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Libération - 20 06 18

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РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
MERCREDI 20 JUIN 2018
2,00 € Première édition. No 11527
JEUX
VIDÉO
www.liberation.fr
C’EST
GRAVE
DOCTEUR ?
JAN MASCHINSKI
L’Organisation mondiale de la
santé vient d’ajouter le «trouble du
jeu vidéo» à sa liste d’addictions
reconnues. L’industrie est vent
debout, et les chercheurs très
partagés. PAGES 2-4
ÉCOLE Le
mercredi
de la
discorde
CINÉMA «How
to Talk to
Girls», l’amour
en E.T.
Le ministre de l’Education
doit présenter aujourd’hui son
plan visant à accompagner
les communes qui ont choisi
de revenir à la semaine
de quatre jours. Dans les
municipalités, certains
soulignent «l’hypocrisie du
gouvernement». PAGES 12-13
Dans le nouveau film de John
Cameron Mitchell, tiré d’une
nouvelle de Neil Gaiman, des
ados punks du Londres des
années 70 expérimentent
l’amour avec une bande
d’extraterrestres glamour.
ET TOUTES LES SORTIES,
PAGES 24-29
PUBLICITÉ
AUDACIEUX IMPERTINENT INDISPENSABLE REMARQUABLE SUPER DRÔLE CULOTTÉ
LIBÉRATION
LA SEPTIÈME OBSESSION
MADMOIZELLE.COM
TÉLÉRAMA
BIBA
PREMIÈRE
ANNABELLE BOUZOM PRÉSENTE
ÉCRIT PAR SOUAD
ARSANE, INAS CHANTI, ANNE-SOPHIE NANKI ET ANTOINE DESROSIÈRES RÉALISÉ PAR ANTOINE DESROSIÈRES
ACTUELLEMENT AU CINÉMA
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
2 u
ÉVÉNEMENT
A priori, c’est ridicule. Faire entrer les
jeux vidéo dans le catalogue des
addictions, aux côtés de l’héroïne, de la
cocaïne ou de l’ecstasy ? L’OMS n’auraitelle pas mieux à faire ? Certes. Mais les
cris d’orfraie poussés par l’industrie du
jeu, qui n’a pas d’autre feuille de température que ses cours de Bourse, doivent
faire dresser l’oreille. Les critères établis
par l’Organisation mondiale de santé
publique ne concernent de toute manière
qu’une infime minorité de joueurs, dont
le comportement conduit à une désocialisation totale, et dont on peut légitimement s’inquiéter. Les autres, la
quasi-totalité, sont laissés à la banalité
tranquille de leur passion numérique, qui
concerne au pire les familles et non les
médecins. Le tir de barrage des vendeurs
Libération Mercredi 20 Juin 2018
ÉDITORIAL
Par
LAURENT JOFFRIN
Incitation
de jeux, en fait, recouvre une prétention
dangereuse : comme tous les industriels,
ceux du tabac, du sucre, ou des armes à
feu, ils postulent leur irresponsabilité
totale. Je fabrique, disent-ils, les consommateurs font ce qu’ils veulent. Avec cet
argument, les cigarettiers ont fait obsta-
cle pendant des décennies à toutes les
campagnes de prévention du cancer tabagique. Or on sait que certains producteurs conçoivent leurs jeux précisément
pour susciter chez les joueurs non un surcroît de vivacité ou d’intelligence, mais
une pure et simple addiction, qui se traduit par un mode de vie légumier et, dans
les cas extrêmes, par un retrait du monde.
En tirant la sonnette d’alarme, l’OMS ne
dénigre en rien un passe-temps inoffensif
pour la plupart des joueurs, même si
l’usage massif de la violence symbolique,
qu’on stigmatise par ailleurs, a parfois
quelque chose d’écœurant pour l’observateur candide. Nulle interdiction
là-dedans, nulle mise à l’index : une incitation discrète à l’examen de conscience
des créateurs. Faut-il s’en formaliser ? •
JEUX VIDÉO
Un point de
sauvegarde pour
les (vrais) addicts
En faisant entrer l’addiction aux jeux vidéo dans sa nouvelle
liste des troubles mentaux, l’OMS a pris le risque de heurter les
joueurs. La mesure vise pourtant à mieux définir un problème
réel et à ainsi éviter bien des angoisses aux parents.
ANALYSE
Par
ERWAN CARIO
Photo
JAN MASCHINSKI
L
undi, l’Organisation mondiale de la
santé (OMS) a présenté son projet pour
la onzième révision de sa classification
internationale des maladies, qui sera officiellement approuvée en mai 2019. Une opération
loin d’être anecdotique, la dixième révision
remontant à 1990. Au sein de la section consacrée aux troubles mentaux liés aux comportements addictifs, on trouve un nouvel entrant
aux côtés des jeux d’argent: le jeu vidéo. Une
décision qui peut surprendre car il s’agit
d’une pratique ludique très populaire (on
parle de 2,5 milliards de joueurs à travers le
monde) qui semble bien éloignée, en matière
de risques pour la personne, de ses nouveaux
voisins chez l’OMS que sont les drogues dures, l’alcool et le tabac.
Quelle est cette maladie ?
Le document de l’OMS indique que «le trouble
du jeu vidéo est caractérisé par un comportement persistant caractérisé par 1) la perte de
contrôle sur le jeu; 2) la priorité croissante accordée au jeu par rapport aux autres centre
d’intérêt; 3) la poursuite ou escalade de la pratique malgré des conséquences négatives». Une
situation qui doit durer plus de douze mois
et avoir des répercussions sur la vie sociale,
professionnelle, scolaire ou familiale. Le doc-
teur Shekhar Saxena, directeur du département de santé mentale de l’OMS, décrit
à l’AFP : «La personne joue tellement que
d’autres centres d’intérêt et activités sont délaissés, y compris le sommeil et les repas.»
Une erreur de diagnostic ?
En première ligne contre cette nouvelle classification, on trouve bien sûr l’industrie du
jeu vidéo, qui voit d’un bien mauvais œil ce
qu’elle ressent comme une nouvelle stigmatisation institutionnelle alors que le gaming
commençait tout juste à être reconnu comme
une pratique culturelle légitime. Un communiqué commun à plusieurs associations d’éditeurs à travers le monde appelle au retrait :
«Nous encourageons l’OMS à ne pas prendre
des mesures qui engendreraient des implications injustifiées de la part des systèmes de
santé nationaux, à travers le monde.» Mais
au-delà de ce lobbying attendu, on est loin du
consensus concernant cette nouvelle pathologie. Une publication scientifique cosignée
par de nombreux chercheurs, intitulée Une
base scientifique faible pour les troubles du
jeu: faisons preuve de prudence, conteste ainsi
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Et les effets secondaires ?
Pour l’OMS, la reconnaissance officielle de ce
trouble «servira un objectif de santé publique
pour que les pays soient mieux préparés à
identifier ce problème». L’idée est de pouvoir
travailler sur la prévention et de développer
la recherche de traitements efficaces pour ce
problème très spécifique (lire ci-contre). L’inquiétude, de l’autre côté, est surtout de voir
se généraliser une approche médicale pour
une pratique parfois excessive, mais qui n’a
rien de pathologique. En 2017, dans son
rapport consacré au numérique, l’Unicef expliquait ainsi : «L’emploi d’une terminologie
associée à l’addiction pour décrire les préoccupations au sujet de l’utilisation croissante des
technologies numériques par les enfants comporte des risques. […] L’application de concepts cliniques aux comportements quotidiens
d’enfants ne contribue pas à les aider à assainir leur temps d’écran.» •
«
«La classification permet de
contester certaines dérives»
Entretien avec un
des experts qui ont
œuvré à la définition
par l’OMS du «trouble
des jeux vidéo».
J
oël Billieux est professeur
en psychologie clinique
à l’Université du Luxembourg et expert à l’Organisation
mondiale de la santé (OMS).
Comment s’est déroulée la
réflexion de l’OMS ?
Tout a commencé en 2014,
quand l’OMS s’est intéressée aux
troubles comportementaux liés
aux nouvelles pratiques numériques et a réuni des experts inter-
nationaux. Ce travail, auquel j’ai
amont, pour faire de la prévenparticipé, est arrivé à la conclution, notamment à l’école ou
sion qu’il existait à ce jour assez
auprès des parents. Lorsqu’on
de données scienl’officialise, ça pertifiques pour valimet de mettre en
der l’existence d’un
place des camtrouble spécifique
pagnes systématilié à l’utilisation
ques, de financer
excessive des jeux
des recherches et,
vidéo.
accessoirement,
Quel est l’intéde favoriser le remrêt d’intégrer ce
boursement pour
trouble dans la
les traitements. EnINTERVIEW suite, ça permet de
classification internationale des
dédramatiser les
maladies ?
cas qui ne relèvent pas de la paIl y en a plusieurs. D’abord, avec
thologie. C’est pourquoi la définiun trouble non reconnu, on n’a
tion de l’OMS est très précise.
aucun moyen pour travailler en
Cela pourra permettre de désenDR
les conclusions de l’OMS. Pour eux, il est par
exemple très compliqué d’isoler un trouble
spécifique lié au jeu d’une pathologie préexistante comme la dépression ou l’anxiété.
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
u 3
gorger les unités spécialisées qui
présentent généralement un délai d’attente important. Selon les
études, on estime que ce trouble
concerne aujourd’hui 1% à 1,5%
des joueurs, pas plus. Enfin, cette
classification va permettre de
contester certaines dérives et
pratiques de l’industrie du jeu
vidéo : la reconnaissance d’un
tel trouble devrait permettre au
législateur d’imposer plus facilement certaines restrictions,
comme par exemple la limitation
ou l’interdiction d’incorporer des
éléments de jeu d’argent, une
pratique devenue extrêmement
courante (lire page 4).
Ne risque-t-on pas de stigmatiser un comportement très
répandu, notamment chez les
jeunes ?
Certaines critiques ont en effet
pointé le risque de «panique morale» qui ferait suite à cette nouvelle classification. Et c’est vrai
que certains parents sont tellement dépassés par le comportement de leur enfant qu’ils peuvent vite y voir une pathologie.
Il est fréquent d’entendre des parents catastrophés, qui décrivent
des crises de colères impressionnantes au moment où le wi-fi est
coupé. Mais la colère a dans ce
cas une cause très identifiée.
Imaginez un enfant qui s’entraîne toute la semaine pour un
match de foot et que ses parents
viennent chercher sur la pelouse
juste avant le coup d’envoi : sa
colère serait comparable et ce serait tout à fait normal. Il est aussi
important de garder à l’esprit
que beaucoup de joueurs «passionnés» peuvent avoir une pratique intensive sans pour autant
présenter une perte de contrôle
ou des conséquences négatives
sur les plans professionnel, social ou personnel. A ce titre, le
nombre d’heures passées à jouer
n’est pas un indicateur valide
d’une utilisation pathologique.
Mais ce n’est pas parce qu’une
pratique ne pose aucun problème sanitaire pour la vaste
majorité qu’on doit s’interdire de
traiter les problèmes.
Quand on parle de maladie,
on parle aussi de traitement.
Comment se soigne l’addiction aux jeux vidéo ?
Aujourd’hui, nous ne sommes
pas du tout dans une approche
médicamenteuse, même si on
peut légitimement craindre que
l’industrie pharmaceutique essaie de profiter à sa manière de
l’effet d’annonce. Nous ne sommes même pas dans une logique
d’abstinence, car nous connaissons l’importance des pratiques
numériques dans la société et,
sauf dans le cas d’une demande
explicite, sortir complètement
quelqu’un de ces activités peut
poser plus de problèmes qu’en
résoudre. Nous travaillons donc
pour permettre au patient de reprendre le contrôle sur sa pratique avec des traitements comme
la thérapie cognitive et comportementale, ou les approches familiales incluant les proches.
Recueilli par E.C.
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4 u
ÉVÉNEMENT
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Les trucs pousse-au-vice des jeux inlâchables
Si des joueurs n’arrivent pas
à lâcher leur téléphone
ou leur manette, c’est aussi
parce que les développeurs
connaissent les mécanismes
qui rendent accro.
«U
n grand nombre de mécaniques de
jeux utilisées ne sont pas éthiques.
C’est particulièrement vrai pour
les jeux en lignes comme World of Warcraft qui
reposent sur l’exploitation du joueur.» Il y a
dix ans, avant de devenir l’important créateur
de jeux qu’il est aujourd’hui, Jonathan Blow
(Braid, The Witness) attaquait avec véhémence son industrie, dénonçant la façon dont
elle cherche à accrocher les joueurs à coups de
mécaniques faciles et, au final, aliénantes. De
fait, le jeu vidéo entretient un rapport compliqué au temps. Là où le spectateur d’un film ou
d’une série s’engage pour une durée fixe, le jeu
a souvent la prétention de capter l’attention
sur une durée extensive – des dizaines, des
centaines d’heures, voire une infinité dans le
cas du jeu en ligne. A tâtons ou en s’inspirant
plus clairement d’études comportementales,
les développeurs ont appris à susciter des réflexes quasi pavloviens pour sinon s’assurer
du moins encourager la loyauté du joueur.
Pourrir. L’épouvantail du moment s’appelle
Fortnite. Ce jeu de tir en ligne réunit en simultané une centaine de joueurs qui s’entretuent
dans une zone qui se réduit au fil de la partie.
Gratuit, le titre a accroché plus de 125 millions
de joueurs en quelques mois et inquiété nombre de parents. C’est dans ce type de format
dits free to play (gratuits à jouer) que sont mis
en pratique de la façon la plus évidente les
mécanismes d’incitation et de récompenses.
D’abord utilisé dans les jeux de rôle, le système de «points d’expérience» contamine
tous les genres (jeu de tir ou simulation de
ferme, peu importe) parce qu’il encourage
l’accumulation de biens et affiche clairement
ses récompenses. Finement étudié, ce ratio
de gratifications programmées (à chaque gain
de niveau, la promesse d’une meilleure arme,
par exemple) rétribue le temps passé de façon
transparente. Les jeux offrent en général
beaucoup de récompenses au début, pour ex-
Le jeu Fortnite, écrasante tendance du moment, repose sur un modèle free to play. PHOTO EPIC GAMES
pliquer leurs mécaniques, flatter le joueur et
le mettre en confiance, avant d’étirer la durée
entre chaque nouveau gain. Longtemps sousjacents, ces dispositifs sont exposés au grand
jour par les free to play (notamment pour téléphone), où les récompenses sont dorénavant
timées, le joueur gagnant des objets en rouvrant son appli toutes les deux heures ou, au
contraire, étant sanctionné s’il ne revient pas
vite. Ainsi dans le très grand public Farmville,
on risque de voir ses récoltes pourrir si on ne
s’en occupe pas régulièrement. Renforcé si
besoin par des notifications téléphoniques,
cet effet d’accaparement du joueur se trouve
démultiplié lorsqu’il est combiné à un système de gratifications aléatoires. Le jeu cherche alors à convaincre le joueur de ne jamais
faire de pause, car à chaque moment il pourrait se voir offrir une énorme récompense (les
coffres aléatoires de Clash Royale).
Dantesques. Soigneusement orchestrée, la
captation de l’attention du joueur se double
d’un phénomène au moins aussi inquiétant
que la dépendance: l’introduction de l’argent,
présenté comme un coupe-file (on achète
pour quelques euros des pièces d’or qui permettent d’accélérer une récolte) ou un moyen
de personnaliser ses avatars. Une façon d’en
appeler à l’impatience des joueurs ainsi qu’à
leur vanité –rien de tel qu’un nouvel uniforme
à 2 euros pour se distinguer. Nombre de
free to play dérivent également en pay to win,
où les achats, sans être obligatoires, devien-
nent nécessaires pour progresser. Un modèle
tellement populaire qu’il contamine certaines
très grosses productions (payantes, elles), au
point que l’UFC-Que choisir et un sénateur socialiste ont demandé à l’Autorité de régulation
des jeux en ligne (Arjel) de se positionner sur
la légalité des loot box, des coffres au contenu
aléatoire vendus dans certains jeux.
Bien qu’extrêmes, ces pratiques ne valent que
pour certains types de productions. Le temps
passé dans un jeu n’a en soi rien de toxique et
passer une centaine d’heures à arpenter le
dernier Zelda peut au contraire être vu
comme la célébration d’une œuvre majeure,
aux proportions aussi dantesques qu’une saga
proustienne.
MARIUS CHAPUIS
«Ma pratique était excessive, mais le mot
“addiction” me semblait exagéré»
Paul, 16 ans, en
seconde en région
parisienne, a été suivi
pendant six mois
pour son addiction
aux jeux vidéo.
«J’
avais 8 ou 9 ans quand
j’ai commencé à jouer à
des jeux gratuits sur Internet. C’était très épisodique: deux
ou trois fois par semaine, quand je
pouvais accéder à l’ordinateur avec
ma sœur, jamais plus d’une heure.
C’était une manière rapide, facile, de
passer le temps.
«Parallèlement, je pratique la natation depuis l’âge de 6 ans, c’est à
mes yeux un véritable loisir, j’y suis
attaché. Les jeux vidéo sont plutôt
un simple moyen de passer du bon
temps, de me divertir.
«En grandissant, j’ai eu accès à l’ordinateur plus facilement, on m’a offert une Nintendo DS, puis une tablette. Là, je me suis pris de passion
pour les jeux de stratégie, en réseau,
autour d’une communauté.
J’aimais ce côté interactif. Je pouvais jouer jusqu’à 5 heures du matin,
plutôt au cours du week-end ou des
vacances scolaires. En semaine,
c’était très très marginal: j’essayais
encore de réguler les choses. Je
crois que ça a dérapé quand j’ai eu
une console, il y a deux ans. Je me
suis mis à des jeux de tir à la première personne, parfois jus-
qu’à 1 heure du matin, alors que
j’avais cours à 8 heures, principalement quand mes parents n’étaient
pas là. De fil en aiguille, j’ai commencé à sécher les cours assez souvent, entre la troisième et ma première seconde (j’ai redoublé). Je ne
me posais pas trop de questions,
donc je ne culpabilisais pas. J’avais
juste envie de rester chez moi pour
pouvoir jouer. J’y passais une
bonne partie de la journée, parfois
en ne grignotant que quelques morceaux de pain.
«Forcément, le lycée a fini par alerter mes parents. Ils ont repéré une
consultation dédiée aux écrans et
aux jeux vidéo. Pour moi, ma pratique était excessive, mais le mot “addiction” me semblait exagéré. J’ai
fait des consultations seul et avec
mes parents. Disons que je ne leur
cachais pas la réalité, mais je la minimisais. J’ai été suivi pendant
six mois, une fois par semaine environ. Ça m’a permis de mieux comprendre mon comportement. Maintenant, c’est fini, je n’ai plus ce
problème-là, grâce à toutes ces discussions, et à la maturité. Je me dis
que j’ai parfois été con, notamment
en vacances: il m’est arrivé d’être au
ski et de préférer rester scotché à ma
tablette… Pour autant, je joue encore. Il peut m’arriver de faire de
grosses sessions, notamment quand
un jeu très attendu comme Fortnite
sort, mais comme beaucoup de
gens, sans plus. J’ai davantage envie
de me sociabiliser, de sortir voir
mes potes ou faire une partie de
base-ball, de faire de la musique ou
la cuisine avec ma mère… Quand tu
joues, tu es chez toi, pas autre part,
et tout tourne autour de cet univers,
même quand tu échanges avec
d’autres joueurs. Mais j’aimerais
quand même dire que ce n’est pas
parce qu’il y a des cas graves ou extrêmes comme le mien qu’il faut généraliser ou tout voir d’un mauvais
œil. C’est un peu comme l’alcool :
des gens en meurent, certes, mais
pas tous.»
Recueilli par VIRGINIE BALLET
LIBÉ.FR
En Chine, premier marché
au monde du jeu vidéo,
des «camps de redressement»
proposent une désintoxication à coups d’électrochocs
ou de sport commando. Un
récit à retrouver sur notre site.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 20 Juin 2018
u 5
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
ÉDITOS/
La blague ratée et
le coup de badine
Les deux corps
du Président
Par DIDIER PÉRON
Chef du service Culture
@didierperon
Par LAURENT JOFFRIN
Directeur de «Libération»
@Laurent_Joffrin
ne supporte pour lui aucun écart,
aucun faux pas. Evidemment, tout ça
n’a pas lieu hors contexte. On est dans
la retombée de la vague commémoraOn suppose que la vidéo immédiatetive de Mai 68, un échec éditorial à
ment virale tournée par LCI montrant
peu près complet soulignant à quel
Emmanuel Macron faire sèchement la point tout le monde est censé être
leçon à un collégien ayant eu l’outrepassé à autre chose. Il y a en outre une
cuidance de l’interpeller sur son pastension, une injonction contradicsage sous le diminutif «Manu» après
toire et une incohérence de posture
avoir chantonné les premières mesuintrinsèque au macronisme dans son
res du refrain de l’Internationale
langage, dans ses effets et ses zones
n’était pas précisément l’image que le
aveugles qui disjonctent précisément
président de la République espérait
au contact particulier de tout ce que
pour marquer les esprits le jour de la
recouvre le mot «révolution», titre du
commémoration de l’Appel du
livre programmatique de l’ancien mi18 Juin. Hautement susceptible sur
nistre de l’Economie démissionnaire,
l’étiquette et sur le respect dû à sa
vertical dans sa perpétuelle hybris lifonction et à son rang, le chef
bérale, ayant renoncé à son
BILLET impulsion bottom-up et parde l’Etat est sans doute trop
dopé à l’adrénaline du preticipative, gérant comme ça
mier de cordée qui doit tirer à la force
l’arrange les défis à la gauche bien
de sa seule volonté une nation rétive
pensante accusée de trop d’années de
aux changements et dont, comme
laxisme. Le gamin n’en était pas tout à
chacun sait, le penchant au débraillé,
fait là avec son style d’indolence
à la grève, aux râleries de comptoirs et
aquoiboniste mais probablement que
autres fantaisies du vieux monde se
ce recadrage en forme de coup de badoit d’être durement réformé et rhadine est la meilleure injonction à ne
billé pour l’hiver dans ses plus infimes jamais ni marcher droit ni rentrer
manifestations. Le gamin est insodans le rang. •
lent ? Oui, bien sûr, quelques secondes, puis rapidement il bat en retraite :
«Pardon, désolé monsieur le Président.» N’importe quel adulte tempéré
déterminerait au jugé le public et les
caméras alentour, et la dissymétrie
symbolique entre le dépositaire de la
plus haute fonction de l’Etat et un
quidam de 15 ans propre sur lui qui a
juste raté sa blague. Mais Macron en
rajoute une couche et veut l’humilier :
«Le jour où tu veux faire la révolution,
tu apprends d’abord à avoir un diplôme et à te nourrir toi-même, d’accord ?» S’affolant sans doute de l’effet
de cet échange pète-sec, le compte
Twitter du Président nous offrait une
nouvelle vidéo où l’échange entre le
grand homme légitime et le miniproto-citoyen mal élevé se prolonge,
adoucissant quelque peu la séquence,
quoique toujours sur le même air du
surpassement de soi.
L’épisode est à la fois superficiel et
symptomatique. Le même homme
qui s’arrange pour que son service de
communication dissémine au maximum sur les réseaux une vidéo le
montrant dans les salons rutilants de
l’Elysée tempêter contre le «pognon
de dingue» englouti sans profit dans
les aides sociales, qui ne jure que par
la pulsion disruptive de la start-up nation et la nécessité de briser les codes,
Emmanuel
Macron
interpellé par
un collégien,
au MontValérien,
lundi, lors des
cérémonies
de commémorations
de l’Appel
du 18 Juin.
PHOTO DR
celle-là. On sait bien qu’il y a deux
Emmanuel Macron : l’individu particulier, et le chef de l’Etat. Ce sont les
deux corps du Président, comme il y
Il en a trop fait ? A coup sûr. Réponavait jadis les deux corps du roi.
dant à un jeune homme qui l’appelait
A cette grande différence près que
«Manu», Emmanuel Macron s’est
l’un est élu et l’autre non, cette dislancé dans une leçon de morale un
tinction entre Emmanuel Macron et
peu lourdingue, du genre «quand tu
le président de la République reste un
gagneras ta croûte, tu auras le droit de
point de repère décisif.
parler», qui renvoie au coup de règle
Ce fut une faute de Sarkozy que de résur les doigts de l’ancien temps. Jupitorquer «Casse-toi pauvre con» à un
ter devient soudain maître d’école à
quidam qui refusait de lui serrer la
l’ancienne dans un numéro qui fleure
main, ce qui le plaçait ipso facto au
bon la craie et l’encre séchée.
même niveau de vulgarité. Chirac,
Il se contredit ? C’est certain : en maà ceux qui l’insultaient dans la rue
tière de familiarité, le «pognon de din– «Escroc ! Crétin !», répondait placigue» complaisamment mis en ligne
dement : «Moi, c’est Jacques Chirac.»
par son service de communiMitterrand entendant dans
BILLET la foule «Mitterrand, fous le
cation au milieu de la nuit ne
fait rien pour rehausser la
camp !» répliquait seulefonction présidentielle à laquelle il est ment : «C’est une rime pauvre.»
tant attaché. Quand on se fait filmer à
Mais ils répondaient. Pourquoi le faidessein dans une intimité relâchée,
saient-ils, puisque chaque jour dans
peut-on exiger un respect de tous les
la presse, dans les sketchs des
instants, une observance stricte de
Guignols ou en une de Charlie, ils
l’étiquette présidentielle ? On donne
étaient sans cesse moqués, ridiculides verges pour se faire battre, puis
sés, insultés parfois ? Parce que
on se plaint des coups de badine.
l’arène publique a ses règles, fort heuMais la question n’est pas vraiment
reusement. C’est une chose de prendre à partie le Président dans un
écrit, un dessin ou une image. C’en
est une autre de le traiter, en sa présence, de manière trop familière,
outrecuidante ou incivile. Le contact
direct, physique, en face-à-face, suppose un respect réciproque, faute de
quoi on est renvoyé à la jungle originelle, à la brutalité grossière des rapports de force et des détestations.
Qu’on abandonne cette coutume de
politesse minimale et la société en
sortira moins civilisée.
S’agissant du président de la République, l’irrespect se retourne en fait
contre son auteur. Es qualité, indépendamment de sa personne, le Président incarne l’ensemble des citoyens.
Il réunit dans sa fonction les principes
de démocratie communs à tous.
Son premier devoir est de garantir
les libertés telles qu’elles sont organisées par les institutions dont il est la
clé de voûte. Il porte en lui la somme
des légitimités que lui reconnaissent
les électeurs quand ils votent, que ce
soit pour lui ou pour un autre. Dénigrer sa fonction, refuser tout cérémonial, toute marque de respect, se
croire un esprit supérieur parce qu’on
refuse ce signe de civilisation, c’est
dénigrer les régimes de liberté.
Au fond, c’est se dénigrer soi-même.
Croit-on que ce serait un progrès ? •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
6 u
MONDE
Mexique
Libération Mercredi 20 Juin 2018
ÉTATS-UNIS
MEXIQUE
Océan
Pacifique
Mexico
Golfe
du Mexique
Chilón
Sitalá
300 km
«La politique est en
contradiction avec les
valeurs indigènes»
A l’approche du plus vaste scrutin
de l’histoire du pays le 1er juillet, des
communautés isolées du Chiapas,
excédées par la corruption,
souhaitent élire leurs dirigeants
selon leurs us et coutumes.
Par
FRÉDÉRIC AUTRAN
Envoyé spécial dans le Chiapas
Photos ROBIN CANUL
L
e GPS, le réseau cellulaire et
le macadam ont disparu depuis longtemps quand notre
véhicule tout-terrain pénètre à
Guadalupe Mazanil. Pour rejoindre
ce hameau isolé dans les montagnes du nord du Chiapas, il faut
Une réunion du conseil communautaire à Guadalupe Mazanil, hameau
randonner près d’une journée entre
collines et étroites vallées. Ou rouler, pendant deux heures, sur une
piste rocailleuse. Quelques maisonnettes colorées, tranchant avec le
ciel bleu azur, apparaissent enfin,
en face d’une modeste église en
bois. Plus loin, à flanc de collines,
on distingue, sous une légère
brume de chaleur tropicale, des petites parcelles où se cultivent café,
maïs et bananes. L’espace d’un ins-
tant, ce décor bucolique ferait presque oublier la misère qui écrase la
région. Car Guadalupe Mazanil et
sa vingtaine de familles appartiennent à la municipalité de Sitalá, la
neuvième plus pauvre du Mexique.
Ici et dans les hameaux alentours,
souligne Antonia Cruz Pérez, une
habitante de 39 ans en costume traditionnel, «il n’y a pas de route, pas
d’école, et souvent ni électricité ni
eau potable».
Les jours de pluie intense, le réservoir en pierre et le réseau de fins
tuyaux noirs construits par la communauté permettent d’alimenter le
village pendant une douzaine
d’heures. Sinon, dit Antonia, «il faut
marcher une demi-heure pour aller
chercher de l’eau à la rivière». Ce
n’est pourtant pas faute d’avoir réclamé des travaux aux autorités locales, encore et encore. «A chaque
élection, c’est pareil. Les candidats
promettent de nous aider. Et une fois
élus, ils nous oublient et ne pensent
qu’à s’enrichir.»
ESPOIRS DÉÇUS
Antonio Moreno López, candidat du Parti vert à Chilón pour les élections municipales du 1er juillet.
Le 1er juillet, les Mexicains sont appelés aux urnes pour le plus vaste
scrutin de l’histoire du pays. Outre
le président, 500 députés fédéraux,
128 sénateurs, 8 gouverneurs, plus
de 900 députés locaux et près de
1600 présidents municipaux seront
élus. Pour succéder à Enrique Peña
Nieto à la tête du pays, le candidat
de gauche, Andrés Manuel López
Obrador, surnommé AMLO, fait figure de grand favori (lire Libération
du 3 juin). Son programme de lutte
radicale contre la corruption et la
pauvreté suscite l’optimisme
de nombreux Mexicains. Mais
d’autres, dégoûtés par une litanie
d’espoirs déçus, ont atteint un point
de non-retour. Et rejettent désormais en bloc le système politique.
C’est le cas ici, dans la municipalité
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
reculé dans l’Etat du Chiapas, le 1er juin.
de Sitalá et celle voisine de Chilón,
où des milliers d’Indiens de l’ethnie
tzeltal réclament le droit de choisir
leurs dirigeants locaux sans partis
politiques ni bureaux de vote.
Le 17 novembre, ils ont déposé une
demande auprès de l’Institut électoral (IEPC) du Chiapas, en s’appuyant sur la Convention 169 de
l’Organisation internationale du
travail, sur celle de l’ONU relative
aux droits des peuples indigènes et
sur l’article 2 de la Constitution
mexicaine. Trois textes qui établissent la possibilité pour les communautés autochtones d’élire leurs représentants selon leurs «us et
coutumes».
Face à l’inaction de l’IEPC, les pétitionnaires ont déposé un recours
auprès du tribunal électoral du
Chiapas puis devant la chambre régionale, dans l’Etat de Veracruz. Laquelle a fini, début mai, par ordonner à l’IEPC d’examiner en
profondeur la requête des communautés tzeltales et d’y apporter une
réponse. Cette réponse, les pétitionnaires l’ont compris, ne tombera pas
avant le scrutin du 1er juillet. Alors,
sans attendre, ils ont décidé de franchir un cap et d’introniser, courant
mai, leur «gouvernement communautaire». Huit membres pour celui
de Sitalá, douze pour celui de
Chilón, choisis à parité parfaite lors
d’une cérémonie traditionnelle.
Pour l’heure, leur rôle est essentiellement symbolique. Mais si leur requête légale venait à aboutir, ils
pourraient être amenés à assumer
les tâches du conseil élu.
«Nous rêvons que notre droit à
l’autodétermination soit reconnu,
explique Sebastián Urtado Núñez,
l’un des membres du conseil de Sitalá. Car ceux qui nous gouvernent
ne manifestent aucun intérêt pour
nous.» Depuis trois semaines, ce
quadragénaire et ses sept camara-
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u 7
América Cruz Encino, 30 ans, est membre de l’ONG Cediac, qui soutient le droit à l’autodétermination des populations indigènes.
des vont à la rencontre des communautés. Se déplaçant à pied, dormant chez l’habitant ou sur le sol
des paroisses, ils cheminent de hameau en hameau pour fortifier le
mouvement.
«LOGIQUE DE POUVOIR»
En ce chaud matin de juin, le
conseil communautaire fait donc
étape à Guadalupe Mazanil. Dans
une modeste pièce en brique, une
famille les reçoit pour un petit-déjeuner à base de bouillon de poulet
et de tortillas de maïs. Puis débutent
les discussions avec les villageois,
plusieurs dizaines dont beaucoup
de femmes et d’enfants, assis à l’ombre d’un immense guamo, arbre endémique d’Amérique centrale.
«Qu’ont apporté à votre communauté les partis politiques et leurs
élus ? Que vous ont-ils offert, à part
l’aumône et des promesses en l’air?»
lance Sebastián Urtado Núñez à la
petite foule attentive. Il met en
garde les habitants contre l’achat
des cartes d’électeurs, une pratique
récurrente au Mexique.
«Les représentants des partis vont
dans les communautés et récupèrent
des cartes d’électeurs en échange
d’argent ou de cadeaux, comme des
tôles pour réparer le toit, un enclos
pour les poulets ou une citerne pour
stocker l’eau de pluie», explique
América Cruz Encino, du Centre
des droits indigènes (Cediac), une
ONG locale qui soutient le processus d’autodétermination. «Le jour
du scrutin, soit ils votent à la place
des électeurs avec la complicité de
certains assesseurs, soit ils forcent
les gens à voter pour eux, en les menaçant de représailles si leur parti
perd», poursuit sa collègue Ana Belén Veintimilla.
«Dans certaines communautés, les
délégués des partis offrent jusqu’à
5000 pesos [environ 210 euros, ndlr]
par carte. C’est une violation flagrante du droit électoral», dénonce
Sebastián Urtado Núñez. Petrona,
une habitante venue participer aux
discussions, confie son dégoût à Libération. «Les partis et les candidats
prospèrent sur la misère des gens.
Quand vous n’avez même pas de quoi
nourrir votre famille, cela ne coûte
pas cher d’acheter votre vote», ditelle en langue tzeltal. Car à 38 ans,
«peut-être un peu plus», Petrona ne
parle pas espagnol. Elle ne sait ni
lire ni écrire, pas plus que ses sept
enfants âgés de 3 à 20 ans. Dans son
hameau isolé, San José Frontera, où
vivent une dizaine de familles, l’eau
potable, l’électricité et l’école ne
sont jamais arrivées, malgré les promesses à répétition. «Nous sommes
usés par tant de mensonges. Il est
grand temps d’ouvrir les yeux et de
nous organiser différemment, pour
le bien de notre communauté»,
conclut-elle.
Porteuse d’un espoir de changement, cette bataille pour l’autonomie politique marque l’aboutissement d’un long «processus
d’émancipation des populations indigènes, entamé il y a soixante ans
avec le combat pour la récupération
des terres», analyse Marisela Garcia
Reyes, la coordinatrice du Cediac.
Le soulèvement zapatiste de 1994 a
constitué une étape cruciale. Tout
comme la création, en 2011, du Mouvement pour la défense de la vie et
du territoire (Modevite). Ces dernières années, cette organisation, qui
rassemble des habitants de onze
municipalités du nord du Chiapas,
a multiplié les manifestations d’envergure pour dénoncer la violence
armée, des mégaprojets miniers ou
la construction d’une autoroute traversant le territoire tzeltal.
Depuis 2016, le Modevite se focalise
sur la quête d’autonomie politique.
«Nous ne cherchons pas seulement
de nouveaux gouvernants, mais une
manière différente de gouverner»,
répète le mouvement. «La vie politique actuelle répond à une logique de
pouvoir, de défense des intérêts privés et d’accumulation de richesse.
C’est en totale contradiction avec le
mode de vie et les valeurs des populations indigènes», souligne Marisela Garcia Reyes. Le rejet, par manque de signatures, de la candidature
de Maria de Jesús Patricio, surnommée Marichuy, première femme indigène à briguer la présidence du
Mexique, a achevé de convaincre les
populations locales de chercher une
alternative radicale.
Faute d’avoir pu obtenir légalement
la non-tenue de l’élection à Sitalá et
Chilón, Modevite et ses militants
ont décidé de la boycotter entièrement. Le 1er juillet, ils se réuniront,
dans les églises notamment, pour
une «journée de fête et de dialogue»,
et signeront un «acte de rejet des
partis politiques». Avec un objectif:
faire de l’abstention la première
force locale pour asseoir la légitimité du mouvement.
LUXUEUSES BÂTISSES
Dans la petite ville de Chilón, cheflieu de la municipalité du même
nom, les partis politiques, eux,
poursuivent leur campagne comme
si de rien n’était. Et dégainent la langue de bois dès qu’on évoque la corruption ou le sort des communautés
indigènes. Ancien maire de 2008 à
2010, à l’époque sous l’étiquette du
Parti révolutionnaire institutionnel
(PRI, ex-parti hégémonique au
Mexique), Antonio Moreno López
est cette année le candidat du Parti
vert, allié du PRI. Chemise blanche
brodée à son nom, sourire carnassier, il déplore «la pauvreté extrême»
et promet la construction de «cliniques locales, de salles de classe et de
routes». Il assure aussi avoir travaillé
«en toute transparence» et «sans corruption» lors de sa mandature.
Chez son rival, Carlos Jiménez
Trujillo, un ancien député (du PRI,
lui aussi) passé récemment –et très
opportunément– à Morena (la formation politique créée par AMLO et
qui prône la rupture), le discours est
tout aussi formaté. «Modevite est un
petit groupe manipulé par le clergé.
Je partage leur rejet de la corruption
mais en réclamant la non-tenue des
élections, ils se placent en dehors de
la loi», assène l’un de ses conseillers,
Sebastián Encino. Lui-même ancien
maire PRI de Chilón à la fin des années 90, Encino jure n’avoir jamais
été corrompu. Nombre d’habitants
se souviennent pourtant d’un mandat marqué, comme toujours, par
l’enrichissement personnel du
maire et de ses proches.
Dans le centre de Chilón, on ne peut
d’ailleurs s’empêcher de remarquer
quelques luxueuses bâtisses, qui
tranchent avec la modestie générale. Devant, on aperçoit ici un 4×4
dernier cri, là des gardes de sécurité. A qui appartiennent ces maisons? «A des hommes politiques», se
contentent de répondre à voix basse
les voisins, qui préfèrent rester discrets. Pendant ce temps, dans les
hameaux isolés, on meurt encore de
tout, notamment de complications
liées à la grossesse ou l’accouchement. Un nouveau centre de santé,
«spécialisé dans l’accueil des femmes
enceintes», a certes été inauguré fin
mars à Chilón, en présence du gouverneur du Chiapas et du maire.
«Un camion est arrivé, rempli de
machines, de matériel et de médicaments, raconte Ana Belén Veintimilla, de l’organisation Cediac. Ils
ont fait venir aussi des infirmières et
beaucoup de journalistes.» Une fois
le ruban coupé, tout ce beau monde
est reparti aussi sec. Le camion
aussi. Avec tout le matériel. •
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8 u
MONDE
Libération Mercredi 20 Juin 2018
LIBÉ.FR
Vu d’outre-Rhin
Chronique sur la vie, la vraie, vue
d’Allemagne. Ce voisin qu’on croit
connaître très bien mais qu’on comprend si mal.
Au programme de cette semaine, des sandales
devenues trésor national : les Birkenstock. Mythiques,
historiques, pratiques, typiques, orthopédiques,
elles sont tout cela à la fois. Ne manque qu’une seule
chose, semble-t-il : le chic. PHOTO AFP
Entre Macron
et Merkel, un échange
de bons procédés
Lors d’un sommet
mardi au château
de Meseberg,
les dirigeants
français et
allemand ont
acté de réelles
avancées sur le
budget commun
des pays membres,
mais aussi sur
la crise migratoire.
Par
ALAIN AUFFRAY
Envoyé spécial à Meseberg
P
aris s’était habitué à
compter, en toutes circonstances, sur la stabilité allemande. Comme le
notait mardi matin, pour s’en
désoler, un éditorial de
la Frankfurter Allgemeine
Zeitung, les Français vont
devoir perdre cette bonne
vieille habitude. Car c’est une
Angela Merkel bousculée par
une crise gouvernementale
d’une intensité inouïe
qu’Emmanuel Macron a retrouvée en milieu de journée
pour une longue séance de
négociation. L’objectif était,
pour les deux dirigeants, de
définir la «feuille de route»
que «le moteur» franco-allemand entend soumettre
aux 27 partenaires de l’UE à
l’occasion du Conseil européen des 28 et 29 juin.
Au château de Meseberg,
résidence champêtre du gouvernement fédéral perdue
dans la campagne du Brandebourg, au Nord de Berlin, le
Président et la chancelière se
sont donnés plus de trois
heures de négociations, déjeuner compris, pour rendre
leurs ultimes arbitrages sur
deux questions existentielles
pour l’avenir de l’Union européenne: la réforme de la zone
euro d’une part et, d’autre
part, la définition d’une politique migratoire européenne.
En fin d’après midi, ils ont solennellement présenté, sous
l’intitulé «déclaration de
Meseberg», un relevé de
conclusions qui représente, à
les entendre, une étape décisive vers une UE plus intégrée
et plus solidaire. «Nous sommes au rendez-vous», c’est félicité Macron après que Merkel venait de présenter à la
presse les principales propositions contenues dans cette
«déclaration» : coopération
renforcée en matière de défense, avec création d’un
«conseil de sécurité» de l’UE
qui rende possible des décisions sans que s’impose
l’unanimité, lutte contre les
causes de l’immigration et
protection des frontières de
l’UE et enfin – «sujet le plus
compliqué» selon la chancelière – renforcement de
l’union économique et monétaire avec un budget de la
zone euro. A ceux qui veulent
«détricoter l’Europe», Macron
oppose la réponse franco-allemande pour une Europe
«plus souveraine et plus unie».
«Un vrai choix de société et
peut-être même de civilisation», s’est enflammé le chef
de l’Etat.
Fermeté. Dans l’esprit de
ses acteurs, le sujet prioritaire de ce sommet devait
être la création d’un budget
de la zone euro, proposition
phare du discours prononcé
par Macron à la Sorbonne
le 26 septembre, au lendemain des législatives allemandes, alors que les partis
allemands, la CDU de Merkel
en tête, démarraient leurs négociations pour un contrat de
coalition. Le président français n’imaginait évidemment
pas que les responsables politiques d’outre-Rhin mettraient plus de six mois pour
aboutir à constituer un gouvernement. Et il pouvait encore moins soupçonner que
cent jours après sa réélection,
la chancelière CDU verrait
son allié Horst Seehofer, ministre CSU de l’Intérieur, menacer de rompre la coalition
si la question du traitement
des migrants, brutalement
posée par le gouvernement
populiste italien, n’était pas
réglée d’ici la fin du mois.
Dans ces conditions, c’est le
sujet des politiques migratoires qui, du point de vue allemand, devenait archi-prioritaire. Dans la crise qui secoue
le gouvernement allemand
après le détournement de
l’Aquarius vers les côtes espagnoles, Macron se place
clairement au côté de la
chancelière, à qui il a donné
un sérieux coup de main. Il a
ainsi annoncé travailler à un
accord entre plusieurs pays
de l’espace Schengen pour
que les demandeurs d’asile
«puissent être repris le plus
vite possible dans le pays où
ils ont été enregistrés». Si cet
accord aboutit, cela devrait
permettre à Angela Merkel de
résoudre sa crise gouvernementale, Horst Seehofer exigeant que l’Allemagne applique sans l’accord de ses
voisins cette réglementation
de refoulement des migrants
vers le pays d’entrée. En
contrepartie de cette fermeté,
le couple franco-allemand
milite pour plus de solidarité
envers les pays concernés. Et
pour une répartition équitable des réfugiés dans les Etats
membres via une harmonisation des droits d’asile.
Cette inversion des priorités
entre l’union économique et
la question des migrants arrange plutôt Macron. Elle lui
donne un argument supplémentaire à l’attention des
sceptiques d’outre-Rhin qui
craignent toujours que l’objectif ultime des manœuvres
françaises soit de faire payer
les Allemands.
Sur la question migratoire
comme celle des économies
européennes, c’est «le même
manque de solidarité et
d’unité» qu’il s’agit selon lui
de combattre. A fortiori
quand l’UE est «bousculée par
les décisions unilatérales de
Washington sur le commerce»
Angela Merkel et Emmanuel Macron, mardi près de Berlin. H. HANSCHKE. REUTERS
qui vient de doper les droits
de douane sur les exportations européennes d’acier. Ce
dont Paris veut convaincre
Berlin, c’est qu’en matière de
politique économique, il faut
rétablir au niveau européen
les pertes de souveraineté nationale : «Avec la monnaie
unique, les Etats ont perdu les
outils – dévaluation ou dépense budgétaire – qui leur
permettaient de faire face en
cas de crise. Avec un budget de
la zone euro, on restaure ses
marges de manœuvres», explique un négociateur français.
«Chocs». Sur ce point, le
sommet de Meseberg a acté
de réelles avancées, comme
la création d’une assurance
chômage européenne. Il avait
longuement été préparé par
les ministres des Finances
des deux pays, Bruno
Le Maire et Olaf Scholz. Qui
ont derrière eux cinq réunions, deux nuits blanches
et, au total, trente-cinq heures de négociations. «Un accord majeur», s’est enthousiasmé Macron, saluant au
passage le «travail très ambitieux et précis» livré par les
deux ministres des Finances.
Le chef de l’Etat a insisté sur
la réforme du mécanisme
européen de stabilité qui permettra aux Etats de faire face
à des «chocs asymétriques»
grâce à la mise en place d’un
«filet de sécurité» bancaire.
Surtout, Macron s’est félicité
qu’après dix ans de débats,
l’Allemagne et la France se
soient mis d’accord sur la
création d’un budget propre
aux 19 membres de la zone
euro, à l’horizon 2021. C’était
un engagement gravé dans
l’accord de coalition que
Merkel avait négocié avec le
SPD. Mais ces derniers mois,
l’aile droite de la CDU montrait peu d’enthousiasme à le
mettre en œuvre. Le Président et la chancelière se sont
toutefois abstenus de préciser le montant dudit budget.
Macron le chiffrait l’an dernier à plus d’une centaine de
milliards d’euros. Paris laisse
désormais entendre que
quelques dizaines feraient
l’affaire. •
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
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LIBÉ.FR
Blog «Coulisses de Bruxelles»
La Commission européenne a adressé
vendredi un doigt d’honneur à la
médiatrice, au Parlement et aux médias. En effet, les
réponses aux sept questions posées à l’exécutif européen
par Emily O’Reilly, la médiatrice européenne, saisie d’une
plainte sur les conditions de la nomination de l’Allemand
Martin Selmayr (photo) au poste de secrétaire général, sont
proprement sidérantes de mépris et d’arrogance. PHOTO AFP
Divkovici, le village bosnien où l’on
meurt de la pollution de l’air à 50 ans
«[Les] Roms italiens,
malheureusement, tu dois
te les garder à la maison.»
AFP
68,5 MILLIONS
AP
C’est, en 2017, le nombre de réfugiés et de déplacés internes en raison des conflits dans le monde,
un nouveau record pour la cinquième année consécutive, selon le rapport annuel du Haut Commissariat
de l’ONU pour les réfugiés (HCR) dévoilé mardi. Environ la moitié de ces personnes sont des enfants. La
crise en république démocratique du Congo, la guerre
au Soudan du Sud et la fuite de centaines de milliers
de réfugiés rohingyas vers le Bangladesh depuis la Birmanie ont propulsé les déplacements forcés à un niveau record. D’après les statistiques, le bond enregistré en 2017 (+3,1 millions de personnes) dépasse
largement la progression de 2016 (+300000) et s’explique par le fort accroissement du nombre de réfugiés, tandis que le nombre de déplacés internes a très
légèrement diminué. Au total, cela signifie qu’une
personne sur 110 est déplacée dans le monde. La Syrie
reste le pays avec le plus grand nombre de déplacés
internes, suivie par la Colombie, la république démocratique du Congo et l’Afghanistan.
Etats-Unis Le rappeur XXXTentacion
abattu en pleine rue
XXXTentacion, qui affolait la
Toile et l’industrie musicale,
depuis plus d’un an, est mort
abattu lundi en Floride. Son
corps a été retrouvé sans vie
dans sa voiture de luxe alors
qu’il venait de quitter un
concessionnaire motos dans
l’après-midi à Deerfield
Beach, au nord de Miami. «La
victime adulte masculine est
bien Jahseh Onfroy, 20 ans, aussi connu comme le rappeur
XXXTentacion», a indiqué le bureau du shérif du comté de
Broward sur Twitter. Selon le site people TMZ, un appel
téléphonique a été passé aux services de police pour signaler que deux personnes cagoulées venaient de voler un sac
Louis Vuitton dans le véhicule du rappeur. Selon les autorités locales, les deux inconnus, toujours en fuite, auraient
fait feu à bord d’une Dodge noire. Le sulfureux XXXTentacion, dont le dernier album, paru en mars, s’est hissé en tête
du classement de référence Billboard, raconte à lui seul la
trajectoire tragique mais pas anodine du jeune délinquant
nihiliste qui largue sa prose désenchantée sur des instrumentaux sombres (sample de rock, reggaeton) relatant son
passé criminel, sa dépression, sa rédemption. Triple X était
une des figures de proue de l’«emo-rap» ou «emo-thug».
Un hip-hop reprenant les codes punk-rock «emo», diminutif d’«emotional» signifiant émotif, et «thug», renvoyant
au style de vie des gangsters. BALLA FOFANA
A lire en intégralité sur Libération.fr.
IE
ment d’une partie de la population sur une base ethnique
était aussi contraire à la loi
italienne. Salvini, qui a proposé lundi un recensement
de la communauté rom pour
permettre de faciliter les expulsions de ceux de nationalité étrangère en situation irrégulière, a toutefois démenti
vouloir «ficher» ou prendre
les empreintes digitales des
Roms vivant en Italie. «Il n’est
pas de notre intention de
prendre les empreintes de
quiconque, notre objectif est
une évaluation de la situation
dans les camps de Roms», at-il assuré. La presse italienne
rapporte pour sa part l’irritation du président du Conseil,
Giuseppe Conte, qui aurait
téléphoné à Matteo Salvini
pour le lui faire savoir.
RB
Le recensement des Roms
voulu par le ministre italien
de l’Intérieur, Matteo Salvini,
patron de la Ligue (extrême
droite), suscite l’indignation
de l’opposition et le malaise
jusqu’au sein de son camp. La
Commission européenne,
pressée de questions sur le
sujet, a rappelé mardi qu’on
ne pouvait pas, «expulser un
citoyen européen sur la base
de critères ethniques». Mais
les réactions les plus vives
sont venues d’Italie, y compris au sein du nouveau
gouvernement populiste. Le
vice-Premier ministre Luigi
Di Maio, pour sa part chef
de file du Mouvement Cinq
Etoiles (M5S, antisystème),
allié à la Ligue dans cette coalition gouvernementale, a
ainsi rappelé que le recense-
mais aussi du dioxyde de Novak, 49 ans. Cet ami de
soufre, dont les émissions Goran a aussi vécu toute sa
sont trente fois supérieures vie dans ce village coincé enaux normes européennes. tre la centrale et une déLes unités de
charge de produits inproduction
dustriels. Quand
CROATIE
du site consil y a du vent,
Divkovici
truit dans les
comme ce
années 60
jour-là, pourBOSNIEHERZÉGOVINE
sont parmi
suit Ilija,
les plus vé«les
cendres et
Sarajevo
tustes d’Eula poussière
rope. De nomcontaminées fiMer
Adriatique
breuses maisons
nissent sur les
30 km
invendables de ce
toits. On voit à l’œil
village agricole, dont le
nu la couche qu’elles fornombre d’habitants a chuté ment. Tout ça s’infiltre dans
en vingt ans de cinq cents à les cheminées, dans les maiune trentaine, sont vides.
sons, dans les jardins».
Pour ceux qui sont obligés Les deux hommes montrent
de rester, les changements des pipelines qui partent de
de saisons sont rythmés par la centrale et traversent le
les émanations de la cen- hameau. Ils acheminent les
trale. Les hivers sont durs, déchets chimiques et les
surtout. «Le soufre nous eaux usées jusqu’à un immord la gorge, le nez, la bou- mense lac figé, turquoise,
che. La neige devient jaunâ- dans les hauteurs du village.
tre. Pendant plusieurs se- Les autorités, elles, ferment
maines d’affilée, on peut être les yeux. Une loi votée en
obligé de cloîtrer nos enfants Bosnie il y a trois ans, qui
à la maison», raconte Ilija prévoit pourtant la construcSE
Si l’on se fie aux dates gravées sur les stèles funéraires
noires de ce petit cimetière
bosnien, difficile de donner
tort à Goran Stojak. «Je respire mal, je sais ce qui m’attend. On meurt vers 55 ans
en moyenne. Ici, l’air est tellement empoisonné que le
cancer du poumon nous tue
comme un virus.» Le père de
ce quadragénaire, porte-parole des riverains, y a succombé il y a deux ans. Quant
aux enfants de Goran, ils
sont équipés depuis tout
petits d’inhalateurs.
Bienvenue à Divkovici, dans
la banlieue de Tuzla, ville industrielle de 110 000 habitants de l’est de la BosnieHerzégovine, deuxième pays
au monde en termes de mortalité liée à la pollution de
l’air, juste derrière la Corée
du Nord. A quelques encablures du cimetière et de
l’école se trouve une centrale
thermique à charbon. Les
cheminées blanches crachent des particules fines,
MATTEO SALVINI
ministre de l’Intérieur
italien, lundi sur
une chaîne régionale
tion d’infrastructures modernes, la mise en place de
dispositifs de filtrage et un
plan de réduction des émissions des centrales, n’est pas
respectée. Tout comme les
réglementations environnementales les plus élémentaires. Douze autres centrales fonctionnent avec cette
énergie fossile polluante en
ex-Yougoslavie. Leur impact
catastrophique sur l’environnement n’est pourtant
pas une préoccupation pour
les autorités de la région.
Le secteur minier et la production électrique emploient plus de 20 000 personnes en Bosnie, l’un des
pays les plus pauvres d’Europe, qui reste écrasé par un
chômage dépassant les 40%.
La centrale de Tuzla, elle, est
une importante entreprise
d’Etat qui fournit la région
en électricité et emploie 6000 personnes.
MERSIHA NEZIC
(à Divkovici)
A lire en intégralité sur Libé.fr.
Retrouvez
dans 28 minutes
presente par elisabeth quin
du lundi au jeudi a 20h05 sur
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10 u
FRANCE
Par
pouvoir passer du temps ici, à jouer à des jeux.
Je ne parle pas assez bien anglais pour raconEnvoyée spéciale à Grande-Synthe (Nord)
ter ma vie et mes émotions, mais j’aimerais
Dessin
bien.» Créer du lien dans un moment de
LOÏC SÉCHERESSE
grande solitude, offrir son oreille: c’est le but
de ce programme monté par Médecins du
tendus sur l’herbe, des garçons lézar- monde, qui a lieu deux jours par semaine
dent au soleil. Autour d’eux, des hom- dans le coin de Grande-Synthe et Dunkerque
mes et une poignée de familles discu- et deux jours à Calais. «On n’est pas sur du
tent, pêchent dans le lac, fument des thérapeutique, de la pathologie, mais sur du
cigarettes. C’est une journée habituelle, entre psychosocial. L’objectif est de partager un
attente et survie, à la réserve naturelle du vécu, même a minima. MDM les aide à dévePuythouck de Grande-Synthe, qui borde la lopper leur capacité de résilience, les accomvoie rapide et un bois, où quelques centaines pagne, les écoute… Souvent ça suffit», résume
de migrants vivotent avant de réussir à passer Chloé Lorieux, infirmière en psychiatrie et
en Angleterre. Sur le parking, les associations responsable locale de l’organisation.
humanitaires s’activent en un ballet
Cette première écoute, l’air de
bien réglé : ici, une organisation
rien, au-dessus d’un verre de
ord
N
BELGIQUE
r du
britannique distribue des vêtethé et en montant une tour
Me
Dunkerque
ments, là, un camion permet
en Kapla, permet à des miaux migrants de recharger
grants en errance, éloignés
Grande-Synthe
leur téléphone portable,
des dispositifs classiques de
Lille
PASseul lien avec leurs prosoin, d’«éviter le basculeDE-CALAIS
ches. Plus tard dans
ment vers des troubles, des
NORD
l’après-midi, d’autres vienproblèmes qui deviennent
dront distribuer des repas.
chroniques», explique encore
SOMME
Dans un coin, l’équipe de MéChloé Lorieux. Si les associaAISNE
decins du monde (MDM) a instions
ont d’abord paré au plus
20 km
tallé sa clinique mobile et monté
urgent, en distribuant des repas,
des tables où sont disposés des jeux de
des duvets ou en prodiguant des soins
société, des crayons, et des livres. Sarad, un somatiques, «à partir de 2015, les questions
Kurde de 27 ans venu de Kirkouk (Irak), a pris de santé mentale, de stress post-traumatique
place sous l’auvent : «J’étais venu pour me et d’addiction ont pris plus d’importance», obfaire soigner la main, mais je suis resté jouer. serve-t-elle. Indépendamment de leur statut
La vie est dure ici, il n’y a nulle part où se ras- administratif, les migrants peuvent se rendre
sembler, on se sent seul.» A ses côtés, Khan, dans l’une des 430 permanences d’accès aux
un Afghan de 28 ans, opine : «C’est bien de soins des hôpitaux, lesquelles travaillent avec
KIM HULLOT-GUIOT
E
Ces migrants
pris
dans une
jungle mentale
REPORTAGE
A Grande-Synthe, Médecins du monde
mène un programme dédié aux troubles
psychiques des exilés, tel le stress posttraumatique, qui les handicapent
dans leur parcours d’intégration.
Libération Mercredi 20 Juin 2018
des centres médico-psychologiques. Encore
faut-il qu’ils aient connaissance de ce dispositif.
Reprendre pied
«La santé mentale des exilés est un sujet invisible mais qui est matriciel: il va affecter tout le
parcours de la personne, sa capacité à faire
valoir ses droits, à s’intégrer», insiste Me Antoine Ricard, président du Centre Primo-Levi,
qui soigne les victimes de torture et de violence politique. Dans son rapport l’intégration remis en février, le député LREM Aurélien Taché pointait «l’importance d’un accès
effectif à la santé, notamment à travers la
prise en charge du stress post-traumatique»,
mais aucune mention n’en était finalement
faite dans le projet de loi asile et immigration.
Le ministère de la Santé, en revanche, a demandé aux agences régionales de santé (ARS)
d’intégrer la question de l’accès à la santé
pour les migrants dans leurs programmes de
prévention et de soins pour la période 20182022. L’ARS d’Ile-de-France planifie par
exemple «d’intégrer la pratique de la détection de la souffrance psychique aux pratiques
des professionnels de santé non spécialisés en
santé mentale». Mais pour l’heure, la première écoute et le repérage des exilés qui ont
besoin d’un suivi plus important repose sur
les épaules des associations.
Retour à Grande-Synthe. Tandis que Chloé
Lorieux file écouter en privé, à sa demande,
un migrant, Reza trie des cartes et apprend un
tour à Pascale, une infirmière anesthésiste bénévole. Une dizaine de personnes se rassemblent autour d’eux. «Quand tu montreras ce
tour à quelqu’un, tu diras bien que tu l’as appris d’un Iranien!» lance Reza à Pascale, qui
observe: «Avant, je voyais les Anglais faire ça,
proposer des jeux, je trouvais ça un peu
condescendant. Mais en fait ça les détend
beaucoup. Là, Reza me montre une compétence, ça le réhumanise. En plus je suis vraiment nulle aux cartes, ça tombe bien !»
Les conditions de vie, extrêmement précaires,
dans les «jungles» du Nord ou les campements d’Ile-de-France, n’aident pas les migrants à reprendre pied. En mars, un réfugié
soudanais, Karim, est ainsi mort dans la rue,
dans le XVIIIe arrondissement de Paris, victime de souffrances psychiques qui l’avaient
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entraîné vers l’alcoolisme. «On a des personnes qui ont été exposées à la violence dans leur
pays, dont le parcours a fait des témoins
d’autres violences, qui, arrivées en Europe, ont
été victimes de brutalités par les autorités, la
police ou par d’autres exilés. Les destructions
de tentes, ça veut dire qu’il n’y a pas de répit,
pas d’intimité. Ça maintient les gens dans un
état de stress, avec des maltraitances policières
relativement fréquentes. Cela engendre des
troubles du sommeil, un manque d’énergie, ce
qui est une souffrance normale compte tenu
de leur situation, détaille Chloé Lorieux.
D’autres développent des comportements à risque, des addictions. Souvent l’alcool est une
béquille pour des gens qui n’en consommaient
pas avant.» Même lorsqu’ils ne sont pas à la
rue, comme Mahmoud, un quadragénaire
afghan logé dans un hôtel non loin, la douleur
peut être forte: «Je ne me repose jamais, je vois
tout en noir. Dans mes rêves, j’entends des
coups de pistolet, je suis effrayé. Ça n’arrête
pas de tourner dans ma tête.»
Si la majorité des personnes qui passent par
la clinique mobile présentent une souffrance
«importante mais normale», selon l’infir-
u 11
www.liberation.fr f facebook.com/liberation t @libe
mière, celles aux troubles plus importants
sont redirigées vers des dispositifs classiques.
Brice Benazouz, coordinateur général chez
Médecins du monde, observe : «Il faut faire
attention à ne pas ouvrir des portes quand on
ne pourra pas faire le suivi. Un syndrome posttraumatique, c’est des années de suivi. On fait
de la première écoute: soit c’est bien fait, soit
ça peut être contre-productif.»
«Besoins élémentaires»
Une étude du Comité pour la santé des exilés
(Comede), publiée en septembre, montrait
que 16,6 % des exilés reçus en Ile-de-France
ces dix dernières années présentaient des
troubles psychiques graves. Le chiffre montait à 23,5% chez les femmes. Chez les adolescents, le chiffre pourrait être plus élevé: jusqu’à 40 % des mineurs non accompagnés
reçus en consultation à Paris sont finalement
orientés vers un soutien psychologique, selon
le docteur Daniel Bréhier, psychiatre et chef
de mission chez MDM.
Dans son bureau de l’hôpital Avicenne, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), l’ethnologue et
psychologue clinicienne Marie-Caroline Sa-
glio-Yatzimirsky (lire ci-dessus) reçoit ces patients traumatisés. Dans la Voix de ceux qui
crient, elle raconte comment elle travaille
avec ses patients, en moyenne pendant
deux ans, à la réappropriation de leur histoire.
Comment aussi, le processus de demande
d’asile est parfois compliqué par les troubles
psychiques: «Il n’y en a pas un sur deux qui est
capable de passer un entretien comme le voudrait l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), avec une histoire cohérente, où on se repère dans le temps, dans
l’espace, où on peut réexpliquer son histoire en
lien avec le contexte politique, explique-t-elle.
Parfois ils sont tellement happés par la violence qu’ils parlent du sergent X alors qu’il faudrait parler du lieutenant Y, ils ont reconstruit
le récit et ils vont vous raconter un truc aberrant, mais pas faux.»
Déjà en 2009, la maîtresse de conférence en
sociologie Estelle d’Halluin-Mabillot, chercheure au Centre nantais de sociologie, écrivait dans un article de la revue Hommes & migrations: «La reconnaissance de la souffrance
psychique des réfugiés et des demandeurs
d’asile se heurte à celle des politiques restricti-
«
ves en matière d’immigration et d’asile. […]
Tout en œuvrant à combler les besoins élémentaires de leur existence, ils doivent, pour obtenir le statut de réfugié, travailler à convaincre
les représentants de l’Etat français du bienfondé de leur demande, raconter en détail leur
histoire, exposer la matière intime de leur existence, préciser les menaces, les violences et les
souffrances endurées.» Depuis 2013, l’Ofpra
sensibilise à ce sujet son personnel, et permet
aux exilés suivis par un praticien d’en être accompagné lors de leurs démarches. Il n’empêche, regrette Chloé Lorieux, «avant c’était des
gens en bonne santé. Avec le parcours migratoire et les conditions de non-accueil en France,
ils repartent plus mal qu’ils ne sont arrivés».
Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky abonde:
«Au lieu de traiter et préparer une intégration,
on en fait des populations vulnérables, qui à un
moment vont s’écrouler, et, sans cynisme,
ça coûte très cher. Ces personnes auront aussi
du mal à travailler, donc elles ne seront pas
une “valeur ajoutée” pour la société, les réseaux radicaux c’est là qu’ils iront pêcher. C’est
complètement irréaliste de ne pas vouloir réfléchir à cela.» •
«Ils culpabilisent
d’avoir laissé les autres,
morts ou vifs»
Violences, guerre,
exil… Les migrants
souffrent de
traumas lourds.
Une psychologue
de l’hôpital de
Bobigny décrit leur
délicate prise en
charge.
M
arie-Caroline Saglio-Yatzimirsky est
psychologue à l’hôpital Avicenne de Bobigny
(Seine-Saint-Denis), où elle
suit, avec l’aide d’interprètes,
des réfugiés et demandeurs
d’asile.
Comment l’hôpital est-il
perçu par les réfugiés ?
Très vite, l’hôpital est identifié comme l’une des rares
institutions hospitalières, au
sens propre du terme, contrairement à toutes les autres
où il faut décliner son identité. Les patients arrivent, ils
savent qu’ils vont mal, qu’ils
ne dorment plus, que des
images les hantent, qu’ils
font des choses bizarres,
crient et ne s’en souviennent
pas, parlent dans leur sommeil… Ça les terrifie. Ils ne se
rappellent pas de choses précises, de dates de naissance,
ont du mal à se repérer. La
mémoire est très atteinte. Ils
ont des impressions d’incohérence avec eux-mêmes.
C’est cognitif, c’est le trauma
qui fait ça.
La communauté n’est pas
un refuge pour eux ?
Ça dépend. Dans les communautés qui sont là depuis
longtemps, les gens ont leur
vie ici, ils ne veulent plus entendre parler de la guerre,
tandis que d’autres veulent la
perpétuer, refaire vivre les réseaux ici. Les effets de solidarité sont limités, souvent
monnayés. On sent à quel
point cette solitude est insupportable.
Vous soulignez le fait qu’il
faut, dans le processus administratif, raconter de
quoi on est victime, et en
même temps ne pas rester
dans cet état de victime
toute sa vie…
Il nous faut réussir un retournement («heureusement que vous êtes
partis, là-bas c’est
la mort»), car les
trois quarts culpabilisent énormément d’avoir
laissé les autres, morts ou
vifs. Chez les Syriens, le sentiment de trahison est très fort.
Quelle est l’importance du
vrai ou du faux ?
Je me fiche du côté vrai/pas
vrai de leur récit. Par exemple, une jeune femme que sa
mère avait fait partir pour
éviter l’excision se présentait
quand elle est arrivée comme
orpheline, alors qu’elle a sa
mère au téléphone tous les
jours. Mais c’était trop violent, pour elle, comme déchirement. La question qu’on se
pose, nous, est: quel est l’enjeu psychique de se positionner comme ça ? Ce qui nous
intéresse, c’est tout ce que le
patient met en place pour tenir. En général, un récit tronqué, un faux nom, devient
très problématique psychi-
quement. Quelqu’un qui se
fait appeler par le nom de son
père mort pour utiliser son
passeport, par exemple, ce
n’est pas anodin.
Ce public est-il plus susceptible de se mettre en
danger ?
Oui, bien sûr. Parfois parce
qu’il est confus. Je vois des
patients qui traversent la rue
et qui ne voient plus rien et
risquent de se faire écraser.
N’ont-ils effectivement pas
vu ou n’y a-t-il pas là quelque
chose de volontaire?
Les contacts avec
la police peuvent
faire resurgir des
traumas, ditesvous.
Dans le trauma,
parmi les symptômes, il y a
l’évitement. Les personnes
font tout ce qu’elles peuvent
pour éviter de se retrouver
face à l’effroi, comme un militaire en uniforme, une
arme… Ça les ramène instantanément à la violence.
Il y a aussi les traumas liés
au parcours migratoire.
C’est la particularité de l’immigration actuelle : le trajet
aussi est traumatisant. Cette
dimension de répétition est
terrible : vous avez déjà été
malmené dans votre pays,
vous passez par la Libye, où
tout recommence. C’est là
que vous passez dans une
autre dimension, et vous ne
savez plus très bien qui vous
êtes. La Libye, on ne peut pas
y passer sans y laisser de soimême.
Recueilli par K.H-G.
DR
Libération Mercredi 20 Juin 2018
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12 u
FRANCE
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Semaine de 4 jours
Qui va s’occuper
des enfants
le mercredi ?
Une majorité des communes de France
devraient repasser à la semaine de quatre jours
à la rentrée, notamment sous la pression
des enseignants. Le ministère doit annoncer
ce jour un plan pour financer des activités.
Par
MARIE PIQUEMAL
L
es maires trépignent. «Encore une fois, le gouvernement nous refait le coup de la
montre, soupire Cédric Szabo, directeur de l’Association des maires
ruraux de France. A dix jours de la
fin de l’année scolaire, on va enfin
connaître les nouvelles règles du jeu
pour la rentrée. Pratique pour s’organiser.» Le ministre de l’Education a en effet attendu ce 20 juin
pour présenter son «plan mercredi», évoqué à plusieurs reprises
mais sans jamais en préciser l’enveloppe financière. Ce plan est
censé aider les communes à organiser un «accueil de loisirs éducatifs de grande qualité» le mercredi,
dans les villes qui ont décidé de revenir à la semaine de quatre jours
à l’école. Et elles sont nombreuses:
70%, selon l’estimation du ministère.
«Souplesse». A peine élu, le président Macron avait entaillé, à sa
façon, cette réforme emblématique du quinquennat Hollande. On
ne touche pas à la règle, disait-il,
qui reste la semaine de 4 jours et
demi (avec classe mercredi matin,
ou dans quelques cas le samedi).
Mais «en même temps», il publiait
le 27 juin 2017 un décret pour «redonner de la souplesse», permettant aux communes de revenir à
une semaine de quatre jours, après
le vote du conseil de l’école. Aussi
sec, 37 % communes avaient enclenché la marche arrière dès septembre 2017. Les autres s’étaient
laissé le temps de la «concertation
publique.» Avec parfois l’envie de
convaincre. Car au-delà des positionnements politiques, de nombreux élus –même certains récalcitrants au démarrage – avaient
fini par s’investir dans cette réforme des rythmes scolaires : dégoter des animateurs, quitte à les
former, proposer des activités de
qualité pour satisfaire les enfants
et leurs parents-électeurs. Une dynamique s’était enclenchée par endroits. L’Observatoire des rythmes
et des temps de vie des enfants, qui
réunit des chronobiologistes convaincus des bienfaits de la semaine
de quatre jours et demi pour les
enfants, a tenté de peser dans les
débats, intervenant dans les discussions publiques partout où ils
étaient invités. Mais résultat des
courses, à quelques exceptions
près, notamment Paris et Toulouse, les grandes villes reviennent
à quatre jours : Lyon, Bordeaux,
Marseille, etc.
Bille en tête. Lille est le cas le
plus emblématique. La ville de
Martine Aubry, qui était partie
bille en tête en mettant le paquet
pour des activités périscolaires de
qualité, abandonne la cinquième
matinée de classe. Hécatombe
aussi dans les petites communes,
les unes entraînant les autres.
Pourquoi ce retour en arrière ? A
mots plus ou moins feutrés, les
maires interrogés évoquent tous la
pression des enseignants, attachés
à la semaine de quatre jours. «Si on
vous pose la question“préférez vous
travailler quatre jours ou quatre
jours et demi ?”, vous répondriez
quoi?», résume l’un des élus, préférant ne pas être cité pour ne pas
s’attirer d’ennuis supplémentaires.
De son côté, l’Association des maires de France dit avoir été «entendue». Pourtant, avec ce «plan mercredi» (et l’enveloppe financière
qui va avec) dévoilé au dernier moment, la préparation de la rentrée
ne sera pas simple. •
JEAN-PAUL JEANDON, MAIRE SOCIALISTE
DE CERGY (VAL-D’OISE), 60000 HABITANTS
«ENTRE 60 ET 80 EMPLOIS NE SERONT PAS
RENOUVELÉS…»
«A Cergy, nous avions fait de gros efforts
pour mettre en place des activités périscolaires de qualité. Tout était gratuit. La moitié des
VAL-D’OISE
Pontoise
écoles sont en éducation prioritaire. Nous
voulions en profiter pour donner à tous les
Cergy
PARIS
enfants l’accès à des activités qu’ils n’auraient
pas pu faire autrement. C’était un choix politi10 km
que. On a énormément investi, acheté
300000 euros d’instruments de musique par
exemple. Quand on a ouvert la concertation cette année, les professeurs pointaient la fatigue des enfants, notamment de maternelle. J’ai
proposé un entre-deux: maintenir les quatre jours et demi en élémentaire et revenir à quatre jours en maternelle. Sur les 25 conseils d’école,
24 ont voté pour les quatre jours. J’ai envoyé un courrier au directeur
académique exposant la situation. Entre-temps, les enseignants ont
fait un jour de grève pour l’arrêt de la classe le mercredi matin. L’académie a tranché : retour pour tous aux quatre jours.
«Depuis, je suis dans la gestion des conséquences. Concrètement,
je perds dans mon budget l’aide de 1,1 million d’euros. Ce qui veut dire
que je n’aurais plus les moyens de proposer le soir les mêmes activités
qu’aujourd’hui. Il n’y aura plus de cantine le mercredi. Il y a aussi des
répercussions sociales: 450 agents municipaux, soit un tiers des employés de ma ville, sont touchés. On réorganise au mieux mais il y aura
de la casse: entre 60 et 80 emplois de vacataires ne seront pas renouvelés. Ce sont des habitants de Cergy pour la plupart. Je ne sais pas
si les parents mesurent l’ensemble des conséquences. On a communiqué au mieux mais peut-être pas suffisamment. C’est mon regret.»
Recueilli par M.Pi.
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Activités
périscolaires
dans une école
d’Aubervilliers.
PHOTO NICOLAS
KRIEF . DIVERGENCE
JEAN-PAUL CARTERET,
MAIRE DE LAVONCOURT
(HAUTE-SAÔNE),
350 HABITANTS
«QUAND VA-T-ON PARLER DE
L’INTÉRÊT DE L’ENFANT?»
«Chez moi, l’histoire a vite été
pliée. Quelques
HAUTE-SAÔNE
jours après la paruVesoul
tion de ce fameux
Lavoncourt
décret l’été dernier,
donnant la possibi10 km
lité de déroger en
retournant à quatre
jours, le conseil d’école s’est réuni. Ses membres ont aussitôt voté pour le retour à la semaine de quatre jours, dès la rentrée dernière. J’étais contre. Mais que faire ? Nous,
élus, on s’incline devant le verdict des enseignants et des parents. On ne peut pas aller
contre eux. J’aurais préféré qu’on réfléchisse
davantage, plutôt que de prendre cette décision si vite.
«L’autre jour, j’ai posé la question en assemblée générale: quand va-t-on enfin parler de
l’intérêt de l’enfant? On oublie qu’ils passent
finalement très peu de temps à l’école. La
majeure partie sont dans les familles, avec
les associatifs ou dans la rue. Il faut penser
ce temps hors de l’école avec des projets
éducatifs. Les municipalités ont leur rôle à
jouer. Pour moi, la construction d’un territoire part de l’école. C’est peut-être parce
que j’ai été enseignant que je dis cela, c’est
possible. L’école est un trait d’union avec la
vie associative et donc la vie locale. Pour
mettre en place les activités périscolaires,
beaucoup d’associations ont énormément
investi et professionnalisé du personnel.
Aujourd’hui, elles sont en difficulté. Je pense
que beaucoup de maires sont aussi déçus
que moi. Surtout que cela fait boule de
neige, les décisions des uns entraînent les
autres. Dans mon département, en HauteSaône, toutes les communes retournent à la
semaine de quatre jours.»
Recueilli par M.Pi.
CHARLOTTE BRUN, ADJOINTE CHARGÉE DE
L’ÉDUCATION À LILLE, 230000 HABITANTS
«C’EST D’UNE TOTALE HYPOCRISIE,
ON S’EST SENTIS PRIS AU PIÈGE»
LAURENT BAUDE, MAIRE DE SEMOY, LOIRET
(3300 HABITANTS)
«ON TIENT BON MAIS ON SE RETROUVE
DANS UNE SITUATION UBUESQUE»
«Nous retournons à la semaine de quatre
jours. Les villes se retrouvent à faire un choix
que le gouvernement n’assume pas en préLille
textant ne pas avoir d’avis sur la question. Ce
qui est faux. En réalité, le gouvernement a un
avis, il est pour le retour à quatre jours, sans
le dire. C’est d’une totale hypocrisie et c’est
NORD
orchestré sciemment. Nous avions demandé
20 km
des études d’impact pour évaluer la semaine
des quatre jours et demi, et notamment telle que nous l’avions construite à Lille, avec la classe le samedi matin et une pause le mercredi
pour que les enfants puissent se reposer. Les conclusions de ces études devaient être versées au débat public en décembre. On les attend
toujours ! Pourquoi ne pas les avoir rendues publiques ?
«A Lille, nous avons monté des groupes de réflexion de parents, organisé des conférences avec des chronobiologistes… Mais les outils
d’évaluation ont fait défaut. On s’est sentis pris au piège. [La maire]
Martine Aubry a toujours dit qu’elle était pour le maintien de la semaine de quatre jours et demi. Mais elle ne peut pas l’assumer seule.
Comment porter cette décision qui a une influence sur le rythme de
travail des enseignants, qui ne sont pas des agents sous sa responsabilité ? Avant la présidentielle, on sentait la pression des enseignants
monter lors des conseils d’école. Le décret permettant le retour à quatre jours a ouvert les vannes l’été dernier: dans le département, 60%
des communes sont revenues en arrière. A Lille, nous n’avions pas
d’autre choix que d’ouvrir le débat, et faire en sorte qu’il soit le plus
apaisé possible. Ce que malgré tout, nous avons réussi à faire.»
Recueilli par M.Pi.
«Le conseil municipal a voté: on maintient la semaine des quatre jours et demi. Pour l’instant,
Semoy
on tient bon. Mais ce n’est pas une position faLOIRET
cile. Le plus simple aurait été de céder et de reOrléans
tourner à quatre jours. On a pris cette décision
contre l’avis du conseil de l’école et du sondage
que nous avions fait auprès des parents : 64%
20 km
d’entre eux voulaient le retour à quatre jours
pour “des questions d’organisation familiale”.
Quand ensuite on leur a dit que le conseil municipal ne suivait pas leur
avis, ils n’ont pas compris. J’ai encore reçu dans mon bureau la semaine
dernière une délégation de parents pendant une heure à ce sujet. De toute
façon, dans un petit village, on croise les habitants tous les jours. Je passe
des heures à expliquer, à argumenter. On a fait un dossier sur le site de
la mairie, en renvoyant vers des articles. La France est le dernier pays
de l’OCDE à avoir des journées de classe aussi chargées.
«Dans l’une des communes voisines, la municipalité a fait venir un chronobiologiste pour exposer les résultats de la recherche. A l’arrivée, nous
ne sommes que trois ou quatre communes de la métropole orléanaise
à maintenir les quatre jours et demi. Le gouvernement ne nous a pas aidés
en donnant l’année dernière la possibilité de déroger. Du coup, on se retrouve dans une situation ubuesque où la voie dérogatoire des quatre jours devient majoritaire ! Le gouvernement s’est déchargé de ses
responsabilités, en nous mettant en première ligne. Le conseil municipal
a arbitré dans l’intérêt de l’enfant, c’est ce qui a primé. Mais cela ne va
pas être simple à gérer derrière. Mercredi, un rassemblement est prévu
à l’appel d’un syndicat enseignant.»
Recueilli par M.Pi.
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Me rd
No
du
BELGIQUE
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Carnet
DÉCÈS
Patrick Drahi, l’ensemble des
dirigeants et des équipes
Altice et SFR
ont l’immense tristesse de
faire part du décès de
Jean-Michel
HÉGÉSIPPE
Président de SFR
Caraïbe.
Fondateur d’Outre-Mer
Telecom.
Grand entrepreneur,
courageux, discret,
passionné, fidèle en amitié.
survenu le 15 juin 2018
à l’âge de 69 ans.
SOUVENIRS
Laurent GERVAIS
27/11/1966 - 20/06/1999
Tant de Mercis
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14 u
FRANCE
Libération Mercredi 20 Juin 2018
LIBÉ.FR
Re-grève SNCF en juillet : vers un éclatement
du front syndical ? Après dix semaines de front uni
et trente jours de grève par intermittence, les syndicats
représentatifs de la SNCF devaient acter la fin de leur lutte commune
le 28 juin, au terme de la première phase de grève déposée collectivement,
lors d’une réunion à laquelle participaient mardi la CGT, l’Unsa, SUD rail et la
CFDT. Si la CGT et SUD rail ont indiqué qu’ils appelleraient de nouveau
à la grève en juillet, l’Unsa a de son côté annoncé dès la mi-journée
qu’elle ne suivrait pas le mouvement. PHOTO MARTIN COLOMBET. HANS LUCAS
sur le contenu des communications. Deuxième changement : Matignon pourra
autoriser l’exploitation des
communications ou des «métadonnées» aspirées par
le renseignement extérieur
pour une cible ayant des
identifiants français et communiquant depuis la France,
et ce pour la plupart des menaces aux «intérêts fondamentaux de la nation». Certes
la Commission nationale de
contrôle des techniques de
renseignement (CNCTR) sera
certes consultée en amont, et
les autorisations portant sur
le contenu des communications feront l’objet d’un
contingent fixé par décret.
Mais pas celles qui concernent les seules données
de connexion. Enfin, les demandes faites par les services
dans le cadre franco-français
pourront être «boostées» par
les données recueillies dans
le cadre de la surveillance
internationale.
Quelles conséquences?
Au Sénat, en 2016. L’amendement sur le renseignement introduit par la ministre des Armées y a été entériné mardi. PHOTO ALBERT FACELLY
Quand le gouvernement remanie
en douce les lois renseignement
Un des articles
de la future loi
de programmation
militaire,
examinée mardi
en commission
mixte paritaire,
ouvre au
renseignement
intérieur les
données captées
par la surveillance
extérieure.
Par
AMAELLE GUITON
D
iscuté au Parlement
depuis mars, le projet
de loi de programmation militaire (LPM) 20192025 se montre décidément
bien accueillant. Il va ainsi
servir à modifier le cadre
légal de la surveillance à la
française, adopté il y a
trois ans. Un amendement
introduit le 22 mai lors de la
discussion au Sénat par la
ministre des Armées, Florence Parly, prévoit en effet
de mettre les données interceptées par le renseignement
extérieur – au premier chef,
celles ramenées par les
vastes filets de la Direction
générale de la sécurité extérieure (DGSE)– au service de
la surveillance de cibles françaises sur le territoire national. Adopté sans difficulté à
l’issue de dix petites minutes
de discussion… il a été entériné mardi en commission
mixte paritaire (CMP) et devrait donc être adopté par les
deux Chambres.
Quel est le cadre actuel?
Retour en arrière : en 2015,
soit vingt-quatre ans après la
première loi sur les écoutes,
l’exécutif remet à plat le
cadre qui régit l’activité des
espions français. En juillet, la
loi sur le renseignement légalise une batterie d’outils
– logiciels espions, balises
de géolocalisation, etc. – en
échange de la promesse d’un
contrôle renforcé de l’activité
des services, et introduit,
via les très décriées «boîtes
noires», une surveillance algorithmique visant à détecter
des comportements «susceptibles de révéler une menace
terroriste». En novembre, la
loi sur la surveillance internationale grave dans
le marbre l’espionnage par
la DGSE des câbles sous-marins qui passent par les côtes
françaises, déployés secrètement sous Sarkozy. Deux lois
pour deux régimes distincts:
à l’extérieur des frontières,
l’encadrement est en effet
bien plus lâche et la sur-
veillance massive. Les interceptions portent sur des «réseaux de communications
électroniques» entiers. Les
«boîtes noires» ne se limitent
pas à l’antiterrorisme, mais
s’étendent à la large panoplie
des menaces aux «intérêts
fondamentaux de la nation».
L’exploitation des communications ou des données de
connexion (les «métadonnées»: qui communique avec
qui, où, quand, comment)
ainsi aspirées peut concerner
des «personnes», mais aussi
des «groupes», des «organisations», et même des «zones
géographiques». Mais la surveillance d’une cible ayant
des «identifiants» français (numéro de téléphone,
adresse IP…) via les interceptions à l’international n’est
légalement possible que si
cette cible est à l’étranger, et
si elle est déjà sur écoute ou a
été «identifiée comme présentant une menace».
Que change le projet
de loi ?
L’amendement introduit trois
nouveautés. D’une part, il
ouvre la possibilité d’opérer,
à partir d’identifiants français, des «vérifications ponctuelles» dans les métadonnées captées par le
renseignement extérieur –la
DGSE, mais aussi la Direction
du renseignement militaire
(DRM). D’après Parly, il s’agit
d’«opérations très rapides,
non répétées et susceptibles de
mettre en évidence un graphe
relationnel ou la présence à
l’étranger d’une personne»,
qui peuvent déboucher sur
une mise sous surveillance
individuelle. En cas de menace terroriste urgente ou de
cyberattaque grave, les «vérifications» pourraient porter
Il s’agit pourtant bien, au
nom du «caractère transnational» de certaines menaces,
de mettre les outils de la
surveillance extérieure, et
les quantités massives de
données qu’elle accumule, au
service du renseignement intérieur –notamment la DGSI.
Pour Félix Tréguer de l’association la Quadrature du Net,
le «régime dérogatoire» de la
surveillance internationale
est ainsi «rendu toujours plus
poreux à la surveillance des
résidents français, en permettant au renseignement intérieur de piocher allègrement
dans les bases de données de
la DGSE […]. On est dans une
logique de collecte en masse
dans laquelle on va pêcher a
posteriori ce qui intéresse». La
ministre des Armées peut
bien affirmer que «le gouvernement ne souhaite évidemment pas, par le biais d’un
amendement au détour du
projet de loi relative à la programmation militaire, remettre sur le métier la loi relative au renseignement». C’est
pourtant bel et bien ce qui se
produit. Certes la complexité
du sujet – et du texte luimême – n’aide ni les parlementaires ni la société civile
à s’en saisir. Mais un examen
sur le fond, c’est a minima
ce qu’exigerait cet aggiornamento, tout sauf anodin, des
lois renseignement. •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
Libération Mercredi 20 Juin 2018
MARDI 19 JUIN 2018
2,00 € Première édition. No 11526
Musique
Sophie,
quand la
pop prend
corps
Allemagne
Angela
Merkel ne
tient plus
qu’à un fil
Laurent Wauquiez en déplacement dans le Loiret, en mars. PHOTO DENIS ALLARD . REA
; DESSIN MERKEL: DALE EDWIN MURRAY . CIA
PAGES 6-7
www.liberation.fr
Retrouvez le supplément spécial de 4 pages avec les meilleurs
articles et éditoriaux du «New York Times», en anglais.
PAGES 24-25
WAUQUIEZ
DANS LES
CHOUX
Impopulaire,
critiqué en interne,
le leader de LR
a limogé sa numéro 2
qui contestait
sa ligne europhobe
et anti-immigration.
Sera-t-il le fossoyeur
de son parti?
PAGES 2-4
PUBLICITÉ
IMPRIMÉ EN FRANCE / PRINTED IN FRANCE Allemagne 2,50 €, Andorre 2,50 €, Autriche 3,00 €, Belgique 2,00 €, Canada 5,00 $, Danemark 29 Kr, DOM 2,60 €, Espagne 2,50 €, Etats-Unis 5,00 $, Finlande 2,90 €, Grande-Bretagne 2,00 £,
Grèce 2,90 €, Irlande 2,60 €, Israël 23 ILS, Italie 2,50 €, Luxembourg 2,00 €, Maroc 20 Dh, Norvège 30 Kr, Pays-Bas 2,50 €, Portugal (cont.) 2,70 €, Slovénie 2,90 €, Suède 27 Kr, Suisse 3,40 FS, TOM 450 CFP, Tunisie 3,00 DT, Zone CFA 2 300 CFA.
LIBÉ.FR
«Wauquiez dans les choux» : l’histoire
d’une photo en une de «Libé» Laurent
Wauquiez dans le champ. La photographie publiée
en une du journal de mardi s’inscrit dans une série de clichés réalisés
en mars lors d’un reportage du photographe Denis Allard et du
journaliste Tristan Berteloot, dans le cadre d’une législative partielle
dans le Loiret. Le président de LR y était allé pour soutenir le candidat
de son parti, Jean-Pierre Door, lequel a finalement gagné. Découvrez
l’ensemble de cette série sur notre site. PHOTO DENIS ALLARD
AFP
L’Etat doit payer l’avocat de la veuve Borrel
Il est question de «protection
fonctionnelle». Et des honoraires d’Olivier Morice
(photo), avocat de la veuve de
Bernard Borrel (photo), magistrat assassiné en 1995 à Djibouti dans l’exercice de ses
fonctions, alors qu’il était détaché auprès du ministère local de la Justice, au nom de
l’amitié franco-djiboutienne.
Honoraires colossaux, plus
de 100000 euros par an, mais
conformes à une affaire hors
norme. Le 8 juin, la cour d’appel de Paris a condamné l’Etat
français à honorer sa promesse de financer la défense
d’Elisabeth Borrel. Outre le
versement de 128000 euros à
Me Morice pour ses impayés,
l’Etat français devra lui verser
2500 euros supplémentaires
pour procédure déplacée.
u 15
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Pour la grande histoire : le
juge Borrel, dont le corps a été
retrouvé en partie brûlé dans
un ravin, a bien été assassiné.
Un communiqué du parquet
de Paris l’a finalement proclamé en juillet 2017. Il ne
s’est pas immolé par le feu
tout en sautant du haut d’une
falaise… Reste à savoir par qui
–et sur ordre de qui– le magistrat français a été tué.
«Il y aura
des parents qui
correspondent
davantage
[que les couples
homos] aux
critères requis.»
LA RESPONSABLE DU SERVICE
ADOPTION DU DÉPARTEMENT
DE SEINE-MARITIME
Le conseil départemental de Seine-Maritime est soupçonné de discrimination envers les couples homos dans
l’attribution des adoptions d’enfants, après des propos
tenus sur France Bleu Normandie par la responsable du
service adoption –et condamnés par le président UDI du
département. A la question de savoir si c’est «a priori compliqué» pour un couple homo d’obtenir l’adoption d’un
«bébé de 3 mois qui va bien», cette dernière a répondu que
les couples hétéros «correspondent davantage aux critères». Jugeant les couples de même sexe «un peu atypiques
par rapport à la norme sociale et biologique», elle ajoute
que s’ils ont «des attentes ouvertes, ils peuvent très bien
adopter». Notamment «des enfants dont personnes ne veut»
car, dit-elle, «trop cassés, trop perturbés psychologiquement, trop grands, handicapés».
Pour la petite histoire, demeure le double jeu de l’Etat
français. En 2004, face aux
doutes sur le suicide, le garde
des Sceaux accorde à la Elisabeth Borrel sa «protection
fonctionnelle» – la prise en
charge de ses frais d’avocats,
pour l’essentiel. Très vite, Djibouti fait pression sur la
France, comme en témoigne
ce câble de son ambassadeur
au Quai d’Orsay en 2005: «Si
les frais de justice sont pris en
charge par l’Etat français,
alors que les avocats de
Mme Borrel se répandent en
déclarations attentatoires à
l’honneur de Djibouti, cela
veut dire que le gouvernement
français appuie, approuve
leur action déstabilisante.»
Pendant plus de dix ans,
l’Etat paiera toutefois les ho-
noraires de Me Morice, avant
de regimber en 2016. Officiellement parce que la chancellerie entendait plafonner
les honoraires à 40000 euros
par an. Mais il y a surtout la
plainte pénale déposée par la
défense d’Elisabeth Borrel
pour dysfonctionnements de
la justice française, étant
donné les disparitions de
scellés, faux en écriture et
autres péripéties procédurales. Et cet arrêt de 2016 de la
Cour européenne des droits
de l’homme qui a annulé la
condamnation de Me Morice
pour diffamation envers
l’un des juges d’instruction
initialement saisi de l’affaire,
condamnant la France à
l’occasion.
RENAUD LECADRE
A lire en intégralité sur Libé.fr.
300000
euros, c’est en tout la somme que Marine
Le Pen doit rembourser au Parlement européen. La justice européenne a confirmé mardi que
la cheffe de l’extrême droite française devait rendre
l’argent réclamé depuis fin 2016 en raison de l’emploi douteux d’une assistante parlementaire quand
elle était eurodéputée. La présidente du Rassemblement national (RN, ex-FN) «n’a pas été en mesure
de démontrer que son assistante assurait des tâches
effectives pour elle». Députée européenne de 2009
à 2017, Marine Le Pen avait vu son indemnité parlementaire et celle de séjour amputées de moitié à
partir de début 2017. Ces retenues se sont élevées
à environ 60000 euros, le reste est encore dû.
La croissance ralentit, et ce n’est pas
la faute aux grèves
Voilà qui ne va pas arranger
les affaires d’un exécutif en
pleine période d’arbitrages
budgétaires. Après la Banque
de France, l’Insee a revu
mardi à la baisse ses prévisions de croissance
pour 2018 : selon le statisticien, le ralentissement du
PIB au 1er et 2e trimestre
(- 0,2 et - 0,1 point) devrait
conduire à une croissance
de 1,7 % en fin d’année
après 2,3 % en 2017. C’est
0,1 point de moins que les récentes prévisions de la Banque de France et – surtout –
bien en deçà de celle du gouvernement (2%) inscrite dans
le programme de stabilité envoyé au printemps à la Commission européenne. Si les
chiffres de l’Insee se confirment, c’est toute la trajectoire
budgétaire de l’exécutif qui
est à revoir.
Investissements des entreprises à l’arrêt, consommation
des ménages «atones», «repli»
des échanges extérieurs…
Tous les moteurs de la croissance française semblent
s’être mis à l’arrêt au premier
semestre, dans un contexte
économique mondial et européen qui, selon l’institut, se
«voile». «La forte remontée du
Bruno Le Maire, lundi à Paris. BORIS ALLIN. HANS LUCAS
prix du pétrole, alimentée entre autres par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient,
fait sans conteste partie de ces
facteurs», note l’Insee qui cite
aussi, comme causes de cette
mauvaise passe, «la forte appréciation de l’euro», «les tensions protectionnistes [aux]
Etats-Unis», ou encore «la
crainte d’une remontée de l’inflation plus vive que prévu»
sur fond de hausse mondiale
des taux d’intérêt. Résultat, à
l’image de la France, la croissance de la zone euro serait
de 2,1 % en 2018 après 2,6 %
l’an dernier. A Bercy, on fait
mine de ne pas s’inquiéter :
«La croissance est solide. Je
n’ai pas d’inquiétude particu-
lière», a martelé lundi Bruno
Le Maire lors de la présentation de son projet de loi «relatif à la croissance et la transformation des entreprises».
Et le ministre de rappeler que
les «prévisions de croissance»
de ses services avaient été jugées «réalistes» par le Haut
Conseil des finances publiques, rattaché à la Cour des
comptes.
Mais le gouvernement ne
peut même pas mettre ce
ralentissement sur le dos
des cheminots. «Les grèves
ôteraient ainsi tout au
plus 0,1 point à la croissance
trimestrielle du PIB, tout en
sachant qu’un retour à la normale au troisième trimes-
tre 2018 entraînerait alors un
contrecoup positif du même
ordre», estime l’Insee, soulignant le caractère «incertain»
de cette estimation. Le calendrier «intermittent» de la
grève a permis aux entreprises d’adapter leurs approvisionnements. Et si le secteur
de l’hôtellerie et de la restauration a vu des touristes annuler leurs réservations, il
connaît des difficultés depuis
le mois de février, soit avant la
grève. L’exécutif peut se consoler avec un indicateur: celui
de la baisse du chômage. Malgré le ralentissement économique du premier semestre et
une moindre création d’emplois –183000 contre 340000
en 2017–, le taux de chômage
au sens du Bureau international du travail (BIT) devrait
descendre à 8,8 % fin 2018,
soit -0,2 point par rapport à la
fin 2017. Par quel miracle? Selon l’Insee, «la montée en
charge du plan d’investissement dans les compétences
à partir du deuxième semestre
condui[ra] des personnes en
formation à se retirer de la population active». Et donc à
faire baisser mécaniquement
le taux de chômage. Bingo.
LILIAN ALEMAGNA
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
COUPE DU MONDE
Rostov-sur-le-Don
Les Cosaques
se remettent
en selle
REPORTAGE
Par
VERONIKA DORMAN
Envoyée spéciale à Rostov-sur-le-Don
Photos SERGEY PONOMAREV
D
ans un tourbillon de sable scintillant,
ils s’en vont vers le soleil couchant,
font demi-tour juste avant le grand
pont Vorochilovski, qui enjambe le Don, et reviennent au trot pour s’aligner à la lisière de
l’eau, dos au fleuve. Les chevaux trépignent
dans la lumière tombante, les cavaliers attendent le signal pour repartir. Le petit détachement équestre des Cosaques du Don a terminé sa parade, avant de partir patrouiller la
plage qui court le long du parc de la Rive gauche, rénové en vue du Mondial de football. Au
loin s’élève le stade Rostov, construit pour
l’occasion. Entre les deux, une fête foraine organisée par la ville pour marquer le premier
des cinq matchs de la Coupe du monde qui se
jouent ici (Suisse-Brésil, 1-1). Les fans beurrés
se mêlent aux enfants en costume traditionnel. Sur une petite scène, un groupe de jeunes
cadettes en habits de parade exécutent une
marche militaire. A Rostov, en ces jours de
fête, les Cosaques, population historique de
cette région du sud de la Russie, sont à l’honneur.
S’ils apparaissent – en jouant volontiers le
jeu– comme l’une des attractions touristiques
régionales, les Cosaques sont aussi et surtout
une entité culturelle ancienne, avec une histoire riche et douloureuse. A la veille de la révolution de 1917, les Cosaques du Don sont la
plus importante armée cosaque au service du
tsar, avec 1,2 million de soldats chargés, entre
autres, de protéger les marches méridionales
de l’Empire. Pendant la campagne de France
de 1814, les Cosaques occupent les ChampsElysées. Un siècle plus tard, ils sont près de
100 000 à combattre dans les rangs de l’armée
russe pendant la Première Guerre mondiale.
Ennemis naturels des bolcheviques, cultivateurs libres et prospères quand ils ne sont
pas en uniforme, ils sont violemment réprimés à l’issue de la guerre civile et victimes
d’une «décosaquisation», qu’ils considèrent
comme un génocide.
Les cavaliers cosaques paradent sur les rives
Après la chute de l’URSS, ils repartent à la
quête de leur identité et de leur culture.
En 1992, une loi sur la réhabilitation des Cosa- de Cosaques de Rostov. Pendant le Mondial,
ques reconnaît leur droit, en tant que «com- des patrouilles circuleront ainsi à pied dans
munauté culturelle et ethnique historique», les rues, à cheval aux environs du stade, pour
d’œuvrer à la restauration du mode de vie, des identifier les menaces «surtout terroristes,
us et coutumes traditionnels,
mais aussi les potentiels trublions, on
de rétablir une autogestion
pense par exemple aux supporMer
de Ba
rents
locale des affaires sociales
teurs polonais ou anglais», prédans les zones de concencise le commandant des britration de la population
gades cosaques de Rostov,
cosaque, de restaurer le
Andreï Toupalov. Ici, la
RUSSIE
Oural
mode traditionnel de posfonction semble surtout
session et de mise en vadécorative. «Nous n’avons
Moscou
leur des terres, de renomaucun
pouvoir, à part celui
POL. BIÉL.
mer les localités… D’autres
d’attirer l’attention de la
UKRAINE
KAZAKH.
textes viendront renforcer
police sur les menaces. Nous
Rostov
ce statut au cours des vingtne pouvons pas intervenir,
cinq dernières années, avec un
certainement pas recourir à la
500 km
intérêt toujours plus prononcé du
force physique», assure-t-il.
pouvoir russe, en quête de jalons identiCe n’est pourtant pas le souvenir qu’ont
taires et de symboles clinquants, pour cette gardé les Moscovites sortis manifester,
communauté qui a joué un rôle important le 5 mai, aux cris de «Poutine n’est pas notre
dans l’histoire militaire de l’Empire. C’est op- tsar», répondant à l’appel de l’opposant
portun, les nouveaux Cosaques, défenseurs Alexeï Navalny. Alors que les protestataires
de valeurs traditionnelles, sont tout disposés ont d’ordinaire affaire aux forces anti-émeuà servir la patrie, comme au bon vieux temps. tes qui les empilent dans les fourgonnettes,
cette fois, une bande d’hommes portant des
CRAVACHE EN CUIR TRADITIONNELLE insignes et des attributs cosaques ont tabassé
«Il y avait une forte demande de la part des les manifestants, dont beaucoup d’adolesCosaques pour le service d’Etat», explique cents, à coups de nagaïka, une cravache en
Maxime Tichenko, porte-parole des Cosaques cuir traditionnelle. La police n’a pas bougé.
du Don, la plus importante association cosa- Les médias russes ont révélé par la suite que
que du pays avec près de 50 000 membres. ces «hommes en uniformes cosaques» apparteL’une des formes que peut prendre ce service naient à l’organisation Armée cosaque cenest la veille à l’ordre public dans les grandes trale, qui a reçu plusieurs grosses subventions
villes, ce à quoi s’emploient plusieurs dizaines entre 2016 et 2018 de la part de la mairie de
SUÈDE
En pleine réappropriation de leur identité
et de leur culture, les représentants de
ce peuple historiquement militaire sont
entrés en masse au service de l’Etat russe
pour garantir l’ordre public et défendre
les valeurs «traditionnelles».
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Les membres d’un groupe cosaque se préparent avant une représentation.
FINLANDE
16 u
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
u 17
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ployé pour désigner l’assemblée cosaque] et
j’ai compris où était ma place. Et faire allégeance à la foi orthodoxe, au Don et à la patrie
allait tout à fait dans le sens de mes valeurs.»
Valeurs qui semblent correspondre à celles
professées par le Kremlin, et vont de pair avec
un mépris affiché pour l’Occident «décadent».
Svetlana dresse la table, sert le thé. Les Ponomarev restent prudents, choisissent leurs
mots, mais ne peuvent s’empêcher, au détour
d’une phrase, de lâcher une brimade contre
la«gayropa» (Europe homosexuelle), ou les
Pussy Riot, «qui méritent bien d’être battues
sur la place publique». Eux sont protégés par
les forces vives du Don, par Dieu et par Vladimir Poutine. Du reste, ce type de propos, que
l’on entend partout et souvent en Russie, n’est
pas l’apanage des seuls Cosaques.
du Don, lundi avant le début du match.
PARLER FLEURI
Mais la question est loin d’être tranchée. Directrice adjointe du musée d’Histoire de
la stanitsa Starotcherkasskaïa, Irina Tchebotourova considère qu’être cosaque ne relève
pas d’une appartenance ethnique, mais qu’il
s’agit d’«un appel du cœur et un état d’âme»,
et que l’est «celui qui vit et sert comme un Cosaque». La ville, qui fut la capitale des Cosaques du Don de 1644 à 1805 et qui compte
aujourd’hui près de 2000 habitants, est devenue un haut lieu de la renaissance de la culture cosaque. Sur la place de la cathédrale de
la Résurrection, première église en pierre de
la région, des jeunes gens font une démonstration d’arts martiaux traditionnels. «Les
hommes comme les femmes devaient savoir se
battre à l’arme blanche, au sabre et à la dague», explique leur entraîneur, Vladimir Erachov, vice-président de la fédération des Co-
saques, corpulent et agile comme un chat, qui
se consacre à la transmission de ces pratiques
ancestrales. Vita, 19 ans, ressemble à une estampe populaire: lourde tresse blonde, regard
vert-de-gris à l’ombre de cils épais, elle porte
avec grâce l’uniforme cosaque, d’un bleu électrique liseré de rouge, une papakha (couvrechef traditionnel) en fourrure noire vissée sur
la tête malgré les 34 ° C à l’ombre. En racontant comment sa grand-mère lui chantait en
douce, à l’abri des oreilles communistes, des
chants traditionnels, elle joue inconsciemment de son sabre, qu’elle fait tournoyer avec
souplesse autour de son poignet. Le lendemain, elle participera au festival annuel de
chants cosaques, «Il n’y a pas plus libre que
le Don paisible», qui rassemble des milliers
de personnes.
Hors des sentiers touristiques, le folklore
se distille dans la vie quotidienne de la
province russe. A Konstantinovsk, à 160 kilomètres de Rostov, les Cosaques composent
la majorité d’une population de 17000 âmes.
Vigoureux gaillard de 44 ans à la barbe fournie, Sergeï Ponomarev est le chef d’état-major
de la première circonscription du Don, une
des seize unités administratives des Cosaques
du Don, qui recoupe territorialement ce
qui fut jadis l’oblast de l’armée du Don,
aujourd’hui régions de Rostov, Volgograd et
Voronej côté russe, et Donetsk et Lougansk
côté ukrainien. Il a construit sa maison sur
ses terres ancestrales, en hauteur, au-dessus
du fleuve qu’il appelle avec tendresse «le
Don nourricier». Son épouse Svetlana, aussi
pittoresque que lui, vêtue d’une longue
robe à fleurs, aux mains robustes et au port
de tête impérial, est née et a grandi dans
les parages.
Ils ont le parler fleuri des personnages de
contes russes. «Je ne m’intéressais pas vraiment à mes origines jusqu’en 2012, je savais
que j’étais cosaque, mais ce n’était pas très
important, raconte Sergeï, assis à l’ombre de
la véranda. Mais un jour, je me suis retrouvé
dans un kroug [cercle en russe, terme em-
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Photo non contractuelle
Moscou pour s’entraîner au «maintien de l’ordre pendant les manifestations publiques».
«Ces types-là pourrissent notre image, se désole Maxime Tichenko. Nous ne les considérons pas comme d’authentiques Cosaques.» Il
insiste : sur les 7 millions de personnes en
Russie qui se déclarent cosaques, environ
500000 peuvent répondre de leur lignée. «Les
Cosaques sont une ethnie, et leur généalogie
doit remonter au moins au début du XXe siècle.
Un Cosaque doit savoir dans quelle stanitsa
[village, unité économique et politique de
base, ndlr] vivaient ses aïeux et dans quel
régiment ils servaient.»
«TONTON SACHA»
«Dans le vocabulaire cosaque, le mot tolérance
n’existe pas», assure carrément Maxime Ilinov. L’artiste de 36 ans, qui se définit comme
«Cosaque du Don, peintre, poète et musicien»,
dans cet ordre, s’est lancé récemment dans
le pop art. Exposées actuellement dans
une galerie de Rostov, ses œuvres –une icône
monumentale du Christ en Lego, le général
cosaque Matveï Platov entouré des personnages Disney… – décorent aussi la zone de
la Fanfest Fifa et le parc de la Rive gauche.
Dans son appartement de deux pièces en périphérie de Rostov, où il vit avec sa femme et
leurs deux enfants, Ilinov garde ses pièces
maîtresses : un diptyque, le Dieu céleste et
le Dieu terrestre, représentant Poutine et
la Sainte Face, des portraits de Muammar
al-Kadhafi, Xi Jinping, ou encore d’Alexandre
Zakhartchenko, dirigeant de la république
autoproclamée de Donetsk, qu’il appelle tendrement «diadia Sacha» (Tonton Sacha). A
partir de 2014, de nombreux Cosaques ont
soutenu les séparatistes du Donbass, au nom
de leur histoire commune prérévolutionnaire,
et plus d’un millier sont partis de la région de
Rostov pour combattre à leurs côtés, sous
l’étendard cosaque –mais beaucoup de Cosaques d’Ukraine ont combattu dans le camp
d’en face, côté Kiev.
Maxime Ilinov exhibe aussi fièrement un portrait, très dérangeant, d’Alexeï Navalny, la tête
transpercée d’une flèche. «Même Robin des
Bois ne croit pas à ses intentions», explique le
peintre. Malgré son look hipster, de la tête aux
baskets qu’il a lui-même dessinées, il n’aime
pas les «libéraux» et leur «dépravation» –importée d’Occident, cela va sans dire. «Les
étrangers sont évidemment bienvenus chez
nous, pendant ce Mondial, et toujours, conclut
Maxime Ilinov. Mais qu’ils ne viennent pas
nous imposer leurs pratiques immondes et pervertir nos enfants.» •
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
18 u
COUPE DU MONDE
Libération Mercredi 20 Juin 2018
LIBÉ.FR
Le dispositif de «Libération» pour
le Mondial Retrouvez les 32 entraîneurs
et leurs équipes passés à la moulinette
de nos journalistes. Tous les jours, le dessinateur Terreur graphique
livre son regard sur la compétition. Programmes, résultats, infos et
bonus : la Coupe du monde est aussi à suivre sur WhatsApp.
Abonnez-vous au flux en envoyant un message au 07 72 09 34 33.
Vous pouvez également installer le calendrier des matchs sur votre
téléphone et faire vos pronostics.
Benjamin Pavard sort du couloir
L’arrière droit de
l’équipe de France,
qui montre une
détermination
et un sérieux
parfois trop rigides.
est propulsé
à 22 ans titulaire
des Bleus, qui
affrontent le Pérou
ce jeudi.
le joueur une nature scolaire,
voire crispée. Si on le laisse
faire, Pavard est du genre à
ne pas nager trop loin du
bord. Devant les micros, il est
clair qu’il prend sur lui. On
peut être international et
apprendre.
«Stress». Pavard s’est exilé
Par
GRÉGORY
SCHNEIDER
Envoyé spécial à Istra
L
es suiveurs du train
bleu finissent toujours
par comprendre à qui
ils ont affaire : c’est simplement une question de temps,
c’est-à-dire de patience. Une
semaine de compétition et
l’équipe de France a abrité un
putsch discret, une révolution à deux têtes : fragilisés
par des blessures, les deux
défenseurs de côtés, Djibril
Sidibé à droite et Benjamin
Mendy à gauche, ont perdu
leur place. Les apparences
sont sauves, les joueurs défilent en expliquant que le
Monégasque et le Mancunien
reviendront en grâce le jour
où le sélectionneur, Didier
Deschamps, aura besoin
d’arrières latéraux plus portés vers l’attaque que la défense: autant dire qu’on n’est
pas à la veille de les revoir,
leurs prestations respectives
en amical dimanche contre
des moins de 19 ans du
Spartak Moscou montrent
d’ailleurs qu’ils ont compris.
«Doublure». Ce pronunciamiento sur les postes excentrés n’a pas la même saveur
dans les deux cas: un boucan
infernal à gauche, où Lucas
Hernandez exporte en Bleu
la hargne et le jusqu’au-boutisme sacrificiel de celui qui
l’entraîne à l’Atlético Madrid,
Diego Simeone, et une sorte
de calme blanc à droite, où
la froide détermination et la
mâchoire serrée de Benjamin
Pavard (22 ans) contredisent
son discours révérencieux.
Plus âgé de trois ans, Sidibé
était à Lille quand Pavard est
L’arrière droit de l’équipe de France Benjamin Pavard, lundi à Istra. PHOTO FRANCK FIFE. AFP
passé pro dans le même club
en 2015, au poste d’arrière
central : «Sidibé est devant
moi, je suis sa doublure, expliquait le plus jeune des
deux fin mai. C’est un vrai
spécialiste du poste de latéral.
J’ai beaucoup à apprendre de
lui. Après, mon rôle est de le
titiller pour qu’il garde son
niveau.» Il l’a tellement titillé
que l’autre a débranché. Le
football va vite. La détermination : lundi, Pavard a été
lancé sur le surnom que lui a
donné Adil Rami sur la foi de
sa coupe de cheveux : «Jeff
Tuche» – alors qu’il ressemble plutôt à Screech de la série 90’s Sauvés par le gong, les
connaisseurs apprécieront.
Le joueur a détesté deux fois
l’attitude de Rami et a fait en
sorte que ça se sache : «C’est
Le sélectionneur a dû déceler
chez le joueur une nature scolaire,
voire crispée. Si on le laisse faire,
Pavard est du genre à ne pas
nager trop loin du bord.
bien marrant au début mais sache, parmi le Rotary Club
après… Voilà. Merci.» Tra- du football européen.
duction : j’ai du caractère, Ces audaces posent une
personne n’a le droit de me double question : comment
prendre pour un Mickey. se voit-il, et comment ses voiAvant ça : «Je sais que je ne sins de vestiaires le voientsuis pas très suivi, je joue ils ? Dès son arrivée chez les
en Allemagne [au VFB Stutt- Bleus, l’enfant de Maubeuge
gart] depuis
(Nord) en a
deux ans. On
LE JOUEUR bavé: on ne plaicomprend poursante pas avec
DU JOUR
quoi je suis en
les coupes de
équipe de France si on re- cheveux dans le foot, et s’il y
garde mes performances en avait de la bienveillance dans
club. J’ai vraiment été très ré- ces moqueries, Pavard a eu
gulier.» Et voilà pour l’assu- du mal à la saisir. Deschamps
rance, voire un début de bou- l’enjoint à se lâcher et à pelard, un club qui patrouillait ser offensivement: puisqu’il
encore en deuxième division passe son temps à demander
allemande il y a un an ne aux autres de défendre, le sécomptant pas, à ce que l’on lectionneur a dû déceler chez
outre-Rhin à 20 ans, sans
avoir marqué les esprits lors
de son unique saison en
Ligue 1 – propre mais sans
personnalité, avec une tendance à se voir plus beau
qu’il ne l’est selon l’un de ses
coachs. Il en a parlé du bout
des lèvres à Clairefontaine :
«Pas facile de quitter ses parents, il faut se débrouiller seul
pour tout et il y a la langue.
J’ai quitté Lille avec l’habitude
de ne pas me livrer à fond
durant les entraînements.
Quand l’entraîneur [Hannes
Wolf] a vu ça… J’ai fait l’apprentissage de la rigueur: “Tu
es une machine, tu dois tout
donner chaque minute qui
passe, il y en a d’autres pour
prendre ta place.” Il m’a aussi
appris à éliminer les gestes
qui ne servent à rien, pour
ne pas mettre l’équipe en danger. Et à ne faire que ce que je
sais faire.»
L’exigence, la réflexion, l’humilité pour se rassurer : Pavard est devenu un tout autre
joueur. Plus loin: «Plus jeune,
je souffrais du stress. Avec mes
parents et mon agent, j’ai travaillé là-dessus. Je me dis qu’il
y a des gens malades, des personnes handicapées… Pour
moi, la vie est belle. Je suis en
équipe de France. Je n’ai pas
fait un travail… spécial, j’ai
juste appris à voir les choses
différemment.» So Foot a senti
le coup, consacrant un journal de bord imaginaire à un
joueur que le magazine a
flairé en icône white trash,
ce que sa romance récente
avec une ex-Miss France ne
dément pas.
Pour notre part, on le mâtinerait d’un côté Cendrillon,
un type un peu perdu qui regarde droit devant lui parce
qu’il sait qu’il aura du mal
avec ce qu’il y a autour. Il finira par domestiquer son environnement. Raison de plus
pour savourer ce qu’on a sous
le nez aujourd’hui. •
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
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Mercredi 20 juin
La Colombie
étrenne le rouge
Il fallait bien que quelqu’un
commence et c’est le Colombien
Carlos Sanchez qui s’y est collé,
avec une certaine célérité: après
moins de trois minutes de jeu
contre le Japon, main dans la
surface, penalty et premier
carton rouge de la compétition
pour le joueur de la Fiorentina.
En infériorité numérique
(à 10 contre 11) et menée au score,
la Colombie, malgré son égalisation, a fini par s’incliner 2-1
devant les Japonais. Annoncés
comme les favoris du groupe H,
les Cafeteros n’auront plus droit
à l’erreur lors du prochain match
contre la Pologne dimanche s’ils
veulent espérer rallier les huitièmes de finale comme en 2014.
Dans l’autre rencontre du
groupe, qui concluait la première
série de matchs de ce mondial, le
Sénégal a battu la Pologne 2-1.
BeIn 1
14h
17h
20h
B
A
B
Portugal
Maroc
u 19
Uruguay
Arabie Saoudite
Iran
Espagne
Ponomarev, regard à part
Un amateur de bain hivernal nageait mardi dans la Neva, à Saint-Pétersbourg. La température de l’eau du fleuve atteint à peine
les 15°C. Surnommés «les phoques», ces Russes peu frileux promeuvent la nage en eaux froides comme indispensable à un style
de vie sain. PHOTO SERGEY PONOMAREV
Lula, la balle
au prisonnier
AFP
Le visage souriant de celui qui
fut le président le plus populaire
de l’histoire récente du Brésil
(2003-2011) s’affiche sur fond
jaune et vert. TVT, la chaîne
du syndicat des métallos de
São Paulo, annonce la couleur.
Lundi, Lula, le fêlé de foot et
néanmoins prisonnier (il purge
une peine pour corruption depuis le 7 avril), faisait ses débuts
de commentateur du Mondial
pour la table ronde Conversation
avec Zé Trajano, journaliste sportif de renom. «A ceux qui disent
que ce n’est pas du journalisme,
eh bien si!» rétorque Trajano. Au
Brésil, la loi autorise les reclus à
maintenir un contact épistolaire
avec leurs amis, et Trajano en est
un. L’ex-chef de l’Etat, devenu
lecteur vorace en réclusion, a
aussi la télé dans sa cellule dépourvue de barreaux. Il a envoyé
par écrit ses considérations sur
le premier tour de la compétition et le match nul du Brésil contre la Suisse, dimanche.
Lula, on ne le met pas hors-jeu
comme ça. C.Ra. (à São Paulo)
La danse des buteurs, à chacun son jeu de jambes
Chaque jour, une personnalité du monde culturel ou
sportif commente le Mondial. Aujourd’hui, Joy Sorman, écrivain.
Si le foot est un ensemble de
gestes et de techniques produits sur un terrain
de 105 mètres par 68, on ne
saurait réduire ces figures au
seul jeu de ballon. Sur la pelouse il se passe mille autres
choses, toutes ces choses qui
font un match, contribuent
à sa dramaturgie, à sa
beauté, et au premier rang
desquelles je place la célébration du but, cette chorégraphie qui accompagne,
souligne, rehausse l’exploit
du buteur. Ces dernières an-
nées, la gestuelle glorieuse
d’après-but s’est diversifiée,
perfectionnée, réinventée,
s’inspirant du rap, de la
danse, des jeux vidéo, relevant aussi d’esthétiques et
de sémantiques propres aux
joueurs –footballeurs autant
que danseurs, techniquement impeccables dans les
deux rôles (Ronaldo, Griezmann, Pogba entre autres).
Une nouvelle génération qui
emprunte autant au haka
tribal des All Blacks qu’au
clip Hotline Bling du rappeur Drake ; une gestuelle
contemporaine qui contribue grandement à la fête, reproduite dans les cours
de récré et joyeusement
commentée aux comptoirs
PROLONGATIONS
Par
JOY SORMAN
d’après-match. Il en va ainsi
du dab de Pogba ou de la
danse folklorique de Griezmann inspirée du jeu vidéo
Fortnite – une main sur le
bas-ventre, l’autre en L sur le
front, et les jambes qui se balancent comme au fest-noz;
autant de ballets qui ringardisent les traditionnels cris
de roi de la jungle, poings levés, doigt vers le ciel et
autres glissades sur les genoux.
Si cette Coupe du monde
est l’occasion de faire
un point esthético-technique sur la danse du buteur,
on constatera que plus
l’équipe est modeste, donc
peu regardée, et la nation
de faible culture footballistique, plus la pantomime
de la victoire se révèle bêtement classique : ça court,
crie, saute, bombe le torse
et se frappe la poitrine tel le
gorille, ça se jette sur la pelouse en écartant les bras.
On l’a vu avec les buteurs
russes contre l’Arabie Saoudite (Gazinski), les Uruguayens contre l’Egypte
(Giménez), les Danois
contre les Péruviens (Poulsen). A contrario, un fas-
tueux Portugal-Espagne est
l’occasion pour Ronaldo
d’exprimer sa joie et sa
fierté de manière plus singulière. Le prince de la
pose, auteur des trois buts
portugais, nous a cette fois
gratifiés d’une moue énigmatique, bouche en avant
assortie d’un frottage de
menton insolent et de
quelques barattages de la
main.
Quant à Griezmann, resté
bien sobre contre l’Australie – sans doute en raison
des conditions peu spectaculaires de sa frappe (penalty accordé par arbitrage
vidéo), on attend de retrouver ses subtils déhanchés
face au Pérou. •
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20 u
Libération Mercredi 20 Juin 2018
IDÉES/
Défendre les suspects de
terrorisme, bientôt une mission
impossible?
Le silence de la France sur
les graves anomalies qui
ont affecté le procès de la
Française Mélina Boughedir
en Irak est un très mauvais
signe. Ses deux avocats y
voient l’un des symptômes
de l’effritement des principes
au fondement de notre Etat
de droit.
A
notre retour de Bagdad
–après avoir assisté
lors de son procès Mélina Boughedir, condamnée à
une peine de vingt ans, pourtant acquittée quelque mois
auparavant sur la base du
même dossier, sans éléments
nouveaux et surtout par le
même magistrat–, nous avons
pris la mesure de l’effritement
sournois, comme un goutte-àgoutte, des principes et des valeurs qui sont la colonne verté-
EN KIOSQUE
FESTIVALS DE L’ÉTÉ
brale de notre Etat de droit.
Exiger de l’Irak de respecter
les grands standards internationaux n’avait aucun sens au
regard du chaos qui subsiste,
du fardeau inouï que représente pour l’Irak la gestion judiciaire de milliers d’étrangers
arrêtés, outre les Irakiens.
Pour autant, le silence de la
France sur les très graves anomalies procédurales qui ont
affecté ce procès est une illustration de cet effritement, si
l’on se souvient des exigences
que la France a su rappeler
s’agissant de Français poursuivis pour des crimes de droit
commun à l’étranger.
Ainsi, un empoisonnement
lent mais invisible est à
l’œuvre, peu détectable car
d’autant plus applaudi par
l’opinion publique qu’il est encouragé d’une façon funeste
et parfois nauséeuse, dans un
grand œcuménisme, par l’immense majorité des responsables publics. Il se manifeste
notamment par l’ampleur des
messages violents et parfois
menaçants que nous recevons, comme d’autres, de la
part de ceux qui ne peuvent
ou ne veulent plus distinguer
ce qui relève de notre métier
et les agissements et les idées
qu’on reproche à ceux que
nous défendons.
Les avocats qui défendent les
criminels les plus infâmes
essuient parfois à
la sortie de
l’audience des insultes mais ne
sont pas entravés
dans ce qu’on conçoit comme étant
leur office. Nous
pouvons dans ces
circonstances
exercer les droits
de la défense de
façon pleine et entière, même s’il
faut parfois guerroyer durement.
Le terrorisme
semble de ce point
de vue à part, tant
toutes les limites
sont repoussées,
palier par palier.
Pour avoir défendu dès les premiers jours
de l’état d’urgence en 2015
bien sûr essentiellement des
musulmans, parfois si tragiquement et injustement ciblés
administrativement par les assignations à résidence sans
fin, judiciarisés sur la base de
soupçons et dont les vies en
ont été fracassées, nous
En traitant,
sans distinction,
toutes les
personnes
suspectées
de terrorisme
comme des
ennemis absolus
du genre humain,
ces mêmes
responsables
publics les ont
déshumanisées.
Danse, musique, théâtre ou photos… Les festivals
sélectionnés par Libération. 32 pages, 4 euros.
voyons aujourd’hui que des
digues cèdent, des bornes sont
franchies en toute tranquillité.
Le mouvement s’est amplifié
pour connaître un paroxysme
depuis que nous défendons les
mères et leurs enfants qui sont
allés rejoindre Daech et ses détenues en Irak ou en Syrie.
Cette intoxication a commencé il y a bien longtemps
par la prévalence d’un discours sécuritaire en France.
Etrangement, on s’indigne
beaucoup moins lorsque des
avocats défendent les grands
prédateurs de la planète, qui
la mettent à feu et à sang, qui
la corrompent et qui profitent
de leur pouvoir pour assouvir
une cupidité obstinée, en s’enrichissant et parfois en martyrisant leur peuple.
Les responsables politiques
ont une lourde responsabilité :
certes la France a été très
cruellement endeuillée ; certes la menace ne désempare
pas ; certes elle provoque une
houle de peurs et d’irrationalités, mais la dérive est là.
En traitant, sans distinction,
toutes les personnes suspectées de terrorisme comme des
ennemis absolus du genre
humain, ces mêmes responsables publics les ont déshumanisées, quelle qu’ait été
leur trajectoire ou leur degré
de participation aux faits
reprochés.
Cette démagogie glaçante,
surfant sur l’immense sentiment d’intranquillité des
Français, a libéré la parole de
haine que nous et d’autres
avocats, mais aussi les familles que nous représentons,
des ONG, nous mesurons et
parfois recevons.
Pourquoi se gêner quand ils
ont entendu les mots de
Florence Parly : «Si des jihadistes périssent à Raqqa,
c’est tant mieux !»
Qui est encore dupe des effets
maintenant identifiés de ces
stratégies court-termistes de
l’Etat, soit d’avoir amené les
lll
responsables kurdes à
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
lll
annoncer qu’ils allaient amorcer un «troc d’otages» ? Lassés des atermoiements des pays européens, les
Kurdes s’apprêteraient ainsi à
livrer à Daech ceux-là mêmes
dont on voudrait qu’ils soient
mis par tout moyen hors d’état
de nuire. Résultat paradoxal
terrifiant, l’obsession de ne
pas les faire revenir peut
conduire à ce qu’ils soient
«recyclés» et «remis dans le
circuit» à l’inverse absolu des
objectifs poursuivis.
Pourquoi considérer que la
présomption d’innocence et
les droits à la défense vaudraient quoi que ce soit quand
ils entendent notre ministre
des Affaires étrangères condamner d’avance notre cliente
et lui imputer des charges
telles qu’une attaque contre
l’armée irakienne, qui n’existent que dans son imaginaire ?
Cette contamination impacte
les avocats et les familles qui,
par radioactivité, sont l’objet
de tous les soupçons, comme
une pluie grise qui essaime
partout.
L’indicibilité d’une parole qui
ne vise qu’à rappeler que les
principes et les valeurs ne
sont pas flexibles en fonction
des fins affichées, c’est-à-dire
éradiquer et éliminer, conduit
aussi parfois à une forme de
découragement, tant nous
avons le sentiment de lancer
l’alerte dans un désert assourdissant.
Nos mots deviennent presque
disqualifiants pour nous-mêmes face à cette marée sinistre
qui se répand progressivement et aujourd’hui, au-delà
même des terroristes.
De ce point de vue, l’assimilation dans la bouche de cer-
Par
DR
DR
WILLIAM
BOURDON
VINCENT
BRENGARTH
et
Avocats
tains responsables, voire des
pseudo-consciences, de la
menace terroriste et de la
«menace» migratoire, le détournement de la loi du
30 octobre 2017 renforçant la
sécurité intérieure et la lutte
contre le terrorisme pour
identifier les migrants clandestins viennent valider l’extension sans fin de cette peur
à tous ceux qui sont maintenant perçus comme un péril,
voire une menace pour notre
vivre commun.
C’est ainsi un mouvement
plus global qui se dessine, où
la suspicion s’impose à tous
comme étant la règle, une suspicion qui s’étend bien sûr aux
musulmans, mais maintenant
aux migrants. De l’exigence
d’être sans pitié par tous les
moyens à l’égard des terroristes, on glisse aujourd’hui
insidieusement vers l’intolérance, la mise aux oubliettes
des principes de solidarité
que nous devons à ceux qui
sont dans la plus grande détresse, oserons-nous dire,
de fraternité.
Les charges des policiers qui
jettent des gaz lacrymogènes
dans les sacs de couchage
d’enfants migrants ont soulevé, si ce n’est quelques associations et citoyens que cela
honore, bien peu de réprobations.
L’humanisme ne serait-il pas
en train de devenir ridicule,
ou au moins une forme de faiblesse ou de naïveté, dans
notre pays ?
Le verbatim de Gérard
Collomb est suffoquant, c’est
notre ministre qui a qualifié
l’Irak d’Etat de droit et qui
pour parler des migrants,
empruntant le vocabulaire le
plus immonde, a parlé de
«submersion».
Certes des gens admirables se
lèvent et dénoncent, au risque
que leur fraternité soit criminalisée, certes quelques députés ont fait parler leur conscience avant la servitude
obligée qu’ils doivent à leur
parti, mais on est loin d’un
Parlement rafraîchi par une
société civile ouverte vers le
monde et consciente des périls qui nous menacent.
Tous ces effets d’amalgame
sont détestables. Totalement à
l’envers de la solennelle déclaration faite au Congrès par
Emmanuel Macron qui disait :
«Aliénation à la terreur islamiste, si nous ne trouvons pas
le moyen de la détruire sans
rien lui céder de nos valeurs,
de nos principes.» •
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u 21
Pas de paix sans le retour
des réfugiés syriens
La question
des réfugiés, qui
constituent avec les
déplacés la moitié
de la population de
Syrie avant la guerre,
est centrale pour
rétablir la stabilité.
Mais Al-Assad
verrouille les
possibilités du retour.
L
es histoires atroces qui nous
arrivent quotidiennement
de Syrie obscurcissent une
stratégie de longue date dont le
dénouement finira par déterminer le sort du pays, la stabilité de
la région et bien plus encore. Au
centre: les droits de 13 millions de
Syriens déracinés. Le gouvernement d’Al-Assad s’est engagé
dans une politique d’expropriation systématique visant à récompenser ses propres alliés et
à empêcher le retour de millions
de réfugiés. L’Union européenne
et les Nations unies doivent désormais agir, non pas tant par devoir que dans leur intérêt vital.
Treize millions de personnes,
voilà qui représente la moitié de
la population syrienne d’avant la
guerre. Une moitié de cette moitié représente les déplacés de
l’intérieur (IDP), l’autre les réfugiés répartis pour la plupart dans
les pays voisins (Turquie, Jordanie et Liban). S’il est vrai que
l’Union européenne et les
Nations unies exigent un «règlement politique global de la situation», un tel règlement se doit de
faire une priorité absolue du sort
des personnes déplacées.
Les discussions seront cadrées
par deux principes : pas d’investissement de l’Union européenne
pour la reconstruction sans le
préalable d’«un règlement politique global» ; tout règlement doit
Par
PAUL SEILS
DR
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Vice-directeur de l’Institut
européen pour la paix
(Bruxelles)
être articulé autour de la résolution 2 254 de 2015 du Conseil de
sécurité de l’ONU. Celle-ci insiste
sur la mise en place de conditions
pour un retour volontaire et sécurisé des réfugiés. Il est regrettable
que cette question auparavant de
premier plan soit à présent largement absente des pourparlers du
règlement politique global.
Repousser le problème des réfugiés à la suite du règlement politique global mène à une impasse.
L’Afghanistan en est un exemple
récent, la Palestine un échec
exemplaire.
Le gouvernement syrien a pratiqué la politique de la terre brûlée. Les succès du soutien militaire russo-iranien ont été suivis
par des lois et des décisions destinées à spolier et à exproprier une
grande quantité de réfugiés
syriens, en contradiction totale
avec la décision du Conseil de
sécurité de l’ONU. Le décret 10,
passé au mois de mai, à présent
de notoriété publique, en est un
bon exemple. Ces lois, comme au
temps de l’apartheid en Afrique
du Sud, possèdent tous les marqueurs de la légalité mais aucune
légitimité. Les personnes spoliées sont sommées de le prouver
dans l’année suivant leur spoliation et doivent pour cela passer
par les services de sécurité du
régime. Les délais sont impossibles à respecter, quant à la nécessité de passer par les services
de sécurité intérieure, elle est la
garantie qu’ils n’essaieront même
pas de faire valoir leurs droits.
Le régime cherche ainsi à mettre
en place une «mécanique démographique». Le président Al-Assad s’est récemment fendu d’une
fameuse déclaration selon
laquelle, en dépit des coûts de la
guerre, «la Syrie est à présent plus
homogène». Son gouvernement
préfère sans aucun doute que
ceux qui sont partis, à défaut de
revenir, contribuent à relancer
l’économie avec des envois de
fonds. Un tel cynisme est loin
d’être unique : les dirigeants serbes de Bosnie ont usé de moyens
similaires pour s’assurer que les
musulmans et les Bosniaques ne
reviendraient jamais dans ce qui
allait devenir l’entité serbe en
Bosnie-Herzégovine.
Al-Assad, soutenu par Moscou et
Téhéran, ne manifeste aucun
intérêt pour le compromis. Les
Syriens déplacés ont toutes les
raisons de se montrer sceptiques
face aux nouvelles promesses.
Au début du mois de mai,
Federica Mogherini, la diplomate
en chef de l’Union européenne, a
réaffirmé l’engagement de l’Europe en faveur de la paix. Soit.
Mais quelles seront les solutions
apportées à la question des biens
spoliés des réfugiés et des déplacés de l’intérieur ?
Les politiciens devraient prendre
la mesure des intérêts en jeu pour
toute l’Europe et les Etats-Unis.
Une Syrie d’après-guerre servant
de simple base arrière aux intérêts russes et iraniens n’est pas à
souhaiter.
Qu’on ne s’y trompe pas : le nonretour des réfugiés et le maintien
des lois en cours bénéficieront
avant tout à l’ancrage des intérêts
iraniens. Une Syrie instable d’à
peine 6,5 millions d’habitants
représente un terrain propice à
toutes les formes de prédation et
d’exploitation du désespoir. Les
millions de réfugiés en Turquie
au Liban et en Jordanie représentent aussi une réalité économique et sociale insoutenable.
Les Etats-Unis et les Nations
unies doivent en premier lieu
réaffirmer la centralité de la
question des réfugiés et des
déplacés. Cette question est la clé
de voûte de la mise en place d’un
règlement politique global. Ils
doivent aussi continuer à développer leurs efforts pour établir
un protocole de mesures fiables
et affirmer le caractère inacceptable des expropriations illégales.
Enfin, ils doivent faciliter la mise
en place d’une écoute aussi
directe que possible des voix des
réfugiés et des déplacés.
On ne pourra sécuriser d’autres
objectifs stratégiques si une
grosse moitié du pays reste déracinée, dépossédée, vulnérable.
Les éléments constitutifs de cette
stratégie doivent être mis en
place dès à présent. Plus tard,
c’est trop tard.
Les réfugiés et les déplacés – plus
de la moitié de la population –
devraient être considérés comme
le plus grand potentiel de paix du
pays. Ils devraient être un élément fondateur des considérations pour le rétablissement de la
Syrie. Non pas un poids de plus
dans des négociations statiques,
mais le moteur du déblocage. •
Traduit de l’anglais par Florence Illouz.
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22 u
Libération Mercredi 20 Juin 2018
IDÉES/
Destruction de la nature:
un crime contre l’humanité
Personne
n’aurait
imaginé que
nous perdrions
aussi les
hirondelles,
en même temps
que les abeilles.
Les humains
seront-ils
les prochains ?
Par
PHILIPPE
J. DUBOIS
DR
DR
Ecologue, auteur
du «Syndrome de
la grenouille» et de
«la Grande Amnésie
écologique»
ÉLISE
ROUSSEAU
et
Ecrivaine naturaliste
«Mais pourquoi
j’ai acheté tout ça ? !
Stop à la
surconsommation»
C’
est la première fois. La première fois depuis
quinze ans pour l’un, quarante ans pour l’autre, que nous travaillons dans la protection de l’environnement, que nous entendons
cela. Dans notre réseau professionnel et amical, des directeurs de
grandes associations naturalistes,
des responsables de réserves naturelles nationales, des naturalistes
de terrain sont de plus en plus nombreux à le dire, en «off» : «C’est
fichu !» Ils n’y croient plus.
Pour eux, les politiciens, les industriels mais aussi le grand public,
personne ne comprend la catastrophe environnementale qui s’est
enclenchée.
Ils continuent la lutte car il faut
bien le faire, mais au fond, ils pensent que l’homme ne pourra pas
faire machine arrière, c’est terminé.
Nous courons à notre perte.
Quand on a, comme nous, consacré
sa vie à la protection de l’environnement, de tels discours font froid
dans le dos. Jusqu’ici, nous autres
naturalistes, pensions que nous
arriverions un jour à faire bouger
les choses, à faire prendre conscience à l’humanité de son autodestruction. Mais si même nous
n’y croyons plus, qui y croira ?
Ce printemps est un printemps
vide. Les hirondelles, il y a encore
quelques années très communes
dans les villages, sont en train de
disparaître à grande vitesse. On savait qu’on risquait de perdre un jour
les éléphants. Que les guépards suivaient la même piste. Mais personne n’aurait imaginé que nous
perdrions aussi les hirondelles, en
même temps que les abeilles. Est-ce
vraiment cela dont nous voulons ?
Un monde sans éléphants, sans
hirondelles ? Sans abeilles ?
Aujourd’hui, plus de 12 000 espèces
sont menacées d’extinction (et sans
doute bien plus, certaines étant
ABONNEZ
VOUS
encore inconnues de la science).
Depuis combien de temps n’avezvous pas vu un hérisson autrement
que sous forme de cadavre en bordure de route ? Depuis combien de
temps n’avez-vous pas vu un hanneton butiner la haie fleurie au
fond du jardin ? Ces animaux
étaient communs, il y a encore peu
de temps. Et plus besoin de nettoyer la calandre de la voiture après
un long voyage. Il n’y a quasiment
plus d’insectes écrasés dessus…
Les apiculteurs constatent un
effondrement sans précédent au
niveau des abeilles et des insectes
pollinisateurs en général, avec toutes les questions agricoles et environnementales que cela pose.
Comment allons-nous continuer à
produire des fruits et des légumes
sans insectes pollinisateurs ?
Dans le milieu des agriculteurs sensibles à l’environnement, une autre
inquiétude est bien présente,
depuis quelques années maintenant : les risques de grandes famines à venir, dues à l’agriculture industrielle, à la surexploitation des
sols, à l’érosion et à la diminution
des terres agricoles.
Contrairement à certains de nos
amis naturalistes et scientifiques,
nous espérons qu’il est encore possible pour l’homme de réagir, de se
sauver, et donc de sauver ses
enfants. Mais seulement si nous
réagissons maintenant. Chaque
jour, chaque heure compte désormais dans le compte à rebours.
Certains journalistes ont une
grande part de responsabilité dans
ce qui est en train de se passer, eux,
qui sont censés donner l’alerte,
eux, qui sont au courant des chiffres terrifiants de la situation écologique. Eux qui, lors des interviews des hommes politiques, ne
posent presque jamais de questions sur l’environnement. Eux qui
préfèrent consacrer des journaux
entiers à des faits divers et autres
informations malheureusement
tellement dérisoires au regard de
ce qui est en train de se jouer pour
l’humanité.
Nous continuons de nous regarder
le nombril, pendant que tout s’effondre autour de nous.
A chaque fois qu’un naturaliste
essaie d’alerter l’opinion publique,
on lui retourne qu’il est «moralisateur» ou «culpabilisant». Dirait-on à
un assistant social qui explique à
des parents mettant en danger
leurs enfants l’urgence de changer
de comportement qu’il est «moralisateur» ? Qu’il est «culpabilisant» ?
Alors pourquoi, sur l’environnement, avons-nous le droit de
mettre en danger l’avenir des
enfants ? Pourquoi avons-nous le
droit de leur donner à manger des
aliments gorgés de pesticides ?
De respirer un air pollué ?
Il est possible de retourner la situation, si ceux qui nous gouvernent et
si les journalistes, qui doivent alerter l’opinion, prennent leurs responsabilités. Aujourd’hui, les politiques accouchent de «COP 21»
médiatiquement parfaites mais
dont les objectifs (inatteignables)
font grimacer la communauté
scientifique tant ils sont désormais
irréalistes et non soutenus par des
actions concrètes. C’est à nous
citoyens qu’il appartient de montrer le chemin, en faisant pression
pour que l’environnement
devienne une priorité absolue.
On rétorque depuis des années aux
scientifiques et aux naturalistes
qu’ils sont «anxiogènes». Mais ce
n’est pas d’alerter, ce n’est pas de
parler du problème qui est anxiogène. C’est de laisser faire les choses sans réagir, alors qu’on a encore
quelques moyens d’agir. Ce qui est
anxiogène, ce sont les résultats
d’études scientifiques qui s’accumulent depuis des décennies et qui
vont aujourd’hui tous dans le
même sens de l’accélération et de
l’irréversibilité.
Nous devons urgemment apprendre à vivre avec mesure.
Avant de se demander quelle énergie utiliser, il faut faire des économies d’énergie. Nous sommes dans
une surconsommation énergétique,
à l’échelle de la société comme à
l’échelle individuelle. Cela pourrait
être changé.
Nous devons aussi nous remettre à
réfléchir à un thème banal dans les
années 80 et devenu au fil du temps
complètement tabou : la surpopulation. La société française reste profondément nataliste, tout comme le
reste de la planète. Nous serons
bientôt 8 milliards d’êtres humains
sur Terre, engloutissant toutes les
ressources.
Pourquoi faire autant d’enfants si
c’est pour leur laisser une planète
ravagée et l’impossibilité d’avoir
une vie correcte ? A l’heure des
enfants rois, nous leur faisons le
pire des cadeaux : un environnement dévasté, une planète à bout
de souffle.
Ne pourrions-nous pas faire preuve
d’intelligence, nous, qui nous sommes hissés de facto au sommet de la
pyramide du vivant ? Faire de
deux domaines porteurs et
concrets, l’alimentation bio et l’écoconstruction, des urgences prioritaires. Arrêter la course à la surconsommation. Réfléchir à notre
façon de nous déplacer. Adhérer
aux associations de protection de la
nature. Ces dernières sont toutes
extrêmement fragiles. Elles
œuvrent à protéger l’humanité,
mais leurs (maigres) subventions
sont en permanence réduites,
quand elles ne sont pas coupées.
Cela demande un courage réel que
de non plus changer de logiciel de
vie, mais plutôt le disque dur de nos
existences.
Nous appelons le gouvernement à
écouter désormais Nicolas Hulot et
à lui laisser la place et la marge de
manœuvre promises. Nous sommes au-delà de l’urgence. Ceux qui
auront contribué à la destruction
de la nature, et donc des hommes,
seront accusés, et peut-être même
qui sait un jour jugés, pour «crime
contre l’humanité». Car plus que la
planète encore, c’est l’homme qui
est aujourd’hui en danger. •
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
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Drogues: le gang des cinq
de la réduction des risques
I
Distribution
de seringues,
produits
de substitution…
Dans un ouvrage
choral,
cinq médecins
retracent
leur lutte
pour imposer
la «RDR»
en matière
de toxicomanie
en France.
Longtemps
repoussée
par les pouvoirs
publics, elle sera
finalement
un succès.
TOXIC de BERNARD
KOUCHNER,
PATRICK
AEBERHARD, JEANPIERRE DAULOUÈDE,
BERTRAND LEBEAU
et WILLIAM
LOWENSTEIN
Odile Jacob,
288 pp., 19,90 €.
ls se présentent comme «un gang».
Ils sont cinq hommes, tous médecins. Dans le groupe, Bernard
Kouchner est le plus politique,
William Lowenstein le plus séducteur,
Patrick Aeberhard le plus fidèle, Bertrand Lebeau le plus actif. Et JeanPierre Daulouède, le seul psychiatre.
Tous les cinq sont uniques. Ensemble,
ils ont eu un rôle important dans la
mise en place des politiques de réduction des risques (RDR) en matière de
toxicomanie. Certes, ils n’ont pas été
les seuls, il y a eu des femmes d’exception, comme Simone Veil ou Anne
Coppel, des usagers bien sûr, mais on
ne peut nier que ce club des cinq a été
actif. Et en dépit ou grâce à leur ego un
rien surdimensionné, ils ont fait bouger les montagnes.
L’histoire de la RDR a été souvent racontée. Dans ce livre, elle prend un
éclairage cocasse avec ce dialogue à
cinq. Dans les années 80, l’héroïne
faisait, on le sait, des ravages en
France. Arc-boutés sur des positions
de principe sans nuance, les intervenants en toxicomanie étaient alors
dans une logique du tout ou rien. Et
ils défendaient le sevrage total. La politique de réduction des risques ?
C’était, pour eux, pire que le mal. La
vente libre des seringues comme la
mise à disposition des produits de
substitution ? C’était pactiser avec le
diable. Non sans humour, Lowenstein
note: «Quand il revient des Etats-Unis
après être allé voir les free clinics en
Californie, en 1986, Claude Olievenstein annonce qu’il a tout compris. Et
déclame: “La toxicomanie, c’est la rencontre d’un individu, d’un produit et
d’un moment de la société.” Et tout le
monde applaudit ! Je pense, pour ma
part, qu’on pourrait en dire autant
d’une voiture ou d’un dentifrice! Mais,
en France, on va disserter quinze ans
sur ce triptyque pour tenter de comprendre pourquoi le toxicomane se drogue.» Et au passage, on ne va pas
l’aider.
De fait, l’arrivée du sida va casser ce
modèle, mais au prix d’une hécatombe. Au milieu des années 80, la
très grande majorité des toxicos sont
contaminés. Et ils vont mourir en
masse. Une catastrophe honteuse qui
aurait pu être en partie évitée. Il a fallu
en 1987 le courage de Michèle Barzach
(très proche de notre gang) pour que
la politique de réduction des risques
fasse son entrée dans les politiques
publiques. Et le succès sera quasi
immédiat : en quelques années, le
taux de contamination au VIH mais
aussi au virus de l’hépatite C chez les
toxicos par voie intraveineuse va s’ef-
fondrer. Ensuite ? C’est là où notre
gang sera le plus efficace, les uns à
Médecins du monde où vont se créer
les bus d’échanges de seringue, mais aussi dans
les cabinets de ville, ou
au gouvernement avec
Kouchner, ou à l’hôpital
encore avec Lowenstein.
Le changement est, là
aussi, spectaculaire : alors que la
France tardait à proposer de la méthadone aux toxicos, en quelques années,
tout va exploser et surtout un autre
produit, le subutex, va s’imposer au
point de symboliser le modèle français : facile d’emploi, prescrit par les
généralistes, avec aujourd’hui près de
60 000 toxicos sous méthadone, et
110 000 prenant du subutex. «Oui, il
y a vraiment un modèle français sur la
RDR», explique Lowenstein. «L’originalité a été
d’intégrer les non-spécialistes, les médecins généralistes par exemple.»
Patrick Aeberhard, cardiologue: «Ma pratique a
évolué avec ce que j’ai appris sur le terrain de la toxicomanie. J’ai développé
la réduction des risques, notamment
en matière de prévention des maladies
cardio-vasculaires. Arrêt du tabac en
utilisant des substituts nicotiniques ;
alimentation adaptée pour éviter le
diabète, l’excès de cholestérol, l’hy-
EN HAUT
DE LA PILE
L'ŒIL DE WILLEM
u 23
pertension artérielle ; enfin, exercice
physique et relaxation.»
Bizarrement, en dépit de ces succès
accumulés, les politiques de réduction
des risques patinent, rencontrant une
série de blocages. «On le voit avec le tabac où, pour des raisons fumeuses, les
pouvoirs publics bloquent une utilisation massive de la cigarette électronique», note Lowenstein. En même
temps, le paysage n’est plus le même.
«A l’heure d’Internet, nous sommes
entrés dans une nouvelle époque,
raconte Aeberhard. On le voit avec les
nouveaux produits de synthèse. Il faut
que l’on imagine d’autres dispositifs de
réduction des risques, mais on ne les a
pas encore trouvés. Avec le Darknet, on
peut acheter tout avec facilité.»
A la fin de leur ouvrage, le gang prend
position «pour la dépénalisation du
cannabis», mais aussi «pour la dépénalisation de l’usage simple des
autres drogues». Et bien sûr pour «la
généralisation de la réduction des risques». Et à leurs yeux, tout est encore
à refaire. •
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24 u
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Aliens et les garçons
Comédie sentimentale débridée, «How to
Talk to Girls at Parties» de John Cameron
Mitchell explore le monde des marginaux
dans le Londres de 1977, à travers
les amours extraterrestres de trois ados
punks prêts à braver tous les interdits.
Par
LUC CHESSEL
U
ne sorte de relâchement général préside au nouveau film de John Cameron Mitchell: on lui en a fait ici et là le
reproche, blâmant l’aspect décousu de son intrigue, l’accumulation désordonnée de son
«esthétique», ou l’imprécision de sa playlist
(argument supposé d’importance, le film
ayant lieu en plein punk, dans une banlieue
de Londres en 1977). Toujours prompt à diagnostiquer chez les réalisateurs certains manques consubstantiels, ou défauts de savoirfaire, comme autant de tares irrévocables,
«on» ne s’est donc pas demandé pourquoi
How to Talk to Girls at Parties était décidément (ou résolument) si relâché –sinon pour
l’accuser de complaisance, d’une recherche
opportuniste du «mauvais effet», d’un ton un
peu foireux qui a ses nombreux adeptes.
Mais John Cameron Mitchell (lire ci-contre),
qui a certes cherché, en quatre films depuis
Hedwig (2001), à se faire une place majeure
de cinéaste mineur, ne semble pas avoir voulu
seulement faire ici un film culte – et culte dès
sa conception, ce qui encourage les relâchements les plus visibles. On l’accuse en fait de
prendre le relâchement comme forme, ou la
subversion comme thème (nous sommes balancés en plein punk) en tant que véhicules
pour autre chose, armes d’une autre bataille
sur le terrain du grand cinéma séduisant: un
simple mouvement d’appropriation, dont
cette discipline a l’habitude, qui meut bien
des navets et bien des chefs-d’œuvre.
GLAMOUR RÉTROFUTURISTE
Or, c’est peut-être tout l’inverse qu’il fait, encore faut-il raconter l’histoire. Extrapolée à
partir d’une mince nouvelle, parfaite dans
son genre, de l’écrivain britannique Neil
Gaiman, elle veut que trois adolescents et
amis en plein devenir punk, partis à la recherche d’une fête dans la nuit déserte de leur petite ville, tombent sur une étrange réunion
d’extraterrestres ayant pris d’agréables formes
humaines et scintillant de tout le glamour ré-
trofuturiste disponible, qui accueillent nos
jeunes Terriens dans leur base arrière où ces
derniers découvrent des plaisirs inconnus.
Pour Enn (Alex Sharp), c’est la rencontre avec
Zan (Elle Fanning) qui changera tout: et leur
destin, et celui du punk, et celui du cosmos
entier. Elle fugue avec lui pour visiter la ville.
Par ailleurs, pour son copain Vic (Abraham
Lewis), c’est la rencontre avec des aliens de la
colonie du Sexe (car ces êtres se divisent en
factions d’un univers où l’ordre règne, en tout
cas régnait jusqu’ici) qui le changera : puisqu’il se retrouve bientôt sur un sling (il n’y a
pas d’autre mot, mais cherchez la chose), exploré de l’intérieur par une attirante créature
ambiguë, ou simplement hermaphrodite.
Dans cette image plaisante se concentre l’hypothèse historique du film de John Cameron
Mitchell: et si, en 1977 à Croydon, l’année du
jubilé de la reine, le queer avait fisté le punk?
Même si cette aventure, avant tout celle de
Zan et Enn, a surtout des répercussions sentimentales, celles-ci culmineront –en dehors
de la naissance instantanée et extraterrestre
du post-punk dans un squat tenu par Nicole
Kidman en personne– dans la création d’une
nouvelle colonie cosmique, qui sera bien sûr
celle de l’Amour (et qui sauvera l’Univers en
s’ajoutant à celles du Sexe, de la Force, de la
Lumière, de la Voix, de la Volonté et de l’Esprit, soit pour le film autant d’échos de bien
des fascismes présents et à venir), ce qui a
donc aussi des conséquences historiographiques certaines.
Ce sont elles qui intéressent le plus Mitchell,
dans son rôle de critique de la civilisation,
qu’on trouvera ou non déplaisant, en tout cas
fort sérieux jusque dans ses épisodes les plus
débridés. On voit un peu mieux en quoi il ne
s’appropriait pas «mouvements», «scènes»,
«genres» pour les refondre en grand divertissement artiste, mais au contraire prend
comme pur objet de réflexion les diverses appropriations du «mineur» (du punk au queer,
ou du rythme binaire à la vie non binaire), les
stades de leur position sur le terrain de l’hégémonie culturelle.
COLONIES MINORITAIRES
C’est donc dans le relâchement déjà évoqué,
et tout à fait volontaire, qu’il trouve le moyen
ou le plaisir de faire quand même un film, et
non une honnête conférence en cultural studies. Mais ce qui obsède ses personnages, Zan
et Enn, ou Kidman en prêtresse et tenancière,
c’est de comprendre ce qui est (encore) punk,
comme Mitchell se demande à chaque plan,
comme par analogie, ce qui est (encore)
queer, ce qui ne s’est pas durci en colonies
d’aliens minoritaires mais autoritaires. Débat
interne, dira-t-on, mais cruel, sinon décisif:
et dont la réponse ultime est donc «Love». En
quoi How to Talk to Girls at Parties, encore
plus rétro que prévu, est un film hippie
–d’après lui, notre seul avenir, qu’il nous fasse
ou non froid dans le dos. Relâchez-vous, et
tout ira bien. •
HOW TO TALK TO GIRLS AT PARTIES
de JOHN CAMERON MITCHELL
avec Elle Fanning, Alex Sharp,
Nicole Kidman, Ruth Wilson… 1 h 42.
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
CINÉMA/
A gauche, Zan (Elle Fanning)
va changer le destin du punk
et du cosmos. Ci-dessous,
Nicole Kidman en prêtresse
façon Vivienne Westwood.
PHOTOS ARP SÉLECTION
«
e cinéaste américain John
Cameron Mitchell se fait
connaître en 1998 avec une
comédie musicale off-Broadway à
propos d’une chanteuse rock’n’roll
transgenre (qu’il interprète) à la
poursuite de son ancien amant qui
lui a volé ses chansons. Intitulée
Hedwig and the Angry Inch, l’adaptation cinématographique arrive
trois ans plus tard par ses soins.
Le Festival de Cannes accueille
en 2006 son long métrage Shortbus,
gang bang joyeux à sexualités multiples et scènes explicites. Il réalise
aussi une fiction dépressive qui ne
lui ressemble pas, Rabbit Hole
(2011), où une mère (interprétée par
Nicole Kidman) pleure la perte de
son enfant. Mitchell revient hors
compétition à Cannes en 2017 avec
l’électrique et excitant How to Talk
to Girls at Parties, un teenage film
fantastique adapté d’une nouvelle
de Neil Gaiman. Des ados punks de
«Je ne peux pas me
résoudre à dire qu’on
est tous foutus»
Londres dans les années 70 y rencontrent une tribu d’aliens tout de
latex fluo vêtus. De quoi parler avec
lui d’amours florissantes, d’adolescence naïve, de sexualités sans frontières et de censure croissante et
menaçante qui plane sur l’industrie
cinématographique…
Comment grandit l’enfant John
Cameron Mitchell ?
Dans une base militaire à Colorado
Springs. Mon père était général.
Nous avons vécu là-bas, mais on a
aussi beaucoup circulé entre les
Etats, les différentes bases en Allemagne, en Grande-Bretagne… Ma
mère écossaise m’a envoyé dans des
écoles catholiques. Je me souviens
de la base militaire comme d’un petit système social à part, hautement
macho. Mais il y avait quelque puis m’excitait. Mais pour le reste,
chose de très ambigu dans l’air : globalement, j’ai dû attendre de
l’écho des années 60
partir [Mitchell étudie
et sa rage sourde, le
alors à l’université
poids de la guerre du
Northwestern de ChiVietnam, le scandale
cago de 1981 à 1984,
du Watergate, aussi un
ndlr] et de faire mon
brin d’internationacoming out [en 1984,
lisme, un restant de
à 21 ans]. J’ai pu plei«do it yourself». J’y ai
nement vivre et voir
croisé des personnes
toutes les choses que
de différentes couj’avais manquées dans
INTERVIEW les années 70. Le punk
leurs, de différents
«tout», c’était très
pour commencer, et
étrange.
les films que je n’avais pas le droit
Quels ont été les premiers émois de voir enfant : Nashville (1975) de
visuels perçus depuis ces bases Robert Altman, Docteur Folamour
militaires ?
de Stanley Kubrick – même si ceJe pense tout de suite à David lui-ci date des années 60–, Network
Bowie à la télévision. Il m’effrayait (1976) de Sidney Lumet, All That
MATTHEW PLACEK
A l’occasion de la
sortie de «How to Talk
to Girls at Parties»,
le cinéaste John
Cameron Mitchell
revient sur son
adolescence, sa carrière,
et s’inquiète d’une
censure grandissante.
L
u 25
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Jazz (1979) de Bob Fosse, mais celui-là, j’ai eu la chance de le voir au
lycée…
Vous semblez très nostalgique
de ces années-là.
Il me semble que l’on pouvait encore avoir une gueule inhabituelle
et devenir une star de cinéma. Tout
était plus étrange, hybride. Maintenant, je vois beaucoup plus de visages parfaits à l’écran, beaux mais
classiques, comme si l’on s’avançait
mollement vers un monde plus générique. Ce n’est pas pour rien que
je suis plus inspiré par l’âge d’or du
cinéma américain circa 70 et de ses
fantasmes, musicaux, très vifs, colorés, rock’n’roll. On y retrouve de
l’animation, du drame, du burlesque, de la laideur, du renversement,
du théâtre. Pour la touche de glam
rock et d’humour noir tout droit venue de Grande-Bretagne qui m’a
laissé un terreau fertile pour créer
le personnage fictionnel d’Hedwig,
rock’n’roll star transgenre. Ou
même maintenant Zan [interprétée
par Elle Fanning] et son peuple extraterrestre.
Les questions de sexualités et de
genres multiples affleurent dans
(presque) tous vos films. Comment avez-vous vécu votre propre quête d’identité ?
J’ai grandi et découvert ma sexualité pendant la Suite page 26
РЕЛИЗ ПОДГОТОВИЛА ГРУППА "What's News" VK.COM/WSNWS
26 u
Libération Mercredi 20 Juin 2018
John Cameron Mitchell
dans le rôle-titre de
son film Hedwig and
the Angry Inch (2001).
PHOTO NEW LINE
Suite de la page 25 crise du sida
aux Etats-Unis, au beau milieu des
années 80. Cela m’a fait comprendre très rapidement que la sexualité et la politique étaient profondément liées, tout comme la vie et la
mort, ainsi que l’art. Après, sur ces
questions-là, je ne cherche pas à
faire de films aussi puissants que
120 Battements par minute [de
Robin Campillo qui a aussi, par
ailleurs, grandi sur une base militaire, ndlr].
Ce n’est pas tellement votre
registre en même temps.
J’aime plutôt manier l’humour pour
porter des messages, des idées mais
je ne suis pas un pondérateur. Je me
vois plutôt comme un populiste de
l’entertainment. Je veux que la narration soit claire, je veux que les
gens se détendent un peu. Pour ma
part, je dois l’avouer, les meilleures
expériences sexuelles que j’ai eues
avaient un peu d’humour. Je suis
aussi plutôt du côté scepticisme
sain (il sourit), esprit post-punk.
Dans mes films, je touche aussi sûrement à la sexualité mêlée de politique, mais implicitement, en mêlant l’amour, la musique, et le
langage du corps de manière inextricable. Avant de faire mon coming
out et de faire l’amour, danser était
d’ailleurs ma manière d’être sexuel.
Il s’agissait, en le faisant, de mêler
les sentiments, de réparer les blessures. Alors, maintenant, je fais des
contes de fées emplis de chanteuses
transgenres et de peuples aliens.
Dans ce nouveau film, vous mêlez une reconstitution d’époque
(la scène punk à Londres des années 70) qui s’annule joyeusement dans son propre fantasme.
«Le punk a besoin de s’autodétruire,
afin que quelque chose de nouveau
puisse prendre la place», a dit
Malcolm McLaren [crapule géniale,
manager historique des Sex Pistols
et visionnaire qui a prédit la prédominance mondiale du hip-hop]. Selon moi, il y a la reconstitution et il
y a la procréation. Je penche plutôt
pour la seconde option (il rit). Pour
moi, donner autant de crédit à la
restitution d’une période, c’est trop
control freak, macho. Alors oui, j’ai
entendu les cris : «Ce n’était sûrement pas comme ça!» Tant mieux!
Je voulais surtout que ce soit ma
première romance pour ados
d’aujourd’hui, mais également pour
l’ado en moi. Donc je n’ai jamais essayé de «recréer». Je me suis toujours dit que si je m’étais attelé à
une adaptation de Roméo et Juliette,
j’aurais rendu Juliette enceinte de
sa première nuit d’amour. Et même
si elle finit par mourir, j’aurais
sauvé le bébé. Ce qui m’intéresse,
c’est la suite, le métissage porteur
d’espoir, le capital génétique qui se
modifie et ce que nous avons de
«Beaucoup pensent
que la censure
est la réponse.
Je préfère pouvoir
entendre quelqu’un
dire sa connerie,
que je sache
au moins à qui
j’ai affaire,
que je puisse
le défier en face.»
nouveau à apporter aujourd’hui
dans la société.
Humains contre aliens. L’abstinence ou le sexe épanoui. Dans
le film, on circule entre plusieurs frontières, y compris dans
la musique.
Je n’aime pas les frontières et cette
rencontre interespèces les brise, à
la fois pour Zan, ou Boadicea [sorte
de prêtresse punk crypto Vivienne
Westwood interprétée par Nicole
Kidman] qui est persuadée qu’abandonner le sexe est la chose la plus
punk qui soit, parce que c’est trop
hippie, qu’elle est au-dessus de tout
ça. Pendant ce temps-là, un des jeunes du groupe, Vic, s’ouvre lui à une
sexualité différente en rencontrant
«les jumeaux» [un alien féminin qui
cache en elle son frère jumeau]. L’un
de mes messages préférés dans le
film, c’est quand Boadicea dit :
«Evolue ou meurs.» C’est plutôt clair
comme conseil.
Vous avez une tout autre manière de montrer la sexualité
dans Shortbus, un film qui comporte des scènes explicites.
How to Talk to Girls at Parties est, je
le redis, mon film d’ado. Alors «it’s
like the sugar to make the medicine
go down» («la cuillerée de sucre qui
aide à faire passer le médicament»)
ou, dit autrement, mon cheval de
Troie pour parler de sexualités multiples. Avec Shortbus, il y a des limites sur la distribution évidemment
à cause de son caractère explicite.
Internet a rendu les choses possibles, sans que j’y gagne d’argent, car
mon film est maintenant disponible
sur Pornhub. Mais je suis déjà très
heureux que le film se répande
comme un virus sain dans les pays
où il a été interdit. Je pense aux Philippines, à la Turquie. Ça a peut-être
touché 100 ou 1 000 personnes de
plus et c’est déjà très important. Je
me demande si on me laisserait
faire Shortbus aujourd’hui. On vit
un certain retour en arrière concernant la panique du sexe à l’écran. Je
sais que ça n’arrive sûrement pas
partout, mais on a travaillé pendant
deux ans et demi avant de faire ce
tournage. Cela m’a pris un temps
considérable et nécessaire de m’assurer que chaque acteur se sente
bien et, surtout, écrive sa propre
histoire. Aujourd’hui, certains viendraient me dire : «Comment
oses-tu? Tu as tiré avantage d’eux.»
Non, si le sexe apparaît à l’écran,
quelqu’un n’a pas forcément été exploité. Mais je comprends qu’on y
pense car cela arrive aussi souvent.
Vous avez récemment joué, dans
la série The Good Fight, une
sorte d’alter ego du troll gay de
l’alt-right, Milo Yiannopoulos,
concentré de tous les paradoxes,
provoc, misogyne, transphobe, etc.
Je le trouve repoussant et en même
temps je pense qu’il n’a pas tort sur
la liberté de parole. On l’a fait taire,
ce que je pense être une erreur car
ça ne lui a apporté que plus d’atten-
tion. J’ai un ami professeur à l’université de Californie qui m’a raconté
qu’une de ses étudiantes lui a dit
qu’il ne devrait pas avoir le droit de
parler. Il a alors demandé : «Et que
fait-on de la liberté de parole?» Elle
a répondu : «C’est une loi qui a été
écrite pas les propriétaires d’esclaves.» Vous savez, j’ai eu le droit
d’écrire quelques répliques dans
l’épisode où j’apparais. Alors j’ai fait
dire ça à mon personnage. Si l’on y
pense, la démocratie a été écrite par
des pédophiles sexistes. Va-t-on invalider complètement la démocratie? On peut trouver le mal partout.
Yiannopoulos a choisi de faire un
pacte avec le diable. Je n’ai aucune
sympathie pour lui. Le jour où j’ai
posté une photo de moi sur Instagram dans la peau de ce personnage, il a mis en commentaire: «De
rien.» Je pense qu’il est juste très
seul maintenant et il finira aspiré
dans l’oubli.
Vous pensez que l’on se dirige
vers une recrudescence de la
censure ?
Beaucoup pensent que la censure
est la réponse. Je préfère pouvoir
entendre quelqu’un dire sa connerie, que je sache au moins à qui j’ai
affaire, que je puisse le défier en
face. Roseanne Barr [actrice de la série américaine Roseanne et fervent
soutien de Donald Trump, qui a publié récemment un tweet raciste] est
sûrement une personne abjecte, sa
société a le droit de la virer, de ne
pas être associée à son nom, mais
elle a aussi le droit de s’exprimer.
C’est la vérité hideuse. Donald
Trump délivre des discours de
haine totale, à voix haute, et beaucoup le suivent en pensant que c’est
cool. C’est dégoûtant mais je veux
savoir. Et je veux savoir combien de
personnes le suivent et pensent
comme lui.
A propos de repousser les frontières, que pensez-vous de l’essor des réseaux sociaux en matière de construction d’identité?
Beaucoup d’adolescents –queer ou
non – trouvent leur place dans le
monde grâce aux applications, se
trouvent l’un et l’autre, à des endroits où ils n’auraient pas pu se rejoindre autrement. Seulement,
quand je pense à [l’appli de rencontres] Grindr, je me méfie de la tournure transactionnelle de la rencontre. Cette espèce de drague un peu
capitaliste. J’entends souvent: «De
quoi ai-je besoin?», «De quoi as-tu
besoin?» Mais pas: «De quoi avonsnous besoin?» A la fois les horizons
s’élargissent et s’aplatissent.
Vos films se demandent bien
plus : «De quoi avons-nous besoin ?»
Ils doivent contenir de l’amour, rendre les choses un peu meilleures car
on est déjà assez entouré d’indices
qui nous disent que tout va mal. Je
veux continuer à traverser l’obscurité aussi, mais cela doit déboucher
sur de la lumière. Je ne peux pas me
résoudre à dire aux gens qu’on est
tous foutus. Je ne peux pas. Je suis
d’ailleurs un peu dégoûté par une
bonne partie de la pop culture qui
transmet ce message comme quoi
il n’y aurait aucune justice, seulement de la vengeance. Même si l’on
parle d’entertainment léger, il y a un
certain danger avec Game of Thrones, House of Cards, toutes ces putains de séries populaires qui nous
racontent que tout le monde est forcément pourri. Et si tu ne l’es pas, tu
meurs. Je trouve ça paresseux. Dans
la vie, tout est plus complexe et nos
propres vies sont d’ailleurs de bien
meilleurs soap-opéras. Alors surprenez-moi de la même manière
dont je suis surpris par la vie.
Recueilli par JÉRÉMY PIETTE
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
u 27
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CINÉMA/
«Bécassine!»,
dépoussiérage
de domestique
Bruno Podalydès
réussit une adaptation
fidèle et poétique
de la bande dessinée
de Jacqueline Rivière
et Joseph Pinchon.
C’
est une drôle d’idée que
d’adapter aujourd’hui la
désuète bande dessinée
Bécassine, née en 1905, dans un
temps où les bonnes se dévouaient
aveuglément à leurs employeurs, où
les provinciaux fantasmaient un
inaccessible Paris et où les enfants
sans télé s’émerveillaient encore
d’un rien. Cependant, la première
chose dont on sait gré à Bruno Podalydès est de ne pas en avoir trahi
l’esprit suranné en le soumettant à
tout prix au goût du jour ou en y
opérant une artificielle modernisa-
tion, comme c’est le cas pour tant
d’autres adaptations de BD, dont le
récent et innommable Gaston Lagaffe de Pierre-François Martin-Laval. Au contraire, il s’approprie cet
univers d’un autre âge en tentant
d’y retrouver une forme de simplicité et de candeur originelle.
Bonimenteur. En témoignent
tous les moments où Bécassine découvre pour la première fois, avec
fascination ou étonnement, des inventions désormais familières: un
robinet, un téléphone, une voiture.
Dans le même esprit, le réalisateur
remonte jusqu’à la préhistoire du cinéma –le guignol, le théâtre d’ombres, la lanterne magique, le polyorama– à travers le personnage qu’il
interprète lui-même, Rastaquoueros, homme de spectacle bonimenteur et escroc. Par son imaginaire
Emeline Bayart, Karin Viard et Denis Podalydès pour un voyage dans le passé. PHOTO UGC DISTRIBUTION
anachronique et sa collection d’antiquités, Bécassine ! s’offre donc
comme un voyage dans le passé. Ce
goût de Podalydès pour le rétro Belle
Epoque était déjà sensible dans ses
deux excellentes adaptations de
Gaston Leroux, le Mystère de la
chambre jaune (2003) et le Parfum
de la dame en noir (2005). Mais,
même si esthétiquement le film se
maintient dans une élégance charmante, jamais racoleuse, il faut bien
constater qu’il se montre ici moins
inspiré que pour ce diptyque. Sans
doute parce qu’il est contraint de
s’adapter à un public d’enfants, d’où
une poésie parfois un peu convenue
et une fantaisie plus étriquée, qui
n’atteignent jamais vraiment l’invention burlesque et la folie douce
des deux Rouletabille. Sentiment
renforcé par le fait que les enfants
sont justement les personnages et
les acteurs les moins convaincants.
Vignettes. D’un aspect apparemment distendu, avec de grosses ellipses et de brusques rebondissements, le récit retrouve l’esprit des
vignettes de Jacqueline Rivière et
Joseph Pinchon en enchaînant des
saynètes qui valent pour elles-mêmes plus que comme les pièces
d’un scénario bétonné. Par son antimanichéisme, sa manière de retourner notre point de vue sur cer-
tains personnages ou de les affiner
progressivement, il évite ainsi l’un
des gros écueils des films pour enfants: la fable édifiante ou moralisatrice. Si Bécassine! est en deçà de
ce qu’on peut espérer de Podalydès
(une déception à la mesure de notre
estime), par sa délicatesse et son intelligence il se tient néanmoins
bien au-dessus de la moyenne indigente des productions françaises
dites «tous publics».
MARCOS UZAL
BÉCASSINE !
de BRUNO PODALYDÈS
avec Emeline Bayart, Karin Viard,
Denis Podalydès… 1 h 31.
«Une prière avant l’aube», boxe et boxon à Bangkok
Le film de Jean-Stéphane
Sauvaire sur la pire des
prisons thaïlandaises se
complaît dans une frénésie
de violence stressante.
A
Bangkok, la gigantesque prison
nommée Klong Prem a fait l’objet
d’articles et de documentaires décrivant à chaque fois une ambiance de
trou noir de l’enfer qui ferait passer les
geôles turques de Midnight Express pour
un palace cinq étoiles. Jean-Stéphane Sauvaire a beaucoup fait parler de lui avec sa
fiction sur les enfants soldats au Libéria,
Johnny Mad Dog (2008), produit par
Mathieu Kassovitz. Attiré par la violence
de groupe, il envisage ensuite l’adaptation
du livre de Laurent Mauvignier, Dans la
foule, sur le drame du Heysel. Finalement,
faute de financement pour s’immerger
dans le milieu des supporteurs de foot, il
échafaude une autre adaptation, le récit
véridique du délinquant multirécidiviste
Billy Moore qui, venu de Liverpool, atterrit
à Bangkok où il va faire trois ans de taule à
Klong Prem, période hardcore dont il tirera un livre rempli d’anecdotes horrifi-
La plupart des Thaïs à l’écran sont d’anciens prisonniers. PHOTO WILD BUNCH DIST.
ques sur les meurtres, viols et consommation frénétique de drogue dans les murs de
cette prison où vivent plus de 7 000 taulards dans des conditions jugées particulièrement rudes. Billy Moore a qualifié luimême ce passage à l’ombre d’«expérience
la plus inhumaine et barbare» qu’il lui ait
été donné de traverser, lors même qu’il
avait déjà bien roulé sa bosse.
Le film nous place dans le point de vue
du jeune Occidental propulsé dans un
monde dont il ne maîtrise ni la langue ni
les codes. Un gardien lui offre rapidement
de l’héroïne pour, plus tard, la négocier
contre des opérations de représailles (il lui
demande de casser la gueule des «musulmans» qui font tout pour ruiner son business de deal). Au casting, exception faite
du premier rôle tenu par Joe Cole, la plupart des Thaïs tatoués qui partagent
l’écran et les cellules sont d’anciens prisonniers. Le film repose entièrement sur le
stress et l’endurance que suppose cette
aventure du bourre-pif tropical dans une
grande flaque de chair virile et luisante.
Billy cogne, Billy se fait cogner, il voit un
mec se faire violer, il claque des dents, il
fume de la dope, il fracasse des mecs, se
fait massacrer, se relève, retombe, puis
s’en sort en intégrant l’équipe de boxe de la
prison, donc recogne et se fait cogner. Pendant deux heures. Rien de bien neuf sous
le soleil de la fantasmagorie carcérale et
l’espèce de complaisance que certains cinéastes mettent à saturer le moindre recoin de leur film d’une incessante agressivité, d’une succession de climax comme si
la prison n’était pas aussi un lieu de temps
morts. Apparemment, le comité de censure de l’office du tourisme a supervisé
chaque scène et jugé le film d’utilité publique, rappelant aux touristes que le sort réservé aux dealers est pour le moins sévère.
D.P.
UNE PRIÈRE AVANT L’AUBE
de JEAN-STÉPHANE SAUVAIRE
avec Joe Cole, Vithaya Pansringarm… 1 h 57.
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28 u
Libération Mercredi 20 Juin 2018
CINÉMA/
broder toute une analyse d’autodéfense, ainsi qu’une stratégie de contre-attaque. C’est le cas d’une contrainte à visage anodin, normal, et
qui donne lieu à une vive et explosive résistance de la part de Yasmina et de Rim, résistance qui
passe avant tout par la parole, et
surtout par le second degré. Ces vérités stratégiques, quelles sont-elles ? Stratégiques car le film ne se
permet jamais de dézoomer, de sortir des coordonnées du problème de
départ ou des conditions du récit,
pour produire soudain, par la mise
en scène, un autre discours que celui au sein duquel Yasmina et Rim
sont prises, et où elles combattent;
pour dire une autre vérité qui serait
donc la vérité sur elles et sur ce qui
leur arrive, et qui serait par exemple
plus grave, ou moins grave, qu’elles
ne pensent.
Improvisation. Il fait bien : ses
Inas Chanti, Mehdi Dahmane, Souad Arsane et Sidi Mejai dans A genoux les gars d’Antoine Desrosières. PHOTO REZO FILMS
«A genoux les gars»,
la banlieue au casse-pipe
Autour d’une histoire
de chantage à la
sextape, Antoine
Desrosières et ses deux
actrices-coscénaristes
signent une comédie
échevelée portée par
une tchatche d’enfer.
U
n jour quelqu’un va dire
peut-être, parce que du
temps aura passé, qu’A genoux les gars est un des plus beaux
portraits de la France de la fin des
années 2010. Est-il un peu tôt pour
le dire? Oui, mais cela lui ferait sans
doute plaisir : le film d’Antoine
Desrosières et de ses deux comédiennes et coscénaristes, Souad Arsane et Inas Chanti, a bien ce côté-là, chercher l’époque, trouver le
langage, montrer l’esprit. Ils ont fait
ce film à plusieurs: lui semble bien
connaître et cultiver son Rozier, par
exemple, ce Jacques avec qui il partage un peu le nom des fleurs, et el-
les cherchent à parler comme on
parle, aujourd’hui, à dire les choses
comme elles viennent. Elles sont
beaucoup plus jeunes que lui, et ça
aide, mais si le trio semble arborer
bien des différences, on croit voir
qu’ils se sont trouvés: l’impression,
et ce n’est pas rien, que ces trois-là
(avec d’autres) font ensemble le
même film, de bout en bout. Le
même film au langage cru, autour
d’histoires d’amour ou de cul, inscrit dans des rapports de violence
(mais on appelle ça le quotidien),
sur des lieux à la mauvaise réputation (on dit la banlieue).
«Portrait», c’est sûr, au moins celui
de ces deux filles qui parlent et qui
intriguent, et des garçons (joués
par Sidi Mejai et Mehdi Dahmane)
qui croyaient les avoir. «De la
France» peut-être, pour le pays ou
pour le cinéma – ils sont dans un
sale état, autant le dire – cinéma
français qui n’aime que les histoires
d’amour, et qui y trouvera ici son
compte: ou plutôt, on le lui réglera,
puisque tout ce qu’il n’ose jamais
dire s’est engouffré ici, d’un coup.
«Années 2010», même si les chansons sont des années 60 (d’un yé-yé
anti-macho et oublié), même si les
personnages sont du futur (mais le
futur n’habite pas loin de chez
vous).
Autodéfense. Alors, c’est une comédie adolescente, donc cruelle :
Rim et Yasmina sont sœurs. La première a un mec, Majid, dont le
meilleur ami, Salim, sort avec la seconde après une rencontre arrangée
dans un kebab. Mais ce quatuor
idéal vacille quand Rim part en
voyage scolaire (à Auschwitz, mis
ici pour dire ailleurs), laissant Yasmina aux mains des deux autres,
qui lui extorquent une pipe en la
manipulant. Salim, diabolique sous
ses airs de débile léger, a filmé la
scène et garantit qu’elle garde le silence avec sa sœur en la faisant
chanter, tout en exerçant sur elle,
par la contrainte, son immature ob-
session du sexe oral. Si cela n’a pas
l’air très drôle, c’est qu’il y manque
le principal, qui est tout le discours:
cette situation de départ est immédiatement l’objet de dialogues, négociations, confidences et dissimulations diverses entre les quatre
personnages –bref, de pourparlers
infinis, composés de mille strates et
cernés de mille dangers, où s’exprime en roue libre, à peine canalisé
par un montage qui semble en suivre les épisodes, tout un art du langage fleuri, inventif, rusé et roué :
toute la vérité du faux et du vrai
sans cesse mis ensemble.
Du grand flot de ce discours, rarement entendu à cet endroit (le sien),
qui a ses règles et sa rhétorique, tout
le discours sentimental et sexuel à
la fois si actuel et si ancien, émergent quelques vérités bien envoyées, comme l’air de rien et à partir d’un cas concret: le scénario de
base, établi «d’après un témoignage», et à partir duquel la parole
des filles et celle du film peuvent
personnages féminins, aidées de
ses actrices, savent bien la dire d’elles-mêmes, sur elles-mêmes. Que
disent-elles, entre deux éclats de
rire ou de larmes? Elles congédient
ou subvertissent tous les mots qui
n’ont pas de sens immédiatement
utilisable, dans les limites de la situation : ainsi le «consentement»,
qui souvent préside à la pensée légaliste sur ce sujet, est un mot très
vite inutilisable, dans un rapport de
force entre adolescents qui passe
par la persuasion puis par le chantage (par la parole). Ou encore le
«plaisir» que Yasmina peut prendre
(c’est-à-dire voler, puisqu’il lui est
interdit: se l’approprier) dans telle
situation contrainte, et qui la désignerait évidemment comme une
salope, devra être ou bien honteux
et caché ou bien assumé par
ailleurs, une bonne fois pour toutes,
et dans de meilleures conditions.
Tout cela, entre autres prises de position, est l’objet d’une attention
précise par celles et celui qui font le
film. Ils savent ce qu’ils disent et ce
qu’ils font, et peuvent donc s’en réjouir sans en proposer une leçon ni
une pédagogie.
C’est cette précision (sans aller jusqu’à dire: cette morale, car ce serait
ici contre-productif), alliée à l’improvisation la plus déchaînée et à
une forme assez ouverte pour être
capable de tout entendre, donc de
tout faire entendre, qui fait d’A genoux les gars le contraire du délétère, le contraire de la France de la
fin des années 2010, ou le beau portrait de ce contraire.
LUC CHESSEL
À GENOUX LES GARS
d’ANTOINE DESROSIÈRES
avec Souad Arsane,
Inas Chanti… 1 h 38.
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Libération Mercredi 20 Juin 2018
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Les personnages
sont motivés par
une chose :
l’accumulation de
richesses. ROUGE
DISTRIBUTION
Un, deux, trois, rackets chinois
Elégant, juste
et rentre-dedans,
«Have a Nice Day»
interroge la Chine
moderne sur son
obsession capitaliste.
I
ls sont peu nombreux les films
à pouvoir se vanter d’avoir été
sélectionnés à deux reprises au
festival d’Annecy. Have a Nice
Day, du Chinois Liu Jian, a eu cet
insigne honneur après que Pékin
a réussi à le faire déprogrammer
pour une obscure absence de visa
d’exploitation en 2017, année où
l’événement mettait un coup de
projecteur sur l’animation chinoise. Il aura fallu attendre un an
pour que cette incisive comédie
noire puisse ressortir des limbes et
soit remise à l’affiche annécienne.
Ce doublon colle finalement assez
bien avec un film dont les piètres
agitations des personnages sont
motivées par une chose : l’accumulation de richesses.
Liu Jian ouvre son second long
métrage par une citation de Tolstoï : «En vain, des centaines de
milliers d’hommes s’efforçaient de
mutiler le petit espace sur lequel
ils s’entassaient ; […] en vain ils
enfumaient l’air de pétrole et de
houille: le printemps, même dans
la ville, était toujours encore le
printemps.» Une moquerie
autant qu’un espoir. La Chine qui
s’étale dans Have a Nice Day est
une friche parcourue par les
chiens errants où des ouvriers au
torse nu gisent comateux le long
de routes trop larges. Un territoire dévasté qui a eu raison du
cours des saisons, où le ciel est
aussi gris que les squelettes de
bâtiment en béton brut ou que les
palissades en tôle derrière lesquelles s’affaire une armée de
marteaux-piqueurs.
Comme des papillons de nuit attirés par le néon blafard d’une supérette isolée, les personnages de
Liu Jian convergent irrépressiblement vers un sac rempli de billets,
braqué par le loufiat d’un ponte
de la mafia locale. Sur le râble du
piètre voleur tombe une vendeuse
de soupe et son mari qui se trimballe toujours avec un maillet,
tandis qu’un assassin à chapeau
est lancé à ses trousses. Un couple
de rockeurs cyniques entre rapidement dans la danse, rejoint par
le mafieux en chef. Une succession de salauds, d’idiots et d’égoïstes se télescopent ainsi dans
l’espoir de réaliser leurs rêves, reflets des écartèlements chinois
entre idéal communiste et goinfrerie capitaliste. Pour certains,
l’espoir prend la forme d’un clip
de propagande où des Stakhanov
modernes chantent les délices de
Shangri-La, vallée où le printemps ne cesse jamais. D’autres,
au contraire, se laissent guider
par un chapelet de mantras consuméristes qui justifient toutes
les trahisons: on s’improvise braqueur pour régler une opération
de chirurgie esthétique en Corée;
on soupèse les religions comme
on hésiterait entre deux appareils
électroménagers, afin de savoir
qui, de Bouddha ou de Dieu, offrira la meilleure protection spirituelle ; on pense les degrés de liberté à l’aune de l’offre des
supermarchés.
Film d’animation au budget efflanqué, porté à bout de bras par
Liu Jian (qui réalise, scénarise,
produit et officie en tant que doubleur), Have a Nice Day fonctionne à l’économie de mouvements. Une pénurie compensée
par l’élégance claire du trait et des
aplats (sorte de déclinaison trash
d’Adrian Tomine), par la justesse
et l’éloquence des postures de ses
personnages, et par un sens du
rentre-dedans : pour mettre en
scène un accident, Liu Jian fige la
salle dans le noir et le silence le
temps de quelques secondes avant
de fendre cette quiétude d’un flash
blanc et une explosion sonore.
MARIUS CHAPUIS
HAVE A NICE DAY
de LIU JIAN (1 h 17).
«Sans un bruit» mais avec ennui
Conçu sur une bonne idée
de départ, le film d’horreur
de John Krasinski s’égare
à force de déjà-vu et de
sentimentalisme.
S
ans un bruit s’inscrit dans la filiation des
films de M. Night Shyamalan, en étirant
tout du long une seule idée, effrayante et
simple comme une terreur enfantine. John
Krasinski imagine la terre envahie par des créatures extraterrestres impitoyablement destructrices et d’une force colossale mais ne réagissant qu’à un seul signal: le son. Les humains
survivants sont donc condamnés à se taire et
à inventer des stratagèmes pour éviter ou
étouffer tous les bruits que leurs corps, objets
ou machines produisent. Le film n’est malheureusement pas à la hauteur de ce que promet
une belle première scène, énigmatique et presque muette. Cette radicalité étant vite diluée
dans une musique envahissante et des stratagèmes destinés à éviter le beau pari qui aurait
Emily Blunt dans Sans un bruit. PARAMOUNT
consisté à plonger totalement le spectateur
dans le même silence que les personnages.
Bien qu’efficace, Sans un bruit ne cesse alors
de décevoir. D’abord parce que le réalisateur
centre tout son récit sur une seule famille, en
l’alourdissant par un discours sur le devoir des
parents à protéger leurs enfants, morale débouchant sur un sentimentalisme pénible.
De plus, l’inspiration est très inégale, mêlant
de bonnes trouvailles à d’autres ridicules
(comme la répétition d’un suspens autour d’un
clou dépassant d’une marche !), beaucoup
d’idées intéressantes étant par ailleurs mal résolues (par exemple, comment envisager un
accouchement et la survie d’un bébé dans de
telles conditions) jusqu’à une fin ratée. Et puis,
le film lasse à force de donner un sentiment de
déjà-vu, piochant à droite et à gauche, chez
Shyamalan (Signes, Phénomènes, After Earth)
mais aussi chez Spielberg (la Guerre des mondes). Symptôme qui tue: lorsqu’on les découvre, les créatures n’effraient pas, tant elles nous
en rappellent cent autres croisées dans tout le
cinéma de science-fiction américain depuis
Alien.
M.U.
SANS UN BRUIT
de JOHN KRASINSKI
avec John Krasinski, Emily Blunt… 1 h 35.
«Jericó»,
un village
forcé
Dans ce docu à la gloire
d’un bourg colombien,
Catalina Mesa appuie
un peu trop sur sa quête
d’un «esprit féminin».
L
es touristes vont-ils affluer à
Jericó, croquignolet village
de 8 000 habitants niché dans
les replis de la cordillère des Andes,
en Colombie, suite à la sortie du documentaire du même nom ? Ce dernier semble tout faire pour, multipliant les plans au cordeau de ses
petites maisons bariolées, et mettant en avant ses sympathiques habitants au son d’entraînantes musiques afro-colombiennes. Mais il faut
plutôt parler d’habitantes, vu que la
réalisatrice Catalina Mesa, Colombienne vivant à Paris, s’est donné
pour mission dans son premier long
métrage «d’écouter l’esprit féminin»
et «composer un film en forme de kaléidoscope où chaque femme représentait une couleur et un archétype
féminin». Ces femmes sont peu ou
prou de la génération de sa grande
tante désormais disparue, dernière
de la famille à habiter le village, et
défilent ainsi à l’écran huit matrones
dont la plus âgée a 102 ans, venant
de milieux sociaux assez divers
– l’une a pu étudier aux Etats-Unis
quand l’autre aurait rêvé être psychologue mais n’a pu faire d’études,
telle autre habite une immense bâtisse quand une dernière habite une
ferme, etc. Elles racontent leur vie
tout en jouant aux cartes ou cuisinant (elles cuisinent beaucoup),
et s’il faut reconnaître que la réalisatrice, qui ne les connaissait pas,
a bien choisi ses sujets, qui s’expriment avec truculence et naturel,
et qu’elle sait rythmer les gestes de
leur quotidien (ces tortillas qu’on
aplatit, ce chignon qu’on positionne, etc.) à aucun moment ne
s’évapore l’idée que la mise en scène
les enferme dans ce qui ambitionne
plus d’être une capsule temporelle,
sorte de sagesse des nations en colorama, qu’une approche de la complexité du vivant. Elles sont «toujours du côté de la vie, de l’humour,
de la joie», et au risque d’être querelleuse (sûrement un manque «d’esprit féminin»), l’on finit par trouver
ça un peu artificiel.
ÉLISABETH FRANCK-DUMAS
JERICÓ de CATALINA MESA (1 h 17).
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Extravaganza
Daphne Guinness Héritière aux accents progressistes,
la gothique créature de mode se réinvente en quinqua
rockeuse, manière de tamiser ses angoisses.
D’
une voix sombre et moirée, qui plonge dans des basses eaux technoïdes, elle chante les choses de sa vie,
entre sarcasme ouvragé et incrédulité abîmée, ironie
ténébreuse et catharsis farceuse. Performeuse débutante
de 50 ans, Daphne Guinness sort un second album. Epaulée
par le producteur de David Bowie, elle s’inscrit dans la galaxie
du glam rock poudré, mais aussi dans le laconisme underground d’un Velvet dont elle serait la Nico au timbre autrement timbré. Elle se défait de l’image hautaine et barrée derrière laquelle elle s’est
longtemps cachée pour renaître plus décontractée. Elle rit de ce chignon bicolore
de Cruella qui ne ferait pas de mal à une mouche, si ce n’est
arracher ses propres ailes. Dans ses textes mélangeant français
et anglais, elle se moque de sa réputation d’iguane de mode,
perchée sur les branches dorées du pommier du jardin des
Hespérides. Cela donne : «Tu crois / Que je suis un peu méchante / But I’m not […]. Tu crois / Que je suis un peu excentrique/ But I’m not.» Et cela continue comme une revendication d’indépendance, traduction incluse: «Tu veux mon cœur/
Tu veux mon âme / Mais tu ne peux pas les avoir.» Elle sait
éplinger un amant nombriliste: «Tu dis que tu m’aimes/ Mais
tu te parles à toi-même/ […]. Tu dis que tu m’aimes/ Mais c’est
toi qui toi-même te baises […]. Et quand tu me regardes / Tu
ne vois que toi.» Et de lancer des «no, no, no» aux demandes
des hommes obsolètes qui n’ont pas le niveau pour se lancer
à la conquête de cette mondaine, et pas à demi, enfin descendue de ses vertiges nuageux, pour se saisir du micro.
Les talons perdus. Dans le monde de la sape, il y a les créateurs qui élisent leurs icônes et exaltent leurs muses. Daphne
Guinness, elle, ne s’est pas contentée
d’inspirer ou de se laisser magnifier. Elle
fut longtemps une créature de mode auto
engendrée. Comme Lady Gaga ou Dita
von Teese, mais avec une surface financière autrement insolente, elle a imposé son code expérimental. Elle fut influenceuse avant Instagram et prescriptrice d’une attitude gothique, assez inabordable pour les simples mortelles. Ce qui lui
permettait de traiter d’égale à égal avec Alexander McQueen,
dont le suicide la dévasta et la vit s’éloigner de l’univers de la
couture. Son dressing a compté 2500 vêtements, 450 paires
de chaussures, 70 chapeaux et 200 sacs à main. L’inventaire
du vestiaire a même fait l’objet d’une exposition.
Si elle vient de changer de scène, l’emblème principal de
LE PORTRAIT
Libération Mercredi 20 Juin 2018
Melle G. demeure ce soulier autosuffisant, sans talon en guise
de béquille. Il s’agit de monter en graine pour pouvoir toiser
la société des hommes quand on ne fait que 1,72 m. Elle dit:
«J’aime être à la hauteur.» Cela lui fait à la fois des sabots de
centaure et des fers à repasser de pied-bot. On ne sait s’il faut
l’imaginer en étoile dansante sur pointes vacillantes ou en
satyre dressé sur pattes arrière de chevrette. En tout cas, en
cette matinée de soleil, elle tient debout et ne trébuche pas
comme sur ces photos volées au bras de Bernard-Henri Lévy,
ami de longue date. Dans une suite de l’hôtel des Bains-Douches qu’elle a connu boîte de nuit, elle est en élévation et ses
échasses scintillent de diamants éparpillés, moins éternels
que celui qu’elle porte à l’oreille.
L’armure fendue. Avant ses 20 ans, cette fille d’une lignée
de brasseurs irlandais se marie avec un fils d’armateur grec.
Elle se tient à l’écart du réel et fait trois enfants entre Gstaad
et l’île Moustique. Ils sont aujourd’hui journaliste, artiste et
photographe. Elle dit: «J’ai aimé la maternité, et cela me réjouit de devenir un jour grand-mère. Je ne crains pas le temps
qui passe. On sera tous vieux ensemble, ce n’est pas grave.
D’ailleurs, je me sens encore comme un bébé.» A 30 ans passés,
elle divorce. Forte d’une rente inimaginable qui vient s’ajouter
à ses facilités précédentes, elle la dilapide avec un enthousiasme grandiose. Un copain
estomaqué: «Elle a la générosité démente.» C’est à ce mo9 novembre 1967
ment qu’elle s’invente une
Naissance à Londres.
surexposition paradoxale.
1987 Mariage avec
Une amie compréhensive :
Spyros Niarchos.
«Elle est d’une timidité mala1999 Divorce.
dive. Elle est cliniquement
2010 Suicide
agoraphobe. Pour passer inadu créateur
perçue, elle force sur l’excenAlexander McQueen.
tricité. Elle surinvestit ses vê2011 Exposition de
tements et accessoires, comme
sa collection de robes.
si cela lui permettait de se
Avril 2018 2e album,
rendre invisible.»
Daphne & the Golden
Et c’est vrai qu’elle a beauChord.
coup masqué sa joliesse tendre et sa blondeur accessible
sous du verdâtre de vampire décavé et du charbonneux de
sorcière de Halloween. Aujourd’hui, ses centres d’intérêt ont
beau avoir évolué, elle tient à ressembler à sa caricature d’antan. Elle aime son particularisme élaboré et fuit la chirurgie
qui pourrait lisser ses aspérités. Elle refuse de se conformer
au sexy de tout le monde et prétend se tenir en lisière de la
séduction classique, concédant, et on ne sait si ça a à voir, que
sa sentimentalité actuelle est «compliquée». Au temps des
défilés, Daphne Guinness aimait humaniser la cotte de mailles
ou articuler des poings américains embijoutés. Il lui a fallu
la chanson pour fendre l’armure.
L’héritage dissolu. Elle descend des fameuses sœurs Mitford aux destins contrastés. Elle ne pouvait s’empêcher d’adorer sa grand-mère chérie entichée des nazis, mais vénérait sa
grand-tante qui soutenait les républicains espagnols. Son père
était un ultraconservateur irlandais et sa mère, une mannequin française qui la réprimandait quand elle faisait des fautes
de grammaire. Enfant, à Cadaqués, elle croisait Dalí, Man Ray
et Duchamp. Ado, elle échappait aux pensionnats corsetés
pour pogoter avec les Stones. Daphne Guinness est une compression du XXe siècle, de ses infamies et de son courage, de
ses paradis sacrificiels et de ses banalisations pacifiées. Fascinantes, ses origines féeriques pèsent aussi lourd qu’une œuvre
de César et froisseraient la carosserie psychique la mieux élaborée. Politiquement, on l’imaginait vouloir calmer le jeu après
les excès de ses ancêtres et se la jouer arty distanciée. Pas du
tout. La voilà d’abord «citoyenne du monde». OK, classique.
Puis «socialiste». Socialiste? On la croyait plutôt «socialite».
Mais cela peut rimer. Elle insiste, se décrit «anticapitaliste».
Et cette dépensière pour la bonne cause, et pour tant d’autres
d’une belle futilité, d’affirmer qu’«accumuler des richesses est
une mauvaise chose». Elle ajoute qu’elle ne comprend pas pourquoi les riches essaient d’échapper à l’impôt quand elle est
fière d’en payer. N’exagérons rien, elle peut bien lire Varoufákis, l’économiste grec radical, elle sait d’où elle vient et s’évite
le ridicule de se prendre pour une pasionaria rouge. Elle se félicite simplement d’avoir trouvé un nouveau mode d’expression
et un regain d’enthousiasme qui lui permet de marcher sur les
braises de ses flambées et de ses brûlis. •
Par LUC LE VAILLANT
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Un trop plein d’absence
depuis ce 6 nov 2016.
L’air de 5h55 me
transporte ligne 9, Station
Bonne Nouvelle: jamais
un métro n’aura porté
aussi bien son nom.Quel
drôle de parcours pour se
retrouver et se perdre de
nouveau. En ce 20 juin,
poser mon regard sur tes
mains et te souhaiter un
Joyeux Anniversaire. Lulu
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JOUR DE FÊTE
MUSIQUE
Celui qui se souvient de
Soleil, je l’aimerais tant...
s’il était là.
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Les nuages bas brumeux sont fréquents au
nord de la Loire, avec des bancs de grisaille
plus localisés entre les plaines du Sud-Ouest
et les vallées du Nord-Est.
L’APRÈS-MIDI C'est la journée la plus chaude
de la semaine au niveau national, avec
jusqu'à 29 °C au nord et 34 °C dans le Sud.
Le temps peut tourner à l'orage dans les
Alpes, avec un temps sec partout ailleurs.
0,6 m/15º
JEUDI 21
L'anticyclone s'affaisse par le Nord ce qui
laissera entrer une dégradation nuageuse
sur les régions les plus méridionales et peutêtre aussi quelques gouttes.
L’APRÈS-MIDI Baisse des températures au
Nord, tandis qu'il continuera de faire très
chaud au Sud, présence d'une dépression
dans le Sud-Ouest qui favorisera
l'émergence d'un risque orageux.
1 m/15º
Lille
0,3 m/16º
Caen
Paris
Strasbourg
Brest
Paris
Orléans
Dijon
IP 04 91 27 01 16
IP
0,6 m/18º
0,6 m/18º
Bordeaux
1 m/21º
Toulouse
Dijon
Nantes
Lyon
1/5°
Soleil
6
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8
HORIZONTALEMENT
I. On y associe sacs et
casaques II. Il risque de
répéter tout ce que vous
dites ; Elle met le cavalier
en échec III. Fera mousser
IV. Signe d’une séparation
V. Il était plein de vers ; Coucou à Kourou VI. Le troisième
élément ; Le seigneur des
anneaux ; Homme de Londres
VII. Originaire ; Pour qui
on n’a pas d’assentiment
VIII. Temples khmers IX. Il
prend dans les deux sens ;
Elle forme un couple avec
un autre mot de la grille
X. Désinence de groupe ;
Le dessin de ce pays suit ce
fleuve XI. Polluées par leur
environnement
9
II
IV
V
VI
VII
VIII
Directeur de la publication
et de la rédaction
Laurent Joffrin
XI
X
Grille n°941
VERTICALEMENT
1. Cravate, nœud pap, hésitation ? Elles sont faites pour vous 2. D’un port
africain ; n°4 pour la musique 3. Comme Blaise ; Parti chez un voisin 4. Un
chat rêve de son double ; La bienséance a une dent contre lui 5. Peintre
italien surnommé l’Espagnol ; Beaux parleurs 6. Nous faisions entendre ;
Noire et Rouge autour du premier X. 7. Tripes top ; Une brève, une longue
8. Grande ville à cheval sur le second 5. ; Centrale pour l’X 9. Dames dam
Solutions de la grille précédente
Horizontalement I. CID. DISCO. II. ANETO. BAR. III. RACING. RL.
IV. AFFÛTÉE. V. ASSO. IRMA. VI. VA. SPLEEN. VII. ALCOOLS.
VIII. LÉO. PESAS. IX. IRISERAIT. X. ENNUYEUSE. XI. REGRETTÉS.
Verticalement 1. CARNAVALIER. 2. INA. SALERNE. 3. DÉCAS. COING.
4. TIFOSO. SUR. 5. DONF. POPEYE. 6. GUILLERET. 7. SB. TRESSAUT.
8. CARÊME. AISE. 9. ORLÉANISTES.
libemots@gmail.com
Rédacteurs en chef
adjoints
Grégoire Biseau (France),
Lionel Charrier (photo),
Cécile Daumas (idées),
Fabrice Drouzy (spéciaux),
Matthieu Ecoiffier (web),
Christian Losson (monde),
Didier Péron (culture),
Sibylle Vincendon (société)
◗ SUDOKU 3697 MOYEN
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3
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◗ SUDOKU 3697 DIFFICILE
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Solutions des
grilles d’hier
6/10°
11/15°
Nuageux
Calme
Fort
16/20°
Pluie
Modéré
21/25°
Couvert
26/30°
Orage
31/35°
Pluie/neige
36/40°
Neige
BOUTIQUE.LIBERATION.FR
IMPRESSION
Midi Print (Gallargues)
POP (La Courneuve)
Nancy Print (Jarville)
CILA (Nantes)
Faible
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FRANCE
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Caen
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14
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FRANCE
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27 Lyon
24 Bordeaux
21 Toulouse
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MAX
MONDE
MIN
MAX
32 Alger
34 Berlin
33 Bruxelles
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17
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Indicateur
d’eutrophisation :
PTot 0.009 kg/t de papier
La responsabilité du
journal ne saurait être
engagée en cas de nonrestitution de documents.
Pour joindre un journaliste
par mail : initiale du
prénom.nom@liberation.fr
2
6 5
3 9
RETROUVEZ LES ANCIENS NUMÉROS DE LIBÉRATION
SUR NOTRE BOUTIQUE EN LIGNE
Taux de fibres recyclées:
100 % Papier détenteur de
l’Eco-label européen N°
FI/37/01
0,3 m/22º
7
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SUDOKU 3696 DIFFICILE
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Origine du papier : France
Nice
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Libération Medias
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Boissieu - 75015 Paris
tél. : 01 87 25 85 00
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-10/0°
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Imprimé en France
Membre de OJD-Diffusion
Contrôle. CPPAP : 1120 C
80064. ISSN 0335-1793.
Strasbourg
Brest
Orléans
Nantes
Agitée
Lille
0,6 m/16º
Caen
3
III
IX
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de la rédaction
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Christophe Israël,
Alexandra Schwartzbrod
2
I
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France métropolitaine: 391€
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1
1BS ("²5"/
Par GAËTAN
(030/
Directeur artistique
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Professionnels, 01 87 39 80 59
Particuliers, 01 87 39 84 80
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