a
passé huit mois, et son film
nous en rapporte quelques
scènes qui composent en fait
un récit, mais à la façon d’un
messager : le film sait bien
qu’il sera monté et montré à
un autre endroit que celui où
il a été tourné, et avec un certain écart temporel. Le film
en revient.
Fil rouge. Dans le cinéma
aujourd’hui, c’est le documentaire qui invente de nouvelles formes de récit et de
particulièrement dédié. C’est
elle qui chasse le chien au début, qui évoque le souvenir
des disparus, et qui répartit
les troupes. On la voit faire.
Poésie. Le film, même si
QUARK PRODUCTIONS
Au Kurdistan
syrien, le docu de
Stéphane Breton
suit le destin
parfois tragique
de ces femmes
qui luttent contre
l’Etat islamique et
l’armée syrienne.
narration – tels les films de
Wang Bing (lire page 22) –,
peut-être à cause de cet écart
temporel, entre deux espaces
distants, qui l’oblige à se poser la question – celle que la
fiction se pose de moins en
moins. Nous sommes donc
avec les combattantes, entre
les batailles, dans ces plans
qui sont autant de blocs de
souvenirs, autant d’épisodes:
le cadavre et le chien, le guet,
le thé dans la nuit au réveil, la
visite sur les lieux d’un combat où des camarades sont
tombés, le trajet vers la bataille, la répartition des troupes. Et comme fil rouge de
tous ces moments avec les
combattants, le portrait de
l’une d’entre elles, Diljin Ararat, tuée le 25 avril 2017 près
d’Afrin, à qui le film est plus
nous ne l’apprenons qu’à la
fin, était son tombeau. Simple bloc, orné de quelques références comme seuls ajouts:
un titre de Gérard de Nerval
(les Filles du feu), une épigraphe de Thucydide (la Guerre
du Péloponnèse), des bribes
de Stravinsky (l’Oiseau de feu)
– la poésie des souvenirs,
l’histoire des combats, la musique des contes, réunies sur
le versant du mythe, qui est
le revers du tombeau, mais
dont il se pourrait que nous
ayons besoin pour continuer
à voir quelque chose.
LUC CHESSEL
FILLES DU FEU
de STÉPHANE BRETON
(1 h 20).
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 13 Juin 2018
TICKET
D’ENTRÉE
FILM
SEMAINE
ÉCRANS
Jurassic World
1
903
Trois Visages
1
165
61 232
371
61 232
Volontaire
1
148
48 426
327
48 426
Deadpool 2
4
601
171 604
La mauvaise réputation
1
44
10 493
238
Una questione privata
1
59
13 748
233
13 748
Solo : A Star Wars Story
3
784
173 045
211
1 071 891
Demi-sœurs
2
254
53 542
211
159 182
ENTRÉES ENTRÉES/ÉCRAN
1 206 692
1 336
CUMUL
1 206 692
286 2 202 060
10 493
Le nouvel épisode de la franchise Jurassic World fait le plein
sur tous les territoires non-américains avant une sortie
massive aux Etats-Unis le 21 juin. D’ores et déjà, le film dévore tout sur son passage et a remporté en cinq jours d’exploitation plus de 150 millions de dollars (il est vrai qu’il en a
coûté 170, hors frais de marketing). Chez nous, tout le reste
fait pâle figure sous la patte du T.rex, même s’il faut souligner
la bonne position du film de Jafar Panahi, Trois Visages.
(SOURCE : «ÉCRAN TOTAL», CHIFFRES AU 10 JUIN)
Romy Schneider, de thalasso en lassitude
L’anti-biopic d’Emily Atef
étire, avec un sens poussé
du détail, le quotidien
de l’actrice en cure.
L
e film d’Emily Atef n’est en rien un
biopic de Romy Schneider. Il ne se
centre que sur un infime moment de
sa vie, trois jours presque plats mais en cela
révélateurs de son profond mal-être. En 1981,
quelques mois avant sa mort, alors qu’elle est
en thalassothérapie à Quiberon, l’actrice reçoit la visite d’une amie chère, ainsi que d’un
photographe – Robert Lebeck, dont elle a été
l’amante– et d’un journaliste, tous deux envoyés par le magazine allemand Stern pour
décrocher une interview d’elle. La réalisatrice imagine librement ces journées en
s’inspirant des nombreuses photos de Lebeck et de l’entretien publié à l’époque.
L’étonnante ressemblance de Marie Bäumer
avec Romy Schneider, ainsi que le choix de
u 25
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
Marie Bäumer, troublante. S. DULAC DIST.
s’appuyer essentiellement sur des détails et
gestes quotidiens, renforcent le sentiment
de vérité du film, mais là n’est pas son principal intérêt. La bonne idée est de plonger la
star dans du temps libre et d’observer son incapacité à faire avec toute cette vacance et
tout ce calme, à s’y retrouver seule face à
elle-même ou à s’y montrer simple en compagnie des autres. La réalisatrice joue habilement avec ce temps en étirant les scènes
pour y confronter l’aura de l’actrice à un présent banal. Dans la séquence la plus longue
et la plus réussie, Romy devient le centre
d’intérêt de tout un bar pendant une nuit de
fête, ce qu’elle accepte joyeusement mais
avec un laisser-aller qui provoque peu à
peu une certaine gêne.
Ce travail sur la durée est aussi ce qui peut
finir par lasser, en particulier dans une dernière partie où les drames à venir d’une existence précocement interrompue (la mort accidentelle de son fils, David, puis celle de
l’actrice elle-même, retrouvée sans vie dans
son appartement à l’âge de 43 ans), s’annoncent un peu trop explicitement.
M.U.
3 JOURS À QUIBERON d’EMILY ATEF
avec Marie Bäumer, Birgit Minichmayr,
Charly Hübner… 1 h 55.
VITE VU
POROROCA, PAS UN JOUR NE PASSE
de CONSTANTIN POPESCU (2 h 32).
Tudor, jeune père de famille, se promène dans un parc avec ses deux enfants. Distrait par un coup de fil du
bureau, il perd de vue Maria, sa fille
de 5 ans. C’est le début d’une descente
aux enfers car la gamine demeure introuvable, la police assurant qu’elle fait
tout pour la retrouver mais ne ramenant aucune information ni ne pointant
aucun suspect. Tudor et sa femme passent de l’aisance moyenne bourgeoise
aux affres de la pure tragédie et leur
amour se désintègre sous nos yeux dans
ce film roumain privilégiant les plansséquences et l’observation cadrée. Le
supplice de l’attente et de l’absence de
réponse ou d’indice guide le père et le
récit vers un dénouement explosif où se
profilent l’hypothèse d’un rapt pédophile et la solution de la légitime défense. Le film fascine et exaspère par sa
complaisante cruauté mentale puis par
sa violence graphique libératrice. D.P.
Mike Newell se
complaît dans un
film d’époque, fade
copie du cinéma
des années 50.
D
e la musique qui dégouline sur chaque
image, une jeune première (la charmante Lily James, dont le visage étonné et
les grands yeux perplexes envahissent l’écran en gros
plan), de la brume – on est à
Londres mais aussi à Guernesey – et une impression globale de carton-pâte, comme
s’il fallait à tout prix sursignifier le film d’époque. Et peu
importe laquelle, en fait: on
est dans l’histoire, en l’occurrence juste après la Seconde
Guerre mondiale – mais on
nous indiquerait une autre
décennie qu’on serait tout
aussi crédule. Pour qui a une
habitude réduite des codes
de ce genre de production intello-mainstream, le film est
constamment surprenant :
on ignore comment le réalisateur Mike Newell s’y prend
pour réussir à être aussi impersonnel, parvenir à ce qu’il
n’y ait pas un seul plan qui le
désigne, lui, en tant que cinéaste. Périodiquement nous
prend l’envie de rediriger les
acteurs, de demander à Lily
James, si parfaite cependant,
de ne pas nécessairement
mettre la main devant son visage, pour jouer l’émotion
lorsqu’elle reçoit une demande en mariage.
On comprend mieux d’où
provient cette facture surannée –de copie de copie de copie de films hollywoodiens
des années 50– lorsqu’on regarde la filmographie récente
de Mike Newell, adaptateur à
l’écran d’un Harry Potter, de
l’Amour au temps du choléra,
mais aussi de Dickens avec
De Grandes Espérances. La
littérature, pourvu que les titres soient connus planétairement, ne l’effraie pas. Il
s’agit donc encore une fois de
l’adaptation d’un best-seller,
le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates,
roman épistolaire de Mary
Ann Shaffer et Annie Barrows, dont le long et intrigant
titre anglais a malheureusement été coupé par les décideurs français.
L’héroïne, Juliet Ashton, est
une écrivaine londonienne
mal à l’aise avec son unique
best-seller, quand elle reçoit
la lettre d’un membre d’un
étrange club littéraire à Guernesey. Les épluchures de patates qui le nomment sont
une allusion aux tourtes cuisinées pendant la guerre lors-
que l’armée allemande avait
interdit aux habitants de l’île
de faire rôtir le moindre cochon –non par amour des bêtes, mais parce que seuls les
nazis devaient être convenablement nourris. De même
que la nourriture, les livres et
leurs auteurs continuent de
faire défaut après la guerre.
Le cercle a bien reçu une
«écrivaine», mais elle a failli
leur donner faim car elle était
auteure d’un livre de recettes
– une femme, forcément.
Par chance, il y a la timide
mais aventurière Juliet,
– obligatoirement auteure
d’une biographie d’une sœur
Brontë– prête à tout pour découvrir ce qui se cache derrière les membres pittoresques, finalement pas si
avenants, et la beauté de
l’océan en furie. Le film tient
à son intrigue, pourquoi ne
pas accepter sans broncher
qu’on nous la narre ? Mais le
cinéaste nous perd, du coup
définitivement, lorsqu’il
choisit d’illustrer les lettres
lues en voix off sous la forme
de laborieux flash-back.
ANNE DIATKINE
LE CERCLE LITTÉRAIRE
DE GUERNESEY
de MIKE NEWELL
avec Lily James,
Michiel Huisman… 2 h 03.
200 films du monde entier !
www.festival-larochelle.org
Affiche 2018 par Stanislas Bouvier
Littérature de bas hommage
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26 u
Libération Mercredi 13 Juin 2018
CULTURE/
Yvette Horner et son accordéon dans la caravane du Tour de France en 1958. PHOTO AGIP. RUE DES ARCHIVES
Yvette Horner, art sonique
et vieilles bretelles
Star dans les années 60 et 80,
l’accordéoniste, morte lundi
soir, se disait «populaire,
pas vulgaire». Elle avait
refusé d’être embarquée
par le FN en 2012.
E
ternité ringarde d’une France mythifiée, douce, rance et qui n’a jamais
existé. Modernité fluorescente (comme
ses cheveux orange vif ), fleuron des
Trente Glorieuses, icône clignotante des
années 80, draguée par toutes les époques et
tous les partis mais jamais récupérée. Yvette
Horner est morte lundi soir à 95 ans, à son
domicile de Courbevoie (Hauts-de-Seine).
Tombe un monument de la culture populaire,
un personnage kitsch à peine esquinté par
les 12 kilos de son accordéon, ses 70 ans de
carrière, ses 125 disques enregistrés et 30 millions de vinyles qui refluent aujourd’hui dans
les brocantes et vide-greniers. «Vevette» était
«DJ». Obligatoire invitée aux fêtes, anniver-
saires, thés dansants, jusqu’aux spectacles de
casinos ou la scène de l’Opéra de Paris. Pas de
platines, elle promenait un bestiau à soufflets,
pendu à ses bretelles. Le piano du pauvre.
Dans la France des années 50 et 60, la campagne qui vivote et les faubourgs qui triment,
le bal musette triomphe, porté par une
poignée de vedettes, étoiles d’un Top50 qui
n’existe pas encore: Jean Ségurel (1908-1978),
André Verchuren (1920-2013), Aimable (19221997) et elle. La jeunesse yéyé est saoulée et
le chanteur Antoine a l’idée d’enterrer Yvette
vivante. C’est Mai 68 en 1966 : «L’autre jour,
j’écoute la radio en me réveillant / C’était
Yvette Horner qui jouait de l’accordéon/Ton
accordéon me fatigue Yvette / Si tu jouais
plutôt de la clarinette» (les Elucubrations).
Raté. Vingt ans plus tard, Antoine s’exile sur
son bateau, alors qu’Yvette fait toujours un
malheur aux pistons.
Look vamp. La deuxième carrière de
Horner commence vers 1986. Elle perd son
mari, René Droesch, ancien footballeur aux
Girondins de Bordeaux. Jean Paul Gaultier la
redessine. Look vamp qui se voit de très loin:
yeux pervenche, cheveux roux (devenus renard, mandarine ou carrosserie de limousine
au fil du temps), des costumes disco et une
jupe tricolore puisque la France, c’est elle.
Mieux qu’une accordéoniste version Mireille
Mathieu, qui serait restée clouée dans une période, Yvette Horner se relance en jouant du
David Bowie et du Michael Jackson. Nouvelle
star pop à plus de 60 ans.
Née à Tarbes (Hautes-Pyrénées) le 22 septembre 1922, Yvette Horner s’était éveillée à
la musique grâce aux concerts du Théâtre des
nouveautés, propriété de sa famille, qui deviendra par la suite un cinéma porno. Elle
présente des dispositions pour le piano,
auréolée d’un premier prix au conservatoire
de Toulouse à l’âge de 11 ans, mais sa mère la
contraint à jouer d’un instrument moins
cher, l’accordéon. «J’en ai pleuré pendant
trois ans», raconte-t-elle. Sa virtuosité lui
permet cependant de remporter la Coupe du
monde de l’accordéon à 26 ans, première
femme inscrite au palmarès. Son catalogue
était aussi éclectique qu’un Spotify ou un
Deezer, délivrant du Bach (elle se produit
avec le pianiste classique Samson François)
que du free-jazz (duo avec le trompettiste
Jac Berrocal) ou du Richard Galliano, le
modernisateur de l’accordéon, en passant par
des chansons populaires que le public
pouvait lui réclamer à la volée. Elle donne
également des airs de sa composition, en solo
ou portée par un orchestre, huit accompagnateurs ou format symphonique. «Si je joue
un morceau populaire, ce ne sera pas vulgaire
[…], je le jouerai comme un classique», déclarait-elle à la radio RFI en 2006. Maurice
Béjart, qui en fit une fée dans le ballet CasseNoisette, la situe lui aussi «à cheval entre le
savant et le populaire».
Son répertoire politique a la même étendue,
Yvette Horner s’affichant d’abord avec un
accordéoniste, un autre grand moderne,
Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des
Finances dans les années 70. Le 14 juillet 1989,
pour le bicentenaire de la Révolution, c’est
Jacques Chirac, le maire de Paris, qui finance
son concert place de la Bastille. Mais elle enchante aussi Danielle Mitterrand et Jack Lang
en 1987, quand elle métisse sa French touch
avec le musicien guinéen Mory Kanté et le
groupe reggae Couscous Klan. «Est-ce que c’est
une prise de position politique en faveur du mélange ?» l’interroge l’animateur Thierry
Ardisson. Horner répond: «C’est une idée qui
m’a séduite, parce que la musique est là pour
tendre la main et donner de l’amour.» Elle précise qu’elle envisage d’organiser une soirée
«avec de nombreuses races [sic], où nous nous
tendrons la main pour faire voir au monde que
c’est l’amour qui fonde, c’est cette chaleur
humaine…»
Grave gaffe. Ces propos ne découragent
pas le FN de tenter une OPA en 2012. Le porteparole Florian Philippot affirme ainsi: «Je sais
que chez elle, elle a une pièce entièrement bleu,
blanc, rouge. Je sais qu’elle est très, très patriote.» Mais Marine Le Pen compromet tout
rapprochement avec la musicienne, en traitant Jean-Luc Mélenchon d’«Yvette Horner
de la politique». Grave gaffe. L’accordéoniste
réplique sur sa page Facebook officielle :
«Que l’on sache que je ne soutiens personne
car la musique ne se récupère pas. Elle appartient à tous.»
Rude boulot d’icône. Sur le Tour de France
qu’elle égayait dans les années Louison Bobet,
Jacques Anquetil et Raymond Poulidor (19521963), aussi célèbre que les champions
cyclistes, Yvette Horner avait déjà donné de
sa personne. Rare fille embarquée, miss du
désir, assise sur une voiture de la caravane publicitaire, un sombrero sur la tête et les moustiques s’écrasant entre ses dents. Quand elle
était lessivée, elle rentrait dans le véhicule et
posait un mannequin à son effigie sur le capot
(cette Yvette Horner en tissus et chiffons s’est
adjugée 2200 euros dans une vente aux enchères en 2005). Furieux, les spectateurs qui
avaient pigé la supercherie criaient : «Remboursez ! Remboursez !» Yvette Horner n’a
jamais compris pourquoi la foule voulait la dévorer jusqu’aux os: «Pourtant, c’était gratuit!»
PIERRE CARREY
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
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Article 1007 du Code civil
Article 1378-1 Code de procédure civile
Loi n2016-1547du 28 novembre 2016
Suivant testament olographe en date du
10 juin
2007,
Madame Andrée SCHILLING a consenti un
legs universel.
Consécutivement à son décès, ce testament
a fait l’objet d’un dépôt aux termes du procès-verbal d’ouverture et de description de
testament reçu par Maître Xavier BARRÉ, notaire, associé d’une société civile dénommée
‘Xavier BARRÉ, Pascal CHUITON, Bertrand
LISCH et Frédéric VIOLEAU, notaires, associés d’une société civile professionnelle titulaire d’un Office Notarial’ dont le siège est
à CAEN (Calvados), 12 rue du Tour de Terre,
le 1er juin 2018, duquel il résulte que le légataire remplit les conditions de sa saisine.
Opposition à l’exercice de ses droits pourra être formée par tout intéressé auprès du
notaire chargé du règlement de la succession : Maître Xavier BARRE, notaire à CAEN
(14000) 12 rue du Tour de Terre, référence
CRPCEN : 14098, dans le mois suivant la
réception par le greffe de l’expédition du procès-verbal d’ouverture du testament et copie de ce testament.
En cas d’opposition, le légataire sera soumis à la procédure d’envoi en possession.
(cours, association,
enquête, casting,
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Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
Directeur délégué
de la rédaction
Paul Quinio
GORON
HORIZONTALEMENT
I. Elle est capitale en Asie
II. Ne fût pas assez cuisiné par
les poulets ; Sport olympique
III. Danse, veste et chapeau
IV. De droite ? De gauche ?
Vous êtes au bon endroit ;
Grâce à lui, pierre est polie
V. Le jeune croyant n’y va pas
à contre-chœur ; Coulées de
lave VI. Bon à rien ; Raide
VII. Garanties à cheval sur le
second V. ; Des marais pour
le céleri VIII. Trou bleu
aux hauts troubles en eaux
troubles IX. Truie amie d’une
oie ; Il fut chef aux Etats-Unis,
il l’est au Japon X. Homme
politique français qui savait
trancher XI. Un allemand ;
Sport olympique
9
I
Cogérants
Laurent Joffrin,
Clément Delpirou
1BS ("²5"/
(030/
Par GAËTAN
X
Grille n°935
Directeurs adjoints
de la rédaction
Stéphanie Aubert,
Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
VERTICALEMENT
1. Mesure des masses 2. Premier bémol ; Il est à l’étude ; Cordage avec un
nœud de chaise 3. Il est plus léger avec l’été ; Papier très fin 4. Cathodique
catholique ; Comme un foie découpé avec foi 5. Cet humoriste joue dans
le dernier Lelouch ; On les jette avec l’eau du bain 6. Le Coran, il est au
courant ; Fait comme lui ? Non merci ; Qui a pris un uppercut de bas en
haut 7. Col blanc 8. Elle s’oppose à la manif pour tous 9. Finalement non
Rédacteurs en chef
Michel Becquembois
(édition),
Christophe Boulard
(technique),
Sabrina Champenois
(société),
Guillaume Launay (web)
Solutions de la grille précédente
Horizontalement I. DIALECTAL. II. ERG. POÊLA. III. SOIR. UKIP.
IV. ENTERRÉ. V. EPUB. FS. VI. TAËL. ABEL. VII. IG. ENTAMA.
VIII. FESTOU-NOZ. IX. INTER. CRU. X. ÉCU. GRAAL. XI. RECUEILLI.
Verticalement 1. DÉSERTIFIER. 2. IRON. AGENCE. 3. AGITÉE. STUC.
4. REPLÈTE. 5. ÉP. RU. NORGE. 6. COURBATU. RI. 7. TÉKÉ. BANCAL.
8. ALI. FÉMORAL. 9. LAPIS-LAZULI.
libemots@gmail.com
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Libération Mercredi 13 Juin 2018
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Coke en destock
Khanh Nguy Thi La Vietnamienne se bat avec
succès contre le tout-charbon en citant Hô Chi Minh.
E
lle a commencé par dire non. Quand le serveur du bar
à thé à Hanoi lui a présenté son matcha glacé dans un
gobelet en plastique, coiffé d’un opercule transparent
et percé d’une paille, Khanh Nguy Thi, 42 ans, a refusé tout
net. Non, pas de plastique, mais un mug en verre. L’anecdote
n’esquisse guère le portrait d’une pasionaria de la cause écolo
mais bien celui d’une lucide pédago, consciente que la maison
brûle et que le Vietnam, son pays, en est
l’un des foyers ardents. Cette quadra pressée est une militante qui se campe en raisonnante convaincante pour décrire le
«danger» des énergies fossiles et convaincre de «l’urgence»
des alternatives renouvelables. A fortiori dans un pays jeune
à la croissance dévorante et dans une Asie du Sud-Est en proie
à la frénésie consumériste.
Méconnue dans son propre pays mais citée par des experts
en énergie renouvelable, Khanh Nguy Thi vient d’être récompensée par le prix Goldman pour l’environnement. Le jury de
ce trophée, assimilable peu ou prou au Nobel des écolos, a salué le travail d’une «scientifique méthodique et d’une humble
bâtisseuse de consensus» qui a documenté les «dangers avérés
du charbon» et œuvre pour le «renouvelable» et une «plus
grande efficacité énergétique» au sein de son ONG Green ID.
Le descriptif est fidèle à cette sérieuse bosseuse. Et presque
juste. Khanh Nguy Thi est, à n’en pas douter, une experte, mais
pas une «scientifique». Elle le dit d’emblée quand on la rencontre ce matin de mai dans la moiteur de Hanoi. Récemment,
lors d’un atelier à l’Assemblée nationale vietnamienne, elle
s’est d’ailleurs fait chapitrer par un homme plus âgé qu’elle.
Il se targuait d’être, lui, un chercheur, spécialiste des questions nucléaires. «Elle a
acquiescé, a indiqué qu’elle avait toujours
besoin d’avis de bons experts pour bien
comprendre et ensuite bien expliquer, raconte Lars Blume, conseiller technique à Green ID. Puis elle a conclu: “Ce n’est pas
à moi de vous dire quoi faire mais à nous, tous ensemble, de
chercher une solution pour le Vietnam.”» Une autre fois, seule
femme lors d’une réunion avec une centaine de décideurs,
elle se fait haranguer par l’un d’eux. «Vous n’avez pas peur dans
cette forêt d’hommes ?» Elle se met les rieurs dans la poche :
«Ah non ! ça fait plein de monde pour me protéger !»
Si ces sorties témoignent d’une bonne maîtrise des codes de
la gestion de groupe, elles illustrent aussi le caractère d’une
femme à l’autorité naturelle, un brin stricte et soucieuse de
LE PORTRAIT
consensus. Ce n’est pas un hasard si Khanh Nguy Thi a songé
embrasser la carrière diplomatique après des études de relations internationales: «Mais si j’avais peut-être la capacité de
devenir diplomate, je n’avais ni réseau ni connexions. Personne
dans mon entourage ne travaillait dans un ministère.»
Ancien de la guerre du Vietnam (côté Viêt-Minh), le père s’est
reconverti en fermier, tout comme la mère ex-enseignante de
littérature. Ils se sont saignés pour que les quatre filles fassent
des études. Khanh, l’aînée, est allée à l’école du participatif
et du pragmatisme. «Il y a chez elle la volonté d’associer les gens
à la prise de décision, de partager l’information, d’écouter les
avis parfois contradictoires et de travailler en coulisse», poursuit Lars Blume. On aurait tort de conclure que cela se monnaye en faiblesse et en résignation. Au moment où Khanh
Nguy Thi crée son ONG en 2011, le gouvernement publie son
master plan énergétique pour l’horizon 2020-2030.
«Les projections étaient terribles et vraiment inquiétantes»,
se souvient-elle. Pour répondre à des besoins croissants en
électricité, les experts du Parti entendent pousser les curseurs
du charbon et du nucléaire en enrobant le discours avec de
timides promesses de renouvelable. La petite Green ID est
l’une des rares ONG au Vietnam à enquêter sur le péril des
énergies fossiles. Et la première à employer l’expression «danger du charbon». Mais sans
tam-tam, ni tintamarre.
Khanh Nguy Thi n’est pas
1976 Naissance à Bac
une activiste frontale. QuesAm (nord du Vietnam).
tion de caractère et de réaJuin 1999 Diplôme
lisme dans un pays où l’agitde l’Académie
prop revendicative de la
diplomatique.
société civile n’est tolérée
2002 Naissance
qu’avec parcimonie par un
de son premier enfant.
parti unique guère enclin à
2011 Création
l’autocritique. Aux opérade Green ID.
tions coup-de-poing, la pa23 avril 2018
tronne de Green ID préfère
Récompensée par
les «preuves» chiffrées, les
le prix Goldman pour
points de vue informés et le
l’environnement.
surf habile sur les scandales
de pollution et de sécurité sanitaire. Elle a multiplié les ateliers, les cours, les tables rondes
avec des experts, des citoyens, des chercheurs.
En 2015, Green ID dépose sur la table de travail un rapport de
l’université Harvard: si le Vietnam maintient ses projets tout
charbon, 20000 personnes mourront prématurément chaque
année. La constance et le sérieux sont récompensés début 2016. Hanoi s’amende et revoit à la baisse ses constructions de centrale. «Nous avons crié de joie et pleuré», se souvient Nguy Thi. C’était plus qu’une simple victoire pour cette
enfant de Bac Am. Dans ce village du Nord, les habitants vivent dans l’ombre d’une centrale à charbon qui rejette polluants dans l’air et l’eau de la région, causant morts et maladies. «Je me souviens de la fumée, matin et soir, tous les jours.
J’avais 7 ans et je ne réalisais pas l’ampleur de la pollution.»
A peine diplômée, elle se mobilise auprès de communautés
victimes de la pollution de l’eau et de la construction de barrages. Elle acquiert la certitude que l’environnement ne peut
être sacrifié au nom du développement, sans s’en remettre
pour autant à la décroissance synonyme d’incohérence au
Vietnam. Elle suit de près la transition énergétique allemande.
Et, féministe sans le claironner, cible les femmes, «celles qui
comprennent et agissent car elles ont en charge l’éducation des
enfants et l’habitude de gérer un ensemble de petites choses».
Elle en a tiré un enseignement qui a valeur de profession de
foi un brin simpliste et sexiste : «L’environnement demande
du temps, de la patience, un suivi responsable et constant,
comme la fonction de mère, la maternité.»
Mariée à un homme d’affaires – «très compréhensif» – versé
dans les technologies de l’information, elle est fière de voir
l’aîné de ses trois enfants alerter les voisins sur les gaspillages
d’énergie des appareils en veille. C’est à la prochaine génération qu’elle pense en se nourrissant des idées de Hô Chi Minh,
qui «avait une vision de la nation et la capacité de fédérer des
groupes différents». Tout ça respire la référence obligée dans
une bio écolo et fort peu rouge. Le reste du temps, elle voyage
beaucoup en pensant que les «graines» semées par Green ID
peuvent «servir de modèle» dans la région Asie. Puis elle part
se ressourcer en famille à Bac Am, le village où tout a commencé. Dans la poussière noire. •
Par ARNAUD VAULERIN
Photo MATTHIEU GORISSE-MONDOLONI
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