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Libération - 14 06 2018

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
JEUDI 14 JUIN 2018
www.liberation.fr
MONDIAL DE FOOT
BONS BAISERS
DE RUSSIE
Griezmann et l’équipe de France peuvent-ils
revenir au sommet du foot mondial? La Coupe
du monde débute ce jeudi à Moscou, vitrine
de la nouvelle puissance russe. PAGES 2-9
Aides sociales
Un «pognon
de dingue»
pour Macron
PAGES 14-15
AFP
Antoine Griezmann, le 11 juin. PHOTO SHAUN BOTTERILL . FIFA . GETTY IMAGES
2,00 € Première édition. No 11522
Baston
Paris et Rome
se déchirent
sur l’«Aquarius»
PAGES 10-11
On donne
son sang
Journée nationale ce jeudi: le logo
de Libé perd les trois lettres des
groupes sanguins pour sensibiliser
à l’importance du don. PAGE 19
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
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2 u
COUPE DU MONDE
La Russie
en Coupe
réglée
ÉDITORIAL
Par LAURENT
JOFFRIN
Paradoxe
C’est toujours le sport
de tous les vices. Pourtant,
le public, toujours plus
nombreux, lui trouve toutes les vertus. Implacablement, cette campagne de
Russie footballistique se
jouera devant la planète
entière, enthousiaste, passionnée, fascinée. Ces milliers d’aficionados ne sont
pas dupes. Un arbitre impartial se glisserait-il dans
les coulisses du football
qu’il distribuerait aussitôt
une myriade de cartons
rouges. Un «pognon de dingue», comme dirait Emmanuel Macron, des joueurs
surpayés qui pratiquent
souvent une optimisation
fiscale digne d’Apple
ou Facebook, une corruption endémique, de la violence à revendre dans les
gradins, un chauvinisme
épais… La globalisation
du ballon rond n’a pas amélioré la rectitude du milieu.
Mondialisation heureuse?
Non: mondialisation
vicieuse. Et pourtant, il
tourne… C’est aussi qu’il y a
une morale interne au jeu,
indépendante de son économie, et celle-ci –paradoxe un peu réconfortant–
a tendance à s’améliorer.
L’introduction de la vidéo
dans l’arbitrage en est le
premier symbole, à condition qu’elle ne conduise pas
à l’illusion de la décision
parfaite. Les conservateurs
pointeront le risque d’un
ralentissement du jeu.
Outre que l’argument n’est
pas démontré –on verra en
fin de compétition–, la vidéo inquiète les tricheurs
bien plus que les spectateurs. Les matchs gagnés
sur une main grossière –ou
une «main de Dieu»–, les
fautes commises délibérément dans le dos de l’arbitre vont se raréfier. Le message est clair: les règles,
acceptées par tous, doivent
être respectées. Progrès
dans la civilisation du sport
spectacle. Et surtout, la
pression du public
a maintenu, développé
même, la tradition
du beau jeu, qui n’est pas
synonyme de défaite
glorieuse, mais –voir l’Allemagne, l’Espagne ou le
Brésil– de succès à la
marque. Consolation
symbolique? Certes. Mais
qu’est-ce que le sport
de compétition sinon
un symbole? •
Libération Jeudi 14 Juin 2018
Huit ans après avoir obtenu le droit
d’organiser le Mondial, qui débute ce jeudi,
le pays a changé et la mainmise du Kremlin
s’est affermie. Dans les coulisses,
les enjeux dépassent le ballon rond.
Par
VERONIKA DORMAN
Envoyée spéciale à Moscou
L
e monde s’est donné rendezvous en Russie pour les quatre semaines à venir. A partir
de ce jeudi, le pays accueille pour la
première fois la Coupe du monde de
football. Onze villes, douze stades,
quatre fuseaux horaires. Un événement à la résonance planétaire dont
le Kremlin souhaite faire une vitrine de sa puissance retrouvée.
Mais entre 2010, année où la Russie
a obtenu l’organisation du tournoi,
et 2018, le pays a changé. Les promesses d’ouverture ont cédé la
place à une nouvelle guerre froide.
Cette Coupe du monde apparaît
comme le reliquat d’une époque révolue, quand la Russie ambitionnait
encore de séduire. C’est fini,
d’autant que les affaires de dopage,
corruption, hooliganisme, racisme… des maux endémiques du
sport russe, ont émaillé la préparation du Mondial. Mais il est fort à
parier que tout sera oublié dès ce
jeudi après-midi, au coup d’envoi
du premier match à Moscou.
DIPLOMATIE
Depuis son retour au Kremlin,
en 2012, Poutine, après avoir laissé
les classes moyennes des grandes
villes croire qu’elles avaient acquis
le droit de manifester en masse
pour lui exprimer leur désamour,
resserre méthodiquement les vis,
en limitant toujours plus les libertés
individuelles et en étouffant toute
contestation. Les ONG de défense
des droits de l’homme deviennent
des «agents de l’étranger». Les prisonniers politiques réapparaissent
comme une catégorie carcérale et
peuvent se compter par dizaines.
Pour n’en citer qu’un, le cinéaste
ukrainien Oleg Sentsov, accusé de
terrorisme pour ne pas avoir soutenu joyeusement l’annexion de la
Crimée, purge depuis 2015 une
peine de vingt ans de camp en Sibérie. En ce jour de coup d’envoi, il en
est à son 30e jour de grève de la
faim.
Dès 2014, l’année des «Jeux de Poutine», à Sotchi, censés présenter au
monde un pays moderne, puissant
et bienveillant, la Russie endosse le
rôle du grand voisin brutal. Elle annexe la Crimée et soutient militairement les séparatistes dans l’est de
l’Ukraine. L’économie, affaiblie par
la chute du prix du pétrole, encaisse
difficilement les sanctions occidentales qui s’ensuivent. Au nom de la
lutte contre le terrorisme, Moscou
s’engage dans le conflit syrien du
côté de Bachar al-Assad et prétend
s’acharner contre l’Etat islamique
tout en bombardant essentiellement des zones où il ne se trouve
pas. Sur fond d’une guerre de désinformation, le Kremlin s’immisce
dans les élections américaines. Enfin, dernièrement, la tentative d’assassinat de l’ex-espion Sergueï Skripal et de sa fille à l’aide d’un poison
d’origine soviétique, le «Novitchok», que Londres impute à Moscou, est venue compléter le portrait
d’une Russie dont on ne peut plus
que se méfier. Pas de quoi, pour
autant, motiver des appels au boycott, que la Fifa, fidèle à sa ligne,
aurait de toute façon écartés d’un
revers de main.
«La Coupe du monde n’aura pas
d’impact particulier sur l’image de
la Russie, devenue trop toxique,
comme l’était l’URSS de Brejnev au
moment des JO de Moscou en 1980,
assure Andreï Kolesnikov, du think
tank Carnegie. L’objectif des élites
russes est de faire une démonstration de soft power. Sauf que la dernière tentative du genre, après les JO
de Sotchi en 2014, s’est soldée par
l’annexion de la Crimée et la guerre
en Ukraine. Nous n’avons donc
aucune raison d’être optimistes.»
Vladimir Poutine et le président de la
dopés étaient échangés contre des
échantillons «propres», à l’aide
d’une trappe dans le mur du laboratoire antidopage. Le rapport McLaren, publié en juillet 2016, valide les
témoignages des lanceurs d’alerte
russes. La Russie est interdite de
participer sous ses couleurs aux
Jeux d’hiver de Pyeongchang, en février. Dans la foulée, en prévision
du Mondial, des enquêtes sont menées sur les joueurs susceptibles
d’être sélectionnés dans l’équipe
nationale russe. Mais la Fifa conclut
«qu’aucun élément ne permet d’établir une violation des règles antidopage par ces joueurs». Soupir de
soulagement au Kremlin.
HOOLIGANS
DOPAGE
Fin 2014, la télévision allemande révèle un système de dopage institutionnalisé, orchestré au plus haut
niveau de l’Etat russe et déployé
aux JO de Sotchi. Pendant la nuit,
les échantillons d’urine des sportifs
Plus que par ses résultats sportifs,
le football russe s’est distingué ces
dernières années par ses hooligans,
qui ont fait une mémorable démonstration de force pendant
l’Euro 2016. A Marseille, 130 supporteurs russes super entraînés et
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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u 3
dont Moscou avait rêvé et qu’elle
avait fait miroiter en 2010. A l’époque, les projets pharaoniques, Jeux
olympiques comme Coupe du
monde, semblaient réalisables
dans toute leur mégalomanie. Dans
son dossier de candidature, la Russie avait présenté des villes futuristes et verdoyantes. En réduisant la
voilure et ses ambitions, le pays a
fini par dépenser près de 9 milliards d’euros, dont plus de la moitié d’investissement fédéral, un
tiers d’argent privé et le reste financé par les régions.
Plus que les stades, dont neuf sur
douze ont été construits à partir de
zéro, ce sont les infrastructures de
transport qui ont coûté cher, soit les
deux tiers du budget total, selon les
estimations de Transparency International. Il avait été question entre
autres de relier plusieurs villes
–Moscou, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg, Kazan, Nijni-Novgorod– par des trains à grande vitesse.
Mais l’idée a été abandonnée
dès 2012, faute de moyens. La compagnie de trains russes RZD a finalement mis à disposition des fans
des trains spéciaux sur les lignes
classiques. Gratuits, ils permettront
aux hôtes de découvrir l’immensité
russe : il faut compter entre dixsept et vingt-quatre heures de trajet
entre Moscou et Rostov-sur-le-Don,
vingt-trois entre Volgograd et Sotchi, vingt-six entre Saint-Pétersbourg et Kazan.
CORRUPTION
Fifa, Gianni Infantino, mercredi à Moscou. PHOTO ALEXANDER VILF. SPUTNIK. ICON SPORT
organisés comme une petite armée
ont mis une raclée à 3000 de leurs
homologues anglais beurrés, sous
le regard impuissant de la police
française. De quoi nourrir des inquiétudes sur l’attitude des hooligans russes à domicile, sous la
coupe d’autorités qui, en 2016,
avaient l’air plutôt solidaires de leur
«exploit». Ces dernières assurent
que la question a été traitée en
amont. «Les rencontres avec les
membres actifs des mouvements de
supporteurs ont commencé
dès 2016-2017, assure ainsi le responsable des questions de sécurité
et du département anticorruption
de Moscou, Vladimir Chernikov,
dans une interview au quotidien Vechernyaya Moskva. Les supporteurs
qui se sont distingués par le passé
par un comportement inapproprié
sont bannis des stades.» Ainsi,
467 citoyens russes sont interdits de
stade par une décision judiciaire et
près de 5000 étrangers. Pour mieux
contrôler la situation, la Russie a
mis en place, pour la première fois
dans l’histoire de la Coupe du
monde, le «Fan ID», un document
d’identification délivré après l’achat
d’un billet, indispensable pour entrer dans les stades. Un système de
reconnaissance faciale permettra
de repérer les éventuels tricheurs.
La peine encourue pour une telle effraction est une amende de
40 000 à 50 000 roubles (540 à
680 euros) et jusqu’à quinze jours
d’incarcération.
Les hooligans russes ne seront pas
au rendez-vous, assure Ronan
Evain, directeur de Football Supporter Europe et spécialiste du supportérisme russe. Certains sont interdits de stade, mais la plupart ont
surtout reçu l’ordre de se tenir à carreau. «Le contrôle ne passe pas par
les Fan ID, mais par une pression
constante sur les hooligans par
le FSB qui les somme de rester chez
eux et de ne pas foutre le bordel», explique Ronan Evain. La sanction
habituelle pour une bagarre – une
brève garde à vue – ne s’applique
pas pendant la Coupe du monde.
On leur promet la prison ferme.
«Les hooligans sont généralement
des gens bien intégrés socialement,
ils ont des familles, des choses à perdre. Ils n’ont aucune envie d’aller en
prison pour une baston», poursuit
Evain. Le même principe de précaution devrait guider les hooligans
étrangers : les autorités espèrent
que la peur de goûter aux geôles
russes sera plus forte que leur
amour pour la castagne.
RACISME
Dans une société globalement raciste, bien que multiethnique, le
stade est un lieu où les barrières
sautent. Qui a déjà assisté à un
match de foot en Russie a vraisemblablement pu observer des actions
aussi élégantes que le jet de bananes ou les cris de singe, quand des
joueurs d’origine africaine posent le
pied sur le gazon. «Dès 2013-2014,
les Russes ont commencé à se mon-
trer plus sévères», explique Ronan
Evain. Par le passé, seul l’affichage
d’une croix gammée entraînait une
intervention policière. «La banane
ou les cris de singe n’étaient pas
considérés comme des choses graves
par les services d’ordre, mais ils ont
fini par se rendre compte du problème. Des procédures disciplinaires
ont été introduites pour lutter contre
le racisme. Sauf que le discours reste
le même : soit minorer le problème
–“Nous sommes un pays multiethnique, le racisme n’existe pas” –, soit
comparer avec l’Allemagne ou l’Angleterre et dire : “C’est pire
ailleurs.”» Des dispositifs de surveillance vidéo sont prévus dans les
stades et les démonstrations racistes seront sanctionnées sur le
champ, promettent les autorités.
RATÉS
En Russie on aime dire: «On voulait
faire au mieux et on a fini par faire
comme d’habitude.» La Coupe du
monde n’est pas exactement celle
Comme tous les grands chantiers,
ceux de la Coupe du monde n’ont
pas été épargnés par la corruption,
ce mal endémique qui est aussi le
principe organisateur de l’économie
nationale. «Ce type de méga-événement permet d’engranger des dépenses faramineuses dans des délais très
courts, avec un minimum de
contrôle, dans l’intérêt des détenteurs des contrats publics, c’est-àdire, en Russie, des hommes d’affaires proches du Kremlin», explique le
directeur adjoint du bureau russe
de Transparency International, Ilya
Shumanov. «La corruption est présente à tous les niveaux. Les gros
contrats ont été distribués par le
pouvoir aux oligarques, comme
Guennadi Timchenko [stades de
Volgograd et Nijni-Novgorod, ndlr]
ou Aras Agalarov [celui de Kaliningrad]. La sous-traitance est gérée
par les régions, elle est aux mains
des élites locales, qui ne respectent
pas les règles de concurrence, falsifient les processus d’appels d’offres et
s’entendent sur les prix», poursuit
l’analyste.
Reste que pour les régions hôtes,
même si tous les projets n’ont pu
être réalisés, la Coupe du monde est
évidemment une aubaine, «car jamais autant d’argent fédéral
n’aurait été investi en temps normal
dans les routes, les chemins de fer et
les infrastructures sportives»,
conclut Shumanov. Et les étrangers
qui sillonneront le pays pendant un
mois, ne voyant pas cet envers du
décor, seront épatés par la démesure et la beauté du pays, et l’organisation de l’événement sportif qui ne
donne pas, pour l’heure, de signes
de dysfonctionnements. •
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COUPE DU MONDE
4 u
Libération Jeudi 14 Juin 2018
A Moscou: «Une fête?
Pour nous, c’est
une tragédie»
Pereptcheno
Doubrovski
Parchino
Place Pouchkine
Kremlin
Moscou
RUSSIE
10 km
Dans la capitale russe, les festivités
se préparent et les supporteurs arrivent
en masse, provoquant nuisances sonores et
durcissement sécuritaire. Dans la banlieue,
la rénovation des infrastructures s’est faite
aux dépens des habitants.
D
es supporteurs mexicains légèrement
éméchés ont défait leurs valises en
plein milieu d’un passage souterrain
dans le centre de Moscou et essayent d’enfiler
des costumes bariolés à franges. A deux pas
de là, quelques ouvriers perchés sur des
échelles mettent les derniers coups de pinceau au plafond et terminent l’installation
électrique. Au-dessus, place Pouchkine, dans
l’effervescence d’un soir férié, à la foule habituelle de promeneurs moscovites se mêlent
les premiers touristes sportifs. On les repère
aux maillots des différentes équipes nationales, et aux bras tendus en position selfie.
La Coupe du monde de football démarre ce
jeudi à Moscou. Et la capitale s’est refait une
beauté avant d’accueillir les quelque
800 000 personnes attendues pendant les
quatre semaines du tournoi. Les grands chantiers de rénovation du centre qui ont rythmé
–et pourri– la vie des Moscovites depuis plusieurs années sont presque tous terminés, du
moins dans les quartiers les plus touristiques.
Larges trottoirs, réverbères en fer forgé, bancs
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
PONOMAREV, REGARD À PART
Sergey Ponomarev, photographe russe de 37 ans, récompensé par de nombreux
prix dont le Pulitzer de la photo d’actu ou encore la médaille d’or Robert Capa,
en 2016, sera l’œil de Libé pendant la Coupe du monde de football.
Photojournaliste émérite, il suit régulièrement comme correspondant de guerre
les différents conflits du Moyen-Orient pour le New York Times.
Des visiteurs
marocains
et vietnamiens,
à Moscou mercredi.
publics à chaque pas, illumination savante des
façades d’immeubles, débarrassées d’enseignes de pacotille et autres affiches publicitaires, squares, parcs et dégagements soignés, au
design sophistiqué, bornes de location de vélos et trottinettes électriques…
Toile infernale
La ville que découvre le visiteur aujourd’hui
n’est plus la mégapole brouillonne et byzantine d’antan, exotique mais qui pouvait paraître hostile, surtout à qui ne manie pas le russe.
Si, en dehors du centre, l’anglais n’est toujours
pas très pratiqué par les serveurs de cafés et
autres prestataires, toute la signalétique a enfin été doublée en alphabet latin, voire en traduction anglaise. Les transports sont devenus
praticables au nouveau venu, y compris à celui
qui ne lit pas le cyrillique. De nouveaux circuits de bus ont été mis en place, remplaçant
souvent l’ancien système de trolleybus, ce qui
a permis de débarrasser le ciel entre les immeubles d’une toile infernale de câbles électriques. Une nouvelle ligne de métro circulaire
u 5
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a été inaugurée, reliant des quartiers voisins
mais éloignés en transports. «Cette ville est formidable», exulte Carlos, Péruvien de New
York, venu soutenir son équipe qui s’est qualifiée pour la première fois depuis 1982. Avec un
couple d’amis, ils ont loué un appartement à
la périphérie nord de la capitale, dont ils arpentent les sites touristiques en attendant le
début du tournoi. Tous les trois arborent le
maillot blanc et rouge de leurs champions.
«On se déplace facilement, et même si presque
personne ne comprend ce qu’on dit, tout le
monde est très serviable.» Le pari des autorités
semble donc gagné. Moscou, qui sera le port
d’entrée pour l’écrasante majorité des hôtes du
Mondial, renvoie enfin l’image d’une ville accueillante. Même si beaucoup de Moscovites
ont préféré abandonner la capitale aux visiteurs, certains en profitant pour louer leur appartement pour des sommes rondelettes.
Comme chacune des onze villes dans lesquelles se tiendront des matchs de la Coupe du
monde, la capitale s’est surtout consacrée
à la rénovation des infrastructures sportives.
Le stade historique Loujniki – cœur battant
du Mondial qui accueillera sept rencontres,
dont le coup d’envoi et la finale– a fait l’objet
d’une reconstruction massive. C’est désormais un immense complexe sportif ultramoderne, avec un stade qui peut accueillir
81 000 spectateurs.
Petite déception : le téléphérique qui devait
permettre aux spectateurs de rejoindre en
cinq minutes seulement la fan-zone, perchée
sur la colline des Moineaux, de l’autre côté de
la rivière Moskova, n’a pas été terminé à
temps. Il faudra donc faire le tour par la route,
en prenant l’un des bus gratuits, puis terminer à pied, pour parvenir au sommet de la colline, sur laquelle trône en majesté un gratteciel de l’époque stalinienne, l’université de
Moscou (MGU). Pendant la Coupe du monde,
l’imposant bâtiment de 240 mètres de haut
va servir de décor à la fan-zone, sur l’esplanade. Pour les supporteurs, la situation des
60000 mètres carrés qui peuvent accueillir
25000 personnes est idéale. Elle l’est moins
pour une partie des étudiants, dont l’année
universitaire n’est pas terminée, qui résident
pour certains dans le bâtiment principal. La
scène est située à 300 mètres de l’édifice, dont
les fenêtres, d’époque laissent passer le bruit.
«Nous entrons dans la période des examens,
et ça va être très pénible de réviser et de passer
les épreuves dans un vacarme incessant de
concert et des foules de fans bourrés autour de
la fac. Il y aura de la musique forte jusque tard
le soir. Quand est-ce qu’on va pouvoir dormir?»
s’interroge Maria, 26 ans, qui termine sa thèse
de linguistique.
Outre le problème de la nuisance sonore, les
règles sécuritaires imposées dans les zones de
la Fifa risquent d’entraver le travail de certains
étudiants. «Les labos vont devoir suspendre
leur activité car une partie des produits utilisés
est interdite», se désole Liza, en deuxième année de philo. Le comité d’action des étudiants
de la MGU, dont les deux jeunes femmes font
partie, s’est mobilisé pendant des semaines
pour tenter de contrer les projets de la ville. En
vain. Ce qu’ils pensent avoir néanmoins obtenu grâce à leur résistance, c’est que l’année
universitaire ne soit pas rabotée, comme cela
était prévu au départ. Près de 200 étudiants
ont manifesté leur mécontentement chez le
recteur, et plus de 4000 ont signé la pétition.
Fin mai, un étudiant a été interpellé par la po-
lice pour avoir tenté de déployer une affiche,
alors que la loi sur les manifs non autorisées,
déjà drastique en temps de paix, a encore été
durcie pour la période du Mondial. Sur demande du recteur, «parce que c’est un élève
brillant», il a finalement été relaxé la veille de
l’inauguration de la Fan Fest, samedi.
Vacarme
Un autre revers du décor que les nombreux visiteurs de la capitale ne verront pas se cache
du côté de l’aéroport Cheremetievo, où une
troisième piste d’atterrissage aurait dû commencer à fonctionner pour accueillir les amateurs de foot venus du monde entier. Le chantier, qui n’est toujours pas terminé, affecte
dramatiquement la vie de trois villages, dont
les habitants auraient dû être délocalisés
en 2014-2015, selon les documents officiels
consultés par Libération. «Dans le projet de dé-
La loi sur les
manifestations
non autorisées,
déjà drastique,
a encore été durcie
pour le Mondial.
part, comme nous sommes tous dans la zone
de la piste ou dans celle de dégagement, nous
devions tous être évacués avec une compensation», explique Evguénia (1), qui vit à Doubrovski depuis qu’elle y a construit sa maison
en 1993, sur les terres ancestrales de son mari,
mort il y a quelques années.
Dans la réalité, après avoir racheté et rasé la
première ligne d’habitations qui se trouvaient
directement dans la zone de la piste, les
constructeurs ont simplement rogné ce dont
ils avaient besoin. Résultat, Evguénia a été
privée d’un bout de jardin, et la piste passe
à 20 mètres de son balcon. Le vacarme du
chantier, qui remplit l’air jour et nuit, laisse
présager un avenir funeste, quand des gros
porteurs atterriront toutes les quelques minutes. Sans parler des gaz d’échappement. Dans
les deux autres villages, à Perepetcheno et
Parchino, le tableau est tout aussi morose.
«Nous ne demandons qu’une chose: qu’on nous
donne des compensations et qu’on nous laisse
partir, s’emporte Tatiana (1), particulièrement
active dans les tentatives collectives, pour
l’heure infructueuses, d’obtenir gain de cause.
Ils disent que le Mondial, c’est une fête pour les
gens, mais pour nous, c’est une tragédie.»
Ce chantier, qui a fini par devenir le plus coûteux de la Coupe du monde – 750 millions
d’euros pour la construction de la piste
et 113 millions pour la relocalisation des habitants (qui n’a donc été que partielle) –, est
symptomatique de la façon dont sont souvent
mis en œuvre les grands travaux en Russie,
quand les simples citoyens sont sacrifiés au
nom des ambitions mégalomanes de l’Etat.
VERONIKA DORMAN
Envoyée spéciale à Moscou
Photo SERGEY PONOMAREV
(1) Le prénom a été modifié.
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COUPE DU MONDE
6 u
Libération Jeudi 14 Juin 2018
Les stades
SUIVEZ LE MONDIAL 2018
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Groupe A
ÉGYPTE
RUSSIE
Moscou
• SPARTAK
• LOUJNIKI
Kaliningrad
NijniNovgorod
Ekaterinbourg
Kazan
Istra
Lieu de résidence
de l’équipe de France
Saransk
Samara
Volgograd
Rostov-sur-le-Don
Sotchi
500 km
Groupe B
ARABIE
SAOUDITE
URUGUAY
RUSSIE
St-Pétersbourg
Groupe C
Groupe D
PORTUGAL
ESPAGNE
FRANCE
AUSTRALIE
ARGENTINE
ISLANDE
MAROC
IRAN
PÉROU
DANEMARK
CROATIE
NIGERIA
14/06
RUSSIE
ARABIE S.
15/06
MAROC
IRAN
16/06
FRANCE
AUSTRALIE
16/06
ARGENTINE
ISLANDE
15/06
ÉGYPTE
URUGUAY
15/06
PORTUGAL
ESPAGNE
16/06
PÉROU
DANEMARK
16/06
CROATIE
NIGERIA
19/06
RUSSIE
ÉGYPTE
20/06
PORTUGAL
MAROC
21/06
DANEMARK
AUSTRALIE
21/06
ARGENTINE
CROATIE
FRANCE
PÉROU
22/06
NIGERIA
ISLANDE
20/06
URUGUAY
ARABIE S.
20/06
IRAN
ESPAGNE
21/06
25/06
URUGUAY
RUSSIE
25/06
IRAN
PORTUGAL
26/06
AUSTRALIE
PÉROU
26/06
NIGERIA
ARGENTINE
25/06
ARABIE S.
ÉGYPTE
25/06
ESPAGNE
MAROC
26/06
DANEMARK
FRANCE
26/06
ISLANDE
CROATIE
Huitièmes de finale
Quarts de finale
Quarts de finale
Champion du monde
Huitièmes de finale
1 A
1ER B
ER
30/06 - 20H
SOTCHI
1/07 - 16H
2 B
Finale
E
6/07 - 16H
NIJNI NOVGOROD
SOTCHI
MOSCOU
(LOUJNIKI)
1 C
KAZAN
1ER D
1/07- 20H
2 D
Demi-finale
Demi-finale
1ER E
10/07 - 20H
11/07 - 20H
ST.-PÉTERSBOURG
E
NIJNI NOVGOROD
2E C
1ER F
MOSCOU
(LOUJNIKI)
SAMARA
2/07 - 16H
2E A
7/07 - 20H
15/07 - 17H
ER
30/06 - 16H
MOSCOU (LOUJNIKI)
3/07 - 16H
ST.-PÉTERSBOURG
2 F
2E E
E
6/07 - 20H
7/07 - 16H
KAZAN
SAMARA
Petite finale
1ER G
2/07 - 20H
ROSTOV-SUR-LE-DON
14/07 - 16H
1ER H
ST.-PÉTERSBOURG
3/07- 20H
MOSCOU (SPARTAK)
2 H
2E G
E
Groupe E
Groupe F
BRÉSIL
COSTA RICA
ALLEMAGNE
SUISSE
SERBIE
SUÈDE
17/06
COSTA RICA
SERBIE
17/06
ALLEMAGNE
17/06
BRÉSIL
SUISSE
18/06
SUÈDE
22/06
BRÉSIL
COSTA RICA
22/06
SERBIE
27/06
27/06
Groupe G
MEXIQUE
CORÉE
DU SUD
BELGIQUE
PANAMA
POLOGNE
SÉNÉGAL
TUNISIE
ANGLETERRE
COLOMBIE
JAPON
MEXIQUE
18/06
BELGIQUE
CORÉE DU S.
18/06
TUNISIE
23/06 CORÉE DU S.
MEXIQUE
23/06
BELGIQUE
SUISSE
23/06
ALLEMAGNE
SUÈDE
SERBIE
BRÉSIL
27/06
CORÉE DU S.
SUISSE
COSTA RICA
27/06
MEXIQUE
Match diffusé sur :
BeIn Sports uniquement
Groupe H
PANAMA
19/06
COLOMBIE
ANGLETERRE
19/06
POLOGNE
SÉNÉGAL
TUNISIE
24/06
JAPON
SÉNÉGAL
24/06 ANGLETERRE
PANAMA
24/06
POLOGNE
ALLEMAGNE
28/06
TUNISIE
28/06
JAPON
SUÈDE
28/06 ANGLETERRE
BELGIQUE
28/06
SÉNÉGAL
PANAMA
TF1 et BeIn Sports (plus 5 huitièmes et 3 quarts de finale, à choisir par TF1)
potentiellement retransmis par TF1
JAPON
COLOMBIE
POLOGNE
COLOMBIE
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
Petites et grandes
histoires du Mondial,
et autres grenouillères
Les uns aiguisent
leurs pronostics,
d’autres fourbissent
leurs semonces, les
passions se libèrent… La Coupe
du monde débute ce jeudi.
L
a Coupe du monde débute et ce qu’elle
draine d’exceptionnel peut se décliner
à n’importe quelle échelle. Grande: cet
automne, le Panama a décrété jour férié le lendemain de sa qualification –la toute première
de son histoire. Moyenne: des grandes boîtes
proposent des jeux de pronostics à leurs employés et, par ricochet, une ruée vers tous les
lots imaginables –du téléphone dernier cri à
la grenouillère en lin. Des cadres parfumés
toute l’année se mettent alors à puer le loup,
des auréoles grandes comme ça sous les aisselles : ils cherchent partout le futur vainqueur de la compétition et ça leur pèse –il faut
rendre incessamment sa grille de résultats.
Petite : des novices, qui ont lu un guide du
Mondial avec des lunettes de soleil et du caca
dans les yeux, appellent des talk-shows pour
expliquer à quel point tel sélectionneur ou tel
milieu de terrain sont des billes. A part cela,
des grincheux vous causeront d’opium, de
peuple, de jeux et de pain. Manque de bol
pour eux: les hommes passent, mais le football reste. Certains appellent ça le destin.
Au total, 32 équipes, 64 matches et des histoires qui interrogent le football, en le toisant de
haut en bas. L’Espagne, candidate à la victoire
finale, a éjecté son sélectionneur à quarantehuit heures de son premier match, lequel était
invaincu depuis son embauche il y a deux ans
(lire ci-dessous). L’Egypte, logée en Tchétchénie, a offert (volontairement ou pas) à Ramzan Kadyrov (son président sanguinaire) une
publicité en diamant pur : ce dernier a posé
avec Mohamed Salah, la superstar des Pharaons devenue coqueluche internationale
après sa magistrale saison à Liverpool. Sinon,
une dizaine de joueurs du Mexique ont joué
au papa et à la maman, des heures durant,
avec des femmes de petite vertu. Les photos
ont fuité dans la presse locale, Twitter se
chargeant du reste. Certains ont dû s’expliquer dans la foulée avec leurs compagnes –les
vraies mamans– et la fédération locale a invoqué le code du travail pour étouffer la polémique, les questions et les critiques: ils étaient
en congé, ce qui relève du sacré.
Quid du terrain et des grands favoris? Qui gagne à la fin ? L’Allemagne (championne du
monde en titre) ? Le Brésil (la nation la plus
titrée)? Ou la France (vingt ans pile poil après
la victoire de 1998) ? Mardi, le staff tricolore
a manqué de perdre les eaux : Kylian
Lopetegui viré: l’Espagne perd
son coach… et ses espoirs?
Après le licenciement
du sélectionneur ayant
signé au Real Madrid,
à la veille du Mondial,
le pays est sous le choc.
O
n était venu à Krasnodar,
à la veille de l’ouverture du
Mondial et à deux jours de
l’entrée en lice de l’Espagne (un des
favoris de la compétition, contre le
Portugal, vendredi à Sotchi), pour
s’entendre raconter en espagnol, en
gros, que l’important serait les trois
points. On a assisté à une cérémonie
bizarre, tenant à la fois du psychodrame familial et d’une double mise
en terre : celle des ambitions de
l’équipe espagnole, plombées avant
même le coup d’envoi du tournoi, et
celle de son sélectionneur, Julen Lopetegui, licencié au lendemain de
l’annonce de sa nomination au
poste d’entraîneur du Real Madrid.
La presse nationale était déjà en surchauffe depuis mardi, quand le tout
nouveau patron de la Fédération espagnole de football, Luis Rubiales,
lui a présenté sa plus belle tête d’enterrement, sur la place de Grève improvisée du stade FK Krasnodar où
la «Selección» a établi son bivouac.
Il avait été annoncé accompagné du
sélectionneur dont l’absence, au final, tenait lieu de réponse affirmative aux rumeurs de licenciement.
Ridicule. On a donc entendu la
seule vérité de Rubiales, élu il y a
tout juste un mois à la tête du foot de
son pays: Lopetegui a bossé dur, il
a fait un travail extraordinaire pour
obtenir le meilleur de son équipe.
Très bien. Pourquoi le virer, donc?
«C’était une décision difficile», et l’on
u 7
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Mbappé (jeune attaquant supersonique dont
la valeur est estimée à 180 millions d’euros)
a reçu un coup à la cheville, percuté à l’entraînement par Adil Rami (défenseur marseillais
costaud et remplaçant). Il s’est allongé sur la
pelouse près d’une minute, avant d’arrêter sa
séance. Plus de peur que de mal, pour lui et
la séquence vidéo d’Emmanuel Macron du
mercredi sur «le pognon» et «la pauvreté», laquelle n’aurait peut-être pas résisté à la catastrophe industrielle Mbappé.
Quid de la Russie, pays hôte en grande difficulté footballistique, quand bien même celui-ci est tombé dans un groupe abordable
(Arabie Saoudite, Egypte, Uruguay). Et quid
des challengers ? Que valent-ils ce coup-ci ?
L’Argentine (personne n’attend rien d’elle
cette fois, mais il y a Lionel Messi)? La Belgique (un empilement d’excellents joueurs mal
inspirés) ? L’Espagne (ce qui ouvrirait une
nouvelle réflexion sur le licenciement) ? Le
Portugal (champion d’Europe en titre) ? Ou
une surprise magistrale, venue du Nord (l’Angleterre, sempiternel loser mais…), d’Europe
de l’Est (la Croatie et son milieu de terrain génial) ou d’Afrique (le Nigeria est imprévisible) ? Nul ne sait. Sauf le lauréat de la grenouillère en lin.
RAMSÈS KEFI
ses ordres la saison prochaine, en le
faisant jouer au détriment d’un
autre, aurait été sujette à débat. Mais
à croire Rubiales, le problème était
ailleurs, et n’eût été affaire que de
forme –il n’aurait pas dû apprendre
la trahison de son sélectionneur
tandis que le communiqué du Real
était déjà sous presse. Il dit peut-être
vrai. Le jeune président du foot espagnol arrive en poste à la suite de
trois décennies de système clientéliste et vastement corrompu, dont
l’instruction est en cours. Il paie très
cher pour établir son pouvoir sur le
foot de clubs: alors que les équipes
madrilènes et le Barça n’ont jamais
tant gagné et été si riches, lui se
trouve élu monarque d’un glorieux
marécage.
Pompier. Lopetegui vient donc de
Julen Lopetegui, samedi à Krasnodar. PHOTO AP
imagine en effet qu’il n’est pas simple de limoger à l’avant-veille de
l’entrée en scène un coach invaincu
à son poste (14 victoires et 6 nuls
en 20 matchs et une qualification
pour la Russie obtenue sous les airs
d’une symphonie jouée les yeux fermés): «L’équipe est ce que nous avons
de plus précieux et la Coupe du
monde est tout ce que nous voulons.
Nous nous sommes sentis obligés visà-vis du peuple espagnol de faire le
meilleur choix pour ne pas le trahir,
même si nous savons que nous serons
critiqués, et que nous l’aurions été
autant si nous avions fait l’inverse.»
A-t-il le sentiment d’abîmer sa fédération et toute une nation dans le ridicule, s’énerve un journaliste? «Je
vais rester poli : ce qui se passe est
très douloureux, mais ce que nous ne
pouvons pas faire, c’est ne pas respecter nos valeurs.»
Les valeurs: une question de politesse, justement. Cinq minutes
avant l’annonce, mardi, de la nomination surprise de Lopetegui pour
succéder à Zidane sur le banc madrilène, Rubiales a reçu un appel de
«quelqu’un» (le président du Real,
Florentino Pérez, devine l’assistance) pour le prévenir. Or le premier acte présidentiel de Rubiales
avait été de prolonger tout sourire le
contrat de son sélectionneur dans
un souci de continuité. C’était le
28 mai, Zidane entraînait encore le
Real, une éternité.
On discerne sans mal quel enchevêtrement de conflits divers pouvait
contenir l’éventuelle double casquette de Lopetegui: outre qu’il perdait ainsi la confiance des Barcelonais de son groupe qui l’avaient
porté en poste, rien que la valorisation d’un type appelé à évoluer sous
vivre vingt-quatre heures intéressantes. Il aurait pu être champion
du monde, il a désormais un mois de
vacances pour méditer sur l’assaisonnement de ses séances d’entraînement sous haute influence Barça
à la sauce madrilène. Quant à Fernando Hierro, son successeur intérimaire désigné dans la foulée, il avait
certainement vu son heure venir
avant même celui qui l’a nommé.
Figure de la maison Real et luimême directeur sportif de la fédération, il ne pouvait ignorer qu’il ferait
figure de seul candidat sérieux à ce
poste de pompier en chef: présent
en Russie, il a les diplômes d’entraîneur (mais une expérience famélique comme coach), l’aura d’un exjoueur génial, une légende écrite
à Madrid propice à réconcilier la Fédération, les tauliers du Real qui
soutenaient Lopetegui, et un très
beau sourire. En un mois de mission
commando, il peut tout gagner, ou
tout dilapider. Tout porte à croire
que ce sont surtout ses joueurs –les
Ramos, Iniesta ou Piqué, jouant là
leur dernière couronne mondiale
possible –qui détiennent la clé.
JULIEN GESTER
Envoyé spécial à Krasnodar
2026 :
L’AMÉRIQUE
DU NORD
À LA FÊTE
Après la Russie et le Qatar
en 2022, la Coupe
du monde visitera la
partie nord de l’Amérique
avec l’attribution de
l’édition 2026 au trio
Etats-Unis-MexiqueCanada, décidée par
le 68e congrès de la Fifa
mercredi à Moscou.
Jusqu’ici réservé
au traditionnel comité
exécutif composé
d’une vingtaine de
personnes, le scrutin était
cette fois ouvert aux
délégués des pays
membres de l’instance,
soit 203 votants. Sans
grande surprise, le trio
regroupé sous
l’appellation
«United 2026» a
recueilli 67 % des votes,
au détriment du Maroc
(134 voix contre 65).
Le royaume ne partait pas
vraiment favori.
L’évaluation des
deux dossiers en mai était
favorable aux trois pays
américains, leur note de 4
sur 5 surpassant
largement celle du Maroc
(2,7 sur 5), qui enregistre
un quatrième revers dans
sa quête d’organisation
du Mondial. Les garanties
liées au projet du trio,
à savoir 14 milliards
de dollars de recettes
et 17 stades déjà
en capacité d’accueillir les
équipes, ont fini par peser
dans la balance pour ce
qui devrait être «la Coupe
du monde la plus lucrative
de l’histoire». R.Me.
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8 u
COUPE DU MONDE
Libération Jeudi 14 Juin 2018
Equipe de France:
sans style, si subtile
«L
a gagne.» Rires dans la
salle. Le défenseur Benjamin Mendy sourit
aussi, pas mécontent de son effet :
la question portait sur l’identité de
jeu des Bleus, aussi obscure, vue des
tribunes, que les racines du monothéisme. Du coup, on la repose :
quel est le projet technique des tricolores, embringués dans une
Coupe du monde qu’ils débuteront
face à la sélection australienne
samedi à Kazan? Le contrôle du ballon et du jeu, raccord avec le statut
d’une équipe finaliste du dernier
championnat d’Europe (disputé
à domicile il est vrai)? Ou bien l’inverse, la contre-attaque, où la vitesse de ses attaquants (Ousmane
Dembélé, Kylian Mbappé, Antoine
Griezmann) fait merveille? «On joue
en gagnant, explique Mendy. C’est
ça, notre façon de faire. On travaille… une palette, je dirais. Mais
l’identité, c’est la gagne.»
SANS PASSÉ NI FUTUR
Les prestations médiatiques des
Bleus relèvent depuis longtemps du
théâtre et si le public (les journalistes) l’assumait pleinement,
Mendy aurait eu droit à une volée
de sifflets: si les joueurs plaisantent
même sur des questions portant
sur leur cœur de métier (le foot), on
n’est pas rendu.
Pour autant, ces sifflets auraient été
injustes. Car ce n’est pas réellement
le Mancunien qui répond: c’est son
sélectionneur, Didier Deschamps,
dont le défenseur fut depuis trois
semaines la courroie de transmission la plus pure, la plus directe. Le
style? Quel style? Pour quoi faire?
Le milieu Steven N’Zonzi a fait la
moue : «Difficile de caractériser
notre style de jeu. Je peux dire qu’il
y a un très bon collectif, mais
après… difficile.» Le milieu N’Golo
Kanté: «On peut moduler ce que l’on
fait. On peut contrôler le ballon
et assumer la possession mais on
peut aussi subir pour jouer en contre, ça dépend de la tournure des
matchs, de l’adversaire, du moment… Disons que l’idée générale est
d’avoir le ballon et d’aller vite vers
l’avant, c’est plutôt ça, notre jeu.»
Sauf que si les Bleus ont le ballon,
cela veut dire que l’adversaire est
replié sur son propre but, ce qui
contredit la vitesse dont parle
Kanté – c’est noir sauf que c’est
blanc. La quadrature du cercle. Le
défenseur Lucas Hernandez: «Nous
avons beaucoup de joueurs qui
aiment avoir le ballon, d’autres qui
savent défendre quand on ne l’a
pas… Il faut savoir quoi faire et
quand le faire. L’idée est d’avoir une
équipe parfaite.» Le milieu Thomas
Lemar: «Le coach doit s’adapter aux
joueurs qu’il met sur le terrain, donc
ça dépend de qui joue. Il faut lui demander, en fait.» L’attaquant Flo-
Les Bleus de Didier Deschamps, qui commencent leur Mondial samedi contre
l’Australie à Kazan, sont guidés par une volonté unique: le foot à l’instinct.
Par GRÉGORY SCHNEIDER
Envoyé spécial à Istra
rian Thauvin: «La manière dont on
évolue dépend des matchs ou des
équipes en face de nous. On peut
faire les deux [assumer la possession du ballon ou attendre l’adversaire, ndlr], c’est le plus important.»
Deschamps: «Je préfère avoir le ballon, mais on est plus performants en
contre-attaque [en laissant le ballon
à l’adversaire] qu’en attaque placée
[en assumant la possession].» Puis:
«Le style de jeu, ça veut dire quoi ?
Combien d’équipes disputant le
Mondial peuvent se prévaloir d’un
style constant ? Une.»
Il veut dire l’Espagne, 10e au classement Fifa quand les Bleus sont 7e
–une jauge certes décriée, mais elle
vaut mieux que le café du commerce. Où l’on prête aux champions
du monde en titre allemands une
constance dans l’expression proche
de celle de la sélection ibérique :
Deschamps et les Bleus ayant justement affronté ces deux équipes
récemment (0-2 devant l’Espagne à
Saint-Denis en mars 2017, 2-2 à Cologne en novembre), il n’y a aucune
chance pour qu’il réduise le périmètre à la seule équipe espagnole par
hasard, et il faut y voir, comme toujours, le dehors (ceux qui parlent) et
le dedans (ceux qui font), avec une
Un entraînement des Bleus, sous l’œil de Didier Deschamps, à Istra mardi. PHOTO FRANCK FIFE.AFP
Antoine Griezmann (à droite), «leader technique» pour le sélectionneur. PHOTO ANTHONY DIBON.ICONSPORT
ligne de partage d’autant plus difficile à franchir que les acteurs du jeu
n’aident pas, à la fois méfiants et désillusionnés sur le football comme
il se raconte.
Pourtant, il faut toujours écouter les
joueurs. Et ils disent ceci: les Bleus
ont 25 ans et 10 mois de moyenne
d’âge, une équipe de gosses conçue
comme une hydre à dix têtes sans
passé ni futur immédiat, dont
l’ethos consiste à respirer le moment de la façon la plus fine possible pour casser les reins de l’adversaire avec une rage froide – «la
gagne»– en sortant le bon outil (ou
le bon joueur, dirait Lemar) de la
«palette» de jeu évoquée par Mendy.
La mandature Deschamps est une
modestie: une adaptation aux hommes et aux circonstances là où son
prédécesseur Laurent Blanc vendait
(et vend encore) une «philosophie»
clé en main.
ACCESSOIRE
En soi, le joueur n’est rien. Et le
sélectionneur n’est personne. Ils
n’existent que dans l’appréciation
des situations, ce mélange d’agressivité et d’instinct s’exprimant dans
l’instant. Or le style, c’est la mémoire. Et ces Bleus-là disent que la
mémoire est inutile, que le foot ne
se souvient plus de rien parce que
les joueurs valsent d’un marché des
transferts à l’autre tous les six mois
et qu’un sélectionneur dispose
d’une bonne dizaine d’entraînements par saison – on a fait le
compte– hors phase finale, autant
dire la négation du métier d’entraîneur que Deschamps a embrassé
à Monaco en 2001.
Reste que l’absence de style, c’est
encore un style : une équipe a toujours un visage, une hiérarchie, un
degré plus ou moins élevé de détermination. Elle génère des images.
Il y a ce que l’on sait, et il y a ce que
l’on voit. Ce que l’on sait : l’équipe
de France est à Antoine Griezmann,
Deschamps le lui a fait comprendre
lors du rassemblement de mars, le
jour des 27 ans de l’attaquant madrilène. Le sélectionneur a fait les
sous-titres lundi : «Antoine est un
leader technique de par ce qu’il fait
sur le terrain, même si vous ne le verrez pas aboyer ou reprendre les
autres en plein match. Après, vous
le voyez comme moi: la joie de vivre,
ce qu’il véhicule par son visage et
aussi par ce qu’il dégage quand il est
avec les autres.» Et l’intéressé a repeint la pièce le lendemain: «Didier
Deschamps me demande si je suis
bien dans tel ou tel système, comment je vois l’équipe, comment je vois
les joueurs…»
Si les Bleus n’avaient pas leurs cuistots sur zone, le Madrilène aurait décidé du montant des tickets resto.
Alors va pour Griezmann et ses célébrations tirées du jeu vidéo Fortnite;
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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Ousmane Dembélé (21 ans), attaquant du FC Barcelone, est l’un des joueurs symbolisant la nouvelle génération des tricolores. PHOTO FRANCK FIFE. AFP
on se balance d’un pied sur l’autre
avec la main droite en visière audessus des yeux. Attention: ces célébrations sont bel et bien travaillées…
à l’entraînement. Le danger est donc
dans le tableau. Griezmann s’en
doute: «De l’extérieur, on peut avoir
l’impression qu’on se la raconte un
peu, mais ce n’est pas le cas.» Travailler les célébrations des buts, c’est
confondre l’essentiel et l’accessoire.
Ça dit l’immaturité et la jeunesse:
14 des 23 joueurs que Deschamps a
envoyés en Russie n’ont pas disputé
l’Euro 2016, plus d’un milliard
d’euros de valeur marchande pour
le groupe France sur le marché des
transferts (pas une sélection présente en Russie ne peut s’aligner),
ce qui raconte la portée spéculative.
Ils seront forts, oui.
Mais là, tout de suite ? Les trois
matchs amicaux disputés par les
Bleus depuis un mois ont vu Paul
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La mandature
Deschamps est
une modestie:
une adaptation aux
hommes et aux
circonstances là où
son prédécesseur
vendait
une «philosophie»
clés en main.
Pogba faire preuve de discipline et
rentrer dans le rang, c’est ça de pris,
mais l’attaquant Kylian Mbappé est
sorti comme un diable de sa boîte
pour aspirer les Tricolores dans son
sillage, les sauvant samedi d’une dé-
faite qui aurait fait désordre en égalisant contre la sélection américaine (1-1) à Lyon et contraignant le
sélectionneur à se faire des nœuds
dans le cerveau –un 4-4-2 (quatre
défenseurs, quatre milieux et deux
attaquants) avec un milieu disposé
en losange ou un 4-3-3 avec permutations incessantes de ceux de devant?– pour faire cohabiter le mec
qui danse comme dans Fortnite avec
un Mbappé coté 180 millions d’euros
à l’encan. Celui-ci arrive devant les
micros après les matchs pour expliquer que bon, il se verrait bien jouer
devant avec son pote Ousmane
Dembélé (21 ans, FC Barcelone), lequel donne à Mbappé du «c’est le
meilleur joueur de sa génération»,
avant de dire qu’ils ne se quittent
pas d’une semelle.
Mbappé, c’est l’homme neuf. Il sait
que le foot se joue à onze: Dembélé
sur le terrain, c’est ce bon vieux Oli-
vier Giroud (31 ans) sur le banc, lequel porte ses 31 buts en 71 sélections comme un bouclier et ses six
points de suture récoltés contre les
Américains comme les stigmates du
Christ, l’attaquant de Chelsea ayant
passé une vie en Bleu à souffrir de
choses qui ne sont pas de son ressort, l’ombre écrasante d’un Karim
Benzema écarté pour des raisons extrasportives hier, l’entrée fracassante de la jeune génération
aujourd’hui. On va dire que Mbappé
prend ses aises.
INTIME CONVICTION
Il a une confiance à traverser les
murs, une saison au Paris-SG passée
à filer le ballon à Neymar pour s’en
faire un ami et, s’il jure en roulant
ses grands yeux qu’il lui reste tant à
apprendre, il a l’intime conviction
d’avoir déjà saisi l’essentiel. A peine
débarqué à Istra, Deschamps,
champion du monde en 1998 dans
une formation de trentenaires, a été
interrogé sur cette affaire : depuis
quand un gamin de 19 ans se sent-il
de faire l’équipe? S’il a fini par dire
qu’il n’était pas là «pour faire plaisir
aux copains des copains», le sélectionneur a très largement accepté la
question, parlant «affinité de style
de jeu» et incluant Griezmann dans
la boucle. Deschamps n’y peut plus
grand chose. La compétition débute
et il sait qu’elle appartient aux
joueurs. Autant dire à Mbappé, sur
le berceau duquel Zidane, jamais
loin des affaires tricolores lors des
phases finales, vient tout juste de se
pencher: «Fabuleux. Il faut le laisser
tranquille car lui, il va faire ce qu’il
faut sur le terrain.» On le laissera
d’autant plus tranquille qu’il n’y a
pas d’alternative. C’est tout droit.
Reste à savoir si c’est pour tout de
suite. •
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10 u
MONDE
Libération Jeudi 14 Juin 2018
Rome
pique une
crise, Paris
temporise
Ulcérée par les critiques de la France à son encontre
à propos de l’«Aquarius», l’Italie menace de reporter
la visite du Premier ministre, Giuseppe Conte,
à Paris. Macron appelle à «ne pas céder à l’émotion».
ANALYSE
Par
ÉRIC JOZSEF
Correspondant à Rome
Dessin WILLEM
«J’
espère que la France présentera ses
excuses.» Droit dans ses bottes,
Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur et homme fort du nouveau gouvernement populiste italien, continue de montrer
les muscles. Après la convocation de l’ambassadeur de France en Italie par le ministre des
Affaires étrangères, Enzo Moavero Milanesi,
le leader d’extrême droite s’est présenté mercredi matin au Sénat pour rendre compte de
la gestion de l’affaire de l’Aquarius. Il est auparavant revenu sur les déclarations d’Emmanuel Macron qui avait dénoncé la veille la «part
de cynisme et d’irresponsabilité du gouvernement italien» après son refus d’accueillir le navire et ses migrants.
«La France dit que nous sommes cyniques,
mais du 1er janvier au 31 mai, elle a refoulé à
la frontière 10 249 personnes, y compris des
femmes, des enfants et des handicapés», a taclé
Matteo Salvini, invitant «Macron» à passer
des paroles aux actes: «Qu’il accueille demain
matin les 9 000 migrants qu’il s’était engagé
à accueillir», a-t-il lancé en référence à
l’accord de relocalisation de 2015 qui prévoyait que Paris prenne sa part du fardeau italien alors qu’un peu plus de 600 personnes
seulement ont été acceptées en France dans
le cadre de cette procédure.
«MACRON NE ME FAIT PAS PEUR»
Au passage, Salvini a également pris à partie
le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, qui a décidé de faire accoster l’Aquarius
dans le port de Valence: «Je le remercie de son
bon cœur mais j’espère qu’il exercera aussi sa
générosité dans les prochaines semaines puisqu’il a de l’espace pour le faire», rappelant que
Madrid n’avait accueilli qu’un nombre minimal de réfugiés au cours des dernières années.
Et alors qu’une sénatrice de l’opposition tentait de brandir un carton en signe de protestation dans l’hémicycle, Matteo Salvini, brava-
che, a répliqué: «Macron ne me fait pas peur
alors c’est pas un carton qui va le faire.»
Le président du Conseil, Giuseppe Conte,
ainsi que les responsables du Mouvement
Cinq Etoiles, sont sur la même ligne que le ministre de l’Intérieur. Et la tentative du porteparole de LREM, Gabriel Attal, de minimiser
ses propos après avoir déclaré dans le sillage
d’Emmanuel Macron que l’attitude de l’Italie
vis-à-vis de l’Aquarius était «à vomir», n’a
pour l’heure pas calmé les tensions entre
Rome et Paris. «Je voudrais contextualiser la
phrase que j’ai prononcée à chaud», a-t-il expliqué dans les colonnes de La Repubblica. «J’ai
dit cela en pensant aux personnes à bord de
l’Aquarius et en entendant les paroles d’un ministre [Matteo Salvini, ndlr] qui criait victoire
face à une grave situation humanitaire.»
«Nous devons nous faire respecter, il faut un signal de Macron», a de son côté réagi Giuseppe
Conte qui, en l’absence d’excuses, a laissé planer le renvoi de la visite qu’il doit effectuer
vendredi à Paris. «Nous sommes parfaitement
conscients de la charge que la pression migra-
toire fait peser sur l’Italie et des efforts que ce
pays fournit, a déclaré mercredi après-midi un
porte-parole du Quai d’Orsay. Aucun des propos tenus par les autorités françaises n’a bien
entendu remis cela en cause.» Cette mise au
point sera-t-elle suffisante? «Si les excuses officielles n’arrivent pas, le Premier ministre Conte
fera une bonne chose en n’allant pas en
France», a relancé Matteo Salvini. Le ministre
de l’Economie, Giovanni Tria, a déjà annoncé
l’annulation de sa réunion prévue à Paris avec
son homologue Bruno Le Maire. Sans s’excuser, Macron a pourtant assuré mercredi «travailler main dans la main avec l’Italie» sur la
gestion des flux migratoires.
INDIGNATION
Dans l’opinion publique italienne, les déclarations d’Emmanuel Macron ont provoqué une
vive indignation. Mercredi matin, en une du
grand quotidien national Corriere della Sera,
on trouvait une caricature du président français «pris au pied de la lettre» en train de vomir
le mot «fraternité». Et dans La Stampa, Ric-
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
u 11
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L’Allemagne courtisée par
ses voisins anti-migrants
Profitant
du désaccord
entre Merkel et
son ministre de
l’Intérieur, Vienne
souhaite établir
un «axe» avec Berlin
et Rome.
U
n «axe» Berlin-RomeVienne pour durcir la
politique migratoire
en Europe. Non seulement le
terme utilisé par le chancelier
autrichien, Sebastian Kurz,
mercredi à Berlin, revêt de
glaçantes connotations historiques, mais ce qu’il décrit est
de nature à accentuer le désordre européen en matière
de politique migratoire.
D’autant que l’Autriche, qui
prendra la présidence tournante de l’UE le 1er juillet, est
bien décidée à faire du sujet
une priorité. Le pays songe
notamment à installer des
«centres d’accueil» de migrants à l’extérieur de l’Union.
Parmi les lieux envisagés, la
presse évoque l’Albanie.
Rappelons que le ministre
autrichien de l’Intérieur, Herbert Kickl (FPÖ, extrême
droite), est un ancien rédacteur des discours de Jörg Haider. L’Autriche, dirigée depuis
l’automne par une coalition
alliant droite dure et extrême
droite, met progressivement
en place un profond durcissement de sa politique envers
les réfugiés. Dernier exemple
en date, de drastiques coupes
dans les aides allouées aux
étrangers ne disposant pas
d’un assez bon niveau d’allemand, dans le but affiché
de «lutter contre l’immigration dans le système social».
Echecs. Mercredi, à Berlin,
cardo Barenghi, l’ancien directeur du quotidien communiste Il Manifesto, ironisait: «Brûlez cette chronique immédiatement après
l’avoir lue» mais «cette fois, Conte a raison».
Matteo Salvini semble avoir réussi son opération: faire admettre l’idée d’une Italie abandonnée par ses partenaires européens face à
une hypothétique invasion migratoire, alors
que depuis le début de l’année, moins
de 15000 personnes sont arrivées sur les côtes
italiennes. Et il peut compter sur le soutien du
hongrois Viktor Orbán et du chancelier autrichien Sebastian Kurz qui a annoncé la création d’un «axe» Rome-Vienne-Berlin sur la
question migratoire (lire ci-contre): «Je suis
heureux de la bonne coopération que nous voulons bâtir.» •
Sebastian Kurz s’entretenait
donc avec Horst Seehofer. Le
ministre de l’Intérieur (et du
«Heimat», terme controversé
choisi précisément pour ses
accents identitaires) allemand
dirige également la CSU, branche bavaroise du parti d’Angela Merkel, la CDU. Lors des
pénibles négociations avec les
sociaux-démocrates pour rédiger le contrat de coalition
gouvernementale, la CSU a
tout fait pour durcir la politique migratoire en Allemagne.
C’est d’ailleurs l’un des grands
échecs du SPD lors de ces discussions: ne pas avoir empêché la mise en place d’un plafond de réfugiés – 200 000
personnes par an –, et avoir
accepté contre son gré une limitation du regroupement familial. Depuis des mois, la
CSU se démène pour labourer
sur les terres de l’AfD (extrême
droite): des élections cruciales
se tiennent en Bavière
le 14 octobre et le parti craint
plus que tout d’y perdre des
électeurs au profit de l’extrême droite.
Selon le consultant en politique et en communication Johannes Hillje, auteur d’un essai sur l’extrême droite
allemande (non traduit en
français), «la CSU ne se différencie plus guère de l’AfD : on
parle des flux et des migrations comme d’une catastrophe naturelle (un «flot» que
l’on ne pourrait endiguer qu’à
l’aide d’un «barrage»). Le mythe du «fardeau perpétuel»,
alors qu’on parle de 10000 demandeurs d’asile par mois.
Quant à la question de l’intégration: on n’en souffle pas un
mot». La CSU est à ce point silencieuse sur la question de
l’intégration que Seehofer a
ostensiblement séché une
réunion annuelle sur le sujet
qui se tenait mercredi à la
chancellerie. C’est la première
fois qu’un ministre de l’Intérieur en exercice n’assiste pas
à ce sommet. Le message est
donc clair. Il faut dire qu’au
même moment, il était en
plein entretien avec Kurz afin
de durcir la politique migratoire européenne à l’aide de ce
fameux «axe des volontaires
dans la lutte contre l’immigration illégale».
Opposition. S’il existe donc
désormais, ainsi que le formule le chancelier autrichien,
un «axe» italo-germano-autrichien, celui-ci exclut clairement Angela Merkel. La chancelière est en conflit ouvert
avec Seehofer sur la question
migratoire. Ce dernier devait
présenter mardi un plan de
réforme du droit d’asile afin
de restreindre l’accueil de réfugiés en Allemagne. Parmi
les mesures, le refoulement à
la frontière de tout demandeur d’asile ne disposant pas
de papiers. Face aux protestations, notamment chez les al-
liés sociaux-démocrates de la
grande coalition, et face à l’opposition de Merkel, Seehofer
a préféré reporter la présentation du plan.
Une fois encore, la coalition
gouvernementale allemande
montre ses faiblesses. Cela dit,
malgré les rumeurs de dislocation du gouvernement qui
fuitent dans la presse, Seehofer n’exclut pas de trouver une
solution «dans la semaine».
Ce n’est pas la première fois
que la chancelière et son ministre de l’Intérieur font état
de leurs désaccords. A peine
désigné à son poste, en mars,
Seehofer avait déclaré
que «l’islam ne fait pas partie
de l’Allemagne», phrase
à 100 % inspirée de l’AfD – le
parti d’extrême droite s’était
d’ailleurs plaint de ce qu’il
considère comme un plagiat
électoraliste. Angela Merkel
avait alors publiquement contredit Seehofer… sans pour
autant le rappeler à l’ordre.
JOHANNA LUYSSEN
Correspondante à Berlin
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12 u
MONDE
Libération Jeudi 14 Juin 2018
LIBÉ.FR
L’UE veut muscler
sa défense
et s’affranchir
des Etats-Unis Bruxelles veut doter
de 13 milliards d’euros le Fonds européen
de défense pour la période 2020-2027,
dans l’espoir de mutualiser les efforts militaires
et de résister aux pressions américaines
sur les achats d’armement. PHOTO AP
«Il y a un potentiel exceptionnel d’unification
du peuple arménien»
Interrogé par
«Libération»,
le Premier ministre,
Nikol Pachinian,
arrivé au pouvoir
le 8 mai après
la «révolution
de velours», évoque
sa ligne politique
au niveau national
et international.
Recueilli par
SÉBASTIEN GOBERT
Envoyé spécial à Erevan
L
e monde l’a découvert
harnaché de son sac à
dos et le mégaphone au
poing à électriser les rues
d’Erevan contre le Premier
ministre Serge Sarkissian, qui
a fini par démissionner. Un
mois après le triomphe de la
«révolution de velours» et du
changement de pouvoir pacifique en Arménie, Nikol Pachinian s’est installé dans son
fauteuil de chef du gouvernement. Il semble tout aussi à
l’aise en costume-cravate. Il a
appelé à des élections législatives en 2019, et a donc un an
pour convaincre. Alors qu’il
bataille pour nommer son
équipe gouvernementale et
lancer ses premières grandes
réformes, il a accordé un entretien à Libération et à l’AFP.
Votre pays vous connaissait comme journaliste,
militant, député d’opposition et révolutionnaire.
Comment vivez-vous votre
transformation en homme
d’Etat ?
Toutes les révolutions se
confrontent à un choix, à un
moment donné: la consolider
ou la poursuivre. C’est la différence entre Fidel Castro et
Che Guevara. Dans le cas arménien, ce n’est pas moi qui
ai décidé de la marche à
suivre, mais le peuple. En
continuant mes activités
d’avant, je trahirais ses attentes. Nous avons ensemble
établi une liste de problèmes
sur la place publique. Il est
temps de travailler à les
résoudre.
Nikol Pachinian, alors leader de l’opposition, lors d’un meeting à Erevan le 1er mai. PHOTO GLEB GARANICH. REUTERS
L’un des problèmes
que vous avez soulevés
concerne la réforme du
système judiciaire, inefficace, opaque et corrompu.
Doit-on s’attendre à une
thérapie de choc, comme
en Géorgie voisine après la
révolution de 2003 ?
Il n’y a pas besoin d’une telle
thérapie de choc. Au cours
des dernières années, des
centaines de milliers de
dollars de fonds internationaux ont déjà été dépensés
pour améliorer le système judiciaire. L’évaluation de ces
réformes est positive et 90%
du travail législatif a été
accompli. Mais ces efforts
n’avaient pas pu résoudre
le problème principal : les
ordres directs aux juges émis
depuis le 26 avenue Baghramyan [la résidence du Premier ministre, ndlr]. Moi, je
ne passe pas ce genre de
coup de fil. Donc le problème
est résolu. Les juges corrompus seront tout simplement
arrêtés. Ceux qui ne touchent pas de pots-de-vin travailleront en toute liberté et
indépendance. Et les réformes pourront s’appliquer
normalement.
Votre prédécesseur avait
suivi une politique internationale dite «de complémentarité». L’Arménie est
membre de l’Union eurasiatique, elle a aussi signé
un accord de partenariat
avec l’Union européenne.
A l’international, vous placez-vous aussi dans une
logique de rupture ?
Le processus politique de
changement de pouvoir n’a
pas eu de contexte international. Il n’y aura pas de revirement géopolitique. Les différences vont se faire sentir
dans le contexte de la poli-
tique intérieure de l’Arménie.
Notre objectif est de défendre
nos intérêts nationaux, la
souveraineté et l’indépendance de notre pays. Nous ne
sommes pas «pro-occidentaux», ou «prorusses». Nous
sommes pro-Arménie.
Mais justement, vous avez
promis de vous attaquer
aux monopoles économiques et aux oligarques. On
peut supposer que cela va
aller à l’encontre des intérêts russes, par exemple de
grands groupes, comme
Gazprom ou le pétrolier
Rosneft. Votre politique
intérieure aura donc un
impact sur votre politique
étrangère…
On dit que Gazprom a un monopole «naturel» sur le marché arménien du gaz. Mais
nous avons aussi la possibilité
d’en recevoir de l’Iran. On ne
peut donc pas parler de monopole. Nous nous soucions
aussi de la question du prix
du gaz, qui est excessif. Nos
partenaires russes comprennent notre approche et sont
ouverts à la discussion.
Rosneft n’a pas de monopole
non plus pour ce qui est de
l’importation de pétrole. De
même pour les chemins
de fer, les banques…
Les autorités russes respectent notre souveraineté,
elles l’ont prouvé par leur
non-ingérence pendant la
révolution. Notre objectif
n’est pas de déraciner tout ce
qui est russe. Au contraire,
nous souhaitons attirer les
investissements internationaux ici, qu’ils soient
russes, français, européens,
américains, etc.
La diaspora arménienne
est estimée à au moins
6 millions de personnes.
Beaucoup sont investies
dans des projets économiques et culturels en Arménie, mais n’y habitent pas.
Vous avez annoncé un
grand projet de rapatriement. Comment comptezvous le réaliser ?
C’est un objectif stratégique
que mon parti, Contrat civil,
a formulé de longue date.
J’estime que l’essentiel de
nos compatriotes peuvent
servir le pays dans les domaines économiques et culturels, mais aussi dans la gouvernance et l’administration
publique. Il y a en ce moment
un potentiel exceptionnel
d’unification du peuple arménien après la révolution
de velours, démocratique et
non violente. Or, il y a certains obstacles législatifs à
l’implication des Arméniens
de l’étranger. Faciliter leur
engagement peut être le
premier pas vers un grand
rapatriement. •
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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Libéré, Bemba bouleverse
le jeu politique congolais
LIBÉ.FR
Acquittement surprise par la Cour
pénale internationale puis libération provisoire :
l’éventuel retour de l’homme d’affaires, également leader
politique et seigneur de guerre Jean-Pierre Bemba
en république démocratique du Congo après dix ans
de prison risque de peser sur les élections prévues
en décembre dans le pays. PHOTO AFP
Au Royaume-Uni, Theresa May
s’en sort encore de justesse
AU SUD
L’électricien finlandais TVO
a annoncé mercredi que
le réacteur EPR OL3 bâti
pour lui par le français
Areva et l’allemand Siemens devrait être mis en
route en septembre 2019,
et non en mai 2019. Areva
prévoit un chargement du
combustible en janvier 2019
pour une mise en service
commerciale en septembre
de la même année. «Il fallait
finir les essais à chaud [en
Chine], qui ont pris un peu
plus de temps que prévu et qui
se sont bien passés», a expliqué à l’AFP un porte-parole
d’Areva SA. Le premier réacteur nucléaire EPR au
monde, celui de Taishan 1, a
en effet démarré le 6 juin en
Chine. «On est très confiants
sur le démarrage d’OL3», indique Areva. L’EPR finlandais – réacteur de troisième génération –, dans le
sud-ouest du pays, devait
initialement être mis en service en 2009, mais le chantier
lancé en 2005 a connu d’importants retards et surcoûts
que les deux parties se sont
imputés mutuellement.
Les forces loyales du Yémen, appuyées par les Emiratis et les Saoudiens, ont
lancé mercredi leur offensive sur le port stratégique
de Hodeida, contrôlé par les
rebelles houthis. L’émissaire
de l’ONU s’est dit «extrêmement inquiet» pour la population et a appelé à la
retenue. Le grand port de
Hodeida, sur la mer Rouge,
constitue un enjeu stratégique d’une guerre qui dure depuis plus de trois ans: il est le
point d’entrée d’une bonne
partie des importations et
de l’aide humanitaire au Yémen. Dans un pays à la population exsangue, une quinzaine d’ONG internationales
ont également exprimé
leur vive inquiétude face à
cet assaut sur une cité
de 600 000 habitants. Elles
ont adressé une lettre à
Emmanuel Macron, jugeant
«inconcevable» de maintenir
la conférence humanitaire
sur le Yémen prévue fin juin
à Paris. A la demande du
Royaume-Uni, le Conseil de
sécurité se réunit en urgence
ce jeudi.
85 MILLIARDS
de dollars (72 milliards d’euros), c’est le montant
du rachat aux Etats-Unis de Time Warner, propriétaire de HBO (Game of Thrones), CNN et des studios Warner, par le grand opérateur de télécommunications AT & T. La transaction, annoncée il y a
deux ans, a finalement été validée par la justice américaine mardi. Une claque pour Trump, très anti-CNN,
qui s’est battu contre ce rapprochement. Cette absorption pourrait ouvrir la voie à d’autres mégafusions aux
Etats-Unis (et dans le monde) entre producteurs et
distributeurs de contenus. Dans l’industrie des médias
et des télécoms, la tendance est à la concentration,
afin de résister aux nouveaux patrons du XXIe siècle:
Google, Facebook, Amazon, Apple et autre Netflix.
Theresa May a gagné… à
moins qu’elle n’ait perdu.
Les scènes qui ont accompagné mardi la séance de
débats et votes à la Chambre
des communes sur la loi
de retrait de l’Union européenne ont laissé les plus
avertis des experts de la politique britannique quelque
peu pantois. La confusion
qui règne depuis des mois à
Westminster ne s’est en rien
dissipée, et la suite des événements reste toujours aussi
obscure.
Mardi et mercredi, les
députés examinaient en
deuxième lecture la loi qui
entérinera le départ du
Royaume-Uni de l’UE. Ils
ont voté à tour de bras, et à
marche forcée, sur quinze
amendements déposés par
les Lords, la Chambre haute
du Parlement. Cette Chambre non élue est, en majorité, opposée au Brexit et
cherchait, avec ces amendements, à garantir un texte le
moins radical possible.
Le gouvernement conservateur de Theresa May, qui ne
dispose pas d’une majorité
absolue au Parlement, souhaitait bien entendu rejeter
tous ces amendements. Et,
Theresa May, mercredi. PHOTO BEN STANSALL. AFP
pour le moment, il a réussi.
Il a notamment convaincu
à la dernière minute une
quinzaine de députés
conservateurs rebelles, à
savoir opposés au Brexit,
de voter contre un amendement baptisé «vote significatif». Celui-ci prévoyait
que si le gouvernement, au
terme des négociations avec
la Commission européenne
à l’automne, n’arrivait pas
à conclure un accord satisfaisant, ou un accord tout
court, le Parlement aurait
la main pour décider de la
suite de la marche à suivre.
Il aurait ainsi permis d’écarter l’hypothèse d’une sortie
de l’UE brutale et sans ac-
«On ne peut pas complètement
dénucléariser sans validation,
authentification.»
Antarctique La fonte des glaces
s’accélère
L’Antarctique a perdu 3000 milliards de tonnes de glace
depuis 1992, assez pour faire monter le niveau des océans
de près de 8mm, et la tendance s’est accrue ces cinq dernières années, selon une étude parue mercredi. Le continent du pôle Sud, avant 2012, perdait près de 76 milliards
de tonnes de glace par an, ont calculé les 84 scientifiques
qui ont participé à l’enquête publiée dans Nature.
Depuis, le chiffre a bondi à 219 milliards de tonnes. Ainsi,
depuis cinq ans, les glaces fondent à un rythme presque
trois fois plus élevé qu’avant, représentant une menace
pour des centaines de millions de personnes vivant dans
des zones basses côtières. PHOTO REUTERS
cord, et même éventuellement d’envisager une annulation du Brexit grâce à un
nouveau référendum.
Si avant les discussions elle
avait d’abord refusé un compromis présenté par un
député conservateur, la
Première ministre a brusquement changé d’avis
avant le vote crucial. En
plein débat, dans un ballet
surréaliste, les députés rebelles ont ainsi quitté l’un
après l’autre la Chambre des
communes, pliés en deux
pour être plus discrets, pour
aller rencontrer Theresa
May. Cette dernière leur a
promis de modifier la loi
pour y introduire une possi-
bilité pour le Parlement
d’avoir un droit de regard
sur l’accord final. Sans plus
de précisions. Les rebelles
ont choisi cette fois-ci de
la croire, tout en la prévenant que tout manquement à sa parole pourrait lui
coûter cher.
Fondamentalement, le résultat de ce cirque un peu
obscur ne change rien. Si ce
n’est qu’il révèle que, plus
que jamais, Theresa May est
prise dans un étau entre
deux lignes au sein de son
parti. D’un côté, les «ultrabrexiters» la poussent à exclure tout compromis avec
l’UE et à sortir au plus vite.
De l’autre, les opposants au
Brexit veulent, sinon l’empêcher, au moins arriver
à un accord qui permette
le maintien d’un maximum
de liens avec l’Union. Ces
deux camps sont désormais
chacun d’une taille suffisante pour la faire tomber.
Au milieu, elle ne peut que
survivre, ce qu’elle a jusqu’à
présent réussi à chaque fois.
Mais à chaque crise, l’étau se
resserre.
SONIA
DELESALLE-STOLPER
(à Londres)
MIKE POMPEO
chef de la diplomatie
américaine, mercredi
soir à Séoul
AP
DU NORD
Les Etats-Unis affirment avoir «bon espoir» que «l’essentiel du
désarmement» nucléaire de la Corée du Nord puisse intervenir
d’ici la fin du mandat de Donald Trump, qui s’achève en 2020,
a déclaré mercredi soir à Séoul le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo. A Singapour, Kim Jong-un et le président
des Etats-Unis ont signé mardi un texte commun dans lequel
la Corée du Nord s’engage en faveur d’une «dénucléarisation
complète». Cette formulation vague, qui reprend d’anciennes
promesses de Pyongyang jamais respectées, a été critiquée par
de nombreux experts car elle ne mentionne pas les conditions
clés de Washington, à savoir que la dénucléarisation soit aussi
«vérifiable et irréversible». Interrogé sur cette absence, Pompeo
s’est montré très agacé, assurant que le caractère «vérifiable
et irréversible» était inclus de facto dans le terme «complète».
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14 u
FRANCE
Libération Jeudi 14 Juin 2018
AiMieux
dessociqueales
le pognon,
l’émancipation
Attendu sur un rééquilibrage social de sa
politique, Emmanuel Macron a envoyé
des signaux contradictoires : une vidéo
aux propos provocateurs, avant l’annonce
d’un meilleur remboursement des soins.
ANALYSE
Par
ALAIN AUFFRAY
et DOMINIQUE ALBERTINI
E
stimant sans doute qu’un long discours n’y suffirait pas, Emmanuel Macron a jugé utile de mettre en ligne sur
Twitter, mardi dans la nuit, un résumé percutant de sa philosophie en matière de protection sociale. La voici donc, brut de décoffrage: «On met un pognon de dingue dans les
minima sociaux et les gens ne s’en sortent
pas», lance le chef de l’Etat, dans le huis-clos
de son bureau, alors qu’il résumait devant ses
collaborateurs, le message qu’il se préparait
à délivrer le lendemain à Montpellier, devant
le congrès de la Mutualité française. Sa conseillère en communication, Sibeth Ndiaye,
explique que cette forme originale de teasing
politique permet de toucher beaucoup plus
de monde qu’une longue déclaration, prononcée en milieu de journée devant quelques
centaines de personnes.
De fait, l’expression «pognon de dingue» a enflammé les réseaux sociaux, réveillant les
controverses sur «le mépris de classe»
qu’auraient déjà laissé transparaître les fa-
meuses sorties sur «les fainéants» ou «les
illettrés».
Pas sûr, donc, que cette opération de communication politique puisse être qualifiée de
franc succès. A Montpellier, devant un auditoire d’acteurs de la protection sociale, le discours a été nettement plus policé. Même si le
message, sur le fond, était bien le même. Pendant plus d’une heure, Macron s’est employé
à faire le constat d’une «faillite politique et morale». Celle d’un système de solidarité à bout
de souffle, incapable de garantir des «droits
formels» qui n’existent que sur le papier. Loin
de «la promesse républicaine» de justice sociale, la société française laisserait se creuser
les inégalités, à l’image de son système scolaire, aujourd’hui «plus inégalitaire qu’il ne
l’était il y a trente ans».
«Remise à plat». «Vous me sifflerez à la fin
si vous voulez, mais laissez-moi terminer», a
lancé Macron alors qu’il venait d’énoncer le
principe de sa politique: «S’attaquer aux inégalités, c’est vouloir bousculer une société de
statuts.» En s’attelant aux «grands défis» contemporains (le système de soins, les retraites,
la dépendance et l’exclusion), le chef de l’Etat
Emmanuel Macron au congrès de la Mutualité française, à Montpellier, mercredi. PHOTO
se fait fort d’engager la construction d’un
«Etat providence de la dignité et de l’émancipation». Sur le premier point, il a réservé aux
représentants du mouvement mutualiste des
annonces concrètes. Le remboursement intégral de certaines lunettes, prothèses dentaires
et auditives (lire ci-contre), une «conquête essentielle» dans la lutte contre les inégalités.
Selon le chef de l’Etat, la non-prise en charge
des problèmes de vue serait «la première
cause des mauvais apprentissages». Sur les retraites, le gouvernement devrait proposer non
pas «une énième réforme budgétaire», mais
une «remise à plat» de tout l’édifice, afin d’engager dès 2019 une «longue transition» vers un
système par répartition dans lequel «un euro
cotisé donne à chacun le même droit».
Concernant le très coûteux financement de
la dépendance, Macron a confirmé la construction d’un «nouveau risque», là encore dès
l’année prochaine. Il en coûterait
«de 9 à 10 milliards d’euros», a ajouté le Président, sans en dire plus sur les financements
envisagés. Ce sera, a-t-il dit, l’objet d’«un débat
national». Sur la lutte contre l’exclusion et la
pauvreté, Macron a confirmé que «la réponse
ne saurait être monétaire». Explicitant son
propos de la veille sur «le pognon de dingue»,
il propose de distinguer «l’accompagnement»
de ceux qui peuvent «revenir vers le travail»
et «la solidarité collective» à l’égard ce ceux qui
ne le peuvent plus. «Le travail comme clé de
l’émancipation de toutes celles et de tous ceux
qui peuvent y avoir accès», a-t-il insisté. Le
manque d’«accompagnement» étant, selon lui,
la cause de l’échec du RSA, dont 50% des allocataires le sont toujours quatre ans après y
être entrés.
Ardoise. Ainsi familiarisé avec la philosophie du gouvernement, le public devra
attendre encore pour en connaître la traduction budgétaire. Les détails seront précisés
lors de deux échéances, entre fin juin et dé-
«On met un pognon de
dingue dans les minima
sociaux et les gens
ne s’en sortent pas.»
Emmanuel Macron
mardi soir devant ses collaborateurs
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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u 15
«Reste à charge
zéro», un point
pour l’exécutif
D’ici à 2021, lunettes
et prothèses dentaires
et auditives pourront
être intégralement
remboursées.
Une mesure forte.
P
romesse tenue. Et ce n’était
pas la plus évidente. «C’est
une conquête sociale essentielle», a déclaré Emmanuel Macron
ce mercredi, devant le congrès de la
Mutualité à Montpellier, avant de
laisser sa ministre de la Santé,
Agnès Buzyn, signer les accords
avec les audioprothésistes et les opticiens. L’assurance maladie ayant
la semaine dernière paraphé une
convention avec deux des trois syndicats de dentistes (Libération du
5 juin).
En 2021, on pourra porter de jolies
lunettes, sourire avec de belles prothèses dentaires flambant neuves et
entendre correctement sans débourser un seul centime. Même si le
dispositif laisse quelques questions
en suspens – en particulier sur la
hausse probable et à venir des cotisations des mutuelles –, cette
mesure est assurément la plus importante dans ce domaine depuis
l’arrivée du gouvernement.
«Panier de soins»
SYLVAIN THOMAS. AFP
but juillet: la publication d’un plan pauvreté
censé remettre à l’honneur la fibre sociale
du macronisme, et celle du plan «Action publique 2022», une grande réforme de l’administration qui touchera aussi à la Sécurité
sociale. Mais la présentation de l’ardoise
pourrait attendre un peu plus longtemps.
C’est une constante dans la communication
gouvernementale ces dernières semaines :
l’ardoise des réformes à venir est dissimulée
derrière de plus présentables objectifs, à
commencer par une quête d’«efficacité».
Une mise en scène dont une source ministérielle veut bien reconnaître auprès de Libération qu’elle n’est pas absolument
«sincère» : tout chiffre lancé dans le débat,
explique-t-on, deviendrait un embarrassant
point de fixation pour l’opposition et les
commentateurs. L’exécutif s’efforce donc de
dissocier ses projets des considérables économies qu’il s’est engagé à réaliser sur le
quinquennat. La vérité des prix sera faite cet
été, avec l’envoi aux ministères des lettres
de cadrage, fixant les plafonds de dépenses
pour le prochain exercice. C’est là que le
«macronisme social» prendra (enfin) tout
son sens. •
RETRAITES, PAUVRETÉ…
LE CALENDRIER
n La présentation du plan pauvreté est
prévue pour juillet. Il pourrait notamment
prévoir un «versement social unique» en 2019.
Les différentes aides sociales seraient ainsi
versées en une seule fois. Selon l’Elysée,
l’objectif serait de mettre le travail et non pas
les allocations monétaires «au cœur
du système».
n La réforme des retraites sera présentée
«au début de l’année 2019» et votée au cours
du premier semestre. L’objectif serait de faire
converger l’ensemble des régimes existants
afin que chaque euro cotisé donne le même
montant de droit à chacun.
n La loi sur la dépendance sera votée «avant
la fin de l’année 2019». La création d’un
«cinquième risque» couvert par la Sécurité
sociale avait déjà été envisagée par Nicolas
Sarkozy, puis par François Hollande. D’ici
à 2050, la France comptera près de 5 millions
de personnes de plus 85 ans.
n La fin du reste à charge de certaines
lunettes, prothèses dentaires et auditives est
programmée d’ici à 2021 (lire ci-contre).
Alors que la question de l’accès aux
soins dans les systèmes de santé
modernes est la plus complexe, voilà
une réponse certes partielle mais
nullement anecdotique. Ces trois
domaines sont ceux où les renoncements aux soins sont les plus fréquents: 4,7 millions de Français ne
peuvent s’offrir des soins prothétiques dentaires et 2,1 millions des
appareils auditifs.
De quoi s’agit-il? En France, en dépit de l’assurance maladie et des
complémentaires, les assurés sociaux payent toujours de leur poche.
C’est le reste à charge (RAC). Dans
certains domaines, le RAC peut être
lourd. Ainsi, pour les appareils
auditifs, l’assuré doit payer plus
de 900 euros par oreille, pour les
prothèses dentaires au minimum
200 euros et près de 70 euros pour
l’optique. L’objectif du gouvernement n’est pas de tout rendre
gratuit dans ces trois secteurs où
les Français dépensent près de
4,5 milliards d’euros par an, mais de
proposer un «panier de soins» remboursés à 100%. Celui-ci sera accessible à tous les assurés qui ont une
complémentaire santé, et cela sans
condition de revenu. Soit près
de 95 % de la population. Dans la
pratique, opticiens, audioprothésistes et dentistes garderont la possibilité de proposer des offres à
tarifs libres.
Si l’on entre dans le détail, le ministère de la Santé décrit précisément
ce qui va se passer, par exemple,
avec les audioprothèses. Aujour0d’hui, le prix est de 1500 euros environ pour l’appareillage d’une
oreille, avec un RAC moyen
de 900 euros, selon les chiffres du
ministère. Deux «paniers de soins»
vont être proposés : un panier de
«soins libres» et un autre dit à «RAC
zéro», où des plafonds de prix seront progressivement instaurés :
1 300 euros en 2019, 1 100 euros
en 2020, et enfin 950 euros en 2021,
soit une réduction à terme de 30%
par rapport au prix moyen demandé
aujourd’hui. Dans chaque catégorie
d’appareils, au moins un modèle
sera à «reste à charge zéro».
Effets en cascade
L’assurance maladie augmentera
progressivement le montant de sa
prise en charge, aujourd’hui très
faible: de 200 euros en 2018, il doublera en 2021. Les complémentaires
augmenteront aussi leur participation. Pour que dans trois ans, l’assuré ne paye plus rien. Aujourd’hui,
2,4 millions de personnes portent
ces appareils. Mais cette prise en
charge à 100% va-t-elle inciter des
dizaines de milliers de Français à
s’en équiper? Les audioprothésistes
ne vont-ils pas se rattraper sur les
autres appareils? Il peut y avoir des
effets en cascade. Dans le cas de
l’optique, Emmanuel Macron a par
exemple noté que la gratuité des lunettes était une chose, une autre
était d’avoir un rendez-vous chez
un opticien… dans l’année. Il a
annoncé des mesures d’accompagnement.
Voilà pour le plan. Reste un doute.
Le Président a rappelé que l’accord
prévoit qu’il n’y aura «pas de hausse
spécifique» des cotisations pour les
assurés. «Il n’y a pas dans cette affaire de marché de dupes», a-t-il
insisté. Mais est-ce si sûr ? Mardi,
l’UFC-Que Choisir a dénoncé, non
sans arguments, «l’explosion» des
cotisations des complémentaires
santé ces dix dernières années, pointant une «dérive des frais de gestion»
et une concurrence affaiblie par le
manque de «lisibilité des offres». Selon une enquête de l’association, les
cotisations versées par les assurés
sont passées de «468 euros par personne et par an en moyenne en
2006 à 688 euros en 2017», soit une
inflation de 47%, contre 14% pour
l’économie en général. Les hausses
de la fiscalité ne justifiant «que
moins du tiers de la progression», selon l’UFC. «Il faudra voir dans un an
si les complémentaires ne vont pas se
rattraper», a prévenu un représentant des usagers de la santé.
ÉRIC FAVEREAU
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
16 u
FRANCE ÉCONOMIE
Libération Jeudi 14 Juin 2018
Roissy-Charles-de-Gaulle,
exploité par ADP.
PHOTO ALBERT FACELLY
Privatisations
Pour 15 milliards
de plus
En vue d’alimenter son fonds pour
l’innovation mais aussi de soulager
la dette, l’Etat va céder tout ou partie
de ses parts d’ADP, d’Engie
et de la Française des jeux.
Par
LILIAN ALEMAGNA
C
inq mois. C’est le temps qu’il aura fallu
à l’exécutif pour convertir en projet de
loi les paroles du ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, qui annoncait le 15 janvier vouloir «autoriser» les privatisations dans son futur «plan d’action pour
la croissance et la transformation des entreprises». Cinq mois de tergiversations –le temps
aussi de laisser passer la fronde sociale contre
la réforme ferroviaire– avant de lancer officiellement le plus grand plan français de privatisations depuis dix ans et d’ouvrir les enchères
pour tout ou partie des parts de l’Etat dans Aéroports de Paris (ADP, 50,6% du capital), la
Française des jeux (72%) et Engie (24,1%).
«Les parts de l’Etat dans ces entreprises cotées
représentent environ 15 milliards d’euros qui
sont aujourd’hui immobilisés et qui ne permettent pas d’investir pour notre avenir», a justifié mercredi dans les Echos Le Maire, pour qui
l’Etat «n’a pas vocation à diriger des entreprises concurrentielles à la place d’actionnaires
qui ont les compétences et les savoir-faire pour
le faire mieux que lui». Le patron de Bercy, qui
défendra ces privatisations dans son projet de
loi «Pacte» présenté lundi en Conseil des ministres, revendique le choix du gouvernement
de «pass[er] d’une logique de gestionnaire à
une logique d’investissement dans l’avenir».
Au risque de vendre les derniers bijoux de famille français ?
Certes, les recettes récoltées grâce à ces privatisations vont abonder, comme annoncé par
Le Maire en janvier, un fonds pour l’innovation doté de 10 milliards d’euros: 1,6 milliard
issu de la vente d’actions Engie et Renault au
deuxième semestre 2017 et 8,4 milliards
d’euros apportés sous formes d’actions EDF
et Thalès. Les sommes issues de la vente
d’ADP, FDJ et Engie viendront, petit à petit,
prendre le relais.
Mais attention : l’Etat n’a pas l’intention de
distribuer directement les 10 milliards de ce
fonds à telle ou telle entreprise de la nouvelle
économie. Pour «financer l’industrie du futur», comme le promettait Emmanuel Macron
durant sa campagne, l’Etat va placer ces
10 milliards pour qu’ils rapportent, chaque
année, entre 200 et 300 millions d’euros.
Est-ce si rentable de perdre, malgré certains
garde-fous, le contrôle d’entreprises stratégiques et qui, chaque année, rapportent en dividendes à l’Etat? «Aujourd’hui, l’Etat détient
quelque 9 milliards d’euros d’actifs au sein
d’ADP, et obtient 174 millions d’euros de dividendes par an», se défend Le Maire dans les
Echos. Selon une source chez ADP interrogée
par Libération, la participation de l’Etat dans
l’entreprise aéroportuaire a rapporté davantage depuis son introduction en Bourse
en 2006: plus de 200 millions d’euros par an.
Pour la FDJ, c’est environ 90 millions. Soit,
rien que pour ces deux entreprises, exactement le rendement ciblé par l’exécutif pour
investir dans «l’industrie du futur».
De plus, contrairement à la promesse de campagne de Macron, l’Etat ne va donc pas se séparer d’«entreprises possédées de manière minoritaire» mais d’actifs stratégiques et juteux.
A l’arrivée, l’ensemble de ce programme de
privatisations rapportera bien plus que
10 milliards. Le surplus de la vente d’actifs ira
au «désendettement de l’Etat». •
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
u 17
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LA FRANÇAISE DES JEUX TROP SENSIBLE POUR LE PRIVÉ?
Comment va l’entreprise ?
Monopole d’Etat, quatrième loterie
mondiale et deuxième européenne,
la FDJ a vu son activité croître significativement ces dernières années.
Depuis l’arrivée de Stéphane Pallez
à sa tête fin 2014 (qui dans une autre
vie avait œuvré comme numéro 2
de l’Agence des participations de
l’Etat, l’APE, aux privatisations), la
«cash machine» de Bercy a franchi
un nouveau cap. Pour la première
fois en 2017, les mises des 26 millions de Français qui ont acheté au
moins un jeu étiqueté FDJ l’an dernier ont dépassé la barre des 15 milliards d’euros. Une performance qui
a progressé de 38% depuis 2015, en
passant de 130 à 181 millions
d’euros. Et le potentiel de croissance est loin d’être épuisé : «Les
Français se situent à peine dans la
moyenne européenne et ne peuvent
être qualifiés de joueurs intensifs»,
explique-t-on à la FDJ.
Que veut faire l’Etat ?
Largement majoritaire au capital
(72 %), qu’il partage avec des actionnaires historiques détenant encore 28% des parts, l’Etat ne devrait
conserver qu’une minorité de blocage de l’entreprise qui sera introduite en Bourse. Valorisée dans la
fourchette haute à plus de 3 milliards d’euros, l’opération pourrait
rapporter entre 1 et 1,5 milliard. «En
dix ans maximum, les nouveaux actionnaires se seront refait la cerise,
après ce ne sera que du jackpot»,
pronostique le député Nouvelle
Gauche Régis Juanico, qui s’inquiète de voir des intérêts privés
piloter ce géant des jeux d’argent.
à la régulation de la FDJ en déléguant à une nouvelle autorité dédiée le soin d’éviter toute dérive.
Mais le jeu peut-il être «responsable» à l’aune des critères de rentabilité du privé ?
CHRISTOPHE ALIX
Part de l'Etat dans le capital
Quels sont les risques ?
L’opération, assure l’Etat actionnaire, n’entamera en rien un monopole qui rapporte chaque année
3,3 milliards d’euros de taxes sur
les jeux. Mais, outre la précieuse
rente qu’elle constitue pour l’Etat,
la FDJ opère dans un secteur qui
présente de sérieux risques d’addiction et un gros enjeu de santé
publique. Le gouvernement cherche à rassurer ceux qui s’inquiètent en expliquant qu’il veillera
72 %
Dividende reversé à l'Etat
en millions d’euros en 2016*
89
Source : entreprise
*Dernier chiffre disponibles
C’est un super placement de père
de famille, sans risque ou presque,
que l’Etat s’apprête à privatiser. Héritière de la loterie nationale créée
en 1933, elle-même inspirée de
celle des «gueules cassées» qui
avait vu le jour au lendemain de la
Grande Guerre, la Française des
jeux (FDJ) représente à elle seule la
moitié du secteur des jeux d’argent
en France. Nationalisé en 1976, l’exLoto national a pris son appellation
actuelle de FDJ en 1991.
Carnet
ENGIE UN PACTOLE À COURT TERME, MAIS LA FIN D’UNE RENTE
Comment va l’entreprise ?
Devenu un cador mondialisé du
CAC 40 avec ses 65 milliards
d’euros de chiffre d’affaires, Engie
n’a plus grand-chose à voir avec
l’ancien monopole public du gaz.
Engagé dans un grand virage vers
les énergies moins émettrices de
CO 2 , le groupe a vendu pour
15 milliards d’euros d’actifs, à commencer par ses centrales à charbon, et cherche aussi à sortir de ses
centrales nucléaires belges pour se
concentrer sur le gaz, l’électricité
renouvelable et l’efficacité énergétique. Mais il reste peu rentable,
avec un résultat net de 1,4 milliard
en 2017. Ce qui incite sa direction
à tailler méchamment dans les
coûts. Sous la férule de sa patronne, Isabelle Kocher, Engie est
ainsi en train de délocaliser totalement son service clientèle au Maghreb et en Afrique. Un plan qui
menace 3 500 emplois en France.
Que veut faire l’Etat ?
Au cours de Bourse actuel qui valorise l’entreprise à 33 milliards
d’euros, les 24,1% de l’Etat français
pèsent près de 8 milliards. Un pactole. Sur le papier, rien ne l’empê-
che de tout de vendre: Engie n’est
pas l’exploitant nucléaire EDF, détenu à 83,5% par la puissance publique. Mais une cession totale est peu
probable à ce stade. En vendant par
exemple un bloc de 15%, l’Etat engrangerait déjà 5 milliards. Quoi
qu’il arrive, il conservera une golden share («action de référence»)
lui assurant un droit de regard sur
une entreprise jugée stratégique
pour les approvisionnements de la
France en gaz.
Quels sont les risques ?
En cédant ainsi ses parts, l’Etat se
prive d’une rente: rien qu’en 2017,
Engie lui a reversé plus de 550 millions d’euros en dividendes. Le citoyen peut s’interroger sur la vente
d’un bijou de famille qui remplissait, bon an mal an, les caisses publiques. Et les syndicats d’Engie
peuvent s’inquiéter de la disparition d’un «garde-fou social» pour
l’emploi. La CGT demande toujours, elle, la création d’«un nouveau service public de l’énergie».
JEAN-CHRISTOPHE FÉRAUD
Part de l'Etat dans le capital
24,1 %
Dividende reversé à l'Etat
550
ADP a réalisé l’an passé 3,6 milliards
d’euros de chiffre d’affaires et accueilli 101,5 millions de passagers.
En situation de monopole, les aéroports parisiens ne connaissent pas
la crise, d’autant que le transport
aérien mondial progresse en
moyenne de 5 % par an. En 2017,
ADP a engrangé 571 millions
d’euros de bénéfice net. Au fil
des ans, les aérogares se sont transformées en gigantesques centres
Que veut faire l’Etat ?
Au cours actuel de l’action ADP, la
participation de l’Etat est valorisée
à 9,5 milliards d’euros. Bercy doit
néanmoins surmonter un écueil
avant de vendre: l’important patrimoine foncier d’ADP ne peut être
cédé définitivement à un actionnaire privé, compte tenu de la localisation stratégique de ces terrains,
L’Etat a donc imaginé un système
dans lequel sa participation sera
vendue comme une concession à
durée limitée. En l’occurrence,
soixante-dix ans. A son issue, l’Etat
redeviendra propriétaire des actions qu’il a vendues. En outre,
pour éviter que les tarifs des droits
d’utilisation des pistes, facturés
aux compagnies, ne s’envolent, la
puissance publique examinera
tous les cinq ans l’évolution des tarifs pour les prestations facturées.
Une contrainte qui selon plusieurs
sources interrogées par Libération
favoriserait le géant du BTP Vinci,
candidat déclaré au contrôle d’ADP.
Les fonds d’investissement sur les
rangs pourraient, eux, être gênés
par ce contrôle quinquennal.
Quels sont les risques ?
Les aéroports parisiens sont une
porte d’entrée sur l’Hexagone. Leur
qualité de service est un élément
de notre attractivité, aussi bien
pour les touristes que pour les investisseurs. Au cas où ADP ne tiendrait plus son rang, il pourrait perdre sa place de 9e plateforme
mondiale. Les compagnies mécontentes de Roissy pourraient choisir
de privilégier leur desserte d’Ams-
terdam ou de Francfort. Aux EtatsUnis, où sont localisés trois des dix
plus grands aéroports mondiaux,
le choix constant du gouvernement fédéral a été de les maintenir
dans le giron de l’Etat.
FRANCK BOUAZIZ
Part de l'Etat dans le capital
commandeur
de la Légion d’honneur,
commandeur
dans l’ordre national
du Mérite,
survenu le 11 juin 2018.
Une cérémonie aura
lieu le mardi 19 juin,
à 10 heures, en l’église
Saint-Roch, Paris (1er),
et
le mercredi 20 juin,
à 16 heures, en
la cathédrale de Tarbes,
suivie de l’inhumation
au cimetière Saint-Jean
de Tarbes,
dans le caveau familial.
SOUVENIRS
Patrice Enard
10 ans que tu as disparu
ton intelligence
ton humanité
ton humour
tes images
nous manquent à tous
diversement et plus que
jamais
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abonnée et associations : - 10 %
Tél. 01 87 39 84 00
Dividende reversé à l'Etat
Vous pouvez nous faire
parvenir vos textes
par e-mail :
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en millions d’euros en 2017
73
Source : entreprise
Comment va l’entreprise ?
commerciaux. Les locations d’espaces aux grandes marques de luxe et
de restauration représentent désormais un tiers du chiffre d’affaires.
Yvette HORNER
en millions d’euros en 2017
AÉROPORTS DE PARIS UNE CONCESSION À DURÉE LIMITÉE
Après un tour de chauffe avec la
vente des aéroports de Nice et de
Lyon, l’Etat s’apprête à céder une
partie ou la totalité de ses 50,6 %
d’Aéroports de Paris (ADP). Cette
entreprise, cotée à Paris, exploite
les aéroports de Roissy, Orly et
Le Bourget et possède plusieurs
milliers d’hectares de terrain attenants aux aérogares.
Jean-Pierre BRUN,
sa famille,
ses amis
ont la tristesse de vous
faire part du décès de
Source : Oxfam
Dix ans après la fusion GDF-Suez,
dénoncée à l’époque par les syndicats comme une «privatisation» déguisée de Gaz de France, l’Etat actionnaire s’apprête à parachever sa
sortie: il va céder une bonne partie
des 24,1% qu’il détient encore dans
le groupe rebaptisé Engie en 2015.
Ce n’est pas une surprise : en septembre 2017, il avait déjà cédé 4,5%
du capital d’Engie contre 1,5 milliard d’euros, pour alimenter le
«fonds pour l’innovation».
DÉCÈS
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18 u
FRANCE
Libération Jeudi 14 Juin 2018
LIBÉ.FR
Parcoursup
Y a-t-il une différence de
traitement selon l’origine
des élèves ? Des quotas de boursiers ont été
mis en place mais ils varient d’une formation
à l’autre. Idem pour les places offertes hors
de l’académie : des informations que
n’avaient pas les élèves au moment de faire
leurs vœux. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
commune à l’Assemblée
nationale et au Sénat, qui a
pour fonction de mettre d’accord les deux Chambres sur
un texte de loi) fin mai.
S’agissant du sort des lanceurs d’alerte, consacrés par
la loi Sapin II du 9 décembre 2016, Raphaël Gauvain
admet qu’il «n’a pas été facile
d’articuler les deux dispositifs. [Notre] démarche n’a pas
toujours été comprise. Nous
sommes parvenus, je crois, à
rendre la loi utilisable et intelligible par les praticiens».
La pétition du collectif Stop
secret d’affaires, constitué de
«praticiens», aura traduit à
sa manière : «La loi érige le
secret des affaires en principe
général et relègue la liberté
d’information au rang de
simple exception, sans poser
de cadre précis.»
Ambiguïté. Autre perle re-
Des journalistes lors d’une mobilisation, place de la République, contre la loi sur le secret des affaires, le 16 avril à Paris. B. GIRETTE. HANS LUCAS
Secret des affaires: les députés
choisissent la loi du silence
Trois ans après une
première reculade,
le texte, contesté
par militants,
journalistes et
lanceurs d’alerte,
doit être adopté ce
jeudi à l’Assemblée.
Il restreint la liberté
d’expression au
profit de l’opacité
des entreprises.
Par
RENAUD LECADRE
O
n le savait déjà, cela
se confirme: Emmanuel Macron est business friendly, sans toutefois
assumer ses convictions –jésuitisme oblige. C’est toute
l’histoire de la loi sur le secret
des affaires, qui doit être définitivement adoptée ce jeudi
par les députés. Médias, syn-
dicats et ONG sont vent
debout contre cette «attaque
sans précédent contre le droit
d’informer ou d’être informé
de manière libre ou indépendante», qu’ils dénoncent dans
une tribune publiée mercredi
par Libération.
Sous couvert de lutte contre
l’espionnage économique,
vieux comme le monde –une
légende sous l’Antiquité prêtant aux armateurs phéniciens d’avoir un espion dans
chaque port–, il s’agit désormais de mieux poursuivre
la violation d’un «secret des
affaires» à géométrie très variable. En la matière, les entreprises sont déjà largement
couvertes, avec une législation protégeant leurs brevets
et autres propriétés plus ou
moins intellectuelles, sans
compter la répression de
l’espionnage tout court. Dans
une logique du toujours plus,
il s’agit désormais de traduire
en droit français une directive européenne de 2016, fruit
d’un lobbying intensif du big
business, réprimant la divulgation de toute information sensible, définie comme
ayant une valeur «économique», au sens très large.
«La bonne». En bon moine
soldat, le député LREM Raphaël Gauvain s’est dévoué
pour déposer une proposition visant à traduire en droit
français le texte européen
–l’Elysée étant ravi de ne pas
apparaître en première ligne.
«Nous avons fait du bon travail! Cette fois est la bonne!»
s’enthousiasme-t-il. Car ce
n’est pas la première tentative de musèlement de la liberté d’expression au nom de
la protection de la vie privée
des entreprises.
Entre autres précédentes initiatives, celle d’un Emmanuel
Macron, en 2015, alors jeune
ministre de l’Economie, jurant de sa bonne foi par une
rafale de tweets frénétiques:
«L’amendement sur le secret
des affaires vise uniquement
à protéger nos entreprises de
l’espionnage économique…
Il n’est pas question de réduire
en quoi que ce soit la liberté
de la presse… Toutes les
garanties seront apportées
sur ce point…» Avant de devoir faire machine arrière,
manœuvre effectuée à l’époque par un certain Richard
Ferrand, alors député socialiste et aujourd’hui à la tête
du groupe LREM à l’Assemblée: «Nous gardons la conviction que ce texte n’était attentatoire ni à la liberté de la
presse ni à celle des lanceurs
d’alerte, mais, vu l’émoi suscité, le groupe socialiste a jugé
sage de retirer le texte.»
Trois ans plus tard, le verticalisme jupitérien ne s’embarrasse plus de ce genre de
considération, nonobstant
une pétition intitulée «Stop
à la directive secret des
affaires !» signée par près
de 550000 citoyens.
Le texte, qui doit être voté
jeudi et sans suspense par
la majorité disciplinée, a été
validé en commission mixte
paritaire (CMP, une structure
«La loi érige
le secret
des affaires
en principe
et relègue
la liberté
d’information
au rang
d’exception.»
Le collectif Stop secret
d’affaires
levée dans le compte rendu
de la commission mixte paritaire, cette intervention du
sénateur socialiste Jean-Yves
Leconte: «L’optimisation fiscale a été maintenue dans le
champ des savoir-faire protégés. Or, si elle n’est pas [toujours] de la fraude, elle ne mérite tout de même pas d’être
protégée car elle va à l’encontre de l’intérêt général.» C’est toute l’ambiguïté
de cette loi sur le secret des
affaires: s’il sera toujours loisible (à des journalistes, syndicalistes, salariés, militants
ou autres lanceurs d’alerte)
de dénoncer des crimes ou
délits pénalement répréhensibles, la simple dénonciation
à la morale publique (du
moins l’idée qu’on s’en fait)
serait désormais répréhensible: l’évasion fiscale, zone
grise en ce qui est légal (optimisation) ou ne l’est pas
(fraude), en est le meilleur
exemple.
Mais tout n’est pas sombre. Le
Sénat avait refusé de voter le
principe de dommages et intérêts pour plaintes abusives
déposées par de pseudo-détenteurs de «secret des affaires», histoire de freiner les
procédures dites «bâillons».
La CMP en a rétabli le
principe, portant la contreamende à 20% des sommes
initialement réclamées. Dans
une claire allusion au groupe
Bolloré attaquant France 2, «il
s’exposerait demain à 10 millions d’euros d’amende en
cas de procédure dilatoire ou
abusive». •
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
u 19
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LIBÉ.FR
Poursuivi pour diffamation,
«Mediapart» gagne en appel
contre le FN Axel Loustau
Le site d’information avait été condamné en octobre
pour avoir publié deux photos du frontiste et ancien
du GUD Axel Loustau (photo) effectuant un «salut
fasciste». Les juges de la cour d’appel ont estimé
mercredi que l’article de la journaliste Marine Turchi
ne permettait pas de doute. PHOTO AFP
Hôpitaux Un syndicat dénonce un
«scandale sanitaire» dans les urgences
Depuis le début de l’année, au moins 100000 patients ont dû
passer la nuit sur un brancard dans un service d’urgences
faute de lits d’hospitalisation disponibles, a estimé mercredi
le syndicat Samu-Urgences de France, qui a mis en place
un dispositif permettant de répertorier ces cas. «Environ
150 services d’urgences ont déclaré régulièrement ces patients»,
soit un quart des établissements, et au total «36000 patients»
ont à ce jour été comptabilisés, a expliqué le président du syndicat, François Braun. «On peut multiplier ce chiffre par trois.»
Il pointe du doigt, «en amont» des urgences, la «défaillance
de la médecine de ville à assurer la continuité des soins», mais
aussi, «en aval», l’impossibilité «d’hospitaliser facilement des
patients devant la surcharge des services de médecine, chirurgie et obstétrique, et l’incapacité d’obtenir des lits disponibles».
Notre-Dame-des-Landes Les routes
traversant la ZAD vont rouvrir
C’est à midi ce jeudi, après une ultime visite de sécurité prévue
le matin même, que le président du conseil départemental
de Loire-Atlantique, le socialiste Philippe Grosvalet, doit
«lever les arrêtés d’interdiction de circulation» concernant
les deux routes départementales traversant la ZAD de NotreDame-des-Landes. Les travaux de remise en état, qui avaient
démarré le 31 mai sous la protection des gendarmes sur les
départementales 81 et 281 (photo), la fameuse «route des chicanes», se sont achevés mercredi. PHOTO CYRIL ZANNETTACCI
Grève à la SNCF: drôle d’ambiance
entre les syndicats
L’histoire retiendra que la
date du bac, cuvée 2018, a
semé la discorde au sein des
quatre syndicats qui portent
la grève intermittente de
la SNCF depuis le 3 avril.
Lundi, la CFDT avait indiqué qu’elle ne participerait
pas à la prochaine séquence
d’arrêt de travail les 17
et 22 juin. Ces deux jours
correspondent en effet aux
épreuves du baccalauréat.
Une prise de position qui
avait sérieusement irrité Roger Dillenseger, le dirigeant
de l’Unsa, l’autre organisation syndicale «réformiste»
de la SNCF.
Finalement, à l’issue d’une
réunion intersyndicale
plutôt mouvementée qui
s’est tenue mercredi,
les quatre organisations
représentatives de la SNCF
(CGT, Unsa, Sud Rail
et CFDT) appellent à la grève
la semaine prochaine :
dimanche 17 et lundi 18 juin,
puis vendredi 22 et samedi 23 juin.
La réunion s’est déroulée
de manière particulièrement houleuse compte tenu
de l’opposition croissante
entre l’Unsa et la CFDT,
alors que le gouvernement
Des grévistes ont tenté de perturber l’intersyndicale, mercredi à Paris. D. ALLARD
comme la SNCF placent
tous leurs espoirs dans
ces deux centrales pour
appeler à la fin de la grève.
«Le grand écart de la CFDT
me semble physiquement et
intellectuellement difficile à
tenir», estime pour sa part
le secrétaire fédéral de SUD,
Erik Meyer. Libération a
tenté, sans succès, d’entrer
en contact avec Didier
Aubert, le responsable de la
CFDT Cheminots.
Dons: une quête de sang neuf sur le Web
Trois lettres, mais qui
ont «plus de pouvoir que
d’autres»: A, B, O, celles des
groupes sanguins. En cette
Journée mondiale des donneurs, ce jeudi, l’Etablissement français du sang (EFS)
lance, pour la deuxième année consécutive, son opération «#missingtype». Objectif: faire disparaître ces trois
lettres de noms de marques,
d’institutions ou de journaux, comme le fait Libé
dans son édition de ce jeudi,
pour sensibiliser à l’importance du don. Une initiative
que le dircom de l’EFS, Philippe Moucherat, voudrait
voir devenir «virale» : «En
partageant une photo d’eux
en train de donner, ou simplement un message sur le
don du sang, accompagné du
hashtag, la communauté des
donneurs peut d’une certaine
manière devenir ambassadrice de la cause», a-t-il dit
lors d’une conférence de
presse. Et peut-être encourager de nouveaux donneurs à
se rendre dans l’un des
300 points de «collecte festive» ouverts ces jours-ci
dans le pays en sus des
128 points habituels. Y seront proposées des animations (concerts, dégustation
de fruits, spectacles de magie…) pour «améliorer l’expérience du don».
L’EFS lance également ce
jeudi un site web avec un «espace donneur en ligne», qui
comprendra un historique,
les adresses de collecte et les
moyens de contacter le donneur. «Actuellement, seule-
ment 4% des Français en capacité de donner leur sang
le font. Et chaque année,
environ 170000 d’entre eux
sortent du circuit», détaille le
président de l’EFS, François
Toujas, pour qui «l’enjeu est
à la fois de recruter des donneurs, mais aussi de fidéliser
ceux qui sont déjà là, notamment via les nouvelles technologies».
En revanche, rien ne semble
avoir bougé pour les gays,
autorisés depuis deux ans
seulement à donner leur
sang, mais à la condition
d’assurer être abstinent
depuis douze mois, ce qui
agace nombre d’associations
militant pour l’égalité des
droits. Actuellement, à peine
plus d’un tiers des donneurs
ont entre 18 et 25 ans. «Beau-
coup viennent donner dès
leur majorité mais disparaissent ensuite jusqu’à la quarantaine», poursuit François
Toujas. Caroline, assistante
manager de 43 ans, venue
donner mercredi au point de
collecte éphémère situé devant l’Hôtel de Ville de Paris,
est de ceux-là: «Je le faisais
beaucoup quand j’étais étudiante. Et puis, avec les enfants, le travail, j’ai manqué
de temps.» L’EFS assure qu’il
ne faut en moyenne que
quarante-cinq minutes pour
donner son sang, soit «l’équivalent de la mi-temps d’un
match de foot». Environ
10000 dons sont nécessaires
chaque jour, destinés à soigner près d’un million de patients par an.
VIRGINIE BALLET
Signe de la tension qui s’est
désormais installée chez les
cheminots, les organisations
représentatives ont tenu
deux réunions intersyndicales (la première s’est faite
sans SUD Rail) pour décider
de la suite à donner à leur
action. Anasse Kazib, militant SUD Rail, y voit «une
volonté de briser l’unité syndicale. Ils se sont vus une
première fois à 14 heures
à trois, et à 15 heures, ils ont
fait une autre réunion avec
SUD». En début d’aprèsmidi une centaine de cheminots ont tenté de perturber
l’intersyndicale, les CRS
sont intervenus et ont dispersé les manifestants avec
du gaz lacrymogène.
Pendant ce temps, à l’Assemblée nationale, les députés adoptaient en dernière
lecture la loi sur la réforme
de la SNCF.
F.Bou. et G.K.
63,4 %
C’est la part de députés qui ne veulent plus travailler de nuit, à en croire une consultation réalisée
par un groupe de travail de l’Assemblée nationale,
rendue publique mercredi par LCP. Si la majorité de
ces élus sont prêts à accepter des séances entre 21h30
et 1 heure du matin en cas de «circonstances particulières» (états de crise ou projets de loi de finances, par
exemple), 6,2% d’entre eux souhaitent leur suppression totale. Le sondage a recueilli l’opinion de 165 députés sur les 577. Si l’échantillon n’est pas représentatif, il permet toutefois de donner une idée du
mécontentement. Il y a une semaine, le président de
l’Assemblée, François de Rugy, faisait lui-même part
de son opposition aux séances le week-end.
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
Le foot, pense-le
comme Platon
IDÉES/
Kant,
Kopa
etnous
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Etudiant, Laurent Bove croise
le philosophe de Königsberg avant
de devenir spécialiste de Spinoza.
En 1958, il découvre le champion
Raymond Kopaszewski et n’a
jamais cessé depuis d’aller au stade.
vivante (du philosophe que je
m’efforce d’être) résistent farouchement à cette démonstration.
J’ai le sentiment qu’il y a une
grande misère de penser si passivement un affect qui enveloppe sa
propre positivité. Faudrait-il,
parce que devenu «philosophe»,
se priver d’une passion à travers
laquelle se dit aussi l’amour de
vivre et peut-être les restes de
notre croyance au monde? Les
joutes du football, sont, avant
tout, objet d’émotion pure, de mémoire, de discours et d’une histoire de laquelle le philosophe
–comme tout un chacun– ne peut
parler qu’à la première personne.
«J’ai été Colonna, Piantoni»
Une personne qui s’ouvre, par
une étrange communication universelle de la chair, au partage
infini avec les autres et le monde ;
car l’émotion, la mémoire, le discours, l’histoire sont aussi de l’ordre d’une alliance de ce qui nous
est populairement «commun».
Par
LAURENT
BOVE
DR
P
eut-on être, à la fois, philosophe et supporteur ? Entre
l’exercice de la philosophie
et le supportérisme n’y a-t-il pas,
une contradiction ? Celle entre
l’universel et le particulier, entre
l’usage d’une saine raison – dont
le seul amour est celui de la
vérité – et cet autre type de désir
ou d’amour qu’est une passion
exclusive ?
Toute notre félicité ou notre
misère ne tiennent-elles pas à la
nature même de l’objet auquel
nous sommes attachés par
l’amour? Quoi alors de plus
incertain que la fortune ou la trajectoire d’un ballon qui roule ou
qui vole et qui, suivant la vertu
(la «virtù») de ceux qui y jouent,
jette nécessairement le supporteur dans la plus grande joie ou la
plus profonde tristesse, attisant,
en lui, tour à tour une suite indéfinie d’espoirs et de craintes? La
quête du philosophe qui aspire à
la sagesse et les fluctuations
affectives auxquelles s’expose
volontairement le supporteur,
apparaissent ainsi comme des entreprises contraires. Et le philosophe supporteur une monstruosité
ou une contradiction dans les termes…
Cependant, l’expérience singulière (en tant que je fréquente
régulièrement le stade depuis
soixante ans) mais aussi la raison
Raymond Kopa après le match
amical Angers - Benfica, au
Parc des Princes, le 15 juin 1967.
Historien de la philosophie,
professeur émérite de
l’université d’Amiens, supporteur
de l’OM depuis la fin des
années 50.
Comme beaucoup de petits Français nés dans les années 40,
j’ai été Colonna, Kopa, Piantoni,
Fontaine… bien avant de connaître Platon, Epicure, Descartes,
Spinoza ou Kant ! Et c’est aussi
avec le football et son histoire
que nous échangeons au Brésil,
en Argentine, en Afrique, en Hollande, en Italie, en Espagne ou
ailleurs dans le monde, avec mes
collègues et ami(e)s philosophes… ou les gamins des rues !
Le football est entré en moi
comme une marée venue du Nord
durant la Coupe du monde de
1958. Nous n’avions, enfants, que
peu d’images de Suède mais, entre nous, beaucoup d’imagination
à partager. L’épopée de la France,
nous la re-jouions créativement
tous les jours sous le préau de
l’école communale, comme au
théâtre, avec de vieilles balles de
tennis ou de chiffons car nous ne
connaissions de vrai stade (le Vélodrome en l’occurrence) que
pour la fête annuelle des écoles
(et ce n’était pas du foot)…
«Aller à l’OM»
C’est dans la foulée de l’épisode
de 58 que j’ai rencontré l’amour
pour un club qui avait, certes,
déjà un palmarès mythique mais
qui végétait alors en 2e division.
Et pourtant, aller au stade (on disait «aller à l’OM») est devenu
rapidement pour moi – accompagné de mon père et parfois de
quelques amis – un rituel dominical, toujours joyeux (du moins
sur le chemin de l’aller car, les
défaites se succédant, les retours
étaient moroses). Mais
finalement, qu’importe. On allait
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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Des intellectuels, raisonnables, ont-ils quelque
chose à dire sur un ballon rond aux trajectoires
sportives et médiatiques déraisonnables ?
A priori non. Platon et Aristote ont évoqué la
gymnastique, Epictète la lutte et la course, mais
au pays de Camus, l’amoureux du football («vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris
sur les terrains de football et les scènes de théâtre
qui resteront mes vraies universités»), les pen-
seurs gardent une distance sartrienne au sport.
Mais inviter des philosophes ou des sociologues à
commenter le Mondial n’a finalement pas été très
difficile. L’histoire commence curieusement
puisque tout est parti d’une conversation avec
André Comte-Sponville qui s’attache à replacer la
compétition sportive médiatisée à sa place
(secondaire) tout en donnant les noms de camarades qui prendraient un vif plaisir à chroniquer
la compétition. Laurent Bove s’est enthousiasmé.
Saverio Ansaldi, Bruce Begout, Stéphane Beaud
(sociologue) ont accepté de suivre durant la compétition. Le cinéaste Bertrand Bonello, l’écrivaine
Joy Sorman, le metteur en scène Mohamed
el Khatib, le spécialiste des images Patrice
Blouin, l’arbitre Lionel Schneider et le joueur
Felipe Saad interviendront également dans nos
colonnes.
Ph. Dx.
«Le sport n’est
pas l’essentiel
de la vie»
L’
au stade comme on allait à la
communion, remplis d’espérance : c’était souvent un chemin
de croix mais, comme à travers
un nuage, on entrevoyait le salut.
Et un jour, effectivement, la grâce
est tombée sur nous : la remontée
en division 1, la Coupe de France,
les titres de champions, des
joueurs artistes, le stade qui
pleure de joie et qui se lève dans
son émotion comme un seul et
même corps, un seul et même
esprit à chaque dribble de
Magnusson et aux buts de Skoblar… «Alegria do povo», disaient
les Brésiliens de Garrincha : nous
avons vécu cela. Ça avait valu le
coup d’attendre, de supporteur si
longtemps pour que l’allégresse
coule enfin, comme le lait et le
miel, dans ce creuset des passions qu’est le Vélodrome…
Puissant affect populaire
On connaît la suite avec son sommet européen et la descente, à
nouveau, aux enfers: fluctuatio
animi, c’est la vie du supporteur
mais aussi une expérience vivante
pour le philosophe, car il faut
imaginer Sisyphe heureux… Heureux d’une histoire qui enseigne,
comme l’Ecclésiaste, que si cette
traversée des passions n’a véritablement aucun sens, elle vaut,
malgré tout, la peine d’être vécue.
Car dans ce puissant affect populaire se perpétue et se joue les restes de notre croyance au monde.
Une croyance qui ne s’éprouve
plus guère que dans de très rares
moments privilégiés de lutte
sociale ou de création artistique:
un ordre nouveau de commerçants et de policiers a vampirisé
tout cela. Le «spectacle» pourtant
continu, avec les contrats mirobolants des joueurs, des télévisions, la Coupe du monde en Russie… et la terrible illusion de
proximité constitutive d’une
modernité meurtrière qui forclot
le populaire et notre amour du
monde.
Pour ma part cependant, je ne reviens jamais au Vélodrome sans
émotion. Le moment du match
est comme «une trêve mélancolique» durant laquelle, comme à
l’orée de la mort, chacun doit se
sentir libéré et prêt à tout revivre.
Moment étrange, suspendu dans
l’éternité, d’une confiance en la
renaissance indéfinie de la vie
qui – j’aime à toujours le croire –
n’est pas sensible seulement au
philosophe mais à un peuple
entier. Camus a dit là-dessus
l’essentiel. •
idée de confronter des
philosophes à une passion joyeuse, comme le
football alors que démarre le
Mondial 2018, est venue de la
lecture d’un petit livre dans
lequel André Comte-Sponville
tente de dire ce qui le sépare, ou
le désespère, dans le sport de
haut niveau en général et dans le
football en particulier.
Dans Valeurs (Insep – Le Pommier–Carnets Nord), le philosophe soucieux de méthode propose une définition: «Le sport est
une activité physique
tendant à maintenir,
développer, manifester
ou mesurer les capacités qui la rendent possible, sans autre but
que ce maintien, ce développement, cette manifestation
ou cette mesure, sinon parfois le
plaisir qui s’y ajoute ou qu’on y
prend (y compris, le cas échéant,
le plaisir de la compétition, de la
victoire ou d’une gratification
quelconque).» Quand nous rencontrons Comte-Sponville dans
un café de la place du Châtelet à
Paris, on se dit que la conversation va être «sportive» à la veille
de la Coupe du monde de football, dans laquelle seule la victoire est belle.
Il regarde le foot avec distance:
«Je ne suis pas contre la compétition et le plaisir que l’on peut y
prendre», se défend celui qui
toute son enfance a entendu un
père intransigeant lui répéter
que pour un Comte-Sponville
il n’y avait qu’une place possible:
la première. «L’émulation est
saine, et la victoire apporte une
satisfaction que je comprends.
Mais notre époque médiatique
oublie que le sport n’est pas l’essentiel de la vie, n’est pas l’essentiel de la société, n’est pas l’essen-
tiel de la civilisation. C’est
secondaire. Nous accordons
aujourd’hui beaucoup trop d’importance à une activité qui me
semble démesurée. Des footballeurs sont portés aux nues pour
un talent assez mineur.» Le philosophe a eu trois enfants, ils ont
aujourd’hui dépassé la trentaine
et sont fans de l’Olympique de
Marseille. Il a accepté de les accompagner au Stade-Vélodrome.
Et il n’a pas compris. Les cris et
hurlements pour un sport sans
morale ou le meilleur ne l’emportera pas toujours. Il trouve là une
des raisons de l’engouement planétaire: «C’est parce que c’est un
sport imparfait qu’il passionne
plus», écrit-il dans Valeurs.
Comment comprendre cette distance? Sans doute faut-il écouter
le corps du penseur: «J’ai fait du
jogging, pendant assez longtemps, et cela m’a sans doute appris certaines choses,
quoique je sois bien en
peine de dire lesquelles, sauf peut-être l’humilité : je courais toujours trop par rapport
à mon niveau.» Si le
corps ne comprend pas, l’esprit
peut-il concevoir le plaisir qu’il
y a à «pousser» le corps ? Sans
doute pas: «Quant au prétendu
dépassement de soi, c’est évidemment une métaphore, mais absurde: courez aussi vite que vous
pourrez, je suis bien certain que
vous ne vous dépasserez jamais.»
André Comte-Sponville ne cède
pas un pousse de terrain et s’oppose à l’auteur des Essais: «Nous
sommes merveilleusement corporels, disait Montaigne, j’en suis
d’accord. Mais pas besoin de
faire du sport pour s’en rendre
compte, ni pour en jouir.» Au
bout de la discussion, il trouve
pourtant un point commun entre le sport et la philosophie : la
vérité. Il reprend une anecdote
rapportée par un ami dont le
père avait été journaliste à l’Humanité et lecteur de Pravda : les
pages sports de l’organe du Parti
communiste de l’URSS étaient
les seules dans lesquelles on ne
mentait jamais.
PHILIPPE DOUROUX
DR
Le philosophe
André ComteSponville met
à distance le foot,
activité qui
passionne d’autant
plus qu’elle est
imparfaite.
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22 u
Libération Jeudi 14 Juin 2018
IDÉES/
POLITIQUES
Par
ALAIN DUHAMEL
Laurent Wauquiez,
l’illibéral à
la française
Avec son dernier tract polémique,
le président de LR persiste et signe très
à droite. Cette stratégie plutôt cynique
sera mise à l’épreuve lors des prochaines
européennes.
L
a France a son Viktor
Orbán, il s’appelle
Laurent Wauquiez. Le
jeune président de Les Républicains (LR) a décidément choisi son registre et
son rôle. C’est celui que l’on
appelle désormais «l’illibéralisme», c’est-à-dire une
version autoritaire et souverainiste de la démocratie.
Pour s’en convaincre, il suffit
de lire intégralement le tract
qu’il vient de faire distribuer
sous le titre «Pour que la
France reste la France».
Le titre pourrait être gaullien, le texte pourrait être de
Nicolas Dupont-Aignan.
Toute la rhétorique illibérale y défile. Le ton est
tragique, le contenu navigue
entre la droite extrême et
l’extrême droite. Les figures
de la droite modérée ont
L'ŒIL DE WILLEM
aussitôt protesté mais Laurent Wauquiez sait ce qu’il
fait. Il ne dérape pas, il enfonce le clou. Il ne teste pas,
il enracine. Il a fait son
choix, il a arrêté sa stratégie.
Sous son égide, LR fera campagne pour réduire drastiquement le droit d’asile
fût-ce au détriment des libertés constitutionnelles. Il
proposera de lutter contre le
terrorisme par des moyens
que seul un état d’urgence
permanent et renforcé autorise. Il combattra l’islamisme par la confrontation,
par l’exclusion, par la théâtralisation, au risque assumé de paraître mener une
guerre sainte contre l’islam.
Avec lui, le périmètre des
libertés traditionnelles, déjà
sérieusement encadrées, se
réduira soudain. Il abordera
les questions européennes
comme le font la Pologne ou
la Hongrie, maintenant l’Italie, c’est-à-dire en se concentrant sur les exigences
financières et en abandonnant les valeurs communes.
Il voudra recevoir sans donner, réduire les solidarités,
trier les partenaires, bref,
agir en faveur d’une Europe
peau de chagrin. En matière
sociale, on se rappelle qu’il
a dénoncé le «cancer» de
l’assistanat. Sur le plan politique, il choisira l’invective
et l’anathème, comme il ne
cesse de le faire depuis la
victoire d’Emmanuel Macron. C’est un esprit distingué qui s’affuble du simplisme le plus grossier: cela
s’appelle «le cynisme».
Faut-il le prendre au sérieux? Assurément. Laurent
Wauquiez a toujours été populaire auprès des militants
de LR. Il le sera de plus en
plus. Elu président sans opposition réelle, il dispose
désormais, en toute légitimité, de la machine de LR et
il démontre déjà par ses nominations départementales
qu’elle sera à sa dévotion.
Cela n’a pas suffi à Nicolas
Sarkozy lui-même pour
prendre sa revanche? Laurent Wauquiez incarne ce
que les Français, de droite
comme de gauche, recherchent plus que tout, une
nouveauté. Il est jeune,
brillant, excellent à la télévision, bon orateur, supérieurement organisé, implacable
et cohérent. Redoutable. La
droite de gouvernement
dont il hérite au moins de
l’aile conservatrice identitaire, la plus nombreuse,
conserve une forte implantation locale et un socle électoral qui, tout gouvernement
rencontrant des obstacles et
commettant des erreurs, se
renforcera lentement.
Face au réformisme galopant d’Emmanuel Macron,
il incarnera une alternative
plus respectable que celle de
Marine Le Pen, moins anxiogène que celle de Jean-Luc
Mélenchon. Il s’habillera de
souverainisme bourgeois et
de conservatisme cultivé. Il
s’inscrira néanmoins sans
états d’âme dans le grand
mouvement populiste et
nationaliste qui envahit peu
à peu l’Europe. Il en proposera une version assez grossière pour les indignés et les
Wauquiez sait
ce qu’il fait. Il ne
dérape pas,
il enfonce le
clou. Il ne teste
pas, il enracine.
révoltés, assez sophistiquée
pour les nostalgiques et les
réactionnaires. Il surfera sur
la vague illibérale sans trembler. Il sera fait membre
d’honneur de la CSU et
membre correspondant de
la Ligue.
Il a tout de même nombre
d’obstacles devant lui. Le calendrier électoral ne lui est
pas favorable. Les élections
européennes de l’an prochain diviseront ses propres
rangs. Son souverainisme est
loin de faire l’unanimité à
LR. La République en marche (LREM), le Rassemblement national, voire les
Insoumis peuvent le devancer. En 2020, les élections
municipales ne se présenteront pas mieux. Nombre de
maires de droite modérée accepteraient volontiers des
accords avec les macronistes. Pendant deux ans, il ne
sera donc pas le maître du
jeu. D’un autre côté, son
image personnelle, vigoureuse chez ses partisans, est
exécrable ailleurs. Il a, certes, du temps devant lui pour
tenter de l’améliorer mais
pas l’éternité. Il lui faut surtout gérer deux problèmes et
résoudre une énigme: Emmanuel Macron et Marion
Maréchal séduisent, l’un sur
ses confins au centre droit,
l’autre sur ses frontières avec
l’extrême droite.
Si le premier marque des
points, l’horizon de Laurent
Wauquiez s’éloigne, si la seconde suscite plus que de la
curiosité, l’horizon de Laurent Wauquiez rétrécit. De
toute façon, il lui reste à résoudre une énigme : comment acquérir une image
d’homme d’Etat en se convertissant à l’illibéralisme?
Viktor Orbán ou Matteo Salvini ont accédé au pouvoir
sans devoir passer par cette
étape-là. En France, l’élection présidentielle exige au
moins l’apparence de la stature régalienne. Laurent
Wauquiez n’en prend pas le
chemin. •
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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COLLOQUES
HISTORIQUES
Tout sur Gérard Noiriel
En étudiant les mutations du monde ouvrier, il a renouvelé l’histoire sociale classique et a fondé la «socio-histoire». Il a aussi été l’un des premiers à faire le récit
passé des migrations et à analyser l’Etat et les institutions à leur prisme. Plus de trente universitaires discuteront l’œuvre du grand historien Gérard Noiriel lors
d’un colloque international, avec le soutien de l’Iris et
de l’EHESS. Ils diront aussi quelle figure d’intellectuel
engagé Noiriel est devenue, par le biais du théâtre et
d’œuvres comme Chocolat, le récit de la vie d’un clown
noir de la Belle Epoque repris sur scène, au cinéma ou
dans la littérature enfantine.
Héritages et actualités de la socio-histoire, les 14 et 15 juin, amphithéâtre Furet, EHESS, 105, boulevard Raspail, (Paris VIe).
Réduction des risques et morale
Cancers, addictions, maladies cardio-vasculaires, etc.
Comment réduire ces risques sanitaires? On peut privilégier la prohibition: interdire la cigarette, exhorter à
ne pas manger trop gras… Autant d’ordres à l’effet parfois relatif. Une autre piste, la «Réduction des risques»
(RDR), consiste à accompagner les personnes sans interdire les conduites dangereuses. Moins moral, mais
plus efficace? Le débat sera lancé lundi 18 juin par les
éditions Hermann, en partenariat avec Libération. Le
docteur Elizabeth Avril fera le bilan des salles de shoot
à Paris, et René Frydman expliquera comment s’applique la RDR dans la lutte contre l’infertilité.
La Réduction des risques : une exigence de santé publique ?
Lundi 18 juin de 17 h 30 à 20 heures, au Palais de l’Institut de
France, 23, quai de Conti, (Paris VIe). Entrée libre.
Tél. : 01 44 41 44 41.
PRIX
Le philosophe Etienne Bimbenet
récompensé à Monaco
Le prix 2018 des Rencontres philosophiques de Monaco
a été attribué à Etienne Bimbenet pour son ouvrage
le Complexe des trois singes. Essai sur l’animalité humaine, paru au Seuil. Les Rencontres ont aussi mis à
l’honneur un éditeur français particulièrement actif
dans le domaine de la philo. Cette année, la Mention
honorifique a été décernée à la collection «GF Corpus»
de Flammarion.
CONFÉRENCE
Débat à l’IMA : gauche et islam
politique en Tunisie
Les forces de gauche et l’islam politique ont longtemps
formé l’opposition en Tunisie. Quelles relations nouées
par ces deux camps entre hostilité et rapprochement,
notamment en 2005? Une conférence est organisée ce
jeudi à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris,
à 19 heures. Avec Hichem Abdessamad, chercheur en
histoire et en science politique de l’université de Tunis,
Nejib Baccouchi, ancien détenu politique et chercheur,
et Houcine Bardi, avocat au barreau de Paris.
IMA, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, place Mohammed-V,
(Paris Ve). Tél. : 01 40 51 38 38.
Par
SERGE GRUZINSKI CNRS
Grèce, berceau de la
«civilisation occidentale»
Visite de l’historien touriste dans deux musées
athéniens pour deux visions du passé. L’Europe
a plus à apprendre des métissages multiples qui
ont fait l’histoire de la Grèce que du passé classique
fétichisé des boutiques de souvenirs du quartier
de Plaka.
L’
été approche, et c’est peutêtre l’occasion de réfléchir
sur ce qu’une visite chez nos
voisins européens apporte ou n’apporte pas à l’éclosion plus que jamais
nécessaire d’une conscience et d’une
mémoire européennes. Comment
aujourd’hui passer par Athènes sans
s’interroger sur ce que deviennent
les Grecs et sur les multiples passés
dont ils sont issus? Aux journalistes
et aux experts, la tâche d’analyser
une Grèce durement frappée par la
crise et aujourd’hui sur la voie d’une
reprise encore fragile. Au touriste
historien, celle d’évaluer ce que lui
livre la fréquentation des grands musées athéniens. Nos constats ne valent d’ailleurs pas que pour la Grèce
mais concernent également, d’une
manière générale, l’accès au passé
que nous réservent ces lieux de mémoire où qu’ils se trouvent sur le
globe.
Impossible de séjourner dans la capitale grecque sans monter sur l’Acropole en se faufilant entre les foules
cosmopolites qui envahissent le site
tôt le matin. La multitude est telle
que la visite incite moins à réfléchir
sur la signification du site que sur les
paradoxes du tourisme de masse. Il
est loin le temps où seules les élites
cultivées de la vieille Europe s’offraient le Parthénon. On ne le regrettera pas. Mais force est de reconnaître que l’accès à l’un des lieux les plus
marquants de la «civilisation occidentale» est bien davantage l’effet
d’une massification des voyages que
d’une démocratisation des savoirs.
Quel peut être le sens de cette visite
pour la plupart des touristes, qu’ils
viennent d’une Europe et d’une
Amérique où les mondes de l’Antiquité classique ne sont plus, hormis
pour les spécialistes, qu’un souvenir
lointain, ou qu’ils affluent d’une Asie
où les passés sont aussi prestigieux
mais ne sont pas méditerranéens ?
Dans ses écrits sur la Gouvernance,
le président Xi Jinping n’a pas un
mot sur la Grèce alors qu’il aime à se
référer à l’Antiquité chinoise et à
ses 5 000 ans de civilisation.
Le nouveau musée de l’Acropole
est-il en mesure de livrer à ces flots
de touristes des clés qui permettent
d’échapper aux clichés des guides et
d’instaurer un rapport riche et critique avec la Grèce classique ? Rien
n’est moins sûr. L’élégance grandiose
du bâtiment édifié par Bernard
Tschumi et Michalis Fotiades est une
réussite. Tout comme la reconstitution de la frise du Parthénon au troisième étage. Beauté contemporaine
et beauté classique se relaient pour
séduire le visiteur. Quant à comprendre la société qui a édifié le Parthénon, sa singularité et ses aspects
moins engageants, c’est une autre
affaire. Et ce n’est pas le débat sur le
retour en Grèce des fragments de la
frise exposés au British Museum qui
changera quelque chose. Un débat
Contrairement
au nouveau musée
de l’Acropole,
le Musée byzantin
met l’accent sur
la complexité et
souvent la violence
qui marquent
la transformation
des sociétés.
u 23
important en ce qu’il met en cause
l’impérialisme culturel du XIXe siècle, mais qui contribue à son tour à
la fétichisation de la Grèce classique.
La quête du classicisme sublimée par
le nouveau musée a nettoyé toute
trace ottomane alors qu’on sait que
l’Erechthéion était un harem et le
Parthénon une mosquée.
Le Musée byzantin offre des remèdes
à nos frustrations. D’abord en nous
rappelant que l’histoire de la Grèce
ne s’arrête pas avec l’occupation romaine. Et surtout en s’attachant à exposer les métissages multiples qui
ont tissé l’histoire de ce pays de la
chute de l’Empire romain à nos
jours. Le visiteur est convié à observer dans quelles circonstances l’Empire romain se déplace vers l’Orient
et accouche de l’Empire byzantin. Il
découvre l’éclosion du christianisme
et ses échanges avec le monde païen.
Le surgissement des empires islamiques crée d’autres contacts qui ne
se réduisent pas à des affrontements
guerriers. Les croisades amènent des
Francs dans l’Attique et le Péloponnèse. Les Vénitiens occupent, souvent pour des siècles, des îles de
l’Egée. Les croyances circulent, se
heurtent, coexistent: la résistance de
l’orthodoxie sous l’Empire ottoman
explique le poids conservé par
l’Eglise dans la Grèce d’aujourd’hui.
Les arts rayonnent de Byzance vers
l’Italie et les innovations italiennes
inspirent à leur tour les peintres
d’icônes. Bref, en s’appuyant sur des
objets souvent de toute beauté, le
Musée byzantin propose autre chose
qu’une vision purifiée du passé. Il
met l’accent sur la complexité et souvent la violence qui marquent la
transformation des sociétés. D’évidence la Grèce apporte au reste de
l’Europe autre chose que son passé
classique, fétichisé dans les boutiques à souvenirs du quartier de
Plaka.
Mais voilà. Au brouhaha des foules
qui se pressent sur l’Acropole et dans
son nouveau musée, s’oppose le silence des salles du Musée byzantin.
Calme propice à la réflexion pour le
visiteur mais désolant car le message
que déclinent ses vitrines a bien
moins de chance d’être entendu. Il
est pourtant indispensable pour saisir la place de la Grèce dans l’Europe
d’aujourd’hui, autant pour mesurer
l’impact de la longue domination
ottomane que celle, plus durable
encore, de l’Eglise orthodoxe. C’est
en explorant les liens qui rattachent
notre Antiquité, notre Moyen Age,
notre Renaissance et même notre
XIXe siècle à la Grèce que nous deviendrons un peu plus européens. •
Cette chronique est assurée en alternance
par Serge Gruzinski, Sophie Wahnich,
Johann Chapoutot et Laure Murat.
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
Aristophil,
enchères
cruelles
Avec 130000 manuscrits
et autographes, Aristophil
était la plus importante
et la plus belle collection
privée au monde.
Samedi débutera
une grande vente
des collections
de cette société
spécialisée dans
les manuscrits qui a
escroqué des milliers
d’épargnants. Nouvel
épisode d’une saga
rocambolesque.
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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LIVRES/
dées jour et nuit. On peut y voir un
bel ensemble Queneau, de grandes
boîtes estampillées Einstein, des tableaux rangés, tous numérotés. Il
faut une minute et demie aujourd’hui pour trouver une pièce dans
le bunker.
Il a beau avoir la surface pour vendre des squelettes d’animaux préhistoriques et avoir monté sa maison neuilléenne au quatrième rang
derrière les maisons Christie’s, Sotheby’s et Artcurial, Claude Aguttes
dit savoir raison garder. Se lancer
dans l’aventure en solo, sur un dossier aussi lourd et compliqué, avec
180000 propriétaires et leurs juristes qui trépignent de rage et d’impatience à la porte en réclamant leurs
œufs, aurait été inconsidéré. Si sa
maison gère la liquidation judiciaire
(les œuvres appartenant à la société
Aristophil) et les «Amadeus», les
pièces qui n’ont qu’un seul propriétaire, il a préféré que d’autres l’accompagnent dans la dispersion de
tous les manuscrits en indivision.
SILLAGE DE POLÉMIQUES
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Photos CYRIL
ZANNETTACCI
L’
histoire de la collection
Aristophil est un feuilleton
à sensations très loin d’être
achevé. Il y a tous les ingrédients
d’une bonne série, d’un roman exceptionnel, et cette incroyable saga
se déroule dans la réalité, sous nos
yeux, depuis plusieurs années. Success story bling-bling dans l’univers
a priori feutré des manuscrits et
autographes, escroquerie, instruction judiciaire en cours depuis
trois ans avec neuf mises en examen, des centaines d’auditions à la
clé, poursuites au pénal et au civil…
Le nouvel épisode prend la forme
d’une gigantesque vente aux enchères à Drouot. Du 16 au 20 juin, on va
assister à un encan comme on n’en
a jamais vu dans les paniers d’osier
de la salle des ventes. On disperse
des pièces saisies chez Aristophil, la
société créée par Gérard Lhéritier,
qui a accumulé 130 000 lettres et
manuscrits, et floué au passage environ 180000 personnes impatientes de récupérer leur dû : elles ont
investi leurs économies, acquis en
propre ou en copropriété des pa-
piers précieux qu’elles n’ont jamais
eus entre les mains.
Dans l’attente de la diffusion sur le
marché, qui va ravaler ce qui avait
été raflé pendant dix ans par la société de Gérard Lhéritier, des locaux
ont été transformés en bunker
pour protéger cette masse de papiers et d’œuvres d’art du passé, hétéroclite et boursouflée: contrat de
mariage de Napoléon avec Joséphine de Beauharnais, manuscrit
de la correspondance d’Einstein sur
les fondements de la théorie de la
relativité, lettre de Louis XVI avant
la fuite de Varennes, partition autographe de Mozart de la Sérénade en
ré majeur, lavis de Victor Hugo, une
vue de La Rochelle par Signac…
Le grand ordonnateur de ces enchères, le commissaire-priseur Claude
Aguttes, manifeste une certaine
excitation à quelques jours du lever
de marteau. L’exceptionnel ne lui
fait pas peur. Le 4 juin, il a adjugé à
2 millions d’euros un squelette de
dinosaure de neuf mètres de long,
âgé de 150 millions d’années, pour
un particulier français. A Lyon, il y
a six mois, c’était un mammouth
primigenius, le plus gros mammifère terrestre de tous les temps.
Gourmand et adepte du «bizarre»,
Aguttes, 70 ans, dit désormais attendre son T.rex. La collection Aristophil, la plus belle en manuscrits
et autographes au monde, en a métaphoriquement l’allure.
«SIX CAMIONS REMPLIS»
Pendant des mois, celle-ci a été reléguée en cartons dans un gardemeubles. On imagine les tribulations de ces manuscrits, passant du
mystère au plein jour, exposés sous
verre avec solennité, puis déménagés brutalement à l’intérieur d’un
entrepôt, dans une relégation indéfinie à laquelle un appel d’offres du
tribunal de grande instance devait
mettre fin. On a compris qui s’est
porté candidat. «Qui veut s’occuper
de six camions remplis, de pointer et
de classer leur contenu ? J’étais le
seul, au final, à répondre oui», relate
Claude Aguttes. Sans doute parce
que c’est un chantier compliqué et
de long terme. Après sa nomination
le 5 octobre 2016, plus de trois mois
d’inventaire ont été nécessaires,
avec un huissier de justice présent
dès l’ouverture et jusqu’à la fermeture des scellés. «Globalement, il n’y
a pas de manque, il n’y a pas de
faux», ajoute-t-il, tel un chef d’entreprise qui astique les comptes de
La collection
comprend
un bel ensemble
Queneau, des
boîtes estampillées
Einstein, le contrat
de mariage
de Napoléon
avec Joséphine
de Beauharnais…
sa société pour rendre belle la mariée aux yeux des investisseurs.
Les pièces d’Aristophil ont ensuite
migré une nouvelle fois dans des locaux loués spécialement pour les
accueillir à l’hiver 2017, dans des
conditions hygrométriques optimales, avec la sécurité qui sied à une
collection évaluée –largement surévaluée, selon les experts – par Gérard Lhéritier, mis en examen en
mars 2015, à plus de 800 000 millions d’euros. Elles ont été dûment
inventoriées, authentifiées et sont
rangées dans deux salles et une
salle-coffre, sur des étagères, gar-
Avec l’approbation de l’administrateur judiciaire, les trois maisons de
vente parisiennes Artcurial, Drouot
Estimations et Ader-Nordmann ont
été mandatées à ses côtés. «On ne
prend pas d’honoraires vendeur et
on prend 25% hors taxes chez l’acheteur. Ces 25 % serviront à régler
toute l’organisation, la location, le
transport, la sécurité, et le reliquat
mis dans une bourse commune divisée en cinq, sur laquelle ma maison
prend deux parts», détaille le commissaire-priseur. Les quatre enseignes se sont rassemblées sous le
sigle OVA (Opérateurs de ventes
pour les collections Aristophil) et
un collège de trois personnalités du
monde de l’art –l’ex-ministre de la
Culture Frédéric Mitterrand, le président du Syndicat français des experts professionnels en œuvres
d’art et objets de collection (SFEP),
Michel Maket, et l’expert et viceprésident du SFEP Didier Griffe –
contrôle, donne son avis en fonction du marché, en réfère à l’administrateur judiciaire, qui en réfère
ensuite au tribunal. Bref, un dispositif compliqué.
Une première salve a été tirée
le 20 décembre à l’hôtel Drouot,
avec déjà un sillage de polémiques.
Comme on pouvait s’y attendre,
l’Etat a refusé de voir s’échapper
les pièces phares, dont le manuscrit
des Cent Vingt Journées de Sodome
du marquis de Sade, le fameux rouleau de la Bastille que la Bibliothèque nationale de France avait longtemps guigné et vu partir, le cœur
serré, dans le giron de Lhéritier en
mars 2014, comme les Manifestes
du surréalisme
Suite page 26
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
Le commissairepriseur Claude
Aguttes dans le
bunker secret où
sont entreposés
les manuscrits.
d’André Breton. Il a classé «trésors nationaux»
l’ensemble comprenant cinq pièces,
évalué entre 8 et 10 millions d’euros,
gelant leur sortie du territoire et
reportant aux calendes grecques
leur transformation numéraire pour
les investisseurs victimes. Soit
2 000 personnes, pour le Sade
comme pour les Breton… «En théorie, le classement en trésor national
signifie un abaissement de leur valeur», souffle un expert. Une négociation de gré à gré, veut rassurer
Claude Aguttes, s’est engagée avec
le ministère de la Culture au prix du
marché international et pendant
trente mois maximum. Au total,
cette première vente a atteint 3 millions d’euros pour une estimation
entre 2,5 et 3,6 millions d’euros.
Suite de la page 25
PLACEMENT MIRIFIQUE
Celles qui se déroulent les 16, 18,
19 et 20 juin sur des ensembles
«Ecrits du Moyen Age et de la
Renaissance», «Héros de l’aviation»,
«Œuvres et correspondance de
peintres», «Ecrivains et poètes
du XIXe-XXe siècle», «Musique» (lire
page 27), constituent la première
réalisée en quatuor, et un inédit
dans ce domaine. Une autre est programmée le 6 juillet, de philatélie,
par Aguttes, une autre encore en octobre. Et ce sont loin d’être les dernières, puisque les collections Aristophil seront dispersées pendant au
moins six ans, sur près de 300 enchères, les plus importantes ventes
d’art pluriannuelles qui aient jamais
eu lieu. Le planning a été conçu
pour organiser au mieux la dispersion, ne pas inonder et, du coup, saturer le marché. «Soit on vend tous
les jours pendant un an, comme à
Versailles après la Révolution, soit
on essaie de prendre le temps pour
laisser les acquéreurs publics et privés se refaire d’un point de vue financier.» On dit que cela pourrait même
prendre dix ans, tandis que des spécialistes estiment qu’il aurait fallu
étaler sur vingt-cinq ou trente ans.
Il est sûr que le montage premier,
celui d’Aristophil, et l’ampleur de
son démontage pour revendre le
tout donne le vertige. Entre 2003
et 2014, Aristophil a vendu des lettres et manuscrits soit à un acheteur unique (contrat Amadeus,
20 % des œuvres), soit à plusieurs
acheteurs regroupés en indivision
(contrat Coraly’s, 80% des œuvres),
en présentant ces investissements
comme des produits d’épargne alternatifs à très fort rendement (entre 8 et 9% par an) et sans ISF. La société conservait les documents, les
exposait dans son musée des Lettres et Manuscrits et les rachetait au
bout de cinq ans, les proposant à de
nouveaux clients et rémunérant les
premiers investisseurs par de nouveaux entrants avec une explosion
CHRONOLOGIE
1985 Alors qu’il achète un cadeau à
son fils philatéliste du côté de l’hôtel de
ventes deDrouot, Gérard Lhéritier se
découvre une passion pour les lettres
anciennes.
Janvier 1990 Lhéritier fonde Aristophil
(pour art, histoire et philologie), société
d’achat et de vente de manuscrits
anciens.
2004 Il fonde le musée des Lettres et
Manuscrits, boulevard Saint-Germain.
Mars 2011 Le magazine UFC-Que
Choisir alerte sur l’étrange modèle
économique d’Aristophil.
Aristophil
conservait les
documents, les
exposait dans son
musée des Lettres
et Manuscrits et
les rachetait au
bout de cinq ans.
des prix. «Toutes les professions et
tous les âges sont représentés chez
ceux qui y ont mis leurs économies,
explique un professionnel. Le profil
type est celui de l’artisan ou du commerçant qui a travaillé toute sa vie,
Eté 2012 Gérard Lhéritier rachète à Paris
le prestigieux hôtel particulier de
La Salle au fonds d’investissement
américain Carlyle, pour plus
de 28 millions d’euros.
13 novembre 2012 Gérard Lhéritier
gagne 169 millions d’euros à
l’Euromillions.
Fin 2012-2013 Ouverture d’une enquête
en Belgique.
24 avril 2013 Inauguration fastueuse du
nouveau siège dans l’hôtel de La Salle.
13 juin 2014 Gérard Lhéritier réunit des
centaines de courtiers au Monte-Carlo
Bay Hotel de Monaco.
15 octobre 2014 Charlie Hebdo révèle
qui vend son fonds et à qui un commercial fait miroiter un placement
mirifique.» Le système a fructifié
sur l’ignorance de la valeur de leurs
biens. «En dehors du monde de l’art,
les gens ne savaient pas par exemple
combien valait un manuscrit de
Baudelaire», dit Me Philippe Julien,
l’un des 700 avocats de l’Association nationale de défense des investisseurs contre Aristophil (Adilema).
L’ambiguïté sur la nature de l’engagement pris, la méconnaissance du
domaine, le discours bien rodé de
ses commerciaux a permis à la société d’afficher un chiffre d’affaires
annuel moyen de plus de 160 millions d’euros entre 2011 et 2014 et de
développer cinq filiales à l’étranger
(Belgique, Suisse, Autriche, Luxem-
l’ouverture d’une enquête préliminaire
contre Aristophil.
Novembre 2014 La brigade de
répression de la délinquance
économique, avec la brigade financière,
perquisitionne les locaux de la société et
les locaux privés (à Paris et sur la Côte
d’Azur). Immobilier et avoirs bancaires
sont saisis.
Janvier 2015 Le musée bruxellois
d’Aristophil ferme ses portes.
Mars 2015 Mise en redressement
judiciaire d’Aristophil. Le 4 mars, Gérard
Lhéritier, sa fille et un de ses
collaborateurs sont mis en examen pour
«pratiques commerciales trompeuses,
bourg et Hongkong). Entre-temps,
on l’a su après l’éclatement de
l’affaire, Gérard Lhéritier avait
gagné près de 170 millions d’euros
à l’Euromillions, jeu pour lequel il
pariait régulièrement des sommes
de 8000 à 10000 euros. «Sans ça, la
société se serait écroulée avant, cette
manne lui a permis de renflouer le
système alors qu’il battait de l’aile»,
précise-t-on. Le magnat du manuscrit aurait ainsi réinjecté dans sa société 100 millions de ses gains.
USINE À GAZ
Les œuvres étaient regroupées
dans des catégories comportant
plusieurs centaines, parfois plusieurs milliers de pièces, comme
«Les grands manuscrits de l’empereur», «Charles Baudelaire», «Es-
escroquerie en bande organisée,
blanchiment, abus de confiance, abus de
biens sociaux, et présentation de
comptes infidèles».
5 août 2015 Liquidation judiciaire
d’Aristophil.
5 octobre 2016 Le tribunal de
commerce confie à la maison Aguttes la
mission d’inventorier, conserver et
restituer les œuvres.
16 mars 2017 Le tribunal de grande
instance de Paris charge la maison de
ventes Aguttes de coordonner les ventes
des collections en indivision.
20 décembre 2017 Vente inaugurale à
Drouot.
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
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LIVRES/
pace et grandeur du génie scientifique» ou encore «Correspondances
intemporelles». Et 80% d’entre elles
sont en copropriété… Les indivisions ont été débouclées pour être
remoulinées en huit grands thèmes
(beaux-arts, histoire postale, histoire, origine(s), littérature, musique, sciences exactes et sciences
humaines). «Il a fallu que le tribunal
autorise la vente de biens par indivision, à l’image d’une propriété familiale avec plusieurs héritiers, sauf
que vous avez parfois 1000 personnes en indivision, explique Me Julien. C’est une modalité unique dans
l’histoire de la copropriété.»
Les quelque 180 000 épargnants
qui ont investi de petites ou grosses
sommes espèrent que ces ventes
leur permettront d’être au moins
partiellement indemnisés. «C’est
un drame humain, souligne Alain
Poncet, courtier et président de
l’association Cparti, qui regroupe
3400 investisseurs. Il y a du monde
derrière et la colère gronde.» CParti,
qui a intenté une action pour empêcher la vente de décembre, déplore
aujourd’hui qu’on ne rende pas leur
bien aux détenteurs de contrats
Amadeus. «Nous sommes autorisés par le tribunal à restituer les
Amadeus, mais directement au propriétaire ou à des proches, répond
Claude Aguttes. On ne s’oppose pas
à les rendre mais il faut que ce soit
clair et net.»
Les manuscrits dans lesquels ils
avaient effectué un placement
qu’ils croyaient juteux se sont révélés largement surpayés par rapport
au prix du marché. «Tout le monde
s’accorde à dire qu’il y a une différence nette entre la valeur d’acquisition et la valeur marteau», souligne
un expert. Depuis la vente de décembre à Drouot, rien n’a encore été
redistribué. Le commissaire-priseur
remet le montant à l’administrateur
judiciaire, qui doit ensuite répercuter aux personnes concernées, au
prorata. Ce qui ressemble à une
belle usine à gaz.
Parmi les pièces maîtresses de la
vente à venir figurent notamment
le Livre d’heures à l’usage de Rome
(vers 1495) estimé entre 700 000
et 900000 euros, et un Atlas nautique de la Méditerranée composé
de dix cartes marines (1658), estimé
entre 200 000 et 250 000 euros.
Samedi, Artcurial mettra également
en vente 49 pièces d’Antoine de
Saint-Exupéry, dont un brouillon de
deux pages du Petit Prince, avec des
passages inédits et des variantes du
texte publié en 1943 (estimation entre 180000 et 250000 euros). La caverne d’Ali Baba d’Aristophil revient
en plein jour. •
Rens. : www.collections-aristophil.com
Gérard Lhéritier et la musique,
un duo mal accordé
Le 20 juin, quelque 325 pièces
acquises par Aristophil,
partitions autographes
ou lettres de compositeurs,
seront vendues aux enchères.
Sans emballer le milieu, qui
déplore la faible pertinence
historique de l’ensemble.
L
udwig van Beethoven est l’un des premiers compositeurs à avoir utilisé un
métronome. Il a même popularisé cette
jeune invention aux alentours de 1815. Aussi,
quand on découvre une liste de courses écrite
de sa main volcanique sur un papier grisâtre
en 1817, on n’est pas surpris d’apprendre qu’il
devait ce jour-là passer chez l’horloger pour
«son métronome». On est plus attendri de savoir que le sourd de Bonn devait aussi se procurer une souricière, un allume-gaz, trois couteaux de barbier, du savon de Bognergasse
et une machine à relier. Le document où est
consignée cette liste a été acheté par la société
Aristophil et sera mis en vente le 20 juin. L’admirateur transi du compositeur préromantique devra, pour se le procurer, avoir un minimum de liquidités : sa valeur est estimée
de 50 000 à 60 000 euros.
Cantate. Durant cette vente, pas moins de
325 documents relatifs à la musique seront
proposés aux enchères en deux sessions
(à 14 heures et 16 h 30). On y trouve, à côté de
cette liste de courses, des partitions colossales,
des brouillons, des lettres, autographes ou
non, signées ou pas. Dans le top 5 des estimations massives: l’album musical d’Aloys Fuchs,
ami des romantiques et collectionneur,
qui rassemble 112 manuscrits autographes d’à
peu près autant de compositeurs allant de
Chopin et Schubert aux méconnus Johann
Gänsbacher ou Adolf Müller (500 000700000 euros) ; le manuscrit intégral (122 pages) des Scènes de Faust composées par Robert
Schumann entre 1844 et 1853 (500 000600000 euros); le manuscrit d’une scène finalement rejetée des Noces de Figaro de Mozart
(400000-500000 euros); le manuscrit autographe de la cantate de Bach Ich habe meine
Zuversicht composée en 1728 (150 000200 000 euros, auquel on pourra préférer la
magnifique gravure de la première partie du
Clavier-Übung) ; et la partition manuscrite
de Des canyons aux étoiles, écrite en 1974 par
Olivier Messiaen (150000-180000 euros) dont
l’écriture fine et régulière est un plaisir graphique en soi. Mais le charme de certains documents prime évidemment sur leur valeur, telle
cette lettre autographe de Camille Saint-Saëns,
où il écrit «à une dame» (80-100 euros) : «Je
crains de ne rien vous donner pour demain,
mais vous irez à la première mercredi…» Que
pouvait donner Saint-Saëns «à une dame»? Il
y a aussi un paquet de 29 lettres de George
Manuscrit autographe de la Sérénade en ré majeur de Mozart. AGUTTES. DROUOT
Sand à Marie d’Agoult et Franz Liszt
(40 000-50 000 euros), 154 pages dont nous
épargnerons les détails.
Cette vente colossale ne semble pourtant pas
agiter les professionnels. Si certaines sources
la perçoivent comme importante, par son volume et son caractère sériel, elle reste mineure
par sa pertinence historique. «La musique, c’est
une crotte de nez là-dedans!» dit un professionnel. Aucune partition ne semble extraordinaire
au point de déclencher une demande de classement «trésor national» ou une avalanche de
préemptions. Et la vente est suivie par le secteur comme une multitude d’autres ventes,
seul le caractère sulfureux des conditions de
son existence justifiant ce battage médiatique,
qu’on nous assure disproportionné. Car le talent de Gérard Lhéritier, nous explique-t-on,
se manifestait moins dans sa façon de trouver
des manuscrits rares que des actionnaires: «Il
avait une puissance promotionnelle hors du
commun.»
Le compte rendu vidéo de la convention nationale Aristophil, qui se tenait en 2009 à l’abbaye
des Vaux-de-Cernay (Yvelines) et réunissait
certains actionnaires, est éclairant. Dans les
jardins, sous les voûtes du XIIIe siècle ou au
cours de présentations sur PowerPoint, des
chiffres fous circulent: «C’est un beau compte
de résultat. On a bien progressé de 53 % par
rapport à l’exercice précédent. Et on a une
marge qui est stable, à 57 %.» Des invités
comme PPDA viennent raconter leur rapport
à l’archive, reçoivent des prix (les plumes d’or,
du nom du magazine de Gérard Lhéritier) et
les actionnaires conquis se retrouvent autour
de tables rondes aux nappes blanches pour dîner sous la lune en écoutant de la musique de
chambre. En 2014, le même type de convention, à Monaco cette fois, semble vouloir attirer
un autre genre de clientèle : aux tables blan-
ches succède un solide buffet, ; à la musique
de chambre, le grand orchestre de René Coll;
à PPDA, Nikos Aliagas, qui présente une cérémonie de remise de prix (les plumes d’or, bis
repetita) factice : les récompenses échoient
quasi exclusivement à des proches collaborateurs de Lhéritier. «Je ne sais pas comment va
se terminer cette soirée, tout cela est très louche», lance Aliagas au second degré, mais dont
l’œil inquiet montre que la remarque reste valable au premier.
Faste financier. Ces pastilles vidéo anodines
sont le nerf du petit commerce que l’ancien assureur Lhéritier a mis sur pied. Après avoir
acheté dans des salles de ventes des documents
au prix fort, la multiplication du prix de ces pièces par dix ou douze, pour être crédible, repose
sur un faste financier évident, étalé de Monaco
aux Vaux-de-Cernay. Voilà ce qui, en creux,
écœure les professionnels: même si tout n’est
pas à jeter dans cette vente, nous explique l’un
d’eux, le passage dans les tuyaux dorés d’Aristophil a transformé des biens patrimoniaux en
lessive culturelle. «C’est un processus regrettable pour l’ensemble de nos activités, les gens doivent absolument être remboursés.» Pour ces
personnes interrogées qui refusent d’être citées
de près ou de loin dans un tel contexte, la seule
inconnue reste l’éventuelle émergence d’une
nouvelle tendance du marché. «S’il y a un papier à faire, selon moi, c’est après la vente», nous
conseille-t-on. Les places fortes que sont Londres, New York et Paris sont rejointes depuis
quelques années par la Chine. Si les premières
ont déjà vu passer les documents avant qu’ils
n’arrivent dans les mains de Lhéritier et ont
évalué depuis longtemps leur intérêt, cette dernière va-t-elle modifier la tendance et faire basculer le balancier du métronome?
GUILLAUME TION
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Libération Samedi 16 et Dimanche 17 Juin 2018
Libération Jeudi 14 Juin 2018
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Page 44 : Mischa Berlinski / Vice and love en Haïti
Page 45 : Alain Claude Sulzer / De la Suisse dans les idées
Page 48 : Theodor Storm / «Comment ça s’écrit»
LIBÉ WEEK-END
Par
FRÉDÉRIQUE ROUSSEL
Edith Tomas dans les années 30. PHOTO DR
V
Edith Thomas,
femme et
conscience
ous commencez un
roman. D’Edith Thomas. L’auteure vous
est
i n c o n n u e.
D’ailleurs, elle est morte. Le titre
vous rappelle un Stefan Zweig lu
autrefois, le Joueur d’échecs. Une
nouvelle posthume, l’écrivain autrichien l’a écrite les derniers mois de
sa vie avant de se suicider le 22 février 1942. Certes, il s’agit là du Jeu
d’échecs, cela n’est pas tout à fait pareil, mais cela ne vous paraît pas judicieux, cet écho à une autre fiction.
Juste une sensation furtive.
Vous continuez à lire. Cet effet de
déjà vu vous reprend. Il s’agit d’une
lettre d’une femme à un certain Stevan. Ce n’est pas banal, mais fondamental. Comme si une vie se jouait
dès les premières lignes. La narratrice parle de lettre «imaginaire»,
car elle ne l’enverra pas à l’homme
qu’elle aime et dont elle affirme
qu’il ne l’aime pas en retour. C’est
dit sèchement et sans détours. Cela
vous rappelle encore Stefan Zweig,
Lettre d’une inconnue, nouvelle terrible, parce qu’avec la découverte
surgit immédiatement la mort.
Quelque chose était là, qui n’a pas
été vu; et quand on vous le dit, il est
trop tard. Chez Zweig, l’inconnue
a été amoureuse toute son existence
d’un écrivain, qui lui a même fait un
enfant sans s’en rendre compte. Et
il ne s’en souvient même pas.
Chez Edith Thomas, la narratrice
paraît moins ingénue et plus affirmée, ou plus rouée. «C’est que je
t’aime beaucoup plus que je ne le
croyais.» Mais, franchement, songez-vous, elle s’y prend aussi mal
pour séduire. Dès le deuxième paragraphe, elle lui dit comprendre qu’il
préfère des filles plus jeunes et plus
belles. Dans toute sa splendeur, l’expression du masochisme féminin
vis-à-vis de l’homme. Et qui attend
en même temps qu’il rassure.
C’est une erreur. La vôtre. Il faut
renvoyer Zweig, bénir les associations qui donnent du relief, mais les
écourter quand il le faut. Le récit
d’Edith Thomas
Suite page 42
LIVRES/
Chaque samedi, dans Libération du week-end,
retrouvez huit pages spéciales consacrées à l’actualité littéraire. Cette semaine, redécouverte de
la figure exigeante et sensible d’Edith Thomas,
historienne, résistante, féministe, journaliste
et écrivaine, à l’occasion de la réédition chez Viviane Hamy du puissant Jeu d’échecs, roman
paru l’année de sa mort, en 1970.
corps» –, Jérôme Porée souligne ses deux
fonctions essentielles : «Responsabilisation
du coupable, reconnaissance de la victime».
La particularité de l’aveu, c’est qu’il est énoncé
ou déclaré. Il relève d’un langage performatif,
qui «dit et fait» en même temps, au sens où
avouer être l’auteur du crime vous transforme
en auteur effectif du crime et introduit le
droit pénal, de même que le mot «oui» prononcé devant le maire transforme aussitôt les
fiancés en mariés. Plus encore: mis en œuvre
«pour relier son action passée à sa vie présente», l’aveu ne modifie pas seulement le statut de celui qui avoue, le faisant passer d’innocent présumé à coupable, mais «affecte
encore la réalité de la personne, dont il contribue à redessiner le visage et à réorienter l’histoire». Une phénoménologie doit donc «ne
pas méconnaître les apports d’une pragmatique du langage à l’intelligence de l’aveu».
«Expérience du mal». Avouer n’est pas
Au commissariat de police de Montreuil. PHOTO MANUEL VIMENET . VU
Avec Jérôme Porée,
l’aveu se met à table
Que fait-on quand on avoue ?
Le philosophe analyse
l’impact et les multiples sens,
juridique, moral, religieux, du
sosie laïque de la confession.
O
n peut, bien sûr, arracher des aveux
comme les dentistes de jadis arrachaient les dents, à la tenaille. Mais
s’ils sont obtenus par le supplice ou un interrogatoire musclé, par l’intimidation, le chantage, la ruse, l’influence psychologique, sontils encore des aveux? Existe-il à l’inverse une
résipiscence pure, qui n’ait rien à voir avec
l’aveu hypocrite, calculé, stratégique? Décision volontaire de se décharger du poids de
la faute, confidence intime, par laquelle on
révèle à un ami un secret, tragique «oui, c’est
moi» que le prisonnier finit par prononcer
sous la torture, confession religieuse, qui veut
obtenir le pardon de Dieu, reconnaissance de
culpabilité assumée devant une cour de justice ou «autocritique imposée par les Etats
autoritaires», la notion d’aveu a une multiplicité d’acceptions. Elles ne rentrent pas toutes
aisément dans la définition qu’on peut en
donner –«acte d’une conscience qui se consti-
tue comme coupable et se montre ainsi capable de repentir» – et dont chaque partie est
problématique. La conscience est-elle assez
«claire» pour se reconnaître d’elle-même
comme coupable, n’est-elle pas parfois désorientée par une «une tendance morbide à l’expiation et à la servitude volontaire», n’apparaît-elle pas comme «fausse», si, comme le
pensait Foucault, elle «intériorise la violence
de la société et en accable l’individu» ? Est-il
sûr qu’elle puisse jamais «tout avouer» et que
ce qu’elle tait (l’inavoué) ne soit pas plus important? D’où la difficulté de «construire un
discours commun au moraliste, au juriste, au
politique et au religieux». C’est celle qu’affronte Jérôme Porée, professeur de philosophie à l’université de Rennes-I, dans Phénoménologie de l’aveu.
«Cas de conscience». L’aveu est le sosie
laïque, séculier, de la confession – même si
celle-ci conserve dans certaines langues une
connotation juridique : en italien, le reo
confesso désigne l’accusé qui est passé aux
aveux. A l’origine, en droit féodal, l’aveu indique l’acte par lequel un «vassal se reconnaissait engagé envers son seigneur» et se vouait
à lui –puis désignera la reconnaissance elle-
même (de ce qui est dû), puis l’approbation,
enfin la «confession» (de ce qui est réprouvé).
Toujours est-il que si la confession rituelle
«lave» des péchés et absout le pécheur, l’aveu,
lui, n’efface pas la culpabilité, ni, juridiquement, l’imputation de responsabilité –mais
atténue, dans certaines circonstances, la
sanction: d’où la stratégie de certains avocats
(avoués) de «plaider coupable». Aussi la question de l’aveu semble-t-elle s’articuler, dans
le domaine éthique comme dans le domaine
juridique, moins autour de l’innocence et de
la culpabilité qu’autour de la dyade culpabilité / pardon – avec la difficulté supplémentaire que le pardon représente sans doute la
plus haute instance de la morale, mais est
étranger à l’institution judiciaire (laquelle
peut tout au plus réhabiliter). Mais pour traiter ces problèmes, il faut d’abord qu’une phénoménologie cherche l’essence de l’aveu, ou
son «véritable sens», en réduisant à unité la
kyrielle de ses significations.
Après avoir rappelé la tendance à remplacer
aujourd’hui l’aveu par la plainte, et considéré
le soupçon jeté sur lui par la philosophie (Spinoza, Nietzsche, Foucault…) et la société en
général –preuve de lâcheté ou d’impuissance,
«relais privilégié de contrôle des âmes et des
qu’une énonciation performative, cependant.
C’est un acte conscient, renvoyant à la réflexion de la conscience sur elle-même (parfois difficile : voir le «cas de conscience»),
mais aussi à l’intention, laquelle est rarement
pure et nette: sans même contenir des arrière-pensées, un désir de dissimulation ou un
«voile pudiquement jeté sur tel ou tel motif»,
elle signifie davantage que ce que l’aveu dit.
«Il faut parler, en ce sens, de la double intentionnalité de l’aveu. La première a pour objet
l’action accomplie; elle forme le contenu explicite de l’aveu; la seconde ouvre un horizon qui
la déborde et contribue implicitement à sa signification.» La phénoménologie a «vocation
à explorer cet horizon», et par conséquent doit
intégrer, outre une pragmatique, une dimension interprétative, une herméneutique.
Ainsi «armé», Porée peut dès lors analyser le
sentiment de la faute – que tout aveu suppose, s’il n’est pas une feinte– et dire ce que
serait une «pathétique de la faute» incluant
«le mouvement du repentir», puis étudier les
rapports entre le langage de l’aveu et celui de
la promesse, pour, enfin, mettre en place une
herméneutique «positive ou amplifiante»,
apte non seulement à «savoir ce que fait
l’aveu» mais à «comprendre quel homme il révèle», et donc, bien qu’on puisse aussi avouer
ses espoirs ou ses amours, à esquisser une
«anthropologie centrée sur l’expérience du
mal».
On ne parle plus de l’aveu, aujourd’hui, que
lorsqu’un homme politique reconnaît avoir
fraudé le fisc ou un criminel, tué un enfant.
Socialement, l’aveu «pacifie» ou soulage, car
il fait cesser la recherche du coupable et
n’ajoute pas à la douleur des victimes l’angoisse de ne pas savoir qui a fait le mal. Mais
l’aveu, comme le montre Jérôme Porée, a bien
d’autres choses à dire, touchant non seulement le mal mais aussi la vérité, la liberté et
l’innocence. «Il ne faut pas chercher plus loin
l’inavoué qui constitue l’intention profonde
– ou le sens caché – de l’aveu. L’innocence est
le vœu qui accompagne l’aveu de la faute.»
ROBERT MAGGIORI
JÉRÔME PORÉE
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L’AVEU
Hermann, 86 pp., 18 €.
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Libération Jeudi 14 Juin 2018
u 29
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Rencontre «Périodiquement, Ramsey se demandait
s’il ne ferait pas mieux d’écrire au lieu de traduire»,
écrit Bernard Hœpffner (1946-2017, photo), passeur
érudit et joueur, dans Portrait du traducteur en escroc
(Tristram). Ses éditeurs, Jean-Hubert Gailliot et Sylvie
Martigny, présentent cet essai sur la traduction,
qui est aussi une autofiction posthume, à la librairie
Michèle Ignazi, le 15 juin à 19 heures. PHOTO DR
Librairie Michèle Ignazi, 17, rue de Jouy, 75004.
Signature «Qu’est-ce au juste qu’une rumeur ? L’illusion d’un secret collectif.» Pour avoir enquêté sur la
profanation d’une tombe – celle d’un homosexuel –,
le narrateur de De purs hommes (Philippe Rey) passe
lui-même pour gay, ce qui est dangereux au Sénégal.
L’auteur, Mohamed Mbougar Sarr (photo), présente
son roman aux Cahiers de Colette, le 15 juin
à 18 heures. PHOTO MELANIA AVANZATO . OPALE . LEEMAGE
Cahiers de Colette, 23-25, rue Rambuteau, 75004.
«La Piste Kim», un clan au-dessus
Torpillant les idées reçues, le reporter
Sébastien Falletti publie une enquête
sur l’actuel leader de la Corée du Nord
et son entourage, à travers de
nombreux témoignages.
D
ans le froid enneigé
de Pyongyang, il
marchait le long de
la limousine-catafalque
noire. A la droite du cortège qui s’ébranlait pour
un enterrement familial
chorégraphié comme un
spectacle de masse, Kim
Jong-un accompagnait la
dépouille de Kim Jong-il,
son père. Ce 28 décembre 2011, la terre entière découvrait le troisième rejeton de la dynastie des Kim.
Avant sa mort, le père était
campé en ridicule satrape
extrême-oriental, jadis
incarnation joufflue et
échevelée d’une dictature
ermite à bout de souffle.
Et personne ne donnait
cher de l’avenir politique
du «grand successeur».
A 27 ans, Kim Jong-un était
vu comme une marionnette rondouillarde et falote dont le régime était
voué à une chute imminente.
Sept ans plus tard, Kim
s’est imposé sans pitié. Il
est au centre du jeu diplomatique. Courtisé par ses
puissants voisins, défiant
les Etats-Unis, négociant
entre sanctions et survie.
En reporter curieux et
vadrouillant, Sébastien
Falletti s’est saisi de ce
mystère pour emprunter
la Piste Kim. Son enquête,
nourrie par le terrain, les
lectures et les rencontres,
est presque un journal de
bord sur les chemins de Pékin, d’Osaka, de l’île de
Guam, du Kyushu, de
Washington et de Pyongyang où, correspondant du
Figaro et du Point en Asie,
il s’est plusieurs fois rendu.
Avec la crainte d’y faire
plus de «l’impressionnisme
que du journalisme».
Il nourrit malgré tout le
portrait d’un Kim Jong-un
encore méconnu quand il
débarque sur la scène coréenne. Fils de Kim Jong-il
et de Ko Yong-hee, danseuse et grand amour du
«Cher Leader» de la Corée
du Nord, Kim Jong-un est
une «forte tête, au tempérament bien trempé qui impressionne son père». Il dessine un dirigeant bien au
fait de la chose militaire,
exterminateur en chef, gros
fumeur et grand buveur,
rieur au sourire carnassier
et à la santé chancelante.
Mais la Piste Kim est loin
de n’être que le seul portrait d’un héritier soucieux
de sa légitimité dynastique. Sébastien Falletti s’est
intéressé au «clan familial», aux maîtresses de
Kim Jong-il, aux intrigues
de cour, aux purges massives et à la crise de succession. Il raconte très bien
comment ce «clan familial
ne lâche jamais sa proie».
Ainsi, le demi-frère Kim
Jong-nam, le «bâtard de
Pyongyang», est éliminé
dans l’aéroport de Kuala
Lumpur en 2017. Il montre
comment le régime cultive
les ressemblances entre le
dernier des Kim et le
grand-père fondateur du
régime, Kim Il-sung, notamment pour «légitimer le
novice en politique et surfer
sur la nostalgie».
Falletti n’est jamais un coréanologue pérorant. Il
préfère croiser et faire parler des transfuges, des poètes, des diplomates, des
militaires, des espions
pour démonter idées reçues et simplismes répétés
– «confucianisme rouge» –
sur un leader et un régime
qui restent une machine à
fantasmes.
Il finit par puiser aux sources de l’identité nord-coréenne, sonde un nationalisme xénophobe, et
s’interroge sur la psyché
d’un clan et de ses dignitaires à la longévité exemplaire. Les Kim, la saga
d’une survie.
ARNAUD VAULERIN
SÉBASTIEN
FALLETTI
LA PISTE KIM.
VOYAGE AU CŒUR
DE LA CORÉE DU NORD
Equateurs, 266 pp., 20 €.
Le Sistema, utopie musicale en quête d’harmonie sociale
Dans un ouvrage passionnant,
Vincent Agrech montre
comment l’orchestre d’Etat
vénézuélien, qui forme depuis
1975 les jeunes défavorisés à la
musique, est devenu un
modèle suivi par divers pays.
I
l est l’un des «fleurons» de l’Etat vénézuélien, statut à double tranchant puisqu’il
justifie que le Sistema, orchestre créé
en 1975 pour initier à la musique les jeunes
des classes populaires, ait joué en l’honneur
d’Hugo Chavez avant et après sa mort. Vincent Agrech, journaliste et critique musical,
a enquêté sur cette réussite qu’est le Sistema.
Il concerne au seul Venezuela 400 000 enfants, et l’initiative connaît une expansion internationale. Le livre est remarquablement
vivant, nourri d’entretiens que l’auteur a menés au Venezuela, bien sûr, mais ailleurs aussi
en Amérique latine, en Europe et au Japon.
Agrech entame son périple en 2013 et l’achève
en 2017. Un orchestre pour sauver le monde
nous évoque un autre recueil d’entretiens entre un journaliste et un chef d’orchestre: Dîner avec Lenny (Christian Bourgois, 2014),
fruit génial de douze heures de conversations
entre Jonathan Cott et Leonard Bernstein.
Gustavo Dudamel, le chef du Sistema, âgé de
37 ans, est d’ailleurs parfois comparé à Bernstein, mais il récuse ce rapprochement, immérité selon lui.
Les premières pages racontent le trajet de
Vincent Agrech, sous haute surveillance, entre l’aéroport et le centre de Caracas en 2014.
Le chaos et la pauvreté étaient déjà exception-
Répétition d’un morceau de Tchaïkovski. PHOTO A. CALIZ. PANOS-REA
nels et pourtant moindres qu’aujourd’hui. Le
Sistema a vu le jour dans le Venezuela démocratique et secoué par la guérilla des années 70. Les traditions musicales populaires
existent au Venezuela, même si elles sont plus
fortes encore à Buenos Aires ou à Rio. Mais
c’est dans les salons bourgeois de Caracas que
Reynaldo Hahn a commencé à jouer.
L’expérience du Sistema a immédiatement
fonctionné et des répliques sont nées en Co-
lombie, au Brésil, au Mexique. Le Sistema met
tout de suite l’enfant au contact d’un instrument, contrairement aux conservatoires français qui enseignent le solfège avant tout et découragent ainsi quelques élèves.
Un orchestre pour sauver le monde est un livre
passionnant, très documenté mais presque
trop riche. Il rappelle l’histoire du Venezuela,
ce pays du «boom pétrolier insolent». Vincent
Agrech, passionné par son sujet, rend compte
des critiques adressées au Sistema : corruption, réception de financements colossaux,
mensonge sur l’origine sociale des enfants qui
seraient issus bien davantage des classes
moyennes, voire aisées, que des classes les
plus pauvres. Mais un orchestre financé par
l’Etat peut-il rester indépendant de celui-ci?
Vincent Agrech pose une autre question à laquelle son enquête ne répond pas: comment
Gustavo Dudamel parvient-il à travailler,
aujourd’hui qu’il est «persona non grata»
pour le gouvernement ? Le chef d’orchestre
a demandé à l’auteur de ne pas trop relayer
ses prises de position: « Tu supplies tes collègues, tes mentors, de ne pas jeter de l’huile sur
le feu en se donnant bonne conscience dans les
médias de leurs pays libres.» Le texte se termine sur une recension des orchestres nés
dans d’autres pays, sur le modèle du Sistema.
Il cite The West-Eastern Divan de Daniel Barenboim et Edward Saïd, créé en 1999 par ces
deux amis, l’un juif, l’autre arabe. La musique
n’est pas toute-puissante.
VIRGINIE BLOCH-LAINÉ
VINCENT AGRECH UN ORCHESTRE
POUR SAUVER LE MONDE
Stock, 318 pp., 20 €.
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30 u
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Etriller les déchets
Jean-Pierre Simon L’agriculteur haut-marnais est
une des têtes de pont de la résistance contre le projet
d’enfouissement des déchets nucléaires de Bure.
B
ienvenue à «Burellywood». Le panneau trône à l’entrée
de l’exploitation agricole de Jean-Pierre Simon. Depuis
quelques semaines, son hangar de Cirfontaines-en-Ornois (Haute-Marne) s’est transformé en plateau de tournage.
La cinquantaine finissante, il «fait l’acteur» aux côtés d’un
collectif bigarré qui imagine un monde post-catastrophe
nucléaire. De l’autre côté de la butte justement, voici le laboratoire de recherche sur le stockage des déchets nucléaires de Bure dont le halo lumineux gâte la noirceur de la nuit. Cette
gêne n’est qu’un premier signal. Selon
toute vraisemblance, il y aura bientôt là un centre d’enfouissement (Cigéo) pour accueillir à 500 mètres sous terre des colis
de déchets qui resteront radioactifs pendant des centaines
de milliers d’années.
Ce samedi 16 juin, Jean-Pierre Simon contestera une nouvelle
fois la «poubelle nucléaire» lors d’une manifestation à Bar-leDuc avec son tracteur et sa bétaillère, «en tête de cortège». La
précision n’a rien d’anodin sachant qu’il a été condamné à
deux mois de prison avec sursis en octobre pour avoir prêté
ce matériel à des opposants. A l’époque, Simon rejoignait les
troupes dans un bois après sa journée de travail, à la lueur
d’une lampe torche, et tout ce petit monde passait «des soirées
en forêt, à réfléchir», se souvient son ami de la Confédération
paysanne, Romain Balandier. Après des années de lutte contre
l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), Simon espère encore voir grandir la mobilisation citoyenne. Lui qui a co-organisé le premier festival anti-«déch’nuc» en 1995 explique qu’il «n’aime pas agiter l’épouvantail
et ressortir Tchernobyl et Fukushima… Mais c’est quand même
ça : cela coûte très cher et, en plus, ça va
nous péter à la gueule». Syndiqué, proche
des associations mais «électron libre», il
connaît bien les anciens militants comme
les jeunes arrivés au cours de la dernière décennie. S’il pouvait
choisir, l’accent serait mis sur les alternatives et il n’y aurait
pas de violence dans les actions car «cela fait du mal à la
lutte».
«Loyal, persévérant, respectueux de la hiérarchie, mais résistant quand il sent que les dés sont pipés.» Ainsi le dépeint JeanMichel, son ami depuis le collège qui assure qu’on peut croiser
son pote en short jusqu’au mois de novembre. Ensemble, ils
ont multiplié les marathons et les concours d’orthographe.
D’ailleurs, Jean-Michel n’est «pas sûr que Jean-Pierre connaisse ses propres limites physiques et mentales». Il y a en effet
une détermination sans faille chez ce sportif : «J’ai un bon
LE PORTRAIT
Libération Jeudi 14 Juin 2018
cœur et de petites pattes, je suis un fondeur.» Et il a des convictions ancrées de longue date: «J’ai été “dépassionné” du foot
avec l’industrialisation du monde du ballon et sa financiarisation à outrance dans les années 90. Parce que quand tout d’un
coup on met des millions pour acheter un gars qui va tout bouleverser, on n’est plus dans le collectif.»
Alors, en dépit des tiraillements, des embrouilles judiciaires,
de la surveillance des gendarmes, des complications familiales, des ennuis de santé, il continue de prêcher : «Depuis
mon désert, je renvoie la balle à toutes les régions de France.»
En pratiquant occasionnel, il conserve de son éducation religieuse une liste de valeurs: «Vérité, sincérité, souci du partage,
solidarité.» Assis dans l’herbe entre une prairie et un champ
de colza, Simon se révèle volubile quand il évoque son parcours. «Gosse de vieux», il enchaîne en bon élève la classe unique à l’école communale, l’internat dans un collège «du privé
autoritaire», le lycée agricole, un BTS à Clermont-Ferrand
(«la fête, les concerts les balades… enfin, tout ce qu’on veut!»),
puis son service militaire.
Un parcours qui lui forge une
«discipline intérieure» avec
1959 Naissance.
«obligation de résultats».
1983 Reprise de
Après, «c’est le collier», rit-il
la ferme familiale.
les deux mains autour du
2000 Construction du
cou. Adieu tour du monde et
«labo» de Bure.
sac à dos, il reprend la ferme
2009 Arrêt progressif
familiale. «Je mesurais la
du lait.
contrainte de traire deux fois
2015 Manifestation
par jour, 365 jours dans l’andes «100 000 Pas».
née. C’est comme une vocaOctobre 2017
tion. Mais il ne fallait pas que
Condamnation.
l’exploitation régresse au ni16 juin 2018
veau technique», justifie-t-il
Manifestation à Bar-leaujourd’hui pour expliquer
Duc (Meuse).
qu’il n’a pas pris le temps
d’être globe-trotter.
Passent alors presque trente ans, «le nez dans le guidon».
L’agriculteur s’intéresse à la sélection des vaches laitières, participe à des concours d’élevage tout en se gardant de construire une «usine à vaches». Vient le temps des premières manifs en tant que syndicaliste où il va déverser des camions de
lait et bloquer des usines. «Chimie, lobbys, crise de la vache
folle… Cela fait vingt ans qu’on colle tout sur le dos des paysans
qui sont des fusibles», déplore-t-il.
Lui-même toujours dans un système conventionnel en polyculture, il estime que les paysans ont une part de responsabilité et annonce fièrement pouvoir se passer du «glypho»
demain si nécessaire. Au début des années 2000, il embauche
une salariée, mère de trois bambins, avec laquelle il en aura
trois autres. La gestion est au cordeau : «140 hectares,
350 000 litres de lait, cela reste peu pour faire vivre tant de
monde.» Le lait se fait moins rémunérateur, la pression monte,
les «imbroglios familiaux» se multiplient.
Jean-Pierre Simon vend ses vaches et hésite à liquider pour
s’installer ailleurs. D’autant que l’Andra fait des ponts d’or à
tous les propriétaires de la région pour acquérir du terrain.
Mais s’attacher à l’agence, c’est se bâillonner. En 2014, il décide
finalement de rester. Seul. L’agriculteur a acheté tout le foncier
sur lequel il travaille, et a conservé sa liberté de parole. On le
voit même, parfois, sur les plateaux télévisés. «L’attitude de
Jean-Pierre dénote, salue Romain Balandier. C’est très courageux dans un contexte où les agriculteurs sont des taiseux.»
D’autant que sa condamnation a sonné comme une mise en
garde pour les autres paysans. Pudiquement, Jean-Pierre
Simon dit qu’avec tout ça, il a traversé son «14-18», mais que
les choses vont «plutôt mieux».
Maintenant, son objectif est de laisser sa ferme (il dit «mon
outil») dans de bonnes mains d’ici cinq ans. Peut-être que son
fils de 16 ans, qui s’oriente vers le métier, sera intéressé.
Sinon, il hébergera d’autres projets: une association de chercheurs sur le modèle de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) afin
d’observer les conséquences de Cigéo sur les terres. Ou une
structure d’accueil des migrants. L’an dernier, il a déjà prêté
un terrain à «Pivoine», un militant qui a acheté un terrain
dans le village. On y passe. Les tomates poussent dans la chaleur étouffante de la serre, des jeunes binent le potager pour
le libérer du liseron pendant qu’un homme à casquette
orange leur fait la lecture. •
Par AURÉLIE DELMAS
Photo STÉPHANE LAGOUTTE. MYOP
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Christophe Israël,
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Par GAËTAN
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GORON
HORIZONTALEMENT
I. Coupe des vainqueurs de
coupe II. L’équipe de France
sortira-t-elle du bus cette foisci ? ; Période de découvertes
III. Contrairement à cette
Coupe du monde, l’Italie en
fait partie ; Avançai sans but
IV. Spécialiste ès 1. V. Cours
autour de ce qui nous entoure ;
Coup franc d’un japonais
VI. Note clés ; Elle a battu
en poule sa voisine, future
championne du monde 1974 ;
Lustre moins olympiade
VII. Fera une feinte VIII. Ce qui
nous sépare du départ ; Met
un carton rouge IX. Algue au
fond du maki ; Possède X. Ronaldo le moins gros XI. Les
joueurs font tout pour l’avoir
9
II
IV
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(édition),
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Grille n°936 / Coupe du monde
VERTICALEMENT
1. Ils rasent les murs (deux mots) 2. Province andalouse ; Très sanguin
3. Ce mot est trois fois dans cette grille ; @ ; Jeune du jeune Klapisch 4. Le
foot sans les ronds ; Quelques soldats ; Sanctuaire japonais 5. Vipères ;
Finesse à cheval sur le deuxième 3. 6. Etait partial 7. Messi ; Corps de rêve ;
Paresseux 8. Fit fi des pressions ; Ce Luis n’était pas un petit bonhomme
mais un ténor en son domaine 9. Les joueurs font tout pour l’éviter
Solutions de la grille d’hier
Horizontalement I. ASHKHABAD. II. NIÂT. LUGE. III. BOLÉROS.
IV. ICI. ÉMERI. V. CATHÉ. AAS. VI. HS. ABRUPT. VII. VL. ACHE.
VIII. MAELSTROM. IX. AGLAÉ. ABE. X. GUILLOTIN. XI. EIN. SKEET.
Verticalement 1. ANTICHÔMAGE. 2. SI. CAS. AGUI. 3. HABIT. VELIN.
4. KTO. HALLAL. 5. LEEB. SELS. 6. ALEM. RAT. OK. 7. BUREAUCRATE.
8. AGORAPHOBIE. 9. DÉSISTEMENT. libemots@gmail.com
Directeur artistique
Nicolas Valoteau
JEUDI
JEUDI 14
14
Le
ciel s'ennuage
l'ouest du pays, à
JEUDI
14par
Le
ciel s'ennuage
par l'ouest du pays, à
l'avant
d'une
petitepar
perturbation
qui arrive
Le
ciel
s'ennuage
l'ouest du pays,
à
l'avant d'une petite perturbation
qui arrive
sur
la pointe
bretonne.
Toujours un
risque
l'avant
d'une
petite
perturbation
qui
arrive
sur la pointe bretonne. Toujours un risque
d'averses
prèsbretonne.
des Pyrénées
et dans
le
sur la pointe
Toujours
un risque
d'averses
près des Pyrénées
et dans
le
centre-est.
d'averses
près
des
Pyrénées
et
dans
le
centre-est.
L'arrivée d'une dégradation
L’APRÈS-MIDI
centre-est.
L’APRÈS-MIDI L'arrivée d'une dégradation
nuageuse
sur L'arrivée
le nord-ouest
pays
d'unedu
dégradation
L’APRÈS-MIDI
nuageuse
sur le nord-ouest
du
pays
s'accompagne
denord-ouest
quelques pluies
faibles. Le
nuageuse
sur
le
du
pays
s'accompagne de quelques pluies
faibles. Le
temps
reste instable
sur les reliefs
sud. Le
s'accompagne
de quelques
pluies du
faibles.
temps
reste instable
sur les reliefs
du
sud.
temps reste instable sur les reliefs du sud.
0,6 m/15º
0,6 m/15º
0,6 m/15º
Brest
Brest
Brest
1 m/15º
1 m/15º
1 m/15º
Caen
Caen
Caen
Paris
Paris
Paris
Orléans
Orléans
Nantes Orléans
Nantes
Nantes
91
2727
01
1616
IP
04 04
9104
2791
01
1601
IPIP
0,6 m/17º
0,6 m/17º
0,6 m/17º
IP
IPIP
Lille
Lille
Lille
1 m/19º
1 m/19º
1 m/19º
-10/0°
-10/0°
-10/0°
Caen
Lille
Caen
Brest
Caen
Brest
Nantes
Brest
Nantes
Paris
Nantes
Paris
Strasbourg
Paris
Strasbourg
Dijon
Strasbourg
Dijon
Dijon
0,3 m/16º
0,3 m/16º
0,3 m/16º
Brest
Brest
Brest
Strasbourg
Strasbourg
Strasbourg
Dijon
Dijon
Dijon
Bordeaux
Bordeaux
Bordeaux
Montpellier
Toulouse Montpellier Marseille
Toulouse
Marseille
Montpellier
Toulouse
Marseille
0,6 m/15º
0,6 m/15º
0,6 m/15º
Paris
Paris
Paris
Orléans
Orléans
Nantes Orléans
Nantes
Nantes
Strasbourg
Strasbourg
Strasbourg
Dijon
Dijon
Dijon
Bordeaux
Bordeaux
Bordeaux
Montpellier
Toulouse Montpellier Marseille
Toulouse
Marseille
Montpellier
Toulouse
Marseille
0,6 m/22º
0,6 m/22º
0,6 m/22º
1/5°
1/5°
1/5°
6/10°
6/10°
6/10°
MIN
MIN
12
MIN
12
13
12
13
15
13
15
15
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13
13
13
MAX
MAX
19
MAX
19
19
19
19
18
19
18
19
18
19
22
19
22
22
22
22
21
22
21
21
FRANCE
FRANCE
Lyon
FRANCE
Lyon
16/20°
16/20°
16/20°
Pluie
Pluie
Pluie
Modéré
Modéré
Modéré
Bordeaux
Lyon
Bordeaux
Toulouse
Bordeaux
Toulouse
Montpellier
Toulouse
Montpellier
Marseille
Montpellier
Marseille
Nice
Marseille
Nice
Ajaccio
Nice
Ajaccio
Ajaccio
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2, rue du Général Alain de
Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
◗ SUDOKU 3692 MOYEN
6
9
◗ SUDOKU 3692 DIFFICILE
8
5
9 4
9 6
4 1 2
6 4
7
9 3
2 9
3 2 8
9 8
1
3 1
5 1
1 4
2
1 7 9
6
6
9
1
Nice
Nice
Nice
1
9 2
3
SUDOKU 3691 MOYEN
MIN
MIN
13
MIN
13
15
13
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14
15
14
14
14
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14
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19
16
19
17
19
17
17
Orage
Orage
Orage
MAX
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22
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22
21
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21
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27
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26
25
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25
24
25
24
24
Pluie/neige
Pluie/neige
Pluie/neige
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1
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1
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3
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1
2
9
8
4
5
Solutions des
grilles d’hier
MONDE
MONDE
Alger
MONDE
Alger
Berlin
Alger
Berlin
Bruxelles
Berlin
Bruxelles
Jérusalem
Bruxelles
Jérusalem
Londres
Jérusalem
Londres
Madrid
Londres
Madrid
New
York
Madrid
New
York
New York
15
15
15
MIN
MIN
21
MIN
21
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
Origine du papier : France
14
21
14
12
14
12
21
12
21
15
21
15
17
15
17
20
17
20
20
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
MAX
MAX
26
MAX
26
25
26
25
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20
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28
29
29
Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
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4
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Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Neige
Neige
Neige
7 2
SUDOKU 3691 DIFFICILE
4
21/25° 26/30° 31/35° 36/40°
21/25° 26/30° 31/35° 36/40°
21/25° 26/30° 31/35° 36/40°
Couvert
Couvert
Couvert
Faible
Faible
Faible
5
7
4 5
9 5
9 4
1
2
6 9 8
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
0,6 m/22º
0,6 m/22º
0,6 m/22º
11/15°
11/15°
11/15°
ABONNEMENTS
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sceabo@liberation.fr
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tél.: 01 55 56 71 40
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Lyon
Lyon
Lyon
1,5 m/20º
1,5 m/20º
1,5 m/20º
Nice
Nice
Nice
Lille
Lille
Lille
Caen
Caen
Caen
0,6 m/17º
0,6 m/17º
0,6 m/17º
Lyon
Lyon
Lyon
Soleil
Éclaircies Nuageux
Soleil
Éclaircies Nuageux
Soleil
Éclaircies Nuageux
Agitée
Peu agitée
Calme
Fort
Agitée
Peu agitée
Calme
Fort
Agitée
Peu agitée
Calme
Fort
FRANCE
FRANCE
Lille
FRANCE
Lille
VENDREDI
VENDREDI 15
15
Ciel
chargé avec quelques
faibles du
VENDREDI
15 pluies
Ciel
chargé avec quelques
pluies faibles du
centre-ouest
au Massif
central
et àfaibles
l'Alsace.
Ciel
chargé
avec
quelques
pluies
du
centre-ouest au Massif central et à l'Alsace.
Retour
de belles
éclaircies
par les
côtes
de la
centre-ouest
au
Massif
central
et
à
l'Alsace.
Retour de belles éclaircies par les côtes de la
Manche.
la la
Retour deSoleil
bellesdominant
éclairciesdes
parPyrénées
les côtesààde
Manche.
Soleil
dominant
des
Pyrénées
la
Méditerranée.
Manche.
Soleil
dominant
des
Pyrénées
à
la
Méditerranée.
L'instabilité se forme à
L’APRÈS-MIDI
Méditerranée.
L’APRÈS-MIDI L'instabilité se forme à
nouveau
le long
des côtesse
de la Manche
L'instabilité
à
L’APRÈS-MIDI
nouveau
le long
des côtes deforme
la Manche
mais
aussileprès
des
frontières
belges.
Des
nouveau
long
des
côtes
de la
Manche
mais aussi près des frontières
belges.
Des
averses
se forment
les reliefs
du sud.
mais aussi
près dessur
frontières
belges.
Des
averses
se forment
sur
les reliefs
du sud.
averses se forment sur les reliefs du sud.
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
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